The Project Gutenberg eBook of Plainte contre inconnu

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Title: Plainte contre inconnu

Author: Pierre Drieu La Rochelle


Release date: April 3, 2026 [eBook #78350]

Language: French

Original publication: Paris: Gallimard, 1924

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/78350

Credits: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PLAINTE CONTRE INCONNU ***

DRIEU LA ROCHELLE

PLAINTE
CONTRE INCONNU

édition originale

PARIS
Librairie Gallimard
ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
3, rue de Grenelle, (VIme)

DE CET AUTEUR

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE, APRÈS IMPOSITIONS SPÉCIALES, CENT HUIT EXEMPLAIRES IN-QUARTO TELLIÈRE SUR PAPIER VERGÉ LAFUMA-NAVARRE, DONT HUIT EXEMPLAIRES HORS COMMERCE MARQUÉS DE A A H, CENT EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX BIBLIOPHILES DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE, NUMÉROTÉS DE I A C, ET SEPT CENT QUATRE-VINGT-DOUZE EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX AMIS DE L’ÉDITION ORIGINALE SUR PAPIER VÉLIN PUR FIL LAFUMA-NAVARRE, DONT DOUZE EXEMPLAIRES HORS COMMERCE MARQUÉS DE a A l, SEPT CENT CINQUANTE EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS DE 1 A 750, TRENTE EXEMPLAIRES D’AUTEUR HORS COMMERCE NUMÉROTÉS DE 751 A 780, CE TIRAGE CONSTITUANT PROPREMENT ET AUTHENTIQUEMENT L’ÉDITION ORIGINALE.

EXEMPLAIRE

TOUS DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION RÉSERVÉS POUR TOUS LES PAYS Y COMPRIS LA RUSSIE. COPYRIGHT BY LIBRAIRIE GALLIMARD, 1924.

NOUS FÛMES SURPRIS

A Dunoyer de Segonzac.

Ils aperçoivent dans la plupart des ridicules le germe des vices.

B. Constant.

Nous fûmes surpris, comme nous descendions de Verdun, par la nouvelle âprement attendue d’un jour à l’autre, depuis quatre ans, soudain incroyable.

En l’honneur de l’armistice, mon général américain me chargea de pourvoir à une bâfrée qui restât dans nos mémoires de géants. Je raflai des bouteilles de champagne et de fine dans une ville de l’arrière. Elle perdait sa situation : les soldats, qui avaient pu s’y cacher, sentaient moins leur honte et se réjouissaient timidement de la nouvelle orientation ; tapis longtemps dans la coulisse d’un grand paysage humain — mille trous, mille traits éphémères, arbres immenses de fumée — les habitants comptaient leurs profits. Plus tard ils regretteraient le pittoresque.

La bâfrée eut lieu chez le dernier curé d’un antique village, tandis que sur la route passaient encore de puissantes caravanes. La cuisinière, avec un soin infini, où se mêlaient un imperceptible plaisir, une tendre reconnaissance, un étonnement sans curiosité, une minutieuse ignorance du génie américain, nous avait préparé deux ou trois plats exquis qui furent emportés dans des torrents d’alcool.

Trois jours plus tard, je pus venir à Paris en fausse permission. J’y arrivai après une course à cheval et en auto qui avait brassé mon sang. Le soir, j’allai au bar recruter des compagnons. Grâce à un camarade de collège, que je croyais sous terre depuis 1914, je m’accointai avec Guy La Marche et un autre. Nous dînâmes dans une petite boîte tenue par une Irlandaise. Elle mangeait ses dernières perles avec le pianiste. Elle avait eu d’illustres équipages, ils sortaient tout écumeux d’entre les pieds d’un seigneur autrichien qui avait été tué à la tête de ses hussards, dans les plaines de Galicie — ô mythes d’hier !

Guy La Marche était lieutenant dans les tanks. Il était grand comme beaucoup de Français. Ses épaules étaient larges, presque épaisses, mais tombaient agréablement ; sa taille pas assez étroite ; ses jambes suffisamment longues. On se félicitait de voir qu’il avait manqué d’être très beau mais qu’il avait échappé à cet accident qui l’aurait posé comme une borne au milieu des hommes. Il avait des mains fortes, des ongles rognés et le grain de sa peau était imprégné de cambouis. Nous nous habillions avec une fantaisie coupée de sévérité : tout en gris ardoise, avec une tache rouge au col, et quelles bottes ! profondément adoucies comme par les caresses le corps d’une femme de quarante ans.

Plus tard, j’ai remarqué ses sourcils peu fournis, toute l’ombre venant d’une paupière lourde, ses narines, ses lèvres minces, ses cheveux fragiles couchés très loin au bout d’un front qui se dérobait un peu. Le teint des hommes d’alors : soleil, pluie, vin, fumée, sueur. Ce soir-là, je voyais tout à grands traits : un camarade entre autres, si jeune, si fier.

Ce furent les derniers jours de notre jeunesse. La guerre avait été une merveilleuse déception. Elle achevait de nous claquer entre les mains. Nous avions vingt ou vingt-cinq ans, nous enterrions un énorme passé, et les amis que nous avait d’abord offerts la Destinée et que nous avions choisis. Rien qui ne fût substitution. Nous tenions la place pour chacun d’entre nous de ceux qu’il nous aurait préférés. Notre camaraderie de ce soir était une convention où nous mettions une volonté désespérée.

L’alcool rouvrit les écluses du sang. Bien sûr ! nous racontâmes des histoires de guerre, pauvres histoires tronquées qui tournaient court dans la mort ou dans l’infamie de l’arrière.

Nous parlâmes des femmes, gauchement. Français, pourtant, nous avions hérité de la science des corps, sinon des cœurs. On ne l’aurait pas cru ; nous nous rappelions en tâtonnant un sein, une hanche, sans pouvoir dire des noms jamais sus. Nous avions roulé, nos cœurs étaient des pierres sans mousse. Toutes ces femmes, frêles aiguilles affolées par ce gros et long orage ! Nous rentrions rincés, avec de drôles de visages qui les inquiétaient, qui les exaspérèrent.

Ce furent d’étranges soirées que celles-là, où il nous fallut faire nos premiers pas dans la vie qui décidément était notre lot. Entre hommes encore, nous errions dans les boîtes de nuit.

Dans un domaine étroit et profond, nous avions accompli des actes. Dans notre sang qui coulait, nous avions vu un amour prodigieux. Il n’était pas épuisé. Nous aurions voulu faire quelque chose de plus. Si les hommes avaient osé, si les femmes avaient su.

Mais tout le monde se tourna le dos. La guerre n’avait été qu’une parenthèse dans la paix. En notre absence, quelque chose s’était encore détraqué. Grands enfants que nous étions, nous fûmes pris au dépourvu. Comme nos aînés, il nous fallut improviser la paix, comme il leur avait fallu improviser la guerre.

Dans un café-concert de quartier, on resservait de vieilles tempêtes. Il y avait là, étayée par les faisceaux électriques, debout, une chanteuse qu’on appelait Impéria. Elle était nue dans une robe noire, elle avait un beau poitrail de vache qui aurait pu avoir du lait, elle avait des dents. Le dernier siècle qu’on croyait voir crever, soudain secoué de délire, se roulait dans sa voix qu’elle faisait râler. Elle portait toute la tradition : le coup de gueule de 1830, le tour de hanche de 1880. Elle chantait pêle-mêle les petits soldats, les mères qui ne feront plus d’enfants, la haine des Allemands, l’amour battu. Vieille nippe fameuse, rebourrée de viande avariée, ventre vaste, cabossé comme la timbale du timbalier. Les mouches étaient sur cette puissante charogne : une mare d’Amer Picon, une savane semée de mégots, l’éther qui sent l’infirmerie de Saint-Lazare.

C’était Guy La Marche qui nous avait amenés dans ce beuglant plein de familles modestes, de doux permissionnaires, d’amoureux sur qui la sueur plaquait des mèches. Ce jeune officier taciturne — ou sentencieux, à la recherche des phrases sobres, dignes des actions passées — nostalgique, effacé, éclatant en défis obscurs, tout d’un coup je ne le vis plus. Sa bouche feignait le mépris, mais son regard se perdait dans les charmes sales qu’Impéria secouait autour d’elle, et y saisissait pour son plaisir ce qu’ils avaient de plus truqué, de regonflé. Il l’applaudissait avec un acharnement mauvais.

Je me demandais ce qu’il saluait là de semblable à lui-même.

Nous la ramassâmes à la sortie et nous la poussâmes aux Halles, jusque dans un bistrot où nous finîmes la nuit entre des ouvriers endormis, des prostituées qui tenaient dans leur sac le pauvre secret des hommes, et deux marlous studieux. Nous fûmes ivres.

L’un de nous quatre était littérateur. Cuirassier d’abord, Ablain était passé, avec son attirail poétique, dans l’infanterie. On l’avait rencontré un peu partout, dans une ou deux attaques, dans une douzaine d’hôpitaux, dans les bars remplis de convalescents, dans une expédition lointaine vers cette poignée d’Allemands qui narguait le monde du côté de l’Équateur, chez un éditeur. Mêlant les coups de tête à de menues habiletés, il avait couru après l’héroïsme. Pris au mot par les événements, plutôt favorables alors à ce genre de prétention, je crois qu’il s’était trouvé nez à nez quelquefois, au cours de ces quatre ans, avec le fantôme qui prenait des poses si avantageuses dans ses rêveries et déclamations, et qu’une ou deux fois il avait tenu bon. Le reste du temps, il avait tourné le dos, avec cette excuse que s’il avait envie d’être un héros tous les trente-six du mois, il ne pouvait supporter d’être un soldat tous les jours.

Ce soir-là, il faisait feu des quatre pieds. Il nous replaçait sa rhapsodie : « Je suis saoul comme ce tank que j’ai vu un jour d’attaque. Je dérape, je suis sur le flanc, une fois de plus je me planque. J’ai raté ma mort, j’étais fait pour mourir à Charleroi en 1914, j’étais fait pour charger tout en fer à Crécy et perdre la bataille. Vous vous boyautez en me regardant, je vous parais un ivrogne peu efficace et qui vomit sa littérature, mais je voudrais vous dire quelque chose. Tout de même on y a été, il n’y a pas à sortir de là, mes petits gars. On l’a faite, et comment ! Il y a tout de même des mots qui ne sont plus des mots, qui sont des faits. Faim, froid, sang, merde. Vous avez beau rigoler, vous ne me retirerez pas que vous avez donné dans ce fameux panneau. Et ce ne fut pas seulement à votre premier combat que vous avez eu le feu dans le sang. On vous a rattrapés à d’autres tournants, et à la sortie des abattoirs, vous aviez froid dans le dos en défilant devant le général, avec son feuillage d’or et son cheval. Tas de soudards, on vous a eus ! Un signe du chef, et ça court sur une mitrailleuse. Vous pouvez crâner, maintenant ! »

Le ton d’Ablain était insupportable. Au contact des soldats, pour leur plaire, il avait pris un accent traînard, dont l’affectation m’inquiétait.

Ablain semblait fort sensible aux approbations de La Marche qui le fascinait par les étoiles de sa Croix de Guerre. Lui, le pauvre Ablain, à cause de l’extrême agitation de sa carrière militaire, n’avait décroché qu’un insigne étranger.

La Marche qui avait bu plus que nous tous, gardait son aplomb, mais je remarquais qu’il était soulevé par cette éloquence qui, pour s’humilier en bonne pocharde, n’en était pas moins pleine d’une esbroufe assez louche.

Il partit avec Impéria. Elle oubliait la vieille femme qui l’entretenait et qui l’attendait à la maison.


Vers le mois d’avril, j’avais cessé d’être soldat et je me promenais sur la Côte d’Azur, pas fier. Je me jetai dans les jupes d’une infirmière-major que j’avais connue quelque part. Elle me fit la plaisanterie de m’inviter à voir ses blessés. « J’ai un délicieux lieutenant de tanks, que vous devez sûrement connaître : Guy La Marche. »

Après m’avoir exhibé quelques paysans bretons et sénégalais, les derniers figurants qu’on avait pu ramasser pour la représentation d’adieu, sans frapper, elle ouvrit la porte de La Marche, qui était dans les bras d’une sorte de jeune homme. Elle ignorait ces choses et continua de les ignorer.

Je regardai le gamin qui pinçait les lèvres : un personnage conventionnel, n’en parlons pas. La Marche était gêné ; moi, je devins triste. Cette chambre sentait la mort, une mort qui puait un parfum à la mode.

Il prit sur la table de nuit, entre le revolver d’ordonnance et le narcotique, un livre d’Ablain qui venait de paraître. Pour établir une communication entre nous par-dessus la tête de ce tiers, qui était habillé en artilleur lourd, il me parla de ces poèmes de guerre. Il ne fit que me déplaire.

Ce fut, une fois de plus, l’ennui de surprendre quelqu’un, dont on espérait qu’il ne pouvait tirer ses pensées que de soi, comme jadis un bonhomme tirait de sa cave le vin de sa vigne, courir emprunter des mots à n’importe qui. Et quelle gêne de voir un gaillard, dont la sûreté des gestes vous a toujours fait plaisir, tomber dans tous les traquenards du faux esprit et en sortir un jugement qui cloche.

La Marche avait fait la guerre avec générosité, mais, à cause de l’improbable artilleur, il n’osait pas les mots simples qui auraient été brefs et durs. Je m’aperçus qu’il nous ménageait l’un et l’autre. Ses paroles allaient vers moi, mais une inflexion ironique en détournait l’effusion loyale. La nonchalance de son corps achevait de les trahir et m’insultait.

Il était à moitié habillé et vautré sur son lit. Il avait aux jambes ses belles bottes qu’il regardait au-dessus de sa tête, et aux bras un pyjama assez sobre. Il était pâle, il avait déjà perdu sa patine guerrière. Ses yeux, dans cette position horizontale, allongés sous la paupière bleuie, écoulaient un regard faible.

Je respirais mal. Allais-je rayer de mes papiers ce garçon accepté de si bon cœur à Paris ? Était-il si peu solide qu’il eût glissé sur cette pelure souillée ?

Pourtant, j’aurais bien passé la soirée avec lui. Pour ne pas être seul, à cause de l’éternelle et bienfaisante curiosité, et parce que sa silhouette continuait néanmoins de me dire autre chose que ce que je venais de voir. Il fallait éliminer l’autre. Comment manger un morceau, et boire un verre, et rire, et ne rien dire devant ce garçonnet aux joues d’ouate rose ?

Nous sortîmes. J’avais une voiture. Je leur proposai d’aller à Marseille. La Marche prit le volant, le petit se mit derrière et, pendant quelques heures, nous nous retrouvâmes les camarades que nous avions été le premier soir.

La Marche était fait pour maîtriser une force, pour appliquer ses muscles à une tâche. Aussitôt qu’il était en mouvement, il montrait une sorte de grandeur. D’un seul coup sa figure s’était purifiée, la courbe de son front n’était plus inquiétante sous la claque du vent, ses yeux dégainaient des regards précis, le souvenir des aubes parisiennes s’effaçait de ses joues, son menton achevait mieux son visage.

Point de conversation, mais une mélopée se formait de nos exclamations dociles aux sobres péripéties de la route. Amusement ? Non. Contentement ? plutôt. Joie ? Oui. Nous roulions de plus en plus fort. Nous saluâmes avec confiance la nuit, grande compagne que nous avions perdue depuis le front. Elle couvrit les détails de son mouvement large : les villages sortaient à peine de la solitude ; entre deux bois d’oliviers, un homme, dans l’éclat du zinc et des bouteilles multicolores, soulevait un verre.

Nous quittâmes la région des eucalyptus qui sentent fort parmi les lambeaux de leur écorce. Ce fut la région élevée et désertique qui entoure Marseille, Afrique déjà austère, pas encore secrète.

Nous entrâmes dans la ville où, parmi le sommeil et la mort, les cinémas prolongeaient une vie mondiale, faite de sottes amours, de cérémonies mesquines et des bonds de la jeunesse américaine.

Nous arrivions forts, presque menaçants ; dans d’autres circonstances, nous aurions pu conquérir cette ville. Ce soir-là, nous aurions dû nous coucher. Nous allâmes au Vieux Port. Nous bûmes parmi des femmes dont la nudité était un artifice. Elles fumaient, elles lisaient des romans, elles cousaient, elles parlaient de leurs rêves. Bien que courtoises, elles ne nous trouvèrent pas gais. Avec d’autres, elles auraient été une dernière fois des filles de joie. Nous les laissâmes.

La Marche portait sur son épaule le paltoquet. Il le jeta en travers de son lit. Je les perdais de vue. J’entrai dans ma chambre, je pris un bain froid, je me couchai et m’endormis.


Le 1er mai 1919, je me baguenaudais dans les rues de Paris, avec Ablain. Nous attendions la dernière minute pour nous décider entre la révolution et la réaction. Il n’y eut rien d’éclatant. Une lente réaction, commencée en Europe depuis plusieurs années, continua ce jour-là comme les autres, et passa inaperçue.

Nous nous étions arrêtés, déçus, au bord d’un trottoir. Un formidable coup de trompe vint nous émouvoir. Un autobus s’arrête, devant la pointe de nos pieds.

Nous levons les yeux : Guy La Marche est au volant. Nous montons dans l’autobus. A deux cents mètres de là, arrêt brusque. De la plate-forme, nous apercevons La Marche qui dégringole de son siège. Alors que nous sommes descendus nous-mêmes, il nous heurte, il nous écarte en jurant et court vers un charretier qui s’éloigne en brandissant son fouet contre lui. La Marche, à une allure correcte, les coudes au corps, rejoint l’homme en quelques foulées, et d’une seule poignée, le descend de son siège. Il s’écarte un peu, prend position, allonge le bras et le met par terre.

Pendant ce temps, nos pieds nous ont portés jusqu’au point de chute.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

A une pommette de La Marche, un bref trait blanc sur fond rouge.

— Le salaud ! il m’a foutu un coup de fouet en passant. Ah ! mon salaud, va !

Il est ravi. Ablain, tout ému, a un geste gauche pour relever l’homme qui est ivre.

Arrivent des gardes municipaux. Nous sommes dans un quartier bourgeois ; une petite foule leur conseille vivement de mettre en boîte cet ivrogne justement corrigé, car il est plus saoul d’idées que de vin. Quant à La Marche, on le laissa partir, après qu’on l’eut pris en note.

Comme c’était son dernier voyage, rieur, il nous proposa de l’attendre à la sortie du dépôt et de l’accompagner chez le commissaire.

— Je voudrais voir ce qu’ils vont faire de mon type. S’ils le repassent à tabac, le pauvre vieux !

Le commissaire reçut, sans aucune bienveillance, notre ami que nous suivions avec admiration. Ce jeune bourgeois, infatué de s’être promené dans la guerre, pourquoi se mêlait-il de défendre l’ordre ? Qu’il en profitât, c’était tout ce qu’on lui demandait. Mais Ablain cita des noms imposants et, comme il réclamait, soudain hostile à la police, l’élargissement de son bonhomme, il l’obtint.

Le charretier était rafraîchi ; dans la rue, il nous regardait avec méfiance et ahurissement. Mais il était bien content d’être sorti du lieu de supplice vers quoi ne le portait plus aucune ardeur.

— Avoue que c’est vache, ce que tu as fait, lui dit La Marche. On ne fout pas des coups de fouet à un homme… et sans prévenir encore… et puis en se débinant après.

— Ben oui, mais ce n’est pas votre métier.

— Ce n’est pas une raison pour me fouetter !

— Ben oui ; mais vous ne faites pas votre métier. Pourquoi que vous vous mêlez de ce qui ne vous regarde pas ?

— Mais si, mon vieux, ça me regarde.

— Faut laisser les travailleurs.

— Vous laissez tout tomber.

La Marche opposa tant bien que mal des bouts d’arguments tirés de son journal à ceux que son adversaire tira du sien. Mais ses manières étaient aisées, même ce tutoiement qui m’était pénible. L’autre s’amadouait.

Nous le laissâmes surpris de ce Premier Mai soudain rempli par une expérience et non par des mots.

Ensuite Guy me prodigua ses opinions. Je tâchais de les démêler.

Guy était réactionnaire. Du moins, le croyait-il. Et c’était vrai dans le sens intermittent du mot. Il était aussi incapable de manifester ses préférences profondes par des actes suivis et réglés que de les renier par un geste délibéré. Si relâché qu’il parût au courant des jours, on s’apercevait de temps à autre qu’il était encore attaché aux principes qui avaient nourri ses parents. Il réagissait selon ces principes, par un instinct affaibli aux seules possibilités de la défense, dans des cas isolés et parfaitement contradictoires avec d’autres cas où il ne se montrait nullement conséquent avec ses origines, mais où, n’ayant d’autres guides que ses sens en désordre, il s’engageait dans des voies dangereuses, comme un aveugle rebelle et perdu qui ne voudrait plus se fier qu’au son que fait sourdre sa canne d’un mur délicieux.

Engoncé de telle manière, il ne pouvait prononcer ni supporter une parole qui touchât à un ordre de choses dont on voit encore dans le monde présent les traces impérieuses, coupées çà et là par des pistes neuves et déroutantes dont nous ne voyons pas le but. Dans la terreur de certains mots qui, aussitôt échappés, auraient donné à sa conduite une signification décidément subversive, toute sa vie s’organisait dans une hypocrisie obscure contre ses croyances.

Lui qui se prélassait parmi les hommes de plaisir les plus veules, les intelligences les plus licencieuses, il n’aurait jamais souffert qu’on fît devant lui un mot contre les prêtres ; mais il n’aurait jamais songé à entrer dans une église où quelques femmes supplient encore les gardiens du musée de leur expliquer le secret bienfaisant des tableaux et des statues, où quelques hommes volontaires luttent contre le lugubre engourdissement de l’âme du monde. Et tout d’un coup, le dimanche, entrent et sortent les dernières familles, les mains croisées sur leurs tares.

Il ne dirait jamais du mal de l’Armée, mais un jour à Londres je pensais à lui comme je revoyais les grenadiers, à la porte du Roi. Tuniques rouges, buffleteries blanches, énormes bonnets qui rappellent les plus féroces imaginations des guerriers sauvages. Ces jeunes hommes guindés vont et viennent rapidement devant leurs niches. Il y a toujours deux douzaines de passants arrêtés devant eux, c’est que ces mannequins rappellent le plus noble orgueil, le droit de se faire tuer pour un maître.

Ils portent sur l’épaule un fusil, ustensile déjà démodé. La même tradition exige que ces guerriers aient encore sur le front un peu de ce poil dont ils étaient autrefois couverts et que ce fusil soit agrémenté d’une sorte de couteau. Celui-ci rappelle les travaux qui ont rempli les annales jusqu’à l’avant-dernier siècle : deux hommes ne se donnaient la mort que de la main à la main, qu’après s’être un peu tâtés, peut-être regardés. Ils avaient le temps de se connaître, et l’âme de celui qui l’emportait s’augmentait de l’âme du défaillant.

J’avais vu dans l’œil de Guy, lors de l’incident du charretier, briller un sentiment vigoureux et inutilisable comme ce fer antique attaché à une moderne machine à tuer.


Mais nous étions arrivés au bar où Guy passait tous les soirs.

Le paltoquet, vêtu de gris londonien, se jouait d’un fétu. Il feignit de s’étonner et de s’amuser de nos aventures.

Guy était fort gai et tout à son aise, lampant les verres avec entrain.

Pour moi, il était sept heures du soir : les hommes ne travaillent plus ; la soirée sera surprenante.

Ablain était galvanisé par les violents événements qui auraient pu survenir, et redressé dans son veston, se faisait l’effet d’un demi-solde, coriace amateur de plaies et bosses.

La Marche se pencha sur le paltoquet et, avec deux doigts, tira de sa poche un petit livre.

« Ah ! Ah ! jeune poète, nous y voilà donc. »

Du coin de l’œil, j’aperçois le titre : Pattes de Mouches. Cet exemplaire sur Japon porte une dédicace :

A Guy La Marche,

La beauté est la seule gloire.

