The Project Gutenberg eBook of Yvonne l'Islaise This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook. Title: Yvonne l'Islaise Author: Jean Mauclère Release date: August 10, 2026 [eBook #79328] Language: French Original publication: Paris: Gautier et Languereau, 1924 Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/79328 Credits: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)) *** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK YVONNE L'ISLAISE *** Jean MAUCLÈRE Yvonne l’Islaise PARIS GAUTIER ET LANGUEREAU ÉDITEURS 55, Quai des Grands-Augustins, 55 1924 Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays. Copyright by Gautier et Languereau 1924. YVONNE L’ISLAISE PREMIÈRE PARTIE I De la grande horloge affairée à mesurer aux humains la fuite du temps, et qui troue la façade gothique primitive de la basilique de Saint-Denis, l’angelus du soir s’envola. Il s’envola sonore et grave, et, porté par la brise, s’en fut jeter son appel de consolation et d’espoir dans les usines aux vitrages grands ouverts, par cette étouffante journée de juillet 1913. Le chant des cloches s’épandit sur le tumulte de la grande ville ouvrière, la sanctifia un instant en faisant battre, sur son front laborieux, l’aile de la prière; en même temps, il emplissait de sa voix profonde un appartement tout proche, dont les fenêtres étaient ouvertes sur la place que borne, en précieux fond de décor, la façade crénelée de l’église abbatiale. Nul faste en ce logis, qui pourtant n’était pas la demeure dénonçant une médiocrité morale autant que matérielle. La coquetterie des rideaux, l’élégance des coussins révélaient le soin tendre pris par une main--et un cœur--de femme, pour que, dans ce foyer, l’on pût se plaire; et des panoplies d’armes étranges, des ivoires asiatiques amoureusement travaillés, des fétiches sénégalais, pittoresques à force de laideur, disaient qu’ici se reposait un voyageur ayant longuement couru la planète, avant que de planter sa tente en face du tombeau de nos rois. Ce soir-là, des fleurs égayaient la nappe, et la vieille servante disposait avec soin un double couvert étincelant, sinon de luxe, du moins de netteté. Lorsque tout fut prêt à son idée, elle avança au seuil d’un salon minuscule, et annonça, en même temps que le festin, la raison pour quoi il était donné: --Monsieur le commandant est servi. Et je me flatte que ça sera un vrai balthazar, comme ça se doit le jour que Mlle Yvonne a sorti de son école! Un joli rire argentin lui répondit, accrochant ses clochettes à la tenture mauresque qui suffisait presque à garnir la piécette encore baignée de soleil; Yvonne Hérieau, déployant sa taille souple, entraîna son père vers la salle à manger. Ils s’assirent l’un en face de l’autre, comme ils faisaient depuis que la vraie reine du foyer, la mère d’Yvonne, dormait son dernier sommeil dans ce cimetière de Lorient, où la mort l’avait couchée du temps que le lieutenant de vaisseau Hérieau était attaché à la majorité générale. Avec intensité ils goûtaient la joie de se trouver définitivement réunis, aujourd’hui que, ses brevets brillamment obtenus, Yvonne venait de quitter, à dix-huit ans, la maison de la Légion d’honneur; là, l’orpheline avait fait toute son éducation sous la maternelle direction de femmes supérieurement distinguées. Et, se souriant en un élan de mutuelle confiance, ils se regardèrent avec tendresse. La jeune fille remercia le Ciel une fois de plus pour la robuste maturité de son père, dont les larges épaules portaient ses soixante-deux ans avec une aisance de quadragénaire. Bien que l’inaction pesât fort à l’officier de marine, atteint par la retraite peu après l’obtention de son quatrième galon, nulle lassitude n’alourdissait le buste moulé dans une vareuse bleue quasi militaire, rayée d’un fil rouge à la boutonnière. Et cet homme aux portes de la vieillesse eût presque semblé un jeune enseigne avec ses yeux clairs et sa barbe bien plantée, n’était le teint un peu brouillé, décelant, pour des yeux plus exercés que ceux de sa fille, le paludisme qu’il avait rapporté de Dakar, où il avait séjourné longtemps. Désireux d’éviter autant que possible tout souci à son enfant unique, il avait toujours soigneusement caché à Yvonne les accès, peu fréquents d’ailleurs, de son mal. Yvonne! elle était la tendresse profonde et sans rivale du veuf, l’objet sur lequel il avait reporté toutes les forces de son cœur meurtri. Telle il l’évoquait naguère sur sa passerelle de commandant, par les nuits calmes où le ciel tend son velum clouté d’or sur le silence noir de la mer, telle il la voyait aujourd’hui, déjà devenue femme, et à l’aube radieuse d’une beauté de qui les prochaines années allaient précieusement épanouir la fleur lumineuse. Brune comme son père, comme les filles dont l’ascendance sort à la fois de l’océan et de la terre vendéenne, elle avait un teint éblouissant et un visage à l’expression aisément un peu hautaine, mais corrigée, dès qu’elle souriait, par deux mignonnes fossettes qui se creusaient dans les joues au ferme modelé. En ses yeux, profonds comme des lacs d’eau brune pailletée d’or, sommeillait l’infini des tendresses futures; et ces dons physiques, qui à eux seuls eussent valu peu de chose, prenaient toute leur valeur d’être unis à une riche floraison morale et intellectuelle, dont s’était félicitée la directrice de la Légion d’honneur en remettant entre les mains du commandant cette jeune fille, vers laquelle l’inclinait une toute particulière affection. Écartant un peu, avec une brume aux cils, l’un des bouquets dont il avait voulu que, ce soir, sa table fût parée, l’officier exprima la pensée qui, depuis un moment, l’obsédait: --Que ta pauvre maman serait heureuse ce soir, mignonne, si elle te voyait! --Elle nous voit tous deux du haut du ciel, père, n’en doutez pas. --Je le crois, j’en suis sûr, ma chérie; cette pensée m’a soutenu au long du chemin solitaire; elle m’aidera encore dans l’étape nouvelle à laquelle nous voici parvenus... Car, y as-tu songé, fillette? nous nous trouvons à un tournant de ta vie, et donc de la mienne. --C’est vrai, fit gaiement Yvonne, depuis ce matin j’ai cessé d’être pensionnaire! Votre Vonnette est maintenant une jeune fille du monde, cher papa! Un sourire erra parmi la barbe du commandant, qui répondit sur le même ton: --Oh! du monde... avec bien peu des avantages que celui-ci prise si fort, en tout cas! --Père, les choses sont très bien ainsi: vous verrez comme nous serons heureux tous les deux! La vivacité de la réponse satisfit l’officier; il répliqua: --Oui, Vonnette, je te sais sérieuse, et prête, comme l’était ta mère, à tous les devoirs que la vie peut requérir de toi. A ce propos, j’aimerais à te communiquer certain projet auquel je m’arrêterais volontiers, pour peu qu’il te sourie. --Je vous écoute, père. --Tu sais, ma chérie, que j’ai pris cet appartement de Saint-Denis, au jour de ma retraite, uniquement afin d’être près de toi pendant le temps de tes études. --Mais oui, pour m’entourer, à chacune de mes sorties, d’une tendresse qui m’a été bien chère. --Euh!... il y avait aussi, de ma part, un peu d’égoïsme! Me vois-tu, seul, quelque part, comme un vieux loup à l’oreille fendue? En tout cas, fillette, maintenant que nous avons tiré notre révérence à la noble maison qui t’a élevée, beaucoup mieux d’ailleurs que je n’aurais su et pu le faire, une question se pose: tiens-tu beaucoup à demeurer par ici? Redressant la grâce fragile d’une rose penchée au bord d’un cornet de cristal, Yvonne affirma, de sa voix chantante où dormaient d’exquises sonorités un peu graves: --Je tiens beaucoup, je tiens surtout à assurer votre bonheur autant qu’il me sera possible, père chéri: j’y prendrai mon unique souci, j’y trouverai ma joie la plus vive. Et je suis intimement persuadée qu’après votre existence si active, et habitué comme vous l’êtes aux larges horizons, vous ne pouvez rencontrer le moindre agrément à vivre à Paris... ni à Saint-Denis, ajouta la jeune fille avec un sourire. --Alors? --Alors, conclut-elle sur un ton de gentille crânerie, je suis prête à vous suivre quand vous voudrez, où vous voudrez, serait-ce au bout du monde! en vraie fille de marin que je suis... et, plus simplement, en fille qui chérit tendrement son père. M. Hérieau contempla avec une fierté attendrie l’enfant vaillante qui faisait si bon marché des désirs personnels qu’elle pouvait nourrir, et s’annonçait prête à vouer sa radieuse jeunesse à réjouir et ensoleiller l’automne paternel. --Merci, mon enfant bien-aimée. Au vrai, je n’attendais pas moins de toi. Puis l’officier poursuivit, avec un léger tremblement dans la voix, parce qu’il s’agissait à présent de sa jeunesse à lui, ombre lointaine qui surgissait à son appel hors des brumes du passé: --Je possède, t’en souvient-il? une petite maison à Port-Joinville, dans l’île d’Yeu. Rien d’élégant ni de moderne; mais c’est le vieux toit familial, où je suis né, où mes parents goûtaient le bonheur l’un par l’autre, lorsque, entre deux voyages aux antipodes, le capitaine au long cours Joseph Hérieau se reposait quelques semaines sur le rocher natal. J’aimerais à y finir mes jours, auprès de la mer sur laquelle j’ai vécu. --Finir vos jours, père! Oh! les vilaines paroles! Vous me devez encore bien des années avant que d’y songer. --Dieu est maître, ma petite, et nous sommes dans Sa main, ce qui est une douce sécurité. Quoi qu’il en doive être, il me semble que cette installation à Port-Joinville, à laquelle j’ai mûrement réfléchi, serait le meilleur parti qu’il convînt de prendre, même pour toi. --Pour moi! mais je serai bien partout, père, pourvu qu’il me soit donné de vous entourer de ma tendresse... --Si, si, chérie, je sais ce que je veux dire, insista le commandant. Sans doute ce chef-lieu minuscule d’une île perdue ne te semblera pas un séjour particulièrement séduisant. Cependant il s’y trouve un noyau de société: plusieurs usiniers, deux médecins, je crois, un notaire; à coup sûr, des fonctionnaires... Tes qualités, ma chérie, y seront plus aisément remarquées que dans une grande ville. M. Hérieau parlait d’un ton légèrement mystérieux, qui amusa sa fille. --Ah! cher papa, je vous devine!... Mais êtes-vous donc si pressé de vous débarrasser de moi, alors que je vous suis rendue depuis quelques heures seulement? --Non, certes; cependant il faut tout prévoir... mais voyez la malicieuse qui cherche un compliment! Et, pour couper court, l’officier annonça à la vieille servante: --Rose, Mademoiselle ayant terminé ses études, nous allons quitter Saint-Denis. --Loin d’ici, que vous irez, monsieur? --Très loin, dans une île où m’attend ma maison natale; j’espère que vous nous y suivrez? Le visage de la pauvre femme exprima une consternation profonde; ses doigts secs tremblèrent un peu, au bord du plat qu’elle apportait: --Oh! faut pas y compter, monsieur, avec tous mes enfants qui travaillent aux usines alentour... je peux pas quitter le pays... ça me fera bien de la peine... Elle sortit très vite, un enrouement soudain voilant sa grosse voix franche. Yvonne soupira: --Pauvre Rose, notre départ la chagrine. Combien il est dommage que nous ne puissions l’emmener! --Que veux-tu? ma chérie, répondit le commandant, la marche de la vie a ses rigueurs. Elle nous entraîne dans son tourbillon, comme des fétus: que lui importe que nous souffrions, ou que nous fassions souffrir? L’homme s’agite, et Dieu le mène... --Faisons confiance à la Providence, père. --Elle nous mène vers mon île un peu lointaine, un peu sauvage, mais que, je l’espère, tu apprendras à aimer, parce que ce sont ses âpres falaises, ses horizons magnifiques qui ont fait de moi l’homme que je fus, que je suis toujours. --Je l’aimerai tout de suite, père. Et Yvonne inclina pour une promesse sa tête couronnée de jais ondé, aux somptueux reflets. * * * * * Le capitaine de corvette Louis Hérieau, qui s’était distingué, au long de sa carrière, par une activité dont l’avaient souvent félicité ses chefs, ne s’était pas départi de cette qualité en abandonnant le service de l’État. Trois semaines à peine après l’entretien que nous venons de rapporter, l’appartement de Saint-Denis se trouvait rendu à son propriétaire. Une vente avait débarrassé les partants des meubles auxquels ils ne tenaient point; les autres, dûment emballés, accompagnés des bibelots exotiques à quoi de chers souvenirs se rattachaient pour l’officier de marine, étaient partis à destination de Port-Joinville. Là, ils retrouveraient le mobilier familial qui, depuis des années, attendait son maître, sous la garde fidèle d’une voisine, la vieille Nanette, dont le père avait navigué au long cours avec le capitaine Joseph Hérieau, dans les temps quasi légendaires de la marine à voiles. Après avoir prié, à Lorient, sur la tombe de la chère disparue, le commandant et sa fille se dirigèrent eux-mêmes vers Yeu. Plutôt que de redescendre sur le continent, jusqu’au minuscule embarcadère de Fromentine, aussi pittoresquement préparé par la nature que mal agencé par les hommes, l’officier préféra s’arrêter à Saint-Nazaire: --Six heures de traversée, Vonnette, à bord du courrier mixte qui dessert les îles, cela ne te fait pas peur? --Peur, cher papa? Peur de la mer, et auprès de vous? Qu’allez-vous penser là? Elle s’était, d’un pas résolu, engagée déjà sur l’étroite planche réunissant le bateau au quai; instinctivement, elle s’installa à l’avant du petit vapeur, que commençaient à agiter des trépidations, comme des frissons courent sous la peau d’un cheval impatient de prendre le départ. Le commandant admira l’atavisme qui portait cette fille de marin aux régions qu’avec soin les terriens évitent, parce qu’on y est, plus qu’ailleurs, exposé aux gifles de l’embrun... et aux fantaisies du tangage. Puis, comme on avait démarré dans un grincement de chaînes, et que, déjà, la pointe de Chemoulins apparaissait sur tribord avant, l’officier s’abandonna à l’émotion qui l’étreignait en retrouvant l’objet de son ancienne passion, la mer. Verte ou grise, languissamment assoupie ou mugissante de colère, dans ses nuits de calme où elle apparaît ocellée d’argent, ou même dans ses jours de furie qui la montrent drapée d’écharpes glauques, comme elle avait manqué, la mer, au marin exilé loin de ses bords par amour paternel! Près de la capitale bruissante, lumière et centre du monde, combien il s’était senti perdu, plus perdu cent fois qu’il ne serait dans l’îlot écarté vers quoi l’emportait ce sabot crachotant, à une allure affligeante de torpilleur moribond! Accoudé sur la lisse, l’officier regardait l’incessant mouvement de la mer. Dans les vagues qui se portaient paresseusement au-devant de la petite carène, qu’elles léchaient avec un friselis soumis et amical, c’était sa vie qu’il voyait s’évoquer, sa vie d’honneur, de dévouement et d’aventures. Yvonne, prise elle aussi par la magie du spectacle, respectait la rêverie de son père; elle ne l’en tira que pour lui montrer un amoncellement de maisons blanches groupées autour d’un clocher trapu, bouquet jaillissant d’une île ceinturée d’écume. --Port-Joinville, sans doute, père? --Oui, la capitale de l’île; la maison est dans la Grande-Rue, tout auprès de l’église. Il disait «la maison», sans autre désignation, car, depuis des années que sa pensée allait vers elle, c’était véritablement la seule maison qui existât pour lui; et, quand l’officier arriva devant la petite grille bordant, sur son muret blanc, la rue rocailleuse, une émotion contre quoi il se défendit vainement lui serrait la gorge à l’étouffer. Une vieille femme vint à la rencontre des voyageurs, construisant un sourire de bienvenue sur sa face osseuse, encadrée par la fanchon noire des Islaises. Elle avait revêtu son costume de cérémonie, qui, à l’île, ne se différencie de la noire livrée coutumière qu’en étant plus neuf qu’elle. --Salut, commandant, mademoiselle et la compagnie, fit la Vendéenne en esquissant une révérence empesée. --Bonjour, ma bonne Nanette; nous voici de retour, et pour toujours, cette fois. --Tant mieux, donc! C’est votre fille, bien sûr, cette jolie Parisienne? --Une Parisienne qui est ravie de devenir Islaise, mère Nanette! répondit gaiement Yvonne. Montrez-moi vite la maison. --Tout est ouvert pour faire entrer le soleil. J’ai mis vos meubles en place, bien rangés contre les murs. Un sourire éclaira le gracieux visage d’Yvonne, dont les fossettes riaient avec entrain. --Dame! cela ne sera peut-être point à votre idée..., fit la vieille avec une soudaine inquiétude. --Ne vous tourmentez pas, Nanette, nous nous installerons petit à petit. C’était une assez grande demeure carrée, basse, étendue, comme il arrive dans les heureux pays où ni la place ni le soleil ne sont mesurés aux hommes. Elle se présentait toute blanche, avenante, avec ses lignes principales relevées en bistre à la mode islaise, qui emploie, pour cette décoration primitive, une chaux liquide et colorée séchant instantanément; un jardin qui attendait depuis longtemps des soins nécessaires la séparait de la grille, et sa façade était chargée d’une belle vigne, dont les grappes, lourdes de la richesse estivale, s’arrondissaient déjà au soleil. Tandis que son père s’attardait aux pièces spacieuses, où dormaient pour lui des souvenirs qui ne pouvaient éveiller d’écho dans le cœur d’Yvonne, la jeune fille parcourait la maison, derrière la robe sombre de Nanette. Elle en aima tout de suite la disposition simple mais pratique, et les meubles anciens qui paraissaient sourire avec indulgence, du haut de leurs moulures patinées par le temps, aux caisses récemment arrivées de Saint-Denis. Et comme l’heure prit son essor au clocher tout proche, Mlle Hérieau sentit que, tout en étant moins solennelle que celle de la vieille abbaye royale, la voix de l’église vendéenne lui souhaitait une bonne et féconde bienvenue, lui promettant les bénédictions célestes pour l’aider à remplir les tâches qui l’attendaient dans sa nouvelle existence. Les vibrations du bronze s’étaient tues, diluées en l’espace. On n’entendait, sur le bourg écrasé de chaleur, et vidé de ses hommes partis pour la pêche à la sardine, que la grande voix de la mer encerclant, avec ses bras frais, la petite île, et qui ronronnait de plaisir à y compter deux captifs de plus. II Entre l’école libre et l’hôpital, où des religieuses, robes noires et guimpes blanches, inclinent sans relâche leur dévouement vers ces deux grandes faiblesses humaines, l’enfance et la maladie, s’élève la cure de Port-Joinville, vaste bâtisse de l’autre siècle. Elle possède un large salon, où des meubles en velours rouge, alignés autour d’une carpette, tournent le dos à des photographies de sanctuaires célèbres, qu’escortent quelques gravures pieuses anciennes: c’est là que Mlle Clotilde, sœur du curé doyen, reçut peu de jours après M. et Mlle Hérieau, venant présenter leurs devoirs au pasteur du village. La vieille demoiselle, volubile et affairée, sous la mantille de dentelle ombrageant ses cheveux gris, se mettait en frais d’amabilité, pour accueillir ses visiteurs: --Mon frère va venir dans un instant, il termine la préparation d’un sermon; je l’ai prévenu, ajouta Mlle Clotilde, en confiant sa ronde petite personne aux bras amicaux d’un fauteuil. --Son sermon de demain? --Justement, mademoiselle; il est toujours en retard! Ces monstres d’hommes!... Je vous demande pardon, monsieur, une vieille habitude... --Une habitude... peut-être; je proteste quant à son ancienneté, glissa le commandant amusé. --Vous êtes tout à fait aimable, monsieur... et vous voici, je l’espère, pour longtemps parmi nous? --Notre installation est définitive, mademoiselle. --J’entre sur une bonne parole; bonjour, mon cher paroissien! Mes compliments, mon enfant. L’abbé Dominique Jauvin avait pénétré dans le petit cercle. Carrure d’athlète, yeux de marin, âme d’apôtre, dès l’abord il inspirait la confiance autant que le respect; depuis trente années il se trouvait à la tête de ce fragment de chrétienté essaimé dans l’océan; moins conseilleur qu’ami, avant tout paternel, il obtenait parmi cette population maritime, saine mais rude, des résultats qui émerveillaient l’évêché de Luçon. Tout de suite, il dit à son visiteur les paroles qui étaient le mieux de nature à créer un mouvement de sympathie: --Commandant Hérieau, n’est-ce pas? --En effet, monsieur le curé; et je vous présente ma fille Yvonne, qui vient de terminer son éducation à la maison de la Légion d’honneur. --Parfait... Au début de mon ministère à Port-Joinville, j’ai connu un capitaine au long-cours, d’ailleurs ne naviguant plus, qui portait ce nom. --C’était mon père. --Je le pensais: un digne homme, un grand chrétien! Il eut une admirable fin; sa femme, qui l’a suivi de près dans le repos du Seigneur, était la providence de nos œuvres. --Je serais tout heureuse, monsieur le curé, intervint Yvonne avec chaleur, que vous permettiez à ma bonne volonté de continuer sous vos auspices l’effort de ma grand’mère! Mlle Clotilde n’avait rien dit depuis longtemps; elle rompit avec éclat ce silence insolite: --Que le Ciel vous bénisse pour cette bonne idée, ma jeune amie! Vous me serez du plus grand secours quant aux catéchismes et au patronage; car je suis positivement débordée. --Les enfants sont nombreux? --Oui, certes, grâce à Dieu. Et puis surtout, telle que vous me voyez, je suis, de mon métier, imprimeur. --... Ah? fit Yvonne interloquée. --Ma sœur, à elle toute seule, expliqua l’abbé Dominique, compose et tire notre petite _Croix_ locale, à laquelle nos pêcheurs sont fort attachés. --Je vois qu’il y a du travail pour tout le monde, constata l’officier. Il est superflu de vous le dire, monsieur le curé, comptez sur moi si je puis vous être utile en quelque chose. --Je serai ravi que vous conseilliez parfois nos jeunes gens. Le prestige de votre grade vous permettra d’acquérir sur eux une heureuse influence. --Parfaitement; ayant maintenant plus de loisirs que je ne souhaiterais, j’ai aussi l’intention de bourlinguer un peu autour de l’île. Ah! que ce sera bon de me retrouver un bateau sous les pieds, fût-ce un canot de trois planches! Je suppose que je pourrai facilement me procurer une barque? --Rien de plus simple, commandant; je parlerai de votre désir à quelques marins du port. Il vous faudrait aussi un matelot. --J’avoue, monsieur le curé, que j’ai mis en vous mon espérance, pour l’équipage comme pour le cuirassé. --Vous avez fort bien fait, commandant. Que diriez-vous de Jean Hennebin? --Jean Hennebin? L’abbé Dominique se prit à sourire; ainsi s’inscrivirent quelques rides, en forme de virgules, sur son visage, qui, au repos, ignorait cette légère atteinte de l’âge. Il expliqua: --Le frère de Nanette, la bonne femme à qui vous aviez confié le soin d’aérer votre maison. --Ah! oui, je me souviens maintenant; où donc avais-je l’esprit? L’idée est excellente, monsieur le curé: je serai content d’avoir ce gamin avec moi. Les virgules s’épanouirent en parenthèses, agrémentées de plusieurs tirets: l’abbé riait de tout son cœur. --Ce gamin, commandant, a bien passé la soixantaine! Après un instant de réflexion, l’officier de marine acquiesça: --C’est fichtre vrai! Au fond, rien n’est plus juste: pourquoi serais-je seul à vieillir? Et alors, monsieur le curé, vous pensez qu’Hennebin pourrait me donner un coup de main? --A peu de frais il entretiendra votre barque et vous aidera à la manœuvre. Ayant pris ses invalides de bonne heure, à cause d’une hernie qui a résisté à toutes les incantations des sorciers de l’île, il ne demandera pas mieux que de passer de temps à autre une journée à la mer. --Si cela peut se faire, j’en serai contente pour mon père. --Soyez assurée que ce projet ne souffrira pas de difficultés, mademoiselle. Si vous saviez avec quelle force l’amour de la Magicienne possède nos marins, lorsqu’une fois ils lui ont voué leur cœur! Si vous saviez quel attrait irrésistible, quelle vie formidable et tentatrice, ils reconnaissent, instinctivement d’ailleurs, à cette immensité mouvante, qui est, au vrai, la plus belle création de Dieu! L’abbé Dominique s’était animé; ce n’était plus le prêtre qui parlait: c’était le fils, le petit-fils, le descendant de toute une race de marins, en qui des hérédités chères s’élevaient à l’évocation de l’Océan qui avait tué tant de ses ancêtres, qui les avait fait vivre tous, et qui aurait à coup sûr pris son existence à lui-même, si l’appel divin ne l’avait prosterné aux pieds des autels. Et le commandant Hérieau, écoutant le curé de Port-Joinville, se réjouissait de trouver en lui un ami avec lequel il sympathiserait de façon aussi sûre que profonde--tout comme Yvonne avec Mlle Clotilde dont la pesante rotondité se trémoussait d’aise, tandis que la bonne demoiselle dénombrait à la jeune fille les précieux services que celle-ci pourrait lui rendre. * * * * * Quelques jours plus tard, l’abbé Jauvin descendait paisiblement la rue de l’Argenterie en lisant son bréviaire, lorsque des plaintes et des appels issus d’une impasse le firent tressaillir: --Encore ce malheureux Ravignier qui bat Michelle! Il tuera cette enfant, c’est certain, si on ne la lui enlève. Le prêtre hâta le pas et pénétra dans un humble logis, plus humble que ses voisins, car on ne saurait tout ensemble enrichir les cabarets du port, et donner à sa ménagère de quoi tenir convenablement les mioches et la maison. Dans une pauvre salle, où des chaises dépaillées entouraient une table fendue d’un coup de poing un jour d’ivresse, le pêcheur Ravignier, mâchonnant entre ses lèvres crispées des imprécations indistinctes, frappait avec une régularité obstinée et brutale sa fille Michelle. Depuis douze ans, il lui reprochait une luxation congénitale de la hanche, la rendant impropre aux besognes élémentaires, par exemple à quérir l’eau, ainsi que font les Islaises, les épaules courbées sous un joug aux extrémités duquel brimbalent les lourds seaux débordants. Jetée à terre du bout d’un sabot péremptoire, la mère, amaigrie et chétive, pleurait tout bas dans un coin, à sanglots douloureux, le front appuyé sur le bord d’un berceau où son dernier-né, face rouge couronnée d’un duvet déjà dru, dormait avec l’insouciance robuste des nourrissons bien portants. L’abbé Dominique, marchant droit à la brute, d’une poigne solide retint en l’air le poing velu, que Ravignier allait abattre, avec une impassibilité de forgeron maritime martelant un rivet, sur la fillette craintive et tremblante, qu’il retenait captive de l’autre main. --Holà! Ravignier, es-tu fou? L’homme, dans un grognement, essaya de dégager son bras. N’y parvenant point, il leva sur l’arrivant, avec une sorte de respect engendré par l’impuissance où il se trouvait réduit, un regard terne où flamba pourtant une vague lueur, quand il reconnut le curé. --A veut point en fiche une secousse, hoqueta-t-il en manière d’excuse. Alors, je la corrige, c’est mon droit. Je suis-t-un père juste. --Tu es un sauvage. Laisse-la. Relève-toi, Michelle, ma petite, ajouta-t-il en se tournant vers la fillette. Essuyant son visage baigné de larmes, celle-ci se redressa; ses pauvres yeux de chien battu se posèrent, rayonnant d’une gratitude effarée, sur le secours que Dieu lui envoyait. Tandis que la Ravignier, debout, rajustait sa fanchon bousculée, l’abbé Dominique reprenait, sur le ton d’autorité sans rudesse qui accomplissait des miracles en semblables occasions: --Tu as ton compte, Paul-Émile. Va te coucher. --Monsieur le curé! bégaya le matelot, dégrisé par l’imprévu de la visite, et dont une confusion larmoyante commençait de faire clignoter les paupières éraillées. --Allons, on sait ce que tu vas dire. Prie le bon Dieu de t’éclairer sur l’indignité de ta conduite, si tu es en état de réfléchir. Heurtant les meubles au passage, mais le bonnet congrûment à la main et le front baissé, l’ivrogne louvoya vers son lit. Avant de s’éloigner, l’abbé Jauvin dit à la ménagère: --Demain, après-midi, ma bonne, amenez-moi Michelle à la cure. Nous verrons ensemble le moyen de la soustraire à cet enfer; j’ai une idée... --Oh! monsieur le curé, comment vous remercier? Je sens que vous allez sauver ma petiote! --J’espère que Dieu le permettra. A demain. ... L’idée de l’abbé Dominique était fort simple, et peu de mots suffirent pour l’exposer, lorsque, vingt-quatre heures après, M. Hérieau reçut le curé et les deux Islaises dans le salon qui commençait de prendre un tout autre air, depuis qu’Yvonne dépensait, pour l’ordonner selon son goût, les trésors de la plus active ingéniosité. --Commandant, voici un sauvetage à accomplir. --Je suis prêt à faire parer la baleinière, mon cher curé; de quoi s’agit-il? --Cette petite Michelle, que je vous amène, a le malheur d’être fréquemment en butte aux brutalités de son père, qui a de regrettables habitudes d’intempérance. Pourtant elle est douce, intelligente et courageuse; n’est-il pas vrai, madame Ravignier? --Oh! ça, on peut le dire, monsieur le curé: travailleuse et tout, qu’elle est. Seulement cet homme est hors de lui, vu qu’elle cloche de naissance. --Pauvre petite! murmura la jolie demoiselle, en posant sur l’enfant un regard si doux que Michelle songea à la Vierge bleu et or, souriant dans son paroissien de première communion. L’abbé Dominique poursuivait: --Vous aurez besoin certainement, mademoiselle, qu’une petite bonne vous aide aux travaux de votre maison; voulez-vous accueillir l’oiselle éclopée pour qui le nid s’est fait inhospitalier? Qu’il parlait bien, monsieur le curé! s’émerveillait Michelle; on ne comprenait guère, sans doute, mais on sentait que c’était beau. Voilà cependant que ce monsieur à la barbe carrée, comme le saint Joseph de la crèche, n’avait pas l’air disposé à se mettre d’accord: --Ce serait bien volontiers, monsieur le curé; mais... si le père ne veut pas nous la confier? --Il n’est pas un mauvais homme, dans le fond; un peu rude et soiffard, malheureusement, comme nombre de nos pêcheurs, qui, ne buvant pas de vin à la mer, sont, à terre, tout de suite perdus pour deux verres de paillé. Quand on lui dira que sa fille, heureuse chez de bons maîtres, ne lui coûtera plus rien, il n’en demandera pas davantage. Ainsi fut négociée l’entrée de Michelle Ravignier au service de la demoiselle qui avait des yeux si doux, si doux, qu’on sentait, sous leur regard, couler en soi une caresse comparable à ces fouasses exquises dont maman parfois confectionnait pour ses enfants la pâte légère et parfumée, du temps que le père ne se grisait pas tous les jours. III Des mois coulèrent, tissant pour Yvonne une vie calme et heureuse. Dans cette maison de la Grande-Rue qui avait acquis, grâce à la jeune fille, derrière ses façades quasi paysannes, un confort discret et sûr, Mlle Hérieau regrettait à peine ses gaies compagnes de la Légion d’honneur. Quelques livres choisis par l’officier de marine dans sa bibliothèque, d’autres qu’avait prêtés M. le curé, meublaient au gré de la jeune fille ses rares loisirs. Pour ses occupations actives, Mlle Clotilde y pourvoyait amplement; elle le faisait avec un élan affectueux, une bonté communicative, qui lui avaient promptement gagné le cœur de la petite Parisienne. La sœur de l’abbé Jauvin arrivait, suivant la saison, dissimulée sous un immense parapluie bleu promu à la dignité d’ombrelle, ou perchée sur des socques qui claquaient au sol inégal de la rue. Elle se posait tout essoufflée au bord d’un fauteuil, et annonçait, avec une précipitation qui semblait faire partie intégrante de sa personne rondelette, toujours affairée: --Vite, mademoiselle Yvonne! Le troisième gamin de Pennarveau s’est cassé un bras, en tombant de la soupente à foin; venez lui poser des attelles, sans attendre le retour du Dr Verteuil, qui est parti, comme par hasard, pour tirer des éperviers au Vieux-Château. Ou bien: --Ma petite amie, l’abbé m’a donné un article d’une longueur!... je n’en vais pas finir avec sa composition. Voulez-vous aller, à Ker-Borny, visiter de ma part la veuve Teillart, à qui je devais porter ce jupon chaud? Ou encore: --La petite femme de Burgoin n’arrive pas à admettre qu’il faut porter régulièrement son nourrisson à la pesée de la mairie. C’est jeune, ça ne sait pas... et, me trouvant évidemment trop vieille, elle est mal disposée à écouter mes conseils. Yvonne, ma chérie, si vous alliez lui faire comprendre que c’est la mode à Paris? La jeune fille partait allègre, posant sur la masse ondée de sa chevelure un couvre-chef plus simple encore que celui de _la Femme au chapeau de poil_, mais qui eût pareillement tenté le pinceau de Rembrandt, parce que la coiffure d’Yvonne auréolait admirablement aussi un charmant visage à l’éblouissante carnation. Avec la même bonne grâce, elle pansait le petit Pennarveau, s’intéressait aux soucis domestiques de la veuve Teillart, dont les chats ne s’accordaient point entre eux, et portait d’autorité le poupon Burgoin vers la balance administrative. Et elle ne s’inquiétait pas de ce que devenait la maison pendant ses fréquentes absences, Michelle, bien guidée et traitée avec des ménagements qui lui rendaient son infirmité moins cruelle, témoignant d’un intelligent dévouement, qui s’accroissait à mesure qu’elle s’attachait davantage à sa jeune maîtresse. Le commandant avait acheté un sloop de faible échantillon, gréant tout juste une grand’voile et un foc, celui-ci amuré sur un très court beaupré qu’on ne devait ni ne pouvait relever au port, suivant les ordonnances maritimes applicables aux beauprés ordinaires. La _Rose-de-Mai_ n’avait rien d’un croiseur de bataille, ni même d’un coureur de régates; mais c’était un petit bateau bien construit et râblé, que deux hommes suffisaient aisément à manœuvrer, et avec lequel un pouvait agréablement naviguer une douzaine d’heures aux atterrages de l’île,--et même plus loin. Tel était l’avis de Jean Hennebin, dont la face tannée, hérissée de poils, tout comme une brosse de calfat, semblait respirer une nouvelle jeunesse, depuis qu’il avait, suivant son expression, repris du service sur le youyou du commandant. Certes, il traînait toujours cette fichue hernie, dont nul sorcier de l’île n’avait pu obturer l’écoutille, et pas même le père Bontereau, le fameux leveur de sorts habitant sur la côte entre le Port et Ker-Châlon, et que tout le monde considère, même M. le curé, comme un homme des plus sérieux, vu que jamais il ne boit, ni ne sort, ni ne cause. Mais quoi! on peut bien vivre avec son mal, et les courtes expéditions de la _Rose-de-Mai_ étaient exactement propres à tenir en santé un digne invalide de l’État. Elles ne suffisaient point à conserver sa belle humeur au commandant Hérieau. Sans doute éprouvait-il une joie des plus vives à recevoir en plein visage le souffle sain et fort de la mer, après en avoir été privé durant son escale terrienne à Saint-Denis; sans doute trouvait-il une jouissance physique à sentir les planches d’un bateau frémir sous ses talons, de cette façon vivante qui donne au marin la grisante sensation du perpétuel combat. Mais ce plaisir, cette jouissance n’empêchaient pas l’officier de connaître un amer souci, que chaque semaine aggravait impitoyablement. N’avait-il pas fait fausse route, quant à l’avenir d’Yvonne, en condamnant sa jeunesse à fleurir solitaire dans ce bourg perdu? N’avait-il pas contracté, à l’égard de cette enfant, une responsabilité lourde, écrasante, dont il sentait tout le poids en voyant devant la vie s’effacer, comme sous le soleil se dissipent les brumes de l’horizon maritime, la chimère de l’avenir qu’il avait conçu pour elle? Que serait, après lui, l’existence de sa fille isolée sur ce rocher? Le gendre escompté par le commandant, avec une naïveté qu’il se reprochait âprement, ne se dessinait point au ciel de Port-Joinville--mais point du tout. Les usiniers étaient tous mariés, le notaire paraissait trop vieux, le juge de paix s’avérait neurasthénique, le docteur Verneuil ne connaissait que la chasse et la ripaille, son confrère... hum! Certain jour qu’une pluie battante jetait aux vitres ses poignées de mitraille, offensant la belle vigne au souple étirement, l’officier de marins, obligé à demeurer au logis, paraissait si douloureusement préoccupé qu’Yvonne s’inquiéta. La jeune fille s’assit aux pieds du commandant sur un tabouret bas, et, posant sa joue fraîche contre la main de son père: --Père chéri, qu’avez-vous donc? Vous n’êtes pas malade, au moins? --Pas du tout, Vonnette. --Mais vous semblez soucieux. --Soucieux, oui, je l’avoue. --Et pourquoi donc? --Ah! pourquoi! L’officier, pesamment, hocha la tête, passant la main, d’un geste pensif, sur sa barbe aux fils grisonnants. Il soupira, bruit léger qui palpita dans la vaste pièce assombrie par la rafale; alors, Yvonne se tourmenta tout à fait. D’un bond, elle se leva, et, nouant ses bras au cou de M. Hérieau: --Cher papa! Ma tendresse s’épouvante! Je veux savoir ce qu’il y a. Vous êtes triste! Ce n’est pas à mon sujet, n’est-ce pas? --Si, justement, petite aimée. --Oh! père, qu’ai-je fait? --Tu n’as rien fait que de bien, ma chérie, rien que me donner, chaque jour plus tendre et plus précieux, le cher témoignage de ton dévouement et de ton amour. Mon poignant souci est de me demander--avec quelle angoisse!