The Project Gutenberg eBook of La mort du Rogui

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Title: La mort du Rogui

Author: Maurice Le Glay


Release date: March 26, 2026 [eBook #78304]

Language: French

Original publication: Paris: Berger-Levrault, 1926

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/78304

Credits: Laurent Vogel, Robin Tremblay and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was produced from scanned images of public domain material from the Google Books project.)

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MORT DU ROGUI ***

Maurice LE GLAY

LA MORT
DU ROGUI

PARIS
BERGER-LEVRAULT, ÉDITEURS
136, Boulevard Saint-Germain (VIe)
1926

Il a été tiré de ce livre, avant impression des exemplaires ordinaires, 5 exemplaires, numérotés de 1 à 5, sur Hollande Van Gelder Zonen et 25 exemplaires, numérotés de 6 à 30, sur vélin pur fil Lafuma.

Il a été tiré, en outre, 5 exemplaires (hors commerce), marqués de A à E, sur Hollande Van Gelder Zonen.

AVANT-PROPOS

L’intérêt que le lecteur a bien voulu prendre aux récits de mon ami Martin, à ses colloques avec ses camarades Dupont, Dubois, Durand et d’autres, tous bien Français comme lui, l’accueil fait aux divers tableaux tracés par eux de leurs aventures propres et des événements marocains dont ils furent témoins, justifieront, je pense, mon audace de leur laisser encore la parole. Mon excuse aussi sera dans l’affection que je leur porte en raison de l’aide qu’ils m’ont donnée par leur faculté de savoir regarder, étudier longuement la nature et les hommes de ce pays. J’espère qu’ils sauront faire apprécier cette sincérité, fruit d’une longue expérience, dont leurs lecteurs ont bien voulu maintes fois déjà témoigner.

Mais il faut dire que l’équipe de mes collaborateurs n’est plus ce qu’elle fut. La guerre a passé tuant les uns, dispersant les autres vers les divers théâtres de l’expansion française. Il ne me reste plus, pour parler du Maroc, que Martin, le chef de file, et son compère Dupont, l’arabisant distingué Dupont. Eux-mêmes ne sont plus ce qu’ils ont été, des batteurs d’estrade impénitents toujours en chevauchées par les pistes des monts et de la plaine, des coureurs de risques variés aux divers étages de la société mograbine. Ils ont pris de l’âge et de la gravité. Martin même est devenu fonctionnaire ; il a des administrés. Son camarade et lui ne font plus la guerre ; d’autres la font à leur tour dont ils suivent avec bienveillance les efforts. N’ayant plus rien de neuf à raconter, ils vivent de souvenirs. Ceux-ci vont présenter au lecteur français les annales d’une époque qui tient une place importante dans l’histoire de notre installation au Maroc. De plus, ce dont ils peuvent parler, et qu’on va lire, offre divers enseignements et témoignages utiles.

Tout d’abord, ils nous rappelleront que l’Empire du couchant a vu de tout temps des prétendants insurrectionnels. Certains, comme Moulay Hafid, avaient à faire valoir des droits naturels. D’autres furent seulement des ambitieux. On les appelle des Rogui. Ceux-ci s’imitent successivement dans les méthodes qu’ils suivent pour atteindre leur but : profiter du sentiment anarchique qui est au fond de l’âme berbère pour détacher certaines tribus de l’obéissance au Gouvernement, user d’appuis extérieurs acquis en échange de concessions minières qui remplacent au Maroc les peaux d’ours. Ainsi fit Bou Hamara, ainsi fait le rogui du Riff. Mais où les propos de mes amis peuvent présenter un réel intérêt, c’est quand ils nous montrent l’état social récent de ce pays et lui font prendre date. Le peuple marocain est en effet de ceux qui évoluent très vite par l’effet du ferment que nos idées, nos méthodes communiquent. Déjà la jeune génération, celle qui a le plus profité de nos enseignements et de nos œuvres sociales, se montre prompte à nous suivre, adopte toutes les formes de notre progrès, est prête également à oublier qui le lui donna. C’est le propre des peuples attardés que la France sauve et instruit de pratiquer aussitôt que possible l’ingratitude. Si, usant du coup qui nous fut fait ailleurs, nos élèves marocains se plaignent un jour de leur sort et regrettent le bon vieux temps, les propos de Martin, sa douce ironie, seront là pour rappeler sans méchanceté, mais avec sa précision habituelle, ce qu’était le Maroc de 1910 et la dégradante servitude qui pesait sur son peuple quand la France parut.

LA MORT DU ROGUI
Récit marocain.

Dupont qui feuilletait un livre grave relatant des faits encore récents de l’histoire du Maroc, s’arrêta pour dire à son camarade :

— Écoutez, je vous prie, ce trait palpitant : « Enfin Moulay Hafid, ayant pu réunir des forces considérables, écrasa les révoltés et le Rogui Bou Hamara, fait prisonnier, fut, par son ordre, torturé de diverses façons et finalement jeté au lion. »

— La malveillance de la postérité, dit Martin, n’est plus mise en doute par personne. Elle apparaît en une quantité de textes, de relations, que nous lisons et qui nous plaisent, car l’homme aime à scander de détails affreux, seraient-ils faux, la pensée qu’il accorde aux choses du passé. Quelques horreurs injustes mais bien placées sont utiles. Elles servent au lecteur de moyen mnémotechnique et font vendre les livres. Mais à l’égard du Sultan Moulay Hafid, nous ne sommes pas encore la postérité, l’injustice est flagrante et contre elle je m’insurge.

Ne prenez pas, je vous prie, cet air goguenard, auquel je devine que vous me dénierez le droit de défendre ce monarque. Il ne fut pas un ami de la France et, d’autant plus, la vérité en ce qui le touche m’est chère, s’il est permis de trahir en le traduisant l’adage latin que vous connaissez. Je m’insurge, disais-je, de voir attribuer à cet homme un crime supplémentaire par des auteurs qui ignorent ses crimes réels.

— Le Rogui pourtant est mort, fit Dupont, lamentable victime d’un despote.

— Ma révolte, interrompit Martin, vous paraîtra peut-être encore mieux justifiée quand vous saurez qu’elle résulte d’une autre injustice. Le livre que vous teniez accuse sans aucune preuve un des lions du palais d’avoir mangé le Rogui. L’accusation donc est double ; elle enveloppe Hafid et sa bête dans une même réprobation. Il est certain que votre auteur n’en est pas à un fauve près. Tenez ! dussé-je vous offusquer, j’oserai davantage. Les larmes que je vous vois prêt à verser sur le sort de Bou Hamara ont quelque chose de crocodilesque qui me peine chez un ami, car vous n’avez pas, nous n’avons pas, nous tous Européens, le droit de les verser.

— Je comprends, fit Dupont, que vous accuseriez...

Mais Martin interrompit encore.

— A l’encontre de cette lecture dont vous cherchez à parfaire ce soir vos connaissances en histoire, je n’accuse pas, je discute d’opinions et voudrais orner d’images ma pensée pour réfuter certains on-dit sans froisser personne. Vous connaissez notre ami Soudan. Vous savez qu’il est Suisse et qu’il a de l’esprit. Je l’ai rencontré hier devant un perdreau et me suis efforcé de l’enrôler dans cette société qui, sous l’invocation de saint Hubert, protège le gibier en France, aux colonies et dans les pays de protectorat. Il s’y est refusé. « J’aime trop les lièvres, perdreaux, etc. », me dit-il, et comme précisément j’insistais, il ajouta : « les plus grands ennemis du gibier sont les chasseurs ; ils le protègent et il en meurt ».

— Sont-ce là, fit Dupont, les images dont vous enveloppez votre redressement des faits qui nous occupent. Je les trouve vilaines.

— Vous m’avez donc compris, fit Martin. Asseyez-vous, prenez un cigare et prêtez-moi, si vous pouvez, une oreille attentive.

Puis, ayant trouvé dans ses paperasses ce qu’il cherchait, Martin lut à son ami le récit qui va suivre.

....... .......... ...

Or, en ces jours-là, Moulay Abd el Hafid était sombre. Ses affaires n’avançaient pas. Le trésor subissait un assaut de dépenses qui absorbaient les recettes. Il régnait entre les unes et les autres un équilibre désastreux qui, après deux ans de règne, laissait à peine au Sultan quelques millions à prendre et à placer en quelques banques bien choisies. Les tribus payaient mal et, à part Raïssouli qui venait de racheter sa charge au prix raisonnable de 500.000 francs, on ne trouvait plus de ces caïds intelligents, capables de faire rendre à leurs ouailles quatre fois le montant de l’impôt que celles-ci refusaient au Sultan. Le Consul allemand n’eût-il pas été là pour le lui rappeler sans cesse, Hafid aurait bien compris que des Français venait tout le mal. Lent, tenace mais discret, patient et gracieux, toujours en éveil et jamais rebuté, implacable, le contrôle français s’ébauchait, s’installait, façonnait les esprits en vue de l’avenir. Complaisants, toujours prêts à rendre service, familiers, frayant même avec la populace, ses agents se glissaient partout, racontaient des histoires, admiraient des choses baroques, donnaient des conseils et, dans une ambiance du Moyen Age, luttant à coups de sourires contre la puissance d’un autocrate redouté, étudiaient, pour en trouver le défaut, la cuirasse dont s’armait et se masquait le Gouvernement désuet, cupide et féroce d’un peuple faible et malheureux. Ils n’étaient pas douze et on les voyait en tous lieux. Ils étaient si charmants qu’on finissait, pour ne pas les contrarier, par ne plus rien faire sans leur demander avis. Cet avis s’accordait si bien en apparence avec la situation du moment, avec les traditions, les mœurs ! Et le Sultan lui-même ne donnait-il pas l’exemple ? Pour un rien, à n’importe quelle heure de jour et de nuit, n’avait-il pas recours à l’un de ces Français ? Et, peu à peu, l’accoutumance venait d’obéir à ces étrangers épris d’action dans la paresse générale, des gens que l’on ne payait pas et qui connaissaient à fond les affaires de l’État.

Mais la première réaction vint du Sultan. L’œuvre entreprise par ces quelques Français perdus dans la foule le gêna quand il s’aperçut qu’il ne pouvait pas s’enrichir assez vite. Les chrétiens manifestaient en effet d’inquiétantes velléités. Ils avaient mis quelque ordre dans l’armée dont le Sultan avait utilement usé pour consolider son usurpation. Ils voulurent que cette troupe fût payée et, pour cela, faire état des ressources qu’Hafid comptait employer à sa guise. Ceci nécessitait un contrôle des finances et l’établissement d’un budget. Hafid saisit rapidement le sens de ce mot. Il le prit en horreur. Constituer un trésor qui ne fût pas le sien, était une formule inconciliable avec l’idée qu’il se faisait de ses droits et de sa puissance. Cette formule créait l’État, entité redoutable pour un despote qui ne voulait connaître du pouvoir que les satisfactions matérielles qu’il donne...

C’est pour cela qu’en ces mois d’automne de l’an 1909, Hafid était morose. Il se sentait faible, peut-être à la merci de ces gens entreprenants dont l’œuvre, malgré lui, l’enveloppait, l’étreignait. Ce fut l’époque des fureurs, des mélancolies, des violences sanguinaires, des excès d’alcool, des orgies.

Puis la réaction se manifesta plus nette et agissante. Les Français s’aperçurent qu’on cherchait à détruire dans le peuple, chez les notables, auprès des fonctionnaires du Maghzen, des ministres, leur influence jusqu’alors grandissante. Or, tandis que leur œuvre subissait cette éclipse, des nuages s’amoncelaient dont le Sultan ne paraissait pas dans ses tractations avec les agents des puissances, dans ses actions journalières s’inquiéter le moins du monde, mais qui peuplaient ses nuits de cauchemars et d’angoisse. Maintes tribus refusaient l’impôt, c’est-à-dire l’obéissance. Les ministres, tous gens du sud, chefs berbères maîtres chez eux, jouaient à la cour les très grands seigneurs et, seuls en état d’aider le Sultan de subsides sérieux, montraient des exigences chaque jour plus grandes.

Du côté des tribus et des villes, il se passait ceci. Le Sultan demandait à tel groupe un impôt dépassant ses forces. Les gens discutaient, suppliaient, les otages engorgeaient les prisons. Alors, tel personnage intervenait et payait au Sultan la somme réclamée. Fait pour ce prix gouverneur de la tribu récalcitrante, il lançait sur elle ses sbires. Les gens payaient effroyablement. Cependant Hafid tremblait, car il était lâche ; il avait peur de la colère des foules et de l’importance croissante de ses ministres, ses soutiens.

Mais les nuées les plus lourdes d’orage étaient celles qui chargeaient le ciel vers l’est. Le Rogui prospérait. Les tribus de l’Innaouen l’avaient proclamé, reconnaissant en lui Moulay M’Hammed, fils de Moulay Hassan, ce qui était faux d’ailleurs. Cet imposteur était un homme d’action, intelligent, dénué de scrupules et, dans ses procédés de gouvernement, d’une cruauté à rendre jaloux Abd el Hafid lui-même. Ses victimes arrosées de pétrole flambaient, la nuit toujours, en des points choisis pour qu’on les vît mieux et que l’on tremblât. Il dominait enfin par ses hordes bien armées et conduites non sans habileté. Une volonté superbe aux larges vues d’avenir aurait pu seule, si Dieu ne s’en était chargé, inventer le Rogui, planter ce clou dans le mur, suspendre en menace cette épée au baldaquin du trône chérifien.

Maître de Taza, renforcé des contingents Beranes, Tsoul et Riata, le Rogui Bou Hamara guidait lentement mais sûrement les pas de son ânesse vers Fez la bien gardée, et cela au moment même où Abd el Hafid croyait entendre gronder d’un bout à l’autre de l’empire la colère des peuples opprimés.

Aidé dans ses amères réflexions par nos ennemis traditionnels, le Sultan mit nos agents en face de ce dilemme.

— Vous avez organisé mon armée et je vous en sais gré, bien que vous émettiez aujourd’hui l’idée surprenante de me faire payer ces gens-là, ce qui est contraire aux plus saines doctrines de ce pays. Or les soldats sont faits pour défendre leur maître, surtout quand il les paie. Conduisez donc mes troupes contre le Rogui qui est mon plus grand ennemi. Sinon, laissez la place à d’autres qui accompliront pour moi cette besogne.

Il y avait toujours une ou plusieurs nations prêtes à supplanter la France dans sa collaboration avec le Sultan du Maroc, prêtes aussi à organiser les forces de l’empire contre nous, au flanc de notre domaine africain.

L’armée chérifienne se mit donc en marche vers l’est pour combattre l’usurpateur.

Entre temps, Abd el Hafid, voulant prouver aux foules que le Rogui n’était pas Moulay M’Hammed, tira celui-ci du palais où il était reclus étroitement. Le droit d’accession au trône n’étant point défini par la loi musulmane, les frères toujours nombreux d’un Sultan sont, par principe, soupçonnés de vouloir remplacer celui qui les évinça. Ils demeurent donc, leur vie durant, des prétendants à surveiller. Mais ces Chorfas, frères du Chérif couronné, ne sont pas inquiétants au même degré. Il en est que leur caractère, leurs aptitudes physiques et mentales mettent hors de cause. Ceux-ci vivent d’une façon misérable mais libres. Certains d’entre eux, dont le loyalisme a su donner des preuves ou des gages, représentent le souverain dans les provinces et se maintiennent en ces postes par leur habileté à s’y faire aussi petits que possible. Mais il en est d’autres dont on craint l’intelligence ou, tout au contraire, l’esprit brouillon, d’autres aussi que des dispositions natives ou leurs malheurs désignent à la vénération populaire. Ces hommes-là, et surtout les derniers, sont voués à la réclusion plus ou moins sévère, à une surveillance étroite en tout cas, dans l’ombre du maître. Pour le monde, ces personnages se classent en deux catégories que le protocole dénomme. Il y a les Chorfas « hors des toits » et les Chorfas « sous les toits », formules vraiment heureuses par leur précision concise.

Moulay M’Hammed, celui-là même dont le Rogui usurpa l’identité, était, depuis la mort de son père, « sous les toits ». Ce fut, comme l’on sait, son frère puîné Abd el Aziz qui reçut du Vizir Ba Ahmed le trône à la mort de Moulay Hassan. Le négligé est un homme de taille assez grande, élancée ; il est timide, borgne et laid. Son intelligence est « plutôt près de Dieu que de nous », suivant l’aimable périphrase trouvée par la politesse musulmane. Or il advint que le peuple marocain, peut-être touché du sort de ce Chérif, peut-être aussi pour se venger élégamment de ses maîtres successifs, se prit d’une ferveur spéciale pour Moulay M’Hammed et lui attribua, au détriment des autres, ce fameux don de baraka qui joue un si grand rôle dans la mystique de l’Islam mograbin. Ceci n’aboutit qu’à faire resserrer la surveillance dont ce malheureux était l’objet. En fait, Moulay M’Hammed est retranché du monde. Il en a pris l’habitude et même de nos jours où le Sultan, confiant dans la parole de la France, n’a plus rien à redouter de ses frères, Moulay M’Hammed se tient coi et reclus, volontairement. Il accompagne humblement le Chérif à la mosquée, une heure par semaine, puis réintègre sagement le toit chérifien. Vingt ans de compression lui ont enlevé tout orgueil. Il n’a qu’une crainte, c’est qu’on ait encore peur de lui. Il est dégoûté de cette baraka que le bon peuple lui accorde, dont il a souffert toute sa vie et dont il ne peut plus se défaire.

Moulay Hafid, donc, voulant que le peuple s’assurât de l’imposture du Rogui, sortit de l’ombre son frère M’Hammed et, en grand cortège, se rendit à cheval du palais au sanctuaire de Moulay Idriss, patron de la ville de Fez et grand saint de l’Islam occidental. Précédé de ses porte-lance, et protégé par deux rangs d’abids, ses soldats noirs, le Sultan marchait en tête suivi de son frère le borgne, à cheval comme lui. Mais plus jamais Hafid ne recommença son expérience. Les habitants de Fez, naturellement frondeurs, firent à leur souverain cette nique de réserver au pauvre M’Hammed toutes leurs manifestations de tendresse et de vénération. La bousculade dans les rues étroites de la capitale fut impérieuse et grave. Les gens, les femmes même s’accrochaient aux jambes, aux étriers du Chérif, à la crinière, à la queue de son cheval implorant sa bénédiction. On ramena bien vite au palais Moulay M’Hammed convaincu qu’après cet esclandre sa mort était certaine. Il n’en fut rien, puisque le pauvre est encore vivant. Le bruit courut pourtant que Moulay Hafid avait empoisonné son frère, mais cette fausse nouvelle fut répandue par quelqu’un qui aurait voulu faire massacrer les agents français à la faveur des troubles provoqués par quelque révolution. Celui-là se trompait : les gens de Fez, si frondeurs qu’ils soient, n’ont jamais eu de réaction contre les violences du pouvoir hafidien.

Entre temps, les troupes chérifiennes s’étaient portées contre Bou Hamara dont les forces, déjà maîtresses de l’Innaouen, avaient gagné l’Ouergha, cherchant à tourner Fez par le nord et à la couper de Tanger. Bou Hamara entrait en contact avec les Djebala qui, à la faveur des troubles dynastiques des années précédentes, jouissaient d’une indépendance presque complète. Il était douteux qu’ils consentissent à reconnaître l’autorité du faux Moulay M’Hammed, mais le prestige d’Abd el Hafid n’en était pas moins ébranlé. L’audace de Bou Hamara en ces jours-là se renforçait de la connaissance qu’il avait de la situation générale. Il savait les Français de Fez aux prises avec la duplicité de Moulay Hafid. Il ne voyait pas l’intérêt qu’ils pouvaient avoir à soutenir le Sultan contre lui. Il avait dans son entourage des gens qui, sans doute, le rassuraient à cet égard et, ce faisant, le trompaient en exagérant l’importance de son intervention dans les affaires marocaines. L’action de Bou Hamara pouvait être un adjuvant de manœuvre mais non servir de base à une politique. Bou Hamara ne pouvait être sultan. Son imposture était trop flagrante pour qu’un État civilisé osât la soutenir jusqu’aux marches du trône. Il n’aurait pu y accéder que sous le nom de Moulay M’Hammed que son sceau portait déjà frauduleusement dès qu’il réussit à en imposer aux tribus de l’est. Son succès définitif eût ouvert au Maroc une ère de troubles graves d’origine honteuse. La force de notre action ultérieure, au contraire, devait être dans l’instauration d’un gouvernement traditionnel et dans le respect de droits dynastiques incontestés des masses musulmanes. Au fond, Bou Hamara, pour avoir vendu à quelques trafiquants, contre des armes de contrebande, la concession de mines qui ne lui appartenaient pas, se croyait fort d’irrésistibles protections. Il a payé de sa vie cette illusion et son imprudence.

Au moment où Moulay Hafid lançait contre lui ses méhallas, le Rogui était loin de sa base. Entre elle et lui les populations avaient repris leur indépendance et tout recul lui était interdit. Ceci résulte de ce compartimentage particulariste qui fait que chaque tribu se désintéresse immédiatement d’un ordre de choses dès que celui-ci se déplace pour se manifester chez le voisin. Cet état d’esprit est une des tares de la race berbère avec cette autre conviction qu’il faut achever et piller le vaincu quel qu’il soit.

Enfin la malchance de Bou Hamara voulut qu’il n’y eût pas à la tête des troupes hafidiennes qui l’attaquèrent d’officier français auquel il pût se rendre, ce qui eût certainement modifié les conséquences de sa défaite. Celui qui d’habitude dirigeait les opérations des méhallas chérifiennes était à cette époque employé ailleurs. La colonne n’avait comme chefs que des « caïds reha » du Maghzen, sous le commandement de l’un d’eux. Deux sous-officiers français faisaient le service de l’artillerie dans un groupe considéré comme le plus solide et fidèle. C’étaient de braves troupiers sans connaissances politiques et qui n’étaient là que pour empêcher que d’autres y fussent à leur place. Ces enfants de chez nous ne voyaient dans le Rogui qu’un abominable chef de bande sans foi ni loi, auquel ils devaient, par surcroît, d’être contraints, en plein été, dans des conditions générales fort pénibles, de faire une série d’opérations dangereuses et sans gloire.

Au premier choc des tabors chérifiens, d’ailleurs vigoureusement menés par leurs caïds, les troupes du Rogui se débandèrent abandonnant leur maître. Celui-ci avec deux ou trois fidèles tenta de fuir, mais les tribus toujours hostiles au vaincu lui barrèrent la route. Bou Hamara se réfugia dans un marabout espérant bénéficier du droit d’asile qu’il conférait selon la tradition locale. Mais le Sultan, qui est un descendant du prophète, est, de ce fait, nanti en matière religieuse de droits imprescriptibles qui le mettent au-dessus du commun. Son orthodoxie supérieure ne fait cas des marabouts, Zaouïas et autres entités religieuses adjacentes à l’Islam, que dans la mesure où des nécessités politiques parfois l’y obligent. Moulay Hafid n’a jamais aimé les marabouts vivants ou morts dont le peuple marocain est au contraire fort épris et auxquels il donne si volontiers des offrandes, alors qu’il rechigne à payer au Sultan ses redevances. A l’encontre du respect que nos armes professent pour les lieux saints, les méhallas chérifiennes n’ont jamais ménagé un marabout local lorsqu’il s’en trouvait dans leur rayon d’opération et de pillage. Si les troupes envoyées contre le Rogui avaient été commandées par un officier français, celui-ci aurait sans doute tenté, et probablement aussi sans succès, de faire respecter le droit d’asile dont se réclamait Bou Hamara. Mais les caïds du Sultan, maîtres de la situation, firent ouvrir le feu sur la sainte petite coupole toute blanche et solitaire dans la grande vallée où, derrière les fuyards, flambaient les douars et les cultures. Nos sous-officiers écœurés, comme ils nous l’ont dit, par les fureurs dont ils voyaient depuis l’aurore le féroce déchaînement sur les vaincus, sur les habitants du pays, sur les femmes et les enfants abandonnés par les hordes en déroute, exténués par une poursuite ardente dont, par devoir professionnel, ils s’efforçaient d’appuyer de leur tir les effets, nos troupiers donc, n’aspiraient qu’au repos. Vers la fin de la journée, très sagement ils décidèrent de s’arrêter, de grouper autour d’eux un soutien d’infanterie fourni par le caïd Bou Aouda, véritable ami de la France, guerrier sûr et raisonnable. Ils s’organisèrent ainsi sur l’emplacement qu’ils venaient d’atteindre. Ce faisant, ces braves gens se comportaient au mieux des intérêts du Sultan. Avec leur batterie, leur réserve de munitions, le tabor qu’ils avaient regroupé, ils formaient une position de repli capable de recueillir les troupes chérifiennes disséminées, acharnées au meurtre et au pillage, dans le cas toujours possible d’un retour offensif de l’ennemi ou d’une attaque des tribus. Ils avaient acquis depuis des mois l’expérience de la guerre marocaine. Ils savaient qu’il n’y a rien de plus précaire qu’un succès du Maghzen en pays de « siba ».

— C’est alors qu’intervinrent les caïds reha. Ils avaient appris la fuite de Bou Hamara. L’indiscipline de leurs soldats, uniquement préoccupés de tuer et de voler, ne leur avait pas permis de le joindre en force. Bien mieux, acharnés à une capture dont ils espéraient belle récompense, ils s’étaient heurtés aux tribus qui barrant la route au Rogui accueillirent indistinctement à coups de fusil le fuyard et les poursuivants. C’est alors que le Rogui se jeta dans le marabout, s’y barricada. Le refuge fut immédiatement investi par les chefs du Maghzen, mais alors les gens de tribu accoururent pour faire respecter leur saint local. Les caïds et leurs hommes durent s’enfuir au grand galop. A ce moment, Bou Hamara pouvait se croire sauvé. Il ne lui restait qu’à parlementer avec les habitants du pays, à trouver une caution. Le marabout le défendait. Aucune violation du sanctuaire n’était à craindre des indigènes du lieu. Ceux-ci, heureux d’avoir vu fuir les gens du Maghzen, s’installèrent pour monter la garde autour de leur prisonnier qui avait avec lui quatre fidèles dont une femme. Celle-ci, usant du droit coutumier, sortit du marabout en quête de vivres et d’eau pour son maître et ses compagnons exténués. On lui donna ce qu’elle demandait par l’intercession du saint mort dont elle se réclamait. Ceci est la logique même. Du moment que la tribu reconnaît à son santon familier le pouvoir de protéger quelqu’un, elle doit nourrir le réfugié. En laissant celui-ci mourir de faim, la pieuse collectivité violerait elle-même le droit d’asile. Mais le Maghzen est loin de pratiquer ces mœurs simplistes.

Parvenus au repli constitué comme il a été dit par nos sous-officiers, les caïds furieux de leur déconvenue et fort surexcités recoururent à l’artillerie, lui indiquèrent le refuge. Il y eut palabre. Nos gens ne crurent pas devoir refuser aux chefs responsables le concours qu’ils demandaient. Le grand ennemi du Sultan était là. Autour de lui les dissidents se rassemblaient. A sa voix, un mouvement pouvait se déclancher dont l’armée chérifienne avait tout à craindre. Au surplus, pour nos sous-officiers le Rogui était un odieux salopard dont les crimes ne se comptaient plus. Ils avaient remarqué dès le début de l’action que les troupes de l’adversaire tiraient des balles françaises et ce détail les avait scandalisés. Enfin le marabout, selon l’expression de l’un d’eux, se voyait dans la plaine « comme le nez au milieu de la figure », ce qui est, pour un artilleur, irrésistible tentation. Cela fut d’ailleurs très court. Deux coups de réglage fusant mirent en fuite les indigènes qui entouraient le marabout et qui ne s’attendaient pas à cette intervention. Une salve à obus explosifs écrasa la belle Koubba blanche. Deux hommes furent tués. Le Rogui sorti du refuge dès le premier coup fut, quelques instants après, jeté sur le sol, étourdi par l’explosion d’un percutant. Les gens du Maghzen accourus le relevèrent. Le Rogui était prisonnier du plus terrible ennemi.

Il est de mode aujourd’hui de critiquer en Afrique du Nord le goût très accentué de nos compatriotes pour la « couleur locale ». On leur reproche de la chercher et, surtout, de la voir en tous lieux de cette terre où notre race est venue rejoindre et continuer la tradition latine. C’est un vilain travers, évidemment. Dire, en effet, qu’en Tunisie, en Algérie, au Maroc nous sommes chez nous est une formule admirable par sa simplicité et qui doit rallier tous les suffrages. Elle nous donne pour régler les difficultés politiques, ethniques et autres, une sorte d’ineffable commodité, un droit éminent contre quoi rien ne saurait prévaloir. Nous sommes donc en Afrique des indigènes chez eux et, dès lors, que peut-on entendre par couleur locale ? Cette expression est fort déplaisante et l’on ne saurait tolérer qu’une fraction du peuple français s’en serve pour qualifier la manière d’être, la façon de vivre et l’habitat de l’autre partie.

Cette incidente a simplement pour but, en situant notre point de vue, de préparer ce qui va suivre : il est regrettablement exact qu’à l’époque où se place ce récit, et même avant, le peuple marocain, abusant de notre hospitalité, se livrait à une véritable débauche de couleur locale. Ses villes immenses d’abord... Mais ne nous égarons point et remarquons qu’en cette affaire Moulay Hafid fut le grand coupable. Sous prétexte, sans doute, de traditions, sa cour offrait un spectacle extraordinaire. Elle ressemblait à s’y méprendre à ce que nous savions de celle des nombreux sultans ses prédécesseurs. C’était la cour d’un roi nègre, ornée de tous les raffinements de la pompe orientale. Nous en avons suffisamment parlé ailleurs[1] pour qu’il soit utile d’y revenir ici. Nous ne retiendrons de cet ensemble où s’alliaient couramment le burlesque, le grandiose et le tragique, nous ne noterons ici que les détails susceptibles de donner une notion exacte de l’ambiance où vivaient les personnages de ce récit, et où se déroulèrent les faits qu’il relate.

[1] Dans Badda fille berbère et autres récits marocains, chez Plon-Nourrit.

L’énergie du Gouvernement chérifien était, en ces jours-là, plus encore qu’autrefois, freinée, réduite par des entraves bizarres venues on ne sait d’où, par des formules inopérantes et cocasses, des habitudes vaines, des coutumes encombrantes où la religiosité fanatique se mêlait aux règles d’une étiquette vraiment inattendue. Moulay Hafid avait, pour justifier son usurpation, joué de la xénophobie et proclamé le retour aux chères traditions. L’esprit rétrograde s’en donna donc à cœur joie... jusqu’au jour, bien entendu, où sous la griffe du despote chacun cessa de rire. Nos agents devaient trouver, leur barrant la route, les obstacles les plus sévères en même temps qu’absurdes. Ils durent, Dieu sait comme, lutter pied à pied contre la plus effarante des couleurs locales...

