The Project Gutenberg eBook of La pédagogie d'un saint This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook. Title: La pédagogie d'un saint Author: Augustin Auffray Release date: January 16, 2026 [eBook #77712] Language: French Original publication: Lyon: Emmanuel Vitte, 1930 Credits: Laurent Vogel (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)) *** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PÉDAGOGIE D'UN SAINT *** A. Auffray La Pédagogie d’un Saint Du pédagogue il n’avait que l’indispensable Du pion il n’avait absolument rien Du père il avait absolument tout. E. Vitte Éditeur Lyon Paris DU MÊME AUTEUR: Une page de vie cachée du Paris catholique, volume in-8º coquille, copieusement illustré 3 50 Patronage Saint-Pierre, 276, rue des Pyrénées, Paris (XXe). Une Offensive de Charité, volume in-16 de 160 pages, 3e mille 4 50 Patronage Saint-Pierre, 276, rue des Pyrénées, Paris (XXe). En pleine brousse équatoriale, volume in-8º abondamment et richement illustré. 5e mille 12 » (Ouvrage couronné par l’Académie Française.) Procure des Œuvres et Missions du Bienheureux Don Bosco, rue de Bagneux, Paris (VIe). Pourquoi elles tombent. Comment elles se relèvent. Conférence donnée à Turin en faveur de l’_Œuvre de réhabilitation des mineures_ (épuisé). Un éducateur des enfants du peuple: le Salésien, brochure in-16 de 28 pages 1 25 Procure des Œuvres et Missions du Bienheureux Don Bosco, 14, rue de Bagneux, Paris (VIe). Le Bienheureux Don Bosco, volume in-8º carré de xxiv-560 pages avec portrait. Deuxième édition; tirage 30.000 ex. Prix: 20 francs. Emmanuel Vitte, éditeur, Lyon-Paris. * * * * * Un modèle de mère chrétienne, Marguerite Bosco, in-8º tellière, sous presse. Emmanuel Vitte, éditeur, Lyon-Paris. A. AUFFRAY La Pédagogie d’un Saint LIBRAIRIE CATHOLIQUE EMMANUEL VITTE LYON (IIe) PARIS (VIe). 3, place Bellecour, 3 10, rue Jean-Bart, 10 1930 Cum permissione Superiorum, Augustæ TAURMORUM, 26 aprilis 1930: Bartholomœus FASCIE. IMPRIMATUR: Lugduni, 1 maii 1930, J. GRANGER, v. g. Tous droits de reproduction, de traduction, d’adaptation réservés pour tous pays. Copyright by Emmanuel Vitte, 1930. DÉCLARATION Conformément au décret du Pape Urbain VIII, nous déclarons que les titres attribués dans cette biographie au Bienheureux Don Bosco ne reposent que sur un témoignage humain. En aucune manière nous ne prétendons prévenir, à leur sujet, les décisions infaillibles de notre Sainte Mère l’Église, dont nous sommes et entendons rester toujours les fils humblement soumis. INTRODUCTION Dans d’inoubliables fêtes, le 2 juin 1929, Rome a élevé à la gloire des autels Don Bosco. A quoi cet humble prêtre dut-il pareil honneur? A sa vie sainte, cela va de soi, à un ensemble de vertus poussées à un degré héroïque, et à des œuvres formidables mises sur pied en moins de quarante-cinq ans. Car, émule de saint Vincent de Paul, à qui on l’a comparé si souvent, il a joué de son temps mille rôles. Il fut et fondateur de congrégations, et bâtisseur d’églises, et conseiller souvent écouté des princes, et serviteur très utile des Papes, et ouvrier de la plume, et créateur de Missions lointaines, et thaumaturge, et voyant. Que ne fut-il pas, cet homme surprenant d’activité, dont le calme et la bonhomie très fine désarçonnaient tous ceux qui l’approchaient? Un livre l’a dit[1] qui, à peine paru, s’est enlevé à des milliers d’exemplaires, tant la figure de cet apôtre moderne était captivante. [1] _Le Bienheureux Don Bosco_, gros in-8º de 600 pages, chez Vitte, 3, place Bellecour, Lyon. Prix: 20 francs. Tous ces titres de gloire pourtant s’effacent devant celui d’éducateur. Dans la procession des saints, sa place est au groupe qui compte saint Philippe Néri, saint Jérôme Émilien, saint Joseph Calasanz, saint Pierre Fourrier, saint Jean-Baptiste de la Salle, parmi ces hommes qui ont dévoué leurs jours à élever la jeunesse dans les pensées, les sentiments et les vouloirs du Christ. Hier encore, Pie XI lui en faisait gloire. «_Jean Bosco, personnellement et par la grande famille religieuse qu’il a donnée à l’Église, a travaillé autant que quiconque à l’éducation chrétienne de la jeunesse[2]._» [2] ... _Hunc Joannem Bosco, qui per se ipse et per ingentem alumnorum familiam Ecclesiæ comparatam, christianæ juvenum institutioni ita consuluit, quam qui maxime._ (Allocution consistoriale du 16 décembre 1929.) Éducateur, il le fut, des deux façons dont on peut l’être. D’abord il mit la main à la pâte, et, pendant près de quarante ans, on put l’admirer dispensant à ses fils, dans ses maisons de protection, l’instruction qui éclaire les esprits, la doctrine qui retourne les cœurs, et la discipline paternelle qui trempe les volontés. Puis, éclairé par cette longue expérience du métier, au soir de sa vie, il ramassa en quelques pages l’essentiel de la science qu’il avait acquise et distribuée déjà par morceaux, à ses premiers disciples. Une doctrine sortit de là, qui est son système pédagogique. Le voici dans ses grandes lignes. * * * * * A sa base, mais rien qu’à sa base, comme fondement solide, mais insuffisant, une surveillance de toutes les minutes. Le Salésien doit mettre l’enfant dans l’impossibilité matérielle de pécher, en l’enveloppant toujours de son regard et de sa sollicitude attentive. Il doit sans cesse se trouver au milieu de ses petits. A quel titre? De professeur? De pion? Non: mais de père qui ne laisse jamais ses enfants seuls, tant que leur liberté n’est pas éduquée. Mais comment l’éduquerez-vous, demande-t-on, si vous ne lui donnez pas du jeu et de l’air? Cette assistance continue en fera un hypocrite, louchant toujours du côté du maître. Non, parce que ce système d’éducation laisse l’enfant s’épanouir, se manifester, se raconter, s’essayer même au plongeon. Il conserve à la discipline ce qui est nécessaire à la marche régulière et ordonnée d’une maison d’éducation; mais, pour le reste, il ferme les yeux. Surveillance assidue mais nullement pesante, ni tracassière, ni tâtillonne. Dans ce système, le surveillant n’est pas le _tuteur_ impitoyable qui interdit à la plante tout écart de croissance, mais le _jardinier_ uniquement attentif à lui fournir l’air et la lumière, à amender le sol, quand il renferme des matières réfractaires à l’assimilation. C’est précisément pour que cette jeune liberté trouve autour d’elle la chaleur et la lumière dont elle a besoin pour fleurir, que l’éducateur salésien la baigne dans une _atmosphère permanente_ de joie. A la joie il demande d’épanouir les âmes, de balayer l’ennui, de faire passer un frisson de vie à travers l’organisme, d’aider au travail de l’intelligence, d’associer dans l’esprit de l’enfant l’idée de plaisir à celle de devoir, et surtout de pousser ce cœur de jeune chrétien à la confiance, à l’abandon. Car c’est là le cœur du système: rien de solide n’est encore construit, avoue Don Bosco, si l’enfant n’a pas livré son cœur par la confiance. Tout le reste prépare, dispose à ceci, qui est l’essentiel: capter le cœur de l’enfant. Comment? En s’en faisant aimer. Mais encore comment? En supprimant tout châtiment corporel ou ignominieux, en punissant surtout par le retrait de tout signe extérieur d’affection, en comblant les distances qui, ailleurs, séparent l’élève du maître, en mêlant le Salésien aux jeux, aux soucis, aux préoccupations des enfants, en développant le plus possible une familiarité de bon aloi, en faisant en sorte, comme disait Don Bosco, que non seulement ces petits soient aimés, mais se sentent aimés, en brisant toutes les barrières traditionnelles dont la présence engendre, non pas le respect, comme on l’a cru, mais la défiance. _Sans amour, pas de confiance et, sans confiance, pas d’éducation._ Mais, quand le maître tient fortement en ses mains le cœur de l’élève, quand, par ces procédés de mansuétude et de patience il a bien mérité de commander à l’enfant au nom de cette forte autorité de l’amour, alors, doucement, sans heurts ni secousses, il le porte vers le monde surnaturel. Il lui fait aimer la prière, il lui enseigne sa religion, et surtout il le met en contact précoce et permanent avec les trois sources de toute vie: la _confession_, la _communion_ et la _dévotion à la Sainte Vierge_. Vivre dans la grâce de Dieu, appuyer sa faiblesse sur la force divine, puiser dans l’amitié de Jésus-Christ et dans le souvenir de sa Mère le courage de repousser le mal et d’accomplir l’humble tâche quotidienne. Voilà le terme de cette éducation. Mais, cette grâce, on peut la perdre, on peut l’affaiblir en soi: alors le tribunal de la pénitence est toujours ouvert pour purifier les cœurs, la Table Sainte se dresse tous les matins pour les fortifier, et l’autel de la Vierge, tout à côté, appelle sans cesse notre prière pour ranger au service de notre faiblesse le secours permanent de la Mère de Dieu. Tenir son âme en état de grâce, communier, communier très tôt, communier souvent, communier tous les jours, invoquer sans cesse la Vierge Auxiliatrice des Chrétiens pour observer la Loi de Dieu et sauver son âme, voilà l’aboutissant de cette théorie aussi simple que savante, aussi claire que forte, aussi ancienne que moderne. L’homme qui la conçut et l’appliqua, a dit tout récemment un grand évêque dans une formule d’un raccourci expressif, possédait du pédagogue, seulement l’indispensable; du pion, absolument rien; du père, absolument tout. * * * * * Était-il si neuf ce système? Non, très vieux, aussi vieux que l’Évangile dont il procédait en ligne directe. Il existe, en effet, dans les récits évangéliques, épars et perdus à travers le texte sacré, des paroles, des exemples, des conseils, des maximes qui, tous, ont trait à l’âme de l’enfant, du jeune homme. En recueillant religieusement ces fragments, en les éclairant les uns par les autres, et aussi par les actes du Sauveur, en s’imprégnant surtout de l’esprit même du livre divin, peut-on dégager une pensée d’ensemble, un enseignement assez précis et complet pour y asseoir une pédagogie chrétienne? Don Bosco l’a pensé, et, pour l’avoir rappelé à ses contemporains, il a pris figure de précurseur. En substance, il ne faisait que transposer à notre vie du XXe siècle la page célèbre où Jésus nous dépeint le Bon Pasteur qui connaît ses brebis, qui marche devant elles, qui ne s’enfuit pas à l’approche du loup, qui n’a de repos que lorsqu’il a rentré au bercail toutes ses unités, et qui, jour par jour, heure par heure, leur donne toute sa vie. Il ne faisait que traduire dans le langage des faits la page fameuse où le grand saint Paul chante la divine splendeur de la Charité: «La Charité est patiente, la Charité est pleine de bonté; elle ne cherche pas son propre intérêt, elle ne s’irrite pas, elle ne garde pas rancune du mal; elle excuse tout, elle croit tout, elle espère tout, elle supporte tout. La Charité ne doit pas avoir de fin...» * * * * * Et c’est bien pour cela, c’est parce qu’elle sentait le parfum de l’Évangile imprégner toute cette pédagogie que Rome, par la Lettre apostolique proclamant Bienheureux Don Bosco, a semblé lui donner son estampille. Jusqu’à ce jour, les fils de Don Bosco, en éducation comme en apostolat, se contentaient d’appliquer ses directives, et de les défendre au besoin contre certaines critiques trop vives. En maniant cette arme, ils sentaient bien qu’ils tenaient le bon bout et que, bon gré mal gré, ces vues originales finiraient par rallier un jour tous les éducateurs, inquiets de ne pas voir, au XXe siècle, les anciennes méthodes rendre les fruits de salut que jadis elles produisaient. Ils s’en tenaient là. Maintenant ils sortent timidement de leur réserve et tentent d’attirer l’attention des professionnels en éducation sur cette forme d’approbation que Rome a paru décerner à leurs efforts. Sans doute, sur ce terrain entièrement libre, Rome libérale ne prend pas parti. Demain, comme hier, on pourra appliquer, dans les collèges catholiques, le _système répressif_ où l’autorité se renforce d’un ensemble imposant de sanctions efficaces, mais l’on ne pourra plus dire que Rome n’a pas au moins souri à la _méthode préventive_ du Bienheureux. A travers quatre siècles elle l’a rattachée à celle-là même de saint Philippe Néri, et elle a semblé faire dépendre les succès pédagogiques de Don Bosco de la qualité de sa méthode. Elle est donc applicable cette méthode; elle est donc actuelle; elle ne détruit donc pas la hiérarchie naturelle des facultés humaines; elle n’est donc pas bêtement et exclusivement sentimentale; elle a donc raison de reconnaître, à l’opposé des théories jansénistes, un fond de bonté en la nature humaine, et, à l’opposé des divagations de Rousseau, des tendances aussi fâcheuses que précoces qu’il faut incessamment tenir du coin de l’œil. Jadis on l’accusait de tout le contraire. Rome n’a pas paru attacher d’importance à ces critiques. C’est du moins ce qu’il nous semble que l’on peut déduire du texte solennel lu, le 2 juin dernier, sous les voûtes de la Basilique Vaticane. * * * * * Un jour, à Turin, berceau des œuvres salésiennes, vint à passer un ami de fraîche date de ces mêmes œuvres. Descendu tout droit de Belgique, il pérégrinait à travers l’Italie pour se documenter sur les jeunes saints, apôtres de l’Eucharistie. Tout naturellement, il s’était arrêté à la Maison-Mère des Salésiens, qui avait vu croître et s’épanouir, par les soins du Bienheureux Don Bosco, cette fleur de pureté exquise, le jeune Dominique Savio, que Rome d’ici peu mettra sur les autels aux côtés de son bon Maître. Au cours de sa brève enquête, cet homme demeura frappé de la façon, nouvelle pour lui, dont on élevait la jeunesse chez Don Bosco. Autant, sinon plus, que son petit héros, elle l’intéressa, et il se mit à l’étudier. Il erra par les cours aux heures où le jeu enflammait de son ardeur toute cette jeunesse, il poussa à l’improviste la porte des ateliers, il jeta un regard curieux par-dessus les vitres des classes, il écouta prier les enfants à la chapelle, il vit leur faim eucharistique les porter à flots vers la Table Sainte, il admira la saine familiarité qui unissait maîtres et élèves, et, au soir du troisième jour de cette étrange expérience, il dit à un Salésien: «Eh bien, vous savez, j’ai deviné. --Quoi donc? --Le ressort secret de votre éducation. --Ah bah! J’en doute. --Si, si. --Voyons un peu. --Tout votre système est à base de tendresse chrétienne.» Il avait vu juste, cet hôte de passage; l’âme de nos maisons ne lui avait pas échappé. Et, sans le savoir, avec son expression simple et nue, il qualifiait comme Don Bosco lui-même cette méthode d’éducation. De fait, au soir de sa vie, en 1884, quatre ans avant sa mort, vieillard septuagénaire et déjà touché par un mal implacable, le Bienheureux avait, dans une longue lettre à ses fils, datée de Rome, laissé tomber de sa plume le mot résumant sa pensée essentielle d’éducateur: Ma pédagogie, disait-il, est fille de l’amour. Lecteur, cette méthode d’éducation, la voici! Vous intéressera-t-elle? Je l’espère. Soulèvera-t-elle quelque débat profitable? Je le souhaite. Travaillera-t-elle à nous aider tous à bien servir la jeunesse? Je le demande à Dieu. A. A. I Un grand éducateur Esquisse biographique du Bienheureux.--Son originalité comme éducateur.--Les sources de sa pédagogie.--Les résultats de sa méthode. La méthode pédagogique du Bienheureux Don Bosco fait corps avec son existence. A l’esprit attentif, elle apparaît même comme la résultante des forces multiples, humaines et divines, qui, lentement, ont façonné son âme. Par exemple, sa vie s’est dévouée tout entière au service de la jeunesse, parce que, dès son aube, la volonté du Ciel l’avait clairement déléguée à cet office. Ce saint prêtre tenta, presque toujours avec succès, de reconstituer autour de l’âme de l’enfant l’air de la famille, parce que, tout au long de sa jeunesse, il avait eu sous les yeux le spectacle éducateur, et senti l’ineffable douceur d’un foyer où l’on s’aime. Son effort essaya toujours de réaliser, dans chacune de ses maisons d’éducation, la compénétration des cœurs, d’y rapprocher, dans une intimité de bon aloi, maîtres et élèves, parce que, jusqu’à la veille de son ordination--il s’en est plaint cinquante fois--son cœur, porté à l’épanouissement et à la confiance, eut à souffrir de l’attitude distante du clergé de son temps. A larges touches brossons donc, au seuil de cet exposé, cette vie d’apôtre, qui doit nous fournir en partie la clef de son système d’éducation. * * * * * Il naît, le 16 août 1815, en Piémont, au pays d’Asti, à _Caslelnuovo_, d’une famille de paysans plus proches de la pauvreté que de l’aisance. A deux ans il voit mourir son père; sa mère prend alors la direction de la famille composée de la grand’mère paternelle, et de trois garçons. Ils ne se ressemblaient guère ces trois petits piémontais. L’aîné, Antoine, né d’un autre lit, était violent, jaloux, obtus et entêté; le second, Jean, notre héros, étonnamment vif et ouvert, se montrait tout imagination et tout cœur; le troisième, Joseph, était la petite fille du foyer, doux, placide, plus enclin à la docilité qu’au commandement. Comment cette humble paysanne qui ne savait ni lire ni écrire, mais possédait par cœur toute sa religion, arriva-t-elle à tirer de ce trio deux solides chrétiens et un prêtre qui devait, par ses œuvres, étonner sa génération et quelques autres encore, ce fut le secret de l’éducation que cette admirable femme sut leur départir. Plus par son exemple et la douce fermeté de ses procédés que par l’accent de l’autorité qui s’impose, elle plia ses fils à la pratique des vertus chrétiennes. Avec un sens exquis de la mesure, elle savait se tenir à égale distance de la sévérité qui enfle la voix, se montre intraitable, recourt aux moyens de violence, et de la fausse douceur qui tente d’arriver à ses fins par des flatteries, des cajoleries, des prières. Pas plus de sottes caresses que de cris farouches: le calme, la sérénité, la maîtrise de soi, la vraie douceur, armes puissantes, presque toujours victorieuses. Elle ne frappait pas ses enfants, mais elle ne leur cédait jamais; elle menaçait de sévir, mais se rendait au premier signe de repentir; elle fermait les yeux sur ces vétilles qui prennent tant d’importance aux yeux de certains parents modernes, mais elle les ouvrait bien grands sur les tendances fâcheuses de ses fils pour les redresser sur l’heure; elle souriait aux accès de joie tapageuse de ses garçons, mais elle ne leur passait aucun caprice. Surtout elle inspirait à ses enfants, pour se faire obéir, une tendresse très vive à son égard et une crainte extrême de lui déplaire. Et ce double sentiment nourri au cœur de ces trois petits chrétiens la faisait arriver à ses fins. Plus tard, quand Jean, devenu prêtre, se verra entouré d’une multitude de petits, il évoquera toutes les scènes de son enfance, il reverra sa mère aux prises avec trois volontés de garçons pas toujours dociles, il se rappellera tous les procédés de patience, de douce fermeté, de souriante autorité qu’elle déployait pour en venir à bout, et il essaiera de la copier. Cette humble femme illettrée fut, sans le savoir, la formatrice de sa pensée. * * * * * A neuf ans, le petit Jean Bosco eut un songe. C’est toute sa vie et son apostolat qu’il prophétisait. Une nuit il se vit en rêve, sur le pré qui dévalait en contre-bas de sa maison, au milieu d’enfants qui gesticulaient, blasphémaient, polissonnaient, hurlaient comme des loups. Il voulut d’abord les chasser à coups de raisons, puis à coups de poings; mais à ce moment une voix très douce se fit entendre: «Non, pas de violence! De la douceur, de la douceur, si tu veux gagner leur amitié.» Entre temps les loups s’étaient transformés en agneaux, et la même voix douce de conclure: «Prends ta houlette et mène-les paître. Plus tard tu comprendras le sens de cette vision.» Jean n’attendit pas à plus tard pour en éclaircir le sens. Le lendemain matin, toute la maison était alertée. «Tu deviendras peut-être gardien de moutons ou de chèvres», lui dit son frère Joseph. «A moins que tu ne sois chef de brigands», observa, railleur, son autre frère, Antoine. Et, sceptique, la grand’mère d’opiner qu’il ne fallait point attacher d’importance à des songes. Quant à sa mère, elle se contenta d’envelopper son fils d’un long regard d’amour et de songer: «Qui sait si, un jour, il ne deviendra pas prêtre?» C’est elle qui avait deviné. * * * * * Ce programme de transformation des cœurs, cette mue en agneaux de bêtes féroces, Jean avait déjà commencé de le réaliser. Dès cet âge il avait fait la conquête des enfants de son hameau. Le dimanche, après vêpres, sur l’herbe du verger maternel, un vieux tapis était jeté, une corde lisse était tendue entre un pommier et un cerisier et Jean y exécutait mille tours observés dans les foires. Les gamins, puis les grandes personnes accouraient, et, quand la séance avait pris fin, l’acrobate se muait en prédicateur, et le prône entendu à la messe matinale avait les honneurs d’une seconde édition. Un peu plus tard, à l’âge de treize ans, contraint par la nécessité de se louer comme valet de ferme dans un village voisin, à _Moncucco_, il reprendra ses pensées d’apostolat, et le dimanche, sur le fenil, il réunira les quelques enfants du hameau pour leur enseigner le catéchisme, leur réciter des bribes du prône, ou leur raconter de belles histoires. En été, ce sera à l’ombre d’un mûrier qu’il tiendra cet embryon de patronage rural, moins abondant, mais non moins attentif que celui de la bourgade paternelle. Enfin, jeune étudiant d’humanités, à Chiéri, la plus grosse ville des environs, nous l’y verrons fonder, à l’âge de seize ans, un groupement de jeunesse qu’il baptisera la «Joyeuse Union», la _Società dell’allegria_. Son premier statut était l’abstention de toute mauvaise conversation, et le second, une franche gaîté. La jeunesse, on le voit, était bien l’obsession de cette âme d’enfant, d’adolescent, de jeune homme. «Pourquoi veux-tu devenir prêtre? lui demandait un jour sa mère. --Pour consacrer ma vie aux enfants. Si je puis arriver un jour au sacerdoce, je les attirerai à moi; je les aimerai et m’en ferai aimer; je leur donnerai de bons conseils et me dépenserai sans mesure pour le salut de leur âme.» * * * * * Si je puis arriver au sacerdoce! Hélas, ce sommet fut dur à atteindre! La pauvreté d’une part, l’opposition jalouse de son frère Antoine d’autre part, et de fâcheux événements qui venaient se jeter à la traverse dès que la route semblait se rouvrir, retardèrent jusqu’en 1831 son entrée au collège. Il avait alors seize ans. Au prix de quelles souffrances secrètes, de quelles fatigues dissimulées put-il entamer et poursuivre définitivement ses études secondaires, nul ne le soupçonnera jamais. Pour payer sa pension d’externe, il dut, au soir de ses journées de travail, s’appliquer successivement à trente-six métiers: tailleur, répétiteur, garçon confiseur, menuisier, aide-forgeron, cordonnier. La Providence le préparait savamment--on le voit--à son rôle de fondateur d’écoles professionnelles, en le poussant dans tous ces ateliers, en lui livrant les éléments de chacun de ces métiers. Enfin, en 1836, il put entrer au grand séminaire, où il demeura cinq ans. Cette période de formation lente permit à son esprit non seulement de s’abreuver aux sources de la science sacrée, mais encore de se donner ce complément de culture générale qui, demain, dans la vie, allait alimenter si copieusement sa parole et sa plume. Elle permit surtout à son cœur de retirer du commerce des hommes deux leçons précieuses pour sa tâche de futur éducateur. Pendant trois années il fut lié d’une amitié intime avec un jeune séminariste du nom de Comollo, modèle accompli de piété, de pureté, de mansuétude. Au contact de cette âme d’élite, au spectacle de la douceur de son ami, le caractère du jeune Bosco, qui était naturellement impétueux et violent, devint le plus calme, le plus pacifique, le plus maître de soi que l’on ait vu depuis saint François de Sales. Le cœur du futur apôtre se fortifia aussi, pendant ces années de séminaire, dans le désir ardent de modifier, quand il le pourrait, les rapports qui, dans presque toutes les maisons d’éducation, unissaient alors supérieurs et élèves. L’attitude volontairement distante des membres du clergé, dont il avait tant souffert dans sa petite enfance, il la retrouvait au grand séminaire. Il n’arrivait pas à se persuader que cette façon d’agir fût conforme aux besoins des âmes, car il sentait trop vivement la solitude morale où cet éloignement des supérieurs de la maison plongeait toute une jeunesse ardente, vibrante, inexpérimentée, et soumise parfois à de rudes assauts du monde, de l’enfer et des passions. «Cette façon de faire, écrivait-il plus tard dans ses Mémoires, eut du moins cet avantage d’aiguiser plus vive en mon cœur la soif du sacerdoce, pour me mêler aux jeunes gens et les connaître intimement, afin de les aider en toute occurrence à éviter le mal.» * * * * * Ordonné prêtre en 1841, il prit pension, sur les conseils du Bienheureux Cafasso, son confesseur, au _Convitto Ecclesiastico_ de Turin. Cette institution était comme un séminaire supérieur, où les jeunes prêtres du diocèse venaient, pendant deux ou trois ans, compléter leurs études de casuistique et s’entraîner progressivement, sous le regard de maîtres expérimentés, aux exercices les plus courants du ministère sacerdotal: offices religieux, visites aux hôpitaux, aux prisons, catéchismes dans les paroisses, etc., etc. C’est dans l’apprentissage de ces œuvres de zèle que l’abbé Jean eut l’occasion de toucher du doigt l’état d’abandon moral où croupissait la plus grande partie de la jeunesse populaire. Turin était alors une capitale en voie d’agrandissement, qui attirait à elle, du Piémont et de la Lombardie, quantité de pauvres enfants et de jeunes gens embauchés par les entreprises de construction, gâche-mortiers pour la plupart, apprentis maçons, charpentiers en herbe. Ça se logeait où ça pouvait, presque toujours lamentablement, par paquet de cinq ou six, en des sous-sols ou des mansardes infectes. Mais c’était au moins une armée de travailleurs que celle-là; tandis qu’à côté d’elle, un peu partout, aux abords de la citadelle, le long des berges du Pô, sur les terrains vagues attendant une construction, grouillait tout un monde d’enfants oisifs, négligés par leurs parents, ou poussés par eux à la mendicité. Si le jeune prêtre gravissait les escaliers des soupentes, son regard y découvrait un spectacle aussi navrant: des familles de huit, dix, douze personnes, entassées dans une misérable mansarde, y respirant un air empoisonné, et se donnant, dans cette promiscuité, la leçon de combien de vices! Dans tous ces milieux germait de la graine de prison, et un beau jour elle montait en tige et s’épanouissait dans une des quatre maisons de détenus que possédait Turin. Que de fois, à la suite de Don Cafasso, l’abbé Bosco y pénétra! Ce qui le frappa le plus dans ces lieux de désolation, ce fut la quantité de jeunes gens qu’on y rencontrait, de tout âge, les plus vieux achevant d’y corrompre les plus jeunes. Ici l’âme tombait précocement en ruines, et là-bas, à la _Petite Maison de la Divine Providence_, immense