The Project Gutenberg eBook of L'art d'aimer: ou conseils à un jeune homme qui se destine à l'amour This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook. Title: L'art d'aimer: ou conseils à un jeune homme qui se destine à l'amour Author: Catulle Mendès Release date: March 2, 2026 [eBook #78098] Language: French Original publication: Paris: Flammarion, 1894 Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/78098 Credits: Laurent Vogel, Robin Tremblay and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)) *** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ART D'AIMER: OU CONSEILS À UN JEUNE HOMME QUI SE DESTINE À L'AMOUR *** _CATULLE MENDÈS_ L’ART D’AIMER OU CONSEILS A UN JEUNE HOMME QUI SE DESTINE A L’AMOUR PARIS ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR 26, RUE RACINE, PRÈS L’ODÉON Tous droits réservés. A LA MÊME LIBRAIRIE OUVRAGES DU MÊME AUTEUR LES MONSTRES PARISIENS Un vol. illustré, par Besnier. 3 fr. 50 LE BONHEUR DES AUTRES Illustrations de Métivet.--Un vol. in-18. 3 fr. 50 LE SOLEIL DE PARIS Illustrations de Métivet.--Un vol. in-18. 3 fr. 50 LIEDS DE FRANCE Musique de Bruneau.--Illustrations de Raphaël Mendès. Un vol. in-18. 3 fr. 50. POUR LIRE AU COUVENT AVEC 60 DESSINS DE LUCIEN MÉTIVET Un beau volume in-8º raisin. Cette édition ne sera pas réimprimée.--Prix: 10 fr. LE FIN DU FIN Un joli volume in-32. 5 fr. Dans la collection des Auteurs célèbres à 60 centimes. LE ROMAN ROUGE 1 volume. POUR LIRE AU BAIN 1 volume. LE CRUEL BERCEAU 1 volume. L’HOMME TOUT NU 1 volume. PIERRE LE VÉRIDIQUE 1 volume. JUPE COURTE 1 volume. ISOLINE 1 volume. ÉMILE COLIN--Imprimerie de Lagny. PRÉFACE Donc, jeune homme, cela est vrai, tu as pris cette résolution terrible? Dès l’adolescence, tu prétends vouer ta vie aux implacables devoirs de l’amour? Ainsi que d’autres veulent être médecins, avocats, banquiers, toi, tu veux être Amant? Sache que tu m’épouvantes. Car, être Amant, ce n’est point, comme l’imaginent certains esprits superficiels, avoir une maîtresse, deux maîtresses, trois maîtresses, les aimer plus ou moins, l’une après l’autre, ou toutes ensemble, selon les occasions, selon le temps qu’on a, sans nuire à ses autres affaires; ce n’est pas être épris, enfant, d’une petite cousine plus fraîche que les violettes du bois propice aux premiers rendez-vous, s’affoler à vingt ans d’une impitoyable mondaine, convoiter, plus tard, les belles complaisantes dont les corsages très pleins se dégrafent si vite; arriver, plus tard encore, à considérer d’un œil paternellement infâme le mollet des fillettes qui sautent à la corde; ce n’est pas, en un mot, obéir à la loi commune de l’instinct viril, instinct qui implique, chez la plupart des hommes aux mêmes époques, les mêmes emportements, les mêmes évolutions. Non! le mortel digne d’être appelé Amant est celui qui, à tout âge, à toute heure, en toute rencontre,--sans que jamais aucune catastrophe puisse interrompre sa fonction,--se montre capable de désirer, d’adorer, de posséder toutes les belles femmes que le divin hasard place à la portée de ses lèvres, accomplit en effet, dans un absolu mépris du reste des choses humaines, ce dont il est capable, et, se diversifiant non pas selon les mutations de son être personnel mais selon la variété des natures féminines, sait être pour chacune de ces maîtresses l’amoureux même que chacune d’elles a rêvé. As-tu bien réfléchi, jeune homme, aux obligations que t’impose cette façon de concevoir le rôle de l’Amant? Il va sans dire que tu es opulent et plein de bravoure, car celui qui s’aviserait d’aimer même une pauvresse sans avoir la possibilité de la faire plus riche que la favorite d’un radjah, ou d’aimer même une prostituée sans se connaître assez de courage pour réduire au silence tous ceux qui se vanteraient de lui avoir baisé le bout des doigts, ne serait en vérité qu’un pleutre indigne de tout conseil. Tu es donc, c’est convenu, le plus riche, le plus valeureux des hommes. Quelles difficultés redoutables et sans nombre, cependant, tu rencontreras à chaque baiser! Tu souris; tu réponds que tu as interrogé ton cœur, sondé tes reins; tu affirmes que tu te sens à la hauteur de la tâche que tu assumes. Je voudrais te croire afin de t’admirer! J’ai groupé dans ce livre quelques conseils qui te permettront peut-être d’affronter sans trop de désavantage notre ennemie adorable, la femme. Je n’ose te promettre la victoire; je t’aurai du moins armé pour le combat. L’ART D’AIMER CHAPITRE PREMIER LE DIVIN MENSONGE Jeune homme, as-tu seulement cette puissance indispensable, sans laquelle ne saurait naître en aucun cas ni subsister le vrai amour: la puissance de l’imperturbable et continu mensonge? Car l’Amant, même quand il adore, ne doit jamais être sincère; qui ne sait pas mentir n’est pas digne d’être aimé, je vais plus loin: ne peut pas être aimé. Écoute, enfant. Ne penses-tu pas qu’il est chimérique d’espérer la tendresse entière d’une femme--la seule qui vaille la peine d’être ambitionnée, si l’on ne réunit toutes les qualités dont son imagination avait paré d’avance, bien longtemps avant de le connaître, celui qui devait venir? Si tu n’es pas absolument pareil à l’attendu, résigne-toi au dédain de la bien-aimée, ou, pis encore,--dans le cas où un mauvais hasard t’aurait permis de triompher d’elle,--à un abandon plein de réticence et d’arrière-pensée. Ne pas charmer totalement, esprit, cœur et sens, celle que l’on tient entre ses bras, l’homme n’a pas de plus cruel enfer. Donc il importerait que tu fusses de tout point semblable à l’amoureux imaginé, que tu fusses, pour chaque femme tour à tour, son idéal lui-même. Cela est-il possible? non. Tu peux ressembler, plus qu’un autre à cet idéal, mais l’être tout à fait, quel qu’il soit, je t’en défie. De là l’obligation de paraître ce que tu n’es pas; de là la nécessité d’une perpétuelle imposture. Mentir sans trêve et de toute façon, mentir par la parole, par le geste, par le regard, mentir dans l’aveu, mentir dans l’étreinte; produire toujours--grâce à une prestigieuse maîtrise de soi-même--non pas l’homme que tu es mais l’homme que tu devrais être; te métamorphoser physiquement même, par un effort de volonté qui réussit à modifier les traits du visage ou par des moyens plus matériels, au point d’avoir le front mélancolique d’un Werther si tu portes la face réjouie d’un Roger Bontemps, au point d’avoir les moustaches noires quoique tu les aies rousses; user, enfin, de toutes les ruses, de tous les masques, de tous les déguisements pour que ta maîtresse, en Toi, ne trouve que Lui, tel est ton premier et ton plus inévitable devoir! Qu’un seul instant, dans un élan de désir, dans la pâmoison du délice,--ou dans la façon de soulever le rideau de la fenêtre pour regarder le temps qu’il fait,--se révèle le moindre je ne sais quoi de ton être réel, et tout est fini: tu n’es plus aimé. Certes, cette comédie de tous les instants exige un comédien extraordinaire; c’est une gêne cruelle que cette incessante simulation. Mais quoi! exprimer le contraire de la pensée, telle est la fonction le plus habituelle de la parole; pour s’enrichir, pour se pousser dans le monde, pour conquérir l’estime, l’homme le plus loyal consent à des stratagèmes, à des faussetés; et l’on hésiterait à mentir pour obtenir cet incomparable enchantement: la bouche d’une femme baisant sur votre bouche son désir réalisé? On a, avec sa conscience, des accommodements pour ne point froisser, dans le monde, les gens qu’on y rencontre et l’on serait moins «poli» dans le boudoir que dans le salon? On ne laisse pas entrer un visiteur sans avoir, après un coup d’œil à la glace, noué la cordelière de sa robe de chambre, assuré le nœud de sa cravate, et on laisserait voir son cœur, son âme, ses sens, en déshabillé? A ce proverbe: «On ne se gêne pas avec ses amis», on ajouterait cet autre proverbe plus absurde: «On ne se gêne pas avec ses maîtresses?» Il y a l’étiquette des cours, il n’y aurait pas l’étiquette des alcôves; ce qu’on fait pour les rois, on ne le ferait pas pour les femmes! Erreur impardonnable des personnes qui aiment à se mettre à leur aise. Quant à prétendre que le mensonge dans l’intimité amoureuse a quelque chose de répréhensible, c’est la vaine excuse de ces paresseux incapables d’effort. Le vrai crime, dans l’ordre d’idées où nous sommes, serait de ne pas tromper celle qu’on aime. Celui-là est un coupable, en même temps qu’un imbécile, qui, au lieu du faux qui l’enivre, lui offre le vrai qui l’écœure; et, jusqu’à la fin de mes jours, je mentirai, mentirai, mentirai, pour qu’Elle m’écoute, heureuse, pour qu’Elle s’approche de mes hypocrites lèvres avec un sourire qui va devenir un baiser! Mais il ne suffit pas à l’Amant de pratiquer le mensonge sans intervalle ni lassitude; il faut encore que, tout en feignant de ne point s’en rendre compte, il l’approuve et le respecte chez sa maîtresse. Vous mentez aussi, bien-aimées; et comme vous avez raison! Pour vous rendre pareilles à celles que nous avons rêvées, pour nous épargner l’amertume des déceptions, vous feignez délicieusement, toujours. Avec vos baisers qui se font tels que nous les voulons et vos lèvres qui demandent au fard la rougeur qui nous plaît; avec vos regards où vous nous offrez une âme qui n’est pas la vôtre et vos yeux que le khol fait plus amoureusement mourants; avec vos bras roses de veloutine qui mesurent l’ardeur de l’enlacement à notre désir d’étreinte; avec votre sein qui se gonfle à propos et votre cœur qui bat fort quand il convient; avec tout votre charme fait d’adorables artifices, vous nous permettez de connaître la plénitude de la satisfaction. Soyez remerciées, ô clémentes trompeuses! Il serait un brutal et un sot,--un casseur de son jouet,--l’homme qui, dans l’inepte curiosité du vrai, dérangerait les tendres calculs de votre fausseté, vous forcerait à vous montrer telles que vous êtes, ferait irruption dans le mystère de vos chères supercheries, et de votre cabinet de toilette. Il y avait une fois un Amant qui adorait sa maîtresse à cause des merveilleux cheveux blonds qui la coiffaient d’un casque d’or. Qu’elle fût brune, il ne l’ignorait pas; qu’elle dût sa chevelure de soleil à de puissantes mixtures, il l’avait deviné tout de suite; mais ce qu’il savait, ne voulant pas s’en souvenir, il l’oubliait; et c’était avec une infinie ivresse qu’il maniait, baisait, mordait les boucles de flamme crespelée. Elle mourut, hélas, la chère blonde, après une courte maladie, pendant un voyage de l’Amant; le jour où il revint, elle était couchée sans vie sur le lit où tant de fois il l’avait enlacée, vivante. Les yeux pleins de larmes, la gorge gonflée de sanglots, il se précipita vers la chambre à présent terrible. Mais, malgré son douloureux désir de baiser une dernière fois le front de son amie, il ne poussa pas la porte; il se pouvait que, malade, elle eût laissé ses cheveux reprendre leur couleur naturelle; il n’entra qu’une heure après, quand, sur son ordre, des femmes qui étaient là eurent teinté d’or la chevelure. Car, à aucun prix, il n’aurait voulu voir celle qu’il avait tant aimée, celle dont le souvenir l’accompagnerait toujours, différente de ce qu’elle avait daigné être pour lui, ni surtout lui faire l’injure de confondre le blond mensonge auquel elle avait dû la joie de le rendre si heureux. CHAPITRE II LA DIVINE ILLUSION Mais il ne suffit pas de mentir à l’Amie: il est indispensable que tu te mentes à toi-même. Sans l’illusion, nul ne saurait aimer; et vraiment, elle est divine, puisqu’elle nous donne le seul bonheur qui légitime la haine du tombeau. Qui donc détesterait la mort si ne fleurissait parfois, parmi les tristesses de la vie, comme une églantine dans les noires broussailles, la rose miraculeuse du baiser? Ceux qui pensent que le dieu Amour est aveugle parce qu’il porte un bandeau sur les yeux se trompent probablement; aveugle, non, je l’accorde; comment pourrait-il, enveloppé d’ombre, admirer et convoiter la bouche et le sein des femmes? Il regarde, il le voit, puisqu’il désire. Seulement le bandeau qui lui voile les prunelles, sans les obscurcir,--étoffe tramée d’espoir, de désir et de rêve, dont les modistes se souvinrent quand elles inventèrent le tulle-illusion,--est fait de telle sorte qu’à travers lui toutes les choses dont s’éprennent le cœur et les sens apparaissent transformées et embellies. Malheur à toi, jeune homme, qui te destines à la fonction redoutable d’aimer, si tu ne portes pas ou si jamais tu arraches le bandeau symbolique du jeune dieu Eros! Car le vrai est épouvantable; quiconque étudie sa joie au microscope sent l’écœurement lui monter aux lèvres. Quoi! sachant les traîtrises qui grouillent comme des nœuds de vipères sous la gorge adorée de la femme; connaissant la duplicité de son sourire, de son regard, de sa caresse, et que ses serments sont pareils à tout ce qui dure peu; ayant démêlé ce qu’il y a de bassesse dans ses élans, d’instinct dans sa passion; sûr enfin qu’elle est semblable à toi-même, tu enlacerais sans mépris ton éternelle ennemie, ta sœur? Tâche d’ignorer, ignore, ignore à jamais tout ce qui se dérobe sous les éblouissements de la forme, crains la nudité des âmes, si tu tiens à ton bonheur, si tu ne veux pas exécrer et maudire l’heure sacrée du premier rendez-vous, si tu ne veux pas confondre dans ton souvenir, avec le sopha des mauvais lieux, l’auguste lit nuptial! Je sais un homme qui un jour, fut un sage. Celle dont il était le reconnaissant époux, à qui, pendant dix années, il avait dû toutes les pures félicités, se mourait, sans souffrance, dans l’agonie des saintes; un prêtre, près du chevet, prêtait l’oreille à la confession de la moribonde. Lui cependant, le mari bientôt veuf, il se tenait dans la chambre voisine, sanglotant contre le bois de la porte. Il recula tout à coup, à cause d’une voix faible qui parlait. Il recula, et il s’enfuit; car il ne voulait pas entendre les aveux de la confession suprême! Il était certain que sa femme avait une âme d’ange, qu’elle dirait seulement des péchés pareils à ceux d’une nonne ingénue; il savait la vertu parfaite de cette épouse chrétienne; il ne se pouvait pas que jamais, en aucun cas, elle eût été coupable! Il s’éloigna pourtant plein de prudence; et il eut cette consolation, dans sa douleur bénie, de garder intacte au fond de son souvenir la vision de sa chère compagne, de verser des larmes sans amertume sur les lys pâles de la tombe où elle dort, immaculée comme eux. Crains aussi, crains surtout la nudité des corps, si tu ne sais pas la parer de ton rêve ou la voir à travers la splendeur idéalisante du bandeau. O laideurs des plus belles! Ombres des plus rayonnantes! Souillures des plus chastes! Macules des plus impollues! Que tu es imparfaite, ô beauté humaine, même en la perfection! et toujours une tare, que tu caches en vain, désespère l’adoration de tes dévots. Oui, la tare, la tare originelle, toujours te déshonore. Si les Vénus descendaient de leurs piédestaux pour vivre notre vie, elles cesseraient, sur l’heure, dès qu’elles auraient aspiré l’air terrestre, d’être la sublime allégresse de nos yeux, et, devenues femmes, elles seraient semblables par quelque point, les déesses, à la louve immonde des bois. Parenté abominable de la vierge et de la bête, hymen horrible, dans la vivante chair, de l’idéal avec l’ignoble. Est-ce que l’homme enfin, l’homme digne de ce nom, celui qui aspire à la volupté sans rancœur, n’aurait pas le droit de maudire, dans un juste blasphème, l’impitoyable nature créatrice qui bafoue notre besoin de paradis? Puisque vous m’imposez d’aimer, ô puissance inconnue, puisque vous ne me permettez le ciel que dans l’amour, pourquoi ce que je dois aimer n’est-il pas entièrement beau, pourquoi salissez-vous ma soif de bonheur par l’impureté de la source où il me faut boire? Je ne suis pas, je ne veux pas être le chien dont la narine s’enfle ravie par un parfum d’ordure et qui se goberge à humer les vomissements du carrefour; je le suis cependant. Dieu cruel! comme vous vous jouez de l’âme que vous avez mise en nous, et comme vous la torturez, cette affamée d’ambroisie, en la forçant à se rassasier de boue! Puisque vous n’avez pas voulu qu’il nous fût possible de satisfaire pleinement nos aspirations hautaines, il ne fallait pas les mettre en nous; avec le seul instinct, qui ne discerne pas, qui ne discute pas, nous aurions vécu tranquilles, contents, béats d’être repus. Mais nous avons des sens qui pensent et qui rêvent! De sorte que, dévorés d’une convoitise qu’ils rougissent d’éprouver, quelques-uns d’entre nous sont semblables à ce pâle adolescent mélancolique qui montrait les poings au ciel en criant: «Pourquoi la bouche qui baise est-elle la bouche qui mange?» à ce roi appelé le Roi Vierge, qui, détestant le ventre qui enfante et le sein qui allaite, a fui pour jamais dans la solitude de ses songes la beauté de la femme, adorable et abjecte. Jeune homme, n’imite pas le roi mélancolique. Mais, plutôt, par la toute-puissance de l’illusion, recrée la création imparfaite. Sois l’émule triomphant de Dieu; refais, de ta pensée, la femme qu’il ne tira que de ton corps. Ose nier la réalité jamais égale à ta chimère, sache n’y pas croire, et la transfigurer, par ta foi dans ton propre idéal, par la volonté de ton désir. Dis à l’évidence: Tu mens! Substitue, à la vérité, ton rêve, plus beau. Ce n’est pas vrai que les lèvres des vierges aient de vils emplois, que le flanc des jeunes femmes s’élargisse, ni que leur sein se ride; contemple, avec une assurance têtue, ces fleurs jamais fanées, cette neige toujours pure! Oui, les yeux des bien-aimées sont de petits firmaments où se lèvent toutes les étoiles, et les larmes y sont comme des rayons, condensés en perles, qui luisent délicieusement. C’est d’or solaire que sont faites en effet les chevelures, mieux odorantes, sans qu’aucune pommade y mette son mensonge, qu’une touffe de fleurs des bois. Les ongles roses, pour être roses, n’ont pas besoin d’être teints d’un fard léger, ni d’être blanchies de poudre de riz, les épaules, pour être blanches. Proclame qu’il n’existe jamais de corsets, ni de tournures, et parviens à en être persuadé! Refuse de croire que ta maîtresse doit demeurer toute une heure dans un bain où des fioles furent vidées, pour avoir la peau plus douce que les ivoires, plus aromate que l’encens des lys; et sois certain que l’eau de la baignoire fut parfumée par le corps de la baigneuse. Convaincu de toutes les métaphores, sache, enfin, voir en celle que tu as choisie,--fleurs, lueurs, odeurs,--tous les enchantements de la terre et du ciel; divinise ta triste sœur terrestre. A ce prix, à ce prix seulement, tu pourras, déconcertant les desseins féroces du créateur, connaître l’ineffable ivresse de l’amour sans nausée. Mais si tu veux que ta joie ne soit point avilie à l’instant précisément de son exaltation suprême, exerce surtout ta puissance d’illusion sur le plus obscur des mystères, sur celui qu’il faut d’autant plus rapprocher de l’idéal qu’il en est plus éloigné, sur la fugitive minute qui serait infâme si elle n’était divine. Force la fange à devenir l’azur! Hélas! les deux animaux que vous êtes, elle et toi, n’ont qu’une ressource: se croire des dieux. «_Rosa mystica! Rosa mystica!