The Project Gutenberg eBook of Le clavecin hanté This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook. Title: Le clavecin hanté Author: Jean Joseph-Renaud Release date: April 13, 2026 [eBook #78439] Language: French Original publication: Paris: Pierre Lafitte, 1920 Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/78439 Credits: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was produced from images made available by the HathiTrust Digital Library.) *** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CLAVECIN HANTÉ *** J. JOSEPH-RENAUD LE CLAVECIN HANTÉ ÉDITIONS PIERRE LAFITTE 90, AVENUE DES CHAMPS-ÉLYSÉES PARIS Copyright par LIBRAIRIE HACHETTE, Paris, 1920. Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés pour tous pays. à A. R. H. LE CLAVECIN HANTÉ Depuis toujours, le père Laquinte, dit «Guignagauche», guidait les visiteurs dans le vieux château de Senin-les-Ruines dont les tours ébréchées s’imposaient altièrement sur les ondulations de la plaine picarde. Petit vieillard glabre, ridé, grimaçant, il commentait les pierres historiques d’une voix nasale de marionnette qui sonnait bizarrement dans le silence des ruines. Il avait de l’érudition et la déployait selon l’importance des visiteurs; ses propos devenaient même fort intéressants quand l’auditoire était de marque. Les articles sur le château de Senin qui paraissaient quelquefois en des revues anglaises ou allemandes, n’oubliaient pas de mentionner le vieil original. A part ces fonctions que l’isolement du village rendait intermittentes, le père Laquinte exerçait celle de rebouteux; ses drogues guérissaient, incontestablement, des maladies réputées incurables. Cela lui avait valu plusieurs condamnations pour exercice illégal de la médecine et une renommée inquiétante de «j’teux d’sorts». Les paysans le craignaient et haïssaient. Même ceux qu’il avait sauvés s’écartaient de son chemin. Et puis il recevait des journaux d’Allemagne! Les gamins de l’école, au crépuscule, gibecières ballantes, lui criaient de loin: «A pouille l’Alboche!...» Des années et des années auparavant, il était arrivé à Senin avec une charretée de vieux meubles baroques. Voilà tout ce qu’on savait de lui. Et son regard, insaisissable grâce au strabisme, prenait vite une bizarre expression de menace qui décourageait les questionneurs. Il vivait au pied de l’énorme côte menant aux ruines, dans une chaumière encombrée de bouquins, de paperasses, de verreries chimiques. La nuit, ce repaire luisait souvent d’haletantes clartés rouges. Alors, dans le village endormi, quelque cultivateur, se relevant pour soigner des bêtes à l’étable, grommelait entre deux pelletées de fumier: «V’là cor Guignagauche qui bout d’la poison!» * * * * * A la mi-août 1914, les petites feuilles des sous-préfectures voisines annoncèrent des triomphes français en Alsace-Lorraine. On plaignait les gars du village que, d’après leurs hâtives cartes-postales, on savait en Belgique: ils ne seraient pas, les pauvres! à la reprise de Strasbourg et Metz!... Puis ce furent les rumeurs affreuses, patriotiquement démenties d’abord... Nos troupes, désordonnées, mélangées, repassèrent au carrefour où, trois semaines auparavant, on avait été les acclamer... Les populations du Nord, en fuite, disaient sans faire halte le désastre immense et que, là-bas, leurs chaumières n’étaient plus que des poutres brûlées joignant des murs en ruines... Senin voulut rester d’abord... Mais, un matin, la brise apporta les aboiements précipités du canon. Du sommet abrupt que le vieux château terminait dans l’air, on aperçut sourdre, au loin, sur l’horizon, d’immenses fumées à reflets écarlates... Alors les courages fondirent. Les femmes criaient. Les tocsins se répondaient sur l’immense campagne. Les mobiliers paysans s’entassèrent frénétiquement sur charrettes, carrioles, brouettes, au hasard de la fête. On tâcha d’emmener le bétail. On eût voulu emporter les champs, les vergers... C’était un désordre pathétique... Seul, le père Laquinte resta, dans sa demeure mal famée, parmi ses livres et ses drogues, tranquille, louchant, dédaigneux, malgré le fracas ébranlant l’horizon, de la bataille sans bornes... «V’là Guignagauche qui veut faire camarade avec les Boches!» criaient des vieilles. Et elles jetèrent des cailloux dans la fenêtre du «j’teux d’sorts». Mais, comme il y parut, elles s’enfuirent, troussant leurs cottes. ... Au crépuscule, les routes brumeuses furent submergées d’uniformes gris. Cette invasion, bruyamment, bonassement, avec une confiance hilare, s’étendit jusqu’au village, reflua autour, l’étreignit, moussa entre les chaumières... * * * * * Le père Laquinte fut interrogé par l’«oberst» commandant le régiment bavarois qui allait passer la nuit à Senin. Cet officier supérieur, gras, la taille amincie par un corset, le visage rond et rasé, les cheveux teints, les pommettes rougies à peine et les lèvres un peu plus, avait un roulement de hanches féminin et des manières précieuses. Un joli lieutenant robuste et silencieux, aux mains énormes et baguées bizarrement, ne le quittait guère et sentait le musc. Dans le régiment on surnommait l’oberst «la Poupée»; et le lieutenant «la Gazelle» à cause de son musc. Dans les bagages de l’oberst se trouvaient une grande quantité de livres et de brochures ayant trait aux curiosités artistiques et archéologiques du Nord de la France. Et il dit au vieux guide, d’une voix à la fois rauque et mignarde: «Regardez toute cette librairie qui me suit:... Et pourtant vos sales journaux écrivaillent que nous sommes des barbares!... Monsieur l’expert des ruines, un Bavarois sait faire la guerre, sa puissante épée dans une main et, dans l’autre, un livre! Notre puissance combative s’associe à une extrême civilisation et en est un des aspects, une des clartés... Mais cette photo reproduite par cette revue... là... n’est-elle pas votre effigie? Oh! nous avons de la chance! Il paraît que vous êtes une curiosité locale! Nous allons donc visiter ces ruines d’une façon intéressante... Veuillez nous guider.» Et un feldwebel, ajouta, en bousculant violemment le vieillard: «Marche devant!...» Le père Laquinte ne s’étonna point. A peine son petit visage sec se plissa-t-il davantage autour de ses yeux louchant, à peine les fanons de son cou s’empourprèrent-ils. Il commença à gravir la rude côte devant l’oberst, le lieutenant et une dizaine d’officiers. Derrière eux, le paysage s’abaissait, s’élargissait, devenait une immense étendue de campagne où les moissons ondoyaient jusqu’aux forêts indistinctes de l’horizon. Senin ne fut plus qu’un jouet minuscule avec son clocher, ses rouges toits, ses peupliers. L’air fraîchit... Enfin, le sommet!... Une passerelle menait aux ruines par-dessus un grand fossé marécageux où coassaient des grenouilles centenaires. Une énorme tour, presque intacte, offrit les marches creusées de son escalier tournant... Et, dès lors, Guignagauche récita ses explications avec son nasillement monotone, automatique, où subsistait l’accent du pays. Les Germains écoutaient, comparaient avec les dires des brochures, interrogeaient, remerciaient... En les grandes salles sonores, sombres, parfois d’étroites meurtrières leur montraient l’étendue indistincte de la plaine où rougeoyait le soir. Au loin, les heurts sourds du canon se contrariaient irrégulièrement... La plus haute salle était si vaste que même un midi ensoleillé y laissait de l’ombre, si haute qu’au-dessus de soi on sentait, on entendait, sans les voir, le vol en cercle d’oiseaux nocturnes qui y nichaient... Là, spécialement, le silence, l’obscurité, l’atmosphère, étaient étranges... En entrant, les officiers se turent, soulevèrent leurs fourreaux de sabre... La voix de Polichinelle du vieux guide crépita: «Vous êtes ici en ce qui constituait le salon de la dernière comtesse de Senin, guillotinée, en 1793, à cause de son amitié pour Marie-Antoinette, reine de France. Elle était très belle. Elle avait beaucoup d’instruction aussi, puisqu’elle réunissait en ce château les grands esprits de l’époque, surtout les philosophes, les musiciens, les peintres... Cette pièce, que vous voyez si délabrée, a contenu les gens les plus fameux de la Régence et du règne de Louis XVI. Ah! si ces pierres pouvaient parler! --Qu’est-ce que c’est, là?... Ce vieux clavecin... lamentable avec son clavier édenté et ses cordes tordues?...» demanda «La Gazelle», le suave lieutenant de l’oberst. Le père Laquinte regarda le clavecin, craintivement. «Ce clavecin?... oh, c’est la légende du château... ou plutôt pas une légende, Vos Excellences, non... une suite de faits mystérieux, oui, mystérieux..., quoique _nettement constatés_ par les gens les plus capables... Voilà: vers 1780, un de vos compatriotes, le chevalier Gluck, vint en France où il fit fureur... La reine Marie-Antoinette le protégea contre les partisans de son rival Piccini... Mais de nobles officiers bavarois connaissent aussi bien que les lettrés français les querelles des Gluckistes et des Piccinistes! Cela appartient à l’histoire de la musique et Munich est la cité de tous les arts!... Or, la comtesse de Senin fit plus encore que la reine pour le chevalier Gluck... Le comte, qui courait les gueuses de Paris et passait ses nuits dans les maisons de jeu du Palais-Royal, laissait sa femme fort libre. Et Gluck rejoignait souvent la comtesse en ce château, dont il devint un familier... Il passait quelquefois deux jours et une nuit en chaise de poste pour être ici quelques heures... Il était épris corps et âme de la comtesse... Il préférait un regard d’elle à ses plus grands succès de compositeur... Des livres marquent même qu’elle fut la seule passion de sa vie et son suprême regret au seuil de la mort... Et ils ne se trompent pas, ces livres, allez!... Nous en sommes sûrs, ici à Senin!... Car, la nuit qui suit chaque anniversaire de la mort de la comtesse, le chevalier Gluck _revient_ ici, en habit de la cour... Oui, Excellences, il _revient_!... et pas d’erreur, ni d’hallucinations!... C’est bien lui!...» Le vieillard parlait à voix basse, mais d’une façon intense. L’obscurité, presque totale, était menaçante. De l’angoisse, comme laissée là par autrefois, frissonnait entre les pierres humides... --Oui, il _revient_ dans cette salle et il joue les motifs préférés de son amie sur ce clavecin qui, alors, se trouve bon comme jadis et qu’à cause de cela personne n’a jamais voulu enlever d’ici... Oh, c’est bien Gluck, allez!... Gluck tel que sur les gravures... Bien des gens, qui ne croyaient pas, l’ont guetté _et l’ont vu_!... Il est transparent comme de la fumée, mais il n’y a pas à se tromper... Et on entend le clavecin nettement..., de si beaux airs!... Aussi vrai que nous sommes là?... Et tenez, Excellences, c’est justement ce soir l’anniversaire en question!» Le père Laquinte murmura seulement ces derniers mots. Dans les ténèbres, maintenant profondes, de la vieille tour, le vent nocturne grondait... «De la lumière...» ordonna nerveusement l’oberst. Aux mains de plusieurs officiers, des cônes électriques parurent, projetèrent des ronds pâles sur les pierres. Et «La Poupée» ajouta: «Les légendes ont parfois une intéressante part de vérité! Rappelez-vous celle de l’Atlantide, qui semblait une diablerie de nourrice, et qui est devenue une réalité historique!... La ville d’Ys, à la pointe ouest de l’Europe, a parfaitement existé!... Or, nous avons ce soir une occasion superbe d’examiner une curieuse légende... et de faire une politesse à l’auteur génial d’_Iphigénie_!... Soupons dans cette salle! Notre régiment qui, avant l’entrée à Paris, sert de pivot à une conversion du corps d’armée vers l’est, est ici, jusqu’à demain au moins, bien tranquille... Nous allons attendre Gluck en buvant du champagne... L’ami, trouvez le nécessaire dans le village!...» Et, se tournant vers «La Gazelle», le commandant bavarois ajouta: «Cela te plaît ainsi, j’espère, cher Frantz?» * * * * * Le père Laquinte fit généreusement enfoncer par la soldatesque teutonne les portes des maisons. Il indiqua les meilleures caves, les étables riches. Il divulgua, sans vergogne, les cachettes où les habitants avaient enfoui des objets précieux. Il fut populaire et obéi... Tout en organisant le pillage, il faisait apprêter et transporter au sommet du château, un énorme repas pour ces dilettantes bavarois qui voulaient voir Gluck surgir dans les ténèbres de minuit... ... Peu avant cette heure ordinaire aux sorcelleries, en un coin de la grande salle hantée où des lueurs oscillantes de bougies déplaçaient des lambeaux d’ombre, les officiers, gonflés de mangeaille, s’alcoolisaient, tuniques ouvertes, accoudés lourdement. La brume nocturne entrait, malgré les planches appliquées contre les meurtrières. On avait chassé les oiseaux de nuit. Les pierres suintaient. L’air sentait la cave, le rhum, le cigare et, soudain, le musc, quand, d’un délicat foulard, «La Gazelle» s’essuyait les tempes... Dehors, l’ombre opaque, humide, s’imposait sur le roulement lointain de la canonnade. D’un clocher, l’heure, à chaque quart, lointaine, illusoire peut-être, montait en vibrant à travers les murailles... Au village, le régiment était ivre. Depuis les plaines belges il n’avait pas encore trouvé de vins aussi gaillards, d’eaux-de-vie aussi âpres. Ces hommes habitués aux beuveries de bière absorbaient ces alcools français comme du léger liquide munichois. Aussi gisaient-ils pêle-mêle, ronflant, vomissant... ... Le commandant bavarois discourait, les yeux vagues: «Minuit bientôt, Messieurs... La matérialisation de choix que nous attendons, se produira-t-elle?... Nous sommes persuadés que non, à cause de notre grand sens scientifique... Mais, qui sait?... peut-être!... Ah! on en arrive vite à ces limites de la pensée: _peut-être... qui sait!..._ Rappelez-vous l’adage de ce baroque Hamlet en qui leur Shakespeare incarna l’âme germanique: «Il y a plus de choses au ciel et sur la terre que les philosophes n’en rêvèrent jamais!...» Grâce à ce bonhomme qui louche et à cette attente puérile de Gluck, notre imagination contemple le Versailles de Marie-Antoinette et toute cette époque française qu’il fallait connaître, paraît-il, pour savoir la douceur de vivre... Versailles!... La cour admirable... le Trianon, les bergeries, les menuets au clair de lune, les philosophes, les querelles entre Gluckistes et Piccinistes... Antoinette! «... _O toi qui, dans tes mains, portes aussi ta tête, rose et lis transformés en un bouquet de fête, et que sur l’échafaud un ange vient cueillir!_...» chanta leur poète, dont l’art et le sang savent cette époque à laquelle nous voici par notre violent rêve... Ah! l’heure est exquise pour nous Bavarois raffinés... Mais à qui devons-nous cette joie intellectuelle?... à la Force!... à nos canons!... Buvons au Kaiser!... Hoch!... Hoch!...» Mais commandant et officiers esquissèrent seulement, et péniblement, le geste du toast. Ils se sentaient lourds d’une singulière langueur... le corps engourdi et l’esprit anormalement lucide, capables de dialoguer mieux qu’à l’ordinaire, impuissants à tout effort physique... État agréable, après tout... Dehors, dans les ténèbres, la brume s’épaississait encore. C’était, prématurément, l’horreur des nuits de novembre. Les heurts de la canonnade se percevaient mieux. L’oberst, la main renversée, petit doigt en l’air, regardait sa montre-bracelet. «Minuit moins deux...» Tous les regards se portèrent obliquement vers la silhouette du clavecin hanté, indistincte dans la pénombre... Il y eut un silence. Les respirations inclinaient les flammes des dernières bougies... A travers les pierres de la tour, le premier coup de minuit vibra... le second... le neuvième..., le douzième... Nulle évidence spectrale ne parut en la vieille salle... Rien... rien... Mais les officiers contemplaient, hébétés, un rêve intérieur... L’oberst, sans bouger, les paupières lourdes, murmura: «Décidément, pas de Gluck... pas de Gluck... pas de Gluck... Il n’est qu’une illusion... Mais les illusions ne sont-elles pas des réalités que nous constatons mal!... Où est la vérité?... Qu’est la substance?... L’atome possède-t-il plus qu’une existence hypothétique?... Le percevons-nous?... Problème et encore problème!... Et sans fin... Allons, il faut tout de même nous diriger vers nos cantonnements, en bas... Non qu’une attaque de nuit soit à prévoir, loin de là... Mais nos bougies défaillent, et puisque ce vieux Gluck oublie son amie la comtesse... levons-nous!... et descendons...» En les officiers l’esprit de discipline luttait contre l’engourdissement. Ils allaient se lever... Quelques bougies encore moururent en grésillant. Les ténèbres étaient presque complètes... Soudain, la voix du père Laquinte susurra: «Écoutez!...» Une grêle mélodie métallique émanait de l’indécise silhouette du clavecin!... On n’en avait pas perçu les premières notes, mais, maintenant, elle se détachait, faible, claire, répétée par de menus échos... Hallucination?... Non... il n’y a guère d’hallucinations collectives... Alors?... un mort jouait-il du clavecin, là?... Glacés de peur, les Bavarois sentaient croître encore, et leur bizarre prostration physique, et leur faculté de penser vite, clairement, tumultueusement... Soudain, une flamme de bougie, s’exaltant clair avant de s’éteindre, projeta quelques vives clartés vers le clavecin: on y vit _une silhouette en culotte courte et grand manteau de jadis... Les mains jouaient!_... Elles s’arrêtèrent... La mélodie cessa net, puis reprit, scandaleusement moderne sembla-t-il aux officiers qui voulurent en vain se dresser, protester... mais distinguent-ils le réel du rêve?... Non, puisqu’ils entendent les cordes du clavecin éclater avec un vacarme terrible... Oh oui, les cordes... Ce sont elles qui explosent, elles qui tonnent, qui tonnent... Ils ne surent même pas qu’ils finissaient de s’endormir!... * * * * * ... Le père Laquinte termina ainsi ses explications au colonel du régiment français qui, si facilement, venait de reprendre Senin-les-Ruines en une attaque de nuit: «Oui, mon colonel, le jus de pavots dont j’avais arrosé leur mangeaille les a grisés, puis endormis, comme s’ils avaient fumé de l’opium... Un instant, j’ai cru la dose trop faible... mais ma vieille boîte à musique, et moi au clavecin, en culotte cycliste et cape de berger, ont fait l’affaire... Juste à temps, car, après avoir joué le grand air d’_Orphée_, la serinette se mettait à moudre la valse de _Faust_! et votre attaque commençait son tapage... Quant aux soldats ils étaient tous fin saouls dans le village, et je savais bien que sans leurs officiers... Comment, mon colonel?... j’aurai la croix d’honneur... moi?... moi?... oh! mon colonel...» L’ÉLIXIR DE LONGUE VIE Je peux maintenant écrire la raison du suicide, jusqu’ici inexpliqué, de mon ancien condisciple de Condorcet, le grand biologiste Athanase Gille, qui se supprima à moins de cinquante ans et tandis que l’univers scientifique commençait à s’incliner devant son génie après l’avoir longtemps contesté... «Crise de neurasthénie aiguë» prétendirent les gazettes, courtoisement. Maint envieux ricana: «Il a toujours été un peu fou!...» Or jamais le cerveau de mon illustre ami n’avait donné de plus remarquables preuves de force que pendant les mois qui précédèrent son anéantissement... ... Au petit, puis au grand lycée Condorcet, où nous fîmes toutes nos études ensemble, Gille témoignait d’un penchant irrésistible pour le merveilleux--surtout pour le merveilleux d’autrefois. Dans les vieilles légendes que nous enseignaient nos versions latines et grecques, il voyait le développement, embelli par la tradition orale, de faits exacts. Il nous rapprenait l’Ancien Testament, l’_Iliade_, l’_Odyssée_, dépouillés de symboles et de fiction!... Les tentes de Coré, Dathan et Abiron, détruites par un jet de feu divinement volcanique? Moïse qui, comme tous les initiés d’alors, connaissait la poudre, avait préparé une mine sous ces rebelles!... La manne qui sauve les Israélites? Elle tombe toujours! Elle est un très léger mélange de résine et de miel que le vent prend à certains arbres et emporte au loin!... Les incrédules n’ont qu’à faire le voyage pour s’en convaincre... La chute d’Icare?... l’accident d’un aviateur de l’époque, oui, d’_un aviateur_! car l’humanité, en des civilisations préhistoriques, a connu toutes les merveilles de la machinerie actuelle et bien d’autres, que peut-être, notre science retrouvera, dans le futur... Les dragons noblement occis par saint Georges, saint Michel, et autres héros?... pas du tout fabuleux!... de grands sauriens de la faune antédiluvienne qui ne s’est pas éteinte d’un seul coup--et dont il existe d’ailleurs encore des échantillons sur le globe actuel: les fameux serpents de mer, aperçus, et par d’irrécusables témoins, dans la baie d’Along, sont des ichtyosaures que des convulsions volcaniques arrachent quelquefois aux grottes immenses des côtes chinoises où ils survivent à leur époque... Les aurochs, les mammouths, ont disparu à une date relativement récente... Et sur certains sommets du Brésil, du Pérou, on trouve d’énormes vampires, d’ailleurs inoffensifs, très rares, qui sont des ptérodactyles dégénérés, ainsi que l’affirment des savants, comme Th. Wood, Silbermann, Cantagallo... Tels étaient ses propos. A l’écouter nous omettions de jouer aux barres ou aux billes!... En classe, le professeur se taisait parfois pour laisser dire cet extraordinaire lycéen qui s’était donné comme grands maîtres les mages d’il y a vingt mille ans et qui affirmait violemment que dix lignes des Védas hindous contiennent plus de science que tout Darwin, tout Berthelot, tout Pasteur! Il rayonnait d’une si puissante conviction que nous, ses condisciples, nous nous le représentions dans les ténèbres rousses de Rembrandt avec le bonnet fourré et la longue robe de Faust, et regardant, halluciné, luire, à la fenêtre, les triangles polychromes du macrocosme... Il devint bachelier en même temps que moi avec--lui!--la mention très bien. Nous passâmes ensemble nos vacances en Bretagne... Il tenait à me prouver que la ville d’Ys exista réellement... Ah! notre arrivée à la pointe du Raz, ce tour de l’éboulis de rochers gigantesques où, par bonds formidables, la ruée des flots accourt, puis tonne, râle, en s’abattant!... La baie des Trépassés et le bouleversement énorme de ses vagues!... Puis l’étang de Laoual, ce marécage imprévu qui prolonge jusqu’à deux cents mètres de la mer sa vase et ses roseaux!... Comme je revois nettement ce visionnaire de Gille gesticuler, avec des gestes un peu anguleux, dans le vent brutal qui nous décoiffait!... J’entends sa voix, qui devait crier pour me parvenir dans le fracas marin! Il disait, avec son accent enthousiaste: «Mon vieux, la légende d’Ys, du roi Gralon et de sa mauvaise fille Dahut, se développa, comme toutes des légendes, autour d’une vérité... Ys _exista_!... et il est impossible de ne pas lui assigner comme emplacement la plaine basse, incurvée, qui est devenue la baie de Douarnenez... Des preuves?... diverses voies romaines, venant des quatre coins de l’horizon, s’arrêtent brusquement au bord de la baie; à marée basse, en creusant un peu dans le sable, on les retrouve, ici intactes, là ruinées, mais on les retrouve; or elles conduisaient quelque part! et elles se dirigent toutes vers le milieu de la baie!... Note aussi que jusqu’en 1793, chaque année, le jour des Morts, on a dit la messe en bateau, _au milieu de la baie de Douarnenez, en mémoire des ensevelis d’Ys_... On raconte aussi que lorsqu’une marée très basse coïncide avec un vent de terre qui la pousse encore plus loin du bord, les flots laissent à découvert d’étranges blocs affectant des formes trop géométriques pour ne pas être de création humaine... Mais la ville aux cent églises s’étendait plus loin. Nous allons le constater...» En effet, sur l’étang de Laoual, en barque, nous palpâmes à l’aide d’une perche de six mètres, des surfaces carrées, rectangulaires, polygonales, qui ne pouvaient être des rochers... «Sans doute, affirme Gille, cette cathédrale à laquelle fait allusion ce distique trouvé par M. Le Carguet, percepteur d’Audierne, dans le texte d’un très vieux parchemin breton: «Quarante manteaux d’écarlate s’en vont chaque dimanche entendre la messe à Laoual...» Les «manteaux d’écarlate»? Évidemment des seigneurs gallo-romains... La messe? Ce que notre perche rencontrait sous ces eaux vaseuses était-il un clocheton de la basilique dont selon la complainte, les cloches légendaires sonnent pendant certaines nuits d’hiver?...» * * * * * ... Je partis peu après aux États-Unis et y restai une vingtaine d’années, pendant lesquelles je correspondis régulièrement avec Athanase Gille. Docteur en médecine, il s’était spécialisé dans l’étude des infiniment petits. «Pour purger un organisme humain d’une invasion bacillaire nuisible, m’écrivit-il bien avant les travaux de Metchnikoff, il ne suffit pas de le mettre en état de défense grâce à des injections de nombreux cadavres des mêmes bacilles, il faut hardiment y déchaîner une autre invasion de bacilles ennemis des premiers et qui les détruiront, puis qui, cette besogne faite, ne sauraient non seulement nuire à l’organisme mais même y séjourner... Ne me crois pas un grand innovateur: c’est ainsi qu’à Ninive le groupe des vingt et un grands prêtres défendaient la sublime métropole contre les épidémies formidables qui ravageaient alors la surface du globe...» En fait, comme le monde médical le sait, les trois meilleurs sérums, créés depuis 1910, sont dus à Athanase Gille; mais il refusa toujours de les laisser désigner par son nom; il prétendait leur imposer celui de thérapeutes, morts depuis quinze mille ans; en les écrits mystérieux desquels il affirmait avoir trouvé les indications les plus directement utiles à la création de ces remèdes souverains!... ... A mon retour en France, je reconnus difficilement mon ancien compatriote qui, au lycée, resplendissait d’une grâce ardente... Chauve, le visage plissé comme par un constant effort de mémoire, les yeux clignotants, les mains inquiètes, le corps fléchi, les habits sans forme, tachés, il semblait un vieux et consciencieux préparateur de chimie... Immédiatement, et comme si nous nous étions quittés la veille, il me parla de ses travaux... Il ne les inspirait plus de l’antiquité dont la tradition était décidément trop obscure--la majeure partie des textes qu’elle laissa restant indéchiffrables. Mais le labeur des Alchimistes du moyen âge lui semblait une source inouïe d’information et d’inspiration. Il les tenait non pas seulement pour des précurseurs, mais pour de géniaux réalisateurs. Il affirmait que les résultats de leur effort étaient encore inconnus, qu’ils avaient caché les plus décisifs par crainte de procès de sorcellerie, mais que leurs ouvrages, volontairement embrumés, deviennent très lumineux pour qui en saisit la facile clef... Pendant plusieurs heures--et avec quel lyrisme quasi religieux!