The Project Gutenberg eBook of Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 6/8)

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Title: Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 6/8)

Author: J. B. de Saint-Victor

Release date: August 16, 2019 [eBook #60106]

Language: French

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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK TABLEAU HISTORIQUE ET PITTORESQUE DE PARIS DEPUIS LES GAULOIS JUSQU'À NOS JOURS (VOLUME 6/8) ***

TABLEAU
HISTORIQUE ET PITTORESQUE
DE PARIS.

IMPRIMERIE DE COSSON, RUE GARENCIÈRE.

TABLEAU
HISTORIQUE ET PITTORESQUE
DE PARIS,
DEPUIS LES GAULOIS JUSQU'À NOS JOURS.

Dédié au Roi
Par J. B. de Saint-Victor.

Seconde Édition,
REVUE, CORRIGÉE ET AUGMENTÉE.

QUATRE VOLUMES IN-8o, ET UN ATLAS IN-4o.
TOME TROISIÈME.—DEUXIÈME PARTIE.

Miratur molem..... Magalia quondam.
Æneid., lib. I.

PARIS,
LIBRAIRIE CLASSIQUE-ÉLÉMENTAIRE,
RUE DU PAON, No 8.

M DCCC XXIV.

AVIS DE L'ÉDITEUR.

Une inadvertance de l'imprimeur, dont on s'est aperçu trop tard pour pouvoir y porter remède, a produit une irrégularité dans la manière de numéroter les pages adoptée jusqu'à présent dans cet ouvrage. Les nombres, au lieu de suivre dans cette seconde partie du troisième volume ceux de la première, ainsi qu'il a été pratiqué dans les première et seconde parties des deux volumes précédents, recommencent par l'unité, comme si cette partie formoit un volume séparé.

Cette erreur est de peu d'importance sans doute; nous ajouterons même que, vu le nombre considérable de pages que contient chacun de ces volumes, cette manière de les numéroter est à la fois plus simple et plus commode que la première.

Elle eût été adoptée dès le commencement, si nous avions pu nous faire alors une juste idée de l'étendue que devoit avoir l'ouvrage. Au lieu de suivre les divisions de la première édition, et de publier trois volumes partagés en six parties, chacune de ces parties eût formé un volume séparé, et celle-ci seroit le sixième.

Nous espérons que messieurs les Souscripteurs jugeront comme nous qu'une erreur qui ne produit absolument aucun changement dans l'économie du livre mérite à peine d'être remarquée.

(p. 1)

TABLEAU
HISTORIQUE ET PITTORESQUE
DE PARIS.

QUARTIER SAINT BENOIT.

Ce quartier est borné à l'orient par la rue du Pavé-de-la-Place-Maubert, le marché de ladite place, les rues de la Montagne-Sainte-Geneviève, Bordet, Moufetard, et de Lourcine exclusivement; au septentrion, par la rivière, y compris le Petit-Châtelet; à l'occident, par les rues du Petit-Pont et de Saint-Jacques inclusivement; et au midi, par l'extrémité du faubourg Saint-Jacques, jusqu'à la rue de Lourcine.

On y comptoit, en 1789, cinquante-neuf rues, trois culs-de-sac, deux abbayes, deux églises collégiales, quatre paroisses, trois chapelles, quatre séminaires, six communautés d'hommes, quatre de filles et six couvents; deux écoles, dix-neuf colléges, un hôpital, deux places, etc.

PARIS SOUS LOUIS XIII ET SOUS LA MINORITÉ DE LOUIS XIV.

Il faut suivre avec attention le règne de Louis XIII: il n'a pas été, selon nous, moins étrangement jugé par ses nombreux historiens que les règnes qui l'ont précédé. La révolution, qui nous a appris à nous tenir en garde contre (p. 2) leurs censures passionnées, nous apprendra de même à nous méfier de leurs admirations niaises et de leurs jugements superficiels. Comment en seroit-il autrement? Nous voyons de nos yeux des catastrophes qu'ils n'avoient pas su prévoir, qu'il ne leur appartenoit pas même de pouvoir imaginer. Il nous est donné de saisir dans leur ensemble des faits qu'ils isoloient sans cesse les uns des autres, qu'il leur arrivoit souvent de considérer comme de grands et heureux résultats des vues purement humaines selon lesquelles la société chrétienne étoit depuis si long-temps gouvernée; tandis que, les considérant selon l'ordre de la Providence et dans les justes rapports où ils sont placés, nous y découvrons à la fois et les effets nécessaires de ces fausses doctrines que nous avons tant de fois signalées, et les causes non moins fatales d'événements réservés aux âges suivants, et dont nous étions destinés à subir les dernières conséquences.

(1610.) Une partie de la grande chambre du parlement étoit assemblée dans une des salles du couvent des Grands-Augustins, située dans cette partie méridionale de Paris que nous décrivons maintenant[1]; et le président de Blanc-Mesnil y tenoit l'audience du soir, lorsque le (p. 3) bruit s'y répandit que Henri IV venoit d'être assassiné. Pendant ce temps, les conseillers les plus intimes de la reine délibéroient déjà avec elle sur les moyens de lui assurer la régence. Le moment étoit favorable et même décisif, car le prince de Condé et le duc de Soissons, les deux princes du sang qui avoient le plus de puissance et de crédit, étoient alors absents de la cour. Aussi sut-elle en profiter; et le parlement étoit encore dans le premier trouble où l'avoit jeté cette fatale nouvelle, lorsque le duc d'Épernon, celui de tous ces conseillers de Marie de Médicis qui, dans cette circonstance, montra le plus de présence d'esprit et de résolution, y entra tout à coup, et demanda avec hauteur, même d'un ton presque menaçant[2], que cette princesse fût déclarée régente, séance tenante et sans délibérer. Elle le fut en effet à l'instant même. Le lendemain, le roi vint tenir son lit de justice où la régence fut confirmée; et aussitôt commencèrent les troubles de cette orageuse minorité.

On forma un conseil de régence; et d'abord la plupart (p. 4) des grands seigneurs et des officiers de la couronne prétendirent y avoir entrée. Tandis que les ministres de la reine étoient occupés à satisfaire ou à repousser ces prétentions, le comte de Soissons arriva à Paris, se plaignant hautement qu'une affaire d'une aussi grande importance que la régence du royaume eût été terminée sans sa participation, et soutenant qu'un arrêt du parlement ne suffisoit point pour la conférer; qu'elle ne pouvoit l'être que par le testament des rois, ou par une déclaration faite de leur vivant, ou par l'assemblée des états-généraux. Il fallut apaiser ce prince hardi et entreprenant: les ministres y parvinrent en lui donnant une pension de cinquante mille écus et le gouvernement de la Normandie.

Il fallut aussi calmer les alarmes des huguenots, qui n'avoient point dans les conseillers de la régente la confiance qu'avoit fini par leur inspirer le feu roi, et qui surtout étoient loin de les craindre autant qu'ils l'avoient craint. On se hâta donc de publier une déclaration qui confirmoit l'édit de Nantes dans toutes ses dispositions. L'arrivée du duc de Bouillon dans la capitale avoit suivi de près celle du comte de Soissons: son crédit étoit grand dans le parti religionnaire dont il étoit considéré comme un des chefs principaux; sa souveraineté de Sedan, ses alliances et ses intelligences avec un grand nombre de princes étrangers, (p. 5) l'activité de son esprit et son habileté, en faisoient un personnage considérable et capable de se faire redouter. Il étoit arrivé assez tôt pour assister au conseil dans lequel fut agitée la grande question de savoir si l'on suivroit la politique du feu roi, qui n'avoit rassemblé deux armées en Champagne et en Dauphiné, que pour soutenir les entreprises des princes protestants contre la maison d'Autriche et les projets de conquête du duc de Savoie sur le Milanois; ou si, abandonnant un tel système, on conclueroit avec l'Espagne une alliance solide, si nécessaire au repos de la chrétienté. Cet avis prévalut et fit voir qu'il y avoit de bons esprits dans cette assemblée[3]. L'armée du Dauphiné fut dissoute; on conserva celle de Champagne; et le duc de Bouillon, à qui l'on avoit promis, trop légèrement sans doute, le commandement de cette armée[4], ne vit (p. 6) point sans un dépit profond ses espérances trompées, et la préférence que l'on donna, dans cette circonstance, au maréchal de la Châtre.

Mais ce qui inquiéta la régente plus vivement que tout le reste, ce fut le retour du prince de Condé de l'exil volontaire où il s'étoit condamné sous le feu roi[5]. Elle craignoit qu'il ne fût rentré en France pour lui disputer la régence et s'emparer du gouvernement. Ses craintes et celles de ses ministres furent telles à cet égard, qu'à l'occasion de ce retour, l'ordre fut donné d'armer les bourgeois de Paris, et que l'on créa pour les commander de nouveaux officiers qui prêtèrent serment de fidélité à la reine[6]. De son côté, le prince n'étoit pas sans méfiance et sans alarmes: il ne voulut entrer à Paris que bien accompagné; sur l'invitation secrète qu'il leur en fit faire, un grand nombre de seigneurs et de gentilshommes allèrent au-devant de lui et lui formèrent un cortége imposant, qui l'accompagna jusqu'au Louvre, où il se rendit au moment même de son arrivée. Telles (p. 7) étoient les dispositions des esprits, signes précurseurs et manifestes des discordes qui alloient bientôt éclater.

Dès ces premiers moments de la régence, on commença à s'apercevoir de l'empire absolu qu'exerçoient sur l'esprit de la reine Concini et sa femme Éléonore Galigaï. Leur faveur sembloit croître de jour en jour; rien ne s'obtenoit que par eux, rien ne se faisoit que par leur avis. Tout plioit devant ces deux étrangers, et les princes du sang étoient réduits eux-mêmes à rechercher leur amitié. Des querelles de cour, des jalousies, des méfiances nouvelles furent les premiers résultats de cette affection aveugle et impolitique de Marie de Médicis; et nous en verrons bientôt de plus tristes effets.

(1611) Cette année fut remarquable par la disgrâce du duc de Sully, depuis long-temps odieux à la cour, disgrâce que quelques-uns de son parti, et même des plus considérables, avouèrent qu'il avoit bien méritée[7]. Le plus grand (p. 8) nombre des protestants n'en jugea pas ainsi. Ces sectaires qui savoient si bien mettre à profit ou les malheurs de l'état ou la foiblesse de ceux qui le gouvernoient, ne pouvoient laisser échapper l'heureuse occasion que leur offroit une minorité pour recommencer leurs insolences et leurs mutineries. Cette même année étoit justement celle où il leur étoit permis de se réunir en assemblée générale afin de procéder à l'élection de deux députés qui résidoient constamment pour eux auprès de la cour, et qu'ils renouveloient tous les trois ans; elle se tint, comme à l'ordinaire, à Saumur, (p. 9) et indépendamment des délégués de chaque église, qui devoient légalement la former, on y vit arriver les ducs de La Trimouille, de Bouillon, de Sully, de Rohan, MM. de Soubise, de La Force, de Châtillon, et un grand nombre d'autres seigneurs des plus considérables du parti. L'alarme se répandit bientôt à la cour, lorsqu'on les vit, oubliant qu'ils n'étoient assemblés que pour procéder à la nomination de leurs députés, proposer de nouvelles formules de serment, répondre aux déclarations de la régente par des cahiers de plaintes, et refuser de nommer ces députés jusqu'à ce que l'on eût fait droit à leurs (p. 10) réclamations, dans lesquelles les intérêts du duc de Sully ne furent point oubliés. La France entière partageoit les alarmes de la cour, et craignoit de se voir replonger dans les horreurs de ces guerres civiles si peu éloignées d'elle, et dont les traces sanglantes n'étoient point encore effacées; et en effet, si l'on en eût cru les plus violents, le parti entier eût, à l'instant même, repris les armes et commencé les hostilités. Mais plusieurs autres, qui exerçoient aussi une grande influence, étoient plus modérés; quelques-uns même entretenoient des intelligences avec la cour, entre autres le duc de Bouillon; et ce fut particulièrement à ses efforts et à son habileté que l'on dut d'arrêter, au moyen de quelques concessions nouvelles, leurs pernicieux desseins. Son zèle toutefois étoit loin d'être désintéressé: la récompense qu'il en reçut ne lui paroissant pas suffisante[8], il se repentit bientôt de ce qu'il avoit fait; et c'est alors qu'on le vit, se tournant du côté du prince de Condé, s'insinuer, par mille artifices, jusque dans sa confiance la plus intime, et employer tout ce qu'il avoit de ressources dans l'esprit pour aigrir ses mécontentements.

(p. 11) (1612) Ils commencèrent à se manifester à l'occasion du mariage de Louis XIII avec une infante d'Espagne: le contrat en fut signé le 22 août de cette année. Ce mariage, vivement désiré par le pape, et dont les effets naturels devoient être de changer toute la politique de la chrétienté, ne pouvoit être vu d'un bon œil par le parti protestant; et du reste, les esprits étoient, dès lors, tellement faussés sur tout ce qui touchoit aux véritables rapports des sociétés que le christianisme avoit réunies sous une loi commune, que plusieurs, même parmi les catholiques, blâmoient aussi ce mariage comme ne devant amener d'autre résultat que de fortifier en Allemagne la puissance de la maison d'Autriche, et d'ôter à la France la confiance et l'appui des princes protestants. Le prince de Condé et le comte de Soissons adoptèrent ces idées: ce n'étoit qu'avec une extrême répugnance qu'ils avoient donné leur consentement à ce mariage; la faveur de Concini, qui n'avoit plus de bornes, aigrissoit encore leur mécontentement; elle continuoit à remplir la cour de cabales et de divisions; et le duc de Bouillon, attentif à profiter de toutes les fautes de la régente, ne cessoit de répéter au prince de Condé qu'elle perdoit l'état, et qu'il lui appartenoit, comme premier prince du sang, de porter remède à un aussi grand mal; il lui montroit tous ces mécontents (p. 12) qu'avoit faits l'aveugle prévention de Marie de Médicis pour ce qu'il appeloit un faquin de Florentin, prêts à se réunir à lui dans une si noble et si juste cause, lui offrant en même temps le secours et l'appui du parti protestant, c'est-à-dire une armée de cent mille hommes et les places fortes de France les mieux pourvues de munitions et d'artillerie. Tout cela produisit enfin l'effet qu'il en attendoit. (1614) Cette intrigue, conduite habilement et avec un tel mystère que la reine et ses ministres n'en saisirent pas le moindre fil et n'en eurent pas même le soupçon, éclata tout à coup par la retraite des deux princes, que suivirent bientôt les ducs de Nevers, de Longueville, de Mayenne, de La Trimouille, de Luxembourg, de Rohan, et un grand nombre d'autres seigneurs. Le duc de Bouillon partit le dernier; le duc de Vendôme, arrêté au moment où il se disposoit à sortir de Paris, trouva bientôt le moyen de s'échapper; et tandis que les autres confédérés se rassembloient dans la ville de Mézières, il courut en Bretagne dans le dessein de faire soulever cette province dont il étoit gouverneur.

Dans la situation critique où cette fuite des princes mettoit la régente, le duc d'Épernon donna le conseil vigoureux de faire prendre, à l'instant même, les armes à la maison du roi; de mettre le jeune monarque à la tête de (p. 13) cette petite armée, et de poursuivre les princes et seigneurs fugitifs avant qu'ils eussent eu le temps de rassembler des troupes et d'organiser leur parti. De l'aveu même du prince de Condé, ils étoient perdus si ce conseil eût été suivi; mais on préféra négocier lorsqu'il falloit combattre. Aux manifestes du prince de Condé, la reine répondit par des apologies; et sans que l'on eût tiré l'épée de part et d'autre, cette première guerre fut terminée par le traité de Sainte-Ménéhould, dans laquelle on accorda aux mécontents à peu près tout ce qu'ils demandoient, ce qui ne produisit de leur part et ne devoit en effet produire qu'une feinte soumission. Il fallut même que le jeune roi fût mené en Bretagne pour forcer le duc de Vendôme à mettre bas les armes; et il ne fût point rentré dans le devoir, si une partie de la province n'eût refusé de se faire complice de sa rébellion.

Quant aux protestants, ils se conduisirent, en cette circonstance, et ceci est très-remarquable, comme s'ils eussent été réellement une puissance indépendante, qui auroit eu des intérêts propres et entièrement étrangers à ceux de l'état. Après avoir promis aux princes d'être leurs auxiliaires contre la régente, ils avoient fait savoir à celle-ci que, si elle vouloit les satisfaire, ils l'aideroient à réduire les mécontents; puis, voyant que les deux partis vouloient la paix, ils s'étoient retournés (p. 14) du côté de ceux-ci pour rallumer la guerre. Renfermé dans la ville de Saint-Jean-d'Angeli dont, deux ans auparavant, il avoit eu l'audace de s'emparer sans que la cour eût osé lui demander raison d'un tel attentat, le duc de Rohan, protestant de bonne foi et l'un des chefs les plus ardents de ce parti, dirigeoit toutes ces manœuvres, et étendant ses vues dans l'avenir, espéroit, à la faveur de ces discordes intestines, lui faire regagner tout ce qu'il avoit perdu.

Jusqu'à cette époque, la ville de Paris n'avoit pris aucune part à ces divisions: elle étoit demeurée soumise à l'autorité de la régente; et le parlement, que les princes avoient tenté d'entraîner dans leur rébellion, n'avoit pas même voulu ouvrir les missives qu'ils lui avoient adressées. La majorité du roi, déclarée dans un lit de justice tenu le 20 octobre de cette année, sembloit devoir accroître encore cette confiance du peuple et de ses magistrats dans une administration qu'avoit confirmée, au milieu de cette grande solennité, la volonté suprême du monarque. Les états-généraux, dont la convocation étoit un des principaux articles du traité de Sainte-Ménéhould, indiqués d'abord à Sens, transférés ensuite à Paris, ne produisirent rien qui mérite d'être remarqué. Les princes essayèrent vainement de s'y rendre maîtres des délibérations: ils n'y purent obtenir aucun crédit, et le temps s'y passa en vaines (p. 15) altercations qui tournèrent au profit de l'autorité.

(1615) Ce fut pendant ces états, les derniers que l'on ait tenus en France, que commencèrent à paroître deux hommes destinés à jouer avant peu et successivement le premier rôle dans le gouvernement, le sieur Charles d'Albert de Luynes, qui entroit alors dans la faveur du roi et à qui fut donné le gouvernement d'Amboise, dont un des articles du traité de pacification obligeoit le prince de Condé à se démettre; et Armand-Jean Du Plessis de Richelieu, évêque de Luçon, qui, dans la présentation des cahiers, harangua le roi au nom du clergé[9].

(p. 16) Déçus des espérances qu'ils avoient fondées sur cette assemblée des états-généraux, les princes recherchèrent l'appui du parlement et l'excitèrent à demander des réformes dans l'administration. Cette compagnie qui les avoit repoussés lorsqu'ils étoient en révolte ouverte, les accueillit dès qu'ils lui offrirent les apparences d'une résistance légale à l'autorité, résistance dans laquelle elle se voyoit appelée à paroître au premier rang, et qui alloit confirmer ses anciennes prétentions à s'immiscer dans les affaires publiques.

S'étant donc assemblé le 28 mars, le parlement prit un arrêté par lequel les princes, ducs, pairs et officiers de la couronne ayant séance en la cour, étoient invités de s'y rendre pour donner leur avis sur les propositions qu'il avoit résolu de faire «pour le service du roi, le soulagement de ses sujets et le bien de l'état.»

(p. 17) On n'a pas besoin de dire que la reine, jalouse comme elle l'étoit de son autorité, se trouva offensée au dernier point de cet arrêt. On défendit aux princes de se rendre aux assemblées du parlement; la démarche de cette compagnie fut déclarée attentatoire à l'autorité royale; et les gens du roi, mandés le lendemain au Louvre, reçurent l'ordre d'y apporter son arrêt et le registre de ses délibérations.

En donnant son registre, le parlement fit porter au roi quelques paroles de soumission, protestant qu'il n'avoit prétendu ordonner la convocation dont on se plaignoit que sous le bon plaisir de sa majesté. Cependant, comme il ne cessa point de demander une réponse à ce sujet, et que cette demande devint même l'objet d'un nouvel arrêté rendu solennellement le 9 avril suivant, l'ordre lui fut intimé d'envoyer des députés au Louvre. Ces députés y furent très-mal reçus. Le jeune prince, endoctriné par sa mère, débuta avec eux par des paroles pleines d'aigreur. Le chancelier de Silleri, parlant ensuite au nom du roi, leur défendit expressément de se mêler du gouvernement de l'état, et surtout de faire désormais la moindre démarche pour l'exécution de leur arrêt. Les députés répondirent par des protestations d'une entière obéissance; et le lendemain, les chambres assemblées n'en arrêtèrent pas moins qu'il seroit fait des remontrances au (p. 18) roi sur les désordres de l'état. Ni les efforts ni les menaces de la reine ne purent empêcher l'effet du nouvel arrêt. Leurs remontrances, dressées par des commissaires, examinées dans plusieurs séances tenues exprès par les chambres assemblées, furent lues le 26 mai dans une audience que le parlement demanda au roi. Dans ces remontrances, où cette compagnie établissoit d'abord le droit qu'elle avoit de prendre connoissance des affaires de l'état, elle attaquoit indirectement l'alliance et le double mariage conclu avec l'Espagne, et d'une manière plus marquée, la faveur extraordinaire dont jouissoit un étranger, le maréchal d'Ancre[10], au préjudice des propres sujets du roi, demandoit une meilleure administration des finances, proposoit quelques dispositions favorables aux princes, et du reste répétoit une partie des remontrances contenues dans les cahiers du tiers-état, lors de la dernière assemblée des états-généraux. Toutes ces choses furent écoutées avec beaucoup d'impatience de la part de la reine; et lorsque la lecture en fut achevée, sa colère éclata sans mesure. La députation fut renvoyée avec de grandes menaces; le lendemain 27 mai, un arrêt du conseil, rendu contre les remontrances du parlement, ordonna qu'elles seroient biffées de ses registres, en même (p. 19) temps que son arrêté du 28 mars; et des lettres-patentes lui furent expédiées pour qu'il eût à enregistrer à l'instant même cet arrêt.

Cependant cette affaire, qui occupoit alors tous les esprits et qui sembloit devoir être poussée aux dernières extrémités, n'eut point les suites fâcheuses qu'on auroit pu en attendre. Le parlement, voyant la cour irritée à ce point, s'humilia sous l'autorité royale, ainsi que c'étoit son usage quand il sentoit qu'il n'étoit pas le plus fort, satisfait d'ailleurs d'avoir ainsi empêché de tomber en désuétude ses anciennes prétentions à s'immiscer dans le gouvernement de l'état, et retira ses remontrances. De son côté, la cour, sachant l'affection que les peuples portoient à cette compagnie, ne parla plus ni de l'enregistrement ni de l'exécution de son arrêté; mais, dès ce moment, l'opinion publique, sur laquelle le parlement exerçoit une grande influence, fut ébranlée; et la haine qu'inspiroit aux grands l'extrême faveur du maréchal d'Ancre, se communiqua à toutes les classes de la société, qui commencèrent à le considérer comme le seul auteur de toutes les divisions de la cour, et de tous les maux dont la France étoit affligée.

Un démêlé très-vif qu'il eût avec le duc de Longueville[11], dans lequel celui-ci succomba, (p. 20) accrut encore cette haine générale dont il étoit l'objet. Alors les princes, indignés de cet outrage, s'éloignent une seconde fois de la cour, publient un manifeste sanglant, particulièrement dirigé contre le favori, font traîner en longueur les négociations que l'on a la foiblesse d'entamer avec eux, afin de se donner le temps de rassembler des troupes, passent la Loire à la tête d'une armée, font un traité avec les protestants, dont les alarmes croissoient à mesure que l'époque du mariage du roi devenoit plus prochaine; et la guerre civile semble prête à renaître. Du côté de la cour, deux armées sont formées: l'une commandée par le maréchal de Bois-Dauphin, et destinée à poursuivre celle des princes; l'autre sous les ordres du duc de Guise, et couvrant la marche du roi, qui traversa ainsi son royaume en bataille rangée pour aller à Bordeaux recevoir et épouser l'infante d'Espagne. Le duc de Rohan, à la tête d'un corps de protestants armés, osa s'avancer jusqu'à Tonneins, et, dans une conférence qu'il eut avec des députés du roi, qui lui demandoient raison de sa conduite, s'emporta en plaintes et en reproches (p. 21) dans lesquels l'esprit de son parti se montroit tout entier[12]. Le conseil de la régente sembla en cette circonstance recouvrer quelque vigueur: il fut décidé que le duc de Rohan seroit déclaré ennemi de l'état; on ôta à M. de La Force, qui s'étoit joint à lui, le gouvernement du Béarn; les protestants reçurent l'ordre de mettre bas les armes, sous peine d'être poursuivis comme rebelles et criminels de lèse-majesté; enfin les deux armées royales furent réunies en une seule sous les ordres du duc de Guise, pour aller à la rencontre de celle des princes, qui étoit déjà entrée dans le Poitou, et l'accabler ainsi sous des forces supérieures.

(1616) Toutefois, au milieu de ces démonstrations guerrières qui sembloient devoir annoncer des résultats décisifs, on négocioit toujours; et la cour, toujours foible, étoit encore disposée à acheter la paix. Des conférences ne tardèrent donc point à s'établir pour parvenir à cette paix si (p. 22) vivement désirée; et elles le furent dans la ville de Loudun. Les confédérés s'y rendirent, chacun avec des intentions différentes, et uniquement occupé de ses intérêts particuliers. Les princes et la plupart des mécontents catholiques vouloient sincèrement la fin des troubles, et n'y mettoient d'autre prix qu'un changement dans l'administration qui leur permît d'y prendre part: là se bornoit leur ambition. Les chefs protestants avoient des vues plus profondes: la paix ne leur convenoit point; ou du moins s'ils consentoient à la faire, ce n'étoit qu'à des conditions qu'on ne pouvoit leur accorder sans affoiblir l'autorité royale et en avilir la majesté. Ne pouvant obtenir ces conditions insolentes, il n'étoit point d'efforts qu'ils ne fissent auprès du prince de Condé et de séductions qu'ils n'employassent pour le déterminer à rejeter les propositions de la cour; mais celui-ci étoit las de la guerre civile, et ce n'étoit point au profit des protestants qu'il avoit prétendu la faire. Il signa donc un traité de paix qui lui assura ce qu'il désiroit depuis long-temps, la place de président du conseil; et les chefs protestants se virent ainsi dans la nécessité de le signer après lui, bien qu'ils n'y trouvassent ni les avantages ni les sûretés qu'ils prétendoient obtenir. Or, à moins de leur accorder l'indépendance absolue, il étoit impossible de jamais les satisfaire.

(p. 23) Le roi prit la route de Paris immédiatement après la signature du traité, et s'arrêta un moment à Blois, où il se fit dans le ministère quelques changements attribués à l'influence du maréchal d'Ancre, qui ne vouloit dans le conseil que des hommes qui lui fussent entièrement dévoués[13]. Cependant les princes, retirés dans leurs terres ou dans leurs gouvernements, ne sembloient pas fort empressés de reparoître à la cour, comme s'ils eussent conçu quelques inquiétudes sur l'exécution du traité. Enfin le duc de Longueville consentit à s'y rendre sur les invitations pressantes de la reine; mais ce fut pour y recommencer ses cabales contre elle et contre ses ministres, et avec une telle violence, que cette princesse ne vit d'autre parti à prendre que de tâcher de lui opposer le prince de Condé, qu'elle engagea plus vivement encore à y revenir. Ce fut l'évêque de Luçon qui fut chargé de cette négociation. Le prince y revint en effet, mais pour cabaler aussi de son côté; et l'on put bientôt reconnoître que le traité de Loudun loin d'apaiser les ressentiments les avoit accrus. De même que les protestants n'étoient point satisfaits (p. 24) et ne pouvoient l'être, parce qu'ils prétendoient à l'égalité avec les catholiques; de même rien ne pouvoit contenter les princes, s'ils ne devenoient entièrement maîtres des affaires; et ils se montrèrent bientôt, à l'occasion de cette faveur extrême dont continuoit de jouir le maréchal d'Ancre, plus susceptibles et plus jaloux qu'ils n'avoient encore été. Ils ne manquoient aucune occasion de lui faire quelque affront, et cherchoient par toutes sortes de moyens à accroître la haine populaire dont il étoit déjà l'objet. L'autorité de la régente étoit attaquée de toutes parts; et les appuis les plus fermes de son parti l'abandonnoient peu à peu pour se ranger du côté des mécontents. Ceux-ci tenoient des assemblées nocturnes[14] dans lesquelles ils méditoient une révolution entière dans le gouvernement de l'état; et le maréchal, instruit qu'on y avoit délibéré de le faire assassiner, en fut alarmé au point de s'enfuir en quelque sorte de Paris. Mais en s'éloignant de cette ville il conseilla à Marie de Médicis de faire arrêter le prince de Condé que les factieux désignoient ouvertement pour la remplacer dans la régence, et d'attaquer ainsi le mal dans sa source. La reine vit en effet qu'elle n'avoit pas un moment à (p. 25) perdre, et fit un effort sur elle-même pour prendre ce parti vigoureux. Le prince, que la retraite du maréchal avoit rendu tout puissant et auprès de qui se pressoit déjà la foule des courtisans, fut arrêté dans le Louvre même, où l'on avoit su adroitement l'attirer; mais on manqua les ducs de Vendôme, de Mayenne, de Bouillon, et leurs principaux partisans. Presque tous s'échappèrent de Paris avec la plus grande facilité; et telle étoit l'anarchie qui régnoit alors dans le gouvernement, que plusieurs d'entre eux, s'étant rassemblés à la porte Saint-Martin, y tinrent une espèce de conseil, dont le résultat fut de rentrer dans la ville pour essayer d'y exciter un soulèvement en leur faveur; mais le peuple n'y paroissant point disposé, ils se virent enfin forcés de se retirer au nombre d'environ trois cents cavaliers, qui allèrent se cantonner dans la ville de Soissons.

Toutefois la haine des Parisiens pour le favori de la régente, et par conséquent pour l'administration actuelle, s'étoit si souvent manifestée, et par des signes si peu équivoques, que la princesse, mère du prince de Condé, dès qu'elle eut appris le malheur arrivé à son fils, crut pouvoir seule et malgré le départ des chefs du parti, exciter une sédition; elle monta sur-le-champ en carrosse et parcourut toutes les rues de Paris, accompagnée d'un groupe de (p. 26) gentilshommes à cheval qui crioient: «Aux armes, messieurs de Paris, le maréchal d'Ancre a fait tuer monsieur le prince de Condé, premier prince du sang; aux armes, bons François, aux armes.» Elle alla ainsi jusqu'au pont Notre-Dame, sans que sa présence ni les cris de ses gentilshommes produisissent aucun effet. Les marchands fermèrent leurs boutiques, mais le peuple demeura tranquille; on aperçut seulement une femme qui essayoit de commencer une barricade auprès de Sainte-Croix-de-la-Cité. Un cordonnier, nommé Picard, entièrement dévoué aux princes, et ennemi déclaré de Concini, tenta aussi d'ameuter la populace, sur laquelle il avoit beaucoup de crédit, et malgré tous ses efforts ne parvint à réunir qu'une petite troupe mal armée, qui se dissipa d'elle-même en un instant. Cependant quelques domestiques du prince, envoyés à dessein dans les environs de la maison du maréchal, parvinrent à y former un rassemblement, échauffèrent la multitude, et la poussèrent à en briser les portes et à la piller. Le guet qui se présenta pour arrêter le désordre fut repoussé; et le pillage, interrompu seulement par la nuit, fut recommencé le lendemain, jusqu'à ce que la maison eût été entièrement dévastée.

Ce fut alors que l'évêque de Luçon entra au conseil: le maréchal d'Ancre, que le mauvais (p. 27) succès de cette confédération avoit rendu plus puissant que jamais, mécontent de quelques ministres[15] dont l'avis n'étoit pas que les princes fussent éloignés des affaires et qu'on les traitât avec cette rigueur, avoit obtenu de la régente qu'ils fussent renvoyés pour être remplacés par ses propres créatures; et Richelieu étoit du nombre de ceux qui lui avoient montré le plus de dévouement. Celui-ci fit voir d'abord ce qu'il étoit; et attribuant avec raison à la foiblesse et à l'indécision du gouvernement, et les troubles précédents et ceux qu'avoit fait naître cette nouvelle rébellion, il conseilla de montrer plus de vigueur et d'employer pour l'étouffer tout ce que la puissance royale avoit de force et de majesté. Son conseil fut suivi: on commença par des exemples de sévérité dans Paris même, où il se fit plusieurs exécutions de ceux qui cherchoient à y enrôler des soldats pour le parti des princes. (1617) Trois armées furent mises en campagne: l'une étoit sous les ordres du duc de Guise, qui venoit de faire sa paix, et du maréchal de Themines; le maréchal de Montigny commandoit la seconde, et la troisième avoit pour chef le comte d'Auvergne, que l'on (p. 28) tira de la Bastille, où il étoit depuis long-temps renfermé[16], pour l'opposer aux rebelles, et qui justifia la grâce qu'on lui avoit accordée et la confiance que l'on avoit mise en lui, en les battant partout où il les rencontra. Ces trois armées agissoient simultanément sur tous les points où les princes avoient établi leurs moyens de résistance[17]. Ainsi poursuivis de toutes parts, ceux-ci se virent bientôt réduits aux dernières extrémités; mais au moment où ils étoient prêts de succomber, une révolution de cour les sauva.

Et en effet, pour profiter de semblables succès, il auroit fallu un autre caractère que celui de Marie de Médicis: il n'y avoit en elle que foiblesse et imprévoyance; les apparences de résolution qu'il lui arrivoit quelquefois de montrer, n'étoient autre chose que l'entêtement d'un esprit capricieux et borné; et elle le fit bien voir dans cette obstination qu'elle mit à soutenir contre l'animadversion publique ce Concini et sa femme, qu'elle avoit pour ainsi dire tirés de sa domesticité, et qu'elle opposoit aveuglément, et (p. 29) en les comblant sans cesse de nouvelles faveurs, à tant d'ennemis dont ces faveurs scandaleuses accroissoient de jour en jour le nombre, et qui, grands et petits, s'élevoient contre elle de toutes parts. On s'indignoit à la fois et des richesses prodigieuses amassées par ces deux étrangers aux dépens de la substance des peuples, et de voir les princes du sang sacrifiés à de tels favoris; et de ce pouvoir sans exemple que s'étoit arrogé un Italien de faire et défaire les ministres en France, selon qu'ils étoient plus ou moins soumis à ses caprices, et des instruments plus ou moins serviles de sa fortune et de ses volontés. Ainsi prenoit sans cesse de nouvelles forces le parti opposé à la régente; et ses ennemis les plus dangereux n'étoient pas dans le camp des princes, mais à la cour même et jusque dans la société la plus intime de son fils. Luynes possédoit toute la confiance du jeune roi, et s'en servoit avec beaucoup d'adresse pour discréditer sa mère auprès de lui et le déterminer à sortir enfin de tutelle, à secouer un joug dont il devoit se sentir humilié, et qui étoit devenu insupportable à ses sujets. Louis avoit pour le maréchal d'Ancre une aversion naturelle qui ne contribua pas peu à lui faire recevoir les impressions que vouloit lui donner son favori; celui-ci venoit de former avec les princes une union secrète dont l'objet étoit de perdre (p. 30) la reine et ses deux créatures: en même temps qu'il disposoit le roi à voir ces princes d'un œil plus favorable, il continuoit de l'aigrir et de le prévenir contre sa mère, jusqu'à lui persuader que ses jours n'étoient pas en sûreté auprès d'elle; et lui montrant dans le maréchal d'Ancre le principal artisan des complots qui s'ourdissoient contre son autorité et peut-être contre sa vie, il parvint à en obtenir un ordre de le faire arrêter. Mais, n'ignorant pas combien Concini s'étoit fait de partisans par ses bienfaits et ses prodigalités, il jugea qu'en une telle entreprise, il n'y avoit de sûreté pour lui que dans un assassinat, et fit ajouter à l'ordre de l'arrêter celui de le tuer en cas de résistance, bien décidé à interpréter ainsi le moindre mouvement ou la moindre parole qui lui échapperoient au moment où l'on se saisiroit de lui.

Cette intrigue, bien que tramée dans le plus profond mystère, n'avoit pu demeurer si secrète que quelques vagues indices n'en fussent parvenus jusqu'à la reine et au maréchal. Elle en conçut des alarmes assez vives pour avoir avec son fils plusieurs explications dans lesquelles elle lui offrit d'abandonner entièrement la conduite des affaires, et même de se rendre au parlement pour y faire une abdication solennelle du pouvoir qu'elle exerçoit en son nom. Louis fit voir en cette circonstance cette disposition (p. 31) naturelle qu'il avoit à dissimuler ses vrais sentiments, l'un des traits les plus marquants de son caractère: loin d'entrer dans les vues de sa mère, il lui donna tous les témoignages de confiance et de satisfaction qui pouvoient la rassurer, combattit le dessein qu'elle paroissoit former de ne plus prendre part au gouvernement, et l'invita fortement à vouloir bien continuer de servir de guide à sa jeunesse et à son inexpérience. De son côté le maréchal avoit par intervalles de tristes pressentiments: il songeoit quelquefois à se retirer de cette cour orageuse où il n'avoit qu'un seul appui qui, d'un jour à l'autre, pouvoit lui manquer, et à mettre hors de France sa vie et sa fortune en sûreté. L'ambition de sa femme l'empêcha, disent les historiens, de céder à cette heureuse inspiration.

Luynes toutefois ne précipita rien: il vouloit que le roi fût bien affermi dans les résolutions qu'il lui avoit fait prendre. Le voyant enfin tel qu'il désiroit qu'il fût, il s'occupa de chercher l'homme propre à frapper un coup aussi hardi. Le baron de Vitri, capitaine des gardes-du-corps, jouissoit d'une grande réputation de courage et faisoit hautement profession de haïr et de mépriser le maréchal: ce fut sur lui qu'il jeta les yeux. Vitri, sur l'ordre du roi qui lui fut montré, accepta la commission de s'emparer de Concini, mort ou vif, et s'étant associé quelques amis aussi (p. 32) déterminés que lui[18], l'exécuta avec beaucoup de sang-froid et de résolution. Cette scène tragique se passa le 24 avril, à six heures du matin, sur le petit pont du Louvre, où le maréchal alloit entrer. Vitri l'arrêta de la part du roi; et d'après ses instructions, regardant comme un acte de résistance un mouvement que celui-ci fit en arrière et une exclamation qui lui échappa, il le fit tuer sur-le-champ de trois coups de pistolet[19]. Montant aussitôt dans la chambre du roi, il lui dit ce qui avoit été fait; de là il se rendit dans l'appartement de la maréchale, qui étoit voisin de celui de la reine, et lui signifia l'ordre qu'il avoit de l'arrêter. Marie de Médicis (p. 33) fut à l'instant même confinée dans son appartement; on lui ôta ses gardes, qui furent remplacés par ceux du roi: celui-ci refusa de la voir, quelques instances qu'elle pût faire pour obtenir cette entrevue; et elle demeura seule et abandonnée, tandis que, dans l'appartement de son fils, tout respiroit la joie et retentissoit d'acclamations[20]. À l'exception de l'évêque de Luçon, dont la conduite, dans cette position difficile, avoit été aussi adroite que mesurée, tous les ministres nouveaux furent disgraciés et les anciens rappelés; à force d'outrages et de mauvais traitements, on détermina la reine à demander elle-même à se retirer de la cour; la ville de Blois fut désignée pour le lieu de son exil; et tout fut (p. 34) réglé d'avance pour son entrevue d'adieux avec son fils, et jusque dans les plus petites circonstances. Les princes revinrent aussitôt à la cour, et justifièrent leur révolte «par la nécessité où ils s'étoient trouvés de prendre les armes pour s'opposer aux violences et pernicieux desseins du maréchal d'Ancre, qui se servoit des forces du roi contre l'intérêt de sa majesté et dans l'intention de les opprimer.» On souffrit que le corps de celui-ci fût déterré par la populace, et qu'elle exerçât sur ce cadavre les plus indignes outrages[21]; (p. 35) et la maréchale, condamnée à mort par arrêt du parlement, fut exécutée en place de Grève le 8 juillet suivant[22]. Ainsi finit d'elle-même la guerre civile; et cette révolution de cour fut aussi complète qu'il étoit possible de la désirer.

(1618) Le gouvernement prit dès ce moment une allure plus ferme; et le pouvoir de celui qui succédoit au maréchal venant immédiatement du roi, imposa davantage, fut d'abord moins envié et moins contesté. Mais cela dura peu: le même esprit de mutinerie continuoit d'animer (p. 36) tous ces grands impatients du joug. Peut-être s'étoit-il accru par l'impunité et par cette espèce de triomphe qu'ils venoient de remporter sur l'autorité. La reine-mère avoit été pour eux un objet de haine, tant qu'elle avoit eu entre les mains cette autorité, qu'elle refusoit de partager avec eux: ils devinrent ses partisans dès qu'elle eut été abattue, et qu'ils eurent reconnu que par cet événement leur position n'étoit point changée. Blessé des hauteurs de Luynes, contrarié par lui dans quelques-unes de ses prétentions, le duc d'Épernon écouta le premier les propositions que lui fit faire Marie de Médicis, de former un parti pour la tirer de sa captivité, car elle étoit véritablement prisonnière à Blois; et les protestations qu'elle faisoit de vivre désormais entièrement éloignée des affaires, les engagements solennels qu'elle offroit même de prendre à cet égard, ne rassuroient point assez le roi et son favori, pour qu'ils cessassent un seul instant d'exercer à son égard la plus rigoureuse surveillance. L'intrigue fut conduite avec beaucoup de mystère et d'habileté: pour en assurer le succès, d'Épernon feignit même un moment de se réconcilier avec Luynes; et bientôt il eut rallié autour de lui assez de mécontents pour tenter l'entreprise audacieuse de délivrer la reine et de s'attaquer à l'autorité même du souverain.

(1619) Tout étant préparé, il sort de Metz, malgré (p. 37) l'ordre exprès que le roi lui avoit donné d'y rester, et en même temps la reine se sauve de Blois. Aussitôt tous les ennemis de Luynes se déclarent ses partisans; on lève des troupes de part et d'autre; la mère et le fils éclatent réciproquement en reproches, en plaintes, en récriminations; la guerre commence. Mais à peine commencée, elle tourne en négociations, grâce aux soins de l'évêque de Luçon, qui, par sa conduite également adroite et mesurée, avoit su inspirer de la confiance au favori sans manquer à ce qu'il devoit à la reine, de reconnoissance et d'attachement[23]. L'accommodement se fit, le roi vit sa mère à Tours, et tout s'y passa de manière à faire croire que la réconciliation étoit sincère des deux parts. Quant au duc d'Épernon, il y reçut, non des lettres de grâce pour sa révolte, mais en quelque sorte des remerciements pour avoir levé des troupes et augmenté les garnisons des places fortes de son gouvernement; et il fut déclaré que, «l'ayant fait dans la persuasion que c'étoit pour le service du roi, il n'y avoit rien qui ne dût être agréable à sa majesté.» «Suppositions chimériques, (p. 38) dit un écrivain contemporain[24], incapables de faire illusion à personne, et toutes propres à rendre le gouvernement méprisable.» «Mais il y avoit long-temps, ajoute le continuateur du père Daniel, que l'on étoit dans l'habitude d'en user ainsi. C'étoit le style et l'usage du temps. Les seigneurs révoltés n'auroient pu se résoudre à poser les armes, si on ne leur eût offert que des lettres d'abolition. Ils ne vouloient pas être traités en criminels dans les actes mêmes où on leur accordoit le pardon de leurs crimes[25]

Malgré les apparences de bon accord qu'avoit offertes leur entrevue, la mère et le fils se séparèrent conservant au fond du cœur autant d'aigreur et de méfiance l'un contre l'autre qu'auparavant. Le roi retourna à Paris; la reine se retira dans son gouvernement. Ce n'étoit point l'avis de l'évêque de Luçon: il vouloit qu'elle allât à la cour pour y tenir tête à ses ennemis et essayer de regagner l'amour et l'affection de son fils; d'autres, lui rappelant l'exil et la captivité de Blois, lui conseilloient de demeurer dans un lieu où elle pouvoit se faire craindre et se défendre si elle étoit attaquée: ce fut ce dernier conseil qui fut suivi. Marie de Médicis continua de correspondre avec son fils par des lettres où elle se (p. 39) montra plus susceptible et plus jalouse que jamais. Luynes, craignant alors de sa part quelque nouvelle entreprise, résolut de tirer enfin de sa prison le prince de Condé, qui n'avoit point été jusqu'alors compris dans l'amnistie accordée aux mécontents, parce qu'on avoit jugé plus prudent de ne point rejeter encore au milieu d'eux un personnage de cette importance: il l'en fit donc sortir dans l'intention de l'opposer à la reine, et de la contenir au moyen d'un si puissant auxiliaire. La nouvelle qu'elle en reçut ne parut pas d'abord lui être désagréable; mais la déclaration qui accompagna sa délivrance et que l'on publia quelques jours après[26], fut faite dans des termes qui l'offensèrent au dernier point, et ce ne fut pas sans beaucoup de peine que le roi et son favori parvinrent à l'apaiser.

Cependant celui-ci étoit arrivé plus rapidement encore que le maréchal d'Ancre au (p. 40) comble de la faveur. Le roi venoit d'ériger pour lui en duché-pairie, et sous le nom de Luynes, la terre de Maillé en Touraine; lui et les siens étoient pour ainsi dire accablés de biens et d'honneurs: aussi commença-t-il à devenir, de même que celui à qui il avoit succédé dans ce pouvoir emprunté, un objet de haine et d'envie pour les courtisans; et au milieu de cette cour turbulente et séditieuse, plusieurs tournèrent de nouveau les yeux vers la reine-mère, regardant la ville d'Angers, où elle exerçoit une sorte d'autorité souveraine, comme un refuge contre ce qu'ils appeloient la tyrannie du nouveau favori.

(1620) Le duc de Luynes, qui voyoit l'orage se former contre lui, conçut le dessein d'attirer cette princesse à Paris, afin de la surveiller de plus près. Des démarches furent faites auprès d'elle, pour la déterminer à y revenir: elles furent inutiles, et Marie de Médicis les repoussa avec d'autant plus de hauteur que son fils s'étoit avancé jusqu'à Orléans avec toute sa maison, comme s'il eût voulu employer la force pour l'y contraindre, dans le cas où l'on n'auroit pu réussir par la négociation. Le duc de Luynes, qui désiroit éviter la guerre civile, ne voulut pas pousser les choses plus loin, et le roi revint à Fontainebleau.

Ce n'étoit au fond qu'un acte de modération: on crut y voir de la foiblesse, et l'audace des mécontens s'en accrut. Enfin un complot (p. 41) fut formé en faveur de la reine-mère, et éclata tout à coup par la retraite ou la fuite de plusieurs princes du sang et d'un grand nombre de seigneurs les plus considérables de la cour. Le duc de Mayenne fut le premier qui sortit brusquement de Paris, sous prétexte qu'il n'y étoit point en sûreté et qu'on avoit formé le projet de l'arrêter. Le duc de Vendôme le suivit de près; le duc de Longueville se retira dans son gouvernement de Normandie; le comte et la comtesse de Soissons prirent la route d'Angers[27]; les ducs de Retz, de la Trémouille, de Roannez, de Rohan, d'Épernon, de Nemours, etc., s'allèrent cantonner dans les terres ou places fortes qu'ils possédoient en Bretagne, en Normandie, en Poitou, en Saintonge, dans l'Angoumois. Presque toute la noblesse de ces (p. 42) provinces s'étant déclarée pour la reine, son parti parut d'abord formidable, et ses conseillers, dont la présomption s'accroissoit encore par ces apparences si prospères, furent d'avis que dans la position où elle se trouvoit et avec les espérances qu'elle pouvoit concevoir, elle devoit faire la guerre et repousser toute négociation.

L'évêque de Luçon ne partageoit point cette confiance: son coup d'œil, plus perçant et plus sûr, avoit reconnu d'abord que tout céderoit invinciblement à l'ascendant de l'autorité royale; que la reine-mère, vis-à-vis de son fils, étoit dans une position bien moins favorable que ne l'avoient été les princes vis-à-vis de la régente; et que si ceux-ci n'avoient pu réussir dans leurs desseins, elle avoit encore de moindres chances de succès. On ne l'écouta point; et l'événement le justifia bientôt dans tout ce qu'il avoit pressenti. Avec une rapidité qui rendit presque ridicule ce qui avoit d'abord causé tant d'alarmes, le roi parcourut la Normandie à la tête de son armée, sans y rencontrer la moindre résistance: partout les portes des villes, que les mécontents avoient fermées, s'ouvrirent pour ainsi dire d'elles-mêmes à son approche; et il entra ainsi en Anjou, comme il auroit pu le faire au milieu de la paix la plus profonde. La confusion se mit aussitôt dans le conseil de la reine; à peine ses troupes firent-elles quelque résistance au pont de Cé; elles résistèrent (p. 43) plus foiblement encore à l'attaque de la ville d'Angers, qui fut emportée en quelques heures; et les négociations, qui n'avoient été interrompues qu'un moment, devenant alors la seule ressource de Marie de Médicis, un traité fut signé presque aussitôt entre elle et son fils, dans lequel la cour commença à se montrer plus ferme à l'égard des princes et des seigneurs révoltés[28], et dont le résultat fut de la faire revenir enfin à la cour, ce que le duc de Luynes vouloit par-dessus tout. L'évêque de Luçon fut un de ceux qui contribuèrent le plus à la conclusion de ce traité.

La reine étoit réduite à désirer cette réconciliation: le duc de Luynes, qui la lui faisoit accorder comme une faveur, la désiroit plus ardemment encore. Ainsi étoit étouffée dans son germe une guerre civile peu dangereuse sans doute, si l'on ne considère que ceux contre qui on la faisoit, mais dont les conséquences lui causoient de justes alarmes: car les protestants avoient toujours les yeux ouverts sur ce qui se passoit. Ces intraitables factieux n'attendoient que de nouveaux désastres pour lever l'étendard de la rébellion; et bien qu'ils fussent également ennemis de tout ce qui portoit le nom de catholique, ils étoient prêts à traiter avec tous les partis dès qu'ils y trouveroient l'avantage du leur. Déjà en 1618, et au moment où l'évasion de la reine du château de Blois sembloit leur offrir la perspective de longs troubles, ils s'étoient soulevés dans le Béarn et avoient insolemment refusé de restituer au clergé les biens dont ils l'avoient dépouillé dans les anciennes guerres civiles, quoique l'édit qui ordonnoit cette restitution leur assignât sur les domaines du roi un revenu égal à celui des biens qu'on leur redemandoit. L'année suivante, leur assemblée, qu'ils avoient tenue à Loudun, ne s'étoit pas montrée moins violente et moins audacieuse que celle de Saumur; et les choses y furent même poussées si loin, qu'on crut devoir les menacer, s'ils ne se hâtoient de nommer leurs députés, de les traiter comme criminels de lèse-majesté. Cette menace les effraya fort peu; et ce qui prouva qu'ils avoient raison de ne s'en point effrayer, c'est que l'on fut obligé d'en venir à négocier avec eux, et à employer, pour les déterminer à se séparer, le crédit des principaux seigneurs de leur parti[29]. Ils se (p. 45) séparèrent enfin, mais pleins de méfiance dans les promesses de la cour et déterminés à résister, à opposer la force à la force si l'on tentoit d'exécuter l'édit de Béarn, que, depuis deux ans, la cour étoit obligée de suspendre. Le duc de Luynes jugea très-bien qu'il étoit impossible de supporter plus long-temps de semblables insolences sans que la majesté royale en fût dégradée, et l'autorité souveraine en péril. Il étoit donc résolu d'humilier les protestants. L'occasion de cette paix paroissoit favorable; il ne la manqua pas: au lieu de retourner à Paris, le roi prit la route de Bordeaux, et se rendant de sa propre personne dans le Béarn, il y fit enregistrer son édit au parlement de Pau, et termina dans l'espace de cinq jours et avec beaucoup de hauteur, tout ce qui avoit rapport à ces contestations scandaleuses.

(1621) Ce fut pour les protestants le signal d'une révolte ouverte: instruits qu'on ne s'arrêteroit point là, et que le dessein étoit pris de les réduire enfin par la force, à peine le roi étoit-il parti, qu'ils prirent les armes et commencèrent les hostilités dans le Béarn même et dans le Vivarais. On les réprima, mais toutefois de manière à les persuader qu'on les craignoit et qu'on n'osoit se porter contre eux aux dernières extrémités. Pendant ce temps, le duc de Luynes, poussant sa fortune aussi loin qu'elle pouvoit aller, (p. 46) se faisoit nommer connétable de France, et avec une rare habileté, déterminoit Lesdiguères, non-seulement à lui céder ses prétentions sur cette dignité suprême de l'armée, mais encore à y accepter le second rang après lui[30]. Ayant ainsi attaché cet illustre guerrier à la cause royale et par des nœuds qu'il lui devenoit impossible de rompre, le nouveau connétable cessa de feindre; et il fut décidé que l'on feroit enfin sentir aux protestants révoltés tout le poids de l'autorité royale.

Il étoit temps en effet d'arrêter leur audace; et il étoit devenu impossible de la supporter plus long-temps. Ces sectaires avoient formé une nouvelle assemblée à La Rochelle; et cette assemblée y continuoit ses délibérations, malgré les défenses du roi plusieurs fois réitérées. Instruits des mesures de rigueur que l'on étoit résolu de prendre contre eux, ils s'étoient déjà préparés à résister, ainsi qu'on l'eût pu faire de puissance à puissance; et dans un réglement qu'ils firent pour régulariser leurs préparatifs de défense, tout le royaume fut partagé en cercles, dont chacun avoit son commandant particulier, lequel devoit correspondre avec le commandant supérieur de toutes les églises, essayant ainsi de (p. 47) constituer au sein de la monarchie une sorte de république fédérative. L'assemblée de La Rochelle poussa même l'insolence jusqu'à se créer un sceau particulier avec lequel elle scelloit ses commissions et ses ordonnances; enfin tout prit au milieu d'eux, non-seulement le caractère de la révolte, mais celui de l'indépendance la plus absolue.

Toutefois ils étoient loin de pouvoir soutenir par des moyens suffisants d'aussi grands desseins et des prétentions aussi hautaines: leurs chefs étoient divisés entre eux; leur parti n'avoit réellement de prépondérance que dans le Poitou, en Guienne, dans le Languedoc, et généralement dans le midi de la France; partout ailleurs les catholiques étoient les plus forts. Aussi, dès que Louis se fut mis en campagne, rien ne résista; partout les protestants furent désarmés, et dans le Poitou même sa marche ne fut arrêtée que par les villes de La Rochelle et de Saint-Jean-d'Angely. Celle-ci fut bientôt forcée de se rendre à discrétion, et M. de Soubise, qui y commandoit, se vit réduit à la nécessité humiliante de venir demander pardon au roi à deux genoux. Il étoit bien autrement difficile de s'emparer d'une place telle que La Rochelle; mais du moins le duc d'Épernon, qui en commandoit le siége, força-t-il les Rochellois à n'oser tenir la campagne et à demeurer (p. 48) renfermés dans leurs murailles. Cependant le roi continuoit sa marche victorieuse; tout plioit devant lui, et il arriva à Agen le 10 août, n'ayant été de nouveau arrêté un moment que par le siége de la petite ville de Clérac. Ce fut à ce siége que l'on commença à faire des exécutions sur les rebelles. La place ayant été forcée de se rendre sans condition, quatre de ses habitants furent pendus, que l'on choisit parmi les plus considérables et les plus mutins.

Ce fut à Agen que l'on décida que Montauban seroit assiégé; et c'étoit devant cette ville que les armes du roi devoient recevoir leur premier échec. Le siége en fut long et meurtrier: il y périt beaucoup de noblesse; le duc de Mayenne y fut tué; et le duc de Luynes ayant vainement tenté de ramener au roi le duc de Rohan, qui étoit alors dans le Midi le chef suprême de son parti[31], il fallut lever ce siége où l'armée royale s'étoit fort affoiblie, où surtout elle fut humiliée; ce qui releva d'autant le courage et l'ardeur des protestants, qui remuèrent aussitôt (p. 49) dans toutes les provinces et attaquèrent sur plusieurs points, où d'abord ils n'avoient songé qu'à se défendre. Le nouveau connétable montra, dans cette opération militaire, le peu d'expérience qu'il avoit de la guerre; et pendant tout le reste de cette campagne, dont les résultats n'eurent rien de décisif, sa faveur commençant à baisser, peut-être une disgrâce entière étoit-elle le dernier prix que son maître lui réservoit, lorsqu'il mourut, le 14 décembre, d'une fièvre maligne qui l'emporta en peu de jours, devant la petite ville de Monheur, dont le siége est devenu mémorable par ce seul événement.

Plusieurs ont présenté ce personnage comme un homme de peu de mérite et fort au-dessous de sa fortune. Nous en jugeons tout autrement: il nous est impossible de ne pas reconnoître en lui, pendant le peu de temps qu'il disposa du pouvoir, des vues, de l'adresse, de la fermeté; et rien ne le prouve davantage que de voir ses plans suivis par Richelieu, qui, dans tout ce qui concerne les protestants, ne fit (p. 50) qu'achever ce que le duc de Luynes avoit commencé[32].

Aucun des ministres qui marchoient à sa suite, n'avoit, ni dans son caractère ni dans ses rapports avec le roi, ce qu'il falloit pour le remplacer[33]: aussi firent-ils de vains efforts pour demeurer les maîtres des affaires. Dirigée par l'évêque de Luçon, qui seul avoit toute sa confiance, la reine-mère ne tarda point à rentrer dans le conseil, où elle se conduisit avec une prudence et une modération qui la remirent entièrement dans les bonnes grâces du roi. La cour étoit alors de retour à Paris, et l'on y délibéroit sur le dernier parti à prendre à l'égard des protestants: la question étoit de savoir si l'on continueroit la guerre, ou s'il étoit plus avantageux de leur accorder la paix. Le prince de Condé fit prévaloir le premier avis, vers lequel le roi étoit naturellement porté; et en effet leur audace, depuis la levée du siége de Montauban, n'avoit plus de frein: à Montpellier ils s'étoient déclarés en révolte ouverte; ils avoient repris l'offensive en Languedoc et en (p. 51) Guyenne, où ils assiégeoient les villes, pilloient les églises, ravageoient les campagnes, et résistoient avec acharnement aux troupes royales partout où elles se présentoient pour les comprimer. M. de Soubise dévastoit le Poitou avec une armée de six mille hommes; et la ville de La Rochelle, centre et boulevard de tout le parti, levoit des soldats en son propre nom, et exerçoit insolemment tous les droits de la souveraineté.

(1622) La guerre étant donc résolue, le roi partit, accompagné de sa mère, qui, ne voulant pas exposer à de nouvelles chances périlleuses le crédit que les circonstances venoient de lui rendre, croyoit prudent de ne point rester éloignée de lui. Le projet de Louis avoit d'abord été de se rendre par Lyon dans le Languedoc: la désobéissance du duc d'Épernon, qui refusa de sortir de ses gouvernements[34] pour porter des secours aux troupes royales dans le Poitou, força ce prince de prendre sa route par cette province. Il y trouva plus de résistance que jusqu'alors (p. 52) les rebelles ne lui en avoient opposé: il lui fallut livrer de nombreux combats; il assista de sa personne à plusieurs siéges très-meurtriers, dans lesquels il commença à donner des preuves de cette intrépidité extraordinaire qui lui étoit naturelle; et que l'on doit encore considérer comme un des traits frappants et singuliers d'un caractère où tant de foiblesses et si étranges se laissoient apercevoir[35]. Tout cédant enfin à son courage et à la supériorité de ses armes, il arriva avec son armée victorieuse devant la ville de Montpellier, que le duc de Montmorenci tenoit depuis long-temps bloquée et dont le siége lui étoit réservé. Ce fut là qu'il apprit l'entrée en France d'un corps considérable d'Allemands sous les ordres du comte de Mansfeld, qui, ne pouvant plus tenir en Allemagne, où il s'étoit fait l'auxiliaire de l'électeur palatin contre l'empereur[36], cherchoit un moyen d'en sortir et de faire subsister ses soldats. C'étoient les ducs de Bouillon et de Rohan qui l'avoient engagé à tenter cette invasion; et à ces traités sacriléges (p. 53) qui appeloient ainsi l'étranger dans le sein du royaume pour les soutenir dans leur rébellion, on pouvoit reconnoître les protestants. Le duc de Lorraine lui ayant ouvert un passage à travers ses états, Mansfeld entra en France par la Champagne; et l'alarme se répandit bientôt jusqu'à Paris, où la reine-mère, qu'une indisposition avoit d'abord retenue à Nantes, étoit retournée avec une partie du conseil, et où elle commandoit en l'absence de son fils. Toutefois cette alarme dura peu: plus habile à piller et à détruire qu'à commander une armée, Mansfeld, qui d'abord avoit pu négocier avec le duc de Nevers envoyé contre lui, et qui n'avoit pas su le faire à propos, vit son armée se mutiner et se désorganiser au premier échec qu'elle éprouva; et à peine entré dans nos provinces, fut forcé d'en sortir honteusement et en fugitif. Pendant ce temps, la guerre continuoit avec acharnement dans le Languedoc; les protestants se défendoient en désespérés dans leurs villes; il falloit les prendre presque toutes d'assaut, et des exécutions sanglantes étoient le prix de cette résistance furieuse et obstinée.

Cependant, de l'un et de l'autre côté, on étoit las de la guerre et inquiet de ses résultats. Les protestants connoissoient l'infériorité de leurs forces, et voyoient que, dans une semblable lutte, ils devoient finir par succomber. Louis n'étoit point (p. 54) sans s'apercevoir que de semblables triomphes alloient à la ruine de son royaume; et dans une guerre ainsi poussée à outrance, craignoit, de la part de ces sectaires, les effets de leur fanatisme et de leur désespoir. Il avoit essayé d'abord de les diviser, et déjà plusieurs de leurs principaux chefs avoient consenti à faire leurs traités particuliers; mais ce fut inutilement que l'on tenta de gagner le duc de Rohan; le plus considérable de tous: il continua de rejeter et avec la même fermeté toutes les offres qui lui furent faites tant pour lui que pour les siens, et voulut un traité général. Il fallut céder; et Lesdiguères, depuis peu connétable et à qui son retour à la foi catholique avoit enfin valu cette dignité suprême, fut le principal négociateur de ce nouveau traité, qui fut signé immédiatement après la reddition de la ville de Montpellier. On y confirma l'édit de Nantes dans toutes ses clauses; il y eut amnistie générale, et les protestants y conservèrent à peu près toutes les anciennes concessions qu'ils avoient successivement obtenues.

(1623, 24) C'est ici que les voies commencent à s'ouvrir pour Richelieu, et qu'on le voit enfin paroître avec quelque éclat sur ce grand théâtre de la cour, qu'il ne devoit plus quitter, où il alloit bientôt occuper le premier rang et fixer tous les regards. Nous avons vu comment, avec une adresse qui ne fut jamais (p. 55) sans dignité, il avoit su se ménager entre les partis qui divisoient la cour, et se concilier les ennemis de la reine sans manquer à ce qu'il lui devoit, et sans perdre un seul instant les justes droits qu'il avoit à sa confiance et à son attachement. Cette faveur dont il jouissoit auprès d'elle s'accroissant de jour en jour, il dut aux sollicitations pressantes de cette princesse d'être compris dans une promotion de cardinaux que fit le pape Grégoire XV; et ce fut à Lyon, où le roi passa à son retour de cette campagne, qu'il reçut de la main de sa majesté les insignes de sa nouvelle dignité. La cour étoit alors troublée par les intrigues, et les tracasseries des ministres, qui cherchoient à se supplanter les uns les autres[37], divisés entre eux par leurs intérêts particuliers, réunis dans un seul intérêt commun, qui étoit de ranimer l'ancienne méfiance du roi contre sa mère, et d'empêcher que, rentrant au conseil, elle n'y ramenât avec elle le nouveau cardinal dont ils avoient déjà reconnu la supériorité, et qu'ils redoutoient tous comme leur rival le plus (p. 56) dangereux. Ce fut un jeu pour celui-ci de renverser des hommes aussi foibles et aussi malhabiles. Dirigée par un guide d'un esprit si pénétrant et qui avoit une si profonde expérience de la cour et du maître dont il s'agissoit de s'emparer, Marie de Médicis reprit en peu de temps auprès de son fils le crédit qu'elle avoit perdu; provoqua la disgrâce des Sillerys, qui étoient les deux antagonistes de son favori; gagna le marquis de La Vieuville, qui avoit toute la confiance du roi, ou plutôt le força, malgré ses répugnances et les craintes que lui inspiroit Richelieu, à combattre avec elle les préventions que le roi avoit contre celui-ci, et dans cette dernière révolution qu'éprouvoit alors le ministère, à permettre qu'enfin l'entrée du conseil lui fût ouverte. Par un dernier trait d'habileté, Richelieu, qui étoit ainsi parvenu à se faire offrir la place qu'il faisoit solliciter, feignit d'abord de refuser ce qu'il désiroit avec tant d'ardeur; et tranquillisant ainsi tant d'esprits ombrageux sur cette soif d'ambition dont il étoit dévoré, et dont il avoit laissé entrevoir des indices que l'œil du roi lui-même n'avoit point laissé échapper, il prit d'abord la dernière place au conseil et parut disposé pour long-temps à s'en contenter; mais les fautes que commettoit La Vieuville ayant bientôt amené sa disgrâce, il arriva que, dans un si court intervalle, (p. 57) aucun des ministres n'étoit déjà plus en mesure de lui disputer la première; et dès ce moment commença cette partie du règne de Louis XIII, que l'on peut à plus juste titre appeler le règne de Richelieu.

Nous ne suivrons point cet homme extraordinaire dans tous les détails de sa vie publique; ils sont immenses: les événements qui s'y accumulent sont au nombre des plus célèbres et des plus éclatants que présentent nos annales; ils ont rempli l'Europe, et l'histoire en est tracée partout. Mais si les faits sont bien connus, il s'en faut que la politique qui les fit naître ait été appréciée ce qu'elle est en effet; que les conséquences en aient été bien saisies: c'est là ce qui demande toute notre attention.

Jetons donc un coup d'œil sur l'état de la société en France, tel que nous le présentent ces premières années du règne de Louis XIII.

Cet état étoit au fond le même que sous les règnes précédents; et la main vigoureuse de Henri IV, qui avoit un moment arrêté les progrès du mal, étant venu à défaillir, tous les symptômes de dissolution sociale avoient reparu. Les trois oppositions que nous avons déjà signalées (les grands, les protestants, le parlement qui représentoit l'opposition populaire) s'étoient à l'instant même relevées pour recommencer leur lutte contre le pouvoir; et ce pouvoir que (p. 58) les Guises, les derniers qui aient compris la monarchie chrétienne, avoient vainement tenté de rattacher à l'autorité spirituelle par tous les liens qui pouvoient le soutenir et le ranimer, s'obstinant à en demeurer séparé, à chercher dans ses propres forces le principe et la raison de son existence, ainsi assailli de toutes parts, se trouvoit en péril plus qu'il n'avoit jamais été, étant remis entre les mains d'une foible femme et d'un roi enfant.

Or, comme c'est le propre de toute corruption d'aller toujours croissant lorsqu'une force contraire n'en arrête pas les progrès, il est remarquable que ce que l'influence des Guises, aidée des circonstances où l'on se trouvoit alors, avoit su conserver de religieux dans la société politique, s'étoit éteint par degré, ne lui laissant presque plus rien que ce qu'elle avoit de matériel.

Et en effet, sous les derniers Valois, au milieu du machiavélisme d'un gouvernement qui avoit fini par se jeter dans l'indifférence religieuse et dans tous les égarements qui en sont la suite, nous avons vu se former, parmi les grands, un parti qui, sous le nom de politique, s'étoit placé entre les catholiques et les protestants, n'admettant rien autre chose que ce matérialisme social dont nous venons de parler, et s'attachant au monarque uniquement parce qu'il étoit le représentant (p. 59) de cet ordre purement matériel. Nous avons vu en même temps un prince insensé préférer ce parti à tous les autres[38], sa politique sophistique croyant y voir un moyen de combattre à la fois l'opposition catholique qui vouloit modérer son pouvoir, et l'opposition protestante qui cherchoit à le détruire.

Mais ce parti machiavélique n'avoit garde de s'arrêter là: des intérêts purement humains l'avoient fait naître; il devoit changer de marche au gré de ces mêmes intérêts. On le vit donc s'élever contre le roi lui-même après avoir été l'auxiliaire du roi, s'allier tour à tour aux protestants et aux catholiques, selon qu'il y trouvoit son avantage; et l'État fut tourmenté d'un mal qu'il n'avoit point encore connu. Aidés de la foi des peuples et de la conscience des grands, que cette contagion n'avoit point encore atteints, ces Guises, qu'on ne peut se lasser d'admirer, eussent fini par triompher de ce funeste parti: le dernier d'eux étant tombé, il prédomina.

Chassé de la société politique, la religion avoit son dernier refuge dans la famille et dans la société civile. En effet l'opposition populaire étoit religieuse, et par plusieurs causes qui plus tard se développeront d'elles-mêmes, devoit l'être long-temps encore; mais par une inconséquence qui (p. 60) partoit de ce même principe de révolte contre le pouvoir spirituel, principe qui avoit corrompu en France presque tous les esprits, les parlementaires, véritables chefs du parti populaire, refusant de reconnoître le caractère monarchique de ce pouvoir et son infaillibilité, cette opposition étoit tout à la fois religieuse et démocratique, c'est-à-dire également prête à se soulever contre les papes et contre les rois; et elle devoit devenir plus dangereuse contre les rois et les papes, à mesure que la foi des peuples s'affoibliroit davantage: or, tout ce qui les environnoit devoit de plus en plus contribuer à l'affoiblir.

Quant aux protestants, leur opposition doit être plutôt appelée une véritable révolte: ou fanatiques ou indifférents (car ils étoient déjà arrivés à ces deux extrêmes de leurs funestes doctrines), ils s'accordoient tous en ce point qu'il n'y avoit point d'autorité qui ne pût être combattue ou contestée, chacun d'eux mettant au-dessus de tout sa propre autorité. C'étoient des républicains, ou plutôt des démagogues qui conjuroient sans cesse au sein d'une monarchie.

Un principe de désordre animant donc ces trois oppositions (et nous avons déjà prouvé que la seule résistance qui soit dans l'ordre de la société, est celle de la loi divine, opposée par celui-là seul qui en est le légitime interprète aux excès et (p. 61) aux écarts du pouvoir temporel[39]; parce que, nous le répétons encore, et il ne faut point se lasser de le redire, cette loi est également obligatoire pour celui qui commande et pour ceux qui obéissent, devenant ainsi le seul joug que puissent légalement subir les rois, et la source des seules vraies libertés qui appartiennent aux peuples), par une conséquence nécessaire de ce désordre, tout tendoit sans cesse dans le corps social à l'anarchie, de même que dans le pouvoir il y avoit tendance continuelle au despotisme, seule ressource qui lui restât contre une corruption dont lui-même étoit le principal auteur. Pour faire rentrer les peuples dans la règle, il auroit fallu que les rois s'y soumissent eux-mêmes: ne le voulant pas, et n'ayant pas en eux-mêmes ce qu'il falloit pour régler leurs sujets, ils ne pouvoient plus que les contenir. Né au sein du protestantisme, dont il avoit sucé avec le lait les doctrines et les préjugés, peut-être Henri IV ne possédoit-il pas tout ce qu'il falloit de lumières pour bien comprendre la grandeur d'un tel mal, et sa politique extérieure, que nous avons déjà expliquée, sembleroit le prouver[40]; peut-être l'avoit-il compris jusqu'à un certain point, sans avoir su reconnoître quel en étoit le véritable remède, (p. 62) ou, s'il connoissoit ce remède, ne jugeant pas qu'il fût désormais possible de l'appliquer. Quoi qu'il en soit, son courage, son activité, sa prudence, n'eurent d'autre résultat que de lui procurer l'ascendant nécessaire pour contenir ces résistances, ou rivales ou ennemies de son pouvoir; et leur ayant imposé des limites que, tant qu'il vécut, elles n'osèrent point franchir, il rendit à son successeur la société telle qu'il l'avoit reçue des rois malheureux ou malhabiles qui l'avoient précédé.

Sous l'administration foible et vacillante d'une minorité succédant à un règne si plein d'éclat et de vigueur, ces oppositions ne tardèrent point à reparoître avec le même caractère, et ce que le temps y avoit ajouté de nouvelles corruptions. De la part des grands, il n'y a plus pour résister au monarque ni ces motifs légitimes, ni même ces prétextes plausibles de conscience et de croyances religieuses qui, sous les derniers règnes, les justifioient ou sembloient du moins les justifier: ces grands veulent leur part du pouvoir; ils convoitent les trésors de l'état; ils sont à la fois cupides et ambitieux. Aveugle comme tout ce qui est passionné, cette opposition aristocratique essaie de soulever en sa faveur l'opposition populaire, soit qu'elle provoque une assemblée d'états-généraux, soit qu'elle réveille dans le parlement cet ancien esprit de mutinerie (p. 63) et ces prétentions insolentes qui, dès que l'occasion lui en étoit offerte, ne manquoient pas aussitôt de se reproduire. On la voit s'allier à l'opposition protestante avec plus de scandale qu'elle ne l'avoit fait encore; et, se fortifiant de ces divisions, celle-ci marche vers son but avec toute son ancienne audace, des plans mieux combinés, plus de chances de succès, et ne traite avec tous les partis que pour assurer l'indépendance du sien. Enfin la cour elle-même, ainsi assaillie de toutes parts, ayant fini par se partager entre un jeune roi que ses favoris excitoient à se saisir d'un pouvoir qui lui appartenoit, et sa propre mère qui vouloit le retenir, le désordre s'accroissoit encore de ces scandaleuses dissensions.

Et qu'on ne dise point que les mêmes désordres reparoissent à toutes les époques où le gouvernement se montre foible, et qu'en France les minorités furent toujours des temps de troubles et de discordes intestines: ce seroit n'y rien comprendre que de s'arrêter à ces superficies. Dans ces temps plus anciens, et, en apparence, plus grossiers, les désordres que les passions politiques excitoient dans la société n'avoient ni le même principe ni les mêmes conséquences: la corruption étoit dans les cœurs plus que dans les esprits; et lorsque ces passions s'étoient calmées, des croyances communes rétablissoient l'ordre comme par une sorte d'enchantement, ramenant (p. 64) tout et naturellement à l'unité[41]. On voyoit le régulateur suprême de la grande société catholique, le père commun des fidèles (et les témoignages s'en trouvent à presque toutes les pages de l'histoire), s'interposant sans cesse entre des rois rivaux, entre des sujets rebelles et des maîtres irrités. Sa voix puissante et vénérable finissoit toujours par se faire entendre; et, grâce à son intervention salutaire, cette loi divine et universelle qui est la vie des sociétés, reprenoit toute sa puissance. Maintenant cette grande autorité étoit presque entièrement méconnue: (p. 65) les croyances communes, seul lien des intelligences, étoient impunément attaquées, minées de toutes parts par le principe de l'hérésie protestante, dissolvant le plus actif qui, depuis le commencement du monde, eût menacé l'existence des nations; le pouvoir temporel s'étant privé de son seul point d'appui, devenoit violent ne pouvant plus être fort, et se conservoit ainsi pour quelque temps par ce qui devoit achever de le perdre; de même, et par une conséquence nécessaire, l'obéissance dans les sujets se changeoit en servitude, ce qui les tenoit toujours préparés pour la révolte; et dès que cet ordre factice et matériel étoit troublé, ce n'étoit plus d'une crise passagère, mais d'un bouleversement total que l'État étoit menacé, et l'existence même de la société étoit mise sans cesse en question.

Le mal étoit-il donc dès lors sans ressource; et ce germe de mort que non-seulement la France, mais toute l'Europe chrétienne portoit dans son sein, étoit-il déjà si actif et si puissant, qu'il fût devenu impossible de l'étouffer? C'est là une question qu'il n'est donné peut-être à personne de résoudre; mais, ce qui est hors de doute, c'est qu'il appartenoit à la France, plus qu'à toute autre puissance de la chrétienté, de tenter cette grande et sainte entreprise, de donner au monde chrétien l'exemple salutaire de rentrer dans les anciennes voies; et tout porte (p. 66) à croire que d'autres nations l'y auroient suivie. Voilà que les circonstances portent à la tête des affaires, à travers mille obstacles qu'il a su vaincre avec la plus rare habileté, un homme d'une grande capacité et d'un grand caractère: il a saisi d'une main ferme le timon de l'État; et pour la première fois depuis le commencement du nouveau règne, les factions qui l'agitent commencent à sentir le poids d'une volonté. Cet homme est un prince de l'église: on doit croire qu'il est nourri de ses maximes, qu'il en comprend la politique, que c'est sous son ministère que s'arrêteront les progrès du mal, que s'opèrera peut-être une révolution entière dans le système funeste qui, depuis deux siècles, détruit la société. Rien de tout cela n'arrivera: cet esprit si pénétrant demeurera sans intelligence pour toutes ces choses; cette volonté si inflexible ne déploiera son énergie que pour fortifier et accroître un si grand mal; cette activité si prodigieuse, que pour le répandre partout et le rendre à jamais irrémédiable: Richelieu sera à lui seul plus funeste à la société que tous ceux qui ont gouverné avant lui.

Dès les commencements de son administration, il laissa entrevoir quelle seroit sa politique relativement aux affaires générales de l'Europe: mais il falloit se rendre le maître dans l'intérieur avant de songer à exercer au dehors une véritable (p. 67) influence; et, destinés à nous trouver presque toujours en contradiction avec les historiens qui nous ont précédé, nous le louerons de ce qu'il fit pour y parvenir, lorsque, sous ce rapport, la plupart d'entre eux l'ont dénigré[42]. Le désordre étoit alors à son comble, et nous ne pouvons l'exprimer plus vivement qu'en empruntant ses propres paroles. «Lorsque votre majesté, dit-il au roi dans son testament politique[43], se résolut de me donner en même temps et l'entrée de ses conseils et grande part à sa confiance, je puis dire avec vérité que les (p. 68) huguenots partageoient l'État avec elle; que les grands se conduisoient comme s'ils n'eussent pas été ses sujets, et les plus puissants gouverneurs de province, comme s'ils eussent été souverains en leurs charges... Je puis dire que chacun mesuroit son mérite par son audace; qu'au lieu d'estimer les bienfaits qu'ils recevoient de votre majesté par leur propre prix, ils n'en faisoient cas qu'autant qu'ils étoient proportionnés au déréglement de leur fantaisie; et que les plus entreprenants étoient estimés les plus sages, et se trouvoient souvent les plus heureux.» Il s'étoit proposé de remédier efficacement à de si grands abus; et il avoit promis au roi d'employer toute son industrie et toute l'autorité qui lui étoit confiée «pour ruiner le parti huguenot, rabaisser l'orgueil des grands, réduire ses sujets dans les bornes de leur devoir, et relever son nom dans les nations étrangères au point où il devoit être[44]

Il marcha donc constamment vers ce double but avec un courage et une persévérance que rien ne put ébranler, au milieu de périls et d'obstacles qu'une âme aussi forte et une volonté aussi inflexible pouvoient seules surmonter. Tant qu'il le jugea nécessaire, il dissimula avec les huguenots, dont les révoltes et les insolences (p. 69) alloient toujours croissant: pour pouvoir en finir avec ces sectaires, il lui falloit terminer ou du moins suspendre les guerres extérieures dont ils savoient si bien profiter, remettre l'ordre dans les finances, relever la marine françoise, qui, dans une si grande entreprise, lui devoit être un si puissant auxiliaire. Il y parvint; et tout étant ainsi préparé, ses projets éclatèrent au milieu d'une conspiration de la cour soulevée presque tout entière contre lui, conspiration qui menaçoit sa vie et le roi lui-même des derniers attentats[45]. Les chefs du complot, et parmi eux des princes du sang, sont arrêtés[46]; ceux des conjurés qui avoient des gouvernements de provinces en sont à l'instant même (p. 70) dépouillés; le duc d'Anjou, dont ils avoient fait le prétexte et l'instrument de leurs machinations, est forcé de se soumettre[47], et, dans la frayeur dont il est saisi, déclare lui-même ses complices; un de ces grands, le prince de Chalais, monte sur l'échafaud, et ses pareils commencent à reconnoître que leurs rébellions ne sont pas privilégiées, que leurs personnes ne sont pas inviolables. Ce coup, frappé à propos, en impose: le siége de La Rochelle, qui n'eût jamais été entrepris si la terreur ne se fût pas mise parmi les ennemis du cardinal, est commencé, poursuivi, achevé sous la direction même du ministre, malgré toutes les difficultés que présentoit une position jusque là jugée inexpugnable, tous les dangers que faisoit renaître sans cesse une résistance désespérée, et tous les obstacles qu'osoit y apporter encore cette faction des grands qui ne vouloit pas que la ville fût prise, parce que son ambition avoit besoin de l'existence des protestants. Ce boulevard du protestantisme tombe enfin: alors tout prend (p. 71) dans cette guerre, jusqu'alors si périlleuse, une marche prompte et décisive. Une année se passe à peine que le parti huguenot est forcé partout de se remettre à la discrétion du vainqueur, humilié par ses continuelles défaites, dompté par le sac de ses villes, par le supplice de ses chefs, réduit à vivre désormais tranquille et soumis au milieu de ses forteresses démolies et ouvertes de toutes parts[48]. L'entrée triomphante du cardinal dans Montauban fut la dernière scène de ce grand événement.

Tout n'étoit pas fini pour l'heureux ministre: la cabale de la cour, un moment déconcertée par des succès si éclatants, n'en devint que plus furieuse et plus ardente contre lui, lorsqu'après l'événement de la guerre de Mantoue[49], non moins glorieux pour les armes du roi, elle le vit si avant dans la faveur de son (p. 72) maître, que tout pouvoir lui étoit donné, et qu'il falloit que tout pliât sous ses volontés. La reine-mère, qui l'avoit protégé tant qu'elle avoit cru trouver en lui un instrument de cette ambition puérile dont elle étoit possédée de se mêler sans cesse des intrigues du cabinet et des affaires de l'état, se déclare dès ce moment son ennemie la plus acharnée. Gaston, que sa qualité d'héritier du trône rendoit alors plus considérable qu'il ne le fut depuis, unit ses ressentiments à ceux de sa mère: tout se rallie autour de ces deux personnages éminents; le roi seul défend son ministre; et cependant, poursuivi par les larmes et par les emportements de la reine, il chancèle un moment, et l'on espère qu'il va l'abandonner; Richelieu lui-même se croit perdu, et fait les préparatifs de sa retraite. Tout change de face en un seul jour, que l'histoire a rendu célèbre sous le nom de journée des dupes. Le cardinal a avec le roi une entrevue qu'il croit la dernière: il en sort plus puissant et plus redoutable que jamais; et, vainqueur de ses ennemis, il sait profiter de la victoire. L'obstination et la conduite imprudente de Marie de Médicis lui servent à aigrir contre elle l'esprit de (p. 73) son fils, qui finit par s'en éloigner sans retour, lorsqu'il la voit attirer la jeune reine dans son parti et mêler l'Espagne à toutes ces querelles. Cependant la haine froide et profondément calculée du ministre demandoit, au milieu de cette cour, presque entière conjurée contre lui, une victime dont la chute y répandît l'effroi et la consternation: le maréchal de Marillac fut celle qu'il choisit. Celui-ci étoit coupable sans doute, mais non pas assez pour porter sa tête sur un échafaud, si la vengeance du cardinal ne l'eût poursuivi. Avant même qu'on l'eût arrêté, le garde-des-sceaux son frère avoit déjà été disgracié et exilé. Le procès du maréchal, qui fut long, n'étoit pas encore terminé[50], que Gaston, dont Richelieu s'étoit ressaisi un moment par le moyen de ses favoris, se déclare de nouveau contre lui au gré de ces mêmes favoris: les ennemis (p. 74) du ministre croient enfin avoir trouvé une dernière occasion de le perdre; et pour rendre cette occasion décisive, leurs conseils, et particulièrement ceux de la reine-mère, poussent le foible prince à faire un éclat, à quitter la cour et à se mettre ouvertement à la tête du parti qui demandoit la disgrâce et l'exil de Richelieu. La cabale s'agite alors avec plus de violence que jamais, et conçoit de cette retraite les plus grandes espérances; il en fut autrement: ce que Marie de Médicis avoit considéré comme un moyen de reprendre son ancien ascendant, fut précisément ce qui acheva de la perdre. D'accord avec son ministre, qui désormais le menoit à son gré, le roi exile sa mère à Compiègne, où, de même qu'à Blois, elle est gardée à vue et traitée en prisonnière. Tous ses confidents sont exilés ou arrêtés. Gaston continuant de cabaler à Orléans, où il s'étoit renfermé, son frère marche contre lui à la tête d'une armée, le suit dans sa fuite jusqu'en Bourgogne, et le force à sortir de France et à se réfugier en Lorraine. Le maréchal de Bassompierre, qui avoit trempé dans ce dernier complot, est enfermé à la Bastille, où il seroit resté jusqu'à la fin de ses jours, si Richelieu ne fût mort avant lui; le duc de Guise, autre partisan de Gaston, se hâte de se retirer dans son gouvernement, et n'évite qu'en s'exilant lui-même volontairement le ressentiment (p. 75) du cardinal; enfin Marie de Médicis s'échappe de sa prison, ou, pour mieux dire, l'habile ministre s'en débarrasse en la laissant échapper. Elle se retire aux Pays-Bas, et quitte ainsi follement la France, où il étoit bien résolu de ne la jamais laisser rentrer. Dès ce moment la cour, déserte de tous ses ennemis, se peuple de ses flatteurs et de ses créatures; Richelieu est maître absolu, maître sans rivaux et sans contradicteurs: c'est alors qu'il achève de se faire connoître, que son regard embrasse l'Europe, et que sa funeste politique se développe à tous les yeux.

Abaisser la maison d'Autriche, c'est-à-dire détruire autant qu'il étoit en lui la seule puissance qui, de concert avec la France, pût soutenir la société chrétienne, la défendre contre l'ennemi redoutable dont elle étoit pressée de toutes parts, et qui pénétroit, pour ainsi parler, jusque dans ses entrailles, tel étoit le projet qu'avoit depuis long-temps conçu un prince de l'église catholique, apostolique et romaine; et ce projet, il le poursuivit, comme tout ce qu'il entreprenoit, avec une constance, une activité, une vigueur, que l'on pourroit trouver admirables s'il s'étoit proposé un autre but, mettant l'Europe en feu et la France elle-même en péril pour y réussir, et y employant des moyens qui passent en perversité tous ceux que la corruption des règnes précédents avoit pu imaginer.

(p. 76) Certes, la politique de la maison d'Autriche, au milieu de ces graves circonstances, est loin de mériter des éloges: c'étoit celle de son temps; et, pour nous servir d'une expression devenue fameuse de nos jours, elle marchoit avec son siècle, et s'enfonçoit autant qu'il étoit en elle dans les intérêts purement matériels de la société. Nous avons fait voir quelle avoit été la folle ambition de Philippe II, sa conduite cauteleuse envers la France, et, dans nos guerres de religion, l'hypocrisie de son zèle religieux. Sous ses successeurs, ces dispositions hostiles et cette marche insidieuse n'avoient point changé: le cabinet d'Espagne surtout n'avoit point cessé, autant qu'il étoit en lui, de fomenter nos discordes intestines, dans l'espoir insensé d'en faire son profit. Mais, quoi qu'il en pût être de ses fausses maximes et des artifices de sa politique, il n'en est pas moins vrai de dire que, par la position où la Providence l'avoit placée et malgré les fautes qu'elle n'avoit cessé de commettre, la maison d'Autriche se trouvoit en Europe à la tête du parti catholique et l'ennemie naturelle de tous ses ennemis. En Allemagne elle étoit établie comme un boulevard de la chrétienté contre les protestants et les sectateurs de Mahomet; et, tandis qu'elle y contenoit l'hérésie protestante par la terreur de ses armes; que, s'étendant par-delà les confins de l'Italie, elle l'empêchoit de pénétrer dans le (p. 77) centre même de la société religieuse, ses tribunaux ecclésiastiques lui fermoient l'entrée de la péninsule, et l'étouffoient à l'instant même dans son germe, dès qu'elle osoit s'y montrer. Sans cesse attentifs à ce qui se passoit au milieu du monde chrétien, les papes, dont l'œil pénétrant avoit saisi toute l'étendue du mal, mettoient dans cette royale famille leurs plus chères espérances; et, portant d'un autre côté leurs regards sur ces rois de France, qu'ils appeloient toujours les fils aînés de l'Église, ils voyoient et avoient raison de voir, dans l'union de ces deux puissances, le salut de la chrétienté. C'étoit vers cette union salutaire que se portoient tous leurs désirs; c'étoit pour la former qu'ils mettoient en jeu tous les ressorts de leur politique, qu'ils employoient ce reste d'influence que le respect humain leur avoit encore conservé dans les affaires générales de l'Europe. Ils crurent un moment avoir atteint ce but par le mariage de Louis XIII avec une infante; et, si la France eût eu à la tête de ses affaires un autre homme que Richelieu, peut-être y seroient-ils parvenus[51].

(p. 78) Mais depuis que ce royaume étoit gouverné par les maximes qui tendoient à séparer sans cesse la politique de la religion, il ne s'étoit point encore rencontré un esprit plus imbu de ces doctrines dangereuses, plus habile à les réduire en système, plus ardent à les mettre en pratique, que ce trop fameux ministre. Déjà, et dès le commencement de son ministère, il avoit fait voir, dans l'affaire de la Valteline, quels étoient ses principes politiques et dans quelles voies il étoit résolu de marcher[52]; dès lors on l'avoit vu opposer aux dangers qui menaçoient la religion catholique la raison d'état, et donner sujet de faire au roi très-chrétien ce reproche que, tandis que ses armes étoient employées d'un côté à détruire l'hérésie dans son royaume, (p. 79) de l'autre, elles l'aidoient à se relever dans les pays étrangers.

La maison d'Autriche, disent les apologistes de Richelieu, tendoit à la monarchie universelle; il falloit arrêter une ambition qui n'avoit plus de bornes. Cette accusation vague, si souvent répétée et si légèrement crue parce qu'elle n'a été que foiblement contredite, tombe d'elle-même dès que l'on considère avec un peu d'attention et la situation de l'Europe et celle de cette famille souveraine. Placée en Allemagne à la tête d'une confédération de petits souverains, sous la condition expresse de protéger leurs droits et de garder leurs constitutions, nul d'entre eux n'eût été disposé à l'aider dans ses projets dont le résultat eût été de les asservir eux-mêmes; et Ferdinand II venoit de l'éprouver, lorsque, (p. 80) après avoir abattu deux ligues protestantes qui s'étoient formées contre lui, il s'étoit vu arrêter dans ses projets de domination absolue par les électeurs catholiques eux-mêmes, qui vouloient que l'empereur fût le protecteur et non le maître de l'empire[53]. Impuissante de ce côté pour exécuter des projets aussi gigantesques, que pouvoit-elle en Espagne, en Italie et dans les Pays-Bas? On l'a vu sous Charles-Quint, lequel cependant réunissoit sur sa tête toutes ces couronnes depuis divisées, lorsque, après la bataille de Pavie, la France sembloit être réduite aux (p. 81) dernières extrémités; on l'a vu, sous Philippe II, lorsqu'elle étoit déchirée par les partis, et d'un bout à l'autre livrée à toutes les horreurs de la guerre civile. Ni par leurs intrigues, ni par la force de leurs armes, ces princes si habiles et si puissants n'avoient pu venir à bout de se maintenir dans une seule de ses provinces. Étoit-ce, lorsque le dernier coup venoit d'être porté dans ce royaume au protestantisme, lorsque l'autorité royale y avoit repris toute sa force au milieu des partis abattus, que l'on pouvoit sérieusement en craindre la conquête par le roi d'Espagne? Non; cette crainte chimérique eût été indigne de Richelieu: c'étoit (p. 82) un sujet ambitieux qui vouloit se rendre nécessaire à son maître en concevant des projets que lui seul sembloit capable d'exécuter; et c'étoit parce qu'il n'avoit point d'autre conscience politique que celle des intérêts matériels de la France, qu'il avoit conçu de semblables projets.

Ainsi donc, cherchant de toutes parts des ennemis à la maison d'Autriche et n'en trouvant point de plus ardents contre elle que les princes protestants d'Allemagne; les voyant, dans ce moment même, plus irrités que jamais contre l'empereur Ferdinand, qui usoit, plus violemment peut-être que ne l'eût voulu une sage politique, des avantages que lui donnoit cette suite continuelle de victoires[54] qu'il devoit au génie de Walstein, et dont l'éclat étoit tel que le souverain lui-même qui en recueilloit le fruit, étoit importuné de la gloire de son sujet; s'apercevant que le mécontentement avoit gagné jusqu'aux princes catholiques, que les entreprises et les manières trop hautaines du chef de l'empire commençoient à alarmer pour leurs propres priviléges, il jeta les yeux sur le roi de Suède qu'on lui avoit représenté comme un homme supérieur, comme un chef propre à rendre formidable la ligue nouvelle qu'il vouloit former contre l'empereur. Bien qu'il ait cru devoir s'en défendre, lorsque la clameur publique (p. 83) l'accusa d'avoir excité un prince protestant à entrer à main armée dans un pays catholique, il est certain que ce fut Richelieu lui-même qui l'y poussa, après avoir ménagé un accommodement entre lui et Sigismond, roi de Pologne, qui lui disputoit la couronne de Suède, et que ce prince entreprenant étoit venu chercher et combattre jusque dans ses propres états. Par suite d'un traité signé avec la France, Gustave aborda sur les côtes de la Poméranie le 24 juin 1630; et alors commença cette partie de la guerre de trente ans qui est désignée sous le nom de Période suédoise.

Qui n'en connoît les succès, les revers, les désastres effroyables? Le héros de la Suède entra comme un torrent en Allemagne: la ligue protestante à la tête de laquelle s'étoit mis l'électeur de Saxe, après avoir un moment balancé à se joindre à lui, et comme si elle eût craint de se donner un nouveau maître, finit par se rallier sous ses drapeaux; et la ligue catholique étant demeurée indécise, rien ne s'opposa d'abord à la marche du vainqueur. Il prend sa revanche du sac de Magdebourg[55] à la bataille de Leipzic, où il remporte une victoire complète sur le féroce Tilly. De (p. 84) là, tandis que les Saxons pénétroient en Bohème et en Silésie, il parcourt rapidement les provinces de Franconie, du Haut-Rhin, de Souabe et de Bavière, toutes les villes lui ouvrant leurs portes, et tous les princes protestants s'empressant de faire alliance avec lui. Il passe ensuite le Rhin à Oppenheim, force le 15 avril 1632 le passage du Lech[56]; et le 17 mai suivant il entre triomphant dans Munich. C'est alors que Ferdinand, naguère au faîte de la puissance, est réduit à la dure extrémité de s'humilier à son tour devant le sujet orgueilleux dont il avoit abaissé l'orgueil; et Walstein lui fait acheter aux conditions les plus dures la grâce qu'il veut bien lui faire de reprendre le commandement de ses armées. Sa première opération est de chasser les Saxons de la Bohème; puis il transporte le théâtre de la guerre en Saxe, pour forcer le roi de Suède à quitter la Bavière. Bientôt les deux armées ennemies sont en présence à Lutzen: la bataille s'engage; Gustave est tué au premier choc; mais les Suédois n'en sont pas moins vainqueurs; et Walstein, forcé de se retirer en Bohème, se contente d'en défendre l'entrée à l'armée victorieuse. (p. 85) C'est alors que la situation précaire où se trouvoit son souverain lui fait concevoir des projets ambitieux que Richelieu favorise, et dont il auroit profité sans la catastrophe tragique qui termina la vie de cet illustre ambitieux. Instruit qu'il le trahissoit, et impuissant à faire punir juridiquement un sujet devenu en quelque sorte le rival de son maître, Ferdinand le fit assassiner à Egra le 25 février 1634. Le roi de Hongrie paroît alors à la tête des armées impériales, et signale ses premières armes par la victoire de Nordlingue, où il écrase l'armée des confédérés. L'assemblée générale des états protestants, qui s'alloit réunir à Francfort-sur-le-Mein pour renouveler l'alliance avec la Suède, se dissipe d'elle-même à la première nouvelle de cette défaite; l'électeur de Saxe, l'ennemi le plus acharné de Ferdinand, est le premier à faire sa paix avec lui: et le traité de Prague, dans lequel le chef de l'empire reprit une partie de son ancien ascendant, ayant été accepté par la plupart des princes protestants, le parti Suédois parut abattu et ruiné sans retour[57].

(p. 86) Tant que ce parti avoit été triomphant, Richelieu, par un reste de pudeur, avoit tenu secrète l'alliance contractée entre la France et le chef de la ligue protestante; et, se renfermant dans une neutralité apparente, il offroit aux princes catholiques de l'Allemagne qui imploroient son secours contre un si terrible vainqueur, le partage de cette neutralité que Gustave rendoit impossible par les conditions intolérables auxquelles il vouloit la leur faire acheter. Dès que l'artificieux ministre vit la cause des Suédois sur le point d'être perdue, il leva le masque et se déclara ouvertement pour eux. Un nouveau traité est signé à Compiégne, le 28 avril 1635, entre Louis XIII et la reine Christine. La France traite en même temps avec les États-Unis, rompant ainsi la trève que ceux-ci étoient prêts à conclure avec l'Espagne; et chaque prince de l'union protestante est appelé à faire avec Richelieu son traité particulier. Maître de la Lorraine, dont il s'étoit emparé, n'ayant d'autre droit pour le faire que celui du plus fort,[58] celui-ci (p. 87) porte la guerre tout à la fois dans les Pays-Bas; dans les états héréditaires de l'Autriche, où il envoie une armée auxiliaire des armées protestantes; en Italie où il traite contre l'empereur avec les ducs de Savoie, de Parme et de Mantoue[59]. L'Europe entière est embrasée; et des résultats décisifs auroient pu seuls, même selon les règles de la politique humaine, justifier le ministre qui avoit allumé ce feu qu'il ne lui étoit pas donné de pouvoir éteindre. Ils furent loin de l'être: partout les succès sont contestés, partout les revers suivent les victoires. Les armées françoises entrent à diverses reprises dans le pays ennemi, et sont obligées d'en sortir; les ennemis de leur côté pénètrent en France sur plusieurs points, et les alarmes qu'ils causent se font ressentir jusqu'à Paris[60]. La (p. 88) Bourgogne, la Picardie, la Guienne, le Languedoc, sont tour à tour envahis et dévastés par les Impériaux ou par les Espagnols; les armées françoises envahissent et dévastent à leur tour les Pays-Bas, le Milanois, la Lorraine, la Franche-Comté, la Catalogne, la Cerdagne et le Roussillon. Le Portugal secoue le joug de l'Espagne et s'allie avec la France pour consolider l'indépendance qu'il venoit d'acquérir[61]. Pendant toute la vie de Richelieu, et six années encore après sa mort, l'Europe fut comme un vaste champ de bataille où parurent tour à tour les plus grands hommes de guerre qui eussent encore illustré les temps modernes[62], où l'on ne voit que villes prises et reprises, que batailles tour à tour gagnées (p. 89) et perdues, sans qu'il y ait un parti qui puisse décidément s'attribuer la victoire; mais les peuples souffrent et achèvent de se corrompre[63].

Les progrès de cette corruption furent d'autant plus rapides, que ce fut dans cette guerre fatale que parurent entièrement à découvert ces ressorts de la politique des princes chrétiens, uniquement fondée sur ce principe, qu'elle devoit être entièrement séparée de la religion, tandis que le fanatisme, qui est le caractère de toutes les sectes naissantes, produisoit parmi les princes protestants une sorte d'unité. Ainsi donc, ceux-là tendoient sans cesse à se diviser entre eux, parce qu'ils étoient uniquement occupés de leurs intérêts temporels; et ceux-ci, bien que leurs doctrines dussent incessamment offrir au monde ce matérialisme social dans ce qu'il a de plus désolant et de plus hideux, trouvoient alors, dans l'esprit de secte et dans une (p. 90) commune révolte contre les croyances catholiques, des rapports nouveaux et jusqu'alors inconnus qui les lioient entre eux, et de tous les coins de l'Europe attachoient à leurs intérêts politiques tous ceux qui partageoient leurs doctrines. Avant la réformation, les puissances du Nord étoient en quelque sorte étrangères à l'Europe; dès qu'elles l'eurent embrassée, elles entrèrent dans l'alliance protestante et, par une suite nécessaire, dans le système général de la politique européenne. «Des états qui auparavant se connoissoient à peine, dit un auteur protestant lui-même[64], trouvèrent, au moyen de la réformation, un centre commun d'activité et de politique qui forma entre eux des relations intimes. La réformation changea les rapports des citoyens entre eux et des sujets avec leurs princes; elle changea les rapports politiques entre les états. Ainsi un destin bizarre voulut que la discorde qui déchira l'église produisît un lien qui unît plus fortement les états entre eux[65].» Enfoncés dans ce matérialisme insensé, au moyen duquel ils achevoient de se perdre et de tout perdre, ces mêmes princes catholiques se croyoient fort habiles en se servant, au profit de leur ambition, de ce fanatisme (p. 91) des princes protestants, ne s'apercevant pas qu'il n'avoit produit entre eux cette sorte d'union politique que par ce qu'il y avoit en lui de religieux, et que c'étoit là un effet, singulier sans doute, mais naturel, inévitable même, de ce qui restoit encore de spirituel dans le protestantisme.

Ainsi donc, chose étrange, ce qui appartenoit à l'unité se divisoit; et il y avoit accord parmi ceux qui appartenoient au principe de division. Déjà on en avoit eu de tristes et frappants exemples dans les premières guerres que l'hérésie avoit fait naître en France: on avoit vu des armées de sectaires y accourir de tous les points de l'Europe au secours de leurs frères, chaque fois que ceux-ci en avoient eu besoin; tandis que le parti catholique n'y obtenoit de Philippe II que des secours intéressés, astucieusement combinés, quelquefois aussi dangereux qu'auroient pu l'être de véritables hostilités. La France en avoit souffert sans doute; mais, nous avons vu aussi que cette politique perverse n'avoit point réussi à son auteur.