hôpital fondé par le Bienheureux Cottolengo, c’était le corps qui s’écroulait, rongé par des maladies, filles de l’inconduite. Quel poignant spectacle que celui de cette jeunesse abandonnée, sans guide, sans pasteur, victime d’un monde de passions déchaînées, d’une société qui n’avait cure d’elle, d’une famille qui trahissait ses devoirs! A certains soirs, en promenant sa méditation attristée vers quelque pré des faubourgs, le jeune prêtre s’y butait contre des bandes de petits galopins, lâchés là sans surveillance par des parents insouciants ou impuissants: dans un coin on se battait, dans un autre on polissonnait; ici l’on jouait aux sous, un peu plus loin au taro; des blasphèmes tombaient de lèvres à peines adultes, et des propos malpropres couraient d’oreille en oreille. Lamentable tableau! Raccourci douloureux de l’état d’abandon de toute une jeunesse! Le prêtre s’approchait des groupes, mais sans succès: à le voir venir à eux, les uns s’enfuyaient, d’autres l’insultaient, le reste continuait imperturbablement ses jeux équivoques. Alors l’abbé s’arrêtait, triste, triste; et pourtant un éclair d’espoir illuminait son âme. Cette scène, il la connaissait, dans ses moindres détails: il l’avait déjà aperçue, et à trois reprises au moins telle quelle. C’était un songe alors: maintenant il tenait la réalité. Mais le rêve ne s’arrêtait pas là: au dernier acte, les petits fauves se muaient en brebis dociles, quand, guidé par le Ciel, leur ami arrivait à eux avec les procédés de bonté et de tendresse qu’ils n’avaient jamais connus. Qui sait si un jour cette heure de consolation ne sonnera pas? pensait l’abbé. Et il s’en retournait au Convitto en priant la Madone de la hâter. * * * * * Elle sonna, en effet, et précisément un jour consacré à la Sainte Vierge, le 8 décembre 1841, fête de l’Immaculée-Conception. Dans la sacristie de Saint-François-d’Assise, l’abbé Bosco, revêtu des ornements pour dire la messe, attendait qu’on lui amenât un servant. Très recueilli, il n’avait pas vu entrer un grand garçon d’environ seize ans, pauvrement vêtu, que la curiosité avait poussé là, et qui considérait, avec l’étonnement de quelqu’un qui les découvrait pour la première fois, cette salle, ce décor, ce prêtre si drôlement habillé, tout cet ensemble imposant et sévère. «Que fais-tu là? dit en grondant le sacristain qui entrait. Ne vois-tu pas que ce prêtre attend un servant. Allons, ouste, prends le missel et sers la messe. --Mais je ne sais pas, répondit l’adolescent. --Alors pourquoi es-tu entré ici? Qu’est-ce qui m’a donné des garnements comme ça, qui pénètrent partout comme chez eux? File au plus vite!» Et ce disant il saisissait un plumeau, et donnait la chasse au malheureux qui, ne connaissant pas bien les issues, sortit par où il ne devait pas, se heurta à une porte close, revint à la sacristie toujours poursuivi par l’irascible sacristain, et enfin, reprenant le chemin par où il était entré, sortit dans la rue. «Pourquoi battre ainsi cet enfant? dit Don Bosco au sacristain qui rentrait essoufflé de cette course à l’homme. Ce n’est pas une façon d’agir. --Mais aussi que faisait-il dans la sacristie? --Rien de mal, et je n’entends pas que l’on traite ainsi mes amis. --Votre ami, ce polisson-là! --Parfaitement; du seul fait qu’on maltraite quelqu’un il devient mon ami. Et j’entends que vous ne molestiez plus ainsi les gens, sinon j’en dirai un mot au supérieur. Retournez me chercher cet enfant, il ne doit pas être loin, j’ai à lui parler.» Une minute après, le sacristain, confus, ramenait sa victime encore tremblante. «Approche, approche, mon ami, lui dit Don Bosco, je ne te ferai pas de mal. Comment t’appelles-tu? --Barthélemy Garelli. --De quel pays es-tu? --D’Asti. --Quel est ton métier? --Maçon. --Tu as encore ton père? --Non: il est mort. --Ta mère? --Morte aussi. --Quel est ton âge? --Seize ans. --Sais-tu lire? Écrire? --Ni l’un, ni l’autre. --Chanter? Siffler?» L’enfant se mit à rire: c’était fini, la glace était rompue; l’amitié naissait. --Dis-moi, Barthélemy, as-tu fait ta Première Communion? --Pas encore. --T’es-tu confessé quelquefois? --Oui, il y a longtemps, quand j’étais petit. --Dis-tu tes prières, le matin et le soir? --Je les ai oubliées. --Vas-tu à la messe le dimanche? --Ça oui, presque toujours. --Vas-tu au catéchisme? --Je n’ose pas. --Pourquoi? --Par honte. Les autres, plus petits que moi, en savent davantage. Alors, vous comprenez... --Et si je te l’expliquais, moi, le catéchisme, viendrais-tu? --Bien volontiers. --Quand veux-tu que nous commencions? --Quand vous voudrez. --Ce soir? --Ce soir. --Et pourquoi pas tout à l’heure? --Si vous voulez. --Hé bien, je vais dire ma messe maintenant: tu y assisteras, et, après, nous nous mettrons à étudier ensemble le catéchisme.» Une demi-heure après, Don Bosco retrouvait son jeune ami, l’emmenait dans le chœur qui contourne le maître-autel et commençait sa première leçon de doctrine chrétienne. Prémices d’un apostolat qui devait durer près d’un demi-siècle! Instinctivement, le prêtre comprit qu’une grande chose allait naître là, à deux pas du tabernacle: il se mit à genoux et récita, tout seul évidemment, un _Ave Maria_, un simple _Ave Maria_ pour que la Vierge Immaculée l’aidât à sauver cette âme. Tout son cœur, avide de sacrifice et impatient de se donner à la jeunesse, passa dans les humbles mots de l’éternelle prière. Quand il se releva, il eut comme le sentiment que son œuvre d’apôtre commençait. «Sais-tu faire le signe de la croix, Barthélemy?» demanda d’abord l’abbé. L’enfant ouvrit de grands yeux étonnés. Le signe de la croix! Qu’est-ce que cela pouvait bien être?--Hé quoi, songea Don Bosco, pas même ce premier geste que l’enfant apprend sur les genoux de sa mère! Ainsi, dans une grande capitale catholique, il peut se rencontrer des adolescents qui ignorent tout de leur baptême! Quelle misère et quelle honte! Et les yeux du jeune prêtre s’ouvraient, sa tâche lui apparaissait immense et belle. Il irait vers ces petits et verserait dans leurs cœurs ce trésor du pauvre, la foi, la foi éclairée, instruite, qui fait tenir droit sur le chemin, qui console aux heures de larmes, qui explique tout, et qui, par les bonnes œuvres qu’elle suscite, fait mériter le Paradis. Cette première leçon de catéchisme fut brève. Une demi-heure au plus: l’enfant partit sachant faire le signe de la croix. «Tu reviendras, Barthélemy? --Pour sûr! --Alors ne retourne pas seul: amène-moi de tes amis. Je leur donnerai quelque chose, et à toi aussi, pour te récompenser.» Le dimanche suivant, ils étaient neuf, dont six amenés par Garelli, et deux ramassés par Don Cafasso, qui écoutaient la parole simple, affectueuse et persuasive de Don Bosco. A quelques semaines de là, un dimanche soir, Don Bosco, traversant l’église à l’heure du sermon, découvrit sur les degrés d’un autel latéral, bien cachés dans l’ombre, quelques apprentis maçons qui sommeillaient. «Que faites-vous là, mes amis? interrogea-t-il.--Nous ne comprenons rien au sermon, répondit le plus hardi; ce prêtre ne parle pas pour nous: alors, vous voyez...--Suivez-moi», dit Don Bosco. Et à la sacristie il les persuada de venir, le dimanche suivant, se joindre à son troupeau naissant. Cela faisait déjà une bonne douzaine de petits paroissiens intéressés et attentifs. Quelques mois après ils étaient quatre-vingts, et bientôt ils dépassaient la centaine. Moins d’un an après, c’était plus de trois cents enfants qui lui revenaient fidèlement à l’aube de chaque dimanche. Son premier patronage était fondé: _l’apôtre_ était lancé. Pendant près de cinq ans il endurera encore misère sur misère, expulsé de partout avec sa bande d’enfants tapageurs, désespérant de trouver jamais un local fixe; mais enfin, en 1846, il s’établit en bordure de la grande cité, dans un hangar misérable, qu’on consent à lui louer avec le terrain adjacent. Désormais l’Œuvre est assise. Elle ne fera que s’amplifier dans ses multiples ramifications: cours du soir, internats, écoles professionnelles, ou qu’essaimer, dans le Piémont d’abord, en Italie ensuite, puis en France, finalement dans le monde entier. Lorsque, à quarante ans de là, en 1888, le saint mourra, il pourra s’endormir à la terre sur le consolant spectacle d’une grande armée, celle de ses Fils et de ses Filles, les Salésiens et les Religieuses de Marie-Auxiliatrice, poursuivant à travers le monde la mission pour laquelle Dieu l’avait élu aux jours de sa petite enfance. * * * * * Cette mission, quelle était-elle? Celle d’un père nourricier, à la façon d’un saint Vincent de Paul? Pendant de longues années on l’a cru, et l’on n’a admiré en Don Bosco que le bon prêtre apitoyé, ramassant sur le chemin toute une jeunesse à l’abandon. Il fit cependant plus et mieux que cela. Se contenta-t-il, en plus de la nourriture du corps, de distribuer à son peuple d’enfants la nourriture de l’esprit, à la façon d’un Chevrier, d’un d’Halluin, d’un Timon-David? Il n’y manqua pas, certes. Mais la pensée qui menait son zèle était encore plus haute. Il voulait, en éducation, faire triompher une méthode, dans la persuasion que celle-là seule réussirait, de nos jours, à conquérir pleinement la jeunesse au Christ. Un système à lui alors, issu de son expérience, de sa méditation, de son sens inné de l’éducation? Non: de cela il se défendit toujours. Deux ans avant sa mort, en 1886, il reçut un jour du supérieur du grand séminaire de Montpellier une lettre qui le pressait de lui communiquer le secret de sa pédagogie. C’était une seconde demande. A une première lettre de l’excellent supérieur, il avait répondu: «C’est grâce à la crainte de Dieu, répandue au cœur de mes jeunes gens, que j’obtiens d’eux tout ce que je veux.»--«Mais, répliquait son correspondant, la crainte de Dieu n’est que le commencement de la sagesse. Comment achever l’œuvre? Allons, mon père, donnez-moi la clef de votre système d’éducation, que j’en fasse profiter mes séminaristes.» «Mon système! Mon système! allait répétant le Bienheureux, en pliant la lettre; mais si je ne le connais pas moi-même! Je n’ai eu qu’un mérite: aller de l’avant selon l’inspiration du Seigneur et des circonstances.» Et c’était vrai. Jamais cet homme, qui eut le génie de l’éducation, ne songea à échafauder un système. Au soir de ses jours, il ramassa bien, en quelques principes brefs et nets, les résultats de son expérience, mais ce fut tout. Un traité didactique sur la matière, il refusa toujours de le composer. A proprement parler, le Bienheureux Don Bosco n’apporta en matière d’éducation ni une théorie nouvelle, ni une formule inédite. Et pourtant, dans la galerie des grands éducateurs, il fait figure de novateur à côté d’un Fénelon, d’un Pestalozzi, d’un Frœbel: à quoi tient cette renommée? A ce qu’il prit énergiquement position entre deux systèmes, répétant sur tous les tons, insinuant par mille exemples vécus, que la _méthode préventive_ en éducation, comme il l’appelait pour l’opposer à la _méthode répressive_, était la seule qui pouvait, à l’heure présente, prétendre à un vrai succès: et par succès il entendait, non pas le spectacle d’une discipline impeccablement observée, mais la transformation foncière des cœurs sous le souffle chaud de la grâce. Cette méthode préventive, vieille comme l’Évangile d’où elle découle, le Bienheureux Don Bosco eut le triple mérite de la remettre en honneur, de lui insuffler une nouvelle vie et surtout de l’incarner, si l’on peut dire, dans son vivant enseignement[3]. [3] Plus d’une de ces idées, sinon toutes, nous les devons à l’étude magistrale que le R. P. Fascie, assistant du Supérieur général des Salésiens, a consacrée à Don Bosco en tête de son remarquable travail: _Del metodo educativo di Don Bosco_. De son temps, la méthode régimentaire triomphait un peu partout dans les collèges catholiques, cette méthode qui dit à l’enfant: «Reste tranquille, ne trouble pas la discipline, respecte le règlement, sinon voici ce qui t’attend.» Dans ce système, le tout de l’éducation n’est pas le sujet à éduquer, mais l’ordre extérieur--facilement identifié avec l’immobilité et le silence--profondément respecté, voire idolâtré. De l’autre système, en ces époques lointaines, il ne demeurait que le souvenir. Qu’il fût efficace et applicable, nul n’osait y songer. Don Bosco qui, lui, avait éprouvé les méfaits de cette méthode exclusivement autoritaire, se jeta hardiment à l’autre bord, seul contre tous, ou à peu près. Il eut du mérite, car ce ne fut pas du jour au lendemain qu’il arriva lui-même à la pleine possession de ce système et qu’il persuada ses Fils de l’appliquer intégralement. A cette heure, la partie n’est pas encore pleinement gagnée; tout de même le nombre des éducateurs grandit, qui conviennent de l’à-propos de ces vues pédagogiques. A l’époque du Bienheureux, elles étaient loin de composer un corps de doctrine. Ce fut le talent de cet homme d’en ramasser les débris épars un peu partout, d’en constituer comme un esprit qui pût informer tout le détail de l’éducation et de leur infuser une âme. Avant lui, c’était plutôt des tendances, des aspirations qui se manifestaient chez le maître comme chez l’élève; puis, de temps à autre, une idée éclosait qui exprimait un des côtés de la méthode; ailleurs, de timides efforts étaient tentés pour s’engager dans cette voie: nulle part la théorie n’était constituée, ni agréée comme règle vivante de conduite, et principe de solution des difficultés. L’originalité de Don Bosco fut de bâtir l’édifice avec les matériaux à peine équarris, en lui donnant comme double base solide la raison et la foi. Ces idées-mères étant posées, il n’aurait pas fallu toutefois demander à l’homme de Dieu de rédiger un traité qui les aurait ramifiées à travers toutes les branches de l’activité pédagogique. Don Bosco n’est pas un pédagogue, c’est un éducateur; il n’échafaude pas des théories, il enseigne par l’exemple; il apprend à ses disciples non la science pédagogique, mais l’art de l’éducation. Son livre, ce fut sa vie. Il vécut sa pédagogie, après se l’être incorporée par l’expérience. C’était d’ailleurs à cette chaire d’enseignement qu’il conviait ses disciples. Quand ceux-ci, avant de le quitter pour telle ou telle destination, lui demandaient quelques directives, il répondait: «Faites comme vous avez vu faire Don Bosco.» Quand un de ses religieux n’arrivait pas à sortir d’un grave embarras, il accourait, résolvait pratiquement le problème, et concluait d’un air serein: «Vous avez compris maintenant comment il faut faire.» Interrogé par des gens de métier, sur sa façon de former ses disciples, il disait: «Je jette le toutou à l’eau, pour lui apprendre à nager.» * * * * * Cette pédagogie vivante, cet art presque infaillible de manipuler des cœurs d’enfant, d’adolescent, où l’avait-il puisé? Il faut faire d’abord la part d’un esprit exceptionnellement doué. Il avait le don, la vocation. D’autres naissent poètes, ceux-ci dessinateurs, ceux-là mathématiciens; lui était né éducateur. En lui confiant une tâche très nette, Dieu l’avait armé. Jusqu’à la fin de sa vie il exercera sur la jeunesse une fascination prodigieuse. Phénomène de magnétisme moral. Jamais éducateur ne fut adoré comme celui-ci. Nous voudrions nous servir d’un terme moins fort: il n’y en a pas. Il lui suffisait d’approcher l’enfance pour se l’attacher. Un matin, à Rome, lors de son premier voyage, en 1858, discutant avec le cardinal Tosti sur la meilleure façon d’élever la jeunesse, il lui répétait son grand principe: «Voyez, Éminence, impossible de bien élever l’enfance, si l’on n’a pas sa confiance, son amour! --Mais comment les gagner? interrogeait le Cardinal. --En faisant l’impossible pour approcher les enfants de nous, en brisant tous les obstacles qui les tiennent à distance. --Et comment faire pour les approcher de nous? --En nous approchant d’eux, Éminence; en essayant de nous plier à leurs goûts, de nous rendre semblables à eux. Tenez, voulez-vous qu’après la théorie nous passions à la pratique? Dites-moi à quel endroit de Rome trouver une belle troupe d’enfants? --Place des Thermes, ou place du Peuple. --Eh bien, allons place du Peuple.» On passe l’ordre au cocher, et dix minutes après on est place du Peuple. Don Bosco descend du carrosse, et le Cardinal reste en observation, l’œil à la portière. Un groupe de gamins est sur la place, en plein jeu. Don Bosco s’en approche, et tous de s’enfuir. Pour un succès, c’est un succès, pense l’Éminence derrière sa vitre. Mais Don Bosco ne se tient pas pour battu. D’un geste plein de bonté, avec des paroles tout affectueuses, il appelle ces enfants. Après quelque hésitation, plusieurs viennent lentement à lui. Don Bosco leur fait un petit cadeau, les interroge sur eux, leur famille, leur école, leur jeu. A voir ce prêtre débonnaire au milieu de leurs camarades, les plus sauvages «rappliquent». Alors Don Bosco: «Allons, mes petits, reprenez maintenant votre jeu, et laissez-moi m’y mêler.» Et, la soutane légèrement retroussée, le voilà tout entier à la partie. Spectacle peu banal, qui attire des quatre coins de la place d’autres jeunes gens flânant par là. Don Bosco les accueille tous avec bonté, leur dit un mot aimable, leur offre une médaille, et, en douceur, leur demande si parfois ils prient et s’ils se confessent. Quand il quitte la partie, tous essaient de le retenir; mais il ne veut pas faire trop attendre le Cardinal qui observe; l’épreuve a été suffisamment concluante. Alors ces enfants, gagnés en un quart d’heure par la charité de l’humble prêtre, lui font un cortège d’honneur, jusqu’à la voiture; et quand elle s’ébranle, c’est entre deux haies de petits romains applaudissant à tout rompre Don Bosco. «Vous avez vu?», dit alors l’homme de Dieu au Cardinal. Oui, certes, il avait vu, le Cardinal, et admiré comment, en quelques minutes, le Bienheureux avait conquis ces marmots effarouchés. Il en était toujours ainsi dès que Don Bosco s’approchait d’une troupe d’enfants. Ce don inné se fortifiait de tout ce que son regard attentif et son esprit avide glanaient autour de lui. Des Becchi il emporta un idéal de vie de famille et de gouvernement des âmes par la bonté, qui l’inspira sans cesse. A Châteauneuf et à Chiéri, il se jura, nous l’avons vu, de ne pas ressembler aux prêtres si dignes, mais si distants, qui ne prenaient pas garde au désarroi de sa jeunesse: «Un éducateur, pensait-il déjà, doit se mêler à toute la vie de ses élèves.» Plus tard, il ne dédaigna pas de se mettre à l’école d’autrui, de tirer parti du travail de ses devanciers. Pour composer le règlement en usage dans ses maisons, que d’autres règlements d’instituts florissants il consulta, que d’établissements, semblables aux siens, il visita! Très probablement il lut dans saint François de Sales, Fénelon et peut-être Dupanloup les pages où ces trois grands directeurs d’âmes ont exprimé la moelle de leur doctrine. Avant d’atteindre à son point de maturité, sa pensée d’éducateur qui tâtonna, elle aussi, sut tirer parti de toutes ses expériences malheureuses. A ses disciples, il conseillait de tenir un cahier d’observations, où ils noteraient leurs essais infructueux, leurs impairs, leurs fautes même; il avait commencé le premier à le faire. Enfin et surtout, comme l’ont remarqué deux de ses biographes, son âme d’éducateur _sut prendre le vent_, et dans un siècle aussi rebelle à toute forme d’absolutisme que sensible aux procédés du cœur et de la raison, elle s’adapta merveilleusement aux exigences des tempéraments contemporains. Ce fut ainsi que, progressivement et comme par étapes, sa pensée pédagogique prit corps. * * * * * Quels fruits a produits l’application de ce _système_? Plus d’un sceptique, quand il en parle, hoche la tête. Non seulement il le condamne du point de vue pratique, mais il ne se gêne pas pour dire qu’à l’épreuve cette éducation, plus sentimentale que forte, se révèle impuissante à former des hommes et des chrétiens. Avec lui nous conviendrons que plus d’un ancien élève de Don Bosco n’a pas persévéré sur le chemin que lui avait montré le Bienheureux. De ces enfants prodigues, Don Bosco en a compté, et plus qu’on ne croit. Sait-on, par exemple, combien il lui resta de patronés après une certaine rébellion de 1848, qui voulait embrigader ses troupes derrière les idées nouvelles? Douze. Douze sur cinq cents! Et au plus beau temps de l’Oratoire, quand, de l’aveu même de Don Bosco, ses murs recélaient des miracles de sainteté, n’est-ce pas l’un de ses premiers disciples, le P. Francesia, qui parlait de «ces pauvres dévoyés se refusant obstinément à profiter des leçons et des conseils du grand serviteur de Dieu»? Il y a aussi un songe curieux, dit le «Songe de la roue», où, à travers une lentille monstre, un personnage mystérieux découvre au Bienheureux l’état d’âme de ses fils. Or, dans le nombre, il en aperçoit qui ont la langue percée en raison des vilains propos qu’ils tiennent; d’autres portent à la nuque de répugnants ulcères indiquant une âme esclave de ses propres caprices; au cœur de quelques-uns grouille un nid de vers, symbole des passions honteuses qui le dévorent; ceux-ci sont complètement sourds, c’est-à-dire rebelles à toute exhortation au bien, et ceux-là ont les lèvres closes par un cadenas, parce qu’en confession ils cachent leurs péchés. Et le défilé de ces misères physiques continue, implacable, terrifiant, car chacune d’elles révèle un vice triomphant. A un moment, le pauvre Don Bosco ne résiste plus au spectacle; une plainte jaillit de ses lèvres: «Mais ils sont donc perdus, ces malheureux! Est-ce possible? Au lendemain d’une retraite! A quoi donc ont servi mes travaux, mes fatigues, mes conseils? Ah! si je m’attendais à cela!» Attirant alors son regard sur un autre tableau, le personnage mystérieux montra au Bienheureux une foule d’enfants qui se divertissaient dans la plaine. «Vois-tu cette multitude? dit-il. --Oui. Qui sont-ils? --Ce sont les fils que le Seigneur te réserve pour te consoler des autres. Pour un de ceux-là, tu en compteras cent de ceux-ci.» L’événement réalisa souvent la prédiction. L’Oratoire Saint-François-de-Sales abrita, et par douzaines, des enfants, des jeunes gens, dont la vertu, au dire de Don Bosco, égalait celle d’un Louis de Gonzague. Un jour, en 1878, le P. Vespignani, qui fut pendant plus de vingt ans provincial des Maisons salésiennes dans la République Argentine, demandait au Bienheureux: «Est-ce vrai que votre maison possède des enfants aussi purs que saint Louis? --C’est très vrai. --Vous pourriez m’en citer? --Oui, un tel par exemple, et celui-ci encore.» Les deux noms désignaient un petit Irlandais et un jeune Italien. L’Irlandais est mort, mais l’Italien vit toujours, torturé par un mal cruel, qu’il porte le sourire aux lèvres. Un soir de septembre 1862, parlant avec quelques-uns de ses jeunes religieux, Don Bosco leur fit cette confidence: «Je vous assure que nous aurons de nos enfants élevés aux honneurs des autels. Pour peu que Dominique Savio, mort il y a cinq ans, continue à faire des miracles, je ne doute pas, si je puis mettre en route sa Cause, que l’Église ne reconnaisse un jour sa sainteté.» On sait que l’événement est bien près de s’accomplir. Une autre fois, parlant des jeunes gens de sa maison que Dieu favorisait de dons spéciaux, il eut cet aveu: «Il y a dans ces murs une âme d’une pureté insigne, avec qui la Sainte Vierge aime à s’entretenir, à qui Elle manifeste des choses étranges, cachées ou futures. Quand je désire avoir quelque lumière sur l’avenir, je me recommande à ses prières, de façon tout de même à ne pas éveiller sa vanité. Il en réfère à la Madone, et vient m’apporter sa réponse en toute simplicité. J’agis de même quand j’ai besoin de quelque faveur.» Si de la qualité des résultats nous passons à l’efficacité numérique de cette méthode, nous entendons le Bienheureux nous dire: «Elle réussit dans la proportion de 90%. Et sur les dix enfants qui semblent échapper à sa prise, elle a encore une influence discrète, mais réelle; elle les rend moins dangereux.» Voici maintenant l’aveu d’une autorité que nul ne récusera. Le célèbre Crispi, qui dirigea pendant tant d’années la politique italienne, eut un jour, vers 1878, l’idée de confier à Don Bosco et à ses fils la Maison de correction de Turin. Le Bienheureux accepta à quatre conditions: Liberté complète sur le chapitre religieux, départ des gardiens, unité de direction, subside quotidien de 0,80 par tête. Tout était prêt, et l’on n’attendait plus que la signature ministérielle, quand Crispi la refusa avec cette raison: «Je connais Don Bosco, il est capable de faire des prêtres de tous ces détenus. Des prêtres, nous en avons assez comme cela.» Ce mot de l’homme d’État italien nous remet en mémoire une autre parole de Cavour qui, dans son cruel raccourci, juge bien la méthode opposée: «Avec l’état de siège, tout âne est capable de gouverner.» La répression est chose aisée, qui ne demande guère d’apprentissage. Mais pour prévenir efficacement le mal, il faut toute l’application affectueuse, toute l’inquiétude vigilante d’un cœur de père. C’est précisément en cela que consiste la grandeur originale de cette méthode, qui forme tout à la lois le maître et le disciple. L’un ne progresse en docilité que parce que l’autre progresse en dévouement. C’est dans un travail constant sur lui-même, c’est dans les efforts quotidiens qu’il multiplie pour se rendre plus zélé, plus patient, plus maître de soi, que l’éducateur achète le bonheur de se passer de châtiments odieux, et de se voir obéi par un amour reconnaissant. II Le système préventif en éducation Exposé des deux méthodes d’éducation, répressive et préventive.--Quatre avantages découlant de cette dernière.--Deux tableaux de la vie de collège synthétisant ces thèses.--Le chapitre des punitions: principe général dont elles doivent s’inspirer, caractères qu’elles doivent revêtir.