The Project Gutenberg eBook of L'art de devenir député et même ministre, par un oisif qui n'est ni l'un ni l'autre This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook. Title: L'art de devenir député et même ministre, par un oisif qui n'est ni l'un ni l'autre Author: François de Groiseilliez Release date: August 23, 2026 [eBook #79434] Language: French Original publication: Paris: Dauvin et Fontaine, 1846 Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/79434 Credits: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was produced from scanned images of public domain material from the Google Books project.) *** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ART DE DEVENIR DÉPUTÉ ET MÊME MINISTRE, PAR UN OISIF QUI N'EST NI L'UN NI L'AUTRE *** L’ART DE DEVENIR DÉPUTÉ ET MÊME MINISTRE, PAR UN OISIF QUI N’EST NI L’UN NI L’AUTRE. L’art est fait pour vous tous, vous en avez besoin. Trad. du chinois A PARIS, CHEZ DAUVIN ET FONTAINE, LIBRAIRES, PASSAGE DES PANORAMAS, 35, ET GALERIE DE LA BOURSE, 1. 1846 Imprimerie Dondey-Dupré, rue Saint-Louis, 46, au Marais. INTRODUCTION. L’art de conquérir les honneurs de la députation n’est pas plus facile que l’art de mettre sa cravate. Beaucoup de gens croient le connaître, et il suffit du moindre mouvement électoral pour leur prouver toute la stérilité de leur savoir-faire et la vanité de leurs prétentions. S’il ne fallait que de l’esprit et du talent pour en connaître tous les secrets, la plupart des aspirants législateurs prendraient place au palais Bourbon; ces nobles qualités, comme chacun sait, étant aujourd’hui très-communes en France, le pays le plus riche en trésors intellectuels et le plus étourdiment prodigue de ses richesses; mais au-dessus de ces avantages dont la grande concurrence affaiblit quelquefois l’effet, il y a quelque chose de puissant, d’irrésistible dans ses combinaisons pratiques, l’industrie appliquée au pouvoir électoral... Et je ne parle pas ici de cette industrie vulgaire connue de tous et dont les ressorts sont complétement usés, j’entends par ce mot une science de tact et d’à-propos que les partis ignorent et que les passions ne comprennent pas. Cette science, féconde en ressources, étonne par son originalité et la promptitude de ses moyens; cette science, c’est le livre de la vie adroitement commenté par l’ambitieux. Et combien de gens, je vous le demande, l’ont-ils ouvert avec adresse, quand ils se sont donné la peine de l’ouvrir?... Je vois bien des industriels... mais de l’industrie!... fort peu. Sans timidité, sans honte dans le cours de leur dévorante et inepte ambition, ils ont toujours l’air d’arracher les faveurs qu’ils obtiennent; s’ils se parent d’un cordon, ils semblent commettre un vol; un habit brodé ne paraît point fait à leur taille; sous cet habit cachant mal les haillons du vice, ils font peur quand ils ne font pas rire; couverts de titres, ils en paraissent écrasés; ce qui devrait les grandir les rend plus petits que ceux qu’ils méprisent et qui rampent à leurs pieds. Et ces gens-là se disent de grands citoyens, fort experts dans l’art d’être députés et même ministres! Cet art que nous allons essayer d’esquisser, non-seulement ils en ignorent les premiers éléments, mais ils en ont fait un ignoble et vulgaire métier. Si quelquefois ils ont réussi dans leurs maladroites manœuvres, ils le doivent au hasard bien plus qu’à leur habileté; tourbe d’hommes sans cesse en adoration devant eux-mêmes, dont toutes les actions se règlent à l’aventure, dont l’aveuglement égale la faiblesse, dont l’amour-propre est le dieu, le dieu menteur, intolérant et avide de sacrifices! Aussi que de fois, après être montés sur le faîte, en sont-ils descendus avec ignominie, sans avoir jamais aspiré à descendre, et beaucoup plus vite qu’ils n’y étaient montés! Dans l’état de notre civilisation, l’art d’arriver à la députation, et de là aux plus hautes fonctions du royaume, est de tous le plus nécessaire, le plus utile, le plus glorieux, le plus productif. Nous avons des colléges, des sorbonnes, des écoles militaires, des conservatoires de musique, des séminaires; on nous apprend le chinois, le turc, l’hébreu, l’arabe, le bédouin et une foule d’autres choses qu’à la rigueur il est permis de ne pas savoir, sans renoncer pour cela au titre de citoyen, et surtout à l’heureux privilége de parler français... et l’art de se faire ouvrir les portes du palais Bourbon n’a point de professeur; l’art de maîtriser à son profit l’esprit du corps électoral et de régner sur le parlement n’a point de chaire. L’Académie des Sciences morales et politiques elle-même n’en a jamais soufflé un mot; et cependant, en se chargeant d’initier le public à cet art, elle eût peut-être justifié son titre et aurait servi à quelque chose. Mais, en général, il ne faut guère compter sur des académiciens pour s’instruire; ces messieurs sont trop avares de ce qu’ils savent et pas assez savants pour enseigner ce qu’ils ne savent pas. Ce ne serait pas trop certes pour initier les profanes à cet art difficile de réunir les lumières de Machiavel à l’esprit et à la gaieté de Rabelais. Dans ce grand drame du gouvernement représentatif, l’intrigue aux corruptions profondes et aux moyens sataniques marche à côté du pantagruélisme et des pantalonnades. Beaucoup d’obstacles se rencontreront sur ma route. Dans ce siècle où chacun court après la vérité et l’atteint rarement, il n’est pas facile, quand on la tient, de la montrer nue à tout le monde, ce genre de nudité n’étant point de ceux qu’aiment nos ergoteurs. La liberté de la presse, par où souvent elle brille ou s’efface, a non-seulement des entraves matérielles, mais des entraves morales bien plus puissantes pour tout cœur honnête et intelligent. Un trait juste et piquant, s’il n’est aiguisé avec adresse et décoché avec mesure, a l’air tout d’abord d’être dirigé par la colère ou la calomnie; au lieu de faire une égratignure à votre ennemi, il vous fait à vous-même une large blessure; il n’a de force et de portée alors que contre votre honneur, mal engagé dans une lutte imprudente et déloyale, honneur toujours faible et près de succomber quand le ridicule ou le mépris public le bat en brèche. L’arme de la liberté est de celles qu’on ébrèche le plus souvent; à force de l’ébrécher on l’use; et une fois usée, elle se rouille et tombe en poussière comme toutes choses de ce monde. Il faut d’autant plus se défier de soi-même dans le maniement de cette arme que la satire et la critique ont aujourd’hui d’amples moissons à faire. La trinité du gouvernement représentatif est très-productive sous ce rapport. Dans ce ciel politique, le Père n’est pas toujours d’accord avec le Fils, et plus rarement encore avec le Saint-Esprit: trinité fort divisée, quoique indivisible, et entourée d’une foule de saints dont souvent le diable ne voudrait pas. Si elle renferme des mystères, elle ne produit pas de miracles: voilà pourquoi tant de gens ne savent ni l’admirer ni la comprendre; cependant beaucoup d’autres ont une foi aveugle dans ses bienfaits, et se querellent pour elle comme autrefois les hommes d’esprit pour une question théologique. La pondération des pouvoirs, le jury, la réforme électorale ont remplacé la bulle _Unigenitus_. Du temps de la bulle on se jetait des livres à la tête, aujourd’hui ce sont des pavés... il y a progrès!... Aussi que de peintres et de romanciers se sont emparés de ces scènes pittoresques!... Que de variété règne dans leurs tableaux plus ou moins plaisants, plus ou moins terribles! Des uns résulte quelquefois une haute leçon d’histoire ou un triste enseignement de philosophie; des autres plus souvent une satire burlesque ou une épigramme avec tout l’esprit du plâtre de Dantan. Aussi les Théophraste et les la Bruyère sont bien plus communs de nos jours que les Colbert et les Sully. Les Howard et les Callot pullulent; nous regorgeons de Scarron! Chacun, fort de sa conscience et de la constitution, a le bonheur de pouvoir se moquer de son voisin; chacun jouissant plus ou moins d’un ridicule électoral, municipal ou général. Le manteau de pair n’est pas plus en sûreté que la veste du député, manteau du peuple; car souvent il y a un peu de veste sous le manteau, et parfois quelques lambeaux de manteau sous la veste. Vous vous moquez aujourd’hui de M. Soult, mais demain M. Soult se moquera de vous. M. Thiers est joué au printemps, il prendra sa revanche en automne; l’automne est la saison des fruits, le printemps n’est que celle des fleurs. M. Molé brille à l’Académie et ne vous paraît plus qu’un élégant littérateur... prenez garde au réveil de l’homme d’état... Dans ce chaos d’idées contradictoires, de systèmes divers, de moqueries incessantes, le plus fou quelquefois est celui dont les prétentions au monopole du bon sens sont le plus exagérées. Il se drape comme un sage et marche droit à Charenton; constamment dupe de son aveugle optimisme, les pierres dont sa route est semée brillent à ses yeux de l’éclat du diamant; le pauvre affamé lui semble plein de santé et de vie; une plaine aride et déserte lui paraît émaillée de verdure et de fleurs; une chaumière a pour lui l’aspect d’un palais; aperçoit-il un cercueil?... il va s’y asseoir, croyant se poser royalement sur un trône! La pensée du philosophe, en sondant la profondeur du désordre moral dont l’abîme se creuse de jour en jour, s’arrête souvent effrayée de ce triste labeur. Si elle est grande, généreuse, patriotique, elle montre toute l’immensité du mal et ne l’excuse pas: mais, impuissante à en arrêter les progrès, sa clarté se perd dans la nuit des intelligences rebelles comme un météore sans force au milieu d’un nuage épais et sombre. Mais heureusement pour nous, spectateurs tranquilles au curieux spectacle de nos folies et de nos sottises, nous sommes bien plus disposés à nous en divertir qu’à nous en affliger. Le côté ridicule et comique nous paraîtra toujours préférable au côté tragique et sérieux, dont nous rirons toutefois quand l’occasion s’en présentera. Les figures longues, sinistres, les lois faites à l’image de ces figures, les grognements sourds, les cris, les poings fermés, effroi du pupitre législatif, ne sont point sans charmes, et fourniront ample matière à nos études. Notre plume soulèvera un peu tous les voiles; si nous ne sommes pas toujours discrets, nous aurons le tort de ressembler à beaucoup de nos confrères; mais nous espérons au moins ne jamais manquer à certaines lois de convenance et de pudeur... Dieu aidant, il nous restera encore assez d’originalité! PREMIÈRE PARTIE. CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES. MÉDITATION I. De la Députation. SON ORIGINE.--SON UTILITÉ. L’origine de la députation se perd dans la nuit des temps: il faut remonter au berceau de la monarchie pour en retrouver les premiers vestiges. Ce fut dans un champ de mai des rois de la deuxième race qu’on vit pour la première fois des hommes délégués par le peuple délibérer sur les affaires de l’État. Ces assemblées étaient graves et imposantes. Qu’on se figure Charlemagne entouré de ses barons et de ses grands officiers, proclamant ses Capitulaires au milieu d’elles, avec les acclamations et les applaudissements de la foule. Un pareil spectacle était plus solennel, plus magnifique peut-être que les débats tumultueux du Forum; mais au Forum on contredisait, on discutait, et avec Charlemagne on se gardait bien d’user de cette liberté. Les états-généraux succédèrent en France aux réunions des champs de mai, et la discussion n’y pénétra guère davantage; souvent c’était encore une cérémonie pompeuse plutôt qu’un débat. Chacun des trois ordres était représenté par un orateur; cet orateur exprimait dans un discours les plaintes et les vœux de l’ordre au nom duquel il parlait. Et comme avec Charlemagne, cela se passait fort paisiblement. Vers le temps du roi Jean les états-généraux sortirent un moment de leur stupeur et donnèrent, au milieu des désastres de la France, un grand exemple de patriotisme et d’esprit national. Mais leur pouvoir finit par tomber en désuétude, et le parlement en recueillit les débris; le parlement, quelquefois soumis, toujours orgueilleux, et dont souvent le génie querelleur, dans un accès d’indépendance, bravait audacieusement un lit de justice. Chez les autres nations, le principe du gouvernement représentatif se fit plus particulièrement sentir dans les conciles. Les conciles, comme chacun sait, ont été les assemblées religieuses et politiques de tout le moyen âge. Dès le troisième siècle du christianisme on y discutait avec une grande force et une grande liberté, non-seulement les intérêts de la religion, mais ceux plus utiles, moins épineux, pour le moins aussi nécessaires, du bien-être civil des peuples. Dans quelques pays même, en Espagne par exemple, des lois contre les crimes et les délits surgissaient du sein de ces assemblées; lois dont la raison et la justice ne portaient pas l’empreinte de ces temps barbares. Qu’on ouvre l’histoire! et l’on verra que ceux qui passent aujourd’hui pour être les ennemis du gouvernement représentatif en ont été les premiers fondateurs, les despotes et les prêtres. Le germe de ce gouvernement est né partout des besoins de l’arbitraire. Quelle que soit son omnipotence, un souverain ambitieux et entreprenant sent la nécessité de couvrir ses actes d’une sanction légale: et où trouver une sanction légale plus sainte, plus légitime, plus inattaquable, que dans l’approbation libre ou forcée des peuples, soit qu’ils procèdent par eux-mêmes, soit qu’ils se fassent représenter par des mandataires de leur choix? Charlemagne, souverain féodal et conquérant, pouvait certes se dispenser d’aller à Francfort ou à Aix-la-Chapelle promulguer ses Capitulaires devant la foule assemblée; car avant d’être présentés à la sanction des peuples ils étaient déjà décrétés dans son esprit; mais ce génie était trop vaste pour ne pas savoir qu’il est bien plus facile de faire respecter la loi quand elle semble être l’œuvre de la nation appelée à en supporter le fardeau; ainsi elle acquiert une force morale qu’elle n’eût pu obtenir, émanée seulement du caprice de sa volonté. Les rois d’Angleterre, souverains nés parlementaires, ont encore poussé plus loin l’abus de cette force légale. Que d’exactions! que d’atrocités n’ont-ils pas commises à l’aide de leurs chambres législatives! Élisabeth se fût-elle jamais avisée de tuer Marie Stuart sans ce formidable appui?... Henri VIII eût-il aussi brutalement brisé ses liens conjugaux, s’il n’avait eu derrière lui une autorité imposante pour consacrer l’injure, la calomnie et l’assassinat? Cromwell n’a-t-il pas vu ramper à ses pieds, tout tachés du sang de Charles Ier, cette même autorité, toujours plus lâche à mesure que le maître est plus insolent et plus impérieux?... Le royal fou Georges III n’a-t-il pas fait la guerre pendant vingt ans et dépensé pour cela plus de milliards que n’en possède le monde, uniquement parce qu’il avait un parlement encore plus fou que lui?... Nos rois, moins amis des formes représentatives, mais aussi moins absolus, moins sanguinaires, moins tyranniques, ne convoquaient pas régulièrement les états-généraux; il fallait qu’ils eussent à pressurer le peuple de manière à ne vouloir pas seuls en accepter la responsabilité, pour provoquer le concours de ces assemblées délibérantes. Louis XIV, tout en méprisant les parlements, était bien aise de les rendre complices des folies de son ambition. Les coudées franches de son despotisme se mesuraient à leurs complaisances. Napoléon, autre Louis XIV à bottes à l’écuyère, eut besoin bien plus que lui de s’envelopper de ce caractère de légalité qui justifie les entreprises les plus téméraires. Il dévorait les trésors de la France, décimait ses populations, mais avec l’assentiment des chambres législatives. Lui fallait-il aujourd’hui cent millions? demain cent mille hommes? le sénat conservateur était toujours là pour les demander; corps éminent, composé en partie de conventionnels et de jacobins, dont la carmagnole se cachait sous un manteau d’hermine, tout surpris de porter des bas de soie après avoir été sans culottes, et qui, à force d’avoir crié contre le despotisme de la royauté, ne trouvaient plus un mot à dire contre la tyrannie impériale! Personne aujourd’hui ne se souvient des fautes de Napoléon, et tout le monde se rappelle les lâchetés de son entourage représentatif. Napoléon ne fût pas tombé, dit-on, si les chambres eussent eu le courage de mettre un frein à son ambition!... Oui, d’accord; mais en connaissez-vous une qui eût osé le faire? Napoléon aimait la légalité justificative de ses actes, mais la discussion... pas plus que Charlemagne et Louis XIV. Napoléon se servait des régicides, mais ne les aimait pas!... Il voulait bien d’eux pour esclaves, mais non pour confidents, et encore moins pour maîtres! Ainsi, que la loi présentée par le souverain soit proclamée dans les champs de mai, les états-généraux, les parlements ou les chambres législatives, juste ou injuste, elle est censée sortir des mains du peuple et doit être acceptée par lui. Quoique enfant légitime du monarque, le monarque n’est ostensiblement que le parrain de cette loi, et le peuple en devient l’éditeur responsable. Cette responsabilité est d’autant plus réelle aujourd’hui, que les bases de notre gouvernement reposent sur la souveraineté populaire. Qu’après cela le peuple crie! se dise opprimé, tyrannisé, vexé, peu importe! le souverain n’a pas à s’en inquiéter. La représentation nationale a jugé et voté dans sa profonde sagesse; il n’y a pas à répliquer. S’il est question d’un impôt, pour toute réponse il faut que le peuple paye, sous peine d’être exproprié, battu et content de par le peuple et au nom du peuple. Dans ce cas-là le peuple se donne les étrivières à lui-même; c’est aussi dispendieux peut-être que sous l’ancien régime, mais c’est plus original et plus amusant!... Les lois les plus injustes sont ordinairement celles qui sont exécutées avec le plus de rigueur. Je connais peu de ces lois qui n’aient obtenu la sanction parlementaire; j’en connais beaucoup, au contraire, qu’on n’eût pas osé promulguer dans un gouvernement purement absolu. Les formes représentatives servent donc merveilleusement l’astuce et l’ambition des souverains! On m’objectera sans doute que les exemples cités plus haut, et que j’aurais pu multiplier, ne ressortent pas essentiellement du gouvernement représentatif. Les gouvernements qui ont précédé le nôtre en diffèrent, sans contredit, quant à la forme, mais le fond en est à peu près le même. Ce sont toujours des assemblées émanées plus ou moins directement des masses populaires, délibérant en commun sur les affaires de l’état et adoptant en définitive ce qu’il convient au plus fort. Malgré le développement des idées et le perfectionnement de la science économique, les choses se passent-elles autrement aujourd’hui? N’entendez-vous pas quotidiennement mille cris s’élever contre l’adoption de certaines lois que je ne veux pas nommer, lois flétries de qualifications outrageantes et comparées à celles des temps barbares? Montesquieu a dit quelque part que la vertu était le mobile des républiques, et l’honneur celui des monarchies. Je soupçonne fort que notre gouvernement, qui n’est ni une république ni une monarchie, avec la prétention de ressembler à l’une et à l’autre, n’a d’autre mobile que l’argent, l’honneur et la vertu de ce temps-ci. Après le pouvoir gouvernant, le député est naturellement l’individualité collective qui trouve le mieux son compte dans la représentation nationale. Le premier est aidé par le second, le second est récompensé par le premier. Mais le député, à son tour, est forcé de courber la tête devant une autre puissance non moins ombrageuse, non moins exigeante que la sienne, en un mot, devant l’électeur! Si le ministre caresse le député, à son tour le député tremble devant l’électeur. L’électeur, pénétré du sentiment de sa force, parle en maître et comprend mieux que personne les avantages de sa position, source pour lui d’une foule de faveurs et de priviléges. La députation est donc utile encore à celui qui la confère! Mais après toutes ces largesses que reste-t-il au peuple?... Et par peuple j’entends un peu plus ou un peu moins que la classe privilégiée de ceux qui ne possèdent pas; il lui reste, à ce brave peuple, de par la constitution, le plaisir constitutionnel de payer les frais de la représentation nationale; mais comme ces frais sont ordinairement très-élevés, le plaisir n’est pas toujours en rapport avec l’importance des déboursés. Dans cette position le peuple ressemble fort à ces familles opulentes qui prennent un intendant pour gérer leurs affaires... L’intendant finit presque toujours par devenir plus riche que ses maîtres. Une pareille situation explique suffisamment ce besoin de mutabilité dont nous sommes sans cesse tourmentés. Nous avons changé vingt fois de gouvernement pour nous mieux porter, et sans nous rendre la santé, le moindre changement nous a toujours coûté quelque chose. Nous n’avons pas eu la république à moins de trois ou quatre milliards; l’empire nous a bien mangé cela; la restauration guère moins, et nous n’avons pas eu gratis la charte vérité. De tous ces milliards dispersés quelle dot on eût pu faire à la nation!... Ce qu’il y a dans tout cela de plus triste pour les peuples, c’est qu’après avoir longtemps marché dans la voie du progrès (vieux style), ils se retrouvent souvent au point d’où ils sont partis, aussi pauvres, aussi malheureux, aussi ignorants, avec quelques illusions de moins et quelques vices de plus. La terre tourne, suivant Galilée... La tête de l’homme fait à peu près comme la terre... MÉDITATION II. De la Nature du Député. Il y a des hommes aimés du ciel. Le jour de leur naissance est presque toujours signalé par l’apparition d’une comète, une éclipse de lune ou de soleil, un météore à l’horizon, ou par quelque grand événement terrestre comme l’ouverture du Musée de Versailles, une revue de la garde nationale, une course au clocher. En poussant leur premier cri, ils aspirent le souffle de la divinité: déjà le feu du génie brille dans leur regard, le germe de pensées profondes s’épanouit sur leurs lèvres enfantines; ils bégayent avec art, ils crient avec talent; et si la nécessité d’une nourriture vulgaire ne leur était démontrée, ils dédaigneraient le lait de leur nourrice pour s’abreuver de la liqueur des dieux, de cette divine ambroisie dont parle Horace, et dont la source peut-être n’est pas encore tarie de nos jours!... Ainsi le berceau du poëte est entouré de prestiges!... ainsi se déclarent les symptômes d’une grande destinée!... Mais à ces symptômes extraordinaires, ne reconnaissez-vous pas des hommes d’une essence supérieure à celle des autres mortels?... Sans doute!... Voyez marcher un poëte... mais un véritable poëte... il vous étonnera par la cadence et l’harmonie de ses pas... Entendez-le parler!... vous tomberez dans l’extase... et quelquefois même vous ne le comprendrez pas! Heureux privilége de la poésie!... Mais qu’est-ce que le poëte à côté de ce génie représentatif vulgairement nommé député?... Buffon dit quelque part: L’homme est un animal raisonnable... Pouvons-nous affirmer que le député est bien de cette race d’hommes?... Ainsi que le poëte, il naît dans une auréole de gloire, la tête haute, tranquille même au milieu du désordre des éléments et du lit de douleur de son heureuse mère... L’air du palais Bourbon arrive jusqu’à lui... et son bon ange, sous les traits d’un célèbre orateur, et dans le simple appareil du vêtement céleste[1], lui dit à l’oreille avec solennité: Tu seras député!... comme le génie de Virgile a dit: _Tu Marcellus eris!!!_... [1] Les savants croient généralement que ce bon ange prend la figure de M... pour faire ses apparitions fantastiques! Le député pur me semble pétri d’une pâte plus moelleuse, plus fine, plus merveilleuse encore que celle du poëte. Sa nature est indéfinissable, incommensurable comme l’immensité du vide... Mais, m’objectera-t-on, s’il est plus difficile de naître député que poëte, comme se fait-il que nous voyons de nos jours des poëtes devenir députés, tandis que nous ne voyons jamais des députés devenir poëtes?... La réponse est facile... Le député ne devient pas, à la vérité, poëte de détail, c’est-à-dire écrivant des poëmes, des madrigaux, des épigrammes... il en est incapable, grâce au ciel!... Mais il devient poëte en gros, poëte à spéculations politiques; et il ne peut pas être autre chose, puisqu’il est naturellement appelé à défendre un gouvernement qui ne repose que sur une fiction... et les fictions, comme chacun sait, sont du domaine de la poésie!... Quant au poëte-député, il est né député avant de naître poëte, quoiqu’il ait été poëte avant d’être député. Les honneurs de la députation ne s’obtenant qu’à l’âge de trente ans, il est forcé d’enchaîner momentanément sa vocation, et de faire de la poésie de détail jusqu’à sa majorité parlementaire, âge d’or des hautes fonctions poétiques... Il en est de même des autres capacités savantes, commerciales, artistiques, qui s’imaginent être portées à la députation par la seule force de leur génie, sans se douter qu’ils ne doivent cet insigne honneur qu’à leur étoile magique, qu’à l’essence toute particulière de leur nature. Toutefois, gardez-vous de conclure de là qu’il ne faille se livrer à aucun genre de travail, et que, fort de votre supériorité indéfinissable, il suffit d’attendre paisiblement dans votre lit l’heure du destin?... vous risqueriez de l’attendre longtemps!... La race d’hommes où se pourvoit la représentation nationale étant fort nombreuse et la chambre fort petite, tous les appelés ne sont pas élus!... Il faut donc incessamment se rappeler cet axiome: Aide-toi, le ciel t’aidera!... Cet ouvrage est surtout écrit dans ce but: rappeler le profond axiome et indiquer tous les moyens de le mettre à profit. La présente méditation ne doit être prise que dans un sens abstrait et métaphysique!... Nous avons dit plus haut que la nature de l’homme député était indéfinissable: aussi n’aurons-nous pas la prétention de la définir. Nous parlerons seulement de ses mœurs, ses coutumes, ses habitudes, son caractère... Nous dirons sous quels climats fleurit sa race; où elle aime à vivre, à s’élever, à croître, à embellir! comment on l’apprivoise, on la façonne aux travaux parlementaires... comment elle produit tant de ministres, et si peu d’hommes d’état... Enfin nous en ferons une analyse aussi complète que pourront le permettre les mystères de son essence. Si quelques-uns de ces grands hommes me lisent, ils me sauront gré sans doute de ma discrétion. Cette race offre trois variétés distinctes. La première, dite _parti du mouvement_, se nourrit de sentiments chevaleresques, d’arguments patriotiques, de phrases ronflantes... Aussi est-elle très-maigre!... Quoique dite parti du mouvement, elle bondit plutôt qu’elle n’avance, et ressemble fort à une locomotive qui déraille ou se brise. La deuxième, baptisée du nom de _parti rétrograde_, a également la prétention de marcher dans la voie du progrès; mais pour faire un pas en avant, elle fait dix pas en arrière, gémit sur son destin, vit de regrets et de souvenirs... Aussi n’est-elle pas plus grasse que la précédente... La troisième, avantageusement connue sous le sobriquet de _parti des bornes_, tient un juste mais excellent milieu entre ses deux rivales... Elle parle peu, très-peu... mais se régale de places, de titres, de cordons, de dignités, et son appétit ne peut être comparé qu’à son dévouement, dévouement de tous les jours, dévouement à l’épreuve des budgets les plus considérables... Plus elle mange, plus elle veut manger; rien ne satisfait sa voracité: mais quel embonpoint! quel bel embonpoint constitutionnel! Cette dernière variété n’obtient pas les applaudissements de la foule, en général peu amoureuse des ventres arrondis; mais, en revanche, cette même opinion tient compte aux deux premières de leur sobriété et de leur état de maigreur. Les trois variétés ne diffèrent guère entre elles, quant aux beautés physiques de l’espèce: elles offrent en général des individus de cinq pieds de hauteur, un peu voûtés, le ventre plat ou arrondi, les jambes sèches ou nerveuses comme celles d’un cheval arabe, ou rondes et droites comme les colonnes torses d’un bel édifice, ayant les bras longs, les mains grandes et de la plus belle capacité prenante, l’œil fendu en pruneau[2], le nez aquilin, quoique le front ne tienne pas de l’aigle, la bouche vaste et le menton pointu!... ensemble satisfaisant dont aucune difformité ne détruit l’harmonie; pas une épaule menaçante, pas le moindre petit promontoire sur ces dos représentatifs... Parmi les députés il n’y a de bosses que sur la tête... les bosses du docteur Gall sans doute!... d’heureuses bosses, j’aime à le croire!... bosses d’autant plus visibles, que l’absence de cheveux se fait généralement remarquer sur ces nobles fronts. Les plus coquets, il est vrai, y suppléent par un faux toupet, souvent contrarié de rester en place, ou par une perruque un peu courte sur le train de derrière, à l’instar de celle du vertueux Lafayette. Mais cette calvitie, si elle prive la figure de quelques frivoles avantages, est l’indice du travail et l’ornement du penseur. Le député qui aurait le funeste bonheur de jouir de toute sa chevelure n’aurait pas la moindre influence sur ses collègues. C’est comme à l’Institut!... malheur au membre qui ne serait pas chauve!... il passerait pour un génie bien médiocre... Nous ne sommes plus au siècle des Samson! [2] Il y a trop longtemps qu’on dit: l’œil fendu en amande! La physionomie du législateur est tour à tour grave, riante, sévère ou gracieuse selon les variations du thermomètre politique et financier; mais un sourire a quelquefois l’air d’une grimace, plus d’une grimace est donnée pour un sourire, et les ministres sont forcés de s’en contenter, libres d’ailleurs d’y répondre de la même manière, ce qui entretient dans la chambre un jeu de muscles fort animé et donne aux visages une couleur caractéristique!... Quant aux vêtements de cette race d’immortels, ils diffèrent assez sensiblement de ceux du commun des hommes. Des gens comme nous, par exemple, se font habiller à la mode, ont quelquefois du linge blanc, des gants, des bottes vernies, un chapeau de soie âgé de moins d’un lustre; mais eux!... allons donc!... de pareils Solon ne sont point faits pour des vêtements propres au vulgaire. Le soin de leur personne serait un non-sens; le temps qu’ils passeraient à leur toilette serait dérobé aux loisirs qu’ils doivent aux intérêts du pays... Ils affectionnent avant tout dans leur mise une simplicité modeste et négligée: plus cette mise est remarquable par son style diogénique, plus elle affiche un grand talent!... La redingote à grandes basques, aux grands parements, aux coutures blanchies, est ordinairement la tunique dont ils se servent: elle tire sur le rouge marron ou le vert tendre, et parfois reflète l’azur du bleu-barbeau ou l’or de la pomme des Hespérides. L’habit paraît peu usité, mais très-usé quand il paraît; et encore n’est-ce souvent que l’habit de chasse, l’habit du matin qu’on n’ose pas mettre le soir... L’indépendance de ces messieurs est plus grande qu’on ne se l’imagine... Nous ne pousserons pas plus loin nos investigations sur ce sujet, devant y revenir plus tard!... Les trois variétés de l’espèce, si modestement vêtue, se confondent l’une pour l’autre dans une estime réciproque, et l’une ne parle jamais de l’autre sans la traiter d’honorable; mais elles ne s’aiment point. La variété _borne_ est surtout l’objet de l’animadversion des deux autres. Souvent placée entre elles comme un ennemi entre deux feux, elle a plus d’un combat à soutenir; mais si elle succombe quelquefois, elle se relève toujours. Les consommés du budget lui donnent constamment des forces nouvelles. Cependant, une fois sortie de l’arène, toute la famille fait taire ses inimitiés, à peu près comme des avocats qui, après s’être injuriés à l’audience, vont dîner ensemble au cabaret. Elle se retrouve dans les salons, dans les cercles, dans les spectacles, se salue et se donne amicalement des poignées de main. Les deux variétés dites _indépendantes_ fréquentent rarement les hôtels ministériels, où elles ne se rendent que pour observer la tactique des partis, et préparer leur plan d’attaque ou leurs moyens de défense. La cour est pour elles comme une île escarpée et sans bords... dans laquelle cependant elles entrent quelquefois!... et où elles se promettent de s’amuser, quoique la vue d’un courtisan leur fasse mal... Son habit brodé leur semble la livrée de la servitude... Il parle un langage qu’elles ne comprennent pas ou qu’elles comprennent pour le flétrir... Le faste et le luxe des palais leur sont antipathiques... En fait de palais et de châteaux, elles n’aiment que les leurs!... Cette race merveilleuse de bipèdes s’élève dans toutes les parties de la France; mais elle fleurit principalement sous l’influence de la zone qui s’étend depuis Aix jusqu’à Bordeaux. La Provence et la Gascogne sont le terrain sur lequel se sème avec le plus de succès l’esprit parlementaire. Là, sous les rayons d’un soleil bienfaisant, la jeune plante croît et fructifie presque sans culture. Cette nature ardente est pour elle une si bonne mère!... L’olivier et l’oranger l’ombragent de leurs trésors!... Un vin généreux l’arrose et lui donne une nouvelle vie!... Oui, lecteur, le jeune prédestiné, car la jeune plante n’est que cela, pour parler sans métaphore, mêle au lait de sa nourrice, et l’eau de la Gascogne et le vin de Jurançon. C’est dans ce double nectar qu’il puise la vivacité, la pétulance de son caractère, et le germe de cette éloquence facile et abondante, source de tant d’honneurs et de gloire!... Un représentant de la Gascogne est le beau idéal de la députation!... Gascon ou Provençal, sa parole est comme le bouquet d’un feu d’artifice, ou peut-être encore comme une bouteille de vin de Champagne dont le bouchon, se dégageant avec fracas de ses liens, laisse échapper la liqueur frémissante en gerbes de mousse et de gaz!... Ainsi faisait Mirabeau!... ainsi fait aujourd’hui l’enfant chéri, l’orgueil de la Provence! La zone tempérée de la France est moins favorable que la précédente au génie de la représentation; mais elle donne des produits préférables à ceux des départements du Nord. Tout le centre de notre beau royaume, compris la grande cité, respire sous cette zone, excepté en juin, juillet et auguste!... Ah! si l’homme député pouvait choisir le lieu de sa naissance, que d’humiliations, que d’affronts, que de mécomptes il s’éviterait! Mais on naît où il plaît à Dieu! où il plaît à ses augustes parents!... On ne vous consulte pas dans cette grave circonstance!... Et cependant naître sous un ciel sombre, en l’absence de toute chaleur vivifiante, où l’électricité du génie ne trouve point d’aliments, où le printemps se couvre à peine de quelques guirlandes de fleurs, où l’automne se dépouille en septembre de sa couronne de verdure, où la pluie, tombant par torrents, fait toujours craindre un nouveau déluge, où la grêle se rue sur nos maisons, où la neige succède à la grêle, où l’hiver, en un mot, l’hiver avec son manteau de glace, règne en usurpateur à la place de chaque saison! véritable Sibérie de l’âme! antidote de l’esprit parlementaire! cela est-il supportable?... Écoutez un bipède du Nord; il mettra plus de temps pour réfléchir sur le sens de la phrase qu’il va prononcer, qu’il n’en faudra à l’orateur méridional pour débiter un discours en trois points!... Or, le futur législateur, s’il a le malheur de s’élever sous la zone glaciale, s’étudie à combattre l’influence malfaisante du climat. Il se met en opposition flagrante avec les mœurs, les usages, les habitudes de ses compatriotes, si elles sont contraires au développement de ses facultés morales!... Sa mauvaise étoile l’a-t-elle attaché au sort de la Flandre dite française, mais toujours excessivement flamande? il ne boit pas de bière et mange comme un Provençal... Chacun sait qu’un Flamand mange et boit pour le moins autant que six Provençaux; mais qu’en revanche un Provençal parle plus que six Flamands!... Il a surtout horreur des pommes de terre, nourriture qui alourdit le sang et empâte les idées... En Normandie, il évite le cidre, boisson aigrelette qui détruit l’estomac sans fortifier le cerveau... En Picardie, il repousse le pâté d’Amiens, cause d’étranges perturbations hygiéniques!... En Alsace, il fuit le pâté de foie gras, le plus perfide de tous les pâtés, le plus séduisant, le plus dangereux, le moins propre à maintenir son appétit dans de justes limites; il craint le beurre en Bretagne, et n’a pas d’autre crainte; partout il divorce avec le lait comme la Chine avec l’opium; et en Vendée, s’il ne veut pas troubler ses digestions, il se défie des routes stratégiques!... Ainsi, à l’aide d’une hygiène bien entendue, suppléant à l’insuffisance du climat, ou se prémunissant contre ses funestes présents, il se rend quelquefois digne de l’essence indéfinissable dont il émane. Merlin de Douai en est un exemple mémorable; Merlin, le Mirabeau de la législation! la lumière de tous les jurisconsultes! génie froid, il est vrai, mais plein de profondeur et de science! débrouillant le chaos des lois comme Dieu a débrouillé le chaos du monde!... MÉDITATION III. Des Constitutions. SUJET MOINS FRIVOLE QU’ON NE PENSE. Depuis cinquante ans, nous avons eu des constitutions de tous les formats, grandes, petites, larges, étroites, rognées, sur papier écolier, papier grand jésus, peau d’âne ou parchemin. Elles se sont détrônées l’une par l’autre... A l’ombre du droit divin ou sous l’aile de la souveraineté populaire, leur puissance n’est pas plus durable que celle des rois. Elles ont à craindre l’usurpation de l’intelligence, conquérante de toute idée nouvelle. Nées du malaise des peuples, elles en sont l’amour ou l’effroi.--Elles en sont l’amour, quand elles viennent de naître; c’est alors un enfant charmant, un jouet nouveau dont chacun s’amuse à la tribune ou sur la place publique!... Elles en sont l’effroi, quand elles restent incomprises, quand elles pèsent de tout leur poids sur des intelligences rebelles, quand elles heurtent trop brusquement les mœurs, les usages, les croyances d’un siècle toujours en garde contre les innovations: elles ne guérissent pas alors le mal, elles le rendent incurable. L’Espagne en est un mémorable exemple!... Les constitutions ont entre elles la prétention d’être fort dissemblables, et cependant elles se ressemblent toutes. Leur enfantement est ordinairement accompagné de troubles, de bouleversements, et marqué par un grand événement, que les uns qualifient d’erreur, ceux-là de châtiment, les autres de crime. Il y a des singularités bizarres dans leur origine et d’étranges mécomptes dans le résultat de leur gloire, tantôt éclatante, tantôt sombre, aujourd’hui gravée en lettres d’or sur l’autel de la patrie, demain effacée avec un peu de boue!... La constitution de 1791 a été regardée, lors de son apparition, comme le chef-d’œuvre de l’esprit humain; elle n’avait pas deux ans d’existence, qu’elle passait déjà pour l’une des plus malheureuses élucubrations du génie législatif, et digne à peine du cerveau brûlé d’un clerc de procureur. Celle de 1793 est née sous la soutane de l’abbé Grégoire: sainte origine qui n’a pu la préserver d’un échec profane. Celle de l’an III a eu pour parrain le citoyen Barras, plus connu pour avoir protégé un grand général que pour l’avoir été. Cette constitution a vécu ce que vivent les roses!... Celle de l’an VIII lui succéda sous la toge consulaire moins romaine que française, et ne tarda pas à faire place aux constitutions de l’empire, écrites par Napoléon avec la pointe de son épée. A leur chute, Louis XVIII rapporta la sienne des jardins d’Hartwell dans un des tiroirs de son nécessaire... Charles X eut l’imprudence de l’en tirer pour la mettre dans un portefeuille de cuir de Russie... ce qui parut inconvenant; et nous eûmes la charte de 1830, dont je ne veux pas dire de mal; car celle-là vit, est encore debout et n’entend pas la plaisanterie. Vous dire laquelle de toutes ces constitutions je préfère me serait difficile. Un pareil choix pourrait d’ailleurs me susciter des ennemis. Il est plus prudent qu’en fait de chartes je me range à l’avis de mes concitoyens qui aiment, toujours mieux celle à venir. Une constitution est l’ouvrage d’un seul ou l’ouvrage de tous. Conçue par un seul, elle sera incomplète, un seul homme ne pouvant réunir dans un même faisceau toutes les connaissances nécessaires à l’édification de ce monument difficile, et continuellement porté, dans cette liberté d’isolement, à user en sa faveur d’une partialité préjudiciable à l’intérêt commun. Une charte sortie des mains d’un octroyant n’est pour ainsi dire qu’un code de procédure, sujet à mille interprétations perfides, et dans laquelle le despotisme trouve toujours une petite porte ouverte pour se sauver, et où les intérêts populaires ne rencontrent partout que des impasses. Élaboré par tous, et ici je parle d’après les fictions du gouvernement représentatif, un pacte constitutionnel manque d’unité, de cohésion, d’homogénéité, et portera l’empreinte des petites passions, des caractères divers, des lumières incertaines, de l’ambitieuse ignorance de ses auteurs. Chacun aura voulu y glisser quelque chose de son crû; celui-ci une vérité, celui-là une erreur; car, dans une assemblée délibérante, la vérité n’est souvent admise que sous le protectorat de l’erreur; tel ou tel accueille une heureuse innovation, mais à la condition de trouver place pour ses préjugés et ses vieilles maximes. Mais autre écueil! Les vérités et les innovations d’alors deviennent souvent à une autre époque des erreurs et des préjugés. Le temps couvre de sa rouille les œuvres de la politique bien plus que celles de l’art. Il s’ensuit de là que ceux même qui ont fait une constitution et l’ont bien faite, sont rarement, au bout d’un temps fort limité, satisfaits de leur ouvrage. Ce paragraphe est de trop, se disent-ils entre eux; nous nous sommes trompés sur ce point; nous avons omis une clause importante. Pauvres législateurs! ils ne sont pas toujours aussi coupables qu’ils le pensent!... Le jour où ils ont conçu leur œuvre ne ressemble pas au jour où ils s’en plaignent! Voilà leur plus grand tort. Les circonstances ne sont plus les mêmes, et ils ne s’en aperçoivent pas: ils accusent les prévisions de leur esprit sans se douter que la variabilité des institutions est une conséquence nécessaire du mouvement révolutionnaire imprimé aux esprits, mouvement toujours prêt à dévorer ce qu’il enfante!... Malgré la difficulté de l’œuvre, les fabricateurs n’ont jamais manqué. Il n’est pas un homme qui, sachant lire et écrire, ne se soit essayé à griffonner une petite constitution dès les premiers jours de notre émancipation politique. Chacun rêva le bonheur et la liberté du peuple article par article. Chacun avait son système; chacun battait de la grosse caisse pour nous vendre un élixir politique, dont la moindre des vertus était de vous les donner toutes. On ne pouvait se promener dans les rues sans rencontrer un principe, ni acheter une paire de gants sans raisonner avec une utopie. Mais de tous les rêveurs, de tous les charlatans à paroles, les plus intrépides furent sans contredit les abbés et les avocats. Les premiers trouvaient dans les commandements de l’Église les formes de toute loi fondamentale, et de faibles serviteurs de Dieu devenaient facilement de fervents apôtres de la foi politique. Il leur restait toujours un catéchisme à enseigner, des ouailles à convaincre, un fanatisme à régler; c’était l’image de leur vie passée avec plus d’agitation et de désordre, avec une toge de tribun au lieu d’un scapulaire, avec une main de justice au lieu d’un chapelet, avec une tribune au lieu d’une chaire. Leurs passions n’avaient changé que de théâtre!... Sieyès, parmi les Grégoire et les Maury, s’élevait de toute la hauteur de son génie silencieux. C’était le roi des constituants. On n’osait, pour ainsi dire, ni lui parler, ni le toucher, ni le regarder. L’imagination se plaisait à l’environner de prestige et de mystère. On ne croyait pas qu’il pût déjeuner et dîner comme un autre. On l’eût comparé à Numa Pompilius, autre constituant, si l’intervention d’une nymphe Égérie eût été compatible avec le sacré caractère de cet ecclésiastique. Néanmoins Sieyès passait pour une manière d’être surnaturel devant lequel on ne se signait pas, le signe de la croix n’étant plus en usage; mais qui imposait religieusement à la multitude, comme autrefois l’oracle de Delphes dans la Grèce poétique. Les avocats sont après les abbés ceux qui ont le plus griffonné dans le grimoire législatif. Les abbés, plus heureux, ont su, en général, s’élever à la hauteur de leur mission, en se dépouillant de leur caractère mystique, tandis que les avocats ont apporté avec eux à la tribune tous les inconvénients de leur profession, l’habitude de plaider le pour et le contre, de la versatilité dans les idées, de l’incertitude dans les convictions, l’art d’embrouiller les questions les plus nettes et les plus lucides. Les abbés ont adroitement caché leur tonsure; les avocats ont toujours laissé voir leur bonnet carré par devant, par derrière, caché sous leur manteau ou sortant de la poche de leur habit. Les avocats seront peut-être fâchés de la comparaison, mais les abbés le seront bien davantage. Aujourd’hui les avocats ne vont pas à la messe... Ils y allaient du temps de Charles X, et le cierge à la main... Sous la république, les abbés dissertaient sur les droits de l’homme au lieu de prier pour lui!... De nos jours, ils sont rentrés dans leurs églises et ne figurent plus sur les bans de nos législateurs! Ainsi les avocats sont restés maîtres du champ de bataille!... Ils règnent seuls dans l’enceinte législative... Je ne terminerai pas cette méditation sans rappeler une anecdote assez curieuse sur la grande charte d’Angleterre, promulguée en 1205. L’original de cette charte se perdit. Grand fut l’effroi de l’Angleterre! Heureusement le chevalier Robert Cotton, dandy de ce temps-là, découvrit un jour cette pancarte chez son tailleur, qui se disposait à en faire des mesures. Le chevalier l’obtint pour quatre sous... Quatre sous!... quel bon marché pour une charte! et le pays se crut sauvé!... Cependant n’eût-il pas mieux valu la laisser sur l’établi de l’artisan?... entre ses mains du moins elle eût servi à habiller le peuple, tandis qu’entre les mains du pouvoir elle n’a pas toujours eu cet avantage!... MÉDITATION IV. Des Partis. Un de mes amis me disait dernièrement: il y a dans ma famille trois générations, dont l’une représente l’œil-de-bœuf de la monarchie, l’autre le bonnet de la liberté, et la dernière les lauriers de l’empire. La première s’est fort divertie à la cour; la seconde a fort maltraité la première, et la troisième s’est battue pour les deux autres. Les rejetons de ces vieux débris sont faits à leur image. La sève de leurs opinions divergentes a pris une nouvelle vie sous cette jeune écorce. Nous sommes trois frères qui nous adorons comme frères, mais qui ne pouvons pas nous souffrir comme citoyens. Nos passions politiques se livrent sans cesse des combats à outrance; et même en nous embrassant nous nous disputons. Ce tableau ne me parut pas exagéré. L’esprit de parti, qui n’est au fond qu’un esprit de contradiction, n’est point né en France, comme on paraît le croire, avec la révolution de 1789. Sans doute il s’est nuancé, développé, fortifié, étendu sous mille formes qui le rendaient plus ou moins redoutable au milieu des convulsions dont la France était agitée; sans doute il est devenu plus fier, plus superbe, plus impétueux, plus intraitable par le choc de ces dissentiments terribles dont souvent le procès se jugeait sur l’échafaud: mais cet esprit, je le répète, n’est au fond que le résultat d’une disposition de taquinerie inhérente à notre caractère, et cet esprit a toujours animé le coq gaulois!... Ce coq, ressuscité depuis 1830, ce coq, perché au-dessus de vos étendards, est tout prêt à vous le dire. Cela est écrit dans son port, son maintien, son œil de feu, son battement d’aile... Chacun le sait! qu’y a-t-il de plus taquin, de plus querelleur que le coq? Le coq, c’est Achille donnant un soufflet à Agamemnon, c’est Pâris enlevant Hélène, c’est Alexandre humiliant Darius et envoyant son ami Clytus chez Pluton; c’est Romulus détruisant les Sabins, c’est Brennus saccageant Rome, c’est François 1er envoyant un cartel à Charles-Quint, c’est Henri IV, vainqueur de la Ligue et destructeur de l’honneur des maris; ou bien, le coq c’est encore l’avocat rouge de colère, montrant en plein tribunal le poing à son adversaire ou jetant à la tête des juges son bonnet carré; c’est le théologien ergotant en Sorbonne, le professeur armé de sa férule, le gendarme un jour de Longchamps; le coq, par son éducation, ses habitudes, sa nature tracassière et belliqueuse, est le plus fidèle représentant des mauvais caractères; plus capricieux qu’un législateur, plus fier qu’un pair _sans naissance_, plus rancuneux qu’un solliciteur évincé, plus criard qu’un orateur à voix de fausset, il est presque toujours de mauvaise humeur; son plus grand plaisir est de vous réveiller chaque matin avant l’aube du jour afin de vous donner la jouissance de le maudire; il tracasse ses amis comme ses ennemis, chante pour les uns comme pour les autres, toujours avant l’aube du jour, et sur les tons les plus menaçants que l’on puisse imaginer; mais s’il aime à chanter, il ne peut pas souffrir que les autres chantent; il aspire au monopole de l’harmonie en allumant partout la guerre civile; il ne chante jamais mieux que sur le cadavre de son ennemi; c’est dans une mare de sang qu’il fait ses plus belles fioritures! Nous ne parlerons pas de ses galanteries par respect pour les mœurs; mais sa jalousie est devenue depuis longtemps proverbiale: il n’y a point de pacha qui dans un sérail soit plus redoutable que lui; souvent un pacha se borne à être soupçonneux, vindicatif... le coq est mieux que cela! Et le coq vous couvre de ses ailes!... Le coq!... vous l’avez béni!... vous l’avez baptisé gaulois de vos mains françaises!... vous l’avez choisi pour vous conduire sur les champs de bataille, de victoire en victoire, pour voler de clocher en clocher, pour remplacer dignement l’aigle impériale dont un quart de siècle proclama la gloire, pour lui entendre dire à chaque heure du jour que le Français met le chapeau sur l’oreille et ne marche pas de travers. Mais ce coq!... c’est votre sang, c’est votre ami, votre frère!... et vous voulez que nous soyons calmes, tranquilles, flegmatiques, toujours de l’avis du dernier qui parle! vous voulez que nous ne nous disputions pas sur tout, malgré tout et à propos de tout!... autant vaudrait nous prier de ne plus courtiser les dames! alors il serait convenable de changer le symbole de la nation! Nous pourrions remonter bien loin dans l’histoire pour trouver mille exemples de cet esprit turbulent qui semble caractériser le peuple français, secouer les vieux parchemins de la féodalité dont le corps divisé formait autant de partis que de fiefs et de châteaux, en guerre ouverte avec les palais de la royauté; montrer les chevaliers du Temple, ces moines-soldats dont le génie austère et inquiet s’étudiait au pied des autels à combattre le pouvoir de Philippe le Bel; dire un mot sur la conspiration des Jacques ou Jacquettes contre les éperons de la noblesse, conspiration dont le résultat fut aussi sanglant que le nom en était ridicule; examiner les manœuvres ténébreuses de la Ligue, qui ne fut au fond que le cri du catholicisme effrayé contre le génie d’un représentant de Calvin; que sais-je encore?... Les documents ne nous manqueraient point; mais un pareil travail serait trop long, trop sévère, trop savant pour entrer dans le cadre de cet ouvrage. Nous nous bornerons à nous arrêter quelques instants sur les deux siècles qui ont précédé le nôtre. Nous y trouverons des événements caractéristiques dont la plupart ont, pour ainsi dire, servi de moule à ceux dont nous sommes témoins, et dont les autres ont été une préparation lente, mais certaine, à notre révolution sociale. C’est dans les troubles de la Fronde que naquit en France l’esprit de parti, tel que nous l’entendons aujourd’hui. Il s’agissait de renverser un ministre. Mazarin pesait sur le peuple... Il était l’ennemi des parlements, déplaisait aux grands, ennuyait Anne d’Autriche; et cependant il avait un puissant parti à la cour!... Vous le voyez, Mazarin est presque de notre époque. Pour lui quelques amis... contre lui tout le monde... nobles et vilains... une véritable coalition! Aussi ne voulut-il pas céder; alors on se battit!... des barricades s’élevèrent absolument comme chez nous... seulement nous les avons perfectionnées. La Fronde siffla; les arquebuses se croisèrent et firent voler le plomb meurtrier... on se tuait de part et d’autre; mais on se tuait en chantant: Un vent de fronde S’est levé ce matin; Je crois qu’il gronde Contre le Mazarin... C’est la seule chose qu’on n’imite pas aujourd’hui; on se bat toujours bien, mais plutôt avec le fusil qu’avec la lyre. Comparez tous les agréments de cette petite guerre intestine aux jouissances que nous éprouvons aujourd’hui, et vous verrez combien les Français ont peu dégénéré. La Fronde eut tant de succès à la cour et à la ville, que les tailleurs, les couturières, les coiffeurs, les marchandes de modes, les pâtissiers, les cuisiniers firent tout à la Fronde. Mazarin lui-même mit une fronde à son chapeau. Les dames ne cessaient de fronder leurs maris. Dès qu’un homme avait éprouvé un malheur en ménage, on disait de lui dans les salons: Il est frondé!... On regrette généralement aujourd’hui que ce mot ne soit pas resté en usage... c’était un mot honnête! Après la minorité de Louis XIV les troubles cessèrent, les troubles matériels, bien entendu, car une guerre morale s’éleva sourdement et gronda dans le silence. Molière parut!... et Molière à lui seul fut tout un parti. De _Tartufe_ naquit le germe de l’incrédulité du dix-huitième siècle. Sur ce monument de l’esprit humain fut inscrite en lettres de feu la funèbre épitaphe du pouvoir sacerdotal. Madame de Maintenon et le père Letellier formaient la tête du parti, attaché à ce pouvoir qu’ils purent défendre un moment, mais non préserver d’une ruine prochaine. La révocation de l’édit de Nantes fut pour le clergé un autre _Tartufe_. En vain le parlement, essayant de lutter contre le despotisme de Louis XIV, serrait ses rangs et formait un parti homogène dont la turbulence égalait l’entêtement. Louis XIV y entre un jour le fouet à la main, et d’un mot le réduit au silence! Ainsi Charles X a voulu promulguer les ordonnances de juillet. Louis XIV a réussi parce qu’il était grand par le siècle comme le siècle était grand par lui. Charles X a succombé parce qu’il n’avait jamais fait pour son siècle rien qui pût lui faire pardonner un acte aussi téméraire. Napoléon, grand appréciateur de la gloire de Louis XIV, admirait le coup d’état de ce monarque beaucoup trop décrié aujourd’hui. Il le regardait comme son 18 brumaire. La régence, époque assez flasque, assez pâle, n’offrit que dans l’Écossais Law la personnification d’un parti bien tranché, le parti financier. Beaucoup de gens n’attribuent à Law aucune vue ambitieuse, élevée, étendue; ils ne voyaient tout au plus en lui qu’une espèce de marchand de papier-monnaie, de charlatan calculateur, sans autre but que celui de s’enrichir... Profonde erreur! Le banquier écossais avait le projet d’établir un nouveau pouvoir dans l’état, pouvoir dont l’influence pût contre-balancer l’autorité royale... et ce pouvoir c’était celui de l’or!... il avait deviné tout le parti qu’on pouvait tirer d’un coffre-fort... mis en opposition avec le trône! Pour marcher l’égal du régent il ne lui fallait qu’un sourire de la fortune, sa roue à faire mouvoir... mais ses projets échouèrent, et sa future grandeur resta ensevelie sur les bords du Mississipi! Le désastre de Law entraîna la ruine d’une grande partie de la population. La fièvre de l’agiotage s’était emparée de tous les esprits. Ce désir immodéré des spéculations aventureuses marche d’ordinaire à la suite de la corruption des mœurs. Les besoins augmentent en raison des désordres de la société. Si le cardinal Dubois n’avait pas eu à satisfaire les passions les plus viles et par cela même presque toujours les plus dispendieuses, aurait-il vendu la France à l’Angleterre? Observez attentivement les hommes d’état chargés de la direction des affaires dans un siècle corrompu; s’ils ont besoin de beaucoup d’or... ne les perdez pas un moment de vue, dans la crainte que le traître ne se cache sous le manteau du ministre! La philosophie sensualiste servit de cortége aux débordements de la régence. Cette philosophie devint un parti adroit, opiniâtre, d’autant plus dangereux qu’il était éclairé, et plantait son drapeau sur le terrain du plaisir, au milieu des orgies de l’athéisme. Ce parti s’éleva sur la France, gros de tous les orages qui allaient bientôt la bouleverser. Voltaire, général habile de cette armée de débauchés ergoteurs, distribua savamment les rôles, disciplina les passions les plus rebelles, suivant les inspirations de son génie... et commença dès lors contre les institutions de son pays une guerre acharnée dont le succès ne pouvait être douteux, une guerre de bons mots et d’épigrammes! On commençait à se moquer de la Bastille: quelques philosophes y allaient bien encore expier leur audace; mais, soutenus par la puissance de leur parti, ils se riaient de leurs fers, opprimés plus libres que les oppresseurs; car l’épaisseur des murs de cette prison politique n’empêchait pas leur voix d’être entendue au dehors!... De la philosophie du dix-huitième siècle à la régénération politique de 1789, il n’y eut qu’un pas. Cette philosophie étincelante de verve caustique, fut, pour ainsi dire, le fil conducteur de la foudre qui alla s’abîmer sur le despotisme. L’auto-da-fé de la royauté se fit sur les in-folio du baron d’Holbach. L’Encyclopédie inspirait le jacobinisme, et du sein des trois ordres de la nation sortirent la discorde et la guerre. La révolution a détruit des abus, mais elle a créé des antipathies et des haines. A côté des abus, il y avait des droits. En renversant les uns, on n’a pas respecté les autres. Les révolutions ne peuvent pas être justes. Si elles étaient justes, elles seraient inutiles. Dans toute révolution, il y a des gens qui tombent, qui s’élèvent, des spoliés, des spoliateurs. Les gens tombés ne pardonnent jamais à ceux qui se sont élevés; les parvenus feront toujours un crime aux premiers de les avoir connus dans une position obscure; les spoliés maudiront sans cesse les spoliateurs; les spoliateurs, qu’ils se décorent du titre de roi, de consul, d’assemblée nationale, de corps législatif, de chambre des représentants ou de sénat conservateur, craindront constamment la vengeance des spoliés. Plus il y aura de révolutions, plus il y aura de déplacements sociaux; par conséquent, plus il y aura d’antipathies, plus il y aura d’éléments de guerre civile. Vous avez changé l’état social... soit!... mais vous?... êtes-vous changé?... n’êtes-vous pas toujours là, avec vos besoins, vos habitudes, vos préjugés, vos exigences?... êtes-vous enchanté quand vous avez fait table rase? Eh! mon Dieu! non!... Jamais le peuple, après une révolution, ne s’est montré satisfait de son ouvrage, et n’a remercié la Providence de ses nouveaux destins!... toujours il a murmuré contre son fatal entraînement!... toujours il a laissé échapper des plaintes amères et porté en arrière un regard sombre et triste, où brillent seuls le regret et le repentir... et en conscience n’a-t-il pas raison? lui, dupe de tous et de lui-même? Après la royauté de la constituante, il a eu la république une et indivisible... s’en est-il mieux trouvé?... Après la république du comité de salut public est venue celle du directoire, et il a presque redemandé la première; après le directoire, le consulat; c’était un peu moins que la république avec la même enseigne: après le consulat, l’empire; c’était le despotisme! après l’empire, la restauration; c’était le retour des vieux préjugés; après la restauration, la dynastie de 1830!... Entendez-vous dire qu’on jouisse aujourd’hui du bonheur suprême, et qu’on ne regrette ni la restauration, ni l’empire, ni le consulat, ni la république? Mais tous les jours vous entendez dire le contraire! tous les jours la presse et la tribune retentissent de vœux téméraires, et cela est rigoureusement logique! Comme je l’ai dit plus haut, l’esprit français est naturellement taquin et querelleur, parfaitement en harmonie avec le caractère du volatile qui orne l’écusson national. Mais cet esprit d’opposition, du temps de la monarchie, se bornait à fronder; et, s’il faisait naître un parti, ce parti n’était qu’un accident et non un empêchement gouvernemental en permanence; encore moins la personnification d’un système inflexible et tyrannique. Depuis la grande époque de 1789, l’esprit de parti est entièrement devenu l’esprit du pays divisé par compartiments d’opinions, comme par circonscriptions territoriales; chacun a une borne à son champ comme à sa raison; on ne peut ni plus ni moins que son parti; on rit, on pleure avec son parti; s’il souffre on est malade; s’il jouit on est heureux. Se bat-il? on se bat; est-il vainqueur ou vaincu? on est aussi fier d’être l’un ou l’autre, car on ne s’avoue jamais vaincu et l’on se dit toujours vainqueur! L’esprit de parti est celui de tous les esprits qui a le plus d’amour-propre, sans en excepter même l’esprit de corps, savant ou non. Rien ne peut vaincre son orgueil, son opiniâtreté, ses antipathies, sa haine. Il est l’esclave d’une idée; mais il la sert en maître, la prône, la caresse, l’arme de pied en cap contre toutes celles qui lui sont opposées, et marche de front avec elle dans la mêlée, sans être jamais fatigué du combat, qu’il recommence quand il est terminé, mais qu’il ne termine pas!... Guerre en effet interminable, car, pour l’éteindre, rendrez-vous à l’un ses états-généraux, son œil-de-bœuf, sa cour brillante et pompeuse; à l’autre, sa république, son drame de liberté; à celui-ci, son empire, sa gloire; à celui-là, sa restauration, son droit divin?... Tous sont déshérités, et aucun ne veut l’être! Tous vivent d’illusions en courant après la réalité, dont les mirages trompeurs les égarent et les enhardissent. Renoncer aux biens qu’ils ont perdus, serait pour eux plus qu’un crime, ce serait trahir leurs convictions, la foi de leurs pères, l’avenir de leurs enfants! L’espérance leur donne tous les jours des forces nouvelles, et jusqu’à leur dernier soupir ils auront une menace et un cri de mort au service du gouvernement dont ils ne veulent pas; gouvernement qui ne les observe et ne les contient qu’en tremblant, et dont la faiblesse égale au moins leur audace. Tous d’accord dans leur ligue contre le pouvoir existant, ils se stimulent l’un l’autre pour le battre en brèche; c’est à qui lui portera les coups les plus rudes. N’importe le camp d’où part le trait vengeur! Si le pouvoir en est ébranlé, les partis rivaux n’en éprouvent aucune jalousie! Chacun applaudit, chacun a des couronnes toutes prêtes!... Le magasin des lauriers civiques est inépuisable dans ces glorieuses circonstances. On s’embrasse alors, on se félicite, on se complimente; on a de part et d’autre de l’esprit, du bon sens, du courage. Mais qu’un morceau de velours déchiré soit remis au manteau gouvernemental, les partis rentrent aussitôt dans un état de défiance et de suspicion, se moquent réciproquement les uns des autres, se reprochent avec aigreur des bévues, des fautes, des étourderies, et vantent leur idole à l’exclusion de toute autre. Le nombre de ces idoles ne s’élève pas à moins de quatre ou cinq. Pour tant d’idoles il n’y a qu’un piédestal... et encore un piédestal qui n’est pas vacant!... MÉDITATION V. De l’Émancipation électorale. Beaucoup de gens s’imaginent que les électeurs élisent les députés de la France. Eh! mon Dieu, non! les électeurs élisent les députés des électeurs. Qui diable songe à la France? qu’est-ce que la France?... Comment nommez-vous la France?... La France a-t-elle besoin de quelque chose? n’est-elle pas commerçante, industrieuse, agricole, riche, éclairée?... Ne bat-elle pas monnaie quand elle a de l’argent?... n’est-elle pas en paix quand elle fait la guerre?... n’est-elle pas en guerre quand elle fait la paix?... N’a-t-elle point des colonies dont elle ne sait que faire? et de vastes pays dont elle veut faire des colonies?... N’a-t-elle pas plus de sucre qu’il ne lui en faut? plus d’enfants qu’elle n’en voudrait? plus de grands hommes qu’elle n’en peut supporter? plus de savants qu’elle n’en saurait comprendre? plus d’artistes qu’elle n’est capable d’en admirer? plus de poëtes, plus d’historiens, plus de romanciers qu’elle n’a envie d’en lire?... D’ailleurs, si elle a besoin de bons députés, pourquoi ne les nomme-t-elle pas elle-même?... Quelques milliers d’ilotes sont chargés de cette corvée, et ce n’est pas certes pour ses beaux yeux!... Voyez toutes les peines qu’ils se donnent! Ils vont en omnibus, en diligences, en carrioles, en charrettes, pour se rendre dans les colléges électoraux, et là, avant d’avoir eu seulement le temps de se décrotter, ils crient, hurlent, beuglent, s’enrouent, questionnent, improvisent... des coups de poing, et reçoivent même quelquefois des soufflets pour élire des députés. Oui, des soufflets, mais des soufflets honnêtes, patriotiques... de ces soufflets dont on ne rougit pas et qu’on est même bien aise de voir imprimés sur sa joue. Plus tard, ce sont des cicatrices dont la députation vous tient bon compte. Je les ai reçues pour vous, monsieur le député, dit-on à un législateur, et la reconnaissance du législateur, à ce cri du brave, peut-elle se faire attendre?... Oh! la France serait bien ingrate si elle osait dénier la récompense de l’électeur! Il a fait la besogne... à lui la récompense. Et d’ailleurs, les électeurs ne sont-ils pas fils de France?... Je me trompe: les fils de France ne sont ni électeurs ni éligibles; je dirai tout simplement: les électeurs ne sont-ils pas Français?... quand ils ne sont ni Anglais, ni Turcs, ni Algériens; car la France est aussi en Afrique, et l’Afrique est un peu en France, où l’on ne parle plus que d’Abd-el-Kader, le plus grand capitaine des temps modernes, après Wellington!... Demandez plutôt à nos amis de la Grande-Bretagne. Les électeurs sont donc Français, ou à bien peu de chose près. Ainsi, quand ils reçoivent une rémunération publique ou secrète, la France doit en être fière; une croix d’honneur sur leur poitrine est à faire palpiter son sein; une pension pour eux est une belle aumône faite par elle! Un chemin vicinal qu’ils obtiennent et auquel les grandes routes n’aboutissent pas, l’intéresse fort, sur ma foi; un festin national où tous figurent et où la France paye pour tous, en n’y figurant pas, a l’avantage d’aiguiser l’appétit de cette bonne France; si les électeurs consomment, la France regarde consommer. Électeurs, députés, voilà l’actif de la représentation nationale; la France n’en est que le passif; et cependant, à l’inverse de toutes les associations commerciales, les écus sont au passif et les dettes à l’actif. Il faut, dit-on, pour jouir de l’émancipation électorale, avoir atteint sa vingt-cinquième année et payer au moins deux cents francs d’impôts. Vingt-cinq ans!... c’est bien jeune!... c’est bien vieux!... Bien jeune, si l’électeur n’est pas plus vieux que son âge; bien vieux, si, au contraire, l’électeur est un Nestor en fait de raison et de sagesse. Deux cents francs d’impôts!... ce n’est pas assez pour les gens riches; c’est beaucoup trop pour ceux qui ne le sont pas. Qu’est-ce que deux cents francs d’impôts pour l’homme qui en paye deux ou trois mille?... Mais quelle somme pour celui qui ne possède pas cent sous de rente!... Aussi, pourquoi tout le monde n’est-il pas riche? ou plutôt, ce qui serait beaucoup plus facile, tout le monde n’est-il pas pauvre?... Les riches ne conçoivent pas qu’il y ait des gens qui se plaignent; les pauvres s’étonnent que tout le monde ne se plaigne pas. Les riches, blasés de plaisirs, vont dormir au spectacle, à grands frais; les pauvres ne peuvent même plus s’y aller amuser _gratis_; les pauvres demandent du pain; les riches n’en veulent pas manger. _Panem et circenses_, sont des mots qui aujourd’hui, pour le peuple, ont disparu de notre langue. Il aurait fallu voir le peuple romain sevré de cette double jouissance!... (Je citerai plus d’une fois ce peuple estimable, aujourd’hui si catholique.) Aurait-il poussé de beaux cris!... Il aurait mieux aimé livrer sa tête à Néron tout d’une pièce, que de renoncer à son _panem_, à ses _circenses_, pour lui plus chers que la vie. Ce même Néron, grand coupeur de têtes suivant Tacite, le plus grand menteur de tous les historiens, suivant Napoléon, a toujours respecté cependant de pareilles faiblesses. Mais nous voilà bien loin des électeurs à deux cents francs!... Pauvres électeurs!... riches électeurs!... Comment voulez-vous que je les appelle?... Les uns les trouvent trop pauvres et les autres trop riches. Est-ce pauvres d’esprit ou d’argent? riches de lumières ou d’espèces? car il y a de tout cela dans le corps électoral; corps essentiellement privilégié, mais dont le pouvoir ne dépasse pas les bornes humaines. Il est composé, comme tous les corps, d’éléments de force et de faiblesse, de savoir et d’ignorance, de lumière et d’obscurité, de grandeur et de petitesse, de sottise et d’esprit!... Et cependant de ses décisions dépend souvent le salut de la France. La misère ou la richesse, la paix ou la guerre, la honte ou l’honneur, tout est soumis à sa volonté souveraine. Quel immense pouvoir!... et comme il est exercé!... Voyez les députés qu’il nous donne! A-t-il étudié leur talent, leur génie, leurs habitudes, leur caractère? S’est-il informé des causes de leur ambition, de l’élévation de leurs vues, de la loyauté de leurs desseins, de la moralité de leurs actes?... A-t-il su déchirer le voile de leurs pensées et pénétrer jusqu’au fond de leur cœur?... Eh! mon Dieu, non! Il n’a rien su, rien deviné, rien découvert!... Ne choisit-il pas toujours celui qui crie le plus fort, le premier qui arrive à lui, souvent le dernier qu’il faudrait choisir!... Il ne peut se défendre des séductions de la parole ou de la fortune! il subit le joug du pouvoir, quand le pouvoir est assez fort pour le lui imposer!... Il réunit au plus haut degré toutes les conditions de l’indépendance, et il dépend de tout, d’un mot, d’un geste, d’un regard, d’un chemin vicinal, d’un pont, d’un clocher, d’un écu!... Le nombre des fonctionnaires publics qui font partie du corps électoral en est-il la cause, comme on le prétend généralement? S’il en était ainsi, le parti fonctionnaire aurait toujours le dessus, et il est peu de batailles électorales où il ne soit vaincu! On a beaucoup raisonné et on raisonnera beaucoup sur les vices de la loi, ce qui n’est pas difficile; mais personne n’a encore indiqué les moyens d’y remédier. Je me trompe. Tout le monde a indiqué ces moyens, mais aucun publiciste n’en a prouvé l’efficacité autrement que dans ses discours et sous le point de vue de ses opinions politiques... Autant d’opinions, autant de systèmes!... Les systèmes apparemment ne valent pas mieux que les opinions... Quelles sont les opinions qui de nos jours opèrent des prodiges?... Toutes en opèrent... mais des prodiges de paroles!... Chacun aujourd’hui ne trouve tout juste que le temps de parler... Malheur à lui s’il ne parlait pas!... il n’a raison et les autres n’ont tort que lorsqu’il parle; les autres n’ont raison que lorsqu’il ne parle pas!... Ne soyons donc pas surpris si quelquefois tout le monde parle ensemble, personne ne voulant céder la victoire; et si nous, pauvres spectateurs de la lutte, ne comprenons pas toujours le langage des acteurs!... Tous ont écrit sur leur bannière souveraineté nationale, mais l’un entend par ces mots souveraineté du nombre; l’autre souveraineté de la raison; celui-ci souveraineté parlementaire; celui-là souveraineté des trois pouvoirs; tout le monde reconnaît le besoin d’une souveraineté: cela est écrit dans la charte pour le peuple et de par le peuple; mais, au fond, chacun ne conçoit que la sienne ou celle de ses amis, chacun émané de ce peuple et se croyant en droit d’interpréter à sa plus grande gloire la lettre et l’esprit de son ouvrage. Or, d’après tout ce qui se dit, s’écrit et se fait tous les jours, la souveraineté de la raison n’est ni la souveraineté des trois pouvoirs, ni la souveraineté du nombre, ni la souveraineté parlementaire, et cependant tout cela est ou doit être la souveraineté nationale. La souveraineté de la raison pour les uns est une souveraineté variable, incertaine, dont le thermomètre monte ou descend suivant l’époque, le pays, les circonstances... Et ils citent à l’appui de leurs opinions ces paroles de Pascal: Vérité au delà des Pyrénées; erreur en deçà. Paroles fort sages, d’où il suit que la souveraineté de la raison peut n’avoir pas le sens commun, et, en effet, plus d’une fois la raison a eu tort!... Les détracteurs de cette souveraineté sont ordinairement partisans de la souveraineté du nombre, la meilleure, à leur avis, la plus raisonnable, parce qu’elle est libre de ne l’être pas, et ils en donnent pour preuve les grandes assemblées émanées de son choix: l’assemblée constituante et la convention. Mais l’assemblée constituante, s’écrient alors les légitimistes, a été nommée sous l’empire de l’ancienne constitution monarchique... Pourquoi donc avez-vous changé cette constitution?... Sommes-nous si blâmables de redemander ce que vous, hommes du peuple, regrettez si fort?... Viennent ensuite les hommes d’état, défenseurs de la souveraineté nationale dégénérée en souveraineté des trois pouvoirs. Ceux-là ne reconnaissent pas la souveraineté du nombre; ils la traitent d’absurde, et cependant ils en sont l’expression. Moins ennemis de la souveraineté de la raison, ils n’osent pas néanmoins la proclamer ouvertement, craignant peut-être de se voir un jour obligés de la mettre en pratique... et, comme on l’a vu plus haut, cela peut offrir des dangers. Mieux vaut s’en tenir à l’exercice de la souveraineté légale dite des trois pouvoirs. Ainsi on raisonne quand on est ministre!... ce qui n’empêche pas de raisonner autrement quand on a cessé de l’être!... Quant à la souveraineté parlementaire, elle compte ses plus vaillants Don Quichotte au sein de la chambre élective... Pour eux, c’est une marotte, une idée fixe... mais chacun entend cette souveraineté collective suivant ses opinions particulières... Les plus exclusifs s’inquiètent peu du pouvoir de la loi électorale; ils trouvent toujours assez raisonnables et assez nombreux les électeurs dont ils ont reçu le brevet de député... La réforme électorale n’est bonne peut-être, pensent-ils, que pour ceux qui ont envie de nous remplacer... et ils ne veulent pas donner ce plaisir à leurs ennemis... Représentants de la souveraineté nationale, ils prétendent en exercer le monopole!... Interrogez les électeurs sur ces diverses nuances de souverainetés: à trente ans, ils se montreront les amis de la souveraineté du nombre; à cinquante, ils en seront les ennemis déclarés... A peine entrés dans la vie politique, ils feront entendre le cri de réforme; et, sur le point d’en sortir, maudiront les réformateurs!... Les premiers sont moins nombreux que les derniers; mais ceux-ci moins résolus, moins énergiques, moins fermes que les autres. L’électorat est peut-être le plus beau de tous les droits civiques... Les moins capables des citoyens, quand ils ne le possèdent pas, ont toujours un désir immodéré de l’obtenir, et les plus éclairés souvent ne s’empressent pas de l’exercer dès qu’ils le possèdent. Étrange contradiction des faiblesses humaines!... Un collége électoral réussit difficilement à réunir la totalité de ses membres. Les nominations les plus importantes ne sont quelquefois faites qu’avec moins du tiers de leur nombre... La minorité est alors souveraine; la minorité règne dans un gouvernement de majorité... et quelle minorité!... MÉDITATION VI. De la Conscience. Me trouvant un jour dans une maison où se réunissent d’ordinaire un assez grand nombre de députés, je fus témoin d’un incident dont je me rappelle parfaitement toutes les circonstances, et dont je compte profiter dans l’intérêt de cette Méditation. C’était à la suite d’une séance de la chambre, où la discussion avait été orageuse et terminée par un vote de grande importance. Il s’était agi d’une proposition relative au costume. Le gouvernement, d’accord avec quelques fashionables de la chambre, lions de la droite et du centre, voulait faire adopter aux représentants de la nation un costume d’ordonnance, enrichi de broderies de soie ou d’argent, prétendant que la gravité de leurs délibérations y gagnerait beaucoup, et que, par conséquent, les lois seraient bien mieux faites. Les députés opposés à cette mesure, et ils étaient en grand nombre, soutinrent, au contraire, que rien n’était plus digne que leurs vêtements ordinaires; que c’était l’habit du peuple, et que sous cet habit on devait avoir bien plus d’esprit que sous un costume de cour. On citait, à l’appui de ce raisonnement, ce qui se disait et se faisait à la cour. La conséquence parut concluante; l’habit de ville triompha. Malgré le vote significatif de la chambre, la discussion continua dans le salon de madame D***, et, comme à la chambre, quelques personnes se prononcèrent pour l’habit brodé, le plus grand nombre pour le frac bourgeois... Madame D*** était du parti frac; elle n’aimait les broderies que pour elle, et le luxe de la représentation que dans ses salons. Un député de ses amis intimes, habitué à être de son avis, la soutenait assez mal ce jour-là dans ses Philippiques contre la cour. Madame D*** soupçonna quelque trahison de la part de son ami... Monsieur Lafollette[3], lui dit-elle avec un regard pénétrant tout prêt à le confondre, vous n’êtes pas ordinairement ministériel?... [3] Ce nom est supposé. M. LAFOLLETTE. Non, madame... je suis indépendant!... Mme D***. Pourquoi donc alors ne tonnez-vous pas contre cette ridicule mascarade qu’on voulait vous infliger?... M. LAFOLLETTE. Personne ne peut le faire mieux que vous, madame. Mme D***. N’éludez pas la question... Êtes-vous pour ou contre le costume?... M. LAFOLLETTE. Je suis contre... mais j’ai voté pour!... Mme D***. Est-il possible?... et vous n’avez pas honte d’avouer ce manque de foi!... M. LAFOLLETTE. Que voulez-vous? La boule noire était dans ma conscience... et j’ai donné la boule blanche par amitié. Le ministre[4] qui désirait cette mesure est un de mes camarades de collége; je n’ai pas cru devoir lui refuser cette marque de condescendance... ce n’était pas un vote politique... Ah! s’il avait été question de le culbuter, j’aurais agi différemment!... [4] M. de Montalivet. Mme D***. Fort bien!... La boule noire était dans votre conscience!... mais vous avez apostasié, malheureux!... Ah! que vous eussiez bien mérité de voir triompher le ministère!... Je ne connais personne au monde qui eût été plus ridicule que vous sous cet habit!... Et chacun partit de là pour entrer dans une longue dissertation sur les divers devoirs parlementaires dont la conscience est la base. Commençons comme dans le salon de Mme D***; voyons d’abord ce que dit le dictionnaire au mot: _Conscience_... Ce n’est pas que je compte tirer beaucoup de lumières de cet in-quarto. Les dictionnaires, je le sais, en fait de définitions, ressemblent assez aux femmes interrogées sur leur âge... ils ne disent pas tout; mais une définition grammaticale, quelque obscure, quelque incomplète qu’elle soit, peut toujours être utile... J’ouvre donc le dictionnaire, et je lis: _Conscience_... lumière intérieure... sentiment intérieur par lequel l’homme se rend témoignage à lui-même du bien et du mal qu’il fait... scrupule ou difficulté qu’on sent à dire ou à faire quelque chose. _Lumière intérieure_... S’agit-il de la lumière de l’âme ou de celle du cœur?... car ces deux lumières peuvent exister en nous, et nous pouvons avoir l’une sans posséder l’autre. La suite du paragraphe est moins vague, mais il s’applique difficilement aux fonctions de député. En effet, ce sentiment intérieur par lequel l’homme se rend témoignage à lui-même du bien et du mal qu’il fait, me semble peu parlementaire. D’abord, pour faire le bien ou le mal, il faut faire quelque chose, et c’est précisément ce que la chambre ne fait pas. La constitution veut que le chef de l’état ne fasse rien, afin qu’il ne puisse mal faire; cela est logique. Mais la constitution n’obligeant pas la chambre à cette inaction, la chambre empiète visiblement sur la prérogative royale. La fin du paragraphe où il est question du scrupule et de la difficulté qu’on sent à dire ou à faire quelque chose, est un complément corrélatif de la première partie. Mais qu’entend le dictionnaire par cette impertinence: scrupule et difficulté de dire?... Cela signifie-t-il absence de discours, impuissance d’esprit, enrouement, extinction de voix, silence forcé ou volontaire? Pure dérision!... et qu’on le sache bien! si notre législature ne fait rien, c’est qu’elle ne veut rien faire; mais, en revanche, elle a toujours quelque chose à dire sur ce qu’elle ne fait pas et sur ce qu’elle devrait faire!... Voilà pourquoi elle parle tant!... voilà pourquoi ces fameuses paroles: _Il y a quelque chose à faire_, pompeusement débitées naguère par un ministre, sont aujourd’hui passées à l’état de maxime gouvernementale... _Il y a quelque chose à faire_... cela est inscrit sur toutes les bannières. Le parti le plus timide comme le plus exalté, le gouverné comme le gouvernant, le président du conseil comme le dernier de ses commis, tout le monde répète en chœur à la chambre: _Il y a quelque chose à faire!