L'histoire ne la lui a point pardonnée; cependant qu'il y avoit loin encore de ces manœuvres insidieuses à ce vaste plan conçu par une puissance catholique, qui, dans cette révolution dont l'effet étoit de séparer en deux parts toute la chrétienté, réunit d'abord tous ses efforts pour comprimer (p. 92) chez elle l'hérésie qui y portoit le trouble et la révolte; puis, devenue plus forte par le succès d'une telle entreprise, ne se sert de cette force nouvelle que pour aller partout ailleurs offrir son appui aux hérétiques, fortifier leurs ligues, entrer dans leurs complots, légitimer leurs principes de rébellion et d'indépendance[66], les aider à les propager dans toute la chrétienté, indifférente aux conséquences terribles d'un système aussi pervers, et n'y considérant que quelques avantages particuliers dont le succès étoit incertain, dont la réalité même pouvoit être contestée! Voilà ce que fit la France, ou plutôt ce que fit Richelieu après s'en être rendu le maître absolu; tel est le crime de cet homme, crime le plus grand peut-être qui ait jamais été commis contre la société.

L'abaissement de la maison d'Autriche étoit devenu pour lui comme une idée fixe à laquelle étoient enchaînées toutes les facultés de son esprit (p. 93) et toutes les forces de sa volonté. Rien ne put jamais l'en faire départir, ni les chances douteuses d'une guerre où les revers et les succès furent si long-temps balancés; ni les malheurs des provinces qu'écrasoient les impôts après qu'elles avoient été dévastées par les armées[67]; ni l'indignation des gens de bien qui détestoient cette guerre impie, la considérant dès-lors comme le fléau et le scandale de la chrétienté[68]; ni les exhortations paternelles du chef de l'Église, qu'il ne se faisoit aucun scrupule de tromper et de combattre comme politique, parce que, selon lui, la politique n'avoit rien à démêler avec la religion[69]; ni son maître lui-même, (p. 94) dont la conscience se réveilloit quelquefois pour s'élever contre les iniquités d'un tel ministre[70], et à qui il avoit su persuader qu'après l'avoir jeté dans de si grands périls et de si grands embarras, lui seul étoit capable de l'en tirer[71]. Pour arriver à ce but, il déployoit, (p. 95) ainsi que nous l'avons déjà dit, une activité et des ressources qui tenoient du prodige: il avoit des agents et des espions dans toutes les cours de l'Europe; il négocioit sans cesse avec amis et ennemis[72]; il enseignoit la trahison aux (p. 96) grands[73], il poussoit les petits à la révolte[74]; et ses manœuvres pour soutenir le parti puritain en Angleterre et pour exciter les mécontents d'Écosse, doivent le faire considérer comme un des auteurs de la révolution qui fit monter Charles Ier sur l'échafaud[75]. Toutes ces entreprises inouïes qui étonnoient et troubloient l'Europe, il les exécutoit au milieu des conspirations sans cesse renaissantes qui se tramoient contre lui[76]; et lorsqu'on le croyoit perdu, (p. 97) c'étoit par le supplice, l'exil ou l'emprisonnement des conspirateurs qu'il apprenoit à ses ennemis (p. 98) à redouter un pouvoir que sembloient affermir les dangers et les travaux. Tout finit donc par trembler devant lui; et le parlement, qui fut à ses pieds jusqu'au dernier moment, en murmurant sans doute, mais osant à peine faire entendre ses murmures[77]; et le clergé qui, en vertu des libertés gallicanes, continuoit de résister (p. 99) au pape chaque fois que l'occasion s'en présentoit, et qui, en vertu des servitudes auxquelles il s'étoit volontairement réduit à l'égard du pouvoir temporel, ne savoit rien opposer aux violences de ce ministre, à ses hauteurs, et accordoit tous les subsides qu'il jugeoit à propos de lui demander[78]; et la cour, qui avoit fini par l'honorer un peu (p. 100) plus que le monarque lui-même; et les gens de guerre pour qui il étoit la source de toutes faveurs et de tout avancement[79]; et la reine Anne d'Autriche elle-même, qu'il traita en criminelle d'état, et força de s'accuser et de demander grâce devant le roi son époux, pour avoir osé exprimer dans quelques lettres le désir que la France fût débarrassée de son ministre, et que la bonne intelligence fût enfin rétablie entre son père et son mari[80]. Enfin tel étoit l'empire qu'il avoit pris sur Louis XIII, qu'il le força, peu de semaines avant sa mort, à lui (p. 101) sacrifier des serviteurs qu'il aimoit[81]; et que ce foible prince recula devant la menace que lui fit de se retirer dans son gouvernement du Hâvre, un homme qui étoit près de sortir de ce monde pour aller dans l'autre rendre compte devant Dieu.

Tant qu'il vécut, les hérétiques, qu'il avoit comprimés plutôt qu'abattus en France, n'osèrent remuer; et c'en fut même fini à jamais de l'espèce de puissance politique qu'ils s'y étoient arrogée. Mais comme ce prince de l'Église étoit en même temps le protecteur de l'hérésie hors de France, il ne pensa pas un seul instant à l'empêcher de se propager au milieu du royaume très-chrétien; indifférent à toute licence des esprits et à tout désordre moral, pourvu que l'on se courbât (p. 102) sous sa main de fer, et que l'ordre matériel ne fût point troublé. Aussi arriva-t-il, par l'effet de cette politique scandaleuse et par cette communication continuelle que tant de campagnes faites sous les mêmes drapeaux établissoient entre les Français catholiques et les protestants étrangers, que le nombre des sectaires et des libres-penseurs s'accrut sous Louis XIII plus que sous aucun des règnes qui l'avoient précédé, n'attendant que des circonstances plus favorables pour exercer de nouveau leurs ravages et recommencer leurs attaques contre la société. Nous ne tarderons point à les voir reparoître sous d'autres formes, dans une position différente, employant d'autres armes, et n'en marchant pas avec moins d'ardeur et de persévérance vers le but qu'ils vouloient atteindre et qu'enfin ils ont atteint. Alors ceux-là même qui avoient le plus conservé pour Richelieu de cette vieille admiration que ne lui ont pas refusée quelquefois les esprits les plus impatients de toute autorité légitime[82], conviendront peut-être que nous (p. 103) ne l'avons point trop sévèrement jugé, et ne pourront trouver pour lui d'autre excuse que de dire qu'il ne comprit point toute l'étendue du mal qu'il faisoit, ni les suites qu'il devoit avoir. Nous sommes nous-même porté à croire qu'il en est ainsi, bien que nous ne l'en considérions pas moins comme un homme sans conscience et sans probité; et reconnoissant en lui, ainsi que nous l'avons déjà fait, la force de la volonté, un esprit subtil, actif, infatigable, nous lui refusons les vues profondes qui font le véritable homme d'état; persuadé d'ailleurs qu'on ne peut l'être dans aucune société sans être un homme religieux, et dans une société chrétienne surtout, si l'on n'est en même temps un parfait chrétien[83].

(p. 104) Richelieu mourut à Paris dans son palais le 4 décembre 1642. Louis XIII reçut la nouvelle de sa mort avec indifférence; et l'on ne tarda point à s'apercevoir qu'il éprouvoit une satisfaction secrète d'être délivré de cette servitude à laquelle un sujet audacieux avoit su depuis si long-temps le réduire. Le jour même de sa mort, Mazarin qu'il avoit recommandé au roi comme le personnage le plus propre à le remplacer, entra au conseil pour y occuper, dès son entrée, la première place. Rien ne fut changé du reste dans le ministère; et le grand conseil, composé de tous les ministres, continua de tenir ses séances comme à l'ordinaire; mais toutes les résolutions furent prises dans un conseil secret où furent admis seulement trois ministres, Mazarin, Chavigny et Desnoyers[84]. Là Louis XIII manifesta hautement sa volonté très-décidée de gouverner lui-même et de ne plus se laisser maîtriser par les agents de son autorité[85]. Il fit voir en même temps qu'il étoit plus pitoyable pour ses peuples et plus consciencieux dans sa politique qu'on n'avoit pu le penser, lorsque Richelieu abusoit de (p. 105) son nom pour opprimer la France et troubler l'Europe. Il étoit résolu d'apporter de prompts remèdes à tant de maux[86]; mais le temps ne lui en fut pas laissé, et déjà atteint d'une maladie mortelle lorsqu'il fut délivré de son ministre, il mourut lui-même à St-Germain-en-Laye le 14 mai de l'année suivante, laissant deux fils, Louis XIV, né le 5 septembre 1638,[87] et Philippe, duc d'Anjou, né le 21 septembre 1640.

(p. 106) Si l'on excepte une émeute qui s'éleva dans Paris à l'occasion des protestants,[88] et si l'alarme momentanée que lui causa la marche des Espagnols en Picardie, lors de la prise de Corbie, cette capitale n'éprouva sous ce règne aucune émotion qui mérite d'être remarquée. Dans le calme dont elle ne cessa de jouir, ses faubourgs s'accrurent, sa population augmenta; et, par une suite nécessaire de cet état de repos dans un pays catholique, les fondations pieuses et charitables s'y multiplièrent plus que sous la plupart des règnes précédents. Cependant la police étoit toujours imparfaite; et l'on est étonné de voir, sous un gouvernement aussi vigoureux, tant d'imprévoyance et de désordre dans l'administration de la première ville du royaume. La famine et la peste y emportèrent à différentes époques un grand nombre d'habitans; plusieurs incendies y causèrent de grands (p. 107) ravages[89]; des bandes de voleurs la désolèrent[90]; et l'on ne voit point que les magistrats, malgré tout leur zèle et tout leur dévouement, aient eu entre les mains des moyens suffisants pour prévenir ou même pour arrêter dans leur source de semblables fléaux. Sous ce règne, les rues de Paris, depuis long-temps négligées et devenues presque impraticables, furent entièrement repavées: l'on projeta même de rendre navigables les fossés qui l'entouroient, et de faire construire de nouveaux ponts pour la commodité du commerce; mais la grandeur du projet et les dépenses considérables qu'il auroit exigées, le firent abandonner.

(1643) Aigri contre la reine, à qui il croyoit avoir beaucoup de reproches à faire; conservant surtout contre elle un profond ressentiment de la part[91] qu'il l'accusoit d'avoir eue dans l'affaire (p. 108) de Chalais; plus mécontent encore de son frère dont le caractère foible, inconstant, et les continuelles mutineries lui avoient causé tant de chagrins et de si fâcheux embarras, persuadé d'ailleurs que l'un et l'autre étoient également incapables de gouverner, Louis XIII auroit voulu pouvoir les exclure tous les deux de la régence; et, avant la mort de Richelieu, il avoit déjà prononcé cette exclusion à l'égard du duc d'Orléans, de la manière la plus dure et la plus flétrissante pour lui. C'étoit une dernière satisfaction qu'il sembloit donner à son ministre, mais se voyant lui-même sur le point de mourir, et cherchant vainement quelque autre moyen de pourvoir au gouvernement de l'état pendant la minorité de son fils, ce fut pour lui une nécessité de revenir sur ses premières résolutions: toutefois, il les modifia de manière à ne point laisser à son frère et à sa femme un pouvoir trop absolu. Il nomma la reine régente, et Gaston lieutenant-général du royaume; mais il institua en même temps un conseil souverain de régence, sans lequel Anne d'Autriche ne pouvoit rien décider. Le duc d'Orléans étoit le chef de ce conseil; en cas d'absence, le prince de Condé le remplaçoit; et celui-ci étoit remplacé par Mazarin[92]. La reine et Gaston (p. 109) jurèrent entre les mains du roi de se conformer à ses dernières dispositions; le lendemain, 10 avril, sa déclaration à ce sujet fut enregistrée au parlement; et Louis XIII rendit les derniers soupirs au milieu des intrigues et des cabales qu'avoit déjà fait naître l'attente d'une révolution très-prochaine dans les affaires.

Et d'abord se rangèrent du parti de la reine tous ceux que la mort de Richelieu avoit fait sortir de prison ou revenir de l'exil, ayant à leur tête le duc de Beaufort, fils du duc de Vendôme; qui, dès long-temps, lui avoit donné les marques du plus grand dévouement, et en qui Anne d'Autriche avoit la confiance la plus entière[93]. Ce fut là ce qu'on appela la cabale des importants, à cause des airs d'autorité et de protection que se donnoient tous ceux qui y étoient admis; et cette dénomination, qui jetoit sur eux une sorte de ridicule, suffiroit seule pour prouver combien étoit foible et incertain, dans ses premiers moments, le pouvoir de la régente. Les plus brouillons, entre autres Potier, évêque de (p. 110) Beauvais, prétendirent d'abord qu'il falloit emporter de vive force le pouvoir, se persuadant qu'une simple déclaration de la reine suffiroit pour annuler les restrictions que Louis XIII avoit mises à son influence dans le gouvernement; d'autres plus prudents et plus expérimentés prévinrent que l'on n'obtiendroit rien du parlement, si l'on ne se présentoit à lui, muni du consentement des princes et des autres chefs du conseil de régence. On négocia donc avec eux: on leur promit à tous des dignités, des récompenses, et sous un autre titre, un pouvoir aussi grand. Le prince de Condé accéda au traité par les instances de sa femme, qui étoit dans l'intimité de la reine; le duc d'Orléans, dont le favori, l'abbé de la Rivière, avoit été gagné, se laissa aller plus facilement encore; et, dans le lit de justice que le jeune roi tint le 18 mai, quatre jours après la mort de son père, Anne d'Autriche obtint tout ce qu'elle voulut: elle fut déclarée régente, tutrice sans restriction, et maîtresse de former un conseil à volonté. Le cardinal Mazarin acheva de vaincre en cette circonstance les préventions que la reine avoit d'abord conçues contre lui[94]. Sa réputation (p. 111) d'habileté et d'expérience dans les affaires étoit grande: c'étoit Richelieu lui-même qui l'avoit faite; ses manières prévenantes et agréables firent le reste auprès d'une princesse qui n'étoit insensible à aucune des petites vanités de son sexe. Il fut nommé surintendant de l'éducation du roi, et, dans tous les points, la déclaration de Louis XIII demeura sans effet. C'étoit la seconde fois que le parlement disposoit ainsi souverainement de la régence, ce qui enfla son orgueil et commença à lui persuader qu'il étoit en effet le tuteur des rois.

Aussitôt que sa régence eut été confirmée, Anne d'Autriche quitta le Louvre, et vint avec ses fils habiter le palais cardinal, dont Richelieu avoit fait don au roi par testament; c'est alors, comme nous l'avons déjà dit, qu'il fut nommé Palais-Royal, et que l'on ouvrit, sur les ruines de l'hôtel de Silleri, la place qui existe encore devant la façade de ce monument[95].

(p. 112) Nous allons peindre un temps singulier, où les factions diverses qui se disputent le pouvoir, sans être moins ambitieuses, ne peuvent plus marcher aussi violemment à leur but, parce que, ni en elles-mêmes, ni dans ce qui les environne, elles n'ont plus la force qu'elles avoient eue autrefois; où l'intrigue, la souplesse, la ruse, toutes les petites passions, sans en excepter la galanterie, viennent au secours de leur foiblesse; où les femmes se trouvent mêlées à toutes les affaires, pour leur donner souvent un aspect frivole et badin, auquel ceux qui n'approfondissent rien, se sont laissés prendre: «La fronde étoit plaisante», a dit le plus superficiel et sans doute le plus brillant des écrivains du dix-huitième siècle[96]. Cet homme avoit le cœur trop corrompu pour qu'il lui fût donné de comprendre ce que le fond en avoit de triste et de sérieux. Quant à nous, nous voyons, dans les troubles dont elle se compose, une suite nécessaire des désordres qui l'ont précédée: elle nous offre une preuve de plus de cette marche continuelle et progressive de la société vers sa dissolution, et la démonstration la plus frappante peut-être des doctrines que nous avons proclamées, et du principe unique sur lequel nous avons établi la stabilité de l'ordre social. Mais pour bien faire comprendre l'application nouvelle que (p. 113) nous allons faire de ce principe et de cette doctrine, il convient de bien faire connoître les personnages de ce drame politique aussi compliqué que bizarre, et de mettre autant de clarté qu'il nous sera possible dans le récit des faits.

La faveur inattendue de Mazarin, faveur qu'il sut conserver et accroître par cette habileté, ces heureux dons de la nature, et ces qualités de l'esprit qui l'avoient fait naître[97], fut la première source des brouilleries de la cour. Les chefs de la cabale des importants aspiroient au ministère, et s'étoient crus un moment assurés d'y parvenir: déçus de leurs espérances, furieux de se voir supplantés par un étranger qui, selon eux, étoit venu leur enlever le prix de leurs souffrances et de leur dévouement, ils réunirent tous leurs efforts contre lui, renforcés bientôt par la duchesse de Chevreuse et par le marquis de Châteauneuf[98], les derniers que l'on vit reparoître, (p. 114) parmi ces amis ou serviteurs d'Anne d'Autriche qui avoient subi les persécutions de Richelieu, et tous les deux bien plus capables que l'évêque de Beauvais ou le duc de Beaufort, de diriger un parti. Mazarin eut l'adresse de faire écarter Châteauneuf, qu'il craignoit[99]; et la duchesse de Chevreuse se montra moins adroite que passionnée en abusant, dès les premiers jours de son arrivée à la cour, de cette ancienne affection que lui avoit conservée la reine, pour satisfaire la haine qu'elle avoit contre la maison de Richelieu. Elle ne fit pas attention que la prévoyance du ministre de Louis XIII s'étendant jusques sur l'avenir des siens, qu'il supposoit devoir être en butte après sa mort aux ressentiments de tous ceux qu'il avoit maltraités pendant sa vie, il leur avoit préparé, par le mariage de sa nièce Maillé de Brézé avec le duc d'Enghien, l'appui le plus solide dans la maison de Condé; et que répandant alors sur cette maison les biens, (p. 115) les honneurs, et lui donnant tout ce qu'il lui étoit possible d'accorder d'autorité, il lui avoit ainsi laissé toute la force nécessaire pour défendre et protéger ses alliés. L'acharnement que la duchesse mit à poursuivre les neveux du cardinal, la hauteur avec laquelle elle demanda leurs dépouilles pour ses amis et ses protégés[100], soulevèrent contre elle et contre sa cabale la plus grande partie de la cour. La princesse de Condé, qui étoit plus avant qu'elle encore dans la faveur de la reine, et qui avoit contribué à faire éloigner Châteauneuf[101], prit ouvertement la défense des Richelieu; et Mazarin, qui ne croyoit pas que le moment fût venu de rompre entièrement avec les importants, accorda peu de chose, et donna pour le reste des promesses qu'il étoit bien résolu de ne point tenir.

Cependant tandis que l'on intriguoit à la cour, les armes de France étoient de toutes parts victorieuses: la bataille de Rocroi, que le duc (p. 116) d'Enghien venoit de gagner à l'âge de vingt-deux ans, avoit détruit en un moment toutes les espérances que la maison d'Autriche avoit pu fonder sur les agitations et la foiblesse presque toujours inséparables d'une minorité; et les troupes espagnoles, qui avoient pu espérer de pénétrer encore dans le cœur du royaume, se voyoient attaquées dans leurs propres provinces, et réduites maintenant à une pénible défensive. Tous les yeux se fixèrent aussitôt sur un prince qui, à peine sorti de l'adolescence, effaçoit déjà l'éclat des plus grands généraux; et lorsqu'il reparut dans cette cour, tout resplendissant de gloire et entouré des jeunes compagnons de ses exploits, les partis qui la divisoient se le disputèrent avec la plus grande ardeur, et essayèrent d'entraîner en même temps vers eux la troupe brillante dont il étoit accompagné.

Il sembloit naturel qu'il se rangeât du côté des alliés de sa maison: la galanterie le jeta d'abord dans l'autre parti auquel appartenoit déjà la jeune duchesse de Longueville sa sœur; et bientôt des tracasseries de femmes le ramenèrent vers les siens. La duchesse de Montbazon[102], à laquelle il adressoit des vœux qui n'étoient point dédaignés, s'étoit permis, à l'égard de la (p. 117) duchesse de Longueville, une de ces indiscrétions injurieuses que les femmes ne pardonnent point[103]. Forcée d'en faire une réparation éclatante, elle ne put dévorer cet affront, qui fut un triomphe pour les Condé; et son dépit l'emportant au-delà de toutes les bornes, elle affecta de braver les ordres de la reine et de violer les conditions qui lui avoient été imposées: elle fut exilée. Les chefs de la cabale s'emportèrent aussitôt contre Mazarin, qu'ils accusèrent d'être le principal auteur de cette disgrâce, et imaginèrent des moyens nouveaux pour se débarrasser de lui. La reine, obsédée de leurs cris, impatientée de leurs remontrances indiscrètes et malignes sur les rapports trop familiers peut-être qui existoient entre elle et son ministre, finit par les considérer comme les seuls auteurs des bruits mortifiants pour elle qui s'élevoient à ce sujet. Déjà aigrie contre ces censeurs incommodes, le duc de Beaufort, qui s'étoit déclaré hautement et ridiculement le champion de madame de Montbazon, acheva de l'irriter par ses insolences brutales à son (p. 118) égard et par des menaces violentes contre le cardinal, dont celui-ci craignoit ou du moins faisoit semblant de craindre les effets, Anne d'Autriche crut enfin que la dignité du trône ne lui permettoit pas de souffrir plus long-temps ces insultes et ces mutineries. Entrant dans les craintes que lui témoignoit Mazarin, elle en fit part au prince de Condé et au duc d'Orléans, les intéressa à ses ressentiments, et, s'autorisant du consentement qu'ils lui donnèrent, fit arrêter le 2 septembre et renfermer à Vincennes ce même duc de Beaufort à qui, cinq mois auparavant, elle avoit prodigué les marques les plus éclatantes de confiance et d'attachement; la duchesse de Chevreuse, Châteauneuf et un grand nombre d'autres reçurent l'ordre de s'éloigner de la cour; l'évêque de Beauvais fut renvoyé dans son diocèse; et ainsi expira, presque sans bruit, la cabale des importants.

(1644, 45, 46, 47) Ici commence ce qu'on appelle les beaux jours de la régence; et ces beaux jours durèrent environ trois années. Grâce au génie de Turenne et du duc d'Enghien, qui continuoient au dehors à marcher de victoire en victoire, la France jouissoit au dedans d'une sécurité profonde; et il y eut un moment de joie expansive dans la nation, que tous les historiens du temps ont remarqué. Mazarin en profita pour entrer plus avant encore dans la faveur de la reine, et (p. 119) affermir sa fortune et son pouvoir contre les coups qui bientôt alloient leur être portés: car cette ivresse de la France ne devoit être que passagère. La guerre, pour être heureuse, n'en exigeoit pas moins des dépenses extraordinaires, auxquelles il étoit impossible de subvenir autrement que par des impôts. Les haines, les jalousies, les prétentions ambitieuses qui avoient d'abord éclaté au milieu de cette cour, en apparence si galante et si dissipée, continuoient de fermenter dans le fond des cœurs, et, pour éclater de nouveau, sembloient n'attendre qu'un moment plus favorable. Le crédit toujours croissant de Mazarin ne leur laissoit point de repos; et déjà toutes ces petites passions préludoient dans l'ombre, en ne laissant pas échapper une seule occasion de répandre sur ce ministre un mépris et un ridicule qui rejaillissoient jusque sur la régente. La ville recevant insensiblement de la cour ces impressions fâcheuses, elles ne tardèrent point à devenir populaires; et la haine fut bientôt générale contre lui, sans qu'on pût dire au juste pourquoi on le haïssoit: le prétexte qui devoit justifier cette haine ne tarda point à se présenter.

«Malheureusement, dit le cardinal de Retz, Mazarin, disciple de Richelieu, et de plus, né et nourri dans un pays où la puissance du pape n'a point de bornes, crut que le mouvement (p. 120) rapide et violent donné sous le dernier ministère étoit le naturel; et cette méprise fut l'occasion de la guerre civile.» Nous pensons que cet habile fauteur d'intrigues eût été fort embarrassé d'expliquer lui-même quel étoit ce naturel auquel il falloit que le ministre s'accommodât. Il n'y eut point de méprise en ceci; mais seulement le résultat inévitable de la différence des positions et des caractères. Richelieu étoit altier, violent, inflexible; il gouvernoit sous le nom du monarque absolu qui lui avoit communiqué toute sa puissance: rien ne lui résista; tout se courba devant lui. Mazarin avoit, de même que son prédécesseur, de la pénétration, de l'habileté; mais son caractère étoit timide et irrésolu. Essayant de remplacer par l'adresse et la ruse ce qui lui manquoit en force et en volonté, il avoit en outre le désavantage de conduire les affaires sous l'autorité incertaine d'une régence et au milieu des embarras d'une minorité: l'opposition, qui avoit rendu si orageuses les premières années de Louis XIII, sortit donc à l'instant même de la longue inaction à laquelle ce terrible Richelieu avoit su la réduire. C'est ainsi que s'explique très-naturellement l'état d'une société politique où tous les principes naturels, qui font la vie sociale, étoient depuis long-temps méconnus.

Toutefois cette opposition qui, dès qu'elle (p. 121) sent que le pouvoir foiblit, recommence à se soulever contre lui, n'a plus maintenant le même caractère qu'elle avoit autrefois. Ce même homme qui y joua un rôle si remarquable, va nous apprendre ce que le despotisme du règne précédent l'avoit faite; et ses aveux à cet égard sont d'autant plus précieux, que la naïveté en est extrême, et qu'il ne semble pas se douter de la grande révélation qu'il va nous faire: «Ce signe de vie, dit-il, dans le commencement presque imperceptible, ne se donne point par Monsieur; il ne se donne point par M. le prince; il ne se donne point par les grands du royaume; il ne se donne point par les provinces: il se donne par le parlement, qui, jusqu'à notre siècle, n'avoit jamais commencé de révolution, et qui certainement auroit condamné, par des arrêts sanglants, celle qu'il faisoit lui-même, si tout autre que lui l'eût commencée.»

Ce que Gondi appelle un signe de vie est donné par le parlement, et il semble s'en étonner! Que prouve cet étonnement sinon que ces princes et ces grands, qui attendoient ce signe de vie pour se ranimer eux-mêmes et recommencer à troubler l'état, ne connoissoient ni leur position, ni ce qu'ils alloient faire, ni ce qu'ils étoient en effet devenus? Avant Richelieu, nous les avons vus formant à eux seuls une opposition qui, dès qu'elle (p. 122) étoit mécontente, levoit des armées, soulevoit les provinces, se cantonnoit dans les places fortes, menaçant le pouvoir, transigeant avec lui et se faisant payer le prix de sa rébellion. Une seconde opposition, non moins menaçante et plus dangereuse encore, celle des protestants donnoit en quelque sorte la main à la première, avoit comme elle ses armées et ses forteresses, et toutes les deux réunies pouvoient tout oser et tout braver. Nous avons vu comment le ministre de Louis XIII les abattit toutes deux; et en effet elles étoient arrivées à ce point qu'elles menaçoient l'existence même de la société, et qu'elles ne pouvoient plus être souffertes. L'esprit dont elles avoient été animées survivoit sans doute à leurs désastres; mais leur force matérielle étoit réellement anéantie et sans retour. Ces villes fortifiées, ces châteaux forts dont l'intérieur de la France avoit été hérissé, étant désormais ouverts de toutes parts, l'une et l'autre opposition n'avoient plus ni moyens pour commencer l'attaque, ni refuge après la défaite; et sans aucun point de contact entre elles, divisées dans leurs propres membres, elles étoient désormais incapables de rien entreprendre qui pût troubler et alarmer le pouvoir. Il n'en étoit pas de même du parlement: au milieu de ces orages politiques qui avoient tout renversé autour de lui, il avoit su se conserver, parce que, dans la marche (p. 123) sûre et prudente qu'il s'étoit tracée, en même temps qu'il se créoit des droits politiques qui ne lui appartenoient pas, il avoit toujours eu l'art de céder à propos, dès que la résistance lui avoit semblé offrir quelque apparence de danger, se rendant par cela même plus cher à la multitude qu'il s'étoit arrogé le droit de protéger et de défendre, et accroissant de ses humiliations et de ses défaites, la force morale qu'il tiroit de ces affections populaires. N'ayant point d'autres moyens d'attaque et de défense que cette force morale qui, lorsqu'elle n'avoit point d'appui étranger, sembloit devoir causer peu d'ombrage; ne se montrant hostile contre le pouvoir politique que lorsqu'il s'agissoit de soutenir ce qu'il appelloit les intérêts du peuple, il se faisoit ensuite l'auxiliaire de ce même pouvoir contre l'autorité spirituelle, dès que celui-ci avoit besoin de son secours, lui rendant alors son esprit de révolte agréable, parce qu'il se révoltoit avec lui; et se montrant ainsi flatteur et servile, lorsque les circonstances ne lui étoient pas utiles ou favorables à être insolent et mutin. Il n'avoit donc plié sous Richelieu que pour se relever ensuite plein de vigueur et de vie, avec toutes ses prétentions orgueilleuses, tous ses vieux préjugés, et ce qu'une si longue contrainte avoit pu y ajouter d'aigreur et de ressentiment. D'un côté, (p. 124) le pouvoir royal dans des mains où l'adresse s'efforçoit de suppléer à la force, de l'autre, cette opposition toute populaire, et plus forte que jamais de la faveur d'une multitude qui souffroit et qui avoit été long-temps opprimée, voilà tout ce qui restoit de vivant dans l'état; et lorsque tout se complique en apparence, tout se simplifie en effet. Le roi et le peuple sont seuls en présence l'un de l'autre: et toute la suite des événements va nous prouver qu'en effet rien n'a de force et de vie que selon qu'il se rallie au peuple ou au roi.

Cependant les tracasseries et les intrigues de cour ne perdoient rien de leur activité. Mazarin devoit en grande partie son élévation à Chavigni: celui-ci abusa de cette espèce d'avantage qu'il croyoit avoir sur le premier ministre; il se rendit avec lui difficile, exigeant, et lui donna, dans le conseil, assez d'embarras et de contrariétés, pour que celui-ci se crût obligé de l'en éloigner. Chavigni avoit de l'audace et de l'habileté: lui et ses amis crièrent à l'ingratitude; et il alla se cantonner pour ainsi dire dans le parlement, où il trouva des partisans, parce que le ministre y avoit des ennemis. Les présidents Longueil, Viole, de Novion et de Blancmesnil se déclarèrent pour lui, entraînant après eux plusieurs des plus brouillons parmi les conseillers; Châteauneuf, qui étoit toujours relégué à Montrouge, (p. 125) se joignit à cette cabale, qui devint assez inquiétante pour que Mazarin crût devoir s'en délivrer par un coup d'autorité. Châteauneuf fut exilé en Berri, d'autres dans leurs maisons de campagne; et Chavigni se vit réduit à se circonscrire dans le gouvernement de Vincennes, qui lui avoit été donné par Richelieu. Ces mesures étoient sans doute peu rigoureuses: elles n'en firent pas moins beaucoup de mécontents, parce qu'elles furent considérées comme des actes arbitraires.

(1648) L'embarras des finances, cette cause la plus fréquente des révolutions, devoit bientôt faire naître des mécontentements plus sérieux; et c'étoient là les fruits amers que la politique de Richelieu avoit légués à ses successeurs. Nous avons dit que la guerre d'Espagne, bien que les résultats continuassent d'en être heureux, exigeoit des dépenses considérables: il falloit de l'argent pour la soutenir; il en falloit pour fournir aux profusions d'une cour prodigue et fastueuse; les sommes énormes qu'il avoit fallu donner au duc d'Orléans, au prince de Condé et à plusieurs autres pour acheter leur assistance ou payer leur fidélité, achevoient d'épuiser le trésor; et une mauvaise administration confiée à des ministres qui tous, sans en excepter Mazarin lui-même, ne paroissent pas avoir été fort scrupuleux sur les moyens de s'enrichir, mettoit le comble à ces (p. 126) désordres. La dépense se trouva donc bientôt dans une disproportion effrayante avec la recette: pour combler ce déficit, le surintendant Emery, traitant effronté, impitoyable, et en qui cependant le cardinal avoit une entière confiance, inventoit tous les jours mille ressources odieuses, quelquefois même ridicules. Le parlement qui avoit déjà enregistré, non sans difficulté, plusieurs édits vexatoires[104], dont il étoit l'auteur, retrouvant contre ce despotisme maladroit et purement fiscal son ancien esprit de mutinerie, éclata enfin à l'occasion du tarif, impôt qui établissoit une augmentation considérable sur les droits des denrées qui entroient à Paris; et les murmures de la population entière de cette capitale se mêlèrent aux remontrances de ses magistrats. La cour, effrayée de ce commencement (p. 127) de fermentation, retira le tarif, mais pour y substituer impolitiquement des édits encore plus onéreux, et à un tel point, que le parlement leur préféra encore ce premier édit qui fut modifié. Tout cela ne se passa point sans assemblées des chambres, conférences avec les ministres, députations vers la régente; il y eut des discours et des écrits, dans lesquels les questions les plus graves et les plus dangereuses sur les droits des peuples et des rois, sur le pouvoir arbitraire et le pouvoir limité furent publiquement discutées. Les têtes continuèrent à s'échauffer, et le peuple commença à s'attrouper et à murmurer.

La cour eut l'imprudence d'opposer la violence aux murmures: plusieurs membres du parlement, plus hardis que les autres, furent enlevés et transférés dans diverses prisons[105]; et, pour emporter de vive force l'enregistrement, on conçut l'idée bizarre, et l'on donna ce signe de foiblesse de conduire le jeune roi en robe d'enfant au parlement: il y parut au moment où on l'y attendoit le moins, portant avec lui un grand nombre d'édits, tous plus ruineux les uns que les autres; et sa présence mit cette compagnie dans la nécessité de les vérifier. L'avocat-général Talon s'éleva d'abord avec force (p. 128) contre une semblable surprise, attentatoire à la liberté des suffrages. Le lendemain, les maîtres des requêtes, à qui l'un de ces édits donnoit douze nouveaux collègues, s'assemblent et prennent la résolution de ne pas souffrir cette création nouvelle, dont l'effet étoit, tout à la fois, de diminuer le prix des anciennes charges et de les rendre moins honorables. Le même jour, les chambres assemblées commencent à examiner tous les édits vérifiés. La régente et son ministre traitent cet examen de révolte contre l'autorité royale; et, en même temps qu'ils ordonnent la pleine et entière exécution de ces édits, le duc d'Orléans et le prince de Conti sont chargés de porter, l'un à la chambre des Comptes, l'autre à la cour des Aides, ceux qui concernoient ces deux compagnies. C'est alors que le soulèvement devint général: la cour des Aides députa vers la chambre des Comptes, lui demandant de s'unir à elle pour la réformation de l'état; l'une et l'autre s'assurèrent du grand Conseil; et le parlement, sur l'invitation qu'elles lui en firent, donna aussitôt son arrêt d'union avec ces trois cours de justice. Il portoit «qu'on choisiroit dans chaque chambre du parlement deux conseillers, qui seroient chargés de conférer avec les députés des autres compagnies, et qui feroient leur rapport aux chambres assemblées, lesquelles ensuite ordonneroient ce qui conviendroit.»

(p. 129) Le cardinal fit casser cet arrêt par le conseil[106]; et par une imprudence nouvelle, ordonna encore l'enlèvement de deux magistrats[107]. Le parlement, à qui la défense de s'assembler avec les autres compagnies fut notifiée dans les termes les plus durs, n'y répondit qu'en se réunissant le même jour avec elles, pour délibérer sur l'ordonnance même du conseil. Cependant le peuple continuoit à murmurer; il y eut même des voies de fait exercées contre des officiers envoyés par la régente pour s'emparer de la feuille de l'arrêt, et la cour commença enfin à concevoir quelques craintes. Elle fit proposer des accommodements, que le parlement rejeta avec une sorte de hauteur, parce qu'ils touchoient son intérêt particulier, qu'il affectoit de négliger pour ne songer qu'au bien public; et, comme l'effervescence populaire alloit toujours croissant, la régente, bien plus encore par le danger dont elle étoit menacée que par les remontrances et les délibérations de cette compagnie, crut devoir céder, et permit enfin l'exécution de cet arrêt d'union qu'elle avoit d'abord si fortement contesté. Alors les députés nommés (p. 130) par le parlement et par les autres cours souveraines se réunirent dans la chambre de Saint-Louis, et commencèrent à y tenir des assemblées régulières. Toutefois la reine, en tolérant cette espèce de comité, lui fit dire «que son intention étoit que les affaires s'y expédiassent en peu de temps, pour le bien de l'état, surtout qu'il y fût avisé aux moyens d'avoir de l'argent promptement.»

Mais le parlement, devenu par ce triomphe plus audacieux, et plus entreprenant, ne tint nul compte de cette injonction de la régente; et ce qu'elle indiquoit à la chambre de Saint-Louis, comme l'objet principal de ses délibérations, fut justement ce dont elle s'occupa le moins. On la vit agir, dès les commencements, comme si elle eût été appelée à partager le gouvernement de l'état: ce fut sur les affaires publiques que roulèrent ses discussions, et même une sorte d'ordre s'établit touchant la manière de les discuter. Les matières étoient présentées à la chambre par un de ses membres: on les y examinoit avec attention, on donnoit même une décision; mais cette décision étoit ensuite portée aux chambres assemblées, dont la sanction devenoit nécessaire pour lui donner de la validité. En dix séances, tout ce qui concernoit le gouvernement, justice, finances, police, commerce, solde des troupes, domaine du roi, état de sa maison, etc., fut (p. 131) soumis aux délibérations de ce comité, et devint, par une suite nécessaire, l'objet des délibérations du parlement. Ou par désœuvrement ou par curiosité, une foule de gens s'attroupoient dans les salles du palais, et y passoient les journées entières à recueillir ce qui se disoit, y mêlant leurs propres réflexions et les répandant ensuite au dehors. Les projets de réforme et les moyens d'y parvenir devenoient la matière de toutes les conversations; on s'en entretenoit dans les boutiques, dans les ateliers, jusque dans les marchés et les places publiques. Il devint à la mode de censurer le gouvernement et de décrier les ministres, surtout le cardinal, devenu bientôt le principal et presque le seul objet de l'animadversion de cette multitude. Alors deux partis se formèrent, qui se distinguèrent l'un de l'autre par des noms de factions: les partisans de la cour furent appelés Mazarins, les autres reçurent le nom de Frondeurs; mot alors bizarrement employé dans une telle acception[108], (p. 132) et dont le nouveau sens a été depuis adopté dans la langue françoise. Enfin cette manie de s'occuper des affaires de l'état passa de Paris dans les provinces, et de toutes parts disposa les esprits à prendre part aux troubles de cette capitale.

Si nous pénétrons maintenant dans l'intérieur du parlement; si nous rassemblons ce que les mémoires du temps nous peuvent fournir de lumières sur les éléments dont il se composoit, sur l'esprit et les passions dont il étoit animé, ils nous montrent, dans ses jeunes conseillers, des têtes ardentes, déjà imbues de toutes ces vieilles traditions de la magistrature, qui leur persuadoient qu'en s'asseyant sur les fleurs de lis, ils étoient devenus les protecteurs du peuple, et des censeurs du pouvoir, qui ne pouvoient être ni trop sévères ni trop vigilants. Trouver ainsi une occasion de passer subitement de l'étude aride des lois et des fonctions obscures de juges civils ou criminels, à la mission importante de réformateurs de l'état, au rôle brillant d'orateurs politiques, délibérant (p. 133) en présence de la nation entière, attentive à leurs discours et charmée de leur éloquence, leur sembloit un événement aussi heureux pour eux que pour la France; et les illusions de leur amour-propre ajoutoient encore à cet esprit de licence et à cette espèce d'enthousiasme républicain dont ils étoient possédés. Parmi les magistrats à qui l'âge avoit donné, dans les manières, plus de sérieux et de gravité, un grand nombre, et même le plus grand nombre, n'avoit pas, pour s'élever contre la cour et décrier le gouvernement, d'autres motifs que ceux qui entraînoient cette jeunesse ardente et tumultueuse: la haine du pouvoir et la manie de se rendre agréable à la multitude; mais plusieurs d'entre eux, et quelques-uns de ceux-ci étoient justement les plus habiles ou les plus influents, y joignoient des ressentiments particuliers qui rendoient leurs dispositions hostiles encore plus actives et plus dangereuses. Les présidents Potier de Blancmesnil, Longueil de Maisons, Viole et Charton[109] étoient les principaux dans cette classe de mécontents. Enfin, au milieu de cette élite de ses magistrats qu'il considéroit comme les défenseurs (p. 134) nés de ses franchises et de ses libertés, le peuple de Paris s'étoit fait une espèce d'idole d'un vieux conseiller nommé Broussel. C'étoit un homme d'un caractère ardent, d'un esprit borné; et, soit qu'il fût aigri contre cette cour, qui l'avoit négligé ou dédaigné[110], soit qu'il se laissât emporter par un zèle inconsidéré pour le bien public, on n'en voyoit point, même parmi les plus jeunes et les plus fougueux, de plus violent dans ses diatribes contre le ministère, ne manquant aucune occasion de le censurer, de le mortifier, et se montrant surtout intraitable lorsqu'il s'agissoit d'impôts: c'étoit là ce qui l'avoit rendu cher à la multitude qui l'appeloit son père, et mettoit en lui toutes ses espérances.

On conçoit le parti que des brouillons et des ambitieux pouvoient tirer d'une assemblée ainsi disposée, et dont l'influence étoit si grande sur la population de Paris: aussi devint-elle aussitôt un instrument de trouble et de discorde entre les mains de quelques intrigans habiles, restes (p. 135) de la cabale des importants, et qui crurent y trouver un moyen, les uns de parvenir au ministère, les autres d'y rentrer, en forçant la reine à changer ses ministres. Les principaux étoient Châteauneuf, Laigues, Fontrailles, Montrésor, Saint-Ibal, Chavigni qui venoit de se joindre à eux, et Jean-François-Paul de Gondi, alors coadjuteur de l'archevêque de Paris, son oncle, décoré lui-même du titre d'archevêque de Corinthe, depuis cardinal de Retz, et l'un des plus audacieux caractères et des plus dangereux esprits qui aient jamais paru au milieu des factions populaires. Pour exciter du désordre dans l'état, ils n'avoient point de plus nobles motifs que ceux que nous venons de faire connoître; mais ils se gardoient bien de les laisser même soupçonner à ces fanatiques du bien public, dont ils feignoient de partager l'ardeur patriotique, et qu'ils poussoient ainsi hors de toute mesure, pour arriver au but qu'ils s'étoient proposé, et que, seuls et abandonnés à eux-mêmes, il leur étoit impossible d'atteindre.

Au milieu de ces artisans d'intrigues et de cette assemblée si ridiculement factieuse et turbulente, s'élevoit la figure imposante de Matthieu Molé, premier président, personnage également remarquable par la vigueur de son esprit et par la fermeté de son caractère, intrépide au point d'étonner ses adversaires même les plus (p. 136) courageux, et de les avoir plus d'une fois forcés au respect et à l'admiration. Quant à ses principes et à ses opinions, c'étoit si l'on peut s'exprimer ainsi, le beau idéal des doctrines parlementaires: il croyoit, et de la foi la plus inébranlable, que la cour de justice du roi possédoit en effet très-légitimement le droit qu'elle s'étoit arrogé de résister à l'autorité royale, lorsque, dans sa sagesse, elle avoit reconnu que celle-ci se trompoit ou qu'elle dépassoit volontairement les bornes que lui prescrivoient les lois fondamentales du royaume. Mais il convenoit en même temps que cette résistance devoit s'arrêter dans les justes bornes au-delà desquelles elle eût attaquée le principe même de la souveraineté, et compromis le salut de la monarchie; et c'est ainsi que, cherchant long-temps cette balance chimérique des droits et des devoirs, il trouva long-temps le secret de mécontenter les deux partis: le parlement, parce que, autant qu'il étoit en lui, il cherchoit à l'arrêter quand il le voyoit aller trop loin; les ministres, parce qu'il exécutoit rigoureusement les mesures que sa compagnie lui prescrivoit contre eux. Les uns l'accusoient d'être vendu à la cour, les autres de favoriser les frondeurs; et il ne sortit de cette position équivoque, où il lui étoit même impossible de se maintenir, que lorsqu'il eut pris enfin la seule résolution raisonnable (p. 137) que, dans de telles circonstances, il convint de prendre à un homme de bien, celle de se ranger du côté de l'autorité. Toutefois, avant d'en venir là, placé entre l'un et l'autre parti, fort de la droiture de ses intentions et de son amour pour la paix, qui étoit l'unique objet de tous ses désirs et de toutes ses sollicitudes, s'il ne parvint pas à la procurer, il empêcha du moins le mal d'arriver à cet excès qui auroit mis la monarchie en péril; et peut-être fut-elle sauvée alors par ce grand et vertueux magistrat.

Cependant la chambre de Saint-Louis continuoit ses opérations; et ce comité préparatoire offroit cet avantage aux chefs cachés de tous ces mouvemens, qu'il leur devenoit ainsi facile de porter aux ministres les coups les plus rudes sans qu'on pût soupçonner la main d'où ils étoient partis; et, les attaquant aussi vivement qu'ils le jugeoient nécessaire, de se mettre à l'abri de leurs ressentiments. C'étoit là qu'étoient mystérieusement concertées toutes les propositions hardies et toutes les questions désagréables que l'on élevoit à leur sujet: les membres de cette chambre les examinoient d'abord, ainsi que nous venons de le dire; et elles étoient ensuite présentées aux chambres assemblées où on les discutoit publiquement: ainsi le premier auteur demeuroit ignoré, et, suivant le plan qu'avoient formé les boute-feux, le parlement (p. 138) se trouvoit de plus en plus compromis avec la cour. C'est par cette voie que furent successivement proposés, la suppression des intendants de provinces qui étoient odieux au peuple, l'érection d'une chambre de justice destinée à faire rendre gorge aux traitants, la confection d'un nouveau tarif pour les entrées de Paris, un mode de paiement pour les rentes de l'hôtel de ville, et plusieurs autres règlements de finances, bons peut-être en eux-mêmes, mais qui, dans la circonstance présente, produisoient le pire de tous les effets, celui de jeter l'alarme parmi les prêteurs, et au milieu des circonstances les plus pressantes, d'enlever ainsi à l'état ses dernières ressources. Vainement le duc d'Orléans, sur l'invitation que lui en fit la reine, se rendit-il assidu aux assemblées du parlement pour essayer de modérer par de justes représentations et par des paroles conciliantes des prétentions si multipliées et si intempestives; vainement le premier président l'aida-t-il de tous ses efforts en faisant naître des délais, et profitant des moindres prétextes pour rompre les assemblées ou en rendre les délibérations inutiles: ni l'un ni l'autre ne gagnèrent rien sur ces esprits ardents et opiniâtres. Cependant la pénurie des finances devenoit de jour en jour plus effrayante; les coffres du roi étoient vides, les armées n'étoient point payées, et l'on se voyoit menacé non-seulement (p. 139) de perdre le fruit de tant de victoires qui devoient conduire à une paix utile et glorieuse, sur laquelle l'ennemi, instruit de nos discordes intestines, se rendoit déjà moins traitable, mais encore de voir de si grands succès se changer en revers dont la suite eût été incalculable.

Dans de telles extrémités, la régente crut qu'en accordant au parlement une partie de ses demandes, elle verroit finir ces dangereuses tracasseries: on fit donc tenir le 31 juillet, un lit de justice au jeune roi; le chancelier y lut une déclaration par laquelle la cour faisoit des concessions sur toutes les propositions qui lui avoient été présentées par le parlement; et la fin de son discours fut une défense formelle de continuer les assemblées de la chambre de Saint-Louis, et l'injonction aux magistrats de rentrer dans leurs fonctions accoutumées, et de rendre la justice aux sujets du roi.

La cour achevoit ainsi de montrer sa foiblesse, et ses adversaires n'en devinrent que plus hardis. La chambre de Saint-Louis cessa en effet de s'assembler; mais les assemblées des chambres recommencèrent dès le lendemain; et, malgré tout ce que put imaginer le premier président pour l'empêcher, la délibération s'établit sur la déclaration même du roi. Il fut arrêté que l'on feroit des remontrances; et, tandis qu'on les rédigeoit, (p. 140) de nouveaux articles, qui avoient été ou différés ou oubliés, furent mis sur le bureau.

Irritée au dernier point et ainsi poussée à bout, la régente se décida enfin à employer d'autres moyens: la victoire de Lens, que le duc d'Enghien, maintenant prince de Condé[111], venoit de remporter sur les Espagnols, lui parut une occasion favorable pour rompre le charme qui attachoit à la suite de quelques magistrats, une multitude qu'elle voyoit en même temps transportée d'un tel succès; et, éblouie de la gloire du jeune héros, elle se crut assez forte, après un si grand événement, pour faire un exemple, abattre d'un seul coup l'audace du parlement, et frapper de terreur les secrets auteurs de toutes ces manœuvres séditieuses.

Elle y eût réussi sans doute, si elle n'eût eu en tête un ennemi encore plus actif et plus profond que son ministre n'étoit souple et rusé. Gondi, ennemi de Mazarin, qui l'avoit desservi dans une circonstance importante, mal vu à la cour, à laquelle il avoit d'abord voulu s'attacher, et où celui-ci avoit su le rendre odieux, cherchoit depuis long-temps, et ainsi que nous l'avons déjà dit, à faire son profit des tempêtes publiques qui commençoient à s'élever autour de lui, et dans lesquelles (p. 141) il n'avoit pas balancé à se jeter, comme dans son propre élément. Prodige d'adresse et de dissimulation, tandis que de sourdes libéralités lui gagnoient les cœurs des peuples, que, par une apparence de zèle religieux et de sollicitude pastorale, il captoit la confiance des classes plus élevées de la capitale, et que, par des manœuvres plus savantes encore, il échauffoit, dans des assemblées mystérieuses, les esprits les plus turbulents et les plus déterminés du parti[112], ce prélat affectoit de donner à la cour des avis sincères et désintéressés sur les dangers qui l'environnoient, exagérant le péril, et chargeant les portraits, afin de n'être pas écouté; mais conservant, par cette conduite politique, une modération convenable à son caractère d'archevêque, et nécessaire à la réussite de ses projets. Il étoit ainsi parvenu à se rendre l'âme de la faction, le centre de tous ses mouvements secrets, lorsque la régente, croyant avoir bien pris toutes ses mesures, fit tout à coup enlever, non pas avec mystère et dans le silence de la nuit, mais en plein midi, au moment que l'on chantoit le Te Deum pour le grand succès que venoient de remporter les armes de France, trois des plus opiniâtres parmi les membres du parlement, Charton, Blancmesnil et Broussel. Charton (p. 142) s'esquiva; Blancmesnil fut conduit à Vincennes, et le vieux Broussel emmené à Saint-Germain.

L'esprit de révolte, jusqu'alors comprimé, sembloit n'attendre qu'un acte de cette nature pour éclater avec toutes ses fureurs. L'arrestation de Blancmesnil fit peu de sensation; mais celle du vieux Broussel[113], cette idole du peuple, produisit une émotion générale. On s'assembla dans les rues; on s'excita mutuellement, on cria de toutes parts aux armes; les marchands, effrayés, fermèrent leurs boutiques, et la face de Paris fut changée en un instant.

Averti par ces cris, le coadjuteur, qui voyoit avec plaisir commencer des troubles dans lesquels (p. 143) il devoit jouer un rôle si dangereux et si brillant, jugeant nécessaire cependant de détruire les soupçons que la cour avoit déjà conçus contre lui à ce sujet, sort de l'archevêché en rochet et en camail pour aller trouver la reine, marche jusqu'au Palais-Royal, au milieu d'une foule immense, qui demandoit Broussel avec des hurlements de rage, y arrive, accompagné du maréchal de La Meilleraie, qu'il avoit rencontré à la tête des gardes, près le Pont-Neuf, cherchant à apaiser le tumulte, et que cette même populace avoit forcé à la retraite. Il y montre toute l'étendue du mal, et le maréchal confirme la peinture qu'il en fait. La reine et le cardinal n'écoutèrent point d'abord de tels discours, venant d'un homme que l'on regardoit comme l'auteur de la révolte; mais les avis, toujours plus alarmants, se succédèrent avec tant de rapidité, qu'il fallut enfin y penser sérieusement; et, parmi ceux qui s'en effrayèrent, Mazarin n'étoit pas le moins effrayé. On tint une espèce de conseil dont le résultat fut qu'il falloit rendre Broussel. Le coadjuteur vouloit qu'on le rendît sur-le-champ: la reine exigeoit qu'avant tout le peuple se séparât, et ce fut Gondi lui-même que l'on chargea de porter à la multitude cette espèce de capitulation. Il sentit tout le danger d'une semblable commission; mais il lui fallut céder, entraîné d'ailleurs par le maréchal de La (p. 144) Meilleraie, qui voulut l'accompagner, et dont l'emportement acheva de tout perdre. Tandis que le coadjuteur s'avançoit à la rencontre des mutins, et s'apprêtoit à leur parler, le maréchal se précipita vers eux d'un autre côté, à la tête des chevau-légers de la garde, agitant son épée, et criant de toutes ses forces: Vive le roi! liberté à Broussel! Ce cri fut mal entendu, et ce mouvement parut un signe d'hostilité. On lui répond en criant aux armes! il est assailli d'une grêle de pierres; et, perdant enfin patience au bout de quelques moments, il tire et blesse mortellement, vis-à-vis les Quinze-Vingts, un crocheteur qui, selon les uns, passoit tranquillement ayant sa charge sur le dos, selon d'autres se montroit le plus ardent parmi ceux dont il étoit environné. Alors la fureur du peuple ne connut plus de bornes: l'insurrection s'étendit dans tous les quartiers, et les environs du Palais-Royal furent dans un moment remplis de gens armés. Le coadjuteur, porté par la foule jusqu'à la Croix-du-Tiroir, y retrouva M. de La Meilleraie qui se défendoit avec peine contre un gros de bourgeois postés dans la rue de l'Arbre-Sec. Le prélat se jeta au milieu d'eux pour les séparer, et le maréchal fit cesser le feu de sa troupe; mais, au même instant, un autre peloton de séditieux, qui sortoit de la rue des Prouvaires, fit une décharge très-brusque sur les (p. 145) chevau-légers. Fontrailles, qui étoit auprès du maréchal, eut le bras cassé; un des pages du coadjuteur fut blessé, et lui-même renversé d'un coup de pierre qui l'atteignit à la tête. Enfin, ayant été reconnu au moment où un bourgeois, lui appuyant son mousqueton sur la tempe, alloit lui faire sauter la cervelle, il fut relevé, entouré avec de grandes acclamations; et, profitant avec beaucoup de présence d'esprit de cette circonstance pour dégager le maréchal, il marcha du côté des halles, entraînant avec lui toute cette populace, tandis que M. de La Meilleraie effectuoit sa retraite vers le Palais-Royal.

Ses exhortations, ses prières, ses menaces calment les esprits. La foule qui l'avoit accompagné, et à laquelle s'étoient joints tous les fripiers dont ce quartier fourmille, consent à déposer les armes; mais, obstinés à ravoir Broussel, ils le ramènent vers le Palais-Royal, où le maréchal de La Meilleraie, qui l'attendoit à la barrière, le fait entrer et le présente à la reine comme son sauveur et celui de l'État. Il y fut néanmoins accueilli avec un dédain ironique, parce qu'on ne cessoit point de le considérer comme l'auteur de la sédition qu'il avoit feint d'apaiser, et que la cour n'avoit encore qu'une idée imparfaite de la grandeur du mal. Gondi en sortit, la rage dans le cœur, et méditant des projets de vengeance. Cachant toutefois son dépit à la populace qui l'attendoit, (p. 146) il soutint jusqu'au bout le rôle de pacificateur qu'il avoit voulu prendre dans cette journée; et, forcé de se faire monter sur l'impériale de sa voiture, pour rendre compte à cette multitude du résultat de son ambassade, il lui parla avec un ton pénétré des promesses positives que la reine avoit données de la délivrance des prisonniers, promesses qu'il regardoit comme sacrées, et qui ne laissoient plus aucun prétexte au rassemblement. La nuit vint[114]; la cohue se dissipa, et Gondi rentra chez lui, blessé et en proie aux plus vives inquiétudes. Cependant on étoit si loin de se fier dans le public aux promesses de la reine, que beaucoup de bourgeois restèrent en armes devant leurs portes, et que des corps-de-garde furent distribués dans diverses parties de la ville; on en posa même un à la barrière des Sergents, à dix pas des sentinelles du Palais-Royal.

Les alarmes du coadjuteur et la méfiance du peuple n'étoient que trop bien fondées: car, cette nuit même, on délibéroit, dans le conseil de la régente, sur les moyens de se rendre maîtres le (p. 147) lendemain de Paris[115]. Trois mécontents, Laigues, Montrésor et Argenteuil, vinrent successivement trouver le prélat, et lui donner les avis les plus sinistres sur les dispositions de la cour, qui, disoient-ils, vouloit à la fois le punir de la révolte, et le perdre dans l'esprit du peuple, en le faisant passer pour un des agents de ses promesses fallacieuses. Il n'en falloit pas tant pour enflammer cet esprit ardent et audacieux, pour le jeter dans les dernières extrémités. Il déclare à ses amis que, le lendemain avant midi, il sera maître lui-même de cette ville dont la cour prétend s'emparer, et commence sur-le-champ l'exécution d'un plan de défense que ceux-ci regardèrent d'abord comme le projet d'un insensé. Tandis que la régente et le ministre faisoient mettre sous les armes toute la maison du roi; qu'on introduisoit secrètement dans la ville quelques troupes cantonnées dans les environs, et que l'avis étoit donné aux bons bourgeois sur lesquels la cour croyoit pouvoir compter, de s'armer secrètement, les agents de Gondi (p. 148) parcouroient la ville, en y répandant les bruits les plus alarmants; lui-même se concertoit avec plusieurs colonels de quartiers qui lui étoient dévoués, faisoit établir des pelotons de leurs milices depuis le Pont-Neuf jusqu'au Palais-Royal, dans tous les endroits où l'on avoit entendu dire que la cour devoit faire poster des troupes, s'emparoit de la porte de Nesle, et faisoit commencer les barricades. Le jour paroissoit à peine que le parlement étoit déjà assemblé.

La cour ignoroit absolument toutes ces dispositions. À six heures du matin, le chancelier Séguier sort de sa maison et prend la route du Palais, où il devoit, suivant les uns, casser tout ce que le parlement avoit fait jusque là, suivant d'autres, lui prononcer son interdiction absolue. Sa voiture est arrêtée sur le quai de la Mégisserie, par les chaînes déjà tendues; il est reconnu, entouré, menacé; des cris de mort se font entendre, et le poursuivent jusqu'au quai des Augustins. Il se sauve, suivi de son frère, l'évêque de Meaux, et de sa fille, la duchesse de Sully, dans l'hôtel du duc de Luynes; la populace y pénètre après lui, le cherchant partout avec des cris effroyables[116]. Un hasard presque miraculeux (p. 149) le dérobe aux perquisitions de ces assassins. Le maréchal de La Meilleraie accourt avec une troupe de cavaliers, et le délivre enfin de cette horrible position. La foule, qui s'écarte un moment devant les soldats, plus furieuse encore de voir sa proie lui échapper, se réunit de nouveau, poursuit sa voiture jusqu'au Palais-Royal, l'accablant d'une grêle de pierres et de balles: la duchesse de Sully en fut légèrement blessée au bras; quelques gardes et un exempt de police sont tués.

Cette fureur se communique dans un instant à toute la ville: la populace des faubourgs se précipite de toutes parts vers le palais et la cité, où le gros du rassemblement étoit déjà formé. En moins de deux heures près de treize cents barricades sont élevées dans Paris; tous les dépôts d'armes sont ouverts ou forcés; l'air retentit des plus horribles imprécations contre Mazarin et les autres ministres; la reine elle-même n'est point ménagée. Les cris de vive Broussel! vive le coadjuteur! se mêlent à ces cris forcenés. Cependant le parlement, assemblé tumultuairement, décidoit d'aller en corps redemander à la régente ses membres arrêtés; et la (p. 150) cour faisoit solliciter alors ce même coadjuteur qu'elle avoit outragé la veille, pour obtenir de lui qu'il calmât la sédition. Il s'en défendit avec une douleur hypocrite, et le parlement se mit en marche pour le Palais-Royal, au milieu des acclamations d'une multitude qui abaissoit devant lui ses armes et faisoit tomber ses barricades. Le premier président, Mathieu Molé, marchoit à la tête de sa compagnie. Il parla à la reine avec beaucoup de chaleur et d'éloquence, essayant de la convaincre qu'il n'y avoit d'autre moyen de calmer une population entière, prête à se porter aux dernières extrémités, que de rendre les prisonniers. La reine, d'un caractère inflexible jusqu'à l'opiniâtreté, ne lui répondit que par des reproches et par des menaces, et sortit brusquement pour ne pas en entendre davantage. Molé et le président de Mesmes, qui avoient un égal dévouement pour la cour, mais non pas le même courage, reviennent et veulent tenter un dernier effort au moment où la compagnie s'apprêtoit à sortir: ils rembrunissent encore les couleurs du tableau, montrent Paris entier, armé, furieux, et sans frein, l'État sur le penchant de sa ruine; ils n'obtiennent rien. Mazarin propose seulement de rendre les prisonniers, si le parlement consent à ne plus s'occuper de l'administration, et à se renfermer uniquement dans ses fonctions judiciaires: la compagnie promet de (p. 151) s'assembler le soir pour délibérer sur cette proposition; la cour est satisfaite de cette promesse qui lui faisoit gagner du temps, ce qui étoit beaucoup pour elle; et les magistrats commencent à défiler pour retourner au palais.

Le peuple, qui croyoit Broussel renfermé dans le Palais-Royal, et qui s'attendoit à le voir ramené par le parlement, ne le voyant pas reparoître, commença à murmurer dès la première barricade; les murmures augmentèrent à la seconde; ils dégénérèrent à la troisième, près de la croix du Tiroir, en menaces et en voies de fait. Un furieux saisissant le premier président, et lui appuyant le bout d'un pistolet sur le visage, «lui commande de retourner à l'instant, et de ramener Broussel, ou le Mazarin et le chancelier en otage, s'il ne veut être massacré lui et les siens.» Molé, calme et serein au milieu de cette foule, qui grossissoit sans cesse autour de lui, l'accablant de malédictions et d'outrages, ne donne pas le moindre signe de crainte ni de foiblesse, répond aux cris de ces rebelles avec toute la dignité d'un magistrat qui a le droit de les punir de leur rébellion, et ralliant paisiblement sa compagnie, revient au petit pas vers le Palais-Royal, au milieu de ce cortége de forcenés.

Il lui fallut essuyer ici de non moins rudes assauts. Anne d'Autriche, que la colère avoit mise hors d'elle-même et entièrement aveuglée sur le (p. 152) danger, s'indignoit que le parlement eût osé revenir après ce qui s'étoit passé; et l'on prétend même qu'elle eut un moment la pensée de faire arrêter quelques conseillers, pour lui répondre des fureurs de la populace. Molé parla avec plus d'éloquence et de chaleur encore que la première fois. Cinq ou six princesses qui se trouvoient dans le cabinet, se jetèrent aux pieds de la reine; le duc d'Orléans, Mazarin surtout, dont la frayeur étoit extrême, se joignirent à la foule suppliante qui l'environnoit, et parvinrent enfin à lui arracher ces paroles: «Eh bien! Messieurs du parlement, voyez donc ce qu'il est à propos de faire.» Ces paroles sont saisies avec empressement: on fait monter le parlement dans la grande galerie; il y tient séance, délibère, et le résultat de la délibération est que la reine sera remerciée de la liberté des prisonniers, et que, jusqu'aux vacances, la compagnie ne s'occupera plus des affaires publiques, à l'exception du paiement des rentes sur l'Hôtel-de-Ville et du tarif. Des lettres de cachet sont délivrées; on prépare les carrosses du roi et de la reine pour aller chercher Broussel et Blancmesnil, et le parlement fait marcher ces carrosses devant lui comme un signe certain du triomphe qu'il vient de remporter. Les passages alors lui sont ouverts; et les acclamations qui l'avoient accompagné le matin, le suivent encore jusqu'au palais.

(p. 153) Le peuple n'en resta pas moins armé toute la nuit et le lendemain, jusqu'au retour de Broussel, qui ne parut à Paris que vers dix heures du matin. Il y fut reçu avec tous ces transports frénétiques que la multitude éprouve ordinairement pour ses idoles. Les barricades sont rompues, les corps-de-garde se dispersent, et deux heures après, les rues de Paris étoient libres et sa population paroissoit tranquille; cependant il s'y conserva encore, pendant quelques jours, un reste de fermentation qui continua de donner des inquiétudes à la reine et au cardinal. Sur le moindre bruit qui se répandoit que des troupes arrivoient dans les environs de Paris, des cris de fureur se faisoient entendre de nouveau, tantôt dans un quartier, tantôt dans un autre; à ces cris se mêloient le cliquetis des armes, et quelquefois même des salves de mousquetade. Mazarin, plus effrayé que jamais, demeura, pendant ce temps, déguisé, botté, et tout prêt à partir, parce que, disoit-on, le peuple étoit résolu de le prendre pour otage, et, si la cour usoit de violence, d'exercer sur lui les plus terribles représailles. On ne parvint à calmer cette multitude qu'en lui témoignant une confiance sans réserve, en éloignant les troupes qui lui portoient ombrage, et en réduisant la garde du roi à un très-petit nombre de soldats. On conçoit combien une telle condescendance dut coûter à la fierté de la régente.

(p. 154) La cour sembloit abattue, le parlement triomphoit; mais l'auteur secret de tant de désordres, Gondi, étoit trop clairvoyant pour ne pas prévoir que le retour seroit terrible, surtout pour lui, s'il ne se procuroit des appuis plus solides que cette faveur inconstante du peuple, et cette fougue momentanée du parlement, divisé lui-même en plusieurs partis, et incapable de marcher long-temps dans les mêmes voies. La feinte douceur que la reine et son ministre lui témoignèrent le lendemain, les caresses dont ils l'accablèrent, ne firent que l'affermir dans ces idées et dans sa résolution. Il savoit que le vainqueur de Lens étoit mécontent de la cour, et surtout de Mazarin: ce fut sur lui qu'il jeta les yeux; c'est lui qu'il résolut de faire le soutien de son parti.

Le prince n'étoit point encore revenu de l'armée: il s'agissoit, jusqu'à son retour, de maintenir la cour dans l'inaction, sans cesser cependant d'entretenir l'animosité du peuple, ce que personne ne savoit faire avec plus d'habileté que le coadjuteur[117]; et il y eût réussi, si le parlement eût voulu entrer dans ses vues, si ce prélat eût pu modérer les mouvements de cette compagnie, comme il savoit exciter ceux de la multitude. (p. 155) Il avoit trouvé le moyen de s'introduire dans les assemblées secrètes que tenoient quelques-uns de ses membres, et c'étoit sous son influence que s'y préparoient les matières qui devoient être présentées aux chambres assemblées, et que l'on y convenoit de la manière dont elles seroient présentés: en ceci il n'avoit d'autre intention que de tenir toujours la compagnie en haleine. Mais, par une impétuosité qui rompit toutes ses mesures, le parlement osa se proroger lui-même à l'approche des vacances sur lesquelles la régente avoit compté; et insistant, malgré le refus qu'elle en fit d'abord, la forcer en quelque sorte à lui accorder une prolongation de service, sous prétexte d'affaires qui ne souffroient aucun délai. Anne d'Autriche outrée de cette insolence, voyant d'ailleurs s'accroître de jour en jour l'audace séditieuse de la populace[118], prit enfin la résolution d'emmener le roi (p. 156) hors de Paris, et d'employer, s'il le falloit, contre cette ville rebelle, toutes les forces de la monarchie.

Tout fut préparé dans le plus profond mystère, et la cour partit tout à coup pour Ruel le 13 septembre au matin. Dès qu'elle y fut arrivée, Mazarin, qui, dans sa position, avoit le grand avantage de pouvoir employer la force quand la ruse ne lui sembloit pas suffisante pour arriver à ses fins, avoit cru devoir se délivrer par un moyen violent de Chavigni et de Châteauneuf, qu'il considéroit comme les plus dangereux de tous ses ennemis. Le premier fut constitué prisonnier à Vincennes, dont il étoit gouverneur; le second fut de nouveau exilé. Ce coup d'autorité exaspéra les esprits: les principaux frondeurs se virent menacés, dans cette violence dont deux d'entre eux venoient d'être les victimes; on cria à la tyrannie; pour la première fois, Mazarin fut nommé, dans les opinions, avec les qualifications, les plus injurieuses; on agita la question de savoir s'il ne conviendroit pas de pourvoir à la sûreté publique en mettant des bornes à l'exercice du pouvoir absolu sur la liberté des citoyens. Le parlement fit prier les princes de se rendre dans son (p. 157) sein pour y délibérer sur l'arrêt de 1617[119], qui, à l'occasion du maréchal d'Ancre, défendoit, et ce sous peine de la vie, aux étrangers, de s'immiscer dans le gouvernement de l'État; et, malgré un arrêt du conseil, donné en cassation du sien, persista dans toutes ses conclusions. La reine, de plus en plus irritée, se fait alors amener furtivement de Paris son second fils, le duc d'Anjou, qu'une indisposition l'avoit forcée d'y laisser: à peine cette nouvelle est-elle sue, que l'alarme se répand de nouveau partout; le parlement donne ordre au prévôt des marchands et aux échevins de pourvoir à l'approvisionnement et à la sûreté de la ville; tout s'y dispose comme si elle étoit sur le point de soutenir un siége; les bourgeois préparent leurs armes, et ne paroissent point effrayés des hasards et des conséquences d'une guerre civile.

Gondi, qui ne l'auroit point voulu sitôt parce qu'il ne jugeoit pas que l'on y fût encore assez préparé, tout déconcerté qu'il étoit par ce mouvement trop rapide du peuple et par cette folle conduite du parlement, prenoit cependant ses mesures pour un événement qu'il jugeoit inévitable; et il étoit prêt à faire partir pour Bruxelles un négociateur chargé de traiter avec le comte de Fuensaldagne qui y commandoit, et de le déterminer (p. 158) à faire marcher une armée espagnole au secours de Paris, lorsqu'on vint lui annoncer l'arrivée du prince de Condé, à laquelle il ne s'attendoit pas sitôt. C'étoit Anne d'Autriche elle-même qui l'avoit appelé dans l'intention de s'en faire un appui qu'elle ne croyoit pas pouvoir lui manquer. Mais Gondi, plus fécond encore en ressources, et rassuré par ce retour même qui sembloit devoir détruire toutes ses espérances, renonça aussitôt au projet qu'il avoit formé du côté de l'Espagne, et conçut le dessein, plus hardi peut-être, de disputer à la cour le héros sur lequel elle avoit compté. Il vit le prince en secret, le trouva, au sujet de Mazarin, tel qu'il le désiroit, sut lui persuader que tout le mal venoit de cet entêtement que la reine mettoit à soutenir un tel ministre, et qu'il falloit employer tous les moyens pour la forcer à l'abandonner. Le prince tomboit d'accord avec lui sur tous ces points: abattre le cardinal et gouverner peut-être à sa place lui sembloit une perspective séduisante; mais les prétentions excessives et les entreprises audacieuses du parlement l'effrayoient: «Je m'appelle Louis de Bourbon, disoit-il, et je ne veux pas ébranler la couronne;» comme si un instinct secret lui eût révélé qu'en effet il n'y avoit plus rien désormais entre le roi et le parlement.

Dans l'espèce d'irrésolution où le jetoit cette (p. 159) situation des affaires, il fut décidé qu'on prendroit un parti mitoyen; que, pour le moment, le prince se présenteroit comme intermédiaire entre les deux partis, et dans cet intervalle de repos qu'il auroit su faire naître, travailleroit de tous ses efforts à dégoûter la reine de Mazarin, et sinon à le précipiter tout à coup du haut rang où elle l'avoit élevé, du moins à l'en laisser glisser, de manière qu'il devînt ensuite facile de s'en débarrasser tout-à-fait. En conséquence de ce plan, qui convint à Gondi parce qu'il lui faisoit gagner du temps, Condé détourna la reine du projet qu'elle avoit formé d'attaquer Paris, et lui proposa d'engager une conférence entre lui-même, le duc d'Orléans et les députés du parlement. Cette conférence eut lieu à Saint-Germain, où la cour s'étoit transportée; et Gondi, par une démarche très-adroite, trouva le moyen d'en faire exclure le cardinal. Elle commença le 25 septembre, et dura, à plusieurs reprises, jusqu'au 22 octobre. On y discuta, les uns après les autres, tous les articles de l'arrêté du parlement; et tous, long-temps débattus, furent enfin accordés jusqu'à celui de la sûreté publique[120], qui avoit le plus (p. 160) offensé la cour, et au moyen duquel la liberté fut aussitôt rendue à MM. de Châteauneuf et de Chavigni. Tout cela se fit d'abord malgré la reine, qui auroit bien voulu que les princes ne se fussent pas montrés si faciles; mais, après avoir vainement tenté de les ramener à ces partis violents qu'elle étoit toujours disposée à prendre, elle se radoucit tout à coup, par l'envie extrême qu'elle avoit de voir cesser les assemblées du parlement. Enfin cette déclaration fameuse qui portoit un si rude coup à l'autorité royale fut enregistrée comme la compagnie l'avoit conçue et rédigée; les chambres prirent leurs vacations, et la cour revint à Paris, où le roi fut reçu de ce peuple aveugle et léger, avec les acclamations ordinaires et les transports de la plus vive allégresse.

Le caractère même de cette paix présageoit son peu de durée. Elle étoit trop désavantageuse à la régente pour qu'elle ne cherchât pas d'abord à en (p. 161) éluder les conditions, ensuite à accabler des rebelles qui avoient eu l'audace de traiter avec leur souverain et de prescrire des bornes à son autorité. Ceux-ci sentoient tout le danger de leur position, surtout Gondi, dont l'ambition n'avoit rien gagné à ce dernier arrangement, et qui craignoit toujours le juste châtiment que lui méritoient les barricades. Les yeux sans cesse attachés sur cette cour qu'il avoit si profondément offensée, et sur les factieux subalternes que dirigeoit son dangereux génie, cet artisan de discordes n'attendoit que l'occasion favorable pour ourdir de nouveaux complots. La disposition générale des esprits étoit telle qu'elle ne pouvoit tarder à se présenter. (1649) Par une maladresse que rien ne peut justifier, Mazarin, dès les premiers jours, avoit jugé à propos de contrevenir aux articles les plus minutieux de cette déclaration, que, dans la chaleur des partis, on regardoit comme une loi fondamentale de l'État: c'en fut assez pour rallumer un feu mal éteint. Les esprits les plus impétueux et les plus turbulents du parlement demandèrent à grands cris l'assemblée des chambres, et ne l'obtenant pas assez vite du premier président, s'assemblèrent d'eux-mêmes, entraînèrent ainsi le reste de leurs confrères, et recommencèrent leurs délibérations séditieuses. La reine, effrayée de cette fermentation nouvelle, crut leur en imposer en y envoyant les princes et les pairs; (p. 162) mais Gaston, toujours flottant entre les deux partis, étoit peu attaché à ses intérêts; Condé mettoit dans ses paroles et dans ses actions une hauteur, une véhémence qui n'étoient propres qu'à aigrir les esprits; la plupart des grands respiroient la faction. Dans cette journée mémorable, le premier de ces deux princes parla vaguement et foiblement; le second s'emporta jusqu'à menacer un conseiller[121] dont les clameurs l'importunoient. Le tumulte le plus violent s'élève aussitôt dans l'assemblée; on oublie le respect que l'on doit à son rang et à son caractère; il est forcé de faire une sorte de réparation en protestant qu'il n'a eu l'intention de menacer personne, et sort au milieu des cris insolents des jeunes conseillers des enquêtes, la rage dans le cœur, et bien résolu à ne plus s'exposer à de semblables avanies, «ne voulant pas, disoit-il, de prince qu'il étoit, devenir bourgmestre de Paris.»

C'est ainsi qu'il se lia plus fortement que jamais au parti de la régente, dont Gondi avoit espéré une seconde fois le détacher. Mais cet esprit si actif, si fécond en ressources, au moment même où Condé lui échappoit, cherchoit déjà et trouvoit de nouveaux appuis. Les divisions intestines qui agitoient la cour, et qu'il épioit avec soin jusque dans leurs plus petits détails, (p. 163) celles surtout qui venoient d'éclater dans la propre famille du prince, lui fournirent bientôt tous les moyens nécessaires pour relever son parti, pour lui donner même un nouvel éclat. Le prince de Conti, mécontent et jaloux d'un frère dont la gloire l'offusquoit et qui l'accabloit de sa supériorité; la duchesse de Longueville, sœur de ces deux princes, qui croyoit avoir des raisons de haïr Condé après l'avoir tendrement aimé; le duc de Longueville, furieux contre Mazarin, qui l'avoit bercé de fausses espérances; le jeune Marsillac[122], amant de la duchesse, maître absolu de son esprit et dont l'ambition étoit encore plus grande que l'amour; tous ces esprits ardents ou irrités, animés encore par l'éloquence insidieuse et entraînante du coadjuteur, et suivis de cette foule de mécontents qui abondent toujours dans les cours, se jetèrent dans son parti, promirent de rester à Paris, de le défendre s'il étoit attaqué, s'abouchèrent avec les principaux chefs de la faction parlementaire, les Viole, les Longueil, etc., qui leur promirent tout au nom de leur compagnie; et tandis qu'ils espéroient faire servir les mouvements aveugles du parlement à leurs propres intérêts, se rendirent eux-mêmes les instruments des projets ambitieux du coadjuteur.

(p. 164) Sûr des moyens de défense, Gondi voulut commencer lui-même l'attaque. Son ennemi étoit détesté: en accroissant chaque jour cette haine populaire par des bruits absurdes et calomnieux[123] que personne ne sut jamais mieux que lui faire circuler parmi la multitude, il voulut y joindre encore le ridicule. Mazarin y prêtoit malheureusement beaucoup. Le chansonnier Marigni[124] fut déchaîné contre lui, et remplit Paris de ses ballades et de ses triolets. Les railleries les plus piquantes, les sarcasmes les plus amers l'accablèrent de toutes parts; les placards les plus diffamants couvroient toutes les murailles, et la presse vomissoit chaque jour des libelles encore plus horribles qui se distribuoient clandestinement. Tant d'outrages rejaillissoient jusque sur la reine, qui n'étoit plus désignée dans le public que par le sobriquet de dame Anne. Elle ne pouvoit faire un pas dans Paris sans entendre retentir à ses oreilles quelques-uns de ces vaudevilles (p. 165) insolents et grossiers, où sa vertu même n'étoit pas épargnée. Enfin, ne pouvant plus supporter tant d'outrages, sentant croître, de jour en jour, les embarras de sa position, à cause de cette pénurie des finances que le parlement sembloit se faire un jeu d'accroître par ses résistances, sûre du prince de Condé que ses prières et ses larmes avoient achevé de fixer au soutien de sa cause, parvenue à obtenir du duc d'Orléans qu'il ne s'opposeroit point au projet qu'elle avoit formé, elle prit la résolution de sortir une seconde fois de Paris, et d'exercer sur cette ville rebelle le châtiment qu'elle avoit mérité.

Cette sortie, préparée dans le mystère le plus profond, fut exécutée au milieu de la nuit dans le plus grand désordre. Tous ceux qui devoient accompagner le roi, avertis au moment même du départ, le suivirent dans un trouble et avec des inquiétudes qui furent encore augmentées par l'état de dénuement dans lequel la cour entière se trouva à son arrivée à Saint-Germain. La reine, fière de l'appui de Condé, et méditant les projets d'une vengeance qu'elle croyoit prompte et facile, montroit seule de la fermeté et même une sorte de joie. À Paris, le premier sentiment du peuple et du parlement fut celui de la consternation. Gondi et ceux qui avoient son secret changèrent bientôt ces dispositions: ils (p. 166) parvinrent à rendre quelque courage à cette compagnie, et dans un moment surent faire passer la multitude de l'abattement à la fureur. On prit les armes; on s'empara des portes; toutes les issues furent fermées à ceux qui vouloient gagner Saint-Germain; on pilla leurs bagages; on maltraita leurs gens; et ces excès furent autorisés par un arrêt du parlement, qui, sans avoir égard à une lettre écrite par le roi au prévôt des marchands[125], et dont la lecture fut faite dans sa première assemblée, ordonna à ce magistrat de veiller à la sûreté publique et à la garde des portes. Le lieutenant de police eut ordre en même temps d'assurer l'approvisionnement de Paris et le passage de vivres.

Cependant ce parlement, regardé par le peuple comme la seule autorité qu'il dût écouter, alors qu'il agissoit lui-même comme si cette autorité eût été légitime, étoit livré aux plus cruelles perplexités, et renfermoit déjà dans son sein tous les germes de foiblesse et de division. Deux partis, l'un de factieux, l'autre de membres dévoués à la cour, l'agitant en sens contraire, cherchoient, chacun de son côté, à entraîner ceux de leurs (p. 167) confrères qui, étrangers à toutes les passions, à tous les intérêts, ne vouloient que le bien public; et du reste, se voyant ainsi isolés entre le peuple et la cour, tous craignoient le nom de rebelles, et le déshonneur qui y étoit attaché. Gondi, peu inquiet d'abord de ces incertitudes qu'il étoit sûr de faire disparoître à l'instant où il montreroit les appuis illustres qu'il avoit su donner à la révolte, commençoit lui-même à concevoir les plus vives alarmes: le duc de Bouillon et le maréchal de La Mothe, qui s'étoient aussi engagés avec les frondeurs, étoient restés à Paris avec la duchesse de Longueville; mais le duc, époux de cette princesse, parti de la Normandie dont il étoit gouverneur, au lieu de se rendre dans cette capitale, avoit tourné court à Saint-Germain, sans donner depuis de ses nouvelles; le prince de Conti, forcé par son frère de suivre la cour, ne paroissoit point encore; et l'on n'étoit pas moins inquiet de Marsillac, qui s'étoit rendu auprès du jeune prince pour fortifier ses résolutions et favoriser sa fuite. Ces alarmes, que partageoient les autres chefs de la faction, étoient accrues par la conduite inégale du parlement, tantôt poussant l'audace jusqu'à renvoyer sans les ouvrir de nouvelles lettres du roi qui lui ordonnoient de se transporter à Montargis, tantôt foible au point d'envoyer en quelque sorte (p. 168) demander grâce à Saint-Germain. Ses députés s'y présentèrent sans avoir été appelés, tandis que Gondi, mandé à la cour par un ordre formel du roi, faisoit arrêter sa voiture par le peuple pour être dispensé de faire un voyage aussi périlleux. Ils y furent mal reçus, renvoyés avec menaces, et cette rigueur impolitique servit les factieux plus que tout le reste. Dès qu'on apprit qu'il n'y avoit point de transaction à espérer, le désespoir donna du courage aux plus foibles; et les chefs ne manquèrent pas de semer des bruits alarmants dont l'effet fut d'accroître encore cette effervescence générale. La chambre des comptes et la cour des aides, qui avoient également député vers la cour, qui avoient éprouvé la même réception, partagèrent les ressentiments du parlement; et tous les corps, à l'exception du grand conseil, se réunirent dans le projet de se défendre contre ce qu'ils appeloient la tyrannie du cardinal. Il n'y eut qu'un cri contre lui, et c'est alors que fut rendu cet arrêt qui le déclare «ennemi du roi et de l'État, perturbateur du repos public; lui ordonne de se retirer le jour même de la cour, et dans huitaine du royaume, enjoignant, passé ce temps, aux sujets du roi de lui courre sus, et faisant défense à toute personne de le recevoir.» On ordonna des subsides, on leva des soldats dans la populace de Paris, on nomma même un général[126] (p. 169) à cette armée sans expérience et sans discipline.

Cependant Gondi attendoit toujours avec la plus vive impatience les véritables chefs qui devoient former et commander une aussi foible milice. Sourdes intrigues, courses nocturnes, largesses populaires, il n'avoit rien épargné pour allumer le feu de la sédition; le succès avoit passé ses espérances, et des nouvelles satisfaisantes qu'il reçut enfin de Marsillac achevoient de le rassurer, lorsque l'événement le plus inattendu vint le jeter dans de nouveaux embarras. Le duc d'Elbœuf, prince de la maison de Lorraine, poussé par l'amour de l'intrigue et des nouveautés, surtout par son extrême indigence, se croyant appelé à jouer sur ce théâtre le rôle des Guise et des Mayenne, entra tout à coup à Paris avec ses trois fils, et vint offrir ses services d'abord au corps de ville, où on le reçut avec les plus vifs transports de joie, ensuite au parlement, où, malgré les efforts des membres initiés aux secrets du coadjuteur, il sut entraîner tous les esprits, et fut nommé sur-le-champ général en chef de l'armée parisienne. Pendant que ces choses se passoient, les princes se présentèrent (p. 170) enfin aux portes de la ville, qu'on eut beaucoup de peine à leur ouvrir[127], et y entrèrent au milieu des préventions et des méfiances du peuple, lequel ne pouvoit croire que la famille de Condé pût venir prendre sincèrement sa défense. C'est ici qu'il faut admirer les ressources prodigieuses du moteur secret de tant d'intrigues ténébreuses. Si d'Elbœuf conservoit sa supériorité, Gondi n'étoit plus rien: avec les princes il étoit tout; il falloit donc, sans perdre de temps, abattre l'un et relever les autres. Aussitôt tous ses agents secrets sont mis en mouvement pour décrier le nouveau général. Marigni le chansonne; il est présenté sourdement dans le peuple comme un traître qui s'est introduit dans Paris d'intelligence avec la cour, à laquelle il est vendu; on lui suppose même une correspondance secrète avec elle, et on la fait circuler. Pendant qu'on faisoit jouer toutes ces machines, le coadjuteur parcouroit les rues de Paris ayant Conti dans son carrosse, démarche qui annonçoit de la confiance, calmoit le peuple, et l'accoutumoit à la vue du jeune prince. Lorsque tout fut ainsi préparé, il le conduisit au parlement, (p. 171) où commencèrent aussitôt les premières scènes d'une action théâtrale qu'il avoit concertée avec tous les chefs de son parti. Le duc de Longueville se présenta d'abord, offrant à la compagnie ses services, toute la Normandie dont il étoit gouverneur, et la priant de trouver bon que, pour sûreté de sa parole, il fît loger à l'Hôtel-de-Ville sa femme, sa fille et son fils. Le duc de Bouillon parut ensuite, faisant les mêmes protestations, mais donnant à entendre que c'étoit sous les ordres du prince de Conti qu'il espéroit servir la cause commune. Le maréchal de La Mothe offrit après lui ses services aux mêmes conditions. À mesure que ces illustres personnages se succédoient, le prince d'Elbœuf perdoit de sa considération et de ses partisans. C'est en vain qu'il voulut élever la voix, et réclamer le rang suprême qui lui avoit été accordé la veille: on ne l'écouta point; et il fut forcé de descendre, avec les autres chefs, à celui de simple général sous le prince de Conti, qui fut créé généralissime. En sortant du parlement, Gondi alla chercher les duchesses de Bouillon et de Longueville, qu'il conduisit lui-même comme en triomphe à l'Hôtel-de-Ville, au milieu des acclamations d'une multitude immense attirée par la nouveauté d'un spectacle, qui d'ailleurs achevoit de détruire toutes les méfiances. La Bastille, que la cour n'avoit pas songé à mettre en état de (p. 172) défense, fut sommée et prise le même jour[128] par capitulation; et la guerre civile fut ainsi organisée, au gré du coadjuteur.

Laigues, Vitri, Noirmoutier, Brissac, de Luynes, et un grand nombre d'autres seigneurs, mécontents de la cour, et attirés par le nom d'un prince du sang, vinrent grossir la foule des frondeurs. Ces nouveaux venus furent chargés des levées, des fortifications, du soin d'exercer les soldats, et reçurent divers départements dans les conseils que l'on créa. Un personnage destiné à y jouer un plus grand rôle, le duc de Beaufort, échappé depuis quelque temps de sa prison avec beaucoup de bonheur et d'audace, ne tarda pas à les joindre. C'étoit un prince d'un esprit borné, à la fois courageux et fanfaron, adoré de la populace dont il avoit le langage et les manières, également méprisé dans les deux partis, où il fut désigné sous le nom de Roi des Halles, qu'il n'avoit que trop mérité. Gondi, commençant à s'apercevoir (p. 173) qu'il gouvernoit difficilement le prince de Conti et la duchesse de Longueville, sentit tout le parti qu'il pouvoit tirer de cet instrument aveugle qui venoit de lui-même se jeter entre ses mains. Il se l'attacha fortement, et par son moyen devint seul puissant dans le peuple. On continuoit cependant les levées. Elles se firent avec une telle facilité, que dans l'espace de deux jours on mit sur pied une armée de douze mille hommes. Les biens de Mazarin furent confisqués, vendus publiquement pour subvenir aux frais de la guerre; et la recherche de ses meubles fit naître les délations et les vexations les plus odieuses à l'égard d'un grand nombre de particuliers. Le parlement, s'occupant, dès ces premiers moments, de concentrer et de régulariser l'autorité, forma plusieurs chambres administratives auxquelles furent attribuées toutes les diverses branches de la police générale et particulière, ce qui réduisit les généraux et le prince de Conti lui-même à une nullité presque absolue. Une circulaire fut envoyée à tous les parlements et aux villes les plus considérables, par laquelle on les invitoit à s'unir au parlement et à la capitale pour la délivrance du roi et l'expulsion de son ministre; et l'on crut justifier suffisamment tant d'attentats contre l'autorité légitime en envoyant à la cour des remontrances dans lesquelles, après avoir renouvelé contre le cardinal toutes les déclamations (p. 174) tant de fois répétées, le parlement déclaroit de nouveau ne s'être soulevé que pour soustraire le roi et le peuple à son insupportable tyrannie.

Tandis que toutes ces choses se passoient à Paris, la régente et son ministre, déployant toute l'étendue de la puissance royale, déclaroient le parlement criminel de lèse-majesté; et Condé se préparoit, avec huit à neuf mille hommes, à en bloquer cinq cent mille renfermés dans une ville immense et fortifiée. Mais cette poignée de soldats étoit un débris de cette brave armée avec laquelle il avoit remporté tant de victoires; et la multitude innombrable qui lui étoit opposée, se composoit d'artisans, de laquais, de citadins amollis par le repos et les plaisirs de la capitale. Le mépris profond qu'il avoit pour de semblables ennemis l'avoit porté d'abord à s'emparer de tous les postes qui servoient de communication avec les provinces d'où Paris tiroit ses subsistances, formant ainsi le projet audacieux de l'affamer, projet qu'un autre eût à peine osé concevoir avec une armée de cinquante mille hommes. Forcé bientôt de se réduire à un plus petit nombre de quartiers, pour ne pas s'exposer à être battu en détail, et à voir fondre ainsi sa petite troupe, il se réduisit à trois postes, Saint-Denis, Sèvre et Saint-Cloud, qu'il commit à la garde de ses plus habiles officiers, tandis (p. 175) qu'à la tête d'une troupe légère, toujours à cheval, il couroit de quartier en quartier, interceptant quelques convois, brûlant quelques moulins, et donnant l'exemple d'une activité et d'une vigilance admirables, pour produire malheureusement d'assez médiocres effets. Quant à l'armée de la fronde, elle étoit retenue dans la ville par ses chefs, non qu'ils manquassent de courage, mais parce qu'ils savoient mieux que personne ce que valoit cette lâche et indocile milice.

Ils se hasardèrent enfin à la faire sortir, à essayer s'ils ne pourroient pas l'aguerrir dans quelques petits combats. C'est ici que la fronde prend réellement un caractère plaisant et même ridicule que tous les écrivains ont reconnu, mais dont ils ont fait une application trop générale; c'est ici que l'esprit national se montre dans toute sa piquante singularité. Les troupes parisiennes, pleines de jactance dans leurs paroles, riches et élégantes dans leurs habillements, sortoient en campagne, ornées de plumes et de rubans, pour jeter leurs armes et fuir à toutes jambes vers la ville, lorsqu'elles rencontroient le moindre escadron de l'armée royaliste. Elles y rentroient au milieu des huées, des brocards, des traits malins de toute espèce. On rioit de la gaucherie de leurs évolutions militaires. Toujours battues lorsqu'elles osoient faire la moindre (p. 176) résistance, on ne les consoloit de ces petits échecs que par de plus grandes risées. L'entrée de quelques convois qu'on avoit pu dérober à la vigilance de l'ennemi, passoit pour un grand triomphe, et l'on honoroit du titre de bataille la plus petite escarmouche. Dans l'attaque de Charenton[129], la seule affaire sérieuse de ce siége burlesque, la seule où Condé éprouva de la résistance, et où ses soldats furent obligés de déployer leur valeur, l'armée parlementaire, trois fois plus nombreuse que celle des royalistes, s'ébranla si lentement pour aller au secours des assiégés, qu'on voyoit encore son arrière-garde au milieu de la place Royale, tandis que les autres corps, arrêtés sur les hauteurs de Picpus, y contemploient tranquillement l'assaut et la prise de la ville, sans oser seulement traverser la vallée de Fécamp, qui les séparoit des royalistes. Une gaieté folle animoit les deux partis: Marigni, Blot, le médecin Gui-Patin, Scarron, Mézerai, jeune alors, inondoient Paris de chansons, de ballades, de pamphlets, où ils déchiroient (p. 177) et plaisantoient tout le monde, royalistes et parlementaires. Condé, d'un autre côté, si dédaigneux et si railleur, réjouissoit la cour des sarcasmes amers qu'il lançoit sur ses valeureux adversaires[130]. Les bons mots pleuvoient de tous les côtés. Faisant allusion au prince de Conti son frère, qui étoit contrefait et même un peu bossu, il fit un jour une profonde salutation à un singe attaché dans la chambre du roi, lui donnant le titre de généralissime de l'armée parisienne. La cavalerie que fournirent les maisons les plus considérables de Paris fut nommée, par les frondeurs eux-mêmes, cavalerie des portes cochères. Le régiment de Corinthe, levé par le coadjuteur, ayant été battu dans une rencontre, on appela cet échec la première aux Corinthiens. Vingt conseillers créés par Richelieu, et dédaignés de leurs confrères, ayant voulu effacer la honte de leur nouvelle création en fournissant chacun un subside de 15,000 liv., n'en retirèrent d'autre avantage que d'être appelés les Quinze-Vingts.

Cependant, la prise de Charenton commença à diminuer un peu de cet enivrement des frondeurs. Jusque-là Paris avoit nagé dans l'abondance, (p. 178) tandis que la disette régnoit à Saint-Germain. Les habitants des campagnes, sûrs d'être bien payés, profitoient de tous les passages pour porter leurs denrées à la capitale; et les propres soldats de Condé, attirés par le même appât, contribuoient eux-mêmes à l'approvisionner. Mais lorsque le prince, maître de ce poste important, eut pris des mesures pour resserrer davantage les assiégés, les privations commencèrent à se faire sentir; la fatigue et le dégoût succédèrent par degrés aux premiers mouvements d'enthousiasme, sinon dans le peuple, du moins dans la classe des bourgeois aisés, qui seuls supportoient tout le poids de la guerre. Accablés de subsides, exposés aux insolences du peuple et aux vexations des soldats, ils soupiroient après la paix, qui seule pouvoit leur rendre le repos et la considération qu'ils avoient perdus. Il est inutile de dire que la partie la plus saine du parlement, dominée et contenue par les factieux, la désiroit avec la même ardeur. Quant aux généraux, pleins en apparence d'une animosité commune contre le ministère, ils n'avoient en effet d'autre but que leur intérêt particulier; et leur mécontentement, né de l'oubli ou du dédain de la cour, étoit prêt à cesser dès qu'elle se montreroit disposée à leur accorder ses faveurs. Si l'on en excepte le coadjuteur et le duc de Beaufort, il n'en étoit pas un seul qui (p. 179) n'eût avec elle quelque négociation secrète. La cour elle-même fatiguée d'une guerre plus difficile à terminer qu'elle ne l'avoit cru d'abord, et dont les suites pouvoient devenir très-fâcheuses, n'étoit point éloignée maintenant de l'accommodement qu'elle avoit d'abord refusé avec tant de hauteur; et ses émissaires, secrètement répandus dans Paris, s'y abouchoient avec les chefs, travailloient à y développer ces dispositions pacifiques, dont les signes devenoient de jour en jour plus manifestes. Le regard perçant de Gondi avoit pénétré tous ces mouvements divers, et saisi tout d'un coup les dangers extrêmes d'une semblable situation. De tant d'appuis qu'il croyoit avoir élevés à ses projets ambitieux, tous étoient sur le point de lui manquer, à l'exception de ce peuple, qui étoit bien plus dans les mains du parlement que dans les siennes, dont il connoissoit la cruelle inconstance, et dont il avoit été forcé même de partager la faveur avec le duc de Beaufort, ce qui la rendoit encore plus incertaine. Un esprit aussi violent et aussi fier ne pouvoit supporter l'idée d'une paix où, confondu dans la foule des négociateurs, il n'eût joué que le rôle d'un factieux subalterne; et ce parlement, ces chefs, auxquels il pouvoit encore opposer la multitude, en devenoient les arbitres, si cette multitude venoit à l'abandonner. Cependant, comme l'intérêt des généraux n'étoit pas le même que celui (p. 180) des parlementaires; que ceux-ci désiroient la paix uniquement pour l'amour d'elle, tandis que les autres feignoient de vouloir la guerre pour devenir par son moyen maîtres des conditions du traité, le coadjuteur avoit su, dans les premiers moments, les opposer les uns aux autres avec son habileté accoutumée. D'abord, et malgré toutes les difficultés que le premier président lui avoit opposées, il avoit trouvé le moyen de prendre séance au parlement, comme substitut de l'archevêque de Paris, son oncle, dont l'absence le servit ainsi merveilleusement; et l'on conçoit l'avantage immense qu'en avoit tiré un esprit aussi délié et aussi insinuant que le sien: en peu de temps il s'y étoit rendu maître presque absolu des délibérations. Déjà Talon, Molé, Mesmes, ayant osé hasarder quelques propositions pacifiques, avoient été vivement combattus par le prince de Conti, et forcés au silence par les clameurs des enquêtes[131]. Un héraut envoyé par le roi, et qu'on auroit reçu venant de la part d'un ennemi, fut, par un artifice de Gondi, et sous les prétextes les plus frivoles[132], renvoyé sans réponse, sans même (p. 181) qu'on daignât ouvrir ses paquets. Cependant son adresse et son crédit n'avoient pu empêcher qu'on ne députât du moins vers la reine pour lui rendre raison d'un procédé aussi inouï; et la manière affable dont les députés avoient été reçus, le récit qu'ils firent à leur retour des bonnes dispositions de la régente, avoient encore accru cette disposition à la paix qui lui causoit de si vives alarmes: car, il faut le répéter, toute la force de cet ambitieux et de ses adhérents, avoit été jusqu'alors dans leur union avec le parlement; seuls ils n'étoient rien, et la reine en étoit tellement convaincue, qu'elle écrivoit au Prévôt des Marchands et aux Échevins: «Chassez le parlement de Paris; et en même temps qu'il sortira par une porte, je rentrerai par l'autre.» Une réconciliation sincère de cette compagnie avec la cour ne leur eût pas été moins funeste, et les eût mis entièrement à la discrétion d'Anne d'Autriche, qui n'étoit rien moins que disposée à leur pardonner. Gondi sentit donc qu'il étoit perdu s'il ne cherchoit un appui plus sûr, un pouvoir plus indépendant, plus disposé à favoriser ses (p. 182) vues, et au moyen duquel il pût compromettre sans retour le parlement avec la reine et son ministre.

Il ne pouvoit trouver un tel appui que dans les ennemis de l'état. L'Espagne, qui ne demandoit pas mieux que de se mêler des affaires de la France pour en accroître le désordre, n'avoit cessé de négocier secrètement avec lui depuis le commencement des troubles; nous avons vu qu'il avoit été sur le point de solliciter lui-même son secours, et qu'il n'y avoit renoncé que lorsqu'il avoit pu espérer de faire cause commune avec les princes. Maintenant que ceux-ci se faisoient des intérêts différents des siens, il se détermina à donner plus de suites à ces négociations. Les dispositions où se trouvoit cette puissance les rendirent très-faciles; et le comte de Fuensaldagne, sur les ouvertures que lui fit faire le coadjuteur, lui dépêcha, de l'aveu de l'archiduc, un moine bernardin nommé Arnolfini, lequel arriva à Paris muni d'un blanc-seing, que les chefs de la fronde pouvoient remplir à volonté; mais c'étoit surtout Gondi qu'il avoit ordre d'écouter et d'entraîner, s'il étoit possible, à se lier particulièrement et par des engagements positifs.

Gondi étoit trop habile pour donner dans de semblables piéges; et ce fut vainement que le duc de Bouillon, qui lui-même négocioit depuis long-temps avec l'archiduc, tâcha de l'y déterminer. (p. 183) Il n'avoit garde de se compromettre à ce point, lorsque d'un moment à l'autre la politique de la cour pouvoit, ou par la levée du siége ou par le renvoi de Mazarin, ôter tout prétexte à la guerre civile, et dans un cas pareil ne lui laisser d'autre ressource que d'aller dans les Pays-Bas jouer le rôle des exilés de la ligue, et servir, comme il le dit lui-même, d'aumônier à l'archiduc. Il ne doutoit pas, et l'événement prouva qu'il ne s'étoit point trompé, que ce duc de Bouillon lui-même ne l'abandonnât sans le moindre scrupule, si la cour consentoit jamais à lui rendre la principauté de Sedan dont elle l'avoit dépouillé. Il osa donc concevoir le projet d'engager les généraux et le parlement avec le gouverneur espagnol; sûr de pouvoir ainsi continuer sans danger ses négociations clandestines, et, quelque issue que prissent les affaires, de trouver l'impunité avec un si grand nombre de coupables. Jamais intrigue ne fut mieux ourdie, ni manœuvres ne furent plus habilement conduites. Secrètement endoctriné par Gondi et par ses deux associés le duc et la duchesse de Bouillon, le moine que l'on avoit revêtu d'un habit de cavalier, et à qui l'on avoit fabriqué des instructions, des harangues, des lettres remplies de projets et des promesses les plus brillantes, prend le nom plus imposant de don Joseph d'Illescas, et arrive la nuit avec grand fracas chez le (p. 184) duc d'Elbœuf que l'on vouloit tromper d'abord, afin qu'il aidât lui-même à tromper les autres. Celui-ci, qui se croit aussitôt l'homme le plus considérable du parti, rassemble chez lui les chefs, et leur présente cet envoyé avec une importance qui ne laisse pas que d'amuser Gondi et Bouillon, tous les deux présents à cette scène de comédie. Cette vue d'un émissaire d'une puissance ennemie, venant leur proposer de traiter avec elle, sans la participation du roi et peut-être contre lui, effaroucha d'abord quelques parlementaires, qui assistoient à cette conférence: mais ce premier moment de trouble et de surprise étant passé, on se mit à examiner le parti qu'il étoit possible de tirer de l'intervention des Espagnols; on convint de la marche à suivre; et il fut décidé que don Illescas seroit présenté par le prince de Conti aux chambres assemblées.

