Title: La fugitive
Author: Rabindranath Tagore
Translator: Renée de Brimont
Release date: January 25, 2026 [eBook #77770]
Language: French
Original publication: Paris: Gallimard, 1922
Credits: Laurent Vogel (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))

RABINDRANATH TAGORE
TRADUCTION DE
RENÉE DE BRIMONT
ÉDITION ORIGINALE
PARIS
ÉDITIONS DE LA
NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
3, RUE DE GRENELLE. 1922
IL A ÉTÉ TIRÉ APRÈS IMPOSITIONS SPÉCIALES CENT HUIT EXEMPLAIRES IN-QUARTO TELLIÈRE SUR PAPIER VERGÉ LAFUMA NAVARRE AU FILIGRANE DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE, DONT HUIT EXEMPLAIRES HORS-COMMERCE MARQUÉS DE A A H, CENT EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX BIBLIOPHILES DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE NUMÉROTÉS DE I A C ET SEPT CENT QUATRE-VINGT-DIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER VELIN PUR FIL LAFUMA-NAVARRE DONT DIX HORS-COMMERCE, MARQUÉS DE A A J, SEPT CENT CINQUANTE EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX AMIS DE L’ÉDITION ORIGINALE NUMÉROTÉS DE 1 A 750, TRENTE EXEMPLAIRES D’AUTEUR HORS COMMERCE NUMÉROTÉS DE 751 A 780.
EXEMPLAIRE No
TOUS DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION RÉSERVÉS POUR TOUS LES PAYS Y COMPRIS LA RUSSIE, COPYRIGHT BY LIBRAIRIE GALLIMARD 1922.
Les poèmes qu’on va lire furent primitivement écrits en bengali. L’auteur les a lui-même traduits en anglais, la seule langue européenne qu’il connût, et c’est lors de son récent séjour à Paris qu’il voulut bien me confier la traduction française.
Quelles images, quelles expressions rendraient la noblesse de cette figure de prophète, l’atmosphère à la fois mystérieuse et sereine dont elle est baignée ? D’une voix juste, musicale, Tagore psalmodiait plutôt qu’il ne chantait, sur des rythmes composés par lui, ses poèmes hindous métrés et rimés comme la prosodie occidentale…
Il eut la grâce de m’en envoyer un certain nombre qui ne figurent pas dans le recueil paru en Angleterre. De mon côté, pour des raisons de dilection, je ne pris pas dans son entier l’ouvrage anglais : en sorte que les lecteurs de celui-ci relisant en français La Fugitive, y verront des dissemblances même quant au fond.
Pour la forme, je me suis moins attachée à rendre le mot à mot précis qu’à retrouver la fraîcheur de sentiment, la balsamique senteur d’Asie un moment respirée, quand j’écoutais Tagore au fil des strophes dont je ne saisissais que l’expressive mélodie.
Si le traducteur ne se sert point des mots qui cheminent pas à pas c’est que l’idée, à ce moment, est ailée. Des deux fidélités, celle qui suit la pensée comme une esclave entravée et celle qui l’accompagne avec d’autant plus d’amour et de piété qu’elle est libre, j’ai cru pouvoir préférer la dernière.
Vous glissez dans l’ombre, ô Fugitive dont l’immatérielle présence laisse derrière elle un sillage lumineux !
Votre cœur est-il perdu pour l’Amant qui vous appelle à travers d’infinies solitudes ? Est-ce la rapidité de votre fuite qui répand ainsi sur vos épaules le désordre orageux de vos tresses ?
Vos pieds, en baisant la poussière de ce monde, y laissent une empreinte de douceur ; vous arrachez du fond des abîmes de la mort toute vie et tout épanouissement, et si quelque lassitude vous arrêtait soudain, l’univers cesserait d’exister.
Le rythme de ces pas invisibles m’émeut !… Le psaume des flots écoulés vibre en moi ! Vous m’entraînez de monde en monde, d’apparence en apparence, et j’apprends des joies, des douleurs et des chants.
La marée est haute ; le vent souffle ; la barque danse comme le désir même de mon âme…
J’abandonnerai sur la rive mon trésor et je voyagerai par des nuits insondables jusqu’aux immortelles clartés !
La finissante journée s’embuait. Une première étoile parut, indécise, aux confins des mornes solitudes du ciel.
Je me retournai pour contempler derrière moi la route tracée, songeant comme le long des jours elle n’avait servi que pour un voyage unique et pour n’être plus jamais parcourue de nouveau.
L’histoire de ma venue ici-bas gît-elle donc ainsi, muette, dans cette traînée de sable ? Va-t-elle de la colline matinale jusqu’à l’insondable nuit ?
Assis à l’écart je songe encore. La route parcourue est peut-être semblable à une harpe ; peut-être attend-elle pour chanter ce qui fut, les doigts divins du Maître et l’ombre plus dense du crépuscule.
D’où vient ton inquiétude, Bien-Aimée ? Laisse mon cœur toucher le tien et que sous mes baisers s’efface ta douleur muette.
Des mystères de la nuit nous est venue cette heure, afin que l’amour s’y crée un monde nouveau entre les portes closes, à la lueur de cette lampe unique.
Nous n’avons pour toute mélodie qu’un roseau sur lequel nos lèvres se poseront tour à tour ; pour couronne nous n’avons qu’une guirlande dont je parerai mon front après en avoir paré le tien.
Arrachant de ma poitrine ce voile, je préparerai sur le sol notre couche ; l’unisson des caresses et un sommeil de délices empliront notre univers étroit et sans bornes.
J’ai mis une robe nouvelle aujourd’hui, parce que mon corps voudrait chanter.
Ce n’est pas assez de m’être à jamais donnée ; du fond de mon amour il me faut créer de nouveaux dons chaque matin. Et ne lui paraîtrai-je pas une offrande nouvelle, vêtue de cette nouvelle robe ?
Pareille au ciel vespéral mon âme se colore d’une allégresse infinie, voilà pourquoi je changerai mes voiles afin qu’ils soient tantôt du vert de la jeune herbe fraîche, tantôt nuancés comme un champ de riz en hiver.
Aujourd’hui ma robe ressemble à l’azur pluvieux. Elle prête à mes membres la teinte de l’illimité, le reflet des collines d’outre-mer. Elle porte dans ses plis la joie des nuages d’été qui voyagent à travers le ciel.
A toi je me suis entièrement donnée. Je n’ai conservé qu’un simple voile de réserve.
Il est si mince que tu souris en secret et que j’en ressens un peu de honte.
Les souffles printaniers le déplacent ; le trouble même de mon cœur en remue les plis comme une vague remue son écume.
Ne me blâme pas, mon amour, de m’être cachée sous les brumes de ce voile.
Ma réserve n’est pas une feinte, c’est la tige frêle qui porte la fleur de ma dévotion pour devant toi s’incliner avec des grâces réticentes.
Ne te soucie pas de son cœur, mon cœur ; abandonne-le dans l’obscurité. Qu’est-ce donc, si ses perfections ne viennent que de son corps, ses charmes de son seul visage ? Laisse-moi m’enivrer du simple éclat de ses yeux !
Je ne veux pas savoir si c’est une maille illusoire dont ses bras m’ont enlacé, car la maille elle-même est exquise et rare. Et du désenchantement ne peut-on sourire pour l’oublier ?
Ne te soucie pas de son cœur, mon cœur. Demeure satisfait si la musique est sincère malgré que les mots soient mensongers.
Jouis de ses grâces lorsqu’elles ondoient comme un nymphéa sur une moiroitante et décevante surface, et quelle que soit la chose qui dort au fond de l’eau !
Dans une heure d’inconscience je suis venu. Mais toi, lève les yeux et laisse-moi deviner si des fantômes s’y attardent encore, semblables à ces nuées qui musent au zénith. Et puisque je suis là, tolère ma présence.
Les roses du jardin boutonnent déjà ; elles ignorent que nous négligerons de les cueillir lorsqu’elles seront fleuries… L’étoile du matin palpite ; une lueur se mêle aux rameaux dont s’ombrage ta fenêtre, comme en des jours passés.
Mais que ces jours soient passés je l’oublie durant une heure.
J’oublie si jamais tu m’as humilié en te détournant lorsque je t’ouvrais mon âme. Il ne me souvient que des mots arrêtés sur tes lèvres tremblantes, et d’avoir vu dans ton regard glisser les ombres de la passion.
J’oublie que tu as oublié ! me voici.
O que je sois pourvu d’un secret — tel dans un nuage d’été la pluie non répandue — un secret enveloppé de silence avec lequel je pourrais flâner !
O que j’aie quelqu’un à qui murmurer des paroles d’amour, là-bas où les ondes paresseuses s’étirent sous les arbres ensommeillés !
Cette heure semble attendre un avènement, et vous me demandez la cause de mes larmes. Je ne puis vous la dire — c’est le secret qui ne m’est pas encore révélé.
Il me souvient du jour.
La lourde pluie fait trêve un instant, puis tombe à nouveau, serrée et capricieuse et comme violentée par de brusques haleines.
J’ai pris ma harpe. Sans hâte, j’en frôle les cordes jusqu’à ce que la musique inconsciente ait épousé de cette tempête les cadences folles.
Elle a quitté son ouvrage ; elle s’est arrêtée à ma porte ; elle repart d’un pas mal assuré. Elle est revenue, et contre le mur appuyée elle attend ; enfin, lentement elle est entrée et s’est assise.