--il me vanta la profonde science, le courage, la ténacité, de Roger Bacon, Albert le Grand, Paracelse, Basile Valentin, Raymond Lulle... Après cette entrevue je restai deux ans sans nouvelles de lui. Mes lettres demeurèrent sans réponse... Je parvins seulement à savoir qu’il avait acquis en Bretagne, près de Guérande, une vaste propriété et qu’il y conduisait de mystérieuses expériences... ... Plus tard, on trouva près de son cadavre cette lettre pour moi: «Vieil ami, pardonne-moi ce silence... Voici ce qui m’arriva!... C’est formidable... _J’ai composé l’élixir des Alchimistes, oui, l’élixir de Longue Vie!_... Ne me crois pas fou! Trois êtres humains me doivent la jeunesse, la fascinante jeunesse, le seul but qui vaille l’effort de penser, d’agir... la jeunesse!... «Oui, j’ai retrouvé ce secret!... _trouvé_, plutôt un nouveau secret car les divers âges de l’humanité employèrent, pour obtenir le rajeunissement, des formules très différentes, également efficaces, et correspondant à leur avance mentale. «Je n’empruntai rien à la tradition; ce furent les théories scientifiques les plus récentes que j’adaptai vers ce but ancien. «En un vieux château de Bretagne qu’entoure un grand parc délaissé, analogue au Paradou, je commençai mon «Grand Œuvre». «Modeste, mon premier effort! J’injectai à des chevaux une série de solutions stériles composées d’organes humains broyés, pulvérisés. Un organe par cheval. Quelques semaines après, les bonnes bêtes me donnaient des sérums agissant sur des organes pareils et _vivants_. Mes sujets étaient de vieux paysans bretons acceptant les soins du docteur de Paris: des cœurs atrophiés, des reins presque hors d’usage, des foies torpides--toutes ces insuffisances dues à la sénilité--reprirent un fonctionnement normal! Début encourageant au point de vue thérapeutique, mais combien le but était éloigné encore... Il fallait que mes sérums rajeunisseurs forment un ensemble _polyvalent_, c’est-à-dire capable de rendre à _tous_ les organes leur force primitive, soit directement soit grâce aux réactions des organes voisins. Bien entendu, pas de formule unique; les tares personnelles à chaque individu nécessitaient une gamme de sérums spécialement composée pour lui. «Après une assez longue période d’essais, d’hésitations, je tentai le rajeunissement intégral de divers singes anthropoïdes arrivés presque au terme de leur existence. Ce furent d’abord de demi-échecs. Mes sujets périrent. Mais ils mouraient _guéris de la vieillesse_ et ayant repris complètement l’aspect physique de l’âge adulte. «Enfin, j’ai réussi à faire d’un chimpanzé décrépi un alerte individu. La semaine d’avant il grelottait près d’un poêle, sourd, presque aveugle, paralysé. Maintenant, il virevoltait de branche en branche, en cent cabrioles; il criait, entre ses crocs blancs, sa joie de vivre... Mes expériences suivantes, régulièrement heureuses, me permirent de penser que ma technique opératoire avait acquis une certaine valeur... Il me restait à l’essayer sur des êtres humains, c’est-à-dire à franchir, dangereusement, une longue distance... Mais en bactériologie aussi un instant arrive toujours où il faut risquer... «J’enlevai, de force, trois vieillards pensionnaires d’un asile... oui, de force, pendant qu’un dimanche ils se promenaient... «Mes aides les saisirent à l’improviste, les bâillonnèrent, les poussèrent dans un auto. «Ces trois sujets étaient extrêmement différents. «L’un, rendu gâteux par la sénilité avait été un sculpteur de demi-talent. Oh! pas un de ceux qui, maniant la réclame avec adresse, savent s’assurer un resplendissement passager et des ressources monétaires! Non, un robuste travailleur, créant dans la joie, et triste quand ses œuvres, vendues enfin, quittaient son atelier. Il avait vécu en le Montmartre d’avant le Sacré-Cœur et le Moulin-Rouge, une existence de travail heureux... Il lui suffisait, alors, d’avoir assez d’argent pour ses repas--bouillon et bœuf, fromage, demi-litre de rouge--à des entresols de bistro, au coin de la rue Fromentin et du boulevard de Clichy, où chez Coconnier, au bas de la rue Lepic, et pour ses bocks, le soir, pendant sa partie d’échecs à la «Nouvelle Athènes». «Mon second sujet était un vieux sociologue, épave de la littérature et de la politique. Presque centenaire, il avait connu Barbès et participé à sa tentative d’évasion du Mont Saint-Michel. Sa vie, un peu analogue à celle de Cipriani, s’était passée tumultueusement dans la vapeur de tabac, les vociférations et les menaces des meetings politiques, ardemment en exil, lamentablement en les plus diverses geôles. Ses opinions ne triomphèrent point. Il s’y obstina, avec piété, sans espoir. «Une femme, mon troisième sujet. Une ancienne courtisane qui avait brillé sous le second Empire. Assez instruite, spirituelle, elle abondait en souvenirs sur la Païva, la baronne d’Ange, les soupers du grand 16, les bals de l’Opéra, tout le Paris légendaire de Gavarni... Étant sentimentale, elle n’avait pas fait fortune. A la soixantaine la misère l’accabla. Elle devint ouvreuse dans un petit théâtre. Plus tard, un legs modique d’un vieil ami lui valut son admission dans l’asile, alors que les infirmités l’accablaient... «Je ne t’ennuierai pas avec les détails des interventions chirurgicales successives, sous anesthésie profonde, des séries d’injections intra-veineuses et intra-musculaires, que nécessita ma tentative sur ces trois personnes et qui durèrent un mois... Je risquais d’abréger leur vie--de peu!... et la chance de la prolonger me paraissait une suffisante justification morale de l’entreprise... «Un mois après, _deux jeunes hommes et une adolescente_: EUX! allaient et venaient dans le parc, ivres de vie, de lumière!... * * * * * «Je baptisai Paul, Pierre, Ève, ces enfants de mes travaux. «Qu’était pour eux leur première existence?... Rayonnants de revivre, ils détestaient ce passé--mais ils en avaient conservé le souvenir et l’expérience, et ce fut le tragique de la chose... «Bientôt, après un an peut-être, ils nous--je dis _nous_ car mes aides-opérateurs restent, irrécusables témoins!--ils nous firent assister à un spectacle prodigieux... Les forces mentales de deux générations s’additionnaient en ces trois _surhumains_... Leur puissance d’assimilation, leur facilité de création, étaient extraordinaires. Ils comprenaient, ils réalisaient tout ce que, selon le dicton, vieillesse ne peut. Spontanément, sans effort, ils accomplissaient d’effarantes merveilles. Une tâche où les plus illustres eussent peiné leur était d’une facilité enfantine... Des «prodiges» je te dis, et dans le sens le plus intense du mot... «Ils me donnèrent la certitude qu’aux temps antiques, d’illustres guides de peuples, dont la gloire brille encore, n’obtinrent le resplendissement complet de leur génie qu’_en une seconde existence_, séparée de la première non par la mort mais par une régénération scientifique... Ou en une troisième? Une quatrième?... Qui sait?... Soixante années, étendue ordinaire de la jeunesse mentale, ne suffisent pas à réaliser une œuvre grande!... «Ma découverte, m’écriai-je alors, centuplera les forces de la race, créera--en voici déjà trois--les _Surhumains_ rêvés par Nietzsche!...» «J’avais lieu de penser ainsi!... Les marbres que, par simple divertissement, _Paul_ se mit à sculpter dépassent ceux de la grande époque grecque... Va les voir, et juge!... «En sa première existence, il n’avait été qu’un artiste consciencieux; en la seconde il faisait surgir autour de lui un sublime peuple blanc. «_Pierre_ acquit, en quelques mois, une réputation presque mondiale, grâce à des articles de sociologie (quelques-uns accompagnent cette lettre... lis! admire!) qu’il écrivait à ses moments perdus, en hâte, et signait d’un pseudonyme. «Le pauvre agitateur politique était devenu un de ces flambeaux qui guident le Monde!... «_Ève_?... Ève!... Je ne peux guère parler d’elle... ou trop... Les grâces de toutes les littératures, de toutes les philosophies, resplendirent vite en son âme, car, avec une seule lecture, elle assimilait intégralement la substance des livres les plus ardus et elle transformait, pour elle et pour ceux avec qui elle conversait, cette rude pâture en une mousse intellectuelle, légère, fine, irisée... Au cours de sa première vie, elle n’avait compris que Paul de Koch, Feuillet, et Dumas père... Ah! l’écouter des heures! Et quelle profonde musique, sa voix!... «Sa beauté? une si extraordinaire magnificence corporelle exige aussi pour resplendir, j’en suis sûr, que s’additionnent les puissances séductrices de deux existences... De deux existences, que dis-je? Toutes les puissances séductrices de la race semblent accumulées en elle! Les phrases enchanteresses des poètes ne sont que pauvre verbiage pour qui a contemplé Ève... Et quelle noblesse de geste, de démarche! Si elle quitte le parc, les paysans bretons s’agenouillent sur son passage; ensuite ils chuchotent dans les hameaux que je garde une sainte chez moi... * * * * * «Aujourd’hui était le dernier jour du délai d’examen que j’avais imposé à ma découverte. Je comptais, ensuite, la faire connaître à l’univers. «Et j’aurais présenté un quatrième sujet artificiellement rajeuni: moi!... Depuis qu’Ève renaquit en ce coin de Bretagne, j’ai recommencé à m’apercevoir dans les glaces--qui m’offrent, unanimement, l’image ridicule d’un vieux pion... Et pourtant, combien je suis jeune puisque je regardais tendrement, sentimentalement, la série des ampoules... là, devant moi... qui devaient, pour Ève, me rendre la jeunesse!... Pour Ève?... Eh oui! ne ris pas, c’était inévitable... j’ai toujours vécu dans le passé, dans les livres, ce qui n’est pas vivre. Et, soudain, surgit près de moi une femme dont on peut dire avec exactitude qu’elle est inimaginablement belle!... «Et puis, ce qui irrita encore ma fougue, Ève a un certain penchant pour moi--pour moi tel que je suis, usé, grisonnant... Reconnaissance?... peut-être... Et elle me trouve pittoresque... une sorte de Robert Houdin scientifique, de Donato sans charlatanisme... Et sa merveilleuse intelligence de deuxième vie comprend mon effort scientifique... J’ai eu souvent des auditeurs d’une grande réceptivité intellectuelle, toi par exemple, mon vieil ami! Je n’ai jamais _causé_ qu’avec elle... «Donc, aujourd’hui dernier jour du délai...--mais une appréhension s’était peu à peu glissée en moi... vipère!... vipère!... et je voulus en faire justice... «Je me rendis dans le parc, aux cottages qu’habitent mes trois «recréatures». «Le sculpteur, Paul, pétrissait la glaise d’une bacchante prodigieuse devant laquelle je restai d’abord muet d’une émotion que Rodin ou Michel-Ange eussent partagée... Cette ébauche imposait un silence religieux... même les domestiques parlaient bas en sa présence et marchaient sur la pointe des pieds... Personne n’aurait pu commettre un acte répréhensible près d’elle, ou après l’avoir longuement contemplée, car, à une pareille hauteur, l’esthétique se confond avec l’éthique, la beauté devient une toute-puissante morale. «--Paul, quelles exaltations sublimes vous donnerez à l’univers! dis-je... Votre art est le fruit le plus éclatant de ma découverte... Il suffira d’un peu de votre labeur pour que l’existence humaine, prolongée, renforcée, grâce à moi, connaisse grâce à vous les plus magnifiantes ivresses de la beauté!» «Il me contempla d’abord avec effarement; puis avec pitié. Et il partit d’un rire qui avait la force de l’adolescence et l’ironie supérieure de la vieillesse. «--M’ensevelir dans l’âpre travail, comme jadis?... Pourquoi? Je vous dois la jeunesse, mais, heureusement, je suis revenu des folies de la jeunesse.» «Il plaisantait, sans doute... du moins je voulus le croire... Et je repris: «--Mais... le Beau?... Jadis ces deux paroles «le Beau» constituaient pour vous une formule sainte... «--Je _croyais_, alors!... Je ne _savais pas!_... Le Beau n’existe point, cher créateur!... Ce qui, en tel point de la terre, ou pour tel individu, est d’un art suprême, un peu plus loin, ou pour d’autres, est purement laid... Quel être, quelle latitude, a raison?... Les conceptions humaines sont ridiculement relatives... Pourquoi s’enthousiasmer à propos de l’une ou de l’autre?... Allons, ne faites pas ces yeux blancs vers cette masse de glaise dont je ne me soucie guère... Je la modèle pour distraire mes mains qui ont gardé de jadis un besoin âpre de pétrir... et aussi pour gagner quelque argent... Je désire un automobile,... j’ai des catalogues ici... voyez-les donc... «--Paul, au nom de la résurrection que vous me devez... «--Quelle valeur aura-t-elle si vous me condamnez aux travaux forcés?... M’épuiser à fixer en marbre une vision intérieure sans que je sois certain qu’elle est réellement, absolument belle?... J’aime mieux vivre!... Vivre, oui! avec juste assez de travail pour que ma nouvelle série d’années s’écoule d’une façon charmante... Mais regardez donc ce catalogue de la maison Panhard... Ce modèle-ci possède entre autres qualités...» * * * * * «... Je me précipitai chez Pierre: lui me consolerait!... «Il fumait, étendu, en maniant des cartes à jouer. «Je le félicitai pour un article paru l’avant-veille, sous un pseudonyme, dans une grande revue et dont toute la presse du matin célébrait la lucidité extraordinaire. Une question ouvrière internationale, la plus ardue peut-être, considérée comme insoluble, s’y trouvait résolue. Oh! mais résolue lumineusement, sans que personne puisse répliquer, sans qu’une objection s’élevât! Les journaux demandaient quel était ce prodigieux sociologue et, pour le savoir, des délégations de syndicats ouvriers et patronaux s’étaient rendues aux bureaux de la revue! Mais la direction même ne connaissait que le pseudonyme... «--Bravo!... Vous pouvez hâter de plusieurs siècles l’évolution de l’humanité vers le Mieux-Etre, dis-je. Votre parole est une magique semence qui germe aussitôt. En l’histoire du Monde, depuis les anciens âges, aucune influence civilisatrice ne me semble avoir eu la force de la vôtre...» «Il sourit en époussetant de la main la vapeur bleue qui s’annelait devant son visage... «--Vous croyez encore aux influences civilisatrices?... Que vous êtes jeune, notre créateur!... Mais, voyons!... L’homme désire davantage à mesure qu’il progresse. Chacun de ses pas en avant crée un nouveau désir... Il croit, sans cesse, que la réalisation de son idéal du moment le rendra pour toujours heureux... mais, après cet idéal, un autre surgit, puis un autre encore, et un autre, et le bonheur recule toujours, sans fin, comme l’horizon devant le voyageur... Pourquoi participerais-je à cette poursuite, la sachant vaine?...» «Une terreur... physique à force d’intensité!... me frappa... Voyais-je s’écrouler mon œuvre?... «J’essayai de discuter--quoique Pierre écartât dédaigneusement mes paroles, à mesure, d’un geste indolent qui chassait aussi des volutes de fumée bleue... «--Comptez-vous pour rien, Pierre, la noblesse de ce continuel effort humain vers un but qui s’élève constamment? «--Et que, donc, on n’atteindra jamais!... D’ailleurs, ce but ne s’élève pas, il change... Ses transformations successives ne l’augmentent nullement... Il est noble?... allons donc!... de la blague!... du bluff!... A propos de bluff, j’ai appris à jouer au poker, hier, au casino de La Baule... quel jeu merveilleux!... ne pourrions-nous faire quelques parties ici... à quatre ou cinq...?» «... L’épouvante... mais comprends-moi bien, une épouvante aussi physique, aussi intense, que celle de notre ancêtre des cavernes lorsqu’il rencontrait un mégathérium,... me ricanait des choses que je ne voulais pas entendre, pas comprendre... «Je m’enfuis, comme vers un refuge, dans la direction du délicieux coin de parc où Ève, en un hamac, lisait... «La journée était torride. Les feuillages des arbres n’arrêtaient du soleil que son éclat. Il faisait une chaleur de serre, lourde, âcre... «Ève semblait une déesse!... Un halo de beauté l’entourait... Une vie excessive resplendissait en son énorme chevelure, en la lumière de son teint, en la cambrure puissante de son torse... «Ah! non, certes non, pour l’éclosion de tant de beauté une seule existence ne suffit pas!... «Je renversai sa tête sur mon bras, lentement... Nos regards se pénétrèrent, avec une émotion infinie... Elle haletait... Elle m’attirait vers elle, un peu... Je la sentais mienne... Et combien passionnément elle le serait lorsque le quinquagénaire à cheveux gris aurait repris l’aspect de ses vingt ans!... Ah! notre existence, alors, dans la gloire de mon triomphe scientifique, dans la splendeur de notre jeunesse reconquise... «J’osai murmurer: «Je vous aime!» «Alors, et soudain, la joie qui luisait en ses longs yeux mi-clos se changea en ressentiment. Ses bras m’écartèrent... Elle détourna la tête, le front plissé, comme quelqu’un qui repousse de lointains souvenirs... «--Aimer?... On est si vite las!... De l’exaltation, puis de la tristesse... Ces joies ont un affreux arrière-goût... Pour les souhaiter il faut ne les avoir jamais connues!... dit-elle d’un ton dédaigneux qui contrastait avec le passionné rayonnement de son jeune corps. «--Mais notre élan l’un vers l’autre, il y a une minute!... vous étiez émue, Ève, vous aussi... «--Nous étions dupes tous deux. C’est avec cette illusion que la nature nous guide vers un gouffre d’ennui. «Était-ce l’atroce chaleur qui faisait pétiller dans ma vue ces étincelles... et claquer mes dents? «Mes paumes saignaient par mes ongles... «J’entendis ma voix objecter avec désespoir: «--Mais les sacrifices, les deuils, les héroïsmes, les suicides, les meurtres, et toutes les magnificences artistiques, que cause le formidable Amour?...» «Nonchalamment, elle disposa ses mains sous sa nuque. «--Sottises de débutants ou débutantes!... Avec plus d’expérience ces gens auraient souri avec lassitude... De l’amour il ne demeure jamais qu’un peu de lassitude dans le sourire... «... Je sentis que mes pas m’entraînaient loin de cette belle adolescente qui parlait comme une vieille femme... «La vanité terrible de ma découverte m’apparaissait brutalement... J’avais pu restituer à ces trois êtres l’_aspect_ de la vingtième année... L’_aspect seulement!_... C’étaient trois momies conservées vivantes dans l’apparence de la jeunesse... Leur première existence leur avait transmis l’_expérience_ de l’âge mûr, non l’enthousiasme de la jeunesse... «Et il n’est pas de génie sans enthousiasme. «Les rides s’effacent, la silhouette se redresse, le sang retrouve son énergie: je l’ai prouvé... Mais l’enthousiasme, qui anime tout effort, ne reparaît point une fois disparu au souffle de l’expérience... «Je rajeunis l’argile humaine, j’y accumule les forces pensantes de deux générations; mais, hélas, je ne sais faire oublier à des êtres neufs les vanités, les illusions, les échecs, d’une existence précédente; et, avertis, ils n’entreprendront rien... Ma découverte, que je croyais si grande, encombrerait l’univers avec des vieillards masqués de jeunesse. «Alors, moi, en une seconde vie, je serais incapable d’effort?... Inutile?... Pourquoi renaîtrais-je?... Celle que j’aime tant ne peut plus aimer... Pourquoi vivrais-je?... * * * * * «Ami, je termine cette lettre... Le douloureux battement de mes tempes me gêne pour écrire... Oh! je pense avec précision. Je t’assure que je ne suis pas un dément... «Suis mes gestes!... J’ai ici un banal et sûr revolver... Ces ampoules, énormes, glauques, contenant les gammes de sérums qui devaient me rajeunir, je les projette par la fenêtre... elles se brisent clairement sur les pierres, en bas... Les registres contenant les formules de ma méthode, les voici, boue fumante dans un bain d’acide... tout est anéanti... et moi, qui aurais pu renaître comme Faust, j’appuie à ma tempe cette arme froide...» LES YEUX[1] [1] D’après Amb. Bierce. Étendu à l’aise sur un sofa, en robe de chambre et pantoufles, seul, dans le silence du soir, Harker Brayton sourit. Il était en train de lire _Les merveilles de la Science_, de Monyster, et un passage de ce très ancien ouvrage lui semblait spécialement comique. Ce passage disait: «_Il est attesté par de nombreux et sages témoins que les yeux des serpents ont une propriété magnétique spéciale... Évitez le regard d’un serpent ou bien vous serez invinciblement attiré jusqu’à lui et vous périrez de sa morsure_». «La seule merveille est que, dans le temps de ce bon Monyster, des gens instruits aient pu croire à des sottises qu’aujourd’hui même les ignorants rejettent!...» pensa tout haut Harker Brayton. Et une série de réflexions se succédèrent intensément en son esprit sur lequel toute lecture avait grande influence... Pour mieux penser, il abaissa le livre... Alors, en un coin obscur de la chambre, quelque chose attira son attention... Il voyait, dans l’ombre, sous le lit, deux petits points lumineux, rapprochés l’un de l’autre... Oh! il s’en soucia peu!... Et il reprit tranquillement sa lecture. Mais, quelques instants après, une impulsion lui fit abaisser encore le livre et rechercher ce qu’il avait vu... Les deux points lumineux étaient toujours là. Peut-être plus nets que tout à l’heure... Et n’avaient-ils pas bougé?... ils semblaient légèrement plus près de Brayton. Ils étaient d’ailleurs trop dans l’ombre pour révéler leur nature à l’attention superficielle qu’il leur prêtait. Il se remit à lire. Soudain, la phrase lue déjà lui suggéra une pensée qui le fit sursauter... Le volume, glissant de sa main, tomba sur le divan, puis sur le parquet, feuilles froissées, et y demeura... Maintenant Brayton, à demi-levé, regardait intensément dans l’ombre sous le lit où les deux points lui semblaient briller avec une force accrue... Son attention se concentrait anxieusement, elle perçait l’obscurité... bientôt il devina, il aperçut près d’un pied du lit les anneaux repliés d’un serpent!... oui, un long serpent dont les deux points brillants étaient les yeux... L’horrible tête plate, sortie un peu des anneaux concentriques, pointait vers lui fixement... Les yeux n’étaient plus de simples points lumineux: ils regardaient les siens, avec intention... * * * * * Apercevoir un serpent, dans une chambre à coucher, est un fait peu ordinaire et qui demande une explication... Harker Brayton, célibataire, trente-cinq ans, riche, curieux de sciences et de belles lettres, était, pour l’instant, l’hôte d’un de ses amis, un savant connu, le docteur Druring, et une vieille et vaste demeure sise près de San Francisco. Cette maison avait une de ces excentricités que l’isolement développe toujours, en les choses comme chez les hommes: une aile récemment ajoutée, d’un style moderne et qui contrastait presque comiquement avec le reste. Elle était à la fois un laboratoire, un musée et une «serpenterie»!... Les goûts scientifiques du Dr Druring allaient vers certaines formes assez inférieures de la vie animale, telles que les tortues et les serpents... les serpents surtout!... «Je suis le Zola de la zoologie reptilienne», disait-il. Sa femme et ses filles craignaient fort «la Serpenterie» et ne s’y rendaient jamais. Elles n’en voyaient les redoutables hôtes que lorsque, empaillés luxueusement, ils venaient orner un vestibule, un hall ou un fumoir... Orner? à l’avis du docteur! car, vivants ou «naturalisés», elles abhorraient ces immondes reptiles... D’autant plus que certains de ceux-ci--_et Harker Brayton le savait!_--plusieurs fois avaient été trouvés hors de la Serpenterie, en des endroits de la maison où leur présence était terriblement dangereuse. Sauf cette particularité, à laquelle on s’accoutumait vite, l’existence chez le Dr Druring était confortable et calme. * * * * * M. Brayton ne fut pas violemment affecté par ce qu’il venait d’apercevoir. Un sursaut de surprise, un frisson de dégoût... Sa première pensée fut de sonner. Les domestiques n’étaient pas couchés. On viendrait. On capturerait le serpent ou on le tuerait. Mais, bien que le cordon de sonnette pendit à sa portée, il ne fit pas le geste... Pourquoi?... on l’aurait peut-être accusé d’une peur qu’il ne ressentait pas!... Il était plus affecté par la bizarrerie que par le danger de ce qui lui arrivait. Un serpent dans une chambre à coucher, c’est absurde et choquant... Il ignorait l’espèce de ce serpent... Il en discernait mal la longueur... Quel était le péril?... morsure empoisonnée ou étreinte?... En tout cas, le reptile était de trop, impertinemment de trop, en cette chambre paisible... Quoique les meubles, les tapis, les coussins, les tableaux fussent d’un goût affreux, ce fragment de la vie sauvage des jungles contrastait désagréablement avec eux. Et puis les exhalaisons de son haleine se mélangeaient--dégoûtante pensée!