The Project Gutenberg eBook of Promenade avec Gabrielle This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook. Title: Promenade avec Gabrielle Author: Jean Giraudoux Illustrator: Jean Emile Laboureur Release date: March 28, 2021 [eBook #64949] Language: French Credits: Laurent Vogel (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) *** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PROMENADE AVEC GABRIELLE *** Promenade avec Gabrielle [Illustration] Il a été tiré de cet ouvrage cent quatre-vingt-cinq exemplaires, savoir: cent soixante-dix exemplaires sur vergé d’Arches dont vingt hors-commerce, numérotés de I à XX, et cent cinquante numérotés de 1 à 150; quatorze exemplaires sur Chine accompagnés d’une suite libre des lithographies sur Chine, marqués de B à O, et un exemplaire sur Chine, marqué A, auquel on a joint une suite libre des lithographies, le manuscrit original de Jean Giraudoux et les gouaches originales de J.-E. Laboureur. EXEMPLAIRE Nº 76 Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays y compris la Russie. Copyright by librairie Gallimard 1924. PROMENADE AVEC GABRIELLE manuscrit de JEAN GIRAUDOUX illustré de seize lithographies en couleurs par J.-E. LABOUREUR PARIS, 1919 ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 3, RUE DE GRENELLE [Illustration] Quel soleil! Paris est la seule ville de France où une affiche ne dise pas merci à l’automobiliste qui sort, mais nous n’en étions pas froissés. Quel soleil! Nous ne pouvions nous regarder sans nous sourire. Le ciel était plein de pinsons, d’hirondelles, de feuilles. Nous avions dans le ciel le maximum de ce qu’il peut contenir en été. Quand l’auto effleurait une carriole dont le conducteur remontait pour nous insulter jusqu’à nos ancêtres, quand la sirène effrayait un enfant, ou, suprême joie, un soldat; quand un heurt nous annonçait que le ruisseau de cette vallée, que le caniveau de ce bourg était franchi, nous nous regardions et nous souriions. Une poule, dix poules nous crurent une minute acharnés à les poursuivre. Quelles folles que les poules! Que de bonds stupides! Que d’accidents si on les attelait! Leur angoisse nous remplit de joie. Un chat effleuré par la roue fit de côté un écart formidable. Gabrielle éclata de rire et me prit la main. --Quel soleil! Où allons-nous? --Devant nous! Quel soleil! Nous allions devant nous, derrière ces forêts éparses qui peu à peu se groupaient, derrière ce ciel transparent. Nous allions tenter de passer à toute vitesse entre ces deux clochers sur la colline. Nous allions là d’où venaient ces cerises sur ces brouettes, ces bicyclistes avec des agneaux bêlants sur leurs guidons, cette automobile chargée d’hortensias; vers ce pays où chaque mode de transport avait trouvé enfin sa vraie raison,--devant nous en un mot; nous n’avions pas une minute à perdre. Assise dos au chauffeur, Frauken, notre chaperon, qui allait, pauvre Frauken, droit derrière elle, et qui pensait, voulut enfin dire cette pensée: --Quel soleil! [Illustration] J’éclatai de rire. Gabrielle m’imita. Nous regardions, moqueurs, Frauken interloquée. Nous employions notre plus dévouée malice à intimider ce visage que l’âge et les malheurs les plus affreux,--un fiancé voilà trente ans brûlé vif, un père écrasé par un marteau pilon,--avaient laissé insignifiant. Puis, se détournant de Frauken, nos yeux se rencontrèrent. Des yeux éclatants, miroitants. Frauken avait trouvé le mot juste: Quel soleil! [Illustration] Les chaussées étincelaient, les étangs luisaient. Un vrai rayon tenait en laisse chaque tache dorée, chaque pierre, chaque fleur vernie. C’était le jour le plus long de l’année, le jour où le soleil parvient à effleurer la terre même. De vrais rayons mouraient sur nous, nous