_... C’est un refrain continuel et tellement absorbant sans doute, qu’il ne laisse à personne la faculté d’agir. On n’a plus, constitutionnellement parlant, que la force d’être éloquent: résultat fort beau, j’aime à le croire, mais ne donnant pas au pays ce que ses besoins réclament. D’où je conclus que s’il y a scrupule et difficulté pour l’exécution des grandes choses, il n’y en a pas dans le talent de les discuter. La conscience morale du gouvernement est autrement traduite chez les autres peuples. Les plus barbares n’ont qu’un jargon dur et inintelligible, et les progrès du commerce et de l’industrie se révèlent chez eux. Peuples patients, modestes, silencieux, ils se civilisent en moins de temps que nous n’en mettons à leur enseigner l’art de se civiliser. Ils travaillent tandis que nous parlons... ils grandissent quand nous en sommes encore à disserter sur des projets de dignité et de grandeur nationales!... Ils prospèrent pendant que nous tendons la main à cette prospérité, si enviée et si parcimonieuse envers nous de son aumône! Montaigne, dans ses aimables causeries, dit quelques mots sur la conscience, mais il ne la considère que dans ses rapports avec le péché ou le crime. De pareilles considérations ne peuvent répandre une grande clarté sur la conscience parlementaire. Un parlement, s’il commet des crimes, comme chacun sait, ne commet que des crimes collectifs, et les crimes collectifs ne passent point pour des crimes... c’est encore une des conditions du gouvernement représentatif. Sans cela les gouvernements représentatifs ne seraient pas les plus innocents du monde, et fort peu de gens voudraient en faire partie. La conscience d’un député n’est donc pas ordinairement inquiétée pour avoir participé à une de ces grandes mesures parlementaires, dont la mort ou la chute d’un roi a été le triste résultat. S’il y a crime, ce crime est suffisamment justifié, dit-on, par tout le bien qui en revient au peuple; car le bonheur d’un peuple, je parle toujours d’après de graves historiens, peut quelquefois dépendre d’un peu de sang répandu... surtout si le sang tombe de bien haut, si le sang vaut la peine d’être versé. D’ardents royalistes ont donné à de certains conventionnels le nom de régicides. Ce nom n’a jamais été accepté ni par eux ni par leurs amis: répudié par les premiers comme une injure gratuite, repoussé par les autres comme une grave atteinte portée à la liberté des assemblées délibérantes, il n’a déshonoré ni flétri personne. Louis XVIII n’a-t-il pas fait son premier ministre d’un régicide? Depuis, il est vrai, les régicides ont été bannis... mais bientôt rappelés, fêtés, couverts de couronnes... oui, couverts de couronnes pour en avoir brisé une! Presque tous meurent dans un âge avancé, sans regrets, sans remords, du moins ils le disent, mais non sans les secours de la religion dont ils ont autrefois profané les autels!... Aux yeux de la religion, le plus bel attribut de la conscience est le sentiment du repentir. Le christianisme n’est jamais plus beau que lorsqu’il pardonne au pécheur humble et contrit. Est-ce pour cela qu’on a fait dans la charte une question de majorité de la religion catholique?... Adroits législateurs!... La mythologie possède aussi une conscience... c’est une figure allégorique, représentée sous les traits d’une femme austère, regardant attentivement un cœur placé sous sa main. L’allégorie est ingénieuse, et elle pourrait, non sans succès, figurer à côté de celles dont la chambre est déjà ornée, comme la Justice et la Loi, l’une armée de ses balances et l’autre de son glaive. Elle serait de temps en temps fort bonne à consulter, et donnerait des inspirations heureuses... mais il ne faudrait pas les traiter trop allégoriquement, comme on fait assez souvent de la Loi et de la Justice. Un auteur moderne a dit: La pudeur est la conscience du corps... on pourrait dire avec plus de raison et de vérité peut-être: La conscience est la pudeur de l’âme! La rougeur dont se couvre le visage après une action blâmable, est l’indice révélateur le plus infaillible de la conscience outragée... Cette pudeur de l’âme n’a pas moins de délicatesse et de sensibilité que la pudeur virginale; elle est aussi timide, aussi soupçonneuse, aussi craintive; un rien l’effarouche ou la blesse; il suffit d’une pensée équivoque pour la faire frémir; elle fuit les exemples dangereux et tentateurs, et n’arrête jamais un regard complaisant sur le spectacle des grandeurs mal acquises; elle ne se trouve à l’aise qu’avec l’honneur et la probité!... Elle aime mieux contribuer à élever honnêtement la fortune de ses ennemis qu’à établir la sienne sans l’approbation et l’estime générales. Et cependant que de gens sont loin de la comprendre!... que de malheureux, suivant l’expression d’un grand poëte, ont su se faire un front qui ne rougit jamais!... Tel s’est vendu au pouvoir... et il ne rougit pas!... Tel s’est mis en vente sans trouver d’acquéreur... il fulmine, mais ne rougit pas!... Tel, protecteur avoué d’un ministre, lui tend la main par devant et l’abat par derrière... il ne rougit pas!... Tel, ministre, se perd en gouvernant contrairement à ses opinions de gouverné... et il ne rougit pas!... Tel sait grouper les chiffres arabes du budget, mais sans jamais dire: sauf erreur ou omission... et il ne rougit pas!... Tel s’est enrichi dans un emploi purement _honorifique_... et il ne rougit pas!... Tel devient le délateur de ses amis pour se parer de leurs dépouilles... et il ne rougit pas!... Mais c’est assez m’étendre sur ce sujet. Plus d’une fois nous aurons l’occasion de revenir sur la pudeur législative, de mettre en jeu les consciences incertaines, chancelantes, vénales, élastiques, sans oublier les consciences larges, celles de toutes qui donnent le plus d’occupation au gouvernement représentatif! MÉDITATION VII. Du Patriotisme. Le patriotisme n’est point une de ces vertus calmes, pacifiques, modestes, peu recherchées des âmes vigoureusement trempées, aimant à vivre ignorées, ne voulant d’autre témoin de leur gloire qu’un rayon de la Divinité, d’autres couronnes que celles promises par elle... Le patriotisme a une allure toute différente: il est fier, superbe, turbulent, inquiet; il porte la tête haute, vous regarde de travers, a les yeux étincelants, marche avec assurance, et sonne de la trompette pour se faire admirer. Ses vêtements sont bariolés de blanc, de rouge, de bleu, de vert; il change fréquemment de cocarde, et se bat tantôt pour une charte, tantôt pour une constitution, aujourd’hui pour un roi, demain pour un dictateur!... Le patriotisme est de toutes les vertus politiques la plus difficile à juger devant le tribunal de l’opinion publique. Chacun la comprend et l’apprécie d’après le point de vue où il se place; et ces points de vue, si dissemblables entre eux, sont encore soumis à de certains effets d’optique. Il y a des verres grossissants et des verres diminuants. Les verres grossissants sont pour le patriotisme dont on prône l’excellence; les verres diminuants pour celui qui n’est pas le vôtre. Mais prenez garde, me dit-on, ne confondez pas le vrai et le faux patriotisme. Le vrai patriotisme est un, et n’admet pas de catégories. Nous allons voir. Examinons!... Le patriotisme chez les anciens voulait dire dévouement aveugle, absolu à la chose publique!... Tous les grands hommes de l’antiquité ont eu ce dévouement, rarement récompensé et souvent payé d’ingratitude!... La monotonie de la vertu, comme l’uniformité de la gloire, a parfois de graves inconvénients. Aristide le juste n’a-t-il pas été frappé d’ostracisme pour avoir servi trop longtemps les Athéniens, fatigués du poids de sa renommée? Scipion, le grand Scipion, n’a-t-il pas été traîné au Forum comme un criminel, malgré le nombre de ses victoires, malgré la pureté de son désintéressement, dont Rome jalouse ne comprenait plus le bienfait et la grandeur?... Le patriotisme, par cela même qu’il ne procède le plus souvent que par actions d’éclat ou coups de théâtre, a besoin, pour se maintenir en faveur dans l’opinion publique, de créer incessamment de nouveaux prodiges. Les peuples aiment, avant tout, les émotions vives et dramatiques. Ces émotions, causées par des événements assez remarquables pour refouler au fond de leur cœur de lugubres et dangereuses pensées prêtes à surgir, sont la garantie la plus sûre du repos et de la stabilité des gouvernements... Il faut à l’énergie populaire des distractions plutôt qu’un frein... Les distractions d’un grand spectacle l’occupent ou l’endorment; le frein l’irrite, et le frein est bientôt brisé... Le patriotisme inactif et insouciant, ou mieux encore celui dont les résultats provoquent l’ennui par leur monotone périodicité, est bien près de ressembler à de la trahison. Le peuple a peu d’estime pour les héros qui le font bâiller. Ceux-ci ne passent alors à ses yeux que pour de grands acteurs, dont le travail ou l’âge a épuisé les forces et énervé le talent. Ainsi s’explique l’ingratitude dont Rome et Athènes ont si souvent payé les services de leurs plus généreux citoyens!... Voyons maintenant si, à l’exemple des anciens, nous avons une chose publique. Suivant les uns, _chose publique_ étant une dérivation du mot latin _res publica_, nous n’avons point de chose publique, puisque nous n’avons pas de république; suivant les autres, _chose publique_ n’ayant rien de commun avec _république_, nous avons réellement une chose publique au milieu de notre monarchie tempérée... Le premier raisonnement ne me semble ni moins fort ni moins concluant que le second... Admettons cependant celui-ci: nous avons une chose publique... mais comment l’entend-on?... Les royalistes du juste-milieu la voient dans l’inviolabilité du trône; les libéraux dans le maintien de la constitution: les radicaux dans les droits de la souveraineté du peuple; les légitimistes dans ceux d’une souveraineté déshéritée, mais le plus grand nombre dans la conservation de leurs places. Pour ces derniers surtout, rien n’est plus sacré que la chose publique; ils ont pour elle une sollicitude non de père, mais de mère, tant cette sollicitude est vivement sentie. Selon eux, tout citoyen doit la défendre, fût-ce au péril de sa vie, dans les circonstances les plus difficiles et les plus désastreuses, celles où elle réclame ordinairement le secours des plus puissants efforts, n’importe le gouvernement sous les drapeaux duquel il faut marcher, n’importe la loi à laquelle il faut obéir, pourvu que, mollement étendus dans le fauteuil administratif, eux ne marchent pas, n’obéissent pas, ne risquent point leur vie; mais assez complaisants pour faire entre deux bons repas l’éloge funèbre de ceux qui l’ont sacrifiée, pour prodiguer l’eau bénite sur le cercueil des victimes et permettre le soir de chanter à l’Opéra, sur un air révolutionnaire, le triomphe de l’ordre public!... A l’exception des hommes du pouvoir, nous avons donc, suivant la nature de nos opinions, des idées très-contradictoires touchant la chose publique: la mobilité des gouvernements qui se sont succédé en France depuis cinquante ans a toujours empêché d’asseoir dans les esprits d’une manière nette et précise la théorie de cette chose publique et s’est opposée plus encore au développement de ses ressources pratiques. Et, en effet!... à quels signes distinctifs reconnaîtrez-vous la _chose publique_?... quand un jour elle parle au nom de la constituante, le lendemain pour la convention nationale, le surlendemain au nom du directoire; un peu plus tard de par Bonaparte, ensuite de par Napoléon, puis au nom de Louis XVIII, puis encore de par Napoléon, puis encore au nom de Louis XVIII, puis au nom de Charles X avec les institutions de juillet, puis enfin sous les auspices de Louis-Philippe... Et qu’on ne dise pas que la chose publique est indépendante du gouvernement... le gouvernement est son protecteur naturel, il lui donne l’impulsion et la vie! Le patriotisme, essentiellement lié à la chose publique, puisque l’un n’est qu’une émanation de l’autre, nous entraîne à son égard dans une même divergence d’opinions. Si nous remontons aux temps de notre régénération sociale, nous acquerrons la preuve que cette vertu a un caractère de mobilité extraordinaire. Les membres de nos premières assemblées législatives étaient certes de véritables patriotes; on les tenait pour tels; on leur prodiguait ce nom magique, dont ils sont les inventeurs... Eh bien! les membres de l’assemblée constituante, réputés patriotes sous le règne ou plutôt du vivant de Louis XVI, étaient accusés de conspiration sous l’empire de l’assemblée législative... et pourtant ils ne conspiraient pas!... L’élite de cette assemblée législative, si brûlante de patriotisme, fut elle-même décimée par la convention, qui l’accusait de n’en plus avoir... et elle en avait plus que jamais!... Madame Roland envoyant chez le roi son mari vêtu d’une redingote malpropre et chaussé de gros souliers huilés et ferrés, passait pour une femme patriote, pour un génie rare et merveilleux... Un peu plus tard, ce grand génie cheminait vers la place de la Révolution, allant nu-pieds, la corde au cou, expier, comme on disait alors, ses opinions royalistes... Qui avait plus de patriotisme de Marat ou de Charlotte Corday, de l’assassin ou de l’assassiné? Cette question n’a pas encore été résolue d’une manière nette et incontestable. Le comité de salut public avait aussi du patriotisme, un peu sévère sans doute, et à la hauteur duquel tout le monde ne pouvait pas atteindre. Les membres de ce comité, Couthon, Saint-Just, Robespierre furent écrasés néanmoins par d’autres patriotes non plus vertueux, plus dévoués à la chose publique, mais plus adroits et plus habiles. Les premiers, faibles et vaincus, devenaient traîtres à la patrie; il suffisait aux autres de les écraser pour rester patriotes... Danton, Danton lui-même, le patriote monstre, vint du haut de la tribune tomber sur l’échafaud... Les thermidoriens eurent plus tard moins de patriotisme que le directoire, quand ils tombèrent devant ce conseil de dictature... Barras, faisant déporter les royalistes, était le plus pur des patriotes; au 18 brumaire, il n’était plus qu’un misérable... et cependant avait-il changé?... Bonaparte, en le chassant du Luxembourg, déchirant du bout de son épée la toge romaine du directoire, méritait l’amour des Français, amour qu’il a conservé jusqu’à l’heure de sa chute, où alors il a eu le regret amer d’entendre ses amis, ses sujets, ses créatures lui reprocher de manquer de patriotisme!... Lisez les journaux de 1814 et de 1815. Louis XVIII, donnant la Charte, passait pour être animé d’un grand amour de la patrie. Charles X lui-même, à son avénement au trône, s’écriant: «Plus de censure!» montrait des velléités de patriotisme... Les partisans de la Charte et de la liberté de la presse de ce temps ont beaucoup vanté cet acte, et depuis... Mais je m’arrête!... j’ai cité assez d’exemples!... Maintenant, je demanderai si tous ces grands patriotes ont jamais un moment jusqu’à leur dernier soupir cessé de l’être; si le changement de leurs opinions et de leur conduite a pu motiver leur malheureux sort?... Moi, je répondrai non!... Non, ils n’ont pas cessé d’être patriotes! suivant l’idée qu’ils attachaient à ce mot; non!... ils n’ont changé ni de conduite ni d’opinion politique... mais les circonstances ont changé... les circonstances seules leur ont donné tort!... et parce qu’ils ne sont plus, croyez-vous leur opinion morte? Détrompez-vous!... Leurs opinions leur survivent... toutes leurs opinions, mais toutes!... je n’en excepte pas une seule!... ont cours aujourd’hui sur la place... toutes ces opinions ont leurs chefs et leurs soldats! toutes s’entrechoquent, se combattent et réclament pour chacune d’elles la fleur du patriotisme!... Reconnaissez-vous donc, après cela, dans cette mêlée!... et dites lequel de tous ces dévouements à la chose publique est le meilleur!... dévouements qui tour à tour ont obtenu le respect, l’obéissance, la soumission, l’enthousiasme et les applaudissements de la France!... La chambre des députés, fractionnée par compartiments d’opinions et d’intérêts, est la reproduction la plus vivante de cette confusion morale. Chacun croit y être dans le vrai, et chacun a raison, puisque, l’histoire en main, ce qui était vrai la veille devient faux le lendemain, et ce qui était faux hier devient vrai aujourd’hui... La science politique ne procédant que par système, l’erreur y est toujours à côté de la vérité, ou plutôt l’erreur et la vérité s’y confondent, s’y entremêlent, pour ainsi dire, sous le même uniforme, de manière qu’il est souvent impossible de les distinguer l’une de l’autre. Autrefois le patriotisme, bien ou mal entendu, se révélait au moins par de grands résultats; si quelquefois il était coupable, souvent il se montrait généreux; un immense bienfait souvent effaçait un crime; mais aujourd’hui le patriotisme n’est plus qu’un mot, un mot hypocrite, à l’aide duquel nos illustrations lilliputiennes font parade de beaux sentiments qu’elles n’ont jamais éprouvés. Elles ont à leur service plusieurs degrés de patriotisme; par exemple: Le général *** est compté parmi les députés les plus dévoués à la chose publique: un des chefs du parti de l’empire, du parti de la guerre, il ne voit de salut pour la France qu’en lui faisant mettre l’épée hors du fourreau; car, dit-il bien haut, avec la guerre la France reprendrait les limites du Rhin, ses limites naturelles; et moi, ajoute-t-il tout bas, je gagnerai peut-être le bâton de maréchal de France... Premier degré de patriotisme. Il s’agit de l’honneur de la France. M. B..., industriel populaire et ami du général ***, dont il partage les opinions politiques quant au progrès des idées libérales en France, veut au contraire la paix, mais la paix à tout prix. La guerre, selon lui, bouleverserait et ruinerait la France, dont la prospérité repose entièrement sur les bienfaits du commerce et de l’industrie, et dont le premier coup de canon rouvrirait les anciennes cicatrices. Observez qu’avec la guerre la ruine seule de la France ne serait pas à craindre... il y aurait encore la sienne. Deuxième degré de patriotisme. M. L... et M. T... s’abordent un jour dans un salon ministériel, se donnent vivement une poignée de mains, tout prêts à s’embrasser, sans le respect dû à la dignité du lieu, et le dialogue suivant succède aux épanchements de l’amitié. M. T... Grande nouvelle, mon cher!... _ils_ m’ont nommé conseiller d’état!... M. L... Pas possible!... M. T... Nommé! archinommé!... _Ils_ sont d’une audace!... Je ne voulais pas de place; je l’avais promis aux électeurs; mais l’intérêt de l’état... M. L... N’y a-t-il que celui-là? M. T... Belle demande!... Ai-je deux manières de me dévouer? _Ils_ avaient besoin d’un homme capable pour élaborer certaines questions administratives dont ils ne peuvent débrouiller le chaos. J’ai résisté longtemps à leurs sollicitations; mais ils ont foi dans mes faibles talents; ils me regardent comme un travailleur unique dans son genre, et, en vérité, je ne sais pas pourquoi!... Bref! ils ont fini, pour ainsi dire, par mettre la France à mes genoux, et alors je n’ai plus écouté que mon patriotisme... J’ai accepté la place!... M. L... Vous avez agi en bon citoyen; vous avez fait comme moi. M. T... Bah!... vous avez aussi accepté une place? M. L... Au contraire... je viens de refuser la plus belle sinécure, par la même raison qui vous a fait accepter la vôtre... je veux dire votre place. Il est difficile, selon moi, de pouvoir se rendre utile dans une sinécure, et avant tout je veux être utile à mon pays. Les émoluments n’étaient pas considérables, et les électeurs ne veulent pas que j’occupe un emploi au-dessous de douze ou quinze mille francs. Au-dessus, passe; mais au-dessous, ce serait humiliant et pour eux et pour moi. J’ai donc remercié le ministre; il a compris mes raisons. Le pays avant tout! me suis-je écrié. A la première occasion ce brave ministre me mettra en position de le servir... le pays, bien entendu! toujours le pays!... Troisième et quatrième degré de patriotisme. M. C... faisait partie de la fameuse législature où fut résolue la question sur l’hérédité de la pairie; il se montra l’un des plus fougueux adversaires de cette hérédité, qu’il regardait comme dérisoire, absurde et subversive de toutes les lois du sens commun; et il vota en conséquence. Depuis, plusieurs dissolutions de la chambre eurent lieu, et malgré ses antipathies aristocratiques, il ne fut point réélu. Le pouvoir, qui le jugeait mieux peut-être qu’il ne se jugeait lui-même, le nomma _pair de France_. M. C... fut enchanté de sa nomination, et faillit presque en perdre l’esprit. Le jour de sa réception au palais du Luxembourg, après avoir prêté le serment d’usage, il n’eut rien de plus pressé que de prendre à part M. de Dreux-Brézé et de s’écrier devant lui: «Quels sont les imbéciles qui ont voté contre l’hérédité de la pairie?» A quoi M. de Dreux-Brézé répondit avec son sourire habituel: «Personne, monsieur, ne peut le savoir mieux que vous-même.» M. C..., heureusement, n’avait plus de mémoire. Cinquième degré de patriotisme. Je m’arrêterai à ce degré, quoiqu’il y en ait beaucoup d’autres encore. En multipliant trop les exemples de dévouement à la chose publique, je me trouverais exposé à énumérer des faits connus du lecteur. Beaucoup de ces faits, enregistrés dans la partie officielle du Moniteur, appartiennent aujourd’hui au domaine public et sont réduits à l’état de lieux communs. Or, les gens peu au courant des libertés de cette feuille, et curieux de savoir tous les actes de dévouement dont je me suis abstenu de parler, sont priés de jeter un coup d’œil sur la collection du Moniteur, surtout à partir de la glorieuse date de 1830; ils y trouveront de hautes leçons de morale et de philosophie, à l’usage de toutes les opinions, de tous les partis; ils apprendront à y connaître le cœur humain bien mieux que dans un livre. Le Moniteur n’a point de secrets, et sa voix a pour échos les quatre parties du monde. MÉDITATION VIII. Du Serment politique OU DE M. DE TALLEYRAND. A propos de serments prêtés, repris ou violés, quelques gens non moins spirituels que Voltaire, comme nous en avons aujourd’hui dans toutes les branches d’industries, excepté peut-être à l’Académie, n’hésiteraient point certes à parodier son histoire de voleurs, en disant tout simplement: Il y avait une fois un abbé du nom de Talleyrand de Périgord... Le reste est connu de tout le monde. Cela pourrait être piquant, mais ne serait ni bien juste ni bien instructif. Loin de moi sans doute la pensée de développer ici une théorie du serment. Assez souvent cette théorie a servi de texte à la polémique de la presse quotidienne. Les théories d’ailleurs apprennent peu de chose; l’idéologue s’en amuse comme d’un jouet façonné à son usage; l’homme pratique peut rarement en faire une application heureuse. L’esprit, en raisonnant d’une manière abstraite et métaphysique, ne donne aux faits ni corps ni consistance, les dénature, les subtilise, les réduit au rôle d’idées vagues et creuses, et ne rencontre partout qu’obscurité et confusion. Pour donner du serment une notion exacte et précise, il suffit d’analyser en quelques lignes la vie et les ouvrages de M. de Talleyrand de Périgord. M. de Talleyrand a eu beaucoup d’ennemis; il lui en reste même encore. Supérieur à presque tous ses contemporains; je dis presque pour ne pas affliger ceux qui, comme lui, n’ont pas encore été éternisés par les soins de M. Gannal, il s’est distingué d’eux par la grâce et l’élégance de ses manières, la solidité du son jugement, la finesse de son esprit, et surtout par l’à-propos de sa conduite, qu’il nommait toujours sa raison d’état. Grand seigneur, il vivait avec des sans-culottes, voulant bien leur marcher sur le ventre pour se placer au premier rang, mais non leur ressembler. En daignant s’élever au-dessus d’eux, il croyait leur faire encore beaucoup d’honneur. Lui seul parlait français dans cette cour impériale, où le langage des courtisans n’était qu’un patois barbare que le maître n’eût pas compris s’il avait eu le temps de l’écouter. L’illustre diplomate souriait à l’argot des camps, et le comparait aux paroles d’un poëme dont le canon était la musique. Le bruit de cet instrument de mort ne glaçait ni sa verve ni sa malignité. Admirateur du véritable héroïsme, il n’était point dupe des fanfaronnades d’un grand nombre de héros bavards, héros seulement par la manière dont ils parlaient d’eux; il avait des mots piquants au service de tous les ridicules. L’empereur lui-même n’était pas à l’abri de ses sarcasmes. C’est un bien grand homme, se disait-il tout bas; mais il y a en lui du Tamerlan et de l’Attila. Nous pouvons bien parler ensemble, mais _causer_... impossible! M. de Talleyrand, si différent de mœurs, d’habitudes et de langage de la société nouvelle qui l’entourait, n’a été ni bien compris ni impartialement jugé. Pour tous ses biographes ce n’est qu’un diplomate fin, adroit, rusé; un caméléon, un apostat, un renégat politique... que sais-je? Les qualifications les plus injurieuses ne lui ont pas été épargnées; aucun n’a voulu voir dans sa personne un représentant de la cour de Louis XVI dont l’amour-propre de gentilhomme était de conserver les traditions monarchiques chez un peuple trop disposé à en perdre le souvenir. Il avait l’orgueil du sang, la fierté de ses premiers maîtres; il était jaloux de maintenir, au moins autour de lui, l’antique renommée de la France dans ses royales splendeurs, dans sa haute intelligence des convenances sociales. Quoique ministre plénipotentiaire d’un soldat parvenu, quand il traitait pour son maître il semblait parler au nom de Louis XIV; le sabre brutal de Napoléon devenait une noble épée; son sceptre de fer paraissait léger; sa couronne impériale d’un jour brillait comme celle de Charlemagne. M. de Talleyrand, s’il l’avait pu sans être accusé d’indiscrétion, aurait persuadé aux cours étrangères que son empereur était de race pour le moins aussi ancienne et aussi illustre que la sienne. Aussi se glorifiait-il d’être l’ami de tous les rois de l’Europe, et d’avoir su vaincre en faveur de son _protégé_ (dans ses moments de bonne humeur il nommait ainsi Napoléon) les susceptibilités les plus aristocratiques. Ce parfum de bonne compagnie, cette souplesse d’esprit et de caractère dont il avait hérité de la cour déchue, a plus fait souvent dans ses négociations pour la France, que les cinq cent mille baïonnettes de l’empire. «L’armée, disait-il avec un faux semblant de bonhomie, a sans doute appuyé mes arguments; mais si, comme Berthier ou Murat, j’avais porté une culotte de peau, j’aurais été battu au congrès!» On a presque toujours parlé de l’esprit de M. de Talleyrand, jamais de son bon sens: et cependant son bon sens était bien supérieur à son esprit. Sa vie entière le prouve... L’esprit n’orne que les paroles; le bon sens préside aux actes... Notre héros a rarement pensé ce qu’il a dit; mais il a constamment pensé ce qu’il a fait; et ce qu’il a fait l’emporte infiniment sur ce qu’il a dit; car il a fait d’excellentes affaires, et jamais n’a bronché dans sa longue carrière de prospérité. Voilà ce que beaucoup de gens ne peuvent lui pardonner; quelques-uns même s’étonnent qu’il soit mort dans son lit... Un pareil scélérat devait mourir ailleurs!... L’immoralité dont on l’accuse est grande sans doute, considérée sous le point de vue monarchique et religieux; mais qu’est-ce que trahir ses serments (c’est de cela surtout qu’on le blâme), à compter du jour où le génie des révolutions a détruit toutes les croyances, où chacun s’enorgueillit de payer d’ingratitude les bienfaits de son maître, où le pouvoir sort de la boue, où la boue règne et trouve des adorateurs?... La violation du serment est née de la révolution française! Le principe des constitutions nouvelles a rendu impossible cette fidélité chevaleresque de nos pères: dominé par ce principe, tout gouvernement renferme en soi un élément infaillible de destruction; aucun, depuis cinquante ans, n’a pu résister à son influence délétère. Malgré toutes les conquêtes de la civilisation dont s’est fait escorter la souveraineté populaire, cette souveraineté sans sujets, variable comme le vent, pétrie de boutades et de caprices, ne semble présider aux destinées de la France que pour lui prouver combien sont vaines et passagères ses illusions de repos et de bonheur!... Sans dieux, sans idoles durables, et, par conséquent, peu dignes d’être vénérés, l’esprit et le cœur sont sujets à de singulières transformations; l’égoïsme politique s’en empare; l’intérêt personnel succède à l’amour du bien public; ce qui eût été crime sous la monarchie devient, sous le régime de gouvernements transitoires, une mode, un usage, un état, un art... J’interpelle ici tous les accusateurs de M. de Talleyrand. En est-il un bien grand nombre qui n’aient prêté quelque petit serment par duplicata? A moins qu’ils n’aient vécu dans l’abstinence des emplois publics, j’en connais peu dont la faiblesse n’ait été jusqu’à lever la main deux ou trois fois devant l’autel de la patrie avec un encensoir et des cierges différents, et crier tour à tour d’une voix superbe: Vive la république! vive l’empereur! vive le roi!... Il nous reste des exemples vivants de cette faiblesse, bien pardonnable, je vous le jure; et la preuve, c’est que tous les gouvernements en ont eu besoin et leur ont pardonné!... M. de Talleyrand, très-haut placé, a été plus facilement le point de mire de tous les mécontents; mieux qu’un autre, il a su mettre à profit les circonstances; en fait de serments prêtés, repris et rendus, je ne connais point de fat plus spirituel; il se donnait à un gouvernement comme on se donne à une maîtresse, qu’il est permis d’abandonner dès qu’elle devient infidèle, jalouse, vieille ou infirme. Il a eu, je le sais, beaucoup de maîtresses de ce genre; mais s’il a été volage, n’est-ce pas plutôt la faute des objets de son affection que celle de son inconstance?... M. de Talleyrand, avant d’être homme d’état, était prêtre, comme chacun sait; mais, avec une grande prédisposition aux pratiques de la philosophie: il avait vu et touché Voltaire, lui avait parlé deux fois, privilége immense alors où l’on n’approchait pas facilement des puissances de la terre; et, dans ces entretiens où l’auteur de Candide, penché sur la tombe, laissait échapper ses dernières saillies, notre héros, comme un de ses héritiers les plus directs, et guettant une si riche dépouille au passage, recueillit sans doute en partie le souffle de cet esprit caustique et fin qui se détachait de son enveloppe mortelle. Néanmoins, vaincu dans ses sympathies par suite d’une infirmité physique, il se vit contraint de commencer la carrière des serments dans le genre sacré. C’est à Dieu qu’il jura d’abord d’être fidèle, et ce serment eut du succès. Devenu évêque d’Autun, il pouvait aspirer au cardinalat, et un jour peut-être se couvrir de la tiare. Certes, avec sa volonté ferme et agissante, s’il n’eût été jacobin, il eût été pape. Le Vatican doit singulièrement en vouloir à la révolution française de lui avoir enlevé cette gloire. Élevé dans la crainte de Dieu, il rompit toutefois avec le Tout-Puissant, qui alors ne le paraissait pas autant à ses yeux que Danton et Robespierre. Il vint dire gaillardement à la tribune: _Messieurs, délivrons-nous réciproquement des serments que nous avons prêtés!_... On appelait cela devenir évêque constitutionnel. Mais la cour de Rome goûta peu cette métamorphose, et des foudres atteignirent le prélat réfractaire, qui, loin d’en être terrifié, reçut comme un bienfait l’honneur d’une excommunication qui lui valait les applaudissements de la multitude, fière alors d’expier par une affectation d’athéisme sa crédulité et ses superstitions d’autrefois. Ce ne fut que dans les premières années du siècle suivant qu’il se réconcilia avec le Saint-Père, afin d’en obtenir la résiliation de son bail sacerdotal. Autorisé à rentrer dans la vie laïque, il ne changea rien à son genre de vie, continua de faire gras le vendredi, de rendre des soins à madame Grandt, et surtout de s’enrichir en se dévouant aux affaires publiques!... Nommé ministre des affaires étrangères sous le directoire, il prêta à ce gouvernement un serment assez solennel, mais dans lequel, il faut le dire, il n’eut pas la moindre confiance. D’un coup d’œil sûr et rapide, il toisait tout d’abord les hommes à qui s’associait sa fortune, et dans leurs traits lisait la durée de la leur. Les cinq directeurs ne sortirent pas victorieux de l’examen du pénétrant diplomate. Cette demi-décade de royauté républicaine sans dignité, sans foi, sans énergie, ne lui parut pas plus sympathique au peuple français que les décades tout entières du calendrier. M. de Talleyrand en riait comme d’une farce de carnaval, jouée au Luxembourg avec approbation et privilége de la nation, toujours prête à encourager la sottise et le ridicule chez ses tyrans, afin d’en hâter la chute!... Pauvres Gérontes, disait-il en leur lançant un de ces regards ironiques dont aucun ne comprenait la portée, il ne faudrait qu’un Mascarille pour vous renverser!... Le génie de Bonaparte commençait à briller; génie audacieux, terrible, séduisant, car il allait forcer M. de Talleyrand à jouer pour lui le rôle de Mascarille. De concert avec Sieyès, le diplomate, en effet, devenu conspirateur... par amour sans doute pour le grand homme en espérance, prépara le coup de théâtre du 18 brumaire, où l’acteur principal manqua de mémoire, mais dont les arguments du sabre assurèrent le succès. Le consulat fut l’ère nouvelle d’une république assez dissemblable de ses aînées, pour laisser entrevoir, à travers ses institutions ennemies de la licence, le prochain rétablissement d’un pouvoir stable et fort. C’était une transition de l’anarchie au despotisme, nuance fine et délicate, qui ne pouvait être saisie que par le caractère et le génie de Napoléon. M. de Talleyrand battit des mains au consulat! nouveau serment! C’était le cinquième! ça ne le fatiguait pas! Le directoire doit être content, disait-il en souriant, il n’a plus la peine de gouverner, et par conséquent de me craindre. Après le consulat, l’empire. Autre serment, mais corrélatif du précédent. M. de Talleyrand jugea dès lors que l’apogée de sa gloire et de sa fortune allait atteindre son dernier période. Il ne regardait point Napoléon, à l’exemple du vulgaire, comme l’instrument de la Providence; il le regardait comme le sien; il voulait bien se rendre à Notre-Dame et mêler sa voix profane à celle de tout le clergé, célébrant dans de magnifiques _Te Deum_ le sauveur de la religion et le vainqueur de l’anarchie; mais s’il remerciait le ciel, c’était de lui avoir envoyé, non pas l’homme du destin, mais l’homme de _son_ destin. La France ne demandait qu’à jouir d’un peu de tranquillité. Qu’elle soit heureuse! murmurait-il entre ses dents; ne le suis-je pas?... Napoléon, tout grand homme qu’il était, ne lui paraissait pas plus grand que lui. Si Napoléon faisait des rois, lui les trompait... et se jouait quelquefois même de l’illustre fabricateur. Souverain dans un congrès, il s’élevait par la ruse et l’adresse comme l’autre par le sabre et la mitraille... Qu’il perde une bataille, se disait-il en se regardant avec complaisance, que deviendront sa force et sa grandeur!... Qu’il perde une bataille! serais-je perdu, moi?... Et alors il relevait la tête, et avait l’air de défier la gloire de l’empereur!... Ce fut au milieu de ses prospérités qu’il se maria. Le serment conjugal lui coûta beaucoup plus à faire que les autres, parce que celui-là ne pouvait pas se reprendre. Les charmes de madame Grandt, qu’il avait commencé à aimer révolutionnairement, n’avaient point cessé de lui être agréables sous le régime de l’arbitraire; mais il n’avait pas entièrement perdu le souvenir de ses anciennes chaînes épiscopales: il lui semblait toujours qu’il restait comme un peu d’évêque dans sa personne, et qu’avec une tête ornée jadis de la couronne de tonsuré, il ne laisserait pas d’être tant soit peu ridicule et sacrilége à l’autel de l’hyménée. Madame Grandt ne pensa pas de même. Elle ne vit en lui qu’un prince de Bénévent, qu’elle traduisait par _bien venu_... bien venu pour madame Grandt!... Bientôt après la célébration de ce mariage, le maître conçut des projets gigantesques dont l’exécution parut difficile et aventureuse au ministre... ce que le ministre osa dire... ce que le maître ne voulut pas écouter... L’Espagne fut envahie! Dès lors M. de Talleyrand vit se former quelques nuages autour de l’étoile du grand capitaine, et s’estima fort heureux d’être dépossédé de ses faveurs, prévoyant bien qu’un jour cette circonstance l’aiderait à le débarrasser du fardeau de la reconnaissance et à l’élever encore! Quand vinrent les désastres de 1812 et de 1813, il ne parut ni surpris ni troublé; il savait que l’esprit de conquête marche vite, et ne s’arrête que dans l’abîme où périt le conquérant. Quelqu’un lui dit un jour, en déplorant les malheurs de Napoléon: «Ne suivrez-vous pas sa mauvaise fortune?...--Je le voudrais bien, reprit-il avec une tristesse hypocrite; mais pour suivre le malheur, il faut marcher vite... et je suis boiteux!...» Ces paroles étaient à peine prononcées, que le prince de Bénévent décréta, au nom du sénat conservateur, la déchéance de Napoléon. L’empereur de fait, comme il l’appelait en ce moment où il lui retirait un serment de _fait_, devenait empereur honoraire: il avait perdu sa bataille, crime impardonnable aux yeux des gens dont la première vertu est d’être heureux. En portant le dernier coup à Bonaparte, il s’était assuré la meilleure part dans les faveurs de son gracieux et légitime souverain. Louis XVIII agréa son serment, et le reçut comme une ancienne connaissance. En effet, c’était le serment prêté à Louis XVI au milieu de l’assemblée constituante. M. de Talleyrand l’avait seulement rhabillé à la mode de 1814 sous le manteau de la Charte octroyée; celui-là seul partait du cœur, s’il faut l’en croire; les autres n’étaient politiquement que le calcul d’un art profond et, pour ainsi dire, une préparation lente mais certaine à l’accomplissement des grands événements de la restauration. Il se posait presque en martyr de son dévouement monarchique; s’il avait eu l’air de s’abandonner au torrent révolutionnaire, c’était pour mieux observer ses mouvements, les contenir, les détourner au profit de l’autel et du trône. Comme le marquis de Moncade, il s’était bien encanaillé!... Aussi avec quelle verve et quel aplomb il se moquait de tous les titres que lui avait conférés _l’usurpateur_!... titres auxquels pourtant il ne renonçait pas, mais qu’il prétendait ne regarder comme valables qu’après avoir reçu de son souverain légitime l’autorisation de les porter. Il passa bientôt dans le ci-devant empire pour le plus fidèle de tous les serviteurs du roi; il ne manquait pas un de ses petits levers, et ambitionnait surtout l’honneur de lui baiser la main; il appelait cela se débarbouiller de sa crasse impériale. Le retour de l’île d’Elbe n’émut pas même M. de Talleyrand, alors traitant avec l’Europe en qualité de ministre plénipotentiaire de Louis XVIII. «Soyez tranquilles, dit-il à tous les représentants des cabinets étrangers, effrayés de ce grand événement, Napoléon n’existe plus!... il ne reste que l’homme de l’île d’Elbe... et celui-là n’a point d’étoile!...» L’astucieux diplomate croyait fermement ce qu’il disait, car il n’abandonna point la cause de son roi, ce qui le fit cette fois déroger à ses habitudes; il ne prêta point un nouveau serment. Son crédit ne se soutint pas à une égale hauteur pendant toute la durée de la restauration: il baissa sensiblement sous le règne de Charles X. Fort apprécié du roi philosophe, l’ancien évêque d’Autun n’avait point les sympathies du roi dévot, dont la piété n’avait pas affaibli la mémoire. Pour s’en consoler, il protesta de plus belle de son dévouement à la dynastie et reçut chez lui les mécontents. Il lui vint alors dans l’idée de façonner quelques hommes à son image, c’est-à-dire de former des hommes d’état après l’avoir été. Ses salons devinrent une école de diplomatie appliquée à la foi politique et à l’art de gouverner les peuples, et surtout de savoir se gouverner. On ignore si beaucoup de gens ont profité de ses leçons; mais à en juger par ceux qui se flattent d’être ses élèves, il est à présumer qu’il n’a pas dévoilé tous ses secrets. Les ordonnances de juillet le surprirent dans ces douces occupations... «Un coup d’état! s’écria-t-il, et personne ne m’a consulté!... Pauvre Charles!...» Et malgré ses sympathies dynastiques, il ne suivit pas à Cherbourg son roi fugitif et malheureux... Il boitait toujours!... Dès qu’il vit le duc d’Orléans franchir les premières marches du trône, il se crut obligé de préparer son serment. «Je le connais, ce duc! s’écria-t-il avec orgueil; nous avons mangé ensemble à la grande table de la révolution; il sera bien aise de me serrer royalement la main... puis-je lui refuser ce plaisir? A tout prendre, c’est un Bourbon de la branche cadette, il est vrai, mais qui, à ce titre, se laisse passer pour Valois... Cette branche vaudra l’autre!...» Et en effet, M. de Talleyrand fut nommé par Louis-Philippe ambassadeur en Angleterre: ce fut la première preuve d’habileté que donna ce monarque. Il avait compris le danger de laisser inoccupé auprès de son trône naissant le génie remuant et jaloux d’un homme en qui revivaient la duplicité de Mazarin et l’énergie de Richelieu. Il jugea prudent de l’employer, mais de l’employer... loin de lui. M. de Talleyrand, au delà du détroit, toujours fort de cette vieille expérience de près d’un demi-siècle de troubles civils, fut encore l’aigle de la diplomatie, quoique simple représentant d’un coq!... L’illustre prince a vécu ainsi plusieurs années, et s’est enfin endormi dans l’éternité, sans avoir été préalablement forcé de prêter un nouveau serment. On dit qu’il s’est repenti et confessé à son heure dernière; mais à cette heure, il n’avait plus chance de réussir dans ce monde, et il avait à faire son chemin dans l’autre. Soyez tranquille sur son compte: s’il existe là-haut quelque bonne sinécure, il aura su se l’approprier et se placer au premier rang des élus, dont il est peut-être aujourd’hui le président ordinaire et extraordinaire. La vie comme la mort de M. de Talleyrand sera toujours un grave et utile sujet d’études pour quiconque aime à lire dans les secrets du cœur humain. Chacun commentera diversement son scepticisme ici-bas comme sa foi tardive au moment terrible où il quitta le théâtre de ses grandeurs mondaines. De son scepticisme ressortira le mépris des hommes bien plus que celui des choses; et de son agonie chrétienne, la crainte des châtiments futurs bien plus que l’accomplissement d’un devoir dicté par le cœur. M. de Talleyrand n’a été au fond ni dévot ni athée, ni spiritualiste ni matérialiste, ni royaliste ni républicain, mais toujours l’homme des circonstances. L’événement du jour était son dieu, dieu frivole, changeant et capricieux comme l’esprit des révolutions; il sacrifiait à ce dieu comme un autre sacrifie à un prince, à un parti, à un système; pour lui, ce dieu était un oracle qu’il fallait écouter aveuglément, sous peine de nuire aux hautes destinées de son pays et à la sienne. Cependant, malgré les douze ou quinze serments dont il est l’auteur, paroles et musique, M. de Talleyrand par son ton, ses manières, ses habitudes, et surtout l’ancienneté de sa maison, a toujours intérieurement appartenu au parti monarchique, et ne s’est jamais glorifié hautement que de cette alliance. Je connais peu de gens dans une position élevée, je le répète, qui n’aient fait comme M. de Talleyrand, quoique peut-être un peu moins bien que lui... D’où je conclus que, pour satisfaire à la fois la morale et la conscience publique, il serait sage et utile, avec nos chances de variabilité gouvernementale, d’abolir le serment politique!... MÉDITATION IX. De la Chambre des Députés DANS SES RAPPORTS AVEC LA CHAMBRE DES PAIRS. La chambre des députés se croit au-dessus de la chambre des pairs, Par une raison toute simple: elle est l’expression de la volonté nationale, c’est-à-dire du bon plaisir de cent cinquante mille électeurs. La chambre des pairs se croit au-dessus de la chambre des députés, Par une raison toute simple: elle est l’expression de la volonté royale, c’est-à-dire d’une volonté qui règne et ne gouverne pas, en cela assez semblable au bon plaisir électoral... La chambre des députés n’appelle jamais la chambre des pairs: _chambre haute!_... Elle croirait se rabaisser... La chambre des pairs se hasarde quelquefois à donner à sa rivale le sobriquet de _chambre basse!_... et elle ne pense pas lui faire injure... Ces deux chambres s’aiment et vivent entre elles à peu près comme deux époux séparés de corps et de biens. Mais elles s’estiment infiniment... une fois au moins dans l’année, à l’ouverture de la session; car ce jour-là elles se saluent, se lancent des œillades non pas assassines, mais très-morales, échangent entre elles quelques paroles sur la gravité de la situation, et vont même quelquefois jusqu’à se donner l’accolade fraternelle au pied du trône ou plutôt de la tribune, qui n’est qu’un trône déguisé! La chambre des pairs est censée représenter non pas l’aristocratie du siècle, puisque nous sommes délivrés de cette plaie sociale, mais la vanité aristocratique de la révolution de juillet, ce qui est bien différent; lèpre charmante dont nous savourons tous les charmes. Ses principales armes sont les aigles de l’empire auxquelles se marient avec amour un assez grand nombre d’_écus_, issus de faubourgs non Saint-Germain. C’est la truelle et la navette s’alignant avec l’épée; c’est le velours d’Utrecht se mêlant au velours de soie! Cette manière d’aristocratie n’en est pas moins riche d’une infinité de princes, ducs, marquis, comtes, barons, dont les pères ou grands-pères, en général, ne l’étaient pas. C’est là son plus beau titre! De nos jours, les aïeux se comptent par les services rendus à la patrie; on est fier de ses exploits; on tient peu à ses armoiries; cela est évident, car cela se dit et s’imprime tous les jours. On a bien conspué la noblesse en 1830, mais l’ancienne et non la nouvelle: celle-ci est si proche parente du peuple, que le peuple lui a pardonné ses titres, et s’écrie assez volontiers, toutes les fois que l’occasion s’en présente: Vive Jean de Dieu! vive Mouton! vive Belœil!... Voilà pourquoi tant de roturiers n’hésitent pas à se faire condamner aujourd’hui en pleine cour royale à être nobles, moyennant patentes avec sceau. Le bagne de ces condamnés, dit-on, est le champ du ridicule... allons donc! Est-ce qu’il y a quelqu’un de ridicule à notre époque?... ne sommes-nous pas régénérés?... Parce que M. _de_ Balochard est devenu marquis, avons-nous le droit de rire à ses dépens? C’est un marquis sans préjugés, sans aïeux, sans châteaux, sans fortune, sans priviléges; un marquis frappé au millésime de l’égalité populaire, absolument comme s’il n’existait pas... Ce n’est pas à lui qu’il sera jamais permis de dire: Saute, marquis! La chambre des pairs, escortée de toute la noblesse du _moment_, fait le principal ornement de la cour de juillet; mais ne s’y trouve pas toujours bien, prétextant que cette cour ouvre trop facilement ses portes aux _patentés_. La chambre des députés trouve également un peu d’alliage dans cette cour, et partage à cet égard l’opinion de sa sœur. Quoique bourgeoise depuis la tête jusqu’aux pieds, elle s’est forgé une noblesse parlementaire, et le malin public lui a donné des armes: Une grammaire écartelée sur champ de gueules avec une pie pour brisure!... La chambre élective, c’est la province à Paris, la province des petites villes avec ses rifflards et ses tatillons! Étonnez-vous après cela qu’elle soit si envieuse de tout ce qui n’est pas elle! En 1830 n’a-t-elle point dit à la pairie surprise et désarmée: Pare-moi cette botte!... et elle l’a percée de part en part, la pairie, ne pouvant ni se fendre ni parer ce nouveau coup de Jarnac! Le droit d’hérédité, selon les meilleurs esprits, et notamment selon M. Thiers à sa première phase politique, était une des plus sûres garanties de l’indépendance de cette institution. La chambre des députés n’y a vu qu’un privilége exorbitant, une monstruosité aristocratique, ouvrant la porte de la pairie à des générations de niais et d’imbéciles... raisonnement assez naturel de la part d’une chambre élective, n’ayant foi que dans son principe, et sérieusement convaincue que de l’élection seule peuvent sortir des hommes éminents. Regardez-moi, dit-elle au pays, et vous serez de mon avis! Le pays regarde... et souvent ne voit rien! Pays aveugle!... Aussi, pour le punir, Dieu ne l’a pas fait sourd!... La pairie, veuve de son hérédité, ne marche qu’avec des béquilles; mais ses béquilles sont de nobles bâtons de vieillesse, et la soutiennent encore avec honneur dans le chemin des affaires. La chambre élective, sans lisières, sans béquilles, parle beaucoup de sa liberté d’action, et a l’air d’être paralysée de tous ses membres. S’il lui arrive de faire quelques mouvements, c’est moins pour marcher que pour sauter, bondir et retomber à la même place. Elle vote le budget plutôt qu’elle ne le discute, et, par cette raison peut-être, ne permet jamais à la pairie de l’examiner. La plus grande besogne de la pairie est d’attendre les projets de loi qu’il plaît à la chambre élective de laisser dormir dans ses cartons, et ceux plus utiles peut-être qu’elle pourrait créer dans l’intérêt du pays, en dépit de la paresse ministérielle et suivant son droit d’initiative. Ce droit d’initiative, dont on attendait de si beaux résultats, n’a encore abouti qu’aux propositions les plus ridicules. En s’enrichissant de ce droit, la chambre des députés a plus perdu en moralité politique que la chambre des pairs en force et en puissance par l’abolition de l’hérédité. L’une est une parvenue qui ne sait pas jouir de sa fortune; l’autre, quoique dépouillée d’un des plus beaux fleurons de sa couronne, a encore de l’éclat et de la grandeur. La première regorge de priviléges; la seconde se contente de passer pour privilégiée. La chambre des députés accable de ses railleries le velours et l’hermine de la chambre des pairs; celle-ci garde son sang-froid devant l’elbeuf râpé de la chambre élective, qui dit avec orgueil: J’ai fait des _costumés_ et n’ai pas voulu l’être! Mais ce qui lui paraît surtout intolérable dans les attributions de la chambre des pairs, c’est l’énormité de pouvoir se transformer en cour de justice. Elle, si riche en petits procureurs, en maîtres-clercs, en professeurs dans l’art de la chicane et de la procédure, elle se croit frustrée par sa rivale d’une de ses plus belles prérogatives. Doubler la cour d’assises! vive Dieu! quelle pâture pour ces législateurs patriotes, toujours affamés d’émotions nouvelles! Le procès des _hauts attentats_ serait un drame ajouté à ses autres drames; appelée à juger les ministres, elle regarderait comme un devoir le plaisir de les mettre en accusation... deux ou trois fois par semaine peut-être... ce serait un excellent moyen pour elle d’abréger la discussion de l’adresse, en appliquant aux ministres tous les châtiments qu’elle leur souhaite dans ses discours... ces messieurs peut-être aimeraient autant cela... et le public aussi! Mais il n’en est pas ainsi malheureusement. La chambre élective en manifeste surtout son dépit en accusant la pairie de faire naître les grands crimes plutôt que de savoir les juger: suivant elle, on ne tire un coup de carabine que pour avoir l’honneur d’être présenté à la chambre des pairs et de se trouver assis en face de M. le chancelier. Cela donne, assure-t-elle toujours, de l’aplomb, de l’entregent, d’excellentes allures dans le monde. Une tête, une simple tête, surtout quand elle n’est pas trop bonne, peut bien payer d’aussi solides avantages. Soyez-en sûr, sans le grandiose et la solennité des débats de cette cour de justice, sans la robe de chambre de M. Pasquier, nous n’aurions probablement pas eu des étourdis comme Darmès et Fieschi. Voyez comme cela tient à peu de chose!... TRANSITION. Nous aurions pu étendre le cercle de ces considérations générales, si nous n’avions craint de donner à cet ouvrage un caractère de gravité peu conforme à son esprit. Beaucoup de questions politiques restaient encore à débattre; mais, outre l’inconvénient de s’exposer à répéter ce qui se dit et se répète tous les jours dans la presse, il y avait à compléter cet examen un danger plus réel, celui de provoquer l’ennui, et de faire prendre le change au lecteur sur le véritable but de ce livre. La discussion de quelques points fondamentaux de notre état social était une préparation nécessaire. Heureux si j’ai su me renfermer dans de justes limites! Aussi hardi, aussi entreprenant qu’un docteur en droit, j’ai bien voulu prendre la férule de professeur, mais non professer comme dans beaucoup d’écoles, c’est-à-dire longuement, savamment, et par conséquent soporifiquement... Faire la leçon à son prochain a tant de charmes... pour soi!... Il est si facile de se laisser entraîner au développement de ses doctrines!... Le plus mince philosophe, sous quelque point du globe où il se trouve, fût-ce en Laponie ou en Chine, croit toujours avoir à ses côtés un bon génie prêt à lui souffler, pour l’instruction des autres, les vérités les plus merveilleuses. Ce bon génie, ordinairement très-causeur, n’épargne personne, si ce n’est son protégé. Il le couvre de ses ailes blanches pendant qu’il donne des chiquenaudes sur le nez de tout le genre humain. Regardez autour de vous: que de prédicateurs! de civilisateurs! de régénérateurs!... Il n’y a vraiment qu’un embarras pour eux, c’est de trouver des auditeurs qui ne pratiquent pas le même art... Il est beau, sans doute, d’avoir en soi un instrument invisible dont on peut tirer les sons les plus doux et les plus harmonieux, comme les plus mâles et les plus énergiques, que le génie accorde et que l’âme fait vibrer, avec lequel on séduit, on émeut, on épouvante, qui résonne dans un palais, dans un temple aussi bien que sur la place publique, que le peuple écoute avec joie, que les rois se résignent à entendre, et dont la magie enfante quelquefois des miracles; mais cet instrument est un don de la nature, souvent dédaigné par la vertu et adroitement manié par le vice et l’erreur: entre les mains des inhabiles, c’est l’instrument le plus discordant que l’on puisse imaginer; entre les mains des charlatans, c’est une trompette, un tambour, une grosse caisse! L’exemple de ces heureux mortels tentera toujours ceux qui de rien ou presque rien aspireront à devenir un point culminant dans l’état. Nous démontrerons dans la seconde partie de cet ouvrage combien les transformations de ce genre sont faciles. Autrefois, quoi qu’on dise, les bourgeois parvenaient bien aussi aux honneurs: Colbert, Turgot et tant d’autres grands hommes sortis du peuple en sont la preuve; mais il ne suffisait pas, comme aujourd’hui, d’être tout simplement bourgeois pour gouverner le royaume, il fallait encore avoir un mérite réel, l’expérience des affaires, la connaissance du monde qui en est inséparable, l’amour du travail et du bien public. Le roi de France était libre de choisir ses ministres parmi vingt-cinq millions de sujets, et il les choisissait ordinairement assez bien; au lieu que le roi des Français, sans sujets, il est vrai, mais entouré de citoyens, ce qui fait qu’il est roi des Français, est réduit à prendre ses conseillers dans deux ou trois douzaines de députés, et met rarement la main sur un Sully ou un Richelieu. La constitution le veut ainsi pour le bonheur de tous. Chacun peut, malgré le bon plaisir du souverain, faire partie de ce petit cercle d’élus. Il ne faut pour cela que payer le cens voulu par la loi, et emporter à la pointe de la langue ou de la plume les suffrages de cinq ou six vingts électeurs. Que ces électeurs soient absurdes, ivres ou fous! soyez-le vous-même! qu’importe! Pourvu qu’ils vous nomment député, que vous soyez député, vous avez le droit de vous faire agréer ministre, aux acclamations de la foule et à la confusion de la couronne: plus la couronne est humiliée, plus le triomphe est beau!... Il suffit donc, tout gros Jean que l’on est, d’avoir assez d’habileté pour intéresser en sa faveur une faible partie du corps électoral. Nous n’avons pas en France de bourgs pourris, dit-on, à l’instar de l’Angleterre, mais nous avons des arrondissements pleins de santé qui n’en valent pas mieux. Leurs clochers ne sont pas des citadelles; pas un ne résistera à vos attaques si vous savez manier l’arme de la ruse et manœuvrer en homme déterminé à réussir. Les moyens stratégiques, employés avec art, viendront en aide à votre courage. Je vous les indiquerai tous, et vous en rendrai l’exécution facile. Je guiderai vos pas sur le champ de bataille comme si vous n’étiez qu’un enfant; je dirigerai vos coups au plus fort de la mêlée; je vous donnerai de la gloire si vous avez de l’audace et point de fausse honte; de pygmée, vous deviendrez géant... La lice est ouverte, la trompette électorale sonne... venez... marchons!... DEUXIÈME PARTIE. CAMPAGNE ÉLECTORALE. MÉDITATION X. Préliminaires. Les champs électoraux se sont immortalisés par plus de défaites que de victoires. Que de vertus rares ne les ont traversés qu’avec amertume! que de réputations brillantes y ont trouvé leur tombeau!... Que de talents, dont à l’avance on assurait le triomphe, y ont vu s’évanouir leur prestige trompeur! que de fortunes y ont été inutilement dévorées par les frais de la guerre!... Des champions terrassés et pour toujours mis hors de combat, des armes brisées, des masques arrachés du front de l’hypocrisie, des brochures déchirées, des journaux ensanglantés, le fouet du ridicule achevant les vaincus, et quelquefois même sévissant contre les vainqueurs, voilà souvent le triste spectacle qu’offre aux yeux de la France affligée le champ de bataille d’une élection, et que seul pourrait dignement décrire le génie de Scarron ou d’Homère. Et faut-il s’étonner de tant de désastres?... La plupart des candidats à la députation font à rebours tout ce qu’il faut faire: vous parlent de paix quand le pays est à la guerre, ou bien embouchent la trompette quand le pays est à la paix. Tel ne sait distinguer le froment d’avec le seigle et va se présenter dans un arrondissement agricole; tel autre, connu seulement au barreau pour avoir perdu bon nombre de procès qu’il aurait dû gagner, affronte imprudemment un collége électoral qui désire nommer un manufacturier; celui-ci, grand industriel, dont la fortune s’est enfin assise après plusieurs malheurs successifs dont les tribunaux ont bien voulu s’occuper, se fait porter dans un département dont tous les électeurs sont ou ses créanciers ou ses actionnaires, ce qui est synonyme; celui-là, l’esprit tout farci de phrases compassées et de sentences banales, assourdira un arrondissement paisible, moins livré à la culture des lettres qu’à celle des betteraves, et qui se défiera de ses frais d’éloquence comme d’un piége tendu à la simplicité de ses mœurs; plus loin, au contraire, vous rencontrerez un candidat au caractère brut, au génie inculte, qui, fort de son immense fortune, proclamera sa candidature dans une ville policée, où l’élégance des manières, la fleur de l’instruction, la finesse du langage, sont les premières conditions du succès. Je ne finirais pas si je signalais toutes les causes des échecs électoraux dont gémissent tant d’hommes estimables, les uns célibataires, cherchant femme ou portefeuille; les autres, pères d’enfants charmants, mais trop nombreux, dont le bonheur à venir est difficile sans l’assistance législative. Toutes ces causes, et elles sont nombreuses, ont leur source dans les égarements de l’ambition, et résultent surtout d’une étude trop peu approfondie de la valeur individuelle. On prend un désir, une fantaisie, un caprice de la vanité pour l’effet d’un besoin immédiat de sa position, d’une nécessité de la vie, d’un ordre secret de la Providence... Et plus il y a d’exagération et de ridicule dans cette exubérance d’amour-propre, plus on persiste à s’y abandonner. Chacun se croit fait pour la députation, uniquement parce que la députation est une très-bonne chose au fond; mais il ne suffit pas qu’une chose soit bonne pour qu’elle devienne votre propriété, il faut encore que vous puissiez vous élever jusqu’à elle. Ainsi un brave homme dira un matin en se réveillant: Mais à propos... si je me faisais député?... J’ai de la naissance, de l’esprit, de la fortune... Très-bien! lui répondrai-je; mais la fortune ce n’est souvent pas assez; l’esprit... c’est quelquefois trop; la naissance... toujours trop ou pas assez!... D’un autre côté, les gens les plus sages se font illusion sur la valeur et le nombre de leurs richesses: ils se disent nobles et sont très-vilains, comptent par millions, et n’ont pas un sou dans leur caisse; se croient spirituels, et n’osent parler dans la crainte de se trahir. Au lieu de ce sot aveuglement, que la modestie règne dans votre âme... La modestie, cette vertu silencieuse qui se grandit en s’effaçant, qui se défie d’elle-même pour se mieux connaître; dont le regard est humble, mais ne se laisse point fasciner; qui juge de sang-froid les événements de ce monde, et sait ainsi se diriger à travers les écueils dont il est semé. La modestie rend plus sûr et plus clairvoyant le talent d’observation... talent calme, scrutateur; talent rare et cependant essentiel au but que vous voulez atteindre; car si vous ne savez pas observer, comment pourrez-vous, sans les heurter maladroitement, vous soumettre aux exigences du cœur humain? Le corps électoral, c’est le cœur de tout un peuple!... L’homme sensé, quoique maître de ses passions, trouve encore chez lui des ennemis redoutables. En première ligne il faut placer la femme, la femme, plus dangereuse qu’un désir, plus trompeuse qu’une illusion, plus forte et plus impérieuse quelquefois que l’amour-propre et l’ambition même. Si madame votre épouse a rêvé pour vous ou plutôt pour elle les honneurs de la députation, elle ne vous laissera pas un moment de repos, ni le jour ni la nuit... fissiez-vous chambre à part. Aucune distance pour elle n’est infranchissable; son opiniâtre volonté vous poursuit partout; chaque heure, chaque minute, chaque seconde vous apporte le plus près possible du tuyau de l’oreille ces paroles, stéréotypées dans sa bouche: «Il faut que tu sois député!» Et si vous répondez, dans votre naïveté maritale: «Mais, chère amie, je n’ai pas assez d’esprit pour cela.--Je le sais bien, mon bon, réplique-t-elle; mais c’est égal... je veux que tu le sois!...» Et elle enrôle sous sa bannière tous les gens influents dont vous êtes entouré; elle a pour complices de son ambition vos parents, vos amis, vos domestiques. Ainsi, votre médecin, homme pour le moins aussi dangereux que votre femme, est facilement séduit par elle, surtout s’il n’a pas une nombreuse clientèle. Il est intéressé à vous mettre en évidence; votre célébrité enfantera peut-être la sienne. Au jour convenu il vous dit: «Eh bien! voici venir les élections générales... J’espère que vous vous montrerez cette fois!...» Si pour toute réponse vous vous contentez de lui allonger le bras afin qu’il vous tâte le pouls: «Faites-vous nommer, continue-t-il en secouant la tête avec humeur; cela vous fera du bien. J’ai beaucoup de malades à la chambre des députés... Ce sont mes eaux de Vichy... et elles sont souveraines!...» Vos parents, vos amis, vos connaissances viendront ensuite, alléchés par l’espoir de pouvoir, selon l’usage électoral, exploiter votre position, et s’écrieront, tous ensemble d’abord, puis l’un après l’autre, en vous apostrophant par votre petit nom: «Eh bien! Chrysostome!... est-ce que vous ne vous mettez pas sur les rangs?... Vous êtes cependant en état d’y figurer avec honneur. Vous êtes estimé dans l’arrondissement, à telles enseignes que vous avez manqué d’y être nommé adjoint. Présentez-vous sans crainte aux suffrages de vos concitoyens; nos voix vous sont acquises!... Et une fois élu... que sait-on?... vous deviendrez peut-être ministre! Nous en avons tous le pressentiment... Et alors, quel bonheur et pour vous et pour nous, qui vous adorons déjà comme un père, un sauveur, un bienfaiteur!» Votre valet de chambre, le plus familier de vos domestiques, n’est pas moins à craindre. Il ne manque pas de vous dire et de vous répéter chaque matin: «Monsieur va donc être député?... Ça fait du bruit dans le quartier... La fruitière en est toute saisie... On prépare déjà les lampions; madame a commandé un feu d’artifice... pour la Saint-Chrysostome. Monsieur, j’espère, ne m’oubliera pas quand il sera ministre.» L’homme faible et sans conviction cède; mais l’homme fort et résolu résiste à ces flatteries intéressées, à ces cajoleries conjugales; il reste calme et de sang-froid, descend dans le fond de sa conscience, s’interroge, mais s’interroge bien, et tâche de découvrir l’essence de sa nature. Il décompose, analyse toutes les fibres de son âme, et voit s’il y a en lui quelque chose de cette race merveilleuse que la Providence appelle à représenter les nations; et cette connaissance, cette juste appréciation de soi-même, consiste principalement dans un sentiment intime, celui de la vocation. J’ai dit ailleurs que la vocation était nécessaire, mais non pas infaillible dans un candidat à la députation. Sans cette première condition, il est inutile de tenter la lutte, puisque, même en la remplissant, il est possible d’échouer. Or, on ne songera sérieusement à tourner ses regards vers le palais Bourbon que poussé irrésistiblement par cette voix intérieure, et elle sera d’autant plus impérieuse, si _on a pu_ naître dans un département du Midi; car c’est ici que la naissance a une haute signification de noblesse. C’est bien d’un député _méridional_ qu’il est permis de dire encore: _il est né!_... Mot sublime! dont les grands seigneurs autrefois avaient l’injuste monopole!... Et aux avantages de la naissance et de la vocation joignez celui de briller au barreau, les plus fortes présomptions parleront pour vous. Néanmoins, si votre étoile vous a fait naître sous la zone glaciale et jeté dans une carrière peu favorable au commerce des paroles, n’en prenez pas trop de souci; les chances de succès, quoique diminuées, n’en existeront pas moins; seulement il faudra, pour atteindre le but, redoubler d’activité, de ruse, d’adresse et d’habileté; donner l’exemple d’une grande fécondité d’imagination, joindre la rectitude du jugement aux élans du génie, et profondément étudier les maximes de ce livre, écrit surtout pour les candidats de cette catégorie. MÉDITATION XI. Du Cens d’Éligibilité. Y a-t-il réellement un cens?... y a-t-il beaucoup de députés qui le payent?... N’achète-t-on pas aujourd’hui un cens d’éligibilité comme on achète une maison, une terre, un meuble, un habit, une paire de pantoufles?... N’y a-t-il pas des marchands de cens, tenant boutique ouverte et vous servant à juste prix?... Si un parent, un ami ne vous prête un cens, toujours avec un _C_, car l’autre ne se vend ni ne se prête, ne trouvez-vous pas, moyennant une honnête rétribution, à l’emprunter chez un homme d’affaires?... Parents, amis, spéculateurs, tous vous diront que le cens d’éligibilité n’est qu’une chimère; alors, pourquoi ne pas l’abolir? D’accord... mais en attendant ce bienfait, ne serait-il pas juste de tenir la main à la rigoureuse observation de la charte? ne serait-il pas convenable de proposer la loi suivante? ARTICLE PREMIER. Tous les députés qui, par voie d’emprunt, se sont couverts d’un cens d’éligibilité, seront, à compter du jour de leur admission à la chambre, constitués propriétaires des meubles ou immeubles représentés par ce cens. ART. 2. Toute contre-lettre sera regardée comme nulle et non avenue. ART. 3. Les prêteurs de cens n’auront droit à aucune indemnité. Cette loi, n’en doutons pas, serait adoptée à l’unanimité dans l’intérêt de la morale et de la charte! Je ne conseillerai donc point au candidat de se permettre une illégalité aussi flagrante que celle d’emprunter un cens d’éligibilité. Il ne faut pas être bien riche pour pouvoir le payer; on est bien misérable quand on ne le paye pas! Cinq cents francs!... Pure bagatelle! Le plus petit patrimoine suffit pour être imposé d’une aussi grosse somme. Ayez un coin de terre, une chaumière, une masure! tout en France a des droits à la sollicitude du fisc... Le moindre meuble, une chaise, un escabeau, un grabat vous soumet à une contribution mobilière, digne sœur de la foncière, non moins savante dans l’art de grouper les chiffres, non moins remarquable par le style coulant et facile de ses contraintes!... Mais, avant même de savoir si vous payez le cens, il faut vous pénétrer de l’esprit de la constitution. Ce doit être la première pensée de tout homme politique. Les petits génies ne s’en inquiètent guère; ils parlent d’une charte sans la comprendre, sans l’avoir étudiée; se querellent entre eux sur telle ou telle interprétation, toujours douteuse ou toujours fausse, parce qu’elle est toujours forcée. L’absurdité des publicistes est surtout de vouloir expliquer une constitution comme ils l’entendent, au lieu de chercher à l’expliquer comme l’entendaient ceux qui l’ont faite... seul moyen, selon moi, d’arriver à la vérité!... Sous telle ou telle parole se cache une pensée profonde; devinez-la. Ici vous lisez le mot: prérogative!... et ce mot est quelquefois synonyme d’abus de pouvoir. Plus loin vous vous heurtez contre une _limite constitutionnelle_, sans vous apercevoir qu’en baissant un peu la tête, il est facile de passer outre. Là vous vous arrêtez devant le glaive de la loi, et il suffit de l’examiner avec attention pour voir combien la pointe en est émoussée et peu propre à vous inspirer tant de terreur!... Supposons une question: Qu’entendez-vous par gouvernement récréatif[5]?... [5] Le gouvernement de P. L. Courrier. _R._ Une table bien servie pour trois convives de bon appétit... Ces trois convives se pondèrent par le plus ou moins de mets qu’ils mangent... APHORISMES. Tous les hommes sont égaux devant le percepteur des contributions! Tout contribuable peut devenir grand, riche et puissant, comme tout soldat porte dans sa giberne le bâton de maréchal de France! Cette dernière vérité est de Louis XVIII, qui, pour le moins, se connaissait en vérités aussi bien que ses successeurs!!! MÉDITATION XII. De la couleur de la Candidature. Je commence par informer le lecteur que ce mot: _couleur_, mis en tête de cette Méditation, n’a rien de commun avec la signification d’une expression proverbiale, fréquemment employée par le peuple, _monter une couleur, faire voir des couleurs_, que l’on peut ainsi traduire: tendre un piége, duper, tromper quelqu’un; ce mot a ici une autre acception. Par _couleur_ j’entends la nuance d’opinion qui forme le caractère distinctif de la candidature, sans prétendre toutefois que jamais un candidat ne fasse voir des _couleurs_ ou ne monte une _couleur_ aux électeurs. Cela arrive quelquefois. Mais nous n’en sommes pas encore là. Il s’agit uniquement de l’opinion du candidat. Or, voyons, jeune ou vieux aspirant à la députation, si vous avez une opinion, car tout le monde n’est pas capable d’en avoir une, et je suis bien loin de l’exiger. Les plus adroits, au contraire, sont, selon moi, ceux qui n’en ont pas, et la raison en est simple. L’absence d’opinion rend le caractère plus calme, et le système nerveux moins irritable; elle éloigne les querelles et les discussions politiques, source de tant de haines et de discordes! N’ayant jamais à combattre pour soi, on a toujours l’air d’être de l’avis des autres, et chacun vous suppose avoir une opinion conforme à la sienne. Immense, inappréciable avantage! Non-seulement vous passez pour un homme aimable, charmant, d’un commerce doux et facile, mais encore pour un homme d’esprit et de science, puisque vous ne contredisez jamais vos interlocuteurs. Ainsi la neutralité d’opinion vous sert auprès du corps électoral, en vous mettant à même d’adopter la nuance dont vous prévoyez le triomphe. Car, ne vous y trompez pas, ayez ou n’ayez pas une opinion, il faudra toujours marcher sous la bannière des électeurs dont vous invoquez l’appui: d’où il résulte qu’une opinion, et surtout une opinion connue, rendue publique, est souvent pour le candidat un fardeau fort embarrassant. Par conséquent, si vous avez une opinion, car cela vous vient souvent on ne sait comment, et ne s’en va pas toujours quand on veut, ne montez pas sur les toits pour en informer l’univers. Rien n’est plus dangereux en politique que de se prononcer aussi ouvertement. Le domaine de la politique est comme l’appartement d’une jolie femme exposée à beaucoup d’hommages, dans lequel sont pratiqués avec adresse les petites portes secrètes et les escaliers dérobés. Imitez la femme coquette. Ayez votre porte secrète et votre escalier dérobé; et, pour vous convaincre de cette nécessité, relisez avec attention la Méditation III, intitulée: _Des partis_. Vous y verrez que l’opinion de la veille n’est pas toujours bonne le lendemain. Maintenez donc la vôtre dans une prudente obscurité; de la sorte vous vous ménagez, si cela est nécessaire, la ressource de la modifier, de la changer, sans paraître apostat ou caméléon... Vous ne vous faites pas fermer les portes d’un grand nombre de colléges électoraux; vous choisissez avec plus de liberté celui dont il est facile de gagner les suffrages; vous n’êtes ni contrarié ni embarrassé dans votre profession de foi, sujet toujours si délicat et si épineux à traiter; on ne vous lance pas des épigrammes en forme d’interpellations auxquelles il est difficile de répondre sans rougir; votre opinion ne se découvrant qu’à propos et selon les besoins de la situation, vous êtes maître des électeurs, au lieu d’en être l’esclave; vous combattez sur un terrain où vous êtes libre d’antécédents, et, sachez-le bien, les antécédents sont les chaînes des hommes politiques, chaînes mille fois plus dures que celles des plus vils esclaves; car on ne peut les briser!... En restant fidèle à ces principes, votre candidature prendra tout naturellement la couleur la plus favorable au succès de votre élection. Si les rangs de l’opposition vous offrent plus de chances heureuses que ceux du ministère, vous vous y glisserez, sans exciter ni surprise ni défiance, mais toujours sans tambour ni trompette. Je n’admets ces instruments qu’après la victoire. Si, au contraire, les forces du ministère sont plus redoutables que celles de l’opposition, vous vous joignez à elles, également à petit bruit, et pour ainsi dire en marchant sur la pointe des pieds. Ce n’est pas tout encore. Le moment décisif amène quelquefois une de ces péripéties rares, mais foudroyantes, qui changent les rôles des partis, font du faible le fort, et du fort le faible. Alors, par une manœuvre adroite, vous passez d’un camp dans un autre, et cette désertion n’est pas même soupçonnée. Le soin que vous avez mis en toute circonstance à éviter cette publicité bavarde et indiscrète couvrira tous vos actes d’un voile salutaire. Les niais ne manqueront pas de dire qu’une pareille conduite est immorale, déloyale; que les hommes politiques doivent marcher le front découvert, avoir le courage de leur opinion, subir toutes les conséquences de la bonne comme de la mauvaise fortune. Théorie admirable... dans les livres et les journaux... utopie de l’âge d’or des républiques!... L’immoralité n’est jamais résultée du silence et de la modestie du mérite. Une grande habileté stratégique n’est point de la déloyauté... Marcher le front découvert! c’est tendre les deux joues; c’est se rendre vulnérable aux traits de la cour et de la ville; c’est devenir la dupe de tous ceux qui ne se découvrent pas. Avoir le courage de son opinion?... Très-bien! mais avec ce courage-là on a souvent grand’peur de rester en route. Subir les conséquences de la bonne comme de la mauvaise fortune? De la bonne, je le veux bien; c’est logique et rationnel! Mais de la mauvaise! jamais! ce serait de mauvais goût! Demandez plutôt aux plus grandes victimes de l’époque! Examinons maintenant quels sont les allures, l’air, la physionomie, le langage, les manières qui distinguent le candidat ministériel du candidat de l’opposition. Il est essentiel de les connaître, afin de bien éclairer notre marche dans la route obscure et tortueuse que nous allons parcourir. § Ier.