Tête basse elle coud sans parler ; mais bientôt elle laisse là son aiguille et regarde par la fenêtre, à travers la ligne brouillée des arbres.
Cela seulement : une heure de crépuscule pluvieux ; de l’ombre ; un chant… Du silence.
Mes chants sont des abeilles qui suivent ton sillage embaumé ; autour de tes grâces craintives elles bourdonnent et sont avides d’un butin secret.
Quand la fleur du matin s’incline accablée, quand les torpeurs de midi descendent sur la forêt muette, mes chants reviennent avec des ailes plus languides — des ailes poudrées d’or !
Que faisiez-vous de vos chansons, mon oiseau, lorsque vous vous blotissiez dans ce nid tiède ? N’y trouviez-vous pas une joie complète ? Quelle nostalgie vous fait donc exhaler votre âme dans l’infini du ciel ?
— Mon bonheur restait sans voix dans les tiédeurs du nid ; dans l’infini du ciel j’ai découvert que je savais chanter.
Parce que l’air s’attendrit du parfum des Bakulas, et que les rayons de la lune s’épandent sur les branches comme s’ils tombaient d’une coupe renversée par des dieux ivres, vous cherchez en vain quelque prétexte pour rappeler celui qui partit les yeux noyés de larmes.
Cette nuit-là aussi prodiguait ses fleurs ; les ombres restaient immobiles sur le gazon, les rayons de la lune semblaient attendre qu’un mot de douceur sortît de vos lèvres. Mais vous n’avez pas parlé, et avec l’aube il est parti. A présent c’est en vain que vous cherchez un prétexte pour le rappeler…
La lune d’Avril promène encore ses rayons de corolle en corolle, mais parce que cette nuit-là vous vous êtes injustement tue, l’instant plein de trésors qu’elle vous offrait demeure à jamais perdu. Et maintenant vous cherchez en vain un prétexte pour rappeler celui qui vous a quittée, les yeux noyés de larmes !
Des amants s’approchent de vous, ma Reine ; ils déposent orgueilleusement leurs trésors à vos pieds, et mon tribut, à moi, n’est composé que de chimères.
La tristesse s’est glissée au cœur de mon univers ; ma meilleure part s’est assombrie.
Alors que les heureux se rient de ma misère je vous demande de pleurer sur elle et de la rendre ainsi précieuse.
Je vous apporte un instrument sans voix ; j’en ai forcé les cordes pour atteindre une note suprême, et les cordes se sont brisées.
Alors que des maîtres narguent ces cordes brisées je vous demande de prendre dans vos mains ma lyre et d’emplir le silence avec votre chant.
Vous m’avez magnifié selon votre amour, moi qui suis un homme au milieu des autres, plongé dans le courant vulgaire, balloté par la changeante faveur du monde.
Vous m’avez fait place là où les poètes vont déposer leurs offrandes, là où des amants aux noms illustres se saluent à travers les âges.
Des indifférents me croisent au marché ; ils ignorent que mon corps est devenu précieux sous vos caresses ; ils ne savent pas qu’en moi je porte votre baiser comme le soleil porte en lui ce sceau divin qui l’embrasa d’une flamme inextinguible !
Cette nuit j’ai composé une chanson, mais vous n’étiez pas là.
J’ai trouvé les mots que j’avais en vain cherchés tout le jour. Oui, du sein de la paix nocturne ils se sont rythmés en musique, tandis que les étoiles, une à une s’allumaient. Mais vous n’étiez pas là.
Je voulais, ce matin, vous chanter ma chanson ; mais si je n’en ai pas oublié la musique les mots rebelles m’échappent, à présent que vous êtes là !
J’ai désiré tracer les mots de l’amour dans leur propre couleur ; mais comme ils se cachent au fond de mon être et comme nos larmes sont pâles !
Les reconnaîtras-tu, mon amie, ces mots sans couleur ?
J’ai désiré dire les mots de l’amour dans leur propre musique, mais cette musique ne résonne que dans mon cœur et mes yeux sont chargés de silence.
Les reconnaîtras-tu, mon amie, ces mots sans musique ?
Posez là votre lyre, mon amour ; laissez à vos bras la liberté de m’enlacer.
Que mon cœur au toucher de vos doigts atteigne les extrêmes bords du sentiment.
Ne penchez pas la tête, ne la détournez pas ; mais offrez-moi votre baiser comme l’arôme longtemps contenu dans un calice.
N’étouffez pas cette minute avec de vaines paroles, mais qu’une grande vague silencieuse nous entraîne vers des délices sans limites.
Cette nostalgie des jeux de l’Amour, mon amour, n’est pas seulement mienne mais vôtre.
Vos lèvres sourient, vos pipeaux chantent parce que mon amour les inspire.
Votre désir s’impatiente aussi vivement que mon désir !
Moi, l’oiseau prisonnier, devant l’obscurité du ciel je t’interroge, bel oiseau libre ! Dis-moi, est-ce là le dernier jour du monde ? Le soleil ne viendra-t-il plus dorer les barreaux de ma cage ?
Va donc, toi ! Monte au-dessus de cette conspiration des nuées ; cherche l’illusion qui me manque… Chante ! Chante pour moi la lumière éternelle !
Je crois t’avoir aperçue en songe avant de te connaître ; telles sont les presciences d’Avril avant les plénitudes du printemps.
La vision que j’eus de toi n’est-elle pas venue alors que toutes choses s’imprégnaient du parfum des Sals en fleurs, quand le scintillement vespéral de la rivière ajoutait comme une frange à la blondeur des sables, quand les rumeurs des jours d’été s’entremêlaient vaguement ?
Oui, moqueuse et fuyante la vision que j’eus de ton visage en des heures évadées !
Je suis pour toi comme la nuit. Je ne puis te donner que la paix et le silence cachés dans l’ombre.
Lorsque dès l’aurore tu ouvriras les yeux, je te laisserai au bourdonnement des abeilles et au chant des oiseaux.
Mon offrande ne sera qu’une larme versée sur ta jeunesse ; tes sourires en en sortiront plus frais ; elle saura voiler la cruelle jubilation du jour.
Nous sommes venus ici tous les deux, amie, et voilà qu’à ce carrefour je m’arrête pour te dire adieu.
La route s’ouvre large et droite devant toi ; mon but, à moi, ne peut être atteint que par d’inconnus chemins de traverse.
Je suivrai le vent et les nuées ; je suivrai les étoiles jusqu’au faîte de la colline où l’on voit poindre l’aube ; je suivrai les amants qui tressent avec leurs paroles nombreuses une même guirlande.
Entre tant de jours vous avez choisi celui-ci pour visiter mon jardin, alors que la pluie a passé sur mes roses et que sur les gazons s’éparpillent des feuilles arrachées.
Je ne sais ce qui vous amena malgré le dépouillement des haies et les rigoles qui sillonnent mes allées… Dissipée, la prodigue richesse du printemps ! Évanouis, les chants et les parfums d’hier !
Et pourtant demeurez un peu. Laissez-moi découvrir encore pour vous, et bien que votre jupe n’en puisse être remplie, des fleurs oubliées. Le temps presse, car les nuages s’amoncellent, et voilà de nouveau l’orage.
Jadis, chaque matin, quand la rosée luisait dans l’herbe, vous veniez balancer mon hamac. Mais, glissant des sourires aux larmes, je ne vous reconnaissais pas.
Durant les somptueux midis d’Avril vous me parliez, je crois, de vous suivre. Mais je cherchais votre visage, et voici qu’entre nous passaient des processions fleuries, et des hommes et des femmes jetant leurs chansons aux souffles du sud.
Sur la route je vous ai croisé sans vous reconnaître. Et puis, certains jours plein du vague parfum des lauriers roses, plein du vent qui s’obstinait parmi les gémissantes palmes, je vous ai longuement considéré. Et je ne savais pas si vous m’aviez jamais été inconnu.
Des paroles vagues m’obsèdent, mais je laisserai le silence et la nuit s’exprimer lentement en musique.
Ma vie est aujourd’hui comme un cloître où l’on fait pénitence et où le printemps hésite à remuer et à murmurer.
Il n’est pas l’heure pour vous, mon amour, de franchir le pas de ma porte. A la seule crainte d’entendre le cliquetis de vos bracelets s’émeuvent les échos du jardin…
Les roses, pour embaumer, doivent patienter encore ; ne donnez pas aux corolles fermées l’inquiétude de s’épanouir avant le temps !
Je suis heureux que votre regard de pitié ne s’attarde pas sur moi.
L’enchantement de la nuit et mes paroles d’adieu qui résonnaient avec l’accent du désespoir ont seuls amené des pleurs au bord de mes paupières. Mais le jour va poindre, mon cœur s’affermira et il n’y aura plus de loisir pour les larmes.
Qui donc prétend que l’oubli est impossible ?
La mort pitoyable ronge les moëlles de la vie pour mettre un terme à ses folles entreprises ; l’orageuse mer calmée retourne à son berceau ; les feux de la forêt s’assoupissent sur leur couche de cendres. Vous et moi nous nous quittons, et la distance qui nous sépare disparaîtra bientôt sous les herbes sauvages et sous les fleurs épanouies.
Notre destin voyage sur une mer non traversée dont les vagues se poursuivent dans un jeu de cache-cache incessant.