--avec l’air que Brayton respirait... Tout cela devait décider celui-ci à agir. Chez les intellectuels nerveux l’esprit considère d’abord et l’action suit... Il se leva... Sa résolution était prise: il allait se retirer doucement, à reculons, jusqu’à la porte, sans effrayer le reptile, sans le lâcher du regard. On quitte ainsi les grands de ce monde, car la grandeur est de la puissance, et la puissance est une menace... Mais si l’horrible chose rampante le suit?... eh bien, il y a aux murs non seulement de médiocres tableaux, mais des sabres asiatiques... Il en saisira un... Donc, Brayton leva le pied droit pour commencer sa prudente retraite... il le leva seulement car il ressentit une aversion pour la fin de ce geste... une aversion profonde, bizarre et qu’il voulut s’expliquer: «Je comprends!... Je ne suis pas poltron et quoiqu’il n’y ait personne là, instinctivement j’hésite à reculer...» Le pied droit toujours suspendu, il s’appuyait, d’une main, sur le dos d’une chaise afin de conserver son équilibre. «Sottise que cet amour-propre!... Aussi je recule d’un grand pas!...» Il leva le pied plus haut et le replaça vivement sur le sol--un peu _en avant_ de l’autre pied... Oui, en avant!... Comment cela s’était-il produit?... il ne s’en rendait pas compte... Il essaya aussitôt de reculer avec le pied gauche... Même résultat: le pied gauche vint se mettre _en avant_ du pied droit... Sa main étreignait la chaise, au bout du bras tendu en arrière... oh! elle étreignait terriblement! Elle ne voulait pas lâcher... elle en était toute blanche... La tête mauvaise du serpent pointait toujours hors des anneaux enroulés... Elle n’avait pas bougé mais les yeux étaient maintenant des étoiles électriques, pétillantes... Brayton, affreusement pâle, respirait par saccades rauques. Il fit, il ne put s’empêcher de faire, un autre pas en avant... un autre encore... tirant derrière lui la chaise... la chaise qui, enfin abandonnée, tomba bruyamment contre le pied de la table... Le serpent ne remua pas... Ses yeux étaient deux soleils qui le cachaient entièrement... deux soleils multicolores grandissant, à l’infini, et diminuant. Soudain tout disparaît... Où donc est-il?... de grandes fleurs lumineuses tournent... ah! il va se retrouver car voici qu’il entend... où donc?... les heurts sourds, continuels d’un tam tam... oui, des heurts de tam tam rythmant une musique inconcevablement douce, agile, qui a les résonances cristallines d’une harpe éolienne... Oh! il la reconnaît... les livres en ont tant parlé!... c’est la mélodie qu’exhale à l’aurore la statue de Mammon!... et lui, il se trouve parmi les roseaux du Nil... c’est de là qu’il écoute, à travers le silence des siècles, cet hymne éternel... Cela cesse... ou plutôt cela est devenu, par degrés insensibles, le grondement distant d’un orage qui s’éloigne... Et l’hallucination auditive devient visuelle... tout s’éclaire... un merveilleux paysage glisse devant Brayton... un paysage éclatant de soleil et de pluie, immense, et qui abrite cent villes distinctes. Au milieu, un serpent prodigieux, un monstre de l’apocalypse, couronné d’une tiare d’or, évolue en lents enroulements, et le regarde... le regarde avec des yeux humains où il croit reconnaître ceux de sa mère, morte il y a vingt ans... Soudain, d’un seuil coup la vision entière se lève vers le ciel, comme un rideau de théâtre, laissant place à de la nuit noire... alors... ... Son visage est violemment cogné... Réveil!... Où?... Ah oui, là... Il vient de tomber face en avant sur le plancher... Du sang coule de son nez, de ses lèvres. * * * * * Quelques minutes il reste étourdi, les yeux clos, la bouche haletante contre la poussière du mince tapis... La conscience lui revient... il comprend que cette chute, en détournant ses yeux, a rompu la fascination... Sauvé!... Qu’il ne laisse pas reprendre son regard et il pourra fuir... oh! oui, fuir éperdument, délicieusement!... Mais elle est trop affreuse, la pensée du serpent qui se tient là, près, sans doute dans ce ramassement qui précède le bond... Oui, trop affreuse!... A ce degré, l’horreur est attirante... irrésistible... Il veut savoir... il veut... Il leva la tête, apporta ses yeux à l’impitoyable regard et fut encore un esclave, un jouet, une pauvre chose humaine, passivement soumise à la bête immonde. Le serpent dédaignait d’ailleurs d’exercer davantage son pouvoir sur l’imagination créatrice de Brayton... En la tête triangulaire, les yeux brillaient avec une expression cruelle... mais plus d’hallucinations!... la réalité, l’inévitable et affreuse réalité, rien d’autre... Le reptile triomphant, tenant sa victime, lui laissait sa pleine conscience... Une terrible scène suivit. L’homme à plat ventre, à un mètre de l’animal, se dressa sur les coudes, la tête renversée en arrière, les jambes allongées... De l’écume moussait à ses lèvres... Des convulsions nerveuses secouaient d’une façon presque reptilienne son corps... Il se courbait en arrière, jetait ses deux jambes ensemble d’un côté, de l’autre... Chaque mouvement le rapprochait un peu du serpent... Ses mains s’arc-boutaient au sol dans un effort désespéré pour résister à l’attirance--mais, incessamment, il avançait sur les coudes... * * * * * Le Dr Druring et sa femme étaient assis dans la bibliothèque. L’humeur du savant, souvent assez âpre, paraissait ce soir-là remarquablement bonne. «Je viens d’obtenir, grâce à un échange avec un autre collectionneur, un splendide _ophiophagus_. --Un quoi? --Un _ophiophagus_?! --Qu’est-ce encore que cela? --Dire que vous êtes ma femme et que vous... Cela devrait être un cas de divorce!... L’_ophiophagus_ est un serpent qui présente cette particularité bizarre de dévorer les autres serpents... --Je souhaite que celui-là dévore tous ceux que vous possédez... mais comment peut-il arriver à ce résultat vis-à-vis de ses semblables? En les fascinant sans doute?» Le Dr Druring fit un geste d’ennui. «Comment pouvez-vous croire à de pareilles billevesées!... Le pouvoir magnétique des serpents n’est qu’une superstition, ma chère amie, une très vulgaire superstition!» A cet instant un cri abominable retentit dans la maison silencieuse... se prolongea en plainte... Mr et Mrs Druring se levèrent brusquement... Le cri se fit entendre encore, plus faible, différent... Le docteur était déjà hors de la bibliothèque, montant l’escalier quatre à quatre. Dans le corridor, devant la chambre de Brayton, il trouva plusieurs domestiques, qui avaient entendu, eux aussi. Ils entrèrent ensemble... Brayton gisait face contre terre, enfoncé sous le lit jusqu’aux épaules. Ils le tirèrent en arrière, le retournèrent sur le dos... Il était mort. Du sang, de d’écume, barbouillaient son visage... Ses yeux, distendus, portaient encore une telle expression d’épouvante que les domestiques reculèrent. --Une attaque sans doute... le cœur... ou le cerveau... dit le savant en s’agenouillant près du corps... Son regard alla par hasard sous le lit. «Mon Dieu!... comment cela se trouve-t-il ici...» Il étendit le bras, saisit le serpent et le projeta encore enroulé, à l’autre bout de la chambre où sa chute fit un bruit mou, où il demeura immobile. C’était un serpent empaillé. Ses yeux étaient deux clous de cuivre. EN EUPHORIE Ce matin-là Mme Jeanne Divais--célèbre pour sa beauté persistante, pour ses bijoux, et pour l’ordonnance incomparable des fêtes que son mari, le professeur Divais, médecin des hôpitaux, donnait en leur hôtel du Parc Monceau--se félicitait de sa nouvelle manucure. Ses mains commençaient à perdre ces rides qui attestent l’âge et qui, avec celles du cou, sont les plus tenaces... Non que la déparât le ridicule de s’accrocher désespérément à la jeunesse! Elle avait renoncé depuis longtemps à vivre davantage que d’une façon décorative... Et des mains flétries sous les bagues sont d’une inconvenante laideur... on croit les voir trembloter... ... Dans le grand miroir lumineux, incliné en face d’elle, parut la bonne face, à barbe grisonnante et carrée, du professeur Divais. Il n’avait pas retiré sa pelisse et tenait à la main son chapeau et sa canne. Pourquoi donc, retour de l’hôpital, venait-il de traverser l’antichambre avec tant de hâte?... Le regard de sa femme le lui demanda, dès le baiser qu’ils échangeaient, chaque jour, à cet instant. Il sourit, s’excusa. Un laquais vint le débarrasser... «Ma chérie, je ne sais si tu approuveras ce que j’ai cru devoir faire tout à l’heure... Il m’est arrivé une chose... une chose... --Eh mais, cette émotion... Qu’as-tu donc?... Allons, raconte tranquillement... --Voilà... tout à l’heure un hasard m’a fait assister aux derniers instants de... tu ne pourrais deviner qui... Souvenir ancien et bien douloureux, pour toi, chérie... Stéphane Maurive!...» Elle sursauta. Instinctivement, son regard, à travers la grande baie limpide ouvrant le salon vers l’espace, s’en fut aux lointaines coupoles blanches qui marquaient, en une brume légère, les hauteurs de Montmartre... elle les aperçut non comme elles sont à présent, couvertes d’édifices, simple prolongement de Paris avec un mauvais renom de cabarets et music-halls, mais comme elles étaient il y a trente ans; alors, le Sacré-Cœur commençait à peine à surgir sous des échafaudages; il y avait encore quelques champs d’avoine entre la rue Luc-Lambin et la place du Tertre. Des jardins, des terrains vagues séparaient les basses petites maisons provinciales. L’herbe encadrait les pavés dans les ruelles tortes. Des volailles gloussaient derrière chaque mur. Le soir, l’ombre à peine troublée par quelques réverbères à l’huile, était curieusement sinistre; et il montait, de l’immensité phosphorescente de Paris, un murmure lointain... Le salon reparut aux yeux éblouis de Mme Divais. Elle balbutia: «Tu es certain que... c’était bien lui?... --Oh Jeanne! absolument certain!...» Trente années auparavant elle s’était enfuie de chez ses parents pour aller vivre dans une chambre mansardée, au sixième, rue Lepic, en face des immobiles, des désespérées ailes noires du Moulin de la Galette, avec Stéphane Maurive, jeune ingénieur toujours à la veille d’obtenir un emploi rémunérateur pour son talent considérable--son génie, disaient ses amis--et échouant toujours parce que l’ampleur, l’avance de ses idées, effrayaient les grands industriels... Ç’avaient été douze mois d’atroce dénuement mais d’amour passionné. Des dîners, à deux, avec cinq sous de foie gras, une livre de pain, et de l’eau, mais quelles nuits d’étreintes et de causerie où la parole de Maurive, enflammée, visionnaire, fascinante, reconstruisait l’Univers grâce aux miracles de la mécanique et de la chimie!... Il jurait qu’elle serait la reine d’un Monde nouveau par lui édifié, un Monde enfin heureux... L’hiver fut terrible. Pas de feu. Elle portait un maillot cycliste et une vieille houppelande de son mari. Nul début de réalisation des grands rêves n’apparaissait... Enfin, lasse de misère, harcelée par ses parents, malade, elle avait quitté Stéphane. Un soir celui-ci, en rentrant, ne trouva qu’une brève lettre d’adieu; ses désespérés efforts pour revoir Jeanne cachée en province, chez un oncle, demeurèrent vains. Peu après elle fut épousée par un camarade de Maurive, le docteur Divais, fils du célèbre chirurgien auquel la fortune et les relations paternelles promettaient une carrière facile. Maurive partit en Amérique, comme émigrant. Celle qu’il avait tant aimée connut dès lors tous les enchantements de la richesse... «Et comment... cela... s’est-il passé?... --Ce matin, après l’hôpital, je passe à la clinique de d’Arsonvalisation de la rue Molitor où j’ai un malade. Je demande qu’on le change de chambre. L’infirmière en chef répond qu’une chambre meilleure, la plus coûteuse de la maison, allait être rendue libre par le décès imminent de son occupant, un Américain d’origine française qu’elle me désigne ainsi: «Ce pauvre M. Stéphane Maurive»... Il a fait une étonnante carrière aux États-Unis dans la construction métallique... La grande firme Marshall and Mac Lain, tu sais, la plus considérable du monde, il en était le directeur, l’âme agissante, Marshall et Mac Lain n’ayant guère fait que le commanditer... Il est revenu en France le mois dernier pour de l’artério-sclérose à la dernière période... On l’a transporté en auto du paquebot à la clinique. État désespéré... rien à faire... «Je suis entré dans sa chambre... Il a été un malheur dans ta vie, mais quand la mort est là... Et puis il t’aimait, à sa façon, mais il t’aimait... Et j’ai été au lycée avec lui... Je suis donc entré... C’était la fin... il agonisait... sans un ami, sans un parent... il ne s’est pas marié là-bas... Personne là qu’une garde qui cacha, quand je parus, le roman-cinéma qu’elle était en train de lire... Il ne pouvait déjà plus parler mais son regard me reconnut aussitôt, malgré tant d’années... et de la vie reparut à son visage qui se figeait déjà dans la définitive rigidité. Je risquai quelques banales phrases d’espoir... Il les repoussa, effaça d’un geste tremblant et d’une ébauche de sourire... Il voulut dire quelques mots mais ses lèvres s’agitèrent à vide... «Des yeux il parvint à me désigner une enveloppe cachetée qui se trouvait sur la table parmi des fioles pharmaceutiques... «--Il a recommandé d’ensevelir cela avec lui!... murmura la garde. «Je pris donc la lettre... La bouche de Maurive esquissa: «Ouvrez!» deux fois... Je déchirai l’enveloppe... Sais-tu ce qu’elle contenait?... Cette lettre que tu lui laissas en quittant son taudis de la rue Lepic!... Touchante, n’est-ce pas, une telle persistance dans le souvenir!... et je n’ai pu m’empêcher de lui dire que je t’en ferais part... Cette promesse amena sur sa pauvre figure terreuse comme une éclaircie souriante. Et, soudain, il me dit «_Merci!_» nettement, presque fortement!... avec sa voix de jadis!... Alors, je voulus donner de la douceur à ses dernières minutes... c’est machinal chez un médecin... et pour Maurive j’avais mieux que cette morphine avec laquelle nous pouvons rendre une agonie paisible, optimiste, _euphorique_... Je lui ai parlé de toi... oui, de toi, Jeanne!... Même, ma chérie, j’ai été un peu loin... il semblait si heureux que je me suis permis d’inventer... J’allai jusqu’à lui dire, en affectant un ton amer, que jamais tu ne l’avais oublié, que, malgré mes efforts, tu ne t’étais pas consolée de votre séparation, que tu lui étais restée fidèle de cœur... Ces paroles m’étaient pénibles, chérie, malgré mon habitude professionnelle de tromper les pauvres malades, mais elles étaient tellement bienfaisantes!... Si tu avais vu le ravissement de ses traits!... Il y avait un nimbe de joie autour de lui... Son regard, en s’enfonçant peu à peu dans le lointain, gardait du bonheur... La fin l’a surpris en pleine illusion... Tu me pardonnes, Jeanne, d’avoir abusé de ton nom et d’une période si triste de ta jeunesse?... --C’est très bien ce que tu as fait là, mon ami!... répondit Mme Divais d’une voix un peu haletante... Oui, très digne de ta bonté!... Mais es-tu certain, sans erreur possible, qu’il a compris, qu’il a cru?... --Absolument certain!... Il était assez affaibli pour croire ces invraisemblances, assez conscient pour pleinement comprendre...» Alors, l’âme loin de lui, elle embrassa son mari avec une gratitude presque passionnée. Car, croyant bercer le mourant avec des chimères, il _lui avait dit la vérité_!... Et elle était immensément heureuse que Maurive ait enfin su qu’épouse fidèle elle avait pourtant regretté durant toute sa vie riche, cette année de misère, de lutte, d’espoir, dans l’atelier montmartrois, et qu’elle n’avait jamais aimé que lui, Stéphane, son Stéphane!... LA FOUILLE Le grand café marseillais étalait ses tables dans le soleil et le vacarme. L’assemblée des consommateurs y était plus bizarrement cosmopolite que jamais car l’armistice venait de rétablir les services de paquebots. Je regardais le visage, les silhouettes, j’écoutais les jargons. Soudain, j’eus l’impression de connaître un maigre gentleman voûté, aux traits tombants sous des cheveux en désordre, aux habits déformés qui, immobile devant un verre de liqueur, contemplait vaguement les mâts et la lumière du Vieux Port... N’était-ce point... eh oui, je ne me trompais pas, c’était Jacques Neville, qu’on avait dit mort... Jacques Neville, mon camarade de Louis-le-Grand, le malheureux héros d’une affaire tragique dont seul je sais le secret. Son regard bleu pâle, comme usé, rencontra le mien et se détourna. «Chasseur! de quoi écrire!... portez cette lettre à ce monsieur à cheveux gris qui est tout seul là-bas...» J’ai écrit: «_Mon cher Neville, ne veux-tu pas causer quelques minutes avec moi?_» Il a le pli. Il décachette. Il griffonne une réponse. Oh! il paye, me salue, et s’en va, courbé, le pas incertain, lamentable... La foule se referme sur lui... Sa réponse, d’une écriture tremblée, dit: «_Non, je n’existe plus. Merci!_» Le chasseur sait de lui que c’est un original qu’on voit toujours seul et qui parfois s’enivre... Et l’aventure d’il y a vingt ans me surgit avec une netteté crue, comme si le soleil provençal avait illuminé soudain un coin de ma mémoire. * * * * * Le fumoir chez le banquier Destieux, après dîner. Un dîner de huit camarades hommes, anciens élèves de Louis-le-Grand, présidé par la femme de notre hôte, cette adorable Suzy Destieux dont la célèbre beauté était spécialement éclatante ce soir-là. Elle vient de nous quitter à cause de nos cigares... Jacques Neville est accoudé à la cheminée. Grand, athlétique, brillant causeur, très érudit, avec une pointe de timidité qui le rendait plus charmant encore, il débutait aux Affaires Étrangères et son avenir semblait considérable. Un autre de nos condisciples, Christian, l’explorateur Christian auquel la France doit de si utiles territoires en Afrique, un gaillard brun, obèse, au teint déjà touché de jaune par le paludisme, nous raconte des histoires de mines de diamants. Sa parole, très expressive, avec une nuance d’accent bourguignon, a vraiment fait disparaître le petit salon art nouveau... nous sommes dans la mystérieuse brousse africaine, sous le ciel aveuglant, parmi des noirs... nous respirons des odeurs de campements et de fauves, nous entendons le continuel tam-tam hypnotiseur d’un village nègre. «Quant à ce diamant qui coûta dix-sept existences humaines et qui ne vaut guère que trois cent mille francs, le voici...» Et Christian sort d’une poche de son gilet blanc le diamant, gros comme une noisette, à peine taillé, dont il vient de nous conter les aventures. Le fumoir reparaît autour de nous. Des cigarettes s’étaient éteintes pendant le récit. Chacun veut voir cette pierre étonnante. Elle passe de main en main. Je suis le dernier à l’examiner. Elle ne paye pas de mine, presque brute encore, et il faut, pour en concevoir la valeur, l’imaginer taillée, polie et scintillant sur une poitrine de femme, au bas d’une chaînette de platine. Je la pose, avec précaution, sur la table autour de laquelle nous faisions cercle. Soudain, les lampes électriques pâlissent, s’éteignent. Rires. La fâcheuse panne!... Elle fut courte d’ailleurs. Christian eut à peine le temps de nous expliquer que la nuit tombait aussi brusquement sous les tropiques. Les filaments rougissent dans les ampoules et revoici la lumière ordinaire. Mais le diamant, qu’aux yeux de tous j’ai placé sur la table, _n’y est plus_!... Émotion... Où donc est-il?... Il a dû tomber à terre... Recherches fiévreuses. On examine le plancher, on déplace les meubles: rien... Christian affectait de prendre plaisamment l’aventure. Mais le visage barbu de Destieux se congestionnait de colère... à Louis-le-Grand puis dans la vie Destieux fut toujours violent; ses employés le redoutaient, on disait même que ses crises brutales de jalousie rendaient sa femme fort malheureuse... On recommence les recherches. Elles étaient d’autant plus faciles que les meubles étaient «art nouveau» très simples, et qu’ils ne comportaient pas de coussins, pas de tentures, pas d’armoires, ni de guéridons à tiroirs. Personne n’était entré. Personne n’était sorti... Or, ce fut en vain qu’on s’acharna. Après trois quarts d’heure, le diamant demeurait introuvable. Nous nous regardions... Destieux dit alors sèchement: «Il n’y a pas de voleurs parmi nous. C’est entendu. Mais ce diamant a disparu d’une façon... vraiment surprenante. Si nous nous en tenions à ces recherches, qui sait, nous conserverions peut-être quelque arrière-pensée les uns sur les autres. Il n’y a qu’un moyen d’éviter cela: traitons-nous comme si nous ne nous connaissions pas! Retournons nos poches!... Et je donne l’exemple...» Non seulement la proposition fut bien accueillie, mais elle dissipa l’embarras qui planait... Destieux vide et retourne ses poches, secoue son mouchoir, fait examiner son porte-monnaie puis il retire son habit, ses escarpins et exige qu’on palpe ses manches, son torse, ses jambes. Ensuite je fais de même et avec d’autant plus de minutie que j’ai été le dernier à avoir le diamant entre les mains. La fouille continue, sérieuse, attentive, et non en simple formalité. Elle n’a donné encore aucun résultat. Et pourtant tout le monde y a passé, sauf Jacques Neville... On se tourne vers lui: il est très pâle... les doigts de ses mains se crispent, s’allongent... Ses lèvres remuent, mais demeurent muettes. «Messieurs, dit-il enfin avec effort, d’une voix haletante, lointaine, que nous ne reconnûmes pas, je ne peux me résoudre à être fouillé... Je n’ai pas le diamant sur moi, je le jure sur l’honneur!... j’aime mieux prendre la responsabilité pécuniaire de sa perte que subir une pareille humiliation... Monsieur Christian, vous avez dit tout à l’heure que cette pierre valait trois cent mille francs, vous recevrez demain un chèque pour cette somme...» Il y eut un affreux silence... Puis l’un de nous, un méridional assez emporté, s’écrie: «Il faut pourtant savoir...» Il s’approche de Neville, les mains tendues et il reçoit de l’athlétique diplomate une bousculade qui le précipite à l’autre bout de la pièce parmi les chaises renversées. Destieux sonna et dit au valet qui parut: «Reconduisez M. Neville...» Comme Jacques commençait, devant la haie des regards méprisants, une sortie qu’il voulait digne, Mme Destieux entra si jolie, un peu «poupée» avec son visage lisse, pur, sous les boucles blondes avec ses yeux enfantins, son sourire immobile, mais si jolie vraiment! «Qu’y a-t-il donc?» demanda-t-elle. Destieux, le violent Destieux qui jusqu’alors s’était contenu mieux que je ne l’aurais supposé, répondit: «Je chasse cet individu... ce voleur!...» Neville, déjà dans le cadre de la porte, se retourna brusquement en une attitude de meurtre... Je n’ai jamais vu physionomie plus menaçante... Destieux reprit, avec une hâte où il y avait quelque peur physique: --Alors, faites comme nous tous... Montrez ce que vous avez dans vos poches... Laissez-vous fouiller!» Neville regarda Mme Destieux dont le petit sourire de danseuse anglaise ne bougeait pas... Il la regarda... Oh! je me rappellerai toujours ce regard... Puis il sortit... * * * * * En rentrant chez moi, je le trouvai marchant de long en large devant la porte de mon domicile... A Louis-le-Grand j’avais été son meilleur ami. «Vous me croyez coupable?... --Votre attitude ne justifie-t-elle pas au moins le soupçon?... --Vous allez la comprendre...» Il monta chez moi. La porte close, il cria: «Fouillez-moi!... oui, maintenant... vous... j’y tiens... --Mais ce ne sera pas une preuve!... en chemin vous avez pu vous débarrasser du diamant!... --Pardon... ce sera la preuve... ou tout au moins l’explication... Fouillez-moi!...» Il aurait pu vider lui-même ses poches. Mais, il avait perdu tout son sang-froid... il tenait à continuer la scène du fumoir... Sa voix avait une insistance si douloureuse que j’obéis... et dans la poche intérieure de son habit je trouve un paquet de quelques lettres et le petit bouquet que, pendant le dîner, portait à son corsage la femme de notre hôte, la jolie Suzy Destieux! Les lettres étaient d’elle aussi... «Voilà l’explication... Même à vous je n’aurais pas dû la donner, puisque l’honneur de la pauvre petite est en jeu... mais comprenez mon désespoir, mon abominable désespoir!... Vous savez quelle brute jalouse est son mari... Tout le monde aurait reconnu le bouquet... Destieux aurait lu les lettres... C’était la vie de Suzy, ou la mienne. Que faire maintenant?...» Il sanglotait, son grand corps écroulé dans un fauteuil! Je lui serre les mains, je l’assure de mon estime, de mon dévouement. Et j’examine avec lui la situation, dans tous ses aspects dont pas un n’était favorable... Que faire?... Trouver, non seulement le diamant, mais surtout, le voleur... * * * * * Dès neuf heures du matin, nous voici dans une agence de police privée dont le directeur, un petit vieillard élégant, à nez pointu de fouine, nous écoute sans mot dire, prend des notes, demande des arrhes considérables, puis annonce qu’il va «mettre l’affaire en main» et que nous n’avons plus qu’à attendre. Le surlendemain il nous cachait avec lui dans l’arrière-boutique d’un joaillier israëlite de Vaugirard auquel une femme du peuple avait voulu vendre une pierre non taillée et volumineuse... Elle devait revenir aujourd’hui... Cette arrière-boutique, une sorte de cave, sentait la limaille et le vinaigre. Le métro qui passait en dessous nous massait de sa trépidation, chaque trois minutes... L’attente fut longue, avec d’angoissantes incertitudes, car il y eut diverses clientes avant la nôtre... Enfin, le joaillier nous rejoint sous un prétexte, nous montre un diamant--qui est bien celui