Il le fut dès le lendemain 19 février, au moment même où les gens du roi, revenus de leur voyage à la cour, rendoient compte de l'accueil favorable qu'ils y avoient reçu. Ce fut vainement que le président de Mesmes, interpellant le prince de Conti, voulut lui faire honte d'oser demander pour un envoyé de l'archiduc une faveur qu'il avoit fait refuser au héraut de son propre souverain: toute la cohue du parlement (c'est ainsi que Gondi lui-même appelle la chambre (p. 185) des enquêtes), ameutée par ce chef expérimenté, s'éleva contre lui, et fit tant par ses cris qu'il fallut céder, et que le faux don Illescas fut introduit. Il prit place au banc du bureau et prononça un discours dont la substance étoit «Que Mazarin avoit offert à l'Espagne une paix avantageuse; mais que son maître, sachant combien ce ministre étoit odieux à la nation, avoit jugé plus convenable à sa dignité de s'adresser au parlement, le considérant comme le conseil et le tuteur des rois; et que telle étoit la confiance qu'il avoit dans la sagesse de cette illustre compagnie, qu'il la laissoit maîtresse des conditions.» Bien qu'un tel exposé, dont le faux sautoit aux yeux, dût rendre au moins suspecte la mission de ce personnage, il fut remercié; et l'on décida qu'il seroit fait registre de son discours pour en référer à la régente.

Pour les chefs des frondeurs c'étoit avoir beaucoup obtenu, quoiqu'en apparence ce fût peu de chose; et avoir ainsi engagé le parlement à écouter les Espagnols, actuellement en guerre ouverte avec la France, c'étoit justifier d'avance tous les traités que Gondi et les siens pourroient faire avec l'ennemi. Il fut lui-même étonné de son propre succès: Molé, de Mesme, Talon et parmi les royalistes du parlement les plus intègres et les plus éclairés en furent effrayés; ils virent (p. 186) avec douleur l'ascendant que prenoient les brouillons dans leur compagnie, et résolus de tout sacrifier pour déjouer leurs intrigues et ramener la paix, tandis que l'envoyé espagnol retournoit auprès de son maître pour lui rendre compte de l'heureux succès de sa mission, le premier président demandoit des passe-ports à la cour pour se rendre auprès d'elle à la tête d'une députation de la compagnie. Elle étoit composée des gens du roi, du président de Mesmes et de huit conseillers.

La reine et son ministre désiroient alors plus vivement que jamais d'entrer en accommodement; et en effet la situation de leurs affaires devenoit de jour en jour plus alarmante. Ces négociations des frondeurs avec l'Espagne, toutes fâcheuses qu'elles étoient, les inquiétoient peut-être moins que celles qui se faisoient de Saint-Germain à Paris. Gaston, foible et ambitieux, se ménageant toujours entre les partis, écoutoit alors secrètement Conti, la duchesse de Longueville et Marsillac, qui, opposés depuis quelque temps au coadjuteur, lui offroient de le mettre à la tête de leur parti. Beaufort et Gondi ne lui faisoient pas des offres moins séduisantes; et la régence étoit des deux côtés l'appât qu'on faisoit surtout briller à ses yeux. Lui-même faisoit aussi sonder les chefs du parlement pour savoir ce qu'il en pourroit espérer, s'il se décidoit (p. 187) à embrasser leur cause; et quoiqu'il fût encore retenu par l'ascendant de Condé, il pouvoit d'un moment à l'autre prendre une fatale résolution. Si l'on jetoit les yeux sur les provinces, elles offroient encore de plus grands sujets de crainte. Quelques-unes étoient ouvertement révoltées, d'autres ébranlées et prêtes à entrer dans la révolte; plusieurs commandants de places fortes, gagnés par les frondeurs, paroissoient disposés à livrer l'entrée des frontières à l'ennemi; enfin la défection incroyable de Turenne[133], jusque-là si fidèle, bien que l'adresse et l'activité de Mazarin en eussent sur-le-champ arrêté les plus fâcheux effets, redoubloit encore d'aussi vives alarmes en faisant voir jusqu'où pouvoit s'étendre cet esprit de vertige et de révolte. Les passe-ports furent donc accordés sans difficulté aux députés du parlement.

Gondi excepté, les chefs n'avoient point calculé (p. 188) ce qui pouvoit résulter d'une conférence entre la cour et le parlement. La députation lui causoit, à lui seul, des inquiétudes; et ces inquiétudes ne furent que trop justifiées. Les députés, reçus avec une rigueur apparente, mais au travers de laquelle ils purent facilement démêler que la cour ne demandoit pas mieux que d'entrer en accommodement, supprimèrent, dans le rapport qu'ils firent de leur première entrevue, tout ce qui étoit de nature à aigrir les esprits, et n'offrirent à leur retour que des peintures agréables de la manière dont on les avoit accueillis, et des ouvertures de paix qui leur avoient été faites. Le parlement ne manqua pas de saisir ces premières lueurs d'espérance, et fit inviter les généraux à venir en délibérer avec lui. Avant de s'y rendre ils s'assemblèrent tumultuairement, et, suivant le succès plus ou moins heureux de leurs négociations particulières avec la cour, se montrèrent plus ou moins opposés à ces dispositions pacifiques de la compagnie. Gondi, sans expliquer ses raisons, sut avec une adresse merveilleuse les amener à son avis, qui étoit de laisser le parlement faire des avances pour la paix jusqu'à la réponse de l'archiduc. Il préféroit sans doute la guerre à une paix faite uniquement par cette compagnie; mais il vouloit encore moins faire une telle guerre, et surtout des alliances avec les ennemis de l'état, sans (p. 189) être soutenu par un corps puissant et vénéré, qui seul pouvoit ôter à la rébellion son caractère infâme et ses affreux dangers. Le peuple, qu'il méprisoit autant qu'a jamais pu le faire aucun chef de parti, lui sembloit un instrument dont il ne devoit user qu'avec les plus grandes précautions, par cela même qu'il lui étoit alors possible d'en faire tout ce qu'il auroit voulu. Anéantir par lui le parlement, c'étoit, en lui ôtant son dernier frein, se livrer soi-même à ses caprices, et se mettre à la merci des étrangers; s'en servir pour intimider cette compagnie et diriger ses délibérations, c'étoit agir avec prudence, habileté, et suivant les véritables intérêts de la faction. Tel étoit le plan que s'étoit tracé cet esprit supérieur, et qu'il suivit constamment tant que les autres chefs ne lui opposèrent pas des obstacles invincibles. Tandis qu'il protégeoit contre la fureur populaire ce même parlement assemblé pour accepter les conférences offertes par la reine, il prenoit en même temps ses mesures pour le forcer à les rompre dès qu'il le jugeroit à propos, non-seulement par le soin qu'il avoit d'entretenir la multitude dans sa haine contre Mazarin, mais encore en ôtant à la compagnie toute influence sur l'armée, jusqu'alors enfermée dans la ville, et qu'il sut faire sortir et camper hors des murs de Paris. C'est alors qu'il commença à parler (p. 190) en maître, à faire trembler les modérés du parlement, à concevoir l'espérance d'éterniser la guerre, ou du moins de n'être forcé à faire qu'une paix utile et honorable.

Les conférences, dont Mazarin eut encore la mortification de se voir exclu, ne tardèrent pas à s'ouvrir; et leurs commencements furent très-orageux. Des deux côtés les prétentions étoient extrêmes. La cour manquoit à ses promesses en resserrant plus que jamais les passages qu'elle s'étoit engagée à laisser libres pendant toute la durée des négociations, et le prince de Condé aigrissoit les esprits par une hauteur déplacée. D'un autre côté le parlement, sous l'influence du coadjuteur, rendoit des arrêts en faveur de Turenne, contre les partisans de la cour, contre le cardinal; et les espérances de paix sembloient s'éloigner de jour en jour davantage. Sur ces entrefaites l'archiduc envoya un second député, et Gondi reconnut plus que jamais combien il étoit difficile de suivre un plan tel que le sien avec des hommes uniquement guidés par de petites passions et par de petits intérêts. Le moment étoit décisif. Avant que les conférences eussent amené aucun résultat, il falloit engager le parlement avec les Espagnols, en donnant la paix générale intérieure et extérieure comme le but unique de cette alliance audacieuse; et de cette manière on paroit à tous les inconvénients[134]. (p. 191) Plus tard il falloit ou adopter tout ce qu'auroient conclu les députés, ou se jeter dans les bras des ennemis. Il ne fut point écouté. Les généraux, ou gagnés par l'argent des Espagnols, ou dirigés par l'état plus ou moins heureux de leurs rapports secrets avec la cour, signèrent avec l'archiduc un traité partiel qui les mettoit dans une situation fausse et dangereuse. Ils purent reconnoître peu de jours après quelle faute ils avoient faite: car au moment même où les conférences sembloient prêtes à se rompre par l'exagération des prétentions opposées, où l'influence des chefs, et surtout de Gondi, sur le parlement, sembloit plus forte que jamais, enfin lorsque les députés, dont les pouvoirs alloient expirer, étoient sur le point de se retirer, on apprit tout à coup à Paris que le 11 mai, l'accommodement avoit été signé à Ruel par les princes, les ministres, et tous les députés.

Du côté de la cour, ce fut la crainte qu'inspiroit cette liaison des frondeurs avec les ennemis de l'État, qui amena si brusquement une telle détermination; (p. 192) du côté des députés, ce fut un dévouement patriotique qui mérite d'être admiré. Ils ne se dissimuloient point le danger extrême auquel ils alloient s'exposer; mais si les conditions de cette paix étoient raisonnables et entroient dans l'intérêt général, ils pouvoient espérer de la faire recevoir malgré les factieux; et même dans le cas où ils auroient été désavoués, ils affoiblissoient du moins la faction en faisant voir au parlement la possibilité de traiter avec avantage, sans lier sa cause à des intérêts étrangers. Tels furent les motifs qui firent conclure ce traité, que Mazarin fut admis à signer, et dans lequel le parlement, faisant la loi à la cour dans tout ce qui touchoit ses intérêts, oublia entièrement ceux des généraux. Leur étonnement fut égal à leur dépit lorsqu'ils apprirent un événement qui détruisoit en un moment toutes leurs espérances; et cependant, tel étoit leur aveuglement sur ces négociations fallacieuses dont la cour les amusoit depuis si long-temps, que chacun d'eux, dans la crainte de se fermer toutes les voies de conciliation qu'il croyoit s'être ouvertes, opina à rejeter le dernier avis de Gondi, qui consistoit à forcer le parlement d'entrer sur-le-champ dans l'alliance avec l'Espagne pour la paix générale, ce qui étoit encore praticable, parce que rien n'étoit si facile que de le forcer à désavouer ses députés. Ils aimèrent (p. 193) mieux employer l'influence du peuple à faire rompre le traité conclu avec la cour, pour en entamer un autre dans lequel ils fussent admis à faire valoir leurs prétentions particulières. Ce fut vers ce but qu'ils dirigèrent les délibérations dans la séance où les députés rendirent compte à la compagnie du résultat de leur mission, séance à jamais mémorable, où Molé arracha l'admiration de ses ennemis mêmes, par le calme majestueux, le courage intrépide avec lequel il soutint la violence des assauts que les factieux lui livrèrent dans l'intérieur même du parlement, et les cris de mort qu'une populace furieuse élevoit au dehors contre lui[135]. Les choses en vinrent (p. 194) au point que les chefs même qui avoient ameuté cette populace se virent dans la nécessité de protéger contre ses excès les députés qui avoient trahi leur cause; et rien ne leur réussit des mesures qu'ils avoient prises par cette difficulté qu'ils éprouvèrent sans cesse, et dont ils faisoient en ce moment et plus que jamais la fâcheuse expérience, d'engager le parlement aussi loin qu'ils auroient voulu, ce corps s'arrêtant toujours, par une sorte d'instinct monarchique, au degré qui séparoit la résistance au pouvoir de la révolte déclarée. Ces chefs forcèrent sans doute les députés à retourner à la cour pour modifier ce traité; mais tout ce qu'il en résulta pour eux, ce fut d'être abandonnés par le peuple après l'avoir été par le parlement, dès qu'on s'aperçut qu'ils n'avoient fait la guerre et ne vouloient faire la paix que pour leur propre intérêt. La cour, les voyant ainsi décriés et réduits, par la défection de l'armée de Turenne, à l'impuissance la plus absolue, se moqua d'eux, et les paya presque tous de vaines promesses. Gondi, qui ne demanda rien, qui ne fut pas même compris nominativement (p. 195) dans cette paix honteuse où il avoit été entraîné malgré lui, fut le seul cependant qui y gagna quelque chose, parce qu'il conserva du moins avec Beaufort cette faveur populaire qu'il réserva pour des temps meilleurs. Le parlement fit encore la loi à son souverain[136]; mais Mazarin, que l'on avoit jugé si malhabile, resta à son poste; les Espagnols reçurent des conjurés eux-mêmes le signal de la retraite[137]; et l'on vit tout à coup au tumulte et aux désordres des partis succéder un calme apparent pendant lequel chacun se prépara à soutenir ou à exciter de nouveaux orages.

Gondi, comme nous venons de le dire, tiroit seul des avantages réels de cette paix. Il avoit rejeté avec mépris les faveurs insidieuses et mesquines de la cour, telles que le paiement de ses dettes, la jouissance de quelques abbayes, etc. Ce n'étoit pas pour si peu de chose qu'un homme de cette trempe avoit daigné conspirer: la pourpre et le ministère, tels étoient les objets de sa vaste ambition. Beaufort, qui n'avoit pu obtenir ce qu'il désiroit[138], étoit toujours entre ses mains; (p. 196) et l'amour du peuple pour ce prince sembloit s'augmenter encore de la haine qu'il portoit toujours à Mazarin. D'un autre côté, la duchesse de Chevreuse revenue de son exil[139], par une suite de ce mépris où étoit tombée l'autorité royale, liée avec le coadjuteur par des rapports où l'amour n'avoit pas moins de part que la politique, lui servoit d'intermédiaire pour renouer ses intrigues avec l'Espagne, et même pour tromper Mazarin, dont elle avoit la confiance, et à qui elle faisoit entrevoir la possibilité de l'attirer à son parti. Gondi voyoit en outre un germe de division prêt à éclater entre le ministre et Condé, et fondoit sur ces divisions de nouvelles espérances. La haine publique pour son ennemi sembloit augmenter de jour en jour, et il avoit grand soin de l'entretenir par ses manœuvres accoutumées. Les partisans de la cour étoient publiquement et impunément insultés par les frondeurs[140]; et telle étoit leur puissance, (p. 197) que, malgré cette paix solennellement jurée et la soumission apparente qui en étoit résultée, Mazarin et la régente n'osèrent rentrer à Paris qu'après avoir négocié leur retour avec les chefs du parti. Gondi eut l'audace d'aller lui-même à Compiègne pour en régler les conditions; et le roi rentra enfin dans sa capitale avec les apparences d'un triomphe qui n'en imposa à personne, mais du moins au milieu de ces acclamations d'amour qu'excita presque toujours parmi les François la présence de leur légitime souverain.

Cette paix, loin de calmer les esprits, sembloit avoir donné un nouveau degré d'activité à la haine, à l'intrigue, à toutes les passions. Condé, fier, impétueux, trop ambitieux peut-être, ne voyoit point de prix qui fût au-dessus de ses services; et Mazarin, effrayé de cette ambition soutenue par un aussi grand caractère, sembloit ne plus voir en lui qu'un sujet dangereux qui vouloit abuser de ce qu'il avoit fait pour son maître. Les demandes exagérées du prince, tant pour lui que pour ses créatures, étoient éludées aussi adroitement que possible par le ministre; mais, se renouvelant sans cesse, elles lui suscitoient chaque jour de nouveaux embarras. Celui-ci, pour échapper à la protection trop redoutable (p. 198) du héros, voulut s'appuyer de l'alliance de la maison de Vendôme, en mariant une de ses nièces au duc de Mercœur, auquel elle auroit porté en dot l'amirauté. Condé s'y opposa hautement, et même avec des paroles outrageantes pour Mazarin. La duchesse de Longueville, qui s'étoit rapprochée de son frère après avoir été rejetée du parti des frondeurs, aigrissoit encore par ses artifices des ressentiments dont elle espéroit profiter. Les troubles de la Guienne et de la Provence, causés par l'orgueil et la tyrannie des gouverneurs de ces deux provinces, le comte d'Alais et le duc d'Épernon, mirent le comble à cette mésintelligence, par l'opposition de vues et d'intérêts que firent éclater en cette circonstance le prince et le cardinal, le prince soutenant le comte d'Alais, qui étoit son parent, le cardinal refusant d'abandonner le duc d'Épernon à la merci du parlement de Bordeaux. Enfin Mazarin ayant essayé de brouiller son rival avec Gaston, au moyen d'une de ces fourberies qui lui étoient si familières, Condé, poussé à bout, reconnut qu'un éclat étoit nécessaire; toutefois plus habile et plus rusé qu'on n'auroit pu l'attendre d'un caractère si altier et si violent, il sentit que son intérêt n'étoit pas de perdre le ministre, mais de le subjuguer; et, pour y parvenir, il employa des manœuvres dignes de la politique astucieuse de son ennemi. Sûr que (p. 199) le cardinal n'oseroit rien entreprendre contre lui sans l'aveu de Gaston, il commence par s'assurer de ce prince en gagnant l'abbé de La Rivière son favori. Il s'attache plus fortement encore, par ses bienfaits et par ses caresses, la duchesse de Longueville et le prince de Conti; il protége ouvertement Chavigni, l'un des plus fougueux ennemis du ministre; soutient avec chaleur les prétentions des ducs de Bouillon et de Longueville, qui demandoient, l'un Sedan, l'autre le Pont-de-l'Arche, qu'on leur avoit promis à la paix de Ruel; rompt enfin publiquement avec Mazarin[141], et appelle autour de lui les frondeurs qu'il méprisoit intérieurement, et qui, malgré la sécurité qu'ils affectoient, étoient en ce moment fort abattus, et cherchoient de tous côtés un appui contre les ressentiments et la vengeance de la cour. Ils y volent, ivres de joie et d'espérances. Déjà Gondi et Beaufort ne rêvent que soulèvements, séditions, guerre civile; les sarcasmes et les libelles renaissent de toutes parts; Condé, jusque-là odieux aux Parisiens, a presque (p. 200) la faveur populaire; on réforme d'avance l'état; on change le ministère: Mazarin semble perdu sans ressource. Tout à coup La Rivière[142], que l'adroit ministre a su gagner à son tour, lui ramène le duc d'Orléans, dont l'esprit versatile et jaloux commençoit déjà à s'inquiéter de la marche trop rapide du héros. Gaston propose à Condé sa médiation: celui-ci, satisfait d'avoir jeté l'effroi dans l'âme de Mazarin, l'accepte, se rend maître des conditions du raccommodement[143], et dès qu'il a repris à la cour toute son influence, abandonne brusquement les frondeurs, convaincus alors, mais trop tard, qu'ils ont été ses dupes, qu'il en a fait les vils instruments de son ambition.

La fronde fut abattue par ce mépris du prince; et l'inaction dont elle avoit espéré sortir, et dans laquelle cet abandon soudain l'avoit replongée, alloit achever sa ruine. Personne ne le sentoit (p. 201) plus vivement que Gondi; et s'il eût été possible de lui rendre son activité, il savoit aussi tout ce qu'il pouvoit espérer de ce parti puissant dans lequel on comptoit encore, outre la faction parlementaire, une foule de seigneurs qu'à la signature de la paix Mazarin avoit imprudemment négligés ou confondus dans la foule des rebelles. Épiant sans cesse les occasions de le ranimer, le coadjuteur avoit d'abord tenté, mais vainement, de donner un caractère séditieux à une assemblée de la noblesse, convoquée sur le motif frivole d'une distinction extraordinaire accordée à quelques personnes de la cour[144]. N'ayant pu parvenir à en faire des états généraux, il vit que tout étoit perdu si, continuant à jouer le rôle d'un vil séditieux, de tribun sans aveu d'une populace révoltée, il ne trouvoit le moyen, comme il le dit lui-même, de se reprendre et se recoudre pour ainsi dire avec le parlement. Les vacations de cette compagnie, la défense faite aux chambres de s'assembler, et à laquelle elles s'étoient soumises par le traité, sembloient lui ôter à ce sujet toute espérance: le malheur des temps ne tarda pas à lui en fournir l'occasion la plus favorable qu'il pût désirer.

(p. 202) On voit qu'il est question ici de la fameuse affaire des rentiers. Emeri, que, dès le commencement des troubles, Mazarin s'étoit vu forcé par le cri public de dépouiller de la direction des finances, venoit d'y rentrer non-seulement sans le moindre obstacle, mais même avec une sorte de faveur; et son génie, plein de ressources, avoit su ranimer le crédit public, et redonner quelque vie au trésor épuisé. Parmi les opérations utiles qu'il crut nécessaire de faire pour adoucir la haine populaire, le paiement des rentes sur l'Hôtel-de-Ville interrompu par les troubles civils, lui parut devoir être avant tout rétabli. Les adjudicataires, qu'un arrêt du conseil condamna, d'après cette disposition, à payer toutes les semaines une somme considérable, s'y refusèrent, et prouvèrent l'impossibilité où ils étoient de le faire par la cessation presque absolue du paiement des impôts. Les rentiers, décidés à jouir de tous les bénéfices de la loi, s'assemblent aussitôt, et présentent requête à la chambre des vacations: ils n'obtiennent que partie de ce qu'ils avoient demandé, et s'assemblent de nouveau. Alors Gondi introduit parmi eux cinq à six frondeurs subalternes qui ne tardent pas à dominer l'assemblée, et à la diriger selon les vues du parti. On y propose la création de douze syndics chargés de veiller aux intérêts du corps; (p. 203) on y arrête une députation au coadjuteur et au duc de Beaufort, pour leur demander une protection qu'ils n'avoient garde de refuser. Cette démarche solennelle et leur réponse hypocrite ramènent à eux la multitude qui commençoit à les négliger, et soutiennent l'audace des rentiers. La chambre des vacations avoit défendu à ceux-ci de s'assembler: ils bravent ses menaces, et présentent requête tant pour assurer l'état de leurs syndics, que pour amener une assemblée générale des chambres, but secret de tous ces mouvements toujours dirigés par les frondeurs. Molé, dont l'œil vigilant a pénétré toutes ces intrigues, veut faire casser le syndicat; et ce dessein, à peine entrevu dans une assemblée tenue chez lui, augmente encore l'effervescence des esprits. Une révolte est sur le point d'éclater; et les membres du parlement, en sortant de la séance, sont insultés par la populace. Cependant les chefs, n'espérant pas réussir complètement par de tels moyens, et sachant d'ailleurs que la cour étoit disposée à faire un coup d'autorité en s'assurant des syndics les plus mutins et les plus ardents, imaginèrent, pour achever d'émouvoir le peuple entier, une imposture odieuse sans doute, mais très-habilement concertée. Il fut décidé, dans un conciliabule tenu chez le président Bellièvre, l'un des plus fougueux frondeurs, de supposer l'assassinat d'un des syndics; (p. 204) et Joly, conseiller au châtelet, le plus turbulent de tous, qui depuis fut attaché à la personne du coadjuteur[145], s'offrit pour être le syndic assassiné. Les préparatifs de cette tragi-comédie se firent chez Noirmoutiers[146]. Un gentilhomme, nommé d'Estainville, désigné pour être l'assassin, perça d'un coup de pistolet l'habit de Joly étendu sur un mannequin, et précisément à l'endroit où il falloit qu'il le fût pour rendre l'assassinat vraisemblable. Joly passe en carrosse le lendemain à sept heures et demie dans la rue des Bernardins, baisse la tête à un signal convenu; le coup part, et la balle, traversant la voiture, va tomber à dix pas de là pour y être ramassée par le secrétaire de l'avocat-général Bignon, qui demeuroit à quelque distance de là. Le prétendu meurtrier, muni d'un bon cheval, se sauve à bride abattue. Joly, qui d'avance avoit eu soin de se faire au bras une espèce de plaie, fait constater sa blessure par un chirurgien du voisinage, et va se jeter dans son lit.

Les frondeurs aussitôt se répandent par la ville, criant de toutes parts qu'on a voulu assassiner (p. 205) un syndic, et que ce premier crime n'est que le prélude des plus sanglantes exécutions. Ils se réunissent aux rentiers, et se précipitent à la Tournelle, demandent vengeance d'un aussi horrible attentat. Cependant Mazarin a pénétré cette intrigue ténébreuse, et songe déjà à la faire retomber sur ses auteurs. Le tumulte étoit grand; il essaie de le rendre plus affreux encore, d'exciter une sédition populaire, pour commettre Condé avec les frondeurs, et détruire ainsi ses ennemis les uns par les autres. L'agent qu'il met en jeu[147] pour cette manœuvre ayant manqué son coup, il prend la résolution d'employer les mêmes machinations que les factieux, de les combattre avec leurs propres armes. Le même jour un guet-apens est posté par son ordre dans la place Dauphine, le plus près possible du Pont-Neuf, passage habituel du prince pour se rendre au Palais-Royal, d'où il retournoit chaque jour (p. 206) vers minuit à l'hôtel de Condé. On feint de s'alarmer de ce rassemblement; on envoie contre lui le guet, avec lequel il a une sorte d'engagement. Les cavaliers inconnus déclarent qu'ils sont là par ordre de M. de Beaufort: tout semble annoncer un complot, et l'adresse du ministre sait si bien ménager les apparences, que Condé, tout intrépide qu'il est, conçoit quelques alarmes et consent, sur les sollicitations pressantes et hypocrites dont il est obsédé, que son carrosse parte, occupé par un seul laquais. La voiture passe sur le Pont-Neuf à onze heures du soir; elle est entourée; un coup de pistolet part; le laquais est blessé. Condé, enveloppé dans une trame aussi subtile, ne doute plus que les chefs de la fronde n'aient voulu attenter à ses jours; et dès ce moment, livré à toute l'ardeur de son bouillant caractère, il ne respire plus que la plus terrible vengeance.

Tout Paris fut comme lui dans l'erreur; et le peuple, tout séditieux qu'il pouvoit être, n'en étoit point alors au point d'applaudir à des assassinats. Gondi et Beaufort, signalés comme les auteurs du crime, d'accusateurs qu'ils étoient devenus accusés, perdent en un moment toute leur faveur. Beaufort, abattu, veut fuir, se jeter dans une place forte, c'est-à-dire s'avouer coupable. Gondi le retient, fait passer dans son âme une partie de son (p. 207) courage, et tous les deux décident de faire tête à l'orage. Ils se promènent sans suite dans la ville, vont faire plusieurs visites au prince, qui refuse de les recevoir, enfin affectent la tranquillité la plus profonde, tandis que Condé, dirigé sans s'en douter par le cardinal, présentoit requête au parlement pour que l'on informât sur l'entreprise tentée contre sa personne. L'affaire de Joly fut mêlée avec celle-ci dans les informations; on décréta de prise-de-corps plusieurs personnes, entre autres La Boulaye, que Mazarin fit évader. Toutefois ses manœuvres, jusque là bien conduites, manquèrent tout à coup lorsque l'on produisit les témoins qui venoient déposer contre les chefs de la fronde. Il est probable qu'il avoit été impossible de s'en procurer d'autres; mais c'étoient des hommes de la dernière classe du peuple, dont plusieurs avoient été condamnés à des peines infamantes, et qui d'ailleurs ne purent présenter que des allégations vagues et entièrement dénuées de vraisemblance, contre ceux qu'ils venoient accuser. La bassesse de ces misérables, qui furent convaincus d'être espions à gage du ministre, révolta les juges et le peuple lui-même; et cette circonstance, jointe à la sécurité que montroient les accusés, commença à leur ramener les esprits. Ils essayèrent de profiter de ces dispositions pour dessiller les yeux du prince; mais Condé, aussi, (p. 208) imprudent qu'inflexible, déclara avec sa hauteur ordinaire qu'il les poursuivroit jusqu'à ce qu'ils se fussent exilés eux-mêmes de la capitale.

Cependant les accusés passoient alternativement de la crainte à l'espérance. Les avocats-généraux, malgré tous les efforts de Molé, ne trouvant contre eux aucune preuve valable, n'avoient pas cru devoir les impliquer dans leur réquisitoire: ils se crurent délivrés de cette affaire. Mais le procureur-général, gagné par la cour, promit de lancer contre eux un décret: ils le surent, et se virent bientôt dans le même embarras qu'auparavant. Le parti entier s'assembla chez le duc de Longueville, et tous les avis y furent violents, à l'exception de celui de Gondi, qui, leur montrant jusqu'à l'évidence la folie qu'il y auroit à vouloir employer la force dans l'état où ils étoient réduits, finit par les convaincre qu'il n'y avoit point d'autre voie de salut que d'aller se défendre au parlement avec tout le courage de l'innocence. Ils y allèrent en effet; et le coadjuteur, se servant à propos de son audace et de son éloquence ordinaires, montra dans un jour si éclatant toute l'absurdité des accusations, toute la bassesse des témoins, que, malgré le décret qui dans cette séance mémorable fut effectivement lancé contre lui et contre Beaufort[148], (p. 209) il adoucit les membres qui lui étoient le plus opposés, ranima ceux qui tenoient à son parti, et, sortant du palais au milieu des acclamations du peuple, fut reconduit en triomphe à l'archevêché.

(1650) Ce furent alors les frondeurs qui demandèrent à grands cris le jugement de leurs chefs, jugement auquel Mazarin mit tous les retardements qu'il lui fut possible d'imaginer pour aigrir davantage les deux partis. Les accusés récusèrent hautement Molé et son fils Champlâtreux, qu'ils signalèrent comme leurs ennemis; ils récusèrent aussi Condé comme leur accusateur, et tout à coup retirèrent leurs actes de récusation, ce qui leur donna un grand air d'innocence, et ne contribua pas médiocrement au succès de leur cause. Dans les délibérations orageuses que fit naître cette grande affaire, Condé put facilement s'apercevoir que son parti s'affoiblissoit de jour en jour; et la défection de Gaston, qui jusqu'alors avoit fait cause commune avec lui, acheva de détruire ses espérances, sans rien diminuer de sa fierté et de son ardeur de vengeance. Au parlement, dans la ville, les deux partis ne marchoient qu'armés et pour ainsi dire en ordre de bataille[149]. À tous moments le sang étoit prêt à couler; et les haines, aigries, envenimées par (p. 210) ce choc continuel des opinions dont la grande chambre étoit le tumultueux théâtre, sembloient être devenues à jamais irréconciliables. C'étoit là que le rusé ministre attendoit son trop bouillant rival; c'étoit dans ces haines allumées par sa cauteleuse adresse qu'il alloit trouver des ressources sûres pour se délivrer enfin du plus humiliant esclavage. Il est trop vrai que l'orgueil et la tyrannie de Condé ne pouvoient plus être supportés. Il révoltoit la cour et la ville par ses hauteurs, dominoit insolemment dans le conseil, maltraitoit les ministres, outrageoit la reine elle-même à laquelle il étoit devenu odieux[150], et sembloit marcher ouvertement à l'indépendance. (p. 211) Aussi imprudent qu'il étoit audacieux, en même temps qu'il se brouilloit ouvertement avec la fronde, il poussoit à bout le cardinal, qui, ne pouvant frapper à la fois les deux ennemis qui le harceloient, se décida à abattre le plus dangereux. Il avoit fallu surtout empêcher leur réunion, à laquelle rien n'eût pu résister; et c'est en quoi l'on ne peut trop admirer la rare habileté de Mazarin. Anne d'Autriche, profondément offensée, lui avoit permis de la venger; et ce fut dans les frondeurs eux-mêmes que le ministre trouva les appuis nécessaires pour assurer une vengeance qui n'alloit pas moins qu'à faire arrêter son redoutable ennemi. Il parvient d'abord à détacher de lui Gaston, qu'il éclaire sur la trahison de son favori La Rivière, depuis long-temps vendu à Condé; il gagne le coadjuteur par madame de Chevreuse, tandis que le prince, quoiqu'à demi détrompé sur l'affaire de l'assassinat, continuoit à poursuivre celui-ci avec l'entêtement le plus déraisonnable et surtout le plus impolitique. Ce qu'on auroit peine à croire, si les discordes civiles n'offroient pas trop souvent des exemples de ces révolutions singulières qu'amènent dans les événements les passions et les intérêts, ce Gondi, qui naguère ne respiroit que la révolte, que la cour regardoit comme un traître digne du dernier supplice, est appelé par la reine pour être l'appui du trône contre un héros (p. 212) qui jusque-là en avoit été le soutien et le défenseur. Il ose aller aux entrevues qu'elle lui fait proposer, la voit ainsi que son ministre, en est accueilli, fêté, caressé; règle les conditions auxquelles il permet l'exécution de ce grand coup d'état; stipule pour tous les chefs de son parti des récompenses qu'il refuse pour lui-même, afin de conserver toujours son influence sur la multitude; se concerte avec le ministre pour tromper Condé et l'attirer dans le piége; abandonne enfin sans scrupule le duc de Longueville et le prince de Conti, inutiles désormais à la fronde, et qu'il étoit prudent d'envelopper dans la disgrâce du chef de leur maison. Mais, dans toutes ces dispositions si habilement prises, il fut forcé de consentir à faire un secret de l'entreprise à Beaufort dont on craignoit l'indiscrétion[151]; et l'amour-propre offensé de celui-ci ne le pardonna jamais au coadjuteur.

Les trois princes furent arrêtés au Palais-Royal, en plein jour, au moment où ils alloient entrer au conseil. Ils le furent par la faute de Condé, qui méprisa tous les avis qu'on lui faisoit passer de toutes parts sur le coup qu'on (p. 213) méditoit contre lui[152]. Mais le ministre en commit une plus grande encore en ne s'assurant pas, en même temps, de toute la famille et des principaux amis de ce prince. Naturellement éloigné des partis violents, il se contenta de faire exiler les deux princesses à Chantilli[153]. La duchesse de Longueville, Bouillon, Turenne, Grammont, une foule de gentilshommes attachés à Condé, eurent le temps de se sauver dans les provinces, essayant de les soulever en sa faveur. Parmi ses amis qui restèrent à Paris, plusieurs l'abandonnèrent lâchement. Le jeune Boutteville seul, par une témérité folle que l'amitié justifie, essaya d'émouvoir le peuple en parcourant les rues, et en répandant le bruit que c'étoit Beaufort que Mazarin venoit de faire arrêter. À ce nom adoré, la fermentation devint générale; les bourgeois s'armèrent; et la cour eût vu se renouveler les barricades, si Gondi, (p. 214) averti à temps de l'erreur, ne se fût hâté de publier partout le nom du véritable prisonnier. Beaufort lui-même parut à cheval suivi d'un nombreux cortége; et le peuple, passant alors des plus vives alarmes à la joie la plus effrénée, alluma des feux de joie et tira des coups d'arquebuse pour célébrer un événement qui le délivroit du plus odieux de ses ennemis.

Dès le lendemain de la détention des princes, tous les grands du royaume, les officiers de la couronne et les compagnies supérieures furent mandés au Palais-Royal pour y entendre un long manifeste contre Condé, que le cardinal accusa ouvertement d'aspirer à la tyrannie. Ce manifeste, envoyé le jour suivant au parlement en forme de déclaration, y fut enregistré sans la moindre difficulté. Il n'est pas besoin de dire que Gondi et Beaufort furent à l'instant déchargés de toutes les accusations qui avoient été portées contre eux.

Cependant la cour étoit loin de jouir avec une entière sécurité de l'espèce de triomphe qu'elle venoit de remporter. Les princes étoient à peine sur la route de Vincennes, que les frondeurs avoient inondé le Palais-Royal, entourant la reine et l'accablant de leurs protestations de fidélité. Elle avoit reçu leurs hommages avec un sang-froid au travers duquel perçoient le mépris qu'elle ressentoit pour eux et la méfiance qu'ils (p. 215) lui inspiroient. Pour un tyran dont elle venoit de se délivrer, elle alloit peut-être se donner une foule de tyrans; et tout la portoit à croire qu'elle n'avoit fait que changer d'esclavage. En effet Mazarin, qui avoit cru respirer un moment, retomba bientôt dans ses premières inquiétudes lorsqu'il vit l'adroit et vigilant Gondi chercher avidement la confiance de Gaston, dont lui-même avoit fait éloigner l'insignifiant favori, s'emparer entièrement de cet esprit jaloux et pusillanime, et étayer son parti de l'appui d'un aussi grand nom. Telle étoit leur situation fâcheuse et singulière, qu'une union même momentanée étoit à peu près impossible entre de tels rivaux. Les frondeurs ne pouvoient pas même avoir l'air de former la moindre liaison avec Mazarin, sans perdre cette confiance de la multitude qu'il leur étoit si important de conserver; et Mazarin, qui avoit tant de raisons de se méfier d'eux, prétendoit les soumettre à toutes ses volontés, en se montrant toujours prêt, s'ils osoient remuer, à délivrer Condé, et à se réconcilier avec lui à leurs dépens. La prompte pacification de la Normandie que la duchesse de Longueville avoit vainement tenté de soulever, celle de la Bourgogne, qui parut d'abord plus difficile parce que le prince y avoit un grand nombre de partisans[154], (p. 216) et qui fut ensuite presque aussi rapide, augmentoient encore l'assurance du ministre; et dans plusieurs circonstances il s'essaya en quelque sorte avec les frondeurs en leur suscitant une foule de petites contrariétés[155], en se servant du raccommodement même de Gondi avec la cour pour le décrier dans l'esprit de la multitude. Celui-ci de son côté, parant rapidement les coups que le cardinal commençoit à lui porter, le montroit à tous les mécontents comme un despote insolent que rien ne pouvoit plus contenir depuis qu'il avoit mis une partie de la famille royale dans les fers, et parloit déjà de demander de nouveau son expulsion en même temps que la liberté des princes. Il n'en falloit pas tant pour faire trembler Mazarin, qui reconnut alors la nécessité de ménager un parti qu'il ne pouvoit encore braver impunément, et se rapprocha de son ennemi avec toutes ces feintes caresses qu'il prodiguoit ici très-inutilement, puisqu'il (p. 217) savoit bien que Gondi n'en pouvoit jamais être la dupe. Celui-ci se prêta sans peine à ce rapprochement, dans la crainte que des divisions si promptement manifestées n'augmentassent le nombre des partisans de Condé, qui déjà commençoient à remuer; et tous les deux, se payant de mensonges et de flatteries, se nourrissant de méfiance, conclurent une sorte de paix factice que l'un et l'autre se promettoient bien de rompre dès que leur intérêt le demanderoit.

Pendant que ces choses se passoient à Paris, les princesses, gardées à vue dans leur retraite de Chantilli, avoient trouvé le moyen d'échapper à leurs surveillants par le secours d'un serviteur du prince, nommé Lénet[156]; et, tandis que la plus jeune, réfugiée à Montrond avec le duc d'Enghien, s'y entouroit des partisans de son mari, et se préparoit à soutenir par les armes une cause si sacrée pour elle, la princesse douairière, introduite furtivement à Paris, y faisoit connoître son arrivée en paroissant tout à coup au parlement, auquel elle présentoit requête (p. 218) pour la délivrance de son fils. Elle n'obtint rien, malgré l'assistance de Molé, qui désiroit avec ardeur la réunion de la famille royale; et Gaston, montrant une fermeté dont le principe n'étoit point en lui-même, non-seulement fit rejeter sa demande, mais encore la força de sortir de la capitale, et de se retirer dans le nouveau lieu d'exil qui lui avoit été désigné[157]. Alors la jeune princesse lève l'étendard de la révolte, se concerte avec les ducs de Bouillon et de la Rochefoucauld, retirés, l'un dans la vicomté de Turenne, l'autre dans le Poitou; entre dans la Guienne, où les germes de mécontentement, loin d'être étouffés, sembloient s'accroître de jour en jour davantage par l'arrogance intolérable de d'Épernon, si impolitiquement maintenu dans ce gouvernement; y entraîne les esprits déjà disposés à se soulever; paroît devant Bordeaux, dont les portes lui sont ouvertes, où elle est reçue avec transport par le peuple et par la bourgeoisie, qui étoient contre le gouverneur, où l'audace et les manœuvres de Lénet forcent le parlement à consacrer tout ce qu'elle entreprend de concert avec les ducs[158] contre l'autorité (p. 219) du roi; rassemble des troupes; fait un traité avec les Espagnols, qui se présentent aussitôt pour profiter de ces nouveaux troubles, tandis que la duchesse de Longueville et Turenne, réfugiés dans Stenai sur les frontières du Luxembourg, traitoient de leur côté avec eux, et formoient une armée dont ce grand capitaine prenoit le commandement en se donnant le titre singulier de lieutenant-général de l'armée du roi pour la liberté des princes. Ainsi Mazarin se trouva placé entre les frondeurs qui commençoient à l'insulter dans Paris, et des partis armés qui le menaçoient aux deux extrémités du royaume.

Turenne, dont l'intention étoit de tout tenter pour l'enlèvement des princes, dressa son plan en conséquence, et contre le gré des Espagnols. Après avoir côtoyé quelque temps la frontière pour inquiéter toutes les places et mieux cacher son dessein, il entra tout à coup en France, et commença ses opérations par le siége du Catelet qu'il emporta en peu de jours. Guise, qu'il (p. 220) alla aussitôt investir, opposa plus de résistance, et donna au cardinal le temps de lui porter des secours. Ce ministre avoit senti d'abord tout le danger d'un tel mouvement sur une frontière si voisine de la capitale, lorsque d'un autre côté des provinces entières se soulevoient; et son premier soin fut d'y porter à l'instant toutes les forces dont il pouvoit disposer. Le maréchal Duplessis-Praslin, chargé de diriger cette opération, le fit avec beaucoup de bonheur et d'habileté. Il sembloit que Turenne, dans sa révolte, eût perdu tout son génie: il fut vaincu par un homme ordinaire, et l'armée espagnole leva honteusement le siége de Guise.

Ce triomphe de Mazarin jeta l'alarme parmi les frondeurs. Ils craignirent qu'il ne devînt trop puissant, qu'il ne secouât enfin leur joug s'il parvenoit à pacifier la Guienne; et dès ce moment toutes leurs manœuvres eurent pour but de l'en empêcher. Le ministre les devina, et les trompa cette fois-ci complétement. On leur sacrifia le chancelier Séguier, dont il se méfioient, et les sceaux furent donnés au marquis de Châteauneuf, ami intime de la duchesse de Chevreuse; plusieurs d'entre eux reçurent des grâces dont ils furent satisfaits; le cardinal feignit d'entrer dans toutes leurs vues, sut ainsi leur inspirer assez de sécurité pour qu'ils laissassent le roi partir pour Fontainebleau; (p. 221) et, dès qu'il l'eut tiré de leurs mains, la cour entière, suivie d'un corps nombreux de troupes, s'avança rapidement vers la Guienne, et vint mettre le siége devant Bordeaux.

Furieux d'avoir été pris pour dupes, les chefs du parti se préparèrent à prendre leur revanche, et ils y réussirent. Pendant la durée du siége, qui fut long, meurtrier, et dans lequel les Bordelois montrèrent plus de courage et d'ardeur que n'avoient fait les Parisiens, le parlement de cette ville envoya des députés à celui de la capitale: Gondi crut dès-lors entrevoir, dans cet événement, le moyen de rendre les frondeurs maîtres du traité qui pourroit résulter entre le roi et la province révoltée; mais jamais peut-être il n'eut plus besoin de toutes les ressources de son génie, parce que jamais sa position n'avoit été plus embarrassante. Nous avons dit que les amis de Condé s'agitoient sourdement en sa faveur: le duc de Nemours et la duchesse de Châtillon, qui dirigeoient tous leurs mouvements, étoient déjà parvenus à se faire des partisans nombreux jusque dans le parlement; et leurs espérances s'accrurent encore par cette députation qui, dans la médiation qu'elle venoit solliciter à Paris, ne séparoit point les intérêts des princes de ceux de la ville de Bordeaux. Opposé à leur délivrance par un intérêt très-puissant, non moins opposé à tout ce qui (p. 222) pouvoit accroître l'ascendant du ministre, il falloit que Gondi sût à la fois arrêter la fougue du parlement, que la plus petite circonstance pouvoit entraîner à faire inconsidérément tout ce que demandoient les députés; inspirer assez de fermeté à Gaston pour le déterminer à s'emparer de la médiation, à tenir la balance égale entre les partis, en séparant les deux questions, et surtout y mettre assez d'adresse pour que le parlement, contenu et dirigé par ce prince, ne fût point choqué de l'influence qu'il exerçoit sur ses délibérations. Grâce à ses manœuvres, tout réussit au gré de ses vœux. Malgré les efforts et les intrigues des ducs et de la princesse, les Bordelois, fatigués d'un siége dont le résultat ne pouvoit manquer de leur être funeste, acceptèrent la paix proposée d'accord avec Gaston, sans insister davantage sur la liberté des princes; et la cour, en même temps qu'elle recevoit la loi des frondeurs par l'organe du duc d'Orléans, se vit forcée de traiter d'égal à égal avec une ville rebelle qu'elle auroit voulu punir de sa rébellion. La princesse, libre par le traité de se choisir une retraite, sortit de Bordeaux au moment où le roi y fit son entrée. Bouillon et La Rochefoucauld, qui avoient fait preuve, dans cet événement, d'une conduite et d'un courage dignes d'une meilleure cause, n'y gagnèrent autre chose que d'être nommés dans une amnistie (p. 223) accordée généralement à tous les fauteurs de la révolte.

Cet avantage, que Gondi venoit de remporter à force d'intrigue et d'activité, changeoit du reste peu de chose à ce qu'il y avoit de faux et d'embarrassant dans sa position. Son union politique avec la cour lui avoit fait perdre une partie de sa faveur populaire; parmi les principaux frondeurs, les uns étoient gagnés par les libéralités de Mazarin, d'autres flottoient entre les partis au gré de leurs intérêts; il n'y avoit guère que les moins considérables qui lui fussent sincèrement attachés. Il avoit à la vérité une ressource en apparence plus sûre dans Gaston, dont ses artifices avoient entièrement subjugué le foible caractère; mais cette foiblesse même lui faisoit craindre justement qu'à tous moments il ne lui échappât. D'un autre côté la cour, qu'il venoit d'outrager même en ayant l'air de la servir, qui le regardoit avec raison comme l'artisan caché de l'affront qu'elle venoit d'essuyer, revenoit à Paris plus irritée que jamais contre lui; et le ministre, croyant pouvoir plus facilement l'attaquer dans l'état de foiblesse où lui-même s'étoit réduit, ne dissimuloit plus ses dispositions hostiles contre ce dangereux rival. Il l'accusoit ouvertement, non-seulement d'être l'auteur secret du traité honteux de Bordeaux, mais encore d'avoir concerté avec Turenne (p. 224) certaines négociations insidieuses proposées par les Espagnols pendant son absence[159]; il le noircissoit secrètement auprès des partisans des princes, leur faisant entendre qu'il ne tenoit pas à lui qu'on ne prît à leur égard les plus horribles résolutions; il insinuoit en même temps à Gaston que son nouveau favori cherchoit uniquement à se raccommoder avec la cour en le trahissant. Ainsi placé entre un prince inconstant et pusillanime dont le frêle appui menaçoit à chaque instant de s'écrouler, et un ministre, non moins astucieux que lui, qui, d'un moment à l'autre, pouvoit, pour le perdre entièrement, ouvrir aux princes leur prison, et se réunir de nouveau avec eux, qui même en avoit fait entrevoir plus d'une fois le dessein, Gondi, qui avoit affecté le désintéressement le plus complet dans une intrigue populaire, vit bien qu'il falloit suivre une autre marche, dans une intrigue purement de cabinet, et qu'il n'avoit d'autre ressource contre un aussi redoutable ennemi que cette haute dignité, depuis si long-temps (p. 225) l'objet secret de son ambition, qui seule pouvoit le mettre à l'abri de ses coups, en le faisant marcher de pair avec lui. Profitant donc, et sans perdre un moment, de cette faveur de Gaston qu'il possédoit encore tout entière, de ce reste de vigueur que conservoit encore son parti, il afficha hautement ses prétentions au chapeau de cardinal, après avoir persuadé aux chefs de la fronde qu'ils étoient aussi intéressés que lui à la demande qu'il faisoit de cette dignité, laquelle devenoit dans ses mains leur sauve-garde à tous; et se servant contre Mazarin lui-même des armes avec lesquelles celui-ci avoit voulu le combattre, il lui fit craindre, s'il éprouvoit un refus, qu'il ne se réunît aussitôt au parti des princes, comme il en étoit vivement sollicité.

Mazarin, épouvanté d'une telle menace, sentit plus que jamais combien il étoit fâcheux pour lui de n'avoir pas ces précieux otages entièrement en sa puissance. Depuis quelque temps ils n'étoient plus à Vincennes: une entreprise très-hardie que Turenne avoit faite pour les délivrer[160], un complot formé dans le même dessein par leurs plus dévoués partisans, avoient (p. 226) déterminé à les transporter dans quelque lieu plus sûr. Gondi eût bien voulu qu'on les eût renfermés à la Bastille, dont le gouverneur étoit dévoué à la fronde; le ministre avoit au contraire proposé de les faire conduire au Hâvre-de-Grace, dont il étoit entièrement le maître, et les difficultés insurmontables que firent naître des prétentions si opposées, avoient déterminé à adopter la proposition faite par Gaston de les transférer à Marcoussy, château-fort situé à six lieues de Paris, près de Montlhéry. Il arriva, par cette complication d'intrigues que resserroient sans cesse tant de passions et d'intérêts divers, que Mazarin imagina de mettre à profit ce désir immodéré qu'avoit Gondi d'obtenir le cardinalat, pour effectuer une translation nouvelle de ces illustres prisonniers, tandis que Gondi lui-même crut, en donnant au ministre l'espoir de cette translation, parvenir à lever tous les obstacles qui s'opposoient à sa nomination. Laigues, Beaufort, la duchesse de Chevreuse furent employés tour à tour dans cette négociation; on distribua les rôles et dans le conseil de la reine et parmi ces agents de la fronde, comme dans une comédie; Gaston vînt lui-même à Fontainebleau, bien endoctriné par Gondi, qui, connoissant toute sa foiblesse, ne l'avoit toutefois laissé partir qu'à regret. En effet il soutint mal son personnage: vaincu par les (p. 227) prières et les caresses de la reine, ébloui par les promesses mensongères de Mazarin, il signa l'ordre de cette translation tant désirée avant d'avoir pris toutes les précautions suffisantes. À peine cette signature importante lui eut-elle été arrachée, que les princes, tirés de Marcoussy, furent conduits précipitamment dans le château du Hâvre; Mazarin, maître alors de sa proie, ne garda plus aucune mesure, et refusa positivement le chapeau qu'attendoit le coadjuteur.

C'étoit une sorte de triomphe qu'il remportoit sur ses ennemis; mais ce triomphe devoit lui coûter cher. Gondi, poussé à bout, se décida enfin à écouter les partisans des princes; Laigues et la duchesse de Chevreuse, joués comme lui par Mazarin, entrèrent dans tous ses ressentiments, et l'aidèrent de toutes leurs forces dans cette nouvelle machination. Elle fut conduite avec l'adresse et l'activité que l'on pouvoit attendre de ces habiles conjurés. Gaston, qu'il étoit si difficile d'entraîner à un parti décisif, fut persuadé par Laigues, et permit de tout faire; Gondi se rapprocha du garde des sceaux Châteauneuf, qu'il haïssoit, dont il étoit détesté, mais qui désiroit autant que lui la perte de Mazarin, dont il ambitionnoit les dépouilles. Il eut des entrevues secrètes avec la princesse Palatine[161], (p. 228) qu'on voit paroître pour la première fois sur ce théâtre d'intrigues, et qui depuis y joua un des rôles les plus importants. Cette femme extraordinaire, d'un esprit aussi pénétrant, aussi délié que le coadjuteur, mais d'un caractère plus noble et plus franc, s'étoit attachée à la cause des princes, avoit obtenu leur confiance entière, et dirigeoit alors tout le parti attaché à leurs intérêts. Elle avoua à Gondi qu'elle n'attendoit leur liberté que des frondeurs, de lui surtout. Les rapports singuliers qu'ils démêlèrent aussitôt dans leurs vues et dans le tour de leur esprit, les disposèrent d'abord favorablement l'un à l'égard de l'autre, et la négociation n'éprouva entre eux ni lenteur ni difficultés; les difficultés véritables se trouvoient dans le plan à suivre pour tromper la cour, prête à prendre l'alarme dès qu'elle verroit l'apparence sérieuse d'une union entre les deux partis. Pour y parvenir, les amis des princes[162] furent eux-mêmes trompés. Le duc de Beaufort et madame de Montbason, gagnée, suivant l'usage, à prix d'argent, (p. 229) parurent les premiers. Ce prince signa d'abord un traité partiel, qui fit croire à Mazarin que les chefs des frondeurs, divisés entre eux, négocioient surtout sans l'aveu et sans l'appui de Gaston. Les autres chefs réunis signèrent ensuite un second traité. Lorsque tout fut ainsi préparé, on arracha au foible Gaston sa signature; de leur côté les princes accordèrent tout ce qu'on leur demanda[163], et, sans perdre un moment, les frondeurs commencèrent à exécuter le plan que Gondi avoit concerté.

Un événement qui arriva, pendant ces négociations mystérieuses put convaincre le cardinal des dispositions où étoient à son égard ses irréconciliables ennemis. La voiture du duc de Beaufort fut arrêtée à dix heures du soir au milieu de la rue Saint-Honoré par une bande de brigands. Un de ses gentilshommes nommé Saint-Egland, qui alloit le chercher dans cette voiture à l'hôtel Montbason, ayant voulu faire quelque résistance, fut tué par ces misérables, qui ne cherchoient qu'à voler, et qui se sauvèrent dès qu'ils virent arriver du secours. Aussitôt le parti (p. 230) entier jeta les hauts cris, attribuant ce meurtre à Mazarin, qui, disoit-on, avoit eu l'intention de faire poignarder le duc lui-même[164]. Le jugement de plusieurs de ces assassins, qu'on arrêta peu de temps après, et dont les aveux ne laissèrent aucun doute sur le véritable caractère de cet assassinat, ne fit point cesser leurs clameurs; et Beaufort osa se plaindre de leur exécution comme d'un attentat nouveau, dont le but étoit d'ensevelir à jamais un secret aussi important. Une telle calomnie, soutenue avec une si grande obstination, auroit dû sans doute déterminer Mazarin à rester à Paris, pour conjurer ce nouvel orage; mais, d'un autre côté, les progrès des Espagnols en Champagne sembloient justifier les plaintes qu'on élevoit contre lui de toutes parts, d'avoir dégarni cette frontière pour faire la guerre de Guienne, et sacrifié ainsi l'intérêt de l'État à ses inimitiés particulières. Il pensa donc qu'un succès militaire, en apaisant ces murmures, lui fourniroit en même temps le moyen d'abattre ses ennemis sans retour; et formant un corps de troupes d'environ douze mille hommes, qu'il fit marcher du côté de Rhétel, sous les ordres du maréchal (p. 231) Duplessis-Praslin, il partit peu de temps après pour en diriger lui-même les opérations.

Jusqu'ici, dans cette suite de nouvelles manœuvres, Gondi ne s'étoit servi que de son habileté: il falloit maintenant y joindre l'activité et l'audace, et l'on sait ce qu'il pouvoit faire en ce genre. Il prépara donc, pour la rentrée du parlement, une suite de scènes bien liées entre elles, dont la première fut jouée le jour même de la mercuriale[165]. On y présenta, au nom de la princesse de Condé, une requête par laquelle elle demandoit que son mari et les deux autres prisonniers fussent amenés au Louvre, et gardés par un officier de la maison du roi; que le procureur-général fût mandé pour déclarer s'il avoit quelque chose à proposer contre leur innocence; que, dans le cas contraire, ils fussent mis sur-le-champ en liberté. Le secret de la nouvelle association avoit été si bien gardé, que Molé lui-même, qui désiroit toujours la réunion de la famille royale, mais qui la vouloit par des voies légitimes, appuya fortement cette requête, bien persuadé qu'elle ne venoit que des amis des princes, et étant loin de penser que Gondi pût y avoir la moindre part. La délibération fut remise, tout d'une voix, au 20 décembre. Cependant la reine, alarmée, fit défendre par les gens du roi de s'occuper (p. 232) de cette affaire, et, dans la séance du 7, l'avocat-général Talon, après avoir fait son rapport sur cette défense, venoit de donner des conclusions en conséquence, lorsqu'on apporta une autre requête par laquelle mademoiselle de Longueville demandoit aussi la liberté de son père. On en avoit à peine achevé la lecture qu'un grand bruit se fit entendre à la porte de la grand'chambre: c'étoit des Roches, capitaine des gardes du prince de Condé, qui vouloit entrer et présenter à la compagnie une lettre des trois prisonniers, par laquelle ils demandoient, ou qu'on leur fît leur procès, ou qu'on leur rendît la liberté. Molé, commençant à soupçonner quelque manœuvre, et doutant de la validité de cette lettre, s'opposa, malgré les clameurs des enquêtes, à l'admission de l'envoyé; il invoqua les formes avec sa fermeté ordinaire, et son avis l'emporta. Cependant la lettre, après avoir passé par le parquet, fut reconnue pour authentique, et des Roches la présenta. Les gens du roi concluoient à ce qu'elle fût rejetée, ainsi que les deux requêtes; mais, sans statuer sur leurs conclusions, on remit la délibération au lendemain. Une lettre de cachet, envoyée par la reine, ordonna de la suspendre pendant huit jours; le parlement ne lui en accorda que quatre, sans égard pour l'état d'indisposition réelle où se trouvoit cette princesse, et qu'elle avoit donné pour (p. 233) prétexte de cette suspension. La délibération reprit donc son cours; les déclamations contre le ministre recommencèrent; et bien que Gaston, d'accord avec Gondi, eût refusé d'assister aux séances, afin de donner le change à la cour, qui, si elle l'eût vu déclaré tout-à-fait contre elle, auroit pu prendre un parti, et traiter elle-même avec les princes, la violence des opinions, loin de se ralentir, sembla augmenter de moment en moment. Le jour qu'on avoit choisi pour porter les derniers coups approchoit, lorsque la nouvelle de la victoire de Rhétel vint, comme un coup de foudre, frapper tous les esprits. Cette ville avoit été prise, ou plutôt achetée à prix d'argent par le cardinal; Turenne et les Espagnols venoient d'être entièrement défaits par le maréchal Duplessis; et Mazarin, qui s'attribuoit audacieusement toute la conduite de cette campagne brillante, s'apprêtoit à revenir triomphant à Paris.

Tout sembloit perdu. Gaston, les amis des princes, les frondeurs, étoient attérés; Gondi seul, devenu plus audacieux par l'excès même du péril, résolut de tenir tête à l'orage. Le jour même où ce succès fut annoncé au parlement, tout en témoignant la joie qu'il en ressentoit, il osa joindre à son discours insidieux une demande plus formelle que jamais de la liberté des princes: ceci commença à relever les courages. Le jour (p. 234) suivant il alla plus loin, et donnant à Mazarin, pour le mieux décrier, tout l'honneur de la victoire, il s'attacha à démontrer l'imprudence extrême qu'il y avoit eu à risquer une bataille dont la perte eût ouvert aux ennemis le cœur même du royaume, et amené le bouleversement et la perte totale de la France. Présentés sous cette face, les succès de Mazarin devinrent presque pour lui un sujet de blâme et d'accusation; à ces reproches, que Gondi lui adressoit publiquement, il joignoit avec plus de succès encore une foule de calomnies sourdement répandues dans le peuple et parmi ses partisans, ou pour aigrir les haines, ou pour accroître les terreurs. Tout alla au gré de ses désirs. Les acclamations recommencèrent à son entrée et à sa sortie du palais; et l'arrêt qui intervint enfin après tant de délibérations, arrêt dans lequel la personne du ministre ne fut point épargnée, ordonna des remontrances à la reine pour demander la liberté des princes, et une députation au duc d'Orléans pour le prier d'interposer à cet effet son autorité. Mazarin arriva le lendemain à Paris.

(1651) Son entrée eut un appareil triomphal; mais les courtisans seuls y prirent part, et ce triomphe fut renfermé dans les murs du Palais-Royal. Cependant la reine, un peu rassurée par la présence de son ministre, refusa d'abord de recevoir les députés du parlement, alléguant toujours (p. 235) pour prétexte le mauvais état de sa santé. Ces lenteurs firent gagner quelques jours; mais enfin il fallut les recevoir et écouter ces remontrances: elles furent présentées par Molé, qui, n'étant pas encore suffisamment éclairé sur les manœuvres de Gondi et la connivence secrète du duc d'Orléans, les prononça avec une vigueur et une liberté dont la cour entière fut choquée. La reine essaya encore de gagner du temps; mais forcée enfin de s'expliquer par les impatiences du parlement, elle fit une réponse dure et chagrine, dans laquelle elle déclara qu'il ne falloit point compter sur la liberté des princes que tous leurs partisans n'eussent mis bas les armes[166] et que Stenai ne fût rentré au pouvoir du roi.

Alors le coadjuteur, voyant arriver le moment décisif, dirige tous ses efforts vers Gaston, qu'il veut faire éclater, lui montrant Mazarin, qui soupçonnoit déjà leurs projets, sur le point peut-être de les faire avorter, en traitant lui-même avec les princes. Il en arrache enfin la permission de prononcer son nom dans la délibération qui devoit avoir lieu sur la réponse de la reine. L'effet en fut prodigieux: à peine Gondi a-t-il déclaré au nom de son altesse qu'elle est disposée (p. 236) à s'unir à la compagnie pour la délivrance de ses cousins, que les acclamations les plus vives s'élèvent de toutes parts. La plus grande partie du parlement, se précipitant hors de la grand'chambre, vole vers le Luxembourg, pour remercier le prince de cette faveur signalée. La cour est consternée; son effroi redouble lorsqu'elle voit Gaston, animé d'un courage qu'il empruntoit à tous ceux qui l'environnoient, et surtout à son favori, rassembler les quarteniers de la ville, et leur ordonner de tenir leurs armes prêtes pour le service du roi; mander Châteauneuf, Le Tellier, le maréchal de Villeroi; déclarer hautement aux premiers qu'il n'ira point au Palais-Royal, qu'il n'assistera à aucun conseil tant que la reine sera sous l'influence d'un ministre abhorré de la nation; charger le dernier de lui répondre de la personne du roi; enfin commander en maître absolu et déployer, dans toute son étendue, le caractère d'un lieutenant-général du royaume.

Mazarin surtout étoit dans un effroi qui tenoit du délire. La cour essaya aussitôt d'entamer des négociations avec le duc. On lui promit formellement la délivrance des princes, et l'on fit même partir devant lui, pour le Hâvre, ceux qui devoient la négocier[167]. On lui offrit pour lui-même tout ce (p. 237) qu'il voudroit demander; on alla même jusqu'à proposer le mariage d'une de ses filles avec le roi. La reine, connoissant tout l'empire qu'elle avoit sur lui, sollicitoit vivement la faveur de le voir, de l'entretenir un seul instant; mais Gondi, qui redoutoit plus que tout le reste un semblable entretien, lui fit éviter tous ces piéges, et surtout celui-là. Gaston refusa donc obstinément de rien entendre, et demanda avant toutes choses l'exil de Mazarin. Alors la régente et son ministre, parvenus au dernier degré de fureur contre l'artisan d'une trame si funeste et si perfide, imaginèrent de détourner sur lui l'orage élevé sur leurs têtes, et de le faire accuser en plein parlement. Servien[168], Châteauneuf, sont appelés pour les aider dans cette manœuvre; Molé, outré d'avoir été joué par le coadjuteur[169], et toujours guidé par cette même ardeur de voir la paix s'établir enfin parmi les membres de la famille royale, leur prête son ministère; et tous réunis fabriquent contre Gondi une pièce très-violente, (p. 238) dans laquelle il étoit accusé des plus horribles complots, de complots qui n'alloient pas moins qu'à mettre le royaume en combustion, pour assouvir son ambition insatiable. Cette pièce, débitée d'abord solennellement devant les députés du parlement mandés au Palais-Royal, fut lue quelques instants après dans la grand'chambre par le premier président lui-même devant Gaston, qui, depuis sa déclaration, y paroissoit pour la première fois, et venoit par sa présence achever ce que les frondeurs avoient si heureusement commencé. La surprise fut extrême; et comme il arrive toujours dans les grandes assemblées, où le moindre incident qu'on n'a pas prévu peut troubler les esprits et changer la marche des choses, ce coup porté au coadjuteur alloit peut-être renverser tous ses projets, en donnant une face nouvelle à la délibération: c'est alors que, rassemblant tout ce qu'il avoit de sang-froid, d'éloquence et d'intrépidité, il prononça ce discours, aussi adroit qu'énergique, dans lequel, ne répondant à l'accusation intentée contre lui que par un prétendu passage de Cicéron qu'il venoit de composer lui-même sur-le-champ[170], il rétablit la question principale qui (p. 239) devoit faire l'objet de la délibération du parlement, savoir, la liberté des princes et l'exclusion de Mazarin. Les esprits furent à l'instant même ramenés vers lui. Ce fut vainement que la reine, au milieu même de la séance, fit encore conjurer Gaston de venir la trouver; que Molé, Talon, joignirent à ses prières les plus vives instances, les exhortations les plus pathétiques, un seul coup d'œil de Gondi suffit pour maintenir le foible prince; il ne cessa de refuser, sous prétexte qu'il n'y avoit point de sûreté pour lui au Palais-Royal; et après quelques efforts impuissants du parti attaché au gouvernement, l'avis du coadjuteur forma l'arrêt.

La cour se vit alors pressée de toutes parts: le clergé avoit déjà envoyé une députation à la reine pour solliciter également la délivrance des princes. Gaston excita la noblesse, qui s'étoit assemblée l'année précédente, à s'assembler de nouveau, et à faire de cette délivrance l'objet principal de ses délibérations. La reine, dont les alarmes redoublent, croit alors devoir prendre des précautions pour sa sûreté: le duc s'en (p. 240) plaint hautement dans le parlement, comme d'un outrage fait à la fidélité qu'il conserve au roi, et la compagnie lui donne à l'instant même, en sa qualité de lieutenant du royaume, tout pouvoir sur les maréchaux de France et sur tous les corps militaires. Plusieurs séances orageuses se succèdent, dans lesquelles Molé, toujours d'accord avec la cour, est accablé d'outrages, parce qu'il cherche à gagner du temps. On demande à grands cris l'exécution de l'arrêt; et Gaston ne veut point absolument communiquer avec la reine que la lettre de cachet pour délivrer les prisonniers ne soit expédiée. Anne, désespérée, concerte avec son ministre une ruse dont celui-ci surtout espéroit un grand succès, et qui montra seulement l'extrémité à laquelle tous les deux étoient réduits. Au moment où l'on s'y attendoit le moins, Mazarin quitte Paris, va s'établir à Saint-Germain, et se flatte ainsi d'avoir ôté à Gaston tout prétexte de se refuser à cette entrevue, qui sembloit à la cour entière l'événement décisif. Le prince eût cédé sans doute, si Gondi, devenu le maître absolu de toutes ses pensées et de toutes ses actions, ne l'eût rendu inébranlable sur cet article important. Il s'obstine donc à ne vouloir rien entendre que les princes ne soient délivrés. Cependant cette évasion du cardinal fait naître des inquiétudes: on croit y voir le projet d'enlever de nouveau le roi de sa (p. 241) capitale, et l'on prend à ce sujet les précautions les plus insultantes pour la reine. Elle croit calmer les esprits en faisant porter au parlement une promesse verbale de renvoyer le ministre: le vague de cette promesse produit l'effet contraire; il accroît leur effervescence, et un arrêt rendu au milieu du plus affreux tumulte, renouvelant celui qui, deux ans auparavant, avoit proscrit Mazarin, ordonne qu'il sera chassé de France, qu'il en sortira avant quinze jours avec tous ses parents et domestiques, permettant à tout le monde, passé ce délai, de lui courre sus. C'est alors une nécessité pour cette princesse de signer la lettre qui ratifie une délivrance si ardemment désirée.

Elle la signa toutefois avec une facilité qui pouvoit étonner dans un caractère aussi inflexible que le sien: c'est qu'alors elle étoit réellement décidée à se soustraire à la tyrannie qui l'opprimoit, et que tout étoit préparé pour sa fuite. Gaston en est averti, et retombe dans ses incertitudes: l'idée de retenir son roi prisonnier l'épouvante. L'audacieux Gondi, qui le voit balancer, se charge seul de l'événement. Il fait monter Beaufort à cheval; le maréchal de La Mothe, Laigues, Coligni, Tavannes, Nemours, imitent son exemple. On se saisit de toutes les portes qui avoisinent le Palais-Royal, et l'on y fait, à l'entrée et à la sortie, les perquisitions les plus sévères. (p. 242) Les bourgeois prennent les armes; la demeure du souverain est cernée par les patrouilles des frondeurs; et ces factieux ont l'insolence d'en violer l'entrée, de pénétrer, au milieu de la nuit, jusque dans la chambre du jeune prince, pour s'assurer par leurs propres yeux qu'il est bien en leur puissance. La reine, voyant toutes les issues fermées, veut s'échapper par la rivière: elle la trouve couverte de bateaux armés qui sont prêts à la repousser. Lorsque tant d'attentats sont consommés, Gondi, par son ascendant irrésistible, entraîne Gaston au parlement, et malgré les reproches amers, les plaintes éloquentes de Molé, lui fait tout approuver. La reine est forcée de désavouer le projet de sa fuite, et les députés, qui devoient aller ouvrir aux princes les portes de leur prison, reçoivent l'ordre de partir; mais avant qu'ils fussent arrivés au Hâvre, les princes étoient déjà délivrés.

C'étoit à Mazarin lui-même qu'ils devoient leur liberté. Tant que ce ministre avoit espéré ou l'entrevue de la reine avec Gaston, ou son évasion de Paris, il étoit resté aux environs de cette capitale, décidé, dès qu'il verroit la moindre apparence de succès, à s'emparer des trois prisonniers, et à les transférer dans quelque lieu plus sûr que le Hâvre[171]. Les mauvaises nouvelles (p. 243) qu'il reçut, et qui lui furent confirmées par la reine elle-même, le déterminèrent à s'éloigner; et il dirigea ses pas vers la prison des princes, incertain encore s'il exécuteroit son projet, ou si, prévenant les frondeurs, il essaieroit de se faire auprès d'eux un mérite d'une liberté qu'il leur accorderoit sans conditions[172]. Plusieurs ont prétendu que Mazarin eût pris le premier de ces deux partis, s'il eût pu entrer au Hâvre avec son escorte; mais, forcé par le gouverneur de la laisser hors de la ville, il n'eut plus d'autre ressource que le dernier; et s'humiliant devant les princes plus qu'il n'étoit convenable, quelle que fût sa situation, il alla lui-même leur annoncer qu'ils étoient libres. Ceux-ci le reçurent avec un mépris que Condé poussa même jusqu'à l'insulte; et tandis que le ministre sortoit de France pour aller se confiner à Bruyll, sur les terres de l'électeur de Cologne, les princes s'avancèrent rapidement vers Paris, où ils firent, peu de jours après, une sorte d'entrée triomphale. Le peuple, toujours aveugle et inconstant, alluma des feux de joie pour leur délivrance, aussi stupidement qu'il l'avoit fait pour leur captivité. Leur entrevue avec Gaston, (p. 244) Beaufort, Gondi, etc., se passa en effusions de tendresse; ils ne virent qu'un moment, et avec une contrainte et une froideur remarquables, la régente qui les attendoit en tremblant; le parlement les reçut tous les trois, principalement Condé, avec les plus vifs transports d'allégresse; et ce prince, maintenant soutenu d'un parti formidable contre une reine qui sembloit désormais sans appui, parut être un moment ce qui avoit toujours été le vœu secret de son ambition, l'arbitre suprême de l'État.

Cependant cette ambition, contraire aux intérêts des frondeurs, laissoit déjà entrevoir un germe de divisions qu'une main habile pouvoit développer; et Mazarin, du fond de sa retraite, où son œil pénétrant veilloit sans cesse sur ses ennemis, où sa politique artificieuse dirigeoit seule encore tous les conseils de la cour, n'avoit garde de le laisser échapper. Condé ne vouloit point d'égal; les frondeurs étoient décidés à ne point souffrir de maître; et tous étoient également avides du pouvoir: il en résulta que, dès le commencement, cette espèce de prépondérance que le prince prétendit s'arroger sur le parti excita la jalousie de tout le monde. Lui-même ne tarda pas à ne considérer ceux qui l'environnoient que comme autant d'obstacles à sa grandeur; et la reine, ayant saisi cette disposition où il se trouvoit, hasarda, pour l'attirer (p. 245) vers elle, des avances qui ne furent ni reçues ni absolument rejetées, mais qui commencèrent à l'ébranler. Gondi s'en aperçut aussitôt dans une séance du parlement, où il vit ce prince applaudir et donner sa voix à un avis qui, à l'occasion de Mazarin, tendoit à exclure du ministère tous les cardinaux, tant étrangers que françois, ce qui étoit visiblement dirigé contre lui.

Toutefois il sut encore parer ce coup qu'on vouloit lui porter; et le garde des sceaux Châteauneuf l'aida puissamment dans cette circonstance, parce qu'il avoit les mêmes vues et les mêmes intérêts. Mais l'arrivée subite de la duchesse de Longueville à Paris, de cette femme dont on a dit si justement qu'après avoir été l'héroïne du parti, elle en étoit devenue l'aventurière, excita plus vivement les alarmes du coadjuteur. Elle étoit revenue plus audacieuse encore par sa révolte même; et tandis que Turenne, fatigué du rôle honteux qu'elle lui avoit fait jouer, rentroit en grâce auprès de la régente, et lui vouoit une fidélité qui désormais ne devoit plus se démentir, la duchesse, se précipitant de nouveau dans le chaos des intrigues, essayoit de reprendre sur son frère l'ascendant qu'elle avoit perdu; et, sans montrer un désir bien vif de le voir se rapprocher de la cour, manifestoit ses mauvaises dispositions à l'égard des frondeurs, en cherchant (p. 246) à rompre le mariage depuis si long-temps projeté entre le prince de Conti et mademoiselle de Chevreuse. La cour, qui, par d'autres motifs, craignoit autant qu'elle les séductions de la fille et le caractère audacieux et intrigant de la mère, n'épargnoit rien pour arriver au même but; et la princesse Palatine, négociatrice secrète employée par la régente pour éblouir et ramener Condé, étaloit à ses yeux tout ce qui pouvoit flatter ses projets ambitieux. À son gouvernement de Bourgogne on ajoutoit celui de Guienne; la Provence devoit être donnée au prince de Conti; ses principaux serviteurs obtenoient, à proportion, des récompenses aussi magnifiques[173]; en un mot, tout ce qu'il demandoit lui étoit sur-le-champ accordé.

Cette facilité extrême, et même maladroite, auroit dû lui faire soupçonner quelque piége caché sous des amorces aussi brillantes: loin d'avoir la moindre méfiance, il se livre inconsidérément à ces promesses fallacieuses[174]; cherche des prétextes pour retarder (p. 247) l'union projetée avec la duchesse de Chevreuse; trompe et humilie à la fois madame de Montbason[175]; et continuant cependant à se ménager entre la cour et les frondeurs, il exige, avant d'abandonner ceux-ci, la disgrâce de Châteauneuf qu'il haïssoit[176]. Pour lui complaire, on donne les sceaux à Molé, qui garde en même temps sa place de premier président; et Chavigni, odieux à la reine, mais entièrement dévoué au prince, sort de l'exil où il languissoit depuis long-temps, pour venir reprendre sa place au conseil. À la nouvelle du renvoi de Châteauneuf, le duc d'Orléans laisse éclater son dépit, sans pouvoir toutefois s'en prendre ouvertement à Condé, qui dissimule encore quelque temps avec lui, mais qui laisse enfin échapper son secret dans une conférence où le duc avoit réuni les chefs des deux frondes pour délibérer sur ces mutations, dans (p. 248) lesquelles il voyoit une violation de ses droits, et même une sorte d'insulte faite à sa personne. Gondi et plusieurs autres proposèrent des partis vigoureux que Condé désapprouva hautement, et que le timide Gaston put bientôt se repentir de n'avoir pas suivis: car, dès le lendemain, le prince se croyant sûr de la cour, et ne voyant pas d'ailleurs la possibilité de se maintenir plus long-temps entre les deux partis, leva le masque en rompant brusquement, et même d'une manière outrageante, avec madame de Chevreuse.

Les frondeurs sembloient perdus, surtout Gondi. En horreur à la cour, qu'il venoit de trahir; sans pouvoir auprès du peuple, à qui son alliance passagère avec elle l'avoit rendu justement suspect; ne pouvant compter sur un prince tel que Gaston; négligé de ses propres partisans, comme un intrigant subalterne, désormais inutile à leurs intérêts, il ne sembloit pas que rien pût le tirer d'une situation aussi critique; et la résolution qu'elle lui fit prendre, bien qu'elle fût, dans de telles circonstances, la seule qui pût encore le sauver, n'en prouva pas moins l'extrémité fâcheuse à laquelle il étoit réduit. Trop prudent pour engager avec Condé une lutte inutile et téméraire, il se retira tout à coup du monde et des affaires, se renferma à l'archevêché, affecta de n'avoir plus de relations qu'avec des chanoines et des curés, parut uniquement (p. 249) occupé des fonctions de son sacré ministère; et cependant dans cette retraite forcée, dont les frondeurs s'étonnoient, qui excitoit les risées de ses ennemis, il entretenoit un commerce régulier avec Gaston et Châteauneuf, alloit toutes les nuits à l'hôtel de Chevreuse, répandoit dans le peuple des bruits alarmants sur les négociations du prince avec la cour, faisoit de son palais une espèce de château-fort, où il étoit à l'abri de toute entreprise violente que l'on auroit voulu tenter contre sa personne, et attendoit ainsi pour reparoître sur la scène, les événements que la fortune pourroit faire naître en sa faveur, puisque son génie n'avoit plus le pouvoir de les provoquer.

Le succès justifia sa conduite, et fit passer pour politique profonde ce qui n'étoit sans doute que l'œuvre de la nécessité. Mazarin, comme nous l'avons dit, et comme tout semble le prouver, n'avoit poussé la reine à tant d'avances à l'égard de Condé, ne lui avoit fait faire tant de concessions que pour abattre une seconde fois cet implacable ennemi. Il venoit de le brouiller plus fortement que jamais avec les frondeurs, dont l'appui l'auroit rendu si redoutable; il se garda bien de détruire ceux-ci comme il eût pu si facilement le faire dans le premier moment de leur consternation, les réservant pour lui porter encore de nouveaux coups. Condé s'enveloppa (p. 250) de lui-même dans une trame si subtilement ourdie, en se séparant une seconde fois de la fronde avant d'avoir entièrement achevé ses arrangements avec la cour. Cette faute le mit dans une situation équivoque. En même temps qu'elle nuisoit au succès de ses négociations[177], elle le forçoit de ménager encore Gaston, qui, toujours guidé secrètement par le coadjuteur, feignit de se réconcilier avec Chavigni, en demandant toutefois qu'on lui fît le sacrifice de Molé. Condé, par une ingratitude que rien ne peut excuser, abandonna celui-ci, qui rendit les sceaux et ne lui pardonna jamais. Ce fut après lui avoir suscité un tel ennemi que Mazarin crut le moment favorable pour éclater. Dans une lettre qu'il écrivit aussitôt à la reine, il n'eut pas de peine à lui démontrer que ces avantages énormes accordés à un prince d'un tel caractère exposoient l'autorité royale aux plus grands dangers; il le lui fit voir avant peu maître absolu du royaume, si elle avoit l'imprudence impardonnable de lui céder elle-même ses plus riches provinces; et, plutôt que de traiter à des conditions aussi funestes, il l'exhorta, au nom du salut de la France et de son propre fils, à se (p. 251) servir des frondeurs, à mettre Gondi lui-même à la tête des affaires, en le nommant premier ministre. Il n'en falloit pas tant pour déterminer une princesse si ombrageuse sur le pouvoir; et, la nuit même qui suivit la réception de cette lettre, le coadjuteur, réveillé brusquement par le maréchal Duplessis, apprit, non sans le plus grand étonnement, l'épouvante que le prince causoit à la régente, et la proposition inattendue que Mazarin l'avoit engagée à lui faire, et qu'elle lui faisoit effectivement, de lui donner la première place dans le gouvernement.

Il n'étoit pas aussi facile d'abuser Gondi que le prince de Condé. Il reconnut aussitôt la ruse: il vit que Mazarin, dont l'intention ne pouvoit être de lui céder si philosophiquement ses honneurs et son pouvoir, ne vouloit créer ici qu'un fantôme de ministre, ou pour perdre entièrement le prince, ou pour le mettre dans la nécessité absolue de recourir à lui, et qu'alors son premier soin seroit de briser l'ouvrage de ses mains, ce qu'il feroit sans peine d'un coadjuteur de Paris. La dignité seule de cardinal pouvoit mettre Gondi hors des atteintes d'un si dangereux adversaire. Il résolut donc de refuser le ministère, et de profiter de cette heureuse circonstance pour obtenir la pourpre. Son plan s'arrange aussitôt dans sa tête: il voit la reine en secret, promet de se dévouer tout entier à sa (p. 252) cause, sous la condition expresse de pouvoir continuer à déchirer publiquement Mazarin, seul moyen de reprendre son autorité dans le peuple et parmi les frondeurs; s'engage à lui ramener Gaston, à forcer Condé de sortir de Paris, et pour prix de ces services obtient la promesse positive du cardinalat. Il fut convenu, dans cette entrevue fameuse, que Châteauneuf seroit rappelé et nommé à la place que le coadjuteur venoit de refuser. La haine que tous les deux lui portoient sembloit les pousser à l'élever si haut pour avoir le plaisir de l'en précipiter. La princesse palatine, qui s'étoit rangée du parti de la reine, que, dès ce moment elle n'abandonna plus, fut chargée par elle d'être l'intermédiaire entre le cardinal et le coadjuteur.

Gondi instruit d'abord Gaston d'une révolution aussi inespérée; et sortant tout à coup de sa retraite, comme s'il y eût été forcé par l'amour du bien public et par la situation critique des affaires, commence aussitôt l'exécution de ses promesses en alarmant secrètement les frondeurs sur les prétentions extraordinaires de Condé, sur les correspondances mystérieuses et continuelles de la reine avec le cardinal, montrant la guerre civile comme le résultat inévitable d'une telle ambition et d'une telle opiniâtreté. Tout change en un moment: une querelle de plume s'établit entre la grande et la petite fronde, dans laquelle la première (p. 253) a tout l'avantage. Dans le parlement, le coadjuteur déconcerte Condé, qui savoit ses liaisons nouvelles avec la cour, en criant plus haut que lui contre Mazarin; et, s'ennuyant des lenteurs, propose à la reine de le faire arrêter par l'autorité de Gaston. Elle n'ose prendre un parti aussi violent: sur son refus, il revient au projet de le forcer à lui céder la place, et, pour y parvenir, affecte de suivre régulièrement les séances du parlement, avec un cortége aussi nombreux et aussi redoutable que celui du prince, éclairant sa conduite, attaquant ses avis, déclamant contre ses prétentions. Cette lutte audacieuse continue pendant trois mois, irrite, exaspère l'impétueux Condé. Excité encore par sa sœur, par quelques amis avides de nouveaux désordres, il entame avec l'Espagne de secrètes négociations. La reine en a connoissance, et délibère une seconde fois de le faire arrêter. Condé, qui en est averti[178], croit d'abord que ce n'est qu'une feinte, et s'abstient seulement d'aller au Palais-Royal. Cependant la réflexion ne tarda pas à lui faire reconnoître qu'il court un danger véritable au milieu de tant d'ennemis dont il est entouré, flottant entre les brouilleries et les raccommodements, (p. 254) ne jouissant que d'un crédit précaire, à la merci des caprices d'un peuple dont il étoit si facile de lui enlever la faveur, et des résolutions d'une compagnie où ses partisans n'étoient pas les plus nombreux. Malgré son intrépidité naturelle, il commence à s'alarmer; ses amis se réunissent pour accroître ses alarmes; il finit par se persuader que sa liberté est réellement menacée, sort de Paris comme un fugitif, et va se renfermer dans sa maison de Saint-Maur.

Gondi, qui n'attendoit que son départ pour donner à ses intrigues le dernier degré d'activité, ne manqua pas de le présenter aussitôt sous les couleurs les plus odieuses, comme un acte de rébellion qui annonçoit les plus sinistres projets. Toutes ces impressions furent reçues; et Condé, qui écrivit aussitôt au parlement pour expliquer les motifs d'une démarche aussi étrange, ne fut écouté qu'avec la plus grande défaveur. Tout succédoit au gré de la cour, si Gaston n'eût montré, dans cette circonstance importante, ses indécisions accoutumées. Elles épouvantèrent la reine, qui, malgré les conseils toujours vigoureux du coadjuteur, n'osa dans ces premiers moments prendre un parti décisif contre son ennemi. Gaston, à son tour, voyant qu'elle balançoit, crut qu'elle ménageoit, peut-être à ses dépens, un accommodement avec Condé, et se hâta de faire secrètement des (p. 255) avances à celui-ci. Dans ce moment même arrivèrent des lettres de Mazarin, qui, fixant les irrésolutions de la reine, la déterminèrent à s'unir ouvertement avec le duc et à éclater contre le prince. Gondi est chargé d'en faire la proposition à son maître; mais il étoit trop tard, et quoiqu'il sentît bien la faute qu'il avoit faite, faute dont il fit l'aveu à son favori, le timide Gaston n'osa jamais rompre les nouveaux engagements qu'il venoit de contracter avec un rival dont le génie faisoit trembler le sien. Condé, trouvant une force nouvelle dans une telle foiblesse, du fond de sa retraite demandoit avec hauteur le renvoi de Tellier, Lionne et Servien, créatures du cardinal, et qu'il appeloit par dérision les sous-ministres. Le duc, n'osant s'y opposer, descendit jusqu'à la prière pour le déterminer à se désister d'une demande que la reine regardoit comme le plus grand des outrages. Il fut inébranlable. Ce fut vainement que Gondi, dans plusieurs séances du parlement où cette question fut agitée, essaya, par tous les moyens que put lui suggérer son adresse et son éloquence, de vaincre les inconcevables irrésolutions de Gaston; celui-ci persista dans son dessein ridicule de ménager à la fois et la reine et Condé, et par cette conduite versatile trouva le secret de les mécontenter tous les deux. Les sous-ministres furent renvoyés, sur l'avis secret de Mazarin; (p. 256) mais la reine, par le mépris que lui inspiroit Gaston, se fortifia dans la résolution de ne point céder à Condé; et celui-ci, enhardi par les avances du duc et par les terreurs qu'il lui inspiroit, osa bientôt braver la cour et revenir à Paris.

Sa situation à Saint-Maur étoit en effet assez embarrassante. Une foule nombreuse de ses anciens partisans s'étoit d'abord rassemblée autour de lui; mais presque tous avoient disparu lorsqu'ils eurent reconnu que son intention étoit de les engager trop avant. Turenne l'avoit abandonné, parce qu'il s'ennuyoit de la rébellion; Bouillon, parce qu'il croyoit trouver plus de sûreté dans le parti de la cour; le duc de Longueville, par lassitude; et La Rochefoucauld, si maltraité dans la dernière guerre, ne cherchoit qu'à lui inspirer des sentiments pacifiques. D'un autre côté, le renvoi des sous-ministres ne laissoit plus aucun prétexte à son éloignement. Sa sœur, le prince de Conti, Nemours, étoient les seuls qui l'excitassent à la guerre. Naturellement porté aux partis violents et décisifs, il les écoutoit volontiers; mais, dans l'impuissance absolue où il se trouvoit alors de suivre un tel conseil, il se trouva heureux que cette foiblesse extrême de Gaston, toujours balançant entre lui et la cour, lui fournît le moyen de rentrer à Paris sans danger. Il y revint donc brusquement; et, avec son audace accoutumée, se rendit (p. 257) au parlement, où il n'eut aucun succès, de là chez Gaston, qui, dissimulant le chagrin que lui causoit son retour, se montra plus foible qu'il n'avoit jamais été.

La reine, indignée d'une telle lâcheté, s'adressa alors à Gondi, le sommant de lui tenir la parole qu'il lui avoit donnée, de s'opposer aux entreprises du prince. L'intérêt du coadjuteur étoit sans doute de ne pas violer une semblable promesse: il se mit donc en mesure de la remplir, et, quelques jours après, parut au parlement avec un cortége aussi nombreux que celui de Condé. De tels moyens n'étoient pas faits pour intimider ce caractère intrépide: aussitôt le prince augmenta lui-même sa suite, qu'il rendit plus effrayante encore que magnifique; il parla plus hardiment que jamais dans le parlement contre les liaisons de la régente avec Mazarin; il affecta de se tenir éloigné du Palais-Royal, ou de n'en approcher que pour étaler aux yeux de la cour le cortége insolent dont il étoit sans cesse accompagné; enfin les choses en vinrent au point que la reine, outrée de son audace et de cette foiblesse désespérante du duc d'Orléans, exigea de Gondi qu'il se déclarât ouvertement contre Condé, et qu'il la servît même contre la volonté de Gaston.

Il s'y décida, et la volonté ferme du favori finit par entraîner celle du maître. Ce qu'il y a de singulier, c'est qu'il employa d'abord contre le prince (p. 258) un moyen dont la cour avoit usé peu de temps auparavant pour le perdre lui-même: Châteauneuf, qui, d'après les arrangements pris, devoit bientôt rentrer au ministère; Molé, que tant de raisons rendoient contraire à Condé, furent appelés dans un conseil, où l'on dressa contre lui une pièce qui le peignoit sous les traits les plus odieux; et certes, pour lui donner tous les caractères d'un rebelle, il n'y avoit malheureusement qu'à rassembler les faits. Le parlement, la chambre des comptes, la cour des aides, le corps de ville furent mandés au palais par députés, et y entendirent d'abord la lecture de cette foudroyante Philippique. Condé, alarmé, veut se justifier dans la séance du lendemain, et interpelle Gaston de venir à son secours: Gaston s'y refuse, et Gondi, qui lui a inspiré le courage de risquer ce refus, l'y fait persister, malgré les sollicitations pressantes de son impérieux rival. Cependant le duc, tout en refusant de l'accompagner, se laisse arracher un écrit, dans lequel il a l'air de justifier le prince des inculpations dirigées contre lui, et principalement de ses intelligences avec les Espagnols, intelligences qui n'étoient que trop réelles, et plus actives que jamais en ce moment, à cause du péril où il croyoit se trouver. Muni de cette pièce, Condé vole à la grand'chambre, et en même temps qu'il y renouvelle son apologie, (p. 259) accuse ouvertement le coadjuteur d'être l'auteur des calomnies présentées par la reine contre lui. Celui-ci réplique avec une hauteur qui put passer pour téméraire: car si Condé eût voulu relever une parole outrageante qui lui étoit échappée, Gondi, mal accompagné ce jour là, eût peut-être couru risque de la vie. Le prince ne le fit point, ou par mépris, ou par grandeur d'âme. Son ennemi n'éprouva d'autre désagrément que d'être hué en sortant par le parti opposé; et, échappé à ce danger, alla se préparer à en braver le surlendemain de plus grands. La reine l'y excita elle-même, et concerta avec lui tous les préparatifs de cette journée fameuse. Elle mit à sa disposition une partie des troupes de la garde; les habitants du pont Saint-Michel et du pont Notre-Dame, vendus à ce chef de parti, reçurent l'ordre de se tenir prêts au premier signal; ils eurent un mot de ralliement; Gondi alla la veille reconnoître le champ de bataille, marquer les postes, et la grand'chambre prit l'aspect d'une ville assiégée. L'audacieux prélat y arriva le premier, entouré de tous ses amis; Condé ne tarda pas à s'y rendre avec des forces à peu près égales. Gaston, résolu à se déclarer pour le vainqueur, affecta de garder la neutralité en se renfermant dans son palais.

On s'étoit assemblé pour délibérer sur l'accusation portée contre le prince. Son impatience (p. 260) ne lui permit pas de laisser entamer la délibération; et dès qu'il eut pris place, il commença à se plaindre de cet appareil menaçant dont les avenues du palais et la grand'chambre elle-même offroient le spectacle extraordinaire, et lança à Gondi un trait piquant que celui-ci releva sur-le-champ avec une insolence qui mit le prince hors de lui-même. Il répliqua par un propos menaçant; Gondi y répondit par une bravade plus insolente encore. Dans un moment, comme si cette parole eût été le signal du combat, l'assemblée entière se lève avec un bruit effroyable, chacun court se ranger auprès de son chef, les présidents se jettent entre ces (p. 261) deux troupes, toutes les deux armées, et prêtes à s'élancer l'une sur l'autre; ils pressent, ils conjurent, ils supplient; ils demandent surtout que l'on fasse disparoître cette foule de gens qui entourent le sanctuaire de la justice, les armes à la main. Condé cède le premier, et ordonne à La Rochefoucauld de faire retirer ses amis; Gondi sort de son côté pour donner également aux siens le signal de la retraite: au tumulte que l'on vient d'apaiser dans la grand'chambre succède tout à coup dans la grand'salle un tumulte plus affreux encore, dès que le coadjuteur y paroît. À sa vue, quelques partisans du prince tirent l'épée en criant au Mazarin! ceux de Gondi en font autant: dans un moment, les deux troupes, jusqu'alors confondues, se séparent, se forment sur deux files, se mesurent de l'œil, sont prêtes à se précipiter l'une sur l'autre, agitant, avec la fureur la plus effrénée, des sabres, des épées, des pistolets; le sang va couler. La présence d'esprit de Crénan, capitaine des gardes du prince de Conti, et de Laigues, son ami, qui étoit dans le parti opposé, arrêta un massacre dont les suites étoient incalculables, et pouvoient amener la destruction entière de Paris. Il fut convenu que les deux partis crieroient ensemble vive le roi! sans rien ajouter. La salle retentit aussitôt de ce cri unanime; on remet l'épée dans le fourreau, et les partis se confondent comme auparavant.

Pendant que ces choses se passoient, Gondi couroit un affreux danger. Dès qu'il avoit vu briller les armes, il avoit cherché à rentrer dans le parquet des huissiers: La Rochefoucauld, maître de la porte, le saisit au passage, le serra entre les deux battants, criant à ses amis de se dépêcher de le tuer, tandis qu'un misérable de la dernière classe du peuple qui l'avoit poursuivi, le voyant ainsi engagé entre la grand'salle et le parquet, levoit un poignard pour l'en frapper. Les amis du duc eurent horreur de sa proposition, et refusèrent de lui prêter un aussi infâme ministère; l'assassin fut contenu de l'autre côté par d'Auvilliers; et Champlâtreux (p. 262) entrant presqu'au même instant dans le lieu où se passoit cet odieux événement, repoussa La Rochefoucauld avec indignation, et délivra le prélat[179]. La scène se prolongea dans la grand'chambre, où les deux ennemis rentrèrent ensemble, en s'accablant d'injures.[180] Le désordre alloit peut-être renaître avec des suites plus affreuses, lorsqu'enfin persuadés par les ardentes supplications du premier président et des gens du roi, les deux chefs consentirent à faire sortir leurs créatures, l'un par les degrés de la Sainte-Chapelle, l'autre par le grand escalier. Cette foule étoit à peine dissipée, que la compagnie se sépara.

Gondi reconnut alors qu'il s'étoit trop avancé, que la lutte étoit trop inégale entre lui et un prince du sang du caractère de Condé. L'impossibilité (p. 263) de la soutenir plus long-temps sans s'exposer aux plus grands dangers, le détermina à user du conseil que lui donna Gaston, de se faire défendre par la reine d'assister aux séances du parlement[181]. Cependant Condé, maître du champ de bataille, continuoit de demander hautement raison de l'écrit publié contre lui, et faisoit rendre des arrêts en sa faveur; Gaston restoit toujours dans son indécision accoutumée; et la reine, après avoir long-temps refusé de s'expliquer sur les remontrances que lui adressoit la compagnie, tant en faveur du prince que contre les liaisons qu'elle continuoit d'avoir avec Mazarin, commençoit à mollir sensiblement, et paroissoit disposée à entrer dans tous les accommodements qu'on lui proposoit. Mais la face des choses alloit changer encore plus rapidement que jamais: cette douceur affectée n'étoit qu'une feinte conseillée par Mazarin lui-même pour gagner du temps, et atteindre une époque solennelle qui devoit nécessairement produire une grande révolution dans la situation des partis. Cette époque étoit celle de la majorité du (p. 264) roi. Condé, qui n'étoit point la dupe de ces vaines apparences, ne voyoit arriver qu'avec effroi un événement qui alloit accroître les forces de ses ennemis de tout le prestige attaché à l'autorité royale. Il eût dû le prévoir sans doute; mais l'imprévoyance étoit le vice radical de presque tout ce qui se faisoit alors, et l'on a pu remarquer que les plus habiles étoient sans cesse occupés à combattre ce qu'il y avoit de faux dans leur position. À mesure que ce moment fatal approchoit, le prince sentoit redoubler ses terreurs; mille soupçons funestes l'agitoient; pour peu que le peuple eût semblé ému du spectacle imposant qu'on alloit étaler à ses yeux, on pouvoit profiter de cette impression pour l'arrêter de nouveau, et abattre ainsi son parti. Plusieurs indices porteroient à croire qu'on en avoit conçu le dessein: il est certain du moins qu'il en eut la crainte; et, déterminé par un motif si puissant à ne point assister à la majorité, il écrivit au roi pour s'en excuser, et sortit de Paris la veille même du jour consacré à cette grande cérémonie.

Tandis qu'elle se faisoit avec une pompe que commandoit la politique, et que rien encore n'avoit égalé, le prince étoit à Trie, où il essayoit inutilement d'entraîner le duc de Longueville dans sa révolte. Le chagrin qu'il en conçut s'accrut encore par la nouvelle des changements (p. 265) opérés, le jour même de la majorité, dans le ministère, changements qui, bien qu'arrangés depuis long-temps[182], sembloient n'avoir été faits que pour le braver. Dans les perplexités où le jetoient et le fâcheux état du présent et l'incertitude plus fâcheuse encore de l'avenir, il revint, malgré les instigations continuelles de ses amis, à des sentiments plus modérés, et résolut de tenter encore son accommodement avec la cour. Une perfidie de Gaston empêcha l'exécution de ce projet, qui sans doute eût épargné à la France une longue suite de malheurs. Condé lui avoit envoyé un nouveau plan de pacification, et étoit allé attendre sa réponse à Angerville, en Gâtinois: le duc, dont l'intérêt n'étoit pas de le voir revenir, forcé cependant de lui répondre, et de ménager les apparences, lui envoya un courrier, qui, se trompant à dessein[183], d'après l'ordre secret qu'il en avoit reçu, alla d'abord à Angerville en Beauce, et ne se rendit au lieu indiqué que vingt-quatre heures après le départ (p. 266) de l'impatient Condé. Furieux de voir ses avances méprisées, aigri encore par les avis que lui donnoit Chavigni de ne point se fier aux promesses de la cour, sans cesse excité par son conseil, qui ne cessoit de lui répéter que, dès qu'il auroit tiré l'épée, tout seroit à ses pieds; encouragé surtout par les marques d'attachement que lui prodigua la ville de Bourges, où il venoit de se retirer, ce prince ne voulut rien entendre, lorsqu'on lui apporta dans cette ville, de la part de la reine, des conditions aussi favorables qu'il pouvoit les désirer. Lénet fut envoyé en Espagne pour achever les traités ébauchés avec l'archiduc; Nemours alla prendre le commandement des troupes renfermées dans Stenai; et, suivi de La Rochefoucauld, Condé prit la route de la Guienne, avec l'espoir, en apparence très-fondé, de soulever toutes les provinces environnantes.

L'effet ne répondit point à son attente; et son génie militaire, sa prodigieuse activité ne purent faire que de nouvelles levées ne fussent pas vaincues par de vieux soldats que lui-même avoit aguerris. Le comte d'Harcourt, qu'on envoya d'abord à sa poursuite, eut constamment l'avantage sur lui; mais Condé, qui, à la place de son ennemi, l'eût entièrement détruit si celui-ci eût été à la sienne, ne se laissa pas même entamer; et la marche de ce grand général jusqu'à Bordeaux (p. 267) doit être considérée, vu l'insuffisance de ses moyens, comme un de ses plus hauts faits militaires. À peine fut-il arrivé dans cette ville, que la cour pensa à marcher sur ses pas; mais, pour exécuter ce projet, il falloit le consentement des frondeurs, surtout celui de Gondi. Elle l'obtint, en lui montrant pour prix de sa fidélité le don immanquable du chapeau[184], premier objet de tous ses désirs. L'aveu de Gaston suivit nécessairement le sien; mais le coadjuteur ne poussa point la complaisance jusqu'à abandonner ce prince à la reine, qui désiroit vivement l'emmener avec elle. Il ne pourroit dominer un personnage de ce caractère qu'en le gardant auprès de lui; et d'ailleurs l'intérêt de Gaston étoit de rester à Paris, puisqu'il n'ignoroit pas que Mazarin, quoique absent, continuoit seul à gouverner la cour.