C’est l’inquiète mer du changement ; elle perd et perd encore ses troupeaux, et bat des mains contre le ciel immuable.
Au centre de cette mer éperdue, entre l’aube et la nuit, Amour, vous êtes l’île verdoyante où le soleil baise l’ombre vaporeuse, où les oiseaux sont les amants chanteurs du silence.
Le murmure magique du printemps, entrebaillant une porte secrète, découvre la Princesse de beauté qui fit en moi sa demeure. Toujours elle fut là, blottie au fond d’un berceau d’illusions, et le rythme de mon cœur l’endormait. Aujourd’hui ses voiles se sont soulevés, les parfums errants des jardins enchantés l’ont frôlée et l’ont réveillée. Elle contemple avec surprise, reflétée dans un miroir poli, la marque nuptiale peinte sur son front en des temps oubliés.
J’entends les échos d’une ballade dont je ne sais si elle dit faux ou vrai, mais dont je sais qu’elle est étrange ; mes pensées se sont enfuies vers le pays des choses qui n’arrivent pas mais qui sont ; dans l’île aromatique qui repose au-delà des océans, des femmes tordent au soleil leurs cheveux humides, ou s’étendent sous les branches remuées des bois de santal… Et je courtise celles que je n’ai jamais vues et que jamais je ne connaîtrai.
Je suis la barque ; vous êtes la mer et aussi le nautonier.
Vous m’entraînez dans les profondeurs, mais pourquoi m’inquièterais-je ?
Vaut-il mieux atteindre le port que de se perdre avec vous ?
J’ai rencontré de nombreuses vierges en de lointains pays. Les unes m’abordaient pour me demander mon nom, d’autres baissaient les yeux et demeuraient muettes. J’ai vu des sourires aigus comme des épées et des sourires évoquant un abîme de larmes. Et j’allais toujours, attiré par la distance qui renouvelle ses promesses incertaines comme ses différents paysages.
C’est aux jours printaniers, avec les feuilles naissantes, que j’atteignis le royaume enchanté du Sommeil. A travers une haie de serviteurs endormis je franchis la porte d’un palais. Le long des longs corridors vides je passai devant la chambre du Roi et la chambre de la Reine, et puis j’arrivai à la chambre où, couchée sous les lueurs adoucies du crépuscule, dormait la fille du Roi.
Son lit moëlleux était blanc comme un pétale de lotus. Ses tresses répandues au bord de l’oreiller ressemblaient à une sombre cascade immobile ; son bras gauche était jeté sur le désordre de ses voiles et son bras droit reposait sur sa poitrine remuée par un souffle égal. Dans cet étrange domaine du Sommeil elle semblait en vérité l’image même du Rêve !
Agenouillé devant elle, j’ai penché mon visage au-dessus du sien jusqu’à ce que son haleine fît bondir mon sang ; j’ai fixé longuement ses paupières closes et je les ai baisées pour que mon baiser pénétrât jusqu’à ses songes… Sur une feuille de bouleau je traçai mon nom et j’ajoutai ces mots : « Dormeuse, je t’abandonne mon cœur. » Enfin, ayant noué la feuille de bouleau à ma chaîne de perles et l’ayant jetée sur ses cheveux épars, je m’enfuis.
… Mais l’enchantement se dissipe ; le royaume dormant sort peu à peu de sa torpeur. Au fond du silence vibrent des voix humaines ; le Roi et la Reine se sont réveillés, et les jeunes Princes s’émerveillent de voir la terrasse nue envahie par des herbes déjà hautes. Dans la chambre où les lampes se sont éteintes, où l’encens des cassolettes n’est plus qu’une pincée de cendres, la fille du Roi assise sur sa couche contemple tour à tour une feuille de bouleau et une chaîne de perles.
Pudiquement, d’une tunique elle revêt sa gorge nue ; frissonnante elle épie, elle cherche, et ne découvre nul mystérieux visiteur. Elle lit et relit le message tracé sur la feuille de bouleau : elle prend son front entre ses mains, et s’interroge, et s’interroge encore. Et longtemps elle demeure incertaine.
Près d’elle les secrets de la nature sont murmurés par les feuillages du jardin, mais elle sent que de pareils secrets accompagnent les battements précipités de son cœur ; les souffles du vent viennent de temps à autre lui poser une impatiente question, et c’est la même question qui hante son esprit troublé. La fille du Roi s’interroge : Qui donc déposa sur sa chevelure un message amoureux et une chaîne de perles ?
Ainsi passent les jours. Le printemps disparaît, faisant place à l’été pluvieux ; ensuite vient l’automne dans la chaude lumière qui dore les moissons mûres ; l’hiver, avec ses brumes matinales, avec ses nuits hostiles, succède à l’automne. Et voici que le nouveau printemps renaît des saisons mortes. La fille du Roi est à sa fenêtre ; parmi ses cheveux défaits brille toujours une chaîne de perles…
Aux premiers matins du monde, Madâna, dieu de l’Amour, vous rôdiez ici-bas parmi les mortels. Votre frémissant oriflamme ralliait de jeunes hommes qui s’élançaient à votre rencontre pour vous saluer. Et tandis que l’air s’embaumait du parfum des vendanges, leurs pensées, comme de chaudes roses, se couvraient d’une pourpre soudaine !
Des poètes, sur les marches de votre temple, vous présentaient leurs chants ; des gazelles en couples léchaient vos doigts divins ; le tigre et la tigresse se couchaient docilement à vos pieds. Chaque soir des vierges allumaient la torche de votre sanctuaire et déposaient devant vous les bourgeons acérés du Champâ pour en façonner des javelots.
Celles-ci, les timides, vous suppliaient de les épargner lorsque, soulevant votre arc, vous en étirez la corde ; celles-là, les curieuses, dérobant en secret une flèche de votre carquois en essayaient la pointe sur leur sein. Quand vous dormiez las et languide, à l’ombre des forêts, des fiancées passaient, repassaient devant vous et remuaient les clochettes de leurs ceintures tout en vous épiant d’un regard sournois et voilé.
L’une d’elles ne vint-elle pas au bord de la rivière ? Ignorant encore qu’elle serait votre victime et paresseusement étendue sur la berge herbeuse, elle laissait sa cruche flotter dans le courant. Vous approchiez… Votre rire éclatant surprit sa rêverie… Confuse elle se leva et tenta vainement de vous punir en vous lançant de l’eau.
Retournez vers la terre, dieu de l’Amour ! Les fleurs sauvages voudraient se mêler au désordre de vos boucles ; la lampe nuptiale, au fond du silence nocturne, attend votre venue ; la terre desséchée songe au baiser de vos pas. Le cœur de l’homme, comme une coupe offerte, demande à recevoir le vin de votre Paradis !
Le feu de ta colère, ô Shiva, divin Ascète, a réduit en cendres le corps de Madâna pour délivrer son âme — ainsi s’est-elle répandue à travers les éléments ! Depuis lors, jour et nuit, son haleine trouble celle du vent ; le brouillard de ses larmes descend comme un voile sur le visage des crépuscules ; sa plainte semble émaner du sein même des choses, et son chant assourdi, dans le silence des soirs d’Avril met en extase la terre !
L’adolescent s’émerveille des sauvages ardeurs qui soudain vibrent en lui avec le rythme de son sang ; la vierge interroge les signes mystérieux qui lui sont faits par la nature ; les épaves d’un monde de félicités semblent glisser sur les nuages d’Automne… Un message nous est confié par ce tournesol épanoui sous le soleil du jour.
Le halo de la lune entre les branches ressemble à la robe lumineuse d’une apparition déjà dissipée ; la rougeur naissante de l’aube évoque un sourire évasif derrière un masque à demi levé ; là où des amants, jadis, échangeaient leurs baisers, naissent aujourd’hui les fleurs de la prairie. Ta colère, ô divin Ascète, n’a consumé le corps de Madâna que pour immortaliser son fantôme dans l’âme de l’univers !
Vous n’êtes ni mère ni fille, ni fiancée, Ourvashi ! Vous êtes femme pour avoir de telle sorte volé l’âme du Paradis !
Quand le soir fatigué s’en revient avec les troupeaux, vous ne préparez point les lampes de la demeure ; vous n’entrez pas avec un cœur ému, avec un sourire tremblant, heureuse du secret nocturne, dans la couche nuptiale. Comme l’aurore vous êtes sans voiles, Ourvashi, et sans honte.
Nul n’imaginerait le débordement de splendeur qui vous créa !
Sortie des flots dès le premier matin du premier printemps vous portiez la coupe de la vie dans votre main droite et du poison dans votre main gauche. L’orageux océan, apaisé comme un serpent qu’on charme, roulait ses têtes innombrables à vos pieds. Votre grâce radieuse émergea des écumes, nue et sans tache et pareille à la fleur du jasmin.
Fûtes-vous jamais enfantine ou timide, Ourvashi, jeunesse inaltérable ?
Dormiez-vous, Fille des îles de corail, bercée au fond des nuits bleues et fluides, parmi ces étranges reflets de gemmes que prennent les coquillages, au milieu des monstres multiformes qui grouillaient ici-bas avant la naissance du jour ?
Vous êtes adorée des hommes de tous les temps, ô perpétuelle Merveille !
Le monde s’émeut d’une souffrance enchantée au seul regard de vos yeux. Les ascètes vous abandonnent le fruit de leurs austérités, les chants des poètes tournoient dans le parfum de votre présence. Vos pieds, portés par une insouciante joie, sonnent sur les ailes du vent comme des cloches d’or.