de Christian! Nous faisons irruption... La personne du peuple n’est autre que Suzy Destieux sous le manteau de sa femme de chambre et ses cheveux blonds cachés par une gaze!... Ah! le face à face de ces deux êtres!... Leur explication tragique sans souci du joaillier qui adossé à sa porte répétait: «En se dépêchant, Messié!... En se dépêchant, Messié...» Tombée à genoux le visage grimaçant de larmes, l’admirable blonde avoua: le diamant a roulé sur la table que quelqu’un a dû heurter par mégarde dans l’obscurité... il s’est logé en tombant dans une déchirure du tapis qui recouvrait cette table... on a dû l’enfoncer davantage entre l’étoffe et la doublure en secouant le tapis. Suzy le découvrit par hasard le lendemain matin!... et alors elle se rappela ses notes de couturière... Le détective voulait la faire arrêter. Mais Neville, trébuchant, les dents claquantes, ouvrit la porte et la désigna à la femme du banquier... Elle s’en alla, heureuse d’en être quitte ainsi, sans un mot de regret... «Nafkè... Nafkè!...» marmonnait le bijoutier juif... * * * * * On fit parvenir le diamant à Christian, sous un prétexte choisi avec soin mais qui ne pouvait être bon. Tout le monde crut que Neville restituait, et même qu’il ne restituait que faute d’avoir pu négocier la pierre précieuse. Peut-être eût-il mieux valu envoyer à l’explorateur le chèque promis--mais Neville était peu fortuné et, après un tel scandale, il n’eût pas trouvé de prêteur. Considéré comme un voleur, il dut quitter les Affaires Étrangères, démissionner de deux grands cercles, fuir Paris. Il voyagea plusieurs années. A son retour, je le revis fiancé à une jeune fille qu’il aimait intensément. Une lettre anonyme conta l’histoire du diamant et le mariage fut brisé à la veille d’être conclu. J’allai trouver le presque beau-père et, sous le sceau du secret, je lui fis connaître la vérité. Il ne me crut pas. Alors le pauvre garçon disparut. Je le pensais mort depuis longtemps... Mme Destieux est encore d’une grande beauté. On cite la persistance de sa jeunesse. Parfois, au théâtre, je la croise. Son regard de baby rencontre le mien sans trouble. Se souvient-elle? ... Elles méritent de la défiance ces femmes toujours adolescentes, dont le visage d’ingénue n’acquiert dans la vie aucune expression, aucune ride, aucune lassitude. Elles n’aiment ni ne souffrent. LES ÉVADÉS «Pastier t’avait dit qu’en vingt-quatre heures on s’rait à la frontière suisse... Ça fait juste trois jours qu’on s’est évadé et nous v’là encore en plein pays boche... Y a pas d’erreur, on y est encore, on y est si tellement qu’on n’ose pas montrer son blair hors des bois et que si qu’on nous rencontrerait on serait foutus, et comment!... Et tu n’sais même plus l’chemin, toi un môme qu’a de l’instruction... Tu bigles d’après l’soleil pour t’rend’ compte d’quel côté c’est l’Sud, et on va par là... J’en f’rais autant, moi, Blin, que j’suis qu’plombier-zingueur... A quoi ça t’sert d’avoir suivi toutes sortes de classes... C’qu’y a d’plus embêtant c’est les provisions!... a sont presque finies, les provisions, et quand a l’seront tout à fait on aura l’choix: ou claquer au pied d’un arbre ou s’laisser reprendre, c’est-à-dire claquer aussi par suite des punitions qu’on nous foutra... Pas très bath c’qui nous attend, d’une façon comme ed’lautre!...» Et Blin croisa les bras en renversant en arrière sa géante silhouette. Son visage touffu d’ouvrier était rougi par le crépuscule filant entre les branches. Pastier rajustait nerveusement son binocle. Petit, fluet, pâle, paraissant moins que ses vingt-deux ans, il avait dirigé l’évasion. Les reproches lui causaient un gros chagrin nerveux de gosse... Ils reprirent en silence leur marche dans la forêt... Prisonniers l’un de Charleroi, l’autre de Maubeuge, ils s’étaient enfuis du terrible camp de Rigenburg avec leurs économies de boîtes de conserves et grâce à des vêtements civils obtenus sous prétexte d’une représentation théâtrale. Ils avaient d’abord suivi la grand’route, marchant la nuit, se cachant le jour. Mais, à cause des patrouilles devenues fréquentes, ils avaient dû se jeter dans les bois, les grands bois sauvages qui descendent les pentes du duché de Bade jusqu’au Rhin... Le Rhin! leur but, là-bas, vers le Sud. Qu’ils l’atteignent en un point quelconque, entre Schaffouse et Bâle, qu’ils le traversent malgré les sentinelles, et c’est la Suisse, la bonne Suisse miséricordieuse!... ... Ils marchèrent longtemps encore, ce soir-là, dans le noir intense, le silence, l’humidité, de l’énorme forêt, ils marchèrent sans se parler, sans se voir; l’un sentant à côté de lui le piétinement de l’autre, et les bras tendus à cause des arbres... La voix de Pastier dit: «Écoute, Blin, il doit être minuit. On n’y voit goutte. Dormons un peu. Le jour paraît dans deux ou trois heures. Alors, on s’débrouillera...» A tâtons, ils trouvèrent un endroit du sol presque sec, sous un sapin. Roulés chacun dans une grosse couverture de cheval, ils s’étendirent côte à côte, le paquet des provisions à leurs pieds. * * * * * Soudain Pastier sortit du sommeil. Avait-il entendu réellement, ou en rêve, s’éloigner un froissement de feuilles, de branchages?... Ses yeux grands ouverts n’apercevaient que le noir intense de la nuit... Une bête sauvage errant dans la forêt nocturne, sans doute?... Elle n’avait pas dérobé les provisions?... Non!... Il les sentait à ses pieds... Ces provisions!... des boîtes de conserves... du pain séché... des saucisses!... Elles eussent suffi à Blin _ou_ à lui, à _un seul_, pour atteindre la frontière malgré les erreurs de route, les retards. Mais pas _à deux_... L’instant viendra où ils devront se livrer pour ne pas périr d’inanition... Ils connaîtront les horreurs des représailles teutonnes... _Un seul_ pouvait se sauver. Lui ou Blin... Un seul!... Lequel?... Du vent d’est s’était levé et sifflait monotonément dans le faîte des grands arbres... Pastier... peu à peu... insensiblement... avec de menus efforts silencieux... sortit de sa couverture... Il se dressa... Le voici debout: sur un morceau de papier, il griffonne d’une grosse écriture: «_Mon vieux Blin, je te laisse les vivres et je m’en vais, seul. Continue dans la même direction. Bonne chance!_» Puis à tâtons il pose le papier sur Blin enroulé dans sa couverture, et il s’éloigne en silence. * * * * * Bientôt une demi-lueur blafarde filtra des feuillages. Des oiseaux transis pépièrent. Pasquier marchait vite, à grandes enjambées. Au petit matin il ne risquait ni les heurts de troncs d’arbres, comme la nuit, ni les rencontres dangereuses comme le jour... En serrant les dents, en crispant les poings, en comptant: «Une, deux!... une, deux!...» il tâcha de dompter l’immense lassitude de ses jambes surmenées, de son cerveau ahuri par le manque de sommeil... Il était musculairement très débile et, depuis l’évasion, il n’avait pas dormi plus de deux heures de suite... Les pommes de pins roulaient sous ses pas, ou bien, dans les bas-fonds, de la vase sournoise menaçait de l’enliser... Comme il sautait un fossé son lorgnon y tomba. A grand’peine, avec des gestes d’aveugle, il parvint à le retrouver--intact, heureusement! A midi, il atteignit une lisière; la forêt, après les ondulations d’une grande plaine où étincelaient quelques villages, reprenait, à l’horizon bleuâtre là-bas... Il dut attendre la nuit, à plat ventre dans un fourré épineux près duquel si souvent des gens passaient qu’il n’osa s’endormir par crainte de déceler sa présence en ronflant. La faim lui donnait des brûlures d’estomac et des nausées. Pour la calmer il mâchonna des racines qui laissèrent dans sa bouche une amertume acide... Il se rappela les bonnes conserves odorantes abandonnées à Blin!... La nuit venue, comme, en traversant la plaine, il passait près d’un village, un chien de berger se rua vers ses jambes, le mordit à une cheville. A coups de pied et avec des cailloux, il parvint à l’éloigner. Il banda la blessure avec son mouchoir et il reprit sa terrible marche en boitant... Enfin il atteignit l’obscurité plus épaisse des bois... Là il eut une chance: celle de rencontrer, par hasard, un buisson de mûres!... A les fiévreusement cueillir, à n’en vouloir pas laisser une, il ensanglanta ses mains tâtonnantes... Il se sentit plus fort. Et cette nuit-là il ne s’arrêta point; mais, plusieurs fois, tout en marchant, il crut s’éveiller avec la conscience qu’il venait de parler à haute voix... Et il marchait, marchait toujours, divaguant, cauchemardant, se cognant aux arbres... Il étouffait d’une chaleur sèche. Son pouls battait vite, vite, incomptable. Et il eut d’affreux accès de faim... Il ne s’en tenait plus à envier Blin: il regrettait l’immonde gamelle boche de Rigenburg... Comme il l’eût savourée!... L’aurore bleuissait les clairières quand il traversa, difficilement, un ruisseau forestier, l’eau jusqu’aux genoux. Cela rétrécit encore ses souliers qui le meurtrirent de plus en plus. A bout d’endurance, il les retira, mais le sentier était caillouteux, il dut les remettre et l’avance lui devint une torture... Sa jambe mordue étant enflée, chaude... Il pleurait de douleur, en se traînant, il pleurait à gros sanglots... Une racine le fit choir... Il resta sur les pierres du sentier tel qu’il y était tombé; et il s’endormit. Midi scintillait quand un vieux paysan badois le secoua par le bras et, en allemand, l’avertit qu’il était dangereux de cuver sa bière au soleil. «Ya... ya...» balbutia Pastier. Le rustre s’éloignait en riant. Il eut grand’peine à se remettre debout, à s’y maintenir. Des nuées d’étincelles blanches pétillaient dans sa vue. Au hasard, il arracha des feuilles autour de lui, en combla sa bouche, les mâcha, avala... Mais ce fut en vain qu’il essaya d’avancer parmi les fourrés!... Il n’avait plus la force d’écarter les branches, de réfléchir à la bonne direction approximative... C’était la fin... Il se sentait tranquille vis-à-vis de lui-même, tout excusé... il avait fait son possible... Maintenant il allait se laisser arrêter par n’importe qui, sur la route--qu’il distinguait à travers les feuillages... Après on lui donnerait bien un peu de soupe... Trébuchant, il atteignit la grand’route en pente. Mais quelle vivifiante, quelle inouïe surprise: à quelques kilomètres un fleuve bleu sinuait... le Rhin... Ah! comme il le reconnut, quoiqu’il ne l’eût jamais vu que sur des cartes postales illustrées... Au delà c’était la Suisse, la liberté!... Ah! sans cette atroce faim, peut-être qu’il... Mais il aperçut dans la poussière un sale morceau de pain, informe, piétiné. Il le mangea, délicieusement... Puis il suivit la route. Aux gens qu’il croisait, il disait: «_Guten Tag_»; ils ne s’étonnaient point que ce pauvre boiteux, si maigre et si pâle, phtisique sans doute, ne fût point à la guerre... Le Rhin grandissait... Mais, de loin, une patrouille héla Pasquier!... La forêt bordait toujours la route: il s’y précipita en courant maigre la douleur de sa jambe blessée, et ses souliers torturants... Plusieurs détonations sèches retentirent... des balles cassèrent près de lui des branchages, ricochèrent de tronc en tronc en piaulant... Il avait perdu son binocle... Il ne voyait plus que des formes confuses... Il courut encore, désespérément... Des pas pesants le poursuivaient... Enfin ils s’éloignèrent... Le silence forestier... Alors, à bout de respiration et d’énergie, il s’abattit à la renverse et ne bougea plus. Il reprenait lentement conscience... mais sa mémoire ne lui apportait que des images confuses... Et qui donc, au-dessus de lui, trempait sa main dans une casquette pleine d’eau, lui aspergeait le visage, trempait sa... Blin?... Était-ce à Blin cette tête de mourant qui vivait tout de même sous ses touffes informes de barbe et ses cheveux emmêlés? Il reconnut la voix faubourienne, bien qu’elle fût bizarrement rauque, et gutturale comme si les lèvres eussent perdu la force de remuer. «Mon p’tit gars, c’est’core une veine que j’t’aie aperçu là, à tourner de l’œil... Allons, ouste! V’là la nuit bientôt... Y a des barques tant et plus amarrées au bord du Rhin qu’est à trois minutes d’ici et pas d’sentinelles auprès... d’puis tantôt que j’l’observe... Dès qu’y fera noir on traversera en pépères... C’est pus qu’un p’tit effort. On est sauvés!... --Sauvés? --Mais oui!... Ouste que j’te dis... Seulement, j’ai pas bouffé depuis que j’t’ai plaqué là-bas pendant que tu roupillais... Y t’resterait pas des fois un peu de conserves?... --Mais Blin, c’est moi qui... Voyons, le paquet aux conserves, il était bien là quand je suis parti... Et mon papier...» Ils s’expliquèrent. Et le plombier-zingueur conclut: «On a eu la même idée! Quand t’as cru m’quitter, j’étais déjà fichu le camp te laissant les provisions, après avoir fourré un fagot dans ma couverture pour qu’tu t’aperçoives de mon absence l’plus tard possible... c’est sur c’t’espèce d’mannequin qu’t’as mis ton papier... Elles sont encore là-bas, nos pauvres conserves! Et, en se sacrifiant l’un pour l’autre, on a failli claquer d’faim chacun de not’ côté... Hein, mon p’tit, on est des frères!» Riant, pleurant, ils s’embrassaient. LA FENÊTRE BARRÉE[2] [2] D’après Amb. Bierce. Alors, l’horreur de la forêt non défrichée, obscure, impénétrable, pestilentielle, couvrait la contrée qui sourit maintenant, au nord de Cincinnati. Çà et là, en quelques clairières créées par la foudre, des trappeurs, isolés, menaient une existence sauvage. Une fois l’an ils sortaient des bois, à grand’peine, pour vendre des fourrures et acquérir de la poudre, du plomb, de la quinine, et des conserves. D’ordinaire c’étaient des violents qui avaient fui la justice de leur pays ou qui redoutaient une vengeance particulière. Ou bien encore des misanthropes, des demi-fous, que l’affreuse solitude réjouissait... Cet immense tombeau végétal abaissait promptement l’être humain... Quand ils descendaient, longeant le fleuve, vers d’autres hommes, plusieurs jours leur étaient nécessaires pour rapprendre à parler... L’un d’eux, un vieillard trapu, de rude aspect, nommé Murlock, habitait, non loin de la lisière sud, une hutte de bois dont la fenêtre était barrée--oui, barrée avec des poutres, des lattes, clouées en désordre, hâtivement, rageusement, les unes sur les autres... on semblait avoir voulu, non seulement obturer la fenêtre, mais l’enfouir, l’oublier... Murlock la remplaçait par la porte qu’il tenait sans cesse ouverte, même la nuit, malgré le danger des reptiles et des fauves... On ignorait pourquoi la fenêtre de cette hutte demeurait aussi obstinément barrée. Le vieil homme prenait un air menaçant dès qu’on le questionnait... Il me servait parfois de guide; c’est grâce à lui que j’ai tué une dizaine de panthères. Il me témoignait une sorte de rude affection. J’osai l’interroger au sujet de sa fenêtre. Il me regarda fixement, furieusement, puis s’enfonça dans la brousse et ne reparut pas de trois jours. Je devais pourtant connaître son secret: après sa mort, le shériff du district m’apporta son vieux fusil à piston, qu’il m’avait légué, et aussi une lettre: une lettre sans orthographe, écrite d’une main enfantine sur du gros papier, et que le trappeur avait dû passer bien du temps à rédiger. Elle me disait l’histoire mystérieuse de la fenêtre... * * * * * Quand Murlock, jeune, athlétique, s’était bâti cet asile dans la forêt vierge, poursuivre des fauves et vivre de leurs dépouilles, lui semblait le plus magnifique destin... L’attente de l’animal guetté pendant des heures, le craquement de branches qui en annonce l’approche, l’anxiété de ne pas savoir s’il traversera, et assez lentement pour le coup de feu, cette clairière pénétrée de lune, la joie de voir la rage tumultueuse du fauve tombé à travers les branchages dans la trappe, toutes ces émotions profondes en la race pour avoir été vécues par l’humanité primitive et que le civilisé retrouve dans le sport ou dans le poker, lui semblaient les seules assez intenses pour lui. Son bonheur fut complet quand la fille d’un cabaretier qui, à dix lieues de la forêt, vendait à boire, bouteille d’une main, revolver Colt de l’autre, consentit à partager sa vie sauvage. Elle était d’une éclatante beauté rousse. Les partis ne lui manquaient pas. On s’était battu à cause d’elle. Quand elle entendit Murlock parler de ses aventures dans la forêt multiforme, bruissante et redoutable, il lui sembla regarder un beau livre d’images. Malgré son père, elle épousa le jeune trappeur--qui, le matin même du mariage, rencontra en duel, avec des conditions féroces, deux prétendants évincés... Juste après le _oui!_ devant le clergyman en tournée, il s’évanouit, ayant perdu beaucoup de sang par plusieurs blessures... ... Elle lui fut l’épouse, la famille, l’humanité. Cette civilisation, dont ils entendaient parler, ne les attira jamais. La solitude centuplait leur tendresse. Ils s’aimaient, enfantinement, totalement... Plusieurs années bienheureuses passèrent, promptes comme des jours... * * * * * Murlock était le maître des grands carnassiers. Mais ils ne sont pas redoutables pour qui peut attendre le moment propice de tirer. Le péril de la forêt est dans la faune infiniment petite, dans les hordes microbiennes nées des putréfactions végétales et animales... Un soir, en revenant de visiter des trappes de panthères, Murlock ne fut pas reconnu par sa femme. Étendue sur le plancher, brûlante de fièvre, elle balbutiait et pleurait... Ni médecin, ni voisin à moins de vingt lieues. D’ailleurs, comment la quitter!... Il la soigna, éperdument, de ses grosses mains maladroites. jusqu’à ce que les yeux lui fissent mal, il chercha dans un vieux manuel de médecine, datant de quatre-vingts ans, un diagnostic et des recettes... Après plusieurs jours de divagation, soudain, un midi, elle parut reprendre conscience. Son regard parcourut avec lenteur la hutte de bois, où la dévorante lumière d’été entrait par la fenêtre grande ouverte, puis, s’arrêtant sur Murlock, il prit une expression terrible de douleur et d’effroi. Elle esquissa un geste d’adieu qu’interrompit la lourde chute de sa main... Après quelques hoquets, elle eut comme visage un masque de cire aux yeux vitreux sous les mèches blondes mouillés... Murlock, qui n’avait jamais vu s’éteindre un être humain, couvrit de sanglots la forme froide, pendant des heures et des heures--des jours peut-être... Fermer des chers yeux fut terrible à son amour... * * * * * La solitude lui sembla brusquement atroce. La forêt l’entourait d’épouvantes insoupçonnées. En veillant l’inerte aimée, il gardait son fusil près de lui et renouvelait parfois l’amorce. Enfin il se souvint que les pauvres morts doivent être préparés pour le repos sans réveil au sein de la nature créatrice et miséricordieuse... Il étendit le corps, qui était resté souple, sur la longue table en bois rude, la chère table de leurs repas! Il peigna, enroula, coiffa, l’admirable chevelure rousse. Il joignit les doigts et maintint les poignets avec un ruban, brin de luxe retrouvé au fond d’un coffret... Quelle douleur en ces préparatifs--qu’il acheva comme la forêt devenait nocturne, hostile... Il avait creusé la tombe avec le pic qui lui servait pour les trappes à fauves... Ce serait pour l’aurore... * * * * * Après avoir embrassé encore une fois les paupières closes de l’aimée, il s’assit contre la table, à la place qui lui était ordinaire pendant les repas, les coudes sur l’âpre bois, la tête dans les mains... La terne lueur d’une puante lampe à huile donnait, sur le visage détendu qu’il regardait désespérément, qu’il voulait voir jusqu’à la dernière seconde... Mais la fatigue ignore nos émotions. Le pauvre homme n’avait pas dormi depuis longtemps; le vent léger, qui entrait par la fenêtre ouverte, caressait ses brûlantes paupières; c’était l’heure ordinaire de son repos. Un irrésistible sommeil l’accabla... ... Quelque temps après, soudain, il s’éveilla net... pour écouter!... pour écouter... Il ne lui restait aucune somnolence... Il lui semblait qu’avant ce réveil il avait entendu... entendu quoi?... La lampe s’était éteinte... Silence épais... A côté de la forme inerte, il regardait intensément dans l’obscurité... Il n’apercevait rien et ignorait ce qu’il cherchait à voir... Sa respiration était suspendue, son sang immobile. _Quoi_ donc l’avait éveillé, oui, _quoi_?... Et _où_ était-ce?... Les légendes fantastiques de la forêt surgirent confusément à sa mémoire... blanches silhouettes errant, en peine, la nuit..., visages aux yeux de feu qui, de tronc en tronc, vous suivent... aigre voix susurrant à l’oreille du trappeur qu’il ne reverra pas sa hutte... Murlock voulut réagir..., il fit un effort mental--mais, horreur! la table sur laquelle il était toujours accoudé, _remuait légèrement_... et il entendit un _pas_ dans la chambre... Non, _des pas_!... comme des pieds nus marchant sur le plancher... Qui marchait ainsi dans les ténèbres, près de lui?... La peur paralysa Murlock, le contraignit à ces secondes d’attente garrottée qui semblent des heures... Il n’avait jamais veillé de cadavre... L’effroi était plus fort... Vainement voulut-il murmurer le nom de l’épouse, étendre la main vers elle... elle, là, si près de lui, sur la longue table... Sa voix, sa main, n’obéirent pas... Une forte impulsion poussa la table contre sa poitrine... en même temps qu’il entendait, qu’il sentait, une lourde chute sur le plancher... Et des sons rauques, étouffés, inhumains, s’élevèrent dans la hutte... L’excès même de la terreur rendit à Murlock ses facultés. Il étendit les bras sur la table, pour étreindre, pour protéger, la forme chérie. _Il n’y avait rien sur la table!..._ La démence contraint à agir; à agir n’importe comment... Murlock saisit son fusil qui était pendu derrière lui et, sans épauler, il fit feu dans les ténèbres... Et, à l’éclair du coup, il aperçut une énorme panthère tirant le corps de sa femme vers la fenêtre ouverte, les crocs enfoncés dans sa gorge. Murlock s’évanouit... * * * * * ... Quand il sortit de l’inconscience, le soleil pénétrait le dôme colossal de la forêt. Les bruits du jour étaient tels qu’à l’ordinaire... Le corps de la morte gisait près de la fenêtre, là où l’avait abandonné le fauve mis en fuite par le coup de feu... Du cou, déchiqueté par les crocs de la bête, une flaque de sang, de beau sang vivant, avait coulé... Les membres se crispaient horriblement dans une attitude de défense suprême... La figure, aux yeux ouverts, portait une expression d’abominable terreur... Entre les dents, il trouva un fragment de l’oreille du fauve... LES FACTURES Une gare de frontière en février 1917. Huit heures d’un délicieux matin. Hors le haut cintre du hall, là-bas où les rails filent vers la Suisse, des sommets déchiquetés de montagnes se profilent en des lueurs roses. Le rapide quotidien est arrivé de Paris il y a cinquante minutes; les voyageurs, bougons, mal réveillés, et qui mettaient en l’air alpestre du quai une atmosphère et des aspects de métropole, ont dû tous descendre et s’entasser en file étroite maintenue par des barrières, dans un baraquement de planches. Toujours si froid, ce baraquement, malgré un poêle rouge, que les employés l’appelaient «le Palais de glace». Chaque deux à trois minutes, une porte s’ouvre; une personne, ou une famille, entre dans la petite pièce où les commissaires spéciaux de la Sûreté Générale scrutent les visages, examinent les passeports, cherchent dans des boîtes à fiches, questionnent minutieusement, souvent acheminent les gens vers la salle de fouille ou leur déclarent qu’ils ne peuvent sortir de France. La porte se referme; le rassemblement humain soupire et avance d’un pas avec anxiété car si les formalités ne sont pas terminées à l’heure extrême du départ du train, on aura à attendre le suivant jusqu’au lendemain. C’est ici une des portes de la France et les agents de l’ennemi cherchent sans cesse à la franchir pour venir chez nous ou pour porter en Suisse des renseignements dont le moindre est très important et dont certains peuvent faire tuer vingt mille de nos soldats. Qui sont-ils ces agents? Peut-être ce vieillard cacochyme qui toussotte dans sa pelisse, cette bonne grosse dame que deux bébés accompagnent, ce saint ecclésiastique, ce dandy dont la voix aiguë proteste contre les courants d’air!... Tous les aspects! Tous les faux papiers!... Où cachent-ils leurs documents? Talon d’une bottine, doublure d’un manteau, chevelure, manche creux d’un parapluie, ou les endroits les plus intimes du corps?... sans parler de la bille creuse en argent que l’on avale... Aussi ces services de frontière sont-ils en communication téléphonique incessante, de nuit comme de jour, avec le Ministère de l’Intérieur et le Ministre de la Guerre. D’énormes courriers quotidiens leur apportent des signalements, des ordres, des résultats d’enquête. Leur labeur est redoutable et délicat. * * * * * Ce matin-là l’officier de service était le lieutenant Maurice Lumne. Blessé en Argonne, il occupait ce poste durant sa convalescence qui devait être longue. Il avait une physionomie douce, un peu triste, aux traits tombants, une moustache maladroitement taillée à l’américaine, et de longues mains maigres. En son petit bureau sis dans la gare même, non loin du baraquement d’attente, il ouvrait, devant une grille ardente, son courrier personnel apporté par le train, quand un des commissaires spéciaux entra. --Mon lieutenant, j’ai saisi dans la valise d’une voyageuse ces paperasses-là qui étaient roulées en tampon au fond d’une bottine... Et je crois bien que la particulière est cette suspecte que signalait la circulaire S. C. R. 9873 2/11 d’avant-hier... Je vais vous l’amener... vous l’interrogerez vous-même...» La S. C. R., «Section de Centralisation des Renseignements» dépend du Ministère de la