sentions sur nos genoux, sur nos cheveux leur flèche émoussée. Inutile d’étendre la main pour savoir s’il faisait beau, nos mains oisives étaient ensoleillées. Sur les villages, les châteaux, la lumière consumait les toits, rongeait les fenêtres, laissait moins que n’eût laissé un incendie. On oublie que le soleil réchauffe: notre chair était tiède, nos vêtements brûlaient. Un peu perdu seulement, un peu seul, le soleil lui-même, dans tout cet éclat; et notre cœur aussi était diffus en nous. Comme des milliards de petits cœurs nous rendent moins lourds qu’un seul cœur! Enfin nous étions sans poids, sans chaînes...--à part cette oppression dans notre poitrine, à la place vide sans doute. [Illustration] Nous traversions à toute allure cette ceinture vague de Paris sur laquelle nulle saison ne prend. Sur les terrains de sport, des clubmen en veston et en culottes blanches s’envoyaient du pied ou des têtes un ballon tout rond, les bras immobiles, comme si la paralysie ou l’imperfection commençait son ravage aux portes mêmes de Paris. De petits tramways jaunes que nous rattrapions glissaient à rebours dans notre âme, la râpant de tous leurs visages, comme de leur barbe ces épis qu’on glisse dans votre manche. Nous longions des rangées de petits chalets neufs qui avaient aux fenêtres leurs premiers rideaux, sur le perron la première femme qui les habita. Le chien était plus vieux que la maison, les oiseaux que les arbres. Une église barrait la route. Avisés, nous contournions l’église. Une colline se dressait, s’enflait; nous la gravissions si vite que le temps lui manquait de devenir montagne. Mais nous laissions à loisir se courber, fléchir, la vallée où maintenant se retrouvaient, se côtoyaient, la route, la voie ferrée et la rivière. Elles s’entendaient, dociles, pour passer toutes trois sur le même pont, paresseuses. Elles s’entrecroisaient. Eclatantes, transparentes, elles écartaient dédaigneusement cette longue allée de tilleuls qui amenait vers Paris, par un aqueduc d’ombre, la fraîcheur de la forêt. Les trains sifflaient aux chalands:--vous allez moins vite, mais plus sûrement.--vous êtes le chemin qui marche, disait la route à la rivière. La rivière répondait:--Nous marchons si peu, si peu! Nous sommes surtout profonde, nous pensons. Voyez sur notre berge cet homme grave, avec ce grand chapeau de paille, ce bambou. Gloire aux penseurs! [Illustration] Un empierrement. Le rouleau à vapeur, doux monstre apprivoisé, essayait par des rugissements d’arrêter et de se gagner notre voiture sauvage. Nous longions des parcs, des bois. Au bout des avenues, le château s’ouvrait avec ses doubles ailes comme un ventail, claquait, se fermait. Nous dépassions un portail où flottait le drapeau, nous lisions l’enseigne d’or: c’était l’asile national des convalescents; nous nous étions toujours doutés que la convalescence était une affaire nationale, et l’adolescence, et l’insolence. Tous les pensionnaires, de la porte, de la cour, nous observaient, sympathiques ou défiants, selon qu’ils nous prenaient pour d’anciens ou de futurs convalescents. Le chauffeur faillit écraser un vieillard, qui faisait d’immenses enjambées, mais avec lenteur, appuyé sur deux béquilles, une canne en plus sous chaque bras: ce n’est pas marcher qui est difficile, c’est se tenir debout. Frauken profita de l’incident. --Quelle belle fleur que la rose! dit-elle soudain, alors qu’aucune rose n’était en vue, et qu’il y avait justement des raisons de dire: quelle belle fleur que la balsamine, que le zinia. Attristée de nos moqueries, elle se lamenta. --Vous me détestez, dit-elle, vous avez un secret à propos du temps. Vous riez chaque fois que j’en parle. La détester? Ne pas songer en souriant, l’émoi dans l’âme, à son fiancé