Ici les intrigues se compliquent plus que jamais, et la situation de chaque parti semble devenir plus embarrassante. Le coadjuteur, sur une simple promesse, avoit laissé la reine échapper de ses mains; c'étoit une grande faute, car il résultoit de la position nouvelle de cette princesse qu'elle pouvoit ou rappeler son ministre ou faire la paix avec Condé, pour écraser ensuite les frondeurs. Si elle s'arrêtoit au premier parti, (p. 268) en se déclarant pour elle, Gondi se perdoit dans l'esprit de Gaston, le peuple l'abandonnoit entièrement, et la bonne foi de Mazarin devenoit la seule garantie de la récompense qu'il attendoit; s'il la prévenoit dans le second, en déterminant Gaston à recevoir à l'instant même les avances que le prince ne cessoit de lui faire, sa nomination étoit aussitôt révoquée, et sa fortune rejetée de nouveau dans tous les hasards des troubles politiques. Dans un tel état de choses, toute résolution ferme et absolue sembloit dangereuse[185]: cette indécision de son maître, qui l'avoit si souvent désespéré, se trouva propre à le servir. Il résolut, et rien n'étoit plus aisé sans doute, de maintenir Gaston toujours flottant entre la cour et Condé, toujours négociant avec l'un et l'autre, de manière à inspirer à la reine assez de crainte pour qu'elle jugeât imprudent de trop s'avancer, assez de confiance pour qu'elle ne crût pas nécessaire de rien précipiter. Tandis qu'il espéroit gagner (p. 269) ainsi l'époque qui devoit faire confirmer sa nomination au cardinalat, il affectoit de se montrer plus fidèle que jamais à la cour, en maintenant le parlement dans ses mauvaises dispositions à l'égard de Condé, en laissant même enregistrer un arrêt du conseil, qui le déclaroit lui et ses adhérents criminels de lèse-majesté, si dans l'espace d'un mois ils n'avoient déposé les armes; et rien en effet ne pouvoit mieux remplir ses vues que d'achever de brouiller ainsi la régente avec le prince, sans enlever entièrement à celui-ci l'espoir de s'unir de nouveau avec Gaston. D'un autre côté, l'ambition de Châteauneuf le servoit au gré de tous ses vœux, en suscitant sans cesse des obstacles au retour de Mazarin, retour que ce ministre craignoit peut-être plus que Gondi lui-même, puisqu'il devoit être nécessairement le signal de sa disgrâce. À force de souplesse, d'activité dans son travail, d'intrigues de toute espèce, il étoit peu à peu parvenu à rendre moins pénible à la reine l'absence du cardinal; il avoit même conçu quelque espoir de l'en détacher tout-à-fait en créant un simulacre de premier ministre dans la personne du prince Thomas de Savoie, parent de cette princesse, ce qu'elle avoit vu avec une sorte de complaisance. Cependant, par un retour singulier, Condé se voyoit réduit à désirer le rappel de son ennemi, n'imaginant plus que ce seul moyen de forcer (p. 270) Gaston à revenir à lui, et à lui rendre ainsi le parlement, la capitale et toutes les grandes villes du royaume. Tel étoit le but d'une foule de négociations insidieuses qu'il conduisoit à la fois à Bruyll, à Paris, à la cour, et dont Gourville[186] étoit l'agent infatigable.

De toutes ces dispositions diverses, dont aucune n'échappoit à l'œil pénétrant de Mazarin, une seule lui causoit de sérieuses alarmes: c'étoit le refroidissement de jour en jour plus marqué qu'il découvroit dans la correspondance de la régente. Ces indices, toujours croissants, lui firent enfin reconnoître qu'il étoit perdu s'il tardoit un seul moment à rentrer en France: aussitôt toutes les créatures qu'il avoit à la cour furent mises en mouvement auprès de la reine pour la ramener à son ancien attachement, et tandis qu'on ranimoit ainsi, sans beaucoup d'efforts, une affection dont les traces étoient si (p. 271) profondes, le cardinal se préparoit à donner un grand éclat à son retour, en essayant d'entamer avec les Espagnols des négociations pour la paix générale, et d'acheter au duc de Lorraine la petite armée qu'il mettoit en quelque sorte à l'enchère de toutes les puissances de l'Europe[187]. N'ayant pu réussir dans ces deux projets, il en forma un troisième, moins brillant peut-être, mais sans doute plus utile à ses intérêts: ce fut de gagner les commandants des places frontières, et de les décider à lui fournir chacun une partie de leurs troupes, d'en former une armée et de se présenter au roi avec ce renfort. Il y parvint avec beaucoup de promesses et un peu d'argent. Huit mille hommes furent ainsi réunis auprès de Sedan, et le maréchal d'Hocquincourt, qui d'ailleurs en avoit l'ordre secret de la cour, consentit à les commander[188]. Mazarin avoit eu, (p. 272) pendant cet intervalle, assez de pouvoir pour se faire donner, par le roi lui-même, un ordre très-pressant de revenir, et, muni de cette pièce importante, il se prépara à rentrer en France à la tête de cette petite armée.

La nouvelle inattendue de ce retour fut un coup de foudre pour Gondi: c'est alors qu'il reconnut la faute irréparable qu'il avoit faite de laisser la régente sortir de Paris; cette faute, ainsi qu'il le dit lui-même avec une confusion profonde, étoit des plus lourdes, palpable, impardonnable; elle changeoit toute la face des affaires; et le seul parti qui lui restoit à prendre étoit d'en atténuer autant que possible les effets. Vainement donc la régente fit mille tentatives pour obtenir de lui, au sujet de ce retour projeté du cardinal, un consentement d'où dépendoit entièrement celui de Gaston; il ne voulut rien écouter. Il exhala son dépit en reproches et en menaces, et remplissant l'âme de Gaston de toute l'ardeur dont il étoit lui-même enflammé, il l'entraîna sur-le-champ au parlement, où recommencèrent aussitôt et avec une fureur nouvelle toutes les scènes que la haine contre ce ministre, l'intérêt, la crainte, toutes les passions (p. 273) y avoient si souvent et depuis si long-temps excitées. Plusieurs séances très-orageuses se succédèrent en peu de jours et se terminèrent par un arrêt terrible contre Mazarin, dans lequel on défendoit aux commandants de place, aux maires et échevins des villes, de lui livrer passage, où l'on ordonnoit des députations au roi, pour lui présenter ce retour comme une calamité publique.

La cour, prenant alors une marche nouvelle parce qu'en effet sa situation n'étoit plus la même, au lieu de chercher désormais à arrêter les excès du parlement, prit la résolution de l'abandonner à lui-même, persuadée avec raison que l'anarchie poussée au dernier période ne pouvoit manquer d'être favorable au retour de l'autorité. En conséquence de ces dispositions nouvelles, Molé, dont la fermeté ne pouvoit plus lui être utile, fut appelé auprès du roi, dans la crainte que, s'il restoit à Paris, le duc d'Orléans ne s'emparât des sceaux. Il partit, emmenant avec lui le surintendant et toute la chancellerie. Beaucoup de personnes de qualité suivirent son exemple, et quittèrent la capitale, comme un séjour désormais mal assuré. Bouillon et Turenne, que Gaston vouloit faire arrêter, se sauvèrent, par l'assistance même de Gondi[189]; (p. 274) Laigues et Noirmoutiers se rangèrent du côté de la cour; la duchesse de Chevreuse elle-même, détachée du coadjuteur par la jalousie que lui causoient ses liaisons avec la princesse Palatine, suivit le même parti. Ces départs successifs jetoient l'alarme dans Paris: Gaston l'augmentoit encore par la violence de ses procédés. Avant le départ du premier président, il avoit excité clandestinement une émeute de la plus vile populace, s'imaginant donner ainsi à la cour une preuve de l'horreur que les Parisiens avoient pour le ministre exilé; ces misérables avoient osé assiéger la maison de Molé, et l'intrépide magistrat les avoit dissipés par sa seule présence. À peine fut-il parti, que le duc, retournant au parlement, où les esprits aigris, irrités par le désordre des séances précédentes, étoient préparés à tous les excès, y annonça comme certain, ce qui jusqu'alors n'avoit été qu'un événement probable, le retour de Mazarin; et les dispositions de la cour tellement favorables à ce retour, qu'elle-même l'avoit ordonné. À ces mots, la faction poussa des cris de rage; les opinions les plus violentes, les plus désordonnées (p. 275) se succédèrent avec les mouvements les plus impétueux; et du sein de ce fracas de paroles sortit enfin cet arrêt fameux qui, déclarant de nouveau le cardinal criminel de lèse-majesté, perturbateur du repos public, proscrivoit sa tête et fixoit même le prix de cette proscription[190]. Des conseillers furent nommés pour aller sur la frontière armer les communes, et élever partout des obstacles à son passage; un autre arrêt, adressé à tous les parlements, les invita à prendre les mêmes mesures contre cet ennemi de l'état. Cependant, chose vraiment remarquable, au milieu de tant d'attentats contre le ministre, l'autorité royale commençoit à faire sentir son ascendant; un roi majeur imposoit à ces brouillons, qui jusque-là avoient suivi aveuglément l'impulsion de leurs chefs. Ce fut donc vainement que Gaston et Gondi, qui sentoient que des arrêts étoient bien peu de chose contre une armée, essayèrent d'entraîner le parlement à (p. 276) lever des contributions, et à soudoyer des troupes pour s'opposer efficacement à la rentrée du cardinal. Cette proposition fut rejetée d'une voix presque unanime, comme attentatoire à l'autorité du souverain. Ainsi on reconnoissoit cette autorité et on l'outrageoit tout à la fois, par une contradiction qui confondoit ceux mêmes qui se livroient à des démarches si inconsidérées[191].

(1652.) Cependant Mazarin s'avançoit en France, protégé par son armée; et le maréchal d'Hocquincourt lui frayoit un passage, culbutant sans peine les foibles milices que les commissaires du parlement avoient rassemblées contre lui. Sur les avis qu'il recevoit de sa marche et de ses succès, le parlement continuoit à rendre des arrêts contradictoires; protestant hautement contre le retour du ministre, même après une déclaration du roi, qui faisoit connoître que ce retour étoit son ouvrage, refusant l'offre que lui faisoit Condé de ses services contre l'ennemi commun, éludant sans cesse les propositions de Gaston, (p. 277) qui ne cessoit de demander la création d'une force militaire imposante, et l'union avec les autres parlements. La conduite bizarre de cette compagnie jetoit le duc et Gondi dans un embarras inexprimable: le premier, plus jaloux que jamais des qualités brillantes de son illustre rival, eût préféré sans doute de continuer à flotter entre les partis; mais la nullité absolue à laquelle le réduisoient de tels arrêts ne lui montroit plus d'autre ressource que dans cette jonction avec Condé, pour laquelle il avoit une si grande répugnance: car de former lui-même une tiers-parti, de lever de son côté l'étendard de la révolte, l'idée seule l'en faisoit frémir, et toute l'éloquence de son favori, qui avoit formé le plan de ce tiers-parti[192], ne put jamais l'y déterminer.

Celui-ci étoit dans une position plus embarrassante encore, par ses engagements avec la cour, qui l'empêchoient d'entrer dans cette union déjà méditée entre le prince et le duc d'Orléans, par ses vues secrètes d'ambition qui lui rendoient Mazarin odieux et son retour insupportable, par la difficulté qu'il trouvoit à empêcher entre les deux princes un rapprochement dont la nécessité devenoit pour Gaston de jour en jour plus évidente. Il étoit impossible sans doute qu'il se tirât complétement de ce labyrinthe (p. 278) inextricable où la force des événements l'avoit engagé; mais il fit du moins tout ce qu'il étoit possible de faire. Prévoyant que le premier soin de Mazarin, à son retour, seroit d'empêcher sa promotion au cardinalat, il intrigua à la cour de Rome; et, profitant de l'aversion naturelle que le pontife avoit pour ce ministre, qu'il avoit connu dans sa jeunesse et dont il avoit su apprécier l'esprit intrigant et le caractère artificieux, il fit hâter sa nomination qui fut déclarée la veille même du jour où l'on reçut de la cour l'ordre qui la révoquoit. Ménageant toujours la reine pour ne pas se fermer toutes les voies au ministère, il remplissoit la promesse qu'il lui avoit faite de ne point s'unir lui-même avec Condé, et la forçoit en quelque sorte à ne pas trouver mauvais qu'il laissât Gaston suivre ce parti, le seul en effet qu'il lui fût possible de prendre. Enfin, quoique sa nouvelle dignité, dont la source étoit inconnue au plus grand nombre, offrît mille moyens à ses ennemis de calomnier ses intentions, de le présenter comme vendu à la cour et à Mazarin, il conserva la faveur du duc, parce que celui-ci connoissoit tout le mystère de cette conduite, vraiment inexplicable aux yeux du public. Pour jouer plus sûrement tant de rôles différents, Retz, (c'est ainsi que nous nommerons désormais le nouveau cardinal) affecta, dès ce moment, de (p. 279) n'en plus jouer aucun. Sa haute dignité ne lui permettoit plus de paroître aux séances du parlement[193]: il saisit avec joie une si favorable occasion de s'absenter entièrement de ces assemblées, qui, comme il le dit lui-même, «n'étoient plus que des cohues non-seulement ennuyeuses, mais insupportables.» Il courut pour la seconde fois se renfermer à l'archevêché; et, dans cette retraite, commandée par la plus subtile politique, conseiller secret de Gaston, qu'il dirigeoit dans ses nouveaux rapports même en évitant de les partager, il attendoit ainsi, et en quelque sorte sans danger, le moment où il pourroit reparoître sur la scène, libre d'y jouer alors le personnage qui lui sembleroit le plus convenable à ses intérêts.

Turenne, Mazarin et les deux princes, vont maintenant occuper sur cette scène les premiers rangs. L'arrivée du ministre à Poitiers, où résidoit alors la cour, avoit fait disparoître aussitôt tous ses concurrents. L'ambitieux Châteauneuf s'étoit vu forcé de se retirer pour aller mourir (p. 280) dans l'exil; et le prince Thomas étoit retombé dans la nullité la plus absolue. Mazarin, soit qu'il possédât au suprême degré l'heureux don de captiver les esprits, soit que, suivant la belle expression de Bossuet, il fût «devenu nécessaire, non-seulement par l'importance de ses services, mais encore par des malheurs où l'autorité souveraine étoit engagée,» avoit eu l'art de se rendre aussi agréable au jeune roi qu'il l'avoit jamais été à sa mère, et dirigeoit ainsi les affaires avec une puissance plus absolue peut-être qu'auparavant. Gaston, qui venoit enfin de se déclarer ouvertement pour Condé, avoit formé une petite armée, destinée, sous les ordres de Beaufort, à agir de concert avec les troupes espagnoles et françoises que Nemours amenoit de Flandre pour le service du prince[194]. Celui-ci entra en France sans éprouver la moindre résistance, parce que les troupes du roi étoient divisées; et, s'avançant jusqu'à Mantes, son dessein étoit de prendre le chemin de la Guienne, (p. 281) afin de renfermer la cour entre ses troupes et celles avec lesquelles manœuvroit Condé. Mais la régente ne lui en laissa pas le temps: elle avoit maintenant d'aussi fortes raisons pour revenir à Paris et y combattre l'ascendant d'une faction qui menaçoit d'entraîner tout le royaume, qu'elle en avoit eu pour le quitter avant l'arrivée du cardinal; et, laissant assez de troupes au comte d'Harcourt pour tenir Condé en échec dans la Guienne et l'empêcher d'en sortir, elle revint côtoyant la Loire, protégée par une armée inférieure en forces à celle de Nemours, et dont le commandement fut partagé entre Turenne et le maréchal d'Hocquincourt. Cette armée, après avoir repris, presque sans coup férir, la ville d'Angers, que le duc de Rohan avoit soulevée un moment en faveur du prince, s'avança jusqu'à Blois et sembla menacer Orléans. Cette ville étoit le chef-lieu de l'apanage de Gaston. Devoit-il en fermer les portes aux troupes du roi? C'étoit là une action hardie dont, en sa qualité de prince, les suites l'effrayoient[195]; et c'en étoit assez pour le faire (p. 282) retomber dans ses anciennes perplexités. Enfin il se décida à y envoyer Mademoiselle, sa fille aînée, pour y soutenir ses partisans contre ceux de la cour: elle partit, la tête exaltée sur la mission dont elle étoit chargée[196], et entra à Orléans par une brèche que lui ouvrirent quelques habitants, les autorités locales ayant refusé de la recevoir. La possession d'Orléans ouvroit à l'armée des frondeurs les provinces d'outre-Loire, et l'armée royale étoit encore trop foible pour s'opposer à leurs progrès; mais la mésintelligence des chefs l'empêcha de profiter de cet avantage, et sauva ainsi la cour d'un très-grand danger, Nemours voulant absolument que les deux armées réunies se rapprochassent de Condé pour lui porter secours, Beaufort, d'après les ordres secrets de Gaston et de Retz, refusant de passer la Loire et d'abandonner ainsi Paris aux (p. 283) entreprises de l'armée royaliste[197]. Des chefs la discorde passa aux officiers, de ceux-ci aux soldats, à un tel point que plus d'une fois les troupes des deux princes furent sur le point de se charger; et, profitant de ces divisions, l'armée du roi remontoit la Loire, mettant toujours cette rivière entre elle et l'armée des frondeurs.

Pendant que toutes ces choses se passoient, la situation de Condé dans la Guienne devenoit de jour en jour plus mauvaise. C'étoit vainement que son audace et son génie luttoient, avec de misérables recrues, contre l'excellente armée du comte d'Harcourt: ses prodiges de valeur et de conduite ne faisoient que reculer une ruine qui sembloit inévitable; et, se voyant sans ressource de ce côté par la foiblesse extrême à laquelle il étoit réduit, il prévoyoit également de l'autre une perte assurée, s'il ne trouvoit (p. 284) un moyen d'étouffer des discordes dont l'effet eût été de détruire une armée, désormais son unique espérance. Sa présence pouvoit seule rétablir l'ordre: il se décide à partir; et, laissant le prince de Conti et la duchesse de Longueville se disputer entre eux, et fomenter dans Bordeaux d'obscures cabales, il traverse une grande partie de la France, déguisé, au travers d'une foule de dangers dont le récit a un air presque romanesque, et arrive inopinément aux avant-postes de son armée, lorsque la mésintelligence entre Beaufort et Nemours étoit parvenue au dernier degré. À son aspect, le courage du soldat est ranimé: Montargis, dont le siége avoit été décidé, puis abandonné, ouvre ses portes à la première sommation. Maître de cette ville, Condé forme le projet de surprendre l'armée royale, dont les deux chefs s'étoient séparés à cause de la disette des fourrages. Il marche pendant une nuit obscure sur une partie de cette armée cantonnée près de Bléneau, et commandée par le maréchal d'Hocquincourt, tombe sur ses quartiers, trop éloignés les uns des autres, les enlève presque sans résistance, jette le désordre et l'épouvante parmi ses troupes, et, sur le point de remporter une victoire complète, se la voit arracher par Turenne, dont les belles manœuvres sauvent l'armée royale et la cour, qu'il avoit déjà sauvées à (p. 285) l'attaque du pont de Gergeau[198]. Cependant ce succès, quoique imparfait, jette un si grand éclat sur les armes de Condé, qu'il croit pouvoir quitter sans danger le commandement de ses troupes[199] et se rendre à Paris, où les avis secrets de Chavigni le pressoient de venir pour déjouer, disoit-il, les intrigues de Retz, dont l'ascendant sur Gaston devenoit de jour en jour plus dangereux, et tendoit à le mettre entièrement hors de sa dépendance. Il est certain que ni le duc ni son confident ne se soucioient de le voir dans la capitale; qu'ils prirent, pour l'empêcher d'y arriver[200], des mesures que (p. 286) Gaston n'eut pas ensuite le courage de soutenir; et que, sans le bruit de ses exploits, qui l'avoit précédé, le prince n'eût peut-être pas trouvé les portes ouvertes pour le recevoir.

Il y entra au milieu des applaudissements de la populace, que Chavigni avoit su émouvoir en sa faveur, mais avec l'improbation unanime de tous les corps de Paris, qui ne pouvoient voir, sans en être indignés, cet air de triomphe dans un sujet qui venoit de tailler en pièces une partie de l'armée de son roi. Quoique Gaston eût avec lui toutes les apparences d'une intelligence parfaite, et affectât même de l'accompagner partout, le prince fut froidement reçu au parlement, à la chambre des comptes, à la cour des aides; partout on lui reprocha, du moins indirectement, l'état de rébellion dans lequel il sembloit persister contre l'autorité légitime, et il ne put obtenir des chambres assemblées que des arrêts nouveaux contre Mazarin: l'autorisation qu'il demandoit de lever des troupes et de l'argent lui fut refusée. Une assemblée de l'hôtel-de-ville, où il espéroit dominer, ne lui fut guère plus favorable; et, sur l'invitation qu'il lui fit d'écrire aux principales villes du royaume pour former une union avec la capitale, il fut seulement (p. 287) arrêté qu'il seroit fait une députation au roi pour le supplier de donner la paix à son peuple.

La cour eût pu tirer un grand parti de cette disposition des esprits, si elle ne se fût trop hâtée de manifester la ferme résolution de maintenir le cardinal contre la haine publique, qui ne cessoit de le poursuivre; mais une déclaration du roi envoyée sur ces entrefaites au parlement, par laquelle il étoit sursis à tous les arrêts rendus contre son ministre, et que la compagnie avoit ordre d'enregistrer sur-le-champ, ramena, presque malgré eux, vers le prince un grand nombre de ceux que le devoir commençoit à en éloigner. Les membres du parlement, même les plus vertueux, dominés par l'esprit de corps, ne vouloient pas que Mazarin pût se relever sur les débris de leurs arrêts. L'exemple de cette grande corporation entraîna toutes les autres; Condé entendit un cri unanime s'élever contre ce nom abhorré; et les Parisiens oublièrent un moment le rebelle pour ne voir en lui que l'ennemi du cardinal. Toutefois, malgré cette espèce de succès, il étoit loin encore de dominer dans Paris. Les honnêtes gens, las de la guerre civile, le voyoient avec d'autant plus de peine, que ses partisans essayoient de l'y faire régner par la terreur, excitant à toutes sortes de désordres cette populace (p. 288) qu'ils avoient soulevée. Retz aigrissoit encore ce mécontentement par toutes les intrigues qui lui étoient familières. Ainsi Condé, placé au milieu de tant d'intérêts divers, dont aucun ne s'accordoit entièrement avec les siens, ne se soutenoit réellement dans la capitale que par la haine que l'on portoit à Mazarin. Toutefois ses égards et ses déférences lui gagnèrent entièrement Gaston, qui lia enfin sa fortune à la sienne, sans renoncer toutefois à écouter les conseils du coadjuteur.

Pendant ce temps, l'armée royaliste se rapprochoit de Paris en exécutant divers mouvements, dont le but étoit de rompre les communications de Condé avec l'armée des confédérés. Celle-ci, chassée de Montargis par la disette des fourrages, alla se renfermer dans Étampes. Ce fut alors que Turenne, chargé seul du commandement des troupes royales, dont l'existence avoit été de nouveau compromise par les imprudences de d'Hocquincourt, fit faire à l'armée royale un mouvement qui la plaça entre Paris et l'armée rebelle, et déploya cette belle suite de manœuvres qui accrurent encore sa réputation militaire, et le montrèrent à l'Europe comme un digne rival de Condé. Tandis qu'il assiégeoit Étampes, vaillamment défendue par Tavannes, et qu'il poursuivoit ce siége au milieu des contrariétés de toute espèce que lui suscitoit la (p. 289) misère profonde des peuples et de la cour[201], le duc de Lorraine, cet illustre aventurier dont nous avons déjà parlé, entra en France avec son armée vagabonde; et, laissant partout des traces horribles de son passage, vint camper auprès de Dammartin, à sept lieues de Paris. Déjà vendu à Mazarin, il feignit de passer tout à coup dans le parti des princes, qui allèrent au-devant de lui, le comblèrent de caresses, et le reçurent dans Paris même avec les plus grands honneurs. Le peuple imbécile, dont il venoit de dévaster les campagnes, l'applaudit à son entrée, en même temps que le parlement refusoit de le recevoir dans son sein, le traitant publiquement d'ennemi de l'État. Mais, également insensible aux honneurs et aux outrages, uniquement avide d'argent, il continua dans Paris même de négocier avec la cour, et, après s'être fait chèrement payer par elle sa retraite, se fit payer encore par les princes pour rester, se conduisant, dit Talon[202], «comme un bandit qui n'a (p. 290) ni foi ni loi, ni probité quelconque.» Turenne, que le traité conclu avec lui avoit déterminé à lever le siége d'Étampes, et dont sa trahison dérangeoit tous les plans, se conduisit avec tant de sang-froid et d'habileté dans cette circonstance périlleuse qui devoit perdre un général ordinaire, qu'au lieu de se trouver enfermé entre les deux armées ennemies, comme on en avoit formé projet, il vint lui-même assiéger le camp de l'étranger, et le força à se retirer en Flandre, suivant ses premiers engagements. On ne peut exprimer la fureur des princes et des Parisiens à cette fatale nouvelle: Condé surtout étoit consterné; il savoit trop la guerre pour ne pas avoir déjà reconnu que, dans la circonstance où il se trouvoit, elle ne pouvoit lui offrir aucune chance favorable sans un tel auxiliaire, et cette retraite sembloit anéantir toutes ses espérances.

Du reste les négociations ne lui réussissoient pas plus que les armes. Mazarin avoit su l'y engager depuis quelque temps par les conseils de Chavigni, qui sans doute étoit dès-lors livré à la cour et au ministre; et, consommé comme il l'étoit dans l'art de séduire et de tromper, (p. 291) on peut juger quel parti le cardinal sut tirer de ces négociations pour amuser et diviser les partis. Il est peu de spectacle plus curieux que le manége dont la cour fut alors le théâtre. Dès que Condé eut commencé à négocier, Gaston envoya aussitôt des négociateurs. Le parlement, de son côté, arrêta des remontrances; et tous d'accord sur un seul point, l'expulsion de Mazarin et l'éloignement des troupes royales, se présentoient sur tous les autres avec des intérêts entièrement opposés. Ce n'étoit des deux côtés qu'entrevues, conférences, demandes, promesses, manœuvres de toute espèce, dans lesquelles on se jouoit mutuellement; où souvent les négociateurs eux-mêmes traitoient contre les intérêts de ceux qui les avoient envoyés. Condé se présentoit avec des prétentions exorbitantes: Mazarin, sans les rejeter positivement, avoit grand soin de leur donner de la publicité pour les faire traverser par Retz et Gaston; sur les remontrances adressées par le parlement, le roi l'invitoit à lui faire une députation solennelle pour traiter de la paix concurremment avec les princes; et les princes, effrayés d'une démarche qui, de même qu'au siége de Paris, pouvoit rendre cette compagnie maîtresse des conditions du traité, traversoient, autant qu'il étoit en eux, les rapports qu'elle prétendoit se créer avec la cour. Les partisans de la guerre les aidoient dans (p. 292) cette manœuvre: Beaufort soulevoit la populace; les magistrats, qui n'avoient plus un Molé à leur tête, poursuivis, maltraités à la sortie de leurs séances, de jour en jour plus orageuses, n'osoient plus s'assembler; une anarchie complète régnoit dans Paris; et cependant la cour, moins traitable que jamais depuis l'éloignement du duc de Lorraine, tandis qu'elle embarrassoit tous les partis dans des piéges si adroitement tendus, profitoit du temps précieux qu'elle leur faisoit perdre pour concentrer toutes les forces dont elle pouvoit disposer, préparer des opérations militaires plus décisives, et finir la guerre d'un seul coup.

Quoique Condé eût donné au parlement une parole solennelle de tenir ses troupes toujours à dix lieues de la capitale, cependant, sous prétexte que la cour, après avoir pris le même engagement, ne l'avoit pas rempli, il ne s'étoit fait aucun scrupule de violer sa promesse en s'emparant de Charenton, du pont de Neuilly et de Saint-Cloud. Après la retraite du duc de Lorraine, ce prince avoit rassemblé le gros de son armée dans ce dernier village, étendant son camp jusqu'à Surène, tandis que Turenne, renforcé par un corps de troupes considérable que le maréchal de La Ferté lui avoit amené de la Lorraine, étoit venu occuper Chevrette, à une lieue de Saint-Denis, de manière que la rivière (p. 293) seule séparoit les deux armées. Avec des forces si supérieures à celles de Condé, il jugea qu'il lui seroit facile de l'anéantir s'il pouvoit le placer entre l'armée royale et les murs de Paris, parce que les intelligences que la cour avoit su se procurer dans cette ville où le désordre étoit à son comble[203], lui donnoient l'assurance que jamais les portes ne s'en ouvriroient pour frayer un passage à l'armée rebelle. Pour exécuter ce grand dessein, Turenne avoit fait construire un pont de bateaux à Épinay; et le succès en eût été immanquable, si le coup d'œil perçant de Condé n'eût saisi d'abord tout son plan et reconnu le danger extrême où il alloit se trouver: car une armée double de la sienne, se partageant en deux, pouvoit tout à la fois venir d'un côté l'attaquer dans son camp, et de l'autre le tenir en échec au pont de Saint-Cloud, ce qui auroit rendu sa défaite inévitable. Il prit donc sur-le-champ la résolution de sortir d'une situation aussi périlleuse, de gagner Charenton avec sept à huit mille hommes qui lui restoient, et de s'y poster sur cette langue de terre qui fait la jonction de la Seine avec la Marne. Deux (p. 294) chemins y conduisoient: l'un, plus long et plus sûr, c'étoit de traverser Meudon et la plaine de Grenelle, de longer les faubourgs Saint-Germain et Saint-Marcel, pour passer ensuite la Seine à l'endroit où est l'hôpital général. Mais il auroit fallu faire remonter par Paris un pont de bateaux; et il étoit incertain que les bourgeois voulussent le permettre; alors Condé se seroit vu forcé de se replier sur le faubourg Saint-Germain, et il ne devenoit pas impossible qu'un combat ne s'y engageât avec les troupes royalistes sous les fenêtres mêmes du Luxembourg, et que Gaston, foudroyé par l'artillerie du roi dans son propre palais, ne se décidât brusquement à faire sa paix avec la cour. L'autre chemin, plus court, en passant à travers le bois de Boulogne et en défilant presque à la vue de l'ennemi, le long des faubourgs Saint-Honoré, Saint-Denis, Saint-Martin, étoit aussi plus dangereux. Ce fut ce dernier que Condé se vit forcé de suivre. Il leva son camp au milieu de la nuit, espérant, par l'activité de ses mouvements, prévenir ceux de l'ennemi; mais il avoit en tête un général qui, de même que lui, ne se laissoit pas facilement surprendre. Turenne, instruit de sa marche au moment même où son armée commençoit à s'ébranler, détache aussitôt quelques escadrons pour le harceler dans sa retraite, et ces troupes légères (p. 295) sont bientôt suivies de toute l'armée royale. Des hauteurs de Montfaucon, où Condé, dès le point du jour, avoit su entraîner Gaston qui paroissoit alors disposé à faire un grand effort en sa faveur, les deux princes virent les troupes confédérées s'étendant depuis Charenton, où l'avant-garde étoit déjà arrivée, jusqu'au faubourg Saint-Denis. De ce côté l'arrière-garde, plusieurs fois chargée et rompue par les escadrons royalistes, se rallioit avec peine, s'efforçant de gagner le faubourg Saint-Antoine, tandis que l'armée royale s'avançoit, développant ses rangs et se mettant en bataille dans la plaine située entre Saint-Denis et Paris. À cette vue Gaston, tremblant, court se renfermer dans son palais; et Condé, bien convaincu que la retraite est maintenant tout-à-fait impossible, fait replier son avant-garde sur le corps de bataille qui n'étoit pas encore sorti du premier des deux faubourgs, s'empare des barrières et de quelques foibles retranchements élevés peu de temps auparavant par les Parisiens[204], place son canon et ses troupes à l'entrée des trois principales rues[205], et attend ainsi de pied ferme l'effort de l'ennemi. Turenne, dont l'artillerie n'étoit (p. 296) point encore arrivée, balance d'abord à l'attaquer, et s'y détermine enfin sur l'ordre exprès qu'il en reçoit de Mazarin[206]. Tavannes, Clinchamp, Valon, Nemours sont opposés à Navailles, à Saint-Maigrin, à Turenne lui-même; Condé est partout. Tandis que des deux côtés on se prépare au combat, la reine, à genoux dans l'église des Carmélites de Saint-Denis, élève ses mains vers le Dieu des armées pour le succès de sa juste cause; le roi, suivi du cardinal et de toute sa cour, gagne les hauteurs de Charonne et de Menil-Montant, d'où ses regards embrassent tous les mouvements des deux armées; et les Parisiens, craignant également et royalistes et confédérés, ferment leurs portes et se rangent aussi comme spectateurs sur leurs murailles.

Ainsi commença ce fameux combat du faubourg Saint-Antoine, où, sur un espace très-resserré et avec un très-petit nombre de troupes, les deux généraux firent des prodiges d'habileté et de valeur, qui ajoutèrent encore un nouvel éclat à leur haute renommée. Condé surtout, attaqué par des forces supérieures dans une (p. 297) circonstance qui sembloit devoir être décisive, exalté par le péril extrême qu'il couroit, se surpassa lui-même, parut être au-dessus d'un mortel. Suivi d'un gros de gentilshommes et du régiment de l'Altesse, on le voyoit se porter dans tous les postes avec la rapidité de l'éclair, rétablir le combat, ramener la victoire. À chaque instant les barricades sont forcées, et, dès qu'il paroît, regagnées. Turenne lui-même, déjà parvenu jusqu'à l'abbaye Saint-Antoine, perd, à son aspect, tout le terrein dont il s'est emparé, et sa valeur tranquille est forcée de céder à ce bouillant courage. Des flots de sang coulent des deux côtés; mais les pertes de l'armée royale sont à l'instant réparées, et celles de Condé l'épuisent de moment en moment davantage. Ses plus braves officiers sont tués à ses côtés; l'ennemi étant parvenu à se loger dans les maisons qui bordent l'entrée du faubourg, ce n'est plus qu'au milieu d'un feu croisé et au travers d'une grêle de balles qu'il est possible d'arriver jusqu'aux barricades: les soldats refusent de braver une mort qui semble inévitable; leurs chefs qu'ils abandonnent s'y précipitent seuls, et sous ce feu meurtrier disputent à des bataillons entiers ces foibles retranchements[207]. (p. 298) C'est alors que la situation de l'armée confédérée devient à chaque instant plus critique. Gaston, tour à tour agité par la crainte et par la jalousie, n'ose sortir du Luxembourg ni prendre un parti; Retz, qui craint plus encore une victoire de Condé que sa défaite, reste tranquille à l'archevêché. C'est en vain que quelques amis du prince réunis autour du duc essaient de l'ébranler, il paroît inflexible. Cependant le danger étoit à son comble: sur tous les points où Condé ne paroissoit pas, ses troupes étoient repoussées, enfoncées; cet escadron redoutable qui l'avoit accompagné partout, qui avoit fait avec lui tant de prodiges de valeur, étoit presque entièrement détruit; le soldat, épuisé de fatigue, tomboit dans le découragement et molissoit dans sa résistance; les rues étoient encombrées de cadavres. Cependant les guichets de la porte Saint-Antoine ne s'ouvroient que pour laisser entrer les blessés; tout sembloit perdu, et la lassitude que cette résistance opiniâtre avoit aussi causée à l'ennemi retardoit seule de quelques instants cette perte assurée. Mademoiselle, dont la tête romanesque se monte à la vue des dangers que court un héros; que l'ambition et la vanité animent peut-être autant que cette (p. 299) noble pitié, vole au Luxembourg, se jette aux pieds de son père, emploie les larmes, les caresses, les plus ardentes supplications, parvient enfin à lui arracher l'ordre qui doit faire le salut du prince et de son armée, traverse Paris au milieu des flots d'un peuple que le spectacle déplorable de tant de morts et de mourants[208] commençoit à soulever, voit dans la Bastille même Condé qui paroît devant elle dans un affreux désordre et livré au plus grand désespoir, lui montre son ordre et fait à l'instant même ouvrir les portes. Le héros, rassuré, va préparer sa retraite, et l'effectue avec autant de sang-froid qu'il avoit montré d'ardeur dans la bataille, au moment même où Turenne, renforcé par le corps du maréchal La Ferté, se préparoit à le tourner et à l'enfermer entre son armée et les murailles de la ville. Les troupes du prince passent au milieu de Paris, gagnent les faubourgs Saint-Marceau et Saint-Victor, et, s'étendant le long de la rivière des Gobelins, mettent la Seine entre elles et l'armée royale. Cependant l'arrière-garde, qui faisoit ferme (p. 300) encore sur la rive droite, est inquiétée par la cavalerie ennemie: alors Mademoiselle fait pointer sur elle le canon de la Bastille; ses décharges réitérées jettent le désordre dans cette cavalerie, la forcent à regagner la campagne, et les derniers débris de l'armée du prince doivent leur salut à cette action violente et audacieuse[209].

La cour avoit compté sur une victoire plus complète, et la gloire du vaincu effaçoit presque celle du vainqueur[210]. Cependant Condé, qu'une action si brillante rendoit plus cher à ses partisans, et faisoit admirer de ceux même qui ne l'aimoient pas, voulut profiter de l'éclat qu'elle jetoit sur lui pour tenter un coup hardi qui le rendît maître absolu de Paris, où son autorité continuoit d'être foible et précaire, espérant se procurer ainsi une paix plus avantageuse, (p. 301) ou de nouveaux moyens de continuer la guerre. Il ne s'agissoit pas moins que de s'emparer des suffrages dans la prochaine assemblée de l'Hôtel-de-Ville, d'y faire déposer le gouverneur de Paris, le prévôt des marchands et la plupart des échevins qui lui étoient contraires, pour les remplacer par Beaufort, Broussel et autres gens à sa dévotion. Le duc d'Orléans, qu'il avoit su entraîner dans ce projet, devoit être nommé lieutenant-général du royaume; il recevoit, lui, le titre de généralissime des armées, et la ville signoit un traité avec les princes. Ce plan étoit hardi; mais, pour en rendre le succès immanquable, Condé méditoit le projet plus hardi encore, mais plus difficile, de faire sortir de Paris ce Retz dont le génie continuoit d'obséder Gaston et luttoit sans cesse contre le sien. C'étoit le matin même du jour désigné pour l'assemblée, et au moyen d'une émeute populaire secrètement préparée par ses nombreux agents, que devoit être frappé ce coup décisif. Le cardinal, saisi dans l'archevêché, d'où il affectoit toujours de ne point sortir, eût été conduit hors de la ville, avec défense d'y rentrer sous peine de la vie; Condé entraînoit ensuite à l'Hôtel-de-Ville Gaston abattu et tremblant, et, dans le premier trouble où cette violence eût jeté les esprits, il auroit pu en effet tout demander et tout obtenir. Cette (p. 302) manœuvre, si bien concertée, manqua par les moyens mêmes qui devoient la faire réussir. Les émissaires du prince, mêlés à la populace qu'ils avoient rassemblée dès la pointe du jour sur le Pont-Neuf et dans la place Dauphine, avoient imaginé, pour se reconnoître, de mettre des bouquets de paille à leurs chapeaux. Ce signe est remarqué et devient dans un moment celui de tous les factieux. Ils forcent tous ceux qu'ils rencontrent à l'arborer sans distinction de rang, de sexe, ni d'âge. Les esprits s'échauffent par cette manie même, la sédition s'accroît et semble s'étendre sur la ville entière. Gaston, qui en ignore l'auteur, s'imagine qu'elle est préparée contre Condé lui-même, et, malgré tous les efforts que celui-ci fait pour lui échapper, le retient au Luxembourg jusqu'à l'heure de l'assemblée. Ils s'y rendent; mais la première partie du projet manqué fait avorter l'autre. Ils trouvent à l'Hôtel-de-Ville une résistance qu'ils n'attendoient pas; on n'y parle que d'obéissance au roi, dont on vient de recevoir une lettre[211], et les princes eux-mêmes sont interpellés par le maréchal de l'Hôpital, gouverneur de la ville, (p. 303) pour savoir s'ils ne sont pas également disposés à obéir. Ils sortent outrés de dépit, et traversant la place de Grève, où malheureusement cette populace ameutée et toujours guidée par les mêmes chefs les avoit suivis sans dessein, il leur échappe de dire assez haut pour être entendus que l'Hôtel-de-Ville est rempli de Mazarins. Cette parole imprudente, recueillie, commentée, vole dans un moment de bouche en bouche. Les émissaires de Condé croient y reconnoître le signal qu'ils attendoient depuis si long-temps, et dirigent aussitôt la fureur du peuple contre ses magistrats. La place retentit du cri d'union plusieurs fois répété; et ces clameurs sont suivies de plusieurs coups de fusils tirés par les plus furieux dans les vitres de la salle d'assemblée; les archers qui gardoient les portes ont l'imprudence d'y répondre par une décharge dont plusieurs mutins sont tués ou blessés. C'est le signal du plus horrible désordre: ces portes, que l'on a fermées, sont dans un moment ou enfoncées ou livrées aux flammes; la foule s'y précipite, et alors commence une scène de désolation, où l'on ne voit plus que des victimes et des bourreaux. On égorge dans les salles de l'Hôtel-de-Ville; ceux qui peuvent en échapper sont massacrés sur la place; quelques-uns rachètent leur vie à prix d'argent; d'autres cherchent à gagner les toits, ou à se (p. 304) cacher dans les coins les plus obscurs. La soif du pillage, qui se mêle à celle du sang, en fait découvrir plusieurs, et cette découverte étend et prolonge le carnage. Nul moyen de porter du secours; les rues circonvoisines étoient barricadées et gardées par ces furieux. Déjà la flamme, après avoir dévoré une partie de l'Hôtel-de-Ville, s'étend jusqu'à l'église Saint-Jean-en-Grève, et menace tout le quartier. On n'entend que des cris de fureur ou de désespoir; et c'est dans ce moment seulement que les princes sont avertis du désastre que leur imprudence a causé. Gaston épouvanté veut y envoyer Condé; il refuse, et propose Beaufort, plus accoutumé que lui à apaiser la populace. Mademoiselle s'offre d'elle-même quelques moments après, et tous les deux, non sans quelque effroi pour eux-mêmes et de longues hésitations, parviennent, vers minuit, jusqu'au théâtre de cette horrible boucherie, qui étoit cessée lorsqu'ils y arrivèrent. Ils entrèrent dans l'Hôtel-de-Ville et mirent en sûreté ceux qui s'y étoient cachés. Leur dévouement trop tardif n'eut pas d'autre effet.

Il n'y a point de preuves certaines que Condé fût l'auteur de ce massacre; et quoique ce soit un préjugé fâcheux contre lui que l'indifférence avec laquelle il en reçut la nouvelle, et le refus qu'il fit d'aller arrêter le mal, son caractère, que l'on trouve toujours noble et généreux, (p. 305) même au milieu de ses plus grandes erreurs, semble repousser jusqu'au soupçon d'un crime où il y auroit eu autant de bassesse que d'atrocité. Il n'en est pas moins vrai qu'il en fut accusé, et que ce malheureux événement acheva de ruiner entièrement ses affaires: à l'admiration qu'avoient inspirée ses exploits succéda tout à coup l'horreur profonde que l'on éprouve pour les tyrans. Comme eux, Condé régna dans Paris, par la terreur. Les citoyens consternés, se renfermèrent chez eux; le parlement et l'Hôtel-de-Ville restèrent presque déserts; et au milieu d'un petit nombre de magistrats, ou vendus à son parti, ou subjugués par la crainte, le prince put impunément faire les changements qu'il avoit projetés. Beaufort fut gouverneur de Paris, Broussel, prévôt des marchands. Cependant la misère du peuple étoit à son comble[212]; une soldatesque effrénée ravageoit la campagne; et leurs chefs, pour la retenir dans une cause injuste, étoient forcés de fermer les yeux sur ses (p. 306) excès; la famine commençoit à se faire sentir dans la ville; tout enfin annonçoit une révolution prochaine, qui, pour être un peu retardée par l'effet de ces mesures tyranniques, n'en paroissoit pas moins inévitable.

En effet Paris, depuis cette époque jusqu'à la fin de ces malheureux troubles, présente l'image de la plus horrible confusion. Retz, réveillé tout à coup par cette scène sanglante, de l'espèce de sécurité dans laquelle il sembloit plongé, instruit peut-être du danger qu'il avoit couru, sortit de sa retraite, et reparut avec un appareil formidable[213], prêt à disputer à Condé cette puissance absolue qu'il sembloit s'arroger, déclamant contre les horreurs qui venoient de se passer, et attirant ainsi vers lui tous ceux qui gémissoient de la nouvelle tyrannie. Avec les intérêts les plus opposés, les deux princes, affectant l'union la plus parfaite, se faisoient donner par le parlement ces titres de lieutenant général du royaume et de généralissime des armées qu'ils avoient tant ambitionnés; mais les arrêts de cette compagnie, reçus maintenant avec mépris dans la France entière, tournés en ridicule dans Paris même, étoient cassés sur-le-champ (p. 307) par des arrêts de la cour, qui en faisoient voir toute l'absurdité[214]. Gaston demandoit de l'argent pour lever des troupes; et d'après ses demandes, on ordonnoit des impôts que tout le monde refusoit de payer. Il fut résolu de former un conseil pour la nouvelle autorité qu'on venoit d'établir: dans cette formation, des disputes sur les préséances donnèrent lieu à des scènes ou tragiques ou scandaleuses; Nemours provoqua Beaufort à un duel, dont il fut lui-même la victime[215]; Condé (p. 308) donna un soufflet au comte de Rieux, qui le lui rendit[216]. C'est ainsi que, de jour en jour, le parti des princes perdoit de son autorité et de sa considération. D'un autre côté la cour n'étoit guère moins embarrassée: elle savoit que Fuensaldagne et le duc de Lorraine s'apprêtoient à rentrer en France pour soutenir de nouveau les rebelles; et forcée de quitter les environs de Paris, elle ne savoit où se retirer. Turenne releva seul les courages abattus, et détermina le roi à se réfugier, non en Bourgogne, comme Mazarin en avoit donné le conseil pusillanime, mais seulement à Pontoise, tandis que, portant son armée du côté de Compiègne, il alloit observer la marche de l'ennemi. Toutefois la correspondance n'en continuoit pas moins entre le roi et le parlement; et, dans ces rapports entre le maître et les sujets, le renvoi de Mazarin étoit le seul prétexte qu'ils donnassent du refus d'obéissance à ses ordres. Pour les pousser à bout, le jeune prince promet et annonce le départ prochain de son ministre: aussitôt Condé, qui craint avec raison un piége (p. 309) caché sous cette promesse, se réunit à Gaston pour la décréditer comme une ruse nouvelle du cardinal; et tous les deux déclarent en plein parlement ne pouvoir désarmer que l'ennemi de l'état ne soit hors du royaume. Cette déclaration rompt toutes les communications entre le roi et cette compagnie: elle a même l'audace de rappeler ses députés, qui avoient reçu l'ordre de se rendre au lieu où la cour résidoit. Alors le monarque, déployant enfin le caractère trop long-temps méconnu de l'autorité souveraine, rend un arrêt par lequel il transfère à Pontoise le parlement de Paris, interdisant à ses membres tout acte de leur juridiction jusqu'à ce qu'ils y fussent réunis.

Quatorze à quinze d'entre eux trouvèrent le moyen de sortir de la ville sous divers déguisements, et de se rendre à Pontoise, où ils furent installés par Molé. Le parlement de Paris ne manqua pas de rendre sur-le-champ un arrêt qui déclaroit nul et illégitime le nouveau parlement: celui-ci lui répondit par un arrêt non moins violent, et sans doute mieux fondé, puisqu'il étoit soutenu de l'autorité royale. Au milieu de ces débats entre les deux parlements, Mazarin préparoit la scène qui devoit enfin terminer cette guerre funeste et scandaleuse. En gagnant du temps, en opposant sans cesse les uns aux autres tous les intérêts, toutes les passions, il avoit (p. 310) allumé entre ses ennemis des méfiances que rien ne pouvoit guérir, des haines que rien ne pouvoit calmer. Réduits, par leurs discordes intestines, au dernier état de foiblesse, les rebelles ne trouvoient un reste de force que dans la haine commune qu'ils lui portoient, et dans l'union apparente qu'elle produisoit entre eux. Il résolut de leur enlever cette dernière ressource; et son éloignement de la cour, si fâcheux pour lui dans un temps où les partis divers étoient dans toute leur vigueur, devenoit maintenant un coup de la plus adroite politique. La mort subite du duc de Bouillon[217], dont les talents supérieurs, l'ambition, l'activité pouvoient seuls l'inquiéter pendant sa retraite momentanée, acheva de le décider. Jamais comédie ne fut jouée avec plus d'adresse et de naturel. Le parlement de Pontoise, d'accord avec le cardinal et la régente, demanda son expulsion dans des termes non moins énergiques que celui de Paris. Mazarin lui-même pria le roi à mains jointes de le laisser partir; et après avoir établi dans le ministère un ordre tel que personne ne pût avoir la pensée d'envahir une place qu'il ne quittoit que pour quelques instants, il sortit de France une seconde fois, le 19 (p. 311) août, et se retira à Sedan, d'où il continua de conduire toutes les affaires.

Ce qu'il avoit prévu ne manqua pas d'arriver: ce départ acheva très-rapidement la révolution déjà commencée dans les esprits. Dès que la nouvelle en fut répandue à Paris, le parlement entier montra ouvertement la ferme résolution de se soumettre à un monarque qui daignoit faire les premiers pas, et engagea les princes à accéder à son acte de soumission. Jamais ils ne s'étoient trouvés dans une position plus embarrassante; et cet exil de Mazarin, si long-temps le prétexte de leur révolte, étoit en effet l'événement le plus fâcheux qui pût alors leur arriver. N'osant se compromettre par un refus, ils feignirent d'entrer dans les vues de la compagnie, mais avec des restrictions qui leur laissoient en effet la faculté d'accepter ou de refuser, se proposant intérieurement de combattre encore, et d'obtenir du succès de leurs armes une paix telle qu'ils la vouloient avoir. La cour, se fortifiant de plus en plus de la foiblesse de ses ennemis, tint ferme, et ne voulut entendre de leur part aucunes conditions particulières. Condé, dont les avances et les propositions avoient été plus mal reçues que celles de Gaston, essaya de nouveau d'agiter le parlement; mais il n'inspiroit plus la même terreur: on osa le contredire; et l'acte de soumission fut arrêté.

(p. 312) Ce fut pour les princes une nécessité d'y souscrire; mais ils le firent purement par politique: car dans ce moment même ils attendoient le duc de Lorraine, qui rentroit en France de concert avec Fuensaldagne, et que l'or de l'Espagne avoit entièrement gagné à leur parti. Tous les deux y vinrent en effet, chacun avec une armée; mais les ruses politiques de Mazarin déterminèrent le général espagnol à se retirer[218], et les belles opérations militaires de Turenne paralysant tous les efforts du prince lorrain, et de Condé réunis[219], portèrent ainsi le dernier (p. 313) coup à la faction chancelante de celui-ci. Retz alors voyant que la paix étoit inévitable, que tout y tendoit invinciblement, fait prendre à Gaston le seul parti qui fût convenable dans la situation désespérée des choses, celui d'essayer de se rendre l'arbitre de cette paix tant souhaitée, et de se donner tout le mérite du retour du roi dans sa capitale. Il se charge de cette mission délicate, et qui, dans la circonstance où il se trouvoit, n'étoit pas sans danger pour lui, part pour Compiègne à la tête d'une députation du clergé, y est reçu mieux qu'il n'espéroit[220], mais ne réussit point dans l'objet de (p. 314) son voyage. La cour, qui, quelques mois auparavant, eût accepté ses propositions avec empressement, se voyoit actuellement dans une situation à pouvoir reconquérir ses droits, sans grâces ni conditions; elles furent donc refusées, jusqu'à celle que faisoit le duc d'Orléans de se retirer à Blois, pourvu qu'une amnistie honorable assurât son état, celui des princes et de leurs partisans; et ce furent les amis du cardinal, Servien, Le Tellier, Ondeley, qui, se méfiant de la facilité de la reine, empêchèrent le succès de cette négociation.

Gaston, voyant ses avances rebutées, éclata d'abord en plaintes et en menaces, puis retombant bientôt dans ses indécisions accoutumées, fournit ainsi à ses ennemis tous les moyens nécessaires pour réussir sans son secours. Quant à Condé, le mauvais succès de ses armes avoit achevé de lui faire perdre toute considération à Paris. La haine et le mépris pour son parti y étoient parvenus au dernier degré; les Espagnols et les Lorrains étoient publiquement insultés par la populace; chaque jour lui apprenoit la défection de quelques-uns des siens, même de ceux sur lesquels il avoit le plus compté. Dans ce naufrage général, chacun pensoit à ses propres intérêts: la fureur de négocier s'étoit emparée de tout le monde; et la route de Compiègne à Paris étoit en quelque (p. 315) sorte couverte de négociateurs qui alloient et venoient, sous divers déguisements, recevoir des réponses ou porter des conditions. Au milieu de cette population immense et exaspérée contre lui, Condé en vint au point de craindre pour sa propre sûreté. Se voyant donc sans espoir du côté de la cour; excité par ceux qui s'étoient sincèrement attachés à sa fortune à écouter les propositions brillantes que lui faisoient les Espagnols; entraîné par cette passion qu'il avoit pour la guerre, et par cette hauteur de caractère qui ne lui permettoit pas de plier sous un ministre qu'il avoit si long-temps et si publiquement dédaigné, il se résolut enfin à sortir de France, et se jetant dans les bras des ennemis de son pays, il prit, le 18 octobre, avec le duc de Lorraine, le chemin de la Flandre par la Picardie.

Le jour de son départ fut pour la capitale un jour d'allégresse. L'imprudent Gaston en triompha lui-même, se persuadant que sa retraite alloit le rendre maître absolu du traité que Paris se disposoit à faire avec son souverain; mais la cour étoit désormais trop puissante pour daigner seulement l'écouter, et lui trop foible, même pour diriger les soumissions de la ville envers elle. Délivrés de ce reste de terreur que leur inspiroit encore Condé, le parlement, l'Hôtel-de-Ville, toutes les grandes corporations (p. 316) résolurent de faire leur paix particulière, sans s'embarrasser beaucoup du désir que le duc témoigna d'être seul chargé de ce soin, et des efforts qu'il fit pour mettre obstacle à leur dessein. Le clergé avoit commencé, les autres suivirent. Toutes les députations furent accueillies avec douceur et bonté, à l'exception de celles du parlement et de l'Hôtel-de-Ville, la cour les considérant comme interdits, et ne reconnoissant d'autre parlement que celui qu'elle avoit assemblé à Pontoise. L'un et l'autre firent bientôt leur paix en annulant d'eux-mêmes toutes les dispositions séditieuses qu'ils avoient successivement prises: élection irrégulière d'un gouverneur et d'échevins anti-royalistes, création d'un conseil d'union, concession du titre de lieutenant-général au duc d'Orléans, et de généralissime au prince de Condé; et en attendant qu'ils fussent reçus en corps, leurs membres se mêlèrent aux députés des autres corporations. La cour, alors à Mantes, s'avança jusqu'à Saint-Germain, où Sa Majesté, sur les humbles supplications que lui firent les députés de revenir à Paris, promit d'y faire incessamment son entrée.

Enfin, trois jours après, le 21 octobre, le monarque rentra dans sa capitale par la porte Saint-Honoré, dans tout l'appareil de sa puissance, et au milieu des acclamations unanimes d'un peuple fatigué de sa révolte et plein d'espérances (p. 317) pour l'avenir. Gaston fut exilé à Blois, où Beaufort le suivit; Mademoiselle n'attendit pas l'ordre du roi, et se retira dans ses terres. Les duchesses de Chevreuse et de Montbason reçurent défense de paroître à la cour, et partirent pour leurs châteaux. Sur la menace qu'on lui fit de le faire pendre s'il se laissoit assiéger, le fils du vieux Broussel se hâta de rendre la Bastille. Dès le lendemain de son arrivée, le roi tint au Louvre un lit de justice auquel furent également appelés les conseillers de Paris et ceux de Pontoise; dix à douze seulement des premiers avoient reçu l'ordre de quitter Paris. Dans ce lit de justice, le roi fit enregistrer un édit qui interdisoit au parlement toute délibération sur le gouvernement de l'état et sur les finances, ainsi que toutes procédures contre les ministres qu'il lui plairoit de choisir.

Retz, bien accueilli d'abord, plutôt par l'inquiétude que pouvoit causer encore sa popularité que par le souvenir de ce qu'il avoit fait pour la paix, à laquelle il n'avoit en effet contribué qu'en ne s'y opposant pas, pouvoit profiter de cette position heureuse où tant de circonstances inespérées l'avoient placé, pour assurer à jamais son avenir. Mais cet esprit inquiet et turbulent étoit en quelque sorte ennemi du repos; en sortant du Louvre, où il s'étoit trouvé au moment même de l'arrivée du roi, il étoit allé conseiller encore la (p. 318) révolte à Gaston prêt à partir pour son exil. La reine, instruite de cette nouvelle manœuvre, ne pensa d'abord à s'en venger qu'en l'éloignant de Paris, et lui fit faire à ce sujet des propositions où il crut voir de la foiblesse[221]: elles accrurent son audace; il s'aveugla au point de croire qu'il pouvoit imposer des conditions; et s'environnant d'une escorte de ses partisans, qui le mettoit à l'abri d'un coup de main, se confiant en ce qu'il croyoit avoir conservé d'ascendant sur une multitude qui lui avoit été si long-temps dévouée, il prétendit traiter avec la cour de puissance à puissance, et poussa l'insolence au point que le dessein fut pris de l'arrêter et même de l'attaquer à main armée, si l'on ne pouvoit autrement s'en emparer. On ne fut point obligé d'en venir à ces extrémités: lui-même, par excès de confiance, se laissa prendre à un piége que lui tendit Mazarin; sur la foi d'un traité entamé avec ce ministre, il se relâcha de ses précautions, vint au Louvre moins accompagné, et y fut arrêté le 19 décembre. Le peuple, dont on avoit craint quelque mouvement en sa faveur, le vit conduire à Vincennes sans témoigner la moindre émotion[222]. Ainsi (p. 319) finit Gondi, moins habilement sans doute qu'il n'avoit commencé.

(1653) Mazarin attendoit tranquillement l'accomplissement de toutes ces mesures qu'il commandoit et dirigeoit du fond de sa retraite, pour venir reprendre, avec plus de puissance que jamais, le gouvernement de la France. Turenne et les principaux officiers de l'armée le reçurent aux frontières et l'accompagnèrent dans sa marche triomphale jusqu'à Paris, où son entrée, qu'il y fit le 3 février, fut celle d'un souverain qui, après avoir visité dans une paix profonde les provinces de son royaume, vient réjouir sa capitale de son retour.

(p. 320) Le roi étoit allé lui-même au-devant de l'heureux ministre hors des murs de la ville; et les Parisiens se montrèrent aussi extrêmes dans les hommages qu'ils lui rendirent qu'ils l'avoient été dans les outrages dont ils l'avoient accablé. Ils lui donnèrent à l'Hôtel-de-Ville une fête, dans laquelle lui furent prodigués tous les honneurs jusqu'alors réservés au souverain; il jeta de l'argent au peuple, qui répondit à ses largesses par mille acclamations; et l'on dit que, surpris lui-même d'un changement si grand et si subit, il conçut un grand mépris pour une nation qui se montroit si inconstante et si légère. S'il en est ainsi, il faut s'en étonner: Mazarin avoit-il donc si peu d'expérience des choses humaines; et pouvoit-il ignorer que, dans tous les temps et dans tous les lieux, les peuples, abandonnés à eux-mêmes, furent toujours ce que les Parisiens venoient de se montrer? S'il en étoit autrement, ils n'auroient pas besoin d'être conduits; et la société d'ici-bas seroit tout autre que Dieu n'a voulu qu'elle fût. Ceux qui les gouvernent ne doivent donc point les mépriser, puisqu'ils ne sont que ce qu'il leur est impossible de ne pas être: leur devoir est de les bien conduire, s'ils ne veulent devenir eux-mêmes véritablement dignes de mépris; et de se rappeler sans cesse que ces peuples sont entre leurs mains comme un dépôt qui leur a été confié, (p. 321) et dont il leur sera demandé un compte très-rigoureux.

Plus que jamais affermi dans cet empire qu'il avoit su prendre sur la reine-mère, et trouvant dans le jeune roi un élève docile, qui, tant qu'il vécut, n'osa pas même essayer de régner et se reposa sur lui de la conduite de toutes les affaires, Mazarin, dès ce moment et jusqu'à la fin de sa vie, gouverna la France en maître absolu. Il y avoit encore à Bordeaux quelques restes de faction fomentés par le prince de Conti et par la duchesse de Longueville: ce fut un jeu pour lui de les apaiser. Ce parlement, qui avoit mis sa tête à prix, aussi souple maintenant sous sa main qu'il l'avoit été sous celle de Richelieu, sur l'ordre qu'il reçut de son nouveau maître et ainsi que le coadjuteur l'avoit prédit, fit le procès à ce même prince de Condé dont un si grand nombre de ses membres avoient été les complices, le dépouilla de tous ses emplois, charges, gouvernements, et le condamna à mort comme criminel de lèse-majesté. Mazarin vécut ainsi huit années depuis son retour à Paris, assez heureux pour avoir pu achever, par le traité des Pyrénées et par le mariage de Louis XIV, le grand ouvrage de cette paix européenne qu'il avoit commencée par le traité de Westphalie; assez puissant pour avoir pu impunément accumuler d'immenses richesses, (p. 322) en achevant, pour y parvenir, de combler le désordre des finances; faisant en quelque sorte de la fortune publique sa propre fortune et celle des siens, avec un scandale dont jusqu'à lui peut-être il n'y avoit point eu d'exemple; et au moyen de cette espèce de brigandage, élevant sa famille aux plus hautes alliances, la faisant entrer dans des maisons souveraines, et même dans la maison royale de France. Il mourut en 1661, dans ce comble de prospérité et de gloire, laissant, comme homme d'état, une réputation équivoque, et cette idée généralement répandue qu'il devoit moins sa fortune à son génie qu'à son adresse et aux circonstances singulières qui l'avoient si heureusement servi. «Donnez-moi le roi de mon côté, deux jours durant, disoit le cardinal de Retz, et vous verrez si je suis embarrassé.» Ce mot, d'un grand sens, nous semble de tout point applicable à Mazarin: ainsi s'expliquent les retours inespérés de cette fortune, qui, au milieu de tant d'obstacles faits pour l'abattre sans retour, se relevoit sans cesse au moyen de cette prédilection inexplicable dont Anne d'Autriche étoit en quelque sorte possédée pour cet étranger, prédilection que sembloient accroître les traverses qu'elle éprouvoit à cause de lui, et dont on étoit d'autant plus étonné et confondu qu'on cherchoit vainement à comprendre comment il avoit pu la mériter.

(p. 323) Dans sa politique extérieure, Mazarin se montra un digne élève de Richelieu, en achevant ce que son maître avoit commencé. Comme il importe de faire connoître en quel état il laissa cette Europe qu'il prétendoit avoir pacifiée, nous allons jeter un coup d'œil rapide sur ce qui se passoit hors des frontières de la France, et pendant les premières années de la régence, et pendant celles où elle fut agitée et affoiblie par la guerre civile.

(De 1643 à 1648.) La bataillé de Rocroi, gagnée par le duc d'Enghien, à peine sorti de l'adolescence, avoit jeté un grand éclat sur les commencements de la régence; et ce premier succès si brillant avoit été suivi de plusieurs autres moins décisifs, lorsque la défaite de Randzau, à Tudelingue, força notre armée d'Allemagne à rétrograder et à se mettre à couvert derrière le Rhin. Turenne, que l'on appela alors de l'Italie pour rétablir l'honneur de nos armes, vint en prendre le commandement, et marcha de nouveau en avant, accompagné du jeune vainqueur de Rocroi. Tous les deux remportèrent ensemble la victoire non moins fameuse de Fribourg, qui les rendit maîtres de tout le cours du fleuve qu'ils venoient de traverser. Pendant ce temps, le duc d'Orléans s'emparoit en Flandres de Gravelines; le maréchal de Brézé battoit la flotte espagnole à la vue de Carthagène; le fameux (p. 324) général suédois Torstenson conquéroit avec une rapidité qui tenoit du prodige, toute la Chersonnèse cimbrique, couronnoit ses marches savantes et ses manœuvres admirables par la victoire de Niemeck, où il tailla en pièces l'armée impériale commandée par Gallas; remportoit bientôt après une victoire nouvelle à Tabor sur tous les généraux réunis de l'empereur, et portoit, jusque dans le sein de l'Autriche, la terreur de son nom et de ses armes. En Catalogne, la France avoit d'abord éprouvé des revers, puis obtenu quelques avantages qui lui fournissoient les moyens de s'y soutenir. En Savoie on se battoit également avec des alternatives de succès et de revers.

Ce fut immédiatement après la bataille de Tabor que Turenne se laissa surprendre par Merci, et fut battu à Mariendal par sa faute, et cette faute est la seule qu'il ait commise en toute sa carrière militaire. Elle est réparée par le duc d'Enghien, qui quitte l'armée de Champagne pour voler à son secours, et gagne la bataille de Nortlingue, dans laquelle Merci fut tué. On voit, dans cette guerre, ce prince paroître, pour ainsi dire à la fois, sur tous les points menacés. Après avoir vaincu à Nortlingue, il retourne en Flandres partager les succès du duc d'Orléans, et met le comble à ses exploits par la prise de Furnes et de Dunkerque. Il fut moins heureux l'année (p. 325) suivante en Catalogne, où il échoua au siége de Lérida.

Cependant, au milieu de tant d'opérations militaires, dans lesquelles l'avantage étoit visiblement pour la France et pour ses alliés, l'Espagne négocioit avec les Hollandois, ses anciens sujets; et ceux-ci, n'ayant nul égard à l'engagement qu'ils avoient pris de ne rien conclure avec cette puissance sans l'aveu de la France, avoient fait avec elle, en 1648, un traité de paix qui releva ses espérances, et lui permit de reprendre l'offensive[223]. Sûr de n'avoir plus de diversion à craindre de ce côté, l'archiduc Léopold, frère de l'empereur, pénétra dans la Flandre, où il prit plusieurs villes, et sut se maintenir, malgré les efforts des armées françoises pour l'en chasser; tandis que Turenne, qui, depuis deux ans (p. 326) et faute de secours, n'avoit rien fait de remarquable en Allemagne, rentroit en France par suite du traité de neutralité fait avec l'électeur de Bavière, traité qui n'empêcha pas celui-ci de se réunir à l'empereur, dès qu'il eut été délivré de la crainte que lui inspiroient les armées françoises. C'est alors que les succès toujours croissants de l'archiduc furent arrêtés, ou pour mieux dire détruits sans retour, par la victoire décisive de Lens, que remporta sur lui le prince de Condé. Dans le cours de cette même année 1648, commença à Paris la guerre civile, et fut signé à Munster le traité de Westphalie.

Depuis qu'une guerre si longue et si acharnée, allumée par la politique coupable de Richelieu, embrasoit et désoloit l'Europe, bien des tentatives avoient été faites pour lui rendre la paix. Les premières ouvertures d'une pacification générale avoient été tentées par le pape, en 1636. Il offroit sa médiation aux puissances belligérantes, et la ville de Cologne pour lieu des conférences. L'empereur et le roi d'Espagne y envoyèrent des députés, et invitèrent la France à répondre, de concert avec eux, à l'appel du souverain pontife. Elle se garda bien de le faire, sûre que les Suédois et les Hollandois ne consentiroient point à négocier sous la médiation du chef de l'église catholique, et ne voyant, dans de telles conférences, que l'inconvénient de se (p. 327) séparer de ses alliés: ce fut au contraire pour elle un motif nouveau de resserrer l'alliance qu'elle avoit contractée avec la Suède; et les deux puissances prirent, en 1638, l'engagement formel de n'entrer dans aucune négociation pour la paix, sans leur mutuel consentement.

Forcé de renoncer à l'espoir d'une pacification générale, l'empereur conçut alors le projet de traiter avec les princes et états de l'empire, sans la participation des puissances étrangères, et une diète fut convoquée à cet effet à Ratisbonne; mais elle ne lui procura point le résultat qu'il en vouloit obtenir, les princes protestants ayant refusé les conditions de l'amnistie qu'il leur avoit proposée.

Il revint alors à son premier dessein d'une négociation pour la paix générale, en cessant d'y faire intervenir le pape, dont la médiation eût rendu, à l'égard des puissances protestantes, tout moyen de conciliation impraticable. Le médiateur fut le roi de Danemarck; et un traité préliminaire, signé à Hambourg, décida que le congrès se tiendroit en même temps à Munster et à Osnabruck, en Westphalie. L'ouverture en fut fixée au 25 mars 1642. Toutefois, il se passa encore plus d'une année avant que ces préliminaires eussent été ratifiés, les chances variables de la guerre changeant elles-mêmes d'un jour à l'autre les dispositions des souverains. Enfin, (p. 328) toutes les difficultés étant levées, le congrès s'ouvrit le 11 juillet 1643, dans les deux villes qui avoient été désignées; et toutes les puissances intéressées dans cette grande querelle y envoyèrent successivement leurs ministres. Il ne s'étoit point encore vu en Europe une réunion de tant de négociateurs, ambassadeurs, députés, au nom de tant de nations différentes qu'il s'en trouva à ce fameux congrès de Westphalie.

Les ministres de France[224], qui y étoient arrivés les derniers, s'apercevant que la crainte de déplaire à l'empereur empêchoit plusieurs princes de l'empire d'y envoyer leurs plénipotentiaires, écrivirent, de concert avec les ministres de Suède, une circulaire à tous ces princes, pour les inviter à prendre part aux délibérations, afin de défendre leur liberté civile et religieuse contre les attentats de la maison d'Autriche, qui, disoient-ils, ne cessoit d'aspirer à la monarchie universelle. Tel étoit l'esprit dans lequel ces négociateurs du roi très-chrétien (p. 329) venoient à ce congrès. Ce fut vainement que l'empereur témoigna son mécontentement d'une lettre, ou plutôt d'un libelle dont les expressions étoient si déplacées et si choquantes, et s'opposa à cette admission de tous les états de l'empire à traiter avec lui et avec les puissances, la déclarant attentatoire à sa dignité et contraire à ses intérêts. Les ministres de France et de Suède insistèrent, soutenant qu'il y alloit, pour les moindres de ces états, comme pour les plus considérables, non-seulement de leur liberté et de leurs biens, mais encore de leur religion, qui étoit ce qu'ils avoient de plus cher; et l'empereur, déconcerté par la victoire que Torstenson venoit en ce moment même de remporter à Jancowits[225], se vit obligé de céder à cette proposition, vraiment inconcevable, si l'on considère par qui et en quels termes elle étoit présentée. Ces difficultés et mille autres qui vinrent encore entraver les préliminaires, retardèrent l'ouverture des conférences jusqu'aux premiers jours de l'année 1646. Les ministres des puissances catholiques étoient établis à Munster, et ceux des princes protestants à Osnabruck.

Il est impossible de suivre ici, même sommairement, la marche tortueuse et compliquée de ces négociations dans lesquelles, depuis le (p. 330) plus grand jusqu'au plus petit, tous les princes, protestants et catholiques, vouloient sûreté pour leurs intérêts, garantie pour leurs envahissements; où la vérité et l'erreur traitoient sur le pied de l'égalité la plus parfaite. La France y gagna les villes de Metz, Toul, Verdun, Pignerol, Brisac, le landgraviat de la haute et basse Alsace[226], et la préfecture des dix villes impériales qui y étoient situées. La Suède partagea la Poméranie avec la maison de Brandebourg[227]; et les autres princes de l'empire, alliés des deux hautes puissances, obtinrent, suivant leur mérite, le prix de leur félonie[228]. Ce fut, du reste, (p. 331) la partie du traité la plus facile à régler. Relativement aux états protestants, ce que l'on appeloit les griefs de religion présenta de bien plus grandes difficultés. Ce fut vainement que les plénipotentiaires impériaux tentèrent d'en renvoyer la solution à une assemblée particulière: les Suédois, soutenus par les ministres de France, exigèrent qu'ils fussent discutés en plein congrès; et c'est dans la discussion de ces griefs, et dans les concessions qui en furent la suite, qu'il faut chercher le véritable esprit de la politique européenne, telle que la réforme l'avoit faite, telle qu'elle n'a point cessé d'être jusqu'à la révolution, telle qu'elle est encore, et plus perverse peut-être, malgré cette terrible leçon.

(p. 332) C'est dans ce fameux traité de Westphalie, devenu le modèle des traités presque innombrables qui ont été faits depuis, qu'il est établi plus clairement qu'on ne l'avoit encore fait jusqu'alors, qu'il n'y a de réel dans la société que ses intérêts matériels; et qu'un prince ou un homme d'état est d'autant plus habile qu'il traite avec plus d'insouciance ou de dédain tout ce qui est étranger à ces intérêts. La France, et c'est là une honte dont elle ne peut se laver, ou plutôt, osons le dire (car le temps des vains ménagements est passé) un crime dont elle a subi le juste châtiment, la France y parut pour protéger et soutenir, de tout l'ascendant de sa puissance, cette égalité de droits en matière de religion que réclamoient les protestants à l'égard des catholiques. On établit une année que l'on nomma décrétoire ou normale (et ce fut l'année 1624) laquelle fut considérée comme un terme moyen qui devoit servir à légitimer l'exercice des religions, la jurisdiction ecclésiastique, la possession des biens du clergé, tels que la guerre les avoit pu faire à cette époque; les catholiques demeurant sujets des princes protestants, par la raison que les protestants restoient soumis aux princes catholiques. Si, dans cette année décrétoire, les catholiques avoient été privés dans un pays protestant de l'exercice public de leur religion, ils devoient s'y contenter de l'exercice (p. 333) privé, à moins qu'il ne plût au prince d'y introduire ce que l'on appelle le simultané, c'est-à-dire l'exercice des deux cultes à la fois[229]. Tous les états de l'empire obtinrent en même temps un droit auquel on donna le nom de réforme: et ce droit de réformer fut la faculté d'introduire leur propre religion dans les pays qui leur étoient dévolus; ils eurent encore celui de forcer à sortir de leur territoire ceux de leurs sujets qui n'avoient point obtenu, dans l'année décrétoire, l'exercice public ou privé de leur culte, leur laissant seulement la liberté d'aller où bon leur sembleroit, ce qui ne laissa pas même que de faire naître depuis des difficultés. Le corps évangélique étant en minorité dans la diète, il fut arrêté que la pluralité des suffrages n'y seroit plus décisive dans les discussions religieuses. Les commissions ordinaires et extraordinaires nommées dans son sein, ainsi que la chambre de justice impériale, furent composées d'un nombre égal de protestants et de catholiques: il n'y eût pas jusqu'au conseil aulique, (p. 334) propre conseil de l'empereur et résidant auprès de sa personne, où il ne se vît forcé d'admettre des protestants, de manière à ce que, dans toute cause entre un protestant et un catholique, il y eût des juges de l'une et de l'autre religion. La France, encore un coup, la France catholique soutint ou provoqua toutes ces nouveautés inouïes et scandaleuses; et ses négociateurs furent admirés comme des hommes d'état transcendants; et le traité de Westphalie fut considéré comme le chef-d'œuvre de la politique moderne.

Quant à la suprématie du chef de l'empire, elle ne fut plus qu'un vain simulacre, par le privilége qui fut accordé à tous les princes de l'empire de contracter, sans son aveu, telle alliance qu'il leur plairoit avec des puissances étrangères, et au moyen de la clause qui transporta à la diète le droit, jusqu'alors exercé par le conseil aulique, de proscrire les princes pour cause de désobéissance ou de trahison. Ainsi furent réduits les empereurs à être, ou à peu de chose près, les présidents d'un gouvernement fédératif; ainsi la diète, que jusqu'à cette époque ils convoquoient rarement et seulement lorsqu'il leur étoit impossible de s'en passer, devint bientôt permanente à Ratisbonne, où elle n'a point cessé d'être assemblée depuis 1663 jusque en 1806. C'est alors que la dissolution subite et si facilement opérée du corps germanique a prouvé (p. 335) par une dernière catastrophe, précédée de tant d'autres que nous ferons successivement connoître, ce qu'étoit ce traité de Westphalie, plus funeste encore aux vassaux qu'il avoit affoiblis et divisés en leur donnant l'indépendance, qu'au souverain qu'il avoit dépouillé de ses prérogatives et rendu impuissant à les protéger.

Le pape protesta contre ce traité impie et scandaleux, qu'il n'eût pu reconnoître sans renoncer à sa foi et à sa qualité de chef de l'Église universelle. L'Espagne refusa également d'y accéder, à cause de la cession de l'Alsace qu'on y avoit faite à la France; et, ainsi que nous l'avons déjà dit, la paix ne fut réellement conclue qu'entre la France, l'empereur, la Suède, et les princes et états de l'empire, alliés ou adhérents des uns et des autres. La France et l'Espagne continuèrent la guerre, celle-ci ayant pour auxiliaire le duc de Lorraine, la première étant assistée de la Savoie et du Portugal.

(De 1648 à 1659) Les troubles de la fronde, qui éclatoient au moment où la paix venoit d'être signée à Munster, et cet avantage immense qu'avoit obtenu l'Espagne de détacher les Hollandois de l'alliance de sa rivale, lui fournirent d'abord les moyens de soutenir avec plus d'égalité une guerre que jusqu'alors le génie de Condé et de Turenne avoit rendue pour elle si pénible et si difficile. Toutefois, malgré (p. 336) les embarras de ses dissensions intestines et la défection de ses meilleurs généraux, les succès de la France balancèrent encore ceux de ses ennemis; et l'on continua long-temps de se battre sur tous les points de ces mêmes frontières, si long-temps le théâtre de tant de batailles sanglantes et stériles, sans obtenir de part et d'autre aucun résultat décisif. Condé lui-même, en passant dans le camp ennemi, n'y porta point ce bonheur qui jusqu'alors ne l'avoit pas un seul instant abandonné; parce qu'en effet il ne joua, dans les armées espagnoles, qu'un rôle secondaire qui ne lui permit pas d'y fixer la victoire. Enfin Turenne l'emporta: ses manœuvres habiles la firent passer et pour toujours sous les drapeaux de la France. Dans les campagnes mémorables de ce grand capitaine, qui se succédèrent depuis 1654 jusqu'en 1658, les lignes d'Arras furent forcées, la prise de Quesnoi et de Landreci ouvrit aux armées françoises l'entrée des Pays-Bas espagnols; il gagna la bataille des Dunes, prit Dunkerque, Furnes, Dixmude, Oudenarde, Menin, Ypres, etc., et ne fut arrêté dans cette suite non interrompue de succès que par la paix des Pyrénées, signée en 1659, paix fallacieuse, qui, portant en elle-même un germe de guerres nouvelles, laissa à peine aux peuples le temps de respirer.

(p. 337) ORIGINE DU QUARTIER.

Avant la clôture de Philippe-Auguste, les anciens plans nous représentent ce quartier comme un grand espace de terrain au milieu duquel s'élevoient quelques églises entourées de terres labourées, de vignes et autres cultures qui appartenoient ou aux réguliers qui desservoient ces églises ou à d'autres particuliers. Les plus remarquables de ces cultures étoient les clos Garlande, Bruneau, et Mauvoisin. On verra par la suite comment ils se couvrirent successivement d'habitations, avant et après que l'enceinte eût été élevée.

Cette enceinte de Philippe-Auguste renfermoit, dans ce quartier, tout l'espace qui s'étend depuis la rivière jusqu'au haut de la rue Saint-Jacques; et, traversant la ligne où est maintenant la rue qui en a reçu le nom de rue des Fossés-Saint-Jacques, elle alloit gagner celle de Saint-Victor. Toutefois le terrain qu'elle embrassoit ne formoit pas le tiers de l'emplacement (p. 338) qu'occupe aujourd'hui le quartier Saint-Benoît.

LE PETIT-CHÂTELET.

La plupart des historiens de Paris, en parlant du Petit-Pont, au bout duquel cette forteresse étoit bâtie, l'ont confondu avec le pont méridional que fit construire Charles-le-Chauve; et, par une suite de cette méprise, ils ont pris la tour qui se trouvoit à l'extrémité de celui-ci pour celle du Petit-Pont. D'autres ont avancé que ce Châtelet avoit été élevé pour arrêter les violences des écoliers, ce qui n'est pas une moins grande erreur. C'en est une également de croire qu'il ait anciennement servi de prison, comme il en servoit dans les derniers temps.

Ce qu'il y a de certain, ce qui est prouvé par les monuments les plus authentiques, c'est que les deux seuls ponts qui servoient d'entrée à Paris dans les premiers temps, et lorsque la ville tout entière étoit renfermée dans la Cité, (p. 339) étoient terminés chacun par une forteresse qui servoit de porte et qui en défendoit l'entrée. D. Félibien avance[230] que celle-ci, entièrement détruite par les Normands, ne fut rebâtie que quatre cent cinquante ans après, sous Charles V, et ceux qui ont écrit d'après lui ont adopté cette opinion. Cependant cet auteur cite lui-même des titres qui en prouvent la fausseté: le premier est un accord fait en 1222 entre Philippe-Auguste, l'évêque et l'église de Paris[231], dans lequel il est fait mention d'un dédommagement accordé par le roi pour l'enceinte du Châtelet du Petit-Pont. Il dit ensuite, en parlant de l'inondation de l'année 1296, que le Châtelet du Petit-Pont fut renversé[232]; et ce fait il l'avoit sans doute recueilli dans un vieux registre de Saint-Germain, intitulé Rotulum, où il étoit consigné[233].

Le Petit-Châtelet fut reconstruit en 1369. C'étoit une construction très-massive, d'un aspect désagréable, et percée par le milieu d'une ouverture étroite et très-obscure[234]. Tel qu'il étoit, on le jugea digne cependant de servir de (p. 340) demeure au prévôt de Paris, auquel il fut spécialement affecté en 1402 par le roi Charles VI; et dans l'acte qui en donnoit la jouissance à ce magistrat, il étoit qualifié d'habitation très-honorable, honorabilis mansio. On en a fait depuis une prison, et il a servi à cet usage jusqu'au moment de sa destruction, arrivée plusieurs années avant la révolution[235].

Sa démolition fut ordonnée pour l'avantage de l'Hôtel-Dieu, qui avoit besoin de s'agrandir, et qui fit en effet construire de nouveaux bâtiments sur une partie de l'emplacement qu'avoit occupé cette forteresse. Ces constructions furent élevées sur les plans de M. de Saint-Far, architecte du roi pour les hôpitaux civils.

(p. 341) LE PRIEURÉ DE SAINT-JULIEN-LE-PAUVRE.

La haute antiquité de ce monument le met au nombre de ceux dont l'origine présente le plus d'obscurité; et sur de telles difficultés les historiens n'offrent guère que des conjectures plus ou moins vraisemblables. Celles de plusieurs auteurs qui lui donnent pour titulaire saint Jean-de-Brioude, dont ils prétendent que saint Germain d'Auxerre apporta des reliques à Paris, en feroient remonter la fondation jusqu'au commencement du cinquième siècle. Du Breul veut même qu'avant cette dédicace, qu'il ne regarde que comme la seconde, cette église ait été consacrée à saint Julien, évêque du Mans, célèbre par sa grande charité envers les pauvres[236]. Mais un autre critique, l'abbé Chastelain[237], dit qu'il s'agit ici de saint Julien-l'Hospitalier, (p. 342) et son opinion paroît la plus vraisemblable. Il est certain qu'il y avoit anciennement dans les faubourgs, et près des portes des villes, des hospices pour les pauvres et pour les pèlerins; et, si l'on en avoit élevé un près de la porte méridionale de Paris, il est assez naturel de croire que c'étoit saint Julien-le-Pauvre et l'Hospitalier qu'on lui avoit choisi pour patron. Du reste, quelques titres, à la vérité fort récents, prouvent que c'étoit en effet une maison hospitalière, et nous citerons entre autres un arrêt de 1606, pour la reddition des comptes de plusieurs hôpitaux, entre lesquels on nomme Saint-Julien-le-Pauvre[238].

Grégoire de Tours est le plus ancien auteur qui ait parlé de cette église; et plusieurs circonstances de son récit prouvent qu'elle existoit ayant l'année 580[239]. Telle est la seule date authentique que l'on puisse donner de son antiquité. Elle fut ensuite au nombre des églises dont Henri Ier fit don à la cathédrale, donation de laquelle du Boulai[240] a conclu qu'elle fut appelée Fille de Notre-Dame (Filia Basilicæ Parisiensis). Ce qui a pu causer son erreur, c'est que, dans un acte sans date, qui toutefois ne (p. 343) peut être plus ancien que le douzième siècle[241], on trouve qu'alors cette église avoit passé, on ne sait comment, entre les mains de deux laïques[242], qui la donnèrent au monastère de Notre-Dame-de-Long-Pont, près Montlhéri; mais on ne voit à aucune époque que l'église Notre-Dame de Paris y ait placé des chanoines, comme elle l'avoit fait à Saint-Étienne et à Saint-Benoît, ce qui prouve qu'elle ne l'a pas long-temps possédée.

L'église de Saint-Julien-le-Pauvre, telle qu'elle a subsisté jusque dans les derniers temps, paroît avoir été rebâtie vers l'époque où elle fut donnée aux religieux de Long-Pont; et l'on pense que c'est alors qu'elle fut qualifiée prieuré. Au siècle suivant, l'université choisit ce lieu pour y tenir ses assemblées, qu'elle transféra ensuite aux Mathurins, puis au collége de Louis-le-Grand.

En 1655, ce prieuré fut réuni à l'Hôtel-Dieu par un traité passé entre les administrateurs de cette maison et les religieux de Long-Pont. Cette union, confirmée par une bulle du pape, donnée en 1658, ne fut cependant entièrement consommée que par des lettres-patentes que le roi n'accorda qu'en 1697. La chapelle fut alors (p. 344) desservie par un chapelain à la nomination de la paroisse Saint-Séverin[243].

Chapelle de Saint-Blaise et de Saint-Louis.

Cette chapelle étoit située à côté de Saint-Julien-le-Pauvre, dont elle dépendoit. Les maçons et les charpentiers y établirent leur confrérie en 1476. Elle fut rebâtie en 1684: cependant, comme elle menaçoit ruine, on jugea à propos de la démolir vers la fin du siècle dernier, et le service en fut transféré dans la chapelle Saint-Yves[244].

LA CHAPELLE SAINT-YVES.

La fondation de cette chapelle suivit de très-près la canonisation du personnage auquel elle (p. 345) étoit consacrée: car l'acte par lequel il est mis au rang des saints est de l'année 1347; et l'on voit que dès 1348[245] quelques particuliers de la province de Tours et du duché de Bretagne, désirant former entre eux une confrérie en son honneur, obtinrent de Foulques de Chanac, évêque de Paris, la permission de faire bâtir une chapelle ou une église collégiale sous son nom. D'autres titres nous apprennent que cette confrérie avoit un cimetière près de son église, lequel fut béni, en 1357, par l'évêque de Tréguier. Comme saint Yves, indépendamment du cours complet d'études qu'il avoit fait dans l'Université de Paris, s'étoit rendu très-habile dans l'étude du droit civil qu'il étoit allé étudier à Orléans, son église ou chapelle fut acquise, on ignore à quelle époque, par une confrérie composée d'avocats et de procureurs, qui l'a conservée jusque dans les derniers temps. Ils choisissoient l'un d'entre eux tous les deux ans pour en inspecter les desservants. Il y avoit aussi deux gouverneurs honoraires, dont l'un étoit ecclésiastique et inamovible; l'autre, laïc, lequel changeoit tous les trois ans.

Il y avoit dans cette église plusieurs chapellenies à la présentation des confrères, mais toutes d'un très-modique revenu. Les chanoines (p. 346) de Saint-Benoît étoient les curés primitifs de Saint-Yves[246].

LES CARMES.

Nous nous garderons bien de parler de cette prétention singulière qu'avoient les Carmes de faire remonter leur origine jusqu'aux prophètes Élie et Élisée, ni des discussions trop vives et peut-être un peu bizarres qui, vers la fin du dix-septième siècle, s'élevèrent à ce sujet entre ces religieux et les continuateurs de Bollandus. Si l'on peut alléguer que deux papes (Pie V et Grégoire XIII) permirent à cet ordre de prendre pour patrons ces deux grands personnages de la Bible, et approuvèrent un office destiné à célébrer leur fête, dans lequel Élie étoit reconnu pour fondateur et instituteur de l'ordre des Carmes, il faut avouer en même temps qu'un bref d'Innocent XII, donné en 1698, impose sagement un silence absolu sur l'institution primitive de cet ordre, et sur sa succession depuis (p. 347) Élie et Élisée jusqu'à nous. Tout ce que l'on sait de positif à ce sujet, c'est qu'au douzième siècle il y avoit en Syrie quelques solitaires qui s'étoient retirés sur le Mont-Carmel, où ils vivoient sans aucune règle particulière[247]. Ils en reçurent une, vers le commencement du siècle suivant, du B. Albert, patriarche de Jérusalem[248], et cette règle, approuvée, en 1224, par Honorius III, fut depuis mitigée et confirmée par plusieurs souverains pontifes.

Saint Louis, comme nous l'avons déjà dit, amena en France, à son retour de la Terre-Sainte, quelques religieux du Mont-Carmel. Ils y arrivèrent avec lui en 1254, et dès 1259 on les voit établis dans l'emplacement qu'ils cédèrent depuis aux Célestins[249]. Il est probable que, n'étant alors qu'au nombre de six, ils n'eurent dans le principe qu'une petite chapelle particulière; mais un acte de ce temps-là semble prouver (p. 348) que la dévotion des fidèles, qui accouroient de tous côtés dans la demeure de ces nouveaux cénobites, les mit bientôt dans la nécessité de s'agrandir.

Cependant ils ne tardèrent pas à se dégoûter d'une habitation que les fréquents débordements de la rivière rendoient extrêmement incommode. Pendant une grande partie de l'année ils ne pouvoient sortir de chez eux qu'en bateau, et se trouvoient d'ailleurs dans un éloignement de l'Université, qui doubloit encore pour eux ces incommodités. Dans une situation aussi désagréable, les Carmes s'adressèrent à Philippe-le-Bel, et ne l'implorèrent point en vain. Ce prince, par ses lettres du mois d'avril 1309, leur donna une maison, située rue de la Montagne-Sainte-Geneviève[250]; ils obtinrent, en 1310, du pape Clément V, la permission d'y bâtir un nouveau couvent; et comme cette maison n'étoit pas encore assez spacieuse pour contenir tous ces religieux, dont le nombre s'étoit (p. 349) considérablement augmenté, Philippe-le-Long leur donna, en 1317, une autre maison voisine de la première, laquelle avoit issue dans la grande rue Sainte-Geneviève et dans celle de Saint-Hilaire, aujourd'hui rue des Carmes. Au moyen de ces donations, ils se trouvèrent en état de faire construire une chapelle et des bâtiments plus vastes et plus commodes que ceux qu'ils vouloient abandonner. Quant à leur ancienne demeure, ils obtinrent, en 1318, du pape Jean XXII, la permission de la vendre; et l'on sait qu'elle fut acquise par Jacques Marcel, qui la donna ensuite aux Célestins.

Toutefois la chapelle qu'ils venoient d'élever, et qu'ils dédièrent sous l'invocation de Notre-Dame-du-Mont-Carmel, se trouva bientôt trop petite pour contenir l'affluence toujours croissante des fidèles qui s'y rendoient de tous les côtés. Ils firent alors commencer, à côté de cette chapelle, l'église que l'on voyoit encore dans les derniers temps. Les libéralités de Jeanne d'Évreux, troisième femme et alors veuve de Charles-le-Bel[251], leur fournirent les (p. 350) moyens d'en achever promptement la construction; et elle fut dédiée, le 16 mars 1353, sous l'invocation de la sainte Vierge, par le cardinal Gui de Boulogne, en présence de cette reine et de ses nièces les reines de France et de Navarre.

Ils achetèrent ensuite, en concurrence avec les administrateurs du collége de Laon, une partie de l'ancien collége de Dace, qu'ils enclavèrent dans leur couvent. Leurs bâtiments s'accrurent encore depuis de diverses acquisitions qu'ils firent dans le voisinage, principalement de celle d'un certain nombre de maisons de la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, qu'ils ont fait reconstruire.

L'église de ce monastère étoit vaste, mais d'une construction irrégulière, puisqu'elle se composoit de l'ancienne chapelle et de la nouvelle église, dédiée en 1353. La dévotion au scapulaire y attiroit un grand concours de peuple le second samedi de chaque mois, afin de gagner les indulgences qui y étoient attachées.

CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE DES CARMES.

SCULPTURES.

Sur le maître-autel, décoré de beaux marbres, que Louis XIV avoit donnés à ces religieux, mais dont la composition étoit d'un (p. 351) très-mauvais goût, on voyoit un groupe composé de quatre figures, et représentant la Transfiguration. Le tabernacle étoit formé d'un globe autour duquel rampoit un serpent, et que surmontoit un Christ attaché à la croix, le tout en bronze doré.

SÉPULTURES.

Dans cette église et dans le cloître avoient été inhumés:

Oronce Finé, savant mathématicien, professeur au collége de Me Gervais, mort en 1555.

Gilles Corrozet, libraire de Paris, et auteur d'une description de cette ville, qui passe pour la première qu'on en ait faite. Son épitaphe apprenoit qu'il étoit mort en 1568.

Félix Buy, religieux de cette maison, et célèbre théologien, mort en 1687.

Louis Boulenois, avocat au parlement de Paris, auteur de plusieurs ouvrages de jurisprudence, mort en 1762. Ses cendres et celles de son épouse avoient été recueillies dans un riche mausolée que leur avoient élevé leurs enfants. Ce monument, exécuté par un sculpteur nommé Poncet, se composoit d'un sarcophage porté sur un piédestal, et surmonté d'une urne de porphyre. On voyoit auprès la Justice éplorée, et les médaillons des deux époux étoient attachés à une pyramide qui couronnoit toute cette composition[252].

La famille des Chauvelin avoit aussi sa sépulture dans cette église.

Le cloître étoit fort grand, et environné d'arcades gothiques. Des peintures exécutées sur ses murailles, et qui étoient au nombre des plus anciennes de ce genre qu'il y eût à Paris, représentoient les vies des prophètes Élie et Élisée. On y lisoit aussi l'histoire de l'ordre, écrite en vieilles rimes françoises. Les curieux avoient soin de se (p. 352) faire montrer une chaire de pierre pratiquée dans le mur, qui avoit servi anciennement aux professeurs de théologie de cet ordre, et dans laquelle on prétend qu'Albert-le-Grand, saint Bonaventure et saint Thomas ont donné des leçons publiques.

La bibliothèque étoit composée d'environ douze mille volumes[253].

LA COMMANDERIE DE SAINT-JEAN-DE-LATRAN.

C'étoit une propriété de l'ordre de Malte, qui, comme nous l'avons déjà dit, remplaça celui des Templiers, et fut mis en possession de tous ses biens; toutefois il étoit possesseur de cette maison avant la destruction de ces religieux. Ces deux ordres avoient été institués pour l'utilité (p. 353) des pèlerins qui alloient visiter les lieux saints, mais avec cette différence que les Templiers, autrement dits frères de la Milice du Temple, se contentoient d'assurer les passages, de conduire et de défendre sur la route ces pieux voyageurs, tandis que les frères Hospitaliers de Jérusalem s'engageoient à leur donner l'hospitalité et à leur procurer tous les secours que pouvoit exiger leur situation. L'institution de ces derniers avoit même précédé de quelque temps celle des Templiers: cependant il n'y a point de preuves qu'ils aient eu avant ceux-ci un établissement à Paris; et quelques efforts que fasse l'abbé Lebeuf[254] pour reculer le plus possible cette antiquité, les raisonnements qu'il présente à ce sujet, combattus avec beaucoup de force par Jaillot, ne sont point appuyés de titres qui soient antérieurs à l'année 1171, époque que Sauval donne aussi pour la fondation de Saint-Jean-de-Latran. Du reste, ce surnom de Latran, qui est celui d'une basilique de Rome, ne fut donné à leur chapelle que dans le courant du seizième siècle: jusque-là, leur maison avoit été nommée Saint-Jean-de-Jérusalem et l'Hôpital de Jérusalem.

Cette commanderie occupoit un très-grand espace de terrain qui s'étendoit jusqu'à la rue (p. 354) des Noyers. Il se composoit d'une grande maison où demeuroit le commandeur, d'une immense tour carrée qui paroît avoir été destinée autrefois à recevoir les pèlerins, et d'une grande quantité de maisons très-mal bâties, où logeoient toutes sortes d'artisans qui y jouissoient du droit de franchise, de même que les habitants de l'enclos du Temple. L'église, qui paroissoit avoir été bâtie dès le temps de l'établissement, étoit desservie par un chapelain de l'ordre de Malte, et servoit de paroisse à tous ceux qui habitoient l'enceinte de la commanderie[255].

CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE DE SAINT-JEAN-DE-LATRAN.

SCULPTURES.

Derrière le maître-autel, une Vierge, de la main d'Anguier aîné.

TOMBEAUX.

Dans le chœur on voyoit le mausolée de Jacques de Souvré, grand-prieur de France, exécuté par le même sculpteur[256].

(p. 355) Dans une chapelle attenant à l'église on lisoit l'épitaphe d'un particulier nommé Huard, mort en 1553, après avoir fait le tour du monde.

Jacques de Bethem, dernier archevêque de Glascow en Écosse, ambassadeur en France pendant quarante-deux ans, et l'un des fondateurs du collége des Écossois, avoit sa sépulture dans cette église.

Cette commanderie pouvoit rapporter 12,000 livres de rente. L'hôtel Zone, situé dans le faubourg Saint-Marcel, et la maison de la Tombe-Isoire[257], sise hors des murs, étoient au nombre de ses dépendances.

L'ÉGLISE COLLÉGIALE ET PAROISSIALE DE SAINT-BENOÎT.

L'origine de cette église se perd dans la nuit des temps, et cette obscurité qui l'environne a (p. 356) porté plusieurs historiens à exagérer encore son antiquité. Du Breul, Sauval et plusieurs autres[258] ont prétendu qu'elle avoit été bâtie dès le temps de saint Denis, et consacrée à la Sainte-Trinité par cet apôtre des Gaules. Adrien de Valois[259] soutient au contraire qu'on n'a aucune preuve que cette église existât avant l'an 1000: ces deux opinions sont également éloignées de la vérité. Il existe une charte de Henri Ier[260], le premier monument sans doute qui en fasse mention, par laquelle ce monarque donne au chapitre de Notre-Dame plusieurs églises situées dans le faubourg de Paris, dont quelques-unes avoient été décorées du titre d'abbayes, entre autres celles de Saint-Étienne, de Saint-Séverin et de Saint-Bacque, «lesquelles, ajoute cet acte, étoient depuis long-temps au pouvoir de ses prédécesseurs et au sien;» «nostræ potestati et antecessorum nostrorum antiquitùs mancipatas.» Cette église de Saint-Bacque est celle qui porte aujourd'hui le nom de Saint-Benoît, et le mot antiquitùs prouve évidemment qu'elle existoit avant l'an 1000. Il paroît même par le diplôme de Henri Ier que la cathédrale, à laquelle il rendit cette église, avoit (p. 357) eu sur elle, dans les siècles précédents, quelques droits de supériorité que l'invasion des Normands lui avoit fait perdre. Du reste ce nom de Saint-Bacque qu'elle portoit, et qu'il ne faut point séparer de celui de Saint-Serge, parce que l'église a de tout temps fêté ensemble ces deux saints martyrisés en Syrie, fait penser à Jaillot qu'il faut reculer l'origine du monument dont nous parlons jusqu'au sixième ou du moins jusqu'au septième siècle.

Dans le douzième, on trouve cette église désignée sous le nom de Saint-Benoît, ainsi que l'aumônerie ou l'hôpital voisin, dans lequel se sont depuis établis les Mathurins. Cependant il ne faut pas que cette dénomination porte à croire, avec quelques historiens, qu'elle ait été autrefois une abbaye desservie par des religieux de Saint-Benoît. Il n'existe aucune preuve qu'il y ait jamais eu en cet endroit un monastère de Bénédictins; on n'y conservoit aucune relique de saint Benoît; sa fête n'y étoit pas même anciennement célébrée; et l'abbé Lebeuf[261] a prouvé jusqu'à l'évidence que le nom de Benoît n'étoit autre chose que celui de Dieu, Benedictus Deus. Dans nos anciens livres d'église et de prières, on lit la benoîte Trinité, et Dominica benedicta, l'office Saint-Benoît, l'autel Saint-Benoît, pour (p. 358) dire le dimanche de la Trinité, l'autel de la Trinité, etc. Ce n'est qu'au treizième siècle que l'on commença à accréditer cette fausse opinion qui fit regarder l'église de Saint-Benoît comme une ancienne abbaye de religieux de son ordre, et lui fit donner pour patron ce fameux abbé du Mont-Cassin.

Les historiens de Paris sont également peu d'accord sur l'époque où la chapelle de Saint-Benoît, devenue collégiale après la donation de Henri Ier, réunit à ce titre celui de paroisse, par l'admission d'un chapelain chargé d'administrer les sacrements. L'un d'eux a avancé que cette érection d'un curé n'eut lieu qu'en 1183. Jaillot prouve le contraire par une lettre d'Étienne, abbé de Sainte-Geneviève, au pape Luce III, mort en 1185, dans laquelle, parlant en faveur de Simon, chapelain de Saint-Benoît[262], il se plaint de ce qu'il est inquiété par quelques chanoines qui lui disputent certains droits contre l'usage ancien observé tant par lui que par ses prédécesseurs. Il est donc évident que, dès que le chapitre Notre-Dame fut en possession de l'église Saint-Benoît, il y fit exercer les fonctions curiales, peut-être pendant quelque temps par des chanoines qui se succédoient tour à tour, (p. 359) mais bientôt après par un prêtre ou chapelain, qui en fut spécialement chargé.

On ignore pourquoi le chevet de cette église, contre l'usage établi, étoit autrefois tourné à l'occident. Cette situation lui fit donner le nom de Saint-Benoît le bestournet, le bétourné, le bestorné[263], et ce nom, qui veut dire mal tourné, renversé (S. Benedictus malé versus) se trouve dans tous les actes du treizième siècle. Cette église ayant été en partie reconstruite sous le règne de François Ier, plusieurs de nos historiens ont prétendu que l'autel fut alors placé à l'orient, et que c'est à partir de cette époque qu'elle fut appelée Saint-Benoît le bien tourné; mais il est certain que cette dénomination est plus ancienne, sans qu'on puisse en déterminer positivement la cause; et plusieurs actes des quatorzième et quinzième siècles, cités par Jaillot et l'abbé Lebeuf, désignent déjà ce monument avec cette dernière épithète: Sanctus Benedictus benè versus.