Suit la signature du paltoquet, accompagnée de dates compliquées. Le tout, d’une écriture d’institutrice.

Je me détournai pour permettre à Guy de se livrer au contentement sans craindre mon ironie. L’alcool assurait déjà sa désinvolture.

— Mais c’est très bien, mon petit gars… Je vais lire ça, cette nuit… Beau papier. Ah ! voilà le fameux poème… « A un jeune guerrier »… « Printemps déchiré »… A part cela, qu’est-ce que vous devenez ?

— La princesse est venue hier chez maman. Elle a été étonnante.

Guy était à la fois ironique et respectueux.

Sa première qualité était la modestie, mais j’en voyais sortir des faiblesses. Certes elle le maintenait assez loin des cercles où l’on met en commun une prétention à l’esprit, ce qui était une rare chance. Depuis notre conversation à l’hôpital, il s’était même trouvé une manière de contourner les obstacles. Quand il s’approchait d’un livre ou d’un tableau, il roulait des épaules et affectait de n’employer que des mots balourds, empruntés au jargon sportif, en sorte qu’il gardait un air de bon enfant dans ses jugements les plus téméraires.

Mais pourquoi les gens comme La Marche ne sont-ils pas à leur aise dans le siècle ? Pourquoi ne parlent-ils pas directement des passions, des vices qu’ils peuvent connaître ? Mais non, ils s’avancent dans la vie un roman à la main, comme un Baedecker.

Guy s’inclinait devant ce petit sot parce qu’il s’était mis ostensiblement de la partie et qu’il avait de l’encre aux doigts.

C’était encore par modestie qu’il s’excluait du monde. La bonne bourgeoisie où sa naissance le plaçait, s’amusait trop modestement. Les filles y étaient fades, ou leur effronterie fraîchement acquise ne l’aguichait pas. Il rêvait de s’élever dans des régions plus brillantes, mais pour y atteindre, il lui aurait fallu une patience et une platitude qui n’étaient pas dans son caractère, ou une légèreté qui n’était pas dans son esprit. Et à ses bons moments, il n’était pas loin de deviner que le jeu n’en vaut pas la chandelle.

Une incessante et incertaine convoitise le tirait hors de chez lui. Mais du jour au lendemain il prenait des habitudes qui le rétrécissaient. La première fois qu’il était entré dans un bar, ç’avait été celui où nous étions, où les hommes seuls étaient admis. Il y était revenu tous les soirs. Les bars de femmes lui paraissaient plus vulgaires et il ne dansait pas à cause d’une imperceptible lourdeur.

L’adolescence est un temps périlleux, fatal à bien des garçons qui prennent alors l’habitude d’attendre et d’oublier le bonheur.

Guy La Marche était assez beau pour ne pas attendre. Mais il était lent, au point de négliger même ses désirs et de maltraiter ses appétits. Il comptait sur les occasions ; la moindre difficulté lui semblait un bon prétexte pour leur tourner le dos et reprendre son immobilité.

Ce soir-là, je commençais à débrouiller le fil replié de sa paresse.

Dans un coin de ce bar qui faisait son habitude puérile, il avait trouvé un accueil qui avait flatté en lui de vagues ambitions. Au lycée, Guy, déjà lambin, s’était vite découragé, acceptant l’augure de ses maîtres qui l’avaient classé comme propre à rien. Ici, au contraire, des jeunes gens soignés, qui parlaient d’une façon délicate, l’avaient entouré de toutes sortes d’attentions. La Marche avait de l’assurance physique, mais pour des choses dont on lui disait qu’elles étaient précieuses, un besoin obscur et pénible qui le rendait timide, car il ne sentait pas son esprit armé pour ces conquêtes, et pourtant c’était par l’esprit qu’il eût voulu aussi en jouir. Aussi fut-il sensible à l’excès aux découvertes qu’ils lui facilitaient ; ils lui prêtaient des livres, lui offraient des cravates, lui montraient des appartements complètement vides, selon le goût du jour.

— Ces gens-là sont plus fins que les autres, s’était-il écrié un jour, devant moi.

— Pourquoi, mon cher La Marche ?

— Je ne sais pas, ils sont plus fins.

— Vous croyez ?

On rapproche faiblesse et finesse, force et grossièreté.

Mais on ne peut expliquer seulement La Marche par ces futiles mots d’ordre. Et ses désirs ?

Les premiers mouvements du cœur sont faibles, imaginaires, et tiennent au jeu de l’esprit, si vif que soit l’élan des sens. La coquetterie est une sphère illusoire où La Marche s’enragea. Plein de secrets contradictoires et de périlleux retours est le goût de la séduction. Celui qui aime trop à séduire, peut en venir à ne plus exiger de prendre. Certes, la séduction est le premier mouvement vers la possession, mais c’est d’abord un plaisir de l’attente. Tel séducteur qu’on a pu croire d’abord animé par le désir de prendre, on ne le voit jamais rien saisir, mais il s’empêtre dans ses propres charmes.

Dans ce bar où le paresseux revenait toujours, il s’aperçut que la coquetterie ne connaît plus de frontière. Il était prêt à exercer son prestige sur n’importe qui : il l’exerça sur ceux qui l’entouraient, ces hommes qui lui laissaient entendre que son corps, comme son esprit, était bien fait.

Le jour où un geste plus précis de l’un d’eux, tout en le faisant sursauter, lui décela qu’il avait pris des habitudes, il recula un peu, mais il ne trouva rien derrière lui pour s’appuyer et repousser ce qui insensiblement s’était rapproché.

Les mœurs sont faciles, douces, sournoises. Tout est permis. Le nouveau est recommandé. Son père ni aucun homme n’avait joué un rôle quelconque dans son éducation. Sa mère, sa sœur, n’avaient que leurs caresses. Au lycée, des fonctionnaires hâtivement lui avaient indiqué de jolis passages à lire dans les livres. Personne pour saluer en lui une dignité naissante, celle de l’homme.

A dix-huit ans, quand La Marche, après avoir raté son bachot et piétiné quelques mois dans une caserne de province, avait été jeté dans une grande catastrophe truquée, une offensive de printemps, il n’avait pas grand’chose à perdre. S’il avait été abattu, il aurait laissé tomber sur le sol un maigre fruit. Dans l’anonymat désolé des foules, des armées, la mort, en retournant ses poches, aurait découvert un snobisme désintéressé, un culte assez naïf du courage et de la sensualité, une tendresse un peu sadique pour la figure hâve de la patrie.


Nous nous perdions de vue, La Marche et moi, pendant des mois. Trop de coups de téléphone pour atteindre tout le monde.

Et puis, pour faire une amitié il faut désirer ensemble quelque chose qui nous dépasse. Plus rien ne dépassait Guy, me semblait-il. Tout ce vers quoi il s’était exhaussé lui était, depuis l’armistice, retombé sur le nez. Nous ne soulevions encore que par saccades ce rêve de la guerre qui avait étourdi notre jeunesse.

Un soir une jeune fille me demanda de l’accompagner à la foire. Elles étaient deux, l’autre plus jolie, mince. Ses os trop frêles ne soutenaient pas assez sa ligne, et ses traits étaient trop délicats pour former un visage régulier. Point de peau, une chair infiniment sensible, une nappe de lait brûlé. Des yeux pâles. Des cheveux cendrés, fins, indiscernables les uns des autres et d’un nombre si immense que leur masse subtile semblait peser sur ses tempes teintées de vert, frêles plaques de jade. Pourtant du nerf, grâce au tennis et à la danse. Elle s’appelait Claire.

Nous étions dans la foule, au milieu d’un univers de rencontre, des atomes suspendus entre quelques nébuleuses. Les manèges, les balançoires faisaient de gros tourbillons de matière clinquante et d’humanité agrippée que parcouraient, comme l’esprit d’un créateur fatigué et idiot, un bruit et une lumière atroces.

Claire était rêveuse et n’écoutait pas les exclamations que me suggéraient nos voyages forcément circulaires.

L’approche de quelqu’un me fit taire : Guy La Marche. Il se remettait, sans que je le lui demandasse, dans ma filature. Il avait hélé Claire. Ils se connaissaient. Leurs bouches se connaissaient.

A côté de cette fille si étroite, Guy prenait un faux air de brute. Pourtant Claire était flexible, mais pas cassable ; elle céderait toujours sans rompre dans les bras un peu gros de celui-là qu’elle avait préféré, et dont la tête était assez fine. Une même eau grise coulait des yeux de l’un dans ceux de l’autre. Leurs traits, en se rapprochant, s’aiguisaient.

Il y avait, entre cette fille fermée, toute abîmée intérieurement, et ce garçon dépravé, ivrogne, touché parfois de nostalgie pour la vie virile, comme des fiançailles éphémères. Leurs gestes s’accrochaient : ses crispements à elle, ses rudesses à lui.

Je les épiais avec mon espoir rabroué par tant de spectacles que m’impose le vice cruel. Je me laissais rêver aux anciens âges de large volupté, à des alliances de forces en l’honneur de qui s’élèvent toujours en moi des épithalames.

Nous étions dans une baraque dont l’enseigne était : « Musée Dupuytren ». Drôle de race qu’on a dite autrefois si gaie, et qui arrive à certains détours de la dure recherche du plaisir. Des couples, curieusement unis pour cultiver par contraste leur double égoïsme, se promènent au milieu de ces abominations, de ces maladies qui sont sous le signe de Vénus. Qu’ils ont de résistance pour s’embrasser encore — ce sera de façon plus détournée — à la sortie de ce charnier ! Ils supportent, aussi bien, le sinistre bruit de vaisselle qu’on entend au fond des cabinets de toilette. Mais ils ne veulent pas imposer de pareilles épreuves à la limite de la vie et de la mort, à leurs enfants. Ils les laissent dans les limbes. Tout simplement, dédaignant les grands gestes métaphysiques de l’Asie, un peuple, bras dessus bras dessous, s’enfonce dans la mort.

Parmi les verges, comme des arbres travaillés par la pourriture équatoriale et les vagins comme des fourmilières éventrées, Guy et Claire s’étaient écartés de nous.

— Guy, épousez-moi. Je n’ai pas beaucoup d’argent, nous mangerons ma dot. Après…

— Vous me voyez marié ?

— La partie devrait vous tenter. Je vous croyais joueur.

— Je traîne dans les bars, je n’ai pas de situation, je ne suis pas un homme qu’on épouse.

— Bon, je vais me marier. Vous aurez pour maîtresse une femme mariée. Ce sera très 1890.

— Peuh !…

Nous nous arrêtâmes ensuite devant un tir. Autre histoire. Un monsieur épaulait. Des tics pleins la figure comme une guêpe contre une glace. Soudain, tout s’immobilise, les pipes volent en éclats. Le tireur se retourne ; sa figure encore effacée par l’effort, disparaît devant Guy, sous un anéantissement plus irréparable.

Guy fronce les sourcils et me regarde de biais.

Jim Fizz avait quarante ans, les épaules surmontées, une grosse tête, une grosse voix. Mais les apparences sont parfois trompeuses. Dans son art qui était le cinéma, il brouillait l’écran de ses mièvreries. C’était, en réalité, un petit garçon qui pleurait dans les coins, ce gros débauché, chez qui se déversait, comme le stout dans un verre épais, l’écume de la jeunesse.

Rapprochant Fizz du paltoquet, je les voyais si différents que je perdais à nouveau la trace de Guy. Je ne savais pas débarrasser un visage, un corps, des artifices et des accessoires ; retirer à celui-ci sa moustache, ou, au contraire, poser une barbe à celui-là. Si j’avais rajeuni Jim Fizz, de vingt ans, si je l’avais rasé, j’aurais vu qu’il ne différait plus du paltoquet. Ou inversement. L’un et l’autre, c’étaient des cœurs de sucre dans des corps de grosse viande.

Mais n’oublions pas que nous sommes à la foire, voilà justement que le paltoquet passe dans un wagonnet folâtre. Il est près de nous, il nous fait un signe mesquin de la canne qui, dans ses mains, est un accessoire ridicule. Et tout d’un coup, un ressort fait bondir au loin le véhicule et son mol contenu. Il est avec une femme qui, en dépit des accidents convenus de la promenade, ne quitte pas Guy des yeux.

Grâce à elle je devais retrouver Guy, mais il fallut attendre. Claire, qui avait d’abord supplié Guy de la lui présenter, soudain s’était écartée du groupe, en arrachant aussi son amie qui me tirait par la main. Claire avait voulu rentrer tout de suite.


Un printemps, vers cinq heures, Guy vint me chercher.

— Allons du côté du Bois. J’ai rendez-vous avec…

— Comment ?

— Peau. C’est ma maîtresse.

En route, nous rencontrâmes Gonzague. A la bien regarder, Peau n’était ni petite ni mince.

— La quatrième fois que nous nous remettons ensemble, me dit-elle, après m’avoir examiné avec méfiance.

— Et ce n’est pas la dernière, s’écria La Marche, en l’embrassant.

— Ça veut dire que tu vas me plaquer dans quinze jours ? Enfin, pour le moment, ça m’amuse autant que toi.

— Crâneuse, ricana Gonzague, toi, Peau, tu pleures chaque fois toutes les larmes de ton corps.

— Peut-être. Vous voulez que je dise que je l’aime. Eh bien, oui, je l’aime, mon amant.

Nous étions seuls dans un jardin, près de la Seine. Guy la caressait avec nonchalance, avec complaisance.

— C’est encore toi, ce qu’il y a de mieux.

La nonchalance était pour nous, nous sentions qu’il retenait son élan.

Il s’enchantait de ce corps gracieux, qui, sous nos yeux, inventait de nouveaux signes de la tendresse.

Gonzague enviait le contentement de Guy, mais en méprisait la cause.

— Ce n’est pas une femme comme j’en aurai, comme il n’y en a pas. Et puis, il la paye.

J’appris que Guy avait fait un héritage. Il s’était associé à un marchand d’autos, il travaillait.

— Non, Guy, tu gagnes de l’argent ?

— J’ai fait un mois de dix mille. Le vieux croyait m’avoir au début, mais je l’ai secoué.

— Et voilà, ajouta Gonzague, ce grand idiot entretient cette donzelle !

— J’adore ça, c’est ce qui me plaît le plus dans notre ménage, répliqua La Marche.

Ses épaules s’étaient carrées.

Nous revenions vers Paris. Ils marchaient devant Gonzague et moi, en s’embrassant.

Gonzague grognait.

— Quel idiot ! Une petite grue. Carrière négligée.

J’essayais de rattraper Guy et de repasser par le fil de sa vie.

« Voyons, le paltoquet, Jim Fizz d’un côté, Peau de l’autre. Comment relier ces épisodes. Un court voyage d’aller et retour dans un pays qui ne lui a pas plu, où il est allé parce que c’était la mode. Il a vingt-quatre ans. Il est rentré, n’en parlons plus. »

LA VALISE VIDE

A Paul Éluard.

Je l’avais rencontré pour la première fois chez Gertrude qui n’était pas encore mariée et qui nous recevait chez son père dans un appartement qu’elle avait sur le toit.

C’était un beau garçon. Il mêlait plusieurs types rebattus. Je voulais qu’une origine italienne expliquât la fastidieuse régularité de ses traits. Quelque chose qui les doublait le rendait roumain. D’autre part les Espagnols ont cette odeur mâle. Mais un jeune Parisien a une propreté londonienne.

Long et large, charnu et chevelu, brun de peau et de poil. Après cela, ses yeux gris clairs vous surprenaient.

On lui voyait un dandinement qui éveillait l’idée d’un éphèbe que le stupre engraissera. C’était ce qu’il tenait de plus sûr de son père, fondé de pouvoir d’un coulissier catholique, qui allait ainsi en se déhanchant à son bureau tous les matins, sans malice. Au demeurant il était Français à vingt quartiers. « Gonzague » était sorti de l’aimable ignorance de sa mère.

Il s’habillait chez un tailleur médiocre, qui prétendait donner à ses clients l’illusion qu’ils étaient riches. Plus tard, il connut la fraîcheur de cravates et de chaussettes des Anglais.

Gertrude me le présenta avec emphase. Elle m’attira dans un coin de son absurde atelier pour me vanter sa sensibilité, les livres qu’il avait lus, les gens rares qu’il fréquentait. Elle n’insistait pas sur sa beauté qui frappait. Je l’avais trouvé épais. Je m’appliquai à découvrir les charmes qu’on m’indiquait avec tant d’insistance chez ce garçon qui pérorait près du porto. Je retouchai un peu sa silhouette.

Il n’avait pas d’esprit, mais quand personne n’en a, j’oublie qu’on devrait en avoir. Il parlait de personnes que je n’étais pas seul à ne pas connaître. Au lieu de lui en savoir mauvais gré, on s’étonnait devant l’inconnu. La volubilité de ses paroles faisait les bouches bées. Des autres qu’il se rattachait par quelque rapport futile, il revenait par saccades à soi dont il parlait machinalement et sans intérêt profond. Il fallait se laisser étourdir par ce rythme syncopé : un sourire détendit le coin de mes lèvres. Il s’arrêta net, interrogea anxieusement le fond de mon esprit plutôt que de mon cœur, me situa dans un monde de hasard. Mais déjà il me marquait la gratitude enamourée des cabotins.

Gertrude était enchantée de mon zèle et me bourrait de gâteaux et de cigarettes. Elle voulait me prêter ses éditions originales et annonçait que nous allions tous vivre dans l’obscur enchantement des téléphonages. Elle me confia qu’elle ne laissait jamais chômer sa sensualité. Nous en étions accablés de preuves : la somptuosité lugubre de ses chambres, la musique que nous prodiguait une pianiste venue de n’importe quel coin de l’Europe et l’hébétude de ses amies, qui aspiraient péniblement à la licence de l’esprit.

Je sortis avec Gonzague. Nous allâmes à pied jusqu’à un bar ; nous y bûmes, nous y dînâmes, puis nous fûmes au cirque, dans d’autres bars et nous nous quittâmes vers deux heures, assez ivres. Nous nous étions harcelés de mille questions. Aucun n’avait répondu à l’autre, mais il l’avait éclairé par ces demandes qu’il faisait en hâte et qui, mieux que des aveux, décelaient ses désirs, ses faiblesses et ses secrets. Chacun avait ainsi déclaré brutalement ses complaisances, en ne songeant qu’à pousser son inquisition, à plier l’adversaire à l’ordre extraordinaire de son interrogatoire. Il nous restait l’âcreté du tabac dans nos bouches et dans nos vêtements. Nous avions pour une nuit assouvi cette gloutonnerie de nous-même que nous appelions curiosité.

Il me confia vers la fin qu’il était affligé d’un inconvénient physique de la sorte dont on parle entre camarades français. Il amena la conversation sur les particularités mentales qui en résultaient. Il se sentait isolé, anormal, sale, ridicule, privé de ses droits sur la vie. Ce désagrément durait et tournait à la catastrophe. Sa destinée au loin devenait sinistre. Il y avait un mois qu’il était séparé du reste du monde.

— Les femmes vous manquent ?

— Non, je ne sais plus ce qui me manque. Tout me manque. Mon infortune s’étend à des tas de choses. Je ne peux pas boire, enfin je ne devrais pas boire. Je ne téléphone pas aux amis qui m’entraînent comme vous, ce soir. Et puis, je suis comme impuissant, je prends l’habitude de me détourner des femmes, car si je leur fais la cour, vous comprenez, j’ai peur d’être mis au pied du mur. Alors je me conduis comme une gourde avec les nouvelles rencontres. Je retombe sur mes anciennes camarades, les jeunes filles. Tous les serments que je m’étais faits pendant la guerre de ne plus gâcher une occasion, deviennent inutiles. Quelle poisse ! Ah ! aussitôt que je vais être guéri ! Mais le serai-je jamais ?

Nous avions pris rendez-vous pour le lendemain. A cause de mes dissipations du moment, je ne vins pas à sa rencontre. Je ne le revis que longtemps après.


Une nuit, j’entrais dans un bar que je ne connaissais pas. J’aperçus d’abord des figures nulles, ensuite Gonzague au milieu de plusieurs jeunes gens. Tous avaient porté des regards curieux vers celui qui entrait. Gonzague m’avait reconnu. Nos regards se croisèrent. Il esquissa un geste, mais je baissai mes yeux soudain aveuglés.

Je m’assis : le voisinage et mon esseulement me forcèrent à les écouter. Ils parlaient bruyamment ; ils affirmaient encore plus que la connaissance des choses qu’ils préféraient, l’ignorance crasse des autres. C’était une tablée de gens de lettres.

Gonzague faisait parmi ses compagnons une légère disparate qui lui donnait l’avantage. Nouveau venu, il était le centre de l’attention. Il ne parlait pas beaucoup, d’autres jasaient longuement, mais on tournait la tête vers lui à chacune de ses remarques, glissées en manière de plaisanteries brusques, inachevées et réticentes. On l’examinait dans toute sa personne. Ils étaient pauvrement vêtus, avec une noble simplicité et quelques enfantillages. Lui, était costumé avec l’élégance téméraire des jeunes gens qui ne vivent pas dans un monde déterminé et qui les connaît, mais dans les endroits publics, dansoirs, restaurants, halls d’hôtels, où il faut forcer les regards.

Mais ces jeunes visionnaires se fatiguaient vite de cet aspect et détournaient les yeux. Ils buvaient et fumaient beaucoup, avec affectation.

Bientôt Gonzague se retourna vers moi, nous nous crûmes obligés de nous serrer les mains. Je me plaisais dans la torpeur et dans la contemplation ; je laissai tomber ses questions machinales. Il n’insista pas. Je me rendis indifférent et imperceptible. Il avait eu le temps, néanmoins, de me souffler le nom d’une revue littéraire, avec une précaution comique comme s’il eût provoqué la curiosité du barman et des clients. Ses camarades y écrivaient.

« Qu’est-ce que vous devenez ? » avais-je grommelé.

Il m’avait répondu : « Rien » d’un ton arrogant.

Leur conversation roulait sur des inconnus qu’on vantait ou qu’on dénigrait à outrance. Ceux qui étaient loués, l’étaient à cause de traits infimes. On parla de quelqu’un qui collectionnait les boîtes d’allumettes de tous les pays. « Oui, mais Gonzague fait mieux », s’écria-t-on. Il rit de plaisir, s’excusa de son excellence, puis aussitôt renchérit sur les autres qui rappelaient ses bons tours. Pendant toute une semaine, il avait eu un goût impérieux pour les accessoires de bars : porte-allumettes, choqueurs, soucoupes, poquères d’as disparaissaient dans ses poches. A un autre moment, il avait convoité les boutons d’uniforme ou de livrée. Avec des ciseaux spéciaux, il les coupait dans le métro, à la porte des casernes, en parlant aux chasseurs, sans que les bonnes gens qui en étaient défublés s’en doutassent. Ensuite il avait préféré les mouchoirs, les stylos, les monocles, les bâtons de rouge. Plus la prouesse était mince, plus elle était appréciée.

Après l’éloge de la kleptomanie, on passa à l’exaltation de l’alcoolisme, des cartes, des courses. Ils donnaient tous les mêmes raisons à leurs engouements. Mais pendant que les autres cherchaient des remarques trop fines qui effleuraient les babioles dont ils jouaient et faisaient glisser l’esprit ailleurs, Gonzague se contentait de les approuver distraitement. Sous ses paroles insignifiantes, je sentais qu’il était seul vraiment épris du Jeu où l’on se hasarde tout entier, où l’on se prête au moins à une prompte usure. Il n’avait de goût arrêté pour aucune forme de son plaisir. Les combinaisons des cartes ou des chevaux ne le retenaient pas plus que les mixtures d’alcool ou les petits périls du vol à la tire. Ce qui l’attirait ce n’était pas la spéculation sur le risque, la jouissance de l’appréhension. Mais il avait reconnu là le passe-temps par excellence, le geste le plus vain dont il pût saluer les heures.