Guerre... L’Intérieur et la Guerre, très jaloux de leurs attributions respectives, les mélangent pourtant avec une cordialité apparente. L’officier déplaça péniblement sa jambe droite qui, malgré plusieurs interventions chirurgicales demeurait douloureuse et roide. Il écarta son courrier puis, avec soin, peu à peu, il déchiffonna, il lissa, les papiers suspects. C’étaient deux factures de grande couturière. Regardées obliquement, puis en transparence, elles n’offrirent pas ces traces légères que laissent les encres sympathiques. Il y appliqua pourtant le fer chaud électrique: rien ne parut. Un premier réactif passé au pinceau, d’un angle à l’autre, ne fit surgir nulle évidence d’écriture secrète. Mais, sous le second, la blancheur du papier se couvrit soudain de caractères teutons, de chiffres, de lignes formant un plan!... Le cas était net, flagrant, extrêmement grave... Le jeune lieutenant eut un geste de colère!... Il revit, brusquement, la ligne sinueuse des tranchées dans la plaine boueuse, presque liquide, défoncée de cratères d’obus, empanachée d’énormes flocons blancs et d’éclairs rouges, il perçut le vacarme terrible des explosions... Des files de nos soldats s’effondraient autour de lui, pulvérisés, enfouis... Que de familles françaises bientôt sangloteraient!... Et cela, grâce à des avertissements transmis à l’ennemi, grâce à des papiers comme ces deux prétendues factures!... Cette fois, au moins, ce n’était qu’une tentative, et les douze fusils du peloton d’exécution projetteraient des balles justicières... Au-dessus des bruits de la gare, du halètement de la locomotive en attente et des chocs de verreries dans le buffet où consommaient les voyageurs déjà «visités», une voix féminine s’approcha en protestant: «C’est indigne... Traiter ainsi une femme... je me plaindrai!...» Au son de cette voix, l’officier sursauta... Le commissaire spécial ouvrit la porte, fit entrer une jeune femme élégante, jolie, animée, et se retira. «Monsieur, on vient de se conduire ignoblement avec... Oh! comment, c’est toi, mon petit?... Toi!... Oh!... Quelle veine... non, quelle veine!... Depuis avant la guerre!... Oui! j’ai été vilaine avec toi... J’aurais dû t’écrire... mais, tu sais, je remets toujours au lendemain, et les jours passent... oh! j’ai tout de même bien pensé à toi... je me demandais ce que tu étais devenu... Figure-toi qu’on vient de me traiter abominablement... j’ai un passeport en règle, il n’y a pas à dire, il est en règle!... et on m’interroge comme si j’étais une espionne... on me retourne ma malle de fond en comble... on froisse mes robes... Qu’est-ce que tu as à me regarder ainsi? Tu m’en veux encore?» Lentement, il lui indiqua sur les fausses factures, encore humides, les phrases en allemand, les chiffres, les plans... Elle prit un air insolent et naïf. «Je ne sais pas ce que c’est cela... --Marthe... la vérité!... --Je la dis, quoi, la vérité!... D’abord ces papiers ce n’est pas à moi... --Tu sais ce qui t’attend?... Le poteau, comme Mata-Hari!» Elle essaya de rire dédaigneusement. Mais l’émotion vieillissait sa figure de bébé dans le flou de ses cheveux décoiffés par le train... Ses lèvres rougies tremblaient... La retrouver ainsi, cette puérile danseuse pour salons «esthétiques» et ateliers d’opiomanes, cette petite inconsciente qu’avant la guerre il avait tant aimée!... dont il avait tant souffert à cause de «Freddy», le Portugais obséquieux et robuste qui l’accompagnait... oh! en tout bien tout honneur! selon elle: «Freddy?... mon danseur!... rien de plus!... je le paye... Un larbin!...» disait-elle... Un si véhément amour, accentué par de telles souffrances!... Brusque séparation en août 1914. Depuis, pas de nouvelles de l’aimée! Elle avait quitté son domicile d’alors en disant: «Je pars en tournée théâtrale à l’étranger...» Ce fut à elle qu’il pensa obstinément pendant la détresse abominable des premières batailles, dans la monotone torture des tranchées, et lorsque, blessé, il râla, toute une nuit d’hiver, dans un trou d’obus. A l’hôpital militaire, son délire parlait d’elle sans cesse aux infirmières émues d’une si violente passion... Dans sa peur, elle se rappela que ce gosse de Maurice obéissait à tous ses caprices et que, même, elle ne l’avait pas sérieusement aimé parce qu’il «lui cédait trop». Elle prit cette douce voix soyeuse à laquelle elle se souvenait qu’il ne résistait point: «Mon petit Maurice, rends-moi cela et dis qu’on me laisse tranquille.» Il jeta brusquement les deux feuilles dans un tiroir et le ferma à clef. «Chéri, puisque je te dis que c’est une erreur!... voyons, crois-moi!... tu ne vas pas me faire avoir des ennuis! --Tu es arrêtée!... tu passeras en conseil de guerre!» Il y eut un silence. On entendit siffler la locomotive de l’express qui repartait... ses heurts sourds se précipitèrent, disparurent au loin. Alors, la danseuse, tombée dans un fauteuil, éclata en gros sanglots pitoyables. Elle n’était, comme toujours, qu’une enfant... «Rends-toi donc compte, Marthe, de ce que tu as fait!...» D’abord elle ne put répondre. Les larmes l’étranglaient. Des fils de salive se tendaient entre ses mâchoires grimaçantes... Elle balbutia enfin: «Ce n’est pas moi... est-ce que je sais ce qu’il y a sur ces papiers... Ce n’est pas moi... C’est Freddy!... --Le Portugais? --Il est Bavarois. On est parti ensemble à Berne l’avant-veille de la guerre... Il savait depuis longtemps qu’elle allait avoir lieu... Ensuite on a habité Lorrach, un patelin dans le duché de Bade près de la frontière suisse... Maintenant on est à Zurich, avenue de la Gare... Ce n’est pas ma faute s’il m’envoie à Paris... Il m’a donné l’habitude de la morphine... Quand je n’obéis pas il me retire mes ampoules et je ne peux en avoir que par lui... Regarde.» Elle releva sa robe. Ses cuisses musclées, pâles, étaient pointillées de piqûres rougeâtres. «Quand on s’est mis dans la morphine, chéri, on ne peut plus résister... Je vais quelquefois passer deux jours à Paris pour des toilettes... Il y a des types que je ne connais pas... ce n’est jamais le même!... qui me remettent des papiers... je les rapporte à Freddy... Je n’ai jamais rien su que cela... Je ne suis pas une espionne, oh çà! pour sûr que non!... on ne peut pas le dire!... je n’ai fait que remettre des papiers...» Le lieutenant regardait, plus ému encore qu’elle, la femme qu’il aimait tant, qui avait été son premier amour, son seul amour, toute sa douleur, toute sa vie!... Bientôt le conseil de guerre... les uniformes incertains dans la salle sombre... le verdict: la mort! car on ne tiendrait pas compte de l’intoxication, de la débilité mentale... Puis l’aube d’exécution, le petit jour descendant le long des murailles du château de Vincennes... la corde neuve qui maintient au poteau une silhouette qui va être une cible... le miséricordieux bandeau que dépasse la chevelure blonde... Le visage du jeune homme exprimait l’horreur de ces pensées si intensément que la danseuse poussa un cri rauque... Elle se jeta à genoux en recommençant à sangloter. Elle lui enlaça les jambes. Son chapeau glissa. Son corsage s’ouvrit sur l’admirable poitrine... «Non, Maurice... Tu ne vas pas faire cela, Maurice chéri!... Jette au feu ces papiers!... Ta petite t’en conjure!... ta petite à toi... oh si! je t’aimais bien, et s’il n’y avait pas eu Freddy... lui me dominait et toi tu étais trop doux... mais je t’aimais... Non! ne dis pas non!... Écoute-moi... écoute-moi donc!... Ne me repousse pas ainsi... Écoute, si tu veux, je reste en France avec toi... je serai à toi, rien qu’à toi... je ferai tout ce que tu voudras...» Il sentait contre lui la chaleur du beau corps. Jamais il ne l’avait aimé davantage... Quelle tentation!... Détruite le texte de ces papiers en y appliquant un réactif acide. Rendre Marthe inoffensive en lui interdisant le passage de la frontière, officiellement, jusqu’à la fin des hostilités. Attribuer le bruit de l’entretien au «cuisinage» énergique d’une femme suspecte... Et avoir Marthe toute à lui, enfin!... Seule, sans ressources, loin du faux Portugais, elle serait vraiment sienne!... Sa mort, sanction absolument inutile, ne profiterait en rien à la Sûreté Nationale!... Il étendit la main vers les factures... Mais un coup de mémoire lui montra soudain, en vision crue, la bataille formidable, hideuse, les panaches mous des explosions, le jappement prolongé des mitrailleuses,--et les cadavres des soldats de France, comblant en désordre la tranchée et sur lesquels, à chaque seconde, d’autres braves garçons venaient, par rangs entiers, s’abattre... Certains hurlaient affreusement... Il lui sembla que s’il faisait grâce ces cris le poursuivraient... toujours... Il les entendait avec une si atroce netteté... Il appuya trois fois, signal convenu, sur un bouton électrique que cachait le tapis de la table. Deux agents entrèrent, saisirent par le bras la femme, qui cria, menaça, injuria. Ils l’entraînèrent pendant que l’officier mettait sous enveloppe le document terrible et l’adressait à ses chefs: État-Major de l’Armée, 2e Bureau, S. C. R... Plus tard, le même commissaire spécial entra pour une affaire de service dans le petit bureau. Il s’aperçut que le jeune homme avait la figure singulièrement pâle et crispée: «Est-ce que votre jambe vous fait davantage souffrir, mon lieutenant? --Non... au contraire... je vais même demander à repartir au front. --Mais votre régiment se trouve dans un secteur rudement exposé, pour l’instant... --Je sais... je sais...» AU PONT DU HIBOU[3] [3] D’après Amb. Bierce. Un homme aux mains liées derrière le dos se tenait à l’extérieur du parapet d’un pont de bois, sur le bout d’une planche. Une corde qui cerclait, lâche, son cou, était attachée au parapet auquel il tournait le dos. Il regardait l’eau torrentielle courir, écumer, à huit mètres au-dessous de lui. A l’autre extrémité de la planche se trouvait un robuste sergent de l’armée américaine. Il faisait contre-poids. Tout à l’heure le sergent quitterait brusquement la planche qui basculerait; le condamné tomberait avec elle dans l’espace, la corde le retiendrait--par le cou... Sur la berge, une compagnie d’infanterie, immobile, présentait les armes. Le capitaine, en avant de la ligne, raide, son sabre nu à la main, le regard sur sa montre, attendait l’heure précise de donner le signal... Personne ne bougeait. La Mort est une dignitaire qui, lorsqu’elle arrive après avoir été annoncée, doit être reçue avec des marques de respect, même par ceux qu’elle n’impressionne pas. L’homme qu’on allait pendre avait trente-cinq ans. C’était un civil, un planteur du sud. Ses cheveux bruns tombaient le long de son visage distingué. Rien en lui d’un vulgaire criminel: le code militaire prévoit l’exécution de gens très différents et les gentlemen ne sont pas exclus... Celui-ci avait essayé, patriotiquement, d’incendier le «Pont du Hibou» qui allait maintenant lui servir de potence. Il se nommait Carton Farquhar. ... Le sergent s’assurait, en portant un peu de son poids sur le garde-fou, que la planche basculerait net, que rien ne la retiendrait... Carton Farquhar regarda un instant encore l’appui incertain sous ses pieds--puis l’écume de la rivière bouillonnante... une énorme pièce de bois y dansait comme un bouchon; il la suivit des yeux--et s’en voulut de s’attentionner, même machinalement, à autre chose qu’à sa femme, qu’à ses trois enfants... Comme il avait vécu heureux!... Un mariage pauvre mais d’amour, la fortune rapidement conquise par un labeur probe, trois enfants vigoureux! Son foyer était un modèle d’harmonie, de tendresse... Les fêtes familiales! Anniversaires de naissance! Christmas! Huit jours avant, encore, son bonheur semblait un défi au destin... Et maintenant!... Sa femme saurait-elle démêler les affaires qu’il laissait? Ses enfants sont tout jeunes... Suppliciantes anxiétés... Oh! il ne regrettait rien! Il avait fait, impulsivement son devoir de citoyen sudiste: l’incendie du Pont du Hibou devait gêner l’armée du général Lincoln, mais comme Farquhar n’était point soldat, son geste devenait celui d’un franc-tireur; un tribunal martial l’avait condamné aussi justement que promptement... Dieu!... mourir... mourir!... plus jamais autour de son cou les petits bras, menottes jointes, de ses enfants,... ni le soir pour le sommeil, la tiède tête brune de sa femme sur son épaule... Pour dissimuler ses larmes, pour être jusqu’à la dernière seconde avec les êtres chers, il baissa les paupières... Ses ultimes instants duraient... duraient... Un son régulier, sourd, que d’abord il ne s’expliqua point, retentissait maintenant près de lui... On eût dit des coups de marteau de forgeron sur l’enclume. Cela semblait tout contre lui et pourtant éloigné. Il écouta chaque heurt avec impatience et aussi--pourquoi donc?--avec appréhension... Les intervalles de silence entre les coups, s’allongèrent... Des heures ne séparaient-elles pas un coup de l’autre?... Ce qu’il entendait là, c’était le tic-tac de sa montre... Obsédé, il rouvrit les yeux, aperçut encore l’eau écumeuse et folle. «Si je pouvais libérer mes mains, pensa-t-il, je dégagerais aisément ma tête du nœud coulant et je sauterais dans le fleuve. En nageant entre deux eaux, peut-être éviterais-je les balles; je regagnerais ma demeure!... Ma femme, mes petits!...» Il essaya de séparer ses poignets. Mais la corde fine, solide, mouillée, à rang triple, les réunissait implacablement... Sur la berge, le capitaine alluma un éclair dans l’air en levant son sabre. Le sergent fit un bond de côté... La planche bascula... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Carton Farquhar tomba dans l’eau comme une statue de plomb. Il perdit conscience... Une douleur à la gorge et aux poignets l’éveilla. Où donc se trouvait-il?... Un grand froid l’enveloppait, un froid bizarre mais qui lui rendit vite sa lucidité entière... oui, vite, par bonheur! car il suffoquait... de l’eau saumâtre comblait sa bouche... Il comprit que la corde attachée au parapet s’étant cassée, il venait de tomber dans le fleuve au lieu de rester pendu au pont... Il ouvrit les yeux et, à travers une verdâtre brume, il aperçut au-dessus de lui une lumière lointaine, inaccessible. Il descendait encore dans l’eau, certainement, car la lumière s’affaiblit jusqu’à disparaître. Puis elle recommença à luire, elle augmenta et il connut ainsi qu’il revenait à la surface... Il dut faire inconsciemment un grand effort car une douleur aiguë à ses poignets lui révéla qu’il essayait de les dégager. Il donnait son attention à cette lutte comme un badaud observe un jongleur. Quel splendide effort!... Quelle force magnifique!... Ah! bravo! la corde cédait!... Il observa comme ses mains vinrent vite débarrasser son cou du fragment de nœud coulant encore enfoncé dans la chair... Il sentit sa tête émerger; la lumière matinale l’aveugla délicieusement... Il but une longue aspiration d’air... Ah! la caresse des pentes vagues sur son visage!... Il nageait avec force... La détente de ses membres avait une souplesse, une allonge, qui lui parurent extraordinaires. Il osa regarder les berges... Sur l’une, la forêt énorme, bruissante. Sur l’autre, mais loin déjà, en silhouettes précises contre le bleu pâle de l’horizon, les soldats qui gesticulaient... De son sabre lumineux, le capitaine désigna le nageur. Les soldats se groupèrent instinctivement en peloton. Leurs fusils, parallèles comme à l’exercice, visèrent... un léger nuage s’en éleva, vite écarté par le vent... Autour de Farquhar, de menues gerbes d’eau fusèrent sous les balles... Il plongea, aussi vite, aussi profondément qu’il le put, à coups de jarrets effrénés, parmi des bulles d’air. Ses mains pataugèrent dans la vase et les pierres du fond. L’eau hurlait dans ses oreilles avec le tonitruement du Niagara. Il lui fallut enfin revenir à la surface pour respirer. Il vit alors qu’il avait été longtemps sous l’eau, entraîné par le courant, car le pont du Hibou se profilait à une distance considérable et qui augmentait... De grands bois couvraient les deux berges. Il nagea de toutes ses forces. Elles ne faiblissaient pas. Et son cerveau était aussi alerte que ses bras et ses jambes. Il pensait avec la prestesse de l’éclair. Jamais, en ses meilleurs jours, il ne s’était senti autant de vitalité physique, de puissance mentale... Il se rappela un concours de natation où, écolier, il avait gagné une coupe d’argent, qui se trouvait encore sur la cheminée de sa chambre... Il n’était pas plus entraîné que maintenant... vraiment pas plus!... Du sable racla ses genoux. Le bord!... Il avait pied. Il se traîna. Nulle évidence humaine ou animale ne paraissait. Quelques secondes après il était à l’abri dans la forêt. Sauvé!... Il étendit ses vêtements au soleil aveuglant, comme concentré, d’une clairière. Pendant qu’ils séchaient, il mangea des baies sauvages dont il ne reconnut pas le goût... Puis, tout le jour, il marcha vers le Sud sans rencontrer personne... Toujours pas d’êtres humains, ni d’animaux. Une solitude, un silence, imposants. Et la forêt semblait interminable, plus il marchait, plus elle devenait fourrée, rude. Il ne s’était jamais aperçu qu’il vivait dans une contrée aussi sauvage... Révélation inquiétante, vraiment!... Mais des souvenirs d’enfance, de famille, jaillissant dans sa mémoire, distrayaient sa fatigue. Il revit le visage plissé, souriant, de son père, la silhouette voûtée de sa mère... Puis le matin de son mariage... oh... avec quelle netteté surgissait ce matin d’immense bonheur!... la petite église de village, fourrée de lierre... le cortège avec les fraîches toilettes claires... sa fiancée en blanc... Il entendit le poétique carillon grêle... il entendit... * * * * * Au crépuscule, il trouva devant lui une route qui devait mener dans la bonne direction. Elle était aussi large et droite qu’un boulevard de grande ville, et pourtant déserte; son lointain se perdait dans un brouillard bleuâtre... tout y était régulier, géométrique... La nuit tomba, d’un seul coup, comme sous les tropiques. Mais ce ne furent pas les ténèbres complètes... au ciel brillaient de grandes étoiles d’or, nouvelles lui sembla-t-il et groupées étrangement... leur ordonnance sur le fond verdâtre de l’infini n’avait-elle pas une signification secrète, maligne?... Et il percevait parfois sur son passage, des bruits insolites... Même, entre les branches des halliers il entendit... oh! sans erreur possible, il entendit murmurer dans une langue inconnue!... Tout cela ne l’inquiétait point... Les troupes Nordistes étaient loin et seules elles pouvaient constituer un danger pour lui... La lassitude congestionnait ses yeux qu’il ne pouvait clore, et son cou nu qui lui faisait mal... Sa langue, desséchée, brûlait... il la reposa en l’avançant entre ses dents, en plein air froid... Comme le sol de la route est doux: il ne le sent plus sous ses pas... ... Il a dû s’endormir en marchant malgré ses souffrances, car c’est maintenant le matin, le joli matin... Quelle joie dans la forêt! des poignées d’oiseaux se poursuivent dans les buissons... des sources invisibles gazouillent... des traînées de pâquerettes blanchissent les talus. Peut-être s’éveille-t-il simplement d’un long délire causé par la fatigue?... La route tourne... Oh! il aperçoit sa maison!... Elle brille dans la lumière du matin. La cheminée fume bleue, les chiens aboient... Au haut du perron, sa femme lui tend les bras avec une fascinante joie... à travers le jardin ses enfants courent au devant de lui... le plus petit en trébuchant... Comme il va les étreindre, il sent un coup terrible à la nuque, une grande clarté l’aveugle. Une détonation énorme l’assourdit. Puis, silence... ténèbres... ... Carton Farquhar était mort. Son cadavre, le cou brisé, se balançait doucement dans l’air, sous le pont du Hibou. * * * * * L’instant de la mort est plein de rêves qui semblent durer des heures, des jours[4]. [4] Ce récit a été démarqué par un conteur américain O. Henry (Sydney Porter), qui plagia aussi un épisode des _Misérables_ dans une nouvelle ayant plus tard donné lieu à une pièce: _Alias Jimmy Valentine_, jouée à Paris sous le titre: _Le mystérieux Jimmy_. LE DUEL AU CIGARE «Regardez cette gueule de singe!... Nous sommes donc ici dans une ménagerie?...» L’homme ainsi interpellé par un colosse blond à demi-ivre, venait d’entrer, une pauvre valise à la main, dans le grand bar en planches, illuminé par des lampes à acétylène, qui marquait la halte de la vieille diligence étique reliant encore, ce 10 août 1914, la frontière mexicaine et le Southern Pacific Railway à travers la brousse immense du Texas... Ses vêtements étaient ceux d’un cow-boy, il «sentait l’Ouest», mais sa petite taille, ses vifs yeux noirs enfoncés sous de broussailleux sourcils, son teint très brun, son visage barbu opiniâtre et doux, ses manières timides, se remarquaient en cette assemblée tumultueuse de grands anglo-saxons... Il regarda tranquillement l’insulteur et quelques buveurs qui avaient ricané à l’ombre de leurs feutres, puis, avant posé près de lui, avec grand soin, sa valise raccommodée çà et là avec de la ficelle, il commanda un whisky-and-soda. L’air chaud sentait le cuir, le rhum, le gin, l’écurie. La clarté des lampes à acétylène était si crue que la fumée des cigares faisait des ombres montantes sur les murs de bois à travers lesquels on entendait, par intervalles, la grande voix lugubre du vent s’étendre sur l’immense prairie déserte... La voix injurieuse reprit: «Oh! le chimpanzé boit dans un verre, comme un homme!... C’est étonnant ce qu’on arrive à enseigner à ces animaux-là!...» Cette fois le rire fut général. Le même geste enleva le cigare de toutes les bouches aussitôt distendues d’hilarité. A travers la mouvante vapeur bleue, on dévisageait brutalement le nouveau venu qui, la tête entre les mains et les coudes sur les genoux, semblait rêver... «Mais on n’arrive pas, vous le voyez, à leur faire comprendre le langage humain...» A nouveau éclata la tempête de gaîté. D’énormes mains claquèrent sur les cuisses... On se renversait pour mieux rire... Quelques voix rauques crièrent: «Lâche!... Rayé de jaune!... Trembleur!...» vers l’homme dont la patience scandalisait--en cet Ouest demeuré aujourd’hui encore combatif à l’ancienne mode, et où le revolver répond vite à la moindre offense... Alors, sans hâte, soigneusement, il enleva l’épingle fermant la poche intérieure de son veston d’où il sortit un petit cahier, à couverture de parchemin sale, qui portait en calligraphie ronde, à demi effacée, son nom: Molinier (Jean). «Gentlemen, je ne suis pas plus poltron qu’un autre... Jetez un coup d’œil sur ceci qui est ce que nous appelons en France un livret militaire... Sur cette page, là, tenez! vous pouvez lire qu’en cas de guerre je dois me rendre, dans le plus bref délai, à Bar-le-Duc, dépôt du 94e régiment d’infanterie... Vous connaissez les nouvelles d’Europe... Mon pays est en guerre depuis huit jours avec l’Allemagne... Hier, j’ai quitté ma femme, mes trois gosses, ma ferme, mon troupeau, à soixante milles au Sud d’ici, et je m’embarque à New-York après-demain... Je ne peux donc relever aucune insulte, devant tout mon sang à la défense de mon pays...» Il y eut un instant de silence. On entendit dehors, dans la nuit, bruire le large vent de la plaine... Pour la plupart des rudes gens présents, une guerre--sottise commune encore chez ces arriérés d’Européens, mais impossible en Amérique!