The Project Gutenberg eBook of Le Legs de 30.000 dollars et autres contes This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook. Title: Le Legs de 30.000 dollars et autres contes Author: Mark Twain Translator: Michel Epuy Release date: September 24, 2023 [eBook #71715] Language: French Original publication: Paris: Mercure de France, 1919 Credits: Véronique Le Bris, Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)) *** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LEGS DE 30.000 DOLLARS ET AUTRES CONTES *** LE LEGS DE 30.000 DOLLARS DU MÊME AUTEUR CONTES CHOISIS, traduits par Gabriel de Lautrec et précédés d’une étude sur l’humour 1 vol. EXPLOITS DE TOM SAWYER DÉTECTIVE ET AUTRES NOUVELLES, traduits par François de Gail 1 vol. UN PARI DE MILLIARDAIRES, ET AUTRES NOUVELLES, traduits par François de Gail 1 vol. LE PRÉTENDANT AMÉRICAIN, roman traduit par François de Gail 1 vol. PLUS FORT QUE SHERLOCK HOLMÈS, traduit par François de Gail 1 vol. LE CAPITAINE TEMPÊTE, ET AUTRES CONTES, traduits par Gabriel de Lautrec 1 vol. LES PETERKINS, ET AUTRES CONTES, traduits par François de Gail 1 vol. MARK TWAIN Le Legs de 30.000 dollars _ET AUTRES CONTES_ TRADUITS ET PRÉCÉDÉS D’UNE ÉTUDE SUR L’AUTEUR PAR MICHEL EPUY CINQUIÈME ÉDITION [Illustration: colophon] PARIS MERCURE DE FRANCE XXVI, RUE DE CONDÉ, XXVI MCMXIX JUSTIFICATION DU TIRAGE Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays. MARK TWAIN (SAMUEL CLEMENS) En 1835, toutes les régions situées à l’ouest du Mississipi ne possédaient guère plus de cinq cent mille habitants blancs au lieu des vingt-deux millions qui s’y trouvent aujourd’hui. Dans ces espaces immenses et à peu près inexplorés, les États-Unis ne comptaient que deux «États» organisés et policés, la Louisiane et le Missouri; tout le reste était «territoire» sans limite fixe et sans gouvernement. Deux villes seulement, la Nouvelle-Orléans et Saint-Louis, groupaient quelques milliers d’habitants, et si l’on excepte la Nouvelle-Orléans, qui est d’ailleurs à l’Orient du fleuve, on peut dire qu’il n’y avait dans ces vastes régions qu’une seule ville, Saint-Louis, qui fut longtemps la Métropole, la reine, le Paris de ces pays... Or Saint-Louis n’avait alors que 10.000 habitants. C’est dans ces solitudes, en un petit hameau perdu (Florida, du district de Missouri), que naquit Samuel Langhorne Clemens, le 30 novembre 1835. Ses parents s’étaient aventurés jusque-là pour profiter des grandes occasions qui devaient fatalement se produire en ces pays neufs, mais le hasard déjoua tous leurs plans, et, soixante ans après leur séjour à Florida, le hameau ne comptait pas plus de cent vingt-cinq habitants. Quand nous entendons parler de villes qui se fondent et se peuplent de vingt mille habitants en quelques mois, quand nous lisons les récits de ces miraculeuses fortunes réalisées dans ce Far-West en moins de dix ans, il semble que tous ceux qui s’y rendirent autrefois auraient dû arriver inévitablement à quelque résultat... Mais il n’en fut pas ainsi, et les parents de Mark Twain paraissent avoir passé à côté de toutes les merveilleuses occasions qui se multipliaient en vain sous leurs pas. Ils auraient pu acheter tout l’emplacement où s’élève aujourd’hui la ville de Chicago pour une paire de bottes. Ils auraient pu élever une ferme à l’endroit où s’est formé le quartier aristocratique de Saint-Louis... Au lieu de cela, ils vécurent quelque temps à Columbia, dans le Kentucky, dans une petite propriété que cultivaient leurs six esclaves, puis se rendirent à Jamestown, sur un plateau du Tennessee. Quand John Marshall Clemens prit possession de 80.000 acres de terres sur ce plateau, il crut que sa fortune était faite... mais les chemins de fer et les villes semblaient prendre plaisir à éviter les possessions de la famille Clemens. Elle émigra encore, alla d’abord à Florida,--qui semblait appelé à de grandes destinées au temps de la Présidence de Jackson;--puis enfin en un autre hameau qui s’appelait Hannibal. Si Samuel Clemens naquit dans une famille pauvre, il hérita du moins d’un sang pur. Ses ancêtres étaient établis dans les États du Sud depuis fort longtemps. Son père, John Marshall Clemens, de l’État de Virginie, descendait de Gregory Clemens, un des juges qui condamnèrent Charles Iᵉʳ à mort. Un cousin du père de Twain, Jérémiah Clemens, représenta l’État d’Alabama au Congrès, de 1849 à 1853. Par sa mère, Jane Lampton (ou mieux Lambton), le jeune Twain descendait des Lambton de Durham (Angleterre), famille qui possède la même propriété depuis le douzième siècle jusqu’aujourd’hui. Quelques représentants de cette famille avaient émigré de bonne heure en Nouvelle-Angleterre, et, leurs descendants s’étant aventurés toujours plus loin dans les terres inexplorées, Jane Lampton était née dans quelque hutte en troncs d’arbres du Kentucky. Cet État passait alors pour une pépinière de jolies filles, et tout porte à penser que la jeune maman de Mark Twain joignit de grandes qualités de cœur et d’esprit à sa remarquable beauté. John Marshall Clemens avait fait des études de droit en Virginie et il exerça pendant quelque temps les fonctions de juge de comté (juge de paix) de Hannibal. Ce fut le seul maître du jeune Samuel, et lorsqu’il mourut, en mars 1847, Twain cessa d’étudier. Il avait été jusqu’alors assez chétif et son père n’avait pas voulu le surmener, bien qu’il eût été fort désireux de donner une solide instruction à ses enfants. Ce fut assurément une bonne chose pour Twain de ne pas subir l’empreinte uniforme de la culture classique. Ce sont les hommes, les livres, les voyages et tous les incidents d’une vie aventureuse qui ont formé son esprit, et c’est par là sans doute qu’il acquit ce tempérament si unique, personnel et original. Après la mort de son père, il entra dans une petite imprimerie de village où son frère aîné Orion dirigeait, composait et fabriquait de toutes pièces une petite feuille hebdomadaire. L’enfant de 13 ans fut employé un peu dans tous les «services» et, en l’absence de son frère, il se révéla journaliste de race en illustrant ses articles au moyen de planches de bois grossièrement gravées à l’aide d’une petite hachette. Le numéro où parurent ces illustrations éveilla l’attention de tous les lecteurs du village, mais «n’excita nullement leur admiration», ajouta son frère en racontant l’incident. Dès son jeune âge, Samuel avait témoigné d’un tempérament fort aventureux. Avant d’entrer à l’imprimerie de son frère, il fut retiré trois fois du Mississipi et six fois de la Rivière de l’Ours, et chaque fois il avait bien manqué y rester: mais sa mère, douée d’une imperturbable confiance en l’avenir, avait simplement dit: «Les gens destinés à être pendus ne se noient jamais!» Vers dix-huit ans, le jeune Clemens commença à se trouver trop à l’étroit dans ce petit village d’Hannibal. Il partit et alla d’imprimerie en imprimerie à travers tous les États de l’Est. Il vit l’exposition de New-York en 1855, visita Boston et d’autres villes, vivant de rien, travaillant quelques semaines dans les imprimeries où il parvenait à s’embaucher. A la fin, à bout de ressources, il rentra chez lui, travailla dans quelques autres imprimeries à Saint-Louis, Muscatine et Keokuk jusqu’en 1857. Ce fut à ce moment qu’il changea de métier pour la première fois: il obtint de son ami Horace Bixby la faveur de devenir son élève... Horace Bixby était pilote sur le Mississipi. Le charme de cette existence paresseuse sur les eaux tranquilles du fleuve attirait le jeune homme et il en devait garder toute sa vie une empreinte indélébile. Dans _Tom Sawyer_, _Huckleberry Finn_, _La Vie sur le Mississipi_, Twain a abondamment parlé de ce beau métier rendu inutile maintenant par les progrès de la civilisation. Assurément, les grands traits innés d’un caractère se développent toujours et malgré toutes les circonstances, mais on est en droit de se demander ce que serait devenue la gaieté communicative et gamine de Twain s’il avait été élevé à Ecclefechan au lieu de l’être à Hannibal, et en quoi se serait métamorphosée la gravité de Carlyle s’il avait passé sa jeunesse à Hannibal et non à Ecclefechan... Il y a cinquante ans, un pilote sur le Mississipi était un grand personnage. D’une habileté consommée, il était maître absolu du bord, et à ce moment-là un vice-président des États-Unis ne gagnait pas plus que lui. C’était une très haute position, mais fort difficile à acquérir; et Samuel Clemens dut s’imposer un incroyable labeur, un travail auprès duquel la préparation au doctorat en philosophie n’est rien. Pour apprécier à sa juste valeur l’éducation d’un pilote, il faut lire toute _la Vie sur le Mississipi_... mais peut-être ce petit extrait pourra-t-il donner une faible idée d’un des éléments de cette éducation: la culture intensive de la mémoire: «Il y a une faculté qu’avant tout autre un pilote doit posséder et développer d’une façon intense, c’est la mémoire. Il n’est pas suffisant d’avoir une bonne mémoire, il faut l’avoir parfaite. Le pilote ne saurait avoir la moindre défaillance du souvenir ou le moindre doute sur tel ou tel point du métier, il lui faut toujours _savoir_ clairement et immédiatement. Quel mépris aurait accueilli le pilote d’autrefois s’il avait prononcé un faible «Je crois» ou «Peut-être» au moment où il fallait une décision prompte et une assurance résolue! Il est très difficile de se rendre compte du nombre infini de détails qu’il faut avoir présents à l’esprit quand on conduit un bateau le long du fleuve encombré, à travers des passes instables et par des fonds mouvants. Essayez de suivre une des rues de New-York en observant les détails de chaque maison, la disposition, la couleur, la nature des murs, des portes, des fenêtres, le caractère de chaque magasin, l’emplacement des bouches d’égout, etc., etc. Tâchez de vous souvenir de tous ces détails au point d’être capable de les retrouver immédiatement par la nuit la plus noire... Imaginez maintenant que vous faites la même étude pour une rue de plus de 4.000 kilomètres de longueur, et vous aurez une idée encore très atténuée de tout ce que doit savoir un pilote du Mississipi. De plus, il faut se dire que chacun de ces détails change constamment de place suivant une certaine loi et suivant certaines conditions climatériques... Vous comprendrez peut-être alors ce que peut être la responsabilité d’un homme qui doit connaître tout cela sous peine de mener un bateau et des centaines de vies à la perdition. «Je crois, continue Mark Twain, que la mémoire d’un pilote est une merveille. J’ai connu des personnes capables de réciter l’Ancien et le Nouveau Testament d’un bout à l’autre, en commençant par l’Apocalypse aussi bien que par la Genèse, mais je proclame que ce tour de force n’est rien relativement au travail que doit déployer à chaque instant un bon pilote.» Le jeune Clemens s’exerça et étudia longtemps; il reçut enfin son brevet de pilote, eut un emploi régulier et se considérait comme établi lorsque éclata la guerre civile qui brisa cette jeune carrière. La navigation commerciale sur le Mississipi cessa complètement, et les petits bateaux de guerre, les canonnières noires, remplacèrent les grands paquebots blancs dont les pilotes avaient été les maîtres incontestés. Clemens se trouvait à la Nouvelle-Orléans lorsque la Louisiane se sépara des autres États; il partit immédiatement et remonta le fleuve. Chaque jour son bateau fut arrêté par des canonnières, et pendant la dernière nuit du voyage, juste en aval de Saint-Louis, sa cheminée fut coupée en deux par des boulets tirés des baraquements de Jefferson. Élevé dans le Sud, Mark Twain sympathisait naturellement avec les Esclavagistes. En juin, il rejoignit les Sudistes dans le Missouri et s’enrôla comme second lieutenant sous les ordres du général Tom Harris. Sa carrière militaire ne dura que deux semaines. Après avoir échappé de peu à l’honneur d’être capturé par le colonel Ulysse Grant, il donna sa démission, prétextant une trop grande fatigue. Dans ses œuvres, Twain n’a jamais parlé de cette courte expérience qu’avec ironie et il l’a présentée souvent comme un épisode burlesque, mais si l’on en croit les rapports officiels et la correspondance des généraux Sudistes, il se serait très valeureusement conduit... Ce n’est donc pas le courage qui lui manqua... Il vaut mieux penser que ses sympathies esclavagistes n’étaient que superficielles et qu’en lui se cachaient des sentiments de justice et d’humanité auxquels il se décida à obéir. C’est du reste ce qui lui est arrivé constamment durant tout le reste de sa vie: jamais il ne consentit à avouer les élans de son grand cœur et il cacha constamment ses bonnes actions sous le voile de son ironie, masquant le sanglot par le rire... Mais revenons à la biographie. Son frère Orion, étant _persona grata_ auprès des ministres du Président Lincoln, réussit à se faire nommer premier secrétaire du territoire de Névada. Il offrit aussitôt à son cadet de l’accompagner en qualité de secrétaire privé, avec «rien à faire, mais sans traitement». Les deux frères partirent ensemble et firent un magnifique voyage à travers la Prairie. Pendant toute une année, Mark Twain parcourut en explorateur et chasseur les territoires avoisinant les mines d’argent de Humboldt et d’Esmeralda. C’est à ce moment qu’il fit ses premiers débuts d’écrivain. Il envoya quelques lettres au journal de la ville la plus proche, à l’_Entreprise Territoriale_ de Virginia City. Cela attira l’attention du propriétaire du journal, M. J. T. Goodman, qui lui demanda une correspondance régulière. Les lettres du jeune Clemens firent une certaine sensation... Il ne s’agissait alors que de l’organisation de ces contrées incultes et non policées, mais dans ses lettres hebdomadaires, Samuel Clemens disait si rudement leur fait aux législateurs et aux aventuriers que, à chaque séance du Conseil d’État, un nouveau scandale éclatait, chaque député se voyant véhémentement accusé de quelque énormité... Voyant cela, le correspondant de l’_Entreprise Territoriale_ redoubla ses coups et se décida à signer ses chroniques; il adopta comme pseudonyme le cri par lequel on annonçait autrefois la profondeur des eaux en naviguant sur le Mississipi: _Mark three! Quarter twain! Half twain! Mark twain!_[A]. A cette époque le duel était fort répandu, et toujours sérieux. L’arme était le revolver de marine Colt. Les adversaires étaient placés à quinze pas et avaient chacun six coups; ils se blessaient presque toujours mortellement. Or, Mark Twain, dont les articles suscitaient beaucoup de colères, eut une querelle avec M. Laird, directeur du journal l’_Union_ de Virginia City, et une rencontre fut jugée nécessaire. Aucun des deux combattants n’était bien fort au revolver; aussi se mirent-ils tous deux à s’exercer activement. Mark Twain tiraillait dans les bois, sous la direction de son second, lorsqu’on entendit les coups de feu de l’adversaire, qui s’exerçait non loin de là. Le compagnon de Twain lui prit alors son arme et à trente mètres abattit un oiseau... L’adversaire survint alors, vit l’oiseau, demanda qui l’avait tué. Le second de l’humoriste déclara que c’était Twain... et M. Laird, après quelques instants de réflexion, offrit des excuses publiques. Cet incident eut des conséquences importantes. Les duellistes étaient pourchassés avec rigueur, et, apprenant qu’il était recherché par la police, Twain dut fuir jusqu’en Californie. A San-Francisco, il trouva un poste de rédacteur au _Morning Call_, mais ce travail routinier ne lui convenait pas et il alla tenter la fortune auprès de mines d’or. Il ne découvrit heureusement aucun filon précieux, et sut échapper à la terrible fascination qui retient tant de milliers d’hommes dans les abominables baraquements des placers. De retour à San-Francisco, trois mois après, il écrivit encore quelques lettres à son ancien journal de Virginie, puis accepta d’aller étudier la question de la culture de la canne à sucre à Hawaï pour le compte du journal l’_Union_ de Sacramento. Ce fut à Honolulu qu’il accomplit son premier exploit de journaliste. Le clipper _Hornet_ avait fait naufrage et arrivait à Honolulu avec quelques survivants qui avaient vécu de quelques boîtes de conserves pendant quarante-trois jours. Mark Twain leur fit raconter leurs aventures, travailla toute le nuit et envoya dès le lendemain à son journal un merveilleux récit du naufragé. Ce récit arrivé le premier à San-Francisco, fit sensation, et l’_Union_ en témoigna sa reconnaissance à Mark Twain en décuplant ses honoraires ordinaires. Après avoir passé six mois dans les îles Sandwich, Mark Twain revint en Californie et fit sur son voyage quelques conférences qui furent bien accueillies. En 1867, il se rendit dans l’Amérique Centrale, traversa l’isthme de Panama, revint dans les États de l’Est et accepta d’accompagner un pèlerinage de Quakers en Terre-Sainte, en qualité de correspondant de l’_Alta California_ de San-Francisco. Il visita alors les principaux ports Méditerranéens et la Mer Noire. C’est de ce voyage qu’est née la principale inspiration des _Innocents à l’Étranger_, le livre qui assura la célébrité de Mark Twain. Il avait déjà écrit, il est vrai, la _Grenouille Sauteuse_, cette histoire d’une bonne farce bien yankee, mais ce fut cette peinture des _Innocents à l’Étranger_ qui éveilla l’attention. Un critique digne de foi affirme que les cent mille exemplaires--auxquels rêve tout romancier--se vendirent en un an. Les quatre années suivantes furent consacrées à des tournées de conférences: travail désagréable, mais lucratif. Mark Twain a toujours eu horreur de s’exhiber sur une plate-forme quelconque, et cependant c’est à cet exercice qu’il dut de gagner si vite la faveur du public. Il fit partie, avec Henry Ward Beecher, d’un petit groupe d’hommes que chaque municipalité de petite ville recherchait à tout prix et dont le nom seul assurait la réussite d’une série de conférences. La tournée qui comprenait la Cité des Quakers eut un résultat heureux et important. Par son frère, qui faisait partie de la bande, M. Samuel Clemens fit la connaissance de Miss Olivia L. Langdon, et il en résulta, en février 1870, le plus gentil mariage que l’on puisse rêver. Quatre enfants naquirent de cette union. Le premier ne vécut que deux ans. Le second, une fille, Suzanne-Olivia, douée d’une intelligence remarquable, mourut à l’âge de vingt-quatre ans. Deux autres filles naquirent en 1874 et en 1880. L’une d’elles, qui avait toujours vécu avec son père, est morte dans son bain en 1909, moins d’un an avant Mark Twain lui-même. Après son mariage, Twain résida d’abord à Buffalo, dans une propriété que M. Langdon avait donnée à sa fille en cadeau de noces. Il acheta une part d’administrateur dans un journal quotidien, l’_Express de Buffalo_, auquel il collabora activement. Mais ce travail au jour le jour ne lui convenait pas et ce fut là sa dernière incursion dans le domaine du journalisme. Au bout d’une année, il renonça à ses fonctions; désormais assuré de gagner tout l’argent qu’il voudrait en écrivant à sa fantaisie, il se vit libre de choisir le moment et le lieu de ses travaux. Il y avait alors à Hartford un petit milieu littéraire très intéressant. Cette petite ville, fort pittoresque et très tranquille, avait attiré auprès d’elle quelques hommes d’élite, et son charme captiva le célèbre humoriste. Il s’y établit en octobre 1871 et bientôt après y bâtit une maison dont on parla beaucoup aux États-Unis. C’est qu’elle avait été bâtie selon des plans tout nouveaux et qu’elle devait servir de protestation contre le mauvais goût de l’architecture domestique en Amérique. Pendant plusieurs années, cette maison fut un objet d’étonnement pour le touriste ingénu. Le simple fait que ses chambres fussent disposées pour la commodité de ceux qui devaient les occuper, que ses fenêtres, ses vérandas, ses tourelles fussent construites en vue du confort et de la beauté, eut le don de réveiller l’apathie des critiques et de causer de grandes discussions dans tous les journaux et dans toutes les revues des États-Unis, à propos de ce qu’on appelait «la nouvelle farce de Mark Twain». Mais avec le travail et le succès, le tempérament littéraire de Mark Twain achevait de se développer. Il publia _Roughing It_, qu’il avait écrit en 1872 et dont le succès égala presque celui des _Innocents_. C’était encore un simple récit humoristique des expériences personnelles de l’auteur, mais il y ajoutait cette fois de brillantes descriptions. Avec l’_Age d’Or_ qui parut la même année et qu’il avait écrit en collaboration avec Charles Dudley Warner, l’humoriste commença à se transformer en philosophe. _Tom Sawyer_, qui parut en 1876, est une piquante étude psychologique, et le roman qui lui fait suite, _Huckleberry Finn_ (publié neuf ans plus tard), est une étude fort émouvante du développement progressif d’une âme inculte et fruste. _Le Prince et le Pauvre_ (1882), _Un Yankee à la Cour du Roi Arthur_ (1890) et _Pudd’nhead Wilson_ (1893) sont tout vibrants de sympathie, de tendresse et de délicate sentimentalité, l’humour y occupe une place inférieure, et c’est ce qu’on ne sait pas assez en France, bien que Mark Twain n’ait jamais écrit un livre d’où l’humour fût totalement absent. En 1894 et 1895 parut en périodique un livre anonyme intitulé: _Souvenirs personnels sur Jeanne d’Arc_. La plupart des critiques l’attribuèrent à M. X. ou à M. Y... Aucun ne songea à Mark Twain, et pourtant ce livre était bien caractéristique, à chaque page se manifestait cette tranquille audace du grand homme qui savait si bien parler en riant des choses les plus respectables et les plus tristes sans jamais tomber dans la trivialité. Cette œuvre marque une date dans la vie littéraire de Mark Twain, il y fait preuve d’une puissance d’émotion qu’on n’aurait jamais soupçonnée chez l’auteur de la _Grenouille Sauteuse_. Dans les _Innocents_ même Twain n’avait que de l’esprit, maintenant il a du cœur, il a de l’âme. Et à côté de ce développement moral, se manifeste aussi un développement intellectuel. Le Mark Twain des _Innocents_ avait le regard perçant et observateur; il savait trouver des mots drôles et des saillies spirituelles, mais il avouait franchement qu’il ne savait pas «ce que diable pouvait bien être la Renaissance». Après les _Souvenirs personnels sur Jeanne d’Arc_, l’humoriste bruyant des premières années est devenu un lettré accompli et un écrivain à qui l’Europe ne peut plus guère offrir de surprises. En 1873, Mark Twain passa plusieurs mois en Écosse et en Angleterre, et fit quelques conférences à Londres. Il revint en Europe en 1878, et y passa un an et demi. A son retour, il publia, presque coup sur coup: _Une promenade à l’Étranger_, _le Prince et le Pauvre_, _la Vie sur le Mississipi_ et _Huckleberry Finn_. Il faut noter que ce dernier livre, qui est d’une très haute portée morale, fut d’abord mal accueilli, sinon par le public, du moins par les libraires, qui le déclarèrent immoral. Jusqu’alors, la fortune avait constamment souri aux entreprises de Twain. On le citait--avec envie--comme un exemple de littérateur millionnaire qui dédaigne les efforts des débutants pauvres et ne se soucie plus de ce qu’on peut dire ou ne pas dire de lui. Mais, à ce moment commencèrent des spéculations malheureuses, qui finirent par emporter tout le fruit de son pénible labeur et le laissèrent chargé de dettes contractées par d’autres. En 1885, il avait commandité la maison d’édition Charles L. Webster et Cⁱᵉ à New-York. Les affaires de cette maison commencèrent brillamment. Elle édita les _Mémoires du Général Grant_, dont six cent mille exemplaires se vendirent en peu de temps. Le premier chèque reçu par les héritiers de Grant fut de 150.000 dollars, et quelques mois après, ils en reçurent un autre de 200.000 dollars. C’est, croyons-nous, le chèque le plus considérable qui ait jamais été payé pour un seul ouvrage. Pendant ce temps, M. Clemens dépensait de fortes sommes à la fabrication d’une machine typographique qui devait faire merveille. A l’essai, cette machine fonctionna très bien, mais elle était trop compliquée et coûteuse pour devenir d’un usage courant, et, après avoir dépensé toute une fortune entre 1886 et 1889 à réaliser ce rêve, Mark Twain dut y renoncer. Après cela, la maison Webster, mal dirigée, fit faillite; Twain sacrifia encore 65.000 dollars pour essayer de la sauver. Il n’y réussit pas et se trouva enfin engagé pour 96.000 dollars dans le passif de cette maison. En 1895 et 1896, il fit le tour du monde, et son récit de voyage, _Following the Equator_, paya toutes les dettes dont il avait assumé la responsabilité. De 1897 à 1899, il parcourut l’Angleterre, la Suisse et l’Autriche. Il se plut beaucoup à Vienne, où on voulait le retenir. Il y fut témoin de quelques événements intéressants. Il se trouvait au Reichsrath autrichien en cette séance mémorable qui fut violemment interrompue par l’arrivée de soixante agents de police venus pour arrêter seize membres de l’opposition. Il paraît que cet événement, unique dans les annales parlementaires, l’impressionna vivement. Après être demeuré plusieurs années en Amérique, Mark Twain, septuagénaire, revint encore en Europe: c’était pour être solennellement reçu docteur de l’Université Anglaise, en même temps que Rudyard Kipling. En 1909, la mort de sa fille l’affecta beaucoup, et depuis lors, souffrant d’une maladie de cœur, que l’abus du cigare ne contribuait pas à guérir, Mark Twain languit et s’éteignit enfin, à l’âge de soixante et quinze ans, le 20 avril 1910. Nous laissons aux critiques autorisés le soin d’apprécier comme il convient l’œuvre littéraire de Mark Twain: nous nous sommes bornés à donner ici une esquisse biographique du célèbre humoriste, mais, pour conclure, nous demandons la permission de protester contre les jugements hâtifs portés par plusieurs auteurs des notices nécrologiques consacrées à Mark Twain: est-il vrai que Mark Twain n’a été qu’une sorte de bouffon grossier et sans art, qu’un pince-sans-rire flegmatique, brutal amateur de lourdes plaisanteries? Oui, Mark Twain a été cela, au début de sa carrière littéraire, et il faut se rappeler qu’alors il venait d’être pilote sur le Mississipi, et qu’il s’adressait à un public de pionniers et de rudes fermiers. Mais à mesure que les années passaient, le talent de Twain s’affinait, son gros rire s’atténuait, sa sensibilité, plus cultivée, vibrait chaque jour davantage, et le joyeux conteur de bonnes farces était devenu, vers soixante ans, un psychologue averti et un peintre attendri des plus fines nuances du sentiment. Nous pourrions citer ici, à l’appui de ces affirmations, plusieurs nouvelles toutes pénétrées de pitié et de tendresse, telles que _Mémoires d’une Chienne_, _Enfer ou Paradis?_ etc... Dickens ou Daudet auraient pu signer ces pages émouvantes, mais le génie de Twain s’est élevé plus haut encore, et dans _le Journal d’Ève_, qui est un recueil des toutes premières impressions d’Ève au paradis terrestre, il a atteint la perfection d’Homère ou de La Fontaine. Ce petit chef-d’œuvre (qui mériterait d’être édité à part avec les suggestives illustrations qui l’accompagnent dans le texte anglais) est une merveille de grâce et d’esprit. Tout y est souple, aisé, souriant, léger et tendre, et nous ne croyons pas exagérer en disant qu’après avoir lu le _Journal d’Ève_, c’est à Voltaire ou à Anatole France que l’on se sent contraint de comparer le spirituel humoriste américain. Joignons-nous donc de tout cœur à ses compatriotes pour déplorer la perte de ce grand homme. RIGHT MICHEL EPUY. LE LEGS DE 30.000 DOLLARS Lakeside était un gentil petit village de trois à quatre mille habitants; on pouvait même le qualifier de joli pour un village du Far-West. Les facilités religieuses eussent été assez nombreuses pour une ville de trente-cinq mille âmes. C’est toujours ainsi dans le Far-West et dans le Midi où tout le monde est religieux et où toutes les sectes protestantes sont représentées par un édifice particulier. A côté de cela, les différentes classes sociales étaient inconnues à Lakeside, inavouées en tout cas; tout le monde connaissait tout le monde et son chien, et la sociabilité la plus aimable y régnait. Saladin Foster était comptable dans un des principaux magasins et le seul de cette profession à Lakeside qui fût bien salarié. Il avait trente-cinq ans et était dans la même maison depuis quatorze ans. Il avait débuté la semaine après son mariage, à quatre cents dollars par an. Depuis quatre ans, il avait régulièrement obtenu cent dollars de plus chaque année. Après cela, son salaire était resté à huit cents dollars--un joli chiffre vraiment--et tout le monde reconnaissait qu’il en était digne. Electra, sa femme, était une compagne capable, quoiqu’elle aimât trop (comme lui) à faire de beaux rêves et à bâtir des châteaux au pays des songes. La première chose qu’elle fit après son mariage, tout enfant qu’elle fût, c’est-à-dire à dix-neuf ans à peine, ce fut d’acheter un carré de terrain sur les limites du village et de le payer comptant, vingt-cinq dollars, soit toute sa fortune. (Saladin, lui, n’avait que dix dollars à lui à ce moment-là.) Elle y créa un jardin potager, le fit travailler par le plus proche voisin avec qui elle partagea les bénéfices et cela lui rapporta cent pour un par an. Elle préleva sur la première année le salaire de Saladin, trente dollars qu’elle mit à la Caisse d’épargne, soixante sur la seconde année, cent sur la troisième et cent cinquante sur la quatrième, le traitement de son mari étant alors de huit cents dollars. Deux enfants étaient arrivés qui avaient augmenté les dépenses; néanmoins, depuis ce moment-là, elle mit de côté régulièrement ses cent cinquante dollars par an. Au bout de sept ans, elle fit construire et meubla confortablement une maison de deux mille dollars au milieu de son carré de terrain. Elle paya tout de suite la moitié de cette somme et emménagea. Sept ans plus tard, elle s’était entièrement acquittée de sa dette et elle possédait plusieurs centaines de dollars tous bien placés. Depuis longtemps elle avait agrandi son terrain et en avait revendu avec profit des lots à des gens de commerce agréable qui désiraient construire. De cette façon elle s’était procuré des voisins sympathiques. Elle avait un revenu indépendant en placements sûrs d’environ cent dollars par an. Ses enfants grandissaient et jouissaient d’une florissante santé. Elle était donc une femme heureuse par ses enfants, comme le mari et les enfants étaient heureux par elle. C’est à ce moment que cette histoire commence. La plus jeune des enfants, Clytemnestra, appelée familièrement Clytie, avait onze ans; sa sœur, Gwendolen, appelée familièrement Gwen, avait treize ans. C’étaient de gentilles petites filles et assez jolies. Leurs noms trahissaient une teinte romanesque dans l’âme des parents, et les noms des parents indiquaient que cette teinte était héréditaire. C’était une famille affectueuse, d’où vient que ces quatre membres avaient des petits noms. Le petit nom de Saladin était curieux et pas de son sexe, on l’appelait Sally. Il en était de même d’Électra, on l’appelait Aleck. Du matin au soir, Sally était un vaillant comptable et un bon vendeur. Du matin au soir, Aleck était une bonne mère, une incomparable ménagère et une femme adroite et réfléchie. Mais, le soir venu, dans la douce intimité de la chambre commune, ils mettaient tous deux de côté le monde et son trafic pour aller vivre dans un autre monde plus idéal et plus beau. Ils lisaient des romans, ils faisaient des rêves d’or, ils frayaient avec les rois et les princes, avec les grands seigneurs hautains et les dames majestueuses dans le tumulte, la splendeur et l’éblouissement des merveilleux palais et des très vieux châteaux. II Alors survint une grande nouvelle, une nouvelle étonnante et joyeuse, en vérité. Elle arriva d’un district voisin où vivait le seul parent que possédaient les Foster. C’était un parent de Sally, une vague espèce d’oncle ou de cousin au second ou au troisième degré. Il s’appelait Tilbury Foster. C’était un célibataire de soixante-dix ans réputé à son aise et par conséquent aigri contre le monde et misanthrope acharné. Autrefois Sally avait essayé de renouer avec lui, par lettres, mais il n’avait pas recommencé. Mais un beau jour, Tilbury écrivit à Sally disant qu’il allait mourir prochainement et qu’il lui laisserait trente mille dollars en espèces. Cela, non pas par affection pour lui, mais parce qu’il devait à l’argent toutes ses peines et tous ses soucis et qu’il désirait le placer là où il avait bon espoir de le voir continuer son œuvre nuisible. L’héritage serait confirmé dans son testament, etc., et lui serait intégralement payé le lendemain de son décès. Cela _à condition_ que Sally puisse prouver aux exécuteurs testamentaires _qu’il n’avait parlé du legs à personne, ni de vive voix, ni par lettre, qu’il n’avait fait aucune enquête concernant la marche du moribond vers les régions éternelles et qu’il n’avait pas assisté aux funérailles_. Dès qu’Aleck se fut remise de l’émotion intense causée par la lettre, elle écrivit à la ville où résidait son parent pour s’abonner au journal local. Le mari et la femme prirent ensuite l’un devant l’autre l’engagement solennel de ne jamais divulguer la grande nouvelle à qui que ce fût pendant que leur parent vivrait. Ils craignaient que quelque personne ignorante ne rapportât ces paroles au lit de mort de Tilbury en les dénaturant et en laissant croire qu’ils étaient reconnaissants de l’héritage et que, malgré la défense qui leur en avait été faite, ils le disaient et le publiaient. Pendant le reste de la journée, Sally ne créa que trouble et confusion dans ses livres et Aleck ne put s’appliquer à ses affaires, elle ne put prendre un pot de fleurs, un livre ou un morceau de bois sans oublier immédiatement ce qu’elle pensait en faire... car ils rêvaient tous deux aux «Tren...te mille dollars!» Toute la journée, la musique de ces mots inspirateurs chanta dans la tête du joyeux couple. Depuis le jour de son mariage, Aleck avait tenu une main ferme sur la bourse et Sally avait rarement connu le privilège de gaspiller un centime pour des choses inutiles... «Tren...te mille dollars!» La chanson continuait toujours. Une énorme somme! Une somme impossible à concevoir. Du matin du soir, Aleck fut absorbée par des projets de placement et Sally fit des plans sur la manière de dépenser cet argent. On ne lut pas de roman ce soir-là. Les enfants se retirèrent de bonne heure, car les parents étaient silencieux, distraits et étrangement préoccupés. Les baisers du soir furent donnés dans le vide et ne reçurent aucune réponse, les parents ne les avaient même pas sentis et les enfants étaient partis depuis une heure quand les parents s’en aperçurent. Deux crayons avaient travaillé pendant cette heure-là à faire des plans et prendre des notes. Ce fut Sally qui le premier rompit le silence. Il s’écria tout transporté: --Ah! ce sera magnifique, Aleck! Avec les premiers mille nous aurons cheval et voiture pour l’été et un traîneau avec une couverture en fourrure pour l’hiver. Aleck répondit avec décision et fermeté: --Avec le CAPITAL? Pas du tout! Même si c’était un million! Le désappointement de Sally fut grand et la lumière s’éteignit dans ses yeux. --Oh! Aleck, dit-il sur un ton de reproche, nous avons toujours tant travaillé et nous avons été si serrés; maintenant que nous sommes riches, il semble bien que... Il n’acheva pas; il avait vu s’attendrir le regard de sa femme; son air suppliant l’avait touchée. Elle dit sur un ton de douce persuasion: --Il ne faut pas que nous touchions au capital, mon chéri, ce serait trop imprudent. Avec le revenu... --Cela suffira, cela suffira, Aleck! Que tu es bonne et généreuse! Nous aurons un beau revenu et si nous pouvons le dépenser... --Pas tout, mon ami, pas tout, mais seulement une partie, une raisonnable, une petite partie. Mais tout le capital, chaque centime du capital doit être employé en de bons placements. Tu trouves bien cela raisonnable, n’est-ce pas? --Mais... oui... oui, bien sûr. Mais il nous faudra attendre si longtemps--au moins six mois--avant de toucher les premiers intérêts. --Oui, même plus, peut-être. --Attendre plus, Aleck? Pourquoi? Est-ce qu’on ne paie pas les intérêts par semestres? --A certains placements, oui, mais je ne placerai pas de cette façon-là. --De quelle façon alors? --A de gros intérêts. --Gros? Voilà qui est bien. Continue, Aleck, explique-toi. --Charbon; les nouvelles mines... Je compte y mettre dix mille. --Par saint Georges! Voilà qui sonne bien, Aleck! Les actions vaudraient combien alors? Et quand? --Au bout d’un an environ; elles rapportent dix pour cent, et vaudront trente mille. Je suis toute renseignée. L’annonce est dans le journal de Cincinnati. --Juste ciel! Trente mille pour dix mille en une année! Mettons-y tout le capital et nous aurons quatre-vingt-dix mille dollars au bout d’un an. Je vais écrire et souscrire tout de suite. Demain il pourrait être trop tard. Il courait déjà vers sa table à écrire, mais Aleck l’arrêta et le remit sur sa chaise en lui disant: --Ne perds pas ainsi la tête; nous ne pouvons souscrire avant d’avoir l’argent, ne le sais-tu pas? Sally se calma un peu, mais à la surface seulement... --Mais, Aleck, nous l’aurons, tu sais, et bientôt. Ses peines sont probablement terminées à l’heure qu’il est. Je parierais gros qu’en ce moment on creuse sa tombe. Aleck dit en frissonnant: --Comment _peux-tu_ agir ainsi, Sally? Ne parle pas de la sorte; c’est tout à fait scandaleux. --Ah! bien, mets qu’on prépare son auréole, si tu veux. Je me soucie fort peu de tout l’attirail; je parlais tout simplement. Ne peux-tu pas laisser parler les gens? --Mais comment peux-tu trouver un plaisir quelconque à parler d’une façon aussi légère? Aimerais-tu qu’on dise cela de toi avant même que tu sois glacé dans la tombe? --Il n’y a pas de danger, de quelque temps, je pense, surtout si ma dernière action avait été de faire cadeau de ma fortune à des gens dans le seul but de leur faire du mal. Mais ne nous inquiétons pas de Tilbury, Aleck, et parlons de choses plus terre à terre... Il me semble vraiment que cette mine est le meilleur placement pour toute la somme... Quelle est ton objection? --Tous les œufs dans le même panier, voilà l’objection. --Très bien, si tu juges ainsi. Et pour les autres vingt mille? Que comptes-tu en faire! --Rien ne presse. Je vais regarder autour de moi avant d’en rien faire du tout. --Très bien, si tu es décidée, soupira Sally qui resta quelque temps plongé dans ses méditations. --Il y aura donc, dit-il enfin, vingt mille de revenu sur les dix mille engagés dès l’année prochaine. Nous pourrons dépenser cela, n’est-ce pas? Aleck fit un signe négatif: --Non, non, mon chéri, dit-elle. Cela ne se vendra pas bien jusqu’à ce que nous ayons touché le dividende semestriel. Nous pourrons en dépenser une petite partie... --Une pacotille, pas davantage? Et toute une année à attendre... Peste! Je... --Sois patient, je t’en prie! Sais-tu que cela pourrait même être versé au bout de trois mois? C’est tout à fait dans le domaine des choses possibles. --Oh! bonheur. Oh! merci. Sally bondit pour aller embrasser sa femme avec reconnaissance. --Nous toucherions trois mille alors! Pense, trois mille! Et combien pourrons-nous en dépenser, Aleck? Sois généreuse, va, tu seras une si gentille petite femme! Aleck se trouva flattée, si flattée qu’elle céda et abandonna mille dollars, ce qui, selon elle, était une folie. Sally l’embrassa une bonne douzaine de fois et n’arrivait pas à témoigner toute sa gratitude et toute sa joie. Cette nouvelle marque d’affection fit franchir à Aleck les limites de la prudence et avant qu’elle ait pu se reprendre, elle avait fait une autre concession à son heureux époux en lui accordant deux mille dollars sur les cinquante ou soixante mille qu’elle comptait retirer au bout d’une année des vingt mille restant de l’héritage. Les yeux remplis de larmes de joie, Sally s’écria: --Oh! je veux te serrer bien fort! Et il le fit. Il reprit ensuite son bloc-notes et se prit à marquer, pour les premiers achats, les objets qu’il désirait acheter tout d’abord: cheval, voiture, traîneau, couverture de fourrure, souliers vernis, chien, chapeau de soie, dentier... --Dis-moi, Aleck? --Eh bien? --Tu fais des comptes, n’est-ce pas? Voilà qui va bien. As-tu trouvé le placement des vingt mille maintenant? --Non. Ça ne presse pas. Il me faut chercher et réfléchir encore. --Mais, je te vois faire des chiffres... Que combines-tu alors? --Mais il faut bien que je trouve l’emploi des trente mille qui viennent des mines, n’est-ce pas? --Bonté divine! Quelle tête! Je n’y aurais jamais songé. Comment t’en tires-tu? Où en es-tu arrivée? --Pas très loin encore. Deux années ou trois. J’ai placé l’argent deux fois, une fois dans les huiles, une fois dans les blés. --Mais, Aleck, c’est splendide. Et à combien arrives-tu maintenant? --Je crois... Eh bien, pour être sûre de ne pas me tromper... à environ cent vingt-quatre mille net... mais ce sera probablement plus. --Grand Dieu, comme c’est beau! La chance a tourné de notre côté après tant de labeur! Aleck? --Eh bien? --Je vais compter au moins trois cents dollars pour les œuvres des missions en pays païens. Nous n’avons pas le droit de ne penser qu’à nous-mêmes. --Tu ne pouvais faire une plus noble chose. Voilà bien ta nature, mon généreux ami! A cette louange, Sally tressaillit de joie, mais étant juste et honnête, il se dit que le mérite en revenait plus à Aleck, qu’à lui-même, puisque sans elle il n’aurait jamais eu tout cet argent. Ils montèrent se coucher et, dans leur délirant bonheur, ils laissèrent la bougie allumée au salon. Ils n’y pensèrent que lorsqu’ils furent déshabillés. Sally alors fut d’avis de la laisser brûler; ils pouvaient s’accorder cela maintenant, même s’il y avait eu mille bougies allumées. Tel ne fut pas l’avis d’Aleck: elle descendit pour l’éteindre et ce fut même une excellente chose, car, en route, elle trouva tout à coup une combinaison qui lui permettait de convertir immédiatement ses cent quatre-vingt mille dollars en un demi-million. III Le petit journal auquel Aleck s’était abonnée paraissait le jeudi. Il devait faire douze cents kilomètres avant d’arriver du village de Tilbury et on ne pouvait le recevoir que le samedi. La lettre du Tilbury était partie un vendredi, plus d’un jour trop tard pour que le bienfaiteur ait pu mourir et que la nouvelle paraisse dans le numéro de cette semaine-là, mais c’était largement à temps pour que cela ait la possibilité de paraître la semaine suivante. Donc, les Foster furent obligés d’attendre presque une semaine entière avant de savoir s’il leur était arrivé quelque chose de satisfaisant ou non. Ce fut une bien longue semaine et l’attente