--_Du candidat ministériel._ Le candidat ministériel est rarement âgé de moins d’une cinquantaine d’années, période de la vie où l’enthousiasme est froid, le progrès des idées frappé de mort, le désir de s’élever et d’acquérir plus violent que jamais. De la race des budgetivores, il a d’ordinaire un peu de corpulence et porte un faux toupet: ses pas sont cadencés, mesurés, timides; il marche aussi vite qu’un omnibus, mais n’aime pas à traverser les rues dans la crainte d’être éclaboussé par les voitures. Son regard oblique ne se fait jour qu’à travers une paire de lunettes vertes ou bleues, plantées sur son nez, d’une dimension toujours honorable, comme la drogue sur celui d’un soldat français. Son dos décrit une ligne courbe par suite de l’exercice immodéré auquel il se livre quotidiennement en face des idoles du jour. Pour lui, vivre, c’est saluer; saluer, c’est vivre. La plus sainte relique ne lui paraît pas plus sacrée que les attributs du pouvoir; il tient les yeux baissés devant un ministre en costume. Aussi, dès qu’il sent son approche, car il a beaucoup d’instinct et flaire de très-loin, ainsi qu’un factionnaire qui se prépare au port d’armes, il se découvre respectueusement, descend son chapeau le long de la jambe droite jusqu’à la naissance de la cheville, et s’incline au passage de l’illustre personnage, de manière à lui faire croire qu’un ministre est digne d’une génuflexion! Tous les dignitaires du royaume, les pairs de France, les conseillers d’état, les chefs de bureau ont également droit à ses hommages... Aussi use-t-il des chapeaux!... et des gants par douzaine, gants dont la coupe est commandée à l’avance, vu la grandeur extra-naturelle de ses mains!... Le président du conseil, par sa haute position exceptionnelle, cause au moins pour sa part les deux tiers de ces ravages de castor ou de chevreau. Heureusement pour le candidat ministériel, la rencontre du chef de l’état est rare; car à la vue de son souverain, sa joie ne connaît point de bornes, ses démonstrations se traduisent en mouvements précipités; il jette son chapeau en l’air, le rattrape ou ne le rattrape pas... n’importe!... S’il est déformé, fripé, déchiré, c’est en l’honneur de Sa Majesté... Trop heureux le candidat s’il a pu, par un grand sacrifice, attirer sur lui la moitié d’un regard royal... la moitié suffit alors à son ambition de sujet!... Mais à ces jouissances ne se borne pas son bonheur. Il aime encore à fureter dans les bureaux ministériels; la vue d’un carton lui fait plaisir; il se complaît à toucher un dossier, il est flatté de respirer la poussière classique des paperasses à laquelle il ne préfère pour l’agrément du nez que le tabac de Saint-Vincent ou de Virginie. Il offre ses petits services à tous les employés supérieurs, se charge de rédiger un rapport, de faire une recherche laborieuse, aidera leur mémoire en défaut, dira des anecdotes touchant la gestion de leurs prédécesseurs, médira un peu du passé, louera fort le présent, augurera bien de l’avenir; prévenant pour tout le monde, tout le monde le reçoit à bras ouverts. Aussi aurait-il l’air de faire partie des bureaux, s’il n’y restait toujours debout, le chapeau à la main. A cette occupation il en joint habituellement une autre, plus sérieuse, plus sévère, plus lucrative. Il travaille aux journaux subventionnés, achetés ou payés, mais non corrompus; car ne croyez pas qu’il soit ennemi de la liberté de la presse. Malgré son titre de candidat ministériel, il est grand partisan de cette liberté, et encourage le gouvernement à la soutenir. Il y trouve bien quelques abus, mais y voit un bon côté, surtout lorsqu’à la fin du mois il va toucher le prix de ses articles, articles chèrement rétribués, et dans lesquels il déclame soit pour, soit contre le genre humain, suivant le degré de santé du corps ministériel. Son style ressemble à sa personne: il n’est pas léger. Il se ressent aussi un peu de cette humble courbe que décrit incessamment son épine dorsale. L’éloge y est fade, long, contourné; c’est comme de l’encens de qualité inférieure et brûlé en très-grande quantité, dont l’odeur vous soulève le cœur, vous fait éternuer ou vous donne la migraine... Et quand l’idole ne réclame pas d’encens, il y a des injures façonnées à l’avance et coulées dans le moule gouvernemental pour tous ceux qui blasphèment contre elle... Les injures sont distribuées comme l’encens, c’est-à-dire avec peu de prudence et de circonspection... C’est un métier, ce n’est pas un art!... Le candidat ministériel n’est qu’un écrivain de hasard, littérateur par ordre supérieur, économiste à la corvée, publiciste par mesure de police!... Le génie sort difficilement d’une pareille situation. On devient rarement, sous l’influence de ces inspirations, un Jean-Jacques, un Grotius, un Benjamin Constant... On se borne à être content de soi, en attendant que vos lecteurs le soient de vous: attente qui souvent dure autant que la vie!... Quoique le gouvernement ne soit pas exigeant sur les conditions du style, tous les candidats ministériels n’écrivent pas, tous ne savent pas écrire; et par là, j’entends que tous n’écrivent pas assez bien, même pour mal écrire. Ceux-là se font suppléer par des amis officieux ou officiels. A Paris et dans les villes du premier ordre, ce remplacement est facile; les magasins du ministère regorgent de talents littéraires élevés à la brochette. Mais dans les préfectures modestes où ne pénètrent point les lumières, où l’autorité est à la hauteur de la science; dans les sous-préfectures de moyenne classe, plus fertiles en pâtés qu’en hommes d’esprit, dans les bourgs, dans les petits _endroits_ enfin, il faut chercher longtemps quelquefois avant de trouver son scribe... Quand on ne peut mettre la main sur un juge de paix ou sur son greffier, force est bien souvent de vous contenter du percepteur des contributions ou du garde champêtre. Heureusement pour vous, ces fonctionnaires ont presque toujours de légères notions de littérature... Ils composent des chansons et font des calembours... Mais, autant que possible, le candidat ministériel tient la plume pour tout ce qui lui est personnel. Parler de soi est chose délicate, faire parler de soi chose très-difficile!... Et pour s’assurer le suffrage des électeurs, il vaut mieux s’en rapporter à sa délicatesse qu’à l’habileté des autres. En s’examinant bien, on trouve toujours en soi des talents et des vertus qu’un ami même ne soupçonne pas, et les qualités les plus minces grandissent plus facilement sous cet examen. En général, votre apologie n’est jamais bien faite que par vous-même; c’est l’édification d’un monument dont vous êtes le meilleur architecte!... L’approche des élections est ordinairement le signal d’un débordement d’écrits politiques de tout genre; alors la phraséologie du candidat ministériel découle de son génie enflammé comme la lave brûlante du Vésuve en éruption... Elle se répand dans toutes les feuilles gouvernementales; se glisse dans les journaux agricoles et industriels, et ne dédaigne pas même de prendre ses ébats dans les gazettes médicales, où la dissolution de la chambre est habituellement regardée comme une mesure d’hygiène parlementaire, comme une grande purgation politique devant rendre la santé à la France. Je ne parle pas des brochures, des bulletins, des lettres à un électeur pour être lues par tous, des pamphlets, des diatribes marchant à la suite des journaux quotidiens et périodiques; tout cela est presque aussi lourd et aussi long que l’Encyclopédie. Mais là n’est point le plus grand inconvénient. Le plus grand consiste dans la difficulté de trouver des abonnés et des acheteurs; des abonnés pour les journaux, des acheteurs pour les brochures. L’intérêt de l’état réclame cependant la solution de ce problème insoluble... Eh bien, le candidat ministériel n’est pas le moins du monde embarrassé; il applique au pays une sorte de _maximum_, et ce _maximum_, non moins terrible peut-être que son aîné, puisque, au lieu d’un abus de la force au préjudice de votre caisse, il peut devenir une taxe imposée à l’esprit; ce _maximum_, dis-je, c’est d’envoyer tout simplement, gratis à domicile, tous les écrits ministériels, les journaux comme les brochures, les pamphlets comme les diatribes. Chaque maison voit aussitôt ses tables se couvrir d’imprimés, et prend insensiblement la physionomie d’un cabinet de lecture. Ils vous tombent de tous côtés comme la grêle sur un champ de blé!... Vous avez beau crier: Gare!... l’air que vous respirez ne vous semble plus composé d’oxygène, mais de gaz ministériel... vous étouffez!... Le candidat ministériel jouit de ses grandes et petites entrées chez toutes les autorités constituées du lieu... Il déjeune chez le maire, dîne chez le préfet, soupe chez le procureur du roi; ou bien, pour ne pas faire toujours la même chose, déjeune chez le procureur du roi, dîne chez le maire et soupe chez le préfet. Réduit aux proportions d’une sous-préfecture, il simplifie beaucoup ses travaux, attendu le nombre restreint de hauts fonctionnaires: il est rare qu’il mange ailleurs que chez le maire et le sous-préfet; et encore le maire, souvent plus honoré qu’opulent dans sa petite bourgade, peut-il rarement le recevoir. Dans ce cas, toute la sollicitude du candidat ministériel se concentre dans la sous-préfecture... Honneur flatteur pour le sous-préfet, mais un peu dispendieux peut-être, ce dont il n’a pas le droit de murmurer. Il n’ignore pas que les affaires ne se traitent bien aujourd’hui qu’à l’aide de la gastronomie, et il n’aurait garde de donner un mauvais dîner à notre candidat. Le bien régaler est un de ses plus grands devoirs administratifs. Dût-il se ruiner, il est tenu d’amuser le candidat, tout en lui accordant aide et protection! APHORISMES. Les préfets qui dépensent le plus sont ceux qui administrent le mieux. L’honneur d’une bonne administration est préférable au plaisir de ne pas manger son patrimoine!... Le candidat ministériel sait par cœur ces sublimes aphorismes; il les récite quelquefois assez haut pour être entendu et compris dans les préfectures: et s’il arrive qu’un préfet, peu philosophe malgré cet avertissement délicat, déploie à ses yeux peu d’empressement pour le faste d’un dîner ou le luxe d’une fête, il a toujours soin de le rappeler au sens profond de sa morale... Mais, bon Dieu! s’il échoue dans le combat électoral, ce n’est plus un léger reproche qu’il lui adresse en souriant, sa colère éclate d’une manière terrible, non-seulement il l’accuse d’avarice et d’incapacité, et le menace d’une destitution prochaine, mais le rend passible du crime de lèse-élection auprès de l’autorité supérieure, en ne manquant pas de dire et de répéter, avec accompagnement de soupirs et de gémissements: --C’est un jacobin!... Ces accusations sont d’autant plus redoutables qu’il a souvent l’avantage d’être compté lui-même parmi les fonctionnaires de l’état. Il s’élève quelquefois jusqu’au titre d’avocat général, de procureur du roi, quand il n’est pas directeur général ou chef de division. Une position plus modeste, obtenue dans le commerce, l’industrie, le notariat, ne le rend pas moins influent, car il reste fort de son dévouement au ministère et le dévouement d’un pareil homme est toujours écouté... Plus ce dévouement est vif, plus il devient haineux et vindicatif, moins il pardonne ses humiliations, moins il se résigne à vivre obscur et inoccupé!... Un homme dévoué, quand il est mécontent, ressemble beaucoup à un homme enragé... s’il mord... ses blessures sont mortelles! § II.--_Du candidat de l’opposition._ Le candidat de l’opposition ne ressemble en rien au candidat ministériel. Il n’a pas plus ses allures et ses manières que ses idées et ses principes. Il est ordinairement jeune, ne porte ni perruque ni faux toupet; son front est négligemment orné du toupet donné par la nature. Il est vif, gai, sémillant, fredonnant les airs nationaux, se tenant droit, fier et superbe, ennemi surtout de toute manifestation équivoque. Il est aussi avare de saluts que le candidat ministériel en est prodigue. Il passe devant un ministre comme le maître devant son valet; le président du conseil n’a pas même le pouvoir de lui inspirer le moindre petit geste vers la région du feutre. Bien plus!... pour ne pas être forcé de déranger l’économie de sa coiffure dans mainte et mainte circonstance où il faut baisser pavillon, il évite la rencontre des processions le jour de la Fête-Dieu, processions dont il blâme le caractère antiphilosophique; il fuit l’aspect de tout monument surmonté d’une croix; il ne se trouve jamais sur le passage de la famille royale, non qu’il haïsse sa religion et son roi, mais aime plus encore à s’affranchir du salut politique. Le salut politique, c’est pour lui la mort, comme c’est la vie pour le candidat ministériel! Aussi le corps des chapeliers, par un instinct naturel à son art, découvre-t-il bien plus de patriotisme dans le candidat ministériel que dans celui de l’opposition. Mais ce dernier, s’il se borne à sacrifier à la mode deux ou trois castors dans l’année, comme tout galant homme indépendant des obligations de l’étiquette administrative, occupe singulièrement son bottier, prosterné devant lui comme devant l’homme le plus pur, le plus digne de ses concitoyens. Il ruine peut-être autant de paires de demi-bottes que le candidat ministériel saccage de chapeaux demi-superfins!... Depuis la pointe du jour jusqu’à l’heure du couvre-feu, il marche, mais il marche toujours, soit dans son appartement, soit dans la ville, soit hors la ville, mais jamais à la cour, attendu que là, dit-il, on ne marche pas... et lui veut marcher sans cesse, comme il voudrait faire marcher son siècle avec le progrès de ses idées et la vitesse de ses principes! N’est-il pas avant tout l’homme du mouvement?... Qui ose nier le mouvement n’a qu’à le regarder. Il aura peut-être le sort de ce philosophe de l’antiquité qui, pour l’avoir nié, reçut un bon soufflet... manière de convaincre à l’usage de tous les peuples!... Le candidat de l’opposition ne fait point, en général, de promenades inutiles; il tâche de rendre profitable à son parti le moindre de ses pas. Jouit-il d’un moment de loisir, le temps est-il beau, la route praticable, aussitôt il se dirige vers les monuments nationaux; il aime à contempler l’arc de Triomphe, grande histoire sculptée de nos grandes batailles, à traverser le pont d’Iéna, autre souvenir glorieux taillé dans la pierre, à se rendre par le pont d’Austerlitz vers la place de la Bastille, où se marient les insignes de nos deux immortelles révolutions... Rien n’échappe à son regard patriotique; il admire les belles et nobles choses avec autant de sagacité qu’il blâme les travaux futiles. L’hôtel du quai d’Orsay, menacé un moment de devenir la proie d’un ministre, lui parut une œuvre indigeste et ridicule. Eh quoi! pensa-t-il, car il pense toujours quand il ne parle pas, bâtir de nouveaux hôtels à nos ministres! comme si déjà nos ministres et leurs hôtels n’étaient pas trop nombreux! Ne l’oubliez pas, son horreur profonde pour nos gouvernants s’étend jusque sur leur demeure; l’aspect d’un ministère lui donne le frisson; il n’oserait en passer la porte sans craindre de se compromettre; il ne se permet pas même de regarder l’heure à l’horloge qui s’élève dans la cour de cet hôtel maudit; régler sa montre aux Tuileries lui paraît presque un acte servile! il ne se promène dans ce jardin monarchique qu’avec la plus vive répugnance!... Le candidat de l’opposition exerce, en général, une profession libérale, à l’image de son système. Il est médecin, homme de lettres, savant ou avocat, mais plus souvent avocat. Les délits politiques sont pour lui une source de succès brillants. Il plaide avec aplomb en faveur d’un journal accusé de dire en termes ambigus ce qu’il pense en termes fort clairs. Expliquer favorablement l’ambiguïté des paroles sans dévoiler le fond de la pensée, est le sublime de l’art oratoire! et le candidat de l’opposition, revêtu de sa robe noire, sait y atteindre: il empêche le jury de se livrer aux douceurs du sommeil, tant il parle avec force! Il s’en fait écouter, admirer, applaudir, mais comprendre... pas toujours!... Son but principal, en défendant le journal accusé, est de maintenir les droits de la liberté de la presse, car, lui aussi, aime la liberté de la presse! mais autrement peut-être que le candidat ministériel, qui n’embrasse cette idole que pour la mieux étouffer!... Un spectacle singulier, piquant, bizarre, a lieu parfois à l’audience d’un tribunal, quand le candidat ministériel, remplissant la charge d’avocat général, se trouve aux prises avec le candidat de l’opposition plaidant. Alors, entre ces deux champions, se livre un de ces combats de paroles, terribles, bruyants, acharnés, où les moindres cris sont des éclats de tonnerre, où les fleurs de rhétorique se transforment en chardons et en orties, où les coups de langue se succèdent, piquent et assassinent comme le dard d’une vipère, où la défaite est aussi arrogante que la victoire, dont l’avocat sort, haletant et couvert de sueur, avec une bonne extinction de voix, et l’avocat général avec une excellente fluxion de poitrine!... Mais tous deux ont défendu leur drapeau... et s’ils meurent, ils meurent contents... Aujourd’hui conseil et défenseur d’un journal, demain le candidat de l’opposition sera lui-même journaliste... car, de notre temps, qui n’est pas journaliste? les heureux de la presse ne sont-ils pas les rois de l’opinion?... Le plus enragé démocrate jouit sans scrupule de cette royauté!... royauté formidable, dont l’empire s’étend sur le plus grand des mondes, le monde des idées!... Le candidat de l’opposition se fait lire avec plus de bonheur que le candidat ministériel. Il écrit mieux... il écrit contre le gouvernement. Les journaux dont il enrichit les colonnes ont souvent des abonnés payants, espèce d’individus qui devient plus rare de jour en jour, et dont il ne faudrait pas cependant laisser éteindre la race précieuse, race bien plus utile que la race chevaline, à laquelle le gouvernement s’intéresse tant. Il est à présumer que les journaux ministériels ont beaucoup contribué à l’appauvrissement de cette espèce. Notre candidat multiplie également ses écrits à l’approche des élections. Il donne alors un libre cours à son génie... il prend sa plume d’argent, et se met à distiller du Montesquieu, mais du Montesquieu épuré. La critique, avec raison, a reproché à ce grand homme d’avoir fait de l’esprit sur les lois: notre politique moderne se garde bien de commettre cette faute. Mais un homme qu’il ne peut ni charmer, ni intéresser, ni éblouir, ni effrayer, ni attendrir, c’est le préfet! Le préfet le traite comme un père barbare traite un fils rebelle, comme une belle-mère traite sa fille ou sa bru; il le fait traquer comme un mendiant qui tend la main contrairement aux lois de la mendicité, comme un paria chassé de toute habitation respectable, comme une bête fauve qui porte la terreur au sein de la population; il est pour lui sans pitié, sans égards, sans procédés, sans attention; il n’a pas pour lui les moindres entrailles: le préfet est au candidat de l’opposition ce que l’angora est au caniche; il le menace incessamment de sa griffe administrative, et malheur à lui s’il parvient à l’imprimer sur son honneur et sa loyauté! Mais le candidat de l’opposition est constamment sur ses gardes; il épie avec soin toutes les démarches de son ennemi, joute avec lui de ruse et d’adresse, et cherche à éviter ses piéges, comme fait un renard à l’approche des basses-cours! Il le regarde comme un non-sens, une erreur des administrations modernes; c’est le despotisme départemental avec ses haines, ses rancunes, ses commérages de petite ville!... Aussi méprise-t-il cordialement le préfet!... son horreur est encore plus profonde pour lui que pour le conseil des ministres... Le conseil des ministres n’est nuisible qu’au pays. Lui! l’est à sa personne!... s’il se pique de ne jamais saluer une excellence (le mot a vieilli), il manque encore moins l’occasion d’humilier ce magistrat avec une affectation toute britannique. A sa vue, loin de rester couvert avec impassibilité, il donne un grand coup de poing sur son chapeau, et se l’enfonce noblement jusque sur les yeux. Ainsi assombri, il marche la tête haute, le nez au vent, agitant devant lui sa canne sur l’air de _la Parisienne_, et avec des ondulations de moulinet. Un préfet habile et prudent comprend toujours ce mouvement musical et se retire. De même, un ministre frustré d’un coup de chapeau a le bon esprit de trouver cette impolitesse toute naturelle; il peut en gémir, mais ne s’en fâche pas... Tel est l’empire d’un siècle civilisateur! Notre candidat, par l’éclat d’hostilité dans lequel il se trouve perpétuellement avec toutes les autorités constituées, ne dîne jamais, comme on le présume bien, chez aucune d’elles... mais pour ne pas dîner officiellement, il n’en dîne pas moins quelquefois très-agréablement. N’a-t-il pas les banquets patriotiques?... banquets ne le cédant en rien aux festins ministériels. On y mange absolument les mêmes choses... seulement on les mange avec d’autres idées... ce qui les fait paraître bien meilleures... on y chante les mêmes airs, mais sur d’autres paroles; on y porte également des toasts, mais au lieu de dire: A la santé de M. un tel! on s’écrie à faire trembler les planchers: A la gloire de la nation française!... mots qui sont toujours suivis d’une triple rasade de vin de Champagne; car on ne saurait trop boire quand il est question de la gloire de la France... cette gloire est exigeante!... nouvel avantage du banquet patriotique! Le candidat de l’opposition ne reste pas en arrière dans ces graves circonstances. Il mange comme quatre, boit comme six, parle comme dix, a de l’esprit comme... lui!... ne plaisantons pas avec l’esprit. Ceux qui disent d’un homme supérieur: Il a de l’esprit comme quatre, lui font une mortelle injure. L’homme vraiment distingué ne se soucie pas d’être gratifié de l’esprit de ses voisins... il serait exposé à supporter une lourde charge. Prouvez-lui plutôt l’impossibilité matérielle de réunir quatre hommes qui le vaillent, vous flattez son amour-propre; mais jamais ne dites qu’il a de l’esprit comme quatre... Cette locution était tout au plus bonne dans la bouche de Piron pour caractériser le mérite de l’Académie Française. Si le candidat de l’opposition a un point de ressemblance avec le candidat ministériel, c’est dans son air piteux, abattu, morne et sombre, dès que la fortune électorale a trahi ses espérances. Il n’est alors ni plus fier ni plus heureux que lui; sa douleur comme la sienne s’exhale en reproches amers, en récriminations fulminantes contre le préfet. Si l’un a quelquefois le pouvoir de faire destituer ce magistrat, l’autre a toujours la ressource de le traîner au banc de l’opinion publique, où sa voix l’accuse et le flétrit avec toute l’indignation d’un candidat évincé. MÉDITATION XIII. Des Amorces. Indépendamment de la position que vous occupez dans le monde, soit par votre profession, soit par votre fortune, il faut encore entourer votre nom d’un certain éclat, sortir de la foule, devenir non pas précisément un homme de mérite, ce qui est souvent étrange et superflu, mais un homme dont on parle. Le bruit vaut mieux quelquefois que le talent, et il y a pour cela deux raisons: la première, c’est que le bruit peut tenir lieu de talent; la seconde, c’est que le talent ne fait pas toujours du bruit. Êtes-vous riche? Fondez un hôpital ou mettez un château en loterie pour les pauvres; on ne manquera pas de dire: Voilà un ami de l’humanité; ou bien: Voilà un homme qui déshérite sa famille; ou bien encore: Voilà un monsieur terriblement cousu d’or, et qui élude adroitement la loi contre les loteries. Êtes-vous industriel? vous exposez aux produits de l’industrie un bonnet de nuit, pouvant au besoin servir de pot à fleurs ou de soupière au moyen d’un mécanisme ingénieux, et tout le monde de s’écrier: Voilà un homme bien absurde! Mais le nom de l’homme absurde est cité dans tous les journaux, et remplit au moins la moitié d’une colonne. Voyez cet agent de change... en un seul jour, il a perdu toute sa fortune par un revers de Bourse, et aussitôt il acquiert une belle réputation de malheur. Soyez banquier, et montrez-vous généreux, vous marquerez dans l’histoire de votre pays. Êtes-vous chevalier de la Légion d’honneur? n’en portez pas les insignes: vous passerez pour un homme capable d’apprécier les choses à leur juste valeur; vous serez remarqué pour ne montrer pas ce qui fait si peu remarquer les autres! Ces incidents de la vie, pris entre mille, amenés à propos, sont absolument nécessaires pour relever le calme plat des professions terre-à-terre, et deviennent plus tard d’excellentes _amorces_ pour appeler sur soi l’attention des électeurs. Il est des amorces plus faciles et plus connues, mais, par cela même, ne les employez qu’avec sobriété. La facilité de s’en servir les met à portée d’un plus grand nombre de concurrents, et l’absence d’originalité rend leur effet moins efficace. Nous allons cependant en indiquer quelques-unes, plutôt afin de chercher le moyen de les rajeunir que d’en conseiller l’usage. Un brave citoyen[6], jouissant d’une fortune honnête, mais dont la renommée ne sort pas du cercle décrit dans son quartier par la trilogie du boulanger, du boucher et de l’épicier, achète un jour, ennuyé de cette obscurité désastreuse, et se coiffant de l’idée de gagner ses éperons de député, une petite terre dans le rayon d’un petit arrondissement desservi par un très-petit nombre d’électeurs. Fier de son acquisition, il se rend dans cette terre en carriole, précédé de ses gens et suivi de ses équipages; ses gens se composant d’une cuisinière, d’une nourrice, d’une bonne d’enfants et d’un domestique pour tout faire; ses équipages, de deux ou trois voitures de meubles avec force paquets de linge, de pétards et de graines ou semences de tout genre. Propriétaire d’un domaine médiocre, il se croit anobli par-devant notaire, et assez digne pour mériter le titre de haut et puissant seigneur. Mais son arrivée au manoir a bientôt détruit ces illusions féodales; au lieu de vassaux polis et empressés, il ne rencontre que des paysans distraits et indifférents; point de compliments des autorités locales; pas un coup de fusil tiré en son honneur; pas un _vivat_, pas un cri de joie. Le curé, le curé même s’abstient de chanter un _Te Deum_; partout le silence et l’apathie; partout l’ignorance ou l’oubli des traditions seigneuriales. Cependant le nouveau propriétaire ne se décourage pas; il déclare à qui veut l’entendre qu’il rendra son séjour utile au pays; et ses actes suivent de près ses paroles. Il fait de nombreuses aumônes aux pauvres de la commune, ouvre à chaque solennité patronale son parc au public, régale les paysans, amuse les jeunes filles, admet à sa table les gros fermiers de l’arrondissement, a sa stalle au lutrin de la paroisse, y chante régulièrement les fêtes et dimanches, de temps en temps baptise une cloche et invite deux fois par semaine le curé à dîner! [6] M... Sa sollicitude pour les intérêts des habitants de sa _terre_ va si loin qu’il ne recule pas devant le plaisir dangereux de couronner parfois une rosière, en la dotant suivant le degré de sa candeur et de sa vertu. Cet article n’est pas ordinairement le plus ruineux pour lui. Eh bien! telle est l’ingratitude des deux sexes que ses bienfaits restent méconnus. Il n’a pas eu l’art de les répartir ou de les renouveler avec tact et discernement. Il a semé des rivalités, des jalousies. Arrive le moment des élections!... Les autorités influentes de l’arrondissement, les fermiers, les petits propriétaires ne se rappellent plus que son mauvais vin; les habitants de la commune l’accusent d’avarice; le curé, d’indifférence en matière de religion; les jeunes filles, d’immoralité dans le choix de ses rosières, et les rosières elles-mêmes, de monstruosité pour leur avoir ôté leurs titres de jeunes filles! Et cependant il n’a dépouillé personne; il a, au contraire, donné à tout le monde, mais avec maladresse et dans des circonstances inopportunes. Il ne s’est pas, en outre, aperçu de la nécessité d’établir une fontaine dans le chef-lieu de l’arrondissement, de réparer un chemin vicinal en mauvais état. Cette dernière amorce a surtout une grande puissance. Beaucoup de législateurs, et notamment un homme de guerre, doivent, depuis plus de dix ans, leur existence politique aux bienfaits des chemins vicinaux! Aussi l’aspirant député, avant de faire l’acquisition d’une terre, s’informera-t-il scrupuleusement de l’état des chemins qui l’avoisinent, et plus les chemins seront mauvais, plus pour lui cette terre aura de valeur. Heureux s’ils sont assez impraticables pour empêcher dans le pays toute circulation, et lui interdire même l’approche de son domaine! ce serait un avantage inappréciable. Il s’empresserait de se rendre adjudicataire d’une terre aussi politiquement bien située, aussi féconde pour lui en dépenses utiles! Ah! croyez-moi, laissez aux niais, aux imbéciles, les châteaux, les domaines autour desquels on ne court pas la chance de se ruiner; laissez-leur les bons chemins, les fontaines, les aqueducs, les puits artésiens! Fuyez tout cela comme la peste. Apprenez à acheter des landes et des sables, afin de vous donner la gloire de les rendre fertiles; enfermez-vous dans un désert pour le peupler; d’une chaîne de rochers faites sortir des bourgs et des villes. La rigueur de l’électeur le plus farouche ne tiendra pas contre des appâts aussi séduisants! Après l’acquisition d’un domaine, une excellente amorce, dit-on, est l’achat d’une action dans la propriété d’un grand journal. Néanmoins cette amorce ne réussit pas toujours. Nous en avons des exemples. Il en est d’elle comme de toutes celles qu’on obtient par la publication d’écrits politiques; l’emploi est vulgaire, commun, usé. Il faudrait, pour triompher par ce moyen, posséder un talent de polémique comme il y en a peu, ou plutôt comme il n’y en a pas, tout le monde, comme nous l’avons déjà dit, se permettant d’écrire et de se faire journaliste, tant la présomption humaine va loin aujourd’hui! Une amorce moins recherchée, aussi connue, mais plus sûre, c’est d’être persécuté par le pouvoir. Une bonne destitution, si vous vivez de fonctions publiques; une condamnation sévère pour délits de presse, si vous êtes écrivain méchant plutôt que méchant écrivain; une injuste appréhension au corps, si vous êtes accusé mal à propos d’avoir attenté contre la sûreté de l’état; une éclaboussure faite sur votre jabot par la voiture d’un ministre, le massacre de votre chien non muselé sur la voie publique par un sergent de ville à l’époque des hydrophobes, une discussion prolongée avec un garde municipal, une querelle suivie avec un commissaire de police, feront de vous une victime, un martyr politique, et vous mettront en évidence. Vous finiriez même par devenir un grand citoyen, si vous étiez assez heureux pour obtenir pendant quelques années les honneurs de l’ostracisme. L’homme politique s’élève bien haut dans l’exil. En un mot, plus vous serez persécuté par le pouvoir, plus vous serez protégé par le pays. Aimez-vous à voyager, à traverser les mers? N’allez pas en Orient; évitez surtout la Grèce. On va aujourd’hui en Orient comme on va à Saint-Germain ou à Versailles. La facilité de parcourir tous les pays du monde, à l’exception toutefois du nôtre, a fait surgir une foule de voyageurs, tous plus savants les uns que les autres. Autrefois un voyage en Orient était regardé comme une des plus grandes témérités du siècle; celui qui l’entreprenait passait au moins pour un Cook ou un Christophe Colomb, et l’on craignait sérieusement pour ses jours. Mais, de notre temps, peut-on de bonne foi attirer sur soi l’attention publique par une excursion en Grèce et en Turquie? on passe tout au plus pour touriste, à moins qu’on ne soit déjà un homme de très-grande valeur. Ainsi M. de Lamartine, notre grand poëte, et M. Raoul-Rochette, notre grand archéologue, ont fixé les regards. On disait du premier: Il a été sur le mont Sinaï; il a été là où fut le temple de Jérusalem; il a pleuré sur un grand souvenir; il a manqué d’eau au désert; il a prié, et ses inspirations ne lui ont jamais fait faute. L’Orient en poésie a une supériorité incontestable sur l’Occident. On disait de l’autre qu’il avait parcouru la Grèce d’une manière fort utile: Il a vu le roi Othon; il a été admis à sa cour; il a admiré la manière dont s’y dépense notre argent; il a déjeuné sur les ruines du Parthénon, et enfin a rapporté d’un temple magnifique qui n’existe plus le quart à peu près d’une statue admirable dont il soupçonne le nom, et qu’il croit être d’un des plus fameux statuaires de l’antiquité. Mais ces hommes distingués auxquels de pareilles amorces pourraient être utiles dans un but politique n’en ont pas ordinairement besoin. La gloire de leur nom les désigne assez à l’orgueil du pays. Voulez-vous faire un voyage profitable en traversant les mers, vous dont l’obscurité pèse à votre ambition? allez en Algérie... colonisez... Accomplissez cette tâche glorieuse et difficile, désespoir de tous nos gouvernants. Mais, pour cela, ne soyez ni gouverneur, ni général, ni administrateur. Colonisez; ayez une idée, un système, une volonté; les capitaux viendront ensuite, les capitaux toujours au service des hommes résolus et intelligents. Coloniser l’Algérie, quelle œuvre magnifique! quelle amorce pour les électeurs! L’Algérie, à compter du jour de sa colonisation, deviendrait un département français; il n’y aurait plus de Méditerranée, comme autrefois il n’y avait plus de Pyrénées avec Louis XIV. Un de ces modestes propriétaires, grand politique de café, flânant du matin au soir, ambitieux comme un homme qui s’ennuie à ne rien faire, vint dernièrement me trouver pour me faire part d’une combinaison électorale de sa façon. Vous ne savez pas, me dit-il en entrant chez moi, j’ai aussi mon moyen... pour entrer dans leur bicoque... --Qu’est-ce à dire? bicoque... --Eh! oui; dans leur jeu de boules, qui n’a jamais valu le jeu de paume... --Voulez-vous parler du palais Bourbon? lui répondis-je d’un air sévère. --Palais Bourbon? répéta-t-il en ricanant; oui, ça m’est égal. Mais écoutez-moi: je suis éligible dans un arrondissement composé d’un très-petit nombre d’électeurs, parmi lesquels végètent cinq autres éligibles, tous mes amis au même titre, mais tous animés du désir d’entrer dans ce palais que vous appelez Bourbon, et que moi j’appelle palais Budget. Nous voilà donc six ambitieux! six ambitieux en concurrence pour la députation. Aucun de nous, pris individuellement, n’a la moindre chance de réussir, chacun pouvant seulement disposer de huit voix pour son compte personnel. Alors, que faisons-nous? Nous formons une association électorale; nous mettons en commun nos titres, notre esprit, nos talents et nos voix, ce qui nous donne tout juste quarante-huit voix dans un collége où l’on n’en compte en totalité que quatre-vingt-dix-neuf, et où la majorité absolue, par conséquent, est de cinquante. Restent deux voix à conquérir, et deux voix sont bien peu de chose; car j’admets tout au pire: j’admets le collége électoral au grand complet, événement rare, peu en harmonie avec le zèle ordinaire des citoyens. Mais la difficulté, la grande difficulté dans cet arrangement à l’amiable, c’est l’entêtement de chacun des coassociés à ne vouloir faire en faveur de personne ni l’abandon de ses droits ni le sacrifice de son ambition; chacun se croit un mérite au moins égal à celui des autres; et, s’il faut vous parler franchement, je vous dirai que, sous le rapport du mérite, nous nous ressemblons beaucoup; c’est à s’y méprendre. Nous sommes tous propriétaires; nous avons tous des terres, des maisons, des rentes; nous payons tous la même quotité de contributions. Avec de pareils titres, n’est-ce pas? on a assez de génie pour aspirer aux postes les plus éminents, les plus rétribués du gouvernement populaire. Dans cette situation, comme d’entre nous six il ne peut sortir qu’un député, nous avons résolu, à défaut de cession volontaire, de nous en rapporter au sort... --J’entends... vous allez mettre la députation en loterie. --Fi donc!... nous allons la jouer aux dominos. Comme je suis le plus fort, d’avance je me frotte les mains... à moins qu’il ne me vienne constamment des doubles six. Mais je compte sur mon heureuse étoile... Je suis né dans le signe du capricorne; et avec ce signe-là on gagne toujours aux dominos. Ce dernier moyen est plutôt une manœuvre qu’une amorce. Je n’en ai parlé dans cette méditation qu’à cause de sa bizarrerie et pour m’arrêter dans l’énumération des amorces, dont les exemples peuvent se multiplier à l’infini; énumération qui serait ennuyeuse si elle était plus longue, et d’ailleurs suffisante pour éclairer la sagacité du lecteur. MÉDITATION XIV. Stratégie électorale. Je suppose que vous êtes arrivé au point où, ambitionnant l’honneur de la députation, vous avez acquis les titres nécessaires pour pouvoir l’obtenir. Je ne sais pas ce que vous êtes, et ne veux pas le savoir. Dans les méditations précédentes vous avez lu ce que je voudrais que vous fussiez; mais si vous n’êtes pas un grand homme, vous êtes au moins quelque chose; vous jouissez d’un petit menu de célébrité qui vous entoure le front d’une auréole assez brillante pour vous faire remarquer de vos voisins, et entendre parfois sur votre passage les exclamations les plus flatteuses, comme celles-ci par exemple: Diable! rangeons-nous!... voici M. Grandpierre!... Laissons passer M. Petitjean!... Eh! vite! ôtons notre chapeau! c’est M. l’Étendard!... Prenons garde! j’aperçois M. de la Jardinière!... Ne rions pas... M. Soufflot vient à nous!... Et ainsi de suite de tous les noms connus. Fort de cette considération locale, votre premier soin doit être de sonder le terrain électoral, de prendre scrupuleusement l’adresse de tous les électeurs de votre collége, et de commencer les manœuvres stratégiques, vulgairement appelées visites. La visite est la préface de l’élection. Ces premières démarches sont extrêmement délicates; elles exigent du tact, une grande présence d’esprit, de la finesse, de l’imagination, une certaine profondeur de conception... Mille écueils sont à redouter, mille combinaisons sont à faire! Il y a des gens qui se présentent chez un électeur comme un commis-voyageur dans une maison de commerce, c’est-à-dire de manière à être mis immédiatement à la porte; sans préparation, sans opportunité, dans le simple appareil d’un solliciteur impertinent. Ils arrivent toujours chez l’électeur quand il déjeune ou quand il dîne, quand il est en affaires ou quand il se querelle avec sa femme... quatre grandes circonstances de la journée dont il ne faut pas déranger l’économie. Figurez-vous-le en effet occupé dans un de ces moments terribles, lorsque son domestique vient vous annoncer; sa mauvaise humeur se manifeste inévitablement par ces mots si simples, si naturels: L’intrigant! le cuistre! le sauteur!... Or, que pouvez-vous espérer d’un homme, quel que soit d’ailleurs votre mérite, qui, avant de vous avoir entendu prononcer une seule parole, vous a traité dans un _à parte_ énergique d’intrigant, de cuistre et de sauteur? Vous ne devez plus compter sur la voix de cet homme. Règle générale... informez-vous avec exactitude de l’heure du déjeuner, du dîner, des affaires et des discussions conjugales de l’électeur... Ces dernières absorbent souvent une grande partie de la journée. Prenez-y garde! sachez le moment où l’électeur ne sait que faire de son temps, où il serait bien aise, pour se distraire, de recevoir une visite. Vous l’abordez toujours dans cette disposition favorable. L’ennui le gagnait; votre vue le met de bonne humeur. Loin de vous appliquer des titres peu flatteurs, il vous sait gré de l’à-propos de votre arrivée, y découvre la preuve d’un grand sentiment des convenances et d’une connaissance approfondie des usages du monde. Jusque-là toutes les présomptions sont en votre faveur; mais ce n’est pas assez: il faut encore savoir entrer... sans bruit, sans embarras, sans étourderie, et vous présenter avec des bottes irréprochables; autrement vous passeriez pour un homme mal élevé; toutes les traces de boue que vous laisseriez sous vos pas fixeraient les regards de l’électeur et parleraient contre vous; malgré lui, au lieu de vous écouter, il ne songerait qu’à réparer ce dommage. Un autre point aussi essentiel, c’est de ne point déposer votre chapeau sur le piano de madame. Les musiciens, et surtout les musiciennes, ont horreur d’un chapeau d’homme posé sur cet instrument. Ils ne cessent de vous dire: «N’approchez pas de mon piano!... prenez garde à mon piano!... il suffit d’un souffle pour le rendre discord! pour compromettre la table d’harmonie!» et un feutre pèse deux cents kilogrammes pour elle. Vous ne le poserez pas non plus sur une causeuse, un fauteuil, un divan, ni, en un mot, sur aucun meuble un peu propre, attendu que votre chapeau ne l’est pas toujours; le plus sûr est de le tenir à la main, de même que votre canne, si vous avez une canne, meuble non moins dangereux, et que vous aurez soin de maintenir entre vos jambes dans un repos complet, car si vous lui permettez la plus innocente liberté, comme, par exemple, un de ces mouvements oscillatoires qui tout de suite vous agacent les nerfs d’une manière insupportable, vous seriez un homme perdu. Les nerfs de l’électeur sont d’une irritabilité extrême pour tout l’encens qu’on ne cesse de brûler à ses pieds. L’approche des élections le rend maussade, fantasque, lunatique; il devient alors une divinité capricieuse dont vous devez être l’adorateur le plus fervent, le plus soumis, le plus humble, dont vous implorez tantôt un regard, tantôt un sourire. Autant que possible défiez-vous de vos habitudes journalières et ne vous asseyez pas dans un fauteuil; laissez ce trône à l’électeur et placez-vous modestement sur une chaise; son amour-propre sera intérieurement flatté de vous voir dans ce degré d’infériorité à son égard; mais une fois assis, si je vous laissais faire, vous ne manqueriez pas d’exposer tout d’abord votre système politique; c’est la méthode courante de tous les savants candidats dont la clairvoyance ne s’étend pas au delà de l’horizon de leur nez; c’est la méthode de tous les éligibles qui restent toujours à élire et qui meurent éligibles... Pauvres dupes!... se dévoiler ainsi!... se livrer pieds et poings liés à un homme dont toute l’étude est de vous surprendre en faute!... Quelle maladresse! quelle sottise!... Et j’admets une conformité parfaite dans votre système et celui de l’électeur: quelle que soit cette conformité au fond, il se trouve toujours dans la forme quelques nuances dissemblables; nuances fort légères, je le suppose, mais qui suffisent pour jeter un peu de trouble et de désordre dans son esprit et le faire douter de votre bonne foi. Laissez dormir en paix votre système; attendez les interpellations de l’électeur. Le _nec plus ultrà_ de l’habileté serait, pendant tout le cours de votre visite, de détourner de la conversation toute question politique; vous passeriez à coup sûr pour avoir une opinion irréprochable; l’électeur, agréablement distrait par vous, ne se sentant pas disposé à vous croire moins bien pensant que lui... Mais je le sais, dans une semblable circonstance il est difficile d’empêcher longtemps l’entretien de suivre son cours naturel; dès lors, restez sur la défensive, observez l’attaque, et vous pourrez sortir vainqueur de l’épreuve. Chaque fois que l’électeur vous adressera une question, pour peu que vous ayez de la perspicacité et une légère teinture de la physiologie humaine, vous devinerez à l’expression de son regard, aux inflexions de sa voix, au mouvement de son geste, ce qu’il faut répondre pour le satisfaire. Quand il s’agit de politique, la passion parle plus haut que la raison; la passion court en folle, sans voile et sans fard! L’électeur, entraîné par elle, se livrera à vous comme un enfant; non-seulement il vous mettra, sans le vouloir, dans la confidence de ses plus secrètes pensées, mais sous le charme de votre langage adroit et subtil, vous regardera comme l’homme le plus digne de représenter la nation, si ce n’est après lui peut-être. Ainsi combinée, votre visite aura les bons résultats que vous en attendez; l’électeur, enchanté de vous, ne vous laissera point sortir de chez lui sans vous tendre la main, et quelquefois même sans vous embrasser. Dans ce cas, donnez-lui cordialement l’accolade, épanchez-vous sur son sein comme un bon constitutionnel, et son attendrissement se confondra dans le vôtre. Avant de vous quitter il ne pourra s’empêcher de vous dire en manière d’adieu et d’un ton semi-protecteur: «Mon cher, comptez sur moi!» Ces mots équivalent à un serment dans sa bouche; ils sont la garantie de son vote en votre faveur. L’éligible dont la maladresse s’est attiré l’animadversion de l’électeur n’est point traité de la sorte: loin de là! D’abord l’électeur coupe court à sa visite, ne le reconduit pas jusqu’à la porte de son appartement, le salue à peine, reste assis quand lui est debout, et si le pauvre homme s’avise, en faisant sa dernière révérence, de demander à l’électeur s’il peut espérer son appui, notre souverain le regarde en pitié et laisse négligemment tomber ces paroles: «Ma conscience, monsieur, sera mon guide!» Ce qui signifie clairement: Monsieur, vous n’aurez pas ma voix. Les principes généraux que nous venons de déduire sont les bases véritables de toute visite électorale, en l’appliquant surtout aux positions élevées; mais à côté de ces principes généraux il y a des règles particulières qui se rattachent plus ou moins au caractère de certaines professions intermédiaires. Pour faciliter le complément de ces instructions, nous choisirons dans la classe marchande, la plus nombreuse peut-être du corps électoral, trois professions types, représentant les trois opinions dominantes, savoir: le républicanisme, le légitimisme et le juste-milieu, personnifiés dans le tailleur, le carrossier et l’épicier! Le dernier votant pour le présent, le second pour le passé, et le premier pour l’avenir! Il nous suffira de méditer quelques moments sur ces trois professions types pour faire deviner au candidat le secret de toutes les autres. Une fois pénétré du génie de l’épicier, du carrossier et du tailleur, il connaîtra bientôt les faiblesses du petit commerce, et aucun électeur ne sera à l’abri de ses ruses. L’étrangeté d’une position ne l’intimidera pas; il saura se familiariser avec elle, quoique effarouchant ses goûts et ses habitudes; il marchera droit à son but, et s’il réussit n’aura point de fausse honte! § Ier.--_Du tailleur électeur._ La coupe des habits est de toutes les professions manuelles celle qui affiche le caractère le plus ferme et le plus indépendant. Mieux qu’aucune autre, cette profession a compris le grand mouvement de 1789; elle s’est jetée avec intrépidité dans la terreur révolutionnaire, acceptant toutes les conséquences de son patriotisme et de sa témérité, comptant ses exploits depuis la première olympiade de la carmagnole jusqu’à l’ère chrétienne du paletot moderne. Elle n’a pas été assez aveugle pour fournir des vêtements à tout le monde; mais toujours elle a eu assez de désintéressement pour faire crédit aux gens qu’elle croyait solvables. Constamment à la hauteur des idées dominantes, elle a été tour à tour grecque, romaine, française ou gauloise, selon les besoins de l’époque: grecque avec les assignats, romaine avec la banqueroute et la famine, française avec l’aigle, gauloise avec le coq!... Elle ne fournissait pas nos armées quand la nation mourait de faim; les soldats républicains n’avaient pas besoin d’habits pour vaincre; mais elle prodiguait les trésors de son industrie aux belles armées dont la France pouvait payer l’entretien. Le grand nombre de transformations subies par elle n’ont fait qu’accroître sa richesse et son influence. De l’échoppe elle s’est élevée jusqu’à l’hôtel; elle marche, mais en cabriolet, mais en voiture... aussi son orgueil va vite et ne connaît plus de bornes!... Mais ce n’est pas assez d’étudier les phases diverses de cette profession, il faut encore connaître le caractère du professeur; et si ce caractère peut être approfondi, l’étude n’en est pas néanmoins d’un accès facile. Le tailleur a ses bizarreries et ses caprices!... Sachez d’abord que le tailleur, malgré ses chevaux, et peut-être même à cause de ses chevaux, déteste cordialement son état; cela vous étonnera sans doute, et cependant cela est. Il déteste son état, par la raison toute simple que l’établi l’humilie; il se croit supérieur à cette position; l’amour-propre et la vanité le dominent. Le luxe de ses ateliers lui fait désirer le faste des salons; il envie les titres de ceux qu’il habille, et il les envie d’autant plus, qu’il s’imagine avoir une dose d’esprit au moins égale à celle de ces heureux mortels; convaincu que s’ils passent dans le monde pour des hommes supérieurs, ils ne doivent cet avantage qu’à la façon élégante et ingénieuse de leurs vêtements!... De là cette pensée fort juste dont il est incessamment dévoré: il y a bien longtemps que je les habille; ne pourraient-ils pas m’habiller à leur tour? Pensée qui est devenue le germe de son radicalisme! Il fait mieux que rêver la réforme électorale, il rêve l’égalité des conditions, dans l’espoir d’en obtenir une meilleure, comparant les positions sociales à de vieux habits qu’il faut retourner, seul moyen, suivant lui, d’avoir des habits neufs; et comme il sait tailler en plein drap, il se flatte, le cas échéant, de n’être pas le plus mal partagé!... Ces idées politiques l’ont rendu fier, taquin et railleur; il pérore dans ses ateliers comme un avocat à la chambre des députés; et ses discours philanthropiques exercent quelquefois sur ses ouvriers une si heureuse influence, que ces braves gens, émus jusqu’aux larmes, lui demandent spontanément une augmentation de salaire... Alors le tailleur modifie l’énergie de son langage, cherche à être mieux compris, essaye de leur prouver combien leurs prétentions sont immorales et ses intentions mal interprétées! et si, malgré cette seconde phase de son éloquence, les prolétaires persistent à trouver la première plus vraie et plus concluante, le tailleur n’hésite pas... il refuse net l’augmentation, dans l’intérêt de la société; et de ce refus résulte-t-il une coalition menaçante? notre patriote dénonce le fait aux tribunaux et poursuit les coupables. Le tailleur est très-libéral, mais son libéralisme n’étouffe pas toutefois dans son cœur le sentiment de ses devoirs domestiques. Une foule de candidats à la députation qui n’ont étudié ni la profession ni le caractère de cet homme politique croient faire un chef-d’œuvre d’habileté en allant, pour gagner la voix de leur tailleur, lui commander un habit. C’est le comble de la déraison. Si un tailleur confectionne des habits, un électeur n’en confectionne pas... et quand vous allez solliciter la voix de votre tailleur, n’est-il pas alors électeur?... n’a-t-il point déposé ses ciseaux? Dans ce moment suprême il est votre maître, votre roi, votre souverain!... Et vous lui commandez un habit... un habit, à ce potentat!... Mais c’est profondément l’humilier! lui rappeler l’état qu’il déteste dans une circonstance où il l’a oublié! lui faire sentir la supériorité de votre position sociale, quand il se trouve plus puissant que vous!... quand il reçoit votre salut! quand il peut, sans vous donner le droit de murmurer, ne pas vous le rendre! Laissez donc là votre commande!... Dans cette conjoncture importante l’orgueil l’emporte sur le désir du gain; il ambitionne votre considération bien plus que votre argent. Il veut se mesurer avec vous sur le terrain de la politique, et non vous prendre mesure! Par les mêmes raisons, vous vous gardez bien de lui proposer l’acquittement de son mémoire. Je connais un éligible qui, croyant à l’efficacité de ce moyen, avait prié son tailleur, à l’approche des élections, de lui apporter la note de ses fournitures. Le tailleur avait obéi sans trop cacher son mécontentement; mais ce fut bien pis quand l’éligible, au lieu de faire, selon son habitude, un rabais considérable sur la note, s’avisa de la payer intégralement. Le tailleur, s’apercevant de la supercherie, ne lui laissa pas même le temps d’aborder la question électorale, et lui dit aussitôt de l’air d’un homme profondément affecté: «Sachez, monsieur, que je donne ma voix, mais que je ne la vends pas!...» Néanmoins, le tailleur acquitta son mémoire et mit l’argent dans sa poche, afin de ne pas oublier un pareil affront; et s’il pardonna à l’homme privé, il se vengea de l’homme politique. Ne voyez dans l’artisan qu’un électeur; mais un électeur aussi influent, aussi considérable que s’il était propriétaire ou manufacturier! Arrivez chez lui en tenue de visite, n’ayez pas de parapluie, soyez d’une exquise politesse, inclinez-vous devant lui comme devant M. Laffitte; et puis, s’il vous accueille avec bonté, donnez-lui une poignée de main, sans être arrêté par la propreté douteuse de la sienne; cette familiarité le charme. En descendant jusqu’à lui vous l’élevez jusqu’à vous! et le grand principe de l’égalité se personnifie dans ce mouvement fraternel! Principe qui, avant tout, est le sien, et dont vous ne devez pas vous écarter devant lui. Comme vous avez pu le voir, malgré son amour pour la démocratie, le tailleur a des goûts assez aristocratiques dans son intérieur; là il gouverne selon les principes de la monarchie absolue; là il se pose en autocrate, en pacha, et dans toute la splendeur de leur luxe oriental! Aussi ne manquez pas de vous extasier sur l’heureuse disposition de ses appartements, sur la richesse de son mobilier, sur le choix de ses statuettes, sur le prix de ses curiosités. Son orgueil sera agréablement chatouillé de ces éloges... Mais gardez-vous bien de vous apercevoir qu’à côté de ces objets d’art riches et précieux figurent des bataillons d’habits et de redingotes, rangés sur des porte-manteaux mobiles, tendus sur des mannequins, ou négligemment jetés sur des ottomanes, en compagnie d’un grand nombre de gilets, vestes, etc... Vous n’avez pas d’yeux pour cela... vous êtes si éloigné d’en avoir, que vous lui demandez d’un air enjoué: «Eh bien! monsieur! avez-vous enfin monté une fabrique à Sédan?... Votre intention, m’a-t-on dit, est de la faire marcher au moyen d’une machine à vapeur?...» Le tailleur paraît d’abord surpris; car pour lui jamais il n’a été question de fabrique; mais il finit par croire qu’il pourrait bien être appelé à l’honneur d’en établir une... Le _dit-on_ si habilement jeté au milieu de votre phrase lui apprend que le public s’occupe de lui... et à propos d’une machine à vapeur! lui qui adore la vapeur!... lui qui serait enchanté de son état, s’il pouvait l’exercer à la vapeur!... La vapeur, soit par terre, soit par eau, est pour lui le véhicule de la civilisation européenne... Il n’a la force de vous répondre que ces mots: «Expliquez-moi votre _dit-on_!» ce que vous faites de manière à le combler de joie; mais si, revenu à lui-même et en face de la triste réalité, il se croit obligé de démentir devant vous la rumeur publique dont vous vous êtes fait l’écho, n’épargnez pas dans ce moment les cris d’étonnement et d’indignation; mêlez vos regrets aux siens, tonnez sur l’injustice du sort et des hommes; mais ensuite relevez-le dans sa propre estime; nommez-lui tous les marchands de draps qui ne le valent pas, tous les fabricants dont le génie pâlit devant le sien, tous les manufacturiers malheureux à l’exposition des produits de l’industrie; la fierté du tailleur vous saura gré de ces comparaisons. En maltraitant les gens dont il dépend et dont la position sociale est supérieure à la sienne, vous lui donnez une très-haute opinion de votre justice et de votre jugement. Dès ce moment vous lui paraissez digne du mandat représentatif; vous êtes un brave homme, vous avez d’excellents principes; vous serez le protecteur de tous les intérêts; le tailleur crie vivat, et dans son enthousiasme il serait capable de vous faire gratis un habit, si un éligible pouvait accepter un pareil présent. § II.--_Du carrossier électeur._ Le carrossier est le type des artisans légitimistes. Autant le tailleur est roide, cassant, démolisseur, autant le carrossier est doux, simple et timide; autant le premier aime les révolutions, autant le second les déteste. Le carrossier a surtout une profonde horreur pour les barricades!... Il ne conçoit pas cette invention. Avec elle, point de voiture possible! plus de circulation!... les seules voitures qui roulent sont celles qu’on renverse au profit de l’invention!... Aussi le carrossier gémit-il sur l’instabilité des gouvernements de son pays, et ne peut-il approuver le principe de la souveraineté populaire! Il ne voit de salut pour la France que dans le principe conservateur de la légitimité... principe qui, selon lui, est la sauve-garde de tous les intérêts en général et du sien en particulier... Pardonnez-lui ses opinions! elles n’engendrent pas d’émeutes... les trois immortelles journées ont à ses yeux plus d’un titre de gloire à se reprocher; elles ont non-seulement renversé une dynastie, mais tué la carrosserie... car, ne vous y trompez pas, avant 1830, le carrossier vendait bien plus de voitures; la cour de Charles X aimait ce luxe, et la cour actuelle craint de s’y livrer... Est-ce pour ne pas imiter la cour précédente, ou tout simplement pour donner un exemple dans l’intérêt des familles économes? La cour citoyenne ne se sert habituellement que d’omnibus, espèce de forteresses ambulantes à l’épreuve du temps et des mauvais chemins. Le carrossier s’imagine que l’omnibus est d’ordonnance, que cette sorte de voiture est la seule permise par la souveraineté nationale pour les besoins de la royauté. Le pauvre homme ne connaît pas, ne cherche pas à connaître toutes les bontés de cette souveraineté généreuse, prodiguant les millions sans en fixer l’emploi, sans en voir fructifier un seul pour elle!... Mais il reste au carrossier une foule de consolations; si la cour de Charles X n’existe plus, le faubourg Saint-Germain est toujours debout. Vous ne sauriez croire combien est vif et sincère son amour pour le noble faubourg; c’est une véritable passion avec toutes ses exigences; il adore ce faubourg comme un jeune homme adore sa première maîtresse; il y pense le jour, en rêve la nuit, craint à chaque instant de le voir changer de place; car il le regarde comme une planche de salut échappée dans le naufrage de la royauté, planche à laquelle il se cramponne pour vivifier son commerce et ennoblir ses travaux. Malgré la dégradation de l’art, le carrossier a conservé pour son état une affection paternelle, en cela différent encore du caractère de l’électeur précédent. Il n’est content que dans ses ateliers. Il se mire dans le vernis de ses caisses brillantes, devant lesquelles il est heureux de se faire la barbe; il se complaît dans ses cuirs, dans ses draps, dans ses crins; il s’amuse à façonner l’acier qu’il rend souple et flexible comme un ressort de pendule; tous les coups de marteau qu’il donne retentissent dans son cœur comme les coups de canon dans le cœur d’un brave. L’une des principales causes de cette disposition favorable pour sa profession, c’est le bonheur de n’être pas entièrement sevré des jouissances que procurent ses œuvres. Quelle que soit la voiture fabriquée dans ses ateliers, fût-elle pour le roi de France! (il lui est impossible de dire le roi des Français), il est sûr de s’y asseoir au moins une fois, et de s’y asseoir le premier avant le maître lui-même. Après son état, ce qu’il aime le mieux, c’est son opinion. Il la publie hautement sans craindre les persécutions du pouvoir. Il est tout dévoué à la sainteté de sa cause; il serait martyr, si son roi l’exigeait... Pour le moment, il se borne à ne pas monter sa garde, à l’exemple de tous les grands seigneurs de sa connaissance, qui, ainsi que lui, consentiraient peut-être à la monter s’ils pouvaient la monter en voiture... Mais à pied ou à cheval, et pour la révolution de juillet!... quelle horreur!... mieux vaut cent fois la prison!... C’est un commencement de souffrance pour la bonne cause... et comme c’est honorable! comme c’est commode... depuis l’établissement des cellules!... Le candidat qui se présente chez le carrossier en équipage est ordinairement bien accueilli... et la faveur de cet accueil se manifeste toujours en raison de l’élégance de sa voiture et de l’importance de ses armoiries. Vous qui n’avez ni armoiries ni voiture, car je vous suppose dans la position la plus naturelle, vous serez forcé, pour aborder le carrossier avec succès, de déployer une des plus savantes manœuvres stratégiques de la campagne électorale. Songez bien à toute la difficulté de l’entreprise. Vous arrivez à pied chez un homme qui ne peut pas souffrir les piétons; ou vous vous faites transporter chez lui dans une remise ou dans un fiacre, ce qu’il méprise plus encore. A la vue d’un être si misérable (il ne donne point le nom d’homme à cette classe d’individus), il craint un moment pour la sûreté de ses ateliers et siffle son boule-dogue... Loin de vous introduire dans son cabinet d’écritures, il ne vous offre pas même un escabeau pour vous asseoir devant sa porte; il vous laisse debout sur les limites de son empire; et s’il est à travailler dans une de ses voitures, il n’abandonne pas son travail pour aller à votre rencontre; il vous crie d’un ton brusque et assez impertinent de l’attendre, très-disposé à se faire attendre longtemps, en fredonnant en sourdine un air de ses affections, comme _Belle Gabrielle_, _la Fleur de Lis_, ou _Vive Henri IV_! Eh bien! si vous le trouvez dans cette disposition d’humeur, c’est à vous de saisir avec adresse l’occasion de frapper le premier coup sur l’esprit de ce légitimiste; vous n’avez pas un moment à perdre; et aussitôt vous accompagnez, en élevant le ton d’une manière sensible, l’air chanté à voix basse par l’artisan. Son premier mouvement est de lever la tête et de laisser tomber ses outils; le second est de vous regarder comme un homme dont il faut peut-être se défier. Vous redoublez alors de force vocale, et vous entonnez avec toute la franchise de vos poumons l’air autrefois national de _Vive Henri IV_!... Le carrossier n’y tient plus; il saute à bas de sa voiture en jetant son bonnet en l’air, et, après avoir fait chorus avec vous, s’empresse de vous dire: Monsieur, donnez-vous la _peine_ d’entrer; et il vous ouvre son salon à deux battants. Ne pouvant l’éblouir ni par vos titres ni par votre fortune, il ne vous reste qu’un moyen pour le séduire, moyen sûr et prompt si vous savez le mettre en œuvre; c’est de le prendre par les sentiments et de le battre avec ses propres armes. Non-seulement vous partagez toutes ses opinions, mais vous arrivez de Goritz, vous avez été à Londres; vous l’avez vu... A ces mots, le carrossier s’incline et murmure entre ses dents une courte mais fervente prière: Est-ce bien vrai, monsieur? dit-il ensuite; vous l’avez vu? --Comme je vous vois. La perte d’une grande partie de ma fortune en a été la conséquence; mais je ne regrette rien. Je l’ai vu, je suis heureux!... --Le brave homme! s’écrie alors le carrossier attendri, il a tout sacrifié pour le voir... tout... jusqu’à sa voiture!... L’électeur est vaincu par cette heureuse tactique; il n’a plus contre vous d’injurieux scrupules; non-seulement il vous inscrit sur ses tablettes comme digne du noble faubourg, mais vous devenez pour lui, quoique pauvre et obscur, cent fois préférable au seigneur le plus élégant et le plus riche. Et ne craignez pas, pour corroborer vos assertions, de vous appuyer d’amitiés illustres; citez les plus beaux noms de l’ancienne aristocratie comme protégeant la vôtre, les Choiseul, les Noailles, les Montmorency, les Crillon, les Sully... des noms éteints, qu’importe! Ce carrossier, malgré ses prétentions, n’est fort ni en histoire ni en blason. L’essentiel est de l’étourdir par des noms ronflants, et au-devant desquels il est facile de placer le titre de duc, marquis ou comte. Notre électeur, à force de vous entendre parler, finira peut-être par vous croire gentilhomme. Vous connaissez, au surplus, le moyen d’anoblir le nom le plus roturier. Êtes-vous M. Lefebvre ou M. Bernard? appelez à votre aide le lieu de votre naissance, et dites: M. Lefebvre de Saint-Ouen, ou M. Bernard d’Ingouville. Personne n’y peut trouver à redire, et vous vous donnez innocemment un petit air de grand seigneur. C’est une excellente recette à l’usage des illustrations de notre époque. La révolution de 1830 a détruit les titres de noblesse en permettant à tout le monde de les usurper. Voilà pourquoi nous voyons tant d’usurpateurs. Les faux comtes, les faux barons ne vont plus en prison, mais les véritables y vont quelquefois. La loi dit: Plus d’aristocratie, par conséquent plus de noblesse. Soyez égaux, mes frères. Le pouvoir répète à sa manière: Plus d’aristocratie, plus de noblesse; mais soyez aristocrates, soyez nobles si vous pouvez, et déclarez-vous égaux, mes frères. § III.--_De l’épicier électeur._ L’épicier est la personnification du juste-milieu. On a fait de l’épicier tant de portraits, et des portraits si plaisants, si burlesques, si originaux, que je ne me hasarderai pas à en esquisser un nouveau. Je ne traiterai de l’épicier que dans ses rapports avec les besoins électoraux. Commençons par dire que jamais homme politique n’a plus occupé la France. Il a été le jouet de tous les partis; tous les partis s’en sont servis et moqués tour à tour; tandis que lui, toujours bon, toujours calme au milieu des orages des passions révolutionnaires, ne s’est jamais permis une épigramme contre les mauvais plaisants, et ne désire avant tout que d’être utile à ses concitoyens. Heureux caractère!... plus on cherche à le bafouer, plus il persiste dans son dévouement à la chose publique! Il aime la constitution comme s’il l’avait faite; il la défend comme son enfant, avec toute la tendresse d’un père aveugle... Et le juste-milieu? C’est pour lui la constitution! c’est le _statu quo_ de la liberté politique; c’est un milieu entre quelque chose qui n’est plus et quelque chose qui voudrait être... un milieu entre le préjugé et l’innovation, un milieu dont il ne comprend pas bien toutes les finesses, mais dont il défend les arrêts souverains, malgré les menaces de ses ennemis, et quelquefois même malgré l’ingratitude du pouvoir. Car le pouvoir ne récompense pas toujours ses services; le pouvoir aussi escompte sa bonhomie, se rit de sa patience, et croit souvent avoir assez payé son concours en l’abandonnant à ses rêves chimériques, à ses rêves d’ambition!... L’épicier se contente de rougir de cet oubli de toutes les convenances: il ne monte pas sa garde avec moins d’ardeur, se précipite aux revues avec le même zèle, continue d’entretenir ses buffleteries avec le même soin; et que le rappel aux sons lugubres se fasse entendre, aussitôt couvert de son uniforme, le voilà marchant au pas de charge plus vite que le tambour, le voilà courant au-devant des balles d’un front aussi serein que s’il allait jouer au billard!... _Liberté, ordre public!_--Cette devise a été écrite dans son cœur avant de l’être sur son drapeau. On ne se figure pas tout ce qu’il y a de bons sentiments dans un épicier... combien est grande sa philosophie!... En vain on l’accuse de mettre les lumières sous le boisseau, il est dévoré du désir de s’instruire, et il s’instruit à toutes les heures du jour. Il ne déchire pas un livre avant d’en avoir lu quelques pages; il ne remplit pas un cornet sans y avoir puisé quelques pensées. Vaste lecture s’il est bien achalandé! Le nombre de livres qui lui passent par les mains est vraiment incalculable... et ces livres ne sont pas toujours les moins estimables de l’époque... tant il aime à bien faire tout ce qu’il fait! Néanmoins, il ne faut pas conclure de là qu’il aime son état. Il n’a pour son état ni amour ni haine; il est à cet égard dans une complète indifférence. Sans envie, sans arrière-pensée, il croit que la Providence l’a mis sur la terre pour vendre du poivre et de la cannelle, comme étant la condition la plus favorable au développement de ses facultés. Il ne connaît du sort que la volonté inflexible; pour lui, le sort n’a pas de caprices; il pèse le sucre et le café comme un médecin signe un arrêt de mort, comme un ambassadeur négocie dans un congrès, comme un ministre discute un projet de loi, c’est-à-dire avec ni plus ni moins de plaisir, avec une juste appréciation de sa valeur intrinsèque, avec les balances de la froide raison, qui souvent ne sont pas plus justes que les siennes. Le sucre et le café, c’est sa vie matérielle... c’est le pivot de sa fortune, la base de ses domaines à venir, le prétexte de sa patente! Le sucre et le café, c’est sa loi d’apanage! Mais s’il ne tire point vanité de sa profession, il a la conscience de sa prépondérance politique. Le corps des épiciers est considérable en France, il ne l’ignore pas. Les villes les moins policées comptent au moins cinq ou six de ces individus dans chacune de leurs rues... et quels individus!... pas beaux, en général, mais tous dévoués. Ce n’est pas faire un calcul trop exagéré en portant leur nombre, dans le pays, au chiffre de trente ou quarante mille. Et quand on songe que la moitié peut-être de ces honorables est appelée à concourir au choix de la représentation nationale, on ne sera pas étonné de l’importance qu’ils attachent à l’exercice de leurs droits civiques, et surtout de la facilité avec laquelle on applique leur nom à beaucoup de nos députés! L’épicerie a donc une part immense dans le vote électoral; mais il faut le proclamer à sa gloire, elle ne mésuse pas de ces avantages. Tout en connaissant le degré supérieur de ses forces, elle ne s’en sert jamais que dans un intérêt de paix et de conservation. Mais elle ne veut pas qu’on ignore sa puissance. Elle se flatte d’être le bouclier de la royauté de Juillet; elle revendique la considération du peuple français avec autant d’empressement qu’elle lui prodigue ses trésors; elle consent bien volontiers à n’être qu’épicerie pour le consommateur; mais pour le pouvoir, pour l’éligible, elle entre dans une sphère plus élevée: la cassonade et le cacao disparaissent sous la couronne de l’électorat!... Cet amour-propre civique, dont l’épicier est incessamment travaillé, a fait germer dans son esprit une idée fixe, une idée qui le poursuit partout, c’est d’obtenir la croix de la Légion d’honneur. On ne peut lui reprocher peut-être que cette faiblesse, mais elle est grande chez lui. Il se croit digne de porter ce signe honorifique; et il y tient d’autant plus, que l’ordre de la Légion d’honneur, il le sait, a été fondé par Napoléon. Car, ne l’oubliez pas, il professe pour ce grand homme une admiration profonde; il l’aime aux Pyramides comme à Marengo, à Wagram comme à Austerlitz, à Montmirail comme à Waterloo, sur le trône de l’univers comme sur le rocher de Sainte-Hélène, toujours et partout héroïque pour lui! L’épicier serait bonapartiste s’il n’était juste-milieu; et il n’eût jamais été juste-milieu si Napoléon eût vécu. Ainsi, pénétrez-vous bien du caractère de l’homme avant de vous présenter chez lui. Si vous restez fidèle à vos principes, vous n’afficherez pas la couleur de votre opinion. L’épicier tient à la sienne avec une sorte d’acharnement, et regarde comme séditieux tous ceux qui ne la partagent pas. Il est supérieur au tailleur et au carrossier, non par la profondeur de ses vues, mais par son opiniâtreté et son entêtement, qualités non moins précieuses pour la solution des hautes questions politiques. Dans son comptoir ou sur le seuil de sa porte, il se pose en _amateur_ de nos institutions, mais en amateur sérieux, convaincu... Naturellement bavard et médisant, par suite de son contact habituel avec la domesticité du quartier, il passe, après _le Moniteur parisien_, pour la gazette officielle la plus complète, la plus féconde en nouvelles de cour. Si vous avez le bonheur d’être décoré, vous pouvez faire chez l’épicier une superbe entrée théâtrale; ses regards ne manqueront pas de se porter sur votre ruban, et de mesurer la distance médiocre qui sépare votre boutonnière de la sienne. Profitez de ce coup d’œil significatif, et commencez savamment l’attaque en le faisant parler. L’examen de sa devise chérie: _Liberté, ordre public_, est son thème ordinaire; applaudissez à tous ses arguments, il vous trouvera bon logicien; répondez à toutes ses questions par un cri d’admiration, et il sera étonné de votre intelligence; nommez Lafayette, il sera content... Lafayette est resté pour lui le général en chef de toutes les gardes nationales du royaume... Citez Casimir Périer, il sera content: Casimir Périer est, selon lui, le plus grand épicier des temps modernes. Louez Benjamin Constant, il sera content: Benjamin Constant a toujours crié comme lui: Vive la Charte! Vive la Charte! est son vivat favori. Avant comme après la révolution de 1830, son enthousiasme s’est toujours traduit par ce mot: Vive la Charte! Le mot a un peu vieilli; mais l’épicier, comme chacun sait, n’est point progressif. S’il est encore libéral, c’est seulement contre la famille déchue. Son libéralisme date essentiellement du ministère Villèle. Le licenciement de la garde nationale, ordonné à cette époque, l’a presque un moment rendu révolutionnaire. Villèle est à ses yeux le tyran de l’ordre public. Sans ce _monsieur-là_, dit-il bien haut, Charles X n’eût peut-être pas été _renvoyé_... En nous chassant, le maître s’est trouvé sans défenseurs! Et l’épicier, charmé de son importance, relève le col de sa cravate, se carre, se dandine, et vous regarde d’un air protecteur. Parlez-lui des émeutes sous l’ordre public (Charte de 1830), et il frémira de plaisir et d’horreur!... S’il s’est trouvé au siége de Saint-Méri, il vous le dira avec emphase; s’il a été blessé dans ce rude assaut, il vous montrera ses blessures... les comptera devant vous une à une... verra dans chacune d’elles la preuve de son courage, et assez de gloire pour mériter un morceau de ruban. Ce morceau de ruban, il faut le lui promettre: réparer l’injustice du pouvoir est le premier devoir du mandataire du peuple. Cette maxime devient la vôtre devant les dévouements oubliés, le zèle méconnu, les services non rémunérés. L’épicier, en vous entendant parler de la sorte, saura apprécier vos sentiments patriotiques, et n’hésitera plus à vous remettre, d’un air fort encourageant pour votre élection, un état de ses services à peu près conçu dans ces termes: Jean-Marie Chaperonne, épicier, rue des Martyrs, fidèle à son roi, allant aux émeutes, et ne vendant pas à faux poids!... § IV.