Title: Quand le rideau s'est baissé
Author: Pierre Mille
Release date: February 25, 2026 [eBook #78036]
Language: French
Original publication: Paris: Éditions des portiques, 1928
Credits: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was produced from scanned images of public domain material from the Google Books project.)

par
PIERRE MILLE
PARIS
LES ÉDITIONS DES PORTIQUES
144, Avenue des Champs Élysées
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE : VINGT EXEMPLAIRES SUR MADAGASCAR, NUMÉROTÉS MADAGASCAR 1 A 20 ; SOIXANTE-DIX EXEMPLAIRES SUR VÉLIN PUR FIL LAFUMA, NUMÉROTÉS VÉLIN PUR FIL 21 A 90 ; ET TROIS CENTS EXEMPLAIRES SUR ALFA SATINÉ OUTHENIN-CHALANDRE, NUMÉROTÉS ALFA 91 A 390.
Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays.
Copyright by « Éditions des Portiques » 1928.
Il y avait six mois déjà que don Rodrigue était devenu l’époux de Chimène, dix-huit qu’il portait cet héroïque surnom de Cid Campéador, dont l’avaient acclamé, dans leur admiration pour leur vainqueur, les trois rois maures par lui présentés, chargés de fers, au chevaleresque Fernand, roi de Castille et de Léon. Malgré ce que l’on pourrait croire, ces infidèles n’avaient été ni décapités, ni pendus suivant l’usage du temps, bien qu’ils fissent profession d’appartenir à la détestable religion du diable Mahom. Rodrigue avait déjà rendu la liberté aux deux premiers, recevant pour la rançon de chacun cent mille doublons d’or, qui devaient lui permettre de faire à son château de Bivar quelques réparations, pressantes depuis deux ou trois cents ans. Mais le dernier, El-Mançour, dont la langue espagnole a fait Almanzor — et c’est bien plus joli, — n’avait encore pu s’acquitter. Moins à son aise que ses collègues, ou soucieux de ne point si fort pressurer ses khammès, il proposait de payer la somme en nègres, que ses fils iraient razzier du côté de Ouallata, sur le Niger. Don Rodrigue avait accepté. Mais il fallait du temps pour réunir ces esclaves. En attendant, le vaillant Almanzor vivait prisonnier au château de Bivar, avec son vainqueur et Chimène. Sa captivité était douce. Il ne partageait point les repas du jeune ménage de peur de manger par aventure des mets accommodés à la graisse de porc, mais les rejoignait un peu plus tard dans la grande salle, ornée de trophées de chasse, d’armures, et de la généalogie de l’illustre maison des Diaz, qui remonte, de la façon la plus certaine, à Decius, empereur de Rome. Même, il était autorisé à sortir de la bâille, pour se promener à cheval dans la campagne. Sachant que l’écuyer Ramon, qui l’accompagnait, avait ordre de lui passer son alfange au travers du ventre en cas qu’il voudrait fuir, il n’abusait pas de cette demi-liberté.
C’était d’ailleurs un homme excellent, grave, et qui pourtant souriait aussi souvent qu’un autre, mais par courtoisie plus que par joie véritable, aux choses sensées, ou plaisantes, qui parvenaient à ses oreilles. Il avait le nez droit et fin, les pommettes hautes, les sourcils bien arqués, les cils très longs, sous des yeux noirs demeurés émouvants, encore que sa barbe s’entremêlat de poils gris. Enfin, c’était un Arabe de race noble, non pas un Maure ; et, dans quelques années, sans cesser d’être un guerrier, il serait un patriarche.
Ce jour-là, le soleil venant de se coucher, don Rodrigue et Chimène goûtaient, sur une large courtine qui formait terrasse, le vent frais descendu, depuis quelques minutes, des monts orientaux. La moitié d’une année n’avait pas mis fin à leur lune de miel, une tendresse heureuse avait seulement remplacé leurs premières extases. Almanzor les suivait d’assez loin, écoutant don Diègue avec politesse : Almanzor était un homme qui écoutait bien. Rodrigue lui en avait de la reconnaissance ; le Cid Campéador montrait à l’auteur de ses jours un inaltérable et profond respect, mais une trop longue accoutumance le détournait d’entendre avec agrément sa conversation, qu’il connaissait.
Don Diègue avait la plus étrange manière de faire succéder les souvenirs de sa longue vie, les rattachant par d’inexplicables associations, dont nul que lui n’était capable de découvrir le lien. Le grand coup dont il avait pourfendu, en l’année 1003, à ce qu’il affirmait, l’émir Alfarrach depuis son heaume en fer battu jusqu’au troussequin de sa selle, le conduisait, sans qu’on en pût saisir la raison, à l’histoire d’un lévrier extraordinaire, à lui appartenant, qui en une seule journée de chasse avait cassé les reins à six loups ; ce qui l’amenait, par un chemin connu de lui seul, à évoquer les prouesses des trois derniers rois de Léon.
Mais Almanzor lui prêtait une oreille patiente ; et, quand s’élevait d’un ton la voix du noble et garruleux vieillard, il hochait la tête en signe d’admiratif assentiment. En réalité, il pensait à ses femmes, surtout à Feredjé, sa favorite, qui l’attendaient dans son harem de Mekhnez ; à ce chiffre de cinq cents nègres, qu’il avait peut-être imprudemment fixé lui-même pour sa rançon ; et aux dangers que couraient ses fils dans leur lointaine et téméraire expédition.
Comme Chimène et Rodrigue s’apprêtaient à s’asseoir sur le banc de pierre adossé à la tour du Nord, une rumeur confuse leur fit étendre le regard vers la campagne et sur un tournant de route d’où ce bruit semblait monter. C’était des cris de muletiers, le tintement des sonnailles d’une troupe de mules, le heurt des pieds de ces bêtes sur les cailloux déchaussés d’un médiocre chemin. Bientôt, ils distinguèrent la caravane : elle se dirigeait vers le château. Don Rodrigue n’attendait personne.
— Qui diable cela peut-il être ? dit-il.
Rodrigue se trouvait bien comme il était ; il n’éprouvait que peu de plaisir, même au bout de six mois de mariage, à recevoir des visites.
— Je crois, suggéra timidement Chimène… je crois que ce pourrait être ma mère !
— Votre mère, Chimène ? fit Rodrigue étonné.
— Elle m’avait annoncé sa venue, cher señor, avoua Chimène ; mais je n’avais point osé encore vous en avertir, craignant que cela ne vous déplût… D’ailleurs elle ne m’avait point fixé la date de son arrivée, et je supposais que, avant qu’elle ne vînt, nous serions à Zamora, où nous devons aller. »
Rodrigue ne répondit rien.
— Nos devoirs de chevalerie, observa don Diègue, nous commandent de marcher au-devant de cette noble dame, et de lui présenter congrûment nos hommages.
Devant le pont-levis, qui venait de s’abaisser, ils virent descendre de litière une personne de mine hautaine. Sous la dentelle noire qui couvrait sa tête, les cheveux, quelquefois gris, semblaient une mer gelée, environnée de sombres écueils. C’était une dame entre deux âges. Elle avait des sourcils touffus, un grand nez qui de la majesté tirait vers la mauvaise humeur, le teint jaune.
Elle embrassa Chimène avec une sorte de condescendante pitié, dirigea vers don Diègue, qui, par trois fois, venait de s’incliner jusqu’à terre, la main sur son cœur, un petit salut bien sec ; et quant à don Rodrigue, qui avait mis le genou en terre pour la recevoir, selon l’usage quand un gentilhomme doit accueillir une dame d’un rang plus élevé que le sien, par surcroît devenue sa mère par alliance, ce fut comme si les yeux de cette dame n’eussent distingué, à la place où il se trouvait, que les cailloux du chemin, l’herbe du talus, les murailles du château. Rodrigue se releva fort déconfit, le cœur amer.
Seul Almanzor n’avait pas bougé ; même il détournait les yeux. La coutume de l’Islam lui interdisait de regarder toute femme qui n’était point de son sang, ou bien unie à lui par le mariage. Il y obéissait avec une dignité naturelle. Choquée de cette indifférence hautaine, la comtesse de Gormas ne put s’empêcher toutefois de trouver qu’il avait grand air.
Du milieu des muletiers, car il avait voyagé à l’arrière-garde, avec le reste de la suite, sortit un moine assez barbu, de teint pâle ; il avait les mains fines, la voix douce avec un accent étranger quand il prononçait l’espagnol ; ses manières joignaient à beaucoup d’onction une élégance bien subtile : le père Constantin Papoulas, que le malheur des temps avait chassé d’Égypte, et dont la comtesse de Gormas avait fait son chapelain. A la mode orientale, il porta les deux mains à son cœur, sa bouche et son front, puis les croisa sur sa poitrine en baissant le regard, qu’il avait fort vif ; mais, quand on l’eut pieusement salué, quoique sans trop de déférence, comme il convient pour un religieux qui remplit des fonctions en quelque sorte domestiques, il étendit le bras, puis les doigts, dans un geste de bénédiction.
Alors tous, sauf encore une fois Almanzor, courbèrent la tête devant la majesté de la foi chrétienne.
Almanzor avait bien vu l’humiliation que venait de subir Rodrigue. Demeuré le dernier, quand le cortège franchit le pont-levis pour entrer au château, il permit aux plis de sa bouche d’exprimer un dédain mêlé de quelque amusement. Il ne lui déplaisait point que le Cid eût été forcé de souffrir cet affront ; pourtant, il en avait pitié, estimant en lui la force de son bras, et sa chevalerie.
Chimène avait à peine montré à sa mère la chambre d’honneur, revêtue de tapisseries tissées à Byzance, qu’elle devait occuper, que la comtesse, l’enserrant dans ses bras, lui disait, les yeux secs, à la vérité, mais de grands sanglots dans la voix :
« Ma fille ! Ma pauvre fille ! »
Chimène fut bien étonnée. Elle se sentait raisonnablement heureuse. Cependant, comme on éprouve toujours, sans savoir pourquoi, une certaine satisfaction d’être plainte, elle consentit sans répugnance de s’abandonner à ces embrassements dramatiques.
« J’admire, ajouta la comtesse, le courage qu’il te faut prendre pour supporter ce monstre, tout chaud du sang de ton père, mon mari, et que Sa Majesté t’imposa pour époux. Ma fille, le sort des femmes est d’être malheureuses ; pourtant, ton malheur est inégal sans doute dans l’histoire. Je te félicite de ta résignation ; elle est chrétienne. Mais demeure assurée que je conçois tes secrets sentiments. Console-toi, ce sont les miens ! »
Ces paroles laissèrent Chimène assez surprise. Elle avait oublié qu’elle avait quelque chose à reprocher à don Rodrigue, et que son mariage s’était fait dans des circonstances exceptionnelles. Chose étrange, il ne lui fut point désagréable que sa mère l’en fît souvenir ; elle pensa, pour la première fois, que le Cid lui avait une bien grande obligation qu’elle eût cédé à son pressant désir, et que, après tout, il eût dû en montrer plus de gratitude et de déférence, d’autant plus qu’il était de naissance inférieure à la sienne, malgré son grand exploit.
Au repas du soir, dès que le père Constantin eût prononcé le Benedicite, le seigneur don Diègue reprit le cours sinueux de ses longs récits. Il sembla même s’y complaire plus encore que de coutume, et ce fut par bonté d’âme, sentant qu’il y avait entre les convives une certaine froideur, qu’il voulait rompre. Bien que la comtesse de Gormas affectât de ne prêter nulle attention à ses paroles, il ne laissait point de s’adresser tout particulièrement à elle, parce qu’il espérait communément des nouveaux venus un intérêt moins fatigué, mais aussi à cause que cette dame était la personne la plus distinguée de la société. Par malheur, l’ordinaire infirmité de sa cervelle faisait, ainsi qu’on l’a vu, que les histoires s’y succédaient en vertu de liens que personne au monde, pas même lui, ne pouvaient distinguer. Il allait, il allait toujours, comme poussé par un dieu qui, ce jour-là, fut perfide.
« … Et c’est ainsi que je pouvais dire il y a quelque temps, fit-il, à Son Altesse l’Infant de Castille, dont j’ai l’honneur d’être présentement gouverneur… »
La mère de Chimène essuya ses doigts sur la nappe, car à cette époque on ignorait l’usage des serviettes, et, se levant de table, laissa tomber du haut de sa tête :
— Si Don Diègue de Bivar a la cabèche assez fêlée pour ne se point rappeler qu’il doit sa place à l’assassinat de mon mari, il ne saurait convenir à la comtesse de Gormas de l’oublier !… Mais voilà ce que c’est que de s’aventurer sous le toit d’un soudard brutal et sanguinaire ! »
Elle quitta la salle, gardant jusqu’à la porte sa mine haute et bien offensée. Le bon seigneur Diègue voulut courir après la señora afin de répandre ses excuses à ses pieds, mais son fils le retint.
— Par Dieu ! s’écria-t-il, il est vrai que j’ai tué mon beau-père !… mais il m’en coûte fort aujourd’hui de ne m’être point ramentevé, dans le même temps, que j’avais aussi une belle-mère !
Cependant, il n’avait pu retenir Chimène, qui, ayant suivi la comtesse, essayait de l’apaiser.
— Rodrigue n’y est pour rien, ma mère.
— Ne me parle pas, répondit la comtesse, de ce meurtrier, qui du reste est aussi plus mal élevé qu’un goujat d’étable ; il n’y a qu’à le regarder pour s’en apercevoir ; et tu le sais mieux que quiconque, ô ma fille infortunée !… Mais quant à cet imbécile de don Diègue, avoue qu’il avait mérité sa gifle.
— Le fait est… murmura Chimène… C’est un homme bien ennuyeux !
Elles s’accolèrent donc, intérieurement ravies de trouver un point sur lequel toutes deux pouvaient s’avouer l’une à l’autre qu’elles pensaient de même, et contre un homme. A cet instant tout juste, Almanzor passa, se rendant comme il en avait accoutumé à cette heure, auprès des convives. La comtesse de Gormas ne put s’empêcher de lui exposer, avec animation, l’injure qu’elle venait de recevoir. L’ayant écoutée de sa mine ordinaire de gravité courtoise, et toujours baissant les yeux, avec une noble politesse il prononça :
— Vos sentiments, señora, ne sauraient qu’honorer une épouse.
Au fond, ces événements le laissaient insoucieux ou méprisant. Il ne s’inquiétait que de la périlleuse expédition que ses fils avaient entreprise, et dont il n’avait point de nouvelles.
« Mon père, disait quelques jours plus tard au moine Constantin le pauvre Rodrigue, le château de Bivar est devenu un enfer. La comtesse de Gormas est une tigresse. Je suis tombé hier, revenant de la chasse, dans une embuscade qu’elle avait apostée. J’ai reconnu ses gens.
— Vos yeux, mon fis, protesta le moine, vous auront trompé. Je ne puis croire…
— Je vous dis que je les ai reconnus !… mais cela n’est rien, ajouta-t-il fièrement, pour le Cid Campéador ! Et tous les estafiers de Gormas ne pourraient rien contre un seul de mes valets d’écurie ! Ce que je ne puis soutenir, ce sont les cruels déportements de la comtesse à l’égard de mon père ; ils abrègeront les jours de ce vénérable vieillard ; depuis sa mésaventure avec le comte, il est devenu plus susceptible qu’il n’y paraît. Ce n’est pas tout encore : il voit bien que Chimène elle-même ne le traite plus avec autant de respect. Elle suit en cela les sentiments de sa mère. Et pour moi je dois dire, bien que cet aveu me soit pénible, que je ne trouve plus dans mon épouse la femme que j’ai connue, et que j’aimais de voir. La soumission lui fait défaut, en attendant que l’amour s’en aille. En m’accueillant, désormais, elle a toujours l’air de me faire grâce ; c’est ce qu’un homme tel que moi ne saurait supporter !
— Il ne fallait pas l’épouser, mon fils ! objecta le père Constantin. Vous deviez savoir que c’était vous mettre dans une situation difficile !
— Eh non ! je n’aurais pas dû l’épouser ! cria le Cid. Je le lui dirai ! Un jour, par Saint-Jacques, je le lui dirai ! Et ce sera bien fait… Qu’est-ce que je suis, moi ? Un soldat. Et quel est, dans la vie, le but d’un soldat ? L’avancement ! Si je n’avais pas épousé Chimène, j’aurais pu épouser l’Infante : elle me voulait du bien. C’était assurément un plus beau parti, c’était l’avancement certain ; j’aurais pu devenir roi de Grenade. Pourquoi n’aurais-je pas pris Grenade comme j’ai pris Zamora ? Et si je ne suis pas roi de Zamora, c’est que j’ai épousé Chimène, au lieu d’épouser l’Infante.
— Mon fils, répliqua le père Constantin avec une grande sagesse et dans un véritable esprit chrétien, ces regrets sont coupables. Je vous ai dit que vous n’auriez pas dû épouser Chimène : c’eût été beaucoup plus prudent. Mais je vous dis maintenant que, l’ayant épousée, vous ne devez plus songer à autre chose ; vous devez lui rester fidèle et lui réserver les égards dus à sa naissance, à son rang, et, permettez-moi d’y insister, au malheur dont vous êtes la cause initiale.
— Encore une fois, répliqua Rodrigue, je ne demande pas mieux : nous nous entendions fort bien, Chimène et moi, il n’y a pas quinze jours : et elle ne songeait pas plus à ce malencontreux duel que vous au prêtre Jean. Mais tout a changé depuis l’arrivée ici de cette vieille diablesse. Ah ! mon père ! C’est bien dommage que j’aie déjà la mort de son mari sur la conscience ! Je l’eusse fait dévorer par mes chiens.
— Je suis le chapelain très indigne de la señora, répondit le père Constantin sans élever la voix, et ne saurais rien entendre de désobligeant sur le compte de cette dame, qui est fort honnête, et de bon renom. Je vous prie de reconnaître que les sentiments de rancune qu’elle nourrit contre vous ne sont pas sans excuse.
— Elle peut nourrir tous les sentiments qu’elle voudra, déclara Rodrigue, j’y demeure indifférent ! Tout ce que je demande, c’est qu’elle ne s’efforce point de les faire partager et ne jette le trouble dans mon ménage, ni ma famille ! Autrement dit, qu’elle aille au diable, d’où elle vient, et n’en revienne pas !
— Ce désir, admit le père Constantin, n’est pas chrétien, mais il est naturel. Toutefois, son accomplissement me paraît difficile : la comtesse a le droit d’agir comme il lui plaît, et vous ne pouvez lui défendre de voir sa fille.
— Je le lui défendrai pourtant ! décida Rodrigue, qui n’était point patient.
— Vous le dites, mais ne le ferez point. Trouvez-en le moyen ?…
Comme ils en étaient là, arrêtés devant ce difficile problème comme un mulet buté sur le gué d’un ruisseau, ils virent accourir, au trot boiteux d’un genêt bien fatigué, un cavalier maure, sans armes. Déjambant sa bête et trébuchant, la main sur les yeux, tout étourdi par une si longue chevauchée, à franc étrier sous le soleil d’Espagne, en plein été, sans boire, cet homme, porteur d’un sauf-conduit de Sa Majesté le roi Ferdinand, demandait à voir sans délai son émir El-Mançour, pour lequel il était chargé d’un pressant message.
Almanzor se fit prier quelque peu : c’était pour lui l’heure de la quatrième prière ; de plus, il professait, comme toute sa race, qu’il est indigne d’un homme de qualité de recevoir un inférieur sans le faire attendre. Sachant qu’on lui apportait des nouvelles de son pays, le cœur lui battait fort, mais il n’en montra rien.
Le cavalier s’étant prosterné, lui remit le message, proprement enfermé dans un petit sac de cuir marocain. Les traits de l’émir demeurèrent de marbre. Il pencha seulement son front vers la terre. Puis, s’approchant de Rodrigue, il ouvrit son burnous et montra sa poitrine. Elle était ferme, sans graisse, mais aussi sans beaucoup de muscles, ainsi qu’il sied à un noble homme qui monte à cheval et ne travaille pas la terre.
— Mon Cid, dit-il, tue-moi !…
— Que je te tue ?… fit Rodrigue.
— Mes fils avaient réussi dans leur entreprise. Ils ramenaient de Ouallata plus de mille esclaves pris aux Tekrour, mais à leur retour, ils ont été surpris par des Touareg aux longues lances, de ceux qui portent aussi des épées droites, à la poignée en croix, montés sur des chameaux rapides. Mes fils sont morts ; leur harka a été détruite. Ma rançon ne sera jamais payée ; il ne te reste qu’à me tuer.
Telle était, en effet, la loi rigoureuse.
— Il en sera ainsi, Almanzor, répliqua le Cid avec douceur. Je ne puis faire autrement : sinon les captifs n’acquitteraient plus leur rançon.
— Il est vrai, et je ferais de même à ton égard… Je te demanderai seulement, comme une faveur et la dernière des bontés que tu m’as témoignées, de me faire mourir en me perçant le cœur ou m’ouvrant le ventre, non point par la hart ou me décapitant : car la potence est infamante pour un homme de ma naissance, et, si tu me coupais la tête, mon salut éternel en serait compromis. Il faut que l’ange Azraël au jugement dernier, me puisse saisir par la touffe de cheveux que je garde sur mon crâne. Si tu me décapitais, il n’emporterait que ma tête.
— Almanzor, acquiesça le Cid, ta requête est juste. Il en sera comme tu le désires.
Bien que cette conversation, d’un caractère fort sérieux, comme on le peut voir, eût été discrète, la nouvelle que cet infortuné Mahométan, si grave, si courtois et beau, allait bientôt être mis à mort, se répandit dans le château avec une incroyable rapidité. A peine Rodrigue, Almanzor et le père Constantin avaient-ils fait quelques pas qu’ils virent se précipiter au-devant d’eux la comtesse, que Chimène essayait en vain de retenir. La señora semblait hors d’elle-même, ses yeux brillaient d’un feu tragique. C’était Médée, c’était Hécube, c’était Phèdre et Andromaque tout ensemble. Elle jetait de si grands cris qu’on n’y entendit rien d’abord. En prêtant l’oreille on finit cependant par distinguer qu’il ne lui paraissait pas étonnant, bien qu’abominable, que le brutal, que le cruel qui avait meurtri le comte de Gormas se rendît à présent coupable d’un nouveau crime.
— Hé ! madame, fit paisiblement le bon Almanzor, à la place du seigneur Cid, si le sort eût voulu que je le fisse prisonnier, et qu’il ne pût payer sa rançon, je serais bien obligé d’agir envers lui comme il va faire envers moi, sans quoi la guerre entre chevaliers deviendrait un commerce infructueux !
Alors, elle versa des larmes abondantes. Elle allait, bien que fort propre en ses habits, jusqu’à les déchirer.
— Señora, fit à son tour don Rodrigue, assez content de la voir en cet estrif, car il ne l’aimait point et pensait qu’elle lui en avait donné raison, de tels déportements ne sont guère séants à la pudeur d’une dame. En vérité, à quoi pensez-vous ? L’on pourrait croire…
Pour la première fois devant Rodrigue, la comtesse parut décontenancée. Toutefois, elle sut répondre, assez fièrement, avant de fuir :
— De la part d’un homme grossier, on ne saurait s’attendre qu’à des impertinences ! Je vous le quitte, Monsieur !
Mais, quelques instants plus tard, elle avouait à Chimène :
— Il est vrai, ma fille, que ce superbe Almanzor a fait sur mon cœur une impression considérable ! Si ses jours sont tranchés, je ne saurais supporter ce nouveau malheur : je le suivrai certainement dans la tombe !
Rodrigue l’avait regardée disparaître avec un étrange souci, et comme s’il eût songé à l’arrêter. L’effort d’une méditation profonde, à quoi il était peu accoutumé, prêtait des rides à son front héroïque.
— Mon père, dit-il enfin au moine, les mariages entre infidèles et chrétiennes sont-ils de tous points condamnables ?