--L’esprit de famille à réaliser: idéal fixé à cette éducation. Quand, au milieu d’une conversation sur les idées pédagogiques des éducateurs modernes, le nom et l’œuvre du Bienheureux Don Bosco viennent à être évoqués, il se rencontre toujours quelque esprit mieux informé qui se charge de ramasser en un mot les théories d’éducation du grand apôtre de la jeunesse: «Ah oui! Don Bosco, vous savez, le système préventif», lance-t-il triomphant. Le système préventif! Et voilà! On croit avoir tout dit de ce remarquable corps de doctrine pédagogique élaboré au cours d’un demi-siècle d’exercices pratiques, quand on a prononcé d’un petit air léger ces sept syllabes! Certes, le système préventif occupe le centre des constructions pédagogiques du saint; mais, tout de même, il faut bien le constater, il ne forme que la partie négative de son œuvre. Sur cette base solide s’élève tout un édifice d’idées hardies, d’apparence neuve, conformes cependant au plus pur enseignement de l’Évangile. En six chapitres bien nets, nous allons avoir le plaisir de les analyser devant nos lecteurs. Mais, auparavant, au seuil de cet exposé, nous tenons à apprendre à qui l’ignorerait encore ce qu’est ce fameux _système préventif_ dont beaucoup parlent sans trop le connaître. * * * * * il y a deux façons d’élever la jeunesse, constate le Bienheureux Don Bosco. L’une très connue, toujours très répandue, ayant la vie terriblement dure, consiste à assurer l’ordre en châtiant le délit à peine commis, selon un tarif de punitions préétabli. «Reste tranquille, ne trouble pas la discipline extérieure, semble dire l’éducateur dans ce système, car, si tu le fais, voici ce qui t’attend.» Don Bosco note finement que ces procédés fleurissent, et même s’imposent dans les casernes et auprès des personnes dont l’âge suppose la pleine raison. Tout autre est le second système. Il ne part plus de la préoccupation d’obtenir de force, par la crainte du châtiment, un ordre propice à la tranquillité de l’éducateur, à la dignité de la discipline, et à l’œuvre d’éducation, mais de l’idée qu’il faut à tout prix éviter l’offense à Dieu. «A quoi bon châtier après coup un désordre, disait mélancoliquement Don Bosco: Dieu a déjà été offensé!» Non: tout l’art, tout le souci de l’éducateur doivent tendre à empêcher l’enfant de faire le mal par une surveillance de toutes les minutes. Il doit le mettre dans l’impossibilité matérielle de pécher en l’enveloppant toujours de son regard et de sa sollicitude attentive. Il doit sans cesse se trouver au milieu de ses petits. A quel titre? De supérieur? De pion? Non, mais de père qui ne laisse jamais ses enfants seuls tant que leur liberté n’est pas suffisamment éduquée. Cette _méthode préventive_, comme on l’a appelée, pour l’opposer à l’autre, la _méthode répressive_ à base de punitions, s’attache, comme on le voit, à tarir le mal dans sa source en supprimant l’occasion ou en la neutralisant. Elle copie les meilleurs progrès de la science moderne, qui a plus de confiance en l’hygiène qu’en la médecine, et qui aime mieux préserver que guérir. Rien de plus opposé, on peut le constater, que ces deux méthodes. La première est à base de crainte révérentielle, et la seconde d’affectueuse vigilance, de bonne et saine familiarité, d’amour. La première tient le supérieur à distance de l’élève, dans un isolement splendide, d’où il ne sort que pour sévir; elle lui compose un visage glacial, des yeux soupçonneux, une attitude distante et réservée, susceptible d’inspirer la terreur; elle crée ces fameuses lignes parallèles où maîtres et élèves cheminent sans risque de jamais se rencontrer; et surtout elle s’appuie sur un code pénal que distinguent les caractères suivants: les châtiments prévus sont souvent d’ordre corporel; ils écrasent l’enfant pour lui enlever le goût de la récidive; ils s’appliquent automatiquement, brutalement, sans distinction de personnes, selon les exigences du tarif; ils requièrent une comptabilité remarquablement tenue où on les voit s’inscrire en regard des délits et ne s’effacer qu’après solde complète. Cette méthode aboutit à de curieux résultats, qu’il serait trop long et trop cruel de relever; mais nous avons encore dans l’oreille cette phrase d’un enfant qui l’avait subie pendant cinq ans: «Je n’ai mis le pied dans le bureau du supérieur qu’une seule fois, pour me faire ramasser.» Dans ce système, la compénétration des cœurs n’est pas, on le voit, l’idéal poursuivi, sinon atteint. Tandis qu’au contraire l’autre méthode ne pense, ne rêve qu’à cela: établir entre l’éducateur et l’élève un contact étroit, familier, intime, d’où jailliront une cordialité de bon aloi et une confiance abandonnée. Dans ce dessein, elle mêle partout enfants et supérieurs, en récréation, à la promenade, dans la salle d’études, à la chapelle; elle descend l’autorité de son trépied et l’abaisse joliment, sans la compromettre, au niveau de l’enfant; elle enveloppe l’élève d’une surveillance assidue, mais affectueuse, nullement tâtillonne, une surveillance qui ouvre les yeux, mais sait aussi les fermer; elle ne proscrit ni le geste affectueux, ni la parole cordiale, ni le ton de la vraie paternité; elle brise impitoyablement toutes les barrières qu’un respect mal entendu, ou des traditions jansénistes voudraient dresser entre maîtres et élèves; en un mot, elle se fait toute à tous pour gagner au Christ la jeunesse. «Malheur à la maison, écrivait Don Bosco en 1884, quatre ans avant de mourir, où les supérieurs ne seront regardés que comme des supérieurs, et non plus comme des pères, des frères, des amis! On les craint, mais on ne les aime pas.» Nous entendons l’objection, elle est si courante: «Dans l’aventure c’est votre prestige qui va sombrer. L’autorité, nécessaire à toute éducation, va être mortellement atteinte, car cette vie mêlée va permettre à l’œil infaillible de l’enfant de découvrir les petits côtés, les défauts, les travers de ses maîtres.» A quoi l’on pourrait répondre: Préférez-vous, adoptant l’autre système, étouffer la spontanéité de l’enfant, l’induire en hypocrisie, lui donner le goût de la façade soigneusement blanchie, mais abritant une marchandise équivoque, lui laisser de ses années d’enfance et de jeunesse, et de la maison où elles s’écoulèrent, le plus sombre des souvenirs? Mais nous aimons mieux, avec un des plus éloquents défenseurs du système répressif, répondre: «Bien que les parents vivent avec leur marmaille et tripotent avec elle du matin au soir, ils ont un moyen de sauver leur prestige, c’est d’être des saints: et, de fait, beaucoup s’efforcent de devenir meilleurs.» * * * * * «Pas commode ce système-là, diront certains!» «Entendons-nous, répondait Don Bosco; très commode, très apprécié et très efficace du côté des élèves. Mais, convenons-en, assez pénible du côté de l’éducateur. Toutefois, les difficultés qu’il soulève seraient vite réduites, si le maître s’appliquait avec zèle à sa tâche.» Et comme pour enfoncer ce goût de l’éducation et cette méthode de sacrifice dans l’âme de ses disciples, il promettait aux partisans du système préventif quatre résultats certains: leurs élèves leur demeureraient attachés tout au long de l’existence, en dépit des pires écarts de la tête et du cœur; nul d’entre eux, si méchant ou vicieux qu’on l’eût accepté, n’empirerait entre leurs mains; la contagion du vice, étouffée ou neutralisée par cette surveillance attentive, s’arrêterait aux portes de la maison; et enfin, et surtout, le cœur étant gagné, ce seraient les parties profondes de l’âme qui se laisseraient pénétrer et transformer. Plus tard, sur la fin de ses jours, à l’âge où toutes les leçons de la vie lui remontaient en sagesse et en expérience, vieillard presque septuagénaire, il incarnait en deux scènes vivantes ces deux systèmes qui partagent le monde des éducateurs. Il les saisissait tous deux au vif au cours d’une récréation de collège. Ici, disait-il, c’est la joie, l’expansion, le jeu animant de son souffle toute une jeunesse ardente. Pas de groupes isolés, pas de conversations louches dans les coins, pas de fuites dérobées dans les corridors ou les escaliers obscurs! Mais des cris, des chants, des rires, à en avoir les oreilles cassées. Les supérieurs sont mêlés aux parties engagées et apportent à cette tâche une passion peu commune. Ceux dont les jambes n’ont plus la souplesse de la jeunesse ou de l’entraînement quotidien, encouragent de leur présence ou de leur applaudissement les succès de la partie, ou se promènent avec les élèves qu’un juste motif écarte du jeu. Tout le monde est sur la cour; père et fils sont mêlés dans le plus charmant des vacarmes; les regards sont francs, les fronts épanouis, les cœurs sur les lèvres: c’est la famille avec son charme, sa cordialité, son abandon, sa divine douceur. Quel contraste avec le spectacle d’une cour régie par l’autre système! Ici, à l’heure de la récréation, plus de cris, de chants, d’éclats de voix. L’attitude des élèves reflète un morne ennui, une espèce de lassitude. Ils semblent tous bouder. Leur visage trahit une sorte de défiance qui fait mal au cœur. Quelques-uns d’entre eux courent et sautent avec la charmante étourderie de leur âge; mais la plupart se tiennent solitaires dans les coins, appuyés aux murs, perdus dans leurs pensées. On en voit d’autres assis sur les marches des escaliers, répandus dans les corridors, dans les lieux écartés, pour échapper à la surveillance. Plusieurs se promènent lentement, en groupes, et discourent; mais leur conversation ne doit pas être fameuse, sinon pourquoi ces regards inquiets et scrutateurs jetés à la dérobée, pourquoi ces sourires mauvais, révélateurs du mot ou du récit équivoques? Où sont, à cette heure, les maîtres de ces enfants? Ailleurs pour sûr, devisant ou philosophant entre eux, ou retirés dans leurs chambres. Sur la cour il n’y a que le surveillant de semaine, incapable de dominer la récréation et d’en assurer la discipline intérieure. A son passage les groupes s’écartent, les conversations s’étouffent et les attitudes redeviennent correctes. C’est tout ce que l’on veut cette cour-là, et certainement un des lieux de la maison où les âmes sont le plus endommagées. Fatal aboutissement d’une méthode qui, par principe, raréfie les contacts entre l’éducateur et l’élève, entre la matière à transformer et l’ouvrier même de cette transformation! * * * * * «Mais, quoi que vous fassiez, objectent les gens d’esprit pratique, vous n’arriverez jamais à conjurer tout écart. Il s’en produira fatalement. Où sera la sanction alors? Comment se rédige, dans ce système, le chapitre des punitions?» L’objection ne déconcertait ni Don Bosco, ni ses premiers disciples. Voici sa réponse. Des punitions oui, il en faut. Nous ne sommes pas de ceux qui laisseront jamais la nature s’égarer sur de faux chemins. Quand elle s’y écarte, il faut la ramener; de gré ou de force, il faut sévir. La prudence, l’exemple, la justice le requièrent, moins souvent peut-être qu’on le dit, mais quelquefois tout de même. Alors ces punitions s’inspirent du principe même du système: _Prendre garde avant toutes choses de fermer le cœur de l’enfant, de l’endurcir, de le clore à l’œuvre positive d’éducation._ En vertu de ce principe, les châtiments en usage dans les maisons salésiennes revêtiront les quatre caractères suivants: _on les retardera le plus possible;--ils ne seront ni humiliants, ni irritants;--ils s’imprégneront de raison;--ils relèveront eux aussi de ce fameux «ordre du cœur»_, si cher à Pascal. Don Bosco a pu affirmer au terme de sa vie qu’il s’était occupé pendant un demi-siècle et plus de la jeunesse sans avoir jamais eu à punir une seule fois. Sans doute c’était un saint, et il n’est pas donné à tout le monde de disposer de ce prestige et de cette science rare d’éducateur. Ses fils essaient quand même de marcher sur ses traces en punissant le moins possible, en retardant jusqu’aux extrêmes limites l’heure du châtiment. Ils surveillent toujours, mais du coin de l’œil, d’un œil qui, connaissant la légèreté involontaire de la jeunesse, se ferme souvent. Tant que c’est possible, dispensez-vous de punir, disait le Bienheureux: ils s’y essaient. Mais parfois ils ont conscience qu’une punition s’impose; alors ils se rappellent les prescriptions de leur maître. Jamais ou presque jamais de châtiment public, humiliant, froissant les parties vives de l’âme, accumulant pour des années, pour une vie entière parfois, des trésors de rancune, arrêtant net tout travail sérieux d’éducation! Jamais de châtiments corporels, irritants, écrasants, poussant les cœurs à la révolte: heures indéfinies de piquet, pensums interminables, positions douloureuses, coups, tirements d’oreille, etc., etc. Même les renvois, rendus obligatoires par le scandale obstiné et l’indiscipline entêtée, devront se faire joliment. Autant que possible on s’ingéniera à faire surgir un prétexte naturel, à faire arriver un parent providentiel qui éloigneront l’enfant dangereux. Ainsi l’honneur sera sauf. Et, au seuil de la maison, la dernière poignée de mains du maître sera encore affectueuse, pour que l’enfant prodigue sente qu’un cœur l’attend toujours au foyer de la vieille maison. «Cher petit, je ne puis te garder; tu me gâterais mes autres brebis. Mais c’est un ami que tu laisses ici. Rappelle-le toi et reviens te jeter sur son cœur aux heures méchantes de la vie.» En 1880, à l’âge de 65 ans, le Bienheureux Don Bosco, revoyant une dernière fois les pages où il avait condensé le suc de sa doctrine, ajouta ces quatre lignes: «Avant d’infliger la moindre punition, supputez le degré de culpabilité de l’enfant; et si l’avertissement suffit, n’employez point le reproche; et si le reproche suffit, n’employez point le châtiment.» Ah! Que voilà une règle d’or! Comprendre la faute! Expliquer le péché! Proportionner le châtiment non au délit, sans intelligence, brutalement, appliquant la lettre d’un code rigide, mais à la culpabilité, au degré de malice introduit dans l’acte! Plus de tarif uniforme qui, en face du délit, relève la punition correspondante et l’inflige sans discernement; mais un examen rapide et sage du cas individuel, et un châtiment proportionné au mal volontaire, et ramené à son minimum de sévérité efficace. Tel pauvre petit, à peine responsable, récidiviste du mal, héritier de tares ancestrales, victime désignée à toutes les séductions par la fragilité ou la violence de sa nature, allez-vous le traiter, pour le même délit, comme le bon petit enfant qui n’a jamais eu sous les yeux que des exemples de vertu, et, dans le sang, dans les nerfs, que des forces de vie et d’équilibre? Enfin, à l’heure où il faudra sévir à tout prix, on se rappellera qu’il est de beaucoup préférable d’employer ce genre de punitions qu’une mère sait manier si adroitement. Un visage consterné, une parole froide ou indifférente, des yeux qui se détournent, une main qui se retire: quatre fois sur cinq cela suffit pour châtier des cœurs d’enfants, à condition toutefois qu’on ait réussi, par son dévouement, à s’en faire aimer. Écoutez Don Bosco: «Pour les jeunes gens est châtiment tout ce que l’on fait servir comme tel. C’est un fait qu’un regard glacial produit plus d’effet sur eux qu’un soufflet. Un mot de louange à qui l’a mérité, une parole de blâme à qui s’est oublié constituent souvent une récompense et un châtiment véritables.» Un soir que Don Bosco avait appris, par les rapports de ses surveillants, qu’un vent de fronde tentait de souffler parmi son petit peuple, il n’eut, pour l’arrêter net, qu’à dire à ses fils, après les prières du soir, avant de les envoyer se reposer: «Je ne suis pas content de vous. Ce soir je ne vous dirai rien: allez dormir!» S’il arrive toutefois que l’enfant demeure rebelle à de tels procédés, alors la punition proprement dite est appliquée, celle-là même que nous avons qualifiée plus haut, ni irritante, ni accablante, toute empreinte de raison et réduite au strict minimum. On nous demande des exemples: en voici quelques-uns pris au hasard de nos souvenirs. L’enfant se verra privé de promenade, d’une séance théâtrale; il sera retenu à l’heure de la récréation pour achever son devoir; on prélèvera un tant sur ses réserves de bons points; on lui interdira à son goûter les friandises apportées par sa famille; ses jours de vacances, en fin d’année, seront diminués; il partira plus tard ou rentrera plus tôt que ses camarades, etc. On voit que c’est toujours du même esprit que s’inspirent ces terribles punitions: ne pas se fermer un cœur dont la complicité est nécessaire à l’éducateur pour commencer, poursuivre et achever son œuvre. * * * * * Tout à l’heure, à dessein, un mot est tombé de notre plume, que nous voulons reprendre ici comme conclusion de ce bref exposé. La famille! C’est le mérite de cette éducation à base de sollicitude attentive, de contact intime et fréquent entre le maître et l’élève, de compénétration des cœurs, de vouloir, dans la mesure du possible, reconstituer autour de l’âme de l’enfant l’atmosphère même de la famille. La créature humaine ne peut s’en passer; pour dilater sa vie, il faut qu’elle la respire. Si, par un accident bizarre ou tragique, ce milieu naturel, voulu de Dieu, vient à lui manquer, on voit tout de suite s’étioler son tempérament d’homme et de chrétien. Eh bien, soit! dit l’éducateur salésien. Puisque la vie méchante, par ses nécessités économiques ou par les désertions du devoir qu’elle provoque, puisque la mort, par ses sombres coups d’aile, a privé ce petit de ce bien sans égal, nous lui reconstituerons une autre famille. Elle sera un peu artificielle sans doute; mais notre souci, notre art et notre charité s’ingénieront de mille façons à rendre l’illusion assez forte pour que l’enfant se croie toujours au foyer paternel, dont sa jeune tendresse est, au moins momentanément, sevrée, et qu’il épanouisse en fleurs et en fruits les riches puissances de sa nature. III De la liberté en éducation Pour passer entre le double écueil de l’excessive rigueur et de l’extrême liberté, Don Bosco fait une large place à la liberté de l’enfant.--Raisons de sa préférence pour cette manière d’agir.--Application du système, à la chapelle, en cour, en classe, à l’atelier, au patronage.--Moyens employés par le Saint pour éduquer la liberté de l’enfant.--Avantage d’une telle méthode.--Rôle du maître dans cette culture de la liberté.--Résultats de ce système, qui copie de bien près les menées de la grâce dans les âmes. L’éducation de la jeunesse oscille trop souvent entre deux systèmes, celui de l’excessive rigueur et celui de l’extrême liberté. Quand ce n’est pas la routine ou la recherche du moindre effort qui inspire l’une ou l’autre, ces systèmes se rattachent infailliblement à une certaine philosophie, tout au moins à une idée sommaire de la nature humaine. Aux uns elle apparaît, en effet, comme foncièrement mauvaise, radicalement incapable de se porter au bien, prête à tous moments à s’évader en saillies mauvaises; il faut la tenir constamment en lisière, la brider sans cesse, la courber perpétuellement sous une règle inflexible, une discipline de fer, arrêter net tout élan spontané de cette coquine. Règne de la loi, du système, de la discipline qu’aucune influence, personnelle et vivante, n’anime. Triomphe du formalisme, et de la répression aveugle. D’autres esprits, au contraire, posent pour maxime incontestable que les premiers mouvements de la nature sont toujours droits, ou encore qu’il n’y a dans l’homme de germe que pour le bien[4], et se refusent à voir quelle secrète complicité la nature humaine, livrée à elle-même, nourrit pour le mal: dès lors il ne s’agit plus que de la laisser faire, la laisser agir, la libérer le plus possible de toutes contraintes, l’abandonner à ses pentes naturelles. Règne de la liberté mal comprise, de l’anarchie des appétits. Triomphe du caprice et de l’instinct sur les ordres gênants de la raison! [4] La première de ces affirmations est de _Rousseau_ dans l’_Émile_, et la seconde de _Kant_ dans le traité de _Pédagogie_. Ne pourrait-on pas, partant d’une idée moins absolue de la nature humaine, plus orthodoxe aussi, et empruntant à ces systèmes leur part de vrai, fonder une pédagogie qui respecterait l’ordre réel des choses, et passerait victorieusement entre ces deux écueils de l’excessive rigueur et de l’extrême liberté? Quelqu’un l’a cru, quelqu’un l’a tenté et, après trente ans d’essais laborieux, sa pensée a constitué un monument d’une noble unité, où le cœur et la raison, l’autorité et la liberté trouvent chacune sa part. Celle qu’il a taillée à la liberté de l’enfant y est considérable. Se souvenant que--comme dit Bossuet--sous les ruines de cette nature déchue il y avait encore quelque chose de la beauté et de la grandeur du premier plan, le Bienheureux Don Bosco ne craignit pas de faire fond sur la spontanéité de l’enfant, sur la personnalité du petit chrétien, sur les forces vives de cette nature ardente. Il pensa, avec raison, que l’éducation ne consiste pas à étouffer l’originalité de l’enfant, mais à l’épanouir; à comprimer ses énergies, mais à les discipliner. Il voulut que le maître fût, non pas un tyran des volontés, ni le témoin passif de leur jeu, mais le collaborateur indispensable qui doit apprendre à l’enfant à pouvoir un jour se passer de lui. D’où lui venait ce goût marqué pour la liberté de l’enfant, pour un système d’éducation qui, sans idolâtrer cette fleur ardente, s’ingénierait, en lui fournissant les matières nutritives nécessaires, à l’épanouir magnifiquement sous le ciel de Dieu? D’un flair mystérieux, le flair des précurseurs, qui, rien qu’à humer l’air de leur temps, devine dans quel sens et à quel vent vont tournoyer les volontés humaines;--de ses propres souvenirs d’enfance, de jeunesse plutôt, élevée au Grand Séminaire de Chiéri, en pleine discipline janséniste, au milieu de maîtres qui se faisaient un point d’honneur de ne pas frayer avec leurs élèves;--d’un sens profond de l’Évangile, où toute la pédagogie de l’amour est en germe, éparse aux quatre coins du livre sacré;--enfin du génie de l’éducation que cet humble prêtre eut aussi fort que quiconque. De fait, quand plus tard l’histoire impartiale dressera le catalogue des découvertes pédagogiques du siècle passé, elle cessera, nous l’espérons, de mentionner exclusivement des œuvres laïques ou protestantes, et elle alignera parmi les constructions solides, originales et défiant le temps, le système d’éducation conçu et réalisé par le Bienheureux Don Bosco. * * * * * Pour saisir sur le vif, en action, ce respect de la liberté de l’enfant, entrez dans la première maison salésienne venue, et faites le tour du curieux qui a l’air de ne s’intéresser à rien, mais qui ouvre le bon œil. Nous voici à la chapelle, à l’heure de la messe quotidienne. Regardez bien, vous chercherez en vain la moindre trace de ce vieux gallicanisme, ou de ce jansénisme têtu qui jadis tyrannisaient les manifestations de la piété chrétienne ou en faisaient quelque chose d’officiel, de réglementé. Tant de communions à l’année, à tels jours tout le collège réuni! La marche vers la Table Sainte bancs par bancs! C’est si beau, si ordonné, si édifiant! Les confessions à date fixe: telle classe, tel samedi; telle autre classe, le samedi suivant! Une belle règle uniforme, rigide et impassible pour plier les âmes et leur faire éprouver, à jour et heure déterminés, les émotions religieuses nécessaires. Ici, dans la chapelle salésienne, rien de tout cela. Des confesseurs un peu partout, présents à chaque office, attendent le pénitent qui, librement, vient faire l’aveu de ses fautes. L’exemple des élèves fervents est la seule pression extérieure que subit la volonté des autres. A l’heure de la communion, le spectacle est encore plus original, plus typique, dirions-nous. Déjà le célébrant s’est retourné pour dire «_Misereatur vestri..._» et à peine quelques unités sont à la Table Sainte. Puis, à l’_Ecce Agnus Dei_, voici trois ou quatre enfants qui sortent du premier banc en même temps que trois ou quatre autres arrivent du fond de la chapelle. Le spectateur regarde et il en voit une demi-douzaine qui s’échappent des bancs du milieu; les bancs de devant, ceux de derrière, déversent leur contingent, toujours par petits groupes. Certains paletots s’approchent, certaines soutanes ne bougent pas; d’ici, un enfant se détache et va s’agenouiller à côté de son maître; de là, un surveillant se lève et va rejoindre ses petits à la Table Sainte. Et durant tout le temps que dure la communion, les uns vont et viennent, les autres laissent passer; les uns s’avancent dans le plus parfait recueillement, les autres prient agenouillés, la tête entre les mains. Enfin le banc de communion se dégarnit et le prêtre retourne à l’autel; mais s’il fallait dire un tel a communié, tel autre ne l’a pas fait, ce serait difficile. Pourquoi cela? C’est que Don Bosco a défendu de se rendre à la Table Sainte par bancs entiers; il a même été jusqu’à bannir de ses maisons l’expression «communion générale». De la piété, oui, et beaucoup, mais de la piété libre; la communion fréquente et même quotidienne, oui, mais une entière liberté pour la communion, même aux jours de grande fête. Vous sortez de la chapelle pour tomber en cour de récréation et y retrouver cet esprit de saine liberté. Tout le monde y joue, la règle est absolue: voilà la part de la discipline. Et la plupart des surveillants, laïcs ou ecclésiastiques, se font un plaisir de se plier eux-mêmes à cette règle. Mais quelle variété dans ces jeux! Et quelle franche liberté laissée à ces ébats! Les amateurs de balle se groupent entre eux, les passionnés de barres s’alignent en deux camps, tandis qu’une épuisante partie de «gendarmes-voleurs» embrigade les plus bouillants. L’Oratoire de Turin a conservé le souvenir d’un carré de laitues envahi, piétiné, saccagé par un groupe d’élèves du Saint jouant à la petite guerre. A sa vieille maman qui lui reprochait d’avoir toléré cette incartade, Don Bosco répondit: «Va, le mal est petit, l’important est qu’ils n’offensent pas le Seigneur. Le reste, vois-tu...» Et un geste de détachement achevait la pensée du saint, qui avait un faible pour cette exubérance de vie, signe authentique de la santé de l’âme. Mais la récréation a pris fin. Sur deux rangs et en parfait silence les élèves se sont alignés pour monter en classe. Pénétrons derrière eux dans les locaux scolaires. C’est une chose curieuse qu’une classe dans les maisons de Don Bosco. Rien de solennel, de compassé, de doctoral. Une familiarité de bon aloi, qui n’entame en rien le respect dû au professeur, y règne d’un bout à l’autre. Ici, comme ailleurs, on exige des leçons impeccables, les devoirs sont minutieusement épluchés, le crible de la correction se montre aussi fin et ténu que dans les meilleurs établissements; mais, comme dirait le Prince d’Aurec, il y a la manière, et la manière, dans les maisons salésiennes, est toute empreinte de paternité. On y laisse carte blanche à la spontanéité de l’enfant. Une réflexion qui lui traverse l’esprit n’est pas arrêtée aux lèvres par le regard rigide du maître; elle s’insère tout naturellement dans le tissu de l’explication. Le mot pour rire, l’histoire qui détend les nerfs, l’entr’acte joyeux qui repose les esprits sont du pain quotidien. On sait ici que l’attention de l’enfant est de petite embouchure, et qu’il ne faut pas y entonner de vive force les notions, même élémentaires, du savoir humain. Le maître n’a aucune de ces attitudes qui figent, ou paralysent les langues: tout en lui au contraire appelle, sollicite, réclame la question, l’objection, la demande de lumières. En un mot les classes salésiennes sont plus des causeries que des cours, et, dans le maximum de liberté accordée à cet exercice, on s’y instruit presque en s’amusant. Traversez maintenant la cour et poussez votre inspection dans les ateliers professionnels où la crise de l’apprentissage reçoit sa solution la plus intelligente: qu’y voyez-vous? Courbés sur leur travail, des apprentis qui, généralement en quatre années d’entraînement progressif et contrôlé, réussissent à devenir des valeurs professionnelles. Il ne faut pas moins pour obtenir un ouvrier possédant la technique de son métier. Enseignement manuel et cours théoriques s’entremêlent au long du jour pour mettre aux mains de ces jeunes gens un instrument capable de les faire vivre. En leur tenant le langage de l’intérêt et de la raison, on leur fait entendre que, s’ils acceptent cette discipline, ils auront, dans l’existence, une supériorité