--_De la femme de l’électeur._ S’il est nécessaire de flatter les passions de l’électeur, il est encore plus utile de plaire à sa femme. La puissance de l’un ne brave pas impunément celle de l’autre. Les femmes, souveraines maîtresses dans la vie domestique, étendent souvent le cercle de leurs prérogatives en s’emparant de la direction des affaires publiques. Elles ont une préférence pour tel ou tel système dans l’art de gouverner, pour tel ou tel candidat à la députation, pour tel ou tel ministère; elles discutent comme nous, se fâchent comme nous, se trompent comme nous, parlent comme nous, si ce n’est un peu plus peut-être. Comme nous, elles ont des opinions avancées ou des opinions rétrogrades; comme nous, elles obéissent à un intérêt personnel, et ne savent pas toujours distinguer les hommes d’avec les choses!... Celles dont l’esprit léger fuit l’aridité de ces graves matières ne sont pas pour vous moins redoutables. Vous pouvez être la victime d’un caprice. La moindre de vos imperfections physiques est un danger; dans le nœud de votre cravate il y a souvent une question de vie ou de mort! Les femmes les plus étrangères à la politique n’ambitionnent pas, en vous protégeant, la gloire d’une affaire électorale; mais aimant à se mêler de tout, convaincues de leur supériorité sur notre sexe, elles veulent partout faire sentir leur influence. Les sept huitièmes des électeurs ne votent que sous le bonnet de leurs moitiés. Ils ne sont pas plus maîtres dans le collége électoral que dans leur maison, et aucun ne s’en doute le moins du monde. Le génie féminin a tout préparé, tout prévu; il inspire et dicte le vote, comme le fluide magnétique agit sur un cerveau malade. Telle femme s’est jouée des fonctions électorales de son mari au point de lui faire nommer député... son amant!... et le mari d’en appeler à sa conscience politique!... Le mari enchanté d’avoir donné à la chambre un grand homme de plus! L’appui seul de l’électeur ne suffit donc pas! Je dirai même plus, cet appui deviendrait nuisible si vous alliez arrogamment vous en parer devant sa femme. Celle-ci ne veut pas être un protecteur secondaire; elle tient à donner l’impulsion et non à la recevoir. Si vous la traitiez comme un pouvoir sans force, elle vous répondrait que la loi, la justice, la liberté et la Charte sont femmes, témoin les figures allégoriques qui représentent ces divinités au nom desquelles vous invoquez son suffrage!... La femme de l’électeur a droit à une sollicitude toute particulière. Vous lui ferez des visites spéciales, et ne la verrez pas en présence de son mari. Ce sera un premier hommage rendu à son omnipotence. Sensible aux marques d’attention les plus légères, elle vous sait gré de respecter non-seulement les droits qu’elle a, mais ceux qu’elle se donne et ne possède pas!... Si vous êtes d’un physique agréable, votre rôle devient plus facile à remplir. Un bel homme exerce toujours sur la femme un pouvoir électrique dont elle a peine à se défendre... mais ne croyez pas qu’il soit ici question d’un triomphe de galanterie coupable; je parle seulement dans l’intérêt de vos manœuvres politiques. Si vous avez des mœurs, ne les altérez pas!... Cherchez à plaire, je le veux bien, pour devenir député; mais ne devenez pas député au prix d’un front électoral. Tout éligible doit respecter un pareil front!... Mais loin d’être taillé en homme à bonnes fortunes, vous êtes peut-être mal tourné, petit ou laid, suivant les conditions ordinaires de l’espèce humaine. Ayez alors beaucoup d’esprit! L’esprit fait oublier les difformités du corps. Soyez instruit et savant sans pédantisme, causeur aimable sans bavardage, galant et poli sans fadeur. Que votre esprit soit fin, délicat, subtil, aussi ennemi du madrigal que de la satire. Souvent le madrigal annonce un cœur efféminé, la satire un cœur envieux et pervers. Les femmes l’aiment autrement! Ainsi, malgré vos erreurs physiques, vous pouvez devenir un Antinoüs moral. Un mot dit à propos, une anecdote racontée avec art, un compliment amené avec naturel, exerceront plus d’empire sur la femme de l’électeur que sur l’électeur lui-même. La femme vous tient compte de tous les efforts que vous faites pour lui plaire; l’homme a toujours l’air de ne pas s’en apercevoir; elle reçoit vos hommages avec reconnaissance; lui les accepte comme on les lui donne, c’est-à-dire sans plaisir, sans gratitude. La femme de l’électeur est réellement reine sans le vouloir, tandis que l’électeur veut être roi et ne sait pas l’être!... Vous avez mille moyens de séduire cette royauté féminine, et il ne vous faut pour y parvenir ni constitution, ni chambres, ni coups d’État!... Un budget seulement vous sera peut-être nécessaire. Le budget est, du gouvernement représentatif, la partie dont la femme connaît le mieux la portée; elle n’ignore pas que le ménage de la nation se paye à grands frais, par comptes courants de recettes et de dépenses, mais où les dépenses dépassent toujours les recettes, fidèle image du mouvement de ses fonds domestiques. Si vous êtes entraîné dans quelque opération financière, agissez avec prudence et discrétion. Un présent offert à contre-temps est quelquefois un outrage. Les plus belles pierreries ne brillent pas aux yeux de celle qui ne peut les regarder sans rougir. La question d’opportunité est là sans cesse flagrante. Le fat ou le sot ne s’en inquiète pas; l’homme sensé la comprend et s’y soumet. Le premier voit son triomphe écrit dans la valeur du cadeau, le second dans l’à-propos de l’offre. La matière agit dans l’un, le sentiment dans l’autre!... De même que vous avez étudié le caractère, les allures, les habitudes de l’électeur, portez un regard scrutateur dans le cœur de sa femme. Sachez quels sont et ses penchants et ses goûts! Devinez ses caprices; connaissez ses erreurs, ses faiblesses!... Plus vous écarterez le voile, plus vous apprendrez à lire dans ce livre mystérieux, plus vous serez fort et maître de vous-même!... Si elle est jolie, gardez-vous bien de le lui dire; elle le sait mieux que vous; mais regardez-la de manière a lui faire croire que vous partagez l’opinion favorable qu’elle a de sa personne. Est-elle coquette?... Assurément, si elle est jolie. Lancez-vous dans le domaine de la mode; déployez des connaissances étendues et variées dans l’art des Palmyre et des Herbaut; parlez des étoffes nouvelles, des chapeaux du matin, des chapeaux du soir, des fichus, des tournures, des corsets à mécanique, mais non orthopédiques!... Votre érudition de magasin vous placera bien haut dans son esprit, cette érudition, elle ne l’ignore pas, étant le partage des gens bien élevés! Est-elle dévote?... renfermez-vous dans un mysticisme sévère; ayez sur vous, au besoin, quelque médaille bénite par le pape, et dont vous lui faites hommage!... Nommez-lui les plus fameux prédicateurs, et, s’il le faut, prêchez comme eux. Un candidat à la députation doit tout savoir, et ne reculer devant aucun obstacle... véritable encyclopédie vivante où se trouve pour chaque passion, chaque caractère, un article tout prêt!... La femme de l’électeur n’est-elle ni jolie, ni coquette, ni dévote, tant pis pour vous! Ce sont les trois plus agréables défauts d’une femme, les plus réjouissants, les plus faciles à saisir et à exploiter, les plus féconds en incidents romanesques... Elle est probablement alors bonne mère de famille: demandez à voir ses enfants, et aussitôt trois ou quatre marmots se présentent et font irruption sur vous... Laissez-les faire! Livrez-leur votre chapeau, votre canne, votre lorgnon, votre montre!... Si votre montre est à répétition, n’oubliez pas de la faire sonner, en la plaçant tour à tour contre l’oreille de chacun de ces espiègles... Les enfants aiment à entendre tinter _la petite bête_... et ils sautent sur vous de plus belle, salissent votre pantalon, chiffonnent votre cravate et votre gilet, se jettent vos gants à la tête; et pour prix de toutes ces gentillesses, après les avoir bien caressés, vous leur promettez des gâteaux à votre prochaine visite... Heureux si, après cette parole imprudente, ils vous laissent partir sans exiger de vous immédiatement l’exécution de votre promesse!... Je ne finirais pas si j’indiquais toutes les nuances de caractère dont vous pouvez habilement profiter. Ce qui précède suffira, j’espère, pour vous éclairer d’une manière certaine sur la direction de vos mouvements stratégiques auprès de la femme de l’électeur. Mais une dernière observation fort importante. En aucun cas, ne tenez le dé de la conversation. La femme doit jouir de cet honneur dignement mérité chez elle, et par droit de conquête et par droit de naissance. En parlant peu, vous paraîtrez bien plus spirituel à ses yeux que si vous parliez beaucoup... Vos traits les plus piquants, elle les trouvera dans chacune de ses paroles, pourvu que vous ayez l’air de ne l’interrompre jamais. Jugez, après cela, du degré de mérite dont vous pouvez être pourvu!... La femme de l’électeur vous offre des ressources immenses. Elle peut vous encourager quand vous avez perdu courage, vous donner de l’espoir quand vous n’espérez plus, vous relever quand vous êtes abattu, vous faire obtenir la victoire quand vous êtes menacé d’une défaite! Qu’un électeur malveillant se prononce contre vous! Misère! vous appelez de cette décision auprès de sa femme, et en elle vous trouvez une cour de cassation qui la réforme à votre profit!... Si un autre hésite à vous donner son appui, elle le détermine en votre faveur. Celui-ci vous protége: sa femme, grâce à votre tactique, le maintient dans cette heureuse disposition... Mais négligez le puissant auxiliaire, vous n’êtes plus qu’un intrigant subalterne, un homme sans tact, sans esprit, sans discernement; vous devenez l’ennemi et la victime du corps électoral en cornette!... Il est bien entendu qu’afin de se rendre intelligible, un candidat monte ou baisse le ton de son langage au diapason de la position sociale en présence de laquelle il comparaît. Ainsi vous ne parlez pas à la femme du propriétaire et du négociant comme à la femme de l’épicier et du lampiste, à celle de l’homme en place et du savant comme à celle du tailleur et du fermier. Le fond de votre discours sera toujours le même, parce qu’il sera fondé sur le caractère, les caprices, les habitudes, les passions de toutes; mais les expressions en seront différentes; élégantes et choisies, simples et naturelles pour les unes, communes et triviales, bouffonnes et burlesques pour les autres. § V.--_Du chien et du chat de l’électeur._ Après la femme de l’électeur, les êtres vivants qui occupent dans sa maison la place la plus importante sont assurément son chien et son chat. Mais, me direz-vous, je veux bien croire que tout le monde possède à peu près une femme, mais il n’est pas vrai que tout le corps électoral vive en compagnie de ces animaux... Alors, à quoi bon cette Méditation? Je répondrai: Tous les électeurs n’ont pas, mais presque tous ont un chien, et la plupart de leurs femmes un chat... Cette Méditation est donc nécessaire, d’autant plus nécessaire, qu’un grand nombre d’électeurs poussent la caninomanie jusqu’à cumuler trois ou quatre chiens pour lesquels ils ont une affection si vive qu’ils oublient quelquefois celle qu’ils doivent à leur intéressante famille; mais je ne parlerai point de ceux-là; ceux-là seuls sont une exception. J’aborderai la classe commune, la classe patriarcale des honnêtes gens qui, parfois livrés à eux-mêmes, éprouvent le besoin de s’épancher dans le sein d’un animal domestique... Noble mouvement de l’homme qui ne dédaigne pas de confier ses plus intimes pensées à un être innocent, peu fait pour le comprendre, de partager avec lui son festin, ce qu’il comprend à merveille, et de lui témoigner sa joie ou son chagrin par un accueil plus ou moins flatteur dont il sait garder le souvenir. Cinq ou six espèces de chiens florissent dans le corps électoral. Le griffon, le danois et l’épagneul hantent les hôtels et servent la haute propriété!... Le caniche et le carlin dégénéré se font remarquer dans la classe moyenne et le petit commerce... Le chien de Terre-Neuve et le boule-dogue habitent les ateliers et les manufactures, dont ils sont les plus fidèles gardiens!... Ne vous inquiétez pas du griffon et du danois; vous aurez rarement affaire à eux; ils partagent la demeure de la race chevaline, dont ils sont les amis inséparables; et à moins que leur maître ne soit à l’écurie au moment de votre visite, vous ne les rencontrerez pas... Ces chiens sont arrogants, taquins, aristocrates. Ils aboient surtout contre les gens mal mis. Méfiez-vous!... L’épagneul ou _King’s Charles_ est doux, tranquille, timide comme le roi dont il porte le nom. Quoique riche d’illustres aïeux, il n’affiche ni morgue ni fierté... On le voit sur les genoux d’une actrice aussi bien que sur ceux d’une duchesse. Il tient plus à l’édredon qu’aux titres, préfère les sucreries à l’honneur du rang. Idole de sa maîtresse, il partage avec elle les jouissances du luxe, est comme elle l’ornement d’un boudoir et ne sort jamais qu’en voiture. Ce chien, fort légitimiste, peut vous être d’une très-grande utilité dans vos rapports avec la femme de l’électeur!... Il n’est pas inaccessible aux séductions étrangères!... Le carlin dégénéré habite le Marais, les châteaux en ruines, ou les villes de province au-dessous de trois mille âmes. Il est le compagnon de la vieillesse, se couche de bonne heure, se lève tard, prend son café chaque matin, mais a le caractère hargneux, criard, agaçant. Il faut le traiter comme un député sans place!... c’est-à-dire avec ménagement, douceur, et lui donner un os à ronger!... Le caniche vit ordinairement en compagnie de l’homme de bureau, toujours charmé de son intelligence, de ses tours d’adresse, de son poil frisé, de sa queue en pompon, et surtout de sa facilité à plonger dans la rivière et à jouer au domino. Comme son maître il a un excellent caractère, et comme lui prend fait et cause pour le juste-milieu, avec lequel il a l’habitude de manger... Attendu son excessive gourmandise, ce chien est très-ministériel. Le chien de Terre-Neuve, grave et austère, est le plus grand philanthrope de tous les chiens. Il n’a pas d’opinions politiques. Toute son ambition est d’avoir quelquefois l’occasion de se jeter à l’eau pour sauver de la mort, non son semblable (ses semblables n’ont jamais besoin de lui), mais un de ces bipèdes décorés du nom d’homme, et qu’il ne sauverait peut-être pas s’il pouvait savoir ce qu’ils valent!... Le boule-dogue est le plus irritable de tous... Il a toujours la menace à la bouche, vous regarde de travers, et grogne du matin au soir... Issu de l’Angleterre, il s’est formé dans les querelles de boxeurs et les combats de coqs... C’est l’O’Connell de la race canine; il en serait le Danton si O’Connell n’existait pas. Il représente en France le radicalisme le plus pur et le plus avancé. Je ne le dis pas pour vous effrayer, mais il ne fait pas bon de se frotter à lui; aucun appât ne peut le séduire; dans toutes les occasions possibles, il aime mieux mordre que manger... Évitez-le, s’il vous plaît, ou plutôt si vous pouvez!... Voilà en peu de mots les portraits de tous les chiens avec lesquels vous êtes exposé à vous trouver en contact; tous maîtres chiens, tous nobles ou jouissant du droit de bourgeoisie. Non moins que l’électeur et sa puissante moitié, ils méritent de fixer votre attention; étant aussi dangereux, ils exigent le même culte; apprenez à les connaître, à les flatter, à les séduire; ils ne sont pas plus incorruptibles que les hommes, et peut-être les trouverez-vous meilleurs?... Mais ne riez pas, je vous prie; cette étude vous est indispensable... Il suffirait de deux ou trois chiens qui vous eussent pris en grippe pour faire manquer votre élection!... Quant aux chats du corps électoral, je n’en parlerai pas en détail, une seule espèce étant estimée de la femme de l’électeur, l’espèce _angora_ à longues soies et essentiellement ronflante. Ainsi, mettez-vous sur vos gardes au moment d’entrer chez l’électeur. Votre coup de sonnette sera probablement le signal d’un aboiement insupportable; mais n’en témoignez pas d’impatience; car, à votre entrée, cet aboiement redoublera, et l’animal coupable poussera peut-être plus loin sa mauvaise humeur, en se précipitant sur vous sans pitié pour vous mordre au gras de la jambe, s’il y a prise... Ne bougez pas! soyez calme! laissez-vous mordre noblement!... Si vous avez affaire à un boule-dogue, je vous plains! mais si vous n’êtes maltraité que par un caniche ou un épagneul, dont la dent est moins longue, moins perfide, votre mollet ne sera pas gravement compromis... Mais fussiez-vous la proie d’un boule-dogue ou de pis encore, ne faites pas la moindre grimace; appelez au contraire le sourire sur vos lèvres! paraissez gai, sémillant, magnanime; cherchez à désarmer par des caresses la fureur de votre ennemi, et dites bien haut, en tâchant de vous dérober tout doucement à sa politique incisive: Est-il gentil le _toutou_!... Ce mot vous fera honneur, il prouvera la bonté de votre caractère; les maîtres de la maison ne manqueront pas de s’écrier en vous admirant: Monsieur aime les bêtes... monsieur est philanthrope... monsieur est ami de l’humanité!... Une conduite différente exposerait le candidat au danger le plus imminent. Bien des électeurs n’ont souvent dans leur maison des chiens hargneux que pour éprouver le caractère des éligibles; quelque temps avant l’époque des élections, ils s’avisent de les dresser à cet usage. Gare donc à celui qui ne sait pas se laisser mordre! c’est un homme pris au piége, un homme perdu!... Citons un exemple à l’appui de ces principes de stratégie. M. R... (c’était avant 1830), grand observateur de toutes les faiblesses du cœur humain, après avoir mis en œuvre une grande partie des moyens indiqués dans ce livre, se présenta chez un électeur où cohabitait un chien à formes tranchantes... A peine fut-il entré, que ce chien s’élança sur lui avec fureur, et lui enleva un fort beau morceau au plus étoffé de ses mollets. M. R..., comme on le pense bien, souffrit horriblement de cette morsure, mais n’eut pas même l’air de s’en apercevoir. Cet acte de courage et d’habileté fut dignement récompensé. M. R... fut élu député... Mais malheureusement il jouit peu de temps des faveurs parlementaires; il mourut au bout de six mois... Le chien qui l’avait mordu était enragé!... Dénoûment déplorable, mais rarement à craindre. Les chiens enragés sont ordinairement des chiens vagabonds, sans gîte, sans famille, sans éducation... Sous le toit de l’électeur il n’y a quelquefois d’enragé que l’électeur lui-même!... Après les boutades du chien de monsieur, viennent les indiscrétions du chat de madame. Car en général si les angoras ne sont pas méchants, ils sont toujours très-indiscrets; dès que vous serez assis, l’animal félin, par un saut élégant et léger, viendra faire sur vos genoux élection de domicile; il s’y étendra paisiblement, se formera en colimaçon, et fermant les yeux, commencera un _ron ron_ tellement prononcé, qu’il vous sera impossible de continuer la conversation... Ne vous fâchez pas!... Qu’est-ce d’ailleurs pour un éligible que le sans-gêne et le ronflement d’un chat, quand il a pu supporter avec héroïsme la morsure d’un chien?... Immobile sur votre chaise, dissimulant votre embarras et votre ennui, vous passez et repassez moelleusement la main sur le dos de l’angora; vous faites sortir des étincelles de sa toison brillante! vous le regardez avec amour et le proclamez le plus beau, le plus intéressant de tous les chats! Ses maîtres vous remercîront du fond de leur cœur, charmés de rencontrer dans un homme politique, un homme grave, de la sympathie pour des affections que beaucoup de gens qualifient de puériles... Ils se croyaient parfois ridicules; vous les avez désabusés! n’est-ce pas là déjà un triomphe?... Qu’on ne méprise donc pas ces petits moyens!... qu’on ne vienne pas dire qu’ils sont indignes d’un homme de mérite! En politique, il n’y a pas de petits moyens, parce qu’en négligeant les petits moyens on manque souvent d’arriver aux grandes choses!... et que les moyens en apparence futiles et misérables, sont en général les plus ingénieux. Faire la cour à un chien, à un chat! fi donc!... me dites-vous... je ne m’y déciderai jamais! Eh bien! ouvrez l’histoire! et vous verrez quels grands rôles les bêtes ont toujours joués sur la terre!... N’est-ce pas une louve qui a servi de nourrice au fondateur de Rome? Ne sont-ce pas des oies qui ont sauvé le Capitole? Le cheval d’Héliogabale n’a-t-il pas été consul? Et le veau d’or, assez connu de nos jours, n’était-il pas en grande vénération chez les Hébreux? Et le bœuf Apis, n’était-ce pas un autre bœuf-gras pour les prêtres d’Égypte? Et le compagnon de saint Antoine... qu’en dites-vous?... Et les lumières du Saint-Esprit, craignez-vous de les invoquer? Vous souvenez-vous de l’âne de Balaam? Les rois ne se donnent-ils pas entre eux des éléphants, des tigres, des lions, des rhinocéros, comme gages de leur amitié réciproque? Partout la bête a joué un grand rôle sur la terre. Que d’hommes distingués n’ont fait leur chemin de nos jours que par l’entremise d’un animal! Que de souverains et de souveraines n’ont eu longtemps pour favori qu’un singe ou un perroquet, dont il fallait, sous peine de disgrâce, admirer les grimaces ou le bavardage, et dont les caprices dictaient d’irrévocables arrêts!... M. L..., pour avoir fait couper adroitement les oreilles au griffon de M. le duc de ***, est devenu préfet. M. P..., pour avoir donné à madame la marquise de C... un _King’s Charles_, s’est élevé aux fonctions de conseiller d’état. M. D..., pour avoir troqué son excellent cheval contre une misérable rosse qui _encanaillait_ les écuries d’une autorité puissante, a obtenu un beau poste diplomatique; emploi vainement sollicité par lui pendant plusieurs années au nom de son mérite et de ses services!... Je soutiendrai en outre que ces moyens, tout mesquins, tout faibles qu’ils paraissent, exigent dans l’homme appelé à les mettre en œuvre plus d’adresse, plus de présence d’esprit que n’en demandent d’ordinaire les hautes combinaisons de l’intrigue. Loin de rougir de vaincre par eux, le talent en peut tirer gloire!... Les petits esprits seuls les méprisent ou ne les comprennent pas. Ce qu’il y a de plus simple et de plus naturel déplaît toujours au vulgaire. Le sublime pour lui c’est l’enflure, c’est la nature marchant sur des échasses; et ce qu’il trouve ridicule est bien souvent sublime pour l’homme de génie!... Soyez effrayé, je le conçois, de tous les efforts que nécessite une position comme la vôtre. Le moindre de ces efforts ne se fera point sans travail, sans soucis, sans regrets, sans inquiétudes. Une candidature à la députation est quelquefois un martyrologe, mais au bout duquel est une belle palme à conquérir!... MÉDITATION XV. Stratégie administrative. Les électeurs sont aux autorités constituées ce que les conscrits sont aux soldats qui ont vu le feu. Les électeurs n’étant appelés que de temps à autre à exercer leurs droits, et les autorités constituées vivant constamment dans la sphère de leurs fonctions, il en résulte pour les uns peu d’aptitude à combattre toutes les ruses auxquelles ils sont en butte; pour les autres, au contraire, de l’acquis, de l’aplomb et une grande connaissance des manœuvres stratégiques de l’éligible. Nos électeurs, en fait de candeur et de naïveté, en sont encore à l’âge d’or du gouvernement représentatif, tandis que nos fières autorités en ont amené l’âge de fer. Les difficultés de la lutte sont bien autrement grandes avec elles; quelle que soit l’adresse de l’éligible, celle de l’administration n’est pas inférieure à la sienne: vos moyens les plus sûrs, elle les connaît! vos moindres démarches, elle les épie! vos pensées les plus secrètes, elle les devine! Il faut pour la vaincre plus que de l’habileté et du génie... il faut ne ressembler à personne! Le candidat ministériel est naturellement protégé par elle. Ce n’est pas pour lui que j’écris cette Méditation... mais pour vous, candidat de l’opposition!... Votre position est délicate, mais non désespérée, si, fidèle à mes principes, vous n’avez pas, ainsi que je vous en ai dix fois prié dans ce livre, arboré des couleurs tranchées! La plupart des candidats de l’opposition prennent à tâche de se mettre en hostilité ouverte avec les autorités. C’est une faute grave. De quelle utilité sont pour vous et vos cris, et vos injures, et vos menaces? à quoi vous servent vos diatribes et vos pamphlets, sinon à aigrir l’administration contre vous, sinon à vous faire passer à ses yeux pour le citoyen le plus intraitable du royaume? La haine qu’elle vous porte en raison de vos attaques contre son honneur particulier, est mille fois plus dangereuse que l’aversion et l’éloignement dont votre opposition politique est la cause; et la raison en est facile à concevoir: en attaquant son honneur, vous la blessez dans ce que l’homme a de plus cher et de plus précieux au monde; elle peut vous pardonner le mépris d’un système gouvernemental, les systèmes changent, mais non son avilissement personnel, la probité du cœur est immuable! Ainsi, vous intéressez son amour-propre à conspirer avec son devoir; vous ameutez contre vous toutes ses rigueurs. Non-seulement vos principes sont hostiles, mais vos passions sont injustes et deviennent séditieuses. Vous rendez impossible tout moyen de transaction... C’est une guerre à mort, où vainqueurs et vaincus ne se battent point, mais s’assomment, et où les meilleures chances ne sont pas pour vous. Soyez moins irritable, vous serez plus adroit. Ne prenez de la guerre que le côté diplomatique; servez-vous des armes de la ruse et de l’astuce; elles frappent moins fort, mais elles vont mieux au but. Le sort des empires se décide plus souvent dans un congrès que dans une bataille. Soyez fin comme Talleyrand, dissimulé comme Metternich!... Méritez le nom de Machiavel de la députation; que vos ennemis politiques ne soient pas exterminés, mais joués par vous... C’est le plus infaillible moyen d’en triompher; car un homme joué est en pire état qu’un homme exterminé... Il est ridicule! L’homme exterminé ne l’est jamais, et par cela même se porte souvent très-bien! Un coup de maître serait de faire prendre le change sur votre position véritable. Rien n’est plus facile avec les électeurs; mais avec l’administration, qui a suivi toutes les phases de votre vie politique, qui s’est armée de tous les documents nécessaires pour en bien connaître l’esprit et le caractère, qui vous a marqué d’un sceau réprobateur, comme le berger marque d’une croix rouge les moutons qu’il destine à la boucherie, votre rôle n’est plus le même. Comme vous sentirez alors tout le prix d’avoir su couvrir vos opinions d’un voile salutaire! Quoique porté par l’opposition, vous ne passerez pas pour un énergumène, vous, modeste, timide, parlant froidement le langage de la raison, c’est-à-dire le langage de l’opinion dont vous sollicitez le suffrage; aussi réservé dans l’aveu de vos sympathies qu’éloigné d’afficher vos antipathies politiques. Les autorités ne se défieront pas de vous comme d’un ennemi bien redoutable pour le gouvernement; elles vous supposeront plutôt entraîné par l’opposition qu’attiré vers elle. C’est à vous, dans ce cas, à ne pas perdre un moment pour tirer parti de cette disposition d’esprit, et amener les autorités au point de leur faire croire que si vous êtes élu député vous pourriez bien passer dans le camp ministériel. Il ne vous faudra pas être bien habile pour arriver à ce but. Tous les jours nous sommes témoins de semblables défections. Rien n’est plus simple avec un bon ministère, juste appréciateur du mérite... de la boule blanche. L’essentiel, pour vous, est d’être bien posé... et vous l’êtes. Entrons d’abord chez M. le préfet! § Ier.--_Du préfet._ Les préfectures sont pour ainsi dire les royaumes de la banlieue. Les préfets, grands protecteurs de ces petits royaumes, jouissent avec délices de leur puissance; rien ne leur paraît préférable à une jolie préfecture, si ce n’est l’empire français lui-même. La Prusse est plus étroite, l’Autriche moins libre, la Russie plus barbare. Quoiqu’il y ait en France quatre-vingt-six départements, et par conséquent autant de préfectures, ils aiment à comparer leurs domaines aux anciens duchés ou provinces formant autrefois la circonscription de notre territoire; et pour les entretenir dans leurs illusions, leurs courtisans prétendent sans rire qu’il n’existe aucune différence entre un préfet et un duc de Bourgogne ou de Normandie: leurs courtisans ne sont pas moins impitoyables que ceux des grandes cours, cohorte de flatteurs dont leurs conseillers, leurs commis et leurs garçons de bureau forment l’élite. L’approche du jour de l’an amène ordinairement un redoublement de coups d’encensoir. L’espoir d’une douce gratification stimule leur zèle. Alors surtout les préfectures se transforment en gouvernement d’autrefois, et défient les plus belles principautés de l’Allemagne. De tous les préfets le moins fier est encore le plus orgueilleux des hommes. Il ne peut supporter un pouvoir en concurrence avec le sien ou dont la prétention téméraire soit de le contrebalancer... Aussi déteste-t-il cordialement et le conseil général, et le conseil municipal, et tous les conseils possibles dont il n’a pas le moindre besoin, et qui tous indistinctement lui agacent le système nerveux. Il n’a pas une plus grande dose d’affection pour le commandant de la division militaire de son département, et se trouve souvent en dissentiment avec le procureur général... Le préfet a une vocation prononcée pour le despotisme. Écoutez-le. Les entraves du gouvernement représentatif étouffent son génie. Si quelquefois il commet des fautes, ce n’est pas son administration qu’il en faut accuser, mais bien la forme de ce maudit gouvernement. Du temps de Napoléon, jamais préfet commit-il une faute?... jamais préfet fut-il accusé par un journal? La liberté de la presse n’existait pas, il est vrai; mais la liberté existait pour les préfets... Voilà pourquoi tous avaient du génie! voilà pourquoi il n’y a aujourd’hui de grand et d’infaillible que les écrivains!... Le préfet, tout malheureux qu’il est, vit cependant résigné à son sort! Quoique ses regrets soient pour le passé, il se dévoue au présent, et attend sa récompense de l’avenir... Il n’a pas d’autre ambition que celle de rester préfet, mais préfet amovible, c’est-à-dire pouvant passer d’un département mauvais ou médiocre dans un département passable ou excellent. Les meilleurs départements se distinguent par leurs richesses agricoles, manufacturières et industrielles, une grande étendue de territoire, une population nombreuse et éclairée, et surtout par les émoluments de la préfecture en harmonie avec tous ces avantages... Le préfet n’est pas avide; mais il cherche à entourer sa puissance du prestige de la fortune; il sait que le pouvoir, pour être respecté, a besoin de parler aux yeux, qu’il tire une grande partie de sa force de l’éclat qui l’environne. Il voudrait obtenir des émoluments assez considérables pour qu’on pût dire que lui aussi a sa liste civile... car, ne vous y trompez pas, sa manie est de jouer à la royauté... Je vous ai parlé tout à l’heure de ses conseillers, de ses commis, de ses garçons de bureau... Lui est toujours tenté de les appeler ses sujets. L’hôtel de la préfecture est un palais dans son esprit, s’il ne l’est pas à ses yeux; il a un factionnaire à sa porte: c’est son garde du corps... Quand il donne à dîner, c’est avec faste et économie; il tient peu au luxe des mets, cela se mange; mais il prodigue la vaisselle plate, luxe qui ne se mange pas! S’il est question d’un bal, mêmes largesses! on ne s’y rafraîchit pas, mais on y danse beaucoup... et le coup d’œil est magnifique!... Aussi parle-t-on des dîners et des bals de la préfecture à peu près comme on parle des dîners et des bals de la cour. Le préfet, comme son auguste maître, reçoit toutes les notabilités de la ville, notabilités administratives, marchandes, sucrières, épicières, teinturières, en un mot la fleur de tiers-état; mais cette fleur exhale parfois une odeur peu suave! Le préfet ne l’ignore pas. Aussi que de fois enrage-t-il tout bas au milieu de ces réunions solennelles où il se voit obligé de faire bon visage à tout le monde, et surtout à ceux qui lui déplaisent le plus! Cela s’appelle de la haute politique. Les uns sont ridicules, et il n’ose en rire; les autres sont impertinents, et il les trouve bien élevés; ceux-ci font des gaucheries, et il n’a pas l’air de s’en apercevoir; ceux-là parlent et se permettent des _liaisons dangereuses_; il leur répond avec calme, et sans se permettre de les imiter, mais rougit de leurs erreurs grammaticales, comme s’il les avait commises lui-même; car, bien que peu versé dans la littérature, il aime le bon français pour le moins autant qu’il est bon Français!... Les licences du langage lui semblent d’ailleurs trop voisines de celles de la liberté. Pauvre homme! l’orgueil de l’aristocratie lui sort par tous les pores; il se sent né pour vivre avec des hommes, et non avec des épiciers! Cependant tel est son sort! Il ne se lève ni ne se couche un seul jour sans maudire intérieurement la révolution de juillet, cause première de cette confusion sociale, renouvelée des temps les plus funestes! et jamais ne se rappelle qu’à la révolution de juillet il doit sa fortune et son élévation... La colère et le dépit lui ont fait perdre la mémoire... heureusement pour sa conduite passée. En politique, la mémoire est une qualité gênante... N’est-elle pas le miroir le plus fidèle de nos erreurs et de nos fautes?... Le préfet, quoique né de la révolution, n’a donc point le sentiment révolutionnaire. Il parle bien tout haut de la gloire des trois immortelles; mais tous ses efforts tendent visiblement à amortir cette gloire embarrassante dont il ne sait plus que faire, et qui finira par l’écraser, s’il ne parvient à l’écraser lui-même. Il est forcé d’avoir deux masques, un pour le public, un autre pour le gouvernement. Le premier représente la figure de Jean qui rit, le second celle de Jean qui pleure... car s’il rit fréquemment avec le public, il pleure toujours avec le gouvernement, et ses rires ne sont pas plus vrais que ses pleurs! Mais le public étant toujours disposé à rire et le gouvernement à pleurer, il faut bien que notre fonctionnaire, pour atteindre à la hauteur de sa mission, se tienne scrupuleusement à cheval sur ces deux contrastes de la nature. La dissolution de la chambre des députés cause ordinairement chez lui un redoublement de besogne. Les ordres, les avertissements, les terreurs du ministère se croisent alors avec les quolibets, les plaisanteries, les gaietés du public: le préfet n’a plus assez de temps pour trembler avec l’un et faire bonne mine à l’autre. Les élections générales équivalent pour lui au rétablissement de la république. Il voit tous les esprits en fermentation, la population dérangée de ses affaires, et se formant en comités électoraux, désignés par lui sous le titre de clubs révolutionnaires. Partout où il passe, il ne rencontre que des groupes d’orateurs dont aucun ne se disperse à sa vue, et il craint les groupes comme la foudre! En temps ordinaire, il ne les tolère pas; ses gendarmes en font bonne justice; mais à l’époque des élections, la légalité des groupes est reconnue. On se rassemble alors pour exercer un droit civique, dont le fond est de se moquer le plus possible des autorités gouvernementales. Le préfet, bien qu’étant celle qui souffre le plus de l’exercice de ce droit, se trouve particulièrement appelé à le protéger. On lui dit en riant: «Vous êtes puissant, monsieur le préfet, mais vous ne nous empêcherez pas de voter en faveur de la liberté; avec des députés indépendants, nous payerons moins d’impôts peut-être!...» Paroles qui sont toujours accueillies par lui avec un sourire approbateur: il ne peut que vouloir la diminution des impôts!... Le ministère lui crie de son côté, pâle comme s’il était à la veille d’être mis en disponibilité: «La France est perdue si le vote des élections est contraire à nos candidats... Songez à la France!... et à vous!...» Le préfet songe à lui... sauf ensuite à songer à la France, ce qui ne lui paraît pas indispensable, attendu qu’il trouve beaucoup d’exagération dans les recommandations ministérielles... et cependant, il n’est pas tranquille: il sait très-bien que s’il échoue, la France ne sera pas perdue, mais que lui pourrait l’être... Il faut donc obéir au ministère!... et le voilà à l’œuvre pour le servir, mettant tout en branle dans son administration, remuant tout le département de son activité inquiète, envoyant sur tous les points d’habiles émissaires, grands sondeurs de conscience, menaçant, au nom du salut de la France, tous les fonctionnaires électeurs d’un grand désagrément si leurs votes n’étaient pas acquis à la cause de l’ordre... et du pouvoir. Ces sortes de menaces ne se font ordinairement qu’à mots couverts: en ne s’expliquant pas ouvertement, le préfet n’en est pas moins compris, et ne se compromet pas... Ce langage mystérieux a le double avantage d’être moral et politique en paraissant insignifiant. Dans ces circonstances difficiles, le préfet est presque toujours de mauvaise humeur. Il brusque ses gens, gronde ses commis, contrarie ses conseillers; il est en guerre ouverte avec tout le monde, si ce n’est avec les électeurs et les candidats du ministère. Pour lui plus de sommeil! et s’il dort, il est en proie à des rêves affreux, a pour cauchemar sur sa poitrine oppressée le candidat le plus radical du département. Les plaisirs de la table ne le distraient pas de ses agitations sombres. Il a perdu l’appétit, cette vertu de l’estomac si nécessaire à l’époque des élections. Il donne des festins, mais sans y prendre sa part. Il cherche à exciter l’appétit de ses convives, en déplorant tout bas l’absence du sien; aussi gai, aussi sémillant, aussi causeur que la statue du commandeur au souper de don Juan. Vous arrivez sur ces entrefaites. Votre première visite chez le préfet demeure presque toujours sans résultat; il vous regarde à peine et ne vous parle pas. Vous vous contentez de la froideur de cet accueil, ayant seulement ici pour but de montrer votre figure et de vous familiariser avec les manières moscovites de l’administrateur. Mais, à votre seconde apparition chez lui, vous élevez le ton, et, bon gré, mal gré, vous obtenez les honneurs de l’entretien politique. Car, avec le préfet, votre tactique diffère essentiellement de celle que vous employez avec l’électeur. Le préfet ne pense, n’agit, ne vit que par la politique et pour la politique; l’attaquer sur un autre terrain serait inutile et maladroit. Cette tactique est d’autant plus essentielle que vous avez à le confirmer dans l’opinion favorable qu’il s’est probablement faite de la modération de vos principes. Vous entrez donc en matière en l’étourdissant par ces mots terribles: Je suis le candidat de l’opposition! Quoiqu’il le sache aussi bien que vous, ces mots produisent toujours sur ses nerfs, comme par un temps d’orage, une sensation douloureuse. Mais il faut commencer ainsi; en vous montrant d’abord ce que vous êtes, ce que vous ne pouvez d’ailleurs lui cacher, vous faites augurer favorablement de la franchise de votre caractère, et vous préparez bien vos batteries pour assurer le succès de toutes vos ruses. Candidat de l’opposition! répète le préfet en hochant la tête, et vous osez l’avouer devant moi! Croyez, monsieur, que je combattrai votre élection de toutes mes forces. Exposez alors votre système politique, et que ce système, à l’aide d’une phraséologie savante, se trouve, à peu de chose près, conforme à ses vues conservatrices. Le préfet vous écoutera avec intérêt; l’heureuse déduction de ses principes dans votre bouche flattera son orgueil administratif; et il ne pourra s’empêcher de s’écrier dans le premier mouvement de sa joie: Mais, monsieur, vous pensez absolument comme nous: la dynastie, l’ordre et la liberté... avec le moins d’impôts possible! voilà notre devise! Avons-nous tort de dire que l’opposition est systématique, malveillante, ambitieuse? qu’elle fait moins la guerre à nos principes qu’à notre pouvoir? Laissez-le dire. Le voilà prévenu en votre faveur. C’est le moment de frapper un grand coup, c’est-à-dire de vous élever à toute la supériorité de votre génie machiavélique. Il faut semer la discorde parmi les autorités constituées, brouiller le préfet avec le maire, le maire avec le procureur général, le procureur général avec le receveur, autorités qui, après celle du préfet, exercent le plus d’influence sur les élections. La mésintelligence qui déjà existe entre elles rendra la tâche facile!... Au surplus, pour vous guider dans cette voie, je vais vous citer un exemple-modèle, digne d’être profondément étudié par vous. Le baron de M..., candidat de l’opposition, après avoir, selon mes principes, exposé devant le préfet ses opinions politiques, et voulant assurer son élection, imagina la manœuvre suivante. C’est tout un drame. Je laisse parler les acteurs. LE BARON DE M..., _en prenant son chapeau comme pour quitter la place_. Adieu, monsieur le préfet... Je ne compte nullement sur un succès électoral; mon antagoniste a pour lui trop de chances... Et cependant je ne parierais pas qu’une fois élu, il ne fût bientôt dans le camp de l’opposition... Mais M. le maire le protége... LE PRÉFET, _un peu piqué_. M. le maire ne le protége que pour se conformer à mes désirs... LE BARON DE M... Vous le croyez... Ne serait-ce pas plutôt M. le Maire qui aurait eu l’adresse de vous intéresser en faveur de ce candidat? LE PRÉFET, _un peu plus piqué_. M. le maire n’a pas le droit de m’intéresser en faveur de qui que ce soit, lorsqu’il s’agit d’élections... LE BARON DE M... A la bonne heure... mais j’ai entendu dire qu’il existait entre M. le maire et le candidat certaines petites conventions... LE PRÉFET, _extrêmement piqué_. Des conventions!... mais ce serait d’une immoralité révoltante! LE BARON DE M... Oh! non, je vous assure. Ces conventions sont fort innocentes... _Votre_ candidat s’est engagé, une fois élu député, à faire nommer M. le maire... préfet!... LE PRÉFET, _d’un air furieux_. Lui! préfet! un sot, un niais, dont je ne voudrais pas pour le dernier de mes commis... Allons donc! c’est impossible! LE BARON DE M... C’est un bruit qui court dans la ville... M. le maire désire être préfet... mais je ne pense pas que ce soit de votre département... Il vous aime trop pour demander à vous remplacer!... LE PRÉFET, _hors de lui-même_. Lui! il ne peut pas me souffrir! mais je ne le crains pas; je saurai le braver! LE BARON DE M... Calmez-vous, de grâce! Il ne veut pas, je vous assure, se brouiller avec vous... Après les élections, je ne dis pas... mais, dans ce moment, vous lui êtes trop nécessaire... Songez donc qu’en votant pour son protégé, c’est comme si vous votiez pour lui... Vous ne voudriez pas le désobliger... et puis n’a-t-il pas su mettre dans ses intérêts le procureur général... LE PRÉFET, _frappant sur son bureau_. Mais c’est une conspiration abominable!... LE BARON DE M... Informez-vous... je me trompe peut-être... Le procureur général, m’a-t-on dit, s’ennuie dans cette ville... On y dîne assez mal... et vous n’ignorez pas que votre procureur est un petit Brillat-Savarin... LE PRÉFET. Tout ce que je sais, hélas! c’est qu’il boit beaucoup trop de vin de Champagne à la préfecture! LE BARON DE M... Convive aimable mais dispendieux, n’est-ce pas? Eh bien! vous en serez bientôt débarrassé... M. le maire lui a promis que, s’il appuyait son protégé, il le ferait passer dans un ressort de juridiction beaucoup plus important que celui-ci, dans la haute Bourgogne, par exemple, ou dans le Périgord, peut-être même à Paris! LE PRÉFET, _sur le point de s’évanouir_. Je n’en reviens pas!... Quelle horrible machination!... Mais pour qui donc me prennent-ils?... Immédiatement après cet entretien, le préfet ne fit qu’un bond de la préfecture à la mairie. Et le hasard voulut qu’il y rencontrât le maire en conférence avec le procureur général. A la vue des deux conspirateurs réunis, car il les apostropha par ce nom, sa fureur ne connut plus de bornes. Il les accusa de sacrifier l’intérêt général à leur intérêt particulier, de se jouer de son autorité, de son honneur, de la franchise de son caractère; de faire un vil tripotage de la plus noble des missions; de mériter les accusations auxquelles l’administration est constamment en butte; de se dégrader à leurs propres yeux. Il fut beau dans sa colère comme dans le calme de la représentation administrative! Cependant le maire et le procureur général furent étourdis de cette sortie véhémente... Cherchant ensuite à s’en expliquer la véritable cause, ils crurent un moment le préfet atteint d’aliénation mentale, maladie toujours à craindre parmi les fonctionnaires de l’état à l’époque des tribulations électorales; mais cette opinion ne put longtemps prévaloir. Le préfet, malgré l’injustice de son accusation, leur dit trop de vérités dures et blessantes pour ne pas leur prouver toute la puissance de sa raison. En vain l’un et l’autre cherchèrent à se justifier; plus ils se prétendaient innocents, plus le préfet les voyait coupables, plus il les flétrissait des noms de traîtres et de félons. Bientôt les têtes s’échauffèrent de part et d’autre, et la querelle devint si vive que les trois fonctionnaires s’accablèrent d’injures et se jurèrent une haine à mort. Le procureur général s’oublia même au point de proposer un cartel au préfet, ne songeant plus que la veille il avait fait emprisonner un mauvais sujet comme duelliste et spadassin!... § II.--_De la femme du préfet._ La femme du préfet avant tout est femme. Les principes généraux que j’ai développés dans la Méditation où je traite de la femme de l’électeur peuvent également lui être appliqués. Ici, mon principal but est de la considérer dans ses rapports spéciaux avec la position de l’éligible. M. le baron de M... nous servira encore d’intermédiaire. Son rôle n’est pas achevé. Pénétrons-nous bien du caractère de cette puissance féminine. Placée sur le piédestal d’une préfecture, elle est fière de son rang, et souvent son mari lui doit le sien. Ce pauvre homme n’eût peut-être jamais songé à l’obtenir si sa femme eût oublié d’être belle et d’avoir de l’esprit. Le gouvernement croit quelquefois récompenser le mérite quand il ne fait que céder à l’influence d’un gracieux sourire. Jugez ce que vaut à ces conditions la figure d’une femme, et combien la reine d’un département se croit digne de partager la couronne administrative. A l’orgueil du rang la femme du préfet joint la vanité du luxe dans les moindres bagatelles. Petite maîtresse, elle a son boudoir tapissé de soie bleue ou rose, et suit les révolutions de la mode comme son mari craint celles de ses administrés. Sa toilette est un drame sans unité et rempli d’épisodes: elle méprise les chapeaux du chef-lieu, et fait venir les siens de Paris. L’arrivée de quelques nouveautés pour elle est un événement dans sa vie et met en émoi toute la population du pays. Elle tient à l’honneur de passer pour la plus élégante, comme elle est déjà la plus considérable. Si une femme osait se parer avec plus de goût et de recherche qu’elle, cette implacable souveraine serait capable, je crois, de la faire mettre _au violon_, en vertu de son pouvoir de femme humiliée: son amour-propre n’admet point de rivales. Sa haine poursuit impitoyablement les _créatures_ qui, à l’exemple de la femme du commandant de la division militaire et de celle du receveur général, croient marcher ses égales. Elle les maudit et les menace bien plus encore si leur coquetterie ou leur beauté lui porte ombrage: son sommeil alors en est troublé, et elle les désigne à son mari comme pouvant compromettre la sécurité du département. La femme du préfet aime le plaisir, le mouvement, les bals, les soirées, ainsi que toute femme intéressée à montrer ce qu’elle porte, ce qu’elle est, ce qu’elle peut, ce qu’elle pourrait. Elle fait les honneurs de la préfecture aussi bien que son mari fait le travail des élections. Elle a un sourire gracieux pour tout le monde et une pensée maligne pour chacun. Toute notabilité modeste rencontre en elle appui et protection. Mais ses soins les plus inquiets sont pour les illustrations nobiliaires, en général ennemies des bals de la préfecture. En vain elle les y invite, et cherche par toutes les séductions possibles à les y entraîner; elle les trouve impassibles, fièrement retranchées derrière leur opinion. Si elle perd patience, elle se venge; ne pouvant les amuser, elle les déchire. Au lieu de compliments, elle les gratifie d’épigrammes, se moque de l’ancienne noblesse et vante la nouvelle, suivant elle bien plus riche de titres glorieux. Pour humilier les marquis d’autrefois elle cite les princes d’aujourd’hui. A force de les tourner en ridicule (les marquis d’autrefois), elle espère les rendre plus souples, moins orgueilleux, moins outrecuidants... mais point! Cette noblesse entêtée s’obstine à ne pas vouloir danser à la préfecture... et comme le salut d’un empire peut dépendre de quelques entrechats, la femme du préfet découvre plus d’un danger imminent dans l’opposition des légitimistes! Cette femme supérieure a tant de pénétration, même au sein des plaisirs les plus frivoles! Redoutable dans sa haine, notre héroïne est douce, obligeante, facile dans ses affections. Lors du recrutement militaire, elle fait volontiers réformer le fils d’une de ses amies, quand il est bon sujet et beau garçon. Le préfet accorde à sa femme deux ou trois satisfactions de ce genre par année. Un bureau de tabac, une direction des postes, un emploi dans les bureaux de la préfecture est-il vacant?... madame a le droit d’intervenir auprès de son mari en faveur du mérite ignoré ou de l’infortune courageuse!... Elle est la Providence du pauvre, le soutien du faible, le défenseur de l’opprimé. Elle va régulièrement à la messe, et de temps en temps goûte le bouillon dans les hôpitaux. Ainsi la femme du préfet complète ses services et couronne la série de ses devoirs!... Ne vous présentez pas chez elle de bonne heure; car elle se lève tard, malgré toutes les occupations dont elle est l’esclave et dont vous venez d’entendre l’énumération. Le sommeil est nécessaire à sa santé; il entretient dans une fraîcheur naturelle les lis et les roses de son visage. Point très-important, car en province il n’est pas facile de se procurer une fraîcheur d’emprunt; cela d’ailleurs est remarqué tout de suite et fait la matière d’un feuilleton dans la gazette du département. La femme du préfet prend donc toutes les précautions nécessaires pour conserver longtemps l’éclat de son teint; et elle dort, mais elle dort comme un enfant, à moins qu’elle n’ait aperçu dans la journée un chapeau plus nouveau ou plus frais que le sien. Vous n’êtes pas d’un physique agréable... c’est un très-grand tort auprès d’une petite maîtresse, élevée en position, et libre dans le choix de son entourage intime. Que votre abord soit simple; point de phrases, point de fadeurs!... votre laideur les rendrait ridicules!... La femme du préfet, qui ordinairement a reçu une éducation parisienne, diffère de la femme de l’électeur pour les habitudes et les manières, à peu près comme le préfet diffère en politique de cet honorable citoyen. Faites-vous annoncer franchement chez elle, ainsi que vous l’avez fait chez son mari, par ce peu de mots significatifs: Le candidat de l’opposition!... Elle vous recevra avec obligeance, mais ne pourra s’empêcher de sourire, en disant: Un candidat de l’opposition chez moi!... je n’en ai peut-être pas vu encore!... et comme les femmes, en général, se passionnent facilement pour tout ce qu’elles ne connaissent pas, vous lui plairez comme un article de nouveautés, comme une curiosité rare!... Elle se sentira disposée à vous écouter, impatiente de savoir si votre langage est aussi âpre, aussi tranchant que l’assure le journal. Dès les premiers mots, donnez un démenti au folliculaire par la grâce et l’aisance de votre élocution. Distribuez deux rôles à votre divinité; n’oubliez pas la petite maîtresse en louant la femme politique. Si l’une ne craint pas la gloire d’une Corinne, l’autre ambitionne toujours celle d’une Récamier. Mariez adroitement ces gloires si dissemblables, et formez-en une couronne digne d’être offerte à la femme du préfet. Voilà pour la marche ordinaire de vos moyens stratégiques; mais cette marche ne suffit pas toujours. Ayons maintenant recours au baron de M..., dont la profonde scélératesse ne fut pas moins habile chez la femme du préfet que chez le préfet lui-même. Suivons-le dans le boudoir de cette autorité coquette; écoutons, étudions avec fruit le dialogue suivant. LA FEMME DU PRÉFET. En vérité, monsieur, je devrais vous renvoyer à mon mari. LE BARON DE M... Je l’ai déjà vu, madame. LA FEMME DU PRÉFET. Et vous n’avez pas épuisé avec lui cette question électorale? LE BARON DE M... Je ne le pouvais pas, madame. LA FEMME DU PRÉFET. Je ne crois pas que vous soyez plus heureux avec moi. LE BARON DE M..., _d’un air triste_. Plus heureux?... je ne sais... LA FEMME DU PRÉFET. Qu’avez-vous donc?... vos traits se couvrent d’un voile lugubre... LE BARON DE M..., _plus triste_. Je dois me taire. LA FEMME DU PRÉFET. Parlez! parlez!... si c’est un secret... tant mieux! J’adore les secrets... quand je les connais... LE BARON DE M... Dans cette circonstance, madame, il vaudrait mieux ignorer... et cependant ce que je sais n’est un secret pour personne... excepté pour vous peut-être... LA FEMME DU PRÉFET. Voilà qui est singulier!... Je suis pourtant au courant de tout ce qui se passe dans la ville... j’ai une excellente police de femmes de chambre... Ne serait-elle pas meilleure que celle de M. le préfet? LE BARON DE M... Apparemment... c’est comme à Paris... LA FEMME DU PRÉFET. Mais parlez donc, monsieur!... puisque ma police a la sottise de se taire... LE BARON DE M..., _d’un ton mystérieux_. Connaissez-vous le candidat ministériel que monsieur votre mari m’oppose?... LA FEMME DU PRÉFET. Oui, sans doute... un homme assez nul, un homme qui votera bien. LE BARON DE M... M. le préfet... mais j’ai tort sans doute de continuer... LA FEMME DU PRÉFET. Parlez, monsieur... je vous en supplie!... LE BARON DE M... Eh bien, M. le préfet ne vous assure-t-il pas qu’il importe au salut de l’état que cet homme soit élu député? LA FEMME DU PRÉFET. Soir et matin... c’est son refrain... Jusqu’ici vous ne m’apprenez rien de nouveau... ni d’intéressant. LE BARON DE M... Attendez... cela va venir. Et croyez-vous, madame, que le salut de l’état soit le seul motif qui entraîne M. le préfet? LA FEMME DU PRÉFET. Il y a encore notre propre salut... et puis son amour-propre... son ambition... LE BARON DE M... Sans contredit... Mais le candidat ministériel n’a-t-il pas une femme? LA FEMME DU PRÉFET. Je le crois bien!... et une femme qui le fait enrager... Cette pauvre Eulalie n’est cependant pas méchante... LE BARON DE M..., _avec perfidie_. On la dit jolie? LA FEMME DU PRÉFET, _piquée_. Elle jolie?... pauvre enfant!... elle n’a qu’un minois chiffonné... et voilà tout. LE BARON DE M..., _d’un ton avantageux_. C’est égal, il faut se défier des minois chiffonnés. LA FEMME DU PRÉFET. Fi donc! Je puis la plaindre de n’être pas plus belle; mais en être jalouse... ah! monsieur! Eulalie n’a jamais été remarquée dans mes salons!... LE BARON DE M... Jamais?... en êtes-vous bien sûre?... LA FEMME DU PRÉFET, _n’écoutant pas_. Une petite sotte! LE BARON DE M... Il y a cependant chez vous quelqu’un qui ne la trouve pas désagréable... LA FEMME DU PRÉFET. Elle se décollette à faire peur! LE BARON DE M... M. le préfet est donc un homme bien hardi? LA FEMME DU PRÉFET. Hein?... que voulez-vous dire?... mon mari... serait-il possible?... Madame, sur le point de se trouver mal, voulut sonner sa femme de chambre, mais heureusement cassa le cordon de la sonnette. Elle se ravisa alors... un évanouissement eût été embarrassant dans ce moment critique... il fut prorogé. LE BARON DE M..., _une larme à l’œil_. Croyez, madame, qu’il m’en coûte... LA FEMME DU PRÉFET. Depuis longtemps, monsieur, je m’en doutais!... Quel monstre que ce préfet!... LE BARON DE M..., _avec ironie_. Je ne croyais pas les préfets si volages!... LA FEMME DU PRÉFET. Détrompez-vous, monsieur... ce sont les papillons du gouvernement représentatif... Ils abusent de leur position sociale pour séduire et corrompre... non des hommes, comme le prétendent les journaux, mais des femmes, de simples et timides femmes!... Quelle horreur!... eux qui doivent l’exemple de toutes les vertus administratives et conjugales... ils n’ont pas de mœurs!... mais mon mari est le plus coupable de tous!... mon mari, mon perfide mari, dont je me croyais si tendrement aimée!... Se croit-il, par hasard, sur les bords de la Seine?... LE BARON DE M... Vos soupçons vont trop loin peut-être... M. le préfet rend indifféremment des soins à madame Eulalie; mais rien ne prouve encore que sa passion ait à se reprocher des inconvenances. LA FEMME DU PRÉFET. Ah! monsieur! vous ne le connaissez pas!... Le monstre!... Et cette Eulalie que je croyais si bégueule!... Une femme qui n’a pas encore eu d’enfants!... Voilà qui est scandaleux!... LE BARON DE M... Que voulez-vous?... elle se sacrifie peut-être à l’avancement de son mari!... LA FEMME DU PRÉFET. Et au salut de la France, n’est-ce pas?... Fiez-vous donc, après cela, aux beaux discours d’un préfet!... A l’entendre, tout était perdu si le candidat ministériel échouait dans les élections! Et son triomphe n’était que le prix d’un crime!... Pauvre candidat! lui aussi est trompé!... Lui qui croit dans sa bonhomie qu’on ne songe qu’à le faire tout simplement député!... Mais cela ne se passera pas ainsi: je saurai concilier mes intérêts avec ceux de mon pays et ceux de cet imbécile. Merci, monsieur! Votre confidence m’a causé bien du mal; mais elle empêchera peut-être une double faute à la fois politique et sociale! Après une pareille scène, vous devinez facilement l’orage qui vint fondre sur le préfet... En vain il chercha un abri dans les dénégations les plus formelles, prit le ciel à témoin de son innocence, protesta de son amour et de sa fidélité conjugale, sa femme ne le crut pas plus que lui tout à l’heure ne croyait le maire et le procureur général, faussement accusés. Il resta un monstre pour elle, un préfet sans dignité, sans mœurs; et il fallut bien que de guerre lasse, pour premier gage de réconciliation, notre homme lui promît d’abandonner le mari d’Eulalie, aimant mieux conserver la paix dans son ménage que la paix avec son gouvernement!... Parti sage et prudent!... § III.--_Du maire._ Le maire est en général un gros bourgeois joufflu, gai, plaisant et gaillard, qui a pris de l’embonpoint dans un fauteuil de notaire ou dans l’hémicycle d’un comptoir, et dont les services enregistrés ou industriels lui ont valu la charge de premier magistrat municipal; charge qui, sans être ni rétribuée ni inamovible, est le point de mire de tous les ambitieux de la classe moyenne. Si le préfet affiche l’orgueil aristocratique, le maire affecte au contraire la candeur de la démocratie; non qu’il soit républicain; il s’en garderait bien, le bon magistrat! mais dans ses fonctions se résument les principaux intérêts du peuple; les actes les plus sacrés restent sous sa sauvegarde. Une si haute mission semble lui imposer les dehors de la modestie et de la simplicité. Le maire est au préfet ce qu’un président des États-Unis est à un roi de France! Le maire doit son pouvoir à l’élection; le préfet tient le sien de la volonté de son maître. Le premier voit dans le préfet le représentant du despotisme départemental, le bel esprit de la cour de chef-lieu, le plus riche habit brodé de la province. Le second regarde le maire comme un avare imbécile, incapable de jouir de ses trésors, comme l’esclave de son conseil municipal, l’ours du système représentatif; en un mot, comme le plus niais et le plus rustre des citoyens. Or, il n’est pas étonnant que ces deux pouvoirs, nés de principes hétérogènes, se combattent sans cesse et nuisent, par cette lutte rivale, au respect et à la considération dus à leur position élevée!... Fier de son origine, le maire ne comprend d’autre gloire que celle acquise par le suffrage populaire. La loi sur les élections municipales lui paraît le chef-d’œuvre de toutes les lois, celle qui convient le mieux aux besoins de la France, celle dont son esprit s’est le mieux pénétré; aussi, le plus beau compliment qu’on puisse lui faire, c’est de lui dire gravement: Vous êtes l’élu du peuple!... Quand il reçoit ce compliment, il voit le préfet à cent pieds au-dessous de lui et se croit maître d’un empire. S’il compare alors sa taille à celle de son rival, il se donne les proportions du colosse de Rhodes!... Ne considérant ici le maire que sous le point de vue politique, nous ne parlerons pas du plaisir qu’il éprouve à faire enregistrer les naissances et les décès, à observer le mouvement de la population dans ses rapports avec le principe de la légitimité et le principe contraire; à marier les jeunes filles quand elles sont jolies, et à laisser malignement cette besogne à son adjoint quand elles ne le sont pas; à réunir les hommes libres âgés de plus de vingt ans, pour les appeler à jouir de tous les droits de leur liberté; à établir des dépôts de mendicité où les mendiants ne vont pas, des chauffoirs publics où grelottent les pauvres, des maisons de bienfaisance où les bienfaiteurs touchent de bons appointements; enfin, à distribuer des aumônes, des cervelas, du pain, des brioches, et surtout des soupes économiques, dont il mange toujours la première cuillerée en présence de l’indigent, non pour satisfaire des besoins gastronomiques, mais sa conscience de maire intègre et dévoué! Le baron de M... ne rendit visite à ce magistrat qu’après l’avoir brouillé avec le préfet, afin de le trouver mieux préparé à recevoir le contre-coup de ses attaques. Il le salua tout d’abord du titre de premier magistrat de la ville, de digne élu du peuple, et il en reçut un accueil fraternel; son habileté fit le reste. Il n’eut pas de peine à persuader au maire que le préfet, en l’accusant de protéger le candidat ministériel dans un intérêt personnel et antinational, voulait seulement détourner l’attention publique du véritable motif de la faveur de ce candidat... Il lui déclara hardiment que son accusateur était épris de madame Eulalie, dont les charmes étaient pour monsieur les principaux titres à la députation!... Le maire, en se voilant le visage à cette triste nouvelle, comprit sur-le-champ combien il importait au préfet de cacher son indigne conduite, et ne fut plus surpris de l’esclandre dont ce fonctionnaire ne craignit pas d’outrager le sanctuaire municipal. Vertueux magistrat!... Il jura, sous l’influence de cette injure, de ne point ratifier le traité immoral de son ennemi; et il tint d’autant plus à remplir son serment, que bientôt la ville retentit des plaintes de la femme du préfet. Beaucoup de gens scrupuleux, étrangers à la politique, n’approuveront point ce petit machiavélisme. Le baron de M... n’en redouta pas les résultats domestiques. D’abord, à la vérité, M. le préfet passa pour un séducteur, sa femme versa quelques larmes, Eulalie fut calomniée, et le candidat ministériel... joué, berné, peloté, considérablement déconsidéré! Mais l’élection du baron de M... eut lieu à une immense majorité; et aussitôt le député cicatrisa les blessures faites avec l’arme de l’éligible. Attribuant tout le mal à la médisance des villes de province, il avoua sa faiblesse de gobe-mouche à s’y laisser prendre comme les autres, mais reconnut hautement son erreur, et insensiblement chacun retrouva, à peu de chose près, ce qu’il avait perdu: M. le préfet sa moralité; La femme du préfet son bonheur; Eulalie sa pureté; Et le candidat ministériel... rien!... Il n’avait rien perdu! Chacun en fut quitte pour songer aux dangers qu’il avait courus ou pouvait courir! Grave sujet de méditation pour tous! particulièrement pour le préfet, qui s’aperçut pour la première fois des charmes d’Eulalie, et pour Eulalie, qui calcula tout le parti qu’une jolie femme, dévouée à son mari, pouvait effectivement tirer de l’obligeance d’un préfet. Réflexions entremêlées de soupirs!... § IV.--_De la femme du maire._ Que dire de la femme du maire? Qu’est-ce que la femme du maire? Est-ce une femme comme les autres? une femme digne de la municipalité? une femme à l’épreuve des bals de la préfecture? Suivant les uns, c’est une femme passionnée... pour l’intérieur de son ménage, tricotant pendant six jours de la semaine des chaussettes pour son mari ou des mitaines pour ses enfants, et sachant au besoin faire un peu de cuisine. Suivant les autres, c’est une bonne bourgeoise qui n’est pas sans ambition, qui raffole des solennités où son mari est obligé de mettre son écharpe et où elle peut montrer sa plus belle robe, solennités dont la Saint-Philippe et les trois journées qui en sont l’expression donnent ordinairement le signal. Les uns et les autres ont raison. En effet, elle tricote et fait un peu de cuisine, a sa coquetterie et sa fierté, mais n’est pas ennemie du plaisir. Après les jouissances de l’intérieur et la vue de l’écharpe tricolore, ce qu’elle aime le mieux au monde, c’est d’aller au spectacle le dimanche. Oh! le dimanche est pour elle un jour de jubilation! Adieu chaussettes et mitaines!... Elle prend sa volée, dès le milieu du jour, vers la promenade publique, où elle étale sa grâce et sa rotondité; car elle tient beaucoup de son mari sous le rapport des avantages physiques. De la promenade elle rentre chez elle, ou va dîner en ville, toujours au bras de son auguste époux! Ce bras ne la quitte pas à l’extérieur; c’est sa canne, son ombrelle, son parapluie! son arme offensive et défensive! Une femme qui sort _sans_ le bras de son époux est, à ses yeux, une femme perdue, flétrie, déshonorée!... Dans ce bras il y a pour elle tout un traité de morale. Si elle va dîner en ville, elle passe sa soirée dans les jouissances du boston ou de l’impériale; si elle mange dans le bercail, elle en sort bientôt pour se rendre au grand théâtre, dans lequel se trouve aussi le petit. Son mari n’épargne rien ce jour-là pour la distraire. Il la conduit dans une loge réservée aux autorités municipales; c’est moins dispendieux; avant-scène de côté, pour l’ordinaire, où l’on est parfaitement bien pour admirer l’illumination de la rampe et entendre les contre-basses. Dans les entr’actes, le magistrat s’empresse de faire offrir des rafraîchissements à sa moitié; il veut la soirée complète! Il ne recule devant aucun sirop, excepté toutefois le sirop d’orgeat. L’affection qu’il a pour sa femme ne lui en permet pas l’usage. Heureux époux! ils s’aiment après trente ans de mariage comme ils s’aimaient le premier jour! Ils n’aspirent qu’au moment de célébrer la cinquantaine! Pour eux sans doute cette fête a été inventée!... Les travaux et les plaisirs de la femme du maire diffèrent donc essentiellement de ceux de la femme du préfet. Aussi y a-t-il entre les deux dames, comme entre les deux maris, inimitié complète. La femme du maire ne se rend aux bals de la préfecture qu’à son corps défendant; et la femme du préfet ne reçoit la femme du maire qu’au même titre. La première a une excellente raison à donner pour justifier sa haine: Une femme de préfet, dit-elle, qu’est-ce que c’est que ça?... La seconde a également une bonne raison à sa disposition pour expliquer son antipathie: Une femme de maire, s’écrie-t-elle à son tour, on en trouve jusque dans les villages!... Et il arrive quelquefois que ces dames ne s’en tiennent pas aux bonnes raisons, ou du moins les accompagnent de développements peu favorables. Ainsi, par exemple, on ajoutera d’un côté: C’est une coquette, une mijaurée, une _faiseuse_ d’embarras!... Je donnerais je ne sais quoi pour voir destituer son mari!... Et de l’autre: Je lui conseille de faire la fière... une ci-devant marchande!... un vrai paquet dans un salon!... Vienne le renouvellement des maires... et nous verrons!... Il est inutile de vous présenter chez la femme du maire, si le maire, sans prévention contre vous, promet de vous seconder. Vous ne la verrez que dans le cas fâcheux où vos ruses de guerre auraient échoué près de son mari. Alors, vous vous servez adroitement, pour reprendre vos avantages, des moyens faciles que vous offre sa haine contre la femme du préfet. Cette haine passionnée combattra pour vous mille fois mieux sans doute que l’esprit le plus subtil et le plus intéressé à vos succès!... § V.--_De quelques autres autorités des deux sexes._ Dans le nombre de hauts fonctionnaires qui ont droit à vos hommages, il ne faut pas oublier le général commandant la division militaire, le procureur général ou le procureur du roi, et le receveur général. Quoique le premier ne s’occupe en rien du travail des élections, son opinion personnelle sur tel ou tel candidat peut néanmoins avoir de l’autorité. Rendez-vous cette opinion favorable! Un cœur militaire a ses passions, dont la plus prononcée est celle de la guerre, passion aujourd’hui d’autant plus forte, que tous les empires vivent en paix. Flattez-la! soyez devant lui l’admirateur des campagnes de Napoléon; mais parlez-en savamment, plutôt en tacticien qu’en homme du monde. Ne l’appelez jamais que par ce mot sacramentel: Général! ou mieux encore: Mon général!... Ainsi, vous vous montrez respectueux et fidèle observateur des usages de l’armée. Si vous aviez le malheur de dire tout simplement: Monsieur! vous ne seriez qu’un _pékin_!... Sa femme, assez ordinairement, par une de ces bizarreries du sort qui, du reste, n’ont rien que d’honorable, a été cantinière ou dame d’honneur à la cour; et quelquefois l’une et l’autre; mais toujours l’une après l’autre. Votre conversation avec elle sera facile: Si elle a été simplement cantinière, parlez-lui de la cour!... Si elle n’a été que dame d’honneur, parlez-lui de la cour! Si elle a cumulé les deux emplois, parlez-lui encore de la cour! toujours de la cour!... La femme de l’homme des camps adore la cour! ne vit que pour la cour!... Le procureur général, ou le procureur du roi, à défaut du premier, n’exerce également sur les élections qu’une influence morale; mais influence prépondérante par la considération publique dont le caractère de ce magistrat est l’objet. L’habitude du réquisitoire rend son langage dur et sévère. Un ordre dans sa bouche a l’air d’une menace; une prière est presque un ordre; un compliment a le ton d’un reproche, et jamais un reproche ne ressemble à un compliment. On le craint et on le respecte, bien plus qu’on ne l’aime. Il est d’autant plus dangereux pour le candidat de l’opposition, qu’il trouve en lui tous les éléments d’un superbe réquisitoire. Le candidat de l’opposition, c’est pour lui le drapeau de l’émeute, le phare de l’insurrection, le flambeau de la discorde!... Si vous avez eu l’art de le brouiller avec le préfet, il n’aura pas le temps de songer à l’énormité de vos crimes; il sera tout absorbé par sa colère contre ce dictateur, dont il déteste le ton protecteur, et dont il voudrait punir l’insolence. Vous serez accueilli par lui comme un témoin à charge, c’est-à-dire avec tous les égards dus à ce rang. Quant à sa femme, elle a des goûts entièrement opposés aux siens; elle abhorre les réquisitoires, et se sent saisie du frisson de la fièvre rien qu’à entendre prononcer le mot tribunal. Elle n’aime le tribunal que lorsque son mari s’y trouve... parce qu’alors son mari ne peut lui parler ni de réquisitoires, ni de plaidoiries, ni d’accusés, ni de coupables... Elle préfère un bal à un succès de la cour d’assises, une partie de campagne à l’arrestation d’un malfaiteur!... Son train de maison est modeste, parce qu’elle ne peut le rendre fastueux. Elle serait élégante si son mari était riche; irait en voiture si elle n’était forcée d’aller à pied. Pauvre, mais honorée, elle attache plus de prix à la fortune qu’à la considération; la valeur des biens dont elle jouit ne l’indemnise pas de la privation de l’autre, et cependant elle n’estime tout haut que les positions analogues à la sienne; elle n’a point d’indulgence pour les femmes opulentes, dont elle envie tout bas le sort; blâme leurs dépenses, leurs folies, leurs travers, et se plaît surtout à prédire leur ruine prochaine, qu’elle enrage de ne pas voir arriver!... Que de riches matériaux pour vous dans cette diversité de passions et de caractères! De quelque côté que vous tourniez la vue, mille lumières se découvrent et se multiplient pour vous éclairer dans votre marche! Vous parlerai-je du receveur général, de ce sac à écus d’où sort un luxe humiliant pour toutes les autres autorités du pays?... Le receveur général d’aujourd’hui, c’est comme le fermier général d’autrefois: il a une bibliothèque choisie, dont il ne lit pas un seul livre; des tableaux qu’il ne regarde jamais; des statues, des curiosités qui lui sont indifférentes ou inintelligibles. Il se fait quelquefois le Mécène d’un bel esprit, dans l’espoir de passer pour tel, et se constitue volontiers le banquier de grands seigneurs pour avoir l’air d’être de leurs parents. Il est ambitieux comme Rothschild et fier comme Torlonia, enviant au premier sa baronie, au second sa principauté; se croyant assez juif pour obtenir l’une, assez arabe pour mériter l’autre! Son génie se pèse au marc le franc. Le receveur général s’élève par ses chiffres comme le soldat par ses lauriers. Il a pour tambour... une caisse en fer, et pour drapeau... une sacoche. Ses couleurs sont celles du numéraire en circulation, jaune, blanc et rouge, représentées par l’or, l’argent et le cuivre. Couleurs qui seraient nationales si elles n’étaient celles de toutes les nations. Malgré son faste, le receveur général vit en bonne intelligence avec les principales autorités du département. Il n’en dépend pas, et ne se trouve jamais en contact avec elles. Il se croit d’ailleurs dans une sphère tellement élevée au-dessus de la leur, qu’il est devenu inaccessible à tout sentiment de jalousie. Il ne peut voir des rivaux dans des hommes _sans espèces_. Il veut bien les regarder comme des rouages nécessaires à l’administration, mais non se les comparer, lui, premier moteur de la machine. Aussi les reçoit-il chez lui à peu près comme un ministre reçoit ses employés! Le préfet seul est de sa part l’objet d’hommages plus empressés; son titre lui paraît redoutable; son pouvoir lui impose! Le receveur général veut bien traiter avec ce fonctionnaire d’égal à égal, mais plutôt par respect pour les convenances gouvernementales que par déférence pour sa qualité. L’influence qu’il exerce sur les élections n’est qu’indirecte comme celle des autorités dont je viens de parler. Mais, par l’étendue de ses rapports avec les notables de la ville, cette influence peut être prodigieuse. Prenez-y garde! _Travaillez_ le receveur avec autant de soin, de prudence et d’adresse, que le préfet, le maire, le procureur et le général. Vous connaissez le faible de ses passions. Que ce soit toujours votre boussole! De magistrat, de capitaine, sachez devenir financier: soyez pour lui un autre Law, un autre Necker!... La femme du receveur général descend en droite ligne d’un banquier ou d’un fournisseur. Ayant été richement dotée, elle n’est pas ordinairement jolie, mais se dit bien faite, parce qu’elle n’est pas maigre; plus son embonpoint augmente, plus elle prétend que Junon l’emporte sur Vénus. Sa toilette est élégante et recherchée. Ne pouvant lutter avec ses rivales de gentillesse et de grâce, elle s’étudie à les effacer par la richesse de sa parure. Mais cette parure merveilleuse paraît terne et pâle sur elle, tandis que les plus simples bagatelles brillent de l’éclat des piquantes figures dont elle veut triompher. Ainsi l’art ne peut la venger des disgrâces de la nature. La nature a dit dans sa sagesse profonde: Elle sera laide! Et toutes les ressources de la faiblesse humaine vont échouer contre la puissance de ce fait. La femme laide qui désire paraître jolie est pour vous d’une excellente exploitation. En vain son mari vous repousse, elle est plus forte que lui pour vous protéger, si vous savez la consoler de tous les hommages qu’elle n’a pas obtenus et ambitionnés avec tant d’ardeur. Quel bonheur pour elle si en vous elle rencontre un homme qui l’apprécie comme elle le désire; un homme juste qui ait foi dans son extérieur, dans sa tournure, dans sa physionomie; un homme indigné qui la venge de toutes les calomnies dont elle a été la victime! Oh! vous serez adoré! mais conduisez-vous platoniquement! Je ne veux pas rendre votre tâche trop difficile! § VI.