Ce qui doit suivre nous engage à noter, entre mille autres, une de ces embûches que le rituel marocain appelait des Quaïdas, des « choses établies » qu’il faut respecter coûte que coûte, dût l’État en périr. Les troupes chérifiennes avaient des canons de modèles divers dont elles ignoraient l’usage, mais dont deux ou trois spécimens les suivaient partout. Ces pièces étaient inutilisables et, quand elles avaient des munitions, devenaient fort dangereuses pour les imprudents qui auraient voulu les manier. Elles accompagnaient les méhallas, portées ou tirées par des chameaux, des mulets ou traînées plus simplement à la bricole par des soldats. L’une d’elles qu’on appelait le canon de nouba était en bronze d’un modèle antique et servait, bourrée de poudre du pays, à annoncer la prière de l’aurore et, le soir, le coucher du soleil. A la longue, dans l’esprit peu compliqué des foules berbères, ces canons et le bruit que faisait l’un d’eux bi-quotidiennement, apparurent comme l’apanage du pouvoir chérifien. Les canons devinrent une représentation ambulante du Chérif couronné, bien mieux, une émanation de son pouvoir spirituel. Ils eurent la baraka, reçurent des prières, guérirent les écrouelles et même d’autres maladies plus communes. On prêtait serment au Sultan sur les canons. On voyait, durant les trêves ou les palabres, les berbères, les femmes berbères baiser les gros tubes impassibles, leur demander toutes sortes de bienfaits y compris la victoire contre le Sultan. Ceci peut paraître illogique, mais point si l’on pense que le populaire vénère le Sultan comme pontife et l’abhorre comme oppresseur. Ce n’est évidemment pas très clair pour notre esprit aryen, mais c’est de l’Islam, et de l’Islam berbère qui plus est. Les canons, enfin, dans la tradition berbère comme dans la Quaïda Maghzen, détenaient un droit d’asile inviolable, donnaient au malheureux, opprimé ou criminel, qui parvenait à s’asseoir sous la pièce entre les roues, une protection de choix. Bien plus, le refuge au canon étant un geste d’appel à la justice suprême du Sultan, celui-ci était obligé de s’occuper du suppliant, du « mzaoug » selon le terme. Cette coutume conduisait parfois à des situations étranges. En mars 1909, le Rogui faisant déjà mine de s’approcher de Fez, Moulay Hafid envoya contre lui une première mehalla. Celle-ci comprenait douze cents hommes vêtus de loques, recrutés de force dans les bas-fonds de la grande ville. Comme on pouvait à juste titre douter de leurs vertus, on ne les arma que de quelque cinq cents fusils dont la moitié n’avaient pas de culasse. Les hommes jugés les plus braves reçurent cinq cartouches. Moulay Hafid avait certes des troupes plus solides et aguerries, mais elles étaient employées au sud, vers Sefrou menacé par des tribus berbères animées, selon la coutume, de mauvais esprit envers le Gouvernement. C’est probablement cette circonstance qui avait déterminé Bou Hamara à prononcer vers Fez une pointe nouvelle. Récemment proclamé par les Oulama de la ville sainte, pensant tenir sous sa babouche un peuple soumis, le Sultan, plein d’orgueil mais inquiet, fit montre en cette occasion d’une imprudence qui aurait pu lui coûter cher. On lui en fit la remarque et, cynique, il répondit qu’il essayait la valeur de sa baraka en même temps que l’habileté militaire des agents que la France lui offrait. Et l’on sut, de ce jour, qu’Hafid n’avait aucune confiance dans son droit divin et encore moins dans notre aide. Un officier français devait en effet conduire contre le Rogui la troupe de miséreux dont il a été parlé. Et comme le Sultan soupçonnait son ennemi de faire notre jeu, le tour ne manquait pas de rouerie. Mais ce n’est point de cela qu’il s’agit. La colonne en partance devait emmener avec elle un petit canon, selon la formule, et ce canon attendait dans la grande cour du Méchouar que l’on vînt le prendre. Or le matin du jour fixé pour le départ, lorsque l’officier français vint au rassemblement, il trouva les soldats assis bien calmes sur plusieurs lignes dans l’immense Méchouar où ils paraissaient attendre sa venue. Les chefs indigènes étaient eux-mêmes au repos et tout ce monde semblait jouir d’une absolue quiétude exempte de la martiale fébrilité qui anime généralement les gens chargés de sauvegarder l’Empire. Le petit canon était là lui aussi, sur ses petites roues ; il attendait, tout seul devant le centre des longues lignes d’hommes au repos, il attendait qu’on vînt le prendre pour son œuvre de gloire. Mais entre ses roues, recroquevillé, cramponné aux rayons, un homme était réfugié. Toutes les cinq minutes on entendait sa voix qui criait : « J’en appelle à la justice du Sultan. » L’officier mit pied à terre et, soucieux de respecter les coutumes, s’assit et attendit. Tout le monde continua d’attendre, car la troupe ne pouvait partir sans le canon et l’on ne pouvait troubler celui-ci dans l’exercice de son droit d’asile. Le Sultan seul devait libérer le noble engin en accueillant le réfugié. Mais personne n’a jamais au Maroc osé rompre le sommeil du souverain et l’incident était d’ailleurs d’une telle banalité que l’on ne crut même pas utile de l’informer à son réveil. Un suppliant est bien peu de chose, et s’il arrivait cette fois qu’il arrêtât l’élan des défenseurs de l’État, ceux-ci étaient trop heureux de remettre à plus tard leurs exploits pour hâter le moins du monde le règlement de cette affaire. Lorsque Hafid, vers le soir, parut dans la grande cour des assemblées, les troupes attendaient toujours. Il prit mal la chose. Le respect des coutumes lui parut en cette occasion poussé trop loin. Il fit châtier sans l’entendre le suppliant dont l’étonnement dut être vif. Et la colonne libérée s’en fut, hors des murs, attendre pour partir le jour suivant[2].

[2] Cette misérable cohue n’alla pas loin. Campée à l’est de Fez et en vue de cette ville sur une hauteur dénommée Ank-el-Djemel, elle fut surprise par la neige et souffrit d’une vague de froid dont beaucoup d’hommes moururent. Le Rogui, gêné lui-même par le mauvais temps, ne put accentuer son mouvement. On ramena vers Fez les malheureux soldats chérifiens ou tout au moins ceux qui n’avaient pas d’eux-mêmes pris cette prudente initiative.


Comme Martin suspendait la lecture pour rallumer son cigare, Dupont éprouva le désir d’ergoter, selon son habitude.

— Autant qu’il me souvienne, dit-il, des faits que vous narrez, votre récit jusqu’à présent les suit avec une suffisante sincérité. Mais je n’aime pas ces incidentes prolongées dont vous entrelardez votre thème principal. Votre histoire de canon tabou, pour exacte qu’elle soit, n’intéresse pas votre sujet. Vous cédez, je crois, au fâcheux attrait de la couleur locale.

— Je n’aurais pas, fit Martin, rallumé mon cigare si je m’étais douté qu’à la faveur d’une interruption, vous dussiez m’adresser des sarcasmes. L’homme dont je parle n’est pas mort sur le trajet des Batignolles à l’Odéon, ce qui me dispenserait de noter les coutumes des Parisiens. Votre reproche de sacrifier au goût de France pour la couleur locale m’attriste d’autant plus qu’il paraît justifié. Je suis pris entre deux nécessités contradictoires, celle d’être véridique en plaçant mes sujets dans leur exact milieu et celle d’affermir chez nos compatriotes l’idée que l’Afrique latine est bien leur habitat séculaire et national, proposition qui, je vous l’ai dit, m’enchante par la facilité qu’elle apporte à toutes nos réflexions en matière africaine. Autant que M. Louis Bertrand, je confesse qu’il n’y a plus de Méditerranée. J’avoue ne pouvoir entendre à Rabat la messe de Monseigneur sans rêver que j’écoute la voix de saint Augustin sous les voûtes d’Hippone. Le moindre bourricot me fait songer à ceux du temps d’Apulée. Mais, à l’égal de cet autre Martin, ami de Candide, qui était manichéen et ne savait qu’y faire, je suis, moi, conteur, et n’y puis rien. Je ne puis davantage faire que la ville de Fez ait un autre aspect ni que Moulay Hafid soit un monarque constitutionnel. Je ne veux pas tromper mes lecteurs éventuels sur la qualité de la marchandise vendue et placer la mort du Rogui dans le cadre des Misérables. Dites seulement si je dois achever ma lecture.

Et comme Dupont faisait un geste d’acquiescement résigné, Martin continua.


Cette digression sur le rôle du canon dans l’armée chérifienne nous ramène aux deux artilleurs dont l’intervention avait provoqué la capture de Bou Hamara. Quelques mois s’étaient écoulés depuis qu’ils honoraient de leurs services le Sultan Moulay Abd el Hafid et, sous leur impulsion, les canons avaient retrouvé leur faculté guerrière tout en gardant pour le peuple le prestige ancien dont il a été parlé. Informés de l’arrivée du prisonnier, les artilleurs allèrent le voir. L’homme gisait devant la tente du caïd chef de la mehalla. Il avait pour tout vêtement son pantalon marocain. On lui avait enlevé le reste et son torse puissant, brun, apparaissait ruisselant de sueur. Il gisait les pieds entravés ; ses poings ramenés et liés derrière la tête servaient à celle-ci de support. Sa face de quarteron, dont une transpiration de fièvre vernissait l’épiderme, était une chose tragique. Les yeux s’y déplaçaient constamment dans leurs orbites par une volonté farouche de voir, de dévisager les gens qui l’entouraient, les arrivants. Un rictus nerveux avait pris ses lèvres, les maintenait écartées, frémissantes, et découvrait sa dentition très blanche, complète et saine, au travers de laquelle la bave coulait, s’amassait aux commissures et moussait sous la pression du souffle furieux qui haletait du torse comme d’une forge. Parfois le regard se posait sur quelqu’un et la bouche crachait un nom suivi d’injures. Comme les deux Français s’écartaient, ayant assez vu, ils entendirent la voix qui les interpellait :

— Roumis, si vous êtes ici utiles à quelque chose, tuez-moi.

Ils s’arrêtèrent, écoutèrent sans se retourner puis reprirent le chemin de leur tente.

— Sale métier, dit l’un.

— Servitude, dit l’autre qui avait de la lecture.

Mais ils n’étaient pas au bout de leurs répugnances. Les canons du Sultan étaient en effet devant leur tente, ainsi que les harnais, les caisses à munitions, le tout bien rangé, empilé. Ces gens avaient le souci de l’ordre et soignaient le matériel à eux confié comme s’ils étaient dans leur corps d’origine, et même mieux : car, loin de tout et de tous, lancés seuls dans la bagarre marocaine, enfants perdus ignorés de la France, leur amour-propre de soldats français s’exaltait jusqu’à l’absurde et jusqu’au sublime. Les caïds donc s’avisèrent que le Rogui prisonnier devait aller saluer le Sultan en la personne de ses canons. On passa une corde dans l’anneau que formaient ses bras liés et on le traîna sur le sol jusque devant les pièces. L’homme resta là étendu, déchiré, saignant. On lui rajusta son pantalon qui avait cédé aux aspérités du sol ; la pudeur musulmane, même dans les frénésies de la guerre, n’admet la nudité que pour les cadavres. La coutume autorise à dépouiller les morts, mais on doit laisser la chemise aux vivants que l’on pille.

La méhalla couvrait de ses tentes un mouvement accentué de terrain dominant une plaine. On était parti de là pour bousculer la horde ennemie vers l’est. Maintenant le soleil déclinant donnait des ombres aux choses et les détails du pays qui, durant la journée, se perdaient dans la buée méridienne, apparaissaient en pleine valeur. C’était une belle image de nature nord-africaine, deux rivières, des moissons jaunies, des bouquets d’arbres, des jardins de figuiers en quinconce ; de-ci de-là, jusque très loin, un, deux, trois marabouts blancs sur une croupe, au fond d’un ravin, dans du jaune, du vert sombre. C’était tellement grand que l’on n’y distinguait pas d’êtres humains, évidemment trop petits. Les hommes pourtant avaient passé dans le tableau. On suivait leurs traces démentes aux colonnes de fumée qui, un peu partout, dans l’air lourd de cette fin de journée chaude, s’élevaient marquant les douars, les demeures saccagées, brûlées. Assez près, vers le nord, les montagnes des Djebala limitaient la vue, puis, beaucoup plus loin dans l’est, celles des Cenhadja, des Tsoul rosissaient dans le soleil oblique, tandis que, là-bas, donnant la direction de Taza, la corne nette du Tazeka s’évanouissait déjà dans le violet précurseur de l’ombre. De la plaine, les vainqueurs surgissaient en foule, montant la colline vers le camp. En avant des deux canons, le Rogui gisait le visage tourné vers l’est, la tête appuyée toujours sur ses deux poings. L’excès de douleur physique et morale l’avait abattu. Il n’injuriait plus ses bourreaux. Et silencieux il vit ses soldats prisonniers qu’on amenait par grappes, le collier de fer au cou, vers les canons du Sultan. Lorsqu’un rang était arrivé, les hommes qui le formaient s’accroupissaient d’un seul mouvement à cause de la chaîne qui reliait leurs carcans. Il en vint environ quatre cents qui, autour des canons encadrant le vaincu, formèrent de grands cercles douloureux. Toute la nuit, Bou Hamara dut entendre les lamentations qui s’élevaient, se répondaient de groupes à groupes, et les invectives de ses soldats qui lui reprochaient leur défaite.

En même temps avaient paru les têtes coupées. Ceux qui en apportaient les tenaient par la mèche rituelle du crâne ; rares étaient les courageux qui les avaient enfilées à la baïonnette du fusil, car il n’est rien de plus lourd et encombrant qu’une arme sur l’épaule avec, au bout, ce contre-poids. Les gens passaient d’abord devant la grande tente du caïd chef de la mehalla heureuse[3]. Là, ils élevaient le trophée à bout de bras et criaient : que Dieu bénisse notre Seigneur ! On les complimentait et le scribe leur jetait cinq pièces d’argent, cinq douros, tarif chérifien. Puis ils allaient vers les canons qui peu à peu se garnissaient de têtes coupées. Cette ornementation n’est pas chose facile. Les têtes ne restent pas où on les pose ; sur les plaques d’essieu, entre les rais passe encore. Sur le tube elles ne tiennent qu’en équilibre instable ; de l’affût qui est incliné elles glissent. On s’obstine, on rit et, de guerre lasse, on les laisse où elles tombent ; peu importe, sinon que l’offrande soit faite et que l’hommage soit rendu aux canons du Chérif victorieux.

[3] L’empire du Maroc fut toujours et longtemps encore sera le pays des formules, des épithètes obligées qu’on observe soigneusement dans le langage écrit et parlé. Subissant une déformation professionnelle dont il s’excuse, mais justifiée par une longue fréquentation de la société mograbine, le rédacteur de ces annales use souvent des locutions toutes faites dont nul en ce pays, à l’égal du Maître, ne voudrait se départir. Le Sultan écrit : « ma méhalla heureuse, mon étrier victorieux, mon Maghzen glorieux, mes caïds intègres ». Sous Sa plume et celle de Ses sujets le Gouvernement de la République a été qualifié, une fois pour toutes, de Doulat el fakhima (le gouvernement considérable), ce qui évite de dire : le gouvernement protecteur.

La nuit passa ; jusqu’à l’aube il y eut fête dans le camp. Les ribaudes officielles, les éphèbes réguliers, en extra les femmes, les enfants capturés, la musique, les chants scandés des battements du tambour et des grincements du guimbri, le thé et le sucre de prise... mais il vaut mieux laisser cela ou n’en parler que pour marquer l’endurance singulière des Marocains à la fatigue. Ceux qui ont dû vivre parmi ces hordes ont constaté que, même après les jours de grand effort, le soldat ne dormait pas avant les premières heures du matin. Cet être dort comme il mange, c’est-à-dire quand il le peut et sa nature récupère aussi bien le sommeil manqué que la nourriture dont elle fut privée, question de nerfs et d’estomac.

Lorsque, le lendemain de ce jour de bataille, les sous-officiers d’artillerie sortirent de leur tente, ils virent leurs pièces poisseuses, sanguinolentes, enguirlandées de crânes. La rosée nocturne dont les canons, comme on le sait, aiment à rafraîchir leur métal surmené, s’était bien condensée sur celui-ci, mais elle suait salie, immonde, autour des frettes et coulait, honteuse, au long des flasques de l’affût. Et malgré que ces deux hommes fussent blasés de couleur locale, leur dégoût s’exhala en jurons parallèles. Ceci fait, prenant les têtes par quelque partie saillante, ils les mirent en tas avec tout le respect possible. Le Rogui avait été ramené devant la tente du Caïd pour y être mieux gardé. Les prisonniers gisaient accablés ou endormis, chacun à sa place dans le rang, la chaîne au cou. Et nos gens se mirent en devoir de nettoyer leurs canons, ainsi qu’il est prescrit par les règlements.

A l’époque où se passaient les faits ici relatés, les expéditions des armées chérifiennes manquaient encore d’organisation. L’imprévoyance du Maghzen en ces matières, l’inaptitude des chefs à régler les détails essentiels ont toujours frappé les Européens admis à suivre les événements ou contraints d’y participer. Cette fois-ci, on avait oublié les juifs saleurs de têtes coupées. Ces spécialistes doivent normalement suivre les bagages d’une méhalla bien préparée et sûre de la victoire. Le Rogui par exemple en avait toujours qu’il prélevait sur le mellah de Taza. Or le temps pressait. Le chef de colonne, en cette fâcheuse conjoncture comme en bien d’autres, eut recours aux Français. Ceux-ci n’avaient en vue que d’éloigner l’horrible tas grimaçant et puant mais leur conseil n’en fut pas moins efficace. Ils firent observer qu’on était à la fin du mois d’août et qu’en exposant les têtes sur une aire bien choisie, quelque part hors du camp, le soleil furieusement ardent les sécherait, les racornirait à souhait. On les mettrait ensuite dans des sacs avec du sel dont le pays fournissait une excellente qualité au lieu dit Arba de Tissa. Ils complétèrent leurs conseils par des considérations utiles et simplement dites sur le rôle important du soleil dans les questions d’hygiène. Ces braves gens avaient une notion très haute de leur mission civilisatrice et ne perdaient aucune occasion d’instruire les élèves, les bons élèves d’ailleurs, dont l’éducation leur était confiée.

— Le soleil, disaient-ils à ces simples, est le grand maître de votre santé publique. Il ne se contente pas de faire pousser les moissons, il détruit ces esprits subtils ennemis des hommes dont parle votre prophète et que nous appelons microbes. C’est lui, ce sont ses rayons ardents qui, pour remédier à vos imprudences et vous éviter de terribles épidémies, dessèchent et momifient les charognes sans nombre que vous déposez le long des murs respectables du palais de vos rois, depuis Bab Segma jusqu’à l’oued Fez, de même qu’ils vont tanner, maroquiner si l’on peut dire, les têtes de vos compatriotes dont vous désirez faire hommage au Sultan[4].

[4] En mars 1909 les membres de la mission française ont compté trente-sept charognes de chevaux, chameaux et mulets le long du mur du palais. Ils ont couvert de chaux vive ces cadavres pour éteindre la pestilence qui s’en dégageait et qui rendait intenable le terrain d’exercice où s’assemblaient les troupes dont l’instruction leur était confiée.

Ayant ainsi, selon leur courtoisie et leur science habituelles, paré, une fois de plus, aux défaillances du commandement indigène et fait à leurs élèves une utile leçon de choses, les artilleurs se retirèrent sous leur tente pour le repas de midi. Ils y trouvèrent un de leurs nombreux amis qui les attendait, le nommé Habib Bacca, Caïd reha, c’est-à-dire chef d’un tabor ou bataillon marocain[5]. C’était un homme de haute stature, dont les traits, alourdis par une mâchoire et un menton trop accentués, manquaient de distinction. Mais il était de teint blanc, signe certain de supériorité, pensaient nos deux compatriotes qu’il avait su intéresser très vite. Il les fréquentait assidûment, les écoutait, les questionnait avec plaisir. Il racontait ses voyages dans le pays, dans le Riff principalement, région très inconnue sur laquelle il fournissait de profitables renseignements. En échange, il acquérait des notions de calcul et cette première partie des sciences militaires que l’on donne chez nous aux caporaux. Peu à peu, la camaraderie des camps aidant, les bonnes relations s’accentuaient. Habib était un des meilleurs élèves des sous-officiers français.

[5] Ce personnage, membre d’une importante famille du Haouz, nommé plus tard Pacha de Tiznit, se noya en embarquant sur le navire qui devait de Mogador le conduire dans le Sous.

— Nous en ferons quelque chose, disaient-ils avec une naïve fierté.

Cette fois, le caïd avait apporté une énorme pastèque. Il l’avait ouverte et coupée en morceaux qui s’empilaient, vert sombre, rose et noir, sur un grand plateau de cuivre. Ce régal de fraîcheur était le bienvenu et nos sous-officiers y goûtèrent avec joie. L’heure brûlante exigeait un abri. Le leur était commode, spacieux. Des nattes recouvraient extérieurement la toile doublée intérieurement d’une cotonnade à ramages. Malgré cela, le séjour sous la tente était fort pénible. Dehors un soleil implacable rôtissait la nature ; aucun souffle ne passait sur la grande plaine et sur la colline que garnissait l’immense camp de la Mehalla heureuse saoule de gloire. La température n’invitait que trop au sommeil, mais il valait mieux éviter la sieste congestionnante ; la conversation donc s’engagea autour de la pastèque juteuse. Le caïd raconta l’affaire de la veille et les sous-officiers firent à leur idée la critique de la manœuvre d’autant plus facilement que leurs canons étaient intervenus chaque fois qu’une faute aurait pu compromettre la sécurité d’un échelon, jusqu’à l’heure où, le succès assuré, la Mehalla heureuse avait abandonné tout ordre et toute retenue pour se livrer au massacre et au pillage. Les instructeurs d’artillerie ne pouvaient admettre la rupture au feu de la discipline. Ils étaient là pour redresser ces écarts et n’y manquaient pas.

La pastèque avait perdu toute sa chair rose au moment où le récit du combat proprement dit avait pris fin. Il ne restait plus dans le grand plateau de cuivre qu’une multitude de noyaux noirs éparpillés sur les fragments de côte vert sombre. Assis les jambes croisées sous lui devant cette image du désordre après la bataille, le Caïd, jouant du bout des doigts avec les grains ou se servant des tranches pour simuler des détails du terrain, raconta cette poursuite, dit ce qu’il avait fait et vu. Puis, s’apercevant que ses auditeurs peu intéressés par cette phase penchaient vers la somnolence, il termina par un épisode qui ressaisit leur attention.

— C’est à ce moment, dit-il, que j’ai rencontré le chrétien ; vous savez bien, celui qui, depuis des mois, fournissait au Rogui des cartouches ou rechargeait avec une petite machine les étuis vides. Son cheval venait d’être tué par quelque balle perdue, tandis que lui-même souffrant de chaleur et de soif s’était arrêté au bord de l’oued dans un champ irrigué plein de superbes pastèques. En pareil cas j’aurais bu, moi, l’eau bourbeuse et négligé les fruits pour repartir au plus vite. Vous avez, vous autres Européens, une prévention contre l’eau de notre pays. Je ne lui ai pas laissé le temps d’ouvrir sa pastèque. L’occasion était trop belle de tuer le nazaréen au service des rebelles. Je l’ai abattu d’un coup de revolver et, tout de suite mettant pied à terre, j’ai couru vers lui. J’ai eu jusqu’au bout ma chance. J’ai pu, avant qu’il fût mort, lui tourner la tête vers l’orient et l’égorger selon le rite. J’ai rapporté sa tête et aussi cette pastèque, comme vous voyez. Voici des papiers que j’ai trouvés sur lui ; ils pourront peut-être vous dire qui c’était. J’ai gardé sa montre pour la faire voir au Sultan qui me récompensera.

Et sur ces mots, dédaigneux de juger l’effet de son récit, le bon élève s’en alla.

Deux bouches sans doute le dirent, mais on n’entendit, unanime, qu’un seul mot sous la tente surchauffée : — Ah, le salaud !

Mais nos gens qu’un long séjour parmi les troupes chérifiennes avait confirmés dans le mépris des impressions fortuites et fâcheuses, ne s’attardèrent pas aux réflexions superflues. Durant cet après-midi caniculaire, les soldats du Maghzen victorieux les virent, pleins de zèle semblait-il pour le service de Sa Majesté, surveiller sous un soleil à rendre fou, le séchage des têtes rebelles. Armés chacun d’un bâton, ils les tournaient et retournaient sur l’aire d’argile sans doute pour qu’elles séchassent uniformément. Ils se penchaient sur chacune et de tous leurs yeux regardaient, cherchaient. Puis lassés, congestionnés par la réverbération, recuits au souffle brûlant du vent d’est, refoulant les nausées de leur diaphragme comme celles de leur âme, ils regagnèrent la tente. Leur expérience se complétait de cette notion utile qu’après trente-six heures il est impossible dans un tas de têtes coupées de reconnaître un visage, de distinguer le type aryen du sémite.


— Voilà qui est triste mais exact, interrompit Dupont pour laisser souffler un peu son camarade. Mais ne pourriez-vous tempérer ces horreurs ? Ne critiquiez-vous pas tantôt chez d’autres écrivains ce que vous commettez ici ? Je n’achète pas les livres dont vous disiez qu’ils plaisent par les violences qu’on y trouve.

— Ma manière, répondit Martin, renforce au contraire ma proposition du début en montrant que la vérité, en certains cas, est suffisamment triste par elle-même pour qu’il soit utile de l’aggraver. Mais si cette histoire vous chagrine, je puis vous en dire d’autres. Aimez-vous les histoires d’amour à la mode Maghzen ? Connaissez-vous celle d’Abou Abbas le Mérinide et de son esclave Khounta l’hermaphrodite[6] ? Ou celle encore si touchante...

[6] Note de l’éditeur. — L’histoire de Khounta n’a pas encore été publiée et ne figure pas dans les manuscrits de l’auteur confiés à nos soins. Il semble bien qu’elle en ait été retirée par un scrupule de l’auteur même. De la série dont elle fait partie, une nouvelle moins légère, « Le Thé », a paru dans l’ouvrage intitulé Récits Marocains de la Plaine et des Monts, édité par la maison Berger-Levrault.

— Je ne veux rien autre que la fin de votre récit, interrompit Dupont. J’ai hâte de voir mourir cet homme, sentiment coupable, contraire à mon tempérament mais que je dois à la façon dont vous traitez cette triste aventure. Je déplore aussi cet épisode du bon élève coupeur de tête. Bien que ces faits soient anciens, leur rappel est troublant pour notre zèle éducateur.

— Ce zèle, répartit Martin, est indéfectible. Il fait partie même du génie de notre race. On n’y peut rien. Des exemples pourtant sont utiles pour lui éviter de s’égarer. Celui de ces deux instructeurs et de leur farouche disciple démontre qu’on ne saurait exiger un état d’esprit tel que le nôtre de n’importe quel cerveau.

Chaque race a une façon de penser et d’agir qui lui est propre et qui résulte de sa nature profonde. Pour régir un type différent du vôtre, c’est donc celle-ci qu’il faut atteindre en préparant sa réceptivité. Apprenez d’emblée à un Arabe, et dans sa langue, l’art moderne de la guerre, il ne l’appliquera que pour chercher à vous vaincre parce qu’il ne peut raisonner autrement. Vous vous êtes créé un ennemi renforcé. Au contraire, modifiez avant tout ses moyens de penser, imposez-lui les vôtres, qu’il pense en votre langue véhicule de votre génie, et vous aurez, peut-être et en tout cas de cette façon seulement, un autre homme. La chose est dure. Traitez-la comme un de ces cas pathologiques qui exigent le sérum à doses massives. A la première génération n’enseignez que cela, ce qui est déjà beaucoup. Vous vous éviterez bien des regrets et les reproches de ceux qui vous suivront. Car ceux-là seront comme vous ; Français, ils voudront absolument instruire des hommes. Je l’ai dit : on n’y peut rien. Mais alors les élèves qu’ils auront devant eux penseront comme eux, ou tout au moins dans la même langue, et le danger sera déjà moindre. Nos deux sous-officiers s’efforçaient d’inculquer, en arabe, des idées françaises à des gens dont rien n’avait modifié le tempérament. Ils devaient s’attendre à quelque mécompte.

Mais en me coupant ainsi sans cesse, vous me forcez à rafistoler de nœuds le fil de mon histoire ; il devient rèche.

— Continuez donc, fit Dupont.


La capture de Bou Hamara fut connue très vite à Fez, et y causa vive émotion. Il y eut au bord des lèvres de nombreuses congratulations officielles mais, au fond des cœurs, des regrets, de l’ennui, une certaine inquiétude. A vrai dire, les habitants de la ville sainte ne croyaient pas qu’Abd el Hafid viendrait si vite à bout du Rogui. Ils en doutaient parce qu’ils n’y tenaient pas.

Non point que l’homme à l’ânesse eût à Fez de nombreux partisans. Les juifs tout d’abord le détestaient car ils l’accusaient, non sans raison, d’avoir causé la ruine de la communauté israélite importante de Taza. Celle-ci, écrasée de contributions exagérées et infamantes, décimée, proscrite, avait fui définitivement vers Debdou, vers Fez, vers Méllila. Les musulmans notables et tous ceux de la classe moyenne et commerçante le méprisaient. Ils connaissaient l’homme et son imposture. Mais depuis des années on avait pris l’habitude de vivre avec, auprès de soi, cette menace oscillante qui sans cesse avançait, reculait, se faisait durant des mois silencieuse, puis revivait turbulente pour s’apaiser encore après quelque éclat inoffensif et lointain. Le voisinage de ce perturbateur était, pour tous, une contre-partie amusante et vengeresse de l’autorité tracassière du Maghzen, une bride aux lubies despotiques des Sultans. L’existence du Rogui renforçait enfin le prestige des Oulama, de ceux dont l’autorité dogmatique confirme les pouvoirs temporels et religieux de chaque nouveau souverain. De ceux-là qui venaient de proclamer Hafid, Bou Hamara ne pouvait se passer pour régner à son tour. Il était peu probable qu’ils consentissent à reconnaître Moulay M’Hammed dans le contadin originaire des environs de Fez qu’ils avaient vu secrétaire au Maghzen. Pour entraîner la décision des Oulama, il faut avoir des droits certains à la couronne ou la force qui y supplée et devant laquelle les juristes s’inclinent parce qu’elle vient évidemment de Dieu. Le musulman qui cède malgré sa volonté première ou sa conscience à quelque volonté plus puissante, prononce invariablement ces mots : « Il n’y a d’aide et de force qu’en Dieu Très haut et sublime », formule qui justifie, console ou venge. Mais les temps ne sont plus où quelques aventuriers meneurs de foules sauvages se jetaient sur le Moghreb et balayaient les dynasties. Aujourd’hui, en vertu d’une tradition plusieurs fois séculaire, on ne règne au Maroc qu’en prouvant vers le Prophète une ascendance connue, définie sinon exacte. Et vraiment Bou Hamara n’était tout de même pas assez fort pour s’en passer. Mais sa menace, en diminuant le prestige du souverain, forçait celui-ci à garder quelque mesure, à se ménager l’appui des Oulama et de l’immense clientèle de leurs ouailles.

Or, cette mesure Hafid ne l’observait guère. Sceptique, sa comédie religieuse avait été rapidement jugée. Ses fantaisies bien plus coupables que celles, enfantines, de son frère Abd el Aziz, inquiétaient. Que seraient-elles après la suppression de la crainte salutaire qui les refrénait encore, après la mort du Rogui ?

Enfin, la Méhalla victorieuse revint à Fez et ce fut un beau spectacle.

On connaît, nous avons décrit ailleurs l’immense cour dite du Méchouar adjacente au palais, d’un côté close de vieilles murailles, dominée sur les trois autres faces par les hautes tours de l’enceinte qui défend la demeure impériale, traversée tout au long d’un de ses côtés par l’oued Fez canalisé. Le pavillon aux marches de faïence bleue qu’Hafid avait fait construire adossé à l’enceinte venait d’être terminé. Le Sultan s’y tenait chaque jour durant la Maghzénia qui est l’assemblée des services du gouvernement. Il y recevait les visites, celles des ambassadeurs, des consuls, de ses ministres, des marchands et des courtiers. Devant ce kiosque à cinquante mètres, c’est-à-dire à peu près vers le milieu du Méchouar, Hafid avait fait maçonner un cube de pierre muni d’une rampe d’accès. Cela devait servir à l’exposition publique du vaincu dans sa cage. Car on lui en avait fabriqué une, solide encore que grossière, aux ateliers de la « Makina », usine, arsenal impérial que dirigeait un aimable homme, latin à l’esprit fertile en mécaniques de fortune, en ravaudages simplifiés, non ingénieur mais ingénieux, un débrouillard qui faisait au Palais des tirages de rideau avec des fils de sonnerie électrique ou vice versa, un bricoleur enfin, brave homme qui élevait saintement une nombreuse famille en répondant de son mieux aux exigences des sultans. Il fit donc la cage du Rogui sans hésitation ni murmure. Il devait ses services au souverain qui le payait. Ce fut lui qui, pour clôturer le ciel ouvert d’un étroit patio où l’homme était gardé la nuit, et en l’absence de barreaux métalliques, prit des tiges de bois qu’il entoura de fer-blanc. Il en disait :

— Cé soun dé toubes animés dé legno.

L’entrée triomphale de la Méhalla heureuse eut lieu le matin vers 9 heures d’un jour brûlant. La décrire ? Imaginez un tableau de Cormon avec, en plus de la lumière, un grouillement inquiétant de foule dans la poussière, et pour vous qui regardez, très vite l’impression de lassitude que donne un bain maure qui se prolonge.

Curieux ? certes, mais qui ne doit pas vous étonner vous, latin, s’il est exact, comme on veut bien nous le dire, que tout ce qui est indigène et peut ici nous paraître étrange, est du romain dont nous avons perdu le souvenir. La foule des soldats, compacte hors des murs, s’étira au passage des portes en un ruban large de six à huit hommes qui remplit le Méchouar de longs rangs parallèles en arrière du cube de pierre et face au pavillon chérifien. Chaque rang comportait un des tabors et ceux-ci se succédaient selon l’ordre de bataille en usage, lequel était réglé par l’ancienneté des caïds au service des sultans. Mais pour qu’il n’y eût pas de jaloux, tous les caïds étaient entrés ensemble. A pied, comme il convient pour venir chez le Sultan, vêtus d’uniformes de couleurs vives et variées, ils marchaient sur la même ligne la main gauche au fourreau du sabre, tandis que l’autre poing tenait la lame droite devant eux comme un cierge. Derrière, maîtrisés chacun par deux hommes, venaient leurs chevaux lourds et gras trottinant, prêts à ruer sous la selle de parade chamarrée d’or à la housse de soie. Mais avant tout le monde était passée la clique, la formidable clique marocaine dont la création, l’existence furent cause, entre les représentants des puissances européennes, des plus ardentes joutes diplomatiques. Le choix de la nationalité des coups de langue et des roulements de peau d’âne qui rendraient au Chérif les honneurs musicaux qui lui sont dus a donné lieu, durant des années, à des luttes épiques. A l’époque dont nous parlons, les effets de la concurrence politique et commerciale avaient laissé de nombreuses traces. Les clairons étaient de ces demi-clairons espagnols qui donnent un chant si triste. Les tambours étaient du modèle grêle de l’armée allemande. Les uniformes étaient anglais. Le lecteur qui trouverait ces détails superflus prouverait qu’il manque de sens critique. La variété des moyens et méthodes dont disposait en 1909 la clique du Sultan résumait vingt ans d’histoire du Maroc, présentait en un parfait microcosme la longue suite des compétitions européennes déchaînées sur l’Empire du Couchant. Or, en 1909, la France l’emportait. Les tambours allemands peu à peu crevaient et cédaient la place à ceux d’Arcole. Le directeur italien de l’arsenal chérifien, homme très opportuniste de son naturel, avait, en allongeant le tube, transformé le cornet espagnol en clairon gaulois. Le chef de fanfare était algérien et donnait en sabir l’éducation. Les hommes enfin, ayant tous du sang nègre, détenaient le sentiment musical qui est le propre des peuples à pigmentation accentuée. Ils faisaient merveille. Si nos compatriotes étaient peu nombreux à Fez, ils avaient au moins, dès cette époque, allégeant pour eux la lourde atmosphère d’un islam de plomb, la vibrante allégresse des sonneries françaises.