fut très douloureuse. Ils auraient à peine pu la supporter s’ils n’avaient eu de nombreuses pauses de diversion. Nous avons vu qu’ils savaient en trouver. La femme empilait des fortunes sans discontinuer. Le mari les dépensait ou du moins en dépensait la partie dont sa femme voulait bien lui permettre de disposer. Enfin arriva le samedi et en même temps le _Sagamore hebdomadaire_. Mme Eversby se trouvait là. C’était la femme du pasteur presbytérien et elle «travaillait» les Foster pour obtenir d’eux des contributions aux œuvres charitables. A l’arrivée du journal, la conversation s’arrêta net--du côté des Foster. Mme Eversby s’aperçut bientôt que ses hôtes n’écoutaient plus un mot de ce qu’elle disait; elle se leva aussitôt et s’en alla étonnée et indignée au plus haut point. Dès qu’elle fut hors de la maison, Aleck déchira avec impatience le bande du journal et elle parcourut hâtivement des yeux la colonne des décès. Déception! Tilbury n’était nulle part mentionné! Aleck était chrétienne depuis son berceau. Le devoir et la force de l’habitude lui imposèrent donc une fausse attitude. Elle se raidit et dit avec une pieuse joie forcée: --Soyons humblement reconnaissants qu’il ait été épargné et... --Au diable sa sale carcasse! Je voudrais... --Sally, quelle honte! --Je m’en moque! repartit l’homme furieux. Tu penses la même chose et si tu n’étais pas si immoralement pieuse, tu serais honnête et tu dirais la même chose. Sur un ton de dignité blessée, Aleck répondit: --Je ne sais pas comment tu peux dire des choses si injustes et si blessantes. La piété immorale n’existe pas! Sally eut un remords. Il voulut le cacher en essayant confusément de se disculper et pour cela il chercha à changer la forme de ses paroles. Il avait le tort de croire qu’il pourrait apaiser son experte moitié en abandonnant la forme pour retenir le fond. --Je ne voulais pas dire quelque chose de si affreux que cela, Aleck. Je ne voulais pas dire de la piété immorale... Je voulais dire seulement... seulement... eh bien, la piété conventionnelle, tu sais... la piété d’église; le... la... mais tu sais ce que je veux dire, Aleck; le... quand on donne un article plaqué pour du vrai métal, tu sais, sans penser à mal mais par habitude invétérée, manière apprise, coutume pétrifiée, loyauté envers... envers... peste! Je ne trouve pas les bons mots, mais, encore une fois, _tu sais_ ce que j’ai voulu dire, Aleck, et je n’y vois pas de mal en somme. Je vais t’expliquer; tu vois, c’est comme si une personne... --Tu en as tout à fait assez dit, dit Aleck froidement, laisse tomber le sujet. --Moi, je veux bien, répondit Sally avec ferveur en s’épongeant le front. Et une grande reconnaissance qu’il ne savait exprimer se lisait en ses yeux. Vaincu selon toute apparence, il était désormais convenablement maté et soumis, aussi lut-il son pardon dans les yeux d’Aleck. Le grand sujet, leur intérêt suprême revint immédiatement sur le tapis. Rien ne pouvait le retenir bien longtemps dans l’ombre. Le couple examina ensemble le problème que posait l’absence de l’avis de décès de Tilbury. Ils l’examinèrent dans tous les sens, avec plus ou moins d’espoir, mais ils furent obligés d’en revenir par où ils avaient commencé, c’est-à-dire de reconnaître que la seule explication raisonnable de l’absence de cet avis était décidément que Tilbury n’était pas mort. Il y avait là quelque chose d’un peu triste, même d’un peu injuste peut-être, mais la vérité était là et il fallait l’accepter. Ils furent d’accord là-dessus. A Sally, la chose parut être une dispensation insondable, plus insondable que de raison, pensait-il. C’était bien là une des choses les plus inutilement insondables qu’il pût se remettre dans l’esprit. Il exprima cette idée avec quelque sentiment, mais s’il espérait par là «faire marcher» Aleck, il n’y réussit point. Si elle avait une opinion, elle la garda pour elle. Les Foster n’avaient plus qu’à attendre le journal de la semaine suivante. Tilbury avait évidemment mis longtemps à mourir. Telle fut leur pensée commune. Le sujet fut donc abandonné et ils se remirent à travailler d’aussi bon cœur que possible. Maintenant il faut dire que, sans le savoir, ils avaient tout ce temps fait tort à Tilbury. Tilbury avait tenu sa promesse, il l’avait tenue à la lettre, il était mort comme il l’avait annoncé. Il y avait alors quatre jours qu’il était mort et il avait eu le temps de s’y habituer; il était entièrement mort, parfaitement mort, aussi mort que tous les habitants du cimetière... et son décès s’était produit largement à temps pour être mentionné dans le _Sagamore_ de cette semaine-là. Il n’avait été oublié que par pur accident. Ce fut un accident qui n’arrive jamais aux journaux des grandes villes, mais qui est fort commun dans les petites feuilles de village. Au moment de mettre sous presse, les confiseurs de l’endroit envoyèrent au journal une garde boîte de bonbons et immédiatement la petite nécrologie du triste Tilbury fut remplacée par les remerciements enthousiastes du directeur. Mais, dans leur précipitation, les typographes desserrèrent la colonne, et les caractères composant la notice nécrologique se trouvèrent dispersés. Sans cela, elle aurait paru dans un autre numéro, car les textes composés sont immortels dans les imprimeries de ces petits journaux, mais une composition détruite n’est plus jamais reprise et ainsi, quels que pussent être les événements futurs, jamais, dans le cours des siècles, le _Sagamore_ ne devait annoncer le décès de Tilbury! IV Cinq semaines s’écoulèrent lentement. Le _Sagamore_ arrivait régulièrement le samedi, mais jamais il ne mentionna Tilbury Foster. La patience de Sally fut alors à bout et il s’écria avec colère: --Maudites soient ses entrailles! Il est immortel! Aleck le reprit sévèrement et ajouta d’une voix solennelle et glacée: --Que dirais-tu si tu étais retiré brusquement de la vie après avoir laissé échapper une telle pensée? Sally répondit sans avoir suffisamment réfléchi: --Mais je m’estimerais encore heureux qu’elle se soit échappée. Il lança cela par orgueil, voulant répondre quelque chose et ne trouvant rien de mieux sur le moment. Puis il s’esquiva, craignant d’être écrasé dans une discussion avec sa femme. Six mois passèrent. Le _Sagamore_ gardait toujours un silence obstiné sur le sort de Tilbury. En attendant, Sally avait plusieurs fois tenté de «jeter une sonde», c’est-à-dire de suggérer qu’il faudrait _savoir_. Aleck s’était montrée tout à fait indifférente à ces suggestions. Sally résolut alors de réunir toutes ses forces et d’attaquer de front. Il proposa donc de se déguiser et d’aller au village de Tilbury pour y découvrir subrepticement quelles pouvaient être leurs espérances. Aleck s’opposa à ce projet dangereux avec beaucoup d’énergie et de décision. Elle dit à son mari: --A quoi peux-tu bien penser? Vraiment tu ne me laisses pas respirer. Il faut te surveiller tout le temps comme un petit enfant pour l’empêcher de marcher dans les flammes. Tu resteras exactement où tu es. --Mais voyons, Aleck! Je pourrais très bien le faire sans que personne le sache, j’en suis certain... --Sally Foster, ne sais-tu pas que pour cela il te faudrait poser des questions sur notre parent? --Bien sûr. Mais, et puis après? Personne ne se douterait de qui je suis. --Ah! entendez-le. Un jour, il faudra que tu prouves aux exécuteurs que tu ne t’es jamais informé. Et alors? Il avait oublié ce petit détail. Il ne répondit rien; il n’y avait rien à répondre. Aleck ajouta: --Et maintenant, sors cette idée de ta tête et n’y pense plus. Tilbury t’a préparé ce piège. Ne vois-tu pas que c’est un piège? Il est sur ses gardes et il compte bien que tu te laisseras prendre. Eh bien! il sera déçu, du moins tant que je tiendrai le gouvernail, Sally! --Eh bien? --Tant que tu vivras, serait-ce cent ans, ne fais jamais d’enquête! Promets. --Je promets, je promets, dit le brave homme avec un soupir et à contre-cœur. Aleck se radoucit alors et dit: --Ne sois pas si impatient. Nous prospérons. Nous pouvons attendre, rien ne presse. Notre petit revenu certain augmente tout le temps. Quant à l’avenir, je n’ai pas encore fait fausse route, cela s’empile par mille et dix mille. Il n’y a pas une autre famille dans le district qui ait de si belles espérances. Déjà nous commençons à rouler dans l’abondance. Tu sais cela, n’est-ce pas? --Oui, Aleck, c’est certainement vrai. --Alors sois reconnaissant de tout ce que le bon Dieu a fait pour nous et cesse de te tourmenter. Tu ne t’imagines pas, n’est-ce pas, que nous aurions pu arriver à ces résultats prodigieux sans son secours et son aide? --N... non, dit-il en hésitant, je suppose que non. Puis, il ajouta avec beaucoup de sentiment et d’admiration: et cependant, je crois du fond du cœur que tu n’as besoin d’aucune aide dans l’élaboration de tes combinaisons financières. --Oh! _tais-toi_. Je sais bien que tu ne penses pas à mal et que tu ne cherches pas à être irrévérencieux, pauvre homme, mais tu ne sembles pas pouvoir ouvrir la bouche sans laisser sortir des choses qui font trembler. Tu me tiens dans un perpétuel émoi. Je crains maintenant pour toi plus que pour nous tous. Autrefois je n’avais pas peur du tonnerre, mais maintenant, quand je l’entends, je... Sa voix sombra, elle commença à pleurer et ne put achever sa phrase. Cela alla au cœur de Sally; il la prit dans ses bras, la caressa et la consola. Il lui promit une meilleure conduite et, tout en se réprimandant lui-même, il implora son pardon en se frappant la poitrine. Il était de bonne foi et peiné de ce qu’il avait fait; il était prêt à n’importe quel sacrifice pour y remédier. Par conséquent, il y réfléchit longuement et profondément dans la solitude et il se décida à faire ce qui lui paraîtrait le mieux. Il était facile de promettre de changer de conduite, il avait tant de fois promis déjà... Mais cela ferait-il quelque bien et surtout un bien permanent? Non, ce ne serait que provisoire, il connaissait sa faiblesse et l’avouait avec chagrin. Il ne pourrait pas tenir sa promesse, il fallait trouver quelque chose de mieux et de plus sûr: au prix de ruses fort habiles, il économisa longtemps sou par sou et lorsqu’il eut assez d’argent, il mit un paratonnerre sur la maison. Quels miracles l’habitude ne peut-elle faire accomplir! Et comme les habitudes sont vite et facilement prises! aussi bien les habitudes insignifiantes que celles qui nous transforment complètement. Si, par accident, nous nous réveillons à deux heures du matin deux nuits de suite, nous avons raison de nous inquiéter, car un accident semblable peut créer une habitude: l’usage du whisky pendant un mois peut... mais inutile d’insister: nous connaissons, tous, ces faits ordinaires de la vie. L’habitude de bâtir des châteaux au pays des songes, l’habitude de rêver en plein jour, comme elle grandit vite! Quelle jouissance elle devient! Comme nous volons à des enchantements nouveaux et délicieux à chaque moment de loisir, comme nous aimons nos chimères, comme nous savons endormir nos âmes et nous enivrer de nos propres fantaisies trompeuses! Oh! oui, et combien notre vie irréelle s’emmêle et se fusionne vite et facilement avec notre vie matérielle de telle façon que nous ne pouvons plus les distinguer l’une de l’autre! Aleck s’abonna bientôt à un journal quotidien de Chicago et à l’_Indicateur des Finances_. Douée d’un singulier flair financier, elle les étudia aussi consciencieusement, toute la semaine, qu’elle étudiait sa Bible le dimanche. Sally était perdu d’admiration en remarquant avec quelle sûreté se développaient le génie et le jugement de sa femme en tout ce qui concernait le soin de leurs capitaux tant matériels que spirituels. Il était aussi fier de la voir exploiter audacieusement les affaires de ce monde que de bénéficier de la conscience avec laquelle elle savait se prémunir en vue de l’avenir éternel. Il remarqua qu’elle n’avait jamais cessé de tenir la balance égale entre ses affaires terrestres et ses affaires religieuses. Dans les deux cas, comme elle le lui expliqua un jour, il s’agissait de capitaux; mais en ce qui concerne les capitaux terrestres, elle ne s’en préoccupait, et ne les plaçait que pour les déplacer en vue de la spéculation, tandis que, dans le second cas, elle plaçait ses capitaux spirituels une fois pour toutes et dans une affaire de tout repos. Ainsi, elle ne perdait pas la tête et elle savait se garantir un bon avenir--dans tous les cas et de toutes les façons. Il ne fallut que quelques mois pour former l’imagination de Sally et d’Aleck. Chaque jour l’ébullition de leur cerveau se faisait plus intense. En conséquence, Aleck gagnait de l’argent imaginaire beaucoup plus vite qu’elle n’avait rêvé de pouvoir le faire au début, et l’habileté de Sally à en dépenser le surplus grandit en proportion. Aleck s’était tout d’abord accordé douze mois pour spéculer sur les charbons, tout en reconnaissant que ce délai pourrait peut-être se réduire à neuf mois. Mais c’était là un petit travail, un travail d’enfant, dû à des facultés financières qui n’avaient encore rien appris, rien expérimenté... qui ne connaissaient pas tous les perfectionnements possibles: les perfectionnements arrivèrent bientôt; alors les neuf mois s’évanouirent et le placement imaginaire des dix mille dollars revint triomphant avec trois cents pour un de profit derrière lui en moins de trois mois! Ce fut une grande journée pour les Foster. Ils en restèrent muets de joie... muets aussi pour une autre raison: après avoir beaucoup surveillé le marché, Aleck avait fait dernièrement avec crainte et tremblement son premier essai. Elle risqua les derniers vingt mille de l’héritage. En esprit, elle vit grimper la cote, point par point--avec la possibilité constante d’une chute imprévue... A la fin, son anxiété devint trop grande; elle était encore novice dans l’art de l’achat à découvert et non endurcie encore... Elle avait donc, par une dépêche imaginaire, donné l’ordre de vendre. Elle dit que quarante mille dollars de bénéfice étaient suffisants. La vente fut effectuée le jour même où ils apprirent l’heureuse issue de l’affaire des charbons. Donc, ce soir-là, ils restèrent ébahis et bien heureux, tâchant de s’habituer à leur bonheur et de se faire à l’idée qu’ils valaient actuellement cent mille dollars en bon argent solide et imaginaire. Ce fut la dernière fois qu’Aleck se laissa épouvanter par la spéculation ou plutôt son anxiété ne parvint plus comme cette fois-ci à troubler son sommeil et à pâlir sa joue. Ce fut vraiment une soirée mémorable. Petit à petit, l’idée qu’ils étaient riches prit profondément racine dans leurs âmes et ils se mirent à chercher des placements. Si nous avions pu voir avec les yeux de ces rêveurs, nous aurions vu leur petit cottage en bois, si gentil et si propret, faire place à une belle bâtisse où briques à deux étages et entourée d’une grille en fer; nous aurions vu un triple lustre accroché au plafond; nous aurions vu l’humble devant de foyer devenir un Brussels resplendissant à 10 francs le mètre; nous aurions vu la cheminée plébéienne remplacée par un phare orgueilleux aux portes de mica. Nous aurions vu bien d’autres choses encore, par exemple, le cheval, la voiture, le traîneau, le chapeau haut-de-forme... et tout le reste. A partir de ce moment-là et bien que leurs filles et les voisins n’aient toujours continué à voir que le petit cottage, ce petit cottage était devenu une maison à deux étages pour Aleck et Sally et pas une nuit ne se passa sans qu’Aleck ne se fît un grand souci des imaginaires notes de gaz et ne reçût pour toute consolation que l’insouciante réponse de Sally: --Eh bien, quoi! nous pourrons toujours payer ça! Avant d’aller se coucher ce premier soir de leur richesse, le couple décida qu’il fallait se réjouir de quelque façon... Ils donneraient un grand dîner... Oui, c’était une bonne idée. Mais quelle raison donner aux enfants et aux voisins? Ils ne pouvaient songer à dévoiler le fait qu’ils étaient riches. Sally y aurait consenti, il le désirait même, mais Aleck ne perdit pas la tête et s’y opposa catégoriquement. Elle dit que l’argent était aussi réel que s’il était dans leur coffre-fort, mais qu’il fallait attendre qu’il y fût en réalité. Elle établit sa ligne de conduite sur cette base et elle demeura inébranlable. Pour elle, le grand secret devait être gardé vis-à-vis des enfants et du monde entier. Ils furent donc très perplexes. Il fallait se réjouir, ils y tenaient à tout prix, mais puisqu’ils devaient garder le secret, quel prétexte donner? Aucun anniversaire n’était proche. Sally, poussé à bout, s’impatientait. Mais brusquement il eut ce qu’il lui parut être une magnifique inspiration. Tout leur ennui s’évanouit en une seconde; ils pourraient célébrer la découverte de l’Amérique. C’était une idée splendide! Aleck fut extrêmement fière de Sally. Elle dit qu’_elle_ n’y aurait jamais songé, mais Sally, bien que gonflé de joie et d’orgueil, essaya de n’en laisser rien voir et dit que ce n’était vraiment rien, que n’importe qui aurait pu y penser. A quoi l’heureuse Aleck répondit avec un élan de fierté: --Oh, certainement, n’importe qui! oh, n’importe qui! Hosanna Dilknis par exemple ou peut-être Adelbert Pistache... Oh, oui! Eh bien, je voudrais bien les y voir, voilà tout! Bonté divine, s’ils arrivaient à penser à la découverte d’une île de quarante kilomètres carrés, c’est, je parie bien, tout ce qu’ils pourraient faire; mais pour ce qui est d’un continent tout entier, voyons, Sally Foster, tu sais parfaitement qu’ils se feraient une entorse au cerveau, et même alors, ils n’y arriveraient pas! ... La chère âme! Elle savait que son mari était intelligent et si, par affection, elle jugeait cette intelligence au-dessus de sa valeur, sûrement elle était pardonnable pour une erreur si douce et aimable. V La fête projetée se passa à merveille. Les amis de Foster, jeunes et vieux, étaient tous présents. Parmi les jeunes se trouvaient Flossie et Grâce Pistache et leur frère Adelbert qui était un jeune ferblantier plein d’avenir. Il y avait aussi Hosanna Dilkis jeune, un plâtrier ayant à peine fini son apprentissage. Depuis bien des mois, Adelbert et Hosanna s’étaient montrés très assidus auprès de Gwendolen et Clytemnestra Foster, et les parents des deux jeunes filles en avaient témoigné leur entière satisfaction. Mais ils se rendirent compte alors que ce sentiment n’existait plus. Ils sentaient que leur nouvelle condition financière avait élevé une barrière sociale entre leurs filles et les jeunes ouvriers. Leurs filles pouvaient désormais regarder plus haut, c’était même leur devoir. Elles ne devaient pas viser à épouser moins qu’un homme d’affaires ou un avocat... Mais papa et maman s’en chargeraient et il n’y aurait pas de mésalliance. Néanmoins, ces projets et ces pensées demeuraient cachés et ne firent pas ombrage aux réjouissances de la fête. Tout ce que les invités purent lire sur la physionomie de leurs hôtes, ce fut un contentement calme et hautain. Leur maintien grave et digne força l’admiration et l’étonnement de tous les assistants. Tous s’en aperçurent, tous en parlèrent, mais personne n’en devina le secret. C’était un profond mystère. Trois personnes différentes firent sans malice la même remarque sur cette apparente prospérité: «On dirait qu’ils ont fait un héritage!» Et c’était bien vrai. La plupart des mères auraient pris en main la question matrimoniale à l’ancienne façon. Elles auraient fait un long discours solennel et sans tact--un discours fait pour manquer son but en causant des larmes et des révoltes secrètes; et les mêmes mères auraient gâté davantage leur jeu en défendant aux jeunes ouvriers de continuer leurs assiduités auprès de leurs filles. Mais la mère des petites Foster était d’une nature différente, elle était pratique. Elle ne parla de la chose ni aux jeunes gens, ni à personne, sauf à Sally. Il l’écouta et comprit, il comprit et il admira. Il dit: --Je saisis ton idée. Au lieu de mépriser les échantillons offerts et de gâter le marché en blessant des sentiments légitimes, tu cherches simplement d’autres échantillons pour le même prix et tu laisseras faire le reste à la nature. C’est la sagesse, Aleck, la sagesse solide comme un roc. Où est ton élu? As-tu déjà jeté l’hameçon? Elle n’avait encore rien fait. Il fallait qu’ils examinent ensemble l’état de ce que Sally appelait le «marché». Pour commencer, ils discutèrent le jeune Brodish, avocat de talent, et Fullon, un jeune dentiste. Il aurait fallu que Sally les invitât à déjeuner. --Mais, pas tout de suite, rien ne presse, dit Aleck. Il faut les surveiller et attendre, une grande lenteur ne nuirait jamais dans une affaire si importante. Il arriva que cette façon de voir fut sage aussi, car, avant trois semaines, Aleck fit une affaire qui porta ses imaginaires cent mille à quatre cent mille de la même espèce. Pour la première fois, les Foster eurent du champagne à dîner... Pas du vrai, mais une qualité assez ressemblante pour contenter leur imagination montée. Ce fut Sally qui le proposa et Aleck consentit par faiblesse. Au fond, ils étaient tous les deux troublés et honteux, car M. Foster faisait partie de la Société de tempérance et aux enterrements il en portait les insignes: un large baudrier qui faisait peur aux chiens. Sa femme appartenait à la Ligue des W. C. T. U. et adhérait à tout ce que cette ligue implique de vertu sans tache et de rigide sainteté. Mais voilà! La vanité des richesses commençait à se loger dans leurs cœurs et à y faire son travail accoutumé! Ils agissaient, pour prouver une fois de plus la triste vérité démontrée déjà bien des fois dans le monde: savoir que la pauvreté surpasse tous les bons principes pour défendre l’homme contre les vices et la dégradation. Ils valaient désormais plus de quatre cent mille dollars. Ils reprirent la question matrimoniale; il ne fut question, ni du dentiste, ni de l’avocat, il n’y avait plus lieu, ils étaient forcément disqualifiés. Ils causèrent du fils du banquier et du fils du docteur, mais, comme dans le cas précédent, ils décidèrent d’attendre et de réfléchir, d’aller lentement et sûrement. La chance vint de nouveau de leur côté. Aleck, toujours en éveil, vit une occasion, très risquée à la vérité, mais elle eut l’audace de faire le pas... Un temps de doute, de frissons, de terrible malaise survint, car l’insuccès aurait équivalu à la ruine complète... Puis vint le résultat et Aleck, à demi morte de joie, pouvait à peine maîtriser sa voix lorsqu’elle dit à Sally: --L’incertitude est passée, Sally, et nous valons un million! Sally pleura de reconnaissance et dit: --Oh! Electra, joyau entre toutes les femmes, chérie de mon cœur, nous sommes enfin libres, nous nageons dans la richesse, nous n’aurons plus besoin de compter. Ce serait le cas où jamais d’acheter une bouteille de vraie «veuve Cliquot». Et il sortit de l’armoire une bouteille de bière brune qu’il offrit en sacrifiée, en disant: --Au diable la dépense! Elle le réprimanda doucement, les yeux tout humides de joie. Ils reléguèrent le fils du banquier et le fils du docteur et s’assirent pour considérer les titres du fils du gouverneur et du fils d’un sénateur. VI Il serait oiseux de rapporter par le menu toutes les bonnes affaires fictives qui enrichirent si rapidement les Foster. Leurs progrès furent rapides, foudroyants, merveilleux. N’importe quelle combinaison trouvée par Aleck devenait une mine d’or. Les millions s’entassèrent sur les millions et le Pactole aux flots merveilleux qui les submergeait augmentait sans cesse de volume en roulant à pleins bords. Les Foster eurent successivement cinq millions, dix millions, puis vingt, trente millions... Où devait donc s’arrêter leur fortune? Deux années passèrent pour eux dans ce délire; c’est à peine si, dans leur rêve, ils sentaient le temps passer. Ils possédaient alors trois cents millions de dollars. Ils faisaient partie de toutes les grandes banques de l’État et, bien qu’ils n’en eussent aucun souci, ils augmentaient sans cesse leurs capitaux... C’était une fois cinq millions, une autre fois dix, qui venaient tomber dans leur caisse... par la force des choses. Les combinaisons, les coups de bourse leur étaient toujours profitables. Leurs trois cents millions se trouvèrent doublés, puis une seconde fois, puis une troisième. Ils eurent plus de deux milliards! Toutes ces affaires n’allaient pas sans une certaine quantité d’écritures. A ce moment-là, la comptabilité parut s’embrouiller. Les Foster virent et comprirent qu’il serait désastreux de laisser cet état s’aggraver davantage, ils savaient bien qu’une chose bien commencée doit être continuée avec soin dans toutes ses parties, mais pour bien tenir leurs comptes en règle, c’était une affaire de plusieurs heures de travail par jour. Et où trouver ces heures-là? Sally vendait des épingles et du sucre tout le long du jour et, pendant ce temps, Aleck faisait la cuisine, lavait la vaisselle, faisait les lits... et cela chaque jour de l’année! Bien plus, elle ne réclamait pas l’aide de ses filles, car ses filles avaient à garder des mains blanches pour jouer leur rôle futur dans la haute société. Les Foster savaient, chacun d’eux savait bien qu’il n’y avait qu’une façon de trouver les douze ou quinze heures par semaine qu’il fallait employer aux comptes, mais tous deux avaient honte d’y penser et tous deux attendaient que l’autre en parlât le premier. Enfin, Sally dit: --Il faudra y arriver. C’en est trop pour moi. Fais comme si j’avais dit la chose, n’importe si j’ai prononcé le mot ou non. Aleck rougit, mais fut reconnaissante. Sans plus discourir ils tombèrent dans le péché: ils violèrent le jour du repos[B], ils l’employèrent à leurs calculs; il n’y avait que ce moyen pour ne pas se perdre dans leurs registres. Et ce premier péché en appela d’autres. Il n’y a que le premier pas qui coûte. De grandes richesses constituent des tentations terribles et elles mènent fréquemment à la perdition les gens qui n’y sont pas habitués. Donc les Foster se plongèrent dans le péché et profanèrent le saint jour. Ils se mirent au travail avec acharnement et compulsèrent leur portefeuille. Quelle magnifique liste de valeurs! Les Chemins de Fer, les Transatlantiques, les Pétroles, les Câbles inter-océaniens, les De Beers, les Cuivres, l’Acier! Deux milliards! Et tout excellemment placé en des affaires sûres, en des entreprises connues, prospères, donnant de gros intérêts et des dividendes superbes. Leur revenu était de cent vingt millions par an! Aleck, à ce résultat, poussa un long soupir de joie et dit: --Est-ce assez? --Oui, Aleck. --Que faut-il faire maintenant? --Tout arrêter. --Se retirer des affaires? --C’est cela. --Je suis de cet avis. Le gros travail est achevé. Il nous faut prendre un long repos et jouir de notre argent. --Parfait!... Aleck? --Quoi donc, chéri? --Combien pouvons-nous dépenser de notre revenu? --Tout. A ce mot, son mari se sentit débarrassé d’un énorme fardeau, il ne répondit pas un mot, il était trop heureux pour le manifester en paroles. Dès lors, ils continuèrent à violer le jour de repos chaque semaine. Ce n’est que le premier pas qui coûte, hélas, répétons-le! Chaque dimanche ils passaient la journée tout entière à élaborer les plans des différentes choses qu’ils feraient pour dépenser leur revenu. Et ils ne s’arrêtaient dans ces délicieuses occupations que fort avant dans la nuit. A chaque séance, Aleck mettait des millions à la disposition des grandes œuvres philanthropiques et religieuses, et Sally employait autant de millions à des affaires auxquelles il donna des noms dans le commencement, mais dans le commencement seulement, car, par la suite, il les rangea toutes sous la catégorie commode et complète de «dépenses diverses». Ces occupations furent la cause de sérieuses dépenses en pétrole. Pendant quelque temps, Aleck en fut un peu ennuyée, puis, après quelques semaines, elle cessa d’en prendre souci, car elle n’en eut plus le prétexte; elle fut seulement peinée, affligée, honteuse, mais elle ne dit rien. C’était si peu de chose! En réalité, Sally prenait ce pétrole au magasin, il se faisait voleur. Il en est toujours ainsi. De grandes richesses, aux personnes qui ont été pauvres, sont de terribles tentations. Avant que les Foster ne devinssent riches, on pouvait leur confier un litre de pétrole, mais maintenant... jetons un voile sur ces petites faiblesses de leurs consciences. Du reste, du pétrole aux pommes il n’y a pas loin. Sally rapporta quelques pommes. Puis un morceau de savon, puis une livre de sucre. Ah! comme il est facile d’aller du mal au pire, lorsqu’une fois on est parti du mauvais pied! Entre temps, d’autres événements avaient marqué le chemin où les Foster couraient avec leur fortune. Leur irréelle maison de briques avait fait place à un magnifique château de pierres de taille couvert d’ardoises. Peu après, ce château lui-même devint trop petit, d’autres demeures s’élevèrent, royales et étonnantes, toujours plus hautes, plus grandes, plus belles et chacune à son tour fut abandonnée pour un palais plus vaste encore et d’une architecture plus merveilleuse. En ces derniers jours, nos rêveurs venaient de faire construire le château idéal. Il s’élevait, dans une région lointaine, sur une colline boisée au-dessus d’une vallée sinueuse où une rivière déroulait ses méandres gracieux... tout le pays lui servait de parc... C’était bien le palais des amants du rêve. Toujours animée par de nombreux hôtes de distinction, cette splendide demeure se trouvait à l’orient, vers Newport Rhode Island, en pleine Terre-Sainte de l’aristocratie américaine. D’habitude, ils passaient une grande partie de leur dimanche dans cette magnifique demeure seigneuriale et le reste du temps ils allaient en Europe ou faisaient quelque délicieuse croisière dans leur yacht étincelant. Six jours de vie basse et matérielle, étroite et mesquine, et le septième jour tout entier passé en pleine cité des songes... ainsi s’était ordonnée leur existence. Et dans leur vie de la semaine, durant les six jours de travail vulgaire, ils demeurèrent diligents, soigneux, pratiques, économes. Ils continuèrent à faire partie de leur petite église presbytérienne et à travailler pour elle et pour le succès des dogmes austères qu’elle enseignait. Mais, dans leur vie de rêve, ils n’obéissaient plus qu’à leurs fantaisies, quelles qu’elles fussent, et même si elles étaient changeantes. En cette question d’église, les fantaisies d’Aleck ne furent pas très désordonnées ni bien fréquentes, mais celles de Sally firent compensation. Aleck, dans son existence imaginaire, s’était ralliée tout de suite à l’église épiscopale dont les attaches officielles l’attiraient. Mais peu après, elle entra dans la haute église à cause du grand luxe de cérémonies, et enfin elle se fit catholique pour la même raison. Les libéralités des Foster commencèrent dès le début de leur prospérité, mais à mesure que croissait leur fortune, elles devinrent extraordinaires, énormes. Aleck bâtissait une ou deux Universités par dimanche, un hôpital ou deux aussi, quelques églises, très souvent une cathédrale. Une fois, Sally s’écria gaiement, mais sans avoir bien réfléchi: --Il faut qu’il fasse froid pour qu’un jour se passe sans que ma femme n’envoie un bateau chargé de missionnaires pour décider ces excellents Chinois à troquer leur confucianisme contre le christianisme! Cette phrase peu courtoise et ironique blessa les sentiments profonds d’Aleck et elle se retira en pleurant. Cela le fit rentrer en lui-même et lui alla au cœur; dans sa triste honte, il aurait donné des mondes pour que cette malencontreuse phrase ne lui fût pas venue à la bouche. Elle n’avait formulé aucun blâme et cela le mettait encore plus mal à l’aise. Une telle situation pousse fatalement au retour sur soi-même... Ne l’avait-il pas attristée déjà d’autres fois? Ce silence généreux qu’elle lui avait seul opposé l’angoissa plus que tout, et, reportant ses pensées sur lui-même, il revit défiler devant lui, en procession lamentable, les tableaux de sa vie, depuis l’origine de leur fortune. Et comme les souvenirs revenaient en foule, il sentit que ses joues s’empourpraient de honte et qu’il s’était plus avili qu’il n’aurait cru. L’existence de sa femme, qu’elle était belle, toute semée de généreuses actions, toute tendue vers les choses idéales; et la sienne, qu’elle était frivole, égoïste, vide, ignoble... et toute orientée vers les plus bas et vils soucis? Jamais il n’avait fait un pas vers le mieux mais quelle descente vertigineuse vers le pire! Il compara ses propres actes avec ceux de sa femme et il s’indigna de s’être moqué d’elle, _lui_. Ah! c’était bien à _lui_ de reprocher quelque chose à sa généreuse Aleck! Que pouvait-il dire? Qu’avait-il fait jusqu’à présent? Voici: lorsqu’_elle_ bâtissait sa première église, _lui_, il fondait avec d’autres multimillionnaires blasés un Poker club où il perdait des centaines de mille dollars, et il était fier de la célébrité que cela lui amenait. Lorsqu’_elle_ bâtissait sa première université, que faisait-il? Il menait une vie de dissipation et de plaisirs secrets dont le scandale avait été grand. Lorsqu’elle fondait un asile pour les infirmes, que faisait-il?--Hélas! Lorsqu’elle établissait les statuts de cette noble Société pour la purification des sexes, que faisait-il? Oui, vraiment, que faisait-il? Et lorsqu’elle se fit accompagner de toutes les W. C. T. U. pour briser les flacons de la pernicieuse liqueur, lui, que faisait-il? Ivre trois fois par jour! Enfin, au moment où cette femme au grand cœur, qui avait bâti plus de cent cathédrales, était reçue avec grand honneur par le pape et recevait la Rose d’or qu’elle avait si bien gagnée... _lui_, _lui_, où était-il? Il faisait sauter la banque à Monte-Carlo. Il s’arrêta. Il n’eut pas la force d’aller plus loin. Il ne pouvait pas supporter tous ces affreux souvenirs. Il se leva soudain. Une grave résolution s’affirmait en lui: tous ces secrets devaient être révélés, toutes ces fautes devaient être confessées. Il ne mènerait plus une vie à part. Et il allait d’abord droit à elle pour lui dire tout. C’est ce qu’il fit. Il lui raconta tout. Il pleura sur son sein, il sanglota, gémit et implora son pardon. Ce fut pour elle une bien dure minute et le choc qu’elle éprouva fut d’une violence inouïe, elle blêmit et chancela, mais elle se reprit... Après tout, n’était-il _son_ mari, son bien, son tout, le cœur de son cœur, l’amour de ses yeux, le sien, à elle depuis toujours et en toutes choses? Elle lui pardonna. Elle sentit cependant qu’il ne serait plus jamais pour elle tout ce qu’il avait été jusqu’alors; elle savait qu’il pouvait se repentir, mais non se réformer. Mais encore, tout avili et déchu qu’il fût, n’était-il pas son tout, son unique, son idole, son amour? Elle lui dit qu’elle n’était que son esclave et lui ouvrit tout grands ses bras. VII Quelque temps après ces événements, les époux Foster étaient mollement étendus sur des fauteuils à l’avant de leur yacht de rêve qui croisait dans les mers du Sud. Ils gardaient le silence, chacun d’eux ayant fort à faire avec ses propres pensées. Ces longs silences étaient devenus de plus en plus fréquents entre eux, et leur vieille et familière camaraderie qui leur faisait se partager toutes leurs idées s’était insensiblement évanouie. Les terribles révélations de Sally avaient fait leur œuvre; Aleck avait fait de terribles efforts pour en chasser le souvenir, mais elle n’avait pas réussi à s’en débarrasser et la honte et l’amertume qu’elle avait ressenties à ces tristes aveux demeuraient dans son âme empoisonnant peu à peu sa noble vie de rêve. Elle s’apercevait maintenant (le dimanche) que son mari devenait un être arrogant et fourbe. Elle ne voulait pas le voir, aussi tâchait-elle de ne pas lever les yeux sur lui le dimanche. Mais elle-même ne méritait-elle aucun blâme? Hélas! elle savait bien ce qui en était. Elle avait un secret pour son mari, elle n’agissait pas loyalement envers lui et cela lui causait une grande angoisse. _Elle n’avait pas osé lui en parler!_ Elle avait été tentée par une occasion exceptionnelle qui se présentait de mettre la main sur l’ensemble des chemins de fer et des mines de tout le pays et elle s’était remise à la spéculation et elle avait risqué leur fortune entière. Maintenant, elle tremblait tout le jour chaque dimanche de laisser percer son inquiétude. Elle avait trahi la confiance de son mari et dans son misérable remords elle se sentait remplie de pitié pour lui, elle le voyait là devant elle tout heureux, satisfait, confiant en elle! Jamais il n’avait eu le moindre soupçon et elle se désespérait en elle-même à penser qu’une calamité formidable où sombrerait toute leur fortune ne tenait maintenant qu’à un fil... --Dis donc, Aleck! Cette interruption soudaine de son rêve causée par l’appel de son mari lui fut un soulagement. Elle lui en fut reconnaissante et quelque chose de son ancienne tendresse perça dans le ton de sa douce réponse: --Eh bien, chéri! --Sais-tu, Aleck, je pense que nous nous sommes trompés, c’est-à-dire que tu t’es trompée. Je parle de cette affaire de mariages. Il s’assit, se cala bien dans un grand fauteuil et continua vivement: --Considère bien tout. Voilà plus de cinq ans que cela traîne. Tu as toujours agi de la même façon depuis le commencement: à mesure que nous devenions plus riches, tu as élevé tes prétentions. Toutes les fois que je m’imagine avoir bientôt à préparer les noces, tu aperçois un meilleur parti pour tes filles et je n’ai plus qu’à rengainer mes préparatifs avec mon désappointement. Je crois que tu es trop difficile. Quelque jour nous nous en repentirons. D’abord, nous avons écarté le dentiste et l’avocat... Cela, c’était parfait et nécessaire. Ensuite nous avons écarté le fils du banquier et l’héritier du marchand de porc salé... C’était encore très bien. Puis, nous avons écarté le fils du gouverneur et celui du sénateur... Parfait encore, je l’avoue. Ensuite c’est le fils du vice-président et celui du ministre de la Guerre que nous avons mis de côté... Bien, très bien, car les hautes positions occupées par leurs pères n’ont rien de stable. Alors tu es allée à l’aristocratie; et j’ai cru qu’enfin nous touchions au but. Nous allions nous allier avec l’un des représentants de ces vieilles familles, si rares et si vénérables, dont la lignée remonte à cent cinquante ans au moins et dont les descendants actuels sont bien purifiés de toute odeur de travail manuel... Je le croyais, je m’imaginais que les mariages allaient se faire, n’est-ce pas? Mais non, car aussitôt tu as songé à deux vrais aristocrates d’Europe et, dès ce moment, adieu nos meilleurs et plus proéminents compatriotes! J’ai été affreusement découragé, Aleck! Et puis, après cela, quelle procession! Tu as repoussé des baronnets pour des barons, des barons pour des vicomtes, des vicomtes pour des comtes, des comtes pour des marquis, des marquis pour des ducs! Maintenant, Aleck, il faut s’arrêter. Tu as été jusqu’au bout. Nous avons maintenant quatre ducs sous la main. Ils sont tous authentiques et de très ancienne lignée. Tous perdus de dettes. Ils veulent d’énormes dots, mais nous pouvons leur passer cela. Allons, Aleck, le moment est venu, présentons-les aux petites et qu’elles choisissent! Aleck avait souri tranquillement dès le début de ce long discours, puis une lueur de joie, de triomphe presque, avait illuminé ses yeux. Enfin elle dit aussi calmement que possible: --Sally, que dirais-tu d’une alliance _royale_? O prodige! O pauvre homme! Il fut si sot devant une pareille interrogation qu’il resta un moment la bouche ouverte en se passant la main sur l’oreille comme un chat. Enfin, il se reprit, se leva et vint s’asseoir aux pieds de sa femme; il s’inclina devant elle avec tout le respect et l’admiration qu’il avait autrefois pour elle. --Par saint Georges! s’écria-t-il avec enthousiasme, Aleck, tu es une femme supérieure entre toutes! Je ne saurais me mesurer à toi. Je ne pourrai jamais apprendre à sonder tes pensées profondes. Et je croyais pouvoir critiquer tes façons de faire! Moi? J’aurais bien dû penser que tu savais ce que tu faisais et que tu préparais quelque chose de grandiose! Pardonne-moi, et maintenant, comme je brûle d’apprendre les détails, parle... je ne te critiquerai plus de ma vie. Sa femme, heureuse et flattée, approcha ses lèvres de l’oreille de Sally et chuchota le nom d’un prince régnant. Il en perdit la respiration et son visage se colora... --Ciel! s’écria-t-il. Il a une maison de jeux, une potence, un évêque, une cathédrale... tout cela à _lui_! Il perçoit des droits de douane, c’est la plus select principauté d’Europe. Il n’y a pas beaucoup de territoire, mais ce qu’il y a est suffisant. Il est _souverain_, c’est l’essentiel, les territoires ne signifient rien... Aleck le considérait avec des yeux brillants. Elle se sentait profondément heureuse. Elle dit: --Pense, Sally, c’est une famille qui ne s’est jamais alliée hors des Maisons royales ou impériales d’Europe: nos petits-enfants s’assiéront sur des trônes. --Il n’y a rien de plus certain dans le ciel ni sur la terre, Aleck, et ils tiendront des sceptres aussi, avec autant d’aisance, de naturel, de nonchalance que moi ma canne de jonc. C’est une grande, une merveilleuse affaire, Aleck. Est-il bien pris au moins? Ne peut-il nous faire faux-bond? Tu le tiens? --N’aie pas peur. Repose-toi sur moi pour cela. Il est attaché, il a les mains liées, il est notre débiteur. Il est à nous, corps et âme. Mais occupons-nous du second prétendant. --Qui est-ce, Aleck? --Son Altesse Royale Sigismond-Sigfried Lauenfeld Dinkespiel Schwartzenberg-Blutwurst, grand duc héréditaire de Katzenyammer. --Non! Tu veux plaisanter? --Il s’agit de lui; aussi vrai que je suis là devant toi. Je t’en donne ma parole. Sally restait suffoqué de surprise. Il saisit les mains de sa femme et les pressa longtemps entre les siennes. Enfin, il reprit avec enthousiasme: --Comme tout cela est merveilleux et étonnant! Voici maintenant que nous allons faire régner nos descendants sur la plus ancienne des trois cent soixante-quatre principautés allemandes et sur l’une des trois ou quatre à qui Bismarck laissa une indépendance relative en fondant l’unité de l’Empire! Je connais cette petite capitale. Ils ont un fort et une armée permanente; de l’infanterie et de la cavalerie; trois hommes et un cheval. Aleck, nous avons longuement attendu, nous avons souvent été déçus et avons dû différer nos projets, mais maintenant Dieu sait que je suis pleinement, parfaitement, absolument heureux! Heureux, envers toi, ma chérie, qui as préparé ce beau triomphe. A quand la cérémonie? --Dimanche prochain. --Bien. Nous allons donner à ce double mariage un éclat incomparable. Ce n’est que convenable étant donné le prestige des fiancés. Maintenant, autant