--_Du commis, du garçon de bureau et de la livrée._ De tout temps les petits protecteurs ont joué un grand rôle sur la terre. Non-seulement un commis, un garçon de bureau ont à leur disposition une infinité de moyens propres à vous servir, mais un laquais, une femme de chambre ont quelquefois tenu dans leurs mains le sort d’un empire. Nous pourrions en citer mille exemples, sans parler ni du fameux cocher qui sauva la vie de Bonaparte en évitant un jour la rue Saint-Nicaise qu’il était _maître_ de prendre, si tel avait été son bon plaisir; ni du valet de M. de Talleyrand, avec lequel il était facile de faire fortune auprès de son excellence; ni de la camériste de Marie-Antoinette, si influente sur l’esprit de cette reine... Quel pouvoir, quelle haute illustration dans mainte et mainte circonstance a plus de crédit que la livrée! La livrée est dans une maison comme le lierre qui s’attache au chêne. Elle grandit, s’élève avec ses maîtres, suit tous leurs mouvements, épie leurs moindres démarches, connaît leurs goûts, leurs habitudes, les voit manger et boire, juge du degré de leur appétit, thermomètre infaillible de leur bonne ou mauvaise humeur, les habille et les déshabille, assiste à leur lever et à leur coucher, et ne les quitte enfin que lorsqu’ils ont la tête sur l’oreiller, ronflant comme des mortels faits à son image. Un valet, mais un véritable valet, un Frontin moderne, un Pasquin à la hauteur du siècle, est l’homme le mieux placé pour protéger le solliciteur auprès de son maître. Cette protection se déclare dans un signe, un geste, un mot; sur la manière de chausser monsieur, de lui nouer sa cravate, de lui passer son habit, dans l’empressement de lui présenter un mets et de lui remplir son verre; dans l’à-propos d’un oui ou d’un non quelquefois sublime. Que le valet de chambre de M. le préfet veuille vous desservir, en parlant de vous il le chaussera de manière à le faire crier, l’étranglera dans le nœud de sa cravate, lui mettra son habit de travers, sera bref, impertinent, distrait! Croyez-vous que le préfet ne vous regarde pas alors comme l’auteur de son martyre et ne vous envoie à tous les diables?... Que le valet de chambre, au contraire, s’il entonne votre éloge, le serve avec soin, attention et politesse, il se fera écouter comme s’il parlait de la découverte d’un complot ou de l’arrivée d’un prince dans la ville. Sa protection d’ailleurs ne vous est-elle pas nécessaire pour faciliter votre introduction auprès de son maître? Les fonctionnaires, et surtout le préfet, n’ont-ils pas l’habitude de dire chaque matin à leur valet de chambre: Je n’y serai pas pour telle ou telle personne? et vous êtes toujours du nombre de ces réprouvés. Le valet dévoué à vos intérêts oublie facilement la consigne en votre faveur. Grâce encore à ses bons soins, vous pouvez signer un traité d’alliance avec le cuisinier et le cocher, si le fonctionnaire que vous voulez dompter est assez riche ou assez adroit pour jouir d’un si important personnel. Le cuisinier combattra pour vous à l’aide de ses talents culinaires; le cocher avec son fouet et ses rênes! Un mets nouveau, riche d’imagination et d’épices savamment composées, signalera tous les jours où le valet de chambre hasardera votre apologie; tandis que les mets communs, les mets brûlés seront réservés pour ceux où il sera question de votre compétiteur ou de votre antagoniste. Le cocher contribuera à cette manœuvre par des moyens différents. S’il faut soutenir votre panégyrique, l’habile Automédon, en voiturant l’heureux fonctionnaire, évitera les trous, les ornières, les cailloux, en un mot le conduira le plus mollement et le plus rapidement possible, afin de le maintenir dans sa bonne humeur; s’agit-il de votre adversaire, il ne marche que par bonds et par sauts, ne coupe point les ruisseaux, se heurte contre les bornes; et, s’il est assez heureux pour rencontrer un endroit où l’on peut verser sans trop de danger, il verse l’autorité avec délices! Vous jugez du bon effet que doit produire ce coup audacieux. A vous les vertus préservatrices d’un bon ange, à votre concurrent le souffle d’un mauvais génie!... Après la livrée, vient naturellement le garçon de bureau, tenant à la main le plumeau gouvernemental et le balai administratif. Il a une manière d’épousseter les cartons et de balayer les bureaux, qui décèle à s’y méprendre l’état de son humeur. A compter du jour où le garçon de bureau voudra bien s’intéresser à vous, il rendra la préfecture aussi brillante qu’un palais, et sans crainte il déposera sur le secrétaire de son maître vos brochures et vos circulaires, ainsi que tous les journaux qui traitent de l’excellence de votre candidature. Le préfet, en se réveillant, ne s’aperçoit pas d’abord de la présence de ces écrits, puis les lit, les relit, en commente toutes les phrases, et, appelant son garçon de bureau se tenant à dessein non loin de ses regards, s’informe sans trop de colère de la voie par laquelle ils sont parvenus... Par la mienne, répond naïvement le garçon de bureau. --Comment! vous avez osé malgré mes ordres... --Je n’ai pas cru mal faire, monsieur le préfet... Ces écrits sont d’un monsieur qui désire être député... un bien brave homme, je vous assure... --Qui vous l’a dit?... --Personne, monsieur le préfet: mais je sais qu’il illumine à la Saint-Philippe... --Allons donc! pas possible! --Je vous demande pardon, monsieur le préfet; j’ai vu de mes propres yeux et compté sur mes dix doigts, le 1er mai dernier, douze lampions rangés sur ses fenêtres, aussi beaux, aussi pleins que ceux de la préfecture... et il ne les a pas eus pour rien, lui! Ce n’est pas comme nous, qui illuminons pour le roi aux frais de la nation!... Cela explique peut-être pourquoi nous consommons plus de lampions que cet honnête citoyen!... Le commis, depuis le sous-chef jusqu’au surnuméraire, est un être insouciant, gai, frivole, aussi réglé que la pendule de son bureau, travaillant peu, avec la prétention de travailler beaucoup; assez instruit souvent pour donner à ses temps perdus des leçons de calligraphie ou d’arithmétique; quelquefois musicien, poëte et membre de la société des Bergers de Syracuse. Espion naturel de ses supérieurs, il fait quotidiennement de leurs actes le sujet d’une chronique administrative, où se mêlent sans ordre et au hasard les traits de l’épigramme et de la critique aux marques du respect et de la soumission. Essentiellement bavard, il a toujours à parler, quoiqu’il ait rarement quelque chose à dire... N’importe! on l’écoute, on s’amuse de ses saillies, de ses jeux de mots, de ses calembours. Sa tribune, à lui, c’est son bureau. Comme il a de l’aplomb et de l’audace, il attaque tout le monde sur le terrain de la politique, les plus grands comme les plus petits personnages, tient tête à toutes les opinions sans être bien sûr de la sienne. Pour lui le mois n’a qu’un jour, le jour où il émarge! Ce jour-là seulement il déjeune et dîne réellement; les autres, il mange pour vivre, et il ne vit pas... Et ne vivre pas, pour lui, c’est mal vivre!... Vous pouvez facilement l’intéresser à vos succès; il vous aimera si vous l’aimez, vous secondera si vous l’en priez bien. Stimulez sa verve poétique, et il composera pour vous une chanson... Comprenez-vous toute la force morale d’une chanson dont vous êtes le héros, et composée dans une administration publique, à la mairie ou à la préfecture? Cette chanson fera le tour de la ville comme les odes de Béranger ont fait le tour du monde. Les petits protecteurs ont, en outre, l’avantage de vous servir sans en avoir l’air ni la prétention, et sans se douter souvent des hautes faveurs dont vous leur êtes redevable. Il ne faut, pour les séduire, que se mettre à leur portée et affecter beaucoup de bonhomie; un peu de familiarité les charme toujours; la plus légère marque d’amitié excite l’ardeur de leur zèle; en les traitant comme vos égaux, vous en faites sans peine les premiers échelons de votre fortune. Telle est la stratégie administrative!... stratégie à laquelle votre génie doit surtout imprimer un caractère d’originalité; car si quelques-uns des moyens indiqués avaient été employés, il faudrait les négliger comme des lieux communs plutôt propres à vous nuire qu’à vous être favorables, et y suppléer par des combinaisons plus neuves, plus saisissantes que l’étude des passions politiques vous suggérerait en foule. Il vous sera toujours facile de savoir la tactique suivie par vos prédécesseurs; mais elle ne sera pas, je le présume, de nature à jamais déranger la vôtre, cette tactique étant en général extrêmement vulgaire et maladroite. MÉDITATION XVI. Ruses de guerre. Indépendamment de la marche régulière et méthodique à suivre dans le cours de votre campagne, vous aurez à mettre en œuvre quelques-unes de ces ruses que nécessite un événement inattendu ou qu’improvise la gravité des circonstances. Car il ne suffit pas d’avoir combattu pour obtenir la victoire, il faut avoir combattu avec art, utilisé non-seulement les ressources de son génie, mais profité de toutes les fautes de ses adversaires, vu le côté faible comme le côté fort, jugé sainement le moment de l’attaque et l’opportunité de la défense, et après avoir épuisé toute la fécondité de son imagination, y trouver encore des éléments de succès. Souvenez-vous toujours de cet axiome: Rien n’est fait tant qu’il reste quelque chose à faire! Quels que soient vos premiers succès, ayez toujours l’œil ouvert, restez sur le _qui vive_, guettez les moindres mouvements de l’ennemi. Il suffit d’un seul revers pour vous faire perdre le fruit de vingt victoires, comme il peut arriver qu’après de nombreuses défaites, une bonne inspiration vous conduise enfin au triomphe. Ainsi, point d’aveuglement dans la fortune! point de découragement dans l’adversité! La fortune est capricieuse, et l’adversité se lasse parfois de vous poursuivre. Ne vous endormez pas sur l’une si vous l’enchaînez; tâchez de vous dégager de l’autre si vous portez ses fers... vous ne devez vivre qu’à force d’activité et d’intelligence, sans repos, sans sommeil, sans joie, sans tristesse, jusqu’au grand jour de la bataille électorale où se décidera votre sort! Que de gens, confiants dans leurs premiers succès, ont manqué leur élection pour deux ou trois voix de majorité! Combien d’autres, désespérés de l’échec de quelques tentatives, ont soudain renoncé à leur candidature, quand ils pouvaient, par une manœuvre adroite, la rendre victorieuse! Napoléon a dit: Tout le secret du gain des batailles est d’amener sur un point donné le plus de forces possibles. Mêmes principes pour le succès d’une élection. Ici vous avez pour soldats des votants, pour point donné l’urne du scrutin. Plus vous amènerez de votants sur ce point à l’ombre de votre bannière, plus vous réunirez de chances favorables; mais ne vous fiez pas trop sur le dénombrement de vos troupes; vous aurez des traînards et des transfuges. Je suppose, par exemple, que dans un collége électoral, composé de deux cent trente électeurs, vous comptiez sur l’appui de cent cinquante voix. Ce n’est pas assez, vous pourriez échouer. Cent quatre-vingts voix sur deux cent trente vous sont nécessairement promises, si vous voulez jouir d’un peu de sécurité. Et encore!... un véritable candidat à la députation doit, selon moi, compter sur toutes les voix, et se mettre non en quatre, mais en mille pour les obtenir. Mais, me dira-t-on, c’est impossible! Je répondrai tout simplement: C’est possible! et voilà comme je l’entends. Si vous ne pouvez obtenir toutes les voix, vous pouvez au moins paralyser celles qui vous sont contraires, et par ce moyen espérer une sorte d’unanimité. Je vais vous en citer un exemple assez original, et pris dans la dernière comédie électorale jouée en France. M. L......, vous connaissez tous M. L......, auteur de cinq ou six tragédies fort ennuyeuses. Sa candidature n’avait aucune chance de réussite, et pouvait à peine réunir une dizaine de voix. Que fit alors M. L......? il rassembla les électeurs, et les prévint, sans autre préambule, que s’il n’était pas élu député, il ferait jouer ses tragédies sur le théâtre de leur ville... Il fut élu à l’unanimité. Mais tous les éligibles n’ont pas le bonheur de faire des tragédies si terribles... Citons un autre exemple: Dans je ne sais quel arrondissement (je le sais bien, mais je ne veux pas le dire), M. B... avait contre lui quatre électeurs dont il redoutait beaucoup l’influence... et pas le moindre moyen de désarmer leur opposition. Ils étaient restés insensibles à toutes les avances, quand M. B... imagina de s’entendre avec leur médecin, le seul Hippocrate patenté du pays. Chacun d’eux avait heureusement une grande confiance dans cet Hippocrate, dont ils consultaient quelquefois la science. Le docteur va donc un matin leur tâter le pouls à tour de rôle, avec une figure allongée, la tête branlante, et ce cri lugubre: --Ça va mal! --Allons donc!... je me porte à merveille. --Ça va mal, vous dis-je! --Mais j’ai bon appétit, bon sommeil... --Tant pis... il y a pléthore... les apoplexies aujourd’hui sont si fréquentes!... --Hein?... que dites-vous?... --Vous avez la figure bien rouge; mais le danger n’est pas imminent... du moins, je l’espère. --Ah! mon Dieu! vous me faites trembler! --Ne sentez-vous pas des étouffements dans la région du cœur?... --Cela se pourrait bien. Ah! mon Dieu! --Je viendrai vous saigner demain. --Mais c’est la veille des élections. --Aimez-vous mieux risquer de mourir que manquer à voter? --Non, non, docteur, saignez-moi, je vous en prie!... Ah! mon Dieu! mon Dieu!... et moi qui croyais si bien me porter!... Fiez vous donc aux apparences!... Et les quatre électeurs furent saignés... et M. B... fut élu d’emblée! Cette ruse de guerre est rigoureusement historique. Vous pouvez l’employer: elle me paraît infaillible; loin de nuire à la santé des électeurs, elle peut leur être favorable... et la preuve, c’est que nos quatre saignés ne sont pas morts... rien ne monte à la tête comme le sang électoral! Néanmoins tous les électeurs à paralyser ne sont pas de nature à se livrer aux aventures d’un coup de lancette... c’est à vous de choisir les sujets les plus dispos. Dans ce nombre, je range en première ligne les malades imaginaires, espèce fort commune en ce monde, et créée tout exprès pour occuper et enrichir les médecins. Vous avez d’ailleurs à votre disposition d’autres ruses de guerre du genre pharmaceutique, non moins efficaces que la saignée, et dont les principales sont le purgatif et le narcotique. Le purgatif! Tous les hommes ont, en général, l’habitude de prendre avant leur lever soit du café, du chocolat, soit une tasse de gruau ou de lait coupé, comme préparation à un repas plus solide. Eh bien, à l’aide des intelligences que vous avez dans la place, vous attaquez l’ennemi dans ce déjeuner préparatoire avec une bonne dose de jalap ou tout autre purgatif aussi actif... et cela le jour même des élections!... Notre électeur récalcitrant savoure comme à l’ordinaire son lait ou son gruau dans toute l’innocence de son réveil, mais en grondant seulement sa bonne de ne l’avoir pas assez sucré, reproche que la traîtresse camériste reçoit en se pinçant les lèvres, afin de ne pas rire. Et bientôt le pauvre homme, au moment où il demande son pantalon à sous-pied et son plus bel habit, pour pouvoir se présenter dignement au collége électoral, se sent pris de violentes coliques... Au diable la Charte!... Il ne sait plus que devenir!... l’urne du scrutin est pour lui sans attraits... que lui importe en cet instant de déposer un vote!... Les coliques redoublent!... tombe la monarchie constitutionnelle!... et il ne bougera pas!... Inquiet, surpris de son état, il finit quelquefois par s’accuser d’intempérance, et jure bien de ne plus dîner en ville, surtout patriotiquement!... Vous voyez que cette ruse a chance de servir à la fois vos intérêts et la morale! Purgez sans crainte!... Le narcotique n’est pas inférieur au purgatif dans ses moyens de répression. Au lieu de quelques gros de jalap, vous faites administrer à un électeur indocile une légère décoction de têtes de pavot; et il s’endormira dans les rêves les plus délicieux pendant vingt-quatre heures, ou du moins assez longtemps pour qu’à son réveil les opérations électorales soient terminées. Jugez de quels secours seront pour vous la médecine et la pharmacie! elles feront à votre gré des plus intraitables électeurs, Des électeurs saignés, Des électeurs purgés, Des électeurs narcotisés! C’est-à-dire des ennemis morts le jour où vous voulez naître député!... Comme ruse de guerre, vous avez encore la ressource des lettres anonymes, de ces lettres mystérieusement envoyées à l’électeur pour l’avertir charitablement qu’à tel jour un séducteur s’introduira dans le domicile conjugal... et ce jour, comme vous le pensez bien, est toujours celui du combat électoral... Mais ce moyen est bien usé; je ne vous conseille pas de l’employer: il vaut beaucoup mieux purger, saigner ou narcotiser quelques électeurs de plus. MÉDITATION XVII. Du Compétiteur et du Courtier d’Élections. § I.--_Du compétiteur._ Le compétiteur est l’être le plus embarrassant, le plus absurde, le plus déplaisant qui soit au monde: c’est comme qui dirait un marchand venant s’établir à côté de votre boutique pour débiter la même denrée, ou mieux encore, un charlatan qui, ameutant la foule autour de lui sur la place publique, s’écrierait du haut de son char à grand orchestre: «Je vends de l’onguent pour les cors!» tandis que, vous, sur un autre char, non loin du sien, diriez avec les mêmes flots d’harmonie: «Pour les cors, je vends de l’onguent!...» N’est-ce pas là un gâte-métier, un trouble-fête, un homme dont il faudrait éteindre la race?... Un compétiteur, bon Dieu!... mais un antagoniste est mille fois préférable! Avec un antagoniste, au moins, il est possible de vivre! Il dit toujours tout le contraire de ce que vous dites; il fait un pas en arrière quand vous en faites un en avant; s’il baisse la tête, vous levez la vôtre; il rit si vous pleurez; si vous riez, il pleure; donnez-vous un soufflet? c’est lui qui le reçoit!... A la bonne heure, il y a moyen de s’entendre... Mais avec un compétiteur!... Cependant, malgré tout le droit que vous avez de le haïr, entourez-le d’égards et de bons procédés. La plupart des éligibles lui tournent le dos ou le repoussent, l’outragent ou le calomnient: c’est un tort. Et ne vous y trompez pas, votre compétiteur vous traitera probablement ainsi; mais n’ayez pas l’air de vous en apercevoir. Soyez plus habile que lui: faites-lui gracieuse mine; tendez-lui la main, flattez-le de paroles aimables. Dissimulez avec soin la hardiesse de vos manœuvres passées! Qu’à votre calme, à votre sang-froid, à votre indifférence, il ne vous soupçonne pas même capable d’avoir tenté la moindre démarche!... S’il vous prend pour un niais, tant mieux! pour un imbécile, à merveille! pour un pauvre sire, bravo! Plus il vous trouvera nul, plus il vous donnera d’armes contre lui! Ne le voyez-vous pas déjà sourire et se frotter les mains, en disant dans le gonflement de son amour-propre: «Comme je suis beau à côté de cet homme-là!...» Votre admiration pour lui augmentera sa confiance! Les sots qu’on admire sont comme les rois qu’on flatte: ils ne voient rien, ne devinent rien, ne redoutent rien! Ils deviennent aussi aveugles que vous êtes clairvoyant, aussi simples que vous êtes adroit, aussi dupes que vous êtes fripon! Dites hardiment à votre compétiteur que si vous aviez pu savoir à l’avance qu’il se présentât sous les mêmes auspices que les vôtres aux suffrages des électeurs, vous n’auriez jamais eu la téméraire pensée d’entrer en lice avec lui, d’autant plus que vous ne vous souciez pas réellement des honneurs de la députation, et qu’en acceptant la candidature, vous n’avez fait que céder aux instances de vos amis... Phrase qui ne paraîtra pas extraordinaire, car vous savez qu’en général les candidats se font violence en se mettant sur les rangs... Ils ne cherchent pas à devenir députés parce que c’est leur bon plaisir, leur vœu, leur ambition, mais seulement pour obéir à de braves amis qui, mieux qu’eux-mêmes, savent apprécier leur mérite, et ne peuvent souffrir que ce mérite soit perdu pour la patrie! Excellents amis! véritables citoyens! Votre compétiteur n’hésitera pas à vous ouvrir son cœur, c’est-à-dire à vous apprendre tout ce que vous voulez savoir. Ainsi, il vous informera du nombre de voix qu’il compte obtenir, et peut-être du nom des électeurs qui lui ont promis leurs suffrages, point très-important à connaître et dont vous pouvez tirer un parti immense!... Après vous être extasié sur le dénombrement de ses forces, proposez-lui l’abandon des vôtres, beaucoup trop faibles pour lutter avec elles. Votre compétiteur alors ouvrira de grands yeux, doutant s’il veille ou s’il dort! En effet, quelle proposition pour lui!... pour lui l’abandon de toutes vos voix!... Il ne lui restera plus contre vous la moindre défiance. Heureux, ivre de joie de pouvoir compter sur le succès d’une cause qu’il croyait désespérée, il vous livrera ses secrets les plus cachés... Et vous, aussi prompt que l’éclair, profitez de ses révélations, soit pour séduire, disperser ou anéantir ses soldats, soit pour vous emparer de ses positions, s’il en occupe de favorables!... § II.--_Du courtier d’élections._ Le courtier d’élections est le second tome du courtier de commerce. De même que lui, il a un cabriolet, et fatigue trois chevaux par jour, parle douze heures de suite sans embarras, sans préparation, dit vrai et ment tour à tour selon les besoins de la situation; mais presque toujours entraîné par la situation du côté le moins moral; il saute comme un saltimbanque, se blanchit comme un pierrot, se bariole comme un arlequin, arbore effrontément les couleurs de la marchandise qu’il propose... et sa marchandise à lui, c’est un candidat à la députation; ses preneurs sont des électeurs. Il garantit sa marchandise; mais il n’est pas solvable. La marchandise une fois prise, bonne ou mauvaise, il faut la garder; cela ne se reprend pas. Le courtier d’élections a fait souvent ses premières armes dans le maquignonnage. Le commerce des chevaux lui a donné ce babil, cette audace, cette assurance qu’il déploie avec tant de succès dans le commerce des élections. Les termes dont il se servait jadis pour vanter un cheval lui servent également aujourd’hui pour vanter un aspirant-député. Ainsi, il dira aux électeurs: «C’est du pur sang! il voit bien, se tient sur un pied ferme, et marche droit devant lui! Il vaut _Napoléon_ pour le caractère, n’a peur de rien, jouit d’une grande renommée... Vous ne pouvez faire une meilleure acquisition.» Les électeurs se laissent quelquefois prendre à ces belles paroles et ne tardent pas à se repentir de leur faiblesse. Le député nommé sous cette influence est presque toujours poussif, aveugle, peureux ou fourbu; et, comme je l’ai dit plus haut, pour les députés, il n’y a pas de cas rédhibitoire. Le courtier d’élections a conservé surtout de ses anciennes habitudes une grande foi dans sa facilité à faire des dupes... Et, il faut le dire à sa gloire, il réussit bien plus souvent qu’il n’échoue. Vous me demanderez peut-être s’il est patenté?... Légalement patenté... non! et cependant il exerce publiquement, sous les inspirations et pour le compte du ministère; il en reçoit des honoraires, des décorations, des présents; ce qu’il accepte encore très-volontiers de toutes les personnes qui veulent bien l’honorer de leur confiance; car le véritable courtier d’élections n’a de préférence pour aucun parti; il ne voit que sa profession, au bénéfice de laquelle il se consacre tout entier, n’épousant les opinions du candidat qu’il est chargé de pousser à la députation, que pendant le pénible travail des élections, parce qu’alors il est payé pour les représenter et les imposer à la France. Chaque ville a ses courtiers d’élections, les plus grandes comme les plus petites... Et il faut croire que cette profession n’est pas sans charmes; car, outre le nombre de gens qui l’exercent d’une manière assez lucrative, on compte beaucoup de citoyens, de véritables Romains, qui, dans le seul intérêt de la patrie, usent bottes et souliers pour favoriser au pas de course un candidat de leurs amis ou de leurs parents. Cette classe de courtiers, moins nombreuse que la première, se contente ordinairement d’égards, de procédés, de remercîments... et d’un petit cadeau au jour de l’an... Cadeau qu’elle ne reçoit qu’à titre de souvenir et comme l’expression de la reconnaissance... car elle a inscrit sur ses bannières: Honneur et patrie!... Elle ne veut point d’autre salaire... elle a de quoi vivre honnêtement!... Les courtiers sont en général d’un merveilleux secours pour parcourir les campagnes, à travers les chemins de traverse et au fond d’une carriole, seule voiture qui puisse rouler dans ces parages... et dans laquelle il vous serait impossible de tenir une demi-heure... Faites-vous remplacer dans cette mission de cahots par un de ces habiles émissaires, tandis que vous _travaillerez_ en ville. Choisissez un ami ou un parent; il vous en coûtera plus cher peut-être, mais vous serez plus sûrement servi. Néanmoins, n’abusez pas de ses bons offices. Tout ce que vous ferez par vous-même sera toujours mieux fait que tout ce qu’il pourrait faire. L’instinct de l’intérêt personnel est si habile! Je ne permets franchement le courtier d’élections qu’à titre de double. Vous êtes chef d’emploi; son rôle est inférieur au vôtre. Vous vous fardez tous les deux le visage, mais vos traits ne sont pas les mêmes; il vous imite dans votre port, dans votre langage, mais ne marche ni ne parle aussi bien que vous! Il vous sera utile surtout dans la poursuite des électeurs qui protégent votre compétiteur ou votre antagoniste... Ses armes vaudront mieux que les vôtres pour détruire dans leur esprit la position favorable de vos ennemis. Ne parlant pas en votre nom, il paraîtra libre de tout engagement particulier; ses attaques seront d’autant plus vigoureuses et laisseront au moins quelques blessures. Le courtier d’élections, assez étourdi de son naturel, est par conséquent sujet à commettre des bévues, si vous négligez de lui donner des instructions nettes et précises. Qu’il sache bien d’abord ce que vous attendez de lui. Voulez-vous qu’il morde et déchire? préparez sa fureur; voyez si ses dents et ses griffes sont en bon état! est-il chargé par vous d’une intervention amicale?... Mettez-le de bonne humeur; essayez l’urbanité de ses manières et la douceur de ses paroles. Qu’il soit tour à tour, selon vos besoins et avec la même facilité, agneau docile ou lion terrible! Son opiniâtreté et sa constance égalent son activité. Il marchera pour vous la nuit comme le jour, au milieu de l’orage et de la tempête, au bruit du tonnerre, à la lueur des éclairs, par une pluie battante et le débordement des rivières, par les chaleurs de la canicule ou les glaces de l’hiver, et ira, s’il le faut, sans crainte, sans souci, sans paletot, sans parapluie, arracher de son lit un électeur à l’heure la plus indue... Votre intérêt... rien que votre intérêt et le sien l’animeront dans l’enfantement de votre élection; il n’aura ni repos ni sommeil avant que vous ne soyez sorti triomphant du scrutin!... Le courtier d’élections peut être votre complice, mais jamais votre confident. Il doit comprendre et exécuter vos ordres, mais ne point lire au fond de vos pensées. Si vous commettez des fautes, qu’il en porte tout l’odieux! Les électeurs n’accuseront que lui, et vous paraîtrez toujours pur. En un mot, le courtier d’élections ne sera pour vous qu’un instrument dont vous vous servirez avec discrétion, et que vous serez toujours prêt à briser et à fouler aux pieds, si la raison d’état l’ordonne. La raison d’état pour les gouvernements est la raison de l’égoïsme et de la peur... Pour vous, c’est celle de la victoire!... Attention, maintenant! Arrivez avec armes et bagages! La lice est ouverte. Le grand tournoi électoral va s’engager! MÉDITATION XVIII. Luttes électorales. Vous commencez à trembler! Allons donc! du courage! marchez d’aplomb et la tête haute! ne mettez pas les mains dans vos poches; boutonnez votre habit jusqu’au menton, cela vous donnera l’air plus martial... relevez votre chapeau qui tombe en arrière et vous fait ressembler à un buveur de lait; soyez dégagé dans votre allure; affectez du calme, de la tranquillité, ayez le sourire sur vos lèvres, comme heureux avant-coureur de vos espérances. Soyez causant, animé, familier; spirituel pour quelques-uns, aimable pour tout le monde. Plus vous approchez du moment fatal, plus, je le conçois, votre émotion redouble, et plus cependant il est nécessaire de vous rendre maître de vous-même. Si le public vous voyait triste, préoccupé, silencieux, abattu, il vous supposerait menacé d’une humiliante défaite: son opinion en pareille circonstance pourrait vous être fort préjudiciable; les électeurs eux-mêmes finiraient peut-être par la partager; tant l’opinion, mais cette opinion qui court de rue en rue, de salon en salon, d’étage en étage, depuis le rez-de-chaussée jusqu’au grenier, a une influence contagieuse!... Qu’elle se prononce donc pour vous! que cette épidémie de pensées communicatives, nées d’un sentiment général, vous serve au lieu de vous nuire!... Courage, donc! je le répète! après avoir si bien conduit votre barque, n’allez pas faire naufrage au port! Songez que vous êtes un homme... un homme supérieur même à l’homme raisonnable... un grand homme qui n’attend plus qu’un piédestal pour faire juger de sa taille!... Présentez-vous donc à l’assemblée préparatoire avec un front aussi serein que si vous vous rendiez au sein de l’Académie ou dans les coulisses de l’Opéra! § Ier.--_De l’assemblée préparatoire._ Il n’y a pas de comédie, sur aucun théâtre du monde, qui soit comparable aux scènes plaisantes et burlesques d’une assemblée préparatoire à l’élection d’un député. Le lieu de ses séances est ordinairement une salle consacrée aux orgies du plaisir, une salle de cent cinquante couverts, pour noces et festins, où l’on dîne en chantant, où l’on danse comme l’on dîne, propriété d’un restaurateur politique, et bien propre, comme on voit, à donner des inspirations nobles et sérieuses. Les membres de cette assemblée sont plus ou moins comiques, les uns par leur figure, les autres par leur esprit. Infirmités morales, infirmités physiques, tout passe moyennant deux cents francs de contribution! Un président est chargé de conduire les débats et de maintenir l’ordre; et l’ordre est toujours maintenu à peu près comme les débats sont dirigés. Cependant le président est assis sur une estrade élevée, a devant lui un bureau pour y appuyer ses coudes; sur lequel bureau sont rangés avec symétrie une écritoire, des plumes, du papier, une sonnette et un chapeau, véritables épouvantails parlementaires... Chacun crie, se presse, se met en colère sans en avoir obtenu l’autorisation du président; chacun demande du calme, du silence, et donne l’exemple du tumulte et de l’indiscipline. En vain le président agite sa sonnette et se couvre avec vivacité, en mettant son chapeau sur le coin de l’oreille, comme un président parfaitement indigné; les cris, les trépignements, les bravos, les sifflets continuent... Il ne reste souvent au président qu’un moyen pour rétablir le calme, c’est de faire évacuer la salle... Dans ce cas la séance est remise au lendemain, et le lendemain les mêmes scènes recommencent; quelquefois le président n’en voit arriver le terme qu’après avoir brisé deux sonnettes, renversé trois ou quatre écritoires et compromis son chapeau. Qu’est-ce que cela? me dira un Anglais; chez nous c’est bien plus divertissant... On discute avec des pommes de terre, on disserte avec des pommes cuites, on argumente avec des pierres et de la boue! On se jette tout cela à la tête; et cela éclaircit les idées. Voilà pourquoi nous vous sommes si supérieurs en fait de gouvernement représentatif. Essayez seulement de nos pommes de terre et de nos pommes cuites pour commencer, et vous m’en direz des nouvelles... les Français ne seront plus reconnaissables. L’Angleterre peut avoir raison; mais, pour cela, il nous faudrait ses hustings, ses tréteaux en plein vent; et nous nous disputons encore à couvert. Les arguments de l’Angleterre compromettraient singulièrement les murs et les meubles d’un salon. Il est facile de réparer une figure en compote, un œil poché, une oreille déchirée, un nez aplati ou fendu... au bout d’un mois il n’y paraît plus! Mais un fauteuil taché, une glace brisée, un papier sali, impossible!... où en serions-nous, bon Dieu!... Faites-nous grâce encore des pommes cuites et des pommes de terre, cette sublime expression d’un peuple libre. Contentons-nous, pour le moment, des coups de langue et du tumulte des paroles, c’est moins dispendieux! Plus tard peut-être nous serons assez forts et assez riches pour imiter nos heureux voisins! N’êtes-vous pas de mon avis?... Un peu plus tard, n’est-ce pas?... car vous voilà dans un meeting où vous êtes bien aise de n’avoir pas à redouter les allures britanniques. Votre présence est le signal d’une explosion d’enthousiasme; chacun vous entoure, vous fête, vous complimente; des poignées de mains à droite, des poignées de mains à gauche; on vous prodigue les marques d’affection les plus vives; vous devenez l’objet de la curiosité générale; on monte sur les banquettes pour vous voir circuler; on vous montre au doigt; on cherche à rencontrer vos regards!... Mais que cet accueil ne vous aveugle pas; votre œuvre n’est point terminée! Ici, le point essentiel est de découvrir ceux de vos ennemis qui, jusqu’à ce jour, se sont tenus cachés dans l’ombre. Observez bien les électeurs, et vous atteindrez ce but. Si quelques-uns vous ont fait des promesses fallacieuses, ils jetteront aujourd’hui le masque; ils laisseront percer leurs antipathies à travers l’ambiguïté de leurs interpellations... L’avantage est pour vous de combattre sur un terrain préparé par vos mains habiles; vous échaufferez facilement les passions d’où peut jaillir la vérité; vous exciterez les rancunes timides; vous réveillerez les haines assoupies. Ainsi, vous distinguerez du premier coup d’œil les boudeurs et les grognards de ces demi-savants qui pullulent d’ordinaire dans les assemblées politiques, toujours prêts à faire étalage de leur éloquence de pacotille et de leur érudition de magasin!... Mais avant de vous mettre en scène, laissez votre compétiteur et votre antagoniste se débrouiller avec les électeurs; vous profiterez de leurs bévues, de leurs fautes, et vous jugerez mieux de la nature et de l’esprit des débats. Si votre antagoniste et votre compétiteur excitent des rires ou des murmures, ne vous réjouissez pas ouvertement; cherchez au contraire à les excuser! Vous passerez pour bon camarade; et plus vous les excuserez, plus ils paraîtront ridicules. Ensuite, vous vous approchez d’eux le plus près possible, afin qu’ils puissent vous apercevoir; votre vue achève de les troubler et de les mettre en désarroi. Ils n’auront plus une parole sensée à leur disposition, perdront complétement la mémoire, s’arrêteront la bouche béante, accablés sous la pensée de leur infériorité et vaincus par votre silence. Mais vous êtes appelé à votre tour au pied du redoutable tribunal, encore ému de ses premiers interrogatoires, et sous l’impression d’un sentiment favorable à votre candidature. On vous prie d’exposer votre système politique. Prenez garde! rappelez-vous l’heureux laconisme qui présidait à vos visites électorales, laconisme éloquent de ruse et d’adresse! Restez-y fidèle, n’exposez aucun système! dites simplement: Mes opinions sont connues!... Mots faciles et coulants, et à la portée des orateurs les moins expérimentés. Vous pourrez dire d’autant plus hardiment: Mes opinions sont connues! que vous n’avez positivement fait connaître vos opinions à personne, et que par cela même chacun les supposant conformes aux siennes, jugera inutile et superflue l’exposition d’un système politique, et répétera à l’oreille de son voisin: En effet, ses opinions sont connues!... Voilà qui satisfait la majorité. Dès ce moment vous êtes regardé comme un grand orateur!... orateur concis et nerveux! penseur judicieux et profond!... Viennent ensuite les dissidents, les interpellateurs. Redoublez d’attention dans ce moment. Ils vous adressent tour à tour, et quelquefois ensemble, mille questions qui se croisent et se détruisent les unes par les autres! L’un vous demande, par exemple, si vous accepterez des fonctions publiques. Que pouvez-vous répondre à une question aussi déplacée?... Le plus court est de placer votre main d’homme libre sur votre cœur d’honnête homme, mouvement qui ne manque jamais son effet, et de dire d’un air contrit et blessé: N’a-t-on pas encore appris à me juger?... Phrase parfaitement en harmonie avec la précédente, et provoquant une triple salve d’applaudissements, parce qu’elle est creuse et ronflante! N’oubliez pas surtout d’inscrire sur vos tablettes les noms des questionneurs... je les recommande à votre médecin et à votre apothicaire. Un autre vous interroge sur vos sympathies dynastiques... Bon pour une saignée! car il ne cherche probablement qu’à vous tendre un piége! Celui-ci désire connaître votre opinion sur les lois de septembre... Autre perfidie!... Une purgation pour monsieur!... Celui-là demande que vous vous engagiez à voter l’abolition de tous les impôts qui pèsent sur le peuple, c’est-à-dire qui pèsent sur lui... Endormez-le avec une décoction de pavots... Tous ces électeurs se disposent à voter contre vous!... Règle générale. Comme il faut traiter chacun selon ses œuvres, vous saignerez les plus taquins, purgerez les plus bavards, _narcotiserez_ les plus turbulents! Et ne craignez pas d’user de toutes vos ressources, vous en êtes à vos dernières épreuves, et l’heure de la victoire va bientôt sonner pour vous!... § II.--_De la formation du bureau._ J’arrive un jour à Quimpercorentin, ville remarquable par son nom! C’était jour de foire; c’était aussi jour d’élection, du moins en ce qui concernait la formation du bureau... et comme je crus que tout le mouvement produit par la foire était le résultat des travaux électoraux, je m’écriai avec fierté: A la bonne heure! on trouve ici de véritables citoyens! ils exercent leurs droits politiques!... Hélas! je me trompais; ces braves citoyens ne songeaient guère qu’à vendre des veaux et des porcs, des toiles et des cotonnades; la salle du collége électoral resta vide; les membres du bureau furent choisis au hasard, et on ne manqua pas de dire le soir dans la ville: Voyez-vous, comme l’opinion s’est prononcée! Les gens méticuleux se préoccupent de la formation des bureaux; et souvent cette opération n’a point de caractère: elle est douteuse, incertaine ou trompeuse, en raison de l’indifférence et de la paresse des électeurs. Ces messieurs trouvent que c’est trop encore de se déranger une fois pour donner à la France un représentant qu’ils ne connaissent pas. Ne voyez dans la formation du bureau qu’un président, un secrétaire et quatre scrutateurs... sans influence aucune, forcés avant tout d’être scrupuleux et honnêtes, quand bien même ils seraient disposés à ne l’être pas, ce qui est inadmissible!... Les éligibles n’ont rien à redouter de ces hommes, dont le plus formidable est presque toujours un notaire, et le plus humble un maître d’école. Ce dernier remplit communément les fonctions de secrétaire, en sa qualité d’hommes de lettres; le notaire celles de président, vu la grande habitude qu’il a de s’asseoir dans un fauteuil rembourré d’étoupes et couvert de basane. Les scrutateurs sont choisis parmi les marchands, à cause de leur aptitude à compter et à se servir de balance, par conséquent moins sujets que d’autres à se tromper dans l’énumération des suffrages et le poids de la justice. Les éligibles bien posés, dis-je, dominent ces hommes et ne les craignent pas. S’il arrivait qu’on vous offrît la présidence, ne faites pas la sottise du l’accepter. Le président a une responsabilité dont vous ne devez pas vous embarrasser... Si votre élection était entachée d’irrégularité, on vous accuserait d’avoir prémédité et commis à votre profit ce délit impardonnable... Et d’ailleurs, fût-elle régulière, une élection donne toujours ouverture à une foule de protestations plus ou moins absurdes. Or, il ne faut pas que jamais, et de quelque manière que ce soit, on puisse protester contre vous. Refusez la présidence électorale, mais n’empêchez pas qu’on vous en fasse l’offre!... Ainsi vous aurez le mérite d’avoir été jugé digne de l’obtenir, et augmenterez votre réputation de modestie et de désintéressement. § III.--_De la nuit qui précède le jour de l’élection._ Cette nuit est, pour un candidat à la députation, la plus agitée, la plus sombre, la plus blanche de toutes celles qu’il passe depuis l’ouverture de la campagne. Il ne peut rester en place; il va, vient, se couche, se lève, sort, rentre, est insupportable à son portier, à ses domestiques, à ses enfants, et surtout à sa femme. En vain cette pauvre femme cherche à le calmer et l’engage à prendre du repos ou à causer tranquillement avec elle; il se précipite hors du lit conjugal au moment où elle croit avoir le mieux réussi à le retenir, et s’écrie en mots entrecoupés: Je réussirai! oui, oui! je l’espère!... Mais si j’allais échouer!... quel affront!... --Tu n’échoueras pas, lui répond sa femme; recouche-toi, je t’en prie!... --Il ne faudrait qu’une voix de moins que la majorité absolue pour me couvrir de cette humiliation! --Recouche-toi!... cela te portera bonheur!... --Il y a six coquins d’électeurs dont je me défie et qui peuvent me faire bien du mal, reprend-il en continuant de se promener au milieu de la chambre dans un état voisin du plus simple appareil. --Ah çà! te recoucheras-tu?... répète sa femme impatientée... Ce manége commence à m’ennuyer... j’ai envie de dormir. --Ah! tu as envie de dormir, réplique le candidat en souriant; tant mieux... moi, je vais sortir!...» Et tandis qu’il s’habille, sonne ses domestiques, réveille ses enfants par le bruit infernal dont il remplit la maison, sa femme murmure entre ses dents: Sortir à deux heures du matin!... Qu’on ne me parle plus des hommes politiques... C’est bien peu politique avec une femme!... Vous dire où il court! je n’en sais rien!... mais le plus souvent il va frapper à la porte de ses amis, rarement disposés à la lui ouvrir à pareille heure; ou bien erre çà et là dans les rues à la lueur des réverbères, avec aussi peu de fermeté dans le mouvement de ses pas qu’un homme livré aux agitations de Bacchus, tant la fermentation des préoccupations politiques est grande et porte au cerveau!... Mais bientôt, saisi par le froid et ennuyé de sa promenade nocturne, il retourne au logis, où il rentre à peu près comme il en est sorti, c’est-à-dire réveillant de nouveau portier, domestiques, femme et enfants. --Dis donc, ma femme, s’écrie-t-il en ouvrant avec fracas la porte de sa chambre, les promenades du soir ne me valent rien... la lune est cependant fort belle; mais je suis tout transi!... Une idée!... si nous faisions du punch?... --Du punch à cette heure!... répond la dame en bâillant et d’un air furieux... Que le bon Dieu te bénisse!... Je dormais d’un si profond sommeil! --Le punch, ma bonne amie, donnerait un autre cours à mes réflexions... Je vois tout en noir... La journée de demain m’épouvante!... Il n’y a plus de probité parmi les électeurs... Ah! si je ne suis pas élu!... Du punch, ma bonne amie!... je t’en prie! --Laisse-moi tranquille!... tu n’en auras pas!... --Merci, ma femme... tu me fais dans ce moment l’effet d’un collége électoral!... Si le candidat prend alors le parti de se recoucher et parvient à s’endormir, tombant de fatigue et de lassitude, des rêves effrayants l’assiégent et un affreux cauchemar l’étouffe; le cauchemar du charivari, avec ses chaudrons, ses casseroles, ses marmites, ses écumoires, ses pelles, ses pincettes, en un mot, avec tout le matériel d’une excellente cuisine. Non-seulement le malheureux ne respire plus sous le poids de ces funestes instruments, qui se sont fixés pyramidalement sur sa poitrine, mais il est assourdi de leur infernale harmonie; et de temps en temps une voix perçante, plus terrible que le sifflement du serpent, lui crie sans pitié: Tu ne seras pas député!... Bientôt il se réveille en sursaut, comme un homme en délire ou sur le point d’être frappé par un meurtrier, se débattant entre les bras de sa femme, qu’il prend quelquefois pour le cauchemar menaçant, et à laquelle il communique sa frayeur. Pauvre femme! elle maudit en vain son mari! Celui-ci ne trouve rien de mieux à faire, pour la dédommager de son repos troublé, que de lui proposer une partie de piquet ou d’impériale, proposition qui ne lui paraît pas plus convenable que celle de faire du punch, mais qu’elle accepte de guerre lasse et comme le moyen le plus simple de calmer les nerfs de son mari. Dans ces fatales circonstances, elle se repent bien souvent d’avoir encouragé son mari à courir les chances de la députation; car, pense-t-elle, s’il se conduit ainsi quand il n’est que candidat, que sera-ce donc quand il sera député?... Évitez les inconvénients d’une pareille nuit, ne vous faites maudire ni par madame ni par les vôtres. Une petite ville est à l’affût de ces scènes burlesques, aliment inépuisable de ses médisances. Dénoncé par vos domestiques, vous seriez la fable du pays. Si vous ne pouvez maîtriser vos craintes et vos inquiétudes, réunissez quelques amis la veille des élections, amusez-vous, riez, chantez, après avoir soupé comme on soupait autrefois, aussi bien qu’Horace et Voisinon. § IV.--_Du jour de l’élection._ Un candidat, ce jour-là, est levé de bonne heure, ne se fût-il couché que fort tard, ou ne se fût-il pas couché du tout! car je n’admets pas qu’un homme soit levé parce qu’il est hors de son lit, débarbouillé, rasé, frisé, habillé... Que de gens dorment encore en cet état!... Selon moi, un homme est levé quand il est en mouvement, quand son esprit travaille, quand il songe et au but qu’il se propose et à la manière dont il pourra l’atteindre; quand il se dit: marchons!... et qu’il marche!... Trois choses méritent surtout, le jour de l’élection, d’exercer votre activité: les omnibus, les bulletins et les rafraîchissements!... Commençons par analyser la puissance des omnibus. § V.--_Des omnibus et carrioles électorales._ Tous les électeurs ne sont pas riches, tous n’habitent pas dans le siége électoral, tous n’ont point des sentiments assez patriotiques pour affronter les frais d’un voyage ou l’embarras d’un déplacement. Si l’indifférence endort les uns, l’économie arrête les autres. Il faut donc combattre ces entraves; les moyens en sont faciles, moyens connus, mais généralement mal employés!... La plupart des candidats font bien prendre à domicile, comme des ballots de marchandise, les électeurs éloignés dont ils espèrent les suffrages, fort empressés de les empiler avec le plus grand respect dans de bonnes carrioles, fort inférieures cependant aux voitures cellulaires. Plus tard peut-être nous aurons pour les électeurs, comme pour les voleurs, de ces voitures philosophiques!... Mais ces candidats se servent seulement du nombre de voitures qui leur est strictement nécessaire; d’où il résulte que tout éligible peut employer ce moyen, et le héros du ministère et le héros de l’opposition... Un aspirant député qui a le sens commun, un homme comme vous, par exemple, ne se borne pas à louer les voitures dont il a besoin: huit jours, quinze jours, un mois à l’avance il accapare pour son compte personnel toutes les voitures disponibles du pays, omnibus, diligences, carrioles, tilburys, fiacres, charrettes, en un mot tout meuble pouvant rouler et transporter des forces votantes. Ainsi il prive ses adversaires d’un moyen de succès dont il use pour lui seul, fait claquer son fouet avec son butin électoral, tandis qu’eux ne trouvent pas même une brouette pour voiturer le leur!... M. G..., dans l’arrondissement de Saint-Denis, n’a dû son élection qu’au dévouement des omnibus dont il était le protecteur naturel. § VI.--_Des bulletins._ Le bulletin, en matière électorale, est un petit morceau de papier carré, sur lequel on écrit le nom du candidat choisi par l’électeur. De ce morceau de papier dépend votre sort. Papier jaune comme du parchemin, léger et fragile comme la feuille d’un arbuste, froissé, sali, barbouillé d’encre, quelquefois indéchiffrable, souvent perfide et moqueur, au lieu d’un nom donnant une épigramme, faisant une épigramme sur un nom; parfois muet et pâle dans l’intérêt de la neutralité, toujours menaçant tant qu’il n’est pas sorti de l’urne du scrutin, inutile et foulé aux pieds après la consommation du vote! Les électeurs transportés, vient le moment de leur rendre ou plutôt de vous rendre un nouveau service. Si tous ne sont pas doués des avantages de la fortune, il en est quelques-uns dont l’éducation a été fort négligée. A ceux-là offrez le secours de vos lumières! Ont-ils oublié d’apprendre à écrire?... remplissez pour eux le bulletin électoral, et toujours de votre nom, le seul que vous puissiez entendre! ou, mieux encore, offrez-leur un bulletin préparé à l’avance, et dont vous avez sur vous un grand nombre de duplicata. Il est pour vous de la plus grande importance d’examiner avec attention les électeurs en travail de vote. Ne vous occupez nullement de vos amis éprouvés; mais observez ceux dont la bienveillance vous paraît douteuse, et encore plus les hommes soupçonnés par vous de malveillance ou de trahison... aucun de leurs mouvements ne doit vous échapper. Il faut les empêcher d’écrire des bulletins pour les ignorants, vous approcher d’eux quand ils parlent, leur en imposer par vos regards, les intimider par votre vigilance. Surveillés de la sorte, ils seront hors d’état de vous nuire pendant le combat, impuissants à provoquer dans votre camp ces défections brusques et tardives, comme à circonvenir dans l’intérêt de vos ennemis le troupeau des niais et des imbéciles, troupeau dangereux par le nombre, alliage trop commun des corps privilégiés. Si un électeur laisse tomber son bulletin par terre, ramassez-le avec courtoisie, et tâchez, avant de le lui rendre, d’y lire le nom inscrit... Si c’est le vôtre, point d’observation!... Si, au contraire, c’est le nom de votre compétiteur ou de votre antagoniste, ayez avec l’électeur un entretien raisonné, sans passion, sans chaleur, et vous le convertirez peut-être. Il y a encore des électeurs qui, introuvables pour l’éligible et dans une ignorance complète de leurs droits, sont arrivés devant l’urne électorale sans savoir ni le nom, ni la couleur, ni le caractère du candidat en présence, et se montrant tout disposés à voter pour le premier venu. Trouvez-vous sur le passage de ces badauds, dont l’air et la tournure rappellent tant les provinciaux qui, en débarquant à Paris, se laissent, dans un mouvement d’admiration pour un monument ou une enseigne, enlever leur montre ou leur bourse; vous en aurez bon marché; vous escamoterez leur vote avec autant de facilité que les industriels non patentés s’emparent d’un bijou précieux, et vous n’aurez pas à craindre, ainsi qu’eux, les mauvaises raisons du Code pénal. § VII.--_Des rafraîchissements._ Ce n’est pas assez d’avoir éclairé, endoctriné, accaparé les électeurs, ce n’est pas assez de leur avoir servi de cocher et de scribe, il faut encore savoir à propos être leur échanson. La foule qui se presse au sein du collége électoral, la nécessité de rester debout, de parler, de discuter sans cesse, le mouvement, la poussière, la température lourde et méphitique de la salle, tout semble réclamer la présence d’une boisson réparatrice. Comprenez bien cela! N’imitez pas certains candidats, toujours lents à concevoir qu’un électeur puisse avoir soif dans ce moment suprême, et dont l’intelligence obtuse compromet l’élection... Un électeur est organisé comme un autre homme... et il est deux fois homme quand il vote, car alors il est homme et citoyen! Traitez-le, sous ce double point de vue, en habile Ganimède. Si le président du collége électoral ne permet pas sous ses yeux la distribution des rafraîchissements, non loin de la mairie florissent d’honnêtes établissements toujours disposés à vous prodiguer toutes leurs ressources gastronomiques. Ce sera là votre quartier général. Là vous ferez un noble appel à toutes les soifs, à tous les appétits, sans distinction de rang ni d’âge!... mais il faut de la délicatesse et de la grâce dans cette tâche difficile... L’électeur le plus commun, le plus avare, le plus altéré n’accepterait pas de vous un verre d’eau si vous le lui présentiez d’un air sombre et contraint, et comme effrayé de la dépense à laquelle il vous entraîne. Il recevra tout de vos mains, les rafraîchissements les plus recherchés comme les plus dispendieux, pourvu qu’un gracieux sourire et des formes polies en accompagnent l’offre. Les électeurs qui boivent le plus sont, en général, ceux qui votent le mieux. Les électeurs qui restent le gosier sec ne votent souvent pour personne... d’eux seuls viennent les billets blancs. Dans les pays vignobles, une élection, le jour du vote, consomme quelquefois dix pièces de vin; en Normandie vingt foudres de cidre; en Flandre quarante tonneaux de bière; en Bretagne cinq cents pintes de lait! Et notez bien que cette consommation de liquides ne vous serait d’aucun secours si préalablement vous ne l’aviez préparée par de savantes manœuvres. Les électeurs ne s’y livrent que sur la foi de votre civisme. Lié avec les uns, aimé par les autres, connu de tous, vous êtes dans le collége électoral ainsi qu’un maître de maison qui, donnant un bal, une soirée, regarde comme obligatoire de faire servir à ses invités des glaces, des sorbets, des vins de Chypre, de Madère ou de Champagne, rafraîchissements dont l’acceptation est toute naturelle et ne peut blesser le caractère le plus susceptible! § VIII.--_Du scrutin._ Les votes se déposent lentement, avec sagesse et mesure, quand l’assemblée comprend bien l’objet de sa mission. Si elle est passionnée et tumultueuse, il y a confusion et désordre dans cette opération. De là des erreurs, des illégalités, de graves infractions au règlement. Les candidats, par l’organe des électeurs les plus influents, ont le droit de rappeler le président au rigoureux exercice de ses devoirs, si par faiblesse ou par incapacité il s’en écarte. Les électeurs sont armés de la loi, plus forte que la volonté du président; elle commande à tous, au président comme aux électeurs, aux électeurs comme aux candidats à la chambre. Quelques moments avant la clôture du scrutin, assurez-vous bien si aucun de vos soldats n’a manqué à l’appel, si tous ont combattu pour vous, si tous ont déposé dans l’urne votre brevet d’immortalité. Beaucoup d’électeurs, quoique fort bien intentionnés, mais sous le charme des discussions politiques qui ont lieu dans la cour de la mairie, laissent passer l’heure du vote, croyant avoir voté, lorsqu’ils n’ont que trop bien déjeuné. C’est à vous à recruter les retardataires, les publicistes en plein vent, les amis de la table sans cérémonie. La moindre négligence dans cette circonstance pourrait être pour vous la source de regrets éternels. A la formation du scrutin, le calme et le silence succèdent brusquement au tumulte et à l’agitation. Cette transition subite a quelque chose tout à la fois de solennel et de terrible; solennel pour tous, terrible pour les candidats!... Chacun d’eux frémit, sent redoubler son anxiété, ose à peine lever les yeux sur l’urne fatale dont il croit voir sortir, écrit sur chaque bulletin, non pas son nom triomphant, mais le secret de ses pensées, mais l’histoire de ses antécédents politiques; et le candidat dont les chances paraissent les plus certaines est souvent le plus triste, le plus effrayé, le plus abattu; il comprend qu’il n’est pas seul à compter sur la victoire; que le public partage ses espérances, et que, s’il échoue, la honte sera d’autant plus grande pour lui que personne ne le supposait en danger de la subir. Le dépouillement du scrutin se fait au milieu de ces tortures morales. Les scrutateurs eux-mêmes n’en sont pas exempts. Intéressés par l’opinion ou par l’amitié en faveur d’un candidat, leur visage pâlit, leur main tremble, leurs regards s’obscurcissent, et leur émotion se communique bientôt à toute l’assemblée. Mais quelquefois dans le paroxysme de ces palpitations électorales, un cri burlesque se fait entendre; un bon mot est dit, un calembour est risqué. La scène change alors. Aux longs soupirs et aux sourds gémissements succèdent de bruyants éclats de rire. On applaudit avec force; on fait répéter la plaisanterie; chacun est enchanté de trouver l’occasion de se dérider le front, tout surpris d’avoir pu céder à un mouvement de tristesse. Maintenant c’est à qui égayera les autres! On rivalise de moqueries, de pointes et de sarcasmes; on va jusqu’à ridiculiser la sensibilité dont on vient de s’édifier réciproquement. Moi, dit l’un, j’étais sur le point de mouiller mon mouchoir de mes larmes. Moi, dit l’autre, j’aurais mouillé le mien, si on ne me l’avait pas volé! Mais le scrutin, après avoir été longuement dépouillé, après avoir fatigué la patience des électeurs, ne donne pas toujours de résultat définitif; souvent un ballottage devient nécessaire. Dans ce cas, pestez, enragez, accusez les demi-dieux constitutionnels. La situation vous y autorise. Rien n’est plus provoquant qu’un ballottage! Vous êtes entre la vie et la mort! Vous ne savez si vous avez pour ou contre vous la Providence! Vous êtes sur le mât de cocagne, tout près de saisir la timbale d’argent, mais arrêté par une couche de savon sur laquelle glissent tous vos efforts!... C’est bien pis encore si un troisième tour de scrutin est indispensable... Un troisième tour de scrutin, qui est bien le plus mauvais tour que le sort puisse vous jouer, surtout quand il est remis au lendemain, vu l’heure avancée de la séance. Alors vos angoisses redoublent! que dis-je? Un troisième tour de scrutin! mais c’est vous assassiner pendant vingt-quatre heures, en vous donnant un coup de stylet par minute! Et cependant le candidat, pour faire pencher la balance en sa faveur, a besoin, plus que jamais, de toutes ses forces vitales: activité, mouvement, ruse, adresse! Il faut que, dans l’intervalle qui sépare les deux scrutins, il remette en œuvre toutes ses ressources; qu’il agisse sur l’esprit des électeurs comme s’il n’avait pas encore tenté le pouvoir de son influence; qu’il les revoie un à un, dispute pied à pied le terrain et combatte en désespéré, à l’exemple d’un soldat forcé dans ses derniers retranchements! Mais tranquillisez-vous! Si vous avez compris et suivi mes préceptes, vous n’êtes point menacé d’un troisième tour, ni même d’un deuxième tour de scrutin. Au premier tour, vous obtiendrez la pluralité des suffrages, et le président vous proclamera député aux applaudissements de tout le collége électoral. Noble et imposant triomphe! bien différent de ces victoires arrachées à deux ou trois voix de majorité, et dont les deux tiers de nos députés nous ont offert dernièrement le triste spectacle!... MÉDITATION XIX. Tout et rien. Vous voilà enfin député, grâce à Dieu et à vous, grâce à vous et aux électeurs! Autrefois un élu de la nation commençait par remercier la puissance divine de la haute faveur qu’il venait d’obtenir. Aujourd’hui il est plus philosophe: s’il a quelques velléités de religion, il attend, pour les satisfaire, l’occasion d’un _Te Deum_ chanté par l’archevêque de Paris en faveur de la dynastie régnante. Voilà pourquoi il va si rarement à l’église et ne regrette en aucune manière la messe du Saint-Esprit, supprimée par les députés, sous prétexte que l’Esprit saint perdrait son temps à inspirer des esprits qui ne le sont guère! Calcul fort juste et profondément politique!... Tous nos députés ne sont pas catholiques! Tous ne sont pas même chrétiens! Quelques-uns ne dédaignent pas d’être juifs. Plus tard viendront les musulmans. Il ne faut pour cela que faire de l’Algérie un département français... Rien de plus facile... avec la permission de l’Angleterre! Un citoyen, nouvellement élu député, ne songe d’abord qu’à remercier les électeurs; aux compliments se joignent les promesses, aux promesses les serments du cœur, espèce de serments qui tient essentiellement de la famille des serments politiques. Si les députés n’avaient pas à craindre le renouvellement quinquennal et les dissolutions imprévues, ils traiteraient les électeurs comme les projets de loi à discuter après le budget! Avant leur élection, rien n’est plus aimable, plus éclairé, plus utile qu’un électeur; leur élection consommée, rien n’est plus importun ni plus impertinent... Mais ils se gardent bien de le dire, ils se contentent de le penser!... Personne ne se doute de la vérité de cette dénomination: _Collége électoral_. Un candidat qui en sort triomphant ne ressemble-t-il pas à un échappé de collége, étonné de la liberté dont il jouit, jetant ses livres par-dessus la tête, et défiant avec des cris de joie la férule, les _pensum_ et les pédagogues dont le nom seul le faisait frémir. Le député, même au sein de la chambre, ne peut entièrement se défaire de ses habitudes de collége. J’aimerais donc que la chambre s’appelât _Collége législatif..._ Ce titre serait bien plus en harmonie avec ce qui s’y passe! Les hommes, dit-on, sont de grands enfants... Les petits enfants quelquefois sont de grands hommes... mais les petits enfants n’ont pas l’âge requis pour être législateurs... Il faut bien s’en tenir aux grands enfants! Néanmoins ne soyez pas trop mutin... Vous n’avez imité personne dans vos travaux électoraux! Conservez dans vos travaux législatifs la même indépendance d’esprit et de caractère; et j’entends ici par indépendance cette originalité de conduite à laquelle ne peuvent atteindre les génies vulgaires, et qui a fait distinguer votre candidature comme elle glorifiera votre nom de représentant! Vous allez entrer dans le Palais-Bourbon... recueillez-vous! Le Palais-Bourbon est le temple de la loi... N’écoutez pas les gens assez hardis pour prétendre que ce temple n’est qu’une fabrique... à paroles... Les phrases, il est vrai, s’y confectionnent pêle-mêle par douzaine et par grosse. Si c’est à l’aide de machines, ainsi qu’on l’assure, je ne devine pas où elles se trouvent... Je ne vois là que des législateurs en habit ou en redingote... de véritables députés n’ayant pas bouche close! Évitez de vous faire admettre à la chambre soit le treize du mois, soit un vendredi, soit un jour d’orage, soit après avoir rencontré en sortant de chez vous un oiseau de fâcheux augure, comme, par exemple, un sergent de ville ou un officier de paix, soit après avoir lu le _Moniteur universel_, une ordonnance de police ou l’affiche des Funambules; il y a des préjugés à la chambre comme partout; et, en général, les députés les plus superstitieux sont les plus moqueurs. Ils rient d’eux-mêmes pour déguiser leur peur, et s’amusent des autres pour les effrayer!... TROISIÈME PARTIE. TACTIQUE PARLEMENTAIRE. MÉDITATION XX. Du Palais-Bourbon. La contemplation d’un monument est quelquefois un grave sujet de méditation! Dans un monument il y a souvent l’histoire de tout un pays, histoire féconde en leçons de morale et de philosophie, souvent terribles et concluantes, mais jamais comprises des peuples mêmes dont l’intérêt le plus réel serait de les mettre à profit. Regardez le Palais-Bourbon, marqué du sceau de la monarchie absolue, et qui fut la demeure du grand Condé! Ce palais est devenu l’oratoire des tribuns de la monarchie représentative! et cependant n’a pas cessé de porter le nom de Palais-Bourbon. Quel nom pour le siége d’un pouvoir qui a décrété la déchéance des Bourbons! En vain brille en lettres d’or sur le fronton du palais ce titre fastueux: _Palais de la chambre des députés_, le public, les journaux, les députés eux-mêmes, continuent de dire: _Palais-Bourbon_, tant il est difficile de détruire tout ce que nos habitudes et nos souvenirs ont consacré!... Bâti en 1722, le Palais-Bourbon, restauré par Gisors, s’ouvrit en 1798 pour le conseil des cinq-cents, et, après de nouvelles modifications architectoniques opérées par Poyet en 1807, reçut le corps législatif, corps si célèbre par son silence, corps prudent qui, dans l’espace de sept ans, n’a pas dit autant de paroles que la chambre actuelle en prononce dans un jour!... Rappelons toutefois que, du vivant de ce corps muet, la France était maîtresse de l’Europe et faisait des rois de ses soldats victorieux! Chacun sait ce que la France est devenue depuis 1814 avec l’éloquence parlementaire! c’est-à-dire qu’elle est restée ce que les alliés l’ont faite, morcelée, réduite, humiliée, flétrie sous de honteux traités! Mais avec des chambres muettes se serait-elle relevée? Je n’en sais rien. Cependant si une chambre qui parle n’est pas plus utile qu’une chambre qui ne dit mot, à quoi bon nous laisser assourdir tous les jours de paroles vides et creuses? Vous prétendez que le pouvoir de la parole est le plus grand de tous; qu’il domine toutes les volontés, toutes les positions... Eh bien! prouvez-le! usez de ce pouvoir au profit de la France! ayez moins de respect pour ceux qui vous méprisent. Pleurez sur la Pologne éteinte, mais ne cachez pas vos larmes devant ses oppresseurs. Le corps législatif comprenait le génie de Napoléon; il savait se taire en présence d’une gloire si éloquente, n’ignorant pas que les indiscrétions de la tribune eussent pu compromettre le gain d’une bataille. Soumis au contrôle des avocats, l’empereur, sans doute, n’eût point mérité le titre de grand homme, et ces messieurs l’accusent de son peu de sympathie pour les assemblées délibérantes! Ils ne lui pardonnent pas d’avoir dit que les plus bavardes étaient les moins utiles et les plus dispendieuses à l’état... Chose bizarre! et qui prouve combien les prévisions de Napoléon étaient justes! Le jour où le corps législatif a osé parler, Napoléon est tombé de son trône, et l’Europe s’est ruée sur la France!... Le Palais-Bourbon a presque toujours été en réparation, à peu près comme tous les gouvernements qui se sont succédé depuis la chute de Louis XVI. Je ne me rappelle pas dans quelle année le toit de ce palais a failli choir sur l’assemblée législative! Rien n’est moins solide que les constructions nouvelles dont on l’a successivement enrichi; et pourtant elles n’ont été faites qu’à la plus grande gloire du système représentatif, dont, je le suppose bien, on espère la durée. Les foudres de l’éloquence parlementaire en ébranlent peut-être les bases... Depuis 1814 on a tant parlé! tant de chambres y ont vu le jour et y sont mortes en parlant!... La chambre introuvable a pour sa part fait assez de bruit! L’_empoignement_ de M. Manuel fut la cause d’un tumulte extraordinaire. Pour la première fois, le Palais-Bourbon avait vu des gendarmes dans son enceinte... C’était une parodie du 18 brumaire, un coup d’état au petit pied qui sentait l’orangerie de Saint-Cloud bien plus que le génie de Bonaparte! Les trois cents héros de M. de Villèle, si célèbres pour avoir été comparés aux trois cents Grecs de Léonidas, contribuèrent fortement à altérer la solidité du sanctuaire par leurs trépignements et leurs cris, dont le fond était toujours le même: Aux voix!... la clôture!... ce qui simplifiait la discussion, mais non le bruit et le vacarme; car si les trois cents criaient pour qu’on ne parlât point, cent autres criaient pour qu’on parlât! Les braves de M. de Villèle étaient également redoutables par leur poids; ils avaient non-seulement bon dos, mais gros ventre, et si l’un était toujours bien chargé, l’autre était rarement vide! C’était un devoir et un appétit de tous les instants! M. de Villèle n’en passera pas moins pour le plus habile de tous les ministres de la restauration. Seul peut-être il a eu l’intelligence du gouvernement représentatif; seul il a su se créer une majorité à bien moins de frais que les ministres d’aujourd’hui ont dispersé la leur!... Depuis 1830 on n’a empoigné personne... à la chambre, et on trouve une chambre quand on veut! moins les trois cents Grecs toutefois... ce qui ne prouve pas qu’il n’y a plus de gendarmes en France, que la représentation nationale ne crie plus, et que les ventres ont cessé de s’arrondir, bien au contraire... A partir de la promulgation de la Charte jusqu’à la fin de cette année, trente-deux budgets ont été votés dans le Palais-Bourbon à grands efforts d’éloquence; si nous comptons un milliard par budget, ce qui est au-dessous de la vérité, nous aurons pour total trente-deux milliards, c’est-à-dire deux fois autant que Napoléon, malgré ses longues et ruineuses guerres, a dépensé dans l’espace de quinze ans, et trois fois plus que la monarchie absolue la plus prodigue peut jeter au vent dans le même nombre d’années. Depuis 1830, c’est-à-dire depuis le véritable règne de la liberté, la science économique a surtout fait beaucoup de progrès. Le chiffre de milliard est devenu suranné; c’est comme de la vieille tragédie. Sous la restauration on voyait encore de temps à autre un budget de huit à neuf cents millions; c’était bien modeste pour le règne des émigrés; nous ne nous en doutions pas alors; mais aujourd’hui nous ne marchons qu’avec des budgets de 1,400,000,000, de 1,500,000,000. Mais aussi le contribuable, sous ce gouvernement de publicité, ne paye qu’après avoir été éclairé par la discussion; il sait pourquoi, comment et pour qui il paye! il sait que le milliard, aidé de son appoint, se distribue avec ordre, que tout le monde en a sa part... excepté lui! Il est incontestable que les gouvernements représentatifs, et surtout les véritables, sont les plus dispendieux, par la raison probablement que ce sont les meilleurs. En toutes choses il faut payer cher ce qui est bon! Le prince de Condé, si généreux, si simple, ne se serait jamais douté que des hommes sortis du peuple voteraient dans son palais tant de milliards, tant d’impôts, tant de charges! Autres corvées du peuple, mais corvées légales, constitutionnelles, qu’il doit subir sans murmurer!... Il eût encore moins prévu que la révolution française naîtrait d’un mécompte de cinquante-sept millions, s’il avait pu deviner que nous, en état révolutionnaire, nous, retrempés à l’air de la liberté, nous prélassons aujourd’hui sans inquiétude et sans souci dans le gouffre d’un déficit qui dépasse vingt fois cette somme!... MÉDITATION XXI. Le plus beau jour de la vie. Certains philosophes, non mariés, prétendent que le plus beau jour de la vie est celui où l’on se marie... où un rayon de soleil vient effleurer votre front incliné devant les autels, quand votre main passe au doigt de votre compagne l’anneau béni, gage éternel de votre alliance. Ils peuvent avoir raison pour le plus grand nombre des mortels, pour les amateurs de dot, pour les hommes sans destinée parlementaire! mais pour un homme politique, le plus beau jour de la vie est celui de son admission à la chambre des députés. Ce jour-là il se marie, lui, à la représentation nationale, dont il ne craint ni les coquetteries ni les infidélités, et avec laquelle est permis le divorce... Avantage que cette représentation jalouse n’accorde à personne avec la plus belle moitié du genre humain. Quel jour, pour un homme qui aime son pays et compte une nombreuse famille!... C’est assurément le plus beau jour de sa vie!... Il se berce d’illusions, d’espérances; l’avenir le plus brillant lui apparaît sous les couleurs les plus séduisantes... c’est le plus beau jour de sa vie!... Son cœur s’épanouit comme une fleur aux premiers rayons d’un soleil printanier! Il respire plus librement, marche avec plus d’aisance, découvre en lui un mérite extraordinaire qu’il ne soupçonnait pas et dont il est tout prêt à faire hommage à son pays. Il ne se croyait qu’un homme supérieur; mais bah!... c’est le plus beau jour de sa vie!... Il se promet d’être un orateur... S’il ne peut être Cicéron, il sera au moins Catilina!... Pardonnez-lui, c’est le plus beau jour de sa vie!... Il se croit arrivé dans le temple de Solon pour faire la loi, sans se douter que c’est lui qui la recevra... Ne riez pas de lui... c’est le plus beau jour de sa vie!... Il fait étalage de son désintéressement, regarde en pitié le ministère, s’engage à ne rien accepter ni pour lui-même, ni pour ses amis, ni pour ses proches... Ne l’écoutez pas... c’est le plus beau jour de sa vie!... Il jure d’être fidèle au roi et à la Charte constitutionnelle... Laissez-le dire... c’est le plus beau jour de sa vie!... Dans tous ses collègues il espère trouver des amis indulgents et dévoués... Pauvre homme!... c’est le plus beau jour de sa vie!... § Ier.--_Du moment où l’on entre._ Vous n’entrez pas comme un homme ordinaire. Votre première apparition dans la chambre des députés doit être imposante et majestueuse... Et vera incessu patuit dea... Vous n’êtes ni dieu ni roi, mais vous êtes souverain... souverain de par le peuple; une des quatre cent cinquante-neuf parties du pouvoir parlementaire, le plus jaloux et le plus défiant, le plus timide et le plus audacieux, le plus faible et le plus fort, le plus avare et le plus prodigue de tous les pouvoirs! Souvenez-vous de votre origine; mais en voulant être noble et grave, ne soyez ni guindé ni théâtral... Vous auriez l’air d’un acteur qui vient d’étudier son rôle! Tous les regards sont fixés sur votre personne; gardez-vous de faire un faux pas; ce serait d’un triste augure pour votre conduite politique. Vous exciteriez d’ailleurs un mouvement d’hilarité parmi vos collègues, car rien n’est plus ridicule qu’un personnage sérieux et important sans une grande sûreté de jambes! Et une fois qu’on a ri d’un député, c’est pour toujours; il devient la victime des moqueurs!... Trop de timidité vous rend gauche, trop d’aplomb vous fait paraître avantageux. Un nouvel élu, s’il entend bien ses intérêts et les lois du monde poli, dont pourtant on n’est pas redevable au pouvoir législatif, répond par un salut gracieux aux marques d’attention de la chambre, et ne soutient pas ses regards avec effronterie. Il laisse errer sur ses lèvres un léger sourire qu’il prolonge et nuance autant que possible, jusqu’à la fin de la séance, mais sans efforts, sans grimaces, non comme un danseur d’opéra qui remplit sa pénible tâche dans un pas de trois! Nos législateurs s’y connaissent... je vous en avertis!... Alors le nouveau confrère est le bienvenu. On augure favorablement de ses talents; on vante son air ouvert, ses manières franches! Lui se raffermit d’autant plus sur ses jambes, et sourit de joie, de bonheur et d’orgueil!... § II.--_Du moment où l’on jure._ Il n’est ici question que du serment représentatif. Chacun sait qu’immédiatement après la vérification des pouvoirs un serment solennel est toujours exigé. Le président, d’une voix forte et sonore, se plaît à en lire la formule, ainsi conçue: Jurez-vous, etc... Le député doit répondre sur-le-champ, et également d’une voix forte et sonore: Je le jure!... Et voilà souvent ce qui arrive: Le député ne répond pas d’abord, ou répond d’une voix si faible, si sourde, qu’il est impossible de l’entendre. Le président le prie alors de jurer plus haut. Le député reprend son serment, mais d’un ton plus bas encore que la première fois, et tout le monde se déclare satisfait... On n’a pas entendu, mais on a cru lire le serment sur les lèvres du récipiendaire... _Sufficit!_ Le député n’en prononce quelquefois que la dernière syllabe; mais comme il la prononce avec rondeur et fermeté, on s’imagine qu’il n’a rien omis, et il s’est borné à dire: _ure!_ Dans un mot composé de huit lettres, la dernière consonnance, qui en forme trois et en est pour ainsi dire l’âme, est sujette à tromper les plus fines oreilles. La chambre ne s’aperçoit jamais de cet innocent escamotage. Le député a encore une singulière manière de répondre quand il sort d’un pays où l’on ne parle pas français, comme l’Alsace ou l’Auvergne. Il jure en allemand ou dans un baragouin encore plus inintelligible, de manière que personne ne comprend ce qu’il dit; et comme il croit parler français aussi bien qu’aucun de ses collègues, puisqu’il est né dans un département français, il s’étonne des éclats de rire causés par ses paroles, et répète le serment dans son patois barbare, serment qu’il dirait une troisième fois, si on ne le suppliait de se taire. Parmi les députés qui le prononcent dans un langage intelligible et sonore, il faut distinguer plusieurs variétés de voix, dont les intonations peuvent donner une idée assez juste de leur humeur politique! Il y a des voix de basse-taille, des voix de fausset, des voix de baryton... Le fameux _je le jure!_ sortant d’une poitrine parlementaire comme du fond d’une caverne, a quelque chose de terrible et annonce en général le mécontentement... Roucoulé en fausset, il devient burlesque, et décèle chez le député l’apogée de la jubilation... Si le fausset est incorrect, il n’en est que plus comique!... Le serment de baryton est un mezzo entre le fausset et la basse... Il n’a point de couleur! Je ne blesse point la vérité en me servant de ces termes. Tous ceux qui ont assisté à la prestation du serment représentatif savent que les députés le chantent bien plus qu’ils ne le disent! J’ai souvenance d’un député qui entonna le sien en _mi bémol_... comme un air de bravoure, et de la voix la plus fausse!... Je me croyais à l’Opéra-Comique... Je ne parlerai pas des voix altérées par les rhumes, les catarrhes, les asthmes, les irritations de poitrine et autres maladies draconiennes, voix qui n’articulent qu’avec effort l’impitoyable serment; ces voix, malheureusement, ne sont pas rares à la chambre, mais il faut les plaindre et ne pas en rire! La manière de lever la main est encore un point très-essentiel. Il faut que ce mouvement soit en harmonie avec les inflexions de la voix... Si vous avez le ton bref, le mouvement sera sec et heurté; il sera moelleux, au contraire, si vous avez du miel dans vos paroles... Mais, doux ou rude, il aura de la grâce ou de la noblesse!... Songez que vous jurez non-seulement à la face de M. le président, mais devant Dieu et la nation!... Cette fraction de méditation pourra être consultée quand je traiterai de l’art oratoire. DISTINCTION GRAMMATICALE. On dit prêter et non pas donner serment... Ce que l’on prête on peut le reprendre, ce que l’on donne ne nous appartient plus... Voilà pourquoi les serments sont une monnaie courante à l’usage de tous les gouvernements... La grammaire a quelquefois plus d’esprit que tout le monde!... § III.--_Du moment où l’on s’assied._ Ce moment est très-épineux. Vous venez d’entrer et de prêter serment. Tout ému de ce travail, car c’est un travail à vous faire suer sang et eau; fier, joyeux, content de vous-même et de vos collègues, respirant deux fois la vie dans cette atmosphère sacrée, vous ne savez plus trop que devenir, que faire de tant de bonheur et de gloire! vous êtes surtout embarrassé de vos bras, de vos jambes, de votre corps! vous êtes encore debout et le moment de vous asseoir a sonné... Oh! ici prenez garde!... Pourquoi cela? me dira-t-on; est-il donc si difficile de s’asseoir?... Non, sans doute! mais si vous vous asseyez comme un étourdi, sans étude, sans préparation et sous le charme des illusions les plus décevantes, vous pouvez, au lieu de vous poser doucement sur votre banc, vous laisser tomber lourdement sur les genoux d’un de vos collègues... La belle figure que vous feriez! il suffirait d’une pareille maladresse pour détruire les espérances que la chambre a fondées sur vous, maladresse qui, non moins qu’un faux pas à votre entrée ou une intonation douteuse dans vos premières paroles, vous ferait ranger aussitôt dans la catégorie des _Arnal_ parlementaires! Le nouvel élu est d’autant plus obligé de posséder le talent de s’asseoir, que le banc sur lequel il se place n’est pas seulement fait de bois, de crin et de velours, mais se personnifie dans un système politique... c’est ce que nous allons examiner dans le chapitre suivant!... § IV.