— Ce peut être, répondit le père Constantin, l’opinion des Espagnols ; mais leur louable fidélité aux principes ne va pas sans quelque inconvénient pour la propagation de la foi. A Constantinople, le génie intelligent de nos empereurs, qui sont pourtant des théologiens exacts, a su y mettre un tempérament salutaire. Assez nombreuses sont les princesses chrétiennes qui furent données en mariage à des rois païens, à condition qu’elles pussent continuer à pratiquer la seule véritable religion. Il en est résulté souvent des conversions bien précieuses et inattendues… Je sais à quoi vous pensez : si votre projet, que je ne désapprouve point, obtient le succès que vous souhaitez, moi-même j’accompagnerai volontiers la comtesse en Mauritanie Tingitane après avoir béni son union. Le sacrement rendra la mère de Mme Chimène la seule épouse légitime de l’émir ; on ne saurait demander davantage.
Il ajouta :
— Je ne pense point qu’Almanzor, dans la mortelle difficulté où le voilà, fasse des objections à cette affaire, ni à la consécration du mariage. Un homme qui a la corde au cou montre d’habitude des dispositions accommodantes.
Le mariage eut lieu, en effet, quelques jours plus tard, dans la chapelle de Bivar. La comtesse de Gormas paraissait si bien consolée qu’on eût dit qu’elle avait rencontré en Ibérie les eaux du Léthé. Almanzor, lui-même, n’était point d’humeur chagrine. Outre que de la sorte il avait sauvé sa vie, qui est un bien à quoi les hommes sont naturellement attachés, il se sentait orgueilleux, comme font les Maures, d’être devenu l’époux d’une femme de race franque, encore qu’elle ne fût point de la première jeunesse.
Leur caravane, quand ils quittèrent pour l’Afrique le château de Bivar, fut bien belle et glorieuse. La comtesse eut des sourires pour tout le monde, même pour don Rodrigue. Le bon seigneur Diègue suivit longtemps du regard la file des mulets aux pentes des monts rugueux. Il disait :
— Ils sont un peu jeunes, un peu jeunes !… mais si amoureux ! Cela me rappelle…
Pour Rodrigue, il était également satisfait de la conclusion de cette aventure. Chimène était redevenue parfaite ; la señora de Gormas allait être séparée d’elle et de lui par les colonnes d’Hercule ; et, par surcroît, il avait pris soin de retenir, sur son douaire, la rançon d’Almanzor.
A M. Gabriel Hanotaux.
La découverte de l’Amérique par Christophe Colomb a donné lieu à bien des récits erronés. Il nous paraît nécessaire de rétablir ici les faits dans leur exactitude, obscurcie depuis cinq siècles par un trop grand nombre de récits controuvés devenus des légendes contre lesquelles doivent enfin s’élever tous les esprits empreints de quelque probité.
C’est ainsi qu’il est faux que Christophe Colomb dont les caravelles avaient alors dépassé la mer des Sargasses, aurait été obligé de demander à ses matelots révoltés un répit de trois jours pour leur donner un monde. Ce n’est là qu’une misérable invention d’Oviédo, piètre historien, animé d’ailleurs des plus mauvais sentiments à l’égard du grand navigateur. Nulle mention n’est faite de cet incident si dramatique, mais de tous points imaginaire, ni dans le Journal de Colomb ni dans les livres de bord de la Santa-Maria, de la Pinta et de la Niña, les trois caravelles qui, le 3 août 1492, jour à jamais célèbre, quittèrent le petit port de Palos.
Nous osons affirmer qu’il n’y a rien non plus de véritable, selon toute apparence, dans les Souvenirs de Jim O’Murphy, matelot irlandais qui fit partie des équipages de Colomb. D’après ce marin, la flottille du Génois se serait laissée dériver grandement au nord, malgré l’emploi de la boussole et de l’astrolabe, instrument dont l’usage commençait à peine, et dont on ne savait pas encore se bien servir.
Les trois caravelles arrivèrent de la sorte à la hauteur d’une grande île, dont l’aspect séduisit d’abord l’équipage.
Elle paraissait confortable et relativement civilisée ; on distinguait sur ses rivages des traces de culture, des animaux domestiques, des villes, et jusqu’à des demeures d’où sortaient des indigènes qui s’essuyaient la bouche, comme s’ils venaient de boire. Sur quoi Colomb pensant que ce fût là l’Empire de la Chine, ou à tout le moins la grande île de Cipango, qui étaient le but de son expédition, aurait demandé, prenant son porte-voix : « Comment s’appelle ce pays ? » Et on lui aurait répondu à grande et intelligible voix : « L’Angleterre ! » Alors, l’illustre amiral aurait viré de bord, dégoûté. Nous pensons sincèrement qu’il n’y a là qu’une détestable imagination de cet Irlandais, injurieuse à la fois pour la Grande-Bretagne et pour les connaissances nautiques de Christophe Colomb.
On ne saurait, à mon avis, ajouter plus de foi au reste des allégations singulières de Jim O’Murphy, dont le style grossier prouve d’ailleurs une éducation fort incomplète. Après avoir fait de la seconde partie du voyage un rapport qui, on le doit connaître, concorde assez bien avec le journal de Colomb en ce qui concerne la plupart des événements qui frappèrent les navigateurs dans leur traversée de l’Atlantique : le mystère de cette prairie verte qui couvrait les flots, alors que nulle sonde ne trouvait le fond, les oiseaux qui venaient en grand nombre se poser sur les cordages, depuis des pélicans jusqu’à des moineaux, annonçant la proximité de la terre ferme, enfin la découverte d’une pièce de bois sculptée, qui voguait sur la mer, faisant prévoir que cette terre était habitée par des hommes — après avoir répété toutes ces choses qui sont connues, ce membre de l’équipage de la Santa-Maria, à bord de laquelle se trouvait l’amiral, poursuit en ces termes : « Le 12 octobre 1492, nos trois navires s’approchèrent, à portée d’un trait d’arbalète, de l’île que le matelot Rodrigo de Triana avait aperçue le premier la veille, ce qui lui aurait valu la récompense de trente couronnes d’or et d’un habit de velours incarnadin, si l’amiral, par avarice (on surprend ici, sans voiles, les mauvais sentiments dont le mémorialiste est animé à l’égard du glorieux Génois) n’avait fait accroire qu’avant lui il avait distingué, et annoncé, une lumière sur la rive. Cette île était basse, entièrement plantée de beaux arbres avec des palmes, d’où s’envolaient un grand nombre de perroquets verts et rouges. Sur la plage accoururent une foule d’hommes et de femmes. Ils avaient le visage cuivré, le corps complètement nu, et semblaient commandés par un cacique — ainsi qu’on sut plus tard qu’on le nommait — qui avait des plumes sur la tête, et cria à ses sujets :
— Mes amis, tout est perdu ! Voilà Christophe Colomb : nous sommes découverts !
Est-il besoin d’accuser les invraisemblances d’une telle version, si ridicule ! Ainsi que l’a fait prudemment remarquer l’honorable Harry Hohn Keenstone, de l’Université de New Alexandria (Kentucky), dans sa critique raisonnée des Souvenirs de Jim O’Murphy, elle ne peut être que matériellement inexacte, puisque personne, sur les trois navires de Colomb, pas plus que Colomb lui-même, ne pouvait entendre un seul mot du langage des Caraïbes, et que ces Caraïbes ne se sont certainement pas exprimés en espagnol, ni même dans le dialecte des Japonais, dont un évêque missionnaire a signalé, il y a une cinquantaine d’années, la curieuse ressemblance avec la langue basque.
La vérité, sur la découverte de l’Amérique, est restée inconnue jusqu’à ce jour. Elle était demeurée cachée dans un manuscrit tout confidentiel dû à Christophe Colomb lui-même, et confié par ses soins, avec mission de le tenir secret, aux moines du couvent de La Rabida, à quelques lieues de Palos de Moguer, avec lesquels il se trouvait, comme on ne l’ignore pas, en relations de confiance et d’amitié, et qui avaient été les premiers à faire confiance à son génie. J’ai eu le bonheur, au cours d’un récent voyage en Espagne, d’obtenir communication de ces précieux feuillets, et c’est aujourd’hui mon privilège d’en pouvoir offrir au public, avant la traduction littérale que je prépare, un résumé succinct.
Colomb était arrivé devant l’une des cinq ou six cents îles, îlots ou bancs de sable, qui constituent l’archipel des Bahamas, et qui forment comme une barrière devant l’île de Cuba. Derrière Cuba encore, il y avait le golfe du Mexique et la péninsule du Yucatan, mais Colomb n’en savait rien. Il se croyait en Chine, ou bien près d’y arriver : sans doute dans ces îles opulentes dont Marco-Polo avait parlé, qui se lèvent dans la mer, au soleil levant, après la Chine, et qui sont le Japon.
Ce qui le confirma fort dans cette opinion, c’est que ayant débarqué en grand appareil, revêtu de son plus bel habit pour faire honneur au roi son maître et à sa qualité d’amiral, possesseur, sous la suzeraineté de Ferdinand et d’Isabelle, de toutes les terres qu’il découvrirait, il s’adressa en espagnol, tout naturellement, à celui des sauvages qui lui paraissait le chef des autres — un homme tout nu, mais qui portait un diadème d’or, rehaussé de plumes de perroquet — lui disant : « Comment s’appelle ce pays ? »
Ce cacique répondit tout aussi naturellement : « Ka-tai », ce qui voulait dire : « Je ne comprends pas ! » N’importe qui en aurait fait autant à sa place.
Mais là-dessus Colomb, tout pénétré d’émotion et d’enthousiasme, et s’admirant lui-même, malgré sa modestie, d’avoir si bien prévu où son aventureuse entreprise le devait conduire, tomba pieusement à genoux, bénissant le Seigneur, la Vierge et tous les saints, car il avait compris : « Ka-thaï » qui est le nom que donne Marco Polo à l’immense pays que gouvernait l’empereur de la Chine. Ce qui ne l’empêcha point, sans que son esprit y aperçût aucune contradiction ni inconvénient, par un bel écrit rédigé en latin, et qui fut posé sur un cocotier, de prendre possession de cette île au nom du roi de Castille, bien que selon sa croyance, elle eût déjà un maître : car ce maître, n’étant point chrétien, selon lui ne comptait pas.
Un peu plus tard, ayant fait lever l’ancre, l’amiral arriva devant une île beaucoup plus grande, qui était Cuba. A ce moment, ses équipages étaient parvenus à entendre quelques mots du langage des indigènes. Ce fut donc cette fois dans le dialecte caraïbe que Colomb put poser sa question : « Comment s’appelle ce pays ? » Et quel ne fut pas son émerveillement lorsqu’il s’entendit répliquer : « Coubanakan ». Cette réponse était correcte, et signifiait : « la terre de Cuba ». Mais l’amiral, qui toutes les nuits relisait Marco Polo, ne put manquer de noter la ressemblance de ce vocable avec le nom de Koublai-Khan, le grand empereur mongol. Cela fit qu’il prit possession de Cuba comme il avait fait de San-Salvador, avec un redoublement d’espérances. Bientôt celles-ci s’accrurent encore. Il découvrit Haïti. A cette époque, les indigènes l’appelaient Cibao. Cibao lui apparut comme une contradiction locale pour Cipango, et c’est ainsi que son précieux et décevant Marco Polo appelait le Japon. On lui parla aussi d’une ville dénommée Quiscaya. Ce fut pour lui Quisay, « la Cité céleste » qui devait se rencontrer quelque part en Chine. Et chaque soir, après avoir écouté à genoux, au milieu du cercle que formaient ses équipages, la prière récitée par le bon chapelain Alonzo Garribay, il se retirait dans sa cabine amirale, pour y transcrire, avec les événements du jour, de magnifiques rêveries. Il fit vœu, dès cet instant, de doubler la rente de mille ducats d’or qu’Isabelle envoyait chaque année aux moines gardiens du Saint-Sépulcre, en attendant l’heure que, muni des immenses richesses que lui réservait l’Asie, il pût chasser de Palestine les Musulmans infidèles.
Quelques semaines se passèrent ainsi, dans la fierté, dans l’ivresse d’une joie glorieuse qui ne s’affaiblissait pas. Mais un jour le doute entra dans son âme.
Cela vint, d’une façon bien inattendue, de ce qu’il trouva un matin, dans sa cabine, le matelot Cornero, employé à son service particulier, penché sur la table et contemplant la carte de l’Asie telle que l’avait tracée, quelques années avant pour le prince Henri de Portugal, le savant Jacques de Mallorca, homme versé dans toutes les choses de la navigation, habile à graver sur des planches la figure de la terre telle qu’on la connaissait alors, et à fabriquer des instruments. On avait représenté sur cette carte, suivant l’usage de l’époque, en même temps que l’aspect des continents, la forme des animaux qui s’y trouvent, et même des monstres habitant les océans qui les entourent. Cornero, un tout jeune homme, presque un enfant, dit avec ingénuité :
— Nous ne voyons point ces animaux ici, seigneur amiral ! Il n’y a point d’éléphants, point de tigres, nul dragon ; et jusqu’aux poissons qui ne sont pas les mêmes !
— Enfant, lui répondit Colomb très doucement, malgré l’inquiétude qui lui serra le cœur, tu ne sais pas ce que tu dis ! Ne parle de cela à personne…
Longtemps, quand il fut seul, il relut Marco Polo comparant ses peintures à ce qu’il avait sous les yeux. Il frémit alors d’avoir pu s’aveugler à tel point sur la réalité. Les îles où il avait abordé étaient bien belles. La tiédeur perpétuelle de l’air s’y pénétrait d’un parfum de baume et d’épices. Cela pouvait faire songer aux Indes, où les Portugais avaient des établissements. Mais, en effet, comme l’avait naïvement fait observer Cornero, on n’y voyait ni tigres, ni éléphants, ni animaux domestiques, ni cités dignes de ce nom, ni palais. Rien que de pauvres huttes de paille, et des hommes primitifs qui ne connaissaient pas même l’usage du fer ou du cuivre. Non, non ! Ce n’était pas l’Asie, il fallait bien le reconnaître : ce n’était pas l’Asie, ce n’était pas l’Empire du Grand Khan, ni même la fabuleuse et riche Cipango.
Une longue semaine il médita encore là-dessus, dans l’angoisse et le désarroi de son âme. Enfin, sur sa caravelle, il réunit le conseil de l’expédition. Il y avait là Vincent Pinzon, qui commandait la Pinta, homme cupide et ambitieux, mais bon marin, d’esprit avisé ; Esteban de Deza, parent éloigné de celui qui fut plus tard évêque de Séville ; le chapelain Garribay et plusieurs autres officiers.
Tous furent étonnés de la mine sombre de l’amiral, qui avait si bien su imposer le calme à son visage aux instants les plus critiques de la traversée, alors qu’on se trouvait entre le ciel et l’eau sans savoir où l’on allait, si en vérité on arriverait jamais quelque part, et si même les vivres ne manqueraient point pour revenir en Espagne. Colomb, avec la franchise d’un homme de cœur, ne les fit pas attendre.
« Seigneurs, dit-il, je vous ai dit que nous allions, par cette longue route que nous avons faite, à la recherche de l’Inde et de la Chine. Quand nous avons découvert ces îles, je vous ai dit que nous y touchions… Seigneurs, je me suis trompé. J’ai cru la terre plus petite qu’elle ne l’est. Elle est immense, et ces terres où nous sommes ne sont ni la Chine, ni même Cipango. Elles sont inconnues. Personne jamais n’en avait parlé. Nous avons fait huit cents lieues marines par des chemins nouveaux ; à cette heure, nous ne savons pas où nous sommes. Telle est la vérité.
— Je ne vois pas, Seigneur amiral, interrompit un peu vivement Vincent Pinzon, où vous en voulez venir. Si elles ne sont pas la Chine ou le Japon, ces îles sont autre chose. Il y en a de grandes et de petites, et d’autres encore sans doute : car nous n’avons pas fini d’explorer ces parages. On y trouve bons havres, bonnes aiguades, du bois pour gréer les navires, des vivres pour les approvisionner, sans compter diverses marchandises qui peuvent être de valeur, encore que les sauvages qui les peuplent vivent bien médiocrement : mais on en fait tout ce qu’on veut. On vit en ces lieux assez agréablement. Je voudrais bien connaître quelle importance peut avoir qu’on ait commis quelque erreur sur leur nom et leur place ! »
Ayant achevé ce discours, il se rassit, et le bon chapelain don Alonzo Garribay prit la parole à son tour :
— D’après ce que vient de dire le seigneur amiral, de quoi le seigneur Pinzon prétend n’avoir cure, ces îles seraient inconnues…
— Elles le sont ! confirma Colomb tristement.
— Cela, poursuivit le chapelain, ne saurait être. Car toute la science du monde est dans les livres, qu’ils soient sacrés, et ce sont ceux de notre sainte religion, ou bien profanes, rédigés par les maîtres anciens. Ces livres ont tout dit, une fois pour toutes. J’en conclus que les îles découvertes par le génie de notre amiral font partie de la Chine ou du Japon, dont les livres parlent nommément, ou bien qu’elles ne sont pas : nous serions alors victimes d’une illusion de nos sens, ce que je ne saurais que bien malaisément admettre.
— Nous ne sommes point, répondit Colomb, le jouet de nos sens. Comme vous, mon père, j’en suis persuadé. Ces terres existent véritablement : et cependant elles ne devraient pas exister !
— Je ne conçois point pourquoi, fit Esteban de Deza, capitaine de la Niña, personnage assez obtus, quoique grave et de bonnes mœurs.
— C’est, dit Colomb, pour la raison que vient d’en donner le père Garribay. Il n’est pas fait mention de ces terres dans les ouvrages que nous tenons de nos ancêtres, et qui font autorité. Cela est de nature à pousser certaines gens à douter du reste de ce qu’ils contiennent, ou à dire qu’il y a encore bien d’autres choses au monde. Il en pourrait résulter des bouleversements détestables. En somme, nous avons découvert ce que nous ne devions pas découvrir ; cela n’est rien moins qu’un péché, ou en est bien proche.
— Il est vrai, confirma pensivement dom Garribay, il est vrai…
— Mais enfin, qu’en concluez-vous ? interrogea Vincent Pinzon avec quelque vivacité.
— Qu’il vaudrait mieux renoncer à notre gloire ; tenir secrètes nos découvertes ; faire en sorte que personne, en Europe, jamais n’en sache rien. Telle est ma conviction. Vous concevez quelle est ma douleur en vous en faisant part. Mais si moi, votre chef, et sans qui vous ne seriez pas où nous sommes, je suis parvenu à m’y résigner, ce qui est perdre l’honneur incomparable, immortel qui m’était dû, n’ai-je pas le droit de vous demander d’en faire autant ?
Vincent Pinzon éclata de rire :
— Quand nous serions assez fous pour vous le promettre, dit-il, obtiendrez-vous la même discrétion de vos deux cents matelots ? Pensez-vous qu’ils reviendront en Espagne, disant : « Nous n’avons rien vu ? » et sans apporter avec eux, qui un perroquet, qui une Indienne ? Le mal est fait, si mal il y a.
Le père Garribay leva la main.
— Parlez, mon père ! dit Colomb.
— J’admets, dit-il, qu’il est déplorable qu’il ne soit pas question de ces îles dans les traditions de l’antiquité profane ou sacrée, et que cela peut avoir de dangereuses conséquences. Mais les peut-on maintenant abandonner en se taisant éternellement sur le fait irrécusable qu’elles existent ? Cela constitue un grave problème de conscience, et pour ma part, je n’y saurais consentir. Les devoirs de mon ministère me l’interdisent ; il est ici des hommes, qu’on ne saurait laisser dans l’ignorance de la vraie foi, sans baptême, et condamnés au feu de l’enfer. Nous serions alors damnés nous-mêmes. D’ailleurs, n’en avons-nous pas prêté serment dans la propre formule par laquelle nous prîmes possession de ces îles : Domine Deus, æterne et omnipotens… Laudatur tua majestas quæ dignata est per humilem servum tutum efficere ut tuum sacrum nomen agnoscatur et prædicetur in hac altera mundi parte.
— Ce qui veut dire ? interrogea Esteban de Deza, qui ne savait pas le latin.
— Cela veut dire, expliqua le père Garribay, que nous avons juré de faire connaître et de répandre notre sainte religion dans cette nouvelle partie du monde comme dans l’autre… D’ailleurs, le seigneur Pinzon a raison : si nous revenons en Europe, il est impossible de tenir cette découverte secrète. Nous n’y parviendrons pas.
— J’y ai songé, déclara Colomb. Aussi vais-je vous dire la décision qui me paraît s’imposer : c’est de ne jamais revenir.
Ils crurent avoir mal entendu.
— … De ne jamais revenir ! insista Colomb. On croira, en Espagne, que nous dormons au fond des océans ; nul ne s’en étonnera : l’entreprise était plus périlleuse qu’aucune qui fut jamais tentée ; son échec et sa funeste fin furent prédits. Nos noms — mon nom ! — tomberont dans l’oubli. Et nous, nous resterons ici. Nous y mourrons. Un peu de sang européen se mêlera, pour s’y confondre, avec celui des indigènes ; mais le père Garribay aura eu le temps de les convertir et de les baptiser. Certes, j’y aurai perdu la gloire que j’attendais. Mais Dieu aura la sienne. Que son saint nom soit béni !
Le père Garribay trembla un peu. Il eût souhaité revoir l’Espagne et reposer dans le cimetière de son couvent. Pourtant, il dit doucement :
— Je suis prêt !
— Et moi, cria rudement Vincent Pinzon, je ne le suis pas ! Je veux retourner à Palos de Moguer ! Nous avons trouvé quelque chose, je veux faire ma fortune avec ce que nous avons trouvé ! Il y a ici du coton et du poivre. Il y a ici des hommes : je veux revenir avec un grand vaisseau, embarquer ces hommes et les vendre en Espagne ! Car les hommes, aussi, sont une marchandise ! Nul ne m’empêchera de partir. Je chargerai la Pinta, et je partirai.
Colomb, d’une voix paisible, fit observer qu’en effet, de toutes les caravelles, la Pinta était la plus rapide, mais qu’elle était à l’ancre, sous le feu de son propre navire amiral, et qu’il n’hésiterait pas à l’envoyer par le fond au moindre signe de désobéissance à ses ordres. Le Conseil, là-dessus, se divisa. D’un côté, il n’y avait guère que Colomb et le père Garribay ; de l’autre, la plupart des officiers, avec Pinzon. Esteban restait indécis. Il semblait qu’on fût bien près de la première de ces luttes au cours desquelles plus tard, les Espagnols se déchirèrent entre eux.
… A ce moment, le novice Cornero demanda la permission d’entrer. Il annonçait qu’un officier, que Colomb avait envoyé dans les montagnes de Cuba, avec une escorte de matelots, revenait avec des nouvelles importantes. Cet officier fut admis. Il vida sur la table du conseil un sac rempli de cailloux jaunâtres, de forme irrégulière. Deux ou trois d’entre eux avaient la grosseur d’un œuf de pigeon. Les autres étaient plus petits, mais nombreux. Et tous reconnurent de l’or !
— Où l’avez-vous trouvé ? demanda Colomb.
— Sur la rive affouillée d’un ruisseau, au centre des montagnes de Cibao.
— Il y en a beaucoup ?
— Beaucoup.
— Une mine ?
— Un très gros placer.
Esteban de Deza prit alors la parole, avec beaucoup plus de fermeté qu’auparavant :
— S’il en est ainsi, fit-il, je crois que nous pouvons rentrer, et dire ce que nous avons vu, en montrant cela. Personne au monde ne nous demandera plus si ces îles sont la Chine ou autre chose !