En le revoyant le lendemain, car au moment où je sortais il avait couru après moi pour me proposer de déjeuner avec lui, je compris mieux qu’il était entièrement dominé par cette hantise de passer le temps, c’est-à-dire d’en imiter et d’en hâter la déroute par une gesticulation quelconque. Gonzague s’exerçait à faire le vide en lui-même. D’abord il était ignare. Ne sachant rien du passé, il laissait aussi le présent lui échapper. Il ne lisait pas les livres, il ne regardait pas les tableaux, il n’écoutait pas la musique. Or l’art, en donnant du prix aux sensations, offre aux hommes leur seule chance de réaliser la vie. Et c’est ce dont encore lui est redevable la pire brute qui n’est jamais ingénue. Il touchait la main de fantômes brillants rencontrés dans les couloirs et les salons, il les appelait par leur nom au faible écho. Sans esprit d’intrigue, il avait de l’entregent : sa nonchalance le livrait à tout le monde. Comme alors je soupçonnais mal la facilité de Paris, je m’étonnai d’apprendre que Gonzague fréquentait deux ou trois salons littéraires. Il y était bien reçu et, sans lui demander la moindre garantie même proportionnée à son âge, une page d’écriture par exemple, on lui accordait à tout hasard un bel avenir. Gonzague n’avait que vingt-deux ans, mais il en savait moins qu’un enfant de dix ans. Je lui souhaitais un ami pédant qui lui fît un affront et le forçât à ouvrir la valise vide avec laquelle il pensait plus tard improviser des tours de prestidigitation.

En attendant, il n’était pas inoccupé.

Il avait débuté à l’ancienne mode par d’illusoires études de droit. Cocasse survivance. Mais il n’avait jamais mis le pied rue des Écoles, dans ce musée neuf construit vers un Quartier Latin totalement oublié que visitent des touristes japonais.

Il était devenu tout de suite secrétaire d’un illustre journaliste. Passée cette petite porte, il s’était cru dans la littérature. Son patron, chaque matin, lui dictait d’un trait une chronique pour un journal mondain, un article de politique étrangère pour une feuille de province, une étude de mœurs parisiennes pour une agence américaine. Gonzague tapait tant bien que mal, mais depuis l’âge de douze ans ne songeait plus à l’orthographe. L’autre, qui était un ancien normalien, ne trouva pas de son goût cette désuétude et le dit sur un ton de magister. Gonzague répondit qu’il se fichait de l’orthographe, qu’il n’aimait pas les observations, au moins celles qui étaient bien fondées, et que s’il ignorait la grammaire, le vieillard ne se rappelait pas toujours les bonnes manières puisqu’il lui versait son abondante prose tandis que, ne perdant pas une minute, dans la salle de bain, il satisfaisait d’autres besoins.

« Pasticher en tout le XVIIe siècle, même dans ses chaises percées. Maître, mon salaire. »

Il n’en fut pas moins ulcéré par le souvenir de cette réprimande. Mais il n’avait pas le temps d’apprendre même les rudiments.

Il devint tout de suite le second d’un homme assez actif, à cheval sur la Bourse, les journaux et la politique. Plus une minute qui se défendît. Gonzague avait maintenant le moyen de les perdre toutes. Et sa journée ne lui suffisait pas, il était heureux qu’aucune de ses soirées ne fût jamais libre. Je l’ai vu à sept heures du soir, des amis lui ayant fait faux-bond, affolé par la crainte de la solitude et de soi-même, se pendre au téléphone et supplier n’importe qui de le rejoindre. Il se serait réconcilié avec le plus féroce de ses ennemis, s’il en avait eu, pour que cette présence pût le leurrer un soir encore. Seul, il aurait été obligé de penser, de sentir. Il craignait ces mouvements inhabituels.

Mais sa conversation n’était faite que des gestes maniaques d’un solitaire. Il ignorait grossièrement son interlocuteur ; du reste, neuf fois sur dix, l’autre ne songeait pas plus que lui à communiquer avec les humains. Les manies auxquelles Gonzague sacrifiait étaient de faibles préférences qui s’étaient développées, faute de concurrence. Rien ne lui tenait moins à cœur dans ses propos que leur objet, puisque c’était son prochain. Mais le collectionneur chaque jour tripote toutes les pièces de sa collection. Causant avec n’importe qui, Gonzague le bousculait pour en venir à sa satisfaction et, une fois de plus, il passait en revue tous les gens qu’il connaissait. Il notait les légères variations du jour dans leur costume, leurs liaisons, leur bleuf et cela faisait un carnaval endormi. Il ne voulait pas avouer le caractère routinier de cette habitude, il lui avait cherché un prétexte passionnel : une soi-disant ambition dont il se vantait sardoniquement et qui lui faisait regarder, prétendait-il, quiconque comme un rival à surveiller et à surprendre. Au vrai, Gonzague s’accommodait de son prochain écrasement par l’imminente cabale que forme tout le monde contre chacun d’entre nous.

Il ne se reliait aux autres que par ces liens ténus de la médisance. Mais aucune amitié, aucun amour.

Un camarade qui m’avait rencontré avec Gonzague, me demanda : « Tu vois souvent ce garçon ? Comment peux-tu y trouver du plaisir ? Il n’est pas drôle. Et puis on dit que ses mœurs… »

Celui qui m’avertissait n’appartenait pas au même clan que Gonzague, loin de là. Son totem et ses tabous n’étaient pas les mêmes. Pourtant d’un groupe à l’autre, si hostiles qu’ils soient entre eux, on retrouve les mêmes traits, qui prouvent qu’ils sont contemporains. Par exemple, mon ami m’avait dit : « Gonzague n’est pas drôle. » En quoi il se pliait à un préjugé universel. Est-il drôle ou n’est-il pas drôle ? n’échappent à cette question que les gens consacrés par l’argent, ou le nom, ou la profession, ou le vice. En général, on trouve moyen d’admettre qu’à sa manière est drôle un ami confortable, une relation titrée, un artiste ou un homosexuel. Pourtant on entend de ces propos subversifs : « Elle a une bien belle voiture… vous savez qu’elle aime les femmes… mais vraiment elle n’est pas drôle. » Et en voilà une de qui sont menacés les droits souverains que lui valent sa richesse et son vice. Il y a des paniques devant ceux qui ne sont pas drôles.

Comment est-on drôle ? On ne vous demande point tant des mots et des gestes d’un comique achevé qu’une attitude à l’égard de la vie, une façon d’en représenter les événements qui engagent vos amis à se laisser aller à leur pente la plus facile. Il s’agit de ne refuser aucune distraction à ses contemporains, qui ont perdu la recette des anciens plaisirs, qui n’en ont guère inventé de nouveaux, qui n’en sont que plus insatiables et prétendent que chaque minute leur apporte une sensation fraîche. Ils recherchent la variété, préfèrent le changement aux choses dont ils changent et confondent la rapidité avec l’intensité. Mais si, par-dessus le marché, l’ami indulgent sait chiffonner l’anecdote qu’on lui a passée la veille, singer deux ou trois personnes (les imitations sont mieux prisées que les portraits, qui défigurent pour rendre plus ressemblant et entraînent un effort,) détraquer toute situation d’un mot qui ramène les esprits à la convention de monotone cocasserie, alors on dira « qu’il est vraiment drôle » et ces menus avantages, qu’on rencontre d’ailleurs rarement, le mettront à une place enviée.

Pensant comme tout le monde, je fus donc ému par les propos de mon ami.

Je me dis qu’en effet je ne trouvais pas Gonzague bien vif ni bien piquant. Mais une sorte d’orgueil vint me secourir, je voulus justifier mon habitude et Gonzague en profita. Sa silhouette parmi d’autres était assez plaisante. Je ne lui demandais pas beaucoup. Nous parlions de nos cravates, du prochain match de boxe ou de l’avenir de nos camarades. Celui-ci entrerait-il à l’Académie ? Bien sûr. Celui-là serait-il sous-secrétaire d’État ? Pourquoi pas. Ce troisième tromperait son monde et avant peu il serait dans le lit d’une héritière et dans quarante conseils d’administration. Nous bavardions. Gonzague s’acharnait à ce petit jeu, avec des moyens primitifs d’observation qu’il ne perfectionnait pas, faute de vouloir contempler et méditer. Il feignait de s’y reconnaître entre les faux-semblants de l’indolence, de la hâte, de la gaucherie, de la facilité. Mais, dépourvu de tout sens tragique, il ne percevait pas les inflexions secrètes d’une voix qui sortait de sous un masque.

Il y avait aussi longtemps que j’avais quelque curiosité pour la vie privée de Gonzague.

En cela encore semblable à mes contemporains, je songe anxieusement à ce qui se passe dans le lit d’autrui. Voici comment se forme cette manie. L’amour, ou comme on dit par découragement devant les grands mots et les grandes entreprises, la vie sexuelle, demeure notre principale affaire. Elle nous provoque aux exercices appropriés, et à tant de rendez-vous, de coups de téléphone, de va-et-vient, surtout elle nous remplit l’esprit.

A Paris comme ailleurs, aujourd’hui comme hier. Mais nous y mettons notre tour particulier ; notre souci porte avec toute la frivolité imaginable sur les choses qui sont à côté, qui ne font que toucher à cette vie sexuelle, sur ses manifestations, sur ses déportements, sur ses résultats mondains, mais — là est notre marque — surtout sur son principe, sur le degré d’énergie qu’on y dépense, physique et sentimentale. Certes nous nous intéressons aux personnes, aux circonstances ; mais pour nous la question capitale est celle-ci : comment se comportent-ils l’un envers l’autre ? Qu’est-ce qu’ils donnent exactement de leurs corps et de leurs cœurs ? Et ce souci que par hypocrisie nous feignons léger et ironique est au fond âpre et éhonté.

C’est que d’abord cet ordre domine encore les autres : il s’agit donc d’y exceller. De là, de ce point de vue, une évaluation perpétuelle de soi-même et des autres, de méticuleuses comparaisons. C’est que surtout cette grande affaire est un grand tourment puisqu’elle est une faillite menaçante pour beaucoup. L’amour est fatigué. Voilà pourquoi la surveillance du prochain prend la tournure d’une attente angoissée, sournoise, pleine de dispositions perfides. En l’épiant, on pense avant tout à la faiblesse, on s’attend à diverses défaillances. On s’étonne quand on rencontre la normale : elle paraît mystère, dissimulation, ou avantage éphémère. La curiosité travaille sur ce qu’elle peut ramasser d’à peu près sûr ; mais on devine aussi, on invente. Et trois ou quatre légendes — ce sont toujours les mêmes, car les combinaisons ajoutées par le vice aux pratiques traditionnelles ne sont pas bien nombreuses — enserrent les isolés, les couples, les groupes dans leurs interprétations conventionnelles.

Gonzague et moi nous parlions tout le temps de ces choses, qui, en dépit du cynisme trompeur des confidences françaises, restent secrètes pour une raison indestructible et éternelle : les âmes sont impénétrables les unes par les autres. On a beau avouer ses gestes, on ne peut pas amener à la lumière tous leurs mobiles. Le mensonge qui est au cœur de tout, l’impuissance à se comprendre soi-même font que les êtres qui se prostituent le plus hardiment restent des énigmes aussi difficiles que s’ils se défendaient par la pudeur.

« Mais pourtant, me demandais-je, n’est-il pas des âmes que l’air du temps a rendues stériles et où ne germe pas le moindre secret ? » J’étais alors assez inhumain pour me résigner à cette défaite, ou emporté par l’esprit implacable de la satire. Je préférais la justice à la charité.

Gonzague se plaignait de n’avoir pas d’aventures, de n’avoir pas de maîtresses. Il ébauchait des badinages qui tournaient court en vingt-quatre heures, ou même il restait des semaines sans rencontrer la moindre occasion de s’échauffer un peu, ou sinon lui, son espoir. Était-ce la faute des femmes qui n’étaient pas assez jolies ou qui étaient trop sottes ? Était-ce la sienne ? Manquait-il de bonne volonté, d’indulgence, de persévérance ? Les explications de Gonzague étaient abondantes et confuses. Témoin de ces escarmouches, je n’étais sûr que de ce fait constant : toujours Gonzague interrompait le jeu avant même qu’on pût savoir s’il allait au succès ou à l’échec. Il donnait comme raisons : les mauvaises habitudes contractées pendant sa maladie, la timidité, l’insuffisance de relations.

Mais ces excuses étaient en l’air et il leur prêtait peu d’intérêt. Son esprit était occupé par une lamentation assez fade, à peine relevée d’ironie ; il s’abandonnait à un sentiment de solitude.

Pourtant la mode est trop à l’anti-romantisme pour que nous ne fassions pas toujours en sorte que nos langueurs les plus nuageuses ne s’entr’ouvrent de temps à autre d’un éclair lucide. Gonzague annonçait que cela changerait ou échappait des ricanements qui aussitôt me font croire que sa vie intime n’est pas aussi dépourvue qu’il le dit. Il sortait de sa poche un jeu de cartes, entreprenait une réussite et tout d’un coup rasséréné m’assurait qu’avant quinze jours il aurait entamé avec une brune fort brillante et fort riche une grande passion.

Il arrivait que, quelques jours après, il me téléphonât à deux ou à huit heures du matin pour m’annoncer que les cartes avaient eu raison.

— J’ai sommeil.

— Mon cher, j’ai rencontré hier au soir, chez des gens, une femme étonnante. Ravissante, tout à fait mon genre.

— Votre genre ?

— Mais oui, vous savez bien, une femme plate, sans seins, sans hanches, sans attributs.

— Eh ! bien, tant mieux, bonsoir.

— Hallo ! non vraiment, elle est remarquable. Un visage très inattendu, un masque mexicain, vous savez, comment appelle-t-on cela ?

— …

— Enfin, peu importe. Et un esprit assez curieux.

— Bon, nous verrons. A ce soir.

— Ah ! mais je ne la montre pas. D’abord elle est très difficile… Figurez-vous qu’elle habite… Ah ! d’abord c’est la cousine de Chose… Comment l’appelez-vous ?…

Le soir, Gonzague apparaissait très soigné, avec un air de contentement insupportable.

— Là, oui, ça se voit : vous venez de coucher avec elle.

— Mon cher ami ! vous ne voudriez pas ! Quelles illusions vous vous faites encore sur moi. Je lui ai téléphoné. Mais elle ne sera pas libre avant mercredi. D’ici là ?

— Et mercredi alors ?

— Je l’emmène à un concert très ennuyeux.

— Après ?

— Vous pensez bien qu’il ne se passera rien, comme toujours.

— Bousculez-la.

— C’est une personne très particulière. Je ne sais pas d’abord si elle est sensuelle, cette dame. Elle est bien séduisante, en tous cas.

— Vous êtes amoureux ?

— Oh ! amoureux !

— Bon, vous vous en fichez.

— Ça, pas du tout. J’ai été agité toute la journée. Ç’a été toute une histoire de lui téléphoner.

Le lendemain, il était encore pendu au téléphone. Mais le numéro n’était pas libre, ou Madame n’était pas là. Je lui parlais d’autre chose. Un camarade arrivait. Il y avait toujours quelque incident qui l’empêchait de revenir à l’appareil et de suivre sa chance. Gonzague continuait d’évoquer à tort et à travers le nouveau fantôme, mais pensait bientôt à faire un poquère.

Le jour du rendez-vous arrivait. Il la voyait enfin, mais il était calmé, inerte. Il n’avait plus rien à lui dire. Il répétait froidement ce qu’il avait d’abord inventé. Sa partenaire avait l’impression qu’il n’avait nullement désiré la revoir.

Or Gonzague pouvait être beau, cela n’était pas suffisant, s’il n’aimait pas sinon l’amour, du moins la conquête et la décision. La femme a horreur de l’incertitude, elle la ressent comme une insulte dont parfois elle se venge, elle en vient à pouvoir rompre un vif élan. Par un manque d’accent qui n’appartenait qu’à lui et qui donnait à chaque mot qu’il prononçait l’air d’arriver d’un lointain inaccessible de rêvasserie, de somnolence et d’immobilité, Gonzague assurait bientôt son interlocutrice qu’il ne serait ni tendre, ni méchant, mais narquois, inconsistant, et qu’il remettrait toujours au lendemain ce qu’il pouvait faire le jour même, c’est-à-dire trouver une parole directe, bien désagréable ou nettement mensongère, faire sentir qu’il aimait les réalités et qu’il avait l’habitude des caresses utiles.

Gonzague était trop averti sur lui-même, sinon sur les autres, pour ne pas sentir de temps en temps qu’il gâchait sa chance. Ce sentiment l’incitait à une activité passagère, féconde en gaffes. Ce garçon trouvait le moyen de se faire gifler.

A la suite de trop maigres anecdotes, dépité, je le laissais en plan pendant huit jours. Et pour en finir, pour trouver un passe-partout qui fermât sa porte, j’essayais toutes les explications.

D’abord j’imaginais une maîtresse qu’il fallait dissimuler par discrétion, ou par honte, ou par peur. Mais je peux dire à ma décharge que bien vite je songeais à notre débraillé à tous : supposer une retenue aussi héroïque était une grosse naïveté.

Alors j’en venais au plus banal. Gonzague n’aimait pas l’amour parce qu’il n’y avait pas dans sa santé, dans sa constitution de quoi y fournir. Ou bien il avait pris goût aux amours autrefois défendues et tout ce que je voyais de ces velléités n’était que parade et trompe-l’œil. Dans ce cas, il se moquait sévèrement de moi. Inquiet, je réfléchissais de plus belle.

Je n’avais pas besoin de chercher bien loin dans ce qui me revenait de ses faits et gestes pour trouver tous les indices et les plus contradictoires. Gonzague était robuste d’aspect : comment croire à une faiblesse qui, alors, ne pouvait être due qu’à un accident, tout de même rare ? D’autre part, il y avait parmi ses amis plusieurs amateurs notoires. Donc… Mais il y avait dans son esprit et dans sa conduite quelque chose de si divergent, de si éparpillé, que la représentation de Gonzague amoureux, ramassé par un goût quel qu’il fût, était invraisemblable.

« Mon cher ami,

« Où êtes-vous ? Où courez-vous ? Je n’ai pu vous joindre à mon dernier passage à Paris. Comme votre vie est brûlante. A effleurer votre porte, sous laquelle j’ai posé timidement ma carte, j’ai senti mes doigts tout échauffés. Votre âme en s’évadant encore une fois avait laissé un sillage ardent à travers ce seuil si souvent transgressé. Comme je voudrais vous suivre. Hélas ! je serais bientôt exténué, je me coucherais au bord de la route et j’y mourrais, si votre main si belle et si forte ne se tendait vers moi pour m’aider et m’entraîner. Ah ! si je pouvais m’appuyer un peu — oh ! si peu ! — à votre épaule de jeune dieu. Mon âme se raidirait et soulèverait mon corps. Mais où êtes-vous !… »

Un soir, j’étais chez Gonzague, attendant qu’il eût fini de s’habiller. Il avait laissé traîner avec affectation cette lettre sous mon nez. Impossible de ne pas lire la première page. Qu’en conclure ? L’écriture était aussi efféminée que le ton. Mais les initiales et le lieu de provenance m’assuraient qu’un monsieur l’avait écrite.

Gonzague en saisissait le ridicule, sans doute ; je rencontrais dans la glace son regard pendant qu’il nouait sa cravate. Et ce ridicule était tel qu’il m’empêchait de former une hypothèse.

Pourtant je notais que Gonzague s’amusait de ces flatteries sournoises. Dans un des milieux où il fréquentait, il devait recevoir beaucoup de ces hommages-là. Or, à son insu, ne faisaient-ils pas compensation aux déboires qu’il s’attirait du côté des femmes ? Par là ne satisfaisait-il pas un peu les exigences de conquête et de vanité qui sont au cœur de l’amour. Et cela encore lui permettait d’attendre.

Il m’arriva aussi d’interroger l’entourage de Gonzague. Je m’aperçus qu’on avait déjà médité sur son personnage. Du moins c’est ce que croyait avoir fait Gertrude.

« Ah ! mon cher, n’est-ce pas, quelle chose curieuse ! Et comme c’est difficile de dire. Les gens sont inouïs. Enfin ! C’est un très beau garçon. C’est drôle, il ne plaît pas à la plupart de mes amies. Moi je dois dire que je n’ai pas envie de coucher avec lui. Mais c’est un beau garçon tout de même. Et s’il s’en donnait la peine, elles changeraient d’avis.

« Vous croyez que les hommes ?… Comme ça m’amuse, comme je voudrais savoir ! Qu’est-ce que vous voulez, on ne sait jamais. Il est certain qu’il est beaucoup sorti l’hiver dernier avec le petit Fara. Vous savez ce petit qui a de si jolis yeux, qui a été le fiancé de Floche, le petit Fara. Fara avait certainement le béguin. Eh ! bien, je ne sais pas, je ne crois pas.

« Gonzague est très compliqué, je crois qu’il y a autre chose. Ah çà ! quoi ? D’abord je crois qu’il fume beaucoup. Vous ne le saviez pas ?… De source sûre, il a été très amoureux d’une femme pendant la guerre. Mais voilà qui ne prouve pas qu’il n’aime pas mieux les hommes, n’est-ce pas ? A-t-il couché avec cette femme ?…

« Je suis curieuse de voir ce que ce garçon deviendra. Vous ne trouvez pas qu’il a du talent. Vous avez lu ce qu’il a écrit dans Poètes Mineurs ? Ah ! allons, avouez que c’est assez étonnant. Quelles images ! Oui, évidemment, il n’y a pas grand’chose, mais il y a un ton…

« Et puis enfin, c’est un drôle de type. On ne sait vraiment pas avec lui. »

Me voilà lancé sur une nouvelle piste. Comment n’y avais-je pas pensé plus tôt ? Gonzague est dans les drogues. De là cette indifférence, ces lointains, ces velléités narquoises.

Je lui téléphone, je le rejoins, je l’examine. Pas moyen de rien distinguer dans ce visage plein. Même la cavité oculaire chez lui n’est pas le lieu sensible entre les os, où, dès vingt ans, marquent les trépignements du plaisir.

— Vous m’avez l’air d’un monsieur qui a fumé toute la nuit.

— Par exemple, moi fumer ! Pendant la guerre, deux ou trois fois, mais depuis… Comment devinez-vous ? Vraiment ça se voit ? Oui, j’ai fumé cette nuit. Cela ne m’arrive que bien rarement et je le fais sans conviction. Mais qu’est-ce que vous voulez, il faut bien que de temps en temps je passe la nuit. Quand je rentre chez moi, le matin, j’ai l’impression qu’il s’est passé quelque chose… ou rien. Mais enfin… Je n’ai pas de maîtresse en l’honneur de qui je pourrais découcher.

— Farceur. Vous vous gardez bien de faire le nécessaire — ce qui ne serait pas grand’chose — pour qu’une demi-douzaine de bonnes filles s’intéressent à vous. Gonzague, vous vous foutez de moi. Enfin, qu’est-ce que vous aimez ? Autre chose ?

— Mais non, mon cher, quel enfant vous faites. Vous croyez que c’est plus ingénieux d’imaginer le pire. Mais je suis plus normal que vous. J’aime beaucoup les belles dames. Seulement je ne sais pas y faire, voilà tout. Alors je reste chaste pendant des mois, des années. Voilà ce que vous ne pouvez pas imaginer, hein ?

Il ne m’était inconnu qu’à cause de mon indifférence.


Je dois dire qu’à cette époque-là il atteignit à la maîtrise dans sa manière. Il put croire qu’il était dès lors insaisissable. Mon Gonzague était une boule parfaitement polie, abandonnée par un point fuyant de sa rotondité, sur un billard idéalement plat, à tous les carambolages.

A huit heures du matin, il sautait de son lit dans son bain, dans un taxi et la ronde commençait. D’abord au bureau de l’homme d’action. Son coup d’œil glissait sur les journaux.

Les dépêches réduisent le geste des peuples à un cérémonial décharné. A cause de son ignorance, ne soupçonnant rien de l’Histoire en cours, Gonzague avait beau jeu à se moquer des batailles, des congrès, des discours.