_» s’écrie le poète qui trompe son écœurement par l’extase; et, dans les chansons que chantent les pâtres sur les monts et les petites bergères des plaines, l’âme populaire, ingénue et douce, qu’épouvante aussi la vilenie brutale du plaisir, s’en console par la feintise d’y voir la cueillette d’une rose. CHAPITRE III L’AVEUGLE Je n’ai pas osé aller jusqu’au bout de ma pensée. Le bandeau dont se voilent les yeux d’Eros devrait être plus épais encore que je ne l’ai dit. L’aveuglement complet, qui permettrait de concevoir la perfection féminine sans aucune possibilité de désabusement, serait préférable à l’illusion qui ne peut jamais s’empêcher de voir, si éblouie qu’elle veuille être, quelque chose de la réalité qu’elle transforme. C’est la morale de la fable que tu vas lire. Comme Elle allait, pour la première fois, s’endormir dans les bras du beau jeune homme aveugle, il lui dit, très bas, d’une voix qui tremblait de la pâmoison récente: --Hélas! ne pas te voir! Si je t’avais rencontrée autrefois, du temps où je pouvais encore contempler le bleu du ciel et l’azur des regards, la rougeur des roses et des bouches, je me souviendrais de ton visage--inconnu, ô désespoir!--et il suffirait d’un seul de tes parfums ou de ta main frôlée pour me rendre ton image entière. Mais déjà mes yeux étaient clos à la clarté quand mon cœur s’ouvrit à l’amour, et pour moi le soleil ne se lève que de l’autre côté des paupières. Jamais, jamais il ne me sera donné d’admirer cette épaule que je caresse et ce sein où je m’endors. O jeune femme, mon délice et mon angoisse, toi que je possède et que j’ignore, raconte-moi du moins, je t’en conjure, les beautés de ta chère personne; et que je puisse, par ta parole entendue, m’imaginer tout mon invisible bonheur. --Je n’oserais, murmura-t-elle. --Tu oseras, si tu m’aimes. Dis-moi ta chevelure si longue et si soyeuse sous mes doigts. --Elle est blonde, je pense, comme de l’or léger, et j’ai l’air, quand je la laisse s’épandre sur mes reins de neige rose, d’une impératrice nue qui aurait un manteau de rayons. --Que je suis heureux, hélas! Dis-moi ton front, dis-moi tes yeux. --Mon front, bas, très étroit, pareil à celui d’une statue d’éphèbe, garde intacte sa blancheur de gardenia, que jamais ne déshonore la ride d’une pensée; mes yeux, d’un brun fauve, alanguis sous les paupières un peu plissées, ont dans leur cercle de bistre une douceur si mourante que, moi-même, je ne saurais les regarder dans un miroir sans me sentir étrangement troublée d’un rêve où s’ébauche une alcôve. --O ravissement! ô regret! Dis-moi ta joue et tes lèvres. --Ma joue pâle, où transparaît parfois le rose d’une pudeur heureuse d’être troublée, se voile d’un hâle vague comme une caresse de soleil, et ma lèvre est un très petit arc qu’un Eros aurait trempé dans le sang frais des cœurs. --Oh! avoir cette pourpre sous ma bouche et ne baiser que de l’ombre! Dis-moi ta ferme gorge qui se bombe en deux fruits vivants. --Elle n’est pas de marbre! car le marbre glacé ne palpite point comme elle; mais elle a la blancheur chaude d’une neige brûlée par l’été, qui ne fondrait pas; et ses pointes de corail, allumées et dressées, sont comme deux braises surgissantes du rose incendie de mon sang. --Je mords la braise de leur corail comme un aïssaoua des cassures de tison, mais je sens la brûlure sans voir, hélas! le feu! Dis-moi tes larges hanches, et tes nobles jambes, dis-moi ton ventre uni où ma main glisse comme sur du satin, dis-moi... La jeune femme, en cachant sa tête dans les dentelles de l’oreiller, répondit, cette fois encore, minutieuse et complaisante, mais d’une voix si basse que le silence de la chambre amoureuse, un instant éveillé, se rendormit, n’entendant plus rien, sous le mystère des rideaux. Leur amour ne fut pas de ceux qui s’éteignent. Ils étaient liés l’un à l’autre d’une chaîne que rien ne rompra. Les jours de leur bonheur, les jours anciens, les jours nouveaux, égaux en délices, étaient comme les enfants d’une même race où les aînés et les cadets ont la même part d’héritage. A cause du désir dont il la convoitait sans relâche, elle l’adorait éperdument, et, lui, toujours, il sentait monter de son cœur à sa tête des bouffées de joie et d’orgueil à la pensée qu’il possédait, seul entre tous, les adorables trésors qu’elle lui avait racontés dans le silence bientôt rendormi de l’alcôve. Cependant des rages le prenaient quelquefois, avec des désespoirs. Avoir perdu le spectacle des cieux et des plaines, des fleurs et des verdures, de toutes les formes et de toutes les couleurs, c’était une sombre désolation! Il s’y résignait. Mais ne point la connaître, Elle, ne l’avoir jamais vue, être certain de ne la jamais voir,--si incomparablement parfaite!--c’était là l’angoisse intolérable, à toute heure accrue; et, souvent, dans le paroxysme de son inutile envie, il eût donné des années de leur bonheur futur pour qu’il lui fût permis, une seule fois, pendant une seule minute, d’admirer une seule des beautés qu’elle lui avait avouées, à voix basse, le soir des premiers baisers. Or, il arriva dans la ville un médecin déjà fameux dans tous les autres pays du monde par des cures vraiment merveilleuses. C’était un jeu pour ce savant homme que de rendre l’ouïe aux sourds, la parole aux muets, la vue aux aveugles. Le carrosse empanaché d’or et d’argent, dans lequel il traversait les cités parmi les acclamations de la foule, était traîné, non par des chevaux, mais par des hommes rapides comme le vent, qui avaient été des paralytiques. Et il était parfaitement avéré qu’en aucun lieu, en aucun cas, il n’avait manqué de guérir radicalement les personnes qui s’étaient adressées à lui. L’aveugle sentit son cœur se gonfler d’une joie immense. Il rouvrirait les yeux! Il verrait l’adorée amie! Tout à coup hors de l’ombre, il aurait l’éblouissement de la chère beauté lumineuse! La chevelure pareille à un manteau de rayons, le front plus blanc que les gardénias, les yeux qui meurent sous les paupières un peu plissées, et la joue bistrée d’or et l’arc sanglant des lèvres, le corail qui s’allume à la pointe des seins, il les verrait, il les verrait! Plus de désespoirs, plus de ces nuits exquises et atroces où il devait suppléer par la pensée à l’image éternellement absente: tout son rêve allait être une réalité. Guidé par un serviteur, il accourut le premier, chez le médecin illustre. «Guérissez-moi! Rallumez mon regard! Donnez-moi l’inexprimable fête de contempler enfin la plus belle des femmes, que j’aime plus que la vie!» Et il dit beaucoup d’autres paroles, racontant ses tendresses, ses désirs, ses angoisses, pour émouvoir la pitié toute puissante de l’homme très savant. Mais celui-ci répondit, après avoir médité: «A Dieu ne plaise que je rouvre tes yeux au jour. Quoi! tu aimes, et ce que tu aimes, tu veux le voir? Enfant, cette grâce t’a été départie de connaître la possession avec l’espérance encore, la satisfaction avec le rêve toujours, et tu veux, à ton adorable chimère, substituer la vérité, hélas! Ne sais-tu donc pas, âme folle, qu’à cause même du mystère et de l’ombre où elle t’échappe, tu as imaginé ta maîtresse infiniment plus charmante qu’elle ne saurait être en effet? Une minute affreuse serait celle qui te la montrerait pareille à elle-même. Mais quand elle ne t’aurait pas menti, quand elle serait aussi parfaite qu’elle s’est plu à le dire, quand elle serait entièrement celle que tu as créée dans l’impossibilité de la connaître, tu n’éviterais pas l’épouvante de l’inévitable déception; car le rêve, même réalisable, n’est divin, n’est exempt de dégoût et d’ennui qu’à la condition de n’être jamais réalisé. Reste dans ton ombre! Que les dieux te maintiennent dans ton ignorance, dans ton désir inassouvi et prends-nous en pitié, nous qui voyons l’imparfaite beauté des êtres et des choses, nous qui, avec des larmes de désespoir,--hélas! pourquoi ne voilent-elles pas à jamais nos yeux?--envierons amèrement ton aveugle bonheur!» CHAPITRE IV NÉCESSITÉ D’ÊTRE BEAU Sois beau. Sinon n’aime pas. Sans beauté, l’on peut être choisi; il arrive aux plus jolies de préférer les plus laids; c’est une histoire souvent renouvelée que celle de la femme de Joconde. Toi cependant, mon élève, docile aux bons conseils, qui te fais enfin de l’amour l’idée qu’il convient d’en avoir, défends-toi d’aimer si tu n’as pas reçu les dons qui charment les yeux. Entends-moi bien. Je n’exige pas que tu ressembles de tout point aux Immortels adolescents dont les lèvres sont de pourpre et les cheveux de lumière; je t’autorise à être moins agréable à regarder, quand tu te mets au bain, que les divins éphèbes d’Hellas, baignant dans les flots verts, sous les lauriers roses, la sveltesse neigeuse de leurs corps; il n’est pas indispensable que l’on s’imagine voir, en l’apercevant, le frère cadet de Phœbus Apollon. Mais si, vraiment, tu es laid, si la calvitie déshonore ton crâne, si tes dents ont plutôt la couleur de l’amadou que celle de la nacre, si la peau grise s’agrémente affreusement de verrues, si tu n’as pas même sous les paupières cette flamme dont s’illumine et s’idéalise la face, si, en un mot, tu es de ceux, hélas! qui sont nés pour l’épouvante ou le mépris des regards, renonce aux délices des tendresses: et, quand même, dans l’aberration de sa miséricorde, quelque femme se montrerait férue de ta laideur, repousse avec fermeté le baiser dont tu n’es pas digne. Une fois, il advint qu’une très belle jeune fille s’éprit d’un homme qui était laid. Parce qu’il avait le cœur noble et l’esprit haut, parce que son nom était de ceux que répète la foule, il la troublait et la charmait. Elle vint à lui, tendre et tranquille, résolue; elle lui dit: «Tous me désirent, c’est vous que je choisis». Mais l’homme laid, qui était un homme prudent, se regarda dans le miroir, et, bien qu’il adorât cette enfant plus fraîche que les fleurs, il l’écarta d’un geste, mélancoliquement. «Moi, t’aimer? moi, te prendre? De quel droit, à quel titre? L’amour n’est digne de ce nom que s’il est l’échange, la mise en commun de deux charmes qui se valent. Pas de vrai hymen sans l’égalité des apports. A toi qui m’offres le sourire des roses, la blancheur des lys, la gracilité délicate des jeunes arbrisseaux, je ne pourrais donner que de l’ombre et de l’hiver. Je suis Gwinplaine, tu es Déa, mais tu n’es pas aveugle. Ne réponds pas que ta dilection me transfigure, que tu me vois pareil à ton rêve! Un jour, un jour prochain,--car il n’est pas d’illusion éternelle,--tu me connaîtrais tel que je suis en effet; et, alors, ce serait affreux; non seulement pour toi dont les regards dessillés se détourneraient avec des larmes, qui songerais à tant d’amoureux repoussés naguère, mais pour moi-même! pour moi qui devinerais dans ton étreinte dénouée le recul de ton légitime déboire, pour moi qui, tous les remords au cœur, détesterais dans tes tristes yeux mon image d’autant plus hideuse que le miroir serait plus beau. Chère affolée, va-t-en! Va-t-en, te dis-je, va vers celui qui te vaut, donne ta jeunesse à sa jeunesse, ton sourire à son sourire, et ta grâce à sa grâce. Rose blanche, épouse le lys, marie-toi, lueur, à la clarté; il n’est pas de plus criminelle démence ni de plus féconde en prochaines amertumes que l’union de la laideur avec la beauté. Je te tuerais ou me tuerais, si je te voyais, demain, regarder un jeune homme qui passe, beau comme toi! Et non seulement tu souffrirais de ta déception et de mes colères, mais ceci t’arriverait, pauvre fille, que bientôt tu ne serais plus jeune et ne serais plus jolie à cause de ma vieillesse et de ma disgrâce. Mon baiser pâle flétrirait tes lèvres, mes ternes regards éteindraient tes yeux, toute mon ombre serait sur toi; car ce n’est pas impunément que la source la plus claire affronte le reflet d’un cyprès; et j’en viendrais peut-être, pour mon désespoir et pour le tien, à haïr en toi la laideur que je t’aurais donnée. «Mais quand même tu resterais jeune et belle, quand même, dans ton persistant enthousiasme, tu me verrais sans cesse tel que tu m’as imaginé, sache que le bonheur me serait impossible, ô ma chère, dans tes bras. Je t’aime, tu le sais; tu sais qu’à la seule pensée de ma bouche sur ta bouche et de ton sein sur ma poitrine et de tes cheveux dénoués sur mon front, le frisson du désir me secoue et me tord! Et cependant, si tu défaisais pour moi ta chevelure, si tu te jetais sur mon cœur, si tu me donnais tes lèvres, ce serait, je le sens, au lieu de bouffées d’extase, tous les haut-le-cœur de la répulsion qui me monteraient à la gorge. Malheureux que je suis! Tu serais là, mais j’y serais aussi. La honte que j’ai de mon baiser m’avilirait le tien. Tu me toucherais, toi, si exquise, mais je me sentirais te toucher, moi, abject! En vérité, il est une chose extraordinaire, autant qu’elle est infâme: tous les jours, on entend envier le bonheur d’un vieillard qui obtient en mariage une belle vierge, ou de quelque financier imbécile, obèse, suant, le crâne nu, qui achète des filles de théâtre. «En voilà un qui est heureux!» ou «Il n’est pas à plaindre, celui-là!» et ces hommes eux-mêmes se réjouissent d’épouser une adorable jeune fille, ou d’avoir acquis de séduisantes créatures. Quoi! cela est possible? Ils sont contents, ou ils croient l’être? Ils ne savent donc pas, ils ne comprennent donc pas, l’un dans l’alcôve nuptiale, l’autre sur le sopha des boudoirs, que la beauté, que la jeunesse de l’époux ou de l’amant est aussi indispensable que celle de l’épouse ou de la maîtresse à cette intime fusion de deux êtres qui est l’amour, et sans laquelle le plaisir même, ne fût-ce que pour l’un des deux, ne saurait exister? Ils se couchent, repoussants, dans le lit de la désirable femme, et ce qu’ils y apportent d’horreur ne les empêche pas de goûter ce qu’elle y met de charme! Mais ils ne voient donc pas, à côté de ces touffes blondes, leurs cheveux gris, leur sèche poitrine velue tout près de cette fraîche gorge? la maigreur de leurs jambes pareilles à de longs os ne déshonore pas à leurs propres yeux la rondeur lisse des mollets de satin et des cuisses de neige? Ils croient que le baiser n’est fait que d’une bouche, et leur haleine ne leur gâte pas le parfum du souffle qu’ils aspirent? Il leur suffit que leur amie soit belle! la pensée ne leur vient pas, dans leur brutal égoïsme, que le désir s’augmente de la possibilité d’en inspirer, et que, pour aimer pleinement, il faut, par une projection de soi dans celle qu’on possède, pouvoir être, en elle, épris de soi-même. Ils sont pareils à un musicien qui, chantant faux dans un duo, s’imaginerait que la perfection de l’ensemble,--sans laquelle le charme de la musique s’évanouit,--ne dépend que de l’autre voix, et qui, à n’écouter qu’elle, trouverait un plaisir suffisant. Misérables et imbéciles! C’est de l’unisson de deux convoitises également légitimes que peut naître la complète harmonie de l’extase amoureuse. Voilà pourquoi je te dis de me fuir, jeune fille. Voilà pourquoi je te chasserais si, dans ta tendresse qui s’abuse, tu t’obstinais à m’offrir un bonheur que tu ne peux me donner, puisqu’il dépend de moi autant que de toi. A cause du mépris que j’ai de ma propre personne, la joie d’obtenir la tienne serait affreusement troublée. Au dégoût de me donner je préfère la tristesse de ne point t’avoir. Et jamais,--ô toi que je veux! ô toi qui me veux!--je ne consentirai à l’hymen pour lequel je donnerais ma vie, à moins que tu ne sois quelque toute puissante fée qui fasse, d’un regard ou d’un sourire, renaître les jeunes cheveux en boucles sur la nudité des crânes et refleurir sur les joues l’adolescence des roses.» CHAPITRE V VANITÉ DE LA VANITÉ Garde-toi, jeune homme, comme de la pire des niaiseries, d’éprouver jamais le moindre sentiment de fierté parce qu’une femme s’est donnée à toi! Réjouis-toi de posséder celle que tu aimes, mais n’en conçois aucun orgueil, eût-elle été, avant de défaillir dans tes bras, la plus chaste des vierges ou la plus austère des épouses. Car, sache-le,--et le contraire est une exception si rare qu’il ne vaut point la peine d’en parler,--ce n’est pas à toi qu’elle a cédé, mais à elle-même, à elle seule, ou à un concours de circonstances auxquelles tu es demeuré presque totalement étranger. Ton adoration, ton dévouement, tes longues prières, tes sacrifices n’ont été pour rien dans la chute où elle a consenti; elle regardait sans vertige la profondeur de ta tendresse; et, si elle s’est abandonnée, c’est par suite de quelque état de son être, intime, tout personnel, ou sous une poussée qui ne vint pas de ton amour. Tu es pareil, dans ton triomphe, à un chef militaire qui voit se soumettre un ennemi décimé par la fièvre ou la famine bien plus que par les combats; tu es vainqueur, tu n’as pas vaincu. Remercie, si ta maîtresse est belle, le temps qu’il faisait,--orage de crépuscule ou après-midi d’été,--le lieu solitaire, l’heure opportune, la page d’un livre d’amour; bénis le sang chaud de ses veines, la vibration coutumière de ses nerfs ou la mollesse de ses sens qui l’incline à l’ensommeillement sous la caresse; félicite-toi du hasard qui lui a offert l’occasion d’une vanité satisfaite ou de quelque rancune assouvie; mais si tu n’es pas un sot, ne l’attribue en aucun cas,--fusses-tu le plus beau et le plus passionné des hommes qui s’agenouillèrent jamais!