que je peux savoir, il n’y a qu’une forme de mariage qui soit exclusivement royale, c’est la forme morganatique... Sera-ce un mariage morganatique? --Que veut dire ce mot, Sally? --Je ne sais pas, mais ce que je sais, c’est qu’il ne s’emploie qu’au sujet des unions des rois ou des princes... --Alors, ce sera morganatique. Bien mieux, je l’exigerai. Il y aura un mariage morganatique ou point. --Bravo! Aleck. Voilà tout arrangé! s’écria Sally en se frottant les mains. Ce sera la première cérémonie de ce genre en Amérique. Tout New-York en sera malade. ... Les deux époux retombèrent dans le silence, tout occupés chacun à part eux à parcourir l’Europe en invitant les têtes couronnées et leurs familles aux merveilleuses fêtes qu’ils allaient donner pour les noces de leurs filles. VIII Durant trois jours, les Foster ne vécurent plus que dans les nuages. Ils n’étaient plus que très vaguement conscients des choses et des gens qui les entouraient. Ils voyaient les objets confusément, comme au travers d’un voile. Leurs âmes étaient demeurées au pays des rêves et ne savaient plus revenir au monde des réalités. Ils n’entendaient pas toujours les paroles qu’on leur adressait et quand ils entendaient, très souvent ils ne comprenaient pas. Alors ils répondaient très vaguement ou à côté. A son magasin, Sally vendit des étoffes au poids, du sucre au mètre et donnait du savon quand on lui demandait des bougies. A la maison, Aleck mettait son chat dans l’armoire et offrait du lait à une chaise. Tous ceux qui les approchaient étaient étonnés et s’en allaient en murmurant: «Qu’est-ce que les Foster peuvent donc avoir?» Trois jours. Puis les événements se précipitèrent. Les choses avaient pris une tournure favorable et pendant quarante-huit heures l’imaginaire coup d’audace d’Aleck parut tout près de réussir. Les valeurs montaient en bourse. Encore un point! Encore un autre! Elles eurent cinq points de surplus! Elles en eurent quinze! Elles en eurent vingt!!! Aleck faisait plus que doubler ses innombrables millions. Elle dépassait quatre milliards. Et les agents de change imaginaires lui téléphonaient sans trêve: Vendez! Vendez! Pour l’amour du Ciel, _vendez maintenant_! Elle apporta ces splendides nouvelles à son mari et lui aussi s’écria: «Vends, vends vite maintenant! Oh! ne te laisse pas affoler, n’attends plus! Vends! Vends!» Mais elle ne voulut rien entendre. Elle opposa à toutes les objurgations sa volonté et déclara qu’elle voulait encore cinq points de plus-value. Cette obstination lui fut fatale. Le lendemain même survint la fameuse débâcle, la débâcle unique, historique, la débâcle. Tout Wall-Street fut ruiné. Des multimillionnaires mendièrent leur pain. Aleck tint bravement tête à l’orage et tâcha de dominer la panique aussi longtemps que possible, mais à la fin elle fut impuissante à conjurer le désastre et ses agents imaginaires lui télégraphièrent qu’il ne lui restait rien. Alors, mais seulement alors, son énergie toute virile l’abandonna et elle redevint une faible femme. Elle passa les bras autour du cou de son mari et dit en pleurant: --Je suis coupable, impardonnable! Je ne puis le supporter. Nous sommes pauvres. Pauvres! Et moi je suis si malheureuse! Les noces de nos filles ne se feront pas! Tout est fini! Nous ne saurions même plus acheter le dentiste, maintenant! Sally avait sur les lèvres un amer reproche: «Je t’avais priée de vendre!» mais il se contint, il ne se sentit pas le courage de dire des choses dures à sa pauvre femme brisée et repentante. Au contraire, une noble pensée lui vint et il dit: --Courage, mon Aleck! Tout n’est pas perdu. En réalité, tu n’as pas risqué un sou de l’héritage, mais tu as seulement beaucoup gagné et beaucoup perdu en opérations fictives. Courage! Les trente mille dollars nous restent, ils sont intacts. Et ton incomparable jugement financier aidé de l’expérience acquise nous aura bientôt rendu aussi riches qu’auparavant! Pense à ce que tu seras capable de faire dès maintenant! Les mariages ne sont pas impossibles, ils sont simplement remis. Ce furent paroles bénies. Aleck en reconnut la vérité et elle releva la tête, ses larmes cessèrent et elle sentit une nouvelle et noble ardeur envahir son âme. D’une voix presque joyeuse et sur un ton prophétique, elle s’écria: --En tout cas, je proclame... Un coup frappé à la porte l’interrompit. C’était le propriétaire et directeur du _Sagamore_. Il avait dû venir voir un parent éloigné qui était près de sa fin et, pour ne pas oublier ses intérêts malgré son chagrin, il était venu frapper à la porte des Foster qui s’étaient trouvés tellement absorbés en d’autres préoccupations qu’ils avaient négligé de payer leur abonnement depuis quatre ans. Ils devaient six dollars. Nul visiteur ne pouvait être accueilli avec plus de joie. Il allait pouvoir dire tout ce qui concernait l’oncle Tilbury et l’état de sa santé. Naturellement, les Foster ne voulaient ni ne pouvaient lui poser à ce sujet aucune question directe... sous peine de manquer à leur engagement sacré; mais ils pouvaient tâcher d’amener la conversation tout près du sujet brûlant et espérer d’obtenir quelque renseignement spontané. Tout d’abord, cela n’amena aucun résultat. L’esprit obtus du journaliste ne se rendit compte de rien, mais, à la fin de la visite, le hasard fit ce que la ruse n’avait pas su provoquer. Pour illustrer une affirmation qui avait sans doute besoin de ce soin, le directeur du _Sagamore_ s’écria: --Terre du ciel, c’est juste, comme disait Tilbury Foster. Ce nom fit tressauter les Foster. Le journaliste s’en aperçut et dit en s’excusant: --Je vous demande pardon. Je ne mettais aucune mauvaise intention dans cette phrase, je vous assure. Un parent peut-être? Sally rassembla tout son courage et, arrivant à se dominer par un grand effort, il répondit d’un ton indifférent: --Un parent... eh bien... non, pas que je sache, mais nous avons entendu parler de lui. Le directeur, heureux de n’avoir pas blessé un abonné, reprit contenance. Sally ajouta: --Est-il... se porte-t-il bien? --Bien! Dieu vous bénisse! Il est en enfer depuis cinq ans! Les Foster tressailliront de douleur, mais il leur sembla que c’était de joie. Sally reprit: --Ah bien! telle est la vie... nous devons tous la quitter, les riches aussi bien que les autres! Le directeur se mit à rire: --N’y comprenez pas Tilbury, dit-il; il est mort sans le sou. Il a été enterré aux frais de la commune. Les Foster demeurèrent pétrifiés pendant deux minutes. Alors, la face toute blanche, Sally reprit d’une voix faible: --Est-ce vrai? Êtes-vous sûr que ce soit vrai? --Certes! J’ai été obligé de m’occuper des formalités, parce que Tilbury--qui n’avait pour tout bien qu’une brouette--me l’avait léguée. Et notez que cette brouette n’avait plus de roue. De plus, cela m’a obligé à écrire une sorte d’article nécrologique sur le défunt, mais la composition de cet article fut détruite parce que... Les Foster n’écoutaient plus. Ils en avaient assez; ils n’avaient plus besoin de renseignements; ils ne pouvaient en supporter davantage. Ils restaient là, la tête penchée, morts à toute chose, sauf à leur souffrance aiguë. Une heure après, ils étaient toujours à la même place, leurs têtes baissées, silencieux. Leur visiteur était parti depuis longtemps, sans qu’ils y eussent prêté la moindre attention. De temps à autre ils hochaient la tête à la façon des vieillards, d’une manière dolente et chagrine, puis ils se mirent à bavarder d’une manière puérile et à prononcer des paroles sans suite. Par moments ils retombaient dans leur silence profond... Ils semblaient avoir oublié tout le monde extérieur. Quelquefois, aux moments où ils rompaient le silence, ils avaient une vague conscience d’avoir été frappés par une grande douleur et alors ils se caressaient mutuellement les mains en signe de compassion réciproque et comme pour se dire l’un à l’autre: «Je suis près de toi, je ne t’oublie pas. Nous supporterons le malheur ensemble. Quelque part il doit y avoir le repos et l’oubli, quelque part nous trouverons la paix et le sommeil; sois patient, ce ne sera plus bien long.» Ils vécurent encore deux ans, perdus dans la même nuit de la pensée, dans les mêmes rêves vagues et chagrins et presque toujours silencieux. Enfin, ils moururent tous deux le même jour. Quelques semaines avant cette heureuse délivrance, une lueur de conscience revint au cerveau ruiné de Sally et il dit: --De grandes richesses acquises tout d’un coup et sans peine ne sont que duperie. Elles ne nous ont pas rendus meilleurs, mais nous ont donné la fièvre des plaisirs. Et pour elles nous avons renoncé à notre simple, douce et heureuse existence... Que cela serve d’avertissement aux autres! Il s’arrêta et ferma les yeux. Alors, comme la douleur envahissait de nouveau son âme et qu’il retombait dans l’inconscience, il murmura: --L’argent l’avait rendu misérable et il s’est vengé sur nous qui ne lui avions rien fait. Voilà ce qu’il voulait. Il ne nous a laissé que trente mille dollars afin que nous soyons tentés d’augmenter cet argent en spéculant et par là il voulait ruiner nos âmes. Sans qu’il lui en coûtât plus, il aurait pu nous laisser une bien plus grosse somme, de façon que nous n’aurions pas été tentés de l’augmenter et s’il avait été moins méchant, c’est ce qu’il aurait fait, mais il n’y avait en lui aucune générosité, aucune pitié, aucune. LE PASSEPORT RUSSE I Une grande salle d’hôtel dans la Friedrichstrasse à Berlin, vers le milieu de l’après-midi. Autour d’une centaine de tables rondes, les habitués attablés fument et boivent en causant. Partout voltigent des garçons en tabliers blancs portant de grands bocks mousseux. A une table tout près de l’entrée principale, une demi-douzaine de joyeux jeunes gens--des étudiants américains--se sont réunis une dernière fois avec un de leurs camarades qui venait de passer quelques jours dans la capitale allemande. --Mais pourquoi voulez-vous couper net au beau milieu de votre voyage, Parrish? demanda un des étudiants. Je voudrais bien avoir votre chance. Pourquoi voulez-vous retourner chez vous? --Oui, dit un autre, c’est bien une drôle d’idée. Il vous faut nous expliquer ça, voyez-vous, parce que cela ressemble bien à un coup de folie. Nostalgie? Le frais visage de Parrish rougit comme celui d’une jeune fille, et, après un instant d’hésitation, il confessa qu’en effet de là venait son mal. --C’est la première fois que je quitte la maison, dit-il, et chaque jour je me trouve de plus en plus seul. Pendant de longues semaines je n’ai pas vu un seul ami, et c’est trop affreux. Je voulais tenir bon, jusqu’au bout, par amour-propre. Mais après vous avoir rencontrés, camarades, c’en est trop, je ne pourrais pas poursuivre mon chemin. Votre compagnie a fait pour moi un vrai paradis de cette ville, et maintenant je ne peux pas reprendre mon vagabondage solitaire. Si j’avais quelqu’un avec moi... mais je n’ai personne, voyez-vous, alors ce n’est pas la peine. On m’appelait «poule mouillée» quand j’étais petit--et peut-être le suis-je encore--efféminé et timoré, et tout ce qui s’en suit. J’aurais bien dû _être_ une fille! Je ne peux pas y tenir; décidément je m’en retourne. Ses camarades le raillèrent avec bienveillance, lui disant qu’il faisait la plus grande sottise de sa vie; et l’un d’eux ajouta qu’il devrait au moins voir Saint-Pétersbourg avant de s’en retourner. --Taisez-vous, s’écria Parrish d’un ton suppliant. C’était mon plus beau rêve, et je dois l’abandonner. Ne me dites pas un mot de plus à ce sujet, car je suis changeant comme un nuage et je ne puis résister à la moindre force de persuasion. Je ne _peux pas_ y aller seul; je crois que je mourrais. Il frappa la poche de son veston et ajouta: --Voici ma sauvegarde contre un changement d’idée; j’ai acheté mon billet de wagon-lit pour Paris et je pars ce soir. Buvons encore un coup, camarades, à la patrie! Les jeunes gens se dirent adieu, et Alfred Parrish fut abandonné à ses pensées et à sa solitude. Mais seulement pour un instant... car un monsieur d’âge mûr, aux allures brusques et décidées, avec ce maintien suffisant et convaincu que donne une éducation militaire, se leva avec empressement de la table voisine, s’assit en face de Parrish et se mit à causer d’un air profondément intéressé et entendu. Ses yeux, son visage, toute sa personne, toute son attitude dénotaient une énergie concentrée. Il paraissait plein de force motrice à haute pression. Il étendit une main franche et large, secoua cordialement celle de Parrish et dit avec une ardente conviction: --Ah, mais non, il ne _faut pas_, vraiment, il ne faut pas! Ce serait la plus grande faute du monde. Vous le regretteriez toujours. Laissez-vous persuader, je vous en prie; n’y renoncez pas--oh! non! Ces paroles avaient une allure tellement sincère, que les esprits abattus du jeune homme en furent tout relevés, une légère humidité se trahit dans ses yeux, confession involontaire de sa reconnaissance émue. L’étranger eut vite noté cet indice et, fort satisfait d’une telle réponse, poursuivit son but sans attendre des paroles. --Non, ne faites pas cela, ce serait trop dommage. J’ai entendu ce que vous avez dit--vous me pardonnerez cette indiscrétion--j’étais si près que je n’ai pu m’empêcher. Et je suis tourmenté à la pensée que vous allez couper court à votre voyage, quand au fond vous désirez _tant_ voir Saint-Pétersbourg, et que vous en êtes pour ainsi dire à deux pas! Réfléchissez encore; ah, vous _devez_ y réfléchir. La distance est si courte--ce sera bientôt fait, vous n’aurez pas le temps de vous ennuyer--et quel monde de beaux souvenirs vous en rapporterez! Puis il se mit à faire des descriptions enthousiastes de la capitale russe et de ses merveilles, en sorte que l’eau en vint à la bouche d’Alfred Parrish, et que toute son âme frémit d’un irrésistible désir. --Mais il faut absolument que vous voyiez Saint-Pétersbourg--il le _faut_! mais, ce sera un enchantement pour vous, un véritable enchantement! je puis bien vous le dire, moi, car je connais la ville aussi bien que je connais mon village natal, là-bas en Amérique. Dix ans, dix ans j’y ai vécu. Demandez à qui vous voudrez; on vous le dira, tout le monde me connaît. Major Jackson. Les chiens eux-mêmes me connaissent. Allez-y, oh! il n’y a pas à hésiter. Croyez-moi. Alfred Parrish était tout vibrant d’ardeur et de joie maintenant. Son visage l’exprimait plus clairement que sa langue ne l’aurait pu. Puis... l’ombre obscurcit de nouveau son front et il dit-tristement: --Oh! non. Ce n’est pas la peine. Je ne pourrais pas. Je mourrais de solitude. Le major s’écria avec étonnement: --Solitude! mais j’y vais avec vous! C’était là un coup bien inattendu. Et pas tout à fait satisfaisant. Les choses marchaient trop vite. Était-ce un guet-apens? Cet étranger était-il un filou? Sinon, pourquoi porterait-il gratuitement tant d’intérêt à un jeune garçon errant et inconnu? Mais un simple coup d’œil jeté à la physionomie franche, joviale et ouverte du major rendit Alfred tout honteux; il se demanda comment il pourrait bien se tirer de cet embarras sans blesser les bons sentiments de son interlocuteur. Mais il n’était pas des plus adroits en diplomatie et il aborda la difficulté avec le sentiment gênant de sa faiblesse et de sa timidité. Il dit avec une effusion de modestie un peu exagérée: --Oh! non! non, vous êtes trop bon; je ne pourrais pas... Je ne vous permettrai jamais de vous causer un tel dérangement pour... --Dérangement? Pas le moins du monde, mon garçon; j’étais déjà décidé à partir ce soir. Je prends l’express de neuf heures. Venez donc! nous voyagerons ensemble. Vous ne vous ennuierez pas une seconde, je vous le garantis. Allons... c’est entendu! Son unique excuse était donc perdue. Que faire maintenant? Parrish était interloqué, découragé; il lui sembla qu’aucun subterfuge de sa pauvre invention ne pourrait jamais le libérer de ces ennuis. Cependant il sentait qu’il devait faire un autre effort, et il le fit. Dès qu’il eut trouvé sa nouvelle excuse, il reconnut qu’elle était indiscutable. --Ah! mais malheureusement le sort est contre moi, et c’est impossible. Voyez ceci... et il sortit ses billets et les posa sur la table. Je suis en règle pour jusqu’à Paris et naturellement, je ne pourrais pas faire changer pour Saint-Pétersbourg tous mes billets et coupons de bagages. Je serais obligé de perdre de l’argent. Et si je pouvais me payer la fantaisie de laisser perdre cet argent, je me trouverais bien à court pour acheter un nouveau billet--car voici tout l’argent que je possède ici--et il posa sur la table un billet de banque de cinq cents marks. En un clin d’œil le major saisit les billets et les coupons et fut sur pied, s’écriant avec enthousiasme: --Bon! c’est parfait, et tout ira pour le mieux. On changera volontiers tous ces petits papiers, pour moi; on me connaît partout. Tout le monde me connaît. Ne bougez pas de votre coin. Je reviens tout de suite. Puis il mit la main aussi sur le billet de banque. Je vais prendre ça, il se pourrait qu’il y ait quelques petites choses de plus à payer pour les nouveaux billets. Et le bonhomme partit à toutes jambes. II Alfred Parrish resta paralysé. Ce coup avait été tellement soudain! Tellement soudain, audacieux, incroyable, impossible... Sa bouche resta entr’ouverte, mais sa langue ne voulait plus remuer; il essaya de crier: «Arrêtez-le!» mais ses poumons étaient vides. Il voulut s’élancer à la poursuite de l’étranger, mais ses jambes ne pouvaient que trembler; puis, elles fléchirent tout à fait, et il s’affaissa sur sa chaise. Sa gorge était sèche, il suffoquait et gémissait de désespoir, sa tête n’était plus qu’un tourbillon. Que devait-il faire? Il ne savait pas. Une chose lui paraissait claire, cependant: il devait prendre son courage à deux mains et tâcher de rattraper cet homme. Le filou ne pourrait naturellement pas se faire rendre l’argent des billets; mais les jetterait-il, ces bouts de papier? Non certes; il irait sans doute à la gare, et trouverait à les revendre à moitié prix. Et aujourd’hui même, car ils seraient sans valeur demain, selon la loi allemande. Ces réflexions lui rendirent l’espoir et la force, il se leva et partit. Mais il ne fit qu’un ou deux pas et, soudain, il se trouva mal et retourna en trébuchant à sa chaise, saisi d’une affreuse crainte que son léger mouvement n’eût été remarqué. Car les derniers bocks de bière avaient été à son compte et n’étaient pas payés; or, le pauvre garçon n’avait pas un pfennig... Il était donc prisonnier... Dieu sait tout ce qui pourrait lui arriver s’il tentait de quitter sa place! Il se sentit effrayé, écrasé, anéanti; et il ne possédait même pas assez bien son allemand pour expliquer son cas et demander un peu de secours et d’indulgence. Comment donc avait-il pu être si nigaud? Quelle folie l’avait poussé à écouter les discours d’un homme qui cependant se montrait, avec toute évidence, un aventurier de la pire espèce? _Et voilà le garçon qui s’approche!_ Il disparut, en tremblant, derrière son journal. Le garçon passa. Alfred poussa un soupir de soulagement et de reconnaissance. Les aiguilles de l’horloge paraissaient immobiles, mais il ne pouvait en détacher ses yeux. Dix minutes s’écoulèrent lentement. Encore le garçon! Nouvelle disparition derrière le journal. Le garçon s’arrêta--quelques minutes d’angoisse!... puis s’éloigna. Dix autres minutes de désespoir et le garçon revint encore. Cette fois il essuya la table et mit au moins un mois à le faire; puis il s’arrêta et attendit au moins deux mois, avant de s’en aller. Parrish sentait bien qu’il ne pourrait supporter une autre de ces visites. Il devait jouer sa dernière carte, et courir les risques. Il fallait jouer le grand jeu. Il fallait s’enfuir. Mais le garçon rôda autour du voisinage pendant cinq minutes... ces cinq minutes furent des semaines et des mois pour Parrish qui le suivait d’un œil craintif, et sentait toutes les infirmités de la vieillesse se glisser en lui, et ses cheveux en devenir tout blancs. Enfin, le dernier garçon s’éloigna... s’arrêta à une table, ramassa la monnaie, poursuivit vers une autre table, ramassa encore la monnaie, puis vers une autre... l’œil furtif de Parrish continuellement rivé sur lui, son cœur palpitant et bondissant, sa respiration haletante, en soubresauts d’anxiété mêlée d’espoir. Le garçon s’arrêta de nouveau pour prendre la monnaie, et Parrish se dit alors: Voici le moment ou jamais! et se leva pour gagner la porte. Un pas... deux pas... trois... quatre... il approchait de la sortie... cinq... ses jambes flageolaient... quel était ce pas rapide, derrière lui? oh! son cœur, comme il battait!... six, sept... bientôt il serait libre?... huit, neuf, dix... _oui_, quelqu’un le poursuivait! Il tourna l’angle, et il allait prendre ses jambes à son cou, quand une main lourde s’abattit sur son épaule, et toute force l’abandonna. C’était le major. Il ne posa pas une question, il ne montra pas la moindre surprise. Il dit, de son ton jovial et dégagé: --Le diable emporte ces gens, ils m’ont attardé. C’est pourquoi je suis resté si longtemps. L’employé du guichet avait été changé; il ne me connaissait pas, et refusa de faire l’échange parce que ce n’était pas selon les règles; alors, il m’a fallu dénicher mon vieil ami, le Grand-Mogol... le chef de gare, vous comprenez..., oh! ici, fiacre!... montez, Parrish!... consulat russe, cocher, et vivement!... Je disais donc que tout cela m’a bien pris du temps. Mais tout va bien, maintenant, c’est parfait; vos bagages ont été reposés, enregistrés, étiquetés, billets de voyage et de wagon-lit changés, et j’en ai tous les documents dans ma poche. L’argent aussi. Je vous le tiens en sûreté. Allez donc, cocher, allez donc; qu’elles ne s’endorment pas vos bêtes! Le pauvre Parrish essayait vainement de placer un mot, tandis que le fiacre s’éloignait à toute vitesse du café où il venait de passer un si mauvais quart d’heure, et lorsqu’enfin il parvint à ouvrir la bouche, ce fut pour annoncer son intention de retourner tout de suite pour payer sa petite dette. --Oh! ne vous tracassez pas de cela, dit le major, placidement. Ça va bien, allez, ils me connaissent--tout le monde me connaît--je réglerai ça la prochaine fois que je serai à Berlin. Plus vite, cocher, plus vite! Nous n’avons pas de temps à perdre maintenant. Ils arrivèrent au consulat russe un instant après la fermeture du bureau; le major entra précipitamment. Il n’y avait plus qu’un jeune clerc. Le major passa sa carte et demanda, en russe: --Voulez-vous avoir la bonté de viser ce passeport pour Saint-Pétersbourg, au nom de ce jeune homme, et aussi rapidement que... --Pardon, Monsieur, mais je ne suis pas autorisé, et le consul vient de partir. --Partir, où? --A la campagne où il demeure. --Et il reviendra... --Demain matin. --Mille tonnerres! oh! bien, dites donc, je suis le major Jackson, il me connaît, tout le monde me connaît. Visez-le vous-même; vous direz au consul que le major Jackson vous a commandé de le faire. Tout ira bien. Mais ce cas de désobéissance aux lois établies aurait été absolument fatal au jeune employé. Le clerc ne voulut pas se laisser persuader. Il faillit s’évanouir à cette idée. --Eh bien, alors, je vais vous dire, s’écria le major. Voici les timbres et le pourboire. Faites-le viser sans faute, demain matin, et envoyez-le par courrier. Le clerc dit d’un air de doute: --Mais... enfin, peut-être qu’il le fera, et dans ce cas... --Peut-être? mais _certainement_! Il me connaît... tout le monde me connaît! --Très bien, dit le clerc, je vous ferai la commission. Il avait l’air tout interloqué et en quelque sorte subjugué; il ajouta timidement: --Mais... mais... vous savez que vous le devancerez de vingt-quatre heures à la frontière. Il n’y a aucun accommodement pour une si longue attente. --Qui parle d’_attendre_? pas moi, quand le diable y serait. Le clerc demeura un instant paralysé, puis il dit: --Certes, monsieur, vous ne voulez pas qu’on vous l’envoie à Saint-Pétersbourg? --Et pourquoi pas? --Tandis que son propriétaire rôderait autour des frontières à vingt-cinq lieues de là? --Rôder!--Sacrebleu! qui vous a dit qu’il devra rôder? --Mais vous n’ignorez pas, je pense, qu’on l’arrêtera à la frontière s’il n’a pas de passeport. --Jamais de la vie! l’inspecteur en chef me connaît... comme tout le monde. Je me charge du jeune homme. Je suis responsable de lui. Envoyez le papier tout droit à Saint-Pétersbourg... hôtel de l’Europe, aux soins du major Jackson: dites au consul de ne pas se tourmenter, je prends tous les risques sur moi. Le clerc hésita, puis risqua un dernier argument: --Vous devez bien noter, monsieur, que ces risques sont particulièrement sérieux en ce moment. Le nouvel édit est en vigueur et... --Quel est-il? --Dix ans de Sibérie pour quiconque se trouve en Russie sans passeport. --Hum... damnation! Il dit ce mot en anglais, car la langue russe est pauvre lorsqu’il s’agit d’exprimer brièvement ses sentiments. Après avoir réfléchi profondément, il se secoua, et résuma l’entretien, avec une brusque et insouciante bonhomie: --Oh! ça va bien, allez! adressez à Saint-Pétersbourg, arrive que pourra! J’arrangerai ça, moi. On me connaît partout... Toutes les autorités... tout le monde. III Il se trouva que le major était un adorable compagnon de voyage, et le jeune Parrish en fut charmé. Ses paroles et ses traits d’esprit étaient comme des rayons de soleil et des lueurs d’arc-en-ciel, animant tout son entourage, le transportant en une atmosphère de gaîté et d’insouciante joie; et puis, il était plein de petites attentions, de manières accommodantes; il savait à la perfection la bonne manière de faire les choses, le moment propice, et le meilleur moyen. Le long voyage fut donc un beau rêve, un conte de fée, pour le jeune garçon qui avait passé de si longues et monotones semaines de nostalgie. Enfin, lorsque les deux voyageurs approchèrent de la frontière, Parrish dit quelque chose à propos de passeport; puis il tressaillit comme au souvenir d’une chose désagréable, et ajouta: --Mais, j’y songe, je ne me souviens pas que vous ayez rapporté mon passeport du consulat. Mais vous l’avez bien, n’est-ce pas? --Non. Il viendra par courrier, dit le major, tout tranquillement. --Il... il... vient par... courrier! suffoqua Parrish; et toutes les terribles choses qu’il avait entendu raconter à propos des désastres et des horreurs subies par les visiteurs sans passeport, en Russie, se présentèrent à son esprit épouvanté, et il en pâlit jusqu’aux lèvres. Oh! major... oh! mon Dieu, que m’arrive-t-il maintenant! Comment avez-vous pu faire une chose pareille? Le major passa une main caressante sur l’épaule du jeune homme et dit: --Voyons, voyons, ne vous tourmentez donc pas, mon garçon, ne vous tourmentez pas un brin. C’est moi qui prend soin de vous et je ne permettrai pas qu’il vous arrive malheur. L’inspecteur en chef me connaît, et je lui expliquerai la chose, et tout ira pour le mieux, vous verrez. Allons, ne vous faites pas le moindre souci... Je vous ferai marcher tout cela sur des roulettes. Alfred tremblait de tous ses membres, et il se sentait un grand poids sur le cœur, mais il fit tout ce qu’il put pour dissimuler son angoisse et répondre avec quelque courage aux paroles bienveillantes et rassurantes du major. A la frontière, il descendit, se tint parmi la grande foule et attendit, dans une inquiétude profonde, tandis que le major se frayait un chemin à travers la multitude pour aller «tout expliquer à l’inspecteur en chef». L’attente lui parut cruellement longue, mais, enfin, le major revint. Il s’écria jovialement. --Il y a un nouvel inspecteur, et, le diable l’emporte, je ne le connais pas! Alfred s’effondra contre une pile de malles, en gémissant: --Oh! mon Dieu, mon Dieu, j’aurais dû le prévoir! et il s’affaissait mollement par terre, mais son compagnon le retint d’un bras vigoureux, l’assit sur un grand coffre et, s’approchant de lui, murmura à son oreille: --Ne vous tourmentez pas, mon petit, allons! Tout ira bien; ayez seulement confiance en moi. Le sous-inspecteur est très myope. Je le sais, je l’ai observé. Voici comment nous allons faire: Je vais aller faire contrôler mon passeport, puis je vous attendrai là-bas, près de cette grille, où vous voyez ces paysans avec leurs malles. Quand je vous verrai, je viendrai m’appuyer tout contre la grille pour vous glisser mon passeport entre les barreaux. Alors, vous vous pousserez dans la foule, et vous présenterez le papier au passage, avec entière confiance en la Providence qui a envoyé ce brave myope pour nous sauver. Allons, n’ayez pas peur. --Mais, oh! mon Dieu, mon Dieu, _votre_ description et la _mienne_ ne se ressemblent pas plus que... --Oh! bah, ça n’a pas d’importance... différence entre cinquante et un et dix-neuf ans... juste imperceptible à mon cher myope. Ne vous faites pas de bile, tout ira pour le mieux dans le meilleur des mondes. Dix minutes après, Alfred s’avançait en trébuchant vers le train, pâle et prêt à succomber; mais ayant trompé le myope avec le plus grand succès, il était heureux comme un chien perdu qui échappe à la police. --Je vous le disais bien! s’écria le major, fier et triomphant. J’étais sûr que tout irait bien, pourvu que vous vous confiiez en la Providence, comme un petit enfant faible et candide, et que vous n’essayiez pas d’en faire à votre tête. Cela réussit toujours à merveille. Depuis la frontière jusqu’à Saint-Pétersbourg, le major s’employa activement à ramener son jeune camarade à la vie, à ranimer sa circulation, à le tirer de son abîme de mélancolie, pour lui faire sentir à nouveau que la vie est une joie, et vaut toujours la peine d’être vécue. Donc, grâce à ces encourageantes admonitions, le jeune homme entra dans la ville, tête haute et fier comme Artaban et fit inscrire son nom sur le registre d’un hôtel. Mais au lieu de lui indiquer sa chambre, le maître-d’hôtel le regarda d’un air entendu, et parut attendre quelque chose. Le major vint promptement à la rescousse et dit jovialement: --Ça va bien--vous me connaissez--inscrivez-le, je suis responsable. Le maître d’hôtel prit un air très grave, et secoua la tête. Le major ajouta: --Oui, tout en règle, le passeport sera ici dans vingt-quatre heures... Il vient par la poste. Voici le mien, et le sien vous sera présenté incessamment. Le maître-d’hôtel se montra plein de politesse, plein de déférence, mais il demeura ferme. Il dit en bon anglais: --Vraiment, je suis au désespoir de ne pouvoir vous accommoder, major, et certes, je serais très honoré de pouvoir le faire; mais je n’ai pas le choix, je dois prier ce jeune homme de partir; en fait, je ne pourrais même pas lui permettre de rester un instant dans cette maison. Parrish commença à chanceler, et fit entendre un sourd gémissement. Le major le saisit et le retint par le bras, et dit au maître d’hôtel d’un ton suppliant: --Mais voyons, vous me connaissez!... tout le monde me connaît... qu’il reste ici pour cette nuit seulement, et je vous donne ma parole... Le maître d’hôtel secoua la tête: --Major, vous me mettez dans une position dangereuse. Vous mettez mon hôtel en danger. J’ai horreur de faire une chose pareille, mais... vraiment, il faut... il _faut_ que j’appelle la police. --Halte-là! ne faites pas cela. Venez vite, mon garçon, et ne vous tracassez pas... tout s’arrangera le mieux du monde. Holà! cocher, ici! Montez, mon petit. Palais du directeur de la police secrète. Qu’ils galopent, cocher, à bride abattue! Comme le vent! Nous voilà partis, et il n’y a plus à se faire du mauvais sang. Le prince Bossloffsbry me connaît, me connaît comme sa poche. Un seul mot de lui, et nous pouvons tout. Ils passèrent à travers les rues animées de Saint-Pétersbourg et arrivèrent devant le palais qui était brillamment illuminé. Mais il était huit heures et demie. Le prince était sur le point de se mettre à table, dit la sentinelle, et ne pourrait recevoir personne. --Mais il me recevra, _moi_, dit le major, avec conviction, en tendant sa carte. Je suis le major Jackson. Qu’on lui présente ceci, il me connaît. La carte fut présentée, malgré les protestations des huissiers; puis le major et son protégé attendirent quelque temps dans la salle de réception. Enfin, un domestique vint les avertir, et les conduisit dans un somptueux cabinet particulier, où les attendait le prince pompeusement vêtu, et le front sombre comme un ouragan. Le major expliqua son cas, et supplia qu’il leur fût accordé un délai de vingt-quatre heures pour attendre le passeport. --Oh! impossible, s’écria le prince en excellent anglais. Je n’aurais jamais cru que vous puissiez faire une chose tellement insensée. Major!... amener ce pauvre jeune homme sans passeport! Je n’en reviens pas! C’est dix ans de Sibérie, sans espoir, ni pardon... soutenez-le! il prend mal!... (car le malheureux Parrish s’affaissait et tombait). Tenez, vite... donnez-lui ceci. Là... buvez encore un peu. Un peu d’eau-de-vie fait du bien, n’est-ce pas, jeune homme? Maintenant cela va mieux, pauvre garçon. Couchez-vous sur le canapé. Comment avez-vous pu être si stupide, major, que de l’amener dans ce piège abominable? Le major soutint le jeune homme sur son bras vigoureux, posa un coussin sous sa tête, et murmura à son oreille: --Ayez l’air aussi diablement malade que possible! Pleurez pour tout de bon! Il est touché, voyez-vous, il lui reste un cœur tendre, par là-bas dessous. Tâchez de gémir et dites: «Oh, maman, maman!» Ça le bouleversera, allez, du premier coup. Parrish allait faire toutes ces choses, d’ailleurs, sans qu’on le lui dise, et par instinct naturel. Par conséquent, ses lamentations se firent promptement entendre, avec une grande et émouvante sincérité. Le major lui dit tout bas: --Épatant! dites-en encore. La grande Sarah ne ferait pas mieux. Et grâce à l’éloquence du major et au désespoir du jeune homme, la victoire fut enfin remportée. Le prince capitula en disant: --Eh bien! je vous fais grâce, bien que vous ayez mérité une leçon bien sévère. Je vous accorde exactement vingt-quatre heures. Si le passeport n’est pas arrivé au bout de ce laps de temps, n’approchez pas de moi, n’espérez rien. C’est la Sibérie sans rémission. Pendant que le major et le jeune homme se confondaient en remerciements, le prince sonna, et, aux deux soldats qui se présentèrent aussitôt, il ordonna de monter la garde auprès des deux hommes, et de ne pas perdre de vue un instant, durant vingt-quatre heures, le plus jeune. Si, au bout de ce laps de temps, le jeune homme ne pouvait présenter un passeport, il devait être enfermé dans les donjons de Saint-Pierre-et-Saint-Paul, et tenu à sa disposition. Les malheureux arrivèrent à l’hôtel avec leurs gardes, dînèrent sous leurs veux, restèrent dans la chambre de Parrish jusqu’à ce que le major, après avoir vainement essayé de ranimer les esprits du dit Parrish, se fût couché et endormi; puis l’un des soldats s’enferma avec le jeune homme, et l’autre s’étendit en travers de la porte, à l’extérieur, et tomba dans un profond sommeil. Mais Alfred Parrish ne put en faire autant. Dès l’instant où il se trouva seul en face du lugubre soldat et du silence imposant, sa gaieté, tout artificielle, s’évanouit, son courage forcé s’affaissa et son pauvre petit cœur se serra, se recroquevilla comme un raisin sec. En trente minutes, il avait sombré et touché le fond; la douleur, le désespoir, l’épouvante ne pouvaient le posséder plus profondément. Son lit? Les lits n’étaient pas pour les désespérés, les damnés! Dormir! Il ne ressemblait pas aux enfants hébreux qui pouvaient dormir au milieu du feu! Il ne pouvait que marcher de long en large, sans cesse, sans cesse, dans sa petite chambre. Non seulement il le pouvait, mais il le _fallait_. Il gémissait et pleurait, frissonnait et priait, tour à tour et tout à la fois. Enfin, brisé de douleur, il écrivit ses dernières volontés, et se prépara, aussi bien qu’il était en son pouvoir, à subir sa destinée. Et, en dernier lieu, il écrivit une lettre: «MA MÈRE CHÉRIE, «Quand ces tristes lignes vous parviendront, votre pauvre Alfred ne sera plus de ce monde. Non, pis que cela, bien pis! Par ma propre faute, ma propre étourderie, je suis tombé entre les mains d’un filou ou d’un lunatique. Je ne sais pas lequel des deux, mais en tout cas je sens que je suis perdu. Quelquefois je suis sûr que c’est un filou, mais la plupart du temps je crois qu’il est simplement fou, car il a un bon cœur honnête et franc; et je vois bien qu’il fait les efforts les plus dévoués pour tâcher de me tirer des difficultés fatales où il m’a jeté. «Dans quelques heures je ferai partie de cette affreuse troupe de malfaiteurs qui cheminent dans les solitudes neigeuses de la Russie, sous le fouet, vers cette terre de mystère, de malheur et d’éternel oubli, la Sibérie! Je ne vivrai pas pour la voir; mon cœur est brisé, et je mourrai. Donnez mon portrait à _celle_ que vous savez, et demandez-lui de le garder pieusement en mémoire de moi, et de vivre dans l’espoir de me rejoindre un jour dans ce monde meilleur où il n’y a pas de demandes en mariage, mais où les terribles séparations n’existent pas non plus. Donnez mon chien jaune à Archy Hale, et l’autre à Henry Taylor; mon fusil est pour mon frère Will ainsi que mes articles de pêche et ma Bible. «Il n’y a aucun espoir pour moi; je ne puis m’échapper. Le soldat monte la garde auprès de moi avec son fusil, et ne me quitte jamais des yeux; il ne sourcille pas; il ne bouge pas plus que s’il était mort. Je ne puis le fléchir, car le maniaque tient tout mon argent. Ma lettre de crédit est dans ma malle que je n’aurai peut-être jamais. Je sais que je ne l’aurai jamais. Oh! mon Dieu, que vais-je devenir? Priez pour moi, maman chérie, priez pour votre pauvre Alfred. Mais toutes les prières seront vaines et inutiles...» IV Le lendemain, Alfred sortit, tout brisé, pâle, vieilli, quand le major vint le chercher pour le déjeuner matinal. Ils firent manger leurs gardes, allumèrent des cigares, le major lâcha la bride à sa langue admirable; sous son influence magique Alfred se sentit graduellement renaître à l’espoir, au courage, presque à la foi. Mais il ne pouvait quitter la maison. L’ombre de la Sibérie planait sur lui, noire et menaçante; sa curiosité artistique était dissipée et il n’aurait pu supporter la honte de visiter des rues, des galeries et des églises entre deux soldats, point de mire d’une foule curieuse et malveillante; non, il s’enfermerait pour attendre le courrier de Berlin, qui devait fixer son destin. Donc, tout le long du jour, le major se tint galamment près de lui, dans sa chambre, tandis que l’un des soldats se tenait raide et immobile contre la porte, l’arme au bras, et que l’autre se reposait nonchalamment sur une chaise, à l’extérieur. Et tout le long du jour l’aimable et fidèle vétéran débita de formidables blagues militaires, décrivit des batailles, inventa d’ingénieuses anecdotes, avec un enthousiasme, une énergie, une ardeur invincible et conquérante pour maintenir un peu de vie au pauvre petit étudiant, et empêcher son pouls de s’arrêter. La longue journée tirait à sa fin, et les deux compagnons, suivis de leurs gardes, descendirent pour prendre place dans la grande salle à manger. --Cette pénible attente sera bientôt finie, maintenant, soupira le pauvre Alfred. Au même instant deux Anglais passèrent auprès d’eux et l’un s’écria: --Quel ennui que nous ne puissions avoir notre courrier de Berlin ce soir! Parrish commença à blêmir. Mais les Anglais s’installèrent à une table voisine, et l’autre répondit: --Non, la nouvelle est moins mauvaise (Parrish se sentit un peu mieux). On a reçu d’autres informations télégraphiques. L’accident a occasionné un grand retard au train, mais voilà tout. Il arrivera ce soir avec trois heures de retard. Parrish n’atteignit pas tout à fait le plancher, cette fois, car le major se précipita vers lui juste à temps. Car il avait écouté et prévu ce qui arriverait. Il caressa Parrish dans le dos, le hissa sur une chaise, et s’écria gaîment: --Ah ça, mon ami, qu’est-ce qui vous prend? Voyons, il n’y a pas de quoi se mettre le cœur à l’envers! Je connais une issue, un dénouement heureux. Le diable emporte le passeport, qu’il reste huit jours en route, s’il lui plaît! nous nous en passerons! Parrish était trop malade pour l’entendre. L’espoir était loin et la Sibérie, avec ses horreurs, était présente. Il se traîna sur des jambes de plomb, soutenu par le major, qui se dirigeait vers l’ambassade américaine, l’encourageant en chemin par de véhémentes assurances que le ministre n’hésiterait pas un seul instant à lui accorder un nouveau passeport. --Je tenais cette carte dans ma manche, tout le long, dit-il. Le ministre me connaît--me connaît familièrement--nous avons été amis et compagnons pendant de longues heures sous une pile d’autres blessés à Cold Harbor; et nous avons toujours été compagnons depuis lors, en esprit et en vérité, bien que nos corps ne se soient pas souvent rencontrés. En avant, mon petit bonhomme, l’avenir est splendide! Je me sens guilleret comme un poisson dans l’eau! Voilà tous nos malheurs finis... Si, du moins, l’on peut dire que nous en ayons jamais eus. Devant eux, s’élevait l’enseigne et l’emblème de la plus riche, la plus libre et la plus puissante république de tous les âges. Un grand bouclier de bois où était plaqué un aigle de grande envergure, la tête et les épaules parmi les étoiles et les griffes pleines d’armes guerrières anciennes et surannées; et, à cette vue, les yeux d’Alfred se remplirent de larmes, le patriotisme lui gonfla le cœur, «Hail Columbia!» le remplit d’un grand transport, et toutes les frayeurs, toutes ses tristesses s’évanouirent; car là, du moins, il serait sain et sauf; libre! aucune puissance de ce monde n’oserait franchir le seuil de cette porte pour mettre la main sur lui. Par raisons d’économie, l’ambassade européenne de la plus puissante des républiques consistait en une chambre et demie au neuvième étage, lorsque le dixième était occupé. Le personnel et l’ameublement de l’ambassade étaient ainsi conditionnés: un ministre ou un ambassadeur pourvu d’un salaire de mécanicien, un secrétaire d’ambassade qui vendait des allumettes et raccommodait de la porcelaine pour gagner sa vie, une jeune fille employée comme interprète et pour utilité générale; des gravures de grands paquebots américains, un chromo du Président régnant, une table à écrire, trois chaises, une lampe à pétrole, un chat, une pendule et une banderole avec la devise: _In God we trust._ Les compagnons grimpèrent là-haut, suivis de leur escorte. Un homme était assis à la table, faisant ses écritures officielles sur du papier d’emballage, avec un clou. Il se leva d’un air surpris; le chat dégringola et courut se cacher sous le bureau; la jeune employée se serra dans le coin de la pendule, pour faire place. Les soldats se serrèrent contre le mur, à côté d’elle, baïonnette au canon. Alfred était tout radieux de joie et du soulagement infini de se sentir sauvé. Le major serra cordialement la main du représentant officiel et, avec sa volubilité ordinaire, lui soumit le cas, dans un style aisé et coulant, pour lui demander le passeport nécessaire. Le représentant fit asseoir ses hôtes, puis il dit: --Oui, mais je ne suis que le secrétaire d’ambassade, voyez-vous, et je ne pourrai pas accorder un passeport du moment que le ministre lui-même est sur le territoire russe. Ce serait prendre sur moi une responsabilité beaucoup trop grande. --Très bien, alors envoyez-le chercher. Le secrétaire sourit. --Voilà qui est bien plus facile à dire qu’à faire. Il est parti dans les forêts je ne sais où, en vacances. --Gre... Grand Dieu! s’écria le major. Alfred gémit. Les couleurs s’effacèrent de ses joues et il se sentit pris d’une grande faiblesse. Le secrétaire dit, tout étonné: --Pourquoi donc jurez-vous ainsi, major? Le prince vous a donné vingt-quatre heures. Regardez la pendule. Qu’avez-vous à craindre? Vous avez encore une demi-heure. Il est juste l’heure du train; le passeport arrivera sûrement à temps. --Monsieur, il y a une affreuse nouvelle! Le train a trois heures de retard! La vie et la liberté de ce garçon s’écoulent, minute par minute. Il ne lui en reste plus que trente! Dans une demi-heure il sera comme perdu et damné à toute éternité! Dieu tout-puissant! Il _faut_ que nous ayons un passeport! --Oh! je meurs, je sens que je meurs! gémit le pauvre enfant, et sa tête retomba... Un changement rapide se fit dans l’expression du secrétaire; sa placidité ordinaire fit place à une vive excitation qui remplit ses yeux de flammes. Il s’écria: --Je vois et je comprends toute l’horreur de la situation, mais... que Dieu nous aide! que puis-je faire, moi? Que proposez-vous que je fasse? --Mais, sapristi, donnez-lui son passeport! --Impossible! Totalement impossible! Vous ne le connaissez pas vous-même. Il n’y a aucun moyen au monde de l’identifier. Il est perdu... perdu! Il ne reste aucune possibilité de le sauver! Le pauvre garçon gémit encore et sanglota: --Le Seigneur ait pitié de moi, c’est bien le dernier jour d’Alfred Parrish! L’expression du secrétaire changea encore. Au milieu d’une explosion de pitié, de colère, de désespoir, il s’arrêta court, son ton s’apaisa et il demanda avec la voix indifférente que l’on a en parlant du temps qu’il fait, à défaut d’autre sujet de conversation: --C’est là votre nom? Le jeune homme dit oui, entre deux sanglots. --D’où êtes-vous? --Bridgeport. Le secrétaire secoua la tête... la secoua encore et marmotta quelque chose entre ses dents. Après un instant, il demanda: --Vous y êtes né? --Non; à New-Haven. --Ah! ah! --Le secrétaire jeta un coup d’œil au major qui écoutait avidement, mais d’un air vide et étonné, et indiqua plutôt qu’il ne dit: --Il y a de la bière là-bas, au cas où les soldats auraient soif. Le major se leva d’un bond, leur versa à boire et reçut leur remerciement. L’interrogatoire continua: --Combien de temps avez-vous vécu à New-Haven? --Jusqu’à l’âge de quatorze ans. J’en suis revenu il y a deux ans pour entrer à Yale. --Lorsque vous y viviez, dans quelle rue était votre maison? --Parher Street. Avec une vague lueur de compréhension illuminant ses yeux, le major jeta un coup d’œil inquisiteur au secrétaire. Le secrétaire lui fit un signe de tête. Le major servit encore de la bière... --Quel numéro? --Il n’y en avait pas. Le pauvre garçon releva la tête et jeta au secrétaire un regard pathétique qui disait assez clairement: «Pourquoi me tourmentez-vous de toutes ces bêtises?... je suis bien assez malheureux sans cela!» Mais le secrétaire continua, sans sourciller: --Quelle espèce de maison était-ce? --En briques, deux étages. --De plain pied avec le trottoir? --Non, petite cour devant. --Portail en fer? --Non. Le major versa encore de la bière, sans demander la permission... et à pleins verres. Sa figure s’était éclaircie, il était tout vibrant, maintenant. --Que voyait-on en entrant? --Un couloir étroit, avec une porte au bout, et une autre porte à droite. --Rien de plus? --Un porte-manteaux. --Chambre à droite? --Salon. --Tapis? --Oui. --Quelle espèce de tapis? --Wilson, démodé. --Sujet? --Chasse au faucon. A cheval. Le major regarda la pendule, avec inquiétude. Plus que six minutes! Il saisit la cruche, et tout en versant, regarda le secrétaire... puis l’horloge, d’un air interrogateur. Le secrétaire fit un signe de tête. Le major se plaça bien devant la pendule, pour la cacher, et, furtivement, recula les aiguilles d’une demi-heure. Puis, il servit des rafraîchissements aux hommes en doubles rations. --Quelle chambre derrière le vestibule et à côté du porte-manteaux? --Salle à manger. --Poêle? --Grille dans la cheminée. --Vos parents avaient-ils acheté la maison? --Oui. --L’ont-ils encore? --Non. Ils l’ont vendue lorsque nous avons déménagé à Bridgeport. Le secrétaire s’arrêta un instant, puis il demanda: --Aviez-vous un sobriquet parmi vos camarades? Une rougeur monta lentement dans les joues pâles du jeune homme. Il parut lutter un moment contre lui-même, il dit plaintivement: --Ils m’appelaient: _Mademoiselle Amélie_... Le secrétaire réfléchit profondément, et trouva une autre question à poser: --Y avait-il des ornements à la salle à manger? --Ah!... oui... non. --_Aucun?