Enfin, suivant les canons, ou les traînant à la bricole, vinrent les prisonniers. Ils n’étaient plus que cent soixante environ. Aux autres, les chefs de la Méhalla heureuse avaient vendu leur liberté, opération fructueuse gênée par la nécessité de présenter de ces gens un nombre raisonnable. On les plaça, ceux-là, sur un seul rang devant le haut cube de pierre, tandis que suivi d’une plèbe sortie de la ville, avide du spectacle mais silencieuse, paraissait le Rogui dans sa cage où il était depuis deux jours secoué au déhanchement d’un énorme chameau. On fit « baraker » la bête grognante au bas de la rampe et vingt hommes maladroits et criant portèrent la cage au sommet du pilori. Puis le silence se fit et les deux mille hommes qui étaient là s’assirent, ce qui est sous les armes, pensaient-ils, la meilleure façon d’attendre. On attendit le Sultan deux heures, peut-être davantage, car à l’encontre de ce qui se passe en Europe où les princes se piquent d’une exactitude dont ils disent qu’elle est leur politesse, le souverain du Maroc considérait qu’une manifestation efficace du pouvoir absolu était de n’admettre aucun programme de travail. Nous connaissons des personnalités et non des moindres qui ont ainsi attendu des jours entiers, en plein soleil ou sous la pluie, un Sultan qui pourtant les avait fait appeler. Et l’on s’estimait heureux lorsqu’à la fin du jour un nègre, un eunuque, un domestique vous abordait, par curiosité semblait-il, et disait : « Tu comptais peut-être voir Sidi... tu peux t’en aller... il apparaîtra demain, si Dieu veut. »

Ce jour-là, Moulay Abd el Hafid était présent, mais dans une pièce située derrière son pavillon de réception et d’où il pouvait tout voir. Ses ministres étaient à leur poste dans les chambres à leur usage construites au pied des hautes murailles et que l’on nomme béniqas.

Enfin un mouvement troubla l’hébétude surchauffée des deux mille soldats. Quelqu’un venait d’annoncer que le Sultan arrivait. On se leva. Les caïds se portèrent en courant sur une ligne à quelques mètres du grand escalier d’azur, lâchèrent leurs sandales et se jetèrent à genoux, courbés, les mains et le front dans la poussière. La clique qui avait déjà de la discipline manœuvra, vint se placer en potence par rapport au front à dix mètres des marches bleues conduisant au pavillon. Dans le silence on entendit, nette, la voix de son chef algérien qui lui faisait en sabir les ultimes recommandations.

— Gardavo ! et rodbalek el signal que jti di, bande de salauds.

Le tambour-major leva sa canne. A l’opposé, dignes, majestueux dans la blancheur des fins lainages, les ministres, leurs secrétaires, les notables formaient une ligne de toges graves, couleur de neige.

La canne à tête dorée retomba et formidable, claquée par quarante tambours et soixante clairons la « Générale » retentit, éclata. Abd el Hafid, fils de Hassan, Sultan de Fez et de Maroc, Empereur, maître du Sous et des Algarves, apparaissait, tout en haut des marches bleues, sur le seuil de sa demeure. Alors, tandis que le refrain de nos cérémonies françaises bondissait vigoureux, goguenard entre les vieilles murailles d’où les émouchets affolés s’envolaient par centaines, tandis que, précurseurs, les clairons claironnaient l’avenir aux échos renfrognés du palais chérifien, les caïds, tous ensemble, gravirent en courant les marches et s’arrêtèrent aplatis aux pieds du Sultan. Sur un geste imperceptible de bénédiction ils redégringolèrent au bas de l’escalier, sautèrent dans leurs savates et disparurent dans les rangs. A ce moment la sonnerie finissait et l’on vit la ligne blanche des ministres et des notables qui se ployait d’un seul mouvement, se redressait aussitôt avec cette clameur : Que Dieu bénisse notre Seigneur ! Au pied des marches, le caïd méchouar, tout seul, la main sur sa grande canne de cérémonie, répondit pour son maître : que Dieu vous donne la paix, vous dit mon Seigneur !

Hafid était vêtu de blanc comme tout le monde, mais sans le selham qui complète la tenue officielle des dignitaires marocains. Il portait au ventre une ceinture de cuir rouge ; une chéchia pointue de même couleur lui emboîtait profondément le crâne. De tout l’ensemble grandiose qui s’étendait devant lui, il ne voyait, ne fixait que le Rogui, son ennemi encagé. Il alla vers lui. Mais descendre un escalier avec majesté ou seulement avec grâce est un art qui fait partie de l’éducation des princes. Hafid ne savait pas descendre un escalier. Il abordait chaque marche de travers et du même pied comme un boiteux, et il n’est pas de solennité dont la gravité résiste à la gaucherie et au ridicule de qui la préside. Du coup, un flottement de lassitude désabusée se fit dans la ligne blanche des notables ; le chef de fanfare commanda : repos ! Les deux mille soldats cessèrent de regarder ; beaucoup s’assirent. D’autres dirent : Voilà le teigneux ! et tirèrent de leur besace la pipe de kif. L’impression de grandeur qu’avait donnée cette scène s’évanouit. D’un bout à l’autre de l’immense cour chacun se mit à parler à son voisin. Un brouhaha monta, irrespectueux, insouciant du drame qui pourtant continuait. Il était près de midi, le soleil tapait ; poussière et relents de sueur animale planaient près du sol sur la foule de moins en moins attentive à son constat stupide de faits qui ne l’intéressaient plus.

Parvenu au bas de l’imposant escalier, Hafid marcha droit au cube de pierre qui portait la cage du Rogui. Le Chambellan suivait. Le Caïd de la garde noire, dans un uniforme rouge brique, les joignit. Aucun ministre ne se détacha du rang pour s’approcher. Seul donc, entre ses deux esclaves, Hafid examina le prisonnier. Pour ce faire, il fut obligé de lever la tête. Il eut l’impression nette que c’était l’autre, là-haut, qui le toisait. Il regretta d’avoir voulu ce cube de pierre. Quelles paroles échangèrent le Sultan et son captif ? On les a citées. Elles font bien dans la légende et sont d’ailleurs plausibles. Le Chambellan et le Caïd nègre les ont peut être entendues et répétées. Les seules impressions certaines qui se puissent ici donner de ce premier contact sont, chez le Rogui d’abord, la constatation d’un redressement sauvage de volonté malgré ses souffrances physiques et morales qui déjà depuis deux jours dépassaient toute endurance humaine, chez Hafid un étonnement de ne trouver en sa victime aucune timidité, aucun fléchissement d’orgueil. Il fut de cela dégoûté, contrit. On le vit bientôt remonter dans son pavillon. Il y dominait au moins le tableau et retrouvait une posture moins fausse que celle qu’il venait de subir au pied du pilori, sous le regard et les paroles dédaigneuses de Bou Hamara. D’autres soins l’appelaient aussi dont l’heure venait de lui être rappelée à l’oreille par ces mots du Chambellan : « Le juif est là, la messagère est partie, elle reviendra dans une heure. »

La foule évacua le Méchouar, les notables partirent après convocation pour le lendemain. Le Rogui fut porté dans le local préparé à son intention et où d’autres avant lui avaient attendu leur sort.

Hafid s’en fut, précédé de quelques esclaves, par les jardins du palais. Sous un arbre touffu, à l’ombre, un fauteuil était disposé. Il y prit place pour recevoir le juif Chemaoun, homme d’âge et dignitaire de la communauté israélite. C’était un beau vieillard maigre, très propre dans sa lévite neuve. Il avait grand air et le tenait de sa famille qui depuis longtemps, exemple de vertus et de discipline, guidait et soutenait une importante fraction d’Israël dans les fatalités de la servitude. De la porte lointaine, à travers le jardin, un eunuque l’avait aidé à marcher pieds nus vers le Sultan. Parvenu devant Hafid, il s’inclina, mais non point selon l’usage jusqu’à tomber à genoux, le front dans la poussière. On lui avança même un petit siège bas où il s’assit. Et le Sultan parla.

— Je protège les juifs. Ils ont bien servi mon père défunt. Je veux qu’ils me servent aussi. Or, il y a chez les tiens trop d’attachement encore à mon frère Abd el Aziz. Ils disent qu’ils gagnaient avec lui plus d’argent qu’avec moi. Ils disent que je suis avare, et leurs propos me déplaisent, car l’étranger s’en empare. Tu sais mieux que personne le résultat des prodigalités d’Abd el Aziz. Les Français étreignent nos affaires. Ce n’est pas, pour les juifs, une raison d’oublier que je suis leur maître et de donner cours à leur tempérament de révolutionnaires. Il faudra leur rappeler qu’ils sont des otages au sein de l’Islam victorieux et que mon désir même de les sortir de sujétion se heurte à l’opinion immense de mes frères musulmans. Il faut le leur dire et les menacer de mon châtiment s’ils ne comprennent pas.

— Je répondrai au Sultan, dit le vieillard. Dieu aussi protège les juifs, et j’en suis sûr au point de pouvoir te dire que Sa protection sur toi dépend du sort des juifs au pied de ton trône. Tu viens de me dire des choses dont l’importance est minime au regard des choses fortes dont Dieu juge.

Hafid quitta sa pose nonchalante, se mit d’aplomb sur son siège. Sa main droite se crispa sur le bras du fauteuil, et l’autre fit un geste pour éloigner les quelques esclaves qui l’entouraient.

— Parle, rabbi, dit-il ensuite.

— Tu m’appelles rabbi quand nous sommes seuls ; j’étais venu, Chemaoun était venu pour affaires. Qui doit parler, est-ce le rabbin, est-ce le courtier ?

— Il y a longtemps, reprit Hafid, que je voulais m’entretenir avec toi. Les affaires viendront après. J’ai quelque instant. Je sais que tu es de très vieille souche, et qu’en dehors de ton métier tu es réputé parmi les Juifs pour la profondeur de tes vues... Est-il vrai que tu avais prédit à mon frère...

— Abd el Aziz, dit le vieillard, avait cette opinion très saine et commune à bien des musulmans instruits que certains juifs, à certaines heures, possèdent l’intuition des faits par lesquels doit se manifester la volonté de l’Unique. Je ne veux pas blasphémer, mais il est sûr que nous connaissons le Vrai Dieu, le tien, depuis plus de cinq mille ans. Nous subissons sa loi qui nous a placés parmi vous en otages, dis-tu, en témoins, devrais-tu dire. Tu as fait allusion à l’ancienneté de ma famille. Écoute ma réponse. Tes ancêtres n’étaient pas à Grenade, les miens y étaient. A cette époque déjà l’on nommait rabbi les héritiers du sacerdoce qui nous était confié. Nous participions au gouvernement du peuple, car, en ces temps, musulmans et juifs éprouvaient la même crainte d’une commune oppression. Ils s’étaient associés contre l’ennemi unique, le chrétien. Tu es instruit ; sais-tu que parmi les soixante-sept conditions mises à la reddition de Grenade et acceptées par les chrétiens, il en était une qui stipulait que les musulmans ne pourraient être administrés que par un musulman ou par un juif, « de ceux qui les administraient auparavant de la part de leur Sultan ».

— C’est vrai, dit Hafid, j’ai lu cela dans El Makkari.

— Eh bien ! ces juifs-là étaient mes aïeux. Depuis, leurs enfants, avec des fortunes diverses, ont commercé, travaillé l’or et l’argent, fait des affaires avec les musulmans, aidé les sultans de leurs deniers propres ou de leur crédit. Mais ils ont gardé surtout leur foi et les rigides préceptes de la Loi. Nous sommes de père en fils les bergers du troupeau et soutenons les cœurs auxquels nous parlons au nom d’Adonaï Ihad, nom terrible. La vénération populaire entretient nos tombeaux. Je n’ai jamais rien prédit à ton frère. Pour mieux te dire, ce don de prophétie, assez fréquent parmi les nôtres, nous l’étouffons, nous le chambrons dès qu’il se manifeste chez un homme. Tu sais pourquoi. Il trouble inutilement nos foules et risque de déchaîner la colère des musulmans, car il est écrit dans votre livre que nul ne pourra faire acte de prophète après le vôtre. Mais il arrive parfois que des femmes juives sont prises d’une sorte d’extase au cours de laquelle une vibration du sens prophétique semble les secouer. Nous laissons libre cours à ces manifestations qui sont au moins pour nos penseurs des sujets d’étude et de réflexion. Et puis, chez une femme, vous l’admettez... Or écoute ceci...

Tu sais que souvent des musulmans en proie aux peines de ce monde viennent vers les sépulcres des saints juifs prier, tenter vers Dieu un appel par une intervention qu’ils jugent plus puissante. Certain soir, un esclave du palais, en grand mystère, vint nous dire que quelqu’un se rendrait en pèlerinage sur la tombe de mon arrière-grand-père Rabbi Ephraïm. Il fallait le secret, sous peine de mort, et que dans la nécropole déserte quelqu’un de sûr guidât les pas du visiteur. Quel pouvait-il être ? Ce fut ma mère qui remplit l’office redoutable ordonné. Deux personnes dont une femme, croit-elle, sortirent par la petite porte qui s’ouvre dans ton mur tout près de notre cimetière. Que s’est-il passé ? Nous l’ignorons. Ma mère était sujette à l’extase prophétique. Mon fils la trouva, au matin, inconsciente auprès du tombeau entre deux cierges qui achevaient de brûler. Depuis cette nuit, elle n’est plus jamais sortie de sa chambre. Tu comprends pourquoi. A-t-elle parlé aux visiteurs ? Qu’a-t-elle dit ? Je l’ignore.

— Ou tu feins de l’ignorer, dit Hafid dont le trouble était apparent ; or ce qui fut dit se réalisa. Rabbi, quelque jour j’irai sur vos tombes ou ailleurs, moi ; je veux savoir des choses. Je suis plus puissant que mon frère et l’on aurait tort de me refuser...

Hafid s’énervait visiblement. Ses traits de quarteron sanguin se durcissaient de volonté rageuse, puis soudain s’alanguissaient d’inquiétude ; tel il fut toujours quand son âme peu sereine, à la faveur de quelque fait le touchant de très près, lui montait au visage. Le vieux juif écoutait, les mains sur ses genoux, tranquille. Sa tête un peu penchée appuyait sur la sombre lévite sa grande barbe presque blanche. On eût dit un prêtre écoutant la confession d’un forcené. Mais ce faible vieillard osa reprendre la parole.

— On ne force pas la porte de l’avenir en disant : je veux. Notre Seigneur aussi se méprend sur le pouvoir dont il sollicite l’effet. Je lui ai dit ce qu’il en était. Qu’il me croie. Que notre Seigneur aussi se calme. Ces choses sont troublantes, qu’il en éloigne ses esprits, qu’il rappelle ses serviteurs : il n’y a ici que le bijoutier Chemaoun aux ordres de son maître.

— Tu as raison, dit Hafid, mais je te reverrai. Juif, ajouta-t-il à plus haute voix, montre ta marchandise.

Le bijoutier sortit de sa poche un petit paquet enveloppé d’un morceau de journal et présenta quatre bracelets d’or identiques, ornementés sur le plat de ces mièvres dessins, toujours les mêmes, dont se contente l’art indigène du Maroc d’aujourd’hui, quatre bracelets de ceux que ces gens donnent en cadeau à la fois riche et banal aux femmes, qu’ils veulent flatter, récompenser ou vaincre ; bijoux immanquablement pareils qu’il s’agisse de remercier d’un bienfait ou de payer une fille, présent de prince ou de lourdaud, dot de vierge ou salaire de catin, largesse, pourboire, épingles, épices ou pot-de-vin, image du peu d’élégance et d’invention dans la générosité qui est le propre des richards mograbins. Le Sultan les prit, et sans même les regarder, les remit à l’eunuque le plus proche.

— On va te payer, dit-il, puis, égayé par ce que ces hochets féminins lui rappelaient sans doute, il plaisanta. Sais-tu, juif, pour qui sont ces bijoux, pour qui tu as travaillé, saint homme ? Ah ! ah ! c’est pour payer une roumia, une chrétienne ; qu’en dis-tu ?

L’orfèvre s’était levé, un rictus qu’il s’efforçait d’atténuer plissait l’ivoire de sa face sénile.

— L’or fond au creuset, dit-il, sans odeur qui dénonce sa provenance et ignorant des hontes qu’il paiera demain... S’il s’agit de payer celle d’une chrétienne... Notre Seigneur croit-il m’attrister ? Que Dieu bénisse notre Seigneur... Et subitement, voyant que le Sultan allait s’éloigner, il fit un pas audacieux vers lui.

— Abd el Hafid, fils de Hassan, sois favorable aux juifs et ils te serviront. Suspends l’interdiction de fabriquer des baignoires, autorise au Mellah l’installation d’un bain public pour les juifs.

Hafid prit à l’écart l’orfèvre, appela d’un geste son chambellan. S’adressant à celui-ci, il déclara :

— Je suis favorable à ce que demande le juif, mais j’ai peur des gens de la ville, des oulama. C’est une nouveauté... trouvez un moyen, une formule. Si j’accorde aux juifs le droit de prendre des bains, les musulmans vont dire que le Mellah étant en amont l’eau sera souillée ; c’est grave. Réfléchissez-y, l’un et l’autre ; quant à moi, je suis favorable, favorable. Allons, va-t’en, Chemaoun.


Arrivé là, Martin donna du poing sur la table pour réveiller Dupont qui s’était endormi.

— Présent, fit celui-ci, est-il mort ?

— Qui ça ?

— Mais le Rogui parbleu !

— Allons Dupont, mon ami, vous savez bien qu’il en a encore pour vingt jours. Vous y étiez.

— Je l’avoue, mais n’ai point de ces temps fâcheux conservé joie qui m’incite à en revivre les heures. Votre Mort du Rogui, dites-moi, est-ce une nouvelle ?

— C’est un titre, répondit Martin, je l’emprunte à l’événement typique d’une époque encore toute proche et d’un régime aboli dont il importe que le souvenir demeure. Oublier vite est le propre de notre race et de notre temps. Vous venez d’arriver à Fez en wagon à couloir. Vous trouvez cela tout naturel. Je vous ai connu il y a douze ans cherchant à tout prix un cheval pour fuir, dégoûté, la même ville. Ne pensez-vous pas qu’il soit opportun, pour aider à la mesure du chemin parcouru, de dire les tribulations de ceux qui en ces jours montaient la galère et dont vous fûtes ? Dire ce qu’était ce monde, comment il pensait, vivait, ce qu’était son gouvernement, de quelle façon il comprenait son rôle et l’exerçait, n’est-ce pas mettre en valeur notre œuvre rapide et nous en donner la fierté ? C’est prudence aussi. Car il faut, tant nous sommes oublieux, rappeler qu’il existe là une civilisation dont les forces inapparentes parce qu’en sommeil ou dominées, demeurent vivantes, riches de tout l’héritage d’un long passé, de grandes traditions, d’une histoire puissante et parfois prestigieuse, forces dont les composantes agissent sous la poussée d’une foi, d’un dogme issus d’une philosophie à tendance dominatrice. Le contraste que j’évoque entre ce qu’était hier et ce que nous voyons aujourd’hui, exalte nos énergies françaises mais conseille surtout qu’elles ne s’endorment. Pas plus que la nature, le génie des races ne fait de saut. Le bond de progrès que vous constatez est votre fait et non celui des gens auxquels nous l’imposons. Leur évolution vers vos méthodes, leur adaptation à vos procédés, sont choses évidentes mais trop rapides pour que le fond des âmes en soit encore atteint et modifié. Ce qui apparaît est une merveille, elle porte l’empreinte d’une de ces volontés claires et bien latines que notre peuple produit et dont il illustre son histoire. Mais gardez-vous d’ouvrir la matrice et de croire que vous y trouverez un moulage définitif de forme et homogène de grain. La matière que vous y avez mise n’est pas de celles qui gardent, indélébiles, les marques du premier pétrissage. Soyez tenace en votre propos de modeleur car cette matière, elle, l’est formidablement dans son dessein de vous lasser et si possible de vous vaincre.

— Ouf ! fit Dupont, vous abusez. Il est tard. Ce n’est plus l’heure des prêches. Vous allez me donner des cauchemars épouvantables ou, ce qui revient au même, me faire revivre ceux du passé. Alors qu’il serait si simple, sans se mettre martel en tête, de jouir des facilités de l’heure présente, du calme, de cette sérénité sans quoi les belles choses inexistent. C’est entendu : Patria nobis haec otia fecit. Donc j’ouvre votre verrière. Il est minuit, la lune est pleine. Fez dort dans son grand vallon sous la masse sombre du Zalagh. On dirait une belle chatte, une blanche moumoute pelotonnée somnolente contre un énorme coussin. Écoutez, elle ronronne. Est-ce le souffle de ses cent mille dormeurs, leurs râles de souffrances humaines mêlées à leurs plaintes d’amour ? C’est aussi le ronflement discret des moulins, des cent vieux machins hydrauliques que nos minoteries vont étouffer. C’est le chant de l’oued qui dégouline et par mille dérivations alimente les vasques des jardins genre Alcasar, fait gémir les norias de Boujeloud, rince les caniveaux et purge les latrines. Avez-vous consigné dans vos notes effarantes que Fez est la ville du monde où le plus anciennement fut institué le tout-à-l’égout ? Quelle preuve plus décisive de puissante et radieuse civilisation ? Posez donc votre manuscrit. Regardez Fez blafarde dans la lumière, que lui dispense amoureusement sa sœur la lune ; vous n’aurez jamais plus belle chose à décrire. D’en bas, des jardins de notre ami le Vizir montent des bouffées de jasmin et d’oranger. Il fait évidemment un peu chaud, mais c’est exprès. Ainsi les fleurs exhaleront tous leurs parfums. Pigez-moi cet effet de lune sur les hauts peupliers au feuillage argenté, tremblant. Ces grandes sentinelles chargées de garder la ville en auraient-elles la frousse ? Le fait est qu’elle est inquiétante l’immense carrière de cubes dont les faces si blanches durant le jour ont cette nuit des teintes d’acier et dont les angles projettent des ombres couleur de mercure.

— C’est fantastique, reprit Martin tout bas, et voyez comme au jeu des petits nuages couvrant et démasquant l’orbe lunaire, apparaissent des détails que l’œil dans la lumière diffuse ne percevait plus : pourquoi, puisque la lueur est jaune en son principe, cette teinte générale de fourreau de sabre astiqué ? Pourquoi rouge, alors, le pisé des vieilles tours Almohades ?

— Comme vous disiez vrai ! fit Dupont ; une ombre passe et surcharge d’un lavis mouvant le clair-obscur du tableau. Tous les détails qu’elle quitte réapparaissent plus nets, plus complets. Voici les cent minarets de la ville sainte. Du point élevé où nous sommes, au bord du plateau de Fez Djedid, on ne les voyait pas au-dessous de nous, noyés qu’ils étaient dans l’accumulation des bâtisses. Ils semblent surgir, nouveaux, du sol qui les porte et crever l’enchevêtrement des maisons pour se dresser au-dessus d’elles. Et pourtant ils sont anciens et surveillent ainsi depuis des temps le domaine d’Islam qui se presse autour d’eux.

— Voici, reprit Martin, la tour magistrale de Moulay Idriss. Les faïences vertes qui couvrent ses faces, celles qui revêtent les toits du sanctuaire sont, par la caresse de la lune, moirées étrangement. Sous cette forme ou d’autres, il est là, ce sanctuaire, depuis plus d’un millénaire. Il y était longtemps avant que fût battu le premier des pilotis où pose Notre-Dame. Voici que s’élève le chant pour les malades et les affligés. Les moulins se sont tus. Jusqu’à l’aube, les deux belles voix qui se répondent vont planer sur la ville endormie. Puis ce sera l’aurore, et cent voix clameront la gloire de Dieu Maître des mondes et rediront la mission du Prophète.

— Oui, fit Dupont, ces voix rouleront sur la ville comme elles font depuis des siècles. Guerres, révolutions, sac des villes, bouleversement des trônes, ruine des dynasties, rien n’y a fait, pas même l’arrivée des chrétiens, en 1911, les chrétiens dont jamais, depuis qu’il en est, les armes n’avaient atteint Fez la Sainte et la bien gardée. Je me rappelle avoir vu nos troupes défiler au long des murailles et, du créneau de rempart où j’étais juché, contemplant ce spectacle inoubliable, j’apercevais le minaret de Lalla Mina en Fez Djedid. Le fracas des tambours secouait les vingt échos des cours, des redans, des portes en chicane. Là-haut, parce que c’en était l’heure, l’homme criait : Dieu seul est grand ! Un an plus tard, durant l’assaut de Fez par les Berbères, tandis que les nôtres surpris, coincés entre la mosquée de Bab Guissa et la muraille, s’y défendaient avec rage, le muezzin, ne pouvant grimper à sa tour envahie par les combattants, s’installa devant la porte et, là, en pleine bataille, cria la prière parce que c’en était l’heure. Cette confiance impassible dans la force et la pérennité du dogme, des idées qui animent ces foules et les dirigent, donne à penser profondément. Ce n’est pas une entité négligeable, au sein de notre empire d’Afrique, que cette métropole de l’islam occidental, cœur aux contractions puissantes d’où tout part et où tout reflue, pôle sacro-saint d’où s’élancent les missionnaires prosélytes en tout lieu respectés, écoutés, irradiant foyer où tour à tour les masses berbères viennent réchauffer leur zèle qui souvent s’use aux rudesses de la vie. C’est une erreur de ne voir ici que chiqué, décor et couleur locale, une utopie d’y vouloir retrouver l’empreinte fortement façonnée du génie latin. Quatorze siècles d’islam ont vécu et travaillé dans cette plaine où rien n’existait avant que tristesse et solitude sauvage. Il est plus exact de dire qu’il nous échoit aujourd’hui d’imprimer ici notre marque. Ce sera, en effet, la gloire du génie latin. Comment ferez-vous ? Comment traiterez-vous ce peuple dont toute la vie morale et la vénération s’orientent vers cette cité mystérieuse, foyer ardent, quoi qu’on dise, de prosélytisme musulman. Les souverains catholiques ont, certes, rétabli la chrétienté sur l’Espagne après huit siècles de domination berbère. Mais par quels procédés ? Or cette ville est votre associée, amie soumise. A la force de vos armes elle oppose, elle aussi, la politique du sourire, du sourire tenace autant que ce qu’il cache : l’indéfectible espoir musulman. La locomotive, dites-vous...

— Mais je ne dis rien, fit Martin.

— Pardon, elle ne saurait suffire. Ils la conduiront comme ils mènent déjà des automobiles et volent en avion. Il y faut, Monsieur, des cités françaises, des villages à forte expansion morale et économique. C’est œuvre longue ; en attendant, vivez de politique. Tenez, au lieu de raconter la mort du Rogui ou même à la faveur de cette tranche d’annales qui s’y prête après tout, à votre place, dis-je, je rappellerais ce qu’était ce monde et ce qu’il est encore sous le sourire. Ce faisant, et montrant le chemin parcouru, j’exalterais nos énergies françaises en termes propres à éviter qu’elles ne s’endorment...

— Vous vous moquez du monde, interrompit Martin. Vous le disiez : il est très tard. Ce n’est plus l’heure des prêches. Allez vous coucher, et que la senteur d’orange et de jasmin des jardins viziriels vous soit clémente.

Dupont donc s’en alla ; mais, avant de franchir le seuil de la pièce, soucieux de maintenir son ami dans le chemin de l’exactitude, il eut encore à son adresse cette remarque :

— Et si vous racontez le spectacle de cette nuit, n’oubliez pas de citer l’ombre épaisse et mouvante des noirs micocouliers dans le grand ravin, sous vos fenêtres. Personne encore n’en a parlé, que je sache... Bonsoir.

Et l’insupportable bavard revint à l’heure juste, le lendemain, pour écouter Martin qui reprenait son récit.


Le juif parti, le Sultan, à la recherche d’un endroit frais, rentra dans le sérail dont il se mit à suivre les détours. Ceci n’est pas une figure. Les tours et détours dont se complique un palais chérifien déroutent une imagination saine. Ce n’est pas que les architectes n’aient su concevoir de belles choses et de justes mesures. Ils ont tracé des corps de bâtiments de proportions normales, aux accès vraiment royaux. Mais les fantaisies personnelles des occupants successifs les ont surchargés d’annexes, de demeures adventices, de petites maisons inattendues dans les dégagements de telle autre plus grande et déjà superflue, ont pour quelques lubies sans lendemain multiplié les retraites intimes, coupé en deux des cours et maçonné des ouvertures jugées inutiles, certain jour, ou indiscrètes. Le problème des communications, au travers du dédale qui résulte de tant d’initiatives et de goûts imprévus, est devenu d’une difficulté d’autant plus grande que souvent on oublia d’y penser et qu’il a fallu le résoudre après coup. Heureuse est la solution quand elle se résume en couloirs tantôt larges, clairs ou obscurs, à ciel ouvert ou voûtés, toujours à coudes brusques et multipliés. C’est ce que nous avouons avoir, quelques lignes plus haut, par un abus prosaïque de termes nobles, appelé les détours du sérail.

C’était l’heure très chaude. Le Sultan s’engouffra dans un couloir et, au deuxième coude de celui-ci, bien à l’ombre, s’assit sur un coussin dans l’encoignure. Debout, fermant chacun d’un côté le chemin désormais obturé, interdit, le chambellan et le chef des eunuques encadrèrent le Maître. Celui-ci voulut manger. Le chambellan tapa dans ses mains. On apporta l’aiguière, puis les plats. Dans cet espace exigu on les posait à terre difficilement devant l’homme, qui s’amusait parfois de la gêne de ses domestiques. Sur un mot du chambellan on remplaça ceux-ci par des enfants qui, maladroits et irrespectueux, glissaient, tombaient, s’attardaient le cul par terre à pleurnicher. Alors, pour égayer le souverain, un grand esclave allongeait un bras formidable, cueillait par le dos du vêtement le moutard, le soulevait, le retirait du conflit. Moulay Hafid était de bonne humeur. Il pensait à son succès et oubliait le juif dont la présence et les paroles l’avaient un instant assombri. Un petit garçon ayant du genou renversé un plat et craignant d’être puni, eut une attaque de nerfs, ce qui mit le Chérif en gaieté. On le vit rire. Le chambellan osa l’imiter et l’eunuque de choix gloussa de servitude attendrie. Il avait gloussé ainsi pour des maîtres divers toujours fidèlement servis mais eux-mêmes toujours soucieux de préserver ce serviteur et ses semblables. Les eunuques meurent comme tout le monde et leur recrutement n’est plus facile. C’est un fait d’importance sociale digne de retenir l’attention. Le mouvement d’émancipation qui, dans certains pays d’Islam, met des fenêtres aux gynécées et supprime le voile féminin, coïncide — ce n’est évidemment qu’une coïncidence — avec la disparition des eunuques.