Colomb lui-même ne fit plus d’objection. Cependant, il soupirait. Il ne se doutait pas encore des malheurs que la présence de cet or dans leurs montagnes allait précipiter sur les malheureux Indiens, et que tous en mourraient. Il était heureux de recevoir, en Europe, les honneurs que méritaient sa persévérance et son génie. Mais il souffrait dans sa fierté d’homme qui avait si longtemps médité sur la forme et les dimensions de la terre, d’avoir cru celle-ci moins grande qu’elle n’était. Il était bien savant, et son âme était belle. Mais il n’était pas philosophe et ne savait point qu’à l’origine des plus grandes découvertes, il y a presque toujours une erreur salutaire.
Ainsi fut découverte l’Amérique. On voit qu’il a tenu à fort peu de chose qu’on n’en sût rien.
A M. Mussolini.
Ayant adoré dans sa crèche le Messie qui venait de naître et déposé devant Sa Majesté fragile des dons d’entre leurs richesses, de l’or, de l’encens, de la myrrhe, les rois mages, avertis par un songe, se gardèrent de retourner vers Hérode ; mais contournant Jérusalem, parvenus aux frontières de Juda par un autre chemin, ils se séparèrent pour regagner chacun leur royaume ; Gaspard, dont le visage est noir, prit au sud pour se diriger, à travers l’Égypte, vers l’Éthiopie-d’Or, où le soleil passe au milieu du ciel, partageant la coupole du firmament en deux parties égales, et Melchior remonta au septentrion afin d’atteindre les rives de l’Euxin, où l’attendait son peuple. Baalthazar regarda en soupirant ses compagnons disparaître. Alors qu’il ne les voyait plus, il cherchait encore à distinguer, au delà des vignes samaritaines, que la saison avait dépouillées de leurs pampres et dont les ceps noueux rampaient dans les pierrailles, les plumets noirs des chameliers de Gaspard, les étendards que les cavaliers de Melchior brandissaient en faisant cabrer leurs montures. Enfin, il tourna les pas de sa caravane vers l’Orient : car il était sâr du pays de Nisibis, au pied des montagnes dont le Tigre, de l’autre côté, ronge lentement les pentes herbues.
Ce furent de longues étapes, silencieuses. Au delà de Tadmor, après qu’on eut évité, par un grand détour, les régions inhospitalières de l’Arabie déserte, Nazir, chef de la maison royale et conservateur des coffres, ayant fait dresser le soir la tente de son maître, osa lui dire :
— Roi des nations, berger des bergers, adorateur des grands dieux, serviteur de la justice, toi, le juste, le vaillant, le fort, le savant ! je te vois, à mesure qu’avancent les roues de ton char, plus sombre et plus découragé. En peut-il être à cette heure une raison ? Toute ta vie, tu l’avais consacrée à pénétrer le sens mystérieux des signes que les astres font aux hommes. Et tu disais : « Cette science est-elle vraie ? Si les planètes n’étaient point toutes, comme on le pense de nos jours, sur le même plan du ciel, à la même distance de la terre, mais au contraire les unes plus proches et les autres plus éloignées — ainsi qu’il est possible et même probable — leur influence ne s’exercerait pas de la même manière sur les destinées humaines. Celles qui sont proches auraient une action plus puissante, celles qui sont plus haut dans l’invisible éther, perdraient leurs forces. Et ainsi, j’aurais épuisé mes études sur un mensonge ? » Or, voici qu’un de tes calculs au moins s’est trouvé juste. Les astres t’ont dit : « Un enfant, dont la vie, et la mort, et la destinée après la mort seront merveilleuses, vient de naître en tel endroit de la terre. Marche, et tu le trouveras ». Tu es parti, tu as marché, tu l’as trouvé ! Donc ton savoir n’était pas un rêve : les astres sont les véritables dieux, étant les maîtres de la vie ; tu as eu possession de la vérité. Ne dois-tu pas te réjouir dans ton cœur ?
— Et si c’était pourtant un hasard, Nazir ? répondit le roi. Ai-je le droit de croire qu’une seule expérience heureuse efface le doute de tant d’horoscopes qui ne se sont point réalisés ?… Pourtant il faut continuer d’observer les astres. Quelque chose me dit que, malgré tout, ils réservent l’explication du mystère universel : S’ils me mentent aujourd’hui, à d’autres ils diront davantage et je ne me soucie point d’ailleurs qu’il y ait jamais de certitude. Même il ne serait point bon qu’il y en eût, car la curiosité des hommes doit rester éternelle, et si cette curiosité était un jour rassasiée ils mourraient d’ennui… Non, il faut que je te l’avoue, Nazir : ma peine a une cause plus basse. Sur le sol étranger j’étais un voyageur pareil à tous les voyageurs ; assuré dans les pays sûrs, ne courant pas plus de dangers que vous tous, qui m’accompagnez, dans ceux que parcourent des tribus pillardes. Mais voici que nous avons touché la terre de Nisibis. Et tu sais…
— On a exécuté, avant ton départ, le dix-septième de ceux qui essayèrent de te ravir la lumière, ô sâr de Nisibis. Il faut espérer qu’il n’est plus d’assassins.
— N’y en eût-il plus, ma vie se passera comme s’il y en avait encore ! Ce n’est point la crainte de la mort, qui m’importune, ce sont les soins qu’il faut que je prenne pour conserver ma vie. Mon palais a mille et une chambres et je ne couche jamais dans la même. Mon corps est couvert de sueur et je n’ose, ni jour ni nuit, ôter une lourde cotte faite de cuir et de bronze. Si je sors, il faut que les hommes qui se prosternent à mes pieds soient des espions que je paye ; sinon, ils seront des meurtriers. On m’appelle pourtant le roi juste, serviteur des grands dieux ; et quand j’interroge mon cœur, il me semble en effet que, le sachant, je n’ai fait de mal à personne pour en tirer un bien personnel. J’applique seulement les lois qui existaient avant ma naissance et qui sans doute existeront après moi, car je n’en conçois pas d’autres, et ceux qui m’entourent m’ont toujours affirmé qu’elles sont excellentes.
— Mais, tu es sâr, répliqua Nazir étonné. Ton destin est celui de tous les sârs : il faut qu’un sâr soit gardé, ou assassiné. Ou bien gardé et assassiné. L’un n’empêche pas l’autre.
— Il ne suffit pas que le sort soit inévitable pour qu’il paraisse doux à celui qui le subit, répondit Baalthazar.
Comme il achevait ces paroles, le rideau de cuir de la tente se déchira : il vit la pointe acérée d’un couteau, Nazir saisir son bras, lui faisant signe de garder le silence. Et un homme entra. Dans l’obscurité, il cherchait la couche du roi, qu’il pensait endormi. Nazir le terrassa et deux hastaires kardoukes, accourus au bruit, lui attachèrent les chevilles et les mains avec des lanières de cuir.
— Ma mère aussi était une Kardouke, fit l’homme amèrement.
Puis il se tut, et on le remit d’aplomb, d’une bourrade, sur ses pieds vacillants :
— Tu vois, dit Baalthazar à Nazir : cela recommence !
Mais Nazir trouvait tout naturel que cela recommençât, et même utile, car si les sârs ne couraient point toujours le risque d’être assassinés, l’État n’eût plus été l’État qu’il connaissait, et lui, Nazir, se fût trouvé moins certain d’y avoir sa place. Il conclut donc :
— O sâr, tout est dans l’ordre : il en sera de ce criminel comme des dix-sept autres. Voilà tout.
— Tais-toi ! fit Baalthazar, rudement… qu’on le détache !
Débarrassé de ses liens, l’homme s’agenouilla de lui-même et tendit le cou. Puisqu’il était pris ! Il savait les usages. Seulement, à mesure que les instants coulèrent, d’attendre indéfiniment le choc de la masse d’airain qui le ferait tomber comme un bœuf, et de ne point le recevoir, une horreur nouvelle hérissa tous les poils de son corps.
— Relève-toi ! dit Baalthazar.
L’homme se releva, mais sans se dresser haut sur ses pieds. Il demeura accroupi, posture de suppliant. L’humilité lui venait, dans l’attente éperdue d’un salut possible.
— Comment t’appelles-tu ?
— Naouch.
— Naouch, dit Baalthazar, crois-tu que ce soit assez qu’on te fasse mourir ici ? Ce ne serait pas juste : j’ai attendu plus longtemps, moi, j’attends encore ; va-t-en !
Naouch le regarda et, tout à coup, sentit des gouttelettes de sueur perler sur sa peau misérable. C’était une autre peur qui lui venait, une peur d’homme et non plus de bête qui attend le coup : la peur de ce qu’on ne sait pas.
— Puisque je te dis de t’en aller ! répéta Baalthazar, en le poussant de sa sandale.
Naouch leva sur lui deux pauvres yeux dilatés et déjà pleins d’une épouvantable espérance.
— Quoi, dit-il, quoi… Est-ce que… est-ce que tu me fais grâce ?
— Et toi, venais-tu pour m’annoncer ma grâce ?
— Alors ?…
— Alors, va-t-en… Je te ferai ce que tu voulais me faire : je te ferai assassiner ! Garde-toi comme je me garde. Et tu verras, oh ! tu verras !
Naouch fit un bond hors de la tente et disparut dans la nuit.
— Faut-il le suivre ? demanda Nazir.
— Pour quoi faire ? fit Baalthazar. Tu n’as donc pas compris ?
Naouch courut jusqu’à l’aurore. Il regardait perpétuellement derrière lui. Et bien qu’il bût longuement à tous les ruisseaux, il avait toujours soif ; il tournait la langue dans sa bouche, avec un bruit bizarre pour retrouver un peu de salive. Quand il fit jour, il s’aperçut qu’il était seul, et pensa :
— Il n’y a personne, personne, et je vis !
Mais il crut entendre une voix qui demandait :
— Combien de temps vivras-tu ? On te cherche, tu sais bien. Tous les hommes sont tes ennemis. Ou plutôt, c’est pire, tu ne sais pas quels hommes sont tes ennemis !
Il rencontra un berger qui, le voyant si défait, lui tendit un morceau de pain. Au moment de se jeter dessus, Naouch prit la fuite. Sans savoir comment, s’étant caché tout le long de la route, il entra dans Nisibis.
— D’où viens-tu ? interrogea quelqu’un qu’il connaissait. As-tu vu le roi ; il paraît qu’on a voulu l’assassiner ?
Naouch l’abattit d’un coup de poing, sortit de la ville et s’enfonça dans la montagne. Il y vécut dans une grotte, si longtemps que ses vêtements pourris quittèrent son corps. Un jour, il crut distinguer des hommes qui montaient vers lui. Il ne les attendit pas, et chercha un autre abri. La nuit, il s’étendait sur des cailloux pointus pour que son sommeil fût plus léger. Mais les battements de son cœur étaient devenus si forts et douloureux qu’il croyait en rêvant, recevoir des coups de poignard. Alors, il s’éveillait en sursaut.
Un jour, il revint à Nisibis et se jeta aux pieds du roi.
— Tue-moi, dit-il. En voilà assez : tue-moi !
— Tu sais maintenant ce que c’est que la vie d’un sâr ! répondit le mage.
Et ils se mirent à pleurer tous les deux.
Cette histoire de Pygmalion, me dit Stavropoulo, on l’a toujours mal racontée !… Ça ne s’est pas du tout passé comme ça.
Stavropoulo n’est pas un personnage ordinaire. Tout me persuade qu’il assume illégalement ce nom hellène, et qu’il est Français. Il parle le grec ancien beaucoup mieux que le grec moderne : le grec ancien comme s’il l’avait appris en Sorbonne, à l’École des Hautes-Études ; le grec moderne comme s’il l’avait acquis, par l’oreille, dans les ports et les bouges du Levant, de Smyrne à Galata. Il avoue avoir été en prison, mais chez les Turcs, sous-entendant par là que ce fut pour cause patriotique et politique : je me permets de soupçonner qu’il y avait autre chose dans son affaire.
Il a été croupier de cercle à Naples, épicier à Athènes, ruffian un peu partout. Il sait diriger un navire, prendre la hauteur du soleil au sextant, faire le point. Et, pour l’instant, il est chef de chantier sur les fouilles que la mission anglaise a entreprises à Chypre. Bien qu’il soit dans les deux cas aussi réticent sur la manière dont ces sciences lui sont venues, il semble s’y connaître également bien en antiquités et en navigation. Il convient de le surveiller une fois qu’il est tombé sur le gisement intéressant : il montre des propensions inquiétantes à détourner à son profit les pièces mises à jour susceptibles d’obtenir un bon prix sur le marché international. Comme l’abeille à la fleur, le cochon à la truffe, il va droit à la place où il y a quelque chose.
Ces deux comparaisons, dont l’une n’est pas obligeante, ne sont pas de moi, mais de son employeur, M. Rawlinson, qui l’a en horreur, et ne saurait se passer de lui. Il faut à Stavropoulo sa bouteille de raki par jour et, s’il n’était une canaille, ce serait un très grand poète. Son imagination est forte, intarissable, subtile. Mais en place de l’utiliser pour écrire, il préfère s’en servir pour jouer toutes sortes de personnages. Alors, au lieu d’être poète, parfois il est voleur, ou escroc. C’est que ça l’amuse davantage.
— … L’histoire de Pygmalion ? répétai-je.
— Oui, Pygmalion, sculpteur dans cette même Chypre où nous sommes. Pygmalion qui, de la nymphe Galatée, amante d’Acis, et morte d’avoir dédaigné, pour cet aimable jeune homme, les baisers plus vigoureux du cyclope géant Polyphème, avait fait une image si belle qu’il en devint amoureux — cette statue à qui Vénus, émue des embrassements dont il voulait échauffer la froideur du marbre, donna la vie…
— … Galatée ressuscitée qui eut, de Pygmalion, un fils nommé Paphos. Je sais !
— Vous ne savez rien. C’est là un conte très tardif de l’époque alexandrine. Le professeur Bergmann, de Heidelberg, l’a surabondamment démontré.
Stavropoulo connaissait aussi Bergmann, il l’avait lu ! Mais rien de sa part ne pouvait m’étonner.
— Ce Paphos, poursuivit-il, n’a jamais existé ! Ceci pour une raison majeure, bien que ce n’ait pas été la faute de Galatée. Je vais vous dire ce qui est arrivé :
« D’abord, les sculpteurs grecs ne travaillaient pas du tout leurs œuvres directement dans le marbre, au contraire de ce que prétendent certains sculpteurs de nos jours. « La taille directe » est un procédé du Moyen-Age, non de l’antiquité. Ils exécutaient leurs statues en glaise ou en cire ; la preuve, c’est qu’il en existe en bronze, dont le modèle original ne pouvait être d’autre matière. Pour les autres, ils pratiquaient le marbre exactement comme on fait aujourd’hui, d’après la maquette de glaise. De plus, ils s’inspiraient, d’ordinaire — les textes là-dessus ne nous laissent aucun doute — de personnes de bonne volonté qui consentaient à poser pour eux, encore exactement comme de nos jours. Mais il leur arrivait aussi de composer des modèles de pure imagination, des maquettes de grandeur nature, qu’ils complétaient seulement plus tard, pour le détail, d’après ces personnes. Par exemple, la Victoire de Samothrace a été vue courant et volant, et modelée de mémoire, la poitrine pleine d’air et de cris : je suis prêt à le jurer.
« C’est ainsi, d’imagination, que Pygmalion modelait sa Galatée. Il y mettait une ardeur extrême. Il était comme transporté, jamais il ne s’était senti plus de talent. A le voir ainsi d’un peu loin — de Paphos, précisément, Paphos qui est une île, et non pas un jeune garçon — Aphrodite s’y trompa. Elle prit pour les gestes d’un désir sensuel ce qui n’était, pour ce Grec ingénieux et ardent, que l’enthousiasme, sensuel aussi — car toute œuvre d’art est sensuelle — du sculpteur pour l’image qui se réalisait peu à peu sous ses doigts. Rien de plus semblable, en apparence, aux caresses d’un amant ; rien qui en soit véritablement plus éloigné. Pygmalion ne songeait pas plus à faire l’amour à sa statue que l’acteur qui se jette aux pieds de l’héroïne d’une tragédie, le poète qui compose le plus beau sonnet d’amour. Ce qu’on aime, en cet instant, c’est son jeu ou son sonnet, non pas autre chose. Il y a transmutation de la chair en esprit. Aphrodite avait eu des amants, elle n’avait jamais sculpté. Voilà pourquoi elle commit cette erreur.
« — Comme il l’aime, songea-t-elle, comme il l’aime sa Galatée ! En vérité, cela en devient indécent !
« C’est alors que, pensant joindre la charité à ce souci des bonnes mœurs qui est convenable aux dieux, par le seul vouloir de sa puissance divine, elle fit descendre dans la poitrine de cette Galatée de glaise le souffle des mortels, lui prêta des veines, des os souples et durs, des muscles élastiques. Et Galatée marcha !
« On a écrit dans toutes les langues, depuis deux mille ans, plus de mille divagations éloquentes sur les transports de Pygmalion alors qu’il vit sa statue respirer, tendre vers lui les bras. Ce sont autant de mensonges. Pygmalion prononça, d’un air dégoûté :
« — Dites donc, vous, est-ce que vous ne pourriez pas garder la pose ?
« Sa méprise était assez naturelle. Comme il ne pensait aucunement à un miracle, il se pénétrait de l’illusion qu’il avait jusqu’à présent travaillé d’après un modèle qui maintenant se dérangeait, au plus beau moment, et dans quelles intentions frivoles ! De son côté, Galatée, qui venait de naître et ne connaissait rien du métier de sculpteur, n’ayant que des instincts de femme, ne comprit point.
« — La pose ?… interrogea-t-elle.
« Elle ne demandait qu’à prendre toutes celles qu’il voudrait, près de lui, le plus près de lui possible. Mais non pas celle-là : sur un plateau de bois, une main sur sa jeune gorge, et l’autre à demi tendue, ainsi que pour une prière.
« — C’est vrai, réfléchit Pygmalion, je n’avais personne !… C’est ma glaise qui remue… Eh bien, par exemple !…
« — Aphrodite, expliqua Galatée, m’a donné la vie. Je suis à vous.
« — A moi ? protesta Pygmalion. C’est ma statue qui était à moi, et de moi. Mais vous ? Vous n’êtes pas plus à moi qu’à un autre. Vous êtes une femme… Les dieux ont bien tort, décidément, de se mêler des affaires humaines. Je ne lui demandais rien, à Aphrodite ! Et puis…
« — Quoi ? fit Galatée, prête à fondre en larmes.
« — … Vous allez me faire rater mon Salon ! On ne peut pas vous exposer, vous ! Ça n’est pas dans les usages, pour les artistes, d’exposer des statues articulées, et qui parlent. C’est bon pour les exhibitions des Arts et Métiers, au Céramique !
« — Eh bien, proposa Galatée insouciamment, recommencez !
« — Recommencer ?
« — Mais oui, d’après moi… Je suis tout à votre disposition, pour tout.
« Pygmalion éclata :
« — D’après vous, cria-t-il, d’après vous ? Mais vous n’êtes pas finie, malheureuse : vous n’étiez encore qu’une ébauche, une esquisse. Une esquisse qui partait bien… Oui, oui, vous auriez pu être un beau morceau. Mais telle quelle ! Par Zeus, par Apollon, par les douze grands dieux et les quinze cent mille petits, on n’a jamais joué un si sale tour à un artiste !
« Galatée lui jeta des regards infiniment tendres.
« — Etes-vous si sûr que je ne puis vous servir à rien ?
« Elle pensait à bien des choses.
« — Je pourrais vous mouler, dit Pygmalion en réfléchissant… oui, vous mouler en creux. Et repartir sur la glaise du creux, vous retrouvant telle que vous étiez avant qu’Aphrodite ait fait cette… cette bêtise !
« — Ce sera, fit Galatée avec résignation, comme vous voudrez.
« Pygmalion se mit à gâcher du plâtre, en grondant. Pendant ce temps-là, Galatée tournait dans l’atelier.
« — Quelle est, demanda-t-elle, cette figure ?
« — Bacchus, répondit Pygmalion, brièvement.
« — Il est fort beau.
« — A votre goût ?
« — Oui, fit-elle ingénument, tout à fait à mon goût.
« — Allons, tant mieux, tant mieux !… Tenez, à côté c’est Zeus, père des dieux et des mortels.
« — Je n’aime pas, décida Galatée, les hommes qui ont trop de barbe.
« — A votre aise, fit Pygmalion, qui gâchait toujours son plâtre.
« — Et là, plus près de vous ? Une des filles de Niobé. Comment la trouvez-vous ?
« — Heuh !… déclara Galatée, elle est bien maigre !
« — Et mon Aphrodite ?
« — Elle a des cuisses bien fortes. Et quant au visage…
« — Il y a mieux, n’est-ce pas ?
« — Il y a mieux.
« — Vous, sans doute ?
« — Je ne dis pas cela.
« — Si vous le dites, si ! Et c’est vous qui le dites, vous ? Vous, sur qui j’en avais encore pour des jours et des jours de travail avant d’en avoir fini ! Vous à qui manque un accent, là, là et là !… Tournez-vous, là encore. Petite Galatée, vous me portez sur les nerfs ! Allez-vous-en !
« — Hélas, fit Galatée pleurante, où voulez-vous que ce soit ?
« — Je n’en sais rien. Mais ça m’est absolument égal !
« Et Pygmalion ouvrit la porte. »
— Vous voyez, conclut Stavropoulo, assez ivre, car il avait terminé sa bouteille de raki, vous voyez qu’il est matériellement impossible que Galatée ait eu un enfant de Pygmalion.
A Paul Rodier.
Ce devait être un voyageur pauvre, nul esclave l’accompagnait. Il n’était vêtu que d’une tunique de chanvre, assez vieille et rétrécie, recouverte à demi d’une peau de cerf, rudement tannée, retombant sur ses cuisses à la manière d’un tablier, le poil en dedans. Par des courroies qui se croisaient derrière son dos, il portait deux besaces : dans l’une quelques maigres provisions, du pain fort sec, des olives noires ; dans l’autre tintaient des choses en métal. Cet homme avait l’air d’un forgeron ; mais l’archer qui venait, selon l’usage, de l’arrêter à l’entrée de la ville, en fouillant cette besace, n’y reconnut point les instruments ordinaires du métier. C’étaient des appareils singuliers, les uns d’une finesse extrême, les autres curieusement robustes malgré l’exiguité de leur taille. « Forgeron pourtant, affirma le voyageur. Ce sont mes outils : je les fais moi-même… »
Il considérait, comme avec un intérêt professionnel, la porte de la ville.
— Une belle porte, n’est-ce pas ? dit l’archer.
Elle était en cœur noir de chêne, haute, solide et lourde, renforcée de larges barres en cuivre clair, bien frottées, brillantes, et de clous puissants, martelés aussi dans le bronze. Leurs têtes, à facettes, reflétaient une lumière dispersée, comme les étoiles.
— Oui, dit l’homme négligemment ; oui… mais ces deux vantaux, ces barres de fermeture, encastrées dans la muraille… On pourrait faire mieux.
L’archer le dévisagea quelques instants avec méfiance. Enfin, il haussa les épaules et le laissa passer.
— J’ai eu tort, songeait le voyageur. La critique est messéante, devant des citoyens, de ce qui fait leur orgueil, quand ils ne connaissent pas mieux.
Il décida équitablement que la cité des Lydiens était riche et populeuse. Des murs tout éclatants d’airain enfermaient le téménos royal. Les pilastres des portes étaient d’argent, les seuils de bronze argenté ; au-dessus les madriers de la corniche, taillés à la doloire, se doublaient de feuilles d’or rouge, très beau.
Il entra silencieusement dans la cour du téménos. Nul n’était là pour le lui interdire ; ainsi le voulait l’hospitalité.
Des femmes esclaves, nombreuses, pilaient le froment dans des mortiers de pierre ; d’autres tissaient des étoffes de lin ; une huile claire suintait de la trame toute neuve ; d’autres tournaient entre leurs doigts des quenouilles chargées d’une laine floconneuse qui, sur cette tige mince, tremblait comme la feuille sur le tronc élancé d’un peuplier. Une de ces femmes, assise à même le sol, les jambes repliées, lui parut monstrueuse.