--le mérite d’avoir conquis celle qui s’est donnée. En vérité, il y a mille à parier contre un que n’importe qui, à ta place, dans des circonstances semblables, n’eût pas été moins favorisé que tu l’as été toi-même. Même la stupidité ou la laideur incomparable de l’amant ne sont pas toujours des obstacles à son bonheur. Si cela n’était pas vrai, si la femme qui se livre n’obéissait pas à des mobiles particuliers, indépendants de l’amour qu’elle inspire et même de l’amour qu’elle éprouve, comment expliquerais-tu l’absurdité fréquente de ses choix, les mondaines affolées qui accrochent les boucles de leurs cheveux aux boutons d’une livrée, les impératrices éprises des nains d’Afrique, ou Titania caressant avec délices les oreilles d’âne de Bottom? Aimée Henriot était une honnête fille; cousant dès le matin dans un atelier de confection, rue du Quatre-Septembre, attentive à sa besogne, ne riant guère des jacasseries, et, le soir, marchant ni trop vite ni trop lentement le long des murs, sans regarder à droite ni à gauche, ne s’arrêtant que dans sa rue, chez la fruitière et chez le boucher, pour acheter le petit repas qu’elle faisait cuire elle-même sur un réchaud, dans la chambre carrelée, au cinquième étage. Puis elle s’endormait, sans rêverie. Et comme elle avait sur le visage cette honnêteté avec un air de froideur et de résolution, elle paraissait peu jolie, étant très belle. Elle pouvait sortir seule sans être suivie; on la regardait à peine, ou on cessait vite de la regarder; «rien à faire», c’était ce que disait le sourire des roquentins en quête. Il est très facile de ne pas être insultée dans les rues. Une fois, cependant, un homme se mit à marcher derrière elle en disant des paroles à voix basse. Elle pressa le pas, se hâta de rentrer. Le lendemain, à sa sortie de l’atelier, elle se trouva face à face avec l’impertinent,--point jeune, bien vêtu, grand, gros, du ventre, l’air de quelqu’un qui est riche. Elle détourna la tête et suivit son chemin. Mais dix soirs de suite, à la même heure, il l’attendit devant la porte du magasin; et, enfin, d’une voix tranquille, comme accoutumée à de pareils propos, il lui parla nettement, d’un air de certitude. Elle lui plaisait, et il la voulait. Il était décidé aux plus grands sacrifices. Il n’était plus un jeune homme, mais il avait beaucoup d’argent. (Il tirait de sa poche un portefeuille, le montrait plein de billets de banque.) Et il était très sérieux. Ce qu’il promettait, il le tiendrait. Elle n’avait qu’à dire oui pour avoir des meubles, des toilettes, une voiture, si elle voulait, et des sommes dans les tiroirs. Il aurait pu lui faire parler par quelque vieille; il préférait s’adresser à elle, directement, avec franchise; il ajouta: «Ce qui vous arrive, c’est un bonheur inattendu», et attendit la réponse avec une confiance évidente. Elle l’avait écouté sans trouble, elle répondit simplement: «Monsieur, vous vous trompez», et s’en alla chez elle, ni trop lentement ni trop vite, l’air résolu et froid, comme les autres soirs. Cependant elle s’éprit d’un jeune homme aussi pauvre qu’elle, employé dans une maison de gros, qui venait tous les lundis apporter des étoffes à l’atelier de la rue du Quatre-Septembre. La première fois qu’en dépliant une pièce de surah il lui frôla la main du bout des doigts, elle se sentit devenir toute rouge; elle comprit que c’en était fait, qu’elle n’était plus libre, qu’elle aimait. D’abord, il se borna à la regarder timidement, à lui faire signe de prendre, sous une pile de soie, une lettre qu’il venait de glisser là; puis, un soir, il osa venir l’attendre à la porte de l’atelier comme le «monsieur» riche du mois dernier. Elle n’hésita point, elle lui prit le bras. Elle avait reconnu depuis beaucoup de jours,--ne pensant qu’à lui seul, ne dormant plus, ayant toujours sur la peau des mains la brûlure des pressions furtives,--qu’elle résisterait en vain à cet amour grandissant. Pourquoi eût-elle résisté, d’ailleurs? Pas riches tous les deux, travaillant tous les deux,--elle dix-huit ans, lui vingt-trois,--ils pouvaient s’épouser. Ils eurent des jours heureux; ils ne dissimulaient pas leur bonheur. «Quel est donc ce jeune homme qui vous accompagne?--C’est mon fiancé.» Et ils ne tarderaient pas à être mariés; dès qu’il aurait une place un peu meilleure, ils se mettraient en ménage. L’heure qu’ils passaient ensemble, après l’atelier,--elle marchait à tout petits pas, maintenant,--était une heure de délice. Rien qu’à se serrer contre lui, elle s’alanguissait d’une ivresse infinie. La moindre parole qu’il lui disait était une coulée douce qui lui descendait dans les veines; et, comme cette honnête fille était une fille franche, point mijaurée, toujours prête à s’avouer, elle ne se cachait pas de trouver le temps bien long, qui les séparait de la noce; s’attardant sur le pas de sa porte pour lui parler bas, encore, triste et dépitée aussi de rentrer seule. Une fois, dans sa chambre, comme elle allait se mettre au lit, elle entendit un bruit de pas sur les carreaux du couloir; la porte s’ouvrit brusquement; et il tomba aux pieds d’Aimée Henriot, en demandant pardon. «C’était très mal, ce qu’il faisait! mais il n’avait pu résister à sa passion, à ses désirs exaspérés enfin par une intimité délicieuse et cruelle!» En s’écriant ainsi, il la prenait par la taille, la serrait contre lui, à peine résistante. Que pouvait-elle craindre? n’allaient-ils pas se marier? Où serait le mal si elle lui permettait d’être son amant, puisqu’il allait être son mari? N’était-elle pas sûre de l’amour profond, éternel, qu’elle avait inspiré? Elle l’écoutait, tremblante; elle se sentait devenir folle. Car elle l’adorait! tout, elle eût tout donné, pour ne pas repousser ces chères caresses qui lui baisaient les mains, qui lui baisaient les bras, allaient lui baiser la bouche. Être sa maîtresse, ah! quel délice! Tout son cœur, tous ses sens voulaient impétueusement l’étreinte. Cependant, elle se dressa, très pâle, l’honnête fille, montra la porte d’un geste qui ne veut pas être désobéi, ne permit pas à son fiancé de s’excuser, le força de sortir, ferma la porte, resta seule. Et désormais elle ne consentit plus à lui parler; même, en sortant de l’atelier, elle feignait de ne pas le voir, debout, dans l’encoignure d’une porte cochère. Elle l’aimait, elle l’aimait toujours! elle l’aimait peut-être davantage, avec le souvenir de l’ivresse inachevée. Mais elle était de celles qui ne sauraient pardonner l’approche d’une atteinte à leur vertu parfaite; et celui qui avait voulu être son amant ne serait pas son mari. Aujourd’hui, avec des frisons roux sur les yeux et une gorge qui sort d’un corsage de laitière,--belle encore et plus jolie,--elle danse tous les quadrilles et s’assied sur tous les genoux à Bullier, à l’Eden, à l’Elysée-Montmartre; et si quelqu’un, entre deux bocks, lui demande comment elle en est venue là: --Ah! j’ai été joliment bête tout de même. J’étais sage, on peut le dire, comme pas une. Puis voilà qu’un jour Clémentine, une petite de l’atelier, qui ne valait pas cher, m’a emmenée à la fête de Chatou, avec des amis à elle. Moi, je n’y entendais pas malice. Clémentine m’avait dit: «En tout bien tout honneur.» On m’a fait jouer aux tourniquets, monter sur les chevaux de bois. J’étais tout étonnée, je n’avais pas l’habitude. Les amis de Clémentine disaient des choses que je ne comprenais pas. Un surtout, roux, très maigre, pas beau, et qui avait l’air bête; je peux dire qu’il me déplaisait, celui-là! Aussi, je voulais m’en aller. Crac! on a manqué le train. Il a fallu coucher à l’auberge. C’est ça qui m’a perdue. Ah! par exemple, comment ça s’est fait, c’est ce que je n’ai jamais compris. A cause du lit qui était là, et des autres dans la chambre à côté, et du grand roux qui me poussait en me pinçant. Huit jours après, il m’a lâchée, et, comme je n’osais plus retourner à l’atelier, je suis allée au bal. Dire pourtant que j’aurais pu être entretenue par un monsieur qui avait un portefeuille plein de billets de banque, et que j’ai flanqué à la porte un garçon pour qui je me serais fait couper en petits morceaux!» CHAPITRE VI LA SCIENCE INTERDITE Garde-toi également, comme de la plus sotte des présomptions, de jamais croire que tu as deviné ce qui se passe dans le cœur de ta maîtresse. Ce qu’éprouvent les femmes, nous ne le saurons jamais, nous ne pouvons pas le savoir. Elles souffrent ou elles sont heureuses, nous en sommes certains, mais quelle est leur angoisse ou quelle est leur joie, en quoi leur façon de ressentir la douleur, de savourer l’ivresse, ressemble à la nôtre ou en diffère, c’est ce que nous sommes condamnés à ignorer éternellement. Nous constatons leurs émotions sans en discerner la qualité; l’intimité de leur âme et de leurs sens échappe à notre attention méthodique ou passionnée; à la regarder de trop près, le plus acharné observateur aveuglerait sans profit ses bésicles, et, chose épouvantable entre toutes, l’amant qui regarde la bien-aimée pleurer de plaisir entre ses bras et défaillir d’extase, ne saurait imaginer la sorte de délice qu’il lui donne. Car la différence des sexes implique fatalement chez l’un l’impossibilité de concevoir ce qui se produit chez l’autre. Tu t’en vas à travers bois, par un matin de juin. L’amour est partout, triomphant, dans les calices charmés qui s’épanouissent, dans les herbes où pullulent les mouches, dans les branches pleines de gazouillis et de becquettements. Que l’instinct de se joindre en de mystérieux baisers tourmente et ravit ce qui fleuronne, ce qui volette et chante, tu le vois, et tu admires le rut universel des végétations et des ailes. Mais oserais-tu te vanter, toi, homme, de deviner la joie qu’éprouvent les anthères des roses à émettre le pollen, les lucioles à s’allumer, les fauvettes à froisser leurs plumes? Comment l’aurais-tu appris, n’étant ni la plante, ni l’insecte, ni l’oiseau? L’analogie vient à ton aide; te souvenant de tes désirs et de les bonheurs, tu les attribues aux êtres qui t’environnent: l’églantine donne sa semence comme, toi, tu donnes ta vie; l’abeille qui baise un œillet, et ta bouche qui baise une bouche, c’est le même baiser; le rouge-gorge ramage au bord du nid ce que tu chuchotes dans l’alcôve. Pour la comprendre, tu humanises la nature. Mais tu reconnais bien, au fond de toi, la tricherie de ton raisonnement; tu es obligé de t’avouer que ta curiosité se satisfait à bon compte, acceptant pour des identités d’apparentes similitudes ou des réminiscences de métaphores. En réalité, tu es incapable de t’expliquer tout autre amour que le tien, incapable de connaître de quelle convoitise les ailes palpitent sur les ailes, ou les lions se ruent à la croupe des lionnes. Eh bien, ne feins pas d’en douter, tu diffères de la femme, malgré l’unité de l’espèce, presque autant que de la plante et de la bête, presque autant que des anges (si nos mystérieuses sœurs exigent la courtoisie d’une telle assimilation); et c’est ton sort adorable et cruel, jusqu’à la fin des jours, de la voir sourire et pleurer sans qu’il te soit, en aucune façon, révélé pourquoi elle sourit ni pourquoi elle pleure. Tu objectes: «Quand même la différence des sexes établirait entre nous et les femmes une si parfaite impossibilité d’entente, quand même il nous serait interdit de découvrir, par nous-mêmes, le «comment» de leur «autrement», nous n’en serions pas moins instruits de ce qu’elles éprouvent; car leur chère hypocrisie ne va pas jusqu’à nous dérober toujours leurs sentiments et leurs sensations; elles consentent parfois aux abandons qui révèlent; il y a des heures pour la nudité de leurs âmes, comme pour celle de leurs corps.» La réponse est médiocre. Jamais la femme ne s’avoue d’une façon entière, ni à son mari, ni à son amant, ni à son confesseur, et c’est précisément ce qu’il nous importerait surtout de savoir qu’elle nous cache le plus jalousement. Que ce soit pudeur innée ou pudeur acquise, crainte d’affaiblir notre adoration en se montrant trop humaine ou de la décourager par trop de divinité, n’importe! elle réserve en tout cas une part intime de soi-même, où il nous est défendu de nous insinuer; ce qu’il y a de plus féminin dans la femme nous échappe. Écoute près du grillage de tous les confessionnaux ou parmi les rideaux de tous les lits d’amour: la pénitente ne célera aucun de ses péchés, les détaillera minutieusement; l’amoureuse balbutiera, éperdue, toutes les tendres paroles, mais, avec cette ingénuité où excelle son mensonge, la femme, dans l’aveu qui sauve comme dans l’aveu qui damne, aura d’insaisissables réticences, voiles si diaphanes qu’on ne les voit pas, et qui suffisent pourtant à dérober le mystère de son être derrière l’impénétrabilité irritante de leur transparence. Elle confessera sa faute, soupirera son amour, sans jamais laisser entendre de quelle amertume est faite son repentir, de quelle joie est faite son ivresse! et, en fin de compte, le directeur de mille et trois consciences féminines en saura tout autant que Don Juan sur l’éternel secret d’Eve; c’est-à-dire rien du tout. D’ailleurs, je vais plus loin: voulût-elle être sincère, la femme ne pourrait pas l’être. J’accorde que mainte amoureuse, dans le franc élan de sa tendresse, n’a pas de plus violent désir que de se livrer entière, avec toutes ses pensées et tous ses instincts à celui qu’elle adore; cependant où est l’homme qui peut dire: «Rien de ce qu’est ma maîtresse ne m’est étranger?» Je suis bien obligé d’admettre que les illustres poétesses, Sapho, George Sand, Desbordes-Valmore, grandes âmes conscientes, ont essayé de nous révéler les vierges, les amantes, les épouses; elles ont tenté d’exprimer, candeurs, rêveries, amours, haines, remords, toute la féminilité; et si des êtres humains le pouvaient faire, c’étaient elles sans doute! Cependant qu’avons-nous appris de la femme dans les poèmes et dans les romans où elle a voulu nous montrer, tout saignant, son cœur, et, grand ouverte, son âme? Notre ignorance est demeurée la même, un peu plus tourmentée, voilà tout, du désir de connaître. Ah! c’est que la femme ne saurait dire ce qu’elle est! et cela par l’excellente raison qu’il n’y a pas de mots pour le dire. Quel que soit le secret de nos inconcevables sœurs, il est à coup sûr d’une infinie ténuité, d’une subtilité incomparable, si léger que tout vent l’emporte, si furtif qu’aucun éclair ne serait assez soudain pour l’atteindre, et, surtout, étant la femme elle-même, il doit être si essentiellement féminin qu’il faudrait, pour le manifester, les paroles d’une langue, plutôt susurrements que paroles, plutôt silence que bruit, n’ayant jamais été chuchotée que par des vierges amantes dans une île interdite même aux dieux, très lointaine, sans écho! Le langage que nous parlons, net, direct, va droit au but, dit ce qu’on pense, non ce qu’on rêve, sait ce dont il s’agit, proclame que deux et deux font quatre, affirme, définit, conclut, exprime tout, sauf l’inexprimable; si doucereux qu’il se fasse parfois, il est homme! et la femme, quoi qu’elle en ait, y virilise ses pensées. Pour faire entendre l’inconnu de son sexe, il lui faudrait des mots aussi délicats, aussi fuyants, aussi vagues que cet inconnu lui-même, et, comme elle ne saurait les trouver, elle se résigne à se taire; elle s’isole dans l’impossibilité d’être comprise. De sorte qu’elle demeurera perpétuellement ignorée de l’homme! Et c’est pourquoi je prends en pitié les vains analystes qui se targuent d’avoir mis à nu le cœur des jeunes filles, des matrones ou des courtisanes; c’est pourquoi je vous plains, ô amants dévorés d’une irréalisable espérance, qui serrez contre votre poitrine la neige frémissante des seins sans jamais comprendre le pourquoi de leurs battements, et qui, penchés vers vos bien-aimées, sûrs de leur joie, mais de quelle joie? interrogez vainement le mutisme de leurs aveux! CHAPITRE VII NÉCESSITÉ DE L’INNOCENCE Jeune homme, puisque tu daignes écouter mes leçons, je dois te donner un conseil qui te surprendra sans doute par son air d’étrangeté paradoxale et par l’impossibilité apparente de s’y soumettre. Ecarte tout d’abord l’idée d’impossibilité. Dans les choses de l’Amour comme dans les choses de l’Art,--plus je songe, plus je trouve de frappantes analogies entre les devoirs de l’amant et les devoirs de l’artiste,--c’est l’impossible qu’il faut surtout vouloir et réaliser; l’amoureux ou le poète qui ne porte pas en soi l’ambition et la puissance des accomplissements sublimes, qui ne se sent point capable, dans l’espoir de la perfection, de vaincre tous les obstacles, d’affronter tous les martyres, est un homme pareil à la plupart des hommes: qu’il se hâte d’aimer aux Folies-Bergère ou d’écrire des romans-feuilletons. Pour les cœurs, pour les esprits soucieux et dignes d’égaler le rêve, les difficultés, même insurmontables, ne sont que des échelons vers la chimère; l’impossibilité est une raison de plus. Ce conseil, que dis-je! cet ordre, le voici: L’amant qui entre pour la première fois dans le lit de la bien-aimée, doit être vierge, d’âme et de corps, absolument. Quoi! misérable! celle qui va être tienne t’attend et te sourit, prête à ne plus rien refuser; jeune fille, elle ignore et espère; jeune femme, elle oublie, dans la griserie du désir, tout ce qui n’est pas toi-même; elle est chaste ou le redevient pour cesser de l’être; elle veut, elle a raison de vouloir la joie, l’extase, le divin étonnement! et, ce que tu apporterais dans son alcôve, ce seraient les sales réminiscences de tous les sophas de naguère, de tous les soupers de jadis? Tu l’enlacerais avec des bras qui ont étreint les cocottes vite déshabillées dont la peau, près des hanches, garde les traces du corset dix fois ragrafé dans la même soirée? Tes lèvres mal essuyées lui mettraient sur la bouche le maquillage des baisers récents? Tu lui dirais des mots que tu as déjà dits, tu ressemblerais, dans l’ardente nuitée, à ces hommes politiques qui, voyageant de ville en ville, font à chaque banquet le même discours, avec un air