_ Point _du tout_? --Non. --Que diable! N’est-ce pas un peu étrange? Réfléchissez. Le jeune homme réfléchit, médita, se recueillit; le secrétaire attendit, haletant d’impatience. Enfin le malheureux enfant leva les yeux et secoua tristement la tête. --_Réfléchissez!_ Réfléchissez donc! s’écria le major, plein de sollicitude inquiète. --Allons, dit le secrétaire, pas même un _tableau_? --Oh! certainement, mais vous avez dit un ornement. --Ah! et qu’en pensait votre père? Les couleurs reparurent sur ses joues. Il demeura silencieux. --Parlez, dit le secrétaire. --Parlez, tonna le major, tandis que sa main tremblante versait beaucoup plus de bière à l’extérieur des verres qu’à l’intérieur. --Je... je... ne peux pas vous dire ce que mon père en disait, murmura le jeune homme. --Vite, vite, dit le secrétaire. Dites-le! Il n’y a pas de temps à perdre. La patrie et la liberté, ou la Sibérie et la mort, dépendent de votre réponse. --Oh! ayez pitié! C’est un pasteur, et... --N’importe, dites-le, ou... --Il disait que c’était... «un sacré barbouillage le plus cochonné» qu’il eût jamais vu! --Sauvé! s’écria le secrétaire en saisissant le clou qui lui servait de plume et un passeport vierge. Moi, je puis vous identifier; j’ai vécu dans cette maison, et j’ai peint ce tableau moi-même! --Oh! venez dans mes bras, mon pauvre enfant sauvé! s’écria le major. Nous serons toujours reconnaissants envers Dieu d’avoir fait cet artiste... si c’est bien _Lui_ qui l’a fait! MÉMOIRES D’UNE CHIENNE I Mon père était un Saint-Bernard et ma mère une chienne de berger; moi, je suis une protestante, c’est ma mère qui me l’a dit, car, pour moi, je n’entends rien à ces délicates distinctions... Ce ne sont que de grands mots qui ne veulent rien dire. Ma mère avait une passion pour ça: rien ne lui était plus agréable que de répéter ces longs mots aux autres chiens, qui la regardaient alors avec surprise et envie et se demandaient comment elle avait acquis tant d’instruction. A vrai dire, ce n’était pas de l’instruction véritable, c’était de la parade. Ma mère attrapait ces mots en écoutant les conversations à la salle à manger ou à la salle d’étude, ou encore en accompagnant les enfants au catéchisme... Alors, quand elle avait bien entendu le mot, elle se le répétait à elle-même plusieurs fois et ainsi pouvait s’en souvenir jusqu’à la suivante réunion de chiens du voisinage. C’était extraordinaire de voir la surprise et le désespoir qu’elle leur causait à tous depuis le roquet de poche jusqu’au bouffi chien de garde. Cela la récompensait bien de toute sa peine. Quand un étranger assistait à la réunion, il commençait toujours à faire le soupçonneux, et lorsqu’il avait pu rattraper son souffle après la première surprise, il ne manquait pas de demander ce que le mot voulait dire... Et elle le lui disait! L’étranger s’y attendait si peu qu’il se croyait absolument certain de la confondre; aussi, quand elle lui avait répondu, l’interlocuteur malencontreux se trouvait couvert d’une honte encore bien plus grande que celle dont il comptait accabler ma mère. Le plus amusant, c’était l’air que prenaient nos compagnons habituels en entendant ce colloque: ils savaient tout suite comment cela tournerait et il fallait voir combien ils étaient contents et fiers de ma mère! Quand elle avait dit la signification d’un de ces grands mots, tout le monde était si pénétré d’admiration qu’il n’arriva jamais à aucun de nous d’en mettre en doute l’absolue justesse. Et c’était parfaitement naturel, parce qu’elle répondait si promptement et avec tant d’assurance qu’elle semblait être un dictionnaire vivant et, d’autre part, quel chien aurait pu dire si elle se trompait ou non? Elle était la seule personne cultivée parmi la société. Une fois, elle décrocha quelque part le mot «intellectualité»; elle le répéta plusieurs fois dans la semaine en plusieurs occasions, et en faisant, comme d’habitude, beaucoup d’envieux et d’admirateurs. Ce fut cette fois-là que je remarquai qu’à chaque demande de signification qui lui fut adressée durant toute la semaine, elle ne donna jamais deux fois la même! Cela témoignait de plus de présence d’esprit que de culture... Naturellement, je n’en marquai rien... c’est élémentaire. Elle avait toujours un terme tout prêt sous la main, une espèce de bouée de sauvetage à sa portée pour le cas où une curiosité inattendue lui ferait perdre ses esprits, c’était le mot «synonyme». Quand il lui arrivait de retrouver et de répéter un grand mot qui avait eu ses beaux jours plusieurs semaines auparavant et dont les explications étaient toutes oubliées et mises au rebut, les étrangers présents étaient--comme toujours--fortement ahuris pendant une minute ou deux, puis, comme les idées de ma mère avaient déjà changé de direction et qu’elle ne s’attendait plus à rien, les voilà qui s’arrêtaient et lui demandaient une explication... Alors, les chiens présents pouvaient voir sa peau tressaillir une seconde--rien qu’une toute petite seconde--puis elle reprenait un ventre ferme et luisant et sortait avec conviction (et avec une sérénité digne d’un jour d’été): «C’est _synonyme_ de surérogation», ou: «C’est synonyme de...» Suivait quelque autre grand diable de mot d’une longueur et d’un entortillement de reptile... Ensuite, très à l’aise, elle passait à un autre sujet, laissant les étrangers parfaitement affalés et honteux, tandis que les initiés applaudissaient ensemble de leur queue sur la terre, le visage transfiguré d’une radieuse joie. Il en était exactement de même pour les longues phrases. Ma mère recueillait parfois et rapportait à la maison une belle longue phrase qui avait beau son et grande envergure, elle la remaniait cinq ou six nuits et deux matinées et l’expliquait à chaque occasion d’une façon différente, car, après tout, elle ne se souciait que de la phrase et fort peu de sa signification. Elle savait bien que jamais les chiens n’auraient assez d’esprit pour la mettre en défaut. Oh! oui, c’était une perle! Elle n’avait pas la moindre crainte d’être attrapée, tant elle avait confiance en l’ignorance de ses semblables. Elle rapportait même parfois des anecdotes au sujet desquelles elle avait entendu toute la famille et les invités rire au dîner, et régulièrement elle accrochait le «mot» d’un calembour à un autre calembour... et quand elle expliquait ce mot, elle se jetait par terre et se roulait sur le plancher en riant et en aboyant de la façon la plus folle... Mais je pouvais voir qu’elle s’étonnait de ce que cela parût si peu risible aux autres. Il n’y avait pas de mal; les autres se roulaient et aboyaient aussi, tout honteux à part eux de ne pas voir le mot du calembour et incapables de soupçonner que ce n’était pas tout à fait leur faute. Vous pouvez voir par là que ma mère était douée d’un caractère un peu vain et frivole, mais elle avait assez de vertus pour compenser. Elle avait un bon cœur et d’aimables manières. Elle ne garda jamais de ressentiments pour ce qu’on lui avait fait, mais elle mettait de côté toute injure ou impolitesse et les oubliait. Elle élevait parfaitement ses enfants et c’est par elle que nous avons appris à être braves et prompts devant le danger, à ne pas nous sauver, mais à faire face au péril qui menaçait un ami ou même un étranger, à l’aider ou à le secourir de notre mieux sans réfléchir à ce que cela pourrait nous coûter à nous. Et elle faisait notre éducation non seulement par des mots, mais par l’exemple, ce qui était la méthode la meilleure, la plus sûre et la plus durable. Oh! les belles, les bonnes, les splendides choses qu’elle accomplit! C’était un vrai soldat, et modeste avec cela! Si modeste que vous n’auriez pu vous empêcher de l’admirer. Elle aurait réussi à faire paraître à son avantage un épagneul lui-même... Ainsi, vous le voyez, elle avait autre chose pour elle que sa science. * * * * * Une fois grande, je fus vendue et emmenée au loin... Je n’ai plus jamais revu ma mère. Cela lui brisa le cœur et à moi aussi et nous pleurâmes beaucoup. Mais elle me consola de son mieux et me dit que nous étions mis dans ce monde pour une raison sage et bonne, que nous devions faire notre devoir sans nous plaindre, accepter notre destin avec résignation, vivre notre vie pour le bien et le bonheur des autres et ne pas nous soucier des résultats, qui ne nous regardaient pas. Elle dit encore que les hommes qui suivaient cette ligne de conduite auraient une magnifique récompense dans un autre monde, et quoique nous autres animaux ne dussions pas y aller, nos actions bonnes et justes accomplies sans espoir de récompense donneraient à notre vie brève une valeur et une dignité qui constitueraient par elles-mêmes une récompense. Elle avait cueilli ces pensées par fragments lorsqu’elle accompagnait les enfants au catéchisme et elle les avait gardées dans sa mémoire avec beaucoup plus de soin que tout autre mot bizarre ou phrase à effet. Elle les avait profondément étudiées pour son plus grand bien et pour le nôtre. On peut voir ainsi qu’il y avait beaucoup de sagesse et de réflexion en elle, à côté de toute sa légèreté un peu vaine. Ainsi, nous nous dîmes adieu en nous regardant une dernière fois à travers nos larmes. Elle me dit encore une chose qu’elle avait gardée pour le dernier moment, afin que je m’en souvienne mieux, je pense, ce fut ceci: «Lorsque tu verras quelqu’un en danger, je te prie, en mémoire de moi, de ne pas penser à toi-même, mais de penser à ta mère et d’agir comme je l’aurais fait.» Pouvais-je oublier cela? Non, bien sûr. II Qu’elle était belle, ma nouvelle résidence! Une blanche et grande maison aux chambres décorées de tableaux, pleines de meubles riches... Aucun recoin d’ombres, partout le soleil pouvait entrer à flots et se jouer sur les couleurs éclatantes et variées des tentures et des ornements... Et tout autour, des parterres et des fleurs à profusion, du feuillage sans fin! Et puis, j’étais traitée comme un membre de la famille. Tous m’aimaient et me caressaient... Ils ne me donnèrent pas un nouveau nom, mais me conservèrent celui que j’avais et qui m’était si cher à cause de ma mère. Elle m’avait appelée: Élise Machère. Elle avait pris ce nom dans un cantique; sans doute les Gray, mes nouveaux maîtres, connaissaient ce cantique et trouvaient que c’était un beau nom. Mme Gray, d’une trentaine d’années, était aussi belle et douce qu’on peut imaginer, et Saddie, sa fille, qui avait dix ans, lui ressemblait à la perfection; c’était son image même, seulement plus frêle et plus petite, avec des tresses brunes dans le dos et des jupes courtes. Il y avait encore le baby d’un an, gros et replet qui m’aimait beaucoup et ne se lassait pas de me tirer la queue, de m’enserrer de ses bras et de rire de ces innocentes plaisanteries... M. Gray, enfin, était un bel homme, maigre et grand, un peu chauve, alerte et vif dans tous ses mouvements, décidé, froid, avec une figure comme taillée au ciseau qui étincelait et brillait comme de la glace. C’était un savant renommé. Je ne sais pas ce que veut dire ce mot, mais ma mère s’en serait certainement servie avec adresse; avec ça, elle aurait su couvrir de confusion un terrier et fait sauver de honte un bouledogue. Mais ce n’était pas encore là le plus beau mot: le meilleur était assurément celui de «laboratoire»... Ma mère aurait pu en faire un Trust avec lequel il lui aurait été facile de rendre malade toute une meute de chiens courants. Le laboratoire, ce n’était ni un livre, ni un tableau, ni un long discours, comme affirmait le chien de l’avocat, notre voisin, non, non, ce n’était pas de «l’art oratoire», c’était tout autre chose; c’était une chambre remplie de bocaux, de bouteilles, d’ampoules et de bâtons de verre, de machines de toutes sortes. Chaque semaine, des savants y venaient, s’asseyaient là, faisaient marcher des machines, discutaient et faisaient ce qu’ils appelaient des expériences et des découvertes. J’assistais souvent à ces réunions et je me tenais bien tranquille pour écouter et pour essayer d’apprendre quelque chose en souvenir de ma mère et par amour pour elle, quoique ce fût terriblement pénible pour moi... Du reste, je n’y gagnai rien du tout; malgré mes plus intenses efforts d’attention, je n’arrivai jamais à démêler de quoi il était question. D’autres fois, je demeurais couchée et dormais aux pieds de la maîtresse de maison dans son boudoir; elle se servait de moi comme d’un tabouret et savait que cela m’était agréable comme une caresse. A d’autres heures, j’allais passer un moment dans la chambre des enfants, d’où je sortais bien secouée et heureuse. Je surveillais aussi le berceau du Baby pendant qu’il dormait et que la nourrice s’absentait une minute hors de la chambre. Et puis, je courais et galopais à travers les pelouses et le jardin avec Saddie jusqu’à ce que nous fussions exténuées, et alors je dormais sur l’herbe à l’ombre d’un arbre pendant qu’elle lisait. J’avais aussi le plaisir d’aller voir souvent les chiens du voisinage. Il y en avait plusieurs très gentils tout près de nous, en particulier un setter irlandais frisé, gracieux, beau et galant qui s’appelait Robin Adair; c’était un protestant comme moi et il appartenait au pasteur écossais. Les domestiques de notre maison avaient beaucoup d’égards et d’affection pour moi; aussi, ne peut-on imaginer une vie plus enchantée que la mienne. Il ne pouvait pas y avoir au monde une chienne plus heureuse que moi, ni plus reconnaissante... Je dis ceci pour moi seule, mais c’est l’exacte vérité. Je tâchais de mon mieux à faire tout ce qui était bien et juste pour honorer la mémoire de ma mère et ses leçons et aussi pour apprendre à goûter le bonheur qui m’arrivait. Sur ces entrefaites, arriva mon petit chien, et alors mon bonheur dépassa la mesure... Ce petit être était bien la plus chère petite chose possible... Il était si fin, doux, velouté, ses drôles de petites pattes étaient si maladroites, ses yeux si tendres et sa figure si douce et innocente!!! Et comme je fus fière de voir à quel point les enfants et leur mère l’aimaient, l’adoraient et s’exclamaient à toutes les choses merveilleuses qu’il faisait! Oh! la vie était trop, trop belle!!! Vint l’hiver. Un jour, j’étais installée dans la chambre des enfants, c’est-à-dire je dormais sur le lit. Le Baby dormait aussi dans son berceau qui se trouvait à côté du lit, entre celui-ci et la cheminée. C’était une sorte de berceau qui était couvert d’une grande tenture faite d’une étoffe excessivement légère. La nourrice était sortie et nous dormions tous les deux seuls. Je suppose qu’une étincelle jaillit du feu de la cheminée et tomba sur ce tissu. Mais tout demeurait parfaitement calme. Soudain, un cri du Baby m’éveilla et je vis l’étoffe qui brûlait avec de grandes flammes s’élevant jusqu’au plafond. Avant de penser à rien, dans ma frayeur, je sautai sur le plancher... et, en une demi-seconde, j’étais près de la porte. Mais durant l’autre demi-seconde, les dernières paroles de ma mère m’étaient revenues et je grimpai de nouveau sur le lit. J’avançai la tête à travers les flammes qui entouraient le berceau et attrapai le Baby par ses langes avec mes dents; je le soulevai et nous retombâmes tous les deux à terre au milieu d’un nuage de fumée... Je le saisis de nouveau et traînai la petite créature gémissante jusqu’à la porte du hall... Je me disposais à aller encore plus loin, tout excitée, contente et fière, quand la voix du maître s’éleva: --Hors d’ici, sale bête! Je fis un bond pour lui échapper, mais il était terriblement agile et il me poursuivit furieusement à coups de canne... Je cherchai à m’esquiver de plusieurs côtés, tout effrayée; mais à la fin sa canne retomba sur ma patte gauche de devant, je criai et tombai sur le coup... La canne relevée allait s’abattre encore sur moi, mais elle resta en l’air, car à ce moment la nourrice criait d’une voix désespérée: «Au feu! Au feu!» Le maître courut dans la direction de la chambre et je pus sauver mes os. Ma douleur était cruelle, mais n’importe, il ne me fallait pas perdre de temps. Aussi marchai-je sur trois jambes jusqu’à l’extrémité du hall où il y avait un petit escalier noir qui conduisait à un grenier où l’on avait mis toutes sortes de vieilles caisses, et où l’on allait très rarement. Avec de grands efforts, j’y grimpai et cherchai mon chemin dans l’obscurité, jusqu’à l’endroit le plus caché que je pus trouver. C’était stupide d’avoir peur à cet endroit, mais je ne pouvais m’en empêcher; j’étais encore si effrayée que je me retenais de toutes mes forces pour ne pas gémir, quoique c’eût été si bon de pouvoir le faire! Cela soulage tant de se plaindre! Mais je pouvais lécher ma jambe et cela me fit du bien. Pendant une demi-heure il y eut du bruit dans les escaliers, des bruits de pas et des cris, puis tout redevint tranquille. Ce ne fut que pour quelques minutes, mais mes craintes commençaient à décroître et cela m’était un grand soulagement, car la peur est bien, bien pire que le mal... Mais, tout à coup, j’entendis une chose qui me glaça d’épouvante: on m’appelait! On m’appelait par mon nom! On me cherchait! La distance étouffait un peu le bruit des voix, mais cela ne diminuait pas ma terreur... Ce fut bien le plus terrible moment que je passai de ma vie. Les voix allaient et venaient, en haut, en bas de la maison, le long des corridors, à travers les chambres, à tous les étages, depuis la cave jusqu’aux mansardes, partout. Puis je les entendis encore au dehors, de plus en plus lointaines.. Mais elles revinrent à nouveau et retentirent à travers toute la maison... et je pensais que jamais, jamais plus elles ne s’arrêteraient. A la fin, pourtant, elles cessèrent, mais ce fut seulement plusieurs heures après que le vague crépuscule du grenier eut été remplacé par les ténèbres profondes. Alors, dans le silence exquis de l’heure, mes frayeurs commencèrent à tomber peu à peu et je pus enfin m’endormir en paix. Je pus goûter un bon repos, mais je m’éveillai avant le retour du jour. Je me sentais beaucoup mieux et je pus réfléchir à ce qu’il y avait à faire. Je fis un très bon plan qui consistait à me glisser en bas, descendre les escaliers jusqu’à la porte de la cave, sortir prestement et m’échapper lorsque le laitier viendrait pour apporter la provision du jour... Alors je me cacherais toute la journée aux environs et partirais la nuit suivante... Partir, oui, partir pour n’importe quel endroit où l’on ne me connaîtrait pas et d’où l’on ne pourrait me renvoyer à mon maître. Je me sentais déjà plus contente, lorsqu’une soudaine pensée m’envahit: quoi! que serait la vie sans mon petit! Ce fut un désespoir infini! Il n’y avait plus rien à faire! Je le vis clairement. Il me fallait rester où j’étais, demeurer et attendre... et accepter ce qui arriverait, tout ce qui pourrait arriver... ce n’était pas mon affaire. C’était la vie. Ma mère me l’avait dit... Alors, oh! alors! les appels recommencèrent! Et toute ma peine revint. Je ne savais pas ce que j’avais pu faire pour que le maître fût si emporté et irrité contre moi; aussi jugeai-je que ce devait être une chose incompréhensible pour un chien, mais épouvantablement claire pour un homme. On m’appela et on m’appela, pendant plusieurs jours et plusieurs nuits, il me sembla du moins. Ce fut si long que la faim et la soif commençaient à me torturer et à me rendre folle... je me sentais devenir très faible. En ces occasions, dormir est un grand soulagement; je dormis donc beaucoup. Une fois, je m’éveillai en proie à une grande frayeur: il me semblait que les voix qui m’appelaient étaient là toutes proches, dans le grenier même... Et c’était vrai! C’était la voix de Saddie. Elle pleurait en répétant mon nom, la pauvre petite, et je pus à peine en croire mes oreilles, ma joie fut trop forte quand je l’entendis dire: «Reviens, oh! reviens et pardonne-nous. Tout est si triste sans notre chère...» Je l’interrompis d’un aboiement plein de reconnaissance et, le moment d’après, Saddie, tout en trébuchant à travers les vieilleries du grenier, appelait tout le monde en criant de toutes ses forces: --Elle est trouvée! Elle est trouvée! Les jours qui suivirent furent radieux, tout à fait radieux! Mme Gray et tous les domestiques ne me gâtaient plus, mais m’adoraient littéralement. Jamais mon lit ne leur paraissait assez moelleux et ma nourriture assez choisie... Il n’y avait pas de gibier, de délicatesse, de friandise, de primeur dont on ne voulût que je prenne ma part. Tous les jours on entretenait les visiteurs et les amis de mon héroïsme--c’était le nom de ce que j’avais fait et qui doit signifier quelque chose comme agriculture. Je me souviens que ma mère l’avait sorti un jour devant toute une meute et l’avait ainsi expliqué, mais elle n’avait pas dit ce que signifiait agriculture, sauf que c’était synonyme d’incandescence... Ainsi, une douzaine de fois par jour, Mme Gray et Saddie racontaient aux nouveaux venus que j’avais risqué ma vie pour sauver le Baby, elles montraient nos brûlures comme preuves; je passais de main en main et l’on me caressait, tandis que la fierté brillait dans les yeux de mes maîtresses. Et puis, quand les visiteurs demandaient pourquoi je boitais, elles paraissaient tout honteuses et changeaient de sujet, mais lorsqu’on insistait et qu’on posait d’autres questions, il me semblait voir leurs yeux se voiler, comme si elles allaient pleurer. Et tout cela était loin de n’être qu’une vaine gloire; mais lorsque les amis du maître revinrent, une vingtaine de gens des plus distingués, on m’amena au laboratoire et ils discutèrent sur moi comme si j’étais une créature inconnue. Un d’entre eux dit qu’il était merveilleux de voir, en un animal muet, une telle preuve d’instinct et que c’était presque de l’esprit. Mais le maître répondit avec véhémence: «Il s’agit bien d’instinct! Il faut appeler cela de la RAISON. Combien d’hommes destinés à aller, avec vous et moi, dans un monde meilleur, montrent moins de véritable intelligence que ces stupides quadrupèdes destinés à périr!» Il rit et continua: «Quoi donc! Je suis loin d’être ironique. Regardez-moi: avec toute mon intelligence, la première chose que j’aie été capable de supposer fut que la chienne était devenue enragée et allait détruire l’enfant... Vous parlez de l’intelligence des bêtes? c’est de la _raison_, vous dis-je, car savez-vous bien que le Baby serait infailliblement mort?» Ils discutèrent longtemps, et j’étais le centre et le sujet de tous ces discours. Ah, comme j’aurais voulu que ma mère pût connaître tous ces honneurs qui m’advenaient! Qu’elle en aurait été fière! Ils causèrent ensuite d’optique--comme ils disaient--et discutèrent la question de savoir si une certaine blessure au cerveau pourrait produire la cécité ou non, mais ils ne purent s’entendre là-dessus et convinrent qu’il y avait lieu de faire l’expérience plus tard. Ils parlèrent ensuite des plantes, ce qui m’intéressait beaucoup, parce que, dans l’été, Saddie et moi avions semé des graines: je lui avais aidé à creuser de petits trous et, quelques jours après, une petite pousse verte était apparue à l’endroit des trous. Cela était tout à fait merveilleux mais c’était parfaitement arrivé, et j’aurais bien voulu pouvoir parler pour montrer à tous ces gens combien j’en savais long sur ce sujet et à quel point cela m’intéressait. Par contre, je me souciais fort peu d’optique. C’était ennuyeux comme la pluie, et quand ils y revinrent et agitèrent encore la question, je m’en allai et m’endormis. Bientôt après, ce fut le printemps tout ensoleillé, tendre et doux. Ma maîtresse et les enfants après nous avoir caressés mon petit et moi et fait leurs adieux, allèrent en visite chez un de leurs parents. Le maître ne nous tenait pas compagnie pendant ce temps-là, mais nous jouions tous les deux, et les domestiques étaient bons et tendres pour nous, de sorte que nous étions heureux en comptant les jours qui nous séparaient du retour de nos maîtresses. Un de ces jours-là, ces messieurs vinrent encore au laboratoire et dirent qu’il était temps de faire l’expérience; ils prirent mon petit avec eux. Je les suivis en trottinant sur mes trois jambes, heureuse et fière, car toute attention à mon petit était un plaisir pour moi, naturellement. Ils discutèrent encore et firent des expériences, mais, tout à coup mon petit cria et ils le laissèrent tomber par terre; il trébucha de tous côtés, la tête ensanglantée, tandis que le maître tapait des mains en criant: --J’ai gagné, avouez-le; il est aussi aveugle qu’une chauve-souris. Et tous dirent: --Oui, vous avez prouvé la vérité de votre théorie et l’humanité souffrante a, dès maintenant, contracté envers vous une grande dette. Ils l’entouraient, lui serraient les mains avec effusion et le félicitaient chaleureusement. Mais je ne vis ni n’entendis tout cela qu’à peine, car j’avais couru vers le cher petit être, je m’étais couchée tout contre lui et léchais son sang... Il mit sa tête près de la mienne et se mit à gémir doucement, mais je sentis dans mon cœur que ce lui était un grand soulagement dans sa douleur et son angoisse de sentir les caresses de sa mère, quoiqu’il ne pût plus me voir. Puis il s’abattit bientôt, et son petit nez rose resta aplati contre le plancher, et il resta là, sans plus bouger du tout. Peu après, le maître s’arrêta de parler, sonna le valet de pied et lui dit: --Allez l’enterrer dans un coin éloigné du jardin. Et il continua à discuter. Je suivis le domestique, heureuse et reconnaissante, car je comprenais que mon petit ne souffrait plus maintenant parce qu’il était endormi. Le valet alla jusqu’au bout le plus éloigné du jardin, à l’endroit où les enfants et la nourrice avaient l’habitude de jouer en été, à l’ombre d’un grand ormeau... Le valet creusa là un trou profond et je vis qu’il allait planter mon petit. Je fus très heureuse, parce qu’il viendrait sûrement à cet endroit un grand et beau chien comme mon ami Robin Adair, et ce serait une très belle surprise pour le moment où mes maîtresses reviendraient. Aussi, essayai-je d’aider à l’homme, mais ma pauvre jambe blessée n’était pas bien bonne et plutôt raide. Quand l’homme eut fini et eut recouvert mon petit Robin, il me caressa la tête, et il y avait des larmes dans ses yeux quand il me dit: «Pauvre chienne, toi, tu as _sauvé son_ enfant!» * * * * * ..... J’ai attendu deux semaines entières et il n’a pas poussé! Ces derniers jours, une crainte m’est venue. Je pense qu’il y a quelque chose de terrible dans tout cela. Je ne sais pas ce que c’est, mais la frayeur me rend malade, et je ne puis rien manger, quoique les domestiques m’apportent tout ce qu’ils ont de meilleur. Ils me caressent et même viennent le soir auprès de moi, ils pleurent et me disent: «Pauvre chère bête, abandonne tout cela et viens avec nous à la maison; ne nous brise pas le cœur!» Tout cela me terrifie encore davantage et me convainc que quelque chose a dû arriver. Je suis très faible. Depuis hier, je ne puis plus me tenir sur mes pieds. Et maintenant, à l’heure où le soleil disparaît et où la nuit glacée monte, les domestiques disent entre eux des choses que je ne puis comprendre, mais qui versent quelque chose de froid en mon cœur: «Ces pauvres dames! Elles ne se méfient de rien! Elles vont rentrer un matin, elles demanderont tout de suite la chère créature qui a été si brave et courageuse... et qui de nous aura la force de leur dire: «L’humble petite bête s’en est allée où vont les bêtes qui meurent!» HOMMES ET PRINCES I Le lendemain de l’arrivée du Prince Henri de Prusse aux États-Unis, je rencontrai un Anglais de mes amis qui se frottait les mains et paraissait fort joyeux. Il m’aborda d’un air triomphant. --Eh bien, s’écria-t-il, vous voilà pris et c’est mon tour de rire! Ne vous ai-je pas entendu dire plus d’une fois que les Anglais avaient une passion pour les lords, les princes et les nobles? Je ne savais que vous répondre et il ne semblait pas que j’eusse jamais l’occasion de pouvoir défendre mes compatriotes... Mais, maintenant, après l’ovation que vous avez faite au Prince Henri, je crois que je peux redresser la tête... Vous savez aussi être courtisans, vous autres, Américains! La rapidité avec laquelle se répand et circule une remarque stupide est vraiment curieuse. Celui qui la profère le premier croit avoir fait une grande découverte. Celui à qui il parle le croit aussi. Et chacun la répète vite et souvent. Elle est reçue partout avec admiration et respect comme un beau fruit d’observation perspicace et de haute et sage intelligence. Et puis elle prend place parmi les vérités reconnues et dûment estampillées, sans que jamais personne ne songe à examiner si après tout elle a un titre quelconque à ces grands honneurs. Je pourrais citer comme exemples nombre de proverbes courants et dont l’imbécillité ne le cède en rien à celle de la remarque faite par mon ami anglais sur l’engouement des Américains pour les princes. C’est ainsi que l’adoration des Américains pour le dollar, le désir qu’ont les jeunes millionnaires américaines d’acheter un titre de noblesse avec un mari, sont vérités banales un peu partout. * * * * * Eh bien, ce n’est pas seulement l’Américain qui adore le tout-puissant dollar, c’est tout le monde. Les hommes ont successivement et toujours passionnément aimé à posséder un plein chapeau de coquillages, une balle de coton, un demi-setier d’anneaux de cuivre, une poignée d’hameçons en acier, une pleine maison de négresses, un enclos plein de bétail, une ou deux vingtaines de chameaux et ânes, une factorerie, une ferme, une maison de rapport, une administration de chemins de fer, une direction de banque, une liasse de solides valeurs... en un mot, toutes les choses qui ont été ou sont les signes de la richesse, procurent la considération et l’indépendance et sont de nature à assurer à un homme le bien le plus précieux qui soit, je veux dire l’envie des autres hommes. * * * * * Les riches Américaines achètent des titres de noblesse, oui, mais elles n’ont pas inventé le procédé dont on usait et abusait déjà bien des siècles avant la découverte de l’Amérique. Les jeunes filles européennes le pratiquent de nos jours aussi allégrement que jamais; et, quand elles ne peuvent pas payer comptant, elles achètent un mari sans titre, car il ne faut pas une dot en espérance pour cette sorte de commerce. Bien plus, les mariages d’affaires sont d’une pratique universelle et courante, excepté en Amérique. Assurément, il y en a chez nous, dans une certaine mesure, mais pas au point d’être tout à fait passés dans nos mœurs. II Je reviens à l’Anglais. «L’Anglais a un culte pour les lords.» D’où cela vient-il? Je crois d’abord qu’il serait plus correct de dire: «L’homme envie passionnément les princes.» C’est-à-dire, il voudrait être à la place des princes. Pourquoi? Pour deux raisons, je crois: Parce que les princes possèdent Pouvoir et Renommée. Lorsque la Renommée est accompagnée d’un Pouvoir que nous sommes capables de mesurer et de jauger à la lumière de notre propre expérience et de nos observations personnelles, nous l’envions alors, à mon avis, aussi profondément et aussi passionnément que n’importe quel Européen ou Asiatique. Personne se soucie moins d’un prince que le bûcheron qui n’a jamais eu de contact personnel avec un prince et qui a rarement entendu parler des nobles lords; mais pour ce qui est d’un Américain qui a vécu plusieurs années dans une capitale européenne et qui sait quelle est la place qu’un prince occupe dans le monde, je lui trouve au moins autant d’envie dans le cœur qu’à n’importe quel Anglais. Parmi les dix mille et quelques Américains qui se sont bousculés pour avoir le plaisir d’apercevoir le Prince Henri, il n’y en a pas deux cents qui n’aient été poussés par une incommensurable curiosité. Tous brûlaient du désir de voir un personnage dont on avait tant parlé. Et tous l’enviaient, mais c’était sa Renommée surtout qui troublait toutes les têtes et non le Pouvoir que lui confère sa qualité de Prince du sang, car personne ici n’a de ce Pouvoir une idée bien claire. Dans notre pays on est accoutumé à regarder ces sortes de choses à la légère et à ne pas bien les considérer comme réelles, et, par conséquent, peu d’Américains leur accordent une importance suffisante pour en être jaloux. Mais toutes les fois qu’un Américain (ou un autre être humain) se trouve pour la première fois en présence d’un homme à la fois très riche et très célèbre, d’un homme puissant et connu pour des raisons faciles à comprendre et à apprécier, le grand personnage éveillera certainement chez le spectateur--et sans que celui-ci s’en doute peut-être--de la curiosité et de l’envie. En Amérique, à n’importe quel jour, à n’importe quelle heure, en n’importe quel lieu, vous pouvez toujours donner un peu de bonheur à n’importe quel citoyen ou étranger qui passe en lui disant: «Voyez-vous ce gentleman qui se promène là-bas? C’est M. Rockfeller.» Regardez les yeux de votre interlocuteur: M. Rockfeller incarne une combinaison de puissance et de célébrité que votre homme est bien à même de comprendre. * * * * * Enfin, nous avons toujours envie de nous frotter aux personnes de haut rang. Nous désirons voir les hommes célèbres, et s’il arrive à ceux-ci de faire quelque attention à nous, nous ne manquons pas de nous en souvenir. Nous racontons l’anecdote de temps en temps, en toute occasion, à tous nos amis... et si nous avons peur de l’avoir trop souvent dite au même ami, nous nous adressons à un étranger. Mais, somme toute, qu’est-ce que le haut rang et qu’est-ce que la célébrité? Nous songeons immédiatement, n’est-ce pas, aux rois, aux membres de l’aristocratie, aux célébrités mondiales de la science, des arts, des lettres... et... nous nous arrêtons là. Mais c’est une erreur! L’échelle sociale compte une infinité d’échelons et depuis l’Empereur jusqu’à l’égoutier, chacun tient sa cour et provoque l’envie de ceux qui sont plus bas. L’amour des distinctions sociales est au fond du cœur de tout homme et s’exerce librement et joyeusement dans les démocraties aussi bien que dans les monarchies et aussi, en une certaine mesure, dans les sociétés de ceux que nous appelons irrespectueusement nos «frères inférieurs»... car ceux-ci ont bien quelques petites vanités et faiblesses, malgré leur pauvreté à cet égard relativement à nous. Un Empereur Chinois est vénéré par ses quatre cents millions de sujets, mais tout le reste du monde n’a pour lui que de l’indifférence. Un empereur européen jouit de la vénération de ses sujets et en outre d’un bon nombre d’Européens qui n’appartiennent pas à son pays, mais les Chinois n’ont pour lui que de l’indifférence. Un roi, classe A, est considéré par un certain nombre d’hommes; un roi, classe B, jouit d’une considération un peu moindre, numériquement parlant; dans les classes C, D, E, la considération diminue progressivement; dans la classe L (Sultan de Zanzibar); dans la classe P (Sultan de Sulu) et la classe W (demi-roi de Samoa), les princes n’ont aucune considération hors de leur petit royaume. Prenons maintenant les hommes célèbres: nous retrouvons la même classification. Dans la marine, il y a plusieurs groupes, depuis le ministre et les amiraux jusqu’aux quartiers-maîtres et au-dessous, car même parmi les matelots, il y aura des distinctions à faire et il se formera des groupes dans chacun desquels un homme jouira d’une certaine considération à cause de sa force, de son audace, de son aptitude à lancer les jurons ou à se remplir l’estomac de gin. Il en est de même dans l’armée, dans le monde du journalisme et de la littérature, dans le monde des éditeurs, des pêcheurs, du pétrole, de l’acier... Il y a des hôtels classe A et... classe Z. Et chez les sportsmen, n’en est-il pas de même, et dans la moindre petite bande de gamins qui sortent de l’école, n’y en a-t-il pas un qui peut rosser les autres et, à cause de cela, jouit de l’envie et de la considération générale dans sa bande, absolument comme le roi de Samoa dans son île? Il y a quelque chose de dramatique, de comique et de beau dans ce profond amour de l’homme pour les grands, dans cette constante recherche d’un contact quelconque avec ceux qui possèdent pouvoir ou célébrité et dans ces reflets de gloire dont on se pare après avoir approché un prince ou un grand de la terre. Un roi de la classe A est heureux d’assister à un dîner d’apparat et à une revue que lui offre un empereur, et il rentre dans son palais, appelle la reine et les princes, leur raconte son voyage et dit: --Sa Majesté Impériale a mis sa main sur mon épaule d’une façon toute fraternelle... comme un bon frère bien affectueux, vous dis-je! Et tout le monde l’a _vu_! Oh, ce fut charmant, tout à fait charmant! Un roi de la classe G est heureux d’assister à un déjeuner et à une parade dans la capitale d’un roi de la classe B, et il rentre chez lui et raconte la chose à sa famille: --Sa Majesté m’a emmené dans son cabinet privé pour fumer et causer tranquillement et il s’est montré familier, rieur, aimable comme un parent... et tous les domestiques dans l’antichambre ont pu s’en rendre compte. Oh, que ce fut gentil! Le roi de la classe Q est sensible à la plus modeste invitation de la part du roi de la classe M, et il rentre au sein de sa famille, y raconte la réception avec complaisance et se montre tout aussi joyeux des attentions dont il a été l’objet que ceux dont nous venons de parler. III Empereurs, rois, artisans, paysans, aristocrates, petites gens... nous sommes au fond tous les mêmes. Il n’y a _aucune_ différence entre nous tous. Nous sommes unanimes à nous enorgueillir des bons compliments que l’on nous fait, des distinctions que l’on nous confère, des attentions que l’on nous témoigne. Nous sommes tous faits sur ce modèle. Et je ne parle pas seulement des compliments et des attentions qui nous viennent de gens plus élevés que nous, non, je parle de toutes sortes d’attentions ou de bons témoignages de quelque part qu’ils nous viennent. Nous ne méprisons aucun hommage, si humble soit l’être qui nous le rend. Tout le monde a entendu une gentille petite fille parler d’un chien hargneux et mal élevé et dire: «Il vient toujours à moi et me laisse le caresser, mais il ne permet à personne d’autre de le toucher.» Et les yeux de la petite fille brillent d’orgueil. Et si cette enfant était une petite princesse, l’attention d’un mauvais chien pour elle aurait-elle le même prix? Oui, et même devenue une grande princesse et montée depuis longtemps sur un trône, elle s’en souviendrait encore, le rappellerait et en parlerait avec une visible satisfaction. La charmante et aimable Carmen Sylva, reine de Roumanie, se rappelle encore que les fleurs des champs et des bois «lui parlaient» lorsqu’elle était enfant, et elle a écrit cela dans son dernier livre; elle ajoute que les écureuils faisaient à son père et à elle l’honneur de ne pas se montrer effrayés en leur présence... «Une fois, dit-elle, l’un d’eux, tenant une noix serrée entre ses petites dents aiguës, courut droit à mon père» (n’est-ce pas que cela sonne exactement comme le «il vient toujours à moi» de la petite fille parlant du chien?) «et lorsqu’il vit son image reflétée dans les souliers vernis de mon père, il montra une vive surprise, et s’arrêta longtemps pour se contempler dans ce miroir extraordinaire...» Et les oiseaux! Elle rappelle qu’ils «venaient voleter effrontément» dans sa chambre, lorsqu’elle négligeait son «devoir» qui consistait à répandre pour eux des miettes de pain sur le rebord de la fenêtre. Elle connaissait tous les oiseaux sauvages et elle oublie la couronne royale qu’elle porte pour dire avec orgueil qu’ils la connaissaient aussi. Les guêpes et les abeilles figuraient également parmi ses amis personnels et elle ne peut oublier l’excellent commerce qu’elle entretenait avec ces charmantes bestioles: «Je n’ai jamais été piquée par une guêpe ou une abeille.» Et dans ce récit je retrouve encore la même note d’orgueilleuse joie qui animait la petite fille dont je parlais tout à l’heure à la pensée d’avoir été la préférée, l’élue du chien méchant. Carmen Sylva ajoute en effet: «Au plus fort de l’été, lorsque nous déjeunions dehors et que notre table était couverte de guêpes, tout le monde était piqué excepté moi.» Lorsque nous voyons une reine, qui possède des qualités de cœur et d’esprit si brillantes qu’elles éclipsent l’éclat de sa couronne, se souvenir avec gratitude et joie des marques d’attention et d’affection que lui donnèrent trente ans auparavant les plus humbles des créatures sauvages, nous comprenons mieux que ces hommages, attentions, particulières marques d’estime et d’attachement ne sont le privilège d’aucune caste, mais sont indépendantes des castes et sont plutôt des lettres de noblesse d’une nature toute spéciale. Nous aimons tous cela à la folie. Quand un receveur de billets à l’arrivée dans une gare me laisse passer sans me rien demander, alors qu’il examine avec soin les tickets des autres voyageurs, j’éprouve la même sensation que le roi, classe A, qui a senti la main de l’empereur s’appuyer familièrement sur son épaule, «devant tout le monde», la même impression que la petite fille se découvrant l’unique amie d’un chien errant et que la princesse seule indemne des piqûres de guêpes. Je me souviens d’avoir éprouvé cela à Vienne, il y a quatre ans: une cinquantaine d’agents de police dégageaient une rue où devait passer l’empereur. L’un d’eux me poussa brusquement pour me faire circuler, l’officier vit le mouvement et s’écria alors avec indignation: --Ne voyez-vous pas que c’est Herr Mark Twain? Laissez-le passer! Il y a de cela quatre ans, mais il y aurait quatre siècles que je ne saurais oublier la flamme d’orgueil et de satisfaction béate qui s’éleva en moi et me fit redresser le torse en présence de cette particulière marque de déférence. Ce pauvre agent ainsi apostrophé par son chef avait l’air tellement ahuri et son expression signifiait si clairement: «Et qui donc ici est ce Herr Mark Twain _um Gotteswillen_?» Combien de fois dans votre vie n’avez-vous pas entendu dire d’une voix triomphante: --J’étais aussi près de _lui_ que de vous maintenant; en étendant le main j’aurais pu le toucher! Nous avons tous entendu cela bien souvent. Qu’il doit être bon de dire cela à tout venant! Cela provoque l’envie, cela confère une sorte de gloire... On le dit, on le répète, on se gonfle, on est heureux jusqu’à la moelle des os. Et de qui le satisfait narrateur était-il si près?