--si, quant à moi, j’ai bien rempli mon devoir à ton égard. Elle se redressa, une flamme d’étonnement avivant le jais de ses prunelles: --Père, je vous proteste que je ne comprends pas! Caressant le beau front lisse que les chagrins de la vie n’avaient pas terni encore, non plus que ses laideurs ne l’avaient effleuré, le commandant prononça, lentement, d’un accent où frémissait un remords véritable: --Je ne vois pas ici, depuis dix mois que nous y vivons, l’homme loyal et sûr aux bras de qui je remettrais avec confiance mon trésor. Je ne le vois pas, et je crains de ne le voir jamais, car vraiment c’est sur un rocher perdu que je t’ai fait échouer, ma chérie. --Père, qu’importe? --Pauvre petite!... si... je sais bien ce que je veux dire! --N’êtes-vous donc pas heureux de notre vie? --J’en éprouve un bonheur profond que je me reproche, Vonnette. Ai-je le droit de laisser pour moi seul s’épanouir les dons exquis de ta jeunesse? Et que puis-je faire, maintenant que nos destinées sont ancrées sur cet îlot? --Vous pouvez, répondit tendrement Yvonne agenouillée devant son père, et serrant dans les siennes les mains de l’officier, vous pouvez penser avec certitude que mon bonheur, ce bonheur auquel s’est vouée votre bonté, est pleinement assuré, du moment que je vis près de vous, et qu’il m’est donné de vous prouver par mes soins tout mon filial amour. --Chère, chère petite! Mais après moi? --Oh! le vilain papa, qui ne cesse d’évoquer des choses lugubres! Pourquoi ne serait-ce pas _après moi_ aussi bien, que je pourrais dire? Sait-on jamais de quoi sera fait demain, demain qui tient dans la main du Seigneur? * * * * * Le lendemain qui se préparait était plus grave encore que les graves paroles prononcées par Yvonne; l’avenir qu’elle avait évoqué fut rouge, rouge plus que toutes les aurores incarnadines, et que tous les couchers sanglants qu’a, depuis la naissance du monde, connus l’immensité rêveuse des océans. Car, demain, ce fut, imprévu pour beaucoup dans son apparition même, inattendu pour tous dans son horreur, le fléau que la mémoire épouvantée des hommes appelle la Grande Guerre. Lorsque les deux clochers de l’île d’Yeu, Notre-Dame du Port unissant sa voix plus jeune aux accents quasi millénaires de Saint-Sauveur, appelèrent tous les hommes au secours de la patrie en danger, le commandant Hérieau se prépara aussitôt à reprendre du service. Sous un ciel écrasant, d’où tombaient des nappes de flammes, l’officier, quoique souffrant depuis quelques jours, accomplit avec une hâte fébrile les démarches nécessaires à son prochain départ. Ayant confié Yvonne raidie d’anxiété, mais dévorant ses larmes, à la maternelle protection de Mlle Clotilde, qui gémissait, avec justice cette fois, sur les méfaits de «ces monstres d’hommes», le capitaine de corvette, grelottant malgré la chaleur torride, s’accorda deux heures de repos avant que d’embarquer sur le courrier de Fromentine; mais le moment venu, il ne put quitter, pour partir, la couche où venait de le jeter un nouvel et brusque accès de paludisme. Il demeura des semaines sous la griffe du mal, jauni, squelettique et tremblant, et regardant, sans les voir, les gens et les choses, de ses prunelles qu’une extrême maigreur rendait maintenant lugubrement saillantes. Tout le calvaire de l’impaludé, il le gravit, dans le naufrage de sa pensée et de sa mémoire, saisi d’une peur obscure, harcelé par les cauchemars, brûlé et glacé tour à tour par la fièvre et par la sueur. Aidée du vieux docteur que la mobilisation avait laissé à l’île, Yvonne, saisie de stupeur à la vie de ce mal auquel elle ignorait que son père fût sujet, disputa pied à pied l’officier à la mort. Elle lui fit prendre, en pastilles, à la cuiller, en piqûres, la quinine salvatrice et cruelle qui rend les paludéens sourds à tout bruit, cependant qu’elle broie leur cerveau de martèlements d’enclumes et d’appels de cloches. A force de dévouement et de prières, la courageuse enfant sauva son malade; mais l’homme vigoureux qu’elle avait connu tout récemment encore n’était plus qu’une ombre semblant évadée de la toile des _Pestiférés de Jaffa_, et que seuls des soins incessants et attentifs pouvaient, avec le temps, rattacher définitivement à l’existence. L’officier vit donc dans l’inaction--supplice dont il éprouva toute l’interminable acuité--se dérouler le drame sanglant où la civilisation chancela. Il en aperçut seulement ce que connut la petite île douloureuse, dont tous les enfants valides souffraient pour la patrie sur tous les champs de bataille de la terre et de la mer, de Messein à Corfou. Ce fut d’abord l’invasion, théoriquement pacifique, du 11e bataillon d’Afrique, pègre de Brest et de Nantes, à qui la tunique de soldat français donnait droit de circuler librement partout. Un mois écoulé, l’île fut heureusement délivrée de ces bandits, parmi lesquels un tri savant envoya les meilleurs à la ligne de bataille, et les autres au Maroc. Il ne resta plus comme défenseurs à Yeu que de rares soldats; en hâte, on arma d’une pièce légère quelques dundées, plus aptes à faire la pêche au thon, avec leur demi-douzaine d’hommes, qu’à chasser le requin germanique embusqué sous les flots. La marine leur enjoignit de petits chalutiers espagnols à la coque de bois peinte en gris, frêles bibelots d’étagère, armés d’un canon de 47; c’était un progrès; mais ils n’étaient pas continuellement sous pression, ce qui laissait à l’assassin tout le temps de perpétrer ses forfaits. Ce fut avec ces moyens de fortune--ou d’infortune--que Yeu fut abandonnée, elle et ses quatre mille âmes françaises, au péril des sous-marins pirates. Abandonnée est le mot, car la pauvre escadrille était bien incapable de défendre l’île contre l’ennemi sournois, invisible et présent, sous le manteau complice et moiré des flots verts. On vit s’accumuler les crimes dont les habitants furent, du haut des falaises, les témoins impuissants et désespérés. Un dundée armé fut coulé, comme aussi un voilier chargé de rhum; ce dernier se trouva poignardé si près de la côte que la garnison tira sur le forban, mais que pouvaient les balles des fusils, sinon griffer la crête écumeuse des vagues impassibles?... D’autres victimes allongeaient successivement le funèbre tableau: un charbonnier anglais, canonné pendant quatre heures, alla s’échouer, moribond, sur la côte de la Barre-de-Monts; et le transport _Sequana_, atteint à mort, entraîna au fond des abîmes cent huit de ses passagers. Plus tard, un puissant navire américain fut aussi envoyé par le fond dans les eaux de l’île. Au ballet infernal comptait maintenant un coryphée nouveau: la mine-flottante, qui s’en allait, ronde et sautillante, dandinant au gré des lames ses antennes polies, et condamnant à une mort implacable et instantanée tout ce qu’effleuraient ces pointes à l’aspect inoffensif. L’une d’elles vint endommager les ouvrages nord-ouest du port; une autre, le 27 octobre 1916, jalouse des pièces qui meurtrissaient la cathédrale de Reims, s’en fut éclater au pied de la falaise couronnée par l’antique chapelle de la Meule, que sa mitraille d’acier tordu blessa lâchement. L’île, résignée au pire, et soutenue par sa foi française, attendait dans le deuil que les destins célestes fussent accomplis. Les Islais tombaient au feu, par grappes sanglantes, jusqu’à onze le même jour. Alors, on estima en haut lieu que ce rocher battu par les lames pourrait se muer en un nid de faucons; un camp d’aviation fut installé près de Saint-Sauveur, et quelques postes de protection placés sur la côte; le téléphone devait les réunir, mais on ne posa que les lignes des routes centrales. Ce fut le temps où le nouveau monde envoya au secours de l’humanité en péril ces grands gars musclés et bruyants, qui ouvraient de larges bouches sur des sourires aurifiés. Ils arrivèrent si nombreux qu’il fallut en mettre partout. Yeu reçut un contingent important de Yanks; dès lors, ses angoisses furent un peu allégées; mais ses étonnements commencèrent. Le croirait-on? ces hommes sortis de la mer importèrent avec eux des motocyclettes et jusqu’à une automobile, invention effarante dont jamais l’île n’avait vu que l’image dans les gazettes. Et le drame déroula ses derniers actes; l’écho de la victoire, récompensant enfin la France toute saignante de ses douloureux sacrifices, fit tressaillir de joie l’îlot lointain et dolent. D’une joie amère cependant, trempée de larmes, frémissante de douleur, car, sur les tables glorieuses qui s’allaient dresser dans les deux églises islaises, soixante noms pour le Bourg, quatre-vingt-huit pour le Port, disaient le martyre d’Yeu, qui avait offert le plus pur de son sang sur l’autel de la Patrie. DEUXIÈME PARTIE IV Tandis qu’Yeu pansait ses blessures et s’apprêtait à revivre dans le travail et dans la foi, Yvonne voyait avec joie se consolider la santé de son père. Tous deux, l’un à l’autre appuyés, reprenaient, dans le calme, leurs habitudes paisibles et leurs occupations de bienfaisance, sans soupçonner la singulière aventure où les allaient entraîner les desseins mystérieux de la Providence. Présentons maintenant un nouveau personnage, héros de la Grande Guerre, et d’ailleurs bien connu de ce que l’on est convenu d’appeler le Tout-Paris littéraire et mondain. * * * * * L’appartement de Roger Mauroy était bien tel qu’on pouvait supposer le logis de cet écrivain comptant trente-cinq ans à peine, et que le roman et le théâtre comblaient pareillement de leurs grisants sourires dorés. C’était, dans la paix élégante de Passy, un rez-de-chaussée dont les fenêtres ouvraient sur la voie ferrée qui suit en tranchée le boulevard Marbeau; dès le vestibule, les affiches du dernier succès de Mauroy accueillaient les visiteurs de l’auteur dramatique, et le grand bureau-salon, que deux fenêtres voilées de soie verte éclairaient d’un jour étrange et raffiné, était meublé avec une fantaisie fastueuse qui révélait les goûts et la vie du jeune et déjà célèbre écrivain. Au mur, des rangs de livres couraient; ils composaient le fond du décor, fond précieux où s’épaulaient les éditions anciennes et les reliures plus vives habillant les maîtres modernes du roman et de la scène. L’austérité que cette imposante bibliothèque eût aisément conférée à la pièce se trouvait corrigée par une foule de bibelots groupés capricieusement, et auxquels Roger tenait fort; au mur, des pointes sèches de Helleu, quelques dessins de camarades, des photographies chaleureusement dédicacées par d’aimables interprètes désireuses de se voir attribuer un prochain rôle. Une bannière brodée, prix d’une fête du _Grand Journal_, était drôlement plantée dans une potiche japonaise; en bonne lumière, une caricature incisive, prestement enlevée, représentait le maître de céans sous les traits d’un cavalier à large feutre, Falstaff maigre ou d’Artagnan barbu. Le dessinateur n’avait exagéré qu’à peine, ainsi qu’il est aisé de nous en rendre compte en surprenant l’écrivain assis à sa table de travail, un bureau Renaissance finement sculpté, encombré de papiers, d’ailleurs mal rangés, entre une machine à écrire, et un appareil téléphonique--indispensables auxiliaires de l’homme de lettres au XXe siècle. Roger Mauroy est un grand garçon svelte, bien moulé dans le veston montant de la gent romancière. Il est blond, d’un blond châtain que met en valeur une barbe bien fournie que l’écrivain soigne avec amour, car il sait que de face elle lui confère l’aspect de Henri IV, tandis que de profil l’arête impérieuse de son nez l’apparente directement au François Ier du Titien: double ressemblance dont Roger, je vous le confie, a la faiblesse d’être assez vain. Sur le veston bleu fleurit, discret, un étroit ruban rouge et vert, cueilli parmi la fournaise de Verdun, et qui vint panser à propos la blessure ouverte par un éclat d’obus reçu dans l’épaule, aux avant-postes. Parti, en août 1914, sergent de réserve, comme Péguy, le lieutenant Mauroy a été démobilisé à Mayence, en avril 1919, voici deux mois. Il s’est, avec une satisfaction vive, inséré de nouveau dans des vêtements civils, constatant toutefois sans plaisir que la rude vie des camps l’avait fait passablement maigrir, et qu’il lui faudrait enfoncer davantage son feutre mousquetaire: n’avait-il pas semé, au cours d’une campagne de cinquante-trois mois, bon nombre des cheveux si joliment bouclés dans lesquels s’égarait volontiers sa main longue, au cours de ses laborieuses rêveries? L’auteur des _Orchidées parisiennes_, hardi roman à clé dont l’éditeur Gauvain mettait en vente le quarantième mille lorsque éclata la conflagration européenne, a fait encore, à son retour dans la capitale, une constatation d’un autre ordre, et plus grave. Quelques visites dans les bureaux de rédaction et chez certains secrétaires de théâtres, membres de cette confrérie qui s’est si spirituellement rangée sous l’égide des «Mille-Regrets», ont enseigné au démobilisé que quatre ans de guerre sont parfaitement aptes à appesantir l’oubli sur l’écrivain qui a délaissé la plume pour le revolver. Tandis que Mauroy, des Vosges à l’Yser, promenait son intrépidité railleuse et son casque bossué, toute la tribu des invalides, des trop vieux, des trop faibles--et des embusqués--s’est ruée à l’assaut des feuilles délaissées par les combattants. Mon Dieu! il leur fallait bien vivre... il fallait aussi que les revues parussent, serait-ce en format réduit. Si bien que Roger a dû reprendre ses affaires en main vigoureusement, et, sans perdre une minute, se faire voir, se rappeler avec insistance au souvenir des importants directeurs de théâtres ou de journaux. Maintenant le voilà remis en selle, grâce aux fondations solides que possédait sa réputation d’artiste, grâce aussi aux bonnes relations que ce garçon sympathique avait su nouer un peu partout. A ce jeu, travaillant le jour, sortant le soir pour joindre les confrères, qui généralement reçoivent à des heures tardives, Mauroy ne s’est pas reposé des fatigues de la guerre. Aujourd’hui, en dépit du soleil printanier qui joue effrontément près de lui, sur le buste orgueilleux d’une Circé de marbre, il est singulièrement déprimé. Cependant ce conte, promis aux _Œuvres françaises_, et dont les pages s’étalent devant le jeune écrivain, doit être terminé au plus vite... Sous la plume nerveuse qui hésite, ou griffe le papier d’un trait rageur, les feuilles se couvrent de ratures aussitôt que de lignes nouvelles; Roger dépose avec humeur son stylo, passe la main sur son front las; certainement, il ne fera rien de bon aujourd’hui. Au moins faut-il porter, sur l’acte en représentation au Théâtre de la Victoire, cet œil du maître vanté par La Fontaine, et que les conditions de la vie moderne ont pourvu de moyens d’investigation dont le Bonhomme eût été grandement surpris. Mauroy décroche son récepteur téléphonique: --Allo, mademoiselle... voulez-vous me donner Trudaine 76-81... Bien... Merci. Après l’attente coutumière imposée par cette administration que l’Europe, assure-t-on, ne cesse de nous envier, la conversation s’engage. --Allo! Le Théâtre de la Victoire? --... --Voulez-vous me donner le secrétaire général? Ici, M. Mauroy. --... --Ah! bonjour, cher ami. Eh bien! ça marche toujours, mon _Aurore effroyable_? --... --Bravo! Combien hier? --... --Oh! oh! pas possible! et la location pour ce soir? --... --Hé mais! Je suis un heureux auteur--parce qu’admirablement servi, d’ailleurs, et merveilleusement encadré. --... --Si, si! c’est vrai. Je passerai rue Chaptal un de ces jours. --... --Aujourd’hui, pas moyen. Je vais à mon cercle où je dois rencontrer Mercier, du _Nouveau Magazine_. Au revoir. Et François Ier raccrocha le récepteur en fredonnant dans sa barbe royale un refrain de café-concert. Puis, décidé à abandonner momentanément son conte, sous ce prétexte, d’ailleurs spécieux, que sa pièce vogue à pleines voiles sur l’océan du succès, l’écrivain sonne son domestique: --Julien, donne-moi mon pardessus et mon chapeau. --Vous sortez, mon lieutenant? --Je sors, et je dîne au cercle. --Bien, mon lieutenant. Pour Julien, le romancier Mauroy est demeuré l’officier qui, au péril de sa vie, emporta sur son dos, jusqu’au poste de secours, son ordonnance à qui un éclat d’obus venait d’ouvrir la cuisse. Ce sont là choses qui ne s’oublient point, et qui, par-dessus les distances sociales, établissent un pont d’affectueuse sympathie entre le sauveur et le sauvé. Sorti de l’ambulance peu après le temps que les troupes françaises franchissaient le Rhin aux accents de _Madelon_, Julien Boitel, tout naturellement, était revenu au service de Mauroy démobilisé; celui-ci, depuis longtemps orphelin, avait été heureux de retrouver le dévouement fidèle de son poilu. Ignorant les haines de classe, Julien ne s’offusquait pas, bien au contraire, d’entendre son maître conserver, pour lui parler, le tutoiement des tranchées. ... Bien pris dans le pardessus qu’il laissait flotter avec négligence, le feutre légèrement sur l’oreille, suivant une inclinaison à loisir étudiée, Roger sortit sur le boulevard. La brise de juin caressait avec douceur les feuilles des arbres tout proches, et il flottait dans l’air léger une printanière allégresse, qui fut douce au front fatigué de l’auteur dramatique. * * * * * Quand Mauroy arriva, pour y dîner, au cercle de l’avenue des Champs-Élysées, une impulsion le poussa vers une table solitaire, après que, d’un coup d’œil, il se fut assuré que le secrétaire du _Nouveau Magazine_ ne se trouvait pas encore là. Cette absence contraria le romancier moins qu’il ne l’eût pensé: vraiment, il était las, dégoûté de lui-même et des autres, et la démarche infructueuse qu’il venait de tenter dans une rédaction où sa carte n’avait pu forcer la porte du directeur, avait achevé de plonger l’écrivain dans un état d’écœurement nettement caractérisé. --Tiens, Mauroy! Que fais-tu là sans bouger? Attends-tu que ton potage prenne en gelée? Roger leva un regard morne sur l’ombre qui s’interposait entre la fenêtre et lui. Il reconnut le front large, le menton énergique, les yeux scrutateurs de son ami le docteur Fernac; il lui dédia un sourire, accompagné d’une main molle que l’autre serra cordialement. --Bonjour, vieux. --Dis donc, s’enquit le médecin en posant l’index sur la chaise qui faisait face à Mauroy, la place est libre? --... Oui. --Ma femme a emmené les enfants chez sa mère pour les vacances de la Pentecôte; je vais dîner avec toi. --... Oui. Le maître d’hôtel s’empressait. Témoignant d’une affectueuse sollicitude, le docteur examina son camarade. Il plaisanta: --Pas folâtre, ce soir, l’illustre auteur de _l’Aurore effroyable_. Voyons, qu’y a-t-il? Fais voir ta mine? Docile, Mauroy leva la tête. Le patricien évalua d’un regard expert les yeux creux, les joues pâles, le pli lassé de la bouche; il avança en une moue soucieuse la moustache qui ombrageait son menton strictement rasé. --Heu! fit-il, pas brillant! Tu es malade. --Je suis à plat. --Qu’est-ce qui cloche? --Rien et tout... Fatigué... des ennuis de métier... Vrai, en ce moment, conclut l’écrivain, je ne vaux pas grand’chose... tiens! pas même une pièce d’Henri Fortis. Le médecin sourit: --Incorrigible, ce Roger! Et alors, que fais-tu pour te soigner? --Je me repose. --Tu te reposes... à Paris? --Dame! observa Mauroy, le Grand Prix n’est pas couru, personne n’est parti. Lundi, à la générale du Gymnase... Haussant les épaules, Fernac coupa, du ton net qu’il prenait au chevet des malades: --Écoute, mon vieux, laisse le Gymnase tranquille, le Grand Prix aussi. As-tu confiance en moi? --Tu le sais bien, Maurice. --En ce cas, voici mon diagnostic: la guerre t’a esquinté, comme beaucoup d’entre nous, du reste. Et mon ordonnance: il faut enrayer cela d’un seul coup, puisque tu n’es pas, grâce à Dieu, un forçat de la copie. Roger mirait au jour déclinant les chaudes transparences du fluide rubis qui emplissait son verre de cristal; il s’enquit assez négligemment: --Que faire? --La bête, pendant quatre mois au moins. La nonchalance du romancier, qui promenait à l’habitude autour de soi un regard chargé d’indolent scepticisme, se cabra sous le verdict. Mauroy posa son verre, en prononçant un «bigre!» qui en disait plus long que telle tirade de feu Ponsard; le docteur poursuivait: --Mon cher, il n’y a que cela de vrai. Pas de soucis, pas de travail, pas de plaisirs. La bonne vie animale et contemplative du veau dans la prairie. Avec cela on remonte un homme, mieux qu’à coups de régimes et de piqûres. Le romancier n’en paraissait pas autrement convaincu; il maugréa: --C’est gai! Où veux-tu m’envoyer? --Où il te plaira, pourvu que ce soit un pays perdu. --Au bout du monde, alors? Le regard de Fernac, qui se perdait dans une méditation, s’éclaira soudain: --Tiens! Tu m’y fais songer. Au bout de l’Europe, tout au moins. --_Id est?_ tu m’intéresses, docteur. --A l’île d’Yeu. Les blonds sourcils du jeune auteur se froncèrent en un effort affecté; sa main erra dans les taillis annelés de sa barbe historique: --Où diable pourrai-je pêcher cette Arcadie? Je vais demander le Larousse au larbin. --Pas la peine; c’est une île vendéenne, près de Noirmoutier: une nature superbe, et la solitude. --Je m’en doute! soupira Mauroy. Sans relever l’interruption, le médecin continuait: --J’y ai passé des vacances avec ma femme et les petits; nous en sommes revenus rétamés à neuf. Roger demeurait silencieux, laissant jouer une grimace significative au coin de ses lèvres. Fernac consulta sa montre, puis jeta précipitamment: --Neuf heures! et j’ai encore deux visites ce soir! Au revoir, Mauroy. Demain je t’enverrai des renseignements qui te seront utiles pour ton voyage. Souviens-toi que je ne veux pas te rencontrer à Paris avant la fin d’octobre! Et, ayant pris son chapeau des mains d’un valet, le docteur sortit; il laissait son ami en lutte avec des sentiments complexes dont le plus net était la mauvaise humeur, jointe à des velléités de résistance, toutes prêtes, d’ailleurs, à mettre bas les armes. V Dans le petit boudoir où se tenait généralement Mme Carriès, et qu’assombrissait un peu la double silhouette carrée, toute proche, des tours de Saint-Sulpice, la vieille dame n’avait admis qu’un seul genre d’ornementation: des portraits. Portrait grave du mari qu’elle avait trop tôt perdu; portraits rieurs de délicieux bambins; portraits des enfants que Dieu avait conservés à sa tendresse, deux filles et un fils, tous trois mariés en province, où elle allait parfois les visiter en des séjours que leur affection trouvait toujours trop brefs, mais que limitaient étroitement les obligations assumées par Mme Honorine vis-à-vis des œuvres paroissiales. Tache sanglante parmi l’or des cadres, une croix de la Légion d’honneur soulignait de son trait vif la photographie de Louis, l’aîné, sa fierté autant que sa douleur, depuis qu’il s’était offert en oblation pour la France, sur l’autel des Éparges. Au même panneau souriait le spirituel profil de Roger Mauroy, doté d’une finesse que sa barbe n’annihilait point. Il se trouvait en bonne place, car Mme Carriès nourrissait une affection quasi maternelle pour ce fils d’une sœur prématurément disparue; aux yeux bleus de Roger, elle se plaisait à retrouver les lueurs câlines du regard que jadis, au temps où les fillettes s’habillaient comme dans les livres de la comtesse de Ségur, elle avait tant aimé dans les prunelles de Lucie. Ce jour-là, précisément, Mme Honorine songeait à son neveu dont elle attendait vaguement la visite, parce que depuis une dizaine de jours déjà, ce qui était inhabituel pour lui, il n’avait sonné à l’entresol de la place Saint-Sulpice. La respectable tante pensait à Roger avec, comme à l’accoutumée, le souci de voir ce grand garçon, un peu blasé et trop léger, lancé sans l’appui d’une saine tendresse dans un monde qui ne présentait pas les garanties morales qu’elle eût souhaitées pour lui. Mais l’affection profonde, indulgente, qu’elle portait au jeune homme, faisait à cette vieille dame d’œuvres, intelligente, fine et bonne, un devoir très doux de reconnaître que son romancier de neveu était un homme de cœur--il l’avait assez prouvé au front--et donc qu’il y avait en lui les ressources que Dieu dispense aux «âmes bien nées». Le soleil devenait importun; Mme Carriès déposa sur la travailleuse ses lunettes d’écaille, ainsi que la pièce de layette où elle s’activait; puis elle se leva pour baisser le store de linon brodé qui protégerait ses yeux d’un jour trop vif. Ce mouvement déploya, en une netteté d’estampe, la silhouette maigre, mais pleine de vie, de cette sexagénaire à la blanche et soyeuse chevelure; les yeux, plus vifs que doux, dont un rayon de bonté tempérait cependant la malice naturelle, avaient conservé toute la transparence de la jeunesse, et semblaient deux pervenches égarées sur un visage aux tons de cire; le nez, à l’arête droite et longue, descendait vers une bouche qui ne riait plus depuis les deuils dont la bonne dame avait été frappée, mais qui savait encore sourire, et exquisement. Et pour terminer ce croquis physique par un trait moral, qui peut-être trouve sa place ici, ajoutons que Mme Honorine possédait, dans sa corbeille à ouvrage, une petite _Imitation_ reliée à son chiffre, fort coquette à la vérité, dont les pages étaient littéralement usées, tant on y avait cherché--et trouvé--de précieux réconfort. Un coup de sonnette ébranla soudain la paix de l’appartement. Fanfreluche, qui reposait sur un coussin sa paresse d’angora bien nourrie, étira, toutes griffes dehors, ses pattes gantées de velours, et, renfonçant sa tête entre ses épaules, par un mouvement qui fit se hérisser sa collerette de souples poils blancs, guetta la porte d’un œil où une défiance flottait dans l’eau verte de la prunelle. Elle se rassura en voyant apparaître la femme de chambre, qui annonçait, d’une voix cassée par l’âge, mais vibrante d’allégresse: --Madame, c’est M. Roger! --Qu’il entre, ma bonne, qu’il entre tout de suite! Un pas viril, une haute taille qui s’inclina pour un baiser sur la main de Mme Carriès; du bruit, regrettable, dans le boudoir si calme: n’importe! Fanfreluche connaissait cette barbe imposante, et savait que nul péril ne l’accompagnait; elle ramena sur ses yeux sa patte à la fourrure lustrée, et s’abandonna de nouveau à un sommeil sans rêves, mais non pas sans douceur. Cependant, avec un tendre sourire qui corrigeait la vivacité des paroles, Mme Honorine accueillait son neveu: --Te voilà donc, mauvais sujet? Le dirai-je? Il m’ennuyait de ne pas te voir, et je t’attendais quelque peu. Attirant à soi un dagobert familier, sous lequel il casait commodément ses longues jambes, le jeune homme expliqua: --Ma tante, je viens vous faire mes adieux. Mme Carriès avait de nouveau chaussé ses lunettes, qui lui conféraient, de par leur grosse monture d’écaille brune, dont les cercles empiétaient sur ses joues, l’apparence d’un sage oiseau de Minerve; la bonne dame retira ses bésicles pour mieux considérer Roger; puis elle émit une opinion fâcheuse: --Quel coureur! Il part encore! Voici combien de temps que tu étais rentré? Six semaines? --Deux mois dimanche prochain, me tante: la classe 1907 a été démobilisée en avril. --Là! Qu’est-ce que je disais?... Voyons, laisse donc ce coussin tranquille, mon petit; tu vas donner des cauchemars à Fanfreluche! Docile, le «petit» obéit. Mme Honorine s’inquiétait: --Et où vas-tu? C’est bien trop tard pour Nice, et quant à Deauville, le 3 juin... --La chose est très sérieuse, ma tante; je suis malade. La bonne dame changea de ton: --De fait, tu as une triste mine, mon pauvre Roger! Et moi qui ne m’en étais pas aperçue! Toujours ton estomac? --Cela et le reste; au juste, je suis fatigué; Fernac prétend... vous connaissez bien Fernac? --Oui certes, un charmant garçon. --Et un bon ami, très fort comme médecin. Il dit que la vie où ma carrière m’entraîne dépasse mes forces pour le moment. Bref, je l’ai vu hier soir--il m’envoie au vert. Mme Carriès leva un index attentif: --Ah! cela, c’est la bonne idée... surtout si l’endroit est suffisamment écarté. Où t’en vas-tu, beau voyageur? Le nez bossué à la royale parut s’effondrer dans la barbe blonde. Soupirant avec ampleur, l’écrivain prononça: --... A l’île d’Yeu, ma tante. --En effet, ce sera calme,--intéressant aussi. --Oh! intéressant... --Si, si; mon pauvre Louis avait excursionné un été aux îles bretonnes; il en rapporta le meilleur souvenir. Et tu resteras longtemps là-bas? --Fernac parle de quatre mois! Je pars ces jours-ci. --Ce sera une vraie cure! Moi qui avais compté sur toi pour me chaperonner à Vichy en juillet! --Soyez certaine, ma tante, répondit le jeune homme avec élan, que j’eusse préféré cent fois porter vos écharpes à la buvette... --... Et surtout ma lorgnette à la villa des Fleurs, continua la vieille dame en souriant. Je n’en doute pas, mon ami, tu as toujours été l’obligeance même! ... Voyez un peu comme les hommes sont une étrange espèce, et malaisée à contenter: le jeune romancier, croyant discerner dans ce compliment une innocente malice, ne le reçut pas avec la gratitude émue qu’on eût pu supposer. * * * * * Il est fort regrettable, à coup sûr, que le célèbre Lavater n’ait pu connaître la veuve Birant, de Port-Joinville, lorsqu’il écrivit les chapitres par lui consacrés, dans son _Essai de Physiognomonie_, aux analogies existant entre tels visages humains et tels facies d’animaux. Dans cette tête longue couronnant un maigre corps, et coiffée de cheveux bien tirés, à plat sous le barbichet blanc du pays de Retz, d’où la bonne femme était originaire, l’éminent philosophe eût avec joie diagnostiqué une formelle ressemblance caprine, ce qui eût enrichi d’un exemple, topique à la vérité, les remarquables planches sur cuivre qui ornent son curieux ouvrage. Sans doute est-il superflu de dire que l’honnête paysanne n’avait pas le moindre souci de cette quasi-similitude relevée par la malignité de ses voisins. Si jamais elle avait perdu un instant à le regretter, devant la grande glace piquée qui ornait sa cheminée, ce n’était pas, à coup sûr, par cet après-midi du 7 juin, où elle s’affairait à des rangements. Et vraiment la maison avait fort bon air, habillée de chaux éclatante au dedans comme au dehors, avec ses parquets lavés de frais, ses lits drapés de rideaux blancs et raides, et ses vieilles armoires sculptées en plein bois, mais si noircies par le temps que leur propriétaire les eût bien voulu échanger pour de beaux meubles en pitchpin verni, comme ceux qu’on vend à Nantes. La mère Birant s’appliquait à remplir le bénitier de coquillages qui accompagnait, dans la chambre d’honneur, le lit au volumineux édredon, quand un bruit de pas, résonnant au dehors, l’appela à sa croisée largement ouverte sur le calme ensoleillé de la Grande-Rue. La liaison de cause à effet ne paraît peut-être pas évidente ni surtout forcée; mais il faut savoir d’abord que la bonne femme, éprouvée par la solitude où l’avait laissée son veuvage, était fort amie d’une innocente causette, et aussi que cette journée s’annonçait, on va le voir, comme devant être de celles qui marquent dans la vie d’une loueuse en meublé. Les pas entendus étaient ceux de Michelle, la gentille boiteuse qui servait les voisins d’en face. Dame Sidonie Birant fut légèrement déçue; mais la petite, peut-être, pourrait donner un renseignement précieux. Penchant son plat corsage par la fenêtre, la mère Birant s’enquit: --Dis-moi, ma grande, sais-tu pas si le bateau de Fromentine est rendu au port? La jeune fille déposa sur l’appui de la grille le filet à provisions dont elle était chargée: --Je ne saurais vous dire, mère Birant; j’avais mes courses pour l’épicerie, près de la poste; je ne suis pas descendue sur les quais. --Ah! ça me préoccupe, cette affaire, rapport à mon monsieur. --Votre monsieur? interrogea Michelle, assez curieuse de sa nature, et se réjouissant de raconter, tout à l’heure, du nouveau à Mlle Yvonne. --C’est vrai, tu n’es pas au courant. J’ai eu les sangs si tourneboulés par ces dépêches, depuis trois jours, que je ne sais pas comment j’ai vécu. Gratter mes parquets, laver mes rideaux, brasser la paillasse et la mettre chauffer au soleil... Du coup, la petite boiteuse traversa la rue. C’était une entreprise plus facile, d’ailleurs, et moins périlleuse, que de s’engager à Paris, vers cinq heures du soir, dans la traversée du carrefour Châteaudun. Sidonie continuait, heureuse d’avoir une auditrice, et possédée par le réconfortant sentiment du labeur accompli: --J’ai d’abord reçu un télégramme d’un de mes anciens locataires, le docteur Fernac; des gens tout ce qu’il y a de comme il faut, avec des enfants bien mignons qui se plaisaient à croquer mes pommes, comme des amours. Le docteur retenait ma grande chambre pour un ami fatigué, qu’il m’a dit; sans doute que je lui ferai la «pension» aussi, à cet homme. Lui, il m’a télégraphié, hier, qu’il serait là aujourd’hui. Alors, tu comprends, ma fille, j’ai eu du tracas; mais maintenant tout est en ordre, la Sainte Vierge pourrait s’y mirer. Regarde voir. Michelle avança la tête par la fenêtre, et admira, comme il convenait, la propreté cossue de la maison, que la mort du patron Birant, broyé avec son bateau, lors d’une bourrasque d’équinoxe, forçait sa veuve à louer à des baigneurs, pour pouvoir élever les orphelins. Ayant admiré les poignées de la commode fourbies à clair, comme une drague qui vient de racler le fond de la mer, la jeune fille se disposa à rentrer en face, dans la maison drapée de vigne. Par habitude, avant que de pousser la porte de la grille, elle jeta un coup d’œil dans la rue; alors, elle s’écria: --Mère Birant, voici votre locataire, pour sûr! --Jésus! le crois-tu bien, ma fille? --En tout cas, ce n’est point quelqu’un de l’île. Et Jamicot, le commissionnaire, suit ce monsieur avec une malle. Trois enjambées, démesurées d’ailleurs, amenèrent Sidonie sur sa porte. Elle y arriva pour voir s’avancer, à une vingtaine de mètres, un homme de haute taille, jeune mais pâle, qui portait sur le bras un vêtement de voyage, et dont le front était ombragé par un feutre assez semblable--mon Dieu, oui!--à ceux des métayers du marais breton. Il marchait en regardant autour de soi avec curiosité, ce qui ne laissait pas que d’étonner Sidonie, car, en vérité, chacun sait bien qu’il n’y a rien à voir à Port-Joinville: c’est ce que tout le monde connaît, et voilà tout. La bonne femme s’avança vers l’étranger, souriante et empressée: --Ça ne serait-il pas que vous venez chez moi, monsieur? --Mais c’est bien possible, madame, répliqua fort courtoisement le voyageur. Madame Birant, sans doute? --Elle-même, monsieur, pour vous servir, répondit la Bretonne, intimidée par la barbe dorée de l’inconnu. Il semblait à la bonne femme avoir vu quelque part une tête de ce genre... peut-être dans les livres d’école de ses garçons, et ce souvenir, pour vague qu’il fût, était certainement impressionnant. --Eh bien donc! riposta l’étranger, moi, on m’appelle M. Mauroy, et je suis votre pensionnaire. Vous voulez bien consentir à faire ma cuistance et mon lit pendant quatre mois? Jamais la veuve Birant n’avait entendu ce terme insolite de _cuistance_, fleur poussée au sillon âpre des tranchées. Elle devina pourtant quelle en pouvait être la signification, et répondit, avec un élan favorisé par la bonne humeur d’un homme qui se révélait si facilement abordable: --Ah! dame oui, monsieur, tant que vous voudrez! --Parfait; nous nous entendrons très bien, et votre maison me plaît à première vue. Sur quoi l’écrivain s’occupa de faire avancer sa malle; et, mettant le pied dans le large vestibule, qui fleurait le pot-au-feu, l’eau de Javel et le printemps, Roger Mauroy entra dans sa vie islaise, laquelle devait être pour lui la cause d’une aventure infiniment plus singulière que mes lecteurs jusqu’ici ne le peuvent raisonnablement supposer. Le ciel resplendissait d’un bleu vif, où de frêles nuées se dissipaient, dans l’éblouissement de la lumière, comme s’effaçaient, derrière le romancier, les préoccupations, si menues à distance, qu’il avait laissées à Paris. VI C’était de bon cœur, on l’a vu, que l’auteur de _l’Aurore Effroyable_ commençait de suivre l’ordonnance formulée par son ami Fernac. La première mauvaise humeur passée--si l’on a vingt-quatre heures pour maudire ses juges, on peut bien en consacrer douze, parfois, à pester contre son médecin,--l’homme de lettres avait reconnu toute la justesse du conseil qui lui avait été donné. Une excellente nuit en chemin de fer avait disposé le voyageur à goûter tout le charme de la traversée de quatorze milles indispensable pour gagner son séjour insulaire. La mer s’était faite câline à l’abri de Noirmoutier, qui dresse, appels de bras indolents derrière ses dunes herbues, les ailes des moulins de Barbâtre,--si câline pour porter le svelte bateau-poste, que Roger avait estimé ce début de villégiature vraiment plein d’attraits. La maison de la mère Birant, et la vie qu’il y menait, ne le firent point changer de sentiment. Il régnait une paix totale dans ce logis baigné de soleil, adossé à un potager où le printemps plus chaud donnait l’essor à une végétation plus riche que dans la région parisienne. L’ensemble fut doux à ce citadin fatigué par la vie des camps, lassé par celle de la capitale. Et il se plut, allongé sur un vieux fauteuil de paille, à l’ombre d’une tonnelle de rosiers odorants et vigoureux, à laisser couler les heures rythmées par la cloche voisine de Notre-Dame, en regardant d’un œil vague les traits noirs que le vol rapide des martinets inscrivait au ciel bleu. Le premier soin de l’écrivain avait été d’enfouir aux vastes flancs d’une commode, profonde comme une armoire de sacristie, et sans en couper les pages, les livres nouveaux dont, à tout hasard, il avait chargé sa malle, dans ce lointain--si lointain!--Paris. Une lettre brève à Mme Carriès, un bulletin de bonne arrivée au docteur Fernac, un mot au fidèle Julien, en vacances, largement rétribuées, dans sa famille, avec défense de donner à qui que ce fût l’adresse de son lieutenant, avaient suffi à Roger pour remplir ce qu’il considérait comme ses obligations à l’égard du monde extérieur. Les trois feuillets partis, le jeune homme s’était plongé en un farniente total et délicieux, où se détendaient exquisement ses nerfs, matés bien vite, d’ailleurs, par le solide appétit que Mauroy s’était connu naguère, et que ne tardèrent pas à réveiller les menus simples, mais variés, de la mère Birant. Lorsque, au soir, la chute du soleil, s’inclinant du côté du Grand Phare comme la boule d’un bilboquet vers son bâtonnet, faisait la chaleur moins accablante, l’écrivain partait en promenade. Il allait, nonchalamment, jouant avec une canne dont il avait sculpté la pomme au fond d’une «cagna» champenoise, certain jour infernal où le bombardement forçait à quelque occupation manuelle, propre à distraire un peu la pensée de l’hallucinant fracas. A pas lents, jouissant intensivement du calme qui l’entourait, le jeune homme gagnait, par des chemins solitaires, la côte voisine de Ker-Châlon. Il en suivait les découpures, plage de sable grenu frangée de zostères, rochers plats profondément incisés d’échancrures perpendiculaires. Au port, il s’arrêtait à goûter les jeux du soleil, presque horizontal, sur les voiles aux tons vifs, qui battaient comme des ailes, tandis que les barques de pêche, leurs flancs lourds de victimes argentées, venaient prendre à quai les postes d’amarrage. Avant que de retrouver sa chambre, Roger volontiers s’attardait à l’étable où la mère Birant trayait la Roussotte, dont le lait giclait en filets durs dans le seau bientôt empli d’une mousse montueuse, tandis que, flegmatique et mangeant des pommes vertes, la bête balayait de sa queue la face de la femme, qui ne songeait point à s’en émouvoir. Et Mauroy, gagnant son lit, les joues hâlées d’air pur, ivre de soleil, de calme et de lait chaud, se demandait avec une conviction horrifiée comment il peut y avoir dans Paris, ville tentaculaire, ainsi que disait Verbaeren, des romanciers qui peinent à inventer des bourdes, quand il est si doux de se laisser vivre au fil des jours, au sein d’une nature indulgente. Le dimanche qui suivit, à Port-Joinville, l’arrivée du Parisien, celui-ci flânait béatement, en pantoufles et la barbe ébouriffée, sur la terrasse étroite qui régnait derrière la maison, élevée de deux marches au-dessus du jardin parfumé. Soudain la mère Birant apparut. Correctement sanglée dans sa robe noire, un barbichet festonné surmontant son long profil osseux, plus que jamais elle eût évoqué, pour un esprit davantage porté à la malice que ne l’était alors celui de Mauroy, la silhouette de ces chèvres maigres qui songent, par les causses du Quercy. La bonne femme déposa un paroissien sur la table de cuisine, auprès des cahiers que les gamins avaient abandonnés la veille pour gagner leur soupente. Elle sourit à son locataire aussi gracieusement que le lui permettaient ses moyens, et annonça: --Je reviens de la première messe; je me suis dépêchée, rapport à votre déjeuner... --Il est certain que mon café au lait sera le bienvenu. --Voilà... je vais vous le servir tout de suite... Et vous, monsieur Mauroy, à quelle messe que vous allez? Le romancier demeura interdit. Au vrai, il pensait employer cette journée comme les autres, à paresser parmi les fleurs, dans le bourdonnement joyeux qui montait de toute cette vie odorante et ensoleillée. Mais le visage de sa logeuse exprimait que la chose était d’importance; puis, dans un coin de son âme, un petit coin demeuré fidèle aux purs souvenirs de sa première communion, malgré les traverses d’une carrière assez aventureuse parfois, Roger estima que sa cure islaise, pour être complète, pouvait, en somme, revivifier l’âme aussi bien que le corps. Il déclara donc, avec aplomb: --Je me suis levé de bonne heure pour flâner un moment au jardin avant que de m’habiller, madame Birant. Je me rendrai tout à l’heure à la grand’messe. --C’est ce que je pensais, répliqua la Bretonne, qui déjà s’affairait au petit déjeuner de son hôte, en face du chaudron primitif suspendu dans l’âtre. C’est à dix heures. Tout le beau monde du Port s’y retrouve. Mauroy accueillit sans sourciller cet hommage naïf. Soucieux peut-être de justifier la bonne opinion que sa propriétaire nourrissait à son égard, il apporta quelque soin à son nœud de cravate, devant la glace flanquée de vases d’où jaillissaient de belles tiges de phragmites, au plumet violacé. Et il ne fut pas l’un des derniers à franchir le seuil de la modeste église, où l’accueillit, dès l’entrée, or sur marbre noir, une inscription gravée pour perpétuer la mémoire héroïque des sauveteurs Palvadeau et Marchandeau, canotiers du bateau de sauvetage, enlevés par la mer en novembre 1876, après avoir sauvé deux pêcheurs de l’île. VII Avouons ici que la position d’un auteur se trouve parfois assez délicate, placé comme il se trouve entre le respect qu’il doit à la vérité et le souhait légitime de maintenir sympathiques les individus dont il s’est constitué le bénévole historiographe. Nous dirons donc simplement que le sincère désir de recueillement, apporté par le neveu de Mme Carriès, sous la voûte ronde de Notre-Dame-du-Port, fut péniblement mis à l’épreuve par la majestueuse lenteur des cérémonies se déroulant devant les hautes verrières du chœur. Les regards de l’homme de lettres, qui eurent tôt fait d’apprécier la jeunesse relative de l’édifice, furent un moment retenus par un joli trois-mâts votif qui, encapuchonné de pavillons, minutieusement exécuté dans tous ses détails, chaloupes comprises, virait lentement au bout de son long fil d’acier. Puis une curiosité professionnelle, dont jamais l’écrivain ne saurait se défaire, amena notre Parisien à examiner l’assistance qui l’entourait. La masse était formée par de bonnes gens du pays, trop vieux ou trop jeunes pour avoir des occupations actives, au milieu d’un groupe important de fidèles qu’on aurait pu, têtes et toilettes, rencontrer à Paris, sous les nefs bourgeoises de Sainte-Marie de Batignolles, ou de Saint-Lambert de Vaugirard. Évidemment c’était là,--Mme Birant l’avait annoncé d’ailleurs,--la société huppée de l’île, fonctionnaires, usiniers et leurs familles. Quelques rares fanchons noires, nouées par-dessus des bonnets plats à bords tuyautés, étaient modestement groupées auprès des piliers qui avoisinent l’entrée. En somme, rien qui fût particulièrement intéressant, et Mauroy se décidait à rappeler à lui ses souvenirs de latiniste, en vue de suivre les chants liturgiques, quand ses regards tombèrent sur un couple assis non loin de lui. C’était évidemment le père et la fille, à en juger par la ressemblance des traits autant que par la différence d’âge que leurs visages accusaient. Lui, très droit, sous ses cheveux et sa barbe de neige; elle, en pleine floraison d’une beauté rare, une de ces beautés qu’il faut qualifier d’impérieuses, non par suite de l’allure hautaine de celles qui en sont dotées, mais parce que leur éblouissant rayonnement force l’admiration même du passant. Et tous deux possédaient, dans la sobre élégance de leur toilette, dans la dignité de leur maintien, un quelque chose d’impalpable et de certain qui retint l’esprit du Parisien exilé. Sa pensée se cristallisa en cette formule fâcheusement incorrecte pour un écrivain, mais des plus expressives: --Ceux-là, c’est quelqu’un. Roger avait espéré offrir, au moment de la sortie, l’eau bénite à ces inconnus; mais un remous de la foule l’enveloppa, le porta presque jusqu’au petit parvis caillouteux. Il les retrouva bientôt, car une assemblée islaise, même à la grand’messe, n’a jamais rien d’innombrable; alors le jeune homme eut la surprise de voir ceux qui le préoccupaient suivre devant lui la Grande-Rue, et la stupeur, plus profonde encore, de constater qu’ils entraient dans la maison, de bonne apparence derrière sa grille soignée, qu’il avait déjà remarquée en face du logis de la mère Birant. Tenant dans sa main un menton méditatif, Mauroy, peu après, interpellait sa logeuse sur ce grave sujet, tandis qu’elle posait devant lui un buisson de langoustines aux pinces rosées: --Dites-moi, madame Birant, j’ai vu à la messe deux personnes que je ne connaissais pas encore. --Il y en a comme ça quelques-unes dans l’île, répondit la Bretonne avec une logique élémentaire et puissante. --Sans doute, acquiesça Mauroy. Mais celles-ci, je les ai remarquées, parce qu’elles habitent en face de chez vous. Un monsieur et une jeune fille. --Ah! déclara Sidonie, rectifiant un pli de la grosse nappe bise, c’est le commandant Héricau et sa demoiselle. --Ils ont l’air de gens fort bien. --Vous pouvez le dire, monsieur. Le commandant était dans la marine; maintenant le voilà retiré à Port-Joinville, son pays de naissance. Il n’est pas fier au pauvre monde, et on n’en trouverait point comme lui pour connaître l’île. --Est-elle donc si curieuse? --A son estime, la côte serait une merveille, de la pointe du But à celle des Corbeaux, en passant par le Vieux-Château... mais mangez donc, monsieur, c’est cuit à point. Et la paysanne s’en alla vers la cuisine, où l’appelait une bruyante querelle survenue entre ses fils, avec la soudaineté d’un grain crevant sur la mer, en gouttes larges et pressées. Quelques taloches sonores, autant qu’impartiales, rétablirent l’ordre un moment troublé; dans la salle, le monsieur de Paris, qui ressemblait à François Ier d’après l’opinion de Pierre Birant, déjeunait en silence, avec le sentiment singulier que cette pièce était plus vaste qu’à l’habitude, et qu’il s’y trouvait un peu seul. * * * * * Le voisinage qu’il s’était découvert taquinait Mauroy, plus peut-être qu’il n’eût consenti à l’avouer. Les jours suivants, il se trouva que le grand air fatigua le romancier, ainsi qu’il l’expliqua à sa propriétaire, ce qui l’obligea de demeurer