De la vie des hommes, bien qu’elle ait peu de fond, il n’affleure pourtant rien dans toute cette flore de papier, où l’encre fait une sève trompeuse. Il faut un art assez réfléchi pour voir perler le signe qui, une seconde au coin d’une page tout de suite glissée aux égouts, annonce l’accumulation inévitable, la prochaine rupture. La Presse est une vieille église où les moulins à prières remplacent toute oraison véridique. Nos contemporains y passent plusieurs fois par jour et font leurs génuflexions distraites devant les images mornes d’un monde déjà disparu.

Gonzague sentait confusément ce perpétuel décalage et il croyait rattraper la vie en courant aux faits-divers. Mais les journaux sont aussi fermés à la grave vérité d’un crime qu’au sens véritable de ce grand silence qui pèse sur le monde.

L’homme d’action arrivait et lisait son courrier. Lettres d’amour, d’un sordide amour. On y apprenait que des hommes existaient quelque part, hors des murs de ce bureau, dans des villes, çà et là, et à leurs complices ils confiaient leurs misérables désirs. A quelles sombres tribus appartenaient-ils ? Mangeurs de terre, radoteurs de chiffres sacrés.

« Ah ! si vous pouviez nous procurer ce manganèse. Nous le convoitons avec tant d’amour. Quelles choses profitables nous en ferions. Si c’est oui, vous obtiendrez de nous tout ce que vous voudrez, sauf le cœur. »

« De Beers, 925, 925. Je vois dans le ciel qu’elles montent. Oui ; elles montent les de Beers que pour vous j’achetai hier. Voyez au ciel l’étoile de la de Beers. 950, 960. Un petit sou, s’il vous plaît, je prie pour vous. »

On y répondait par la dictée aux sténographes, et sèchement. Sans cesse le téléphone et au bout du fil les hommes masqués. La navette reprenait. L’action est faite de mille riens. Quel va-et-vient d’augures dans les bureaux pour prolonger le mouvement endormi et de moins en moins vaniteux de l’esclave dans son atelier. De quoi s’agit-il ? Personne ne le sait, mais il faut bien, faute de guerres, de famines et de pestes, que s’occupe cette engeance. Que de découvreurs, de baptistes, d’intermédiaires, de profiteurs, de gêneurs, de chanteurs, de gâcheurs, depuis cette rencontre accidentelle de l’ouvrier qui s’embauche et du patron qui s’improvise, jusqu’au geste égaré de l’homme dans la rue qui achète l’article. Quel encombrement merveilleux et quelle suave mêlée ! Quelle luxuriance abstraite sur le thème.

Gonzague bâclait, du reste, sa besogne et fuyant devant l’horreur de ce qu’il faisait, glissait ailleurs, déjà dégoûté de ce qu’il allait faire, possédé par la fringale d’une seule sensation : passer d’une chose à une autre. Il avait imposé à son patron son style lunatique. Il passait de longs moments entre le coiffeur, la manucure et le pédicure, au hammam, dans les bars où il pariait, téléphonait, buvait, retéléphonait et entretenait mille conciliabules. Il déjeunait et dînait à droite et à gauche. Il faisait même quelques visites. Non pas qu’il eût beaucoup de points d’appui dans la ville — il était trop nonchalant et trop timide — mais six ou sept maisons où l’on va au moins une fois tous les huit jours suffisent à remplir la semaine.

Enfin la nuit arrivait. Le dîner fini à dix heures, un acte dans un théâtre, ou plutôt trois numéros d’un music-hall ou d’un cirque, ou les cinq dernières minutes d’un concert Il entrait partout sans payer et ce privilège qu’il partageait avec mille inconnus l’entretenait, lui comme eux, dans l’idée fantastique de sa notoriété.

Puis il traînait dans les bars, les garçonnières, les boîtes de toute sorte, les fumeries, les tabagies, voire deux ou trois salons où au-dessus de cent mille francs de rentes de jeunes ménages bourgeois s’essaient au mécénat.

Toute cette frénésie n’était qu’immobilité morne, contemplation fainéante, attente stérile.

Les hommes d’affaires ne lui pardonnaient pas sa disposition d’esprit : ils voyaient que l’intérêt de Gonzague n’était pas engagé dans ce qui l’occupait avec eux, qu’il ne songeait pas, malgré tant d’encouragements poétiques, à croire au Génie des Affaires. Dépités, ils ne faisaient aucun cas de lui.

Il en était ainsi partout. Où il arrivait, Gonzague de lui-même s’encageait dans un treillis brillant de paroles qui le séparait des choses et au milieu de la fête, dans un trépignement intérieur, immobile à force d’agitation, il prenait aux ébats des autres une part inconnue, qui le laissait affreusement insatisfait.

Gonzague passait des heures dans les dansoirs, mais il ne dansait pas. C’était assurer plus qu’à moitié sa séparation d’avec les femmes ; c’était se priver d’un avantage qui compense la pauvreté, la nullité sociale.

Gonzague était partout et n’était nulle part. Il restait en dehors de tout. Son manque d’argent n’était pas fait pour améliorer cette situation. Il en gagnait peu. Les taxis, les restaurants, les bars, les cigarettes, les à-compte aux fournisseurs, le jeu effeuillaient vite ses pauvres billets. Il tapait ses amis, sa famille, son patron et s’arrangeait à peu près. Mais il était toujours à court.

De là, une inquiétude. Peu à peu l’insuffisance, le gâchis de sa vie formaient un sentiment obscur qui se crispait autour de cette question d’argent. Gonzague était trop peu attaché à soi où il ne trouvait pas ce sens avaricieux de ses qualités, cette manie de la grandeur, ce besoin angoissé de l’inégalité qui font les grandes fortunes ; il se laissait trop facilement piper par ses divertissements pour se sentir amer, mais il s’impatientait et se butait contre cet obstacle.

A cause de ce sentiment de pénurie sur lequel il se fascinait, ce garçon, qui méprisait, en raffinant sur l’ignominie des propos, les mœurs bourgeoises de ses parents, finissait par vivre plus mesquinement qu’eux. Car entre ses appétits que son imagination avait accrus et ses moyens, il y avait un espace qui aurait dû solliciter irrésistiblement son orgueil, mais qu’il ne se décidait jamais à franchir, s’accommodant de subsister dans la lésine de ses passions. Par exemple, il pouvait vivre sans auto, ce qui diminuait de cinquante pour cent (estimait-il) le rendement de ses sens.

Tout au plus jouissait-il sur un mode ironique de la richesse de ses amis.

Il se consolait par cent paroles : il se prostituerait aux hommes, aux femmes ; il écrirait en trois semaines un roman pornographique. Il passa tout un soir à calculer le nombre de pages qu’il lui faudrait écrire par jour pour briguer en temps utile un des prix de l’année.

Il traîna, un été, dans une ville d’eau, derrière une jeune fille plutôt riche à qui dès le premier jour il avait avoué, en bouffonnant, sa convoitise. Ce n’était pas pour la choquer, mais encore aurait-il fallu qu’il la courtisât chaleureusement.

Deux ou trois fois il parla de pays où l’on faisait fortune.

Néanmoins Gonzague songea assez sérieusement au succès littéraire. Il n’écrivait pas, mais il continuait de fréquenter ces jeunes littérateurs avec qui je l’avais vu.

Ceux-ci étaient lents à se remettre du plaisir où les avaient jetés son désarroi d’abord nullement calculé, ses lubies dispersées, son modernisme suffisamment maladroit pour paraître une parodie, et enfin le soin ravi qu’il avait pris d’user des avantages qu’il avait sur eux. Parce qu’ils se méfiaient de leur métier, les ravages qu’un profane pouvait faire parmi eux n’étaient comparables qu’à l’affolement que provoque dans quelques salons l’apparition d’un écrivain célèbre.

Pendant quelques jours, Gonzague représenta assez bien sous une forme naïve, inattendue et amusante leur idéal.

Les attributs de la personnalité étaient brisés ou pervertis. L’esprit créait chaque matin et dévorait avant le soir sa façon d’être du jour. La volonté faisait des crochets, semblait s’anéantir, puis soudain ressurgissait dans quelque éclat. Les passions n’étaient pas combattues, mais déviées vers des débouchés imprévus. Il fallait rompre à tout prix unité et continuité. N’importe quel mouvement violent était bon qui leur donnât la sensation d’un brassage énergique : négation, paradoxe, illogisme, contradiction, enfin toutes les combinaisons possibles de l’entendement, qui ne sont pas plus nombreuses que celles de l’amour.

Mais l’esprit, à ces grossiers exercices de force, se fatiguait et devenait épais. Alors ceux-là qui ne craignaient rien tant qu’une idée se fixât, fît barrage et arrêtât la circulation perpétuelle qui leur semblait être prospérité cérébrale, ils étaient à la merci d’une surprise vulgaire. C’est ainsi qu’un Gonzague qui n’était que manies et trucs, faibles manies devenues des trucs timides, leur en imposait.

Mais l’esprit n’est pas une machine pneumatique. Des négations à la vanvole n’expulsent pas les préjugés, il faudrait pouvoir les extirper. Autant s’arracher l’âme.

La vie qu’ils aimaient et qui était forte en eux, incita les camarades de Gonzague à un brusque réveil hors de ces somnolences acharnées. C’est ainsi qu’un jour ils regardèrent Gonzague avec des yeux sourcilleux. Ils le chassèrent en le huant et en proférant les raisons les plus enthousiastes. Ils s’aperçurent qu’ils étaient au milieu des espaces le groupe d’hommes le plus farouchement attaché à soi-même, comme un peuple qui a perdu son terroir et qui va errant, une poignée de terre dans un sachet sur la poitrine. Mais ce fut plus tard…

En attendant, le jeu à la mode, là et ailleurs, était le jeu du chat perché. On se jetait dans cet exercice par terreur d’assumer une responsabilité intellectuelle et de donner prise à la raillerie d’un plus mobile que soi. On vit de vieux messieurs, toujours séduits par l’inquiétude des adolescents et amoureux de toute frayeur, se mêler dans la partie. Chacun de sautiller d’une trouvaille biscornue à une découverte baroque, avec l’espoir qu’un camarade serait toujours d’une seconde en retard.

Et comme il y avait longtemps qu’on avait épuisé l’extraordinaire, on en revenait à l’enfance de l’art, on parcourait le chemin en sens inverse. On s’arrêtait soudain devant l’Arc-de-Triomphe : « Comme c’est bien, parce que ça a voulu être bien, et c’est bien en effet. » Quitte à repartir vers Luna-Park : « Comme c’est bien, parce que c’est mal. »

Gonzague fit découvrir à ses amis dans l’espace de quinze jours un chanteur populaire, célèbre depuis vingt ans, un acteur de province qui venait de reprendre le Guignol des Champs-Élysées, une somnambule, Landru, une femme qui n’avait rien pour elle et le génie d’Alfred de Musset.

Ces expériences et ces succès le laissaient farouchement triste. Il sentait que son crédit s’épuisait. Puis il continuait de vivre, une partie du temps, loin de ses compères et bien qu’il ne se défît jamais de leurs manies communes qui faisaient office de sortilèges et qui maintenaient autour de son esprit, partout où il allait, un cercle magique, il voyait bien qu’il n’arrivait point par là à tromper toutes ses envies.

Il en vint à des gestes excessifs. Il parla de suicide. Confiant dans l’inépuisable crédulité, il se décida à découvrir cette source de faits-divers.

Selon la méthode admise, il fallait d’abord, par toutes sortes de plaisanteries traîtresses, de cet acte qui a joué un rôle capital dans l’existence de beaucoup d’hommes d’action et de passion, faire la plus démodée, la plus fastidieuse, la moins étonnante des cérémonies qui prennent place dans la carrière d’un homme entre sa première communion et son enterrement. Ce lui fut facile de montrer tout ce qu’il y a de convenu, d’inefficace, de déjà vu, de stupide, de ridicule dans ce coup de partie par quoi on pense mettre tous les atouts dans son jeu.

Mais comment sortir de là, comment renverser le raisonnement, en venir à l’apologie ? Il n’y avait qu’à continuer tout droit. Cet acte ridicule, non pas absurde (trop grand mot qui les eût effarouchés), mais plat, indifférent, c’est ainsi qu’il devint possible. « Le matin en me couchant, au lieu de tourner le bouton électrique, sans faire attention, je me trompe, j’appuie sur la gâchette. »

Ceci transporta Gonzague et ses amis. Pendant quelque temps, il vécut dans un état de grâce, de gloire intime. Il avait surmonté le suicide. Il ne savait plus s’il était mort ou vivant, s’il avait tiré ou s’il avait fait craquer un tison dans la nuit.

Pour ajouter à cet état bienheureux d’éventualité, l’homme d’action mit Gonzague à la porte. Gonzague garda un taxi toute une nuit pour user un reste d’argent dans de tristes bars. Ce taxi me déposa à ma porte. Je claquai la portière : excédé, je quittais Gonzague pour toujours.

Je fus invité à passer Septembre dans les Baléares où Gertrude avait aménagé un ancien repaire de pirates. J’arrivais, je vis Gonzague. Avec notre affectation de muflerie, ou notre goût désordonné pour la vérité, je lui dis mon déplaisir de le revoir. Il fut ravi de cette marque d’intérêt et pendant les séances du culte superstitieux que sur la plage nous rendions au soleil il ne manquait pas de s’allonger à mon côté.

Gertrude était vierge et en donnant le change par quelques excès de langage, se gardait pour un mari qu’elle appelait et qui du reste lui vint, l’hiver suivant, sous la forme radieuse d’un champion de golf. En attendant la saison des accomplissements — dont on a le droit de se demander s’ils ne furent pas médiocres, car une distance anormale s’était allongée entre son cerveau et son ventre, et le champion, fort timide au lit, ne semblait pas de ceux qui remettent de l’ordre dans une femme — Gertrude continuait d’étudier théoriquement la sensualité. C’est pourquoi elle nous exposait aux feux célestes.

Il est donné à bon nombre de nos contemporains, qui ne se livrent pas à certaine littérature et aux drogues, de découvrir une autre littérature et les sports. Le sport pour ceux-là n’a jamais été une passion ni un goût, mais il est devenu promptement une manie. Ils sont opprimés par un souci de plus en plus anxieux de conservation qu’ils ne voient pas voisiner avec l’idée romantique de destruction et de mort qui flatte les autres. Ce n’est qu’une idée, et ils évitent les gros efforts : par exemple, ils se soumettent, mollement allongés, à l’action de l’astre qui doit les remplir peu à peu d’une mystérieuse vitalité. Bientôt ils perdent de vue le but. Un signe suffit à les satisfaire. Il ne s’agit plus que de montrer à Paris au retour une peau passée à la flamme. Pour les femmes, c’est un fard.

Nous usions donc cinq heures par jour à nous noircir. Nous descendions du nid de pirates sur les coups de dix heures et jusqu’à une heure ou deux, nous étions vautrés, tout nus, protégés seulement par des lunettes d’écaille et un numéro mal coupé de la Nouvelle Revue Française. Le soleil, étonné de notre témérité, grondait et nous battait comme plâtre. La punition était douce. Nous nous plongions dans la mer, après nous être conformés aux rites suédois. Quel peuple ennuyeux ! Une, deux. Une, deux.

Tout cela n’était pas très laid ; Gertrude avait des seins parfaits auxquels nous ne prenions pas garde. Les fastidieuses grivoiseries moururent dans cette Baléare, au bout de peu de jours ; nos propos étaient chastes, ainsi que les vingt-quatre heures de la journée. Ceux d’entre nous qui avaient des femmes n’avaient pas l’impression de les risquer parmi les célibataires. Tout se détendait dans ce feu et cette eau.

Gonzague ne me tapait plus sur les nerfs ; je n’avais plus de nerfs, ou ils étaient occupés à transmettre à mes muscles des ordres, comme ceux qu’on entend dans la cour d’une caserne : une, deux. Gonzague d’ailleurs se montrait sous un autre jour. Dès le premier matin, à cause d’un geste ou d’une parole que je ne me rappelle plus, nous nous étions regardés les uns les autres, et nous avions compris que ce Gonzague trépidant était fait comme tant d’autres pour la paresse du nègre.

Que la femme pile le millet, l’homme fumera sa pipe. Confions-nous un instant au bonheur improbable de nos ancêtres. Gertrude, passez-moi le tabac. Et dire qu’il y en avait parmi eux, il y a trois mille ans, qui aspiraient à s’enfermer dans un cabinet de banquier. Les colonnes de chiffres secrétées par les enregistreurs envahissent le lieu comme le cactus l’Australie, et l’homme est taraudé par mille coups de téléphone muets comme par la dent du lapin.

Les humains à travers les siècles se divisent en deux bordées de tribord et de bâbord : ceux qui naquirent pour l’avenir, ceux qui naîtront pour le passé. Ne parlons pas de ceux qui se fichent du tiers comme du quart ; ils sont trop. Mais louons les princes qui sont toujours contents et qui, couchés sur le dos, par la mémoire et la prophétie, jouissent de tout le temps.

Gonzague dormait en même temps que tout le monde. Dans nos jeux, sa supériorité était manifeste. Pendant les repas, son appétit et son humeur allaient de pair. Il ricanait moins, il grimaçait moins et pouvait même parler des absents sans cette inquiétude qui lui faisait à Paris en cinq minutes prodiguer le bois vert sur le dos de n’importe qui, puis se perdre en réticences complices comme si l’autre avait été là et qu’il eût pu lui tendre la rhubarbe. Quitte à le recharger à fond dans la cinquième minute, par peur d’avoir été conciliant, ou surtout d’avoir marqué trop d’estime pour l’intelligence de quelqu’un.


Mais, par le dernier bateau, nous arriva Joan Daimler. Était-ce une Américaine, une Européenne ? Nul ne le savait, et c’était pourquoi Gertrude l’avait invitée. L’explication la plus courante eût été qu’elle fût Juive. Mais non. Nous ne savions qu’une chose : c’est qu’elle avait un mari en Amérique qui lui prêtait amicalement son nom et lui envoyait des dollars. Ce qui faisait frôler à la jeune femme le domaine de la fable.

Elle parlait parfois de ses origines, mais on n’y comprenait rien. Il semblait que, née au croisement des races, elle ne se rattachât qu’à sa mère, voyageuse et amoureuse. Le lieu de sa conception ou de sa nativité ne signifiait rien. Un homme au monde pouvait être sûr qu’il n’était pas son père, c’était le Hongrois qui, vers le temps où Joan apparut, était le mari de sa mère. Celle-ci l’avait souvent répété à sa fille, sans lui donner un autre point de repère.

Gonzague la regarda. Il ne vit rien qu’un vague prestige, et en fut ravi.

Joan Daimler était encore innommée. N’ayant pas encore reconnu tous les morceaux de sa personne, qui lui arrivaient des quatre coins du monde, elle n’était pas encore tombée d’accord avec elle-même. Mais elle n’y manquerait pas. Le cosmopolitisme est l’état le moins irréductible, le moins durable. Certes Joan avait traîné dans des hôtels, des paquebots, des trains. Mais elle avait passé toute son adolescence à Paris, dans l’Ile Saint-Louis et avait reçu un enseignement bien ordonné d’un prêtre, spécialiste de ces cas difficiles. Ce n’était pas une petite folle.

Cette jeune femme de vingt-trois ans venait d’être un peu relâchée par son mari, amoureux agréable pendant un an, mais soudain saisi par le génie des affaires. Elle avait de l’argent, elle se promenait. Elle était sérieuse, peut-être pour plusieurs années, peut-être pour toujours, comme tant d’autres femmes.

Les uns la trouvaient sotte, les autres intelligente. Ses os un peu gros n’étaient revêtus que de muscles fins et de peau brune. Un front renflé, un nez sortant d’un profond enfoncement et obligé de pointer pour que le profil atteignît à la courbe idéale, des lèvres un peu contractées sur un imperceptible sourire continuel qui a dû cesser un jour ou l’autre. Le menton ? solide.

Je raffole des nouvelles rencontres : quand devant moi deux êtres apparaissent l’un à l’autre pour la première fois, je crois que tout est remis en question par la vertu de ce contact. La vie la plus décidée ou la plus épuisée peut prendre un cours inattendu ou se regonfler.

On vit tout de suite que Mrs Daimler avait distingué Gonzague, qui de son côté remuait un peu. Les choix de l’amour sont explicables : on en peut toujours donner des raisons qui sont satisfaisantes et qui se réduisent à la méthode arithmétique : addition et soustraction. Gonzague l’emportait sur tous les hommes présents. Dans nos courses et nos luttes, il montrait sa force. Il primait aussi dans la conversation par une abondance vaine et irrésistible. Aucun d’entre nous n’inquiétait son assurance. Trois des hommes présents étaient mariés et s’occupaient de leurs femmes qu’ils aimaient par rencontre. Ils étaient las des aventures, comme du reste les trois célibataires fourbus par les fastidieuses facilités de Paris.

Mrs Daimler se tournait bonnement vers le seul garçon disponible. Par souci de confort, pour qu’on portât ses menus fardeaux et qu’on l’escortât dans une promenade à pied.

De telles raisons sont suffisantes.

Joan et Gonzague ne s’intéressèrent pas, ils s’intriguèrent. Quelqu’un en fut satisfait, Gertrude. Elle rêvait de complications. Elle parvint à leur en donner l’illusion, en même temps qu’à elle-même. Elle prenait souvent à part l’Américaine — comme nous disions — et la chapitrait.

— Comment trouvez-vous Gonzague ?

— Charmant garçon. Qui est-ce ?

— C’est un garçon très curieux, vous verrez ?

— Ah ! en quoi est-il curieux ?

— Vous ne vous imaginez pas. Drôle de corps.

— Oh ! mais, dites-moi.

— Il est très difficile, terriblement perspicace. Je ne l’ai pas encore vu pris par une femme.

— Il n’a pas l’air de s’en occuper beaucoup.

— Que si. Seulement il cache son jeu.

— Vous croyez.

Joan ne cherchait pas aventure. Mais tout humain est aux aguets, et il n’y en a pas un qui ne soit prêt à lâcher la maigre proie pour l’ombre.

Gonzague interrogeait Joan. Il faisait pleuvoir sur elle les questions indiscrètes ou saugrenues. Joan écoutait ; elle n’était pas revenue en France pour revoir le Musée du Louvre, mais elle voulait bien achever de connaître cet esprit français qui s’exerce infatigablement sur les choses de l’amour.

« Aimez-vous votre mari ? » Première soirée, première cigarette.

— Vos questions sont trop vagues pour qu’on y réponde.

— Bon. Aimez-vous faire l’amour ?

— On n’est jamais sûr de ces choses-là que par comparaison.

— Et encore ! appuya Gertrude à tout hasard.

— Vous sentez-vous le génie de l’amour ?

— Et vous ?

— Oh moi !

— Eh bien, quoi ?

— Moi, je rate les trains.

— Vous êtes jeune.

— Vous ne vous êtes pas regardée.

Quand on parle d’amour, c’est la femme qui est interrogée et qui fait semblant de ne pas répondre ou qui, par un préjugé récent, abonde en propos si audacieux qu’ils ne portent pas. Quand on traite de la conduite, des mobiles, des fins dernières, l’homme prend la parole et rien ne peut l’arrêter. La femme fait semblant de questionner, d’écouter, s’en moque, transpose tout.

Donc Joan :

— Qu’est-ce que vous faites dans la vie ?

— Rien.

— Pas vrai.

— Un tas de choses qui ne me distraient guère.

— Quoi ?

— Des affaires, de la littérature…

— Mais c’est varié, c’est amusant.

— Je ne fais pas tout cela très bien.

— Tant pis pour vous. Vous m’agacez. Comment pouvez-vous me parler des médiocrités que vous vous permettez ?

— Je ne vous fais pas la cour.

— Comme vous n’êtes pas une vraie brute, vous devriez être spirituel.

— Vous aimez les comédies de caractères.

— J’aime les caractères.

— Les femmes sont mauvais juges. Leur point de vue est trop spécial. Et puis, qu’est-ce qu’un caractère ? l’absence de tous les autres.

— Allez chercher la périssoire.