De plus de la moitié du torse, elle dépassait les autres. Plus gros que les cuisses d’un homme fort, ses bras dressés, soulevant le voile bleu, d’étoffe commune, qui la vêtait, se bossuaient de muscles énormes. Ses jambes musculeuses s’appuyaient sur des pieds gigantesques. Son corps massif semblait d’un buffle. Sous ses cheveux noirs, longs et lourds cote une crinière, sa face puissante, appesantie, tenait du lion et du taureau. Jeune encore, et de teint rouge, mais clair. Des deux côtés de cette face imberbe, d’étranges bouquets de poils dans les oreilles. Ses deux mains, autour de la grêle quenouille, étaient des massues.
L’étranger s’éloigna. Il gagna les derniers rangs des femmes : de toutes jeunes filles et des enfants qui triaient de rouges grenades.
— Qui est-elle, celle-là ? demanda-t-il.
De l’œil et d’un geste de la main, imperceptible, il la désignait.
Ce fut un fou rire.
— Étranger, où es-tu né, et comment as-tu vécu, que tu puisses prendre un homme pour une femme ? Et quel homme ! Une montagne ! C’est le Fou !
— Mais encore ?… Qu’est-ce que le Fou ?
— … C’est le Fou ! le Fou !
Ne pouvant obtenir d’autre réponse, il retourna vers la géante — ou le géant — qui filait toujours sa quenouille. Et le monstre, se sentant regardé, d’un air furieux fronçant l’âpre forêt de ses sourcils, enfin à son tour le regarda… et alors laissa tomber la quenouille.
— Dédale ! fit-il, c’est toi !
La voix qui sortait de cette poitrine couverte du voile des femmes retentissait comme le heurt, sous un grand marteau, d’une cuve d’airain immense.
— Oui, c’est moi, Dédale… Et toi… Est-il bien vrai, est-ce possible ? Est-ce toi, Hercule, Hercule, mon vieux compagnon, toi qui fus, et par delà même la mort, fidèle à mon fils Icare ? L’Hercule des Douze Travaux ! L’Hercule vainqueur des brigands et des bêtes ? Je te retrouve sous ce costume, dans cette posture servile ! Que fais-tu là ?…
— Je suis, répondit Hercule, une des femmes esclaves d’Omphale, qui a hérité ce royaume de son mari Tmolos ; et je file la laine comme tu vois.
— Es-tu fou, comme on le dit ?
— Je ne suis pas fou le moins du monde, mais je l’ai été. Je le fus justement quand j’entrepris ce que tu appelles mes Douze Travaux ; d’ailleurs, après, bien davantage. Mais alors j’avais une excuse, j’oserais dire une raison ; le légitime état de fureur où m’ont jeté tout naturellement mes déplorables insuccès.
— Héraklès, qu’oses-tu dire ? je ne saurais t’entendre, je ne veux pas te croire. Toi, le héros ? Plus que héros : fils de Zeus. Toi dont tous connaissent les incroyables et sublimes exploits ? Tous ! Non pas seulement les Hellènes, mais jusqu’aux Barbares : Héraklès qui porta le ciel sur ses épaules, Héraklès dompteur et tueur, redresseur de torts, maître des justices, tombeur d’Antée, organisateur de la Terre !
— C’est ce qu’on dit ! En réalité, tout a mal tourné !
— Que veux-tu dire ?
— Tout ou presque tout. Tiens, tu te rappelles les oiseaux du lac Stymphale ?
— Ces bêtes féroces faites comme le crocodile, reptiles dont les pieds, terminés par des ailes, étaient des griffes et qui se nourrissaient de la chair des humains ?… Tes flèches en ont débarrassé le monde.
— Cela te semble, Dédale… En fait, il n’y eut là pour moi que cinq ou six matinées de chasse agréables, délassement dépourvu de tout péril. Je croyais avoir tout lieu de penser, par surcroît, qu’en détruisant ces animaux préhistoriques, je m’étais rendu bienfaisant à l’humanité… Je recherchai aussi leurs œufs, j’anéantis l’espoir de leur postérité. Enfin, je fis ce qu’il fallait faire…
— Eh bien ?…
— Depuis que ces oiseaux ne sont plus, le lac Stymphale est envahi de moustiques. Cela ne te paraît que de médiocre importance, mais, je ne sais pourquoi avec les moustiques sont apparues des fièvres fort malignes. Les oiseaux ne mangeaient un homme que de temps en temps ; encore n’était-ce, presque toujours, qu’un cadavre qu’ils déterraient ; ces fièvres font chaque année, des milliers de victimes. Depuis mon exploit, le Péloponnèse est devenu pratiquement inhabitable.
— Évidemment, observa Dédale, c’est ennuyeux…
— Si tu crois qu’il n’y a que ça !… Mais voilà les écuries d’Augias. Depuis des siècles, elles étaient devenues un foyer d’infection. Tout le pays s’en plaignait. Il n’y avait pas seulement l’odeur ; les mouches qui naissaient de ce fumier étaient un fléau. Ici, je pensais obéir aux plus élémentaires principes de l’hygiène. Donc je barre le fleuve Alphée, à la sueur de mon front et au gros effort de mes épaules. J’envoie un vigoureux courant de chasse à travers ces étables pestilentielles, et je les nettoie…
— Quoi de mieux ?…
— C’était mon avis. Quoi de mieux ? D’abord Augias a été très content… mais après le passage de l’eau, il paraît que ces étables demeurèrent humides. Les vaches se sont mises à tousser, elles sont devenues pneumoniques. Et tous les hommes et toutes les femmes, et tous les enfants qui ont bu de leur lait, ou mangé du beurre tiré de ce lait, ont été pris d’une maladie de langueur, bien pernicieuse, qui les faisait mourir au bout d’un an ou deux, réduits à l’état de squelettes… Augias me chassa, disant que j’étais un esprit malicieux, qui l’avait fait exprès.
— Certes, avoua Dédale, tu n’as pas eu de chance !
— Si tu crois que c’est tout… Je vais en Crète, je prends cette brute de Minotaure par les cornes, je lui fais plier les genoux, lui mets un anneau dans le nez, et le livre, parfaitement dompté, à Eurysthée. Cet imbécile d’Eurysthée le laisse échapper, je ne sais trop comment, le Minotaure se remet à courir après les petites filles dans les plaines d’Argos, et tout est à recommencer ! Est-ce ma faute ?
— Sûrement non, Hercule !
— On a dit que c’était ma faute !… Le roi Diomède offrait un bon dîner à ses hôtes, puis il les égorgeait pendant leur sommeil, dépeçait leur corps et le donnait à manger à ses chevaux. L’opinion publique estime sa conduite immorale et répréhensible. Je vais chez Diomède, lui dis ce qu’on en pense, l’assomme d’un coup de massue, le coupe en quatre, et l’offre en repas du soir à son élevage…
— Juste retour des choses d’ici-bas.
— C’était mon idée… Mais la même opinion publique a jugé que ce n’était pas un moyen de rendre ces bêtes végétariennes, et que j’eusse mieux fait de leur offrir de l’avoine ! Il n’est pas jusqu’au percement des Colonnes qui portent mon nom, là-bas vers l’ouest, à l’entrée de la mer Méditerranéenne qui ne m’ait été reproché.
— Par qui donc ?
— La Pythie elle-même. Dans un oracle presque moins obscur que de coutume, elle a déclaré que l’ouverture de cet isthme produirait dans l’avenir les plus graves désordres dans l’économie et la politique du monde, et les plus grands malheurs pour la Grèce, en particulier, qui en perdrait son indépendance.
— Comment cela ?
— A cause d’un peuple qui habite une île, aux extrémités septentrionales de la terre, non loin de Thulé. La Pythie annonça que ce peuple de navigateurs, après s’être installé sur une des colonnes, et y avoir mis bonne garde, s’emparerait de quelques autres îles de notre mer, et puis du Bosphore, et enfin, sous une forme dissimulée, de l’Hellénie même, de façon à pouvoir, de toutes parts, surveiller les eaux. De sorte que je ne suis, en somme, qu’un malfaiteur public.
— C’est ridicule !
— Empêche donc les gens de parler. Surtout la Pythie… J’étais exaspéré contre elle. J’en étais malade. Une vilaine maladie de peau ; j’y suis assez sujet.
— Tu manges trop, Hercule.
— Pas assez. J’ai toujours faim… J’ignore si c’est à cause de cette maladie de peau que Iole, fille d’Eurytos d’Achalie, refusa mes hommages. Son frère Iphitos en fit grossièrement des gorges chaudes. Cela m’agaça. Sans y penser, je le tuai… On dirait que cela ne t’étonne pas trop ?
— Non, Hercule, non, cela ne m’étonne pas. On ne sait jamais ce qui peut vous passer par la tête. Moi-même…
— Tu me conteras cela tout à l’heure… Après cette petite mésaventure, je fais comme tout le monde, je vais à Delphes, chez la Pythie. Je lui dis : « Je suis malade ; guéris-moi. J’ai tué ce pauvre Iphitos : il n’était pas intéressant et sa sœur a bien mauvais goût. Il n’importe ! Apprends-moi comment je puis m’acquitter de ce meurtre. J’ai l’habitude des gros travaux, pour inutiles qu’ils soient. »
« La Pythie ne me répond rien ! Une femme qui parle tout le temps… Je t’ai dit que j’étais déjà vexé, à bon droit, de ses critiques et de ses prédictions sur les résultats de mon percement de la Méditerranée. Maintenant elle me faisait injure ! J’ai crié : « Ah ! c’est comme ça ! Eh bien, tu vas voir !… » Et je lui ai pris son trépied.
— Tu lui as puis son trépied ?
— Son trépied en or. Il pesait lourd, mais ce n’était pas là pour moi une considération. Mon idée était d’aller quelque part en Thrace, avec cet objet, fonder une nouvelle religion qui ferait concurrence à celle de cette insupportable Pythie. Apollon m’a poursuivi. Nous nous sommes un peu battus.
— Un dieu !… Il a été vainqueur ?…
Hercule frappa de ses poings sa vaste poitrine :
« Est-ce qu’on peut me vaincre ?… Mais des amis nous séparèrent. Ils me dirent : « Tu es fou, Hercule ! Sans doute, c’est ta maladie. Tu viens de tuer un homme, tu dévalises les temples, tu rosses les dieux… » Je répondis : « Il est certain que je ne me comprends plus moi-même. Je suis un homme excédé. Mais si, pour expier le meurtre d’Iphitos, vous voulez m’imposer de nouveaux travaux, décidément, en vérité, j’aime mieux me faire brigand et massacrer les douze grands dieux. Oui, jusqu’à Zeus, mon père céleste. J’ai trop mal réussi la première fois avec Eurysthée, je ne recommencerai plus… qu’on fasse plutôt de moi un esclave, je le préfère : un esclave n’encourt plus, pour ses actes, aucune responsabilité ; c’est sur son maître qu’elle retombe. »
« … Alors ces amis me tracèrent sur le front la marque des hommes condamnés à être vendus pour dettes ou pour crimes ; ils me mirent aux pieds des entraves, et me conduisirent, ici, au marché. C’est Omphale, la reine, qui m’acheta.
— Esclave, soit. Après tout, Hercule, tu l’as mérité. Mais pourquoi ce costume avilissant ?
— C’est une idée d’Omphale. Elle est reine depuis la mort de son époux Tmolos, et, depuis qu’elle est reine, toute-puissante. Elle en a conclu que la force virile est parfaitement inutile, non seulement pour diriger les États, mais encore pour quoi que ce soit ; que cette force brute est stupide, funeste, ridicule. Je me trouve tellement dégoûté de moi, et de ce que j’ai fait, que je suis de son avis. C’est donc de mon plein gré, quoiqu’elle ait voulu m’humilier, que je m’habille en femme et tiens cette quenouille. De la sorte du moins, je suis inoffensif — et puis, ajouta-t-il en bâillant, cela est fort reposant !
— Tu es donc heureux ?
— Je le serais, sans la fatalité qui me poursuit depuis ma naissance. Mes amours ont rarement une fin agréable. J’ai tué mon épouse Mégare, et les enfants que j’avais d’elle ; aujourd’hui je ne me rappelle même plus pourquoi. J’ai tué, comme je te le disais tout à l’heure, le frère d’Iole, sans plus de raisons. Enfin, en cela comme en toutes choses, je fus toujours malchanceux ; mais un irrésistible instinct me pousse… A cette heure, et sous ces vêtements de déshonneur, je suis amoureux d’Omphale.
— Mais elle ?
— Omphale ne fait qu’en rire. Comme j’ai tenté de te le faire concevoir, c’est une femme qui méprise la force. Hercule ne lui semble qu’un bouffon gigantesque.
Le soupir qu’il poussa parut comme l’écho d’un tonnerre lointain. Le fil de sa quenouille cassa…
— Cela m’arrive vingt fois par jour, observa-t-il tristement. Je suis mauvaise filandière…
Dédale le contemplait avec pitié. Il regardait aussi, avec un peu de dédain, cette quenouille légère qui, pour si peu de laine filée, exigeait, des mains puissantes qui avaient étranglé le lion de Némée, tant d’attention dérisoire.
— Mais toi, Dédale, demanda Hercule, qui était bon, et d’ailleurs se voyait stupéfait d’avoir si longtemps parlé de lui, toi l’inventeur, le constructeur de machines, dont le génie rend les dieux jaloux ; toi qui fis cet alérion qui faillit enlever jusqu’au soleil Icare, le pauvre Icare, ton fils et mon ami…
— Tu l’aimais, je le sais, interrompit douloureusement Dédale… C’est toi qui osas l’ensevelir malgré la fureur des dieux… Je n’ai jamais oublié cela, Hercule !
— … Toi, Dédale, comment se fait-il que je te retrouve ci, vêtu comme un mendiant, fuyant ta patrie, sûrement exilé, sans foyer ?
— Il est vrai, reconnut Dédale, qui pourtant semblait rêver à autre chose, il est vrai… Je dois aller chercher asile chez les barbares, je suis hors la loi… Il m’est arrivé la même aventure qu’à toi : j’ai tué un homme !
— Toi si paisible ! Qui donc ?
— Mon pauvre neveu, Italos. Il m’accusait de lui avoir dérobé une invention. C’est lui qui me l’avait volée…
— Hum ! fit Hercule… C’est une chose étrange que nous, les Grecs, qui passons pour un peuple si sage, nous nous conduisions souvent de façon si déconcertante, même répréhensible.
— C’est que la tête sert à tout, même à déraisonner… La mienne déjà ne songe plus à ces mésaventures : je vis en avant… Hercule, veux-tu que je te tire d’affaire ?
Du doigt, Dédale traçait sur la poussière des esquisses minces et bizarres.
— Vois cette roue ! C’est un dévidoir. Avec ce dévidoir, et en plaçant ici deux autres petites roues animées d’un mouvement inverse, on accomplirait, sans même regarder, le travail de deux cents quenouilles. Et ce n’est pas tout !… Ces métiers ! Ces métiers furent conçus par des sauvages sans cervelle. Ce n’est pas là du tissage, c’est de la tapisserie. Tiens, compare avec celui-ci ! Il ferait l’ouvrage, en une heure, de cent esclaves en une journée. Il ne me faut pour cela que quelques planches de cèdre et de cœur d’olivier, mes outils et mon ingéniosité. Viens avec moi jusqu’au fleuve. Tu m’aideras, et je te montrerai.
— Mais à quoi cela me servira-t-il ?
— Pauvre homme ! s’écria Dédale en haussant les épaules. Tu comprendras plus tard.
Dédale construisit pour Hercule le premier dévidoir et le premier véritable métier à tisser. Hercule ne fit rien que manier la hache et raboter les ais. Pour l’instant, il ne se souciait que de montrer sa force. Au reste, comme le disait Dédale, il n’y comprenait absolument rien.
Quand les appareils furent montés, Dédale les essaya. Il lui fallut encore une mise au point ; à la fin, ils marchèrent à sa convenance.
— Il se peut, confia-t-il à Hercule, que bientôt tu aies besoin d’en faire d’autres : je prévois pour ceux-ci un succès sans précédent. Tu es plus fort des épaules et des membres que de jugement, mais tu n’aurais qu’à copier. Je te laisse…
— Où vas-tu ?
— Je ne sais… En Sicile d’abord, et puis où les Volontés m’enverront. Mais je suis rassuré sur ton sort.
— Pas moi ! Que dois-je faire ?
— File, Hercule. File et tisse ! Et puis attends les événements.
En quelques heures, au moyen du dévidoir, Hercule eut filé non seulement sa provision de laine, mais toute celle des femmes qui l’environnaient, et bientôt l’entière provision que la reine Omphale gardait dans ses chambres hautes. Puis il tissa le fil. L’ouvrage allait si vite qu’il en riait d’un rire à secouer le Parnasse et l’Olympe. Avec le petit bénéfice que lui laissait la reine, il acheta d’abord un peu de laine, et puis beaucoup ; toutes les laines d’Asie-Mineure ! Il acheta aussi des esclaves : cet esclave posséda des centaines, des milliers d’esclaves. Il devint riche formidablement ! Plus riche que la reine, plus riche que le roi Crésus. Il embaucha des dessinateurs égyptiens et crétois qui tracèrent de nouveaux modèles d’ornements pour embellir les étoffes, des teinturiers de Phénicie qui inventèrent de nouvelles nuances. Il eut des navires pour transporter ses marchandises. La firme Héraklès de Lydie s’étendit sur le monde alors connu.
— Et je ne remue plus le petit doigt, songeait-il émerveillé… Ceci vaut mieux que de tuer des lions et nettoyer des étables.
Il se fit construire un palais magnifique avec un gynécée qui contenait cinq cents femmes, et ne parut plus se soucier d’Omphale. Ses richesses et son influence en Lydie dépassaient, à cette heure, infiniment celles de la reine. Il était maître du pays, mais les Cercopes d’Éphèse et les Itoniens devinrent envieux de l’opulence de la Lydie. Ils lui déclarèrent la guerre, dans l’espoir d’un beau pillage. Omphale envoya contre eux des troupes qui furent battues. Ses ministres lui dirent : « Ah ! si Hercule voulait prendre le commandement ! »
Elle fit mander le héros, qui ne se dérangea pas, faisant répondre qu’il était en ce moment trop occupé par son inventaire. Alors, humiliée dans son cœur, Omphale décida de l’aller voir elle-même.
Hercule la reçut à l’entrée d’une usine plus vaste que Thèbes, la ville aux Cent Portes. Il était toujours vêtu en femme, et mangeait des figues confites dans du miel, qu’un bel enfant lui présentait dans un drageoir d’or, incrusté de gemmes précieuses.
— Mais je ne suis pas général, dit-il ; rien qu’un modeste industriel. Les questions militaires ne me regardent pas. D’ailleurs selon tes royales volontés, je ne suis plus un homme, mais une femme. Et, comme tu le vois, encombré d’affaires.
Il lui montra des étoffes merveilleuses, ses dernières créations.
— Hercule, dit Omphale, cessons cette comédie !
— Ce n’est pas une comédie…
— Soit. Je m’étais méprise sur son compte. Tu n’es pas seulement un vulgaire tueur de monstres, un chasseur, un guerrier. Tu dépasses même Thésée en intelligence. Cela doit être, puisque tu es plus riche que lui. Partage le royaume avec moi.
— Ce serait, observa froidement Hercule, un mauvais marché. Je l’ai tout entier, et sans aucune responsabilité… Toutefois, précisons : qu’entends-tu par ces paroles ?
— Ce que je t’offre, répondit Omphale en baissant les yeux, c’est mon royaume… et ma personne !
Intérieurement elle pensait :
« Je serai la femme la mieux habillée de la terre ! »
Les noces furent célébrées avec une grande pompe. Hercule avait tenu à conserver ses vêtements féminins, mais il y avait accommodé, par les soins d’une couturière habile, la peau du lion de Némée. Omphale était vêtue en homme. Par galanterie, il lui avait confié sa massue. Mais l’arme était trop lourde, la reine ne put la porter. Hercule, en riant, la jeta sur le devant du char, entre les jambes de l’aurige.
Après quoi, il fit un grand massacre des Itoniens et des Cercopes, et les obligea à signer un traité de commerce profitable à ses intérêts. Les négociations toutefois avaient duré assez longtemps. A son retour Omphale lui présenta leur fils Agéalos, né en son absence.
— C’est, dit-elle orgueilleusement, l’héritier du royaume de Lydie.
— Peut-être, fit-il… et le successeur de la maison Héraklès : c’est plus sûr.
A cet instant, un messager demanda à être introduit. Il apportait une lettre de Jason, qui proposait à Hercule de prendre part à l’expédition des Argonautes en Colchide, pour conquérir la Toison d’Or.
— La Toison d’or, répondit Hercule, je l’ai… Qu’on aille me chercher mes comptes de fin d’année !
Nul effort ne m’épouvante lorsqu’il s’agit de satisfaire la juste curiosité du lecteur. La publication récente en Belgique, de la correspondance qu’échangèrent George Sand et Musset, en 1834, a ramené l’attention du public lettré sur les amours de ce couple immortel. Nous savons aujourd’hui ce que pensaient George et Alfred « du bon, du brave, de l’excellent Pagello » ; il restait à connaître ce que Pagello pensait d’eux. Déjà quelques pages, publiées par une revue française, avaient là-dessus versé quelque peu de lumière. Mais j’ai soupçonné que cette lumière n’était pas toute la lumière. Je suis parti pour Venise, j’ai rendu successivement visite à tous les parents, à tous les amis de Pagello. Je leur disais brusquement : « Montrez-moi vos pots de confitures ! » Et ils me montraient leurs pots de confitures. Ainsi que je m’y attendais, les Mémoires de Pagello, sur sa propre demande, avaient servi à couvrir ces petits vases de terre vernissée pleins de gelées odorantes. Quelques aimables Vénitiens ont poussé l’obligeance jusqu’à me faire don des pots en même temps que de leurs fragiles couvercles. Qu’ils veuillent bien agréer ici l’expression de ma reconnaissance.
» … Moi, Pietro Pagello, il faut que je tienne journal de ce qui m’arrive, à cause que ce qui m’arrive n’est pas ordinaire. Ce sera pour moi un travail pénible, ayant toujours eu horreur d’écrire ; et depuis que j’ai vu M. Alfred de Musset et Mme George Sand perdre les trois quarts de leur journée dans cette occupation ridicule, cette horreur n’a pas diminué. Il me paraît impossible qu’on puisse écrire tant que cela sans mentir. Et sûrement ils ont parlé de moi. Mme Sand et M. de Musset me traitaient perpétuellement de « noble et pur jeune homme ». La première fois, cet enthousiasme m’a flatté. Maintenant j’en suis horriblement fatigué.
J’ai fait la connaissance de ces deux amants tout à fait par hasard. Ils m’avaient entrevu dans une société où, pétrifié par leur présence, je n’avais pas ouvert la bouche. Je sais parler, et j’aime parler, comme tout homme et tout Vénitien, mais j’ignore l’art de dire des choses par-dessus les maisons : et ces deux personnes passaient leur temps à se battre les flancs pour dire des choses par-dessus les maisons. Je ne comprends pas le plaisir qu’elles y pouvaient trouver. J’avais donc totalement oublié leur existence, quand on vint me chercher, de la part de Mme Sand, pour M. de Musset qui, paraît-il, était bien malade. On sait que je suis médecin.
J’ai tout de suite vu, en arrivant, que M. de Musset avait la fièvre et que sa langue était fort chargée. Mme Sand s’écria que mon diagnostic était juste ; que pour la fièvre elle était tierce, et que, pour la langue chargée, c’était que M. de Musset, qui est dans l’habitude de boire énormément de champagne, avait, la veille, dépassé la dose. Alors, je lui ai fait boire une pleine cuve d’eau de gomme arabique. Il a été encore bien plus malade : et, de la sorte, je l’ai guéri.