Et maintenant, quels sont ces enfants dont on vient de voir qu’ils participaient parfois au service ? On les appelle des chouirdis, mot dont l’étymologie arabe est connue mais n’importe en ce récit. Comme la jungle, les palais chérifiens ont leur « petit peuple », les chouirdis. Leur nombre est considérable. A toute heure du jour, par toutes les issues, dans les vastes cours qui précèdent le palais, sous les portes en chicane, aux écuries, au débouché des corridors mystérieux on en voit toujours un, deux ou trois qui vont quelque part ou qui en viennent. Observez. Vous constaterez que ce ne sont jamais les mêmes. Ils sont une foule. Souvent le palais semble endormi au centre de ses vastes approches vides et mortes. Non. Voilà un gosse qui sort d’un coin. Il marche délibérément, passe une porte et disparaît. C’est un problème. Les jours de grandes cérémonies, quand toutes les attentions sont tendues vers celui qui les cause ou le spectacle qu’elles donnent, un, deux ou trois enfants traversent le tableau sans gêne aucune, indifférents et silencieux. Parfois l’un porte quelque chose, un bol de soupe, un pain maigre et rond en équilibre sur sa tête. Ils sont tous du même âge, impubère certainement. C’est parfois une fillette, mais rarement. On ne les voit pas courir ni jouer quand ils se croisent. Personne ne s’occupe d’eux. A l’égard du chrétien qu’ils peuvent rencontrer ils sont distants sans inquiétude et muets. Bonjour, bonsoir, à peine, puis ils continueront leur chemin sans hâte comme s’ils ne savaient qui les envoie ni où ils vont. Ils repasseront pourtant tout à l’heure. Ils vous regarderont en riant comme pour dire : c’est encore moi. Ils sont vêtus uniformément, pieds et tête nus, d’une courte djellaba et d’une chemise raccommodée. Ils sont sales et généralement bruns de peau. Fils imprécis de la multitude d’êtres, esclaves, domestiques, jardiniers, gardes, soldats, nègres, palefreniers, fabricants de mangeaille, surveillants de portes, ouvriers sans salaires, scribes oubliés, gens de peine, ils sont la graine de tous ceux qui vivaient ou vivent encore au service du palais dans les noualas ou dans les petites maisons accroupies, entre des haies de cactus, sous les grands murs de l’immense enceinte impériale, et qui, depuis des temps, y ont créé des quartiers dont l’étendue étonne[7]. De neuf à treize ans, ils sont considérés comme auxiliaires inoffensifs et circulent partout comme domestiques de domestiques. Car c’est le propre du serviteur marocain de ne pouvoir travailler seul et d’avoir toujours besoin de quelqu’un qui le regarde faire ou soit là pour lui passer quelque chose qu’il pourrait aussi bien prendre de sa propre main. Le service du palais est une école supérieure de paresse et en serait une de découragement si celui-ci pouvait atteindre les âmes très inférieures de gens à demi nègre ou tout à fait, vivant sans nerfs ni volonté ni morale de salaires infimes et de rabiots irréguliers. Dans l’immense apathie qu’élabore ce monde enclos, vraiment distinct du peuple dont il vit, les chouirdis font paresseusement les courses au dehors pour des tas de gens dont c’est le sort d’être confinés dans des murs et de manquer du courage qu’il faudrait pour en sortir, pour toutes les personnes aussi que leur sexe et la tradition ont, du jour où elles y pénétrèrent jusqu’à la mort, séparées de la vie normale. Les yeux des enfants, des petits commissionnaires, sont, dans la généralité des jours, les seuls miroirs où elles puissent saisir un reflet d’une autre existence qui aurait pu être la leur, à laquelle leur pensée figée s’attache d’ailleurs beaucoup moins qu’on le croit. Dans le harem, fort peu d’êtres sont jeunes et réagiraient encore au contact des passions, des joies, des souffrances humaines ; mais le principe qui les assemble et les reclut, elles, femmes d’âge mur, vénérables vieilles au chef branlant, beautés depuis plus ou moins longtemps fanées, oubliées, qui plurent un jour à des maîtres aujourd’hui chassés du pouvoir ou morts, nobles personnes qui conçurent des princes ingrats ou dispersés, idoles à cheveux blancs désormais taboues pour la tradition intérieure du fait qu’elles furent jadis « embellies » d’une caresse souveraine, filles nombreuses du harem sacré données à des princes et reprises à la mort de leurs maîtres, la loi qui les saisit, elles et leurs servantes pour les retrancher du monde, dépasse vraiment notre compréhension. L’idée que toute femme qui fut distinguée d’un Sultan, que toute fille née des œuvres chérifiennes ne sauraient faire partie du commun des mortelles est surprenante d’orgueil enfantin. C’est une idée d’ailleurs qui s’éteint du fait, surtout, que pratiquement elle est, de notre temps, gênante en ses effets, lourde, coûteuse pour ceux qui, prenant la couronne, héritent du fardeau de tant d’existences frappées d’inutilité et dont le plus grand nombre ne les intéresse plus. Moulay Hafid, avare, était exaspéré de cette charge. Jamais les trois harems de Fez, Meknès et Marrakch ne furent plus pauvrement entretenus et les femmes qu’ils abritent si durement traitées et malheureuses que sous son règne.

[7] A Meknès, le vaste quartier impérial présente de ces groupements des exemples typiques.

Le Sultan achevait son repas lorsque, dans le couloir, parut une personne pour laquelle aucun passage n’était interdit. Le chambellan s’aplatit contre le mur pour laisser approcher Lalla Mbarka, nourrice de Moulay Hafid. Nous avons ailleurs[8] fait le portrait de cette femme et nous lui gardons ici son titre de nourrice sans savoir s’il est exact. On expliquait de ce seul mot dans l’entourage du Sultan et à l’usage surtout des Européens, toujours jugés indiscrets et curieux, l’étonnante place qu’elle occupait au palais. Elle ne quittait guère la personne du souverain que pour accomplir en ville les missions délicates et mystérieuses dont il la chargeait. Durant trois années, on a vu son visage impénétrable auprès du canapé rococo qui servait de trône à son maître. Indifférente, semblait-il, à ce qui se passait, gardienne somnolente, en gendarme, d’un despote inquiet, accroupie à portée de la main du siège impérial comme une pauvre chose sans importance, cette femme a connu tous les visiteurs, depuis le plus vague mercanti jusqu’aux ambassadeurs des puissances. Elle était là, qu’Hafid reçût dans son grand pavillon du Méchouar, dans le kiosque de la cour des lions, dans les annexes de Boujeloud ou ailleurs. Il n’est pas de conversations futiles ou graves, de tractations politiques qu’elle n’ait écoutées. Quand on ne la voyait pas, elle était présente tout de même, masquée aux regards de quelque façon. Elle a disparu de la scène chérifienne un beau jour comme elle y était entrée, on ne sait pourquoi. En fait, à l’époque où se place ce récit, elle rendait au Sultan des services nombreux et compliqués, et l’on conçoit que pour y réussir il lui fallût être au courant des affaires. Elle assurait somme toute les relations du Sultan avec le monde et la ville et y employait ses facultés affinées qui lui permettaient de briller tour à tour comme confidente, messagère, espionne, entremetteuse et proxénète.

[8] Dans le volume Badda fille berbère, chez Plon-Nourrit.

Moulay Hafid a contracté plusieurs mariages avec des filles de hauts personnages et de notables. Bien qu’il fît peu de cas des lois musulmanes et n’admît pour règle que son bon plaisir, il fallait respecter les usages, les traditions de famille, établir au mieux les conventions, diriger les marchandages que ces affaires nécessitent. Les gens, tout honorés qu’il leur fallût paraître de s’allier au souverain, souffraient de donner leurs enfants à cet homme généralement détesté pour ses vices, ses violences, que l’on savait en outre irréligieux et incapable d’attachement à ses épouses, dont le règne enfin s’annonçait peu sûr, sinon ébranlé d’ores et déjà. A toutes ces tractations la nourrice travaillait. Au gynécée chérifien, que nous différentions ici des harems dont nous avons dit plus haut le caractère de couvents pour femmes veuves et abandonnées, la confidente tenait l’emploi de porte-parole, d’intermédiaire entre les jeunes femmes et leurs familles plus ou moins inquiètes. Elle servait encore là son maître et, en échange d’amabilités et de douces images de la vie faite aux hôtes du palais, drainait pour le Sultan les bénédictions et les cadeaux ou flatteurs ou profitables, dont elle avait sa part. Conduite par ces occupations dans les milieux les plus divers, reçue dans toutes les grandes familles, elle en connaissait les idées, les tendances. De condition servile, elle parlait aux hommes librement et à visage découvert. Nulle porte n’eût osé se fermer devant elle. Le Sultan avait donc en cette femme une espionne de choix dont il pouvait recueillir d’utiles avis sur l’opinion publique, sur celle plus forte et efficiente des notables. Il n’est pas certain qu’il les ait eus. Les services même de sa confidente lui furent marchandés. L’intérêt seul guidait cette femme et l’on peut dire qu’il y a eu sur terre un homme détesté même de sa nourrice. Qu’elle l’ait été d’ailleurs ou non, il en usait comme d’une proxénète. La malheureuse allait partout et rabattait. Et l’orfèvre juif fondait des bracelets d’or.

Lalla Mbarka s’approchait poussant devant elle un chouirdi qui résistait et qu’en virago qui n’a besoin de personne, elle propulsait à coups de pied dans le derrière. Sa voix tonnait dans le couloir voûté, sonore.

— C’est cet enfant du péché, celui qui garde ma mule ! je n’en veux plus. D’ailleurs si Ba Azizi — c’était le nom du chef des eunuques — faisait son métier, il aurait bien vu qu’il ne peut plus rester avec moi, me suivre chez les femmes.

— Comment cela ? fit Hafid prenant un ton courroucé alors qu’il était bien près de pouffer de rire.

Alors, du corps énorme et adipeux de l’eunuque, sortirent des sons surprenants. On eût dit un ventriloque imitant la voix d’un enfant gâté que l’on gronde.

— Hi ! Hi ! je ne peux pas le surveiller. Hi ! Hi ! il n’est jamais là... toujours dehors avec la mule, avec Lalla...

Parmi les jeunes gamins qui servent au palais, il en est qui pénètrent dans le bâtiment réservé, travaillent avec les servantes des femmes et font pour celles-ci de pauvres petites commissions comme d’aller acheter quelque douceur, un bouquet de menthe pour le thé, un bout d’étoffe, ou bien vont en messagers chez des parents, des amis. Ils sont un peu les souffre-douleur des servantes aigries et des femmes volontaires, mais ils se plaisent auprès des recluses dont ils recueillent, malgré tout, des gestes et des mots tendres qu’apprécie leur pauvre âme d’orphelins ou d’abandonnés. Ces enfants sont fort surveillés. Il est dans les attributions du gardien de les examiner une fois par semaine, de discerner à l’apparition du système pileux les approches de la puberté. On se contente d’ailleurs de cet indice et dès qu’il se montre, les garçons sont écartés de la vue des femmes. Celui dont se plaignait la nourrice protestait et discutait son cas avec cette liberté de jugement et de termes qui, en cette matière, nous étonne, mais qui résulte d’une éducation bien différente de la nôtre.

— Ce n’est pas vrai, disait le gamin, je ne suis pas pubère, je veux rester avec les femmes. Sidi, je me mets sous ta protection contre celle-ci, c’est une méchante... je veux rester...

D’un seul geste, l’eunuque saisit par le bas la djelaba et la chemise du garçon et les retourna complètement. Le corps nu, un beau bronze, apparut tandis que les bras relevés restaient pris avec la tête comme dans un sac.

— Ce n’est qu’un prétexte, dit la nourrice à l’oreille du Sultan. Tandis que j’étais dans une maison et qu’il gardait ma mule à la porte, il a joué et parlé durant plus d’une heure avec l’un de ces maudits Français. Il ne faut plus qu’il sorte. Qu’a-t-il pu dire ?

— Vois Sidi ! vois Sidi ! glapissait l’eunuque, c’est un enfant ! je le savais bien, elle ment ! elle ment !

La colère mettait des trémolos à sa voix de tête. Il trépignait comme une femme qui va avoir une attaque de nerfs. Il tenait sous le bras le corps du petit garçon et gêné par l’étroitesse du couloir mettait sous le nez du Sultan le sexe infantile du prisonnier dont les jambes gigotaient. Hafid riait aux éclats. Mais il fallait calmer l’eunuque, être susceptible, coléreux, sujet à des crises et marchandise rare.

— Tu as raison, dit-il, d’ailleurs je te le donne. Allons, calme-toi, le petit restera avec les femmes sous ta garde, mais il ne sortira plus jamais, jamais... sinon le silo.

Le gamin remis sur ses pieds, tremblant d’émotion, se jeta dans les jambes du Sultan, lui serra le genou de toutes ses forces.

— Ah Sidi ! ah Sidi !

On l’emporta sanglotant de reconnaissance pour l’homme, le terrible homme.

Les témoins s’effacèrent. Sidna repu, lassé du corridor et de ses amusements, s’était levé. Suivi de la femme, il gagna certaine pièce où il voulait faire la sieste. Parmi les cent recoins qu’offre le sérail c’en était un tout à fait discret, une simple chambre dont le seul luxe était, sur le sol, un beau carrelage en damier manganèse et blanc, un plafond de bois peint de fines fleurs encadré d’une cimaise en plâtre ouvragé de style mograbin très pur. Il n’y avait comme mobilier que deux matelas et quatre coussins. La pièce sans fenêtre prenait jour par une grande porte sur un minuscule jardin. Les grands murs aveugles des bâtisses voisines dominaient la petite cour où ne poussait, dans un coin, qu’un arbre venu là tout seul et de l’herbe poussée drue, grâce à l’eau qui abonde à Fez. On avait la sensation d’être au fond d’un puits. L’endroit était frais et propice au repos les jours de grande chaleur.

Les esclaves restant aux abords sans se montrer, la femme accroupie sur le sol, tout près de son maître, rendit compte de sa mission.

— Tu l’as vue ? demanda le Sultan.

— Non, pas encore, car il m’eût fallu pénétrer deux fois chez elle dans la même journée, ce qui eût inquiété les musulmans du voisinage. Tu vas comprendre le jeu. J’ai vu, ailleurs, certaine domestique de la dame. Comme celle-ci, pour les gens, ne peut venir au palais sans son mari... tu donnes une fête de nuit, ou plutôt le harem est en fête pour la prise du Rogui et tu invites la dame. La fête durera toute la nuit... on dit que c’est l’habitude... et la dame passe la nuit au harem en fête.

— Mais je ne veux pas lui montrer les femmes ! s’écria Hafid, elles lui raconteraient toutes leurs histoires, pleurnicheraient leurs plaintes, je les connais les vieilles ! et l’autre saurait tout cela.

— Tu ne comprends pas, laisse-moi terminer. La dame donc, par une faveur magnifique de Sidna, est invitée chez les femmes. Elle arrive conduite par son mari qui s’en retourne. Ça, c’est pour le monde, surtout pour ces satanés chrétiens. Le mari parti, plus de harem, mais ce que voudra mon Seigneur. C’est elle-même qui a trouvé ça.

— Il n’y a de puissance qu’en Dieu ! fit Hafid, il n’y a de ruse pareille que dans une tête de femme ou celle d’Iblis... et ensuite...

— Donc dans un instant, après la sieste de Sidi, je repars, je vais cette fois chez la dame, elle me reçoit, elle appelle son mari. De la part de mon maître, j’invite la dame à la fête de nuit du harem en l’honneur de la prise du Rogui.

— Et tu expliques au mari, continua le Sultan, que pour éviter les jalousies des autres chrétiens, l’inquiétude des consuls... comme si je n’étais pas le maître !... tu lui dis d’amener sa femme à la chute du jour par le Méchouar qui sera vide à cette heure. Et sur ce, je dors, fais bonne garde. Mais d’abord, un peu de remède.

La nourrice fit quelques pas vers l’angle du jardinet où s’ouvrait le couloir d’accès. Les esclaves aiment chez leurs maîtres des habitudes bien connues et régulières qui leur évitent des initiatives ou des courses inutiles. Une main noire tendit une bouteille de champagne, un verre. Revenue devant le monarque, la nourrice, avec une dextérité qui prouvait un long exercice, déboucha sans bruit et donna le remède. L’autre vidait d’un trait, à la marocaine, les coupes successives.

L’homme dormit deux heures tandis que la gardienne, assise par terre contre un des montants de la porte, somnolait très légèrement, très consciente. L’homme dormait avec parfois des soubresauts. Parfois aussi sa tête quittait le coussin, ses yeux s’ouvraient quelques secondes et roulaient, inquiets, furieux. Invariablement alors, la femme dénonçait sa présence par ces mots : Naam Sidi, à tes ordres, Seigneur ! Et la tête rassurée retournait à ses rêves.

La sieste finie, l’homme demeura quelque temps engourdi, congestionné. Reflet certain de pensées terribles, son regard naturellement peu doux, vrillait durci, méchant à faire peur. L’alcool agissait et, dans l’être humain, excitait la bête.

— Quand la femme sera là, Seigneur, où la conduira-t-on ?

— La femme ? Ah ! oui ! au hammam donc ! qu’on me laisse.

La nourrice partie, le grand eunuque Ba Azizi prit sa place contre la porte dont son vaste corps bouchait une bonne part. Le jeune garçon était avec lui. Par haine de la nourrice dont l’autorité dans la maison gênait la sienne, l’eunuque avait nettoyé et habillé tout de neuf sa nouvelle recrue. Il poussa l’enfant vers le Sultan. Il fallait, en effet, selon la coutume domestique du palais, qu’il parût porteur de ses vêtements neufs devant le donateur. On ne saurait croire à quels infimes détails la folie du pouvoir absolu faisait descendre ces autocrates, impuissants par contre à toute œuvre générale et féconde.

La vue du gamin, qui tantôt l’avait fait rire, parut plaire à Hafid. Ses traits se rassérénèrent un instant. Il posa sa main sur la tête du gosse qui, troublé de tant d’honneur, se laissa choir à genoux aux pieds du maître. Celui-ci, repris d’ailleurs par sa nervosité de malade, fourrageait dans la tignasse crépue, tandis que son regard se fixait, vide de toute expression, devant lui. Des pensées en foule se disputaient sa raison : le Rogui, sa cage, son arrogance, qu’en ferait-il ? les berbères qui s’agitaient... et ce ministre qui l’écrasait de sa morgue, puis d’autres figures encore, odieuses, ces consuls à récriminations continues, les Français qui faisaient au contraire trop bien, insupportables... Sa nervosité alcoolique lui montrait en mal les moindres détails de sa vie publique, muait en idées parasites, lancinantes, déformées, en idées de cauchemar les réflexions qu’il s’efforçait de poser sur les événements, sur les hommes. Il avait peur, il avait sommeil ; il avait rêvé que le vieux juif l’étranglait, qu’il étranglait lui-même la nourrice, et le chambellan et l’eunuque. Pourquoi ? rien que pour ces sanglots d’angoisse qui lui remontaient du ventre à la gorge. Il était faible. Il se prenait en pitié. Ses jambes lui semblaient molles, sa tête pesait et pourtant ces impressions lui étaient agréables, un peu, dans l’immensité de son malaise, de son dégoût, de ses craintes futiles, il les savait futiles. Et si le Rogui s’échappait, si ce consul, cet homme rond, irrésistible, le réclamait !

Ses doigts se crispaient sur la tête du jeune esclave qui, peureux, implorait des yeux l’eunuque.

— Il faut laisser faire Sidi... laisser faire Sidi, chantonnait la voix grêle du gros asexué.

L’enfant alors regarda l’homme, sa face boursouflée, inquiète, marquée de fatigue et à laquelle la coiffure rouge, la chéchia pointue partie de travers donnait un aspect ridicule et morne. Alors, dans cette jeune âme, vint éclore une pensée de pitié, une peine filiale dont le réflexe fut immédiat, imprévu. Il saisit le bras du Sultan et se hissant jusqu’à poser la tête sur son épaule, il lui dit tout simplement :

— Tu es fatigué, Sidi. Dors ! Et puis, dors sans crainte. C’est moi qui vais veiller.

Le Sultan écarta un peu la tête pour regarder, comme hébété, la tête qui venait de parler. Il n’avait jamais entendu chose pareille. Ses yeux rencontrèrent les autres yeux, y virent une prière souriante, une calme volonté. Et sans insister le moins du monde, il s’étendit sur sa couche, renfonça le bonnet écarlate sur son front et, après un geste pour assurer la jeune main dans la sienne, il s’endormit tout à fait tranquille, d’un seul coup.

Son sommeil fut court, mais serein sans doute, car au réveil Hafid avait une autre figure. Il parut songer quelques instants puis il fit appeler le chambellan.

— Je voudrais voir, dit-il, ces Français qui accompagnaient mes soldats quand ils ont pris Bou Hamara. Je veux entendre leur récit de l’affaire... Mais je ne puis leur montrer trop d’intérêt, à cause de l’Allemand... et de la mission turque. Alors qu’ils viennent à la chute du jour, par le Méchouar qui sera vide à cette heure. Ils attendront là...

— Sidi pense-t-il qu’ils vont voir les autres, le mari et la femme qui viendront précisément de ce côté-là ?

— C’est ce qu’il faut... tu ne comprends donc rien ?

— A tes ordres, Sidi, fit le chambellan qui d’ailleurs avait fort bien compris.

Tout à fait dispos maintenant, Hafid s’en fut dans le jardin où des secrétaires l’attendaient. Devant lui, ces gens, une heure durant, comptèrent des pièces de monnaie, les mirent dans des petits sacs de mille pécètes chacun. C’était la solde des soldats qui la réclamaient depuis un mois. Hafid, un crayon à la main, ornait chaque sac d’une étiquette sur laquelle il écrivait : 1.000.

Autour de lui, silencieux, appliqués, les secrétaires qui préparaient des piles de douros, de quarts, de demi-quarts, le chambellan, l’eunuque, les esclaves, tous admiraient, béats, le soin qu’apportait le maître aux affaires publiques.


Dupont à qui pesait sans doute de garder le silence, interrompit son ami.

— Prenez quelque repos dont votre public aura sa part. Les épisodes se succèdent qu’il lui faut, croyez-moi, goûter avec lenteur. J’aime votre israélite de bonne famille et orfèvre andalous plus oublieux de son art que de sa généalogie et je suis encore tout ému de cette histoire de l’enfant nègre et du terrible homme. Par cela vous pouvez juger de l’intérêt que je porte à vos discours.

— Je reconnais, dit Martin, l’habileté polie que vous mettez à demander grâce.

— Je demande seulement à prendre quelques forces pour mieux entendre ce qui va suivre. Je devine facilement, ayant avec vous vécu ces temps héroïques, que vous allez nous raconter des choses terribles. Il sied, cher ami, de doser les horreurs. Celles-ci vont se corser puisque les femmes entrent en scène. Je trouve, à ce sujet, que vous êtes trop dur pour la nourrice du tyran. Qu’elle ait rempli par intérêt ses offices scabreux la rend odieuse et ceci déplaira. Il y a dans tous les peuples une tradition définitivement fixée et favorable aux nourrices. Vous la chambardez, c’est imprudent. Le fait d’avoir donné le sein à quelqu’un autorise les plus grandes faiblesses chez la nourricière pour le nourrisson. Faites commettre à celle-ci toutes les turpitudes mais par tendresse et dévouement. Qu’il y ait enfin quelqu’un de sympathique dans votre récit.

— N’exagérez pas l’antipathie que provoquent mes sujets. Je réclame de votre jugement grâce pour le vieux juif et grâce pour l’eunuque.

— Le gros Ba Azizi, je vous le concède, est supportable. C’était, vous en souvenez-vous, un grand enfant n’ayant que des idées fort brèves en toutes choses. La conversation avec lui était pénible. Il usait, en parlant, de ce timbre élevé qui est réglementaire dans sa profession, et tout à coup, malgré soi, on se mettait, pour lui répondre, à l’unisson. Je ne connais pas de contagion plus surprenante, ni de plus fâcheuse impression. On emportait en le quittant une réelle inquiétude. Dussiez-vous au cours de votre récit le charger de mérites, n’oubliez pas qu’un eunuque n’est jamais sympathique.

— Que faire donc pour vous contenter ? dit Martin.

— Enfin, continua le critique, vous mettez dans la bouche du Sultan parlant des femmes cette remarque que leurs ruses dépassent celles d’Iblis, c’est-à-dire du diable lui-même. C’est là le plus pâle de ces lieux communs dont use la sagesse des nations. Ce fut dit en toutes les langues et mis en action souvent, je le concède, non sans charmes. Comme ruse féminine, il y a mieux que celle proposée par votre péronnelle. Écoutez, à votre tour, celle-ci. Et sortant d’un lourd portefeuille un petit manuscrit, Dupont commença :

Ceci est un conte d’entre les contes de mon vieil ami le marabout gardien du joli cimetière qui, là-haut, sous la Casba d’Alger la blanche, domine le vallon de Bab el Oued.

Histoire d’Iblis et de la vieille femme.

Parmi les tombes, dans la douceur du jour baissant, le taleb à barbe blanche me dit ceci :

— Ami, tu viens de voir, comme moi, cette femme prostrée de douleur, là-bas, sur cette tombe. Elle s’en est allée, tout d’un coup, rejoindre son amant qui venait de paraître sous les grands arbres, au flanc de la colline. Dans nos discours le mot de ruse s’est glissé, tu as même ri, si je ne m’abuse, tandis que moi-même je comparais aux actes du diable celui de cette faible créature. Nous avons ainsi, l’un et l’autre, jugé des actes d’autrui, ce que ta religion comme la mienne recommande d’éviter. A la réflexion, si tu le veux bien, ce qui s’est passé là, devant nous, ne mérite pas l’appréciation sévère qui nous est venue et la réprobation dont nous chargerions trop facilement cette personne. Nous ne savons d’elle qu’une chose, c’est qu’elle est femme. L’étant, ses fautes, comme celles de ses semblables, sont connues ; le Très-Haut en a fait, une fois pour toutes, la somme et, dans son immense miséricorde, peut-être aussi pour ménager à ses lourdes fonctions de juge quelque repos, il a pris soin de ne donner à la femme qu’une âme fort réduite ou incomplète à ce point que bien des sages parmi les sages admettent qu’il ne lui en a pas donné du tout. N’ayant point d’âme, cette femme ne peut pécher et ton jugement, ami, est entaché d’injustice. Quant à la ruse, elle subsiste ; nous pouvons en témoigner sans crainte. Elle fut donnée à la femme précisément en compensation de l’âme qui lui était refusée. D’entre les jurisconsultes qui l’affirment, je pourrai te citer maints noms célèbres et vénérés. Le créateur ayant été obligé, pour des raisons de politique générale, de lâcher sur le monde cet Iblis que vous appelez le diable, ne pouvait laisser la femme exposée sans armes à ses coups. Le maître des mondes est l’Unique, c’est-à-dire le seul clément, compatissant et généreux. A côté de l’homme et pour l’aider à se défendre contre le lapidable, il a placé la femme armée de la ruse ; quelle merveille de sagesse !

Je vais te citer un exemple de ce que peut inventer une femme pour vaincre le diable. Tu verras que la créature n’use pas toujours mal de l’arme terrible qu’elle possède.

Mais il faut d’abord que je te parle d’Iblis et de son caractère. Réprouvé, chassé définitivement du ciel, il a gardé son âme sans laquelle ses actes ne seraient pas, comme ils doivent l’être nécessairement, coupables et odieux. Elle est faite, cette âme, de tout le mal qui existait dans la partie de l’univers dont le Très-Haut s’est réservé l’usage. Il n’y a plus de mal dans le paradis. Dieu s’en est débarrassé de cette façon. Iblis donc, est, pour toute la durée du monde, celui qui ne peut concevoir que l’opposé du bien, qui est en lutte contre l’œuvre de Dieu. Pour lui, rien n’est beau ni bon de ce qui fut créé par le maître des mondes. Il est le Haineux, le Mécontent, le Contempteur. Il ne sort de sa bouche, car il possède la parole, qu’amère critique et moquerie. Il est d’ailleurs insupportable bavard. Il lui faut obligatoirement discourir, démontrer que Dieu s’est trompé en toutes choses, qu’il aurait dû faire ceci comme cela. Il parle avec élégance, facilité et une fausse conviction qui subjugue. Il lui faut enfin gêner le cours des événements tel qu’il est écrit. L’homme par exemple, étant la plus belle œuvre de Dieu, se voit réserver la plus forte haine du diable. Soustraire la créature au jugement qui l’attend, la plonger directement dans l’enfer, est un des jeux auxquels se complaît Iblis le damné, le lapidé.

Un jour donc d’entre les jours...

— Vous dites ? interrompit Martin.

— C’est le début du conte, reprit Dupont, d’un conte oriental. Il faut que le lecteur ne s’y trompe pas et cette forme est propre à le renseigner.

— Que non pas ! vous prenez pour marque d’origine ce qui ne fut que fantaisie de traducteurs en mal de singularité. Vous ne me ferez pas croire que votre vieux marabout s’exprimait ainsi. Tous les contes du monde commencent de la même façon : il était une fois. Vous vous conduisez à l’égard de la langue française, chère à Dieu par sa clarté, comme le ferait Iblis le lapidé. Ou bien encore, oublieux des reproches que vous me décochiez, vous sacrifiez fâcheusement au goût pervers de nos compatriotes pour la fausse couleur locale. Changez de ton ou refermez ce manuscrit d’entre vos manuscrits.

— Non point. Donnant, donnant. J’écoute vos récits des temps hafidiens avec une attention d’autant plus méritoire que ces événements me sont connus. Vous ignorez l’aventure de la vieille et du diable. A l’encontre des ruses que vous relevez dans un monde interlope, celle dont me parla le gardien du cimetière est édifiante et moralisatrice. Elle doit vous être profitable. Permettez à mon conteur qui était un saint homme de poursuivre.

Il y avait donc une fois, en cette ville d’Alger, un couple de vieillards tendrement unis par le souvenir des joies jadis goûtées, par celui des douleurs également subies, par leur actuelle misère, enfin, patiemment supportée. Ils habitaient en quelque taudis reçu de la générosité d’un citadin riche qui comptait par cette aumône se faire pardonner un jour son opulence acquise de diverses manières. La femme possédait encore assez de vigueur pour subvenir à l’entretien de son époux. Elle allait quêter pour lui aux portes charitables, aux devantures des moutchous opulents et gras. Elle avait une grande sérénité d’esprit, de la malice et du savoir-faire. L’homme, par contre, fléchissait tristement sous le poids des années, sous le regret des jours passés, sous la crainte du châtiment aussi, car il avait une lourde faute inscrite à son passif au livre des comptes. Jadis, à l’époque où ses sens en pleine ardeur l’emportaient sur toute réflexion, il avait eu, quelque part, commerce avec une juive (révérence gardée), impureté que seules peuvent laver trois ablutions suivies de trois onctions de toute l’huile contenue dans trois jarres de trois mesures chacune. Jamais, au grand jamais, avait-il possédé l’argent qu’il eût fallu pour acquérir pareille quantité d’huile et le prix défiant toute raison auquel vous autres Français, par des manœuvres commerciales peut-être mais coupables sûrement, avez porté cette denrée si nécessaire au pauvre monde, le prix de l’huile, dis-je, chez les gros mozabites, les juifs efflanqués (révérence gardée), et les kabiles insolents lui interdisait tout espoir de racheter sa faute. Le vieux s’ouvrait fréquemment de ses peines à la vieille qui le consolait de son mieux non sans laisser entendre, pourtant, que pareille inquiétude ne venait pas aux hommes sérieux qui savent s’écarter des juives grasses, pâles et molles aux attraits trompeurs et dont l’amour, c’est connu, manque de ce charme prenant et musclé que les femmes arabes ont reçu pour leur part en ce monde. Aboul Faradj l’affirme dans son Traité des mystères de l’amour et avec lui... Mais je disais qu’à l’approche de la mort, cet homme redoutait plus Iblis que Dieu même. C’est ainsi que le péché conduit toujours vers un autre plus grave. Le Très-Haut, pensait-il, est miséricordieux, le diable ne l’est pas. Il voudra certainement me prendre et me plonger vivant en enfer. Dans ses affres, le malheureux maudissait également les juives aux molles caresses (sauf ton respect), et les chrétiens qui ont fait renchérir l’huile. Je fais intentionnellement devant toi, ami, ce rapprochement des griefs de mon sujet non point pour t’offenser mais pour t’instruire. Un gouvernement soucieux de s’attacher l’amour du peuple doit s’efforcer de lui rendre la vie possible.

En fait, Iblis apparut une nuit dans la pauvre chambre. La vieille dormait. Elle ne s’éveilla point. Le mari ne dormait pas ou rêvait peut-être. Dieu seul le sait. En tout cas, il vit le diable tout d’un coup à la lueur phosphorescente qu’il dégageait et dont s’éclaira le taudis. Iblis ricanait méchamment.

— Je viendrai te prendre dans un mois, jour pour jour. Mais comme j’aurai ce jour-là fort à faire, tu m’épargneras la moitié du chemin. Tu iras m’attendre dans le sentier qui descend de la Bouzaréa vers Bab el Oued. A mi-hauteur, au bord de ce chemin creux, il y a un gros caroubier. Tu le connais ? C’est parfait. Tu y seras à midi tapant.

Il est connu que le Chitane, par un raffinement de cruauté, prévient ses victimes à l’avance. Ainsi fit-il cette fois-là, et tu penseras avec moi que le malheureux payait vraiment fort cher les molles caresses d’une juive et l’imprévoyance économique de votre gouvernement. Mais avant de disparaître, Iblis aperçut la vieille qui dormait ou se gardait bien d’en laisser douter.

— C’est ta femme, cela ? Nom de Moi ! qu’elle est laide et rabougrie ! Une chèvre impudique, au pied fourchu et barbue du menton t’aurait mieux convenu. A bientôt !