Malgré sa carrure d’épaules, il fut bien étriqué devant ce touriste qui ne demandait pourtant qu’à l’apprécier. Il était très agréable en caleçon de bain. Ceci encore n’aurait rien décidé. Mais un feu s’était allumé dans ses yeux.

Gertrude était ravie et s’écriait :

— Je suis sûre que Gonzague a eu les histoires les plus étonnantes. Seulement il n’est pas comme vous, il est discret. C’est un type très bien. Je le trouve follement sympathique, en ce moment.

Ces années-ci, nous avons une façon d’insister qui nous fait croire à l’acuité de nos nerfs, sinon au raffinement de nos manières. Nous mîmes tous un zèle excessif à favoriser l’intrigue entre Joan et Gonzague. Nous nous y prenions assez habilement ; il y a de l’entremetteuse chez la plupart des contemporains. Pourtant les deux intéressés souffrirent bientôt d’un environnement électrique ; leurs pulsations étaient à la merci de la sensibilité de leurs compagnons. Cette délicatesse de perception, ils la possédaient aussi et, avant même de les achever, ils se dégoûtèrent de leurs paroles qui résonnaient à leurs oreilles comme dans une maison déserte où on ne sait si l’on n’est écouté.

Les gestes même auraient-ils pu les sauver de cet envoûtement ? Ils étaient si prévus. A chaque repas nous faisions l’examen microscopique de leurs lèvres.

Joan s’exaspéra. Comme Gonzague hésitait, elle le prit au pied de la lettre et l’écarta un peu.

Pendant deux ou trois jours, il avait été assez gaillard, et même il n’avait pas manqué de jactance. Il retomba d’une minute à l’autre dans son caractère. Il nous prit à part les uns après les autres, hommes, femmes et domestiques. Il nous dit quel avait été son espoir, comme il avait été près du but, sa récente déconvenue.

Gertrude était ravie de son trouble qu’elle me donnait comme preuve de l’authenticité de notre ami. Comme je n’avais rien à faire dans cette Baléare, je causais avec elle.

— Alors, votre Gonzague, il est comme tout le monde ?

— C’est selon…

— La première femelle venue, et le voilà un peu agité. Vous avez bien vu, pendant le déjeuner, le pauvre œil qu’il faisait à Mrs Daimler.

Elle voulait que son héros fût à la fois étrange et capable des mêmes réactions que tout le monde.

— Il est sensible, c’est ce que vous n’avez jamais voulu croire. Mais il ne perd pas la tête, allez… Du reste, Joan en vaudrait la peine. Je trouve décidément que tout en elle est d’une distinction. Si elle s’habillait mieux…

— Cette femme-là n’existe pas. Elle existera peut-être un jour, oui. Vous, Gertrude, vous ne pouvez pas la vanter sérieusement. Hein ! entre nous ?

Gertrude se gonflait de vanité.

C’est alors qu’apparut un noble Espagnol qui habitait dans le voisinage. D’un regard, il fit sentir à Mrs Daimler pourquoi elle était revenue.

Elle avait repris le bateau par amour des vieilles choses, croyait-elle. Malentendu qui règne entre les deux continents et qui fait l’affaire des Compagnies transatlantiques. En réalité, quand on aime le passé, c’est qu’on aime la jeunesse. Ce qui fut autrefois, ce fut la jeunesse. Ce que les Américains goûtent chez nous, aux alentours de la Baltique ou de la Méditerranée, c’est une jeunesse persistante, qui s’est préservée. Joan ne pouvait mieux la trouver que chez cet Espagnol intact depuis des siècles, conservé par sa civilisation.

Gonzague, incertain, ambigu à cause de son jeune âge, mâtiné de ses propres innovations et des habitudes de son père, ce n’était rien pour Joan qui nous demandait ce que nous-mêmes allons chercher chez les Arabes, les Persans, les Indiens. Car si nous sommes jeunes, nous le sommes moins que les Orientaux ou les Méridionaux.

Mais nous sommes moins vieux que les Américains, le plus vieux peuple qu’on connaisse. Leur sénilité est faite de toutes les vieilleries du monde. Ils ne l’ont pas encore dépassée par une nouvelle naissance, où apparaîtrait leur originalité. En attendant, plus avancés que les Européens dans l’évolution mécanique, plus abstraits, ravis au plan absurde de leur confort, plus éloignés du point de départ de la Nature qui, dans sa naïveté, est passion et douleur, angoisse et mystère, ils sont d’autant plus vieux.

Donc l’Espagnol n’eut qu’à paraître et Gonzague rentra dans le rang.


Quelques jours après, nous étions, Gonzague et moi, à Marseille, traînant le soir dans le Vieux-Port. Il avait l’air de s’y retrouver et me mena dans un certain endroit.

— Oh ! ce n’est pas très drôle. Mais enfin, ça n’est pas mal tout de même. Ç’a a un côté : vertu ancienne, assez touchant. C’est comme vous voudrez, du reste, nous pouvons aussi bien nous coucher.

Je sentis de l’insistance, ce qui raviva un peu ma curiosité et me fit accepter la corvée de l’accompagner. Tout fut comme je l’avais prévu : saleté, tristesse, platitude, tout sauf ceci, que Gonzague, sans rien perdre de sa réserve, jeta des regards fort vifs sur une vieille sorcière peinte de couleurs sauvages.

Je le regardais furtivement, mais une odeur fade de bureau de placement me força de sortir et de laisser là mon verre de bière. Il me suivit.

— Pourquoi n’êtes-vous pas resté, Gonzague ? Cela vous intéressait.

— Oui, assez.

Nous continuâmes d’errer, la nuit était chaude, nous buvions çà et là. Gonzague poussait des soupirs, brûlait cigarette sur cigarette.

— J’ai envie de faire l’amour ce soir.

— Avec qui ? Mrs Daimler ?

— Loin. Trop beau.

— Hum ! Trop beau ?

— Elle était très bien ; l’Espagnol aussi, du reste. Je n’en sortirai pas.

— De quoi ? de votre chasteté ? C’est une blague. Vous n’étiez venu qu’une fois à Marseille, l’an dernier. Vous aviez pourtant bien repéré certains coins et la vieille a eu l’air de vous reconnaître.

— Oui… Naturellement, ma chasteté n’est même pas vraie. Trop beau, aussi.

— Je m’en doutais.

— Oh ! avouez que vous avez marché comme les autres. Du reste, je ne vous trompais pas, au fond, je suis chaste.

— Vous devenez ridicule avec vos petits mystères. Allez-y. Parlez, et nous pourrons enfin ne plus revenir là-dessus.

— Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ? Je n’ai rien, rien à raconter.

— Vous avez le goût des femmes comme celles que nous avons vues, tout à l’heure. Avouez que si vous vous abstenez des femmes propres, c’est parce que les femmes un peu sales…

— Vous êtes toujours le même. Quand vous tenez une nouvelle hypothèse, vous lâchez toutes les autres. Il ne faut en lâcher aucune. Je ne suis pas si simple.

— Oh !

— A certaines époques, mais jamais d’une façon suivie, il m’est arrivé de passer dix minutes avec de ces femmes.

— Vous avez des sens ?

— Je ne sais pas ce qu’est l’amour. Je n’ai jamais eu de maîtresse, je n’ai jamais poussé une intimité quelconque avec une femme dans une chambre, dans un lit. Je n’ai jamais tutoyé une femme, je ne me suis jamais déshabillé…

— Mais cette passion que vous avez eue pendant la guerre, m’a-t-on dit, pour une personne qui sculptait ou qui écrivait, je ne sais plus, elle ne vous a pas mené jusqu’au bout ?

Gonzague marqua un silence.

— … Madame Lemberg, c’est vrai, dire que je ne vous ai jamais parlé d’elle.

Et soudain il me raconta une vague aventure, avec abondance, et l’étonnement de pouvoir remplir la nuit de quelque chose qui lui appartînt. Il s’embrouillait, sautait en avant, reculait, ne pouvait fixer certains points et revenait sans cesse sur d’autres. Il me fallait l’arrêter, l’interroger, réfléchir. Mais ai-je fait tant d’efforts ?

C’était au début de la guerre ; il avait dix-huit ans. Il était beau : ses traits trop réguliers étaient encore estompés, ses yeux pâles semblaient rêveurs ; ne ressortait pas encore cette musculature arrondie qui contrasta par la suite avec la forme anguleuse de son âme.

Il fut emmené par un ami chez Madame Lemberg.

Cette femme, qui n’avait que vingt-cinq ans, était encore endormie, récemment désabusée de son mari, mollement soulevée par des aspirations esthétiques par quoi elle simulait désirs et faiblesses. Elle se préparait à une liaison dont elle ne voyait que l’aspect théâtral. Les yeux troubles de Gonzague la ravirent. Le corps du jeune homme offrait une beauté confortable, qui engageait la sentimentalité à grandir sans crainte de n’être pas appuyée par d’autres réussites.

Toute une soirée, Gonzague put croire qu’il tenait la chance d’être aimé adolescent par une belle femme et cela lui paraissait merveilleux, car alors il n’était pas goguenard.

La beauté de Madame Lemberg était grosse, accentuée par un goût pédant pour le pittoresque dans la toilette et la sotte gravité de la femme moderne qui veut jouir religieusement de tout sans en perdre une bouchée. Ses fauteuils étaient roides et peu accueillants : il n’y avait dans son salon pas plus d’intimité que dans une Salle des Pas Perdus. Mais elle avait une sorte de notoriété parce qu’on prêtait le charme de son corps aux objets qu’elle envoyait aux Salons.

Le lendemain de cette rencontre, Gonzague courut confier son espoir à un ami qu’il traîna dès le soir vers cette grande flatterie inattendue.

Quelle maladresse ! il surprit tout de suite un regard décisif entre Mme Lemberg et ce garçonnet qui était plus joli que Gonzague n’était beau et qui sut feindre à propos quelque gourmandise. Sa bouche faisait des moues charmantes. Quand elle aurait mordu au fruit, on lui verrait un dégoût exquis et l’amante connaîtrait une inquiétude suffisamment acidulée.

Madame Lemberg fit semblant d’hésiter quelque temps. Elle n’oubliait pas qu’il faut savourer toute licence.

Et l’extrême jeunesse de ses deux favoris ne se montrait guère impatiente. Ils étaient tout à l’imagination, affectaient, pour paraître avertis et raffinés, de n’être pas pressés par leurs appétits, et s’attardaient aux rêves faciles.

Bien des jeunes gens qui ont été élevés mollement, sont encore ambigus à dix-huit ans. Flexibles, ils plient sous le faix. Il n’y a pas de grande différence entre celui qui a été gâté par sa mère et qui la recherche dans sa première maîtresse et celui qui par faiblesse et timidité reste parmi les hommes dont certains pourront l’enjôler par une sournoise douceur.

Madame Lemberg se détournait parfois de la grâce touchante du dernier venu pour revoir la beauté lourde de Gonzague. Elle ne se résolvait pas à se priver de quelque chose dont elle avait eu envie, à retirer à celui-ci les droits imperceptibles qu’elle lui avait donnés le premier soir.

Cet inégal partage fut facilité par la guerre, car les deux amoureux, dont l’un était devenu bientôt l’amant de la dame, et ce n’avait pas été Gonzague, furent envoyés dans la banlieue, l’un dans un camp d’aviation, l’autre dans un parc d’automobiles. Ils venaient tour à tour à Paris.

Gonzague était taquiné par quelques sentiments : l’orgueil l’engageait à s’effacer, mais la tristesse d’être seul dans les rudes baraquements et le souvenir de frôlements où persistait une promesse, le ramenaient vers l’objet de ses désirs qui, à cause de ces circonstances malheureuses et grâce à ses dispositions, demeurèrent longtemps distants.

Comme elle le gardait auprès d’elle, quand il venait la voir, il finissait par s’enhardir. Mais il ne voyait pas que la situation était bien meilleure qu’elle ne paraissait. Il n’en tira qu’un maigre parti.

Pourtant l’ami de Gonzague que Madame Lemberg avait préféré ne l’attirait que par le cœur. La vivacité dont il avait fait montre avait seulement facilité un accomplissement où elle avait surtout goûté les marques de tendresse.

Et au contraire, ce qui lui avait plu dans le regard de Gonzague, sans qu’elle s’en rendît compte, c’était ce qui n’y était pas.

Gonzague, pas plus qu’elle, n’y comprit goutte. Cela dura longtemps.

D’abord il y avait la guerre. Qui a échappé, pendant qu’elle dura, parmi ceux qui ignoraient sa sévère réalité, à un goût immodéré pour les situations pathétiques ?

Ensuite ils n’étaient continents que lorsqu’ils étaient ensemble. Elle avait son mari, son amant ; bien rarement l’un ou l’autre, mais aussi une femme connaît les voies de sa propre sensualité.

Et lui, ne trouvait-il pas dans cette caserne de fin de guerre, les pires habitudes ?

— Gonzague, quand avez-vous pris des drogues pour la première fois ?

— Tiens, c’est drôle, c’est juste à ce moment-là. Il y avait un capitaine qui commandait mon groupe et qui était pédéraste. Il m’invitait chez lui le soir. Je voyais bien où il voulait en venir. Il m’offrait de la coco. Une fois, j’en ai pris. Je trouvais cela diablement audacieux.

— Et alors ?

— Vous allez frémir.

— Mon pauvre Gonzague.

— Il y avait un autre garçon qui était là. Je me montrais assez fuyant. J’étais un peu parti, sur un divan. Eux aussi. Je ne sais pas trop ce qui s’est passé… Non, vraiment, parole d’honneur… Vous savez quand on prend des drogues ensemble, tout se mélange, on ne sait plus très bien. Et c’est peut-être à cause de cela qu’on vous a dit que j’étais de la secte. On a sans doute usé de moi sans que j’y fisse attention, deux ou trois fois, dans les fumeries.

Je le regardais. Il était tanné, salé par un mois de vie heureuse. Il exultait de santé à deux cents lieues de ces petites folies.

Mais j’imaginais facilement un autre Gonzague, exaspéré par la promiscuité militaire, dans cette frénésie de fin de guerre, quand les hommes et les femmes sentaient que cette chère aventure manquée allait finir.

Je me rappelai, après l’avoir oubliée pendant longtemps, une des premières confidences qu’il m’avait livrées. Elle n’avait pu me frapper alors, car elle était trop banale et je ne m’étais pas encore appliqué à faire, des courtes allées et venues de mon bonhomme, les signes d’un mystère. Il avait été pendant trois mois à Lyon, non sans vanité, l’amant de cœur de la femme la mieux entretenue de l’endroit. Elle se droguait, et lui avec elle.

Décidément, les drogues expliquaient un côté de Gonzague, non pas qu’il en eût jamais pris beaucoup, mais elles favorisent dans les milieux où on en use une grande indifférence aux choses sexuelles. Les drogués finissent par donner le ton à des gens qui les fréquentent, qui ne partagent pas leur vice mais qu’ils étonnent.

Gonzague ainsi avait pu rester loin de Madame Lemberg, loin des femmes, loin de tout ce qui vivait.

Toutes ces ivresses du front, de l’arrière avaient été confondues par ce pauvre enfant sans génie, à qui la tête tournait. La lâcheté de son père, qui avait trop peur pour ne pas admettre que son fils fût en délicatesse avec les événements, lui avait facilité de traîner dans les camps d’artillerie de la banlieue et dans les boîtes de Montmartre. Il n’avait connu de la grande exploration que les cendres laissées par les aventuriers dans leurs camps, allant plus loin. Il avait perdu une petite partie mesquine dans un bar ou un boudoir, pendant que d’autres faisaient leur grand jeu ailleurs, dans le ciel et dans l’enfer.

Deux ou trois fois, son sang s’était révolté contre tant de fadeur. Il avait soudain serré dans ses bras, autrefois durcis par le tennis, cette Madame Lemberg, qui pouvait enfin céder.

Mais un mot maladroit, une allusion absurde à l’autre dont il n’était pas bien jaloux, allaient encore obliger sa proie à se dérober.

Elle avait trop envie d’être enfin conquise, elle le faisait taire et ouf ! elle sombrait à pic dans une de ces jouissances torpides et indéfinies, que les femmes insatisfaites finissent par produire elles-mêmes, quand elles ne pressent sur leur cœur qu’une effigie.

— Je vous disais, me répétait Gonzague, que je n’ai jamais été nu dans les bras d’une femme nue, car tout cela se passait dans un petit salon mal fermé, dans un décourageant désordre de vêtements.

— En France, qui est la terre du plaisir, à ce qu’on dit, bien des hommes en sont là. Mais ils sont laids, ou pauvres, ou timides, ou vertueux. Mais vous ? Vous êtes bien fait.

— Il m’est revenu que vous aviez avoué, cher ami, à l’un de nos camarades, que ma beauté était bien vulgaire.

— Soit. Mais j’ai ajouté que vous aviez peut-être le sens de la noblesse de l’esprit. Mais là n’est pas la question… Ce quelque chose d’attendu qu’il y a dans vos charmes ne devait vous priver d’aucune espèce de femmes. Vous auriez commencé, par exemple, par les grues. Les autres auraient eu leur tour.

— Il aurait fallu que je commence très tôt. J’ai vingt-trois ans, il est déjà trop tard. J’ai la pire réputation, je n’en ai aucune.

— Vous n’étiez pas timide pourtant.

— Cette délicatesse que vous ne m’accordez pas, mon cher, l’ombre de l’idée en est passée sur moi et elle a glacé les gestes robustes qui auraient fait mes débuts.

— Plus simplement, à une époque de moindre confusion, vous auriez été un gros moine qui mange bien, mais qui évite facilement les autres embûches. Il en est qui trouvent, entre leur désir et les êtres, une petite image gênante ou une lacune imperceptible. Vous n’êtes pas de ceux-là. Vous êtes comme tant d’autres chez qui la mécanique ne se déclanche qu’aux moments choisis par la Nature pour ses fins les plus connues. Et la Religion ne brusquait guère les exigences de celle-ci en poussant vos semblables dans la voie du célibat. Mais l’éréthisme de notre époque vous talonne, vous inquiète. Vous qui êtes placide et pourtant prêt à bien besogner, vous qui êtes éminemment normal, dans un monde insolite d’exaspérés et d’angoissés, vous vous êtes apparu étrange et menacé. Parmi tant de malades vous n’avez pas voulu vous croire sain et vous vous êtes assuré de quelque tare imaginaire. Non, vous n’êtes pas un délicat, l’appétit vous viendra en mangeant. Vous n’avez que vingt-trois ans, on va bientôt vous glisser un bon plat sous le nez.

— Vous oubliez qu’on ne fait plus de bonne cuisine. Non, j’ai pris l’habitude de regarder les femmes de loin.

— Mais votre imagination ?

— Je n’ai pas beaucoup d’imagination.

— Voilà un point délicat. Vous ne voyez pas leur corps ?

— Guère. Quand je les évoque — et c’est rare, je vis dans le vague, ou je suis au téléphone — je vois des silhouettes habillées, chiffonnées. Ce qui me domine alors, ce n’est pas quelque chose de sensuel, qui tient à mes yeux, à mes doigts ou à mon nez, c’est un jugement sec sur mon caractère ; je me dis : tu n’as pas de pouvoir sur les êtres, tâche d’avoir cette femme.

— Alors quand vous êtes loin des femmes, rien d’elles ne vient susciter votre esprit. Vous ne voyez pas soudain de ces inflexions qui mettent leurs corps si proches que la main se porte naturellement à les toucher. Car les rapprochements des corps ne sont possibles que si d’abord ils se sont produits dans l’imagination, sans effort et sans accroc. Vous n’avez pas d’élan suffisant. Il ne vient pas du centre de votre vie, cet influx qui lance et qui soutient le mouvement de l’esprit. Et quand vous êtes près d’elles, est-ce que…

— Mais je tiens mon rôle très convenablement. Ne voyez pas là un effet de ma vanité ; je crois que je peux dire qu’en cette matière, j’en suis dépourvu.

— Sait-on jamais !

— Je vous assure que s’il m’arrive par hasard d’être enfermé seul avec une femme, je m’en tire le plus galamment du monde. Savez-vous que l’autre année, j’ai eu une vierge ?

— Non ! Et ces rencontres que vous aviez avec ces filles ?

— Accidents. Les femmes dont nous parlions sont les seules qui m’aient jamais pressé : c’était leur métier. Je les trouvais tous les jours en rentrant chez moi, sur le trottoir. Je les suivais pour ne pas leur dire : non. Si une femme convenable en avait fait autant…

— Mais elles en font autant.

— Tout de même, je suis décourageant.

— Vous n’étiez pas dégoûté ?

— Je les regardais peu.

— Vous subissiez leurs gestes.

— Ah non ! Je ne l’aurais pas supporté. Non, de moi-même, sans secours, sans provocation, je m’exécutais promptement…

Gonzague était superbe.

— … et je filais.

— Pourquoi avez-vous cessé ?

— Parce que j’ai déménagé. Elles ne fréquentaient pas mon nouveau quartier.

— Allons, vous ne me ferez pas croire que du jour au lendemain…

— Du jour au lendemain.

— Mais depuis ?

— Rien, pendant des mois.

— Il y avait autre chose. Persistance des habitudes de l’enfance ? Vous n’aviez pas eu de mauvaises habitudes, étant enfant ?

— Si. Et je les ai continuées assez longtemps. Mais point du tout par plaisir, ni par impossibilité de les interrompre. Non, c’était la constatation de mon isolement, de mon incommunicabilité, voilà tout.

— Bigre.

— Un jour, j’ai trouvé que cela même était superflu.

LE PIQUE-NIQUE

A Georges Auric.

Paroles que permet la rage
A l’innocence qu’on outrage
C’est aujourd’hui votre saison.

Malherbe.

Une voiture roulait sur le bord de la Méditerranée. Aux environs de Marchélepot qui tenait le volant, deux hommes et deux femmes immobiles.

Comment parler d’un paysage de vignes ? Des bouts de bois sont plantés de distance en distance sur un sol nettoyé de telle façon que l’esprit se resserre sur une idée sèche. Pourtant à l’échalas s’accroche un feuillage opulent qui couvre des fruits fragiles, nombreux, compacts comme les tissus d’un sein vivace.

Ici et là, des Français vivent encore, dans de vieilles maisons.

De l’autre côté de la route il y a les montagnes ; grâce au ciel elles forment des lignes qui nous conviennent.

Ils ne bougeaient pas, idoles d’un modèle courant. Marchélepot traçait un itinéraire impérieux, aux virages raccourcis. Il ralentissait rageusement, ses quatre roues éraflaient la pierraille quand il traversait les villages qui puent le vin et la prospérité, où se meuvent lentement les paysans et leurs chars.

Les idoles étaient vêtues de blanc que bariolaient des oripeaux trempés dans la chimie. Elles parlaient.

On peut renverser sa tête dans la capote et découvrir soudain l’ampleur du ciel ; on pourrait atteindre au plus haut de son âme.

Mais dans quelle atmosphère facile roulaient l’une sur le dos de l’autre, cette auto et cette planète ! En marquait une satisfaction sûre la lèvre de Marchélepot.

Elles parlaient.

— Ma chère Jeannette, puisque nous voyageons, racontez-nous vos voyages, disait Liessies à tout hasard.

— J’aime tant à voyager : j’ai tout sacrifié à mes voyages.

— Vous ne voyagez plus guère, vos sacrifices sont finis.

— Liessies, qu’est-ce que vous me faites dire ? Je ne sacrifie jamais rien, voyons.

— Racontez toujours.

— Si je vous parlais du Kashmir, tout ce que j’ai vu, tout ce que j’ai senti là-bas — ah ! vous ne pouvez pas l’imaginer — me cachera ces Maures.

— Qu’est-ce que ça fait ?

— Je croyais que vous aimiez davantage vos sensations.

— Mais non, intervenait Mrs Brace, Liessies a raison, il sera temps de jouir de cette promenade quand nous nous la rappellerons.

— Ma belle Gwen, s’écriait Jeannette de Baveux, vous voilà enchantée, vous aimez les mélanges.