marquée sur tous ceux dont l’apprentissage fut écourté, bousculé, ou exploité. La plupart se rendent à ces raisons; mais si, un jour ou l’autre, par caprice, soif de liberté, avidité de gain, le petit apprenti veut quitter ses maîtres et aller grossir le nombre des imprudents qui sacrifient à l’avantage immédiat tout un avenir rémunérateur, il est libre: nul contrat ne le lie, la porte est ouverte. On essaie de lui faire comprendre la gravité de cette démarche, ses conséquences fâcheuses et lointaines, on essaie de le raisonner. Si l’on n’y parvient pas, on se garde bien, dans les maisons salésiennes, de faire jouer le «sic volo, sic jubeo»; la porte s’ouvre, et, à défaut de notre vigilance, nos prières et nos sympathies escortent encore dans la vie cet imprudent qui veut s’émanciper. L’on agit de même au patronage salésien à l’égard des enfants qui, de temps à autre, le désertent ou le trahissent. Le patronage salésien--Don Bosco l’exigeait--a toujours sa porte ouverte: entrée libre comme au bazar. Si un enfant arrive, présenté par ses parents, tant mieux; s’il arrive tout seul ou entraîné par des amis, c’est la même chose: figure nouvelle dont on établit l’état civil, sans plus. Mais vient-il à manquer un dimanche, deux dimanches, dix dimanches de suite, on ne l’expulsera pas pour cela. Il est toujours de la famille, classé enfant prodigue peut-être, mais c’est tout. Quand il réapparaîtra, un peu honteux au seuil du local, on se montrera pour lui plus affectueux, plus paternel; on soulagera ses remords par un accueil de bonté, et, comme dans l’Évangile, on lui rendra sa place au foyer salésien. Ces procédés ont leurs inconvénients: qui le nie? Mais si l’on savait comme ils attachent par leur tréfonds les âmes des jeunes gens au cœur de leurs maîtres. Et n’est-ce pas ce qui importe?... * * * * * D’ailleurs, la pédagogie salésienne ne s’arrête pas là pour faire l’apprentissage de la liberté chez l’enfant. Elle dispose d’autres moyens pour atteindre cette fin, qui est la fin même de l’éducation. Comme nous l’avons déjà insinué, elle tient essentiellement à connaître ce que cachent ces cœurs d’enfants, le monde de désirs, de passions, d’aspirations qui les agitent, pour y porter la lumière, l’ordre et la loi chrétienne. Mais le moyen de se procurer cette science, si une discipline rigoureuse, impitoyable, terrifiante fait régner la crainte dans ces âmes, les replie sur elles-mêmes, et les contraint de jouer un rôle hypocrite contraire à la spontanéité de leur âge? Il faut donc, conservant de la discipline ce qui est nécessaire à la marche régulière et ordonnée d’une maison d’éducation, laisser les enfants s’ébattre, se remuer, détendre leurs nerfs, déverser le trop-plein de leur activité en des jeux, des promenades, des divertissements variés; il faut les laisser se manifester librement, se raconter, mettre au jour, sans crainte d’une raillerie ou d’un châtiment, le fond de leur cœur; il faut les placer dans une atmosphère de saine liberté où, comme au foyer familial, ils penseront tout haut. «Donnez donc aux enfants, disait le Bienheureux, liberté complète de sauter, courir, faire du tapage.» «Faites tout ce qui vous passera par la tête, disait saint Philippe Néri, ce grand ami de la jeunesse, pourvu que vous évitiez le péché.» Don Bosco s’ingéniait aussi à fournir à ses élèves des occasions multiples d’exercer leur jeune liberté, de prendre des initiatives, d’endosser des responsabilités. Il leur confiait des tâches particulières, leur demandait un service spécial, les engageait dans des occupations nouvelles. Le théâtre, la musique, la gymnastique, les promenades, les colonies de vacances offraient un champ très vaste à son dessein. Il poussait même plus loin: de ses meilleurs élèves il faisait des collaborateurs, aides-surveillants, professeurs, moniteurs de gymnastique, metteurs en scène, machinistes, etc., etc. La pédagogie salésienne est dans son fond une culture de l’initiative, s’inspirant des caractères propres de la jeunesse et des tendances personnelles de chaque élève. «La première nécessité pour les éducateurs de la jeunesse, a écrit un théoricien moderne[5], est de surveiller l’apparition de chaque inclination, de mettre à sa portée un aliment approprié à sa valeur, en laissant au sujet le soin de le conquérir et de l’assimiler. Les fêtes, les représentations dramatiques, les cérémonies, la décoration des salles, les lectures variées, les jeux et toutes les formes humaines de la joie, à condition que les élèves y soient inventeurs et acteurs plus que spectateurs, favorisent et règlent l’essor de l’imagination, et la sollicitent peu à peu aux créations achevées.» Ces lignes sont de 1910; en 1875, Don Bosco réalisait déjà, dans chacun de ses collèges, les desiderata qu’elles expriment. [5] _Du dressage à l’éducation_, par L. Mendousse, Paris, Alcan. De même quand, avec des mots solennels et un peu abscons on vient vous dire: «qu’il importe par-dessus tout de faire passer le pubère du régime de l’hétéronomie à celui de l’autonomie», on réclame pour l’âme de l’adolescent un traitement que l’éducation salésienne s’est toujours efforcée de lui procurer. Don Bosco tenait, en effet, à ce que tout ordre donné pût se justifier, que la raison de l’enfant convînt d’elle-même de la bonté, de la nécessité de l’ordre, du silence, de la règle, qu’il s’y soumît de plein gré, que son obéissance en un mot ne fût pas contrainte, mais libre et volontaire, hommage de sa raison à un ordre de choses compris et aimé. L’ancienne discipline n’admettait en face d’elle que deux attitudes, révolte ou soumission apeurée, colère ou tremblement; la nouvelle, la sienne, veut être aimée et embrassée de belle humeur par ceux auxquels elle est proposée. * * * * * C’est la qualité de cette obéissance qui explique précisément pourquoi, dans les maisons salésiennes, les châtiments, les punitions sont si rares et d’une espèce si particulière. Comme on l’a fort bien observé, l’ancienne discipline ne pouvait se passer d’un corps d’agents à l’affût des manquements; elle avait une police, un tribunal, des peines graduées, surtout corporelles, un cachot, une comptabilité ingénieusement odieuse de délits, et quasi-délits, que rachetaient non le repentir du coupable, mais les châtiments dont chaque écart était tarifé. La nouvelle discipline, au contraire, n’a que faire de tout cet attirail. Avec elle le châtiment lui-même, quand il faut l’infliger et que le seul repentir ne suffit pas, est accepté, consenti par la raison qui reconnaît les droits de la justice; avec elle la culpabilité individuelle est pesée et la part du volontaire déterminée; avec elle le châtiment corporel est impitoyablement banni comme peu digne d’âmes libres, comme aussi l’avalanche de pensums, de reproches, de sévérités de toute sorte; avec elle l’oubli, la faiblesse passagère, l’étourderie sont prises pour ce qu’elles sont, et les yeux du maître se ferment aisément sur eux; avec elle enfin et surtout on use de ces châtiments que le cœur d’une mère sait manier si délicatement. Il n’est pas jusqu’à la surveillance qui, dans les maisons salésiennes, ne s’inspire de ce souci constant de travailler à l’apprentissage de la liberté de l’enfant. On sait que dans ces établissements elle est de toutes les minutes. Du matin au soir, et du soir au matin, un œil exercé mais affectueux ne quittera jamais l’enfant. Il passera d’un lieu à un autre, d’une occupation à une autre, mais toujours il aura près de lui, dans la personne du Salésien, un frère aîné dont l’unique souci sera de le protéger, de l’avertir, de l’encourager, de le relever aussi. Surveillance assidue, mais nullement pesante, agaçante, exigeante sur des riens. «Fais ceci; ne fais pas cela; ne touche à rien; tais-toi; tu parleras quand on t’interrogera; tiens-toi droit, etc., etc.» Au contraire, elle se plaît à donner du jeu à la liberté de l’enfant, à le laisser agir tout seul, à jeter le toutou à l’eau, comme disait Don Bosco, pour qu’il apprenne à nager. Même s’il perd pied, à condition que ce ne soit pas à fond, on le laisse volontiers tirer sa brasse tout seul. On est sur la berge, on surveille l’effort: l’enfant le sait bien; et si le plongeon est trop sérieux, il n’aura pas même besoin de crier au secours: un bras vigoureux l’aura vite ramené à la rive. Pour nous servir d’une autre image, le surveillant, dans ce système, n’est pas le tuteur impitoyable qui interdit à la plante tout écart de croissance, c’est le jardinier uniquement attentif à lui fournir l’air et la lumière, à amender le sol quand il renferme des matières nutritives peu abondantes, ou dangereuses, ou réfractaires à l’assimilation. * * * * * Les résultats de cette éducation, on les aperçoit: indiquons-les en deux mots. Elle arrive à révéler au maître le caractère de l’enfant pour le régler en toute prudence et en épanouir les énergies cachées. Les enfants se classent assez facilement en exubérants et en timides; avec la vieille discipline, les uns devenaient facilement des révoltés et les autres des impuissants. Cette éducation nouvelle prévient ce double échec en canalisant l’excès de vie des uns, en révélant les énergies latentes des autres. C’est encore elle, qui, de tous les anciens élèves sortis des maisons salésiennes, fait, dans la vie, des débrouillards. On a pu faire à ces jeunes gens des reproches légitimes, mais jamais on ne les a accusés de manquer d’initiative, d’élan, d’entrain, d’esprit inventif et audacieux. Enfin cette méthode d’éducation, qui se préoccupe toujours de l’heure où la plante sortira de serre, travaille pour la vie et non pour la seule tranquillité de la minute présente. Les vents mauvais, les orages, les intempéries pourront se déchaîner peut-être, elle sera de force à leur résister. * * * * * Le plus bel éloge que l’on puisse faire de ces procédés éducateurs, c’est qu’ils ressemblent étrangement, s’ils ne les copient pas, aux savantes menées de la grâce de Dieu dans les âmes. Comme la grâce, cette pédagogie est vigilante; comme elle, elle s’installe au cœur même de la place et ne le lâche jamais; comme elle, elle respecte la liberté de l’homme, de l’enfant; mais comme elle aussi, elle se sert de tous les moyens pour la redresser, la discipliner; comme elle, elle ne punit le péché que par ses propres conséquences; et comme elle, elle exige l’acquiescement volontaire de la conscience; comme elle enfin, elle peut apparaître à certains moments insuffisante et vaincue, mais comme elle, elle finit par avoir le dernier mot et à mener les cœurs à ses fins. Eh bien, calquer sa façon d’agir sur la façon d’agir de Dieu, faire en petit, en tout petit, sur le terrain de l’éducation, ce que l’Esprit de Dieu fait en très grand dans le monde des âmes, c’est, semble-t-il, tenir la bonne méthode. D’elle aussi on peut répéter la phrase célèbre, quoique un peu vulgaire: l’essayer, c’est l’adopter. IV De la joie en éducation La maison d’éducation doit baigner dans la joie.--Le Saint la veut partout, même à la chapelle.--Les bienfaits de la gaîté.--Sources de la joie chrétienne au collège.--L’aboutissant normal de cette éducation joyeuse. Dans quel esprit élèvera-t-on la jeunesse qui monte? Voilà un des problèmes les plus débattus par nos pédagogues modernes. Les réponses sont diverses comme les philosophies ou les doctrines qui les dictent. Le Bienheureux Don Bosco, lui, avait pris position. S’il est un esprit propre à comprendre, saisir, envelopper, assouplir, faire monter en fleur, puis en fruits l’âge terrible qui va de douze à dix-huit ans, c’est assurément celui qui prend le nom et s’inspire des principes du grand Évêque de Genève, l’esprit salésien. Dressé à cette école, pénétré des maximes de ce maître, Don Bosco établit un corps de doctrine pédagogique qui est de première valeur. Il fit plus: il l’accrut, l’enrichit de sa propre expérience, de ses réflexions d’homme du vingtième siècle, et de cette collaboration étroite entre la pensée de l’Évêque de Genève et celle de son disciple moderne sortit un art d’éducation qui s’impose. A l’analyse, on constate, presque de prime abord, que ce système a compris l’importance capitale de la joie en éducation. Dans la vie de ses maisons, Don Bosco a fait à la joie sa part, et très belle; il l’a versée à haute dose dans son règlement; il en a pour ainsi dire imbibé chacune des actions qui composent la journée du collège. Sans faire fi de la discipline--qu’il voulait exacte, mais pas tâtillonne; respectée de l’élève, mais pas idolâtrée du maître; familiale et jamais draconienne--il voulut que la joie tînt un rôle de premier plan dans l’éducation de ses fils. Il ne s’en est jamais repenti. * * * * * Une des impressions qu’un œil attentif et compétent emporte toujours d’une visite à une maison salésienne c’est l’atmosphère de joie dans laquelle elle paraît baigner. Pour le Bienheureux Don Bosco, la joie était un facteur indispensable de succès en éducation. Il l’a poursuivie tout au long de son existence, depuis le jour où jeune séminariste il fondait avec quelques amis la _Confrérie de la joie_, jusqu’à l’heure où, livrant au public les leçons de sa longue expérience, il écrivait cette ligne qu’eût signée saint Philippe Néri: «Laissez donc aux enfants pleine liberté de sauter, courir, faire du tapage à leur gré.» Une des paroles qui lui revenait le plus souvent aux lèvres était celle-ci: «Allons! sois joyeux!» La joie, il la voulait partout: en récréation, en promenade, cela va de soi, mais aussi en classe, à la chapelle. Le théâtre, paraît-il, faisait peur à Mgr Dupanloup[6]; il n’épouvanta pas Don Bosco, et, le premier des éducateurs modernes, il dressa ses tréteaux vers 1847. Dans ses maisons, la musique, sous toutes ses formes, occupe une place de choix. Il eût approuvé ce vœu d’un philosophe moderne[7]: «L’enfance et la jeunesse devraient être élevées _in hymnis et canticis_», comme il eût aimé cette réflexion d’un de nos meilleurs écrivains: «Vous dites: on n’apprend pas en s’amusant; et moi je réponds: on n’apprend qu’en s’amusant. L’art d’enseigner n’est que l’art d’éveiller la curiosité des jeunes âmes pour la satisfaire ensuite, et la curiosité n’est vive et saine que dans les esprits heureux. Les connaissances qu’on entonne de force dans les intelligences les bouchent et les étouffent. Pour digérer le savoir, il faut l’avoir avalé avec appétit.» Le goût, l’amour, le plaisir de l’étude, il voulait que, par la variété et l’ingéniosité des méthodes, par l’habitude de tenir l’élève au-dessus de son travail, par l’atmosphère de cordialité de la classe, par la science charmeuse du maître, on les inspirât profondément à l’élève. [6] «Mgr Dupanloup s’opposait par principe aux représentations dramatiques _françaises_ qui, disait-il, passionnent et dissipent une maison sans grand profit pour son progrès intellectuel.» _Vie de l’abbé Hetsch_, p. 368. [7] A. Ravaisson. Il voulait aussi qu’il emportât de ses années d’éducation le goût et l’amour de la maison de Dieu. C’est dans ce dessein qu’il s’évertuait à la rendre attrayante, aussi bien par la beauté du culte que par la participation de tous aux offices et aux chants religieux. Pas de messes suivies dans un silence accablant, mais des prières récitées à haute voix et coupées de cantiques; pas d’exercices importuns, longs, produisant comme un sentiment de lassitude, mais des offices brefs, des instructions vivantes et enlevées, des cérémonies captivantes, de la musique, des fleurs et des lumières. Et pour retenir tranquille et captivé tout son petit peuple de marmots, son zèle ne reculait devant aucune innovation, pourvu que le respect dû à la maison de Dieu n’en souffrît d’aucune sorte. Mais c’est surtout par la confiance et l’amour qu’il jetait à la base de la piété chrétienne qu’il faisait de la chapelle une maison de prière douce et fervente, où l’âme de ses petits était heureuse d’aller cueillir une heure de joie. Jadis, aux siècles qu’influençait l’esprit de Jansénius, on disait: «Adorez Dieu. Tremblez devant Dieu.» Don Bosco, suivant l’admirable conseil de Fénelon, disait: «Tâchez de leur faire goûter Dieu à ces petits[8].» [8] _Avis à une dame de qualité sur l’éducation de sa fille_. Un grand Maître de l’Université de France[9] avait coutume naguère de répéter à son peuple de subalternes en parlant des internes de ses lycées: «Faisons-leur des murs souriants.» Don Bosco n’avait pas attendu ce conseil pour faire de toutes ses maisons des demeures attrayantes où la joie se sentît comme chez elle. [9] Jules Ferry. * * * * * Dans quel but? Parce que, avec son sens profond de l’éducation, il avait vite compris que la tristesse et l’ennui, ces deux vilaines bêtes noires, comme les appelait Mme de Sévigné, glacent ou étouffent les âmes, les replient sur elles-mêmes ou les courbent vers le vice, fabriquent des hypocrites ou des hébétés, tuent le goût du travail, paralysent les meilleures activités, retardent ou arrêtent l’éclosion des talents les plus vigoureux. Tandis qu’au contraire la joie, la vraie joie, celle qui jaillit des sources pures, dilate, épanouit, provoque et entretient la droiture, l’équilibre, la confiance et la simplicité. Elle est l’auxiliaire et l’alliée de l’éducateur en ce sens que grâce à elle l’enfant se laisse approcher, saisir, former, ciseler, presque sans y prendre garde. Il n’est pas jusqu’à la santé de l’enfant qui ne gagne à son contact: la tristesse et l’ennui sont mères de l’apathie; mais la joie, elle, se prolonge toujours en ébats et en mouvements. Elle détend les nerfs, elle les rafraîchit; elle fait passer à travers l’organisme comme un frisson de vie; et ce n’est pas un des moins curieux effets de l’influence du moral sur le physique que ce surcroît de santé, ce rose aux joues et ce nerf aux muscles, que, par des routes mystérieuses, la joie instille à la nature de l’enfant. On l’a observé aussi, et bien finement[10], que ce qui descend dans l’esprit et le cœur de l’enfant à la faveur et sous l’ardente caresse d’un rayon de joie pénètre bien plus avant, adhère plus fort à l’intelligence et à la mémoire, atteint plus sûrement le fond même de l’être, la moelle même du caractère. [10] _Vers la joie_, par Mgr Keppler, chapitre XVII. Ajoutons que la joie s’intègre admirablement dans le système d’éducation salésien, s’il est vrai que, d’une part, ce système tend essentiellement à provoquer la confiance de l’enfant, et que, d’autre part, il n’est rien, après l’affection dont il doit se sentir enveloppé, qui n’épanouisse son cœur et ne le pousse à l’abandon plus et mieux que cette atmosphère de joie dans laquelle il baigne. Goûtez l’image si juste par laquelle un pédagogue moderne[11] exprime le fond de toute cette théorie de la joie: «Comme les œufs des oiseaux, comme le nouveau-né de la tourterelle, l’enfant n’a besoin au début que de chaleur. Mais qu’est-ce que la chaleur pour l’enfant, le poussin humain, sinon la joie? C’est elle qui permet aux forces naissantes de croître, tels les rayons de l’aurore; elle est le ciel sous lequel tout prospère, sauf le poison.» [11] J. P. Richter. Pour clore cette litanie des bienfaits de la joie, rappelons qu’il importe extrêmement qu’à l’heure de la formation première et définitive l’enfant ait vu associer la vertu et le plaisir, l’effort et la joie. Il serait fâcheux et funeste que de toutes ces années d’éducation il emportât cette impression que la vertu, la religion, le devoir, c’est bien beau, mais bien triste. Écoutez Fénelon: «Si l’enfant se fait une idée triste et sombre de la vertu, si la liberté et le dérèglement se présentent à lui sous une figure agréable, tout est perdu.» Par ailleurs, dans un avenir très proche, ce bambin évaporé et distrait deviendra un adolescent grave et réfléchi. Eh bien, quand il ouvrira les yeux sur la vie et le monde, quel spectacle frappera immanquablement son esprit curieux? Autour de lui, dans les sociétés qu’il coudoiera, le vice s’étalera triomphant, il sera tapageur, il éclatera de rire, il semblera tirer à lui tout le plaisir, il laissera entendre que seul il monopolise le bonheur. Contre cette séduction et ce mensonge--qu’à cette heure son inexpérience serait incapable de démasquer--il faut que de bonne heure le jeune homme ait appris que la vertu est charmante, qu’elle recèle des joies profondes, que la religion n’est jamais amie de la tristesse, qu’elle bénit et encourage toute joie pure, que le vrai rire est chrétien, que la joie est un don de Dieu, la plus douce des créatures sorties de ses mains, après l’amour. Nous n’ignorons pas toutes les objections que l’on peut dresser contre cette théorie: elle énerve la discipline, elle semble faire litière du péché originel et de ses conséquences, elle ouvre dans les cœurs un appétit féroce de distractions, elle fait des âmes de plaisir, elle dégoûte de l’œuvre austère, etc., etc. Aucune de ces difficultés ne tiendrait à un sérieux examen. Mais quand il serait prouvé que pareil système d’éducation côtoie fréquemment des précipices, et y verse quelques rares fois, ne pensez-vous pas qu’en souvenir des bienfaits de la joie que nous venons d’énumérer, nous pourrions répéter après Mme de Maintenon: «Quand même la gaîté serait excessive, les suites en sont moins fâcheuses que celles de la tristesse.» * * * * * Peut-elle d’ailleurs, la vraie joie, la joie chrétienne, verser si aisément dans l’excès, elle qui s’alimente aux sources les plus pures? D’où provient, en effet, dans les maisons salésiennes, la joie qui s’épanouit dans les cœurs et sur les visages? La philosophie nous apprend que la joie est cette complaisance du cœur dans un bien qu’il sent vraiment à soi. Quel est donc ce bien dont l’enfant élevé à l’école du Bienheureux Don Bosco se sent vraiment maître et possesseur? C’est d’abord sa jeunesse qu’on lui laisse toute. L’éducateur ne l’écorne pas, ne l’atrophie pas, ne l’étouffe pas; il laisse cette plante ardente s’épanouir belle et droite sous le soleil de Dieu. Il se contente de lui fournir à discrétion l’air et la lumière, et de surveiller la qualité du sol où elle puise son aliment. C’est ensuite la douceur ineffaçable de se sentir aimé, vraiment aimé. Quoi que prétendent certains esprits chagrins, l’enfant n’est jamais insensible à ce bonheur. Il a même un merveilleux instinct, presque un don de divination, pour deviner qui l’aime vraiment. Et ce bien, perçu, senti, savouré, remplit son petit cœur d’une émotion joyeuse. C’est encore, c’est surtout, ce trésor sans égal d’une conscience en paix avec Dieu, limpide, pure, d’un cœur qui, par la grâce de Dieu, se sent installé dans l’amitié divine, d’une âme mise en contact par la religion avec toutes les sources des grandes émotions. C’est enfin--car il faut nous borner--cette variété de moyens, d’industries, d’occupations par laquelle l’éducateur salésien s’ingénie de toutes façons à alléger aux jeunes gens le poids de la discipline, adoucir ses rigueurs, rompre ses monotonies, atténuer les effets désastreux et déprimants d’une règle inflexible. * * * * * A quoi aboutit cette éducation menée dans la joie? A faire de ces enfants des hommes, des chrétiens, des valeurs sociales? A les faire traverser sans dégâts la crise de la jeunesse? A les maintenir fermes dans la voie des commandements de Dieu? A assurer le salut de leur âme, but suprême de toutes les pensées de l’éducateur? Hélas! Ce serait trop demander à une méthode que d’en attendre de pareils résultats! La vie est méchante et les hommes aussi: ils se chargent souvent de jeter à terre l’édifice qui semblait bâti sur le roc, et de ravaler à leur niveau les âmes qui rêvaient de planer au-dessus de leurs tristes pensées. Mais du moins ce que nous pouvons affirmer, et preuves à l’appui, c’est que _pareille éducation attache d’un lien puissant et doux les âmes qui l’ont reçue à la maison qui l’a donnée_. Et c’est déjà quelque chose. Pour elles, le collège n’est plus cette «geôle de jeunesse captive» dont parlait Montaigne; il n’apparaît plus à l’enfant, comme jadis au poète[12] sous un jour sombre, avec Ses bancs de chêne noir, ses longs dortoirs moroses, Ses salles qu’on verrouille. . . . . . . . . . . . . Et sans eau, sans gazon, sans arbres, sans fruits mûrs, Sa grande cour pavée entre quatre grands murs. [12] Victor Hugo. Ce n’est pas le lieu où, tristement, mélancoliquement, on a traversé les plus belles années de sa jeunesse, l’édifice à qui, en passant, on montre le poing dans un geste de dépit inconsolable; mais, au contraire, c’est la bonne maison où la vie a coulé comme dans un rêve, oscillant d’une émotion à l’autre, toutes si pures et si fortes; où, presque sans y prendre garde, l’on s’est imprégné pour la vie des principes qui font marcher droit et des lumières qui font distinguer toutes choses; où l’on a été vraiment aimé comme peut-être on ne le sera jamais plus dans la vie, pour soi, pour son âme; où à chaque détour de corridor, à chaque coin de la cour, de la chapelle, de l’étude surgissent pour nous accueillir tous les souvenirs du passé, et les figures les plus chères. Figures aimées de nos anciens maîtres! Elles ont le même sourire que jadis; les cheveux ont blanchi, les traits se sont creusés, mais au fond des cœurs la flamme sacrée brûle toujours. Quelle joie pour eux de retrouver en quelque état qu’ils soient: fils fidèles ou enfants prodigues, ces gamins de jadis devenus des hommes, happés, secoués, tourmentés et parfois aussi, hélas, pervertis par la vie! Avec eux, tout haut, on se remet à épeler le passé; avec eux, tout bas, on murmure les mots divins qui vont atteindre les parties profondes de l’âme. Instants de pure jouissance, bain fortifiant de jeunesse! Nul ne s’y dérobe. Il suffit qu’un hasard, ou la grâce de Dieu, amène ces hommes au voisinage du logis où se sont écoulées les plus belles années de leur existence, les plus joyeuses, pour qu’ils poussent la porte et entrent. Dès le seuil l’enchantement opère, et leur âme se rafraîchit. Bénie soit l’éducation qui parvient sans effort à ramener l’homme fait à la pureté de la source première, et à l’y replonger un instant pour le rendre ragaillardi aux luttes de l’existence, aux tentations de la vie, aux devoirs austères! V De l’autorité en éducation Au nom de quoi le maître doit-il commander à l’enfant?--Ni au nom de la force, ou de la crainte, autant que possible; au nom de la raison et de la foi, dès qu’il se peut; et, en attendant, au nom de la charité et de l’amour.--Ce qu’il faut entendre en éducation par ce mot trop profané.