Le lapidé disparut laissant derrière soi une âcre odeur de soufre. En vain la vieille s’efforça-t-elle de rassurer son mari. Il avait rêvé, disait-elle, et l’odeur de soufre provenait de leurs vêtements que, selon l’usage, elle avait, la veille, soumis de son mieux à la fumigation. Le mois passa d’autant plus cruel pour le pauvre homme qu’il ne pouvait faire partager à sa femme ses transes indicibles. Elle vaquait à sa besogne coutumière en toute sérénité et quand son mari lui reprochait son peu de compassion à ses souffrances, elle répondait invariablement :

— Le diable ! pas peur du diable. Et la vieille ne sortit jamais de cette affirmation très nette des sentiments que lui inspiraient les difficultés de l’heure présente.

Le jour venu elle prépara même un repas plus copieux que d’habitude.

— Cette promenade à la campagne nous donnera de l’appétit, dit-elle. Et son mari, la croyant folle, lui pardonna son insensibilité.

— Tu connais aussi ce chemin creux, il est charmant. C’est tout ce qui reste du bocage enchanteur qui garnissait dans ma jeunesse les collines auquel El Djezaïr s’appuie. On y est loin des routes poudreuses que sillonnent avec fureur vos machines trépidantes dont la trace sent bien plus mauvais que celle des chameaux.

Tu connais aussi le vieux caroubier, bel arbre d’une espèce dont les fleurs exhalent un parfum qui incite à l’amour. Nul doute qu’Iblis avait par surcroît d’ironie choisi ce lieu pour y convoquer la triste victime d’une juive aux molles caresses. Les deux époux y parvinrent à midi moins le quart. L’homme se laissa tomber au pied de l’arbre. Il ne lui restait que tout juste assez de force pour regarder de temps à autre là-haut vers le sommet de la Bouzaréa par où devait venir le maudit. Sa femme était à quelques pas derrière lui dans le chemin creux.

— S’il pouvait avoir oublié ! gémit-il, à quoi il entendit sa compagne qui répondait :

— Il serait d’une insolence extrême qu’il nous eût dérangés pour rien.

Malgré son abattement, le condamné ne put sans révolte entendre cette réponse cynique. Il eut un sursaut de volonté et de colère. Il voulut maudire son ingrate compagne. Se cramponnant aux grosses racines du caroubier qui saillaient hors du talus, il fit un effort, et se retourna vers la misérable. Il la vit toute nue au beau milieu du sentier.

Je ne sais pas comment tu aurais, dans une circonstance analogue, envisagé la situation. Vous accordez en effet à vos femmes des libertés d’allures très éloignées de nos conceptions. En tout cas, ce dut être un rude coup pour un musulman honnête et craignant Dieu. Aucun son ne put sortir de sa gorge, ses mains ne purent faire un geste, ses jambes un pas. Sa misère dépassait toute mesure. Entre l’enfer qui le menaçait et la honte qui flétrissait sa dernière minute, sa pauvre âme s’amollissait au point de ressembler comme consistance à la pâte fluide que jette le marchand de beignets dans la friture. Il regardait pourtant, tandis que pleuvaient doucement sur sa pauvre tête les fines fleurs du caroubier aux senteurs subtiles et provocantes. Il regardait et ce qui devait être son dernier regard fut pour constater que l’âge n’avait pas, autant qu’il le pensait, déformé les charmes dont il avait pris sa joie. Mais déjà la femme lui criait :

— Tiens-toi tranquille, imbécile, le voici qui vient. Ceci dit, elle se roula dans la poussière, la belle et fine poussière grise de nos pays à la fin de l’été. Puis, ainsi poudrée sur toutes les faces, ayant rabattu devant ses yeux sa chevelure encore longue et abondante, elle se mit à quatre pattes au milieu du sentier, sa tresse balayant le sol et le derrière face à l’ennemi qui approchait. On entendit un grand froufrou d’ailes coriaces. Et Iblis, précis autant que le sont, dites-vous, vos militaires, apparut dans le chemin. Ce qu’il vit tout d’abord ne fut pas le pauvre homme écroulé sous l’arbre, mais cette chose dont je viens de parler.

— Je ne sais, ô mon ami, s’il t’est arrivé parfois de rencontrer une femme toute nue et marchant à quatre pattes sur une route. On m’a dit que ton pays est riche en curiosités de toutes sortes. J’ai peine à croire pourtant que soit commun, même dans ton bled, le spectacle qui s’offrit aux regards d’Iblis — qu’il soit maudit — sur le sentier qui descend de la Bouzaréa vers Bab el Oued. Or, c’est un fait constaté et jugé par maints érudits que le corps humain si noble, que celui de la femme en particulier auquel le Créateur a donné tant de grâce et de beauté, prend un aspect monstrueux dès qu’il adopte des attitudes et qu’il s’anime de mouvements autres que ceux en vue desquels il fut construit. Iblis s’y laissa prendre. Il faut considérer que le furieux besoin dont il est tourmenté de dénigrer les œuvres divines absorbe à ce point ses facultés qu’il en perd la plus simple et saine jugeote. Et il en fut cette fois comme il devait être. Il ne vit pas sa victime, il n’y pensa plus, mais un immense éclat de rire le secoua tandis que d’un geste qui lui est familier, il essuyait la chassie qui suinte éternellement de ses yeux roussis par le feu de l’enfer. Il est fort laid, tu le sais, et de plus voit fort mal. Mais pour l’instant, il avait matière à critique facile.

— Voilà bien de tes œuvres, ô Allah ! grinça-t-il. Elle est marquée de ton sceau, celle-là, ô Maître ! ô Architecte ! ô Créateur ! Est-ce toi qui as commis cet être nouveau ? Je ne l’avais pas encore rencontré. Mes compliments ! As-tu tenté de faire un veau, un pachyderme ou simplement voulu te moquer du monde, de ton pauvre monde difforme, bancroche et raté ? Ah ! vraiment, il est plein d’ineffables surprises, mais cette chose, cette bête les dépasse toutes en absurdité. Quelle énorme face ! Elle fait corps avec la tête qui est à la fois tête, cou, ventre et poitrine. Où sont les yeux ? tu les as oubliés. Je ne vois qu’une bouche immense et verticale, ô génie ! Et le nez, et les oreilles, macache ?

Le Contempteur secoué d’un rire mauvais tournait autour du phénomène en éructant ses sarcasmes.

— Tiens ! voilà la queue. Est-ce par là que l’Ange, ton Ange prendra cet être pour le monter au ciel ? Et sous la queue une grosse boule, et sous la boule deux mamelles pendantes. Il paraît donc que c’est une femelle. Je voudrais voir le mâle. J’admire aussi cet épiderme. Il ne doit pas avoir chaud en hiver ton animal, ô Maître !

Et comme tout en blasphémant le bavard réprouvé palpait de la main la face glabre et, il faut en convenir, sans expression, une des jambes qui portaient la bête décocha une ruade en soulevant un nuage de poussière.

— Horreur de sale bête ! elle tape qui plus est, et j’ai du sable dans les yeux. Je t’ai assez vue, splendide créature du plus génial des créateurs ! Et il tira sa montre.

— Je perds mon temps, je devrais être à Boufarik. Glorifie ton inventeur, ô merveille ! Adieu ! On entendit un autre froufrou, un peu de poussière tourbillonna sur la route. Iblis était parti.

L’animal monstrueux demeura quelques secondes immobile puis reprit avec la verticale son aspect normal. La femme, de son mieux, secoua la poussière qui la couvrait, courut à ses hardes et, vêtue pudiquement comme il sied à la femme d’un bon musulman, retrouva son mari et le prit par la main.

— Allons dîner, fit-elle. Et tout le long de la route, on entendit le vieux qui proclamait sans arrêt, sans arrêt :

— La haoula la qououata illa billah, il n’y a d’aide et de force qu’en Dieu !

Et l’on ne sut s’il disait cela, le pauvre, par reconnaissance envers le Très-Haut ou pour implorer sa protection contre la femme, la Rusée, la Dominatrice, victorieuse du diable en personne.

Le récit était terminé. Le gardien se leva du banc de pierre. Je l’imitai et nous reprîmes le chemin de la ville. Et tandis que mon esprit léger s’attardait aux images évoquées, la juive aux molles caresses, le vieux, la bête monstrueuse et cet imbécile d’Iblis aux yeux roussis, lui grave toujours, à mes côtés, reprenait son thème coutumier sur la crise des loyers, le prix des œufs et autres aspects de la rudesse des temps.

— Et voilà, fit Dupont en posant son manuscrit.

— Votre marabout gardien de cimetière me plaît, dit Martin, parce qu’il est exactement représentatif de ce monde moyen musulman auquel vont mes sympathies. Parfaitement élevés, suffisamment instruits pour ne jamais être ennuyeux, ces gens ne nous montrent ni morgue inutile, ni servilité gênante. On se plaît auprès d’eux et notre présence ne paraît pas les inquiéter. Ils ont des vertus dont la modestie n’est pas la moindre. A l’égard du pouvoir étranger qu’est le nôtre, ils ont une soumission presque aimable qui semble toujours vous dire : à tout prendre, nous aimons mieux que ce soit vous que d’autres. Ils ne font pas de politique et vivent avec l’heure. Quand ils ont quelque sujet de mécontentement, ils le disent avec franchise et politesse ou bien vous glissent leur affaire à la faveur d’une de ces petites histoires auxquelles ils excellent. J’admire ce procédé qui consiste à vous montrer le malheureux mari de la vieille damné sans rémission parce que l’huile est trop chère sous le Gouvernement de la République. Votre type est algérien, mais ses pareils sont légion parmi les maures des villes marocaines. Ils ont de la santé physique et morale et ces gens me plaisent enfin parce qu’ils sont aussi peu Maghzen que possible.

— Qu’est-ce donc que le Maghzen ? fit Dupont.

— Jadis, répondit Martin, c’était le gouvernement par lequel les Sultans tiraient tout du peuple sans rien lui donner en échange. Aujourd’hui, c’est un ensemble de fonctionnaires qui attendent sous notre contrôle le moment de s’en alléger, mais qui comptent plus pour cela sur quelque circonstance heureuse que sur leur valeur propre. Maghzen est à l’origine de notre mot magasin. S’il me fallait traduire le mot arabe en français, je préférerais au magasin un peu vulgaire le terme plus noble de chapelle. Celui-ci dans notre langue exprime, par métonymie, une réunion de personnes ayant une même tendance, une commune aspiration. Être Maghzen, c’était aspirer à profiter des excès du pouvoir en l’aidant à les commettre. Dans les deux derniers siècles de l’histoire, le propre du Gouvernement marocain fut d’être en désaccord complet avec le peuple gouverné et l’accoutumance fit de ce désaccord un principe exactement admis et respecté de part et d’autre. Aujourd’hui les choses se présentent un peu différemment. Le désaccord a cessé d’être immuable ; il augmente parce que le peuple évolue, tandis que le Maghzen demeure égal, involué sur des principes qui lui sont trop chers pour qu’il s’en sépare, et dont il y a tout lieu de croire qu’il mourra. Quant à nous, nous regardons et c’est ce qu’il y a de mieux à faire car le peuple seul nous intéresse. Et ceci me ramène à votre gardien de cimetière dont vos questions insidieuses m’avaient éloigné.

— Je comprends qu’il vous plaise. Ne trouvez-vous pas que ces gens sont charmants de bonhomie simpliste et qu’il n’est pas d’administrés plus philosophes ?

— Il faut constater une fois de plus, quoi qu’on en dise, que ce ne sont pas des barbares. Leur éloignement pour les formes de notre civilisation prouve qu’ils en ont une et la jugent bonne, ce qui est une force. Et s’ils ne conçoivent point le progrès à notre façon, pouvons-nous, a priori, dire qu’ils errent ? Ils sont incapables, leur reproche-t-on, d’une découverte scientifique. Le fait est qu’ils n’ont pas inventé les gaz asphyxiants.

— Ne trouvez-vous pas surtout, fit Dupont, que vos opinions ce soir diffèrent étrangement de celles que vous émettiez hier, tandis que vous et moi regardions Fez endormie sous le rayon caressant de sa sœur la lune ?

— La variation, répondit Martin, ou plutôt la variété d’appréciation est, en cette matière, la sagesse même. Pensez, je vous prie, à la complexité des sentiments que le contact de l’Islam provoque chez ses observateurs selon les dispositions propres de chacun, selon le fait, les circonstances de temps et de lieux. Songez que, parmi ceux qui pourraient vous lire, beaucoup chercheront dans vos lignes la confirmation de leurs idées personnelles et qu’il est élégant de satisfaire le plus grand nombre possible de lecteurs.

— Vous êtes cynique, fit Dupont.

— Songez qu’une opinion trop nette et unique, continua Martin sans s’émouvoir, serait de votre part fatuité, impertinence ; qu’elle prouverait aussi chez vous absence d’objectivité, entêtement, parti pris, toutes choses précisément dont il faut se défendre au regard de l’entité formidable, au contact je dirai presque dans l’intimité sociale de laquelle vous avez décidé de vivre. Si varié que vous puissiez être dans vos jugements et vos discours, vous n’égalerez jamais la variété des aspects qui s’offrent à l’examen. Vous serez toujours au-dessous de la question, ce qui vaut encore mieux d’ailleurs que de passer à côté. Vous n’êtes pas, que je sache, chargé de cours ès politique musulmane. Contentez-vous donc de raconter vos petites histoires et permettez-moi de dire les miennes. Laissons à d’autres le soin de conclure génialement. Et pour répondre directement à l’accusation de versatilité dont vous me mortifiâtes, sachez que votre brave homme de marabout me plaît parce qu’il est resté bien musulman, parce qu’il n’a pas voulu apprendre les mathématiques, ni admettre que ce soit la terre qui tourne autour du soleil. Sachez qu’il me console de tous les autres, les évolués, ceux que nous avons voulu pousser à notre civilisation alors qu’elle n’était pas faite à leur taille, qui le comprennent, et qui par regret ou envie, ne pensent qu’à brûler ce qu’ils n’étaient pas capables d’adorer, les évolués, ai-je dit, les fils ingrats de Sem nourris aux tentes de Japhet que l’on voit, au nom du droit des peuples à disposer de leur propre faiblesse, arpenter mécontents les quais français d’Alger la belle et d’un louche regard demander à Moscou si le Maroc brûle.

— Voilà, certes, un autre aspect de la question et le moins aimable, fit Dupont en prenant congé de son ami.


— Voyez, lui dit-il le lendemain, je n’ai pas apporté mon portefeuille. Je ne vous interromprai pas. Docilement attentif à votre voix, je veux connaître la mort du Rogui s’il vous plaît de la dire... Vous avez laissé hier le Sultan dans son jardin où, parmi les scribes, il s’attardait aux affaires de l’État. Vous nous annonciez aussi une visite. Je pressens une idylle ; je les adore.

— Goûtez donc celle-ci, fit Martin qui reprit sa lecture.

Étendue sur la dalle chaude, la femme s’abandonne aux mains qui la traitent. Elle subit l’amollissement physique fort doux qui prend dès le début du hammam, qui disparaît par accoutumance ou réaction au deuxième quart d’heure et reparaît vers la fin lorsqu’on s’attarde. Un détail gêne. Il ne fait pas assez clair dans cette pièce voûtée toute embuée où, prosaïquement, sur un bout de planche, dans un coin brûle très vite une courte bougie qu’on remplacera par une autre dès qu’elle aura fondu. Cela manque de gaîté. Elle eût préféré le décor vu sur des images : un patio à colonnettes de marbre ; au milieu se creuse un riche bassin de faïence ; la Sultane nue, un pied dans l’eau, fait des effets de seins sur un tapis ; des colombes se becquètent au bord de la vasque centrale ; une esclave, éthiopienne certainement, manie un vaste chasse-mouche en plumes de paon.

L’esclave est là ; il y en a même deux, vigoureuses et toutes nues, des bronzes ruisselants, car elles travaillent. Oh comme elles travaillent les sombres esclaves de la blanche et blonde odalisque ! Elles ont des gestes égaux, simultanés, exécutés dans un ordre fixe, bien appris. Entre leurs mains, de fortes mains roses en dedans, l’être n’est plus qu’une masse de chair sans volonté. Pan, une claque sur la cuisse. Cela veut dire qu’il faut se retourner. Pan, une claque sur la fesse : revenez sur le dos ; et si la masse de chair ne comprend pas, on la retourne sur la dalle chaude sans rudesse mais péremptoirement. Le bain comporte des rites dont ces femmes sont les gardiennes. Il n’y a qu’à laisser faire et rêver en glissant vers la langueur...

Tout s’est fort bien passé. Elle est arrivée avec son mari par le Méchouar, à la fin de la journée. Il n’y avait pour les recevoir que le grand eunuque et la nourrice. Son mari ne pouvait pas hésiter à leur confier sa femme. Celle-ci s’en est allée vers le harem, vers la fête du harem. L’homme a été conduit chez le chambellan. Très flatté, il a dû prendre le thé avec ce personnage et repartir aimablement salué. Elle-même, guidée par la nourrice, s’est retrouvée dans une pièce attenante au bain, garnie de tapis, de lits de repos. On lui a dit que Sa Majesté mettait son hammam et ses esclaves à sa disposition. C’était une gracieuseté impériale flatteuse certes et difficile à refuser, bien qu’elle parût inopportune. D’ailleurs par qui transmettre au grand seigneur, avec l’expression de sa gratitude, son excuse de ne pas profiter d’une faveur superflue ?... Sans attendre une réponse, la nourrice est partie la laissant seule. Du moins l’a-t-elle cru, mais tout de suite elle a constaté son erreur. Deux personnes étaient à ses côtés. Cela s’est accompli mystérieusement avec une rapidité qui l’a étonnée, inquiétée même un tantinet, lui marquant le début d’une aventure où sa volonté va perdre, à mesure qu’elle s’y enfoncera, toute espèce d’utilité et d’importance. Elle a vu les femmes qui la regardaient, deux mulâtresses égales de taille et d’âge, jeunes, en pleine force. Elles se ressemblaient étonnamment, même chevelure courte divisée en petites tresses, même visage aux traits mous où vivaient, peu, des yeux mornes qui ne paraissaient pas refléter une âme ; même poitrine ferme qu’aucune maternité ne devait avoir réclamée ; on en jugeait facilement car elles étaient nues, sauf qu’elles portaient à mi-ventre un pagne qui, tout à l’heure, lui-même tombera pour le travail. Émue, elle leur a dit en arabe un petit bonjour timide : La bass ? auquel rien n’a répondu, ni voix ni clignement de paupière. Elle s’est souvenue d’une phrase lue : les muets du sérail. Mais déjà les mains noires s’appliquaient à la dévêtir. Elle a ri, un peu nerveusement, mais les mains ne se sont point arrêtées. On la dévêtait sans rudesse, ni hostilité, mais avec une continuité qui lui paraissait irrésistible. Dès lors, elle avait eu la sensation, elle l’aurait longtemps, que le travail de ces doigts marquait le début d’un ordre de faits qu’il n’était plus en son pouvoir de modifier, d’arrêter. Une angoisse l’a prise qui sans doute a paru sur ses traits, ou par quelque mouvement de défense inquiète, car soudain les sombres esclaves ont fait de petits cris comme pour calmer une enfant peureuse : « Non, non..., non, non... » et se sont déclenchées en gestes amicaux bien semblables, bien appris ; elles ont eu cette caresse de l’embrasser chacune en même temps sur une joue. Cela sans doute faisait partie de leur métier, elles devaient connaître cet état d’âme souvent rencontré chez les femmes qu’on préparait pour le maître. Alors, réconfortée, elle avait pris le parti de rire. Après tout c’était amusant, nouveau, peu banal et elle était femme, que diable ! En avant pour l’aventure amoureuse ! Et les deux négresses s’étaient mises à rire aussi, satisfaites de n’avoir point de lutte à engager, de discours encourageants à inventer. Puis on l’avait poussée sous une tenture dans une pièce plus sombre un peu plus chaude, puis dans une autre chaude, puis dans le hammam. Là, les femmes n’avaient plus eu le loisir de chantonner leurs petits rires. Elles s’étaient mises à travailler.

On l’a d’abord aspergée d’eau tiède. Ensuite les mains roses l’ont enduite d’une pâte savonneuse et parfumée. Avec des gestes dont la régularité, la précision professionnelle excluaient toute impudeur, les parties ombrées de sa personne ont reçu leur part d’une pâte probablement différente de l’autre, autant qu’elle en peut juger par un léger picotement de l’épiderme. Puis le massage a commencé énergique et prudent à la fois, pénible sans doute pour celles qui en sont chargées. Elle entend les han par lesquels, souvent, les négresses s’encouragent. Elle écoute, étonnée cette sorte de sifflement bizarre qui sort d’une façon continue des grosses lèvres brunes et dont ces femmes accompagnent leur travail. Et la voici qui s’abandonne à la douce langueur, au bien-être étrange qui l’envahit, l’annihile. Bientôt les plus énergiques compressions de ses muscles sous les doigts savants qui les malaxent ne sont plus que des caresses anéantissantes qu’elle aime, qu’elle désire, dont elle appréhende la fin. Car il ne lui reste aucune autre volonté que de prolonger le charme ineffable de ce repos surprenant dans tout son être. Maintenant viennent les flexions savantes des membres. Jamais elle ne s’était cru tant de souplesse. Ses doigts se tournent, s’écartent, se ploient au delà du possible imaginé. Ses bras passent sous sa tête, se croisent sur la poitrine et encore mieux derrière le dos, s’allongent par la traction puissante et douce des esclaves qui pour cet effort s’arc-boutent d’un pied sous son aisselle. Voici le tour des jambes que l’on tire et distend pour de larges girations, puis que l’on ploie lentement, savamment jusqu’à ce que les genoux touchent la poitrine. Enfin, c’est la grande aspersion à l’eau chaude sous laquelle l’abondante mousse savonneuse se détache, s’enfuit, glisse par paquets blancs sur les dalles sombres comme des îlots neigeux qu’emporterait une inondation. Un bien-être complet, nouveau la possède et la charme. Elle a fermé les yeux et jamais, lui semble-t-il, le sommeil ne serait plus doux qu’en cette buée chaude, cette demi-obscurité. C’est à peine si, dans son alanguissement, elle s’aperçoit qu’à l’aide d’une petite lame de bois l’on gratte l’enduit qui a détruit sa parure pilaire et qui en se détachant l’entraîne. Après une dernière ablution d’eau tiède, on la met debout, on l’essuie, on la guide ; elle passe du hammam dans une pièce contiguë qui n’est pourtant pas la même que celle où elle fut, à l’entrée, dévêtue. Elle s’étonne de cette abondance de locaux, du mystérieux agencement qui en fait un dédale étouffé, loin du monde. La pièce éclairée de deux ampoules est meublée à l’arabe et confortable. Il y a des tapis, des divans, une grande glace. Elle y trouve ses vêtements, mais ses premiers soins sont pour sa chevelure. Debout devant la glace, tandis qu’elle se coiffe son peignoir entr’ouvert lui montre la nudité complète de son corps épilé. Elle en éprouve une sensation nouvelle qui la gêne un peu, pas longtemps. Déjà, remplaçant les négresses qui ont disparu, deux autres femmes presque blanches de teint, vêtues simplement mais très propres, s’empressent autour d’elle. On l’habille en mauresque et ceci lui plaît fort. Les étoffes sont légères et fines, le caftan est en voile de soie jaune pâle aussi délicate au toucher qu’à la vue. L’odalisque s’installe pour le thé après lequel différents plats se succèdent dont elle goûte, des doigts, à l’arabe. Rien ne la gêne ni ne l’inquiète. Elle est à son aise tout à fait. Des servantes l’entourent et babillent auxquelles elle parle et qui lui répondent. Elle vit ces moments jamais connus, comme si tous lui étaient familiers. Elle a voulu posséder ces moments-là. Elle les a et en use sans hésitation ni scrupule. Tout est loin d’elle qui fut son monde, son pays, sa famille, son foyer, ses devoirs. Quels devoirs ? Bah ! Rien que femme, possédée tout entière de l’immense curiosité avide des femmes, elle grignote des amandes grillées ; elle jouit de son rêve ; elle ne pense pas qu’il puisse prendre fin. Elle ne pense même pas à l’amour qui n’est plus qu’un détail infime dans l’ensemble des faits qui s’accomplissent.

Mais qu’y a-t-il ? Les servantes ne parlent plus, elles se hâtent. Un ordre vient de passer de bouche en bouche. Un mot est dit par des voies apeurées : Sidi... Sidi... et les plats disparaissent et l’aiguière qui clôt le repas tremble aux mains de la dernière servante. Celle-ci, nerveuse, verse à peine quelques gouttes d’eau sur les doigts et s’écarte. Une femme arrive. Elle est âgée et vêtue plus richement que les autres. Elle a une gravité de mère noble et tout dans sa prestance et ses gestes dénote l’habitude du commandement. D’un regard qui s’attache pesant sur l’étrangère, elle vérifie que tout est bien dans l’arrangement et la parure. C’est l’Arifa, la maîtresse des femmes du palais. Elle prend la main que l’autre un peu inquiète lui tend en signe d’amitié, et sans brusquerie, mais volontaire, en profite pour l’aider à se lever. Elle ne la lâche plus et l’entraîne.

— Sidi t’attend.

Elles font quelques pas dans un couloir, elles traversent une pièce, puis une autre pièce encore, et soudain la femme sent que la main qui la guidait n’est plus là ; une portière retombe derrière elle, une porte se ferme, elle est seule. Non. L’homme vient de la saisir à bras le corps et la contraint de s’asseoir sur un sofa. Le geste a été brusque et la surprise forte. Mais la femme croit à quelque plaisanterie de grand seigneur un peu rude. Elle l’amadouera. Assise à son côté, elle rit et minaude. Elle lui parle, le salue des mots courants qu’elle connaît. Lui, répond d’une formule banale et déjà s’occupe de caresses, de privautés. Vraiment cela va trop vite et manque de poésie, des moindres formes même. Elle se défend doucement, parle plus haut... il va peut-être se reprendre ; il rit et l’enlace. Elle s’aperçoit qu’il a de la boisson et un gros ennui la redresse, cabrée presque. Elle tente de s’écarter et, pour retarder cet élan, cherche des mots qui viennent mal, sortent en sanglots et la troublent elle-même davantage. Elle ne s’attendait pas à cette hâte audacieuse et croyait plutôt à de la réserve, à des égards que sa complaisance, pense-t-elle, méritait. Elle est fâchée, le fera-t-elle voir ? L’autre, pressant, l’attire, une petite lutte s’engage et, comme elle veut se dégager, d’un geste brusque qui a pris au col les faradjia légères qui la vêtent, il déchire net du haut en bas ces jolies choses, faible obstacle qui la protégeait encore, qui cède et la découvre. Plus encore que la violence faite à sa pudeur, ce brutal irrespect pour des parures dont sa frivolité féminine s’était réjouie, la secoue de colère. D’un bond qui surprend l’homme elle est sur pied ; dans sa langue qu’il ne comprend pas, elle proteste, l’insulte et drapant sur soi son caftan, son linge déchirés, voulant menacer de fuir, d’appeler, elle court vers ce qui doit être une porte, vers un rideau, une « khamia » brodée qui masque évidemment quelque ouverture. Lui n’a pas bougé du sofa, son rire au contraire s’élargit. Il lève la main et claque des doigts un appel. Du rideau qui s’écarte, surgissent deux hommes, deux abid ed dar. La malheureuse voit les visages bouffis et glabres de ces eunuques qui regardent le maître, attendent un ordre. Alors peur, trouble, honte, désespoir tombent d’un coup sur la femme. Elle devine la pire des injures en même temps que, par un choc en retour, sa conscience réveillée lui crie qu’elle ne l’aura pas volée. On va la maîtriser, la présenter vaincue à celui qui commande. Mais presque aussitôt l’excès même de ces impressions lui procure cette réflexion que sa révolte est stupide, qu’après tout elle s’est jetée d’elle-même en cette aventure et d’elle-même s’est livrée à cet amant ; elle devait l’accepter tel qu’il est, d’autant plus que cette timidité tardive risque de lui faire perdre tout le bénéfice escompté d’une liaison qu’elle a voulue, cherchée. Ayant ainsi pensé, elle s’élance vers l’homme qui toujours rit, amusé. Elle se place dans ses bras.

— Non, non ! dis-leur qu’ils s’en aillent... je voulais jouer, plaisanter... chasse-les, me voici.

Elle devine qu’il fait un geste. Elle entend une porte qui se ferme, un petit bruit de commutateur rend violette et douce la lumière tandis qu’elle fléchit sous l’emprise et croule.

L’homme s’est éloigné. Elle demeure ainsi sans notion des minutes qui passent jusqu’à ce qu’un rappel de sensations l’envahisse et la réveille. Elle est seule, la chambre est tiède, la lumière douce ; elle jouit béate du bien-être qui détend ses nerfs. Une admiration attendrie lui vient pour son corps, tache claire sur le tapis de haute laine rouge. Elle veut penser à ce qu’elle croit être son triomphe et tout ce qui fut calcul en sa conduite veut raisonner. La voici favorite d’un Sultan... Mais où est-il donc, tandis qu’elle s’étire rageuse déjà d’être laissée seule ?


Cette nuit-là, le Rogui donna quelques soucis à ses gardiens. Ils crurent qu’il allait mourir, alors que l’ordre était qu’il vécût. Les souffrances endurées depuis huit jours avaient vaincu sa robuste nature. Après sa première journée d’exposition sur le pilori du Méchouar, on l’avait extrait de sa cage et transporté dans le local qui devait lui servir de prison. A peine tentait-il de prendre quelque nourriture qu’on le vit chanceler et perdre connaissance. Les soins élémentaires qu’on donne en pareil cas n’eurent point d’effet, au grand ennui du personnel et du chambellan accouru. Celui-ci se disposait à prévenir le Sultan lorsque précisément on le vit apparaître. Il venait, changeant de plaisir, contempler son prisonnier. Son émoi fut rude. L’homme allait mourir et lui échapper. Sans doute les mauvais traitements dont il avait été l’objet de la part des caïds militaires étaient cause de cette syncope qui se prolongeait. Que faire ? il eût fallu le secours d’un de ces médecins chrétiens qui savent, avec une petite seringue, ranimer les gens. Un exprès partit avec ordre de ramener le médecin militaire de la mission française, démarche faite bien à contre-cœur, car on n’aimait guère mêler ces étrangers aux sombres affaires du sérail. En même temps d’autres exprès partirent pour arrêter et conduire au palais les caïds victorieux mais stupides qui n’avaient pas su ménager l’homme. Si le Rogui mourait, ils paieraient durement cette mort. Le Sultan tremblait de colère. Son entourage tremblait aussi, mais de peur. On le savait, dans ces accès, capable de jeter les ordres les plus effrayants. Et soudain le Rogui se reprit à vivre. L’assistance rassérénée montra sa joie. On s’empressait autour du malheureux, on lui prodiguait des soins, des compliments. Hafid lui tapait dans les mains.

« Louange à Dieu, il vit ! » répétait-il. Ses gens reçurent des recommandations pour que l’homme fût alimenté, vêtu. En même temps, de nouveaux exprès partirent avec ordre de rejoindre les premiers, de les ramener. Il fallait arrêter net, puisqu’on le pouvait, toute inutile divulgation de ce qui se passait au palais. Le médecin qui habitait loin ne fut donc pas dérangé, mais les chefs qui gîtaient en Fez Djedid, aux alentours de la résidence impériale, apprirent dans la même nuit, à quelques minutes d’intervalle, qu’ils étaient destitués, arrêtés, attendus par les culs de basse-fosse chérifiens, puis que plus rien n’était de tout cela et qu’ils pouvaient en pleine sérénité continuer leurs exploits au service du Sultan.

« Que Dieu lui donne la victoire ! » proclamèrent ces gens, car ainsi fallait-il dire en mettant dans la main tendue des sbires la sokhra, c’est-à-dire le prix du message bon ou mauvais. Ceci donne un exemple, utile à rappeler, des aléas qui grevaient les fonctions officielles sous l’autorité des Sultans. Ceux qui en subissaient les fantaisies les acceptaient avec résignation. Fatalisme, diront les uns, preuve, penseront d’autres, que ces gens étaient mûrs pour toutes les servitudes quand nous leur avons apporté la liberté.

Remis de cette chaude alerte, Hafid calmé, joyeux que sa vengeance fût sauve, se souvint de la chrétienne qu’il avait laissée pâmée sur un grand tapis rouge et l’alla retrouver. Quant au mari, le chambellan l’avait reçu d’aimable façon. On avait pris le thé, mangé des pâtisseries aux amandes. Incidemment, l’homme du Sultan avait effleuré quelques sujets de politique générale, laissé entendre que l’on manquait au palais d’un bon conseiller dans bien des circonstances délicates. Il flattait ainsi, comme seuls ces gens savent le faire sans rien engager, la fatuité de l’intrigant peu chargé de scrupules dont la femme faisait à cette heure trempette dans le hammam chérifien. Celui-là devait être comme tant d’autres aventuriers qu’il avait vus, écoutés, flattés et finalement dupés, tous ceux qui sous prétexte de commerce, d’un art à exercer ou d’affaires à traiter cherchaient à prendre pied dans celles de l’État et à jouer un rôle profitable dans la déliquescente gabegie où pataugeait le gouvernement marocain.