--Ce peut être d’un roi, d’un pickpocket renommé, d’un inconnu assassiné mystérieusement et ainsi devenu célèbre... Mais il s’agit toujours d’une personne qui a éveillé la curiosité générale, que ce soit dans la nation tout entière ou dans un simple petit village. «--Je me trouvai là et j’ai tout vu.» Telle est la phrase si souvent entendue et qui ne manque jamais d’éveiller la jalousie dans l’âme de l’auditeur. Cela peut se rapporter à une bataille, à une pendaison, à un couronnement, à un accident de chemin de fer, à l’arrivée du Prince Henri aux États-Unis, à la poursuite d’un fou dangereux, à l’écroulement d’un tunnel, à une explosion de mine, à un grand combat de chiens, à une chute de foudre sur une église de village, etc. Cela peut se dire de bien des choses et par bien des gens, notamment par tous ceux qui ont eu l’occasion de voir le Prince Henri. Alors, l’homme qui était absent et n’a pas pu voir le Prince Henri tâchera de se moquer de celui qui l’a vu; c’est son droit et c’est son privilège; il peut s’emparer de ce fait, il lui semblera qu’il est d’une nouvelle sorte d’Américains, qu’il est meilleur que les autres... Et à mesure que cette idée de supériorité croîtra, se développera, se cristallisera en lui, il essaiera de plus en plus de rapetisser à leurs propres yeux le bonheur de ceux qui ont vu le Prince Henri et de gâter leur joie, si possible. J’ai connu cette sorte d’amertume et j’ai subi les discours de ces gens-là. Lorsque vous avez le bonheur de pouvoir leur parler de tel ou tel privilège obtenu par vous, cela les révolte, ils ne peuvent s’y résoudre et ils essaient par tous les moyens de vous persuader que ce que vous avez pris pour un hommage, une distinction, une attention flatteuse, n’était rien de cette sorte et avait une tout autre signification. Je fus une fois reçu en audience privée par un empereur. La semaine dernière j’eus l’occasion de raconter le fait à une personne très jalouse et je pus voir mon interlocuteur regimber, suffoquer, souffrir. Je lui narrai l’anecdote tout au long et avec un grand luxe de détails. Quand j’eus fini, il me demanda ce qui m’avait fait le plus d’impression. «--Ce qui m’a le plus touché, répondis-je, c’est la délicatesse de Sa Majesté. On m’avait prévenu qu’il ne fallait en aucun cas tourner le dos au monarque et que pour me retirer, je devais retrouver la porte comme je pourrais, mais qu’il n’était pas permis de regarder ailleurs qu’à Sa Majesté. Maintenant, l’Empereur savait que cette particularité de l’étiquette serait d’une pratique fort difficile pour moi à cause du manque d’habitude; aussi, lorsqu’arriva le moment de me retirer, il eut l’attention fort délicate de se pencher sur son bureau comme pour y chercher quelque chose, de sorte que je pus gagner la porte facilement pendant qu’il ne me regardait pas.» Ah, comme ce récit frappa mon homme au bon endroit! On aurait dit que je l’avais vitriolé. Je vis l’envie et le plus affreux déplaisir se peindre sur sa physionomie; il ne pouvait s’en empêcher. Je le vis essayer de découvrir par quelle considération il pourrait diminuer l’importance de ce que je lui avais raconté. Je le regardai en souriant, car je présumais qu’il n’y arriverait pas. Il resta rêveur et dépité un moment, puis, de cet air étourdi des personnes qui veulent parler sans avoir rien à dire, il me demanda: --Mais ne disiez-vous pas que l’Empereur avait sur son bureau une boîte de cigares spécialement faits pour lui? --Oui, répondis-je, et je n’en ai jamais fumé de pareils. Je l’avais atteint de nouveau. Ses idées se heurtèrent encore dans son cerveau et restèrent en désarroi pendant une bonne minute. Enfin il reprit courage et crut trouver son triomphe; il s’écria fièrement: --Oh! alors, l’Empereur ne s’est peut-être penché sur son bureau que pour compter ses cigares. Je ne puis souffrir de pareilles gens. Ce sont des personnes qui se moquent de la politesse et des bons sentiments tant qu’elles n’ont pas empoisonné dans sa source la joie que vous éprouviez à avoir été dans l’intimité d’un prince. Eh oui, l’Anglais (et nous tous sommes Anglais à cet égard) vénère les princes et les hommes célèbres. Nous aimons à être remarqués par les grands hommes, nous aimons à ce que l’on puisse nous associer à tel ou tel grand événement et si l’événement est petit, nous le grossissons. Cela explique bien des choses, en particulier la vogue qu’a eue longtemps la chevelure du Prince de Galles. Tout le monde en possédait et sans doute bien peu de ces cheveux lui avaient jamais appartenu, car il s’en est bien vendu de quoi faire à une comète toutes les queues nécessaires à notre émerveillement. Cela explique encore que la corde qui a servi à lyncher un nègre en présence de dix mille chrétiens se vende cinq minutes après à raison de deux dollars le centimètre. Cela explique encore que les manteaux des rois soient à jamais dépourvus de boutons. IV Nous adorons les princes, et par ce mot, j’entends désigner toutes les personnes d’un échelon plus élevé que nous, et dans chaque groupe, la personne la plus en vue, qu’il s’agisse de groupes de pairs d’Angleterre, de millionnaires, de marins, de maçons, d’écoliers, de politiciens ou de petites pensionnaires. Jamais impériale ou royale personne n’a été l’objet d’une adoration plus enthousiaste, plus loyale, plus humble que celle des hordes de Tammanistes[C] pour leur sale Idole. Il n’y a pas de quadrupède cornu ou non qui n’eût été fier de figurer à côté de cette Idole dans une photographie publiée par n’importe quel journal. Et en même temps, il y a bien des Tammanistes qui se moqueraient des gens qui se sont fait photographier en compagnie du Prince Henri et qui affirmeraient vigoureusement que, _pour eux_, ils ne consentiraient jamais à être photographiés avec le Prince--assertion parfaitement fausse du reste. Il y a des centaines de gens en Amérique qui sont prêts à déclarer qu’ils ne ressentiraient aucun orgueil à être photographiés en compagnie du Prince, et plusieurs de ces inconscients seraient tout à fait sincères; mais enfin ils se tromperaient, cela ne fait aucun doute. La population des États-Unis est nombreuse, mais elle ne l’est pas assez, et il s’en faut de bien des millions pour qu’on y puisse trouver quelqu’un qui ne serait réellement pas content de figurer sur une photographie à côté du Prince. Bien plus, prenez la photographie d’un groupe quelconque et vous ne trouverez aucune des personnes le composant qui ne soit visiblement heureuse d’y figurer, qui ne s’efforce de démontrer qu’elle est parfaitement reconnaissable quoique située tout à l’arrière-plan; et si vous photographiez un rassemblement de dix mille hommes, voilà dix mille hommes bien contents, voilà dix mille démocrates sans peur et sans reproche, tous fils de leurs œuvres et tous bons patriotes américains à la poigne solide et au cœur chaud, qui songent à l’objectif de l’appareil, et qui voudraient sortir un peu des rangs pour être mieux vus et qui pensent à acheter le journal dès le lendemain matin en méditant sournoisement de faire encadrer la gravure pour peu qu’une parcelle de leur personne y apparaisse grosse comme un grain de moutarde. Nous aimons tous à savourer le bon rôti de la célébrité et nous nous pourléchons d’une seule petite goutte de graisse de ce rôti lorsque nous ne pouvons faire mieux. Nous pouvons prétendre le contraire devant les autres, mais pas en notre for intérieur, non, nous ne le pouvons pas. Nous proclamons en public que nous sommes les plus parfaites créatures de Dieu--tout nous y pousse, la tradition, l’habitude, la superstition; mais dans les intimes replis de nos âmes nous reconnaissons que si nous sommes les plus parfaites créatures, moins on en parlera mieux cela vaudra. Nous autres, gens du Nord, nous plaisantons les Méridionaux à cause de leur amour du titre, du titre pur et simple, sans égard à son authenticité. Nous oublions que les choses aimées par les Méridionaux sont aimées par tout le genre humain, qu’aucune passion d’un peuple n’est absente chez les autres peuples et qu’en tout cela il n’y a qu’une différence de degré. Nous sommes tous des enfants (des enfants d’Adam) et comme tels nous aimons les hochets. Nous serions bien vite atteints de la maladie des Méridionaux si quelqu’un apportait la contagion parmi nous, et du reste c’est chose déjà faite. Il y a chez nous plus de vingt-quatre mille hommes qui ont été vaguement employés, pendant une année ou deux de leur existence, dans les bureaux de nos nombreux gouverneurs, ou qui ont été quelques mois général, ou colonel, ou juge quelque part, mais malgré toutes mes recherches, je n’en ai trouvé que neuf parmi eux qui aient eu le courage de s’enlever le titre quand cessait la fonction. Je connais des milliers et des milliers de gouverneurs qui ont cessé d’être gouverneurs, il y a bien longtemps, mais parmi ces milliers, je n’en connais que trois qui répondront à votre lettre même si vous avez omis de mettre «gouverneur» sur la suscription. Je connais des foules de gens qui ont exercé quelque vague mandat législatif, aux temps préhistoriques, et dans ces foules, il n’y en a pas beaucoup qui ne se mettraient pas en colère si vous vous avisiez de les appeler «monsieur» au lieu de les qualifier d’Honorable. La première chose que fait un nouveau corps élu est de se faire photographier en séance, faisant acte de digne législation; chacun fait encadrer son exemplaire et le suspend bien en évidence dans son salon. Si, en visitant la maison, vous manquez de demander quelle est cette photographie de société, le législateur antédiluvien aura tôt fait d’amener la conversation là-dessus, et parmi les nombreuses têtes de la photographie, il vous en montrera une que les innombrables attouchements de son doigt ont presque effacée et vous dira d’une voix solennelle et joyeuse tout ensemble: «Ça, c’est moi!» V Avez-vous jamais vu un député provincial, membre du Congrès, entrer dans la salle à manger d’un hôtel de Washington avec son courrier à la main?--Il s’assied à sa table et se met à lire ses lettres. Il fronce du sourcil à la manière d’un grand homme d’État. Il jette de furtifs coups d’œil par-dessus ses lunettes pour voir si on l’observe et si on l’admire. Et ce sont toujours les mêmes bonnes vieilles lettres qu’il apporte et relit chaque matin... Oh! l’avez-vous vu? L’avez-vous vu s’offrir en spectacle? C’est _celui_ qui est quelque chose dans l’État. Mais il y a quelqu’un d’autre qui est plus intéressant encore, quoique plus triste, c’est celui qui a été quelque chose, c’est l’ex-membre du Congrès: voilà un homme dont la vie est ruinée par ses deux années de vaine gloire et de fictive importance: il a été supplanté, il lui faut aller cacher sa honte et son chagrin chez lui, mais il ne peut se détacher de la scène où s’est exercé son pouvoir perdu; et il soupire et il languit d’année en année, de moins en moins considéré, honteux de son état présent, essayant de se refaire une situation, triste et déprimé, mais obligé de feindre la joie et la gaieté pour acclamer familièrement l’élu du jour--qui ne le reçoit pas toujours très bien, et qui pourtant a été son camarade et son «cher collègue»... il n’y a pas si longtemps... L’avez-vous vu, celui-là? Il se cramponne piteusement au maigre vestige, au petit lambeau de son ancien pouvoir, à sa place d’ex-député dans les tribunes du Congrès... Il s’attache à ce privilège et lui fait donner plus qu’il ne vaut... Pauvre, pauvre homme! Je ne connais pas d’état plus lamentable. Que nous aimons nos petits titres! Nous nous moquons vertueusement d’un Prince qui se plaît à étaler les siens, oubliant que si nous en avions la moindre occasion... Ah! le «Sénateur» que j’oubliais! Sénateur! Ce n’est pas un titre, cela? Mais «ancien sénateur», voilà quelque chose qui ne fait de mal à personne et il y a bien cinq ou six mille personnes aux États-Unis à qui ce titre fait bien plaisir pour ne pas dire davantage. Et notons en passant que ce sont là les personnages qui sourient des généraux et des juges pour rire du Midi! En vérité, nous adorons les titres et distinctions et nous les prenons où nous pouvons, et nous savons en retirer tout le bénéfice possible. Dans nos prières, nous nous appelons des «vermisseaux», mais il est tacitement entendu que cela ne doit pas être pris à la lettre: _nous_, des vermisseaux! Oh! non, nous n’en sommes pas. Peut-être en réalité... mais nous ne voyons pas la réalité lorsque nous nous contemplons nous-mêmes. En tant qu’hommes, oui certainement, nous aimons les princes... qu’ils se nomment Henri de Prusse ou Machin, qu’ils soient ducs, marmitons, juges ou terrassiers, pourvu que dans notre sphère ils soient plus haut que nous. Il y a bien des années, j’aperçus devant les bureaux du _New-York Herald_ un petit gamin qui avait l’air d’attendre quelqu’un. Bientôt un gros homme passa et sans s’arrêter lui tapa familièrement sur l’épaule. C’était là ce qu’attendait l’enfant. La tape le rendit heureux et fier et son orgueil et sa joie brillaient dans ses yeux, ses camarades étaient venus voir cela et tous l’enviaient ferme. Ce gamin était employé dans les sous-sols de l’imprimerie et le gros homme était le chef typographe. La physionomie du jeune garçon témoignait d’une adoration sans borne pour son prince, son roi, son empereur, en l’espèce, le chef typographe. La tape familière du maître était pour l’enfant ce qu’était l’accolade pour les chevaliers d’autrefois, et tout s’était passé comme si le jeune garçon eût été fils d’aristocrate et le gros homme souverain couronné... Le sujet avait été honoré d’une particulière marque d’attention du maître. Il n’y avait entre les deux cas aucune différence de valeur; en vérité, il n’y avait aucune différence du tout, sauf celle des vêtements--et c’est là une distinction bien artificielle. La race humaine tout entière aime les princes, c’est-à-dire aime à voir les personnages puissants ou célèbres et à recevoir d’eux quelque signe d’estime... Il arrive même que des animaux, nés pour suivre de meilleurs instincts et pour servir un plus bel idéal, s’abaissent sous ce rapport au niveau humain. J’ai vu au Jardin des Plantes une chatte qui était si fière d’être l’amie intime d’un éléphant que j’en avais positivement honte. ENFER OU PARADIS? I --Vous avez _menti_? --Vous l’avouez, vous avouez maintenant que vous avez _menti_! II La famille se composait de quatre personnes: Marguerite Lester, une veuve de trente-six ans, Hélène Lester, sa fille, âgée de seize ans et les tantes de Mme Lester, Anna et Esther Gray, vieilles filles jumelles, âgées de soixante-sept ans. Jour et nuit, les trois femmes passaient leur temps à adorer la jeune fille; à suivre, dans le miroir de son visage, le développement de son doux esprit, à se rafraîchir l’âme devant l’épanouissement de sa beauté; à écouter la musique de sa voix; à penser avec reconnaissance que leur vie était belle et joyeuse à cause de sa seule présence; à frissonner à la pensée de la triste solitude de ce monde, si ce rayon de soleil leur était enlevé. Par nature--et intérieurement--les tantes étaient parfaitement aimables et bonnes, mais en matière de morale et de bonne conduite leur éducation avait été si inflexiblement stricte, que leur apparence extérieure en était devenue austère, pour ne pas dire rébarbative. Leur influence était puissante dans la maison; si puissante, que la mère et la fille se conformaient gaiement, mais inconsciemment et infailliblement à leurs exigences morales et religieuses. Cette façon d’agir était devenue pour elles une seconde nature. Par conséquent, il n’y avait, dans ce paradis tranquille, ni querelles, ni irritation, ni troubles, ni sarcasmes. Un mensonge n’y trouvait pas place. Les paroles y étaient toujours conformes à la vérité absolue; à une vérité rigide, implacable, inflexible quelles que pussent en être les conséquences. Mais un jour, dans un cas embarrassant, l’enfant chérie de la maison souilla ses lèvres d’un mensonge, et le confessa avec des pleurs de contrition. Il n’existe pas de mots capables d’exprimer la consternation des tantes. Ce fut comme si le ciel s’effondrait et si la terre s’écroulait en un formidable chaos. Elles demeurèrent assises l’une à côté de l’autre, pâles et sévères, muettes et interdites, regardant la coupable qui s’était agenouillée devant elles et cachait sa tête sur les genoux de l’une, puis de l’autre, gémissait et sanglotait, implorait le pardon et la sympathie sans obtenir de réponse, baisait humblement les vieilles mains ridées qui se retiraient aussitôt comme si elles répugnaient à se laisser toucher par ces lèvres souillées. Deux fois, à de longs intervalles, tante Esther dit d’une voix étonnée et glaciale: --Vous avez _menti_? Deux fois, tante Anna reprit avec le même effroi: --Vous l’avouez, vous osez l’avouer, vous avez _menti_! Et c’était tout ce qu’elles pouvaient dire. La situation était nouvelle, inattendue, inouïe. Elles ne pouvaient pas la comprendre, elles ne savaient pas comment l’aborder; l’horreur les paralysait[D]. Finalement il fut décidé que l’enfant égarée devait être menée vers sa mère, qui était malade, mais qui devait néanmoins être mise au courant de la situation. Hélène supplia, implora pour que cette nouvelle disgrâce lui fût épargnée et qu’il lui fût permis de ne pas infliger aussi à sa mère la peine et la douleur que cet aveu lui causerait, mais ce fut en vain. Le devoir exigeait ce sacrifice, le devoir doit passer avant toute autre chose, rien ne peut vous absoudre d’un devoir; en face d’un devoir aucun accommodement, aucun compromis n’est possible. Hélène supplia encore, disant qu’elle était entièrement responsable du péché commis, elle, et elle seule; que sa mère n’y avait en aucune façon pris part... Pourquoi donc devrait-on l’en faire souffrir? Mais les tantes demeurèrent fermes et inébranlables dans leur sentiment de justice, la loi qui punissait l’iniquité des parents sur les enfants, devait, en tout droit et en toute raison, pouvoir être intervertie. Par conséquent, il n’était que juste que la mère innocente d’une enfant pécheresse, subît de sa part une douleur, une honte, une peine; salaires inévitables du péché. Les trois femmes s’en allèrent vers la chambre de la malade. A ce moment le docteur approchait de la maison. Il en était encore à une bonne distance cependant. C’était un bon docteur et un bon cœur; un homme excellent, mais il fallait l’avoir connu un an pour ne plus le détester, deux ans pour apprendre à le tolérer, et quatre ou cinq pour apprendre à l’aimer. C’était là une longue et pénible éducation, mais qui en valait bien la peine. Il était de grande et forte stature. Il avait une tête de lion, un visage de lion, une voix rude, et des yeux qui étaient tantôt des yeux de pirate, tantôt des yeux de femme, selon son humeur. Il n’avait aucune notion de l’étiquette, et ne s’en souciait pas. En paroles, en manières, en démarche et en conduite, il était le contraire d’un poseur. Il était franc, jusqu’aux dernières limites; il avait des opinions sur tous les sujets et elles étaient toujours visées, notées, et prêtes à être livrées; mais il ne se souciait pas le moins du monde que son interlocuteur les appréciât ou non. Ceux qu’il aimait, il les aimait très fort, mais ceux qu’il n’aimait pas, il les détestait, et le criait sur les toits. Dans sa jeunesse il avait été marin, et l’air salin de toutes les mers semblait émaner encore de toute sa personne. C’était un chrétien ferme et loyal, persuadé que son pays n’en contenait pas de meilleur, pas un seul dont la foi fût si parfaitement saine, robuste, remplie de bon sens, sans tache ni point faible. Les gens qui avaient une dent à se faire arracher, ou qui, pour une raison ou pour une autre, voulaient le prendre par son bon côté, l’appelaient le _Chrétien_, mot dont la délicate flatterie sonnait comme musique à son oreille et dont le C majuscule était pour lui une chose si claire et enchanteresse, qu’il pouvait le voir, même dans l’obscurité, lorsqu’il tombait des lèvres d’une personne. Beaucoup de ceux qui l’aimaient le plus se mirent, malgré leur conscience, à l’appeler ouvertement par ce grand titre, parce qu’il leur était une joie de faire quelque chose qui lui plût. Et avec une vive et cordiale malice, sa large et diligente troupe d’ennemis, reprirent ce titre pour le dorer, l’enjoliver et l’augmenter en disant: «Le seul Chrétien.» De ces deux titres le dernier était le plus répandu. L’ennemi, qui était en grande majorité, veillait à cela. Tout ce que le docteur croyait, il le croyait de tout son cœur, et se battait chaque fois qu’il en trouvait l’occasion, pour défendre sa croyance. Et si les intervalles entre ces occasions-là se trouvaient trop longs, il inventait lui-même des moyens de les raccourcir. Il était sévèrement consciencieux, mais d’une façon conforme à ses vues plutôt indépendantes; et tout ce qui lui paraissait être son devoir il l’accomplissait dare-dare, que le jugement des moralistes professionnels pût ou non s’accorder avec le sien. A la mer, dans ses jeunes années, son langage avait été d’une liberté très profane, mais dès qu’il fut converti il se fit une règle, à laquelle il se conforma strictement par la suite, de ne jamais jurer que dans les plus rares occasions, et seulement quand le devoir le lui commanderait. Il avait été grand buveur en mer, mais après sa conversion il devint un abstinent ferme et convaincu afin de donner le bon exemple aux jeunes, et, à partir de ce moment, il ne but que rarement; jamais, en fait, que lorsqu’il trouvait qu’un devoir l’y obligeait; cette condition ne se trouvait peut-être remplie qu’une ou deux fois par an, trois ou quatre au plus, mais jamais cinq fois. Nécessairement, un tel homme doit être impressionnable, prompt, décidé et facile à émouvoir. C’était le cas pour celui-là et il n’avait jamais eu le don de dissimuler ses sentiments. Ou, s’il l’avait eu, il ne prenait pas la peine de l’exercer. Il portait écrit sur sa figure l’état atmosphérique et le temps qu’il faisait dans son âme, et lorsqu’il entrait dans une chambre, les ombrelles ou les parapluies s’ouvraient--au sens figuré--suivant ces indications. Quand une douce lumière brillait dans ses yeux, c’était comme une bénédiction. Lorsqu’il entrait, les sourcils froncés, la température s’abaissait immédiatement de dix degrés. C’était un homme très estimé, très aimé parmi ses nombreux amis, mais quelquefois il leur imposait une grande crainte. Il avait une profonde affection pour la famille Lester, et chacun de ses membres lui rendait avec intérêt ce sentiment. Les trois femmes s’affligeaient de son genre de piété et il se moquait franchement du leur. Mais ils s’estimaient, réciproquement, beaucoup. Il approchait de la maison. On aurait pu le voir venir de loin; mais les deux tantes et l’enfant coupable allaient vers la chambre de la malade. III Elles se rangèrent près du lit: les tantes raides et austères, la pécheresse sanglotant doucement. La mère tourna la tête sur son oreiller; ses yeux abattus brillèrent vivement d’une flamme de sympathie et d’une passion d’amour maternel dès qu’elle vit son enfant, et elle lui ouvrit le refuge et l’asile de ses deux bras. --Attendez, dit tante Anna, d’une voix solennelle, dites tout à votre mère. Purgez votre âme. N’omettez aucune partie de votre confession. Debout, pâle, et malheureuse devant ses juges, la jeune fille raconta jusqu’au bout en gémissant sa triste petite histoire. Puis, dans un élan de supplication passionnée, elle s’écria: --Oh! maman, ne pourrez-vous pas me pardonner? Ne voulez-vous pas me pardonner?... Je suis si malheureuse! --Te pardonner, ma chérie? Oh! viens dans mes bras!... Là, repose ta tête sur mon épaule et sois tranquille. Et quand bien même tu aurais dit un millier de mensonges... Il y eut un léger bruit... comme un avertissement... on aurait dit un gosier qui s’éclaircit. Les tantes levèrent la tête et restèrent médusées. Le docteur était là, le front chargé de nuages et d’éclairs orageux. La mère et l’enfant ignoraient sa présence. Elles se tenaient pressées l’une contre l’autre, cœur contre cœur, dans un bonheur infini, indifférentes à tout le reste. Le médecin resta un bon moment à regarder d’un air sombre la scène qui se passait sous ses yeux. Il l’étudiait, l’analysait, en cherchait la genèse. Puis il leva la main et fit signe aux tantes; elles vinrent à lui en tremblant, et se tenant humblement devant lui, elles attendirent. Il s’inclina vers elles, et dit tout bas: --Je vous avais pourtant dit qu’à fallait éviter la moindre émotion à cette malade, n’est-ce pas? que diable avez-vous fait là? Otez-vous de par ici! Elles obéirent. Une demi-heure après, il vint au salon. Gai, souriant, jovial, il conduisait Hélène et la tenait par la taille, la caressant et lui disant mille petites choses gentilles et drôles; et elle aussi était redevenue un joyeux rayon de soleil. --Allons, dit-il, adieu, ma chère petite. Va-t’en dans ta chambre, laisse ta mère tranquille, et sois sage. Mais, attends... Tire la langue... Là, ça va. Tu te portes comme le Pont-Neuf! Il lui donna une petite tape sur la joue et ajouta: Va vite, sauve-toi, je veux parler à tes tantes. Elle sortit. Aussitôt le visage du docteur se rembrunit. Il dit en s’asseyant: --Vous avez fait un joli coup... et peut-être aussi avez-vous fait quelque bien... Quelque bien... oui, au fait. La maladie de Mme Lester, c’est la fièvre typhoïde. Vous l’avez amenée à se déclarer, je crois, par vos folies, et c’est un service que vous m’avez rendu, après tout... Je n’avais pas encore pu me rendre compte de ce que c’était. Comme mues par un ressort, les vieilles tantes se levèrent ensemble, frissonnantes de terreur. --Asseyez-vous! continua le docteur. Que voudriez-vous faire? --Ce que nous voulons faire? Nous devons aller vite la voir. Nous... --Vous n’en ferez rien du tout, vous avez fait assez de mal pour aujourd’hui. Voulez-vous donc épuiser d’un seul coup tout votre stock de crimes et de folies? Asseyez-vous, je vous dis. J’ai fait le nécessaire pour qu’elle dorme. Elle en a besoin. Si vous la dérangez sans mes ordres, je vous scalperai... si toutefois vous avez les instruments nécessaires pour cela. Elles s’assirent, désolées et indignées, mais obéissantes, par force. Il continua: --Maintenant, je veux que la situation me soit expliquée. _Elles_ voulaient me l’expliquer. Comme si elles n’avaient pas déjà bien assez d’émotion et d’excitation. Vous connaissiez mes ordres. Comment avez-vous osé entrer dans cette chambre et faire tout ce bruit? Esther jeta un regard suppliant à Anna. Anna répondit par un regard suppliant à Esther. Ni l’une ni l’autre ne voulait danser sur cet air-là. Le docteur vint à leur secours. Il dit: --Commencez, Esther. Tortillant les franges de son châle, Esther dit timidement, les yeux baissés: --Nous n’aurions jamais désobéi à vos ordres pour une raison ordinaire, mais celle-ci était de première importance. C’était un devoir. Devant un devoir on n’a pas le choix. Il faut mettre de côté toute considération de moindre importance, et l’accomplir. Nous avons été obligées de la faire comparaître devant sa mère. Elle avait dit un mensonge. Le docteur dévisagea un instant la vieille demoiselle, et parut essayer d’amener son esprit à saisir un fait tout à fait incompréhensible. Puis il tonna: --Elle a dit un mensonge! Ah, vraiment? Le diable m’emporte! J’en dis un million par jour, moi! Et tous les docteurs en font autant. Et tout le monde en fait autant. Même vous, pour ce qui est de ça. Et c’était ça, la chose importante qui vous autorisait à désobéir à mes ordres, et mettre en péril la vie de ma malade?... Voyons, Esther Gray, voilà qui est pure folie! Cette jeune fille ne _pourrait pas_ faire volontairement du mal à qui que ce soit. La chose est impossible... absolument impossible. Vous le savez vous-même... Toutes les deux, vous le savez très bien. Anna vint au secours de sa sœur. --Esther ne voulait pas dire que ce fût un mensonge de cette espèce-là. Non, mais c’était un mensonge. --Eh bien, ma parole, je n’ai jamais entendu de pareilles bêtises. N’avez-vous pas assez de sens commun pour faire des distinctions entre les mensonges? Ne savez-vous pas la différence entre un mensonge qui fait du bien et un mensonge qui fait du mal? --_Tous_ les mensonges sont condamnables, dit Anna en pinçant ses lèvres comme un étau, tous les mensonges sont défendus. Le «Seul Chrétien» s’agita impatiemment dans sa chaise. Il voulait attaquer cette proposition, mais ne savait pas au juste comment ni par où s’y prendre. Finalement, il se risqua. --Esther, ne diriez-vous pas un mensonge pour protéger quelqu’un d’un mal ou d’une honte imméritée? --Non. --Pas même pour sauver un ami? --Non. --Pas même pour le meilleur ami? --Non. Je ne mentirais pas. Le docteur lutta un instant en silence contre cette situation; puis il demanda: --Pas même pour lui épargner des souffrances, des misères et des douleurs très grandes? --Non. Pas même pour sauver sa vie. Une autre pause. Puis: --Ni son âme? Il y eut un silence. Un silence qui dura un instant. Puis Esther répondit à voix basse, mais avec décision: --Ni son âme. D’un moment, personne ne parla. Puis le docteur dit: --En est-il de même pour vous, Anna? --Oui, répondit-elle. --Je vous demande à toutes deux: Pourquoi? --Parce que dire un tel mensonge ou n’importe quel mensonge serait un péché, et nous coûterait la perte de nos propres âmes. Oui, nous serions perdues, si nous mourions ayant d’avoir eu le temps de nous repentir. --Étrange... Étrange... C’est absolument incroyable. Puis il demanda brusquement: --Une âme de cette espèce _vaut-elle la peine_ d’être sauvée? Il se leva, en maugréant et marmottant, et se dirigea vers la porte en frappant vigoureusement des pieds. Sur le seuil il se retourna et cria de toute sa voix: --Corrigez-vous! Abandonnez cette étroite, égoïste, mesquine idée de sauver vos misérables petites âmes, et tâchez de faire quelque chose qui ait un peu de dignité! Risquez vos âmes! Risquez-les pour de nobles causes; et alors, quand bien même vous les perdriez, que craindrez-vous? Corrigez-vous! Les bonnes vieilles demoiselles se sentirent paralysées, pulvérisées, indignées et insultées; elles réfléchirent profondément et amèrement à ces blasphèmes. Elles étaient blessées à vif, et disaient qu’elles ne pourraient jamais pardonner ces injures. --Corrigez-vous! Elles se répétaient ce mot dans l’amertume de leur âme. «Corrigez-vous, et apprenez à mentir!» Le temps s’écoula, et bientôt un changement se fit dans leur esprit. Elles avaient accompli le premier devoir de l’être humain, qui est de penser à lui-même jusqu’à ce qu’il ait épuisé le sujet, et elles se trouvèrent alors en état de considérer des choses d’un intérêt moindre, il leur fut possible de penser aux autres. Les pensées des deux vieilles demoiselles s’en retournèrent donc bien vite à leur chère nièce et à l’affreuse maladie qui l’avait frappée. Aussitôt elles oublièrent les blessures qu’avait reçues leur amour-propre, et il s’éleva dans leur cœur un désir passionné d’aller au secours de celle qui souffrait, de la consoler par leur amour, de l’entourer de soins et de travailler de leur mieux pour elle, avec leurs faibles vieilles mains, d’user joyeusement, amoureusement leurs pauvres corps à son service, pourvu que ce privilège leur fût accordé. --Et il nous l’accordera! s’écria Esther, avec de grosses larmes coulant sur ses joues. Il n’y a pas de gardes-malades comparables à nous, car il n’y en a pas d’autres qui sauraient veiller à ce chevet jusqu’à ce qu’elles en tombent mortes. Et Dieu sait que nous, nous le ferions. --Amen, dit Anna, et un sourire d’approbation brilla à travers les larmes qui mouillaient ses lunettes. Le docteur nous connaît, et il sait que nous ne désobéirons plus; il n’appellera pas d’autres gardes. Il n’oserait pas. --Il n’oserait pas? dit Esther avec colère, essuyant vivement ses yeux. Il oserait tout, ce Chrétien du diable! Mais toute son autorité serait bien inutile, cette fois! Mais, bonté divine, Anna! Tout bien considéré, cet homme est très bon, intelligent et bien doué, il n’aurait jamais une telle pensée... L’heure à laquelle l’une de nous devrait aller voir la malade est passée... Qu’est-ce qui le retient? Pourquoi ne vient-il pas nous le dire?... Elles entendirent le bruit de ses pas; il revenait... Il entra, s’assit, et se mit à causer: --Marguerite est bien malade, dit-il. Elle dort encore, mais elle s’éveillera bientôt. Alors, l’une de vous devra aller vers elle, son état doit empirer avant de s’améliorer. Dans quelques jours il faudra la veiller jour et nuit. Quelle part de ce travail pourrez-vous entreprendre, à vous deux? --Tout! s’écrièrent ensemble les deux vieilles demoiselles. Les yeux du docteur étincelèrent et il dit avec enthousiasme: --Oui, vous parlez franc, braves vieilles reliques que vous êtes! Et vous serez gardes-malades autant que vous le pourrez, car il n’y a personne dans cette ville qui vous soit comparable pour cette dure et sainte tâche. Mais vous ne pouvez pas tout faire, et ce serait un crime que de vous le permettre. C’étaient là de belles louanges; des louanges inestimables, venant d’une telle source, et presque toute la rancune disparut aussitôt des cœurs des deux vieilles jumelles. --Votre Tilly et ma vieille Mancy feront le reste, bonnes gardes toutes les deux, âmes blanches et peaux noires, vaillantes, fidèles, tendres. De vraies perles!... Et menteuses accomplies depuis le berceau... A propos, dites donc! Faites attention à votre petite-nièce aussi; elle est malade, et va l’être encore plus. Les deux vieilles demoiselles parurent un peu surprises et incrédules. Esther s’écria: --Comment donc? Il n’y pas une heure que vous lui avez dit qu’elle se portait comme le Pont-Neuf! Le docteur répondit tranquillement: --C’était un mensonge. Les vieilles filles se retournèrent contre lui avec indignation, et Anna s’écria: --Comment osez-vous nous faire cette odieuse confession, d’un ton si indifférent, quand vous savez ce que nous pensons de toutes les formes de... --Chut! vous êtes ignorantes comme des chattes, toutes les deux, et vous ne savez pas du tout ce que vous dites. Vous êtes comme toutes les autres taupes morales. Vous mentez du matin au soir, mais parce que vous ne le faites pas avec votre langue, mais seulement avec vos yeux menteurs, vos menteuses inflexions de voix, vos phrases trompeuses et déplacées, et vos gestes trompeurs, vous levez avec arrogance vos nez dédaigneux et infaillibles, et vous faites parade devant Dieu et devant le monde d’une exemplaire sainteté; et un mensonge qui parviendrait à se glisser dans la glacière de vos âmes serait aussitôt mortellement congelé. Pourquoi tenez-vous à vous leurrer vous-mêmes avec cette idée ridicule qu’il n’existe que des mensonges parlés? Quelle est la différence entre mentir avec ses yeux et mentir avec sa bouche? Il n’y en a pas. En réfléchissant un instant vous le comprendriez. Il n’y a pas un être humain qui ne dise une foule de mensonges, chaque jour de sa vie; et vous... mais, vous deux, vous en dites vingt mille; et, pourtant, vous faites une vive explosion d’horreur hypocrite quand je dis un mensonge très doux et innocent à cette enfant pour la protéger contre son imagination qui s’échaufferait jusqu’à lui donner la fièvre en moins d’une heure si j’étais assez malhonnête envers mon devoir pour le permettre. Et je le permettrais probablement si j’étais intéressé à sauver mon âme par des moyens tellement indignes. Voyons, raisonnons ensemble. Examinons les détails. Quand vous étiez toutes les deux dans la chambre de la malade, à faire cette scène, qu’auriez-vous fait si vous aviez su que je venais? --Eh bien, quoi? --Vous vous seriez sauvées, en emmenant Hélène avec vous, n’est-ce pas? Les vieilles filles se turent. --Quels auraient été alors votre but et votre intention? --Eh bien, quoi? --De m’empêcher de découvrir cette action. De me porter à croire que l’excitation de Marguerite provenait d’une cause non connue de vous. En un mot, de me dire un mensonge, un mensonge silencieux. Et ce qui est plus, un mensonge qui aurait pu faire du mal. Les jumelles rougirent, mais ne parlèrent pas. --Non seulement vous dites des milliers de mensonges silencieux, mais vous dites aussi des mensonges en paroles... toutes les deux. --Cela, _non_; ce n’est pas vrai! --Si, c’est vrai. Mais seulement d’inoffensifs. Vous n’auriez jamais rêvé d’en prononcer un qui puisse faire du mal. Savez-vous que c’est là une concession... et une confession? --Que voulez-vous dire? --C’est une inconsciente concession de dire que les mensonges inoffensifs ne sont pas criminels. Et cela revient aussi à confesser que vous faites constamment cette distinction. Par exemple, vous avez refusé la semaine dernière une invitation de la vieille Mme Foster, pour ne pas rencontrer ces odieux Higbies à dîner, par un billet très poli, où vous exprimiez votre regret et disiez que vous étiez très fâchées de ne pouvoir accepter. C’était un mensonge, c’était le mensonge le plus complet qui ait jamais été prononcé. Niez-le, Esther, avec un autre mensonge. Esther ne répondit qu’en branlant la tête. --Cela ne suffit pas, continua le docteur. Répondez, était-ce un mensonge, oui ou non? Les couleurs montèrent aux joues des deux vieilles demoiselles, et avec lutte et effort elles firent leur confession: --C’était un mensonge. --Bien. La réforme commence, il y a encore de l’espoir pour vous; vous ne diriez pas un mensonge pour sauver l’âme de votre meilleur ami, mais vous pouvez en dire sans le moindre scrupule pour vous épargner l’ennui de dire une vérité désagréable. Il se leva. Esther parlant pour toutes deux, dit froidement: --Nous avons menti: nous le reconnaissons; cela ne se renouvellera jamais. Mentir est un péché. Nous ne dirons plus jamais un seul mensonge d’aucune espèce, pas même un mensonge