J’avais toujours cru, comme tout le monde à Venise, que Mme Sand était la maîtresse de M. de Musset. Mais, dès les premiers temps que je la vis, elle protesta qu’elle était surtout sa mère. M. de Musset a répété à son tour que Mme Sand était sa mère, puisqu’il était lui, lui, un enfant et un roseau. Après quoi, ayant changé d’idée, il s’est comparé à un oiseau de montagne, et il a dit qu’il commettait un inceste avec un autre oiseau de montagne, qui est Mme Sand. Alors ils se sont mis à pleurer tous les deux, et j’ai pleuré avec eux de bon cœur ! Je ne saisissais pas très bien ce qui les chagrinait tant, mais quand on pleure, je pleure : c’est plus fort que moi. Mes propres larmes ont paru calmer Mme Sand : elle m’a parlé de sa mère, de Dieu et de ma maîtresse. Je lui ai dit que ma maîtresse était l’Arpalice, qu’elle était colère comme un dindon, et qu’elle me trompait toute la journée. J’eus lieu d’être étonné de l’étonnement que leur causa ma franchise : nous autres Italiens, nous disons toujours sincèrement la vérité sur les choses d’amour, parce que l’amour est une chose toute naturelle, qu’on fait tous les jours et à propos de laquelle il est bien inutile de mentir.
Mme Sand m’a beaucoup regardé, et moi j’ai beaucoup regardé Mme Sand. Elle est très belle et elle est bonne. Bonne ardemment et avec élan, à l’italienne. Je suis sûr qu’elle n’a pas de fausse pudeur ni de remords quand elle aime, et je le lui ai dit comme je le pensais : elle m’a prié de revenir.
Je suis revenu parce que M. de Musset est devenu plus malade. Mme Sand l’a veillé pendant dix-huit nuits. Je venais l’assister et visiter le malade. Elle continuait à me regarder beaucoup, et je faisais de même. D’ailleurs, je ne sais pourquoi, toutes les fois que j’ouvrais la bouche, M. de Musset et elle paraissaient pénétrés d’admiration. Pourtant je ne crois pas avoir jamais proféré des choses sublimes. Je pense seulement qu’ils n’étaient pas habitués à nos façons de parler vénitiennes : nous exprimons avec un feu naturel les sentiments simples. Voilà tout. Je crois aussi que ces deux amants étaient abominablement fatigués l’un de l’autre et trouvaient agréable de me sentir entre eux. J’étais le contraire du terzo incommodo.
Pendant la maladie de M. de Musset, Mme Sand est tombée dans mes bras. Per Dio, qu’elle est belle et aimante ! Je crois bien que M. de Musset nous a vus. A sa place et à celle de Mme Sand, je ne me fusse pas troublé pour si peu. C’est une chose bien naturelle pour une femme d’avoir deux amants, surtout quand, en plus, elle a un mari. Mais ils n’ont pas voulu prendre l’événement de cette façon raisonnable. Ils aiment les complications dramatiques. J’aurais compris peut-être que M. de Musset me tuât ou me fît assassiner. C’est aussi une façon de se conduire raisonnable et qui n’est pas incompatible avec nos usages nationaux. Je m’attendais donc à quelque chose de la sorte. Mais je me trompais.
Mme Sand tint à faire à M. de Musset l’aveu précipité de l’irrésistible amour qu’elle éprouvait pour moi. Il m’était impossible de ne pas proclamer, après cela, l’irrésistible amour que j’éprouvais pour elle. Alors, il s’est passé une scène fort touchante, qui nous fit verser une excessive quantité de larmes. M. de Musset, ayant pris nos mains à tous deux, nous déclara solennellement unis. Il ajouta que des âmes héroïques, telles que les trois nôtres, devaient se considérer comme au-dessus des jugements et des communes coutumes de l’humanité ; que l’amour est tout par lui-même et que nul ne lui doit résister. Ce fut tout à fait magnifique, et comme je connaissais une scène semblable dans les Mémoires de Casanova, que M. de Musset a lus également avec beaucoup de plaisir, parce qu’ils sont remplis de peintures voluptueuses, j’ai cru qu’il voulait imiter Casanova, lequel, à Venise, avait l’habitude de donner à ses amis les femmes dont il commençait de se fatiguer. C’est ainsi que mon compatriote fit le bonheur d’un certain M. Charles. J’étais très disposé à me montrer un parfait M. Charles, et à abonder dans le sens de M. de Musset qui transposait seulement le sensualisme vénitien en romantisme français. Je pris la parole, en conséquence, pour célébrer « la muette correspondance d’affection qui nous lierait toujours de ses nœuds, sublimes pour nous, incompréhensibles pour les autres ». En ma qualité de médecin, je crus devoir, de plus, donner quelques bons conseils à M. de Musset, l’invitant à ménager sa santé et à ne plus boire tant de champagne. Je considérais qu’il était de mon devoir de payer, par cette attention délicate, la générosité de ce jeune homme.
Ce fut ainsi que je demeurai seul possesseur de Mme Sand. Elle m’aima, durant quelques mois, tendrement, vigoureusement, abondamment. Ses effusions étaient remarquables. Elle invoquait Dieu avec reconnaissance, et à des moments tels qu’en ma qualité d’Italien, resté fort respectueux des choses saintes et sachant fort bien, quoique pécheur, ce qui est permis et ce qui est défendu par les commandements divins, j’avais une abominable peur de voir le ciel s’effondrer sur ma tête. M. de Musset avait tenu à me prévenir de ce petit défaut de son amie, mais j’avais cru qu’il plaisantait : il en avait la mauvaise habitude surtout lorsqu’il était véritablement ému ou froissé. Chaque peuple exprime sa passion d’une manière différente. Les Anglais, lorsqu’ils éprouvent un sentiment fort, deviennent muets. On dirait d’une mer bouleversée subitement prise par la glace. Les Français rient avec l’enfer dans le cœur, ou la haine au ventre. Nous autres Italiens, nous dissimulons mieux que personne quand il s’agit d’argent, de politique ou de vengeance. Alors cela en vaut la peine. Mais en amour ? Il faut être une bête pour dissimuler en amour. Car on fait l’amour pour être heureux.
Je ne me fis donc pas scrupule d’avertir Mme Sand qu’il ne fallait pas attirer sur nous l’attention des puissances célestes, dans les moments les plus chaleureux de notre intimité, parce que cela nous porterait malheur, à elle, à moi et à mes malades. Elle m’embrassa du coup, en me disant que cela était délicieusement vénitien. Voilà encore une chose qui me fut difficile à comprendre. Qu’est-ce qu’il y avait de spécialement vénitien à garder un peu de bon sens et à se rappeler son catéchisme ? Ce ne fut que plus tard, que je m’aperçus que Mme Sand, si elle est plus savante que moi, n’a jamais du moins appris son catéchisme. Elle voulut me lire un roman qu’elle était en train d’écrire et qui s’appelle Lélia : elle y réclamait la liberté de faire tout ce qu’on fait sans que personne vous en ait jamais empêché, et elle y disait des sottises sur le sacrement de mariage, dont elle n’a pas la moindre idée. En somme, c’est une femme qui ne sait pas ce que c’est que le péché. Et comme l’idée du péché est nécessaire au bonheur de l’homme, elle s’invente des péchés qui n’en sont pas. Je finis par découvrir qu’elle est en effet très instruite, mais que pourtant son éducation a été à la fois négligée et faussée dans sa jeunesse. Sur la vérité de la vie, nos belles jeunes filles de la campagne en savent plus long qu’elle.
Je le lui dis : elle ne m’en aima que davantage, étant malgré tout d’une admirable sincérité, d’une sincérité éternellement vierge. C’est cela qu’elle a de beau. Cela, et son visage, et son corps, et la force, la joie, la vie amoureuses qui sont en elle. A la fin, je m’en étais sérieusement épris à cause de tout cela. Ce fut à ce moment que M. de Musset lui écrivit qu’il ne pouvait décidément se passer d’elle, et elle revint à M. de Musset, bien que ne l’aimant plus. Mais elle me dit que cela ne faisait rien, qu’elle se rappelait toujours comme il était triste et disait, dans ses bras, des choses merveilleuses. Cela, je le conçus parfaitement. Je ne jugeais point que M. de Musset sût dire des choses merveilleuses, ou du moins ce n’est pas celles qu’on eût dites dans mon pays. Mais Mme Sand cherchait l’émotion, non l’amour, et elle avait été émue par M. de Musset, non par moi. Moi, je n’étais que la volupté. Je lui dis adieu voluptueusement, et nous nous quittâmes.
… Mais pourquoi, pourquoi, ont-ils fait tant de bruit pour des choses si simples ?…
En ce temps-là, les Israélites ayant exterminé les Amalécites, les Gabaonites, les Jébuséens et pris Jérusalem, étaient établis en Palestine. Mais aucun temple ne s’élevait encore sur la sainte colline, ils continuaient, ainsi que leurs ancêtres, à sacrifier sur les hauts lieux.
Pourtant Salomon déjà était roi parmi les rois, bien que son cœur fût demeuré simple. Il disait humblement au seigneur : « Voici maintenant, ô Éternel, mon Dieu, que tu fais régner ton esclave à la place de David, mon père, et moi je ne suis qu’un tout jeune homme, je ne sais pas me conduire. Saurais-je alors conduire ce peuple que tu as choisi, ce grand peuple, multitude qui ne se peut compter ? Montre-moi la voie qui est la bonne voie. Donne à ton serviteur un cœur intelligent !… »
Et comme cette prière était droite, elle plut à l’Éternel. Et l’Éternel favorisa les entreprises de Salomon et de son peuple. Les hommes de Judas et d’Israël étaient comme les grains de sable au bord de la mer, innombrables. Ils mangeaient, buvaient, se réjouissaient dans la sécurité ! Et Salomon dominait sur tous les royaumes, depuis l’Euphrate jusqu’au pays des Philistins et la frontière d’Égypte. Leurs rois lui apportaient des présents, ils lui étaient assujettis. Depuis Dan jusqu’à Bershéba, Juda et Israël habitaient dans la paix, dans la gloire, chacun sous sa vigne et sous son figuier.
Et il fallait chaque jour à Salomon, pour la foule des officiers, des esclaves, des femmes qu’il nourrissait dans son palais, trente cores de fleur de farine et soixante cores de farine, dix bœufs gras et vingt bœufs des pâturages, et cent moutons, sans compter les cerfs, les gazelles, les daims, les volailles engraissées. Il avait quarante mille attelages de chevaux pour ses chars, douze mille cavaliers. Et douze intendants, chacun durant un mois administrant une province, fournissaient de vivres le roi Salomon, et ceux de son palais, et ceux de son armée. Ils ne laissaient rien manquer, faisaient aussi venir l’orge et la paille pour les chevaux de trait et les chevaux de guerre, chacun selon sa charge au lieu où ils étaient : car tout était bien ordonné.
Et par surcroît l’Éternel avait donné à Salomon un esprit aussi vaste que la mer, toute la mer ! Un génie d’entre les génies, une sagesse d’entre les sagesses. Il était plus savant que tous les sages d’Orient, que tous les mages d’Égypte et d’Assyrie. Plus sage qu’aucun homme sous le ciel — plus sage qu’Etnan l’Ezrachite, et Calchol, Hénan, Darda, les fils de Machol — et sa réputation s’étendit sur toutes les nations d’alentour.
Or, un jour, deux femmes de mauvaise vie, mais dont l’une était riche des générosités de ses amants, et l’autre bien pauvre, se présentèrent ensemble devant lui. Et l’une de ces femmes dit :
— Ah ! mon Seigneur ! Mon Seigneur ! Nous demeurions dans la même maison, cette femme et moi, et je suis accouchée près d’elle dans cette maison-là. Et, la troisième veille après mes couches, cette femme est accouchée à son tour…
… Car, du temps de Salomon, les prostituées avaient des enfants comme les autres femmes, et s’en faisaient gloire. Elle continua :
— Il n’y avait personne avec nous dans cette maison, nous étions seules. Or, le fils de cette femme est mort pendant la nuit, parce qu’elle l’avait étouffé par mégarde en s’endormant sur lui. Alors elle a pris mon fils, et près de moi elle a mis son fils, qui était mort. Et quand j’ai regardé, le matin, à mon réveil, j’ai dit : « Non, ce n’est pas celui-ci. Ce n’est pas le fils de ma chair, que j’ai enfanté ». Mais elle a répondu : « Tu mens ! Celui qui est mort est ton fils, celui qui est vivant est mon fils ! » O Roi, juge entre nous deux !
Et Salomon les ayant écoutées toutes deux, ordonna :
— Qu’on m’apporte une épée !
Et une épée lui ayant été apportée, il commanda encore :
— Tranchez en deux l’enfant qui vit, et donnez-en une moitié à l’une, une moitié à l’autre.
Mais l’une de ces femmes cria :
— Ah ! Mon Seigneur ! Non ! Donnez plutôt à celle-ci cet enfant, mais, qu’il ne meure point !
Tandis que l’autre accordait :
— C’est bien, qu’on le coupe en deux. De la sorte il ne sera ni à moi, ni à elle.
Alors Salomon décida :
— Donnez l’enfant à celle qui ne veut pas qu’il meure, c’est celle-là qui est la mère.
Et tout Israël connaissant son jugement, considéra qu’il y avait en lui une sagesse divine, et le bruit s’en répandit jusqu’à l’Égypte et la Mésopotamie. Et lui-même s’élargit dans son cœur, il s’épanouit dans sa fierté, songeant : « Je sais tout, en vérité, je vois clair, il n’y a rien de caché pour moi. » Ses grandes richesses aussi lui donnaient de l’assurance. Et c’est après ce jugement que, certain de ne pas se tromper, il prononça trois mille sentences. Puis il se mit à parler de tous les arbres, depuis le cèdre qui est au Liban, jusqu’à l’hysope qui sort de la muraille, et aussi de tous les animaux, des oiseaux, des reptiles et des poissons. Et il en faisait ainsi en raison de la grande confiance qu’il avait acquise en lui-même.
Vingt ans plus tard, un jour qu’il était assis sur son trône d’ivoire, garni d’or fin, avec six marches pour y monter, un dossier bien arrondi, et deux lions d’or qui soutenaient les accoudoirs, il distingua un jeune homme qui se tenait devant lui dans une attitude de reproche et de tristesse. Et Salomon, fils de David, eut l’idée qu’il l’avait déjà vu aux audiences précédentes, ce qui était la vérité : car nul jamais n’osait adresser la parole au roi sans y être autorisé, et il fallait parfois attendre longtemps avant qu’il s’aperçût qu’on était là. Mais enfin, ce jour d’entre les jours, Salomon dit au jeune homme :
— Qui es-tu ?
Il répondit :
— Je m’appelle Achinadab. Mais tout le monde me nomme aussi Nabal, c’est-à-dire « Le Fou ».
Salomon leva les sourcils avec indifférence car ces noms ne lui rappelaient rien. Le jeune homme poursuivit :
— Je suis celui que tu as feint de faire couper en deux, afin de connaître qui était ma mère, d’entre les deux femmes qui me réclamaient.
Et le cœur de Salomon devint léger de revoir cet enfant qui avait été la cause première de sa réputation parmi les hommes ! Il se réjouit, et fut étonné que ce garçon eût l’air soucieux. Il lui dit :
— Tu n’as pas l’air content de ton sort. N’es-tu pas heureux que je t’aie donné à ta mère ?
Achinadab, surnommé Le Fou, répliqua :
— En es-tu bien sûr ?
— Certes !
— Et si tu t’étais trompé ? Moi, je pense que tu t’es trompé, car je n’aime pas celle à qui tu m’as donné, et je crois que je pourrais aimer l’autre. Tu l’as repoussée, celle-là, parce qu’elle t’a dit : « C’est bien, partage-le, coupe-le en morceaux. » Et tu en as conclu qu’elle n’était point ma véritable mère. Mais s’il y a des femmes dont l’amour maternel est jaloux ? Des femmes qui sont jalouses de l’amour de leur enfant comme il en est qui sont jalouses de l’homme qu’elles aiment, jusqu’à le tuer ? Si celles-là préféraient voir leur fils mort, plutôt qu’appartenir à une autre ? Est-ce que ce n’est pas possible ? O Salomon, fils de David, tu as cherché la vérité comme on cherche une puce ! quelques instants ! Il faut se donner plus de mal pour pénétrer l’âme des femmes !
— Qu’en sais-tu, toi qui parles si hardiment ? demanda Salomon.
— La femme à qui tu m’as livré était pauvre répondit le jeune homme, et ainsi j’ai appris beaucoup de choses, obligé, pour vivre, de fréquenter toutes sortes de gens, et de faire beaucoup de métiers.
Or Salomon songea que, s’il s’était trompé, alors qu’il se croyait si sûr de la vérité, à bien plus forte raison alors pouvait-il s’être trompé dans ses trois mille autres sentences, ainsi qu’en parlant d’animaux et de plantes qu’il n’avait jamais vus, et ne connaissait que par ouï-dire. Et il s’humilia dans son cœur, et il pensa que peut-être il avait fait tort à Achinadab — puisque l’autre femme était riche — et, pour le consoler, il le nomma son intendant à Mahanaïm, c’est-à-dire l’un des douze intendants qui gouvernaient sur tout Israël. Et, parfois, le faisant venir, il lui demandait :
— Es-tu content ?
Mais Achinadab répondait :
— Comment veux-tu que je sois content ? On continue de m’appeler le Fou, car l’habitude que j’ai d’un souci unique m’a donné mauvais caractère, et je continue de ne pas savoir plus que toi quelle femme m’a enfanté : c’est ennuyeux.
Salomon, fatigué de ses plaintes, l’envoya avec Joab, chef de l’armée, contre les Iduméens. Et ils marchèrent contre Édom, et ils revinrent ayant mis à mort tous les mâles d’Édom, ainsi qu’il se doit. Le roi d’Édom s’enfuit chez les Égyptiens. Nabal-le-Fou avait acquis une grande renommée, mais peu de richesses, car on brûla tout le butin, comme impur.
Salomon lui demanda :
— Es-tu content ?
— Je ne trouve aucun repos dans mon esprit, déplora Nabal-le-Fou. Et même j’en viens à penser : « Peut-être, après tout, le Roi m’a-t-il donné à ma vraie mère. Mais l’autre, alors, pourquoi m’a-t-elle réclamé ? Voici, c’est la preuve qu’elle m’eût aimé davantage. »
Il finit par mal parler en public, et même devant les officiers du Palais, et Salomon l’envoya en exil à Millo. C’est de là qu’il monta contre le Roi, avec Jéroboam le révolté. Mais alors le général Joab le tua, ce qui fut heureux pour tout le monde. Il était devenu fort encombrant.
Tel un gros bouchon couché sur le côté, un grand erg roussâtre fermait l’horizon. Il en avait la couleur de liège neuf. L’air était brûlant et sec comme dans un four à porcelaine qu’on vient seulement d’éteindre pour défourner. L’hygromètre n’aurait pas décelé une molécule de vapeur d’eau. Les méharis, sur les pierres de la hammada, coupantes, éclatées par l’infernale chaleur des jours, par le froid des nuits, bondissaient comme d’énormes sauterelles, sans un bruit, sur la plante de leurs pieds pantouflés.
Céghéir-ben-Cheikh allait en avant, montrant la route, au trot de sa grande chamelle blanche, tout bleu des bottes au crâne, sous son boubou de cotonnade bleu, sous le voile bleu rituel qui cachait son visage.
L’erg fut escaladé à la même allure. Parvenu au col, Céghéir-ben-Cheikh s’arrêta. C’était pour laisser souffler les bêtes. Mais aussi vers l’horizon de l’Est il tendit le même bras, d’un geste agrandi par l’étoffe azurée qui le couvrait. De hautes montagnes se pressaient, s’entassaient, s’escaladant les unes les autres, telles des chèvres se bousculant pour entrer au pacage.
« Diebel-Hoggar ! » fit-il, brièvement, mais avec quelque chose, dans la voix, où sonnait la majesté.
Le lieutenant Ferrières, allait rouler une cigarette. Le rectangle de papier blanc s’échappa de ses doigts, tout de suite recroquevillé par l’atroce incendie de l’air, pompant ce qui lui restait d’humidité.
— Le Hoggar ! cria Ferrières. C’est là ! Tout près, maintenant, tout près !
— Tout près ! confirma Saint-Avit, qui pantelait. L’empire mystérieux, l’Atlantide, défendu par sa sextuple enceinte de lacs salés, circulaires, et de terrestres anneaux, circulaires. Et les jardins, et la ville, et le palais d’Antinéa.
Tous deux répétèrent, haletants :
« Antinéa ! Antinéa ! »
Car, ainsi que le fait prévoir M. Pierre Benoît, dans son authentique récit, cinq années et une année encore après sa tragique et voluptueuse aventure, le capitaine de Saint-Avit repartait vers le lieu où il avait aimé, tué, et failli mourir — entraînant avec lui le lieutenant Ferrières, aussi acharné que lui à ce pourchas mortel. Ils prononcèrent plus bas, de nouveau :
« Antinéa ! Antinéa ! »
Et Saint-Avit récita, comme on prie :
« Non, elle n’a rien d’une autre fille des hommes ! As-tu vu ses grands yeux sous ses grands sourcils comme des soleils sous des arcs de triomphe ? Rappelle-toi : quand elle a paru tous les flambeaux ont pâli. Entre les diamants de son collier, des places sur sa poitrine nue resplendissaient. On sentait derrière elle comme l’odeur d’un temple, et quelque chose s’échappait de tout son être qui était plus suave que le vin, et plus terrible que la mort… »
Ferrières continua :
« … Que faire ? J’ai envie de me vendre pour devenir son esclave. Tu l’as été toi ! Tu la connais ; parle-moi d’elle ! Toutes les nuits, n’est-ce pas, elle monte sur la terrasse de son palais ? Ah ! les pierres doivent frémir sous ses sandales, et les étoiles se pencher pour la voir ! »
Tout à coup il s’interrompit :
— Mais ça n’est pas dans l’Atlantide, ça ! c’est dans Salammbô ! C’est drôle comme on confond… Écoute, Saint-Avit, ne crois-tu pas qu’il y a beaucoup de littérature dans notre affaire ?
— Homme de peu de foi, tu verras ! Tu la verras : la descendante des Pharaons, et de l’immarcessible Cléopâtre. Elle aura en tête le pschent des dieux et des rois, énorme et d’or. Elle sera vêtue de la schenti comme d’une gaîne hiératique : une schenti de satin rouge, brodée, en or, de lotus. A ses pieds, un sceptre d’ébène, terminé par un trident. Ses bras nus seront cerclés de deux uraeus. Des oreillettes du pschent ruissellera le collier d’émeraudes, dont le premier rang passe sous son menton impérieux, comme une jugulaire, tandis que les autres descendent en rond sur sa poitrine, et elle te sourira ! Tu verras aussi ce sourire !
— … D’ailleurs, poursuivit-il après un instant de réflexion, si c’est de la littérature, la littérature est la seule chose, avec boire sans soif, qui distingue l’homme de la bête : car, pour le reste, sans littérature l’amour ne serait qu’une bien pauvre chose !
— … Elle est belle ? interrogea Ferrières, sans se piquer de logique.
— Qui ? La littérature ? rétorqua Saint-Avit, ironiquement.
— Non… Antinéa ?
— Autrement, sans aucun remords apparent et sincère, eussé-je tué Morhange ?
— C’est vrai… mais alors, fit Ferrières, en réfléchissant, alors…
— Quoi ?
— … Tu me tueras peut-être, moi aussi !
— Rassure-toi. C’est moi qui prends les devants, comme Morhange les prit avant moi : en raison du grade. Je suis capitaine. Tu n’es que lieutenant. Et pour ce motif… c’est plutôt toi qui me tuerais.
— Je ne crois pas, dit sérieusement Ferrières : j’ai de l’affection pour toi.
— J’en avais aussi pour Morhange ; et soit dit en passant, il la méritait plus que moi la tienne. Que suis-je ? L’ordinaire officier de cavalerie. Tandis que lui… Imagine un Lyautey, qui se serait fait trappiste et philologue ; un homme extraordinaire : du génie et de la vertu. Et pourtant…
— Je ne te tuerai pas, capitaine, répéta Ferrières, j’en suis sûr !