d’improviser? Misérable, te dis-je! N’avoir gardé, pour celle qu’on a si longtemps suppliée et qui enfin s’abandonne, aucune caresse nouvelle, aucun élan nouveau; heureux avec un air d’accoutumance, faire à sa beauté, à sa tendresse, l’injure de n’en éprouver aucune surprise, et, à sa faim ingénue de délices, n’offrir que le menu des amours de la veille, des amours à prix fixe,--c’est la plus condamnable des fautes! et je prétends que tu t’en gardes. Tu répliques que, en dehors de l’hymen sacré, les cas sont assez rares où l’on baise des lèvres qui ne furent jamais baisées; que ta maîtresse, le plus souvent, n’est pas plus ignorante que toi, et qu’elle ne peut pas exiger de ton amour une candeur que tu ne saurais sans absurdité demander au sien. Mauvais raisonnement! La femme, même la plus entendue aux choses de la passion, est douée d’une étrange faculté de recommencement; c’est avec la sincérité la plus parfaite qu’elle croit éprouver pour la première fois ce qu’elle a vingt fois éprouvé; l’oubli lui est naturel, toutes ses amours sont de premières amours! et, puisque son bonheur est ta fonction unique, ce n’est pas à toi qu’il appartient de la désabuser sur son propre compte, de lui rappeler son indignité par l’évidence de la tienne. D’ailleurs ne fût-elle pas innocente avec bonne foi, tu devrais te prêter au caprice de son hypocrisie: car il convient que tu l’acceptes, non telle qu’elle est, mais telle qu’il lui plaît de se montrer. Donc, jeune homme, à l’heure initiale de l’amour, sois vierge. Ou, du moins,--car la rigidité de mon conseil ne va pas jusqu’à exiger que tu te sois conservé intact pour la première minute d’une tendresse unique,--tâche de paraître vierge et de croire que tu l’es en effet. Tu as peut-être entendu dire que les artistes les plus inspirés ne tardent guère à se faire par le travail, par l’habitude de la production quotidienne, je ne sais quelle froide méthode de composition et d’exécution, appelée de ce mot ignoble: le métier; que, grâce à un ensemble de procédés acquis, dus à leur propre tempérament ou à l’étude assidue des maîtres, ils deviennent capables de chanter, s’ils sont poètes, de peindre, s’ils sont peintres, sans connaître désormais les angoisses et les enthousiasmes des vocations juvéniles. Ceux qui parlent ainsi, sache-le, se trompent! Humble ou sublime, l’artiste aborde chaque jour sa besogne comme si jamais il n’avait mené à bien aucune besogne encore; il n’est pas de labeur qui ne lui paraisse nouveau, non expérimenté; il connaît, après vingt ans, après trente ans d’efforts, les inquiétudes, les doutes, les tortures, les extases aussi, des jeunes tentatives; homme fait, vieillard même, il a toutes les maladresses, toutes les ingénuités qu’il avait, adolescent. En vérité, je te l’affirme, lorsque Victor Hugo, aujourd’hui, dans la plénitude triomphante de son génie, entreprend quelque poème, il éprouve d’abord,--lui qui sait tout, lui qui peut tout!--ce trouble et ce charme qui le hantèrent, à l’aurore de ce siècle, quand il bégayait ses odes premières. Cette naïveté de l’artiste en présence de l’œuvre prochaine, l’amant digne de ce nom doit l’avoir, plus virginale encore, auprès de la nouvelle amie. Ne te souviens de rien! Ignore tout! Ce n’est pas vrai qu’à seize ans, la joue rose de peur et le cœur tremblant comme la feuille, tu aies cueilli avec ta petite cousine la violette grêle des bois, que tu aies guetté, derrière la haie du jardin, la fille du voisin, qui se mettait à la fenêtre pour babiller avec ses oiseaux. Ce n’est pas vrai que tu aies bu sur de rouges lèvres, dans les nuits qui chantent et s’enivrent, la mousse du champagne ou la mousse du baiser. Qui donc prétend que tu as raffolé de Lila Biscuit pour avoir vu, jusqu’au genou, sa jambe, un jour qu’elle monta sur les chevaux de bois à la fête de Bougival, et que tu as failli mourir de tristesse à cause des flirtations prometteuses et menteuses de madame de Portalègre ou de madame de Ruremonde? C’est une erreur étrange de croire que tu as porté, pendant trois ans, au plus profond de ton cœur, le souvenir de cette jeune fille étrangère, apparue dans un bal d’ambassade, puis disparue sans retour, et que tu as cherché en vain dans les baisers qui viennent au devant des lèvres l’oubli d’une adorable image. Tu ne te souviens de rien, te dis-je. Tu dois ne te souvenir de rien! Depuis que tu as vu celle à qui tu appartiens maintenant, ton cœur est pareil à une fleur qui s’entr’ouvre à peine et sur laquelle aucune abeille ne s’est posée. Est-ce qu’il y a eu des jours, autrefois? C’est une chose qui ne te semble pas probable. Tu viens de naître, tu ne crois pas que tu vivais hier. Ce qui t’étonnerait, ce serait d’avoir un passé. Des délices que tu n’as jamais connues t’attendent dans l’alcôve entre-bâillée pour la première fois. Jamais d’autres bras ne t’enlacèrent, puisque ceux-ci vont t’étreindre. Cette bouche te révélera le baiser! Tu t’étonneras, comme Chérubin, de la rondeur d’un sein, d’une ombre d’or en touffe sous le satin de la peau, et, avec des candeurs instruites par le seul désir, non par l’expérience, tu diras les paroles qu’aucune femme n’a entendues, tu donneras et tu recevras les inoubliables leçons,--que tu oublieras, dès un autre amour, pour les donner et les recevoir encore,--tu connaîtras dans une délicieuse surprise l’extase jusqu’alors inéprouvée. Que cet oubli profond des joies antérieures, de tout le soi-même d’autrefois, que ce retour, fréquent, à l’ingénuité des adolescences, soit une chose aisée, c’est ce que je ne me hasarderai pas à dire. N’importe. La virginité de l’âme et du corps à chaque étreinte nouvelle est indispensable à l’amant doué de quelque délicatesse qui veut ressentir et faire ressentir, totalement, la seule joie qui vaille la peine de vivre. Donc, jeune homme, efforce-toi, avec une généreuse obstination, vers cet idéal; et sans doute tu deviendras capable d’y atteindre, si, plein d’élans sincères mais toujours maître de toi, inspiré mais volontaire, tu t’adonnes patiemment à la pratique du Divin Mensonge, qui cesse bientôt d’être le mensonge, étant l’art de devenir ce qu’on voudrait être en effet. CHAPITRE VIII PROJET DE LOI Tu demeures perplexe. Tu redoutes de ne pas être égal à ton devoir. Tu t’interroges: «Parviendrai-je à rejeter avec mes vêtements, à l’heure d’entrer dans le lit de l’amie, le souvenir des amours anciennes? Quelle eau lustrale me lavera de tant de caresses, de tant de souillures, hélas?» Et tu songes surtout, avec amertume, avec la crainte aussi de ne jamais pouvoir te l’arracher de la mémoire, à la plus vieille de ces souillures, à celle que tu as subie le jour de ton initiation au plaisir. Tu as raison. C’est le premier baiser qu’il est le plus difficile d’oublier; et, chose épouvantable, il est presque impossible, dans l’état actuel de nos mœurs, que la réminiscence de ce baiser révélateur de la vie ne soit un infâme relent d’abjection et d’ignominie. L’histoire que tu vas lire est la tienne, celle de ton voisin, celle de ton camarade, celle de la plupart des jeunes hommes. «C’était l’heure du soir,--tout à l’heure la retraite sonnerait,--où les familles de la ville et les officiers de la garnison prennent le frais sur la promenade. Il y a des traînements de robes sur les petits cailloux de l’allée, et des heurts sonores de sabres quand, arrivés au rond-point, les militaires, qui vont deux par deux ou trois par trois, tournent sur eux-mêmes avec une précision de manœuvre. Quelques groupes bourgeois, assis en demi-cercle sur des chaises de paille, observent les gens qui passent, font des remarques, à voix sourde, le mouchoir devant les lèvres ou la pomme de la canne aux dents, dans des chuchotements de mystère. Entre les arbres grêles, dont la lueur des réverbères, blanche dans le crépuscule, diaphanise les feuilles poussiéreuses, des grisets et des grisettes, par couples, se serrent sur les bancs de pierre,--les chaises, cela coûte de l’argent,--et, le chapeau rond incliné vers la toque de fausse loutre ou le bonnet de batiste tuyautée, restent longtemps sans parler, le genou du garçon montant peu à peu sur celui de la fille, l’étreinte de son bras, autour d’une taille sans corset, s’étrécissant de plus en plus. Sur tout cela, sur cette paix d’ennui interrompue par de brusques envolées de moineaux qui se querellent bec à bec ou par le gros bruit d’un baiser goulu, planent entre le bleu encore cru du ciel de grands nuages blancs, salis par la pénombre; un ciel banal d’aquarelle, comme en peignent de jeunes personnes, dans les pensionnats, en province. Je ne prenais pas garde à ce spectacle familier, et je me promenais seul, dans la monotonie d’une rêverie accoutumée. Je vis à quelques pas devant moi un jeune homme qui marchait lentement, s’arrêtait, suivait son chemin, avec l’air de chercher quelqu’un ou quelque chose qu’il ne trouvait jamais. Je le reconnus; c’était le fils de la brave femme chez qui j’avais loué un appartement; dans la maison, tout le monde l’appelait le petit Lucien. Un très jeune homme, presque un enfant. Il m’avait souvent intéressé à cause de sa physionomie pensive et de son attitude un peu farouche; il était d’une santé chétive, toussait quelquefois avec des rougissements aux joues; mais la virilité prochaine renforcerait ce corps frêle comme un arbrisseau de mars; il était à l’âge indécis où les jeunes garçons ressemblent à des fillettes, avec leur pâleur veloutée, leur sveltesse malingre, et cette timidité de gestes, ce recul dans les coins après un pas en avant, qui sont comme la pudeur de vivre. D’ailleurs, dans ses grands yeux d’un bleu pâle, sous le voile des longs cils, s’allumait une lueur très vive dès qu’il voyait une femme. J’avais remarqué qu’il suivait longtemps du regard,--quand il ne se croyait pas observé,--la servante basque qui tournait autour de la table pour changer les assiettes. Puis il prenait très vite son verre, et buvait lentement: un prétexte pour baisser la tête, pour cacher un trouble qu’il devinait visible. Parfaitement pur,--cela était évident,--il avait déjà ce besoin de ne plus l’être, qui est la loi des adolescences. La nubilité dans la virginité. Une fois, il m’avait emprunté un volume d’Alfred de Musset, et ne me l’avait pas rendu. Il m’avait volé un peu d’idéal. Je l’aimais à cause de cela. D’abord je ne compris rien à son manège sur la Promenade. Il allait de groupe en groupe, avec des saluts timides,--dans ces petites villes, tout le monde se connaît,--s’asseyait, quand il y avait une chaise libre, ne soufflait mot, le chapeau sur les genoux, se penchait brusquement vers quelque femme ou quelque jeune fille, mais rétractait vite cette audace d’un instant. On ne prenait pas garde à lui. Un enfant. La femme coquetait avec quelque bel officier accoudé à un arbre; la jeune fille, le buste très droit, regardait les nuages qui avaient peut-être la forme de son rêve. Alors, il s’éloignait, à la dérobée, comme on s’échappe. Quand il allait passer devant les bancs où s’enlacent impudemment les couples, il faisait un détour, peut-être pour ne pas les voir. Cependant il s’approcha, presque au bout de l’allée, d’une fille qui était seule, assise sur la pierre. Quelque couturière à la journée, ou quelque «lisseuse» qui se reposait là de l’ennuyeuse besogne. Jeune, très brune, assez jolie, avec des cheveux drus qui bouffaient sous le bonnet et un petit signe noir au coin de la lèvre. Après avoir regardé autour de lui,--craignant d’être aperçu,--il s’approcha encore, s’assit sur le banc, laissa tomber son chapeau, sans doute pour attirer l’attention. Mais la grisette n’avait pas l’air de savoir qu’il y avait quelqu’un là. Il resta immobile assez longtemps. Enfin, il eut un geste résolu, et sans doute il allait parler, quand tout à coup la fille se leva pour courir à la rencontre d’un griset endimanché dont elle prit le bras en lui tendant la joue. Le petit Lucien se leva à son tour, et marcha vers le rond-point, la tête basse. Je pensai qu’il allait revenir sur ses pas, comme les autres promeneurs. Non, il s’était arrêté, avec un air d’hésitation. J’eus cette pensée qu’il se livrait en lui quelque combat. Il y a toujours une minute, dans les premières années de la jeunesse, où le choix est offert entre diverses routes. Rien de plus inquiétant que ces carrefours. Après un mouvement vers la promenade, il hésita encore; puis, dans la brusquerie d’un parti pris, il se mit à courir vers le côté déjà obscur de la ville, où sont les bâtiments lourds de la caserne et de la manutention. Je pressai le pas pour le suivre. Il traversa un quartier presque désert, où l’herbe pousse entre les dalles des trottoirs défoncés, s’engagea dans une rue aux maisons basses, qui fut bientôt une ruelle. Ici, c’était déjà la nuit. Des cabarets étroits, aux vitrines tendues de cotonnade rouge, mettaient des flaques de lumière sale sur le miroitement boueux des pavés. Des bruits de gros rires et de verres reposés sur la table sortaient par les portes entre-bâillées, où se montrait parfois une tignasse rousse avec des rubans dessus et du fard dessous. Il y avait aussi des maisons aux volets clos, silencieuses, d’où venaient de la lumière, qui rayait le mur d’en face, et des bouffées de muse, dans des disparitions de blancheurs vagues, quand, au-delà de la première porte jamais fermée, battait au vent une autre porte de moleskine verte, cloutée de cuivre. Je me détournai pour repousser une vieille servante en bonnet à fleurs qui m’avait pris par le bras. Quand je le cherchai des yeux, devant moi, le petit Lucien avait disparu.» Or ce qui arriva à Lucien arrive à presque tous les adolescents. Cela est affreux et fatal. A quoi donc pensent les Lycurgues? et le premier devoir des républiques, soucieuses d’être aimées par des cœurs sans remords et d’être défendues par des bras sans souillures, ne devrait-il pas être la sauvegarde des pures adolescences viriles? Oh! le beau rêve, et que n’est-il une réalité! Dans des sites adorables, au pied de collines fleuries et dorées de soleil, près d’une rivière où fleuriraient des lauriers roses transplantés de Corinthe à Bougival, ce seraient de vastes demeures, tout de marbre au dehors, tout de dentelle et de soie au dedans; religieuses comme des temples et charmantes comme des boudoirs! Là, des Parisiennes,--on en enverrait à l’étranger, si la noble utopie était acceptée au-delà des frontières!--là, des Parisiennes, choisies entre les plus jolies et les plus savantes, vivraient dans les luxes et les délices, entendant tout le jour des poèmes et des musiques, et couchées sur des lits de pourpre rose, sous des plafonds peints de mythologies amoureuses. Au charme de l’heureuse vie, s’ajouterait en elles l’orgueil d’être élues pour une mission sacrée; et, quand elles iraient par la ville, les passants, pleins de respects, contempleraient avec reconnaissance et salueraient d’acclamations enthousiastes la troupe auguste des Initiatrices. Car elles seraient celles qui, des enfants, feraient des hommes! Chaque fois qu’un adolescent serait reconnu désireux et capable du Baiser, on le conduirait dans l’une des demeures, au pied des collines. Et ce seraient de beaux jours, alors, et des nuits plus belles! Avec toutes les ingénuités d’un premier amour,--qu’elles ne feindraient pas! car elles pousseraient l’art jusqu’à la sincérité parfaite,--avec toutes les ardeurs de la passion, avec toutes les délicates caresses graduées jusqu’au plus intense paroxysme, les Initiatrices accueilleraient, envelopperaient, extasieraient le cœur, l’âme et le corps de l’éphèbe! Pas une dissonance dans le concert de ses joies. Tout ce que l’amour a d’exquis ou de sublime lui serait révélé, peu à peu, en d’inoubliables leçons; il conserverait à jamais,--baisers furtifs, innocences lentement effeuillées, inquiétudes prolongées sans excès, espérances, refus proches du consentement, des aventures aussi, et, enfin les abandons éperdus,--il conserverait, de l’initiation à la vie, le souvenir d’une entrée au ciel, et toute son existence serait comme un de ces ruisseaux qui, prenant sa source, au penchant des ravines, sous des buissons de roses, en conserve jusque dans la plaine l’impérissable parfum. Chimère, hélas! C’est dans quelque couloir de bonnes que l’adolescent se glisse, le soir, avec le tremblement d’un désir qui a toutes les bassesses d’un rut; c’est sur le lit de sangle qu’ont défoncé des pesées de grooms ou de valets de chambre, que Rosette ou Rosalie, avec des facéties d’office et des propos de loges de concierges, dans des odeurs de draps rarement changés et sous des éparpillements de couvertures en coton, révèlent à l’adolescent le plus sacré des mystères! à moins que, à la nuit tombante, il n’ait répondu aux psitt! psitt! éhontés de quelque fille obèse qui se penche à la fenêtre, en peignoir blanc, sous un rideau de mousseline où transparaît une lampe à globe dépoli; à moins que, plus misérable encore, il ne soit entré, au crépuscule, en cachette,--comme le petit Lucien,--dans l’une des maisons aux volets clos, silencieuses, d’où sortent des puanteurs de musc. Chose absurde et féconde en résultats exécrables! La société qui, de toutes ses pudeurs, de toutes ses clôtures, défend, avec raison, la pureté des jeunes filles et ne permet qu’à l’époux de cueillir la divine fleur de neige des fiancées, offre, abandonne, prostitue à toute venante la virginité de l’homme, plus sacrée que l’autre, peut-être, puisqu’elle est absolument immatérielle! «Bah! un garçon! qu’importe?» Ignorez-vous donc que l’adolescent, dans la première ivresse, apporte toutes les candeurs de son âme, toutes les illusions de son rêve? Il vous paraît indifférent,--parce que cela ne se voit pas!--qu’il soit jeté, tout à coup,--la première fois!--dans les plus sales bassesses; que la première expérience de l’amour lui soit une nausée; et, qu’il emporte, du baiser initiateur, le mépris de la bouche? Qui vous dit qu’il s’en lavera, de cette souillure? Etes-vous certains qu’il pourra jamais retrouver la foi dans la tendresse, dans la beauté, dans la pudeur des femmes? Et qui sait même si ce désabusement, bientôt généralisé,--car, dans les consciences, tout n’est qu’un,--n’enfantera pas en lui le dédain railleur de toutes ces augustes idées: gloire, honneur, patrie? C’est pourquoi, ô belles jeunes femmes,--puisqu’on n’élèvera pas de si tôt au bord de la rivière fleurie les palais de l’Initiation!