Vous dansez devant les dieux, lançant des rythmes nouveaux à travers l’espace, Ourvashi !
La terre alors sent frissonner ses herbes et ses feuillages, les moissons d’automne se balancent, les mers se soulèvent de toutes leurs furieuses vagues cadencées ; les astres, perles passées à la chaîne qui saute sur votre gorge et qui se brise, les astres tombent du firmament, et les cœurs humains palpitent d’une ardeur renouvelée.
La première, Ourvashi, vous avez rompu le sommeil des âges et fait vibrer les airs d’un frémissement d’inquiétude.
L’univers vous baigne de ses larmes ; vos pieds sont rougis du sang de son cœur ; légère, vous cherchez votre équilibre sur l’instable corolle de lotus du désir, et vous jouez sans fin dans cette intelligence sans limites où Dieu compose ses rêves tumultueux !
Quelques-uns des poèmes qui vont suivre furent inspirés à Tagore par les chants des Bauls, secte errante et mendiante de l’Inde.
Si j’avais vécu dans Ujjain, la ville royale, à l’époque où Kalidâsa fut poète du roi, j’aurais connu quelque fille de Malva et ma pensée se serait émue des musiques de son nom.
Elle m’eût, à travers l’ombre oblique de ses cils, effrontément regardé ; elle eût prétexté d’accrocher son voile aux rameaux d’un jasmin pour s’attarder auprès de moi.
De telles choses advinrent en des jours passés dont l’empreinte disparaît sous les feuilles mortes, et les étudiants d’aujourd’hui se querellent sur des dates qui jouent à cache-cache.
Ces âges enfuis, je ne les pleurerai point ; mais hélas ! et encore hélas ! que les filles de Malva s’en soient allées à leur suite… En quelles sphères divines ont-elles donc porté leurs corbeilles débordantes de roses ?
Je m’attriste, ce matin, d’être né trop tard pour rencontrer celles que j’aurais dû connaître ; et pourtant Avril porte les mêmes fleurs dont elles tressaient leurs cheveux.
La même brise du sud qui remuait leurs voiles balance les roses d’à présent, et nulle joie ne manque à ce printemps que Kalidâsa n’est plus là pour chanter.
Mais je sais bien que s’il me voit du Paradis des poètes il a des raisons d’être jaloux !
Mon cœur est une flûte dont a joué mon amant. Si quelque jour elle doit tomber en des mains étrangères, qu’il la jette au loin !
La flûte de mon amant lui est chère. Si jamais une autre haleine en veut tirer des sons d’un autre mode, qu’il jonche le sol de ses débris !
Vous êtes à l’infini variée dans l’exubérance de l’univers, Dame aux multiples magnificences !
Votre route est semée de lumières, votre attouchement fait naître des fleurs, la traîne de votre robe balaye une danse d’étoiles, et vos musiques aux notes diverses trouvent leur écho parmi des mondes innombrables !
Mais unique dans l’inconnaissable mystère de l’âme, ô Dame du silence et de la solitude, vous voici corolle de lotus sur la tige de l’Amour…
Quand le destin nous devient avare et que les mondes de l’amour s’évanouissent ; quand les caresses, quand les sourires nous sont comptés ou refusés ; quand les amis d’hier nous négligent et que nos débiteurs nous fuient, alors il est temps pour vous, Poète, fermant au cadenas votre porte, d’unir les mots aux mots et les rythmes aux rythmes.
Quand le destin d’humeur changeante nous accorde des faveurs nouvelles ; quand le fleuve des plaisirs, naguère desséché, inonde soudain notre vie ; quand les amis frappent à notre porte et que les ennemis font trêve ; quand des yeux tendres nous contemplent et que des sourires nous envoient leurs messages, alors il est temps pour vous, Poète, de livrer vos rythmes au vent, d’unir votre cœur à un cœur et vos lèvres à d’autres lèvres.
Tu te donnes à moi comme une fleur qui ne s’épanouit qu’aux approches du soir et dont la présence se trahit par les senteurs qu’elle dégage dans l’ombre. Ainsi vient à pas sourds le printemps, quand ses bourgeons gonflent les écorces.
Tu t’imposes à mon esprit comme les hautes vagues de la marée montante, et mon cœur se noie sous des chants houleux.
Je pressentais ta venue comme la nuit pressent l’aube. A travers des nuages qui s’empourprent un ciel nouveau m’est révélé.
O Sakhi[1], ma peine est sans bornes. Août s’en vient chargé de lourds nuages et ma demeure reste solitaire.
[1] Amie.
L’orage menace, le sol détrempé se ravine ; mon amour s’attarde au loin… Mon âme est défaillante d’angoisse.
J’entends le cri des paons et le coassement des grenouilles. L’ombre, à présent, m’envahit toute !
Vidyapati[2] demande : « Jeune femme, comment passeras-tu tes jours et tes nuits sans ton Seigneur ? »
[2] Le nom du poète.
Je vous tiendrai caché dans mes yeux, mon amour ; j’enchâsserai votre image comme un joyau pour la porter sur ma poitrine.
Vous fûtes en moi dès l’enfance, à travers ma jeunesse, à travers ma vie entière, à travers mes rêves !
Je vous retrouve ainsi lorsque je m’éveille comme lorsque je m’endors.
J’ai songé et songé encore, et je sais que votre amour est mon trésor unique.
Chandidadas[3] dit : « Soyez tendre à celle qui vous aime dans la vie et dans la mort. »
[3] Le nom du poète.
Je me sens mêlée à la poussière sur laquelle marche mon Bien-Aimé, à l’eau des lacs dans lesquels il se baigne.
O Sakhi ! mon amour passe les bornes de la mort pour s’élancer à sa rencontre !
Je suis une avec le miroir qui double son image, une avec l’air qui le frôle lorsqu’il remue son éventail.
Govindadas[4] dit : « Vous êtes la bague d’or, jeune femme ; il est l’émeraude. »
[4] Le nom du poète.
Heureux fut mon réveil, ce matin, car j’ai vu mon Bien-Aimé. L’infini n’est qu’une joie et ma jeunesse connaît sa plénitude.
Mes doutes et mes angoisses se dissipent ; c’est aujourd’hui que ma demeure est vraiment ma demeure, que mon corps devient vraiment mon corps.
Oiseaux, chantez vos chants les plus purs ! Soleil, brillez de votre plus douce lumière ! Laissez voler vos flèches, ô dieu de l’Amour !
J’attends l’heure où je frémirai toute sous ses caresses… Vidyapati dit : « Votre bonheur est grand, femme, béni soit votre amour. »
Lorsque je t’ai rencontré par une nuit sans étoiles, perdu dans un labyrinthe obscur, mon désir fut de te guider avec ma lanterne. Mais tu ne désirais pas mon désir.
Quand je t’ai vu passer sur le chemin de l’insulte, lançant tes chansons à la poussière, mon désir fut de te couronner avec des fleurs fraîches. Mais tu ne désirais pas mon désir.
Quand tes serviteurs pleuraient ou menaçaient, réclamant un salaire indû, mon désir fut de m’offrir à toi pour rien. Mais tu ne désirais pas mon désir…
Je me suis arrêtée au bord de la route ; si ma présence ne t’est pas douce je n’irai pas plus avant.
Si tu n’as pas besoin de mon amour laisse-moi te quitter ici. Je ne mendierai plus un seul de tes regards, si les miens t’importunent.
La poussière et la lumière crue de midi m’aveuglent, mais au bord de la route j’attendrai que ton cœur, peut-être, revienne chercher le mien.
Par votre haleine je m’exhale en vivantes notes de joie ou de douleur.
Je suis une avec votre chant, qu’il soit matinal ou nocturne, qu’il se glisse parmi les rayons du soleil ou parmi les ombres du soir.
Si je devais me perdre toute dans l’envol de ce chant je n’en ressentirais nulle peine tant cette mélodie m’est chère !
Cède, ô bourgeon, cède ! Laisse ton cœur éclater enfin !
L’esprit de l’épanouissement sur toi s’est rué. Peux-tu rester bourgeon encore ?
Amant téméraire de la nature, ô Printemps, fais haleter le cœur des forêts dans son effort pour s’exprimer !
Viens en souffles d’inquiétude là où des fleurs s’épanouissent parmi des feuilles nouvelles ! Romps comme une révolte lumineuse la vigile nocturne, et sous la terre même annonce leur liberté prochaine aux semences emprisonnées !
Comme l’éclair, comme l’orage, va, pénètre soudain dans la ville nombreuse. Délivre le verbe figé ; dirige la lutte inconsciente ; ranime l’ardeur qui faiblit… Vaincs la mort !
Le bac glisse entre les deux villages qui se regardent à travers l’étroit courant.
L’eau n’est pas profonde. C’est une simple interruption dans les petites aventures quotidiennes, comme celle qui se ferait dans les paroles d’un chant alors que sa mélodie continue…
Ils se considèrent, les deux villages, à travers l’eau babillarde, et le bac glisse entre eux d’âge en âge, et du temps des semences au temps des moissons.
Quand, pareil à une épée luisante, le torrent de la colline a été replacé par le soir dans son fourreau d’ombre, une bande d’oiseaux passe avec de frissonnantes rumeurs d’ailes.