rôti, à son père décapité, par ce soleil! Nous t’aimions, Frauken, qui sais toutes les langues, qui peux chaperonner un fiancé allemand et sa fiancée polonaise. Mais qui ignores le mal, et permets tout. [Illustration] --Puis-je prendre les mains de Gabrielle, Frauken? --Mais, monsieur Simon, pourquoi pas? --Puis-je lui dire un mot à l’oreille? Est-ce mal? --Parlez tout haut! je me bouche les miennes. --Tournez-vous, Frauken! Je veux presser Gabrielle sur mon cœur, sur ma poitrine. --Votre cœur! Votre poitrine! [Illustration] Mais, malgré cela, elle s’était tournée. Nous pressions chacun une de ses mains pour la ramener face à nous. Son bavardage nous gênait si peu! Nous laissions son cerveau modeste, comme une montre qu’on fait sonner, nous indiquer en gros ce que nous aurions pensé, si la pensée ne nous avait point trahis. --Comme il est bon de ne pas parler! disait-elle. Quel délice aussi d’être seuls! si seuls! Elle indiquait aussi la vraie heure. [Illustration] Nous ne pensions pas, nous ne parlions pas. Indolents, dès que l’ombre d’un sentiment apparaissait, plutôt que de nous fatiguer à lui mesurer sa part exacte, nous nous accordions le sentiment entier. Au moindre virage nous fermions les yeux, nous nous abandonnions. Au moindre dos d’âne, nous nous regardions en fronçant le sourcil, en rentrant la tête, nous attendions la culbute et la mort. La moindre perspective sur la vallée nous donnait l’amour subit et infini des peintres, de la peinture; le moindre mur des architectes, de notre amie l’architecture. La moindre source, le moindre ormeau nous déléguait sa nymphe ou sa dryade. Quel soleil! Tous les atomes des joies, des modes, des douleurs inconnues dont vivront nos fils dans mille ans étaient aujourd’hui dans l’air. Nous devinions les futures sonates, les poèmes futurs, un soleil futur, bleu, tout rouge. Un vent léger se levait. Les grands arbres, aux fûts courbés vers le bord par l’Aquilon et immobiles sous sa menace, accordaient hypocritement toutes leurs feuilles au zéphir. Un couple d’amoureux regarda la voiture avec défi, y découvrit plus amoureux que lui, s’attrista. Puis il y eut l’épisode du général qui lançait sur l’accotement des cailloux à son fox, l’atteignit à la fête, le fit hurler. De grandes machines battaient la Seine; on pensait à des barattes, à un fleuve de lait, de crème. Puis l’auto abandonna la route de halage, tourna à angle droit vers une forêt, monta, ne fut plus à la remorque que d’un ballon, et, dans une clairière inondée de lumière, s’arrêta. Frauken descendit la première, ensoleillée jusqu’à la ceinture; nous pouvions la suivre, on avait pied. [Illustration] Gabrielle s’élança dans le fourré; je la poursuivis. J’avais les vêtements, le col, les souliers où je me sentais le plus à l’aise. Je reconnaissais la robe, l’ombrelle qu’elle préférait. Nous étions enveloppés par les couleurs que nous aurions choisies si, le matin, on avait annoncé que la forêt dût nous changer en scarabées, en arbrisseaux. Nous avions la tenue que nous aurions exigée s’il avait fallu pour sauver un ami d’un tyran lunatique, traverser le Niagara sur la corde tendue. De quel pas assuré nous foulions cette terre si large et cette mousse! Nous courions, nous n’étions pas hors d’haleine. Nous faisions à pied la course que les amoureux plus tourmentés font à cheval. Nous enjambions plus vite encore les allées, d’un bond, comme s’il pleuvait sur elles. Enfin parut le plus droit et le plus haut des chênes de la forêt. De nos quatre bras nous l’enserrions juste; c’était le modèle des chênes qu’à nous deux nous aurions créés, c’était la forme, amour, de notre étreinte. Il fallait l’abandonner. Il fallut porter nos bras énervés. Le rond-point était proche, avec les murs