--c’est pourquoi je vous conjure de ne point être trop cruelles envers les tendres jeunes hommes qui vous supplient avec des mains de fillettes et vous implorent avec des bouches encore sans moustache. En attendant que la société fasse son devoir, songez que vous en avez un à remplir: celui de préserver de la vilenie et du remords des immondes étreintes tant de frêles êtres ingénus. Laissez dire vos maris et vos amants, ces égoïstes, qui, pour vous garder à eux seuls, n’hésiteraient pas à compromettre l’avenir de l’humanité tout entière. Par des condescendances, qui, à cause de leur but généreux, ne sauraient être des fautes, sauvez le fragile idéal des hommes futurs. Est-ce un sacrifice? Eh bien, sacrifiez-vous. Ce lycéen, qui vous convoite avec des yeux affolés, il dépend de vous, madame, d’en faire un cœur triomphant, peut-être un héros, un poète peut-être; laisserez-vous votre femme de chambre en faire un malheureux, un couard, et un imbécile? La comtesse Almaviva eût été criminelle d’abandonner Chérubin à Fanchette! et encore Fanchette sentait-elle la lavande du jardin et non le vinaigre de Bully des cuvelles mal lavées. Pour l’amour de l’humanité! soyez clémentes aux petits, et, en dépit du ridicule momentané, des railleries, des médisances,--qu’importe aux consciences sûres d’elles-mêmes!--ne craignez pas d’avoir, dans votre boudoir devenu vénérable, le mystère câlin et parfumé d’une tendre nursery. CHAPITRE IX APRÈS LE BAISER En amour, il y a un moment terrible. La plupart des hommes paraissent n’y point prendre garde et s’en remettent au hasard du soin de les tirer d’affaire. Le hasard! banal et humiliant recours des gens qui n’ont pas en eux la puissance de dominer les conjonctures et de créer leur destin. Mais les amoureux parfaits, les amoureux conscients de la fonction auguste qu’ils remplissent en baisant les lèvres d’une femme, ingénue ou fille folle, ceux pour qui l’amour est un art, comme la poésie--un art plus difficile encore!--ceux qui, tout en faisant le plus grand cas de la passion sincère, aussi indispensable aux amants que l’inspiration l’est aux poètes, croient et affirment qu’elle servirait de peu si elle n’était dirigée, développée, affinée par une science patiemment acquise,--on apprend à aimer, comme on apprend à rimer!--ceux qui veulent, en un mot, qu’aucune fausse note, qu’aucune dissonance, à moins qu’elle ne soit nécessaire et voulue, ne trouble le parfait unisson des mutuelles délices,--ceux-là, malgré leur expérience du péril et leur coutume de la victoire, se sentent pris d’épouvante, quand il arrive, ce moment! Quel moment? demandes-tu, jeune homme bien doué, mais encore inhabile aux délicats artifices de l’amour? Celui où, après le baiser définitif, après toutes les caresses données et reçues, l’amant et la maîtresse, cœurs et bras défaillants, éprouvent enfin cette infinie lassitude, cette vacuité profonde, qui ne sont douces qu’aux âmes dépourvues de tout sentiment de l’idéal. O déboires de la satisfaction suprême! O funérailles du désir! «La femme se repose et l’homme se repent», a dit Théophile Gautier. Tous deux ils sont pleins d’une rancœur fade, d’un mépris de soi-même et de l’autre, qui est peu différent de l’horreur. Dès qu’il n’est plus désiré avec tous les emportements des sens exaspérés, le baiser semble odieux et vil; son souvenir est presque une nausée. C’est alors qu’on fait ce rêve abominable: coucher seul! et c’est alors que tout est perdu, c’est alors que Roméo et Juliette s’endorment du sommeil ignoble des bêtes repues,--ils dorment pour ne pas penser,--si l’amant, dans une admirable maîtrise de soi, révolté et triomphant, n’appelle à son aide le divin Mensonge! Ah! vraiment, jeune homme, tu crois que tout est dit, que l’amour n’a plus rien à te demander, que tu es quitte envers lui, quand celle que tu adores, attendrie par tes larmes et vaincue par la violence de ta passion, a soupiré dans tes bras le soupir qui avoue l’extase? Malheureux enfant! quelle erreur est la tienne! C’est justement après cette exquise minute,--si tu tiens à ne pas laisser à ta maîtresse le souvenir du plus morne des désenchantements,--que commence pour toi le difficile devoir. Je suis loin de contester qu’il faille une assez grande dose, déjà, de science et de «métier», pour conduire une femme, sans heurts, sans désillusion, du premier trouble au dernier abandon, pour lui voiler les vilenies dont s’accompagne inévitablement, hélas! le peu-à-peu ou la brusquerie du plaisir. Il est déjà très bien d’avoir réussi à lui épargner les peurs ou les dégoûts de la chute; et si tu parviens à faire d’elle la plus éperdue des libertines, sans qu’elle croie avoir cessé d’être un ange, c’est que tu es un malin, d’autant plus qu’à ton âge, tu as à lutter contre l’impatience naturelle de tes convoitises, et contre ce fâcheux besoin de sincérité, qu’émousse seule une pratique prolongée et réfléchie. Mais, enfin, à considérer sérieusement les choses, un tel résultat pourrait être obtenu par des artistes d’une valeur médiocre ou même par des amoureux qui ne seraient pas artistes du tout. Le désir éprouvé par la bien-aimée a de quoi l’aveugler sur les maladresses du tien; dans bien des cas, il peut suffire, pour que la joie ne soit souillée d’aucune déception, des emportements ingénus de Chérubin ou de la vigueur dix fois renouvelée du grand Casanova! Au contraire, après les délices dernières, pendant l’ensommeillement des sens, tu ne dois plus compter sur l’indulgence ni sur la complicité de ta maîtresse. Elle est devenue, tout à coup, effroyablement lucide et personnelle. Malgré ses yeux à demi clos et la défaillance de son être, elle voit tout, se rend compte de tout, avec la perspicacité d’une malveillance que lui inspire contre toi la mésestime, momentanée, de soi-même. Que feras-tu? que diras-tu? quelle attitude oseras-tu prendre? Tremble, jeune homme! Si, par l’imprudence du geste le plus furtif ou de la plus vague parole, tu laisses soupçonner, ne fût-ce qu’une minute, la rancœur dont tu es envahi,--dont elle sait bien que tu es envahi, comme elle!--elle ne te pardonnera jamais; et c’est précisément parce qu’elle comprend et partage ton affaissement moral et physique, c’est parce qu’elle en connaît toute la tristesse et toute l’injure, que tu dois le lui cacher à n’importe quel prix. Ne t’avise pas cependant de demeurer silencieux! elle devinerait bien vite,--concluant d’elle à toi,--que ce mutisme n’est que la peur de trop dire, et même elle en viendrait à croire que ton «repentir» est beaucoup plus amer et outrageant qu’il ne l’est en effet, puisque tu tiens tant à ne pas le laisser voir! Je te dis, jeune homme bien doué, mais inexpert encore, qu’il n’est pas, entre toutes les heures d’amour, de moment plus périlleux que celui-là, pour l’homme dépourvu d’égoïsme que possède l’ambition magnanime d’ajouter à l’ivresse de l’étreinte, après les bras dénoués, les délices d’un regret sans désillusion. Silvère d’Espagnac,--bien qu’il fût un amoureux fort remarquable et fécond en subtilités courtoises,--n’avait trouvé qu’un moyen de sortir d’embarras. Et quel médiocre moyen! A peine sa maîtresse avait-elle défailli dans une langueur mourante, qu’il sursautait en poussant des cris aigus, mordait les oreillers, arrachait les rideaux, défonçait à coups de talon la boiserie du lit. Oui, il feignait une épouvantable attaque de nerfs, avec des torsions de lèvres et des roulements d’yeux affolés. Il était ridicule, certes, mais en tant qu’homme, non pas en tant qu’amoureux! L’imprévu de cette crise détournait les idées de sa belle amie. Tandis que, charitable, elle s’inquiétait affreusement, voulait le calmer, s’empressait, parlait d’envoyer chercher le docteur, de courir chez le pharmacien, il s’apaisait peu à peu; et, le moment du danger franchi, son malaise d’un instant expliquait un repos et un silence que rien, sans cela, n’aurait pu excuser. Il avait le droit de pousser l’hypocrisie jusqu’à dire en s’endormant: «Quel dommage! nous étions si heureux!» D’autres ont imaginé des moyens analogues. Un très habile homme, que j’ai connu, apostait sous la fenêtre une douzaine de gamins, qui, dès un signe qu’il leur faisait, se mettaient à crier: «Au feu!» Mais les procédés de cette sorte ne sauraient être employés fréquemment avec la même personne; d’ailleurs, ils ont ceci d’humiliant qu’ils confessent la crainte d’affronter le péril; ils tournent la difficulté plutôt qu’ils n’en triomphent. Dédaigne-les, jeune homme! n’esquive pas la lutte; et apprends à trouver, dans le danger même, la victoire. Sois sublime! D’un héroïque effort, secoue toutes les paresses et tous les alanguissements! Ne te permets pas une rêverie! Plus tu défailles, plus il convient que tu te redresses et t’emportes! Entendons-nous bien: je ne te demande pas l’impossible; tu peux espérer, à un certain point de vue, le repos, surtout si tu l’as bien gagné. Mais que l’âme, furieusement, survive au corps vaincu. Tu voudrais dormir? veille. Tu voudrais te taire? parle. Les passionnés bégayements du premier désir, retrouve-les, plus ardents. Sois abondant en métaphores, en exclamations de délire. Tous les cris de triomphe, pousse-les! tous les cantiques de reconnaissance, chante-les! Ne perds pas le temps à choisir les expressions qui remercient et qui admirent. «Je t’adore! Que tu es belle! Je suis le plus heureux des hommes!» Sois banal, mais sois excessif. Une tempête de madrigaux et d’adorations! Et joins les gestes aux discours. Saisis, enlace, étreins, en évitant, cependant, les caresses qui t’obligeraient peut-être à un éveil plus spécial ose toutes les brutalités enthousiastes! C’est en vain que tu voudrais être loin de celle qui t’est chère, et que tu sens, comme l’a dit un auteur dramatique, «le besoin de fumer un cigare». Il s’agit bien de tes aises, à toi! Le devoir avant tout. Il faut que tu étonnes, charmes, étourdisses, éblouisses la jeune femme presque prise de peur. Quelquefois même, tu pourras aller jusqu’à la battre dans un accès de jalousie habilement imitée! L’important, c’est de ne pas lui laisser le temps de se reconnaître. Oh! ne lui accorde aucun répit; et, par le tumulte de ton extase, tâche de lui ravir la possibilité de penser. D’ailleurs, n’espère pas un seul instant l’abuser sur le véritable état de ton âme; ce que tu éprouves en réalité, elle le devinera, puisqu’elle l’éprouve, elle aussi, malgré tout; mais, enfin, elle feindra probablement de l’ignorer; et, non sans reconnaissance, elle répondra par la courtoisie de sa crédulité à celle de ton mensonge. CHAPITRE X LES RIVALES Tu auras des rivaux; ne l’inquiète pas d’eux; muni de mes conseils, ta victoire est assurée. Mais redoute les rivales! à moins que tu ne te connaisses la frénétique vigueur d’un Tatar mangeur de viandes crues. Une fois quelqu’un disait: «Oui, cela est vrai, cette chose absurde et abominablement infâme existe pour la honte de l’Amour et la joie de l’Enfer! Le regard des épouses convoite le sourire des vierges; le monstrueux plaisir rit et sanglote sur l’oreiller des damnées. L’heure prédite par le mélancolique Voyant est arrivée pour d’exécrables créatures: je ne sais si l’homme a Sodome, mais la femme a Gomorrhe; tombe le feu du ciel sur la Ville adorable et maudite: les ruines incendiées des boudoirs et des alcôves emporteront dans les torrents de bitume des cadavres d’amoureuses pâles, à peine désenlacées. Mais la grande poétesse, Caroline Fontèje, celle qui ose tout dire, s’écria, la pourpre de la colère aux joues: --Mensonge! folie! chimère! L’oisiveté des sots et la malice des libertins calomnie l’innocence des tendres amitiés; d’ailleurs si elles étaient criminelles,--elles ne le sont pas!--ces tendresses que l’on jalouse, les femmes n’en seraient pas moins presque innocentes; et, c’est l’homme, l’homme d’aujourd’hui, qui serait coupable en effet de l’abjection féminine! Elle continua: «Des êtres simples, ayant, malgré les rêves ou les mauvaises pensées acquises, toute la bestialité ingénue de l’instinct, voilà ce que sont les femmes. Jeunes filles, épouses, courtisanes aussi, toutes, par une fatalité commune, sont amoureuses de l’amour, et veulent, éperdument et naïvement, le fiancé, le mari, l’amant. Ne prenez pas garde aux vaines apparences de nos froideurs et de nos mensonges, ni, plus tard, de nos mépris fanfarons; nous sommes, en dépit des modesties, des gravités ou des cynismes, vos compagnes toujours prêtes; celles-là même qu’une ambition virile tourmente et qui, par le génie et la gloire, semblent devenues pareilles aux plus hautains d’entre vous, subissent, avec une douceur intime contre laquelle elles feignent en vain de se révolter, la prédestination sacrée d’être vos heureuses esclaves; Corinne, qui vainquit Pindare, n’eût pas refusé d’être vaincue par un beau bouvier aux flancs bruns, ignorant l’art de la lyre. En vérité, sachez-le, ô maîtres indignes de vos servantes, nous vous aimons naturellement, avec obstination, comme les roses fleurissent, comme les oiseaux chantent; et les plus fières comme les plus humbles, les plus pures comme les plus déchues, poursuivent avec une candeur passionnée l’éternel et unique rêve de dormir sur un sein mâle qui bat fort et d’être bien étreintes entre des bras robustes. «Mais, le Mâle convoité, le vrai époux, le vrai amant dû à notre légitime attente, lequel de vous, ô lâches cœurs, lequel de vous, ô corps veules, oserait se vanter de l’être? Nous avons depuis longtemps renoncé à vous demander la beauté, et c’est sans espoir d’échange que nous vous livrons la nôtre, puisqu’il vous plaît d’être hideux avec vos cheveux courts pareils à des brosses hérissées et vos mentons bleus comme ceux des vieux pères nobles; nous avons renoncé, amèrement résignées, à la délectation des longs baisers, puisque vos lèvres mêleraient au parfum des nôtres l’âcre et tiède odeur du tabac. Mais, du moins, vous pourriez, étant les hommes, être des hommes en effet? Vous pourriez, n’ayant pas la grâce, avoir la force, suppléer à la caresse d’Adonis par l’embrassement d’Hercule? Hélas! c’est à toutes les choses fragiles ou brisées que votre vigueur ressemble et vos bras ont peine à se rejoindre dans l’enlacement, qui défaille. Jeunes hommes! dans quelles précoces débauches, dans quels boudoirs de filles, où la volupté n’a rien qui ressemble à l’amour, vous êtes-vous faits pareils aux vieillards dont la virilité s’abandonne comme une branche morte? Cependant vous osez entrer dans le lit nuptial où attend, rougissante, avec toutes les ignorances et toutes les espérances, l’épousée qui ne sera pas l’épouse. A l’enfant qui veut devenir la femme, dont la pudeur qui tremble exige et redoute une ardente violence, qu’enseigneras-tu, mari incapable de l’entier et soudain baiser, sinon les vaines délices où se déguise ta faiblesse, et dont s’abusera, d’abord, son innocence? Tremble, car l’heure est prochaine où, devinant ton mensonge, ta victime t’interrogera d’un regard qui s’étonne et qui méprise, vierge encore, souillée! Et, dans l’étreinte aussi des libres amoureuses longtemps suppliées et qui cédèrent enfin, crédules, la méprisable atonie de vos désirs, ô vains amants, demande au souvenir des libertinages d’hypocrites ressources. Mais notre incomplète joie constate et bafoue vos lâches stratagèmes: nous berçons avec pitié votre faiblesse de femme dans nos bras plus virils! «Eh bien! puisque vous êtes des femmes en effet, pourquoi n’avez-vous point, sous les cheveux dorés qui s’écoulent ou sous l’emmêlement des chevelures brunes, la rondeur lisse des épaules et la palpitation de colombe des deux seins qui s’effarent? Pourquoi vos lèvres, où ne s’attarde guère le baiser, ne sont-elles pas roses et mieux odorantes qu’une éclosion de fleur? De quel droit, si elles serrent nos mains avec mollesse, les vôtres sont-elles rudes au lieu d’être légères et satinées comme des doigts d’enfant? Pourquoi, de tout votre corps, n’émane-t-il pas, comme d’un buisson de citronnelle fleurie ou de l’alcôve entr’ouverte d’une jeune fille, un frais parfum de renouveau? Pourquoi enfin puisque vous êtes femmes, n’êtes-vous pas jolies comme des femmes? O cheveux durs sous la caresse, ô bouches que le cigare a jaunies, ô mentons bleus où la joue se pique, ô bras en vain velus, ne serait-il pas absurde de vous subir, sans espoir de compensation, et n’est-il point permis à celles que l’amour a déçues de chercher quelque consolation dans les familiarités renouvelées des pures et caressantes enfances? Qui donc s’étonnera,--en ce temps où ceux qui feignent de nous aimer n’ont de viril que la laideur,--qui donc s’étonnera que, hier soir, au bal de l’ambassade d’Autriche, madame de Ruremonde ait si longtemps parlé tout bas à mademoiselle Suzanne d’Elys, et que j’aie caché dans les dentelles de mon corsage une violette tombée des cheveux de celle que je ne nomme point? O Amour, ô dieu juste, qui ne tolère pas les manquements même les plus légers à tes lois éternelles, nous n’ignorons pas que tu t’irrites à cause du chuchotement des lèvres sœurs, redoutant, bien à tort, que le murmure ne se meure en baiser. Mais considère, ô équitable tyran, que la douce et vénielle faute de ces chastes accords ne doit pas nous être imputée tout entière, et que nous ne saurions être punies sans miséricorde d’une erreur où d’abord nous n’étions pas enclines. Veuille ta providence qu’un jour prochain, ainsi qu’au temps des invasions barbares, une race d’hommes farouches, montée, comme les anciens madgyars de Hungarie, sur de grêles étalons aux encolures rases, barbue et chevelue de crins roux, vêtue de peaux de bêtes, puante, atroce, mais géante et puissante, se rue à travers les villes où s’étiolent nos amants alanguis: tu verras si madame de Ruremonde ne se hâte pas, pour sourire à la troupe qui passe, de laisser dans un coin du boudoir la petite Suzanne étonnée, et si moi-même, de la fenêtre, je ne jette pas à l’un des cavaliers sauvages la violette tombée, pendant une