--Résultats consolants de cette manière d’agir. C’est au problème de l’autorité que l’on attend un système pédagogique. Quelle place va-t-il lui faire? Sur quelle base va-t-il l’asseoir? Toute une philosophie est engagée dans cette double question. Nous l’avons déjà dit: selon que l’on considère l’enfant comme un foyer d’appétits anarchiques, ou comme une bonne petite nature inclinée au bien, l’on oscille de l’excessive rigueur à l’extrême liberté. Par ailleurs, dès lors qu’une volonté d’éducateur s’impose à l’enfant, au nom de qui ou de quoi le fait-elle? De la force irraisonnée qui exige à tout prix la discipline? De la raison qui attend l’assentiment volontaire? De la foi qui veut plier l’esprit de l’enfant devant la seule autorité de Dieu? De la conscience? Questions brûlantes dont la réponse constitue toujours la partie centrale des théories d’éducation! Nous ne saurions l’éviter. Voyons donc comment la méthode salésienne résout le problème. * * * * * Il faut élever l’enfant dans la joie, avons-nous dit, _in hymnis et canticis_. La vraie joie, celle qui jaillit des sources pures de l’âme, dilate, épanouit, provoque et entretient la droiture, l’équilibre, la confiance et la simplicité. Elle est l’auxiliaire et l’alliée de l’éducateur en ce sens que, grâce à elle, l’enfant se laisse approcher, saisir, former, ciseler presque sans y prendre garde. Il faut élever l’enfant dans une certaine liberté qui respecte sa spontanéité, ajoutions-nous. L’enfant demande, en effet, que son originalité ne soit pas étouffée, mais épanouie; que ses énergies ne soient pas comprimées, mais disciplinées; en somme que l’éducateur le traite un peu comme la grâce de Dieu traite le cœur des hommes, avec cette patience, cette sagesse, cette vigilance de tous les instants, cet art infini de guetter l’occasion, qui arrivent à plier librement nos volontés au plan divin. «Fort bien! Très joli ce programme de haute liesse, d’initiative éveillée et de libre obéissance, diront certains! Mais vous avez l’air d’oublier en tout cela que la matière peut être rebelle à l’effort de l’éducateur. Elle regimbe parfois, souvent, contre l’ordre, non par un simple jeu de réflexes, mais de parti pris. Le commandement gêne tel appétit: on le bouscule, et voilà tout! On peut vouloir réduire le rôle de l’autorité, mais, que diantre, il faut tout de même bien qu’elle joue à certains moments, et fasse plier!» Oui certes, et le système salésien se garde bien de faire fi de l’autorité. Il n’ignore pas que le péché originel a vicié, sinon radicalement, comme le voudraient certains, au moins profondément, la pauvre nature humaine. Saint Augustin décelait sa précocité jusque dans le bébé tétant le sein de sa mère: et il ne se trompait pas. Commander, il le faut; courber sous la règle, la loi, le règlement l’enfant, l’adolescent, c’est de toute nécessité. Mais nous demandons au nom de qui et de quoi on va le faire. Cet ordre, qui veut plier victorieusement une petite liberté humaine, à qui, à quoi empruntera-t-il sa puissance de persuasion? * * * * * A la force?--A des yeux qui roulent, menaçants, à un physique qui en impose, à une main qui se lève, à une attitude qui fait rentrer sous terre? A la crainte?--Si tu n’obéis pas, c’est ceci qui t’attend: tel pensum, tel châtiment, telle privation, telle humiliation publique. A la raison, à la conscience?--A la raison qui veut enlever l’assentiment libre de l’enfant, et rêve candidement de le faire convenir de la justesse de l’ordre, ou de la justice de la punition. A la foi?--Cet ordre est celui-là même que te donnerait Jésus-Christ, le Fils de Dieu, que tu aimes; cet ordre s’inspire de son esprit; cet ordre te vient de ses représentants. Nous répondons: ni à la force, ni à la crainte _autant que possible_; à la raison et à la foi, _dès qu’il se pourra_, car c’est bien là à quoi tend tout l’effort de l’éducateur chrétien: incliner l’enfant devant l’ordre que lui révèle sa pensée, ou celle de Dieu. Mais, avouons-le, ce n’est pas toujours possible, _au début de l’entreprise_. Allez tenir le langage de la raison à de petits bonshommes distraits et évaporés, à des adolescents engagés dans le péché et tyrannisés par lui, à des esprits faussés parfois dans leur discernement du bien et du mal! Allez tenir le langage de la foi à de pauvres petits qui ne possèdent pas même l’abécédaire de cette adorable langue! Ils ouvriront des yeux immenses, ne vous comprendront pas, et continueront d’agir à leur guise. Alors? Dans l’entre-deux, que faire? Entre le moment où vous accueillez l’enfant et le jour béni où vous commencerez à le voir obéir par raison ou religion, comme disait le Bienheureux Don Bosco, comment allez-vous vous en tirer? Vous ne voulez employer ni la force, ni la terreur; par ailleurs, l’enfant n’est pas encore mûr pour entendre la raison ou l’Évangile: au nom de qui ou de quoi allez-vous lui commander? * * * * * Au nom de l’amour, répond le Saint. Votre autorité sera celle de l’amour, l’autorité de l’homme, de l’éducateur que l’élève ne veut pas attrister, l’autorité du père qui tient dans sa main le cœur de ses enfants, l’autorité du frère aîné qui, d’un signe, se fait écouter mieux que quiconque. «Que voulez-vous que je lui apprenne, disait Diderot d’un de ses élèves: il ne m’aime pas.» _Sans affection pas de confiance, et sans confiance pas d’éducation._ Le Bienheureux Don Bosco l’avait très bien compris: aussi travaillait-il à gagner le cœur de l’enfant, et par le cœur toutes les avenues de l’âme. Volontiers il eût résumé toute sa méthode dans cette phrase: «Se faire aimer soi-même pour mieux faire aimer Dieu.» Cette affection, cette confiance, il la demandait, il la mendiait de ses fils; il l’enseignait à ses disciples; mais surtout il la méritait des uns et des autres. A l’aide de quels procédés? Sa vie et sa doctrine nous les ont appris. «Voulez-vous être aimé, disait-il? Aimez. Et encore ça ne suffit pas: faites un pas de plus: il faut que non seulement vos élèves soient aimés de vous, mais qu’ils se sentent aimés. Et comment le sentiront-ils? Écoutez votre cœur: il vous répondra[13].» [13] On n’a encore rien trouvé de mieux pour s’attacher les hommes, que de s’intéresser à ce qui les intéresse. Cl. FARRÈRE. D’abord pas de barrière entre l’élève et son maître, pas de loi des distances, pas de lignes parallèles où tous deux cheminent sans risque de se rencontrer! Comme aussi pas de colère, pas de coups, pas d’humiliation publique!--Mais la compénétration des cœurs, l’esprit de famille, la bonté toujours inquiète, toujours agissante, toujours penchée sur la faiblesse ou l’ignorance,--la miséricorde qui sait fermer les yeux, qui ne punit pas tout, qui pardonne aisément,--le souci constant de l’enfant, qui fait prendre intérêt à sa santé, à ses parents, à ses besoins, à ses peines, à ses progrès, à ses joies,--la vigilance qui le protège, le défend aussi bien de la pierre du scandale que de l’inclémence du temps,--la tendresse réelle et exprimée,--la surveillance continue mais maternelle,--l’imagination sans cesse en éveil, à l’affût de tout ce qui peut égayer, instruire, épanouir la vie de l’enfant,--la douceur qui ne hausse pas la voix, qui garde son bon sourire au milieu des pires traverses, qui sait punir avec un regard attristé, une bouche silencieuse, un front qui se détourne,--la confiance, témoignée de mille façons et attirant infailliblement la confiance,--la condescendance, qui ouvre à deux battants les portes de la chambre et accueille le petit bonhomme de dix ans comme un grand personnage,--la saine familiarité qui se mêle aux jeux des enfants, à leurs divertissements les plus puérils, à leurs petites folies: cela, tout cela, et que de choses encore, mais toutes renfermées dans ce mot, trop profané, et divin pourtant: l’amour! Le grand éducateur a résumé ces procédés en deux mots célèbres. A lui-même il s’est dit: _Fais-toi aimer si tu veux qu’on t’obéisse._ A ses fils il a dit: _Ne soyez pas des supérieurs, mais des pères._ * * * * * Vous dites: Pareille méthode n’aboutit à rien de solide, de durable, parce qu’elle repose sur le sentiment. Si l’espace ne nous était pas limité, nous aurions plaisir à montrer en action cette pédagogie, à la saisir sur le vif, à l’incarner dans les faits tirés de la vie du Saint. Pour l’instant contentons-nous de ce témoignage de l’expérience. Au dire de Don Bosco, elle doit réussir quatre-vingt-dix fois sur cent: et les dix cas qui lui échappent, ajoute-t-il, ne sont pas encore des cas désespérés: ces dix malheureux, ainsi traités, avec bonté et respect, seront devenus moins dangereux pour leurs frères[14]. [14] Conversation tenue par Don Bosco, en 1854, avec le Président du Conseil piémontais, Urbain Rattazzi. Voici d’ailleurs un fait que nous avons expérimenté des centaines de fois: les enfants que, pour des motifs d’ordre grave, on doit écarter des maisons salésiennes, leur demeurent toujours attachés, et reviennent voir leurs Supérieurs. Souvent ils se ressaisissent, et parfois même deviennent de fameux chrétiens. Et ceux-là qui ont mal tourné, au point de vue moral ou social, pécheurs scandaleux ou révolutionnaires farouches, conservent toujours au fond de leur cœur, faible ou trompé, un souvenir attendri, une pensée fidèle aux maîtres de leur jeunesse: chétive étincelle, enfouie sous la cendre, qui, à l’heure dernière,--cela s’est vu souvent--peut se réveiller et devenir un brasier de repentir. Le succès de pareils procédés doit-il nous surprendre? Mais non. C’est un agrégé d’Université qui a écrit, il n’y a pas longtemps, ces lignes: «L’adolescent éprouve un tel besoin de donner et de recevoir des marques d’affection que, dans un milieu où elles font défaut, rien ne saurait les remplacer, tandis qu’elles lui rendent supportable une existence très pénible par ailleurs[15].» Vous le voyez: la pédagogie moderne va rejoindre dans ses dernières conclusions les meilleures théories salésiennes. Cette éducation qui ne rougit pas d’appuyer la pointe de son levier sur le cœur de l’enfant arrive ainsi à soulever les volontés les plus résistantes. Avec une telle méthode l’enfant est vite gagné. C’est si bon pour lui, si doux de se sentir aimé de la sorte! Si nouveau aussi, parfois, hélas! Et quelles réserves étonnantes de sensibilité inemployée recèle un faible cœur d’enfant ou d’adolescent! Comme on serait fou de se priver de pareils auxiliaires! [15] Mendousse, _L’âme de l’adolescent_, p. 73. * * * * * Que l’éducateur les emploie donc, non pour gargariser, sottement et imprudemment, sa vanité avec cette touchante affection, non pour nourrir sa propre sensibilité de cet amour ingénu d’enfant, non pour s’arrêter comme au terme même de l’éducation à cette commune tendresse, mais pour prendre barre sur cette âme de chrétien, lui commander au nom de cette forte autorité de l’amour, et doucement, sans heurts ni secousses, la porter vers le monde surnaturel. Alors, petit à petit, année par année, car il y faut beaucoup de temps et plus encore de patience, l’œuvre avancera. Sous le chaud soleil de la grâce, trempée dans la rosée des sacrements, éclairée par la parole de Dieu, cultivée de la main du prêtre, la plante montera, s’épanouira, fleurira. Et le produit de cette triple collaboration de la grâce de Dieu, de la volonté humaine et de l’affection agissante de l’éducateur sera le jeune homme chrétien. VI De la piété en éducation Quatre traits qui distinguent la piété salésienne.--Importance de la confession dans le système salésien d’éducation.--L’Eucharistie et la dévotion à la Mère de Dieu, double rempart de toute vertu.--La société, l’école et la famille, jadis conseillères du bien, devenues souvent aujourd’hui complices du mal.--La vertu du jeune homme, plus tentée et moins protégée, doit donc endosser la double cuirasse de la foi et de la piété.--Importance de la première éducation chrétienne; elle se survit à elle-même, se retrouve aux heures difficiles et finit par sauver les âmes. Se rappelle-t-on la marque de flétrissure que jadis un grand romancier[16] infligeait à certaines maisons d’éducation? «De vie religieuse aucune, qu’un formalisme vide et inefficace. De vie morale pas davantage... Il a manqué à cette éducation les deux outils nécessaires d’hygiène collective et individuelle qu’avaient entre leurs mains les inventeurs de l’éducation cloîtrée: la Confession et la Communion.» C’est précisément pour assurer à ses fils cette vie morale, presque toujours absente des établissements purement laïcs, que le Bienheureux Don Bosco fit, dans son système d’éducation, une si large place à la vie religieuse. De fait, l’observateur, même distrait, qui cherche à découvrir le mécanisme secret de l’éducation salésienne, demeure toujours frappé de la piété intense qu’elle développe. [16] Paul Bourget Ne prenez pas cet adjectif en mauvaise part et n’allez pas croire que les maisons salésiennes gavent leurs enfants de prières et d’exercices pieux[17]: vous seriez loin, très loin du compte. La piété salésienne est tout ce qu’il y a de raisonnable et d’équilibré, mais en même temps de solide et de vivant. Quatre traits la distinguent: _elle s’appuie sur une forte instruction religieuse,--elle essaie de saisir l’enfant tout entier,--elle respecte pleinement la liberté de l’âme,--et pratiquement elle aboutit à mettre le jeune homme en contact permanent avec la source de toute force: la grâce de Dieu._ [17] Sait-on, par exemple, que les prières du soir, telles que les a composées Don Bosco pour ses enfants, ne durent que quatre minutes au maximum? Détail piquant: le Bienheureux ne consentit jamais à les faire dire à la chapelle, mais voulut toujours les entendre réciter, en été sous les portiques, en hiver dans une salle close quelconque, pour habituer ses enfants à prier partout, disait-il, pour les dresser à la prière en famille, et aussi pour se ménager un peu plus de liberté dans les avis paternels que chaque soir il leur donnait en leur souhaitant une bonne nuit. * * * * * Une piété mécanique ou purement sentimentale, Don Bosco l’eut toujours en horreur. Sur ce terrain comme sur les autres, il voulait que la raison et la foi fussent guides et maîtresses. Il savait comme le souffle du siècle, les nécessités matérielles de l’existence, les rechutes du péché ont tôt fait de jeter à terre des habitudes religieuses qui ne s’appuieraient que sur des réflexes ou des attendrissements vagues. Mettre une doctrine solide à la base de la vie, celle-là même que Jésus-Christ est venu révéler aux hommes, ce fut le grand souci de cette âme d’éducateur. De la piété, oui, mais de la piété appuyée sur un corps d’idées religieuses, seul capable--et encore!--de la sauver de tout naufrage. Voilà pourquoi dans les maisons salésiennes l’instruction religieuse demeure au premier plan des préoccupations des maîtres. Pour en imprégner l’âme, ils s’ingénient de mille façons. Instructions courtes, mais solides, vivantes, imagées, pratiques,--catéchismes bien préparés et suivis avec attention,--brefs sermons de cinq minutes clôturant les prières du soir et déposant au cœur des enfants une pensée grave pour nourrir leur sommeil,--courtes lectures terminant la messe ou précédant le salut,--allusions religieuses ou morales s’agrafant un peu sur tout, le plus naturellement du monde, en récréation comme en classe, sur un texte de Virgile, comme sur une anecdote contée en cour,--rappel fréquent mais nullement fastidieux des vérités fondamentales, par tous les moyens dont disposent un zèle ingénieux ou une pédagogie attentive: tout est tâté, éprouvé et employé dans le dessein d’enfoncer dans cette jeune tête une doctrine de vie assez riche et assez forte pour préserver à l’heure du mal ce cœur fragile. Mais ce n’est pas l’intelligence seule que, dans ce système, l’éducateur cherche à atteindre. Elle d’abord, elle surtout, certes; mais tout le reste ensuite, toute l’âme, tout l’enfant,--aussi bien son cœur que son imagination, aussi bien ses sens que sa mémoire. Cette piété s’efforce--et presque toujours avec succès--à faire aimer la maison de Dieu, à rendre la religion attrayante, nullement importune ni pesante. Pour atteindre ce but, les offices seront brefs, variés, agréables, spectacle pour les yeux, charme pour les oreilles, intérêt pour l’esprit, émotion profonde pour le cœur. Les enfants de chœur, stylés et recueillis, déploieront leurs longues théories dans le sanctuaire; l’autel sera paré avec goût, baigné de lumières, parfumé de fleurs; les chants s’imprégneront de foi et d’art, et tous y participeront. Rarement l’ennui, ou la rêverie qui y achemine, viendront mordre sur ces âmes d’enfants, car s’ils ne prient pas à haute voix, un joli cantique populaire les fait vibrer à l’unisson. En un mot, l’église redevient pour ces petits chrétiens du XXe siècle ce qu’elle était pour nos aïeux du XIIe ou du XIIIe: la maison qui a tellement su captiver nos cœurs, où on a senti Dieu si présent et si doux, qu’instinctivement, à l’heure de la tentation ou de la misère, ou du découragement, ou de la grande douleur, l’âme y accourt comme à son refuge naturel. Il faut dire aussi que pour la leur faire aimer on ne s’est servi d’aucun de ces procédés de contrainte qui, sur l’heure, peuvent bien plier les volontés, mais ne réussissent jamais à conquérir les cœurs. Ce fut, en effet, un des principes les plus chers de la pédagogie de Don Bosco que le soin jaloux avec lequel il respectait la liberté religieuse de ses enfants. Faciliter le plus possible à ses fils l’accès des Sacrements, incliner suavement les âmes vers la prière, insinuer habilement les graves pensées qui font mûrir les décisions bienfaisantes, exhorter, même directement, ces petits chrétiens à retourner leur vie, ou à la rendre meilleure en s’approchant du pardon de Dieu ou de l’Hostie-Sainte: cela oui; mais ne rien devoir, en fait de piété, à la contrainte. Donc pas de communions fixes, à tel jour, tout le collège réuni, banc par banc; pas de communions dites générales, où la timidité de quelques-uns se laisse fatalement entraîner par le flot de communiants vers le sacrilège; pas de confessions réglementées, classe par classe; mais la liberté, la liberté, la sainte liberté des enfants de Dieu, cette liberté que la grâce elle-même respecte, tout en l’assiégeant de mille façons pour la plier divinement à ses fins. * * * * * Et à quoi visaient, en fin de compte, cette solide instruction religieuse et ce charme répandu sur la piété? A mettre l’enfant en contact précoce et fréquent avec les trois sources de vie surnaturelle: la _confession_, la _communion_, la _dévotion à la Sainte Vierge_. C’est inouï comme Don Bosco a insisté tout au long de sa vie sur la pratique de la confession! Elle était pour lui le grand moyen éducateur. Il revenait toujours sur ce point dans ses fameux «petits mots du soir». Sous les portiques de sa maison il avait fait peindre en caractères ultra-visibles des maximes de l’Écriture, qu’il voulait graver pour la vie dans la mémoire de ses fils; trois sur quatre se rapportaient au sacrement de Pénitence. Après le saint Curé d’Ars, on peut affirmer sans crainte que Don Bosco fut l’homme qui confessa le plus dans son siècle. Comme l’a si bien dit Huysmans: «Il confessait à l’église, en plein air, dans un coin de chambre, et le souvenir nous a été conservé de cet admirable prêtre confessant dans ce pré qu’il avait loué, alors que tous les propriétaires d’immeubles l’avaient, les uns à la suite des autres, congédié. Il s’asseyait sur un petit tertre, et, à distance, formant le cercle, les enfants à genoux se recolligeaient, s’apprêtaient à lui avouer leurs défauts ineffacés ou leurs oublis. Et l’on voit Don Bosco, avec sa physionomie débonnaire de vieux curé de campagne, prenant celui de ses pénitents qui a terminé l’examen par le col. Il l’enveloppait de son bras gauche et appuyait légèrement la tête de l’enfant sur son cœur; ce n’était plus le juge, mais le père qui aidait le fils dans l’aveu si souvent pénible des moindres fautes.» Et avec une psychologie profonde de l’enfant, n’ignorant pas que son attention est toute petite, il n’abusait jamais des conseils; deux phrases, trois phrases, mais si justes, si appropriées à l’état d’âme, c’était tout ce qu’emportait le pénitent, en plus du pardon. Cela suffisait largement à le maintenir solide jusqu’à la prochaine confession. Le Bienheureux se rattrapait, si l’on peut dire, à propos des confessions générales. Son zèle s’ingéniait à les provoquer chez les pénitents qu’il ne connaissait pas, ou qu’il sentait inquiets, troublés dans leurs rapports avec Dieu. Quand il avait reçu cet aveu de tout un passé, il demeurait tranquille sur l’âme qui le lui avait confié; il était sûr de la tenir, de la guider, de la conquérir au bien. Pour l’aider dans cette tâche, il comptait sur la double force dont dispose un chrétien dans la lutte contre le mal: l’Eucharistie et le secours de la Mère de Dieu. Dès les premiers jours de son ministère sacerdotal, le Bienheureux fut un chaud partisan de la communion précoce et de la communion fréquente. De nos jours on n’a plus de mérite à faire communier tôt et souvent les petits chrétiens; Rome a parlé, cela suffit. Mais il y a cinquante, soixante, quatre-vingts ans? Or, dès 1847, Don Bosco, dans son premier internat, poussait à la communion fréquente; et elles sont de lui, ces lignes gracieuses, vieilles de plus de soixante ans: «Quand un enfant sait distinguer entre le pain ordinaire et le pain eucharistique, quand il a une instruction suffisante, il ne faut pas s’occuper de son âge, il faut que le Roi des cieux vienne régner dans cette âme.» L’Eucharistie, est la première colonne de salut. La seconde est la dévotion à la Très Sainte Vierge. Toute sa vie, il l’a prêchée. Ce conseil de sa mère au matin de sa prise de soutane: «Si un jour tu deviens prêtre, propage sans cesse la dévotion à la Sainte Vierge», il l’a suivi jusqu’à son dernier souffle. Trois jours avant de mourir, au seuil de l’agonie, il murmurait à ses disciples: «Du haut de la chaire et dans vos conversations, insistez sur la dévotion à la Sainte Vierge et la communion fréquente.» Il sentait, qu’armée de ces deux boucliers, l’Hostie et la Vierge, la vertu de ses fils, si guettée et si attaquée qu’elle fût, triompherait des pires séductions. Un songe mystérieux d’une nuit de mai 1862 le lui avait d’ailleurs confirmé. Il avait vu, secouée par une mer déchaînée et assaillie par des ennemis en fureur, une flotille d’embarcations légères, symbolisant ses anciens élèves répandus par le monde. Elle n’échappait à l’ennemi et au naufrage qu’à condition d’aller jeter l’amarre, derrière le vaisseau amiral portant le Pape, à deux colonnes gigantesques surgies des flots en courroux: l’une était surmontée d’une Hostie, l’autre de l’effigie de la Vierge. Ce dernier trait couronne comme d’un sourire le chapitre final de cette pédagogie qui, en somme, ne visait, depuis son point de départ, qu’à faire vivre en grâce avec Dieu, amis du Christ et de sa Mère, les jeunes chrétiens confiés à l’éducateur, pour que, demain, dans la terrible mêlée des passions, ils pussent tenir ferme, observer la loi divine et sauver leur âme. Théorie aussi simple que savante, aussi claire que forte, aussi ancienne que moderne! * * * * * Ce dernier adjectif tombé de notre plume est un de ceux qui qualifient le mieux cette façon d’éduquer l’enfance, _in hymnis et canticis_. Jamais plus que de nos jours il ne fut urgent d’asseoir la persévérance des mœurs de la jeunesse sur une solide piété. Le monde, depuis soixante ans, évolue terriblement, et en sens fâcheux. Jadis, pour freiner le jeune homme, à l’heure fatale de la crise, à l’éveil tempétueux des passions, pour apaiser ce sang chaud et bouillant, semblable à un vin fumeux[18], comme parle Bossuet, l’Église pouvait compter sur trois alliées: la société, l’école et la famille. Les pensées de foi qu’elle versait d’autorité dans le cœur du jeune homme, les habitudes de piété auxquelles elle pliait doucement sa volonté, ne trouvaient que rarement de l’opposition dans ces trois milieux. Que dis-je? Cette triple institution collaborait avec elle, et chacune dans sa sphère--la société un peu, l’école beaucoup, la famille passionnément--renforçait l’action bienfaisante du prêtre. De nos jours les rôles sont renversés. Huit fois sur dix--et nous sommes indulgents--société, école et famille sont complices du mal, tout au moins en le laissant opérer à son aise. A certains jours même, c’est à se demander comment des vertus de jeunes gens peuvent y résister: dans les carrefours, les pires tentations affichées ou s’affichant sous l’œil paterne de la police; à l’école, une doctrine justifiant tout, légitimant tout; au sein de la famille, l’autorité du chef ne sachant plus sur quoi s’appuyer, abdiquant devant le caprice de l’enfant, quand elle ne s’oublie pas à lui jeter les rênes sur le cou. Cependant, comme si la défection de ces trois alliées de la veille ne suffisait pas pour désemparer une pauvre volonté humaine, fragile et inexperte, des courants de mal d’une extrême puissance se déchaînent à travers le monde, semblant ne viser qu’à envelopper et entraîner la jeunesse contemporaine. Quelle formidable organisation les forces mauvaises ont dressée, au cœur de la société, pour capter de toutes façons, par toutes ses facultés et tous ses sens, l’âme de l’adolescent! Alors? Qui sauvera ce malheureux de la fournaise? Jadis, en plus de l’Église, ils étaient trois à appuyer sa faiblesse; de nos jours ils sont quatre à conspirer, positivement ou négativement, contre elle. D’où lui viendra le salut à cette pauvre jeunesse si tentée, si guettée, si assaillie? Qui l’aidera efficacement à traverser la crise? Qui l’aidera aussi, à quelques années de là, à se tenir droite et solide dans la vie? Seule, une piété forte, bien entendue, appuyée sur une foi éclairée et vivante, se tenant en contact permanent avec toutes les sources d’énergie divine, plaçant au-dessus de tout l’amitié de Dieu et fréquentant avec amour, quoique sans tapage ni ostentation, la prière et les Sacrements. Jadis, dans les temps très lointains, à la rigueur, une piété quelconque pouvait suffire. De nos jours il en faut une autre, pas commune, comme l’épreuve à traverser. Et c’est ce que Don Bosco avait admirablement saisi, quand il demandait à ses fils de comprendre leur époque, de sentir la gravité des périls qui guettent la jeunesse, et de l’armer, pour ces luttes, d’une double cuirasse de foi et de piété. [18] Panégyrique de saint Bernard, premier point. * * * * * A-t-elle toujours suffi, cette armure? Quoique criblée de coups, a-t-elle toujours protégé de la défaite les poitrines qui l’avaient endossée? Hélas, non! Nous n’éprouvons pas de peine à avouer loyalement qu’en certaines circonstances, portée par certains jeunes hommes, elle s’est montrée insuffisante. La vie est méchante, les hommes aussi, et ces courants auxquels, quelques phrases plus haut nous faisions allusion, sont d’une violence à engloutir les meilleurs nageurs. Dès lors, nul ne s’étonne que plus d’un ancien élève des maisons de Don Bosco n’ait pas persévéré sur le chemin que lui avaient montré ses bons maîtres. Mais nous sommes tranquilles quand même sur l’issue fatale de leurs écarts: ils nous reviendront. Nous aussi nous sommes des _semeurs de remords_. Ce n’est pas impunément qu’à l’âge des pures tendresses l’on a aimé Jésus-Christ et sa Mère. Ça se retrouve. Un jour viendra, une heure sonnera où ils s’agenouilleront à nouveau, en désir au moins, au tribunal de la Pénitence, à la Table Sainte, à l’autel de Marie. Sera-ce tôt, sera-ce tard? Sera-ce à la minute de la mort, ou au lendemain d’une grande faute? Sera-ce tout proche d’un grand bonheur, ou pas loin d’un deuil cruel? Sera-ce au soir d’une catastrophe, ou à la veille d’une grave décision? Nul ne le sait: c’est le secret de Dieu. Mais encore une fois, nous sommes tranquilles: nous les aurons. Enfants prodigues, ils rentreront un jour ou l’autre à la maison paternelle, où les attendent leurs frères demeurés fidèles. Or, ceux-ci sont légion. C’est par milliers, en effet, que le Bienheureux et ses fils ont, grâce à cette éducation de piété, peuplé la terre de jeunes hommes chrétiens. Jadis, il n’y a pas trente ans, cette plante se faisait rare; de nos jours, Dieu merci, on en respire le parfum un peu partout, aussi bien à l’usine qu’au bureau, aussi bien dans la mine que sur le chantier, aussi bien sur les places publiques que dans l’intimité des foyers. Le jeune homme chrétien! Voilà bien le produit authentique de ce cœur à cœur entre le Dieu de l’Eucharistie et l’âme d’un faible chrétien! Type séduisant de beauté morale, antipathique à personne, et d’où s’échappe une vertu salutaire à tous! Secoué comme quiconque par les enchantements de la vie et les tentations vivantes embusquées à tous les carrefours, comme aussi par les convoitises de la volonté et les doutes de l’esprit, mais passant au travers de ce monde d’ennemis conjurés, parce que la force de Dieu est en lui. Le fruit fait juger de l’arbre, dit l’Évangile. Pour qu’un tel miracle de force et de tendresse, de dévouement et de pureté s’épanouisse, à l’heure qui sonne, sous le ciel de Dieu, il faut bien que l’éducation qui l’a lentement mûri soit de bonne qualité. VII Péché originel et éducation Le péché originel, admis ou nié, est à la base de tout système d’éducation.