L’homme s’en fut donc, ému et fier de l’influence qu’il avait su, selon toute vraisemblance et sa femme aidant, prendre sur le bras droit, le conseiller intime de Sa Majesté. En sortant du palais par le grand Méchouar, il se trouva en présence des militaires que le Sultan avait convoqués. Obéissant aux instructions qui leur recommandaient d’être toujours prêts à répondre aux appels du souverain, ces gens étaient venus et attendaient qu’on voulût bien les introduire. Malgré l’esprit de discipline qui les animait, ils étaient fort mécontents d’attendre, et, lassés, se préparaient à reprendre leurs chevaux, à quitter les lieux, lorsqu’ils virent l’autre roumi qui sortait du palais. Il était à cheval et derrière lui un domestique suivait tenant en main la monture de sa femme. Ces gens se saluèrent et la conversation s’engagea. Dès qu’il sut la raison de leur venue à cette heure tardive, le nouvel ami du chambellan voulut leur rendre service.

— Votre convocation ne peut être, dit-il, que le résultat d’une erreur. En tout cas, depuis qu’elle vous fit chercher, Sa Majesté a dû se donner toute à des affaires importantes. Elle ne vous recevra certainement pas ce soir. Je sors de chez le chambellan...

Et comme les deux troupiers ne demandaient qu’à partir, ils enfourchèrent leurs chevaux et reprirent le chemin de la ville de concert avec celui qui les avait joints. Devant eux marchaient à pied des porte-lanterne, derrière venaient les palefreniers indigènes montés comme leurs maîtres. Après les ruelles étroites et tortueuses du quartier de Moulay Abdallah où l’on ne pouvait marcher qu’à la file, la route au long de Boujeloud s’élargit et, au botte à botte, la conversation reprit.

— Votre rôle est ingrat, dit l’homme à ses deux voisins, et j’admire votre ténacité dont le gouvernement qui vous emploie aura peu de profit. Vous ne réussirez pas parce que vous êtes des officiels. On accepte vos services par nécessité politique, donc par contrainte. Le Maghzen, voyez-vous, redoute les officiels. Moi qui vous parle, sans ordre qui me dirige et me couvre, je suis, au palais, mieux reçu que vous et surtout mieux écouté. Je n’inquiète pas et l’on me confie bien des choses que l’on vous cache. Tenez, à ne considérer que les progrès de notre civilisation, de nos idées dans les milieux musulmans les plus fermés, les plus distants, qu’avez-vous obtenu ? Tandis que je puis vous dire ceci : ma femme, Monsieur, devenue l’amie intime des femmes du Sultan, convoquée par elles, assiste ce soir aux réjouissances que s’offre le harem à l’occasion de la victoire, n’est-ce pas un succès ? Ne pensez-vous pas que ceci serve notre cause et que mon influence doive profiter au gouvernement ?

— Le fait est, répondit un des troupiers, que vous avez remporté un avantage qui dépasse nos moyens. Nous ne sommes que des soldats, nous marchons quand et comme on nous l’ordonne. Nous avons pris le Rogui ; vous avez, dites-vous, conquis le harem. Vous servez aussi le gouvernement et je vous félicite de vous dévouer ainsi, sans y être obligé, à la cause générale. Mais à votre place, voyez-vous, j’éviterais de mêler ma femme à toutes ces histoires. On ne sait jamais quelle rosserie l’on peut attendre de ces gens-là. A part cela, tous mes compliments.

Et, quand ils furent seuls, le soldat continua à l’adresse de son camarade.

— Maintenant je comprends pourquoi l’on nous a convoqués ce soir au palais. Il fallait nous faire constater que celui-ci est cocu, pour que nous en souffrions comme compatriotes, comme chrétiens. En fait de rosserie, c’en est une.

— J’aime encore mieux, fut-il répondu, le sort de l’autre dont la tête boucanée grimace dans quelque créneau de Bab Mahrouq. Il croyait aussi faire fortune mais il n’y a risqué que sa peau... Allez, hue, fiston !

Et, d’une claque sur la croupe, il encouragea son cheval qui hésitait à franchir le seuil de l’écurie. Avec toutes sortes d’égards, les deux troupiers veillèrent à l’installation de leurs montures. Ces soins étaient leur grande distraction d’exilés, mais résultaient aussi, comme pour tous les Européens vivant à Fez, d’une nécessité primordiale. Sans un bon cheval on ne pouvait vaquer à ses affaires ni même souvent bouger de chez soi.

En ces temps-là, encore proches, aucun Européen n’aurait fait à pied le moindre parcours dans la ville de Fez, et ceci d’abord par raison de tenue, de dignité. Dans la grande cité, la foule des cavaliers, des gens à mules, emplissait les rues sans s’occuper le moins du monde des piétons, gens du commun. Marcher à pied eût été s’exposer à l’irrespect du peuple, à l’arrogance et aux bousculades de la part de tout ce qui possédait une monture, c’eût été en outre fort pénible en raison du manque absolu d’entretien des voies bossuées ou défoncées, encombrées de toutes sortes d’obstacles absurdes dont l’insouciance générale prenait l’habitude sans même penser qu’il pouvait en être autrement. Enfin l’esprit de la population, qui jamais ne fut amical envers les chrétiens, était à cette époque particulièrement hostile. Les chrétiens dont les enfantillages d’Abd el Aziz avaient sans ménagement imposé la présence impure à la ville sainte, les chrétiens qu’Hafid pour se faire proclamer avait juré d’écarter et qui reparaissaient en petit nombre mais fort actifs, les chrétiens dont on savait que les troupes occupaient le pays des Chaouïa, Oudjda la ville frontière, et les oasis du sud, on parlait d’eux sans cesse dans tous les milieux. On parlait surtout des Français qui, parmi les nations aspirant à la direction des affaires, tenaient à ce moment une place spéciale. Or les idées brassées par les citadins dans les groupes religieux, le commerce, les corporations, milieux d’un niveau intellectuel plus élevé, préparé à la discussion, l’aimant et capables d’ailleurs de raisonner et de juger les événements, le fait aussi que les compétitions européennes naguère encore en lutte s’effaçaient peu à peu au bénéfice de l’influence française, tout ce que l’on pouvait dire et entendre à ce sujet agissait sur la masse ignorante et malheureuse y créant un état d’esprit propice aux explosions de colère xénophobe. Fez, ville de travail et de pensée, n’a jamais pu se dire maîtresse de sa populace. Les idées de résistance à l’emprise européenne, le renforcement du sentiment religieux qui se produit toujours par réaction au contact ou à l’approche du chrétien, tout ce qui agitait la classe dirigeante prenait, en passant dans la masse, allure de fanatisme. La crainte de la populace et de ses excès avait, en retour, sur les classes supérieures cet effet de les faire renchérir sur leurs propres opinions pour ne pas être taxées de tiédeur. Ceci est nettement apparu lors de l’émeute du 17 avril 1912, soulèvement militaire certes, mais de populace aussi puisqu’on avait commis cette faute d’enrôler celle-ci dans une armée qu’il fallait, pour justifier un plan, grossir coûte que coûte. Et la classe dirigeante, à quelques exceptions près, fut affolée, impuissante ou complice.

En fait, trois ans plus tôt, c’est-à-dire à l’époque où Hafid s’apprêtait à tuer le Rogui, le peuple était déjà sourdement mais nettement hostile. A cheval toujours, les Européens circulant pouvaient feindre de ne pas comprendre l’insulte des gens crachant sur les pieds des montures, passer aussi sans paraître remarquer le geste des femmes se collant le visage aux murs des ruelles pour échapper aux regards des chrétiens détestés.


Dupont qui depuis quelques instants donnait des marques d’impatience intervint.

— Permettez que j’admire, dit-il, ce procédé qui, de la rencontre que firent d’un cocu deux troupiers philosophes, vous permet de tirer des conclusions péremptoires sur l’aptitude des foules à la révolte. Vous restez certes dans le ton général des affaires Maghzen où le plaisant se joint au sévère et le burlesque au tragique. Mais croyez-vous que ce genre convienne à votre sujet ? Pour moi, autant je vous prise conteur, autant annaliste je vous trouve fâcheux. Cela tient peut-être à la petitesse, à la mesquinerie méchante des gens dont vous parlez. Cela vient aussi du fait que, non content de dire des événements, vous vous permettez de les commenter. Sur quoi fondez-vous par exemple cette opinion que le peuple de Fez avait à l’époque, à notre égard, des intentions hostiles ? S’il en eut, quelle part attribuez-vous dans leurs causes au milieu, à ses tendances, à l’enseignement religieux, aux réactions des éléments extérieurs sur l’opinion publique de la grande cité ? Abou Mohammed Salah ben Abd el Halim de Grenade a dit...

— J’attribue, dit Martin, l’hostilité dont vous honorez mes discours au fait que je me suis permis, devant l’arabisant distingué que vous êtes, d’émettre des opinions sur une matière dont vous réclamez le monopole. Je ne connais rien de plus odieux que la nécessité où l’on est parfois de vivre auprès d’un arabisant. S’ils sont deux, passe encore ; tandis qu’ils s’observent et se déchirent, on peut jouir de quelque repos. Il m’est arrivé d’en rencontrer trois et j’ai dû prendre la fuite. Je vous applique, vous le voyez, ainsi qu’à vos semblables, ce que disait certain sage musulman de ses femmes. Mais vous brandissez déjà vos auteurs. Vous brûlez de nous instruire. Enfourchez donc votre dada, cher ami, et montrez-nous, pendant que je repose, quelques aperçus sagaces sur l’esprit de la grande ville, ses causes et ses effets.

— Je ne saurais, fit Dupont en feuilletant ses notes, traiter un sujet aussi grave si vous ne quittez ce sourire sceptique et refroidissant. Mon intention était d’étayer votre récit par trop léger de quelques réflexions sérieuses sur l’Islam mograbin. Ne pensez-vous pas que ceci soit d’importance ?

— Tout en ces matières importe, dit Martin, comme aussi de n’en point exagérer l’importance. Mais je vous sais gré, cher maître, du secours que vous m’apportez et que j’accepte le plus gravement du monde.

— Il s’agit donc de Fez, commença Dupont, considérée comme pôle irradiant de pensée musulmane en cet extrême occident d’Afrique. Foyer d’intellectualité pure, c’est-à-dire dépouillée de toute science profane et inutile, université religieuse prétendant enseigner une orthodoxie supérieure, repoussant tout ce qui n’est pas le Qoran, affirmant l’efficience de la lettre et rejetant les commentateurs, Fez est certainement en Islam le moins libéral, le plus intransigeant des centres doctrinaires. Les causes profondes de cet état d’esprit, de cette involution de pensée religieuse sur une formule rigide et impitoyable, pourraient être recherchées dans le passé. On les trouverait peut-être dans les conditions géographiques, historiques et morales qui régissent l’empire du soleil couchant. Compris tout au bout du vieux monde entre l’Espagne désislamisée et l’Afrique mineure tournée vers le Khalife de Stamboul, disposant depuis des siècles de son Emir, de son guide propre qui est en même temps son Imam ou chef religieux, le Moghreb a voulu s’isoler, se singulariser, s’élever au-dessus de toutes les discussions, ignorer les exégèses, les schismes dont l’orient musulman a souffert et souffrira jusqu’au bout, car l’Asie est une vaste marmite où la pensée humaine, inquiétante sorcière, fait bouillon des plus étranges crapauds. Ces causes lointaines du particularisme religieux mograbin, sont probables sinon réelles. Mais il en est d’autres plus jeunes, plus locales et intimes qui expliquent facilement la tendance que nous remarquons, cet absolutisme dogmatique dont l’enseignement ici porte la marque : ce que signifie tel verset ? que t’importe ! puisque la possession du verset seule te sanctifie.

Tout d’abord il faut noter que les plus hautes classes de la population citadine comportent une forte proportion de juifs islamisés. Nous ignorons comment se firent ces conversions et quelles époques les virent. L’histoire de Fez est longue, et longue aussi la servitude juive au Maroc. Nous savons qu’Israël souffrait jadis volontiers pour sa foi jusqu’au martyre. Mais il est exact aussi qu’en dehors des crises aiguës de folie religieuse ou de colère commerciale qui jetaient les musulmans sur les groupes d’hébreux vivant à leur contact, ces derniers étaient en terre d’Islam moins dépaysés qu’en notre Europe par exemple. Les juifs qu’on faisait chrétiens redevenaient juifs dès que possible. Ils ont moins de prévention contre l’Islam. Tous les sémites pensent et agissent en sémites. Ils se rossent et se conduisent en frères ennemis, frères tout de même. Il est douteux pourtant que les conversions aient été en aucun temps volontaires. Il est plus certain que beaucoup furent imposées par la force, d’autres par la menace de l’exil, plusieurs cédèrent à cette autre contrainte qu’est le souci de jouir en paix des biens de ce monde. Il est avéré, en tout cas, que maints juifs convertis sont devenus de bons musulmans et ont fait souche de vaillants et farouches sectateurs de Mahomet. Ce faisant, ils ont joint à leur conviction nouvelle toute l’énergie qu’ils tenaient de leur race et en particulier cette discipline religieuse que le Judaïsme impose aux siens, étroite et féroce. Passant de la Synagogue à la Mosquée, ils ont emporté leur goût pour la tradition rigide et minutieuse et même conservé ces constantes intérieures, la loi, la religion dont leur race s’était armée pour maintenir son unité morale. Ils ont ainsi donné aux classes dirigeantes de Fez ce caractère qui frappe, singulier mélange de religiosité outrée et de génie commercial. Peut-être ont-ils leur part dans l’évolution vers le fanatisme d’un Islam qui fut certainement plus tolérant jadis qu’aujourd’hui. Mais l’esprit qui anime l’enseignement que Fez donne et répand dans le Moghreb, résulte aussi et peut-être pour la plus grande part, des nécessités du prosélytisme musulman chez les autochtones, de la lutte contre l’anthropolâtrie maraboutique à laquelle aboutit constamment l’islamisation des berbères.

Il ne devait pas échapper aux souverains conscients de leur mission, et il y en eut, que ces populations sont inaptes à conserver indéfiniment et sans déformation l’empreinte d’une philosophie quelconque, empreinte sans laquelle pourtant ne pouvait se faire la cohésion indispensable à l’unité du domaine impérial. Ils ont compris qu’il fallait inculquer aux berbères des principes simples, sans commentaires prêtant à discussion : « voici le livre, crois en sa vertu ou sois maudit, chassé » ; qu’il fallait insuffler à la masse ces principes à jet continu. Car l’islamisation des berbères fut le grand œuvre tout au long des dynasties successives, chacune proclamant la nécessité de régénérer le sentiment religieux affaibli sous la précédente, chacune ayant pour guide un « saint » menant vers l’Islam des hordes aussi totalement ignorantes de l’Islam que l’avaient été celles venues avant elles. Et l’on voit l’autochtone réagir au cours des siècles sur l’enseignement même qu’il cherche. Les historiens musulmans, à maintes reprises, nous en donnent des preuves, nous montrent par exemple tel souverain révoquant un jurisconsulte de la grande école pour le remplacer par un autre moins savant mais qui parlait berbère.

Fez s’est donc mise au niveau des cœurs qu’elle voulait gagner. Elle y a réussi. Les habitants de la Berbérie sont musulmans plus et mieux qu’ils n’ont été mosaïstes ou chrétiens. Ils ont bien un peu façonné l’Islam à leur taille, mais il n’y a pas de schisme au Maroc, point de sectes dissidentes qui vaillent la peine d’être notées. Et grâce à l’esprit farouchement particulariste qu’élabore la cité sainte, le pays tout entier a pu tenir tête aux assauts du progrès et s’isoler du monde plus longtemps et mieux qu’aucune autre contrée n’a jamais pu le faire.

Mais, en fin de compte, si la grande université a créé, dans l’immense enceinte de Fez la bien gardée, une ambiance propre à réchauffer le zèle des populations mograbines, une ombre chaude dont Isabelle Eberhardt eût déliré, elle y entretient aussi une atmosphère lourde où les âmes se traînent, où les hommes pour vivre ont besoin de culottes larges et de savates.

— Vous dites ? interrompit Martin.

— Je termine, fit Dupont, ma démonstration par un aphorisme concluant et définitif. Y a-t-il, en effet, preuve plus grande de la religiosité de tout un peuple que l’obligation qu’il s’impose d’un vêtement et d’une chaussure indispensables à l’observance des règles liturgiques ? Il est impossible de dire la prière si l’on ne porte un pantalon bouffant. Lui seul permet sans douleur et sans danger de s’asseoir sur ses propres jambes croisées, de se relever, de se jeter à genoux, de se prosterner, de se rasseoir surtout étant prosterné, d’exécuter enfin la gymnastique imposée par le législateur à tous les musulmans, pratique merveilleusement conçue pour assurer jusque dans l’âge le plus avancé la souplesse des membres et pour combattre l’obésité. Doutez-vous que celui qui prescrivit cinq fois par jour cet exercice de vingt minutes, ait eu pour dessein de donner à son peuple une valeur physique de premier ordre ? Voyez ce doux et noble vieillard qui professe à Karaouyine. Il est assis sur sa jambe gauche qui est complètement enfouie sous ses amples vêtements. Il a, par contre, sa jambe droite placée en travers devant lui, le pied sur le genou gauche, de telle sorte que cette jambe lui fournit une balustrade où, pour parler à ses élèves, il va de temps à autre s’accouder des deux bras. La leçon finie, il se relèvera d’un seul coup sans qu’aucun des assistants plus jeunes ne lui tende la main. Il aurait garde, d’ailleurs, de l’accepter. Ce serait avouer qu’il ne peut faire seul sa prière. Demandez, Monsieur, cette souple verdeur à quelqu’un des vôtres. Tantôt vous exposiez cette idée soutenable, mais bien impertinente, que la disparition fatale des eunuques coïncidait en Orient avec le développement des idées libérales. Ma proposition est bien moins risquée. Elle est, en tout cas, à l’honneur du peuple qui en fait l’objet. Rien n’est plus noble que le respect des traditions dont la vie sociale est faite. Je continue donc. Il n’est pas de prière possible sans pantalon large, et il est incorrect de la faire sans pantalon. C’est pourquoi les Berbères la font peu et mettent des chausses pour venir à Fez où ils seront obligés de se montrer pieux. Leurs femmes n’en mettront pas, car elles n’entrent point dans les sanctuaires. Mais telle est la vigueur du sentiment religieux élaboré par la grande ville, que les rudes montagnardes qui se promènent à Meknès à visage découvert se voileront pour pénétrer avec leurs gars dans la cité sainte.

Je passe à la chaussure, paragrapho, Monsieur, sutoribus. La savate marocaine, chaussure nationale s’il en fut et merveilleusement égalitaire, car celle du Sultan ne diffère pas de celle du fossoyeur, la savate dans laquelle on entre et dont on sort d’un tout petit mouvement sans se baisser, l’incommode pantoufle qui ne tient pas au pied par un contrefort entourant le talon mais par une crispation des orteils et plus tard par une sorte d’accord tacite entre contenant et contenu qui est bien une des singularités les plus curieuses de ce pays, la babouche marocaine en cuir jaune que l’on prend à la main dès qu’il faut courir, la « balra », dis-je, pour l’appeler par son nom, est la preuve excellente de l’attachement de tout un peuple aux rites orthodoxes. Avouez, je vous prie, qu’elle est indispensable à des gens qui doivent faire pieds nus cinq prières par jour et chaque fois se laver les pieds sans les essuyer. Imaginez la sujétion qu’apporterait en cette affaire l’obligation de retirer et de remettre des chaussettes et des bottines à boutons. On ne fait plus la prière dès qu’on a des godillots ou un pantalon collant. Et ceci, d’ailleurs, tuera cela. Déjà la chaussette, bien que timidement, se répand dans la masse, des milliers de berbères ont parcouru l’Europe dans les croquenots militaires de la princesse et ne les quitteront plus que difficilement. Le Marocain en mal d’évolution qui vous parle des droits de l’homme, de M. Wilson et qui vous souffle à l’oreille qu’il est franc-maçon, a quitté la savate pour la bottine. L’impersonnelle et irresponsable circulaire qui a réduit dans les ateliers de l’État les gabarits sur lesquels se coupent les pantalons des tirailleurs a porté un coup terrible à l’antique et belle chose...

— Et n’est-ce pas profondément regrettable ? reprit Martin. Le musulman, même en pleine tension religieuse, n’est dangereux que par secousse et rarement. Il est de fréquentation facile et d’abord courtois, il est hospitalier. Mais il change en effet radicalement dès qu’il ramasse sa chemise dans son pantalon et porte des chaussures européennes. Il est fâcheux que ces gens ne puissent vivre à notre contact sans se transformer car, tout bien considéré, ils n’y gagnent rien et nous y perdons. L’enseignement de Fez, fanatique à ne voir que son principe, est pacifique pratiquement. Qu’enseigne-t-il, après tout ? la résignation. On n’apprend pas le maniement des armes à Karaouyine. On y joute à coups d’ergotages scolastiques. Au lieu de cela, les voici prêts à se jeter dans la mêlée de nos idées, de nos disputes. Comme leur cérébralité n’est pas apte à nous suivre, ils s’aigriront et nous gêneront, uniquement d’ailleurs pour cette raison qu’ignorant leurs insuffisances diverses, nous les prendrons au sérieux. Ah ! que ne peut-on leur conseiller de rester dans l’ombre chaude de leur foi, pieusement accroupis, attentifs aux leçons inoffensives de leurs vieux maîtres, tandis que, dans la petite école à côté, les enfants ânonnent des versets, tandis que les colombes voltigent autour du patio, tandis que les savates attendent, discrètes, bien alignées près de la porte ! Je vous approuve, amis musulmans, de penser que le progrès est un Dieu cruel, qui empêche ses sectateurs de dormir et qui les tue. Je vous approuve de passer votre jeunesse à discourir éperdument sur les mérites relatifs du beau-père et du gendre de votre prophète, sur la façon de faire vos ablutions, sur la morphologie et la syntaxe de votre langue sublime ; et j’admets d’autant mieux votre mépris pour nos idées sur le système du monde, que depuis Einstein c’est peut-être vous qui avez raison. Pour votre tranquillité autant que pour la nôtre, écartez-vous des sciences exactes et des autres où vous ne puiseriez que d’importunes ambitions. Cherchez la sagesse dans votre livre sans pousser plus loin. Puisque nous vous l’apportons, usez largement du confort moderne, mais n’en fabriquez pas. Qu’il subsiste au moins grâce à vous sur cette terre des âmes et des choses surannées où nous puissions, de temps à autre, reposer nos yeux et attarder notre pensée. En un mot, restez ce que vous êtes pour qu’on vous aime.

— Je vous arrête, fit Dupont, car vous allez en termes attendrissants contredire votre début. Vous êtes incapable d’une opinion ferme en ces matières dont une longue expérience aurait dû, pourtant, vous donner connaissance certaine. Vous versez à leur sujet dans le sophisme et soufflez alternativement sur ces choses et le chaud et le froid.

— C’est, répondit Martin, que ma pensée oscille entre deux propositions qui me sont également chères. Comme Français épris d’amour pour l’humanité, je voudrais tirer ce peuple de son actuelle torpeur, lui parler, non point de ses devoirs qu’il connaît pour le moins autant que nous savons les nôtres, mais de ses droits, l’élever à la liberté, le guider sur la route radieuse du progrès, réveiller la conscience ensommeillée de ses citoyens et, ceci fait, par simple amour de l’art et du danger, lui montrer la beauté de la lutte, l’instruire des moyens qu’y emploie notre civilisation. Mais aussi plus simplement, en égoïste oublieux ou lassé de son rôle éducateur, je voudrais qu’il restât, ce peuple, tel qu’il s’est fait lui-même, parce qu’il est amusant, sociable, et qu’auprès de lui je me repose de toutes les belles inventions que je lui demande d’admirer. Vous me déniez la possession d’aucune opinion ferme. J’en ai une pourtant : c’est que les musulmans sont bien comme ils sont et que c’est nous qui les rendons insupportables. Ceci dit, j’avoue mes torts et renonce à vous suivre dans les réflexions profondes qui vous viennent au contact de la civilisation mograbine. Je veux rester conteur tout simplement et, puisqu’il est question de ces milieux éclairés, religieux et diserts qui sont la gloire de la ville sainte, laissez-moi vous y conduire tandis que le Sultan, somnolant à l’épaule de sa nouvelle conquête, pense à la façon dont il fera mourir le Rogui.

— Je vous écoute, fit Dupont.


Après sa première rencontre, dans la cour du méchouar, avec son prisonnier, Hafid avait congédié tout le monde et donné rendez-vous pour le lendemain à ses ministres et aux oulama. Ceux-ci, mécontents d’ailleurs de la désinvolture avec laquelle on les faisait courir les rues par la chaleur accablante, avaient, en quittant les lieux, convenu de se retrouver à l’heure fraîche chez le principal d’entre eux.

Ben Louaz n’était pas le plus vénéré des sages jurisconsultes alors vivants. Deux autres le dépassaient dans le respect général par leurs vertus et leur science religieuse. Mais ils étaient, ceux-là, très âgés et se tenaient écartés des affaires publiques. Ils avaient chargé ben Louaz de les représenter au Conseil des oulama et ceci le désignait bien pour en être le chef lorsque Dieu rappellerait à lui ses pieux serviteurs. En attendant, leur coadjuteur prenait volontiers l’initiative des réunions où s’élaboraient les directives de la communauté et se décidaient les quelques actes politiques par lesquels, prudemment, les juristes se rappelaient à l’attention des Sultans. Leur situation était en ceci délicate. De par l’islam et la tradition propre du Maghreb, le Sultan est chef temporel de l’Empire et chef spirituel de la communauté. Son pouvoir est universel et, dès qu’il est nommé, ceux mêmes qui ont proclamé la légalité de son accession au trône rentrent dans l’ombre et s’inclinent devant le maître. Celui-ci pourtant n’éloigne pas les oulama. Il leur demande parfois des avis et, plus rarement, des consultations propres à justifier certains de ses actes. Mais il n’accepterait pas leurs remontrances. Quand le Sultan est à Fez où se trouvent les principaux jurisconsultes, ceux-ci sont tenus de se montrer à la cour, de figurer dans les conseils, d’entourer enfin le monarque dans les circonstances graves, de le soutenir du prestige que le peuple accorde à leur science et à leurs vertus musulmanes. On pourrait croire que les oulama ont, en ces occurrences, possibilité de marquer leur volonté, d’exercer une influence sur la marche des affaires publiques. Cependant, ils s’en gardent bien : le Sultan est le maître absolu ; la doctrine elle-même interdit de heurter de front sa volonté. Chose singulière : la force des oulama réside tout entière dans la faculté qu’ils ont de ne pas agir ; et ces actes politiques dont nous parlions plus haut se bornent de leur part à se rendre au palais ou à n’y pas aller. Par là, par leur présence ou leur abstention, ils se montrent soutiens du trône ou censeurs impitoyables de celui qui l’occupe. Il est d’une importance capitale pour le Sultan que ces docteurs, auxquels il ne demandera généralement rien, répondent cependant quand il les convoque, car leur inutilité dont personne ne doute devient une puissance quand elle refuse qu’on la constate. Abd el Aziz est tombé parce que les oulama se sont plusieurs fois de suite excusés poliment de ne pouvoir se rendre auprès de lui. L’enseignement religieux dont ces gens sont les pontifes a sur les esprits telle emprise que l’opinion publique devient hostile au souverain quand les docteurs le boudent, opposent l’inertie et l’indifférence à sa conduite ou à ses excès de pouvoir.

On suit d’abord une des rues qui descendent vers Fez el Bali et que bordent les échoppes des marchands de ferraille et de goudron. On la quitte pour prendre une ruelle à gauche puis d’autres nombreuses à droite, à gauche, dont la dernière, entre les hauts murs aveugles de nobles et jalouses demeures, finit en cul-de-sac. Au fond de celui-ci est la porte de ben Louaz. Dans la journée, elle est toujours ouverte. Par tradition familiale, la maison de l’alem directeur de la foi veut être accueillante aux disciples. Ainsi le veut aussi la tyrannie de la domesticité dont s’encombrent le personnage et sa famille. Entre le logis et les boutiques de la rue marchande, ce sont les allées et venues continuelles de jeunes esclaves mâles, tandis que sous le porche les petites négresses lippues au regard effronté paraissent et disparaissent, prennent ce qu’on apporte des mains des commissionnaires, rient, criaillent et aguichent leurs compagnons. Invariablement, depuis des années, quand il descend de mule devant son seuil, le professeur prend le ciel et les murs voisins à témoin que cette engeance jette le déshonneur sur sa maison. Invariablement de même, l’engeance se bouscule pour baiser main ou vêtement du maître qui rentre bougonnant, heureux et paternel.

Ben Louaz est un beau vieillard, vigoureux héritier d’une lignée de savants religieux. Il fait remonter son origine à ces Arabes qui vinrent il y a plusieurs siècles de Kairouan s’installer dans la Fez naissante et contribuèrent dès le début à l’instruction des sauvages mograbins. Il est quelque peu jaloux d’un collègue qui, portant en son nom celui d’une ville andalouse, se réclame aussi d’une antique et pure origine arabe, tandis que les autres s’amusent de ces deux orgueils en remarquant que ces confrères ont autant l’un que l’autre visage berbère et, dans leurs personnes et leurs actes, toutes les caractéristiques de cette race.

En quittant le palais où ils avaient vu le Rogui dans sa cage, cinq importants personnages s’étaient donné rendez-vous chez ben Louaz à l’heure, avaient-ils ajouté en souriant, où les oiseaux dorment, ceci par allusion à certaine particularité de la maison qui devait les recevoir. Celle-ci, vaste et riche, montrait tout d’abord au visiteur un grand patio dont tout le centre à ciel ouvert était occupé par une immense volière. Le goût du savant pour les oiseaux s’étant aggravé du fait que sa femme l’avait partagé, tout, dans le premier corps du logis, avait été sacrifié au bien-être des pensionnaires ailés choisis avec soin, payés très cher, venus souvent de loin et dont la collection était l’orgueil de son propriétaire. Riche, ben Louaz avait dépensé des sommes importantes dans le choix des treillages les plus perfectionnés propres à compartimenter sa volière. Il en avait fait une chose vraiment curieuse, mais à la longue, pour lui, encombrante et tyrannique. Le climat du Maroc est chéri des oiseaux. Ils y pullulent et deviennent d’une impertinence extrême. Certaines races n’avaient pas tardé à déborder de la volière. Peu à peu, toute cette partie de la demeure leur avait été abandonnée ainsi qu’à leur guano. Un vol égaré de ces moineaux insolents qui vivent à Marrakch s’était abattu certain jour sur la maison et leur tempérament révolutionnaire avait eu la partie belle dans ce milieu gâté par tous les soins dont on l’entourait. En fait, tant que durait le jour, le grand patio et les pièces voisines étaient intenables à cause de la rumeur qu’y déchaînaient les cris, le pépiement, le sifflet, les appels roulés et roucoulés des petits êtres coalisés. La maison, heureusement, comportait d’autres appartements pour le maître et pour ses femmes, pour ses hôtes. Or il advint que le populaire, toujours en quête de merveilleux, affirma que l’alem connaissait la langue des oiseaux et avait avec eux de longs et graves entretiens. Ceci renforçait de mystère les mérites qu’on lui reconnaissait, mais lui interdisait aussi de rendre la plus belle partie de son logis à sa destination normale : sa renommée en eût souffert. Il était prisonnier de sa volière. S’il leur arrivait d’en rire, ses collègues pourtant ne le critiquaient point, car ils savaient qu’il ne faut pas contrarier la crédulité publique, source intarissable de profits moraux et matériels.

Cinq donc des plus éminents docteurs de la foi se rendirent ce soir-là chez ben Louaz. Successivement, à leur descente de mule, les domestiques, multipliant les marques de vénération, leur firent éviter la maison des oiseaux et les guidèrent vers la pièce où le maître du logis les attendait. Il y avait l’Andalous dont il a été question, esprit très fin, poète à ses heures et qui, s’il faut en croire les hommes de son âge compagnons de sa vie, avait en sa jeunesse écrit maintes pièces légères que l’on se passait sous le manteau. Mais ceci ne compromettait en rien son renom très pur de docteur très orthodoxe. Vinrent aussi le Beranesi et le Riffain, deux berbères têtus, sectaires et violents, qui se vantaient très volontiers d’avoir combattu le modernisme plus apparent que réel, puéril en tout cas du Sultan Abd el Aziz. Son successeur ne leur en montrait nulle reconnaissance, ce dont ils enrageaient sans oser le laisser voir. Le supplice affreux du Kittani, un des leurs, était encore récent et sans abattre l’autorité des Oulama donnait tout de même à réfléchir. Le supplicié était un chérif fondateur d’une secte jugée quelque peu hétérodoxe, mais dont la plus grande erreur était d’avoir, au lendemain de la proclamation d’Hafid, fait acte de prétendant. Fort de sa récente reconnaissance par les Oulama, le Sultan s’était vengé terriblement en faisant mourir très lentement son parent sous la corde. Ce faisant, il avait éliminé un compétiteur dangereux, mais aussi laissé entendre aux gens d’église qu’ils eussent à se maintenir dans leur rôle déjà pour lui fort gênant. Les deux autres invités de ben Louaz étaient le Fassi, qui avait été ambassadeur en Europe, et le Rbati, deux savants orateurs de mosquée, très estimés de la population. Leur opportunisme prudent se masquait sous un détachement affecté de tout ce qui n’était pas religion pure. Leur tactique résultait d’ailleurs d’une réelle expérience du pays, des affaires publiques et des affaires en général. Tous ces hommes de science et de religion soignaient leurs intérêts matériels, vivaient comme l’on dit chez nous bourgeoisement, gérant leurs biens en bons pères de famille. Or un musulman y a toujours beaucoup de mérite en raison des charges coûteuses qui résultent de la façon de vivre, de toutes les complications dont ces gens encombrent leur existence.