Il avait eu un petit rire léger, bon enfant, rectifiant par jeu la position, et faisant le salut hiérarchique à son supérieur.
— Encore une fois, tu ne l’as pas vue !…
— Non, non ! Quand tu seras conduit, galvanoplastisé en orichalque par les Touareg noirs, ainsi nommés parce qu’ils sont habillés de blanc, dans le grand hypogée qui sert de tombe commune aux victimes d’Antinéa…
— … Avec le numéro 84 ou 85, selon mes calculs, précisa Saint-Avit ; et cette plaque rédigée par les soins de l’excellent M. Le Mesge : Capitaine de Saint-Avit, né à Saint-Julien-de-Montmaur (France) le 27 avril 1867. Mort au Hoggar, le… Ma foi, je ne puis encore déterminer la date exactement, pour le mois et le quantième : mais ce sera bien certainement en 1902, où nous sommes. Selon tous les précédents, il y a peu de chances que je dépasse la présente année. Aucun de nos prédécesseurs n’a duré plus de quatre ou cinq mois ; et, en général, à peine quelques jours.
— … Quand tu seras galvanoplastisé en orichalque, reprit Ferrières, qui avait peu d’idées en ce moment, à cause de la chaleur, mais paraissait y tenir, je prendrai mon tour. Voilà tout : et j’irai te voir quelquefois, dans ta niche, en bon camarade de la même promotion de Saint-Cyr.
— Ce sera bien gentil de ta part !
Depuis quelques instants, au cours de cette conversation, les méharis avaient repris leur trot. Parfois, sans s’arrêter, ils arrachaient au passage une branche d’acacia épineux, la mâchant entre leurs mandibules lippues et leur langue cornée, insoucieux des terribles dards blancs qui la hérissaient.
— Ce M. Le Mesge… dit Ferrières. Penses-tu qu’il vit encore ?
— Pourquoi pas ? Et aussi Bielowsky, hetman de Jitomir et le révérend Spardek. Ils n’étaient pas tout jeunes, tout jeunes… c’est pourquoi ils ont pu continuer à vivre. Mais il n’y a que six ans depuis que j’eus l’honneur de faire leur connaissance. Ils ont le droit d’être encore de ce monde.
Le soir, les montagnes semblaient si près qu’ils pensaient toucher au but. Mais Céghéir-ben-Cheikh « baraqua » les chameaux auprès d’une grotte où il fit entrer les deux officiers. Ferrières, curieux, y chercha vainement des inscriptions, en caractères tifinar, susceptibles d’évoquer le nom d’Antinéa.
— Ce n’est pas la même, dit, haussant les épaules, Céghéir, en réponse à son interrogation muette.
— En effet, fit Saint-Avit, je ne la reconnais pas. Ce n’était point celle-là… Vas-tu du moins nous endormir en brûlant du kêf, ce kêf qui inspire des rêves si fabuleux, comme tu fis la première fois pour Morhange et pour moi ?
— Cette mise en scène est maintenant inutile, répondit Céghéir en un français singulièrement pur, puisqu’elle a déjà servi !
— Ah !… alors ?
— Alors, demain, je me contenterai de vous bander les yeux. Ce n’est pas non plus indispensable… mais ça permet de supprimer quelques épisodes.
— Que veux-tu dire ?
Céghéir avait repris un air impérieux, théâtral, auguste ; et il garda le silence.
… Combien de temps avait pu durer son itinéraire tant d’années auparavant, à travers les six enceintes ? Endormi par les fumées illusoires du chanvre, Saint-Avit n’en pouvait garder, bien entendu, nulle notion. Il lui parut seulement que, cette fois, le voyage était singulièrement court. En deux heures, ils furent arrivés, portés chacun par huit hommes qui se relayaient, quatre par quatre, dans une espèce de palanquin.
— Ça me rappelle plutôt la façon de faire la route, de Tamatave à Tananarive, à Madagascar, avant la création du chemin de fer : la filanzane et les bourjanes porteurs, risqua Ferrières un peu déçu.
Saint-Avit lui jeta un regard à la fois dédaigneux et choqué. Il se souvenait, lui ! C’était ici le lieu du miracle, de tous les miracles, et tout lui paraissait, de nouveau, devoir être miraculeux.
Un targui noir leur enleva leurs bandeaux.
— Regarde ! cria Saint-Avit, orgueilleusement.
… Car ils étaient sur le même balcon où avait commencé la première et sanglante aventure ! le balcon surplombant le vide, taillé au flanc même de la montagne. Au-dessus d’eux, l’azur. Au-dessous, dans la ceinture large des pics inviolables un paradis terrestre, un beau jardin de rêve. Les palmiers, qui berçaient leurs palmes. Tout le fouillis des petits arbres qu’ils protègent dans les oasis : amandiers, orangers, citronniers, d’autres, beaucoup d’autres encore, que les Occidentaux ne savent nommer. Un ruisseau bleu, tombant d’une cascade, aboutissait à un lac élégant. Vu de haut, il semblait d’une merveilleuse transparence. De grands oiseaux, des pigeons, des tourterelles, tournoyaient en cercle sur ce puits de verdure, et sur le lac, la tache rose d’un flamant rose !
— As-tu vu cela, autre part ? interrogea Saint-Avit, fier et frémissant. Pensais-tu que cela pût exister nulle part ?
— Non, avoua Ferrières, non !… Et alors tout le reste, tout le reste est vrai, sûrement vrai !
— Parbleu, ricana Saint-Avit. Tu en doutais donc encore ?… Tout, tout n’est-il pas ainsi que je l’avais dit ? Mes vieux compagnons, même, ces grotesques… Comme il me tarde de les retrouver, en attendant… elle !
Il demanda au Targui noir, toujours debout à ses côtés :
— M. Le Mesge ?
— Li Mesge ? fit le Targui, en mauvais français-arabe d’Alger : fini-morto !
— Quoi, tu dis ?…
Au même instant, pénétraient dans la vaste salle l’hetman de Jitomir et le révérend Spardek. Saint-Avit se jeta dans leurs bras, les pressa sur son cœur. Ils lui rendirent ses effusions avec usure.
— Et M. Le Mesge ? renouvela-t-il. Pourquoi n’est-il pas avec vous ?
— Hélas, il n’est plus ! dit l’hetman, qui avait gardé son habit vert-bouteille, à revers jaune, éclaboussé d’un gigantesque crachat, argent et émail bleu.
— Le Seigneur l’a rappelé, développa, ou voulut développer, le révérend Spardek : car l’homme marche dans une ombre vaine, il entasse les richesses, et ne peut dire qu’il les récoltera…
— Pauvre, pauvre M. Le Mesge, coupa Saint-Avit. Et lui n’a pas été…
— Mais si ! répliqua presque joyeusement le vieil hetman, Antinéa lui devait bien ça, parce que… enfin, parce que… Il a été galvanoplastisé comme les autres… Je dis comme les autres !…
Il avait un petit rire singulier.
— Voulez-vous, fit-il un peu précipitamment, pour changer de conversation, que nous allions lui présenter nos hommages ?
Ils allèrent, ensemble, jusqu’à la grande salle de marbre rouge, l’immense hypogée, où se tenaient debout dans leur niche, à la lueur des douze hautes lampes de cuivre, les formes immortalisées dans l’orichalque de ceux qu’Antinéa avait aimés. M. Le Mesge avait toujours, sous la couche de métal clair, son crâne chauve, son visage pointu. On lui avait même remis sur le nez, par-dessus ce métal, sa large paire de lunettes vertes. Il occupait la niche 72, et toutes les autres après lui, étaient vides. Lui-même, sans doute, avait pris soin de rédiger son inscription, car elle était soignée : Guillaume Le Mesge, agrégé ès lettres, né à Saint-Étienne, le 17 juillet 1855, mort au Hoggar, le 4 janvier 1902.
Et, en dessous, fièrement :
Tel qu’en lui-même enfin l’Éternité le change !
Et encore, au-dessous, en caractères grecs, ce seul mot :
Ανκινὴμα
— Ankinéma ! Tiens, dit Ferrières, une nouvelle étymologie pour Antinéa, sans doute ?
— Évidemment ! fit l’hetman de Jitomir, avec un petit rire un peu embarrassé, évidemment !
Cependant, avec l’impression qu’il commettait presque un sacrilège, mais la curiosité scientifique l’emportant, Ferrières se risquait à interroger, d’un coup discret de son index replié, quelques-unes des statues métallisées, funèbres et splendides momies. Surpris, il se retourna vers Saint-Avit :
— C’est singulier, dit-il, elles sonnent creux !
— Ah ! fit le capitaine, tristement, depuis que leur pauvre corps est là, dans cette gangue éclatante, il a eu le temps de se dissoudre.
— C’est possible. Tu dois avoir raison… Mais elle, ajouta-t-il, désignant l’effigie de M. Le Mesge, elle donne un autre son. Un son plein…
— Pour le même motif, à l’inverse : il n’y a que cinq ou six semaines…
— Oui, ce doit être cela… Oh ! Saint-Avit, Saint-Avit !
— Quoi ?
— Je m’y connais un peu. Je suis un peu chimiste, un peu géologue, tu ne l’ignores pas. Eh bien !…
— Eh bien ?
— Votre orichalque, mon ami, ce n’est que du plâtre métallisé, patiné en couleur bronze argenté, comprenez-vous !
— Allons ! Allons ! Vous êtes fou !
— J’en suis sûr !… Et voilà encore autre chose. Le marbre, le marbre rouge de cette salle !… du stuc, mon cher ami, du simple stuc poli, comme dans le hall de la Tunisie à l’Exposition universelle de 1900 — et reposant sur de simple staff — de l’étoupe, des bouts de bois et du plâtre, j’en jurerais !
— Tu es idiot !
— Ma foi, regarde toi-même !
Le capitaine de Saint-Avit se tourna vers l’hetman et le révérend. L’hetman se prit à chantonner :
Dis-moi, Vénus, quel plaisir trouves-tu…
Et le révérend Spardek, d’un air concentré, ayant tiré de sa poche le Book of Common Prayers and Administration of the Sacrements, l’ouvrait pour se donner une contenance.
La situation fut sauvée, pour l’instant, par Céghéir-ben-Cheikh, qui annonça, d’une voix grave :
— Messieurs, la Reine !
A la même seconde, on perçut, venant du dehors, un cliquetis singulier, si semblable au bruit d’une mitrailleuse enrayée quand son tireur essaie de la remettre en état, que le lieutenant Ferrières, instinctivement, porta la main à l’étui de son revolver ; mais cet étui était vide, par le soin pieux de Céghéir, sans doute.
… Antinéa parut. Ferrières la reconnut à l’immense pschent dont s’alourdissait son front, aux deux uraeus, à son collier d’émeraudes. Faut-il dire que ce fut à cela seulement ? Ferrières se rapprocha de Saint-Avit, et murmura discrètement à son oreille :
— Dis donc, est-ce qu’elle n’a pas un peu forci, depuis six ans ?
Le capitaine eut un mouvement d’indignation, puis de mélancolie.
— Eh ! Eh ! continua Ferrières. Te rappelles-tu le mot de Chérubin sur la marquise d’Almaviva : « Qu’elle est belle, mais qu’elle est imposante ! » Je t’accorde qu’elle est belle, — si l’on veut, — mais elle est surtout imposante !
Antinéa continuait d’avancer. Les six Touareg noirs et Céghéir-ben-Cheikh abîmèrent leur front sur le sol. Alors, on entendit encore le déclic de la mitrailleuse supposée. Mais le fait est que la descendante des Dieux-Rois d’Égypte montrait à cette heure des propensions fâcheuses à l’obésité.
— Tu es donc revenu ? demanda-t-elle à Saint-Avit avec la même majesté qu’auparavant.
— Je suis revenu, comme vous voyez, dit le capitaine, assez froidement.
— … Et ça t’embête, maintenant, d’être revenu ! Allons, avoue que ça t’embête ?
— Moi, madame, non ! protesta Saint-Avit avec une fausse chaleur. Croyez bien que… Mais ce langage un peu vulgaire chez une souveraine… C’est cela sans doute qui m’étonne, me désarçonne un peu…
Il bafouillait. Pour se rattraper, il interrogea d’un ton sévère :
— Et puis, il y a tant de choses ici, tant de choses ! dont je ne m’étais pas aperçu, lors de mon premier séjour. Ces statues sous lesquelles il n’y a vraisemblablement rien, ce stuc vulgaire, ce staff… Ma parole, j’avais la berlue, la première fois ! On dirait d’un hammam ici ! Le hammam de la rue des Mathurins !
— Je crois qu’on a assez parlé, fit Antinéa bonnement, et de la façon la plus naturelle : la scène doit être tournée et bien réussie. Allons prendre l’air !
C’est ainsi que, une fois sortis, Saint-Avit et Ferrières purent s’aviser que ce déclic de mitrailleuse, qui les avait si fort inquiétés, provenait pacifiquement de la manivelle d’une machine dont l’objectif n’avait jamais lancé un projectile. L’opérateur était en train de replier le voile noir dont il avait couvert sa tête.
— Ainsi, vous ne m’aimez plus, mon ami ? reprocha très doucement Antinéa au capitaine. Et pourtant vous étiez venu… Ah ! que vous autres hommes êtes donc sensibles aux vaines apparences. Tout ce changement, parce que je pèse un peu plus à la balance de mon cabinet de toilette !
— Madame, jura Saint-Avit, il n’en est rien, mais j’étais venu… oui, j’étais venu pour vous faire mes adieux : j’ai l’intention de me faire chartreux.
— Puisqu’il en est ainsi, fit la reine, pourquoi ne pas tout vous dire ?… Retournons un instant, si vous le voulez bien, dans cette salle que nous venons de quitter.
Elle les mena devant la statue qui perpétuait M. Le Mesge et lut, à haute voix, le dernier mot de l’inscription :
Ἄνκινήμα, Ankinéma, prononça-t-elle.
— Une autre étymologie pour votre nom sacré ? insinua Ferrières, avec une nuance d’ironie.
— La vraie, celle-là, lieutenant ; de an, suffixe malgache, qui indique un lieu, une place, et de « cinéma », tout simplement ! Cinéma comme on l’entend aujourd’hui en français, et dans le monde entier. Par le changement du kappa en tau, et du mu en nu, cela fait…
— Eh quoi, vous seriez ?…
— Princesse de cinéma, tout bonnement. Engagée depuis dix ans par la maison Baumont, Nathé et Cie.
— Mais, dans ce cas, descendez-vous des Pharaons d’Égypte et de l’irrésistible Cléopâtre ?
— Pensez-vous : J’étais danseuse au grand Casino de Tunis !… Avouez qu’ils ont bien fait les choses, Baumont et Nathé. Avoir construit tout ce fourbi dans le Hoggar !… C’est du chiqué, c’est vrai, mais tout de même ça coûte !
— Et les jardins, ces beaux jardins, ce paradis terrestre ?…
— Voyons, vous devriez le savoir ! C’est copié sur le Jardin botannique d’Alger !
— Bon Dieu ! s’écria Saint-Avit, comment ne l’avais-je pas reconnu !
— Ah dame, fit Antinéa, une fois qu’on s’est mis autre chose dans la tête ! Et c’est tout l’art, ça, tout l’art… Mettre les gens en état de crédibilité, comme disait M. Le Mesge notre metteur en scène.
— M. Le Mesge était votre metteur en scène ?
— Eh oui ! Et ça ne l’empêchait pas de jouer, pour économiser les frais, n’est-ce pas, qu’il les composait bien, les rôles de vieil universitaire ? Il l’avait été, du reste : l’agrégation des lettres mène à tout, à condition d’en sortir.
— C’était un as ! déclara gravement M. Spardek.
— Un as ! confirma l’hetman.
— Et ces messieurs également, j’imagine ?…
— Mais oui, engagés par Baumont et Nathé. Céghéir de même, avec cette différence qu’il vient d’Alger, quoiqu’il ait vendu des tapis de jute dans les cafés, à Paris, avant la guerre. Bon artiste, aussi n’est-ce pas ? Un acteur né. Et si photogénique !
— Et songer, gémit subitement Saint-Avit, dire que c’est pour ça, pour ça seulement, que j’ai tué Morhange !
— A vrai dire, reconnut Spardek, nous n’avions pas supposé que vous pousseriez la crédulité de votre imagination aussi loin que de commettre ce meurtre. Mais que voulez-vous !… Et puis, quand vous pensiez que tout notre truquage de l’Atlantide était arrivé, vous n’aviez pas le remords de l’avoir tué. C’était terriblement immoral, yes, awfully immoral ! Vous auriez été damné. Maintenant vous en avez des remords : ça vaut mieux. Ça vaut beaucoup mieux, pour votre salut éternel… Je crois décidément que vous allez vous faire chartreux… Tenez, voulez-vous promettre de nous laisser tourner votre entrée ?… Ça donnera un film épatant.
Gardez-vous, leur dit-il, de vendre l’héritageQue nous ont laissé nos parents,Un trésor est caché dedans !
Peu après qu’il venait de révéler ce grand secret, le père Huchenot mourut. Il laissait de bonnes terres au soleil, le grand pré qui descend jusqu’à l’Allier, toujours vert par les plus grandes sécheresses, et qui peut nourrir six têtes de gros bétail ; par delà ce pré, au-dessus du niveau des plus hautes crues, quatre larges pièces d’un sol bien gras, fumé, chaulé comme il faut, pour le froment, la luzerne et la betterave ; et plus haut encore, à flanc de côteau, dans la pierraille, au midi, un joli mouchoir de vignes. Tout cela d’un seul tenant : un beau bien paysan, qu’il avait fait lui-même, pour le tiers ou la moitié, drainant la prairie et plantant le vignoble. Il disait avec contentement : « Il en a fallu, de l’huile de bras. »
Il avait trois héritiers, ses enfants : par rang d’âge Théophile, et puis Jérôme, et puis Euphémie, sa fille et dernière-née, qui avait épousé le gros Cusset, et qu’on nommait pour cette raison la Cussette. Théophile était marié ; sa femme, la Louise, aimait la toilette, il aimait lever le coude, et tous deux allaient à Issoire, qui est la ville, même quand ce n’était point jour de marché : mauvais signe ! Jérôme était resté garçon : dans le pays il y en avait de plus sérieux, mais aussi de plus méchants. Il prenait la vie du bon côté : à son âge, ça n’est pas défendu. La plus courageuse était la Cussette, première levée, dernière couchée, attachée à ses sous, âpre à les gagner, soigneuse à les garder. Le père Huchenot disait : « Il n’y a qu’elle pour tenir de moi ». Et Cusset, son mari, était un fort travailleur.
Ils avaient laissé causer le vieux ; les mourants, il ne faut pas les contrarier ; il ne faut pas non plus les croire sur parole, il arrive qu’ils n’ont plus bien leur tête, ils racontent des choses qu’ils ne diraient pas dans leur santé. Cette histoire de trésor, ça les tracassait, voilà tout, ça leur paraissait drôle. Mais ils attendaient le testament : un testament, c’est un papier qu’on n’écrit que dans son bon sens, après avoir réfléchi, pesé ses mots. Et peut-être que le père Huchenot donnait des détails dans son testament. Cet espoir fut déçu. Il n’en donnait point ! Il répétait seulement la même chose, de la même façon.
Qu’il y eût un trésor, c’était tout de même possible. Dans ce pays, sur le plateau qui domine l’Allier, là où il y a eu Gergovie, et Vercingétorix, et César, quelquefois encore, de nos jours, en labourant son champ, un paysan trouve un « pot » : un pot de terre qui crève en dégorgeant un tas de monnaies : du cuivre, de l’argent, même de l’or. Et là-dessus, durant des mois, ses voisins de piocher, fouiller, piocher à force : ils cherchent un pot. Pourquoi pas eux, à leur tour ? C’est ce qui fait que Jérôme, Théophile et sa femme, Cusset lui-même, se demandaient aussi : « Pourquoi pas nous ?… » D’autant plus que le bruit venait de se répandre on ne sait comment, dans la commune, que le père Huchenot avait dit ça. Et on y croyait ou on n’y croyait pas, mais on était jaloux : et ceux qui n’y croyaient pas, à cause de leur jalousie même, qui se voyait bien, engageaient cette famille à croire.
Et puis chacun des héritiers, Théophile, sa femme, Jérôme, Cusset songeaient : « Si c’était vrai ?… Il était malin le vieux !… Il ne faudrait pas laisser ça aux autres ! »
Il n’y avait que la Cussette à garder un noir silence. A moins que, dans le pays, on l’interrogeât : « C’est arrivé, ce qu’on raconte ? Il y a un trésor, dans le bien au père Huchenot ? » Alors elle répondait : « Ça se pourrait. Pourquoi pas. On verra bien ! »
Mais un soir, à la maison, toutes portes fermées, elle dit à Cusset :
— Laisse causer, va, laisse causer… Et puis, quand on sera chez le notaire, pour l’héritage… eh bien ? réclame ta part en argent !
— Mais le trésor ? fit Cusset.
— Voyons, s’il y avait un « pot » dans le bien, crois-tu que le père ne l’aurait pas déterré lui-même ? C’est une chose qu’il a voulu faire croire pour empêcher le partage, parce que ça lui faisait gros cœur de penser qu’on diviserait sa terre, après sa mort ! Et c’est aussi parce qu’il le savait, aussi bien que je le sais, que Théophile et Jérôme ont un poil dans la main ! Pour chercher le pot, ils feront comme les fous de là-haut : bêche que tu bêches, creuse que tu creuses… Prends ta part en argent, que je dis, et allons nous établir à Paris. Nous y achèterons un petit fonds de vins et charbons ; nous sommes Auvergnats, et les Parisiens aiment que les Auvergnats soient dans les vins et charbons.
Quand on fut devant le notaire, à Issoire, Théophile et Jérôme opinèrent d’une voix :
— On est d’accord : on travaillera le bien ensemble. Pas de partage !
Le notaire fut étonné : ce n’est pas l’habitude, à la campagne ; chacun prétend rester maître chez soi ; on veut que la terre qu’on possède, on la possède vraiment, entièrement, sans concurrent, sans associé. Mais si l’on partageait la terre du père Huchenot, sur la part de qui se découvrirait le trésor ? Théophile, Jérôme, la femme de Théophile ne voulaient pas de cette loterie ! Cusset, non plus, sans doute.
Pourtant il ouvrit la bouche, poussé par sa femme, et déclara :
— Moi, je ne veux pas rester dans l’indivision !
Si le notaire n’avait pas été là, ils l’auraient tué. Qu’est-ce qu’il avait, ce gros homme, ce propre à rien, à refuser de faire comme les autres ? Pourtant ils dissimulaient le motif de leur colère : ce qu’on pense n’est jamais à dire, puisque ce qu’on pense, c’est justement ce qu’il faut que personne ne sache. Ils bredouillaient de rage, ils avaient des chauds et froids. Ce fut la femme au Théophile, qui retrouva la première la parole, avec un prétexte discret :
— Le bien du père, qu’il aimait tant, qu’il a fait autant dire tout seul, le morceler ! Faut pas avoir de cœur…
Elle regardait Euphémie. Elle supposait : « Ce n’est pas possible qu’elle marche avec cet imbécile de Cusset ; elle est trop avare, elle doit y tenir aussi, au trésor, au cas qu’il y en aurait un ! »
En même temps son cœur bondissait, lui criait : « Il y en a un ! Il y en a un ! »
Euphémie, baissant les yeux, dit à voix basse :
— Je fais comme mon mari, je demande le partage.
Les autres hurlaient : ils levaient les poings contre elle, ils voulaient l’assommer.
— C’est votre droit, reconnut le notaire. Nul n’est tenu de rester dans l’indivision, article 815 du Code civil. Mais vous pouvez vous arranger : suite du même article ; les héritiers peuvent convenir de surseoir au partage, pour une période qui ne peut excéder cinq ans, mais est renouvelable.