de politesse ou de charité, ni pour épargner à qui que ce soit le coup d’une douleur que Dieu lui envoie. --Ah, que votre chute sera prompte! Au fait, vous êtes déjà retombées dans le péché, car ce que vous venez de prononcer est un mensonge. Adieu, corrigez-vous! L’une de vous doit aller maintenant vers la malade. IV Douze jours après, la mère et l’enfant s’agitaient dans les transes de l’affreuse maladie. Il y avait bien peu d’espoir pour l’une et pour l’autre. Les sœurs étaient pâles et exténuées, mais ne voulaient pas quitter leur poste. Leurs cœurs se brisaient, pauvres chères vieilles, mais leur vaillance était ferme et indestructible. Pendant tous ces douze jours, la mère avait beaucoup désiré voir son enfant et l’enfant sa mère, mais elles savaient bien, toutes les deux, que leurs prières sur ce point ne pourraient être de bien longtemps exaucées. Lorsque la mère sut, dès le premier jour, qu’elle était atteinte de la fièvre typhoïde, elle fut effrayée, et demanda s’il n’y avait pas de danger qu’Hélène ait pu contracter la maladie, la veille, en entrant dans sa chambre. Esther lui dit que le docteur s’était moqué de cette idée. Esther était ennuyée de le dire, bien que ce fût vrai, car elle n’avait pas cru aux paroles du docteur; mais quand elle vit la joie de la mère à cette nouvelle, la douleur de sa conscience perdit beaucoup de sa force; résultat qui la rendit honteuse du sens trompeur qu’elle avait donné à ses paroles, mais cette honte n’alla pas jusqu’à l’amener à une consciente et distincte mise au point de ce qu’elle avait dit. Dès lors la malade comprit que son enfant devait rester loin d’elle, et promit de se réconcilier de son mieux à l’idée de cette séparation, car elle eût préféré endurer la mort, plutôt que de mettre en péril la santé de sa fille. Cette même après-midi, Hélène dut s’aliter; elle se sentait malade. Son état empira pendant la nuit. Au matin, sa mère demanda de ses nouvelles. --Elle va bien? Esther frissonna. Elle entr’ouvrit les lèvres, mais les mots refusaient de sortir. La mère la regardait languissamment, rêvant, attendant; soudain, elle pâlit et s’écria: --Oh mon Dieu! Qu’y a-t-il? Elle est malade? Alors le cœur torturé de la pauvre vieille tante fut plein d’épouvante et les mots lui vinrent: --Non, soyez tranquille; elle va bien. La malade exprima sa reconnaissance et toute la joie de son cœur. --Dieu soit loué pour ces chères paroles! Embrassez-moi. Je vous adore, de me les avoir dites! Esther raconta cet incident à Anna qui la reçut avec un regard plein de mépris, et dit froidement: --Ma sœur, c’était un mensonge. Les lèvres d’Esther tremblèrent piteusement; elle étouffa un sanglot et dit: --Oh! Anna, c’était un péché; mais que voulez-vous? je n’ai pas pu supporter de voir l’effroi et l’angoisse de ses yeux. --N’importe. C’était un mensonge, Dieu vous en tiendra responsable. --Oh, je le sais, je le sais, s’écria Esther en se tordant les mains, mais s’il fallait recommencer tout de suite, je ne pourrais m’en empêcher. Je sais que je le dirais encore. --Alors, prenez ma place auprès d’Hélène demain matin. Moi, je saurai dire la vérité. Esther se jeta au cou de sa sœur pour l’attendrir et la supplier: --Non, Anna, oh, ne le dites pas!... vous la tuerez! --Du moins, j’aurais dit la vérité. Au matin, elle eut une cruelle épreuve, elle aussi, en présence de la même question de la mère, et elle rassembla toutes ses forces pour ne pas faiblir. Lorsqu’elle ressortit de la chambre, Esther l’attendait, pâle et tremblante, dans le vestibule. Elle lui demanda à voix basse: --Oh! comment a-t-elle pris l’affreuse nouvelle, cette pauvre, cette malheureuse mère? Les yeux d’Anna étaient pleins de larmes. Elle dit: --Dieu me pardonne; j’ai dit que l’enfant se portait bien. Esther la serra contre son cœur: --Dieu vous bénisse, Anna! dit-elle. Et elle lui exprima tout son amour et sa reconnaissance en caresses et en louanges passionnées. Dès lors, toutes deux connurent les limites de leurs forces et acceptèrent leur destin. Elles capitulèrent en toute humilité en s’abandonnant aux dures nécessités de la situation. Chaque jour, elles prononçaient leur mensonge du matin, et confessaient leur péché en prière, sans implorer leur pardon, car elles s’en trouvaient indignes, mais avec le seul désir de reconnaître qu’elles se rendaient bien compte de leur faute et n’avaient pas l’intention de la cacher ni de l’excuser. Chaque jour, tandis que la jolie petite idole de la famille souffrait de plus en plus, les vieilles tantes affligées peignaient l’épanouissement de sa beauté jeune et fraîche à la faible mère, et frissonnaient de douleur sous les coups que leur portaient ses transports de joie et de gratitude. Pendant les premiers jours, tant que l’enfant eut la force de tenir un crayon, elle avait écrit à sa mère de tendres petits billets doux, dans lesquels elle lui cachait sa maladie. Et ces petits billets avaient été lus et relus par des yeux remplis de larmes reconnaissantes, baisés maintes et maintes fois, et gardés comme de précieux trésors, sous l’oreiller. Puis vint un jour où la main de la jeune fille perdit toute sa force... où elle délira. Ce fut un cruel embarras pour les vieilles tantes. Il n’y avait plus de billets doux pour la mère. Esther commença une explication très plausible et soigneusement étudiée; mais elle en perdit le fil, et son discours ne fut que confusion; le soupçon se montra sur le visage de la mère, puis la terreur. Esther le vit, reconnut l’imminence du danger, et se redressant résolument devant l’urgence de la situation, elle saisit son courage à deux mains; elle se raidit de toutes les forces de sa volonté, elle dit d’un ton calme et plein de conviction: --Je ne voulais pas vous le dire, de peur de vous inquiéter, mais Hélène a passé la nuit chez les Sloanes. Il y avait une petite soirée, elle ne voulait pas y aller parce que vous êtes malade, mais nous l’avons persuadée. Elle est jeune et elle a besoin des plaisirs innocents de la jeunesse. Et nous avons pensé que vous approuveriez. Soyez sûre qu’elle écrira tout de suite, en rentrant. --Comme vous êtes bonnes! et que vous nous comblez de soins, toutes les deux! Si j’approuve? Oh, je vous remercie de tout mon cœur. Ma pauvre petite exilée! Dites-lui que je veux qu’elle ait tous les plaisirs possibles. Je ne voudrais pas la priver d’un seul. Qu’elle garde seulement sa santé, c’est tout ce que je demande. Qu’elle ne souffre pas! Je ne peux pas en supporter l’idée... Que je suis heureuse et reconnaissante qu’elle ait échappé à cette contagion! et elle l’a échappé belle, tante Esther! Oh, si ce délicieux visage devait être tout flétri et brûlant de fièvre! Je ne peux pas y penser. Gardez-lui sa santé. Gardez-lui sa fraîcheur! Je la vois d’ici, cette délicate et ravissante enfant, avec ses grands yeux bleus, si francs et sérieux; et qu’elle est douce, oh, si douce et gentille et affectueuse! Est-elle toujours aussi belle, chère tante Esther? --Oh, elle est plus belle, plus douce et charmante qu’elle ne l’a jamais été, si une telle chose peut s’imaginer. Et Esther se retourne pour ranger les flacons de drogues, afin de cacher sa honte et sa douleur. V Le lendemain, les deux tantes se mirent à une tâche difficile et délicate dans la chambre d’Hélène. Patiemment et sérieusement, avec leurs vieux doigts raidis elles essayèrent d’écrire une contrefaçon du billet promis. Elles ne réussirent pas du premier coup, mais petit à petit, et après plusieurs échecs, elles firent des progrès. Nul n’était là pour observer le tragique de tout cela, et de cette pathétique ironie du sort, elles étaient elles-mêmes inconscientes. Souvent leurs larmes tombaient sur les billets et les abîmaient. Quelquefois un seul mot mal formé rendait suspecte une lettre qui aurait pu passer. Mais finalement, Anna en produisit une dont l’écriture était une assez bonne imitation de celle d’Hélène pour passer même sous un regard soupçonneux. Elle l’avait enrichie abondamment de tous les petits mots caressants et des petits noms d’amitié, familiers aux lèvres de l’enfant depuis son berceau. Elle porta cette lettre à la mère, qui s’en saisit avec avidité, l’embrassa, la pressa contre son cœur, lisant et relisant tous les mots charmants, répétant avec un amour infini le dernier paragraphe: «Minette chérie, si je pouvais seulement vous voir, et embrasser vos yeux, et sentir vos bras autour de moi! Je suis si contente que mes exercices de piano ne vous dérangent pas. Guérissez-vous vite. Tout le monde est bien bon pour moi, mais je me trouve tellement seule, sans vous, chère maman!» --La pauvre petite! Je comprends tout à fait ses sentiments. Elle ne peut jamais être complètement heureuse sans moi; et moi... oh, je vis de la lumière de ses yeux!... Dites-lui de s’exercer tant qu’il lui plaira, tante Anna. Je ne peux pas entendre le piano de si loin, ni sa chère jolie voix quand elle chante. Dieu sait que je le voudrais bien. Personne ne sait comme cette voix est douce à mon oreille. Et dire que... un jour elle ne chantera plus!... pourquoi pleurez-vous? --Seulement parce que... parce que... ce n’était qu’un souvenir. Lorsque je suis descendue, elle chantait «Loch Fomond», cette mélancolique berceuse! Je suis toujours émue lorsqu’elle chante cela. --Et moi aussi. C’est d’une beauté touchante, divine. Lorsque quelque chagrin de jeune fille est dans son cœur, et qu’elle chante pour la consolation mystique que lui donne la musique... Tante Anna? --Chère Marguerite? --Je suis très malade. Quelquefois il me vient comme un pressentiment que je n’entendrai plus jamais cette chère voix. --Oh non... non; ne dites pas cela, Marguerite! Je ne peux pas le supporter! Marguerite fut touchée et désolée. Elle dit doucement: --Là, là... Laissez-moi vous prendre dans mes bras. Ne pleurez pas. Mettez votre joue près de la mienne. Consolez-vous. Je veux vivre. Je vivrai, si je peux. Ah! que ferait-elle sans moi? Est-ce qu’elle parle souvent de moi?... Mais je sais bien que oui. --Oh, constamment... constamment. --Ma chère petite fille! Elle a écrit son billet tout de suite, en entrant? --Oui, à l’instant même. Elle n’a pas même attendu d’avoir quitté son chapeau. --Je le savais bien. C’est bien sa manière affectueuse, tendre et impulsive. Je le savais sans le demander, mais je voulais vous l’entendre dire. La femme adorée le sait, mais elle voudrait que son mari lui redise son amour chaque jour, à tous moments, pour la seule joie de l’entendre... Elle a pris une plume, cette fois, j’aime mieux ça. L’écriture au crayon pouvait s’effacer, et j’en aurais été navrée. Lui avez-vous dit de prendre une plume? --Oui... non... elle.... C’est elle qui en a eu l’idée. La mère sourit et dit: --J’espérais que vous diriez cela. Je n’ai jamais vu une enfant si aimable et prévenante!... Tante Anna! --Chère Marguerite? --Allez lui dire que je pense continuellement à elle et que je l’adore. Mais... vous pleurez encore. Ne vous inquiétez pas tellement de moi, ma chérie. Je crois qu’il n’y a rien à craindre, pour le moment. La messagère désolée porta ces paroles et les délivra pieusement à des oreilles inconscientes. La jeune fille continua à gémir et à marmotter. Puis elle la regarda avec de grands yeux étonnés, effrayés et brillants de fièvre, des yeux où il ne restait plus un rayon d’intelligence. --Êtes-vous... non, vous n’êtes pas ma mère. Je la veux!... Elle était là il n’y a qu’un instant. Je ne l’ai pas vue partir. Viendra-t-elle... Viendra-t-elle vite? Viendra-t-elle tout de suite?... Il y a tant de maisons. Et elles m’étouffent tellement... et ça tourne, tourne... Oh, ma tête, ma tête!... Et ainsi de suite, elle s’agitait et se tourmentait sans cesse dans des transes de douleur, passant d’une idée torturante à une autre, jetant ses bras de tous côtés comme sous la menace d’une incessante persécution. La pauvre vieille Anna mouillait les lèvres sèches et fiévreuses, caressant doucement le front brûlant, murmurait des mots de tendresse et de pitié, et remerciait le Père de tous, de ce que la mère était heureuse, et ne savait pas. VI Chaque jour, la jeune fille s’en allait de plus en plus vers la tombe; et chaque jour, les tristes vieilles gardiennes portaient de fraîches nouvelles de sa santé radieuse et florissante à l’heureuse mère, dont la vie touchait aussi à sa fin. Et chaque jour, elles imaginaient des petits billets tendres et joyeux, imitant l’écriture de l’enfant, puis, le cœur déchiré et la conscience pleine de remords, elles pleuraient en regardant la mère joyeuse et reconnaissante qui les dévorait, les adorait, les chérissait comme d’inestimables trésors, et les jugeait sacrés parce que la main de l’enfant les avait touchés. Enfin, elle vint, l’Amie qui apporte à tous la suprême consolation et la paix. Les lumières éclairaient faiblement l’appartement. Dans le silence complet et solennel qui précède l’aurore, des formes vagues glissèrent sans bruit le long du corridor et s’assemblèrent, silencieuses et recueillies, dans la chambre d’Hélène, autour de son lit, car l’avertissement avait été donné, et elles comprenaient. La jeune mourante avait les lèvres closes, elle était sans connaissance; l’étoffe qui recouvrait sa poitrine se soulevait et s’abaissait, tandis que s’écoulaient petit à petit les derniers souffles de la vie. De temps en temps, un soupir ou un sanglot étouffé rompait le silence. La même pensée, le même sentiment était dans tous les cœurs; l’angoisse de cette mort, ce départ pour le grand inconnu, et la mère qui n’était pas là, pour aider, encourager et bénir. Hélène remua; ses bras s’étendirent désespérément comme s’ils cherchaient quelque chose... Elle était aveugle depuis plusieurs heures. La fin était venue. Tout le monde le savait. Avec un grand sanglot, Esther la prit dans ses bras en s’écriant: --Oh, mon enfant, mon enfant chérie! Une lueur d’extase et de bonheur suprême illumina la figure de l’enfant; car il lui fut miséricordieusement permis de croire que ce dernier embrassement était d’une autre. Et elle s’en alla paisiblement en murmurant: --Oh maman, je suis si heureuse... J’avais tant besoin de vous... Maintenant je puis mourir. Deux heures après, Esther était devant la mère qui lui demandait: --Comment va l’enfant? --Elle va bien! dit la vieille fille. VII Un voile de crêpe noir, et un voile de crêpe blanc, furent pendus à la porte de la maison et le vent les fit balancer et frissonner ensemble. A midi, les préparatifs d’enterrement étaient finis et dans le cercueil reposait le jeune corps, dont le visage exprimait une grande paix. Deux affligées étaient assises tout près, pleurant et priant. Anna, et la vieille négresse Tilly. Esther vint, et elle tremblait, car un grand trouble était dans son âme. Elle dit: --Elle demande un billet. Le visage d’Anna devint blême. Elle n’avait pas pensé à cela. Elle avait cru que ces pathétiques services étaient terminés. Pendant un instant, les deux femmes se regardèrent fixement, les yeux vides; puis Anna dit: --Il n’y a rien à faire... Il faut qu’elle l’ait. Autrement, elle soupçonnerait quelque chose... --Elle découvrirait tout. --Oui. Et son cœur se briserait. Elle regarda le pâle visage de la morte, et ses yeux se remplirent de larmes. --Je l’écrirai, dit-elle. Esther le porta. La dernière ligne disait: «Minette chérie, ma douce et gentille maman, bientôt nous nous reverrons. N’est-ce pas là une bonne nouvelle? Et c’est bien vrai. Tout le monde dit que c’est vrai.» La mère gémit et dit: --Pauvre enfant, comment pourra-t-elle supporter de savoir? Je ne la verrai plus jamais en ce monde. C’est dur, bien, bien dur. Elle ne soupçonne rien? Vous la préservez de cela? --Elle croit que vous serez bientôt guérie. --Comme vous êtes bonne et attentive, chère tante Esther! Personne ne l’approche qui pourrait lui porter la contagion? --Ce serait un crime. --Mais vous, vous la voyez? --A distance... oui. --C’est très bien. En d’autres personnes on ne pourrait avoir confiance. Mais vous deux, anges gardiennes!... L’or n’est pas si pur que vous. D’autres seraient infidèles; et beaucoup me tromperaient et mentiraient. Esther baissa les yeux et ses pauvres vieilles lèvres tremblèrent. --Laissez-moi vous embrasser pour elle, tante Esther. Et quand je serai partie, et que tout danger sera passé, mettez ce baiser, un jour, sur ses chères lèvres, et dites-lui que c’est sa mère qui l’envoie, et que le cœur brisé de sa mère y est tout entier. L’instant d’après, Esther, versant des larmes sur le visage pâle et froid, accomplit sa tragique mission. VIII Une autre journée se leva, et s’avança en inondant la terre de rayons de soleil. Tante Anna apporta à la mère défaillante des nouvelles pleines de consolation et un joyeux billet qui disait encore: «Nous n’avons plus que très peu de temps à attendre, maman chérie, puis nous serons ensemble.» La note grave et profonde de la cloche s’entendit au loin, comme une plainte apportée par le vent. --Tante Anna, on sonne. Quelque pauvre âme est au repos. J’y serai bientôt aussi. Vous ne la laisserez pas m’oublier? --Oh, Dieu sait qu’elle ne vous oubliera jamais! --N’entendez-vous pas ce bruit étrange, tante Anna? on dirait le son de beaucoup de pas qui rentrent. --Nous espérions que vous ne l’entendriez pas, chérie. C’est un petit rassemblement d’amis venus pour... pour Hélène, pauvre petite prisonnière. Il y aura de la musique et elle l’aime tellement. Nous pensions que cela ne vous inquiéterait pas. --M’inquiéter? oh non, non... oh, donnez-lui tout ce que son cher petit cœur peut désirer. Vous êtes toujours si bonnes pour elle, et si bonnes pour moi. Dieu vous bénisse, toutes les deux, toujours. Après une pause, elle ajouta: --Comme c’est beau! J’entends son orgue. Est-ce elle qui joue, croyez-vous?... En vagues limpides et sonores la musique inspiratrice flotta dans l’air tranquille jusqu’à ses oreilles. --Oui, c’est son jeu, ma petite chérie. Je le reconnais. On chante. Oh... c’est un cantique! et le plus beau, le plus sacré de tous, le plus touchant, le plus consolant... Il me semble que cette musique va m’ouvrir les portes du paradis... Si je pouvais mourir maintenant... Vagues et lointains, ces mots s’élevèrent dans le silence profond: _Nearer, my God, to Thee,_ _Nearer to Thee;_ _E’en though it be a cross_ _That raiseth me!_ Plus près de toi, mon Dieu, Plus près de toi; Qu’importe que ce soit une croix Qui m’élève plus près de toi! Avec la fin du cantique, une autre âme s’en fut vers le lieu du repos éternel, et celles qui avaient été tellement unies dans la vie ne furent pas séparées par la mort. Les vieilles sœurs pleuraient amèrement, mais elles se disaient avec joie: --Quelle bénédiction, qu’elle ne l’ait jamais su! IX A minuit, elles se tenaient ensemble et pleuraient encore, quand elles crurent voir un ange qui leur apparaissait dans une lumière céleste; et l’ange leur dit: --Pour les menteurs une place est assignée. Ils brûlent dans le feu de l’enfer, durant l’éternité. Repentez-vous! Les affligées tombèrent à genoux aux pieds de l’ange, et inclinèrent leurs têtes grises en adoration. Mais leurs langues étaient attachées au palais de leurs bouches, et elles se turent. --Parlez! reprit l’ange, pour que je puisse porter la réponse devant le tribunal divin et vous rapporter le décret inévitable et décisif. Elles inclinèrent la tête plus bas encore et l’une dit: --Notre péché est grand, et nous nous humilions dans la honte; mais seule une repentance parfaite pourrait nous sauver. Et nous sommes de pauvres créatures qui avons appris l’infini de la faiblesse humaine, et nous savons que si nous nous retrouvions encore dans de si dures circonstances, nos cœurs faibliraient de nouveau et nous pécherions autant qu’auparavant. Les forts pourraient résister, et ainsi être sauvés, mais nous, nous sommes perdues. Elles levèrent la tête pour supplier. Mais l’ange était parti. Pendant qu’elles s’étonnaient et pleuraient, l’ange revint et, s’abaissant vers elles, il leur dit tout bas le décret. X Était-ce _Enfer_, ou _Paradis_? UNE HISTOIRE DE MALADE A me voir vous croiriez que j’ai soixante ans et que je suis marié, mais cela tient à mon état et à mes souffrances, car je suis célibataire et je n’ai que quarante ans. Il vous sera difficile de croire que moi qui ne suis maintenant qu’une ombre, j’étais il y a deux ans un homme fort et vigoureux--un véritable athlète!--cependant c’est la simple vérité. Mais la façon dont j’ai perdu la santé est plus étrange encore. Je l’ai perdue en une nuit d’hiver, pendant un voyage de quatre cents kilomètres en chemin de fer, en aidant à surveiller un cercueil. C’est la vérité véritable et je vais vous raconter comment c’est arrivé. J’habite à Cleveland, dans l’Ohio. Un soir d’hiver, il y a deux ans, je rentrai chez moi à la tombée de la nuit par une terrible tempête de neige. La première chose que j’appris en franchissant le seuil fut que mon plus cher camarade d’enfance et d’adolescence, John B. Hachett, était mort la veille et qu’avec son dernier souffle il avait exprimé le désir que ce fût moi qui fût chargé d’accompagner son corps auprès de ses vieux parents, dans le Wisconsin. Je fus terriblement affligé et bouleversé, mais il n’y avait pas le temps de se laisser aller aux émotions, il fallait partir immédiatement. Je pris la carte portant le nom «Révérend Lévi Hachett, à Bethléhem, Wisconsin» et je courus à la gare à travers la tempête qui hurlait. En arrivant à la station je trouvai sans peine la longue caisse qui m’avait été désignée et j’y fixai la carte avec de petits clous; je la fis mettre sur l’express, puis je revins au buffet m’approvisionner de sandwichs et de cigares. En ressortant, quelle ne fut pas mon émotion de voir ma caisse de nouveau sur le quai et un jeune homme en train de l’examiner qui se préparait à y clouer une carte qu’il tenait à la main. Très ennuyé et furieux, je m’élançai vers l’express pour réclamer une explication. Mais non, ma caisse était là, dans l’express, personne n’y avait touché, et on me dit que la caisse qui se trouvait sur le quai contenait des fusils que ce jeune homme devait expédier à une société de tir dans l’Illinois. A ce moment-là, le cri: «En voiture, s’il vous plaît!» me fit sauter dans le fourgon où je trouvai un siège confortable sur un sac de coton. Le conducteur était là, il travaillait dur; c’était un homme d’environ cinquante ans, du type très ordinaire, mais sa physionomie avait une bonne expression d’honnêteté et de simple bonne humeur, et toute son attitude respirait le bon sens jovial et pratique. Comme le train partait, un étranger s’avança et déposa sur le cercueil quelques paquets volumineux. Puis, le train s’élança dans la sombre nuit, tandis que la tempête soufflait toujours plus fort, et je me sentis envahir par une grandissante angoisse; tout mon courage sombra. Le vieux conducteur fit une remarque ou deux au sujet de la tempête et de la température sibérienne, puis il ferma ses portes à coulisses et les barra, ferma sa fenêtre et l’attacha solidement. Après cela, il alla de-ci, de-là, un peu plus loin, mettant chaque chose en ordre et chantonnant sans cesse d’un air satisfait: «Doux adieux... doux adieux» sur un ton très bas et pas mal faux. Bientôt je commençai à percevoir une odeur forte et pénétrante dans l’air glacé. Cela me déprima encore davantage, parce que naturellement je pensai à mon pauvre ami défunt. Il y avait quelque chose d’infiniment triste dans cette façon muette et pathétique de se rappeler à mon souvenir, et j’eus peine à retenir mes larmes. De plus, j’étais navré à cause du vieux conducteur qui pouvait s’apercevoir de l’odeur. Cependant, il continuait tranquillement son chant et je fus rempli de reconnaissance. Malgré ce soulagement moral, je devins de minute en minute plus inquiet, car l’odeur devenait à chaque instant plus forte et plus difficile à supporter. Bientôt, ayant arrangé les choses à sa satisfaction, le conducteur prit du bois et alluma un grand feu dans son poêle. Ceci me navra plus que je ne saurais dire; car je ne pouvais m’empêcher de penser que cela allait tout gâter. J’étais convaincu que l’effet de la chaleur serait terrible sur mon pauvre ami mort. Thomson (j’appris dans le courant de la nuit que le conducteur s’appelait Thomson) s’occupait maintenant à boucher les moindres fentes par où l’air pouvait s’introduire, en faisant remarquer qu’il avait l’intention de nous rendre agréable le voyage de la nuit en dépit du froid. Je ne dis rien, car je trouvais que ces précautions n’atteindraient peut-être pas le but que se proposait le conducteur. Pendant ce temps, le feu chauffait, et Thomson chantait toujours, et l’air devenait de plus en plus lourd. Je me sentis pâlir et cependant j’étais en moiteur, mais je souffris en silence et ne dis rien. Au bout de quelques minutes, le «Doux adieux» s’affaiblit dans le gosier de mon compagnon et s’éteignit bientôt complètement. Il y eut un silence de mauvais augure. Puis, Thomson dit: --On dirait que ce n’est pas avec des fagots que j’ai garni ce poêle! Il respira fortement une fois ou deux, puis s’approcha du cercueil, se pencha un moment sur les paquets qui le recouvraient, puis enfin revint s’asseoir à côté de moi. Il avait l’air très affecté. Après une pause, il reprit en montrant la caisse: --Ami à vous? --Oui, répondis-je avec un soupir. --Il est un peu avancé, n’est-ce pas? Pendant deux ou trois minutes, aucune parole ne fut prononcée, chacun de nous suivant sa propre pensée, puis Thomson dit d’une voix grave: --Quelquefois on peut douter qu’ils soient vraiment morts... Les apparences trompent, vous savez... Le corps est tiède, les jointures souples, et ainsi de suite... Quoique vous pensiez qu’ils soient morts, vous n’en êtes pas absolument certain. J’ai eu des cas semblables dans mon wagon. C’est tout à fait terrifiant, parce que vous ne savez jamais s’ils ne vont pas se lever et vous regarder en face... Après une autre pause, il indiqua la caisse du coude et ajouta: --Mais _lui_ n’est pas dans ce cas! Non, Monsieur; je réponds de lui. Le silence régna pendant quelque temps. Nous écoutions les sifflements rauques de la machine et les gémissements du vent. Alors Thomson reprit son discours sentimental: --Oui, oui, il nous faut tous partir, il n’y a pas à sortir de là. L’homme né de la femme est ici-bas pour quelques jours seulement... comme le dit l’Écriture. Oui, envisagez-le du côté que vous voudrez, c’est bien solennel et curieux... Il n’y a personne qui puisse y échapper. Tous doivent partir, sans exception aucune. Un jour vous êtes joyeux et fort... A ce point de son discours, il se leva brusquement, cassa une vitre, mit son nez au travers, respira une ou deux fois et revint s’asseoir pendant que je me levais pour mettre aussi mon nez à l’ouverture... A tour de rôle nous fîmes ce manège pendant quelque temps. --Et le lendemain, reprit mon compagnon, on est coupé comme l’herbe et la place qui vous a connu ne vous reconnaîtra plus jamais... comme dit l’Écriture. Oui, vraiment... c’est solennel et curieux... mais il nous faut tous partir à un moment ou à un autre, il n’y a pas à sortir de là... Il y eut une autre longue pause, puis: --De quoi est-ce qu’il est mort? Je dis que je ne savais pas. --Depuis quand est-il mort? Il semblait raisonnable de grossir un peu la vérité pour satisfaire les probabilités et je dis: --Deux ou trois jours. Mais cela ne servit à rien: Thomson reçut l’affirmation d’un air offensé qui signifiait clairement: Deux ou trois mois, vous voulez dire! Puis il continua placidement, et sans aucun égard pour le renseignement que je lui donnais, à développer son opinion sur les inconvénients graves qui pouvaient résulter d’un enterrement trop longtemps différé. Il se dirigea ensuite vers le coffre, le contempla un instant et revint vivement fourrer son nez dans la vitre cassée en disant: --On aurait rudement mieux fait, en tout cas, de l’expédier le mois dernier! Thomson s’assit et, plongeant sa figure dans son mouchoir rouge, se mit à se balancer de droite et de gauche, comme un homme qui fait de son mieux pour résister à une impression insupportable. A ce moment, le parfum--faut-il dire le parfum?--était à peu près suffoquant. Le visage de Thomson prenait une teinte grise. Je sentais que le mien n’avait plus de couleur du tout. Ensuite Thomson s’appuya le front dans sa main gauche, le coude sur son genou et agita son mouchoir rouge vers le coffre en disant: --J’en ai charrié plus d’un... même qu’il y en avait qui étaient un peu trop faisandés... Mais! Seigneur! Ils n’auraient pas concouru avec lui. C’était de l’héliotrope en comparaison. Cela me parut être un compliment à l’adresse de mon pauvre ami et je fus reconnaissant pour lui. Bientôt il devint évident qu’il fallait faire quelque chose. Je suggérai des cigares. Thomson trouva que c’était une idée. --Probablement que cela le changera un peu, dit-il. Nous fumâmes en silence pendant quelque temps en essayant très fort de nous imaginer que les choses allaient mieux. Mais ce fut inutile. Avant longtemps et sans nous être consultés, nos cigares s’échappèrent au même moment de nos doigts inertes. Thomson dit en soupirant: --Non, capitaine! Ça ne le change pas pour un sou! Et même ça le rend pire, il me semble... Qu’est-ce que nous allons faire maintenant? Je fus incapable de rien proposer, et comme il fallait que j’avalasse constamment ma salive, je n’avais pas envie de me risquer à parler. Thomson se mit à maugréer à voix basse et à faire des discours sans suite sur ses malheureuses aventures nocturnes. Il désignait mon pauvre ami sous les titres les plus divers, l’appelant tantôt comte ou marquis, tantôt colonel ou général et je remarquai que le pauvre défunt montait en grade et se trouvait honoré d’un titre plus élevé à mesure qu’il s’imposait davantage à nos sens. Finalement Thomson s’écria: --J’ai une idée! Supposons que nous nous y mettions tous les deux et que nous portions le colonel à l’autre bout du wagon... disons à vingt mètres de nous. Il n’aurait pas tant d’influence, alors, qu’en pensez-vous? Je dis que c’était une bonne idée. Aussi, après nous être tous deux munis d’une bonne provision d’air au carreau cassé, nous nous approchâmes de la caisse et nous nous penchâmes sur elle. Thomson me fit signe de la tête en disant: Nous y sommes! puis, nous fîmes ensemble un effort surhumain. Mais Thomson glissa et son nez s’abattit sur les colis avoisinants. Il suffoqua, s’étouffa et fit un bond vers la portière en battant l’air des deux mains et en criant: --Garez-vous du chemin! Laissez-moi passer! Je suis mort! Garez-vous donc! Je m’assis sur la plateforme, à la bise glaciale, pour lui soutenir un moment la tête... Il parut revivre. Après un instant, il dit: --Nous l’avons bien tout de même un peu ébranlé, le général, hein? --Je ne crois pas. Il n’a pas démarré, répondis-je. --Ben, cette idée-là ne vaut rien! Faudra en trouver une autre. Il est content où il s’trouve, faut croire... Et puisque c’est comme ça qu’il prend les choses, et s’il s’est mis dans la tête de ne pas vouloir être dérangé, vous pouvez être sûr que tout se passera comme il l’entend. Oui, il vaut bien mieux lui laisser la paix tant qu’il voudra... Parce que, vous comprenez, il connaît toutes les ficelles à c’te heure, et ça s’comprend que le pauvre bougre qui essaiera de le contrarier aura du fil à retordre... Mais nous ne pouvions rester dehors dans cette furieuse tempête, nous y serions rapidement morts de froid. Il fallut donc rentrer, fermer la porte et recommencer à souffrir en prenant place tour à tour à la vitre cassée. Après quelque temps, comme nous repartions d’une station, après un moment d’arrêt, Thomson bondit gaiement dans le fourgon en s’écriant: --Nous sommes sauvés, cette fois, y a pas d’erreur! J’ai trouvé ce qu’il lui faut à ce monsieur. Nous le rendrons moins encombrant, quand le diable y serait! Il s’agissait d’acide phénique. Le conducteur en avait un plein bidon et il se mit aussitôt à asperger le wagon. Il inonda spécialement la caisse et les paquets qui se trouvaient dessus. Après quoi, nous nous rassîmes pleins d’espoir; mais ce ne fut pas pour longtemps. Vous comprenez, les deux odeurs se mêlèrent, et alors... Eh bien, il nous fallut courir à la porte et sortir sur la plateforme. Une fois dehors, Thomson s’épongea la figure avec un mouchoir rouge et me dit d’un ton découragé: --C’est inutile. Nous ne pouvons lutter contre lui. Il accapare tout ce que nous avons et le mêle à son propre parfum, il nous le rend à gros intérêt. Parbleu, capitaine, mais savez-vous que c’est au moins cent fois pire là-dedans que lorsque nous avons commencé le voyage? Je n’en ai jamais vu prendre leur tâche à cœur comme cela et y mettre tant d’ardeur! Non, monsieur, jamais! Et pourtant, il y a longtemps que je suis sur la voie et j’en ai transporté, comme je vous disais, pas mal, des boîtes de cet acabit... A moitié morts de froid, nous sommes de nouveau rentrés, mais, sapristi, il n’y avait plus moyen d’y rester! Alors, nous avons fait la navette, nous gelant, nous réchauffant et suffoquant à tour de rôle. Au bout d’une heure, comme nous repartions d’une autre station, Thomson rentra avec un sac et dit: --Capitaine! Nous allons essayer encore une fois, rien qu’une fois! Et si nous ne le subjuguons pas cette fois-ci, il n’y aura plus qu’à y renoncer définitivement, c’est ce que je pense... Il avait dans son sac une quantité de plumes de volailles, de chiffons, de vieilles pommes desséchées, de vieux souliers, de feuilles de tabac et d’autres choses encore. Il empila le tout sur une grande tôle et y mit le feu. Quand la flamme eut bien pris, je me demandai comment le mort lui-même pouvait le supporter. Tout ce que nous avions enduré jusque-là paraissait suave à côté de cette odeur nauséabonde... Mais remarquez en outre que l’odeur primitive subsistait toujours et semblait flotter au-dessus des autres, aussi puissante que jamais. Il me sembla même que les autres odeurs ne faisaient que la renforcer... et, ciel! c’était quelque chose... j’allais dire, quelque chose d’épouvantable... mais ce mot est faible, mille fois trop faible pour exprimer la chose. Je ne fis pas ces réflexions dans le wagon, je n’en eus pas le temps, je les fis sur la plateforme où je courus aussitôt. En bondissant vers la porte, Thomson fut suffoqué et tomba. Je l’attrapai au collet pour le tirer au dehors, mais avant d’y avoir réussi j’étais à demi évanoui. Lorsque nous revînmes à nous sur la plateforme, Thomson me dit d’une voix basse et profondément découragée: --Il nous faut rester dehors, capitaine! Il le _faut_; y a pas d’autre moyen. Le gouverneur désire voyager seul, et maintenant faut le laisser faire... Peu après, il ajouta: --Et puis, vous savez, nous sommes empoisonnés... C’est notre dernier voyage... Croyez-moi. La fin de tout cela, ce sera la fièvre typhoïde. Je la sens venir en ce moment même. Oui, monsieur. Nous sommes marqués pour le ciel, aussi sûr que vous êtes là! * * * * * Une heure plus tard, à la station suivante, on nous retira de la plateforme, sans connaissance et les quatre membres gelés. A partir de ce moment-là, je fus pris d’une fièvre intense et je demeurai pendant trois semaines entre la vie et la mort. J’appris alors qu’on avait fait une erreur formidable et que j’avais passé cette terrible nuit en compagnie de la caisse à fusils qu’on m’avait attribuée à tort, tandis que le jeune armurier de la gare de départ expédiait consciencieusement le corps de mon pauvre ami à la Société de tir de l’Illinois. J’appris également que les paquets déposés sur le faux cercueil contenaient de cet excellent fromage de Sumberger qui fait les délices des gourmets. Je ne connaissais pas alors les propriétés odoriférantes de ce célèbre fromage, mais je les connais maintenant... hélas! ... Mais toutes ces révélations étaient arrivées trop tard pour me sauver; l’imagination avait fait son œuvre et ma santé était définitivement compromise. Je n’ai pu me rétablir en aucun climat, en aucune station balnéaire. Aujourd’hui, je fais mon dernier voyage; je rentre chez moi pour mourir. MA PREMIÈRE MACHINE A ÉCRIRE (_Extrait de mon «Autobiographie inédite»._) Il y a quelques jours, je reçus par la poste une vieille lettre jaunie par le temps, écrite à la machine en caractères anciens et signée de moi. En voici la copie: Hartford, le 19 mars 1875. «Je vous prie de n’user de mon nom d’aucune façon. Veuillez même ne pas divulguer le fait que je possède une machine à écrire. Je ne m’en sers du reste plus du tout, car je ne pouvais écrire une seule lettre avec cette machine sans recevoir par retour du courrier la plus instante prière de décrire ma machine, de dire quels progrès j’avais fait dans son maniement, etc, etc. Je n’aime pas à écrire des lettres, par conséquent je ne désire pas que l’on sache que je possède ce petit objet de curiosité.» «MARK TWAIN.» Avec cette vieille lettre se trouvait une note me demandant si la signature était authentique et s’il était vrai que j’eusse une machine à écrire en ma possession en 1875. ... Eh bien, la meilleure réponse que je puisse faire à cette demande se trouve dans le chapitre que voici de mon autobiographie inédite: Villa Quarto, Florence, janvier 1904. Dicter une autobiographie à une dactylographe est chose toute nouvelle pour moi, mais cela marche très bien, cela épargne du temps et de la peine. J’avais déjà dicté à une dactylographe, mais ce n’était pas une autobiographie... et entre cette première expérience et celle que je fais aujourd’hui, il y a une distance... oh, oui, il y a bien trente ans! Une vie! Durant cette longue période il est arrivé beaucoup de choses, aussi bien aux machines à écrire qu’à nous tous. Au début de cette période, une machine à écrire était une curiosité. La personne qui en possédait une était une curiosité aussi. Mais maintenant, c’est le contraire, c’est qui n’en a pas qui est une curiosité. La première fois que je vis une machine à écrire, ce devait être... voyons... ce devait être en 1873... car Nasby était avec moi et c’était à Boston. Or nous ne pouvions nous trouver à Boston ensemble que pour une tournée de conférences et, d’autre part, je sais que je n’ai pas fait de tournée de conférences après 1873. Mais n’importe, n’importe! Nasby et moi vîmes la machine dans une vitrine; nous entrâmes et le marchand nous en expliqua le mécanisme, nous montra ce qu’elle pouvait faire et nous assura qu’on pouvait arriver à écrire cinquante-sept mots à la minute. Il me faut confesser franchement que nous n’en crûmes pas un mot. Mais sa dactylographe se mit à travailler devant nous et nous nous mîmes en devoir de chronométrer son travail. Or, en fait, il fallut bien l’avouer: elle fit cinquante-sept mots en soixante secondes. Notre conviction commençait à être ébranlée, mais nous dîmes qu’elle ne referait pas le même tour de force. Cependant elle recommença... nous eûmes beau chronométrer avec soin, le résultat fut toujours le même. Elle écrivait sur d’étroites bandes de papier et à la fin de l’entrevue nous emportâmes ces échantillons, pour les montrer à nos amis. La machine coûtait 125 dollars. J’en achetai une et nous partîmes fort excités. De retour à l’hôtel, nous examinâmes les feuilles de papier et fûmes un peu désappointés en nous apercevant que les mêmes mots revenaient toujours. La jeune dactylographe avait gagné du temps en répétant constamment une courte phrase qu’elle savait par cœur. Malgré cela, il nous sembla--avec une certaine apparence de raison--qu’il était possible de comparer une débutante dactylographe avec un débutant au billard: dans les deux cas, on ne pouvait s’attendre à ce qu’une personne non exercée fît de grandes prouesses. Si donc, pour le jeu de billard, il était juste d’abandonner le tiers ou la moitié des points à un débutant, on pouvait dire qu’à la machine à écrire--si la pratique s’en répandait--un expert arriverait forcément à aller deux fois plus vite que notre jeune dactylographe. Nous pensions qu’on ferait plus tard cent mots à la minute, et je vois que ces prévisions se sont largement réalisées. Chez moi, je tapotai la machine et m’amusai à écrire et récrire: «Le jeune homme resta accroché aux bastingages», jusqu’à ce que je fusse capable de reproduire ce court récit à raison de douze mots à la minute. Mais je me servais d’une plume pour les affaires sérieuses, je ne me mettais à la machine que pour étonner les visiteurs curieux. Je leur fournis généreusement des rames de papier contenant l’histoire en sept mots du jeune homme accroché aux bastingages. Quelque temps après, je pris une jeune dactylographe et essayai de dicter quelques lettres. La machine ne possédait pas les majuscules et les minuscules comme celles d’aujourd’hui, mais seulement les majuscules, qui étaient gothiques et laides. Je me rappelle très bien la première lettre que je dictai. Elle était adressée à Edward Bok qui était alors un jeune homme et que je ne connaissais pas encore. Il était aussi entreprenant qu’il l’est maintenant et faisait une collection d’autographes, mais les simples signatures ne le satisfaisaient pas et il voulait des _lettres_ autographes. Je lui envoyai donc la lettre qu’il demandait et la lui fis _toute à la machine, en lettres capitales, la signature aussi_. Et la lettre était longue, elle contenait des conseils et aussi des reproches. Je lui disais qu’écrire était mon commerce, mon gagne-pain, mon métier; je lui disais qu’il n’était pas aimable de demander à un homme des échantillons de son travail par pure curiosité: aurait-il l’idée de demander un fer à cheval à un forgeron ou un cadavre à un médecin? Maintenant, j’en arrive à un souvenir plus important. En 1874, ma jeune employée copia une grande partie d’un de mes livres _à la machine_. Eh bien, dans les premiers chapitres de cette «Autobiographie», j’ai émis la prétention d’avoir été la première personne au monde qui se soit servi du téléphone installé à domicile; j’ajouterai maintenant que je crois bien être la première personne qui _ait utilisé la machine à écrire à un travail littéraire_. Le livre dont je parle devait être: _les Aventures de Tom Sawyer_. J’en avais écrit toute la première partie en 1872 et je ne l’achevai qu’en 1874. Puisque ma dactylographe me copia ce texte pendant l’année 1874, j’en conclus qu’il s’agit bien de ce livre-là. Mais ces premières machines étaient fort capricieuses et pleines de défauts affreux. Elles avaient plus de vices que celles d’aujourd’hui n’ont de qualités. Après une ou deux années, je trouvai que cela m’abîmait le caractère et je décidai de faire cadeau de ma machine à Howells[E]. Il ne l’accepta pas d’emblée, car il se méfiait des nouveautés alors comme aujourd’hui. Mais j’arrivai à le persuader. Il avait grande confiance en moi et je crois bien que je lui fis croire à des qualités que la machine ne possédait