— Mais, reprenait Gwen Brace, ne pouvons-nous faire plusieurs choses à la fois ? Je peux regarder les Maures et votre Kashmir en même temps, vous savez.

— Ah ! mon Kashmir !

— Gwen, interrompait Liessies, si vous êtes de mon avis, je ne sais pas si je suis du vôtre. Quoi ? vous aimez les mélanges ? Mélangez-vous seulement les choses au les gens aussi ?

— Eh ! d’abord, pourquoi voulez-vous que je distingue les gens des choses ?

— Alors vous, Gwen, vous n’êtes qu’une belle étoffe ?

Liessies se détournait de Madame de Baveux qui était à sa droite, pour regarder Mrs Brace qui était à sa gauche. Ce visage-là, c’était la beauté dont on parle, qu’on ne voit jamais. La beauté est insolite, on est étonné de sa rencontre, son arabesque compose avec la laideur qui l’enlace un chiffre mystérieux.

Cependant Madame de Baveux parlait du Kashmir ; elle était ridicule, ce qui est atroce chez une femme. Liessies se disait qu’il avait raison, contre une opinion assez répandue, de ne pas la trouver jolie, car un charme certain rend une femme plus légère et lui évite de chercher l’esprit. Pourtant elle était la maîtresse de Marchélepot qui aimait dans les femmes comme dans les choses une réalité nette.

Liessies ne l’écoutait guère, toujours tourné vers la belle étoffe. Sous ses plis raides — cette beauté était un peu gourmée — il voulait deviner un être respirant et bougeant, supposer un mystère.

Mais Gwen était là, comme elle aurait été ailleurs. Elle vivait loin de son pays, il ne lui manquait guère et elle aurait aussi bien pu vivre loin de cette contrée-ci, dont le secret était de ceux qu’elle avait toujours portés, prétendait-elle.

Gwen avait des mains longues et sèches.

— Gwen, pourquoi êtes-vous peintre ? Vous retracez des figures. Touchez-les plutôt avec vos doigts.

Gwen souriait. L’ivoire robuste, la grande taille de ses dents serrées comme une muraille aux trente-deux tours, faisaient son sourire redoutable. Alors Liessies sentait les ressources de la vie.

— Mais je les touche aussi.

Elle réprimait sans cesse le contralto de sa voix.

— Ah ! vous les touchez. Eh bien ! alors, tant pis.

— J’en prends et j’en laisse. Vous êtes agaçant, Liessies, pourquoi voulez-vous toujours que je préfère une chose à une autre ?

— Je voudrais vous voir attachée à la meule, forcée de tourner autour d’un même point.

— Je ne veux rien négliger.

— Moi, je rêve de réserver, une fois pour toutes, mon attention à un seul être. Et autant que la complaisance dans cet être, j’aime le sacrifice du reste. Gwen, c’est que j’aime la vie plus que vous !

— Que dites-vous ? Personne n’aime la vie plus que moi.

— Nous en sommes tous là, nous en avons plein la bouche.

Jeannette se penchait vers l’avant et criait : « Généreux, cher, regardez ces oliviers, ils sont torturés. »

Généreux braquait un instant vers eux sa tête aux yeux fixes, ne voyait pas les arbres dont le supplice était digne de remarque, souriait à Jeannette non sans fadeur et se rencognait sous la protection du pare-brise. De temps en temps, il interpellait avec sa monotone aménité Marchélepot qui secouait les épaules, tandis qu’une forte plaisanterie passait entre ses dents.

— Ma chère Gwen, continuait Jeannette, vous êtes faite pour voyager. Vous pouvez porter toutes les robes…

— J’en doute, murmurait Liessies.

— … vous n’auriez pas trop, comme parures, de tous les paysages du monde. Quant à vous, Liessies, je vous vois toujours en France et je doute de vous.

— N’en doutez plus, Madame, je suis un lâche.

Liessies, en tous cas, n’était pas un touche-à-tout. Il aurait voulu, pour bondir sur d’autres terres, trouver d’abord un point d’appui sur la sienne. Lent, méfiant, facilement déçu, il n’en finissait pas. Mais depuis quelques jours, il lui semblait que tous ces tâtonnements pouvaient s’achever dans un mouvement sûr, mettre la main sur Gwen.

Mais Madame de Baveux, quand elle se penchait en avant pour regarder Gwen Brace, retombait sous l’examen de Liessies, assis entre elles. Son visage était trop rond, aucun trait ne s’y allongeait, en sorte que l’idée de majesté en était absente et qu’au contraire un certain comique errait autour du nez garçonnier, des yeux à fleur de tête, de la bouche froncée, le long des cheveux tirés en arrière selon une mode humiliante pour cette face inachevée qui réclamait au contraire le flou. Liessies essayait de faire le compte des raisons qui liaient Marchélepot, savoureusement raisonnable, à cette dame qui n’était pas de la bonne année.

La comtesse de Baveux, née Laronde, avait été la fille d’une célébrité quelconque, depuis longtemps balayée. A vingt ans, elle avait sauté dans un autre train, avait étonné par ses façons échevelées et ambitieuses un Baveux, qui, encore maintenant, n’ayant rien à faire, la suivait de loin. Les Baveux avaient eu une spécialité historique : ils se faisaient tuer dans les charges de cavalerie les plus désastreuses de nos annales. Après qu’ils eurent tout donné de leur personne dans ces sacrifices brutaux, le dernier d’entre eux, lors de la dernière guerre, n’ayant pas retrouvé, dans un État-Major, la tradition des aînés, s’était engagé à l’aveuglette dans la voie des cadets et faute d’avoir pu entrer dans l’Église, il s’asseyait parfois dans le salon de sa femme. Il s’arrêtait de jouer avec des autos et des poupées pour, stupide, la regarder faire. On aurait aimé qu’il fût capable d’ironie. Peut-être serait-elle venue l’animer, jusqu’à lui faire battre Jeannette, s’il avait été pauvre et elle, riche ; mais avec le titre, il avait l’argent ; accablé par cette dernière dignité, il baissait les yeux et ne voulait pas croire que sa femme ne fût réussie dans un genre extraordinaire. Jeannette se piquait de violentes convoitises. Elle voulait bourrer son existence de voyages et d’amours. Elle avait surtout voyagé, traînant Baveux, qui portait les bagages, jusqu’au Mexique.

Mais enfin, elle avait pu faire un arrangement avec Gustave Marchélepot. Il avait d’abord été alléché par son nom, par son salon où, dans un décor souvent bouleversé par l’apparition d’une nouvelle lubie, elle recevait une racaille de peintres à idées fixes, de danseurs forcément lascifs, d’explorateurs naïfs, de voyageurs de marque cingalais, d’officiers de marine sans bateau, d’homosexuels de différentes spécialités, de gens du monde enchantés de tant d’aubaines et même de gens d’esprit qui venaient bibeloter dans ce bazar.

Marchélepot, qui savait borner ses entreprises intellectuelles au solide et commençait une collection de tableaux, avait retrouvé tôt son aplomb. Comme, vers le haut d’un corps insignifiant, peu et mal habillé et au-dessous d’une figure où se peignait l’idée de volupté comme un fard, Madame de Baveux portait des seins fort jolis et assez célèbres, il avait fait d’elle sa maîtresse, ce dont elle avait été ravie, car elle cherchait un amant depuis dix ans, n’ayant connu dans ses voyages que des passades fâcheuses, et Gustave était un garçon robuste, roux. Il lui confiait le soin de ses affaires extérieures. Il était déjà, à vingt-cinq ans, au retour de la guerre, le lieutenant de son père qui gouvernait de grosses usines. Le soir, il voulait tirer des heures de bureau un profit brillant.

Liessies se surprit en train d’examiner gravement cette économie et d’oublier que Gwen était une combinaison de chances plus rares.

Voici pourtant avec quoi au premier coup d’œil il avait composé une image : un front qui faisait assez d’espace au-dessus des yeux larges ; des lèvres bien taillées ; un nez saillant avec des narines à l’air. Il avait cru d’abord ne voir que le visage d’une enfant étonnée et qui convoite tout, très pâle, mais il y avait des pommettes meurtries, un sourire déchiré.

— Etes-vous bonne ? lui demandait-il.

— La bonté, c’est la pire des férocités. Chaque fois que j’ai voulu être bonne… Je suis bonne quelquefois.

Une telle réponse agaçait Liessies. Il aurait voulu amadouer ce beau front bourrelé de sentences.

Jeannette s’assotait davantage : « Comment voulez-vous que notre Gwen soit bonne, elle est trop belle. »

Alors Liessies se demandait si l’une n’était pas l’ombre de l’autre et si le ridicule de Jeannette ne faisait pas qu’exagérer les dispositions de Gwen. Il s’étonnait d’ailleurs de pouvoir se défendre contre un visage où il abritait ses rêves, contre un corps dont la moindre flexion le faisait tressaillir. Mais ce n’était point par faiblesse qu’il se dérobait, car il avait du cœur.

Du reste, assez de ces distinctions futiles. Il ne s’agit que d’être bien élevé, étant bien né. Cœur, esprit, âme, sens de Liessies, voilà des mots qui sont enlevés tous ensemble dans chacun de ses mouvements. Son cœur avait des raisons qui étaient les divisions de la Raison même. L’admiration est le nom qu’il faut donner à ce qui seul l’ébranlait et le portait vers une créature. Le rythme qui balançait le sang entre son cœur et son cerveau, n’était-ce pas la noble suite d’idées qu’on avait facilitée en lui ? Le choix délibéré était déjà tendre préférence.

Mais certaines âmes s’étendent sur de longs parages. Jamais l’apparition d’une femme ne peut être signalée partout à la fois. Telle région accueillait d’abord une grande ombre qui s’avançait, au ciel, vol d’oiseaux. Avant qu’il ait pu rassembler ses réflexions, ces confins étaient déjà peuplés et Liessies en ressentait de douces exactions. Il savait se débarrasser de ces menaces et souvent ces masses palpitantes, dans un fracas de muscles et de pennes, effarées, s’étaient éloignées de son royaume soudain enveloppé d’un climat mélancolique.

Toutefois ces parties atteintes et qui se laissaient si aisément recouvrer, étaient-elles bien sensibles ? Il avait longtemps considéré comme un signe triste de pouvoir effaroucher le sort. Mais peu à peu il devait s’habituer à lui-même, pour arriver au jour où il chérirait le secret de sa sauvagerie. Il renfermait une lourde couche d’amour et de foi, il ne voulait pas la livrer aux becs distraits.


Sortons de l’auto. Que Marchélepot la mène par ces pistes écartées, à travers bois et vignes, jusqu’à cette plage déserte. L’auto stoppe. Pour l’avion qui rentre à Saint-Raphaël, une raison invisible arrête cette petite bête entre deux grains de sable.

Gwen descend. Elle est maigre, efflanquée. N’appartient-elle pas à quelque tribu de guerriers coureurs ? les femmes coupent leurs cheveux en signe de stérilité. Les tronçons de sa chevelure sont cachés sous un mouchoir. Elle marche, les mains vides ; elle ne porte aucun bijou, elle est toute dépouillée.

Liessies n’aimait pas les couleurs de Gwen. Il se disait : « Elle est belle, donc il ne s’agit pas de carnaval. Pourtant la beauté n’y fait rien, elle-même hélas ! ne peut transgresser les bornes que nous impose la vulgarité. Il faudrait mieux qu’en dépit de ses puissants écarts d’humeur, elle s’en tînt à l’uniforme. Nous sommes tous faibles ; qui ne veut pas demeurer, en désespoir de cause, en deçà de la moyenne, sautera trop loin, dans l’outrance. Or qui atteint à l’outrance se relâche déjà dans une nouvelle facilité. »

Mais comment Liessies peut-il ratiociner devant cette figure. La beauté s’est abattue sur elle comme la vérité. Elle en est toute lacérée.

Liessies se détourna d’elle, car il a bien fallu que sortent aussi de la voiture Madame de Baveux et M. Généreux du Genroy, et ils entourent de leurs gestes improbables Gwen, tandis que Gustave bondit, arrache sa chemise et fait la culbute. Quel drôle de corps ! Il est déjà tout nu ; sa peau blanche, cinglée par le soleil, devient écarlate.

— Ce sable, c’est délicieux, c’est exquis. Gwen, venez avec moi, nous allons courir toutes les deux comme des folles.

Jeannette prend Mrs Brace par la taille et son élan s’inspire des principes de la Rythmique, mais il les trahit bientôt, il flanche. Pourquoi cette robe rose ?

Gwen court bien. C’est une Ménade plus authentique que l’autre qui déjà se fait tirer. Pouf ! elles tombent dans le sable. La comtesse se renverse langoureusement et vante toute chose, selon son habitude ; le ciel, la mer, ces sombres pins, cette Américaine.


La fête commença par le bain. Les femmes s’en allèrent d’un côté, les hommes de l’autre. C’est avec des gestes aimables que se déshabille M. Généreux du Genroy, ancien officier de marine, orientaliste, opiomane, au demeurant homme du monde. Un beau grison, un grand diable avec quelque allure. Mais comme il est désagréable de trouver, au milieu de la face humaine, lieu émouvant, ces yeux fixes, à jamais. Et ce rictus, qui ne se moule plus sur l’imprévu de la vie : quelle déchéance, le sourire de l’homme devenu une petite mécanique.

La drogue est la dernière piste qu’ont trouvée les sots pour courir après l’esprit. Liessies n’écoutait pas sans impatience les propos puérils de Généreux sur les mystères de l’Orient, sur ses jardins marocains, sur les cuirs dont il avait relié ses originales de Claude Farrère, sur sa collection de pipes, sur ses chasses avec tel seigneur. Cet amateur qui avait entre les mains les éléments d’une belle vie — n’avait-il pas le goût du large et des complications d’âme qui se nouent entre les continents ? — en faisait une pantalonnade. Les voyages sont devenus trop faciles, ils ne trempent plus un homme. Qu’avaient pu faire des graves beautés de la terre une ignorance de petite femme, une incurable futilité, un mol impressionnisme ? un peu de fumée qu’il croyait être sa fantaisie enfin délivrée.

Ajoutez-y la caricature de l’officier de marine.

« Ah ! mes marins, s’écriait Madame de Baveux, je les adore. Je les connais tous. Ce sont des êtres délicieux. Toutes les folies ! mais quel cœur ! Et puis, ils aiment les voyages. Vous ne savez pas, Liessies, quels êtres curieux il y a dans la marine ! »

Pour Généreux, la Marine était une institution ancienne, aimable, assez inoffensive. Pendant la guerre, non seulement il n’avait pas songé à descendre à terre avec les fusiliers, mais même il n’avait jamais été de ceux qui taquinaient la mine ; il avait aussi évité les longues et austères chasses au sous-marin, et il avait toujours participé de l’immobilité des gros bateaux. Toulon, sinon Brest, était une aimable ville de province. Il y avait le lent mouvement du port et de loin en loin un voyage par le monde, dont on ne voyait que les abords, sur un bateau aimé trop longtemps pour ne pas être démodé. Servi par un personnel encore sensible à la grâce des traditions, on était entre amis ; le recrutement laissait de plus en plus à désirer, mais quelques-uns encore continuaient une noble routine. Toutes les sinécures, souvent protectrices de la dignité, n’ont pas été abolies par la rageuse activité moderne. Il y avait aussi la mer, sa vie changeante, passionnée, d’un mystère plus attrayant que celui d’une bête, le ciel tout proche, l’astronomie et son grand jeu pur, le tumulte des forces divines et humaines ; enfin loin, très loin, possible, un suicide élégant, une bataille navale.

Liessies trouvait chez Généreux un esprit de coterie qui, de Toulon, s’étendait à certains milieux parisiens. La littérature double les anciennes professions ; comme dans la diplomatie, on trouve dans la marine un littérateur à la douzaine. On a relevé tous les bas-fonds : pas une fumerie, pas un bouge, pas une fille, pas un mousse qui n’aient été crayonnés. Toulon, roman fané qui traîne sur des quais sans bateaux.

Mais ils ont fini de mettre leur mince maillot. Déjà à la pointe du bois, Gwen s’élance vers l’eau. Gustave l’y attend, soulevant de grands prestiges d’écume.

Il la poursuit et, pour le bon ordre, semble poursuivre Jeannette, qui elle aussi voudrait attraper leur belle amie. Ce sont des éclaboussures, des déhanchements, des chutes, et des cris et des rires qu’on dirait lascifs. Que signifient ces jeux ?

Liessies n’est pas de ces hommes qui traînent avec la lâcheté de la hyène derrière les troupes de femmes égarées. Il ne peut fournir à cette histoire les frémissements que plusieurs songeraient à utiliser.

De plus, par expérience, il était méfiant et soupçonnait souvent certains désirs d’être émus beaucoup plus par la fièvre éparse que par une nécessité intime. A ce moment même il notait que les regards de Jeannette revenaient souvent avec inquiétude vers Gustave.

Gustave jouait avec ses désirs et il en avait pour toutes les femmes. A deux cents lieues de Paris, Liessies avait de la peine à croire que cette fougue ne fût droite.

Mais comme il se retournait gaîment vers Gwen, il vit qu’elle avait les joues trop rouges. Il en eut une mauvaise impression et se mit à nager vers le large. Elle poussa un cri d’approbation et le suivit.

Tout en brassant avec une régularité qui calmait son cœur, il regardait Gustave qui s’efforçait dans leur sillage. Il comptait sur l’indifférence de Gwen à l’égard de ce poursuivant, et non pas pour de bonnes raisons. Gwen n’était pas sensible aux qualités toutes nues : impossible pour elle d’aimer un être simplement parce qu’il était beau, ou bon, ou fort. Il lui fallait un assaisonnement. Il aurait fallu que Marchélepot pour plaire eût à sa notoriété cette touche intellectuelle, nécessaire à une Yankee avide, venue à Paris pour toucher tout ce qui brille. A leur première rencontre Liessies avait parlé à Mrs Brace du caractère plaisant d’un de ses amis.

— Qu’est-ce qu’il fait ? avait-elle demandé.

— Il est peintre.

— Oh ! faites-le-moi connaître. Je veux connaître les peintres maintenant, je connais déjà ceux qui écrivent.

Le ridicule peut tuer le désir.

Mais maintenant elle nageait dans la parfaite mesure de son effort et la pureté de l’immense but liquide. Il pouvait presser contre ces joues son rêve raisonnable et difficile comme une algue florissante, pleine d’iode. Ce visage était le plus beau signe de force qu’il eût rencontré depuis longtemps. Il ne se rappelait même de toute sa vie qu’un seul visage qui lui eût déjà donné cette impression de fierté. Dans les traits de Gwen, Liessies déchiffrait la somme des motifs les plus justes que peut choisir un homme pour se soumettre.

Gwen se tournait de côté et d’autre, à l’exemple des sirènes. Ses compagnons ne perdaient pas la tête et la harcelaient rudement. Comme elle le défiait, Gustave plongea et la fit boire. Elle reparut avec son visage contracté, comme prise à la gorge par sa beauté. Liessies voyait ses seins sous le lambeau de laine, mais peu lui importait. Son désir, s’il la frappait en pleine poitrine, s’enfonçait comme un couteau et cherchait son cœur pour le séparer du mal.

Marchélepot ne cherchait pas si loin et battait l’eau autour d’elle de gestes luisants. Elle se plaisait à cet hommage plein de claquements et d’amples brassées. Son rire découvrait mortellement ses dents, elle se retournait vers Liessies, rebelle.

Mais soudain elle se couchait sur l’eau. Liessies reniflait.

Enfin ils furent fatigués de nager en cercle et revinrent vers Jeannette assez morose, qui jouait près du bord avec Généreux. Ils furent bientôt vautrés dans le sable.


Gustave s’ébrouait et se montrait assez lyrique.

« Généreux, hein, notre amie Gwen vous rappelle des choses que vous avez vues en Grèce ? Gwen, vous ne savez pas ce qu’il a fait, ce sacré Généreux ? Une nuit, il a trouvé le Parthénon si épatant, qu’il a voulu coucher dedans avec un petit Anglais. Ils se sont installés au clair de lune et ce qu’ils ont inventé encore : ils avaient apporté leur drogue, ils ont pipoté toute la nuit. Quel type, hein ? »

Liessies donna à Généreux une rude tape sur les reins.

— Vous pouvez vous vanter d’avoir le sens du grec, vous.

— Liessies, j’ai horreur de ces brutalités, je vous prie de n’en avoir plus jamais avec moi.

— Allons, Liessies, cria Jeannette. Je vous l’ai déjà dit, vous n’avez pas l’esprit des voyages.

Liessies suçait un caillou pour ne pas perdre le goût de la réalité. Enclin à la mélancolie, il sentait partout la mort et cette odeur éveillait ses fureurs noires. Alors pour protéger la vie, il songeait à tuer. Dans le brouhaha d’une révolution, pour venger sa nature outragée, il pendrait ce Généreux. A cause de ces excès, certains de ses amis doutaient de la qualité de son esprit.

— Liessies manque de classe. Faute de pouvoir nuancer il ira au fanatisme. Je ne le trouve pas très français.

Après une minute de découragement, Liessies regardait Gwen. Se prêterait-elle, s’il le lui demandait ? Elle aimait jouer. L’image d’une demi-réussite lui donnait l’envie de rentrer en lui-même et de n’en plus sortir. Les indications qu’il s’acharnait à relire sur la face de cette femme se brouillaient.

Mais ne pouvait-il pas espérer davantage ? Il y avait peut-être en elle quelque chose qui brûlait ? Il resterait déçu ; il aurait fallu que d’elle-même elle vînt, naturellement orientée vers lui.

Une telle exigence cachait, derrière sa sévérité, une faiblesse, une inexpérience enfantine. Dans tous les cas, la bonne volonté, l’appui mutuel, la modération des besoins, l’oubli momentané de la beauté pour la retrouver plus tard à travers des métamorphoses modestes, telles sont les conditions imposées à la passion qui veut s’humaniser, réussir.

Si Liessies avait eu un sens plus vif de ses prérogatives d’homme — mais la noce qu’il faisait n’avait-elle pas détendu son ressort ? — il ne se serait pas effaré devant cette jeune femme. Dans l’atelier de Gwen à Paris traînaient des esquisses, quelques livres mal lus, des cigarettes. Elle était là, dans un groupe d’hommes et de femmes empêtrés sur quelques idées, comme des mouches sur un papier gluant. Il n’y avait qu’à la prendre par la main.

Quand Liessies admettait qu’il pût tirer Gwen de ce cercle où elle se repliait, il lui fallait se demander ce qu’il en ferait. Alors il découvrait son isolement. Il tremblait d’amour, il sentait sur sa peau le plus délicieux émoi quand il se rappelait les fortes alliances contractées au front, mais le massacre de ses amis, la méfiance de la ville ou le reste d’un mépris juvénile pour ce qui ne le comblait pas d’un coup, tout cela faisait qu’à vingt-huit ans, après des années de lutte à main armée, il se retrouvait seul. Il n’y avait pas de groupe où il pût mettre à l’abri une femme. L’impatience l’avait chassé hors de sa famille, il avait pu supporter la différence de mœurs qui se fait sentir d’une génération à l’autre. Le soir, quand il sortait de son travail, il se jetait dans Paris. Il était tombé sur une bande ; il avait mis quelque temps à s’y reconnaître. Quand il en avait eu assez, il y avait eu quelque femme pour l’y retenir.

Aussi, quand il rêvait d’un difficile accomplissement avec Gwen, il n’imaginait que de détruire une partie de ses biens. Il abandonnerait ses meilleurs soucis ; il se sauverait avec cette inconnue, il risquerait la solitude, il reprendrait la téméraire tentative de se maintenir longtemps au plus tendu de la passion, sans appui.


Ils mangeaient. Comme le soleil cessait d’être visible, Jeannette, tout en se nourrissant, donnait des noms aux couleurs humides de l’horizon.

— Ah ! ces tons orange, cela me rappelle presque le coucher de soleil de Vera-Cruz. Vous vous rappelez Vera-Cruz, Généreux ?