— Ça va ! admirent tout de suite Théophile et Jérôme. C’est bien comme ça !
Ils réfléchissaient que, si au bout de cinq ans ils n’avaient pas déterré le trésor, tout espoir de le découvrir serait perdu, et qu’alors eux aussi auraient intérêt au partage. Cusset lui-même parut indécis. Il regarda sa femme. Elle cligna de l’œil en crispant ses mains, d’impatience, pour faire : non !
— Non ! déclara Cusset, obéissant. Je veux le partage tout de suite !
— En ce cas, reconnut le notaire, il faut partager, le Code est formel…
— Nous ne voulons point ! protestèrent Jérôme, Théophile et sa femme.
— Puisque je vous dis, fit le notaire, qu’on ne peut plus faire autrement !… Ou bien alors désintéressez l’héritier qui réclame la division, donnez-lui sa part en espèces…
Sortir de l’argent ! Il leur fallut plus d’un mois pour s’y résigner. La Cussette, certaine qu’à la fin ils céderaient sur tout, plutôt que de lâcher un pouce de cette terre précieuse, élevait des prétentions révoltantes. Le soir, avec son mari, elle ne sortait plus, se barricadait chez elle, Théophile était violent, surtout quand il avait bu un coup, et il buvait de plus en plus depuis la mort du père. Il proférait contre sa sœur des menaces effrayantes.
Enfin, un jour, tout fut réglé. Les Cusset partirent pour Paris avec une jolie somme : leurs économies et l’argent que venaient de leur compter les deux frères en gémissant. Pourtant Cusset regrettait ce marché avantageux. Il contemplait le pré, les quatre pièces de terre, la vigne, comme si chaque motte en eût caché un louis d’or. Mais sa femme haussait les épaules.
Aussitôt débarrassés d’eux, les papiers signés, l’argent payé, Théophile et Jérôme se mirent à l’ouvrage. Se méfiant l’un de l’autre, ils ne se quittaient d’un pas. Si l’un fouillait le pré, l’autre piochait derrière lui. Mais l’autre se disait « Je ne le vois plus ! S’il allait trouver quelque chose pendant que j’ai le dos tourné ! » Alors ils se plaçaient tous deux de front, en se regardant. La Louise suivait. Jérôme n’aimait point la perdre de vue. Si par hasard elle allait se mettre à creuser ailleurs, et trouver ? Il avait peur même quand elle s’éloignait pour faire la soupe ou nourrir les bêtes. Est-ce que c’était vrai ? Est-ce qu’elle était dans la maison, non pas dans la vigne ? Et même dans la maison !… Si le trésor était dans la maison ? Le père n’avait rien dit là-dessus : le trésor se trouvait « sur l’héritage » c’était tout ce qu’on savait.
Le savait-on ? Ce soupçon, qui ne les abandonnait point, que leur père s’était moqué d’eux, les affolait. Et cependant, à mesure qu’ils creusaient, piochaient, ravageaient le bien, déracinaient les pommiers, jusqu’aux vieux noyers qui bornaient la vigne, leur doute était combattu par une sorte de conviction mystique, et qui grandissait : il fallait qu’il y eût un trésor ! Sans quoi c’eût été trop bête, et trop injuste, d’avoir payé tant d’argent à ces Cusset !
Sur ces entrefaites, alors qu’ils recommençaient à désespérer, juste au-dessus de la vigne, toujours au vieux plateau de Gergovie, voilà qu’encore une fois un paysan trouva « un pot ». Alors ils crurent, ils se reprirent à croire, avec ferveur, avec fanatisme. Au début, ils n’avaient fait que gratter le sol, maintenant ils y traçaient des fossés profonds, qui se croisaient, et jusqu’à des puits. A trois mètres de profondeur, ils mirent à jour une vieille citerne, ou plutôt un puisard oublié. Ils en descellèrent les moellons, un a un : rien ! Ce n’était pas encore là. Mais puisqu’ils avaient déjà mis la main sur « une cachette » il pouvait y en avoir une autre. Ils persévérèrent dans leurs explorations, leurs dévastations.
Jérôme pensait toujours à la maison, aux caves et même à la toiture de la maison et des celliers. Quand il savait que la femme à Théophile y était seule, il perdait la tête. Depuis des mois il ne fréquentait plus les assemblées, il n’allait plus à la ville…
Il n’y eut pas de récoltes. Les quatre pièces de terre arable étaient bouleversées, retournées jusqu’au tuf, et plus profondément que le tuf. Ils avaient éparpillé à leur surface, ou bien amoncelé, la poussière et les cailloux blancs que leurs pics et leurs pioches en avaient arrachés. Du vignoble, il restait à peine quelques ceps, épars, non taillés, redevenus des lianes folles, qui rampaient sur le sol, ou s’accrochaient, s’emmêlaient entre elles. Bientôt le pré ne fut pas en meilleur état. A force de le fouiller dans tous les sens, ils avaient détruit ses drains. L’herbe pourrit, disparut ; à sa place ils virent croître des aulx sauvages, de petits joncs, qui faisaient répugnance au bétail. Les deux bœufs et les quatre vaches dépérirent.
Cela donna beaucoup à réfléchir à Théophile. Pour la première fois il vit ce qu’il avait sous les yeux : un désert, de la boue, des tas de pierre. Il y avait cinq mois qu’ils cherchaient, et qu’ils n’avaient rien trouvé ; sans doute il n’y avait rien, et le bien était perdu pour cette année, et pour l’année à venir ! Le lendemain Jérôme l’aperçut qui travaillait avec sa femme comme à l’ordinaire. Non ! pas comme à l’ordinaire. Ils ne creusaient pas, ils ne fouillaient plus : ils essayaient de réparer les drains, de remettre la prairie en état.
D’abord il les traita de feignants. Théophile haussa les épaules. C’était lui, Jérôme, le feignant ! Ou bien c’est qu’il était fou, ce qui revient au même. Il n’y avait pas de trésor et on avait manqué à gagner plus de dix mille francs, sans compter la dégradation de la terre, et l’argent qu’il faudrait y mettre ; sans compter le mal pour réparer ça !
Jérôme avait plus d’imagination et moins de sens. Peut-être parce qu’il était plus jeune, qu’il avait été plus gai et davantage porté à s’amuser, il persistait à croire au trésor ; il savait, la nuit, ce qu’il en ferait. D’un coup, le soupçon lui vint, puis se changea en certitude. Si Théophile et la Louise ne cherchaient plus le trésor, c’est qu’ils l’avaient trouvé, et le cachaient. Il garda son idée pour lui, sur le moment, mais il n’y avait pas de doute, pas de doute. Il lisait ça sur leurs figures.
Théophile, paisiblement, expliqua que la première chose à faire, c’était d’aller vendre les bêtes au marché d’Issoire avant qu’elles n’eussent trop maigri. Il proposa de s’en charger.
— Tu dis ça, éclata Jérôme, tu dis ça, parce que tu en profiteras pour aller déposer le trésor dans une banque, à ton nom, ou le cacher quelque part. Gros malin, va, canaille, voleur !
— Le trésor ? lui dit Théophile, honnêtement stupéfait, le trésor ?… Tu crois donc que je l’ai trouvé ?
— Pas toi, la Louise ! Dans la maison, pendant que nous étions ici. Qu’est-ce qu’elle était toujours à farfouiller dans la maison ? Ah, je vous connais, maintenant, je vous comprends !
La déception, la fureur, aliénaient son esprit. Il courut à la ferme, en jurant. Fou, absolument fou. La chambre de Théophile et de Louise était au rez-de-chaussée. Il ouvrit le lit, arracha les draps, mit le matelas à nu, et, du couteau qu’il gardait toujours dans sa poche, éventra le matelas. Le fer sonna contre un gros sac, un sac plein d’écus : les économies du ménage. Ils ne les avaient pas ramassées d’un coup, dans la terre, ils les avaient grattées, sou par sou, franc par franc.
— Le trésor ! cria Jérôme. Le trésor ! Je savais bien !
Théophile et la Louise l’avaient suivi. Ils se jetèrent sur lui. Théophile avait son pic à la main. Il n’eut pas le temps de s’en servir. Ce fut très bref. Jérôme lui jeta, à la volée, son couteau dans la gorge. Et comme il sentait sur la sienne les mains griffues de la Louise, il se retourna, lui planta son couteau dans le ventre, et puis piétina, piétina ces deux corps étendus, de ses gros sabots…
Plus tard, aux assises de Clermont-Ferrand, il se défendit très mal. Il paraissait étourdi, égaré, disant seulement que son frère et sa belle-sœur l’avaient voulu frustrer d’un trésor qu’ils avaient découvert, et dont la moitié lui appartenait. Il semblait persuadé que tout le monde, à sa place, eût agi comme il avait fait. Pourtant il fut déclaré sain d’esprit, et le jury ne voulut admettre aucune circonstance atténuante. C’était un jury paysan, qui considéra qu’il avait tué pour voler, rien de plus. Mais il bénéficia de la grâce présidentielle, et, sa peine commuée en travaux forcés à perpétuité, on l’embarqua pour Cayenne.
Cela se passait avant la guerre, et les Cusset, qui héritaient de Théophile, mirent le bien en vente. Ils faisaient à Paris de bonnes petites affaires, et ne se sentaient plus goût à la culture. Mais la terre ne se vendait plus, à cette époque où les paysans l’abandonnaient pour courir aux usines de Clermont-Ferrand, et d’ailleurs personne en vérité n’eût voulu, même en des temps plus favorables, de ces champs bouleversés, désormais impraticables à la charrue, même à la bêche.
C’est à ce moment que nous voyons apparaître, dans cette véridique histoire, M. Jules Lescombier, de son officielle profession sous-chef de bureau au sous-secrétariat des Beaux-Arts, fonctionnaire sans ardeur ni conviction, mais géologue amateur passionné, membre de la Société de géologie de France, correspondant de plusieurs sociétés de géologie étrangères, et qui passe à travers champs, à travers monts, le marteau à la main, ses deux mois de vacances. Le reste de l’année est consacré par lui, dans son bureau, à la composition méditée des notes qu’il rédige pour les différents bulletins des corps savants qui lui ont fait l’honneur de l’admettre dans leur sein rocailleux.
M. Jules Lescombier, sous-chef de bureau au sous-secrétariat des Beaux-Arts — bureau des théâtres — n’est allé en dix ans qu’une seule fois au spectacle pour entendre une pièce de M. Henry Bataille. Il a trouvé ça complètement idiot, et s’en est allé coucher après le second acte. Mais un feu dévorant le brûle à la pensée que la carte de l’extension des phénomènes glaciaires, en Auvergne, présente encore de notables lacunes.
Voilà pourquoi, certain mois d’août, à pied selon sa coutume, le marteau à la main et une gibecière au dos, parti de Vichy l’avant-veille, il remontait tout doucement le cours de l’Allier.
Les géologues — surtout quand ils appartiennent à la classe des minéralogistes, — éprouvent à l’égard de toute végétation des sentiments d’horreur singulière. Ils n’aiment de la terre que ses blessures : tranchées où passe un chemin de fer, une route : carrières, gorges creusées dans le roc par l’impétuosité des torrents. Les fossés, les ravins, les tas de décombres qui constituaient ce qui jadis avait été le prospère faire-valoir du vieux Huchenot devaient donc inévitablement retenir l’œil exercé de M. Lescombier : c’était cela qu’il cherchait. Le voici donc à genoux parmi les pierrailles du vignoble déshonoré. Il descend dans un trou, en égratigne les parois. La luxuriance de la végétation sauvage qui les envahit le surprend. Il tire sa loupe, scrute avec attention un fragment du roc friable qu’il vient d’attaquer. Il finit par mettre la main sur un fossile minuscule et fait entendre un léger sifflement. Il a l’air de dire : « Tiens !… Tiens !… Non, ce n’est pas possible ! » Il passe dans les champs en contre-bas, plonge encore dans tous les ravinements où le roc est à nu ; il est frappé par le même développement, inusité, des plantes folles, il recueille d’autres fossiles, d’autres petits cailloux, qu’il met sur le bout de sa langue : certains géologues ont la prétention de distinguer la nature et l’espèce des minéraux à leur saveur particulière, ou à la sensation qu’ils laissent aux papilles buccales… Et puis voilà M. Lescombier qui sifflote encore drôlement et qui s’en va, ses échantillons dans sa gibecière…
Sûrement il a quelque chose dans l’esprit, car il abrège son excursion, lui, ce géologue passionné. Il prend le train pour Paris, où il semble qu’il n’ait rien à faire, puisqu’il est en vacances. Il consacre quelques jours à des démarches sur lesquelles il garde le plus profond silence. Et puis il invite son ami, M. Ercole Torricelli, à déjeuner au cabaret. M. Ercole Torricelli, financier important, membre du conseil d’administration de plusieurs affaires très sérieuses, est un juif originaire d’Italie, ce qui lui procure l’avantage de posséder un nom dont les sonorités ne sont pas trop hébreuses. C’est le camarade de collège de M. Lescombier, ils ne se sont jamais perdus de vue. C’est aussi un fort honnête homme, et bien subtil.
— Qu’est-ce que tu dirais, fait M. Lescombier dès les hors-d’œuvre, si je te disais que j’ai découvert un gisement de phosphate ?
— En Tunisie, en Algérie, au Maroc ? demande M. Torricelli.
— Dans le Puy-de-Dôme, le long de l’Allier. L’Allier n’est pas navigable, mais la voie ferrée passe à un kilomètre. J’ai fait expertiser les échantillons à l’École des mines. Teneur en phosphate : quatre-vingts pour cent. Gisement relevé sur vingt hectares environ, dans une propriété abandonnée. Elle appartiendrait, d’après ce qui m’a été dit dans le pays, à un ménage Cusset établi à Paris dans les vins et charbons. Relevé leur adresse dans le Bottin : la voici. Profondeur de la couche de phosphate, inconnue. Il faudrait des sondages. Cette couche doit s’étendre beaucoup plus loin, sous l’Allier, mais inclinaison assez légère. Tu vois que je ne te cache rien. J’ai confiance en toi. Voilà le résultat de la dernière excursion d’un géologue amateur, sous-chef au sous-secrétariat des Beaux Arts. Qu’est-ce que tu penses de ça ?
M. Ercole Torricelli répondit sagement :
— On peut voir !
— Je te demande si tu veux faire l’affaire… si ta maison veut faire l’affaire, j’entends.
— Ma banque ? non. Elle est du consortium des grandes banques. Nous ne faisons jamais d’affaires minières ou industrielles. L’escompte, seulement, et les emprunts d’État… mais nous avons des filiales ; mon cher, et des sociétés d’études ; enfin, des machines faites pour ça…
La Société parisienne d’études industrielles et minières fit l’affaire. Les experts envoyés discrètement sur les lieux annonçaient des espoirs magnifiques, et qui se réalisèrent plus tard. Mais, avant de constituer la compagnie d’exploitation des phosphates de l’Allier, il fallait acquérir la propriété des Cusset, héritiers de l’infortuné couple Théophile. On leur dépêcha un agent d’affaires, qui de but en blanc leur proposa le gros prix : le double, le triple de ce qu’avait valu le bien en pleine production agricole. Cusset voulait accepter tout de suite. La Cussette interrogea nettement :
— Pourquoi c’est faire que vous voulez nous acheter ça ? Vous, un Parisien !
— Pour une carrière, répondit l’agent, vaguement… la pierre est bonne…
La Cussette l’envoya promener. Elle dit à Cusset :
— Celui-là, vois-tu, c’est un homme de paille. C’est les vrais acheteurs qui doivent venir nous causer… Jusque-là, rien de fait !
Et les vrais acheteurs vinrent causer. Ils offrirent deux cent mille francs des vingt hectares. La Cussette répondit exactement comme M. Ercole Torricelli avait répondu à M. Lescombier :
— On peut voir… Mais puisque vous serez une compagnie, je veux aussi des actions, un intérêt quoi !
Elle eut des parts de fondateur, comme M. Lescombier, et ni lui ni les Cusset n’eurent à le regretter. Parfois, Cusset rêvait, attendri :
— Le père ne s’était pas trompé, en disant qu’il nous léguait un trésor !
Ce fut par une lettre anonyme, qu’accompagnait une coupure de journal relatant la découverte d’une mine de phosphate en Auvergne, et les singuliers événements qui l’avaient mise à jour, que Jérôme Huchenot, à la Guyane, apprit l’étrange fortune de sa sœur et de Cusset ; la jalousie de leurs anciens voisins du village s’empressait d’en avertir le condamné, lui suggérant de réclamer sa part. Et en effet, Jérôme calcula rapidement. « Ma part, c’est la moitié puisque Théophile est mort ! » Il ne lui vint point à l’idée que s’il était mort, c’était que lui, Jérôme, l’avait tué. Pourtant les années en avaient fait un forçat honnête et craignant Dieu. S’il ne se reprocha point à ce moment d’avoir assassiné son frère, et même sa belle-sœur, c’est que, sincèrement, il l’avait oublié, n’arrivant plus, à cette heure, à concevoir les motifs de son acte. Confusément, car il n’y réfléchissait jamais, il avait l’impression que ce n’était pas lui, mais quelqu’un d’autre avec lequel il n’avait aucun rapport, qui avait commis ces meurtres incompréhensibles ; car de dures obligations, l’aspect de visages inconnus jusque-là, sous un ciel étranger, sur une terre qui n’avait rien de commun avec sa terre natale, en avaient fait un homme nouveau.
Il était si bien noté qu’on avait fini par lui donner une petite concession, sur la rive ombragée d’un arroyo, non loin de Sinnamarie. Il s’y était bâti une case, cultivait sagement la terre, faisait croître les légumes de France, et aussi des piments, des bananes, un peu de poivre. Une métisse de négresse et d’Indien Urucuyenne partageait son existence et il en avait une fille, étrangement belle, couleur d’acajou rouge. Pour lui constituer une dot, il faisait un peu, comme il se doit, la contrebande de l’or avec les nègres marrons qui vont laver, en fraude, les placers abandonnés. Enfin, il était raisonnablement heureux. Toutefois, l’annonce de cette grande richesse, à laquelle on lui annonçait qu’il avait droit, le plongea dans une longue rêverie. Il songeait à sa fille, et qu’elle allait pouvoir sans doute épouser un blanc, peut-être un fonctionnaire de la colonie. Il sollicita une permission — car les forçats, même dans la situation privilégiée dont sa bonne conduite le faisait jouir n’ont pas le droit de se déplacer sans autorisation, — pour aller voir le directeur du pénitencier.
— Monsieur le Directeur, lui dit-il, me voilà riche, très riche. Je ne puis pas quitter la Guyane, puisque je suis un condamné à mort, gracié : mais je viens vous demander de me faire venir cet argent-là.
— Vous êtes devenu riche ? interrogea le directeur, avec un sourire.
— Oui, M. le directeur. Voilà les nouvelles, lisez. C’est une chose certaine : mon beau-frère Cusset me doit la moitié de ce qu’il a touché pour la vente du bien.
— C’est une excellente affaire, reconnut M. le directeur paisiblement.
— N’est-ce pas, Monsieur le directeur, n’est-ce pas ? Cent mille francs pour moi, plus la moitié des actions données aux Cusset, et qui montent tous les jours, il paraît…
— C’est une excellente affaire pour le gouvernement, poursuivit le fonctionnaire.
— Vous dites ?… Qu’est-ce qu’il a à voir là-dedans le gouvernement ?
— Vous devez toujours les frais de votre procès. Jusqu’à ce jour vous étiez insolvable ; maintenant, l’État va les recouvrer sur vous. Il y en a bien pour une trentaine de mille francs, je suppose…
Le coup parut dur à Jérôme. Il se voyait déjà en possession de toute cette fortune. Il lui paraissait pénible d’avoir à en sacrifier la moindre part.
— Enfin… accorda-t-il. Puisqu’il n’y a pas moyen de faire autrement !… Mais vous allez me faire envoyer le reste.
— Les règlements, déclara le directeur du pénitencier, s’y opposent. Il ne saurait y avoir de forçats millionnaires : cela serait d’un détestable exemple, favoriserait la paresse et les évasions. Non… L’administration est curatrice de vos biens, exactement comme si vous étiez atteint de démence, de fureur, ou d’imbécillité, et interdit.
— Mais je pourrai au moins toucher mes revenus ?
— Pas davantage. La loi est formelle : pendant la durée de la peine, il ne pourra vous être remis aucune somme, aucune provision, aucune portion de vos revenus… En réalité, il y a des adoucissements à cette règle…
— Ah ! fit Jérôme.
— Oui… si vous êtes malade, ou bien si votre conduite est bonne, à l’occasion de certaines fêtes, nous pouvons vous remettre quelques francs, pour améliorer votre ordinaire.
— C’est tout ?
— C’est tout.
— Mais puisque j’ai été gracié ! protesta le malheureux Jérôme.
— Cela n’y fait absolument rien. Combien de fois faudra-t-il vous le dire ? Vous ne voulez donc pas comprendre ?
— Je comprends, Monsieur le Directeur, je comprends très bien, je vous assure… Seulement, c’est une injustice ! C’est très bien expliqué, sur ce journal qu’on m’a envoyé. Si ce malheureux Théophile et moi n’avions pas ramené à la surface de la propriété ce qu’il y avait dessous, jamais ce savant monsieur dont on dit le nom n’aurait découvert le phosphate…
— Mais c’est vous qui l’avez tué, Théophile !
— Tiens, c’est vrai, reconnut naïvement Jérôme… Ça s’est fait par accident… Et ça fait que c’est moi qui devrais avoir tout ce phosphate, maintenant, et les actions, et les deux cent mille francs… Au lieu que c’est à eux tout seuls, ces Cusset qui ne croyaient pas au trésor, et qui n’en ont pas fichu une datte !…
— Qu’est-ce que vous voulez que j’y fasse ? C’est comme ça, c’est la loi… Ah ! à propos, la mort civile étant supprimée, vous pouvez vous marier !
— Ça, Monsieur le Directeur, fit Jérôme, sauf votre respect, je m’en fiche.
Il ajouta, dégoûté :
— Tout de même, tout de même, le père nous a fait une sale blague !
On a vu que ce n’était point l’opinion des Cusset…
Télémaque ne se pouvait consoler d’avoir quitté Calypso. Pour Ulysse, il ne savait plus : il y avait eu, dans son existence aventureuse, trop d’événements, et de femmes. Cette même Calypso, il l’eût assez volontiers abandonnée à son fils : « Car je suis trop vieux, songeait-il parfois, pour vivre dans une grotte, même avec une déesse, et qui de vous veut faire un immortel ; à mon âge un peu plus de confortable est nécessaire, et Pénélope, que je viens de retrouver, tient admirablement ma maison : je lui dois rendre cette justice. Mais Nausicaa n’eût-elle pas montré les mêmes qualités ? Depuis l’unique jour que je la rencontrai, sur les bords de la rivière au beau cours, dans l’île des Phéaciens, je n’eus plus jamais le bonheur de jouir de sa présence. C’était une vierge ; elle rentra dans le gynécée. Je ne vis alors que le roi Alcinoüs et sa prudente épouse ; et encore celle-ci seulement à table, devant les mets nombreux qu’elle servait debout, sans en prendre sa part, et les cratères pleins d’un vin noir, épais, qu’elle mêlait d’eau dans la mesure qui convient, avant de les présenter aux convives. Chaste épouse de son maître, muette, active, décente, en tous points semblable à ma Pénélope ; et j’en versai, par souvenir, des larmes que je dissimulai : je suis un héros ! Pourtant, c’est vers Nausicaa que s’égare ma mémoire, et je n’y puis rien. Je la revois toute jeune, si belle que, par un mensonge semblable à la vérité, je la nommai « déesse » ; cependant à la manière dont elle lavait son linge, je me persuade que ses mérites ménagers, pour peu que ma vieille Euryclée la conseillât de son expérience, eussent bientôt égalé ceux de Pénélope… »
Même les jours hasardeux qu’il avait coulés près de périlleuse Circé lui suggéraient des sentiments fort troubles. Toujours fier de l’avoir vaincue, il aurait souhaité, à cette heure, recommencer. Enfin il se disait : « J’ai connu Hélène ! C’est moi qui la rendis à ce médiocre Pâris. Pourquoi ? Je me demande à cette heure pourquoi ? Encore que, par la volonté de Zeus sans doute, il ne reste plus un seul cheveu sur ma tête, ma vigueur est intacte, elle est invincible : je pus, il n’y a qu’un instant, tendre l’arc qui me venait, par son fils, d’Euryte, le plus fort des hommes ; par lui, je sus immoler les Prétendants. Enfin, il y a ma ruse !… Hélène… celle-là… Si j’avais voulu !