plus longtemps dans sa chambre; mais vous n’auriez point voulu qu’il s’y claquemurât par ce temps de rêve? Dans l’embrasure de la fenêtre grande ouverte, dissimulé derrière les persiennes mi-closes, il goûtait, ayant à la main un livre dont nous n’affirmerions pas qu’il ne le tînt point à l’envers, il goûtait une paix fraîche, plus reposante encore que celle du jardin; et était-ce la faute de Roger, je vous le demande, si, étant ainsi placé, il avait sous son regard la maison Hérieau, où nul mouvement extérieur ne lui pouvait échapper? Le jeune homme s’amusa, avec un intérêt très vif, à jouer la classique vieille dame provinciale, embusquée, disent les méchantes langues, derrière son rideau, comme derrière sa toile se tapit l’araignée, qu’à Yeu l’on appelle une filante. Il vit souvent sortir et rentrer le père et la fille, qui lui parurent fort actifs; il apprit, par des renseignements complémentaires obtenus de la veuve Birant, qu’ils s’adonnaient, l’un à des sorties maritimes, l’autre à des œuvres charitables. Tant et si bien qu’à force de les regarder, Mauroy ressentit le désir, tôt mué en décision, d’entamer des relations directes avec M. et Mlle Hérieau, à la prochaine de ces occasions imprévues qui se rencontrent dans la vie tout aussi bien qu’aux pages fallacieuses des romans. Elle se présenta bientôt, cette occasion, sous l’apparence joviale du vieux pêcheur qui fournissait la mère Birant de homards hautement appréciés par son pensionnaire. Cette fois, il y en avait une pleine hottée, que la Bretonne considéra avec une admiration consternée: --Vous voudriez que je vous prenne tout ça, père Antoine! Y pensez-vous? --Bien sûr, mère Sidonie! Regardez-moi s’ils sont vivaces, les gaillards! --Combien y en a-t-il? --Onze, et de pleine santé! En fait, dans la hotte déposée devant les persiennes où s’abritait Roger, des pinces impatientes se heurtaient en crissant. Le marchand poursuivit: --Vous direz à vos gamins d’aller chercher des guinches marines, au jusant, sur la grève de Ker-Châlon. Empaquetées dans ces herbes, mes bêtes vivront bien une semaine: vous les cuirez quand ça vous chantera. --Tout de même... faisait la mère Birant, en hochant la tête. Dans la maison d’en face un rideau remua, à la fenêtre d’une pièce que de savantes déductions faisaient tenir à Mauroy pour le salon de Mlle Hérieau. Par un réflexe bizarre, et qui ne saurait guère s’expliquer que d’après le cas maladif d’un Parisien isolé sur un rocher où il commence de s’ennuyer, ce flottement léger d’une mousseline innocente amena Mauroy sur le seuil de son ermitage. Au même instant, l’officier retraité sortait de chez lui: --Dites-moi, Vignereau, si votre hottée est assez importante, je vous en prendrai bien la moitié. --Une riche idée que vous avez là, commandant: par ainsi, ça va, mère Sidonie? --Comme de juste, je préfère. Genou en terre, le pêcheur se mit en devoir d’aligner les crustacés sur le sol. Puis les uns s’engouffrèrent dans un panier apporté par Michelle, les autres dans le tablier que tendait la Bretonne. Comme Vignereau présentait une superbe bête qui agitait frénétiquement de longues antennes rugueuses, Mauroy s’avança: --Voici la plus belle pièce du lot, monsieur; je ne saurais l’accepter pour moi. Regardant avec sympathie ce Parisien dont la chronique, dûment interprétée par Michelle, s’occupait activement, le commandant protesta: --Vraiment, monsieur, il n’y a aucune raison pour qu’elle se trouve plutôt dans ma part. --Vous me permettrez peut-être de la destiner à Mlle Hérieau? Et, en moins de rien, l’animal, saisi avec précaution par une main plus accoutumée à manier un stylo qu’un crustacé, allait rejoindre ses congénères dans le panier de la petite boiteuse. Les comptes réglés, et tandis que les sabots du pêcheur recommençaient à résonner sur la route blanche, crevée de têtes granitiques, l’officier s’approcha: --Je serais heureux de savoir, monsieur, à qui je dois un si aimable procédé? --Oh! répondit gaiement Mauroy, je n’ai pas la fatuité de croire que mon nom ait pénétré jusqu’en ce coin, d’ailleurs charmant, encore qu’un peu isolé. Mais, à Paris, il se trouve à la devanture de quelques libraires, et parfois sur les colonnes Picard: Roger Mauroy. Le commandant s’inclina: --Auteur dramatique, parfaitement. --Et même romancier! --De mieux en mieux, et toutes mes félicitations. A mon tour de me présenter: commandant Hérieau. --Très honoré, commandant. --Je vis ici avec ma fille, dans cette maison qui m’a vu naître. --Sous la parure que fait à votre vieux toit cette vigne merveilleuse, on doit trouver aisément le calme que nous poursuivons en vain à Paris. --Oui, il fait bon vivre dans mon île. --Vous la connaissez en tous ses recoins, évidemment. --C’est la moindre des choses, puisque j’ai tout mon temps à moi... Je possède aussi des photographies qui reproduisent fidèlement ses merveilles; vous plairait-il, monsieur, d’y jeter un coup d’œil? Il plut ainsi au neveu de Mme Honorine, lequel accompagna son voisin en admirant les chemins détournés préparés par la Providence pour faciliter les relations souhaitées par lui. Deux minutes plus tard, Roger entrait dans une pièce à laquelle des tentures et des bibelots exotiques, armes, fétiches, et jusqu’à des punkas indiens richement ornés, conféraient une personnalité de haut goût. Et il s’inclina devant une jeune fille au sourire un peu grave, mais étrangement attirant, qui, posant son ouvrage, répondait, gracieuse et réservée, au salut du Parisien. --Roger Mauroy, l’auteur dramatique bien connu... Ma fille... Yvonne, veux-tu nous faire servir un verre de bière? Peu après, Yvonne rentrait suivie de Michelle, qui, sans trop de gaucherie, tenait un plateau chargé d’un service en cristal gravé. --Je l’ai rapporté d’Obock, à mon dernier passage, expliqua l’officier dont le visage s’éclaira à ce souvenir, tandis qu’Yvonne emplissait les verres filigranés d’or. Mauroy admira; il était en disposition de trouver un charme exquis à tout ce qui s’offrait à lui dans cette chambre fraîche, entre cette jolie hôtesse faisant les honneurs de son foyer avec une distinction parfaite encore qu’un peu lointaine, et ce vieillard affable qui semblait tout prêt à ouvrir dans ses amitiés une place à l’écrivain, exilé loin de la capitale. En cette ambiance éminemment sympathique, le défilé des photographies promises agissant aussi sur son esprit, Mauroy soudain se découvrit une passion de tourisme aussi sincère que subite. Il s’avoua chasseur, se reconnut pêcheur, marcheur intrépide, voire alpiniste à l’occasion. En sorte que le commandant établit tout un programme d’excursions qui ressemblait fort à un plan de campagne. Quel père, vivant avec une fille de vingt-quatre ans déjà, dans une solitude insulaire, plus isolée que la plus isolée des campagnes, songerait, je vous le demande, à lui en faire grief? ... Lorsqu’il eut reconduit son hôte, après avoir pris rendez-vous pour une très prochaine chasse aux goélands, M. Hérieau rentra au salon. Yvonne avait repris sa place laborieuse, s’activant à un chandail que l’hôpital attendait. Le soleil, tamisé par le store, animait délicieusement les traits purs de son visage, qu’ombrageait le rideau soyeux des longs cils. Elle était belle, belle comme une rose aux premières heures de son épanouissement parfumé; elle était aussi sereine, sérieuse, déjà femme, bien que presque enfant encore. Le commandant alluma sa pipe, et se prit à méditer. Ne serait-ce pas là enfin le gendre si longtemps attendu, et qu’il désespérait parfois de trouver? Celui qui, envoyé par la Providence, assurerait le bonheur de son enfant chérie--et la lui enlèverait, hélas! Un soupir s’envola parmi les ondes de fumée légère, un étrange soupir, lourd, tout ensemble, d’espoirs et de regrets... VIII Armé d’un des fusils de l’officier, Mauroy passa avec M. Hérieau la plus charmante des journées, sur cette falaise de l’Entaillée qui domine de trente mètres l’eau verte du fjord minuscule au fond duquel la mer a creusé le petit port de la Meule. Les grands oiseaux blancs sont nombreux en ce point de la côte; le capitaine Garcie Ferrande le constatait déjà en 1520; leur quartier général semble établi sur le Galoubry, roc isolé, perpétuellement frangé d’une écume qui brode d’argent fin les transparences bleu vert des flots jaseurs. Au soir, les chasseurs rapportèrent à Port-Joinville trois goélands à manteau noir, gibier que l’on ne chasse que par passe-temps, sa chair n’étant pas comestible. Roger, dans ce tableau, avait une victime, qu’en galant homme il offrit à Mlle Hérieau pour qu’elle en fît une parure du chapeau. Le jeune homme, en rentrant chez soi, éprouvait, en même temps qu’une saine fatigue, le sentiment admiratif des beautés déployées par la nature sur la côte islaise. Le commandant avait dit vrai: Yeu est une île superbe, et valant la peine qu’on l’explore à fond, pour occuper un été de vacances. Le plaisir serait complet d’être accompagné, dans les excursions, par un guide érudit et disert. L’intention que manifesta Roger de pérégriner autour de l’île concordait trop bien avec les vœux de M. Hérieau, pour que celui-ci ne fût pas ravi de piloter le romancier parmi les splendeurs de la côte sauvage. Piloter, en effet, car on vit les deux hommes tour à tour embarquer dans le frêle esquif du commandant pour visiter les points inaccessibles du rivage, ou bien, suspendus à la même corde à nœuds, descendre, avec précaution, le long des falaises à pic. Ils explorèrent ainsi les deux Trous d’enfer de la Rondée, profonds d’une vingtaine de mètres, au-dessus desquels, par tempête, les vagues jaillissent en mousseux geysers; un autre jour, ils atteignirent le fond même du Trou du Bélier, dont la cavité s’étend, durant soixante-dix mètres, sous le chaos granitique de la falaise des Degrés. Enfin, un jour resplendissant d’une lumière qui s’arrêtait au seuil de la crevasse, Mauroy put constater par lui-même que, s’il est difficile à un chameau de passer par un trou d’aiguille, il est pénible pour un romancier, même assez vain de sa sveltesse, de s’insinuer dans les trois cavernes successives, pavées de blocs aux rudes arêtes, qui portent le nom significatif de Grotte des Aplatis. Certain après-midi, M. Hérieau dit à son compagnon: --Vraiment, cher monsieur, je vous admire et vous envie. --Et pourquoi donc? --Vous possédez deux choses précieuses que, hélas! je n’ai plus: un jarret intrépide, et la jeunesse. --Pardon, commandant! Souvenez-vous que, dans nos escalades, c’est vous qui me montrez le chemin. --Oh! mettons qu’un vieil entraînement de marin me tienne lieu de souplesse... voilà tout. Quoi qu’il en soit, j’aimerais, mon jeune ami, à vous faire faire quelques expéditions moins acrobatiques; ma fille, alors, pourrait nous accompagner. Roger s’inclina, autant que le lui permettait l’équilibre instable de la position qu’il occupait à ce moment, tout au sommet de la Jusette, à vingt-neuf mètres de l’eau moirée déployant au pied du roc sa chevelure d’algues rousses. --La présence de Mlle Yvonne donnerait un charme de plus à nos promenades, déclara-t-il courtoisement. Je suis sûr que vous avez quelque projet, commandant? --Nous pourrions aller déjeuner après-demain en pique-nique au Châtelet; qu’en dites-vous? --Bravo pour le pique-nique! J’espère que ma bonne femme de propriétaire se distinguera. Mais... qu’appelle-t-on le Châtelet, si loin du théâtre Sarah-Bernhardt? --C’est un plateau élevé et aride dont le quadrilatère irrégulier, plus long que large, forme une presqu’île de sept hectares, aux bords très découpés. Il appartenait au système de fortifications de la côte sud; des ruines importantes demeurent, que vous verrez probablement avec intérêt. --N’en doutez pas, commandant; je m’en réjouis fort. Mais l’approbation de Roger se borna à cette formule assez brève, car, après avoir gravi la Jusette, il convenait évidemment de la descendre, entreprise ardue qui requérait toute l’attention des deux touristes, et au cours de quoi le jeune homme, admirant l’expérience de son compagnon, médita amèrement sur les lacunes que présente l’éducation des terriens en général, et celle des romanciers en particulier. * * * * * Yvonne accueillit avec plaisir la perspective d’une excursion qui lui ferait passer une journée tout entière au clair soleil, en face d’un de ces grandioses panoramas qui foisonnent sur la côte islaise, et dont la jeune fille, guidée par son père, avait tôt appris à chérir la magique splendeur. Puis elle saisissait volontiers cette occasion de connaître un peu mieux le nouveau compagnon de M. Hérieau. Celui-ci en disait le plus grand bien; il n’avait jamais vu homme plus sympathique ni lettré plus simple... pauvre père! ne se laissait-il pas abuser par des apparences? Instinctivement Yvonne se mettait en défense. Au jour dit, Michelle déballa les paniers à l’entrée de la presqu’île, dans l’ombre bienfaisante d’un corps de garde ruiné. Non loin dormait un petit étang qui semblait avoir rempli sa coupe d’eau douce tout exprès pour qu’y rafraîchissent les bouteilles. Le commandant emmena les jeunes gens au bord de la crête: --Regardez, monsieur Mauroy; avez-vous déjà contemplé un aussi magnifique tableau? Les promeneurs étaient parvenus à l’extrémité, et au faîte, de l’éboulis de rochers que terminent deux pointes écartées, assez semblables aux cornes d’un escargot. A droite, au-dessus de la lande, brûlée par le soleil et l’air salin, montait, silhouette d’ivoire détachée sur le ciel bleu, le fût élancé du Grand Phare; à gauche, le vieux château d’Yeu élevait, devant un cirque de falaises dressées en amphithéâtre, ses ruines massives et têtues agrippées à leur îlot. Et ses murs formidables évoquaient le souvenir des vexations, des rapts, des gémissements, des pleurs, dont ils avaient été les témoins impassibles, et qu’étouffait la voix de la mer, emportant aussi bien le balbutiement des supplications qui s’effilochaient au vent du large, sans atteindre le cœur des bourreaux. Debout sur un roc faisant face à l’immensité de l’océan, Yvonne contemplait l’espace bleu. Dans sa robe simplement coupée, mais fraîche et claire comme ce jour riant, et moulée sur elle par la brise, elle semblait une statue, la statue de la Jeunesse et de la Vie, dressée au point de rencontre des éléments rivaux, telle qu’une réplique de la Terre, glorieuse de son œuvre, à la Mer drapée dans son écrasante majesté. Elle étendit la main: --Admirez, fit la jeune fille, d’un accent où tremblait une sorte de religieuse ferveur. Est-il des mots pour décrire semblable magie? Des mots! C’était le métier de Mauroy que de les connaître tous, et de leur faire tout dire. Il fut sur le point d’en faire la remarque à haute voix; mais un regard au spectacle que montrait Mlle Hérieau fit mourir sur ses lèvres cette petite fatuité d’auteur parisien. Comment enfermer, en effet, dans le fini d’une phrase ce qui, par essence même, est infini? Devant Roger, la mer s’étendait sans bornes, limitée seulement par cet autre espace sans limites aussi qu’est le ciel. C’était un miroitement d’azur vivant, de soyeuse émeraude poudrée de soleil, frangée d’écume, et sur laquelle tranchaient, taches infimes que la distance rendait plus infimes encore, les voiles aux tons crus de quelques barques de pêche. A l’horizon traînait l’écheveau lâche d’une fumée, respiration d’un de ces lévriers de la mer qui joignent l’Europe aux pays inconnus vers lesquels fuient nos rêves: de longues houles accourues de l’ouest, formées peut-être à des milliers de milles, venaient se briser sur les récifs en chantant, pour ajouter le charme de leur perpétuelle harmonie à la féerie du coup d’œil, pour séduire l’oreille des hommes, comme leurs yeux, déjà, étaient conquis. Mauroy murmura, en enveloppant d’un même regard Yvonne, la falaise et la mer: --De fait, mademoiselle, ce paysage atteint à une beauté magique, vous le dites fort bien. Me serait-il permis d’ajouter que vous le complétez dans la perfection? A l’abri du voile léger qui retenait la grande paille posée sur sa chevelure, Mlle Hérieau rougit: elle était surprise, légèrement froissée du madrigal trop direct, et qui prenait, sur cette côte austère, une intention plus appuyée que ne l’avait souhaité le jeune Parisien. Devinant ce sentiment de sa fille, le commandant intervint avec rondeur: --Les pointes terminales de la péninsule paraissent avoir été fortifiées... Voulez-vous voir, mon jeune ami, ce qui reste du système de défense? --Volontiers, commandant; tout ceci est très intéressant. --Je vais surveiller le couvert de Michelle, déclara Yvonne. Elle s’éloigna, souple et blanche, un peu grave dans son souci de maîtresse de maison active et entendue. Revenant vers l’intérieur de l’île, dont le corps pesant s’étalait à cinq cents mètres en arrière, l’officier expliquait: --En cas d’invasion, cette presqu’île servait certainement de refuge aux habitants et à leurs troupeaux. Ce dispositif n’est pas unique dans les îles bretonnes: une fortification semblable existe à Groix. --Vous connaissez tout, commandant. --J’ai beaucoup voyagé, cher monsieur, et même dans les environs immédiats de mon pays natal, répliqua gaiement M. Hérieau. Tenez, faites la part des dégradations causées par le temps et les hommes, et dites-moi quel formidable ouvrage ce dut être ici, voilà bien des siècles, évidemment. Les promeneurs étaient parvenus au point de rattachement de l’isthme avec l’île. Là s’élevait un rempart de terre et de pierres, précédé d’un fossé de trois à quatre mètres d’ouverture, dont les déblais avaient été rejetés extérieurement à l’île. Malgré la quantité de matériaux enlevés par les Islais en mal de bâtir, ce mur présente encore une hauteur de cinq mètres environ, sur une épaisseur double à la base. Roger apprécia. --Un travail de cyclopes!... A quelle époque remonte-t-il bien? --Nul n’en connaît ni l’âge, ni l’histoire; seules des suppositions sont permises, quant à sa destination primitive. On ne sait même pas si les deux brèches que vous voyez furent pratiquées de haute lutte, ou ne sont qu’une action du temps qui détruit en se jouant les plus formidables ouvrages. Mauroy embrassa d’un coup d’œil le plateau borné sur ses trois autres faces par le talus à pic des rocs, au bas desquels la mer échevelait sa colère: --Cette langue de terre devait constituer un camp imprenable, commandant? --Oui, certes, d’autant que nulle barque ne saurait aborder les récifs sans éclater comme une coquille d’oursin. Mais, ajouta soudain le marin, la main en auvent sur ses sourcils drus, voilà qu’Yvonne nous appelle. Tout est prêt, sans doute; venez vite, mon ami. Ils se rapprochèrent de la nappe étendue sur l’herbe rase, couvert champêtre que la jeune fille avait su rendre attrayant. Les deux promeneurs--ce qui est la meilleure disposition pour goûter le charme d’une partie de campagne--étaient fort satisfaits l’un de l’autre, quoique pour des motifs différents. Le romancier se félicitait de nouveau des agréables relations qu’il avait nouées en ce coin perdu; le commandant voyait s’accroître en lui la sympathie qu’il éprouvait pour ce jeune homme qui possédait l’art de savoir écouter avec intelligence, en témoignant d’un intérêt déférent. Cette sympathie, déjà, était quasi paternelle... en attendant mieux. Eh! eh! pourquoi pas? ... Le ton détaché, voilant une anxiété de père soucieux de marier sa fille, M. Hérieau, ce même soir, demanda à Yvonne: --En somme, fillette, que penses-tu de M. Mauroy? Trop modeste pour se figurer qu’elle eût pu faire impression sur leur élégant voisin, trop chrétienne pour laisser son esprit errer en d’aventureuses imaginations, la jeune fille répondit sans émoi: --Mais... il me paraît de bonne compagnie, père; sa conversation est attrayante. --Comment l’entends-tu? --Ce qu’il nous a raconté touchant l’odyssée de sa dernière pièce, avant qu’elle ne soit jouée, m’a vivement intéressée. Un peu déçu, le commandant insista: --C’est tout? Yvonne sourit: --Mon cher papa, que souhaiteriez-vous de plus? --Je voudrais savoir ton impression du point de vue moral... Les fins sourcils rapprochèrent, sur le front pur d’Yvonne, leur arc au contour délicat: --Mais je n’ai pas du tout d’impressions! --Voyons, Vonnette, entre nous... --Vous savez, père, ceci est grave; il faudrait connaître davantage notre voisin pour émettre un avis sérieux. --Tes réticences me font penser que tu le juges sévèrement. --Non, car, en somme, il ne se montre que superficiellement. Il se montre, je n’ose dire un étudiant... tout au moins un homme en vacances, qui jouit avec un vif plaisir de l’été radieux, de notre superbe pays, et du charme de votre compagnie. --Flatteuse! protesta l’officier. --Si, si, c’est comme cela. Hors de là... eh bien! je crois que nous ne connaîtrons pas grand’chose de sa personnalité véritable--si tant est qu’il en ait une... Peu importe, d’ailleurs. Ayant dit, Yvonne posa l’échiquier sur la table où des œillets épanouissaient leur odorante fraîcheur: l’heure était venue de la partie du commandant. Mais ce soir-là, l’officier se révéla tacticien déplorable; il fit clouer sa dame dans des conditions qui dévoilaient le trouble de son esprit, et qui eussent excité l’indignation de Philidor, le grand maître du noble jeu. * * * * * Quelques jours plus tard, M. Hérieau allait demander un ou deux livres à l’inépuisable bibliothèque de son vieil ami, l’abbé Jauvin. C’était pour le commandant une chère habitude; sous le prétexte d’un Virgile à quérir, ou d’un Fénelon à rapporter, il passait volontiers un moment en la compagnie de ce pasteur affable et érudit, chez qui les soucis d’une direction éclairée pour son troupeau n’avaient fait perdre ni le goût, ni le talent de la conversation telle qu’on l’entendait jadis. Mlle Clotilde s’avança au-devant de l’officier, avec cette vivacité sur quoi les années ne semblaient point avoir prise, encore qu’elle contrastât curieusement avec l’ampleur de sa personne. --Enfin, c’est vous, commandant! Asseyez-vous... Non, pas ce fauteuil, j’en ai cassé les ressorts! Ici, plutôt... Vous allez bien? --Vous êtes tout aimable, mademoiselle, et accroissez ainsi ma confusion d’être demeuré si longtemps sans venir à la cure. La bonne demoiselle appuya, en agitant ses bras courts, comme pour prendre à témoin le Ciel et les prophètes: --Si longtemps, monsieur Hérieau! Dites un siècle... et c’est très mal d’oublier ainsi vos vieux amis! L’abbé va vous gronder, vous l’avez bien mérité... n’est-ce pas, Dominique? --Ah! ma sœur! Je vous y prends à accueillir mes visiteurs de la belle manière! morigéna gaiement le curé de Port-Joinville, qui entrait sur ces mots. Laissez-moi, je vous prie, tout au plaisir que j’éprouve à revoir notre ami. Le vieillard gagna sa place accoutumée, derrière le bureau chargé de papiers, près d’une fenêtre qui découpait en pleine lumière son visage aux lignes fortes, rappelant assez bien le Bossuet de Rigaud, mais un Bossuet fils d’une race à l’abord un peu rude, comme les rochers que son île oppose aux fureurs de la mer. Désignant la pluie qui vernissait les feuillages du jardin curial, l’abbé Dominique fit avec malice: --Au lieu de vous gronder, mon bon ami, comme ma sœur s’y attend charitablement, je me féliciterais plutôt, une fois par hasard, de cet affreux temps... Sans lui, j’imagine que vous seriez parti en une excursion plus lointaine que celle du presbytère. M. Hérieau se prit à rire, et serra cordialement la main que le prêtre lui tendait, par-dessus un paquet de la _Croix_ de l’île d’Yeu. --Il est vrai, dit-il, mon cher curé, que je vous ai négligé un peu ces derniers temps. --Un peu! --Mettons beaucoup, mademoiselle, beaucoup trop, je m’en excuse. La faute en est à ce que le Ciel a d’aventure envoyé chez la mère Birant un voyageur auquel je fais connaître les beautés de notre pays. --Ah! oui, ce Parisien! Une hostilité chargeait le ton à l’habitude empreint de franche bonhomie de la vieille Vendéenne. Hostilité, peut-être, de femme ordonnée, ponctuelle et travailleuse, en face de l’élégance et de la fantaisie du jeune oisif; hostilité surtout de femme au cœur vibrant, abandonnée, voici quelque trente ans, par un inconstant fiancé. Depuis cette époque lointaine, Mlle Clotilde gardait une invincible méfiance contre «ces monstres d’hommes». Le commandant Hérieau ne s’arrêta pas à ce point de psychologie, mais il retint, pour aujourd’hui, sur ses lèvres, le secret de ses espoirs paternels, dont il s’apprêtait à faire la confidence à son vieil ami. Il se contenta d’expliquer: --Ce jeune homme est un agréable compagnon de promenade. Je lui apprends, vous disais-je, à connaître notre île, dont il s’émerveille. Le prêtre, songeur, jouait avec un ouvre-lettres; il s’enquit, l’accent méditatif: --Comme caractère, quel est-il? --Aimable, distingué, spirituel. Il doit être de bonne race, sa croix de guerre l’indique; quant à son intelligence, elle a fait ses preuves: n’a-t-il pas atteint, dans une carrière longue et difficile, sinon la célébrité, du moins la réussite? Et il est âgé de trente-cinq ans à peine! Mlle Clotilde éclata; c’est-à-dire qu’un peu de sang monta à ses joues pleines, mais fanées, et que son nez, se plissant de dédain, conféra à sa large face une vague ressemblance avec celle d’un griffon pékinois. --Oh! ces monstres d’hommes! gronda-t-elle en brandissant belliqueusement la brassière où sa charité s’activait, dire qu’ils se soutiennent tous! --Eh! mademoiselle... --Taisez-vous donc, commandant! continua la digne personne qui s’arrêtait malaisément quand elle était lancée. Je l’ai vu, ce bel oiseau, avec son veston genre artiste, son chapeau qu’il a pris à d’Artagnan, et sa barbe copiée sur celle d’Henri IV! Je l’ai vu, et je le tiens pour un petit poseur. C’est superficiel, ça n’a pas de fond... d’ailleurs, comme tous les garnements de nos jours! Et d’abord, savez-vous s’il est vraiment si connu, dans leur Paris? Essoufflée, Mlle Clotilde dut reprendre haleine; c’était dommage, car son navire aurait pu longtemps garder la même route, si le vent ne lui eût manqué. L’abbé Dominique, mi-riant, mi-fâché, profita de l’accalmie: --Doucement, ma sœur! Eh là, comme vous y allez! Où l’avez-vous donc tant vu, ce pauvre garçon, pour l’avoir si tristement percé à jour? --Comme tout le monde peut le voir, reprit la bonne demoiselle: dans la rue... sur le quai... à l’église... Le curé échangea avec son visiteur un sourire amusé: --Vous lui avez beaucoup parlé, ma sœur? Mlle Jauvin étouffa un cri d’horreur: --Moi? Pour qui me prenez-vous, l’abbé? Parler à un étranger que je ne connais point... Je ne lui ai jamais adressé un mot! --Alors? Mlle Clotilde ouvrit la bouche pour une réponse, qui ne franchit pas ses lèvres; elle baissa la tête sur son ouvrage, tandis que son frère reprenait: --Eh bien! moi, je suis plus avancé que ma sœur, commandant. Je me suis entretenu, même assez longuement, avec ce M. Leroy. --Mauroy, rectifia le père d’Yvonne. --Racontez-nous cela, mon frère; vous ne m’aviez pas fait encore cette confidence! La bonne demoiselle, les yeux pétillants de curiosité, se penchait dans son fauteuil. --Vous voyez, reprit avec sérénité le curé, sans paraître autrement pressé de satisfaire cette impatience, tout vient à point à qui sait attendre. --L’abbé, vous me faites bouillir! --N’est-ce pas une fort pieuse situation? demandez plutôt à saint Jean... Quoi qu’il en soit, l’autre jour, comme je lisais mon bréviaire sous les ormeaux de la place La Pylaie, j’ai aperçu M. Mauroy qui contemplait la rentrée des barques. --Voilà! Toujours inactif... oh! ces hommes! triompha la vieille fille. --Il ne médisait de personne, ma sœur, c’est quelque chose déjà... Il m’a salué, avec, ma foi! beaucoup de déférence; je me suis approché, et nous avons causé. Le commandant s’inquiéta: --Et alors, mon cher curé, que pensez-vous du personnage? Il badinait, mais un souci véritable se cachait sous la légèreté de l’accent. L’abbé Dominique s’en aperçut-il? En tout cas, il traduisit avec fidélité son sentiment: --Je pense avant tout qu’il convient de témoigner une particulière indulgence aux hommes qui n’ont pas connu leur mère. Pour celui-ci, je le crois très capable de suivre une bienfaisante influence; se présentera-t-elle à temps? C’est le secret de Dieu. Mlle Clotilde eût volontiers donné son avis; mais nul ne songeait à le lui demander. Alors l’excellente personne reprit son ouvrage avec une ardeur nouvelle; en somme, toutes ces histoires lui faisaient perdre son temps, et le dernier chérubin des Burgoin attendait le travail de ses doigts charitables. Puis se dévouer aux petits, aux pauvres, aux souffrants, n’est-ce pas là le vrai soleil de la vie? Telle est bien l’opinion de Mlle Clotilde, bien qu’elle se plaise quelquefois à s’envelopper d’une coquille hérissée de piquants, à l’instar d’une araignée de mer. IX --Monsieur Mauroy, demanda l’officier, avez-vous eu jamais des relations personnelles avec l’épervier? --Lequel, commandant? L’oiseau sacré d’Horus, ou celui que, l’autre jour, j’ai manqué si bellement, sur la tour d’entrée du vieux château? --Ni l’un ni l’autre: tout simplement l’engin de pêche que nous employons à bord de la _Rose-de-Mai_. --J’avoue, commença le romancier avec le sentiment fâcheux de son ignorance; j’avoue... --Eh bien! venez donc avec moi faire un tour en mer... demain, voulez-vous? --Demain, c’est entendu. --Vous verrez, mon matelot Hennebin le lance avec une virtuosité véritable; et c’est tout un art. --Oh, oh! commandant, vous voulez rire. --Vous essayerez, mon jeune ami, vous essayerez... et vous jugerez par vous-même! Voilà comment il se fit que, le lendemain dès l’aube, la _Rose-de-Mai_ doubla la haute estacade de l’avant-port, et s’en fut avec trois passagers vers le large. Dans ses voiles tannées soufflait une brise molle, presque câline; le nez de la barque se soulevait à peine, au passage des rides légères qui couraient sous la surface de l’eau. La mer était exquisement verte, d’un vert vivant, traversé de reflets, allégé de lumière; Roger qui, tout en ne craignant point de naviguer, n’était pas aussi assuré qu’il l’eût pu souhaiter de son endurance maritime. Roger pouvait goûter, sans redouter l’insidieuse et déplorable nausée, le charme profond de ces heures dérobées aux routines terrestres. Lorsque les passagers du petit sloop virent, sous son étrave, l’émeraude des atterrages tourner, en d’insensibles dégradations, à la turquoise du large, le commandant annonça gaiement: --Voici les grands fonds, cher monsieur--ou du moins ceux où le poisson se plaît mieux qu’aux abords immédiats de la côte. Tu es paré, Hennebin? Depuis un instant, le matelot s’affairait autour d’une lourde poche grisâtre, qui encombrait la chaloupe, et que Mauroy eût comparée, s’il eût dû la décrire, aux filets dont le rétiaire, pour le cruel plaisir d’un peuple en délire, s’efforçait, au Colisée, d’envelopper le mirmillon. Hennebin se releva, les bras chargés d’un engin aux mailles serrées, derrière lequel tout son buste disparaissait; des morceaux de plomb, attachés à réguliers intervalles vers la base du filet, le tendaient en plis verticaux. --Paré, commandant. L’officier donna un coup de barre; la _Rose-de-Mai_, brisant son allure, vint aussitôt dans le creux des lames, où elle se mit à rouler assez lourdement. Machinalement, le terrien, bousculé, s’accrocha à un hauban; toute son attention, d’ailleurs, était captivée par la manœuvre du pêcheur. Celui-ci s’approcha du bordage, traînant la masse encombrante de l’épervier. De la main droite, il avait empoigné le cône de corde vers son sommet; de l’autre, saisissant le bord du filet à une coudée environ de la ligne des plombs, il ramena sur son épaule, d’un geste large et aisé, l’énorme appareil des mailles. Puis il imprima à son corps un ample mouvement d’oscillation; son bras se détendit avec sûreté: comme un rapace qui plane, le vaste entonnoir se développa, couvrant la mer d’une ombre ovoïde; vers les flots, comme fondrait un vautour, il se précipita brusquement. Dans un friselis d’eau partagée, l’épervier disparut, entraîné par son chapelet de plombs, et déroulant avec un fouettement la double corde amarrée au fond du réseau. Hennebin se mit, tout en tirant le cordeau, à faire alternativement un pas à droite et un à gauche: manœuvre qui sembla au jeune Parisien si singulière, qu’il ne put se tenir d’en faire la remarque au commandant Hérieau: --Dites-moi, cher monsieur, pourquoi ne ramène-t-il pas directement le filet? --Eh! terrien que vous êtes! sourit l’officier, c’est afin que les plombs ferment, en se rapprochant, l’orifice de l’épervier... Écartez-vous, voici notre pêche qui remonte. Ruisselant d’une eau qui fuyait entre ses mailles avec un grésillement d’averse, le filet apparut le long du bord. D’un effort, Hennebin le jeta sur les planches de la barque: des éclairs d’argent y tressautaient, cherchant désespérément la vie, ne trouvant que la mort qui bientôt raidissait les corps fusiformes, tachetés d’ardoise, de bistre et d’ocre. Penché sur le panier où son matelot rangeait les prises, M. Hérieau apprécia: --Quelques rougets, un quarteron de sargates, deux petits maquereaux... pas trop mal. --Je n’aurais jamais cru, monsieur, qu’un seul coup de filet pût être si productif, ailleurs que sur le lac de Tibériade! --Oh! la mer est le prodigieux réservoir de la vie. Les plus populeuses des cités, dont les hommes se montrent si vains, ne sont que des déserts auprès d’un banc de sardines. --Moi qui vous parle, intervint Hennebin, une année, j’en rapportais douze mille chaque soir. Et c’était à la mi-novembre, quand la saison-z-était finie. --Vous plairait-il, cher monsieur, de lancer l’épervier à votre tour? --Très volontiers, mais tout à l’heure... quand j’aurai pris quelques leçons encore, répondit le romancier avec une prudente circonspection. Vers le milieu de l’après-midi, et comme le soleil, s’inclinant du côté de l’île lointaine, établissait entre elle et la barque, sur le dos miroitant des vagues, un triomphal chemin d’or, Mauroy crut pouvoir se risquer à la redoutable manœuvre. Il drapa sur ses bras, du mieux qu’il sut, la masse pesante du filet, sentant le varech et le poisson. Debout contre le bordage du sloop, où, sans qu’il y prît garde, la vigilante amitié du commandant l’avait suivi, le jeune homme, cambré en arrière, les jambes écartées tout comme il l’avait vu faire au père Hennebin, lança d’un grand effort l’épervier au loin. Il le lança... mais ce fut un lamentable chiffon, nullement déployé, qui chut pesamment dans l’eau opaque; Roger, emporté par son élan, l’y eût suivi à coup sûr, si, d’une poigne solide, M. Hérieau ne l’avait retenu en riant: --Eh quoi! mon jeune ami! Nourririez-vous donc des idées de suicide? Confus de sa maladresse, conscient aussi du péril qu’il avait couru, Mauroy répliqua: --Je vous dois la vie, commandant, il me semble. --Bah! à la mer, ce sont choses qui ne comptent point... Mais que dites-vous de la manœuvre de l’épervier? --Je dis que c’est une science plus qu’un art, et une science qui m’a tout l’air d’être fort ardue! Il se retenait à un cordage, car le vent s’élevait. Des rides légères se creusaient sur la mer, qu’ourlaient, par places, les langues d’écume, longues et minces, dues à l’écroulement des petites crêtes coiffant les vagues entre-heurtées. Hennebin dit à son chef, en désignant le jeune homme par un clin d’œil plein de bonhomie: --Ça va fraîchir, commandant. Vaudrait peut-être mieux rentrer... --Tu as raison, mon vieux Jean. Cap à terre et vivement. Quand le bateau sera amarré, tu porteras ces deux paniers à l’hôpital! Hennebin pesa sur la barre, et la _Rose-de-Mai_, dans le vent qui raidissait les écoutes des voiles gonflées, bondit vers Port-Joinville, comme une fleur brune qu’un caprice de la brise ferait voltiger sur une mouvante et féerique prairie. * * * * * Lorsqu’au soir Mauroy, joues brûlantes et lèvres salées, se retrouva seul dans sa chambre, il éprouva que, malgré la fatigue physique, son esprit était merveilleusement en éveil. L’écrivain rapportait de sa journée de pêche un si agréable, un si pittoresque souvenir, qu’il décida de le noter aussitôt, afin de le conserver intact à sa disposition, au cas où quelque jour il aurait besoin, pour un roman ou pour un conte, d’un épisode maritime. Voyons... où a-t-il serré son carnet, en arrivant? A l’habitude Roger le porte toujours sur soi; mais comme il venait ici pour se mettre au repos... ah! le voici dans ce tiroir, sous les cravates. Cette lampe éclaire à souhait: le robuste matériel de la campagne vaut bien les raffinements de la ville, sans compter qu’il n’y a pas à craindre les caprices de la fée Électricité... A travers les trèfles ajourant les volets gris, entre, par la fenêtre grande ouverte, l’odeur saine de la terre endormie, aromes des jardins où juillet fait mûrir les fruits, senteurs venues des champs tout proches. Positivement, Mauroy se découvre intelligent à miracle; sa plume court, court, notant aux feuillets quadrillés les détails infimes, mais vécus, parmi lesquels, dans dix ans ou plus, il pourra puiser pour reconstituer la journée qui vient de s’écouler, avec autant de précision, autant de fraîcheur, que s’il venait de la vivre. Les pages se succèdent, et les minutes s’envolent. Loin que l’allégresse de l’écrivain s’alourdisse, elle se renouvelle, se vivifie avec l’effort. Les comparaisons se pressent sous sa plume, les images la sollicitent, neuves ou hardies. Qui donc disait qu’il était malade? Peut-être le fut-il: l’existence qu’il vivait à Paris pouvait fort bien l’avoir surmené; mais la fatigue est vaincue, elle est lointaine comme la ville fiévreuse est lointaine de l’île dont le calme a dispensé la nécessaire détente aux nerfs du romancier. De nouveau il se sent jeune, il se sent fort, il connaît qu’est ressuscitée en lui la puissance créatrice, comme avant la guerre--mieux qu’avant la guerre, parce que les années (et quelles années!) ont apporté à son esprit la vigueur que l’on ne peut posséder encore à vingt-cinq ans. Et voici qu’une idée surgit dans l’esprit de Mauroy. Elle s’en empare, s’y développe, le domine tout entier, l’embrasant de cette sorte de feu intérieur, le divin enthousiasme, qui soutient l’écrivain au long de sa rude carrière. Tout à l’heure, il pensait utiliser dans un temps indéterminé les notes qu’il vient de prendre; mais à quoi bon ce délai? Puisque, à présent, il est guéri, et dispos, et allègre ainsi qu’en ses meilleurs jours, va-t-il passer dans l’inaction le temps qu’il lui reste à demeurer le pensionnaire de Mme Birant? Le romancier consulte son calendrier: huit... neuf... dix... il a encore dix semaines de séjour dans l’île, s’il veut satisfaire à l’ordonnance de Fernac. Deux mois et demi... c’est suffisant pour mettre debout un bref roman local, facile à écrire sur place, et qui fera grand effet à Paris. Un cinq à six mille lignes, très observé, très situé, qui passera d’abord dans une forte revue en inédit, à la _Gazette de Paris_ ou au _Messager des Lettres_, et qui ensuite formera un joli volume chez Gauvin en interlignant au besoin, s’il est trop court. Yeu fourmille de sites splendides, qui constitueront un fond de décor inégalé, pour peu qu’on en sache tirer parti convenablement. La voix grave de l’église jette à l’espace douze coups qui s’émiettent dans l’immensité sereine de la paix nocturne. Toute l’île dort; demain, Mme Birant se demandera avec terreur si sa lampe n’a pas quelque fêlure par où le pétrole ait pu s’évader. Mais Mauroy n’a cure des inquiétudes de sa propriétaire; possédant son cadre, il médite sur les marionnettes qui le viendront animer. Bientôt une résolution s’impose à lui, avec cette tyrannique rigueur que bon gré, mal gré, subissent les écrivains, tous plus ou moins esclaves des figurines que crée leur imagination. Le premier rôle sera tenu par Yvonne Hérieau; cette petite est intelligente, jolie... mieux encore, elle est belle. Elle se montre supérieure au milieu qui l’entoure, ce qui permettra d’obtenir sans peine un sûr effet de contraste. Roger voit son héroïne sous les traits de la jeune fille; il ne la voit, il ne la saurait plus voir autrement. Il conviendrait de l’approcher davantage, dans les jours qui vont venir, de la faire causer surtout, pour observer comment elle pourrait logiquement réagir, dans les complications où la placera la fantaisie du romancier. Et des plans extravagants s’ébauchent en l’esprit de Mauroy, tandis qu’à trente mètres, dans la maison parée de vigne, Yvonne repose paisiblement, ignorante de l’aventure redoutable qui, dans l’ombre, se prépare pour elle. * * * * * Suivant exactement son programme, et considérant la jeune fille uniquement comme un objet d’études--quelque chose comme le malade dont le chirurgien étend la nudité douloureuse sur la table d’opération, et qui n’est pour lui qu’un cas sans âge, ni sexe, ni sentiments--le romancier multiplia dès lors les occasions de rencontrer Yvonne. Ce lui était chose d’autant plus facile que le commandant voyait, dans cette relative intimité qu’il favorisait de son mieux, la voie naturelle devant mener à la réalisation de ses projets. Chaque dimanche, le Parisien accompagnait les Hérieau à l’église, avec une ponctualité qui surprenait la malice de Mlle Clotilde, et édifiait son frère: --Vous le constatez, ma bonne, le diable n’est pas aussi noir qu’il en avait l’air! --Eh, eh! l’abbé, il faudrait voir. --Voir quoi donc? --Ce que donnera cette conversion. Sait-on jamais au juste, avec ces monstres d’hommes? Ayant dit, la vieille demoiselle, de qui la bienfaisance ne chômait guère, se remettait à quelque besogne charitable, dont devait tout aussi bien profiter un de ces pauvres hommes qu’elle affectait de tenir en un tel mépris. Pour le plus grand profit du carnet de notes qui avait repris sa place dans le veston de l’écrivain, les excursions se firent fréquentes; elles étaient fructueuses aussi, car Roger témoignait d’un désir de s’instruire qui faisait la joie et l’admiration de M. Hérieau. Son jeune ami se fût-il intéressé à ce point aux légendes, à la flore de l’île, à ses falaises, si quelque motif plus personnel n’attirait son esprit, peut-être même son cœur, vers tout ce qui touchait à Yeu? N’était-il pas permis de penser que, dans ces promenades, M. Mauroy goûtait par-dessus tout la présence d’Yvonne, à laquelle il marquait une attention réservée, mais discernable aux yeux d’un père se trouvant dans les conditions de l’officier? Quand, par hasard, le