— Chère amie, je n’y suis pas allé. Et pourtant, mes amis San-Benin m’avaient invité à faire avec eux le tour des Antilles. Maria San-Benin avait à ce moment-là le petit San-Fernan, ce qui faisait dire : jamais deux San… trois… Bref, je n’ai pu les rejoindre. J’ai dû partir alors pour la division d’Extrême-Orient, et demandez à notre amie Jeannette, quand on a été de ce côté-là, on y retourne.

— Ah ! cette nostalgie.

— Quand vous revenez, demanda Liessies, vous devez trouver Paris bien étrange.

— J’adore l’Ile-de-France, n’oublia pas Jeannette. Votre mère, Généreux, a une maison exquise à…

— Vous y êtes venue, chère amie, avec les B…

— Vous avez l’air triste, tout d’un coup, mon cher Liessies.

— C’est avec Betsy, vous vous souvenez, Jeannette, que nous avons passé cet été dans le bungalow. Nous étions vraiment quelques amis…

— Oh ! cette Betsy, avec la petite K…

— Ma chambre était fréquentée. Tout le monde m’empruntait mon divan.

Liessies déplorait ses compagnons, mais il craignait parfois les inconvénients du refus qui le séparait d’eux et le privait de les comprendre dans leur faible fatalité. De leurs actes et de leurs paroles, il formait une mécanique, mais il ne pénétrait pas jusqu’au point où elle cessait d’être insolite et se rattachait aux engrenages humains.

Pourtant, dans les affaires, il devait souvent dissimuler, s’effacer devant des hommes qu’il ne découvrait pas d’abord. Il recherchait le secret de leur plaire en s’oubliant soi-même pendant quelque temps. Mais il revenait sur eux bientôt, à la charge. Ce soir, la passion l’arrêtait et l’empêchait d’atteindre les autres. Pendant ce dîner, il en ressentit une gêne. Il n’entrait pas dans la conversation.

On le taquina, il laissa dauber sur le masque insignifiant derrière lequel il se retirait de plus en plus loin. A la fin, il s’écarta du groupe bavard et il s’allongea plus près de l’eau.

« Voici ce qu’il faudrait dire à Gwen : Gwen, comme cette clique, vous ne croyez à rien et pourtant vous êtes crédule. Vous prêtez l’oreille au bavardage de vos sens.

Elle m’interrompt :

— Mes sens ! quel gros mot, Liessies. Le plaisir des autres m’étonne toujours, et ce qui m’étonne plus encore, c’est que je le leur donne. Mes sens, drôles de petits outils. La crispation d’un visage me fait rêver.

— Oui, Gwen. Mais pourquoi cette illusion-là, au détriment des autres. Vous voulez pourtant les connaître toutes. Pourquoi retardez-vous d’en essayer une nouvelle ? Vous parlez d’étendre votre pouvoir sur la vie, mais je le vois qui se rétrécit. Vous vous détournez peu à peu de tout un monde.

« Si vous ne recherchez que la diversité la plus apparente, celle des corps, vous n’aurez jamais de prise sur cela seul qui mérite de retenir notre curiosité — après que mille signaux l’ont appelée en cent lieux — cela qui dans chacun est difficile, cela qui est caché.

« Cela se cache plus subtilement que vous ne croyez et ce ne sont pas les chiffonnements que nous connaissons qui ont pu vous le déceler. On ne s’en approche qu’avec effort. Hélas ! je vous parle de ces graves attraits, mais les ai-je connus ?

« Au moins si je reste éloigné de cette vraie aventure, je ne me paie pas de mots. Courant de l’une à l’autre, il vous semble que vous cédiez au démon de la connaissance. Il n’en est rien, vous renoncez à connaître quoi que ce soit. Le signe secret que tracent ces formes que vous questionnez si légèrement, vous ne l’entendez pas. Vous dites qu’elles vous font rêver, ce n’est pas vrai, je le nie de toute ma force dont vous serez privée. Vous parlez d’une rêvasserie qui ne peut recevoir un nom, de la somnolence la plus lourde de l’esprit.

« Quand ce n’est pas à la fin d’une longue poursuite, d’une méditation que s’épanouit la sensation, quand on en fait un point de départ, elle borne tout à elle-même, elle arrête le mouvement de l’âme, elle l’absorbe interminablement. »

Liessies pouvait-il entraîner Gwen par une telle harangue ? La sévérité flattait d’abord cette fille.

Il se retourna sur le sable : Gwen était allongée à côté de lui et le regardait.

— Vous me plaisez, embrassez-moi, fit-elle.

— Non.

— J’aime votre sourire. Souriez, Liessies. J’ai envie qu’on m’embrasse ce soir.

— Mufle !

— Quoi ! vous oubliez la pudeur. Si je dis : on, comprenez : vous.

— Vous êtes incapable de me distinguer des autres.

— Mon pauvre Liessies, regardez autour de vous. Il n’y a plus que la mer, on ne peut plus discuter.

— La parole vaut bien le bruit de la mer.

— Embrassez-moi. J’aime mieux un cri qu’une parole.

— Vous avez de la couleur ou de l’encre aux doigts, mais vous êtes plus paresseuse que les bêtes.

— Vous pouvez parler, vous. Avez-vous jamais fait le moindre effort pour me comprendre ?

— …

— Vous, Liessies, en ce moment, vous ne voyez pas que je suis là, moi. Vous n’êtes pas sorti une fois de chez vous, en vous disant que vous viendriez jusqu’à moi. Nous ne savons plus attendre.

Gwen le regarda, soudain lasse ; elle en avait trop vu. Mais elle était loin de s’avouer vaincue. Le serait-elle jamais ? Était-elle d’une telle qualité qu’elle ne pût se contenter toujours de futiles victoires ? Aujourd’hui, les simulacres de résistance que faisait Liessies la piquaient un peu.

Elle porta la main sur lui, elle lui caressa le cou, la poitrine. Il réfléchit rapidement ; dans un instant il ne voudrait plus se détourner de cette femme, séduit par une brusque éclipse du monde. Mais rien ne naîtrait d’eux, si ce n’est les pensées douloureuses qu’il emporterait.

Cette tentation fut dissipée par un mouvement rapide qui le dressa sur ses pieds et le porta tout courant jusque dans un bois de pins. Enfin ! il ne pouvait plus supporter de se diminuer auprès d’une femme qu’il avait confondue avec certains prestiges.

Adossé à un arbre, les pieds dans l’austère tapis des aiguilles, il se retrouva. Il n’avait pas connu ce dur contentement depuis son long exil de quinze mois dans la montagne macédonienne. Les réserves qu’il avait vu alors s’accumuler, il avait pu croire ensuite qu’elles s’étaient perdues. Elles réapparaissaient et lui qui avait été brimé par la circonstance contraire de cet amour, il se sentait croître de nouveau, minute par minute. Il ne reverrait plus cette femme, il resterait seul, il irait faire un tour en Afrique, dans ce désert où l’on peut vivre sur les parties les plus irréductibles de son âme.

Ce ne serait pas une fuite ; les pensées de Liessies ne pourraient jamais aller dans ce sens. Pendant la guerre, il avait vu l’homme, à certaines heures mortelles, comme abandonné de Dieu, il en avait conçu une bonne volonté ou un orgueil obstiné. Et déjà au delà de Gwen, dont le beau visage était rongé par le ridicule, il en cherchait une autre, aux cheveux longs. Celle-là pourrait être sans espoir, affreusement exilée du bonheur. Mais Liessies, tu la vois, elle est raidie par la noblesse.

Alors, il faudrait encore attendre. Pourquoi toujours sacrifiait-il celle qui était là, en chair et en os, à celle qui devait venir et qui était creuse comme un songe ? Voilà encore qu’il abandonne une femme à elle-même, à tout accident, et sans l’avoir atteinte, sans l’avoir gagnée.

Il s’en va, étouffant dans le silence du bois sa plainte contre un inconnu de désirs, de fatalités, de misères qui abat autour de lui les hommes et les femmes.

Et nous ne connaîtrons pas Gwen. Liessies ne nous en rapporte pas le secret. La vigilance de l’esprit, le souci de la subtile vérité, l’imitation de Dieu qui est multiple comme il est un, lui recommandait pourtant de s’en saisir.

Tant pis, suivons-le. Que cette femme s’efface.

Pourtant non ! Plusieurs démons sont en lui. L’un d’eux fait encore un geste violent d’alarme, de détresse, de dérision. Cette femme ne valait-elle pas l’effort qui salit, la peine qui humilie ? En retrouverait-il jamais une autre qui soulevât seulement une telle promesse ? Tu as attendu, Liessies, tu attendras encore et peu à peu tu te rétréciras, tu cesseras d’être, dans l’attente. Cette femme, loin de toi, avant de te rencontrer, elle te niait, rebelle infatuée. Il fallait t’en approcher à pas de loup.

Tu te serais couché près d’elle, comme nonchalant. Tu l’aurais pressée d’abord faiblement. Tour à tour tu aurais été le complice ambigu aux caresses doucereuses, l’esclave qui est déjà le plus fort, le maître qu’on n’évite plus. Peu à peu ta force se serait assemblée contre elle, tu aurais soufflé sur un passé de cendre. Enfin tu serais redevenu toi-même, et la femme méchante aurait été envahie par sa fécondité, hier encore maudite.

Elle aurait tout gagné, elle n’aurait rien perdu, elle aurait connu l’homme entier, qui détient la hiérarchie des preuves. Ce qui d’abord est laissé de côté est restitué au centuple. Il ne s’agit que de patience.


Ce dernier propos ramena Liessies vers la plage. Il n’y avait plus personne, il en eut du dépit et il sentit sa solitude. Le silence, mou comme le sable, lui donna aussitôt le mot d’un facile mystère. Pourtant il se mit à quatre pattes pour visiter les environs. Il ne chercha pas longtemps sans que des petits rires vinssent le guider. Comme il se trouvait sur un monticule, il n’avait qu’à passer la tête entre deux touffes de joncs pour être au fait.

Il attendit un peu avant d’épier ses amis. Il se haussa vers le ciel, un bout d’univers à peine plus large que cette arène où se cherchaient deux ou trois désirs. Liessies songea que ce ciel était à double fond, que la vie était trop large, trop aisée, pour que ne paraissent pas inutiles ces prohibitions qui resserraient ses poings et le penchaient plein de menaces au-dessus de ces innocents. Mais son sort s’était prononcé plusieurs fois depuis sa naissance, à tous les tournants de sa croissance ; de tout ce qui était devant lui il ne pouvait rien tirer, et au contraire cela gênait et empêchait sa liberté. Cette dernière pensée mettait en jeu son égoïsme, son orgueil.

Un goût amer aussi lui faisait aimer le mot d’ordre de contrainte qu’on avait mis sur ses lèvres.

Enfin, dans l’Univers, il ne voyait que l’humain ; il n’y pouvait désirer, imposer que la durée de l’humain. Or, dans son enchevêtrement immense et fragile, fait d’une seule conséquence mille fois repliée sur soi-même, l’humain lui semblait menacé par cela qui, pour s’accomplir, cause une rupture dans l’ordre de la chair. Liessies ne pouvait partager sa vie avec des hommes qui supportaient l’idée que leurs amours et leur mort buvaient à jamais tout leur sang.

Mais pourquoi ne pas laisser de plus officieux entreprendre cette défense qui sera brutale ? Les hommes en ont vu d’autres, sans doute sauront-ils encore rétablir les équilibres qui leur sont nécessaires ?

Mais on ne peut séparer Liessies de son inquiétude. Il lui faut s’asservir à une besogne de chien qui va partout flairant et débusquant la mort.

Liessies écarta les joncs. Il y avait là trois corps, demi-nus. Tout ce qui peut blesser un homme frappe Liessies en même temps : une jalousie dégradante, un dégoût qui semble compromettre à jamais ses appétits les plus vifs, une basse colère. La beauté de Gwen est flétrie.

Liessies referma les joncs.

Ces âmes n’avaient plus de forme. Il n’avait vu là que cette matière que d’abord le Créateur anima vaguement, qui ne connaissait pas ses propres limites. Le vulgaire fait sa pâture de tout ce qu’on inventa dans des moments prodigues et on ne voit derrière lui que des excréments. Ces enfants flanchaient dans la facilité.

Tout découle de l’intime misère de la comtesse de Baveux. Gustave la trompe depuis le premier jour avec toutes celles qu’il rencontre. Elle n’a jamais songé qu’elle pût l’en empêcher. Elle ne le quittera point par dépit, faute d’orgueil. Pour prolonger son amour menacé, elle accepte de se rappeler des plaisirs qu’elle a connus au temps de sa pénurie, qu’elle aurait pu si bien oublier. Et il faut qu’elle voie de ses yeux Gustave la tromper, car n’ayant point d’imagination, elle peut plus facilement retoucher les incidents dont elle est témoin et en tirer la version la plus rassurante. Et puis elle intervient, et il lui semble que son intervention brouille les cartes en sa faveur.

Au début, ces complicités l’amusaient autant que Gustave. Mais bientôt elle dût remarquer qu’il se distrayait d’elle de plus en plus.

Enfin, cette certitude lui tomba sur le nez, elle n’était plus complice, elle était dupe. Ce coup endommagea l’artifice de sa liaison.

Elle commença de souffrir piteusement, mais elle n’apprenait pas le silence et elle se plaignait à tort et à travers.

Et Gustave ? Ne jette-t-il sa maîtresse dans de pareilles équipées que par ruse, pour la garder et pourtant ne se priver de personne ? Ou cette complication ajoute-t-elle à son plaisir ? Gustave est un peu jaloux de ce plaisir qui ne dépend pas entièrement de son abondance, et il recherche la légère souffrance que lui cause cette jalousie. Le désir de ce bon vivant qui semble aller tout droit est faussé.

Quant à Gwen, Liessies ne veut plus y penser. Les yeux lui brûlent.

Néanmoins, quand il l’avait surprise — Gustave s’efforçait d’embrasser Gwen qui le repoussait, mollement parce qu’en même temps elle enlaçait Jeannette — il aurait pu faire mieux que de se lever et de passer près d’eux en sifflotant.


Jeannette se détacha du groupe et vint vers lui, ils marchèrent ensemble vers la voiture.

— Eh bien ! mon petit Liessies, qu’est-ce que vous êtes devenu ?… Gustave est déchaîné… Vous avez rêvé ? Comme je vous comprends. Tout me dégoûte, ce soir.

Elle regardait furtivement derrière elle. On entendit un éclat de la voix de Gwen : « Assez ! »

— Gustave est effrayant, reprit Jeannette d’une voix qui s’apaisait en proportion de l’accent impératif qu’on avait pu remarquer dans l’exclamation de l’Américaine.

— Il vous aime bien.

— Parlons-en. Il faut tout lui passer.

— La liberté !

— C’est vrai, on exagère… Comme Gwen est belle ; elle vous plaît, hein ?

— Pour ça, elle est belle.

— Vous êtes indifférent !

— Mais non !

— Mais si ! Pourtant vous lui plaisez, elle me l’a dit, vous savez, mon petit Liessies.

— Ce n’est pas une femme pour moi.

— Pourquoi ? Elle est belle, elle est intelligente, elle a une situation indépendante. D’ailleurs, vous avez assez d’argent pour deux.

— C’est drôle que vous veniez me parler de mariage, cette nuit.

— Comme vous êtes bizarre !

Ils s’assirent près de la voiture ; Gwen et Gustave revenaient eux aussi, un peu écartés l’un de l’autre. Gustave avait mis une écharpe en boule et la lançait en l’air. Elle resta accrochée à la branche d’un pin. Aussitôt de bien rire et de grimper à l’arbre.

— Gustave, voyons, quel fou !

Jeannette crie, puis elle renonce à ramener l’attention de l’enfant terrible. Elle se renverse dans le sable. Une larme brille au clair de lune, sur un visage diminué.

Gwen a ri, a bondi, et puis soudain s’est arrêtée. Elle se tourne songeuse vers la voiture, elle laisse Gustave.

Gwen se penche sur Jeannette, elle la méprise doucement, elle la console rudement. « Embrassez-moi. Pourquoi êtes-vous partie ? Nous irons nous promener demain, toutes les deux. »

Elle l’embrasse. Cette bouche n’aura plus jamais que des expressions gourmandes. Pourtant, elle a l’air de s’engager peu dans ces cajoleries. Liessies songe encore : « Peut-être je ne sais pas distinguer un signe important parmi ces grimaces. »

Quand elle est assise à côté de lui, elle le regarde dans les yeux. « Me voilà revenue. Vous n’avez rien à me reprocher. Du reste, j’ai le droit de faire ce qui me plaît. Mais il se trouve que je n’ai rien fait. »

Liessies détourne les yeux.

ANONYMES

A Jean Boyer.

On dit à Sue que Stan voulait la connaître.

Stan se montre. Il va tout de suite à elle, pour ne pas cacher son jeu. Ensuite il cause avec les autres. Par moments il l’oublie, par moments il la cherche à travers les autres.

Il parle avec assurance des choses, en lui jetant des regards brefs et durs. Il peut répondre à tout, il en a une telle confiance que bientôt son regard dit la bonté.

Il sait donner, prendre. Il est dans la familiarité et la complicité de toutes les femmes qui sont là.

C’est un homme. Quelle liberté, quelle puissance, quelle science ! Quel bien il peut faire ! et la crainte du mal dont il est capable aussi, n’est que délice !

Stan se montre plus qu’il ne regarde. Pourtant, dès la porte, son premier coup d’œil pouvait être le dernier. Mais il aurait fallu que Sue fût bien laide pour qu’il ne prolongeât pas un regard avide.

Plus tard, pendant quelque temps, Stan croira que tout fut décidé dans ce clin d’œil, et à tout hasard il sent déjà comme un coup. Peut-être un heureux enchaînement semblera se faire entre cette première rencontre pleine de mirages empruntés à toute la Nature, et les rencontres suivantes si elles accumulent des chances entre eux.

Il ne la trouve pas repoussante, loin de là. Mais, échauffé par ses amis, il est venu avec un si fort espoir de trouver une merveille, qu’il peut embellir, plusieurs jours, une fille marquée des plus gros défauts et escamoter avec une habileté fallacieuse ses parties moins réussies derrière ses beaux morceaux.

Et le long contact de nos yeux avec un visage agit au contraire de nos premières impressions : une Sue d’abord peu appréciée pourrait, avec le temps, connaître des jours de gloire.


Si Stan qui prétend qu’il sait dévisager et déshabiller les femmes, n’aperçoit en haut d’une forme élancée que des fragments, une narine, une pommette qui apparaissent et disparaissent, Sue ne peut rien voir.

Ce qui, depuis quelques années, la travaillait doucement, l’a soudain mordue. Devant l’homme vers qui allait tout son espoir, ses impressions sont confuses parce que ce mouvement continue d’agir avec sa force brute, alors que près de son but il aurait dû se transmuer dans un état de bonheur ou de méfiance. Elle ne regarde pas le sort qui est sous ses yeux, elle l’attend encore, mais la douloureuse impatience a disparu ; reste, tandis que pointe l’assurance, cette vivacité d’appréhension qu’ensuite on compare avec dépit aux expériences languissantes.

Stan et Sue sont entourés. Les amis qui les ont présentés attendent. Il va falloir tout à l’heure que l’un et l’autre leur rapportent une nette palpitation. Aussi font-ils un effort pour apercevoir quelque chose au milieu de l’éblouissement. Stan fait cet effort par goût de la vérité.

Sue se débat instinctivement contre ce qui l’oppresse. Par moments elle se sent moins étourdie, alors quelques renseignements lui parviennent sur la nature et même sur le nez de celui qui est là. Puis elle est balayée de nouveau par la violence de l’idée de bonheur qui la roulera jusqu’au fond de la prochaine nuit, jusqu’à un sommeil merveilleux.

Il parlait, parlait. Quelques-unes de ses paroles atteignaient Sue. « Nous pouvons mener une vie qui ne soit pas celle des autres… Nous pouvons mener la vie des autres et nous ne la reconnaîtrons pas, toute transfigurée par la vertu de notre sang… Nous pourrons oublier les sordides origines quotidiennes. Nous ne descendrons plus jamais de la cime des soucis. Il y a la force, elle existe, vous la voyez. »

Il avait prononcé ce mot : force. Elle ne pourrait de longtemps, peut-être jamais plus le voir sans sentir le nœud qu’il avait noué sans vergogne entre un mot prestigieux et son nom.


Ils se quittèrent. Leurs amis retrouvèrent leurs proies qui s’avouaient prises au piège, si flatteur.

« Elle a de jolies choses. Quelle gosse ! Elle est mal habillée ; cela fait un mystère ; on se demande ce qui en sortira. Vous croyez qu’elle est intelligente ? »

— « Il est intelligent. Il a un type curieux. »

Elle avait hâte d’oublier le peu qu’elle avait appris sur lui, pour revenir à son rêve.

Stan redevient merveilleusement inconnu.


Il est heureux, il règne. Il a pris possession de Sue ; rien ne lui résiste en elle ; avec rapidité il l’accommode selon son besoin.

Ses pensées s’avancent doucement vers elle, mais elles sont despotiques.

Il a des maîtresses, des amis, il est entouré, protégé. Pourtant, un instant il s’est senti démuni devant cette créature. C’est qu’à propos d’elle on a remué dans sa tête l’anxiété la plus primitive.

« Je ne peux pas rester seul. Avec qui partager mes repas ? »

Mais aussitôt il s’est résolu à s’emparer de cet être utile et déjà il est sûr d’une facile conquête.


Une nécessité pèse sur eux et étouffe leurs exigences plus subtiles. Celui qui déjà semble choisi, affublé des ornements sacrés, n’est qu’un pis-aller, mais la peur rapproche Stan et Sue, la peur d’errer toujours dans des déserts de plus en plus peuplés, et seul.


Ils se revirent. Ils sentaient de l’émoi avant leurs entrevues, car ils en attendaient du nouveau : ils avaient oublié dans les intervalles beaucoup de ce qu’ils avaient appris l’un sur l’autre.


Sue ne pouvait pas encore bien voir Stan. Elle avait saisi cent détails de sa figure qui restaient épars. Il fallut bien les rattacher les uns aux autres par des moyens de fortune et si l’ensemble resta perdu, un fétiche fut formé, suffisant pour les premiers besoins de sa religion.

Les traits de ce garçon faisaient-ils la promesse qu’elle attendait ? Son aspect l’avait surprise, mais elle ne le croyait déjà plus évitable. Il fallait légitimer ce type que le hasard imposait. C’est ainsi que par un effet de la volonté enthousiaste de Sue il put effacer tout d’un coup, au moins pour quelque temps, les images apparues au coin d’une rue, entre les pages d’un livre, qui avaient peut-être déjà incliné l’instinct de la fille.


Il faut que Sue jette son admiration à la tête de Stan, pour lui plaire. Cette faible ruse coïncide avec le besoin de l’homme.

Bientôt femme, elle maniera le miroir qui par ses jeux superficiels attire vers l’extérieur, à fleur de peau, celui qui s’y regarde. La magie des reflets dissout son dedans ; il s’abandonne à cette interprétation de son âme qui lui vient du dehors ; ses traits s’altèrent insidieusement dans la limpidité et bientôt leur nouvel aspect s’impose à lui. Un beau jour, il est pris dans la glace.


Mais Stan n’en est pas là. Il en est au premier moment où cela nous paraît merveilleux d’être tout pour un être. En dépit de la nombreuse faculté d’étonnement des femmes, cela ne dure peut-être que vingt-quatre heures. Mais que pouvons-nous faire d’autre que de sacrifier les moments les uns aux autres ?

Stan se sentait chaudement entouré par Sue, apparemment retraite derrière ses yeux à l’interrogation cristalline.

Usurpation royale. Il était l’étrangeté de l’autre sexe. Elle le flairait comme une race flaire une autre race. Craintive, avec des maladresses si jolies qu’elles font craindre pour bientôt des habiletés. Quand elle est sournoise, elle sent bon. Sort-elle des limbes où l’on est toute âme, ou du plus sombre de son sexe ?