--concernait les militaires professionnels dont se battre était la _business_, une _business_ comme une autre. Puisque ce Français était un soldat on comprenait son abstention, mais elle ne lui attirait pas une sympathie frémissante... L’insulteur qui, jusqu’alors, était resté assis, voûté, écrasant une chaise de l’affaissement de son corps énorme, se leva. Il avait la nuque si musclée qu’il ne pouvait relever complètement la tête. «Je savais bien que c’était un damné Français!... Oui, à sa gueule noiraude dès qu’il est entré... Moi je suis Allemand, je m’appelle Buhler et je suis né à Hambourg... si les damnés Anglais ne barraient pas la mer... je...» Il n’en put dire davantage... Une bouteille, frénétiquement projetée par Molinier, lui ensanglanta le visage... déjà le petit Français, en corps à corps, esquivait ses gros coups de poing, le jetait sur le sol grâce à un croc en jambes qui rappelait Belleville, se roulait avec lui parmi les tables renversées, le frappant de la tête, des coudes, des genoux,... Quand on intervint il lui «tenait» le crâne par les oreilles et le «sonnait» sur le plancher. Pendant qu’on relevait Buhler, qu’on l’épongeait, Molinier, la respiration calme, déclara: «Gentlemen, cela change tout que ce coquin soit Allemand!... Je viens de le corriger, et quoiqu’il ne soit pas un gentleman, je suis prêt à lui donner réparation... En effet, mettre des balles dans la peau d’un Alboche, ici ou en Alsace-Lorraine, c’est toujours bonne besogne... et c’est mon devoir... Seulement la diligence repart à minuit... dans juste une demi-heure et ne pas la manquer est aussi mon devoir...» Deux groupes s’étaient formés, l’un d’Américains germanisants par origine, par anglophobie, ou par puritanisme, l’autre de vrais Yankees qui se rappelaient La Fayette ou qui prenaient sportivement parti pour le petit homme contre le colosse. Après quelques minutes d’une discussion dont Molinier, assis paisiblement, se désintéressa, il fut décidé que le combat aurait lieu aussitôt, dehors, dans les ténèbres, et «au cigare»... Buhler s’inondait le crâne d’eau froide, afin de dissiper son ivresse. Il absorba une dose de «bromo seltzer» pour calmer ses nerfs, assurer sa main et son coup d’œil. Car il était un duelliste expérimenté. Molinier ouvrit sa valise avec des gestes lents de paysan et y trouva, parmi des chaussettes de grosse laine et des mouchoirs à carreaux, un vieux revolver Colt, à simple action, tout chargé. Il le démaillotta du linge gras qui le protégeait contre la rouille. Le bar-tender, Mac Pherson, un écossais américanisé, s’approcha et lui dit à voix basse: «Écoutez, Frenchy, on va vous placer à quinze pas l’un de l’autre; comme la nuit est extrêmement noire chacun de vous fumera un cigare dont l’adversaire devra toujours voir le feu... Vous tirerez à volonté, avec ce point rouge pour seul guide... Interdiction de bouger de votre place. Maintenant, Frenchy, vous n’avez aucune chance de sortir vivant de l’affaire... ce Buhler est un revolvériste étonnant... cet après-midi il nous a fait une démonstration... Il tire avec une diabolique vitesse et atteint tout ce qu’il vise. Il exécute des fantaisies: le double roulement, l’éventail, le coup du shériff, comme je n’ai jamais vu... --Tout va bien... Coupez le sermon!... --Il s’est souvent battu! Jamais il n’a manqué son homme!... Jamais!... Et ses armes sont du dernier modèle, il les connaît, il s’est longuement entraîné avec, il les a en main... celle qu’il a choisie pour tout à l’heure a une détente si douce qu’il suffirait de souffler dessus!... Tandis que vous, avec votre vieil aboyeur... --Pas le temps d’en acheter un autre... D’ailleurs il tire droit tout de même... Allons-y!...» On ouvrait la porte. Une rafale de vent coucha la flamme des lampes. Dans les ténèbres, les deux groupes dont on devinait le remuement noir, avançaient à tâtons, trébuchaient sur des racines, se heurtaient. La grande voix lugubre du vent, du mystérieux vent du Texas, parfois s’élevait soudain, gémissait, piaulait, puis s’éteignait dans un silence si profond qu’on distinguait le lointain jappement clair de coyotes chassant au loin... Une nuit pareille était un sinistre et étrange décor de duel. Mais là-bas les combats singuliers ont encore leurs bizarreries d’autrefois, et aussi leur gravité; les conditions en sont souvent fantaisistes, voire cruelles--et pas «d’honneur satisfait» sans mort, ou, au moins, sans blessure extrêmement grave entraînant l’inconscience immédiate et absolue... Molinier ou Buhler devait y rester... Tous les deux peut-être, grâce au «coup double» sinistrement dénommé le «coup des deux veuves» que de semblables conditions rendent fréquent. On plaça les combattants à une distance de quinze pas qu’il fut difficile de mesurer en cette obscurité. Chacun alluma un gros cigare qu’il ne devait laisser ni s’éteindre ni se recouvrir de cendre. Chaque adversaire devinait ainsi la place de l’autre à cette menue étoile pourpre... Mac Pherson, qui assistait Molinier, lui dit, bas, juste à l’instant de s’écarter de lui pour laisser le champ libre: «Frenchy, je vais vous indiquer un truc... un truc très employé dans ce genre de duel... c’est votre suprême chance!... Cela consiste à tenir le cigare non à la bouche mais avec la main gauche, au bout du bras étendu de côté... L’adversaire qui tire sur le point rouge passe donc à un mètre de vous... Mieux il vise, et plus le moyen est efficace...» Molinier avait écouté le conseil d’un air méditatif. Il cracha dans ses mains, empoigna solidement la crosse de son vieux revolver, et répondit: «C’est un truc connu, très employé, dites-vous?... Merci Mac!... Mais moi j’aime les choses simples... --Ne vous entêtez pas... employez donc ce procédé... oh! il n’est pas d’effet certain, mais il vous donnerait une chance de revoir votre femme et vos gosses... Et puis, quand vous partez défendre votre pays de l’autre côté de la mare aux harengs, ce serait bête de faire ici un pâté de viande froide... --C’est cette grosse saucisse de Buhler qui va refroidir, pas moi... Retirez-vous, mon vieux!...» Les adversaires, en place, et les assistants à plat ventre dans l’herbe, attendaient le commandement: «_Feu!_»... C’était un instant de grand silence dans la plaine... Un mocking-bird réveillé, jeta quelques notes perçantes en s’envolant... Les ténèbres étaient si épaisses que le feu de chaque cigare semblait énorme... «Gentlemen, prêts?... A volonté, _Feu!_...» Silence... Le point rouge du cigare de Buhler s’éloigna en zigzags rapides vers la gauche, revint vers la droite, s’éleva, s’abaissa... Évidemment, le Teuton cherchait à dissimuler sa place, à enlever tout point de mire exact à Molinier... Le rond pourpre du cigare de celui-ci demeurait absolument immobile! «Le niais ne suit pas mon conseil, dit Mac Pherson... il va se faire plomber le coffre... Ce que les Français sont suffisants!... ils ne veulent jamais rien écouter, même quand...» Deux détonations, aux longues flammes retentirent, presqu’en même temps, mais Molinier avait certainement tiré le second... Puis on perçut la chute d’un corps sur l’herbe sèche, et des gémissements... Qui était tombé?... Dans cette ombre épaisse, comment savoir?... --Frenchy!... Frenchy!... cria Mac Pherson. --Ça va, merci!...» On courut. Les cônes lumineux de quelques torches électriques de poche trouvèrent le Hambourgeois étendu en une pose anguleuse, grotesque, de marionnette projetée à terre. Il avait reçu au ventre la balle de Molinier. Il hoquetait... Et Molinier, en remettant avec soin son vieux revolver dans sa valise, dit à Mac Pherson: «Je n’ai pas suivi votre tuyau, mais il m’a été bien utile tout de même... Puisque vous, un pacifique tenancier de bar, vous connaissiez ce truc de combat, donc Buhler, duelliste expérimenté, non seulement devait le connaître aussi, mais supposer que je m’en servirais... Alors j’ai tout bonnement tenu mon cigare à la bouche... L’Alboche pensant que je l’avais au bout de mon bras gauche étendu, a visé à côté... sa balle a sifflé à un mètre à ma droite... --Mais vous, dans cette nuit noire, comment vous êtes-vous guidé? --Pour être sûr, j’ai tiré sur la lueur de son coup de feu... Mon père tenait un tir à la carabine et au pistolet Flobert dans les foires de France... cela m’a fait de la théorie quand j’étais gosse... Et puis, j’ai quinze ans de Texas où il y a de la pratique quotidienne sur les animaux et parfois, vous voyez, sur les gens... Maintenant, vite, mon vieux, aidez-moi avec ma valise, que la diligence ne se trotte pas sans moi!...» L’ADIEU Le 24 février 1918, dans notre maison de Neuilly-sur-Seine, je relis la tendre lettre quotidienne de mon mari lieutenant au front. Les domestiques sont couchés. Grand silence de village endormi... Pour entendre le murmure de Paris il faudrait que j’ouvre une fenêtre et que je prête l’oreille... La nuit est brouillée de brume: au ciel de grosses nuées humides: pas de gothas à craindre... La compagnie de Jacques vient d’être ramenée à l’arrière, telle est l’heureuse nouvelle que m’apporte cette lettre. Une semaine de calme pour moi! On se battait si terriblement dans son secteur, ces jours derniers encore!... Je suis certaine que ce n’est pas pour me rassurer qu’il se dit en sûreté, quoique nos combattants aient parfois de ces tendres subterfuges. Mais Jacques et moi nous sommes si profondément unis qu’il ne _pourrait_ rien me cacher... Dès les premiers jours de nos cinq ans de ménage nous nous sommes découvert des âmes extraordinairement semblables ressentant tout pareillement et n’ayant pas besoin de paroles ou d’écrits pour correspondre... Si souvent une même pensée nous venait et que nous exprimions par les mêmes paroles tous deux en même temps, si souvent! qu’après avoir commencé par rire de ces apparentes coïncidences, nous les avons interprétées dans un sens plus haut... Même éloignés nous ressentions les mêmes impressions... peut-être l’un les communiquait-il à l’autre par une sorte d’influence à distance... Je _savais_, sans être près de Jacques, s’il était triste ou gai, heureux ou découragé... Et lui, un jour, quitta brusquement une chasse, en Sologne, et revint en hâte: j’étais tombée soudain malade et, de là-bas, il l’avait _senti_... ... Je numérote la chère lettre avec le stylographe de Jacques et je la joins aux précédentes dans un coffret... Puis je referme ce stylographe dont il se sert depuis l’adolescence, qui est un peu de lui, et qu’à cause de cela je lui ai demandé de me laisser. J’y appuie mes lèvres et je le pose sur son bureau à côté de cette belle édition des _Perles Rouges_ reliée en cuir fauve qu’il affectionne... Pour cela je déloge Sphynge, la chatte persane, qui somnolait entre la lampe et le sous-main. Lentement, elle consent à sauter à terre, me regarde avec reproche, s’étire en bâillant, puis, soudain preste, bondit sur mes genoux. «Sphynge, où est-il ton maître?... Loin, en la nuit, là-bas... à l’Est!... dans la pluie, le froid... Et nous sommes là, seules, toutes deux... Il t’aime bien, il parle de toi dans ses lettres... Dis, Sphynge, nous le reverrons?...» Mais, à coups gracieux de sa patte de velours, elle gifle les pendeloques de mon collier... Mon collier! cadeau de Jacques pour le premier anniversaire de notre mariage... Onze heures seulement. Je n’ai pas sommeil. Et les nuits en février, sont encore si longues!... D’ordinaire, à cette heure paisible, j’aime parcourir la maison... je descends, je vois si la porte donnant sur le Boulevard Maillot et celle du jardin sont bien closes, je traverse le salon, je redresse un cadre dans le hall, j’inspecte la cuisine. Mais, ce soir... non!... je vais rester ici, dans le cabinet de travail de mon mari, et tricoter pour sa section, car je suis toujours la tricoteuse qu’on était si intensément en l’hiver 1914-1915... Quand il ouvrira le paquet, je suis sûre qu’il embrassera ces monstres de laine!... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Ai-je dormi?... non, il ne me semble pas avoir perdu conscience... Non!... mais depuis... depuis combien de temps? une heure peut-être... en proie à une étrange attente nerveuse, je suis restée immobile, complètement, figée dans cette attitude d’une tricoteuse qui écoute. Qui écoute quoi?... La nuit est lourde, hostile... Et le silence est si profond qu’il m’inquiète... Je distingue avec une bizarre précision le tic-tac chantant de l’horloge qui est en bas, dans le hall... d’ordinaire, il ne fait pas tant de bruit... J’entends aussi ma respiration: elle est haletante... et je sens, sur mes lèvres, qu’elle est glacée... Les ténèbres... les ténèbres me paraissent comme... comme frémir... comme _vivre_!... Qu’ai-je donc? Il faut bien que je me l’avoue... pourquoi dissimuler vis-à-vis de moi-même?... J’ai peur... dans cette maison écrasée de nuit, de silence... Oh! un meuble a craqué!... les autres soirs cela arrive et je n’entends même pas, tandis que... Les domestiques? ils couchent dans le chalet, au fond du jardin... pour leur téléphoner je devrais aller jusqu’à ma chambre... et je n’ose... je ne pourrais même pas quitter ce fauteuil... je ne pense qu’à rester immobile, qu’à ne pas faire le moindre bruit, afin d’écouter... d’écouter quoi? Cette épouvante s’est levée en moi peu à peu... Et sans raison!... Je proteste parce qu’elle est sans raison!... Oh!... Oh!... la porte d’entrée en bas, qui donne de la rue sur le hall... elle vient de s’ouvrir!... C’est impossible puisqu’après-dîner je l’ai moi-même fermée à double tour... Oh si! elle est ouverte: je sens un léger courant d’air... oui, elle s’est bien ouverte, sans erreur possible... puisqu’elle se referme!... Crier au secours? Non! le son de ma voix me terrifierait plus encore... et, en bas, on entendrait... Qui est-ce _on_?... Chut!... chut... Des pas dans l’escalier?... Non, je ne les entends pas... J’ai beau prêter l’oreille, je n’entends rien... Mais je les devine, je les sens... alors, c’est peut-être une hallucination... Chut!... quelqu’un monte en s’efforçant de ne pas faire de bruit... Une marche geint, cette marche qu’on a déjà réparée, passé le tournant... Jacques, que n’es-tu près de moi pour crier, pour me défendre!... Oh!... cela est pire: Sphynge s’est dressée... elle a sauté à terre et elle regarde la porte, elle écoute... _Elle aussi a entendu!_... Donc je ne suis pas une malheureuse hallucinée!... Sur le palier, maintenant... C’est sur le palier... _Cela_ hésite... Je me tasse dans le fauteuil... je sens mes mains qui se meurtrissent à en étreindre le dossier... Il faudrait, c’est si simple, que j’aille doucement pousser le verrou de la porte... il est solide, je serais en sûreté... la porte n’est qu’à quatre pas!... mais nulle force humaine ne me contraindrait à bouger. Je n’entends plus rien... plus rien depuis quelques secondes... c’étaient peut-être mes pauvres nerfs qui... _Oh! la porte commence à s’ouvrir_... à peine... mais j’aperçois une raie noire de l’obscurité du palier... Elle s’entre-bâille, menaçante... La voilà grande ouverte... Personne!... à la lueur de la lampe qui éclaire le cabinet de travail j’aperçois tout le palier tranquille... Mais _quelqu’un est entré_... j’en suis certaine... Je _sens_... il me semble même _voir_... une présence vivante qui erre dans la pièce, et pas au hasard, non, mais avec une extraordinaire assurance... Et je ne me trompe pas puisque Sphynge, en ronronnant, suit des pas invisibles, se frotte avec joie aux chevilles de... _de qui donc_?... On a heurté un tabouret... Oh! les cercles, les huit, que fait cette chatte en marchant sur le tapis... Je regarde attentivement la glace: vais-je y voir surgir une image?... Quelque chose a passé entre la lampe et moi... Toujours rien dans la glace... Oh!... oh!... le stylographe!... on le soulève de la table!... il est tenu en l’air... tenu par rien, puisque je ne vois rien... Ah! on vient de le poser soigneusement à sa place... Le livre à reliure fauve... _Les Perles Rouges_... Il s’ouvre... j’entends crisser les pages... on le feuillette... il retombe sur la table, avec bruit... Horreur!... la présence affreuse s’approche... je la perçois... elle est là... Sphynge évolue contre elle à mes pieds... Vais-je devenir folle d’épouvante?... Oh! n’ai-je pas senti une main sur mon front? Et entendu comme un sanglot... un sanglot... ... C’est fini. Plus rien. Tout a disparu... disparu net, avec une soudaineté surprenante... Je me retrouve lucide, honteuse. L’atmosphère est banale. Le cabinet de travail a son aspect ordinaire. Sphynge aussi semble surprise... elle flaire le tapis, les meubles... puis elle s’enroule dans son pelage ras, soupire, s’endort... Quelle heure?... _Minuit vingt-cinq_... Sans la moindre appréhension, je descends dans le hall... La porte d’entrée est close à double tour... l’horloge chantonne familièrement... je parcours la maison... Rien d’anormal... Décidément, et quoiqu’ils ne m’aient jamais joué aucun tour, il faut que je surveille mes nerfs. Comme Jacques se moquerait de moi s’il savait!... Demain j’irai demander une ordonnance à notre vieux docteur... * * * * * Ensuite?... Ah! combien de femmes françaises l’ont vécu mon affreux mois d’après!... Plus de lettres de Jacques. Les miennes, et les paquets que j’envoie, me reviennent avec la mention: «Le destinataire n’a pu être joint». Le bureau des Renseignements aux Familles, m’informe que mon mari est disparu. De l’espoir encore!... Mais, un après-midi, un vieillard en noir, aussi ému que moi, me rend visite. Il vient de la mairie... Mon pauvre Jacques a été tué dans une attaque de nuit le 24 février à _minuit vingt-cinq_... A l’heure même où me surgissait cette affreuse épouvante... On a retrouvé son cher corps, on a constaté l’heure à sa montre brisée... Est-ce lui qui, alors qu’il expirait là-bas, est pourtant venu dans notre demeure...? Est-ce lui qui a tenu le stylographe, feuilleté le livre, posé la main sur mon front?... Ou bien mon être subconscient, se trouvant averti par une mystérieuse vague mentale--avec quelle force Jacques a dû lancer vers moi sa dernière pensée!--ai-je, par réaction, imaginé cette scène terrifiante?... Pourtant je suis d’une santé robuste. Jamais, au grand jamais, je n’ai eu d’hallucinations... Non, c’est mon bien-aimé qui est venu dire adieu à sa femme, à notre chère demeure!... Sphynge, dont les nerfs sont plus subtils que les miens, n’a-t-elle pas reconnu son maître?... ... J’ai espéré qu’il reviendrait... Avec quelle émotion j’aurais accueilli ces signes de sa présence qui m’effrayèrent tant, ce soir du 24 février... Combien de nuits dans la maison solitaire, errant de chambre en chambre, passai-je à l’attendre, à crier son nom chéri à travers mes larmes!... Mais vainement! Il n’est jamais revenu... Pourtant, au profond de l’au-delà, je suis sûre qu’il _sent_ ma tendresse... J’ai tout essayé... Je me suis rendue en des milieux spirites... La planchette, les tables tournantes, l’écriture automatique, les médiums à incarnation, n’ont même pas ébauché un rapprochement... J’ai écouté discourir des occultistes célèbres dans l’espoir qu’ils m’aideraient à renouer la chaîne brisée. Et rien!... Oh! je ne dis pas qu’il _n’y a rien_ puisque j’ai eu une si forte preuve! Mais pourquoi est-il venu à l’instant de son trépas et plus jamais ensuite?... Pourquoi la Visiteuse, après avoir été si clémente, s’est-elle montrée si implacable?... Comment, alors qu’il expirait, est-il venu vers moi?... Nombreuses sont de semblables apparitions de pauvres mourants, on en cite dans toutes les familles. Mais nul ne les explique. Et l’être cher ne revient plus. Son adieu est pour toujours... Comment vient-il?... Pourquoi ne revient-il pas?... L’ORTEIL EN MOINS[5] [5] D’après Amb. Bierce. La vieille demeure des Mantish était hantée. Les gens sceptiques, et il y en avait déjà beaucoup en 1840, dans ce coin de l’Amérique du Nord!--convenaient qu’il se passait là des faits vraiment étranges. C’était une maison très ancienne, non pas en ruines mais depuis longtemps abandonnée, dans une lande devenue sauvage, auprès d’un chemin où l’on passait peu. Son aspect sinistre justifiait à lui seul sa mauvaise réputation; même en plein jour il suffisait de la regarder pour ressentir un malaise qui se transformait vite en effroi. Seuls certains châteaux d’autrefois ont une atmosphère aussi triste, aussi déprimante... Après le crépuscule, les gens égarés dans ces parages voyaient avec angoisse la maison damnée surgir de l’ombre; alors, ils s’éloignaient vite et, rentrés chez eux, tremblaient encore... Mais il y avait pire: selon de nombreux et irrécusables témoins, des silhouettes pâles erraient la nuit autour de la Maison Mantish, y entraient, en ressortaient, bien que volets et portes fussent hermétiquement clos. On avait entendu d’affreuses plaintes, perçantes, humaines, qui venaient de ce lieu d’épouvante et que rien n’expliquait... On avait vu des lumières livides briller à travers les fentes des volets. Quinze ans auparavant cette maison était fraîche et riante. Mr et Mrs Mantish l’habitaient: lui, un bellâtre brutal et ivrogne, elle, née Gertrude Cash, une blonde délicate, un peu timide, aux grands yeux bleus. Un jour, dans on ne sut jamais quel accès de fureur alcoolique, Mantish étrangla sa femme. Quand il revint à la conscience, il s’enfuit... Le meurtre ne fut constaté que le lendemain. En ce temps qui ne connaissait ni le téléphone, ni le télégraphe, douze heures d’avance c’était l’impunité pour un meurtrier. Mantish ne devait jamais être rejoint. Quand tout fut terminé, le shériff, avec l’assentiment de Robert Cash, père de la pauvre Gertrude, fit clore la Maison du Crime. Peu à peu elle acquit son aspect sinistre et son effrayante réputation. Robert Cash, qui vivait toujours au moment où se passe ce récit, affirmait avoir reconnu plusieurs fois sa fille parmi les formes blanches qui semblaient encore habiter la demeure déserte. * * * * * ... Ce soir-là, trois rudes cow-boys: King, Sanchez et Harrigan, menaient grand bruit au _Cygne blanc_, l’auberge du village le plus voisin de la Maison Mantish. A l’autre bout de la pièce, seul à une table, se trouvait un homme qu’ils ne connaissaient pas et qui avait depuis quelques jours une chambre au _Cygne blanc_. Barbu, les cheveux longs, taillé en force, l’air pas commode, il ne parlait à personne. Une vingtaine de garçons du pays buvaient et jouaient aux cartes, dans la brume bleue des cigares. «Oui, je le répète, je ne peux supporter les difformités physiques, disait King, qui était de beaucoup le plus âgé des trois cow-boys et dont le visage tourmenté, ridé, presque grimaçant, attestait qu’il avait souffert. Non que je prétende qu’elles correspondent à des difformités morales, oh loin de là! mais que voulez-vous, je suis ainsi! C’est un sentiment que je ne peux vaincre... et il me...» Harrigan interrompit: «Alors une jeune personne qui n’aurait pas de nez ne courrait pas le risque de devenir Mrs King!... --Certainement non... même si elle possédait des millions!... --Tu exagères... Toi si impulsif, toi chevaleresque à plaisir? Il suffirait que tu l’aimes!... --Je n’exagère pas... Et j’en ai donné, jadis, une preuve... une preuve terrible... Vous étiez alors des enfants... J’ai rompu avec cette adorable Gertrude Cash, que je devais épouser, en apprenant qu’à la suite d’un accident on lui avait amputé l’orteil du pied droit. --Et on connaît la fin de l’histoire!... Peu après, et peut-être par simple dépit, elle se maria avec une fameuse canaille, ce Mantish qui était moins susceptible en ce qui concerne les orteils mais qui finit par étrangler sa femme... Il est maintenant à l’autre bout du monde... à moins qu’il ne soit mort...» Il y eut un instant de silence. King reprit, d’un ton grave, les yeux vers le sol: «Cela fut la tragédie de mon existence... nous nous aimions beaucoup Gertrude et moi... Et, parce que je n’ai pas su vaincre la répulsion que m’inspirent les infirmités, la pauvre petite a... Mais je ne pouvais imaginer que cette rupture aurait pareille conséquence!... Je traîne ce cadavre dans la vie... J’aimais passionnément Gertrude...» Harrigan, à voix basse et en désignant l’étranger qui buvait seul, dit alors: «Cet homme à la table là-bas... Comme il écoute ce que nous disons!... --Oh! il n’écoute pas, il entend!... Nous crions assez haut pour qu’il entende sans avoir besoin d’écouter!...» plaisanta Sanchez. Mais King, que la conversation précédente avait sans doute mis de mauvaise humeur, s’était détourné et regardait l’étranger avec une insistance malpolie. Il finit par l’interpeller. «Hé! là-bas, vous feriez bien d’aller boire ailleurs...» L’homme répondit: «Pourquoi donc? --Parce que vous n’avez évidemment pas l’habitude de vous trouver avec des gentlemen!...» A ces paroles, dites sur le ton le plus haut, toutes les conversations s’arrêtèrent. On se leva, on se tourna vers la querelle commençante. Des gens montèrent sur des chaises afin de mieux voir. L’inconnu s’avança, pâle, menaçant... Mais Harrigan déjà s’interposait: «Voyons, King, il n’y avait pas de raison d’employer un pareil langage... Retirez ce que vous avez dit... --Pourquoi donc?... On n’a pas à être poli avec un damné cochon...» La seconde d’après, King recevait au visage le contenu du verre de l’étranger. Allait-il y avoir un pugilat?... Déjà le patron du _Cygne Noir_ se jetait entre les adversaires. Mais King, très calme, s’essuya le visage avec soin et reprit: --Je réclame la satisfaction due à quiconque reçoit une voie de fait en réponse à une simple malpolitesse...» C’était la pleine époque des duels dits «à l’américaine». Les combats singuliers, extrêmement fréquents en Amérique, y avaient pris une sauvagerie parfois cocasse. Les conditions, toujours très graves, que l’offensé imposait et que l’offenseur ne pouvait discuter, n’avaient rien de fixe, de réglé d’avance, et elles s’augmentaient souvent d’une sorte de fantaisie macabre. «Vous connaissez les usages de ce pays?» demanda Harrigan à l’étranger. Celui-ci, dont le visage encadré de longs cheveux et d’une barbe touffue était énergique jusqu’à la brutalité, frappa sur la table en criant: «Que votre ami choisisse l’arme et le terrain!... L’heure aussi... tout de suite s’il veut!...» King prit l’assistance à témoin: «Vous entendez, gentlemen!... On ne me conteste pas le choix de l’arme, de l’heure et du terrain... Que deux d’entre vous veuillent bien assister mon adversaire... Tout doit se passer régulièrement...» Deux gaillards curieux de voir le combat, acceptèrent. A la porte, il y avait justement deux carrioles appartenant à des fermiers en train de boire. King monta dans l’une avec Sanchez et Harrigan. L’inconnu s’installa avec ses témoins sous la bâche de l’autre--qui suivit la première, conduite par King. La nuit était affreuse, pleine de rafales. Entre des nuages sulfureux glissait parfois une effrayante clarté lunaire... A contre sens du trot des chevaux, les arbres passaient dans les ténèbres, montrant l’un après l’autre, vaguement, leur silhouette déchiquetée... King arrêta sa carriole et en descendit, avec Sanchez et Harrigan, à un endroit imprévu entre tous, un endroit abominable: devant la Maison Mantish, la Maison du Crime, dont l’aspect semblait, cette nuit-là, plus sinistre encore que d’ordinaire... L’étranger, qui était enfoui sous la bâche de la carriole, sembla assez impressionné lorsqu’il eut sauté à terre. «Où diable m’avez-vous emmené? grommela-t-il. --J’ai le choix de l’endroit!... Je choisis l’intérieur de cette maison!... Tiens, vous êtes moins fier que lorsque vous m’avez jeté du whisky au visage?» L’autre cracha par terre et répondit: «Je n’ai pas plus peur de votre damnée maison que de vous!...» On parvint difficilement à ouvrir la porte. Quand, enfin, elle céda, on entendit des échos plaintifs venir de l’intérieur. Cela sentait le moisi, la cave... Les six hommes suivirent un couloir presqu’à tâtons et dans un grand silence car un épais tapis de poussière rendait les pas muets, un couloir où la lueur d’une chandelle qu’ils avaient allumée faisait osciller de grandes ombres. Ils parvinrent à une large pièce carrée, vide. Les deux fenêtres étaient hermétiquement closes par la poussière et la vétusté, derrière leurs volets assujettis à l’aide d’énormes barres de fer. «Halte!...» dit Harrigan. Personne ne franchit le seuil!... Puis Harrigan ajouta: «Déshabillez-vous!... C’est en cette pièce même qu’aura lieu le duel, dans l’obscurité.» King et l’étranger, sans entrer dans la pièce, retirèrent chapeau, cravate et veste. Sanchez sortit alors deux longs couteaux à bœuf. «Voici les armes!... Ces deux couteaux sont exactement pareils.» Chaque combattant en prit un, puis, toujours selon l’usage, et afin d’établir qu’il ne portait d’autre arme, il fut fouillé par les témoins de l’adversaire. «Maintenant tout est prêt... Veuillez alors vous placer dans cet angle.» Il indiquait le coin de la salle le plus éloigné de la porte. L’étranger, après un instant d’hésitation, franchit le seuil et gagna la place assignée tandis que King se mettait dans le coin opposé... les témoins restèrent dans le corridor. Inclinés en avant, la main crispée sur l’éclair vague du couteau, les deux combattants se regardaient--avec cette haine spéciale qu’on n’éprouve qu’en présence de la mort... Sanchez éteignit la chandelle. Obscurité profonde. --Gentlemen, dit la voix de Harrigan, qui semblait lointaine en ces ténèbres, nous allons nous retirer; vous ne bougerez pas jusqu’à ce que vous entendiez se refermer la porte extérieure de la maison... Cela sera le signal du combat!... Ensuite, que Dieu vous aide! Il y eut le bruit de la porte de la salle que les témoins refermaient. Enfin la porte de la maison retentit sourdement... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Le lendemain matin, par un soleil resplendissant, le shériff du district, Sanchez, Harrigan, King et Robert Cash, le père de la pauvre Mrs Gertrude Mantish, s’arrêtaient devant la demeure hantée et y pénétraient. Au bout du couloir, on ouvrit la porte de la salle... Était-elle déserte?... Non. Quand les yeux se furent habitués à la demi-obscurité, ils distinguèrent un homme qui se tenait sur un genou, dans l’angle le plus éloigné de la porte... Il était dans une attitude d’épouvante atroce, les épaules levées jusqu’aux oreilles, le visage détourné, les mains étendues... Le shériff tira sur l’un des bras, qu’il sentait raide et froid. Le cadavre roula sur le flanc, d’un seul coup, sans quitter sa pose contractée... Il offrait ainsi sa figure au jour douteux qui venait de la porte. Et Robert Cash balbutia: «Seigneur! Mais... mais c’est Mantish. --Vous voyez bien que je ne me suis pas trompé! s’écria King, triomphant. Dès le premier instant je l’ai reconnu... Il a laissé pousser sa barbe et ses cheveux, mais ma mémoire est bonne... L’attirance mystérieuse qui ramène toujours, invinciblement, un meurtrier vers le lieu du crime, l’a-t-elle fait revenir dans le pays, ou y avait-il simplement quelque intérêt? on ne le saura jamais; mais c’est bien lui!... Quand, hier soir, par une supercherie qui était la plus légitime vengeance, je me suis glissé hors de cette pièce, en même temps que Sanchez et Harrigan, et que j’ai quitté avec eux la maison, c’était pour laisser en proie à toutes les horreurs de l’ombre et du remords, un misérable assassin... Un duel avec lui? Non, mais pire, bien pire: les ténèbres de cette pièce où jadis il tua sa femme!... --Mais... de quoi donc est-il mort?» demanda le shériff. En effet Mantish se trouvait encore dans le coin même où il s’était placé pour le combat. Son attitude et son visage attestaient une épouvante inouïe... Qu’avait-il donc _vu_ dans les ténèbres? On regarda autour de lui... on chercha... Or, sur la couche épaisse de poussière qui revêtait le sol, à côté des empreintes des bottes des hommes, il y avait, extrêmement nettes, _celles de deux pieds nus_... elles se dirigeaient vers le cadavre... Cash, livide, tremblant, dit en les désignant: «Regardez!... regardez!... _le gros orteil du pied droit manque!... ce sont les pas de Gertrude!_» Gertrude, on le sait, était le prénom de Mrs Mantish, fille de Robert Cash, et la femme, la victime, de l’assassin dont le cadavre gisait là... L’ÉMOTION DE MAURICIA Du vertigineux balcon, Mauricia vit disparaître, à travers ses larmes, l’auto miroitant qui emportait son mari, deux témoins, quatre épées emmaillottées de serge verte, et un médecin... On ne lui avait pas indiqué l’endroit choisi pour le duel--par crainte qu’elle n’y surgisse, dramatique, affolée comme dans le _Maître de Forges_... Elle cherchait à deviner où cela se passerait... Son regard, par-dessus des horizons de cheminées, découvrit, là-bas, si loin, le Mont Valérien bleuâtre... Était-ce là?... Suresnes, le Val-d’Or, Puteaux, contiennent des parcs isolés... Ou bien, comme on le lui avait presque donné à entendre, Jacques se battrait-il à Meudon, plus loin, à droite du squelette rouillé de la Tour Eiffel?... Mais, l’étincellement du lumineux matin l’étourdissait. Et elle n’avait pas l’habitude de se lever si tôt... Elle rentra dans sa chambre, sa chambre neuve de récente mariée, et, gentille brune en peignoir mauve, elle s’abattit sur le grand lit... Des pensées tumultueuses s’ameutaient en son cerveau. Un duel? Qu’était-ce au juste? Elle ne savait guère... Un an auparavant elle vivait encore tièdement, chez ses parents, marchands de drap, rue des Salines, à Lons-le-Saulnier où l’on se bat peu!... La veille, son mari, avocat débutant, lui avait dit: «Chérie, j’ai eu une dispute avec un de mes collègues, un certain Leroy... oui, celui qui me téléphone quelquefois... Il m’a plaisanté sur la profession de tes parents... tu comprends que je n’allais pas laisser injurier ta famille... je lui ai répondu de telle sorte que demain matin nous nous alignons... oui, un duel!... et à l’épée!... Avec moi on ne s’en sort pas avec deux balles sans résultat... Il va voir, Leroy...» La petite épouse, toute fraîche de Lons-le-Saulnier, cherchait depuis, et encore pendant cette angoissante attente, à se représenter ce que pouvait bien être un duel... La légion épique des héros de Dumas père s’agitait dans sa mémoire dans un fracas de ferraille... Bons vieux romans lus en cachette et passionnément, à la pension des demoiselles Troubéon!... Comment se passent les duels?... les illustrations le disaient: les adversaires croisent, en forme de ciseaux très ouverts, leurs longues colichemardes, et l’une d’elles transperce l’autre: la moitié de la lame ressort dans le dos!... Son mari était donc à ce point anachronique et brave!... Elle se rappela aussi un illustré populaire qui, quelques mois auparavant, avait représenté un duel moderne: deux messieurs en bras de chemise, tenant des épées et entourés d’autres messieurs en redingote et chapeaux haut de forme... Jacques allait être un de ces vaillants!... S’il triomphait, si l’on voyait son nom dans les journaux, quelles lettres elle enverrait à Lons-le-Saulnier!... Comme ses amies de pension jalouseraient l’épouse du «Parisien»!... Aux vacances, qu’elle serait fière de se promener à son bras, le dimanche après-midi, autour de la musique militaire jouant _Faust_!... Oui, mais si... cette pensée la précipita en de nouveaux gros sanglots de bébé... A son angoisse, il se mêlait une admiration sans bornes pour son héroïque mari... Se battre ainsi pour l’honneur de ses parents à elle!... quelle noble nature!... Il lui semblait percevoir les échos d’un formidable combat... A force de pleurer, elle s’endormit, en larmes... * * * * * ... Aux glaces biseautées de l’auto les allées calmes et lumineuses du Bois défilèrent. Il y avait de jeunes pousses aux arbres. Des traînées de pâquerettes blanchissaient les pelouses; des poignées de moineaux jaillissaient des buissons. Jacques disait à ses deux témoins: «Je vous assure que Leroy ne fera pas une plus mauvaise figure que lorsque je l’ai trouvé en caleçon dans le cabinet de toilette de Gaby... Quel mufle tout de même!... Il savait pourtant combien je tiens à Gaby...» Car la vraie raison de la rencontre était Gaby, une petite femme du Quartier Latin pour laquelle le mari de Mauricia et son ex-camarade Leroy avaient un vif attachement, chacun d’eux se croyant le seul élu... Auteuil, la porte Molitor, la masse énorme du Vélodrome du Parc des Princes. C’était là... Jacques, dont c’était le premier duel, se sentit faiblir... cette porte de Bois, comment la repasserait-il, tout à l’heure?... debout, ou étendu sur une civière?... Sa langue, bizarrement sèche, cherchait en vain de la salive... D’un effort, il s’affermit... Son premier témoin montra un papier d’autorisation au gardien, Alphonse, et le groupe pénétra dans le quartier des coureurs: vaste triangle de terre battue sis derrière les tribunes et bordé de deux séries de cabines pour les cyclistes. Alphonse en ouvrit une et les témoins engagèrent Jacques à s’apprêter... Comme plusieurs gentlemen en chapeaux haut de forme paraissaient, parmi lesquels il reconnut son adversaire, il resta seul et ferma la porte. Malaisément, il retroussa le bas de son pantalon, mit une chemise de flanelle, ganta sa main droite... La salive s’obstinait à fuir sa langue... Il haletait un peu. Quelle bête d’histoire!... A cette heure-là, les autres jours, il lisait ses journaux, tranquillement couché, son chocolat près de lui... Pourquoi diable a-t-il cru devoir faire le matamore en présence de Gaby et promettre à Leroy de lui mettre «six pouces de fer» dans la poitrine!... Et pourquoi n’a-t-il pas osé dire à ses témoins qu’il préférait que l’affaire s’arrangeât... Et puis, ça coûte chaud un duel!... Ça lui reviendrait au moins à sept cents francs, tout compris... Mais, d’abord, ne pas se faire tuer!... Dans son souvenir, il cherchait les leçons du père Briquet, jadis, au collège... Pliant sur les jarrets, les bras en garde, il essaya son allonge... Ses jambes tremblaient... Le duel s’était décidé si vite qu’il n’avait pu prendre cette préparation de la dernière heure où excellent des professeurs spécialistes de l’épée de combat... En duel, les coups blessent partout, tandis qu’à la salle d’armes de son lycée on n’annonçait, on ne comptait, que ceux atteignant la poitrine... Saurait-il garer son bras, son visage, ses jambes... Son visage surtout, à cause des femmes... Il se répétait: «Je ferai _une, deux_... Je ferai _une, deux_!...» cherchant de l’assurance dans ce projet... La porte s’ouvrit devant son premier témoin. «Eh bien, es-tu prêt?... Nous avons gagné, au sort, la place et les épées... On t’attend...» Il sentit sa figure devenir couleur de craie... Il sortit... le grand jour l’éblouissait... Machinalement, il se dirigea vers l’ombre des tribunes où les deux médecins flambaient les épées, longues aiguilles claires, sur des morceaux de coton enflammé... Le matin d’été resplendissait... En le profond ciel bleu, des hirondelles, très haut, dessinaient de fantaisistes polygones noirs. Sous l’heureuse lumière les redingotes donnaient aux témoins des allures funèbres. Quelques coureurs, à maillots multicolores, s’étaient arrêtés dans le cadre de la porte et regardaient. Il prit l’épée, qui lui sembla lourde, mal en main... Le directeur du combat joignit les pointes, prononça quelques phrases dont Jacques entendit seulement: «_Allez, Messieurs!_» Il tomba en garde comme au collège... Il se répétait: «Je vais faire _une, deux_... je vais faire _une, deux_...» Leroy, le buste penché en arrière, la figure de trois quarts, tendait le bras désespérément... il semblait un pêcheur à la ligne tenant sa gaule le plus à bout de bras possible... Il avait été la veille au soir dans une salle d’armes où on lui avait répété: «Tenez l’arme horizontalement au bout de votre bras tendu... Et sous aucun prétexte ne raccourcissez le bras!...» Jacques parvint, avec peine, car sa pointe tremblotait, à engager le fer comme à la leçon du père Briquet. Y étant parvenu, il n’osa se fendre... N’allait-il pas, au passage, se piquer à cette pointe horizontale... Que faire? A ce moment, Leroy envoya un petit coup timide dans la direction du poignet, vite retiré, de Jacques... Cela fut une révélation pour celui-ci... A son tour il tâcha, sans se fendre, de piquer la main de Leroy... il n’y réussit pas mais il parvint, en reculant chaque fois la main, à éviter les picotements de l’adversaire... Pour plus de commodité, il tint l’épée à l’extrême du pommeau, l’index allongé en-dessus... mais ses coups rencontraient chaque fois la coquille de Leroy, qui tintait. A tour de rôle, sans se presser, prudemment éloignés l’un de l’autre, ils piquaient vers la main adverse et reculaient aussitôt, comme si le coup avait allumé une mine... Parfois ils reculaient tous deux en même temps... Le petit jeu des grands enfants barbus continua, lent, monotone... Ils semblaient pêcher des écrevisses... Soudain le directeur du combat hurla «Halte!» et, la canne haute, se rua entre les adversaires comme si leur fureur avait pu les empêcher d’entendre... Au poignet de Leroy une piqûre rutilait, une piqûre d’un millimètre, à peine visible... Les médecins, sérieusement, avec des termes scientifiques, déclarèrent que le blessé était en état d’infériorité. «Messieurs, l’honneur est satisfait!...» La rencontre avait duré une minute et quart. Jacques, en remettant sa chemise de jour, son gilet et sa redingote, se sentait envahi d’un puissant bien-être. Il bavardait. «Je n’ai pas été ému... pas du tout, du tout... Et ça n’a pas duré longtemps... je lui ai fait son affaire en cinq secs...» Le procès-verbal rédigé, les deux groupes se saluèrent, s’en furent vers leurs voitures. Leroy, de sa main blessée et bandée faisait tournoyer sa canne afin de montrer que la blessure était insignifiante. «Alors, pourquoi qu’il n’a pas continué?» goguenarda un cycliste. Et Alphonse, le gardien, disait: «J’ai vu ici plus de cent duels, mais jamais un où l’on ait eu autant peur de se faire bobo.» Le chauffeur avait découvert l’auto. Jacques s’installa dans le fond ainsi que sur un trône. Autour de lui, le matin resplendissait comme d’admiration... Un bruit de voix dans l’antichambre réveilla Mauricia... Jacques ouvrait la porte... Jacques vivant, et souriant. «Ah! mon chéri!... mon chéri!... --Eh bien oui, j’ai flanqué un coup d’épée à Leroy... et ça n’a pas traîné... A la première reprise... Oh! je l’ai ménagé, l’animal... J’aurais pu dix fois le toucher au corps, mais j’ai eu pitié de lui... et j’ai pensé que tes parents, quand ils seraient au courant, m’approuveraient de ne pas avoir vengé trop sévèrement l’offense faite à leur nom...» Les idées de Mauricia tournoyaient. Était-ce possible? Son mari s’était battu en duel. Son mari avait blessé son adversaire. Que dirait-on à Lons-le-Saulnier autour de la musique militaire! Elle croyait n’avoir épousé qu’un avocat et voilà que son époux s’auréolait de la gloire des d’Artagnan, des Porthos. Vraiment le destin la comblait!... Certainement le nom de Jacques--son nom à elle!--serait imprimé dans les journaux... quand on a risqué sa vie c’est bien le moins... Elle étouffait de joie et de gloire. «Dis donc, chérie... puisque c’est pour tes parents que je me suis battu, écris donc à ton père de prendre à sa charge les frais du duel... Ça se montera dans les deux mille francs, tout compris... Si c’est toi qui demandes cette petite somme il l’enverra tout de suite... D’ailleurs c’est bien le moins... --Mais oui!... oh! je te la promets!... Mon Jacques!... mon héros, mon héros!...» LA CHOSE D’ÉPOUVANTE[6] [6] D’après Amb. Bierce Le Coroner termina le résumé de l’affaire, telle que l’établissaient divers témoignages et le rapport du médecin légiste. Les sept jurés approuvèrent d’une secousse de tête. Ces trappeurs ou bûcherons étaient de pensée lente et de geste brusque. --Puisque le témoin, Peter Smith, ce journaliste dont la déposition aurait sans doute éclairci le cas mystérieux du pauvre Hugh Morgan, n’a pu encore être retrouvé, nous allons conclure... Etes-vous tous d’accord pour penser que Hugh Morgan fut tué par un lion de montagne?... --De mémoire d’homme on n’a vu semblable animal dans le pays! grommela un trappeur. --Et le corps du malheureux était broyé, déchiqueté, d’une façon telle qu’on penserait à un rhinocéros, un éléphant ou un autre animal d’Afrique...» ajouta un des bûcherons. La porte s’ouvrit brusquement et un jeune homme entra. Il était vêtu comme on l’est dans les villes et couvert de poussière... «Je regrette d’arriver aussi tard, dit-il, mais j’ai dû faire un long trajet afin de télégraphier à mon journal...» Le coroner sourit aigrement: «Votre article diffère sans doute du récit que, sous la foi du serment, vous allez nous faire? --Pardon!... cet article, dont j’ai ici le brouillon, peut être considéré comme une déposition devant Dieu et les hommes... Et pourtant il est si incroyable que je l’ai envoyé non comme un reportage d’après des faits exacts, mais comme un récit imaginé!...[7]» [7] Kipling devait montrer lui aussi, plus tard, dans _A Matter of fact_ (Many Inventions) un journaliste publiant comme une œuvre d’imagination, un reportage parfaitement exact, mais relatant des faits si extraordinaires que le public n’y eût sans doute pas ajouté foi. On fit jurer sur la Bible le jeune journaliste, selon la formule usuelle et légale. Puis le coroner reprit: «Votre nom?... Votre profession?... Votre âge?... --Peter Smith, correspondant de presse et auteur de contes pour magazines, vingt-sept ans. --Vous connaissiez Hugh Morgan, la victime? --Oui... --Vous étiez avec lui à l’instant de sa mort? --Je me trouvais près de lui... Depuis une quinzaine j’étais son hôte en ce pays... car j’aime beaucoup la chasse et la pêche... Et puis je tenais à l’étudier, lui et sa vie solitaire, un peu bizarre même... Il me semblait pouvoir créer avec lui un curieux caractère de fiction. --Racontez comment eut lieu sa mort... Vous pouvez vous aider avec le brouillon de votre article...» Il y eut un mouvement d’attention. Les jurés, le coroner, le public, composé aussi de rudes montagnards, s’installèrent pour bien entendre. Le jeune homme sortit un manuscrit de sa poche et commença: * * * * * «Le soleil venait de se lever. Avec un chien et, chacun, un fusil de chasse, à plomb, nous étions à la recherche de cailles, assez abondantes dans ces parages. Selon Morgan nous devions en trouver surtout au-delà d’un rideau de sapins qu’il me désigna. Pour nous rendre à cet endroit nous traversâmes une plaine onduleuse couverte d’une sorte de jungle faite de hautes avoines sauvages et d’arbustes; nous y étions, au plus épais, Morgan me précédant de quelques mètres, quand nous entendîmes à notre droite un grand bruit... c’était comme si un animal avait parcouru la jungle dont le sommet semblait s’agiter violemment sur son passage. «Nous venons de lever un cerf... Quel dommage qu’on n’ait pas une carabine,» dis-je. Morgan, arrêté, dans une pose anxieuse, observait intensément les sommets de buissons qui s’agitaient... Il avait levé les deux chiens de son fusil et se tenait prêt à tirer... Il ne répondit pas... Cette émotion me surprit, car son sang-froid dans les circonstances dangereuses était toujours remarquable... «Allons, allons, vous n’allez pas tirer sur un cerf avec du petit plomb,» lui dis-je. Il me répondit: «J’ai des chevrotines dans mon canon droit et une balle dans le gauche.» Aller à la chasse aux cailles avec un fusil ainsi chargé, qu’est-ce qui lui prenait?... Mais comme son visage se tournait dans un effort pour mieux voir, je fus frappé de sa pâleur. Certainement il y avait du danger près de nous... Et ma pensée fut alors que nous avions levé non pas un cerf mais un ours grizzly... La grande surface végétale était tranquille maintenant... on n’y entendait plus rien d’insolite... mais Morgan demeurait immobile dans la même attitude défensive... «Qu’est-ce donc?... Répondez, qu’est-ce?... Oui... qu’est-ce? --C’est, c’est... la Chose d’Épouvante», balbutia-t-il d’une voix rauque, saccadée, que je ne lui connaissais pas. Il tremblait!... A cet instant, la jungle s’agita encore, inexplicablement..., car on n’y apercevait rien... Non, rien ne la parcourait... On eût dit un tourbillon de vent comme il s’en forme pendant les orages. Les arbustes étaient non seulement penchés mais aplatis sur le sol... _Cela_ les écrasait, et ils ne se relevaient pas... Et _cela_ se dirigeait lentement vers nous... _Cela_, qu’était-ce donc?... Jamais jusqu’alors je n’avais éprouvé la peur... mais je connus, en présence de cette force _invisible_, qui courbait et écrasait les arbustes, la pire de toutes les épouvantes, celle qu’engendre la suspension réelle ou imaginaire des lois naturelles... Les mouvements sans cause apparente de la jungle, leur progrès vers nous, étaient beaucoup plus effrayants que dans le présent récit... Nous avons une telle confiance dans les règles de la nature que leur arrêt nous semble une terrible menace, le début d’une catastrophe... Morgan était décidément en proie à une terreur folle... Il épaula son arme et fit feu, des deux canons à la fois, vers l’endroit où à trente mètres, nous apercevions des arbustes se courber comme d’eux-mêmes... La fumée du coup ne s’élargissait pas encore que j’entendis un hurlement formidable... un hurlement qui ne pouvait être que d’un animal et où il y avait pourtant je ne sais quoi d’humain... Morgan jeta son arme et prit la fuite sans se soucier de moi... Au même instant je fus précipité à terre par un contact que je ne me suis pas encore expliqué... quelque chose qui était lourd, velu, et _invisible_!... Je dus demeurer quelques secondes inconscient... quelques secondes seulement... Je revins à moi aux cris affreux de Morgan... des cris que j’entendrai toujours et auxquels se mêlaient de sourds grognements, qui ne venaient pas de lui... Je l’aperçus lui-même à une certaine distance... Je me levai péniblement et, fusil à la main, me précipitai au secours de mon ami... Ah! puisse Dieu m’épargner de voir encore une horreur pareille... Morgan, tombé sur les genoux, la tête renversée en arrière et touchant le dos, était secoué formidablement, en tous sens, comme une proie dans l’étreinte d’une bête sauvage... A son bras droit, qui était levé haut, la main semblait manquer... du moins ne la voyais-je pas... L’autre bras était invisible... A certains instants, je ne pouvais discerner qu’une partie de son corps... qui, soudain, reparaissait... Et près de lui, autour de lui, rien d’anormal!... je ne voyais que lui et, parfois, rien qu’une portion de lui... Je ne pouvais savoir ce qui l’étreignait si furieusement... Ses cris... (oh! quels cris!)... allaient en diminuant de force... ils se mêlaient toujours aux grognements abominables dont j’ai parlé... Comme j’arrivais près de lui, il retomba, inerte, sur le côté... Il ne criait plus. A une certaine distance les ondulations de la jungle au passage de l’être invisible s’éloignaient vers la lisière d’un bois... ce fut seulement quand elles l’eurent atteinte que, dans mon épouvante, je pus les quitter du regard... Je m’empressai auprès de Morgan... Il était mort... et vous savez dans quel état... Il n’avait plus forme humaine... on ne pouvait le reconnaître qu’à ses vêtements... Autour de lui, le sol était labouré par le piétinement de pattes... ou de pieds... énormes et informes...» Le journaliste se tut et replia son manuscrit. «Gentlemen, dit le coroner, avez-vous quelque question à poser au témoin?» Un colossal bûcheron se leva. «Je voudrais savoir de quel asile de fous le témoin s’est échappé.» Le coroner se tourna gravement vers le journaliste: «M. Peter Smith, on désire savoir de quel asile de fous vous vous êtes échappé. --Cette question est insultante, mais je crois que vous avez le droit de me poser des questions insultantes... D’autre part, je sais si bien que mon récit est incroyable qu’ainsi que je vous l’ai déjà dit, je l’ai présenté à mes lecteurs comme une œuvre d’imagination et non comme le reportage de faits exacts... Eux aussi ne m’eussent pas cru... Mais les morts parlent, quelquefois... Je vois sur cette table, parmi ses armes et quelques-uns de ses effets, le vieux registre où, chaque soir, à la chandelle, avec un gros crayon, ce pauvre Hugh Morgan inscrivait ses souvenirs de la journée... Ce registre contient probablement des précisions curieuses, car le ton de Morgan lorsqu’il me murmura: «C’est la Chose d’Épouvante» m’a donné à penser qu’il l’avait déjà rencontrée...» Mais le coroner répondit, en mettant le registre dans sa poche: «Ce gribouillage est antérieur à la mort de Morgan et ne peut, par conséquent, nous fournir aucun élément de conviction... Gentlemen, j’attends votre verdict... Témoin Smith, veuillez garder le silence et vous asseoir!...» Les jurés murmurèrent entre eux puis le chef sortit un gros crayon de charpentier et écrivit sur un morceau de papier, en s’appliquant, d’une écriture d’écolier: «Nous, le jury, nous croyons que l’ cadavre, il fut tué par un animal sauvage, soit de c’ pays, soit échappé d’une ménagerie... nous croyons aussi qu’ ça se passa pendant qu’ not’ vieux camarade il avait une attaque d’épilepsie...» * * * * * En ordonnant à Peter Smith de se taire, le coroner lui avait fait un léger signe. Quand les jurés furent partis il l’invita à déjeuner. Au porto il tira de sa poche le journal de Morgan. «Ce sont des gens très simples ces jurés... il eût été inutile, maladroit, peut-être même cruel, de les troubler avec une hypothèse fantastique. Votre déposition les avait déjà trop émus... Pour vivre tranquillement il faut avoir foi dans le témoignage des sens humains et dans les lois naturelles... Maintenant, voyons ensemble ce registre...» Après des pages sans intérêt, celle-ci attira leur attention: 20 Août.