temps se faisait morose, l’écrivain n’abandonnait pas pour cela ses amis. Parmi les quelques nouveautés du dernier printemps, la plupart dédicacées par des confrères inconnus, et qu’un instinct de littérateur lui avait fait mettre dans sa malle, il choisissait tel ouvrage qu’il portait à Yvonne. Je dis bien qu’il le choisissait, parce que cet homme, insouciant et léger, savait fort bien ne pas offrir à une jeune fille un livre qui ne fût pas pour elle. Et, dans le salon intime aux bibelots exotiques, entre le commandant qui voyait, jour à jour, son rêve prendre corps, et la jeune fille qui jouissait sans arrière-pensée de la présence de Roger, élément nouveau côtoyant pour un temps sa vie d’Islaise, le romancier passait d’exquis--et laborieux--après-midis. Il lisait un chapitre, de cette voix bien timbrée, presque caressante, qui lui avait valu de nombreuses sympathies. Il s’arrêtait, provoquant une réflexion, un commentaire, poussant celle qu’il avait choisie comme sujet d’études à une discussion courtoise, où elle était amenée à dévoiler un rayon de son âme, un coin de sa sentimentalité. Puis, satisfait du coup d’œil aigu qu’il avait porté sur la personnalité de sa voisine, il lisait quelques pages encore. Et lorsque, dans l’esprit de l’écrivain, la moisson du jour était complète, que traits de caractère, détails psychologiques étaient dégagés avec une précision qui n’attendait plus que le classement en notes dûment sériées, Roger se donnait vacances un moment. Il entamait avec le brave homme de père, réjoui de la tournure prise par les événements, une conversation cordiale et quelconque... et, cependant que la jeune fille se penchait, appliquée, sur une délicate broderie, il la considérait avec ce regard à la fois détaché et ardent de l’artiste devant son sujet. De plus, l’écrivain estimait qu’en vérité Mlle Hérieau constituerait une excellente héroïne de roman, car, suivant le vieil auteur de la _Prise d’Orange_, dont les vers naïfs chantaient en la mémoire de l’homme de lettres: _Elle est plus blanche que la noif (neige) qui resplent Et plus vermeille que la rose flerant._ X Grave affaire, le choix du titre d’un roman! Cette brève formule, condensée en quelques mots, doit piquer la curiosité du public, et éveiller en lui le désir de feuilleter les pages qu’elle présente, c’est vrai; mais, avant toutes choses, il faut qu’elle parle à l’imagination de l’écrivain, qui aime un titre évocateur où se nourrira sa pensée, jusqu’au jour où il tracera la dernière ligne du dernier chapitre. Pour son «histoire feinte», comme dit Littré, Mauroy ne chercha même pas: le livre s’appellerait _Yvonne l’Islaise_, en-tête qui trancherait heureusement sur la foule des titres qui s’étagent aux devantures des libraires. Quant à l’action... Il la concevait suivant le mode preste, badin, primesautier, qui avait assuré le succès triomphal des _Orchidées parisiennes_. Roger n’avait rien d’un moraliste; il se plaisait, sans viser plus haut, à amuser ses contemporains. Ambition qu’il est aisé à un auteur de satisfaire, dès qu’il sait conter l’anecdote, et pratiquer l’art--peu recommandable, à la vérité--du double sens. Donc la réelle Yvonne, chargée du premier rôle, sans même qu’on prît la peine de changer son nom, partagerait la vedette avec un baigneur qui, dans l’île, chercherait, et trouverait, à distraire ses journées de vacances. L’aventure serait saupoudrée d’esprit, affriolante, pimentée, et il y aurait du ragoût, car, autour de la figure de premier plan, tout serait campé au naturel: bourg, indigènes, sites sauvages et vie islaise. On devine qu’ayant formé pareil dessein, Mauroy ne l’envisagea pas longtemps au futur. Promptement il se mit à l’œuvre, et les semaines coulèrent dans la paix, partagées entre les paysages accueillants et la chambre studieuse; Roger, à qui ce régime convenait admirablement, ne s’était jamais connu une plume si alerte; son roman venait vite, et il venait bien. L’écrivain prenait un plaisir intense, mais peu charitable, à travailler sur le vif, tout en déformant sciemment la mentalité de son principal personnage. Le jeune homme, cela se conçoit, n’avait pas soufflé mot à ses amis d’_Yvonne l’Islaise_; il ne leur avait point caché cependant qu’il s’était remis à l’ouvrage. Cela s’était fait très naturellement, certain jour que M. Hérieau l’avait invité à venir, le lendemain matin, relever avec lui des casiers à homards, mouillés en face de Noirmoutier, devant les rochers des Iliaux. --Ce serait avec un vif plaisir, commandant, mais je ne sors plus le matin. --Sérieusement? --Sérieusement; après le dîner non plus. --J’avais cru remarquer, en effet... vous n’êtes pas souffrant, mon jeune ami? --Non, non, soyez sans inquiétude. --Ah! vous m’aviez effrayé! Roger ramassait un joli fragment de quartz neigeux veiné de rose, qui était tombé au pied du rocher du Caillou-Blanc, trouant l’herbe rase, devant l’anse des Broches. Il expliqua à l’officier, debout près de lui, sur la falaise: --La sympathie que vous me témoignez m’honore, commandant. Je vous confie bien volontiers que j’ai mis en chantier un nouveau livre. Vous savez... un écrivain... il faut me pardonner! Il souriait, avec quelque malice nichée dans la barbe blonde; le commandant poursuivit gaiement: --Ah, ah! voilà donc le mystère! Et... un livre sur quel sujet? --Mais sur l’île, cela va de soi! ne m’avez-vous pas tout obligeamment appris à la connaître et à l’aimer? Une satisfaction profonde illumina le cœur de l’officier: aimer l’île! comme Mauroy avait dit cela! C’était clair: ce qu’on aime, à trente-cinq ans, c’est moins un pays, si pittoresque soit-il, que la jolie fille aux côtés de qui on eut du plaisir à le parcourir, et de qui, chemin faisant, on a pu découvrir les qualités exquises et le charme prenant. Certainement, le romancier, à travers les pages de son manuscrit, voyait s’estomper l’image d’Yvonne... Pour cacher son émoi, l’heureux père s’enquit: --Excellente idée, cher monsieur! Et quel genre? Documentaire, sans doute? --Précisément, répondit avec aplomb le Parisien, qui jamais n’avait hésité à donner une entorse à la vérité, lorsqu’il y voyait quelque avantage et voulait s’éviter des difficultés, fût-ce aux dépens de la plus élémentaire morale. --Parfait. Est-il besoin de vous dire que je mets avec joie tous mes bouquins à votre disposition, et aussi l’ensemble de mes connaissances touchant mon coin natal? --Votre secours peut m’être infiniment précieux, commandant. J’en userai à l’occasion. Ainsi vous me parliez tout à l’heure d’un vapeur qui, dans cette anse, fut abandonné par son équipage? --C’était le 27 décembre 75, au matin; il s’était mis au plein par une brume si épaisse que le capitaine, un Hollandais connaissant peu nos côtes, ne se douta point qu’il avait abordé Yeu. Il fit aussitôt armer les chaloupes et gagna Noirmoutier, laissant les feux de position de son navire allumés. --Un piètre marin, me semble-t-il. --Vous l’avez dit. Quand, peu après, nos pêcheurs aperçurent ce cargo échoué, qui ne répondait pas à leurs appels, ils montèrent à bord: le déjeuner des matelots cuisait encore dans la cambuse; sur la table du capitaine, un flacon de whisky attendait, auprès d’une tasse de café qui n’avait pas eu le temps de refroidir. Et pas un homme dans les coursives! --Un véritable vaisseau fantôme! murmura Roger, attentif à ne pas perdre un détail de ce singulier récit. --Tout à coup, les visiteurs, qui exploraient toujours le navire, ayant ouvert un panneau, se virent accueillis par des mugissements effroyables, tandis que des yeux flamboyaient dans la pénombre. Nos hommes coururent chercher main-forte à Port-Joinville pour sauver ce tigre, d’ailleurs en cage, et qui fut dirigé vers la ménagerie à laquelle il était destiné... Le commandant parlait avec une verve de jeune homme: bien souvent il avait conté cette vieille histoire, mais jamais encore il n’y avait trouvé autant d’intérêt que cette fois, car il pensait tenir celui qu’en son cœur, déjà, il nommait son gendre. * * * * * La tristesse de l’automne, qui, depuis qu’il y a des écrivains, leur fournit d’utiles motifs en _la_ mineur, n’est pas perceptible sur une île où, dès la Saint-Louis, le soleil a grillé toute la végétation, mais où, en revanche, l’hiver est d’une douceur que mainte région lui pourrait envier... Aussi, le 25 septembre, Mauroy, assis avec ses amis sur la plage des Sables-Rouillés, s’abandonnait-il à un bien-être physique et intellectuel qui n’était troublé par aucun regret né de l’arrière-saison. Comment eût-il pu en être autrement? Le soleil, qui lui avait rendu courage et force, baignait de ses flots tièdes encore le sable lisse, élastique, couvert à chaque marée, asséché aussitôt, sur lequel Roger musardait avec délices. Contre les roches bornant en courtes jetées le cirque de la grève, la mer roulait, dans ses vagues pailletées de lumière, des volutes lourdes de sable roux, évidemment formé, grain à grain, par l’usure des dykes de microgranulite rouge qui ont constitué, avec les siècles, cette plage couleur de rouille. De l’embrun s’élevait en paquets d’ouate sur la falaise; comme des plumets, des écharpes de rêve, le vent effilochait, aux arêtes des récifs, des panaches d’eau irisée. L’écrivain se plaisait à y voir des fusées légères, s’envolant pour souhaiter la bienvenue de la côte natale à _Yvonne l’Islaise_. Il avait écrit, ce matin précisément, la dernière page de son livre. Encore quelques jours de mise au point, et l’ouvrage, amoureusement fignolé, écrit avec plaisir, donc devant se lire de même, serait prêt pour la copie. Ensuite, ce serait la destinée mystérieuse du manuscrit lancé dans la carrière, parmi des imprévus qui sont, autant qu’un souci, un attrait pour son auteur. Tout à coup, M. Hérieau prononça: --Beau temps pour les tourterelles! Nous allons avoir un passage superbe. --Elles se sont annoncées? répliqua le Parisien avec une intention quelque peu railleuse. --En mai et en septembre, leur venue est régulière, depuis que Yeu est Yeu. Près de la pointe de la Gilberge existe un petit bois de pins, d’ailleurs plus ou moins tortus, où elles font escale. Je compte vous y emmener ces jours-ci: elles constituent un gibier plus savoureux que les goélands. --J’éprouverais certainement grand plaisir à cette chasse, commandant, mais j’aurai le très vif regret de m’en priver. --Et pourquoi donc? demanda l’officier surpris, et bien loin de prévoir la réponse qu’il allait s’attirer. Ne nous aviez-vous pas dit que votre livre est terminé? --Précisément; je vais avoir maintenant à guider les premiers pas de cet enfant dans le monde. Je rentre à Paris. Le feu du ciel émiettant, sous les yeux du commandant, les larges écueils contre lesquels, devant la grève, ronronnait la mer, n’aurait pas stupéfié le digne homme davantage que ne le fit cette nouvelle, assez naturelle pourtant. Il bégaya: --A Paris! Vous rentrez à Paris?... Et... définitivement? --Mais sans doute! Les vacances ne sauraient se prolonger, si agréables fussent-elles, au delà du terme même que leur assignent les saisons... N’est-il pas vrai, mademoiselle? Du même ton de courtois badinage qui ne masquait ni regret ni souci, Yvonne répondit: --Les derniers baigneurs chaque jour s’enfuient de Port-Joinville; bientôt toutes les villas de la côte seront closes. Elle ajouta, affable comme elle l’était pour chacun de ceux sur qui se posait le rayon velouté de ses profonds yeux noirs: --Mon père vous regrettera, monsieur. --Soyez certaine, mademoiselle, que je n’oublierai pas, de mon côté, le guide érudit et précieux que me fut M. Hérieau. Grâce à lui, j’emporterai de votre île le plus reconnaissant et le plus profitable des souvenirs. Un cynisme pervers, perceptible pour l’écrivain seulement, se jouait dans ses paroles. D’une voix où il s’efforça de ne laisser vibrer qu’un sympathique intérêt, l’officier s’inquiéta: --Je veux croire, mon jeune ami, que Yeu vous reverra quelque jour? Les lèvres de Mauroy dessinèrent une moue dubitative; sa main se leva nonchalante: --Oh! je voudrais en être sûr... Mais, nous autres romanciers, nous allons un peu où le vent nous pousse, où nous mène la fée Fantaisie, chère à Binet-Valmer. Voyez Theuriet... --Theuriet? --Oui, mademoiselle, l’auteur de ce _Bigarreau_ que vous aimez sans doute. Après avoir trouvé de délicieuses inspirations sur les rives fleuries du lac d’Annecy, ne les abandonna-t-il pas brusquement? Nécessité, lubie, caprice mystérieux? Nous sommes ainsi, dans la gent porte-plume... il faut nous pardonner... Yvonne laissa tomber le propos, car, en vérité, son âme droite ne soupçonnait guère ce qu’elle devrait pardonner à M. Mauroy; puis le départ de celui-ci lui était, personnellement, trop indifférent pour qu’elle songeât même à y arrêter sa pensée. Les yeux de la jeune fille cherchèrent, avec une admiration toujours nouvelle, l’immense horizon maritime; ceux du commandant y erraient aussi, mais ils n’en percevaient aujourd’hui ni la lumière ni la splendeur. Car c’étaient les yeux d’un père désenchanté, qui brusquement voit se réduire en poussière ses plus chers espoirs. XI Quelques jours plus tard, M. et Mlle Hérieau conduisaient Roger à ce quai de la Tour où s’amarre le petit vapeur qui relie Yeu au continent. L’écrivain éprouvait une joie vive à regagner, vigoureux, prêt à la lutte, le centre actif de son existence, en emportant dans sa valise un manuscrit qu’il savait réussi. Il modérait de son mieux cette satisfaction, car, avec une surprise que sa légèreté chargeait d’un vague dédain, il voyait M. Hérieau, tout au contraire, singulièrement affligé de son départ; sentimentalité ridicule que le Parisien attribuait à l’incurable... ingénuité de la province, et qui glissa quelque gêne parmi les adieux échangés entre les deux hommes. Au soir, tandis que Michelle, dans la pièce voisine, desservait la table du dîner, le commandant jugea vide et triste le salon où pourtant fleurissait comme toujours la grâce souriante d’Yvonne. Il essaya d’attacher son esprit au dernier fascicule de la _Ligue navale_, mais les lignes dansaient devant les yeux de l’officier; s’efforçant de suivre une description technique, il fut sur le point--_horresco referens!_--de confondre un étai avec un hauban. Jugeant à ce trait qu’il était vain de chercher plus longtemps à ruser avec soi-même, et qu’il ne servirait à rien de louvoyer pendant des heures avant que d’aborder avec sa fille le sujet de sa préoccupation, le marin jeta sa revue sur une table, dans un mouvement de lassitude impatiente, et déclara: --Je n’y comprends rien! Yvonne leva son beau visage, penché sur quelque babiole destinée à un minuscule protégé. --A quoi donc, cher papa? --Ou, plutôt, je n’en reviens pas. Le commandant s’était levé. Mains aux poches, sourcils froncés, il arpentait la pièce comme il avait, jadis, martelé du talon sa passerelle, aux jours où, par exemple, la brume empêchait de distinguer nettement les signaux envoyés à la drisse de l’amiral. Silencieuse, et respectant la préoccupation de son père, la jeune fille attendait, une interrogation flottant dans le regard qu’avec tendresse elle fixait sur l’officier. Brusquement, l’orage éclata: --Je n’en reviens pas que ce petit gendelettre soit parti comme cela! Yvonne s’étonna: --Comme quoi trouvez-vous qu’il est parti, père? --Comme tout ce que tu voudras! comme un gabier d’eau douce! comme un pékin de la rue Royale! comme le dernier des pleutres, quoi! --Pardonnez-moi, père, prononça une voix posée, je vous avoue que... --Comment, enfant, tu ne me comprends pas? Mais où as-tu l’esprit, toi aussi? Tu ne vois pas que ce petit imbécile nous a bernés? Qu’il m’a joué comme il aurait fait du plus niais des mousses? M. Hérieau se campa devant sa fille; celle-ci étant demeurée assise, il la dominait de sa haute taille encore robuste; dans la barbe blanche, la lampe allumait des reflets d’argent. Véritablement intriguée par une sortie qui n’était pas dans les habitudes paternelles, Yvonne protesta: --En conscience, père, je ne vois pas que vous méritiez, pour quoi que ce soit, vous ou lui, de semblables qualificatifs. Un petit rire sec s’envola vers les punkas indiens: --Alors, tu trouves naturel qu’il nous ait quittés de la sorte? --Voyons, cher papa, songez-y donc! Il était, non pas naturel, mais nécessaire, qu’après un repos de plusieurs mois, ce monsieur reprît son genre de vie. Ce n’est pas à Yeu qu’un écrivain peut poursuivre sa carrière! --Mais, que diable! il n’y a pas que la carrière dans la vie d’un homme! --Père... --Il est en âge de se marier, ce galopin! Pourquoi n’a-t-il pas demandé ta main? Il a assez tourné autour de nous! --M. Mauroy a été heureux de trouver dans notre île, où il se fût tôt ennuyé, le guide compétent, le compagnon charmant que vous êtes, père chéri. Il n’y avait, il ne pouvait y avoir rien de plus. --Et pourquoi donc, je te prie? La jeune fille joignit sur ses genoux ses mains blanches et nues: ce n’était pas cette fois encore, songeait avec amertume l’officier, que l’anneau des promesses viendrait en relever la finesse aristocratique... Avec la simplicité souriante qui parait d’un charme encore sa naturelle réserve, Yvonne repartit: --A mon gré, M. Mauroy est beaucoup trop «Parisien»! --Trop Parisien? --Oui, trop brillant, trop spirituel... Rien ne m’attire chez ceux qui ont tant d’esprit: c’est aux dépens du cœur, généralement, qu’ils l’exercent... Quant à moi, je n’étais certainement à ses yeux qu’une petite sauvageonne de province... --Il s’est toujours montré déférent à ton égard, Vonnette. --Sans doute, parce que c’est un homme bien élevé qui sait les égards que l’on doit aux femmes. Mais songez donc, père, une Islaise! Une Islaise sur son rocher! Comment voulez-vous qu’elle retienne l’attention d’un homme dont la vie est fixée en un milieu si différent du sien? C’étaient là paroles trop sages, et répondant trop bien à la réalité, pour que M. Hérieau n’en reconnût pas toute la justesse. Plus calme, et penché sur le fauteuil de sa fille, dans les yeux de qui le regard paternel plongeait avec tendresse, le commandant murmura: --C’est vrai, chérie...; mais où cherchera-t-il femme plus sérieuse, plus intelligente... et plus jolie que toi? --Père, sourit Yvonne, vous exagérez! --Non, mignonne, pas du tout... la compagne parfaite que tu eusses été pour lui, où la trouvera-t-il, veux-tu me le dire? D’un mouvement souple, la jeune fille se leva: elle se blottit sur la poitrine de son père. Mutine, toute frêle entre les bras qui l’étreignaient, elle déclara: --Je n’en sais rien, moi! et puis, cela m’est égal! N’est-il pas convenu, cher, cher papa, que, pour mon plus grand bonheur, je veux rester toujours avec vous? Vous me permettrez bien d’être un peu égoïste! L’officier embrassa passionnément sa fille, legs et survivance de la femme tant aimée. Dans sa caresse, toutefois, s’alourdissait une inquiétude; un pressentiment sinistre, qui parfois l’obsédait, revenait, ce soir, assombrir pour lui la pièce close sur leur chère intimité: s’il arrivait qu’il disparût sans que fût décidé le sort de son enfant! Si Dieu voulait qu’il la laissât seule au monde, sans autre appui que le dévouement d’une fillette infirme, quelle serait la destinée de sa chérie? Aux cils du vieillard trembla une larme qui, retenue par la barbe blanche, ne roula point sur les cheveux ondés d’Yvonne. * * * * * Le romancier réintégra la capitale, avec la joie sans mélange, sinon d’une conscience pure, tout au moins d’une mentalité assez... large pour ne point s’embarrasser des scrupules qui arrêtent les pas de certains. C’est à ces conquérants, dit-on, qu’appartient parfois, à défaut de l’empire du ciel, celui de la terre; l’écrivain, qui ne se souciait que de ce dernier, se sentait en pleine forme pour s’y tailler un domaine de plus en plus vaste, et savait que le manuscrit d’_Yvonne l’Islaise_ possédait les qualités nécessaires pour l’y aider. Ce fut donc avec la jovialité qui accompagne le succès--celui qu’on a obtenu, et celui qu’on espère--que Roger répondit à la bienvenue de son fidèle Julien, télégraphiquement rappelé, depuis deux jours, de sa province familiale. --Vous avez bonne mine, mon lieutenant. --Mais oui, mon brave, je suis complètement retapé. Et toi? Ça va? Tu as eu le temps de te reposer, hein? --Pour sûr, mon lieutenant! Mais, vous savez, j’aime avant tout faire mon service auprès de vous! --Ça, c’est bien! Occupe-toi de ma malle. Il y a du courrier? --La grande coupe de Daum en déborde. La concierge m’a remis, à mon retour, un gros paquet; vous m’aviez défendu de donner votre adresse... --Je pense, il n’aurait plus manqué que cela! Voyons... Une ariette aux lèvres, Mauroy pénétra dans son cabinet de travail. D’un regard cordial, presque tendre, ce sceptique caressa ses livres, ses objets d’art, ses meubles soutachés de soleil; il lui parut que toutes ces choses amies l’accueillaient, le reconnaissaient, lui souriaient avec reproche, mais avec joie, comme si les lutins d’Argyll nichaient aux vieilles reliures et au creux des fauteuils. Le jeune homme s’installa devant son courrier, dont l’amoncellement couvrait, en effet, une jolie table Louis XVI, vêtue de peluche vieil or. A déchirer des bandes, à fendre des enveloppes, Roger passa plusieurs heures dont il ne soupçonnait point la fuite. Il lui était doux de se plonger, dès son retour, comme en un bain excitant, dans cet amas de papiers qui évoquaient pour l’écrivain l’ensemble de sa carrière et de son existence parisienne, dont il avait été, quatre mois, privé. Quatre mois! comment avait-il pu si longtemps demeurer éloigné des revues, des théâtres--et du boulevard? D’un œil expert, Mauroy interrogeait les courriers littéraires, il parcourait les lettres de confrères et les circulaires de sociétés. A mesure que ces feuillets--tous sans intérêt spécial, car l’homme de lettres avait pris soin de mettre ordre à ses affaires avant que de partir--à mesure que ces feuillets sombraient dans le gouffre vorace de la corbeille à papiers, Roger se formait une idée suffisamment précise, mais non approfondie encore, du mouvement littéraire en cet été 1919, qui venait d’aller rejoindre les vieilles lunes. Vers le soir, Julien frappa: --Vous dînez ici, mon lieutenant? --Non, mon vieux. Je dîne au Cercle, voir si tout est demeuré en place. Je te signe une permission de minuit, si ça te chante, pour fêter mon retour. --Merci bien, mon lieutenant; mais il faut que je m’occupe de vos affaires. Quel est le sagouin d’ordonnance qui a massacré comme ça le pli de vos pantalons? --Ce sagouin-là, répondit gaiement Roger, c’était une digne Bretonne, qui me servait aussi de propriétaire. Elle battait mes chemises au lavoir cantonal, et cuisait ma soupe dans un chaudron vétuste, pendu à un croc. Julien disparut, scandalisé; Mauroy, allumant une cigarette, acheva le dépouillement de ses papiers. Il gagna ensuite le cercle, où la fin des vacances ramenait l’animation; des mains se tendirent, des ovations crépitèrent, joyeuses; Roger se vit accueilli comme un revenant, à peu près comme l’aurait pu être le bon roi Henri, dont le jeune écrivain promenait, à travers le XXe siècle, le regard malicieux et la barbe prospère. Mais Fernac, le seul qu’il eût désiré voir, n’étant pas apparu tandis que les maîtres d’hôtel passaient solennellement les mets, Mauroy s’annonça par un coup de téléphone au domicile du médecin, et s’y rendit sans tarder. Le romancier trouva son ami entouré de tout le bonheur paisible qui souvent avait excité, tout haut, la blague du célibataire, et, tout bas, sa secrète envie. Les enfants couchés, Fernac, près de sa jeune femme penchée sur le livre à la mode, annotait une revue de médecine, dans l’orbe de la lampe électrique, dont le rayonnement, si borné qu’il fût par l’abat-jour de soie rose, suffisait à éclairer leurs deux têtes, rapprochées ce soir, comme tous les soirs, comme toute la vie... Le médecin se leva, les mains tendues: --Eh bien! te voilà, voyageur? --Bonsoir, mon cher! Arrivé aujourd’hui, ma première visite t’appartient. Mes hommages, madame. --Dis donc, fit Fernac, en avançant un siège à son ami, tu es en avance sur le programme, il me semble. --Comment cela? --Dame! Je ne t’attendais guère avant une dizaine de jours, vers le 15. L’île doit être encore agréable, par ce beau temps. --Ah! tu sais, Paris me rappelait. --Soit. Fais voir ta mine? C’était, à présent, le médecin qui parlait; Mme Fernac sortit, tandis que son mari haussait la lumière devant le visage du visiteur. --Eh bien! mais tout cela a l’air rempli à souhait. Tu es, non pas rose--je ne te traite pas comme une jeune fille--mais hâlé consciencieusement. Ton poids a-t-il augmenté? --Oh! figure-toi! Après bien du mal, j’ai fini par découvrir une balance chez un boucher. --Chez un boucher? --Mais oui, fit Roger en riant. Il me pesait entre deux veaux, les jours de marché; quel pays! Enfin, j’ai pris six kilos. --Parfait, te voilà d’attaque pour recommencer, avec l’hiver, ton existence mouvementée. Que dis-tu de mon traitement? --Je dis que tu es toubib épatant. Fernac montra, au mur de son cabinet, une grande et belle gravure représentant Ambroise Paré: --Celui-ci avait coutume de dire, après une cure heureuse: «Je le pansay, Dieu le guarist». Pour ton cas, c’est la même chose; nous pouvons même dire, si tu le veux, que Dieu s’est servi d’Yeu, si j’ose risquer un aussi épouvantable calembour. Et alors, je suppose que tu es content de ton été? --Enchanté, ravi! Je rapporte un bouquin, mais un bouquin!... Tu m’en diras des nouvelles. Le docteur eut un haut-le-corps: --Comment, incorrigible que tu es, tu rapportes un livre? Un livre que tu as écrit? --Probable, répondit flegmatiquement Francois Ier, dont le long nez remuait d’aise. A moins que ce ne soit le chat de la mère Birant... --Mais je t’avais défendu de faire quoi que ce fût! --Écoute, Maurice, j’ai trouvé là-bas un modèle plein d’intérêt, des cadres merveilleux... je n’ai pas pu me retenir! Il fallait m’envoyer dans les Landes! --Et encore! maugréa le médecin. --Et encore, comme tu dis. Des gens très bien y ont découvert une poésie dont ils surent faire percevoir tout le charme à leurs lecteurs; vois Jean Rameau... Mme Fernac rentrait, au tintement léger d’un service à liqueurs, qu’elle fit déposer sur le bureau du docteur par une femme de chambre accorte. Un sourire éclaira son visage de blonde heureuse: --Ah! fit-elle, Jean Rameau! N’est-ce pas que la _Route bleue_ est une chose exquise, cher monsieur? --Délicieuse, madame. J’avoue que la côte sauvage d’Yeu m’a inspiré une œuvre d’un genre différent. --En somme, tu t’es beaucoup plu dans notre île, fit le docteur, en versant de l’or liquide qui étincela aux facettes taillées. J’en étais sûr; penses-tu y retourner l’été prochain? --Je pense n’y retourner jamais. --Vraiment? --Vraiment. Songez donc, madame, j’ai exprimé, si je puis dire, la sève de ce rocher dans un livre; Yeu dorénavant est vidée pour moi. Au cercle, tout à l’heure, on me disait grand bien de Belle-Ile: la Pointe des Poulains, la Grotte Sanglante... Hein! la Grotte Sanglante? Voilà qui me tente! Par-delà les murs du cabinet de travail, l’imagination de l’écrivain l’emportait vers les pittoresques perspectives que le hasard d’une conversation avait ouvertes devant lui. Déjà _Yvonne l’Islaise_, n’exigeant plus que son esprit s’y appliquât, était presque morte à ses yeux; déjà la véritable Yvonne reculait, s’enfonçait, disparaissait dans une brume semblable à celle qui, par les tempêtes d’hiver, enveloppe de son linceul glacé la petite île perdue parmi les flots cruels... XII Roger Mauroy, nous l’avons assez montré, n’était point exempt de défauts; cet homme honnête ne réunissait pas toutes les vertus qui paraient «l’honnête homme» de nos pères, et, si l’habileté généralement trouvait son compte en ses actions, la délicatesse n’y rencontrait pas assez souvent le sien. Manque prématuré de direction, d’ailleurs, absence d’influence salutaire, bien plutôt que disposition particulièrement mauvaise. Ainsi, pour illustrer par un fait précis cette sorte de négligence morale, qui ternissait, sans la flétrir, l’âme du jeune homme, nous dirons qu’il ne s’était pas donné la peine d’écrire à sa tante pour lui annoncer son retour, mais qu’il se sentit tenu, par une obligation qui lui était chère, d’aller l’embrasser dès le lendemain de son arrivée à Paris. Comme à la dernière visite de son neveu, Mme Honorine travaillait pour le vestiaire de son curé; mais la bergère avait été transportée près de la cheminée, où un feu de bûches luttait allègrement contre les premières fraîcheurs automnales. En face d’elle, devant le porte-pincettes, le coussin de damoiselle Fanfreluche supportait une masse de poils soignés, frileusement pelotonnés en un manchon neigeux, d’où émergeait un nez rose comme un pétale d’églantine. Une paupière qui se soulève languissamment, pour retomber plus languissamment encore, une queue dont l’imposant panache se resserre étroitement contre le flanc attiédi: ce fut tout l’accueil que l’angora daigna faire au voyageur. Mme Carriès se montra plus démonstrative: quittant précipitamment son fauteuil, sans souci des pelotons de laine qui roulèrent à terre, avec une exclamation joyeuse elle ouvrit les bras à Roger, qui s’y jeta affectueusement. Même je ne jurerais pas que quelque émotion ne se glissa point dans la voix mâle parmi les compliments qu’indique la civilité, et que parfois améliore le cœur. --Mets-toi près du feu, mon grand, là... A côté de Fanfreluche, c’est la meilleure place. Et Anna va apporter le thé. La bonne dame sonna, donna ses instructions; Roger sourit: --Vous me gâtez, ma tante... --Je suis si contente de te revoir... mais, sans reproche, mauvais sujet, tu n’as pas mis le facteur sur les dents pour m’apporter tes lettres! Henri IV prit un air profond, méditatif et résigné; probablement songeait-il à la dernière discussion qu’il avait eue avec Sully!... Sans s’arrêter à ces considérations historiques, Mme Carriès s’enquit: --Que faisais-tu, là-bas? --Un livre... Piteusement, avec une impayable grimace de gamin pris en faute, l’aveu tomba dans la barbe opulente. La vieille dame leva un index grondeur: --Eh bien? c’est du joli! Parti pour se reposer, monsieur s’amuse à s’exténuer... car je suis certaine que tu t’es exténué, sur tes papiers. --Mais pas du tout, ma tante. --Oh! naturellement, mon petit, tu n’en conviendras pas! D’ailleurs, ta mine n’est pas mauvaise. Et quel genre, ce roman? Car c’est un roman, bien entendu? --En effet, ma tante. --Je l’aurais parié! Ah! toi, quand tu écriras des ouvrages comme ceux de Brunetière! Enfin!... Nous disons donc, quel genre? Le jeune écrivain se prit à tousser, ce qui provoqua un grognement de Fanfreluche réveillée, et une question inquiète de Mme Honorine: --Qu’y a-t-il, mon cher enfant? Si tu as pris froid, veux-tu un grog? --Mais non, ma tante. Je cherche à vous donner de mon roman une définition juste... juste et satisfaisante. --Bravo! fit la vieille dame, en se carrant dans son fauteuil pour mieux goûter les paroles de son neveu, lequel savait être un charmant causeur. D’abord, le titre? --_Yvonne l’Islaise_. --Gentil, très gentil! Cela vous a un petit air pittoresque qui fait plaisir. Après? --Après... heu! c’est une histoire d’amour, naturellement. Il y a de la couleur locale aussi... L’héroïne est une jeune fille... Roger pétrissait sa barbe, sans parvenir à trouver le moyen de raconter dignement, à cette respectable personne qu’il chérissait fort, l’aventure très osée imaginée par lui. Mme Carriès, qui voyait l’embarras de son coquin de neveu, en jouissait à proportion des efforts qu’il faisait pour le dominer. Elle déclara finalement, passant sa main baguée le long de la soyeuse fourrure de Fanfreluche, qui venait de sauter sur les genoux de sa maîtresse: --Oui, et le héros est un jeune homme, je vois. Palpitant, et surtout neuf, oh! mais neuf!... Mon garçon, tu te moques de moi; ou alors, c’est le voyage qui t’a abruti. Rassemblant ses énergies, Mauroy protesta avec vigueur. --Ni l’un ni l’autre, ma tante. Mais je ne sais comment vous définir mon travail. Vous le trouverez peut-être un peu... un peu... Enfin, j’espère que vous le lirez tout de même. Le visage de Mme Carriès s’était légèrement assombri. Servant dans les tasses de vieux Chine le thé blond et parfumé, tandis que la chatte se levait par politesse pour l’assiette de gâteaux, la vieille dame soupira: --Toujours la même chose donc, mon pauvre garçon! Ta mère aurait eu tant de peine à te voir ainsi te complaire seulement dans des sujets risqués! --Ma tante, je ne suis pas un écrivain immoral! --Je veux le penser, bien que tes sous-entendus m’effrayent, quant à ton nouveau livre. Où paraîtra-t-il? L’homme de lettres eut un geste vague: --J’ignore encore, tout à fait. Ce matin, je l’ai porté à la copie. --Pour moi je n’aimerais pas, remarqua Mme Honorine, à me séparer d’un manuscrit. Maintenant que tu es un homme presque célèbre, arrivé en tout cas, il te faudrait un secrétaire à demeure, je te l’ai déjà dit. Une moue plissa les lèvres de Mauroy. --Bien désagréable et bien scabreux. Faire pénétrer un étranger dans l’intimité de son travail... A ce propos, savez-vous l’aventure qui vient d’arriver à Villières, le poète-compositeur à la mode? Et le jeune homme se lança dans un de ces récits qu’il savait conter avec une inimitable verve, et qui avaient le don d’égayer Mme Carriès. Aussi la paix fut très vite, comme à l’accoutumée, rétablie entre l’aimable femme et le neveu qu’elle aimait au moins autant qu’un fils... tout en se défendant bien haut d’une légère préférence, issue de l’isolement où, depuis si longtemps, la vie cruelle avait réduit l’orphelin. * * * * * Aussitôt que le manuscrit revint de la copie, le romancier s’occupa de caser son travail. A ce stade de ses métamorphoses, qui pour les romans sont aussi nombreuses que pour les phryganes des étangs, _Yvonne l’Islaise_, dans son enveloppe de papier fort, se présentait sous la forme d’un imposant paquet de feuilles petites, proprement couvertes de lignes très espacées, et ornées d’une marge démesurée. Le tout savamment calculé pour accroître le salaire, et donc les bénéfices du copiste, payé à la page. D’obligeants confrères se chargent, moyennant un pourcentage honnête, de placer les œuvres des «jeunes» pourvus de talent, mais dénués de relations. Roger, qui avait en son temps apprécié les bienfaits réels de ces agences commercialo-artistiques, avait bien vite grimpé à un degré supérieur de la hiérarchie. Depuis l’éblouissant succès des _Orchidées parisiennes_, on estimait vivement l’écrivain, dans les bureaux de rédaction et chez les éditeurs. Et Mauroy n’exerçait pas sa verve contre ces derniers, ainsi qu’il est d’usage aux banquets réunissant de vieux jeunes lassés d’attendre, et des amateurs pressés de voir la gloire les couronner d’un laurier qu’ils sont seuls à estimer nécessaire à leurs fronts. Il portait soi-même ses œuvres chez les manitous de la presse, et n’avait point à se fatiguer en démarches: on les lui prenait d’emblée. Ainsi déposa-t-il _Yvonne l’Islaise_ au _Messager des Lettres_, puissante maison dont le rédacteur en chef lui avait fait des avances, avant qu’il ne partît pour la Vendée. Il la déposa tête haute, et parlant assez net, comme on peut se permettre lorsqu’on sait que si, d’aventure, cette porte demeurait close, dix autres seraient heureuses de s’ouvrir toutes grandes devant vous. Même, considérant l’armoire aux manuscrits où l’éminent confrère venait de placer son texte, sur une pile imposante et bariolée de cartons analogues, Mauroy se permit, l’une suivant l’autre, une grimace et une observation: --Dites donc, mon cher, c’est impressionnant! Tout cela, que vous devez lire? --Oh! reprit l’autre avec un paisible sourire, ne vous frappez pas, nous avons des lecteurs. --Je m’en doute; mais si vous croyez me rassurer! Dans combien de temps puis-je avoir une réponse? --Ça, c’est le mystère. --Mais encore? insista Roger qui s’impatientait. --Voyons... trois mois... plutôt quatre... --Pourquoi pas six? Le secrétaire suggéra: --On a vu plus longs délais... --Sans doute; à vous qui vivez depuis 1672, le temps ne dure point. Le _Messager_ est éternel. --Flatteur! --... Mais moi qui ne suis qu’un simple mortel, acheva Mauroy, je préfère que vous me rendiez cela, Moreuil. --Quoi donc? --Mon volume. Pas plus que Louis XIV... --Votre illustre petit-fils... --Charmant!... Pas plus que lui, je n’aime attendre. Le romancier avançait une main résolue. Ce que voyant, le secrétaire prit bien le manuscrit, mais pour le classer au bas de la pile. --Constatez, dit-il, homme sans patience, je vous donne un tour de faveur. Que dis-je? un tour? vous serez prévenu dans quinze jours; ça vous va mieux? --Parfait, merci. A propos, j’ai une loge au Vaudeville, pour ce soir; vous serait-il agréable d’en profiter avec moi? ... Car c’est ainsi que se préparent les affaires, dans le monde de la littérature. Celle-là, si bien mise en route, aboutit à peu de chose. Vers le 25 octobre, Mauroy reçut du _Messager_ ce billet: «Mon cher Confrère, «J’ai le plaisir de vous informer que notre Comité de lecture vient d’émettre une opinion des plus favorables au sujet de votre roman _Yvonne l’Islaise_, que vous aviez bien voulu nous communiquer. «Nous publierons donc volontiers cet ouvrage; mais, par suite d’engagements antérieurs, il nous est tout à fait impossible de vous promettre cette publication pour une date plus rapprochée que l’été de 1921, soit dans dix-huit mois environ. «Nous regrettons d’imposer un si long délai à votre attente, et vous prions d’agréer, etc.» Mauroy froissa la lettre avec dépit; le prenait-on pour un gamin? Dans dix-huit mois, _Yvonne l’Islaise_ serait depuis longtemps parue, éditée et reproduite! C’est ce qu’il fit connaître sur-le-champ à son confrère, par un pneumatique où la déconvenue se voilait sous une gerbe de cordialités. Et le manuscrit revint dans la garçonnière du boulevard Marbeau, où Julien le déposa respectueusement parmi les papiers de Monsieur. Il y demeura au repos plusieurs jours, parce que l’écrivain se donnait tout entier alors à une importante chronique littéraire, qu’il entendait parachever avant que de s’en laisser distraire par quoi que ce fût. Un matin gris du début de novembre, ce petit travail étant terminé, Roger méditait, les coudes sur son bureau, se demandant à quelle revue il allait présenter son _Yvonne_, pour qu’elle rencontrât le maximum des chances d’un rapide succès, lorsque se manifesta l’imprévu, loi de toute carrière artistique. Il se manifesta, cette fois, par la voix du téléphone, dont le grelottement impératif secoua le silence du bureau. Le romancier s’empara des récepteurs, et la conversation s’engagea, privée d’artifices littéraires, mais non pas d’intérêt. --Allo! monsieur Mauroy? --Lui-même. --Ici, Lemernier, du _Grand Journal_. --Ah! bonjour, vieux! Ça va? --Oui; écoute, veux-tu nous rendre un service? --On oblige toujours le _Grand Journal_ avec plaisir. --Nous avons un trou soudain. Un roman de Jeanne Pithiviers qui nous manque, d’autres qui ne sont pas prêts... le patron est affolé. As-tu quelque chose de disponible, pas trop long? --Oui, j’ai ça. --Dans notre genre, hein? --Naturellement. --Apporte-moi ton ours ce soir; il passera d’ici trois ou quatre semaines, après le feuilleton en cours. Au revoir. --Merci! --Pour rien. A tout à l’heure, Mauroy. Le lendemain, Roger remettait un double de son ouvrage chez Gauvin, suivant les termes du contrat qu’il avait passé naguère avec l’éditeur de la rue Racine, lequel, prévoyant la brillante carrière que ne pouvait manquer de fournir l’incisif botaniste des _Orchidées_, se l’était de bonne heure attaché. Après quoi, l’esprit complètement écarté de ce manuscrit pour lequel il ne pouvait ni ne souhaitait plus rien, l’homme de lettres se mit allègrement à une importante nouvelle destinée à faire connaître les chiffonniers de Saint-Ouen, milieu infiniment pittoresque, sur quoi Roger s’était documenté de première main. XIII L’hiver, cette année-là, commença rude et précoce à Yeu. De bonne heure, la tenace humidité maritime, qui dépose aux lèvres des terriens le baiser froid de la mer, pénétra dans les maisons blanches. Une grippe fâcheuse ayant pâli les joues d’Yvonne, M. Hérieau fit rentrer une imposante provision de charbon: dépense lourde pour le budget du retraité, et qui le parut d’autant plus que les fonds russes étaient tombés à peu près à rien. Pour rétablir l’équilibre, la _Rose-de-Mai_ sortit davantage; dans les eaux troublées par les houles d’arrière-saison, l’épervier de Jean Hennebin fit merveille, et suffit presque à nourrir les deux ménages, celui du commandant et celui du matelot. Yvonne, cependant, ne voyait pas sans anxiété son père prendre la mer par des jours où le mauvais temps, quoique n’empêchant pas absolument toute sortie, retenait dans l’île la plupart des marins. Une certaine matinée où le soleil ne perçait les nues que pour en faire ressortir les boursouflures plombées, aux plans épais qui semblaient moulés dans de la cendre, la jeune fille ne put maîtriser son inquiétude. --Père, dit-elle d’une voix tremblante, voulez-vous me faire plaisir? Ne sortez pas aujourd’hui! L’officier endossait un suroît, sous lequel il ressemblait fort à un de ces vieux mathurins, mangeurs d’écoutes et bourlingueurs d’océans, dont le pinceau de Tattegrain a fixé d’inoubliables effigies. Il tourna vers sa fille un visage surpris: --Pourquoi donc, chérie? Serais-tu souffrante? --Certes non, seulement... ce mauvais temps m’inquiète... voyez comme il fait gris! --Que tu es donc enfant, Vonnette! j’en ai vu bien d’autres! --Sur votre navire de guerre, père; mais cette barque paraît si fragile!... --Dis donc, fit gaiement le marin, n’attaque pas mon cuirassé! Il est très bien construit, et nous ne traversons pas l’Atlantique. Prépare-moi seulement un bon feu, pour me sécher ce soir. Et le commandant embrassa sa fille, ni plus ni moins tendrement qu’il ne faisait à chacune de ses sorties, sans se douter qu’il marchait vers l’heure que la puissance divine a pour chacun de nous assignée, sans emplir son regard, et son cœur, par la vision de la maison où, sous la guirlande de la vigne aux tons de cuivre rouge, une enfant tourmentée lui souriait, d’un pauvre sourire chargé d’angoisse... * * * * * La journée sembla cruelle à Yvonne, qui vainement tentait de s’absorber dans ses occupations de maîtresse de maison. Elle sentait rôder autour d’elle, aux angles des pièces, aux tentures des chambres familières, quelque chose de froid et de sinistre, qui était proprement inexprimable, et qui se traînait à sa suite, dans la pénombre de ce jour terne, comme la larve invisible et présente du Tourment. Vers trois heures, une brusque chute de brume vint donner un corps au souci de la jeune fille. C’est là un phénomène qui n’a rien d’exceptionnel en pays maritime, au mois de novembre, et dont les gens de mer eux-mêmes ne s’inquiètent pas outre mesure au large, pourvu que leur esquif soit de suffisant échantillon. On allume les falots du bord, on met à la cape, et, se laissant dériver dans une brise généralement faible en de semblables circonstances, on attend que, au propre comme au figuré, la situation se soit éclaircie. Yvonne n’ignorait pas comment se règle à l’ordinaire cet incident de la vie de nos pêcheurs; mais elle savait aussi combien frêle était la _Rose-de-Mai_, si frêle... un point roulé dans les volutes de la brume périlleuse. Lorsque l’horloge de Notre-Dame laissa tomber sur Port-Joinville des sons qui moururent tout de suite, cotonneux, étouffés par le mur blafard et opaque du nuage appesanti dans les parages de l’île, la jeune fille n’y tint plus. Elle jeta une cape sur ses épaules, et s’en fut prier à l’église. Des femmes s’y trouvaient, épouses ou filles de marins à la mer, que Mlle Hérieau reconnut au premier coup d’œil, bien qu’elles fussent toutes pareilles, sous les plis noirs de la mante, continuant la noire parure de la fanchon. Disséminées sous le plafond en bois des bas-côtés, devant les médaillons du chemin de croix, ou aux pieds de Notre-Dame de Bon-Secours, elles suppliaient de toute leur âme le Maître des flots cruels. On entendait le chuchotement des invocations, le cliquetis des chapelets égrenés; celles-là souffraient de la même angoisse qui torturait Yvonne. A se sentir en douloureuse communion avec ces humbles femmes, à voir sur leurs austères visages la confiance s’épandre peu à peu, la jeune fille, une fois de plus, vérifia la merveilleuse puissance de la foi, seul refuge et secours du chrétien meurtri. Près du bénitier, Mlle Hérieau, sortant de l’église, rencontra la sœur d’Hennebin, qu’une même pensée avait conduite au pied des autels. --Mauvais temps pour nos gens, mademoiselle! maugréa la vieille femme, en présentant l’eau bénite d’une main mal assurée. --Oui, Nanette, je suis inquiète, terriblement... pensez-vous qu’ils vont tarder à rentrer? --Dame, je n’en sais rien... Jean m’a dit ce matin que le commandant avait envie de lancer l’épervier aujourd’hui devant les rochers de la Pèlerine. --Si loin! soupira Yvonne en joignant les doigts. Elles étaient sorties sur le parvis rocailleux. La vieille Islaise, ainsi qu’un chien en quête, humait l’air froid et blanc, qui plaquait aux visages comme une loque mouillée. --Paraît, grogna-t-elle. Les parages ne sont point bons de delà, rapport aux remous de la pointe des Corbeaux... En 86, pas loin, entre l’anse et le Gibbas, le _Camille_ s’a perdu; j’avais mon promis à bord... Roche-Sèche, qu’on appelle... Yvonne eut un cri: --Oh! taisez-vous, Nanette, vous m’épouvantez! La vieille haussa les épaules: --Ça ne fait pas venir le malheur, de rappeler les souvenirs... Quoique ça, je voudrais bien qu’ils soyent rentrés!... Bonsoir, mademoiselle. Elle hâta la marche et disparut, forme noire presque fantomatique, tôt happée par les voiles de la brume étouffant le bruit de ses pas. Yvonne rentra frissonnante; dans le salon tiède et clos où la sollicitude de Michelle avait allumé la lampe et préparé une tasse de thé chaud pour sa jeune maîtresse, longtemps, la pensée vague et le cœur lourd, la fille du marin attendit... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Jean Hennebin tira de l’eau l’épervier ruisselant, et prononça: --Commandant, je crois bien que, pour aujourd’hui, la pêche est finite. --Pourquoi cela, mon brave? --Regardez-moi c’te saloperie de brume qui monte du surouet; dans vingt minutes, nous ne verrons plus le nez du bout-dehors. M. Hérieau tourna la tête. Sur l’horizon s’était levée une épaisse couche d’ouate, nette et délimitée comme une muraille; elle accourait relativement vite, atteignant, puis noyant les voilures rouges ou bistrées des quelques voiliers de pêche qu’elle rencontrait sur sa route, et qu’elle absorbait comme une masse de charpie étendue sur des jouets d’enfants. Et à l’approche du banc de brume, la mer, d’ailleurs à peine clapotante, virait au gris ardoisé. Penché sur l’étroit plat-bord, le vieux Jean cracha dans l’eau mouchetée d’une écume effilochée; il proposa: --Des fois qu’on attendrait qu’il soit passé, ce coup de suie? On reviendrait tranquillement après... --Non, fit le commandant. Ma fille s’inquièterait, à nous voir rentrer si tard. Et puis, au cas où le vent prendrait grand frais, que ferions-nous, avec un canot qui n’est même pas ponté? Déjà Hennebin saisissait les écoutes du foc: --Alors faut manœuvrer à rentrer en vitesse, commandant. --Justement. Hisse la grand’voile à bloc. Le petit sloop tendit toute sa voilure, ce qui n’était pas une affaire bien compliquée, et ne fournissait point une surface utile très considérable. Gouvernant grand largue, l’officier s’appliqua à ne rien perdre du souffle léger qui ridait l’eau où dansaient, de place en place, les lièges repérant les casiers mouillés par les homardiers des Corbeaux; dans le fond de la barque, le matelot extrayait, des plis gluants de l’épervier, des rougets qu’il rangeait amoureusement en un panier plat, suivant son vieil instinct de pêcheur. La _Rose-de-Mai_ avançait aussi convenablement que le lui permettaient et la brise faible, et sa voilure restreinte. Parfois M. Hérieau se retournait, soucieux, et sa main se crispait sur la barre: le banc de brume, derrière, gagnait de vitesse... il gagnait, sûrement. Ainsi l’embarcation, fuyant devant le péril, dépassa le Port-Neuf, et doubla la pointe de la Conche. Comme, devant le Fort-Gauthier, elle obliquait légèrement pour éviter les dangers de la Petite-Famille, récif conique entouré d’autres plus petits, la nuée rejoignit la barque en fuite, et l’engloutit d’un seul coup, en silence. Du blême linceul, la voix du commandant jaillit, brève: --Les fanaux! Tandis qu’il obéissait à l’officier, Jean Hennebin maugréait: --On n’entendra même pas la cloche de brume, vu qu’on est du mauvais bord... Bientôt deux points blancs s’allumèrent, navrants, tachant à peine, d’une étincelle enfantine, la nappe morne appesantie sur la mer. Et la _Rose-de-Mai_ continua, en aveugle, sa marche vers le port, taillant de sa courte étrave l’eau qui chuchotait, câline, le long des flancs étroits, comme si elle n’était pas prête, d’un instant à l’autre, à faire disparaître en ses abîmes les imprudents qui osaient braver ces deux forces de la nature, terribles toujours, invincibles lorsqu’elles sont liguées: l’Océan et le brouillard. XIV Le chalutier _Étoile-Polaire_, matricule I. D. 198, avait été surpris par la brume, à trois milles seulement de Port-Joinville, direction nord-quart-ouest. C’était un solide dundée ponté, tout neuf, qui armait cinq hommes en été pour le thon, et sept en hiver pour la drague. Celui-là, au large, aurait pu aisément laisser passer la brume, en faisant le gros dos; mais patron Chauvières, de Ker-Châlon, qui le barrait, préféra rentrer au port, redoutant la bourrasque inconnue susceptible, en pareille saison, de suivre ce satané brouillard. Il n’était pas question de pouvoir se repérer sur les bouées ou les phares, mais cela ne gênait guère Chauvières, qui méprisait de plus, pareillement, sextants et cartes, et se vantait volontiers de pouvoir naviguer les yeux fermés par tout son quartier natal. D’autre part, il arrivait droit dans l’axe du chenal: il n’y avait qu’à gouverner en tirant les bordées requises par le lit du vent, droit sur la cloche de brume, dont la voix parvenait, en fil ténu, à travers la pénombre. Les choses étaient donc relativement aisées, et l’_Étoile-Polaire_ ne se trouvait plus qu’à deux encâblures à peine des passes, lorsqu’un sinistre craquement se fit entendre, par bâbord devant. L’oreille d’un marin ne pouvait hésiter quant à la nature de ce bruit; patron Chauvières pâlit sous son bonnet détrempé: --Il y a t’un bateau qu’a manqué l’entrée, il s’a écrasé sur l’estacade. Faut aller voir, les gars! En même temps, d’une vigoureuse pesée sur la barre, il faisait dévier le dundée, le jetant ainsi hors de sa route, droit vers le péril où d’autres marins venaient de se briser. Mais la pensée du risque ne pouvait retenir Laurent Chauvières, non plus qu’aucun des Islais de son équipage; déjà deux hommes avaient sauté dans le canot, qui se dandinait à la traîne. Un instant plus tard, l’amarre larguée, courbés sur leurs avirons, ils faisaient force de rames vers l’estacade, qui, maigre sur ses piles hautes, émergeait de la brume comme une araignée dégingandée enjambant la mer. Tout à coup une exclamation sourde échappa à l’un des Islais: --Regarde, Jean-Louis! Contre l’avant-bec! Le long de la seconde pile, les vagues jouaient avec des débris qui raclaient la pierre en un bruit lugubre de choses trépassées. Il y avait des morceaux de coque et de bordage, un tronçon de mât, des lambeaux de voile déchirée: le tout de si faible taille que Jean-Louis grogna, d’un ton où la réprobation le disputait à la pitié: --Un joujou! Pas dix pieds de tête en tête! Faut être fou pour sortir avec ça par un temps de brume! --Pauvres gens! fit l’autre, ils l’ont payé cher! Qui ça peut-il être? Jean-Louis se tenait à l’avant du canot, une gaffe à la main; d’un regard aigu fouillant la brume, il interrogeait l’eau grise, qui clapotait le long de l’embarcation: --Tiens, dit-il, en voilà toujours un. Il se pencha, et harponna d’un geste précis, par son suroît sanglant, un corps qui flottait, la main crispée à une planche brisée. Avec précaution, le pêcheur attira la pauvre dépouille près du bord, son camarade l’aida à l’embarquer. Ils se penchèrent sur le front que la pierre avait broyé, creusant une blessure horrible par où la vie avait fui; un nom s’éleva, vite étouffé dans l’air opaque: --M. Hérieau! --Cristi! Alors, Hennebin aussi? --Sans doute... Oh! le pauvre vieux, le voici qui remonte... C’est bien vrai que la mer ne veut plus des hommes, une fois qu’elle les a tués! Ils atteignirent péniblement le matelot; lui ne portait pas de blessure apparente; sans doute avait-il la poitrine défoncée, car il ne respirait plus. Le canot revint avec son fardeau lugubre au dundée; du silence, du respect, un chagrin sincère accueillirent les corps du serviteur fidèle, et de celui que tout Yeu entourait d’une déférente estime. Et l’_Étoile-Polaire_, redressant sa route, embouqua lentement les passes; aggravant la brume, la nuit tombait, la nuit sombre et glacée de novembre. Dans le crépuscule, les voiles brunes du dundée semblaient noires--noires comme celles que hissait, à sa barque funèbre, le nocher Caron. * * * * * M. le curé de Port-Joinville, près de sa sœur, lisait, au coin du feu, son bréviaire. Il ne le lisait, si j’ose dire, que d’un œil, parce qu’il savait plusieurs barques dehors, et que son cœur paternel souffrait toutes les angoisses, frémissant aux foyers des absents. Aussi, lorsqu’il entendit à son seuil des gens saboter, s’arrêter, chuchoter, le prêtre se précipita au-devant de l’Inconnu; son anxiété maintenant était devenue une certitude, une certitude que ne pouvait rendre plus certaine l’aspect des civières posées à terre, et qui, évidemment, dissimulaient des corps sous les cirés dont les pêcheurs les avaient recouverts. --Au nom du ciel, Chauvières, parlez vite! s’écria le prêtre; il y a un malheur? --Oui, monsieur le curé. --Qui? --Le commandant... avec Hennebin. Déjà l’abbé Dominique avait glissé à genoux sur la pierre humide; pieusement, il souleva le voile qui recouvrait les traits de son ami; d’une main tremblante, il traça sur le front glacé le signe qui bénit. De même, le curé bénit le cadavre du vieux Jean; puis il se redressa, chancelant d’horreur; alors seulement il s’aperçut que Mlle Clotilde l’avait suivi, et, bouleversée, mais vaillante, élevait sur le groupe le terne halo d’une lampe. Patron Chauvières expliquait: --Ils se sont écrasés contre une pile de l’estacade, comme le _Nereus_ en janvier 12. C’était juste l’instant que nous arrivions, et les gars ont couru tout de suite; mais les malheureux avaient rencontré leur sort sur le coup... Plus bas, l’Islais ajouta: --On n’a pas osé le porter chez la demoiselle; on a pensé que vous sauriez mieux le dire, monsieur le curé. L’abbé Jauvin s’était ressaisi; le tribut payé à la douleur humaine, il redevenait le pasteur, le soutien de cette population qui reconnaissait en lui un chef autant qu’un père. D’une voix calme, il parla: --Vous avez bien fait, mes amis. Clotilde, courez chez la bonne Nanette; dites-lui tout ce que vous dictera votre cœur. Moi, je vais voir Mlle Hérieau. --Et nous, monsieur le curé? --Vous, Chauvières, poursuivez votre pieuse charité. Entrez ces pauvres corps chez moi, et restez près d’eux jusqu’à ce que nous ayons adouci un peu, pour ceux qui restent, l’œuvre de la mort. Ensuite, vous les porterez sous leurs toits. Ayant dit, le prêtre endossa vaille que vaille sa douillette, et se dirigea vers la demeure où Yvonne attendait celui qui en était la tête et qui n’y reviendrait plus vivant. De la cure à la maison blanche, la distance était minime; elle parut longue au vieillard qui cherchait en son esprit, avec angoisse, les paroles les plus propres à panser l’atroce blessure qu’il allait creuser. A grands efforts,--car l’infortune de l’orpheline était exceptionnelle vraiment,--le prêtre crut avoir trouvé ce qu’il fallait dire, et il remercia Dieu d’avoir aidé en cela son serviteur; un peu réconforté, l’abbé Jauvin sonna chez Yvonne. Quand il aperçut, près du fauteuil vide, et qui resterait vide toujours, la jeune fille pâle, une petite _Imitation_ à la main, toute sa dialectique, toutes ses belles phrases s’évadèrent de l’esprit du curé. Il ne sut que demeurer sur le seuil, où il avait été tant de fois accueilli joyeusement, et où il était messager de douleur; il ne sut que prononcer, de ses lèvres tremblantes, une courte phrase d’une banalité navrante, mais où il mit tout son cœur paternel, toute son âme éplorée: --Ma pauvre enfant! Brusquement, Yvonne se retourna; elle était blanche, elle devint livide; sans trouver un mot, sans avoir une larme, elle se leva d’une seule pièce, toute droite en sa modeste robe noire, qui déjà était une livrée de deuil. Et, dans la connaissance soudaine de son malheur, dans l’intuition formelle et définitive qu’_il_ ne reviendrait pas ce soir, qu’il ne reviendrait jamais plus, elle s’écroula, évanouie, dans les bras de Michelle accourue. * * * * * Huit jours ont passé, huit siècles d’horreur et d’angoisse, dont Yvonne, la chair déchirée, garde un souvenir épouvanté, qui lui est doux cependant, parce qu’elle fut, durant cette semaine, occupée par les ultimes soins que sa tendresse pouvait rendre, sur la terre, à celui qui l’avait tant aimée. Maintenant, le commandant reposait dans la paix du cimetière herbu qui aligne ses humbles tombes à la sortie de Port-Joinville, au bord de la route même où se dressait le pignon de la maison drapée de vigne. Et tous les jours la jeune fille qui, à l’abri de ses crêpes, semblait un fantôme endeuillé, venait prier sur la modeste sépulture, au sortir de la messe où son âme blessée allait apprendre la vertu, chrétienne entre toutes, de la résignation. La ligne de sa vie se dressait devant elle, sombre mais droite. Gardienne du foyer solitaire, elle coulerait le courant terne de ses années dans la chère demeure que son père aimait. Entourée de la sympathie, de la considération de chacun, elle y vieillirait jour à jour, priant et faisant le bien qu’elle pourrait; les grandes joies ne seraient pas pour elle, mais, dans sa vie en grisaille, les chagrins n’auraient pas de place: nulle épreuve ne la pourrait plus atteindre maintenant, puisque, avec la mort de son père, l’orpheline avait épuisé la coupe de l’humaine douleur. Cependant elle avait quelques secours dans sa peine, quelques appuis où étayer sa solitude: elle conservait le dévouement de Michelle; elle savait trouver, non loin, la maternelle affection de Mlle Clotilde. Et parfois, la vieille Nanette, frappée en même temps qu’elle et de la même façon, lui marquait, avec cette rudesse ingénue des simples, un désir de se rapprocher, confiant et attendri. Cet ensemble était doux au cœur d’Yvonne, mais ne pouvait rien aux difficultés matérielles qu’elle vit bientôt se dresser, dans leur mesquinerie redoutable, en face de son chagrin. Elle s’en ouvrit à l’abbé Dominique, lors de la première visite qu’après son malheur la jeune fille fit au presbytère: --Savez-vous bien, monsieur le curé, que, mes comptes étant faits, je me trouve dans une situation embarrassée, sinon précaire? --Comment cela, ma chère enfant? --Ces choses sont si vaines auprès de la catastrophe, je n’y voulais pas penser!... et puis, il a bien fallu... La retraite de mon pauvre père disparaît toute avec lui, puisque je suis majeure, et de longtemps; quant au capital, nous n’avions guère que des fonds russes... --Les questions d’argent sont malgré tout d’importantes questions... --Cette situation était fort pénible à mon père; c’était le secret des sorties, si fréquentes, qu’il accomplissait dans ce malheureux bateau. Sa pêche nous était une aide... En silence, le prêtre serra la petite main qui tremblait. Yvonne continua, un pli soucieux barrant son front pur: --Michelle ne veut pas me quitter: je lui suis profondément reconnaissante de cet attachement; mais, si économes que nous soyons, mes ressources ne suffiront pas à assurer la vie de la maison... Monsieur le curé, donnez-moi un conseil! La jeune fille levait vers le doyen son beau regard qu’aujourd’hui assombrissait une anxiété. A sa vive surprise, le visage de son vieil ami lui apparut parfaitement calme, presque satisfait; Mlle Hérieau soupira: avait-elle donc perdu la plus précieuse sollicitude, l’appui le plus éclairé qui lui demeurât dans sa détresse? Cependant l’abbé Dominique parlait, de sa voix profonde qui savait si bien trouver le chemin des rudes cœurs islais: --Ma petite enfant, j’admire les voies de la Providence! Voulez-vous sauver une fillette, qui dépérit d’ennui autant que de maladie, dans la riche villa des Roses, sur la côte de Ker-Châlon? --Si mon dévouement peut suffire... --Personne ne réussirait aussi bien que vous dans cette œuvre! Venez avec moi, je vais vous présenter. Le prêtre était debout déjà; l’orpheline s’étonna: --Aujourd’hui même, monsieur le curé? --Sans doute, à l’instant! Mme de Vineuilles va être ravie; je me demande comment il est possible que je n’aie pas pensé à vous plus tôt. Et voilà comme Yvonne devint, en peu de temps, moins encore l’institutrice que la grande amie d’une fillette de douze ans, Marcelle de Vineuilles, riche des biens de la terre, pauvre de santé autant que d’affections, et qu’une belle-mère frivole, dépitée de rester par force à Yeu où son mari dirigeait une importante usine, laissait se miner d’ennui, sur sa chaise longue de coxalgique. XV Mlle Hérieau commençait à peine, dans sa tâche nouvelle, qui lui était douce, de se reprendre aux soins et aux sourires de la vie, lorsqu’il lui arriva une aventure tellement surprenante qu’elle fut plusieurs jours avant que de croire à sa réalité. Brusquement, dans la première semaine de décembre, l’orpheline sentit que l’atmosphère changeait autour d’elle, et que le respect dont elle était environnée se fanait, mourait, comme il adviendrait d’une fleur atteinte par un souffle empoisonné. Cela se manifesta d’abord d’une façon impondérable, comme Beaumarchais dit que la calomnie débute dans sa venimeuse carrière. Ce furent des riens, des regards que la jeune fille surprit, des chuchotements qui, sur son passage, s’élevaient parmi les commères du bourg; moins encore--mais c’était assez pour tourmenter Yvonne lorsqu’elle s’en apercevait--des yeux qui se détournaient dès qu’elle posait sur eux l’éclat franc de ses prunelles. Qu’avaient donc tous ces gens? Que signifiait?... Dans sa candeur fière de fille sans reproche, Mlle Hérieau était plus surprise encore qu’affligée devant ces manifestations étranges dont elle ne pouvait discerner la cause. Un triste matin, la situation se précisa. Yvonne, se disposant à gagner la villa des Roses où l’attendait l’impatience de Marcelle, s’approcha de Nanette qui balayait son seuil. Au moment où la jeune fille allait, comme à son habitude, adresser un mot de sympathique intérêt à la sœur du vieux Jean, celle-ci lui claqua littéralement le vantail au visage, en grommelant d’indistinctes paroles, qui ne pouvaient, à coup sûr, être prises pour des amabilités. Douloureusement surprise de cette attitude nouvelle, et la rapprochant des diverses humiliations qu’elle avait subies en ces derniers jours, Mlle Hérieau continua son chemin, l’esprit à la torture quant à l’animosité dont elle se voyait entourée. En arrivant au coude de la route, là où les toits groupés cessent de dérober l’horizon, Yvonne aperçut, au-dessus de la mer, un si farouche bataillon de ternes nuées qu’elle rebroussa chemin pour quérir son vêtement de pluie. A la maison, elle trouva Michelle qui rentrait du marché, si rouge, si visiblement animée, presque furieuse, que sa jeune maîtresse ne put se tenir de lui demander la cause de cette excitation: --Oh! Mademoiselle, ce que le monde sont méchants! répondit la petite toute frémissante, et les cils lourds de larmes contenues. L’orpheline pâlit: qu’allait-elle apprendre encore? Car il n’y avait aucun doute pour elle que les paroles de Michelle ne se rapportassent à ses propres observations. Elle pressa la fillette: --Qu’y a-t-il, Michelle? Que t’a-t-on fait? --Rien. --Alors, que t’a-t-on dit? --Des choses, des choses! Aussi je leur ai répondu comme il faut! --Mais encore, qu’étaient ces propos? --Des menteries, mademoiselle. Je ne vous les répéterai pas, pour sûr; d’abord, ça ne veut rien dire. Yvonne ne put tirer autre chose de la petite Islaise, qui penchait vers le sol un visage têtu, auquel ses yeux brillants de colère prêtaient une apparence de fille basque révoltée. L’heure s’avançait. Mlle Hérieau dut gagner la villa des Roses sans en connaître davantage... A sa grande douleur, si récente encore, se mêlait maintenant une angoisse nouvelle et sourde, quelque chose comme ce qu’on éprouve à l’approche d’un péril inconnu, et dont il est d’autant plus impossible de se garder qu’on l’ignore davantage. Et pour lutter contre ce danger qu’elle devinait grave, qui déjà se révélait cruel, l’orpheline se sentait désespérément faible et seule, dans ce gris matin secoué par l’aigre bise accourue du grand large. * * * * * Ce 9 décembre, c’est-à-dire deux ou trois jours plus tard, l’abbé Dominique se trouvait en commerce intime avec les _Entretiens spirituels_ du père de Ravignan, quand il reçut la visite de Maître Grivard, l’avoué de Port-Joinville. Ce sexagénaire robuste, qui, à vendre les biens de la terre, en avait pour son compte acquis une jolie part, était dans les meilleurs termes avec son curé. Cela, quoiqu’il s’affichât passablement positiviste, et dénué d’illusions sur les hommes, pour ce qu’il avait assisté de tout près à mainte tragi-comédie née autour de Sa Majesté l’Argent; par ailleurs, grand chasseur lors des passages de bécasses et de tourterelles, fin gourmet en toute saison, et contribuant largement à la prospérité des œuvres paroissiales, sinon tout à fait par charité chrétienne, au moins, comme il parlait, «par strict devoir d’humaine solidarité». Or, ce matin-là, Maître Grivard présentait une expression de physionomie des plus singulières. La forte moustache, qui barrait son visage haut en couleur, dressait des pointes allègres, et ses yeux gris, embusqués sous des sourcils drus, luisaient d’un éclat sarcastique; le doyen fut aussitôt mis en éveil: --Eh là! mon ami, s’inquiéta-t-il, qu’est-ce donc? --Une bonne histoire, répondit l’autre, en faisant craquer devant le foyer clair ses mains, qu’il avait larges, et velues quelque peu aux phalanges. Mlle Clotilde n’est pas là? --Elle est allée porter une layette urgente à Ker-Pierre-Borny; vous désiriez la voir? --Du tout, du tout!... Enfin je veux dire: j’aime mieux vous parler en tête à tête. --Très flatté, sourit le curé. Et alors, de quoi s’agit-il? L’homme de loi s’était jeté dans un fauteuil que l’assaut fit gémir. Il riposta, une malice jouant sur sa face de bon vivant: --Il s’agit, l’abbé, qu’il s’en passe de belles, à l’ombre de votre bâton pastoral! --Parlons-en, de mon bâton pastoral! Il n’a pas encore su vous indiquer le bon chemin, païen que vous êtes! --Que n’a-t-il au moins guidé mieux l’une des brebis sur qui s’étend son ombre! Le ton de l’avoué masquait un sous-entendu. L’abbé Dominique posa ses lunettes sur le père de Ravignan, repoussa le tout, et, accoudé à son bureau, fouillant de son regard lumineux le visage du visiteur, il prononça: --Vous parlez en énigme, monsieur Grivard. Qui visez-vous? --Hé! hé! cette petite Hérieau! reprenait l’avoué comme pour soi-même, avec un air de jubilation intense, et clignant d’un œil entendu, hé! hé! qui aurait cru... Le prêtre se fâcha: --Mlle Hérieau est au-dessus de tout soupçon. Je réponds d’elle. Il parlait avec une assurance qui n’eut d’autre effet que d’accentuer la gaîté pétillant aux prunelles de son visiteur. --Ah! vous répondez d’elle? Touchante candeur des âmes saintes! Eh bien! regardez donc cela, je vous prie! Maître Grivard portait un veston de chasse, dont l’une des poches,--le doyen s’en aperçut alors,--était outrageusement gonflée. Il en sortit un paquet de journaux, qu’il braqua comme un pistolet sur le prêtre. Celui-ci s’étonna: --Que voulez-vous que je fasse de ces papiers? --Attendez. Vous savez que je suis abonné au _Grand Journal_? --Eh oui! Puisque vous ne voulez pas lire la _Croix_! --Ne rouvrons pas cette vieille querelle. Or, apprenez que le _Grand Journal_ a récemment commencé un feuilleton, un feuilleton... d’entre les feuilletons, comme dirait Pierre Million, dans ses contes orientaux. --Une malpropreté sans doute, soupira le curé. Je ne vois pas quel rapport une œuvre malsaine peut avoir avec Mlle Hérieau. --Le plus étroit des rapports, répliqua l’avoué, ouvrant une gazette au hasard. Remarquez d’abord le titre. En tête du rez-de-chaussée qui lui était présenté, le pasteur de Port-Joinville vit deux mots, par quoi sa sérénité ne fut point ébranlée. --Eh quoi! fit-il, sévère, tout cela parce qu’un romancier a intitulé son récit _Yvonne l’Islaise_? Tant de bruit pour une coïncidence? Vous êtes bien prompt à attaquer une enfant que chacun s’accorde à juger parfaitement respectable, mon ami. --Vous me la baillez belle, avec votre coïncidence! rétorqua l’homme de loi. Examinez donc le feuilleton d’aujourd’hui. D’un geste plein de narquoise assurance, il mettait un journal sous le nez de l’abbé Dominique. Celui-ci prit la feuille avec lassitude, chaussa ses lunettes en parcourant les colonnes d’un air distrait; ce qu’il vit excita sans doute son intérêt, car le prêtre, rajustant aussitôt ses besicles, plaça la feuille en pleine lumière, et, sourcils froncés, étudia attentivement le passage qui lui était communiqué. C’était une scène, au reste expertement filée, où tout l’art de l’écrivain s’était complu, suggérant plus de choses encore qu’il n’en exprimait, à montrer Yvonne l’Islaise, cyniquement représentée sous les traits exacts de Mlle Hérieau, dans une situation extrêmement délicate. L’action était, de plus, encombrée par un partenaire fâcheusement dénué de tout scrupule. Cela se passait parmi les ruines vénérables du Vieux Château, dont le site et les abords étaient, eux aussi, dépeints en traits d’une saisissante vérité. Avec dégoût, l’abbé Jauvin jeta la feuille, froissée par sa main d’honnête homme: --Je suis atterré, murmura-t-il. Maître Grivard ramassa triomphalement le journal, et, montrant la signature: --«Roger Mauroy»; vous connaissez? --C’est ce journaliste de Paris qui a passé l’été ici. --Ah! ce grand flandrin d’artiste, avec son veston montant et sa barbe historique? --Oui... quelle infamie! Un chagrin réel assombrissait la face du pasteur; il se sentait cruellement atteint par l’outrage infligé à son enfant d’élection, privée maintenant du viril soutien qui l’aurait pu défendre. L’avoué bomba le torse, et, frisant sa moustache, insinua, d’un accent qu’il s’efforçait de rendre spirituel: --Eh! eh! sait-on jamais? L’abbé Dominique déploya sa haute taille. D’une voix profonde, la voix que devaient avoir ses ancêtres, les marins de Vendée, pour commander la manœuvre qui serait victorieuse de la bourrasque, il gronda: --Taisez-vous, si vous ne voulez pas que je vous méprise! Taisez-vous, et... pardonnez-moi de vous quitter. --Vous sortez? --Je cours chez cette malheureuse enfant; pourvu qu’elle ne sache rien! Ils traversaient l’antichambre de la cure; secouant les épaules, Maître Grivard prononça: --Pensez-vous, l’abbé! Il n’est bruit que de ce scandale dans le Port, et peut-être bien par toute l’île. --Dieu juste! Sans s’attarder à prendre congé de son visiteur, le doyen traversait à longs pas la cour du presbytère. Il allait, une fois de plus, vers une infortune frémissante, pour la panser avec ce baume souverain qu’est la parole de Dieu; le prêtre avait cru, en ses trente années de ministère, s’être penché sur toutes les blessures, avoir sondé toutes les plaies: voici qu’il s’en dévoilait une de nature toute nouvelle, devant quoi les ressources des consolations ordinaires allaient, sans doute, se trouver fort dépourvues. Et l’enfant que frappait cette douleur inattendue n’avait plus de tendresse sur la terre, plus de situation indépendante, à peine un foyer... * * * * * Si quelque chose pouvait consoler Yvonne de l’extraordinaire hostilité qu’elle sentait croître autour d’elle, marée bourbeuse dont l’entourait le flot amer, c’était l’affection que lui témoignait la petite malade, son élève. Lorsque la fillette nouait ses bras frais autour du cou de la triste isolée, celle-ci se sentait moins isolée et moins triste; elle trouvait une douceur profonde dans l’œuvre charitable, presque maternelle, entreprise par elle. Si singulier que cela pût sembler à ceux qui se laissent dominer par les complications de l’existence, Mlle Hérieau était reconnaissante à Marcelle du bien qu’elle lui faisait à elle-même, et sa propre infortune trouvait le meilleur des apaisements aux soins prodigués à la petite infirme. Vers le moment où Maître Grivard présentait à l’abbé Jauvin les feuilletons qui avaient exercé sa verve malicieuse, le valet de chambre de la villa des Roses apportait un billet à Yvonne. Celle-ci ouvrit l’enveloppe avec plaisir, parce que Marcelle lui avait confié certain projet: une invitation tout intime que sa belle-mère devait envoyer à Mademoiselle...: la jeune fille déplia le feuillet avec l’assurance confiante de voir venir à elle un témoignage précieux de cordiale sympathie. Et voici ce qu’elle lut: «Mademoiselle, «Vous comprendrez que, dans les circonstances actuelles, votre place ne soit plus auprès de Marcelle. Il est de mon devoir de vous l’indiquer, comme aussi de porter un regard attentif sur l’entourage de ma belle-fille. «Vous savez parfaitement ce que je veux dire, et pouvez vous dispenser de venir me demander des explications qu’il me serait difficile de vous donner. «Mormart-Vineuilles.» Yvonne demeura foudroyée. Le papier cruel glissa de ses mains sans qu’elle eût la force de le retenir; elle-même se soutint au bord d’une table afin de ne pas tomber. Chancelante, elle gagna un fauteuil que dominait un beau portrait de son père; là, le front dans ses mains, elle pleura, à lourds sanglots, à spasmes douloureux. Elle pleura son triste destin, ébranlé d’une bourrasque nouvelle, et plus affreuse d’être incompréhensible; elle pleura son honorabilité évidemment attaquée par quelque calomnie infâme, et dont l’auteur inconnu se plaisait à la torturer lâchement. L’esprit tendu, les yeux brillants, la gorge serrée, Mlle Hérieau tâchait--en vain--de discerner d’où pouvait venir le coup qui la frappait. C’est ainsi que le curé la trouva, si blême, la taille ployée sous le fait d’un tel désespoir, que l’homme de Dieu connut que la jeune fille était prévenue, et que sa présence, à lui, serait salutaire. Il s’inclina vers cette souffrance: --Ma petite enfant, dit-il, Dieu vous éprouve encore? Yvonne tendit la lettre qu’elle venait de recevoir, et, tordant avec angoisse ses mains pâles, où le bleu réseau des veines se dessinait sous la peau blanche: --Oh! monsieur le curé, au nom du Ciel! dites-moi d’où vient cette brusque hostilité qui m’écrase! --D’où elle vient, ma pauvre petite? Je le sais depuis un moment: j’accourais pour tenter de vous prémunir contre cette vilenie... --Parlez, parlez vite, monsieur le curé! Tout plutôt que cette ignorance où je me meurtris, et qui me mine! L’abbé tira de sa douillette un numéro du _Grand Journal_, qu’il avait pris au hasard; le pliant, il montra une ligne écrite en gros caractères: --Tout le mal vient de ce feuilleton... voyez! --_Yvonne l’Islaise_, lut la jeune fille. De quelle importance peut être cette similitude de prénoms? --De nulle importance par elle seule, mon enfant; mais ce titre s’applique à une œuvre... légère, où l’auteur n’a pas craint de vous représenter d’une façon si exacte du point de vue physique, et si fausse du point de vue moral, que dans notre petit pays un déplorable scandale a éclaté. --Mais, fit Yvonne abasourdie, comment cela est-il possible? --C’est une bien triste chose. Les yeux sombres de Mlle Hérieau s’allumèrent d’un feu plus sombre: --... Incompréhensible... Permettez, monsieur le curé? Elle tendait la main vers la feuille, que le prêtre éloigna. Avec une douce autorité, l’abbé Dominique déclarait: --Non, vous ne devez pas lire ces lignes; elles vous feraient du mal. Déjà il repliait le journal; dans ce mouvement, la signature apparut au vol. Brusquement, la vérité illumina l’esprit d’Yvonne; elle eut un rire amer: --Roger Mauroy! C’est lui qui a conçu, qui a perpétré cette ignominie! L’âme bienveillante du digne curé tenta une explication indulgente: --Pour le monde un peu... spécial où vit ce jeune homme, ce n’était là, sans doute, qu’une inconséquence--d’ailleurs gravement déplacée. Le regard fixé sur l’âtre, où rougeoyait un feu chétif--un feu d’orpheline--Mlle Hérieau gémit: --Mon pauvre père l’estimait tant! Il lui avait ouvert sa maison, presque son cœur... Un sanglot coupa la parole à la jeune fille. Le prêtre respecta l’explosion de cette douleur frémissante: les mains nouées, il priait pour que Dieu, tout à l’heure, lui inspirât les paroles salutaires et bénies qui seraient, à cette âme meurtrie, comme la rosée bienfaisante est à la terre corrodée par un impitoyable soleil. XVI Yvonne, nous l’avons vu, était une vaillante: ayant d’abord pleuré, bientôt elle réfléchit. La nuit se passa toute, pour elle, à méditer sur la situation qui se trouvait la sienne, sur l’hostilité, railleuse ou indignée, dont elle était devenue l’objet, et dont elle ne comprenait que trop maintenant les causes. Quand vint le matin, elle se rendit à la première messe, celle qui décore l’autel de fleurs lumineuses trouant la nuit où dort encore la nef. Puis, un peu réconfortée, elle gagna le cimetière. C’était un joli matin de gel craquant, qui brodait d’argent les herbes et vêtait les tiges des arbustes d’une gaine endiamantée. Là-bas, sur le continent, le soleil, surgissant d’un lit d’écharpes mauves, montrait une face ronde et rouge de nouveau-né. Des rayons s’accrochaient aux croix de pierre; le silencieux enclos, à peine triste, revêtait une accueillante gravité qui fut douce à l’âme d’Yvonne. Longtemps, indifférente à la morsure de la bise qui lui rosissait les joues, la fille de l’officier demeura prosternée sur la tombe où dormait pour toujours son défenseur, son appui. Elle s’y affermit dans la résolution qu’au long des heures nocturnes son esprit avait posément mûrie et qu’elle venait d’arrêter à l’église. Puis, rentrée chez soi, elle dit à Michelle qui s’inquiétait, avec une déférente affection, de voir ses yeux largement cernés: --Ce n’est rien, petite fille; j’ai à peine reposé cette nuit... --Vous serez fatiguée, mademoiselle, d’aller à Ker-Châlon... --Je n’irai plus à Ker-Châlon, Michelle. Le voix d’Yvonne tremblait un peu: la petite boiteuse comprit que quelque grave tourment assaillait sa jeune maîtresse, sans doute à cause de «toutes ces misérables menteries» que l’on colportait par le bourg. Elle desservit la table en silence, n’osant rien dire. Mlle Hérieau reprit: --Par contre, je vais peut-être me voir obligée d’aller à Paris. La fillette pâlit devant l’énormité de ce projet, dont la réalisation la séparerait de sa maîtresse. --A Paris? balbutia-t-elle. --Oui, pour quelques mois. Tu garderais ta chambre ici, Michelle, je te confierais notre chez-nous, et demanderais aux religieuses de l’hôpital de te donner du travail, de la couture... qu’en dis-tu? Il y eut un court silence, employé par la petite servante à dévorer les larmes qui l’étouffaient; enfin elle affirma: --Je ferai ce que vous voudrez, mademoiselle, et la maison sera toujours prête à vous recevoir. Mais... j’espère que vous y reviendrez bientôt! Boitillant sur le dallage du vestibule, elle s’enfuit vers la cuisine, son honnête visage bouleversé. Guère plus vaillante, mais touchée profondément d’une affection qui, si humble fût-elle, la consolait des vilenies dont elle souffrait, Yvonne aussitôt se rendit au presbytère. L’abbé Jauvin l’accueillit avec émotion: --Ma petite enfant, dit-il, j’ai beaucoup prié pour vous... à quel parti vous arrêtez-vous? Un fugitif sourire, pâle souvenir des années heureuses, se joua sur les traits d’Yvonne. Ainsi elle était idéalement jolie, fleur que l’ouragan allait arracher de la falaise où elle se croyait à jamais fixée. --A quel parti?... Ce serait peut-être à moi de vous le demander, monsieur le curé? Le prêtre leva au ciel ses larges mains: --Hélas! mon enfant, que me dites-vous là? Je ne vous étonnerai pas sans doute en vous confiant que jamais je n’eusse même cru possible pareille aventure! --Oh! c’est certain!... Enfin, reprit Yvonne, ayant longuement réfléchi, j’ai formé un dessein que je viens vous soumettre. --Expliquez-moi cela, mon enfant. Mlle Hérieau noua sur ses genoux ses doigts gantés de noir: --En somme, monsieur le curé, ma situation est celle-ci: on jase sur mon compte à Port-Joinville; cela m’est affreusement pénible... --Je le pense. --... Et ma vie est rendue proprement intenable. D’autre part j’avais grâce à vous un gagne-pain qui m’était précieux; je l’ai perdu. Donc, je ne puis plus rester ici. Elle parlait d’une voix nette, qui déjà semblait déblayer la route devant ses pas, et ramener sa position cruelle à la mesure d’une banale difficulté. Le curé s’effara: --Où donc voulez-vous aller, mon enfant? --A Paris. Ainsi qu’avait fait Michelle, le prêtre sursauta: --A Paris! --Mais sans doute. La première chose à faire n’est-elle pas d’aller voir M. Mauroy? --Cette visite sera délicate, ma pauvre petite! --Que voulez-vous! monsieur le curé, soupira l’orpheline, seule ainsi que me voilà maintenant, il faut bien que je mette de côté toutes les hésitations, toutes les répugnances qui m’auraient retenue en d’autres temps... --Eh oui! c’est juste... Et alors, poursuivit l’abbé en passant sa main sur son front, qu’avez-vous l’intention de lui dire, à ce M. Mauroy? Lui reprocherez-vous sa mauvaise action? --Cela d’abord; mais surtout je veux obtenir de lui qu’il arrête autant que possible le scandale. Le prêtre eut une lippe significative, celle par quoi il commentait en silence les cas embarrassants. Il demanda: --Que peut-on faire, dans cet ordre? --Je crains qu’il ne soit impossible d’arrêter la publication du feuilleton; mais un journal, c’est éphémère, cela s’oublie... En tout cas, il ne faut pas qu’il édite cette triste histoire en volume. Je l’exigerai, au besoin. S’il a un peu de cœur, il me comprendra. Hochant une tête pensive, l’abbé Jauvin médite. Il s’inquiète de l’expédition où veut se hasarder cette enfant; cependant Yvonne a vingt-cinq ans: sage et forte, elle est bien armée pour la vie, qui est dure à tous... Que Dieu la garde en son entreprise; le curé ne se reconnaît pas le droit de la dissuader. C’est ce qu’il explique à Yvonne, avec les paroles de foi et d’espoir qui peuvent le mieux réconforter la jeune fille. Elle reprend: --Je suis heureuse, monsieur le curé, de voir que votre prudence ne me déconseille pas ce voyage. D’ailleurs, il faut, vous le savez, que je me crée des ressources par mon travail; je le pourrai plus facilement à Paris qu’ici maintenant. --Qu’espérez-vous faire, mon enfant? --Ancienne élève de la Légion d’honneur, à Saint-Denis, j’ai mes brevets; sans doute me sera-t-il possible de trouver, jusqu’à ce qu’ici ce triste bruit se soit éteint, un travail ou un emploi quelconque... L’abbé réfléchissait; il admirait ce jeune courage, qui allait affronter sereinement des difficultés sans nombre. Songeur, il prononça: --Grâce à Dieu, il me sera permis de vous aplanir les débuts, ma petite fille. J’en suis très heureux. --J’aurai plaisir à vous devoir cette gratitude, monsieur le curé. --Je connais à Paris un couvent qui prend des pensionnaires, dames et jeunes filles, travaillant au dehors: c’est un calme refuge sous l’aile de la prière. Je vais vous donner une lettre de recommandation pour la supérieure; au moins aurez-vous une chambre assurée, à votre arrivée dans ce grand, ce terrible Paris... --Oh! monsieur le curé, comment vous remercierai-je? L’abbé Jauvin cherche parmi ses papiers une feuille, une plume; ses mains tremblent un peu. Par bonheur, Dieu veille sur les âmes fidèles, et son appui secourt ceux que les hommes sont impuissants à défendre... Les doigts du prêtre se raffermissent; ils achèvent de tracer le billet où le vieux curé a mis tout son cœur. Puis ils déposent le porte-plume, et dessinent le geste de la bénédiction sur le front de la voyageuse, inclinée parmi ses voiles. * * * * * Deux jours plus tard, Mlle Hérieau quittait la maison blanche d’où la