certainement pas. Il la porta chez lui, à Boston, et, dès lors, mon caractère s’améliora tandis que le sien prit une fâcheuse tournure, dont il ne se débarrassa jamais. Il ne la garda pourtant que six mois, puis il me la rendit. J’en fis encore cadeau à deux ou trois autres personnes, mais elle ne put rester nulle part et on me la rapportait toujours. En désespoir de cause, je la donnai à mon cocher, Patrick Mac Aleer qui en fut très reconnaissant, parce qu’il ne connaissait pas cette sorte d’animal... Il pensa que je voulais essayer de le rendre plus sage et meilleur... Et aussitôt qu’il se crut plus sage et meilleur, il la vendit pour acheter une selle de dame dont il ne pouvait pas se servir... Et là s’arrête ce que je sais de l’histoire de ma première machine à écrire. UN MONUMENT A ADAM Quelqu’un vient de raconter dans _la Tribune_ que j’avais autrefois proposé au Rev. Thomas K. Beecher, de la petite ville d’Elmira, de nous associer pour élever un monument à Adam et que Mr. Beecher avait bien accueilli ce projet. Mais ce n’est pas tout. L’affaire n’était qu’une plaisanterie au début, mais elle ne fut pas très loin d’être réalisée. Il y a longtemps--trente ans--l’ouvrage de Mr. Darwin, _la Descendance de l’Homme_, avait paru depuis quelques années et l’ouragan d’indignation déchaîné par ce livre sévissait encore dans les chaires et dans les revues. En étudiant les origines de la race humaine, Mr. Darwin avait laissé Adam complètement de côté. Nous avions les singes, le «chaînon manquant» et toutes sortes d’ancêtres divers, mais pas Adam. En plaisantant avec Mr. Beecher et d’autres amis à Elmira, il m’arriva de dire que très probablement les hommes oublieraient Adam et reconnaîtraient unanimement le singe pour ancêtre, et qu’ainsi, dans le cours des siècles, le nom même d’Adam disparaîtrait de la surface de la terre. J’ajoutai qu’il conviendrait d’empêcher un pareil sacrilège: un monument sauverait de l’oubli le père du Genre humain et évidemment la ville d’Elmira devait se garder de perdre cette occasion d’honorer Adam et de se créer un grand renom... Alors, l’inattendu arriva. Deux banquiers s’emparèrent de l’affaire, non par plaisanterie, non par sentiment, mais parce qu’ils voyaient dans ce monument un grand avantage commercial pour la ville. Le projet n’avait été au début qu’une douce plaisanterie; il devenait alors du plus haut comique avec ce côté commercial qui fut gravement et solennellement discuté. Les banquiers me demandèrent plusieurs rendez-vous. Ils proposèrent un indestructible monument du coût de cent vingt-cinq mille francs. Ce serait si extraordinaire de voir un petit village élever un monument à la mémoire du premier homme que le nom même d’Elmira serait vite connu sur toute la surface du globe. Il n’existerait pas d’autre édifice consacré à Adam sur la planète et Elmira ne connaîtrait pas de rivale jusqu’à ce qu’un maire de hameau ait l’idée d’édifier un monument en l’honneur de la Voie Lactée. De tous les points du globe on viendrait visiter la merveille, et il n’y aurait pas de tour du monde complet sans un séjour à Elmira. Cette petite ville deviendrait une Mecque, elle serait envahie par les touristes, les guides, les agences, les trains de plaisir... Il y aurait des bibliothèques spéciales sur le monument, chaque voyageur voudrait le photographier et on en ferait des modèles réduits qui se vendraient dans le monde entier; sa forme deviendrait aussi familière que la figure de Napoléon. Un des banquiers souscrivit pour vingt-cinq mille francs et je crois que l’autre s’engagea pour la moitié moins, mais je ne me souviens pas très bien du chiffre. Nous fîmes faire des projets et devis; quelques dessins nous vinrent même de Paris. Au début, quand toute l’affaire n’était encore qu’une plaisanterie, j’avais esquissé une pétition humble et fervente au Congrès en vue d’obtenir que le Gouvernement favorisât notre initiative. J’y expliquai que ce monument serait un témoignage de la gratitude de la Grande République pour le père du Genre humain et d’affectueux attachement à sa mémoire en ces sombres jours où les plus âgés de ses enfants s’écartaient de leur commun ancêtre. Il me sembla que cette pétition devait être présentée aux Chambres, car j’avais l’idée que sa lecture publique suffirait à couvrir le projet de ridicule et à l’enterrer définitivement. Je l’envoyai donc au général Joseph R. Hawley qui me promit de la présenter. Mais il n’en fit rien. Je crois me souvenir qu’il m’expliqua qu’après avoir lu lui-même la pétition, il avait eu peur: «elle était trop sérieuse, ardente, sentimentale... Les députés auraient pu la prendre au sérieux». Nous aurions dû poursuivre notre projet, nous en serions venus à bout sans trop de difficultés et Elmira serait maintenant une des villes les plus célèbres du monde. Il y a peu de jours, je commençai une nouvelle dans laquelle un des personnages parle occasionnellement d’un monument à Adam et en même temps _la Tribune_ a retrouvé cette vieille plaisanterie d’il y a trente ans... Sans doute la télégraphie mentale a fait des siennes en cette circonstance. C’est curieux, mais les phénomènes de télégraphie mentale sont toujours curieux. CONSEILS AUX PETITES FILLES De bonnes petites filles ne doivent pas faire la moue à leurs supérieurs toutes les fois que ceux-ci les ennuient; mais elles ont tout avantage à garder cette vengeance pour les cas particulièrement graves. Si vous n’avez qu’une informe petite poupée de son, alors que vos camarades plus fortunées possèdent un coûteux bébé en porcelaine, il vous faut néanmoins traiter le vôtre avec douceur et bonté. Il ne vous faut pas essayer de le malmener tant que votre conscience ne vous y contraint pas et que vous ne vous en sentez pas la force. Ne vous saisissez jamais par force du sucre d’orge de votre petit frère; il est préférable de le lui faire donner de bon gré en lui promettant de lui abandonner la première pièce de cinq francs que vous découvrirez sur une meule flottant sur la rivière. Dans la candeur de son âme, il trouvera cette transaction parfaite. Du reste, en tout temps, cette si plausible fiction a appauvri bien des enfants à l’esprit trop simpliste. Si, en certaines circonstances, vous trouvez nécessaire de corriger votre frère, ne le faites pas en lui jetant de la boue... Non, ne vous servez jamais de boue pour cela, car cela abîmerait ses habits. De toutes façons, il vaut mieux le corriger légèrement et vous verrez que vous obtiendrez de bons résultats de cette méthode. Vous attirerez ainsi son attention et si vous ne vous êtes servies que d’eau au lieu de boue, il est possible que cette eau serve à enlever les impuretés de sa peau. Si votre mère vous dit de faire une chose, il est mauvais de répondre que vous ne voulez pas. Il est meilleur et beaucoup plus avantageux d’expliquer que vous ferez comme elle vous dit, et puis d’agir selon ce que vous dictera votre bon jugement. Il vous faut toujours vous rappeler que vous êtes redevables envers vos parents de votre nourriture, de votre bon lit, de vos jolies robes et du privilège de rester chez vous au lieu d’aller à l’école quand on vous croit malades. Il vous faut donc respecter leurs petits préjugés, rire de leurs petits caprices et passer par-dessus leurs petits défauts, à moins que cela ne dépasse la mesure. De bonnes petites filles doivent toujours marquer de la déférence envers les personnes âgées. Il ne vous faut jamais «embêter» les vieillards à moins qu’ils ne vous «embêtent» les premiers. SAINTE JEANNE D’ARC[F] I Les pièces fournies par le procès et la Réhabilitation donnent des détails minutieux et clairs sur l’histoire étrange et magnifique de Jeanne d’Arc. Parmi toutes les biographies qui surchargent les rayons des bibliothèques du monde entier, celle-ci est la seule dont la vérité nous ait été confirmée par serment. Nous y voyons d’une façon si saisissante les hauts faits et le caractère de cette extraordinaire personnalité que nous sommes prêts à en accepter les détails surnaturels. La carrière publique de Jeanne d’Arc ne dura que deux ans, mais quelles années bien remplies! La plus profonde analyse ne suffit pas à nous faire comprendre cette âme tout entière, mais, sans la comprendre toujours, il est bon de l’aimer avec étonnement et de l’étudier avec révérence. Dans la Jeanne d’Arc de seize ans, il n’y avait aucune promesse d’avenir romanesque. Elle vivait dans un morne petit village sur les frontières mêmes du monde civilisé d’alors. Elle n’avait été nulle part, n’avait rien vu et ne connaissait que de simples petits bergers. Elle n’avait jamais vu une personne d’un rang social un peu élevé, elle savait à peine à quoi ressemblait un soldat, elle n’était jamais montée à cheval et n’avait porté aucune arme. Elle ne savait ni lire, ni écrire; elle savait coudre et filer, elle savait son catéchisme et ses prières ainsi que les fabuleuses histoires des saints. C’était tout. Telle était Jeanne à seize ans. Que savait-elle de la loi? des avocats? des procédés légaux? Rien, moins que rien. Ainsi équipée d’ignorance, elle se rendit devant le tribunal de Toul pour un procès où elle se défendit elle-même, sans avocat ni conseil d’aucune sorte. Elle ne fit citer aucun témoin, mais gagna sa cause en parlant nettement et sincèrement selon son cœur. Le juge étonné parla d’elle hors du tribunal en l’appelant: «Cette merveilleuse enfant.» Elle alla trouver le commandant en chef de la garnison de Vaucouleurs et lui demanda une escorte, disant qu’il lui fallait aller à l’aide du roi de France, puisque Dieu l’avait désignée pour lui reconquérir son royaume et lui rendre sa couronne. Le commandant lui dit: «Quoi! Mais vous n’êtes qu’une enfant!» Et il ajouta: «Il faut la ramener chez elle et la fouetter.» Mais elle répondit qu’elle devait obéir à Dieu et qu’elle reviendrait de nouveau, sans se lasser, autant de fois qu’il le faudrait et que finalement elle obtiendrait l’escorte demandée. Elle disait vrai. Avec le temps, l’officier fléchit et, après des mois de délais et de refus, il lui donna des soldats, puis il détacha son épée et la lui donna en disant: «Allez... et arrive que pourra.» Elle fit un long et périlleux voyage à travers un pays ennemi, elle parla au roi et le convainquit. Elle fut alors priée de comparaître devant l’Université de Poitiers pour prouver qu’elle était bien réellement envoyée par Dieu et non par le diable. Jour après jour, pendant trois semaines, elle se présenta, sans timidité, devant la docte assemblée, et, malgré son ignorance, elle trouva dans son bon sens et dans son cœur simple et droit des réponses excellentes aux plus profondes questions. De nouveau elle gagna sa cause ainsi que l’admiration de l’auguste compagnie. Et puis, à l’âge de dix-sept ans, elle devint Généralissime de l’armée, ayant sous ses ordres un prince de la famille royale et plusieurs vieux généraux. A la tête de la première armée qu’elle eut jamais vue, elle marcha sur Orléans. En trois terribles combats, elle emporta d’assaut les principales forteresses de l’ennemi, et, en dix jours, elle fit lever un siège qui faisait échec depuis sept mois aux forces réunies de la France. Après un stupide et énervant retard causé par les tergiversations du roi et les conseils traîtres de ses ministres, elle obtint de reprendre les armes. Elle emporta d’assaut la place de Jargeau, puis la ville de Meung. Elle força Beaugency à se rendre, puis elle remporta la mémorable victoire de Patay contre Talbot, «le lion anglais», et par là mit fin à la guerre de Cent Ans. Cette campagne de sept semaines avait produit des résultats considérables. Patay fut le Moscou de la domination anglaise en France. Ce fut le commencement du déclin d’une suprématie gênante qui avait accablé la France par périodes pendant trois cents ans. Vint ensuite la fameuse campagne de la Loire, la prise de Troyes, puis, en prenant partout forteresses et villes, la marche triomphante jusqu’à Reims où Jeanne couronna le Roi, dans la cathédrale, au milieu des réjouissances publiques. Un paysan, son père, se trouvait là pour voir ces choses et essayer d’y croire. Grâce à elle, le roi avait retrouvé sa couronne et son royaume, et, une fois dans sa vie, il se montra reconnaissant. Il demanda à Jeanne de désigner elle-même sa récompense. Elle ne demanda rien pour elle, mais demanda que les impôts de sa ville natale fussent abolis pour toujours. Cela lui fut accordé et la promesse fut tenue pendant trois cent soixante ans. Puis on l’oublia, La France était alors très pauvre, elle est très riche maintenant, mais voilà plus de cent ans qu’elle perçoit cet impôt. Jeanne demanda encore une autre faveur: maintenant qu’elle avait rempli sa mission, elle voulait retourner dans son village et reprendre sa vie humble auprès de sa mère et de ses amies d’enfance, car elle ne prenait aucun plaisir aux cruautés de la guerre et la vue du sang et de la souffrance lui brisait le cœur. Quelquefois, au milieu d’une bataille, elle ne tirait pas son épée, de peur qu’emportée par la splendide folie de l’action, elle ne prît sans le vouloir la vie d’un ennemi. Une de ses plus jolies paroles à son procès de Rouen fut la naïve affirmation qu’elle n’avait jamais tué personne... Mais il ne lui fut pas accordé de retourner à la paix et au repos de son village. Alors elle demanda à marcher tout de suite sur Paris pour achever de chasser les Anglais hors de France. Elle fut en butte à tous les obstacles que pouvaient lui susciter la traîtrise des courtisans et la faiblesse du roi, mais, à fa fin, elle se força un chemin sur Paris et, à l’assaut d’une de ses portes, elle tomba grièvement blessée. Évidemment ses hommes perdirent courage sur-le-champ, car c’était elle qui était tout leur courage, et ils reculèrent. Elle supplia qu’on la laissât retourner en avant, disant que la victoire était certaine. «Je prendrai Paris maintenant, ou je mourrai!» dit-elle. Mais on l’emporta de force du lieu de l’action. Le Roi ordonna la retraite et alla jusqu’à licencier ses hommes. Selon une vieille et belle coutume militaire, elle consacra son armure d’argent en la suspendant dans la cathédrale de Saint-Denis. Les grands jours étaient finis. Par ordre, elle suivit le Roi et sa cour frivole et endura pour un temps une captivité dorée. Mais sa fierté d’esprit s’accommodait mal de cet état de choses et lorsque l’inaction lui devenait trop insupportable, elle rassemblait quelques hommes et s’élançait à l’assaut de quelque forteresse qui capitulait toujours. A la fin, le 24 mai, dans une sortie à Compiègne, elle fut prise elle-même après une résistance désespérée. Elle venait d’avoir dix-huit ans et ce fut sa dernière bataille. Ainsi finit la plus brève et la plus éclatante carrière militaire qu’ait enregistrée l’histoire. Cette carrière n’avait duré qu’un an et un mois, mais à son début la France était une province anglaise et à la fin l’état du pays était tel que l’on comprend que la France soit aujourd’hui la France. Treize mois! Ce fut vraiment court! Mais dans les siècles qui se sont écoulés depuis, cinq cents millions de Français ont vécu et sont morts heureux parce que Jeanne d’Arc batailla pendant ces treize mois. II Jeanne était destinée à passer le reste de ses jours derrière des murs et des écrous. Elle était prisonnière de guerre, mais non pas criminelle et sa captivité fut en conséquence reconnue comme honorable. D’après les lois de la guerre, elle devait être mise à rançon et un beau prix ne pouvait être refusé s’il était offert. Jean de Luxembourg lui fit le juste honneur de réclamer pour elle une rançon de prince. En ce temps-là cette expression représentait une somme définie, 61.125 francs. Il était naturellement à supposer que le Roi ou la France reconnaissante--l’un et l’autre sans doute--s’empresseraient d’offrir l’argent nécessaire pour libérer leur jeune bienfaitrice... Mais cela n’eut pas lieu. En cinq mois et demi ni le Roi, ni le Pays ne surent lever la main ni offrir un sou. Deux fois, Jeanne essaya de s’échapper. Une fois, elle faillit réussir par stratagème, elle enferma son geôlier derrière elle, mais elle fut surprise et ramenée. Dans l’autre cas elle se laissa glisser d’une tour de soixante pieds de haut, mais sa corde étant trop courte, elle fit une chute, se blessa et ne put s’évader. Enfin, Cauchon, évêque de Beauvais, paya la rançon demandée et acheta Jeanne pour l’Église et pour les Anglais; il la fit mettre en jugement sous l’accusation d’avoir porté des vêtements d’homme et d’avoir proféré des impiétés, mais en réalité il s’agissait de s’en débarrasser. Elle fut alors enfermée dans les donjons du château de Rouen et écrouée dans une cage de fer, pieds et poings liés et le cou attaché à un pilier. Durant tous les mois de son emprisonnement, et à partir de ce moment jusqu’à la fin, plusieurs grossiers soldats anglais montèrent nuit et jour la garde autour d’elle, à l’intérieur même de sa cellule. Ce fut une lugubre et hideuse captivité, mais cela ne dompta pas son courage. Elle demeura prisonnière pendant une année; elle passa les trois derniers mois à défendre sa cause devant une formidable assemblée de juges ecclésiastiques, leur disputant le terrain, lambeau par lambeau et pied à pied, avec une adresse étonnante et un courage indomptable. Le spectacle de cette jeune fille abandonnée et solitaire, sans avocat ni conseiller, ne connaissant pas l’acte d’accusation, n’ayant pas même pour venir en aide à sa merveilleuse mémoire le compte rendu des séances journalières du procès, et livrant, calme et sans épouvante, cette longue bataille contre de si formidables adversaires, est un fait d’une sublime grandeur. Pareille chose n’a nulle part été vue, ni dans les annales de l’histoire, ni dans les trouvailles de l’imagination. Et qu’elles étaient grandes et belles les réponses qu’elle faisait constamment, qu’elles étaient fraîches et juvéniles! Et il faut se rappeler qu’elle était fatiguée, harassée de corps autant que d’esprit. Tous les avantages qu’a la science sur l’ignorance, l’expérience sur l’inexpérience, l’esprit de chicane sur la candeur, tous les guet-apens que peuvent imaginer les malicieuses intelligences habituées à poser des pièges aux simples, tout cela fut employé contre elle sans la moindre honte... Elle fut condamnée au feu... sans preuves, naturellement, et, uniquement, parce que ses juges _devaient_ la condamner, _par ordre_. Ses derniers moments et sa mort furent admirables, et d’un héroïsme qui n’a pas été atteint, non en vérité, par aucune autre créature humaine. Jeanne d’Arc est la merveille des siècles. Lorsque nous réfléchissons à son origine, à son milieu, à son sexe, à son âge, nous sommes obligés de reconnaître qu’elle demeurera très certainement la merveille des siècles. Lorsque nous considérons un Napoléon, un Shakespeare, un Wagner, un Édison, nous sentons bien que le génie d’un de ces hommes s’explique en grande partie par le milieu, les circonstances, la culture, etc., mais lorsqu’il s’agit de Jeanne d’Arc il n’en est plus de même. Elle est _née_ avec tout son génie, formé, prêt à s’exercer. A seize ans, elle étonne des juges et elle n’a jamais vu d’armée. Il y a eu de jeunes généraux victorieux, dans l’histoire, mais tous avaient débuté par des grades inférieurs et, en tout cas, aucun n’a été une jeune fille. En somme, nous pouvons concevoir que Jeanne soit née avec de grandes qualités de cœur et d’esprit, mais ce qui nous confond, c’est que ces qualités aient immédiatement atteint leur maximum d’efficacité, sans préparation d’aucune sorte. Nous pouvons comprendre comment la future pêche est en puissance dans une petite amande amère, mais nous ne pouvons concevoir la pêche née spontanément, sans des mois de lent développement et sans les effluves du soleil. Jeanne d’Arc sort tout équipée de son humble milieu et de son obscur village, elle n’a rien vu, rien lu, rien entendu... c’est cela qui nous stupéfie... car, enfin, on ne peut nier qu’elle n’ait été grand capitaine, ni que son esprit n’ait eu de merveilleuses ressources devant les fourbes et savantes questions de ses juges et bourreaux. Dans l’histoire du monde, Jeanne d’Arc demeure donc seule comme une personnalité unique et inégalée. Son histoire a encore un autre trait qui la met hors des catégories où nous nous complaisons à ranger les hommes illustres: elle eut le don de prophétie. Elle prédit à l’avance la longueur de sa carrière militaire, la date du jour où elle devait être faite prisonnière et bien d’autres événements dont elle spécifiait la date et le lieu... et toujours ces prédictions se réalisèrent. A un moment où la France paraissait encore entre les mains des Anglais, elle affirma deux fois devant ses juges qu’en moins de sept ans, les Anglais seraient hors de France; ce qui se produisit en réalité. Jeanne était douce, simple et aimable. Elle aimait son pays natal, ses amis, la vie de son petit village. Après ses plus belles victoires, elle oubliait sa gloire pour bercer de mots consolants les mourants et les blessés. Elle était _femme_. La première fois qu’elle fut blessée, elle pleura à la vue de son sang, mais, entendant les autres généraux parler de retraite, elle remonta précipitamment à cheval et se rua à l’assaut. Comme il est étrange de constater que les artistes qui ont représenté Jeanne d’Arc ne se sont jamais souvenus que d’un seul et petit détail, à savoir qu’elle était une paysanne, et qu’ils en ont fait une sorte de bonne prêcheuse du moyen âge, sans finesse de traits[G]! Les artistes se sont montrés les esclaves d’une idée figée, et ils ont oublié d’observer que les âmes sublimes ne sont jamais logées dans des corps grossiers. Car l’âme pétrit la chair par laquelle elle s’extériorise et, dans la lutte entre le corps et l’esprit, c’est ce dernier qui l’emporte, lorsqu’il s’agit d’une Jeanne d’Arc. Nous savons à qui ressemblait Jeanne d’Arc, sans chercher bien loin, simplement en nous rappelant ce qu’elle a fait. L’artiste devrait peindre _son âme_, et alors du même coup il peindrait son corps avec vérité. Elle s’élèverait alors devant nous comme une attirante vision: nous verrions un corps élancé, svelte et jeune, empreint d’une grâce inimaginable et émouvante, une figure transfigurée par la lumière de cette brillante intelligence et les feux de cet esprit surhumain. Si nous considérons, comme je l’ai déjà dit, l’ensemble des circonstances, origine, jeunesse, sexe, ignorance, premier entourage, oppositions et obstacles rencontrés, victoires militaires et triomphes de l’esprit, il est facile de regarder Jeanne d’Arc comme la créature de beaucoup la plus extraordinaire que la race humaine ait jamais produite. UN ARTICLE AMUSANT Je découpe le paragraphe suivant dans un article publié par un journal de Boston: LA CRITIQUE ANGLAISE ET MARK TWAIN Mark Twain trouve ses meilleurs traits d’humour en décrivant les personnes qui n’apprécient pas du tout son humour. Nous connaissons tous l’histoire de ces Californiens épouvantés par la façon dont un reporter racontait une anecdote et nous avons entendu parler de ce clergyman de Pensylvanie qui retourna _les Innocents à l’Étranger_ à son libraire en déclarant tristement que «l’homme capable de verser des larmes sur la tombe d’Adam devait être un idiot». Mais maintenant on peut ajouter quelque chose d’encore plus étonnant à son trophée: la _Saturday Review_[H], dans son numéro du 8 octobre, critique son livre de voyages dont l’édition anglaise vient de paraître, et le critique très sérieusement... Nous nous imaginons la joie que doit éprouver l’humoriste à lire cela! Et vraiment cet article est si amusant que Mark Twain ne saurait mieux faire que de le reproduire dans sa prochaine chronique mensuelle. Ces lignes me donnent en quelque sorte le droit de reproduire ici l’article de la _Saturday Review_. J’en avais bien envie, car je ne saurais écrire quelque chose de moitié aussi délicieux. Si un lion de bronze pouvait lire cette critique anglaise sans rire, je le mépriserais complètement. Voici donc l’article en question. REVUE DES LIVRES _Les Innocents à l’Étranger._ Récits de voyages, par Mark Twain. Hotten, éditeur, Londres. Lord Macauley est mort trop tôt! Nous n’avons jamais répété cela avec plus de regrets qu’en terminant la lecture de ce livre extravagant: _les Innocents à l’Étranger_. Macaulay est mort trop tôt, car lui seul aurait pu démontrer clairement et pertinemment l’insolence, l’impertinence, l’impatience, la présomption, les mensonges et surtout la majestueuse ignorance de cet auteur. Dire que _les Innocents à l’Étranger_ est un livre curieux serait user d’un terme infiniment trop faible: on ne dit pas que le Matterhorn est une montagne élevée ni que le Niagara est une jolie cascade! _Curieux_ est un mot tout à fait impuissant à donner une idée de l’imposante folie de cet ouvrage. Et du reste nous ne trouverions pas de mots assez profonds ni assez forts. Donnons donc quelques aperçus du livre et de l’auteur et laissons le reste au lecteur. Donnons aux gens cultivés l’occasion de se rendre compte de ce que Mark Twain est capable d’écrire, même d’imprimer avec une incroyable candeur. Il raconte qu’à Paris il entra chez un coiffeur pour se faire raser et qu’au premier coup de «râteau» qu’il reçut, son «cuir» s’accrocha à l’instrument et il fut suspendu au-dessus de sa chaise. Ceci est assurément exagéré. A Florence, il était tellement importuné par les mendiants qu’il prétend en avoir saisi et mangé un dans un moment de colère. Il n’y a naturellement rien de vrai là-dedans. Il donne tout au long un programme de théâtre vieux de dix-sept ou dix-huit cents années et assure l’avoir trouvé dans les ruines du Colisée parmi les ordures et les décombres! A cet égard, il sera suffisant de faire remarquer qu’un programme écrit sur une plaque d’acier n’aurait pas pu se conserver si longtemps dans de pareilles conditions. Il n’hésite pas à assurer qu’à Éphèse, lorsque sa mule s’écartait de la bonne route, il mettait pied à terre, prenait la bête sous son bras et la rapportait sur la route, remontait sur son dos et s’y endormait jusqu’à ce qu’il dût recommencer une semblable opération. Il dit qu’un adolescent qui se trouvait parmi les passagers apaisait constamment sa faim avec du savon et de l’étoupe. Il explique qu’en Palestine les fourmis font des voyages de treize kilomètres pour aller passer l’été au désert et emportent avec elles leurs provisions; et avec cela, d’après la configuration du pays, telle qu’il la donne, la chose est impossible. Ce fut pour lui un acte tout ordinaire et naturel de couper un musulman en deux à Jérusalem en plein jour de fête; et il accomplit ce beau fait d’armes avec l’épée de Godefroy de Bouillon; il ajoute qu’il aurait répandu plus de sang encore _s’il avait eu un cimetière à lui_. Tout cela vaut-il la peine qu’on s’y arrête? M. Twain, ou n’importe quel voyageur, qui aurait agi de la sorte à Jérusalem aurait été emprisonné et exécuté. A quoi bon continuer? Pourquoi répéter ces audacieux et exaspérants mensonges? Terminons par ce charmant spécimen: Il écrit: «Dans la mosquée de Sainte-Sophie à Constantinople, je marchai dans un tel amoncellement de saletés, de colle et de vase que je cassai deux mille tire-bottes avant de pouvoir me déchausser ce jour-là.» Voilà de purs mensonges! il n’y a pas d’autre mot pour qualifier de pareilles assertions. Le lecteur continuera-t-il à s’étonner de l’abominable ignorance où demeurent les Américains lorsque nous lui aurons dit--et nous tenons le fait de bonne source--que ce livre, _les Innocents à l’Étranger_, vient d’être adopté par plusieurs États comme un ouvrage classique pour les collèges et écoles? Mais si les mensonges de cet auteur sont abominables, sa crédulité et son ignorance sont plus que suffisantes pour pousser le lecteur à jeter son livre au feu. Il fut une fois si effrayé à la vue d’un homme assassiné qu’il sauta par la fenêtre et s’enfuit; et il dit niaisement: «Je n’avais pas peur, mais j’étais très agité.» Il nous fait perdre patience en nous expliquant que les simples et les paysans ne se doutent pas que Lucrèce Borgia ait eu une existence réelle hors des pièces de théâtre. Il est incapable de comprendre les langues étrangères, mais il est assez fou pour critiquer la grammaire italienne. Il dit que les Italiens écrivent le nom du grand peintre Vinci, mais le prononçant «Vintchi» et il ajoute avec une incomparable naïveté d’esprit: «Les étrangers écrivent bien, mais prononcent mal.» A Rome, il accepte sans sourciller la légende d’après laquelle le cœur de saint Philippe Néri était si enflammé de divin amour qu’il éclata dans sa poitrine... Il croit à cette absurdité uniquement parce qu’un savant très pourvu de diplômes le lui affirme.--«Autrement, dit ce doux idiot, j’aurais aimé savoir ce que ce bon Néri avait mangé à son dîner.» Notre auteur fait une longue expédition à la Grotte du Chien pour expérimenter le pouvoir mortel des émanations délétères sur les chiens et il aperçoit en arrivant qu’il n’a pas de chien. Un homme plus sage aurait au moins gardé cela pour lui, mais avec cet innocent personnage, il faut s’attendre à tout. A Pompéï, il trébuche dans une ornière, et lorsque, quelques secondes plus tard, il se trouve en présence d’un cadavre calciné, il s’imagine qu’il s’agit du chef de la voirie de l’ancienne Pompéï et son horreur se change en un certain sentiment de satisfaction vengeresse. A Damas il visite le puits d’Ananias, qui a trois mille ans, et il est surpris et réjoui comme un enfant en constatant que l’eau en est aussi fraîche et pure que si le puits avait été creusé de la veille. En Terre Sainte, il se heurte aux noms hébreux et arabes et en fin de compte, il se met à appeler les endroits Baldiquisiville, Williamsburg, etc., «pour la commodité de l’écriture», dit-il. Après avoir parlé si librement de la stupéfiante candeur de cet auteur, nous voudrions continuer par la démonstration de son inqualifiable ignorance. Mais nous ne savons où commencer. Et si nous savions où commencer, nous ne saurions par où finir. Nous ne donnerons donc qu’un échantillon de son savoir, un seul: Avant d’aller à Rome, il ne savait pas que Michel-Ange était mort! Et alors, au lieu de passer sa découverte sous silence, il se met à exprimer toutes sortes de bons sentiments, disant combien il est heureux que le grand peintre soit désormais hors de ce monde de douleur et de misère! Maintenant, c’est assez, et le lecteur peut se livrer au petit jeu des recherches de pareilles balourdises, il en trouvera. Ce livre est dangereux, car les erreurs de jugement et de fait s’y étalent avec une incroyable désinvolture! Et cet ouvrage doit servir à former l’esprit des jeunes gens des écoles américaines! Le pauvre homme erre parmi les antiques chefs-d’œuvre des grands maîtres et cherche à acquérir quelque notion d’art... C’est bien, mais comment étudie-t-il et à quoi cela lui sert-il? Lisez: «Lorsque nous voyons un moine regardant le ciel en compagnie d’un lion, nous savons que c’est saint Marc. Lorsque nous voyous un moine pourvu d’une plume et d’un livre et regardant le ciel, nous savons que c’est saint Mathieu. Lorsque nous voyons un moine assis sur un rocher et regardant le ciel, sans avoir d’autre bagage qu’un crâne, nous savons que c’est saint Jérôme. Lorsque nous voyons d’autres moines regarder le ciel, mais sans autre marque spéciale, nous sommes obligés de demander qui ils représentent...» Alors, il énumère les milliers de répliques des quelques tableaux qu’il a vus et il ajoute, avec sa candeur habituelle, qu’il lui semble ainsi mieux connaître ces belles œuvres et qu’il va peut-être commencer à éprouver pour elles un très grand intérêt, le bon nigaud! Que _Les Innocents à l’Étranger_ soient un livre remarquable, nous pensons l’avoir démontré. Que ce livre soit pernicieux, nous croyons l’avoir également prouvé. C’est l’ouvrage d’un esprit malade. Mais après avoir expliqué tout ce qu’a y avait de sot, de faux et de stupide dans ce volume, terminons par un mot charitable, et disons que même dans ce livre on peut trouver quelques bonnes choses. Toutes les fois que l’auteur parle de son propre pays et laisse l’Europe tranquille, il ne manque pas de nous intéresser et même de nous instruire. Personne ne lira sans profit ses chapitres sur la vie dans les mines d’or et d’argent de Californie et du Nevada, sur les Indiens de l’Ouest et leur cannibalisme, sur la culture des légumes dans des barils vides avec l’aide de deux cuillerées à café de guano, sur le déplacement des petites fermes, la nuit, en des brouettes, pour éviter les impôts, sur les races de mules et de vaches dont on se sert dans les mines de Humboldt et qui grimpent par les cheminées et vont troubler les paisibles dormeurs. Tout cela est non seulement nouveau, mais digne d’être signalé. Il est malheureux que l’auteur n’ait pas introduit plus de ces détails dans son livre. Enfin, c’est un ouvrage bien écrit et très amusant, ce qui lui rend un peu de valeur. UN MOIS PLUS TARD J’ai reçu dernièrement quelques lettres et ai lu plusieurs articles de journaux, le tout à peu près de même teneur. J’en donne ici d’authentiques spécimens. Le premier est extrait d’un journal de New-York, le second d’une lettre d’un éditeur et le troisième d’une lettre d’un ami. Je préviens cependant mes correspondants et le public que _l’article cité ci-dessus, qui parut dans le_ Galaxy _et qui avait la prétention de n’être qu’une reproduction de la critique publiée par la_ Saturday Review, _a été écrit par moi-même sans en excepter une ligne_. Maintenant voici les spécimens: 1º Le Herald dit qu’il n’y a rien de si comique que «la sérieuse critique» faite par la _Saturday Review_ sur le dernier livre de Mark Twain. Nous partagions déjà ce sentiment avant d’avoir lu l’article, mais, depuis que nous l’avons pu voir, tel qu’il est reproduit, dans le _Galaxy_, nous pensons que Mark Twain n’a qu’à se bien tenir, si les critiques anglais se mettent à être de si bons humoristes sans le savoir. 2º Je pensais que vos œuvres étaient généralement très bonnes, mais depuis que j’ai lu dans le _Galaxy_ la reproduction de l’article de la _Saturday Review_, j’ai découvert que j’étais bien au-dessous de la vérité. S’il m’est permis de vous donner un avis, je vous conseillerai d’ajouter en appendice à votre prochaine édition des _Innocents_ cet article anglais. Cela fera ressortir dans tout son éclat votre verve et cela vous servira merveilleusement. 3º Le critique anglais, mon cher ami, n’est pas le _grave_ et stupide personnage que l’on s’imagine: je crois qu’au contraire, il a goûté un certain plaisir en lisant votre livre et qu’il l’a vivement apprécié. En lisant la reproduction de son article donnée par le _Galaxy_, je m’imaginais très bien qu’il riait lui-même aux éclats en l’écrivant. Mais il écrit pour des catholiques, des traditionalistes, des nobles conservateurs, et il prend plaisir à les choquer avec vous, tout en ayant l’air de froncer gravement les sourcils. Il est lui-même un excellent humoriste. Voilà donc ce qu’on a dit de mon article, car la prétendue reproduction du _Galaxy_ était _mon article_. J’en revendique l’entière paternité et responsabilité. Comme on l’a vu au début de cette chronique, j’avais appris par un journal de Boston que la _Saturday Review_ avait publié une critique terriblement sérieuse de mon livre. En y réfléchissant et en songeant à ce que cela pouvait être, il me vint à l’idée de jeter sur le papier les idées qu’un grave critique de la _Saturday Review_ pouvait avoir eues sur mon livre. De là un article qui fut publié par le _Galaxy_ comme étant la reproduction de celui de la _Saturday Review_. Je n’eus pas l’occasion de lire le réel article de la revue anglaise jusqu’à ce que le mien eût paru dans le _Galaxy_ et alors je trouvai que la véritable critique du chroniqueur anglais était plate, vulgaire, mal écrite, sans relief et ne signifiant rien. Si maintenant quelqu’un doute de ma parole, je le tuerai. Non, je ne le tuerai pas, mais je le ruinerai et ce sera bien simple en lui offrant de parier ce qu’il voudra que j’ai raison. Cependant, pour être charitable, je lui conseille d’aller d’abord dans une librairie quelconque et de consulter la _Saturday Review_ du 8 octobre avant de risquer son argent. Dieu me pardonne! Plusieurs ont cru que j’avais été «roulé»! P.S.--Je ne puis résister à la tentation de citer encore quelques savoureux passages des articles qui ont été publiés au sujet de cette histoire. En voici un de _l’Informateur_ de Cincinnati: Rien n’est plus relatif que la valeur d’un bon cigare. Neuf fumeurs sur dix préféreront une qualité ordinaire, un cigare de trois ou quatre sous à un Partaga de cinquante-cinq sous, s’ils en ignorent la valeur. L’arome du Partaga est trop délicat pour le palais habitué aux bûches du Connecticut. Il en est de même de l’humour. Plus la qualité en est fine, moins il y a de chance pour qu’on s’en soucie. Mark Twain lui-même vient de faire cette expérience. Il a été pris à partie par un chroniqueur de la _Saturday Review_... Assurément, l’humour de Mark Twain n’est jamais grossier, mais, enfin, l’humour anglais est tellement plus affiné que le malentendu est bien compréhensible. Ça, ce n’est pas mal. Eh bien, quand j’aurai écrit un article dont je serai satisfait, mais qui, pour quelque raison, me paraîtra de nature à déplaire en quelque milieu, je dirai que l’auteur est anglais et qu’il est extrait d’une revue anglaise... et je crois que je rirai bien. Mais voici un autre extrait de _l’Informateur_ de Cincinnati: Mark Twain s’est enfin aperçu que la critique de son livre publié par la _Saturday Review_ n’était pas sérieuse et il est extrêmement mortifié d’avoir été ainsi joué. Il prend donc le seul parti qui lui reste et il prétend que la reproduction que le _Galaxy_ avait faite de l’article en question n’était nullement authentique, mais que c’était lui-même qui l’avait écrite, en parodie de l’article véritable. C’est ingénieux, mais ce n’est malheureusement pas exact. Si quelques-uns de nos lecteurs veulent bien prendre la peine de venir dans nos bureaux, nous leur montrerons le numéro original du 8 octobre de la _Saturday Review_ qui contient un article en tous points identique à celui qu’a publié le _Galaxy_. Le meilleur pour Mark Twain est d’admettre qu’il a été mystifié et de ne plus rien dire. Cela, c’est un mensonge. Si les directeurs de _l’Informateur_ montrent un article du _Galaxy_ contenant un article identique à celui qui a été consacré à mon livre dans le nº du 8 octobre de la _Saturday Review_, je consens à leur payer cinq cents dollars. De plus, si, à la date qu’on voudra, je manque de publier ici-même une reproduction de l’article de la _Saturday Review_ du 8 octobre et si cet article n’est pas différent d’inspiration, de plan, de phrase et de mots de celui que le _Galaxy_ publia, je payerai à _l’Informateur_ cinq cents autres dollars. Je prends comme garants Messrs Sheldon and Cº, éditeurs, 500, Broadway, New-York, et ils acceptent. N’importe quel envoyé de _l’Informateur_ sera admis à faire les preuves contraires. Il sera donc facile à _l’Informateur_ de prouver qu’il n’a pas commis un piteux et misérable mensonge en publiant les lignes ci-dessus. Va-t-il rentrer sous terre ou accepter le défi? Je crois que _l’Informateur_ est dirigé par un gamin. UNE LETTRE AU MINISTRE DES FINANCES Riverdale-sur-l’Hudson. Le 13 octobre 1902. _A son Excellence Monsieur le Ministre des Finances, à Washington._ MONSIEUR LE MINISTRE, Le prix des différentes sortes de combustibles étant hors de la portée des écrivains peu fortunés, je vous adresse la commande suivante: Quarante-cinq tonnes des meilleurs vieux titres sur l’État, bien secs, pour alimenter les calorifères, ceux de 1864 de préférence. Douze tonnes des anciens billets de banque, pour fourneaux de cuisine. Huit barils de timbres-poste, mélangés, de 25 à 50 cents, vignette de 1866, pour allumer les feux. Veuillez avoir la bonté de me livrer ces marchandises le plus tôt possible et d’envoyer la facture à Votre respectueux serviteur, MARK TWAIN, qui vous sera très reconnaissant et votera bien. L’ESPRIT DES ENFANTS Tous les enfants paraissent avoir de nos jours la désagréable habitude de faire de l’esprit en toute occasion et surtout aux moments où ils feraient mieux de se taire. A en juger par les exemples qu’on entend citer un peu partout, la nouvelle génération d’enfants est composée d’idiots. Et les parents ne doivent pas valoir beaucoup plus que leurs enfants, car, dans la plupart des cas, ce sont eux qui racontent ces traits d’esprit et ces preuves d’imbécillité puérile. Il semble peut-être que je parle de cela avec quelque chaleur et sans doute avec quelque raison personnelle; et j’admets que cela m’irrite d’entendre tant louer les mots d’enfants, tandis que moi-même je n’ai jamais rien osé dire, lorsque j’étais petit. J’ai bien essayé une ou deux fois, mais cela ne me réussit pas. Les membres de ma famille ne semblaient attendre aucune faculté brillante chez moi et lorsque je tentais quelque remarque, ils me réprimandaient ou me fouettaient. Mais ce qui me donne le frisson et me fait hérisser les cheveux sur la tête, c’est de penser à ce qui serait arrivé si j’avais osé lancer quelque «mot», du genre de ceux qu’affectionnent actuellement les petits de quatre ans, en présence de mon père. M’écorcher vif lui aurait paru le plus doux des châtiments possibles. C’était un homme grave et il détestait tous les genres de précocité. Si j’avais prononcé devant lui quelqu’une de ces horreurs que l’on entend partout maintenant, il m’aurait mis en hachis. Oui, en vérité! Il l’aurait fait s’il avait pu. Mais il n’en aurait pas eu l’occasion, car j’aurais eu assez de jugement pour avaler un peu de strychnine avant de parler. Un des plus beaux jours de mon enfance fut terni par un simple calembour. Mon père l’entendit et me poursuivit jusqu’à une vingtaine de kilomètres pour me tuer. Si j’avais été grand, il eût pu être dans son droit, mais, enfant comme je l’étais, je ne pouvais pas savoir combien j’avais été criminel. En une autre occasion, j’en dis plus qu’il ne fallait, mais ce ne fut pas un calembour, et encore cela fut bien près de causer une rupture entre mon père et moi. J’étais couché dans mon berceau essayant de sucer des anneaux en caoutchouc, car j’étais fatigué de m’abîmer les dents sur les doigts des gens et désirais trouver quelque chose d’autre. Avez-vous remarqué combien c’est ennuyeux de vous casser les dents sur les doigts de votre nourrice ou sur votre gros orteil? Et n’avez-vous jamais perdu patience et souhaité que vos dents fussent à Jéricho bien avant d’avoir réussi à entamer ce que vous vouliez? Pour moi, il me semble que cela est arrivé hier. Mais revenons-en à ce qui m’arriva ce jour-là. Mon père, ma mère, mon oncle Éphraïm et sa femme, et un ou deux autres parents se trouvaient là et parlaient de me choisir un nom. Je me souviens qu’en essayant de sucer mes anneaux de caoutchouc, je regardais l’horloge songeant que dans une heure et vingt-cinq minutes j’aurais atteint l’âge de deux semaines et que je n’avais pas jusqu’à présent beaucoup connu de joies... Mon père dit: --Abraham est un bon nom. Mon grand-père s’appelait Abraham. Ma mère dit: --Abraham est un bon nom. Très bien. Abraham sera un de ses noms. Je dis: --Abraham convient à l’intéressé. Mon père fronça du sourcil, ma mère parut heureuse et ma tante dit: --Quel charmant petit! Mon père dit: --Isaac est un bon nom, et Jacob est un bon nom. Ma mère approuva et dit: --Il n’y en a pas de meilleurs. Ajoutons Isaac et Jacob à ses noms. Je dis: --Très bien. Isaac et Jacob sont assez bien. Passez-moi ce hochet, je vous prie; je ne peux pas sucer du caoutchouc tout le jour. Personne ne prit note de mes réflexions à ce moment-là, de sorte que je dus le faire moi-même pour ne rien oublier. Loin d’être bien accueillies, comme elles le sont maintenant chez les enfants, mes remarques m’attirèrent une furieuse semonce de mon père, ma mère paraissait peinée et anxieuse et ma tante elle-même avait sur la physionomie une sorte d’inquiétude qui indiquait sa crainte que je ne fusse allé trop loin. Je mordis rageusement mon caoutchouc, laissai tomber le hochet sur la tête du chat, mais ne dis rien. Mon père ajouta: --Samuel est un excellent nom. Je vis que cela devenait grave. Il n’y avait plus moyen de rien éviter. Je jetai hors de mon berceau la montre de mon oncle, la gaine de la brosse à habits, le petit chien de son, et toutes les autres petites choses que j’avais l’habitude d’examiner et d’agiter ensemble pour me distraire; je mis mon bonnet, pris mes chaussons d’une main, mon bâton de réglisse de l’autre et sautai sur le plancher. Je me disais: «Maintenant, je suis prêt, arrive que pourra!» Puis j’ajoutai à haute voix: --Père, je ne puis pas, je ne puis pas souffrir le nom de Samuel. --Mon fils! --Père, c’est comme cela! Je ne puis pas. --Pourquoi? --Père, j’éprouve une invincible antipathie pour ce nom. --Mon fils, cela est déraisonnable. Plusieurs grands hommes se sont appelés Samuel. --Père, je n’en connais point d’exemples. --Quoi! N’y eut-il pas Samuel le Prophète qui fut grand et bon? --Pas tant que cela! --Mon fils! De sa propre voix le Seigneur l’appela. --Oui, père, et il dut l’appeler deux fois avant qu’il n’obéît. Alors, je m’esquivai et mon père se lança à ma poursuite. Il me rattrapa le lendemain à midi et, après cette nouvelle conversation, j’avais acquis le nom de Samuel, avec une fessée et autres avertissements utiles. Ainsi s’apaisa la colère de mon père et nos relations reprirent leur cours normal; mais ce malentendu aurait très bien pu nous séparer pour toujours, si je ne m’étais pas montré raisonnable. A en juger par cet événement, je me demande ce qui serait arrivé si j’avais prononcé un de ces «mots d’enfants» dont les journaux nous assomment aujourd’hui... Sans nul doute il y aurait eu un infanticide dans notre famille. UN MOT DE SATAN Nous recevons la lettre suivante signée _Satan_, mais nous avons tout lieu de penser qu’elle a été écrite par Mark Twain.