Stan se trempa dans cette fraîcheur. Il en sortit un peu plus rude.

Il avait dix ans de plus que Sue qui en avait dix-huit, années remplies, à comparer avec celles d’une petite que ses parents croyaient avertie, mais qui était restée à l’étroit, abritée par son enfantillage.

L’expérience de Stan était insuffisante, mais elle lui donnait le pas sur Sue. Quand il arrivait chez elle, il semblait à la jeune fille que tout le dehors appartînt à cet homme. Il s’y mouvait librement ; n’y pouvait-il prendre tout ce qu’il voulait ? Elle lui donnait tout le prix de la liberté.

Il eut un sentiment abusif de son avance. Il oublia qu’il jouissait lâchement de la naïveté de l’adolescente, de sa disposition à accueillir et à louer les choses. Il ne vit plus que son ignorance désarmée. Pourquoi savait-elle si peu ? Pourquoi était-elle à la merci de ce qu’elle apprenait ?

Les hommes ont des articulations qui craquent comme la craie. Plus leur raison se momifie et cesse d’être visitée par le sang, moins ils ont de communication avec les femmes. Alors même que celles-ci se parent des mots qu’elles entendent, leur sauvagerie ne restera pas moins intacte, pleine de ressources ingénues, mal cachées par les habitudes qu’on leur donne. Les jeunes femmes gardent des mystères.

Stan, tout en prétendant ne pas tomber dans cette erreur, n’attendait pas moins que Sue lui montrât, entre autres mérites, beaucoup qui fussent semblables à ceux des hommes, et des meilleurs, par exemple : la curiosité, le goût de la vérité. Et pourtant de ces mérites-là il était prêt à se méfier. Il se sentit effrayé et flatté quand Sue lui dit : « Je suis sculpteur, vous savez. »

Stan ne croit pas au fond qu’une femme soit son égale, mais il agit souvent comme s’il le croyait, car incapable de sortir de son esprit masculin il oublie sans cesse qu’il a pensé que la femme n’était pas semblable à l’homme et il entend que celle qui l’intéresse raisonne à sa façon.

Mais si par un geste ou mieux par une parole elle met en doute sa supériorité, elle n’a plus en face d’elle qu’un individu qui revendique passionnément son indispensable primauté sur tous ses proches. Cela, du reste entouré de raisons captieuses et d’une hypocrite préoccupation de franc-jeu dont Stan peut être dupe lui-même : si elle l’accuse de n’être pas bon joueur, elle le verra faire aussitôt de grands efforts pour lui prêter toutes les chances dont peut disposer un homme dans le commerce de l’esprit. Quand Stan voit Sue chercher à sortir de son sexe afin d’aller vers lui, il lui en sait gré. Pourquoi ? Il ne le sait pas.

Comme chacun des deux quitte sa position pour courir au-devant de l’autre, ils risquent de ne pas se rencontrer. Tant de bonne volonté se perdra-t-elle à cause de l’impatience, de la paresse ?

Pourtant Sue a bien attendu, longtemps, profondément, en femme ! Si Stan pouvait songer un instant aux trésors qui sont dans cette attente.

Il est là, raidi dans un désir furieux et inarticulé.


Est-ce la passion de posséder qui dominait Stan ? Était-il d’abord près des choses et des êtres qu’il désirait ? Ensuite y pénétrait-il jusqu’au cœur ? Enfin les assimilait-il à son âme ?

Les voyages, les sports, les affaires l’avaient éparpillé. Toutefois, en dépit des passades et des débauches, il avait toujours eu quelque femme auprès de qui il revenait. Mais cette femme qui masquait un trou de solitude dont il avait peur, il dépensait tout son désir à s’en assurer la possession physique. Ensuite il lui parlait longuement d’une intimité à laquelle ils devaient atteindre. Mais le temps passait en propos qui cherchaient, qui promettaient, et Stan s’en allait fatigué avant d’avoir rien entrepris.

Son auto était la chose dont il semblait jouir le plus. C’est que la vitesse dans laquelle elle le plongeait, lui faisait sentir l’élan de son âme.

Les objets ne sont que des prétextes. Nous n’avons pas le sens de la possession. Tous les trésors sont dans nos palais. Il n’y a rien en dehors de nos prisons. Nous regardons à peine à la fenêtre. Stan est l’un d’entre nous.

Peut-être n’en est-il pas de même pour d’autres hommes ? Devant un objet, ils éprouvent un étonnement, un ravissement, ils admirent qu’il soit. Ils croient encore qu’ils existent eux-mêmes. Toute chose créée leur est donnée par le Créateur de la main à la main. Quand ils perdent pied dans les excès, comme le sommeil, un ange les tient ramassés dans ses ailes.

Nous n’abritons pas un tel foyer, nous ne nous tenons pas à ce degré mystique de la raison.

Stan ne gardait une auto que peu de temps, il la revendait bientôt.

Allait-il en faire de même pour Sue ? Était-ce Sue qu’il cherchait ? cette seule Sue qu’il y eût au monde ?

Il cherchait quelque chose qui fût hors de lui-même. Ce n’était pas pour reconnaître, à travers deux épaisseurs de peau, le pourquoi palpitant de cette différence.

Peut-être jamais n’ira-t-il si loin.

Non, il ne cherche cette chose en dehors de soi que pour la faire passer du dehors au dedans. Il faut qu’il s’accroisse et qu’il le sente.

S’il dévore Sue en glouton, ne résistera-t-elle pas sous sa dent ? Ne sentira-t-il pas quelque chose de dur comme un noyau ? Cela semble le meilleur : on s’y casse les dents, ou il faut apprendre à le sucer doucement. Alors de ta salive, le fruit vivant s’épaissit et il en sort une saveur exquise, qui ne cède qu’au goût de la mort.

Sue espère de tels mystères. Mais attention ! quelque puissante qu’elle soit, son attente ne durera pas toujours, et peu à peu Sue sera dépouillée de ses richesses mates.

Car la femme tâche de ne plus se reposer sur l’homme. Il le faut bien, plus d’un homme se dérobe ou ne sait plus toucher la femme. Mais cet effort tourne encore à un appel au secours.

Quand Sue rêvait de l’amour, entre autres formes immenses et vagues, rétrécies çà et là par une précision qui la butait un instant, elle imaginait un trésor d’intelligence qu’il lui livrerait.

Elle attendait d’un homme le plaisir, mille soins furtifs, une protection dont l’effet serait surtout de la rendre libre, des voyages, enfin des travaux merveilleux.

Sue tripotait la glaise. C’était difficile, mais dans les bons jours captivant. Elle ne savait point par la méthode multiplier les bons jours. Elle pleurait souvent sur une ébauche, de dépit, d’impatience, en guise de supplication pour attendrir la matière, puis un coup de pouce heureux la ravissait et lui faisait pressentir une satisfaction irremplaçable.

Ces expériences lui faisaient admirer les hommes qui sont maîtres du secret et qui peuvent se réjouir en créateurs. Son souhait était qu’un homme comme ceux-là se tournât vers elle ; elle croyait qu’il lui communiquerait la force. Et c’était le même qui lui donnerait les autres choses convoitées.

Le souhait de Sue était obscur. Si on le lui avait montré dans sa signification, elle aurait pris peur en voyant sortir d’elle un tel aveu de faiblesse.


Pourtant Stan et Sue s’adonnaient avec entrain à la passion du jeu qu’on a introduite dans le monde du sentiment, à la surenchère des confidences brutales.

La sincérité est à l’ordre du jour. Mais que pratique-t-on sous ce nom ? un cynisme fainéant et trompeur.

La paresse frappe tous nos gestes. Nous ne soupçonnons pas ce qu’il faut de science et de patience pour mener au jour un peu du fond de notre être.

Il est difficile de dire la vérité, mais on peut étonner et en faire accroire.

Vous contez une anecdote où vous n’avez pas un rôle à votre honneur, voilà votre confident persuadé que vous avez tout dit parce que vous n’avez pas laissé de mettre en évidence ce qui était cuisant pour votre amour-propre. Ce sot ne sait donc pas que le goût de l’humiliation est entré dans les mœurs.


Sue, dominée par Stan comme par l’ombre énorme de tous les mâles rassemblés, ne sentit pas de plaisir d’abord à la brutalité de ses confidences, à ses débauches de sincérité.

Il la mettait au fait de toute la licence de sa première jeunesse : sa confession était si crue qu’elle la forçait à assister à toutes ses passades.

Ce débraillé la déçut : Stan n’avait pas autant de maîtrise sur soi-même qu’elle lui en avait attribué dans ses premiers élans d’approbation et il ignorait sa sensibilité.

Mais elle ne permit pas à cette déception de mordre sur son courage. Elle lui sut gré d’être lucide. Et elle était sa complice. Elle était flattée par l’odeur sexuelle.

Avant de subir les propos intempérants de Stan, elle s’était crue avertie, mais de courts renseignements se rejoignaient mal.

Elle eut honte de son ignorance. Elle la dissimula tant bien que mal. Elle avouait à Stan une lacune, çà et là, elle l’offrait à leur commune gaîté et elle essayait de se renseigner à demi-mot. Il s’empressait de lui apprendre tout, pêle-mêle. De la dégrossir de la sorte ne demandait encore que des soins grossiers.


Et ils jouissaient ensemble de l’habitude que chacun avait longtemps caressée de son côté : rêver l’avenir, se gorger d’anticipations faciles et flatteuses. Ils auraient dû frémir de tout ce qu’ils se découvraient ainsi l’un à l’autre d’irréalité, de mollesse, d’imprévoyance. Mais comment résister à ce délicieux laisser-aller des songeries ?

Stan parlait sans cesse de liberté. Écho de ce que l’époque dit une dernière fois avant de s’en lasser.

Certes, il voulait s’entre-lier avec Sue, aux points intimes et de façon inextricable, mais il voulait que ce fût par des liens nouveaux, encore ignorés, qu’on ne sentît point. Il se privait des liens habituels, formés par le respect des choses plus grandes que nous.

Il imaginait leur union qui pourtant devait englober les intérêts quotidiens de la vie aussi bien que les exigences les plus hautaines et moins fréquentes, comme l’accord majestueux de deux intelligences.

« Asseyons-nous pour discuter », proposait-il, alors qu’il s’agissait de marcher et d’accorder son pas en dépit des différences de taille, d’allure et en dépit des obstacles.

Il insistait sur cette liberté qu’il voulait pour Sue. Stan pensait du reste plus à la libération de sa future femme qu’à sa liberté, à ce qu’il souhaitait qu’elle quittât qu’à ce qu’elle allait trouver. Il souhaitait de la débarrasser des choses qui en elle le gênaient, plutôt qu’il ne commençait d’agir pour qu’elle entrât en possession de ses biens propres. Il l’écartait de ses parents, plutôt qu’il ne se l’attachait ; il l’isolait du monde, plutôt qu’il ne lui destinait des amis.

Pour le reste, il avait confiance en soi. N’est-ce pas toute la générosité qu’on peut demander à un homme de répandre sur une femme le surplus de sa chaleur ? A moins qu’il ne soit très faible ou très fort, peut-on attendre qu’il se quitte pour aller visiter le cœur de sa voisine ?

Du reste, Stan, par la vertu de son abondance, donnera beaucoup à Sue, mais sans y prendre garde. Il parlera de sa générosité, mais il n’accompagnera pas chacun de ses dons d’une intention assez aiguë pour atteindre le point délicat de la gratitude.

En revanche, il demande peu, mais âprement.

Pas tellement son corps. Il a encore des maîtresses et il reste assez insensible aux charmes de Sue qui sont cachés par la modestie.

Était-elle déjà belle ? Le serait-elle ? Sue était gauche. Certains jours, Stan pressentait un épanouissement superbe. D’autres fois, son doute germait d’un détail qui soudain fixait ses regards.

Que seraient leurs relations physiques ? Jusqu’ici, quand il avait rencontré une femme, il l’avait estimée avec promptitude pour le court plaisir qu’elle pouvait lui donner. Mais Sue s’était avancée vers lui dans une perspective sentimentale qui brouillait sa vue.

Veut-il son cœur ? Il en disperse le parfum en imaginant — il croit stupidement que ce sont des fatalités — les tentations qu’elle connaîtra plus tard, et dont il ne sera plus le démon.

Enfin il pense, mais sans que sa pensée le pénètre, à ce mystère : l’esprit de Sue, d’où peut sortir aussi bien le cocasse ou le ridicule qu’une réussite charmante.

Que veut-il alors ? Que son orgueil triomphe. Mais si on lui avait demandé de l’avouer il l’aurait nié. A cause d’un libéralisme faible, hypocrite, ce sentiment était refoulé au fond de lui. Pourtant c’était moins la revendication motivée d’un chef que l’exigence furieuse d’un individu. Du reste, cette rage d’égoïsme qui le jetait sur la jeune fille pour la dévorer, le tirait parfois en arrière, quand en pleine attaque, il songeait à se défendre.

Il la regardait, certains jours, avec suspicion. Allait-il donc lui donner des droits sur lui, sur un être vivant, ouvert à la vie de toutes parts ? Stan avait scrupule à investir un autre être de tant de puissance.

Lui qui avait d’abord choisi de connaître beaucoup de femmes, que le nombre avait lassé, qui aurait pu s’inquiéter du ravage qu’en faisait dans son esprit la monotonie, au moment d’essayer l’entreprise contraire qui est large, capable d’embrasser la plus grosse part de la vie et de la bien tenir, voilà que le soupçon déjà venait le déranger.

Il ne songeait plus qu’il avait condamné en connaissance de cause tout ce qu’il quittait. Il ne voyait plus le côté de l’accroissement, mais le côté de la diminution.

Toutes les femmes qu’il avait bousculées, renversées, dépassées, il n’en regrettait aucune. Il n’y en avait aucune dont il pouvait dire qu’il aurait tout gagné à se contenter d’elle.

Mais il y avait encore toutes celles qu’il n’avait pas connues ; il n’osait plus soudain s’en priver.

C’est ainsi que Stan voulut plusieurs fois quitter Sue. Ces semblants de rupture avant que rien ne soit lié, devraient effrayer, mais la nécessité de faire quelque chose et de continuer n’importe quoi qui est commencé fait passer sur ces tristes signes avant-coureurs.


Sue ne discernant point par le menu les mobiles de Stan, ressentait comme des coups les réflexions saccadées du jeune homme.

Elle n’avait pas le temps de souffrir car, du moment que le ton désinvolte de l’homme l’avait mise dans la situation inférieure d’une amoureuse, elle était fort occupée.

Il s’agissait pour elle de donner à Stan une force irrésistible. Peu importait qu’il lui fît mal : cela prouvait encore cette force qu’elle lui cherchait. Elle aurait le temps plus tard de souffrir, quand elle aurait tout fait pour lui, sauf cela ; quand par les soins de sa dévotion aveugle et habile elle l’aurait aidé à déployer tous les prestiges dont il était capable.

La femme qui aime est industrieuse. Elle emploie à la réussite d’un sentiment, entre autres, les qualités qui font le succès d’une affaire. Aussitôt qu’elle a pris confiance dans un homme, avec quel art elle tire parti de tout en lui et autour de lui pour qu’il s’accroisse et s’accomplisse.

Elle n’est pas éclairée, elle se trompe. Le choix qu’elle fait d’une personne, ce qu’elle y veut remarquer au détriment du reste, fait ricaner les hommes. Pourtant s’ils se rangent secrètement entre eux selon une hiérarchie toujours discutée mais admise de tous, une femme les dispose autour de soi dans un ordre différent mais cohérent, et conforme à ses besoins.


Stan, dans ces premiers temps, donnait à sa naissante compagne le change sur sa nature d’homme. Et peut-être n’est-il pas assez fort, assez assuré et permanent dans sa force pour que Sue apprenne jamais que l’instinct de domination qui est au fond de cette nature est généreux quand il se développe tout entier. Il gardait le souci intermittent de partager ses prérogatives avec elle. Il feignait alors de ne pas remarquer leurs différences. Il la traitait comme un camarade qui a connu les mêmes aventures intellectuelles. Ce qu’il était prêt à partager avec elle, dans ces moments-là, c’était encore son orgueil : pour en doubler la satisfaction, il tenait à ce que sa partenaire jouît avec lui de la même puissance.

Il répétait encore qu’elle aurait toujours le droit d’aller et venir comme lui, de s’absenter, de voyager seule, de voir qui elle voudrait.

Sue s’enchantait de ces perspectives si larges.

A ces heures où ils simulaient le plus aisément une telle entente, ils ignoraient vraiment l’un et l’autre que leur dessein était plein de contradictions et que, du reste, ils avaient déjà une vie en commun qui ne se faisait pas de leur consentement égal.

Car, Stan cessait parfois de se surveiller et de chercher son plaisir dans une modération affectée. Alors sur un ton fort haut, il reprenait et morigénait Sue.

Mais ils admettaient tous deux que ces rudesses étaient rendues nécessaires par un enseignement qu’il fallait brusquer pour qu’il fût bientôt achevé. Cependant c’était déjà le fait du prince.

L’existence qu’un homme et une femme mènent pendant la période de séduction est exceptionnelle et noue de dangereux malentendus. On jouit de plusieurs des avantages de la vie en commun, mais on en évite les épreuves. Les fiançailles font du bonheur un artifice éphémère, une trompeuse facilité, comme le fait l’amour contrarié, l’adultère.

Une autre cause les rapprochait encore, qui n’était pas le travail utile de leurs âmes : ils s’étaient liés, dès le début, contre ceux qui les avaient présentés l’un à l’autre, qui s’étaient cru dorénavant des droits sur eux, qui prétendaient intervenir encore. Stan et Sue étaient incommodés par cette revendication qui leur rappelait que leur rapprochement tenait à d’autres causes que leur seule fantaisie.

Mais quand l’un vivait moins, au point de ne plus pouvoir désirer rien ni personne, ou s’enfiévrant, croyait à une mûe qui allait le dépouiller de sa sensibilité et de l’attachement de ces derniers mois, enfin quand l’un doutait de l’autre, il prêtait l’oreille à ses amis et souhaitait qu’ils lui répétassent ce qu’il se disait à lui-même.

Ceux-ci, en les lâchant l’un sur l’autre, n’avaient fait que céder à des forces plus grandes que les leurs. Mais, passé ce premier geste assez large, ces comparses étaient revenus à une activité futile.

Si les rapports de Stan et de Sue promettaient de tourner au succès, ils éprouvaient un malaise, car, devant une telle accumulation de forces, ils se sentaient faibles, et le moins qu’ils fissent alors c’était de cesser de les encourager.

Si les affaires du jeune couple paraissaient compromises, ils redevenaient nécessaires et se rapprochaient avec les offres de service les plus enjouées.

Mais bientôt ils étaient gagnés par la contagieuse tristesse. Alors l’inexistence de celui des deux qui était leur propre ami se creusait facilement en eux.

Déprimés, ils ne pouvaient plus croire en quelqu’un dont tout le crédit, croyaient-ils, dépendait d’eux seuls. Et ils étaient séduits d’autant par l’autre qui avait le mérite de venir d’ailleurs que de la zone maudite où ils périclitaient, eux et leur créature. De là des louanges ou des dénigrements inattendus.

Orgueil et confiance reprenaient peu après ; ils n’avaient plus assez de méfiance pour celui qui ne s’appuyait pas sur eux.

Mais quand Sue et Stan se retrouvaient ensemble, ils avaient vite fait, ressaisis l’un par l’autre, de se soustraire à ces alternatives auxquelles ils ne se prêtaient que pour se reposer l’un de l’autre.


Revenait la peur de la solitude, de tant de déceptions qui avaient harassé Stan, qui d’avance faisaient renâcler Sue.

Cette peur puissante, en se contractant, faisait renaître l’enthousiasme. Alors tout était battements de cils, allusions au pouvoir que chacun tenait de sa destinée ou de la nature, de donner le bonheur à l’autre.

« Il changera, tout changera, tout sera emporté par ce mouvement qui est en moi, qui est en lui, qui nous fond ensemble. »

Le temps de la décision approchait.


Sue, dans les dernières semaines, avait l’impression qu’elle se débrouillait, qu’elle commençait à savoir certaines choses, qu’elle avait profité de l’agitation qui était depuis peu dans sa vie.

Sue n’ignorait pas ces calculs qui sont l’exigence du bonheur. Stan est-il quelqu’un ? Fera-t-il quelque chose ?

L’amour se pèse. Il ne se maintient que si les deux plateaux de la balance sont strictement égaux. Une liaison est un échange de services minutieusement équilibrés. Les ingrédients les plus divers sont matière à des trocs subtils. Celui qui semble supérieur à son partenaire, satisfait auprès de lui un besoin sordide, qui minait sa vie et que personne ne soupçonnait.

Pourtant le rêve dominait toujours Sue. Quand elle se heurtait à des faits difficiles, elle les tâtait un peu, bientôt elle baissait les paupières pour que tout se simplifiât à nouveau.

Elle parut hésiter mais depuis le premier jour la pente la portait vers le mariage. Elle trouvait de bonnes raisons à se laisser aller : elle était droite, toute d’une pièce, elle se donnait une fois pour toutes et cela était fait.

Elle avait vu néanmoins Stan passer plusieurs fois du blanc au noir. Le jour où elle dit : oui, fut blanc, puis à partir du lendemain, tout fut gris pour longtemps.

Elle n’en était pas à l’âge où l’on peut rêver les yeux ouverts. Alors, quand on a recueilli un trait acceptable dans un visage, on cherche avec une patience désespérée un autre trait à quoi le raccorder. On l’aperçoit grâce à ces éclairs que laisse passer la vie. Ainsi se compose la figure de la beauté dont on a eu un besoin urgent, maintenant humble, patient, satisfait des aumônes du quotidien. On a appris le mérite de tout ce qui est, et l’on sait faire ce qu’il faut pour adorer ces passants qu’on arrête, qui peu à peu se transfigurent et, encore debout devant vous, sont déjà touchés par la gloire du souvenir où on les embaumera bientôt.

Elle interrogeait sa figure d’une façon superstitieuse et paresseuse. Elle n’essayait pas de suivre son caractère dans les détours laborieux de sa nécessité, mais comme on fait scruter les lignes de sa main, en croyant puérilement par un chemin plus court devancer la vie, elle voulait que la forme du nez de Stan fût une promesse certaine de bonheur où elle pût se reposer.


Pour Stan, la dernière hésitation qui l’arrêta, aurait pu lui faire pressentir ses prochaines surprises, ses futurs travaux. A force de la regarder, de l’interroger, il eut l’impression que toutes les indications qu’il avait aperçues s’effaçaient, que les premières pousses qu’elle avait sorties elle les rentrait, qu’il n’avait plus devant lui qu’une petite fille bien plus serrée qu’au premier jour.

Il en était fort décontenancé car il était habitué à des femmes qui avaient quelque maturité, qui savaient lui présenter un des côtés où elles étaient développées.

Au vrai, Sue était pleine de destins divers. Mais Stan ne les apercevait pas, repliés, emmêlés, modestes, sournois.

Et s’il avait découvert dès lors leur profusion, il en aurait été effrayé. Car les hommes profitent hardiment de la plasticité des femmes ; mais l’idée crue leur en est désagréable et ils en sont choqués, les hypocrites.

Stan, qui n’a jamais senti une femme muer dans ses bras, s’effarera plus tard des premières métamorphoses de Sue.


Il fut enfin paralysé par l’idée de pari, par l’idée qu’il lui fallait jouer sa destinée. Pour son âme un peu fatiguée, qui ne pouvait fournir que de brusques efforts, un va-tout était un excitant nécessaire, en dépit de la facilité du divorce qui, depuis le début, retire à cette histoire toute force aventureuse.

Il décida brusquement d’épouser.

TABLE DES MATIÈRES

Nous fûmes surpris
La Valise vide
Le Pique-nique
Anonymes

ACHEVÉ DIMPRIMER
LE
16 SEPTEMBRE 1924
PAR F. PAILLART, A
ABBEVILLE
(SOMME)