Excepté les piliers du chœur au côté septentrional, qui paroissent être un reste des premières constructions, le portail et tout ce qu'il y a de plus ancien dans cette église ne passe pas le règne de François Ier. Le sanctuaire ne fut rebâti que vers la fin du dix-septième siècle (en 1680), et alors, (p. 360) pour accroître l'aile méridionale, on y renferma une rue qui communiquoit de la rue Saint-Jacques au cloître. Le reste de l'église fut, à cette époque, réparé sur les dessins et sous la conduite d'un architecte nommé Beausire. La balustrade de fer qui régnoit au pourtour du chœur, l'œuvre et le clocher furent faits dans le même temps. On prétend que les pilastres corinthiens qui décorent le rond-point ont été exécutés d'après les dessins de Perrault[264].

CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE SAINT-BENOÎT.

TABLEAUX.

Sur l'autel de la chapelle de la paroisse, une descente de croix; par Sébastien Bourdon.

Dans la chapelle des fonts, le baptême de N. S., par Hallé.

Deux autres tableaux peints sur bois, représentant saint Denis et saint Étienne; par un peintre inconnu.

Dans la chapelle de la Vierge, et sur les lambris, des peintures représentant la vie de cette sainte mère du Sauveur.

Deux tableaux représentant, l'un saint Joseph, l'autre l'ange qui conduit le jeune Tobie; par un peintre inconnu.

SCULPTURES.

Sous une voûte, au fond d'une chapelle, à gauche en entrant, un Christ au tombeau, avec les trois Maries, saint Joseph d'Arimathie, etc.

La cuvette des fonts baptismaux. Cette cuvette, d'une pierre blanche et dure, est bordée d'ornements arabesques d'un travail très-élégant et très-délicat, et portée sur un socle carré, enrichi de bas-reliefs d'une exécution qui n'est point inférieure à celle des ornements. Elle porte la date de 1547; et tout annonce (p. 361) en effet que c'est un ouvrage du plus beau temps de la sculpture moderne[265].

TOMBEAUX ET SÉPULTURES.

Dans cette église avoient été inhumés:

Jean Dorat, professeur royal de langue grecque, surnommé le Pindare français, mort en 1588.

René Chopin, savant jurisconsulte, mort en 1606.

Pierre Brulard, seigneur de Crosne et de Genlis, secrétaire d'état, mort en 1608.

Guillaume Château, habile graveur, mort en 1683.

Jean-Baptiste Cotelier, professeur de langue grecque et habile théologien, mort en 1686.

Claude Perrault, célèbre architecte, mort en 1688.

Jean Domat, avocat du roi au présidial de Clermont, célèbre jurisconsulte, mort en 1696.

Charles Perrault, frère de Claude, auteur des Contes de Fées, et du Parallèle des anciens et des modernes, mort en 1703.

Gérard Audran, l'un des plus célèbres graveurs de son siècle, mort en 1703.

Marie-Anne des Essarts, femme de Frédéric Léonard, le plus riche libraire de son temps, morte en 1706. Son mari lui avoit fait élever un petit monument, exécuté par Vancleve, sur les dessins d'Oppenor[266].

Jean-Foy Vaillant, médecin, et savant antiquaire, mort en 1706. (Son épitaphe est au Musée des Petits-Augustins.)

Le comédien Michel Baron, mort en 1729.

Le chapitre de Saint-Benoît étoit composé de six chanoines nommés par un pareil nombre de chanoines de Notre-Dame, à qui appartenoit cette nomination; d'un curé et de douze chapelains (p. 362) choisis par le chapitre. Les chapellenies y étoient assez nombreuses.

Cette église, suivant l'ancien usage des collégiales, avoit son cloître, dans lequel on entroit encore, dans les derniers temps, par trois ouvertures anciennement fermées de portes. Ce cloître étoit vaste, et l'on y portoit, après la moisson et les vendanges, les redevances en grains et en vins affectées à ces chanoines; le chapitre Notre-Dame y avoit aussi une grange pour déposer celles qu'il percevoit dans les environs, et l'on y tenoit un marché public dans le temps de la récolte. Il faut ajouter aussi que la justice temporelle s'y exerçoit, et qu'il y avoit une prison.

CIRCONSCRIPTION.

L'étendue de la paroisse Saint-Benoît formoit une figure assez irrégulière. Ce qu'elle avoit à l'orient et vers le nord consistoit dans le côté gauche de la place Cambrai, en entrant par la fontaine, jusqu'aux trois dernières maisons de la rue Saint-Jean-de-Latran; elle avoit au côté droit de cette place, toutes les maisons jusqu'à l'ancien collége de Cambrai exclusivement; quelques maisons en descendant la rue Saint-Jean-de-Beauvais, jusque vis-à-vis l'École de Droit; puis le côté gauche de la rue des Noyers, (p. 363) à partir de celle des Anglois et en allant à la rue Saint-Jacques; ensuite toutes les maisons qui suivent à gauche en remontant cette même rue jusque vers le collége Du Plessis. Elle reprenoit à la porte du collége des Jésuites, et continuoit à gauche jusqu'à la rue Saint-Étienne-des-Grès, où elle finissoit avant la chapelle du collége des Cholets. Du collége de Lisieux, elle revenoit à la rue Saint-Jacques, qu'elle continuoit des deux côtés jusqu'à l'Estrapade, se prolongeant du côté gauche jusqu'au milieu de la place, et du côté droit jusqu'aux Filles de la Visitation. Revenant à la rue Saint-Hyacinte, elle en avoit les deux côtés dans la partie supérieure, et de même dans la rue Saint-Thomas. Elle enfermoit ensuite le clos des Jacobins, la rue de Cluni, le collége du même nom et ses dépendances, la rue des Cordiers, celle des Poirées, la rue de Sorbonne en grande partie, la Sorbonne, et toutes les maisons placées entre le coin de la rue des Maçons jusqu'à celui de la rue Saint-Jacques, qu'elle remontoit ensuite jusqu'à celle des Cordiers.

Au couchant, elle renfermoit le collége de Dainville et ses dépendances; en descendant la rue de la Harpe, tout ce qui est à gauche jusqu'au coin de la rue Serpente exclusivement, ce qui comprend une partie de la rue des Deux-Portes et de celle de Pierre-Sarrazin. Elle avoit (p. 364) en outre, dans la rue des Carmes, un écart composé de quatre à cinq maisons.

L'ÉGLISE PAROISSIALE DE SAINT-HILAIRE.

On ne trouve aucuns monuments qui puissent fournir quelques lumières sur l'origine de cette église. L'abbé Lebeuf[267] pense qu'il faut en attribuer la construction au chapitre Saint-Marcel, propriétaire par succession d'une partie du clos Bruneau, et qui s'étoit acquis par-là le droit de nomination à cette cure, à laquelle il a effectivement présenté dès l'an 1200. Cette conjecture semble donc assez vraisemblable; mais lorsqu'il ajoute que la situation de cette église près de celle de Sainte-Geneviève pourroit faire penser que Clovis, qui se croyoit redevable à l'intercession de saint Hilaire de la victoire qu'il avoit remportée sur Alaric, auroit fait bâtir en cet endroit un oratoire sous son (p. 365) nom, il ne présente qu'une opinion vague et qui n'est fondée sur aucune autorité.

Le plus ancien titre qui parle de cette église est la bulle d'Adrien IV, de 1158: elle y est appelée chapelle de Saint-Hilaire-du-Mont, capella sancti Hilarii de Monte. Jaillot pense que les chanoines de Saint-Marcel et de Sainte-Geneviève, dont les seigneuries étoient limitrophes, avoient pu faire entre eux divers échanges, et que c'étoit peut-être à ce titre que les premiers possédoient une partie du clos Bruneau; que la chapelle de Saint-Hilaire aura servi aux vassaux de Saint-Marcel, trop éloignés de cette basilique; enfin que la population de ce territoire s'étant successivement accrue, cette chapelle, de même que celle de Saint-Hippolyte, aura été érigée en paroisse. Elle fut rebâtie en 1300, reconstruite et augmentée vers 1470, réparée de nouveau et décorée au commencement du siècle dernier par les soins et les libéralités de M. Jollain, l'un des curés de cette paroisse.

CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE SAINT-HILAIRE.

TABLEAUX.

Sur le maître-autel, une Nativité; par un peintre inconnu.

Dans la chapelle de la Vierge, deux tableaux représentant saint Jean et saint Joseph; par Belle.

SÉPULTURES.

Dans cette église avoit été inhumé Patrice Maginn, docteur (p. 366) en droit, et premier aumônier de la reine d'Angleterre, mort en 1683.

Il y avoit dans cette paroisse une chapellenie instituée par un bedeau de l'université nommé Hamon Lagadon. Le chapitre de Saint-Marcel nommoit à la cure[268].

CIRCONSCRIPTION.

Le territoire de cette paroisse, resserré entre celui de Saint-Étienne-du-Mont et celui de Saint-Benoît, étoit très-circonscrit. Il est remarquable qu'il étendoit sa juridiction sur le collége d'Harcourt, situé derrière la rue de la Harpe, parce qu'avant la construction de ce collége, ce lieu étoit habité par des vassaux de Saint-Marcel. Le collége des Lombards dépendoit aussi de cette paroisse.

(p. 367) L'ABBAYE ROYALE SAINTE-GENEVIÈVE.

Plus un monument est ancien, plus il excite la curiosité; et c'est alors surtout, comme il nous est arrivé si souvent de nous en plaindre, qu'il est plus difficile de la satisfaire. Les commencements de notre monarchie sont des temps de désordre et d'ignorance; les révolutions fréquentes qui en marquent le cours interrompirent plus d'une fois la suite des traditions, causèrent la destruction ou la perte de presque tous les titres qui pouvoient jeter quelques lueurs au milieu de ces profondes ténèbres; et ce manque absolu d'autorités se fait sentir surtout lorsqu'il est question des choses qui se sont passées sous la première race. Cependant quelque obscurité qui environne les événements de ces temps reculés, il n'est personne qui ignore, et la tradition en est venue jusqu'à nous, que l'abbaye Sainte-Geneviève fut fondée par Clovis Ier, sur une colline au sud-est de Paris, et dans un lieu (p. 368) qui servoit de cimetière public; mais nos historiens ne sont d'accord ni sur l'année où cette église a été bâtie, ni sur l'époque des changements survenus dans les noms qu'elle a portés, ni même sur l'état de ceux qui furent choisis d'abord pour la desservir.

Cependant, quant à l'année de sa fondation, ces historiens ne diffèrent entre eux que depuis l'an 499 jusqu'à 511, c'est-à-dire d'un intervalle d'environ douze ans[269]. Il est certain que, dès la fin de l'année 496, Clovis avoit été baptisé, et que la plus grande partie des François avoit, à son exemple, embrassé le christianisme; mais on ne trouve aucun titre qui prouve que, vers cette époque, et même pendant les dix années qui la suivirent, ce prince ait fait bâtir d'église à Paris ni même en France. On sait que la guerre qu'il avoit déclarée à Gondebaud, roi de Bourgogne, les alliances qu'il contractoit avec d'autres souverains, et une foule de soins non moins importants l'occupoient alors tout entier; de manière que, sans pouvoir également offrir de preuves positives d'aucune autre date, il nous paroît plus vraisemblable de reculer (p. 369) cette fondation jusqu'à l'année 508, après la fameuse bataille qu'il livra, près de Poitiers, au roi des Visigoths, Alaric II. Trois historiens, Aimoin, Roricon et Frédégaire[270], rapportent qu'à la prière de Clotilde ce monarque avoit fait vœu, s'il revenoit vainqueur, de bâtir une église sous l'invocation de saint Pierre. La bataille fut livrée en 507; Clovis y tua Alaric de sa propre main, et revint l'année suivante à Paris, qu'il choisit alors pour la capitale de ses états. Il nous semble qu'aucune époque ne peut être plus convenable pour y placer la fondation de l'église de Sainte-Geneviève. Elle fut nommée dans le principe tantôt l'église de Saint-Pierre, tantôt la basilique des SS. Apôtres[271]. Nous dirons plus bas quand et à quelle occasion on la consacra à la patronne de Paris.

Le nom de basilique, dont se sert Grégoire de Tours en parlant de cette église, a fait penser qu'elle avoit d'abord été desservie par des religieux. Les noms de monastère, d'abbé, de frères, par lesquels les vieux titres désignent sans cesse et l'église et ceux qui la desservoient, mais surtout le témoignage d'un ancien livre, qui (p. 370) déclare formellement qu'elle avoit été bâtie pour y faire observer la religion de l'ordre monastique[272], semble fortifier cette opinion que les savants du premier ordre, dom Mabillon, l'abbé Fleuri, l'abbé Lebeuf, le P. Dubois, etc., ont embrassée.

Jaillot, qui, sans avoir une science aussi universelle que ces hommes célèbres, avoit certainement plus approfondi ces matières qu'aucun d'entre eux, ose s'élever seul contre leur sentiment. D'abord il n'a pas de peine à prouver que ces noms de basilique, de monastère, donnés à l'église, de frères et d'abbé, dont sont qualifiés les desservants, ont été mille fois employés pour désigner les chapitres, les églises, la cathédrale elle-même; l'histoire de Paris en offre mille exemples. Le passage de la vie de sainte Bathilde présente plus de difficultés, et cependant il nous semble qu'il en a heureusement triomphé; ses raisonnements qu'il sait fortifier d'exemples et d'autorités, sans rien offrir d'absolument décisif, nous portent à croire que ces desservants, soumis à la règle, à la vie monastique, n'étoient autre chose, dès l'origine, qu'un collége de chanoines séculiers.

Ces chanoines subsistèrent dans le même état (p. 371) jusqu'au douzième siècle; et pendant ce long espace de temps on les voit sans cesse l'objet d'une protection spéciale de la part des rois de France et des plus grands princes. Un diplôme du roi Robert, de 997, confirme les donations qui leur ont été faites, en ajoute de nouvelles, leur donne le droit de nommer leur doyen[273], de disposer de leurs prébendes. Par une charte donnée en 1035, Henri Ier se déclare le protecteur de la vénérable congrégation des chanoines de Sainte-Geneviève. Une autre charte, datée de 1040 ou environ, contient d'autres donations faites en leur faveur par Geoffroi Martel, comte d'Anjou; des bulles de divers papes confirment tous ces priviléges, etc.; mais en 1148 il se fit un changement notable dans leur administration (p. 372) intérieure: Eugène III, qui occupoit alors le trône pontifical, et qu'un événement fâcheux avoit forcé de se réfugier en France dès l'année précédente, étoit depuis quelque temps informé du relâchement qui existoit dans cette communauté; peut-être même pensoit-il déjà à y introduire la réforme. Une scène scandaleuse, qui se passa sous ses propres yeux, dans l'église de Sainte-Geneviève[274], le confirma dans cette résolution, que le peu de séjour qu'il fit en France l'empêcha toutefois d'exécuter lui-même. Louis-le-Jeune, entrant dans ses vues, en confia le soin à Suger, qu'il venoit de nommer régent de son royaume avant son départ pour la Terre-Sainte. Cette réforme n'eut point lieu, suivant toutes les apparences: car on voit l'année suivante (en 1148) le même pape Eugène former d'abord le projet de substituer à ces chanoines huit religieux (p. 373) de l'ordre de Cluni, et ensuite, vaincu par les prières et les représentations qu'ils lui firent, se contenter d'introduire dans leur maison douze chanoines de Saint-Victor[275], qui opérèrent enfin cette réforme si nécessaire. C'est ainsi que les chanoines de Sainte-Geneviève, de séculiers qu'ils étoient, devinrent réguliers.

Piganiol pense que ce fut vers cette année, et à l'occasion du changement qui survint alors dans cette abbaye, qu'elle prit le nom de Sainte-Geneviève. C'est une erreur: Jaillot cite des actes des septième et huitième siècles, dans lesquels elle est déjà désignée sous les noms de Saint-Pierre et de Sainte-Geneviève; et dès le neuvième on la trouve sous le nom seul de cette sainte. On sait qu'elle y avoit sa sépulture; et la vénération que les Parisiens avoient conservée pour cette illustre protectrice de leur ville, les miracles qui s'opéroient à son tombeau, ont dû naturellement amener très-vite un pareil changement. Il y a de nombreux exemples de ces mutations, dans lesquelles la dévotion particulière d'un peuple, même d'une classe de citoyens, a fait préférer le nom d'un patron à celui du titulaire d'une église.

La réforme se soutint parmi les chanoines de Sainte-Geneviève jusqu'à ces guerres funestes qui désolèrent les règnes de Charles VI et Charles (p. 374) VII, et jetèrent le désordre dans les monastères comme dans toutes les autres parties de la société. La discipline régulière fut dès-lors entièrement anéantie dans cette abbaye, et ce n'est que sous le règne de Louis XIII qu'on pensa à la rétablir. Afin d'y parvenir, ce prince, après la mort de Benjamin de Brichanteau, évêque de Laon, qui en étoit abbé, crut devoir y nommer, de son autorité et pour cette fois seulement, le cardinal de La Rochefoucauld, sous la condition qu'il y établiroit la réforme. Pour se conformer aux intentions du roi, cette Éminence ne trouva point de moyen plus efficace que d'y faire entrer, en 1624, le père Faure avec douze religieux de la réforme que ce même père venoit d'établir dans la maison de Saint-Vincent de Senlis. La réforme de Sainte-Geneviève achevée en 1625, confirmée par des lettres patentes de 1626, et par une bulle d'Urbain VIII donnée en 1634, fut entièrement consolidée, cette même année, par l'élection du père Faure comme abbé coadjuteur de cette abbaye, et supérieur général de la congrégation. C'est à cette époque qu'il faut fixer la triennalité des abbés de Sainte-Geneviève, la primatie de cette abbaye chef de l'ordre, et le titre qu'on lui a donné de chanoines réguliers de la congrégation de France.

L'église de Sainte-Geneviève ne présente pas dans ses antiquités moins d'obscurités et d'incertitudes (p. 375) que son clergé. On ne peut pas assurer que l'édifice bâti par Clovis et par sainte Clotilde subsistât encore lorsqu'en 857 les Normands, qui, depuis douze ans, n'avoient pas cessé de ravager les bords de la Seine, débarquèrent dans la plaine de Paris, et mirent le feu à cette basilique, ainsi qu'à toutes les autres églises, excepté celles de Saint-Vincent et de Saint-Denis, qui furent rachetées de ces barbares à prix d'argent. Peut-être avoit-elle été déjà reconstruite au huitième siècle, en même temps que cette dernière. Ce qu'il y a de certain, c'est que les murailles de l'édifice que détruisirent les Normands subsistèrent encore en partie, quoiqu'en très-mauvais état, jusque vers l'an 1190. Elles furent alors réparées par Étienne, qui en étoit abbé; et ces réparations, dont une partie a subsisté jusque dans les derniers temps, étoient encore très-visibles sur le côté extérieur et méridional de la nef. Suivant l'abbé Lebeuf, cette partie extérieure de la carcasse étoit un débris des constructions qui existoient même du temps des barbares. Quant à tout le travail du dedans, piliers, voûtes, petites colonnades, on y reconnoissoit le caractère de l'architecture gothique du treizième siècle; mais leur disposition singulière, l'élévation des ailes et leur peu de largeur, la ceinture du sanctuaire formée en rotonde, sembloient prouver que la nouvelle église (p. 376) avoit été rebâtie sur les anciens fondements; et un pilier, placé près de la porte qui communiquoit avec l'église Saint-Étienne, indiquoit par son chapiteau plus ancien de deux siècles, que le sol de ce monument avoit été relevé. Les trois portiques[276] du frontispice étoient aussi du treizième siècle. Enfin les constructions de la tour qui servoit de clocher annonçoient deux époques: la partie inférieure étoit du onzième siècle, l'autre avoit été réparée[277] à la fin du quinzième, sous le règne de Charles VIII.

Lorsque les desservants de l'abbaye Sainte-Geneviève s'étoient vus menacés de la première invasion des Normands, avant de quitter leur monastère, ils avoient eu soin d'ouvrir le tombeau de leur sainte patronne, d'en enlever les reliques et de les transporter dans les terres de l'abbaye, où ils les tinrent cachées. Quand le calme fut rétabli, ils s'empressèrent de les rapporter; (p. 377) et chaque fois que les barbares revenoient, on emportoit de nouveau ce précieux dépôt. Ce tombeau, d'où ils avoient tiré ses ossements, étoit renfermé dans une crypte, ou chapelle souterraine qui servoit également de sépulture à saint Prudence, à saint Céran, évêques de Paris, et à plusieurs autres saints personnages morts en odeur de sainteté. Les corps de ceux-ci y furent laissés; et ce n'est que lorsqu'on eut relevé les ruines de l'ancienne voûte, calcinée par le feu des barbares, qu'on tira de terre ces sépulcres, et qu'on les rassembla dans la crypte, qui fut alors réparée. Elle fut depuis entièrement rebâtie, et extrêmement ornée par les soins du cardinal de La Rochefoucauld: la voûte en étoit soutenue par des piliers de marbre; l'on y descendoit par de beaux escaliers symétriquement placés aux deux côtés de la porte du chœur, et près d'un jubé découpé en pierre avec beaucoup de délicatesse. Dans cette chapelle souterraine, on voyoit encore le tombeau de sainte Geneviève, mais il n'y restoit plus rien de ses reliques. Depuis qu'on les en avoit tirées, elles n'étoient point sorties de la châsse qui avoit servi à les transporter; et cette châsse avoit été placée dans l'église supérieure.

La crypte contenoit cinq autres chapelles. Il y en avoit encore un grand nombre dans l'église supérieure et dans le cloître. La plupart (p. 378) furent détruites ou changées de forme par le cardinal de La Rochefoucauld, lorsque dans le siècle dernier il fit réparer l'église et la maison. La plus remarquable de celles qui furent conservées étoit une grande et belle chapelle située au côté méridional du cloître, et connue dans l'ancien temps sous le nom de Notre-Dame-de-la-Cuisine, parce qu'elle étoit effectivement placée auprès de la cuisine de l'abbaye. Elle avoit été construite par ce même abbé Étienne à qui l'on devoit les réparations de l'église, et portoit, depuis environ deux cents ans, le nom de Notre-Dame-de-la-Miséricorde.

C'étoit au pied de l'autel de cette chapelle que le chanoine de Sainte-Geneviève, chancelier de l'Université, donnoit le bonnet de maître-ès-arts.

CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE ET DE L'ABBAYE SAINTE-GENEVIÈVE.

TABLEAUX.

Dans la nef, quatre grands tableaux, dont trois représentoient des vœux de la ville de Paris, et le quatrième ses actions de grâces pour la convalescence de Louis XV. Ces tableaux avoient été peints par de Troy père et fils, Largillière et de Tournière.

Dans la sacristie, plusieurs tableaux, parmi lesquels on remarquoit un Ecce Homo et une Notre-Dame-de-Douleur, exécutés en tapisserie.

Dans le réfectoire, qui étoit très-vaste, la multiplication des pains; par Clermont.

Dans la chapelle de Notre-Dame-de-la-Miséricorde, plusieurs tableaux, sans noms d'auteurs.

(p. 379) Dans une très-grande salle, nommée la salle des Papes, les portraits d'un grand nombre de souverains pontifes, et quelques tableaux.

Sur la coupole de la bibliothèque, l'apothéose de saint Augustin, par Restout père, et un morceau de perspective peint sur un des murs; par La Joue.

SCULPTURES.

Sur le maître-autel, un riche tabernacle de forme octogone, dont les quatre faces principales étoient ornées de colonnes composites de brocatelle antique, avec bases et chapiteaux de bronze doré; le tout couronné d'un dôme que surmontoit une croix d'ambre. Ce tabernacle, rapporté en pierres rares et précieuses, telles que jaspes, agates, lapis, grenats, etc., avoit été fait aux frais du cardinal de La Rochefoucauld.

À côté de cet autel, les statues de saint Pierre et de saint Paul en métal doré.

Au milieu du chœur, un lutrin d'une composition élégante et ingénieuse: il étoit à trois faces, et entouré de trois anges touchant une triple lyre, qui servoit de point d'appui à l'aigle. Le dessin de ce morceau étoit attribué à Lebrun.

Un candélabre donné par la ville, et orné de ses armes, de celles du roi et de celles de l'abbaye; par Germain.

Près de la porte par laquelle les chanoines entroient dans le chœur, sous deux arcades enfoncées, deux figures en terre cuite, représentant Jésus-Christ dans le tombeau et ressuscité; par Germain Pilon[278].

Dans le vestibule du couvent, quatre statues représentant les prophètes.

Dans la galerie dite l'oratoire, une Nativité en plomb bronzé.

TOMBEAUX ET SÉPULTURES.

Dans l'église.

Derrière le maître-autel, la châsse qui renfermoit le corps de (p. 380) sainte Geneviève. Cette châsse, que plusieurs historiens de Paris ont faussement attribuée à saint Éloi[279], étoit de vermeil doré, d'un travail gothique, couverte de pierreries dues à la piété et à la libéralité de nos rois. Elle étoit soutenue par quatre statues de vierges plus grandes que nature, portées elles-mêmes sur des colonnes d'un marbre antique et rare; un bouquet de diamants d'un très-grand prix couronnoit ce monument: c'étoit un don de la reine Anne d'Autriche, mère de Louis XIV.

Au milieu, le cénotaphe de Clovis. Ce monument, sur lequel étoit couchée la statue de ce prince en marbre blanc, remplaçoit un tombeau plus simple, et d'une pierre plus commune, tel qu'on avoit coutume de les faire pour les rois de la première race; une inscription latine apprenoit qu'il avoit été élevé sur les ruines de l'autre par l'abbé et le chapitre de Sainte-Geneviève.

Derrière le chœur, une châsse renfermant les reliques de sainte Clotilde. Cette reine avoit d'abord été inhumée près des degrés du grand autel. On ignore en quel temps ces reliques furent levées, mais la châsse n'étoit que de l'année 1539, époque à laquelle on en fit la translation. Clotilde sa fille, femme d'Amalaric, roi des Visigoths, les jeunes fils de Clodomir, assassinés par Childebert et Clotaire, avoient été également inhumés dans cette église.

(p. 381) Dans une chapelle près de la sacristie, le tombeau du cardinal de La Rochefoucauld, abbé commandataire de cette église, mort en 1645. Ce monument a été exécuté par un sculpteur nommé Philippe Buyster[280].

Sur un des piliers de la nef, le buste du célèbre Descartes, et une épitaphe qui apprend que les restes de ce philosophe, mort en Suède en 1650, ont été transportés dans cette église dix-sept ans après sa mort.

Près de ce monument, et du même côté, avoit été déposé le cœur de Jacques Rohault, son disciple, et l'un des plus grands mathématiciens de son siècle, ce qu'indiquoit une inscription composée par Santeuil.

Le fameux boucher Goy, l'un des chefs de la faction des Cabochiens sous Charles VI, avoit été inhumé dans cette église.

Dans la chapelle souterraine.

Le tombeau de sainte Geneviève. Il étoit en marbre, sans aucun ornement, et entouré de grilles de fer.

Les tombeaux de saint Prudence et de saint Céran, évêques de Paris; leurs reliques en avoient été tirées dans le treizième siècle. Sainte Alde ou Aude, compagne de sainte Geneviève, avoit été inhumée dans cette même chapelle.

Dans la chapelle Notre-Dame-de-la-Miséricorde.

Le tombeau de Joseph Foulon, abbé de Sainte-Geneviève, mort en 1607. On y voyoit la représentation en bronze doré de ce prélat, revêtu de ses habits pontificaux[281].

Celui de Benjamain de Brichanteau, évêque de Laon, et successeur de Foulon, mort en 1619.

Dans le chapitre.

(p. 382) Plusieurs tombes de marbre blanc renfermant les corps des trois premiers abbés de la réforme; du P. Faure, premier abbé, mort en 1644; de François Boulart, deuxième abbé, mort en 1667; du P. Blanchart, troisième abbé, mort en 1675. À côté avoit été inhumé le P. Lallemant, religieux de cette communauté, recteur et chancelier de l'Université, personnage aussi recommandable par ses talents que par ses vertus: il est mort en 1673.

Dans le petit cimetière.

Nicolas Lefèvre, prêtre, sous-précepteur du roi d'Espagne Philippe V, des ducs de Bourgogne et de Berri, directeur des filles de Sainte-Anne, personnage d'une vertu éminente, mort en 1706.

L'ancien cloître de cette abbaye, qui tomboit en ruine, avoit été reconstruit à la moderne en 1744[282]. Il étoit soutenu d'un côté par des colonnes doriques; la porte d'entrée de la maison et le péristyle qui le précédoit, avoient été bâtis au commencement du même siècle, sur les dessins du père de Creil, religieux de cette communauté. Il étoit aussi l'auteur du grand escalier, que l'on admiroit pour la hardiesse de sa coupe. La galerie dite l'Oratoire, ornée de pilastres corinthiens, présentoit alternativement des figures de demi-relief en plomb doré, et des tableaux offrant divers sujets de la vie de la sainte Vierge.

(p. 383) La bibliothèque, qui n'existoit pas encore lorsque le cardinal de La Rochefoucauld fut nommé abbé commandataire de Sainte-Geneviève, étoit devenue, par degrés, l'une des plus considérables et des plus curieuses de Paris. Les PP. Fronteau et Lallemant, qu'on doit en regarder comme les fondateurs, y rassemblèrent en peu d'années sept à huit mille volumes. Le P. Dumolinet l'augmenta considérablement, et y ajouta un cabinet d'antiquités, composé en grande partie de ce qu'il y avoit de plus rare dans celui du fameux Peiresc. Enfin le legs que M. Le Tellier, archevêque de Reims, fit à cette maison de sa belle bibliothèque, et les acquisitions successives que l'on ne cessoit de faire, avoient tellement accru cette magnifique collection, qu'au commencement de la révolution on y comptoit environ quatre-vingt mille volumes et deux mille manuscrits. Elle étoit placée dans une galerie construite en forme de croix, et surmontée d'un dôme. Ce bâtiment, qui existe encore, a, dans la plus grande dimension, cinquante-trois toises de longueur. Les côtés de la croix sont inégaux, et c'étoit pour faire disparoître aux yeux cette irrégularité qu'on avoit peint sur le mur de l'un d'eux le morceau de perspective dont nous avons déjà parlé. Cette bibliothèque étoit alors ornée des bustes en marbre ou en plâtre de plusieurs hommes illustres. (p. 384) On y voyoit ceux de Colbert, de Louvois, du chancelier Le Tellier, de Jules Hardouin, Mansart, d'Arnauld, etc., exécutés par Girardon, Coisevox, Coustou, etc.

Le cabinet de curiosités, bâti en 1753, deux ans avant la bibliothèque, faisoit suite à ce monument. Il renfermoit une grande quantité de morceaux précieux d'histoire naturelle, des antiquités étrusques, grecques, égyptiennes, romaines; une collection de médailles anciennes et modernes, dont plusieurs parties étoient complètes, et qui jouissoit de la plus grande estime parmi les antiquaires, etc., etc.[283]

L'abbaye de Saint-Geneviève relevoit immédiatement du saint-siége; ses abbés portoient, depuis 1256, les ornements pontificaux, et leur autorité s'étendoit sur un grand nombre d'églises paroissiales dépendantes de cette abbaye; ils jouirent même pendant long-temps de tous les droits épiscopaux sur la paroisse de Saint-Étienne-du-Mont. On sait que, dans les grandes calamités publiques, on descendoit la châsse de la patronne de Paris pour la porter processionnellement à Notre-Dame; à cette procession[284] où assistoient les cours supérieures (p. 385) et tout le clergé de Paris, les religieux de Sainte-Geneviève marchoient pieds nus, prenant la droite sur le chapitre de l'église métropolitaine, comme leur abbé la prenoit en cette occasion sur l'archevêque de Paris.

Palais de Clovis.

Une ancienne tradition veut que Clovis ait fait bâtir un palais en même temps que la basilique de Saint-Pierre; et cette tradition, adoptée par une foule d'historiens de Paris, se trouve confirmée par le témoignage de l'auteur des annales manuscrites de Sainte-Geneviève, qui lui-même étoit membre de cette abbaye. Sauval va plus loin: il prétend que de son temps on a détruit la chambre de Clotilde; et peu d'années avant la révolution, on dit qu'il existoit encore un bâtiment appelé la chambre de Clovis. Cependant ces assertions vagues ne forment point un corps de preuves suffisantes pour persuader que Clovis eût fait bâtir un palais si proche des Thermes, qu'il habitoit, sans qu'il en restât aucun vestige ni dans les archives de Sainte-Geneviève ni dans les monuments que nous ont laissés les historiens du moyen âge. Entre plusieurs objections très-fortes qu'il seroit possible d'élever contre l'existence de ce monument, il en est une surtout qui (p. 386) nous semble décisive, et on la tire d'un passage de Grégoire de Tours, qui, rendant compte d'un concile[285], où il avoit lui-même assisté, et qui fut tenu en 577 dans la basilique de Saint-Pierre, dit que Chilpéric reçut les évêques, et leur offrit un repas dans un endroit construit à la hâte et couvert de feuillages: Stabat rex juxta tabernaculum ex ramis factum..... et erat ante scamnum pane desuper plenum, cum diversis ferculis. «Chilpéric, dit Jaillot, respectoit trop les évêques pour les recevoir dans une semblable tente s'il eût eu un palais dans le voisinage; et, s'il fit construire ce pavillon, ce ne fut que pour leur éviter la peine de venir jusqu'au palais des Thermes, quoique peu éloigné du lieu de leur assemblée.» Il n'y a donc rien de plus incertain que l'existence de ce palais de Clovis.

Chapelle de Saint-Michel et porte papale.

Il n'en est pas ainsi de la chapelle Saint-Michel: elle a réellement existé. C'étoit, comme nous l'avons déjà dit, l'usage d'en bâtir une dans les cimetières, sous le vocable de cet archange; et tout s'accorde à prouver que, dans les premiers siècles de notre monarchie, la montagne Sainte-Geneviève étoit un lieu destiné aux (p. 387) sépultures[286]. Cette chapelle fut vraisemblablement érigée peu de temps après la grande basilique, et aura eu le même sort lors de l'invasion des Normands. L'abbé Lebeuf[287] la place au-delà de la porte du monastère qui regardoit le sud-ouest; et les annales de Sainte-Geneviève que nous venons de citer disent qu'elle étoit située près la porte qui regardoit la campagne.

Sans nous déterminer pour l'un ou pour l'autre de ces deux situations, nous remarquerons que, dans la dernière, qui est le lieu que depuis on a nommé l'Estrapade, on voyoit encore au dix-septième siècle la place d'une porte qu'on appeloit la porte papale, et dont l'origine et le nom ont fort exercé la sagacité de nos antiquaires. Parmi ces opinions diverses, nous préférons encore celle de Jaillot, qui pense que cette porte fut ouverte à l'instar de ces portes dorées dont parle du Cange[288], et qu'elle le fut pour faire honneur au pape Eugène III, lorsqu'il (p. 388) vint à Sainte-Geneviève en 1147. On en ouvrit une semblable dans les murs de l'abbaye Saint-Germain-des-Prés, lorsqu'en 1163 le pape Alexandre III y vint faire la dédicace de l'église.

Bailliage de Sainte-Geneviève.

Les chanoines de Sainte-Geneviève, étant seigneurs d'une partie du quartier où étoit située leur abbaye, avoient un bailliage qui connoissoit de toutes causes, tant civiles que criminelles, dans l'étendue de son ressort, et dont les appels se relevoient au parlement. Il tenoit ses audiences dans une maison voisine de l'église.

ÉGLISE PAROISSIALE DE SAINT-ÉTIENNE-DU-MONT

Il n'y a rien de certain sur l'origine de cette paroisse, à laquelle on a successivement donné les noms de Notre-Dame, de Saint-Jean du Mont, et enfin de Saint-Étienne. Il paroît que, (p. 389) dans le principe, les fonctions curiales s'exerçoient dans l'église même de Sainte-Geneviève, pour le petit nombre de personnes qui habitoient alors les environs de l'abbaye. Lorsque, par les derniers traités faits avec les Normands, on se vit entièrement à l'abri de leurs incursions, le bourg de Sainte-Geneviève, abandonné en même temps que l'église, ne tarda pas à se repeupler; alors le service se fit dans la chapelle Notre-Dame[289], située dans la crypte ou église souterraine; ce qui dura jusqu'au règne de Philippe-Auguste. La clôture ordonnée par ce prince ayant engagé les Parisiens à construire des édifices dans les clos de vignes et sur les terrains incultes renfermés dans cette nouvelle enceinte, le nombre des habitants de la paroisse du Mont s'accrut à un tel point, qu'il devint absolument nécessaire de faire bâtir une nouvelle église paroissiale. L'abbé de Sainte-Geneviève et les chanoines abandonnèrent à cet effet un terrain contigu à leur église, sur lequel on construisit une chapelle destinée à servir de paroisse, mais qui faisoit tellement partie de l'église de l'abbaye, que l'on n'y entroit que par une porte percée dans le mur méridional, laquelle a subsisté (p. 390) jusque dans les derniers temps; et que les fonts baptismaux sont encore restés environ quatre cents ans dans la grande église. On ne sait pas précisément à quelle époque ni pour quelles raisons le nouvel édifice fut dédié sous le nom de Saint-Étienne. Jaillot prétend qu'il fut bâti ou du moins commencé du temps de l'abbé Galon, mort en 1223.

Ce fut cette grande augmentation d'habitants qui fit naître la contestation qui s'éleva entre les abbés de Sainte-Geneviève et l'évêque de Paris. Les premiers vouloient soustraire la paroisse du Mont à la dépendance de l'ordinaire, et l'évêque soutenoit la validité de sa juridiction. Ces débats, où intervint le pape Urbain III, furent terminés en 1202, par une transaction dans laquelle il fut convenu que l'abbé présenteroit à l'évêque les sujets qu'il destineroit à desservir les églises paroissiales dépendantes de son abbaye; accord que suivirent des concessions et des échanges qui parurent satisfaire également les deux parties contractantes[290].

(p. 391) Cette église subsista ainsi jusqu'en 1491, que le nombre toujours croissant des paroissiens détermina à y faire de nouvelles augmentations. L'abbé de Sainte-Geneviève céda à cet effet une portion de l'infirmerie qui se trouvoit au chevet de l'église; et si l'on en juge par le caractère de l'architecture, il ne paroît pas qu'il y soit rien resté de l'ancien bâtiment. Les constructions en furent commencées, du côté de l'orient, vers les premières années du règne de François Ier. En 1538, l'église fut augmentée des chapelles et de l'aile de la nef du côté de Sainte-Geneviève. On bâtit, en 1606, la chapelle de la communion et les charniers. Enfin le grand et le petit portail, dont la reine Marguerite de Valois posa la première pierre en 1610, ne furent achevés que sept ans après, ce qui paroît prouvé par les deux inscriptions qui y étoient gravées, lesquelles portoient la date de 1617.

L'architecture de Saint-Étienne-du-Mont a joui d'une grande réputation. La coupe extraordinaire et aussi adroite que hardie de son jubé et des deux escaliers qui y conduisent y attiroit les curieux. Ces escaliers sont à jour, et l'on voit le dessous des marches tournant autour d'une colonne, et portées en l'air par encorbellement. Les voûtes, non moins remarquables, sont ornées de tout ce que l'art de la coupe des pierres peut offrir de plus recherché. On admiroit aussi (p. 392) la sculpture de la frise du portique, qui, bien qu'un peu confuse, tient cependant du style antique et des riches ornements de l'architecture romaine[291].

Cette église possédoit en outre de précieux monuments des arts, et renfermoit d'illustres sépultures.

CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE SAINT-ÉTIENNE-DU-MONT.

TABLEAUX.

Dans la chapelle Saint-Pierre, près de la sacristie, cet apôtre ressuscitant Tabithe; par Le Sueur.

La vie de saint Étienne, exécutée en tapisseries sur les dessins de ce grand artiste et de La Hire, autre peintre célèbre. Les dessins, au nombre de dix-neuf, en étoient conservés dans la salle d'assemblée des marguilliers.

De très-beaux vitraux, peints par Pinaigrier, et qui formoient une des plus riches collections qui soient sorties du pinceau de cet artiste[292].

SCULPTURES.

Au pourtour du chœur, les statues des douze apôtres. Celles de saint Philippe, de saint André et de saint Jean l'Évangéliste étoient de la main de Germain Pilon.

Derrière le chœur, trois bas-reliefs de ce grand sculpteur, incrustés dans le mur, dont le plus grand offroit Jésus-Christ au jardin des Olives, et ses apôtres endormis; les deux autres, beaucoup plus petits, représentoient saint Pierre et saint Paul.

Sous une voûte pratiquée dans le passage de cette église à celle de Sainte-Geneviève, le tombeau du Christ et les trois (p. 393) Maries, grandes comme nature. Ce monument étoit encore attribué à Germain Pilon[293].

La chaire du prédicateur, exécutée par Claude l'Estocard, sur les dessins de La Hire. Les panneaux, ornés de bas-reliefs, sont séparés les uns des autres par des Vertus assises; et une grande statue de Samson soutient la masse entière de la chaire. Sur l'abat-voix est un ange qui tient deux trompettes, et semble appeler les fidèles[294].

Le jubé, porté par une voûte surbaissée, est orné de très-bonnes sculptures par Biard père. Il faut aussi remarquer, au milieu de la voûte de la croisée, une clef pendante de plus de deux toises de saillie, et du travail le plus délicat.

SÉPULTURES.

Dans cette église ont été inhumés:

Blaise Vigenere, traducteur de plusieurs ouvrages anciens, mort en 1596.

Nicolas Thognet, habile chirurgien, mort en 1642.

Jean Perrau, professeur au collége royal, mort en 1645.

Pierre Perrault, avocat au parlement, père des deux Perrault si connus dans le dix-septième siècle, mort en 1669. Le monument que lui avoient élevé ses fils représentait un génie en pleurs éteignant un flambeau. Il avoit été exécuté par Girardon[295].

Eustache Le Sueur, l'un des plus grands peintres de l'école françoise, mort en 1655.

Jean-Baptiste Morin, médecin et professeur royal de mathématiques, mort en 1656.

Antoine Le Maître, l'un des membres de la société de Port-Royal, mort dans cette maison en 1658.

Issac Le Maître de Saci, son frère, mort dans la même maison en 1684.

(p. 394) L'illustre Jean Racine, mort en 1699, et d'abord enterré dans le cimetière de Port-Royal, comme il l'avoit demandé par son testament. Lorsqu'on détruisit cette maison, son corps fut exhumé et transféré, avec les corps de MM. Le Maître, à Saint-Étienne-du-Mont, où ils furent déposés dans les caves de la chapelle Saint-Jean-Baptiste[296].

Blaise Pascal, l'un des grands écrivains dont s'honore la France, mort en 1662[297]. Il étoit enterré auprès du chœur, derrière la chapelle de la Vierge; et son épitaphe gravée sur une table de marbre blanc, étoit attachée vis-à-vis sur un pilier.

Pierre Barbay, professeur en philosophie dans l'Université de Paris, mort en 1664.

François Pinsson, avocat au parlement, auteur de plusieurs ouvrages, mort en 1691.

Jean Gallois, abbé de Saint-Martin-de-Core, de l'Académie françoise, et professeur de grec au collége Royal, mort en 1707.

Jean Miron, docteur en théologie de la faculté de Paris et de la société de Navarre.

Dans le cimetière:

Simon Piètre, médecin célèbre.

Pierre Petit, poëte latin estimé, mort en 1687.

Joseph Pitton de Tournefort, célèbre botaniste, mort en 1708, etc.

La cure de Saint-Étienne-du-Mont a continué jusqu'aux derniers temps d'être à la nomination de l'abbé de Sainte-Geneviève, qui y nommoit toujours un religieux de sa congrégation.

(p. 395) CIRCONSCRIPTION

Le principal territoire de cette paroisse étoit divisé comme suit.

1o. Elle avoit la place devant l'église dite le carré Sainte-Geneviève; la rue Saint-Étienne-des-Grès jusqu'au collége de Lisieux d'un côté, de l'autre jusqu'à celui des Cholets inclusivement; puis, du même côté, les rues de Reims, des Chiens, des Cholets, des Sept-Voies, des Amandiers, la rue Juda et la rue entière de la Montagne.

2o. Dans la rue Saint-Jacques, commençant à droite au-dessous du collége des Jésuites, elle continuoit jusqu'au dessous de la rue du Cimetière-Saint-Benoît; dans la place Cambrai, elle avoit le collége du même nom, le collége Royal, la rue Saint-Jean-de-Latran à droite jusqu'à la rue Fromentel, et deux maisons à gauche; les deux côtés de la rue Saint-Jean-de-Beauvais presque en entier, et quelques maisons dans la rue Saint-Hilaire.

3o. Dans la rue des Noyers, les deux côtés de cette rue lui appartenoient en grande partie, ainsi que le couvent des Carmes, et le bas de leur rue jusque derrière le collége de Beauvais. Elle avoit ensuite toute la place Maubert, et la rue des Lavandières jusqu'à la rue des Anglois.

4o. Son territoire prenoit ensuite à droite de l'entrée de la rue Galande, et continuoit jusqu'à (p. 396) l'ancienne chapelle Saint-Blaise exclusivement. Il embrassoit les deux côtés de la rue du Fouare, plusieurs maisons également des deux côtés dans la rue de la Bûcherie, en allant à celle Saint-Julien, et s'étendoit jusqu'au bout oriental de la rue des Bernardins, ce qui renfermoit la rue Perdue, la rue de Bièvre et le commencement de celle de Saint-Victor. Cette paroisse continuoit d'avoir le côté droit de cette rue jusqu'à celle de Versailles, dont elle avoit aussi le côté droit, renfermant ainsi les rues du Bon-Puits, du Paon, du Mûrier et de Saint-Nicolas, qui toutes aboutissent à la rue Traversine, qu'elle possédoit également. De là elle regagnoit la rue Clopin, qu'elle renfermoit tout entière, et se prolongeoit dans la rue des Fossés-Saint-Victor, à commencer au côté droit de la rue des Boulangers; puis remontant, elle renfermoit tout le haut de la première de ces deux rues avec toutes celles qui y aboutissent dans cette partie.

5o. Dans la rue Mouffetard, elle avoit une partie du côté droit de cette rue en descendant, à partir de la seconde rue Contrescarpe, et de même le côté gauche jusqu'à la rue Copeau, dont elle avoit aussi la gauche jusqu'à la Pitié. Cette paroisse possédoit en outre un bout de la rue des Fossés-Saint-Jacques, la seconde rue Contrescarpe, les rues du Puits-qui-parle, du Cheval-Vert, (p. 397) des Poules; tout le carré des Filles Sainte-Aure dans la rue Neuve-Sainte-Geneviève; l'autre côté de la même rue jusqu'à celle du Pot-de-Fer. Enfin elle avoit la rue des Postes depuis le cul-de-sac des Vignes jusqu'au clos de la Visitation.

6o. Elle avoit de plus, dans Paris, l'hôtel de Cluni et les maisons qui y touchoient. Hors de Paris, du côté de Vaugirard, la ferme de Grenelle, ancienne propriété des chanoines de Sainte-Geneviève[298].

La Communauté des Filles Sainte-Geneviève.

Cette communauté n'étoit point, comme quelques personnes l'ont pensé, un démembrement de celle que mademoiselle Blosset avoit formée, et qui fut réunie aux Miramiones. Cette institution, absolument étrangère à l'autre, n'avoit pour objet que l'instruction des jeunes filles pauvres, et formoit ce qu'on appelle communément école de charité. Les filles qui se réunirent pour la composer furent placées rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, dans une maison appartenant à l'abbaye; et cet établissement, fait en 1670, fut dû aux soins de M. Beurrier, alors curé de Saint-Étienne-du-Mont. Vers (p. 398) la fin du siècle dernier, il étoit administré par des filles tirées de la maison de la rue Saint-Maur[299].

LA NOUVELLE ÉGLISE SAINTE-GENEVIÈVE.

Lorsqu'en 1744 on reconstruisit le cloître de Sainte-Geneviève, prêt à tomber en ruines, quelque indispensable que fût cette reconstruction, l'état de dégradation complète dans lequel étoit l'église demandoit peut-être des réparations encore plus urgentes. Toutefois l'abbé et les chanoines attendirent jusqu'en 1754 pour présenter au roi une requête, dans laquelle, après avoir peint le délabrement toujours croissant de cet édifice, délabrement devenu tel à cette époque qu'il menaçoit la sûreté des fidèles, ils démontroient la nécessité de bâtir une église nouvelle, et l'impossibilité où ils étoient de le faire sans de puissants secours. Leur demande fut favorablement accueillie; on saisit même (p. 399) avec empressement cette occasion d'élever enfin dans Paris un monument digne de la patronne d'une ville aussi célèbre. Le roi parut regarder une telle entreprise comme une chose qui devoit contribuer à illustrer son règne; et, pour assurer aux frais considérables qu'elle alloit entraîner un fonds suffisant et invariable, on établit sur les billets de loterie un impôt d'un cinquième, dont le produit fut entièrement réservé à la reconstruction de l'église de Sainte-Geneviève. Le terrain qu'on lui destina fut béni par l'abbé le 1er août 1758; et l'église souterraine qu'il fallut bâtir, quoique retardée par les obstacles qu'offrit le peu de solidité du terrain[300], fut achevée dans l'année 1763. L'église supérieure étoit déjà élevée à une certaine hauteur, lorsqu'en 1764 Louis XV vint solennellement y poser la première pierre.

Cette église fut commencée sur les dessins et sous la conduite de J. G. Soufflot, architecte. Cet artiste, qui venoit d'achever ses études en Italie, changea, dans la disposition générale et (p. 400) dans l'ordonnance de cet édifice, le système d'architecture alors en usage à Paris: il employa des colonnes isolées et d'un grand diamètre, tant à l'extérieur qu'à l'intérieur, et présenta un plan dont la nouveauté, la grâce et la légèreté réunirent tous les suffrages: l'effet en fut tel, qu'on alla jusqu'à croire qu'il avoit surpassé dans cette composition tout ce que les Grecs et les Romains ont produit de plus élégant et de plus magnifique.

Ce plan consiste en une croix grecque de trois cent quarante pieds de long y compris le péristyle, sur deux cent cinquante de large hors œuvre[301], au centre de laquelle s'élève un dôme de soixante-deux pieds huit pouces de hauteur, que supportoient intérieurement quatre piliers si légers, qu'à peine apercevoit-on leurs massifs au milieu du jeu de toutes les colonnes isolées qui composent les quatre nefs de la croix[302]. Ce système de construction élégante et légère est continué dans les voûtes de l'édifice, où l'on a pratiqué des lunettes évidées avec beaucoup d'art, et qui donnent en quelque (p. 401) sorte l'apparence de la délicatesse gothique à ces voûtes circulaires, opposées les unes aux autres dans des sens différents, et produisant, par le passage et les oppositions de la lumière, des effets agréables et variés. Que l'on ajoute à cela la fraîcheur d'une exécution toute nouvelle, la blancheur et l'éclat d'une pierre fine et choisie, une distribution heureuse d'ornements de sculpture, on pourra se faire une idée du spectacle ravissant dont on jouit pendant quelques mois, lorsque les échafauds qui avoient si long-temps masqué ces voûtes disparurent, et laissèrent se développer tout ce bel ensemble d'architecture[303]. On peut dire que Paris entier se porta dans la nouvelle église: l'enthousiasme étoit à son comble, et Soufflot passoit déjà pour avoir conçu et exécuté le plus beau monument de l'architecture moderne. Il ne restoit plus à faire que le pavement en marbre, dernière opération qui alloit achever de donner à cette basilique la richesse convenable, et dessiner avec plus de netteté les lignes de ce plan magnifique, lorsque des fractures multipliées, commençant à se manifester aux quatre piliers du dôme et aux colonnes les plus voisines, jetèrent l'alarme, et firent connoître que le poids et la poussée de cette masse, suspendue sur de (p. 402) trop frêles soutiens, agissoient déjà depuis long-temps, et par leur chute soudaine menaçoient d'écraser tout l'édifice.

Il fallut donc, et sans perdre un moment, renoncer à la jouissance que procuroit ce beau spectacle d'architecture, jouissance commune en Italie, mais très-rare en France, et encombrer de nouveau par des cintres, des étais, des échafauds, un monument que l'on avoit pu croire achevé, après un travail non interrompu de plus de quarante années, et une dépense de plus de quinze millions.

Le mal que l'on venoit de reconnoître avoit déjà été prévu et annoncé depuis long-temps par d'habiles constructeurs; et plusieurs causes avoient concouru à le produire. 1o Le peu d'empatement que présentoient les masses des quatre piliers du dôme aux parties supérieures, trop étendues en superficie; 2o le procédé vicieux adopté pour la pose des pierres dont ces piliers étoient formés; 3o l'ébranlement causé à la masse entière de l'édifice pendant le ragrément de toutes les parties de l'intérieur[304]; 4o la qualité aigre et cassante de la pierre employée à (p. 403) la construction de ces piliers, qui, bien que très-dure, se fend et s'écrase ensuite facilement sous la charge.

On s'assura du reste que les fondations étoient bonnes, et n'avoient point tassé d'une manière sensible; que l'église souterraine, dont le sol est à dix-huit pieds au-dessous de celui de la nef supérieure, étoit construite de manière à résister à la pression et à tout le poids des constructions supérieures; que le dôme et les trois coupoles dont il est couvert offroient la même solidité dans leur construction; que nul effet fâcheux ne s'y étoit manifesté, malgré la rupture des pierres des piliers intermédiaires au dôme et à l'église basse, en sorte qu'il fut bien constaté que la construction vicieuse de ces piliers étoit la seule cause du mal.

Ces points bien reconnus, le problème à résoudre étoit de trouver les moyens de prévenir les accidents et l'accroissement du tassement, sans nuire au système de décoration intérieure, et sans addition de massifs, de piliers ou de colonnes, dont l'effet eût été de détruire l'harmonie du plan et l'heureux effet des voûtes. La direction de ces travaux, tant pour l'étaiement que pour les réparations et additions de résistance jugées nécessaires, fut confiée à M. Rondelet, qui n'a point cessé d'en suivre l'exécution depuis l'année 1770; qui a présidé lui-même à la construction (p. 404) des trois coupoles, avec un soin et une intelligence auxquels on ne sauroit donner trop d'éloges, ne négligeant rien de ce qui pouvoit compléter et présenter dans tous ses développements possibles la conception de Soufflot.

Les opérations combinées de cet habile constructeur, tant pour l'étaiement des arcades au moyen de doubles cintres de sa composition, exécutés partie en charpente et partie en maçonnerie, que pour remplacer les pierres cassées, sans causer d'ébranlements ni de secousses, sans aucun refoulement dangereux, ont conservé ou plutôt rendu aux arts et à la piété des fidèles ce monument du dernier siècle, sans que la décoration primitive en ait été sensiblement altérée.

Mais quel que soit l'heureux résultat de cette restauration, l'église de Sainte-Geneviève mérite-t-elle d'être considérée comme un chef-d'œuvre de l'art; et la réflexion ne doit-elle pas un peu diminuer de l'admiration qu'elle inspira d'abord? Ne se mêle-t-il point quelques défauts aux beautés supérieures dont on fut frappé à la première vue? C'est ce qu'il convient d'examiner.

Il n'est sans doute, dans l'aspect général de Paris, aucun point de perspective plus élégant et plus majestueux que cette belle colonnade du dôme, s'élevant avec sa coupole sur toute la (p. 405) partie sud-est de la ville, et se groupant avec les maisons et les monuments des quartiers Saint-Marcel et Saint-Benoît; mais si l'on s'approche pour considérer en détail ce qui a tant frappé dans l'ensemble, ce dôme et la combinaison de sa masse avec celle du portail ne satisferont plus au même degré le connoisseur d'un goût délicat et sévère: on trouvera qu'il ne repose pas avec assez de grandeur et d'harmonie sur l'attique qui lui sert de soubassement; que sa base, trop rétrécie, est loin d'offrir cette masse imposante et vigoureuse que présentent à l'extérieur les mosquées de Constantinople et même les dômes de Saint-Pierre de Rome et de Saint-Paul de Londres; enfin que les colonnes du dehors, fuselées par des mains barbares, ont été tellement amaigries dans leur partie inférieure, qu'une faute aussi grossière ne peut provenir que d'une erreur considérable dans l'appareil.

Si l'on porte ensuite ses regards sur le portail, on ne peut disconvenir qu'il ne présente un parti noble et grand: un seul ordre, couronné d'un fronton d'une immense proportion, rappelle d'abord le portique du Panthéon à Rome, dont Soufflot a visiblement voulu produire une imitation sur une plus grande échelle: heureux si la prétention de faire mieux que son modèle, de rendre plus parfaite encore cette belle production (p. 406) de l'antique, ne l'eût jeté dans des erreurs dont le résultat a été d'en altérer les admirables proportions! Que de fautes il a faites qu'il étoit si facile d'éviter! On est d'abord choqué de la maigreur de ses entrecolonnements, et l'on voit aussitôt que ce défaut n'existeroit pas s'il eût placé deux colonnes de plus sous le fronton, au lieu de les reléguer en arrière-corps aux angles du péristyle[305]. Groupées dans ce petit espace d'une manière confuse, elles ont en outre l'inconvénient de produire des ressauts et des profils multipliés qui tiennent au style vicieux de l'école, et présentent une disparate désagréable dans un monument où l'on a voulu imiter la simplicité de l'antique.

On ne peut nier aussi que la hauteur du fronton ne soit excessive: sa masse semble disputer avec celle des colonnes, et les écraser de son poids énorme[306]. Les chapitaux trop allongés et les revers pesants des feuilles doivent paroître d'une forme bien lourde et bien grossière si on les compare avec la proportion mâle et la taille savante des chapitaux du Panthéon. Les cannelures (p. 407) des colonnes manquent de pureté dans leurs profils; les ornements qui décorent ce péristyle sont d'un mauvais choix; en un mot ce portail, dans sa masse et dans ses détails, ne présente qu'une copie dégénérée du plus noble modèle.

«On ne peut le dissimuler, dit l'habile architecte à qui nous avons emprunté la plus grande partie de ces idées[307], Soufflot n'avoit point assez approfondi l'étude de l'antique dans le portique dont il vouloit reproduire l'effet. On doit lui savoir gré sans doute de n'avoir employé qu'un seul grand ordre, de s'être affranchi de la vieille routine, en offrant cet aspect majestueux de colonnes isolées et d'un grand diamètre; mais il faut le blâmer de n'avoir pas suivi les justes proportions de ce système antique qu'il vouloit faire revivre. Peut-être seroit-il plus juste de l'en plaindre: car on peut dire que, sous le rapport de ce genre d'étude, l'art étoit encore chez nous dans l'enfance; on avoit encore cette fausse idée qu'il falloit apporter ce que l'on appeloit du goût dans le perfectionnement de ces rigides proportions, et ajouter de la grâce à ces formes sévères. Une présomption mal entendue ne les plaçoit point au premier rang qui leur appartient; on n'avoit point encore moulé ces beaux ornements dont la collection choisie brille (p. 408) dans nos musées, et l'on pensoit qu'il suffisoit d'un dessin ou de l'œuvre de Desgodets, pour recréer à l'instant tous ces beaux détails des monuments de l'ancienne Rome. Quant à ceux de la Grèce, ils n'étoient absolument connus que de nom. Imbus de semblables préjugés, et privés d'éléments aussi nécessaires, les artistes d'alors étoient sans doute dans l'impossibilité de mieux faire; on ne peut faire un crime à Soufflot de n'avoir pas su ce que tout le monde ignoroit à l'époque où il bâtissoit, et ces fautes, qu'il n'eût pas faites dans un temps meilleur, sont absolument indépendantes de son talent[308]

LES FRÈRES PRÊCHEURS OU DOMINICAINS, DITS LES JACOBINS.

Ce fut au milieu des croisades entreprises contre les Albigeois, dont l'hérésie dangereuse (p. 409) n'étoit autre chose que l'ancienne erreur des Manichéens, que l'ordre dont nous parlons prit son origine. Tandis que la puissance temporelle cherchoit à arrêter par les armes un mal dont les progrès rapides menaçoient la tranquillité des états, saint Dominique essayoit de ramener, par l'onction de ses paroles, ces malheureux égarés. Le succès qu'obtinrent ses prédications lui fit naître la pensée de s'associer quelques personnes animées du même zèle, et d'en former un ordre religieux destiné à la propagation de la foi. Les membres du nouvel institut devoient s'attacher spécialement à prêcher aux peuples les vérités saintes et immuables de l'évangile, à les soutenir autant par leurs exemples que par leurs discours, à convaincre les hérétiques et à les ramener par la force de la persuasion. Cet ordre fut approuvé en 1216 par Honorius III, sous le titre de Frères Prêcheurs. Dès l'année suivante, saint Dominique envoya quelques-uns de ses disciples à Paris: ils y arrivèrent le 12 septembre 1217, se logèrent dans une maison près Notre-Dame, entre l'Hôtel-Dieu et la rue l'Évêque, et y demeurèrent jusqu'à l'année suivante. Alors ils obtinrent de la libéralité de Jean Barastre, doyen de Saint-Quentin, une maison près des murs, et (p. 410) une chapelle du titre de Saint-Jacques, laquelle avoit été attachée à un hôpital institué pour les pèlerins, et qu'on appeloit l'hôpital Saint-Quentin. C'est de cette chapelle que la rue Saint-Jacques a pris son nom, et que les Dominicains ont été appelés Jacobins, non-seulement à Paris, mais dans toute l'étendue du royaume.

Ce premier établissement des Frères Prêcheurs dans la capitale n'a point été raconté de la même manière par nos historiens. Plusieurs y ont mêlé une foule de petites circonstances dont la fausseté est évidente, et qui, du reste, sont trop peu importantes pour mériter d'être discutées. Nous les passerons donc sous silence, et nous continuerons, dans ce récit, de nous attacher, comme nous l'avons toujours fait jusqu'à présent, aux autorités les plus graves et aux opinions les plus vraisemblables.

Quoique les Jacobins eussent été mis en possession, dès l'année 1218, de la chapelle et de l'hôpital du doyen de Saint-Quentin, il paroît qu'ils n'avoient point encore acquis le droit d'y célébrer l'office, du moins publiquement: car on trouve que vers ce temps-là un de leurs religieux étant décédé fut enterré à Notre-Dame-des-Vignes; mais en 1221 ils jouissoient déjà de la permission d'avoir une église et un cimetière qui leur avoient été accordés dès l'année précédente par le chapitre de Notre-Dame. Ce fut (p. 411) aussi cette même année que l'Université renonça en leur faveur au droit qu'elle pouvoit avoir sur la chapelle Saint-Jacques[309], sous la condition toutefois de certaines prières qu'ils seroient tenus de dire, de services qu'ils feroient célébrer, et stipulant en outre que si quelque membre de cette compagnie choisissoit sa sépulture chez les Jacobins, il seroit inhumé dans le chapitre, si c'étoit un théologien; dans le cloître, s'il étoit membre d'une autre faculté.

Saint Louis, auquel la plupart des religieux sont redevables de leur établissement à Paris, combla ceux-ci de ses bienfaits: il fit achever l'église qu'ils avoient commencée, bâtir le dortoir et les écoles, et leur donna deux maisons dans la rue de l'Hirondelle. De là l'erreur de Sauval, qui avance quelque part que les Jacobins doivent leur fondation à ce monarque[310]. Diverses donations qu'il suppose leur avoir été faites à cette même époque paroissent également suspectes, et l'on ne voit point qu'avant 1281 leur territoire ait reçu aucun accroissement. Dans cette année ils firent l'acquisition de quelques maisons sises près de leur couvent[311], acquisition (p. 412) pour laquelle ils obtinrent des officiers municipaux un acte d'amortissement, et que confirma aussitôt Philippe-le-Hardi.

Le cimetière, l'infirmerie et l'un des dortoirs de cette maison étoient situés au-delà de l'enceinte de Philippe-Auguste. Louis X, quelques-uns disent Philippe-le-Long, voulant accroître le terrein qu'ils possédoient déjà, leur donna toute la partie du mur qui régnoit le long de leur couvent, et les deux tours qui se trouvoient dans cet espace, concession qui leur procura la facilité d'étendre de ce côté leurs bâtiments; mais lorsqu'en 1358 on eut pris la résolution de creuser un fossé autour de l'enceinte méridionale, ce fut une nécessité d'abattre ces nouvelles constructions. Alors, pour indemniser les Jacobins de cette perte, Charles V acheta des religieux de Bourgmoyen, près de Blois, la maison et les jardins qu'ils possédoient à Paris, et les donna aux Jacobins, francs et quittes de toutes redevances. Il paroît que cette maison occupoit une grande partie du terrain dont se composa depuis le jardin de ces Pères. Quant aux jardins des religieux de Bourgmoyen, ils sont aujourd'hui couverts des maisons qui forment les rues Saint-Dominique (p. 413) et Saint-Thomas, comme nous aurons occasion de le dire en parlant du quartier du Luxembourg.

Les Jacobins obtinrent encore de Louis XII l'ancien parloir aux Bourgeois[312], et une ruelle qui régnoit le long du mur de la ville. On voit dans les registres de la ville que, «le 5 août suivant, la ville s'opposa à cette concession, attendu, dit-elle, que c'est son propre héritage, et qu'il y a une tour hors les murailles qui pourroit nuire à la ville si lesdits frères en étoient possesseurs, étant deux cents religieux de toutes nations.» Il ne paroît pas que cette réclamation ait empêché l'effet de la donation.

Le cloître de ces religieux fut reconstruit, en 1556, des libéralités d'un riche bourgeois nommé Hennequin. En l'an 1563, ils firent rebâtir leurs écoles, qui tomboient en ruines, au moyen des aumônes que leur procura un jubilé que le pape Pie IV leur avoit accordé à cette intention.

L'enceinte de ce couvent renfermoit un assez grand terrain; mais les bâtiments, presque tous (p. 414) d'un gothique très-grossier, et la plupart sans symétrie, n'avoient rien qui méritât d'être remarqué. Il en étoit de même de l'église, dont le vaisseau étoit vaste, mais sans proportion et sans régularité. Elle étoit partagée en deux dans toute sa longueur, comme celle que l'ordre possédoit à Toulouse.

Ce qui méritoit d'attirer l'attention, c'étoit le nombre considérable d'illustres personnages qui avoient été inhumés dans cette église, ou dont on y avoit déposé le cœur ou les entrailles. On y comptoit non-seulement les plus grands noms de la France, mais encore des princes du sang, des rois et des reines, entre autres les trois chefs des branches royales de Valois, d'Évreux et de Bourbon. Du reste elle étoit peu riche en tableaux et autres monuments des arts.

CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE DES JACOBINS.

TABLEAUX.

Sur le maître autel, un très-beau tableau qui leur fut donné par le cardinal Mazarin, représentant la naissance de la Vierge, et attribué par les uns à Sébastien del Piombo, par d'autres, au Valentin[313]. La décoration de cet autel, enrichi de colonnes en marbre d'ordre corinthien, étoit également due aux libéralités de ce ministre.

(p. 415) Dans l'église, une Descente de croix, d'une belle exécution, sans nom d'auteur.

Au-dessus de la chaire, un saint Thomas prêchant; par Élisabeth Chéron.

SÉPULTURES.

Dans cette église avoient été inhumés:

Charles de France, comte de Valois, chef de la branche de ce nom, laquelle a régné deux cent soixante années.

Charles de Valois, comte d'Alençon, second fils de Charles de France. Il fut la tige des comtes d'Alençon.

Agnès de France, septième fille de Jean de France, duc de Normandie.

Louis de France, comte d'Évreux, et chef de la branche de ce nom.

Robert de France, comte de Clermont en Beauvoisis, sixième fils de saint Louis, et chef de la branche de Bourbon.

Louis Ier, duc de Bourbon, fils de Robert de France, comte de Clermont et de la Marche.

Marguerite de Bourbon, fille de Robert, et première femme de Jean de Flandre, comte de Namur.

Pierre, duc de Bourbon et comte de la Marche, fils de Louis Ier.

Louis IIIe du nom, fils puîné de Louis IIe du nom, duc de Bourbon.

Béatrix de Bourbon, fille de Louis Ier et de Marie de Hainaut. On voyoit sa figure debout, et appuyée contre un pilier du sanctuaire, avec son épitaphe au-dessus[314]. Elle avoit en outre son tombeau dans la nef, à main gauche.

Anne de Bourbon, fille de Jean Ier, comte de la Marche, de Vendôme et de Castres.

Philippe d'Artois, fils aîné de Robert, comte d'Artois; et Blanche sa femme, fille du duc de Bretagne.

Gaston, comte de Foix, premier du nom.

Clémence, fille de Charles Martel, roi de Hongrie, et seconde femme de Louis X, roi de France.

(p. 416) Cette église possédoit en outre:

Le cœur de Philippe III, dit le Hardi, roi de France et fils de saint Louis.

Celui de Pierre de France, comte d'Alençon, cinquième fils de saint Louis.

Celui de Charles IV, roi de France.

Celui de Philippe III, dit le Sage, roi de Navarre, fils de Louis de France, comte d'Évreux.

Celui de Charles de France, roi de Naples et de Sicile, frère de saint Louis.

Les entrailles de Philippe V, dit le Long, tous les deux rois de France.
Celles de Philippe VI, dit de Valois,

Devant le maître-autel étoit la tombe de Humbert de la Tour-du-Pin, deuxième du nom, Dauphin de Viennois, mort à Clermont en Auvergne, en odeur de sainteté, en 1355[315].

Au-dessus de la porte du Revestiaire, la statue du cardinal Gui de Malsec à genoux devant un crucifix.

Dans les chapelles et dans diverses autres parties de l'église avoient été inhumés plusieurs autres personnages remarquables, savoir:

Dans la chapelle de Saint-Thomas ou des Bourbons, les PP. Nicolas Coeffeteau et Noël Alexandre, tous les deux de l'ordre des Frères Prêcheurs, et célèbres par leur profonde érudition.

(p. 417) Sous une tombe, devant la chapelle de la Passion, Pierre de la Palue, religieux de Saint-Dominique et patriarche de Jérusalem.

Dans la nef, devant les orgues, trois générales perpétuelles des Béguines de Paris, Agnès d'Orchies, Jeanne La Bricharde et Jeanne Roumaine.

Aussi dans la nef, Jean Passerat, professeur d'éloquence au collége royal, et George Critton, Écossois, docteur en droit civil et canonique, et professeur royal en langue grecque et latine[316].

Dans l'aile où étoit située la chapelle du Rosaire, Nicolas de Paris, substitut du procureur-général du parlement.

Auprès de l'œuvre de la confrérie du Rosaire[317], Claude Dormy, évêque de Boulogne-sur-Mer, auparavant moine de Cluni, et prieur de Saint-Martin-des-Champs. Il étoit représenté à genoux sur la porte d'une chapelle[318].

Près de cette chapelle, Pierre de Rostrenan, chambellan du roi Charles VII. Sa figure en albâtre étoit couchée sur sa tombe.

Jean Clopinel, dit de Meung, continuateur du roman de la Rose, avoit été aussi inhumé dans ce couvent, mais on ignore si ce fut dans l'église ou dans le cloître, etc., etc.

L'église des Jacobins, qui, depuis long-temps, menaçoit ruine, avoit été abandonnée par ces religieux, quelques années avant la révolution; (p. 418) et l'office divin se célébroit dans la salle des exercices, connue sous le nom d'Écoles de Saint-Thomas. Ces écoles, situées à côté de l'église, avoient été commencées aux dépens du P. Jean Binet, docteur en théologie, et religieux de cet ordre, mort en 1550. On y remarquoit une chaire revêtue de marbre, dans laquelle étoit, dit-on, renfermée celle qui avoit servi à saint Thomas d'Aquin. La salle principale étoit ornée de plusieurs représentations des plus grands personnages de l'ordre, parmi lesquels on distinguoit les portraits de saint Dominique, de Pierre de Tarentaire, pape sous le nom d'Innocent V, et de Hugues de Saint-Cher, cardinal du titre de Sainte-Sabine.

La bibliothèque, composée de quinze à seize mille volumes, contenoit plusieurs manuscrits d'ouvrages de piété, légués par saint Louis à ces religieux.

L'ordre de Saint-Dominique est un des plus illustres qu'il y ait eu dans l'église. Sans parler d'une foule de savants, aussi recommandables par leurs vertus que par leurs lumières, qui sont sortis de ses écoles, ou qui ont travaillé dans le silence de ses cloîtres, il compte parmi ses membres douze saints canonisés et plusieurs béatifiés; quatre papes, Innocent V, Benoît XI, Pie V et Benoît XIII; cinquante-huit cardinaux, vingt-trois patriarches; tous les maîtres du sacré (p. 419) Palais, depuis saint Dominique, qui fut le premier en 1217; vingt-huit confesseurs de nos rois, et quarante-deux des rois d'Espagne[319].

L'ÉGLISE COLLÉGIALE DE SAINT-ÉTIENNE-DES-GRÈS.

Les Historiens de Paris ne sont d'accord ni sur l'origine de cette église, ni sur l'étymologie du surnom qui lui a été donné; il est peu de monuments qui aient exercé davantage leur sagacité. Quelques-uns ont avancé que saint Denis l'Aréopagite avoit célébré les saints mystères dans un oratoire qu'il avoit lui-même dédié en cet endroit sous l'invocation de saint Étienne, et en ont conclu que le véritable surnom étoit des Grecs, parce que ce saint et ses disciples étoient venus d'Athènes dans les Gaules. D'autres, rejetant cette tradition très-incertaine, ont pensé, mais (p. 420) sans en apporter des preuves meilleures, que ce surnom venoit de quelques degrés qu'il falloit monter pour entrer dans cette église, et qu'on devoit dire S. Stephanus de gradibus. Plusieurs prétendent que cette église, étant située à la sortie de la ville, a été appelée ainsi, ab egressu urbis, et qu'il convient d'écrire Saint-Étienne-d'Egrès. Il n'est pas moins difficile d'adopter cette dernière explication: car c'est un fait incontestable que l'édifice en question étoit renfermé dans l'enceinte de Philippe-Auguste.

Enfin l'abbé Lebeuf[320], s'appuyant sur les cartulaires de Sainte-Geneviève et de Sorbonne, dans lesquels l'église de Saint-Étienne est nommée de gressis et de gressibus, donne sur cette dénomination des grès deux opinions très-plausibles, et qui ont été adoptées par Jaillot. Il pense que ce nom peut venir des grès ou bornes posées dans cette rue, pour marquer les limites des seigneuries, du roi, de l'abbaye Sainte-Geneviève et autres, ou d'une famille de Grèz, connue au treizième siècle, laquelle possédoit, au nom du roi, un pressoir et vignoble sur le bord de la rue Saint-Étienne. Il cite en effet plusieurs actes dans lesquels il est fait mention de cette famille; mais il n'en est aucun d'où l'on puisse conclure (p. 421) que son nom ait été ajouté à celui de l'église avant le commencement du treizième siècle.

Sur l'ancienneté de son origine il n'y a pas moins de variété dans les opinions. Il faut d'abord rejeter celle de du Breul et autres qui attribuent son érection à saint Denis l'Aréopagite: elle n'est appuyée sur aucune preuve, pas même sur des conjectures vraisemblables. L'abbé Lebeuf[321] se contente de dire que cet édifice existoit dans le septième siècle, et cite à ce sujet le testament d'une dame nommée Hermentrude, qui désigne l'église Saint-Étienne parmi celles auxquelles elle distribue des legs; mais il est combattu par Jaillot: celui-ci prétend ne reconnoître dans cette église Saint-Étienne que l'ancienne église-mère, laquelle, comme on sait, étoit originairement sous l'invocation de ce saint. Ce critique rejette également l'interprétation qu'Adrien de Valois donne à un passage des annales de saint Bertin, au moyen duquel il prétend prouver que cette église fut rachetée, en 857, des fureurs des Normands, qui livroient alors aux flammes tous les édifices dont Paris étoit environné. Il n'a pas de peine ensuite à prouver que ce n'est point de ce monument, mais de la cathédrale qu'il est question dans le (p. 422) poëme d'Abbon, lorsque cet auteur dit qu'en 886 le corps de saint Germain fut reporté dans la basilique de Saint-Étienne, martyr. Toutefois, en regardant comme incomplètes toutes ces preuves apportées par divers historiens de l'existence de l'église Saint-Étienne à ces différentes époques, Jaillot est loin d'en conclure qu'il n'y avoit pas alors quelque chapelle de ce nom dans les faubourgs. Il est certain que le territoire sur lequel elle est située appartenoit à la cathédrale avant l'invasion des Normands; il est probable en outre que ce territoire entra dans la transaction faite avec ces barbares, et du reste l'existence de cette église et sa dépendance de l'église-mère sont constatées, dans le siècle suivant, par des actes présentés par ce critique comme les premiers qui en parlent avec authenticité.

Au commencement du onzième siècle, les malheurs des temps et les troubles de l'état avoient fait abandonner plusieurs églises; le service divin ne s'y faisoit plus régulièrement, et les biens qu'elles possédoient avoient été usurpés. Un clerc, nommé Girauld, jouissoit des églises de Saint-Étienne, de Saint-Julien, de Saint-Séverin et de Saint-Bache (Saint-Benoît). On voit par une charte sans date[322], mais qui doit avoir été donnée (p. 423) entre 1031 et 1050, que sur la demande d'Imbert, évêque de Paris, Henri Ier, qui régnoit alors, accorda la propriété de ces églises à la cathédrale, toutefois sous la réserve des droits de Girauld, qui continua d'en jouir jusqu'à sa mort. C'est donc à cette époque qu'il convient de fixer l'origine de Saint-Étienne comme église collégiale. Elle étoit, comme nous l'avions déjà dit[323], l'une des quatre-filles de Notre-Dame, et son desservant avoit rang parmi les prêtres cardinaux qui assistoient l'évêque à l'autel les jours de Noël, de Pâques et de l'Assomption.

Il ne paroît pas que, dans ces premiers temps, le clergé en ait été nombreux: le chapitre de Notre-Dame commettoit un chanoine pour avoir soin de cette église, qui, jusqu'en 1187, ne fut desservie que par deux prêtres; mais depuis cette année jusqu'à 1250, le nombre des membres de cette collégiale s'accrut successivement, de manière qu'elle se composa dès lors de onze chanoines et d'un chefcier, qui fut élu, pour la première fois, dans cette dernière année[324]. Ils se maintinrent ainsi jusqu'à la fin. Les chanoines et le chefcier étoient à la nomination de deux chanoines de Notre-Dame, en vertu du droit attaché à leur prébende, et il y avoit de (p. 424) plus un chapelain que nommoit le chapitre de Saint-Étienne-des-Grès.

Les bâtiments de cette église n'avoient d'ancien que le côté où étoit la chapelle de Notre-Dame-de-Délivrance: plusieurs piliers qui existoient encore dans cette partie de l'édifice et la tour paroissoient être de la fin du onzième siècle. Le portail étoit plus moderne d'environ cent ans; le reste, construit à diverses époques beaucoup moins reculées, se trouvoit masqué par une foule de constructions irrégulières élevées entre le portail extérieur et l'église, et servant de logements aux membres du chapitre et aux gens attachés à leur service. Ce portail extérieur avoit été, suivant les apparences, bâti dans le dix-septième siècle[325].

On raconte que saint François-de-Sales, encore étudiant à Paris, venoit souvent prier dans cette chapelle de la Vierge dont nous venons de parler.

Il y fut institué, en 1533, une confrérie qui depuis devint célèbre, et à laquelle deux papes (Grégoire XIII et Clément VIII) attachèrent de grandes indulgences.

CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE DE SAINT-ÉTIENNE-DES-GRÈS.

Sur la droite du maître-autel, un tableau représentant la (p. 425) Vierge, et l'Enfant-Jésus caressant saint Jean-Baptiste; par un peintre inconnu.

Sur la tranche d'un bénitier de marbre, placé au pied d'un des piliers de l'orgue, on lisoit une inscription grecque récurrente[326], copiée sans doute d'après les bénitiers de la croisée de Notre-Dame, où elle se trouvoit également gravée, mais beaucoup plus anciennement. Elle étoit conçue en ces termes:

ΝΙΨΩΝ ΑΝΟΜΗΜΑΤΑ ΜΗ ΜΟΝΑΝ ΟΨΙΝ
1626.
Lava peccata non solam faciem.

On prétend que cette inscription étoit primitivement gravée sur le bénitier de l'église de Sainte-Sophie à Constantinople[327].

LA CHAPELLE SAINT-SYMPHORIEN.

Cette chapelle, qui fut détruite dans le dix-septième siècle, étoit située dans la rue des Cholets, vis-à-vis le collége qui porte le même nom. Son origine, sur laquelle on n'a aucun renseignement, (p. 426) devoit être fort ancienne, car il en est fait mention dans le testament d'Hermentrude. On la trouve citée depuis dans la charte de Philippe-Auguste de 1185, et dans le cartulaire de Sainte-Geneviève à la date de 1220. Sauval dit qu'elle subsistoit encore de son temps; il devoit ajouter aussi qu'il l'avoit vu détruire, car il n'est mort qu'en 1670, et alors il y avoit huit ans que cette chapelle, tombant en ruines, avoit été vendue au collége de Montaigu, par contrat du 2 septembre 1662.

La chapelle Saint-Symphorien avoit été bâtie au milieu d'un clos de vignes qui s'étendoit jusqu'à Notre-Dame-des-Champs (les Carmélites). Ce vignoble appartenoit au roi et à différents seigneurs. D'anciens titres nous apprennent que le monarque avoit, entre l'église Saint-Étienne et le collége de Lisieux, un pressoir, dans lequel on portoit le vin qui se recueilloit au clos des Mureaux. Ce clos, situé au faubourg Saint-Jacques, étoit nommé, au treizième siècle, Murelli, dans le suivant de Murellis, aliàs de Cuvron. On donnoit le nom de clos Saint-Étienne aux vignes plantées près de cette église.

(p. 427) LES RELIGIEUSES DE LA VISITATION DE SAINTE-MARIE.

Nous avons déjà parlé de l'origine de ces religieuses et de leur établissement à Paris en 1619[328]. Leur nombre s'étant considérablement augmenté dès le commencement, ce fut une nécessité de chercher presque aussitôt un lieu convenable pour y fonder un nouveau monastère et y établir une colonie de ces saintes filles. L'archevêque de Paris leur en accorda la permission en 1623. Elles achetèrent en conséquence, au faubourg Saint-Jacques, une maison dite Saint-André, avec quelques bâtiments et jardins qui l'environnoient, et firent disposer le tout dans la forme propre à y recevoir une communauté. Ce second établissement, dans lequel elles entrèrent le 13 août 1626, (p. 428) fut confirmé par des lettres patentes données en 1660.

La maison du faubourg Saint-Jacques étant devenue, dans le courant du siècle dernier, l'une des plus considérables de l'ordre, ces dames se trouvèrent dans une situation assez prospère pour penser à faire reconstruire leur église en entier et une partie de leurs bâtiments. Ce projet fut exécuté quelques années avant la révolution. L'église, qui existe encore, est petite, mais d'une architecture élégante[329]. Le portail en est simple et de bon goût.

CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE DE LA VISITATION.

Sur le maître-autel, dédié à saint François-de-Sales, un tableau représentant ce saint évêque; par Le Brun.

Dans un des bas-côtés, à droite, la Visitation; par Suvée.

Dans le bas-côté, à gauche, le tableau des Sacrés-Cœurs; par Mauperin.

Ces dames possédoient en outre plusieurs tableaux de La Fosse, renfermés dans l'intérieur de leur maison.

LE SÉMINAIRE SAINT-MAGLOIRE.

C'étoit dans l'origine un hôpital connu sous le nom de Saint-Jacques-du-Haut-Pas. On ne (p. 429) sait rien de positif ni sur l'origine des religieux qui le desservoient, ni sur l'époque de leur établissement à Paris. Le P. Helyot[330] nous présente cet ordre comme une société de laïcs qui, au douzième siècle, et à l'exemple des religieux appelés Pontifices ou faiseurs de ponts, s'étoient voués à l'occupation pénible de faciliter aux pèlerins les passages difficiles des rivières, et faisoient eux-mêmes les ponts et bacs destinés à cet usage. Il dit qu'ils portoient, comme marque distinctive, un marteau figuré sur la manche gauche de leur habit; que cet institut, ayant été favorisé, forma une espèce de congrégation religieuse, dont le chef-lieu fut le grand hôpital de Saint-Jacques-du-Haut-Pas, au diocèse de Lucques en Italie. Quelques historiens en ont fait un ordre militaire; d'autres prétendent qu'ils étoient chanoines réguliers. La première opinion sembleroit la plus probable, parce qu'en effet le chef de l'ordre prenoit le titre de commandeur.[331] Jaillot conjecture qu'ils étoient établis à Paris dès le douzième siècle; et que c'est d'eux qu'il est question dans une donation faite, en 1183, par Philippe-Auguste de tout ce qui lui appartenoit sous Montfaucon; d'autres historiens ne pensent pas que l'hôpital (p. 430) du Haut-Pas ait été fondé avant l'année 1286. Quelques-uns même, tels que Sauval et D. Félibien, reculent cette fondation jusqu'au quatorzième siècle; mais des titres authentiques en constatoient l'existence dès 1260[332].

Ces hospitaliers, ne trouvant pas en France l'occasion de rendre aux fidèles les services auxquels ils s'étoient obligés par leur institut, cherchèrent quelque autre moyen de leur devenir utiles, et le trouvèrent dans l'érection d'un hôpital, où ils reçurent les pèlerins des deux sexes, et leur prodiguèrent tous les secours de l'humanité et de la religion. L'utilité de cette nouvelle institution fut si vivement sentie, que, malgré la suppression de cet ordre faite en 1459 par Pie II et la réunion de ses revenus à celui de Notre-Dame de Bethléem, on résolut de le conserver en France. Antoine Canu, qui en étoit commandeur en 1519, fit rebâtir l'hôpital et reconstruire une plus grande église, qui fut dédiée, par François Poncher, évêque de Paris, sous le nom de Saint-Raphaël archange et de Saint-Jacques-le-Majeur. Les choses restèrent dans le même état jusqu'au milieu du siècle suivant, que cet hôpital fut mis dans la main du roi, sans qu'on en sache la raison. On trouve qu'en 1554 il fut destiné, par un arrêt (p. 431) du conseil, à recevoir les soldats blessés, et qu'en 1561 le roi en faisoit acquitter les charges.

Nous avons déjà dit qu'en 1572 un ordre de Catherine de Médicis fit transférer à Saint-Jacques-du-Haut-Pas les religieux de Saint-Magloire[333]. Cette translation, qui ne s'opéra que difficilement, et contre le gré de ces religieux, fit naître parmi eux des dégoûts, y produisit un relâchement si marqué, que M. de Gondi, évêque de Paris et abbé de ce monastère[334], se crut obligé de recourir à l'autorité du parlement, qui, par son arrêt du 13 février 1586, ordonna que cette abbaye seroit réformée, et nomma des commissaires à cet effet. Cette réforme eut tout le succès que l'on pouvoit désirer; mais le nombre des religieux diminua successivement, et à un tel point, que M. Henri de Gondi, cardinal de Retz et évêque de Paris, jugea qu'il ne pouvoit trouver ni un lieu ni une circonstance plus favorable pour établir un séminaire qu'il avoit depuis quelque temps résolu de former. Il obtint à cet effet des lettres-patentes (p. 432) du mois de juillet 1618, qui autorisèrent la fondation de ce séminaire, et y appliquèrent le produit de la mense conventuelle.

Ce fut aux PP. de l'Oratoire que ce prélat jugea à propos de confier la direction du nouvel établissement: ils furent chargés d'instruire et d'entretenir douze ecclésiastiques, à sa nomination et à celle de ses successeurs. L'événement justifia pleinement la sagesse d'un tel choix; et de cette école, recommandable par la science et la piété de ses directeurs, on a vu, dans l'espace de près de deux siècles, sortir une foule de sujets distingués, dont plusieurs ont été l'ornement de l'Église, et en ont rempli les premières dignités.

Ce fut le 16 mars 1620 que fut passée la transaction entre les PP. de l'Oratoire et les religieux de Saint-Magloire: il fut convenu que ceux-ci pourroient rester dans la maison, qu'ils y jouiroient chacun d'une pension de 414 livres, et de la prébende de l'église Notre-Dame, qu'on avoit affectée à leur mense. Le dernier de ces religieux y mourut en 1669.

CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE.

Sur le maître-autel, un tableau représentant l'Annonciation; sans nom d'auteur.

Dans la nef, plusieurs autres tableaux médiocres, ou copiés d'après de bons maîtres.

(p. 433) La bibliothèque, composée de dix-huit à vingt mille volumes, renfermoit les manuscrits de M. de Saint-Marthe sur les grandes maisons de France[335].

L'ÉGLISE PAROISSIALE DE SAINT-JACQUES-DU-HAUT-PAS.

Cette église doit le nom qu'elle porte à la chapelle de l'hôpital dont nous venons de parler. Vers le milieu du quinzième siècle, les habitants des faubourgs Saint-Jacques et Saint-Michel, trop éloignés des églises Saint-Médard, Saint-Hippolyte et Saint-Benoît, leurs paroisses, avoient sollicité l'érection de cette chapelle en succursale. Cette demande, après quelques contestations, leur fut accordée en 1566; et la sentence de l'official qui ordonna cette érection remit la nomination du chapelain qui devoit résider à Saint-Jacques-du-Haut-Pas aux curés (p. 434) et vicaires perpétuels des églises que nous venons de nommer.

Les Bénédictins de Saint-Magloire ayant été transférés, en 1572, dans la maison des Hospitaliers de Saint-Jacques, il arriva que l'office de ces religieux devant se dire à certaines heures, se rencontroit souvent avec celui de la succursale, ce qui, des deux côtés, devint également incommode, et détermina les paroissiens à faire bâtir une nouvelle chapelle à côté de l'ancienne. Elle fut commencée en 1584, et l'on en bénit le cimetière le 10 mai de la même année.

Dès l'époque de l'érection de cette succursale, le prêtre qui la desservoit avoit pris le titre de curé; plusieurs actes cités par Jaillot le lui donnent, et il paroît que cette cure étoit alors à la nomination du trésorier de la Sainte-Chapelle. Cependant la chapelle de Saint-Jacques-du-Haut-Pas n'étoit point encore une paroisse en titre; et ce titre elle ne le dut qu'à l'augmentation rapide des habitants de ce quartier. Cette augmentation devint telle, que, dès 1603, on forma le projet de faire bâtir une église plus vaste, ce qui toutefois ne fut exécuté qu'en 1630, parce qu'une foule d'obstacles en traversèrent jusque-là l'exécution. La première pierre en fut posée, le 2 septembre de cette année, par Monsieur, frère de Louis XIII; et ce fut alors seulement que les habitants obtinrent l'érection de leur (p. 435) église en paroisse, ce qui ne fut accordé toutefois qu'après de longues contestations, et sous la condition de certaines redevances aux curés des diverses églises dont la chapelle Saint-Jacques étoit auparavant dépendante. Il fut aussi ordonné que cette cure seroit à l'avenir à la présentation alternative du chapitre Saint-Benoît et du curé de Saint-Hippolyte.

Toutefois les travaux de la nouvelle église, commencés avec beaucoup d'ardeur, restèrent suspendus, faute de secours, jusqu'en 1675; et à cette époque on n'avoit encore construit que le chœur de l'église que nous voyons aujourd'hui. On en dut la continuation à madame Anne-Geneviève de Bourbon, princesse du sang, duchesse douairière de Longueville, qui s'étoit retirée aux Carmélites. Elle posa la première pierre de la tour et du portail le 19 juillet de cette année, et ses libéralités furent d'un grand secours à la fabrique pour en achever la construction; mais il est juste de dire que la plus grande partie de la dépense fut faite par les paroissiens. Il est peu d'exemples dans cette histoire d'un zèle de piété plus unanime et plus touchant. Les carriers, qui étoient en grand nombre dans le quartier, fournirent gratuitement toute la pierre dont cette église est pavée, et les ouvriers employés à sa construction voulurent donner chacun un jour de leur travail par semaine. (p. 436) Ces deux parties de l'église, le portail, décoré de quatre colonnes doriques, et la tour, d'une forme carrée, furent construits sur les dessins de l'architecte Guittard, membre de l'académie, et achevés en 1684. On commença en 1688 la chapelle de la Vierge située dans le fond du chœur[336].

CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE DE SAINT-JACQUES-DU-HAUT-PAS.

TABLEAUX.

Sur le dernier pilier de la nef, à droite, près de la croisée, le martyre de saint Barthélemi; par La Hire[337].

Vis-à-vis la chaire, un Christ; par Lelu.

Sur la porte de la sacristie, une Nativité et un saint Pierre dans la prison; sans nom d'auteur.

Sur l'autel de la Vierge, une Assomption; dans une chapelle à gauche, le mariage de la Vierge; également sans nom d'auteur.

SÉPULTURES.

Dans cette église et dans le cimetière avoient été inhumés:

Jean Duverger de Haurane, abbé de Saint-Cyran, mort en 1643.

Jean-Dominique Cassini, célèbre astronome, mort en 1712.

Philippe de La Hire, habile géomètre, et fils du peintre de ce nom, mort en 1718.

Jean Desmoulins, curé de cette paroisse, et l'un des plus dignes pasteurs dont puisse s'honorer l'église de Paris, mort en 1732.

(p. 437) CIRCONSCRIPTION.

L'étendue de cette paroisse ne peut pas être facilement désignée du côté de la campagne, et par conséquent il est difficile de bien établir ses limites avec Saint-Hippolyte; mais on peut faire observer que, du côté de la ville, son territoire étoit limitrophe avec Saint-Séverin vers les Chartreux; puis avec Saint-Cosme et Saint-Benoît, en commençant, après la porte Saint-Jacques, à la rue Saint-Dominique qu'elle avoit tout entière.

Cour et Hôpital Sainte-Geneviève.

Un peu en deçà de cette église, on voyoit une maison très-ancienne et mal bâtie, dont la porte étoit décorée d'une statue de sainte Geneviève. Jaillot est le seul de nos historiens qui en ait fait connoître l'ancienne destination. Elle avoit été acquise, en 1604, par M. Léonard Thuillier, proviseur du collége des Lombards, ainsi que le clos Gaudron auquel elle confinoit, dans l'intention d'en faire un asile pour les pauvres. Ayant obtenu, en 1610, l'autorisation de la puissance temporelle, il y fit construire une chapelle, et y établit un hôpital, qu'il légua aux marguilliers de Saint-Jacques-du-Haut-Pas par son testament du 2 janvier 1617. Nous ignorons (p. 438) à quelle époque cette institution cessa d'exister; mais dans le siècle dernier les Feuillants et le curé de Saint-Jacques occupoient la plus grande partie de cette maison.

LA COMMUNAUTÉ DES FILLES SAINTE-AURE.

Cette communauté fut établie en 1687 par M. Gardeau, curé de Saint-Étienne-du-Mont[338]. Sa première intention avoit été uniquement de procurer un asile et la subsistance à plusieurs jeunes filles de sa paroisse que la misère avoit plongées dans le libertinage. Il les avoit réunies dans une maison de la rue des Poules, sous la protection d'un saint prêtre de son clergé, nommé Labitte, lequel avoit donné la première idée de cet établissement. Il fut d'abord fondé sous le nom de sainte Théodore. Quelque temps après, M. de Harlai ayant jugé à propos de donner un autre directeur à ces filles, il s'en (p. 439) fallut peu que ce changement n'amenât la destruction de la communauté. Le plus grand nombre d'entre elles refusa de reconnoître son autorité; elles sortirent même de la maison, sans garder aucune mesure de bienséance. Il fallut toute la prudence et toute la douceur de ce nouveau directeur (M. Lefevre)[339] pour ramener une partie de ce troupeau dispersé. De ces restes qu'il avoit si heureusement réunis, il forma la communauté de Sainte-Aure, qu'il plaça dans une maison commode, rue Neuve-Sainte-Geneviève. Leur chapelle fut bénite en 1700, et M. le cardinal de Noailles donna des constitutions à ces filles en 1705. M. Lefevre ne se contenta pas de leur procurer des secours spirituels, il affermit encore leur établissement par plusieurs acquisitions qu'il fit pour leur communauté, et par la construction d'une église plus vaste, commencée en 1707. Le roi fit expédier, en 1723, des lettres-patentes en leur faveur[340].

Vers la fin du siècle dernier, ces filles avoient embrassé la clôture et la règle de saint Augustin: elles prenoient le titre de religieuses de Sainte-Aure, adoratrices du sacré cœur de Jésus.

(p. 440) LES ORPHELINES DU SAINT ENFANT JÉSUS ET DE LA MÈRE DE PURETÉ.

Tel est le titre de cette communauté, et non celui des Cent Filles, que plusieurs nomenclateurs lui ont donné. L'abbé Lebeuf dit «qu'elle fut fondée vers 1710, pour de pauvres orphelines de la campagne.»[341] Piganiol recule cette date jusqu'à 1735. Jaillot prétend que cet établissement est antérieur de plusieurs années à la première de ces deux dates, et qu'il prit naissance vers 1700, par le soin de quelques personnes pieuses qui le commencèrent dans le cul-de-sac des Vignes, sous la protection de l'archevêque et des officiers municipaux. La maison qu'occupoient ces orphelines avoit été prise à loyer; elles en firent l'acquisition en 1711, ainsi que d'une autre maison voisine, et y firent construire des classes, un réfectoire et une chapelle. (p. 441) L'acquisition fut amortie, et l'établissement confirmé par lettres-patentes en 1717. Plusieurs personnes charitables y fondèrent des places qui restèrent à la nomination de leurs familles[342].

Outre les filles que la charité y plaçoit, on en recevoit d'autres avec de bonnes recommandations, moyennant une pension modique. Il suffisoit, pour être admise dans cette maison, qu'une fille fût orpheline de père ou de mère, de la ville ou de la campagne: elle pouvoit y entrer dès l'âge de sept ans, et y demeurer jusqu'à vingt. Dans le commencement de l'établissement, la direction et l'administration en avoient été confiées à des filles pieuses, qui formoient entre elles une société purement séculière; mais en 1754 on leur substitua des filles de la communauté de Saint-Thomas-de-Villeneuve[343].

Communauté de Saint-Siméon-Salus.

Dans le même cul-de-sac, et presque vis-à-vis la maison des Orphelines, étoit une pension pour les femmes ou filles tombées en démence, (p. 442) à laquelle on avoit donné le titre de communauté de Saint-Siméon-Salus. On y avoit ménagé une petite chapelle sous l'invocation de ce saint, qui cacha, par un excès d'humilité, de grandes vertus sous les apparences de la folie et de l'extravagance. Elle fut construite en 1696. Les malades qu'on y renfermoit étoient traités avec un soin extrême, et tous les moyens possibles étoient employés pour procurer leur guérison.

LES FILLES SAINTE-PERPÉTUE.

Cette communauté de filles, qui a cessé de subsister environ vingt ans avant la révolution, habitoit une maison située dans la rue de la Vieille-Estrapade. Elles devoient leur établissement au zèle de la demoiselle Grivot, qui les avoit instituées en 1688, et placées rue Neuve-Saint-Étienne[344]. L'objet de leur institut étoit d'instruire les jeunes filles et de leur apprendre, avec les principes de la religion, tous les travaux convenables à leur sexe. M. de Noailles, qui protégeoit (p. 443) spécialement cet établissement, à cause de son utilité, transféra les filles Sainte-Perpétue dans la maison que la communauté de Saint-François-de-Sales venoit d'abandonner, pour aller habiter la place du Puits-de-l'Ermite. Elles la tinrent à loyer jusqu'au moment de leur suppression, dont nous ignorons les causes. À l'exception de Jaillot, aucun historien moderne n'a fait mention de cette communauté.

LES RELIGIEUSES DE LA PRÉSENTATION NOTRE-DAME.

Sauval et ceux qui l'ont suivi ont parlé fort inexactement de ce prieuré perpétuel de Bénédictines mitigées[345]. Voici les faits tels qu'ils ont été rétablis par Jaillot: «Quelques religieuses de cet ordre avoient tenté de former un établissement à Paris sans avoir pu obtenir la permission, lorsque madame Marie Courtin, (p. 444) veuve du sieur Billard de Carouge, voulant favoriser sa nièce, religieuse de l'abbaye d'Arcisse, forma le projet de fonder dans cette capitale un couvent de cet ordre, dont cette religieuse eût été prieure perpétuelle. Elle proposa en conséquence aux Bénédictines dont nous avons déjà parlé, de se réunir à cette nièce, nommée Catherine Bachelier, et lui fit, en conséquence de cette réunion, une donation entre-vifs de 900 livres de rente, dont celle-ci devoit jouir conjointement avec sa petite communauté. Le contrat fut passé en 1649; et, en conséquence de cette donation, Jean-François de Gondi, archevêque de Paris, permit à ces religieuses de s'établir dans une maison qu'elles avoient déjà louée rue des Postes, sous la condition qu'après la mort de la sœur Bachelier, leur prieure seroit triennale. La division se mit bientôt entre elles; l'archevêque fut obligé de les séparer dès l'année suivante, et permit à la sœur Bachelier de s'établir ailleurs. Elle se plaça dans la rue d'Orléans, au faubourg Saint-Marcel, avec une compagne qu'elle avoit amenée d'Arcisse; et madame de Carouge ayant bien voulu élever jusqu'à la somme de 2,000 livres la rente qu'elle lui avoit accordée, cette religieuse se vit en état de demander la confirmation de son établissement, ce qui lui fut accordé par des lettres patentes de 1656.

Cette communauté s'étant assez rapidement (p. 445) augmentée, et les lieux qu'elle occupoit se trouvant trop resserrés, elle acheta, en 1671, une maison et un jardin d'environ deux arpents dans la rue des Postes, où elle avoit pris son origine. Cette maison leur fut cédée par M. Olivier, greffier civil et criminel de la cour des aides, moyennant une rente de 615 livres, et sous la condition qu'on recevroit dans la communauté une fille pour être religieuse de chœur, laquelle ne paieroit que 200 livres de rente. Il s'en réserva la nomination, sa vie durant, et après lui à ses enfants seulement, à l'exclusion de leurs descendants[346].

LES RELIGIEUSES DE NOTRE-DAME DE CHARITÉ, DITES LES FILLES DE SAINT-MICHEL.

À l'exception de Jaillot, aucun de nos historiens n'a fait mention de cette communauté. (p. 446) Elle fut instituée par le P. Eudes, de l'Oratoire, dont nous aurons bientôt occasion de parler. Son zèle, qui avoit déjà éclaté dans une utile et pieuse fondation, voulut se signaler de nouveau en rassemblant dans un asile commun quelques-unes de ces malheureuses victimes que la misère ou la séduction précipite dans le libertinage, et que le repentir seul ne pourroit en arracher, si la charité ne venoit à leur secours, et ne leur procuroit les ressources indispensables pour se maintenir dans ces salutaires dispositions. Il jugea nécessaire de leur faire garder la clôture, et confia le soin de leur conduite à des personnes pieuses, et qu'il crut douées d'assez de discernement pour s'acquitter dignement d'une tâche aussi difficile.