Au moment qu’Ulysse et Télémaque se laissaient aller à ces pernicieuses rêveries, les choses dans Ithaque semblaient toutefois reprendre un cours paisible. Même Eupithe, père de cet insolent et charmant Antinoüs, le premier des Prétendants que les flèches d’Ulysse venaient de précipiter dans le sombre Hadès, se résignait, en apparence, aux cruelles décisions du Destin. A ceux qui venaient lui dire : « Eupithe, fils d’Évandre, vingt-quatre de nos familles sont en deuil. Douze de nos fils, douze de nos filles ont succombé sous les coups de cet homme impitoyable, de son fils, ce jeune loup, et de leurs serviteurs. Douze jeunes gens, la fleur d’Ithaque, tous beaux, aussi bons à la chasse qu’à la guerre ; même Léode, qui ne leur avait jamais fait de mal, et les suppliait, embrassant les genoux du farouche Ulysse. Mais lui, à parcourir si longtemps des contrées barbares, est devenu barbare ; il lui trancha la tête alors que cet enfant désarmé implorait la lumière. Douze jeunes filles, nos filles, qu’il a fait étrangler, voulant que leur mort fût honteuse, et dont le seul crime était de n’avoir point repoussé l’amour de nos fils. Cela se peut-il supporter ? » A ceux-là Eupithe répondait : « Je sais, je sais… Mon cœur aboie dans ma poitrine comme une chienne qui a perdu ses petits… Mais c’est le moment qu’on doit prendre les faucilles pour trancher au-dessus de terre, dans les éteules, la tige du froment. Ensuite viendra la cueillette des olives. L’huile et le blé sont la moelle des hommes ; mes amis, ne l’oubliez pas ! Plus tard, on verra, on verra… »
Par le soufre et par le feu, des femmes, ses esclaves, avaient purifié la demeure d’Ulysse. On ne sentait plus, dans son téménos, cette âcre fumée du sang qu’il avait eu tant de plaisir à respirer, puis, refroidie, lui était montée avec dégoût, du ventre aux lèvres. Ces mêmes femmes, à cette heure, les mains lavées pour éviter le retour sur elles des ombres irritées des victimes, préparaient les nourritures. C’était une odeur saine de grains de girofle, de thym, de sauge, de safran ; mêlée à celle de la graisse et des viandes, dans les vastes estomacs de bœufs grillés au-dessus des foyers ardents, elle achevait de chasser l’autre. Et Pénélope apaisée, orgueilleuse, ordonnait ces travaux.
Pourtant elle-même, elle-même, Pénélope ne tarda pas à éprouver dans son cœur une sorte de funeste et détestable ennui. Cela vint d’abord, à ce qu’il lui parut, de ce fait inattendu, et pourtant bien explicable, que désormais les soins de ce commandement domestique lui donnaient moins d’occupation. Durant dix longues années elles avait dû nourrir ces douze Prétendants, et leur suite, et Iros, le mendiant commissionnaire de leurs galanteries, et Phémios, l’aède qui chantait au milieu d’eux dans leurs festins, et Médon, le héraut. Tant de soucis intérieurs, outre le regret cruel de ne connaître point le sort de son époux, et cette toile sans fin qu’elle tissait le jour pour la défaire la nuit, lui faisaient considérer alors qu’elle était la plus malheureuse des femmes. Voici maintenant qu’elle ne savait plus que faire des heures, entre Ulysse et Télémaque, tout seuls ! Elle trouvait le téménos bien vide, l’existence trop unie. Elle se le reprochait : « J’eusse commis une mauvaise action, se disait-elle, de m’en aller chez des hommes étrangers, avec mes bœufs, alors que mon époux vivait encore ! » Mais elle ne pouvait s’en empêcher. Il lui arrivait, fermant les yeux dans sa rêverie, de revoir tous les Prétendants : ce bel Antinoüs, Ctésippe, Agélaüs, Eurymaque, Léode fils d’Aenops, Melanthios, Amphinome, Amphimédon, Démoptolème, Pisandre, Eurydamas, Polybe. Elle oubliait leur insolence, et même comme, encore qu’ils voulussent la rendre infidèle à Ulysse, et l’emmener dans leurs demeures avec tous ses biens, ils la trahissaient sous ses yeux avec des servantes. Ils étaient bruyants, elle les voyait gais ; querelleurs, elle ne voulait plus s’en souvenir que braves et jeunes. Pénélope évoquait leurs chants, leurs jeux, les chasses ardentes où ils l’emmenaient, leurs grands cris joyeux quand le taureau sauvage, pris dans un filet entre deux oliviers, se préparait à lutter, les cornes basses, piétinant de ses sabots la terre sablonneuse. Elle regrettait le noble aède Phémios qui, bien qu’Ulysse lui eût fait grâce, n’osait plus reparaître, craignant un retour de la colère de ce héros subtil et violent, et jusqu’à Iros, le douteux Iros lui-même. Consciente d’avoir fait au devoir un difficile sacrifice, elle en demeurait satisfaite, mais eût souhaité qu’Ulysse en manifestât quelque reconnaissance, alors qu’il prenait l’honnête conduite de son épouse, au cours de ces dix années d’épreuves, comme allant de soi, honorable mais naturelle.
Ulysse, lui, sans jamais se lasser, reprenait les longs récits qu’il avait faits au roi des Phéaciens, Alcinoüs ; il y ajoutait, il est vrai, de nouveaux détails. Mais Pénélope, connaissant son époux, se méfiait un peu de son imagination. Et bientôt, du reste, le Cyclope, Circé, les Lestrygons, la descente dans l’Hadès, les Sirènes, Charybde et Scylla, les bœufs d’Hélios, Calypso, les Phéaciens, Nausicaa, malgré ces embellissements apparurent fixés dans leurs traits définitifs : car un conteur, même habile et de génie, ne renouvelle plus sa forme, une fois qu’il la tient, et la croit parfaite… A ce moment une idée importune envahit le cœur de Pénélope et l’assombrit : Circé, Calypso, Nausicaa, tant d’autres encore, sans doute ? Elle avait vingt ans au départ d’Ulysse, et quarante à cette heure : dix ans de guerre, et dix ans de voyages, qu’Ulysse semblait avoir bien employés : mais elle ! A l’attendre elle avait usé sa vie. Et qu’en retirait-elle ? Pas même un grand merci… Et tandis qu’Ulysse, dans un repos qu’il croyait avoir bien gagné, ne pouvait s’abstenir de songer à tant d’aventures agréables, et dont, malgré le plaisir qu’il avait à parler, il gardait secrètes une partie, Pénélope jalousait le mari que pour elle il eût pu être, au cours de ces vingt années d’absence, et qu’il n’avait pas été.
Cependant les navigations qu’il avait accomplies, les connaissances qu’il avait acquises, sous la conduite du sage Mentor, des mœurs et des coutumes des pays étrangers, en des explorations qui l’avaient mené des bords du Nil aux ports de la Sicile, des plages de la Grande Grèce aux rivages phéniciens, avaient inspiré à Télémaque le goût de la politique. Il pensait s’y connaître désormais en cette matière. S’exprimant là-dessus en paroles abondantes, il jugeait Ithaque mal gouvernée.
En fait, elle l’était peu, ou pas du tout. La longue absence d’Ulysse avait laissé prendre, aux sujets de son petit royaume, des habitudes d’indépendance qui choquaient Télémaque. Les uns tiraient à droite, les autres à gauche ; tous n’en faisaient qu’à leur tête. Le prudent Ulysse cherchait à ne heurter personne de front : il n’avait jamais été, en somme, que le premier parmi les égaux, un grand et riche laboureur guerrier parmi d’autres laboureurs opulents et guerriers ; ses biens, pendant la guerre de Troie et ses courses marines, avaient manqué de la main et de l’œil du maître, souffert des dilapidations, des excès des prétendants : son expérience avisée, sa grande sagesse lui conseillaient de rétablir d’abord sa fortune pour regagner son influence ancienne ; se faire de nouveaux clients parmi les pauvres gens ; sur les marchés d’Asie et de Crète, en échange de son blé, de son huile, de son vin, se procurer des esclaves et des bœufs en plus grand nombre ; enfin entreprendre un commerce avantageux avec ses voisins et les navigateurs venus des îles environnantes, de l’Attique, des nomes populeux d’Égypte, de Crète, de Syrie, de la mer lointaine même qui s’élargit au delà de l’Hellespont ; encourager par conséquent la dépense chez tous en maintenant chez soi, avec le faste nécessaire à l’honneur de sa maison, une honnête économie.
Ces vues raisonnables, mais sans grandeur ni générosité, ne pouvaient convenir à Télémaque :
— Mon père, disait-il parfois, nous devrions faire comme à Salente.
— Comment donc fait-on à Salente ? demandait Ulysse. J’avoue, reconnaissait-il, de mauvaise grâce, que je n’ai jamais visité ce royaume.
— Une administration rigoureuse et salutaire, répondait son fils, y multiplie les lois pour faire le bonheur des citoyens. On les voit divisés en sept classes, où ils sont assujettis à rester, sous peine d’amende ; chacun ne doit posséder qu’une fortune restreinte, la propriété y est limitée aux besoins de chaque famille ; il y est défendu d’y faire du vin ou d’autres breuvages enivrants, dont la vente est réservée à ceux qui distribuent les remèdes, et aux prêtres, pour les sacrifices ; des magistrats spéciaux veillent sur les mœurs des particuliers, punissent sévèrement leurs écarts ; les terres en friche y sont lourdement taxées, tandis que les mieux et les plus avantageusement cultivées bénéficient d’un régime de faveur.
— Cela revient, observa Ulysse, à exiger de l’argent de ceux qui n’en ont point, en épargnant ceux qui en possèdent. Outre que cela ne me paraît point très équitable, j’imagine que cette méthode ne doit point remplir les coffres du prince de ce pays.
— De plus, poursuivit Télémaque, on y a interdit l’usage de l’or et de l’argent. On y pratique l’échange direct.
— Cela, répliqua Ulysse, ne me paraît point de nature à encourager les affaires. Pour le reste j’ai observé, au cours de ma vie et de mon administration, que les gouvernements qui durent le plus longtemps sont ceux dont les gouvernés perçoivent le moins l’existence ; à vouloir faire le bonheur des gens on les ennuie, parce qu’ils n’ont pas là-dessus les mêmes goûts que leurs maîtres : ils préfèrent même payer un peu plus, du moment qu’on les laisse tranquilles.
— … Mais ce peuple de Salente, continua Télémaque, si exactement administré, réparti en classes, en légions, phalanges, cohortes, centuries, le pouvoir y allant, militairement du haut en bas, sous un autocrate absolu, est toujours admirablement entraîné à la guerre.
— J’ai fait celle de Troie, répondit Ulysse, et elle durerait encore sans un cheval de bois, stratagème qu’il ne serait guère à propos d’employer indéfiniment. Une fois qu’on a commencé, on ne sait jamais quand et comment cela pourra finir. Or, quand un peuple est entraîné à la guerre, sous des chefs dont elle est la seule raison d’être, il est inévitable qu’il la fasse : il n’en résulte rien de bon pour lui, ni pour personne. Télémaque, mon fils, propose-moi autre chose.
Mais Télémaque tenait à son idée. Il rougissait d’être un gouvernant qui ne gouvernait pas. Il avait avec Ulysse de longues discussions. Celles-ci paraissaient fastidieuses à Pénélope. Alors elle voyait plus distinctement, dans le silence qu’elle gardait, le visage des Prétendants ; ceux-là ne songeaient qu’à s’amuser.
Télémaque, malgré son père, entreprit de réformer Ithaque sur le modèle de Salente. Il partagea les bœufs, les champs et les pieds d’oliviers entre tous les citoyens, créa une monnaie sans valeur, de terre cuite, à la place de la monnaie d’or et d’argent, défendit l’usage du vin et fit régner la vertu. Comme Ulysse l’avait prévu on ne lui en sut aucun gré. Tout le monde était mécontent : les riches d’être dépossédés, les pauvres, qu’il pensait avoir satisfaits, de se voir payés en tessons que refusaient les marchands étrangers, les aèdes parce qu’il ne leur était plus permis de chanter comme auparavant, et tous parce que Bacchus ne venait plus égayer leurs festins. Télémaque connut donc d’amères désillusions, et enfin la révolte du peuple d’Ithaque. Elle débuta de la façon la plus simple du monde : on ne lui obéit plus, ni à Ulysse qui laissait faire. Car, n’approuvant point, un grand découragement tombait sur ses épaules, et il se disait parfois, considérant son grand arc et ses flèches : « Il est des maux contre lesquels les armes sont sans force ». Il se sentait triste à mourir.
La famille du Laërtiade ne dominait plus que sur ses propres terres ; encore Eupithe, père d’Antinoüs, et les parents des onze autres Prétendants, y venaient-ils pousser des incursions fréquentes, emmenant le bétail et coupant les oliviers, par manière de représailles pour la mort de leurs fils. Télémaque ne s’avouait pas vaincu, mais il accusait de son échec l’inertie de son père, et même de ses gens, dédaigneux des réformes. Il était brave, il obtint des victoires dont le succès ne durait point : il fit de grands carnages inutiles. Dans l’espoir de tempérer ses acharnements, Pénélope le voulut marier. Il ne s’y opposa point.
— Je me souviens, dit-il… Il y avait, avant mon départ, Myrte, Néère, Lygie, la douce Eudore…
— Vous ne citez, répondit Pénélope, étonnée, que celles qui ne sont plus !…
En effet, c’était les noms des amantes des Prétendants. Et Télémaque se souvint d’elles comme il les avait vues pour la dernière fois : étranglées, suspendues par l’ordre d’Ulysse à un câble noir qui, d’une colonne du téménos, allait à une autre colonne : telles des grives, les ailes mortes, aux lacets d’un chasseur.
— C’est vrai, fit-il étonné à son tour. O mère ! sans doute est-ce l’habitude des voyages : je ne pourrai plus désirer que ce qui n’est pas ici, ou n’y sera plus jamais !
Dans le fond de son cœur, il ne pensait toujours qu’à la divine Calypso. Un jour Pénélope lui dit :
— Mon fils, si tu restes ici, on t’assassinera… Va la rejoindre !
— Oh ! ma mère, dit-il, vous le permettez ?
Il y avait dans sa poitrine des grondements, comme d’un torrent dans un abîme. A voix basse, et contenant ses larmes, Pénélope répondit :
— Mon fils, oui !
Elle lui procura une nef noire, avec six paires d’avirons, une voile, un treizième aviron, encastré entre deux ais de chêne poli, pour le gouvernail, des pains ronds, du vin, des olives bleuâtres, un estomac de bœuf, farci de viandes et d’épices, et le conduisit un matin vers la plage, du côté où soufflait le vent favorable.
— Mère, je reviendrai ! dit Télémaque.
Elle répondit :
— Je ne crois pas !
Et l’ayant baisé au front, sur les cheveux, comme quand il était petit, retourna vers sa demeure.
Ulysse ne s’aperçut que le soir de la disparition de Télémaque. Il s’informa.
— Il est parti ! dit-elle.
Ulysse fut longtemps sans rien dire, assis devant le foyer, les joues dans ses mains. A la fin, il leva des yeux lourds :
— Il a bien fait ! dit-il seulement.
Mais, à compter de ce jour, Pénélope alla souvent sur cette même plage, d’où les rameurs, sur le sable, avaient fait glisser la nef qui emportait son fils. Regardant l’horizon, elle ne le trouvait jamais assez clair, jusqu’à l’endroit où tombait le ciel. Elle essayait de s’imaginer la lointaine Ogygie, une grotte enlacée de pampres aux grappes mûrissantes, et Télémaque, devenu immortel par l’amour d’une immortelle. Elle voulait se persuader qu’elle était heureuse qu’il fût sauvé, et ne mourût point tant qu’il y aurait des dieux et de l’amour ; n’y parvenant point, son cœur lui pesait.
Un soir qu’elle s’en revenait, Pénélope rencontra Iros, qui lui fit signe, avec mystère, de le venir écouter, en se cachant.
— Antinoüs n’est pas mort, dit-il. Une femme de ta propre maison l’a recueilli au milieu des cadavres : il respirait encore : même les flèches d’Ulysse ne sont pas toujours mortelles. Eupithe l’a soigné, guéri en secret. Il dit qu’un jour son fils sera roi d’Ithaque ; il ne faut qu’attendre. Et lui, Antinoüs, te désire encore. Il m’a chargé de te l’apprendre : tu seras reine avec lui comme avec Ulysse.
Les lèvres de Pénélope frémirent, telle une blessure qui se rouvre. Elle éprouvait un épouvantable émoi. Comme Antinoüs était beau ! Comme il était jeune, fort ! Assurément si le héros Ulysse ne l’avait abattu par surprise, lui le premier !… Et dix ans, onze ans, auparavant, à cette heure, il jurait déjà : « Il faut que tu sois mienne ! »
— Je revivrais ! songeait-elle, orgueilleuse et tremblante je revivrais !
… Tais-toi, cria-t-elle tout à coup. Lâche ! Esclave, fils d’esclave !… Si tu ajoutes un mot, je te livre à Ulysse !
— Mais pourquoi ?… demanda Iros.
— Ton âme ne saurait comprendre. Va-t-en !
Elle venait de penser : « Je suis… j’étais Pénélope. Il convient que je le sois toujours… Longue, longue, inutile et glorieuse lutte contre moi-même, lutte affreuse de vingt années, te rendrais-je encore plus inutile et dérisoire en me déshonorant, maintenant, maintenant ! Il est trop tard. Quelques mois d’un faux bonheur, et ce serait l’opprobre, l’abandon… oh ! non, non ! Pénélope restera la malheureuse et fière Pénélope, ou alors, elle ne serait rien ! »
Elle ne dit pas un mot à Ulysse de sa rencontre avec Iros. Ne voulant point céder à Antinoüs, elle ne voulait pas non plus que son époux le tuât. Mais à compter de cet instant, Pénélope alla souvent verser de l’huile et du vin sur la tombe de ces jeunes gens qui l’avaient trop vainement aimée. Elle n’avait, de sa fidélité, nul regret qui fût indigne d’elle ; pourtant un remords mélancolique. Ce fut à cette place que la trouva, un matin, la mère d’Amphimédon, qu’Ulysse avait envoyé dans l’Hadès. Cette femme tenait une fourche à la main ; dans la haine qu’elle nourrissait contre toute la maison du meurtrier, des pointes aiguës de cette fourche elle traversa le foie de l’épouse d’Ulysse. En tombant, Pénélope eut un douloureux sourire.
— C’est bien, c’est très bien ainsi, dit-elle.
Des jeunes hommes étaient accourus, trop tard, à son secours.
— Comme elle était belle, encore ! dit l’un d’eux essayant de la relever.
Alors Pénélope, rouvrant les yeux, murmura d’une voix étrange :
— Merci !
Car elle était satisfaite de mourir sans avoir subi l’humiliation que l’âge impose aux femmes.
Il n’y avait plus qu’Ulysse. Montant dans la chambre haute où Pénélope gardait le trésor de ses beaux vêtements de lin et de laine, la chambre secrète, au seuil de chêne, qu’autrefois un habile ouvrier avait taillé dans le bois plein, tirant les lignes au cordeau avant d’y ajuster la porte brillante, qui résonne comme un taureau mugit dans un pré, quand l’ouvre la clef insinuante. Ulysse prit les étoffes brodées à la main, enrichies de plaques d’or qui figuraient des fleurs, des abeilles, des poulpes marins. Il prit les somptueux bijoux d’or, sertis de gemmes rouges, vertes, bleues, honneur de la chaste Pénélope : et, afin que tout cela pût la suivre dans l’Hadès, il le brûla sur le bûcher funèbre. Et il immola tous ses bœufs. Ce fut une large hécatombe, dont les vivants s’émerveillèrent, et qui réjouit l’ombre chère du corps divin qui n’était plus.
Ulysse lui avait donné tout ce qu’il possédait. Il s’assit encore une fois dans sa maison solitaire. L’heure marquée par Tirésias avait sonné ! Lui aussi devait partir, errer de nouveau longtemps, jusqu’à sa vieillesse, afin que s’accomplît le sort qui était sur lui, et qu’il rencontrât, aux extrémités du monde, des hommes qui n’ont jamais vu la mer, ne salent point ce qu’ils mangent, ignorent les nefs aux proues éclatantes, teintes de cinabre, et les avirons, membres agiles de ces nefs vivantes.
Il descendit vers la plage. Déjà les matelots, attentifs à ses ordres, finissaient d’entasser, dans la panse de la barque longue, les outres de vin noir, les viandes fumées, les olives, le pain deux fois recuit. Ayant tendu les câbles goudronnés, rempli d’étoupes et de brai les jointures étroites de la quille, ils poussaient, à force de bras, la nef dans la mer, nourrice des poissons et des hommes. Et comme, d’un œil exercé, Ulysse contemplait leurs travaux, voilà qu’il sentit, sur sa main, quelque chose de doux et de mouillé comme une larme. Il se retourna, étonné qu’un être au monde eût pitié de lui, et pleurât son départ. C’était Argos, son chien, le même qui, le premier, l’avait reconnu chez Eumée, le porcher, à son retour dans Ithaque. Toujours galeux, couvert de vermine, misérable, affamé, c’était lui encore qui, le dernier, lui disait adieu, semblant vouloir faire entendre : « Il y a toujours quelqu’un qui t’aime ! »
— Tu viendras donc, Argos, tu viendras avec moi, puisque toi, du moins, tu ne m’as pas oublié !…
Alors, le prenant par la peau du cou, il le jeta dans la barque.
Mais le chien, en ayant fait deux fois le tour, flairé le bordage, les agrès, les bancs fraîchement grattés à la doloire, fit un grand bond, et s’enfuit, parce que, décidément, il avait trop peur de cette onde remuante, amère, et se méfiait de cette chose creuse, à l’odeur inconnue.
Ainsi s’en fut Ulysse, le héros, selon l’ordre du Destin, implacable aux hommes qui vieillissent, seul, seul, infiniment seul, pour errer vers des terres lointaines, longtemps, avant de mourir, parmi des peuples qui ne connaissent pas le pain.
Cependant il s’écriait, inébranlable :
— Qu’importe ! Allons ! Quels que soient les douleurs, les maux, les deuils, les déceptions, les abandons ! Quels que soient les lâchetés des vivants, le silence atroce des morts, la perfidie des hommes, les pièges de la mer insidieuse, un jour je redeviendrai Roi. Non ! Car je n’aurai jamais cessé de l’être !
Invisible, au-dessus de sa tête, Athène l’agréait.
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| Le cid et sa belle-mère | |
| Véritable histoire de la découverte de l’Amérique | |
| Conte des Rois | |
| L’authentique aventure de Pygmalion | |
| Hercule et Omphale | |
| Extraits des mémoires de Pagello | |
| Le jugement de Salomon | |
| Quand ils revirent Antinéa | |
| Le laboureur et ses enfants | |
| Après la mort des prétendants |
ACHEVÉ D’IMPRIMER POUR
LES ÉDITIONS DES PORTIQUES,
LE 27 SEPTEMBRE 1928,
PAR L’IMPRIMERIE FLOCH,
A MAYENNE (FRANCE).