rasés d’un pavillon de chasse dont on voyait encore le plan, avec les portes, les couloirs. Gabrielle, modeste, s’assit sur le gazon dans la pièce la plus petite. Je m’étendis près d’elle, tandis que péniblement nous rejoignait Frauken, qui avait dû contourner les rochers, remonter à la source des ruisseaux que nous avions franchis, qui s’entêtait à appeler l’écho du nom d’un chien qu’elle avait jadis perdu, inquiète quand il se taisait. Entrée par le grand corridor dans notre château invisible, elle s’étendit, de son long, pour moins voir, dans la pièce voisine. [Illustration] Quel soleil! Le pavillon disparu semblait seulement enfoncé dans la terre, et nous étions sur la terrasse d’un siècle élégant et heureux. Nul mouvement, nulle agitation pour tromper notre joie. Nous la sentions grandir en nous, non sans angoisse. Nous sentions un émoi s’accroître lentement, comme s’il avait un cours réglé, nous attendions je ne sais quelle secousse, quelle délivrance, comme celui qui n’a jamais pleuré, le jour où il souffre, devine, attend les pleurs. Nos yeux justement se voilaient: allait-il en tomber de la neige, du grésil? Près de nous un ruisseau coulait, bouillonnait, déversoir de tout le délire. Je l’écoutais, ma tête posée sur les genoux de Gabrielle; bientôt je n’entendis plus que lui; je fermai les yeux. La petite Gabrielle seule connaît le geste ou la stupeur qui termine la joie: je m’endormis. [Illustration] Une feuille morte, la première feuille morte de l’année en tombant m’éveilla. Là-bas un coq chantait et me donna une seconde l’inquiétude de l’aube... Mais je reconnus le soleil, je reconnus le silence, ni Gabrielle ni Frauken n’avaient encore prononcé une parole. Sur mes tempes reposaient encore, casque embaumé qui ne m’avait rendu qu’à moi-même invisible, les mains jointes de mon amie. Elle ne me savait pas éveillé, mais elle sentait fondre le plomb sacré qui alourdissait ma tête. Les mains se faisaient plus légères. Bientôt elles m’effleurèrent à peine. J’ouvris les yeux. [Illustration] J’étais las. J’étais, moi qui avait dormi, au lendemain du jour joyeux où Gabrielle vivait encore. J’avais une nuit d’avance sur elle pour deviner ou mépriser le bonheur. Elle souriait d’avoir enfanté ce sommeil que j’avais dû, comme Frauken, reprendre à la source. De son mouchoir elle éventait mon front, elle caressait mes cheveux; elle affectait de connaître les moindres secrets de cette tête que je lui avais confiée presque inconnue, la tempe droite, doucement inclinée, et ces trois rides qui disparaissent si je dors. J’avais l’impression qu’elle m’avait embrassé pendant mon absence, dérobé pour elle seule un souvenir, pris dans mon visage, par une caresse, un regard, la parcelle promise. Son nom était gravé sur moi. Je me vengeai. J’essayai d’enlaidir, d’effacer le trait même qu’elle avait choisi, je plissai les lèvres, je ridai mon front. Mais, hypocrite, ainsi qu’un bon page, pour son maître amoureux, tient sellés un cheval blanc et aussi un cheval noir, elle était toute prête à servir la tristesse. Je me plaignis du soleil; elle l’insulta. Les insectes volaient, affolés de voir le pavillon habité à nouveau; elle dit du mal des moustiques, des fourmis. Je me levai, elle s’appuya à mon bras, décidée à alourdir l’heure de mille chagrins, d’aveux attristants, l’alourdissant de son poids même. Quel appât est la tristesse! Afin de suivre cet ami mélancolique qu’elle voyait pour la première fois, elle oublia le courage, la gaieté. Je me vengeai encore. Par une allée que je connaissais et qu’elle suivit sans méfiance, une dernière branche s’écartant, je l’amenai au-dessus d’une plaine étincelante: on voyait le soleil lui-même. Des trains sur de grands ponts sifflaient, les ponts