--Exposé du Jansénisme, déclarant la nature complètement viciée par lui: conséquences illogiques de ce système en éducation.--Exposé des théories de Rousseau, déclarant la nature foncièrement bonne: conséquences pratiques de cette vue fausse, en éducation.--Persistance actuelle de cette double théorie.--Originalité et sagesse de la méthode du Saint, qui, passant entre ces deux excès, ne voulait être, pour l’enfant, ni le tyran de sa volonté, ni le témoin passif de son jeu, mais le collaborateur indispensable de sa jeune activité un peu folle. A deux heures diverses de l’histoire, à deux siècles de distance, sous la plume de deux grands écrivains, le problème de l’éducation a reçu deux solutions radicalement opposées, qui toutes deux cependant prétendaient s’inspirer d’une enquête approfondie des origines de l’humanité, tant il est vrai que l’affirmation ou la négation du péché originel est à la base de tout système d’éducation! Le système salésien se rattache, lui aussi, à ce mystère intime de notre être; mais, à la différence de ces écoles extrémistes, il a l’avantage de se tenir à l’écart de tout excès de doctrine et d’application, de respecter l’ordre réel des choses et de prendre cette voie de milieu qui, d’après l’adage antique, est le propre même de la vertu. Pour nous en convaincre, relisons Pascal et Rousseau, rattachons leurs systèmes à la doctrine qui les a suggérés; puis, comme dans l’un et l’autre, à côté de vues nouvelles, nous trouverons un corps d’enseignements que notre foi de chrétiens ne saurait accepter, demandons-nous si la conciliation de ces théories opposées ne saurait se faire, ne s’est pas faite au siècle qui suivit, non pas sous la plume, mais dans la vie et les œuvres de quelqu’un qui était mieux qu’un philosophe, puisque c’était un saint, mieux qu’un théoricien, puisque c’était un éducateur, et l’un des plus nobles que le monde ait connus. * * * * * Ce mystère du péché originel, mystère intime de notre être, mystère de misères et de grandeurs mêlées, Pascal, on le sait, en a fait le centre de son apologie de la Religion. Nul penseur n’a plus que lui écrasé de ses dédains la raison humaine, nul plus que Pascal ne l’a montrée, non pas courte par quelque endroit, comme disait Bossuet, mais courte par tous les bouts; nul aussi n’a chanté, et avec quel lyrisme, la grandeur de ce «roseau le plus faible de la nature, mais qui pense». Et il conclut: «Quelle chimère est-ce donc que l’homme! Quel monstre! Quel prodige! Juge de toutes choses, imbécile ver de terre, dépositaire du vrai, cloaque d’incertitudes et d’erreurs, gloire et rebut de l’univers!... Qui démêlera cet embrouillement?» Et sa pensée inquiète va mendier la réponse aux philosophies: vaine démarche! Aucun système ne résout l’énigme. Seule la religion peut tout expliquer grâce au dogme de la chute: sans ce mystère, le plus incompréhensible de tous, nous sommes incompréhensibles à nous-mêmes. Mais une fois admis tout s’éclaire d’un jour limpide. «Si l’homme n’avait jamais été corrompu il jouirait, dans son innocence, et de la vérité et de la félicité avec assurance. Et si l’homme n’avait été que corrompu, il n’aurait aucune idée ni de la vérité, ni de la béatitude.» Misère et grandeur peuvent ainsi se concilier. «Ce sont, dit-il dans une image grandiose, misères d’un grand seigneur, misères d’un roi dépossédé.» Pourquoi faut-il qu’une œuvre si forte ait été gâtée dans le détail par le jansénisme dont Pascal ne secoua jamais le joug? Cette raison qu’il eût suffi de montrer incertaine dans ses démarches, faculté amoindrie par la faute originelle, il la présente comme frappée d’impuissance absolue; cette volonté, dont il devait souligner les défaillances quotidiennes, il nous la donne comme radicalement incapable de se déterminer au bien; cette nature enfin, amoindrie par la faute d’Adam, puissamment inclinée au mal, brisée dans son harmonieux équilibre, il nous la dépeint comme foncièrement mauvaise, et tout cela pour faire triompher la théorie janséniste de la grâce infailliblement victorieuse. Et comme les idées sont des forces tendant incessament à s’épanouir en actes dans les divers champs de l’activité humaine, cette théorie devint une règle de vie, et cette règle de vie enfanta un système d’éducation. Le plus illogique qui soit, mais aussi le plus admirable pour le temps! Illogique, car s’il est vrai que, abandonnée à elle seule, la nature ne peut que suivre la pente de son égoïsme, et que, dès que la grâce intervient, comme elle est toujours nécessairement efficace, la nature humaine se trouvera irrésistiblement orientée vers Dieu, pratiquement la vie morale du chrétien devrait consister dans un simple «laisser faire». Mais ces Messieurs de Port-Royal[19] ne prirent pas garde à l’inconséquence de leur système, et ils s’attachèrent fortement à jouer à la grâce efficace, et à contraindre la nature à se régler suivant le bien. De là un corps d’idées qu’à juste titre les spécialistes de tous les temps ont admiré. Le voici en quelques lignes: [19] Les Messieurs de Port-Royal étaient quelques «solitaires» jansénistes qui avaient ouvert dans l’ancienne Abbaye de Port-Royal-des-Champs, sise en la vallée de Chevreuse, les fameuses «Petites Écoles» où la pédagogie janséniste tenta ses premières applications. D’abord il faut soustraire l’enfant au monde, où il perd son innocence, et aux collèges trop peuplés où il se gâte. Rappelez-vous la phrase de Mirabeau: «Les hommes sont comme les pommes, toutes les fois qu’ils sont en groupe ils se pourrissent.» Le chiffre des élèves des _Petites Écoles_ ne dépassera donc jamais cinquante, et pour que l’enseignement puisse s’adapter à la nature de chacun, et que la surveillance, absolument nécessaire, soit facile à assurer, la maison se subdivisera en chambres, et chaque chambre ne comprendra pas plus de six élèves placés sous la direction d’un maître spécial. Les maîtres se rappelleront qu’ils doivent se montrer plus «précepteurs que professeurs». Dans ce but ils écarteront soigneusement tout ce qui serait de nature à faire connaître le mal et donner l’éveil aux passions. Ils auront soin aussi de tenir l’élève constamment occupé pour écarter du rêve, toujours dangereux, sa jeune imagination; et enfin ils accompliront leur tâche sans rigueur, mais sans gâterie, et n’useront jamais de coups, ni de verges... Tandis qu’ailleurs les élèves apportaient dans leurs relations une familiarité brutale, ils étaient habitués là à se prévenir d’honneur et à ne se tutoyer jamais. D’un mot, ces éducateurs s’efforçaient de reproduire l’image de la maison paternelle. Pour apprécier cet ensemble de règles si justes ne suffit-il pas d’écrire: quoi de plus salésien! Mais il y a le revers du tableau, les articles inspirés par la pensée janséniste. Ainsi, les fêtes et les jeux bruyants n’étaient pas de mise dans la maison; on les remplaçait--hélas!--par des travaux et par des pratiques religieuses sévères et prolongées; de la sorte on pensait éviter les saillies de la nature viciée. Puis, comme unique excitant au travail, on avait le devoir; le seul désir de mériter l’approbation du maître devait les encourager au bien. Défense absolue de faire appel à l’amour-propre, à l’intérêt, à l’émulation, sentiments naturels, donc corrompus dans leur fond. «Quand il y avait quelque bien dans ces enfants, a écrit l’un de ces maîtres, on me conseillait toujours de n’en point parler et d’étouffer cela dans le secret.» Le résultat, on le prévoit. Si l’émulation peut faire des vaniteux, son absence fait presque toujours des paresseux. Pascal désenchanté disait en parlant de ces élèves: «Les enfants auxquels on ne donne point cet aiguillon d’envie et de gloire tombent dans la nonchalance.» Ils tombaient aussi dans autre chose, témoin cet enfant qui déroba, pour la vendre deux liards, la calotte d’un de ces graves messieurs et vola plus tard des couverts en argent. Sa victime, il est vrai, se consolait en disant: «Que voulez-vous, il n’était pas prédestiné!» Avec sa profondeur habituelle de style, Pascal aurait pu dire de cet essai pédagogique: «Qui veut faire l’ange finit par faire la bête!» Pour avoir trop comprimé la nature, elle a réagi avec violence. * * * * * A un siècle de là, pour l’avoir libérée, sans scrupule, de toute contrainte, en vertu de principes jugés certains, elle devait se déchaîner de la façon la plus atroce. Voici comment la chose advint. La même question que Pascal s’était posée devant le mystère de contradiction de notre nature, de bien et de mal panachés que tout homme porte en soi, Rousseau se la posa. Comment expliquer cet être de contrastes? Une loi terrible plus impérieuse que celle de la pesanteur l’attire en bas, ses facultés penchent vers le mal, son corps en nourrit l’incessant désir; et cependant ce même homme se sent soulevé vers les hauteurs, tout idéal l’attire, tout rêve le sollicite. Par moment il paraît éprouver la nostalgie de la fange et l’instant d’après vous le trouvez en flagrant délit d’extase devant la pureté. Quel sphinx donnera le mot de l’énigme? Ah! ce fut vite fait. Pascal avait répondu avec sa foi, ses traditions, son siècle, sa pensée nourrie de l’Écriture; mais l’autre, le vagabond élevé sur les grands chemins, répondit avec sa seule sensibilité et son expérience des grandes routes. «L’homme est bon, mais les hommes sont mauvais.» Voilà! C’est tout. Mais encore comment cela est-il arrivé? «Voici: moi aussi j’ai été bon, raisonne Rousseau, j’ai eu quarante ans de bonté facile: c’était l’époque où je vagabondais de Suisse en Savoie, de Savoie en Italie, d’Italie en France! Les heureux jours! Mes mouvements de haine et de malice, depuis quand les ai-je éprouvés? Depuis que je suis entré dans la société des hommes. Si tant est que je sois gâté, je l’ai été par eux. L’humanité tout entière a dû subir la même transformation. L’homme est né bon, il s’est rendu méchant en se faisant social. C’est à l’état de nature que l’humanité devait rester: revenons-y. L’homme naturel, voilà ce qui était bon; l’homme naturel, voilà ce que l’éducation doit tâcher de retrouver.» Pour cela, il faut d’abord isoler l’enfant de la société, le retirer même de sa famille dont le contact pourrait lui être fâcheux, et le confier à un précepteur chargé, non pas de l’instruire, mais de veiller jalousement sur son ignorance. Pour l’indispensable à acquérir, laisser faire la nature: elle est bonne; de soi, instinctivement, rien qu’à suivre sa pente, elle trouvera son bien; plus tard l’expérience des choses et l’observation, c’est-à-dire encore la nature, compléteront ce rudimentaire bagage d’élève. Liberté, liberté complète, dans l’isolement et la solitude! Point de maillots dans le tout bas âge, point de lisières au seuil de l’adolescence! Veiller seulement à ce que le dehors n’ait pas prise sur lui: cet unique souci suffira à préserver son esprit de l’erreur, son cœur du vice. Ainsi entendue, l’éducation se définirait fort bien: «L’art de respecter dans l’enfant la nature, de le laisser se développer à l’aise, en se contentant de le défendre contre la pernicieuse influence des conventions sociales.» (_Jules Lemaître_) Éducation purement négative, comme on le voit. Plus tard seulement, vers l’âge de douze ans, le maître songera--non pas à enseigner, cela jamais--mais à mettre l’enfant dans de certaines conditions où il sera capable de s’instruire, bien disposé à s’instruire, excité à s’instruire. Dans ce dessein il ne se servira pas de livres--absolument inutiles dans cette éducation--mais des choses qu’il rapprochera soigneusement de l’enfant, de façon à éveiller sa curiosité ou aiguiser son besoin. Ainsi, par exemple, Émile--vous savez que c’est son nom--reçoit de temps en temps des billets d’invitation pour un goûter... il cherche quelqu’un qui les lui lise; on se dérobe; alors l’enfant se décide à apprendre à lire;--ou encore--dans une promenade on feint de s’égarer: épouvante du mioche qui essaie de s’orienter: on lui glisse alors en douceur l’astronomie. Comme c’est simple! Dernier exemple, moins risible celui-là. Vers quinze ans, pas avant, car l’élève ne serait pas capable de supporter de si hautes pensées, par un clair matin d’été, on emmène Émile sur le sommet d’une haute colline au-dessous de laquelle passe un fleuve imposant; et là, devant ce paysage magnifique, on lui fait une belle démonstration d’un Dieu personnel, créateur de ces merveilles, de l’immortalité de l’âme et de la vie future. Et ainsi du reste. Petit à petit, de soi-même, aiguillonné par son excellent maître, réfléchissant et observant, jamais contraint, sevré de tout livre, avec le moindre effort possible, renseigné toujours par les choses mêmes, par l’expérience, ce jouvenceau atteindra l’âge d’homme. Son intelligence, en cours de route, aura acquis tout ce qu’il est nécessaire de savoir d’astronomie, de physique, de chimie, de géographie; l’apprentissage d’un métier manuel, tout en assouplissant ses muscles, aura mis à sa disposition son gagne-pain pour les heures de misère, et son cœur sera paré de toutes les vertus. Ah! le chef-d’œuvre! Ce chef-d’œuvre nous l’avons tenu avant la lettre même. Car l’enfant ainsi élevé, en toute liberté, en dehors de la famille et du collège, en marge de la société, à son caprice, en pleine nature, sans trop de livres, ne recevant de leçons que des choses, autodidacte, se formant par ses propres sottises, ce fut lui, Jean-Jacques. Son livre n’a fait que raconter son éducation. Or, chacun sait quelle merveille de sagesse, de vertu et de sensibilité est éclose de ce système[20]. [20] Nous ne faisons pas mystère que nous devons à la lecture de J. Lemaître, Faguet et Brunetière d’avoir pu donner à nos lecteurs un résumé de ces deux grandes écoles pédagogiques. * * * * * Toutefois, en dépit de l’insuccès de cette éducation, elle s’obstine à vivre--comme l’autre aussi. Écoutez deux contemporains, deux illustres. C’est Michelet d’abord qui écrit dans son livre d’erreur intitulé: _Nos Fils_: «Besoin est d’examiner, d’approfondir notre principe, la foi pour laquelle on combat, le fond de notre vie politique et religieuse. Notre marche sera indécise si cette idée vacille.» Et ce fond, cette idée la voici: «Plus de péché originel. L’enfant naît innocent et non marqué d’avance par la faute d’Adam. Le mythe impie, barbare, disparaît. A sa place, solidement, se fonde la justice et l’humanité. Donc deux principes en face: le principe chrétien et le principe de 89. Quelle conciliation entre eux? Aucune. Jamais le pair et l’impair ne se concilieront, jamais le juste avec l’injuste, jamais 89 avec l’hérédité du crime. La conséquence est donc que du berceau partiront pour la vie deux routes absolument contraires. L’éducation sera autre et tout opposée selon qu’elle part du vieux ou du nouveau principe.» Et c’est Ferdinand Brunetière qui, du camp opposé, lui répond: «Belle ou laide, la nature n’est pas bonne... Allons plus loin, la nature est immorale, foncièrement immorale, j’oserai dire immorale à ce point que toute morale n’est, en un sens, et surtout à son origine, dans son premier principe, qu’une réaction contre les leçons ou les conseils que nous donne la nature.» Ce sont les pures théories de Jean-Jacques Rousseau que l’on essaya jadis d’appliquer à l’orphelinat rationaliste de Cempuis; ce sont les idées de ces Messieurs de Port-Royal, qui, dans certains collèges, continuent à inspirer l’éducation des petits chrétiens. Jamais question, on le voit, ne fut plus actuelle! * * * * * Ne pourrait-on pas, partant d’une idée juste, orthodoxe, de la chute originelle, et empruntant à ces systèmes leur part de vrai, fonder une pédagogie qui respecte l’ordre réel des choses, et passe victorieusement entre ces deux écueils de l’excessive rigueur et de l’extrême liberté? Quelqu’un l’a tenté, et, après trente ans d’essais laborieux, sa pensée a constitué un monument d’une noble unité, où le cœur et la raison, l’autorité et la liberté s’équilibrent dans une constante harmonie. D’instinct et parce qu’il savait que la nature a des pentes terribles, il prit--oh! sans le savoir!--à ces austères Messieurs toutes les disciplines qu’impliquait cette triste constatation. Il leur emprunta la haute idée qu’ils se formaient de l’éducateur, la place de choix qu’ils donnaient à l’éducation individuelle, la douceur de leurs procédés, leur surveillance de toutes les minutes, et ce souci moral toujours à l’affût de l’occasion mauvaise pour l’écarter; mais, en opposition avec eux, il voulut voir l’enfant se divertir; il le laissa crier, chanter, s’exprimer de toutes manières; il donna du jeu à sa liberté naissante, encourageant son initiative qu’il contrôla sans l’étouffer et visant à obtenir l’obéissance consentie de sa raison. Il ne rougit pas non plus de faire appel aux moyens humains: affection, intérêt, émulation, quitte à les vider avec le temps de leur contenu un peu trop naturel. D’autre part, se souvenant--c’est Bossuet qui parle--que sous les ruines de cette nature déchue il y a encore quelque chose de la beauté et de la grandeur du premier plan, il n’eut pas peur d’imiter, sans le savoir encore, le philosophe genevois, d’user abondamment de l’enseignement intuitif, d’introduire dans la mesure du possible le plaisir en éducation, de ne pas demander qu’aux livres, mais aussi aux promenades, aux leçons de choses, aux observations sur le monde, les connaissances nécessaires à la vie, de respecter la personnalité de l’enfant et d’en provoquer l’éveil spontané. Mais, en opposition avec lui, il se refusa de croire à la bonté native de l’homme, à son désir permanent du vrai et du bien; il ne consentit pas à faire du maître un vulgaire surveillant, au rôle tout négatif, mais il le regarda toujours comme un agent très actif de réforme morale, car s’il accordait à l’âme de l’adolescent de bons instincts que l’éducation peut laisser se développer, il y découvrait aussi de méchantes inclinations qu’elle a pour mission de réprimer, par des armes de lumière et d’amour, certes, mais sans faiblesse toutefois. Éducation idéale que celle-là, car elle répond bien à l’idée chrétienne que nous nous en faisons. Elle ne doit pas, en effet, consister à étouffer la personnalité de l’enfant, mais à l’épanouir; à libérer ses énergies, mais à les discipliner. Pour elle, le maître n’est pas un tyran des volontés, ni le témoin passif de leur jeu, mais le collaborateur indispensable qui doit apprendre à l’enfant à se passer de lui. Enfin et surtout, le Dieu qu’elle offre le plus tôt possible à l’âme du petit chrétien n’est pas le Dieu morose, sévère et terrifiant du jansénisme, dont le sanctuaire semble être le vestibule de la vallée de Josaphat, ni ce Dieu complaisant, assez vague et banal de Rousseau, dont le temple est l’univers--le premier, acteur unique de nos destinées, le second, témoin indulgent de nos actions,--mais le Dieu qui marche avec nous sur nos chemins, dont nous sentons la bonté et l’humanité «_Apparuit benignitas et humanitas Salvatoris Domini Jesu Christi_», dont les attraits sont ineffables, le frère, l’ami, l’aide et la nourriture quotidienne, dont la demeure est douce et captivante comme la maison de nos premiers ans: seul capable de verser au fond du cœur du disciple et du maître la somme effrayante d’amour qu’exige cette commune entreprise. Arrêtons ici ces aperçus. Aussi bien on pourrait les multiplier sans limites, mieux vaut conclure--et nous croyons le pouvoir faire légitimement--que cette pédagogie de l’amour est bien fille de notre raison et de notre foi, que Don Bosco qui l’a fondée eut bien le génie de l’éducation, et que ses fils sont bien avisés de la divulguer à travers le monde par leurs œuvres et leurs écrits. VIII Nil novi sub sole Recueil de pensées qui, depuis les Évangiles jusqu’à Mgr Dupanloup, expriment la même façon de voir par rapport à l’éducation de la jeunesse. Nous devons l’idée de ce chapitre et deux des citations que l’on y trouvera à la lecture du charmant livre d’Henri Brémond, de l’Académie française: _L’Enfant et la Vie_. Plus d’un lecteur pourrait se méprendre sur l’intention de ce chapitre. Il ne veut nullement démontrer que le Bienheureux Don Bosco n’a rien inventé en fait d’éducation, et qu’il s’est contenté de répéter, plus fortement peut-être, ce que maint éducateur avait dit ou murmuré avant lui. Telle n’est pas notre pensée. Le Saint a bien écrit au début de son petit traité: «Il y a deux systèmes employés de _tous temps_ en éducation, le répressif et le préventif.» Mais, en dépit de cette affirmation, nous pensons qu’il fut le premier à préciser tout un monde d’idées flottantes, et surtout à les appliquer intégralement sur tous les terrains de l’activité pédagogique. Dans le domaine des idées, comme en biologie, la génération spontanée est inconnue. Une théorie ne naît pas aujourd’hui, toute constituée, qui hier n’existait pas encore. Des périodes de tâtonnements précèdent toujours les créations complètes de types. La nature s’essaie gauchement d’abord, s’y reprend à plusieurs fois; puis, un beau matin, surgit une force rare, unique, qui, de ces matériaux épars, tire un être harmonieusement constitué dans toutes ses parties essentielles. Ce fut le cas pour Don Bosco en fait d’éducation. * * * * * Voici mon serviteur, mon ministre de choix, dit le Seigneur; mon cœur se complaît en lui, et mon esprit le remplit. On n’entendra pas sa voix au dehors; ses cris ne retentiront pas sur les places. Il n’achèvera pas le roseau à demi brisé, et n’éteindra pas la mèche qui fume encore. Isaïe. * * * * * On amenait à Jésus de petits enfants, afin qu’il les touchât; mais les disciples repoussaient durement ceux qui les présentaient. Jésus, les voyant agir ainsi, en fut indigné, et il leur dit: «Laissez venir à moi les petits enfants et ne les empêchez pas, car le royaume des cieux est à ceux qui leur ressemblent...» Et les embrassant et imposant les mains sur eux, il les bénissait. Quiconque reçoit en mon nom un petit enfant me reçoit moi-même, dit Jésus; et celui qui me reçoit, reçoit Celui qui m’a envoyé. Gardez-vous de mépriser aucun de ces petits, car je vous dis que leurs anges voient sans cesse la face de mon Père qui est dans les cieux. Ce n’est pas sa volonté qu’un seul d’entre eux périsse. Si quelqu’un scandalise un de ces petits qui croient en moi, mieux vaudrait pour lui qu’on lui attachât au cou une meule de moulin, et qu’on le précipitât au fond de la mer. Jésus leur dit cette allégorie: «Je suis le bon pasteur. Le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis. Mais le mercenaire et celui qui n’est point pasteur, auxquels les brebis n’appartiennent pas, voient venir le loup, plantent là les brebis, et prennent la fuite; et le loup les ravit et les disperse. Le mercenaire s’enfuit parce qu’il est mercenaire et qu’il ne se met point en peine des brebis. Je suis le bon pasteur; je connais mes brebis et mes brebis me connaissent, comme le Père me connaît et que je connais le Père; et je donne ma vie pour mes brebis. J’ai encore d’autres brebis qui ne sont pas dans cette bergerie; il faut aussi que je les amène et elles entendront ma voix, et il y aura une seule bergerie et un seul pasteur. Venez à moi, vous tous qui êtes lassés et accablés et je vais vous refaire. Prenez sur vous mon joug et apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos pour vos âmes: car mon joug est doux et mon fardeau léger. Jésus, ayant résolu de se rendre à Jérusalem, envoya devant lui des messagers. Ceux-ci, s’étant mis en route, entrèrent dans un bourg de Samaritains pour préparer sa réception. Mais les habitants ne le reçurent point, parce qu’ils reconnurent à son extérieur qu’il se rendait à Jérusalem, la capitale de l’ennemi héréditaire. Ce que voyant, ses disciples Jacques et Jean lui dirent: «Seigneur, voulez-vous que nous commandions que le feu descende du ciel et les consume?» Jésus, s’étant tourné vers eux, les reprit en disant: «Vous ne savez pas de quel esprit vous êtes. Le Fils de l’homme n’est pas venu pour perdre des âmes, mais pour les sauver.» Et ils allèrent dans un autre bourg. Bienheureux ceux qui sont doux, parce qu’ils seront les maîtres de la terre! Bienheureux les cœurs miséricordieux, parce qu’ils obtiendront miséricorde. Les Évangiles. * * * * * Le serviteur du Seigneur ne doit pas être batailleur. Qu’il soit accueillant pour tous, qu’il sache enseigner, qu’il supporte l’opposition, qu’il reprenne avec douceur les adversaires. Sait-on si Dieu ne leur donnera pas de se convertir..., et de recouvrer leur bon sens, hors des filets du diable qui les tient asservis à sa volonté? Libre à l’égard de tous, je me suis fait l’esclave de tous pour en gagner le plus possible. Avec les Juifs j’ai été comme juif, afin de gagner les Juifs. Avec les faibles je me suis fait faible, afin de gagner les faibles. Je me suis fait tout à tous pour les gagner tous. La charité est patiente. La charité est bonne. La charité n’est pas envieuse, ni glorieuse, ni orgueilleuse. Elle n’est pas malhonnête, elle ne recherche pas son avantage, elle ne s’irrite pas, elle ne garde pas rancune du mal. Elle ne prend pas plaisir à l’injustice, mais elle se réjouit de la vérité. Elle excuse tout, elle croit tout, elle espère tout, elle supporte tout. La charité n’aura point de fin... Saint Paul. * * * * * Après son élection, que l’abbé ne perde pas un instant de vue le fardeau accepté par lui, et le Maître auquel il devra rendre raison du bien qui lui est confié. Qu’il sache aussi qu’il lui faut bien plutôt songer _à être utile qu’à être le maître_. Il doit donc être docte dans la loi divine, sachant où puiser les maximes anciennes et nouvelles. Qu’il soit chaste, sobre, indulgent, _faisant toujours prévaloir la miséricorde sur la justice_, afin qu’il obtienne pour lui-même un traitement pareil. Qu’il haïsse le vice, mais qu’il aime ses frères. Dans les corrections mêmes, qu’il agisse avec prudence et sans excès, _de crainte qu’en voulant trop racler la rouille, il ne brise le vase_. Qu’il ait toujours devant les yeux sa propre fragilité, et qu’il se souvienne de ne pas broyer le roseau déjà éclaté. Et par là nous n’entendons pas dire qu’il doive laisser les vices se fortifier; au contraire, il doit travailler à les détruire, mais avec _prudence et charité_, et selon qu’il le jugera expédient à l’égard de chacun, _et qu’il s’étudie plus à être aimé qu’à être craint_. En imposant les travaux, qu’il use de discernement et de modération, se rappelant la discrétion du saint patriarche Jacob qui disait: «Si je fatigue mes troupeaux en les faisant trop marcher, ils périront tous en un jour.» Saint Benoit. * * * * * «Indiquez-moi donc, je vous en prie, disait à saint Anselme, prieur de l’abbaye de Bec, un abbé du voisinage, indiquez-moi quelle règle il faut tenir à l’égard de mes jeunes gens, car ils sont pervers et incorrigibles. Jour et nuit nous ne cessons de les battre, et cependant ils deviennent toujours pires. --Vous ne cessez de les battre! répondit saint Anselme! Et quand ils sont adultes, que deviennent-ils? --Hébétés ou brutes. --Mais alors à quoi bon les dépenses que nécessite leur entretien, si elles n’aboutissent qu’à en faire des bêtes? --Qu’y pouvons-nous? Nous les contraignons de toutes les manières pour qu’ils fassent des progrès: résultat nul. --Vous les contraignez!