Ben Louaz n’était pas le moins riche d’entre eux et recevait fort bien. Mais, ce soir-là, une évidente préoccupation le tenait ainsi que ses hôtes. On but longuement le thé sans autres propos que les habituels compliments qui même se prolongèrent. Ces gens s’étudiaient ; chacun eût voulu savoir ce que pensait le prochain des événements en cours ; personne ne se décidait à les discuter. Donc comme il est de coutume chez les musulmans — et comme il arrive aussi fréquemment chez nous — le but de la réunion n’intervint dans la conversation que sous forme d’incidente.

— Tu ne nous as pas montré, dit l’Andalous à ben Louaz, tes dernières trouvailles. On dit que le caïd du Sous t’a expédié des canaris superbes.

— C’est exact, mais ils dorment à cette heure et je me garderai bien de réveiller la volière. Elle me donne d’ailleurs, ajouta-t-il, des ennuis. L’homme qui veut être sage, qui croit l’être en cherchant dans les beautés de la nature un dérivatif aux passions humaines, ne réussit que rarement. Je ne sais si Dieu n’a pas voulu me donner une leçon en faisant prolifier sans mesure mon élevage.

— Peut-être, répondit l’Andalous, mais ne te plains pas de ce qui t’arrive. Le mal eût pu devenir plus grave, car les oiseaux sont les êtres les plus irrespectueux qui soient. Ils n’ont pas fait crouler ta demeure bénie. Je t’ai entendu dire toi-même à tes élèves que le vertueux Abdallah, fils d’Abi es Sbar qui, six cents ans avant toi, occupait à Qaraouyine la place que tu honores, dut faire reconstruire le minaret de la mosquée délabré par les oiseaux qui, pour y accrocher leurs nids, avaient criblé de trous les quatre faces, aggravant le mal à chaque couvée de telle sorte que les pluies pénétraient la masse et peu à peu la dissolvaient.

— Et ceci me rappelle autre chose, fit le Fassi. Lors de mon ambassade chez les chrétiens, parmi les nombreuses curiosités qu’à l’envi ces gens fort présomptueux me montraient pour me convaincre de leurs talents, je vis un genre de construction nouvellement inventé dont ils paraissaient très fiers et qui consistait à noyer des tiges de fer dans le ciment. Les maçons de là-bas prétendaient qu’on obtenait ainsi des murs étonnamment solides et durables.

— Dieu seul est durable, firent en chœur les voix.

— ... eh bien, le noble Abdallah ben Abou Sbar, pour construire le minaret dont tu parles et qui d’ailleurs est toujours debout, usa d’un procédé analogue à celui dont les chrétiens s’enorgueillissent. Il fit incorporer aux matériaux des tiges de fer qui assurèrent la cohésion.

— Est-ce bien la même chose ? fit ben Louaz.

— Peu importe, reprit le Fassi. J’ai voulu dire, et c’est l’anecdote des oiseaux irrespectueux qui m’en a donné le prétexte, que nous savons bâtir avec élégance et solidement et cela depuis des siècles. Je réponds ainsi à certaine réflexion désobligeante dont un de ces insolents certain jour me mortifia : « Vous n’avez rien inventé », me dit-il...

— Ta réponse est insuffisante, reprit l’hôte. Insuffisante aussi celle que j’entendis dernièrement. Un des nôtres leur disait en effet : « Vous cherchez en ce monde votre paradis. Nous aurons dans l’autre monde celui qui nous est promis. »

— Comment, protesta le Riffain, cette réponse ne te satisfait pas ?

— Elle est pieuse, reprit ben Louaz, elle est sage aussi car elle laisse croire à notre renoncement. Elle endort. Elle trompe. Celui qui parlait ainsi n’avait en effet rien de mieux à dire, c’était un être quelconque auquel Dieu dictait une formule opportune. Mais ici pouvons-nous raisonner ainsi ?

— En effet, dit l’Andalous ; il est plus sensé de reconnaître que la science européenne nous domine et d’avouer notre faiblesse. Cet aveu ne nous amoindrit pas car, tout venant de Dieu, qu’Il soit exalté ! science et faiblesse résultent de sa volonté. Que sera celle-ci demain, qui sera demain le maître ou l’élève ?

— Dès maintenant, reprit ben Louaz, qui pourrait dire que l’Islam est faible ? Les musulmans couvrent une immense partie de la terre. Et penser comme font les chrétiens, qu’eux seuls domineront toujours parce qu’ils savent, avec des machines, fabriquer du sucre et des cotonnades ou encore des canons, mépriser ceux qui préfèrent comme nous la science sacrée aux sciences humaines, est un orgueil dont Dieu Très-Haut ne peut être qu’offensé. En attendant qu’il marque sa volonté, on ne doit répondre à ce mépris que par le nôtre.

— En attendant, fit le Beranesi, ces maudits chrétiens nous obsèdent. On ne parle en tous lieux que de leurs faits et gestes. Leur nombre est encore infime, Dieu soit loué, et pourtant on les voit partout. Se peut-il qu’un État comme celui-ci ne puisse vivre sans intrusion des étrangers en ses affaires ? Moulay Hassan est mort, hélas ! qui sut avec tant d’habileté tenir éloignées leurs entreprises, étouffer leurs intrigues. On voyait bien quelques chrétiens dans son entourage, mais leur rôle se bornait à celui de conseillers lointains. Ils étaient là en curieux, se conformaient aux usages et ne commandaient pas.

— C’était, fit le Fassi, l’époque heureuse où le Sultan parlait d’égal à égal aux sultans d’Europe parce que le pays suffisait aux besoins du pays et qu’à ceux qui offraient des choses étonnantes on pouvait encore répondre : merci, remportez cette affaire, nous ne saurions nous en servir et nous n’en voyons pas l’utilité. Tandis qu’il faut craindre de plus en plus l’envahissement des nouveautés coûteuses. Le Maghzen est endetté. On a besoin des Français, on cède, on achète, la créance s’accroît.

— Ils sont adroits d’ailleurs, fit l’Andalous, et, avouons-le, y mettent des formes que d’autres Européens avant eux n’observaient pas. Vous vous en souvenez, cela commença par un rien : la cuiller. Ces gens s’étonnèrent que les soldats du Sultan mangeassent avec leurs doigts comme vous et moi. Ils soutinrent tenacement cette opinion, contraire à nos idées, que la nourriture, pour être profitable, doit être portée à la bouche avec un objet en métal. Nous n’y avons pas fait d’objection, car cette atteinte aux coutumes paraissait peu grave, et ce fut ce qu’ils appelèrent la première réforme. Ce mot leur plaît beaucoup et s’applique, m’a-t-on dit, aux innovations diverses qu’ils proposent un peu partout. Ils y mettent de l’insistance, mais aussi une sorte de conviction aimable qui subjugue. Ils sont, comme vous le savez, assez orgueilleux. Lorsque vous leur parlez, ne leur dites pas : Vous autres chrétiens, cela a l’air de les gêner ; dites : Vous autres qui êtes des réformateurs... vous les disposerez merveilleusement à vous entendre si vous avez quelque chose à leur demander, ce qu’il faut éviter le plus possible. Ayant vu que nous acceptions la cuiller, ils préconisèrent un vêtement spécial pour les soldats, puis des chaussures. Nous en sommes aujourd’hui aux canons.

A ce moment le Rebati, jusqu’alors silencieux, prit la parole.

— Le plus fâcheux est que, pour sa politique, le Sultan — que Dieu le tienne par la main — ayant accepté d’acheter en France des canons, est contraint d’en commander aussi en Allemagne et que cette pratique conduit le pays à sa perte... Car il faudra, pour payer, contracter emprunt et, par suite, donner des gages. La gestion de ces gages exigera un nouveau contingent de chrétiens calculateurs, vérificateurs. Nous serons bientôt submergés. Ne pensez-vous pas, conclut-il, qu’il serait temps de représenter au Sultan les dangers de sa politique et de lui montrer la profondeur du gouffre vers lequel il penche ?

Il n’y eut pas de réponse. Chacun de ces hommes prudents attendit celle que pouvait faire son voisin et même souhaita qu’il n’en fît pas. Car la question était fort épineuse et, vraiment, de quoi se mêlait si mal à propos le collègue ? Pensait-il réellement à faire des remontrances au souverain, au farouche Abd le Hafid grisé, qui plus est, par sa victoire sur le Rogui ? Il y eut quelques instants de gêne dans la blanche assemblée des saints hommes. Le maître de la maison, avec grand à-propos, frappa dans ses mains pour faire paraître les petites esclaves. On servit à nouveau des tasses de thé. On entendit les aspirations bruyantes des buveurs qui s’attardèrent à siroter. Puis l’Andalous, avec une indifférence voulue, résuma l’opinion ambiante en laissant, dans le silence contraint, tomber ce dicton berbère :

— Il n’est personne qui dise au lion : tu pues de la bouche.

Bien que tardif, nul ne douta que ceci répondît à la question du Rebati. Les visages se détendirent. Et par déduction logique, le lion fit penser à la cage et la cage au Rogui.

— En attendant, fit ben Louaz, c’est de l’autre lion qu’il s’agit. Que faisons-nous du Rogui ?

— Si nous proclamions qu’il est le vrai Moulay M’Hammed, dit en ricanant le Riffain qui avait de la rancune contre l’ingratitude du Sultan.

— Est-il vrai, fit ben Louaz, que certains d’entre vous expédient en secret ce qu’ils possèdent vers les parages de montagnes... du Riff ou d’ailleurs ? Non, n’est-ce pas. Alors, pas de mauvaises plaisanteries. Personne ne fait rien ici sans son compère, et chacun de nous est responsable des légèretés du voisin.

— Que faisons-nous du Rogui ? as-tu dit, reprit le Riffain sans paraître s’émouvoir de la remontrance, mais désireux de pallier l’effet de sa boutade. Il s’est fait prendre, il ne nous intéresse plus.

— Mais Hafid, dit le Beranesi, s’enquerra du genre de mort qu’il lui faut appliquer. La chose est prévue par la loi. Nous seuls la devons dire et interpréter. Il ne faut plus tolérer que le Sultan se passe de notre avis. J’ai revu tous les textes. Les rebelles...

— Cet homme et ses auxiliaires, reprit ben Louaz, et sa voix prit le ton d’autorité qu’il fallait pour dominer le débat, cet homme est en rebellion contre le Sultan et non point contre l’Islam. Celui-ci seul importe ; il n’est pas en cause. Vos opinions personnelles, comme vos susceptibilités de jurisconsultes, doivent rester au fond de votre gorge et de votre cœur. Le Sultan, d’ailleurs, est à ce paroxysme d’orgueil où l’on ne pense pas avoir besoin de conseils. Il n’en demandera pas. Qu’il se débrouille avec ses prisonniers, et si, en cette affaire, l’Europe, comme on peut le croire, a les yeux fixés sur lui, il appartient à ses ministres de le renseigner. C’est de la politique, la religion n’a rien à y voir. Nous répondrons certes à la convocation du Sultan. Nous irons sans hâte obséquieuse comme sans retard frondeur. Au travers de la foule avide des spectacles de guerre nous passerons lentement. Abd el Hafid, s’il veut que nous arrivions jusqu’à lui, devra faire fendre la masse du populaire devant nos mules apeurées. Au conseil nous n’aurons rien à dire, car on ne nous aura pas attendus pour juger le Rogui et ses hommes.

Les Oulama, sous le verbe ferme de leur chef, se taisaient. Cette abstention un peu hypocrite qu’on leur indiquait convenait à leurs goûts et chacun en soi-même jugeait qu’elle était à cette heure plus que jamais opportune. Abd el Hafid effrayait. Depuis qu’il était là, les affaires du Maghzen, jusqu’alors lentes, alourdies d’atermoiements, de réticences malignes, d’hésitations superflues, prenaient une allure trépidante qui donnait le vertige aux vieux musulmans et en particulier à ces graves hommes de religion qui, selon l’expression même de l’un d’entre eux, s’estimaient « gens de patience et d’espoir ». Les événements depuis quelques mois se précipitaient selon un rythme nouveau, déconcertant. Chacun avait le sentiment, dans l’entourage du Sultan et dans la partie éclairée de la population citadine, qu’Hafid, impulsif et violent de son naturel, épousait le branle tumultueux donné par les Français aux affaires de l’État, branle d’ailleurs dont ceux-ci voulaient rester maîtres, qu’ils sauraient graduer à leur guise et conduire à leurs fins.

Mais c’était déjà trop longtemps parler de choses sérieuses et celles-ci réglées par la volonté plus forte de l’alem ben Louaz, les esprits apaisés goûtèrent le repos des heures tièdes. L’hôte lui-même, dont le torse s’était quelque peu redressé lorsqu’il avait dicté à ses collègues la conduite à tenir au cours des événements, s’était affalé de nouveau dans ses blancs lainages. Son visage devint souriant, il était pressé de faire oublier la contrainte qui avait pesé sur le début de la soirée. Son geste discret repoussa les fâcheuses pensées tandis qu’il concluait.

— De tout ceci, demain nous dira la suite, demain s’il plaît à Dieu.

Et les invités opinèrent à leur tour d’un s’il plaît à Dieu, heureux, abandonné, confiant et paresseux.

Ils étaient à l’un des bouts de la pièce trop longue, assis à la turque, leurs jambes reployées sous les amples vêtements, blancs comme leurs barbes, comme leurs turbans de mousseline. Ils étaient graves de par leur âge et leurs vêtures ; ils n’étaient point solennels et ne voulaient pas l’être ; l’heure était douce et, insoucieux des rugissements que devait pousser là-bas le Rogui dans sa cage, ils aspiraient à boire frais. Aux petites négrillonnes avaient succédé leurs répliques mâles. Les jeunes garçons présentèrent des pâtisseries et des bols d’une eau fraîche qui puait le goudron, puis ce fut une pastèque toute découpée, c’est-à-dire de l’eau encore. Après quoi, ces personnages durent se laver les mains et se rincer la bouche selon le rite. Enfin l’on apporta les cassolettes ; ce que voyant, les six nobles vieillards devinrent tout à coup manchots, c’est-à-dire que leurs bras et leurs belles mains blanches vidèrent les larges manches et disparurent à l’intérieur des vêtements. Ceux-ci, comme on le sait, sont admirablement taillés, faits, compris pour l’aisance absolue des mouvements, pour la façon dont ces gens marchent, s’assoient, montent à mule, se prosternent. L’homme le plus grave dans la plus sérieuse compagnie peut se gratter sans gêne pour lui-même et pour les convenances. Les bras disparus firent donc bouffer les beaux lainages, tandis que le maître du logis prenait dans une boîte en cristal des petits morceaux du bois précieux, les suçait un instant pour les humecter, puis l’un après l’autre les déposait avec soin sur les braises des cassolettes. Les petits esclaves soufflaient un peu, refermaient le couvercle et, se mettant à genoux devant chaque hôte, passaient le brûloir entre les pieds sous la cloche des vêtements. Les chefs dodelinaient de satisfaction dans le nuage fumeux qui sortait du col, tandis que par l’effet de l’air chaud se ballonnaient les djellabas. Certains tout de même toussèrent, car le petit bout de bois, substance coûteuse, émet un parfum dont ces gens par tradition raffolent, mais âcre au possible, sternutatoire et, pour les nez aryens, hostile.

La fumigation terminée, les bras reparurent, chacun se cala de nouveau béatement dans les coussins, et tout doucement les petites conversations reprirent. Avisant un aparté, ben Louaz questionna.

— Que dis-tu, tout bas, à l’oreille de ton voisin ?...

— Je lui demandais, répondit l’interpellé, s’il avait entendu cette chanteuse nouvellement connue, et dont la voix est paraît-il surprenante.

— Nous allons en juger, dit ben Louaz en tapant deux fois des mains pour appeler ses gens.

Au signal qu’ils attendaient certainement, deux esclaves, hommes robustes, surgirent. Rapidement, vers l’extrémité de la pièce à l’opposé du coin occupé par les hôtes, ils tendirent entre les frises et le plancher un vaste rideau de cretonne peinte. Puis sans même que les graves personnages eussent osé jeter vers elle un regard, une femme, la chanteuse, voilée, empaquetée des pieds à la tête, très vive passa et disparut derrière la tenture. Car si les nobles professeurs ne dédaignent pas les plaisirs profanes, ils ne peuvent, du moins en présence de témoins, ajouter à leur plaisir celui des yeux en contemplant un visage féminin. « Tu ne verras pas la femme de ton frère » ; rigorisme auquel se complurent d’importants personnages qui n’étaient pas docteurs de la loi. C’est ainsi que le fameux Ba Ahmed, grand ministre du sultan Moulay Hassan, faisait jadis écarter les femmes du trajet de sa mule dans les rues poudreuses de la rouge Marrakch. C’est ainsi que lorsqu’une femme avait à comparaître au tribunal de tel célèbre cadi, les huissiers tendaient un drap entre elle et le saint juge. Il est bon d’ajouter qu’en ces temps heureux, les femmes (qui ont toujours circulé nombreuses dans les villes marocaines) allaient presque toutes à visage découvert, lamentable relâchement aujourd’hui réfréné. Depuis l’arrivée en nombre des Français, toutes les femmes sont rentrées dans le saint devoir, au moins celui qui consiste à se voiler... et les pachas y veillent.

Derrière la cotonnade à ramages, quelques coups tapotés sur une derbouka réclamèrent l’attention, puis, adoptant un rythme, les doigts tambourinèrent un prélude. Et la femme attaqua sur une note aiguë.

Il est inutile de décrire ici ce qu’est un chant de cette sorte. On admet communément que la voix humaine est le plus riche des instruments comme genre de timbres et ampleur de registre. Ce que l’on entend au Maroc confirme cette autre opinion que chaque race dispose de cordes vocales différentes et affectionne en cette matière ce que la nature lui donna. Pour ce motif, nous ne sommes pas en état d’apprécier impartialement les sons dont les Oulama, ce soir-là, se réjouissaient à l’extrême. Pour nos oreilles impures, autant d’ailleurs que le reste de nos personnes, registre et timbre marocains oscillent entre le ré dièze mêlécasse et le mi bémol rogomme du registre soprano.

....... .......... ...

— Parfait, mais dites au moins ce que cette femme chantait, interrompit Dupont, depuis trop longtemps silencieux.

— C’est que, répondit Martin, je prétends qu’elle ne chantait rien, ou plutôt que les mots qu’elle pouvait par hasard prononcer sur des notes diverses n’avaient point entre eux la liaison d’une idée.

— Vous êtes un philistin, reprit Dupont, ou n’y comprenez goutte. N’avez-vous point lu les ravissantes strophes que ces femmes disent et qu’ont reproduites nos auteurs les plus fins ? Quel démon vous agite de nier la poésie qui s’attache aux choses mograbines ? Vous faites, Monsieur, le plus grand tort au tourisme. D’ailleurs vous traitez d’une matière qui ne vous appartient pas. Les arabisants...

— Je crois, fit Martin, vous avoir donné sur ceux-ci, dont vous êtes, mon opinion définitive. Je me garderais de vous demander ce que cette femme chantait. Plutôt que de rester court, vous mettriez sur ses lèvres un cliché d’amour pathétique et vous le qualifieriez d’andalou. Il y en a, comme vous disiez, des pages de recueils. Mais, à part une ou deux chansons grivoises, je n’ai jamais entendu que des sons voyelles modulés sans art sur des notes éraillées. Je vous accorde cependant que dans les campagnes les chanteuses répètent à satiété deux ou trois phrases de louanges à l’adresse de celui qui les a convoquées pour réjouir ses hôtes, puis, l’heure venue, débitent, au roulement frénétique des ventres et des croupes, les plus énormes grossièretés. Vous conviendrez que chez le grave ben Louaz...

Et, sans attendre la réponse, Martin, obstiné, continua son récit.

....... .......... ...

Le chant se prolongea, suivant la mode marocaine, aussi longtemps que l’artiste put disposer d’un souffle suffisant. Quand il cessa tout à coup, en point de suspension sur la médiante, personne n’applaudit car ce n’est pas l’usage, mais un murmure des plus flatteurs accompagna le : Dieu te bénisse, ô Lalla ! dont ben Louaz remercia la chanteuse. Celle-ci, plus empaquetée que jamais, gagna rapidement le patio et disparut. C’est alors que l’Alem Andalous, comme poète plus sensible que ses collègues, plus apte en tout cas à dire leur générale et sénile satisfaction, retira des deux mains son turban, ce qui est la marque, chez un musulman, d’une émotion intense agréable ou cruelle, ou poétique ou furieuse, marque fréquente aussi, mais ce n’était pas le cas, d’une lourde ivresse en quête de fraîcheur. Les Oulama voyant nu le crâne rasé de leur ami, connurent qu’il allait redevenir jeune et des oui, oui encourageants exprimèrent qu’ils seraient, de toute leur attention, complices. Le poète d’ailleurs la tête renversée, les yeux demi-clos, lâchait la bride à son inspiration :

De ta Maison, je ne dirai rien, ô ben Louaz,
Sinon qu’elle est bénie de Dieu et de qui la fréquente.
De ta raison, je ne dirai rien, ô ben Louaz,
Sinon qu’elle est claire et profonde comme l’eau d’un lac de montagne.
De ton accueil, je dirai, ô ben Louaz,
Qu’il présage celui qui t’attend au Paradis.
Car ceux que tu appelles auprès de toi
Déjà, pour apaiser leur faim, y trouvent des mets délicieux,
Et calment leur soif de l’eau pure et fraîche de l’amitié.
Et s’ils ne peuvent encore approcher la Houri,
La Houri toujours vierge aux seins arrondis et aux cuisses transparentes[9],
Du moins en goûtent-ils la voix céleste et l’appel voluptueux.
Certes, ô ben Louaz, j’exagère en dotant une humaine forme de mérites surhumains,
Mais pardonne au poète grisé par le charme des heures que tu lui accordes.

[9] Qoran, en diverses sourates, et, aussi, Traditions Islamiques d’El Bokhari, traduction Houdas et Marçais, chez Leroux, éditeur.

....... .......... ...

Tandis que le conseil des Oulama s’inquiétait ainsi des événements en cours, tandis que plein d’orgueil et d’alcool, Hafid s’attardait repu près de sa blonde et grasse roumia, tandis que Bou Hamara aux soins empressés de ses gardiens reprenait les forces qu’il lui faudrait pour marcher au supplice, quelque part, dans le quartier des consuls, un homme, de ces Français dont les gens de Fez disaient : « Ils ne dorment, ni ne mangent comme tout le monde », un fonctionnaire ployé sous une grosse lampe Vacuum, suait des notes à l’adresse de son gouvernement... « Le Sultan, enhardi par cette victoire qu’il doit au zèle inopportun de deux militaires entêtés, n’est plus abordable... il est ivre dès le matin (quinquina Dubonnet, champagnes divers, pas de concurrence étrangère)... le peuple silencieux attend des spectacles sanglants, il les aura... il sait qu’il doit les avoir... Chez le souverain actes d’impulsion alcoolique... dans l’âme des foules remous de passions violentes... Ici s’ouvre une ère d’erreurs où se peuvent dérouler les plus graves événements... faits à suivre heure par heure pour les guider si possible... savoir en user... prévoir aussi un dérivatif calmant... dans une dizaine de jours il y aura dans l’Est un autre Rogui... »


Le lendemain, au rendez-vous, ce fut Dupont qui, le premier, prit la parole.

— A mon avis, dit-il, il faudrait tout de suite rassurer un chacun sur le sort de ce deuxième Rogui qu’hier, je ne sais pourquoi, vous mentionnâtes. Il faut éviter les confusions de personnes mais se garder aussi que vos lecteurs, inquiets déjà de la façon dont finira votre récit, ne s’effarent à la pensée qu’il puisse recommencer. Croyez-moi, réglez en quelques mots ce nouveau compte. Ne laissez pas naître cette opinion inexacte que, même en ces temps barbares, le Maroc ait été en permanence un théâtre de drames effarants et d’acteurs farouches, alors qu’au contraire le plaisant se joignait toujours au cruel et même lui faisait cortège.

— J’aimerais mieux, dit Martin, rayer de ces annales une mention peut-être inutile et courir à mon but. Vous vous êtes plaint déjà du retard que j’apportais à faire mourir Bou Hamara.

— C’est exact, fit Dupont, mais je n’en suis plus à quelques lignes près, surtout quand elles sont gaies. Souvenez-vous-en. Il s’appelait Abd el Kebir, et se réclamait d’une haute origine. Nous l’appelions, nous, l’homme à la pompe depuis le jour où, désireux de recevoir comme ses frères une marque d’intérêt, il avait demandé qu’on lui offrît une pompe à incendie. En matière de propagande politique, la conscience professionnelle du diplomate doit être inaccessible à l’étonnement et, depuis qu’il en arrive au quai d’Orsay, les rapports consulaires ont transmis des demandes plus surprenantes. La pompe vint. Elle était verte avec un liseré jaune et ses bras d’un brun sombre, pareils, avait-on pensé, à ceux humains qui les manieraient. Deux ouvriers délégués de l’usine accompagnèrent la livraison pour en déballer sur place les organes et en indiquer le maniement. Le cadeau revint sans doute assez cher, mais enfin El Kebir put, jusqu’à satiété, s’amuser à doucher ses esclaves et en rire, paraît-il, jusqu’à perdre le souffle. A nos sens de démocrates impénitents, c’est là un odieux abus de la puissance patriarcale qui régit la famille mograbine et cet avant-goût du pouvoir despotique devait livrer l’homme à la pompe aux pires entraînements.

— Bravo, fit Martin.

— Or il advint précisément que le Rogui Bou Hamara fut pris et la nécessité pour certains de le remplacer se trouva coïncider avec les aspirations d’El Kebir à la tyrannie. Sans doute pensait-il encore que ces maudits chrétiens qui lui avaient donné une pompe lui procureraient aussi facilement une couronne. Il fallait toutefois l’aller chercher loin dans l’est, du côté de Taza. Il dut s’y rendre vite en faible équipage et faire, pour éviter Hafid, un grand détour par les tribus berbères de la montagne. Et chaque soir, à l’étape, les mêmes discours s’entendaient.

— Qui es-tu, toi, voyageur ? demandaient les Berbères.

— Je suis un tel, fils d’un tel, je suis chérif et je me déclare sultan.

— Tu disais donc que tu veux être sultan ? Tu vas sans doute à Fez tuer Hafid ?

— Non, je vais à Taza ; c’est là qu’on fait les sultans.

— Nous te passerons donc en sécurité à la tribu voisine, car nous voyons bien que tu es chérif ; mais jure-nous que tu n’es pas déjà sultan. Jure-le sur l’âme de ton saint père le Sultan, que Dieu lui fasse miséricorde[10]... Et maintenant on va t’apporter les enfants pour que tu les touches.

[10] Sur les sentiments complexes que professent les Berbères à l’égard du Sultan, voir pages 24 et 25.

— Apportez-moi aussi de quoi manger, disait le prétendant.

Plus il avançait vers l’est, et plus les gens l’entouraient, curieux. Mais il arrivait mal à se faire comprendre.

— Reste avec nous, lui disaient certains, et quand tu seras mort nous t’élèverons une belle Koubba.

— Nous t’accueillons avec plaisir, ô chérif, disaient d’autres, mais quand tu seras sultan, ne remets plus ici tes pieds, que Dieu sanctifie leurs traces !

Enfin l’homme parvint chez les Riatas, tribu qui entoure la ville de Taza, laquelle était, à cette époque, toute en ruines accumulées et de divers âges.

— Je suis un tel, fils d’un tel, dit le chérif, je suis prétendant au trône à la place de Bou Hamara qui s’est fait prendre et qui d’ailleurs n’était pas chérif. Proclamez-moi Sultan.

— Voire, dirent les gens, ceci demande réflexion. Comme chérif, sois d’ailleurs le bienvenu ; plante ici ta tente, entrave ici ton cheval et mets-toi en prière pour qu’il pleuve sur notre territoire, puisque tu es chérif.

Or il se trouva que le pauvre El Kébir qui se plaisait tant à doucher ses esclaves, avait horreur de l’eau. Il était sale, négligé, repoussant à ce point, qu’il dégoûta les Riatas eux-mêmes, gens pourtant assez grossiers. Sa simplicité d’esprit et sa malpropreté corporelle confirmèrent très vite les habitants dans cette opinion qu’il était réellement un saint homme mais qu’il serait inopérant dans un rôle temporel. On lui donna femme et provende, on vint en pèlerinage lui demander sa bénédiction, mais les tribus placèrent autour de lui des gardes pour qu’il ne pût correspondre avec le monde extérieur et s’aviser, si peu que ce soit, de faire acte de prétendant.

C’est pourquoi l’homme à la pompe vécut et vit encore, insoucieux. Son aventure, réduite à peu de chose par la sagesse populaire, méritait cependant cette note discrète en marge de l’histoire marocaine.

— Merci, fit Martin, ceci repose et me fait regretter d’avoir, pour traiter d’une époque, choisi l’épisode tragique qui me sert de titre ; mais le vin est tiré...

— Hâtez-vous donc de conclure, reprit Dupont, en évitant des longueurs. Par exemple, ne recommencez pas à décrire le grand Méchouar et ses entours, non plus que la façon dont les acteurs se présentaient. Dites simplement qu’à l’heure fixée par le Sultan, tout était en place dans le même ordre, le Rogui dans sa cage sur le pilori, les prisonniers, les troupes et la foule.

— Il me faut cependant, fit Martin, parler de cette foule. C’est elle seule, après tout, qui intéresse. Le Rogui est mort, le Sultan est changé, les ministres aussi, tandis que la foule est toujours là, énigme. Ce jour-là, elle cessa presque de l’être pour moi. Tout d’abord, elle fut en nombre double de ce qu’elle était la veille. Cela tint à ce que le peuple de Fez ne crut pas tout entier, d’un seul coup, à la victoire du Sultan. Il fallut au plus grand nombre le rapport de ceux qui virent de leurs yeux l’arrivée des troupes poussant devant elles les prisonniers et le Rogui dans sa cage, sur son chameau. Ceci parce que le peuple de Fez est essentiellement frondeur et déteste par principe le pouvoir en place, en tremble plus que de raison, tout en niant jusqu’à l’absurde ses succès. Et nous savons qu’il en est aujourd’hui comme il en fut de tout temps, que ces gens critiquent et détestent le pouvoir débonnaire des Français ainsi qu’ils ont fait, avec plus de raison, certes, de celui de leurs princes. Et nous savons aussi que cela n’est d’aucune importance ; nous le savons depuis que pour reconquérir l’amour de sa bonne ville insurgée, certain Sultan n’eut qu’à faire tirer sur elle un coup de canon à blanc, depuis qu’aux heures sanglantes d’avril 1912, ces cent mille hommes armés, hurlants et pétaradants furent dominés par une seule compagnie de tirailleurs tunisiens.