Cette fuite parmi les choses immobiles y ranime le désir soudain du mouvement ; elle déchire les réseaux du silence ; elle se révèle comme un grand émoi !
J’imagine les monts et les forêts volant à travers les âges ; j’imagine que de la nuit renaît la lumière à chaque rencontre d’étoile…
Je sens en moi-même l’essor d’un oiseau migrateur ; il se fraye une route par-delà la vie et la mort, tandis que notre monde inquiet voyage sans repos dans l’infini sans bornes.
Mes yeux ne voient que la terre, mais mon cœur aime et devine, et il connaît la joie.
Des plaisirs fleurissent autour de moi, prenant mille formes. Mais où donc est le fil secret de votre cœur qui les reliera en guirlandes ?
La flûte du Maître chante à travers toutes choses ; j’écoute, et je suis dans sa demeure.
Il est la mer, et la rivière qui mène à la mer, et il est aussi la rive.
En amour le but n’est pas douleur ou joie, mais amour !
Le libre amour unit ; il s’allume par l’amour comme la flamme par la flamme. Mais d’où vint la première flamme ?
Quand la flamme secrète apparaît, elle fait du dedans et du dehors un seul foyer, et toutes les barrières tombent en cendres.
Le poète dit : « Qui donc possède l’amour sans le payer son prix ? Quand vous refusez le don de vous-même l’univers tout entier vous devient avare. »
Mon hôte a d’étranges façons. Il arrive aux heures où je ne l’attendais pas ; et pourtant, comment refuser de l’accueillir ?
Je l’espère parfois toute une nuit durant, auprès de ma lampe allumée ; or il demeure absent, et c’est lorsque ma lampe s’éteint qu’il arrive, réclamant sa place. Puis-je le laisser à la porte ?
Je ris et je danse avec mes compagnes lorsqu’il passe soudain vêtu de deuil ; alors il m’apparaît que ma joie était vaine.
J’ai vu souvent un sourire sur ses lèvres quand mon cœur souffrait, et j’ai découvert que ma peine n’était point réelle.
Et j’accepte de ne pas toujours le comprendre.
Dès l’enfance du monde, Himalaya, sortant du sein déchiré de la terre, vous érigiez de cîme en cîme votre défi au soleil. Puis vint le temps où vous dîtes en vous-même : « Pas plus haut ! » Et votre ardeur éprise des fuyants nuages trouva sa limite et s’arrêta pour saluer l’infini.
C’est alors que la beauté, libre en ses jeux, vous décora de fleurs et d’oiseaux.
Vous demeurez dans votre solitude comme un savant sur les genoux duquel est ouvert quelque livre très ancien aux innombrables pages de pierre. Je ne sais quelle histoire y fut tracée. Est-ce l’histoire de l’éternelle union de Shiva, le divin ascète, avec Bhavâni, le divin amour ? Est-ce le drame de la Puissance unie à la Fragilité ?
Un martin-pêcheur s’est posé sur la barque vide, tandis qu’au bord du fleuve un buffle couché, les yeux mi-clos, savoure le luxe de la boue fraîche.
Le chien du village aboie ; une vache broute dans la prairie, suivie par une bande de Saliks en quête d’insectes.
A l’ombre des tamariniers, au fond du bocage paisible, se rassemblent les bruits de la nature : le pépiement des oiselets, l’appel aigu d’un milan, le cri des cigales, le plongeon d’un poisson dans l’eau.
Je découvre ainsi les limbes de la nature, et que la Terre maternelle tressaille à la première vivante étreinte contre sa poitrine !
Le soir me fait signe, et volontiers j’eusse suivi les voyageurs du dernier bac pour traverser l’ombre.
Certains regagnaient leur demeure ; d’autres partaient pour de lointaines contrées ; tous risquaient l’aventure.
Mais je demeure sur la rive ; l’été s’éloigne et l’hiver ne me donnera point de moissons.
J’attends un amour dont les déceptions et les larmes, semées dans la terre obscure, s’épanouiront en fleurs et en fruits quand renaîtra l’aurore.
Mes yeux reçoivent la quiétude du firmament, et voici que je sens passer en moi ce que sent un arbre dont les feuilles entr’ouvertes comme des coupes, débordent de lumière.
Une pensée hante mon esprit comme ces buées qui rasent les prairies ; elle se mêle aux murmures de l’eau, aux soupirs lassés des brises.
J’imagine avoir déjà vécu dans l’infini des choses de ce monde, et qu’à cet infini j’ai donné mes amours et mes douleurs !
Que de fois, vaste Terre, j’ai désiré m’unir à vous et partager l’allégresse de chacune de vos tiges érigées vers le ciel !
Je crois vous avoir appartenu en des âges lointains, longtemps avant ma naissance. Est-ce pourquoi, quand les lueurs automnales glissent sur les champs de riz, il me souvient de notre intime communion ? Est-ce pourquoi j’entends encore l’écho des voix amicales qui me répondent du seuil d’un passé mystérieux ?
Aux heures vespérales, quand les troupeaux s’en retournent vers l’étable le long des sentiers herbeux, sous la lune plus haute que les fumées du village, je songe à cette grande séparation qui se fit lors du premier matin de mon être !
Avec des adolescents venus de toutes parts j’allais vers la cour de la Reine en criant : « Reine, je viderai ta cassette ; je recevrai de tes mains la couronne de la victoire ! »
Seul parmi nous il conservait un visage serein comme la lumière du temple. Ses yeux ressemblaient aux étoiles qui s’évanouissent dans les abîmes de l’aube.
Il se tenait immobile au bord du chemin. Quand nous lui demandions s’il espérait triompher il souriait et répondait : « Mon but n’est pas la victoire. » Et nous nous moquions de ses paroles.
La Reine était assise sur son trône. Alors des sons montèrent de ma harpe, tantôt pareils à une averse d’astres, tantôt pareils à un orage d’été.
Les saisons se succédèrent et la dernière fleur de Shiuli fut lancée sur la dépouille de l’automne. J’avais pendant les mois écoulés diversifié mes chants, et c’est mon front qui reçut la couronne de la victoire.
Puis la lumière du jour s’éteignit, la foule envieuse se dispersa. A celui qui restait aux pieds de la Reine je dis : « Il est l’heure d’allumer les lampes, pourquoi ne t’éloignes-tu pas ? »
« Mon service auprès de la Reine n’aura jamais de fin, répondit-il, car c’est pour sacrifier à la Reine toute victoire et toute couronne que je suis venu. »
Je ne réclame nul salaire pour les airs que je vous ai chantés.
Je serai satisfaite s’ils ne vivent qu’une nuit durant et disparaissent dès l’aube comme les étoiles, l’obéissant troupeau qu’une bergère effrayée préserve du soleil.
Mais vous, ô mon Poète, qui parfois aussi m’avez chanté vos chants, souvenez-vous qu’à les entendre, j’ai pour toujours perdu mon âme !
Il me semble ce soir, mon amie, qu’à travers les mondes innombrables où déjà nous vécûmes, nous avons, vous et moi, laissé le souvenir de notre union. Quand je lis des légendes anciennes inspirées par des passions éteintes aujourd’hui, il me semble que jadis nous ne fîmes qu’un, vous et moi, et que la mémoire nous en revient avec la mémoire des temps…
J’imagine que le matin qui transfigurait la terre en des siècles abolis a glissé quelques rayons encore dans votre cœur comme dans le mien. Car nos cœurs restent éternellement jeunes dans la vieillesse des âges, et l’univers entier devient ainsi témoin de notre amour !
C’est au déclin du jour que je l’interrogeai : « En quel étrange pays suis-je venu ? » Elle baissa seulement les yeux, et comme elle s’éloignait j’entendis son bracelet tinter contre sa jarre.
Les bambous s’inclinaient mollement au bord de la rivière et les choses semblaient appartenir au passé. Non loin j’entendais encore un bracelet tinter contre une jarre…
Cesse de ramer. Fixe notre barque !… L’étoile du soir s’est cachée derrière le dôme du temple et la pâleur des degrés de marbre hante les sombres eaux.
Des voyageurs attardés soupirent ; les lueurs des fenêtres lointaines s’insinuent à travers le feuillage. Et toujours un bracelet tinte contre une jarre, et j’entends des pas dans la ruelle jonchée de feuilles.
La nuit tombe ; les tours du palais ont l’air de fantômes ; la cité lasse bourdonne. Ne rame plus ; fixe notre barque.
Laisse-moi prendre mon repos au seuil de cette terre alanguie sous les astres, car c’est là que dans l’ombre tinte un bracelet contre l’anse d’une jarre.
Je songe en voyant vos deux pieds nus et frêles que les fleurs sont l’empreinte des pas de l’été.
Les vôtres marquent légèrement sur le sable l’histoire de leurs aventures — une histoire qu’en passant la brise efface.
Venez ! Glissez dans mon cœur ces tendres pieds ! Laissez une empreinte durable sur la route du pays de mes rêves.
Ce paysage, je l’ai contemplé durant plus d’un mois de Mars, au moment où s’épanouissent les fleurs de la moutarde.
Je connais la paresseuse ligne de l’eau, la tache grisâtre que plaque au-delà le sable, et le sentier qui mène à travers champs jusqu’au village.
J’ai tenté d’emprisonner en vers l’oisive mélodie du vent et le battement des rames de telle barque passagère.