valse, d’une chevelure d’enfant!» CHAPITRE XI INFAILLIBILITÉ DE LA FEMME Mais Caroline Fontèje qui consent, avec des restrictions d’ailleurs, à l’aveu d’un péché, montre bien qu’étant devenue artiste, elle n’est plus tout à fait femme comme ses terrestres sœurs. Car en aucun cas la femme ne se résout à se croire coupable de quoi que ce soit, sa faute fût-elle absolument prouvée ou parfaitement manifeste! Non seulement elle nie,--l’homme serait capable d’un tel mensonge,--non seulement elle pouffe de rire au nez de l’évidence et dit au soupçon le mieux fondé: «Tu radotes!» Mais elle a en soi la faculté extraordinaire de se juger irréprochable, lorsque tout la condamne; c’est avec une sincérité entière que, prise sur le fait, elle crie: «Ce n’est pas vrai!» et, si tu l’accuses d’impudence et d’hypocrisie, tu fais preuve d’une absurde ignorance de sa véritable nature. Quelque troublée et quelque assombrie que soit une conscience virile, il y subsiste toujours je ne sais quelle lueur qui oblige l’homme à s’apercevoir de ses erreurs ou de ses crimes; il veut ne pas avoir de remords, il peut avoir le mauvais orgueil du mal, mais ce mal, dont il ne se repent point ou dont il se targue, il sait qu’il l’a commis. La femme, non. Cette grâce lui a été départie de s’estimer, dans le péché même, impeccable; les vieilles cocottes qui épousent des rastaquouères se croient peut-être vierges en entrant dans le lit nuptial. Interroge n’importe quelle fille, et de tous les sophas d’hôtel garni, rebut de tous les trottoirs, ayant toutes les souillures au cœur, toutes les crottes au jupon, il y a vingt à parier contre un que, si elle te raconte son histoire, elle voudra se faire passer pour une personne restée intacte dans le pataugement des boues; elle accusera tout le monde, père, mère, ou frère, le premier maître ou le premier amant, et la misère et les hasards, jamais elle ne s’accusera elle-même, fût-ce d’une peccadille ou d’une imprudence; victime toujours, rien que victime; et tandis qu’elle parlera avec des hoquets d’ivrognesse et des relents de baisers à l’ail, tu verras dans ses yeux la persuasion parfaite de son ingénuité. Ah! vraiment, quand ta maîtresse, pleurant et bégayant de rage, te reproche l’injure de ta jalousie, si bien fondée qu’elle soit, tu crois à une comédie? Erreur profonde. Ce qu’elle dit,--ce mensonge déconcertant à force d’audace,--c’est pour elle la vérité même; l’accuser, elle, elle! voilà qui est trop fort, véritablement; et, n’était sa colère à cause de ton injustice, elle te prendrait en pitié à cause de ton imbécillité! D’où provient cette prodigieuse puissance d’illusion? C’est ce que nul, je m’imagine, ne saurait dire avec certitude. D’une admiration de soi, si passionnée et si aveugle qu’elle ne saurait rien admettre de ce qui la pourrait diminuer? C’est possible, je ne sais. Mais cette puissance existe, incontestable. Et, sans elle, comment expliquerais-tu le manque absolu d’indulgence à l’égard des autres chez celles qui en ont besoin, plus que les autres? Malfaisante, médisante. La pruderie extrême n’est pas incompatible avec l’extrême libertinage. Qu’une femme, en quittant l’oreiller encore chaud des baisers coupables, apprenne que son mari, la veille, est allé dans un petit théâtre applaudir la gorge et les cuisses d’une diva d’opérette, elle poussera les hauts cris, se jugera la plus insultée des femmes, pleurera, fera ses malles; ce qui lui paraîtra surtout abominable, c’est qu’un pareil outrage ait été fait, précisément, à la plus vertueuse des épouses; et il se peut qu’elle jette à la tête de l’époux l’oreiller adultère, qui a plus de mémoire qu’elle. En vérité, je te l’affirme, si quelqu’un avait raconté à Messaline, au moment même où elle revenait de la Suburra, qu’une Vestale, au cirque, avait regardé à la dérobée les bras nus d’un esclave de Gaule, elle aurait fait enterrer vive la vierge criminelle, en s’étonnant qu’une aussi exécrable offense aux bonnes mœurs, qu’un aussi complet oubli de toute pudeur eût pu se produire à Rome, elle étant impératrice. Écoute autour de toi! C’est madame de Graçay--dont tous les journaux ont raconté la fuite en Angleterre avec la petite Léo, des Nouveautés,--c’est la comtesse de Belvéiize,--dont un procès scandaleux a révélé la liaison avec son valet de chambre,--qui, plus cruellement qu’aucune, sous l’éventail, avec des rougeurs étonnantes, épient, constatent, dénoncent l’innocence relative des flirtations mondaines. Tu supposes qu’elles ont oublié leurs propres aventures? Elles n’ont jamais eu à les oublier, ne se les étant jamais avouées à elles-mêmes. Et, en vérité, la pire des débauchées, en se regardant dans son miroir, la bouche encore pâlie d’on ne sait quels baisers, est tentée de s’écrier: «Tiens! un ange!» Oui, un ange. Des anges toutes! Plus elles ont failli, plus elles se jugent infaillibles. Mais ce n’est pas seulement à ceux qu’elles ont trahis qu’elles affirment, avec candeur, leur innocence; il ne leur suffit pas d’être elles-mêmes convaincues, inébranlablement convaincues, de leur pureté sans tache: elles vont plus loin encore. Tu connais madame Hélène de Courtisols? Elle a un amant, le vicomte d’Argelès. Eh! qui l’en blâme? Petite comme une enfant un peu grande, toute blanche et toute rose, si grasse partout, avec des yeux qui s’allument très vite, des lèvres couleur d’écrevisses,--que de piments on y devine!--elle est tout à fait séduisante, d’autant plus qu’un joli air de pudeur et même de niaiserie, répandu sur son charme endiablé,--une petite folle qui serait une petite nonne,--autorise des espoirs de résistance ingénue et d’abandon étonné; et il serait fâcheux qu’elle se bornât à faire le bonheur de M. de Courtisols. Elle ne s’y borne pas. Il n’est personne qui puisse ignorer son attachement pour le vicomte. Où les voit-on ensemble? Partout; dans la même voiture, au Bois, dans la même baignoire, aux premières! Oui, aux premières! Comme cela, sans se gêner. Et la main de Mme de Courtisols n’est jamais seule sur le rebord de la loge. Pour un peu ils se tutoieraient devant tout le monde. C’est en plein jour qu’elle descend rue Saint-Georges, d’un fiacre aux stores levés, devant la porte de la maison neuve où le vicomte a loué une garçonnière. Moi qui te parle, je les ai vus, une après-midi,--elle en peignoir de rubans et de valenciennes,--à la fenêtre. De sorte que le mari a fini par se douter de quelque chose. Comme il se donne le ridicule d’être jaloux, il a fait suivre sa femme, l’a suivie lui-même. Il voulait une prouve, il l’a eue. Un beau jour--la porte enfoncée sous le genou d’un robuste commissionnaire dont il s’était fait accompagner,--il a pénétré dans la garçonnière avec une telle soudaineté qu’il a vu le vicomte d’Argelès, à demi rhabillé, sauter dans le jardin par une fenêtre heureusement peu haute,--un entresol très bas,--tandis que l’épouse coupable, à demi-nue, levait la tête dans le trouble de ses cheveux ébouriffés. Mais elle ne fut pas décontenancée, non, pas une minute! Cet homme qui avait fui, ce devait être un voleur. Cet appartement, c’était celui d’une amie. Si elle était couchée dans ce lit, c’était à cause d’une indisposition qui l’avait prise tout à coup. Ce chapeau d’homme, sur une chaise, quel chapeau? où voyait-il un chapeau? il n’y avait pas de chapeau. Ni de redingote, ni de gilet, ni rien du tout. Et en disant cela, elle le croyait! Oui, elle le croyait! Tel était son air de candeur,--ce n’était pas un air seulement,--que le mari la considérait avec des yeux où la stupéfaction se mêlait à la rage. Mais, forte de son innocence, elle ne s’en tint pas à la proclamer. Avoir été l’objet d’une pareille algarade, c’est ce qu’une honnête personne ne saurait endurer. Le soir même, émue encore d’une indignation légitime, elle alla chez son amant. «Vicomte! lui dit-elle très vite sans lui donner le temps de s’informer des suites de leur mésaventure, vicomte! je sais que vous avez beaucoup d’amitié pour moi. Il faut que vous me serviez de guide dans des circonstances pénibles. Conduisez-moi chez un avoué.--Eh! pour quoi faire, mignonne?--Je veux intenter à mon mari un procès en séparation.--Vous?--Moi-même. M. de Courtisols est un fou; la vie auprès de lui m’est devenue impossible.--Explique-toi. Que t’a-t-il fait?--Le plus imprévu des affronts.--Mais encore?--Ah! Gaston, s’écria-t-elle en fondant en larmes, vous ne devineriez jamais... Il croit que je le trompe!» CHAPITRE XII LE TEMPS FAIT BEAUCOUP A L’AFFAIRE Jeune homme épris de l’amour et qui veux réaliser par lui ton rêve de bonheur, je ne crois pas que le mariage te doive être interdit. Nier la possibilité, dans l’hymen, des parfaites liesses, serait aussi absurde que de les juger impossibles hors de l’hymen; le fruit permis a ses douceurs; les lèvres auxquelles on a droit peuvent valoir les lèvres que l’on usurpe, et l’honnêteté du baiser n’en exclut pas l’extase. Que l’amour perde, à se rendre légitime, un peu de son aventure et de son mystère, ces deux incitations exquises, cela est évident; mais il y gagne, outre une probabilité de paix et de durée, qui plaît aux âmes fidèles, l’orgueil de pouvoir avouer ses joies. Donc, jeune homme, si les bonnes providences mettent sur ton chemin,--comme une rose blanche, à portée,--l’enfant pure qu’imagina ton espoir, ne t’avise pas, dans la niaiserie d’un vulgaire donjuanisme, de répudier cette rare faveur. Ose préférer aux adultères les épousailles, ton lit au lit des autres. Dédaigne les railleries faciles des libertins, leurs prophéties surannées; et, niant le bonnet de coton, sûr de toujours objecter à la flanelle prédite l’emportée passion des étreintes nues, entre résolument, avec la foi d’aimer sans cesse, dans le paradis nuptial. Seulement, mon apprenti, sois instruit d’une chose: L’homme, mari depuis une heure, qui baise,--ô divin premier soir!--les lèvres effarées de l’épouse encore intacte, assume, quant à elle et quant à soi, la plus effrayante des responsabilités; et il n’est pas de précieuse verrerie diaphane, éthérée, presque ailée, plus prompte à s’émietter en irrémédiables désastres que la fragilité auguste d’une vierge. Tremble! Que vas-tu faire? Cette innocence qui craint et qui veut, qui frissonne et s’abandonne, alarmée et charmée par tous les effrois et par toutes les espérances des curiosités, cette ignorance que trouble l’instinct d’un inconnu peut-être charmant, peut-être affreux, exigent de ta caresse, ô patient et tendre initiateur, le vol à peine posé d’un duvet sur un brin d’herbe, la légèreté furtive, qui passe et qui revient, d’un souffle sur une rose. Il faut que tu fasses de ton étreinte, cet attentat,--car c’en est toujours un!--quelque chose de presque pas senti, de délicieux pourtant, quelque chose qui ressemble à un frôlement de plumes. Il faut que tu triomphes! mais sans bataille; que tu prennes! mais sans saisir; que tu brises! mais sans rompre. Tu dois être le bourreau qui ne fait point de mal. O contradiction de deux devoirs également urgents: avoir la soudaineté presque brutale avec tout l’atermoiement des miséricordieuses attentes; être formidable et ne pas effrayer; être la force douce à la faiblesse; effleurer, profondément! Cela est impossible, penses-tu? Impossible, soit, mais indispensable; et si tu ne te connais point capable de cette fureur délicate, de ce modéré déchaînement, de cette tyrannie obéissante, qui épargne à la fois et subjugue, si tu n’es pas de ceux qui savent voiler de charme et de pudeur la suprême impudeur, fuis les noces, renonce aux bouches immaculées, retourne aux expertes alcôves qui reçoivent moins de leçons qu’elles n’en donnent. Car, en vérité, je te l’affirme, de la minute où s’entr’ouvre pour la première fois la fleur virginale des lèvres dépend tout l’avenir, adorable ou exécrable, des baisers conjugaux; et jamais l’épouse ne cessera de te mépriser ou de te haïr en de sourdes rancunes si tu as déshonoré l’illusion de son timide instinct. Mais, pour périlleuse que soit l’épreuve du premier enlacement, un autre danger, bientôt, plus grave encore, menacera ta félicité! Ici, jeune homme, je parlerai tout bas; écoute, en te penchant, et m’entends, à demi-mot. Si câline, si retardée qu’ait su être ta brutalité initiale, de quelque chasteté que tu aies idéalisé l’inévitable souillure, tu n’as pas pu, dès la nuit de miel, obtenir que l’épouse partageât tes transports. Elle demeure étonnée, sinon épouvantée; et cet étonnement tardera longtemps peut-être à devenir de la joie; il s’atténue, dans son cœur, à cause de sa tendre confiance, mais il se complique, dans son corps, d’un endolorissement qu’avouent des reculs et des rongeurs. Si les parfums parlaient, les roses pourraient dire le mal que cela leur fait d’éclore, et combien de temps leur en dure le déchirant souvenir. Seul, le peu-à-peu des baisers renouvelés, des instances qui se prolongent, révélera lentement, très lentement, à la mariée à peine femme le mystère qui, dans ses bras, te met aux yeux d’étranges larmes. Toi, cependant, toi qui l’adores, toi dont c’est le ravissement éperdu de la serrer contre ton cœur, si belle, si pure, sous le déroulement de ses cheveux qu’une main d’homme avant la tienne n’avait jamais dénoués; toi qui exultes dans le triomphe de la possession récente, tu l’enveloppes, tu la berces, tu l’emportes dans ton ivresse, sans repos! Il n’est de belles heures que celles où tu presses entre les tiennes ses petites mains d’enfant, où tu regardes s’attendrir ses yeux, où tu écartes le voile dont s’abritent ses jeunes seins effarés, où tu baises le joli signe qu’elle a parmi la mousse d’or de la nuque; et durant bien des mois, tu ignores qu’autour de toi, dans le monde, d’autres hommes et d’autres femmes vont et viennent, se tourmentent ou se réjouissent, s’occupent de leurs affaires ou de leurs amours; tu vis dans l’enchantement de votre chère solitude! De sorte qu’enfin, à cause de tant de caresses assidues, elle se sent troublée d’un trouble charmant, encore inéprouvé; elle sourit et elle pleure, dans un éveil inattendu; elle comprend un peu, puis tout à fait; elle naît, elle vit, elle est femme, étant heureuse; ses consentements, qui acceptaient, désirent; ce que tu veux, elle le veut; et tu baises sur ses lèvres la gratitude du baiser. Mais cette heure, si douce, où l’hymen s’accomplit définitivement par un égal échange d’extase, peut être suivie, bientôt, d’heures funestes au matrimonial amour; car c’est trop souvent quand l’épouse a connu enfin l’émotion parfaite du plaisir, que l’époux, moins violemment épris, s’abandonne aux paresses! Le désir, qui s’exaspère en elle, se ralentit en lui. Par l’accoutumance des voluptés, il y trouve moins de charme; sa passion s’est alanguie dans le tous-les-jours du contentement; il aime moins, d’avoir trop aimé. Et ce qui va s’endormir chez l’homme vient de s’éveiller chez la femme. Désaccord cruel, et naturel, hélas! Dans la furie des nouvelles amours, il a employé aux satisfactions le temps où elle ne les concevait pas encore; une fin qui coïncide avec un commencement; il s’est éteint à l’allumer; et il n’est plus que cendres à présent qu’elle est flamme. Heure formidable entre toutes! d’où peut résulter, chez la femme, le mépris du lit qui n’a pas tenu en ivresse les promesses du tourment; d’où peut résulter la trahison d’abord rêvée, puis désirée, puis voulue, l’adultère acquittant la dette du mariage. Jeune homme! elles ne suffiront pas à assurer la longévité de ton bonheur, les délicatesses et les pudeurs des nuits premières. A moins que tu n’aies en toi l’héroïsme persistant des étreintes toujours disposes, sois l’époux qui s’épargne en épargnant l’épouse; réserve-toi pour le moment où elle ne se réservera plus; et sois capable, quoi qu’il arrive,--si tu veux éviter la maison déserte ou souillée,--d’être l’amant de la femme, le jour où elle consentira à être ta maîtresse! CHAPITRE XIII SIC VOS NON VOBIS Hélas! si amères que soient les pages que je viens d’écrire, elles sont trop douces encore. J’ai menti en te laissant entrevoir dans l’hymen l’accord possible des âmes et des sens. Je dirai tout. Lis, si tu es capable de considérer sans effroi les épouvantements de la réalité. Ainsi, tu es heureux? Parce que tu épouses, toi vingt ans, elle dix-sept, une jeune fille que tu adores, et qui t’adore, parce qu’elle a la grâce avec la pureté, parce que tu es sûr d’être le seul homme pour qui son cœur ait tressailli, parce que vous avez eu, avant le consentement officiel des familles, les adorables fiançailles des mains serrées à l’écart, des marguerites interrogées, des rubans volés et baisés, tu es heureux? Et dans le triomphe des noces, tu exultes, sûr de l’avenir, persuadé qu’aucun événement humain,--sinon la mort, terreur lointaine,--ne pourra entraver ni interrompre ta joie éternisée? Tu as la certitude, en un mot, toi qu’elle aime aujourd’hui, d’être aimé demain, après-demain, toujours, par elle? Je te plains. Oh! combien je me désole de vous flétrir d’un souffle amer, roses blanches de l’illusion, qui fleurissez au seuil du mystère nuptial! Mais c’est la loi de notre temps que toute main pleine de vérités, même funestes, doit s’ouvrir. Epoux qui te pâmes à l’idée d’entrer, ce soir, dans la chambre où une vierge t’attendra, pleine de rêves comme toi-même, apprends, hélas! qu’aucune femme ne saurait aimer l’homme qui lui révéla les arcanes abjects de l’amour, et que ton baiser, déception subie, et haïe,--haïssable en effet!