résonnaient. Ainsi, sans consulter la fiancée avec laquelle il s’asphyxie, le fiancé, subitement joyeux, s’élance vers la fenêtre et l’ouvre toute grande. Gabrielle me regarda, me vit rire de sa dignité, comprit, se mit à rire. C’est ainsi que reprit notre promenade heureuse. [Illustration] Mais Frauken, au soleil même, découvrit qu’il était cinq heures. Il fallut regagner la voiture au plus vite, par le village. A travers un village habité par une peuplade cruelle, si l’on en croyait les écriteaux: Le chemin de fer passe sans que la barrière soit fermée. Le chien est méchant. Il y a des pièges... Mais les écriteaux mentaient: le chemin de fer siffla du plus loin qu’il nous vit, et il y avait même, suprême attention, une femme près du chauffeur. Le chien nous adopta, nous escorta jusqu’à la dernière maison, et tint à nous protéger activement contre les chats... Les fillettes revenaient de l’école, d’un bout du village, et les garçons, de l’autre bout, comme si l’on eût dû séparer par tout le bourg l’instituteur et l’institutrice, trop amoureux, trop familiers. Le boucher, qui songeait déjà au repos, le boulanger, qui se levait, cherchaient une conversation agréable à la fois à ceux qui dorment le jour et à ceux qui dorment la nuit. Les vieux et les vieilles, désœuvrés dans cette saison qui n’a pas de restes, pas de feuilles mortes, pas de noix, pas de chanvre, attendaient seulement, pour rentrer, que leur ombre, comme le sable d’un sablier, eût glissé toute entière à leurs pieds. [Illustration] L’auto partit. Un pneu creva. Comme nous étions en retard, j’aidai le chauffeur. Je lavai mes mains à l’essence. Je lavai l’essence au ruisseau. Je parfumai le ruisseau avec le flacon de Gabrielle... Le soleil n’était plus très haut. Déjà les Français exilés en Chine ou au Japon pouvaient l’apercevoir. Coiffé de nuées, ses rayons rabattus, il marquait le soir aux armes de l’été. Frauken avait voulu s’asseoir près du chauffeur. Elle ne se tourna qu’une fois, près de l’asile, de regret que les convalescents eussent attendu notre retour pour se coucher. Gabrielle était appuyée contre mon épaule, je voyais l’ombre dans ses yeux prolonger à l’infini sa soumission. Je songeais à ce que je devais être dans son âme généreuse. Je m’enivrais de cette idée. Nous bavardions; il fallait, dans ces moments heureux, offrir à Gabrielle le même présent qu’à Moloch lui-même: des êtres vivants. Je lui parlai d’amis nouveaux, qu’elle ne connaissait pas. J’épelai leurs noms; je décrivis leurs familles. Nous voyions maintenant à rebours le chemin parcouru à midi, le côté moussu des arbres, les portes des maisons qui nous avaient paru avoir seulement des fenêtres, le visage de facteurs rentrant de leur tournée. Tout s’explique, le soir... Gabrielle était cette fois du côté de la Seine... J’étais du côté des parcs. Chacun de nous remarquait tout haut les plaisirs ou les dangers que l’autre, tantôt, lui avait cachés. Une péniche vide dérivait; Gabrielle la reconnut, c’était le premier bateau rencontré à notre départ; notre ancien fleuve s’était écoulé et tout ce que nous voyions de la Seine, en amont, était d’eau neuve. [Illustration] Nous allions. Une autre voiture, depuis un moment, nous faisait escorte. Plus vigoureuse, plus rapide, elle ne cherchait point à nous dépasser. Elle s’entêtait à nous suivre, avec l’amitié qui unissait jadis deux corvettes, deux diligences. Elle s’amusait à nous joindre aux montées, aux passages à niveau. Les trois enfants qu’elle contenait, et le chauffeur aussi, jugeait suffisante pour rentrer à Paris, l’allure d’une voiture de ville et d’un couple heureux. Les deux garçons et la fillette parlaient de nous, nous regardaient de loin en souriant, faisant même des signes, changeant brusquement