Je me suis émerveillé de la simplicité de ce grand monde gisant devant moi — de l’aisance tendre et familière avec laquelle mon cœur découvre l’Éternelle Étrangère !
Berger des peuples, chef des destinées de l’Inde, en ton saint nom s’éveillent le Pandjab, le Guzarat, le Sindh, le Bengale, Ceylan, les états Mahrathes et les provinces Dravidiennes, les Vinahyas et les Hymalayas, la Jamouna, le Gange et les vagues dressées de l’Océan !
Les terres et les eaux, implorant ta bénédiction, chantent l’hymne de ton triomphe.
Victoire, ô Dispensateur de tous les biens ! Victoire, ô Chef des destinées de l’Inde !
Ton appel s’étend de proche en proche. Les Brahmes, les Bouddhistes et les Sikhs, les Jaïns et les Parsis, les Chrétiens et les Musulmans, tous s’unissent pour recevoir l’universel message !
Ils viennent de l’Orient comme de l’Occident tresser une guirlande d’amour au bord de ton trône.
Victoire, ô Pacificateur des peuples ! Victoire, ô Chef des destinées de l’Inde !
Les chemins de l’Histoire sont montueux où des pélerins suivent la trace des roues de ton char, divin Guide !
D’âge en âge, les nations s’élèvent et s’effondrent, et ta couche sacrée vibre des échos tragiques de nos tourmentes.
Victoire, ô Libérateur du monde ! Victoire, ô Chef des destinées de l’Inde !
Du plus profond de l’ombre et de la nuit ta sollicitude toujours inquiète s’est penchée sur les peuplades persécutées !
Telle une mère aimante, de tes yeux qui ne clignent point tu veillais ; tu nous protégeais des terreurs et des cauchemars.
Victoire, ô Guérisseur de toute souffrance ! Victoire, ô Chef des destinées de l’Inde !
Mais l’obscurité se dissipe avec la première lueur du jour sur les collines orientales. Des oiseaux chantent, des brises apportent les effluves d’une vie nouvelle !
La Patrie dormante ouvre ses yeux au pourpre reflet de ton amour ; elle s’incline, et son front touche la poussière de tes pieds.
Victoire, ô Roi des rois ! Victoire, ô Chef des destinées de l’Inde !
Les célestes fleurs de la guirlande que vous m’aviez donnée, Indra, dieu des dieux, se sont flétries dans ma chevelure. Le temps est épuisé de la suprême récompense. Et voici qu’il me faut vous quitter, vous tous, dieux et déesses, pour retrouver un monde brisé par des naissances et par des morts.
J’espérais voir une larme furtive mouiller vos paupières au moment de notre séparation… Mais la douleur est bannie de vos fêtes. Et lorsque nous qui venions de la terre pour les partager nous retournons à la trouble poussière, vous sentez à peine ce que pourrait sentir un banyan séculaire perdant sa feuille la plus jaune.
Si jamais la virginale clarté qui vous baigne s’obscurcissait d’une ombre, vos journées connaîtraient les haltes du soir ; les pas dansants de Menakâ, oubliant la perfection de leur cadence, s’égareraient en de rougissantes erreurs ; les pures notes de la vîna qui repose sur les seins d’Ourvashi se changeraient en accents passionnés…
Mais non ! Vivez heureux dans l’éternelle paix souriante de votre royaume, ô dieux, et laissez-nous la terre qui n’est point un paradis. Sur son cœur, sanctuaire des larmes sacrées, elle serre de pauvres corps las et souillés. Elle ouvre grands ses bras aux faibles, aux obscurs, aux indignes.
Adieu donc, Apsaras ! Vos âmes ne connaissent ni le désir des rencontres, ni la tristesse des départs… Je sais, moi, que ma bien-aimée m’attend sur la terre et me prépare un trésor de douceurs. Je sais aussi que le souvenir du ciel me hantera vaguement lorsque, m’éveillant aux heures lunaires, sous les brises parfumées de jasmins, je la regarderai dormir à mes côtés avec un de ses bras reposant contre ma poitrine.
Aujourd’hui je réprime mes sanglots… Le Paradis que j’abandonne s’efface comme une ombre… Toi seule tu demeures vraie, Terre patiente. J’aperçois déjà des rives sablonneuses bordant une eau bleue, des neiges au sommet d’une colline violacée, l’aube silencieuse qui se dévoile au-dessus des arbres du village.
Les pleurs que tu répandis lors de notre dernier arrachement sont depuis longtemps séchés, Terre maternelle, mais tu ne m’accueilleras pas moins comme celui-là même qu’il te plaisait d’attendre. Tu veilleras sur moi, tu prendras soin de moi, tu lèveras tes regards mélancoliques vers les dieux lointains, et ton cœur palpitera de crainte de me perdre encore, moi qui t’appartiens… et qui cependant ne t’appartiens pas !
Je me suis réveillé ce matin-là, Dame de mon voyage, aux rumeurs de ta barque quittant la rive ; nous avons répondu au signal que nous faisaient les vagues, et je t’ai demandé : « La moisson de notre espoir mûrira-t-elle dans l’île qui repose plus loin que les horizons bleus ? »
Le silence de ton sourire est tombé sur mon interrogation comme le silence du soleil sur la mer.
Les jours passèrent à travers des orages tour à tour et des espaces calmes. Les vents perplexes s’apaisaient pour un temps et les flots gémissaient. Je t’ai demandé : « La tour du sommeil se trouve-t-elle quelque part après le bûcher de cendres mourantes du jour consumé ? »
Tu ne m’as pas répondu ; seuls tes yeux ont brillé comme la frange des nuées pourpres du couchant.
Ce soir ta silhouette s’embue dans les ténèbres, tes cheveux battus par le vent frôlent ma joue et parfument ma tristesse. Je cherche à saisir un pli de ta tunique et je demande : « Existe-t-il par delà l’infini, ô Dame de mon voyage, un jardin des morts où mes chants s’épanouiront dans ton silence ? »
Tu souris, et ton sourire rayonne comme le halo d’or des étoiles à minuit.
Amour, tu as coloré mes pensées et mes rêves avec les derniers reflets de ta gloire, tu as transfiguré ma vie par la beauté prochaine de ma mort. Comme le soleil couchant nous laisse entrevoir un peu du paradis, tu as changé ma douleur en une extase suprême.
Par ta magie, Amour, la vie et la mort sont devenues pour moi un même vaste émerveillement !
L’heure s’obscurcit et la flamme mourante de ma lampe vacille.
Je n’ai pas remarqué l’instant où le soir est entré dans la nuit, comme la fille du village qui, après avoir rempli une dernière cruche à la rivière, referme la porte de sa case.
Je te parlais, Bien-Aimée, avec un esprit conscient seulement de ma propre voix. Dis-moi, mes paroles avaient-elles un sens ? Ont-elles apporté quelque message venu de plus loin que des rives de ce monde ?
A présent que je me suis tu, je sens mieux la paix nocturne débordante de pensées. Mais je contemple avec terreur l’abîme muet qui de ces pensées me sépare !
Tu désirais mon amour et cependant tu ne m’aimais pas. Désormais ma vie se noua à la tienne comme une chaîne dont les anneaux t’enserrent plus étroitement lorsque tu luttes pour t’évader.
Mon désespoir est un compagnon mortel qui s’exalte à la moindre de tes faveurs et qui cherche à t’entraîner dans l’ombre et dans les larmes.
Tu brisas ma liberté, mais avec ses épaves s’est édifiée ta propre geôle.
Pour une fois, voyageur, sois imprudent et détourne-toi de ton chemin. Bien qu’éveillé, sois comme le jour captif d’un filet de brouillard.
N’évite pas le jardin des cœurs égarés, là-bas, au terme de la mauvaise route ; là-bas où l’herbe est jonchée de fleurs rouges poussant à l’abandon, où des eaux mélancoliques sombrent dans la mer houleuse.
Longtemps, sans repos, tu as veillé sur le butin des années inutiles ; qu’il soit enfin dissipé ! Il te restera le triomphe désespéré d’avoir tout perdu.
Nous étions ensemble lorsque le Printemps a frappé à notre porte en criant : Laissez-moi entrer ! Il nous offrait les secrets murmurés de sa joie, le frisson des pousses nouvelles !
J’étais occupé de mes pensées, vous étiez assise à votre rouet… Il s’éloigna, et soudain nous le vîmes disparaître avec les dernières roses.
A présent que vous n’êtes plus là, Bien-Aimée, le Printemps frappe et dit encore : Laisse-moi entrer ! Il m’offre le frisson des feuilles sèches, l’écho d’un roucoulement de colombe.
Je suis assis à la fenêtre et un fantôme, près de moi, file des songes tristes… Et pour le Printemps qui n’a plus que de secrètes douleurs à m’offrir toutes les portes se sont ouvertes !
Ne reste pas devant ma demeure avec des yeux avides qui me demandent mon secret. Ce n’est qu’une pierre menue striée de sang par la passion.
Quels dons m’apportent tes deux mains qui les veulent jeter devant moi dans la poussière ? Si j’accepte, je crains d’être chargé d’une dette insolvable…
Ne reste pas devant ma fenêtre avec ta jeunesse et tes fleurs, elles insultent à ma misère !
Je sais qu’elle fut l’étoile de mon matin et qu’elle est revenue pour moi dans le ciel du soir, car je reconnais son sourire.
Je l’avais perdue pendant les lourdes heures de la journée ; mais elle s’est embarquée pour un voyage solitaire qui devait nous réunir au seuil de la nuit.