--Dites-moi, je vous prie, seigneur abbé, je suppose que vous ayez planté un arbre dans votre jardin; si vous le comprimez ensuite de manière à l’empêcher d’étendre ses rameaux et que vous le débarrassiez de ses entraves au bout de quelques années, quel arbre trouverez-vous? A coup sûr un arbre inutile, aux branches tordues et entortillées. Et à qui la faute? Eh bien! Voilà ce que vous faites pour vos enfants. Par la crainte, par la menace, par les coups, vous les tenez dans une telle contrainte qu’ils ne peuvent jouir d’aucune liberté. Ainsi comprimés à l’excès, ils accumulent dans leur sein, caressent et nourrissent des pensées mauvaises qui s’entrelacent comme des épines, et ils les entretiennent et les fortifient de manière à repousser opiniâtrement tout ce qui pouvait servir à leur correction. Comme ils ne sentent en vous aucune affection, aucune bonté, aucune bienveillance, aucune douceur, et qu’ils n’espèrent de vous aucun bon traitement, ils imaginent que vos procédés sont inspirés par la haine et l’irritation. Et, par un malheur déplorable, il arrive qu’à mesure que leur corps se développe, la haine et toute sorte de mauvais soupçons croissent en eux, et qu’ils sont inclinés et courbés vers le vice. _Et comme personne ne les a élevés dans une véritable affection, ils ne peuvent plus regarder personne que le sourcil baissé et avec des yeux de travers._ Mais, au nom de Dieu, quelle raison avez-vous de vous acharner ainsi contre eux? Ne sont-ils pas de la même nature que vous? Voudriez-vous qu’on vous infligeât les mêmes traitements, si vous étiez à leur place?--Et par ailleurs, prétendez-vous les former aux bonnes mœurs à force de coups? Avez-vous jamais vu un artisan se contenter de battre une lame d’or ou d’argent pour en faire une belle figure? Pour donner au précieux métal une forme convenable, tantôt il le serre et le frappe doucement à l’aide d’un instrument; puis, avec des tenailles plus délicates il le saisit et le façonne plus doucement encore. Vous de même. Si vous désirez que vos enfants soient ornés de bonnes mœurs, vous devez tempérer les corrections corporelles _par une fraternelle bonté, par une assistance pleine de mansuétude... Si vous vous mettez ainsi au niveau de tous vos enfants, vous faisant fort avec les forts, faible avec les faibles, vous les gagnerez tous à Dieu, au degré où il importe de le faire._» Saint Anselme. * * * * * Mais tenés la méthode que je vous ay dite de commencer par l’exemple; et bien qu’il vous semblera prouffiter peu au commencement, ayez néanmoins de la patience et vous voirés ce que Dieu fera. Je vous recommande sur tout l’_esprit de douceur qui est celuy qui ravit les cœurs et gaigne les âmes_... Il vous faut le plus qu’il est possible agir dans les espritz comme les anges font, par des mouvements _gracieux et sans violence_. Il faut résister au mal et réprimer les vices qui sont en nostre charge, puissamment, vaillamment, mais _doucement, paisiblement_... Je ne me suis mis en colère, pour justement que ç’ayt esté, que je n’aye reconnu par après que j’eusse encore plus justement fait de ne me point courroucer. Si je ne me trompe, cette fille est vive, vigoureuse et de naturel un peu ardent: or, maintenant que son entendement commence à se desployer, il faut y fourrer _doucement_ et _suavement_ les prémices et premières semences de la vraye gloire et vertu, non pas en la tançant de paroles aigres, mais en ne cessant point de l’avertir avec des paroles sages et aimables à tous propos, et les luy faisant redire, et luy procurant des bonnes amitiés de filles bien nées et sages. Il faut voyrement résister au mal et réprimer les vices de ceux que nous avons en charge, constamment et vaillamment, mais _doucement_ et _paisiblement_... On ne prise pas tant la correction qui sort de la passion quoy qu’accompagnée de raison, que celle qui n’a aucune origine que la raison seule. Croyés moi, Philothée, comme les remontrances d’un père, faittes doucement et cordialement, ont bien plus de pouvoir sur un enfant pour le corriger que non pas les cholères et courroux, de même pour notre propre cœur. Saint François de Sales. * * * * * _Il faut toujours les connaître à fond avant que de les corriger._ Ils sont naturellement simples et ouverts, mais si peu qu’on les gêne ou qu’on leur donne quelque exemple de déguisement, ils ne reviennent plus à cette première simplicité. Laissez donc jouer un enfant et mêlez l’instruction avec le jeu. Une libre curiosité, dit saint Augustin sur son expérience, excite bien plus l’esprit des enfants qu’une règle et une nécessité imposées par la crainte. Entretenez seulement sa curiosité et faites dans sa mémoire un amas de bons matériaux. Viendra le temps qu’ils s’assembleront d’eux-mêmes. Il faut considérer que les enfants ont la tête faible, que leur âge ne les rend encore sensibles qu’au plaisir, et qu’on leur demande souvent une _exactitude et un sérieux dont ceux qui l’exigent seraient incapables_. Pour les châtiments, la peine doit être aussi légère que possible. Quoiqu’on ne puisse guère espérer de se passer toujours d’employer la crainte pour le commun des enfants, dont le naturel est dur et indocile, il faut pourtant n’y avoir recours qu’après avoir patiemment éprouvé les autres remèdes. Il faut chercher tous les moyens de rendre agréables à l’enfant les choses que vous exigez de lui. Ne prenez jamais _sans une extrême nécessité_ un air austère et impérieux qui fait trembler les enfants. _Faites-vous aimer d’eux_; qu’ils soient libres avec vous et qu’ils ne craignent point de vous laisser voir leurs défauts. Remarquez un grand défaut des éducations ordinaires: on met tout le plaisir d’un côté et tout l’ennui de l’autre; tout l’ennui dans l’étude, tout le plaisir dans le divertissement. Que peut faire un enfant, sinon supporter impatiemment cette règle et courir ardemment après les jeux? Tâchons donc de changer cet ordre: rendons l’étude agréable: cachons-la sous l’apparence de la liberté et du plaisir. Il faut toujours commencer par une conduite ouverte, gaie et familière sans bassesse, qui vous donne moyen de voir agir les enfants dans leur état naturel et de les connaître à fond. Enfin, _quand même vous les réduiriez par l’autorité à observer toutes vos règles, vous n’iriez pas à votre but_: tout se tournerait en formalité gênante, et peut-être en hypocrisie. _Vous les dégoûteriez du bien dont vous cherchez uniquement à leur inspirer l’amour._ Il faut toujours faire entendre distinctement aux enfants à quoi se réduit tout ce qu’on leur demande, et moyennant quoi on sera content d’eux; _car il faut que la joie et la confiance soient leur distraction ordinaire_; autrement on obscurcit leur esprit, on abat leur courage. S’ils sont vifs, on les irrite; s’ils sont mous, on les rend stupides. La crainte est comme les remèdes violents qu’on emploie dans les maladies extrêmes; ils purgent mais altèrent le tempérament et usent les organes: _une âme menée par la crainte en est toujours plus faible_. Si l’enfant se fait une idée triste et sombre de la vertu, si la liberté et le dérèglement se présentent à lui sous une figure agréable, tout est perdu... Une ourse avait un petit ours qui venait de naître. Il était horriblement laid. On ne reconnaissait en lui aucune figure d’animal: c’était une masse informe et hideuse. L’ourse, toute honteuse d’avoir un tel fils, va trouver sa voisine la corneille, qui faisait un grand bruit par son caquet sous un arbre. Que ferais-je, lui dit-elle, ma bonne commère, de ce petit monstre? J’ai envie de l’étrangler.--Gardez-vous-en bien, dit la causeuse; j’ai vu d’autres ourses dans le même embarras que vous. Allez: léchez doucement votre fils; il sera bientôt joli, mignon, et propre à vous faire honneur. La mère crut facilement ce qu’on lui disait en faveur de son fils. Elle eut la patience de le lécher longtemps. Enfin, il commença à devenir moins difforme, et elle alla remercier la corneille en ces termes: «Si vous n’eussiez modéré mon impatience, j’aurais cruellement déchiré mon fils, qui fait maintenant tout le plaisir de ma vie.» O que l’impatience empêche de biens, et cause de maux! Fénelon. * * * * * Un système d’éducation où le maître n’a pas d’influence personnelle sur l’élève, c’est un hiver au pôle nord, un collège pris et pétrifié dans les glaces. J’ai vu cela de mes yeux, voici plus de vingt-cinq ans. Oui, j’ai connu un temps, dans une université fameuse, où tout allait uniquement par routine. Le formalisme était la grande dévotion de l’endroit. Entre les maîtres et les élèves se dressait une barrière infranchissable, chacun d’eux vivant à part soi, sans connaître les pensées de l’autre... Ni d’un côté ni de l’autre on ne songeait à se voir en dehors de la classe ou de la prière, à se rencontrer sans cérémonie. Gestes guindés, voix solennelle, froideur hautaine étaient les caractéristiques du maître. De la conduite privée de l’élève, il ne savait ni ne voulait rien savoir, et il affichait à ce sujet sa complète indifférence. ... Dans cette situation lamentable, pendant que le plus grand nombre allait, d’ici, de là, jouir de leur liberté, j’ai vu comment ceux qui étaient mieux disposés et avaient des ambitions plus hautes regardaient à droite et à gauche, comme des brebis sans pasteur. Partout où ils apercevaient une foi plus définie, une pensée plus vivante, plus de dévouement, ils accouraient, les pauvres enfants... Alors, comme, sans aucune cause visible, ces sentiments se répandaient mystérieusement parmi les étudiants, tout un groupe de maîtres se dessina peu à peu, en rivalité avec les autorités constituées, qui gagnèrent le cœur des générations nouvelles et les guidèrent vers le bien. Newman. * * * * * Vous tous, qui vous dévouez à l’œuvre sacrée de l’éducation... _soyez pères_; ce n’est pas assez: _soyez mères_. Il faut être comme une mère: _fovens filios suos_. Il faut aimer les enfants et leur faire sentir qu’on les aime: non seulement en évitant avec eux la dureté, les froideurs injustes, les sévérités décourageantes, mais en leur prodiguant les soins les plus tendres, en leur témoignant une cordiale affection, en leur montrant enfin qu’on leur a dévoué sa vie, et qu’on trouve du bonheur à être avec eux, et à y demeurer toujours. Voilà pourquoi il faut être mère. Le père n’est pas toujours avec ses enfants; il a d’autres soins: la mère n’en a pas d’autres; elle y est toujours. La mère, qui les a portés dans son sein, ne sait pas s’en séparer et ne les quitte jamais: _Sicut gallina congregans pullos suos sub alas_, dit Notre-Seigneur. Tel est le modèle: Voilà ce qu’il faut être quand on remplace un père et une mère. Je ne saurais d’ailleurs mieux faire entendre ma pensée qu’en disant qu’il faut s’identifier avec les enfants, non seulement pour le travail, l’étude, la surveillance, la classe, mais pour tout le reste et dans tous les détails de leur vie écolière. Il faut jouer avec eux, converser avec eux, prendre ses repas avec eux, prier, chanter avec eux, en un mot être à peu près toujours avec eux, toujours. On fait comme cela quand on aime. Je connais tel enfant qui a été touché, gagné à Dieu par cette bonté de ses maîtres: _Oh! ici_, écrivait-il à sa mère, _nos maîtres nous aiment. Quand ils me rencontrent, ils me disent: Édouard, comment cela va-t-il? Ils nous parlent en récréation; ils s’intéressent à nous; ils jouent même avec nous._ Si les enfants ne voient en vous que la compression et les rigueurs de l’autorité, leurs cœurs ne s’ouvriront guère. Du moins, de temps à autre, soyez aussi pour eux la personnification de l’aménité, de la bienveillance, de la charité affectueuse. Si vous ne leur parlez jamais que pour les corriger, pour les reprendre, pour les gronder, pour leur imposer silence, que voulez-vous qu’ils pensent, qu’ils sentent, qu’ils disent de vous, et de la maison?--Ce n’est vraiment qu’en récréation que vous pouvez prévenir ces tristes et quelquefois funestes impressions. La récréation permet de dépouiller la sévère austérité d’un maître pour revêtir la cordialité d’un ami; et cette condescendance montre aux enfants que si vous employez quelquefois la rigueur, c’est malgré vous, et qu’elle n’exclut jamais l’affection. C’est en jouant à la balle, au cerceau et aux barres avec les enfants que je gouverne au fond la maison et sans aucune punition, comme vous le voyez. Je n’ai guère de meilleur secret... Je dois ajouter, toutefois, et en causant avec eux cordialement à la lecture spirituelle. C’est en vous identifiant avec les enfants que vous serez fidèle à une de mes grandes recommandations qui est d’éviter les punitions; car il le faut bien entendre: Quand on a des cantiques, le tribunal de la pénitence, des exhortations pieuses, la parole divine, la communion fréquente, la messe chaque jour, etc., si une maison ne va pas pour ainsi dire toute seule, c’est qu’on n’y entend rien; si on est obligé de sévir, de frapper, c’est qu’on est incapable d’élever les enfants de Dieu. Quand on a les fêtes du Saint-Sacrement, un mois de Marie et des retraites chaque année, quand on a la sainte Eucharistie, la confession, le chant des louanges de Dieu dans une maison d’éducation, s’il faut punir en même temps, tout est perdu... Non, non, c’est autrement qu’il faut gagner les âmes. J’ai entendu dire parfois que la discipline scolaire devait être inflexible comme la discipline militaire. Je ne suis pas le moins du monde dans cette pensée: et même, à parler franchement, l’expression et la pensée me blessent étrangement. Une institution d’enfants à élever n’est pas un régiment: un collège n’est pas une caserne; ni le supérieur, un colonel. Au régiment, il est possible que la discipline militaire, matérielle et inflexible, suffise. Mais il n’en est pas de même au collège, et la raison de cette différence est simple, quoique très profonde: au régiment, il n’y a guère charge d’âmes; dans une maison d’éducation, il y a charge d’âmes: il ne faut jamais l’oublier. C’est une œuvre toute intérieure, toute spirituelle, qu’il est question d’accomplir. Voilà pourquoi il faut nécessairement la discipline morale, c’est-à-dire la fermeté dans la bonté. Cela est souvent très difficile, je le sais, mais il le faut. Ah! sans doute, la discipline matérielle coûte beaucoup moins à ceux qui l’exercent; on n’y songe guère aux âmes; on ne se croit même pas obligé de songer beaucoup à la sienne. L’ordre matériel est tout; le corps, à peu près tout; l’âme, à peu près rien. On peut exercer une telle discipline sans faire grande réflexion ni sur soi-même, ni sur les autres. Dans de telles maisons on ne s’occupe ni du bonheur, ni de la vertu des enfants: il suffit qu’ils ne troublent pas. Il est tout à la fois plus simple et plus commode de s’en tenir là. Mais à quoi aboutit-on? A une exacte police, dit Fénelon: ce sont des âmes qu’il faudrait élever; ce sont des corps qu’on mate et qu’on dresse; mais pour arriver là et faire d’une maison d’éducation une caserne bien disciplinée, des instituteurs ne sont pas nécessaires; des sergents de ville suffiraient au besoin. Cela obtenu, que devient le reste? Ce qu’il peut. Or qu’est-ce que le reste? C’est simplement le cœur, la conscience, la foi, la vertu, la volonté libre, c’est-à-dire l’homme tout entier. Mgr Dupanloup. IX Deux fleurs de Paradis écloses au jardin de Don Bosco _Dominique Savio_, ou l’innocence conservée. _Michel Magon_, ou l’innocence recouvrée. Un arbre se juge à ses fruits, dit l’Évangile. Si celui-là est bon, ceux-ci seront savoureux. Il faut croire que la façon qu’avait Don Bosco de saisir par le dedans l’âme de ses enfants, pour la mettre, le plus tôt possible, en contact avec Dieu, ne manquait ni d’opportunité, ni d’efficacité, puisque, de ses écoles, l’on vit constamment sortir deux races d’adolescents prédestinés: ceux qui, grâce à ces soins merveilleux, avaient su conserver l’innocence du cœur, et ceux qui, vaincus par cette méthode enveloppante, avaient recouvré ce trésor de pureté, perdu un soir d’oubli, de faiblesse ou de solitude. Au jardin de Don Bosco, les lys conservaient l’éclat de leur blancheur, et les sombres fleurs du repentir s’épanouissaient abondamment. Parfums divers! Les fils des hommes, sans doute, préfèrent le second, celui-là seul qu’un jour, au lendemain de leur conversion, leur pénitence offrira au Seigneur; mais qui donc, même parmi les cœurs les plus souillés, peut échapper à la douceur pénétrante du premier? Sainte Thérèse de Lisieux compte des amis même parmi les plus grands pécheurs... * * * * * Il était de la famille de ces âmes vierges, le petit Dominique Savio qui, un soir d’octobre 1854, entra comme interne à l’oratoire salésien de Turin. Douze ans à peine, et déjà tous les signes du prédestiné. Le jour de sa première Communion, à sept ans, sur un petit carnet, d’une main malhabile, il avait écrit: 1º Je me confesserai très souvent, je communierai toutes les fois que mon confesseur me le permettra; 2º Je veux sanctifier les jours de fête; 3º Mes amis seront Jésus et Marie; 4º Plutôt la mort que le péché. Un soir d’été qu’il revenait de classe, achevant, pour la quatrième fois de la journée, la bonne lieue qui séparait son village de l’église, un voisin dont le pas avait emboîté le sien et la curiosité interrogé l’enfant, était demeuré émerveillé de son sens de l’au-delà. «Dis donc, petit, tu n’as pas peur de cheminer ainsi tout seul? --Je ne suis pas seul, monsieur, j’ai mon ange gardien avec moi. --Mais c’est éreintant d’aller ainsi quatre fois par jour à l’école! --Oh! quand on travaille pour un maître qui paie bien... --Quel maître? --Mais le Dieu créateur qui paie un verre d’eau donné par amour pour Lui.» Ce Dieu très bon, pour rien au monde, comme il l’avait promis au matin de sa première Communion, il n’eût voulu l’offenser. «Dominique, viens-tu faire une partie? lui demandait, un soir caniculaire d’août, un de ses compagnons: --Une partie de quoi? --De nage. --Non, merci: je ne sais pas nager. --On t’apprendra. --Merci encore! C’est mal de s’exposer à un péril inutile. --Penses-tu? Tout le monde y va bien. --En ce cas je vais demander la permission à ma mère. --Ne fais pas ça, grosse bête: elle te le défendrait. --Alors c’est donc mal: ne comptez pas sur moi.» On pouvait au contraire compter sur lui dès qu’il s’agissait de rendre service; et son dévouement allait parfois bien loin. Un certain jour, il frisa même l’héroïsme. En classe, une faute avait été commise; pas une gaminerie, mais une faute grave, et le coupable méritait l’expulsion... Tout simplement on accusa Savio... Vous voyez d’ici de quelle hauteur tomba son maître: Savio! Le modèle de sa classe! La perle de l’école! Devant tous ses camarades réunis, le bon prêtre fit à Dominique une semonce énergique et, comme il s’agissait du meilleur élève, il lui accorda la loi de sursis. L’enfant baissa la tête humblement, comme le Christ faussement accusé. Ce ne fut que le lendemain que le maître découvrit le vrai coupable. Il appela Dominique. «Pourquoi n’as-tu pas dit hier que tu étais innocent? --Parce que le coupable, qui n’est déjà pas bien noté, aurait été sûrement mis à la porte; tandis que moi, j’avais quelque espoir que... D’ailleurs je songeais à Notre-Seigneur qui, lui aussi, fut injustement accusé.» Délicate bonté qui n’était pas le fait d’un niais, croyez-le bien. Dominique, à l’école de son village, _Mondonio_, arrivait toujours bon premier. Intelligent et travailleur, il aimait l’étude comme un devoir très cher, et il y progressait. Il ne manquait plus qu’un saint, sur la route de cet enfant, pour le pousser vers les cimes. Un matin d’octobre, sous les traits du Bienheureux Don Bosco, ce saint se présenta. * * * * * Ce fut à sa maison natale, aux _Becchi_, où tous les ans, à l’époque des vendanges, il avait accoutumé d’emmener en colonie de vacances le plus joyeux des bataillons, que le grand éducateur rencontra celui qui devait être son disciple préféré. L’enfant venait de Mondonio, accompagné par son père. «Qui es-tu et d’où viens-tu? lui demanda le prêtre. --Je m’appelle Dominique Savio. Mon maître, Don Cugliero, a dû vous parler de moi.» Et le prêtre interrogea l’enfant sur ses études et sur sa vie. «Eh bien, que pensez-vous de moi? questionna Dominique à la fin de cet entretien. --Hé, qu’il y a en toi de l’étoffe. --A quoi pourra-t-elle servir? --A tailler un riche habit à offrir au bon Dieu. --Entendu! Mais dans ce cas vous serez le tailleur, mon père. --Pourvu, ajouta Don Bosco, que ta santé te permette de faire tes études! --Ne craignez rien. Dieu, qui m’a aidé jusqu’à ce jour, m’aidera encore dans l’avenir. --Mais que feras-tu à la fin de tes études? --Si Dieu le veut, je serai prêtre. --Fort bien! En attendant je veux savoir si tu es capable d’étudier. Tiens, apprends par cœur la page de cet opuscule: tu viendras me la réciter demain.» Dix minutes après, l’enfant était déjà là. «Si vous voulez, mon père, je vais réciter ma leçon.» Et il récita la page; il en donna même le sens exact. Alors Don Bosco comprit le signe de Dieu. «Tu as devancé le temps pour ta leçon: je devance, à mon tour, ma réponse. En quittant les Becchi, je t’emmène à Turin avec toute ma petite bande.» Un des premiers jours qui suivirent son arrivée dans cette ville, Dominique alla trouver Don Bosco dans sa chambre. A la paroi de la muraille était appendue une inscription en latin, phrase de la Bible, qui résumait tout le programme d’action de ce prêtre: _Da mihi animas: cætera tolle._ «Quel est le sens de ces mots? interrogea le petit. --Ceci, expliqua Don Bosco, veut dire: «Donnez-moi des âmes; pour le reste je n’en ai cure.» --J’ai compris, dit l’enfant. Cela signifie qu’ici on ne fait pas commerce d’argent, mais commerce d’âmes. J’espère bien que la mienne sera une de celles que vous voudrez gagner.» * * * * * Alors commença la vie montante de cet enfant, qui ne devait s’arrêter qu’à la dernière crête, celle qui touche à Dieu. De cette maison de son maître il aima tout. Il en aima la gaîté, qu’il partagea abondamment, qu’il accrut souvent. Il fut de tous les jeux de la cour, et on le voyait tourner sans cesse autour des «nouveaux», pour essuyer leurs dernières larmes ou provoquer leur premier sourire. Ses petits amis, ses compagnons de classe et de jeu, il les aurait voulus animés de la même ferveur, éclairés des mêmes lumières que lui: alors il racolait pour le bon Dieu. Il racolait pour la visite au Saint-Sacrement, il racolait pour le confessionnal, avec un sourire si gentil que bien peu lui résistaient. Dehors, en se rendant en classe--car Don Bosco, en ce temps-là, était contraint, faute de personnel, d’envoyer ses petits latinistes étudier en ville--Dominique était parfait de modestie et de diligence. Personne ne l’eût détourné du plus court chemin, et nul spectacle équivoque n’eût capté le moindre de ses regards. Une fois, cependant, il fit l’école buissonnière, mais au retour de la classe, et pour le bon motif. Une dispute passionnée avait mis aux prises deux de ses camarades, qui avaient décidé que l’affaire se réglerait définitivement sur un glacis de la citadelle, à coups de pierres. Dominique s’interposa: on ne l’écouta pas. Alors, il s’offrit à les suivre sur le lieu du combat, non sans avoir promis qu’il ne se mêlerait pas à la bataille, et n’appellerait personne pour séparer les adversaires. Ceux-ci firent une provision de pierres et se mirent à une distance convenue... Alors Dominique Savio, debout entre les combattants, éleva au-dessus de sa tête son petit crucifix: «Avant de vous battre, vous allez regarder cette croix et dire chacun de votre côté à haute voix: «Jésus-Christ innocent est mort en pardonnant à ses bourreaux, et moi, qui suis un pécheur, je veux l’offenser par une vengeance publique.» Cela dit, il s’approcha du plus furieux et s’écria: «Vas-y; lance sur ma tête la première, pierre! --Mais, répliqua l’autre, je ne veux pas te faire de mal à toi, je suis même prêt à te défendre si l’on t’attaque.» Et la même scène se reproduisit avec le second. «Comment, dit alors Dominique, vous êtes prêts tous deux à risquer quelque chose pour me défendre, moi, misérable créature, et vous n’êtes pas capables de pardonner une insulte faite en classe, quand il s’agit de sauver votre âme qui a coûté le sang de Jésus, et que vous allez perdre en commettant un gros péché!...» Et comme il tenait, toujours élevé, son crucifix, les deux adversaires s’approchèrent de lui, se tendirent la main en pleurant et Dominique les conduisit à l’église où ils se confessèrent... Que n’eût-il pas fait, ce cher petit, pour que Dieu ne fût pas offensé! «Ne lancez pas des boules de neige en étude; vous savez que Don Bosco l’a défendu», disait-il un soir d’hiver à ses camarades qui visaient de leurs projectiles l’unique poêle de l’établissement. «Qu’est-ce que ça peut bien te faire à toi?», lui clama insolemment un de ceux-ci. Et comme Dominique s’obstinait à répéter la défense de Don Bosco, l’enragé garnement lui tomba dessus à coups de pieds et à coups de poings. Dominique ne broncha pas, car, à cette seconde, il pensa à la Passion volontairement muette de son Sauveur. Ce calme souriant, cette pleine maîtrise de soi, ces hautes pensées de la foi en disent long sur la vie intérieure de cet enfant de quatorze ans. En matant ainsi les sourdes révoltes de la nature, Dominique pratiquait la seule pénitence que lui avait permise son confesseur. Comme tous les cœurs avides de sacrifice, il aurait voulu, au début, tourmenter son corps débile par le jeûne, le cilice, voire la discipline: le médecin de son âme s’y opposa formellement: «Acceptez tout