--Billy, mon vieux chien, devient singulier... Il semble parfois sentir, apercevoir, des choses là où il n’y en a pas... du moins là où je n’en vois pas... Tantôt, il s’est mis à tourner autour d’une pierre plate assez grosse pour servir de siège à un homme... il aboyait furieusement, la gueule tournée vers cette pierre... Il aboyait non comme devant du gibier mais comme il le fait quand un vagabond approche de ma maison... Soudain il prit la fuite avec terreur et je ne le revis que le soir... Un chien ne peut-il _voir_ avec son odorat?... Une odeur impressionne-t-elle en lui un centre nerveux avec des images de l’être produisant cette odeur?... 2 Septembre.--Hier soir je regardais les étoiles scintiller au-dessus de la crête de la colline à l’est de ma maison. La nuit était pure et froide. Je les voyais avec une netteté extraordinaire... Or, l’une après l’autre, elles disparurent, de gauche à droite... Chacune s’éclipsait, mais pour un bref instant... et rien qu’une ou deux à la fois... Toutes celles qui étaient _un peu_ au-dessus de la crête furent ainsi effacées, l’une après l’autre, comme si _quelque chose_ était passé entre elles et moi... Quoi donc?... La clarté nocturne m’empêcha de discerner... Ce petit incident m’a privé de sommeil cette nuit... Malgré moi j’y pensais... En m’éveillant je me suis d’ailleurs trouvé ridicule... Vais-je m’inquiéter ainsi pour des scintillements plus ou moins vifs d’étoiles?... 15 septembre.--Cela s’aggrave... J’ai trouvé autour de ma demeure des traces de pas... de pas énormes... on dirait qu’un être humain, colossal... ou un singe géant... s’est promené là... Et je dois reconnaître que je suis effrayé!... J’y pense sans cesse... oh! mais, sans cesse... Je ne dors plus... je passe mes nuits les yeux grands ouverts, regardant la porte que je barricade comme si je craignais un siège, et la fenêtre où je tremble de voir paraître un visage affreux... L’y _voir_ paraître?... non, puisqu’_il_ est invisible!... Il?... Il!... _Lui_!... mais qui?... qui donc? 20 Septembre.--Quand je vais et viens dans la montagne il me semble qu’on me suit, de tout près, qu’on s’arrête quand je m’arrête... Cette impression est si forte qu’elle doit avoir une cause réelle... Plusieurs fois je me suis retourné brusquement: personne!... J’ai crié: «Qui est là?... Parlez!» On n’a pas répondu. Le sommeil m’accable chaque soir... Oh! comme je dormirais bien!... Mes yeux brûlent... Mais je n’ose pas... à mesure qu’approche l’heure du repos mon anxiété redouble... Je ne me couche pas, je ne m’étends pas, car je veux veiller... Je le sens qui rôde autour de la _maison_... Je ne veux pas être endormi, sans défense, si malgré mes précautions _il_ entrait!...[8] [8] Ce récit fut écrit longtemps avant par «Le Horla». 27 Septembre.--Il est venu autour d’ici à nouveau... Sa présence m’est de plus en plus évidente... Hier, j’ai vu un sceau d’eau que j’avais puisé dix minutes auparavant se lever seul dans l’air, s’incliner doucement, se reposer à terre comme si quelqu’un venait d’y boire... quelqu’un d’une taille et d’une force colossales... Pourtant, ce n’est d’ordinaire que la nuit qu’Il vient... Je veillerai ce soir avec mon fusil... 28 Septembre.--Hier, je me suis embusqué dans un buisson à vingt mètres de l’endroit où plusieurs fois j’ai vu les traces de ses pas... J’étais bien caché... J’avais mon fusil chargé, un canon de chevrotines, l’autre à balle... Je suis sûr de n’avoir point dormi... Je n’ai rien vu... absolument rien vu passer sur cet endroit, un champ sablonneux, qu’Il semble tant affectionner... Et, à l’aube, j’y ai trouvé encore des traces de _Lui_! J’ai peur de... Car, si tout cela est réel je deviendrai fou et si c’est imaginaire je suis déjà fou. 3 Octobre.--Je ne partirai pas... Il ne me chassera point de chez moi... C’est ma maison, mon champ... Et je ne suis pas un lâche... 5 Octobre.--Je ne peux plus supporter... Heureusement le jeune Peter Smith va venir passer quelque temps chez moi. Il est instruit, intelligent, au courant de tout ce que les savants ont découvert ces temps-ci... Cela me réconfortera de l’avoir près de moi... Et puis je verrai bien, à ses façons, s’il me croit fou! 7 Octobre.--J’ai la solution du problème--elle m’est venue la nuit dernière--soudainement... ce fut comme une révélation divine. Et combien elle est simple, terriblement simple... Il y a des sons que nous ne pouvons entendre. A chaque extrémité de l’échelle musicale sont des notes qui n’impressionnent pas cet instrument imparfait qu’est l’oreille humaine. Elles sont ou trop élevées ou trop graves... J’ai vu des bandes, de sansonnets occupant plusieurs arbres épais et rapprochés, en complet silence, au crépuscule, soudain sauter dans l’air et s’envoler, _tous ensemble_, d’un seul élan... Tous ensemble, comment cela pouvait-il se faire?... Ils ne pouvaient se voir les uns les autres, étant séparés par des paquets de branches... Un chef ne pouvait être visible que d’une très faible partie des autres. Il devait donc y avoir un signal, un commandement, donné par l’un d’eux mais _si aigu_ que je ne l’entendais pas... J’ai fait la même observation au sujet de cailles occupant les deux versants d’une colline et, en plus, séparées par des buissons épais... Elles aussi prenaient leur vol toutes en même temps... pareille simultanéité attestait l’existence d’un signal quelconque donné par l’une d’elles et qui ne tombait pas sous mes sens... Il est un fait bien connu des marins: une bande de baleines jouant ou se nourrissant à la surface de la mer, à une grande distance les unes des autres, séparées notamment par la convexité de la planète, parfois plongent toutes ensemble, et disparaissent à la même seconde... un signal a été donné, trop grave, pour être entendu par le marin qui les observe du haut d’un mât, mais dont la vibration est _sentie_ par les soutiers et les émigrants dans la cale... De même certaines notes basses de l’orgue, à peine perceptibles à l’oreille, mettent une puissante vibration dans les pierres de la cathédrale. Or, il en est de même avec la vision. A chaque extrémité du spectre solaire se trouvent des rayons dits «actiniques» ou «chimiques» que notre œil n’aperçoit pas et dont, pourtant, le chimiste constate la présence indéniable. Ces rayons ont une coloration que nous ne discernons pas. L’œil est, lui aussi, un instrument imparfait: il ne voit que quelques octaves de la réelle «échelle chromatique»... Donc, je ne suis pas fou: il y a des couleurs que nous ne voyons pas, des couleurs invisibles... Et, Dieu me protège!... la Chose d’Épouvante est d’une couleur de ce genre... Elle est invisible... Il y a donc des êtres invisibles... Et je ne suis pas fou... La contrée que j’habite est sauvage, mal explorée... plus à l’est s’étendent de grandes forêts où nul jamais ne pénétra... ces forêts sont peut-être peuplées d’êtres invisibles et l’un s’est aventuré jusqu’ici... Il m’observe, Il me guette... Que vais-je devenir?... Est-il plus fort que moi? ou moins fort?... Sa race est-elle supérieure ou inférieure à la mienne... Je sens en _lui_ l’ennemi et, la prochaine fois, je ferai feu...» LA CORDE BLONDE Ce matin de novembre 1914, je me promenais à l’arrière des lignes allemandes, en Woëvre, avec le blême major Brockstein et le hauptmann Conradt, un colosse rougeaud. A l’horizon, comme d’ordinaire, le tumulte sourd, irrégulier, du canon. Des avions sur le ciel gris d’automne. La boue était profonde. Après s’être montré fort sévère dans l’examen des papiers qui attestaient ma qualité de journaliste américain et m’autorisaient à suivre les opérations militaires, après avoir fait vérifier par des experts jusqu’à mon accent un peu nasillard de New-Yorkais, après que ses espions se furent portés garants de mon intense germanophilie, le major Brockstein m’avait pris en amitié. Il me facilitait la besogne en me donnant des autorisations spéciales et même en me glissant des renseignements que mes confrères ne recevaient pas. Cela m’était d’autant plus utile que la guerre stagnait dans les tranchées et que, nul fait d’importance n’ayant lieu, il était difficile de câbler des articles intéressants... Ce matin-là il n’avait pas encore dit un mot. Le visage soucieux, il suivait du regard, distraitement, les vols de corbeaux qui éclaboussaient le ciel blafard. S’arrêtant soudain, il me posa, avec force, cette bizarre question: «Croyez-vous aux fantômes?...» Surpris, j’hésitais... Conradt s’était détourné pour sourire lourdement. «Croyez-vous qu’un mort puisse revenir et se venger?... insista-t-il. --Il y a bien des choses que nous ignorons... Le fantastique d’aujourd’hui est la réalité de demain... On cite des faits singuliers..., répondis-je prudemment. --Imaginez que... mais je vous conte cela pour vous seul, non pour les journaux!... C’est pénible et mystérieux... Voici... Fin août, lors de notre grande avance, mon régiment s’arrêta un soir près de Compiègne... Je passai la nuit dans une belle propriété avec Conradt ici présent, un feldwebel et cinq soldats... La maîtresse de la maison et sa jeune fille n’avaient pu s’enfuir... ou bien, qui sait, la discipline fameuse de notre armée leur avait inspiré confiance!... Elles étaient charmantes... Et quelle bonne cave... Je me rappelle mal ce qui arriva... La guerre!... quand on avance dans le sang et la mort, quand on ne sait pas si on vivra encore le lendemain!... Je ne veux pas me rappeler... Oh! ce ne fut pas pire qu’ailleurs!... Mais, le matin, cette femme écrivit une lettre à son mari puis elle se tua avec sa fille... Des nécessités stratégiques nous contraignirent alors, brusquement, à nous replier vers le nord... Le mari, qui arrivait de je ne sais où, rentra chez lui quelques heures trop tard... Il lut la lettre, il vit les cadavres, la maison abîmée... C’était un homme d’une cinquantaine d’années, très irritable... Il jura que tous ceux qui avaient passé cette fameuse nuit dans sa maison périraient de sa main... Armé d’un fusil de chasse, il se mit à hanter nos avant-postes... Il devançait même les troupes françaises pendant notre retraite... Bien entendu, cela ne pouvait durer longtemps... Il fut cerné dans un coin de montagne; vingt coups de feu l’assaillirent... J’étais là! Je vois encore sa chute lourde, son corps dégringolant avec mollesse la pente et allant se déchiqueter, s’écraser, au fond du ravin... J’ai su, de façon certaine, que des paysans français l’avaient enterré le lendemain... Et pourtant...» Le major Brockstein s’arrêta. Ses yeux papillottant regardaient les cimes neigeuses des montagnes assez distinctes malgré la brume automnale, mais ils ne devaient pas le voir... Il reprit, d’une voix changée, rauque..., péniblement: «Et pourtant, depuis, les soldats qui étaient avec nous dans la propriété de Chantilly cette nuit-là, ont été tués un à un, et en des circonstances incroyables... l’un dans un abri souterrain, durant son sommeil, au milieu de ses camarades qui n’ont rien entendu; l’autre au coin d’une haie, alors qu’il écrivait à sa fiancée; le troisième pendant qu’il était de garde, la nuit, dans un petit poste d’écoute; le quatrième et le cinquième alors qu’ils portaient la soupe à des camarades en première ligne... Et tous _étranglés_... Il ne reste que le feldwebel Klein, Conradt et moi... Tous les autres ont été étranglés... --Alors, cherchez le responsable parmi les soldats indous de l’Angleterre, il y a parmi eux des _thugs_ qui sont d’étonnants étrangleurs professionnels... rien ne leur ferait verser le sang car leur piété est grande, mais avec un lacet, ils accomplissent d’affreuses merveilles... --Il n’y a pas un Indou à vingt lieues à la ronde... nous sommes en face des lignes françaises... les Anglais sont dans les Flandres... et nous n’utilisons des prisonniers de couleur que loin d’ici... --Alors, il s’agit d’une série de coïncidences!... Comment voulez-vous qu’un gaillard qui a été tué vienne étrangler vos hommes!... Reprenons notre marche, car il fait froid...» ... En approchant du village, nous aperçûmes un groupe de soldats autour d’un cadavre... un feldwebel... raide dans son uniforme gris, les bras en défense, les traits tordus d’épouvante et des marques rosâtres autour du cou... «Le feldwebel Klein!» balbutia Conradt. Le visage de Brockstein était aussi livide que celui du mort. * * * * * Les jours qui suivirent, le hauptmann Conradt et le major Brockstein ne quittèrent plus leur casernement qu’escortés chacun de quatre soldats... La nuit, ils étaient étroitement gardés... Les autres officiers, les hommes de troupe, ne savaient plus rire... car la peur est le plus contagieux de tous les sentiments... Et elle sévissait à l’état épidémique... On sentait planer la mort... Comment admettre qu’un adversaire vivant, quel qu’il soit, puisse franchir les lignes et frapper avec tant de précision, avec une pareille impunité!... Nulle défense ne semblait efficace contre lui!... Klein s’était arrêté pour allumer un cigare en revenant de diriger une corvée nocturne, tout près d’un village en ruines... On ne l’avait revu que mort, étranglé, dans une cave qui se trouvait à l’autre extrémité du village. On craignait davantage le vengeur inconnu que les éclats d’obus et les balles de shrapnels. Une nuit, quelques aéroplanes français bombardèrent les lignes. Ce fut un repos! une douce diversion! Cette fois on avait affaire à un danger précis, tangible, _humain_... Le hauptmann Conradt avait pourtant repris quelqu’assurance. Il ricanait sous cape de l’émotion du major. Mais il tenait grande ouverte la gaine de son pistolet automatique Mauser et regardait très souvent derrière lui... Un soir, il était seul dans sa chambre. Oh! mais absolument seul!... Une seule fenêtre, et grillée. Pas de cheminée... Il écrivait un rapport... Il ne risquait rien... Soudain, les sentinelles qui veillaient devant la porte et sous la fenêtre entendirent un bruit de lutte, des appels étouffés. Elles se ruèrent... Leur hauptmann gisait sur le plancher, mort, _étranglé lui aussi!_... Le médecin chargé d’examiner les traces autour de son cou déclara en avoir vu de toutes semblables sur les autres victimes; elles ne venaient pas de doigts, mais, semblait-il, d’une corde grossièrement tressée... L’enquête n’expliqua pas ce meurtre, plus mystérieux encore que les précédents... La boue qui entourait la maison datait d’une pluie extrêmement récente; or, elle ne portait d’autres traces que celles des pas des sentinelles... Les murs, le plancher, le plafond, ne comportaient aucune trappe, aucun passage secret... Le vengeur continuait donc à frapper, mystérieusement... Au matin, je rencontrai le major. Dix soldats l’entouraient, sur son ordre, et il semblait un prisonnier. Il me fit appeler. Mais les seules paroles qu’il trouva, et si tremblantes! si balbutiées! furent: «Plus que moi!... plus que moi!...» Je commençai à lui faire mes adieux, car mon laissez-passer expirait le lendemain. Il m’interrompit: «Je pars moi aussi demain... oh oui, je pars!... C’est ma dernière journée ici... J’ai besoin de ne pas être seul ce soir... Passez donc, après dîner, chez moi... nous fumerons, nous causerons... le temps passera plus vite...» * * * * * Ce soir-là, que je n’oublierai jamais, l’ordonnance du major vint me prendre vers neuf heures pour me conduire auprès de lui. La nuit s’annonçait atroce. Le vent de novembre, par bouffées brutales, courbait les silhouettes noires des arbres, nous flagellait de sa pluie glaciale. Ses sifflements couvraient les coups lointains, presque indistincts, du canon... Je suivis l’ordonnance par des sentiers détrempés. Des contours de bastions sortaient vaguement de la brume de pluie quand on passait près d’eux. Le major habitait une grande pièce au sommet d’un escalier tournant dans une vieille ferme qui, plusieurs siècles auparavant, avait été un château... Il ouvrit, referma, mit lui-même les verrous. J’entendis l’ordonnance redescendre. Un grand feu de bûches pétillait, clair. Il faisait sec et chaud malgré tous les vents qui grondaient dans les corridors de la vieille demeure. Il m’accueillit avec une gratitude exubérante. «Merci d’être venu... ce soir je ne vais pas... c’est en vain que je lutte... On ne lutte pas contre l’épouvante... Voulez-vous boire?» Je déclinai l’offre. Il mélangea un peu d’eau de selz, dans un verre qu’il venait de vider, à beaucoup d’eau-de-vie versée d’une bouteille à étiquette française, volée à Reims. Il but avec une avidité qui n’était qu’un désir d’ivresse... Voir quelqu’un s’alcooliser pour perdre la raison est un hideux spectacle... «D’ordinaire, je ne bois que de la bière faible, dit-il. Mais cette eau-de-vie me réconforte... Je ne sais pourquoi j’ai si peur... Je ne risque rien... rien du tout... C’est stupide, se laisser ainsi impressionner par des histoires... Oh! qu’est-ce que cela?» cria-t-il en bondissant debout. C’était une soudaine poussée du vent et de la pluie dans la fenêtre. Elle s’apaisa... «Vous voyez comme je suis nerveux... C’est toujours ainsi, depuis... Je sens autour de moi comme une présence mystérieuse... Mais je préfère ce vent aux nuits de lune... La lune est épouvantable... sa lumière verdâtre, tragique, se glisse ici, malgré les volets et cette lampe... et rien ne peut combattre son influence.» Il but encore. De l’eau-de-vie pure cette fois; un plein verre. Le ton de sa voix reprit de l’assurance. «Ce que j’ai fait, et ce que j’ai laissé faire, là-bas, à Compiègne, je ne le regrette pas... Il faut se faire craindre, c’est notre principe... Et puis, la petite était si jolie... oh! jolie, jolie!... Comment regretterais-je de... Mais l’épouvante ne raisonne pas... Cette délicieuse petite Française... enfant encore et déjà femme... Non, je ne regrette pas... Pourvu que la démence ne soit pas près de moi... Mais, ce n’est pas la démence qui est redoutable!... C’est _lui_, le père!... Je sens qu’il me guette, qu’il attend l’occasion... Mais il ne l’aura pas... J’ai obtenu d’aller combattre en Turquie. Je pars demain... Il ne me suivra point là-bas... --Qui sait?... la vengeance est obstinée... Ce n’est pas impunément qu’on pille et qu’on viole!... répondis-je à voix forte. --J’ai fait comme d’autres!... tant d’autres!... --Ils auront leur tour, ou ils l’ont déjà eu, major Brockstein.» Dans son regard, fixé au mien, je vis naître le soupçon. Il fallait agir vite. L’instant d’après, j’avais l’Allemand étendu sous mes genoux, immobilisé par une torsion de bras, bâillonné... «Tu m’as cru Américain, misérable imbécile!... Je suis le père, l’époux dont tu as tant peur!... Oui, me voilà!... Enfin!... Je t’ai fait attendre parce que tu étais le chef! Ton agonie commença le jour où mes exécutions progressives t’ont fait comprendre que vous m’aviez manqué dans le ravin!... Je l’aurais prolongée encore, cette agonie délicieuse... pas beaucoup, car la folie risquait de m’enlever ma vengeance!... si tu n’avais pas eu l’idée de fuir... Fuir? Ha, ha, ha!... Tout à l’heure, quand ce sera fini de toi, ton ordonnance me reconduira respectueusement... «Le major repose!» lui dirai-je. Il n’entrera dans ta chambre que demain matin, et alors je serai loin..., j’ai tous les papiers nécessaires... Maintenant, regarde cette petite corde blonde... Ah! je vois que tu te rappelles la natte de ma pauvre fillette... Oui, c’est bien sa natte, tressée un peu plus serrée... C’est avec ce cher souvenir que j’ai tué les autres assassins... Oh! inutile de te débattre, je te tiens si bien!... Voici la corde blonde nouée autour de ton cou... Je serre, je serre!... Encore!... Tes yeux se vitrent... Sentir tes dernières palpitations, mauvaise bête abattue, les dernières, c’est la seule joie qui me soit possible encore!» FIN TABLE DES MATIÈRES Le Clavecin hanté 9 L’Élixir de longue vie 27 Les Yeux 55 En Euphorie 69 La Fouille 77 Les Évadés 91 La Fenêtre barrée 103 Les Factures 113 Au Pont du Hibou 127 Le Duel au cigare 139 L’Adieu 151 L’Orteil en moins 163 L’Émotion de Mauricia 177 La Chose d’épouvante 189 La Corde blonde 207 Imprimerie MAUCHAUSSAT 16, Rue François Guibert, Paris (XVe) ÉDITIONS PIERRE LAFITTE PARIS--90, Avenue des Champs-Élysées--PARIS ANDRÉ CORTHIS PETITES VIES DANS LA TOURMENTE ROBERT DE FLERS, de l’Académie Française SUR LES CHEMINS DE LA GUERRE LOUIS BARTHOU, de l’Académie Française LETTRES A UN JEUNE FRANÇAIS MAURICE LEBLANC L’ILE AUX TRENTE CERCUEILS GASTON LEROUX ROULETABILLE CHEZ KRUPP CHARLES LE GOFFIC LE PIRATE DE L’ILE LERN ALBERT BOISSIÈRE LE NEVEU DE L’ONCLE SAM CHRISTIANE AIMERY PAS A PAS DANS LA NUIT ÉMILE MOREAU LA NIÈCE DE BONAPARTE ÉDOUARD DE KEYSER A L’OMBRE DU CARMEL ALEXANDRE LARISSON BOUYSSOL LE MARIN JEAN BERTHEROY LES VOIX DU FORUM JEAN WEBSTER PAPA FAUCHEUX P.-LOUIS RIVIÈRE POH DÈNG IMP. DE MATTEIS--PARIS *** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CLAVECIN HANTÉ *** Updated editions will replace the previous one—the old editions will be renamed. Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright law means that no one owns a United States copyright in these works, so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United States without permission and without paying copyright royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to copying and distributing Project Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you charge for an eBook, except by following the terms of the trademark license, including paying royalties for use of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for copies of this eBook, complying with the trademark license is very easy. 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The Foundation makes no representations concerning the copyright status of any work in any country other than the United States. 1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: 1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate access to, the full Project Gutenberg License must appear prominently whenever any copy of a Project Gutenberg work (any work on which the phrase “Project Gutenberg” appears, or with which the phrase “Project Gutenberg” is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, copied or distributed: This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg™ License included with this eBook or online at www.gutenberg.org. 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Except for the limited right of replacement or refund set forth in paragraph 1.F.3, this work is provided to you ‘AS-IS’, WITH NO OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. 1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any provision of this agreement shall not void the remaining provisions. 1.F.6. 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It exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from people in all walks of life. Volunteers and financial support to provide volunteers with the assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg’s goals and ensuring that the Project Gutenberg collection will remain freely available for generations to come. In 2001, the Project Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure and permanent future for Project Gutenberg and future generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit 501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by U.S. federal laws and your state’s laws. The Foundation’s business office is located at 41 Watchung Plaza #516, Montclair NJ 07042, USA, +1 (862) 621-9288. Email contact links and up to date contact information can be found at the Foundation’s website and official page at www.gutenberg.org/contact Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread public support and donations to carry out its mission of increasing the number of public domain and licensed works that can be freely distributed in machine-readable form accessible by the widest array of equipment including outdated equipment. Many small donations ($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt status with the IRS. The Foundation is committed to complying with the laws regulating charities and charitable donations in all 50 states of the United States. Compliance requirements are not uniform and it takes a considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up with these requirements. We do not solicit donations in locations where we have not received written confirmation of compliance. To SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state visit www.gutenberg.org/donate. While we cannot and do not solicit contributions from states where we have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition against accepting unsolicited donations from donors in such states who approach us with offers to donate. International donations are gratefully accepted, but we cannot make any statements concerning tax treatment of donations received from outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. Please check the Project Gutenberg web pages for current donation methods and addresses. Donations are accepted in a number of other ways including checks, online payments and credit card donations. To donate, please visit: www.gutenberg.org/donate. Section 5. General Information About Project Gutenberg electronic works Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg concept of a library of electronic works that could be freely shared with anyone. For forty years, he produced and distributed Project Gutenberg eBooks with only a loose network of volunteer support. Project Gutenberg eBooks are often created from several printed editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper edition. Most people start at our website which has the main PG search facility: www.gutenberg.org. This website includes information about Project Gutenberg, including how to make donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.