Mais nous ne sommes qu’en août 1909. Ce jour-là Fez s’éveilla péniblement et, gourde de lourd sommeil, s’étira paresseusement dans ses mille ruelles treillagées, sombres, aux senteurs trop fortes. Fez avait mal dormi. Moulay Hafid, le Sultan qui demeurait là-haut sur le plateau à l’air libre de Fez Djedid, venait de rompre les règles du jeu. Il avait remporté une victoire. Le premier qui l’apprit ne haussa point les épaules, car telle n’est pas la façon chez ces gens d’exprimer le doute et l’incuriosité, mais dit, en fermant les yeux : Dieu doit le savoir ; puis il fustigea d’un chasse-mouche en palmier son éventaire. Des centaines d’autres firent comme lui, mais tous, un peu nerveusement, fermèrent plus tôt leurs boutiques et s’en furent, pensants. Car une victoire du Sultan présageait une contribution à bref délai. L’heure chaude passée, quand on ouvrit les devantures pour le grouillement du soir, les premiers assistants avaient parlé. Le doute n’était plus possible, et dangereux par suite pouvait être de l’exprimer. La foule emplissait les rues entre les magasins innombrables, ces magasins sans porte dont la fermeture se rabat pour servir d’accoudoir au chaland. La foule circulait tout occupée en apparence de ses achats, de ses affaires, mais anxieuse de nouvelles. Parfois les êtres s’immobilisaient. On écoutait quelqu’un qui, descendu de Fez Djedid, disait un épisode de ce qu’il avait vu au Dar el Maghzen, au quartier impérial. Puis le grouillement reprenait actif, serré au coude à coude, au hanche à hanche, à tout instant fendu par des ânes, des mulets dont les charges bousculaient ou, trop hautes et branlantes, menaçaient. Le cri constant de balak ! balak ! dominait les bruits. « J’ai dit balak », déclarait le conducteur quand une plainte protestait contre un heurt, un pied de mule sur un pied de femme. « Il a dit balak », décidaient les témoins sans s’arrêter et cela passait, oscillant, pour disparaître à droite, à gauche, dans la bouche chaude de quelque fondouk inaperçu. Car on ne voit rien dans les souqs de Fez, tant la multiplicité rapprochée des détails fixes, mouvants, miroitants, enchevêtre la pensée, écrase l’attention inquiète déjà des contacts, des chocs avant ou après le balak. Ce jour-là se passait en somme ainsi que tous les autres. Il s’était peut-être produit quelque part un grave événement, mais rien n’en paraissait qui modifiât les attitudes ou altérât les visages. On vendait, on achetait. Les crieurs couraient montrant un objet, clamant le dernier prix offert. Les détaillants assis sur le plancher surélevé de leurs boutiques répliquaient à voix basse aux marchandages ou servaient sans hâte et comme par charité les clients, obligés donc en faute et auxquels, souvent, d’un mouvement de tête ils intimaient : « va plus loin ». On vendait, on achetait ; on faisait le Bia ou chera, la vente et l’achat, expression qui revient sans cesse dans les conversations de ce peuple, en deux mots synthèse de tout ce qu’il désire et veut être, termes et pensée qu’il a continuellement aux lèvres et au cœur, aussi souvent que cet autre cri : Moulay Idriss ! nom du maître religieux sous le patronage duquel, depuis des siècles, il accomplit les rites du Bia ou Chera. Trop cher ? possible ! bia ou chera. La pièce est-elle bonne ? Moulay Idriss ! Votre père, dites-vous, est malade ? Moulay Idriss ! Si quelque monnaie échappe et tombe, s’il casse un verre ou se contusionne, il prononce : Moulay Idriss ! Quand on lui reproche son âpreté, son mépris, il dit : bia ou chera. Si l’on s’étonne de son teint pâle et de son air sombre, il rétorque en se tapant de la paume le front embrumé de soucis : bia ou chera ! puis il soupire : Moulay Idriss ! pour compléter la devise de sa hanse autoritaire et fanatique... On vendait, on achetait ; pour un sou l’on discutait ou sur des sommes énormes, on traitait de petites choses infimes ou de pleins chargements caf ou fob. Bourse de gros négoce et chamailleries de miséreux bazardant des hardes se coudoyaient serrées dans le labyrinthe des souqs, sans gêne, sans morgue chez les grands, sans honte chez les autres, dans une promiscuité consentie créée par un sentiment qui est la vertu de ce peuple étrange : le droit égal pour tous de brocanter pour vivre. Parfois, sans que personne s’en émût, un énergumène surgissait demi-nu, les cheveux longs, fendait la foule les bras levés criant : Dieu est grand ! ou éructant avec fureur des versets. Il disparaissait vite, absorbé par la masse jamais fâchée. Ou bien encore une file d’aveugles se tenant par l’épaule passait en psalmodiant, longeait en quêtant les boutiques, se télescopait contre un mur, contre la foule même d’où, toujours, une main sortait et, secourable, remettait en marche le triste monôme.

Aux approches du sanctuaire de Moulay Idriss, quartier interdit aux animaux, aux juifs et aux chrétiens, le commerce comme ailleurs allait son train, mais une sorte de religiosité tempérait les marchandages, baissait le ton des voix, assouplissait les remous. Les litanies pleurardes des affligés, des mendiants implorant le lieu saint ou provoquant la charité s’ajoutaient à la rumeur de trafic, l’appuyaient d’un chant soutenu fait du mot Allah, gémi, crié sur tous les tons possibles. Et tout cela faisait le bruit de la grande ville. Bruit spécial, étonnant pour qui le perçoit dans son ensemble d’un point dominant, tel par exemple que les terrasses du quartier de Deuh au bord du plateau de Fez Djedid, bruit étrange très différent de ceux qui nous sont familiers et privé de ce qui fait la basse dans le chant de nos villes : roulement de voitures, souffle d’engins mécaniques ; bruit flottant, continu de frottement sans sonorité où se fondent le broiement des moulins, le cliquetis des pieds d’animaux ferrés sur les cailloux des ruelles en pentes, le dégoulinage des rigoles, le râpage du sol sous les savates, les cris des marchands, le aoh continu en quoi se résolvent les plaintes religieuses de dix mille mendiants ou affligés vrais ou faux ; bruissement mat qui laisse en pleine valeur musicale les appels puissants des muezzins aux heures de prière.

A la fin de ce jour, des crieurs passèrent annonçant la victoire et, pour que chacun sans doute pût aller s’en assurer, ils clamèrent que le Sultan ordonnait des fêtes de quatre jours. Dès lors fixée sur son manque à gagner, l’aristocratie marchande et religieuse, caisse arrêtée, dévotions faites, s’en fut chercher la fraîcheur et dormir sur ses terrasses. Tandis que dans les fonds obscurs des ruelles, au long des murs de mosquée, dans les cimetières, aux seuils des bouges, dans les cours de fondouqs la foule des autres, la foule inquiète, amère et suspecte s’emburnoussa pour rêver, souffrir, attendre le jour ou la mort ; monde trouble fait d’abord des déchets moraux de la population citadine, de ceux aussi du dehors qui, captés par ce que la ville offre d’attraits et d’espoirs, s’y jettent et rapidement y pourrissent.

Mais ce n’est là qu’une partie de la masse populaire dont les mouvements donnent à Fez sa vitalité singulière. Il y a encore la foule des passagers venus de tous les points du Moghreb pour affaires et par dévotion, les unes ne vont pas sans l’autre, clientèle inépuisable qui sans cesse afflue, séjourne plus ou moins, reflue, gens de tribus diverses, souvent lointaines, toujours rudes, naïves ou sauvages dont Fez vit et tremble tout à la fois. Cette terreur est le revers de la médaille, le ver qui ronge l’enseigne : « Bia ou chera et Moulay Idriss » : commerce et religion, par laquelle cette métropole attire ses chalands. Fez ravitaille le monde berbère et lui inculque à jet continu la doctrine de l’Islam. Mais ce client néophyte est un être simple que les richesses exposées à sa vue affolent et que trouble, parce qu’il ne l’assimile pas, le ferment mystique qu’il hume dans l’ambiance de la ville sainte. Le commerçant Fasi a la hantise d’être pillé par sa clientèle, l’apôtre fanatique craint d’être étouffé par ses ouailles. Ceci devrait le rendre prudent, amoureux du calme, partisan d’une autorité vigoureuse apte à le protéger. Il n’en est rien pourtant. Par une étrange disposition d’âme, par l’effet de l’atavisme hébraïque qui le domine, ce peuple nerveux ou énervé, semble éprouver une jouissance morbide à gagner de l’argent dans l’inquiétude, tandis que, d’autre part, il lui faut se regimber contre tout pouvoir, se poser en victime d’une éternelle oppression.

Ce matin-là, donc, Fez s’éveilla maussade. Les Fasi n’ouvrirent point leurs boutiques, restèrent pour le plus grand nombre chez eux, à écouter le bruit de la tourbe qui, sortant des bas-fonds étouffants de la vieille ville, rampait, grouillante, vers le plateau de Fez Djedid. Elle y allait non pour répondre à l’appel du Sultan et flatter celui-ci en assistant à son triomphe, mais sur le seul espoir d’un spectacle de violence, de meurtre peut-être, de supplices qui sait ? Elle montait sous le soleil dur, total, et, entraînant avec soi son nuage de poussière, ressuait son bouc à pleins pores. Elle s’entassait pour franchir au ralenti le crible des ruelles avoisinant le Dar el Maghzen. Elle montait empressée de plus en plus et l’âme trouble. On discernait la nervosité des gestes individuels, mais la masse où l’agitation des esprits allait croissant se déplaçait sans remous de violence, dans un calme d’ensemble où le silence, un étonnant silence, pesait. Sur les tours dominant le Méchouar, certains notables disposant de faveurs spéciales avaient, dès l’aurore, juché leurs femmes, ce qu’on appelle « la maison », loin de la foule aux mains insolentes, les femmes qui, à Fez, des terrasses et des tours où elles dominent à l’abri, veulent tout voir, impérieuses, et, sur le spectacle quel qu’il soit, épandent en nappes vibrantes leurs youyous inconscients.

Dans son pavillon aux marches de faïence bleue, Moulay Hafid s’est installé le matin de bonne heure. Il ne pense plus à sa blonde maîtresse qu’il a laissée par là, quelque part, aux mains des esclaves prudentes et muettes. Le souverain est tout entier aux affaires de l’État, ou mieux à ses propres affaires pour lesquelles ce jour sera d’importance. La grande baie du mirador où il se tient est masquée d’une toile du haut en bas. Hafid est invisible du dehors mais, par les autres ouvertures grillagées, il peut surveiller l’ensemble de la vaste cour du Méchouar. Il a vu ses gens, les soldats de la garde noire, installer le Rogui dans sa cage sur le pilori maçonné au pied duquel, face au trône chérifien, ou plutôt face au velum qui le cache, le caïd des nègres, Embareck Soussi, s’est assis, esclave tout de rouge habillé. Dans l’ampleur du décor et la solitude du Méchouar encore vide il a l’air de loin, cet homme, au pied du gros socle inélégant et lourd qui le rend minuscule, d’un petit jouet, d’une poupée comique pour enfant soudanais qu’on aurait oubliée dans un square. Mais peu à peu l’espace se remplit. Les ministres, d’autres personnages désignés arrivent et selon l’ordre du maître, passent sous le rideau, disparaissent. Tous ces gens vont tenir conseil, tandis que dans le même ordre que la veille, les prisonniers, les troupes et la foule envahiront le Méchouar et s’installeront. Beaucoup plus tard et l’un après l’autre, on verra même des Oulama connus que leurs mules, par une faveur spéciale, apporteront jusqu’aux marches du trône. Ils arriveront tout blancs, gras, immaculés, dodelinants et bénisseurs pour entendre le Sultan s’excuser de les avoir dérangés. Lorsque, par intervalles, le rideau se soulevait, Hafid de sa place apercevait au delà du Rogui, des troupes, et par-dessus le long mur clôturant le palais, la foule qui couvrait le glacis de collines où s’étend le vaste cimetière de Bab Segma. Là s’étaient réunis, parmi les tombes, ceux qui dédaigneux du spectacle principal, peu soucieux de voir le Sultan et de contempler son triomphe, attendaient le passage obligé des prisonniers qu’on enverrait au supplice. Dans le pavillon le conseil se prolongeait. Hafid n’était pas pressé. Il goûtait lentement, il sirotait l’heure étonnante et terrible. Parfois même, il paraissait rêver tandis que, d’un mouvement las, il tendait l’un après l’autre ses pieds nus à la « nourrice » qui, assise sur le tapis, les massait. Quelqu’un cita la loi : pour ces crimes, la mort...

— Qu’on les tue, dit Hafid... mais quelle mort ?

— ... ou la mutilation, la main droite ou, en diagonale, un pied, une main.

— Cela aussi c’est bien, dit Hafid. Puis, comme fatigué de tant penser, il conclut :

— Qu’on les tue...

Alors, parce qu’il y a toujours des gens dotés par Dieu — qu’Il soit exalté ! — du don de sagesse et d’opportunité, une voix reprit :

— A mon avis, Sidi, il ne faut pas les tuer ; cela ferait crier l’Europe. Il vaut mieux en supplicier un certain nombre, pour l’exemple, et laisser les autres en prison, où ils mourront, si Dieu veut.

— Voilà qui est bien, dit Hafid. Qu’il en soit ainsi. Et d’un geste il donna l’ordre de relever le velum. Les rangs des prisonniers, des soldats, virent l’homme assis dans son fauteuil, le bonnet rouge sur la tête, à ses pieds un paquet, la nourrice, derrière, les formes blanches des dignitaires debout. Un ordre fut donné. On vit les Mokhaznis, les sbires à bonnets pointus, se précipiter vers le rang des prisonniers. La voix de leur chef tourné vers le trône demanda :

— Lesquels ?

Du pavillon la voix de Hafid tomba :

— Il n’importe.

Alors les Mokhaznis, abattant au hasard la main sur des êtres, les tirèrent hors du rang. Les misérables, épuisés, roulaient du coup pour la plupart dans la poussière. Cela forma un autre rang en avant du premier. Mais le nombre ? on ne l’avait pas dit. Le chef des Mokhaznis interrogeait du regard le pavillon. Hafid de ses doigts indiquait des chiffres.

— Zid Zoudj, ajoutes-en deux ; Zid Ouahad, encore un ; baraka, assez.

Cela fit trente.

....... .......... ...

Dupont interrompit son camarade.

— Pour le lecteur français, dit-il, supprimez nettement ce qui va suivre et que je devine : la scène des mutilations sous les créneaux de Bab el Mahrouq où grimaçaient depuis la veille les têtes coupées, y compris celle de notre compatriote M. X... Bornez-vous à quelques remarques qui peuvent renseigner sur les connaissances de ce peuple en chirurgie. Il fut en effet observé, ce jour-là, que les bouchers de Fez savent très rapidement désarticuler un poignet préalablement et avec force ployé, faire tomber une main. Notez par contre qu’ils sont inhabiles à séparer un pied du membre qui le porte. Je me suis laissé dire que cette ablation est, d’ailleurs, en tout pays assez compliquée, délicate. Terminez en signalant que tous les amputés du pied moururent très vite dans la prison. Sur les dix auxquels on ne coupa que la main droite, six survécurent, ce qui est à la louange des opérateurs et aussi d’un médecin de la mission française qui, on ne sait trop comment, parvint à pénétrer dans la geôle, à les soigner. Ceci fut récompensé par un geste aimable comme en avait parfois Moulay Abd el Hafid. Quelques jours plus tard, les instructeurs français des troupes chérifiennes trouvèrent dans le rang ces six amputés de la main droite dont un ordre souverain faisait des soldats.

— Je voudrais, pourtant, dit Martin, parler de la foule...

— C’est une manie, fit Dupont.

— ... de la foule qui regardait, dire les réflexes de son âme collective au spectacle de ces violences. Vous le rappelez-vous ? On voyait de loin mouliner les triques des Mokhaznis refoulant la populace en un cercle autour de l’étal de fortune où travaillaient les bouchers. Il y avait aussi la fumée du chaudron où bouillait la poix de cautérisation et la porte de Babel Mahrouq, formant courant d’air, rabattait cette nuée fuligineuse sur les visages. Vous avez tort de ne pas me laisser décrire à l’aise les ondulations de cette masse dont les éléments cherchaient à voir, avançaient puis reculaient sous le bâton des gardes, avec des soubresauts, des hans de joie nerveuse quand un membre tombait. Sur la blancheur sale des vêtures aux capuchons rejetés oscillaient des faces rutilantes, d’autres très blêmes, d’autres encore noires dont les lippes béaient, blanc sur rouge. En toutes, les yeux, le regard, dans les orbites comme agrandies, semblaient fixes, paralysés. La surexcitation croissait avec le sang, les rugissements des suppliciés. Les jambes de cette foule trépidaient. On voyait des êtres, par un choc de leurs nerfs, sauter verticalement sur place comme des pantins. Des femmes aussi étaient là, des mégères de sabbat, des demi-jeunes échappées de leurs bouges et qui avaient suivi des mâles. Pour s’exciter à supporter ce qu’elles étaient venues voir, ces femelles hurlaient, puis, très vite cherchant la griserie, elles se mirent à secouer avec rage la tête, les cheveux épars ; et ce fut comme un signal. Pour satisfaire la nervosité qui chez beaucoup parvenait au paroxysme douloureux, pour l’employer, lui donner un but, une raison, une excuse mystique et connue, instinctivement tous ces êtres, se prenant par la taille, formèrent des rangs concentriques tournés vers le supplice. Et le Jedab, l’effroyable danse des Aïssaoua, se mit en branle. Dès lors, tandis que haletait l’appel furieux : Allah ! Allah ! Allah ! Allah ! ce ne fut plus une foule, mais des rangs fous de têtes qui violemment, en contorsions démentes, rituelles toutefois et rythmiques, roulaient, roulaient, roulaient.

— Et à ce moment-là, fit Dupont, les deux ou trois Européens qui par curiosité malsaine avaient poussé de ce côté leurs chevaux, s’enfuirent en péteux, la petite mort aux moelles.

— Je me rappelle, ajouta Martin, comment, nous ayant rencontrés dans leur fuite, ils tombèrent pâles sur ma gourde de cognac.

Mais je vois, continua Martin, que mon récit embrume votre regard et fronce vos sourcils. Qu’aurais-je dit encore qui vous déplaise ?

— J’observe seulement, fit Dupont, que votre souci d’exactitude dans l’analyse des mouvements populaires vous met en contradiction avec ce qu’avant-hier vous affirmâtes, à savoir que ces gens ne sont pas des barbares. Que sont donc ceux dont vous venez de peindre le délire furieux et sanguinaire ?

— Ils sont, répondit Martin, une lie. C’est la crasse au fond du foudre, le fumier de la serre chaude. Cela se rince et se balaye. Cela ne représente ni les facultés d’une race, ni l’esprit d’une civilisation. Toutes les grandes villes ont leur tourbe et les apaches de Panam non plus que les nervis de Marseille, ne font que la France ne soit la France. Votre critique me plaît cette fois parce qu’elle me permet de préciser mon analyse. Celle-ci veut, plus encore que la brutalité de cette foule, montrer la faute de celui qui, ces jours-là, eut l’inconscience d’en échauffer les bas instincts. Bien mieux, après avoir décrit cette populace qui devait prouver trois ans plus tard ce dont, prise au sérieux et armée par nos soins, elle était capable, j’ai tenu à montrer son inconsistance. Ce n’est rien, rien qu’un souffle malsain dont s’énerve la veulerie d’une cité molle. Il suffit de savoir que cette tare existe. Il suffit qu’elle sache que nous la connaissons. Pour le surplus, c’est affaire de pacha et de police. Et puisque l’occasion s’en présente, je ne saurais manquer de dire comment, avant l’instauration du protectorat, était assuré l’ordre dans l’État comme dans les familles. A l’époque où se passe ce récit, l’autorité indigène, pour maintenir dans le devoir les divers éléments de la population, aussi bien les bons que les méchants, usait de châtiments corporels dont le plus communément employé était la fustigation. Le civil comme le militaire y était soumis pour la moindre des fautes et l’on peut dire qu’il n’y a pas de peuple qui ait été plus fouetté que le marocain. Cette coutume est une des choses qui ont le plus contribué chez les autochtones berbères à créer et entretenir l’aversion profonde de ces libertaires pour le Maghzen. De ce point de vue, notre tempérament fut d’accord avec une saine politique en supprimant la fessée traditionnelle. A ce sujet il sied de redresser une erreur. Nos auteurs les plus consciencieux appellent couramment bastonnade la méthode de correction employée au Maroc avant notre réforme civilisatrice. Leur excuse est évidemment de n’avoir jamais vu, au vieux temps encore tout proche, fonctionner un tribunal de caïd ou de pacha. On n’y a jamais fait usage de bâton, mais de corde. Ainsi le veut la tradition chez ce peuple très attaché à ses coutumes. La corde, de l’épaisseur d’un doigt, est longue d’environ un mètre cinquante. Elle est parfois gainée de cuir rouge, mais alors c’est plutôt un insigne de commandement, si l’on veut le faisceau des licteurs chérifiens, qu’un instrument d’usage courant. On fouette l’homme à corriger sur les fesses sans les découvrir, tandis que trois camarades le maintiennent à plat ventre devant le juge. Ce genre de correction est d’une souplesse d’emploi qui le rend à la fois précieux pour l’autorité et redouté des justiciables. Il permet toute la gamme des peines depuis la paternelle fessée jusqu’à la mort. Celle-ci intervient plus ou moins vite selon la vigueur du patient et celle des exécutants. Elle peut être voulue par le juge ; elle peut aussi se produire fortuitement. Elle est causée par un arrêt du cœur qui est soumis, dès le début, à des réflexes contractants. Le comptage des coups est fait avec la plus grande sincérité. C’est le juge qui l’assure ou quelqu’un désigné par lui et choisi dans le public de l’audience. Aujourd’hui encore au Maroc où la vie patriarcale est toujours en faveur, la corde fait partie du mobilier de toute maison bien tenue. Elle est en général suspendue dans la cuisine. Enfin la maîtresse de maison qui est, le plus souvent, la première en date des épouses, porte une petite cordelette pendue à sa ceinture comme nos grand’mères portaient leur châtelaine. Et cent fois par jour les esclaves mal polies, paresseuses et encombrantes en sont menacées et s’en moquent tout en feignant, comme le veut la tradition, d’en être affolées pendant cinq minutes.


Mais revenons au Rogui et à son vainqueur. Celui-ci connut, dans les jours qui suivirent la mutilation des prisonniers, que ses procédés avaient secoué les chancelleries. Les Anglais en particulier se montraient d’autant plus sévères que les « atrocités » de Fez s’étaient accomplies au moment où l’influence britannique était complètement effacée par la française. Moulay Abd el Hafid ne s’émut point. Il était suffisamment instruit en histoire pour connaître que les nations européennes ont souvent des sursauts maladifs d’humanité, denrée d’exportation de valeur minime. Hafid en mettait aussi sur le marché ; par exemple, il ne manquait jamais de protester contre certaines exécutions politiques espagnoles de l’époque. Tout au plus éprouva-t-il, du grincement des mâchoires diplomatiques, un peu de mauvaise humeur dont sa blonde roumia encaissait les effets.

Car elle s’était prise au jeu et s’accrochait éperdument à ce maître farouche dont le cœur était de pierre et pourtant si léger. S’emparer d’un être pareil, au moment où son orgueil s’exagérait en orgies et violences le dominer ; faire de ses violences, de ses folies, de ses ruses politiques ou roueries vulgaires, de son énergie qui l’ennoblissait parfois, de ses lassitudes inquiètes aussi, un ensemble furieux, trouble, mais malléable en somme et fort malgré tout, qu’elle manierait, étoufferait, dirigerait à sa guise ; être dans un palais sans écho la favorite d’un despote affolant, affolé, posséder par lui cette jouissance de tenir un monde terrorisé sous sa paume potelée de gretchen en feu, il y avait là de quoi tenter un sadisme féminin. Il est certain qu’elle s’y appliqua. Paraissant lui complaire, Hafid s’en fut à sa maison des champs de Dar Debibagh, à deux kilomètres du palais. La Méhalla heureuse s’en vint camper en un grand cercle autour de cette villégiature. Le Sultan fut ainsi gardé par une double défense, le marais qui entoure la villa et l’armée au repos dont la mission française avait repris l’instruction. Selon la tradition toujours, qui servit en ce cas l’inquiétude chronique dont souffrait le souverain, l’artillerie de l’armée, une batterie de 90mm Schneider-Canet, d’un modèle ancien, fut groupée, menaçant les approches, devant la porte de la résidence sur un glacis au bas duquel un fossé drainait le trop-plein du marais. La femme pensait par cette retraite momentanée imposer à son amant un tête-à-tête profitable à ses vues, le soustraire aux autres influences féminines et passionnelles dont le mot seul de harem bourrait son imagination. Elle ignorait que si son influence devenait effective, elle serait la seule qui l’eût pu jamais instaurer. Aucune emprise de cet ordre n’était possible sur cet homme. En réalité, le séjour à Dar Debibagh durant une quinzaine fut une contrainte où seul son être physique trouva quelque satisfaction. Un certain luxe l’entoura, mais sans aucune de ces attentions qui auraient marqué le commencement d’une liaison solide. A toute heure, quand l’idée l’en prenait, Hafid l’envoyait quérir et, son plaisir éteint, la remettait aux femmes ou, la laissant sur place, disparaissait. Et cela même ne devait durer longtemps...

Malgré qu’il affectât dans ses paroles et même en des lettres de polémique de se placer au-dessus des critiques, Hafid s’inquiétait. Les exécutions de Bab el Mahrouq étaient décidément fort peu goûtées. Les consuls qu’il s’efforçait de voir souvent devenaient froids et ne tenaient pas à parler. Les rares Européens, deux ou trois, qui à cette époque habitaient Fez pour leurs affaires, restaient chez eux. Le Consul anglais, un ancien tailleur pasteur presbytérien, petit, rasé à glace, sautillant et, malgré cela tête ronde, grave, disait : « Oh ! c’est vraiment une chose affreuse, you know. Je proteste, j’ai écrit à Londres que je proteste. » L’Espagnol très effacé se taisait, ennuyé d’avoir à manifester une opinion. Le Français, un homme rond qui n’offrait aucune aspérité par où le prendre, disait : « Hou, hou, comme il fait chaud cette année ! » et, devant le souverain, prenait un ton gai dans un air très ennuyé qui donnait la chair de poule[11]. L’Allemand, un ancien Français très fin dont le traité de 1909 venait de luxer la politique personnelle, boudait le Maroc et son propre gouvernement. Mais informé des soucis du Sultan, il s’employait à les aggraver en lui soufflant que son collègue français voulait lui arracher le Rogui. Rien ne pouvait être plus pénible à Moulay Abd el Hafid. En ces jours-là, sous son étreinte furieuse, la roumia le croyait fou d’amour alors qu’il l’était de rage et qu’il nourrissait sa haine en violentant cette chair chrétienne.

[11] Il ne paraît pas utile, l’ayant fait ailleurs (dans le volume Badda, chez Plon), de peindre ici cet agent qui chargé seul à Fez, durant sept ans des relations diplomatiques avec les sultans, a par sa manœuvre, ad augusta per angusta, justifié l’intervention française au Maroc, tout simplement.

Enfin, le Sultan apprit qu’une lettre de remontrances lui était adressée par les puissances pour l’inviter à supprimer dans son empire les supplices. Le représentant de la France sut aussi que la charge lui revenait, comme doyen des consuls présents à Fez, de porter au Sultan les doléances de l’Europe. Comme il lui arrivait parfois dans certaines circonstances graves, Hafid devint calme tout à coup. Il fit dire un matin au corps consulaire chargé de mission diplomatique qu’il le recevrait le jour suivant à 11 heures. Mais dans la nuit, il apprit de l’Allemand qu’au cours de l’audience du lendemain on allait lui réclamer la liberté du Rogui. C’était ce qu’il craignait ; il s’énerva et, à tort, il crut. Et l’on conviendra d’après ce qui va suivre, qu’il conçut à cette exigence une réponse de prince. Très instruit de notre vie politique, ayant su, lors de son accession au trône, mettre en œuvre contre notre gouvernement la presse avancée, il se rappelait que celle-ci avait obtenu qu’on évitât toute immixtion dans la politique intérieure du Maroc. Il jugea que c’en était une et voulut y parer.

Sur le glacis, entre les canons et la porte de la maison des champs, deux belles tentes d’apparat furent dressées à côté l’une de l’autre. Dans celle destinée à l’audience, on mit des tapis, des sièges. La deuxième pour le Sultan seul n’eut qu’un tapis et un pouf en sparterie. A 10 heures, le Sultan fit demander l’artilleur de la mission avec indication d’attendre Sidna auprès des canons. A 11 heures, le corps consulaire apparut sur ses chevaux, sauf l’Anglais qui s’abstint. Les représentants de l’Europe congestionnés se hâtèrent sous l’abri de la tente. Au même instant Hafid sortit de la villa et gagna la sienne. Un esclave lui apporta sur une assiette de ces radis marocains très longs et forts. Le Sultan se mit à les éplucher et croquer. Dans l’autre tente contiguë, les consuls affalés sur leurs sièges attendaient, suants. Le Sultan, tout en mangeant ses radis, se porta vers l’officier convoqué qui arrivait, saluait militairement.

— Pourquoi, lui dit-il, n’es-tu pas habillé tout en noir comme tu l’étais quand je t’ai vu pour la première fois ?

— Parce qu’il fait trop chaud, répondit l’autre.

— Pourquoi, continua le monarque, chez vous les artilleurs sont-ils vêtus de noir ?

— Je n’en sais rien, lui fut-il répondu. Il y a comme cela des « quaïdas », des coutumes, chez nous comme ici, dont on ignore l’origine.

— Je déteste le noir, fit Hafid, tu le diras à ton gouvernement. Maintenant, montre-moi le fonctionnement de ce canon.

La démonstration commença. Tout près, les consuls voyaient la scène et continuaient d’attendre, suants.

A cette même heure, au Palais de Fez, se passait ce qui suit. Le petit nègre habillé de rouge, le caïd Embareck Soussi, chef de la garde noire, s’en fut seul trouver le Rogui dans sa prison et — après les salutations d’usage — lui dit :

— Sidna m’a ordonné que tu meures, suis-moi.

— Oui, fit l’homme, mais il apparut qu’il ne pourrait marcher. Alors le caïd se mit à quatre pattes. L’autre par un effort se souleva suffisamment pour se laisser choir sur le dos offert. S’emparant des bras du Rogui et les ramenant en collier sous son menton, le nègre trapu se releva et emporta le condamné. A quelques pas à peine, à l’entrée de la ménagerie, il y a un de ces bassins marocains d’alimentation dont les parois au-dessus du sol sont étayées de talus sur lesquels le voisinage du réservoir entretient en tout temps la verdure. Le caïd déposa là, sans rudesse, son fardeau, l’aida à s’adosser au talus et dit :

— Tu vas mourir, professe ta foi.

Le Rogui soulevant les deux mains à hauteur de son visage prononça :

— Il n’y a d’autre dieu que Dieu et Notre Seigneur Mohammed est l’envoyé de Dieu.

Immédiatement le caïd lui cassa la tête d’un coup de revolver.

Cette arme était un revolver d’officier du modèle 1892. Il avait été pris en Chaouïa sur le corps du lieutenant du Boucheron et offert à Moulay Hafid qui l’avait donné à son esclave.

L’homme mort, le caïd courut par le jardin jusqu’à la porte qui, dans le mur d’enceinte, s’ouvre sur le chemin de Dar Debibagh. Son cheval l’y attendait, tenu par un soldat de la garde. A grande allure, il fit en quelques instants la route. Hafid, de l’endroit où il se tenait feignant d’écouter les explications de l’artilleur, aperçut son esclave qui, venant au plus court, traversait au galop le marécage droit vers lui. L’officier, bien entendu, le vit aussi et se tut. On voyait des paquets de vase fuser par-dessus les roseaux, lancés par les pieds du cheval emballé sous l’éperon. Au bas du glacis, le caïd mit pied à terre et courut au Sultan, mais voyant l’officier tout proche, ce fut à voix basse qu’il parla dans l’oreille de son maître.

A ce moment, l’adjoint du chambellan de service près de la grande tente s’avança et dit au Sultan que le Corps consulaire, convoqué pour 11 heures et fatigué d’attendre, allait se retirer.

— Je puis maintenant les entendre, dit Hafid.

L’audience fut courte. Quand le Sultan sortit de la tente il était visiblement furieux. Chez cet homme, qui avait du sang noir, la colère se trahissait immanquablement par une pigmentation plus accentuée du visage où les orbites faisaient alors de rondes taches plus claires.

L’intense surexcitation du souverain ne venait pas des « remontrances » que le consul français lui avait traduites sans aigreur selon le caractère même du document. Elle résultait de ce que, trompé par l’Allemand, il avait tué le Rogui trop tôt. L’homme rond, en effet, ni dans sa lecture de la lettre, ni durant la courte conversation qui suivit, n’avait parlé de Bou Hamara.

Quelques instants plus tard, tandis que les consuls rejoignaient la ville par le plateau de Dar Mahrès, Hafid et son chambellan à mules coururent au palais. L’homme était bien mort. Peut-être le Sultan ordonna-t-il de le jeter au lion. On n’en sait officiellement rien, car les témoins étaient des gens bien discrets. La seule chose à peu près certaine, c’est que le corps du Rogui fut brûlé sur place sous des planches et tous les chiffons qu’on fit descendre en hâte du harem, le tout arrosé de pétrole. On le sait parce que la fumée qui s’élevait noire et droite dans l’air très lourd et calme ce jour-là, fut aperçue du dehors. On le dit également ici, parce que le caïd en convint beaucoup plus tard et de cet autre détail que les restes fort mal comburés furent enterrés dans le talus même contre lequel le cadavre gisait. Ce que l’on peut dire aussi, c’est que la roumia, le soir venu, fut sans égards renvoyée chez son maître légitime. Elle ne comprit rien à l’apostrophe : « les chrétiens sont tous des menteurs ! » que son amant lui jeta en guise d’adieu. De ce jour elle dut se contenter de faire, au palais, des passades fugitives. Trois ans plus tard elle y était, heureux hasard, la nuit qui précéda l’émeute. Elle y resta trois jours et put échapper au sort des autres.

— Votre récit finit mal, critiqua Dupont. On n’y voit ni le vice puni, ni la vertu récompensée. On y voit même tout le contraire.

— Qu’y puis-je ? répondit Martin.

IMPRIMERIE BERGER-LEVRAULT, NANCY-PARIS-STRASBOURG — 1926