simplement, lui dit-il, d’un cœur résigné, ou même joyeux, la misère de chaque jour, de quelque côté qu’elle vous tombe: c’est Dieu qui l’envoie.» Et Dominique, nous venons de le voir, accueillait avec le sourire l’épreuve de la vie commune. Au cours de ses vacances, son apostolat se poursuivait inlassablement. Dans sa campagne il instruisait les gamins de la vérité divine. Tous le suivaient, parce qu’il n’avait pas la piété renfrognée; tous l’écoutaient, parce qu’il savait parler de Dieu comme pas un autre. * * * * * Il en parlait si bien, parce qu’il conversait sans cesse avec Lui. Ce don de la prière, la mère de Don Bosco, la douce maman Marguerite, l’avait observé très vite chez Dominique. «Tu as ici, disait-elle au Bienheureux, de bien bons enfants, mais pas un ne vaut Dominique. --Et qu’en savez-vous, mère? --Je le vois sans cesse en prières. Il demeure à l’église, même après les offices; et souvent il y entraîne, pour réciter un peu de chapelet, tout un groupe d’amis. Chaque jour il s’échappe de la cour pour une visite au Saint-Sacrement. Et souvent, à prier ainsi, il en oublie son petit déjeuner du matin. Aux pieds du Tabernacle il se tient comme un ange du Paradis.» C’était vrai. Et, comme les anges du Paradis, il contemplait parfois Dieu d’un regard qui n’était pas de la terre, et, de ce colloque, il rapportait ici-bas des lumières étranges. En 1854, pendant l’épidémie de choléra qui ravagea Turin, et plus particulièrement le quartier attenant à l’Oratoire, un soir, Dominique Savio se précipita dans la chambre de Don Bosco. «Venez vite avec moi, mon Père, il y a une bonne œuvre à faire! --Où veux-tu me conduire? --Venez vite, venez vite!...» Et le prêtre de Dieu suivit l’enfant à travers le dédale des petites rues du vieux Turin, puis dans une maison où, au troisième étage, un homme agonisait. «C’est ici», dit Dominique, en frappant à la porte... et il s’en retourna à l’Oratoire. Un homme agonisait, qui avait apostasié et qui, du protestantisme, voulait revenir avant la mort à la religion de sa jeunesse. Don Bosco le réconcilia avec le Seigneur, et, quelques minutes après ce «bon larron» s’endormait dans la paix du Christ... Et jamais on ne sut comment Dominique avait entendu l’appel de cette âme de mourant; Don Bosco le lui demanda une seule fois, mais l’enfant le regarda avec un air si douloureux et pleura tellement, que jamais plus il ne chercha à savoir!... Une autre fois--c’était en 1857--Don Bosco se préparait à partir pour Rome. «Vous allez bientôt aller à Rome, mon père? demanda l’enfant. --Mais oui. --Oh! que je voudrais vous y suivre! --Pourquoi? --Pour parler au Pape. Je voudrais lui dire qu’au milieu des douleurs qui l’attendent, il ne cesse de s’occuper tout particulièrement de l’Angleterre, car Dieu prépare dans ce royaume un grand triomphe pour le catholicisme. --Comment le sais-tu? --Je vais vous le dire, mais ne le répétez pas, on se moquerait de moi. Un jour, pendant mon action de grâces après la communion, je fus surpris par une forte distraction. Il me semblait voir une vaste plaine couverte de ténèbres. Elle était remplie de gens marchant à tâtons comme des voyageurs égarés. Ce pays, me dit quelqu’un près de moi, c’est l’Angleterre. Et je vis le pape Pie IX revêtu de ses ornements pontificaux et qui allait vers cette plaine obscure, une torche enflammée à la main. Et, à mesure qu’il s’avançait les ténèbres disparaissaient, et la plaine fut éclairée comme en plein jour. Cette torche lumineuse, me dit celui qui était là, est le symbole de la foi qui doit éclairer l’Angleterre.» A Rome, quelques semaines plus tard, quand Don Bosco déroula cette vision, Pie IX le fixa d’un regard plus pénétrant et, quand il eut fini: «L’avis de cet enfant, ce songe étrange, dit-il, m’incitent à travailler encore plus énergiquement à la conversion de l’Angleterre.» * * * * * Dans cette enveloppe débile l’âme dévorait tout: il arriva donc que le corps s’effondra et, lentement, s’achemina vers sa destruction. De cette destruction très proche il eut plus que le pressentiment, la révélation sourde. Du jour de sa mort il parlait, les derniers mois, avec une certitude déconcertante. Un jour de récollection mensuelle, il lui arriva de modifier la prière finale de l’exercice avec un petit sourire charmant. «Récitons un _Pater_, un _Ave_ et un _Gloria_ pour celui d’entre nous qui mourra le premier», murmurait l’officiant. «... Pour Savio qui, de nous tous, mourra certainement le premier», rectifia-t-il gentiment. Pour prolonger un peu sa vie, les médecins pensèrent qu’il fallait lui interdire toute étude et l’envoyer respirer l’air natal. Il partit donc de chez Don Bosco, le 1er mars 1857, après deux ans et demi de séjour auprès de son maître: «Vous ne voulez pas de ma carcasse, lui dit-il sur le seuil de la porte. Cependant je ne vous aurais embarrassé que bien peu de temps. Enfin, que la volonté de Dieu soit faite! Si vous allez à Rome, souvenez-vous de ce que je vous ai dit de l’Angleterre et parlez-en au Pape. Priez pour que je fasse une bonne mort. Au revoir! En Paradis!» Il y touchait, le cher petit saint. Huit jours plus tard, à l’heure de complies, armé de la force que donnent les sacrements du grand voyage, le Viatique et l’Extrême-Onction, il s’assoupit un temps très court. A son réveil il fixa son père et sa mère qui sanglotaient au pied de son lit, et monsieur le curé qui priait. «Papa, dit-il, nous y sommes! --Je suis là, mon petit, que veux-tu? --Il est temps de prendre mon manuel de prières, papa, et de me lire les litanies de la bonne mort.» Écrasée de douleur, la vieille maman Savio s’éloigna. Le père, lui, demeura, et, coupée de sanglots, sa voix murmura les invocations suprêmes. Il n’eut pas le temps de les achever, car, soudain, une joie indicible transfigura les traits de son fils. «Oh! comme c’est beau ce que je vois!» s’écria-t-il dans une extase. Et sur ces mots il rendit son âme à Dieu, cette âme que, par ses exemples et ses leçons, un saint avait portée à ce sommet de grandeur surnaturelle. A l’automne de cette même année 1857, six mois après la mort du petit Savio, la maison de Don Bosco vit entrer un «numéro» qui, de prime abord, ne fit pas scandale, mais tout de même frappa par la singulière liberté de son allure et son tempérament dominateur. Le Bienheureux avait fait sa connaissance de la façon la plus étrange, un soir d’octobre, pendant qu’il attendait son train sur le quai de la gare de _Carmagnola_ à vingt-cinq kilomètres de Turin. Cette forte tête jouait bruyamment dans le brouillard de la nuit avec une bande de bons apôtres de son espèce, et la rencontre de cette soutane et de ce terrible gamin fut plutôt curieuse. «Qui êtes-vous pour venir ainsi couper notre partie? demanda insolemment ce galopin à Don Bosco qui, voyant cette troupe poursuivre son jeu en pleine gare, n’avait fait qu’un bond au milieu d’elle. --Un ami, qui aime aussi à jouer. Mais toi? --Moi, je m’appelle Magon, et je suis le chef de cette bande. --Parfait! Et, en temps ordinaire, que fais-tu? Quel métier exerces-tu?» Don Bosco pouvait adresser cette question, car l’enfant qui avait treize ans en paraissait bien davantage. «Mon métier? Fainéant. --Mes compliments! Et, plus tard, que comptes-tu faire? --Quelque chose, mais quoi, voilà! --Elle te plaît tant que ça la vie que tu mènes? --Non certes: plus d’un de mes compagnons a déjà fini en prison; un jour, ce sera mon tour. Mais que puis-je faire autre? Papa est mort, maman est pauvre: qui voudrait s’occuper de moi? --Écoute, mon petit Michel, dit Don Bosco avec un accent particulièrement affectueux, accepte cette médaille--la médaille de Marie-Auxiliatrice dont le Bienheureux inondait le Piémont,--porte-la à ton bon curé, et dis-lui qu’il donne de tes nouvelles au prêtre qui te l’a remise. Je ne t’en dis pas davantage: mon train arrive.» Deux jours après, Don Bosco recevait le mot suivant: Ce petit Magon, dont vous désirez des nouvelles, est orphelin de père. La mère, occupée à gagner le pain de chaque jour pour eux deux, ne peut le suivre: alors c’est la rue qui l’éduque. Intelligence remarquable, mais dissipation non moins rare. Elle l’a déjà fait mettre plusieurs fois à la porte de l’école. Il vient toutefois d’achever avec succès sa troisième année primaire. Je crois à son bon cœur et sa moralité doit être à peu près intacte. Mais on ne peut arriver à mater ce terrible caractère. En classe comme au catéchisme, c’est le désordre qui entre avec lui. Quand il n’est pas là, tout est calme; quand il s’en va, tout rentre dans l’ordre. Son âge, sa pauvreté et même sa nature le rendent digne de sympathie. Je le recommande à votre charité. Quelques jours plus tard, Michel Magon, admis par Don Bosco dans son établissement, y faisait son entrée. * * * * * L’acclimatation de cette plante sauvage fut rude. Le milieu était si différent! Et puis, ce règlement, cette discipline paternelle, mais réelle, ces exercices de piété, tout cela donnait sur les nerfs à cet enfant de la nature, élevé sur les grands chemins. Agacement d’un côté, et honte de l’autre, car, instinctivement, il se sentait comme en marge de cette existence de piété, de travail, d’obéissance, et il ne voyait pas le moyen d’emboîter le pas à cette petite troupe. Une chose surtout le chiffonnait: l’assiduité de ses camarades aux sacrements. Il les enviait, eût brûlé de les imiter, mais quelque chose l’en empêchait, que le regard aigu de Don Bosco eut vite fait de découvrir. «Pourquoi es-tu triste, mon petit Michel? lui décocha-t-il un jour à brûle-pourpoint. --Je ne saurais vous le dire; ou plutôt je ne sais par où commencer. --Un mot pour me mettre sur la voie. --Eh bien voilà: je n’ai pas la conscience tranquille. --Je vois ce que c’est. Des péchés pas confessés, ou des péchés mal confessés. Alors, viens te purifier le cœur demain. Soulagé de ce poids, tout ira bien après. --Oui, mais comment faire? Comment me rappeler tout ça? --La belle affaire! Tu diras simplement à ton confesseur que tu as quelque chose de pas bien net sur la conscience depuis telle époque. Il te posera des questions et tu n’auras qu’à répondre par oui et non. Tu verras comme c’est facile.» L’enfant suivit le conseil, et cette confession marqua le changement complet de sa vie. * * * * * Elle fut totalement retournée, sinon en acte, au moins dans l’intention formelle de cette petite tête volontaire. Et c’est ce qui importe, aux yeux de Dieu et des anges, bien plus que le triomphe immédiat de telle habitude nouvelle sur telle autre. Hier, Michel était querelleur, impétueux, violent; pour un rien il sautait à la tête de son partenaire. Désormais on le vit doux, composé, souriant. Si par moments l’ancienne nature s’échappait en saillies de colère, un mot de ses maîtres, un simple signe le ramenaient à ses bons propos, et il allait jusqu’à demander pardon sur l’heure au compagnon un peu... secoué. Hier, il se montrait d’un égoïsme entier, ramenant tout à soi, disposant tout en vue du triomphe de son orgueil. Aujourd’hui, c’était le plus serviable des camarades, prêt à toute espèce de service. Sa gentillesse s’offrait, dans un sourire, aussi bien à écrire des lettres pour ses compagnons, qu’à leur répéter une explication de classe; aussi bien à balayer le dortoir et servir à table, qu’à brosser les habits et vider les cuvettes de ses amis; aussi bien à enseigner le catéchisme et le solfège, qu’à amuser les «nouveaux» attristés; aussi bien à céder ses échasses ou sa balle à qui brûlait de les avoir, qu’à passer ses gants au camarade couvert d’engelures. Hier, c’était le joueur le plus passionné. Il suffisait qu’il entrât dans une partie pour y allumer la vie et triompher sans effort. Aujourd’hui, on le retrouvait tel quel, mais, au signal de la cloche, toute son ardeur tombait brusquement, et c’était le plus recueilli des élèves qui entrait en étude. Hier, à Carmagnola, on n’eût pas trouvé un plus franc paresseux et un plus grand «chahuteur» que Magon. Aujourd’hui, il se reprochait la perte d’une minute de temps. Il en vint un jour à demander à Don Bosco la permission de faire vœu de ne pas perdre une seconde de travail. Hier, à la chapelle, les exercices de piété lui donnaient des nausées; il ne pouvait tenir en place dans son banc et louchait sans cesse du côté de la sortie. Aujourd’hui ses meilleurs instants, il les passait au pied du Tabernacle, plongé dans une oraison que nul n’arrivait à troubler. Il communiait chaque matin; il purifiait son cœur chaque semaine. Sa délicatesse de conscience le poussait même à vouloir se confesser tous les quatre ou cinq jours. Son directeur l’arrêta sur cette pente du scrupule. Hier, au village natal, il volait à la moindre occasion de mal, exposant son âme sans la moindre hésitation. Aujourd’hui, il doutait tellement de sa vertu, tremblait si fortement en face du danger, qu’il renonça courageusement à passer ses vacances à la maison paternelle. Il avait trop peur de retrouver les compagnons, les occasions, les périls mortels de jadis. Hier, sa parole ne rougissait d’aucune hardiesse, et ses propos, par moments, frisaient l’inconvenance. Aujourd’hui la moindre conversation légère jetait son âme en émoi. Un soir, qu’un cercle de ses compagnons tenait, dans un coin de la cour, des discours indignes, l’ancien chef de bande de Carmagnola se réveilla: se plantant deux doigts en bouche, il tira, comme jadis, de son gosier un sifflement aussi étourdissant que prolongé, qui, jetant le trouble dans les propos et les consciences, arrêta net le scandale. Hier, le cadet de ses soucis était bien la pureté de son âme. Pensait-il seulement qu’il en avait une? Aujourd’hui il l’entourait de soins diligents pour lui assurer tout l’éclat de l’innocence recouvrée. Les conseils qu’il envoyait à un ami, qui lui avait demandé les moyens de se défendre du vice, il les pratiquait d’abord lui-même: fuite des mauvais camarades, fuite de l’oisiveté, traitement rigoureux du corps et de ses exigences, prière abondante surtout à la Très Sainte Vierge, fréquentation des sacrements. * * * * * L’étonnante transformation de cette nature d’enfant ne s’accomplit pas, répétons-le, en un tournemain. Au lendemain de sa conversion, Michel se retrouva ce qu’il était la veille: mais il avait vu ce qu’il devait être, et il savait à quelles sources puiser l’énergie nécessaire à ce redressement. Cette lumière et cette force allaient lui suffire pour combattre sans arrêt, sinon sans défaites, les mouvements mauvais de l’ancien chef de bande, et finalement les réduire. A maintes reprises--qui donc en douterait?--la nature tenta de reprendre ses droits. Plus d’une fois elle fut encore victorieuse, mais peu à peu ses triomphes s’espacèrent, et, enfin, elle se vit condamnée à rugir, impuissante, au fond de ce cœur dompté. Il est charmant ce trait raconté par Don Bosco, son unique témoin, car il témoigne tout à la fois et des progrès réalisés par l’enfant, et des surprises que lui ménageaient parfois ses vieilles habitudes mal endormies, et de la promptitude avec laquelle, maintenant, son âme généreuse réagissait. Ce soir-là Don Bosco, qui s’était fait accompagner à travers Turin par le petit Michel, revenait paisiblement à son logis, au quartier du Valdocco, quand, au milieu de la place la plus grouillante de la ville, place du Château-Royal, il vit soudain Magon le planter là pour foncer sur un grand garçon qui venait de blasphémer. A entendre l’insulte au nom divin, le sang du petit n’avait fait qu’un tour, et, sans songer à la robustesse du gaillard, il lui avait administré une paire de gifles retentissantes, accompagnées de cette explication: «Est-ce ainsi qu’on traite le nom du Seigneur?» Remis de son émoi et honteux de l’affront, l’espèce de voyou réagit avec violence et tomba à bras raccourcis sur Michel. Il était notoirement plus robuste, et, malgré la défense courageuse de l’enfant, il n’en aurait fait qu’une bouchée, si Don Bosco ne s’était entremis de force entre les deux belligérants, et n’avait par ses manières conciliantes ramené un certain calme dans ces deux cœurs diversement passionnés. Et le père et l’enfant reprirent leur chemin pour gagner leur logis. L’irritation tombée, Michel était maintenant tout honteux de son geste impétueux, de sa brutale intervention. Il l’avoua à Don Bosco, qui n’eut aucune peine à le persuader qu’en pareille occurrence les bonnes paroles obtiennent plus que les poings solides. Ce conseil et cent autres que lui donnait, en face de l’occasion, le père de son âme, ce sauveur de sa jeunesse, comme il les enfouissait jalousement au fond de son cœur, et quelle gratitude il en gardait à celui, qu’après Dieu il aimait plus que tout! «Que de fois, écrivait Don Bosco, je l’ai senti me presser affectueusement la main, tandis que, les larmes aux yeux, il me confiait: «Je ne sais comment vous exprimer ma gratitude pour le soin que vous prenez de moi. J’essaierai de vous payer en priant le bon Dieu de bénir vos fatigues.» Il était payé de tout et largement, le grand éducateur, quand il voyait ses fils gravir avec cet élan les pentes les plus rudes de la vie chrétienne, quand il assistait, comme un certain soir d’octobre, en colonie de vacances, aux Becchi, à telle scène émouvante, qu’il a racontée lui-même. Tout son petit monde était déjà monté au dortoir, situé au grenier de la maison de son frère, et Don Bosco, dans le calme de la nuit, finissait son bréviaire, quand, sous sa fenêtre, un sanglot troubla le silence. Avec mille précautions il s’approcha de la croisée et il vit Magon, assis en un coin de l’aire, face au logis, pleurant à chaudes larmes en fixant l’astre des nuits, qui montait lentement au ciel bleuté. «Qu’as-tu, Michel? Tu te sens mal?» Silence du petit, embarrassé, gêné d’avoir été surpris dans son effusion. «Allons, mon petit Michel, dis-moi ce que tu as. --Oui, c’est vrai, je pleure, je pleure parce que je songe que, depuis des siècles et des siècles, cet astre éclaire avec docilité, aux heures voulues de Dieu, les ténèbres de la terre, tandis que moi, j’ai tant de fois désobéi aux ordres de mon Créateur, et l’ai offensé de mille façons!» Et un nouveau sanglot secoua la poitrine du petit pénitent. Pareils sentiments, un tableau comme celui-ci, on ne les commente pas. La pensée, longuement, demeure sous son charme ineffable, et, en rapprochant cette scène et ses deux personnages de l’autre scène, la rencontre en gare de Carmagnola, deux ans plus tôt, on songe: «Quel chemin parcouru! Et quelle éducation que celle qui arrive, en si peu de temps, à transformer si profondément des cœurs déjà adonnés au mal!» * * * * * Cette fleur de pénitence était mûre pour s’épanouir aux jardins célestes. Elle végéta encore trois mois sur terre, mais, par un soir de janvier, elle se courba sur sa tige. Déjà, à la veille du jour de l’an, Michel avait eu le pressentiment très net de sa fin prochaine. Don Bosco, au petit mot du soir, avait engagé ses fils à bien commencer l’année, cette année, disait-il, que nul d’entre nous n’est sûr de pouvoir achever. En disant ces mots, le Bienheureux caressait la tête du petit Michel, qui se tenait à ses côtés. «J’ai compris, dit l’enfant: l’avis est pour moi; il faut que je me prépare au grand voyage.» On sourit du propos; mais le petit Magon commença à songer sérieusement à son départ, sans perdre pour cela une once de sa joie coutumière. Il ne se trompait pas. Le 19 janvier il se mit au lit, tourmenté par un mal d’intestins qui, depuis sa petite enfance, l’affligeait fréquemment. On crut que ce ne serait rien, mais vingt-quatre heures plus tard une phtisie galopante se déclarait. Le soir même, tout espoir était perdu. Alors on put assister à la plus enviable des morts, celle du chrétien repentant, dont l’âme, purifiée par la pénitence, semble avoir recouvré une seconde innocence, et s’élance comme d’instinct au royaume de la pureté. A son chevet, en cet instant suprême, Don Bosco priait. L’enfant l’avait voulu tout près de lui pour la lutte dernière. Mais il n’y eut pas de lutte. La mort du petit Magon fut la chose du monde la plus douce, la plus souriante, la plus émouvante... «Michel, ta mère repose à côté: veux-tu que je la réveille pour assister à tes derniers moments? interrogea Don Bosco. --Oh non! Épargnez-lui cette douleur. Demain, quand elle me verra étendu sur ma couche, vous lui demanderez pardon pour moi des peines que je lui ai causées; vous lui direz que je suis mort repenti et que je l’attends au Paradis. --Quel souvenir laisses-tu à tes compagnons? --De faire toujours de bonnes confessions. --A cet instant quelle est la pensée qui te console le plus? --Le souvenir de tout ce que j’ai fait pour honorer la Sainte Vierge. --Veux-tu te charger d’une commission pour Elle? --Mais certes! --Alors, à peine arrivé en Paradis, salue-la avec infiniment de respect de notre part à tous, et dis-lui qu’elle protège si bien les enfants de cette maison, que nul d’entre eux n’ait à perdre son âme. --Comptez sur moi, mon père, votre commission sera faite.» Fatigué de ce court dialogue, il sembla s’assoupir un instant. Comme son pouls s’affollait, annonçant la fin toute proche, on commença à réciter le _Proficiscere_. Au milieu de la prière liturgique, que son âme suivait attentivement, le petit Michel parut sortir de sa torpeur, et, tourné vers Don Bosco: «Dans quelques instants je serai aux pieds de la Sainte Vierge et je lui ferai votre commission... Dites à mes camarades que je les attends tous au Paradis...» Puis il étreignit le crucifix, qu’il baisa ensuite trois fois... Puis il murmura: «Jésus, Marie, Joseph, je remets mon âme entre vos mains.» Puis il sourit, très doucement... Et l’âme du petit chef de bande de Carmagnola s’envola au sein de Celui qui a dit: «_Il y aura plus de joie au ciel pour la brebis retrouvée que pour tout le reste du troupeau demeuré fidèle._» C’était le 21 janvier 1859, vers les onze heures du soir. TABLE DES MATIÈRES Introduction 7 CHAPITRE PREMIER Un grand Éducateur 17 Esquisse biographique du Bienheureux.--Son originalité comme éducateur.--Les sources de sa pédagogie.--Les résultats de sa méthode. CHAPITRE II Le système préventif en éducation 47 Exposé des deux méthodes d’éducation: répressive et préventive.--Quatre avantages découlant de cette dernière.--Deux tableaux de la vie de collège synthétisant ces thèses.--Le chapitre des punitions: principe général dont elles doivent s’inspirer; caractères qu’elles doivent revêtir.--L’esprit de famille à réaliser: idéal fixé à cette éducation. CHAPITRE III De la liberté en éducation 61 Pour passer entre le double écueil de l’excessive rigueur et de l’extrême liberté, Don Bosco fait une large place à la liberté de l’enfant.--Raisons de sa préférence pour cette manière d’agir.--Application du système, à la chapelle, en cour, en classe, à l’atelier, au patronage.--Moyens employés par le Saint pour éduquer la liberté de l’enfant.--Avantage d’une telle méthode.--Rôle du maître dans cette culture de la liberté.--Résultats de ce système, qui copie de bien près les menées de la grâce dans les âmes. CHAPITRE IV De la joie en éducation 73 La maison d’éducation doit baigner dans la joie.--Le Saint la veut partout, même à la chapelle.--Les bienfaits de la gaîté.--Sources de la joie chrétienne au collège.--L’aboutissant normal de cette éducation joyeuse. CHAPITRE V De l’autorité en éducation 93 Au nom de quoi le maître doit-il commander à l’enfant?--Ni au nom de la force, ou de la crainte, autant que possible; au nom de la raison et de la foi, dès qu’il se peut; et, en attendant, au nom de la charité et de l’amour.--Ce qu’il faut entendre en éducation par ce mot trop profané.--Résultats consolants de cette manière d’agir. CHAPITRE VI De la piété en éducation 105 Quatre traits qui distinguent la piété salésienne.--Importance de la confession dans le système salésien d’éducation.--L’Eucharistie et la dévotion à la Mère de Dieu, double rempart de toute vertu.--La société, l’école et la famille, jadis conseillères du bien, devenues souvent complices du mal.--La vertu du jeune homme, plus tentée et moins protégée, doit donc endosser la double cuirasse de la foi et de la piété.--Importance de la première éducation chrétienne: elle survit à elle-même, se retrouve aux heures difficiles et finit par sauver les âmes. CHAPITRE VII Péché originel et éducation 119 Le péché originel, admis ou nié, est à la base de tout système d’éducation.--Exposé du Jansénisme, déclarant la nature complètement viciée par lui; conséquences illogiques de ce système en éducation.--Exposé des théories de Rousseau, déclarant la nature foncièrement bonne: conséquences pratiques de cette vue fausse, en éducation.--Persistance actuelle de cette double théorie.--Originalité et sagesse de la méthode du saint, qui, passant entre ces deux excès, ne voulait être, pour l’enfant, ni le tyran de sa volonté, ni le témoin passif de son jeu, mais le collaborateur indispensable de sa jeune activité un peu folle. CHAPITRE VIII Nil novi sub sole 135 Recueil de pensées qui, depuis les Évangiles jusqu’à Mgr Dupanloup, expriment la même façon de voir par rapport à l’éducation de la jeunesse. CHAPITRE IX Deux fleurs de Paradis écloses au jardin de Don Bosco 155 _Dominique Savio_, ou l’innocence conservée. _Michel Magon_, ou l’innocence recouvrée. LYON.--IMPRIM. E. VITTE, 18, RUE DE LA QUARANTAINE.--7.106 *** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PÉDAGOGIE D'UN SAINT *** Updated editions will replace the previous one—the old editions will be renamed. Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright law means that no one owns a United States copyright in these works, so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United States without permission and without paying copyright royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to copying and distributing Project Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you charge for an eBook, except by following the terms of the trademark license, including paying royalties for use of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for copies of this eBook, complying with the trademark license is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports, performances and research. Project Gutenberg eBooks may be modified and printed and given away—you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the trademark license, especially commercial redistribution. START: FULL LICENSE THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free distribution of electronic works, by using or distributing this work (or any other work associated in any way with the phrase “Project Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full Project Gutenberg™ License available with this file or online at www.gutenberg.org/license. Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works 1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg™ electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to and accept all the terms of this license and intellectual property (trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy all copies of Project Gutenberg™ electronic works in your possession. 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