Sa voix, jadis, troublait mon sang avec des tentations aventureuses ; parmi les ombres elle murmure à présent des choses que je ne comprends pas.
Mais je sais qu’elle est toujours la même qui, sous des voiles changeants, me demande encore une parole d’amour !
J’allais la quitter. Elle ne parlait pas, mais je connaissais à sa langueur qu’elle eût aimé me retenir.
Maintes fois j’avais cru deviner la supplication de ses mains, bien qu’elle en fût inconsciente ; ses bras hésitants eussent pu devenir une guirlande de jeunesse autour de mon cou…
Tant de gestes craintifs reviennent à ma mémoire et me révèlent des choses tenues secrètes jusque-là.
Derrière le grillage rouillé de la fenêtre une fille brune et laide est assise, pareille à une barque échouée sur les sables.
Après le travail du jour je retourne dans ma demeure, et mes regards sont attirés par elle.
Elle me fait songer à des lacs dont les eaux nocturnes seraient ourlées par le clair de lune.
Elle n’a que sa fenêtre pour toute liberté ; c’est par là que la lumière du matin salue ses nostalgies ; c’est par là que ses yeux sombres, comme des astres perdus retournent à leur ciel.
Nul n’accoste à cette rive. Les filles n’y viennent pas puiser de l’eau ; la côte est broussailleuse ; des Saliks, par troupes bruyantes, creusent leurs nids dans l’abrupte falaise hostile aux barques des pêcheurs.
Tu choisis pour t’asseoir un banc d’algues sèches et l’heure avance. A qui penses-tu ? Elle me regarde et répond : « A personne. »
Nul bétail ne vient s’abreuver à cette rive. Seules quelques chèvres égarées broutent l’herbe rare près de l’oblique Peepal déraciné.
Tu es assise dans l’ombre avare et l’heure avance. Dis-moi, qui donc attends-tu ? — Elle me regarde et répond : « Personne. »
Naguère, durant les languides heures de Mars, je t’attendais vainement. Tu viens à présent avec la saison des pluies et tu fais dans mon cœur vibrer la symphonie des orages et des vents fous !
En ces jours passés de Mars je croyais t’avoir aperçue glissant sur les fleurs de la prairie et les entraînant dans les plis de ta jupe flottante ; je croyais avoir entendu le cliquetis de tes bracelets, respiré ton haleine douce le long des allées du jardin…
Aujourd’hui je découvre ta présence dans toute la forêt ; je vois tes cheveux comme une ondée obscure se répandre à travers le ciel ; tu penches sur moi ton ombre magique, et j’entends les échos d’un grave cérémonial.
Les parures légères que j’avais pour toi réunies sont une bien minime offrande ; je n’ai pas encore su faire chanter mon luth comme il convient pour ta louange. Mais pouvais-je deviner, moi qui te préparais de claires épousailles, qu’en t’approchant je deviendrais le serviteur d’un culte ?
Votre pensée m’accompagne sans cesse, Bien Aimée ; puissiez-vous en retour ne pas penser à moi seulement quand vous en avez le loisir. Ma vie se passe à vous attendre ; puissiez-vous ne pas venir à moi seulement quand vous vous souvenez !
Sur ma couche solitaire je demeure des nuits entières à vous espérer. La lueur de ma lampe pâlit enfin dans l’aube naissante, et mes yeux sont las d’avoir longtemps veillé.
Couronnée de grâces vous marchez en chantant au milieu des heures heureuses. Se peut-il qu’à ces heures heureuses j’aille mêler mes pas si le hasard me les fait rencontrer ?
Elle a vers moi tourné légèrement la tête et m’a lancé un furtif regard d’adieu.
Ce fut son ultime don. Où pourrai-je dorénavant le préserver des heures écrasantes ?
Le soir doit-il vraiment effacer cette tendre lueur d’angoisse comme il efface la dernière flamme du soleil couchant ? Faut-il que l’orage l’entraîne dans ses urnes, comme il entraîne le pollen dispersé des fleurs ?
Laissez à la mort la gloire des princes et la puissance des riches. A moi les larmes et le souvenir d’un regard passionné !
Mon chant dit : « Je n’envie ni la gloire des princes ni la puissance des riches, mais telles choses précieuses et secrètes m’appartiennent. »
Elle m’a quitté à l’heure où la nuit déjà se dissipe.
Mon esprit cherchait sa consolation dans la pensée que tout est vanité. « Et pourtant, disais-je, ce nom tracé qui fut le sien, cet éventail en feuilles de palmier, par ses doigts brodé de soie pourpre, ne sont-ce pas là des choses réelles ? »
Comme un enfant inquiet qui blesse sa propre mère je renversais tout en moi et hors de moi, et je murmurais avec rancune : « Notre monde est un monde de trahison ! »
Mais du firmament semé d’étoiles descendait un reproche ; une voix parlait à mon oreille : « Ingrat ! apprends à combler le vide que j’ai laissé par le souvenir vivant de mon passage ! »
Le nom qu’elle avait coutume de me donner, pareil au jasmin fleurissant embauma les années de notre amour. Les reflets qui tremblent avec les feuillages, les senteurs de l’herbe dans la nuit pluvieuse, la paix des heures qui terminent un soir paresseux, se mêlaient à son écho.
Celui qui répondait à ce nom n’était pas seulement une œuvre de Dieu ; elle aussi le recréa pour elle au cours des années fugitives.
Depuis, les jours vagabonds ne se groupent plus dans le nom murmuré par sa voix. Ils disent : « qui nous rassemblera désormais ? nous cherchons notre bergère… »
Comme les nuages du soir ils vont à la dérive ; ils flottent dans l’obscurité ; ils se perdent dans l’éternel oubli.
Quand nous nous sommes rencontrés mon cœur s’exprimait en musique : « Celle qui est à jamais loin de toi s’est à jamais rapprochée. »
Mon chant s’arrête, et j’en viens à croire ma Bien-Aimée toute proche, oubliant en vérité qu’elle est loin, très loin de moi.
La musique comble l’infini qui sépare nos deux âmes. Or ceci nous était caché jadis par le brumeux écran des choses quotidiennes.
Au sein des fugaces nuits d’été, lorsqu’une rumeur s’élève du silence, je pleure l’absence de celle qui est près de moi. Je m’interroge : « Quand donc pourrai-je murmurer à son oreille des mots qui portent en eux le rythme de l’éternité ? »
Sortez de vos langueurs, ô mes chants ! A travers l’écran déchiré des choses quotidiennes montez jusqu’à ma Bien-Aimée dans la surprise éternelle des premières rencontres !
Vous vous êtes baignée dans la sombre mer. Vous êtes vêtue de la robe des fiancées ; vous traversez l’arche de la Mort et vous attendez les épousailles de l’âme.
Nul ne touche aux luths endormis ; nul n’agace les tambourins ; les foules sont absentes, et sur la porte personne n’a suspendu de guirlandes.
Loin des lampes allumées, dans un rituel nouveau, les paroles que vous ne prononcez pas vont au devant des miennes.
Sans doute m’arrêterai-je interdit si jamais nous nous retrouvons dans une vie future, marchant à la lumière d’un autre monde lointain.
Je comprendrai que tes yeux pareils à des étoiles d’aube ont appartenu à ce nocturne ciel oublié d’une existence abolie.
Oui, je comprendrai que la magie de ton visage se pare encore du rayonnement passionné de mon regard lors d’une rencontre immémoriale, et qu’à mon amour tu dois un mystère dont on ne sait plus d’où il vient.
La rivière est glauque et les souffles du vent sont enrobés dans un nuage de sable.
Matinée inquiète et sombre ! Les oiseaux se taisent au fond de leurs nids secoués ; mon abandon murmure : « où peut-elle être ? »
Jadis, assis côte à côte, nous laissions fuir le temps. Parmi nos jeux et nos rires la majesté de l’amour ne trouvait pas à s’exprimer.
J’étais satisfait de choses minimes, elle gaspillait les heures en de babillardes futilités.
Aujourd’hui c’est en vain que je la voudrais ici dans la mélancolie de cette proche tempête, dans l’âme de cette solitude !
Mon cœur laissera un peu de ses nuances à tous vos aspects, ô Terre, quand je vous aurai quittée.
Quelques échos de mon âme seront ajoutés à l’harmonie de vos saisons, ma pensée viendra, méconnaissable, rôder dans le cycle de vos lumières et de vos ombres.
En des jours futurs, quand l’été frappera au jardin des amants, ils ne sauront pas que les fleurs de leurs bosquets empruntent une beauté plus vive à mes chants, ni que leur amour pour ce monde s’accroît encore du mien.
Avec vous sont parties nos fugitives heures d’amour, et je cherche à savoir en quel lieu vous les préservez de la poussière amoncelée lentement.
Dans ma solitude je ne retrouve que votre chant ; il mourut sur vos lèvres mais laissa d’impérissables échos.
Les soupirs de vos heures insatisfaites je les découvre dans la paix des crépuscules d’automne ; vos désirs mêmes reviennent hanter mon âme du fond de votre passé. Immobile, j’écoute bruire leurs ailes…
Révèle-toi, Passé sans commencement ! Les siècles roulent vers ton sein des vagues murmurantes, mais elles perdent tout sens et toute vibration en sombrant dans ta noire immensité sans rides.