chassait la malignité des hommes. Ce départ fut un arrachement pour l’orpheline, moins encore par la rupture qu’il consommait, avec un heureux passé, que par les circonstances dont il s’accompagnait. Un commissionnaire avait charroyé vers le port la malle de la jeune fille; après un léger repas à la cure, pris sur la volonté expresse de l’excellent pasteur, Yvonne à son tour gagna les quais, accompagnée de Michelle en pleurs, et de Mlle Clotilde, dont la capote en bataille et la courte taille redressée semblaient braver l’opinion publique, si sottement et si cruellement hostile à sa petite amie. Et la fille du commandant, le front haut comme son père lorsqu’il luttait contre l’océan démonté, crut que ne se terminerait jamais un chemin qui lui parut être celui du martyre, parce qu’elle sentait sur chaque seuil, derrière chaque fenêtre, une curiosité malveillante embusquée, et commentant sans pitié son départ. Sur le pont du petit vapeur, qui retentissait des apprêts de l’appareillage, les adieux demandèrent tout le courage de la jeune fille. Elle embrassa Michelle comme elle eût fait pour une sœur tendrement chérie, puis s’abîma sur le vaste sein de Mlle Clotilde, qui se répandait en sanglots sonores, mêlés d’invectives bien frappées, quoique mal distinctes, à l’adresse de ces monstres d’hommes. C’étaient là les seules affections qui restassent à l’orpheline, et jamais autant qu’en ce moment où elle s’en séparait, elle n’avait éprouvé leur consolante douceur. Enfin, la _Grive_ s’ébranla; au patouillement de son hélice, les phares minuscules s’écartèrent, reculèrent, se déplacèrent, comme les cavaliers d’une figure de danse bien réglée. Ayant une dernière fois agité son mouchoir, la triste passagère se mit en quête d’un coin à peu près solitaire, où sa détresse ne fût pas trop meurtrie par les indifférents. Là, accoudée au bordage, qui résonnait durement sous les assauts d’une mer grise, hargneuse, aux vagues courtes, aux masses opaques, Yvonne Hérieau put, songeuse, s’abandonner aux âcres délices de la solitude. Elle s’y abandonna, le cœur battant, les larmes aux cils, l’esprit et le corps tendus vers cette vie nouvelle dont elle ignorait tout, sinon que l’épreuve l’y attendait... TROISIÈME PARTIE XVII La voyageuse fut accueillie au débarqué, gare Montparnasse, par un affreux brouillard, glacial et terne, qui dérobait aux yeux les maisons de la rue de l’Arrivée, évoquant avec une hallucinante précision, pour la jeune fille, le linceul opaque dont les plis mous avaient enveloppé le corps de son père. Et elle eut, pour elle-même, douloureuse à crier, la sensation d’avoir fait naufrage aussi, dans l’immensité de cette ville bruissante comme la mer, comme elle cruelle aux faiblesses égarées parmi les houles impitoyables. L’arrivée au couvent dont l’abbé Dominique lui avait donné l’adresse, et où Mlle Hérieau se fit conduire aussitôt, à la façon d’un oisillon perdu volant à tire-d’aile, droit vers le nid, réconforta quelque peu l’isolée. Des hautes murailles, que couronnaient les ramures puissantes d’un noble parc dénudé par l’hiver, tombait une paix précieuse, faite tout exprès, semblait-il, pour panser les cœurs saignants, pour secourir les âmes affligées. Et Yvonne retrouva cette impression bienfaisante dans le parloir tout blanc, où elle attendait, devant un grand Christ aux bras accueillants, que la supérieure vînt lui donner audience. Bientôt la Mère apparut, imposante dans la bure aux plis épais; elle tenait aux doigts un feuillet reçu le matin même, sur lequel s’alignait la robuste écriture du curé de Port-Joinville. Yvonne se leva et s’inclina respectueusement. La religieuse considéra le beau visage pâli qui émergeait de ses crêpes, comme un lis aux purs contours serti de jais frissonnant. Satisfaite de cet examen, elle prononça avec bonté: --Asseyez-vous, mon enfant. Vous m’êtes recommandée par un ami vénérable, et vous avez souffert: c’est plus de titres qu’il n’en faut pour avoir tous les droits à notre affection, à notre protection, s’il est possible. --Je vous remercie, ma Mère, balbutia Mlle Hérieau. Voici un autre billet que l’abbé Jauvin m’avait chargée de vous remettre... Ayant lu, la fille de M. Vincent inclina un front approbateur: --Vous aurez une chambre parmi nous, mademoiselle, et aussi longtemps que vous le souhaiterez. D’autre part, votre curé me demande de vous aider selon le désir que vous m’en exprimerez; toute notre bonne volonté vous est acquise: de quoi s’agit-il? --Je viens de perdre mon père, vous le voyez. Mes ressources sont insuffisantes: il est nécessaire que je trouve du travail. La religieuse enveloppa d’un long regard de pitié cette belle fille qui, forte de son courage, et aussi de sa naïveté, venait sans crainte demander que l’aidât à vivre de son labeur la Ville monstrueuse qui dévore tant de vies jeunes et use de si nombreuses énergies. Toutes les tristesses, toutes les misères matérielles et morales sur quoi s’était, au cours d’une longue existence, penchée sa cornette, se levèrent, en une masse angoissante et trouble, dans la pensée de la supérieure; elle soupira: --Ce sera bien difficile, ma pauvre petite. Que voudriez-vous faire? --J’ai obtenu mes brevets à Saint-Denis: ces dames de la Légion d’honneur m’estimaient... Je pourrais donner des leçons, travailler dans un bureau, être dame de compagnie... Hochant la tête, la religieuse tout d’abord ne répondit pas. Et, à mesure que le silence s’amassait dans le parloir clair, l’anxiété montait au cœur de l’orpheline, qui sentait ses doigts se glacer sous la minceur des gants. Enfin la supérieure déclara: --Évidemment, il ne doit pas être tout à fait impossible de vous trouver quelque chose; je vais m’en occuper... Mais, en attendant, mon enfant, considérez-vous ici comme en famille, et reposez-vous quelques jours... Vous devez être brisée! Je vais vous faire donner une chambre confortable. Le front d’Yvonne, un instant ployé, se redressa: une autre lutte, plus pénible, encore, sollicitait son énergie. --Je vous remercie, ma Mère, fit-elle; avant tout, je dois voir un écrivain que mon père connaissait. --Un écrivain, mon enfant? Qui cela? --M. Mauroy...; sans doute savez-vous où il demeure? La religieuse eut un geste évasif. --Pas du tout; j’ignore même tout à fait ce nom. Une surprise mêlée d’inquiétude s’empara de la jeune fille: ce serait encore plus difficile qu’elle n’avait cru! Elle balbutia: --Vous l’ignorez, ma Mère? --Absolument. --Je... je croyais qu’il était connu. --Il l’est peut-être, ma petite fille, sans que sa renommée ait franchi les murs de notre maison. Dans quel genre écrit-il? --C’est un romancier. --Oh! un romancier!... apprécia la digne Mère avec une moue; nous n’en connaissons guère... --Il faut pourtant que je le retrouve! C’était annoncé avec une décision que la religieuse remarqua, légèrement surprise. Sans s’arrêter à cette impression, et se levant d’un mouvement dont l’aisance trahit la femme du monde, cachée sous la robe massive humblement ornée d’un chapelet noir: --Dieu, sans doute, vous aidera dans vos recherches, mon enfant. Voulez-vous que je vous montre le chemin de notre chapelle? Vous y rencontrerez le grand apaisement... Derrière la religieuse qui, les mains dans ses larges manches, glissait, ombre auréolée de blancheur, parmi les couloirs du couvent, Yvonne gagna le coquet oratoire. C’était une pièce assez vaste, que la piété des sœurs et le zèle des dames pensionnaires avaient ornée de charmante façon; sur l’autel, la petite lampe annonçait la divine Présence: Mlle Hérieau se jeta sur un prie-Dieu avec soulagement, avec gratitude, ainsi qu’un voyageur harassé dépose le fardeau qui l’oppresse, dans le bienfaisant asile qu’il rencontre sur son chemin douloureux. * * * * * Ce fut la même sensation de paix, si précieuse à son cœur meurtri, que l’orpheline trouva dans la chambrette qui lui avait été donnée. Sur le lit étroit, quasi monacal, dominé par une pieuse gravure, Yvonne reposa mieux qu’elle n’avait fait encore depuis son deuil, et, le lendemain matin, elle se trouva parfaitement dispose pour partir à la recherche de Roger Mauroy. Une idée lui était venue, d’ailleurs assez simple: cette adresse, cette adresse indispensable que mère Opportune ignorait, et qu’il fallait absolument avoir, elle irait la demander au _Grand Journal_. On la lui donnerait là, sans difficulté, à coup sûr. Ainsi Yvonne l’Islaise, dans sa candeur, se dirigea vers la rue de Mazarin, ne doutant point qu’on ne lui fournît sans ambages, tout comme si elle était une vieille universitaire à lorgnons, corsage plat et bandeaux lissés, le renseignement passablement compromettant qu’elle souhaitait. Détournant ses yeux des numéros du _Grand Journal_ qu’elle apercevait dans les kiosques, et où elle avait la confusion de se savoir exposée, sous une apparence déformée, à la curiosité amusée du public, elle parvint au somptueux immeuble où une activité ordonnée présidait à la confection du grand organe parisien. Avec une tranquille assurance, s’adressant à un garçon de bureau solennel qui trônait derrière une table chargée de papiers: --Puis-je parler à votre rédacteur en chef? L’homme, levant une paupière flasque, détailla, d’un œil expert, cette visiteuse qui ne portait même pas de fourrures, et dont les chaussures étaient fatiguées. Avec hauteur, il laissa tomber: --Pas là. --C’est bien, je vais l’attendre. La jeune fille prit un siège, et du temps passa, morne, que n’allégeaient point les allées et venues de gens affairés côtoyant sa tristesse. A la fin, le garçon de bureau, qui était sensible à la beauté féminine, daigna émettre un avis: --Vous savez que vous en avez pour un moment! --A quelle heure ce monsieur vient-il donc? Goguenard, l’employé tira sa montre: il y avait quarante minutes déjà que cette inconnue attendait le patron. En plein après-midi; si ça ne faisait pas pitié! Il déclara: --Mais comme d’habitude, vers six heures et demie; il part à minuit. Yvonne retint un gémissement: --Si tard! Mains aux poches, se dandinant sur ses courtes jambes, le garçon de bureau toisa la visiteuse ignorante et mal chaussée--quelque provinciale, pour sûr!--qui prétendait voir le patron lui-même, et à cette heure insolite. --Vous lui parlerez à ce moment-là, toutefois qu’il aura du temps à perdre. Mlle Hérieau se leva, navrée. Elle ne pouvait ni ne voulait quémander, la nuit, un renseignement de cet ordre, dans la ruche bourdonnante dont l’activité l’écrasait; mais que faire? L’employé, brave homme au fond, proposa: --Voulez-vous que je vous mène à la rédaction? Quelques-uns de ces messieurs sont là; vous verrez à vous arranger avec eux. En silence, elle suivit son guide qui l’introduisit dans une vaste salle où plusieurs hommes jeunes travaillaient. C’était là le fretin du journalisme, chroniqueurs des chiens écrasés, soiristes, échotiers mondains; ils préparaient leurs papiers pour le numéro de la nuit prochaine, et semblaient, échangeant des réflexions et des lazzis, une classe de grands écoliers tapageurs. Une banquette, près de la porte, reçut Yvonne, à qui l’on n’accorda nulle attention: elle n’avait pas de bas de soie, et le courant d’air provoqué par son entrée n’était chargé d’aucun parfum hardi. Intimidée, presque découragée, la jeune fille attendit. Combien de temps? Elle ne l’aurait su dire. Un gringalet lisait un écho gaillard, d’une voix de fausset que chargeaient des sous-entendus; le sens échappa en partie à la visiteuse, mais l’assemblée incontinent manifesta sa joie. Lorsque se fut calmé le tumulte d’ovations joyeuses excité par cette lecture, l’orateur, satisfait de son triomphe, voulut bien s’apercevoir qu’une femme se morfondait auprès d’eux; il s’approcha de Mlle Hérieau, et, cassant en deux sa taille, par un salut de mécanique bien réglée: --Vous désirez, madame? --J’aurais voulu parler à votre rédacteur en chef: on m’a dit qu’il n’était pas ici... --Il ne vient qu’aux heures du tirage. Mais je pourrais peut-être le remplacer. C’est pour un manuscrit? --Non, monsieur. La jeune fille levait sur son interlocuteur l’éclat triste de ses grands yeux noirs; le journaliste en fut ébloui. Songeant qu’il avait peut-être devant soi une artiste de cinéma ou de music-hall, en peine de se lancer et sans relations pour le moment, il risqua: --Question de publicité? --Non. --Il ne s’agit pas d’un abonnement? suggéra le rédacteur avec quelque dédain. --Non plus. --Alors--excusez-moi, madame--ce serait donc une affaire personnelle? --Oui, monsieur. Le silence s’était établi dans le bureau. On suivait, avec un intérêt amusé, joint à quelque envie, le colloque du petit Mourier et de cette étrangère à la toilette modeste mais qui se permettait d’avoir des yeux et une taille comme on n’en fait point. Le petit échotier déclara: --L’administrateur doit être encore là; je vais m’informer. Voulez-vous me confier votre carte, madame? --Je n’ai pas de cartes, avoua Yvonne, rougissante. --Ah!... Eh bien! voici une fiche; je la porterai quand vous l’aurez remplie. Mlle Hérieau prit le feuillet, se déganta pour écrire; Mourier estima que cette main, fine à souhait, devait appartenir à quelque femme du grand monde, qui avait pris, pour sauvegarder son incognito, les frusques d’une de ses femmes de chambre. Qui serait romanesque, je vous le demande, sinon un journaliste dont la fonction naturelle est de rechercher les menus scandales, et de les grossir au besoin? Devant la mention «Objet de la visite», la jeune fille, un instant, demeura hésitante, la plume levée. Puis elle traça bravement, de son écriture élégante et décidée: «Demander l’adresse du romancier Mauroy». Impassible et correct, le jeune homme prit la fiche; au passage, il la montra, d’un imperceptible geste, à ses camarades, et disparut derrière une porte capitonnée. Yvonne retomba à son délaissement, plus pénible à supporter que tout à l’heure, parce que maintenant elle se savait l’objet des chuchotements qui bourdonnaient derrière cette grande table, le point de mire des regards curieux ou impertinents qui cherchaient à surprendre le secret caché derrière ce front pur. --Monsieur l’administrateur peut vous accorder un instant, mademoiselle; si vous voulez me suivre... D’un pas souple, la fille du commandant, à la vérité fort émue, accompagna Mourier. Il la laissa au seuil d’un somptueux cabinet où paraissait fort à l’aise un personnage imposant, le cheveu gris, la barbe soignée, le veston étoilé d’un ruban rouge; ce pontife émergeait d’un large fauteuil. --Veuillez vous asseoir, mademoiselle. Ainsi vous désirez connaître l’adresse d’un de nos collaborateurs? --Oui, monsieur... L’administrateur considéra Mlle Hérieau avec un intérêt qui était un hommage admiratif à sa beauté, mais d’où la surprise n’était pas exclue. Comment cette jeune fille, de mise simple mais correcte, et de tenue si parfaitement réservée, pouvait-elle avoir été amenée à une démarche si singulière? Il s’inquiéta: --Cette adresse vous est vraiment utile, mademoiselle? --Indispensable, monsieur. C’était une voix ferme, qui annonçait, sans bravade aucune, cette étrange nécessité. On devinait une résolution bien arrêtée, inspirée par un motif important. M. l’administrateur jugea bon d’appuyer: --Vous savez qu’il est tout à fait contraire à nos usages de répondre à une question de ce genre? Yvonne joignit les mains en un geste qui ressemblait à une supplication: --Peut-être pourrait-on, monsieur, faire fléchir les usages, en faveur d’un cas très grave? --Si vous voulez écrire à M. Mauroy, mademoiselle, nous ferons parvenir la lettre. --Il faut absolument que je le voie... Ses paroles sombraient dans un sanglot contenu; des larmes, qu’elle retenait avec effort, perlaient au bord de ses paupières. Allait-elle donc voir échapper l’unique possibilité qu’elle aperçût, de joindre l’écrivain qui l’avait si gravement compromise? Sur la poignée d’un sac qui était plus à la mode de Port-Joinville qu’à celle de Paris, les doigts fins se tordirent d’angoisse: l’administrateur gardait le silence, toujours. Enfin il saisit un bloc-notes: --S’il en est ainsi, mademoiselle, et pour vous être agréable, je vais enfreindre la coutume. Voici l’adresse de M. Mauroy. --Oh! merci, monsieur! M. Degoury se leva, marquant la fin de l’entretien. Près d’atteindre la porte, il prononça, d’un ton dont la galanterie, pour discrète qu’elle fût, heurta la délicatesse de Mlle Hérieau: --M. Mauroy, je pense, appréciera le bonheur qu’il a de s’attirer d’aussi charmantes sympathies. Son roman, d’ailleurs, le mérite: il est agréablement suggestif. Il ouvrait le vantail, dissimulé sous une lourde tapisserie. Le feu au visage, Yvonne sortit, après un bref salut. Elle ne voulut pas remarquer que les jeunes rédacteurs suivaient du regard, avec un intérêt narquois, la pauvre fleur déracinée de son île lointaine. XVIII Deux heures plus tard, la jeune Islaise arriva boulevard Marbeau, ayant éprouvé, dans l’enchevêtrement des lignes du métro, plus de tribulations qu’elle n’en eût rencontré, par exemple, pour explorer à Yeu les mystérieuses profondeurs de la grotte des Soux. Au numéro indiqué, elle se trouva en présence d’un immeuble confortable et correct, sis en bordure d’une large voie calme, que creusait en son milieu une tranchée au-dessus de laquelle se boursouflaient les fumées de locomotives empressées. --M. Mauroy, je vous prie? Le concierge leva, au-dessus du _Petit Lutécien_, un nez inquisiteur qui se fronçait d’un vague mépris. Cette visiteuse à la mine effacée ne ressemblait guère aux jolies personnes qui parfois venaient demander l’un ou l’autre de ses locataires, et laissaient au couloir de l’immeuble un capiteux sillage. Sans se déranger plus qu’il ne convenait, je veux dire bougeant à peine, Cerbère articula: --Rez-de-chaussée, la porte à droite... Il est sorti. Yvonne eut un soupir. Le chevalier du cordon s’émut: on sait ce qui se doit à une jeune dame quand elle est en peine, fût-elle plus mal «fringuée» que les trottins qui apportent continuellement des fanfreluches à l’artiste du second. Comme Mlle Hérieau se disposait à s’éloigner le bonhomme la rappela: --Son domestique est là: vous pouvez toujours voir. Au coup de sonnette de la jeune fille, un valet de chambre, en effet, se présenta; il déclara avec sérénité: --Mon lieutenant est absent. --Mais, précisa la voyageuse consternée par cette difficulté nouvelle, c’est M. Mauroy, le romancier, que je désire voir. Un sourire entendu éclaira le visage intelligent du domestique: --Eh bien! oui, fit-il, c’est ça! Je dis toujours: mon lieutenant, une habitude, que j’ai rapportée du front, où que sans lui je serais resté comme tant d’autres. Tout en parlant, Julien avait ouvert le salon à Mlle Hérieau; celle-ci s’inquiéta: --Pensez-vous que M. Mauroy demeure longtemps absent? --Il ne m’a rien dit... peut-être qu’il ne va pas tarder, rapport à son courrier. Si vous voulez l’attendre, madame. Ayant ainsi, avec une courtoisie déférente, encore qu’il ignorât les raffinements de la troisième personne, invité la visiteuse à s’asseoir, l’ordonnance de Roger rectifia d’un soulier impératif l’édifice des bûches qui crépitaient au foyer. Puis Julien sortit, et s’en fut astiquer les bottines de son maître, occupation qu’il accompagnait toujours par un refrain de caserne, au vif dédain de la cuisinière de l’entresol. Demeurée seule, Yvonne éprouva une impression, qui la surprit elle-même, de soulagement véritable. Depuis cinq jours--cinq jours seulement, et qui avaient suffi à bouleverser sa vie--elle avait poursuivi l’instant où elle se trouvait maintenant parvenue; elle était au cœur de la place, toute prête, non pas à recevoir l’assaut de l’ennemi, mais à attaquer elle-même. Et cette imminence de l’action conférait à l’orpheline un calme très analogue, toutes proportions gardées, à celui du chirurgien au moment de l’intervention de salut. Mlle Hérieau avait si fréquemment envisagé quelles paroles elle prononcerait, quand elle se trouverait en présence de celui qui lui avait manqué si étrangement, qu’elle put laisser son esprit se détendre en toute liberté, dans la tiède atmosphère de la pièce solitaire. Cette chambre était élégante, à coup sûr: moitié salon, moitié bureau, c’était là le studio d’un homme qui devait y recevoir autant qu’y travailler: les papiers apparaissaient en ordre: la machine à écrire, mi-drapée d’un voile algérien, ne choquait point en face des reliures précieuses avec qui s’harmonisait le ton des tapisseries. En somme, le logis d’un homme de goût. Cet homme de goût était peut-être aussi un homme de cœur, puisqu’il avait secouru son humble camarade de combat, en un moment sans doute où de telles interventions n’allaient pas sans un particulier mérite... Allons! si Dieu le permettait, l’entreprise de l’orpheline pouvait réussir: le livre, le livre odieux ne paraîtrait pas... La cendre fine du crépuscule commençait à se répandre dans la pièce, noyant les tons des tableaux, estompant les formes d’une Aphrodite de marbre qui dressait sur une colonne sa jeunesse orgueilleuse. Yvonne se leva, sortit dans le vestibule, où son apparition fit surgir l’ordonnance devant une porte vitrée. --Vous partez, madame? --Oui, voici la nuit. --Mon lieutenant va regretter... --Vous lui direz que je reviendrai demain avant quatre heures. Et la jeune fille sortit rapidement, pour n’avoir pas à avouer ici, encore, qu’elle ne possédait aucun de ces minuscules cartons, qui lui paraissaient tenir une place si importante dans les rapports parisiens. * * * * * Une heure environ pouvait s’être écoulée depuis le départ d’Yvonne, lorsqu’un taxi, troublant par son bourdonnement d’insecte effaré la paix du boulevard assoupi en l’obscurité, déposa Roger à sa porte. L’écrivain qui jamais, pourvu qu’il fût en bonne santé, ne sacrifiait à la mélancolie, était, ce soir-là, particulièrement satisfait de lui-même et de la vie: Gauvin venait de lui prendre un recueil de contes, en sorte qu’il voyait tout en rose, ce qui, pour l’homme de lettres, se produit, par une optique d’ailleurs bizarre, chaque fois que son regard peut se promener, sur les gens et les choses, du travers d’un nouveau traité d’édition. Débarrassant son maître du pardessus à col de fourrure où s’emmitouflait la précoce célébrité du romancier, Julien annonça aussitôt l’événement du jour: --Il y a une dame qui est venue pour vous voir, mon lieutenant. Ce n’était pas là grande merveille; Mauroy entra dans son cabinet, et, d’un doigt machinal éparpillant le courrier, demanda distraitement: --Une dame? quelle dame? --Elle n’a pas dit son nom. Roger leva les yeux où une surprise s’éveillait. Il montra à son fidèle serviteur les photographies dont les sourires de théâtre égayaient les murs, sous la lumière blanche qui rayonnait de la coupe d’albâtre: --Une de celles-là? Regarde bien, Julien. Le brave garçon considéra son maître avec une surprise sans fard: --Oh! ça non, mon lieutenant; pour sûr, c’est pas une personne qui travaille dans les théâtres! --Mais enfin, demanda le Parisien, fort intrigué, comment est-elle, cette inconnue? --Elle est jeune, en grand deuil, et a l’air bien triste. Henri IV caressait sa barbe, vers laquelle s’inclinait un nez aquilin et pensif. --Je ne vois pas qui c’est, murmura-t-il. En tout cas, tu m’en fais un tableau qui n’est guère engageant! --Elle est très belle, aussi. --Voilà qui est plus intéressant, mon brave; doit-elle revenir, cette mystérieuse beauté? --Demain, avant quatre heures, mon lieutenant. --C’est bon, j’y serai; nous verrons bien. Pour le moment, va préparer mes affaires: je dîne chez Mme Carriès. Une chansonnette aux lèvres, Roger, devant la glace, vérifia l’agencement de sa cravate, et l’impeccable ordonnance de son plastron. Tandis qu’il se livrait à ces soins, dans une humble chambre de couvent, une jeune fille, par sa faute, pleurait. Elle pleurait sa vie naguère calme et respectée; elle pleurait la paix qu’elle avait perdue, heureuse encore, pourtant, dans son malheur, d’avoir échoué dans ce monastère où elle avait trouvé un asile, qui, hélas! ne serait que passager. Elle regrettait sa maison et Michelle, la maison chérie et la servante dévouée, abandonnées l’une à l’autre, et pour combien de temps? Elle songeait avec déchirement à son père qui l’aurait entourée, protégée, en cette lamentable aventure. Se sentant toute chétive, effroyablement isolée dans ce Paris dont l’hostilité l’oppressait, Yvonne l’Islaise sanglotait à la pensée de sa détresse qui soudain lui semblait irrémédiable, et que rendait plus amère encore la sérénité de tous ceux qu’elle avait côtoyés aujourd’hui, et le décor de large insouciance où elle avait vu que se déroulait l’existence de celui dont la légèreté l’avait cruellement offensée. XIX --Mon lieutenant vous attend, madame. Mlle Hérieau fut introduite dans la vaste pièce où elle avait pénétré la veille; mais, cette fois, un homme était assis devant le bureau, un homme vêtu d’un complet seyant, et si différent du touriste enjoué à qui le commandant avait accordé son amitié, que la jeune fille l’eût à peine reconnu, sans le caractéristique visage qui faisait le bonheur des dessinateurs d’actualités. Mauroy se leva, désigna un fauteuil: --Madame... Il s’inclinait, courtois, mais froid et distant. Involontairement, la jeune fille rapprocha cette attitude et sa triste visite, de leurs promenades pendant l’été lumineux, avec son père, confiant et gai; et ce lui fut, au cœur, comme le tourbillon d’un âpre vertige. Songeant que, dès cette époque heureuse, et tandis qu’il possédait leur sympathie, il méditait, il préparait déjà la vilenie, elle s’assit, méprisante, sans un mot. Lui, pourtant, à cent lieues de reconnaître, parmi ces voiles qui l’enveloppaient, la jeune provinciale qui, un moment, l’avait intéressé, s’excusait en homme du monde, avec la plus déférente correction: --En vérité, madame, je suis confus... Voulez-vous me faire l’honneur de me rappeler votre nom? Alors la visiteuse, redressant sa taille, légèrement ployée par l’émotion ou le chagrin, mit son visage en pleine lumière, et, posant droit sur l’écrivain son beau regard sombre qu’un reproche aigu assombrissait encore, elle prononça, sévère, hautaine: --Je suis Yvonne l’Islaise. Le feuilleton du jour étalait, sur le bureau, comme titre à ses colonnes serrées, le nom que l’étrangère venait de s’appliquer. En une seconde, Roger reconnut celle qui se trouvait devant lui, tandis que le saisissait, foudroyante, la notion de la faute qu’il avait commise. Ce qui lui avait semblé un acte tout naturel, sinon même l’exercice élémentaire d’un des droits de l’écrivain, lui apparut maintenant, devant la douleur digne de la jeune fille, une inconséquence inqualifiable, une véritable diffamation, qu’il s’étonna d’avoir pu commettre. Il balbutia: --Mademoiselle, croyez... Elle, cependant, l’interrompit net: --Voyez ce que vous avez fait... Tout Port-Joinville m’a reconnue sous ces traits qui ne sont pas les miens; les calomnies que vous avez osé écrire ont été reçues en une créance qui m’a été, qui m’est toujours cruelle... J’ai perdu, par votre faute, l’estime de ceux qui avaient respecté ma jeunesse; j’ai perdu mon gagne-pain aussi: des leçons que je donnais à une enfant malade, à laquelle je m’étais attachée, m’ont été retirées, et l’on m’a écartée sans pitié... Voilà votre œuvre, monsieur. Roger écoutait, écrasé, sans se chercher une excuse qu’il savait ne pouvoir trouver. Il balbutia, pitoyable: --Je n’ai pas voulu... --Vous n’avez pas voulu peut-être, mais vous avez fait. Et mon père n’est plus là pour me défendre, pour me couvrir de son honorabilité. Des larmes, qu’elle s’efforçait de contenir, montaient aux cils d’Yvonne. Mauroy comprit la raison de ses crêpes, cadre tragique à l’émouvante beauté de la visiteuse; il s’informa, avec une compassion sincère: --Vous avez eu le malheur de perdre monsieur votre père? --Il est mort en mer le mois dernier. --Je n’ai pas su... Elle eut, à son adresse, un geste de froideur lassée, et le silence s’étendit entre eux, par la pièce heureuse qui jamais n’avait entendu, entre ses murs riants, vibrer si grave entretien. Roger se jugeait sot et méprisable. Il comprenait qu’à tout prix, sous peine d’être déshonoré à ses propres yeux, il devait tenter quelque chose pour panser la blessure qu’il avait creusée avec une légèreté dont les conséquences l’atterraient. Mais que faire? Le jeune homme s’abîmait en une perplexité qu’il communiqua, le plus respectueusement qu’il put, à Mlle Hérieau. Elle répondit, sans hésiter,--car c’était là le but même de son voyage: --Il faut empêcher ce scandale de s’étendre encore. Sans doute ne peut-on pas arrêter le feuilleton en cours? --Malheureusement, non... --Au moins, qu’il n’y ait pas de livre! Mauroy soupira, positivement navré: --Hélas! je n’en suis plus maître... --Est-il possible? jeta Yvonne avec angoisse. --L’ouvrage est vendu, j’ai signé le traité. Mon éditeur a fait commencer la composition sur-le-champ... C’en était trop pour les nerfs, si longtemps contenus, de l’orpheline. Devant l’irréparable, en face duquel, après tant d’efforts, elle se trouvait soudain placée, sa vaillance, un instant, l’abandonna; cachant son visage entre ses mains tremblantes, Mlle Hérieau éclata en sanglots douloureux qui secouaient son buste svelte. Le romancier, ému de cette douleur, se mettait l’esprit à la torture pour trouver le moyen de l’adoucir quelque peu. Lorsque la crise fut calmée, et qu’Yvonne, tamponnant ses yeux rougis, fut en état de l’écouter de nouveau, Mauroy parla: --Je suis désespéré, mademoiselle! Je vous jure que je ressens au fond de l’être la vilenie de mon acte, et que je donnerais tout au monde pour le réparer. Du moins, voici ce que je vous propose: sur les épreuves, je changerai le titre du volume et le prénom de l’héroïne, j’adoucirai de mon mieux les passages regrettables... Elle le regardait de ses grands yeux à qui les larmes conféraient plus que jamais un admirable éclat. A voix basse, car des spasmes l’oppressaient encore, elle s’enquit: --Est-ce vraiment tout ce que vous pouvez faire? --Ce sera déjà quelque chose... --Ce n’est guère! Silencieux, il baissa la tête lourdement, comme un coupable qu’il était. Alors, d’un accent pensif, qui s’amortissait aux tentures parant la pièce où déjà les premiers voiles de la nuit s’épaississaient, Mlle Hérieau murmura, mains jointes et pour soi-même: «Seigneur, guidez-moi sur ce que je dois faire!» Perplexe, Roger la regardait. Se tournant vers lui, elle exprima: --Maintenant la vie m’est impossible à Port-Joinville. Elle n’ajouta point «par votre faute», parce que Roger était si visiblement effondré que la jeune fille, par un délicat instinct de féminine indulgence, se trouvait moins courroucée qu’à son arrivée boulevard Marbeau, et ne pouvait point accabler davantage le coupable repentant. Lui, timidement, demanda: --Où... où demeurez-vous, en ce moment? --Dans un couvent de la rive gauche... Mais il me faut trouver du travail... Le jeune homme soupira profondément: --Travailler?... et à quoi donc? --A ce que je trouverai... un service de bureau... des leçons... La supérieure s’occupe de me procurer quelque chose... elle m’a prévenue que ce serait très difficile... Tristement, le Parisien hochait la tête. Il voyait, dans la ville immense et cruelle dont, mieux que personne, il connaissait les périls, il voyait les difficultés sans nombre qui assailliraient cette jeune fille, les avanies qu’elle subirait et qu’elle se préparait à affronter avec une intrépidité tranquille, faite, d’ailleurs, d’ignorance autant que d’énergie. Et il était responsable de tout cela! Mais voici qu’une solution se présentait à l’esprit du romancier; d’une seconde à l’autre s’imposant plus impérieusement à lui, elle lui parut d’abord possible, puis souhaitable, puis nécessaire, et de nature à tout arranger pour le mieux. Avec des précautions attentives, car maintenant le hardi Mauroy, conscient du mal qu’il a causé, se trouve fort intimidé devant celle qui est sa victime, le jeune homme propose: --Peut-être y aurait-il un moyen... --Verriez-vous quelque chose? Elle le regarde avec une défiance dans l’attitude, dans l’accent. Mauroy remarque cette réserve, et, sur le ton de la prière: --Oh! je ne vous demande pas d’avoir confiance en moi; j’ai perdu tout droit à cette faveur. Je vous supplie, je vous conjure d’envisager la proposition que je vais vous adresser tout comme si elle vous parvenait d’un inconnu ne vous ayant donné aucun sujet de plainte! --Dites-moi toujours de quoi il s’agit. François Ier ne fut certes pas aussi embarrassé à Marignan, avant de charger les Suisses, que ne l’est en ce moment Mauroy pour demander à la visiteuse: --Je me trouve actuellement sans secrétaire; j’en cherche une, et n’en puis trouver. Daigneriez-vous accepter cette occupation? Un instant, Mlle Hérieau demeure interdite: c’est si étrange, si inattendu! Puis brusquement sa réserve se cabre: --Y songez-vous, monsieur? Après le mal que vous m’avez fait! --Ah! proteste Mauroy, je sacrifierais dix ans de ma vie pour racheter cette faute, je vous en donne ma parole d’honnête homme! Il est certaines intonations, certains élans, plus précieux encore que les paroles qu’ils accompagnent, et qui ne trompent point. Mlle Hérieau a vraiment, en cette minute, la perception que, malgré sa grave culpabilité, celui qui lui parle est bien, comme il dit, «un honnête homme». Plus doucement, elle prononce: --C’est impossible... Je ne puis sous aucun rapport songer à m’installer ici. --Vous ne vous installeriez pas, vous ne quitteriez pas le couvent dont vous me parliez à l’instant, et viendriez travailler seulement aux heures de bureau. --Ici!... mais n’habitez-vous pas seul? --Moi? se récrie le jeune littérateur, dans le cerveau de qui vient de poindre une idée de génie, une de ces idées qui valent leur poids de bronze, pour couler une statue à celui qui en est favorisé; où avez-vous pris que je vive seul? Le visage de la jeune fille exprimait une profonde stupeur. --Sans doute, continua Roger, j’ai le malheur, moi aussi, et vous le savez, d’être orphelin; sans doute personne ne m’avait accompagné à Yeu. Mais à Paris... Et voici que le romancier, poussé par la nécessité, se met à mentir avec allégresse, avec frénésie, parce qu’il veut, malgré les difficultés, secourir la jeune fille dont le regard attentif s’est fixé sur lui, moins hostile... --J’habite avec ma tante, la sœur de ma mère, une vénérable personne qui m’a élevé, et qui veut bien m’aimer tendrement, comme, du reste, je la chéris moi-même... Pendant mon séjour à Port-Joinville, elle faisait une cure à Vichy; nous nous sommes retrouvés avec joie. Elle est charmante et maternelle, vous verrez; tout de suite, elle vous prendra en amitié... --Quelle folle proposition! Humblement, Mauroy avança: --En attendant que vous trouviez quelque autre chose... Le moyen de ne pas écouter ces paroles, prononcées avec une conviction émue et entraînante? Ce serait un répit dans les soucis matériels, en attendant, comme il dit, que Mère Opportune ait découvert mieux, car évidemment Mlle Hérieau ne peut supporter la pensée de travailler longtemps auprès de celui qui lui a rendu, dans l’île, la vie impossible. Et si la tante de M. Mauroy ne semble pas à l’orpheline suffisamment respectable, il sera toujours temps de ne plus reprendre le chemin du boulevard Marbeau. On règle quelques détails encore, et Yvonne, qu’avec déférence l’écrivain reconduit au seuil, s’éloigne dans la nuit sombre. Tout abasourdie par l’étrange péripétie qui vient de se greffer sur son aventure, la jeune fille, pourtant, se trouve un peu moins triste que la veille. Elle n’est plus une pauvre femme isolée dans la tumultueuse métropole, et regagnant, sans idée de ce qu’elle deviendra le lendemain, son charitable asile; elle est la secrétaire du romancier Mauroy; étourdie, mais au fond vaguement satisfaite, parce qu’elle a vu un rayon de loyauté luire aux yeux de celui qu’elle a le droit de mépriser, elle commencera de se mesurer, dans la prochaine matinée, avec le mystérieux organisme et les rouages compliqués de la machine Underwood. Un élan de reconnaissance monte de son cœur vers la Providence qui, dans le désarroi où elle se trouvait, lui a ménagé cette planche de salut que, d’ailleurs, elle abandonnera dès que possible. XX Aussitôt qu’Yvonne eut disparu, Mauroy convoqua Julien, d’une sonnerie impérative: --Mon garçon, voici le moment de se débrouiller. Tu vas m’aménager une chambre dans le fumoir. --Dans le fumoir, mon lieutenant? --Mon lit sur le canapé, mon linge dans la bonnetière; les volumes qui s’y trouvent, tu les colleras au sous-sol. --Mais... --Ça va, je t’expliquerai ce soir. Pour l’instant, cherche-moi un taxi, et en vitesse; je cours chez Mme Carriès. Interdit, le brave garçon ne bougeait point; son maître le poussa vers la porte d’une bourrade cordiale. Puis il s’habilla en un tour de main, et boutonnait ses gants devant sa porte, lorsque Julien sauta d’une auto. --Voilà votre voiture, mon lieutenant. --C’est bien. Chauffeur, 18, place Saint-Sulpice. Mme Honorine écrivait à l’un de ses petits-fils lorsque son neveu entra. Posant le porte-plume sur l’encrier d’argent, en un tintement que Fanfreluche assoupie secoua d’une oreille importunée, la vieille dame sourit à l’arrivant: un regard lui suffit pour deviner qu’il était survenu quelque chose à Roger, et sans doute quelque chose d’important. Elle demanda, après avoir embrassé celui qu’elle considérait peut-être comme le plus cher, à coup sûr comme le plus espiègle de ses enfants: --Qu’est-ce qui me procure aujourd’hui le plaisir de ta visite, mon petit? Henri IV s’installe près du bureau, dont les cuivres, ciselés au temps de Louis le seizième, accrochaient la lumière; il déclara, en caressant sa barbe ondée: --Ma tante, je viens vous inviter à déjeuner pour demain. --Bonne idée! fit Mme Carriès avec un affectueux sourire. --... Et aussi à dîner. --Oh! oh! fête complète, alors? --Euh! fête... maugréa le jeune homme, en balançant une tête dubitative, ça dépend... tout cela est plus extraordinaire que vous ne croyez! Je vous invite ensuite à coucher: Julien prépare ma chambre à votre intention; moi, je camperai dans le fumoir. --Voyons, Roger, que se passe-t-il? et que vas-tu me demander encore? --De continuer ainsi tous les jours que Dieu fera, ma tante. Afin d’y voir plus clair, car vraiment le cas s’annonçait étrange, Mme Honorine ôta ses lunettes. Elle les déposa sur le bureau, à la vive désapprobation de Fanfreluche roulée en spirale sur ses genoux, et dont ce geste troublait le calme précieux. Puis, scrutant d’un regard inquisiteur le visage de son neveu, éclairé dans tous ses détails par la lampe voilée de soie brodée, la vieille dame décréta: --Tu es fou, mon garçon! Au moins, comprends-tu que tu me doives des explications? --Et même une confession, ma tante. Point de doutes, l’affaire était grave; le long nez de Roger avait perdu sa ligne impérieuse; il se penchait morne comme le style d’un cadran solaire. Mme Carriès s’inquiéta pour tout de bon: --Quelle sottise as-tu commise encore, malheureux garçon? --Permettez-moi d’abord une question qui, loin d’être une digression, nous mène au vif du sujet. --Vas-y. --Lisez-vous _Yvonne l’Islaise_, ma tante? --Ah! parlons-en, de ce roman! Quelque chose de joli! Du ragoût, de l’esprit, du talent même, soit! Mais quel fond! Tu ne seras donc jamais sérieux, mon pauvre enfant? La bonne dame, en proie à une excitation inhabituelle, agitait ses bras amaigris par l’âge. Fanfreluche, pour marquer sa désapprobation, alla s’allonger, comme une descente de lit minuscule et neigeuse, devant la cheminée, sur la moquette tiède dont elle s’efforçait à étreindre, de son corps frileux, la plus grande surface possible. Roger, le front contrit, laissa passer l’orage; puis, humblement: --Je vois que vous êtes renseignée sur ce malheureux travail; figurez-vous qu’il m’arrive à ce sujet une histoire terrible, effroyable. Il avait l’air si désolé que sa tante, oubliant tous griefs, se fit maternelle pour accueillir la confidence qui venait à elle. Mauroy se rapprocha, et confia tout au long l’aventure, sans chercher en rien à pallier ses torts; Mme Carriès l’écoutait, surprise, puis mécontente, puis navrée. Quand il se tut, après avoir indiqué la seule réparation qu’il eût trouvée, et qui nécessitait la présence d’un chaperon: --Tu t’es mis dans une belle situation! Et si seulement il n’y avait que toi... Mais cette enfant!... c’est indigne, ce que tu as fait là! L’auteur des pimpantes _Orchidées_ baissa le front en silence; Mme Honorine se donna le malin plaisir d’accroître les transes du coupable. --En somme, constata-t-elle, dans tout cela, je distingue aussi que tu t’es permis de disposer de ma personne sans y être le moins du monde autorisé. --Ma tante... --Il n’y a pas de «ma tante» qui tienne, mon garçon. Qu’est-ce qui te dit que j’ai le désir, voire la simple possibilité, de mener chez toi cette vie de camp volant? A mon âge! --Ma tante, j’emploierai tout mon cœur à vous choyer... Il était si penaud que Mme Carriès eut bonne envie d’embrasser sur les deux joues ce mauvais sujet, aujourd’hui placé devant les conséquences d’une faute qu’il regrettait. Elle secoua les épaules pour se donner une contenance, et, bourrue: --C’est bon, je réfléchirai. Parole d’espoir, demi-acquiescement qui--voyez combien les hommes sont étranges--déchaîna chez le jeune écrivain les noires puissances de la désolation. --Au nom du ciel, ma tante, venez tout de suite! Songez que j’ai annoncé votre présence chez moi comme un fait établi! --C’est bien ce que je te reproche, incorrigible que tu es! --Mais comment voulez-vous que j’aie pu m’en tirer autrement? Fallait-il donc, malhonnête homme jusqu’au bout, que je laisse cette jeune fille dans un état de gêne matérielle dont je suis responsable, et, sans essayer de la protéger, l’abandonner aux périls de la capitale, où j’ai la honte de l’avoir jetée? Et me feriez-vous grief, ma tante, de vous appeler au secours pour une bonne œuvre? Il s’animait, Mme Honorine aussi; c’est-à-dire que cette digne dame cherchait avec une hâte fébrile son mouchoir, rendu nécessaire par quelque coryza subit. Grondeuse encore, mais déjà plus qu’ébranlée, elle s’enquit: --Et alors, finalement, comment arranges-tu les choses? --Julien viendra chercher vos bagages demain matin; moi-même je passerai vous prendre à huit heures... --A huit heures! s’écria Mme Carriès avec un effroi