--_Des bancs ou banquettes._ La chambre dit bancs, le public dit banquettes! le premier terme est plus noble, le second plus trivial. Il y a des bancs dans un collége, des banquettes au spectacle; des bancs de sable, des bancs d’huîtres. En Angleterre il y a aussi le banc du roi, cour suprême de haute justice... C’est probablement d’un de ces bancs que dérivent les bancs parlementaires... Va donc pour les bancs!... Ils sont tous de forme circulaire et rangés par gradins sur le développement d’un assez vaste amphithéâtre. Ces bancs-là en disent plus que vous ne sauriez croire... Il ne s’agit pas de choisir le mieux rembourré, le plus propre, le moins usé... niaiserie que cela! Il faut s’asseoir sur le plus désintéressé, le plus noble, le plus patriotique... car les bancs à la chambre ont une âme... ils vivent, parlent, raisonnent pour vous!... Il est donc important que le député, avant son installation, se soit orienté dans cet hémisphère d’opinions divergentes, afin qu’il n’aille pas à droite s’il veut naviguer à gauche ou appareiller dans le centre. En se heurtant contre un banc étranger à ses vues politiques, il s’exposerait à faire naufrage... ce banc serait pour sa réputation un véritable écueil; je n’ose pas dire un banc de sable, tant je crains les jeux de mots. Rien de plus perfide que ces bancs!... (je ne parle pas des bancs de sable). Les plus vertueux sont presque toujours les moins commodes... Celui où il vous serait le plus agréable de vous asseoir est précisément le premier que vous deviez éviter... Vous désirez de l’élastique et il faut prendre du dur... Vous préféreriez le haut de la salle!... vous êtes forcé de rester en bas... Vous craignez les courants d’air, vous êtes placé près d’une porte... ce n’est pas vous qui prenez le banc; c’est le banc qui vous prend!... Les ministres sont-ils mieux assis que les députés?... Tout aussi mal! ils n’ont pas de privilége de ce côté-là... seulement ils ont des baux moins longs et n’ont pas le temps de gagner des durillons... Le banc des ministres a quelquefois été qualifié du nom de sellette... Exagération!... § V.--_De l’écritoire, des plumes, du papier._ Le sujet de ce chapitre vous paraît futile. Détrompez-vous!... c’est un des plus caractéristiques de notre Méditation. Le génie parlementaire y apparaît dans toute sa grandeur!... Devant le banc du député s’élève à hauteur d’appui une petite tablette, façonnée comme la table d’un bureau ou d’un secrétaire, et sur laquelle sont rangés avec ordre une écritoire, du papier, des plumes. Cette fourniture lui est faite dans le but de le mettre à même de prendre les notes nécessaires pendant le cours des discussions, de chiffrer, de collationner les idées financières, philanthropiques, gouvernementales qui lui arrivent à l’improviste et lui échapperaient peut-être s’il n’avait soin de les enregistrer aussitôt sur le papier!... But éminemment utile!... Voyons comment le Lycurgue moderne s’y prend pour l’atteindre!... A peine entré dans la chambre, il songe à _faire son courrier_. Il écrit d’abord à sa femme une petite lettre...--Lecture du procès-verbal!...--S’il est assez distrait pour commettre quelques infractions aux constitutions de l’empire conjugal, autre lettre! mais plus longue, plus développée que la première...--Ordre du jour; la discussion est ouverte...--Puis il écrit à son banquier pour lui demander de l’argent, surtout s’il est distrait...--La discussion intéresse vivement le pays.--Lettre à son marchand de chevaux ou à son notaire, à son tailleur ou à son bottier, à son fournisseur de cigares... En voilà au moins pour deux heures!... Ensuite il répond à une invitation à dîner qu’il accepte, ou à l’offre d’une mauvaise affaire qu’il n’accepte pas... En voilà encore pour une heure... La discussion est en bon train... et notre Lycurgue écrit toujours... Après la correspondance, vient l’économie domestique, une des branches les plus utiles du ménage populaire... Il enregistre ses dépenses de la veille, en cherchant le moyen de les réduire le lendemain; problème difficile à résoudre et qui coûte beaucoup de chiffres au législateur.--La discussion continue toujours...--Le grand homme ne se rebute pas; il n’est pas même ébranlé par les foudres d’un orateur s’exténuant quelquefois à prouver, du haut de la tribune, que les députés comme les rois sont faits pour le peuple, au moins pendant toute la durée d’une session, et depuis midi jusqu’à six heures. Une pareille maxime ne rencontre jamais de contradicteurs. Au contraire, les plus distraits de nos représentants y applaudissent avec enthousiasme en s’écriant: C’est trop juste!... nous nous devons au peuple!... Après les hommes de plaisirs, les époux tendres et les bons pères de famille, ceux qui usent le plus de papier, sans contredit, sont les spéculateurs. Il ne se passe pas une session où ne grondent quelques orages dont l’influence se fait sentir plus ou moins sur les fonds publics; et alors c’est un feu croisé de messages: toutes les plumes, toutes les mains sont en mouvement; et celles des spéculateurs, et celles des huissiers, donnant et recevant des billets qui se multiplient et se succèdent sans interruption... Il semble que l’état est en péril, qu’une tête auguste a été menacée, que l’autocrate nous a fait une nouvelle insulte... et il ne s’agit que des convulsions du trois pour cent!... Maladie pour laquelle la chambre a beaucoup de médecins, mais non pas des médecins honoraires!... Et les députés-auteurs, les croyez-vous plus avares que ces derniers du papier et des plumes de la législature?... Si les banquiers calculent, les écrivains rêvent, observent, méditent... le développement d’une seule de leurs pensées a bientôt dévoré une demi-rame de vélin. Nous ne vivons pas dans un siècle où _le secret d’ennuyer est celui de tout dire_... On dit aujourd’hui tout et plus que tout, personne ne s’ennuie, dit-on, mais est-il bien sûr que tout le monde écoute?... Les députés ont donné les premiers l’exemple de l’abondance et de la prolixité, qualités oratoires importées du palais de Justice; peut-être aussi faut-il les regarder comme ayant le plus contribué à rendre les Français inattentifs!... Nous avons à la chambre des écrivains classiques et romantiques. Là, comme ailleurs, les premiers méprisent les seconds, et les seconds méprisent les premiers; les uns croient continuer Corneille, Bossuet, Voltaire; les autres ressusciter Caldéron, Cervantes, Shakspeare, lord Byron... Confiance honorable et aussi fondée d’un côté que de l’autre... M. Viennet a écrit à la chambre sa comédie des Serments; il aimait à peindre d’après nature... M. Vatout y a trouvé des inspirations pour ses résidences royales... Écrire dans un palais sur des palais... quoi de plus méritoire!... M. Liadières y a composé des tragédies aussi intéressantes que ses discours!... Au pied de la tribune, le grand poëte peut-être a médité _la Chute d’un Ange_... M. de Tocqueville a fait sur son banc: _De la démocratie en Amérique_... Il a réussi sans doute, s’il a bien regardé M. Dupont de l’Eure!... Mais que vous dirais-je des dessinateurs?... Oh! pour ceux-là, ils sont en grand nombre, et n’ont pas la moindre pudeur!... En général, ils _tirent_ le portrait, et sont de l’école de Dantan. Les modèles ne manquent pas au Palais-Bourbon, et personne ne pose mieux qu’un député... quand celui-ci, dans le repos le plus profond, le nez en l’air, la bouche béante, écoute le développement d’une question qui le charme ou l’intéresse... Les dessinateurs le croquent presque toujours dans ce moment favorable. Le nez de M. Jacques Lefebvre a été dessiné cinq cents fois peut-être, et dans son ensemble et dans ses détails... Vaste sujet d’études pour les amateurs de grandiose!... Le nez de M. Fulchiron n’est pas moins recherché!... C’est aussi le nez d’un honnête homme dans des proportions gigantesques... Ces deux nez remarquables se touchent à dix pas de distance... et à cinq ils se croisent!... Tableau merveilleux qui a été reproduit par tous les crayons de nos Solons dessinateurs, et toujours avec une grande variété de _rébus_... ce qui en double le succès!... Qui que vous soyez, dessinateur, banquier, poëte, homme du monde, époux, amant, gastronome, soyez réservé devant votre tablette!... Ne taillez pas trop de plumes dans votre intérêt personnel! ménagez l’encre du gouvernement, et n’usez pas plus d’une rame de papier par semaine!... Ainsi vous vous conduirez honorablement!... MÉDITATION XXII. Premier cri d’admiration. PORTRAITS. Quand le récipiendaire est sacré député, qu’il est bien assis sur son banc devant sa tablette, les jambes allongées s’il ne les a pas trop longues, quand il est revenu de son émotion et qu’il a passé légèrement la main dans ses cheveux en désordre, amendé le nœud de sa cravate, et remis son jabot dans son état normal, son premier soin est de jeter un coup d’œil sur l’auguste assemblée... Il n’aperçoit d’abord qu’une infinité de têtes confusément rangées, plus ou moins sillonnées par les ravages du temps, et dont il ne peut définir le véritable caractère, tant il est ébloui du prestige de leur renommée... Mais peu à peu il se familiarise avec l’aspect de ces grandes figures, retrouve leur nom, leurs titres, et laisse échapper un cri d’admiration!... Ici un avocat! là un avocat! à gauche un avocat! à droite un avocat! au centre un avocat! à la présidence un avocat!... Sur le banc des ministres un, deux, trois et quelquefois même quatre, cinq et six avocats!... Est-ce le Palais-Bourbon?... est-ce le palais de Justice?... C’est le palais de Justice dans le Palais-Bourbon!... Comme on doit faire ici de bonnes lois, se dit tout bas le récipiendaire, et surtout de bons plaidoyers!... Et il s’incline devant cette phalange de bonnets carrés, en se promettant bien, si jamais il a un procès, de choisir son défenseur à la chambre, qu’il considère comme le grand barreau de France!... Il remarque ensuite dans un profond recueillement quelques-unes des notabilités parlementaires, ornements obligés, mais quelquefois dangereux, de toute législature, divisées par l’opinion, égales par le talent, et autour desquelles pivotent les partis avec tout le cortége de l’ambition et de la haine!... Il écoute un homme de cœur et de grande parole, héros de la légitimité, soldat isolé d’une armée détruite, mais dont les armes valent une armée entière!... Et ce professeur habile, esprit profond qui, du fond de sa chaire, a saisi le timon de l’État, et dont l’ambition aspire à gouverner les hommes avec la même autorité qu’il les a instruits dans leur jeunesse!... Et ce savant illustre qui lit si bien dans les cieux, et pour qui la tribune est un observatoire d’où il découvre la chute prochaine de puissants empires et la régénération des peuples!... Et cet orateur-poëte, peu compris de la foule, parce que son intelligence est profonde, son langage éclatant, ses vues élevées; parce qu’il parle comme un poëte et pense comme un orateur... Et ce représentant dynastique, probe, honnête, chef d’un parti qui n’est plus, autrefois ennemi d’un homme dont il est aujourd’hui l’ami, protégé par lui plutôt qu’il ne le protége, doutant s’il est dupe ou visionnaire; mais voyant ses autels renversés, tandis que l’encens brûle aux pieds de cette nouvelle idole!... Et ce petit homme grand comme l’époque, piquant, malin, caustique, étourdi, léger, instruit surtout de ce qu’il ne sait pas; vous tuant d’un seul mot en se blessant quelquefois lui-même sans se soucier de la force ou de l’imprudence de ses paroles; ministre, orateur, écrivain, et surtout Gascon; tantôt révolutionnaire, tantôt monarchique; aujourd’hui fidèle à son origine, demain rêvant l’aristocratie du pouvoir; homme d’État sans façon, sans apprêt, sans cérémonie; allant à la tribune comme dans sa chambre à coucher; à la cour comme à la tribune; Cicéron non drapé de la royauté, Démosthènes en crispin du pouvoir parlementaire, il parle autant que dix orateurs qui parlent beaucoup, mais avec plus d’esprit qu’eux; aimé de tous parce qu’il les amuse, se moquant de tous parce qu’il en est ennuyé; mais, quoi qu’il arrive, toujours amant de la gloire, qu’il traite en esclave et qui ne lui refuse aucune de ses faveurs. Et ce député diplomate, chaise de poste de l’art oratoire, bien plus expéditive que les plus rapides locomotives, vous faisant faire en quelques phrases le tour de l’Europe, et vous tenant au courant de tous les secrets des cours étrangères; Et ce causeur jovial[7], aussi laborieux dans le cabinet que piquant à la tribune, auteur d’un _Mariage de raison_ qui a tué celui de M. Scribe, et avec lequel les canaux et les chemins de fer ont de l’esprit!... [7] Aujourd’hui pair de France. Et ce général dont la parole est au bout de l’épée, et n’en est pas pour cela plus éloquente!... Et ce législateur qui dédaigne le rôle d’orateur, parce qu’il est remarquable écrivain, et trouve dans sa plume des paroles plus durables que celles de la tribune... Et ce mordant avocat, homme de cour à souliers ferrés, flattant quand il est las de gronder; grondant quand il a honte d’avoir flatté; sanglier du troupeau qu’il conduisait à coups de boutoir, et qui enfin s’est révolté contre ses crocs et ses griffes; aujourd’hui grognant de dépit et d’indignation comme hier de joie et d’orgueil; marmottant son _meâ culpâ_ en pécheur froissé mais non contrit, et tout prêt à recommencer au même prix les mêmes fautes!... Et cet autre négociant de paroles qui l’a remplacé au fauteuil... Autrefois ministre, après avoir défendu un ministre menacé de la mort, homme-période dont les discours semblent faits tout d’une phrase, mais dont le caractère est doux, candide, pacifique... C’est l’agneau qui a succédé au porc-épic!... Et ce roi de la brochure politique, un de ceux qui écrivent le mieux et parlent le moins à la chambre, l’ennemi le plus bénévole de M. Molé, l’ami le plus hostile de M. Guizot, se haussant sur le canapé doctrinaire de toute la hauteur de ses pamphlets, inquiétant M. Cormenin de sa gloire, peu fervent dans ses croyances politiques, aimant mieux mordre que tendre la main, déchirant ses alliés aussi bien que ses adversaires, riant des blessures qu’il fait comme un autre des bons mots qu’il dit!... Et tant d’autres encore. La provision d’admiration que vous avez faite vous servira au moins pendant huit jours. Mais prenez garde qu’à force d’admirer vos sublimes confrères, vous finissiez par vous admirer vous-même. Là est le danger. Songez aux ailes d’Icare, ce Deghen de l’antiquité païenne, la leçon des ambitieux, des étourdis, des présomptueux, l’école de tous ceux qui n’ont point de modestie, et dont le rêve est de s’élever dans les cieux comme l’aigle, avec le plumage et la tournure d’une oie de basse-cour!... MÉDITATION XXIII. Du Voisin. Comme je l’ai dit plus haut, vous êtes à la discrétion du banc législatif; c’est votre opinion qui d’avance y a numéroté votre place; il faut accepter le voisin qui s’y trouve, et le voisin de droite et le voisin de gauche, fussent-ils tous deux borgnes, bossus, bruyants, désagréables et par le ton, les manières, les habitudes. Passe encore s’ils n’étaient que laids; cette chance est d’ailleurs assez difficile à éviter, vu les incorrections de l’espèce; mais le malheur vous poursuit souvent avec assez peu de bienséance pour vous accoler aux individus les plus insupportables du monde. Que devenir, par exemple, avec un voisin qui fume... non pas à la chambre; car il n’est pas encore permis d’y fumer avec du tabac, mais qui fume deux ou trois cigares avant d’y entrer, pour se ratisser le gosier et se parfumer la bouche. Il ne manque jamais, quand il vous parle, de vous lancer au nez des bouffées de son haleine embaumée, véritable avalanche de gaz qui vous coupe la respiration et vous soulève le cœur, mais fait honneur à la régie. Plus vous cherchez à détourner la tête, plus il s’en approche; plus il devient causeur, plus il a de secrets à vous dire. Le voisin priseur n’est pas moins redoutable que le fumeur. Il lui importe peu que vous prisiez ou non; il vous présente incessamment sa tabatière ouverte, en vous priant d’y puiser à son exemple de quoi remplir vos narines parlementaires; en vain vous lui dites avec une certaine politesse accentuée que _vous n’en usez pas_, les priseurs s’imaginent que tout l’univers est sous l’empire du tabac!--Il s’obstine, comme s’il était sourd ou décidé à vous faire, malgré vous, partager ses jouissances, à vous offrir du saint-vincent ou du virginie, chaque fois que ses doigts plongent dans cette poussière divine qu’il assure être de la Civette, mélangée avec un peu de régent ou de robillard. L’effet de cette persécution est, sans parler des impatiences et des autres inconvénients qu’elle vous cause, de vous faire éternuer comme un homme qui s’enrhume et d’exciter l’hilarité de la chambre, toujours à l’affût des incidents dont un côté burlesque peut la distraire de ses graves travaux!... Et le voisin qui semble avoir du vif-argent dans ses veines, dont la joie, la tristesse, le mécontentement ou l’admiration ne se manifestent que par cris ou par soubresauts; dont les bras fonctionnent aussi rapidement que le télégraphe, mais d’une manière beaucoup plus dangereuse pour votre visage et votre coiffure; dont les jambes, sans cesse en mouvement, ne respectent jamais les vôtres; dont les pieds, toujours crottés, tombent ordinairement d’à-plomb sur deux ou trois cors, vainement à l’abri sous le cuir de vos bottes. Oh! ce voisin vaut bien l’autre! Il ne vous laisse pas un moment de tranquillité... Tandis que vous vous garez d’un coup de main, vous recevez un coup de pied; en voulant éviter un croc en jambe, vous allez au-devant d’un soufflet; et les mouvements sont toujours accompagnés d’exclamations plus ou moins vives, selon le talent de l’orateur occupant la tribune, et dans la proportion des sympathies qu’il inspire à l’admirateur!... Les oh! et les ah! doivent avoir pour vous la signification de ces mots: Garde à vous!... Défiez-vous d’un énergique: Dieu! que c’est beau! ou bien d’un superbe: Très-bien! c’est sublime! Mais surtout employez toute votre adresse pour éviter la plus terrible des ruades, si votre homme, quand l’orateur descend de la tribune, lui crie dans l’explosion de son enthousiasme: Viens, que je t’embrasse! Alors il ne connaît plus rien. Il franchit les bancs, escalade ses collègues, renverse les hommes et les choses, pour arriver plus tôt sur le sein de celui qui s’est montré avec tant de bonheur l’interprète de ses opinions, opinions formidables dont il ne comprenait pas lui-même toute la force, et qu’il ne croyait pas susceptibles d’être exprimées si élégamment!... Le voisin d’un sang lourd et lymphatique offre aussi ses inconvénients. Ordinairement porté au sommeil, il s’assied dans la chambre nationale comme dans une chambre à coucher. La lecture du procès-verbal est ordinairement sa première dose d’opium; dès qu’elle commence, ses yeux se ferment, et peu à peu il se laisse tomber sur vos épaules... Vous avez beau le repousser, le pincer, le réveiller; il se redresse un moment, en relevant péniblement ses paupières et en balbutiant quelques mots d’excuses; mais bientôt retombé dans son état de somnolence, surtout s’il est question d’une loi peu dramatique, il s’affaisse de nouveau sur vous comme sur son oreiller, heureux encore quand il ne ronfle pas... Le voisin questionneur ne vous laisse pas non plus un instant de repos. Quoique vous soyez nouveau-venu à la chambre, il s’adresse à vous comme si vous aviez déjà cinq ou six chevrons de législature: ni la discussion la plus intéressante, ni les débats les plus graves, ni les improvisations les plus éloquentes n’ont le pouvoir d’enchaîner sa langue indiscrète. Monsieur, vous demandera-t-il dans le tuyau de l’oreille et de manière à vous causer un chatouillement fort agaçant, savez-vous le nom de ce député qui écoute l’orateur les mains jointes comme s’il était dans un confessionnal? et le nom de celui-là qui ne l’écoute pas plus qu’un carabinier n’écoute le curé de son village? et le nom de celui-ci qui a l’air de s’en moquer? et le nom de cet autre qui paraît s’en plaindre? Ou bien: Connaissez-vous la femme de M. de la Pinsonnière? elle a de bien beaux enfants... Ou bien: Est-il vrai que M. Barrot dîne demain dans une maison de légitimistes?... Ce serait prodigieux!... Allez-vous ce soir chez M. de Rambuteau? moi, je préfère Musard... Ou bien: Avez-vous vu Othello? Quel homme que Félicien David! Ou bien il vous dira encore, piqué de votre silence: Cher collègue, cette réserve mystérieuse m’inquiète. Il est peut-être question d’un nouveau complot contre le gouvernement... et vous en savez quelque chose... Parlez... je suis discret!... Et pendant tout ce bavardage vous perdez le fil de la discussion, rouge de dépit et de colère contre l’importun qui vous empêche de profiter des hauts enseignements de la tribune et de faire consciencieusement votre devoir. Le voisin affligé d’un asthme ou d’un catarrhe est le beau idéal du voisin. Figurez-vous un homme toussant, crachant, soufflant comme une machine à vapeur de la force de cinquante chevaux. Bon Dieu! quel voisin!... Il faut qu’à chaque minute, à chaque seconde vous ayez le regard fixé sur lui, si vous ne voulez pas que votre chaussure porte l’empreinte de son exubérante maladie; d’autant plus que l’asthme ou le catarrhe est d’ordinaire très-familier et très-représentatif. Malheureusement, beaucoup de Solons en sont atteints; aussi, les doubles semelles sont en majorité dans la chambre! Je ne parlerai pas des autres voisins, dont les variétés se subdivisent à l’infini; il nous suffit d’avoir signalé les plus redoutables. Quel que soit votre voisinage, il faut non-seulement vous résigner, mais paraître content, charmé de vos voisins, traitant avec les mêmes égards le fumeur et le priseur, le bavard et le catarrheux. Leurs infirmités ne les empêchent pas de penser comme vous, d’être comme vous patriotes, juste-milieu ou légitimistes. L’asthme le plus insupportable peut être accompagné de l’opinion la plus généreuse; ne l’oubliez pas!... Ayez pitié de ces infortunes physiques, si vous ne voulez blesser ni l’esprit ni le cœur!... MÉDITATION XXIV. De l’Huissier. _Huissier_ dérive du vieux mot _huis_, porte, parce que, autrefois, l’emploi des huissiers de la chambre du roi et des chambres de justice était d’ouvrir la porte à ceux qui entraient. Chez les Romains, les citoyens qui remplissaient les fonctions d’huissiers étaient appelés _apparitores_, _cohortales_, _executores_, _statores_, _cornicularii_, _officiales_. En France, on les appelait _servientes_, d’où est venu le mot _sergent_, et plus tard, en langage de police, _sergent de ville_, pour désigner l’une des plus importantes magistratures de la ville de Paris. On les appelait aussi _bedels_ ou _bedeaux_, ce qui, dans cette occasion, signifiait _annonceur public_. Ceux qui faisaient le service au parlement sont nommés, dans un registre de l’an 1317, _valeti curiæ_ (valets de la cour), et dans les lettres du 2 janvier 1365, le roi les appelle nos amés varlets. Le terme de varlet ou valet ne signifiait pas alors une fonction vile, puisque les plus grands vassaux se qualifiaient _valets_ ou _varlets_ de leur seigneur dominant. Les places d’huissier au parlement s’achetaient fort cher. D’après l’ordonnance de Moulin, article 21, les huissiers ou sergents exploitant en leur ressort étaient tenus de porter une verge, dont ils touchaient les gens auxquels ils avaient charge de faire exploit de justice. Cette verge les faisait reconnaître; de là l’origine du nom d’huissier à verge, qu’on leur donnait avant 1789. Les huissiers à cheval ont été établis au Châtelet de Paris pour exploiter dans toute l’étendue du royaume, et par la raison qu’ils n’allaient pas à pied, se faisaient qualifier du titre de chevaliers. Les huissiers du conseil et de la grande chancellerie étaient nommés _huissiers de la chaîne_, parce qu’ils portaient dans l’exercice de leurs fonctions une chaîne d’or à leur cou. Les huissiers de nos jours, il faut en convenir, ont singulièrement dégénéré; aucun n’exerce à cheval; aussi soupçonne-t-on que la chaîne de la plupart d’entre eux se rapproche bien plus de la famille du chrysocale que de celle de l’or. Quant à la verge dont nous avons parlé plus haut, ils en sont complétement privés. Les huissiers de nos ministères sont loin de ressembler aux _varlets_ d’autrefois; ils sont un peu plus que valets, mais beaucoup moins que varlets. Les huissiers de nos cours de justice, également frappés d’une souillure de dépendance et de domesticité, ne se font remarquer que par leurs habits râpés et leur état de maigreur. Les huissiers de la chambre des députés sont encore ceux qui soutiennent avec le plus d’honneur l’illustration de cette charge. Ils ont en général des habits de drap de Sédan, de la fabrique d’un député ministre, toujours parfaitement brossés (je parle des habits), du linge blanc, des gants propres, une chaîne brillante, une épée à poignée d’acier lançant mille étincelles, et, mieux que tout cela, une tournure assez distinguée, le ton poli, l’air affable et empressé. La plupart des provinciaux qui assistent pour la première fois à une séance de la chambre ne manquent jamais de les prendre pour les ministres de Louis-Philippe, tant on est exposé à se créer des illusions dans la vie départementale. Les huissiers sont toujours en mouvement auprès de MM. les députés: tantôt c’est une lettre à porter ou à remettre, tantôt un livre, une brochure, un flacon de sels à faire passer; car nous avons des législateurs dont les dispositions à s’évanouir ne le cèdent en rien à celles de nos petites maîtresses de la Chaussée-d’Antin, comme elles impressionnables et délicats par les nerfs. Dans ce cas, les huissiers sont d’une utilité inappréciable; ils ne reculent devant aucun poids: ils transporteront hors de la salle un député de cent cinquante kilogrammes avec autant de facilité que s’il n’en pesait que cinquante... M. Lacave-Laplagne ou M. Janvier... n’importe! Les huissiers sont les hommes les plus dévoués de la chambre; ils se jetteraient au feu, s’il le fallait, pour complaire à MM. les députés qui ont le bon esprit de ne se jeter au feu pour personne. Les huissiers sont en outre chargés de la police de la chambre, si toutefois il peut y avoir une police dans le sein d’un corps essentiellement bruyant et indisciplinable. La sonnette du président est pour eux comme le tambour pour des militaires. Au moindre tintement ils se redressent, lèvent la tête et crient d’une voix forte: Messieurs, mettez-vous en place!... faites silence, messieurs!... ou bien: Écoutez! écoutez!... Paroles simples, significatives, qu’ils sont forcés de répéter deux ou trois cents fois par jour, et qui forment à peu près tout leur bagage oratoire, mais suffisant toutefois pour donner de l’humeur à un grand nombre de députés qui ne savent ni parler, ni se taire, ni écouter, ni rester en place! Il n’y a pas longtemps, existait un homme à cheveux blancs, d’un aspect imposant et vénérable, Nestor des huissiers, décoré du signe de l’honneur, qui avait eu l’avantage d’assister à la création du gouvernement représentatif. Parti de l’assemblée constituante, Tournemine était arrivé jusqu’à la législature de 1837, et avait vu confectionner une douzaine de constitutions; démolir, refaire, gâcher, replâtrer quatorze ou quinze formes de gouvernements; décapiter, bénir, maudire, chasser, rappeler, foudroyer, changer roi, consul, empereur et roi; et tout cela pendant qu’on buvait tranquillement des verres d’eau sucrée, et que lui se promenait devant les consommateurs... Ah! s’il avait voulu nous laisser son histoire!... que d’importantes révélations il aurait pu nous faire!... Il eût été la page la plus véridique du _Moniteur_; car il nous eût appris tout ce que le _Moniteur_ ne savait pas, tout ce que le _Moniteur_ n’a pas osé dire!... MÉDITATION XXV. Du Public des Tribunes. Au temps de l’inquisition, de sanglante mémoire, la foule aimait les auto-da-fé dans le noble royaume de toutes les Espagnes; le supplice de la roue paraissait en France un spectacle fort agréable; une femme qui se brûle sur le corps de son mari attirait et attire encore dans l’Inde un grand concours de spectateurs; partout, et dans tous les siècles, on a été à la recherche des émotions violentes, de ces émotions qui commencent par l’aspect d’un tableau hideux et souvent finissent par le regret d’en avoir souillé ses regards. Nous sommes peut-être, de toutes les nations, celle qui a le plus de penchant pour tout ce qui agite et remue; non qu’aujourd’hui nous pourrions nous complaire à la vue du bûcher de la Brinvilliers ou de la roue de Ravaillac; nous ne sommes plus si curieusement barbares. Le sang a tant coulé depuis cinquante ans, et sur les échafauds, et dans les rues, et sur les champs de bataille, qu’à notre engouement désordonné a succédé une répulsante aversion pour tout spectacle où le bourreau joue un rôle. La guillotine même, l’expéditive guillotine, a cessé de nous plaire; nous ne daignons plus nous déranger pour elle. La tête d’Alibaud est tombée devant une centaine de spectateurs, sans autre bruit que celui de la corde qui laisse échapper le glaive. La barrière du combat n’existe plus! plus de taureaux, plus de dogues se déchirant les flancs!... Ce spectacle a été abandonné bien avant que la police songeât à le supprimer; mais c’est vers la chambre des députés qu’aujourd’hui se portent les regards de la foule... Les séances de la chambre, quelles que soient les critiques qu’on en puisse faire, ont au moins eu l’avantage de faire oublier les combats de taureaux. Grâces soient rendues à la chambre!... En effet, quoi de plus dramatique que ses débats! quand arrive une interpellation de M. Mauguin, une leçon de M. Guizot, une boutade de M. Dupin ou une philippique de M. Thiers! Il y a des jours où l’on se bat aux portes du Palais-Bourbon comme à celles de l’Opéra italien. Il y a des jours privilégiés où il est quelquefois impossible de trouver un billet d’entrée... à moins de le payer vingt francs sur le pont de la Concorde... _horresco referens_... Tous nos Lycurgue gémissent de ce coupable trafic, dont il ne faut accuser que des amis pervers, des âmes subalternes, plus sensibles au poids de l’or qu’aux charmes de l’éloquence. Mais quel mal y aurait-il à ce que nos législateurs profitassent de l’empressement du public à venir les admirer et les applaudir? En frappant légalement chaque billet d’un impôt dit parlementaire, ne formerait-on pas facilement une caisse de secours d’où pourrait sortir une partie de l’indemnité dont tant de pauvres députés ont besoin? Et indépendamment des pauvres députés, que de pauvres gens gagneraient à ce système! Le droit des indigents prélevé sur les recettes des théâtres de Paris produit annuellement de cinq à six cent mille francs. Jugez de quelle utilité serait la rétribution de l’amateur politique! L’annonce d’une séance intéressante serait le présage assuré d’une excellente recette. La discussion de l’adresse ne renferme-t-elle pas en elle le plus beau de tous les drames?... Quelle comédie d’intrigue peut rivaliser avec une coalition?... Quel vaudeville, avec ses ponts-neufs et ses jeux de mots équivoques, a jamais valu les refrains du ministère?... Quelle situation est plus saisissante qu’une question de cabinet?... Quel coup de théâtre vous amuse comme le rejet d’une loi?... Quel dénoûment vous étonne moins que la demande d’un crédit supplémentaire?... Et quels acteurs pour les rôles! quels rôles pour les acteurs!... Les bancs législatifs n’ont-ils pas aussi leurs Monrose, leurs Talma, leurs Potier, leurs Brunet, leurs Brohan, leurs Déjazet?... Assurément le Palais-Bourbon est de force à lutter avec nos premiers théâtres; on y louerait une tribune avec autant d’empressement qu’on loue une loge au Théâtre-Français un jour de solennité dramatique; et ne croyez pas que la dignité de la représentation nationale en souffrirait; ce ne serait qu’un impôt somptuaire bien moins odieux que l’impôt sur le sel, bien plus légitime que l’impôt sur les boissons, pas aussi ridicule que le droit d’entrée sur les bêtes à cornes, moins lourd, moins arbitraire, moins ruineux que tous les impôts qui pèsent sur le peuple. Mais la constitution, l’usage, les épigrammes!... La constitution?... ce n’est pas la peine d’en parler!... L’usage?... rien n’est plus variable!... Les épigrammes?... oh! pour les épigrammes, elles iraient leur train... Mais je vous le demande... serait-ce là une considération suffisante pour arrêter la chambre dans une voie de progrès philanthropiques?... N’est-elle pas depuis longtemps à l’épreuve des traits malins du public?... tout à la fois son ami, son ennemi, son protecteur, son argus, son zoïle, son flatteur!... Voyez-le qui se presse dans les tribunes, pêle-mêle, et avec l’impétuosité d’une armée qui monte à l’assaut... C’est le peuple qui entre chez lui; ses regards se portent d’abord vers l’enceinte, où il cherche à découvrir ceux qu’il connaît et ceux qu’il aime, discutant sur le mérite de l’un, blâmant le caractère de l’autre, souriant à celui-ci, montrant au doigt celui-là, se moquant d’une figure burlesque, d’une pose ridicule, d’un geste comique, suivant mot à mot l’orateur dont les _lapsus linguæ_, les phrases peu harmonieuses, les fautes de français ne sont pas perdues pour lui, et qu’il serait parfois tenté de siffler si le respect dû à la majesté du lieu n’imposait silence à son goût révolté! Un discours trop long l’impatiente, la vue d’un manuscrit le met en fureur; un député qui l’ennuie passe toujours à ses yeux pour un mauvais citoyen. L’appât d’un séduisant programme l’a-t-il attiré à la chambre? il faut avant tout qu’il s’amuse. Malheur à la chambre s’il est déçu dans son attente! Si le scandale espéré n’arrive pas, si les injures promises ne sont point dites, si le centre ne montre pas le poing à la gauche, si la gauche n’insulte pas la droite, si M. Garnier-Pagès garde le silence, si le président reste immobile devant sa sonnette, si, au lieu de hurler et de trépigner, chacun se borne à parler avec calme et à respecter l’ordre, alors le public fulmine, et le bruit a lieu chez lui, malgré les avertissements réitérés de MM. les huissiers, qui épuisent leur vocabulaire pour obtenir le silence. Chacun se plaint d’avoir perdu son temps; ce jour-là tout le monde avait précisément affaire: l’un a sacrifié une partie de chasse, l’autre un rendez-vous galant, celui-ci une promenade au bois de Boulogne, celui-là une messe en musique à Saint-Roch. Il n’en faut pas davantage pour rendre MM. les députés coupables du crime de trahison au premier chef, et prouver jusqu’à l’évidence la nécessité d’une prochaine dissolution. Un jour, me trouvant au Palais-Bourbon partie intégrante de ce public désappointé, une dame me dit avec le plus grand sang-froid du monde: «Concevez-vous, monsieur, une pareille aventure? j’arrive ici sur la foi des traités, munie de mes flacons de sels et de tout ce qui peut être nécessaire dans une circonstance dangereuse pour les nerfs d’une femme... et me voilà aussi tranquille qu’avant de sortir de chez moi... N’est-ce pas désolant?... On m’avait promis un discours de M. Berryer qui devait mettre le feu aux quatre coins de la salle... et au lieu de M. Berryer, qu’est-ce qu’on nous donne?... M. *** sortant d’un gros manuscrit comme une chrysalide de sa coque!...» Les femmes en général pardonnent bien moins facilement que les hommes une espérance déçue, et ont un goût bien plus prononcé pour l’agitation et le mouvement du gouvernement représentatif. MÉDITATION XXVI. § Ier.--_De la salle des conférences._ La salle des conférences est _la loge du portier_ de la chambre; vraies ou fausses, il n’est point de nouvelles qu’on n’y débite, point de commérages qu’on n’y fasse, point de secrets qu’on n’y colporte!... Dans cette salle, plus ordinairement remplie que la salle des séances, le franc-parler règne; on dit quelquefois ce qu’on n’a pas osé dire à la tribune; M. Barrot devient expansif, M. Dupin se confesse, M. Dupont se découvre et M. Thiers se déboutonne. On ne s’aborde jamais sans se dire: La corruption est à son comble! sans égards pour les huit hommes couchés plus ou moins voluptueusement sur le banc gouvernemental. Pauvres gens! s’ils ont perdu la confiance de la chambre, ils n’existent plus que de fait! et par conséquent sont morts, tristes cadavres qu’entraîne bientôt le corbillard de l’opposition, grand ordonnateur de ces pompes funèbres! Mais ce n’est pas tout. On ne se contente pas de s’écrier: Il faut renverser le ministère!... On se réunit ensuite pour en former un. Alors ce sont çà et là des groupes divisés d’opinions et d’intérêts, où chacun propose son candidat, sa combinaison, sa sauvegarde, son dieu protecteur... Mais de ces arrangements de famille il ne résulte jamais rien de durable... L’enfantement du jour avorte le lendemain; on recommence; on échoue de nouveau pour recommencer et prouver encore son impuissance. Les gobe-mouches, comme dans tous les palais du monde, sont en grand nombre au Palais-Bourbon. Aussi curieux que crédules, ils vont prêtant l’oreille à toutes les sornettes qui se débitent, la figure allongée, l’œil fixe, le cou tendu, l’air grave et composé comme pour recueillir des renseignements de la plus haute importance. Ce sont eux qui ont répandu par toute la ville que M. Martin de Strasbourg allait être ministre, que M. Passy ne voulait pas l’être, que M. Dufaure ne le serait jamais, que M. Thiers avait un programme qui valait bien celui de l’hôtel de ville, que M. Bugeaud irait à la guerre (au ministère de la guerre), que M. Molé était content, que M. Barrot ferait toujours de l’opposition et que M. Arago avait découvert une comète. Ce sont eux qui ont soutenu avec un aplomb imperturbable que la chambre allait enfin gouverner parlementairement, et retirer la France de l’abîme où tant de fautes et d’erreurs l’avaient plongée. Ce sont eux qui disent tout haut: La couronne est en danger!... Prenez garde! on mine le Palais-Bourbon! nous sauterons tous un jour!... Tous les Fieschi ne sont pas morts!... Ce sont eux encore qui ont annoncé avec emphase l’arrivée à Paris de l’empereur Nicolas, dont ils ont dit tant de mal, et dont ils s’apprêtaient à mendier un sourire... Le nom de gobe-mouches a remplacé celui de jobard, depuis qu’un savant modeste, de ce nom, s’est fait connaître honorablement, et a rendu respectable une dénomination d’abord ridicule. Ainsi, il n’est plus permis de dire aujourd’hui d’un député qu’il est un jobard, car ce serait dire qu’il est un savant. La plupart de nos députés ne se rendraient pas à la chambre s’ils n’avaient pas la ressource de passer quelques heures à la salle des conférences. Ils ont une passion tellement prononcée pour ce paradis des causeurs, que souvent au beau milieu d’un discours ils quittent leur banc législatif pour venir s’y réfugier sous le prétexte hygiénique de prendre l’air, mais dans le seul but de se livrer, avec quelques autres transfuges, à une de ces conversations particulières qui ressemblent tant aux causeries des femmes! car l’homme, tout député qu’il est, pardonnez-moi la comparaison, est terriblement femme dans la salle des conférences. S’il ne ressemble pas à madame de Staël, parce que madame de Staël n’était qu’un homme en cornette, il rappelle avec tout leur caquet les génies les plus féminins; de là vient peut-être qu’il a la tête si près du bonnet!... La causerie est pour lui la plus douce des jouissances et l’emporte même à ses yeux sur la plus intéressante des discussions. La causerie distrait, la discussion fatigue; la causerie ne fait qu’effleurer un sujet, la discussion l’embrasse longuement. Quelle que soit la nature d’un débat public, on s’agite, on se dispute, on se passionne; dans une causerie, la négligence et la familiarité excluent toute querelle. La discussion ouvre le champ aux personnalités; la causerie ne maltraite que les absents. Discuter c’est se combattre et souvent se blesser avec ses propres armes... causer c’est en riant les aguerrir légèrement contre les autres! Dans une discussion, l’amour-propre s’érige en tyran; il ne règne dans une causerie que le désir de plaire. Celui qui discute est toujours près de se mettre en colère; celui qui cause ne se doute seulement pas qu’on puisse un instant se fâcher!... Voilà pourquoi tant de gens discutent; pourquoi si peu savent causer!... § II.--_De la questure._ Si la salle des conférences est la _loge du portier_ de la chambre, les questeurs en sont les femmes de ménage... Chez les Romains, ils étaient un peu mieux que cela. _Questeur_ dérivait du verbe _quærere_, chercher... parce que l’emploi des questeurs était de faire rentrer les impôts, chose que l’on trouve rarement et que l’on cherche toujours. Avant le règne des empereurs, les questeurs étaient à la tête de l’administration du trésor. Élus annuellement par le peuple, ils formaient une magistrature accessible qui était le premier degré de la carrière politique des jeunes ambitieux. Remplacés sous Auguste par les préfets du trésor, ils furent plus tard, sous Claude, réintégrés dans leurs fonctions! Entre autres avantages dont jouissaient les questeurs romains, ils avaient celui d’offrir chaque année à l’état un présent de gladiateurs; présent qu’ils achetaient de leurs propres deniers, et ne pouvaient se dispenser de faire. La loi exigeait ces sortes d’étrennes. Quant à nos questeurs, Dieu merci! ils n’ont affaire ni aux républiques ni aux empereurs, et ne sont pas tenus de donner le moindre gladiateur. Nommés par la chambre, ils ont huit mille francs d’appointements, sont logés, chauffés, éclairés et presque nourris, je dis presque nourris, par la raison qu’ils dînent fréquemment à l’hôtel de la présidence, chargée de défrayer un assez grand nombre de bouches, et où la cuisine est très-confortable, grâce aux quatre-vingt mille francs que rapporte cette honorable magistrature. La principale occupation des questeurs est de veiller à ce que le budget de la chambre soit dépensé selon le vœu de la loi. Aussi habiles que scrupuleux dans le maniement de ses finances, ils ne tolèrent pas la moindre déviation de ce principe. Il faut que chaque service se renferme dans ses limites, que toutes les denrées se consomment, que M. le président mange bien ses quatre-vingt mille francs, et que personne dans ce peuple d’employés n’oublie de toucher ses émoluments. Les questeurs sont en outre chargés du soin de présider à l’entretien du Palais-Bourbon, besogne importante dont ils s’acquittent à merveille... Rien ne leur paraît plus sacré que le destin de ce palais si cher... La distribution des billets d’entrée à la chambre est encore du ressort de leur administration. Cette distribution se fait tous les jours avec autant d’ordre et d’impartialité que le permet l’impatience des députés, toujours avides de ces largesses dont l’heureux pouvoir est de faire jouir un ami, un parent, des beautés de leur éloquence ou des grâces de leur tournure. Les travaux de la questure ont droit aux éloges de tous, mais une bonne part de sa gloire peut être revendiquée par le secrétaire général, dont le zèle, le dévouement et l’intelligence l’ont toujours si puissamment secondée. § III.--_De la bibliothèque._ Vingt mille volumes environ. Quelques bons livres, beaucoup de mauvais ouvrages. Il y a le recueil de tous les discours de MM. les députés. Le parlement britannique l’a enrichi des siens. Ces échantillons d’éloquence anglo-française sont un nouveau lien qui resserre l’alliance des deux pays. Ni les Français ni les Anglais ne les lisent, mais chacun les admire; le Français se piquant d’entendre l’anglais, comme l’Anglais de comprendre le français. § IV.--_Du vestiaire._ Le vestiaire était une des parties les plus importantes du palais de la chambre à l’époque où MM. les députés ne dédaignaient pas de porter un costume. Chacun y avait le sien étiqueté, numéroté; on ne s’en revêtait qu’au moment de la séance. Aujourd’hui le vestiaire est transformé en dépôt de cannes et de parapluies, au milieu desquels se confondent les pardessus, les paletots, les crispins. L’aspect de cette friperie est beaucoup moins brillant que celui des habits brodés d’autrefois; mais il est plus bourgeois, plus populaire... L’habit brodé n’est plus dans nos mœurs. Il ne convient ni à l’orateur ni au législateur. Issu du peuple, fait pour le peuple, et de par le peuple, le député doit être vêtu comme le peuple. Sous ce rapport, le député reste fidèle à son mandat; car il pousse le goût de la simplicité si loin, qu’il se couvrirait volontiers les bras de manches de toile ou de percaline, si un législateur pouvait ressembler à un commis de bureau. Néanmoins, quelques élus de la nation ont au vestiaire un habit de rechange dont ils se revêtent pour la séance, afin de ne pas user leur habit de ville, dont la fraîcheur doit durer au moins une session. En étant économe pour lui-même, le député apprendra à le devenir pour la nation. En méprisant les formes aristocratiques, il servira la démocratie. En combattant la cour, il ne vaincra pas, il faut l’espérer, pour d’autres que pour le peuple!... MÉDITATION XXVII. Du Royaume de la Présidence. La présidence est, ne vous en déplaise, un royaume, et un bel et bon royaume. Quel plus beau trône que le fauteuil! quel sceptre plus menaçant que la sonnette! quelle corne d’abondance plus productive que l’urne du scrutin! quels ministres plus intelligents, plus actifs, plus impartiaux que les quatre secrétaires! quel budget plus normal, plus limpide que le sien! quel peuple enfin plus éclairé, plus fier, plus jaloux, plus belliqueux, plus turbulent que la chambre élective! Non, il n’est pas de royaume qui vaille celui de la présidence! Il n’en est pas surtout un seul où il y ait plus à faire. Si le président est quelquefois despote comme un roi absolu, il est presque toujours harcelé comme un roi constitutionnel; le seul avantage qu’il a sur ce dernier, avantage dont il use largement, c’est de pouvoir imposer silence à son peuple, quand son peuple crie trop fort; et, pour cela, il n’a besoin ni de soldats ni de baïonnettes: il n’a qu’à donner un coup de sonnette, et, en cas d’insuffisance, à se mettre tout simplement le chapeau sur la tête. Aussitôt le calme renaît, les groupes se dissipent et force reste à la loi... Heureux! mille fois heureux si les rois pouvaient s’en tirer à si bon marché! Mais leur coiffure n’a pas le privilége de produire cet effet!... § Ier.--_Du fauteuil._ Est-ce un fauteuil à la Voltaire, une ganache, une gondole?... est-ce fait du même bois que le fauteuil académique?... cela vaut-il un fauteuil de notaire ou de conseiller à la cour de cassation?... Je vous l’ai déjà dit, ce fauteuil est un trône... mais un trône sans velours, et par cela même plus solide peut-être!... Quand on y est assis, on se croit pour le moins aussi haut placé que Napoléon sur la colonne de la place Vendôme! On nage dans l’espace comme Jupiter dans l’Olympe; on plane sur toutes les positions sociales, respirant les parfums parlementaires et l’encens des huissiers; on n’est ni dieu ni héros, mais on est inviolable... et on respecte votre inviolabilité. Certes, le souverain peut envier votre sort. Le tambour _bat aux champs_ quand le président fait son entrée dans la chambre. C’est toujours un mouvement solennel; chacun se recueille, se range; quelques-uns même s’inclinent; et une fois j’ai vu dans les tribunes publiques un individu faire le signe de la croix. La séance ne commence pas toujours à l’arrivée du président, faute d’un nombre nécessaire de membres; car les députés en général, malgré tout leur dévouement, ne se piquent pas d’une grande exactitude; c’est comme un troupeau qui ne se réunit qu’à l’aide d’un bon chien de berger, et le chien de berger, pour la chambre c’est l’espoir d’une discussion orageuse; fort semblable en cela au public dont l’empressement ne se règle que sur l’échelle de l’action dramatique. En vain le président témoigne hautement sa mauvaise humeur de cette coupable apathie et menace la chambre d’un appel nominal, c’est tous les jours la même indifférence, la même menace, quoique le député se dise fréquemment _in petto_: Je crains le Moniteur. Le pouvoir du président dépend en grande partie de son caractère; ce n’est pas ordinairement le plus rude et le plus brutal qui commande le respect et entraîne la subordination; un langage poli, des formes douces, des manières liantes n’excluent ni la fermeté ni l’énergie, et sont les plus sûrs auxiliaires de l’autorité du président. Il est à remarquer que depuis quinze ans et plus, l’ère la plus calme de la présidence, quoiqu’elle ait précédé une révolution, a été celle de M. Royer-Collard, le plus doux, le plus facile, le plus pacifique des législateurs; tandis que l’empire de M. Ravez, fier et hautain, celui de Casimir Périer, irascible et atrabilaire, et celui de M. Dupin, caustique et boudeur, ont été signalés par les plus violents orages. Non que je veuille dire que MM. Ravez, Casimir Périer et Dupin fussent de mauvais présidents; ils brillaient certes par un talent rare à saisir le véritable esprit d’une discussion, à la maintenir dans ses limites, à poser la question dégagée de toutes ses entraves; mais ils n’ont pas toujours été impartiaux, et ce défaut résultait bien plus d’une extrême roideur de formes que d’un vertige d’opinion; plus souples, ils se fussent fait mieux obéir; moins orgueilleux de leur pouvoir, ils eussent été plus puissants! plus maîtres de prévenir ou de maîtriser les tempêtes parlementaires! Il est également essentiel que le président de la chambre, exposé aux regards de la foule, en butte à toutes les critiques des partis, ait de la tenue, de la fixité dans les idées. Ce qui a fait descendre M. Dupin du fauteuil, ce n’est pas seulement sa grosse voix, ses boutades, ses caprices, mais ses trop fréquentes métamorphoses. M. Dupin retournait son habit du jour au lendemain aussi facilement qu’un député convoitant un portefeuille!... Cela peut-il être permis à un personnage aussi grave, aussi important, aussi considérable que l’est aux yeux de la France le président de la chambre des députés?... Voulez-vous que cette magistrature soit la première de toutes les dignités de l’état sans en être le modèle?... Si elle grimace sur son piédestal, quel est le manant qui ne lui jettera pas la pierre?... quelle est la girouette politique qui ne se croira pas en droit de tourner au vent de ses pasquinades?... Tout corps politique étant essentiellement passionné, et partant plus soumis au joug de ses lois qu’à celui de son chef, il faut que la volonté directrice soit une et forte, et pèse sur tous ensemble sans faire sentir son poids sur aucun en particulier. Les haines individuelles, les vengeances locales, les rancunes personnelles ne doivent pas souiller la pureté de son règne. Qu’un député ait une figure burlesque, un organe criard, un débit soporifique; qu’il manque de mémoire ou s’égare dans un syllogisme, qu’il outrage à la fois le goût et la raison! ce n’est pas au président qu’il appartient de s’égayer publiquement à ses dépens et de répandre sur lui du haut de son fauteuil la première goutte de ridicule; car cette goutte bientôt devient un océan pour ce pauvre homme. Combien de législateurs se sont noyés de la sorte!... Demandez plutôt à quelques _amis_ de M. Dupin!... Permis au public de conspuer l’orateur qui l’ennuie ou l’impatiente. Rien de mieux! Le public, en payant quinze cent millions d’impôts, a largement acheté le droit de se moquer un peu de lui... Mais pour le chef de la cohorte législative, il n’est point de député qui soit taillable et corvéable à coup d’épigrammes? Le plus innocent comme le plus irascible, le plus contrefait comme le plus fat, ne sont-ils pas tous dignes de respect pour lui, également respectables, et qui pourraient cesser de l’être le jour où ceux qu’il préside ne seraient plus à ses yeux qu’un objet de dérision. En persiflant, le président s’expose à être persiflé à son tour. Chaque sarcasme, chaque trait, chaque pointe laisse des blessures qui sont comptées au renouvellement de la législature: un bon mot coûte quelquefois deux ou trois boules, ce qui explique comment M. Dupin a gaspillé tant de suffrages!... APHORISMES. Les présidents qui ont le plus d’esprit sont ceux qui en font le moins. Cherchez à faire briller le parlement bien plus que vous-même!... Les prérogatives de la chambre sont sous la sauvegarde de la présidence. Cela est sérieux et n’est point bouffon, mais devient bouffon quand le chef ne veut pas être sérieux!... Dans les vrais procès-verbaux de la chambre des communes, la présidence n’est désignée que par ces mots: La chaire (_the chair_) commande le silence; la chaire rappelle à l’ordre... la chaire termine le débat!... § II.--_De la sonnette._ La sonnette est de tous les attributs de la présidence celui qui exerce l’influence la plus prompte, la plus immédiate sur l’assemblée législative. Elle a une réputation européenne. Le public s’en occupe comme de M. le président lui-même; on la dirait faite de chair et d’os à son image, tant on lui prête de mouvement et de vie. Mainte et mainte fois ne s’est-on pas empressé de dire, à la suite d’une discussion orageuse, que M. le président avait eu deux ou trois sonnettes de tuées sous lui? En effet, cette sonnette a dans son marteau une âme palpitante et vibrante, dont les oreilles les moins représentatives sont religieusement frappées. Ce n’est ni une sonnette d’appartement, ni une cloche de jardin, ni un bourdon d’église; trop grave pour l’appartement, trop citadine pour le jardin, trop républicaine pour l’église, elle tient le milieu entre le grelot, le tamtam et le bonnet chinois. Les sons qu’elle rend ne sont pas sans agrément pour les amateurs de la musique et de la politique modernes. Elle s’agite dès l’ouverture de la séance, et continue, jusqu’à la fin, de se faire entendre à de fréquents intervalles!... Chaque séance durant à peu près quatre heures et la sonnette fonctionnant, terme moyen, de dix minutes en dix minutes, on a calculé qu’elle donnait dix-huit coups par heure, soixante-douze coups par séance, dix-huit cent soixante-douze coups par mois, et onze mille deux cent trente-deux coups par session, en supposant que la session ne durât pas plus de six mois. Certes, après une pareille besogne, le président n’eût-il fait que cela, a bien mérité de la patrie... et s’il n’a pas le poignet foulé, il est bien habile!... L’orateur compte sur les avertissements de la sonnette pour se faire écouter et l’huissier pour prendre la parole. Elle est l’effroi de l’interrupteur, le châtiment du bavard, la bénédiction du député attentif et la sauve-garde de tous. Elle étend partout les flots de son harmonie protectrice et vengeresse. On peut dire, sans être taxé d’exagération, qu’elle est la Providence du gouvernement représentatif, car sans elle le gouvernement représentatif ne serait pas possible, puisqu’il n’y aurait plus moyen d’établir une discussion dans la chambre!... O sonnette magique! combien la France ne te doit-elle pas?... Un président exercé connaît l’art de donner à la sonnette un langage nuancé, caractéristique, d’après une combinaison de mouvements dont il a seul le secret. Par exemple, le coup brusque et sec qui signifie: Taisez-vous! ne ressemble nullement à celui qui se borne à dire: Vous êtes insupportable!... et le son plaintif qui exprime si bien: Ah! mon Dieu!... c’est désolant!... n’a aucun rapport avec le coup terrible, interprète de ces mots: Si l’ordre ne se rétablit pas, je vais lever la séance! La chambre saisit parfaitement ces nuances, et ne se trompe jamais sur leur application. Mais un président inexpérimenté agite-t-il la sonnette?... alors il en peut résulter de fausses intonations et de graves erreurs. Le président dit: Taisez-vous! et la sonnette traduit: Parlez! je vous écoute!... S’il désire exprimer un violent mécontentement, la sonnette, en se balançant mollement, n’annonce qu’une bouderie coquette. De là peu d’estime pour l’autorité du président, accusé bientôt de faiblesse ou d’incapacité. Il est donc essentiel que le président, avant d’entrer en fonctions, fasse quelques études préparatoires sur l’art du sonneur; il doit être maître de la sonnette, comme l’orateur de son sujet, comme le député de sa boule. M. Royer-Collard maniait la sonnette avec mesure; M. Ravez la tourmentait; Casimir Périer la brusquait; M. Dupin en faisait presque un tocsin d’alarme. M. Sauzet, en possession aujourd’hui du fauteuil, l’agite avec assez de grâce; mais il y a encore dans ses mouvements de l’incertitude et de la mollesse. M. Teste, pendant sa courte présidence, a prouvé qu’il en connaissait toutes les finesses. Quant à M. Passy, qui n’a régné que deux jours, il a semblé reculer devant les difficultés de l’instrument, et lui a préféré le ministère des finances, dont le son argentin flattait plus agréablement son oreille. La sonnette est simple comme son maître. Elle n’offre ni ciselures, ni damasquinures, ni or, ni pierreries sur son dôme. Coulée en bronze pur et surmontée d’un manche d’ébène, elle pèse à peu près un ou deux kilogrammes, et pourrait au besoin servir de masse d’armes contre quelque révolutionnaire indiscret, si aujourd’hui, comme autrefois, on s’avisait de promener au bout d’une pique, sous le soleil de la présidence, la tête d’un autre Ferraud. § III.--_De l’urne._ On appelait particulièrement _urne_ chez les anciens les vases destinés à recevoir et à renfermer les cendres des morts. Souvent les Égyptiens renfermaient dans des urnes des oiseaux sacrés après les avoir embaumés; ces urnes étaient d’ordinaire chargées d’hiéroglyphes. Les Romains se servaient aussi de ces vases pour jeter les bulletins de suffrages dans les assemblées appelées à juger ou à élire des citoyens. Ils les employaient encore pour la divination. Enfin on conservait le vin dans des urnes, autrement nommées amphores. L’urne était aussi chez les Romains une mesure de capacité qui contenait environ quatorze pintes. Après les Anglais, les Romains sont le peuple que nous aimons le mieux à imiter. Notre urne parlementaire est évidemment calquée sur l’urne romaine. Nous ignorons si elle pourrait contenir quatorze pintes de vin ou d’eau sucrée, mais elle est assez grande pour recevoir quatre cent cinquante-neuf bulletins de suffrages, et quelquefois, par dessus le marché, les cendres du ministère. Chacun sait que l’existence du ministère dépend entièrement des votes de la chambre, et que, de 1830 à 1840, elle a tué à coups de boules et enterré soixante ministres ou dix-neuf ministères. Il est donc impossible d’être plus cinéraire que notre bienheureuse urne. Rendons grâces au ciel que les boules de nos députés trouvent encore place aujourd’hui sur cet amas de cendres!... Ainsi l’urne est un objet d’effroi pour les ministres, quelque grands, quelque considérables qu’ils se croient; ils ne peuvent la regarder sans songer qu’un jour sortira de son sein leur arrêt de mort, et ce jour n’est jamais éloigné. L’urne par contre-coup charme la vue de nos législateurs; ils savent qu’en elle résident leur force et leur omnipotence, et que de ses flancs surgissent quelquefois pour eux la fortune et la gloire. Elle est la plus intime confidente de leurs pensées, et le dépôt le plus sûr de leur conscience. Quand les députés sont appelés à déposer dans l’urne l’expression de leur vote, ils se suivent sans ordre et dans le plus grand tumulte, se précipitant l’un sur l’autre comme des écoliers à la sortie de leur classe... Impatients de connaître le résultat du scrutin, la plupart cherchent d’avance à le deviner, en portant un regard curieux jusqu’au fond de l’urne, regard indiscret que devrait punir et ne punit pas le règlement. Quelques-uns ont même la manie de montrer leur boule avant de la déposer dans l’urne, afin de bien convaincre la chambre et le public qu’ils pensent à merveille et votent _comme il faut_. Le moindre des inconvénients de cette précaution est de violer le secret des votes; le plus grand, de faire croire au public que les mandataires du peuple sont capables de voter autrement qu’ils ne le disent. Précaution à notre avis aussi immorale qu’antiparlementaire. Le bon M. de la Fayette a pourtant montré quelquefois ce dangereux exemple; l’homme du monde qui devait le moins s’en donner la peine! Un jour, M. *** s’avisa aussi, au moment d’un vote important, de lever le bras bien haut et de montrer sa boule à tous les regards; mais, dans l’excès de son empressement, la boule s’échappa de ses doigts, et alla rouler aux pieds de la tribune, où il fut impossible de la retrouver... La chambre se prit à rire, et de telle manière que le pauvre député, rouge de honte et de colère, n’eut pas le courage de demander une autre boule; on fut obligé de la lui apporter; mais il vota contrairement à sa première pensée. L’hilarité causée par sa maladresse avait modifié son opinion. A côté de l’urne fatale (l’urne du destin) est une seconde urne, dite de contrôle: chaque député, étant armé de deux boules, l’une blanche et l’autre noire, celle-ci contre, celle-là pour l’objet en délibération, dépose dans la première urne une boule qui est l’expression de son vote, tandis qu’il laisse tomber l’autre dans l’urne de contrôle... Mais il est arrivé plus d’une fois que le député se soit trompé d’urne, et que, voulant voter contre un projet de loi, il ait voté pour... Erreur qui le met fort en colère, lui et les siens, s’ils ont pu s’en apercevoir, mais cause une singulière jubilation au ministère, qui ne manque pas de s’écrier en pareille occasion: Autant de pris sur l’ennemi!... Aussi la chambre a-t-elle inventé le scrutin de division!... § IV.--_De la boule._ La boule parlementaire n’a point d’égale; elle commande aux plus hautes destinées; c’est sur elle que roule notre gouvernement, tantôt à droite, tantôt à gauche, tantôt au centre, en avant, en arrière, de côté; et cependant on a rarement l’occasion de dire qu’il va comme _sur des roulettes_. La boule se jette fréquemment sous les roues du char de l’état, l’arrête ou le précipite dans sa marche, l’entraîne quelquefois dans l’abîme et s’y engloutit avec lui. Elle se plaît souvent à donner la vie à la constitution la plus faible, et à frapper de mort l’empire le plus fort. Elle est légère, capricieuse, coquette, inconséquente, boude, fait la moue, sourit, se livre et se prostitue. Douce, aimable, conciliante, c’est une bille avec laquelle un ministre _fait au même_ le peuple le plus civilisé; fière, exigeante, vindicative, c’est un obus terrible qui éclate entre ses mains. Elle aime qu’on la flatte, qu’on la caresse, qu’on la cajole; elle hait le commandement et la domination. Aujourd’hui elle tyrannise au nom d’un principe dont elle est l’esclave, demain elle n’a plus ni principes, ni rigueurs, ni chaînes. Le clinquant l’éblouit, mais elle connaît le poids de l’or. Avec son concours l’état prodigue ses trésors, ses richesses... sans son appui l’état ne possède ni richesses ni trésors. Le député se retranche derrière sa boule comme un chasseur derrière un arbre pour mieux tirer le gibier prompt à s’effaroucher; de là il guette les dignités, les honneurs, les places qui sont le gibier de la députation; et s’il fait tomber quelques pièces, il les met vaillamment dans sa gibecière, toujours d’une capacité fort intelligente. La boule est son bon ange, son dieu, sa corne d’abondance; avec elle l’été n’a point de feux, l’hiver n’a point de glaces; le député s’est creusé dans sa boule un asile inviolable; il vit dans sa boule comme le rat de la Fontaine dans son fromage de Hollande, à l’abri des soins, des soucis, des inquiétudes; devenant gros et gras à mesure que les contribuables maigrissent, mais donnant à tous sa bénédiction législative, ce qui les rend tous bien contents et lui aussi! La boule c’est le député, le député c’est la boule!... § V.--_Du verre d’eau sucrée._ Les députés qui parlent ont sur ceux qui ne parlent pas un immense avantage, c’est de pouvoir se régaler d’eau sucrée; non que l’usage de cette boisson rafraîchissante soit interdit aux derniers; mais elle ne coule pour eux qu’à la buvette... Il n’est point permis au législateur inactif, mollement étendu sur son banc, de s’en abreuver dans le sanctuaire de la loi... Il est donc essentiel que ceux qui aiment l’eau sucrée soient orateurs. Si j’en juge par un bon nombre de discours, je parierais presque, Dieu me pardonne! que beaucoup de Cicérons montent à la tribune non par amour pour les fleurs de rhétorique, mais par amour pour l’eau sucrée; et je dirais même plus: si, au lieu d’eau sucrée, il entrait dans les habitudes et les convenances parlementaires de donner une boisson plus relevée, plus agréable, plus piquante, comme du vin de Champagne, de Chypre ou de Hongrie, je soupçonne fort que la France compterait un plus grand nombre de talents oratoires[8]. Quoi qu’il en soit, l’eau sucrée, telle qu’elle est ou telle qu’elle pourrait être, est d’un merveilleux secours pour l’orateur; on peut la regarder comme l’huile de l’éloquence parlementaire; sans elle le gosier semble se rétrécir, la langue se paralyse, la salivation s’arrête; mais avec elle et à petites doses répétées, l’appareil de la parole marche et fonctionne aussi facilement que les rouages de la machine la plus compliquée, quand ils ont été convenablement graissés. Il ne faut donc pas s’étonner, et encore moins prendre de l’humeur, si un orateur interrompt fréquemment le fil de son discours pour se donner le temps de boire... Ces gorgées d’eau dont il s’abreuve sont nécessaires au débordement de son éloquence; plus il boit, plus ses paroles deviennent coulantes, plus sa voix a d’éclat et de charme, plus ses cris passionnés sortent avec retentissement du fond de sa poitrine. Il y a des orateurs qui se griseraient, si l’eau sucrée pouvait griser!... [8] M. Thiers boit quelquefois du vin au lieu d’eau sucrée. Il est le seul orateur qui se permette cette licence... Mais il parle tant... et il est d’un pays où l’eau n’a pas cours, si ce n’est dans la Garonne!... On conçoit que le député bavard et prolixe boive comme il parle, c’est-à-dire avec abondance; et cependant il est à remarquer que l’orateur sobre de paroles ne l’est pas toujours d’eau sucrée, et se livre parfois à des excès bien plus inconsidérés; d’où il suit que la consommation d’eau sucrée à la chambre, malgré le petit nombre d’orateurs, est vraiment prodigieuse. Nous avons compté par approximation les coups de sonnette de la présidence, énumérons maintenant tous les verres d’eau sucrée qui se boivent à son nez et à sa barbe dans l’espace d’une session. Une dizaine d’orateurs, terme moyen, compris les ministres, qui parlent et boivent comme les députés, montent journellement à la tribune. Ce n’est pas trop d’accorder deux verres d’eau sucrée par tête; car il arrive souvent qu’un verre a été entamé et non fini par un orateur pressé de quitter la tribune, sans que le député qui lui succède ait jamais consenti à l’achever, ce qui pourtant serait économique! Ce reste d’eau sucrée est abandonné par la chambre, dans sa munificence et sa générosité, à ses garçons de service _à titre de pourboire_... Deux verres par tête d’orateur donnent ainsi vingt verres par séance, cinq cent soixante verres par mois et trois mille trois cent soixante verres par session... et nous sommes au-dessous de la vérité. Nous pouvons hardiment tripler ce nombre, si nous ajoutons à la consommation des orateurs celle des penseurs distraits à la buvette. Le verre d’eau sucrée n’a pas toujours l’honneur d’avoir pour lit l’estomac d’un grand homme. Il est sujet à un grand nombre de vicissitudes. Quelquefois souffleté par la gesticulation fougueuse de l’orateur, il va se briser au pied de la tribune; ce qui excite toujours un gros rire dans la chambre, et surtout parmi les députés non buveurs, charmés de trouver une occasion de se venger d’un verre dont leurs lèvres n’ont pu approcher. Un jour, M. ***, dans un moment d’enthousiasme, atteignit de la main son verre d’eau, mais d’une manière si violente que ce verre fut précipité jusqu’au milieu de l’assemblée, surprise de recevoir une averse de pluie sucrée, et alla se briser contre le front d’un législateur endormi. M. *** ne put dissimuler sa joie dès qu’il se fut assuré que le dormeur en avait été quitte pour la peur et la honte d’avoir été pris en flagrant délit. C’est un avertissement salutaire, s’écria-t-il en se frottant les mains; monsieur saura dorénavant tout le danger qu’il y a à dormir pendant que je parle. Une autre fois, le verre d’eau sucrée fut également victime d’un mouvement oratoire, mais où le machiavélisme d’un calcul perfide entrait peut-être pour quelque chose. Il fut lancé par M. V., à la suite d’un geste véhément contre un député qui avait l’habitude de réfuter ses arguments... Réfute celui-là, si tu peux, dit-il en descendant de la tribune. Le verre d’eau sucrée est donc environné d’écueils; il peut servir la vengeance d’un orateur, frémir devant le tonnerre de sa voix, ou être la victime de sa maladresse; trois grands malheurs qui sont pour la chambre une source de trouble et de confusion, interrompent ses travaux, et partant nuisent aux intérêts de la France!... Le verre d’eau sucrée est porté en pompe sur une assiette de porcelaine blanche et déposé sur le marbre de la tribune avec une gravité toute représentative... Il n’est pas toujours bien rempli, ce dont l’orateur se plaint quelquefois à l’huissier par un regard significatif qui du haut de la tribune tombe d’aplomb sur sa tête comme un coup de foudre. Mais l’huissier se justifie par un autre regard où il est facile de lire en termes respectueux: «Il se peut que le verre ne soit pas plein; mais dès qu’il sera vide, je le remplirai...» Et en effet, il ne manque jamais à ce soin, dans la crainte sans doute de laisser l’orateur dans l’embarras, de nuire à la fluidité, à la limpidité de son éloquence... Mais l’orateur, qui n’ignore pas cela, veut néanmoins éloigner de son talent tout soupçon d’intempérance; et, pour cette raison, il tient à ce que son premier verre d’eau soit bien complet, afin de pouvoir débiter son discours sans être forcé de recourir à un second verre, aimant mieux d’ailleurs boire deux bons verres d’eau sucrée que deux médiocres, s’il arrive qu’un seul ne lui suffise pas!... Le verre d’eau sucrée est avec la sonnette, l’urne et la boule, l’une des premières nécessités du gouvernement représentatif... O verre d’eau sucrée!... qui se serait jamais douté avant 1789 de ta force et de ta puissance!... MÉDITATION XXVIII. Théorie de la Tribune. Nous passons pour le peuple le plus fier, le plus savant, le plus ingénieux; nous nous piquons de nous donner pour modèles aux autres nations à la gloire desquelles nous ne croyons pas et que nous regardons en pitié du haut de notre grandeur; nous parlons sans cesse de l’importance de nos découvertes, de l’originalité de nos créations, de la multiplicité de nos inventions, multiples il est vrai, si l’on en juge par le nombre de brevets qui se distribuent chaque jour; mais, au fond, qu’avons-nous créé, découvert, inventé? Fort peu de chose! et ce que nous avons imité est incalculable. Il n’entre pas dans mon sujet d’approfondir cette question; je ferai seulement observer que nous en sommes encore, dans nos _innovations_ les plus hardies, à nous traîner à la remorque des Grecs et des Romains, malgré ce vers moqueur tant de fois cité: «Qui nous délivrera des Grecs et des Romains?...» La tribune législative se dresse de toute sa hauteur pour nous prouver combien nous avons fait peu de cas de cette boutade poétique. Le mot et la chose nous viennent des anciens. Le peuple romain dans l’origine était divisé en trois parties ou tribus; le mot _tribu_ signifiant en grec troisième partie... De là tribune, tribun!... A Athènes, la tribune aux harangues, tant illustrée par Démosthènes, Périclès, était placée sur la place _Agora_, à côté d’une grosse pierre _sacrée_, sur laquelle les magistrats thermotètes, les juges, les orateurs juraient d’observer les lois. Sur une autre place appelée _Pnyce_ s’élevait également une tribune en compagnie d’une pierre sacrée qui recevait les mêmes serments... En France, nous n’avons pas de pierre sacrée!... A Rome, la tribune était un des monuments du Forum, et s’appelait _rostres_, du mot latin _rostra_, becs, à cause de six vieux éperons de navires qui la décoraient, glorieux trophées d’une victoire navale remportée sur les Antiates. Cette tribune, si fameuse dans l’histoire de Rome, était à peu près de la hauteur d’un homme et ressemblait à un petit théâtre supporté par quelques colonnettes reposant sur une base circulaire en pierre. Elle s’élevait devant la curie _Julia_, et, pour ainsi dire, sous les yeux du sénat, qui semblait l’observer comme pour modérer ses fougues et la contenir dans le devoir. Notre tribune n’est située ni sur la place publique, où nos orateurs pourraient s’enrhumer, ni en face de la chambre des pairs, qui n’a pas à se mêler de ses affaires; mais dans un palais fastueux, ancienne demeure des princes du sang royal, au milieu de nombreuses merveilles de l’art, sous des corniches dorées, sous des plafonds de cristal, entourée d’une auréole de gloire, et assise sur des tapis de moquette d’une manufacture toute française! Elle est belle, mais belle d’une simplicité élégante et sévère, bien prise dans ses proportions, ni trop petite ni trop grande. Deux escaliers y conduisent. Placée devant le fauteuil du président, elle se développe carrément dans un hémicycle et fait face à l’amphithéâtre où se groupent les législateurs. Les plus beaux marbres de l’Italie ont servi à sa construction. Un bas-relief, exécuté par Lemot et représentant l’Histoire, en est le principal ornement. Le premier ambassadeur ottoman qui ait résidé à Paris (c’était sous le directoire) promena, dans l’atelier du sculpteur, son chapelet sur les figures de ce bas-relief en témoignage de son admiration, ce qui prouve combien le travail en est précieux; car un Turc ne s’émeut pas facilement, surtout pour des merveilles imposées par la liberté, et que n’a point sanctifiées l’approbation d’un souverain. Au surplus, ce baptême d’admiration turque n’a porté malheur ni au bas-relief ni à la tribune. L’œuvre de l’art est toujours en honneur aussi bien que la liberté de la parole!... Je regrette seulement que les becs de vaisseaux qui ornaient la tribune romaine ne figurent pas sur la nôtre; car c’est probablement du mot _rostra_ ou becs que dérivent une foule d’expressions proverbiales aujourd’hui d’une application si facile dans les discussions parlementaires! Ainsi avoir _bon bec_, avoir _le bec bien affilé_, c’est parler avec une vivacité, une hardiesse accompagnée de malignité; c’est répondre avec promptitude et facilité. M. Thiers a certainement _bon bec_ et _le bec bien affilé_. N’avoir que _du bec_, c’est n’avoir que du babil... Croyez-vous que M. tel ou tel ait autre chose que _du bec_?... Se défendre _du bec_, c’est se défendre avec des paroles. Tous les députés qui parlent ont à se défendre du bec, à l’exception toutefois de M. Bugeaud, qui se défend en de certaines occasions d’une autre manière!... Se _prendre de bec avec quelqu’un_, c’est se quereller, avoir un démêlé avec lui. M. Dupin se prend souvent de bec avec ceux qui le contredisent. Donner un _coup de bec_, c’est lancer en passant un trait piquant, une épigramme. Le nom de M. Dupin se rencontre encore ici sous ma plume: ce député n’aime rien tant que de donner un coup de bec. _Montrer à quelqu’un son bec jaune_... c’est lui montrer son ineptie, sa sottise, son ignorance... Je ne me permettrai pas de citer ici des exemples... Cependant le bec jaune est visible à l’œil nu. _Faire le bec à quelqu’un_, l’instruire de ce qu’il doit dire. M. Guizot fait le bec à ses adeptes; et M. P... arrive le bec tout fait. _Causer bec à bec_, c’est médire dans la salle des conférences... _Tenir quelqu’un le bec dans l’eau_, c’est le laisser toujours dans l’attente de quelque chose qu’on lui fait espérer... Ainsi le ministère tient la chambre le bec dans l’eau, en lui promettant ce qu’il ne peut pas tenir. _Passer la plume par le bec à quelqu’un_, c’est le frustrer de ses espérances... Quelques amis de M. Duchâtel, ou soi-disant tels, comptaient sur de bonnes préfectures... M. Duchâtel ne leur en a pas donné seulement la doublure; il leur a donc _passé la plume par le bec_!... Enfin, on a donné le nom de _caquet bon bec_ à la pie, à cause de l’extrême facilité avec laquelle cet oiseau apprend à parler!... Je vous demande, après cela, si une demi-douzaine de becs ne figureraient pas admirablement sur la tribune. Mais la tribune en deviendrait peut-être moins imposante, quelques mauvais plaisants diraient sans doute que c’est l’enseigne d’un magasin... Qu’importe! on laisserait dire ces mauvais plaisants, et la tribune n’en serait pas moins respectable... Et en admettant même qu’elle perdît un peu de cet aspect trop solennel qui glace et terrifie si souvent l’orateur, où serait le mal?... La parole y gagnerait de l’aisance et de la souplesse; la timidité de l’assurance, la modestie du courage, et le talent conserverait ses allures naturelles. Quel est le député qui aborde tranquillement la tribune, surtout s’il l’aborde pour la première fois? Il en monte les degrés en tremblant et comme un coupable marchant au supplice; il ne sent plus son sang circuler dans ses veines, sa poitrine manque d’air, son cœur est oppressé, ses mains se glacent comme le marbre de la tribune sur laquelle il les laisse tomber, sa figure pâlit, ses traits se contractent, il ne voit plus rien autour du lui, et cependant il faut qu’il parle, qu’il ait du bon sens, de l’esprit et du talent! Étonnez-vous, après cela, du petit nombre d’orateurs qui brillent à la tribune: à moins d’avoir le diable au corps ou Dieu pour souffleur, vous divaguerez le plus joliment du monde... Heureux! trop heureux encore, lorsque vous ne restez pas court!... Le parlement anglais n’a point admis la tribune... Chacun y parle de sa place, improvise, discute, interpelle, et rarement la stupeur on l’effroi vient tarir la source de sa parole ou altérer le sens de son discours. Mais cet usage, excellent sans doute sous bien des rapports, a le grave inconvénient de laisser l’orateur caché aux regards d’une grande partie de l’assemblée, et dans l’impossibilité de se faire entendre distinctement. Avec la tribune telle que nos architectes l’ont construite, telle que nos pères nous l’ont léguée, froide, imposante, solennelle, il n’y a d’abord qu’un parti à prendre, c’est de la voir, de l’examiner, de la toucher tous les jours. En se pénétrant bien de son aspect, en se familiarisant avec ses degrés, ses tapis, ses marbres, ses sculptures, on finira peut-être par la trouver moins redoutable, et on l’abordera avec confiance et sécurité!... M. R... a tenté cette facile épreuve, et le succès a complétement couronné ses efforts. Cependant, le pauvre homme avait singulièrement débuté aux rostres français, quoiqu’il eût bon bec. Son discours à peine commencé, sa vue se couvrit d’un épais nuage; il lui sembla tourbillonner dans les airs, emporté au gré des vents comme un ballon qui a la prétention de se diriger contre eux... Il ne s’évanouit pas, mais il eut l’air de tomber du haut mal... Plusieurs de ses collègues demandèrent aussitôt un médecin, et un médecin se présenta; car il y a aussi des médecins députés, venus des départements les plus éloignés, dont les cures sont remarquables: presque tous leurs malades guérissent pendant la durée de la session. M. R... fut jugé par le savant homme comme on juge tous les pauvres diables à qui l’on tâte le pouls, c’est-à-dire mal, très-mal, au moins digne de quatre-vingt-dix sangsues... et il n’avait qu’une indigestion de tribune; ce qu’il fit passer peu à peu avec de l’aplomb et de l’assurance. Il parle aujourd’hui deux heures sans broncher. La tribune absorbant tous les regards, on ne saurait être trop circonspect, trop mesuré dans ses relations avec elle; car, ne l’oubliez pas, c’est une souveraine orgueilleuse, qui ne vous aide en rien, qu’illustre votre gloire et que ne déshonore pas votre honte. Elle a une cour, des flatteurs, des esclaves, des bouffons, des favoris; on rit et pleure avec elle; avec elle on prie et blasphème, on ment et dit vrai tour à tour... Rires, pleurs, prières, blasphèmes, mensonges, vérités, tout passe dans son empire avec des fleurs de rhétorique et un diplôme de licencié. Pour les inhabiles, c’est le rocher de Prométhée; pour les hommes éloquents, c’est la terre promise. Le nombre de ses adeptes dégradés est aussi considérable que celui de ses héros... Les premiers sont marqués par l’opinion d’un sceau réprobateur; on révère les autres jusqu’au delà du tombeau. S’il y a de la fange pour les Marat et les Couthon, il y a des autels pour les Mirabeau et les Barnave. La manière de se diriger vers la tribune demande beaucoup d’art et d’étude. Si vous courez à pas précipités, vous manquez de distinction et de noblesse, et vous ressemblez à un écolier étourdi; si, au contraire, vous vous avancez trop lentement, vous affectez de l’importance ou de la paresse, et avez l’air de vous donner le temps de composer le discours que vous allez prononcer. Il faut que votre démarche soit grave sans être empesée, dégagée et facile sans paraître familière. Gardez-vous surtout, dans ce court trajet, de passer les doigts dans votre chevelure, si vous en avez une, ou de mettre vos mains dans les poches de votre pantalon, quelque peu collant qu’il soit! Le premier de ces mouvements annonce de la fatuité; le second des habitudes fort roturières; et pour plaire à la chambre, il faut commencer par n’être ni cuistre ni fat, ni hautain ni rampant, ni grand ni petit, ni gros ni mince, ni gras ni maigre, ni blanc ni noir, ni brun ni blond... Certes la tâche n’est pas facile. Il n’est pas indifférent non plus de monter par l’un ou l’autre escalier. Si vous êtes légitimiste, ne montez pas à gauche; ne montez pas à droite si vous êtes radical. Là les escaliers comme les bancs ont une opinion qu’il faut respecter, opinion d’autant plus respectable qu’elle ne varie jamais, et peut servir d’exemple aux êtres les moins inanimés. Une fois arrivé sur le théâtre de l’éloquence politique, n’ayez pas l’air figé sur place, en n’osant ni avancer ni reculer... mais gardez-vous encore plus d’imiter l’orateur dont l’attention est d’abord de poser lentement, avec poids et mesure, sur le marbre de la tribune l’énorme liasse de papiers qu’il porte ordinairement sous le bras, d’en faire le classement dans le plus grand silence, de boire ensuite une gorgée d’eau sucrée, de tirer méthodiquement son mouchoir de sa poche, de se moucher en cadence et avec le même sang-froid, de remettre le susdit mouchoir dans la susdite poche, et toujours avec la gravité de la situation; de chercher ses lunettes pendant un quart d’heure, et, s’il les trouve, d’en nettoyer les verres avec le terrible mouchoir qu’il étale pour la seconde fois sous les yeux de l’assemblée; puis de se promener en long et en large, de lever les bras, la tête, de se retourner, se hausser, se baisser vingt fois en faisant mille pirouettes, et enfin de dire: Messieurs!... mot qu’il prononce comme s’il allait débiter un _de profundis_, et qu’il fait suivre d’un long soupir auquel succède une pause non moins longue. L’orateur appelle cela faire son ménage... Soit! mais c’est un bien mauvais ménage... car il n’est pas gai!... Celui qui pendant son discours se dandine ou se balance continuellement comme une bête fauve dans sa cage, impatiente et fatigue la chambre, toutes les fois qu’il ne la fait point rire. Le député qui s’accoude ou donne du poing sur la tribune, de manière à en compromettre la solidité, manque sans doute aux convenances et risque de se faire mal; deux écueils à éviter dans l’intérêt de sa réputation et de sa santé! Fuyez comme la peste l’exemple de ces orateurs qui se posent à la tribune comme la pythonisse sur son trépied. Ces airs d’oracles ne vous donnent pas le talent de la divination, et ne rendent prophètes que ceux qui vous écoutent... car dès lors ils entrevoient que vous ne ferez pas fortune auprès d’eux... N’imitez pas davantage l’inconséquence de ces législateurs qui, après être montés à la tribune, n’en savent pas descendre, paraissent y avoir fait élection de domicile, et y coucheraient, je crois, sur un lit de paroles, si l’on ne finissait par les en chasser. La tribune n’est à personne, et appartient à tout le monde!... Malheur à l’orateur qui essayerait, dans l’intérêt de sa gloire, d’en usurper la propriété... Il y dépenserait toutes les richesses de son talent, sans inspirer la moindre compassion sur sa ruine. Que les rostres ne soient pour vous ni un volcan d’où votre parole jaillisse comme de la lave brûlante, ni un bourbier fangeux où vous barbotiez sans fin comme un caneton nazillard; regardez la tribune comme un piédestal où votre place n’est marquée qu’à la condition de n’y point prendre racine, où chacun monte, passe, brille et s’éteint à son tour; où l’éloquence n’agrandit pas la place, mais où la place donne à l’éloquence une importance considérable; où vous figurez pour les uns comme une idole, pour les autres comme un brandon de discorde, pour ceux-ci comme un phare, pour ceux-là comme un éteignoir!... Ne parodiez ni la tenue d’un dieu, ni celle d’un conquérant, autre dieu de l’homme!... Soyez simple ainsi qu’au milieu de vos amis, si avec vos amis vous êtes simple!... Paraissez grand sans chercher à vous grandir. La tribune vous élève de dix pieds si vous savez la comprendre; et fussiez-vous un géant, vous ne paraissez qu’un pygmée exhaussé sur son théâtre si vous êtes indigne de ses couronnes. Dans nos jours d’orage, la borne a longtemps servi de tribune, et l’abord n’en était pas moins dangereux. Si dans les tribunes parlementaires l’orateur est en butte aux sarcasmes et aux traits malins de son auditoire, sur la borne il s’expose à recevoir de la boue et des pierres, qui sont les épigrammes de la rue; un mot caustique ne blesse que l’amour-propre, tandis qu’un fragment de pavé lancé contre vous, non-seulement vous humilie, mais vous crève un œil ou vous brise un membre. C’est beaucoup trop de désagréments à la fois... D’où je conclus que les endroits couverts sont infiniment plus salubres et plus commodes pour l’exercice de l’art oratoire!... Charles X n’a pas su comprendre la puissance de la tribune; il ne voyait en elle qu’un foyer d’émeutes permanentes... il a osé se coudoyer contre elle, et il a été repoussé à quatre cents lieues du sol français!... MÉDITATION XXIX. De l’Éloquence parlementaire. L’éloquence parlementaire, à l’exclusion de tous les autres genres d’éloquence, s’est emparée de la scène du monde. Ni l’éloquence de la chaire, si brillante dans les siècles derniers, ni l’éloquence du barreau, si puissante, si honorée au temps des Malesherbes, ni l’éloquence militaire, ni l’éloquence académique, ne peuvent aujourd’hui contrebalancer son influence. Les plus belles homélies de nos prédicateurs passent inaperçues, les plus savants discours de nos professeurs font bâiller, les plus remarquables harangues de nos généraux font rire, les plus magnifiques plaidoyers de nos avocats ne rencontrent que des yeux secs et des cœurs glacés; il n’y a plus d’empressement, d’émotion, de larmes et de joie que pour la tribune; à elle seule le bruit et la faveur populaire; à elle seule le monopole de l’attention publique!... Et en effet, comment la foule pourrait-elle s’intéresser à d’autres débats que ceux de la tribune, débats si graves, si importants, si pleins de vie ou de mort pour l’ordre social, dans lesquels le passé pèse sur le présent, ou le présent recule devant l’avenir? Il n’est pas un problème législatif dont la solution soit indifférente à notre bien-être, et où non-seulement nous ne risquions quelques écus, mais encore un peu de notre honneur et de notre dignité. Nous suivons la chambre à travers le dédale de ses travaux, à peu près comme on suit un guide dans une route tortueuse et par une sombre et orageuse nuit, ne sachant où marcher, curieux, attentif, tremblant, flottant entre la crainte et l’espérance; quelquefois souriant à la lueur d’un éclair qui vous fait éviter un précipice, sans se douter du coup de tonnerre qui va suivre et peut vous écraser! Dans une pareille situation, est-il étonnant qu’une œuvre de l’art n’ait qu’une existence éphémère; qu’une statue de David n’occupe point les cent bouches de la renommée, et que les vers de M. de Lamartine, ces vers si profonds, si harmonieux, trouvent à peine des lecteurs? Bien plus! ces hommes eux-mêmes, entraînés par le torrent de la politique, semblent avoir répudié leur art, et sont ou veulent être députés. Le souffle de la tribune les a atteints; ce souffle destructeur qui flétrit les fleurs du poëte, ternit les couleurs du peintre et renverse le marbre du statuaire. Si les plus hautes intelligences n’ont pas la force de résister à son empire, il faut que cet empire soit bien puissant, bien attractif et surtout bien exclusif de toute gloire étrangère à la sienne. On ne s’informe pas aujourd’hui si vous êtes lettré, savant, académicien, riche ou pauvre, bête ou spirituel... On sait seulement si vous êtes député... qu’importe le reste! ce titre vous tient lieu de tout... Si Voltaire et J.