Cet établissement fut commencé à Caen le 25 novembre 1641. Mais le P. Eudes eut bientôt acquis la conviction qu'il ne pourroit atteindre complétement le but qu'il s'étoit proposé, qu'en le faisant diriger par des religieuses qui se consacreroient spécialement à cette œuvre de charité. Il sollicita donc et obtint, en 1642, des lettres-patentes par lesquelles il lui fut permis de rassembler à Caen une communauté de religieuses qui feroient profession de la règle de saint Augustin, et dont l'occupation particulière seroit d'instruire les filles pénitentes qui voudroient se mettre sous leur conduite. Le P. Eudes (p. 447) choisit les religieuses de la Visitation pour former les sujets de ce nouvel institut: il rédigea les statuts et les règlements que devoient observer les religieuses pénitentes, et voulut que, quoique logées dans le même monastère, elles fussent séparées de celles qui les dirigeoient, surtout qu'elles ne pussent jamais être reçues à faire profession, quelque solide que pût être leur conversion, accordant toutefois, dans le cas d'une vocation décidée, qu'on leur procurât des facilités pour entrer dans d'autres couvents. À l'égard de celles qui n'étoient point appelées au cloître, elles devoient être rendues à leurs parents, ou placées avantageusement, après avoir été suffisamment instruites. M. Leroux de Langrie, président au parlement de Normandie, se déclara fondateur de l'établissement; il fut approuvé, en 1666, par le pape Alexandre VII, et se répandit bientôt en Bretagne, où il se forma successivement trois maisons. Ce fut du monastère de Guingamp qu'on fit venir quelques-unes de ces religieuses pour diriger la maison des Filles de la Magdeleine, dont nous avons déjà parlé[347]. M. le cardinal de Noailles, touché du zèle que ces saintes filles mirent dans l'exercice de ces pénibles fonctions, frappé du talent particulier qu'elles avoient pour conduire ce troupeau (p. 448) encore indocile; convaincu d'ailleurs de la triste nécessité de multiplier de semblables asiles dans une aussi grande ville que Paris, résolut de leur procurer un second établissement dans cette capitale. S'étant associé, pour cette œuvre pieuse, une charitable personne (mademoiselle Marie-Thérèse Le Petit de Vernon de Chausserais), ils achetèrent conjointement, le 3 avril 1724, une grande maison et un jardin dans la rue des Postes; et la même année ces filles y furent établies. Ce prélat leur obtint en même temps des lettres-patentes qui furent confirmées en 1741 et en 1764. Leur chapelle fut bénite sous le nom de saint Michel.

Conformément à leur institut, les filles pénitentes qui s'y présentoient volontairement, ou qu'on y renfermoit en vertu d'ordres supérieurs, étoient logées dans des bâtiments séparés de ceux des religieuses, et il y en avoit d'autres destinés aux jeunes demoiselles dont on leur confioit l'éducation[348].

Communauté de Sainte-Anne-la-Royale.

Au dix-septième siècle il y avoit dans la rue des Postes un autre monastère que Sauval a confondu avec celui des Bénédictines de la (p. 449) Présentation; c'étoient les Augustines qui s'y étoient établies, en 1640, sous le titre de Sainte-Anne-la-Royale, titre qu'elles avoient pris en reconnoissance des bienfaits d'Anne d'Autriche, à qui elles devoient la maison qu'elles occupoient dans cette rue, et dans laquelle ces filles sont restées jusqu'en 1680. Alors, faute de revenus et de moyens suffisants pour se maintenir, elles furent obligées de la céder à leurs créanciers, et de se disperser dans d'autres communautés. Cette maison fut adjugée au sieur de Sainte-Foi, par décret du 19 mars 1689.

LES RELIGIEUSES URSULINES.

L'éducation des jeunes filles, si importante chez les nations chrétiennes où les femmes jouissent d'une si grande influence dans la société, fut long-temps très-imparfaite parmi nous; et l'on peut dire même qu'avant l'établissement de l'ordre des Ursulines, on n'avoit point conçu sur un si grand objet un système complet et régulier. Cet ordre fut institué dans l'année 1537 par la B. Angèle, qui habitoit la ville de Bresse (p. 450) en Lombardie. Ce ne fut dans le principe qu'une congrégation de filles et de femmes qui se vouoient à la pratique de toutes les vertus chrétiennes, et s'occupoient spécialement de l'instruction des jeunes personnes de leur sexe. Cet institut fut confirmé en 1544, par Paul III, sous le nom de Compagnie de Sainte-Ursule, et Grégoire XIII l'approuva de nouveau en 1572. Ces filles vivoient alors séparément dans leurs maisons; mais dans la suite plusieurs se réunirent, pratiquant la vie commune, sans toutefois faire de vœux ni garder de clôture. Elles ne tardèrent pas à s'introduire en France; et Françoise de Bermont, l'une d'entre elles, avec la permission de Clément VIII, établit, en 1594, une congrégation d'Ursulines à Aix en Provence, où leur réputation s'accrut encore et contribua à augmenter le nombre de leurs maisons. Il arriva que, peu de temps après, mademoiselle Acarie, ayant formé le projet de créer à Paris un couvent de Carmélites réformées, et n'ayant pu le mettre à exécution, conçut le dessein, plus utile peut-être, d'employer les personnes qu'elle avoit rassemblées, à l'instruction gratuite des jeunes filles. Madame l'Huillier, veuve de M. Leroux de Sainte-Beuve, voulut coopérer à cette œuvre charitable, se déclara fondatrice du nouvel établissement, et logea ces filles, en 1608, dans une maison qu'elle avoit louée au faubourg (p. 451) Saint-Jacques. Françoise de Bermont fut alors appelée par elle de son monastère de Provence, et vint à Paris avec une de ses compagnes pour conduire la nouvelle communauté et lui donner la règle qu'elle observoit.

L'ordre qu'elle y établit fit sentir à la fondatrice que son institut deviendroit d'une utilité bien plus grande, si ces filles consentoient à être de véritables religieuses, et joignoient aux vœux ordinaires celui de se consacrer à l'instruction des personnes de leur sexe. Les ayant trouvées toutes dans des dispositions favorables à ses vues, elle acheta quelques vieux bâtiments dans le faubourg Saint-Jacques, et une grande place vide, faisant partie du clos de Poteries, lequel s'étendoit jusqu'au cul-de-sac de la rue des Postes, et jusqu'à la rue de Paradis. Les lieux réguliers y furent construits en peu de temps; on célébra la première messe dans la chapelle le 29 septembre 1610, et les Ursulines en prirent possession le 11 octobre suivant. L'année d'après, le roi autorisa cet établissement par un simple brevet; mais dès que la fondation en eut été consolidée par l'engagement que prit madame de Sainte-Beuve de payer 2,000 livres de rente pour l'entretien de douze religieuses, on eut recours aux deux puissances pour en assurer la stabilité. Le roi accorda des lettres-patentes, enregistrées le 12 septembre 1612, et le pape (p. 452) Paul V permit, dans la même année, d'ériger cette communauté en corps de religion, sous le titre de Sainte-Ursule, et sous la règle réformée de Saint-Augustin.

Dès que l'on eut obtenu la bulle qui faisoit de la communauté des Ursulines une maison religieuse et régulière, on pria l'abbesse de Saint-Étienne de Soissons de se transporter à Paris avec quelques-unes de ses compagnes, pour former aux exercices du cloître les personnes qui voudroient embrasser le nouvel institut. Elle arriva dans cette ville le 11 juillet 1612 avec quatre religieuses, et quatre mois après, le jour de Saint-Martin, elle donna l'habit à douze novices. Leur nombre s'étant en très-peu de temps considérablement augmenté, la fondatrice fit jeter les fondements d'une nouvelle église, dont la première pierre fut posée par la reine Anne d'Autriche le 22 juin 1620; elle fut achevée en 1627, et a subsisté jusque dans les derniers temps de la monarchie.

Cette maison a été le berceau ou le modèle de toutes celles qui se sont établies depuis dans les diverses provinces du royaume et dans les autres états de l'Europe. L'ordre entier étoit divisé en onze provinces, et celle de Paris contenoit quatorze monastères. Les services éminents qu'il rendoit, services dont l'utilité étoit généralement sentie, avoient fait multiplier ses établissements (p. 453) au point qu'on en comptoit plus de trois cents dans l'étendue de la France[349].

CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE.

TABLEAUX.

Sur le maître-autel, décoré d'un très-riche tabernacle, l'Annonciation; par Van Mol, élève de Rubens.

À gauche du maître-autel, un saint Joseph, sans nom d'auteur, et un autre tableau représentant sainte Angèle, qui instruit des enfants; par Robin.

SÉPULTURES.

Dans le chœur avoit été inhumée madame de Sainte-Beuve, fondatrice de ce monastère, morte en 1630.

Dans l'église on voyoit la tombe de Jean de Montreuil, conseiller du roi, et son résident en Angleterre et en Écosse, mort en 1651.

LES BÉNÉDICTINS ANGLOIS.

Jaillot est le seul qui nous ait laissé des renseignements exacts sur l'établissement en France de ces religieux; les autres historiens, en parlent à peine, n'en ont pas même donné de dates (p. 454) certaines. La persécution violente excitée par Henri VIII contre les catholiques, un moment suspendue sous le règne trop court de Marie, s'étant renouvelée avec une force nouvelle lorsque Élisabeth fut montée sur le trône, les Bénédictins anglois, de même que tous les autres ministres du culte romain, se virent dans la nécessité de se cacher, de se disperser, et d'aller chercher un asile hors de l'Angleterre. On les reçut en Espagne et en Italie; vers la fin du règne de cette princesse, ils firent une tentative pour rentrer dans leur pays, et y faire revivre leur congrégation: elle n'eut point le succès qu'ils en avoient d'abord espéré. Forcés, par les lois sanguinaires de Jacques VI, successeur d'Élisabeth, de s'expatrier une seconde fois, ils se retirèrent à Dieulouard en Lorraine, et formèrent en même temps un établissement à Douai, qui étoit alors sous la domination espagnole. C'est vers ce temps-là (en 1611) qu'ils furent appelés par Marie de Lorraine, abbesse de Chelles, pour diriger son monastère, et qu'elle conçut le projet de leur procurer un établissement à Paris, tant pour y former des sujets propres à veiller sur sa communauté, que pour faire des missions en Angleterre.

Elle en fit venir six, qu'elle plaça d'abord, en 1615, au collége de Montaigu, et ensuite dans le faubourg Saint-Jacques; mais (p. 455) le refus qu'ils firent, en 1618, de se prêter à une nouvelle translation, les brouilla avec leur bienfaitrice, et tarit la source de ses libéralités. Dans l'extrémité où ils se trouvèrent alors réduits, ces religieux furent secourus par le P. Gabriel Gifford, alors chef des trois congrégations, italienne, espagnole et angloise, qu'on avoit réunies, en 1617, sous le nom de Congrégation Bénédictine angloise; il pourvut à leurs besoins, et loua pour eux, rue de Vaugirard, une maison qui se trouve aujourd'hui comprise dans les bâtiments du Luxembourg. Six ans et demi après, ils furent transférés dans la rue d'Enfer; ils logèrent ensuite dans une maison que les Feuillantines avoient habitée; enfin le P. Gifford, étant devenu archevêque de Reims, acheta pour eux, au même endroit, trois maisons avec jardin, sur l'emplacement desquels on construisit le monastère qu'ils ont occupé jusque dans les derniers temps.

Ces religieux obtinrent, en 1642, de l'archevêque de Paris, la permission de s'y établir et de célébrer l'office divin dans leur chapelle, ce qui fut confirmé par des lettres-patentes de Louis XIV. Ce prince, qui les protégeoit, leur en accorda bientôt de nouvelles, par lesquelles il leur permit de posséder des bénéfices de leur ordre ainsi que les religieux nés dans son royaume, et attribua au grand conseil la connoissance (p. 456) de toutes les affaires qui pouvoient les concerner. En 1674, on démolit l'ancienne maison et la salle qui leur servoit de chapelle, pour construire de nouveaux bâtiments et commencer l'église qui existoit encore de nos jours. La première pierre en fut posée par mademoiselle Marie-Louise d'Orléans, depuis reine d'Espagne, et le roi contribua à la dépense, d'une somme de 7,000 fr. Cette église fut achevée et bénite le 28 février 1677, sous le titre de Saint-Edmond, roi d'East-Angles, c'est-à-dire de la partie orientale d'Angleterre. Le P. Schirburne, alors prieur de la maison de Paris, à qui l'on devoit en grande partie ces constructions, ayant été élu général de sa congrégation, voulut ajouter encore à ses bienfaits en sollicitant l'union à cette communauté de son prieuré de Saint-Étienne de Choisi-au-Bac, ce qui fut accordé et exécuté[350].

CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE.

TABLEAUX.

Sur le maître-autel, orné de colonnes corinthiennes, un tableau représentant saint Edmond, roi d'Angleterre et martyr; sans nom d'auteur.

Dans une des petites chapelles, une Vierge peinte par Louise (p. 457) de Bavière, abbesse de Maubuisson, petite-fille de Jacques Ier, roi d'Angleterre.

SCULPTURES.

Dans cette église étoit déposé le corps de Jacques II, roi de la Grande-Bretagne, mort à Saint-Germain-en-Laye, le 6 septembre 1701, ainsi que celui de Louise-Marie Stuart, sa fille, morte au même endroit le 18 avril 1712.

La maison de Fitz-James avoit aussi sa sépulture dans cette église.

LES RELIGIEUSES FEUILLANTINES

Le pape Sixte V, en approuvant la réforme exécutée par le P. Jean de La Barrière dans son abbaye de Feuillants, de l'ordre de Cîteaux, lui avoit permis, par sa bulle du 13 novembre 1587, d'établir des monastères de l'un et de l'autre sexe. Les premières Feuillantines, fondées près de Toulouse suivant les uns, à Montesquiou de Volvestre, diocèse de Rieux, suivant les autres, furent transférées dans la première de ces deux villes, le 12 mai 1599. Il paroît que les Feuillants ne se montrèrent pas dans le principe disposés à leur procurer de nouveaux établissements: car (p. 458) ils se refusèrent obstinément à toutes les offres qui leur furent faites à ce sujet, et ce monastère fut le seul qu'elles possédèrent jusqu'en 1622. À cette époque, madame Anne Gobelin, veuve de M. d'Estourmel de Plainville, capitaine d'une compagnie des Gardes-du-corps, forma le projet d'attirer des Feuillantines à Paris; et prévoyant les difficultés qu'elle alloit éprouver de la part des Pères Feuillants, elle eut assez de pouvoir pour déterminer la reine Anne d'Autriche à écrire à ces religieux, assemblés alors à Pignerol dans leur chapitre général. Cette lettre, que le chapitre reçut comme un ordre honorable, eut tout l'effet qu'on en attendoit. Le 30 juillet de cette même année 1622, les supérieurs firent partir de Toulouse six religieuses, qui arrivèrent à Paris au mois de novembre suivant, et descendirent chez les Carmélites, d'où elles furent conduites processionnellement, par les Feuillants de Paris, dans la maison qui leur étoit destinée. Elle avoit été achetée dès 1620 par leur bienfaitrice, et, pendant cet intervalle, disposée d'une manière convenable à recevoir une communauté. Des lettres-patentes confirmèrent l'établissement, et madame d'Estourmel acheva de le consolider par un don de 27,000 livres, et une rente de 2,000 liv. qu'elle lui assura.

La chapelle de ce monastère fut changée, (p. 459) au commencement du siècle suivant, en une église dont le portail, construit par un architecte nommé Marot, présentoit la forme pyramidale et les ornements d'architecture en usage à cette époque. Quelques historiens de Paris en ont dit beaucoup de mal: nous ignorons pourquoi, car il n'est pas certainement le plus mauvais de ceux qui ont été construits dans le même système[351]. La maison fut en même temps réparée, et toutes ces dépenses se firent au moyen du bénéfice d'une loterie qui leur fut accordée par arrêt du conseil du 29 mars 1713[352].

CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE DES FEUILLANTINES.

Sur le maître-autel, enrichi de colonnes composites, une copie de la fameuse Sainte-Famille de Raphaël, qui décoroit les appartements de Versailles.

LES FILLES DE LA PROVIDENCE.

Cet utile établissement reconnoissoit pour fondatrice madame Marie Lumague, veuve de (p. 460) M. François de Polallion, gentilhomme ordinaire du roi et conseiller d'état. Cette dame, qu'une piété sublime avoit associée à toutes les œuvres de charité de S. Vincent-de-Paule, son directeur, conçut le projet de retirer du libertinage les jeunes personnes de son sexe que la séduction ou la misère avoient pu y engager, et de prévenir la chute de celles qui étoient sur le point de s'y précipiter. Les fondements de cette charitable institution furent jetés en 1630 dans une maison qu'elle possédoit à Fontenay; peu de temps après madame de Polallion transféra sa communauté naissante à Charonne. Elle y prospéra tellement qu'en 1643 elle étoit déjà composée de cent filles. C'est alors que Louis XIII, dont elle avoit attiré l'attention, permit à ces filles de venir se fixer à Paris, lui accordant, avec cette permission, la faculté de recevoir des donations, et tous les priviléges dont jouissent les maisons royales. Cette communauté reçut, par les mêmes lettres-patentes, le nom de Maison de la providence de Dieu.

Toutefois il ne paroît pas que ces filles aient pensé alors à profiter de la faveur que le roi leur avoit accordée: car en 1647 elles habitoient encore Charonne. On les voit enfin, dans le courant de cette année, venir occuper, rue d'Enfer, une maison qui fut depuis renfermée dans celle des Feuillants. Vincent-de-Paule qu'on regarde (p. 461) avec raison comme le second instituteur de cette maison, et qui en fut nommé directeur, n'eut point de repos qu'il ne leur eût procuré un emplacement plus vaste et plus commode. Ce fut à sa sollicitation que la reine Anne d'Autriche se déclara protectrice de la communauté de la Providence. Elle avoit acheté, en 1651, de l'Hôtel-Dieu, une maison fort spacieuse, qui avoit été destinée à recevoir les pestiférés, et qu'on nommoit l'hôpital de la Santé: on la partagea en deux parts, dont une fut comprise dans les jardins du Val-de-Grâce, et l'autre donnée aux Filles de la Providence. Elles en prirent possession le 11 juin 1652, ainsi que d'une chapelle sous l'invocation de saint Roch et de saint Sébastien, que l'Hôtel-Dieu y avoit fait construire, et qu'on a depuis ornée et agrandie. Le B. Vincent-de-Paule leur donna alors des statuts, qu'elles ont conservés jusqu'à la fin, avec de très-légers changements.

Cette maison étoit administrée par une supérieure qu'on élisoit tous les trois ans, et qui faisoit signer les registres de recette et de dépense à une dame séculière agréée par l'archevêque, laquelle avoit la qualité de directrice et protectrice de la communauté. Les personnes qui la composoient ne faisoient que des vœux simples. Consacrées depuis long-temps uniquement à l'éducation des jeunes personnes, ce qui n'avoit (p. 462) pas été le premier but de leur institution, elles ne cessèrent point de remplir dignement cet important ministère jusqu'au moment qui a détruit tous ces asiles d'innocence et de piété, qu'il sera si difficile de refaire ce qu'ils ont été[353].

L'utilité de cet établissement avoit engagé M. de Harlai à en former de semblables dans l'île Saint-Louis, sur la paroisse Saint-Germain-l'Auxerrois, et à la Ville-Neuve; mais ils ne purent se maintenir, et, long-temps avant la révolution, ils avoient déjà cessé d'exister.

LES CARMÉLITES.

La maison qu'habitoient ces religieuses avoit été autrefois un prieuré que les anciens titres nomment indifféremment Notre-Dame-des-Vignes et Notre-Dame-des-Champs. La grande antiquité de cette maison a fait renaître, à son sujet, ces conjectures déjà hasardées par plusieurs (p. 463) de nos historiens sur tant de monuments dont l'origine se perd également dans la nuit des temps: on a prétendu que saint Denis y avoit célébré les saints mystères. Cette tradition, qu'on ne peut soutenir d'aucune espèce d'autorité, n'est cependant pas dépourvue de quelque vraisemblance: car alors ce lieu étoit solitaire; éloigné de la ville; et l'apôtre des Gaules, ainsi que le troupeau qu'il avoit formé, persécutés par les idolâtres, devoient en effet chercher les lieux écartés pour adorer le vrai Dieu et le prier en commun. Mais ce qu'on ne peut s'empêcher de trouver ridicule, c'est que cette manie d'érudition ait porté quelques antiquaires à voir dans cet ancien édifice un temple dédié, à Mercure selon les uns, à Cérès ou à Isis selon les autres. Cette opinion singulière n'avait d'autres fondements que l'examen très-imparfait d'une statue placée sur le pignon de l'église et qui subsistoit encore dans les derniers temps. Ils prétendoient y reconnoître les attributs de ces divinités du paganisme, jusque-là que des pointes de fer placées autour de sa tête pour empêcher les oiseaux de s'en approcher et la garantir de leurs ordures, leurs sembloient des épis de blé, qui, comme on sait, sont au nombre des symboles de Cérès. Cependant des savants plus raisonnables, après avoir examiné plus attentivement cette figure, reconnurent qu'elle représentoit tout simplement l'archange (p. 464) saint Michel[354] tenant une balance, dont les bassins contenoient chacun une tête d'enfant; ce monument, dont l'antiquité paroissoit assez grande, n'avoit été mis qu'en 1605 à la place qu'il occupoit.

L'abbé Lebeuf en a conclu que ce lieu avoit été d'abord occupé par un oratoire de Saint-Michel, qu'avoit ensuite remplacé la chapelle de Notre-Dame-des-Champs; et citant à ce sujet l'acte d'une donation faite, en 994, aux religieux de Marmoutier, par Raynauld, évêque de Paris, il en infère que, dès ce temps-là, ces religieux étoient établis dans cette chapelle. Jaillot nous paroît avoir très-solidement réfuté cette opinion, fondée sur une fausse interprétation de divers passages de cet acte, et présume avec plus (p. 465) de vraisemblance que l'époque de l'établissement de ces religieux à Notre-Dame-des-Champs ne peut être fixée plus loin que l'an 1084, parce que c'est alors seulement qu'elle leur fut donnée par Adam Payen et Gui Lombard, qui la tenoient de leurs ancêtres[355]; donation dont les cartulaires de ces religieux offroient les actes les plus authentiques. Il rejette également l'opinion de Du Breul, Lemaire et leurs copistes, qui avancent que cette église fut rebâtie sous le règne du roi Robert; et d'accord ici avec le savant qu'il vient de combattre, il pense que la crypte[356] ou chapelle souterraine n'est pas d'un gothique plus ancien que le douzième siècle, et que le portail est au plus du treizième.

L'établissement du collége de Marmoutier, fait au commencement du quatorzième siècle, et dont nous aurons bientôt occasion de parler, diminua considérablement le nombre des religieux qui habitoient Notre-Dame-des-Champs; (p. 466) cependant ils continuèrent d'y rester jusqu'à la fin du seizième. Alors on s'entretenoit dans l'Europe entière des effets prodigieux opérés par la réforme que sainte Thérèse avoit introduite dans l'ordre des Carmélites, réforme dont les progrès avoient été si rapides, qu'en 1580, dix-huit ans après son premier établissement à Avila, cette réforme s'étoit déjà répandue dans toute l'Espagne; et que, malgré les mortifications et les austérités prescrites par cette sainte fille, on comptoit plus de trente-deux couvents, tant d'hommes que de femmes qu'elle-même avoit établis. Dès cette époque, le pape Grégoire XIII avoit séparé cet institut des Carmes mitigés, et en avoit fait ainsi un nouvel ordre dans l'Église. La réputation de sainteté qu'il avoit acquise, fit naître à madame Avrillot, épouse de M. Acarie, maître des requêtes, et à quelques autres personnes de piété, le projet de faire venir des religieuses carmélites à Paris. Les troubles dont la France fut agitée sous le règne de Henri III en suspendirent quelque temps l'exécution. Elle devint bientôt plus facile par la protection de la princesse Catherine d'Orléans-Longueville, qui voulut bien accepter le titre de fondatrice du couvent qu'on procureroit à Paris à ces religieuses, et promit de le doter de 2,400 livres de rente. On jeta les yeux sur le prieuré de Notre-Dame-des-Champs, où il n'y avoit plus que quatre religieux, et (p. 467) qui, moyennant une modique dépense, pouvoit être disposé de manière à recevoir convenablement la nouvelle communauté. Le cardinal de Joyeuse, abbé commendataire de Marmoutier, donna son consentement sans aucune difficulté; et les religieux qui voulurent d'abord résister, furent obligés de céder à l'ordre que le roi leur fit intimer les 14 et 20 février 1603. Dès l'année précédente, ce prince avoit donné son approbation à l'établissement des Carmélites; et le pape Clément VIII consentit non-seulement à la formation d'un monastère, mais d'un ordre entier, dont le couvent de Paris seroit le chef-lieu. Les choses étant ainsi disposées, M. de Bérulle, conseiller et aumônier du roi, depuis instituteur des prêtres de l'Oratoire et cardinal, obtint en Espagne, du général des Carmes, six religieuses, qui en partirent le 29 août 1604, et entrèrent le 17 octobre suivant dans le couvent qu'on leur avoit fait préparer[357]. Cet ordre se répandit aussi rapidement en France qu'en Espagne, et à la fin du dix-huitième siècle, on en comptoit soixante-deux monastères dans le royaume. Ces religieuses furent appelées d'abord Carmelines ou Thérésiennes: on leur donna depuis le nom de Carmélites, comme plus conforme à l'étymologie latine.

(p. 468) L'église de ce couvent étoit riche en monuments des arts, et au nombre de celles que les curieux et les étrangers visitoient avec le plus d'empressement.

CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE DES CARMÉLITES.

TABLEAUX.

La nef et le sanctuaire étoient ornés de douze tableaux, placés sous chaque vitrage, et dans l'ordre suivant:

À gauche, à partir de l'autel, 1o Jésus-Christ ressuscité, apparoissant aux trois femmes; par Laurent de La Hire;

2o Jésus-Christ dans le désert servi par les anges; par Le Brun;

3o Jésus-Christ sur le bord du puits de Jacob, s'entretenant avec la Samaritaine, par Stella;

4o L'Entrée triomphante de Jésus-Christ dans Jérusalem; par Laurent de La Hire;

5o Jésus-Christ chez Simon le Pharisien, par Le Brun;

6o Le Miracle des cinq pains, par Stella.

À droite, également à partir de l'autel, 1o l'Adoration des Bergers;

2o La Descente du Saint-Esprit sur les Apôtres;

3o L'Assomption de la Vierge;

4o L'Adoration des Mages;

5o La Présentation au temple;

6o La Résurrection du Lazare.

Le second, le troisième et le sixième de ces tableaux étoient de Philippe de Champagne, les trois autres avoient été exécutés dans l'école de ce peintre.

Dans la chapelle de la Magdeleine, un tableau représentant cette célèbre pécheresse, par Le Brun[358].

(p. 469) Sur les panneaux de cette même chapelle, plusieurs tableaux de l'école de ce peintre.

Dans la chapelle de Sainte-Thérèse, le songe de saint Joseph; par Philippe de Champagne.

Sur les lambris, la vie entière de ce saint, par Jean-Baptiste de Champagne, son neveu.

Sur l'autel, une sainte Thérèse, sans nom d'auteur.

Dans la troisième chapelle, sainte Geneviève, par Le Brun.

Sur les lambris, plusieurs traits de la vie de cette sainte, par Verdier.

En face du chœur des religieuses, l'Annonciation, par Le Guide.

Les voûtes étoient enrichies d'une grande quantité de peintures à fresque, par Philippe de Champagne. On y remarquoit, entre autres, un Christ placé entre la Vierge et saint Jean, qui paroissoit être sur un plan perpendiculaire, quoiqu'il fût horizontal. Le trait de ce morceau avoit été donné, dit-on, à Champagne par un mathématicien très-habile, nommé Desargues.

Sur une petite porte en dehors de l'église, on voyoit une Annonciation peinte en grisaille, et attribuée au même peintre.

SCULPTURES.

Sur l'attique du maître-autel, magnifiquement décoré de colonnes de marbre avec chapiteaux et modillons de bronze doré[359], un grand bas-relief aussi de bronze doré, représentant l'Annonciation, par Anselme Plamen.

(p. 470) Sur le même autel, deux anges en bronze, par Perlan.

Sur le tabernacle, exécuté en orfèvrerie, et auquel on avoit donné la forme de l'arche d'alliance, un bas-relief représentant l'Annonciation[360].

Sur la grille qui séparoit la nef du sanctuaire, un Christ de bronze doré, regardé comme un des plus beaux ouvrages de Jacques Sarrasin.

Sur l'entablement d'une tribune placée au-dessus de la porte d'entrée, saint Michel foudroyant le démon, sculpture exécutée d'après les dessins du peintre Stella.

Dans la chapelle de la Magdeleine, la statue en marbre du cardinal de Bérulle, par Jacques Sarrasin[361]. Le piédestal étoit orné de deux bas-reliefs, par l'Estocart[362].

SÉPULTURES.

Dans cette église avoient été inhumés:

Marguerite Tricot, femme de Louis Lavocat, dame d'atours de la princesse de Condé, morte en 1651.

François Vautier, premier médecin du roi, mort en 1652.

Pierre de Bullion, abbé de Saint-Faron, mort en 1659.

Julie d'Angennes, duchesse de Montausier, morte en 1671.

Trois filles de Henri-Charles de Lorraine et de Marie de Brancas-Villars, nées jumelles, et mortes presqu'en naissant en 1671.

(p. 471) Le duc de Montausier, mort en 1690.

Édouard le Camus, prêtre, l'un des bienfaiteurs de cette maison, mort en 1674.

Antoine de Varillas, historiographe de France, mort en 1696.

Philippe Hecquet, docteur en médecine de la faculté de Paris, mort en 1737[363].

Le cœur du maréchal de Turenne, le cœur d'Anne-Marie Martinozzi, princesse de Conti.

Quoique les Carmélites eussent été établies et fixées à Notre-Dame-des-Champs, on ne leur en donna cependant pas les revenus. Le titre de prieuré subsista jusqu'en 1671, qu'il fut réuni, avec les biens qui en dépendoient, au séminaire d'Orléans.

C'est dans ce monastère que Louise-Françoise de La Baume Le Blanc, duchesse de La Vallière, se retira, lorsque l'heureuse inconstance de Louis XIV, qu'elle avoit si tendrement aimé, lui eut rendu le séjour de la cour insupportable; et c'est là que, sous le nom de sœur Louise de la Miséricorde, elle se livra, pendant trente-six ans, à toutes les austérités de la règle et de la pénitence. Elle y mourut en 1710.

(p. 472) L'ABBAYE ROYALE DU VAL-DE-GRÂCE.

C'étoit un monastère de filles de la réforme de Saint-Benoît, originairement situé dans une vallée près de Bièvre-le-Châtel, ce qui lui avoit fait donner le nom de Vauparfond et Valprofond. Les monuments qui font mention de cette abbaye ne passent pas le commencement du douzième siècle; mais on a quelque raison de croire qu'elle existoit dès le milieu du précédent[364]. Des lettres-patentes de Charles VIII, de l'année 1487, nous apprennent que le Valprofond étoit de fondation royale, et que la reine Anne de Bretagne, l'ayant pris sous sa protection, voulut qu'il s'appelât à l'avenir Notre-Dame-du-Val-de-la-Crèche. Ce fut cette même princesse qui en sollicita la réforme, laquelle y fut introduite en 1514 par Étienne Poncher, évêque de Paris. On y voit les abbesses déclarées (p. 473) triennales, devenir perpétuelles en 1576, et se soumettre de nouveau à la triennalité en 1618. Ce fut vers cette époque qu'une foule de considérations extrêmement pressantes, telles que la situation désagréable de l'abbaye du Val, la vétusté de ses bâtiments, et les dangers imminents dont ils étoient menacés par de fréquentes inondations, firent naître le projet d'en transférer les religieuses à Paris. En 1621 on avoit déjà acheté à cet effet une grande place dans le faubourg Saint-Jacques, avec une maison appelée le fief de Valois ou le Petit-Bourbon, lorsque la reine Anne d'Autriche se déclara fondatrice du nouveau monastère, fit rembourser la somme de 36,000 liv., prix de l'acquisition, et ordonna la disposition des lieux, de manière que les religieuses du Val-de-Grâce purent y entrer le 20 septembre de la même année. La reine y fit ajouter depuis quelques bâtiments et un nouveau cloître, dont elle posa la première pierre le 3 juillet 1624.

Toutefois, malgré l'affection particulière que Anne d'Autriche avoit conçue pour cette maison, elle ne put, dans ces premiers temps, lui en donner que de foibles témoignages. Le cardinal de Richelieu vivoit encore; et l'on sait que tant que vécut ce ministre, elle n'eut ni le pouvoir d'accorder des grâces, ni même le crédit d'en faire obtenir. La mort de Louis XIII, qui (p. 474) ne survécut que cinq mois au cardinal, l'ayant mise à la tête de l'administration du royaume, une de ses premières pensées fut d'accomplir le vœu qu'elle avoit fait, dans des temps moins heureux, de bâtir à Dieu un temple magnifique, s'il faisoit cesser une stérilité de vingt-deux ans. Ce vœu avoit été exaucé, et l'obligation où elle étoit de le remplir lui devint d'autant plus agréable, qu'elle y trouvoit en même temps une occasion de donner au monastère du Val-de-Grâce une marque éclatante de cette affection qu'elle lui portoit. Il fut donc résolu que l'église et le monastère seroient rebâtis avec la plus grande magnificence: les fondements du nouvel édifice furent ouverts le 21 février 1645, et le 1er avril, le jeune roi Louis XIV y posa la première pierre dans le plus grand appareil[365]. Les troubles qui agitèrent la minorité de ce prince suspendirent bientôt les travaux commencés; mais ils furent repris en 1655. Monsieur, frère (p. 475) unique du roi, mit la première pierre au couvent; et ces bâtiments, si solides et si étendus, furent continués avec tant d'activité, qu'ils étoient achevés au commencement de 1662, et que l'église put être bénie en 1665.

Le célèbre architecte François Mansard fournit les dessins de ce grand édifice, et fut chargé de son exécution, qu'il conduisit jusqu'à neuf pieds au-dessus du sol. Il perdit alors la faveur de la reine, parce que, dit-on, il ne voulut rien changer à son plan, dont l'achèvement eût coûté des sommes considérables[366], et beaucoup au-dessus de la dépense qu'on vouloit faire pour ce monument. Jacques Le Mercier remplaça Mansard, et conduisit ces constructions jusqu'à la corniche du premier ordre, tant intérieur qu'extérieur; c'est à cette époque que les travaux (p. 476) furent interrompus. Ils furent repris en 1654, sous la direction de Pierre Le Muet, architecte alors en réputation, auquel on associa depuis Gabriel Le Duc, qui arrivoit d'Italie, où il avoit fait, dit-on, de longues études sur l'architecture des temples. Il étoit impossible que chacun de ces architectes n'eût pas la prétention d'y mettre un peu du sien; et dès-lors on ne doit pas être surpris de trouver dans le style et dans les ornements des diverses parties quelques discordances, suites inévitables de ce changement successif de direction. Il faut plutôt s'étonner qu'il n'ait pas produit des effets plus fâcheux: car le monument en général est exécuté avec beaucoup de soin et de précision; la sculpture intérieure, faite par les frères Anguier, est très-délicate et très-achevée; partout on a déployé une magnificence dont notre description ne pourra pas sans doute embrasser tous les détails, ni donner une idée complète et satisfaisante.

Les édifices qui composent l'abbaye du Val-de-Grâce consistent principalement en plusieurs grands corps de logis et une belle église, surmontée d'un dôme très-riche et très-élevé. La cour qui sert d'entrée présente une ligne de constructions de vingt-cinq toises de largeur. Aux deux côtés sont deux ailes de bâtiments flanqués de deux pavillons carrés qui donnent sur la rue, de laquelle le monastère est séparé (p. 477) par une grille de fer régnant de l'un à l'autre pavillon. Au fond de la cour et au centre de ces constructions s'élève sur un perron de quinze marches le portail de la grande église, orné d'un portique que soutiennent huit colonnes corinthiennes. Au-dessus de ce premier ordre s'en élève un second, formé de colonnes composites, et raccordé avec le premier par de grands enroulements placés aux deux côtés. Dans le tympan du fronton étoient les armes de France écartelées d'Autriche avec une couronne fermée[367].

Les colonnes du premier portique sont accompagnées de deux niches contenant les statues de saint Benoît et de sainte Scholastique, toutes les deux en marbre. Sur la frise on lisoit cette inscription:

Jesu nascenti Virginique matri.

Les deux niches se trouvent répétées dans le second ordre, mais sans statues.

Le dôme, d'une belle proportion, est, à l'extérieur, couvert de lames de plomb avec des plates-bandes dorées. Un campanille le surmonte: il est entouré d'une balustrade de fer, et porte un globe de métal, sur lequel s'élève (p. 478) une croix, qui fait le couronnement de tout l'ouvrage.

L'intérieur de ce monument, lequel présente une longueur de vingt-cinq toises dans œuvre, non compris la chapelle du Saint-Sacrement[368], sur treize toises de largeur dans la croisée du dôme, est orné de pilastres corinthiens à cannelures; ces pilastres, qui séparent les arcades de la nef, se prolongent dans l'intérieur du dôme, où ils semblent servir d'appui à quatre grands arcs-doubleaux, au-dessus desquels régne un entablement continu que surmonte un ordre de pilastres corinthiens accouplés. Le dôme qui s'élève au-dessus a dix toises et demie de largeur sur vingt toises quatre pieds de hauteur sous clef[369].

Dans l'arc du fond opposé à la nef se présente le grand autel, exécuté sur les dessins de Gabriel Le Duc. Il est décoré de six grandes colonnes torses en marbre, revêtues de bronze, et fait à l'imitation de celui de Saint-Pierre de(p. 479) Rome, ce qui fut ensuite répété dans toutes les églises où l'on voulut déployer une grande richesse de décoration. Au-dessus se dessine un entablement couronné d'un baldaquin, et sur chaque colonne sont des anges portant des encensoirs; d'autres anges plus petits semblent se jouer dans les festons qui lient ensemble toutes les parties de ce couronnement. Ils tiennent des cartels où sont écrits quelques versets du Gloria in excelsis. Les anges, le baldaquin et tous les autres ornements sont dorés au mat ou d'or bruni.

Dans l'enfilade de la croisée du dôme, sur la droite, se trouve la chapelle Sainte-Anne, dans laquelle étoient déposés les cœurs des princes et princesses de la famille royale[370]; à gauche étoit placé le chœur des religieuses, séparé du dôme par une grille de fer.

(p. 480) La grande voûte de la nef, l'intérieur des arcs-doubleaux qui soutiennent le dôme, sont enrichis d'une foule de sculptures, ornements d'architecture, médaillons, bas-reliefs, que la main des frères Anguier a su rendre dignes de la majesté du lieu[371]; les marbres les plus précieux ont été employés au pavement de l'église, et disposés en compartiments qui répondent à ceux de la voûte; enfin la fresque qui couvre le plafond du dôme met le comble à la magnificence de ce beau monument. Ce morceau de peinture, l'un des plus grands de ce genre qui existe en Europe, représente la gloire des élus dans le ciel[372], et contient plus de deux cents (p. 481) figures de proportion colossale. C'est du reste un ouvrage d'un très-rare mérite; et ce qui le rend plus admirable encore, c'est que Pierre Mignard, qui en est l'auteur, le conçut et l'exécuta dans l'espace de treize mois. Il passe pour son chef-d'œuvre, et Molière l'a célébré dans un poëme que le peintre dut sans doute regarder comme la récompense la plus glorieuse de ses travaux. Toutes les inscriptions qu'on y lit encore furent placées sous la direction de Quenel, alors intendant de tous les édifices royaux. Depuis, pour ces sortes de compositions, on a consulté l'Académie des inscriptions et belles-lettres.

Telle est l'église du Val-de-Grâce, dont le portique, avec ses deux ordres, son double fronton, ses enroulements, son dôme entouré de consoles et de pilastres, n'obtiendroit pas sans doute aujourd'hui les éloges qu'on lui prodigua dans un temps où l'architecture des temples étoit toute en décorations postiches et théâtrales; mais qui, malgré tous ses défauts, n'en est pas moins un monument dont l'aspect frappe, éblouit, par l'adresse avec laquelle tant de parties (p. 482) incohérentes sont combinées, tant au dehors qu'au dedans, pour former un ensemble harmonieux, et par ce luxe d'ornements qui y répand la magnificence sans rien ôter à la majesté[373].

CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE DU VAL-DE-GRÂCE.

TABLEAUX.

Au-dessus de la porte de l'église, une descente de croix; par Lucas de Leyde.

Dans la chapelle du Saint-Sacrement, plusieurs tableaux dont les sujets ne sont pas indiqués; par Philippe et Jean-Baptiste de Champagne.

SCULPTURES.

Dans les niches du portail, les statues en marbre de saint Benoît et de sainte Scholastique; par François Anguier.

Sous le baldaquin du grand autel, une crèche en marbre, composée des trois figures, l'Enfant-Jésus, la sainte Vierge et saint Joseph, grandes comme nature. Ce groupe, exécuté par le même sculpteur, passe pour un de ses meilleurs ouvrages.

Derrière cette figure, un tabernacle en forme de niche, soutenu par douze petites colonnes, et orné d'un bas-relief représentant une descente de croix; par le même.

Une quantité innombrable de reliquaires d'or et d'argent, et de riches ornements donnés à ce monastère par la reine Anne (p. 483) d'Autriche, parmi lesquels on distinguoit un soleil d'or émaillé et enrichi de pierreries, d'un prix très-considérable.

SÉPULTURES.

Outre les cœurs des princes de la famille royale déposés dans cette église, et dont le nombre s'élevoit, en 1780, à plus de quarante, elle contenoit les restes de plusieurs autres personnages considérables, savoir:

Dans les murailles de la vieille église, les entrailles d'Honorat de Beauvilliers, comte de Saint-Agnan, mort en 1662.

Dans le cloître, du côté du chapitre:

Les entrailles de Marie de Luxembourg, duchesse de Mercœur, morte en 1623.

Le corps de Jeanne de l'Escouet, veuve de Charles de Beurges, seigneur de Seury, etc., morte en 1631.

Le cœur de Philippine de Beurges, leur fille, morte en 1636.

Le cœur de César du Cambout, marquis de Coislin, etc., tué au siége d'Aire en 1641.

Le corps de Bénédicte de Gonzague, abbesse d'Avenay, morte en 1637.

Le corps de Constance de Blé d'Uxelles, abbesse de Saint-Menou, morte en 1648.

Le corps de la princesse Bénédicte, duchesse de Brunswick, mère de la princesse Amélie Wilhelmine, femme de l'empereur Joseph Ier, morte en 1730.

Indépendamment de cette faveur particulière accordée au monastère du Val-de-Grâce, de recevoir en dépôt une partie des restes mortels de la famille royale, cette maison avoit obtenu de Louis XIV des armes écartelées de France et d'Autriche, surmontées d'une couronne fermée, avec permission de les faire sculpter ou peindre tant au dehors qu'au dedans de ses bâtiments, (p. 484) même de les faire graver pour servir de scel au monastère et à l'ordre entier. Les lettres-patentes expédiées à ce sujet sont de 1664. D'autres lettres-patentes de la même année accordèrent à ces religieuses le droit de franchise en faveur des artisans, qui occupoient des maisons qu'elles avoient fait construire sur un emplacement de quatre cent soixante-douze toises, qu'elles avoient nommé cour Saint-Benoît. Ces priviléges étoient les mêmes que ceux dont jouissoient les gens de métier établis dans le fief de Saint-Jean-de-Latran, auquel cet établissement étoit contigu.

La reine Anne d'Autriche, toujours occupée du bien-être de ses filles adoptives[374], avoit déjà augmenté le terrain de leur monastère par l'acquisition faite, en 1651, aux administrateurs de l'Hôtel-Dieu, de l'ancien hôpital de la Santé; elle fit aussi plusieurs fondations dans cette maison, et lui procura l'union et la mense de l'abbaye de Saint-Corneille de Compiègne[375].

(p. 485) LES FILLES SAINTE-AGATHE.

Cette communauté, qui avoit adopté la règle de Cîteaux, étoit aussi connue sous le nom de filles de la Trappe ou du Silence. Les religieuses qui la composoient s'établirent d'abord, vers 1697[376], dans la rue Neuve-Sainte-Geneviève, près la rue du Puits-qui-Parle. L'année suivante, la maison qu'elles occupoient ayant été vendue par décret, elles allèrent se loger au village de la Chapelle, où elles ne purent former un établissement. On les voit ensuite revenir à Paris, s'associer avec la demoiselle Guinard, qui occupoit alors, dans la rue de Lourcines, l'hôpital de Sainte-Valère, et s'en séparer peu de temps après pour aller habiter deux maisons contiguës qu'elles venoient d'acquérir dans la rue de l'Arbalète. Elles y demeurèrent depuis l'année 1700 jusqu'en 1753, que l'archevêque de Paris jugea à propos de supprimer cette communauté. Les filles de Sainte-Agathe s'occupoient (p. 486) principalement de l'éducation des jeunes demoiselles.

LES CAPUCINS.

Nous avons déjà parlé de l'origine et de l'établissement de ces religieux à Paris[377]. Godefroy de La Tour leur ayant légué, en 1613, par son testament, une grande maison et un jardin au faubourg Saint-Jacques, M. Molé, président au parlement, en prit possession, la même année, en qualité de syndic de ces religieux, et leur obtint des lettres-patentes qui autorisoient ce nouvel établissement. La grange de cette maison fut d'abord disposée de manière à servir de chapelle à ces pères, jusqu'à ce que les libéralités de M. de Gondi, évêque de Paris, les eussent mis en état de faire construire l'église qui existe encore à présent. Elle fut bénite, au nom de ce prélat, par son neveu Jean-François de Gondi, alors doyen de Notre-Dame, et depuis (p. 487) premier archevêque de Paris; M. de Harlai, archevêque de Rouen, la dédia ensuite sous le titre de l'Annonciation de la Sainte Vierge. Cette église n'a rien que de très-simple dans sa construction. La maison servoit de noviciat aux religieux de cet ordre dans la province de Paris[378].

CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE.

Deux tableaux représentant, l'un la Présentation au Temple, l'autre l'Annonciation; par Lebrun.

L'HOSPICE SAINT-JACQUES-DU-HAUT-PAS.

Cet hospice, destiné à recevoir des malades, avoit été construit, peu d'années avant la révolution, par les soins de M. Cochin, curé de la paroisse Saint-Jacques-du-Haut-Pas. Il contenoit dix-huit lits pour les femmes et seize pour les hommes. Les sœurs de la Charité, qui en avoient (p. 488) la direction, y recevoient en outre des pensionnaires infirmes, lesquels pouvoient être admis dans cette maison au nombre de vingt à vingt-cinq.

Ce petit édifice, qui existe encore, construit sur les dessins de M. Vieilh, architecte, se compose d'un corps de logis et de deux pavillons en retour. Le milieu est occupé par un portail orné de deux colonnes doriques, avec attique et fronton. Toute cette composition est de bon goût, et réunit la simplicité à l'élégance[379].

L'OBSERVATOIRE ROYAL.

L'observatoire est un des monuments qui attestent avec le plus d'éclat le goût de Louis XIV pour tout ce qui, dans les sciences et les arts, avoit de la grandeur et de l'utilité. Parmi les savants et les grands artistes en tous genres que ses caresses et ses libéralités alloient chercher dans toutes les parties de l'Europe, le célèbre Jean-Dominique Cassini, le premier astronome (p. 489) de son temps, fut un de ceux qu'il désira le plus d'attirer dans ses états. En même temps qu'il faisoit négocier auprès de lui pour le déterminer à quitter l'Italie, ce prince ordonna que l'on choisît un lieu propre à la construction d'un édifice où l'on pût commodément faire toutes les observations astronomiques. Claude Perrault donna les dessins, et dirigea les travaux de ce monument, dont les fondations furent posées au mois d'août 1667, et qui fut achevé en 1672. Sa construction est faite avec un très-grand soin, et avec ce luxe d'appareil que l'on remarque au péristyle du Louvre, bâti par le même architecte.

L'échelle de ce bâtiment est grande, et son aspect imposant: la simplicité de son ordonnance et des membres d'architecture qui en forment les détails, les dimensions élevées de ses murs et de ses ouvertures, tout annonce un édifice public du premier ordre sur un terrain néanmoins assez resserré.

La masse principale du plan est un carré auquel on a ajouté des tours octogones sur deux angles, et un avant-corps sur une des faces. Ce carré est disposé de manière que les deux faces latérales sont exactement parallèles, et les deux autres perpendiculaires au méridien, qui en fait l'axe, et qui est tracé sur le plancher d'une grande salle au centre de l'édifice. Cette disposition (p. 490) parut heureuse pour un monument destiné à l'astronomie; mais la suite ne confirma pas cette opinion qu'on en avoit d'abord conçue. Les bâtiments même n'étoient pas encore totalement achevés, que déjà plusieurs astronomes avoient remarqué de graves défauts dans leur construction. Le ministre Colbert, qui, dit-on, en fut averti, chargea Cassini, qui venoit d'arriver de Bologne, de s'entendre avec l'architecte pour en diriger l'exécution de la manière la plus favorable aux travaux astronomiques; mais, soit qu'il fût arrivé trop tard, soit que Perrault montrât de la répugnance à modifier son projet, le bâtiment se continua, et fut achevé sur les mêmes dessins[380].

Les fondations furent difficiles à établir, à cause de la profondeur des carrières sur lesquelles on vouloit les asseoir; et ce ne fut qu'en les comblant de massifs considérables que l'on parvint à donner à ce monument l'extrême solidité, qui en est une des qualités les plus remarquables. Sa construction est toute en pierres posées par assises réglées, et qui règnent au pourtour de l'édifice; on n'y a employé ni fer ni bois: tous les planchers, tous les escaliers y sont voûtés en pierres, et appareillés avec le soin le plus recherché. Une plate-forme couvroit (p. 491) originairement tout l'édifice, et permettoit d'en parcourir le sommet; mais les eaux ayant pénétré la terrasse et endommagé les voûtes, il fallut refaire en entier la couverture, pour empêcher la dégradation totale du monument, ce qui fut exécuté en 1787. Cette couverture est maintenant divisée en plusieurs parties de comble, et entourée d'un mur d'appui. De là on peut contempler la voûte du ciel dans toute l'étendue de l'horizon.

Six pièces, de formes différentes, composent la distribution intérieure, et ont leurs ouvertures exposées aux différents points du ciel. Cependant, malgré les pompeux éloges donnés à ce monument par la plupart de nos historiens, on est forcé de l'avouer, sous le rapport de convenance, aucun édifice n'étoit moins propre à sa destination. Il a fallu construire en dehors, et attenant à ce bâtiment colossal, ainsi que sur la plate-forme, de petits cabinets pour y placer les instruments destinés aux travaux habituels des physiciens et des astronomes. Tout ce faîte extérieur ne contenoit pas une seule petite pièce commode où l'on pût faire sûrement et tranquillement une série d'observations; et ce n'est guère que depuis quelques années qu'on a su en rendre l'intérieur habitable, et même le pourvoir de tous instruments nécessaires pour les travaux des astronomes.

(p. 492) Cassini avoit fait tracer sur le plancher de l'une des tours un planisphère terrestre de vingt-sept pieds de diamètre: depuis long-temps on ne l'y voit plus. On avoit aussi pratiqué dans toutes les voûtes, au centre du bâtiment, des ouvertures de trois pieds de diamètre, et correspondant entre elles depuis la couverture jusqu'au fond des caves souterraines pratiquées sous l'édifice; la première intention étoit de s'en servir pour des observations astronomiques; mais on y a éprouvé des difficultés qui ont forcé d'y renoncer: elles n'ont été utiles qu'à mesurer les degrés d'accélération de la chute des corps, et à faire la vérification des grands baromètres.

Ces ouvertures pénètrent jusqu'au fond de ces caves au travers d'un escalier fait en vis, et composé de trois cent soixante marches, ce qui forme en tout, depuis le sommet, un puits de vingt-huit toises de profondeur. Ces caves servent à faire des expériences sur les congélations et les réfrigérations, à déterminer les divers degrés de l'humidité, du sec, du chaud, du froid. Elles s'étendent fort au loin dans les carrières voisines, et ont des parties où l'eau se pétrifie. Plus de cinquante rues percées dans des carrières y forment une espèce de labyrinthe. Partie de ces caves est revêtue de maçonnerie, d'autres sont simplement taillées dans le tuf.

La plupart des salles de cet édifice offrent (p. 493) cette particularité remarquable, qu'une personne parlant très-bas près de l'un des murs, ses paroles parviennent à l'oreille d'une autre personne placée près du mur opposé, sans que ceux qui occupent le milieu de la pièce puissent rien entendre de ce qu'elles disent. Ce phénomène d'acoustique, qui dépend de la forme elliptique des voûtes, est trop connu maintenant pour que nous croyions devoir l'expliquer. Sous la voûte de la salle du nord, un aéromètre indique la force des vents; cette salle est ornée de peintures représentant les saisons et les signes du zodiaque: on y voit aussi les portraits des plus célèbres astronomes.

La façade de l'Observatoire, du côté du septentrion, est couronnée d'un fronton où sont sculptées les armes du roi. L'avant-corps de celle du midi offre deux trophées astronomiques, et ce sont les seuls ornements de sculpture qu'il y ait sur ce monument.

Une machine, dite cuvette de jauge, donne la mesure de l'eau pluviale qui tombe chaque année.

(p. 494) COLLÉGES, ÉCOLES, SÉMINAIRES.

Écoles de Médecine (rue de la Bûcherie.)

On ne peut douter qu'il n'y ait eu des médecins à Paris dès le commencement de la monarchie; mais il n'est pas facile de déterminer l'époque à laquelle ils formèrent un corps et furent agrégés à l'Université. Duboulai veut que Charlemagne lui-même ait fait entrer cette étude au nombre de celles qui étoient en vigueur dans l'école palatine[381], tandis que d'autres écrivains[382] reculent jusqu'au règne de Charles VII l'origine de cette corporation. Ces deux opinions sont également éloignées de la vérité. Il y a des preuves certaines qu'on se livroit à l'étude publique de la médecine dès le commencement du douzième siècle, qu'anciennement cette faculté étoit ecclésiastique, et que ses membres étoient obligés de garder le célibat, ce que l'on peut (p. 495) aisément concevoir, si l'on réfléchit que, dans le moyen âge, à l'exception d'un très-petit nombre de personnes, il n'y avoit que le clergé qui s'adonnât à l'étude et qui cultivât les sciences et les arts. Toutefois comme la profession de médecin, plus lucrative qu'aucune autre, faisoit négliger l'étude de la théologie, un décret du concile de Reims, tenu en 1131, défendit aux moines et aux chanoines d'étudier la médecine; et dans celui de Tours, en 1163, Alexandre III déclara qu'il falloit regarder comme excommuniés les religieux qui sortoient de leurs cloîtres pour apprendre l'art de guérir. L'étude du droit civil fut comprise dans le même anathème.

Sous le règne de Philippe-Auguste les médecins étoient déjà reçus dans les nations académiques qui formoient l'Université; mais on ne voit pas qu'il y eût alors un lieu particulier affecté aux écoles de médecine. Différents actes de ces temps prouvent que les cours s'en faisoient dans le domicile des professeurs. Le nombre des écoliers s'étant augmenté, on loua des maisons particulières pour les y rassembler, sans qu'on puisse déterminer au juste dans quel endroit ces écoles étoient situées[383].

(p. 496) Nous avons déjà dit que ce fut au milieu du treizième siècle que les facultés composant le corps de l'Université se formèrent en compagnies distinctes, et eurent des écoles spécialement affectées à leurs études particulières. La théologie dut les siennes à Robert Sorbon; les professeurs de droit établirent les leurs au clos Bruneau (rue Saint-Jean-de-Beauvais), et la faculté des arts resta rue du Fouare. Comme il n'existe aucun acte qui indique alors un établissement particulier pour l'école de médecine, on peut croire qu'elle demeura encore unie à cette dernière faculté dans les anciennes écoles de cette même rue, et rien ne prouve en effet qu'elle ait changé de domicile jusqu'à l'année 1454, que, dans une assemblée tenue près des bénitiers de Notre-Dame, elle résolut d'établir une école où tous ses cours publics seroient réunis. On ne voit point que ce projet ait alors reçu son exécution; mais dans une seconde assemblée tenue en 1469 (p. 497) il fut décidé, qu'on achèteroit, rue de la Bûcherie, une maison appartenant aux Chartreux, et voisine d'une autre dont la faculté étoit déjà propriétaire. L'acquisition fut faite en 1472; mais la disposition des lieux s'opéra lentement, et ce ne fut qu'en 1505 qu'on y tint les écoles. L'achat successif de terrains et de maisons circonvoisines procura à la faculté les moyens de faire pratiquer tous les logements nécessaires, et d'avoir un jardin où l'on cultiva les plantes médicinales. L'amphithéâtre fut établi en 1617 dans une maison contiguë à ce jardin, et qui faisoit le coin de la rue du Fouare et de celle de la Bûcherie, et subsista ainsi jusqu'en 1744, que la faculté, voyant qu'il tomboit en ruine, en fit construire un nouveau[384]. Cette dernière salle, de forme ronde, est terminée par une coupole; son pourtour est garni de gradins où se placent les étudiants; huit colonnes doriques y soutiennent une corniche sur laquelle règne un balcon.

La première chapelle, achevée en 1502, fut démolie en 1529, et remplacée par une autre, qu'on transféra encore, en 1695, dans un endroit différent.

(p. 498) Quelques années avant la révolution, les écoles avoient été transportées rue Saint-Jean-de-Beauvais, aux anciennes Écoles de Droit; mais les démonstrations anatomiques se faisoient toujours à l'amphithéâtre de la rue de la Bûcherie. C'étoit là aussi que la faculté tenoit ses assemblées, dans une salle au premier étage, ornée des portraits de tous ses doyens[385], et de plain-pied avec la chapelle.

Collége de Picardie (rue du Fouare).

On comptoit autrefois dans cette rue quatre écoles pour les quatre nations de l'Université; et c'est pourquoi, dans plusieurs titres du treizième siècle, elle est appelée de l'École et des Écoliers. La nation de Picardie est la seule qui continua d'y demeurer jusque vers la fin du siècle dernier. En 1487, elle avoit obtenu la permission d'y faire construire une chapelle, qui fut dédiée, en 1506, sous l'invocation de la sainte Vierge, de saint Nicolas et de sainte Catherine.

(p. 499) Saint Guillaume Berruyer, que la nation de France honoroit comme son patron, étoit celui d'une chapelle qu'il y avoit autrefois dans cette rue. Il y a bien de l'apparence que c'étoit la chapelle des écoles de cette nation: elle ne subsiste plus depuis long-temps.

Collége de Cornouaille (rue du Plâtre).

La première fondation de ce collége fut faite en 1317[386], et non en 1380, comme plusieurs l'ont avancé, par Galeran Nicolas ou Nicolaï dit de Grève, clerc de Bretagne, qui, par son testament, laissa le tiers de ses biens aux pauvres écoliers du diocèse de Cornouaille ou Quimper-Corentin, faisant leur cours d'études à Paris. Ses exécuteurs testamentaires n'accomplirent sa volonté qu'en 1321, et fondèrent alors cinq bourses, qu'ils laissèrent à la nomination de l'évêque de Paris. Ce prélat approuva le nouvel établissement en 1323; et ces boursiers, qui n'avoient point de domicile, furent placés dans le collége que Geoffroi du Plessis venoit de fonder[387]. Les choses restèrent en cet état jusqu'en 1380, que Jean de Guistri, maître-ès-arts et en médecine, né dans (p. 500) le diocèse de Cornouaille, acheta, dans la rue du Plâtre, une maison, où il logea les cinq boursiers ses compatriotes, ajoutant à ce bienfait celui de fonder quatre bourses nouvelles[388]; ses exécuteurs testamentaires trouvèrent dans ses biens de quoi en créer une cinquième, et il fut décidé que le nouveau collége seroit appelé collége de Cornouaille.

Un principal de ce collége, nommé Duponton, y fonda deux autres bourses en 1443; et en 1709 il y en eut encore une dernière, que l'on dut aux libéralités de M. Valot, conseiller au parlement et chanoine de Notre-Dame. Ce collége fut réuni, en 1763, à celui de Louis-le-Grand.

Collége de Lisieux (rue Saint-Jean-de-Beauvais).

Il doit, suivant tous nos historiens[389], son origine à Gui de Harcour, évêque de Lisieux, qui laissa pour cet effet 1000 livres par son testament, et 100 livres pour le logement de vingt-quatre boursiers étudiant dans la faculté des arts: cet acte est de 1336. Au commencement (p. 501) du siècle suivant, Guillaume d'Estouteville, aussi évêque de Lisieux, fonda un autre collége sous le nom de Torchi, avec l'intention de le placer dans des maisons situées rue Saint-Étienne-des-Grès, qu'il avoit achetées de l'abbaye Sainte-Geneviève. Cependant, comme l'exécution de cette dernière partie du projet n'eut pas lieu sur-le-champ, il en est résulté sur la date de la fondation quelques difficultés, qu'il est facile de lever, en supposant, ce qui est très-vraisemblable, que Guillaume d'Estouteville établit d'abord ses boursiers dans le collége de Lisieux, fondé par Gui de Harcour, et acheta en même temps les maisons où il vouloit les loger; que sa mort, arrivée en 1414, ne lui ayant pas laissé le temps de les y établir, Estoud d'Estouteville, son frère et son exécuteur testamentaire, se chargea de remplir sa dernière volonté, ce qui toutefois ne fut exécuté qu'en 1422. On voit en effet, à cette époque, douze théologiens et vingt-quatre artiens réunis dans ce collége, qui fut, par arrêt de la cour, nommé de Torchi[390], dit de Lisieux. Les douze théologiens étoient de la fondation de MM. d'Estouteville, et les vingt-quatre artiens étoient certainement ceux que Gui de Harcour avoit (p. 502) fondés; ce qui d'ailleurs est démontré par un arrêt du 19 juin 1430.

La chapelle de ce collége fut bâtie des deniers de l'abbé de Fescamp, sous l'invocation de saint Sébastien. La nomination des bourses appartenoit à ses successeurs et aux évêques de Lisieux. Le principal et le procureur étoient élus par les boursiers théologiens, le premier à vie, le second pour un an.

Comme le terrain qu'occupoient les bâtiments de ce collége entroit dans le dessin de la place qui devoit être ouverte devant la nouvelle église Sainte-Geneviève, et que cependant son ancienneté sembloit exiger qu'il fût conservé, il fut ordonné, par arrêt du 7 septembre 1763, qu'il seroit transféré dans le collége de Louis-le-Grand, ce qui fut alors exécuté; mais des raisons particulières firent changer cet arrangement, comme nous ne tarderons pas à le dire[391].

Collége des Lombards (rue des Carmes).

On trouve aussi ce collége sous le nom de (p. 503) collége de Tournai ou d'Italie. Tous nos historiens s'accordent à lui reconnoître quatre fondateurs, tous domiciliés à Paris, André Ghini, Florentin, successivement évêque de Tournai, d'Arras et cardinal; François de l'Hôpital, bourgeois de Modène; Jean Reinier, bourgeois de Pistoie; et Manuel Rolland, de Plaisance. Mais la date de la fondation a fait naître des discussions trop minutieuses pour que nous croyions devoir les rapporter; on en peut toutefois conclure que l'acte n'en fut fait que en 1333[392], quoique les écoliers fussent établis depuis trois ans dans l'hôtel de l'évêque de Tournai, ce qui justifie la date de 1330, que portoit l'inscription gravée sur la porte de ce collége. André Ghini établit quatre bourses pour des Florentins; le sieur l'Hôpital, trois pour des écoliers du Modenois; Reinier, trois pour ceux de Pistoie; Rolland, une pour un étudiant de Plaisance: à défaut de sujets nés dans ces provinces, on devoit admettre indifféremment des élèves italiens, sous la condition qu'ils céderoient (p. 504) la place aussitôt qu'il s'en présenteroit avec toutes les qualités que demandoit la fondation. Les aspirants devoient être clercs, et n'avoir pas 20 livres de rente pour être admis; on nomma trois proviseurs ou directeurs de ce collége; les fondateurs les mirent sous la protection de l'abbé de Saint-Victor et du chancelier de Notre-Dame; enfin il fut stipulé que la maison où ils demeuroient, située au mont Saint-Hilaire, seroit appelée Maison des pauvres écoliers italiens de la charité de la bienheureuse Marie.

Ce collége fut peu à peu abandonné, et deux causes y contribuèrent: d'un côté, la modicité des bourses, insuffisantes pour procurer aux élèves les besoins de première nécessité, dégoûta les Italiens de s'expatrier; de l'autre, les Universités nombreuses qui se formèrent dans leur propre pays leur procurèrent des ressources assez grandes pour qu'ils ne fussent plus obligés d'aller chercher l'instruction chez une nation étrangère. Les bâtiments qu'ils avoient occupés tomboient en ruines, et alloient devenir tout-à-fait inhabitables, lorsque deux prêtres irlandois, le sieur Maginn et Kelli, formèrent le dessein de les faire réparer en faveur des prêtres et des étudiants de leur nation.

Dès l'année 1623, Louis XIII avoit permis aux Irlandois de recevoir des legs et des donations dont l'objet devoit être de leur procurer (p. 505) la facilité de faire leurs études à Paris. Louis XIV avoit confirmé cette permission en 1672, en y ajoutant celle d'acheter une maison qui pût leur servir d'hospice. Celle dont ils firent l'acquisition étoit située rue d'Enfer, et ils y ont demeuré jusqu'en 1685. Ce fut pendant cet intervalle que les sieurs Maginn et Kelli jetèrent les yeux sur le collége des Lombards, espérant en faire une habitation plus commode pour leurs compatriotes; mais les trois proviseurs, qui l'habitoient encore, refusèrent d'abord de leur en céder la propriété, et se contentèrent de nommer onze Irlandois aux bourses vacantes depuis plusieurs années. Cette nomination fut confirmée en 1677; mais comme il étoit à craindre que ces nouveaux boursiers ne fussent inquiétés par des Italiens qui auroient pu venir réclamer leurs anciens droits, MM. Maginn et Kelli proposèrent de faire réédifier ce collége à leurs frais, sous la condition qu'ils en seroient proviseurs leur vie durant, et que ces places seroient toujours occupées à l'avenir par des sujets de leur nation; proposition qui fut acceptée, et que de nouvelles lettres-patentes confirmèrent en 1681. La reconstruction de ce collége fut exécutée en conséquence de cette transaction; et M. Maginn lui légua en outre 2,500 livres de rente.

Malgré tous ces arrangements, il y eut, le (p. 506) 22 mars 1696, un acte d'association des boursiers irlandois à ceux du collége des Grassins. Un arrêt du parlement les renvoya, en 1710, au collége des Lombards. Toutefois cette association n'avoit eu lieu que pour les étudiants seulement, et ne comprenoit point ceux qui, après avoir fini leurs études, faisoient les préparations nécessaires pour pouvoir remplir dignement les fonctions de missionnaires en Irlande. Cette distinction fut consacrée par un autre arrêt du 20 mars 1728; ainsi cette maison devoit être à la fois considérée comme un séminaire et un collége: c'étoient deux communautés réunies.

On y comptoit, en 1776, cent prêtres et environ soixante clercs étudiants, dont le plus petit nombre payoit une très-modique pension: la charité des fidèles faisoit le reste. À cette époque les clercs irlandois furent transférés dans la rue du Cheval-Vert, comme nous le dirons ci-après.

Quelques années auparavant, les bâtiments du collége des Lombards avoient été réparés, et la chapelle avoit été reconstruite par la libéralité de M. de Vaubrun[393]. Son porche, de forme (p. 507) elliptique, et décoré de colonnes et de pilastres ioniques, avec entablement, avoit été élevé sur les dessins de Boscry, architecte[394].

CURIOSITÉS DE LA CHAPELLE.

Sur le maître-autel, un tableau représentant une Assomption; par Jeaurat.

Ce collége étoit possesseur d'une petite bibliothèque.

Collége de Dormans-Beauvais (rue Saint-Jean-de-Beauvais).

Ce collége doit sa fondation à Jean de Dormans, cardinal, évêque de Beauvais et chancelier. Il acheta, en 1365, les maisons que le collége de Laon avoit d'abord occupées, et cinq ans après y établit un maître, un sous-maître, un procureur et douze boursiers, nés dans la paroisse de Dormans en Champagne, ou, à leur défaut, dans le diocèse de Soissons. En 1371 et 1372, il fonda successivement douze nouvelles bourses, parmi lesquelles trois furent destinées à des écoliers pris dans les villages de Buisseul et d'Athis, au diocèse de Reims, et une quatrième à un religieux prêtre de l'abbaye de Saint-Jean-des-Vignes. (p. 508) La chapelle, dont Charles V voulut bien poser la première pierre, fut construite aux frais de Miles de Dormans, neveu du fondateur, et dédiée, en 1380, sous l'invocation de saint Jean l'Évangéliste. Il y fonda quatre chapelains et deux clercs. Nos historiens parlent d'un nouveau chapelain et de cinq autres boursiers, fondés à diverses époques par différents particuliers.

La collation de toutes les places avoit été réservée au frère et au neveu du fondateur: l'abbé de Saint-Jean-des-Vignes éleva à ce sujet quelques contestations, qui furent terminées par un concordat, homologué en 1389, qui, laissant la collation de la bourse du religieux de Saint-Jean-des-Vignes à l'abbé, transportoit à la cour du parlement tous les droits du fondateur après la mort de Guillaume de Dormans, son neveu. Depuis, le premier président et deux commissaires de cette cour ont toujours eu l'administration de ce collége.

Vers le commencement du seizième siècle, les professeurs qui enseignoient dans les écoles de la rue du Fouare s'étant retirés dans les colléges, celui de Beauvais tint des écoles publiques, et s'unit par la suite (en 1597) au collége de Presle, pour l'exercice des classes, ce qui subsista jusqu'en 1699, que cet exercice entier resta au seul collége de Beauvais. Depuis, les (p. 509) arrangements qui devoient incorporer le collége de Lisieux à celui de Louis-le-Grand n'ayant pu avoir leur entier effet, le collége de Beauvais fut choisi pour prendre la place que l'autre y devoit occuper, et les maisons qui lui appartenoient furent données au collége de Lisieux.

CURIOSITÉS DE LA CHAPELLE.

TABLEAUX.

Sur le maître-autel, saint Jean l'Évangéliste dans l'île de Pathmos; par Lebrun.

TOMBEAUX ET SÉPULTURES.

Au milieu du chœur, deux statues en cuivre sur un tombeau de marbre représentant Miles de Dormans, évêque de Meaux et archevêque de Sens, mort en 1405; et un autre évêque inconnu.

Six statues en pierre, représentant:

Jean de Dormans, chancelier de l'église de Beauvais, mort en 1380.

Bernard de Dormans, chambellan de Charles V, mort en 1381.

Renaud de Dormans, chanoine de Paris, maître des requêtes de l'hôtel, etc., mort en 1380.

Jeanne Baube, femme de Guillaume de Dormans, et mère des trois personnages dont nous venons de parler, morte en 1405.

Jeanne de Dormans sa fille, mariée à Pierre de Rochefort et à Philibert de Paillart, morte en 1407.

Yde de Dormans, sa seconde fille, mariée à Robert de Nesle, morte en 1379[395].

Plusieurs savants et saints personnages ont (p. 510) professé dans ce collége. Saint François Xavier y donna des leçons de philosophie en 1531. Le cardinal Arnauld d'Ossat fut aussi du nombre de ses professeurs; et dans le siècle dernier l'administration en fut successivement remplie par deux hommes très-recommandables, le célèbre M. Rollin et M. Coffin.

Collége de Presles (rue des Carmes).

Nous avons déjà parlé de la fondation de ce collége à l'article du collége de Laon[396]. Nous avons dit comment les boursiers de ces deux établissements, réunis dans la même maison, ayant jugé à propos de se séparer, cette séparation, arrivée en 1333, produisit deux colléges particuliers. Ce changement fut autorisé par le pape Clément VI; et Philippe-le-Long, qui le confirma, voulut en même temps gratifier le collége dont nous parlons de vingt-quatre arpents de bois dans les forêts du Loup et de la Muette. Raoul de Presles, qui en étoit fondateur, traita alors avec Gui de Laon du logement que les deux colléges avoient d'abord occupé, en lui faisant un contrat de 24 liv. de rente, et à ce moyen resta dans l'établissement, tandis que les boursiers de l'autre collége alloient se loger au clos (p. 511) Bruneau. Mais, quelque temps après, le collége de Beauvais, qui venoit d'être fondé dans la rue voisine, sur un terrain contigu à celui du collége de Presles, eut besoin à son tour de quelques bâtiments pour les écoles publiques qui s'y tenoient. On entra dans des arrangements nouveaux, au moyen desquels les cours publics furent partagés: il y eut quatre classes et quatre professeurs dans chacun des deux colléges, ce qui subsista jusqu'en 1699, que l'exercice entier des classes fut cédé au collége de Beauvais.

Le collége de Presles, fondé pour de pauvres écoliers du diocèse de Soissons, étoit composé de treize boursiers et de deux chapelains choisis parmi eux. Les chapelains devoient être nommés par les boursiers, et ceux-ci par la communauté. En 1704 on réduisit le nombre des boursiers à huit; et en 1763 ce collége fut réuni à celui de l'Université.

Collége de Tréguier (place Cambrai).

Une inscription qu'on lisoit sur la porte de ce collége portoit qu'il avoit été fondé en 1400, et Sauval, ainsi que ses copistes, avoient adopté cette date, qui ne pouvoit être que celle d'une reconstruction, car il est certain qu'il doit son origine à Guillaume de Coatmohan, grand-chantre de l'église de Tréguier, qui, par son (p. 512) testament du 20 avril 1325, le fonda pour huit boursiers, pris dans sa famille ou dans le diocèse de Tréguier. Les statuts que l'on fit pour ce collége en 1411 lui donnèrent de la réputation, et déterminèrent Olivier Doujon, docteur en droit, à y fonder, l'année suivante, six bourses nouvelles. Enfin, en 1575, ce collége fut considérablement augmenté par l'union qui lui fut faite du collége de Karembert. Celui-ci, qui portoit aussi le nom de Laon, parce qu'il avoit été crée pour des sujets de ce diocèse, étoit situé près de Saint-Hilaire. Du reste, nous ignorons par qui et à quelle époque il avoit été établi. Un M. de Kergroades, qui paroît avoir été parent du fondateur, et dont le consentement fut nécessaire pour opérer cette union, ne le donna qu'en se réservant la nomination des deux seules bourses qui y subsistoient encore. Ceci dura jusqu'en 1610, que le roi fit acheter le collége de Tréguier, pour élever le collége Royal sur son emplacement.

Le collége de Cambrai ou des Trois-Évêques (même place).

Il faut rectifier ce qui a été dit de ce collége par la plupart des historiens de Paris, qui le présentent comme ayant eu à la fois trois fondateurs. La vérité est qu'il fut institué en 1348, (p. 513) par une disposition testamentaire de Guillaume d'Auxonne, évêque de Cambrai, et ensuite d'Autun. Ce prélat, possesseur d'une maison et de jardins situés dans cet endroit, avoit formé le projet d'y fonder un collége, et d'affecter à cet établissement cette portion de ses biens: il chargea de l'exécution de ce projet Hugues de Pomare, évêque de Langres, par son testament du 13 octobre 1344; mais celui-ci mourut avant d'avoir pu remplir ses intentions. Il arriva en même temps que Hugues d'Arci, évêque de Laon, et depuis archevêque de Reims, mourut aussi sans avoir pu exécuter une fondation semblable qu'il s'étoit également proposée. Alors les exécuteurs testamentaires de ces trois prélats imaginèrent de se réunir, et instituèrent le collége dont nous parlons ici: c'est pour cette raison qu'il est souvent nommé collége des Trois-Évêques. L'acte qui contient cette donation est rapporté par Félibien sous la date de 1348[397]. Mais la manière dont il est conçu semble prouver que ce collége renfermoit déjà des étudiants, et par conséquent que le premier établissement étoit antérieur.

La maison et les jardins que Guillaume d'Auxonne avoit laissés étoient plus que suffisants pour loger les boursiers; on prit sur les (p. 514) biens des autres fondateurs ce qui étoit nécessaire pour fournir à leur subsistance, ce qui produisit un fonds de 200 liv. de rente. On voit par les statuts que ce collége étoit composé d'un maître, d'un chapelain faisant l'office de procureur, et de sept boursiers. Ceux-ci étoient à la nomination du chancelier de l'église de Paris, auquel le chapelain, nommé lui-même par les anciens boursiers, les présentoit.

En 1612, le roi ayant voulu faire l'acquisition du collége de Cambrai pour la construction des bâtiments du collége Royal, les commissaires de sa majesté passèrent un acte portant qu'après l'achèvement de cet édifice, le principal et les boursiers du collége détruit y seroient logés; que la chapelle qu'on y bâtiroit deviendroit leur propriété; qu'il seroit fait un fonds de 1000 liv. de rente pour leurs dommages et intérêts; enfin qu'on n'abattroit les constructions que jusqu'à la grande porte, de manière qu'ils pussent continuer à y loger jusqu'à ce que le bâtiment qu'on leur destinoit fût en état de les recevoir. Cette portion d'édifice fut conservée plus long-temps qu'on ne l'avoit cru, parce qu'alors le collége Royal ne fut pas fini, et les boursiers de celui de Cambrai ne cessèrent point d'y demeurer jusqu'à leur réunion au collége de Louis-le-Grand.

Deux professeurs de la faculté de droit et le professeur de droit françois, dont la chaire avoit (p. 515) été fondée en 1680 par Louis XIV, donnèrent des leçons dans le collége de Cambrai jusqu'à la construction des nouvelles écoles près de Sainte-Geneviève.

Collége-Royal (même place).

On a déjà pu voir dans cet ouvrage à quel dessein et dans quelles circonstances François Ier fonda cet établissement si digne d'un grand monarque. Il en avoit conçu l'idée dès le commencement de son règne, et son intention étoit de le placer à l'hôtel de Nesle (aujourd'hui le collége Mazarin); mais la guerre et les événements qui la suivirent en firent d'abord remettre l'exécution, et d'autres projets succédèrent ensuite à ceux-ci. En rapprochant et en conciliant les dates diverses que nos historiens ont données à cette fondation, on trouve que le roi, après avoir manifesté, en 1529, ses intentions pour la construction de ce collége, fixa, dès 1530, le nombre et les honoraires des professeurs qu'il nomma et institua l'année suivante. Cette fondation, vraiment royale, devoit répondre à la magnificence d'un prince qui mettoit en tout de la noblesse et de la grandeur: douze professeurs en langue hébraïque, grecque et latine, devoient recevoir par an 200 écus d'or pour honoraires, être logés dans ce collége, et y donner des leçons gratuites à six cents écoliers. Les (p. 516) circonstances n'ayant pas permis de construire les édifices projetés, les professeurs continuèrent d'enseigner dans les salles du collége de Cambrai et dans d'autres colléges. Mais si on en excepte cette partie du projet, toutes les autres clauses en furent remplies scrupuleusement; et même François Ier, faisant plus qu'il n'avoit promis, et voulant donner une preuve éclatante de l'affection particulière qu'il portoit à cette institution, donna, en 1542, aux professeurs la qualité de conseillers du roi, le droit de committimus[398], et les fit mettre sur l'état comme commensaux[399] de sa maison. C'est à ce titre qu'ils continuèrent jusqu'à la fin de prêter serment entre les mains du grand-aumônier.

François Ier avoit fondé les chaires royales pour les savants les plus célèbres, sans aucune distinction de régnicoles et d'étrangers; et vu le sage parti qu'il avoit pris de consulter sans (p. 517) cesse, dans l'exécution de son projet, les hommes distingués dans les sciences et les lettres qui remplissoient sa cour, il avoit été assez heureux pour ne faire que de très-bons choix. Ses successeurs n'y portèrent pas sans doute la même attention, et plus d'une fois des hommes médiocres usurpèrent dans cet illustre corps des places qui n'appartenoient qu'au vrai mérite; cependant la succession des maîtres y présente plus de noms célèbres que dans aucun autre corps littéraire; et l'on peut assurer qu'il n'en est aucun qui, à nombre égal, ait produit autant d'ouvrages sur toutes les parties des connoissances humaines. Henri II y fonda une nouvelle chaire d'éloquence latine; Charles IX, une de philosophie grecque et latine, et une de chirurgie; Henri III, une de langue arabe. Ce monarque avoit pris solennellement l'engagement de mettre à exécution le projet de François Ier relativement à la construction des bâtiments où devoient se réunir les professeurs, et à la dotation du nouveau collége; mais les guerres civiles et les malheurs dans lesquels elles le jetèrent, le réduisirent bientôt à ne pouvoir plus même payer les gages de ces professeurs. Leur fidélité n'en fut point ébranlée, et pendant tous les orages de la ligue, ils restèrent invariablement attachés à ce prince et à son successeur Henri IV, qui en fut instruit, et qui se (p. 518) déclara leur plus zélé protecteur. Le duc de Sulli partagea ces sentiments de bienveillance de son maître; et ce fut à sa sollicitation et à celle du cardinal du Perron, que ce prince prit la résolution de faire enfin construire les logements et les écoles qui leur étoient nécessaires. Il fut décidé qu'on abattroit le collége de Tréguier qui menaçoit ruine, et que sur cet emplacement on feroit élever un bâtiment de trente-trois toises de long sur vingt de large. On devoit y pratiquer quatre grandes salles, et disposer l'étage supérieur pour y placer la bibliothèque royale de Fontainebleau. Il étoit même question d'y établir une imprimerie, des ateliers pour les artistes, et de doter cette maison de dix mille écus de rente. La mort funeste de ce grand roi suspendit l'exécution d'un projet aussi magnifique, mais ne le détruisit pas entièrement. Trois mois après, Louis XIII, accompagné de la reine sa mère, vint poser la première pierre de la seule aile de ce bâtiment qui alors ait été entièrement achevée; c'étoit celle qui avoit été destinée pour loger la bibliothèque. Les troubles de la régence ayant bientôt fait cesser les travaux, on y pratiqua trois salles, qui servirent d'écoles aux professeurs; mais ils n'eurent ni logements ni augmentation de gages.

Henri IV avoit fondé dans ce collége une chaire d'anatomie et de botanique; Louis XIII (p. 519) en créa une seconde de langue arabe et une de droit canon; Louis XIV y ajouta une chaire de langue syriaque, une seconde de droit canon, et une de droit françois. C'est à quoi se bornèrent les bienfaits de ce monarque, protecteur magnifique des sciences et des lettres, mais qui probablement ne sentit pas de quelle importance étoit le seul établissement où les jeunes gens, après le cours ordinaire des études, pussent trouver des guides sûrs pour se perfectionner dans tout genre de science ou de littérature auquel ils voudroient se livrer. Cependant la situation des professeurs devenoit de jour en jour plus fâcheuse: réduits, vers la fin de ce règne, à un petit nombre d'auditeurs, brouillés depuis long-temps avec l'Université, qui répandoit contre eux de fâcheuses impressions dans l'esprit des élèves, mal payés de modiques appointements qui n'étoient plus en rapport avec les besoins de la vie, ils étoient sur le point d'abandonner leurs travaux, lorsqu'à l'avénement de Louis XV, le duc de La Vrillière, qui avoit alors la direction de ce collége, proposa au conseil un plan qui fut adopté, et empêcha la ruine d'un établissement si utile et si important. Il consistoit à faire rentrer dans le sein de l'Université les professeurs royaux, qui n'auroient jamais dû en être séparés, et par conséquent à leur donner une part dans le produit des messageries (p. 520) affecté aux besoins de cette compagnie. L'exécution de ce plan ranima les exercices du collége Royal; et quelques changements utiles dans la destination de plusieurs chaires qui étoient doubles ou triples dans des genres d'enseignements peu suivis, même tout-à-fait abandonnés, donnèrent le moyen d'y faire professer de nouvelles branches de science et de littérature, sans charger le trésor de dépenses nouvelles, de manière qu'il y eut dans le collége Royal, outre l'inspecteur chargé de veiller à la discipline, vingt professeurs, dont les attributions furent fixées, par un arrêt du conseil de 1773, dans l'ordre suivant:

Sur les nouveaux fonds accordés au collége Royal, on avoit trouvé le moyen de distraire une somme suffisante pour la réparation des (p. 521) constructions déjà faites; mais cette institution laissoit toujours à désirer un bâtiment qui pût contenir à la fois les écoles et des logements convenables pour les professeurs. La reconstruction totale en fut arrêtée en 1774, la première année du règne de Louis XVI; et M. le duc de La Vrillière posa la première pierre du nouveau bâtiment le 22 mars de la même année. Cet édifice, construit sur les dessins de M. Chalgrin, présente l'ordonnance noble et simple d'un corps de logis flanqué de deux pavillons en retour, qu'unit entre eux une double grille avec un portail surmonté d'un fronton. Il n'y a que des éloges à donner au caractère d'architecture choisi par l'artiste, et à la manière dont il a exécuté cette conception[400].

Collége du Plessis-Sorbonne (rue Saint-Jacques).

Ce collége doit son nom à Geoffroi du Plessis, notaire apostolique et secrétaire de Philippe-le-Long. Il le fonda, en 1317[401], pour quarante étudiants pris dans les diocèses de Tours, Saint-Malo, Reims, Sens, Évreux et Rouen, et donna pour cet établissement différents revenus, et (p. 522) une maison avec cours, jardins et vergers, située rue Saint-Jacques, et qui s'étendoit jusqu'à la rue Fromentel et à celle des Cholets, nommée alors Saint-Symphorien[402]. Il y avoit déjà dans cette maison une chapelle de la Sainte-Vierge, et au-dessus de la porte un oratoire sous le nom de Saint-Martin. Le collége en prit le nom de Saint-Martin-du-Mont, et le fondateur, qui se réserva la collation des bourses, et la faculté de faire par la suite les changements qu'il jugeroit à propos, établit pour supérieurs de cet établissement les évêques d'Évreux et de Saint-Malo, l'abbé de Marmoutier, le chancelier de l'église de Paris, et le maître particulier du collége.

Quelque temps après, Geoffroi du Plessis fonda le collége de Marmoutier à côté de celui de Saint-Martin; et quoi qu'en aient dit Du Breul et Corrozet, l'acte de fondation[403] prouve qu'il ne changea point les dispositions déjà faites en faveur de ce dernier collége pour accroître (p. 523) les avantages de sa nouvelle fondation. Sur quatre maisons qu'il possédoit encore dans ce même endroit, il se réserva, sa vie durant, la plus grande, qui donnoit sur la rue Chartière, et fit don des trois autres à l'abbaye de Marmoutier: il n'y eut de commun entre ces deux colléges que la chapelle que l'on bâtissoit.

S'étant ensuite fait religieux dans cet ordre, auquel il avoit témoigné une affection si particulière, Geoffroi profita de la faculté qu'il s'étoit réservée par l'acte de fondation, et soumit les deux colléges à l'abbé de Marmoutier, qui depuis en fut le seul administrateur; puis, par son testament, réduisit à vingt-cinq bourses les quarante qu'il avoit d'abord fondées. Ce collége de Marmoutier subsista jusqu'en 1637, que la réforme introduite dans cette abbaye le rendit inutile. Les bâtiments en furent vendus aux Jésuites en 1641, pour accroître le collége de Louis-le-Grand.

À l'égard de celui de Saint-Martin-du-Mont, il ne tarda pas à prendre le nom de son fondateur: car, dans tous les actes de l'abbaye de Sainte-Geneviève qui le concernent, il n'est indiqué, dès le quatorzième siècle, que sous le titre de collége du Plessis. La modicité de ses revenus occasionna une diminution successive de ses boursiers; mais quoiqu'il se soutînt encore par la réputation que lui avoit acquise sa discipline (p. 524) et le mérite de ses professeurs, ses bâtiments menaçoient ruine au commencement du dix-septième siècle, et l'établissement étoit loin d'avoir en lui-même des ressources suffisantes pour les réparer, lorsque des circonstances heureuses vinrent tout à coup les lui procurer. Le cardinal de Richelieu avoit eu besoin de l'emplacement du collége de Calvi pour la construction de l'église de Sorbonne. L'équité ne permettoit pas de le détruire sans le remplacer; aussi ce ministre ordonna-t-il, par son testament, qu'il seroit bâti un autre collége sur le terrain enclavé entre les rues de Sorbonne, des Noyers et des Maçons; mais les dépenses énormes qu'auroit entraînées l'exécution d'un semblable projet en firent changer les dispositions. En conséquence il fut convenu que les héritiers du cardinal feroient unir un collége à la maison de Sorbonne, et qu'ils paieroient une certaine somme pour les bâtiments ou réparations qu'on seroit obligé d'y faire. On jeta les yeux sur celui du Plessis, non, comme l'ont pensé quelques auteurs, à cause de la conformité de son nom avec celui du cardinal[404], mais parce qu'alors l'abbaye de Marmoutier étoit possédée par un neveu de cette Éminence (Amador Jean-Baptiste de Vignerod), et qu'on espéroit avoir plus facilement (p. 525) son consentement que celui de tout autre. Il céda en effet, sans aucune difficulté, son droit de supériorité sur ce collége à la maison de Sorbonne, ainsi que tous les biens et revenus qui en dépendoient, réservant seulement la collation des bourses, dont deux seroient à la présentation de l'évêque d'Évreux, et deux à celle de l'évêque de Saint-Malo. Par l'acte passé à cet effet en 1646, la maison de Sorbonne fut tenue d'entretenir à ses frais les bâtiments, et de faire instruire les boursiers sous la direction et l'administration d'un principal et d'un procureur, qui seroient docteurs ou bacheliers. C'est depuis cette époque que ce collége fut appelé du Plessis-Sorbonne. Il soutint d'ailleurs jusqu'à la fin son ancienne renommée, et il n'en étoit aucun dans toute l'Université où la discipline scolastique fût mieux observée, et qui eût produit un plus grand nombre d'élèves distingués.

Dans les derniers temps, les bourses, réduites au nombre de dix, et extrêmement médiocres, étoient à la nomination du roi[405].

Le collége de Louis-le-Grand (même rue).

Sans perdre de temps à discuter divers petits (p. 526) faits relatifs à la fondation de ce collége, et sur lesquels nos historiens ne sont pas d'accord, nous dirons simplement que l'institut des Jésuites, auquel on en doit l'établissement, ayant été approuvé, en 1540 et 1549, par deux bulles de Paul III, S. Ignace de Loyola, fondateur de la Société de Jésus, envoya sur-le-champ quelques-uns de ses disciples à Paris. Plusieurs personnes prétendent que, dès 1540, ils demeuroient au collége du Trésorier, et en 1542 à celui des Lombards. La première de ces deux assertions paroît dépouillée de preuves; quant au collége des Lombards, ils ne tardèrent pas à le quitter pour aller loger dans l'hôtel de Clermont, qui appartenoit au cardinal du Prat. Cette Éminence mit à les servir un vif intérêt, leur procura, avec le logement, une honnête subsistance, et, ce qui n'étoit pas moins important pour eux, la protection du cardinal de Lorraine. Ce fut par les soins de celui-ci qu'ils obtinrent, en 1551, des lettres-patentes par lesquelles Henri II permettoit leur établissement, mais à Paris seulement. Les oppositions de l'évêque, du parlement et de l'université suspendirent l'effet de cette faveur; soutenus par les Guises, qui gouvernoient entièrement Catherine de Médicis et son fils François II, les Jésuites se voyoient sur le point de triompher de ces obstacles, lorsque la mort du jeune monarque vint leur susciter (p. 527) des obstacles nouveaux. Malgré les différentes lettres de jussion adressées au parlement par Charles IX, la cour jugea qu'avant de les vérifier il étoit à propos de renvoyer les Jésuites devant l'assemblée générale du clergé, qui se tint à Poissi en 1561, pour y faire approuver leur institut. C'est là qu'ils furent enfin admis en France sous certaines conditions, à titre de société et de collége; et comme le parlement ne consentit à l'enregistrement qu'en 1562, c'est cette dernière date qu'on peut regarder comme celle du véritable établissement légal des Jésuites à Paris; celui de leur collége est encore postérieur, quoique Dubreul et ceux qui l'ont suivi en marquent l'institution en 1550.

Le projet du cardinal du Prat avoit toujours été de procurer à ces pères un collége à Paris; et ce fut dans cette intention qu'à sa mort, arrivée en 1560, il leur laissa plusieurs legs considérables, indépendamment des donations qu'il leur avoit déjà faites. Dès qu'ils en eurent obtenu la possession, jaloux de remplir l'intention du fondateur, ils cherchèrent un emplacement convenable, et achetèrent en 1563 un grand hôtel situé dans la rue Saint-Jacques, et connu sous le nom de la cour de Langres[406]. Cette acquisition (p. 528) fut amortie en 1564. Alors, munis de la simple permission du recteur de l'Université, et des lettres de scolarité qu'il leur fit expédier la même année, ils commencèrent à ouvrir leurs cours, et donnèrent à leur maison le nom de collége de Clermont de la Société de Jésus. Mais à peine avoient-ils commencé à professer qu'un nouveau recteur leur défendit l'exercice des classes, défense contre laquelle ils crurent devoir s'élever, et qui les jeta dans de nouveaux embarras et dans d'interminables contestations. Heureusement pour eux la cause fut appointée; et ces pères, en attendant la décision, se trouvèrent autorisés à continuer les leçons publiques qu'ils avoient commencées. Les talents supérieurs et la célébrité des professeurs qu'ils employoient attirèrent bientôt dans leur collége un si grand nombre d'écoliers, tant externes que pensionnaires, qu'il fallut penser à en augmenter les bâtiments. Les Jésuites achetèrent à cet effet plusieurs maisons voisines en 1578 et 1582. Ils firent, dans cette dernière année, construire une chapelle, dont la première pierre fut posée par Henri III. Tous ces édifices furent reconstruits en 1628.

Ce collége s'est successivement agrandi par l'acquisition d'une ruelle et de quelques autres maisons, mais principalement par celle du collége de Marmoutier, dont nous avons déjà parlé, (p. 529) et du collége du Mans, dont ils ne prirent possession qu'en 1682, cinquante-sept ans après le marché qu'ils en avoient fait. Ils y furent autorisés par un arrêt du conseil de cette même année. Louis XIV, qui confirma cette acquisition par ses lettres-patentes, voulut en payer le prix de ses propres deniers[407]; et, pour mettre le comble à ses bienfaits, il leur fit expédier des lettres nouvelles, par lesquelles il déclaroit le collége des jésuites de fondation royale. Même avant cette dernière faveur, ces pères avoient déjà ôté l'inscription placée sur leur porte principale, Collegium Claromontanum Societatis Jesu, pour y substituer celle de Collegium Ludovici Magni.

Les jésuites continuèrent de professer dans ce collége, rivalisant de zèle et de succès avec les plus célèbres institutions de l'Université, jusqu'en 1763, époque de la destruction de leur ordre, événement qui fut si fatal à la France et à toute la chrétienté. Alors les bâtiments qu'ils avoient occupés furent donnés à l'Université par lettres-patentes de la même année, pour y tenir ses assemblées et former un collége général, auquel ont été réunis les boursiers de tous les colléges où il n'y avoit pas plein et entier exercice[408].

(p. 530) Le temporel de ce collége étoit régi par une administration dont les membres, nommés par le roi, avoient pour président le grand-aumônier[409].

TABLEAUX.

Sur le maître-autel, trois tableaux, représentant, l'un, Jésus-Christ au milieu des docteurs; les deux autres, saint Charlemagne et saint Louis; par Restout.

Collége des Cholets (rue des Cholets).

Nos historiens, qui varient beaucoup entre eux sur la date de la fondation de ce collége, (p. 531) s'accordent tous à dire que le cardinal Jean Cholet, légat en France, avoit légué, par son testament, en 1289, une somme de 6000 liv., pour fournir aux frais de la croisade publiée contre Pierre d'Aragon; qu'étant mort le 2 août 1292, et la guerre étant terminée, ses exécuteurs testamentaires employèrent cette somme à l'établissement d'un collége. Il est assez difficile de croire qu'en 1289 Jean Cholet ait destiné une somme quelconque au succès d'une expédition contre un prince qui étoit mort quatre ans avant la date de ce testament; quoi qu'il en soit, une partie de ses biens fut effectivement employée à cette fondation. Jean de Bulles, archidiacre du Grand-Caux dans l'église de Rouen, et l'un des exécuteurs du testament de cette Éminence, offrit la maison où il demeuroit, vis-à-vis la chapelle Saint-Symphorien, et même en céda gratuitement la moitié, ce qui lui mérita d'être considéré comme second fondateur de ce collége. Il faut, suivant Jaillot, fixer cet événement à l'année 1291. On joignit bientôt à cette première acquisition celle d'une maison voisine, et les droits d'indemnité en furent payés à l'abbaye Sainte-Geneviève en 1295, seconde date qui a induit en erreur le plus grand nombre de ceux qui ont parlé de cette fondation.

Ce collége avoit été fondé seulement pour seize boursiers théologiens; mais les exécuteurs (p. 532) testamentaires étant morts, le cardinal Le Moine, qui leur fut substitué, confirma les statuts, ajouta quatre boursiers dont l'emploi étoit de célébrer l'office divin, et fit acheter une maison adjacente pour y placer vingt boursiers grammairiens. Tous ces boursiers devoient être pris dans les diocèses d'Amiens et de Beauvais.

Quoique le cardinal eût nommé quatre chapelains, cependant il n'y avoit point de chapelle dans ce collége, et l'office se faisoit dans celle de Saint-Symphorien. Ce fut seulement en 1504 que, du consentement de l'évêque et de l'abbé de Sainte-Geneviève, on en fit bâtir une qui fut dédiée sous l'invocation de sainte Cécile, en mémoire du fondateur, cardinal, prêtre du titre de sainte Cécile. Le collége des Cholets, qui étoit sans exercice, fut réuni, en 1763, à celui de l'Université[410].

Collége et communauté de Sainte-Barbe (rue de Reims).

Ce sont deux établissements différents formés (p. 533) dans le même lieu, mais dans des temps divers. Plusieurs de nos historiens se sont trompés sur la date de la fondation du collége, qu'ils font moins ancienne qu'elle ne l'est de plus de cent ans. L'abbé Lebeuf, qui la place avec raison en 1430, prétend que ce collége n'entra en plein exercice que vers 1500. Cependant, si l'on en croit D. Félibien[411], Jean Hubert, docteur en droit canon, qui le fonda sur un emplacement pris à cens de l'abbaye Sainte-Geneviève[412], y plaça dès le principe des professeurs amovibles: on en a compté jusqu'à quatorze, dont neuf enseignoient les humanités, quatre la philosophie, et un la langue grecque. Toutefois on ne trouve point qu'il eût de dotation dès son origine; et on le considéroit moins alors comme un collége proprement dit que comme une maison louée par des professeurs qui donnoient des leçons générales dans les salles, et recevoient dans les chambres quelques élèves auxquels ils accordoient des soins particuliers. Cet établissement portoit dès-lors le nom de Sainte-Barbe.

(p. 534) Il arriva, en 1556, que Robert Dugast, aussi docteur régent en droit canon, ayant acquis les quatre cinquièmes de cette maison, forma le projet d'y établir un collége régulier. Par l'acte de cette fondation, daté de cette même année, il institua un principal, un chapelain et un procureur, tous les trois prêtres ou sur le point de l'être, et qui devoient être des diocèses d'Évreux, de Rouen, de Paris ou d'Autun. La nomination des boursiers, qui étoient au nombre de quatre, fut réservée au plus ancien conseiller-clerc du parlement, au chancelier de l'église et université de Paris, et au doyen des professeurs en droit. Les biens qu'il affecta à cet établissement furent amortis par des lettres de Henri II, données dans la même année 1556.

Il paroît certain qu'il y eut dans ce collége un plein exercice, lequel y subsista jusqu'à ces temps malheureux de nos guerres de religion, où tant d'institutions furent altérées ou détruites. Il fut alors interrompu, et les leçons n'y ont jamais été rétablies. La mauvaise situation des affaires de ce collége le força même, dans le siècle suivant, de vendre à l'Université une partie de son emplacement, pour acquitter les dettes qu'il avoit contractées. Par cet acte, qui est de 1687, cette compagnie s'engagea à lui payer la somme de 48,750 livres, tant pour le libérer de ses créanciers, que pour (p. 535) lui procurer les moyens de bâtir une chapelle[413].

Ce fut vers ce temps-là que se forma la communauté annexée depuis à ce collége. Un docteur de Sorbonne, nommé Germain Gillot, avoit sacrifié une partie considérable de sa fortune pour fournir à la subsistance d'un certain nombre d'étudiants qu'il faisoit élever dans différents colléges. M. Thomas Durieux, aussi docteur de Sorbonne, l'un des élèves de M. Gillot, et son successeur dans cet acte de charité, voyant l'Université devenir propriétaire de la plus grande partie du collége de Sainte-Barbe, profita de cette occasion pour en louer les bâtiments, ainsi que ceux qui étoient restés à ce collége, et y rassembla en 1588 tout son petit troupeau sous le nom de Communauté de Sainte-Barbe. Depuis, ayant été nommé principal du collége du Plessis, cet homme respectable se trouva dans une situation à donner des soins encore plus assidus à ses enfants d'adoption, qui venoient prendre des leçons dans ce collége, et qui n'ont point cessé d'y être reçus jusque dans les derniers temps.

L'institution de Sainte-Barbe se faisoit tellement remarquer par la sévérité de sa discipline et par le succès de ses études, que, dans le (p. 536) siècle dernier, elle attira l'attention du monarque. Louis XV voulant en 1730 donner à ce collége des marques éclatantes d'une protection spéciale, daigna s'attribuer la nomination à la supériorité, qu'il réunit avec la principalité du collége du Plessis, sous l'inspection particulière de l'archevêque de Paris. Au moment de la révolution, la communauté de Sainte-Barbe étoit encore composée, indépendamment des anciens boursiers, de trente-six théologiens, auxquels étoient attachés un supérieur local et trois maîtres chargés des conférences; de quarante-huit philosophes, sous un supérieur local et quatre maîtres; enfin de cent douze humanistes, conduits par douze maîtres particuliers.

Saint Ignace de Loyola, qu'on nommoit alors Inigo, avoit fait ses études dans ce collége. On y a vu professer plusieurs hommes célèbres, entre autres, Jean-François Fernel, premier médecin de Henri II, et George Buchanan, poëte et historien.