--n’aura d’autre résultat que de disposer l’épouse naguère ignorante à un autre baiser, consciemment désiré cette fois. Tu m’entends mal? Je m’explique. Frémis. Toute jeune fille, bourgeoise ou paysanne, mondaine ou ramasseuse de bouts de cigares en compagnie de son père, ancien chiffonnier, se fait du mariage un idéal tel que nulle réalité ne s’y peut égaler. Tu es, je l’accorde, jeune et beau comme les Hylas des poèmes; tu es robuste, j’y consens, comme les Héraklès triomphateurs des Omphales; je vais plus loin: ayant longuement médité sur les conseils que je t’adressai naguère, tu détestes les brutalités soudaines de l’hymen, tu es résolu aux atermoiements subtils, aux délicatesses qui épargnent et consolent, à toutes les ouates sous la chute; enfin, tu es parfait. N’importe! Il demeure impossible que la vierge devenant épouse te juge équivalent à son rêve; et, qui que tu sois, quoi que tu fasses, toujours elle songera, déchirée: «Eh! quoi? c’était cela?» Si elle était (comme je le pense, voulant le penser) aussi immaculée de l’âme que du corps; si, n’ayant rien lu, rien vu, rien entendu, elle rêvait un prolongement des immatérielles tendresses; si elle croyait que l’on fait les draps conjugaux avec les nuées du paradis ou la nappe blanche des autels, oh! de quel recul elle frissonnera devant l’abominable chose! Conçois-tu, homme, qui par la longue coutume des lits résignés ne crois plus aux rébellions de la pudeur; qui, à force de roses effeuillées, suspectes les sensitives, conçois-tu l’épouvante de la jeune fille quand, après la maladresse des habits tombés et le ridicule de la virilité à demi dévêtue, s’impose à elle, subitement, sous la toile encore froide où se glissent des approches velues, l’arrogance bestiale de ta victoire, quand tu lui révèles, hélas! ce qu’elle désirait elle-même, inconsciente, les nuits où, ne dormant pas, elle songeait à la nuit de noces? T’imagines-tu, immonde chanteur de cocoricos, son haut-le-cœur sous ta lèvre? Car enfin, si spirituel que tu sois devenu à force de sincère hypocrisie, il faut bien que, tôt ou tard, tu le pousses, frère de l’animal, ton cri de satisfaction. Et garde-toi de penser que l’amour dont elle fut charmée l’aveuglera sur la bassesse de sa réalisation. A cause des conseils maternels qui recommandèrent l’obéissance, à cause d’une pudeur si jalouse qu’elle préfère le silence du martyre à la plainte de s’avouer souillée, la victime te cachera peut-être l’horreur dont elle frissonne, le dégoût qui la navre; mais, en dépit d’elle-même, malgré ses sourires après la peur, malgré ses regards attendris où tu iras jusqu’à lire, imbécile, de la reconnaissance, elle ne te pardonnera jamais, sache-le, le désespoir et la honte de son illusion déçue. Tu souris? tu hausses l’épaule? tu objectes que j’ai choisi l’hypothèse à peine vraisemblable de la jeune fille absolument ignorante, uniquement éprise d’idéal? tu prétends épouser une femme, non un ange? Allons, soit, puisque tu le veux, j’admets que ta fiancée, malgré ses innocences, n’a pas été sans comprendre ce que ta passion réclamerait d’elle. Elle soupçonnait que l’on ne couche pas ensemble pour relire _Paul et Virginie_. Il se peut que ses parents l’aient conduite à l’Opéra-Comique, où l’on chante des duos d’amour,--si paisibles, mais, enfin, des duos,--et il se peut même qu’elle ait envoyé sa femme de chambre acheter chez le libraire de la rue de Sèze les petits livres qui viennent de Belgique. Eh bien! après? Parce qu’elle a prévu, parce qu’elle a désiré,--libertine, je l’accorde,--la matérialité de l’étreinte; parce qu’elle s’attend à des béatitudes qui n’ont rien d’angélique, oseras-tu te vanter de réaliser son rêve? Pauvre homme! Dans sa demi-science compliquée de rêverie et dont l’ingénuité, dépravée de chimère en chimère, conclut aux plus étranges aberrations, elle a espéré de tels contentements au prix de quelques effrois, que tu seras incapable de t’abaisser jusqu’à son idéal, comme tu étais incapable, par une raison contraire, de te hausser jusqu’à l’idéal de l’autre. «Quoi! c’était cela?» eût dit l’ignorante vierge; la vierge savante dit: «Quoi! ce n’était que cela?» Et que tu aies épousé l’une ou l’autre, c’est d’un regard méprisant que, le matin, l’amoureuse d’hier considérera, éveillée la première, l’inutile fatigue de ton sommeil. Or, bientôt, qu’adviendra-t-il? Déçue,--n’importe de quelle façon, mais, quoi qu’il soit arrivé, déçue,--ta femme se sentira envahie d’une tristesse profonde. Ne crois pas à ses aveux charmants! ne crois pas à ses caresses! Elle souffrira, te dis-je, et elle haïra en toi ses espérances bafouées. Une chance te reste, non pas la chance d’être aimé,--car de quel droit formerais-tu ce rêve, toi, le tueur de songes?--mais celle de ne pas avoir quelque rival heureux; écœurée d’une première épreuve, l’épouse peut se résoudre à n’en point tenter d’autres, si elle est de celles qu’une ferme vertu défend des viles faiblesses, sans être aimante, elle sera fidèle. Qu’il se réjouisse en ce cas, celui à qui suffit, pour être heureux, que personne n’acquière ce qu’il ne possède pas. Mais si, pareille à la plupart des femmes, elle sent persister en elle, malgré ton baiser détesté, malgré tout! une vie qui se refuse à demeurer inutile, tremble, misérable mari! Tu lui as enseigné l’ignominie ou l’insuffisance du plaisir; elle n’a plus d’illusions, elle sait ce que lui demandent les yeux qui s’allument à ses yeux, ce que tiendront les promesses des agenouillements; pas plus que de toi elle n’attend des autres la réalisation de son rêve chaste comme une idylle ou immodeste comme une atellane: eh bien, puisqu’il le faut, elle se résignera, peu à peu, après de longues amertumes, à l’humanité telle que tu la lui as révélée; elle acceptera, en place de l’impossible, qu’elle voulait, le possible, qui s’offre; elle consentira à des nuits d’amour pareilles à sa nuit de noces! Tu demandes: «Pourquoi n’oublierait-elle point dans mes bras les désespoirs de sa chimère inassouvie? Pourquoi me préférerait-elle ceux qui sont semblables à moi-même?» Parce que tu es toi! parce que tu es l’impardonnable à qui elle doit la déception initiale; parce que, dans l’amour d’un autre, elle peut trouver, sans la colère et la honte des premiers déboires, tout ce que, maintenant, grâce à toi, elle s’est résignée à espérer. Révolte-toi, crie et sanglote, souffre! Telle est, malgré tes fureurs et tes larmes, la fatalité qui pèse sur toi. L’hymen n’est que le précurseur de l’amour; et l’époux, tremblant, extasié, qui s’approche du lit nuptial, fait la couverture de l’amant. CHAPITRE XIV NÉCESSITÉ D’ÊTRE TOUJOURS PRÊT Enfant soucieux de t’instruire, médite ce très sincère discours que j’entendis hier: «Pour quelle raison je l’ai quitté? s’écria madame de Fleurence. Pourquoi, malgré ses sanglots suppliants, et malgré mes propres regrets, je ne lui rouvrirai jamais plus ma porte, dût-il y frapper avec un front troué d’une balle de revolver? parce que je suis la capricieuse et soudaine gourmande qui ne veut point attendre, pour manger à sa faim, l’heure précise où sonne la cloche du dîner.» Elle continua, pleine de colère: «L’amour n’est l’amour véritable que s’il possède absolument, en tout lieu, à tout instant, l’âme, le cœur, le corps. Le poète, le soldat, le financier ou l’artisan qui, épris d’une femme, s’inquiète encore des poèmes, des combats, des spéculations ou des outils quotidiens, n’est pas un véritable amoureux. Avoir, en n’importe quelle circonstance, une pensée qui ne se rapporte pas directement à la maîtresse choisie, connaître, si furtif qu’il soit, un autre désir que celui de baiser les yeux, les lèvres, toute la personne de l’Amie, c’est ne pas aimer, c’est être incapable d’aimer. La passion n’existe qu’exclusive; elle est la despotique reine qui réclame de ses sujets l’agenouillement continu, la perpétuelle adoration. C’est pourquoi les faiseurs de sonnets et d’élégies ont grand tort de mêler les choses de la nature aux choses de l’amour. Il est inimaginable qu’un vrai amant parle de la neige en caressant la blancheur des seins, pense aux fleurs en humant l’odeur d’une chère bouche, aux gazouillements des oiseaux en écoutant la parole qui le charme: il ne songe qu’à cette gorge, qu’à cette bouche, qu’à cette parole. «Toi», c’est le seul mot qu’il puisse dire. Toute métaphore implique une liberté d’esprit incompatible avec l’absorption parfaite dans une seule idée, qu’exige l’amour; toute comparaison est une trahison, digne de tous les châtiments et de tous les mépris. Une fois, un poète lyrique,--qui n’avait pas d’une façon suffisante l’intuition des devoirs que l’on contracte en disant: «Je vous aime!» se jeta aux pieds de madame de Portalègre, et longtemps, longtemps, dans une improvisation où se mêlaient toutes les images accoutumées, où il y avait des roses, des lys, des rossignols, la supplia de ne point lui être cruelle. L’illustre mondaine, avec patience, le laissa dire jusqu’au bout; même elle ne lui défendit pas d’espérer qu’elle l’attendrait, le lendemain, dans la chambre qu’il avait comparée à un jardin paradisiaque. Mais, à l’heure convenue, quand il entra dans le cher Eden, il vit des rossignols en effet voleter sous le ciel blanc du plafond, il vit sur le lit une odorante et abondante jonchée de lys et de roses en tas; et, de la chambre voisine, la voix de madame de Portalègre lui conseilla, dans un éclat de rire, de se plaire à l’envolement chanteur des oiseaux, et d’embrasser, au lieu d’elle, les fleurs. «Moi, cependant, si le vicomte d’Argelès avait borné sa faute à un abus même considérable de figures de rhétorique, j’aurais pu feindre de ne m’en pas irriter, ayant pour lui une tendresse sincère, encline aux indulgences. Mais son crime, qui dépasse tout ce que l’on pourrait imaginer, était vraiment irrémissible, et chaque fois que je m’en souviens, c’est avec un sursaut de colère toujours plus exaspérée. «Oh! quel crime! «Les après-midi, dans le boudoir fermé aux visites banales, je le recevais lui seul,--car, veuve, il m’est permis d’oser ces sortes d’inconvenances--et, autour de nous, dans la demi-clarté mystérieuse des fenêtres voilées de soie, dans les parfums qui émanent des jardinières épanouies et de mon peignoir entr’ouvert, il y avait tous les tendres conseils d’étreinte et de baiser; je m’alanguissais, avec ces sourires qui consentent, avec des abandonnements de bras, qui ne refuseront rien: mais, lui, tranquille, correct,--quoique m’adorant, je le savais!--il feignait de ne pas prendre garde aux douces exhortations, à l’offre muette des délices. «Souvent, nous passions la soirée dans quelque baignoire de petit théâtre, bien obscure, où nul ne saurait vous voir; sur la scène les maillots de l’opérette ou de la féerie allaient et venaient avec des lueurs de chair, les gorges ballaient hors des corsages bas, je ne sais quelle chaleur, à cause de cette vision jolie d’être lointaine, me venait aux yeux, aux lèvres, aux mains: et nous étions assis tout près l’un de l’autre sous ma jupe étalée, dans la loge si étroite qu’il ne pouvait tourner la tête sans m’effleurer, de sa moustache, la joue, et que l’impatience de ma bottine, qui battait le petit banc, rencontrait à chaque minute le drap de son pantalon. Mais, étant au théâtre, lui, régulier, il ne s’occupait que du spectacle; pendant les entr’actes, il allait me chercher des bonbonnières de violettes pralinées, m’offrait le divertissement d’une promenade au foyer ou dans les couloirs. «Nous revenions ensemble dans le coupé plus étroit que la baignoire, capitonné, obscur, si doux, où l’on se serre,--un coin de boudoir que l’on a mis sur des roues; j’inclinais ma tête sur son épaule, j’avais un bras autour de son cou, je sentais sur mon front le chatouillement de ses cheveux que remuait un peu mon haleine; mais, lui, tandis que je me taisais, presque haletante, il parlait, d’une voix calme, de la pièce que nous avions vue, du temps qu’il faisait, des passants qu’il regardait patauger dans la boue à travers la vitre troublée par la buée de nos souffles. «Sans doute, sans doute, une fois rentrés, une fois seuls dans la chambre où je ne lui défendais pas de s’attarder jusqu’au matin,--dès que la glace haute, au fond de l’alcôve, reflétait nos chevelures mêlées sur le même oreiller,--il m’enlaçait passionnément, et, bégayant de tendresse, avec toutes les ardeurs aux lèvres et toutes les flammes aux yeux, il m’enveloppait de son amour comme d’une brûlante robe de désirs et de caresses! Il m’adorait! Il me voulait! Mais son baiser n’avait pas consenti à enchanter ma bouche avant le moment normal, accoutumé, convenu, du sommeil prochain. Mon amant ne m’aimait qu’à l’heure où l’on se couche! Sa passion avait besoin de ce prétexte. «Chose abominable, et abjecte! Ne convoiter que lorsque se présente l’occasion, facile et habituelle, du plaisir! attendre, pour le suprême abandon, le retour d’une circonstance favorable, prévue! Etre heureux sans l’avoir fait exprès! Ne pas se déranger pour être dieu! Considérer l’exquis et auguste baiser comme je ne sais quelle besogne, plus agréable, voilà tout, que l’on recommence aux mêmes points de la vie, avec régularité, quand l’horloge sonne! Aller au paradis comme on irait au bureau! Avoir un cœur et des sens pareils à ces estomacs méthodiques qui ne prennent jamais rien entre les repas! Chose abominable, vous dis-je. L’amour, c’est le briseur d’habitudes et d’usages, le contempteur de convenances, l’affamé soudain qui veut, n’importe quand, n’importe comment, n’importe où, sa joie, et la vole, si on ne la lui donne point! Est-ce qu’il sait attendre, est-ce qu’il sait choisir les occasions commodes, les instants propices? Si vous demandez à don Juan: «A quelle heure aimes-tu?» il est douteux qu’il réponde: «Quand Leporello a fait ma couverture». Partout où le désir s’éveille, il a le droit et le devoir de devenir l’extase. Toutes les couches lui sont bonnes, toutes les minutes lui sont bonnes, et toutes les rencontres. Il utilise les boudoirs, l’après-midi, même quand la porte ferme mal, et les loges étroites, malgré la curiosité du gaz, et les coupés où l’on est mal à l’aise, et aussi, en plein jour, les mousses profondes des bois, comme, dans le crépuscule, les grands blés d’or qui remuent. Il ne perd pas le temps à s’en aller quérir dans la maison le tapis qui préservera la robe de la mariée! Pour ce qui est de moi,--et bien que l’on s’accorde à me considérer comme une personne peu portée à l’excentricité,--je n’ai pu tolérer davantage les habitudes de régularité, vraiment déplorables, auxquelles s’obstinait la tendresse de M. d’Argelès; et jamais, en dépit de quelques souvenirs attendris, je ne consentirai à lui rendre la plus petite part dans mes bonnes grâces, à moins que, quelque jour ou quelque soir,--pas à l’heure où l’on s’endort,--il ne me prouve qu’il a renoncé à sa pitoyable coutume, par la précipitation fougueuse d’un baiser imprévu!» CHAPITRE XV LE DROIT DE L’AMIE Madame de Fleurence n’a pas tout dit; n’envisageant qu’un côté de la question. Il faut voir les choses de plus haut et d’une façon plus générale. Toi qui veux devenir Amant, cher élève! si j’ai gardé pour l’un des derniers l’avis que tu vas entendre, garde-toi d’en conclure que je le juge moins utile que les autres. Le plus important de tous, quoique banal en apparence, voilà ce qu’il est en effet. Je me sentirais plein d’une pitié méprisante pour l’homme qui, ayant assumé la responsabilité terrible d’aimer, ne se conformerait pas à ce conseil d’une façon absolue. Et je te le donne ici, par dessus beaucoup d’autres, afin que toujours il s’offre à toi d’abord, lorsque tu ouvriras ta mémoire. Comprends, et soumets-toi. Du jour où tu as baisé les lèvres consentantes de l’Amie, tu ne dois plus, quels que soient le lieu, le temps, le cas,--fût-ce en la rapide seconde d’un aparté de comédie,--t’aviser jamais de songer à toi-même, mais il te faut dorénavant n’avoir aucune pensée, ne proférer aucune parole, ne faire aucun geste, qui n’aient pour but immédiat le bonheur toujours plus parfait de celle que tu aimes. L’amour implique un échange. C’est un contrat sans paperasses où chaque conjoint offre et reçoit un apport. Que donne la femme? Elle-même. Que doit-on lui donner? Tout. S’il lui manque une parcelle de ce «Tout» comme elle le conçoit,--tout l’or pour la courtisane, tous les triomphes pour la mondaine, tous les baisers pour l’amoureuse,--si même tu n’ajoutes pas au Tout particulier réclamé par celle-ci ou par celle-là, une bonne partie des autres Touts exigés par toutes les autres, tu ne fais pas honneur à ton engagement formel quoique tacite, tu es un voleur et un traître, et c’est de plein droit que la femme se reprend, c’est-à-dire retire son apport que le tien n’a pas compensé. «Quoi! Si je suis pauvre?» N’aime pas. «Si je n’ai pas le haut rang, l’illustration, les éclats dont s’amuse la vanité des marquises ou des duchesses?» N’aime pas. «Si je ne sens point dans mes bras la vigueur des étreintes toujours prêtes?» N’aime pas, n’aime pas, te dis-je! à moins que les providences, parfois clémentes, t’élisant entre tous, ne t’aient donné de rencontrer l’inestimable cœur de quelque pure enfant, ou de quelque bonne fille, qui aime parce qu’on l’aime, sans s’inquiéter d’autre chose. Mais évite la redoutable femme consciente de son droit, lorsque tu ne connais point la puissance de réaliser pleinement son espérance, car tu ne tarderais pas à subir le désespoir d’un juste abandon, ou bien, si sa pitié te souffrait auprès d’elle, tu serais pareil à ces maris qui, ayant affirmé, le jour du contrat, une opulence imaginaire, confondus maintenant, humiliés, bafoués, assis au bas bout de la table et couchant du côté de la ruelle, vivent, l’opprobre au front et la rage aux dents, des aumônes de la dot. Et surtout ne crois pas que j’exagère le moins du monde par un vain amour du paradoxe! Telle est l’imperturbable estime qu’elles font, nos amies, de leurs corps même souillés, que la plus laide pécore ou la plus méprisable gaupe, en daignant mettre le genou, le soir, au bord des draps, s’étonne de ne point voir le lit se changer en un autel fleuri de lys et de roses et plein de musiques chantant des louanges dans une brume d’encens. Elle existe, plus impitoyable que la créance de Shylock, cette exigence de la femme qui veut tout en échange de soi-même. On peut s’y dérober par la fuite, mais quiconque ne fuit pas, s’y doit soumettre, en ayant reconnu la légitimité par l’acceptation redoutable du baiser. Et n’est-elle pas légitime en effet, puisque l’homme, depuis l’heure immémoriale où sa bouche s’extasia pour la première fois sur la rose en fleur de la bouche d’Eve, a cherché en vain un autre délice qui valût d’aimer la vie et de haïr la mort? Maintenant que tu as cessé d’ignorer à quoi l’amour t’engage, tu ne t’étonnes plus d’être obligé au complet oubli de toi-même, à la préoccupation, unique et incessante, de l’objet aimé. Mais, outre le don même du prodige, quelle acharnée absorption de tout ton être dans une pensée unique ne te faudra-t-il pas pour réaliser le miracle de l’Amie toujours satisfaite! Ce sont les autres hommes qui connaîtront le sommeil paisible après une journée de labeur; toi, tu ne dormiras plus, jamais plus, jamais plus, car ne se peut-il point qu’après trois nuits de veille passées à attendre des ordres qu’elle n’a pas daigné donner, à l’heure où brisé, vaincu, tremblant la fièvre, il semblerait qu’enfin il t’est permis de clore, un instant, les paupières, ne se peut-il point que justement à cette heure la maîtresse exige que tu sois là pour lui ramasser l’un des douze boutons de son gant ou lui dire le temps qu’il fera demain? Ouvrir un livre, recevoir une visite, serrer la main d’un ami, suivre le convoi d’un parent, t’asseoir à une table pour écrire ou pour manger, entendre ce qu’on te dit, regarder ce qui se montre, tourner la tête parce que quelqu’un a crié au secours derrière toi, ce sont des choses dont tu n’auras plus le loisir. Eternel qui-vive! tu devras être, à toute minute, matin, jour, soir, nuit, prêt à une action inconnue, soudaine, qui te sera commandée sans avertissement, sans explication; tu ressembleras à un voyageur qui attendrait toujours, toujours, la valise à la main, sur le bord de la voie, un train express qui passera peut-être, à toute vitesse, on ne sait quand, et dans lequel il devrait se jeter, d’un bond, à travers la vitre de la portière! Et c’est surtout des mille petites obéissances, sur-le-champ, dès la parole, dès le signe, que se montre jalouse la tyrannie féminine. N’espère pas la rassasier, en quelques fois, par d’héroïques dévouements après lesquels elle pourrait, semble-t-il, n’avoir plus rien à demander; elle accepte,--sans reconnaissance, puisqu’ils lui sont dûs!