leurs visages en visages d’étrangers quand les voitures nous rapprochaient à la distance où nous n’étions plus que des inconnus. A nouveau éloignés, ils redevenaient nos amis, nos égaux, se battaient en riant vers nous, étalaient orgueilleusement cette enfance que de près ils sentaient sans valeur, et qui, de loin, devenait notre propre enfance, mutinée contre nous, et insaisissable. --Vous ne me quitterez jamais, Simon? --Jamais, à part ce soir, dans deux minutes. [Illustration] Une fumée s’élevait en effet à l’horizon. C’était un feu d’herbes, ou Paris. C’était Paris, enfoui dans l’occident, promesse de tout ce jour. C’étaient, dans la plaine, de longs hangars accolés, aux plafonds vitrés et lumineux dans le crépuscule, sillons de l’Industrie. C’était Neuilly! C’étaient des maisons plates dont on voyait tout le secret par les fenêtres ouvertes, et sur un des paliers le visiteur qui tirait une cloche pendue derrière la porte même, bruyante pour lui seul, et qui frémissait devant ce fracas, selon son caractère, d’impatience ou de volupté. Puis le Louvre, ouvert au bout de l’avenue comme un filet, impasse pour les étrangers et les rois, mais dont notre chauffeur sut s’évader par les guichets et par des ponts. C’étaient les Folies Marigny: un moineau nous effleurait, vers lequel je tendais sans le vouloir la main, comme vers un arbre que le vent penche, comme vers un geste. Puis, dans la rue peuplée, c’était une fenêtre qu’on ouvrait, c’était un amant qui regardait, de la fenêtre ouverte, partir son amante, son cœur. Le trottoir était encombré, l’amante n’osait se retourner vers l’amant; elle passa,--ce fut son adieu,--sur l’autre bord, pour qu’il la vît plus longtemps et plus seule. Nous attendions, arrêtés par la foule. Des camelots criaient les journaux du soir et incitaient d’en bas l’amant à les acheter. Il ne répondait pas... La rue était d’argent, de feu; il oubliait tout à contempler ses pavés ici ruisselants, là-bas près d’une pharmacie tout verts, plus loin sous la lune givrés.--Quelle belle rivière, devait-il penser seulement, quelle superbe plaine, quel merveilleux glacier! Quelquefois, ô bonheur, du trottoir de sa maison une ombre se détachait soudain des ombres, traversait, et, ombre prévenante, suivait pour le saluer, pour nous saluer, la route de son amie... Jean Giraudoux. Achevé d’imprimer par Engelmann, imprimeur-lithographe à Paris, le premier juin mil neuf cent vingt-quatre. *** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK PROMENADE AVEC GABRIELLE *** Updated editions will replace the previous one—the old editions will be renamed. 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It exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from people in all walks of life. Volunteers and financial support to provide volunteers with the assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will remain freely available for generations to come. In 2001, the Project Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure and permanent future for Project Gutenberg™ and future generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit 501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by U.S. federal laws and your state’s laws. The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to date contact information can be found at the Foundation’s website and official page at www.gutenberg.org/contact Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread public support and donations to carry out its mission of increasing the number of public domain and licensed works that can be freely distributed in machine-readable form accessible by the widest array of equipment including outdated equipment. 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