comique, qui creusait dans son visage des rides en résille; mais tu veux donc ma mort? --Ma tante, il faudrait que vous fussiez installée, tout à fait chez vous, à l’arrivée de Mlle Hérieau, pour dix heures... --Quelle affaire, mon Dieu, quelle affaire! gémit la digne personne. Ah! quand il y a un écrivain de ta trempe dans une famille, on peut s’attendre à tout! Et cette pauvre Fanfreluche! --Fanfreluche? s’étonna le romancier, en baissant son regard vers l’écheveau de soie blanche où quelque vie se manifestait, à l’énoncé de ce nom. --Oui! consentira-t-elle à prendre ses habitudes chez toi? Question angoissante, à laquelle l’angora sembla vouloir donner une réponse aussitôt. Dérangée de son repos par ces voix qui s’occupaient d’elle, la jolie bête se leva, s’étira, bâilla sans vergogne et sans hâte; puis, s’enlevant d’un élan sur les genoux du jeune homme, elle alla frotter sa tête immaculée contre la joue de Roger. Car Mauroy était une vieille connaissance que Fanfreluche estimait pour ses manières généralement calmes, et aussi parce qu’il portait du poil ressemblant au sien, quoique moins soyeux, évidemment. * * * * * Lorsque, le lendemain, à l’heure convenue, la jeune Islaise arriva chez l’écrivain, il n’était pas dans le bureau où Julien la fit entrer; mais, au coin de l’âtre, une dame âgée, vêtue d’une toilette d’intérieur simple et élégante, lisait le _Gaulois_ à l’aide d’un face-à-main d’écaille. Posant son journal, elle sourit sympathiquement à la jeune fille, qui demeurait sur le seuil, intimidée, quoique un peu rassurée par cette respectable présence. --Mademoiselle Hérieau, je présume? demanda Mme Honorine, en tendant la main par un geste qui réconforta l’arrivante aussitôt. --En effet, madame. --Mon neveu m’a annoncé votre arrivée; je suis certaine que nous nous entendrons fort bien toutes deux... Mettez-vous à votre aise, mon enfant. Docile, Yvonne ôta son manteau et son chapeau. Elle apparut alors dans sa robe de grand deuil, tout unie, mais dont la coupe sévère ne parvenait pas à alourdir la taille élancée de l’orpheline; Mme Carriès regardait la jeune fille avec une admiration qui se fit compatissante lorsqu’elle remarqua la mine attristée de la pauvrette. --Roger va venir tout à l’heure; causons un peu en l’attendant... Tenez, chauffez-vous; cette matinée terne doit être glaciale! --Je vous remercie, madame, je n’ai pas froid. --Eh bien! prenez ce fauteuil, mon enfant... Celui-ci... Fanfreluche! La chatte blanche, qui ressemblait à un renard de la région polaire, abandonna d’assez mauvaise grâce le coussin où elle se prélassait; un instant, elle erra par la pièce, comme si les aîtres ne lui étaient pas familiers. Puis, revenant à la jeune Islaise, qui lui avait pris sa place, l’animal sauta délibérément sur sa jupe, et, blottie en rond, ramena le panache de sa queue contre son nez rose, à gestes précautionneux et satisfaits. --Voilà Fanfreluche qui vous adopte, constata gaiement Mme Carriès. Elle ne sera pas seule à s’efforcer de vous rendre la maison douce... Vous en avez besoin, ma pauvre petite; mon neveu m’a dit que vous venez d’avoir le malheur de perdre votre père. Commencé sur ce ton, l’entretien ne pouvait manquer de rasséréner le cœur de la jeune fille, serré par la pensée de la situation délicate où elle se trouvait. De sa triste aventure, que savait la tante de l’écrivain?... Rien, sans doute, conclut Yvonne après un quart d’heure de causerie, et ce lui fut un soulagement. Quand Mauroy entra, peu après, un coup d’œil lui indiqua, à son vif plaisir, qu’une entente sympathique était toute prête à s’établir entre sa tante et sa nouvelle secrétaire. Le jeune homme s’inclina; Mme Honorine, qui l’observait, sans qu’il y parût, derrière l’écran dont l’ardeur du foyer venait de l’obliger à se munir, estima que son salut était ainsi qu’il convenait, et dans l’exacte proportion requise, mêlé de respect et de confusion. Satisfaite, et augurant assez bien de l’équipée où son fou de neveu s’était embarqué et l’avait embarquée elle-même, la vieille dame reprit sa gazette, tandis que le romancier expliquait à Yvonne la fonction et le maniement des organes rébarbatifs, et terriblement nombreux, de la machine à écrire. XXI Deux semaines passèrent. Avec une facilité qui les surprenait, lorsqu’il leur arrivait d’y réfléchir, les trois personnages que la vie avait curieusement rapprochés s’accoutumaient à leur existence nouvelle. Mme Carriès éprouvait un bonheur véritable à retrouver un foyer où la solitude n’érigeait plus devant elle sa face morne et sans âme; Mauroy s’apercevait que la présence d’une secrétaire intelligente et attentive lui apportait dans son travail de considérables facilités, qui se verraient accrues encore lorsque ladite secrétaire serait plus au courant de ses fonctions. Enfin, Mlle Hérieau avait l’impression d’être au port, un port où sans doute elle ne séjournerait que de façon transitoire, mais qui lui paraissait assez paisible pour qu’elle attendît sans trop d’impatience le succès--problématique--des démarches promises par Mère Opportune. La jeune fille en remerciait Dieu du fond de l’âme, tout en se tenant sur une prudente réserve, et prête toujours, si la moindre chose la heurtait, à s’évader d’une situation dont elle connaissait toute l’étrange délicatesse. Le dernier jour de l’année, Yvonne trouva, devant la place qu’elle occupait en face de son clavier, un paquet qui semblait l’attendre. Comme elle posait sur Mme Carriès un regard interrogateur, celle-ci lui répondit: --Voulez-vous permettre à une vieille amie, mon enfant, de vous offrir un modeste présent? --Oh! madame... --Je vous ai choisi ce petit porte-mine qui m’a paru nécessaire pour prendre vos notes. --Vraiment, je suis confuse... --En ces jours de fête, je voudrais que vous ne vous sentiez pas tout à fait isolée... Des larmes montèrent aux cils de Mlle Hérieau; touchée profondément, elle remercia la tante de Mauroy en quelques paroles dignes et simples, qui trouvèrent le chemin du cœur de la vieille dame. Puis, brusquement, Yvonne demanda: --Savez-vous, madame, à la suite de quelles circonstances je me trouve à Paris? Depuis qu’elle avait pu apprécier la bonté maternelle que lui témoignait Mme Carriès, la jeune Islaise souhaitait de lui faire confidence de son pénible secret; une pudeur, toujours, l’avait retenue. La réponse de Mme Honorine fit regretter à l’orpheline cette réserve, qui avait aggravé la fausseté de sa situation: --Mais oui, mon enfant, je sais... --Vous savez... tout? --Oui... c’est là, chez les écrivains, une détestable coutume, à laquelle ne craignent point de s’abandonner la plupart d’entre eux... --Elle est criminelle, madame, cette coutume! attesta Yvonne, d’une voix grave où frémissait un sanglot. --Vous l’avez dit, ma pauvre petite. Roger l’a compris... fort tard, il est vrai. Je l’ai bien grondé: il est navré du mal qu’il a fait... L’arrivée du romancier interrompit l’entretien. Tandis qu’il dictait à sa secrétaire une lettre rappelant la notion du temps à l’éditeur Verlor, dont il attendait la décision depuis un délai interminable, au sujet de certain petit roman intitulé _Vif-Argent_, Mme Carriès songea. Pour que la réparation fût complète, son neveu devrait épouser cette gentille enfant. C’était, non plus une fillette, mais une femme déjà, sérieuse, intelligente et pieuse, capable de prendre et de conserver sur lui la meilleure des influences. Tout à fait la femme qu’il fallait à ce grand gamin de Roger... --Qu’en dis-tu, Fanfreluche? La phrase chuchotée s’était perdue dans le cliquetis de la machine à écrire; elle parvint cependant aux oreilles de la chatte, qui détourna une tête maussade: l’angora n’avait pas d’opinion arrêtée sur ce point, et jugeait parfaitement oiseux qu’on la dérangeât pour semblable bagatelle. * * * * * Mme Carriès, dont la prudence, respectable vertu, n’était pas le moindre mérite, s’absorba, au long des semaines qui suivirent, dans des réflexions oscillant entre ces deux pôles: «Sont-ils dignes l’un de l’autre? Peuvent-ils mutuellement se rendre heureux?» Grave et double problème, qui parfois, spécialement à table, entraîna la bonne dame à des distractions dont gentiment Roger s’égayait. Un jour, il s’étonna: --Eh! ma tante, vous refaites, je crois, le fameux voyage dans la lune de Cyrano! En quelle compagnie y êtes-vous ce soir? Mme Honorine hésita un court instant; puis, posant sur Mauroy son regard dont les années n’avaient pas terni la clarté: --Je pense à ta secrétaire, dit-elle. --Tiens! A quel sujet? --Je me demandais si elle se fait, aussi bien qu’on le pouvait souhaiter, à ce genre de travail, du reste extrêmement intéressant. --Mieux même que je n’osais l’espérer, ma tante! répondit le jeune homme avec chaleur. D’ailleurs, étant, ainsi qu’il convient, toujours présente lors de nos heures de travail, vous pouvez vous rendre exactement compte de l’aide très compréhensive, et par conséquent infiniment précieuse, que m’apporte Mlle Hérieau. --Ainsi, j’avais une bonne idée, fit la vieille dame en hochant la tête, lorsque je te conseillais de prendre un secrétaire? _Un_... ou _une_? Le jeune homme allait-il relever le genre de cet article insidieux, jeté devant lui comme par hasard? Mme Carriès se le demandait, intriguée; Roger répondit seulement, en pelant artistement une banane, qu’il offrit comme une fleur à sa tante: --Excellente, votre idée, chère tante! quand vous en aurez une autre, du même genre si possible, prévenez-moi aussitôt: je ne veux pas tarder un instant à l’exécuter! --Il paraît que la poire n’est pas mûre, constata _in petto_ Mme Honorine en savourant son dessert. Patience! laissons faire au temps, qui est un grand maître, comme chacun sait, et à Dieu surtout, qui en est un bien plus grand encore... Mme Carriès ne parla pas plus avant ce soir-là; mais, le lendemain matin, elle demanda à la jeune fille, qui explorait les bibliothèques, en vue d’y relever des notes dont Mauroy se servirait pour une étude sur le Dante, demandée par la _Revue jaune_: --Dites-moi donc, mademoiselle Yvonne, où en sont les démarches entreprises par Mère Opportune, et dont vous m’aviez parlé? Le ton affectueux de la question effaçait ce qu’elle pouvait avoir d’insolite; la petite Islaise s’étonna, comme d’une chose sortie de sa pensée: --Quelles démarches, madame? --Au sujet de cet emploi de sous-maîtresse dans une école libre. La belle barbe de François Ier dressa des flots fauves et batailleurs. --Ma tante, gronda une voix chargée de reproches, je pense que vous n’allez pas donner à Mlle Hérieau l’idée de nous quitter? Avec une vivacité à quoi la volonté fut étrangère, la jeune fille déclara: --Je n’en ai pas la pensée, monsieur. --A la bonne heure! --Toutefois, je sais gré à Mme Carriès de l’intérêt qu’elle me marque. Non, madame, ces démarches n’ont pas encore abouti, et ne semblent pas devoir aboutir. Tout est tellement difficile, à notre époque! ... Mais, chose curieuse! Mme Honorine ne paraissait nullement encline à se lamenter sur les tristesses du moment présent... Certain incident, vers la fin de janvier, vint définitivement éclairer Mme Carriès, quant au problème qu’elle étudiait. Dans la vaste pièce tiède et calme, où peu à peu une atmosphère familiale avait remplacé la trop frivole ambiance qui régnait en la garçonnière de Mauroy, la vieille dame tricotait paisiblement, Fanfreluche sur ses genoux, Yvonne copiait un conte, et l’écrivain examinait son courrier; tout à coup, une exclamation lui échappa: --Bonne nouvelle! --Quoi donc, Roger? --Réjouissez-vous, ma tante; notre dernière lettre a atteint son but: Verlor me prend _Vif-Argent_. --Bien, cela. --Oui... mais, continua le jeune homme en parcourant de nouveau le feuillet de l’éditeur, voilà un ennui: il faut que je rajoute huit cents lignes. --Et pourquoi? --Dans les séries à format fixe, 96 pages, ou 128, ou 80, le fait se produit fréquemment. Il faut tomber juste avec le nombre de cahiers prévus pour l’impression, et l’éditeur vous fait allonger ou raccourcir, suivant qu’il en est besoin. Yvonne écoutait, attentive et fort intéressée, comme il lui arrivait chaque fois que se dévoilait pour elle l’un de ces dessous professionnels que le public ne soupçonne point. Mme Carriès remarqua: --En somme, dans les deux cas, un travail fort désagréable pour l’auteur... --Certes, oui, ma tante; aussi nous allons nous y mettre tout de suite... Mademoiselle Yvonne, voulez-vous prendre le manuscrit de _Vif-Argent_? Deuxième tiroir du cartonnier, la chemise orange... là... Lisez d’abord; ensuite nous verrons ensemble dans quel sens orienter les chapitres à ajouter. Tout en parlant, Mauroy avait débarrassé une table légère, qu’il plaça près de sa tante, en un jour favorable. Mlle Hérieau s’y installa, entourée par la sollicitude, différemment manifestée, de Mme Carriès qui lui passa un coussin, et de Fanfreluche qui vint en ronronnant se caresser contre sa jupe, dans l’évidente intention de sauter ensuite sur ses genoux. On n’entendit plus, un long moment, que le froissement léger des feuillets tournés par la jeune fille, et la course de la plume aux doigts de Roger. Enfin, Yvonne releva la tête, mouvement que le romancier imita tout aussitôt, exactement comme s’il eût--mon Dieu, oui!--guetté avec anxiété l’impression produite sur sa secrétaire par l’intrigue où évoluait, en pleine fantaisie, la gentille personne surnommée Vif-Argent. --Eh bien? --Très spirituel. Une réserve fort nette, dans le ton de la lectrice, modifiait singulièrement la valeur de cet éloge, et Mme Honorine le sentit. Mais allez donc demander à un romancier, fût-il aussi savant analyste que délicat psychologue, de saisir d’emblée une nuance aussi désobligeante, lorsqu’il s’agit d’une œuvre qu’il a ciselée avec amour! Satisfait de la vie, de sa secrétaire et de soi-même, Mauroy s’épanouit: --N’est-ce pas? --Trop spirituel. Cette fois, il n’y avait pas moyen d’ignorer la réprobation d’Yvonne; Mme Carriès, suivant avec un intérêt des plus vifs les péripéties de l’action, entendit monsieur son neveu grogner: --Par exemple! Nullement intimidée, la fille du commandant rendit son verdict: --Trop d’esprit dans ces pages, et pas assez de cœur. --Ah oui! persifla Roger. Je vois: la petite héroïne douceâtre et sentimentale, Octave Feuillet revu et corrigé par Mme Cottin... Jamais! --Il ne s’agit pas de cela, et vous le savez bien, reprit avec tranquillité Mlle Hérieau. Faites votre petite Vif-Argent tout à la fois et plus tendre et plus fière; c’est possible, certainement. Le personnage y gagnera... et le roman aussi. L’écrivain demeurait interdit devant cette critique aussi précise qu’inattendue. Ne connaissant pas le manuscrit, mais persuadée que la vérité était du côté de la jeune fille dont elle avait eu loisir de pénétrer la mentalité élevée, Mme Carriès appuya: --Bravo! --Il n’y a point de fond, dans cette histoire, continuait Mlle Hérieau, encouragée. Pourtant la vie n’est pas un jeu: c’est une suite de difficultés contre lesquelles il faut lutter avec énergie, en s’appuyant sur une conscience droite, si l’on veut qu’elles ne nous écrasent irrémédiablement. Mme Honorine, ayant déposé son tricot, écoutait et regardait Yvonne avec complaisance: sa fille Madeleine eût ainsi parlé, en semblable circonstance. Roger, dont la conduite s’était basée sur des données différentes, voyait s’ouvrir devant lui des perspectives insoupçonnées; son existence, comme son œuvre, lui apparut mesquine. Il hasarda: --Vous croyez? --C’est certain! D’autre part, l’écrivain doit remplir un rôle social, affirma Yvonne. --Un rôle social? répéta le jeune homme surpris. --Sans doute. Il devrait se soucier davantage de n’exercer qu’à bon escient l’influence réelle dont il dispose. Un livre est rarement privé de toute action sur le public; il fait du bien ou du mal, selon qu’il incline l’esprit de ses lecteurs vers le sérieux ou le futile. N’est-il pas effrayant de songer à la multiplicité des âmes dévoyées par une lecture mauvaise--ou simplement légère, comme celle-ci? Roger avait écouté en silence; il prononça, feuilletant le manuscrit d’un doigt pensif: --Ce que vous dites là peut être juste, mademoiselle. Mais, aujourd’hui, que voulez-vous que je fasse? Je ne puis guère mettre tout ce roman par terre... --Ce serait grand dommage! jeta Yvonne avec un élan qui fut doux au jeune homme. Quelques retouches aux caractères, par-ci par-là, suffiront à donner une tout autre mine à l’ouvrage, sans le défigurer. Et puisque nous devons ajouter huit cents lignes, concevons-les dans le sens, non point d’un sermon, mais bien d’une riante sagesse. Parlant ainsi, la jeune fille vraiment était délicieuse, avec la flamme intelligente qui illuminait son visage, avec son regard qui se faisait presque tendre, dans l’ardent désir qu’elle avait de convaincre son interlocuteur. Subjugué, conquis par cette théorie si joliment défendue--qui a donc écrit que la Beauté est le meilleur des ambassadeurs?--Mauroy une seconde fois prononça: --Vous croyez? --Je suis sûre! Essayez, essayons ensemble... Dans son coin, où elle demeurait parfaitement oubliée, et tout heureuse de cet abandon, la tante de Roger constata à part soi: --Dieu me pardonne! Voici que la chère enfant s’est faite presque câline, à son insu même!... Et c’est qu’elle a entièrement raison, dans tout ce qu’elle dit! Pourvu qu’il cède, ce mauvais sujet!... Sainte Vierge, c’est ici, pour vous, le moment d’intervenir! Les mains sèches s’étaient cherchées, puis rejointes, sous le discret abri du tricot; et il faut croire que la prière de la bonne dame fut favorablement écoutée, car, après un moment d’hésitation qui dut être employé à lutter contre un dernier sursaut d’amour-propre, Mauroy décida, en déployant dans sa barbe son sourire des meilleurs jours: --Eh bien, soit! Comme vous dites, miss Sagesse, essayons ensemble. Yvonne s’approche du bureau, où Roger vient de déposer son manuscrit près d’un bloc-notes. Et tous deux se penchent sur les pages, suggérant, discutant, travaillant, pour tout dire, avec une animation cordiale et joyeuse, qui fait penser à Mme Honorine, réduite à caresser le dos de Fanfreluche, mélancolique: --Merci, mon Dieu! La voilà, l’influence irrésistible qui sauvera le fils de ma pauvre Lucie! Car déjà leurs têtes se touchent, et leurs cœurs ne sont pas éloignés d’en faire autant... XXII Un clair soleil hivernal jouait dans la chambre de Mme Carriès, lorsque, au lendemain de cette scène, elle y convoqua son neveu. Avant que le jeune homme ne se fût inquiété de ce que désirait la respectable dame, celle-ci déclara à brûle-pourpoint: --Mon ami, je voulais te communiquer une décision à laquelle je viens de m’arrêter, après mûre réflexion. Tu connais bien Louis de Verfeuil, le meilleur ami de mon fils aîné? --Verfeuil?... Attendez donc, ma tante... un petit brun, avocat à la Cour? --Oh! petit!... surtout un charmant garçon, pourvu de nombreuses qualités d’esprit et de cœur. Je vais le marier à Mlle Hérieau. --A Mlle Hérieau! Subitement, le visage de Roger, que Mme Honorine regardait attentivement, était devenu très pâle. Il présentait l’aspect d’un de ces masques mortuaires que le ciseau des statuaires de la Renaissance sculpta sur les tombeaux des grands. Puis une flambée de colère brillant aux yeux enfoncés sous les sourcils que plissait le mécontentement, Mauroy déclarait, d’une voix rageuse qui hachait les mots: --C’est inconcevable! C’est fou! Feignant une surprise qu’elle était loin d’éprouver, car en réalité l’emportement de son neveu confirmait son diagnostic tout autant qu’il servait ses plans, Mme Carriès mima un étonnement fort bien joué: --Mais qu’est-ce qui te prend, mon petit? --Je vous demande un peu, ma tante, marier cette enfant! --Cette enfant, comme tu dis, est une femme, et absolument exquise. Mauroy haussa les épaules, sans mot dire. Les mains aux poches, l’écrivain, à pas saccadés, se mit à arpenter le parquet; sous son pied, une lame craquait à réguliers intervalles; cela produisait un bruit agaçant qui froissa les nerfs de Fanfreluche, surprise par cette agitation inhabituelle. Enfin, Roger s’arrêta; campé devant Mme Carriès, il déclara avec une mauvaise figure, une très mauvaise figure en vérité: --D’abord, j’ai besoin d’elle. A son tour, la vieille dame s’indigna: --Tu perds le sens, mon garçon. --Comment cela, je vous prie? --Aurais-tu l’aberration, par hasard, de te figurer que tu peux accaparer toute la vie de cette jeune fille avec l’enveloppe que tu lui remets à la fin de chaque mois? Ce serait complet de ta part, après que, l’ayant quasiment déshonorée, tu lui aies rendu impossible de continuer son existence passée. Mauroy baissa la tête; la justesse de ces paroles était trop évidente pour qu’il eût la moindre envie de protester. Et cependant... comment dire à sa tante qu’il ne pouvait plus se passer d’Yvonne, dont l’intelligence faisait une collaboratrice idéale, comme sa souriante bonne grâce était pour lui le charme de la vie? Comment avouer que, Parisien sceptique, auteur frivole qui volontiers raillait l’attendrissement chez ses contemporains et n’admettait guère les sentiments profonds que comme matière et prétexte de scènes à l’effet certain, comment avouer qu’il s’était laissé prendre tout entier par le paisible courage, par la réserve fière d’une petite provinciale en robe de deuil? --... Eh bien! mon grand, c’est donc si difficile à révéler? Tante Honorine souriait à son neveu, avec une affection maternelle, si maternelle que, ma foi! le romancier Mauroy envoya promener hésitations, scrupules et réticences, et, fort penaud dans sa longue barbe royale, fit tout bonnement confidence de son cher secret. Et voici que Mme Carriès déclarait, avec une tranquillité vraiment surprenante: --S’il en est ainsi, mon ami, épouse-la! --Oh! ma tante, balbutia Roger éperdu, vous croyez que... --Je crois que tu peux toujours lui parler; ce n’est plus une enfant, et toi, tu es, elle le sait maintenant, un honnête homme qui, déplorant une erreur, serait heureux de la réparer complètement. Mais Roger n’écoutait plus. Déjà il marchait vers le bureau où Yvonne s’installait pour sa tâche quotidienne; il y entra avec un visage si bouleversé que la jeune fille eut l’intuition qu’une heure grave allait sonner pour elle. L’orpheline tendit à Mauroy une main qu’il sentit frémir légèrement dans la sienne; Mlle Hérieau s’apprêtait à copier le premier des nouveaux chapitres de _Vif-Argent_; l’écrivain sollicita: --Mademoiselle... voulez-vous m’accorder un instant d’entretien? --Je vous écoute, monsieur. Elle écarta les papiers et se tourna légèrement sur sa chaise, attentive à contenir le trouble dont elle était saisie; et elle ne demanda point sur quoi cet entretien devait porter, car son cœur en émoi le lui faisait pressentir. Toutefois, Roger engagea le dialogue d’une façon inattendue: --Mademoiselle, je voudrais savoir--depuis des semaines, cette question me torture--si vous m’avez pardonné... La voix était basse; une supplication ardente palpitait dans l’accent. Levant sur le romancier le rayon de son regard sombre aux lumineuses profondeurs, Mlle Hérieau affirma: --Oui, je vous ai pardonné, parce qu’en ces derniers temps, vivant partiellement de votre vie, j’ai pu me convaincre qu’il n’y avait eu pour vous, en cette malheureuse affaire, rien de plus qu’une légèreté, d’ailleurs très regrettable, et qui m’a fait cruellement souffrir. --Je le sais, et cela me désole... Dites-moi que vous n’en souffrez plus! Trop peu sûre de sa voix, où se serait révélée une émotion qu’elle ne voulait point trahir, Yvonne sourit en silence, d’un sourire amical et grave, qui prêta un charme infini à sa beauté. Alors, tendrement penché vers les frisons bruns qui encadraient d’une parure royale le front pur, Mauroy supplia: --Yvonne... Voulez-vous me donner la joie... le bonheur immense... de consacrer toute ma vie à racheter cette déplorable faute? Voulez-vous me faire l’honneur d’accepter mon cœur et mon nom? Mlle Hérieau pâlit: c’étaient si bien les mots qu’elle attendait, et voici que, à les entendre, elle vibrait toute, d’une extase inconnue. Lui cependant continuait, plus bas, plus tendre encore: --Ma vie, que je vous offre, c’eût été, voilà peu de temps encore, un bien piètre don. Maintenant que vous m’avez enseigné le sens profond du devoir, elle est, peut-être, moins indigne de vous... Yvonne se taisait toujours, la gorge serrée par la vision de l’amour qui venait à elle; il l’entraînait vers les régions mystérieuses qui ne sont point le paradis que prétend l’humanité frivole, mais où Dieu a placé parfois pourtant le summum du bonheur que sa miséricorde consent aux créatures. Troublée au profond de son être, quoique demeurant très maîtresse de soi, la jeune Islaise interrogea: --Vous me permettrez bien de réfléchir un peu? --Sans doute! --Je voudrais parler à Mme Carriès. --Ma tante est dans sa chambre. Déjà la jeune fille atteignait le seuil; s’inclinant devant elle, avec une affectueuse déférence, Roger supplia: --Revenez-moi bien vite... Elle s’était envolée, laissant derrière elle le troublent sillage de sa jeunesse et de sa beauté. * * * * * Tout de suite, quand, après un coup léger frappé à la porte, Mlle Hérieau parut devant elle, Mme Honorine fut certaine que son neveu avait parlé. Elle fut certaine aussi que la décision de l’orpheline n’était pas prise, et se promit qu’elle le serait quand Yvonne quitterait la pièce. --Eh bien! ma chère enfant, qu’y a-t-il donc? Vous semblez tout émue... --Oh! madame! si vous saviez ce que M. Mauroy vient de me dire! --Je le sais, mignonne, c’est moi qui vous l’ai envoyé. --Vous, madame! --Mais oui... Que dites-vous de ce grand projet? --Je dis que je viens m’excuser auprès de vous... Mme Carriès regardait avec surprise la jeune fille qui poursuivait, dans un élan où se donnaient cours toute la franchise de sa nature, toute la droiture de son cœur: --Ce mariage, qui, du point de vue situation, serait inespéré pour moi maintenant, Dieu m’est témoin, madame, que je ne l’ai pas souhaité. J’ai travaillé loyalement, et je ne puis pas... Tante Honorine l’arrêta; d’un ton sans sévérité, mais assez net, elle demanda: --Tranchons le mot, mon enfant: vous ne voulez pas accepter la recherche de mon neveu? --Madame, je crois que je ne le dois pas... --Pourquoi? --Parce que je suis pauvre, et que M. Mauroy... Héroïquement, la petite Islaise s’appliquait à arracher, avant qu’elles fussent écloses, les merveilleuses fleurs d’amour prêtes à s’épanouir au parterre secret de son âme. Mme Carriès, qui écoutait avec quelque impatience, l’interrompit brusquement: --Voyons, ma petite, toute l’affaire tient en trois mots. Il vous déplaît? --Je ne dis pas cela!... Yvonne avait parlé très vite. La rougeur de la jeune fille, son embarras soudain, eussent attendri tout tortionnaire moins impitoyable que ne l’était Mme Honorine; mais la digne personne, qui, de sa vie, n’avait attenté aux jours d’une mouche, était, ce matin-là, décidée à tout pour mener à bonne fin l’entretien d’où devait sortir le bonheur de son neveu. Elle suggéra donc avec une cruelle tranquillité: --Alors, il vous plaît? --Oh! madame... Yvonne n’en put dire davantage; éperdue, les yeux brillants de larmes contenues, elle avait l’air si malheureux que Mme Carriès n’y tint plus. --Écoutez-moi, dit-elle, et voyez comme c’est simple. Avec vous, Roger sera heureux: avec une autre, il ne le serait point. Qui plus est, mon enfant, auprès de vous il trouvera l’influence salutaire et puissante autant que douce, qui ennoblira sa pensée, qui orientera définitivement son talent vers les hauteurs. Consentez-vous à vous dévouer pour assurer le bonheur de ce grand enfant? C’étaient là de troublantes paroles, mais le geste qui les accompagnait était bien plus troublant encore: dans les bras qui lui étaient ouverts, Yvonne se jeta, riant et pleurant à la fois, et tout heureuse, parmi son émoi, à la pensée qu’elle allait réaliser le dernier désir exprimé par son père, avant qu’il fût roulé aux plis de la mer implacable. Et Mme Honorine, embrassant comme une mère la fille nouvelle que lui envoyait le Ciel, décida dans un baiser: --Séchez vite vos jolis yeux, mon enfant, et allons voir ce polisson... je gage qu’il se meurt d’inquiétude! Un instant plus tard, Mauroy voyait s’ouvrir la porte de son bureau, où il tournait à la manière d’un ours. Une voix un peu cassée par l’âge, mais à qui la joie rendait presque les sonorités de la jeunesse, s’écriait: --Allons, mauvais sujet, sois heureux: embrasse ta fiancée! ... Fin de chapitre, et de roman, que Roger Mauroy, l’auteur d’_Yvonne l’Islaise_, se plut souvent a reconnaître pour l’un de ses plus jolis dénouements,--sans doute parce qu’il ne l’avait pas inventé... FIN La Vision de Mona I C’était, au pays de Trégor, un village tassé entre ses rochers et sa grève, devant l’infini de la mer glauque mouchetée d’argent par les flots écumant sur les écueils. Un village très modeste, assez pauvre, infiniment pittoresque sous le geste pieux de son clocher antique--peut-être Plougrescant. Ce jour-là, un ciel pâle de février tendait sa coupole gris perle sur le petit port où quelques goélettes recevaient leurs derniers approvisionnements avant le départ pour l’Islande. Des hommes calfataient les coques grises; d’autres vérifiaient les lignes de fond, ces câbles déliés qui portent jusqu’à deux mille hameçons; pendant ce temps, les femmes mettaient la dernière main au remmaillage des filets qui seraient tendus dans les eaux froides du Banc. Et des paroles montaient, coupées de silences, comme il arrive à ceux qu’absorbe un minutieux travail. --Ça me plaît, cette campagne, déclara un jeune matelot, râblé sous sa vareuse brune; je vas voir du pays. --Ça te plaît? Tu n’en diras peut-être pas toujours autant! fit, hochant la tête, un vieil homme aux traits boucanés par le large. --Pourquoi? --Moi, je suis été plus de trente fois en Islande... c’est dur! --Bah! Quand il fait beau! --Il ne fait pas beau toujours, surtout par là! Quand le ciel et l’eau seront pareillement noirs et que le vent soufflera à démâter ta goélette, tu verras ce que c’est, mon fils! Le jeune marin se tut. Un ancien, qui n’avait pas parlé encore, le réconforta paternellement: --Hé là! Corentin, ne te désole pas à l’avance! Laisse le père Plogon à ses mauvais souvenirs! Il y a assez de choses qui ne sont point gaies, sans qu’on se fasse des idées comme ça! --Des choses point gaies, père Gonéry? fit le novice déjà revenu à son insouciance. Bast! quand on est jeune... --Sais-tu pas que les récifs déchirent aussi bien les barques neuves que les vieilles, mon gars? Ainsi, la pauvre Mona Le Goanec, qui pourtant est si jolie, est bien malheureuse. --Mona? Les têtes s’étaient levées, attentives, au nom de la plus belle fille de tout le pays, depuis Lannion jusqu’à Paimpol; chacun l’aimait, les vieux, comme leur fille, les jeunes, comme une possible épousée. Gonéry, montant une ligne avec soin, poursuivit dans le silence: --Elle serait mon enfant, que je ne l’aimerais pas plus. D’abord c’est moi qui, dans les temps, ai élevé Le Goanec, quand son père, à lui, s’est perdu sur les Triagoz. C’est un rude homme que Le Goanec, dur à lui, dur aux autres... Et voilà qu’aujourd’hui il veut marier Mona à Juhel Guerval. Un cri de réprobation unanime s’éleva: --Ça ne se peut pas! --Tout se peut, quand Le Goanec le veut, soupira le vieillard, et si bien que ça va se faire, rapport que Guerval est le gars le plus riche du bourg. Je connais Le Goanec: il a décidé que sa fille épousera un homme fortuné, il la tuerait plutôt que de changer d’avis. --Malheur quand même! fit le père Plogon en bourrant à nouveau sa pipe. --Pourquoi qu’il fait ça? Il n’a pas le droit! grondèrent des voix jeunes. --Vous savez bien que le dernier coup de gros temps a crevé le vaigrage de la _Rose-Printanière_, qui n’est rentrée qu’à grand’peine. Le Goanec veut faire réparer sa barque sans vider son bas de laine; Guerval lui a promis de passer au chantier le soir des noces. --Juhel est tout à fait un méchant homme, grogna Plogon. --On ne le dit peut-être point encore autant qu’il l’est, fit le vieux Gonéry tristement. Il est dur comme le roc Ar-Breiz; pour les gars qui montent sa goélette, c’est quasiment comme pour ceux qu’au pèlerinage on voue à Saint Yves de Vérité, et qui meurent avant dix mois écoulés, sans qu’on sache ni quoi ni qu’est-ce. Quand la _Joséphine_ revient après sa campagne, chaque fois Guerval va déclarer au syndic un manquant ou deux au rôle du bord. Un malaise pesa. Sûr qu’il y avait quelque chose de pas clair. Et penser que Mona était promise à ce brutal! Plogon se leva, rejetant son travail: --Là, c’est fini, à cette heure! --Demain, on s’en va... De la douceur plana sur les hommes. Une voix montait, grave, prenante, celle de la mer qui découvrait, au jusant, le pied tout proche de la falaise. Les nuées tout à coup dissipées, le soleil apparut vainqueur, jetant une écharpe d’or sur les eaux du chenal. Dans les yeux des marins, un attendrissement, une extase flottèrent, et Gonéry traduisit la pensée générale en murmurant: --La vraie amoureuse des gars d’Islande, la voilà! C’est elle qui tient notre cœur, en attendant de prendre notre vie! II Sur la crête de la falaise, non loin du village, un calvaire dresse, face au large, la famille moussue de ses vieilles statues. Une grille l’entoure, surélevée de trois marches; c’est là que, le lendemain, Gonéry rejoignit Mona qui, écroulée aux pieds de Madame la Vierge, pleurait à grands spasmes douloureux. Le vieux pêcheur s’approcha, et d’une voix qu’il s’efforça de faire gaie: --Bonjour, Mona! --Ah! fit-elle en tressaillant, vous m’avez effrayée! --Je t’ai effrayée? reprit le bonhomme avec rondeur. Depuis quand a-t-on peur de son vieil ami? Et peut-on bien être triste comme te voici, quand on est la plus jolie pennhérès du pays de Trégor? --Oh! jolie... soupira Mona, tandis qu’une désespérance passait dans l’eau bleue de ses prunelles, faisant ployer, telle qu’une fleur, sa tête portée par un col gracile; jolie... malheureuse surtout... Si vous saviez!... Elle fondit en larmes; le vieillard, un instant, laissa s’exhaler le trop plein de cette douleur; puis, posant la main sur l’épaule agitée de sanglots: --Pleure, ma mignonne, cela te fera du bien. Et si tu crois que je puisse t’être de quelque secours, parle, Mona... Nous sommes seuls devant la mer qui ne répétera pas tes confidences... La jeune fille redressa brusquement sa taille bien prise dans le corselet de velours noir: --Je vais tout vous dire... Vous savez peut-être que mon père veut m’accorder avec Juhel Guerval? --Eh oui! ma pauvre enfant. --Moi, je ne veux pas, père Gonéry! Je ne veux pas lui donner la main à la fête des fiançailles! Ah! me voir liée à cet homme? Jamais! Je m’en irais plutôt à Ploeuc, demander à Notre-Dame qu’elle m’enlève de cette terre de désolation! Elle avait parlé en une exaltation croissante. Le vieux marin voulut la consoler; elle reprit dans un sanglot: --Vous ne savez pas tout encore. Tout mon malheur!... Yann, vous le connaissez? --Cet enfant que, voilà quinze ans, ton père a sauvé, seul survivant d’un bateau naufragé sur les Sept-Iles? Je sais. Un brave garçon, maintenant. --Et si bon, si malheureux lui aussi. Toujours seul, est-ce une vie? Ma mère le dit bien, qui l’a soigné comme son enfant! --Mais au fait, pourquoi est-il parti de chez vous? --Parce qu’il n’a pas voulu aller à la mer... J’ai eu bien du chagrin! Le vieillard contemplait Mona avec une paternelle indulgence: --Ah! petite, fit-il en hochant sa tête grise, je devine: il te plaît? --Oui, avoua l’enfant rougissante, depuis longtemps, depuis toujours. Et il était si bon pour maman... --Tu l’épouserais bien? Mona inclina affirmativement la tête. --Par saint Pabu! s’écria Gonéry en pâlissant sous ses rides; ton père a juré cent fois que tu n’épouserais qu’un marin comme lui! --Hélas! Le vieil homme pensait aux terribles colères de Le Goanec. Plaintive, la voix de la jeune fille s’éleva sur la falaise où courait un vent léger: --Que me conseillez-vous, père Gonéry? Le pêcheur ne se hâtait point de répondre. Les sourcils froncés, il évoquait les jours cruels qu’allait connaître la jeune fille, si elle entrait en lutte avec son père. Cependant, abandonner cette jeunesse, cette innocence à Juhel, c’était livrer l’alouette à l’épervier. Le bonhomme soupira: --Que te dire, ma pauvre enfant? Une seule chose est sûre: si tu épouses Guerval, tu n’auras, dans toute ta vie, pas assez de jours pour pleurer! Mona baissa la tête en silence: le coup sourd et lugubre d’une vague déferlant au pied de la falaise, sur une roche déchiquetée, répondit seul à l’avertissement du pêcheur. III Il est d’usage, aux villages disséminés autour de Paimpol, qu’à la veille du départ des goélettes pour l’Islande, une procession quitte chacune des vieilles églises prosternées près des grèves. Les gars, chacun sa «douce» au bras, suivent dévotement les recteurs, aux pas majestueux sous les lourds ornements d’or. On longe la côte, en invoquant la bénédiction du ciel sur ceux qui vont partir; et le lendemain les goélettes prennent le large d’un coup d’aile, emportant des cœurs moins lourds. Juhel Guerval devait venir chercher Mona; ils suivraient ensemble la procession, et seraient dès lors «accordés» aux yeux de tous. Décidée à éviter ces fiançailles publiques, la jeune fille, rassemblant son courage, avait sur le conseil de sa mère fui la maison paternelle avant l’heure fixée pour le rendez-vous; et seule, très triste, elle errait sur la grève, les yeux brillants de larmes contenues. Un beau gars, bien découplé dans sa veste ronde de paysan breton, le fusil en bandoulière, la cartouchière à la taille, parut sur la falaise, qu’il dévala d’un pied sûr. Quelques pas le rapprochèrent de Mona, aux pieds de qui il jeta un lièvre au pelage roux. --Bonjour, Mona! Tiens, vois: j’ai chassé pour toi! La jeune fille se détourna; ses lèvres fraîches esquissèrent un navrant sourire, elle murmura: --Merci, Yann. --Mais qu’as-tu donc, petite amie chérie? Tu es triste? --Oh! Yann, mon père... --Tu lui as parlé de nos projets? --J’en ai causé à maman, qui est contente. A lui, je n’ai pas osé, parce que je sais qu’il en a d’autres. Des projets terribles... --Quoi donc? --A l’automne, dès le retour des Islandais, il veut que j’épouse Guerval... --Que tu épouses Guerval? fit le gars dans un cri. Le jeune berger avait jeté sur le sable son fusil et son carnier; chancelant, il s’appuya sur un roc vêtu d’algues luisantes. --Ah! Mona! Mona... pourquoi cela? balbutia-t-il. --Parce qu’il est riche, répondit douloureusement la jeune fille. Et puis, continua-t-elle en baissant la tête, parce qu’il est marin... Ah! Yann... pourquoi n’es-tu pas marin aussi?... Regarde comme elle est belle, aujourd’hui, la mer... Sa chanson t’appelle... La nappe liquide miroitait, calme et bleue sous le soleil léger; les vagues, sur les brisants, faisaient un bruit de baisers. Le visage du gars se contracta: --Mona, fit-il d’une voix oppressée, cette mer si douce, oublies-tu qu’elle a roulé les corps de mes parents?... Je te dis, moi, que si maintenant elle se fait caressante, c’est pour m’appeler aussi, pour m’attirer dans ses bras froids qui m’apporteraient la mort. Il parlait d’un accent si sombre, si résolu, que la pennhérès frissonna; elle demanda, en tordant de désespoir ses petites mains nerveuses: --Alors, que va devenir notre tendresse? Yann un instant songea: il cherchait un appui. --Tu dis cependant que ta mère est contente? Que conseille-t-elle? --Elle craint la colère du père... sans doute elle ne nous défendra guère... --Alors, murmura le berger, comment nous soutenir l’un l’autre? Il s’assit sur le roc; la jeune fille prit place à ses côtés. Suivant sa pensée, Yann expliqua, une lueur extatique dans ses yeux de terrien: --Il existe dans nos montagnes une herbe d’or que l’on rencontre rarement, parce qu’elle ne fleurit que tous les sept ans; elle est belle, dit-on, belle à rendre fous ceux qui l’aperçoivent. Il en est de même de notre tendresse, ma jolie, elle est belle, elle est rare, c’est pourquoi elle vaincra toutes les difficultés. Confiante, la jeune fille souriait aux paroles de son ami, qui ambitionnait de la conquérir et de la protéger. Un instant de bonheur fleurit au cœur de ces êtres jeunes qui se chérissaient; mais soudain un coup de vent du large parcourut la mer, un brusque ressac crêta d’écume les vagues crevant à grand bruit. Mona s’écarta, subitement pâlie: --Yann! j’ai peur! Vois comme l’Océan est mauvais! il semblerait qu’il veuille se dresser contre notre cher projet... --Aie confiance, Dieu ne nous abandonnera pas, il m’aidera à te protéger de tout péril. Le Breton voulut prendre dans la sienne la petite main crispée qui se défendait. A ce moment, du clocher caché derrière la falaise, une sonnerie joyeuse s’égrena. --Tu entends, Mona, la cloche? C’est l’appel du bonheur. --Crois-tu? --Viens, ma jolie, viens; je veux suivre avec toi, sous la protection de la bonne Mère, le cortège des fiancés! La cloche sonnait maintenant plus vite et plus fort; des chants, des bombardes, des binious, s’unissaient à l’alleluia joyeux qui s’épandait sur les grèves; confiante, Mona mit dans celle de Yann sa main qui tremblait encore. Et la procession déboucha sur la plage, long cortège recueilli, où les ailes blanches des coiffes palpitaient, auprès des têtes brunes ou blondes des gars en prière. Des bannières flottaient à la brise, parmi les vapeurs d’encens entourant le dais doré sous lequel s’avançait M. le recteur, haussant de ses bras vigoureux la lourde monstrance flamboyante. Les enfants de cœur suivaient, floraison de soutanelles rouges. Et des invocations frissonnaient dans l’espace, mêlant les phrases latines de la liturgie aux cantiques naïfs de la foule: --_Mater amabilis_... --_Mater admirabilis_... --_Ora pro nobis_... --Notre-Dame de la Clarté! --Sainte Anne! --Saint Gildas! --Grand Saint Méen! --... Priez pour nous! La procession se déroulait toujours, couvrant toute la petite grève blottie entre ses récifs dorés par le printemps. Les porte-croix commencèrent de gravir lentement la falaise, par le sentier que Yann avait si lestement descendu tout à l’heure. Mona et Yann, qui s’étaient agenouillés sur le passage du dais, se relevèrent. La jeune fille glissa, avec un geste de chaste assurance, son bras sous celui de son ami, et prit avec lui rang dans le cortège. Et sa