--les sublimes sacrifices, mais elle veut l’esclavage continu, attentif, occupé des moindres vétilles; il ne servira de rien que tu montres la magnanimité amoureuse des Lancelot ou des Amadis si tu n’as point le zèle méticuleux d’un bon valet de chambre; tu ne feras que ton devoir, si, pour ton amie, tu quittes ton pays, brises ton avenir, compromets ton honneur, et tu seras impardonnable si tu ne lui apportes pas à l’heure convenable une avant-scène pour la première représentation où elle a cent fois déclaré pourtant qu’elle ne voulait pas aller. La fuite d’un banquier vient de t’enlever ta fortune? Songe au bal où, ce soir, tu verras celle que tu aimes. Ta mère se meurt? Pense au bouquet de gardenias que tu enverras à ta maîtresse. Une femme, miséricordieuse entre toutes, a chassé de sa présence,--et comme elle a eu raison!--l’amant qui avait renoncé pour elle à toutes les joies, à toutes les gloires, mais qui, un jour, le pied lui ayant manqué sur le bord d’un précipice où elle lui avait fait signe de cueillir une rose des Alpes, roula jusqu’au fond de l’abîme, déchiré, sanglant, presque mort, sans songer à cueillir la petite fleur, en passant. Mais,--chose plus épouvantable encore,--toi qui, pour le Baiser, consens à l’oubli de toi-même, tu n’obtiendras jamais dans sa plénitude l’enchantement du Baiser. Ah! véritablement, parce que ta maîtresse, belle entre les belles, a les lèvres roses et les bras blancs et les seins frais comme les fleurs, parce qu’elle se livrera plus désirable que les déesses et les houris des rêves, tu l’imagines, pauvre niais, que tu vas connaître, entières, incomparables, les extases de la possession? Tu crois que tu trouveras, dans l’amour, le bonheur? Laisse cette espérance au seuil de l’infernal empyrée. Il s’agit bien de ton bonheur, à toi. Est-ce que tu existes? Pousserais-tu l’infatuation, misérable égoïste, au point de prétendre à une part de l’ivresse où tu concours? Penses-tu être, à l’heure même des intimes abandons, autre chose que le méprisable prétexte de la joie dûe à l’Amie? Fou! triple fou! considère ton néant. Non seulement, avant le suprême soupir que vont peut-être exhaler ses lèvres, le soin de trouver les louanges où se complaira la vanité de son apparente défaite, la stratégie savante des caresses, où pas une faute ne doit être commise, absorberont ton attention jusqu’à t’interdire tout plaisir personnel malgré la neige tiède des bras mouillés qui t’enlacent et malgré l’or parfumé des mystérieuses chevelures; mais encore, quand ses yeux pleureront de douces larmes sous les paupières battantes, quand votre étreinte resserrée semblera l’union parfaite de vos deux êtres, tu ne pourras pas un instant, non, pas une minute! t’abandonner au frisson du paradisiaque achèvement; car, songes-y, qu’arriverait-il, malheureux! et de quel œil chargé de mépris et de colère, de quel œil pareil à celui d’Aphrodite outragée par la maladresse d’Héphaïstos elle glacerait ton inopportune ferveur et te ferait rentrer dans la gorge l’infâme aveu de ton délice trop prompt, si, par un étourdi consentement à ton propre désir, par un glissement instinctif dans la pâmoison, tu lui avais ravi, éperdu, le prix de ses miséricordieuses condescendances? Tu es pâle, jeune homme, à cause de ces mystères, comme si tu revenais d’un antre plus effrayant que celui de Trophonius. Je t’ai révélé les implacables lois de la mauvaise Déesse. Cependant persévère dans la voie ardue, ô tremblant initié! Au prix de mille abnégations, au prix de mille angoisses, deviens l’Amant. Car, après tant d’efforts, une récompense sans pareille t’est promise. Elle sont des clémences, celles que nous savons aimer, d’adorables clémences! Et il se peut qu’un jour, après tous tes sacrifices, après toutes ses trahisons, la femme à qui tu auras voué ton âme, ta vie, pour qui tu auras renoncé à la joie même de sa possession, se souvienne de toi sans trop de ressentiment ni d’amertume et n’ait pas un rire de dédain quand on prononcera ton nom devant elle. CHAPITRE XVI ACCOMMODEMENTS AVEC L’AMOUR J’avais bien résolu de ne plus t’adresser aucun conseil, jeune homme doué d’une amativité persévérante! car ces sortes de leçons, publiquement données, ne vont point sans une divulgation fâcheuse des stratégies que les parfaits amants sont tenus d’employer; elles déconcertent l’illusion des âmes ingénues et peuvent mettre sur leurs gardes les belles personnes qu’elles ont précisément pour but de conquérir et de charmer. Le non-plus-ultra de l’habileté en toutes choses, est de cacher ses moyens d’action; faire mystère de sa force, c’est la doubler. Les poètes jaloux de leur prestige dérobent leur dictionnaire de rimes dans le plus secret des tiroirs, et les généraux évitent avec soin de communiquer leur plan de campagne. Qu’ordonne la Kabale? Savoir, se taire. Amant, sache, et tais-toi. Mais tu te sens, dis-tu, si perplexe depuis mon dernier conseil, la clause du contrat d’amour, par laquelle on accepte de sacrifier tout souci de soi-même à l’ingratitude des sourires, de ne jamais avoir, en aucun cas, en aucun temps, d’autre volonté que le caprice de l’Amie, te paraît si cruelle, si inexécutable même, que pour un peu tu abandonnerais ton magnanime dessein d’affronter le cœur de la femme. Je dois donc le révéler,--arcane dernier, au-delà duquel la Connaissance n’aurait plus où se prendre,--l’art qui te permettra d’accomplir ton devoir sans un trop immense effort, ou de paraître l’accomplir, ce qui est absolument la même chose! Avec l’amour, qui est le plus doux des ciels, il est aussi des accommodements. Un point dont il convient en premier lieu que tu te persuades, c’est que la femme n’est pas le moins du monde l’être complexe qu’ont pensé trouver en elle des observateurs superficiels. Il faut être niais comme Arnolphe pour se laisser duper par Agnès, et je voudrais bien voir ce qu’il adviendrait de Célimène aux prises avec don Juan. O filles d’Eve ou de Pyrrha! les poètes et les romanciers ne vous ont pas donné seulement l’or brun des yeux et l’or roux des chevelures, la rose du sourire, l’ivoire des dents, la neige incomparable des seins et toutes les beautés avec toutes les grâces,--c’était donner des étoiles au ciel, comme dit le récipiendaire de la Cérémonie--mais ils se sont plu encore à vous prêter la science infinie du mensonge et de l’embûche, l’infaillibilité dans la ruse. Et vous n’avez-point repoussé cette calomnie qui vous parut une louange, puisqu’elle affirmait, en l’expliquant, votre universel triomphe; tandis que l’homme lui-même n’y contredisait pas, content de trouver dans l’ingéniosité que l’on vous attribuait l’excuse de son imbécillité réelle. Ce n’est point une honte que d’être soumis à des irrésistibles; Samson se console de ses cheveux coupés par la pensée qu’aucun autre à sa place n’eût été moins tondu que lui-même; il n’y a rien d’humiliant à subir les fantaisies de madame de Ruremonde ou de Lila Biscuit, quand on songe qu’Hercule tourna la quenouille aux pieds d’Omphale, reine de Lydie; et, dans le lit d’une fille de brasserie, à l’heure des cours où il n’alla jamais que dans ses songes du matin, l’étudiant de septième année se rappelle avec satisfaction Renaud captif des enchantements dans les jardins d’Armide. Cependant, ô simples cœurs! ô femmes! l’art des combinaisons profondes vous est plus étranger que ne l’est à l’agnelle la férocité des tigresses. Vous m’en voudrez peut-être d’arracher à votre couronne ce diamant noir, l’instinct raffiné des perfidies? Mais, bien plus qu’elle n’obligeait le vieux Job à reconnaître l’empereur d’Allemagne, la vérité me pousse à proclamer votre entière candeur. Les poètes ont menti, les romanciers ne savent ce qu’ils disent. Que ce soit par le voisinage encore peu lointain de la bête d’où vous êtes à peine sorties,--oh! pardon, chairs divines!--ou par votre proximité de l’ange, ainsi qu’aime à le croire mon adoration agenouillée, vous êtes, quoi qu’il semble et quoi qu’on dise, dépourvues de toute complexité, je le jure! et vous avez cette infériorité sacrée de ne jamais penser qu’à une seule chose à la fois. Vainement, dans la conviction, que l’on vous a inculquée, de votre subtilité sans égale, vous vous efforcez d’être subtiles en effet; vainement, après avoir été la jeune fille imperturbablement innocente en dépit des livres lus à la dérobée ou des causeries à voix basse dans la cour du couvent, vous croyez devenir ces perverses mondaines que divinise la chronique d’à-présent, ou, pis encore, ces terribles Marneffe qu’inventa le grand Balzac: stérile espoir! légende! chimère! Qu’il y ait en vous un vague instinct de l’hypocrisie, je l’accorde: mais vos mensonges les plus laborieux sont pareils à ces menteries d’enfant qui surprennent un instant par leur naïveté même, par l’invraisemblance d’une telle simplicité dans la ruse; un esprit viril s’en dépêtre vite, à moins que, s’y plaisant, il ne feigne de s’y laisser prendre; et les toiles d’araignées ne sont dangereuses que pour les mouches. Votre loup ne tient pas, dominos bleus et roses de la mascarade humaine! nous aurions toujours le droit de vous dire: «Je te connais, beau masque». Quand vous nous croyez enveloppés de vos stratagèmes,--ah! ces sournoiseries de petite fille,--nous rions, à part nous, de votre foi en notre crédulité. Triomphantes, votre pied sur nos nuques, et les ongles rouges encore du sang de nos cœurs,--car il nous plaît que vous les déchiriez!--vous songez plus d’une fois: «Celui-ci est vaincu enfin! je ne l’aime pas et il croit que je lui suis fidèle. A force de faux serments, de faux baisers, de fausses larmes, je le tiens là, charmé et trompé!» Charmé, oui; trompé; non. Même dans l’extase de l’étreinte, nous démêlons fort bien vos petits complots. Seulement, nous nous gardons bien d’en rien faire paraître, parce que vous nous fuiriez sans retard, pleines d’un dépit courroucé, si nous ne vous laissions pas l’orgueil de l’hypocrisie victorieuse, et parce que notre bonheur est le prix de noire feinte ignorance. Ah! croyez-le, chères âmes, tout homme qui n’est point un sot ne sera jamais votre dupe que s’il lui est doux de l’être. A la plus adroite d’entre vous,--fut-elle convaincue qu’elle a acquis enfin la parfaite expérience,--il échappe à tout propos, à tout moment, une parole, un geste, qui la fait apparaître telle qu’elle est en effet, c’est-à-dire aussi naturellement ingénue que la fillette de village, ouvrant à chaque chose qu’elle voit sa petite bouche étonnée, et n’ayant jamais épelé que la première page de son paroissien. Vous êtes l’innocence obstinée. Je n’ignore pas qu’en parlant ainsi j’encours votre colère! Retenez-la, de grâce; songeant qu’il n’est point indispensable à la fauvette babillarde des buissons d’avoir l’esprit d’intrigue de Figaro, et que la rose épanouie, qui a toujours raison puisqu’elle est parfumée, n’a que faire d’être plus ingénieuse que Jocrisse. Maintenant, jeune homme,--étant données la simplicité persistante de l’âme féminine et la fausseté de sa fausseté,--tu pressens sans doute quel sera le dernier conseil que tu réclames. Oui, l’Amant,--comme la plume au souffle,--sera soumis à tous les caprices de l’Amie; il accomplira ce qu’elle veut et ne fera rien qu’elle n’ait voulu. Mais il ne t’est pas interdit, et il t’est possible, d’arriver peu à peu, après quelques tâtonnements, à ce résultat, prodigieux en apparence, qu’elle n’ait pas d’autre volonté que la tienne, qu’elle exige précisément ce dont tu as la fantaisie, que son ordre, en un mot, soit la parole ou le geste de ton propre désir. Et cela, naturellement, doit se produire sans qu’elle s’aperçoive jamais de la substitution de ta pensée à la sienne! Il importe avant tout qu’elle croie t’imposer, et que tu lui offres, comme le plus méritoire sacrifice, la réalisation de ton vœu le plus cher. Difficile? Possible, te dis-je. Enveloppe-la d’adorations, cerne-la d’obéissances. Qu’elle se croie bien sûre de ta soumission entière! Si elle n’était entièrement persuadée que tu passes ta vie à guetter sa velléité la plus fugace pour t’y conformer avec enthousiasme, que tu t’oublies toi-même, éperdument, pour t’abandonner à elle seule, la plus furtive échappée de ta personnalité suffirait à éveiller dangereusement sa défiance. Réussis à faire d’elle la captive de ta servitude. Elle doit être si habituée à la simultanéité de son désir et de l’accomplissement, que n’importe quel accomplissement implique pour elle,--sans lui laisser le temps de la réflexion,--un désir qu’elle a eu, certainement, il n’y a pas une minute. Mais, de la sorte, tu n’obtiendrais encore que la réalisation, à son insu, de quelques-uns de tes caprices; il te resterait toujours à faire aussi sa volonté dès qu’il lui arriverait de vouloir; et cela tournerait le dos à ton but, qui est, au contraire, de n’obéir qu’à toi-même. Les incitations à convoiter telle ou telle chose par la difficulté de l’obtenir, ne sont pas des moyens à dédaigner; il est banal--tant cela est évident--de dire que la femme a surtout envie de ce qui lui est interdit; use donc de l’obstacle, avec une grande modération! et sans aller jamais jusqu’à l’apparence du refus, ton devoir primordial étant de ne jamais refuser. Mais la méthode sûre, la méthode directe, qui produit, au lieu de résultats momentanés après lesquels tout est à recommencer, un effet général et durable, consiste à insinuer ton âme lentement, tout entière, dans l’âme de celle que tu adores, de telle façon que bientôt ta maîtresse, ou ta femme, ne pourra plus distinguer sa pensée de la tienne, qu’elle s’étonnera, avec reconnaissance peut-être, de ta promptitude à deviner ses désirs,--tes désirs!--et qu’elle te remerciera de tes fantaisies satisfaites. N’objecte pas que tu ne te sens point capable d’une telle prise de possession! Est-ce qu’il te paraîtrait impossible de modifier, de développer à l’image du tien le souple esprit d’un enfant? et n’as-tu pas cessé d’ignorer qu’en dépit des romanciers et des poètes, en dépit de la fausse subtilité dont elle s’enorgueillit, la femme, toujours naïve, reste prompte à recevoir les impressions, docile aux conseils qui feignent d’en demander, malléable aux commandements dissimulés dans des condescendances, pareille enfin à une petite écolière qui saurait tout de suite sa leçon si on l’avait écrite sur les papiers à devise d’une boîte de bonbons? Rien que par ta voix, longtemps entendue, et dont elle imitera, peu à peu, jusqu’à l’identité parfaite, les inflexions coutumières, l’Amie apprendra, sans s’en apercevoir, la langue de ta volonté. Fais donc qu’Elle soit toi-même! tu le peux; et désormais,--sans déroger au principe absolu de l’obédience qui te fut imposée,--tu domineras pleinement celle à qui tu es soumis; tu connaîtras, dans l’humilité de l’esclavage, les joies triomphales de la tyrannie. FIN TABLE PRÉFACE 5 I.--Le divin mensonge 11 II.--La divine illusion 23 III.--L’Aveugle 37 IV.--Nécessité d’être beau 51 V.--Vanité de la vanité 63 VI.--La science interdite 79 VII.--Nécessité de l’innocence 91 VIII.--Projet de loi 105 IX.--Après le baiser 125 X.--Les rivales 139 XI.--Infaillibilité de la femme 151 XII.--Le temps fait beaucoup à l’affaire 165 XIII.--_Sic vos non vobis_ 177 XIV.--Nécessité d’être toujours prêt 191 XV.--Le droit de l’amie 205 XVI.--Accommodements avec l’amour 221 ÉMILE COLIN--Imp. de Lagny. *** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ART D'AIMER: OU CONSEILS À UN JEUNE HOMME QUI SE DESTINE À L'AMOUR *** Updated editions will replace the previous one—the old editions will be renamed. Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright law means that no one owns a United States copyright in these works, so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United States without permission and without paying copyright royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to copying and distributing Project Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you charge for an eBook, except by following the terms of the trademark license, including paying royalties for use of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for copies of this eBook, complying with the trademark license is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports, performances and research. 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