-J. Rousseau eussent vécu de nos jours, ils n’eussent pas été philosophes, mais députés!... L’éloquence parlementaire, par les grands sujets qu’elle traite, égaye peu l’imagination, mais agrandit l’esprit, le passionne, et l’habitue aux discussions les plus arides et les plus abstraites. Elle embrasse toutes les sciences, traite de Dieu comme de l’homme sans craindre l’un, sans se dévouer à l’autre. Son mysticisme est hypocrite, sa religion douteuse; elle ne professe point l’athéisme, mais l’envisage sans terreur. Ses inspirations lui viennent d’en bas, et elle aspire à s’élever bien haut. Le monde à ses yeux n’a pas été achevé par la main du créateur; elle y aperçoit toujours un reste de chaos qu’elle voudrait régler et où se perd son orgueil. L’œuvre de la perfectibilité humaine semble réservée à son génie; elle le dit, elle le proclame! et son œuvre est encore le chaos!... Elle marche à la conquête de toutes les intelligences, et déjà règne dans un grand nombre de gouvernements, partout différente d’allure et de caractère, mais partout dominatrice et jalouse de ses droits. L’éloquence parlementaire, autrefois si puissante, si redoutable en Angleterre, était le génie de la guerre et non l’instrument de quelques esprits mercantiles ou factieux... Elle avait alors pour organes les Chatam et les Fox; elle comptait sous ses drapeaux ce ministre fameux qui aimait mieux ruiner son pays que souscrire à son asservissement. Elle ne se personnifie pas chez nous dans des ministres aussi heureusement téméraires; eux sans doute ne dédaignent pas de compter par milliards, mais ils dépensent en paix et souscrivent à tout!... L’éloquence parlementaire vit au jour le jour et ne laisse rien après elle. Les discours de la veille sont dévorés par ceux du lendemain. L’admiration de l’auditoire est fugitive comme les heures. Le peuple n’est ému que de ce qu’il entend... ce qu’il a entendu meurt dans sa mémoire. Le triomphe d’aujourd’hui lui fait oublier le triomphe d’hier; résultat désespérant pour la gloire de l’art, mais fort heureux pour celle d’un grand nombre d’orateurs, de ces orateurs à double face, dont les prétendus principes sont des piéges tendus à la crédulité publique, qui ont prêté vingt serments sans en respecter un seul, dont le drapeau est un manche à balai trouvé dans un carrefour, et au bout duquel flotte indifféremment un pan de leur habit ou un morceau de leur gilet, pourvu qu’il soit aux couleurs du pouvoir existant. L’un des plus grands inconvénients de l’éloquence parlementaire est de se répéter. Dès qu’elle s’est emparée d’une idée vigoureuse et féconde, elle ne la quitte plus... elle s’y attache comme la serre d’un aigle s’attache à sa proie, la retourne dans tous les sens, la dépèce, la dissèque, pour la retourner, la dépecer, la disséquer encore... et fait si bien qu’elle finit souvent, sans profit pour personne, par en ôter toute la substance et la rendre à l’état de néant. Développée avec précision, en temps utile et opportun, elle eût vivement frappé les esprits; délayée mal à propos dans vingt discours, elle court le risque de paraître fausse et nuisible, par toute la peine qu’on prend pour en faire ressortir la justesse et l’utilité!... Née du bouleversement des empires, l’éloquence parlementaire se ressent essentiellement de son origine. Elle se plaît dans le trouble et l’agitation, appelle sans cesse les tempêtes pour avoir le plaisir de les conjurer, n’est jamais plus radieuse qu’à l’approche d’une catastrophe, jamais plus tranquille et plus belle que lorsque le sang inonde nos cités. D’une nature excitante, inquiète et nerveuse, il faut qu’elle ait la fièvre pour qu’elle se porte bien. Le calme la tue, le repos lui ôte toutes ses forces. Les convulsions sont son état naturel... Mais aussi, que de puissance et de grandeur dans cette éloquence fière et passionnée!... Comme elle sait remuer le cœur, l’enchaîner, l’électriser du feu de son génie! S’adressant à tous et pour tous, elle vous fait partager sa haine contre l’aristocratie de l’or et de la naissance, en vous ouvrant la porte des honneurs et des richesses! elle abat ses ennemis comme elle sert ses amis... avec la rapidité de l’éclair; et si parfois elle pardonne aux uns leurs injures, elle punit les autres de leur trop de bonheur... Elle n’envie rien, étant maîtresse de tout... gronder, tonner, foudroyer, pour elle c’est parler!... Le peuple s’agite et demande du travail s’il l’écoute; il reste calme et travaille s’il ne l’entend pas. Toujours en mouvement, l’éloquence parlementaire veut que tout marche autour d’elle avec le torrent des événements qui traversent le siècle, marqués de sa redoutable empreinte! Les abîmes au-dessus desquels elle se joue sont larges et profonds; mais elle ne daigne pas même y laisser tomber ses regards, tant elle a foi dans son heureuse étoile, tant elle est sûre d’elle-même, tant elle méprise le danger!... Ni le feu ni la mitraille ne se peuvent mesurer avec elle; le canon qui gronde, elle lui impose silence! le fer qui menace, elle le brise!... Il y a en elle plus que du fer, du feu, de la mitraille! il y a l’autorité de la loi, l’énergie de la passion, le sentiment du pouvoir!... Partout où elle se déploie, sous un hangar, dans un jeu de paume, au milieu d’un palais ou sur la place publique, elle est toujours souveraine absolue, soit qu’elle s’enveloppe de haillons, soit qu’elle brille sous la pourpre! L’éloquence parlementaire a une liberté d’action bien supérieure à celle de la presse, malgré tout le tranchant de cette dernière arme. L’éloquence parlementaire, c’est la presse parlée, moins la pénalité. Ce que la presse n’ose pas dire, elle le fait dire à la tribune, dont les écarts ne sont combattus que par le rappel à l’ordre, qui ordinairement augmente le désordre et ne le punit pas. MÉDITATION XXX. De la Blague parlementaire. Le mot _blague_ n’avait pas cours autrefois dans notre société polie. Relégué au fond des halles, dans les tavernes, les tabagies, il passait pour trivial et commun. Il eût été impossible de l’employer sans donner une idée défavorable et de son éducation et de son ton et de ses manières. S’en servir, c’était presque jurer. Les femmes se bouchaient les oreilles et se couvraient les yeux pour ne pas l’entendre, comme elles font encore aujourd’hui au moindre mot inconvenant. Mais, depuis quelques années, ce terme énergique a, comme la France, éprouvé les bienfaits d’une révolution; il s’est élevé jusqu’à nous, gens de bonne compagnie; car personne n’oserait soutenir que nous soyons descendus jusqu’à lui... Il a obtenu droit de bourgeoisie dans tous les dictionnaires, voire même des titres de noblesse dans le dictionnaire de l’Académie... Il est admis dans les salons et les cercles, à Paris comme à la campagne, au Musée du vieux Louvre comme aux galeries historiques de Versailles; il n’est pas un palais où on ne lui ouvre la porte à deux battants. N’en soyez pas surpris... L’établissement du gouvernement représentatif a rendu ce mot nécessaire. Ainsi il est aujourd’hui permis de dire, sans être accusé du violer la langue et les lois de la politesse, en parlant de tel ou tel homme d’état: C’est un blagueur! de telle ou telle phrase ronflante: C’est une blague!... L’éloquence parlementaire, je le sais bien, n’a pas encore accepté ostensiblement la qualification de _blague_. Elle est fière, cette éloquence!... et elle ne veut pas être une parvenue! Elle a, dit-elle, une généalogie, son blason brille des vieilles couleurs de l’antiquité... mais qui nous prouve que le mot _blague_ n’avait pas un équivalent dans la langue grecque, et que Phocion, Périclès et Démosthènes n’étaient quelquefois traités de blagueurs? Les Athéniens n’étaient pas plus bêtes que les Parisiens, soyez-en sûr; on blaguait sur la place _Agora_ avec autant d’aplomb qu’en face du pont de la Concorde... mais il est vrai de dire que la civilisation ayant fait d’immenses progrès depuis l’établissement de la place Agora, les Athéniens sont restés sans doute, sous le rapport de la blague, bien loin derrière nous. Les siècles ne marchent pas impunément!... Qu’est-ce au fond que la _blague_? Une éloquence perfectionnée à l’usage de tous ceux qui ont une langue bien déliée et du front pour deux; l’art de dire ce qu’il ne faut pas croire, ou de faire croire ce qu’on n’ose pas dire; la _blague_ n’est ni un mensonge ni une vérité; c’est quelquefois une plaisanterie, une exagération, un puff! mais le plus souvent c’est un puff... considéré dans ses rapports avec l’intérêt populaire. Depuis cinquante ans, nous fatiguons la tribune; depuis les belles journées de la Constituante, nous avons avalé plus de discours que les Anglais n’ont mangé de pommes de terre; et leurs pommes de terre valent mieux que nos discours, ce qui les justifie un peu de ce monotone régal: l’éloquence parlementaire, en un mot, nous sort pour tous les pores... Avec des gens blasés comme nous le sommes sur toutes les beautés oratoires d’un demi-siècle, où en serait notre gouvernement si la _blague_, cette divinité de l’époque, née à Marseille, baptisée à Bordeaux, et venue d’Orléans, n’était là pour nous tenir en haleine?... Oui, je le soutiens, c’est la _blague_, la plus sincère expression du puff, qui nous a empêchés, nous tous prolétaires, ministres, députés, gardes nationaux, rois, pairs de France, je place chacun selon l’ordre indiqué par les maîtres des cérémonies de la réforme électorale,--qui nous a empêchés, dis-je, d’échouer sur l’océan des constitutions avec le vaisseau de l’état... _O blague!_ prends garde! je veux parler de toi, mais non parler comme toi!... Calculez attentivement tous les effets de son pouvoir. Un ministre vient nous dire à la tribune: Nous avons vaincu en Afrique... Abd-el-Kader est détruit... Blague parlementaire!... Un autre s’écrie: Le pays est prospère; nous avons de l’or dans nos coffres... plus d’emprunt... Blague parlementaire!... Celui-ci vous souhaite une bonne année... Blague parlementaire!... Celui-là prétend qu’il n’a trouvé dans la coupe du pouvoir que de la lie... Blague parlementaire!... Tel orateur déclare hautement qu’il n’a dans le cœur ni fiel ni haine... Blague parlementaire!... Tel autre que ses cheveux ont blanchi sous le poids de ses travaux législatifs... Blague parlementaire!... Tel autre qu’il s’est appauvri dans le maniement des affaires publiques... Blague parlementaire!... Tel autre que, durant le cours de son mandat, il ne s’est laissé exploiter ni par sa femme, ni par sa famille, ni par ses amis; et n’a jamais ambitionné qu’un sourire de la patrie, sourire d’une bonne mère à son fils bien-aimé... Blague très-parlementaire!... Tel autre qu’il se félicite d’être un député populaire... Blague parlementaire!... Tel autre qu’il est peu sensible à l’ingratitude de ses concitoyens... Blague parlementaire!... Tel autre qu’il n’envie ni les succès de son voisin ni le bonheur de ses amis... Blague parlementaire!... Tel autre qu’il est toujours prêt à sacrifier au salut de la France tout ce qu’il possède de beaux garçons et de bons écus... En temps de paix très-bonne blague parlementaire!... Tel autre qu’il a découvert le secret de rendre la France heureuse, et qu’un jour viendra où sa position lui permettra de le divulguer... Blague parlementaire!... Tel autre qu’il veut une diminution dans les impôts, des économies dans le budget, et la suppression de toutes les sinécures... Blague parlementaire!... Tel autre qu’il n’a point désiré la députation, se sentant indigne d’une position si élevée... Blague parlementaire!... Tel autre qu’il parle en public pour la première fois... Blague parlementaire!... toujours blague parlementaire!... Et la blague triomphe au delà de tous vos vœux. D’une allure vive et entraînante, elle a de l’éclat, de la chaleur, du mouvement; elle flatte ceux qu’elle veut séduire, et séduit ceux qu’elle a flattés. Elle est à peu près comme une courtisane agaçante, sans pudeur, sans moralité, mais dont les charmes sont assez puissants pour dissimuler ses vices! Que pourrait la vérité en face d’une pareille ennemie? la vérité toute nue, sèche, froide, glacée comme l’eau du puits d’où elle sort! Blaguer un peuple essentiellement blagueur, n’est-ce pas d’ailleurs lui parler sa langue?... Si on la lui parle tous les jours, ne vous en fâchez pas! Ce peuple l’aime, la comprend, l’admire; il se presse aux rostres pour l’entendre, et s’il applaudit, s’il trépigne, soyez sûr qu’il a été régalé d’une bonne blague. Sans ce charlatanisme de paroles (on nomme encore ainsi la blague), que d’orateurs célèbres seraient privés de leurs meilleures ressources! Combien d’autres resteraient muets et n’eussent pas vécu un jour! La blague est pour eux la science universelle; elle leur tient lieu de talent, d’esprit, de génie, les inspire, les grandit, les met en évidence!... C’est leur muse fidèle avec son clinquant, son fard, ses grimaces... Par elle ils ne doutent de rien; pleins d’audace et d’assurance, nouveaux Titans, ils escaladeraient le ciel, si pour eux le ciel valait la peine d’être escaladé... Mettez-les au défi! ils feront un pont de Toulon à Alger!... Le blagueur parlementaire est après Robert Macaire le type le plus heureux et le plus original de notre époque!... MÉDITATION XXXI. Des Orateurs anciens et modernes. Si nous voulions remonter à l’époque de la création, nous verrions que la damnation du genre humain est une des conséquences de l’art oratoire, que c’est avec des fleurs de rhétorique bien plus qu’avec celles du paradis terrestre que Satan, l’éloquent Satan, a séduit la mère du monde. Ève s’est trouvée sans défiance contre la dialectique de ce reptile, fort de son infernale expérience, de la variété de ses connaissances et de sa profonde duplicité. Mais à côté de ce fâcheux triomphe de l’éloquence des temps primitifs, quel plus frappant exemple de la force de la parole que ces mots simples prononcés par le Créateur, se débrouillant dans le chaos: Que la lumière soit faite!... et la lumière était faite avant la fin même de la phrase. Sublime éloquence!... éloquence divine, il est vrai; mais sur la terre, malgré les assertions sceptiques de la philosophie moderne, tout n’émane-t-il pas de la Divinité?... L’homme est fait à l’image de Dieu, pour être grand et éloquent comme lui. Sans obtenir des résultats aussi prodigieux que ceux de ce maître suprême, il s’est élevé cependant par les efforts de la science à une grande hauteur, et l’instrument de la parole est devenu entre ses mains le sceptre du monde moral. Ne soyons donc pas surpris que l’éloquence religieuse ait précédé l’éloquence des intérêts civils, bien plus utile aux peuples, mais bien moins puissante sur leur imagination timide et superstitieuse. Dans les temps les plus reculés, les prêtres ont exercé à leur profit l’art oratoire. Les nations se soulevaient à la voix d’un homme inspiré de l’esprit divin. Bien avant Démosthènes Moïse était orateur! Chez les Grecs et les Romains l’éloquence n’était point parlementaire, mais seulement populaire, c’est-à-dire qu’elle émanait du peuple; ayant pour théâtre la place publique, et pour auditoire la foule assemblée, ses formes avaient quelque chose d’âpre et de dur. Elle n’était ni fardée, ni parfumée, ni attifée comme la nôtre, ne procédait point par circonlocutions pour dire d’une manière entortillée et obscure ce qu’on peut exprimer par un mot ou par un geste, ne se mutilait pas pour se renfermer dans les limites trop étroites de l’urbanité, mais avait une franche et libre allure, un langage pur, des mouvements prompts, décisifs, passionnés, le sentiment de sa force et la conviction de son succès. Cependant les Athéniens avaient une susceptibilité de goût que n’osaient affronter les orateurs les plus habiles. Personne, selon Plutarque, n’allait jamais à la place publique sans avoir demandé aux dieux la grâce de ne rien dire d’imprudent, rien qui ne fût nécessaire, rien qui ne fût convenable... Cette prière était une préparation oratoire... et quelle prière!... comme elle devrait bien, à l’ouverture de nos sessions, remplacer la messe du Saint-Esprit, que l’on ne célèbre plus par respect pour les convenances politiques!... Phocion, silencieux au pied de la tribune, cherchait, avant d’y monter, le moyen de s’exprimer de la manière la plus brève et la plus laconique... Autre exemple qu’il serait bon de suivre et que l’on ne suivra pas!... Après la pureté, la concision du langage, la qualité la plus éminente de l’orateur était l’action... L’action est l’éloquence du corps!... Et s’il faut en croire encore Démosthènes, il la regardait comme le premier mobile du talent; car un jour, interrogé par un Athénien sur les principales qualités de l’art oratoire, il répondit qu’il n’en connaissait que trois: L’action, l’action, l’action!... ce qui prouve combien la passion animait la tribune antique, en présence de ce peuple tumultueux dont il fallait à la fois émouvoir le cœur et charmer l’esprit. L’opinion un peu exagérée de Démosthènes semble avoir été sanctionnée depuis par celle de Voltaire, qui dit quelque part de Cromwell orateur: Un geste de cette main qui avait gagné tant de batailles et tué tant de royalistes, faisait plus d’effet que toutes les périodes de Cicéron. Nous acquerrons une nouvelle preuve de cette vérité en nous reportant un instant aux séances de la convention, et nous figurant à la tribune le citoyen Robespierre, levant un bras ou tournant la tête. Quelle éloquence devait être plus terrible qu’un mouvement de cet homme?... Et cependant Robespierre, dit-on, n’était pas éloquent... je l’admets; néanmoins, je suis sûr que jamais orateur, par sa simple pantomime, n’a plus ému, serré, bouleversé le cœur et fixé l’attention de son auditoire! Les orateurs romains, à l’exemple des Grecs, dont ils furent les imitateurs, se faisaient aussi remarquer par la véhémence de l’action. Crassus possédait l’art de faire éclater son énergie, sa douleur, jusque dans le mouvement de son doigt... Mais à côté de cette véhémence musculaire, il y avait quelquefois de la prétention et de l’afféterie dans les poses, une recherche étudiée dans les gestes, une disposition dans toutes les manières qui indiquaient le besoin de viser aux coups de théâtre. Cette facilité de parler aux yeux, qui remplaçait parfois le véritable talent, avait mis en renom un assez grand nombre d’orateurs. Alpuchrius Saturnius, par la richesse de ses vêtements, la façon pittoresque dont il se drapait, l’élégance de son maintien et l’arrangement de sa coiffure, brillait bien plus que par la grâce et la beauté de son élocution. Hortensius, orateur plus habile, employait avec tant d’art toutes les ressources des séductions extérieures, qu’on ne pouvait décider si on avait plus de plaisir à l’entendre qu’à le voir. Les Romains étaient sensibles aux charmes de l’euphonie. Si les déductions de la logique éclairaient leur esprit, l’harmonie du langage touchait leur cœur, et l’émotion du cœur, n’est-ce pas pour l’esprit une seconde lumière? Caïus Gracchus, pénétré de cette vérité, s’étudiait particulièrement à rendre ses périodes sonores et mélodieuses; et pour être plus sûr de ne point manquer à cette condition, avait soin, toutes les fois qu’il parlait en public, de faire placer derrière lui un musicien habile qui lui donnait le ton sur une flûte d’ivoire... usage dont l’éloquence moderne a cru pouvoir se passer, et dont on regrette pourtant l’abandon. Les cris étaient regardés comme l’expression du mauvais goût et de l’inhabileté. Cicéron raillait assez plaisamment les orateurs qui s’y livraient, en les comparant à des boiteux qui montent à cheval par impossibilité d’aller à pied. Le peuple, beaucoup moins scrupuleux que Cicéron sur l’atticisme des expressions, les comparait à des chiens, les appelait aboyeurs, marchands de colère et d’injure (_rabulæ_). Il y avait aussi à Rome des orateurs qui n’étaient que récitateurs, dont la plus grande besogne était d’apprendre par cœur leurs discours, pour venir ensuite les débiter de mémoire; mais, plus prudents que les nôtres, ils se faisaient assister d’un souffleur qui avait en main le cahier de l’improvisation, et parfois, lorsqu’il le pouvait, escamotait quelques feuillets de ce chef-d’œuvre... L’habile souffleur! aimé des dieux et des hommes! Certains mouvements de l’orateur étaient réglés aux rostres d’une manière toute classique. Ainsi il ne fallait point, sous peine de blâme et de moquerie, que la main allât plus haut que les yeux et plus bas que la poitrine... Se frapper le front et le haut de la jambe passait pour un signe de chaleur et d’émotion. Cette partie de l’éloquence antique a été importée chez les modernes: beaucoup d’orateurs du temps la pratiquent avec succès; ils ne sont jamais plus touchants que lorsqu’ils se frappent... La commodité de leurs vêtements leur vient surtout en aide. Ni Quintilien, ni Pline, ni Cicéron, ni Tacite, ne disent nulle part que les orateurs fissent usage pendant leurs discours, non d’eau sucrée, car alors il n’était pas encore question de l’existence du sucre de canne ou de betterave, mais d’eau miellée, d’ambroisie, de vin de Chypre ou de Falerne. L’histoire garde à ce sujet le plus mystérieux silence... Néanmoins il est à présumer que les orateurs de ce temps buvaient comme les nôtres. Si du grand théâtre de l’antiquité nous passons aux scènes du moyen âge, nous ne retrouvons l’orateur politique que dans l’orateur chrétien, et le forum que dans les conciles. Saint Augustin fut la lumière de cette époque obscure et barbare... Aussi véhément que Démosthènes, aussi subtil que Cicéron, il avait sur eux l’immense avantage d’être le représentant d’une vérité formidable dont il était plein et qui débordait dans ses paroles. Le sénat de Venise, vers le même temps, ne délibérait que dans le mystère; il n’ouvrait publiquement la bouche que pour promulguer des lois de sang... A Florence, il y avait une tribune, mais on proscrivait si vite, que les orateurs n’avaient pas le temps d’achever leurs discours... Mieux vaut le silence que cette éloquence dangereuse dont chaque mot renferme pour vous la mort!... Aussi le plus grand des orateurs florentins est-il Machiavel, qui jamais n’a rien dit... Il n’a parlé que dans ses livres avec la profondeur de Tacite et l’expérience de Néron!... La tribune polonaise, élevée par moments au milieu des agitations de l’anarchie guerrière, est encore bien éloignée de la véritable éloquence; on n’y était orateur que le sabre à la main et l’habit taché de sang. Il faut attendre l’époque où le parlement anglais brille de tout son lustre pour retrouver les vestiges de l’éloquence antique... car d’abord garrottés, bâillonnés par l’arbitraire, leurs membres ne furent guère plus libres que les orateurs florentins. Il arrivait souvent qu’un député des communes, pour un discours au parlement était mis en prison par ordre du roi... Mais depuis... quelle différence!... Ce furent les rois qui non-seulement se virent emprisonnés, mais décapités selon le bon plaisir du parlement... A compter de cette ère d’indépendance, la tribune devint réellement une arène de libre discussion; et bientôt les Walpole, les Chatam, les Pitt, les Fox parurent. L’Angleterre put enfin dire avec un juste orgueil: «J’ai mon Cicéron!... j’ai mon Démosthènes;» tandis que sa voisine, bien plus fière, bien plus heureuse qu’elle, s’écriait dans l’enthousiasme de la liberté et sur les décombres d’un trône: «Moi, j’ai Mirabeau!» Mirabeau dont le nom seul était plus éloquent que tous les discours de la tribune antique et du parlement des trois royaumes, Mirabeau dont le forum était l’enceinte du monde, et qui, du haut de la tribune, planait sur tout le genre humain. Il n’est point de peuple qui, malgré le bruit de ses chaînes, n’entendît sa voix puissante et ne redressât la tête pour respirer quelques parcelles de cette atmosphère de liberté qui venait jusqu’à lui... L’Angleterre seule, se renfermant dans le cercle étroit de son égoïsme jaloux, ne voyait en Mirabeau que l’expression rivale d’une révolution plus complète que la sienne. Pitt et Burke osaient injurier ce superbe tribun... Pitt et Burke osaient insulter à sa popularité européenne, sans craindre que la violence de leurs invectives ne relevât encore la majesté de ses paroles... O mille fois béni le nom de Fox, ami de la France, orateur généreux et populaire, bien plus grand que Pitt et Burke! il a tendu la main à Mirabeau, comme un grand homme tend la main à un autre grand homme, sans lui demander compte ni de ses travers ni de ses erreurs, mais seulement poussé par cette noble sympathie qui unit toutes les gloires. La plupart de ces orateurs, comme ceux de l’antiquité, comme ceux de nos jours, avaient d’abord exercé la profession d’avocat, de rhéteur ou d’homme de lettres. C’est dans le sanctuaire de la justice, au sein des écoles ou dans le domaine de la littérature qu’ils avaient préludé à la discussion des grands intérêts de l’ordre social, et les travaux de l’esprit chez quelques-uns d’entre eux n’avaient pas empêché les distractions du cœur. Les honneurs de la tribune n’étaient pas une pâture suffisante au génie de Fox et de Mirabeau; ils dévoraient le plaisir comme la gloire, aussi formidables dans une orgie que sur le champ parlementaire. La vie de Shéridan, ainsi que le fait remarquer un de nos plus spirituels écrivains, a été marquée par trois passions violentes et très-dispendieuses: la première pour les cantatrices, la seconde pour le jeu, et la troisième pour le vin; trilogie assez peu oratoire, qui cependant n’a pas détourné Shéridan de ses occupations littéraires et législatives. Dans _l’École de la Médisance_, il s’élevait de toute la force de son talent contre l’envie et le plaisir de médire, tandis que lui-même au parlement, par ses fines ironies et ses piquants sarcasmes, semblait dédaigner la morale qu’il enseignait au théâtre. Mais cet esprit moqueur n’a pu sauver ses discours de l’oubli; comme toutes les harangues de tribune, ils sont morts avec les débats qui les avaient enfantés. _L’École de la Médisance_ a survécu seule à l’orateur. Quand on parle de Shéridan comme membre du parlement d’Angleterre, on se rappelle toujours qu’il est auteur de comédies estimées; si, au contraire, on le cite comme écrivain dramatique, on se souvient rarement qu’il a fait partie de la chambre des communes. Heureux privilége des lettres! Sous leur noble patronage, les œuvres du génie ne craignent pas la main du temps! Un peuple d’où surgissent des hommes d’une pareille trempe est naturellement enclin à exercer son esprit avec rudesse; instruit à la fois par le précepte et l’exemple, il se venge de son état de malaise quand il ne peut se venger autrement, à coups de brocards et de sobriquets, quelquefois insultants pour la majesté gouvernementale. Tout le monde sait que les Anglais un jour se sont avisés de saluer le parlement du titre de _croupion_, titre qui pendant vingt ans a volé de bouche en bouche. En France, où l’on aime passionnément la plaisanterie, on n’aurait pas cette hardiesse de langage; les sobriquets, les bons mots sont pris dans une sphère d’idées plus élevée. Laissons au parlement son singulier sobriquet, à Fox sa profondeur et son ironie, à Wilkes sa véhémence tribunitienne, à Pitt l’énergie de sa haine contre la France, à Burke son immense instruction et sa perruque ronde; mais soyons fiers de nos Barnave, de nos Cazalès, de nos Vergniaud, de nos Camille Desmoulins, entre les mains desquels l’opinion publique, cette souveraine du monde, a placé le sceptre de l’éloquence parlementaire!... Si je n’ai pas mis à la suite de ces glorieux noms quelques noms plus modernes, c’est que j’ai craint de blesser la modestie de mes contemporains!... MÉDITATION XXXII. § Ier.--_De l’orateur qui improvise._ Beaucoup de gens prétendent qu’improviser n’est pas chose difficile, et ils citent à l’appui de leur opinion le grand nombre de ceux qui improvisent; d’autres assurent, au contraire, que l’improvisation oratoire est un des miracles de la parole, que l’exercice de cet art dépend non-seulement d’une prédisposition naturelle, mais encore d’une instruction profonde et variée, d’une étude constante et suivie, d’une réunion d’éminentes qualités qui se rencontrent rarement dans le même homme; et ils nomment, à l’aide de cette assertion, le petit nombre de bons improvisateurs. Les premiers ont raison; les seconds n’ont pas tort! Il ne s’agit que de s’entendre!... Nous voyons en effet beaucoup d’orateurs qui parlent d’abondance avec une facilité incroyable, de la bouche desquels les mots s’échappent comme des gerbes d’eau d’une machine hydraulique, véritables improvisateurs de libretti parlementaires, abordant tous les sujets comme ils goûtent de tous les vins, capables de disserter pendant une demi-journée sur la pluie et le beau temps, analysant une question comme ils compteraient les fétus d’une botte de paille, faisant un câble d’un cheveu, d’une barre de fer une aiguille, trouvant toujours trop courts leurs développements oratoires, quoique l’impatience et l’ennui de leurs auditeurs leur prouvent toujours qu’ils sont trop longs; qui se lèvent et se couchent en parlant, déjeunent et dînent en parlant, se promènent et se reposent en parlant, lorgnent, admirent, s’amusent, bâillent et dorment en parlant; gens infatigables, ébréchant l’instrument de la parole à force de s’en servir!... Ceux-là ne sont pas des improvisateurs, mais des bavards insupportables qu’il faut fuir, exécrer, maudire, et dont l’habileté n’est pas même comparable à celle de ces improvisateurs de tragédies qui font des vers à la toise, mais ne ressemblent ni à Racine ni à Corneille!... L’orateur, le véritable orateur, ne procède pas ainsi: le talent, chez lui, n’est pas une intempérance de langue, une infirmité de la nature; ses discours sont loin de rappeler ces traînées de fourmis voyageuses qui couvrent la route et que rien ne saurait rompre; il parle quand il faut parler, et surtout réfléchit avant de prendre la parole. Il est concis sans sécheresse, abondant sans prolixité, disert sans pédantisme, passionné sans aigreur, poli sans manières. Jamais de clinquant dans l’or de ses paroles! Il éblouit et n’aveugle pas... Toujours prêt à commencer comme à finir une discussion, les murmures approbateurs l’accompagnent à la tribune; le regret de l’en voir descendre le suit jusqu’à son banc! A ces conditions, n’est pas improvisateur qui veut! L’art oratoire, vu de cette hauteur, n’est pas facilement abordable; il faut, pour y réussir, un mérite immense, d’autant plus extraordinaire, que la source de qualités nécessaires à ce mérite se compose d’incohérences et d’oppositions. Ainsi, les deux plus grands leviers de l’improvisation sont: d’une part, la facilité de l’élocution et la précision du langage; de l’autre, l’instruction et la mémoire. Vous les possédez, je l’admets; mais comment les maintiendrez-vous dans une balance égale?... comment résisterez-vous à l’envie de dire tout ce que vous savez, tout ce que vous avez retenu? et de le dire avec toutes les ressources d’un langage orné, sans faillir à l’économie des mots, si essentielle pourtant à la lucidité des pensées et à l’énergie du discours?... Malgré votre habileté et votre expérience, vous serez le plus souvent traînant, confus et prolixe; et en homme de talent, vous le sentirez bien mieux que votre auditoire; mais entraîné par la chaleur de l’improvisation, vous dépasserez les limites fixées par le goût et par vous-même, gémissant tout bas de votre impuissance! Éloquent, vous aimez à parler, comme un homme doué d’une jolie voix aime à faire des roulades; cela est naturel; mais le chanteur le plus habile, vous ne l’ignorez pas, se perd quelquefois dans ses fioritures. Les trop longues périodes sont les fioritures de l’éloquence. Évitez les points d’orgue!... soyez avare des richesses de votre génie. Moins vous donnerez, plus vous paraîtrez généreux! De tous les orateurs que nous avons à la chambre, en connaissez-vous un seul qui ne soit un peu prodigue? L’improvisation a plus d’une fois été l’écueil des plus beaux talents parlementaires. Un orateur dont l’amour-propre ne le cède pas au talent, après avoir occupé la tribune pendant deux heures, restera convaincu, le malheureux, que pendant tout ce laps de temps il a eu du bon sens et de l’esprit. Du bon sens et de l’esprit pendant deux heures!... mais beaucoup de grands hommes n’ont passé à la postérité que pour en avoir eu pendant cinq minutes!... L’abbé Sieyès n’est célèbre que pour avoir dit ces mots: «Qu’est-ce que le tiers-état?...» Sans son fameux baiser que serait devenu l’abbé Lamourette?... Sans le 9 thermidor Tallien serait mort ignoré et n’aurait jamais été le mari de sa femme. Le marquis de Chauvelin ne s’est illustré que par des monosyllabes!... Une seule bataille a suffi à Moreau pour en faire le rival de Bonaparte!... Le jour où il écrivit sa charte, Louis XVIII était plus fort que les baïonnettes russes pour reconquérir ses droits! L’histoire civile et politique des peuples fourmille d’hommes célèbres dont un seul acte, une seule pensée, une seule phrase, un seul mot a immortalisé le nom!... Triomphez donc par un mot, si un mot suffit à la victoire! Il faut qu’en toute circonstance l’orateur soit maître de lui-même; c’est un mors qu’il se met dans la bouche et que la raison doit gouverner. Les députés qui se destinent aux aventures de la tribune, car tous n’ont pas cette ambition, se garderont bien de débuter par une improvisation de longue haleine. Les premières inspirations surtout doivent être courtes et modestes. Casimir Périer ne s’est risqué pour la première fois à la tribune qu’avec une timide circonspection; il a d’abord tâtonné, bégayé, balbutié, puis il a parlé, puis il a été éloquent; puis il est devenu un improvisateur habile. M. P..., député de la restauration, était possédé du désir de briller à la tribune; mais le ciel lui avait refusé le don de la parole. Il se mit donc à étudier l’art d’improviser et prit même un professeur d’improvisation, à l’exemple de M. Jourdain, qui prit un maître de langue... Néanmoins, il ne devint guère plus savant; son professeur ne lui apprenait rien, sinon qu’un discours improvisé n’est ni un discours récité ni un discours écrit, et qu’un discours écrit, un discours récité, n’est point un discours improvisé. Il avait beau, pour s’exercer dans l’art de l’éloquence, faire des philippiques contre sa femme ou lancer des réquisitoires contre ses domestiques, il restait court devant sa femme, et ses domestiques se moquaient de lui. Enfin, impatienté de ses nombreuses défaites, mais toujours sous l’empire de cette idée fixe qui le poussait à la tribune, il alla trouver un de ses collègues, orateur célèbre, qui maniait la parole avec beaucoup de dextérité, et le pria de l’initier dans les secrets de sa science. «Mon secret, répondit l’orateur en riant, est celui de tout le monde... je parle...--Rien que cela?...--Pas davantage!...--C’est peu de chose, en effet, répliqua-t-il avec naïveté; mais c’est précisément ce que je ne sais pas faire; car je suis bien sûr que si je parlais, j’improviserais aussi bien qu’un autre.» § II.--_De l’orateur qui récite._ Le discours récité est l’hypocrisie de l’éloquence! Un député n’est pas improvisateur, et il veut avoir l’air de l’être! Que lui faut-il pour cela? de la mémoire... Il en aura. Il écrira ses discours et les encadrera dans sa tête avec tous les points et virgules, points d’admiration, points d’exclamation, points d’interrogation, sans oublier les traits d’union! et le voilà parti avec tout ce bagage, bien décidé à être chaud, brillant, énergique, à émouvoir, persuader, convaincre l’assemblée. En vain de temps en temps il force les intonations de sa voix, lève les bras, tourne la tête et multiplie ses gestes, à l’exemple des anciens... personne ne se sent ému, pas même lui!... L’auditoire s’ennuie, cause, bâille ou sommeille; ce que voyant, le coupable ne manquera pas de se récrier contre l’injustice de l’auditoire... non pendant son discours, car il en perdrait le fil, mais après être descendu de la tribune, en recevant sur son banc les félicitations de quelques amis goguenards. Parmi les récitateurs, il faut distinguer deux classes d’orateurs: ceux qui ont du talent et point d’audace, ceux qui ont de l’audace et point de talent. Les derniers ne peuvent tromper la chambre sur leur mode de discourir; tout en eux les trahit, l’action, la voix, le regard. Ils récitent leur harangue avec assurance, mais sans y faire jamais la moindre variante que telle ou telle circonstance peut nécessiter, et comme un enfant gâté, content de lui-même, récite: _Maître corbeau sur un arbre perché_!... Les autres, au contraire, ont quelquefois l’art de déguiser leur supercherie. Orateurs par instinct, mais peu confiants dans leurs forces, ils apprennent un discours par cœur moins pour en retenir les mots que les pensées. Si la chaleur du débit les échauffe, car ceux-là ont de l’âme et des entrailles, bientôt les entraves du discours préparé se brisent. Plus d’efforts de mémoire! plus de gestes compassés!... Le récitateur disparaît dans un mouvement sublime, et l’orateur, comme un aigle, rompant les filets qui l’emprisonnent, s’élève, bondit, devient superbe, pathétique, improvise, étonné lui-même du pouvoir de sa parole!... Le général Foy était du nombre de ces derniers. Jamais il n’est arrivé à la tribune sans avoir tout son discours logé dans sa mémoire; mais il se livrait à de si éloquentes digressions, à de si beaux mouvements oratoires, qu’une interruption, un mot, un geste suffisait pour provoquer, que la chambre avait peine à comprendre comment cet homme avait besoin de s’étayer à la tribune d’une préparation écrite. Foy lui apparaissait alors comme un palmier superbe et vigoureux auquel on aurait mis un tuteur!... Son collègue le général Lamarque récitait également ses discours avec la prétention d’avoir l’air de les improviser. Son débit n’avait point la chaleur et l’entraînement de la parole du général Foy; mais il avait autant et peut-être plus d’art!... Sa mémoire était prodigieuse. Il y avait toujours, pour ainsi dire, en elle deux étages: le premier pour les discours, le second pour les répliques. En laissant à dessein dans les harangues quelques parties faibles sur lesquelles il était bien sûr d’être attaqué, il pouvait facilement à l’avance préparer une réponse à ces attaques; et, d’ordinaire, cette réponse se trouvait tellement juste, qu’il lui arrivait rarement d’y changer un seul mot. Par ses savantes dispositions il enlaçait si bien son adversaire, que celui-ci, en le combattant, croyait bien réellement suivre ses inspirations, tandis qu’il n’obéissait qu’aux insinuations de Lamarque. L’habile homme!... Je ne sais si une pareille tactique n’est pas aussi extraordinaire que l’improvisation même! On peut dire de Foy et de Lamarque que leur mémoire avait de l’esprit et du cœur!... Aussi longtemps que le public ne fut point dans le secret, ces deux hommes passèrent pour d’habiles et éloquents improvisateurs. Aujourd’hui même, où la vérité a percé, vous ne feriez pas accroire à une foule de gens que les improvisations de ces illustres généraux n’étaient pas réelles et reposaient sur des préparations écrites, longuement élaborées dans le silence du cabinet!... Cependant, de pareils récitateurs sont rares. Il serait dangereux de les prendre pour modèles. Les imitateurs ne sauraient s’approprier leur verve et leur chaleur, qualités essentielles dans ce mode de discourir; ils resteraient ce que sont presque tous les récitateurs, c’est-à-dire des automates parlant!... § III.--_De l’orateur qui lit._ Les députés qui lisent leur discours se croient bien supérieurs à ceux qui les improvisent et les récitent; ils se croient littérateurs. Suivant eux, l’improvisateur n’a ni plan, ni méthode, ni style, et le récitateur est le double de l’improvisateur. Ils ne conçoivent pas que l’orateur soit autre chose qu’un grand livre par demandes et par réponses, où les meilleures pages sont celles qui ont été méditées le plus longtemps. En effet, parlez-moi de ceux qui écrivent leurs discours!... Quinze jours avant l’ouverture des débats, ils s’inspirent avec ordre et patience, rassemblent tous les matériaux qu’ils prennent partout où il y a quelque chose à prendre, en bâtissent leur harangue avec un soin minutieux, l’élèvent, l’abaissent, l’allongent, la raccourcissent, mais le plus souvent l’allongent; discours en trois points et plus, avec exorde, oraison, péroraison; où il y a un commencement, un milieu... et souvent pas de fin! où l’exorde est doté d’une superbe image, où l’oraison brille d’une métaphore surprenante, où la péroraison est enrichie de trois mots nouveaux; où il y a de l’ironie au quatrième feuillet, de la bonne et franche gaieté au quinzième et des larmes au vingt-troisième; chef-d’œuvre de style pour lequel on a au moins usé une douzaine de plumes métalliques et taillé deux ou trois douzaines de plumes d’oie!... Voyez l’orateur écrivain se dirigeant vers la tribune, une main de papier sous le bras!... Je dis une main... mais combien de fois cette main ne vous fait-elle point l’effet d’une rame!... Il est fier, joyeux, enchanté de lui-même, et s’il a le bonheur de succéder à un improvisateur, il ne manque pas de lui lancer, en le rencontrant sur les marches de la tribune, un de ces regards moqueurs et ironiques qui semblent lui dire: Bon Français!... comme tu viens de parler mauvais français!... Et en déroulant son cahier, il semble négligemment laisser tomber cette phrase sur l’assemblée: Vous allez enfin entendre du style!... et il commence, et il lit avec ou sans lunettes; tournant les feuillets avec lenteur, et si rarement, qu’ils semblent collés les uns contre les autres; s’arrêtant à chaque alinéa pour être bien sûr de n’en passer aucun; recommençant une phrase peu distinctement lue; appuyant sur les brèves quelquefois plus que sur les longues, ne vous faisant pas grâce d’une virgule; buvant un verre d’eau sucrée entre deux parenthèses; changeant son cahier de main pour ne pas se fouler le poignet; reprenant haleine de quart d’heure en quart d’heure par un temps d’arrêt désespérant, sans daigner s’apercevoir que le temps a des ailes! Si quelquefois il se croise les bras, après avoir déposé son cahier sur la tribune, c’est pour rappeler au silence ou réveiller l’auditoire causant ou endormi; car l’auditoire n’est pas toujours sensible aux charmes du beau style; l’auditoire se montre souvent peu reconnaissant de toutes les peines qu’on prend pour lui plaire... mais n’importe!... Le lecteur ne perd pas courage, il le comblera de ses bienfaits jusqu’à la dernière ligne, dût-il employer le secours de la redoutable sonnette!... secours qui finit quelquefois par être un accompagnement obligé de sa voix... Oh! alors, adieu belles périodes! belles pensées! nous sommes dans le siècle du vandalisme!... _Le Moniteur_, heureusement, _le Moniteur_ reste à l’orateur pour le consoler de cet outrage!... Tous ceux qui lisent leurs discours ne les ont pas toujours composés. Parmi cette classe d’orateurs il se trouve, sans contredit, des écrivains pleins de mérite et de talent; mais combien de députés vaniteux, dévorés du désir de se donner de l’importance, veulent absolument figurer à la tribune, malgré toute la conscience de leur nullité!... Ils ne savent ni parler ni écrire, et ils ambitionnent les palmes de l’orateur ou de l’écrivain. Dans cette fièvre de gloire, il faut bien qu’ils aient recours à la main d’autrui. Oh! pardon, si je touche à cette corde délicate... mais vous le savez tous, puissants législateurs!... la main d’un secrétaire habile a plus d’une fois aidé votre paresse ou votre insuffisance, Il n’y a pas encore au Palais-Bourbon de ligne de douanes intellectuelles où l’on puisse saisir l’esprit de contrebande... Cet esprit y pénètre indistinctement sur tous les bancs, voire même sur le banc ministériel... S’il était soumis à un droit d’entrée, le trésor ferait certes de gros bénéfices! Quel que soit leur mérite, les discours écrits, lus par leurs auteurs ou leurs éditeurs responsables, ont une influence narcotique dont rien ne saurait vous préserver. Les bons assoupissent. Les médiocres endorment. Les mauvais font ronfler!... La vue seule d’un cahier invite le député à prendre une position commode, prévoyant bien que Morphée sera là plus fort que la Charte!... Il regrette alors son lit, et donnerait son banc législatif pour un oreiller. Avant qu’il soit peu de temps, les discours écrits auront disparu de la tribune, où l’improvisation et la récitation, sa pâle copie, seront seules tolérées!... § IV.--_De l’orateur qui éternue, se mouche, bégaye ou reste court._ Notre pauvre humanité est sujette à une foule de petites infirmités dont il faut avec soin cacher le triste spectacle. Toléré dans le secret du ménage, l’aspect en devient insupportable aux yeux du public. Éternuez, mouchez-vous, bégayez au sein de l’intimité, passe encore! et le contraire est mille fois préférable; mais de grâce contenez-vous; faites violence à votre indiscrète nature en présence d’une assemblée nombreuse et délicate, d’ailleurs peu disposée à vous pardonner vos écarts. Un orateur occupe la tribune, et, au milieu d’une phrase pathétique, déchirante, il éternue... une fois! deux fois! trois fois! comme s’il était chez lui, en se mettant la main devant le nez en guise de visière... Le touchant tableau, n’est-ce pas? Oh! alors il s’expose à s’entendre apostropher par ce cri égoïste et railleur: Que le ciel vous bénisse!... Cri maudit, signal d’une hilarité bruyante et générale à laquelle il se laisse entraîner lui-même... Le moyen après cela de reprendre le fil d’un discours grave et sérieux! Celui qui se mouche est encore plus coupable... Se moucher à la tribune!... ah! grand Dieu! Il y a des gens qui n’osent pas se moucher devant leur femme!... Voyez-vous un foulard à grands carreaux venir s’interposer au milieu d’une phrase harmonieuse? guidé par les doigts de l’orateur, il se roule despotiquement autour de son nez, qui aussitôt résonne comme un clairon de fantassin ou un tambour de basque... O honte! autant vaudrait n’avoir pas de nez que d’en exposer ainsi à la chambre les besoins et les faiblesses! L’orateur qui bégaye ne blesse point la vue, mais fatigue l’ouïe. D’une présomption sans égale, plus il bégaye, plus il veut parler! et plus il parle, plus il croit avoir d’esprit! Sa plus grande difficulté est de commencer et de finir une phrase; il accompagne l’enfantement de chaque mot d’une horrible grimace; et quand il tient un mot, il le tient si bien qu’il a toutes les peines du monde à s’en séparer!... Sa fierté date du siècle de Démosthènes. Il dit et ne se lasse pas de dire en deux ou trois temps: Le prince des orateurs bégayait! Oui, sans doute, Démosthènes bégayait; mais, pour vaincre ce défaut, il mettait des cailloux dans sa bouche... Et lui qu’a-t-il mis jusqu’à présent dans la sienne?... Des truffes peut-être... Je ne sache pas que ce dernier moyen produise le même effet!... L’orateur bègue aime surtout à improviser; pendant qu’il prononce un mot, il a le temps de trouver une phrase; pendant qu’il prononce une phrase, le temps de méditer un discours. Les efforts de sa langue embarrassée agacent les nerfs de l’auditoire; chacun voudrait lui venir en aide, et pour ainsi dire lui arracher de ses lèvres frémissantes les paroles qui ne peuvent s’en échapper. L’auditoire, quand il occupe la tribune, est une enclume dont il est le marteau. L’orateur bègue reste court impunément. Alors il lui suffit de grincer des dents comme sous l’empire d’une contraction musculaire; on le suppose luttant avec un mot dont la prononciation est raboteuse et tient sa langue chevillée. Mais que l’orateur dont la parole est libre et dégagée se garde bien de s’arrêter brusquement au milieu d’une période... Un orateur peut manquer d’idées, mais de mots, jamais!... Il doit ressembler à un fleuve dont le cours se poursuit sans interruption, soit qu’il roule des eaux limpides, soit qu’il ne roule que du gravier. Cependant tous les orateurs ne sont pas des fleuves majestueux; il y a bien par-ci par-là quelques petits ruisseaux, entravés de temps à autre dans leur marche incertaine. Citons un exemple, mais un exemple qui puisse servir de leçon. Un ministre l’a donné autrefois à la chambre. Le hasard a voulu que je fusse témoin de cet événement. Après un exorde brillant, cherchant à établir différentes catégories de jacobinisme, M. M... s’égara dans un labyrinthe de paroles dont il ne put sortir. Alors que fit-il? Il s’évanouit, aimant mieux faire mentir les apparences de sa bonne constitution que perdre sa réputation oratoire. Les uns ont cru cet évanouissement réel, les autres simulé. Quant à moi, je penche involontairement à l’avis de ces derniers; mais je déclare, à la gloire du ministre, que de ma vie, si je ne suis pas dans l’erreur, je ne vis un évanouissement aussi bien joué. Jamais petite maîtresse dans sa stratégie de boudoir n’approcha de cette profonde habileté. L’orateur parut frappé comme d’un coup de foudre! A peine les huissiers eurent-ils le temps d’accourir jusqu’à lui pour le recevoir dans leurs bras. La séance fut suspendue au milieu des plus vives angoisses; car les ministres en cet état inspirent toujours de l’intérêt. Et le lendemain M. M... reparut victorieusement à la tribune. Les orateurs peu sûrs d’eux-mêmes ne perdront pas de vue cet exemple mémorable, et, plutôt que de rester court, l’imiteront avec adresse. La tribune est un champ de bataille où l’on ne guérit pas des blessures de l’amour-propre. MÉDITATION XXXIII. De la tenue de l’Orateur. Scène tirée d’un proverbe inédit[9]. [9] Historique. PERSONNAGES: Un député et son valet de chambre. Le député dont il est question a de l’aisance et loge dans ses meubles. Jean, son valet de chambre, est un domestique tout politique et assez instruit pour lire les journaux. LE DÉPUTÉ, _achevant sa toilette_. Jean, mon habit!... JEAN. Lequel monsieur veut-il? LE DÉPUTÉ. Mon habit noir... JEAN. Celui que monsieur a mis la semaine dernière, le jour où il a parlé à la chambre pendant deux heures... et où la chambre a fait tant de bruit!... LE DÉPUTÉ. C’est bon! c’est bon!... Faites-moi grâce de vos réflexions. JEAN. Si monsieur tient à son habit noir... le voilà! mais il est beaucoup trop étroit... LE DÉPUTÉ. En effet, il me gêne... Je ne puis pas lever les bras... je manque toutes mes invocations... JEAN. Et monsieur est si beau quand il invoque!... LE DÉPUTÉ. Décidément vous avez raison, Jean!... Je ne mettrai pas cet habit; j’y ai l’air grêle, efflanqué, petit... JEAN. Et quel effet pour monsieur qui est si grand! (_Se plaçant à côté de son maître._) Je suis sûr que monsieur est presque aussi grand que moi... Adjugé l’habit... à toi, mon garçon! LE DÉPUTÉ. Que dis-tu?... JEAN. A toi, mon garçon, l’habit... Monsieur n’en veut plus, je m’en couvre... LE DÉPUTÉ. Mais cet habit est presque neuf... JEAN. Il ne faisait pas cet effet-là l’autre jour à la chambre... Je voudrais que monsieur eût entendu ce qu’on en disait dans les tribunes; l’un me soufflait tout haut dans l’oreille pendant que monsieur parlait: Voilà un orateur bien râpé... L’autre: Je ne connais pas l’opinion de ce député, mais il est blanc sur toutes les coutures!... Celui-ci: Est-ce que ce beau parleur représente les clercs d’huissier de la banlieue?... Celui-là: Il a vraiment l’air d’un commissaire des morts de troisième classe!... Enfin, c’était dérisoire, abominable, scandaleux... LE DÉPUTÉ. Et tu n’as pas imposé silence à ces bavards?... JEAN. Ah! bien oui!... Ces bavards traitaient monsieur de tel... LE DÉPUTÉ. Il n’y a que des misérables qui peuvent se conduire de la sorte dans le sanctuaire de la loi... (_A part._) Peut-être mon discours a-t-il été un peu trop long jeudi dernier... On a bâillé... JEAN, _qui écoutait_. Oui, monsieur; j’ai vu beaucoup de bouches s’ouvrir comme la gueule de notre _Terre-Neuve_ quand il a envie de dormir. Quels fours, bon Dieu... ça faisait peur!... LE DÉPUTÉ. Voilà à quelles comparaisons mes collègues s’exposent... mais ils sont incorrigibles!... surtout quand je parle. JEAN. L’habit est cause de tout... que monsieur se tranquillise! LE DÉPUTÉ. Eh bien, garde-le... et donne-moi mon habit puce. JEAN. L’habit puce de monsieur?... mais il tire un peu sur le violet... Avec cet habit, monsieur a l’air d’un évêque. LE DÉPUTÉ. Diable!... et moi qui vais justement parler aujourd’hui contre le ministère des cultes! JEAN. Et puis les évêques ne sont pas à la chambre en odeur de sainteté... LE DÉPUTÉ. Passe-moi mon habit bleu... JEAN, _secouant la tête_. Bleu de roi?... c’est encore une couleur qui ne plaît pas à tout le monde... LE DÉPUTÉ, _avec impatience_. Je ne puis pas cependant me rendre en robe de chambre au Palais-Bourbon?... JEAN. Et cependant le Palais-Bourbon... c’est la chambre. Si monsieur mettait sa veste de chasse avec ses boutons à tête de sanglier... Quoique monsieur ne tue jamais rien, il aurait l’air d’un chasseur... ça ne compromet pas... LE DÉPUTÉ. Moi!... en veste!... y penses-tu?... JEAN. Ce serait populaire et fraternel... Quelques-uns de nos représentants ne s’en privent pas... on prétend même que l’année prochaine les députés ne seront plus admis qu’en veste... Eh bien, je n’en serais pas fâché!... s’il en était ainsi, j’aurais l’espoir de faire un jour partie de la chambre, vu la simplicité de mon costume. LE DÉPUTÉ. Veux-tu bien te taire, maraud! JEAN. Je parle comme un homme libre... Le soleil luit pour tout le monde. LE DÉPUTÉ. Tu as des principes bien arrêtés, mon garçon. JEAN. Cela se conçoit... je végète... Quand on n’a pas vingt mille livres de rente, on a des principes... c’est une consolation. LE DÉPUTÉ. Je comprends maintenant pourquoi tu en veux tant à mes habits... JEAN. Vos habits sont vieux et mal faits, monsieur... voilà pourquoi je ne peux pas les souffrir... ça me revient de droit de défroque... Est-ce que je pourrais me résigner à voir sur le dos de mon maître ce que j’oserais tout au plus mettre sur le mien? Fi donc!... et monsieur est député, orateur... monsieur peut devenir ministre... LE DÉPUTÉ, _se rengorgeant_. Allons donc!... quelle plaisanterie!... JEAN, _avec importance_. Le bruit en court dans le haut monde. LE DÉPUTÉ. Tu me flattes, misérable! JEAN, _d’un ton mystérieux_. Le cocher de M. Soult m’en a glissé un mot dans l’oreille. LE DÉPUTÉ. Propos de cocher! JEAN. Ce cocher est un de mes amis politiques... il a connu le cocher de l’empereur et a bu quelquefois avec celui de M. de Talleyrand... Oh! le vieux rusé!... c’est la plus forte tête de l’époque: il ne verse jamais... que dans son verre, et il se désaltère avec une facilité... Quel diplomate!... il sait toujours tout avant les autres, et il m’a encore dit ce matin: Que ton maître se tienne bien sur ses jambes, et nous verrons!... LE DÉPUTÉ, _d’un air pensif_. Avec tes commérages tu vas me faire manquer l’heure de la séance. JEAN. Monsieur ne se presse pas ordinairement pour cela... mais qu’il ne méprise pas les conseils de mon cocher. Ce digne homme est instruit à l’avance de toutes les révolutions ministérielles; il devine ce qui se passe à la cour rien qu’à la manière dont trottent ses chevaux... Mais je fais une réflexion... si monsieur devenait ministre, resterais-je son valet de chambre? LE DÉPUTÉ. Pourquoi pas. JEAN. Monsieur ne pourrait-il pas me donner une petite sous-préfecture? LE DÉPUTÉ. Une sous-préfecture à mon valet de chambre! JEAN. Cela ne s’est donc jamais vu? LE DÉPUTÉ. On ne le verrait pas du moins sous mon ministère... mais je ne suis pas ministre... Je veux un habit... JEAN. Si monsieur mettait une redingote? LE DÉPUTÉ. Impossible, Jean!... Il faut que je parle aujourd’hui... et un orateur en redingote... est-ce convenable?... JEAN. J’en ai vu, monsieur, et de très-mal brossées encore... LE DÉPUTÉ. On appelle cela le déshabillé du génie. JEAN. Mais ce pauvre génie, avec de pareilles idées, on finira par le mettre tout nu!... quel génie!... LE DÉPUTÉ. C’est le genre anglais. Nos voisins sont tirés à quatre épingles pour monter à cheval, et ils déclameront en caleçons devant cinq ou six cents personnes. Je respecte trop la chambre et me respecte trop moi-même pour me présenter devant elle avec des vêtements dont je rougirais dans un salon... Libre à quelques-uns de mes collègues d’affecter ce cynisme de toilette... cela peut être une marque d’indépendance, mais non une preuve de goût. Il y a souvent plus de simplicité dans la recherche d’une mise élégante que dans l’affectation d’un négligé désordonné; et ce négligé ne rend-il pas plus évidentes les imperfections physiques dont notre pauvre nature législative est amplement pourvue? Tel a une figure longue et pâle comme celle de Bazile, et n’a point de col de chemise; un autre manque de carrure, et boutonne son habit jusqu’au menton; celui-ci a la taille contrefaite, et découvre ses épaules; celui-là a des mains énormes, et les parements de son habit sont trop courts. L’un a le cou long comme un héron, et il est cravaté à la Colin; un autre est l’image vivante de Bacchus ou de Silène, et il est enveloppé d’une monstrueuse redingote café au lait qui le grossit encore... Et le talent gagne-t-il à ces façons de toilette familières, sans à-propos, sans grâce, sans dignité? Non, certes! Cicéron se serait bien gardé de se présenter aux rostres avec une tunique trop courte ou une toge crottée... Quand les yeux sont charmés l’âme est à demi vaincue... Jean, je ne mettrai pas de redingote. JEAN. Monsieur a trop bien parlé pour que je ne sois pas de son avis et ne lui conseille pas tout de suite de changer de tailleur... Le sien le trompe et s’entend avec les ennemis du gouvernement représentatif... Si nous prenions celui de M. Odilon Barrot... voilà un homme bien mis... celui-là ne se fait pas habiller par son portier!... LE DÉPUTÉ. Barrot, en effet, a une tenue très-convenable... mais un peu trop coquette pour la gravité de mon extérieur... JEAN. Alors, adressons-nous au tailleur de M. Thiers... si toutefois M. Thiers a un tailleur... Je soupçonne fort qu’il achète ses habits tout faits, n’ayant pas la patience de les attendre... Il est si vif!... Parlez-moi de ce petit grand homme!... en voilà un qui m’amuse!... Monsieur devrait bien adopter son genre!... LE DÉPUTÉ, _à part_. Ce garçon fait sans cesse des épigrammes sans s’en apercevoir! JEAN, _se frappant le front_. Je tiens le tailleur de monsieur: un Staub, un Thomassin parlementaire... le tailleur de M. Vigier... LE DÉPUTÉ. Allons donc!... JEAN. M. Vigier est le plus beau de nos députés... Il ne lui manque que la parole!... Mais quel port!... Comme il représente bien son pays!... LE DÉPUTÉ. Dis plutôt le boulevard des Italiens... en gants jaunes et en bottes vernies!... Je ne puis pas souffrir cet Antinoüs... Je lui trouve un physique séditieux... pour la chambre... JEAN. Cet anti-Brutus, comme monsieur l’appelle, est trop séduisant peut-être... Eh bien! n’ayons rien de commun avec lui... Prenons ailleurs notre modèle, un modèle riche en beautés morales... M. Guizot, M. Berryer... Le tailleur du premier travaille pour les colléges; celui du second pour les séminaires... Et tous deux travaillent bien!... LE DÉPUTÉ. Assez! assez!... nous verrons cela plus tard!... En attendant, donne-moi mon habit bleu... c’est le moins usé, le mieux fait, celui dans lequel je suis le plus à mon aise... JEAN, _à part_. Je le crois bien... un véritable sac... LE DÉPUTÉ. Allons!... dépêche-toi... je suis en retard d’une heure... (_Il met son habit._) Qu’on ne m’attende pas pour dîner... Je fais partie d’une commission qui aujourd’hui dîne chez Véfour... Nous travaillerons là... nous serons plus tranquilles... JEAN. Le verre à la main!... Mais, je vous en prie, monsieur, ne travaillez pas trop... Vous avez la santé délicate... LE DÉPUTÉ. Le travail... c’est ma vie... JEAN, _à part_. Chez Véfour... Se fait-il illusion!... Quand pourrai-je travailler comme mon maître?... (_Haut._) Pardon, monsieur! vous avez du blanc sur votre habit. (_Il le brosse._) Du blanc sur du bleu... ça ne fait que deux couleurs... Avec un peu de rouge, vous seriez tricolore... comme l’écharpe du commissaire de police... (_Le député ne répond pas, et s’en va_.) JEAN, _le rappelant_. Monsieur! monsieur!... LE DÉPUTÉ, _revenant_. Eh bien!... JEAN. Monsieur oublie son parapluie... LE DÉPUTÉ. Que le diable t’emporte!... Le temps est superbe!... JEAN. Oui... mais le baromètre descend... Nous pourrons avoir de l’orage... LE DÉPUTÉ. N’importe... je ne me chargerai pas d’un parapluie... Si le temps change... tu me l’apporteras à la chambre... JEAN. Monsieur n’aimerait-il pas mieux que je lui amenasse une voiture?... LE DÉPUTÉ, _avec impatience_. Je préfère marcher... Tu sais bien que l’exercice m’est nécessaire... Au surplus, je te donne congé pour toute la journée... Tu pourras, si tu le veux, aller flâner un peu avec le cocher de M. Soult... JEAN. Et demain j’apporterai peut-être à monsieur quelques bonnes nouvelles!... Le député sort, et Jean se met à déjeuner, ayant pour nappe et serviette _le Moniteur universel_. MÉDITATION XXXIV. De l’Interrupteur. Après l’orateur, il n’est pas un homme à la chambre dont il soit plus curieux d’étudier l’esprit et le caractère que l’interrupteur. Sans passion pour lui-même, il se passionne sans cesse contre les autres; s’il discutait, il serait de glace; il a du vif-argent dans les veines quand il entend discuter. N’abordant jamais la tribune, il bondit sur son banc comme s’il allait l’escalader... Il ne parle que pour interrompre, il n’interrompt que pour empêcher de parler. Il vous saisit à la gorge partout où il peut vous surprendre, entre deux virgules, après un point d’interrogation, au milieu d’un soupir, dans un moment d’aspiration, à la fin d’un hoquet oratoire... Très-scrupuleux sur les lois de la langue française, il est aussi rigoureux que la grammaire... Quand il la sait bien, il ne vous pardonne pas une faute de français; il se moque au moindre mot dont le sens n’est pas à la portée de son intelligence; il repousse une phrase dont il ne soupçonne pas la véritable valeur; il s’effarouche d’un regard dans lequel il croit lire une menace... se récrie contre un geste dont la franchise lui paraît un affront... n’ayant pas plus d’égards pour l’improvisation que pour le discours écrit ou récité. L’improvisateur peut encore braver ses attaques... mais le récitateur! mais le lecteur!... La mémoire du récitateur se trouble; la vue du lecteur se couvre d’un nuage... Oh! comme alors l’interrupteur se frotte les mains!... comme il se sent joyeux d’avoir mis en déroute l’improvisateur de contrebande!... d’avoir frappé de cécité le lecteur ennuyeux! Aussi, le récitateur et le lecteur regardent-ils l’interrupteur comme une des plus grandes plaies du gouvernement représentatif. L’interrupteur est pour eux la mouche qui vient bourdonner autour de leurs oreilles ou se fixer sur le bout de leur nez, mouche à dard, guêpe ou bourdon; les chatouillements de la moins perfide sont aussi redoutables que les piqûres de la plus méchante; et à l’exemple de ces insectes ennemis, la rage de l’interrupteur s’accroît en raison de tous les efforts qu’on fait pour se mettre à l’abri de ses atteintes. Docile ou rebelle, il veut une proie, et dans le délire de son audace, ne respecte pas même la sonnette du président. En vain le président l’interpelle et cherche à l’intimider par le déploiement de toutes ses forces, mercuriales, rappels à l’ordre, avertissements des huissiers; l’interrupteur ne courbe point la tête, se plaît dans le désordre dont il est le moteur, et aussitôt le calme rétabli, aspire à fomenter de nouveaux troubles. Son plaisir, son bonheur, sa vie est d’interrompre, il interrompt toujours. Quand il n’a pas interrompu dans une séance, nouveau Titus, il a perdu sa journée. Essentiellement taquin, s’il n’eût pas été interrupteur législatif, il se fût fait cabaleur de théâtre. L’interrupteur n’a pas moins d’amour-propre que l’orateur... Il trouve de l’esprit, de la finesse, du génie dans ses moindres interruptions... Allons donc!... ou bien: Bah! bah!... assez! assez!... oh! oh!... ah! ah!... sont les mots piquants dont il aime le plus à se servir pour dérouter l’orateur; car il ne s’exprime guère que par monosyllabes, et bien rarement il emploie plus de trois ou quatre mots à la fois! Si, par aventure, une phrase entière s’échappe de sa bouche, c’est pour lui tout un discours, qui lui fait monter le sang au visage, tant il paraît surpris lui-même de ses efforts oratoires. L’ellipse et l’élision constituent le caractère de son éloquence, dont l’adverbe et l’interjection sont les fleurs. L’adjectif le plus mince et le substantif le plus court, habilement jetés par lui, en disent plus quelquefois que ne le pourrait faire la plus inépuisable faconde. Le plus léger mouvement des lèvres le rend incisif, profond... Il y a plus de ressource pour lui dans une lettre que pour un autre dans tout l’alphabet. Les vingt-quatre signes dont l’alphabet se compose sont des superfluités dont il n’use jamais: cinq ou six lui suffisent pour sa consommation journalière. Le sage, dit-on, est économe de paroles... lui, fait mieux... il est économe de lettres!... L’habileté de l’interrupteur consiste surtout à ne pas laisser proclamer ce qu’il croit inutile ou dangereux à sa cause. Mais, emporté par ses habitudes, il nuit souvent à ceux qu’il veut servir. Il n’est, à proprement parler, ni légitimiste, ni républicain, ni bonapartiste, ni ministériel... il est interrupteur, interrompant et ses amis et ses ennemis, pour louer comme pour blâmer, pour siffler comme pour applaudir. Aussi, que de fois le suppose-t-on hostile, quand il n’est que bienveillant!... que de fois a-t-on pris un murmure improbateur pour l’expression de sa joie et de sa reconnaissance!... Par cette raison, l’interrupteur a peu de partisans au Palais-Bourbon. Il y est toléré, mais jamais encouragé; néanmoins, ceux qui s’élèvent le plus contre lui deviennent quelquefois ses plus fougueux imitateurs. Il y a tant de force communicative dans le pouvoir et l’exemple de cet homme, qu’à de certaines phases législatives la chambre se lève en masse pour interrompre un orateur trop hardi, trop téméraire. Alors les rôles changent: si par intervalles l’orateur parvient à se faire entendre, ce n’est plus la chambre qui interrompt l’orateur, c’est l’orateur qui interrompt le tumulte de la chambre. L’interrupteur peut devenir entre vos mains un instrument utile. Voulez-vous terrasser un adversaire sans de grands efforts de talent? le jour où vous devez occuper la tribune, signalez à l’interrupteur le rude jouteur qui s’apprête à vous attendre dans la lice. Vous l’intéressez facilement à votre fortune: parlez-lui comme à l’homme dont le goût est le plus sûr, dont le genre de critique est le plus redoutable. Plein de zèle et de dévouement pour vous, il tracassera, agacera votre ennemi sur tous les points de son discours, lui criera bravo quand il aura dit une sottise, l’accueillera d’une épithète impertinente quand il touchera à une démonstration logique, l’interrompra au beau milieu d’un mouvement oratoire, frémira sur son banc au moindre trait décoché contre vous. Partout il l’entravera dans sa marche, comme un sabot empêche les roues d’une voiture de tourner. Ainsi préparé, votre triomphe sera facile; vous aurez parlé avec calme, il se sera exprimé avec colère; le calme a pour soi les apparences de la raison; la colère a toujours l’air d’avoir tort. Sans talent peut-être, vous paraîtrez en avoir déployé; et lui, plein de mérite, je le suppose, passera pour un génie qui s’est trompé et peu en garde contre les humaines faiblesses!... L’interrupteur est ordinairement fort exact à la chambre, persuadé de toute l’importance de sa mission, pour le moins égale, selon lui, à celle du plus fameux orateur. Là il se pose en aristarque, en zoïle, en souverain juge des lois et des convenances parlementaires, sans