--L’ÉDITEUR. _A Monsieur le Directeur du «Harper’s hebdomadaire»_ INDD Mon cher Directeur. Finissons-en avec ces conversations frivoles. L’Assistance publique accepte mes dons chaque année et je ne vois pas pourquoi elle n’accepterait pas ceux de M. Rockefeller. De tout temps, c’est de l’argent mal acquis qui a plus ou moins alimenté les caisses des œuvres charitables--alors, qu’est-ce que cela fait que cet argent ait passé entre les mains de M. Rockefeller? La richesse de l’Assistance publique lui vient des cimetières--des legs, vous comprenez--et cela, c’est de l’argent mal acquis, car la libéralité du mort frustre ses héritiers. L’Assistance doit-elle refuser les legs sous ce prétexte? Permettez-moi de continuer. Ce qu’on a reproché le plus violemment et avec le plus de persistance à M. Rockefeller, c’est que sa fortune est abominablement souillée par ses fourberies--fourberies prouvées devant les tribunaux. _Mais cela me fait sourire!_ Car il n’y a pas dans votre vaste cité un seul riche qui ne fasse chaque année quelques fourberies pour échapper à l’impôt. Ils sont tous fourbes et tous font de faux serments à cet égard. S’il y en a un seul qui échappe à cette règle, je désire l’acheter pour ma collection et je le payerai au prix des ichtyosaures. Direz-vous qu’il ne s’agit pas dans ce cas d’enfreindre la loi, mais simplement d’y échapper?--Consolez-vous avec cette gentille distinction, pour le moment, si vous voulez, mais plus tard, quand vous viendrez séjourner chez moi, je vous montrerai quelque chose qui vous intéressera: un plein enfer de gens qui ont simplement échappé aux lois de leur pays. Il arrive qu’un brave voleur ne vienne pas en enfer, mais ceux qui se bornent à éluder la loi, ceux-là, je les ai toujours! Revenons-en à mes moutons. Je voudrais que vous sachiez bien que les plus fourbes des riches donnent beaucoup d’argent à l’Assistance: c’est l’argent qu’ils ont pu soustraire à l’impôt, c’est donc le salaire du péché, c’est donc _mon_ argent, c’est donc _moi_ qui remplis les caisses de l’Assistance... et, en fin de compte, c’est comme j’ai dit: Puisque l’on accepte mes dons, pourquoi refuser ceux de M. Rockefeller qui n’est pas plus mauvais que moi, quoi qu’en disent les tribunaux? RIGHT SATAN. LES CINQ DONS DE LA VIE I Au matin de la vie, la bonne fée arriva avec son panier et dit: --Voici des dons. Prenez-en un, laissez les autres. Et soyez prudent, choisissez sagement: Oh! choisissez sagement! Car il n’y en a qu’un qui ait de la valeur. Les dons étaient au nombre de cinq: la Renommée, l’Amour, la Richesse, les Plaisirs, la Mort. Le jeune homme répondit avec empressement: --Il est inutile d’y réfléchir! Et il choisit les Plaisirs. Il alla par le monde et goûta à tous les plaisirs aimés de la jeunesse. Mais chacun à son tour se trouva être de courte durée, plein de déceptions, vide et vain, et tous le raillaient en s’en allant. A la fin, il dit: --J’ai perdu toutes ces années! Si seulement je pouvais choisir de nouveau, j’agirais sagement! II La fée réapparut et dit: --Il reste quatre dons. Choisissez encore, mais réfléchissez bien! Le temps passe et il n’y a qu’un don de précieux. L’homme hésita longtemps, puis il choisit l’Amour et il ne vit pas les larmes monter aux yeux de la fée. Après bien des années, l’homme se tenait auprès d’un cercueil, dans une maison vide. Il songeait en lui-même: --Un à un ils sont partis et m’ont laissé seul, et maintenant, elle est couchée là, la dernière et la plus chérie. Je suis allé de désolation en désolation et pour chaque heure de bonheur donné par l’Amour, j’ai payé mille heures de souffrance. Du fond le plus intime de mon âme, je le maudis. III --Choisissez de nouveau. C’était encore la fée qui parlait. Elle ajouta: --Les années ont dû vous enseigner la sagesse. Et il reste trois dons. Un seul est important, souvenez-vous-en et choisissez en conséquence. L’homme réfléchit beaucoup, puis il choisit la Renommée et la fée s’en alla en soupirant. Les années passèrent et la fée revint encore se tenir derrière l’homme qui, seul dans le crépuscule, était en proie à d’amères pensées. Et elle savait ce qu’il pensait. Il se disait: --Mon nom a rempli le monde, sa louange était sur toutes les lèvres... Oui; tout me sembla bon pendant quelque temps, mais comme cela dura peu! Puis vint l’envie, puis la médisance, puis la calomnie, puis la haine et la persécution; ensuite la moquerie et ce fut le commencement de la fin. Enfin vint la pitié qui enterre la Renommée. Oh! l’amertume et la misère de la gloire! Elle ne reçoit que de la boue quand elle brille et de la compassion dédaigneuse quand elle s’éteint. IV --Choisissez encore une fois, dit la douce voix de la fée. Deux dons vous restent et ne désespérez pas. Au commencement, il n’y en avait qu’un de bon et il est toujours là. --La Fortune qui est la puissance! Oh! combien j’étais aveugle! s’écria l’homme. Enfin, maintenant il vaudra la peine de vivre! Je dépenserai, j’éparpillerai mon or, ce sera un éblouissement. Ces moqueurs et ces envieux se traîneront dans la poussière devant moi et je me rassasierai de leur envie. J’aurai tous les luxes, toutes les joies, tous les enchantements de l’esprit et tous les plaisirs du corps si chers à l’homme. J’achèterai, j’achèterai, j’achèterai! J’aurai pour mon argent la déférence, le respect, l’estime, l’adoration, toutes les grâces que ce monde misérable met sur le marché. J’ai perdu beaucoup de temps et j’ai mal choisi jusqu’ici; mais c’est fini; j’étais ignorant et ne pouvais prendre que ce qui me paraissait le meilleur. Trois courtes années s’écoulèrent et il vint un jour où l’homme songeait en frissonnant dans un grenier. Il était triste, blême, décharné; il était vêtu de haillons et mâchonnait une croûte de pain sec. Il s’écria: --Maudits soient tous les dons du monde qui ne sont que duperies et mensonges dorés. Tous sont décevants! Ce ne sont pas des dons, mais des prêts! Les Plaisirs, l’Amour, la Gloire, la Fortune ne sont que les déguisements temporaires des réalités éternelles, la Douleur, la Souffrance, la Honte, la Pauvreté. La fée disait vrai: dans son panier, un don seulement était précieux, un seul n’était pas insignifiant. Comme les autres me semblent petits et misérables, comparés à celui que j’ai dédaigné! Comparés à ce bonheur si cher, si doux, si bienveillant qui plonge dans un sommeil sans fin l’âme fatiguée de douleurs, le corps persécuté, le cœur angoissé, l’esprit honteux! Apportez-le! Je suis las, je cherche le repos! V La fée vint avec son panier, mais il était vide. Le dernier don, la Mort, n’y était plus, et elle dit: --Je l’ai donné au chéri d’une mère, à un petit enfant. Il était ignorant, mais il avait confiance en moi et m’a demandé de choisir pour lui. Vous, vous ne m’avez rien demandé... --Oh, malheureux que je suis! Que me reste-t-il maintenant? --Il vous reste ce que vous n’avez même pas mérité: une vieillesse abreuvée d’outrages et de larmes. L’ITALIEN SANS MAITRE Il y a presque quinze jours maintenant que je suis arrivé dans cette petite villa de campagne, à deux ou trois kilomètres de Florence. Je ne sais pas l’italien: je suis trop vieux pour l’apprendre, trop occupé aussi, quand je suis occupé, et trop paresseux quand je n’ai rien à faire. On pensera peut-être que cette circonstance m’est désagréable: pas du tout! Les domestiques sont tous Italiens, ils me parlent italien et je leur réponds en anglais. Je ne les comprends pas, ils ne me comprennent pas et par conséquent il n’y a pas de mal et tout le monde est satisfait. Pour rester dans le vrai, je dois ajouter qu’en fait je lance de temps à autre un mot d’italien... quand j’en ai un à ma disposition, et cela fait bien dans le tableau. Généralement je cueille ce mot le matin, dans le journal. J’en use pendant qu’il est encore tout frais dans ma mémoire et cela ne dure guère. Je trouve que les mots ne se conservent guère dans ce climat: ils s’évanouissent vers le soir et le lendemain, ils ont disparu. Mais cela n’a aucune importance, j’en cueille un autre dans le journal avant déjeuner et je m’en sers à ahurir les domestiques tant qu’il dure. Je n’ai pas de dictionnaire et je n’en veux point. Je choisis mes mots d’après leur son ou leur forme orthographique. Beaucoup ont un aspect français, allemand ou anglais et ce sont ceux-là que je prends--le plus souvent, mais pas toujours. Si je trouve une phrase facile à retenir, d’aspect imposant et qui sonne bien, je ne m’inquiète pas de savoir ce qu’elle signifie, je la sers au premier interlocuteur qui se présente, sachant que si je la prononce soigneusement, il la comprendra et cela me suffit. Le mot d’hier était: _Avanti_. Il a un air shakespearien et veut dire sans doute «Va-t’en!» ou «Allez au diable!» Aujourd’hui, j’ai noté une phrase entière: _Sono dispiacentissimo_. Je ne sais pas ce que cela veut dire, mais cela me semble cadrer avec toutes les circonstances et contenter tout le monde. Bien que d’une façon générale, mes mots et mes phrases ne me servent que pour un jour, il m’arrive d’en conserver parfois qui me restent dans la tête, je ne sais pourquoi, et je les sers avec libéralité dans les conversations un peu longues, de façon à rompre la monotonie des propos échangés. Une des meilleures de ces phrases-là est: _Dov’ è il gatto_. Cela provoque toujours autour de moi une joyeuse surprise, de telle sorte que je garde ces mots pour les moments où je désire soulever des applaudissements et jouir de l’admiration générale. Le quatrième mot de cette phrase a un son français et je suppose que l’ensemble veut dire: «Donnez-lui du gâteau.» Durant la première semaine que je passai dans cette solitude profonde, au milieu de ces bois silencieux et calmes, je demeurai sans nouvelles du monde extérieur et j’en étais charmé. Il y avait un mois que je n’avais vu un journal et cela communiquait à ma nouvelle existence un charme incomparable. Puis vint un brusque changement d’humeur. Mon désir d’information s’éleva avec une force extraordinaire. Il me fallut céder, mais je ne voulus pas redevenir l’esclave de mon journal et je résolus de me restreindre. J’examinai donc un journal italien avec l’idée d’y puiser exclusivement les nouvelles du jour... oui, exclusivement dans un journal italien et sans me servir de dictionnaire. De cette façon, je serais forcément réduit au minimum possible et serais protégé contre toute indigestion de nouvelles. Un coup d’œil à la page de la «dernière heure» me remplit d’espoir. Avant chaque dépêche une ligne ou deux en gros caractères en résumaient le contenu; c’était une bonne affaire, car sans cela, on serait obligé, comme avec les journaux allemands, de perdre un temps précieux à chercher ce qu’il y a dans l’article pour découvrir souvent enfin qu’il n’y a rien qui vous intéresse personnellement. En principe, nous sommes tous très friands de meurtres, de scandales, d’escroqueries, de vols, d’explosions, de collisions et de tout ce qui y ressemble, lorsque nous en pouvons connaître les victimes ou les héros, lorsqu’ils sont nos amis ou nos voisins, mais lorsqu’ils nous sont complètement étrangers, nous ne prenons généralement pas grand intérêt à ces dramatiques faits divers. Maintenant, l’ennui avec les journaux américains, c’est qu’ils ne font aucun choix, ils énumèrent et racontent tous les drames qui se sont accomplis sur la terre entière et il en résulte pour le lecteur un grand dégoût et une immense lassitude. Par habitude, vous absorbez toute cette ration de boue chaque jour, mais vous arrivez vite à n’y prendre aucun intérêt et en réalité, vous en êtes écœuré et fatigué. C’est que quarante-neuf sur cinquante de ces histoires concernent des étrangers, des gens qui sont loin de vous, très loin, à mille kilomètres, à deux mille kilomètres, à dix mille kilomètres. Alors, si vous voulez bien y réfléchir, qui donc va se soucier de ce qui arrive à ces êtres-là? L’assassinat d’un ami me touche plus que le massacre de tout un régiment étranger. Et, selon moi, le fait d’apprendre qu’un scandale vient d’éclater dans une petite ville voisine est plus intéressant que de lire le récit de la ruine d’une Sodome ou d’une Gomorrhe située dans un autre continent. Il me faut les nouvelles du pays où j’habite. Quoi qu’il en soit, je vis tout de suite que le journal florentin me conviendrait parfaitement: cinq sur six des scandales et des drames rapportés dans ce numéro étaient locaux; il y avait les aventures des voisins immédiats, on aurait presque pu dire des amis. En ce qui concerne les nouvelles du monde extérieur, il n’y en avait pas trop, disons: juste assez. Je m’abonnai. Je n’eus aucune occasion de le regretter. Chaque matin j’y trouvais les nouvelles dont j’avais besoin pour la journée. Je ne me servis jamais de dictionnaire. Très souvent, je ne comprenais pas très bien, quelques détails m’échappaient, mais, n’importe, je voyais l’idée. Je vais donner ici une coupure ou deux de quelques passages afin de bien montrer combien cette langue est claire: +---------------------------------------------+ | Il ritorno dei Reali d’Italia | | Elargizione del Re all’ Ospedale italiano | +---------------------------------------------+ La première ligne annonce évidemment le retour des souverains italiens--qui étaient allés en Angleterre. La seconde ligne doit se rapporter à quelque visite du roi à l’hôpital italien. Je lis plus loin: +------------------------------------------------------+ | Il ritorno dei Sovrani | | a Roma | | ROMA, 24, ore 22,50.--I Sovrani e le Principessine | | Reali si attendono a Roma domani alle ore 15,51. | +------------------------------------------------------+ Retour des souverains à Rome, vous voyez! La dépêche est datée: Rome, le 24 novembre, 23 heures moins dix. Cela paraît signifier: «Les souverains et la famille royale sont attendus à Rome demain à 16 heures et 51 minutes.» Je ne sais pas comment on compte l’heure en Italie, mais, si j’en juge d’après ces fragments, je suppose que l’on commence à compter à minuit et que l’on poursuit sans s’arrêter jusqu’à l’expiration des vingt-quatre heures. Dans la coupure ci-après, il semble indiqué que les théâtres s’ouvrent à 20 heures et demie. S’il ne s’agit pas de matinées, ore 20,30 doit indiquer 8 heures 30 du soir: +--------------------------------------------------+ | Spettacoli del di 25 | | | |TEATRO DELLA PERGOLA.--(Ore 20,30)--Opera: | | _Bohème_. | |TEATRO ALFIERI.--Compagnia drammaticá Drago--(Ore | | 20,30)--_La Legge._ | |ALHAMBRA.--(Ore 20,30)--Spettacolo variato. | |SALA EDISON--Grandioso spettacolo Cinematografico:| | _Quo Vadis?_--Inaugurazione della Chiesa | | Russa.--In coda al Direttissimo.--Vedute di | | Firenze con gran movimento.--America: Trasporto | | tronchi giganteschi.--I ladri in casa del | | Diavolo--Scene comiche. | |CINEMATOGRAFO.--Via Brunelleschi, n. 4.--Programma| | straordinario. _Don Chisciotte._--Prezzi | | popolari. | +--------------------------------------------------+ Tout cela m’est parfaitement compréhensible, excepté l’inauguration de ce _Chiesa_ russe: en anglais _cheese_ veut dire fromage... cela se ressemble... enfin je ne comprends pas. Ce journal n’a que quatre pages et comme il a de longs articles de fond et beaucoup d’annonces, il n’y a pas beaucoup de place pour les crimes, désastres et autres abominations, grâces au ciel! Aujourd’hui je n’y trouve qu’un scandale: +------------------------------------------------------------------------+ | Una principessa | | | | CHE FUGGE CON UN COCCHIERE | | | | PARIGI 24.--Il _Matin_ ha da Berlino che la Principessa | |Schovenbsre-Waldenbure scomparve il 9 Novembre. | |Sarebbe partita col suo cocchiere. La Principessa | |ha 27 anni. | +------------------------------------------------------------------------+ Vingt-sept ans et décamper (_scomparve_) le 9 novembre avec son cocher! Pauvre Princesse! J’espère que _Sarebbe_ ne s’en repentira pas, mais j’ai peur pour elle. _Sono dispiacentissimo._.. Il y a encore quelques incendies, deux accidents; en voici un: +---------------------------------------------------------------+ | Grave disgrazia sul Ponte Vecchio | | | | Stammattina, circa le 7,30, mentre Giuseppe Sciatti, | |di anni 55, di Casellina e Torri, passava dal Ponte | |Vecchio, stando seduto sopra un barroccio carico di | |verdura, perse l’equilibrio e cadde al suolo, rimanendo | |con la gamba destra sotta una ruota del veicolo. | | | | Le Sciatti fu subito raccolto da alcuni cittadini, | |che, per mezzo della pubblica vettura n. 365, le trasportarono | |a San Giovanni di Dio. | | | | Ivi il medico di guardia gli riscontrò la frattura | |della gamba destra e alcune lievi escorazioni giudicandolo | |guaribile in 50 giorni salvo complicazioni | +---------------------------------------------------------------+ Cela paraît signifier: «Sérieux accident sur le Vieux-Pont. Ce matin vers 7 h. 30, M. Joseph Sciatti âgé de 55 ans, originaire de Casellina et de Torri, se trouvant assis au sommet d’un tas de verdure (feuilles? foin? légumes?) qui remplissait sa voiture, perdit l’équilibre, tomba et sa jambe droite passa sous une des roues du véhicule. «Le dit Sciatti fut vite ramassé par quelques citadins, qui, à l’aide de la voiture publique (fiacre?) nº 365, le transportèrent à Saint-Jean-de-Dieu.» Le paragraphe 3 est un peu plus obscur, mais je crois qu’il y est dit que le médecin arrangea la jambe droite d’une manière assez adroite et que du moment que la gauche n’est pas atteinte, il nous est permis d’espérer que dans cinquante jours le blessé sera tout à fait _giudicandolo guaribile_, s’il n’y a pas de complication.--Au fait, _guaribile_ doit se rapprocher de _guérissable_, mais n’importe. Il y a un grand charme à lire ces petites nouvelles dans une langue que l’on connaît à peine--c’est le charme qui s’attache toujours à ce qui est mystérieux et incertain. En de telles circonstances, vous ne pouvez jamais être absolument assuré de la signification de ce que vous lisez: c’est comme une proie que vous poursuivez, vous essayez comme ceci, puis comme cela, et c’est ce qui rend l’exercice amusant. Un dictionnaire gâterait tout! Quelquefois un seul mot douteux jettera un voile de rêve et d’incertitude dorée sur tout un paragraphe plein de froides et pratiques certitudes. Vous resterez songeur et chercherez à deviner un adorable mystère dans un récit qui n’est au fond que vulgaire et laid. Serait-ce sage de détruire tout ce charme à l’aide d’un coup de dictionnaire? Après quelques jours de repos, je me suis remis à chercher chaque jour ma petite pâture d’italien. Je la trouve sans peine dans mon journal. Voici, par exemple, un câblogramme de Chicago à Paris. Tous les mots, sauf un, sont intelligibles à ceux qui ne savent pas l’italien: +-------------------------------------------------------------+ | Revolverate in teatro. | | | | PARIGI, 27.--La _Patrie_ ha da Chicago: | | | | Il guardiano del teatro dell’ opera di Wallace (Indiana), | |avendo voluto espellere uno spettatore che | |continuava a fumare malgrado il divieto, questo spalleggiato | |dai suoi amici tirò diversi colpi di rivoltella. | |Il guardiano rispose. Naque una scarcia generale. | |Grande panico fra gli spettatori. Nessun ferito. | +-------------------------------------------------------------+ _Traduction_:--«COUPS DE REVOLVER DANS UN THÉATRE. _Paris, le 27._--_La Patrie_ reçoit la dépêche suivante de Chicago. Un gardien de théâtre de l’Opéra de Wallace (Indiana), ayant voulu expulser un spectateur qui continuait à fumer malgré la défense, celui-ci, _spalleggiato_ par ses amis, tira plusieurs coups de revolver. Le gardien riposta. D’où frayeur générale, grande panique parmi les spectateurs. Personne de blessé.» Je parierais que cette bénigne bagarre qui avait eu lieu à l’Opéra de Wallace (Indiana) ne frappa personne en Europe, excepté moi. Mais j’ai été vivement frappé et ce qui m’a frappé, c’est l’impossibilité où je suis de savoir, de science certaine, ce qui a poussé le spectateur à tirer de son revolver contre le gardien. Je lus ce récit tranquillement, sans émotion et sans étonnement jusqu’au moment où j’arrivai à ce mot _spalleggiato_ qui expliquait tout, mais dont j’ignorais la signification. Vous voyez quelle affaire! et quel riche et profond mystère entourait pour moi tout ce petit drame. C’est là le charme délicieux de l’ignorance. Vous commencez à lire un récit... le mot principal d’une phrase vous échappe, vous voilà livré à vos suppositions, vous êtes libre de vous amuser à votre guise, vous n’avez pas à craindre de voir le mystère se dissiper tout d’un coup. Aucune supposition ne vous fournira la signification exacte du mot inconnu. Tous les autres mots vous fournissaient quelque indice par leur forme, leur orthographe, leur son, celui-là ne vous dit rien, il garde son secret. Que veut dire _spalleggiato_? S’il y a un indice quelque part, une légère ombre d’indice, c’est dans les cinq lettres qui se suivent au milieu du mot, _alleg_... Cela signifierait-il que le spectateur fut _allégé_ par ses amis et que c’est là ce qui le conduisit à faire feu sur le policier? Mais _allégé_? _Volé?_ Je ne vois pas du tout comment il se fait qu’un bonhomme volé par ses amis se soit obstiné à fumer dans un théâtre et se soit mis en état de rébellion contre l’agent de la force publique... Non, je ne saisis pas le lien qui pourrait enchaîner toutes ces circonstances et je suis obligé de penser que le mot _spalleggiato_ demeure pour moi un mot mystérieux. L’incertitude reste donc et avec elle le charme. S’il existait un guide de conversation vraiment bien fait, je l’étudierais et ne passerais pas tout mon temps à des lectures aussi suggestives; mais les guides de conversation ne me satisfont pas. Ils marchent assez bien pendant un certain temps, mais quand vous tombez et que vous vous égratignez la jambe, ils ne vous indiquent pas ce qu’il faut dire. L’ITALIEN ET SA GRAMMAIRE J’avais pensé qu’une personne tant soit peu intelligente pouvait lire très facilement l’italien sans dictionnaire, mais j’ai découvert depuis qu’une grammaire n’est pas inutile en bien des circonstances. Cela parce que, si la personne en question ne connaît pas les temps des verbes italiens, elle fera souvent des confusions regrettables. Elle pourra très bien croire qu’une chose doit arriver la semaine suivante alors qu’elle sera déjà arrivée depuis une semaine. En étudiant la question, je vis que les noms, les adjectifs, etc., étaient de bons mots francs, droits et dépourvus d’artifice; mais c’est le verbe qui prête à la confusion, c’est le verbe qui manque de stabilité et de droiture, c’est le verbe qui n’a aucune opinion durable sur rien, c’est le verbe qui leurre le lecteur ignorant, éteint la lumière et cause toutes sortes d’ennuis. Plus j’étudiais, plus je réfléchissais, plus je me confirmais dans cette opinion. Cette découverte m’indiqua la voie à suivre pour acquérir la science qui me manquait lorsque je lisais les dernières nouvelles des journaux: il me fallait attraper un verbe et m’en rendre maître. Il me fallait le dépecer jusqu’à ce que j’en connusse le fort et le faible, les mœurs et les habitudes, les formes et les excentricités. J’avais remarqué en d’autres langues étrangères que les verbes vivent en famille et que les membres de chaque famille ont des traits de ressemblance qui leur sont communs et qui les distinguent des membres des autres familles. J’avais noté que cette marque de famille ne se voit pas sur le nez, ni sur les cheveux--pour ainsi parler--mais sur la queue du mot, sur sa terminaison--et que ces queues les distinguent parfaitement, à tel point qu’un expert peut toujours dire s’il a affaire à un Plus-que-parfait ou à un Subjonctif sur simple examen de sa queue, tout comme un _cowboy_ distingue un cheval d’une vache. Naturellement, je ne parle que de ces verbes légitimes que, dans l’argot des grammairiens, on appelle réguliers. Il y en a d’autres--je ne cherche pas à le cacher--qu’on appelle irréguliers, qui sont nés hors mariage, de parents inconnus et qui sont naturellement dépourvus de toute marque de famille, de tout trait de ressemblance avec d’autres, leurs queues ne signifiant rien. Mais de ces bâtards je n’ai rien à dire. Je ne les approuve pas, je ne les encourage pas; je suis un délicat et sensible puriste et je ne permets pas qu’on les nomme en ma présence. Mais, comme je l’ai dit, je décidai d’attraper un bon verbe et de le disséquer à fond. Un suffit. Une fois familiarisé avec les formes de sa queue, vous êtes avertis, et, après cela, aucun verbe régulier ne saurait vous cacher sa parenté et vous ne pourrez plus confondre le passé ou le futur avec le conditionnel--sa queue vous renseignera toujours. Je choisis le verbe _amare_, aimer. Ce ne fut pour aucune raison personnelle, car les verbes me laissent tout à fait indifférents. Je ne me soucie pas plus d’un verbe que d’un autre, et, pris dans leur ensemble, je les respecte fort peu, mais enfin, dans les langues étrangères, il faut toujours commencer avec le verbe «aimer». Pourquoi? Je ne sais pas. C’est une simple habitude, je suppose. Le premier grammairien le choisit: Adam ne fit pas la grimace, et aucun professeur n’eut assez d’originalité d’esprit pour choisir un autre verbe. Il n’en manque pas, cependant; tout le monde l’admet. Mais les grammairiens n’aiment pas l’originalité; ils n’ont jamais émis une idée nouvelle et sont tout à fait incapables de répandre un peu de fraîcheur et de vie dans leurs tristes, sombres et ennuyeuses leçons. Le charme, la grâce et le pittoresque leur sont étrangers. Je savais donc qu’il me fallait veiller moi-même à rendre mon étude intéressante; j’envoyai donc chercher le _facchino_ et lui expliquai mon désir. Je lui dis de rassembler quelques _contadini_ en une compagnie, de leur donner des costumes et de leur distribuer leurs rôles. Je lui enjoignis d’exercer sa troupe et d’être prêt au bout de trois jours! Chaque division de six hommes, représentant un aspect du verbe, devait être commandée par un sergent, un caporal ou quelque chose comme cela; chacune d’elles devait avoir un uniforme différent, afin que je puisse distinguer un parfait d’un futur sans être obligé de regarder dans mon livre; le bataillon tout entier devait être sous les ordres du _facchino_ avec le grade de colonel. Je payai les frais. * * * * * Alors, je m’enquis des mœurs, formes et autres idiosyncrasies du verbe _amare_, aimer, et je fus très troublé d’apprendre qu’il était capable de prendre cinquante-sept apparences. Cinquante-sept façons d’exprimer l’amour, et encore aucune d’elles n’aurait suffi à convaincre une jeune fille à l’affût d’un titre ou un jeune homme à l’affût d’une dot! Il me sembla donc qu’étant donnée mon inexpérience il serait fou de ma part de me faire mitrailler par une telle abondance de mots d’amour et j’avertis le _facchino_ d’avoir à me chercher un verbe plus pauvre et plus facile à distribuer dans sa troupe. Je voulais quelque bon vieux verbe, pas trop méchant, bien en main et propre à tous usages, quelque chose enfin de commode pour un débutant qui ne voulait pas ravager tout le pays dès sa première campagne. Nous cherchâmes en vain. Mon homme fut incapable d’arranger la chose; tous les verbes avaient la même prolixité, tous étaient du même calibre... Mais il dit que le verbe auxiliaire _avere_, avoir, était une gentille petite machine, bien en mains, et moins capable que d’autres de laisser un débutant dans l’embarras. Ainsi, sur sa recommandation, je le choisis et j’ordonnai à mon colonel de préparer et d’entraîner ses troupes: Je lui expliquai ce qu’il avait à faire et il me demanda trois jours de préparation. (Le _facchino_ est indispensable en Italie. Le mien était vétérinaire dans ses bons jours, et il ne manquait pas de talent.) * * * * * A la fin des trois jours, le _facchino_-vétérinaire-colonel était prêt. J’étais prêt aussi et pourvu d’un sténographe. Nous nous rendîmes dans la chambre que nous appelions la Corderie. Comme son nom l’indique, c’est une très vaste et longue pièce très commode pour y passer des revues. A neuf heures trente du matin, le colonel fit son entrée, prit place à mes côtés et jeta un ordre bref. Les tambours se mirent à battre, l’officier du grade de lieutenant-colonel entra, suivi des troupes qui défilèrent en bon ordre. Chaque division, en uniforme spécial, était pourvue d’une bannière indiquant son rang verbal: les «Temps présents» venaient les premiers, en bleu de mer et vieil or; les «Passé Défini» étaient en rouge et noir; les «Imparfaits» en vert et jaune; les «Futurs» en uniformes bariolés et étoilés; les «Subjonctifs» en pourpre et argent... et, ainsi de suite, défilèrent cinquante-sept hommes dont plusieurs officiers commissionnés ou non. C’était une parade magnifique, ce fut un émouvant spectacle. C’est à peine si je pouvais chasser les larmes de mes yeux. Mais... --Halte! commanda le colonel. --Fixe! --Repos! --Un... Deux... Trois... Ensemble... Récitez! C’était parfait. En un magnifique volume de voix, les cinquante-sept _Avoir_ de la langue italienne furent lancés tous ensemble. Puis vint un ordre: --Fixe! --Demi-tour à gauche... En avant, marche! Et les tambours de battre. Quand la dernière forme d’_Avoir_ eut disparu, le colonel se tourna vers moi, se déclarant prêt à faire manœuvrer son corps et demandant des ordres. Je répondis: --Ils ont dit: _J’ai_, _tu as_, _il a_, et ainsi de suite, mais ils ont négligé de dire _ce qu_’ils avaient. Ce serait une bonne affaire s’ils expliquaient ce qu’ils ont. Il faudrait quelque chose, un objet, n’importe quoi, qui prouve un intérêt personnel aussi bien que grammatical à l’auditeur, comprenez-vous? Il dit: --C’est fort bien. Un chien ferait-il l’affaire? Je répliquai que je n’en savais rien, mais qu’on pouvait toujours essayer avec un chien. Il expédia un aide de camp avec l’ordre d’ajouter un chien. * * * * * Les six hommes du «Temps Présent» rentrèrent en rang précédés d’un sergent qui portait la bannière. Ils se formèrent en ligne de bataille et récitèrent l’un après l’autre: --_Io ho un cane._ J’ai un chien. --_Tu hai un cane._ Tu as un chien. --_Egli ha un cane._ Il a un chien. --_Noi abbiamo un cane._ Nous avons un chien. --_Voi avete un cane._ Vous avez un chien. --_Eglino hanno un cane._ Ils ont un chien. Le silence retomba; les soldats retournèrent au camp, tandis que je me livrais à mes réflexions. Le colonel me dit: --Il me semble que vous êtes désappointé... --Oui, répondis-je. Ils sont trop monotones, ils chantent leur leçon; ce n’est pas vivant, ni naturel; ils n’auraient pas cette expression figée et cette élocution déclamatoire dans la vie réelle. Une personne qui annonce qu’elle a un chien en est joyeuse ou triste, elle a un sentiment quelconque et elle ne reste pas immobile et indifférente comme cela... Qu’est-ce que c’est que ces gens-là? A son avis, la difficulté venait du chien; il dit: --Ces gens sont des _contadini_, vous savez, et ils ont un certain préjugé contre les chiens, contre les chiens de garde, veux-je dire. Vous savez qu’ici ces chiens que l’on met dans les vignes et les olivettes sont très sauvages et féroces et, par là, ils n’ont pas la sympathie des gens qui pensent trop aux biens d’autrui. Je crois que nos soldats ont quelque chose contre les chiens... Je compris que nous nous étions trompés en choisissant le chien et qu’il nous fallait essayer quelque chose d’autre, et quelque chose qui éveille si possible l’intérêt de nos hommes. --Comment dit-on: chat, en italien? demandai-je. --_Gatto._ --Est-ce un monsieur ou une dame, masculin ou féminin, veux-je dire? --Masculin, monsieur. --Qu’est-ce que nos gens pensent de cet animal? --Eh bien... ils... --Vous hésitez..., cela suffit. Que pensent-ils des poulets? Il leva au ciel des yeux tout illuminés de convoitise et de joie: je compris. --Comment dit-on: poulet, en italien? repris-je. --_Pollo_, _Podere_ (_Podere_ veut dire: maître. C’est un titre honorifique). _Pollo_, c’est un poulet; quand il y en a assez pour constituer un pluriel, on dit _polli_. --Très bien; les _polli_ feront l’affaire. Quelle est la division commandée pour le prochain exercice? --Le «Passé Défini». --Faites-les avancer avec l’ordre d’employer les poulets. Et faites comprendre aux hommes que nous ne voulons plus de cette attitude froide. Il transmit l’ordre à un officier à qui il dit encore: --Tâchez de les amener à penser qu’il s’agit de poulets errants ou perdus dans la campagne. Puis il se tourna vers moi et, la main à la tempe, il expliqua: --Cela augmentera leur intérêt pour l’aviculture, monsieur. Quelques minutes s’écoulèrent. Puis la division s’avança, défila, et, la physionomie toute brillante, le chef de file cria: --_Io ebbi polli!_ J’eus des poulets! --Bien! dis-je. Continuez! Au suivant! --_Tu avesti polli!_ Tu eus des poulets! --Parfait! m’écriai-je. A l’autre! --_Egli ebbe polli!_ Il eut des poulets! --Merveilleux! A l’autre! --_Noi avemmo polli!_ Nous eûmes des poulets! --Étonnant! Continuez! --_Voi aveste polli!_ Vous eûtes des poulets! --De mieux en mieux! En avant! Le dernier homme, feu! --_Eglino ebbero polli!_ Ils eurent des poulets! Alors ils se formèrent en colonnes et par une manœuvre adroite se retirèrent en bon ordre. J’étais enchanté et dis: --Maintenant, colonel! C’est à peu près ça! Les poulets font merveille, c’est évident. De quelle division est-ce le tour? --Du «Passé Antérieur». --Comment est-ce que cela va marcher? --_Io ebbi avuto_, j’eus eu; _tu avesti avuto_, tu eus eu; _egli ebbe avuto_, il eut eu; _noi avemmo avuto_, nous eûmes... --Assez! Mais, dites donc, nous venons de les voir les _eu_! Qu’est-ce que vous me débitez là? --Mais c’est un autre temps. --Un autre temps? Mais quelque chose qu’on eut on l’a eu! Nous avons assez d’eu comme cela! _Eu_ est _eu_ et votre histoire qui consiste à le répéter comme pour le rendre plus lointain et pour affirmer qu’on l’a eu encore plus qu’on ne l’a vraiment eu ne signifie rien, vous le savez très bien! --Mais il y a une distinction! Il ne s’agit pas du même passé... --Comment faites-vous la différence? --Eh bien, vous vous servez des premières formes quand il s’agit d’une chose que vous eûtes à un moment vague, indéterminé, imprécis; vous vous servez au contraire du redoublement des _eu_ pour indiquer le moment précis où vous avez cessé d’avoir... --Hein! Colonel, tout cela est pure stupidité, vous le savez très bien vous-même. Écoutez: A supposer que j’aie eu un _eu_ ou que j’aie désiré d’avoir eu un _eu_, ou encore que j’aie été dans la situation voulue pour avoir eu un _eu_ qui eût cette prétention folle d’augmenter la puissance et la force de l’_Eu_, de créer des distinctions stupides parmi des catégories d’_Eu_, de marquer sottement l’ennui que l’on eut d’avoir eu autrefois, dans le passé, et de dire qu’on eût eu une chose à moins que l’on en eût eu une autre... Si vous craigniez que j’eusse eu cette imbécillité, il fallait m’en priver faire mettre tous ces _eu_ dans quelque hôpital lointain d’où ils n’auraient jamais eu l’occasion de s’échapper. Tous ces raffinements grammaticaux me révoltent; il n’y a là rien de juste, rien d’honorable; c’est du favoritisme pur que de conserver en activité de service un _Eu_ si délicat qu’il ne peut pas marquer en même temps et de toute sa force, comme il faut, le passé que l’on eut. Et en ce qui concerne cette division que vous avez appelée «Passé antérieur»--comme si un passé pouvait être autre chose qu’antérieur--renvoyez-la, licenciez les hommes, mettez l’officier à la retraite... Je ne veux plus les voir! --Mais, dit le colonel tout interloqué, vous n’avez pas vu la nuance, c’est... --Ne vous donnez pas la peine, je vous en prie! Je ne me soucie plus de cela! Je n’ai nulle prétention au trust des _eu_, et, pour moi, le passé est et sera toujours, hélas! le passé. Faites venir une bonne et solide escouade de «Futurs», ou je m’en vais. ... Mais je ne devais pas entendre les hommes crier qu’ils allaient avoir des poulets, car, à ce moment, toutes les cloches de Florence se mirent à sonner ensemble l’heure où, selon la loi, toute _colazione_ (tout rassemblement) doit cesser... TABLE Pages. MARK TWAIN 5 LE LEGS DE 30.000 DOLLARS 29 LE PASSEPORT RUSSE 89 MÉMOIRES D’UNE CHIENNE 127 HOMMES ET PRINCES 151 ENFER OU PARADIS? 177 UNE HISTOIRE DE MALADE 219 MA PREMIÈRE MACHINE A ÉCRIRE 233 UN MONUMENT A ADAM 241 CONSEILS AUX PETITES FILLES 245 SAINTE JEANNE D’ARC 249 UN ARTICLE AMUSANT 263 UNE LETTRE AU MINISTRE DES FINANCES 275 L’ESPRIT DES ENFANTS 277 UN MOT DE SATAN 283 LES CINQ DONS DE LA VIE 287 L’ITALIEN SANS MAITRE 293 L’ITALIEN ET SA GRAMMAIRE 305 4597.--Tours, Imp. E. ARRAULT et Cⁱᵉ NOTES: [A] _Troisième marque! Un quart de plus vers la deuxième marque! Moitié de la deuxième marque! Deuxième marque._--Il s’agit de la marque des poteaux pour mesurer l’étiage. [B] Pour comprendre toute la portée de ce passage, il est nécessaire de se rappeler qu’aux États-Unis comme à Londres, le dimanche est très rigoureusement observé. (_Note du traducteur._) [C] Les «Tammanistes» sont les membres de _Tammany Hall_, club politique de New York, fondé en 1789 et qui depuis 1865 joue un rôle prépondérant et souvent scandaleux dans l’administration de la ville. (_Note du traducteur._) [D] L’austérité des puritains--fondateurs des États Unis--est encore très vivace on Amérique, surtout dans les campagnes. Par exemple, il n’y a pas cinquante ans, qu’une loi sévère interdisait encore de fumer à moins de quatre kilomètres d’un endroit habité. (_Note du traducteur._) [E] William Dean Howells, le célèbre romancier, auteur de _la Fortune de Silas Lapham_, _la Raison d’une femme_, _le Monde des diamants_, _Une séparation et une rencontre_, _etc._ (_Note du Traducteur_). [F] Bien que Mark Twain ne donne ici sur Jeanne d’Arc que des détails connus de tout le monde en France, il nous a paru intéressant de traduire les pages où le célèbre humoriste américain glorifie l’héroïne française. (_Note du traducteur._) [G] Il y aurait peut-être lieu de discuter l’affirmation de Mark Twain. Sans doute, l’illustre auteur américain n’a pas eu l’occasion de voir beaucoup des innombrables œuvres d’art que Jeanne d’Arc inspira et dont plusieurs ne méritent pas la critique qu’en fait Mark Twain. (_Note du traducteur._) [H] La _Saturday Review_ est une revue _anglaise_. (_Note du traducteur._) *** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LEGS DE 30.000 DOLLARS ET AUTRES CONTES *** Updated editions will replace the previous one—the old editions will be renamed. Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright law means that no one owns a United States copyright in these works, so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United States without permission and without paying copyright royalties. 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START: FULL LICENSE THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free distribution of electronic works, by using or distributing this work (or any other work associated in any way with the phrase “Project Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full Project Gutenberg™ License available with this file or online at www.gutenberg.org/license. Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works 1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg™ electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to and accept all the terms of this license and intellectual property (trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy all copies of Project Gutenberg™ electronic works in your possession. 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