voix fraîche se joignit aux soprani des pennhérès, aux barytons des gars, pour l’hymne saint qui décrut au loin. --_Ave maris stella_... Maintenant la plage étroite était déserte, jonchée de rameaux d’ajoncs et de bruyères. La mer était silencieuse, et quelques barques noires aux voiles brunes faisaient paraître plus vaste encore son immensité mystérieuse. IV Les derniers chants avaient été dispersés par un souffle léger du vent, quand un groupe nouveau apparut. C’étaient les Le Goanec, et le marin qui les accompagnait, face brutale, carrure épaisse, c’était Juhel Guerval, l’époux promis à Mona. Les deux hommes paraissaient de fort méchante humeur. --Elle n’est pas là! dit Guerval, d’une voix où grondait la colère. --C’est extraordinaire! fit Le Goanec, fouillant la côte à regards rapides et perçants. Je me demande... --Demandez-vous ce qu’il vous plaira, interrompit le patron de la _Joséphine_, pour moi, je vous avertis que je trouve cette histoire désagréable autant que singulière. Une phrase du _Magnificat_, étouffée, lointaine, vint mourir là. La mère de Mona s’écarta, le cœur étreint d’un pressentiment. --Pourvu qu’elle n’ait pas suivi la procession avec Yann, murmura la Bretonne en se signant à la dérobée. Son pauvre visage de femme courbée depuis vingt ans sous le poing du maître, avait pâli de terreur; elle grimpa sur un rocher pour tenter d’apercevoir, par delà la falaise, les couples qui bientôt allaient revenir. Mona s’y trouverait-elle point au bras de Yann? C’étaient en somme ses deux enfants qu’elle réunissait volontiers dans son cœur, et pour lesquels elle redoutait également la colère du père. Cependant Guerval reprenait d’une voix âpre qui martelait ses paroles: --Tout de même, patron Le Goanec, vous me faites là un rude affront! --Hé! comment cela? --Dame! vous m’avez dit qu’avant le départ des goélettes je suivrais le pardon des amoureux, Mona à mon bras. Le jour est venu, la fête se déroule, le galant est prêt, mais la promise... pfft!... et j’embarque demain! Il eut un geste goguenard, où tremblait une fureur. Le Goanec, pris de peur quant aux réparations promises pour sa barque par ce fiancé en expectative, affirma, cachant son inquiétude sous une rondeur affectée: --Parole, vous vous alarmez à tort, Juhel! Puisque je vous ai promis que la petite vous épousera! Cristi! Je lui casserais plutôt mon penn-bas sur la tête! --J’espère que vous n’aurez pas à en venir à cette extrémité. Le père avait appuyé cette menace d’un coup de talon énergique, qui broya une innocente étoile de mer rêvant au soleil sur le sable. La Bretonne eut un frisson: elle savait qu’il ferait comme il le disait! Cependant le pêcheur, calmé par cette explosion de colère, avait posé la main sur l’épaule du gendre qu’il s’était choisi; bonhomme, il expliqua: --Je ne sais point ce qui lui trotte en la cervelle; c’est si jeune! Mais vous pouvez vous préparer pour les noces, compère; nous les ferons dès votre retour d’Islande, foi de Goanec! Je vois déjà les rubans qui flotteront à votre boutonnière! --Les chaînes de ma petite... pensa Marie Le Goanec. L’homme continua, en se redressant avec autorité: --Je suis le maître sous mon toit, comme vous à votre bord. Je parle, on obéit. Guerval, vous pouvez aller parer la _Joséphine_, puisque le temps vous presse, comme vous me disiez tout à l’heure. Moi je veux voir revenir la procession; si Mona y a été, je mets le grappin dessus, et je ne lâche sa main que pour la mettre dans la vôtre. --A tantôt, patron. Guerval s’éloigna. Marie se rapprocha de son homme, dont le regard bleu, subitement adouci, caressait la mer. Les chants vibraient, plus fort à chaque seconde. La Bretonne murmura douloureusement: --Ils reviennent... --Qui? grogna Le Goanec. --Ah! soupira sa femme sans répondre directement, pourquoi donc que tu y tiens tant que cela, à la gueuse de mer, mon pauvre homme? Jusqu’à faire notre malheur à tous! --J’y tiens!... j’y tiens!... parce qu’elle ne m’a point fait périr! C’est quelque chose, je pense. Et puis je veux un gendre avec qui je puisse causer de mon métier. Ainsi Mona n’épousera qu’un marin... Et elle ne sera pas non plus la femme d’un sans-le-sou. --Hélas, Jérôme, as-tu bien réfléchi? --A quoi encore? --Nous n’avons plus qu’elle, puisque les gars sont morts à la guerre... murmura la mère appelant à elle tout son courage. Si tu brises son cœur pour toujours... --Comment? fit le patron Le Goanec, qu’est-ce que tu veux dire? --Yann, son ami d’enfance... Ils ont été élevés ensemble... Ça ne serait pas étonnant qu’ils se plaisent... Le marin tressaillit, une bouffée de sang empourpra son visage: --Tais-toi, gronda-t-il. Écoute ce que je te dis: si j’étais sûr que ma fille aime ce failli paysan, je la tuerais ce soir, de la main que voilà! Il brandissait un poing noueux. Puis, entendant se rapprocher les cantiques, il gronda, les mâchoires serrées de fureur: --Voilà le cortège! Si ma fille, par impossible, était là avec un galant... il y aurait du vilain! V A ce moment les bannières arrivaient, à la tête de la longue théorie des fidèles. Le recteur s’arrêta, et, autour de lui, les surplis se groupèrent, face aux lames moirées de soleil. D’un geste ample, il bénit tout le peuple, et chacun s’agenouilla. Le Goanec lui-même, à l’écart, près de sa femme craignant quelque malheur, ôta son bonnet et bredouilla un Ave. Lentement, dans le silence traversé par la chanson douce et grave des brisants, le prêtre bénit la mer aussi. Puis il jeta un regard de bonté sur les couples des fiancés, si proches aujourd’hui, et que demain allait séparer la Mauvaise. Il y eut quelques secondes de recueillement profond; quand les fronts inclinés se relevèrent, un alleluia jaillit de mille poitrines. Le clergé commença de descendre la dune, derrière les hautes croix d’argent balancées au rythme des pas de ceux qui les portaient. Et les fidèles de tout à l’heure se groupèrent dans le désordre du cortège disloqué, au gré des amitiés ou des amours. Par trois ou quatre, plus souvent par deux, jeunes gens et jeunes filles, mains nouées, erraient sur le large plateau de la falaise. Des aveux, des projets fleurirent, que la brise de mer emportait dans l’infini du mystère, et qu’accompagnait parfois le cri railleur d’un goéland. Marie Le Goanec scrutait la foule avec une anxiété qui d’abord se rassura à ne pas y voir Mona. Les poings serrés, le père dévisageait les couples; brusquement, il s’écria: --Les misérables! Il venait d’apercevoir sa fille au bras de Yann, respectueusement penché vers elle. En trois bonds, le père fut auprès d’eux; saisissant Mona par la manche, il la secoua, furieusement. Un tumulte monta dans la foule, stupeur, curiosité, épouvante. --Ma fille! cria la Bretonne dans un sanglot. --Patron! protesta Yann. Mais le pêcheur n’écoutait rien. Mona chancelait sous l’étreinte; il proféra dans un juron: --C’est comme ça que tu me désobéis! Tonnerre! Je te briserai! --Vous me tuerez avant, s’écria le gars, en s’élançant devant son amie d’enfance. D’une bourrade, le père l’écarta; sur Mona qui, le front baissé, demeurait atterrée, il leva son poing fermé. La mère eut un cri d’effroi, les assistants s’approchèrent. --T’expliqueras-tu, fille dénaturée? Réponds, ou je t’écrase! Des mains retinrent Yann qui allait s’élancer sur le forcené. Gonéry, qui avait vu avec inquiétude ses deux jeunes protégés suivre côte à côte la procession des fiancés, au frissonnement moiré des bannières, Gonéry se plaça entre les deux hommes, et, avec l’autorité que lui conférait, dans le village, d’un consentement unanime, toute une vie de travail et d’intégrité: --Arrêtez, Goanec! Et toi, petit, dit-il à Yann frémissant, tiens-toi tranquille... Voyons, patron, assez de gros mots et de grands gestes; que voulez-vous, en somme? Avant même que le pêcheur n’ait eu le temps de répondre, une rumeur court la foule, qui s’écarte: Guerval paraît. En un éclair il comprend la scène, il embrasse d’un même regard Mona réfugiée aux bras de sa mère, Le Goanec courroucé, Yann résolu, un regard ardent au fond de ses yeux clairs. Et avec la condescendance de l’homme habitué à parler en maître, qui, pour un moment, fait la grâce de quitter le premier rang, Juhel se prend à rire: --Voilà bien du bruit, semble-t-il! Que se passe-t-il donc à cette heure? --Tenez, père Gonéry, ma réponse, la voici qui arrive: je veux que Mona épouse ce garçon-là! Un rude homme, que c’est! et un fin matelot! Une étreinte, où il y a de la complicité, unit les deux pêcheurs, car, ayant prononcé cette double déclaration, Jérôme s’est tourné vers Juhel, et a appuyé ses paroles d’une vigoureuse accolade. Puis Guerval, avec un sourire féroce, tend à la jeune fille sa main velue. Mona s’écrie: --Jamais! Défaillante, elle chancelle; Yann s’approche pour la soutenir, et, semblant presque frêle devant les deux marins, le gars prononce: --Patron, je vous demande la main de votre fille; tout à l’heure, nous nous sommes accordés. --Accordés, tonnerre! rugit Le Goanec ivre de fureur. Que le diable t’étrangle! Décampe vivement, ou je te fiche à l’eau. Un mauvais rictus plisse les lèvres minces de Guerval; Yann n’a pas reculé. Gonéry pose sur la vareuse du pêcheur une main que l’âge n’a point affaiblie: --Du calme, Goanec! Dis-moi plutôt, pourquoi ne veux-tu pas de Yann pour gendre? --Parce que... --Parce que quoi? --Parce qu’il est pauvre. L’ancien haussa les épaules: --Belle raison! Tu l’étais à son âge. La pauvreté, quand on a du cœur au travail, ça se guérit, tu le sais comme moi. --Mona n’épousera, moi vivant, qu’un marin. La déclaration tombe, formelle, dans le silence. Juhel redresse son torse épais; sur l’épaule de sa mère, Mona pleure. Yann enveloppe son amie d’un long regard rayonnant d’amour; il fait un pas vers l’arête de la falaise, regarde, avec une répulsion qu’il domine, la mer endormie dans sa paix trompeuse, et d’une voix ferme il lance: --Soit. J’embarque demain. Qui veut de moi pour novice, patrons? --Je te prends sur les _Trois-Frères_! --Viens à bord de l’_Espoir-en-Marie_, petit! --Il a du cœur, le gars! Cependant Le Goanec s’est concerté avec Guerval. Le père de Mona s’avance, roulant dans ses lourdes bottes comme au large: --C’est sérieux? Tu es prêt à tout? --Je ferai à votre volonté, patron. --Eh bien, tu vas embarquer sur la _Joséphine_. Guerval te donne un cadre pour l’Islande. A ton retour, on causera. --Sur la _Joséphine_? répète Yann pâlissant. --Je le veux. C’est dit? --C’est dit. Yann se tourne vers Mona; mais la jeune fille est évanouie: autour d’elle, sa mère, des voisines s’empressent. Le Goanec hausse les épaules, et gagne avec Guerval la prochaine buvette, pour s’entretenir des affaires qui tiennent si fort au cœur du père de Mona; les hommes s’écartent sur leur passage, plusieurs viennent serrer la main du nouveau marin. Lui cependant, pensif, regarde le flot dont la course a noyé la petite grève; et il prononce, dans un frisson dont il n’est pas maître: --O mer, tu es sinistre ce soir... VI Les mois ont passé, septembre étend sur les villages un précoce automne, septembre qui sème la joie sur la côte en ramenant les Islandais. Les auberges sont pleines de chants et de rires, le parfum des victuailles s’en échappe, mêlé au tintement des bouteilles, aux ritournelles des binious. Les femmes ont sorti des profondes armoires les devantiers de velours et les coiffes brodées; et plus haut que les quais du petit port, les goélettes désarmées dressent leurs mâts aux vergues apiquées. Deux hommes longent le bassin, l’un vieux, l’autre jeune, et le plus âgé s’enquiert, dans un soupir: --Et alors, Corentin, t’as fait une bonne campagne? --Mais oui, père Gonéry. --L’Islande, vois-tu, mon gars, c’est loin, c’est froid, c’est dur... N’importe, quand on devient trop vieux pour bourlinguer, on s’en ronge de regret. --Sûr que ça n’y est point gai tous les jours! Du bout de sa botte, le marin tourmente, pensif, un anneau scellé pour l’amarrage des chaloupes, dans la pierre du quai. Brusquement il demande: --Et Mona? --Elle pleure, la pauvre petite, à s’user les yeux... Corentin hoche la tête. Ce geste semble inquiétant à l’ancien. Il s’arrête, frappe sur l’épaule du jeune homme: --Mon gars, fait-il, tu sais quelque chose que tu ne m’as pas dit. --Peut-être. --Parle! --Je ne connais rien par moi-même, père Gonéry; mais celui-ci pourra vous renseigner. Yves! Corentin montre, parmi une troupe joyeuse, sortant d’une auberge voisine, un novice bien découplé. Celui-ci quitte ses camarades, qui se hâtent vers l’église, dont le clocher appelle pour les vêpres. Il rejoint son ami: --Yvon, questionne Gonéry, Corentin dit que tu sais des choses rapport à la _Joséphine_... --Je les sais sans les savoir, reprend le gars en grattant sous son béret sa tête bouclée. On n’aime pas à raconter le malheur, on n’ose pas dire qu’on est sûr... --Parle toujours, insista Corentin. Tu sais bien que c’est pas nous qui te ferions des ennuis. --Pour lors, c’était vers la fin de juillet, sur les bancs. On pêchait par une nuit de lune, claire à voir tous les mouvements des gars dans les doris et sur le pont des goélettes. Le bateau à Guerval était à tribord de nous, à deux cents brasses peut-être... Le matelot hésitait; anxieux, Gonéry le pressa: --Alors, mon petit, alors? --Alors on entend sur la _Joséphine_ un bruit de querelle; ça arrive souvent avec une brute de patron comme ils ont. Nous, n’est-ce pas, on était habitué, on n’y faisait plus attention. Et puis tout à coup, voilà que nous arrive un cri, mais un cri!... Le gars se tait, frémissant et tout pâle. Reconnaissant à peine sa propre voix, l’ancien demande, anxieux: --Qui avait crié? --Jamais on ne l’a su... Un silence, lourd de l’épouvante des drames enveloppés de mystère, s’appesantit entre les trois hommes. Du regard, Gonéry compte les goélettes, immobiles et comme endormies sur l’eau verte du port. Se parlant à lui-même, il dit: --Guerval n’est pas rentré... --Il n’ose point rallier sans doute. A la fin, le syndic trouverait cela drôle, tous ces malheurs... --En tout cas, ne dites rien à la petite! Tant qu’on n’est pas tout à fait certain... Pauvre Mona! Un nuage noir passa sur le soleil, un coup de vent froid souleva, en petites lames aiguës et sournoises, l’eau lourde du bassin. Les matelots courbèrent la tête, et s’en revinrent vers le village, lentement, et comme terrassés sous le poids du destin. VII Le soir allait tomber. Sur la courte jetée, Gonéry se promenait, rêveur, inquiet, fouillant l’horizon d’un regard encore aigu. C’était bien vrai que Guerval n’était pas revenu avec les autres. Il n’y avait pas eu de tempête nouvelle annoncée au bureau de la marine, ce long retard était inexplicable. Un cliquetis de petits sabots fit se retourner l’ancien. Un groupe de jeunes filles s’avançaient. Elles étaient joyeuses du retour de leurs pères, de leurs frères, et leur printemps allumait des rires dans leurs yeux, posait des roses à leurs joues. Seule Mona était pâle, ses lèvres avaient désappris le frais sourire de naguère. Elle s’approcha nerveusement du vieillard: --Père Gonéry, ne le voyez-vous point venir, le bateau qui porte mon Yann? --Pas encore... Avec un sanglot, la triste fiancée se laissa tomber sur le parapet. Ses compagnes l’entourèrent, s’efforçant, à gestes compatissants, d’adoucir sa peine, tout en cachant leur propre joie. --Il reviendra, Mona, bientôt. --Des goélettes, parfois, ne rentrent qu’à la fin du mois. --Peut-être ont-ils touché à Brest, pour cause d’avaries? C’était le vieux marin qui suggérait cet espoir. Mona releva la tête: --Bien vrai, vous croyez cela? Elle plantait ses yeux clairs droit dans ceux de l’ancien. Se sachant inhabile à faire vivre une espérance qu’il avait perdue lui-même, lentement il détourna le visage. --Vous voyez bien... gémit douloureusement la petite Bretonne. Ses amies cherchaient vainement quoi dire pour alléger cette détresse. Soudain une plainte lointaine vibra dans l’air. Mona se leva d’un bond, effrayée. --Ah! fit-elle, la voix basse et rapide, avez-vous entendu? --Voyons, Mona, tu rêves! C’est la sirène des îlots, tu le sais comme nous, expliqua l’une des jeunes filles. Le vent la fait chanter quand il tourne. --Tu crois?... Sainte Vierge, que j’ai peur! fit la pauvrette. Son accent résonnait étrangement dans les ombres bleues du crépuscule; interdites, effrayées à leur tour, les pennhérès, craintives enfants de la superstitieuse Bretagne, s’écartèrent. Gonéry, lui, s’approcha. --Petite, il va se faire nuit. Je veux te reconduire chez ta mère; viens! Elle eut un signe de dénégation muette; il s’étonna: --Pourtant, il faut rentrer. Regarde, les autres sont parties. --Justement, père Gonéry. Je vais faire une prière à la Bonne Dame, et puis je rentrerai, je vous le promets. --Pas toute seule? --Si... il fait encore un peu jour; peut-être je verrai revenir son bateau... Je retournerai chez nous bientôt, je vous l’ai promis. Elle parlait d’une voix un peu lente, très douce, mais résolue. Le vieil homme eut un soupir devant cette peine qu’il comprenait si bien, sans que son âme simple la sût consoler; il s’éloigna à pas lourds, le long du chenal où l’eau prenait des reflets noirs. Là-bas, à l’extrémité de la jetée, le phare s’allume, dardant son œil jaune dans la pénombre; la mer, presque invisible, écrase ses lames sur le môle, avec un bruit rageur auquel répond l’âpre chanson des brisants tout proches. VIII Mona est demeurée assise sur l’étroit parapet; dans la poche de son petit tablier, sa main a cherché son chapelet qu’elle égrène pieusement, tandis que sa pensée vagabonde autour des syllabes rituelles: --Je vous salue, Marie... Bonne Mère, j’ai fait sonner la cloche des nouvelles, et je n’ai pas reçu de lettre... Sainte Marie, mère de Dieu... Sainte Marie, ma mère aussi, protégez-moi... Sainte Anne, veillez sur nous... J’irai à Auray; j’irai au pardon quand Yann sera revenu, et j’allumerai un grand cierge... je prierai les bras en croix aussi longtemps qu’il brûlera... priez pour nous, pauvres pécheurs... Yann, c’est un isolé dont je vous confie la garde... La petite Bretonne s’enveloppe d’un grand signe de croix, et, réconfortée, elle gagne, pour mieux guetter l’horizon, l’extrémité du môle battu par le ressac. Mais la nuit tombe très vite, on n’y voit plus qu’à peine sur l’espace mouvant où roulent les flots. Alors, une idée vient à Mona, que l’inquiétude possède et martyrise: elle va gravir la falaise; de là, elle verra plus loin... En quelques instants d’une course affolée, la jeune fille a gagné la crête rocheuse. Mais la nuit a marché plus rapidement qu’elle, il fait complètement noir maintenant. Qu’importe? qu’importe tout? Le froid, l’obscurité, l’angoisse du foyer, la faim, la peur qui rôde sur la lande, où vers minuit, disait-on jadis à la veillée, trottinent les pieds fourchus des korrigans? Insensible, écroulée sur l’herbe humide, les mains jointes, les yeux fixes, Mona guette le retour de son bien-aimé. Soudain la lune se lève au-dessus des roches; comme la mer bruit sinistrement! des panaches d’écume sautent en aigrettes d’argent sur les récifs. Immobile, la jeune fille regarde sans les voir les flots où courent des traînées laiteuses, parmi lesquelles dansent des étincelles. Et voici qu’un tremblement la secoue, la vie semble se retirer de son visage pâli sous les rayons de la lune. Mona voit... oh! ce qu’elle voit! Dans le ciel, très près--très loin peut-être, car elle n’a plus le pouvoir d’apprécier les distances--c’est le pont d’une goélette morutière, le pont de la _Joséphine_; tout au fond, la côte d’Islande se découpe en noir contre le velours du firmament nocturne. Assis sur un rouleau de cordages, adossé au plat-bord dans une attitude abandonnée de songe extasié, Yann dort. Yann? Est-ce bien lui, ce garçon amaigri? Il rêve; un sourire très tendre illumine son visage. Mona essaye de lui envoyer un baiser à travers l’espace; mais son bras n’esquisse qu’un geste inachevé. La vision se déroule, s’amplifie: Guerval surgit d’une écoutille, il interpelle rudement son novice. Avec brutalité, Juhel reproche à Yann son inaction; le fiancé de Mona se lève pour obéir à l’ordre qui vient de lui être donné, mais il est très las... il a un mouvement de la main pour s’appuyer au bastingage, et se tourne dans la direction du pays; Guerval serre les poings et demande à Yann s’il prétend toujours lui ravir Mona. Le gars fait un signe affirmatif; brusquement, Juhel bondit sur lui, et les deux hommes roulent sur le pont, corps à corps. Sur la falaise, Mona tend des mains suppliantes, elle veut fermer les yeux pour ne plus voir. Mais, retenus par une force invincible, ses bras retombent, ses paupières refusent de s’abaisser, il faut que jusqu’à la fin elle regarde la terrible scène. La lutte est courte. Yann, plus souple, a l’avantage; Juhel se débat vainement. Il cherche quelque chose dans sa poche. Horreur! D’un coup de couteau, il poignarde son adversaire, et voici qu’il le jette par-dessus bord. L’excès de la douleur rend le mouvement à Mona... Elle se lève, toute raidie encore, un cri rauque s’étrangle dans sa gorge, elle veut courir, fuir le cauchemar; mais elle tombe d’une pièce, évanouie. Cependant la vision a disparu, au ciel où des nuages noirs accourent en chevauchées pressées. Ils vont masquer la lune, pas assez vite toutefois pour que ses derniers rayons n’éclairent une goélette qui embouque la passe, glissant sans bruit, sous petite voilure. C’est la _Joséphine_; Guerval est à sa barre, son front est soucieux, sa bouche a des plis durs. IX La grande salle de la maison Le Goanec est une vaste pièce orientée vers la mer qu’on entend bruire, dès que s’ouvre la porte ou la fenêtre qui l’avoisine. Des meubles s’y dressent, solides comme la race qu’ils servent: armoire de châtaignier massif, portant sur ses panneaux les initiales du ménage, taillées au couteau en plein bois; lit-clos à cintre sculpté, avec de courts rideaux à ramages; dressoir bien garni, horloge à longue gaîne historiée de fleurs peintes. Ce soir, une petite lampe triste brûle sur la table, découpant au plafond des ombres bizarres; elle éclaire trois couverts dressés. Près de l’âtre qui flambe, Marie Le Goanec est assise à son rouet qui ronronne, et voici que le mouvement de la fileuse s’alanguit, et puis s’arrête; elle repousse le rouet d’un geste las. Elle consulte la pendule, et tout à coup se précipite à la porte: ces pas... serait-ce enfin Mona? Mais un voisin passe après un rapide bonsoir, et seul pénètre le vent qui fait monter, dans la cheminée, la flamme claire des fagots. Affolée, la mère se penche dans la nuit close: --Mona? Une voix lointaine répond: --J’arrive, femme! La Bretonne est soudain tranquillisée; la petite est avec le père, c’est sûr. Joyeuse, Marie verse la soupe dans la soupière, et la met sur la table. L’instant d’après, Le Goanec entre, et clôt la porte derrière lui. --Failli temps! Bonsoir. --Et la petite? Le Goanec tend à la flamme ses mains engourdies; il se retourne, placide: --Pas là? T’inquiète pas, elle rentrera toujours bien. A table! Un instant, la mère sert en silence celui qui n’a jamais parlé qu’en maître à la maison; puis, impuissante à surmonter plus longtemps son angoisse: --L’as-tu bien cherchée, au moins? Haussant les épaules, le marin répond, en se versant une bolée de cidre: --Tranquillise-toi donc! Elle est quelque part, sur la grève, qui attend Yann! Il a un rire ironique; Marie proteste: --Ne ris pas, Jérôme! Le malheur pourrait bien être sur la maison! --Tu es folle! --Ne vois-tu pas que ta fille se ronge à périr, de peur du mari que tu veux lui donner? --Des mots! gronde le marin. Elle épousera Juhel, ou bien... --Ou bien? --Je la chasserai. Et ce n’est pas toi qui m’en empêcheras. Pour commencer... Renversant d’un coup de botte son escabeau, il lève un poing massif. Sa femme lui fait face, et la dignité de son regard, qui reflète une âme droite et fortifiée par les principes élevés sur lesquels elle s’est toujours guidée, fait reculer l’homme courroucé. Dans le silence où tictaque l’horloge, Marie parle, et l’autorité de sa voix s’impose au pêcheur qui l’entend malgré soi: --Écoute, mon homme; j’ai supporté toute ma vie tes deux passions, la mer et l’or; j’ai été faible, je t’ai cédé toujours; mais c’est fini; j’ai réfléchi, ces derniers temps, en voyant Mona pâlir comme une trépassée; je veux la protéger. Elle épousera Yann, il faudra bien que tu y consentes. Et je vas le lui dire en la ramenant. Écrasé de stupeur, sentant vaguement poindre en lui l’aiguillon du remords, Le Goanec ne trouve rien à répondre. Sa femme s’enveloppe d’une cape; elle ouvre la porte, et se retournant sur le seuil, ombre noire où luit l’acier d’un regard résolu: --Que Dieu te pardonne, mon pauvre homme, pour le mal que tu as fait à ta fille, et que tu voulais lui faire encore! Elle referme la porte, qui bat avec un claquement sourd. Le Goanec, vaincu, s’écroule sur une chaise. X Combien de temps le pêcheur demeura ainsi, courbé sous le poids du remords naissant, il n’aurait su le dire. En lui des pensées s’agitaient, mêlées, confuses, douloureuses pour son cerveau inhabitué à réfléchir. Il songeait que peut-être il avait parlé jadis trop vite et trop fort; il regretta le bel ordre de son foyer, docile sous sa main; il s’inquiéta malgré tout, dans un renouveau de sa vieille affection de père adoptif, de ce qu’avait pu devenir Yann: de mauvais bruits couraient depuis deux jours sur le patron de la _Joséphine_; tout de même, il l’aimait, l’enfant qu’il avait sauvé, puis élevé, et la pensée qu’il avait pu lui arriver malheur par sa faute à lui, Le Goanec, était tout à coup pénible au pêcheur. Et comme celui-ci ressassait des pensées tristes, et commençait à s’attendrir sur le sort malheureux de sa fille, un coup sourd, dans la vieille porte, tira l’homme de sa méditation. --Qui va là? --Juhel Guerval. Les deux mains appuyées sur sa table, le marin se leva à demi, en maugréant: --V’là autre chose, à cette heure! --Eh bien? fit derrière l’huis, une voix impatiente. Sans hâte, sans pensée, le Breton alla tirer son loquet. Une bouffée d’air froid lui sauta au visage, tandis que furtif, le regard baissé, l’Islandais entrait: --Bonsoir à tous! --Bonsoir. Les deux hommes étaient en présence. Le Goanec restant immobile et muet, Guerval attira un siège, et s’y laissa lourdement tomber. Alors, avec un embarras qu’il ne dissimulait point, étant novice en diplomatie, patron Le Goanec demanda, et sa voix sonnait étrange à ses propres oreilles: --Ainsi donc, la campagne est finie? --Oui. --Et voilà que vous arrivez? --Tout de suite. --En retard que tu es. Guerval haussa les épaules. Puis, à son tour, il interrogea: --Et chez vous, ça va? --Oui. --Mona? --Aussi. Juhel se leva: --Par la sambleu, voisin! les mots coûtent cher, ce soir, à ce qu’il paraît. Je reviendrai. Déjà Guerval gagnait le seuil. Il marchait pesamment, jetant à droite, à gauche, des regards sournois, qui incitèrent Le Goanec à tirer les choses au clair. Aussi bien, la femme avait peut-être raison, et puis, il faudrait toujours en arriver là, n’est-il pas vrai? D’un air bonhomme, le vieux pêcheur jeta: --Vous en allez pas comme ça... Donnez-moi avant des nouvelles de Yann, votre novice. --Hein? Guerval s’appuyait à la table, suivant sa pose favorite. --Ben oui, je m’y intéresse, à ce petit; quelquefois on a des mots, comme ça... mais tout de même, c’est moi qui lui ai sauvé la vie, et c’est la patronne qui l’a élevé. Alors, qu’est-ce qu’il devient? L’autre, ayant eu le temps de se reprendre, fit, avec une jovialité forcée: --Parole! On dirait un interrogatoire! Je ne me fâcherai pas, voisin, rapport à votre fille, vu que vous me l’avez promise... mais parlons d’autre chose. Un trouble, dans sa voix, n’était pas si bien caché, que la finesse de Le Goanec ne le perçut. Qu’y avait-il donc? Prudent, le père de Mona n’insista pas de front: --C’est bon, c’est bon, Juhel; comme vous dites, parlons d’autre chose. Et pour fêter votre retour, vous prendrez bien un verre? Tout en parlant, il tirait de l’armoire une bouteille de tafia vénérable, rapportée des îles jadis. S’attablant en face de Guerval, il emplit deux verres, l’un jusqu’au bord, l’autre à moitié seulement; et prenant pour soi-même ce dernier, qu’il leva dans la clarté de la lampe: --Eh! c’est du bon, Juhel! Allez-y sans crainte! --Je vois ça! Un silence pesa. Le Goanec reprit: --Dites donc, camarade, on est mieux à boire ici qu’à faire le quart dans les brumes d’Islande! --Pour ça, bien sûr! --Encore un verre? --C’est pas de refus. Juhel, poussé par son hôte, absorba coup sur coup de fortes rasades du liquide ardent; ses joues s’animaient; ses yeux brillants roulaient dans leurs orbites, et cherchaient par delà les murs. Le Goanec demanda, versant toujours l’eau-de-vie qui ne demeurait guère dans le gobelet de l’Islandais: --Vous me raconterez bien vos souvenirs de là-bas? Ça me rajeunira: j’y suis été, moi aussi, dans les temps! --Oui... dans les temps. --Qu’y avez-vous vu de neuf? --Oh! c’est une île... une île... bigrement éloignée! Il rit, d’un rire épais d’ivrogne; le père de Mona suivait son idée: --Oui, c’est bien vrai... et la mer est mauvaise dans ce coin-là! --Elle n’est point commode tous les jours! --Bah! Avec un bon équipage comme vous aviez, voyons, camarade! --Oui, oui, c’étaient des braves gens! A leur santé! --Tous des braves gens, Juhel? A la bonne heure! Mais la main de Le Goanec tremblait maintenant, tandis qu’il versait à son hôte la liqueur dorée; il touchait au cœur de son enquête, il allait savoir... et soudain il avait peur de ce qu’il allait apprendre. Guerval grogna: --Tous? Je n’ai pas dit cela! --Comment? Il rit, et Le Goanec blémissant rit aussi, le cœur serré. Juhel continua: --Le petit Yann... mauvaise tête! A ce moment, derrière les deux hommes absorbés dans leur conversation, la porte s’ouvrit sans bruit. Mona parut, décoiffée par la tempête brusquement surgie sur la falaise. Ses vêtements ruisselaient d’eau, et les brides de sa coiffe flottaient sur ses épaules. En voyant Guerval, en entendant ses paroles, la jeune fille chancela, prête à tomber. Mais elle joignit les mains, demanda dans une ardente imploration le courage de tout savoir, et, forte de l’assistance divine, s’enfonça résolument dans un coin d’ombre pour écouter le colloque qui libérait le secret maudit. Patron Le Goanec insistait: --Alors, Yann? --Ben, j’y ai fait son affaire... voilà! --Ah!... Ce que c’est que d’être un homme! Flatté dans son amour-propre, l’Islandais se rengorgea: --Ça n’a pas été long! Un gémissement plaintif s’éleva, noyé dans le souffle de la tempête. Sentencieux, Le Goanec déclara: --Un gaillard fort comme vous êtes! Par-dessus la table, Juhel se pencha. Il perdit l’équilibre, se redressa, puis allongea au vieux pêcheur une bourrade amicale: --Ce Le Goanec! Quel farceur! Le patron de la _Rose-Printanière_ se recula, et l’homme tomba de nouveau sur la table. Dans l’ombre, la jeune fille, les yeux agrandis par l’horreur, écoutait toujours. Elle gravissait son calvaire, comme Madame Marie dans les siècles passés. --Un petit verre encore? proposa le Breton. --Tout de même, acquiesça Guerval; du riche trois-six que vous avez là! L’ivrogne faisait claquer une langue épaisse. Son hôte le ramena au sujet: --Alors, Yann? --Ah oui, Yann... Eh bien, voilà! un soir après la pêche je l’ai trouvé à fainéanter sur un paquet d’aussières. Voilà! --Voyons, Juhel, continuez! --Alors moi, n’est-ce pas? j’ai voulu l’envoyer à la besogne, et puis il m’a dit des mots... rapport à votre fille, qu’on était venu à parler. Ça fait que moi, j’ai bien vu qu’il fallait en finir... Houp!... par-dessus bord! Debout sur ses jambes mal assurées, il cherchait à mimer le mouvement. Mona avait caché sa tête dans ses mains. D’une voix qu’il parvient à rendre indifférente, Le Goanec s’enquiert: --Il ne s’est donc pas défendu, Yann?... --Minute! Il ne voulait pas y aller, même, ce petit! Mais moi, j’avais ce qu’il fallait pour le dresser, et proprement encore! --Quoi donc? Du regard, Juhel cherche sur la table; d’une main malhabile il saisit un couteau, le brandit, l’air égaré, l’accent éraillé par l’ivresse. --Comme ceci, compère! Le Goanec se lève précipitamment pour désarmer le bandit; en même temps un cri jaillit, surhumain, râle et sanglot, et Mona s’élance. C’était plus que n’en pouvaient supporter les forces de la pauvre enfant épuisée, et devant les yeux de qui flottait encore la vision de tout à l’heure. Vers l’église prochaine, dont la voix frêle, trouant la nuit, appelle les fidèles à l’angelus, elle s’encourt éperdue, pour chercher la force de souffrir. Au passage, elle heurte Guerval, dont le dos épais obstruait la porte; sous le choc léger, l’homme tombe, d’une masse, comme font les ivrognes, sur son propre bras qui brandissait le couteau meurtrier; sur le parquet soigneusement lavé, orgueil de Marie Le Goanec, du sang bouillonne, épanouissant sa pourpre fleur. XI Mona, les jours qui suivirent, demeura prostrée dans sa douleur; des frissons convulsifs l’agitaient en pensant au meurtre de Yann, et elle ne pouvait voir sans horreur la place où Juhel était tombé. Elle ne trouvait un peu d’apaisement qu’au pied des autels. Marie Le Goanec voyait avec une peine indicible sa fille glisser dans une tristesse morne, qui la rendait incapable d’aucun effort. Et les semaines après les semaines coulaient, toutes pareilles pour la pauvre affligée, dans laquelle nul n’aurait pu reconnaître la jolie pennhérès aux yeux rieurs. Un jour, Le Goanec, dont l’humeur s’était adoucie depuis les derniers événements, revint chez lui le front soucieux. --Femme, dit-il, prends ta mante... Il y a ce pauvre Gonéry... --Gonéry? --Dans les jambes, qu’il souffre. Voilà trois jours... Personne pour le soigner: c’en est une vraie misère! Avant que sa mère n’ait eu le temps de répondre, Mona déjà s’était levée. --C’est moi qui le soignerai; restez, mère! Et à son père étonné: --Il aimait Yann... et n’est-ce point ma place, à moi qui n’aurai jamais de foyer, de venir à celui de l’affligé, pour le soigner s’il est malade, pour le consoler s’il souffre? Marie retrouvait enfin sa fille: elle joignit les mains pour remercier Dieu, tandis que Mona l’embrassait tendrement. Désormais la jeune fille avait compris son vrai rôle; ayant beaucoup souffert, elle fit sa consolation d’adoucir les souffrances des autres, et la paix descendit en elle doucement. Un matin elle s’aperçut qu’une résille de rides légères se posait sur son front. Mais elle se sentait une âme sereine et un cœur vaillant, elle était prête à tous les dévoûments. De partout montaient vers elle l’amitié des uns, la reconnaissance des autres, la confiance de chacun: malgré les mauvais jours écoulés, Mona la Dévouée était heureuse. On assure qu’elle le demeura, car elle voua sa vie à dispenser autour d’elle la divine charité. ABBEVILLE (FRANCE).--IMPRIMERIE F. PAILLART. BIBLIOTHÈQUE DE MA FILLE Choix de Romans pour les Jeunes Filles et la Famille EXTRAIT DU CATALOGUE DES VOLUMES EN VENTE AIGUEPERSE (Mathilde) Le Choix de Maura 1 vol. La Fresnaye -- Grande Sœur -- Kerdélec doit, Kerdélec veut -- La Marquise Sabine -- Son cœur et sa tête -- ALANIC (Mathilde) Le Miracle des perles -- BRUYÈRE (André) Au fond des bois -- La Dame de la forêt -- La Fiancée du Capitoul -- La Fiancée grise -- Les Jonquilles du Valauré -- BUXY (B. de) L’Ame captive -- L’Aumône fleurie -- La Demoiselle au Bois-Dormant -- Les Filles du Médecin -- Le Grillon du Manoir -- Le Lis en otage -- Le Mariage minuit -- Le Mystère du Froid-Pignon -- Une prison dorée -- Veuve de quinze ans -- La Villa du Cœur-en-Peine -- CHAMPOL L’Argent des autres -- Les Deux Marquises -- L’Homme blanc -- Le Roman d’un égoïste -- COULOMB (Jeanne de) Celle qui sépare -- La Cité de la paix -- Dans l’engrenage -- L’Épreuve du feu -- Le Fantôme des Tournoailles -- Ferme comme roc -- L’Ile enchantée -- L’Irrésistible force -- La Maison des Chevaliers -- Le Mari de Nadelette -- Princesse de Verre -- Rançon d’âme -- Volonté de Roi -- DELLY Dans les Ruines -- L’Exilée -- Une Femme supérieure -- Les Hiboux des Roches-Rouges -- Magali -- La Maison des Rossignols -- Le Secret de la Luzette -- La Vengeance de Ralph -- DOMBRE (Roger) Le Cheveu de mon existence -- Mariage d’ours -- Mon Prince -- La Perle des Belles-Mères -- DU CAMPFRANC (M). Chaîne renouée -- Toit de chaume (couronné par l’Académie) -- FLEURIOT (Zénaïde) Aigle et Colombe (couronné par l’Académie) -- Sous le joug -- Désertion -- LE MIÈRE (Marie) La Demoiselle -- Le Grand Choc -- L’Indestructible Chaîne -- Rêves et destinées -- Romans d’âmes -- MARÉCHAL (Marie) Béatrix -- Une Institutrice à Berlin -- La Fin d’un roman -- Sabine de Rivas -- MARYAN Annunziata -- Une Barrière invisible -- Le Château rose -- Une Cousine pauvre -- Denyse -- Une Dette d’honneur -- Le Diamant bleu -- L’Épreuve de Minnie -- L’Hôtel Le Tellemont -- Jumelles -- Maison hantée (couronné par l’Académie) -- La Maison sans porte -- Un Mariage en 1915 -- Les Millions d’Hervée -- Le Mystère de Kerhir -- Odette -- Le Plan de la Comtesse -- La Robe brodée d’argent -- Roman d’automne -- Le Roman de Rémie -- Le Secret de Solange -- PERRAULT (Pierre) Miette et son oncle -- Petite fée de Pierreclose -- Petite José -- SOY (Emmanuel) Autour d’un Nom -- Cœur en sommeil -- Jardin fermé -- Le Miroir de Diane -- Mon Cygne -- Le Passé qui dort -- Premières Amours -- Spectatrice de la vie -- Les Voisins d’Herbay -- VILLETARD (Pierre) (Lauréat du Grand Prix du Roman à l’Académie française) Mon Ami -- G. de Malherbe et Cie, Imp.--France. *** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK YVONNE L'ISLAISE *** Updated editions will replace the previous one—the old editions will be renamed. Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright law means that no one owns a United States copyright in these works, so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United States without permission and without paying copyright royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to copying and distributing Project Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you charge for an eBook, except by following the terms of the trademark license, including paying royalties for use of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for copies of this eBook, complying with the trademark license is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports, performances and research. 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Except for the limited right of replacement or refund set forth in paragraph 1.F.3, this work is provided to you ‘AS-IS’, WITH NO OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. 1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any provision of this agreement shall not void the remaining provisions. 1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone providing copies of Project Gutenberg™ electronic works in accordance with this agreement, and any volunteers associated with the production, promotion and distribution of Project Gutenberg™ electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, that arise directly or indirectly from any of the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any Project Gutenberg work, and (c) any Defect you cause. Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg Project Gutenberg is synonymous with the free distribution of electronic works in formats readable by the widest variety of computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from people in all walks of life. Volunteers and financial support to provide volunteers with the assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg’s goals and ensuring that the Project Gutenberg collection will remain freely available for generations to come. In 2001, the Project Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure and permanent future for Project Gutenberg and future generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit 501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by U.S. federal laws and your state’s laws. The Foundation’s business office is located at 41 Watchung Plaza #516, Montclair NJ 07042, USA, +1 (862) 621-9288. Email contact links and up to date contact information can be found at the Foundation’s website and official page at www.gutenberg.org/contact Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread public support and donations to carry out its mission of increasing the number of public domain and licensed works that can be freely distributed in machine-readable form accessible by the widest array of equipment including outdated equipment. Many small donations ($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt status with the IRS. The Foundation is committed to complying with the laws regulating charities and charitable donations in all 50 states of the United States. Compliance requirements are not uniform and it takes a considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up with these requirements. We do not solicit donations in locations where we have not received written confirmation of compliance. To SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state visit www.gutenberg.org/donate. While we cannot and do not solicit contributions from states where we have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition against accepting unsolicited donations from donors in such states who approach us with offers to donate. International donations are gratefully accepted, but we cannot make any statements concerning tax treatment of donations received from outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. Please check the Project Gutenberg web pages for current donation methods and addresses. Donations are accepted in a number of other ways including checks, online payments and credit card donations. To donate, please visit: www.gutenberg.org/donate. Section 5. General Information About Project Gutenberg electronic works Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg concept of a library of electronic works that could be freely shared with anyone. For forty years, he produced and distributed Project Gutenberg eBooks with only a loose network of volunteer support. Project Gutenberg eBooks are often created from several printed editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in the U.S. unless a copyright notice is included. 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