Le collége de Coqueret (rue Chartière).

Il y a une telle obscurité répandue sur l'origine de ce collége, qu'il étoit impossible d'assurer même qu'il ait jamais existé. Du Breul[414], copié par Piganiol et autres, nous apprend seulement (p. 537) que Nicole Cocquerel (ou plutôt Coqueret) avoit tenu de petites écoles dans la basse-cour de l'hôtel de Bourgogne; qu'il vendit ce lieu à Simon Dugast; et que celui-ci eut pour successeur dans la principalité du collége Robert Dugast, son neveu, fondateur du collége de Sainte-Barbe. Ce récit, qui souffre lui-même beaucoup de difficultés[415], n'est pas suffisant sans doute pour éclaircir l'histoire d'un établissement dans lequel on ne voit, pendant plusieurs siècles, ni principal ni boursiers. Dès 1571 la maison avoit été saisie: elle fut depuis judiciairement vendue une seconde fois, et n'a point cessé d'appartenir à des particuliers. À la fin du siècle dernier, il n'en restoit plus qu'un petit bâtiment rue Chartière, dans lequel s'étoit établie une manufacture de carton.

Collége de Reims (rue des Sept-Voies).

Ce collége doit son origine à Gui de Roye, archevêque de Reims, qui en ordonna la fondation par son testament, en 1409, année de sa mort[416]. On voit par cet acte que l'intention de (p. 538) ce prélat étoit d'y mettre, par préférence, des sujets nés dans les terres affectées à la mense archiépiscopale de Reims, dans sa terre de Roye, ou dans celle de Murel. Cette disposition testamentaire, contestée d'abord par ses héritiers, fut maintenue par une transaction qu'ils passèrent avec les écoliers de Reims[417], alors étudiants à Paris, et qui étoient destinés à remplir les bourses. Ceux-ci firent en conséquence l'acquisition de l'hôtel de Bourgogne, qui leur fut vendu le 12 mai 1412 par Philippe, comte de Nevers et de Rhétel. En 1414 on institua un maître particulier, un chapelain et un procureur dans ce collége. Les troubles qui agitèrent Paris quelques années après pensèrent l'anéantir presqu'au moment où il venoit d'être établi; en 1418 il fut pillé, presque détruit, et demeura désert jusqu'en 1443, que Charles VII le rétablit, et y annexa le collége de Rhétel qui tomboit en ruines.

Ce collége de Rhétel n'étoit ni voisin de celui de Reims, ni contigu, comme l'ont dit plusieurs auteurs: il étoit situé dans la rue des Poirées. Gaultier de Launoi l'avoit créé pour les écoliers du Rhételois, et Jeanne de Bresle y avoit fondé depuis quatre bourses pour des écoliers du comté (p. 539) de Porcien. Lors de l'union, presque tout le revenu de ce collége étoit dissipé; alors il n'y avoit même plus de boursiers.

Cette union soutint pendant quelque temps le collége de Reims, dont l'administration supérieure passa entre les mains de l'archevêque. Toutefois il tomba successivement dans un état si misérable, qu'en 1699 il étoit déjà sans boursiers, et qu'en 1720 il n'y restoit que deux officiers. M. le cardinal de Mailli, archevêque de Reims, entreprit alors de le rétablir, et chargea de ce soin M. Le Gendre, chanoine de Notre-Dame, qui dressa des statuts, établit dans ce collége un principal, un chapelain, et trouva le moyen d'y réunir huit boursiers pris dans les lieux désignés par les fondateurs. En 1745 on en reconstruisit la façade, et en 1763 il fut réuni à celui de l'Université.

Collége de la Merci (même rue).

Presque tous nos historiens ont placé l'érection de ce collége en 1520. Jaillot lui donne cinq ans de plus d'ancienneté. Il dit que Nicolas Barrière, bachelier en théologie, et procureur général de l'ordre de la Merci, désirant procurer aux religieux de son ordre la facilité d'étudier à Paris, traita avec Alain d'Albret, comte de Dreux, d'une place et d'une masure qui faisoient (p. 540) partie de son hôtel, et que le contrat en fut passé à Dreux le 15 mai 1515[418]. Cet établissement n'eut pas une longue durée; car dès 1611 il n'y avoit plus dans la maison qu'un seul religieux, et la chapelle abandonnée étoit entièrement découverte. Ce collége, dans le siècle dernier, n'étoit plus qu'un hospice de la maison de cet ordre établie rue du Chaume[419].

Collége de Fortet (même rue).

Pierre Fortet, chanoine de l'église de Paris, avoit ordonné, par son testament du 12 août 1391, la fondation d'un collége où il y auroit un principal et huit boursiers[420], et destiné pour l'emplacement de cette institution une maison appelée les Caves, située au bout de la rue des Cordiers; mais il ne voulut point que ce projet fût réalisé de son vivant, et mourut en 1394, laissant ce soin à ses exécuteurs testamentaires.

Ceux-ci offrirent au chapitre Notre-Dame la commission de remplir la volonté du testateur: le chapitre l'accepta, et ne trouvant pas la maison (p. 541) léguée propre à établir un collége, il acquit, en 1397, de M. de Listenoi, seigneur de Montaigu, une maison qu'il possédoit rue des Sept-Voies, et la fit disposer telle qu'elle devoit être pour une semblable institution. On nomma le principal, les boursiers, et on leur donna des statuts le 10 avril de la même année.

Aux bourses fondées originairement dans ce collége plusieurs particuliers en ajoutèrent successivement onze nouvelles. Dès l'an 1560 les bâtiments en avoient été reconstruits: on l'augmenta encore depuis, en y joignant l'hôtel des évêques de Nevers et celui de Marli-le-Châtel[421].

La chapelle étoit sous l'invocation de saint Geraud, en son vivant seigneur d'Aurillac[422].

Collége de Montaigu (même rue).

Il est redevable de sa fondation à la maison des Aycelin, plus connue sous le nom de Montaigu, illustre par son ancienneté et par les dignités qui furent la preuve et la récompense de ses services. Gilles Aycelin, archevêque de Rouen et garde des sceaux, en fut le premier fondateur. (p. 542) Propriétaire de plusieurs maisons dans les rues des Sept-Voies et de Saint-Symphorien, il chargea, par son testament du 13 décembre 1314, Albert Aycelin, évêque de Clermont, son héritier, de loger de pauvres écoliers dans une partie de ces bâtiments, et de louer ou de vendre les autres pour fournir à leur subsistance.

L'évêque de Clermont se conforma aux volontés de son oncle, et soutint cet établissement jusqu'à sa mort, arrivée en 1328. Gilles et Pierre Aycelin ses frères furent alors chargés de le diriger; mais les circonstances où ils se trouvoient[423] ne leur permirent point de s'en occuper, et ce collége resta pendant près de quarante ans privé de chef et de protecteur. Cependant les biens destinés à la fondation se dissipoient, les bâtiments tomboient en ruines, lorsque Pierre Aycelin, qui, de prieur de Saint-Martin-des-Champs, étoit devenu successivement évêque de Nevers, de Laon, cardinal et ministre d'état, voulut, par ses bienfaits, relever cette institution d'une ruine qui sembloit inévitable, et fonda six boursiers, dont deux devoient être prêtres, et les quatre autres clercs étudiants en droit canon ou en théologie.

Cette fondation, portée dans le testament du (p. 543) cardinal de Laon, daté du 7 novembre 1387, fut d'abord attaquée par Louis Aycelin de Montaigu de Listenoi son neveu; mais il ne tarda pas à se rétracter, ce qu'il fit à la sollicitation de son oncle maternel, Bernard de La Tour, évêque de Langres, et du cardinal de Thérouenne, et consentit à l'exécution des volontés du testateur, sous la condition que ce collége porteroit le nom de Montaigu, que les armes de cette maison seroient placées sur la porte principale, et que les boursiers, suivant l'intention du cardinal de Laon, seroient pris, de préférence, dans le diocèse de cette ville.

Les statuts, dressés en 1402 par Philippe de Montaigu, évêque d'Évreux et de Laon, et l'un des exécuteurs testamentaires du cardinal, soumirent ce collége à l'autorité du chapitre de Notre-Dame, et d'un des descendants du fondateur; mais, soit que l'inspection en eût été négligée, soit que la modicité des revenus n'eût pas permis de faire les dépenses nécessaires pour les réparations, avant la fin du siècle les bâtiments menaçoient, pour la seconde fois, d'une ruine prochaine, et il ne restoit plus aucune ressource pour les réparer.

Tel étoit l'état déplorable de ce collége, auquel, dit un historien[424], il restoit à peine (p. 544) 11 sous de rente, lorsque le chapitre Notre-Dame en donna, en 1483, la principauté au célèbre Jean Standonc[425]. Il parvint, par son zèle et par des travaux assidus, à soutenir cet établissement, ou, pour mieux dire, il en fut le second fondateur. Un projet grand et utile se présenta d'abord à sa pensée: ce fut d'y former une société d'ecclésiastiques capables de remplir toutes les fonctions du saint ministère, d'instruire la jeunesse et d'annoncer les vérités de l'évangile par toute la terre. Ses ressources étoient loin d'égaler son dévouement et sa charité: il en trouva dans la pieuse libéralité de l'amiral de Graville et du vicomte de Rochechouart. Les offres que ces deux seigneurs firent au chapitre de Notre-Dame, de rétablir les bâtiments, de faire construire une chapelle, d'y fonder deux chapelains, et d'entretenir douze boursiers, furent acceptées avec reconnoissance, et ratifiées par un acte du 16 avril 1494; l'année suivante, le service divin fut célébré dans la nouvelle chapelle qu'on venoit de faire construire.

Ces boursiers devoient faire un corps séparé de ceux qui formoient le collége: car Jean Standonc n'avoit voulu créer cette communauté qu'en faveur des pauvres; et en effet les réglements (p. 545) qu'il fit annoncent l'extrême pauvreté et la vie austère de ceux qui la composoient. Dans les commencements, ils alloient aux Chartreux recevoir avec les indigents le pain que ces religieux faisoient distribuer à la porte de leur monastère; la nourriture qu'on leur donna ensuite consistoit en pain, légumes, œufs ou harengs, le tout en très-petite quantité. Ils ne mangeoient jamais de viande, ne buvoient point de vin. Leur habillement se composoit d'une cape de drap brun très-grossier, fermée par devant, et d'un camail fermé devant et derrière; ce qui les fit appeler les pauvres capettes de Montaigu.

Il paroît, par les réglements, qu'il y avoit alors dans cette communauté quatre-vingt-quatre pauvres écoliers, en l'honneur des douze apôtres et des soixante-douze disciples, de plus le maître, appelé le père ou ministre des pauvres, le procureur et deux correcteurs. Ces officiers devoient être présentés par le prieur des Chartreux, et constitués par le grand-pénitencier de l'église de Paris.

L'austérité de ces statuts fut adoucie depuis, principalement par un nouveau réglement homologué au parlement en 1744, en vertu duquel les boursiers furent dispensés de réciter certains offices, et obtinrent la permission de faire gras à midi seulement: le soir, ils ne prenoient qu'une collation très-frugale.

(p. 546) Le collége de Montaigu s'augmenta depuis considérablement par les libéralités de plusieurs personnes, et par les acquisitions que ces dons lui permirent de faire des hôtels ou colléges du Mont-Saint-Michel, de Vezelai, etc., et de celui des évêques d'Auxerre. Ce collége étoit de plein exercice; et dans les derniers temps le nombre des bourses s'élevoit à près de soixante[426].

Le collége d'Hubant ou de l'Ave-Maria (rue de la Montagne-Sainte-Geneviève).

Ce collége fut fondé, en 1336, par Jean de Hubant, conseiller du roi, dans une maison qu'il avoit achetée du monarque lui-même dès 1327. Il y établit et fonda quatre bourses en faveur de quatre pauvres étudiants, affectant à leur entretien une maison située rue des Poirées, une autre sise au cloître Sainte-Geneviève, et la troisième partie des dîmes du territoire de Sormillier. L'abbé, le prieur de Sainte-Geneviève et le grand-maître du collége de Navarre furent nommés pour faire exécuter cette fondation.

Jaillot pense qu'elle fut faite dans la maison de la rue Sainte-Geneviève, où ce collége resta établi jusqu'au moment de sa réunion. Cependant (p. 547) le censier de Sainte-Geneviève de 1380 n'en parle point à l'article de cette rue; mais à celui de la rue des Almandiers on lit: «Les écoliers de Hubant, pour leur maison à l'Image-Notre-Dame......... tenant d'un côté à Jean de Chevreuse, d'autre, au jardin du comte de Blois.» On voit par le même censier qu'ils avoient deux autres maisons joignant celle-ci, et une troisième vis-à-vis. Quant au nom de l'Image-Notre-Dame que portoit celle que nous venons de citer, il lui fut donné parce qu'au-dessus de la porte il y avoit une figure de la Vierge, aux pieds de laquelle étoient écrits ces deux premiers mots de la salutation angélique, Ave Maria; cette inscription ne tarda pas à devenir le nom du collége, et fit presque oublier celui du fondateur.

Ce collége avoit été réuni à celui de l'Université.

Collége des Grassins (rue des Amandiers).

Il doit son origine à M. Pierre Grassin, sieur d'Ablon, conseiller au parlement: ce magistrat laissa, par son testament du 16 octobre 1569, une somme de 30,000 livres, laquelle devoit être employée selon la disposition de M. Thierri Grassin, son frère et son exécuteur testamentaire, et par le conseil de M. Le Cirier, évêque (p. 548) d'Avranches, à fonder un collége de pauvres; ou s'il le trouvoit plus convenable, à bâtir sur l'eau une maison pour les pauvres malades. En cas que son fils vînt à mourir sans enfants, la somme destinée à cette fondation devoit être doublée. Celui-ci ne survécut pas long-temps à son père, et augmenta la fondation de 1200 liv. L'exécuteur testamentaire, Thierri Grassin, s'étant décidé à faire bâtir un collége, acheta, le 26 avril 1571, de M. de Mesmes, une partie de l'hôtel d'Albret, consistant en une grande maison et deux petites contiguës à la première. Les 1er et 15 mai suivants, il acheta encore quatre autres maisons voisines. À ces acquisitions, qui remplissoient les intentions des fondateurs, il ajouta ses propres bienfaits, et acheva de consolider cet établissement en lui léguant sa bibliothèque, et environ 3,000 livres de rente.

Les bâtiments de ce collége ne furent achevés qu'en 1574, quoique la première acquisition pût en faire remonter l'origine jusqu'en 1571, date qu'a donnée de préférence l'abbé Lebeuf. La chapelle fut bénite en 1578, sous l'invocation de la Vierge.

En 1696 on transporta, comme nous l'avons déjà dit, dans ce collége la fondation faite quelques années auparavant dans celui des Lombards, en faveur des pauvres étudiants irlandois. Ils y restèrent jusqu'en 1710, qu'un arrêt du (p. 549) parlement les fit retourner dans leur premier domicile.

La fondation primitive du collége des Grassins avoit été faite pour un principal, un chapelain, six grands boursiers et douze petits: vers la fin du dix-septième siècle, le mauvais état du temporel de cette maison mit dans la nécessité de suspendre douze de ces bourses, jusqu'au moment où l'acquittement des dettes permettroit de les rétablir. Ce moment fut accéléré par les libéralités de M. Pierre Grassin, seigneur d'Arci, directeur général des monnoies de France, libéralités qui furent assez grandes pour rendre à ce collége toute son ancienne splendeur. Les bourses, destinées de préférence aux pauvres écoliers de Sens et des environs, étoient à la collation de l'archevêque de cette ville[427].

CURIOSITÉS DE LA CHAPELLE.

TABLEAUX.

Sur le maître-autel, Notre Seigneur bénissant des petits enfants; par Hallé.

Sur la porte de la sacristie, la Résurrection du fils de la veuve de Naïm; par Simon Vouet.

Vis-à-vis, le Départ de Tobie; par Lebrun.

Le collége des Grassins étoit de plein exercice.

(p. 550) Écoles de droit (place Sainte-Geneviève).

On sait que les Francs, devenus maîtres de cette partie des Gaules à laquelle ils ont donné leur nom, continuèrent de s'y gouverner par leurs lois et leurs coutumes, laissant aux peuples conquis les lois sous lesquelles ils avoient vécu depuis la conquête de Jules-César.

C'est un préjugé généralement reçu que tous ces peuples vivoient sous la loi romaine: cependant nous apprenons, d'un écrivain presque contemporain[428], qu'il y avoit alors dans les Gaules bien d'autres codes, et que la multiplicité des lois et des priviléges personnels y étoit telle, que ce n'étoit pas seulement une région ou une cité qui se partageoit en plusieurs législations, mais que, dans l'intérieur même d'une maison, il ne se trouvoit pas souvent deux personnes qui vécussent sous la même loi. Il n'est pas besoin de dire qu'il s'agit ici, non des lois politiques qui établissent la forme du gouvernement, mais de ces lois purement civiles qui règlent la possession des biens, la manière de les acquérir et de les perdre, la forme des procédures, la grandeur relative des crimes, les moyens de les réparer et de les punir, la capacité ou l'incapacité (p. 551) des personnes pour remplir telles ou telles fonctions, l'âge auquel on commençoit à jouir de ses droits comme membre de la société, la nature des alliances, etc.

Toutefois au milieu de ces lois conservées aux vaincus, celles que l'empereur Théodose avoit rassemblées au cinquième siècle, et qui se composoient de toutes les ordonnances portées par ses prédécesseurs, étoient en effet les plus généralement répandues; et nous apprenons de Grégoire de Tours que l'on faisoit étudier trois choses aux enfants de qualité, Virgile, l'arithmétique, et les lois Théodosiennes[429].

(p. 552) Quant aux conquérants, ils vivoient sous le régime de leurs propres lois, lois également très-nombreuses et très-variées, mais qui néanmoins, (p. 553) sous les noms divers de Salique, Gombette, ou Ripuaire, présentent toutes ce caractère commun à la jurisprudence de ces peuples barbares, qu'il y a composition pour toute espèce de violation de la loi, c'est-à-dire que tout délit, de quelque nature qu'il puisse être, y est évalué et amendable en argent.

Charlemagne n'osa point toucher à ce code que les Francs considéroient comme le titre le plus précieux de leur noblesse et la sauve-garde de leurs libertés. Tous ses efforts tendirent seulement à le rendre moins imparfait; et tel fut l'objet de ses fameux capitulaires, qui ne présentent point, ainsi que plusieurs l'ont pensé, une législation nouvelle, les premiers n'étant en grande partie que des recueils d'interprétations des anciennes lois, et, comme s'exprime l'archevêque Hincmar, d'arrêts rendus sur contestations en matières de lois. On y trouve aussi des explications et des répétitions de lois déjà établies, des réglements de police, des dispositions temporaires sur l'administration de l'état, etc. Ce n'est que dans le dernier que l'on voit enfin paroître des lois nouvelles et la réformation de celles qui les avoient précédées.

Toutefois, il ne faut pas croire que le monarque promulguât ces lois nouvelles de sa propre et seule volonté, et selon son bon plaisir: ce n'étoit que dans le plaid général et du consentement de tous (p. 554) que se faisoient ces capitules, et qu'ils acquéroient force de loi[430]. Louis-le-Débonnaire et Charles-le-Chauve, qui y firent de nombreuses additions, y observèrent ces mêmes formalités, qui en étoient la sanction nécessaire et sans laquelle ils eussent été de nul effet. La noblesse françoise vécut sous cette législation, jusqu'à l'époque où, le vasselage dégénérant de sa première institution, on vit commencer l'anarchie féodale et la souveraineté usurpée des grands et des petits vassaux.

Cependant les lois Théodosiennes, promulguées en 438, avoient été augmentées dans le siècle suivant par Justinien Ier. Il y joignit d'abord, en 534, les décisions des jurisconsultes sur diverses matières de législation; en 541, il y ajouta les nouvelles constitutions publiées sous son règne; et cette compilation nouvelle, devenue la loi écrite de tous les peuples soumis à son autorité, fut connue sous le nom de Pandectes ou Digeste.

Cette collection, négligée dans l'Orient même, aussitôt après la mort de Justinien[431], perdue (p. 555) dans la suite des temps, et entièrement oubliée, fut retrouvée en 1133, au siége de la ville d'Amalfi par l'empereur Lothaire II. Les Pisans, qui avoient concouru à la prise de cette ville, demandèrent ce manuscrit pour toute récompense des services qu'ils avoient rendus: ils l'obtinrent; et les Pandectes, revues et mises en ordre par un savant jurisconsulte allemand[432], furent, peu de temps après, enseignées publiquement à Ravenne et à Boulogne. De ces écoles fameuses la connoissance s'en répandit bientôt dans l'Europe entière; et l'on peut fixer au milieu du douzième siècle l'époque à laquelle elles s'introduisirent parmi nous.

Ce n'est point ici le lieu d'examiner si ce fut un bien ou un mal pour la chrétienté que l'adoption qui s'y fit des maximes de cette jurisprudence romaine, née au sein du paganisme, développée et perfectionnée sous le despotisme militaire d'empereurs, dont ceux-là même qui étoient chrétiens entendoient mal l'esprit et la politique du christianisme: nous dirons seulement que l'enthousiasme fut grand en France (p. 556) pour le code Justinien; on s'empressa de l'étudier, et cette étude du droit civil romain devint si générale, que l'Université en conçut des alarmes. Ainsi que nous l'avons déjà dit, les ecclésiastiques étant presque les seuls qui, dans le moyen âge, s'adonnassent aux lettres, et eussent quelque teinture des sciences, on craignit que cette étude, plus recherchée et par conséquent plus lucrative, ne les détournât de celle du droit canon, que cette compagnie considéroit avec raison comme beaucoup plus importante; et, pour en arrêter les progrès, elle crut nécessaire de réclamer l'autorité des papes et des conciles. Celui de Tours, tenu en 1163, se contenta d'interdire cette étude aux gens d'église; mais Honorius III alla plus loin, et défendit d'enseigner le droit civil à qui que ce fût, sous les peines civiles et canoniques les plus sévères.

Si l'on en croit Rigord, les défenses de ce pape ne furent pas exactement observées. Du reste, quoiqu'elles ne s'étendissent point sur le droit canon, et que ses professeurs fussent dès-lors agrégés à l'Université, on ne trouve point qu'ils eussent encore de lieu affecté pour donner leurs leçons. Ce n'est que vers la fin du quatorzième siècle qu'il est fait mention d'écoles de droit situées rue Saint-Jean-de-Beauvais. Sauval dit qu'elles furent établies, en 1384, par Gilbert (p. 557) et Philippe-Ponce, au lieu même où depuis logea Robert Étienne. Si cette anecdote est vraie, il en faut conclure que ces écoles ont été transportées depuis de l'autre côté de la rue: car la maison qu'elles occupoient encore dans le siècle dernier étoit située vis-à-vis celle de ce célèbre imprimeur. Du Breul s'est contenté de dire qu'il y avoit de grandes et de petites écoles, et qu'en 1464 le bâtiment fut réparé de bonnes murailles, dont la toise ne coûtoit que 16 sous. Jaillot ajoute qu'en 1495 il avoit été augmenté de deux masures et d'un jardin, qu'on acheta du chapitre Saint-Benoît.

Comme les actes qui font mention de ces écoles ne disent point positivement qu'on y enseignât le droit civil, il est probable que la défense faite par le Saint-Siége continuoit d'y être observée, et qu'on n'y enseignoit que le droit canon. Toutefois cette défense n'étoit que pour la ville de Paris seulement; et les élèves, après avoir pris dans cette ville leurs degrés dans cette dernière science, alloient étudier le droit civil dans les provinces, où cette étude étoit sinon autorisée, du moins tolérée. En 1563 et 1568, on voit le parlement permettre de professer à Paris le droit civil, et cette permission cesser dès 1572; enfin Louis XIV, par son édit du mois d'avril 1679, ordonna que les leçons publiques du droit romain seroient rétablies, et (p. 558) l'année suivante, ce monarque voulut qu'à l'avenir il y eût un professeur en droit françois dans chaque université.

Cette faculté, la seconde de l'Université, étoit composée de six professeurs en droit civil et canonique, d'un professeur en droit françois et de douze docteurs agrégés. Ils continuèrent à occuper les écoles de la rue Saint-Jean-de-Beauvais jusque vers la fin du dix-huitième siècle; mais ces écoles, qui d'ailleurs étoient très-incommodes, menaçant ruine de toutes parts, on prit la résolution d'en construire de nouvelles, et sur un plan plus digne d'une si grande institution. Elles furent élevées au côté gauche de la grande place ouverte devant la nouvelle église Sainte-Geneviève, et sur les dessins de Soufflot. C'est un grand bâtiment de très-belle apparence, dont la façade est ornée de quatre colonnes ioniques, qui soutiennent un fronton triangulaire, portant dans son tympan les armes du roi. L'architecte, par une innovation qui ne doit pas sembler heureuse, a jugé à propos de donner la forme d'une courbe rentrée à toute la façade de ce monument.

Après une messe solennelle, célébrée à Sainte-Geneviève le 24 novembre 1772, et un discours public prononcé par l'un des professeurs, la faculté des droits, ayant à sa tête le doyen d'honneur et les docteurs honoraires, prit possession (p. 559) de ces nouvelles écoles, dans lesquelles elle commença dès le lendemain tous ses exercices[433].

CURIOSITÉS DES ÉCOLES DE DROIT.

TABLEAUX.

Dans la grand'salle, au premier, le portrait en pied de Louis XV, revêtu de ses habits royaux.

Dans la salle des examens, le grand plan de Paris; par l'abbé de La Grive.

SCULPTURES.

Le buste en marbre de M. de Trudaine, et les portraits de plusieurs autres magistrats.

Le séminaire des Clercs irlandois (rue du Cheval-Vert).

Jean Lée, prêtre irlandois échappé à la persécution de la reine Élisabeth, étant venu se réfugier à Paris avec six écoliers de sa nation, fut reçu avec eux au collége de Montaigu; ceci arriva en 1578. Le nombre de ces réfugiés s'étant bientôt augmenté, on les transféra au collége de Navarre, qu'ils quittèrent encore pour aller occuper une maison qu'avoit louée pour eux, au faubourg Saint-Germain, le président l'Escalopier. Nous avons dit comment, en 1677, ils (p. 560) furent établis avec les prêtres irlandois au collége des Lombards, où ils restèrent jusqu'en 1776, époque à laquelle ils vinrent occuper, rue du Cheval-Vert, une maison plus commode, qu'ils durent au zèle et à la libéralité de leur supérieur, M. l'abbé Kelly.

Le but de cet établissement étoit de former à l'état ecclésiastique de jeunes Irlandois, pour les mettre en état de faire ensuite des missions dans leur pays.

La chapelle, bâtie sur les dessins de M. Bellanger, architecte, est d'une grande simplicité. Au-dessus une grande salle servoit de bibliothèque[434].

La communauté des Eudistes (rue des Postes).

La plupart de nos historiens de Paris ont oublié de parler de cette communauté, dont l'existence n'est pas même indiquée sur la plus grande partie des plans. C'étoit une congrégation de prêtres séculiers instituée sous le nom de Jésus et de Marie par le P. Eudes, dont nous avons déjà parlé. Il en avoit puisé l'esprit et conçu le dessein dans la congrégation de l'Oratoire, dont il étoit membre, et destina ces prêtres à diriger (p. 561) les séminaires et à faire des missions. Son projet reçut sa première exécution à Caen, où il fut autorisé par des lettres-patentes données en 1643.

La double utilité de cet institut engagea quelques personnes pieuses à appeler les Eudistes à Paris; et M. de Harlai approuva, en 1651, la donation qu'on leur fit de la moitié d'une maison située près de l'église Saint-Josse qu'ils desservirent pendant quelque temps, et dont l'un d'eux fut même nommé curé. Mais cette maison ayant été vendue, ils acquirent en 1703 celle dont nous parlons, et dans laquelle ils demeurèrent jusque dans les derniers temps. Toutefois leur intention ne fut d'abord que de s'en servir comme d'un hospice: car on les voit, depuis cette époque, établis dans la cour du palais, et chargés de desservir la basse Sainte-Chapelle.

Ce ne fut qu'en 1727 qu'ils vinrent habiter la rue des Postes, et que le concours des deux puissances leur procura enfin un établissement permanent. Un décret de l'archevêque de Paris du 28 juillet 1773 les y maintint sous le titre de communauté et de séminaire pour les jeunes gens de cette congrégation; et il leur fut permis en conséquence d'acquérir jusqu'à 6,000 livres de rente.

Le maître-autel de la chapelle étoit décoré d'un Christ; sans nom d'auteur.

(p. 562) Séminaire Anglois (même rue).

Ce séminaire fut établi en 1684 par quelques prêtres anglois, sous le nom et l'invocation de saint Grégoire-le-Grand. Les lettres-patentes données à cet effet par Louis XIV sont datées de cette année, et portent la permission d'établir une communauté d'ecclésiastiques séculiers anglois. L'archevêque de Paris y joignit son consentement en 1685.

La chapelle de ce séminaire, extrêmement petite, n'offroit rien de remarquable.

Séminaire du Saint-Esprit et de l'Immaculée Conception (même rue).

Cet institut doit son existence à M. Claude-François Poullart des Places, prêtre du diocèse de Rennes. Convaincu que le manque de ressources empêchoit souvent de jeunes étudiants d'entrer dans les séminaires, et de suivre leur vocation, ce pieux ecclésiastique en aida d'abord quelques-uns, et conçut ensuite le projet de les réunir en communauté. Cet établissement, dont la charité et l'humilité étoient la base, et auquel plusieurs personnes respectables s'empressèrent de coopérer, fut formé en 1703 rue Neuve-Sainte-Geneviève. M. Poullart voulut qu'on ne reçût dans son séminaire que des jeunes gens (p. 563) capables d'étudier en philosophie ou en théologie; et qu'après le temps destiné à cette étude ils pussent encore résider deux ans dans cette maison, pour se préparer complètement aux fonctions du sacerdoce. Du reste il exigea qu'ils ne prissent aucun degré, qu'ils renonçassent à l'espoir des dignités ecclésiastiques, qu'ils se bornassent à servir dans les pauvres paroisses, dans les postes déserts ou abandonnés, pour lesquels les évêques ne trouvoient presque point de sujets, enfin à faire des missions tant dans le royaume que dans nos colonies.

Cet établissement parut si utile, qu'il ne tarda pas à obtenir de puissantes protections: le clergé, assemblé en 1723, lui assigna une pension. Il en obtint une autre du roi en 1726, avec des lettres de confirmation. Placé d'abord, comme nous venons de le dire, rue Neuve-Sainte-Geneviève, il fut transféré en 1731 dans la rue des Postes, au moyen d'un legs de 40,000 livres que M. Charles Le Baigue, prêtre habitué de Saint-Médard, avoit fait à ce séminaire par son testament du 17 septembre 1723. Avec cette somme ils achetèrent d'abord une maison à laquelle ils firent depuis des réparations et des augmentations considérables. La première pierre des bâtiments neufs fut posée en 1769 par M. de Sartine.

La façade de ces bâtiments avoit été construite (p. 564) sur les dessins de M. Chalgrin; il étoit aussi l'architecte de la chapelle, dont l'intérieur étoit décoré d'un ordre ionique[435].

CURIOSITÉS DE LA CHAPELLE.

SCULPTURES.

Sur la porte extérieure, un bas-relief représentant des missionnaires qui instruisent des nègres; par Duret.

Dans l'intérieur, deux autres bas-reliefs; par le même.

Dans la salle des exercices, une Assomption; par Adam cadet.

Une salle pratiquée au-dessus de la nef contenoit la bibliothèque.

Cette maison étoit chargée de fournir les missionnaires des colonies de Cayenne et du Sénégal.

Collége de Pharmacie et jardin des Apothicaires, (rue de l'Arbalète).

Nous avons fait mention, dans le quartier précédent, d'un hôpital institué par le sieur Houel, dans la maison connue sous le nom de Sainte-Valère, et des événements qui en changèrent peu à peu la destination; on a vu que le jardin qu'il avoit formé vis-à-vis cet établissement et destiné (p. 565) à la culture des plantes médicinales, avoit été conservé: les apothicaires et les épiciers, qui, dans le dix-septième siècle, ne formoient encore qu'une seule communauté, acquirent, en 1626, la propriété de ce jardin, et le 2 décembre de la même année achetèrent la maison située rue de l'Arbalète, ce qui leur procura les moyens d'ouvrir leur entrée principale sur cette rue, et d'y faire construire le bâtiment qui existe encore aujourd'hui. Les pharmaciens devinrent ensuite les seuls maîtres de l'établissement, qui fut érigé en collége. Une inscription en lettres d'or sur une table de marbre noir apprenoit que cette érection avoit été faite en 1777.

Il y avoit dans ce collége six professeurs, qui, pendant les trois mois d'été, y donnoient des leçons publiques sur la chimie, la botanique et l'histoire naturelle; et tous les ans le lieutenant général de police y distribuoit solennellement des médailles[436] aux élèves qui s'étoient le plus distingués dans ces études.

Cette maison possédoit un très-joli cabinet d'histoire naturelle, un laboratoire de chimie, une bibliothèque, etc. Elle étoit aussi décorée de sculptures et de tableaux. Dans le jardin, les (p. 566) plantes étoient distribuées suivant la méthode de Tournefort[437].

CURIOSITÉS.

TABLEAUX.

Dans la grande salle, au-dessus de la porte, Louis XIV donnant le poids marchand au corps des épiciers; sans nom d'auteur.

Sur la cheminée, Hélène et Ménélas arrivant en Égypte; et recevant du roi de cette contrée plusieurs plantes médicinales; par Vouet.

Les portraits en médaillons de MM. Rouelle frères, chimistes renommés.

Au pourtour de la salle, les portraits des anciens gardes de la communauté des épiciers et apothicaires.

SCULPTURES.

Entre deux croisées de la même salle, le buste de M. Le Noir.

École des Savoyards (rue Saint-Étienne-des-Grès).

Cette école de charité, établie en 1732, étoit due au zèle et à la charité de M. l'abbé de Pontbriand. S'étant avisé un jour d'interroger sur la religion un Savoyard déjà avancé en âge, qui venoit de lui rendre quelque service, il le trouva d'une ignorance si profonde des vérités les plus importantes, qu'il résolut aussitôt de travailler à l'instruction de ces pauvres gens. Plusieurs personnes charitables auxquelles il communiqua (p. 567) son projet l'approuvèrent, et voulurent y prendre part. Ils se partagèrent aussitôt les divers faubourgs où étoient établies les chambrées des Savoyards[438], leur annoncèrent les bonnes dispositions où l'on étoit pour eux, et trouvèrent dans ces malheureux tant de docilité et de reconnoissance, que l'on put commencer aussitôt les catéchismes que l'on vouloit instituer. Les premiers se firent à Saint-Benoît; et bientôt, vu le grand éloignement des différents quartiers où les Savoyards étoient logés, on en établit de nouveaux dans plusieurs paroisses de Paris; à Saint-Merri, pour les Savoyards du Marais; au séminaire des Missions-Étrangères, pour ceux du faubourg Saint-Germain; à Saint-Sauveur, pour le faubourg Saint-Laurent, la place des Victoires et la porte Saint-Martin.

(p. 568) À ces leçons, les charitables instituteurs voulurent bien ajouter des prix pour entretenir l'émulation. La première distribution s'en fit rue Saint-Étienne-des-Grès, dans la chapelle de l'ancien collége de Lisieux. La charité des gens de bien qui habitoient ces divers quartiers fournissoit abondamment à ces dépenses. Bientôt on jugea qu'il étoit possible d'étendre les bienfaits de cette institution sur les pauvres enfants des diverses provinces du royaume; on y reçut des Auvergnats, des Limousins, des Normands, des Gascons, etc., etc., ce qui rendit les catéchismes plus nombreux, et donna lieu d'établir une nouvelle école dans la paroisse de la Magdeleine au faubourg Saint-Honoré.

(p. 569) HÔTELS.

Hôtel de Bourgogne (rue des Sept-Voies).

Cet hôtel, dont la plus grande partie servit à former le collége de Reims, appartenoit, dans le treizième siècle, aux ducs de Bourgogne. Il fut uni à la couronne, ainsi que leur duché, sous le règne du roi Jean; mais ce prince jugea à propos de se réserver l'hôtel, lors de l'investiture qu'il donna à son fils Philippe-le-Hardi des domaines et de la souveraineté de ce duché. Charles V son frère lui rendit cette habitation en 1364. On trouve que dix ans auparavant elle étoit occupée par les religieuses de Poissi, que la guerre avoit obligées de venir chercher un asile à Paris. En 1402, Philippe donna cet hôtel à son troisième fils Philippe, comte de Nevers et de Rhétel, qui le vendit aux écoliers de Reims en 1412.

Hôtel d'Albret (même rue).

Cet hôtel, dont une très-petite portion fit le (p. 570) collége de la Merci, appartenoit anciennement aux comtes de Blois. Il subsiste encore à côté du collége de la Merci une partie de cette maison, laquelle a retenu le nom de cour d'Albret.

Petit-Bourbon (rue du Faubourg-Saint-Jacques).

Nous avons dit à l'article du Val-de-Grâce qu'on en transféra les religieuses dans une maison appelée le Petit-Bourbon. Elle se nommoit auparavant le fief ou le séjour de Valois, nom qu'elle devoit à Charles de Valois, fils de Philippe-le-Hardi, auquel elle appartenoit au commencement du quatorzième siècle. Depuis elle passa dans la maison de Bourbon; et au seizième siècle elle faisoit partie des propriétés du connétable de Bourbon, sur lequel elle fut confisquée, avec tous ses autres biens. Louise de Savoie, ayant obtenu la permission d'aliéner ces biens jusqu'à la concurrence de 12,000 livres de rente, donna, en 1528, le séjour de Bourbon à Jean Chapelain, son médecin. Ses descendants le vendirent aux religieuses du Val-de-Grâce.

Autres hôtels.

Dans ce même quartier étoient situés les hôtels suivants, qui tous ont été détruits, et sur lesquels nous n'avons pu nous procurer aucun détail.

(p. 571)
Hôtel des évêques de Nevers, rue des Amandiers.
——  des abbés de Pontigni, rue des Anglois.
——  de Jean Gannai, chancelier de France, rue de l'Arbalète.
——  des abbés de Saint-Benoît-sur-Loire, rue de la Grande et de la Petite-Bretonnerie.
——  de Vezelai, du Mont Saint-Michel[439], rue des Cholets.
——  des évêques d'Auxerre, de Coutances, du Mans, de Senlis, de Langres, de Châlons[440].
—— des abbés de Saint-Jean-des-Vignes, rue Saint-Jacques, près la chapelle Saint-Yves.
—— des évêques de Nevers en 1380, rue Judas.
—— de Marli-le-Châtel, rue des Sept-Voies.

(p. 572) FONTAINES.

Fontaine Saint-Benoît ou de la place Cambray.

Cette fontaine, située à l'entrée de la place Cambray et vis-à-vis l'église Saint-Benoît, a été construite vers l'an 1624.

Fontaine de Sainte-Geneviève.

Cette fontaine est située dans la partie la plus élevée de la montagne.

Fontaine du Pot-de-Fer.

Elle s'élève au coin de la rue Moufetard et de celle dont elle a pris le nom.

Fontaine des Carmélites.

Elle a été construite dans la rue du Faubourg-Saint-Jacques et à l'entrée du couvent dont elle porte le nom.

Ces quatre fontaines reçoivent leurs eaux de l'aqueduc d'Arcueil.

Porte Saint-Jacques.

Cette porte étoit située à l'extrémité de la rue du même nom, près du carrefour auquel aboutissent les rues du Faubourg-Saint-Jacques, Saint-Hyacinthe et des Fossés-Saint-Jacques.

(p. 573) Elle fut construite lors de l'enceinte de Philippe-Auguste, et abattue en 1684[441].

BARRIÈRES.

Il n'y a que deux barrières dans toute l'étendue de ce quartier:

La barrière de la Santé.
La barrière Saint-Jacques[442].

(p. 574) RUES ET PLACES DU QUARTIER SAINT-BENOÎT.

Rue des Amandiers. Elle aboutit d'un côté à la rue des Sept-Voies, et de l'autre à celle de la Montagne-Sainte-Geneviève; dès le treizième siècle elle portoit ce nom, dont on n'a pu découvrir l'étymologie. On disoit également rue des Almandiers, de l'Allemandier et des Amandiers.

Rue des Anglois. Elle traverse de la rue Galande dans celle des Noyers, et étoit connue sous ce nom dès le treizième siècle. Sauval insinue qu'il lui a été donné à cause du long séjour que les Anglois ont fait à Paris[443]. Jaillot prouve qu'une telle opinion ne peut être admise, parce que cette rue étoit ainsi nommée plus de deux siècles avant le règne de Charles VI. Sans prétendre en donner la véritable étymologie, il pense qu'il seroit plus vraisemblable de l'attribuer aux Anglois que la célébrité de l'Université de Paris engageoit à venir faire leurs études dans cette ville, et dont le nombre étoit en effet si considérable, qu'ils formèrent une des quatre nations dont ce grand corps étoit composé.

Rue de l'Arbalète. Elle aboutit d'un côté à la rue Moufetard, (p. 575) de l'autre, à celle des Charbonniers. On lit dans les titres de Saint-Geneviève qu'au quatorzième siècle elle s'appeloit rue des Sept-Voies[444], et qu'au milieu du seizième on la nommoit rue de la Porte de l'Arbalète, autrement des Sept-Voies. Il y avoit dans cette rue une maison dite de l'Arbalète, qui faisoit le coin de la rue des Sept-Voies, et c'est là qu'il faut chercher sans doute l'étymologie de ces diverses dénominations.

Rue du Cimetière-Saint-Benoît. Elle aboutit d'un côté à la rue Saint-Jacques, de l'autre à la rue Fromentel, et doit son nom au cimetière Saint-Benoît, auquel elle conduisoit en 1615. On agrandit ce cimetière en même temps qu'on en supprima un autre qui occupoit une partie de la place Cambrai. Quelques nomenclateurs donnent à cette rue la dénomination de rue Breneuse; un autre dit qu'elle s'appeloit de l'Oseroie en 1300. Guillot en indique effectivement une sous ce nom, et l'abbé Lebeuf pense aussi qu'elle est représentée par celle-ci[445]. Jaillot produit plusieurs titres qui lui font croire qu'anciennement cette rue n'étoit point distinguée de celle de Fromentel, dont elle fait la continuation; et celle-ci se prolongeoit alors sous le même nom jusqu'à la rue Saint-Jacques. Quant à la rue de l'Oseroie, il conjecture que ce pouvoit être une ruelle comprise dans l'église Saint-Benoît, et sur l'emplacement de laquelle ont été construites les chapelles de la nef[446].

Rue de Biron. Cette rue, qui donne d'un côté rue du Faubourg-Saint-Jacques, de l'autre dans celle de la Santé, étoit encore sans nom en 1772. Elle a pris depuis celui qu'elle porte aujourd'hui.

(p. 576) Rue des Bourguignons. Cette rue, qui donne d'un bout dans la rue du Faubourg-Saint-Jacques, et de l'autre dans celle de Lourcine, étoit anciennement nommée rue de Bourgogne. Sur plusieurs plans on ne la fait commencer qu'au coin de la rue de la Santé, ou, pour mieux dire, au bout du carrefour où étoit autrefois placée la croix de la sainte Hostie[447]; et toute la partie antérieure jusqu'à la rue Saint-Jacques y est nommée rue des Capucins. C'étoit par cette rue ou chemin, et le long des murs du Val-de-Grâce, que devoit passer le boulevard ou cours planté d'arbres dont on avoit résolu en 1704, d'environner la ville, et qui depuis a été tracé et exécuté à une assez grande distance de ce premier emplacement[448].

Rue de la Grande et de la Petite-Bretonnerie. Ces deux rues parallèles se réunissoient l'une à l'autre, et avoient leur entrée par la rue Saint-Jacques; c'étoit, à proprement parler, une rue qui tournoit autour de plusieurs maisons. Sauval dit qu'anciennement elle se nommoit (p. 577) rue du Puits[449]; et Jaillot la trouve, au commencement du quinzième siècle, sous le nom de rue aux Bretons; mais, dès le seizième, elle est désignée sous la double dénomination qui lui est restée. Ces deux rues avoient été ouvertes sur un fief qui appartenoit aux religieuses de Long-Champs; et l'on trouve qu'en 1661 le roi permit aux filles de la congrégation de Charonne, dont il vouloit favoriser l'établissement, de former un marché dans cet endroit[450].

Rue de la Bûcherie. Elle commence à la rue du Petit-Pont, et finit à celle du Pavé-de-la-Place-Maubert. Sauval dit qu'elle devoit son nom à un port aux bûches qu'il y avoit auprès en 1415[451]. Jaillot prouve que ce port existoit en cet endroit bien des siècles avant cette époque; et, sans nier que le nom de cette rue en tire son étymologie, il pense qu'elle pourroit bien aussi avoir reçu cette dénomination de quelques boucheries établies anciennement en ce lieu. Au reste ces deux étymologies sont également constatées par des titres de Sainte-Geneviève du treizième siècle, dans lesquels on lit: Vicus de Boucharia et Buscharia, etc. Cette rue avoit été ouverte au bas d'un clos fort étendu qu'on appeloit le clos Mauvoisin, dont nous aurons bientôt occasion de parler; et, dès le sixième siècle, elle étoit couverte de maisons jusqu'à la rue du Fouare seulement. En 1202 le clos Mauvoisin ayant été donné à cens, sous la condition d'y bâtir, la rue fut successivement continuée jusqu'à son extrémité, opération qui cependant n'étoit pas encore terminée à la fin du siècle suivant[452].

(p. 578) Place Cambrai. Elle fut ouverte, au commencement du dix-septième siècle, sur une partie de la rue Saint-Jean-de-Latran, qui s'étendoit jusqu'à la rue Saint-Jacques, et sur un terrain qui servoit anciennement de cimetière. On le nommoit le Grand Cimetière, le Cimetière de Cambrai, le Cimetière de l'Acacias; le Cimetière du Corps-de-garde. Ces différents noms venoient de la terre de Cambrai, ainsi appelée parce que la maison de l'évêque de Cambrai, convertie depuis en collége, y étoit située; d'un acacia qu'on y avoit planté, et d'un corps-de-garde voisin.

Rue des Capucins[453]. Ce n'étoit, au siècle dernier, qu'un chemin qui conduisait de la rue du Faubourg-Saint-Jacques à celle de la Santé. On la nommoit ainsi parce qu'elle régnoit le long de l'enclos des Capucins.

Rue des Carmes. Elle aboutit d'un côté à la rue des Noyers, et de l'autre à celle du mont Saint-Hilaire. Comme elle a été ouverte, ainsi que celle de Saint-Jean-de-Beauvais, sur le clos Bruneau, on lui en a souvent donné le nom. Elle portoit aussi celui de Saint-Hilaire, parce qu'elle aboutissoit à cette église, et c'est ainsi qu'elle est dénommée dans des actes de 1317 et 1372. Son dernier nom lui vient du couvent des Carmes qui y étoit situé.

Rue du Carneau. C'est une ruelle qui descend de la rue (p. 579) de la Bûcherie à la rivière, et que presque tous nos plans ont figurée sans lui donner aucun nom. Jaillot prétend cependant que, dès le treizième siècle, elle étoit connue sous celui de la Poissonnerie, puis de la Place au Poisson dans le dix-septième; plus anciennement elle s'appeloit rue des Porées. C'est ainsi qu'elle est indiquée dans le rôle des taxes de 1313, et dans un compte de 1398, rapporté par Sauval[454].

Rue des Charbonniers. Elle fait la continuation de la rue de l'Arbalète, et aboutit à celle des Bourguignons. Son nom lui vient d'un lieu voisin dit les Charbonniers, dont il est question plusieurs fois dans le terrier du roi de 1540.

Rue Chartière. Elle aboutissoit d'un côté à la rue du Puits-Certain, de l'autre à celle de Reims. Sauval dit qu'en 1300 elle s'appeloit de la Charretière[455]. Guillot écrit de la Chareterie, et l'on trouve dans d'autres titres de la Charrière[456], de la Chartrière et des Charettes.

Rue du Cheval-Vert[457]. Elle traverse de la rue des Postes à celle de la Vieille-Estrapade. Si l'on en excepte un seul plan, celui de Nolin, publié en 1699, où elle est appelée rue du Chevalier, on trouve le premier nom dans tous les actes, et notamment dans les censiers de Sainte-Geneviève, qui en font mention dès 1603. Elle fut fermée en 1646, sans qu'on en sache les raisons, et rouverte depuis, sans que l'époque de cette ouverture soit désignée. Son nom lui vient probablement de quelque enseigne.

(p. 580) Rue des Chiens. Elle aboutit d'un côté à la rue des Sept-Voies, et de l'autre à celle des Cholets. Sauval[458] et ses copistes prétendent que le bas peuple avoit changé les deux dernières lettres du nom de cette rue, parce qu'elle étoit solitaire et malpropre. Jaillot pense au contraire que cette dénomination ordurière étoit la plus ancienne, et fut changée en celle des Chiens, qu'elle portoit déjà avant le milieu du dix-septième siècle. Guillot indique dans sa nomenclature une rue du Moine, que l'abbé Lebeuf croit être celle-ci; Jaillot, qui en doute, entame à ce sujet une longue discussion, qui n'éclaircit nullement cette question si peu importante[459].

Rue des Cholets. Cette rue donne d'un côté dans la rue Saint-Étienne-des-Grés, de l'autre dans celle de Reims, et doit son nom au collége qu'on y a bâti. Auparavant on la nommoit Saint-Symphorien et Saint-Symphorien-des-Vignes. Cette dernière dénomination venoit de ce que le carré que forme cette rue avec celle de Reims, des Sept-Voies et de Saint-Étienne-des-Grés, étoit un clos planté de vignes. On la trouve aussi indiquée sous les noms de petite rue Sainte-Barbe et de rue des Vignes.

Rue d'Écosse. Elle aboutit d'un côté à la rue du Mont-Saint-Hilaire, et de l'autre à celle du Four. Guillot n'en fait point mention, quoiqu'elle existât déjà de son temps. En 1313 on la nommoit rue au Chauderon, de l'enseigne d'une maison qui subsistoit encore en 1636; mais, dès le seizième siècle, on l'appeloit rue d'Écosse. Robert dit qu'elle a porté le nom de rue des Trois-Crémaillères.

Rue Saint-Étienne-des-Grés. Elle donne d'un bout dans la rue Saint-Jacques, de l'autre sur la Place-Sainte-Geneviève. (p. 581) Dès 1230, elle est désignée sous ce nom dont nous avons fait connoître l'étymologie en parlant de l'église qui le lui a donné.

Rue de la Vieille-Estrapade. Elle est située entre la Place-de-Fourci et celle de l'Estrapade; et cette dernière place qui lui a donné ce nom, l'avoit reçu parce que, pendant long-temps, on y avoit fait subir aux soldats le supplice de l'estrapade, dont l'appareil fut depuis transporté au marché aux chevaux. Avant cette époque, cette rue se nommoit rue des Fossés-Saint-Marceau, ayant été ouverte sur les fossés de la ville.

Rue du Fouare. Elle aboutit d'un côté à la rue Galande, de l'autre à celle de la Bûcherie. Ce nom est une altération de celui de feurre, c'est-à-dire de paille, dans notre ancien langage; aussi, dans tous les vieux titres, cette rue est-elle appelée vicus Straminis, vicus Straminum, via Straminea. On voit dans un cartulaire de Sainte-Geneviève[460] qu'en 1202 Matthieu de Montmorenci, seigneur de Marli, et Mathilde de Garlande sa femme, donnèrent leur vigne appelée le clos Mauvoisin (c'est le même que celui de Garlande), à cens, à plusieurs particuliers, à la charge d'y bâtir. Ainsi se formèrent les rues Galande, du Fouare et autres qui se trouvent entre la rue de la Bûcherie et la Place-Maubert. Nous avons déjà dit comment, sous Philippe-Auguste, il s'établit de nouvelles écoles dans celle dont nous parlons. Elle reçut le nom qu'elle porte encore aujourd'hui, parce que les écoliers, suivant l'usage qui s'observoit alors, étoient, par respect pour leurs maîtres, assis par terre sur de la paille, dont on jonchoit les écoles.

Les anciens titres prouvent que la rue du Fouare étoit (p. 582) fermée à ses deux extrémités; et l'on croit que c'étoit pour empêcher le passage des voitures, dont le bruit auroit pu incommoder et distraire les étudiants.

Rue du Four. Elle donne d'un côté dans la rue des Sept-Voies, de l'autre dans celle d'Écosse, dont elle n'est pas même distinguée sur les anciens plans. Cependant le cartulaire de Sainte-Geneviève de 1248 en fait mention sous le nom de Vicus et de ruella Furni; Guillot la nomme du Petit-Four, qu'on appelle le Petit-Four-Saint-Ylaire. On lui avoit donné ce nom parce que le four banal, qui appartenoit à l'église Saint-Hilaire, y étoit situé.

Rue et place de Fourci. Elles sont situées entre la rue de la Vieille-Estrapade et celle des Fossés-Saint-Victor. Sur la plupart de nos plans cette rue n'est pas distinguée de celle des Fossés-Saint-Marceau ou Vieille-Estrapade. Elle doit son nom à M. Henri de Fourci, président aux enquêtes et prévôt des marchands, qui, en exécution d'un arrêt du conseil du 17 avril 1685, fit combler les fossés et aplanir le terrain, beaucoup plus escarpé alors qu'il ne l'est aujourd'hui.

Rue Fromentel. Elle aboutit d'un côté à la rue du Mont-Saint-Hilaire, vis-à-vis le Puits-Certain, et de l'autre à celle du Cimetière-Saint-Benoît. Ce nom est une abréviation de celui de Froid-Mantel, ainsi qu'il est indiqué dans le cartulaire de Sainte-Geneviève de 1243: vicus qui dicitur Frigidum-Mantellum. On trouve dans celui de Sorbonne, en 1250, vicus Frigidi-Mantelli; Fretmantel, aliàs Brunel en 1313. Dans tous les actes des siècles suivants on lit Fresmantel, Froit-Mantel et Fromentel[461].

(p. 583) Rue Galande. Elle commence au carrefour Saint-Séverin, et aboutit à la place Maubert. Ce nom est visiblement une altération de celui de Garlande, que portoit une famille très-connue au onzième siècle. Le clos Mauvoisin, comme nous l'avons dit plus haut, faisoit partie de la seigneurie de Garlande; le cartulaire de Sainte-Geneviève renfermoit une transaction de l'an 1225, qui nous apprenoit que c'est sur le terrain de ce clos qu'au commencement du treizième siècle furent percées les rues Galande, des Trois-Portes, des Rats et du Fouare, en vertu d'un accensement fait en 1202 par Matthieu de Montmorenci et Mathilde de Garlande sa femme[462]. Ce clos appartenoit dans le principe à l'abbaye Sainte-Geneviève, qui[463] l'avoit donné en fief à ce seigneur, à la charge que ceux qui y bâtiroient seroient de la paroisse du Mont. Nous avons déjà remarqué qu'en 1118 Étienne de Garlande avoit donné une partie des vignes de ce clos pour la dotation de la chapelle Saint-Agnan[464]: il faut (p. 584) ajouter qu'en 1134 Louis-le-Gros approuva cette donation, sous la réserve de 18 den. de cens[465], d'où il faut conclure que ce clos étoit en partie dans la directe du roi et en partie dans celle de Sainte-Geneviève.

Carré Sainte-Geneviève. On appelle ainsi la place qui étoit devant les églises de Sainte-Geneviève et de-Saint-Étienne-du-Mont. Elle avoit été formée d'une partie de l'ancien cloître, qui fut donnée à cens en 1355 pour y bâtir les maisons qu'on y voit aujourd'hui. Ce cloître étoit fermé par des portes au bout des rues des Sept-Voies, des Amandiers et des Prêtres.

Place Sainte-Geneviève. La construction de la nouvelle église Sainte-Geneviève a donné naissance à cette nouvelle place, formée de la destruction des rues de la Grande et de la Petite-Bretonnerie, et de la démolition de plusieurs édifices.

Rue Neuve-Sainte-Geneviève. Elle aboutit d'un côté à la place de Fourci, de l'autre à la rue des Postes. Elle doit ce nom au clos de Sainte-Geneviève, sur lequel elle a été ouverte[466].

Rue de la Montagne-Sainte-Geneviève. Nous avons déjà parlé de cette rue au quartier de la place Maubert. La petite partie qui dépend de celui-ci étoit comprise dans le cloître Sainte-Geneviève, qui, de ce côté, commençoit (p. 585) au bout de la rue des Amandiers. Dans ce petit espace se trouvoit une ruelle sans bout, ou cul-de-sac, dont il restoit encore des vestiges dans le siècle dernier[467].

Cul-de-sac Gloriette. Il dépendoit de ce quartier, quoiqu'il fût situé à l'extrémité de la rue de la Huchette, comprise dans le quartier Saint-André-des-Arcs. Ce cul-de-sac doit son nom au fief Gloriette, sur lequel il avoit été percé, et qui l'avoit communiqué également à la boucherie établie en cet endroit au quinzième siècle. Sa situation sur le bord de la rivière, qui le rendoit propre à l'écoulement du sang des animaux, lui fit donner le nom de Trou-Punets ou Punais, qu'il porte dans plusieurs actes de ce temps-là. Le lieu qu'y occupoit la boucherie, laquelle existoit encore dans le siècle dernier, étoit une maison qui servoit auparavant de bureau pour recevoir le péage du Petit-Pont. En 1382 on en prit une partie pour faire une nouvelle tour au Petit-Châtelet[468].

Rue du Mont-Saint-Hilaire ou du Puits-Certain. Cette rue donne d'un côté dans les rues Saint-Jean-de-Beauvais et Chartière, de l'autre dans celles des Carmes et des Sept-Voies. Elle n'étoit d'abord désignée le plus souvent que sous le nom général de clos Bruneau: c'étoit celui du territoire sur lequel elle est située; mais dès le treizième siècle on lui donnoit déjà le nom qu'elle porte aujourd'hui. On l'appelle aussi vulgairement rue du Puits-Certain, à cause du puits public situé à l'entrée de cette rue, lequel fut construit par les soins et aux (p. 586) dépens de Robert Certain, curé de Saint-Hilaire. Du reste cette rue doit son dernier nom à l'église paroissiale qu'on y avoit élevée[469].

Rue Jacinthe. Elle traverse de la rue Galande dans celle des Trois-Portes. Elle a même été long-temps confondue avec cette dernière sur les plans et dans les censiers de Sainte-Geneviève. On l'a aussi appelée ruelle Augustin.

Rue Saint-Jacques. Elle commence au coin des rues Saint-Séverin et Galande, et finit à l'ancienne porte, au coin des rues Saint-Hyacinthe et des Fossés-Saint-Jacques. Au douzième siècle cette rue n'avoit point de nom particulier: on l'appeloit simplement vicus Magnus, Major vicus, major vicus parvi Pontis. Dans le siècle suivant, une chapelle de Saint-Jacques lui fit prendre le nom de cet apôtre, et le donna également aux religieux qui s'y établirent. Elle reçut aussi dans ses diverses parties les noms des églises qui en étoient les plus voisines. On trouve en 1263[470]: Magnus vicus Sancti Jacobi Prædicatorum; en 1250, 1258 et 1268, Magnus vicus Sancti Stephani de Gressibus; en 1273, magnus vicus prope (p. 587) Sanctum Benedictum le Bestournet; en 1298, Magnus vicus ad caput ecclesiæ Sancti Severini; grant rue, grant rue outre le Petit-Pont, grant rue vers Saint-Mathelin, grant rue Saint-Benoît, etc.; enfin grand rue Saint-Jacques.

Rue du Faubourg-Saint-Jacques. Elle fait la continuation de la rue Saint-Jacques depuis les rues Saint-Hyacinthe et des Fossés-Saint-Jacques jusqu'à la barrière et au nouveau boulevard[471].

Rue des Fossés-Saint-Jacques. Cette rue, qui commence à l'endroit où étoit l'ancienne porte qui sépare la (p. 588) ville des faubourgs, aboutit à l'Estrapade. Son nom vient des fossés sur lesquels elle a été bâtie.

Rue Jean-de-Beauvais. Elle aboutit d'un côté à la rue des Noyers, de l'autre à celles de Saint-Jean-de-Latran et du Mont-Saint-Hilaire. Sans nous arrêter à relever l'erreur de Sauval[472], qui la confond avec la rue de Beauvais située près du Louvre, nous dirons qu'elle prit d'abord le nom d'un ancien clos de vignes appelé dans les titres clausum Brunelli, clos Burniau, Brunel et Bruneau, au travers duquel elle fut percée, et qu'elle le portoit encore au milieu du quinzième siècle; celui de Beauvais n'est pas si ancien, et a excité de longues discussions parmi les antiquaires. Les uns veulent qu'il vienne de la chapelle de Beauvais, dédiée sous l'invocation de saint Jean-Baptiste; l'autre d'un libraire nommé (p. 589) Jean de Beauvais, dont la maison étoit située au coin de cette rue. Cette question est si peu importante, que nous ne voulons ni exposer les raisons alléguées pour et contre, ni faire un choix dans ces deux opinions[473].

Rue Saint-Jean-de-Latran. Elle aboutissoit d'un côté au haut de la rue Saint-Jean-de-Beauvais, de l'autre à la place Cambrai. On l'appeloit anciennement rue de l'Hôpital, à cause des Hospitaliers qui s'y établirent au douzième siècle. C'est par la même raison qu'au quatorzième elle étoit désignée sous les noms de rue Saint-Jean-de-l'Hôpital, Saint-Jean-de-Jérusalem et enfin Saint-Jean-de-Latran.

Rue Judas. Elle traverse de la rue des Carmes à celle de la Montagne-Sainte-Geneviève. Ce nom est ancien; les cartulaires de Sainte-Geneviève de 1243 et 1248 indiquent déjà cette rue, vicus Jude. On peut présumer qu'il y demeuroit des Juifs au douzième siècle.

Rue-Saint-Julien-le-Pauvre. Elle aboutit d'un côté à la rue Galande, de l'autre à celle de la Bûcherie. Ce seroit une des plus anciennes de Paris, si, dès l'origine, on avoit donné ce nom au chemin qui conduisoit à l'église Saint-Julien; mais il n'y avoit, dans ces temps reculés, que quelques maisons éparses de ce côté, qui depuis, s'étant multipliées et rapprochées, ont enfin formé la rue dont nous parlons.

Rue des Lavandières. Cette rue donne d'un côté dans la rue des Noyers, et aboutit de l'autre à la place Maubert. Elle devoit son nom aux lavandières que la proximité de la rivière avoit engagées à se placer dans ce quartier. Les (p. 590) titres en font mention, dans le treizième siècle, sous les noms de vicus et ruella Lotricum[474]. Guillot et le rôle des taxes de 1313 l'appellent rue à Lavandières et aux Lavandières. Ce nom n'a pas varié.

Rue des Lionnois. Elle aboutit d'un côté à la rue des Charbonniers, et de l'autre à celle de Lourcine. Cette rue fut percée au commencement du dix-septième siècle.

Rue Maillet[475]. Cette rue, ouverte depuis 1780, donne d'un côté dans la rue du Faubourg-Saint-Jacques, de l'autre dans celle d'Enfer.

Rue des Noyers. Elle aboutit d'un côté à la rue Saint-Jacques, de l'autre à la place Maubert. Le nom qu'elle porte lui fut donné à cause de quelques noyers plantés au bas du clos Bruneau, dans l'endroit où elle est située. Sauval[476] prétend qu'elle a porté le nom de Saint-Yves, et n'en donne aucune preuve: on la trouve, au contraire, dans tous les titres sous sa première dénomination, qu'elle paroît avoir toujours conservée. Elle est appelée successivement, dès le treizième siècle, vicus de Nuceriis et Nucum; vicus Nucium; vicus de Nucibus[477].

Rue de l'Observatoire[478]. Elle règne le long de l'enceinte dans laquelle on a construit le monument auquel elle doit sa dénomination. Ce n'étoit encore, au siècle dernier, qu'un chemin sans nom: ce n'est que depuis (p. 591) peu d'années qu'on a enfin inscrit à ses extrémités celui qu'elle porte aujourd'hui.

Rue du Plâtre. Elle aboutit d'un côté à la rue Saint-Jacques, de l'autre à celle des Anglois, et doit son nom à une plâtrière qu'on y avoit ouverte dès le treizième siècle. Il n'a varié jusqu'à présent que dans la manière de l'écrire, et non dans sa signification. En 1247 et 1254 on trouve vicus Plastrariorium... Domus Radulphi Plastrarii; vicus Plastrariorium et Plasteriorum en 1250; rue de la Platrière, en 1300; à Plastriers et des Plastriers au même siècle; enfin rue du Plastre au quinzième et depuis[479].

Rue du Petit-Pont. Elle commence au Petit-Châtelet, et finit au bout des rues Galande et Saint-Séverin. Quoiqu'elle portât très-anciennement ce nom, et que, dans tous les actes des douzième et treizième siècles qui la concernent, on lise vicus Parvi Pontis, Jaillot cependant la trouve désignée, en 1230, sous celui de rue Neuve, vicus Novus[480].

Rue des Trois-Portes. Elle aboutit d'un côté à la rue des Rats, de l'autre à celle du Pavé-de-la-Place-Maubert. Elle portoit ce nom dès le treizième siècle; on lui donna depuis celui d'Augustin, et le censier de Sainte-Geneviève l'indique ainsi: Ruelle Augustin, dite des Trois-Portes. L'abbé Lebeuf a donné de ce dernier nom une étymologie qui ne semble pas juste; Jaillot qui la combat, prouve que la véritable origine de cette dénomination vient de ce qu'il n'y avoit que trois maisons dans cette rue, et par conséquent trois portes. Les autorités qu'il cite à ce sujet paraissent sans réplique[481].

(p. 592) Rue des Postes. Elle commence à l'Estrapade, et finit à la rue de l'Arbalète. Son premier nom étoit rue des Poteries; et l'étymologie de ce nom, qui a fort exercé les antiquaires, nous semble avoir été heureusement expliquée par Jaillot[482]. «Dans tous les titres de Sainte-Geneviève, dit-il, l'endroit où cette rue est située est nommé le clos des Poteries, le clos-des-Métairies. Il étoit planté en vignes qui avoient été baillées, à la charge de payer le tiers-pot en vendange de redevance seigneuriale.» Voilà donc la véritable origine du nom de clos des Poteries. On le lui donnoit encore, quoique les vignes eussent été arrachées, et qu'on y eût bâti des maisons. Les terres labourées qu'on substitua aux vignes lui firent donner celui de clos des Métairies. Quant à la rue, dès le seizième siècle son nom primitif étoit altéré, car, dans le terrier du roi de 1540, elle est appelée rue des Poteries, et maintenant des Postes[483].

(p. 593) Rue du Pot-de-Fer. Elle traverse de la rue des Postes dans la rue Moufetard. Le terrier de Sainte-Geneviève de 1603 l'appelle rue du Bon Puits, à présent dite du Pot-de-Fer. Plus anciennement elle se nommoit rue des Prêtres. Son dernier nom lui vient d'une enseigne. Sauval et d'autres disent qu'elle s'appeloit autrefois rue du Bon-Qutto[484]; c'est sans doute une faute d'impression.

Rue des Poules. Elle aboutit à la Vieille-Estrapade et à la rue du Puits-qui-Parle. Elle fut nommée ainsi en 1605[485]; auparavant on l'appeloit rue du Châtaignier. C'étoit dans cette rue que les protestants avoient autrefois leur cimetière. Un contrat passé en 1635 l'indique sous le nom de rue du Mûrier, dite des Poules.

Rue des Prêtres. Elle traverse de la rue Bordet au carré Sainte-Geneviève. En 1248 on l'appeloit vicus Monasterii. Guillot la nomme petite ruellette Saint-Geneviève. On la trouve aussi sous le nom de rue du Moutier. Enfin on l'a nommée rue des Prêtres, et ces deux noms sont relatifs à l'église où elle conduit, et aux prêtres qui s'y sont logés.

Rue du Puits-qui-Parle. Elle aboutit d'un côté à la rue Neuve-Sainte-Geneviève, et de l'autre à celle des Postes. On lui a donné le nom qu'elle porte à cause du puits (p. 594) d'une maison qui fait le coin de cette rue et de celle des Poules, lequel formoit un écho. Les censiers de Sainte-Geneviève l'indiquent sous ce nom dès 1588. Rien ne prouve qu'anciennement elle ait été appelée rue des Rosiers, comme l'avancent Sauval et quelques autres[486].

Rue-du-Puits-de-la-Ville. Elle est depuis long-temps fermée à ses deux extrémités. Nous venons de dire que c'étoit la continuation de la rue de la Poterie et de celle des Vignes. Elle devoit ce nom à un regard pour les eaux qu'on y avoit pratiqué.

Rue des Rats. Cette rue donne d'un côté dans la rue Galande, de l'autre dans celle de la Bûcherie. Guillot la désigne sous le nom de rue d'Arras; et le plus ancien censier de Sainte-Geneviève, sous celui des Rats. Ainsi elle est antérieure au règne de Charles VI, sous lequel Sauval prétend qu'elle fut ouverte[487]. Son dernier nom lui vient d'une enseigne.

Rue de Reims. Elle aboutit d'un côté à la rue des Sept-Voies, de l'autre à celle des Cholets. On l'appeloit, au commencement du treizième siècle, rue au duc de Bourgogne; et on la trouve encore désignée sous le même titre dans le censier de Sainte-Geneviève de 1540.

Rue de la Santé. Elle commence au champ des Capucins, et aboutit à la barrière. On ne la connoissoit autrefois que sous le nom de chemin de Gentilli. Elle doit celui qu'elle porte aujourd'hui à l'hôpital qui y étoit situé.

Rue des Sept-Voies. Cette rue donne d'un côté dans la rue Saint-Étienne-des-Grés, et de l'autre dans celle du Mont-Saint-Hilaire; dès le douzième siècle on la nommoit ainsi: apud Septem vias[488]. On trouve en effet sept (p. 595) rues qui aboutissent au milieu ou aux extrémités de celle-ci. Guillot l'appelle rue de Savoie; c'est sans doute pour la rime, car on ne trouve aucun titre qui fasse mention d'un hôtel ou de quelque autre propriété des ducs de Savoie en cet endroit[489].

MONUMENTS NOUVEAUX

Et réparations faites aux anciens monuments depuis 1789.

Église Sainte-Geneviève. Ce monument sacré, dont les révolutionnaires avoient fait le temple de la déesse Raison et les catacombes de leurs grands hommes, vient enfin d'être rendu à sa destination primitive. Les emblèmes hideux dont ses murs étoient couverts ont été effacés; la croix brille sur le sommet de son dôme et décore son fronton.

Dans l'intérieur elle ne présente encore que des murs entièrement nus et des autels dépouillés d'ornements: espérons qu'on reconnoîtra qu'il est impossible de la laisser long-temps encore dans un tel état sans manquer à (p. 596) toutes les convenances. Cette église est maintenant desservie par les prêtres des missions de France.

Église Saint-Étienne-du-Mont. Cette église a été décorée de deux nouveaux tableaux: la lapidation de saint Étienne, par M. Abel Pujol, très-beau morceau, qui a commencé sa réputation; un tableau de M. Grenier, représentant un des actes de la vie de sainte Geneviève. L'un et l'autre ont été donnés par la ville à cette église, en 1819.

Le Séminaire Saint-Magloire. On a démoli l'église, augmenté les bâtiments destinés aux sourds-muets, et élargi le passage qui communique avec la rue d'Enfer, pour y pratiquer une rue nouvelle.

Saint-Jacques-du-Haut-Pas. Cette église a obtenu de la munificence de la ville un nouveau tableau représentant un Christ au tombeau. Le dessin en est médiocre; mais la manière dont il est peint rappelle la grande école des peintres italiens, que son auteur paroît vouloir imiter. Ce tableau a été donné en 1819.

L'Observatoire. En avant de ce bâtiment, ont été construits deux pavillons qui servent de logement au concierge. De l'un à l'autre de ces pavillons règne une grille de fer qui sert d'entrée; et une avenue plantée d'arbres se prolonge depuis cette grille jusqu'à celle du jardin du Luxembourg.

Collége de Henri IV. Il a été placé dans les bâtiments de Sainte-Geneviève, auxquels on a ajouté de nouvelles constructions, principalement du côté de la rue Clovis.

Filles de la Présentation de Notre-Dame. Les bâtiments de cette communauté qui, depuis quelques années, ont été considérablement augmentés, sont occupés par le nouveau collége de Sainte-Barbe, aujourd'hui l'un des plus florissants de l'Université.

(p. 597) Marché des Carmes. Sur le terrain qu'occupoient l'église et le couvent de ces religieux, on a élevé un nouveau marché destiné à remplacer l'ancien marché de la place Maubert.

Ce monument forme un carré long, percé de grandes arcades, dont trois sont ouvertes sur chaque face, et servent d'entrée. On en compte extérieurement treize sur les grands côtés, onze sur les petits; intérieurement sept sur cinq, formant également un carré long qui sert de cour, et au milieu duquel on a élevé une fontaine. La composition en est simple: un bassin circulaire reçoit l'eau d'un socle carré sur lequel on a sculpté en creux deux navires antiques, deux cornes d'abondance, des guirlandes de fruits, des caducées. Sur l'une des faces est écrit le mot Abondance, sur l'autre le mot Commerce. Un double Hermès offrant deux têtes qui supportent un panier de fruits, couronne cette composition.

Au-dessus des arcades ont été pratiquées des ouvertures carrées-longues pour aérer le bâtiment. Le toit, qui a peu d'élévation, est couvert de tuiles rondes; l'ensemble de cette construction a le caractère qu'il doit avoir: c'est un très-beau morceau d'architecture.

RUES NOUVELLES.

Rue Cassini. Voyez rue Maillet.

Rue Clovis. Elle est percée sur une partie du terrain qu'occupoit l'ancienne église Sainte-Geneviève.

Rue Jean-Hubert. Voyez rue des Chiens.

Rue Leclerc. Voyez rue de l'Observatoire.

Rue Méchin. Voyez rue des Capucins.

Rue d'Ulm. Elle commence à la rue de la Vieille-Estrapade, et aboutit à celle des Ursulines.

(p. 598) Rue des Ursulines. Elle a été formée de l'ancien cul-de-sac qui portoit le même nom; et s'ouvrant sur la rue du Faubourg Saint-Jacques, elle vient aboutir à la rue d'Ulm, avec laquelle elle forme un équerre.

Rue du Val-de-Grâce. Elle est percée en face du portail de l'église de ce couvent, et communique de la rue du Faubourg-Saint-Jacques à la rue d'Enfer.

(p. 599) QUARTIER S.-ANDRÉ-DES-ARCS.

Ce quartier est borné à l'orient par les rues du Petit-Pont et Saint-Jacques exclusivement; au septentrion par la rivière, depuis la place qu'occupoit le petit Châtelet jusqu'au coin de la rue Dauphine; à l'occident par la rue Dauphine inclusivement; et au midi par les rues Neuve-des-Fossés-Saint-Germain-des-Prés, des Francs-Bourgeois et des Fossés-Saint-Michel ou de Saint-Hyacinthe exclusivement, jusqu'au coin des rues Saint-Jacques et Saint-Thomas.

On y comptoit, en 1789, quarante-sept rues, trois culs-de-sac, trois églises paroissiales, cinq communautés d'hommes, treize colléges dont douze sans exercice, la Sorbonne, l'Académie royale de chirurgie, etc.

ORIGINE DU QUARTIER.

Jusqu'au règne de Philippe-Auguste, les anciens plans nous représentent ce quartier, ainsi que les deux précédents, comme un espace de terrain ou vague ou couvert de diverses cultures, mais presque sans aucun bâtiment. Ces terres appartenoient en grande partie à l'abbaye Saint-Germain; et ce fut à l'occasion de l'enceinte élevée par ce prince et des contestations qu'elle fit naître entre l'évêque et ce monastère, que fut bâtie l'église Saint-André, à laquelle cette portion (p. 600) de la ville doit le nom qu'elle a porté jusqu'au moment de la révolution.

Ce quartier, borné, ainsi que nous venons de le dire, à l'occident par la rue Dauphine jusqu'à la porte dite de Buci, étoit ensuite circonscrit par les murailles de la nouvelle enceinte jusqu'à la porte Saint-Michel, où se faisoit sa jonction avec le quartier Saint-Benoît. Les descriptions particulières des monuments et des rues qui le composent feront connoître comment il est successivement parvenu à l'état où nous le voyons aujourd'hui[490].

LES GRANDS-AUGUSTINS.

Les religieux de cette maison sont ainsi appelés pour n'être pas confondus avec les religieux (p. 601) du même ordre établis à Paris, et qu'on nomme Augustins-Réformés de la province de Bourges, ou Petits-Augustins, et Augustins-Réformés ou Petits-Pères[491]. Ces religieux, dans leur origine, n'étoient connus que sous le nom d'Ermites de Saint-Augustin; mais il faut absolument rejeter l'opinion qui fait remonter leur institution jusqu'à ce Père de l'église, opinion adoptée et soutenue par quelques personnes qui pensoient, très-mal à propos, que le mérite principal d'un ordre étoit dans son antiquité ou dans la célébrité de son fondateur. Au douzième siècle, c'est-à-dire environ sept cents ans après la mort de saint Augustin, on voit se former en Italie quelques congrégations d'ermites, qui d'eux-mêmes prennent le titre que nous venons de citer: c'est tout ce qu'il est possible de savoir d'authentique sur le premier établissement de cet ordre. La plus ancienne de ces congrégations est celle des Jean-Bonites, ainsi appelés parce qu'ils eurent pour instituteur le B. (p. 602) Jean-Bon de Mantoue. Ils furent approuvés et mis sous la règle de Saint-Augustin par une bulle d'Innocent IV, du 17 janvier 1244. D'autres ermites prirent leur nom du lieu où ils s'étoient établis, comme les Brittiniens et les Fabals, quelques-uns de la forme de leurs habits, tels que les Sachets[492]. Innocent IV avoit inutilement tenté de rassembler sous une seule règle toutes ces petites congrégations de différents ordres, ou pour mieux dire qui n'étoient d'aucun: Alexandre IV, son successeur, fut plus heureux; et dès l'an 1256, ces ermites, réunis en chapitre général, s'étant soumis à la règle de Saint-Augustin, élurent pour chef de l'ordre Lanfranc Septala, général des Jean-Bonites. On fit des réglements; l'ordre fut divisé en quatre provinces, et une bulle du 13 avril de la même année confirma tous ces actes du chapitre.

Quelques auteurs fixent à l'année suivante l'établissement des Augustins à Paris, et veulent en faire honneur à saint Louis. Cependant, si l'on en excepte un legs modique de 15 livres une fois payées, que ce prince leur laissa par son testament, on ne voit pas qu'il ait donné aucune charte de fondation en leur faveur[493]. Mais les archives de ces pères offroient sur ce (p. 603) point des renseignements certains, qui ont été recueillis par Jaillot, et que nous rapporterons d'après lui, en les débarrassant toutefois de leurs détails trop fastidieux. D'après des lettres de l'official de Paris, du mois de décembre 1259, il paroît que ces pères achetèrent d'une dame de cette ville une maison accompagnée d'un jardin, et située au-delà de la porte Montmartre, maison dans laquelle, suivant l'acte, ils étoient déjà établis. Ce terrain comprenoit alors à peu près l'espace renfermé aujourd'hui entre les rues Montmartre, des Vieux-Augustins, de la Jussienne et Soli. Ils obtinrent la permission d'y bâtir une chapelle, qui fut dédiée sous le titre de Saint-Augustin. Il y a dans les actes de l'Université des preuves que dès-lors ils avoient été admis dans cette compagnie.

Cet ordre prenant de jour en jour de la consistance et de nouveaux accroissements, le chapitre général qui se tint à Padoue en 1281 désigna les maisons de Padoue, de Bologne et de Paris pour servir de colléges. Les Augustins de cette dernière ville étoient, comme nous venons de le dire, logés hors de ses murs, et, afin de remplir leur nouvelle destination, ce fut pour eux une nécessité de changer de demeure. On les voit d'abord, en 1285, acquérir du chapitre Notre-Dame et de l'abbaye Saint-Victor une maison en forme d'école, et environ six arpents (p. 604) et demi de terre au lieu dit le clos du Chardonnet[494]; et peu de temps après, une grande maison d'un particulier nommé Jean de Granchia. En 1286 Philippe-le-Bel leur accorda l'usage des murailles et des tourelles depuis la rivière de Bièvre jusqu'au chemin public[495]; ils acquirent, en 1287, de M. Rodolphe de Roie, une autre maison située dans la rue Saint-Victor; et sur ces emplacements réunis, ces pères élevèrent, en 1289, les bâtiments nécessaires à une communauté, un cloître et une chapelle. La maison qu'ils avoient occupée dans le quartier Montmartre leur étant devenue inutile, fut vendue, et nous ne croyons pas nécessaire de rapporter les longues discussions entamées à ce sujet par nos antiquaires, discussions dont l'objet est de savoir si ce fut en 1293 ou en 1301 que cette vente fut définitivement achevée.

La nouvelle habitation des Augustins, quoique fort spacieuse et commode par sa proximité des écoles, ne tarda pas à déplaire à ces religieux, parce que le lieu étoit si solitaire, que les aumônes ne pouvoient suffire à leur subsistance. (p. 605) Cet inconvénient devenant de jour en jour plus fâcheux, Gilles de Rome[496], un de leurs religieux, alors confesseur de Philippe-le-Bel, crut devoir employer la faveur dont ce prince l'honoroit à leur procurer un logement plus convenable. Une circonstance heureuse se présenta, et il sut en profiter: nous avons déjà parlé d'une de ces petites congrégations d'ermites de l'ordre de Saint-Augustin, nommée Sachets, ou frères de la Pénitence de Jésus-Christ. Ils étoient les seuls qui, lors de l'assemblée du chapitre de 1256, se fussent obstinément refusés à la réunion; et saint Louis, qui les protégeoit, les ayant fait venir à Paris en 1261, leur avoit fait don d'une maison avec ses dépendances, située sur la paroisse Saint-André-des-Arcs. Le trésor des chartes, qui fournit la preuve de cette donation, prouve encore que le pieux monarque y avoit ajouté de nouveaux bienfaits: il augmenta le terrain de ces religieux d'une maison et d'une tuilerie voisine de leur monastère, et paya en outre plusieurs sommes à l'abbaye Saint-Germain-des-Prés, pour des droits de cens et quelques autres parties de terrain qu'elle avoit consenti à leur céder.

Toutefois cette faveur de saint Louis ne leur (p. 606) procura qu'une tranquillité momentanée; et le concile de Lyon, tenu en 1274, ayant supprimé tous les religieux qui n'avoient point de revenus fixes, à l'exception des dominicains, des frères mineurs et des carmes, il ne resta plus aux Sachets aucune espérance de se maintenir dans leur établissement. L'autorité à l'ombre de laquelle ils existoient, et l'austérité de leur vie, les y soutinrent encore pendant quelques années; et ce ne fut qu'en 1293 que Philippe-le-Bel donna définitivement leur maison aux Augustins[497]. Du Breul a prétendu qu'ils la cédèrent volontairement, alléguant la pauvreté de leur ordre, qui ne leur permettoit plus de tenir ledit lieu[498]; mais il y a des preuves très-fortes qu'ils opposèrent, au contraire, beaucoup de résistance à leur dépossession, et que ce ne fut qu'après six mois de délais et de débats qu'ils consentirent enfin à remettre les clefs de leur maison.

Les Augustins ne vinrent cependant pas s'établir dans cette dernière demeure, immédiatement après la retraite des Sachets. Soit qu'ils n'eussent pas trouvé dans la charité des fidèles les ressources nécessaires pour former aussitôt leur nouvel établissement, soit que la lenteur des (p. 607) formalités indispensables pour leur en assurer la possession eût retardé l'effet de la concession qui leur avoit été faite, il est certain qu'ils ne commencèrent à faire bâtir sur le quai qu'au mois d'août 1299. Le terrain qu'ils occupoient au Chardonnet fut vendu au cardinal Le Moine, et servit, comme nous l'avons déjà dit, d'emplacement au collége qui portoit le nom de ce prélat.

Les Sachets avoient une chapelle qui faisoit l'angle du quai et de la rue des Grands-Augustins, et à qui sa situation sur le bord de la Seine avoit fait donner le nom de Notre-Dame-de-la-Rive; les Augustins s'en servirent d'abord, et quelques titres nous apprennent qu'ils célébrèrent ensuite l'office dans une salle voisine du cloître, laquelle étoit appelée le Chapitre. Enfin Charles V, qui s'étoit déclaré leur protecteur, commença à faire construire l'église qui a subsisté jusque dans les derniers temps. Toutefois la différence qu'on remarquoit dans le caractère de ses constructions prouve qu'elle n'avoit point été entièrement bâtie sous le règne de ce prince. On ne construisit alors que le chœur et l'aile depuis la rue des Augustins jusqu'à la petite porte qui s'ouvroit sur le quai, et cette partie du bâtiment, commencée en 1368, ne fut probablement achevée qu'en 1393, époque à laquelle on posa la couverture de l'église. On ne (p. 608) peut du reste fixer les dates de l'achèvement total de ce monument, qui n'étoit point voûté, et dont la structure étoit extrêmement grossière[499].

Le portail extérieur du couvent, situé sur le quai des Augustins, donnoit entrée dans une petite cour où étoient pratiquées, d'un côté la grande porte intérieure du couvent, de l'autre le portail de l'église, lequel n'avoit rien de remarquable.

CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE DES GRANDS-AUGUSTINS.

TABLEAUX.

Sur l'un des côtés du chœur, sept grands tableaux, représentant:

1o. Le sacrement de l'Eucharistie et toutes les figures de l'ancien Testament qui s'y rapportent; par un peintre inconnu.

2o. Une promotion de l'ordre du Saint-Esprit sous Henri III, instituteur et fondateur; par Vanloo.

3o, 4o, 5o et 6o. La même cérémonie sous les quatre rois ses successeurs, en quatre tableaux, savoir: Henri IV, par de Troye fils; Louis XIII, par Philippe de Champagne; Louis XIV et Louis XV, par Vanloo.

(p. 609) 7o. Saint Pierre guérissant les malades en les couvrant de son ombre; par Jouvenet.

Dans la chapelle du Saint-Esprit, sur l'autel, la Descente du Saint-Esprit sur la Vierge et sur les Apôtres; par Jacob Bunel.

Dans la sacristie, une Adoration des Rois; par Bertholet Flemaël.

Au-dessus de la chaire, le martyre de saint Thomas de Cantorbéry; par un peintre inconnu.

SCULPTURES.

Sur le maître-autel, dont la décoration se composoit de huit colonnes corinthiennes de marbre brèche violette, disposées sur un plan courbe, et soutenant une coupole, un bas-relief représentant le Père Éternel dans sa gloire; le tout exécuté d'après les dessins de Le Brun[500].

Sur la chaire, des bas-reliefs très-estimés, et qui passoient pour être de la main de Germain Pilon.

Dans le cloître, la statue de saint François, modèle en terre cuite, exécuté par ce sculpteur célèbre[501].

Au bas de la chaire, deux bas-reliefs du temps de la renaissance de l'art, représentant, 1o la Prédication de saint Jean; 2o Jésus-Christ et la Samaritaine[502].

Sur la porte de l'église, la statue de Charles V, et sur celle du cloître une image de saint Augustin, faite, dit-on, sur les dessins de Champagne.

Sur la porte d'entrée du monastère, du côté du quai, la statue (p. 610) de la Vierge entre celles de Philippe-le-Bel et de Louis XIV[503].

La menuiserie du chœur étoit très-estimée, et les stalles passoient pour un chef-d'œuvre de sculpture en bois.

TOMBEAUX ET SÉPULTURES.

Dans ce monastère avoient été inhumés:

Dans la petite cour, devant la porte intérieure du couvent, Raoul de Brienne, comte d'Eu et de Guines, connétable de France, lequel eut la tête tranchée dans l'hôtel de Nesle, l'an 1351.

Dans l'église, Gilles de Rome, général des Augustins, mort en 1316.

Isabeau de Bourgogne, femme de Pierre de Chambely, seigneur de Neauphle, morte en 1323.

Jeanne de Valois, femme de Robert d'Artois, morte en 1363.

Jean Sapin, l'un des conseillers du parlement qui furent pendus à Orléans par les calvinistes en 1562.

Remy Belleau, poëte françois, mort en 1577[504].

Gui du Faur, sieur de Pibrac, célèbre par ses quatrains, mort en 1584.

Près de la sacristie, sous une table de marbre, les entrailles de François de Rohan, archevêque de Lyon, et de Diane de Rohan, sa nièce, femme de François de La Tour-Landry, comte de Châteauroux, morte en 1585.

Près du grand autel, Jacques de Sainte-Beuve, fameux théologien, mort en 1677.

Dans la nef, en face de la chapelle de la Vierge, Jacques de La Fontaine, seigneur de Malgenestre, mort en 1652. Sa statue étoit adossée à un pilier[505].

Près de la chaire du prédicateur, Eustache du Caurroy, musicien célèbre du temps de Charles IX, Henri III et Henri IV, mort en 1609.

(p. 611) Dans la chapelle de Saint-Nicolas-de-Tolentin, Pierre Dussayez, baron de Poyer, mort en 1548.

Dans une petite chapelle, derrière celle du Saint-Esprit, le célèbre historien Philippe de La Clite de Comines, mort en 1509.—Hélène de Chambes, son épouse, et Jeanne de La Clite de Comines, leur fille, épouse de René de Brosse, comte de Penthièvre, morte en 1564[506].

Dans la chapelle de Charlet, Pierre de Quiqueran, évêque de Senèz, mort en 1550. On voyoit sa statue à genoux sur son tombeau[507].

Dans la chapelle suivante, Honoré Barentin, conseiller d'état, mort en 1639, et Anne Duhamel, sa femme, morte dans la même année. Leurs bustes étoient placés sur une tombe de marbre noir[508]; plusieurs autres personnes de leur famille avoient été inhumées dans la même chapelle.

(p. 612) Dans la chapelle Saint-Charles, Charles Brulart de Léon, ambassadeur de France dans plusieurs cours de l'Europe, mort en 1649. Son buste, en marbre blanc, étoit placé sur un piédestal de marbre noir[509].

Dans la chapelle suivante, Jérôme Tuillier, procureur-général de la chambre des comptes, mort en 1633; et Élisabeth Dreux, son épouse, morte en 1619. Leur tombeau, en pierre, étoit surmonté d'un ange en marbre blanc, tenant dans ses mains une tête de mort[510].

Dans la chapelle Saint-Augustin, sur une grande table de marbre blanc étoit gravée l'épitaphe du célèbre généalogiste Bernard Chérin, mort en 1785. Son portrait, en bronze et en médaillon, étoit placé au-dessus[511].

Dans un coin de cette chapelle, deux statues, en marbre blanc, agenouillées, offraient les images de Nicolas de Grimonville, baron de l'Archant, capitaine des gardes de Henri III et Henri IV, mort en 1592, et de Diane de Vivonne, sa femme[512].

La bibliothèque, placée dans une très-belle salle, étoit composée d'environ vingt-cinq mille volumes. Elle possédoit quelques manuscrits curieux, et l'on y voyoit deux beaux globes de Coronelli.

(p. 613) Les religieux de ce monastère, objets particuliers de la protection de nos souverains, en avoient obtenu les distinctions les plus honorables: ils avoient été qualifiés chapelains du roi, et en exerçoient les fonctions, certains jours de l'année, à la Sainte-Chapelle; ils jouissoient en outre de plusieurs autres priviléges très-avantageux. Ce fut dans leur église que Henri III institua l'ordre du Saint-Esprit, le 1er janvier 1579; et depuis elle fut désignée pour toutes les cérémonies de cet ordre[513]. Ce prince y reçut celui de la Jarretière en 1585, et y établit sa fameuse confrérie des Pénitents. Elle avoit été choisie par le parlement pour la procession générale qui se faisoit tous les ans en mémoire de la réduction de Paris sous Henri IV. Le clergé de France tenoit ses assemblées dans le couvent; et dans diverses occasions le parlement, la chambre des comptes, le châtelet et des commissaires du conseil y ont aussi tenu des séances; etc. Enfin cinq salles, que les curieux ne manquoient pas de visiter, étoient destinées aux chevaliers du Saint-Esprit, et décorées de leurs portraits. Leurs archives y étoient déposées.

Cette maison servoit de collége aux religieux (p. 614) des quatre provinces de l'ordre[514]. Elle a fourni, dans tous les temps, des sujets recommandables (p. 615) par leurs vertus, des théologiens éclairés, d'habiles prédicateurs, et des écrivains distingués[515].

LA COMMUNAUTÉ DES FRÈRES CORDONNIERS.

Cette association fut formée, en 1645, par les soins du baron de Renti. Ce vertueux gentilhomme, animé de la charité la plus ardente et d'un zèle infatigable pour les progrès de la religion, avoit déjà procuré des instructions chrétiennes aux pauvres passants qu'on retiroit à l'hôpital Saint-Gervais; il voulut associer au même bienfait les artisans que l'ignorance et les (p. 616) mauvaises mœurs qui en sont la suite entraînoient à profaner le dimanche et les fêtes par leurs débauches, et à mener en tout une vie grossière et scandaleuse. Pour arriver à un but aussi louable, il ne dédaigna point de s'associer un cordonnier du duché de Luxembourg, nommé Henri-Michel Buch. La probité intacte de cet homme, son exactitude à remplir ses devoirs, sa douceur et son humanité l'avoient fait nommer le bon Henri. Encouragé par son vertueux protecteur, il parvint à rassembler quelques personnes de son état qui parurent disposées à suivre ses exemples. M. de Renti, conjointement avec M. Coquerel, docteur de Sorbonne, leur donna des réglements, et la petite communauté commença ses exercices. Les tailleurs se joignirent à eux peu de temps après; mais depuis ces deux communautés se séparèrent, et continuèrent chacune de leur côté, à observer ces statuts qu'elles avoient adoptés, ce qui s'est pratiqué exactement jusque dans les derniers temps. Ces frères travailloient et mangeoient en commun, récitoient certaines prières à des heures réglées, ne chantoient que des psaumes ou des cantiques, et donnoient aux pauvres tout le superflu de leurs profits[516].

(p. 617) L'ÉGLISE PAROISSIALE DE SAINT-ANDRÉ-DES-ARCS.

Nous avons déjà raconté succinctement les débats qui s'élevèrent entre l'abbé de Saint-Germain et l'évêque de Paris[517], à l'occasion de la nouvelle clôture que Philippe-Auguste avoit fait élever au midi de sa capitale. Pierre de Nemours, qui gouvernoit alors l'église de Paris, saisit avec ardeur cette occasion de faire revivre, sur la portion du territoire de l'abbaye Saint-Germain, que l'on venoit de renfermer dans la ville, des prétentions que ses prédécesseurs avoient plusieurs fois tenté de faire valoir, mais toujours inutilement, soit qu'on respectât en ceci la mémoire de saint Germain, qui avoit lui-même exempté cette abbaye de la juridiction épiscopale, soit qu'on fût bien aise de mettre quelques bornes au pouvoir des évêques de cette ville, pouvoir dont les rois commençoient à se (p. 618) montrer contrariés et jaloux. Le chapitre de Notre-Dame s'unit au prélat pour réclamer la juridiction de l'église mère sur tout ce qui se trouvoit compris dans la nouvelle enceinte; et l'archiprêtre de Saint-Séverin prétendit en même temps faire entrer toute cette partie dans sa paroisse. Jean de Vernon, alors abbé de Saint-Germain, ses religieux et le curé de Saint-Sulpice s'y opposèrent, et réclamèrent l'autorité du souverain pontife; mais malheureusement pour eux ils n'attendirent point sa décision, et consentirent à remettre à des arbitres le jugement de cette affaire. Ceux-ci, par leur sentence du mois de janvier 1210, prononcèrent en faveur de l'évêque, à qui ils accordèrent toute juridiction dans la ville, ne la conservant à l'abbé que hors des murs; mais, par une sorte de compensation, ils déclarèrent que cet abbé continueroit de jouir de la justice dans tout son territoire, soit sur la paroisse de Saint-Séverin, soit au dehors; et par le même acte on lui accorda la faculté de faire construire, dans l'espace de trois ans, une ou deux églises paroissiales, et d'en nommer les curés[518]. En conséquence (p. 619) de cette transaction, Jean de Vernon fit bâtir les églises de Saint-André et de Saint-Côme: elles furent achevées en 1212, et les abbés eurent la nomination de ces deux cures jusqu'en 1345, que ce droit fut cédé à l'Université.

Tous nos historiens prétendent qu'au lieu même où fut bâtie l'église Saint-André étoit, au sixième siècle, une chapelle de Saint-Andéol; et en effet il en est fait mention dans la charte de fondation de Saint-Germain en 558, et dans une vie de saint Doctrovée, écrite par Gislemar vers la fin du onzième siècle. Cependant l'abbé Lebeuf et Jaillot combattent cette opinion; et les raisons sur lesquelles ils établissent leur doute sont soutenues de plus de recherches et d'érudition que n'en mérite une question aussi peu importante. Les recherches qu'a faites ce dernier critique sur l'origine du surnom de cette église sont sans doute plus utiles et plus curieuses: il prétend que d'abord elle n'en eut point, et qu'en effet cette addition étoit inutile, puisqu'elle étoit alors, et qu'elle a été jusqu'à la fin la seule basilique qui existât sous l'invocation de cet apôtre. En 1220, elle est appelée dans un acte, S. Andreas in Laaso; en 1254, 1260, 1261, 1274, on lit (p. 620) S. Andreas de Assiciis, de Arciciis, de Assibus, de Arsiciis; et S. Andreas sans aucun surnom dans la transaction passée, en 1272, entre Philippe-le-Hardi et l'abbaye Saint-Germain[519]. Il est vrai qu'un titre de 1284 l'offre pour la première fois avec le surnom de Arcubus; mais comme les noms de Assiciis et Arciciis ont été donnés au territoire de Laas dès 1194, ce critique ne doute point que le nom des Arcs ne vienne originairement de ce nom de Laas, qu'on a successivement altéré et corrompu; il réfute du reste les conjectures de D. Félibien et de l'abbé Lebeuf, qui veulent que le vrai surnom soit des Ars, et qui prétendent en trouver l'origine dans l'incendie fait par les Normands de tous les dehors de la Cité, et principalement des édifices bâtis sur la rive méridionale, qui étoit alors très-peuplée.

À l'égard des autres explications hasardées sur cette étymologie, lesquelles supposent que le surnom des Arts a été donné à cette église, parce qu'elle étoit située à l'entrée du territoire de l'Université; des Arcs, parce qu'on fabriquoit autrefois des armes de cette espèce dans son voisinage, ou qu'il y avoit, à peu de distance, des arcades et un jardin dans lequel on s'exerçoit (p. 621) à tirer de l'arc, elles ne paroissoient avoir aucun fondement, et ne méritent pas d'être sérieusement réfutées[520].

L'église de Saint-André offroit, comme tous les monuments gothiques de Paris, des constructions de diverses époques, et de différents caractères. Le fond du sanctuaire annonçoit un gothique du commencement du treizième siècle; le reste étoit bien postérieur, et le portail avoit été reconstruit, ainsi que beaucoup d'autres parties, en 1660, sur les dessins d'un architecte nommé Gamard. La tour pouvoit avoir été bâtie en 1500; et l'on y voyoit encore, au-dehors de l'escalier, la marque des coups de mousquets qu'on y avoit tirés au temps des troubles de Paris. Les niches et statues qui ornoient sa partie latérale le long de la rue du Cimetière ne pouvoient pas avoir été faites avant le seizième siècle[521].

Il est remarquable que cette église étoit, avec (p. 622) celle de Saint-Sulpice, le seul monument de ce genre qui ne fût pas attaché à des maisons particulières. Elle étoit isolée et bordée de passages publics sur ses quatre côtés.

CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE SAINT-ANDRÉ-DES-ARCS.

TABLEAUX.

Dans le chœur, dix tableaux, dont quatre qui représentoient les Évangélistes, étoient de la main de Restout; le cinquième, par Hallé, offroit une image de saint André; les cinq autres étoient d'un peintre nommé Samson.

Dans les deux petites chapelles attenant la grille du chœur, un saint Pierre et une sainte Geneviève; par Jeaurat.

Au-dessus de la chaire du prédicateur, un saint André, sans nom d'auteur, lequel avoit servi de modèle, dans les derniers temps, au dessin de la bannière[522].

SCULPTURES.

Dans la chapelle de la Vierge, sa statue en marbre; par Francin.

Au-dessus de l'œuvre, un médaillon en marbre représentant saint André, donné à cette église par Armand Arouet, frère de Voltaire.

Attenant l'œuvre, un petit monument représentant la Religion qui foule aux pieds un cadavre ou squelette embarrassé dans son linceul, et arraché de son tombeau[523].

(p. 623) TOMBEAUX ET SÉPULTURES.

Dans cette église avoient été inhumés:

À l'entrée du chœur, Anne-Marie Martinozzi, princesse de Conti, morte en 1672[524].

Louis-Armand de Bourbon, prince de Conti, son fils aîné, mort en 1685.

François-Louis de Bourbon, prince de Conti, son second fils, mort en 1709[525].

Dans la nef, auprès de l'œuvre, Jean-Baptiste Ravot d'Ombreval, conseiller du roi, etc., mort en 1699.

Gilbert Mauguin, président en la cour des monnoies, mort en 1674.

Dans la chapelle de MM. de Thou, Christophe de Thou, premier président du parlement, mort en 1582[526].

Jacques-Auguste de Thou, président à mortier au parlement de Paris, historien célèbre, mort en 1617[527].

(p. 624) Marie de Barbançon Cani, sa première femme, morte en 1601.

Gasparde de La Châtre, sa seconde femme, morte en 1627[528].

Dans la chapelle Saint-Antoine, Pierre Séguier, président au parlement de Paris, mort en 1580.

Pierre Séguier, son petit-fils, maître des requêtes, mort en 1638[529].

Dans d'autres parties de la nef et des chapelles avoient été inhumés plusieurs autres personnages distingués, tels que:

André Duchesne, célèbre par ses recherches sur l'histoire de France, mort en 1640.

Pierre d'Hozier, savant généalogiste, mort en 1660.

Robert Nanteuil, très-habile graveur, mort en 1678.

(p. 625) Le Nain de Tillemont, l'un des plus savants ecclésiastiques de son temps, mort en 1637.