Tu n’es pas mort, Passé, mais tu restes secret. Et pourtant j’ai senti dans mon être glisser tes pieds magiques, et je t’ai parfois deviné dans l’âme de certaines heures.
Car tu ne perds rien de ce qui fut ! Tu retraces l’histoire de nos ancêtres sur les feuillets impondérables de nos vies ; il te souvient des noms oubliés ; le Présent inquiet parle avec ta voix du seuil de ton silence !
Comme le pitoyable crépuscule abolit les stigmates du jour, laisse ma douleur de t’avoir perdue, ô Bien-Aimée, jeter sur moi le voile parfait du silence.
Laisse les ruines et les naufrages se mêler à l’immensité d’un soir apaisé par ton souvenir, et plein d’une harmonie sereine de tristesse et de paix !
C’est dans un sentier plein d’herbes hautes que j’entendis sa voix : « Me connais-tu ? »
Je me retournai, et l’ayant vue : « Il ne me souvient plus de ton nom », dis-je.
Elle répondit : « Je suis la première grande douleur de ta jeunesse », et ses yeux ressemblaient au matin ruisselant de rosée.
« Est-il épuisé, le profond trésor de tes larmes ? » repris-je.
Elle souriait et ne répondait pas. Je compris que ses larmes avaient eu le temps d’apprendre un nouveau langage.
« Tu disais alors », murmura-t-elle, « que tu chérirais à jamais ta peine. »
Je rougis. « Oui, mais le temps a passé et l’homme oublie », dis-je.
Je pris dans la mienne sa main et j’ajoutai : « C’est toi qui as changé. »
« Ce qui fut jadis la douleur est devenu la paix », dit-elle.
— Messager, le matin t’amena, d’or vêtu.
Après que le soleil se fut couché ton chant s’enveloppa d’une mélodie grise comme la robe des ascètes. Puis vint la nuit.
Ton message alors s’inscrivit en lettres flamboyantes sur un fond de ténèbres. Fallait-il donc cette magnificence pour ravir le cœur de celui qui n’est rien ?
— Splendide est la salle des fêtes où vous serez reçu, convive unique !
Voilà pourquoi mon message s’inscrit en lettres de feu d’un ciel à l’autre.
Et moi, votre serviteur, je vous apporte ce message en grande cérémonie.
J’ai passé des heures bruyantes sur des routes encombrées, mais le jour s’est assombri et voici qu’arrive le soir. Une angoisse soudaine surprend mon âme, car il me souvient de n’avoir pas encore franchi le seuil de Ton temple, Maître ! Je t’en conjure, sois indulgent à mon oubli.
Quand les derniers oiseaux auront regagné leurs asiles nocturnes et que régnera le silence, appelle-moi. J’irai jusqu’au sanctuaire où, pour distinguer Ton visage, il me faudra soulever la flamme tremblante de ma lampe, où pour accorder au Tien mon souffle il me faudra ce docile roseau.
Viens, mon Amant, dans Ta splendeur prodigue ! Bouscule tout sur Ton passage, et que des torches ardentes se mêlent tumultueusement à travers les ombres de minuit. Plus de rencontres secrètes parmi des lueurs incertaines !
Prends ma main droite. Sauve-moi, Seigneur, des liens médiocres et des rêves indolents. Et que tous les dormeurs s’éveillent pour me voir dans mon impuissance triomphante devant Ta majesté muette !
Donne-moi le suprême viatique de l’amour — c’est là ma prière — le viatique qui me permettra de parler, d’agir, de souffrir selon Ta volonté et d’abandonner toutes choses pour n’en être pas abandonné moi-même. Fortifie-moi dans les dangers, honore-moi de souffrance, aide-moi à gravir les chemins difficiles du sacrifice quotidien.
Donne-moi la suprême confiance de l’amour — c’est là ma prière — cette confiance dans la vie qui défie la mort, qui change la faiblesse en puissance, la défaite en victoire.
Élève-moi, afin que ma dignité, acceptant l’offense, dédaigne de la rendre.
Je me sentais las d’avoir marché tout le long le jour. C’est alors que j’ai tourné la tête vers Ta cour royale encore lointaine.
La nuit tombait. J’étais hanté de nostalgie. Quelles que fussent les paroles de mon chant la douleur les traversait — car mes chants eux-mêmes avaient soif, ô mon Amant, mon Bien-Aimé, mon Préféré !
Quand l’heure sombra dans l’obscurité Ta main laissa choir le sceptre pour prendre un luth et en pincer les cordes ; et mon cœur palpitait, ô mon Amant, mon Bien-Aimé, mon Préféré !
Mais quels sont les bras qui m’enlacent ? J’abandonnerai ce que je dois abandonner ; ce que je dois porter je le porterai. Qu’on me laisse seulement marcher près de Toi, ô mon Amant, mon Bien-Aimé, mon Préféré !
Descends parfois de Ton trône et viens te mêler à nos plaisirs comme à nos douleurs ; cache-Toi dans toutes les formes, dans toutes les jouissances, dans l’amour et dans mon âme — et là, chante ! O mon Amant, mon Bien-Aimé, mon Préféré !
L’ÉCHO DES HARMONIES | |
| Vous glissez dans l’ombre | |
| La finissante journée s’embuait | |
| D’où vient ton inquiétude | |
| J’ai mis une robe nouvelle aujourd’hui | |
| A toi je me suis entièrement donnée | |
| Ne te soucie pas de son cœur | |
| Dans une heure d’inconscience | |
| O que je sois pourvu d’un secret | |
| Il me souvient du jour | |
| Mes chants sont des abeilles | |
| Que faisiez-vous de vos chants | |
| Parce que l’air s’attendrit du parfum | |
| Des amants s’approchent de vous | |
| Vous m’avez magnifié selon votre amour | |
| Cette nuit j’ai composé une chanson | |
| J’ai désiré tracer les mots de l’amour | |
| Posez là votre lyre | |
| Cette nostalgie des jeux de l’Amour | |
| Moi, l’oiseau prisonnier | |
| Je crois t’avoir aperçue en songe | |
| Je suis pour toi comme la nuit | |
| Nous sommes venus ici tous les deux | |
| Entre tant de jours vous avez choisi celui-ci | |
| Jadis, chaque matin | |
| Des paroles vagues m’obsèdent | |
| Je suis heureux que votre regard | |
| Notre destin voyage | |
| Le murmure magique du printemps | |
| Je suis la barque | |
| J’ai rencontré de nombreuses vierges | |
| MADÂNA | |
| OURVASHI | |
L’ÂME DES PAYSAGES | |
| Si j’avais vécu dans Ujjain | |
| Mon cœur est une flûte dont a joué mon amant | |
| Vous êtes à l’infini variée dans l’exubérance de l’univers | |
| Quand le destin nous devient avare | |
| Tu te donnes à moi comme une fleur | |
| O Sakhi, ma peine est sans bornes | |
| Je vous tiendrai caché dans mes yeux | |
| Je me sens mêlée à la poussière | |
| Heureux fut mon réveil | |
| Lorsque je t’ai rencontré | |
| Je me suis arrêtée au bord de la route | |
| Par votre haleine je m’exhale | |
| Cède, ô bourgeon, cède ! | |
| Amant téméraire de la nature | |
| Le bac glisse entre les deux villages | |
| Quand, pareil à une épée luisante | |
| Mes yeux ne voient que la terre | |
| En amour le but n’est pas douleur | |
| Mon hôte a d’étranges façons | |
| Dès l’enfance du monde | |
| Un martin-pêcheur s’est posé | |
| Le soir me fait signe | |
| Mes yeux reçoivent la quiétude | |
| Que de fois, vaste Terre | |
| Avec des adolescents | |
| Je ne réclame nul salaire | |
| Il me semble ce soir, mon amie | |
| C’est au déclin du jour que je l’interrogeai | |
| Je songe en voyant vos deux pieds | |
| Ce paysage | |
| BANDI MATARAM | |
| RETOUR | |
PÉTALES SUR LA CENDRE | |
| Je me suis réveillé ce matin-là | |
| Amour, tu as coloré mes pensées | |
| L’heure s’obscurcit | |
| Tu désirais mon amour | |
| Pour une fois, voyageur | |
| Nous étions ensemble | |
| Ne reste pas devant ma demeure | |
| Je sais qu’elle fut l’étoile | |
| J’allais la quitter | |
| Derrière le grillage rouillé | |
| Nul n’accoste à cette rive | |
| Naguère, durant les languides heures de Mars | |
| Votre pensée m’accompagne sans cesse | |
| Elle a vers moi tourné | |
| Elle m’a quitté à l’heure | |
| Le nom qu’elle avait coutume de me donner | |
| Quand nous nous sommes | |
| Vous vous êtes baignée dans la sombre mer | |
| Sans doute m’arrêterai-je interdit | |
| La rivière est glauque | |
| Mon cœur laissera | |
| Avec vous sont parties | |
| Révèle toi | |
| Comme le pitoyable crépuscule | |
| C’est dans un sentier | |
| — Messager, le matin t’amena | |
| J’ai passé des heures bruyantes | |
| Viens, mon Amant | |
| Donne-moi le suprême viatique | |
| Je me sentais las d’avoir marché | |
ACHEVÉ D’IMPRIMER LE 30 MAI 1922 PAR L’IMPRIMERIE
SAINTE-CATHERINE A BRUGES-BELGIQUE.