se douter que presque toujours il blesse les unes et ne comprend pas les autres!... MÉDITATION XXXV. De la tactique du Député. Cette tactique est difficile, plus difficile peut-être que celle d’un général d’armée. Un général a pour guide sa méthode, son système, ses plans arrêtés, résultant des traditions et des règles de l’art; il n’a pas tous les jours à livrer bataille, tous les jours il n’assiége pas une place forte et ne monte pas à l’assaut; au lieu que le député, général ou soldat de l’armée parlementaire, marche à l’aventure sur un terrain accidenté et brûlant, où souvent échouent les plus savantes combinaisons, où les petites choses engendrent les grands événements, où les grands événements produisent les petites choses, où tantôt faible, tantôt fort, faible en étant fort, fort en paraissant faible, il est en butte aux traits des siens comme à ceux de ses ennemis, où tous les jours il y a combat, siége, assaut, défaite et victoire; où les amours-propres les mieux constitués et les réputations les plus brillantes ne trouvent point grâce devant les feux de file de la parole!... La tactique parlementaire est un travail de tous les jours, de toutes les heures, de tous les moments; elle exige la connaissance de l’injuste bien plus que du juste, de la profondeur dans l’art de dissimuler, une grande souplesse de caractère, peu de compassion pour les autres, beaucoup d’indulgence et d’admiration pour soi-même... Les tacticiens les plus habiles sont en général les plus égoïstes, les moins scrupuleux. Le député, comme chacun sait, et pour me servir d’une expression populaire, n’est pas venu à la chambre pour le roi de Prusse; il n’y est pas même venu pour le roi qui règne et ne gouverne pas; il y est venu pour un autre souverain... pour le peuple, qu’il personnifie dans son individualité!... Son but, comme à tous les gens bien nés, est tout naturellement de songer à s’élever assez haut sur le piédestal législatif pour servir les intérêts populaires, c’est-à-dire les siens. On appelle cela se créer une position! Pour y arriver, trois moyens se présentent: Le premier, en devenant ministre; Le second, chef de parti; Le troisième, votant docile!... En devenant ministre, on acquiert du pouvoir; chef d’opposition ou de parti, on a de la popularité; votant docile, on obtient des honneurs et des emplois lucratifs... Or, le pouvoir, la popularité et l’argent constituent également ce que nous appelions tout à l’heure une position... Le pouvoir donne le commandement, si cher à l’orgueil humain; la popularité donne la gloire, et l’argent quelquefois l’un et l’autre. Mais tout le monde n’est pas appelé à jouir indistinctement de ces faveurs. Tel a tout juste assez de capacités pour voter avec complaisance, et ne pourrait jouer ni le rôle de ministre ni celui de chef d’opposition; tel, fort bien placé à la tête de l’opposition, ferait triste figure dans un ministère; tel autre, dont la vocation est toute ministérielle, se trouverait gêné sans doute au sein de l’opposition. N’avons-nous pas tous les jours la preuve de cette triste vérité? Ainsi, ne dussiez-vous livrer votre vie qu’aux jouissances du scrutin, encore faut-il vous y prendre avec adresse pour déposer votre boule dans l’urne fatale; encore faut-il que vous ne soyez pas au-dessous de cette mission, beaucoup moins facile qu’on ne le croit vulgairement... Un votant qui, dans sa servile brutalité, s’écrie à tout moment: «Moi, je vote pour le ministère!» est un homme sans tact, sans connaissance de nos mœurs, sans égard pour les susceptibilités de l’opinion; ces mots, d’un retentissement honteux, effaroucheront toujours les oreilles électorales les moins délicates... Votez pour le ministère si c’est votre bon plaisir; l’état est lucratif, comme il y a lieu de le croire, dans tous les gouvernements possibles, sans en excepter les plus parlementaires; mais sachez au moins colorer votre vote d’un vernis d’amour pour le bien public, alors même que vous vous montrez le plus contraire aux intérêts du pays. Si vous ne pouvez éviter le blâme d’une erreur, détournez de vous au moins l’accusation d’une lâcheté politique; vous ne serez pas flétri si l’on peut dire de vous seulement: il se trompe; mais il n’est ni complaisant, ni rampant, ni servile!... Le plus grand nombre de nos législateurs se bornent à ce rôle épineux avec plus ou moins d’habileté; mais aucun d’eux, en arrivant à la chambre, ne songe d’abord à le remplir; tous y entrent avec des velléités d’ambition fort peu réalisables; tous y viennent dans l’espoir de devenir au moins ministres ou chefs d’opposition, et quelquefois même dictateurs de la meilleure des républiques... Que ne peut-on espérer avec les fictions du gouvernement représentatif? J’ai dit plus haut que les allures de l’opposition et de l’amour du pouvoir ne se mariaient pas heureusement ensemble. Mais il est un genre d’opposition qu’on peut se permettre avec fruit, quand on aspire à la possession d’un portefeuille... car pour devenir ministre, il faut rarement commencer par être ministériel... Cette opposition, je l’appellerai simplement contradiction... Ainsi, le député combat le pouvoir sans chercher à l’écraser; la critique de ses actes n’est point dans sa bouche l’expression de la haine, mais une entente mieux comprise de l’action gouvernementale... Il dit aux ministres: Vous faites mal; et il se pose en homme capable de mieux faire; il ne traite point la couronne en ennemie; respecte son inviolabilité, ses prérogatives... De cette manière, il jette adroitement un appât aux centres, caresse l’opposition d’une main amie, se fait craindre du pouvoir, assez pour se rendre un jour nécessaire à son salut, pas assez pour paraître jamais antipathique à son exercice!... Il n’en est point de même des députés dont l’opposition violente et impitoyable combat sans relâche pour le triomphe d’un principe, sans arrière-pensée de spéculation parlementaire... Ceux-là se contentent de la gloire pure du radicalisme... aucun d’entre eux ne saurait, sans être taxé de folie ou couvert de ridicule, songer à s’emparer du timon de l’état... Pour qu’ils le pussent raisonnablement, il faudrait que le gouvernement devînt comme eux radical, ou fût autre qu’il est; supposition peu vraisemblable dans les circonstances présentes. Aussi, pour caractériser leur exclusion des régions du pouvoir, se sert-on aujourd’hui du mot _impossible_, mot ancien que Napoléon avait rayé du dictionnaire, et que la chambre a ressuscité pour lui donner une application toute nouvelle. On dit sans avoir l’air de faire une plaisanterie: M. Garnier-Pagès est _impossible_... M. Arago est _impossible_!... Il y a à la chambre une foule d’_impossibilités_ de ce genre, et le nombre s’en augmente à la déconfiture de chaque ministère. Un ministre tombé devient quelquefois par cela seul un ministre _impossible_... Mais nous avons beaucoup d’exemples du contraire... Les plus grandes difficultés s’aplanissent toujours devant les _impossibilités_ repentantes!... Homme de contradiction plutôt que d’opposition, vous, sans fiel et sans haine, mais non sans gloire, dans tous les temps vous restez _possible_. Cependant pour vous donner de la consistance, il est essentiel de vous faire appuyer par d’autres contradicteurs. Le député ambitieux trouve facilement un entourage d’ambitieux subalternes dont le zèle et le dévouement sont proportionnés à l’importance de ses moyens d’élévation... C’est la cour de l’homme politique... Puissant, il la traite en maître et s’en fait obéir; faible, il en est l’esclave et tremble devant elle. Ainsi qu’à la cour des rois, l’amitié n’a point là de racines dans le cœur... c’est une amitié froide, calculée, souvent perfide, toujours hypocrite... Vos alliés, comme ceux d’un souverain, n’ont point d’embrassements pour vous... Courtisans cupides, même en donnant la main, ils ont encore l’air de la tendre! Étudiez savamment cette nature jalouse et insatiable; flattez, remuez, échauffez les passions; rassemblez sous votre bannière tous vos soldats épars; faites entrevoir à leurs yeux l’appât d’un riche butin; promettez tout, s’il le faut, au risque plus tard de ne rien donner!... Certes, il vaudrait mieux vaincre seul que de triompher avec de pareils alliés; mais cette cohorte volante, en vous poussant au ministère, est pour ainsi dire la dot que vous apportez au pouvoir; dot aussi obligée que celle d’une jeune fille à établir... Plus vous aurez d’amis à votre suite, plus votre dot sera confortable, et plus la couronne, en bonne mère de famille, sera disposée à traiter avec vous. Maintenant, vous me demandez si, pour être ministre loyal et excellent ministre, il faut être orateur. Entendons-nous, s’il vous plaît! il y a orateur et orateur, comme il y a ministre et ministre. Si vous aspirez à la présidence du conseil, ce poste étant tout politique et vous appelant sans cesse à la tribune pour discuter les affaires générales du royaume, il est bon de connaître les secrets de l’éloquence aussi bien que ceux de la diplomatie... Je sais cependant des ministres fort honnêtes qui n’étaient initiés ni dans les uns ni dans les autres; mais cela ne fait pas loi... un président du conseil doit savoir agir et parler; il y va des intérêts de la nation et de bien autre chose... A la bonne heure si votre ambition se borne à la possession d’un portefeuille de spécialité, comme celui des finances, du commerce ou des travaux publics; le coup d’œil de l’aigle ne vous est pas nécessaire; il suffit alors de savoir compter jusqu’à douze cents millions et plus, et de pouvoir quelquefois expliquer les affaires. Les spécialités sont utiles, mais en général peu éloquentes; et les capacités qui ne sont qu’éloquentes ne sont pas toujours utiles. Le beau idéal du talent parlementaire serait de réunir la connaissance des affaires aux ressources de l’art oratoire; double condition que remplissent fort peu de législateurs. Soyez de ce nombre, si vos forces vous le permettent, brillez comme une étoile au milieu des nuages qui vous environnent; mais quoi qu’il arrive, entendez les affaires autrement qu’un avocat gonflé de paroles, qui sait tout et ne sait rien; parlez mieux qu’un manufacturier, ne discutez pas plus mal qu’un maréchal de France. Ainsi vous serez assez éloquent pour devenir un passable orateur, et assez instruit pour n’être pas un trop mauvais ministre! Une chose essentielle surtout à observer, c’est un faux semblant de désintéressement et de patriotisme. Tous les candidats au ministère sont toujours prêts à se sacrifier à l’intérêt général; leurs paroles sont comme du miel dont ils enduisent le vase parlementaire, qui fait avaler leur candidature à la majorité! A voir ces victimes si pâles, si langoureuses, quelques bonnes gens tremblent parfois pour leur santé et finissent par les plaindre, édifiés surtout de leur zèle et de leur dévouement héroïques. A peine armées du pouvoir, les victimes se redressent, s’arrondissent, prennent une figure radieuse et ne donnent plus à la chambre d’autre inquiétude que celle de les voir trop bien se porter!... Pour peu qu’il y ait en vous de l’assurance et de l’habileté, le ministère, combattu par vous et dont vous convoitez les dépouilles, tour à tour vous flatte, vous caresse, vous attaque et toujours vous espionne; à l’affût de vos moindres démarches, il s’étudie d’une main traîtresse à vous atteindre au défaut de la cuirasse; ou, luttant corps à corps avec vous, cherche à vous arracher votre masque. Tantôt c’est un piége qu’il tend sous vos pas, un piége couvert de fleurs et préparé par la corruption... Alors il vous tend la main, s’incline devant vous, vous propose un traité d’alliance par l’offre d’un poste brillant, envié, recherché de tous, mais qui vous repousserait du théâtre de la guerre et vous éloignerait de lui... Par exemple, une ambassade en Perse ou en Amérique! Vains détours! Vous n’aimez pas à voyager; vous préférez la France à l’Amérique et à la Perse; la France, pays si cher à votre cœur! D’ailleurs vous ne vous sentez pas fait pour remplir de si hautes fonctions; vous voulez rester député... ce que, lui, traduit par ces mots: Il s’obstine à devenir ministre!... Cependant, tout en résistant aux séductions des hommes du pouvoir, tout en les combattant à outrance, ne les traitez pas en ennemis dans la vie privée. Laissez vos armes à la tribune; faites un moment trêve à vos traits et à vos sarcasmes; après avoir terrassé le ministère devant le peuple, aidez-le à se relever un peu dans l’intérieur d’un salon; mettez quelque baume sur ses blessures, diminuez la honte de ses défaites! vous n’en paraîtrez que plus fort et plus grand! vous donnerez de la sorte une aussi haute idée de l’aménité et de la douceur de votre caractère que de la puissance de votre talent... et la renommée d’un bon caractère vaut bien celle d’un heureux génie!... Les bons caractères ne sont pas communs en politique... il en est jusqu’à trois que l’on pourrait citer... Un bon caractère a quelquefois même tenu lieu de génie... La cour surtout apprécie cette précieuse qualité... car ne dédaignez pas la cour!... Elle n’est point sans influence; quoique soumise au pouvoir parlementaire, elle sait lutter d’adresse avec lui; le pouvoir est puissant, mais brutal et crédule; sa force à elle réside dans le sentiment de sa faiblesse, cause nécessaire de son astuce et de sa duplicité... quelquefois rivale vaincue, elle se relève maîtresse victorieuse... Elle se joue sans remords d’un ennemi toujours prêt à l’écraser... plus elle est menacée, plus elle étend le cercle de ses intrigues, plus elle cherche à préserver d’un coup mortel ses prérogatives chancelantes... si on était plus juste envers elle, peut-être serait-elle plus franche et plus sincère!... comme tous ceux qui tendent la main, elle demande beaucoup pour obtenir peu!... Elle n’obtient pas toujours des ministres bien faits, bien vêtus, bien rasés, aimables, policés, des ministres à manières de dandys, des ministres _gants jaunes_; mais elle appuie les ministres _bons_, bien plus encore que les bons ministres... Soyez donc ou montrez-vous bon, oublieux des injures et pas trop sauvage; la cour a horreur des vertus qu’elle ne fait point danser... un ministre pédant et philosophe est pour elle un trouble-fête, elle si peu pédante, si peu philosophe! et dont l’éclat ne brille qu’au milieu des plaisirs! Souriez-lui, ne fût-ce que du bout des lèvres! ne froncez pas les sourcils sous ses plafonds dorés; ne tournez pas le dos à ses amis ou n’en tournez que la moitié! et tout doucement elle vous poussera de sa main satinée vers le ministère, fortifiant votre parti du sien et sans souci de vos principes, avec lesquels elle espère trouver des accommodements. Les ambitieux qui, enveloppés dans leur toge de tribun, croient arriver au pouvoir sans l’assistance et en dépit même de la cour, peuvent réussir sans doute, mais ils mettront plusieurs années à conquérir un poste qu’avec un peu plus de discrétion et de souplesse ils eussent obtenu dans l’espace d’une session; et le temps qu’ils perdent à combattre sans intérêt, sans profit pour eux comme pour le pays, accuse au moins la faiblesse de leurs moyens stratégiques et fait douter de leur habileté. Mais s’il est bon de vous hâter, il ne faut pas non plus céder avec trop d’empressement à votre envie de parvenir, et vous jeter à la tête du premier remaniement ministériel. Il y a de ces replâtrages sans aucune consistance, et qui, au moindre dégel parlementaire, fondent comme la neige aux premiers rayons du soleil. Évitez les ministères de transition; c’est ainsi qu’on nomme ce replâtrage en style de représentant. Souvent le pouvoir, pour se débarrasser d’un ambitieux importun dont il redoute les services, l’y intercale avec adresse; il n’est plus alors qu’un zéro sans valeur placé devant des chiffres à demi effacés, incapables de lui en donner aucune. Entrer dans un ministère de transition, c’est d’avance donner sa démission de ministre. Attendez une occasion favorable. Qu’un portefeuille ne soit ni un présent ni une aumône, mais une conquête heureuse et méritée!... Le député tacticien emploiera encore avec succès le secours des _coalitions_, des _ambitions rentrées_, du _courtier de ministère_ et des _conspirations de salon_. Nous allons traiter de ces matières dans les Méditations suivantes. MÉDITATION XXXVI. Des Coalitions. Les coalitions sont défendues par la loi comme dangereuses et immorales. Coalitions de maîtres, coalitions d’ouvriers, coalitions de militaires, coalitions d’écoliers, etc... toutes sont marquées du sceau de l’indiscipline et de la révolte. On se coalise pour se venger, et non pour obéir et se soumettre. Les coalitions de rois ne sont pas plus édifiantes. Qui ne se souvient, à ce propos, de la sainte alliance, composée, comme chacun sait, du la générosité d’Alexandre, de la clémence de Guillaume, du désintéressement de Georges et des affections de famille de François? Qui ne se rappelle qu’à l’aide de ces vertus saintement alliées, notre honneur national en a été quitte pour une rançon de sept à huit cent millions, que ces susdites vertus ont daigné mettre dans leur poche... sans compter un pot-de-vin de quarante départements retirés à la France, dans l’intérêt du repos européen?... Époque mémorable! c’était le bon temps des coalitions... cela se faisait en grand... avec des congrès et des traités, avec le doigt de la Providence et la lance des cosaques... Tous les empires s’enrichissaient, s’agrandissaient à nos dépens... Tous nageaient dans la joie et vivaient dans l’abondance... excepté le nôtre!... Cela devait être ainsi, disait-on, pour notre bonheur!... Sommes-nous toujours aussi heureux?... Je l’ignore; mais nous ne sommes pas entièrement déshérités des belles et philanthropiques coalitions... Il nous reste les coalitions parlementaires, les seules autorisées chez nous, non par la loi, mais par ceux qui la créent... Les députés n’ont de compte à rendre à personne; ils savent ce qu’ils font, quand ils le savent bien... Ils sont autrement instruits que des militaires et ne ressemblent pas à des ouvriers. Si quelquefois, à de certaines époques où les pavés jouent un rôle politique, ils sont un peu moins que des ouvriers, ils deviennent alors un peu plus que des rois!... Souverains de par la constitution, ne sont-ils pas revêtus d’un caractère d’inviolabilité au moins égale à l’inviolabilité royale... quand ils ne se mêlent pas trop de ses affaires? Pendant six mois de l’année ils sont insaisissables comme une inscription de rente sur le grand-livre; ce n’est qu’après la session qu’ils sont réellement tenus de payer leurs dettes... N’est-ce pas là une fort jolie prérogative?... Combien d’illustres personnages ne demanderaient que celle-là!... Ils pourraient au moins se promener la moitié de l’année!... Or, les mandataires de la nation, ainsi favorisés par le privilége, ce dont personne ne murmure, excepté leurs créanciers, ont certes le droit, malgré la lettre et l’esprit des lois dont ils sont les pères, un peu dégénérés peut-être à dire vrai, d’admettre pour leur usage particulier le principe des coalitions. Ce principe est utile, nécessaire, vital, organique... pour eux, nous le croyons;--pour nous,--ils l’assurent!... Eh bien! va pour le principe!... Mais comment nos législateurs se l’appliquent-ils?... Qu’entendent-ils par coalition?... Je vais vous le dire... Une coalition à la chambre est, pour nous servir d’une expression pittoresque, une macédoine politique, composée d’opinions hétérogènes, d’ambitions ennemies, de haines jalouses, d’amitiés suspectes... et le but de la coalition est presque toujours le renversement du ministère... Dans ce cas-là les ministres sont des hommes antiparlementaires, odieux à la chambre et à la nation, des ministres Pompadour et dignes de la régence, des gouvernants sans dignité, sans énergie, sans patriotisme, sourds à tous les avertissements de l’opinion publique, boulonnés, vissés à leur portefeuille, s’attachant au pouvoir comme un malheureux qui se noie s’attache à un faible roseau; ne voyant pas ou ne voulant pas voir que l’heure de la retraite a sonné pour eux, et que, semblables à de riches moribonds, ils ont des héritiers pressés de jouir de leurs dépouilles... Les insensés!... Alors se déploie sans pitié contre eux l’artillerie de la raison parlementaire. Les députés coalisés se donnent tous la main en frémissant de joie, et forment la chaîne autour de ce ministère maudit... Mais la belle chaîne de députés!... On en compte quelquefois deux cents, enchaînés ainsi de bonne amitié, et les deux tiers au moins ne peuvent pas se souffrir... Ils s’embrassent aujourd’hui; hier ils se menaçaient du poing; ils ont interrompu le cours de leurs injures pour se faire réciproquement les compliments les plus flatteurs... En un clin d’œil la physionomie de tous les partis a changé; les nuances les plus heurtées se sont fondues... Tout le monde est bien _pensant_... tout le monde a l’intelligence de la situation... Il n’y a plus de Pyrénées, a dit une tête à perruque de l’ancien régime; la chambre dit avec un accent non moins sublime, mais sans la perruque de Louis XIV: Il n’y a plus de ministres!... Et en effet que peut faire ce pauvre ministère contre une pareille levée de boucliers?... Il faut bien qu’il tombe; mais il ne tombe pas toujours sans honneur. Sa chute amène le dénoûment de la coalition, et alors commencent les meilleures scènes de cette comédie... Il s’agit de se partager le butin, de faire curée de portefeuilles... et tout le monde de se jeter pêle-mêle sur cette riche proie... L’un veut la part du lion, l’autre veut mieux encore... celui-ci parle en vizir, celui-là lorgne en autocrate. Le moins gourmand exige au moins un morceau où il y ait à manger pour quatre ou pour six... et comme en totalité il n’y a guère à manger que pour huit, la discorde se glisse bientôt parmi les affamés, lions de la troupe, chefs actuels de la coalition... Les compliments, les protestations d’amitié, les embrassements de la veille sont oubliés, ou si par dépit on se souvient encore d’avoir donné la main en pareille compagnie, on la secoue en l’air avec force comme pour la purifier du contact impur dont elle a été souillée. Tous les talents sont contestés; personne n’entend plus rien au gouvernement du pays... Les accusations les plus graves ne sont pas épargnées; d’honnête on devient fourbe, d’habile maladroit, de désintéressé cupide, de vertueux rempli de vices, d’éloquent bavard; chacun jette dans un coin les loques dont il s’est couvert pour cacher les couleurs de son parti; chacun reprend sa physionomie, ses allures naturelles, regrettant au fond du cœur de les avoir un moment déguisées. Tel fut le résultat de la coalition de 1838. M. Thiers, l’un de ses héros, avait inscrit sur son chapeau sa fameuse maxime en lettres majuscules, et qui, semblable au panache de Henri IV, le faisait reconnaître dans la mêlée. Cette maxime lui est plus chère que la vie et aura plus de durée peut-être que son _Histoire de la Révolution française_, qui en est le développement. Digne de Tacite, incomprise des disciples de Machiavel, elle est l’effroi de la cour et l’espoir des hommes parlementaires. Les hypocrites en font grand bruit pour arriver au ministère, et ne s’en servent pas pour y rester. On en discute merveilleusement la théorie à la tribune; on hésite toujours à la mettre en pratique. Tantôt c’est une arme avec laquelle on menace, tantôt c’est un hochet dont on s’amuse. M. Thiers seul paraissait assez fort pour se risquer avec elle dans les régions du pouvoir. Aussi tous les mécontents répondirent-ils à son appel, non comme à l’ordre d’un chef, ils n’en voulaient pas ostensiblement reconnaître, mais dévoués à l’auteur d’une maxime dont le sens profond constatait leur omnipotence, et autour de laquelle ils aimaient à se grouper. Cette coalition ne sera point la dernière. Vous, jeune ambitieux, souple et patient, téméraire et prompt, docile et ferme, à la première occasion distinguez-vous et sachez profiter des fautes de vos prédécesseurs... Une coalition est le meilleur moyen collectif pour s’emparer du pouvoir, quand il est employé avec tact et discernement... En avez-vous besoin?... et se fait-elle trop attendre?... provoquez-la... rien n’est plus facile à l’aide de vos amis politiques; vous formez avec eux le noyau de la coalition. Ne craignez ni les moqueries, ni les sarcasmes, ni les injures; on peut vous traiter de rebelle et de factieux, vous êtes fort de votre conscience... on nomme toujours ainsi les hommes énergiques dont on craint l’indépendance... ou au moins ce qui en a l’air. A force de crier à tout le monde: On nous trompe! on se joue de nous!... les moins crédules finiront par vous croire, et vos rangs se grossiront. Aux plus timides, vous dites: Qu’avez-vous à craindre? les conservateurs sont avec nous... Aux plus poltrons: Nous avons du courage pour tous! Aux plus incertains, aux plus irrésolus: Le centre gauche nous seconde!... Aux plus monarchiques: Les légitimistes sont des nôtres!... Aux plus scrupuleux: Nous comptons un abbé dans nos rangs!... Aux plus apathiques: Nous ne demandons qu’à être tranquilles!... Aux plus ministériels enfin: Nous le serons plus que vous... quand nous serons ministres!... Ainsi vos forces grossissent à vue d’œil, et tous les jours vous en faites le dénombrement. L’arrivée d’une recrue est toujours un nouvel argument en faveur de votre système... vous proclamez à son de trompe la conquête d’une illustration, d’une célébrité du siècle, conquête ordinairement suivie de celles d’un assez grand nombre de médiocrités; mais entre vos mains les médiocrités s’élèvent à la hauteur du génie; vous connaissez l’art de faire des réputations aux gens qui n’en ont pas. M. A... n’est homme de lettres que dans l’Almanach des vingt-cinq mille adresses, et vous en faites un grand écrivain; M. D... se sert chez lui de marmites autoclaves, et d’économe vous le transformez en économiste; M. L... est un gros propriétaire qui défriche de temps à autre dans son parc quelques arpents de terre pour y semer du gazon, et vous le citez comme un habile agronome; M. L... est à la recherche d’une houillère, et vous le placez au niveau de l’industriel à hautes conceptions; M. P... est à la tête d’une administration où il ne paraît jamais, et vous le proclamez le plus infatigable et le plus dévoué des administrateurs; M. M... est un général fort connu pour n’avoir jamais livré bataille, et vous en faites le plus modeste et le plus prudent des généraux; M. O... n’a de titres que dans la science gastronomique... entre vos mains il devient un homme de goût dans les arts. En un mot, il est essentiel de prouver que tous vos amis ont de l’esprit et que vos adversaires sont des imbéciles... mais pour cela il ne faut pas que vos amis parlent trop et que vos adversaires n’ouvrent jamais la bouche. Ne craignez pas surtout d’enrôler sous vos drapeaux les caméléons et les apostats... Sans eux vous risqueriez de n’avoir personne... et d’ailleurs ce sont gens très-bons à mettre en avant pour recevoir les premiers feux de la mitraille. Une coalition n’étant pas un parti, mais une fusion de partis divers, ce n’est pas assez, pour la discipliner, d’avoir deviné les secrets de son orgueil. Les partis sont ombrageux et se méfient de vous autant que d’eux-mêmes; reconnaître à l’un plus d’importance qu’à l’autre... caresser celui-ci un peu plus que celui-là n’est point d’une bonne politique: la plupart des chefs de coalition ont commis cette faute, indice de leur peu de connaissance du cœur humain. Les partis ligués entre eux contre un ennemi commun n’admettent pas d’aristocratie de distinction et veulent vivre sur le pied de l’égalité. Chacun a sa valeur et se fait illusion sur elle! Cette illusion détruite, ses armes se brisent, son courage tombe sans force... Il faut respecter à tout prix le mensonge de cette puissance factice... vos alliés les plus faibles sont toujours les plus exigeants et les plus orgueilleux... Tous également sont à flatter, à séduire, à protéger; mais sans affectation dans les manières, sans hauteur ni bassesse dans le langage. Rien n’est plus facile que de crier aux partis: Je vous donnerai de l’or, des places, des sinécures, des rubans, des cordons, vos entrées à l’Opéra; mais il est adroit de dire seulement: En me servant, vous vous élèverez tous!... avec moi vous pourrez tout gagner par vous-mêmes!... De la sorte, les habiles vous regardent comme le juste et noble appréciateur de leur mérite, et les hommes nuls se croient habiles; vous donnez de la confiance au talent et faites rêver la médiocrité. Que le jour du triomphe vous trouve calme et impassible!... Devant le ministère, frappé de vos boules vengeresses, sachez maintenir vos amis, vos véritables anis dans les limites de la modération. Les soldats politiques sont de tous les soldats, sans en excepter même les Bédouins et les Kabyles, les moins soumis et les moins obéissants. Ils s’enivrent de leur succès en matamores, et font de la gloire... une orgie en place publique. Mais n’empêchez pas ces saturnales parmi vos alliés, parmi ces appuis d’un jour dont le sort ne peut vous intéresser, et dont les importunités sont à craindre. Laissez-les se rouler dans l’arène du combat, même après la victoire, secouant fièrement leurs lauriers, dont ils finissent presque toujours par se fustiger les uns les autres... qu’ils se querellent, se disputent, se menacent! Excitez-les même à s’entre-déchirer, en ayant l’air de les mettre d’accord. Vous profitez habilement de leurs luttes intestines, et votre règne n’est pas troublé!... MÉDITATION XXXVII. Des ambitions rentrées. La pauvre humanité est sujette à une foule de maladies plus ou moins graves, maladies physiques, maladies morales. Les premières torturent le corps, les secondes l’esprit ou le cœur; mais les tourments de l’esprit sont bien autrement redoutables! Qu’est-ce, en effet, que la pierre ou la gravelle en comparaison d’un chagrin domestique, pierre de tous les moments qui vous écrase et que vous ne pouvez broyer? Qu’est-ce que la goutte en comparaison de l’orgueil blessé? la colique mise en balance avec l’amour contrarié; la migraine, la névralgie, la gastrite auprès de la vanité et de l’ambition déçues? et qu’est-ce qu’un œil de moins si vous avez un titre de plus? une jambe trop courte si vous marchez droit sur le terrain de la faveur? un bras amputé si celui qui vous reste est digne de porter le bâton de maréchal de France?... Il y a des médecins patentés pour les maladies physiques; je n’en connais point pour les maladies morales. C’est leur bon côté... mais celles-ci ont l’inconvénient d’engendrer quelquefois les autres, et, par conséquent, ne vous préservent pas toujours des médecins patentés. Ainsi on pleure, on se chagrine, on se désespère; on veut en finir avec la vie; on lit le traité de Platon sur l’immortalité de l’âme; cela se conçoit; c’est un moral détraqué; mais vous n’avez pas plus tôt gémi de la sorte pendant deux ou trois ans, que votre vue s’éteint, votre poitrine s’altère, votre embonpoint s’efface, vos cheveux blanchissent, vos forces diminuent, et que vous donnez incessamment prise à toutes les infirmités du corps... ce qui fait les délices de la faculté; car la décomposition de la matière sous la maligne influence de l’esprit est toujours pour elle un sujet d’études nouvelles... et dès que vous mourez, autre agrément pour la science! Les phrénologistes s’emparent de votre crâne et l’examinent avec le plus grand soin, surtout si vous avez eu le bonheur d’être un grand poëte, un grand artiste, un grand ministre ou un grand scélérat! Voilà pourquoi les applications de la phrénologie sont devenues si fréquentes!... La plus impitoyable des maladies morales est sans contredit la déception de l’amour-propre, désignée vulgairement sous le nom d’_ambition rentrée_. Un mal rentré est un mal qui se répercute indistinctement dans toutes les parties du corps; mais l’ambition rentrée ne se répercute qu’au cerveau. Voilà pourquoi elle est si dangereuse et produit quelquefois le délire ou la folie. Les causes en sont innombrables. Elle atteint surtout les hommes politiques, les faibles comme les forts, les petits comme les grands. Les faibles en souffrent, les forts en meurent quelquefois. Elle ne grandit pas les petits et rapetisse singulièrement les grands. C’est d’ordinaire à la suite des coalitions qu’elle se déclare avec le plus de violence; elle a presque alors le caractère d’une épidémie. Elle frappe sur tous les bancs, à droite, à gauche, au centre, sans distinction d’âge ni d’opinion; tant les passions ont été excitées par l’appât du butin; tant chacun a senti naître ses prétentions avec la facilité de les satisfaire. Voyez ce grand homme à l’œil terne, au teint pâle, aux traits amaigris, au corps effilé et sec, à la contenance embarrassée. Il désirait un ministère, non comme un homme d’état, mais comme une femme coquette et volontaire désire une parure; et il ne croyait pas que personne osât lui disputer cette juste récompense due à son zèle et à son dévouement... Et cependant il ne l’a pas obtenue... Son génie est resté méconnu... génie méconnu, génie en disponibilité! Aussi comme il souffre! Son ambition se refoule dans son cœur; il ne mange plus, ne boit plus, ne dort plus... Il a l’air d’avoir une gastrite... En vain il demande du secours, en vain il appelle un remède à ses douleurs. Ce remède n’existe que dans l’objet de sa convoitise... Convaincu de cette vérité, tout le monde lui crie: Vous ne guérirez de vos blessures qu’en vous appliquant un cataplasme de portefeuilles!... mais un pareil cataplasme ne se trouve pas chez l’herboriste!... Un ministre tombé n’est pas moins à plaindre que le député qui ne réussit pas à s’élever sur ses ruines. Il ne peut se consoler de sa chute et languit d’_une ambition rentrée_. Je ne cite pas les noms de tous les ministres déchus qui en ont été atteints. La liste en serait trop longue! L’orateur dont le mépris pour le pouvoir est un sentiment normal aspire avec ardeur à la souveraineté de la parole. Mais cette ambition comme une autre a ses jours de deuil. S’il rompt une lance avec un de ses rivaux et qu’il succombe dans la lutte... quelle honte pour lui! Le voilà pris bien vite d’_une ambition rentrée_. Tel autre a rêvé une réforme sociale, et, au lieu de recevoir des éloges et des applaudissements, il s’entend dire que c’est lui, lui génie réformateur, qui est bon à mettre à la réforme... Encore un individu atteint d’_une ambition rentrée_! Tel autre a l’insatiable désir de dîner à la table royale, depuis qu’il ne trouve plus un restaurateur qui veuille lui faire crédit... La table royale traite gratis et restaure l’amour-propre, deux conditions essentiellement politiques; mais le présomptueux gastronome n’est pas convié... et il étouffe d’une indigestion d’_ambition rentrée_! Tel autre, sans valeur à la chambre, espère y suppléer en se donnant de la valeur littéraire, et va un jour, par une belle matinée, frapper aux portes de l’Académie, chambre des beaux-esprits. Cet homme, assez bel-esprit pour un député, mais trop bien portant pour un académicien, voudrait qu’on pût au moins dire de lui à la chambre: Voilà un académicien! et à l’Académie: Voilà un député! Il obtiendrait ainsi dans la première assemblée le titre qu’il ne mérite pas dans la seconde, et dans la seconde le titre qu’il ne mérite pas dans la première... Au milieu de celle-ci il passerait peut-être pour un grand écrivain; dans le sein de l’autre, pour un profond législateur... Admirable calcul dont l’effet serait de le réhabiliter dans une position compromise par la conquête d’une position nouvelle. Mais calcul inutile! En vain il court trouver les quarante, l’un après l’autre, en ayant soin de cacher son bagage littéraire sous sa toge de tribun; chaque immortel écarte un peu la toge et découvre le paquet de l’homme de lettres... Adieu, quarante! plus de fauteuil!... Le malheureux tombe victime d’_une ambition rentrée_! Je ne finirais pas si je citais tous les exemples de ce funeste mal. On peut, sans être taxé d’exagération, évaluer au moins à cinquante ou soixante le nombre de députés qui, à chaque session, en sont atteints. Dès l’ouverture des chambres les premiers symptômes s’en font sentir. Toutes les questions gouvernementales sont remises à l’ordre du jour. On recommence à discuter ce que l’on a longuement discuté l’année précédente... Savoir si le ministère est fort, capable, homogène, parlementaire, en un mot, s’il est toujours digne de la confiance du monarque et de la nation. Il peut l’être du monarque, mais jamais de la nation... parce que, sans doute, la nation est beaucoup plus difficile, et qu’elle paye assez pour l’être... ce que nos députés savent à merveille... Or, dans la discussion de l’adresse, chacun s’empresse de le prouver. Chacun alors espère, se félicite, se frotte les mains à chaque argument lancé contre le ministère... Il tombera, dit celui-ci d’un air convaincu. Il ne tombera pas, dit l’autre en ayant l’air de penser le contraire... La discussion terminée, le scrutin prononce et maintient le ministère... Aussitôt se développent les ravages de l’_ambition rentrée_. La chambre n’est plus alors qu’un hôpital politique, mais peu moral, d’ambitieux râlant sur leurs bancs, le fouet de l’opposition à la main, le cri de la vengeance sur les lèvres et le désespoir dans le cœur!... Vous trouverez toujours en eux des auxiliaires. Leur mécontentement exploité avec adresse peut vous être plus utile que les bienfaits de la faveur. Le mécontent ne respecte rien et se livre, n’ayant pas de ménagements à garder; l’homme en crédit qui vous protége tremble toujours, non pas pour vous, mais pour lui; il ne vous sert qu’à demi dans la crainte de se compromettre; il veut bien vous faire plaisir, mais à la condition de ne se causer ni soucis ni inquiétudes; il prévoit ce qui peut lui être défavorable sans calculer tout ce qui peut vous être avantageux; son crédit, c’est sa vie, son dieu, son idole. Il aimerait mieux ne jamais en user que de s’exposer à le perdre un jour... Vive le mécontent! c’est le meilleur de tous les protecteurs politiques... Brutal, tapageur, il vous rend service en croyant se venger. Il vous suit, tête baissée, dans les entreprises les plus difficiles et les plus dangereuses. Peu lui importe! il est tout à vous, si vous lui promettez d’être tout à lui! MÉDITATION XXXVIII. Du Courtier de Ministères. Dans la seconde partie de cet ouvrage nous avons parlé du courtier d’élections; nous dirons quelques mots sur le courtier de ministères. Le caractère du courtier d’élections n’était point difficile à définir. Tout le monde peut approcher de cet homme; on le rencontre sur les boulevards, dans les tabagies, les spectacles, les restaurants, les maisons de jeu clandestines où l’on trouve l’avantage de pouvoir être égorgé sans avoir un sergent de ville derrière soi. Mais il n’en est point de même du courtier de ministères! Celui-ci est d’ordinaire un personnage mystérieux, fantastique, souvent réduit à l’état de théorie ou de principe, quelquefois perdu dans l’abstraction d’une idée plus ou moins profonde. A l’exemple de l’industriel électoral, il ne fait point métier de son savoir-faire, et ne l’exerce ordinairement que par occasion, par aventure. On ne peut pas, en s’adressant à son comptoir de portefeuilles, lui dire comme à l’autre: «Vendez-moi ceci, vendez-moi cela!... J’aime le maroquin rouge avec la justice ou la guerre... Ma femme adore les finances; mais donnez-moi plutôt les travaux publics... Je suis ami du repos et de la vie contemplative!» Le courtier de ministères, essentiellement variable, n’a point d’enseigne sur sa boutique, ou, pour mieux dire, ne travaille qu’en chambre. Il n’est habituellement commissionné que par la couronne. C’est tantôt un duc et pair, un maréchal d’empire, dit de France, ou bien un petit avocat, un avoué, un professeur... La couronne dit au courtier: Formez-moi un ministère; mais quelque chose de solide à l’épreuve de la mitraille parlementaire! Que cela me dure autant qu’un fort détaché... Mettez-y le temps... choisissez!... Et le courtier, fidèle à ce précepte, se met presque toujours en tête du ministère qu’il est chargé de constituer; mais l’enfantement de ce ministère est toujours laborieux. Souvent il arrive que ceux dont il voudrait ne veulent pas de lui, et qu’il dédaigne les gens disposés à le prendre pour collègue. Les premiers pourraient lui être utiles; les seconds n’ont point ce talent. Il consent bien à procurer des portefeuilles, mais à la condition de ne point compromettre le sien. Il se fait ainsi payer le prix de sa commission. Homme d’une humeur facile, d’un caractère élastique, dont l’épine dorsale s’assouplit devant vous en raison du degré d’influence que vous avez dans le parlement, il juge les événements les plus graves d’après les données de son optimisme, acceptant dans toutes les occasions possibles le rôle de conciliateur et d’intermédiaire avec un zèle, une ardeur que ne rebutent ni les difficultés de la tâche entreprise, ni les dégoûts, les ennuis, les affronts même dont quelquefois sont payés ses efforts. A son air humble, à sa démarche composée, au salut profond, respectueux dont il gratifie tous les candidats au ministère, chacun devine en lui la haute mission à laquelle il est appelé. Toujours armé de l’encensoir politique, il flatte ceux qu’il veut séduire avec une effronterie qui paraîtrait impertinente, si la flatterie, par ses excès même, ne ressemblait d’autant plus à la vérité. Il est capable de comparer la chambre des députés à l’assemblée constituante, de mettre en parallèle une mouche avec un aigle, de placer le plus mince avocat de province au rang des Berryer et des Lamartine, pourvu que cette mouche ou cet avocat ait chance d’obtenir un portefeuille et de pouvoir bourdonner longuement, en style de procédure gouvernementale, sans se jeter en étourdi dans les toiles d’araignée de l’opposition. Pour lui, le talent c’est la possibilité d’arriver au pouvoir, et surtout de s’y maintenir. Aussi les candidats les plus récalcitrants, s’ils ont ce mérite, sont entourés par lui de toutes sortes de piéges. Il leur montre partout des fleurs, des lauriers, des couronnes, l’empire du monde reposant dans le creux de leur main, des ovations populaires, des batailles gagnées... dans les rues, sur tous les cœurs; des arcs de triomphe ombrageant leur tête!... Il est prodigue alors de tous les trésors de la terre, couvant sa proie d’un regard fascinateur qui pénètre jusques au fond de l’âme et y fait entrer goutte à goutte le venin de la séduction. Le courtier de ministères, aspirant à la présidence du conseil, est, comme je l’ai dit plus haut, tantôt un grand personnage à talons rouges, ou un petit bourgeois avec de gros souliers sans talons. Le simple bourgeois n’est pas moins fier que le haut personnage; au contraire, il est plus difficile dans son choix, il tient à avoir des noms; un duc et deux ou trois comtes lui sont absolument nécessaires pour siéger _sous lui_!... Le personnage titré n’éprouve pas ce besoin: il s’accommode assez volontiers du plus simple entourage de la démocratie, pourvu que cet entourage le serve de ses lumières et de son éloquence. Il sait, lui, que les titres aujourd’hui n’ont plus de valeur! L’autre n’a pas l’air de s’en douter; quoique ennemi de l’aristocratie, il aime fort les aristocrates et les prend volontiers à son service... De la sorte il croit s’anoblir sans cesser d’être tribun; il ne sent plus ses souliers bardés de fer, mais d’argent, comme les sabots d’un cheval au sacre d’un empereur ou d’un roi. Le trafiquant de portefeuilles n’est pas toujours en position de pouvoir s’associer au ministère qu’il est chargé de constituer. Alors cet entremetteur sort tout simplement du garde-meuble de la couronne; il n’a point d’appui dans le parlement, mais il est en faveur à la cour; on l’appelle assez communément familier du château, sorte de serviteur dynastique déguisé pompeusement sous le titre d’intendant ou d’officier d’ordonnance. Il n’a point d’opinion à lui, ne fait usage que de celle de son maître, a pour chaque parti, dont il caresse l’influence, un sourire sur la bouche et un anathème dans le cœur; il voudrait qu’il n’y eût qu’un seul parti en France... le sien! afin de ne se trouver jamais en contradiction avec personne, tant il est bon, généreux, conciliant! tant il abhorre les discussions irritantes! Il aime la paix, cette paix du cœur et de l’esprit dont s’accommodent si bien la paresse et l’insouciance. C’est l’olivier à la main, enveloppé dans un exemplaire de la Charte, qu’il se présente à ses amis comme à ses ennemis; son talent diplomatique consiste surtout à calmer l’ambition des uns et à exciter celle des autres. Les premiers sont toujours prêts à se ruer sur la proie qui ne leur est pas même offerte; les seconds s’éloignent souvent de celle qu’on leur jette aux pieds. L’entremetteur royal dit à ses partisans: Ayez le courage de ne rien demander; à ses antagonistes: Que voulez-vous? parlez! nous pouvons nous entendre! Et quelquefois il parvient à faire un heureux mélange de ces deux races, en prenant trois ou quatre amis d’un côté et deux ou trois ennemis de l’autre; il marie le centre avec la gauche ou la droite, le principe parlementaire avec la pensée immuable, et de cette union, non d’affection, non de convenances, non de fortunes, naît ce qu’on appelle en français moderne un ministère de coalition! Comme les gens qui le composent ne peuvent pas naturellement se souffrir, à l’exemple du vertueux Lamourette, inventeur du baiser constitutionnel, cousin germain de celui de Judas, ils s’embrassent tout d’abord avec acclamation et au milieu de larges étreintes, ainsi qu’on fait à la comédie... Ils se promettent réciproquement d’être toujours d’accord, de se faire des concessions mutuelles, de se donner la main deux ou trois fois par jour, de s’estimer, de s’admirer, de s’applaudir en gens bien élevés, toujours contents d’eux-mêmes; de s’aider l’un par l’autre, comme les associés d’une compagnie d’assurances; de prêcher la conciliation de tous les cœurs de juillet, bien plus encore par l’exemple que par le précepte... Magnifiques paroles!... beaux semblants d’amitié!... Mais heureux! mille fois heureux, si, au bout de quelques mois d’exercice, ces ministres très-chrétiens ne sont pas devenus des Turcs, des hérétiques, des anthropophages, et ne se mangent pas entre eux!... Le chef de l’état n’a pas l’air de s’apercevoir de leurs dissentiments aussi longtemps que leur concours lui est utile; mais à compter du jour où le pouvoir dont ils sont armés devient un obstacle à ses desseins, il laisse voir la plaie qui les dévore, déchire le voile sous lequel se cache le spectacle de leurs discordes, et ces grands ministres tombent de tout leur poids!... Les députés mauvais coucheurs (qu’on me pardonne cette expression pittoresque) sont ordinairement intercalés, dès qu’on le peut, dans ces sortes de ministères. On essaye ainsi d’user la rude écorce de leur puritanisme au contact attrayant du sceptre ministériel. On a vu même quelquefois des puritains devenir courtisans, mais rarement des courtisans devenir puritains. Le pouvoir est comme la pomme dont mangea notre mère Ève: quand on en a goûté, on sait tout le bien qu’on peut se faire. Il est essentiel pour tout législateur en voie de progrès de bien connaître les courtiers de portefeuilles, soit à la chambre, soit au château. Sans se mettre à la poursuite de leurs bonnes grâces, il ne faut pas cependant repousser leur amitié. Radical ou conservateur, vous devez être avec eux dans les relations ordinaires de la vie, doux et aimable comme si vous n’apparteniez à aucun parti; mais sous ces dehors de politesse, vous n’en gardez pas moins votre fierté; officiellement vous restez l’homme du peuple au degré de votre opinion, et vous vous parez en public de toute l’âpreté du caractère civique. Avant tout, le grand art, pour vous, est de paraître nécessaire au pouvoir et non désireux de l’obtenir. A cet indice inquiétant, les entremetteurs de portefeuilles ne manqueront pas de vous inscrire sur leur carnet dynastique au nombre des sauveurs de la patrie, et bientôt vous ferez partie de cette pépinière d’hommes d’état qui tour à tour se succèdent au ministère, le quittent, s’en emparent, le laissent échapper, y reviennent tôt ou tard, non à la satisfaction du pays, mais à celle de leur immense amour-propre. MÉDITATION XXXIX. Des Conspirations de Salon OU DE L’INFLUENCE DES FEMMES SUR LA FORMATION DES MINISTÈRES. J’entends dire partout: Les femmes aujourd’hui ne font plus les ministres... (je parle dans un sens tout politique). Cela était bon du temps de Louis XV, où l’on vivait sous le règne de Cotillon I, de Cotillon II, de Cotillon III: il suffisait alors, pour devenir premier ministre, de faire sourire la sultane favorite ou de lui baiser gracieusement la main; un portefeuille sortait de dessous son éventail avec autant de facilité qu’une lettre de cachet... Madame de Pompadour disait au monarque: Il faut prendre _chose_!... On prenait _chose_, et le ministère était constitué!... Ne revenons pas sur le passé. Les mœurs de cette époque ne ressemblent pas certes à celles de la nôtre. Quatre-vingts ans nous séparent à peine des caprices de madame de Pompadour, des espiégleries de madame Dubarry; et à voir notre sagesse, notre gravité, notre pudeur, il semblerait qu’une barrière de dix siècles s’élève entre nous et ces Vénus poudrées!... Nous valons mieux que nos pères, et surtout que nos mères, comme l’affirment beaucoup d’historiens. Je ne le conteste pas. Aucune femme, fût-ce la plus dévote, la plus dévouée à l’ordre monarchique, ne consentirait, dans ce temps austère et constitutionnel, à jouer le rôle d’une madame Poisson au risque de devenir marquise ou duchesse. Les sentiments de la nation sont purs. Le gouvernement représentatif est fort chaste. Trois pouvoirs non-seulement s’y pondèrent, mais s’y observent d’un œil scrupuleux. Il serait beau de voir l’un d’eux prendre de ces libertés fort antérieures à celles de 1789, et renouveler le spectacle des galanteries de l’Œil-de-bœuf. Une favorite serait un non-sens constitutionnel. Avec un monarque inviolable, à quoi servirait une pareille souveraine?... Elle ne couvrirait pas ce que couvrent des ministres responsables. Le budget ne lui donnerait ni bracelet, ni collier, ni dentelles, ni rentes, ni apanages... Rien n’est moins galant qu’un budget... il n’a d’entrailles que pour ceux qui le votent; il dit alors: «Ça me connaît...» Mais une favorite! il n’y aurait pour elle que le superflu des cassettes... et elle manquerait du nécessaire!... Elle ne pourrait pas faire mettre quatre chevaux à sa voiture, aller tous les jours à la comédie et fonder des hospices, ne fût-ce que pour s’assurer une retraite! Au surplus, c’est précisément dans le but d’empêcher le retour de ces sirènes qu’a été inventé le gouvernement à bon marché. Mais avant l’établissement du gouvernement de ce nom, beaucoup d’autres non moins dispendieux ont d’abord remplacé le règne du bon plaisir. Il y avait bien aussi un peu de plaisir sous ces divers régimes; mais le plaisir n’était pas toujours bon... Si l’on se plaisait à dicter des lois, on ne les dictait pas en riant; si on imposait un joug, il n’était point d’or, mais de fer; au lieu de l’arbitraire de la volupté, vous aviez la volupté de l’arbitraire. L’influence des femmes s’est modifiée selon l’esprit du temps. Elle a été tour à tour bienfaisante, charitable, intéressée, faible, puissante. La suppression des sultanes favorites n’a jamais empêché d’autres sultanes de se mêler un peu des affaires générales et particulières du royaume. Le régime de la terreur ne les épouvantait pas. Que de fois n’ont-elles pas intercédé en faveur d’un malheureux voué à la mort! que de fois n’ont-elles pas sauvé un père, un fils, un époux!... Les dictateurs de la république craignaient leurs prières et leurs larmes, quelquefois plus fortes que leurs arrêts! Rien pour eux n’était plus dangereux que de les écouter, quand ils ne voulaient pas absoudre!... Sous le directoire, l’influence féminine suivit une autre marche et eut une autre portée. Barras aimait à sacrifier aux grâces bien plus que sur les autels de la patrie. Il se laissait couronner de fleurs par elles au milieu des festins et des fêtes, tandis que nos armées vaincues manquaient de pain et voyaient leurs premiers lauriers se faner et se flétrir. Subjugué par un sourire, il faisait droit à tous les placets de la beauté, lui accordait des récompenses, des pensions, des fournitures; pour elles, il redevenait l’antique chevalier français; il ne s’enveloppait dans sa toge et ne restait Romain que pour la laideur!... Napoléon, plus farouche, ne voyait dans la plus belle moitié du genre humain que des femmes de ménage, dont la principale mission était de lui donner des conscrits. Il eût fait de madame de Staël son premier ministre, si madame de Staël eût porté des bottes et des pantalons. Madame de Staël, femme bel-esprit, lui paraissait moins utile au pays que le dernier de ses soldats!... La restauration vint relever l’empire des femmes, si longtemps méconnu sous le règne de ce conquérant. La plupart des courtisans qui se traînèrent à la suite de Louis XVIII avaient vécu dans les régions galantes de l’Œil-de-bœuf, et crurent un moment à la résurrection de l’ancien _ordre de choses_. Quelques-uns même passaient en revue tous les membres de leur famille pour tâcher d’y découvrir une femme aimable et jolie qui fût digne d’occuper le trône des Pompadour! Ce trône était autrefois recherché par les filles les mieux nées. Il se formait des partis pour ou contre les prétendantes; il y avait les roses rouges et les roses blanches de la souveraineté en jupon. On était plus heureux qu’un roi d’élever à cet insigne honneur soit sa femme, sa fille ou sa sœur, quand elle était belle, décente, instruite et bien élevée... On n’exceptait que sa mère... Les douairières, vu leur grand âge et leurs infirmités, n’étaient pas admises à concourir. Ainsi, on se rendait utile et agréable à son souverain, et on immortalisait le nom de sa famille, dont la souche se greffait d’illustres rejetons... Mais toutes ces belles idées, renouvelées du dernier siècle, se dissipèrent bientôt en fumée devant les événements de 1814... Les roués les plus obstinés virent clairement qu’en présence de la Charte, pudiques amours du peuple, une courtisane royalement patentée ne pourrait se soutenir: on renonça donc à l’un des ornements de l’ancienne cour. Louis XVIII d’ailleurs était vieux et podagre. Qu’avait-il besoin d’une maîtresse?... cet emploi dans sa maison eût été une sinécure; mais veuf et sans enfants, il voulut au moins se donner une amie: c’était un milieu honnête entre une femme légitime et une maîtresse pavoisée de la pourpre royale. De là peut-être est né le principe de ce fameux système à bascule, si savamment mis en œuvre par M. Decazes!... P. L. Courier prétend dans un de ses opuscules que cent voix à acheter à la chambre ne coûtaient pas autant à Louis XVIII qu’un mois de madame Ducayla: assertion bien hasardée! Je me rappelle bien qu’il a été fait grand bruit d’une certaine Bible donnée à madame Ducayla par Louis XVIII, Bible dont tous les feuillets étaient des billets de banque... C’était une édition illustrée à la manière de ce monarque; mais il ne fallait voir dans le don de ce précieux Évangile qu’un cadeau d’étrennes, une surprise du jour de l’an dont on n’essaye pas deux fois l’effet pittoresque... Un livre de cette valeur n’a jamais qu’un exemplaire!... Madame Ducayla n’était ni une Diane de Poitiers, ni une Montespan, ni une Maintenon, encore moins une Pompadour ou une Dubarry; car elle n’était ni fière, ni dévote, ni amoureuse, ni légère, ni inconséquente... Elle se bornait consciencieusement à son rôle d’amie, prenait du tabac, et parlait latin avec son ancien maître... Pour le charmer, il lui suffisait de vanter Nicot et de louer Horace. Avait-elle quelques grâces à demander?... la citation de quelques vers heureux ou l’irruption gracieuse de ses doigts dans la tabatière royale les lui faisait obtenir. La mode et la politique, sujet futile ou grave, détournaient rarement le cours naturel de la conversation. Louis XVIII ne comprenait rien aux chiffons et n’aimait point les comédies du parlement; madame Ducayla le savait si bien, que jamais il ne lui vint dans la pensée de faire nommer ministre le moindre de ses valets; elle laissait cette besogne à d’autres, et Louis XVIII lui en savait gré. Aussi se plaisait-il avec elle, bien plus qu’avec Decazes et Pasquier, dont il aimait pourtant l’esprit plein de finesse et d’atticisme. A la mort de Louis XVIII, madame Ducayla se retira de la cour: Charles X ne prenait point de tabac et méprisait Horace. Les femmes, sous le règne de ce roi, autrefois galant comme Henri IV, mais devenu pieux comme Louis IX, furent tout à fait annihilées... Leur reste d’influence fut remplacé par le pouvoir des hommes d’église. Le plus beau titre alors était celui de dévot. Les grands seigneurs allaient à la messe de même que les roturiers qui voulaient le devenir. On faisait bien encore la cour aux femmes, mais en priant, mais en joignant les mains; les rendez-vous galants se donnaient bien plus souvent dans les chapelles que dans les salons. Si on se prenait la main, c’était avec un chapelet; si on s’offrait quelque chose, c’était de l’eau bénite; le sentiment n’en allait pas moins son train pour cela; mais il était gêné, guindé, tremblant comme le péché dans un confessionnal; une Marion Delorme, une Manon Lescaut, une Dubarry n’eût pas été comprise à cette époque... La cour alors n’eût pas même toléré une Maintenon avec ses vêtements noirs et décents jusqu’à l’exagération. Le mysticisme religieux avait tellement gagné toutes les classes, que l’on cite aujourd’hui des tribuns farouches qui, à cette époque, ne dédaignaient pas de se promener un cierge à la main. Ils s’en sont repentis, sans doute, car ils mentaient à leur conscience et faisaient acte de plate flagornerie, au lieu de rendre hommage à la religion. Faux dévots, ils ont joué le rôle de Tartuffe, mais, comme lui, n’ont pas été chassés de la maison de leur bienfaiteur; plus adroits, ils ont chassé leur bienfaiteur avec le masque du libéralisme. O Molière!... si tu vivais!... La révolution de 1830 n’a point réhabilité à la cour l’influence politique des femmes. Cependant cette cour n’a pas hérité des formes austères et mystiques de la précédente. La famille royale est pieuse, sans doute: elle se rend à l’église sans afficher le moindre faste, et écoute la messe avec recueillement au milieu des fidèles qu’elle étonne par sa simplicité et sa modestie; osant se souvenir que la pauvreté et l’humilité de Jésus-Christ le faisaient reconnaître de tous comme le sauveur du monde... mais les chapelles de nos palais ne retentissent plus de saints cantiques, plus de directeurs titrés, plus de jeûnes, plus de coups de discipline! Dans cet état de choses, le gouvernement a plutôt l’air de proscrire que de favoriser les pratiques religieuses. Néanmoins, si l’homme pieux n’est plus encouragé, il n’est pas défendu aux femmes d’être dévotes; elles peuvent se donner à Dieu, mais sans renoncer pour cela aux jouissances mondaines. Leur dévotion est encore une vertu, mais une vertu peu lucrative qui ne rapporte ni titres, ni honneurs, ni richesses... aussi est-elle peu fervente, et ne ressemble-t-elle nullement à celle des siècles passés; dévotion sans caractère, passe-temps de la matinée, où la passion du plaisir se retrempe pour les fêtes du soir; car cette passion a besoin également d’être stimulée; comme la dévotion, elle est flasque et languissante, et semble sortir de cœurs inertes et blasés; on rit, on danse, on chante encore... mais quel rire forcé! quelle danse froide! quels chants lugubres!... On a vraiment l’air aujourd’hui de ne s’amuser qu’en bâillant! règne de la liberté! siècle sans couleur, où l’ennui civilise la nation, en la faisant tomber en léthargie. Notre indifférence est devenue si grande que nous n’aimons pas plus le vice que la vertu, la gloire que la honte... nous ne sommes ni grands, ni magnifiques, ni dévots comme sous Louis XIV, ni libertins comme sous la Régence, ni corrompus comme sous Louis XV, ni révolutionnaires comme sous Louis XVI, ni belliqueux comme sous la République et Napoléon; nous sommes un peu de tout cela; nous ressemblons à tout et à rien; sans originalité, notre physionomie s’altère, et notre énergie s’endort dans la négation de toutes les croyances. Une cour est-elle possible avec ces passions éteintes?... On nomme souvent la cour... mais la cour, en termes de polémique, signifie aujourd’hui tout autre chose qu’une réunion de courtisans et de favorites: on se moque trop des uns pour les craindre, on ne craint pas assez les autres pour s’en moquer... et cependant celles-ci me sembleraient plus redoutables si quelqu’un était à redouter. La femme de cour a moins dégénéré que le courtisan; mais, trop en vue sur un théâtre dont l’accès est ouvert à tout le monde, elle n’ose publiquement y aiguiser ses armes, et si elle combat pour ou contre tel ou tel ministère, c’est sans bruit, à la sourdine, et le visage voilé. Dans les salons bien plus qu’à la cour, nous retrouverons l’influence politique des femmes. Le pouvoir des salons est peut-être celui de tous qui, dans nos temps de destruction et d’apathie, s’est le mieux conservé. Napoléon vainement essaya de l’abattre; la guerre qu’il fit aux salons ne fut pas plus heureuse que sa campagne de Russie. Les femmes parlaient contre lui et malgré lui... c’est la seule chose qu’il ne put empêcher durant son règne. Madame de Staël avait son salon et y conspirait à son aise; elle fut exilée, il est vrai, mais son esprit d’opposition ne le fut pas, et continua d’animer toutes les conversations de l’époque. Depuis lors toutes les femmes célèbres, soit par leurs titres, leur naissance ou leur fortune, eurent un salon où s’agitaient les questions d’état, quelquefois mieux que dans le conseil des ministres. Aujourd’hui ces questions se réduisent à une seule. Dans nos salons comme à la chambre, il s’agit toujours de renverser le pouvoir existant pour en reconstituer un nouveau. Les femmes bien plus que nous aiment le changement en politique comme en toute autre chose. Si un ministre leur déplaît, elles commencent par le tourner en ridicule, lui trouvent le nez trop long, la bouche trop grande, les jambes trop courtes, et ne manquent jamais de dire aux députés qui les écoutent: Si vous gardez cet homme, je ne vous reçois plus. La taille de M. Thiers, dont il n’est plus permis de juger les proportions, a été pendant longtemps une des principales causes de son exclusion du pouvoir. Les femmes ne pouvaient pas comprendre un homme d’état sous une enveloppe aussi exiguë; elles le trouvaient bon pour mordre, mais non pour être mordu. Elles en faisaient l’abbé Morellet du gouvernement représentatif. La force du talent a fait triompher M. Thiers de ces haines féminines, dont un vieux levain cependant reste encore. Ses belles ennemies ne peuvent lui pardonner d’avoir autant d’esprit que M. de Calonne sans en avoir un peu les agréments extérieurs. Elles ne manquent jamais de dire à ses partisans: Eh bien! qu’advient-il de notre idole?... grandit-elle enfin?... A quoi ces messieurs répondent: Elle grandit toujours!... Toutes les laideurs ne sont point proscrites par les femmes, il y en a de fort agréables pour elles... rien, par exemple, n’était plus beau à la tribune que la laideur de Mirabeau. Ce monstre séduisant improvisait des aventures galantes aussi bien que des discours, et passait généralement pour le _lion_ parlementaire de l’époque. Si les femmes peuvent aujourd’hui qualifier du titre de monstre leurs plus chauds adorateurs, elles le doivent à Mirabeau. Ce qu’elles détestent surtout dans un homme politique, c’est une tournure mesquine et commune. Ce défaut les frappe tout d’abord; et si elles conspirent contre lui, elles le font remarquer à tout le monde, comme la preuve irrécusable de sa basse origine et de ses goûts vulgaires. Le prestige de la naissance a bien moins perdu de sa force auprès d’elles qu’auprès de nous. Naturellement curieuses, elles aiment assez à savoir d’où l’on vient, d’où l’on sort, et plus encore à le dire. Ce ne sont pas elles qui croient que le nom d’un prince ou d’un duc ne résonne pas mieux que celui de M. Chamillard, ou Godard. Elles comptent pour quelque chose les bonnes manières de l’aristocratie; ces manières sont de leur sexe; elles sont fines et délicates... tandis que les façons heurtées et bourgeoises du juste-milieu les choquent et les surprennent bien plus qu’elles ne les flattent. La charte sans doute luit pour tout le monde, même pour les gens mal élevés; mais dans les salons politiques, où règnent la grâce et la beauté, il y a une suprématie, une ligne de démarcation pour le talent et la bonne éducation. On n’obtient pas là un sourire aussi facilement qu’un portefeuille à la chambre; car un sourire est quelquefois maître et de la chambre et des portefeuilles et du trône. L’influence des femmes, ne vous y trompez pas, est toujours grande, quoique bien différente de celle d’autrefois. Alors elle résultait d’une seule volonté, aujourd’hui elle est collective, émanant d’un cercle. Chaque salon a son parti, son drapeau, sa bannière. Le plus nombreux, le plus adroit, le plus actif, fait sentir son poids dans la balance gouvernementale; un ministre malotru y est stigmatisé comme le député présomptueux qui aspire sans raison à se mettre à sa place. Pour eux, on y creuse l’abîme qui doit les engloutir; pour d’autres, plus habiles et plus heureux, on y prépare la voie qui mène aux honneurs et à la puissance. Les femmes se trompent rarement dans le choix de leurs protégés. Elles ont, pour découvrir leurs qualités les plus secrètes, un tact et un discernement peu commun. Parmi ces qualités, celle qu’elles prisent le plus est la reconnaissance du cœur; elles ont horreur de l’ingratitude, vertu de ceux qui n’ont plus besoin de vous!... Aussi s’arrangent-elles toujours de manière à vous retenir dans leur dépendance, vous laissant tout juste assez de liberté pour adorer leurs chaînes, jamais assez pour avoir le loisir de les briser. Leur éducation, sans être sérieuse, est néanmoins beaucoup plus complète que celle des couvents d’autrefois. Quelques journaux, quelques romans politiques, autres journaux de l’époque, se glissent bien de temps à autre dans les pensionnats. La théorie des trois pouvoirs n’y est pas inconnue. Les plus jeunes filles savent qu’il y a de par le monde une chambre législative où chaque année l’on pétitionne sur le rétablissement du divorce, et où la plupart d’entre elles ont l’honneur de voir siéger un père ou un oncle partisan de cette mesure; ce qui est bien propre à leur suggérer des réflexions philosophiques au sujet de leur tante ou de leur mère! De bonne heure elles apprennent ainsi à penser. Lancées dans le monde, leur esprit se développe sous les impressions du gouvernement représentatif, surtout si elles ont épousé un homme de cour, un ambassadeur, un général ou un professeur... et alors elles se surprennent quelquefois à envisager la question du divorce non moins favorablement que leurs augustes parents. Rien d’ailleurs ne devient étranger à leur sagacité naturelle: chez les femmes la force de l’esprit c’est la subtilité; la profondeur c’est la finesse; l’étendue c’est la variété. Elles ont en outre un immense avantage sur nos docteurs politiques, c’est de ne pas ennuyer, c’est de mettre les questions les plus abstraites à la portée des intelligences les plus frivoles; c’est de comprendre et de faire concevoir avec un mot, un geste, un regard, parce que le mot est piquant, le geste gracieux, le regard expressif. On les écoute avec attention, car on les entend avec plaisir. Vingt députés dans un cercle où causent deux ou trois femmes spirituelles n’ont pas un mot à placer, mais le lendemain se dédommagent à la tribune, en répétant un peu moins bien toutefois ce qu’elles ont dit avec tant de charme; et l’auditoire ne manque jamais de les trouver admirables ce jour-là! Aussi, avant de prononcer un discours, vont-ils cherchant leurs inspirations dans l’entretien de ces femmes supérieures que je pourrais nommer, mais dont je ne veux pas blesser la modestie. Autant que possible je ne nomme personne et laisse deviner. Assez d’autres sans moi désignent les gens par leur nom, seul moyen pour eux de les faire reconnaître dans leurs tableaux. Le jeune député dont l’ambition est d’arriver au ministère, doit donc s’assurer d’abord de la bienveillance de nos divinités de salon. Sous leur aile protectrice il formera le noyau de son parti, jettera les germes d’une coalition, verra poindre l’aurore de sa célébrité. Les femmes aiment à lancer un nouvel athlète dans l’arène politique, athlète paré de leurs couleurs et fort de leur appui. Le danger, le bruit et la guerre plaisent à leur imagination: c’est une vie active et dévorante où elles se délassent du repos auquel nos lois les ont condamnées. Elles n’exercent aucun droit politique; mais du fond de leur boudoir font mouvoir comme des marionnettes ceux qui se montrent si fiers de les posséder. Pauvres législateurs!... vous n’oseriez avouer cette influence, cette tyrannie peut-être, mais tyrannie irrésistible d’un sexe plus adroit, plus fertile en expédients, plus dissimulé que le vôtre! Ne dites-vous pas sans cesse: L’opinion publique réprouve cette loi! l’opinion publique abandonne le ministère!... Et qu’est-ce que l’opinion publique, si ce n’est l’opinion des femmes, l’opinion des salons où les femmes tiennent toujours le dé de la conversation? Une autre preuve de cette puissance réelle, c’est la nature même du gouvernement représentatif, ou, si l’on veut, l’état de commérage auquel ce gouvernement se trouve réduit. On dit qu’il se compose de trois pouvoirs... Il serait beaucoup plus juste d’affirmer qu’il se décompose en quinze ou vingt coteries... Et qui s’entend le mieux à organiser une coterie?... Qui règne dans une coterie avec le plus de grâce et d’habileté?... Qui parle dans une coterie le langage le plus caractéristique?... N’est-ce point la femme?... toujours la femme?... Les gouvernements les plus bavards, ou, pour m’exprimer d’une façon plus polie, les gouvernements de libre discussion sont ceux où elle peut naturellement déployer ses mille ressources, et les utiliser dans un degré de supériorité vraiment désespérante pour le sexe masculin... CONCLUSION. Les principes de haute stratégie développés dans ce livre ne sont pas seulement applicables à la France constitutionnelle, mais encore à tous les peuples plus ou moins ornés des formes représentatives: ils produiront des résultats magiques en Angleterre, en Amérique, en Belgique, en Espagne comme dans nos quatre-vingt-six départements. Modifiés selon les mœurs, les usages de chacune de ces nations, ils pénétreront en conquérants dans les cortès, les congrès, les parlements; seront radicaux avec les uns, conservateurs avec les autres, compris aussi facilement dans une taverne que dans un palais, sur les tréteaux du tribun castillan que sous le balcon de la coquette Andalouse!... Les passions humaines partout se ressemblent et parlent la même langue; partout la ruse et l’adresse sont souveraines... A l’aide de ma tactique, il n’est pas un coin dans le monde où l’homme habile ne sache mettre en œuvre ses brillantes qualités, et ne devienne un de ces héros qui enchaînent et font trembler la multitude quand ils ne s’en font pas adorer!... Couronné des lauriers de la députation, ce qu’il faut désirer le plus pour faciliter votre élévation, c’est un ministère tant soit peu parlementaire; un ministère de ce caractère original se découvre à chaque instant; il est promptement atteint et blessé à mort... Mais avec un ministère peu sensible aux affronts et qui ne place le triomphe de son amour-propre que dans la possession du pouvoir, la lutte est plus difficile... Ses membres ne se rendent pas après une défaite; car une défaite a presque toujours pour eux l’air d’une victoire... Ils ressemblent fort alors à ce Gascon qui, sur le point de recevoir un coup de pied dans le ventre, se retourne brusquement, et le reçoit du côté opposé, dans une région non moins charnue, en criant tout joyeux à son interlocuteur: Vous êtes bien attrapé... vous avez cru me le donner en face!... Néanmoins, le ministère le plus tenace, le plus chevillé à son banc, ne résistera pas longtemps à vos attaques. L’exemple des députés qui jusqu’à ce jour ont combattu sans succès ne peut vous intimider; ils ont échoué parce qu’ils ignoraient l’art de combattre. L’ensemble de vos coups, préparé avec prudence, dirigé avec mesure, est d’un succès infaillible... Mais une fois ministre, ne vous rengorgez pas trop, et souvenez-vous encore de mes leçons; elles ne vous seront pas inutiles pour vous défendre contre ceux qui voudraient vous arracher votre sceptre; si elles ont servi à vous ÉLEVER au faîte des grandeurs, elles serviront aussi à vous y MAINTENIR!... FIN. TABLE DES MATIÈRES. Introduction 1 PREMIÈRE PARTIE. CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES. MÉDITATION I. De la députation.--Son origine.--Son utilité 9 MÉDITATION II. De la nature du député 16 MÉDITATION III. Des constitutions 25 MÉDITATION IV. Des partis 31 MÉDITATION V. De l’émancipation électorale 41 MÉDITATION VI. De la conscience 48 MÉDITATION VII. Du patriotisme 56 MÉDITATION VIII. Du serment politique, ou de M. de Talleyrand 66 MÉDITATION IX. De la chambre des députés dans ses rapports avec la chambre des pairs 79 TRANSITION 84 DEUXIÈME PARTIE. CAMPAGNE ÉLECTORALE. MÉDITATION X. Préliminaires 91 MÉDITATION XI. Du cens d’éligibilité 96 MÉDITATION XII. De la couleur de la candidature 99 § I. Du candidat ministériel 103 § II. Du candidat de l’opposition 108 MÉDITATION XIII. Des amorces 116 MÉDITATION XIV. Stratégie électorale 124 § I. Du tailleur électeur 130 § II. Du carrossier électeur 135 § III. De l’épicier électeur 141 § IV. De la femme de l’électeur 146 § V. Du chien et du chat de l’électeur 152 MÉDITATION XV. Stratégie administrative 160 § I. Du préfet 163 § II. De la femme du préfet 174 § III. Du maire 183 § IV. De la femme du maire 186 § V. De quelques autres autorités des deux sexes 189 § VI. Des commis, des garçons de bureau et de la livrée 194 MÉDITATION XVI. Des ruses de guerre 199 MÉDITATION XVII. Du compétiteur et du courtier d’élection 204 § I. Du compétiteur 204 § II. Du courtier d’élections 207 MÉDITATION XVIII. Luttes électorales 211 § I. De l’assemblée préparatoire 212 § II. De la formation du bureau 217 § III. De la nuit qui précède le jour de l’élection 219 § IV. Du jour de l’élection 222 § V. Des omnibus et carrioles électorales 223 § VI. Des bulletins 224 § VII. Des rafraîchissements 226 § VIII. Du scrutin 227 MÉDITATION XIX. Tout et rien! 230 TROISIÈME PARTIE. TACTIQUE PARLEMENTAIRE. MÉDITATION XX. Du Palais-Bourbon 237 MÉDITATION XXI. Le plus beau jour de la vie 241 § I. Du moment où l’on entre 243 § II. Du moment où l’on jure 244 § III. Du moment où l’on s’asseoit 246 § IV. Des bancs ou banquettes 247 § V. De l’écritoire, des plumes, du papier 249 MÉDITATION XXII. Premier cri d’admiration.--Portraits 253 MÉDITATION XXIII. Du voisin 257 MÉDITATION XXIV. De l’huissier 261 MÉDITATION XXV. Du public des tribunes 265 MÉDITATION XXVI. § I. De la salle des conférences 269 § II. De la questure 272 § III. De la bibliothèque 274 § IV. Du vestiaire 274 MÉDITATION XXVII. Du royaume de la présidence 275 § I. Du fauteuil 276 § II. De la sonnette 280 § III. De l’urne 282 § IV. De la boule 285 § V. Du verre d’eau sucrée 286 MÉDITATION XXVIII. Théorie de la tribune 290 MÉDITATION XXIX. De l’éloquence parlementaire 300 MÉDITATION XXX. De la blague parlementaire 305 MÉDITATION XXXI. Des orateurs anciens et modernes 309 MÉDITATION XXXII. § I. De l’orateur qui improvise 318 § II. De l’orateur qui récite 322 § III. De l’orateur qui lit 325 § IV. De l’orateur qui éternue, se mouche, bégaye ou reste court 328 MÉDITATION XXXIII. De la tenue de l’orateur 331 MÉDITATION XXXIV. De l’interrupteur 342 MÉDITATION XXXV. De la tactique du député 346 MÉDITATION XXXVI. Des coalitions 355 MÉDITATION XXXVII. Des ambitions rentrées 363 MÉDITATION XXXVIII. Du courtier de ministères 378 MÉDITATION XXXIX. Des conspirations de salon, ou de l’influence des femmes sur la formation des ministères 374 CONCLUSION 387 Imprimerie Dondey-Dupré, rue Saint-Louis, 46, au Marais. *** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ART DE DEVENIR DÉPUTÉ ET MÊME MINISTRE, PAR UN OISIF QUI N'EST NI L'UN NI L'AUTRE *** Updated editions will replace the previous one—the old editions will be renamed. Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright law means that no one owns a United States copyright in these works, so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United States without permission and without paying copyright royalties. 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START: FULL LICENSE THE FULL PROJECT GUTENBERG™ LICENSE PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free distribution of electronic works, by using or distributing this work (or any other work associated in any way with the phrase “Project Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full Project Gutenberg License available with this file or online at www.gutenberg.org/license. Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg electronic works 1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to and accept all the terms of this license and intellectual property (trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy all copies of Project Gutenberg electronic works in your possession. 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Thus, we do not necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper edition. Most people start at our website which has the main PG search facility: www.gutenberg.org. This website includes information about Project Gutenberg, including how to make donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.