Louis Cousin, président en la cour des monnoies, et de l'Académie françoise, mort en 1707.

Antoine Houdard de La Mothe, de l'Académie françoise, mort en 1731.

Claude Léger, curé de cette paroisse, personnage recommandable par sa charité et par ses vertus[530].

Joli de Fleuri, procureur-général du parlement.

L'abbé Le Batteux, littérateur distingué, mort en 1780[531].

Dans le cimetière:

Charles du Moulin, savant jurisconsulte, mort en 1566.

Henri d'Aguesseau, père du chancelier, mort en 1716.

CIRCONSCRIPTION.

Le territoire de la paroisse Saint-André commençoit dans la rue Hautefeuille, au coin de celle du Battoir. Il renfermoit tout le carré formé par un des côtés de cette rue et par la rue (p. 626) entière des Poitevins. Il continuoit ce même côté gauche de la rue Hautefeuille jusqu'à l'église. Au-delà il renfermoit tout le côté gauche de la rue Saint-André, depuis le chevet de l'église jusqu'à la place du Pont-Saint-Michel, le côté gauche de cette place et la moitié des maisons bâties sur le pont du même côté. De là, en revenant au quai des Augustins, cette paroisse avoit la rue de Hurepoix et tout le quai jusqu'au collége des Quatre-Nations exclusivement, espace dans lequel étoit comprise une grande partie de la rue Guénégaud. Elle avoit aussi les rues de Nevers et d'Anjou en entier, et presque toute la rue Dauphine.

Elle embrassoit en outre la rue Contrescarpe, partie de la rue Saint-André jusqu'au chevet de l'église, ce qui renfermoit, du côté de la rivière, les rues Christine, des Augustins, de Savoie, Pavée, Gilles-Cœur, de l'Hirondelle; de l'autre, celle de l'Éperon en entier, le cul-de-sac de la Cour-de-Rohan, et enfin la rue du Cimetière-Saint-André.

Parmi plusieurs chapelles fondées dans cette église, et dont l'abbé Lebeuf a donné le détail, il falloit remarquer celle de Saint-Nicolas, la plus grande et la plus riche de l'église, laquelle reconnoissoit pour fondateur le fameux Jacques Cottier, médecin de Louis XI.

(p. 627) Hospice de charité de la paroisse Saint-André-des-Arcs.

Cet hospice, fondé par le dernier curé de cette paroisse, M. Desbois de Rochefort, étoit situé dans la rue des Poitevins, et consacré au service des pauvres malades de son arrondissement. Ils y étoient reçus au nombre de huit, quatre hommes et quatre femmes. On y faisoit aussi travailler les petites filles indigentes de la paroisse, au nombre de vingt-cinq; et tous ces soins étoient remplis par quatre sœurs de la Charité, qui trouvoient encore le temps de visiter les malades du dehors et de faire les petites écoles.

ÉGLISE PAROISSIALE DE SAINT-SÉVERIN.

Il n'est point de monument dont l'origine soit plus incertaine, et ait produit plus d'opinions diverses parmi nos historiens. Les uns prétendent que cette église occupe la place d'une (p. 628) chapelle dédiée sous le nom de saint Clément, pape; d'autres veulent qu'elle ait été, dès sa fondation, sous le nom de saint Séverin, abbé d'Agaune, que Clovis fit venir à Paris, afin d'obtenir par son intercession la guérison d'une maladie grave dont il étoit tourmenté depuis deux années. Ceux-ci croient, au contraire, que ce fut un pieux solitaire, lequel portoit le même nom, et s'étoit retiré, du temps de Childebert Ier, dans une cellule près de la porte méridionale, qui fit construire cette chapelle sous le titre déjà énoncé du pape saint Clément. Ceux-là conjecturent que cette église n'étoit qu'un baptistère ou chapelle de Saint-Jean-Baptiste, dépendante du monastère ou basilique de Saint-Julien-le-Pauvre. Enfin, il en est qui pensent que c'est à la place de cette église qu'existoit autrefois un monastère de Saint-Séverin, et qu'il y avoit un peu plus loin une chapelle de Saint-Martin. Nous avons déjà réfuté cette dernière opinion, en parlant, dans le dixième quartier, de la basilique de Saint-Laurent[532]. Parmi les autres, il en est plusieurs qui ne méritent aucune attention, parce qu'elles ne sont soutenues d'aucune autorité. Par exemple, le culte de saint Clément n'a été public en France que long-temps après la mort (p. 629) de saint Séverin le Solitaire; il n'y a pas un seul titre qui puisse faire seulement soupçonner que l'église Saint-Séverin ait été une dépendance de Saint-Julien-le-Pauvre, ni qu'elle lui ait servi de baptistère; et plusieurs actes, tels que le diplôme de Henri Ier, que nous avons plusieurs fois cité, semblent prouver le contraire, en parlant de ces deux églises dans des termes qui supposent une parfaite égalité. Enfin, s'il faut choisir entre les deux seules opinions vraisemblables, que le titulaire de cette église est ou saint Séverin d'Agaune, ou saint Séverin le Solitaire, le peu de séjour que fit le premier à Paris semble devoir faire pencher la balance en faveur du second, qui y demeura long-temps, édifiant ses habitants par l'exemple et le spectacle de ses vertus. La charte de Henri Ier, qui désigne cette église sous le nom de Saint-Séverin-le-Solitaire, vient à l'appui de cette opinion[533]; et, dans les dernières années de la monarchie, on en avoit été tellement frappé, que sa fête y étoit célébrée avec toutes les solennités usitées pour les Saints titulaires, quoique le nom plus fameux de l'abbé d'Agaune eût fait prévaloir depuis long-temps son culte dans cette église.

Jaillot, qui adopte cette idée, pense qu'après la mort de ce saint homme on aura bâti sur son (p. 630) tombeau une chapelle, dont la dévotion des fidèles rendit bientôt l'accroissement nécessaire. Elle aura ensuite éprouvé, comme beaucoup d'autres édifices, les fureurs des Normands dans le neuvième siècle. C'est alors que le corps du Saint fut levé, et qu'on transporta ses reliques à la cathédrale, où elles sont restées. Cependant il y a apparence que l'église, où jusque-là elles avoient été conservées, n'avoit point été entièrement détruite par ces barbares, puisqu'elle est énoncée dans la charte de Henri Ier au nombre de celles qu'il donne à l'église de Paris. Il est présumable qu'elle fut rebâtie après le décès du prêtre Girauld[534], auquel on en avoit laissé la jouissance sa vie durant, et que la population de ce quartier s'étant rapidement augmentée, l'église fut érigée en cure, avec le titre d'archiprêtre pour celui qui la desservoit, titre qui lui donnoit la prééminence sur tous les curés de son district[535]. Quoi qu'il en soit, l'acte le plus ancien qui fasse mention de la cure de Saint-Séverin est de 1210[536].

(p. 631) Cette église a été rebâtie et agrandie à différentes époques. Dès l'an 1347 le pape Clément VI avoit accordé des indulgences pour faciliter sa reconstruction. Elle fut augmentée en 1489, et le 12 mai de cette année on posa la première pierre de l'aile droite et des chapelles qui sont derrière le sanctuaire[537]. Les autres parties, telles que la tour, la nef et le chœur étoient plus anciennes d'un siècle environ, et d'un gothique assez délicat. L'abbé Lebeuf prétend que ses vitraux étoient les premiers où l'on eût dessiné des armoiries de famille[538].

CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE SAINT-SÉVERIN.

TABLEAUX.

Sur le maître-autel, une copie de la Cène; par Philippe de Champagne.

Dans une chapelle, un saint Joseph et une sainte Geneviève; par le même.

Dans la chapelle des Brinons, saint Pierre délivré de sa prison; par Bosse.

Dans la chapelle Saint-Michel, cet Archange; par Monnet.

(p. 632) Dans la chapelle des Fonts, le Baptême de Notre-Seigneur; sans nom d'auteur.

SCULPTURES.

Dans la chapelle du cimetière, le buste en marbre d'Étienne Pasquier.

Au sixième pilier du côté de la rue, une vierge en bois placée à mi-corps dans une chaire de prédicateur. Dans cet endroit étoit autrefois une chapelle de la Vierge[539].

La décoration du maître-autel, composée de huit colonnes de marbre, avec coupole, ornements en bronze doré, etc., avoit été exécutée par Baptiste Tuby, d'après les dessins de Le Brun.

TOMBEAUX ET SÉPULTURES.

Dans cette église ont été inhumés:

Étienne Pasquier, avocat-général de la chambre des comptes, connu par ses recherches sur l'histoire de France, mort en 1615.

Scévole et Louis de Sainte-Marthe, frères jumeaux, et tous les deux historiographes de France, morts, le premier en 1650, le second en 1656.

Louis Moréri, auteur du Dictionnaire qui porte ce nom, mort en 1680.

Eustache Le Noble, écrivain fécond, et plus célèbre par ses aventures que par ses écrits, mort en 1711.

Louis-Elie Dupin, docteur de Sorbonne, auteur de plusieurs ouvrages, mort en 1719.

Pierre Grassin, conseiller du roi, fondateur du collége des Grassins.

Dans la chapelle des Brinons, plusieurs membres de cette famille, à commencer par Yves Brinon, examinateur, de par le roi, au châtelet de Paris, et procureur au parlement, mort en 1529. La famille des Gilbert-de-Voisins avoit aussi sa sépulture dans cette chapelle, etc., etc.

(p. 633) Dans le cimetière avoit été inhumé le marquis de Ségur, gouverneur du pays de Foix, etc., mort en 1737.

Au milieu de ce cimetière, on voyoit autrefois un tombeau élevé, fermé par une grille de fer, sur lequel étoit la figure d'un homme couché, soutenant sa tête avec sa main, et le coude appuyé sur des livres. Ce tombeau renfermoit le corps d'un jeune seigneur allemand nommé Ennon, gouverneur de la ville de Emda, qui mourut à Paris, en 1545 pendant le cours de ses études[540].

CIRCONSCRIPTION.

L'étendue de cette paroisse présentoit une forme oblongue, accompagnée de quelques branches. Le corps principal se composoit du petit Châtelet, des rues du Petit-Pont, Saint-Julien-le-Pauvre, du Plâtre, de la Parcheminerie, des Prêtres, de Boute-Brie, du Foin, des Maçons, auxquelles il falloit ajouter la place de Sorbonne, la rue Neuve-de-Richelieu, les rues Serpente, Percée, Poupée, Mâcon, de la Bouclerie, de la Huchette, Zacharie et Saint-Séverin.

(p. 634) Les branches se formoient des rues qui n'entroient qu'en partie dans cette paroisse, et qui en marquoient les limites; savoir, partie du côté gauche et du côté droit de la rue de la Bûcherie et de la rue Galande; le côté droit de la rue des Anglois; partie de la rue des Noyers; les deux côtés de la rue Saint-Jacques dans une certaine étendue; le couvent des Mathurins et quelques maisons dans la rue du même nom; deux maisons dans la rue de Sorbonne; la rue de la Harpe à gauche, jusqu'à la rue Neuve-de-Richelieu, à droite jusqu'à la rue Serpente; partie des rues d'Enfer, de Hautefeuille et Saint-André-des-Arcs; une seule maison dans la rue Sarrasin.

Il y avoit dans cette église un assez grand nombre de chapelles fondées à diverses époques, et dont l'abbé Lebeuf a donné le détail. Ce même auteur prétend que c'est une des premières églises de Paris où l'on ait vu des orgues; il y en avoit dès le règne du roi Jean[541].

(p. 635) Les Filles de Sainte-Marthe.

La maison et le presbytère de cette communauté, destinée à l'instruction des pauvres filles, avoit son entrée dans la rue des Prêtres-Saint-Séverin, où est aussi la principale entrée de l'église paroissiale dont nous venons de parler.

LES RELIGIEUX DE LA SAINTE-TRINITÉ
DE LA RÉDEMPTION DES CAPTIFS,
DITS LES MATHURINS.

Cet ordre fut institué par Jean de Matha et par Félix de Valois, ainsi nommé du lieu de sa naissance ou de celui de sa demeure. La pieuse (p. 636) simplicité d'un ancien historien a voulu répandre sur l'origine de cette fondation quelque chose de miraculeux, l'appuyer sur des visions, sur des révélations dont nous croyons inutile de parler[542]. Il est plus vraisemblable qu'il dut son établissement à la pitié qu'inspira aux deux fondateurs l'état malheureux auquel étoient réduits les chrétiens que le mauvais succès des croisades avoit rendus esclaves des Sarrasins. Jean de Matha conçut le premier le projet de consacrer sa vie à chercher les moyens de racheter ces pauvres captifs; et Félix de Valois, à qui il le communiqua, s'associa avec joie à une aussi charitable entreprise. Une bulle du pape Innocent III autorisa, en 1198, le nouvel institut; une seconde le confirma en 1199; et, dix ans après, ce même pontife donna à Jean de Matha la maison et l'église de Saint-Thomas sur le mont Célius. Cet ordre, qui ne tarda pas à s'introduire en France, s'y étendit par la protection de Philippe-Auguste, et par les libéralités de plusieurs personnages d'une haute distinction. Gaucher III de Chastillon donna d'abord à ces religieux un terrain propre à bâtir un monastère; mais le nombre de ceux qui se présentoient pour embrasser la règle nouvelle devenant trop considérable pour qu'il leur fût (p. 637) possible de se loger dans un lieu aussi resserré, ce seigneur ajouta au don qu'il leur avoit déjà fait, celui du lieu même où les deux fondateurs avoient concerté ensemble pour la première fois le dessein de racheter les captifs. Cet endroit, nommé Cerfroid, est situé entre Gandelu et la Ferté-Milon, sur les confins du Valois.

On ne sait point précisément en quelle année les Trinitaires vinrent s'établir à Paris; mais on voit par un acte de l'année 1209 qu'à cette époque ils y avoient déjà une maison[543]. Ils occupoient un hôpital ou aumônerie, appelée de Saint-Benoît; et un acte capitulaire de leur chapitre général, tenu à Cerfroid, en 1230[544], semble prouver qu'ils devoient cette demeure à la libéralité de l'évêque et du chapitre de Paris. La chapelle de cette aumônerie étoit sous le titre de Saint-Mathurin, dont elle possédoit quelques reliques: c'est de là que les religieux de la Sainte-Trinité en prirent le nom, qu'ils communiquèrent ensuite à la rue dans laquelle ils demeuroient, et à toutes les maisons de leur ordre établies en France.

Les bâtiments de cette maison furent augmentés peu à peu par les libéralités de saint Louis et de Jeanne, fille du comte de Vendôme, (p. 638) ainsi que par les acquisitions successives que firent les religieux. Le cloître, construit en 1219, par les soins d'un de leurs ministres[545], fut rebâti vers la fin du quinzième siècle, par Robert Gaguin, qui étoit aussi ministre ou général de l'ordre. Il fut encore reconstruit vers la fin du dix-huitième siècle. Ce même général avoit aussi fait rebâtir, agrandir et décorer l'église, dont l'ancien portail, élevé en 1406, étoit tourné du côté de la rue Saint-Jacques. Il fut détruit en 1610 pour élargir la rue, et en 1613 on acheva les bâtiments qui jusqu'alors étoient restés imparfaits. On n'y entroit alors que par une petite porte qui a subsisté jusqu'aux derniers temps dans la rue des Mathurins. Enfin on construisit, en 1729, un nouveau portail et une cour fermée par une grille[546].

L'Université tenoit ses assemblées dans une salle de cette maison depuis le treizième siècle. Mais elle les transféra en 1764 au collége de Louis-le-Grand, dont la possession venoit de lui être accordée.

(p. 639) CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE DES MATHURINS.

TABLEAUX.

Sur le maître-autel, une Assomption; sans nom d'auteur. Sur les côtés, deux religieux de l'ordre, peints en grisaille, et sur les panneaux de menuiserie placés au-dessus des stalles du chœur, la vie de saint Jean de Matha et du B. Félix de Valois, en dix-neuf tableaux; par Théodore Van Tulden, élève de Rubens.

Plusieurs grands tableaux placés dans la nef; sans nom d'auteurs, et exécutés aux frais de Louis Petit, général de l'ordre.

SCULPTURES.

Sur le couronnement du tabernacle, lequel étoit richement décoré de pilastres et de bronzes dorés, un ange tenant les chaînes de deux captifs agenouillés sur les angles de l'entablement.

Sur l'entablement de la grille qui séparoit la nef du chœur, deux figures d'anges; par Guillain.

SÉPULTURES.

Dans cette église avoient été inhumés:

Robert Gaguin, historien du quinzième siècle, vingtième général de l'ordre, mort en 1501[547].

Jean de Sacro Bosco, célèbre mathématicien.

François Balduni, savant jurisconsulte.

Sur la droite du cloître de cette maison, à côté d'une petite statue de la Vierge, on trouvoit une tombe plate sur laquelle étoient représentés deux hommes enveloppés dans des suaires. Autour de la tombe étoit gravée l'épitaphe suivante:

Hìc subtùs Jacent Leodegarius du Moussel de Normaniâ, et (p. 640) Olivarius Bourgeois de Britanniâ oriundi, clerici scholares, quondam ducti ad justitiam sæcularem, ubi obierunt, restituti honorificè, et hìc sepulti. Anno Domini 1408 die 16 mensis maii[548].

La bibliothèque de ces chanoines réguliers étoit composée de cinq à six mille volumes, (p. 641) parmi lesquels il se trouvoit quelques manuscrits précieux[549].

PALAIS DES THERMES.

Dans la rue de la Harpe, et un peu en-deçà des Mathurins, au fond de la cour d'une vieille maison qui avoit autrefois pour enseigne une croix de fer, on trouve le monument le plus ancien de Paris, reste d'un vaste édifice élevé du temps des Romains, et connu sous le nom de palais des Thermes. On ne sait pas précisément par qui ni en quel temps il fut bâti; mais il est certain que Julien l'Apostat y a demeuré, et qu'il y faisoit son séjour lorsqu'il fut proclamé (p. 642) empereur. Ce fut aussi quelquefois l'habitation de nos rois de la première et de la seconde race; et sa dégradation ne commença sans doute que lorsqu'ils eurent transféré leur résidence dans la cité, et fait bâtir à la pointe de l'île le vaste bâtiment connu sous le nom de Palais[550].

Ce fragment d'édifice est presque carré, si l'on en excepte l'avant-salle qui précède la grande pièce. En face de l'entrée est une grande niche circulaire, accompagnée de deux autres, plus petites, moins profondes et quadrangulaires. De chaque côté les murs latéraux présentent un enfoncement dont on ignore l'objet. La salle, dont la hauteur est de quarante pieds au-dessus du sol actuel de la rue de la Harpe, se prolonge dans une dimension de cinquante-huit pieds de long sur cinquante-six de large. Elle est percée de quatre croisées, dont deux sont bouchées; la troisième ne l'est qu'à moitié; et la quatrième, ouverte en forme d'arcade, y introduit une belle lumière: celle-ci est pratiquée en face de l'entrée, au-dessus de la grande niche, et précisément sous le cintre de la voûte. Cette partie de l'édifice, comme dans presque tous les thermes de Rome, est faite en voûte d'arête, genre de couverture peu dispendieux et de la plus grande solidité, parce que toutes les poussées y sont (p. 643) divisées, et que par conséquent il ne s'y opère aucun travail[551]. Aux quatre angles on voit encore des débris de chapiteaux faits en forme de poupes de navire, lesquels servoient sans doute de couronnement à des pilastres qui ont été détruits[552].

La construction des murs de cet édifice se compose de six rangées de moellons, formant des bandes, que séparent les unes des autres quatre rangées de briques, qui chacune ont un pouce à quinze lignes seulement d'épaisseur. Les joints pratiqués entre ces briques sont également d'un pouce de largeur, de manière que les quatre briques forment avec eux une épaisseur de huit pouces. Deux rangs de briques avec les moellons placés au milieu occupent un espace (p. 644) d'environ quatre pieds six pouces. Les moellons ont de quatre à cinq pouces de hauteur.

Ce genre de construction étoit habituellement celui des Romains; et on le retrouve dans un grand nombre d'édifices, à Rome et dans toute l'Italie. Ce modèle, que le temps a respecté au milieu de Paris, y est malheureusement trop peu connu et mériteroit d'être imité. Il nous offre la solution de ce problème que s'étoient proposé les architectes de l'antiquité, de faire de grands et solides édifices avec des matériaux communs et de peu de valeur: c'est ce qu'on ne sait plus faire aujourd'hui.

Les murs de cette salle étoient recouverts d'une couche de stuc qui avoit trois, quatre et même cinq pouces d'épaisseur. On en voit encore quelques débris: le reste paroît avoir cédé plutôt à la main des hommes qu'aux ravages du temps.

Quelle place occupoit dans l'ensemble des Thermes de Julien cette belle salle que nous venons de décrire? c'est ce qu'il n'est pas facile de décider en la voyant ainsi séparée de l'immense édifice[553] dont elle faisoit partie. Les thermes des anciens se composoient d'une multitude (p. 645) de pièces qui toutes n'étoient point destinées à l'usage des bains; et, pour assigner à celle-ci son emploi précis, il faudroit la considérer dans son rapport avec de semblables pièces des thermes de Rome; il faudroit surtout rétablir, sur les indications des fondations et des ruines adjacentes, l'ensemble approximatif des salles contiguës. Le plan des Thermes n'existe dans aucun des grands ouvrages qui ont traité de cette partie des monuments antiques: la première restitution s'en trouve dans le deuxième volume des Antiquités de la France par M. Clérisseau; et l'idée qu'il en donne est assez satisfaisante, sans qu'on puisse toutefois s'assurer que c'en soit là le véritable plan.

Sous l'édifice que nous décrivons, on a découvert un double rang en hauteur de caves en berceaux, ou plutôt de larges conduits de neuf pieds dans toutes leurs dimensions. Il y avoit ainsi trois berceaux parallèles séparés par des murs de quatre pieds d'épaisseur et se communiquant par des portes de trois à quatre pieds de large. Le premier rang de ces voûtes se trouve à dix pieds au-dessous du sol; on y descend par quinze marches. Le second rang est dix pieds plus bas. Quant à la longueur de ces routes souterraines, elle est inconnue, et l'on ne pénètre pas au-delà de quatre-vingt-six pieds, à cause des décombres qui en interceptent l'issue. (p. 646) Les voûtes en sont composées de briques, de pierres plates et de blocages à bain de mortier; la construction des murs est en petits moellons durs de six pouces de long sur quatre pouces d'épaisseur; le mortier introduit dans les joints a depuis six lignes jusqu'à un pouce[554].

«Quand on pense, dit un habile architecte[555], avec quelle avidité on recueille les moindres renseignements sur des ruines lointaines, avec quel empressement on dessine de toutes parts des débris de constructions romaines, moins curieux et moins bien conservés que celui dont nous parlons, il y a lieu de s'étonner du peu de soin qu'on a apporté jusqu'à présent, soit à la conservation de ce monument, soit à sa publication. Plusieurs projets avoient été présentés à ce sujet avant la révolution: le gouvernement paroissoit disposé à faire un choix parmi ces projets[556], lorsque nos troubles civils vinrent (p. 647) tout arrêter. Il seroit à souhaiter que l'attention se portât de nouveau sur ce précieux débris, et qu'un édifice riche en souvenirs, fécond en leçons de tous genres pour l'art de bâtir, fût enfin désobstrué dans ses abords, fouillé dans ses fondations et soustrait aux agents destructeurs qui de toutes parts travaillent à sa ruine[557]

LES PRÉMONTRÉS.

Personne n'ignore que l'institution de cet ordre de chanoines réguliers est due au zèle pieux de saint Norbert. Barthélemi, évêque de Laon, qui connoissoit les talents et les vertus de cet homme apostolique, l'avoit appelé près de lui pour l'aider à introduire la réforme parmi (p. 648) les chanoines de Saint-Martin, qui habitoient sa ville épiscopale. Le succès n'ayant pas répondu à ses efforts, saint Norbert, qui vouloit se livrer à la vie pénitente et contemplative, se retira dans un vallon de la forêt de Couci, que l'on nommoit Prémontré. Une chapelle de Saint-Jean-Baptiste qu'il trouva dans ce lieu, et que les religieux de Saint-Vincent-de-Laon, à qui elle appartenoit, avoient abandonnée, lui fit naître le projet de s'associer quelques personnes, et d'établir en cet endroit un monastère[558]. L'évêque Barthélemi, entrant dans ses vues, fit l'acquisition du vallon et de la chapelle, qu'il donna en 1120 à saint Norbert; et cette même année celui-ci jeta les fondements d'un ordre régulier, qu'il mit sous la règle de Saint-Augustin, et dont treize chanoines firent profession le jour de Noël en 1121[559]. L'ordre s'accrut assez rapidement; et dans le siècle suivant, Jean, abbé de Prémontré, voulant que ses religieux joignissent à la sainteté de leur vie une science suffisante pour instruire les fidèles qu'ils édifioient, prit la résolution de faire établir pour son ordre un collége à Paris. Il y acquit en conséquence plusieurs maisons dans les années 1252, 1255, (p. 649) 1256 et 1286[560]. On voit par une bulle d'Urbain IV, adressée à Renaud de Corbeil, évêque de Paris, que ces religieux obtinrent en 1263 la permission d'avoir un autel portatif[561]; mais on n'a pu découvrir dans quel temps on leur permit d'élever une chapelle. Celle qu'on leur avoit accordée fut démolie en 1618, et l'on bâtit alors à la place l'église qui a subsisté jusqu'à la fin du dernier siècle. Elle fut dédiée sous l'invocation de Saint-Jean-Baptiste et de Sainte-Anne. En 1672 on y fit plusieurs changements, et la nef fut agrandie par la suppression d'une maison située entre cette église et la rue Hautefeuille.

CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE DES PRÉMONTRÉS.

SCULPTURES.

Sur le maître-autel, décoré de colonnes ioniques accouplées et (p. 650) chargées d'ornements d'assez mauvais goût, deux anges de grandeur naturelle, soutenant un petit temple placé au-dessus du tabernacle.

Dans deux niches et sur l'arrière-corps, deux autres statues également de grandeur naturelle; le tout sans nom d'auteur.

Dans l'église, qui n'avoit rien de remarquable sous le rapport de l'architecture, la menuiserie des orgues, des stalles et la grille du chœur passoient pour d'assez bons ouvrages.

La maison des Prémontrés à Paris portoit le titre de prieuré, et étoit destinée à servir de collége aux jeunes chanoines de leur ordre. Elle a produit un grand nombre de sujets distingués, qui ont été l'ornement et la lumière de l'église[562].

ÉGLISE PAROISSIALE DE SAINT-CÔME ET SAINT-DAMIEN.

En parlant de l'église Saint-André-des-Arcs nous avons fait connoître l'origine de celle-ci. Ces deux églises furent érigées dans le même temps en paroisse, et cédées à l'Université (p. 651) en 1345. On ne sait si celle-ci fut reconstruite dans le siècle suivant, mais on trouve que la dédicace en fut faite en 1426.

L'église de Saint-Côme étoit petite, et néanmoins suffisante au très-petit nombre de ses paroissiens: elle n'avoit rien dans sa construction qui fût digne d'être remarqué[563].

CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE SAINT-CÔME.

Sur le maître-autel, décoré de colonnes corinthiennes, une Résurrection; par Houasse.

Dans la chapelle des fonts, un bas relief; sans nom d'auteur.

TOMBEAUX ET SÉPULTURES.

Dans cette église avoient été inhumés:

Nicoles de Beze, seigneur de la Selle, archidiacre d'Étampes, etc., etc., oncle du fameux Théodore de Beze, mort en 1543[564].

Charles Loiseau, savant jurisconsulte, mort en 1628.

Pierre Dupuy, conseiller au parlement et garde de la bibliothèque du roi, mort en 1651.

(p. 652) Jacques Dupuy son frère, prieur de Saint-Sauveur, et également garde de la bibliothèque, mort en 1656.

Jacques-Omer Talon, avocat-général au parlement, mort en 1648.

Omer Talon, aussi avocat-général au parlement dans le temps de la Fronde, mort en 1652.

Denis Talon, président à mortier au parlement, mort en 1698.

(Plusieurs autres membres de cette famille avoient leur sépulture dans la même église.)

Jacques Bazin, marquis de Bezons, maréchal de France, gouverneur de Cambrai, etc., mort en 1733.

Claude d'Espence, savant théologien, recteur de l'Université, etc., mort en 1571[565].

Denis Bouthilier, avocat célèbre.

François Bouthilier de Chavigny, évêque de Troyes, mort en 1731.

François de La Peyronie, premier chirurgien du roi, mort en 1747[566], etc., etc.

CIRCONSCRIPTION.

Les limites de cette paroisse ont excité, dans le dix-septième siècle, de vives contestations qu'il seroit fastidieux de rapporter. Il paroît qu'elle s'étendoit réellement d'un côté jusqu'aux confins de celle de Saint-Benoît; qu'elle avoit le (p. 653) terrain qui entouroit la porte Saint-Michel depuis le lieu dit anciennement le Parloir-aux-Bourgeois jusque vis-à-vis la rue de Vaugirard. Une transaction qu'elle fit avec l'abbaye Saint-Germain lui enleva quelques maisons dans les rues d'Enfer et Vaugirard, pour l'agrandir d'un autre côté, de manière que, dans les derniers temps, elle se renfermoit dans les rues suivantes:

À partir de l'église, elle avoit le côté droit de la rue de la Harpe, à l'exception du collége d'Harcourt; partie de la place Saint-Michel et de la rue Sainte-Hyacinthe, des deux côtés; la rue Saint-Thomas; la gauche de la rue d'Enfer jusqu'à celle de Saint-Dominique; le côté droit de la rue Sainte-Catherine; en revenant, le côté droit de la rue des Fossés-de-Monsieur-le-Prince jusqu'à celle de l'Observance, qu'elle renfermoit en entier avec le couvent des Cordeliers; partie de la rue qui portoit ce nom, des deux côtés; la rue du Paon tout entière avec son cul-de-sac; partie de la rue du Jardinet et de celle du Battoir; la rue Mignon tout entière.

(p. 654) L'ACADÉMIE ROYALE DE CHIRURGIE.

L'importance et la beauté du monument consacré aux travaux de cette société savante nous déterminent à intervertir ici l'ordre naturel de cet ouvrage, qui semble lui assigner sa place parmi les écoles et les colléges. Cette exception, que nous avons déjà faite pour plusieurs maisons religieuses, sera renouvelée encore dans ce même quartier, en faveur de l'église et de la maison de Sorbonne.

La chirurgie fut d'abord en honneur dans l'Europe entière lors de la renaissance des lettres, parce que, dans la pratique comme dans la théorie, ceux qui exerçoient l'art de guérir l'avoient d'abord réunie à la médecine; mais elle tomba bientôt dans un profond avilissement, lorsque, par un dédain absurde, les médecins jugèrent à propos de la séparer de leur art, et de l'abandonner comme une profession purement mécanique, à la main des barbiers, qu'ils se contentoient de diriger dans les opérations chirurgicales (p. 655) et dans l'application des remèdes extérieurs. Cet arrangement bizarre la perdit sans ressource en Allemagne et en Italie, où elle avoit d'abord brillé du plus grand éclat. Il n'en fut pas de même en France, parce que, long-temps avant l'époque qui ramena les sciences et les arts en Occident, les chirurgiens formoient déjà un corps savant, à la vérité uniquement occupé de l'art chirurgical, mais à qui l'on avoit du moins accordé le droit d'unir la théorie à la pratique. Ce fut Jean Pitard, chirurgien de Saint-Louis, qui le premier pensa à réunir une société de gens de sa profession, à laquelle pût s'attacher la confiance publique que le charlatanisme d'une foule d'empiriques avoit alors fort indisposée contre l'art de la chirurgie. Il obtint d'abord de ce prince, en sa qualité de chirurgien du roi au Châtelet, une charte qui lui donnoit le pouvoir d'examiner et d'approuver, dans toute l'étendue de la ville, prévôté et vicomté de Paris, tous ceux qui voudroient y exercer l'art de la chirurgie. Cette charte fut bientôt suivie d'une permission de former un corps de chirurgiens, pour lequel il fit des statuts et des réglements. Ce corps toutefois ne fut entièrement établi qu'en 1278, sous le titre de confrérie; on en confirma pour lors les priviléges, et la nouvelle confrérie fut mise sous l'invocation de Saint-Côme et de Saint-Damien. Cette compagnie n'étoit alors (p. 656) composée que de gens lettrés et d'une capacité éprouvée; et une suite d'ordonnances de nos rois, depuis Philippe-le-Bel jusqu'à Charles VI[567], a pour objet de maintenir une juste sévérité dans l'examen de ceux qui se destinoient à exercer la chirurgie. En 1436, on trouve que le corps des chirurgiens fut agrégé à l'Université: ils avoient déjà adopté la pieuse et ancienne coutume introduite depuis long-temps parmi les médecins, de donner des consultations gratuites à l'entrée des églises. Un des statuts de la confrérie portoit qu'ils s'assembleroient le premier lundi de chaque mois à Saint-Côme, pour examiner les pauvres malades qui se présenteroient, et leur fournir les médicaments qui leur seroient nécessaires. Ce fut en conséquence de cette disposition que les curé et marguilliers de cette paroisse firent construire, vers 1561, au bas de leur église, un bâtiment destiné à cette œuvre de charité.

Cependant, l'orgueil ou la jalousie des médecins pensa détruire une aussi sage institution; et il ne tint pas à eux que la chirurgie ne retombât parmi nous dans l'avilissement complet où (p. 657) elle étoit chez nos voisins: car, après de longues dissensions, dont l'objet étoit de soutenir des prétentions déraisonnables, la faculté de médecine, par une imitation honteuse des médecins étrangers, appela les barbiers à l'exercice de la chirurgie, les initia ensuite aux grandes opérations de l'art, et parvint enfin à les faire unir au corps des chirurgiens. Le mépris dans lequel cette indigne alliance le fit tomber fut tel, qu'un arrêt solennel le dépouilla, en 1660, de tous les honneurs littéraires. Cependant, par une espèce de prodige, la théorie s'y conserva; une suite d'hommes aussi habiles que courageux transmit fidèlement les traditions, l'art fit chaque jour de nouveaux progrès, et ces progrès devinrent si remarquables, que le gouvernement sentit enfin qu'il étoit aussi juste qu'honorable de rétablir la chirurgie dans son état primitif. Une loi rendue en 1724 ordonna d'abord l'établissement de cinq professeurs royaux pour enseigner la théorie et la pratique de l'art; en 1731, l'académie royale de chirurgie fut formée dans l'association de Saint-Côme; enfin, en 1743, cette agrégation humiliante des chirurgiens-barbiers fut entièrement supprimée; et l'arrêt qui ordonnoit leur suppression, mettant la chirurgie au nombre des arts libéraux, et lui en accordant tous les honneurs, droits et prérogatives, assimile le collége (p. 658) des chirurgiens au collége Royal, et à celui de Louis-le-Grand.

L'augmentation de la confrérie et l'association des barbiers avoient forcé d'accroître les bâtiments qui lui étoient destinés. On avoit acheté quelques maisons voisines, élevé en 1671 un amphithéâtre anatomique, ajouté en 1706 une salle et de nouveaux bâtiments; mais toutes ces additions n'empêchant pas ce local d'être incommode et insuffisant, La Martinière, premier chirurgien de Louis XV, demanda l'emplacement du collége de Bourgogne, situé dans la même rue, pour y élever un plus vaste bâtiment. Il l'obtint; le collége fut démoli, et sur ce terrain on construisit l'école de chirurgie dont il nous reste à parler. Le roi en posa la première pierre en 1769, et l'exécution en fut confiée à M. Gondouin, architecte qui ne s'étoit encore fait connoître par aucuns travaux importants.

Un style pur, noble, simple, et qui ne ressembloit en rien à tout ce qui se bâtissoit alors, attira tous les yeux, réunit tous les suffrages. Les gens de l'art y reconnurent la majesté de l'architecture romaine, dépouillée de ses riches superfluités, et rapprochée de la simplicité des monuments de la Grèce.

Cet édifice se compose de quatre corps de bâtiments, formant une cour de onze toises de profondeur sur seize de largeur; la façade sur (p. 659) la rue en a trente-trois; un péristyle de quatre rangs de colonnes réunit les deux ailes: le bâtiment du fond est un amphithéâtre éclairé par en haut, et qui peut contenir douze cents personnes. Dans les deux ailes sont placées les diverses salles de démonstration et d'administration: elles renferment en outre un grand cabinet d'anatomie humaine, un autre de pièces anatomiques modelées en cire, une bibliothèque publique, une collection de tous les instruments employés dans la chirurgie.

La décoration extérieure consiste, dans toute l'étendue de la façade et au pourtour de la cour, en un ordre ionique qui n'excède pas la hauteur du rez-de-chaussée; au fond est un péristyle de six colonnes corinthiennes d'un plus grand module, couronné d'un fronton, dans le tympan duquel un bas-relief offre la Théorie et la Pratique se donnant la main, et jurant sur l'autel d'Esculape de demeurer unies pour le soulagement de l'humanité. Sur le mur du fond, dans la partie la plus élevée, cinq médaillons offrent les portraits de cinq chirurgiens célèbres[568].

Le mérite de ce péristyle, bien supérieur à toutes les décorations de ce genre que peuvent (p. 660) offrir d'autres monuments de la capitale, consiste principalement dans le juste rapport des parties avec l'ensemble. Les colonnes posent seulement sur quelques marches élevées au-dessus du sol, et ne sont point anéanties dans leur effet, comme dans le fameux péristyle du Louvre, par un soubassement d'une hauteur excessive. La masse de l'entablement et du fronton qui le couronne ne présente pas, comme au péristyle de Sainte-Geneviève, dont les colonnes sont placées à de trop grands intervalles, un poids énorme qui fatigue l'œil. Rapprochées ici les unes des autres dans une juste proportion, on voit qu'elles supportent sans effort le couronnement de cet élégant édifice.

Le grand bas-relief placé au-dessus de la porte représente, dans une composition allégorique, le Gouvernement accordant des grâces et des priviléges à la chirurgie; il est accompagné de la Sagesse et de la Bienfaisance: le génie des arts lui présente le plan de l'école. Toutes ces sculptures, extrêmement médiocres, sont de Berruer.

Pour l'intérieur du monument, l'architecte a adopté un genre de décoration qui peut remplacer avantageusement la sculpture: c'est la peinture à fresque. On voit dans l'escalier la statue d'Hygie, déesse de la santé; dans une salle du rez-de-chaussée, six figures imitant le bas-relief; (p. 661) dans l'amphithéâtre un grand morceau en grisaille, offrant un sujet allégorique, le tout exécuté par Gibelin. Au-dessous de ce dernier tableau sont les bustes des deux fondateurs de l'académie de chirurgie, La Peyronie et La Martinière, tous les deux de la main de Le Moine. Cette école possédoit autrefois une statue de Louis XV par Tassaer.

Il est peu d'édifices conçus avec autant de goût et distribués aussi heureusement que celui-ci. La critique, réduite à ne pouvoir attaquer que certains détails de la décoration extérieure, est forcée de se taire en considérant l'ensemble élégant et majestueux du monument. Placé dans une rue étroite, il étoit impossible autrefois de jouir du développement de sa façade; la démolition de l'église des Cordeliers a formé devant lui une place vague qui en détruit également l'effet[569].

L'académie de chirurgie, dirigée par le ministre de Paris, se composoit d'un président, premier chirurgien du roi; d'un directeur, d'un (p. 662) vice-directeur et de plusieurs autres officiers tirés des quarante conseillers qui formoient le comité perpétuel de l'académie. Il y avoit vingt adjoints à ce comité; tous les autres maîtres en chirurgie du collége étoient académiciens libres.

Dix-sept professeurs donnant tous les jours des leçons sur les diverses parties de la chirurgie, étoient distribués de la manière suivante:

Cette compagnie avoit une assemblée publique, dans laquelle elle distribuoit des prix fondés par plusieurs de ses membres les plus célèbres[570].

(p. 663) LES CORDELIERS.

Cet ordre religieux, institué en 1208 par saint François, près d'Assise en Ombrie, et approuvé l'année suivante, fit des progrès si rapides, qu'au premier chapitre, tenu en 1219, on comptoit déjà plus de cinq mille députés. Ils avoient d'abord pris le nom de Prédicateurs de la Pénitence, mais leur instituteur voulut, par humilité, qu'ils s'appelassent Frères Mineurs; il ordonna même que le chef ou général de l'ordre ne prît que le simple titre de ministre. Nos historiens s'accordent à fixer leur arrivée à Paris de 1216 à 1217[571]; mais Jaillot présume qu'il y a ici quelque erreur: car il en résulteroit que ces religieux seroient restés treize à quatorze ans à Paris sans établissement fixe, puisque c'est seulement en 1230 qu'ils se fixèrent dans le lieu qu'ils ont occupé jusque dans les derniers temps. Cet emplacement leur fut cédé à titre de (p. 664) prêt par l'abbé et le couvent Saint-Germain, sous la condition qu'ils ne pourroient avoir ni chapelle publique, ni cimetière, ni cloches pour appeler les fidèles au service divin, et que si par la suite ils venoient à quitter cette demeure, le couvent de Saint-Germain rentreroit dans la propriété des lieux cédés, et des augmentations qu'on y auroit faites. Telle est la forme de l'acte de concession[572]; mais Jaillot prétend et prouve, ce nous semble, très-bien que ce prétendu prêt étoit une cession véritable que l'on avoit déguisée sous ce titre, pour ne pas violer en apparence le vœu de pauvreté absolue si rigoureusement ordonné par saint François à ses religieux; et qu'en effet ce fut saint Louis qui acheta de l'abbaye tout ce qu'elle paroissoit prêter aux Cordeliers. Plusieurs actes cités par lui viennent à l'appui de son opinion.

Les religieux de Saint-Germain ne tardèrent pas à se relâcher de ces conditions sévères qu'ils avoient imposées d'abord aux frères mineurs; et dès 1240 on voit que non-seulement ils leur permirent d'avoir une église, un cimetière et des cloches, mais encore qu'ils consentirent en leur faveur à l'aliénation de deux pièces de terre que des personnes pieuses vouloient acquérir pour eux, dont l'une étoit contiguë à (p. 665) leur couvent, et l'autre située au-delà des murs. Saint Louis se chargea de faire bâtir leur église, et y consacra une partie de l'amende de dix mille livres, à laquelle il avoit condamné Enguerrand de Couci[573]. Elle ne fut dédiée que le 6 juin 1262, sous le titre de Sainte-Magdeleine. Depuis, ces religieux firent encore, sur les terres de l'abbé de Saint-Germain, diverses acquisitions que celui-ci voulut bien leur amortir; et en 1298, Philippe-le-Hardi leur donna la rue qui régnoit le long des murs, depuis la porte d'Enfer jusqu'à celle de Saint-Germain. Mais dans le siècle suivant, la nécessité où l'on se trouva de fortifier la ville, lors de la prison du roi Jean, ayant forcé d'abattre les maisons qu'ils avoient bâties sur ce terrain, et de détruire une partie de leurs vignes pour creuser des fossés, Charles V crut devoir les en dédommager en leur donnant la propriété de deux maisons situées rue de la Harpe et de Saint-Côme, qu'il avoit achetées des religieux de Molême; et de ses propres deniers fit construire pour eux de grandes écoles et plusieurs autres bâtiments. Ils reçurent à différentes époques des marques non moins éclatantes de la générosité de plusieurs illustres personnages. Ce fut Anne de Bretagne qui fit rebâtir leur réfectoire, lequel avoit cent (p. 666) soixante-douze pieds de long sur quarante-trois de large. Un incendie, arrivé en 1580, ayant détruit leur église presque de fond en comble[574], elle fut reconstruite sur les mêmes fondements (p. 667) par les libéralités de Henri III, des chevaliers du Saint-Esprit et autres personnes de considération. On commença les travaux en 1582. En 1585 le chœur fut fini, et dédié sous l'invocation de Sainte-Magdeleine. Les largesses du président de Thou, de son fils Jacques-Auguste de Thou et de quelques autres, fournirent les moyens de continuer la nef, qui fut achevée en 1606. En 1672 on bâtit la chapelle du tiers-ordre de Saint-François, laquelle fut dédiée sous le nom de Sainte-Élisabeth; enfin, en 1673, ces religieux firent reconstruire leur cloître et élever au-dessus de vastes dortoirs. On mit alors sur la porte cette inscription: le grand couvent de l'observance de Saint-François, 1673[575]. Toutefois (p. 668) ces bâtiments ne furent achevés que dix ans après.

L'église des cordeliers passoit pour une des plus grandes de Paris: c'étoit un immense vaisseau de trois cent vingt pieds de long sur plus de quatre-vingt-dix de large, sans compter les chapelles des bas-côtés. Le bâtiment n'en étoit point voûté, mais seulement plafonné d'une charpente dont la couleur enfumée par le temps y répandoit une grande obscurité et la rendoit d'un aspect désagréable; mais elle contenoit un assez grand nombre d'illustres sépultures qui la rendoient digne de l'attention des curieux[576].

CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE DES CORDELIERS.

TABLEAUX.

Sur le maître-autel, décoré d'un très-beau tabernacle en marbre, la Nativité de Notre-Seigneur; par Franck.

Dans la chapelle des Gougenot, une Annonciation; par Vien.

Dans une frise qui régnoit autour de la salle du chapitre, des têtes de cardinaux, patriarches, généraux, saints et saintes de l'ordre de Saint-François, peintes dans de petits compartiments.

SCULPTURES.

(p. 669) Dans deux niches qui accompagnoient le jubé, les statues de saint Pierre et de saint Paul.

Dans la chapelle des Gougenot, sur le devant de l'autel, un bas-relief en pierre de liais représentant l'ensevelissement de Notre-Seigneur; par Jean Goujon. (Ce morceau de sculpture venoit de la démolition de l'ancien jubé de Saint-Germain-l'Auxerrois)[577].

Sur le portail de l'église, du côté de la rue de l'Observance, une statue de saint Louis, estimée des antiquaires, et que l'on disoit très-ressemblante.

TOMBEAUX ET SÉPULTURES.

Dans cette église ont été inhumés:

Louis de Luxembourg, comte de Saint-Pol, connétable de France, décapité en place de Grève le 19 décembre 1475.

Derrière le chœur et à côté du grand autel, Pierre Filhol, archevêque d'Aix, lieutenant général du roi au gouvernement de Paris, mort en 1540. (Sa statue étoit couchée sur son tombeau)[578].

Albert Pio, prince de Carpi, mort à Paris en 1535. (Il étoit représenté en bronze, à demi couché sur son tombeau)[579].

(p. 670) Alexandre de Hales, religieux de cet ordre, dit le docteur irréfragable et maître de saint Thomas et de saint Bonaventure, mort en 1245.

Jean de La Haye, du même ordre, prédicateur ordinaire d'Anne d'Autriche, mort en 1661.

Bernard de Beon et du Massé, seigneur de Bouteville, conseiller et lieutenant du roi, etc., mort en 1607.

André Thevet, cosmographe de quatre rois, mort en 1590.

François de Belleforêt, écrivain du seizième siècle, mort en 1583.

Dans une chapelle, Gilles-le-Maître, premier président au parlement de Paris, mort en 1562. (On voyoit sa statue sur son tombeau)[580].

Dans la chapelle de Gondi, don Antoine, prétendu roi de Portugal, mort en 1595.

Don Diego Bothelh, seigneur portugais qui s'étoit attaché à sa fortune, mort en 1607.

Dans la chapelle des Longueil, plusieurs membres de cette famille, entre autres Antoine de Longueil, évêque de Saint-Pol-de-Léon, mort en 1500. (Sa statue étoit couchée sur une tombe placée dans l'épaisseur du mur)[581].

Dans la chapelle des Besançon, plusieurs magistrats de ce nom et des familles de Bullion et de Lamoignon, qui en descendent. (Dans cette chapelle on voyoit sur un tombeau de marbre noir le buste de M. de Bullion, surintendant des finances, mort en 1640)[582].

Dans la chapelle des Briçonnet, plusieurs membres de cette famille illustre dans la magistrature. (Quatre bustes chargés d'inscriptions offroient les images de quatre d'entre eux[583], et à l'un des piliers on voyoit un squelette qui tenoit entre ses mains (p. 671) l'épitaphe de Catherine Briçonnet, épouse d'Adrien du Drac, morte en 1680.)

Vis-à-vis la chapelle du Saint-Sépulcre, Jean de Rouen, savant professeur de langues anciennes, mort en 1615.

Dans la chapelle Sainte-Élisabeth, Claude-Françoise de Pouilly, marquise d'Esne, etc., femme d'Alexandre, marquis de Redon, etc., morte en 1672.

Dans la chapelle des Gougenot, plusieurs membres de cette famille, et entre autres l'abbé Gougenot, prieur de Maintenay, associé libre de l'académie de peinture et sculpture, mort en 1767[584].

Plusieurs autres familles distinguées, telles que celles des Aîmeret, des Riantz-Villeray, des Hardi-la-Trousse, des La Palu-Bouligneux, des Vertamon, des Faucon-de-Ris, etc., avoient leurs sépultures dans cette église.

Dans la salle du chapitre:

Sous une tombe plate, Nicolas de Lyre, docteur en théologie, religieux Cordelier, et l'un des plus savants hommes de son siècle, mort en 1340.

Le couvent des Cordeliers occupoit un très-vaste emplacement, mais se composoit d'un mélange de bâtiments anciens et sans symétrie, et de bâtiments modernes et réguliers. Le cloître étoit le plus vaste et le plus beau qu'il y eût à Paris. Le réfectoire, les dortoirs méritoient d'être vus. La bibliothèque, composée d'environ vingt-quatre mille volumes, étoit répartie en deux grandes pièces et trois cabinets. On y conservoit des manuscrits précieux donnés à cette maison par saint Louis, qui, comme on sait, légua ses (p. 672) livres, par égale portion, à ces pères et aux Jacobins de la rue Saint-Jacques. Ils possédoient aussi une collection de manuscrits grecs qui leur avoit été donnée par Marie de Médicis.

Deux confréries fameuses, celle du tiers ordre de Saint-François et celle du Saint-Sépulcre avoient été établies ou transportées dans l'église de ce couvent: saint Louis fut de la dernière, laquelle existoit avant l'arrivée des Cordeliers à Paris. C'étoit aussi dans une des salles de leur maison que se tenoient régulièrement, deux fois par an, les assemblées des chevaliers de l'ordre royal de Saint-Michel.

Ce monastère servoit de collége aux jeunes religieux de l'ordre qui venoient à Paris étudier la théologie. Parmi le grand nombre de ceux qui s'y sont illustrés, on distingue Alexandre de Hales, saint Bonaventure, Nicolas de Lyre, Jean Duns, dit Scot, surnommé le docteur subtil, etc. Cet ordre a aussi donné à l'église quelques papes et plusieurs cardinaux[585].

(p. 673) LA SORBONNE.

Cette belle institution devoit son origine à Robert, dit de Sorbon ou Sorbonne, lieu de sa (p. 674) naissance, situé dans le Rhételois. Né dans l'obscurité, il étoit parvenu par sa science et par ses vertus à mériter l'estime et les faveurs de saint Louis, dont il fut le chapelain et non le confesseur, comme quelques-uns l'ont avancé. Dans ce haut degré de fortune, Robert se ressouvint des obstacles que sa pauvreté avoit apportés à ses études, et surtout des difficultés qu'on éprouvoit à parvenir au doctorat quand on étoit né comme lui absolument sans biens. Ce fut pour aplanir ces difficultés qui pouvoient enlever à l'Église un grand nombre d'habiles défenseurs, qu'il forma le dessein d'établir une société d'ecclésiastiques séculiers qui, vivant en commun et dégagés de toute inquiétude sur les besoins de la vie, ne seroient occupés que du soin d'étudier et de donner gratuitement des leçons. Du Boulai et ceux qui l'ont suivi ne nous présentent ce collége que comme un établissement fondé en faveur de seize pauvres écoliers; mais le titre seul qu'il portoit prouve le contraire: on voit qu'il s'appeloit dès le principe la Communauté des pauvres maîtres, et que ses membres étoient, quelques années après, désignés ainsi: (p. 675) Pauperes magistri de vico ad portas[586]. «C'étoit, dit l'historien de l'Université[587], aux pauvres que Robert prétendoit fournir des secours. La pauvreté étoit l'attribut propre de la maison de Sorbonne; elle en a conservé long-temps la réalité avec le titre, et depuis même que les libéralités du cardinal de Richelieu l'ont enrichie, elle a toujours retenu l'épithète de Pauvre, comme son premier titre de noblesse.» Elle la conserva jusque dans les derniers temps, et les actes publics l'ont toujours qualifiée pauperrima domus, exemple rare et vraiment admirable d'humilité chrétienne, humilité dont son fondateur lui avoit du reste fourni le modèle: car on ne voit point qu'il ait voulu faire porter son nom à ce collége, et l'on sait qu'il se contenta du titre de Proviseur, plus simple alors qu'il ne l'est aujourd'hui.

Nos historiens ont extrêmement varié sur l'époque de la fondation de cet établissement; et la plupart, rapportant les lettres de concession accordées par saint Louis et datées de Paris l'an 1250, n'ont pas fait attention en adoptant cette date qu'alors saint Louis étoit en Afrique depuis deux ans, et par conséquent qu'elle ne pouvoit être qu'une erreur de copiste. L'abbé (p. 676) Ladvocat, docteur et bibliothécaire de ce collége, est tombé dans une erreur à peu près semblable, lorsque, d'après des inscriptions gravées dans la maison même de Sorbonne, il fixe cette fondation à l'année 1253, puisque saint Louis ne revint en France que l'année suivante. Il a du reste reconnu cette erreur; et en examinant avec attention tous les actes relatifs à la fondation de la Sorbonne, il faut, avec raison, la reculer jusqu'à l'année 1256.

Une erreur plus grave est celle de Piganiol[588], qui présente comme fondateur de cette maison Robert de Douai, chanoine de Senlis et médecin de la reine Marguerite de Provence. Il cite à ce sujet le testament de ce personnage; mais, s'il l'avoit lu avec attention, il eût reconnu d'abord que ce titre, daté de 1258, est postérieur à l'érection du collége, ensuite que le testateur n'a d'autre intention, en faisant un legs, que d'augmenter une fondation déjà faite. Robert de Douai fut le bienfaiteur de la nouvelle institution et non son fondateur; et ce titre il le partagea avec Guillaume de Chartres, chanoine de cette ville, Guillaume de Némont, chanoine de Melun, tous deux chapelains de saint Louis, et même avec ce prince, qui, malgré toutes les libéralités (p. 677) dont il combla ce collége, n'en fut jamais appelé le fondateur[589].

Si nous reprenons l'histoire de cette fondation, nous trouvons que Robert de Sorbonne, ayant acquis ou échangé avec saint Louis quelques maisons dans la rue Coupe-Gueule et dans la rue voisine[590], y fit bâtir les premiers édifices de son collége et une chapelle. Il acquit ensuite de Guillaume de Cambrai ce qui restoit de terrain et de maisons jusqu'à la rue des Poirées; et, considérant que l'établissement qu'il venoit de former n'étoit destiné que pour des théologiens, il imagina de faire élever sur une partie de l'emplacement qu'il venoit d'acquérir un collége dans lequel on enseigneroit les humanités et la philosophie, et où l'on prépareroit ainsi des élèves propres à entrer dans les écoles de Sorbonne. Ce collége, achevé en 1271, reçut le nom de Calvi ou la Petite-Sorbonne; la chapelle, dédiée d'abord à la sainte Vierge, fut rebâtie en 1326, et mise, en 1347, sous la même (p. 678) invocation et sous celle de sainte Ursule et de ses compagnes, dont l'église célébroit la fête le 21 octobre, jour de la dédicace.

Les choses restèrent en cet état jusqu'au ministère du cardinal de Richelieu. Ce ministre, qui aimoit tout ce qui avoit de l'éclat, pensa qu'il feroit une chose utile pour sa gloire s'il faisoit rebâtir avec une magnificence digne de lui le collége dans lequel il avoit étudié la théologie. L'architecte Le Mercier, qui avoit déjà bâti pour lui le Palais-Royal, fut chargé de lui présenter un plan, tant pour la construction d'une église que pour celle des bâtiments qui devoient l'accompagner. La première pierre de la maison[591] fut posée en 1627 par l'archevêque de Rouen; il posa lui-même celle de l'église en 1635. Cependant elle ne fut achevée que long-temps après sa mort, en 1653, comme le constatoit une inscription attachée au portail du côté de la cour.

Cette église, dont l'architecture a été présentée par tous les historiens de Paris comme un chef-d'œuvre digne de la plus grande admiration, se compose du côté de la place d'un portail (p. 679) décoré de deux ordres corinthien et composite élevés l'un sur l'autre, et assez semblable pour la masse à celui du Val-de-Grâce. Du côté de la cour, l'édifice est également terminé par un portail qui n'a qu'un seul ordre; il est élevé sur des marches, couronné d'un fronton, et, à quelques égards, conçu d'après le système du portique du Panthéon à Rome; mais l'espacement inégal des colonnes et leur accouplement aux angles de cette construction nuisent beaucoup à sa beauté. Le reste de cette façade, ouverte par deux étages de croisées, manque de caractère; la multiplicité des corps et des profils en détruit l'effet, et lui donne autant l'air d'un palais que d'une église. Au milieu de ces deux morceaux d'architecture s'élève un dôme dont les campanilles trop petites ne donnent point à l'ensemble cette forme pyramidale qui rend si agréable l'aspect de Saint-Pierre de Rome et de Saint-Paul de Londres. Au total, il y a plus de richesse et de prétention que de véritable beauté dans cette composition.

L'intérieur, décoré d'un ordre de pilastres couronné par une corniche, étoit remarquable par l'éclat des marbres qui brilloient dans le pavement et dans les deux autels placés en face de chaque portail, ainsi que par les belles peintures que Philippe de Champagne avoit exécutées dans quelques parties du dôme; mais les (p. 680) curieux y admiroient surtout le mausolée du cardinal de Richelieu, lequel passoit pour le chef-d'œuvre de Girardon[592].

CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE DE LA SORBONNE.

TABLEAUX.

Au-dessus du grand autel, le Père Éternel dans une gloire; par Le Brun.

Dans une des petites chapelles pratiquées dans l'épaisseur des piliers du dôme, la prédication de saint Antoine; par Noël-Nicolas Coypel.

Dans une autre, saint Hilaire, évêque de Poitiers; par le même.

Dans une troisième, saint Paul recouvrant la vue; par Brenet. Dans les pendentifs du dôme, les quatre Pères de l'église, peints à fresque par Philippe de Champagne.

Dans la grande salle des actes, les portraits des papes depuis Benoît XIV, donnés successivement à la Sorbonne par chacun des pontifes régnant; ceux de Louis XV, du roi Stanislas, de Louis XVI et de quelques proviseurs de la maison, depuis le cardinal de Richelieu.

Dans la bibliothèque, le portrait en pied du cardinal; celui de Michel Le Masle, son secrétaire; un portrait très-ressemblant du célèbre Érasme, et ceux de plusieurs autres hommes célèbres.

SCULPTURES.

Sur le grand autel, construit d'après les dessins de Bullet, et décoré de six colonnes corinthiennes avec bases et chapiteaux de bronze doré, un Christ de marbre blanc de six à sept pieds de proportion sur un fond de marbre noir; par Michel Anguier.

Sur le fronton qui couronnoit cette ordonnance, deux anges; par Tuby et Vancleve.

Entre les colonnes, une statue de la Vierge en marbre; par Louis Le Comte; un saint Jean l'Évangéliste; par Cadène.

(p. 681) Entre les pilastres de la nef, les statues des douze Apôtres et plusieurs anges de grandeur naturelle; par Berthelot et Guillain.

Dans la chapelle de la Vierge, une statue de cette mère du Sauveur tenant l'enfant Jésus entre ses bras; par Desjardins.

Dans la bibliothèque, le buste en bronze du cardinal de Richelieu; par Jean Varin[593].

SÉPULTURES.

Au milieu du chœur, le mausolée de ce fameux ministre, exécuté par Girardon[594]. Le corps du cardinal étoit déposé dans un caveau pratiqué au-dessous de ce monument.

(p. 682) La bibliothèque, l'une des plus nombreuses et des plus précieuses de Paris, contenoit près de soixante mille volumes et cinq mille manuscrits, parmi lesquels dominoient les ouvrages de théologie. On y comptoit environ huit cents bibles différentes, dont plusieurs étoient des premiers temps de l'imprimerie; plusieurs manuscrits sur vélin ornés de miniatures et de vignettes dorées; une collection d'estampes très-rares; des globes d'une grande dimension; une sphère armillaire en cuivre, etc., etc.

Quant au régime intérieur de cette maison, il paroît certain que, dès les premiers temps, on y admit des docteurs, des bacheliers, boursiers et non boursiers, de pauvres étudiants: il y en (p. 683) avoit même encore à la fin du siècle dernier. Ceux qui l'habitoient furent dès-lors distingués par les noms d'hôtes et d'associés, et on les recevoit de quelque pays qu'ils pussent être. Ce premier réglement n'a pas cessé un moment d'être en vigueur: les hôtes restoient dans la maison jusqu'à ce qu'ils eussent obtenu le bonnet de docteur, ou l'espace de deux années après avoir reçu la bénédiction de licence; seulement leur nom avoit été changé en celui de docteurs ou bacheliers de la maison de Sorbonne, tandis que les associés-boursiers portoient celui de docteurs ou bacheliers de la maison et société de Sorbonne. Du reste l'égalité la plus parfaite régnoit entre tous les membres; ils n'admettoient ni maîtres ni disciples, et cette sagesse de leurs réglements ne s'est pas démentie un seul instant[595].

Les écoles extérieures étoient situées sur la (p. 684) place de Sorbonne. C'étoit un vaste bâtiment dans lequel se faisoit la distribution des prix de l'Université, en présence du parlement[596].

(p. 685) COLLÉGES, ÉCOLES, etc.

Collége d'Autun (rue Saint-André-des-Arcs).

Ce collége avoit été fondé par Pierre Bertrand, d'abord évêque de Nevers, ensuite d'Autun, et depuis cardinal; c'est la raison pour laquelle dans plusieurs actes il est indiqué sous le nom de collége du cardinal Bertrand. Dès l'année 1336, ce prélat, dans l'intention de faire une fondation de ce genre, avoit acheté quelques bâtiments contigus à une maison qu'il possédoit dans la rue et vis-à-vis l'église Saint-André. Les formalités nécessaires pour consolider son entreprise ne lui permirent pas de la commencer avant l'année 1341; et c'est en effet en cette année et non en 1337, comme l'ont prétendu divers historiens, que fut passé l'acte de fondation pour un principal, un chapelain et quinze boursiers, dont cinq devoient étudier en théologie, cinq en droit et cinq en philosophie. Leur nombre s'augmenta depuis de trois boursiers, par les libéralités d'Oudard de Moulins, qui les fonda en 1398, et de trois autres fondés en 1644 (p. 686) par François de Sazéa, évêque de Bethléem et principal de ce collége. La réunion qu'on en fit en 1764 au collége de Louis-le-Grand fit naître l'idée de placer l'école de dessin dans ses bâtiments, ce qui fut exécuté quelques années après[597].

Collége de Boissi (rue du Cimetière-Saint-André).

La plupart de ceux qui ont écrit sur Paris ont également varié et sur la date et sur l'auteur et sur les clauses de cette fondation. En rétablissant les faits d'après les actes les plus authentiques, on trouve que Godefroi ou Geoffroi Vidé, prêtre, chanoine de l'église de Chartres, et clerc du roi, mort en 1354, avoit ordonné par son testament que ce qui resteroit de son bien, après les legs payés, fût distribué aux pauvres de Paris et à ceux de Boissi-le-Sec, lieu de sa naissance, si toutefois les exécuteurs testamentaires ne jugeoient pas à propos d'en disposer autrement. La fondation d'un collége leur parut une chose plus utile que cette distribution; et Étienne Vidé, l'un d'eux, neveu du testateur, chanoine de Laon et de Saint-Germain-l'Auxerrois, (p. 687) offrit à cet effet la maison qu'il occupoit rue Saint-André et des Deux-Portes, et deux autres maisons contiguës. Cette fondation fut faite pour six écoliers, dont le plus ancien devoit être appelé maître, et un chapelain, avec cette clause que tous seroient pris dans la famille de Geoffroi et d'Étienne; à leur défaut, parmi les pauvres du village de Boissi-le-Sec; enfin s'il ne s'en trouvoit point dans ceux-ci qui eussent la capacité suffisante, ces boursiers devoient être choisis sur la paroisse Saint-André par les exécuteurs testamentaires, et après eux par le chancelier de l'église de Paris et le prieur des Chartreux. Par le même acte, Étienne Vidé déclare expressément qu'il veut que ces boursiers soient pauvres, et de basse extraction, comme lui et ses ancêtres avoient été, quí non sint nobiles, sed de humili plebe, et pauperes, sicut nos et prædecessores nostri fuimus, ce qui détruit sans réplique l'opinion de quelques auteurs qui veulent que Geoffroi et Étienne fussent seigneurs de Boissi-le-Sec. Le fondateur désiroit aussi qu'après sa mort le nombre des boursiers fût porté à douze, si ses facultés le permettaient; mais ce vœu n'eut point son exécution, et l'on ne voit d'autre augmentation que celle d'une septième bourse dont ce collége fut redevable, en 1717, à Guillaume Hodei. En 1519, Michel Chartier, principal de ce collége, y avoit fait bâtir une (p. 688) chapelle sous l'invocation de la sainte Vierge, de saint Michel et de saint Jérôme.

Le collége de Boissi est un de ceux qui furent réunis à l'Université à la fin du siècle dernier[598].

Le Collége Mignon, dit depuis de Grandmont (rue Mignon).

Ce collége fut fondé, en 1343, par Jean Mignon, archidiacre de Blois dans l'église de Chartres[599], et maître des comptes à Paris. Il l'institua pour douze écoliers qui devoient être pris, autant qu'il seroit possible, dans sa famille, et acquit dans cette intention, rue de l'Écureuil et des Petits-Champs, quelques maisons qu'il fit amortir; mais la mort l'empêcha d'exécuter ce projet, dont l'entier achèvement fut confié à ses exécuteurs testamentaires. Ils y mirent assez de lenteur pour que l'Université se crût autorisée à en porter des plaintes au roi Jean, qui régnoit alors. Par un arrêt du conseil rendu en 1353[600], huit ans après la mort du testateur, il fut ordonné que Robert Mignon, exécuteur du testament de son frère, achèteroit avant Noël (p. 689) des rentes suffisantes pour l'entretien de douze écoliers, leur abandonnerait la maison qu'occupoit Jean Mignon, ou une autre de même valeur; y construiroit une chapelle, etc., etc. Par ce même arrêt le roi amortit les biens destinés à la fondation de cette chapelle, et s'en déclara le fondateur, se réservant tous les droits d'administration. La chapelle, bâtie par les soins de Michel Mignon, fils de Robert, fut dédiée sous l'invocation de saint Gilles et saint Leu[601].

Les choses restèrent en cet état jusqu'au règne de Henri III. Ce prince, voulant procurer un établissement aux Hiéronymites qu'il avoit amenés de Pologne, les plaça d'abord dans un logement qu'il avoit fait construire sur une partie de l'emplacement du palais des Tournelles, et, peu de temps après, jugea à propos de les transférer au bois de Vincennes à la place des religieux de Grandmont. Ceux-ci reçurent alors, en échange de l'habitation qu'on leur enlevoit, le collége de Mignon et 12000 livres de rente. Il fut convenu qu'on y mettroit un prieur et sept religieux, lesquels feroient les études convenables pour céder ensuite la place à d'autres, arrangement qui fut confirmé par des lettres-patentes données en 1584, et par des bulles du (p. 690) pape de 1585. Malgré les oppositions que l'Université crut mal à propos devoir y mettre[602], ce collége, connu depuis ce temps sous le nom de Grandmont, fut occupé par ces religieux jusqu'en 1769, époque à laquelle il fut réuni à celui de Louis-le-Grand. Vingt ans auparavant, en 1749, la chapelle avoit été agrandie et décorée d'un portail[603].

Collége de Vendôme (rue du Jardinet).

Ce collége, qui occupoit avec l'hôtel du même nom l'espace compris entre la rue du Jardinet et celle du Battoir, fut démoli en 1441. Le procès-verbal fait à l'occasion de cette démolition ne donne aucun renseignement au sujet de sa fondation.

Collége de Tours (rue Serpente).

Il doit sa fondation à Étienne de Bourgueil, archevêque de la ville dont il a pris le nom. Tous les historiens en fixent l'époque à l'année 1333. Jaillot seul prétend avoir lu un acte (p. 691) qui en fait remonter l'existence jusqu'en 1330. Ce collége avoit été fondé pour un principal et six boursiers dont l'archevêque de Tours s'étoit réservé la nomination pour lui et pour ses successeurs. La mauvaise administration de ceux qui le dirigeoient, et les dettes qu'ils avoient successivement contractées, avoient forcé de vendre une partie des biens destinés à la fondation et de suspendre les bourses, lorsque ce collége fut enfin réuni à celui de l'Université[604].

Collége de Suède (même rue).

Ce collége existoit en 1333, et il en est fait mention dans l'acte de fondation de celui des Lombards, daté de la même année. Nous n'avons pu découvrir ni quand il a été fondé, ni quand il a été détruit.

Collége de Notre-Dame de Bayeux (rue du Foin).

Ce collége, plus communément appelé collége de Maître Gervais, fut fondé par maître Gervais Chrétien, chanoine des églises de Bayeux et de Paris, physicien, c'est-à-dire médecin de Charles V. Les libéralités de ce prince l'avoient rendu propriétaire de trois maisons situées rue Erembourg-de-Brie, et de deux autres rue du Foin, (p. 692) qui étoient contiguës aux premières. Ce fut par leur réunion qu'il forma son collége, auquel il assigna des revenus pour l'entretien de vingt-quatre boursiers. Le contrat de fondation est, suivant Jaillot, du 20 février 1370. Charles V l'approuva par ses lettres données en 1378, augmenta la fondation de deux bourses destinées à des étudiants en mathématiques, y ajouta la concession des dîmes de Saineville et de Caenchi, etc., et voulut mettre le comble à ses bienfaits en honorant ce collége du titre de fondation royale.

L'année même de sa création, on avoit réuni aux écoliers du collége de Bayeux ceux d'un petit collége que Robert Clément avoit fondé, rue Hautefeuille, quelques années auparavant, et auxquels le fondateur n'avoit laissé que la maison qu'ils habitoient et 18 livres de rente, somme insuffisante pour les faire subsister. Le collége de Bayeux fut lui-même réuni, dans le siècle dernier, au collége de l'Université[605].

Collége de Bourgogne (rue des Cordeliers).

Ce collége s'honoroit d'avoir pour fondatrice Jeanne, comtesse de Bourgogne, épouse de Philippe-le-Long. Cette princesse avoit ordonné (p. 693) par son testament, fait en 1329, que son hôtel de Nesle seroit vendu, et que le prix qui en proviendroit serviroit à l'établissement d'un collége, dans lequel on recevroit vingt pauvres écoliers de la province de Bourgogne, auxquels elle léguoit en outre une somme de 200 livres. Ses exécuteurs testamentaires, ayant vendu l'hôtel de Nesle au duc de Berri, achetèrent en conséquence une maison vis-à-vis les Cordeliers, dans laquelle ils établirent, en 1331, un collége tel qu'elle l'avoit prescrit, sous le nom de Maison des écoliers de madame Jeanne de Bourgogne, reine de France. Cette fondation fut approuvée par le pape Jean XXII et par Guillaume de Chanac, évêque de Paris, en 1334 et 1335. Vers le même temps on érigea dans ce collége une chapelle sous l'invocation de la Vierge.

Cette fondation avoit été faite pour vingt boursiers étudiant en philosophie et non en d'autres facultés; et parmi eux devoient être choisis le principal et le chapelain. En 1340 on fonda un second chapelain. Par arrêt donné en 1536 il fut ordonné que les boursiers ne pourroient rester plus de cinq ans dans la maison; enfin, le 6 novembre 1607, le nombre des bourses fut réduit à dix, y compris le principal et les deux chapelains, par ordonnance du chancelier de l'église de Paris et du gardien des Cordeliers, proviseurs et administrateurs nés de ce (p. 694) collége; toutefois avec cette clause qu'on y donneroit le logement seulement à dix autres écoliers du comté de Bourgogne, lesquels seroient choisis de préférence pour remplir les places de boursiers qui viendroient à vaquer.

Le collége de Bourgogne avoit suivi le sort des autres petits colléges qui n'étoient pas de plein exercice, et sa réunion à l'Université avoit été faite en 1764. L'académie royale de chirurgie, placée dans la même rue entre l'église des Cordeliers et celle de Saint-Côme, se trouvant trop resserrée, et n'ayant pu jusqu'alors accroître ses bâtiments, profita de cette circonstance pour obtenir, en 1768, un arrêt du conseil qui nomma des commissaires et les autorisa à faire au nom du roi l'acquisition de ce collége et de quatre maisons qui en dépendoient, afin d'y placer les écoles de cette compagnie. Cette acquisition fut faite le 9 mars 1769.

Collége de Dainville (rue des Cordeliers).

Michel de Dainville, archidiacre d'Ostrevant, au diocèse d'Arras, fonda ce collége en 1380, tant en son propre nom que comme exécuteur testamentaire de Gérard et de Jean de Dainville ses frères. Cette fondation fut faite pour douze boursiers, parmi lesquels on devoit choisir le principal et le procureur, et dont six devoient être du diocèse d'Arras, six de celui de Noyon. (p. 695) Le fondateur les établit dans une maison qu'il possédoit à l'angle que forme la rue de la Harpe avec celle des Cordeliers; et sur le mur on plaça une sculpture qui représentoit les rois Jean et Charles V, avec les fondateurs, présentant à la sainte Vierge le principal et les boursiers de ce collége; il a été réuni en 1763 à celui de l'Université[606].

École gratuite de dessin (même rue).

Cette école, érigée par lettres-patentes du 20 octobre 1767, et placée d'abord dans les bâtiments du collége d'Autun, rue Saint-André-des-Arcs, fut ensuite transférée dans la rue des Cordeliers, à l'ancien amphithéâtre de Saint-Côme. Elle avoit été ouverte en faveur de cent cinquante jeunes gens que l'on y recevoit, quelle que fût leur profession, et même sans aucune profession, pourvu qu'ils eussent atteint l'âge de huit ans. Ils y apprenoient, suivant que leurs dispositions les y portoient, quelque branche de cet art, telles que l'architecture, la figure, les animaux, les fleurs, l'ornement, etc.; et, tous les ans, on y distribuoit de grands prix avec beaucoup de solennité.

Le roi étoit le protecteur de cette école, dont (p. 696) le lieutenant de police présidoit le bureau d'administration[607].

Collége de Séez (rue de la Harpe).

Ce collége fut fondé en 1427 par Jean Langlois, exécuteur testamentaire de Grégoire Langlois son oncle, évêque de Séez, pour huit boursiers, y compris le principal et le chapelain, dont quatre devoient être du diocèse de Séez et quatre de celui du Mans. La nomination de ces bourses se partageoit entre l'évêque de Séez et l'archidiacre de Passais. Jean Aubert, principal du collége de Laon, et commissaire député de l'évêque de Séez, y joignit depuis deux bourses nouvelles qui furent prises sur les sommes économisées par le principal de ce collége.

En 1737, le prélat qui tenoit alors le siége de cette ville donna par contrat une somme de 40,000 livres à rente à ce collége, sous la condition que la moitié du revenu seroit mise en réserve et accumulée jusqu'à ce qu'elle formât 10,000 livres pour chacune des trois bourses, à la fondation desquelles cette somme étoit réservée. Il paroît que la première somme avoit été fournie par le diocèse de Séez, et par conséquent que la rente lui en appartenoit.

(p. 697) La plus grande partie des bâtiments de ce collége, qui a été réuni à celui de l'Université, avoit été reconstruite en 1730, ainsi que le témoignoit une inscription placée au-dessus de la porte. On prétend que ces constructions nouvelles, dues aux libéralités de M. Charles-Alexandre Lallemand, évêque de Séez, avoient coûté près de 100,000 livres[608].

Collége de Bayeux (même rue).

Le nom de ce collége, et la qualité du fondateur qui étoit alors évêque de Bayeux, pourroient faire penser qu'il avoit été destiné pour des écoliers de ce diocèse; cependant ils n'y avoient aucun droit. Guillaume Bonnet, ce fondateur dont nous parlons, étoit né dans un lieu dépendant de l'archidiaconé de Passais, au diocèse du Mans; ce fut dans celui d'Angers qu'il fut élevé. Il y posséda des bénéfices et des dignités; et ce fut pour donner un témoignage éclatant de sa reconnoissance qu'il résolut, lorsqu'il fut monté sur le siége de Bayeux, de fonder à Paris un collége en faveur de douze boursiers, dont six seroient pris dans le diocèse du Mans et six dans l'évêché d'Angers. L'acte est daté de l'année (p. 698) 1308, et contient le détail des rentes et maisons qu'il affectoit à l'entretien de ce collége[609]. Robert Benoît, son exécuteur testamentaire, en dressa les statuts en 1315. D. Félibien dit qu'il ajouta quatre nouveaux boursiers aux douze anciens: cette nouvelle fondation est en effet ordonnée par le premier article des statuts; mais on ne trouve aucune preuve qu'elle ait été exécutée. Le collége de Bayeux a été réuni à l'Université[610].

Collége de Justice (même rue).

Ce collége a pris le nom de Jean de Justice, chantre de Bayeux, chanoine de Paris et conseiller du roi. Dans l'intention de faire cette fondation, il avoit acheté quelques maisons appartenant à l'Hôtel-Dieu et situées rue de la Harpe, entre l'hôtel de Clermont et les dépendances du collége de Bayeux[611]; mais sa mort, arrivée en 1353, l'ayant empêché de consommer son ouvrage, ses exécuteurs testamentaires se trouvèrent chargés de ce soin, qu'ils remplirent (p. 699) dès l'année suivante. Les historiens de Paris ne sont pas d'accord sur cette date, qui cependant doit être la bonne par plusieurs raisons, et principalement parce qu'elle est celle de l'acte d'amortissement qui se trouvoit autrefois dans les archives de Saint-Germain. Ce collége avoit été destiné pour douze boursiers, étudiant en médecine et en philosophie, parmi lesquels étoient choisis le principal, le chapelain et le procureur, et dont huit devoient être pris dans le diocèse de Rouen et quatre dans celui de Bayeux. Six nouvelles bourses furent fondées à diverses époques et par divers particuliers; et toutes furent suspendues en 1761, à l'exception de deux, pour fournir aux frais de la reconstruction des bâtiments. En 1764 ce collége fut réuni à l'Université.

Collége de Narbonne (même rue).

Ce collége avoit été fondé, en 1317, par Bernard de Farges, archevêque de Narbonne, dans une maison qu'il occupoit rue de la Harpe. Ce fut là qu'il voulut retirer neuf pauvres écoliers de son diocèse, à l'entretien desquels il assigna les revenus du prieuré rural de Sainte-Marie-Magdeleine, situé dans les environs de la ville archiépiscopale. Un jurisconsulte nommé Amblard Cérène, désira participer à cette bonne (p. 700) œuvre, et y fonda peu de temps après une bourse pour un chapelain. Mais sa plus grande illustration lui vint d'un pauvre écolier qu'on y avoit reçu par grâce, vu qu'il n'étoit pas du diocèse de Narbonne, et que par conséquent il n'avoit aucun droit d'y être admis. Cet écolier, nommé Pierre Roger, devenu pape sous le nom de Clément VI, après avoir passé par toutes les dignités de l'église, eut assez de grandeur d'âme pour ne point rougir de la bassesse de son premier état, et pour reconnoître hautement ce qu'il devoit à l'asile hospitalier où il avoit été élevé. Voulant laisser à ce collége un monument perpétuel de sa reconnoissance[612], il y fonda dix bourses, auxquelles il affecta pour dotation le prieuré de Notre-Dame de Marseille près de Limoux. Les premiers statuts n'y admettoient que des étudiants dans la faculté des arts et dans celle de théologie[613]; on y fit entrer depuis, en 1379, des élèves en médecine, et en droit civil et canon[614]. Ceux-ci en furent exclus en 1544 par les nouveaux réglements que donna le cardinal de Lorraine, archevêque de Narbonne[615]. Ce prélat fixa le nombre des boursiers (p. 701) à seize, y compris le principal, le procureur et le chapelain, et fit aussi quelques dispositions nouvelles dans les sommes assignées pour leur entretien.

La modicité du revenu de ces bourses et la caducité des bâtiments de ce collége l'avoient fait insensiblement abandonner au point qu'il n'y restoit que le principal, lorsqu'en 1760 on commença à le rebâtir. Il a été réuni à l'Université[616].

Collége de Harcour (même rue).

Ce collége, également fameux par son antiquité et par une suite non interrompue d'excellents professeurs, fut fondé en 1280 par Raoul de Harcour, chanoine de Paris. Issu d'une des plus illustres familles de la Normandie, et successivement élevé à plusieurs dignités ecclésiastiques dans les villes de Coutances, d'Évreux, de Bayeux et de Rouen, il résolut de procurer à de pauvres écoliers de sa province le moyen de s'instruire dans les arts et dans la théologie. Il acquit à cet effet quelques vieilles maisons situées dans la rue Saint-Côme, dite aujourd'hui de la Harpe, et y plaça aussitôt quelques écoliers. Son intention étoit de les faire abattre (p. 702) pour élever un collége sur leur emplacement; mais la mort vint le surprendre avant qu'il eût accompli son dessein. Son frère Robert de Harcour, évêque de Coutances, qu'il avoit chargé de remplir ses intentions, acheva ce qui étoit commencé, et augmenta les bâtiments par l'acquisition de trois maisons, situées vis-à-vis les premières[617], et qu'il fit rebâtir à neuf, ajoutant à ce don celui de 250 livres de rente amortie, pour l'entretien de vingt-quatre boursiers, seize artiens et huit théologiens, tous pris dans les diocèses nommés ci-dessus. Clément V accorda, en 1313, à ce collége, la permission d'avoir une chapelle et d'y faire célébrer l'office divin[618]. Les artiens occupoient alors les premiers bâtiments donnés par Raoul de Harcour, et les théologiens avoient été logés vis-à-vis dans ceux qu'avoit achetés son frère Robert. Comme la chapelle étoit située de ce côté, on pratiqua sous la rue un passage de communication d'une maison à l'autre.

Le cartulaire de ce collége et les historiens de Paris font mention de plusieurs autres bourses fondées dans ce collége par divers particuliers[619]. Elles subsistèrent jusqu'en 1701, (p. 44) que de nouveaux (p. 703) réglements en réduisirent le nombre, pour les mettre dans un juste rapport avec les revenus qui y étoient affectés. Long-temps auparavant l'introduction de l'exercice des classes, la réputation des professeurs et le nombre toujours croissant des pensionnaires avoient fait penser aux moyens de l'agrandir: on y parvint par l'acquisition des maisons contiguës qui appartenoient au collége de Bayeux, et de l'hôtel des évêques d'Auxerre, qui tenoit aux murs et à la porte d'Enfer. Cet espace fut encore augmenté en 1646 par le don que fit Louis XIII d'une place, d'une tour, du mur, du rempart, du fossé, de la contrescarpe et des matériaux provenant de la démolition des murailles, qui l'avoisinoient, à la charge d'y faire construire et édifier une chapelle sous l'invocation de la Vierge et de saint Louis. Lorsque les bâtiments élevés sur cet emplacement furent achevés, on loua à des particuliers ceux qui jusqu'alors avoient été occupés par des artiens. En 1675 on construisit de nouveaux bâtiments et l'on éleva un portail énorme, chargé d'ornements d'architecture du plus mauvais goût, pour servir d'entrée à ce collége.

Il étoit de plein exercice et s'est soutenu jusqu'à (p. 704) la fin avec une grande et juste réputation[620].

Collége du Trésorier (rue Neuve de Richelieu).

Il est redevable de son nom et de sa fondation à Guillaume de Saône, trésorier de l'église de Rouen. L'acte qui constate cette fondation est daté du mois de novembre 1268. Quelques auteurs la placent par erreur une année plus tard, et l'un d'entre eux, Le Maire, ajoute que ce collége ne fut formé que pour douze boursiers, six grands et six petits. Le fait est que cette fondation fut faite en faveur de vingt-quatre boursiers, douze dans la faculté de théologie et douze dans celle des arts, lesquels devoient être pris dans les archidiaconés du grand et du petit Caux, diocèse de Rouen. Il n'y restoit plus que quatre grands boursiers et quatre petits, lorsqu'il fut réuni en 1763 au collége de l'Université[621].

Collége de Cluni (place de Sorbonne).

Ce collége fut fondé en faveur des religieux (p. 705) de cet ordre qui viendroient étudier à Paris. Jusque là ils n'avoient point eu de maison, et demeuroient dans l'hôtel des évêques d'Auxerre, attenant à la porte dite depuis de Saint-Michel. Nos historiens varient sur l'époque de sa fondation, qu'il faut vraisemblablement fixer à l'année 1269, ainsi que le portoit une inscription gravée dans le cloître. Les annales de Cluni nomment Yves de Poyson comme fondateur de ce collége; il pourroit bien y avoir erreur dans ce nom, car tous les auteurs et l'inscription même que nous venons de citer en font honneur à Yves de Vergi, abbé de Cluni, et à Yves de Chassant, son neveu et son successeur, lequel fit achever ce que son oncle avoit commencé[622]. Vers l'an 1308 Henri de Fautières, aussi abbé de Cluni, mit la dernière main à cette fondation, en donnant à cette maison des statuts pleins de sagesse, et auxquels on se conformoit encore dans les derniers temps[623].

(p. 706) Le Collége Notre-Dame-des-Dix-Huit (rue des Poirées).

Dans le projet qu'il avoit d'agrandir l'emplacement de la Sorbonne, le cardinal de Richelieu avoit acheté un ancien hôtel jadis possédé par les abbés du Bec, ainsi que quelques maisons voisines, accompagnées de jardins. La rue des Poirées fut alors coupée, et vint tourner en équerre dans celle des Cordiers. Sur le terrain qui restoit entre ce retour et la rue de Cluni, terrain qui a servi depuis de jardin à la maison de Sorbonne, étoit le petit collége dont nous parlons. Aucun historien n'a donné sur son origine de renseignements satisfaisants, et nous n'aurions que des conjectures vagues sur ce point d'antiquité, si Jaillot n'eût découvert un mémoire manuscrit fait par Jean-Jacques de Barthes, docteur en droit et principal de ce collége[624], dans lequel il expose «qu'en 1171 Jocius de Londonna, de retour de Jérusalem, étant allé à l'Hôtel-Dieu, y vit une chambre dans laquelle, de toute ancienneté, logeoient de pauvres écoliers. Il l'acheta 52 livres du proviseur dudit Hôtel-Dieu, de l'avis, conseil et permission de Barbe d'or, doyen de (p. 707) Notre-Dame. Il la laissa audit Hôtel-Dieu, à la charge qu'il fourniroit des lits à ces pauvres écoliers, auxquels il assigna douze écus par mois, provenant des deniers qui se recevroient de la confrérie, et à la charge que lesdits clercs porteroient, chacun à leur tour, la croix et l'eau bénite devant les corps morts dudit Hôtel-Dieu, et qu'ils réciteroient chaque nuit les psaumes pénitentiaux et les oraisons pour les morts.» Dans ce même mémoire, il est fait mention de lettres du prévôt de Paris données en 1384, lesquelles rappellent une ordonnance du roi Charles VI, dont l'objet est de faire payer à ces écoliers une somme de 200 livres pour arrérages de celle de 20 livres qu'ils avoient le droit de prendre tous les ans sur le trésor du roi. Ils étoient redevables de cette rente à Gaucher de Chastillon, connétable de France, qui la leur avoit donnée en 1301.

Il paroît par quelques actes qu'ils furent d'abord logés dans une maison vis-à-vis l'Hôtel-Dieu. On les transféra ensuite rue des Poirées. Le chapitre Notre-Dame avoit l'inspection sur ce collége, auquel il avoit donné son nom; et les boursiers, réduits, dans les derniers temps, au nombre de huit, étoient à la nomination du chapitre. Depuis la destruction de leur collége, ils n'avoient plus de lieu affecté pour leur demeure.

(p. 708) Hôpital Mignon.

Il avoit été fondé dans la rue des Poitevins, par Jean Mignon, pour y recevoir vingt-cinq bonnes femmes, et portoit son nom, ainsi que le collége dont il étoit fondateur.

(p. 709) HÔTELS.

Hôtel des Abbés de Saint-Denis (rue des Grands-Augustins).

Cet hôtel ou collége, bâti par Matthieu de Vendôme, abbé de Saint-Denis, couvroit tout l'espace renfermé entre les rues Contrescarpe et Saint-André, partie de la rue Dauphine, et le terrain sur lequel on a depuis ouvert les rues d'Anjou et Christine. Il avoit en outre pour dépendances, de l'autre côté de la rue des Grands-Augustins, une grande maison avec jardins que l'on a successivement appelée la maison des Trois Charités Saint-Denis, l'hôtel des Charités Saint-Denis, enfin l'hôtel Saint-Cyr, nom qu'elle portoit à la fin du siècle dernier. Une galerie couverte, et qui traversoit la rue, servoit de communication de l'un à l'autre bâtiment.

Hôtel de Savoie (rue de Savoie).

Cet hôtel s'étendoit en partie jusqu'à la rue des Grands-Augustins. Il fut vendu, en 1670, à (p. 710) divers particuliers par madame Marie-Jeanne-Baptiste, épouse de Charles-Emmanuel, duc de Savoie, prince de Piémont, à laquelle il appartenoit, comme seule héritière de Charles-Amédée de Savoie son père, duc de Génevois, de Nemours et d'Aumale; et de Henri de Savoie son oncle, etc.

Hôtel de Gaucher de Châtillon et de l'évêque de Noyon (rue Pavée).

L'hôtel de Gaucher de Châtillon, connétable de France, étoit situé à droite en entrant par le quai. Il passa ensuite aux évêques d'Autun en 1331, à ceux de Laon en 1393; l'un d'eux le donna à son église en 1552; son successeur le céda à rente au duc de Nemours, qui le fit rebâtir. Ce fut dans cet hôtel que logea le duc de Savoie lorsqu'il vint à Paris en 1599 pour traiter avec Henri IV, qui demandoit la restitution du marquisat de Saluces.

Il paroît que l'évêque de Noyon avoit aussi son hôtel dans cette rue, et quelques actes en font mention; mais on ignore dans quel endroit il étoit situé[625].

(p. 711) Hôtels de la duchesse d'Étampes, et d'Hercule (quai des Augustins).

Le premier de ces deux hôtels étoit situé au coin de la rue Gilles-Cœur, et s'étendoit jusqu'à celle de l'Hirondelle, où étoit sa principale entrée. Il avoit appartenu à Louis de Sancerre, connétable, et il est probable qu'avant lui on y avoit réuni un hôtel des évêques de Chartres. Ceux-ci le possédèrent encore depuis, ainsi que les évêques de Clermont; enfin il appartenoit à M. Dauvet, maître des requêtes, lorsque Anne de Pisseleu, duchesse d'Étampes, vint y demeurer, et engagea François Ier à en faire l'acquisition. Ce prince en fit démolir une partie, qui fut rebâtie avec plus de luxe et d'élégance, et ornée de chiffres et de devises. Au commencement du dix-septième siècle, il s'appeloit l'hôtel d'O et appartenoit à M. Séguier. Le mariage de sa fille avec le duc de Luines lui fit prendre ce dernier nom. Il le conserva jusqu'en 1671, qu'on le démolit en grande partie, pour le vendre à des particuliers. C'est dans cet hôtel que le chancelier Séguier se réfugia le 7 août (p. 712) 1648, pour éviter la fureur de la populace lors des barricades.

Le nom d'Hercule que portoit le second hôtel lui avoit été donné parce qu'on avoit peint dans les appartements, et même à l'extérieur, les aventures de ce héros fabuleux. Ces peintures avoient été faites aux frais de Jean de La Driesche, président de la chambre des comptes, qui le vendit à M. Louis Hallevin, seigneur de Piennes et chambellan du roi. Auparavant il avoit été possédé par le comte de Sancerre. Charles VIII l'acheta ensuite de M. de Piennes, avec tous les meubles de fer et de bois qui s'y trouvoient, moyennant la somme de 10,000 livres.

Sous Louis XII, cet hôtel étoit occupé par Guillaume de Poitiers, seigneur de Clerieu, auquel ce prince l'avoit probablement abandonné. François Ier le donna ensuite au chancelier du Prat[626] et à ses descendants. Cet hôtel, qui étoit extrêmement vaste, puisqu'il s'étendoit depuis la rue des Augustins jusqu'à la (p. 713) seconde maison de la rue Pavée, et dans l'autre dimension jusqu'aux jardins de l'abbé de Saint-Denis, avoit été habité par des hôtes du rang le plus illustre. L'archiduc Philippe d'Autriche, allant de Flandres en Espagne, y logea en 1499; il servit de demeure à Jacques V, roi d'Écosse, lorsqu'il vint à Paris, en 1536, pour épouser Magdeleine de France; ce fut dans cet hôtel qu'on remit à Henri III l'ordre de la Jarretière; et Favier dit que, de son temps, tous les chapitres de l'ordre du Saint-Esprit s'y sont tenus.

Hôtel de Thouars (rue des Trois-Chandeliers).

Cet hôtel, nommé depuis la maison des Carneaux, faisoit le coin de la rue où il étoit situé, et appartenoit aux vicomtes de Thouars, depuis créés ducs de La Trémouille. Ils le laissèrent tomber en ruines, et l'abandonnèrent, en 1379, à la fabrique de Saint-Germain-le-Vieux.

Les abbés de Clairvaux avoient à côté, dans (p. 714) la rue de la Huchette, une maison avec jardins, qui fut appelée d'abord la maison de Pontigni: elle étoit située vis-à-vis celle d'Arnauld de Corbie, chancelier de France.

Hôtels divers (rue Saint-André-des-Arcs).

Cette rue renfermoit un assez grand nombre d'hôtels remarquables. Auprès de la rue Gilles-Cœur étoit celui d'Arras ou d'Artois; celui des comtes d'Eu étoit situé entre les rues Pavée et des Grands-Augustins; au coin de la première de ces deux rues on trouvoit la maison du chancelier Poyet. Enfin on y voyoit deux hôtels de Navarre: le premier, situé entre la rue de l'Éperon et la porte Buci, appartenoit à Philippe de France, duc d'Orléans, ce qui lui fit donner le nom de Séjour d'Orléans; on le voit successivement passer à Louis d'Orléans, son petit-neveu; à Charles VI, qui le donna, en 1400, au comte de Savoie; ensuite au duc de Berri; à Louis, duc de Guyenne, en 1411; il appartint depuis à Louis XI, qui en donna une partie à Jacques Coytier, son médecin; enfin à Louis XII, qui le vendit en 1489. Le second hôtel de Navarre étoit situé de l'autre côté: Jeanne, reine de France, le légua pour la fondation d'un collége, que ses exécuteurs testamentaires préférèrent transporter à la montagne Sainte-Geneviève[627]. (p. 715) L'hôtel fut alors vendu, et celui de Buci s'éleva sur son emplacement. Il a formé depuis les grand et petit hôtels de Lyon, situés rues Saint-André et Contrescarpe, dans lesquels étoient établies des messageries.

Hôtel de Besançon (rue Gilles-Cœur).

Les titres qui font mention de cet hôtel l'indiquent comme faisant le coin de cette rue et de la rue de l'Hirondelle.

Hôtel des comtes de Mâcon (rue de Mâcon).

Cet hôtel, situé dans cette rue, s'étendoit sur celle de la Vieille-Bouclerie. On ne dit point en quel temps il a été démoli.

Hôtels divers (rue Hautefeuille).

On y remarquoit, 1o l'hôtel de Forez, lequel s'étendoit depuis la rue Pierre-Sarrasin jusqu'à celle des Deux-Portes; 2o une maison au coin de cette rue, qui a été occupée par M. Joly de Fleury; 3o une troisième au coin de la rue Percée, où l'on voyoit une tourelle sur laquelle on avoit sculpté des fleurs-de-lis, les armes de France, et la salamandre, devise ordinaire de François Ier.

(p. 716) Maisons diverses (rues du Foin et Serpente).

Dans la première de ces deux rues étoit située la maison des religieux des Vaux de Cernai, laquelle s'étendoit jusqu'à celle de la Parcheminerie. On trouvoit dans la seconde une maison qui avoit appartenu, en 1330, à l'abbé et aux religieux de Fécamp.

Hôtel de Tours (rue du Paon).

Cet hôtel, changé depuis en une maison garnie, qui portoit pour enseigne l'hôtel de Tours, étoit situé vis-à-vis le cul-de-sac de la rue du Paon. Sauval dit que les archevêques de Tours avoient leur hôtel dans cette rue, sans indiquer en quel temps. Jaillot ne trouve aucune preuve qu'ils aient acquis ni vendu une maison dans ce quartier, mais il cite un rôle de 1640, dans lequel on indique, rue du Paon: «une maison appartenant à M. Boutillier, surintendant des finances; tenue par M. l'archevêque de Tours.» La demeure de ce prélat, et peut-être de quelqu'un de ses successeurs, aura pu faire donner à cet hôtel le nom qu'il a porté jusqu'au moment de la révolution.

(p. 717) Hôtel de l'archevêque de Rouen (cul-de-sac de la cour de Rouen).

Cet hôtel étoit situé à l'extrémité de ce cul-de-sac, qui en avoit reçu le nom, et qui le porte encore aujourd'hui.

Hôtel de Saint-Jean-en-Vallée (rue des Cordeliers).

Cet hôtel, appartenant à l'abbé et aux religieux du monastère que nous venons de nommer, étoit situé dans cette rue, et s'étendoit jusqu'à la rue du Paon; il avoit été bâti, ainsi que partie du collége de Bourgogne, sur un terrain assez étendu, appartenant à l'abbaye Saint-Germain, lequel s'appeloit, au quatorzième siècle, le fief du couvent.

Hôtel des comtes de Harcour (rue des Maçons).

À la fin du siècle dernier, on voyoit encore au coin de cette rue, du côté des Mathurins, les restes d'une chapelle qui avoit fait partie d'un grand hôtel appartenant aux comtes de Harcour. Il passa depuis à la maison de Lorraine, car il est indiqué, en 1574, dans le compte du receveur du domaine de la ville: «L'hôtel de Harcour, dit de Lorraine appartenant de présent à M. Gilles Le Maistre, président en la (p. 718) cour de parlement.» Il fut occupé depuis par M. Le Maistre de Ferrières.

Le Parloir aux Bourgeois (rue de la Harpe).

Nous avons déjà dit que c'étoit ainsi que l'on appeloit autrefois le lieu d'assemblée des officiers municipaux. Il fut établi successivement dans divers endroits de la ville, et notamment dans une salle construite au-dessus de la porte de la ville située à l'extrémité de cette rue.

HÔTELS EXISTANTS EN 1789.

Hôtel de Cluni (rue des Mathurins).

Le palais des Thermes, dont nous avons déjà décrit le beau débris que l'on voit encore dans la rue de La Harpe, s'étendoit aussi dans la rue des Mathurins. Au treizième siècle il fut détruit et divisé en plusieurs parties. Celle qui régnoit sur cette rue fut acquise en 1243, d'abord par Raoul de Meulent, ensuite par Robert de Courtenai. Au commencement du quatorzième siècle, un de ses descendants, Jean de Courtenai, la vendit à l'évêque de Bayeux. Elle fut ensuite acquise par Pierre de Chalus, évêque de Cluni, (p. 719) quoiqu'il eût déjà une maison à la porte Saint-Germain et un logement au collége de Cluni. Enfin cet hôtel fut entièrement rebâti, suivant Jaillot, en 1490[628], par les soins de Jacques d'Amboise[629], abbé du même monastère, évêque de Clermont, etc. Cet édifice, qui existe encore en entier, et qui est bien conservé, nous semble un des monuments gothiques les plus élégants de la capitale, et mérite d'être visité par les curieux. Le portail et les croisées en sont couverts de sculptures très-délicatement travaillées; la chapelle, située au premier étage sur le jardin, offre une construction remarquable et singulière: la voûte, très-chargée de sculptures, est soutenue par un seul pilier de forme octogone élevé au milieu, et auquel viennent aboutir toutes les arêtes. Sur les murs de cette chapelle, qui peut avoir vingt à vingt-deux pieds carrés, étoient placés, en forme de mausolées, les portraits de la famille de Jacques d'Amboise, entre autres celui du cardinal; ils étoient la plupart à genoux, habillés suivant le costume du temps. Le fond étoit décoré d'un groupe de quatre figures représentant saint Jean, Joseph (p. 720) d'Arimathie et la Vierge qui pleure sur le corps de son fils. Le piédestal de ce groupe servoit d'autel[630].

À droite, une tour octogone renferme un très-bel escalier à vis, bien appareillé, d'une coupe heureuse, qui conduit aux divers appartements. Sur les murailles de la cour, on montroit autrefois le diamètre de la fameuse cloche de Rouen appelée Georges d'Amboise, et l'on prétendoit même que c'étoit dans cette cour qu'elle avoit été jetée en fonte.

Hôtel de Henri de Marle (rue du Foin).

Dans cette rue, et au coin de celle de Bout-de-Brie, est un hôtel dont la façade n'annonce rien de remarquable, mais dont la porte offroit jadis un écusson qu'il est nécessaire de décrire: le champ en étoit d'azur, à deux faces d'or, accompagnées de six besants de même, trois en chef, deux en cœur et un en pointe. Ces mêmes armoiries se trouvoient répétées aux deux côtés d'un autre grand écusson sculpté sur la porte intérieure, lequel portoit trois C ou croissants entrelacés, surmontés d'une couronne royale. (p. 721) Enfin, au-dessus de cet écusson, on en voyoit un troisième offrant l'écu de France à trois fleurs de lis, soutenu par deux anges, et surmonté de la couronne royale. Une ancienne tradition, qui s'est perpétuée jusque dans le siècle dernier, présentoit cette maison «comme un ancien palais élevé par Henri II, et désigné dans le quartier sous le nom d'hôtel de la Reine-Blanche, parce qu'après la mort de ce prince il avoit appartenu à son épouse Catherine de Médicis, qui demeura veuve pendant trente ans, depuis l'an 1559 jusqu'à l'an 1589.»

Jaillot, qui combat cette tradition, convient en effet qu'indépendamment des divers hôtels qui ont reçu le nom de la Reine-Blanche, pour avoir appartenu à Blanche de Castille, veuve de Louis VIII, à Blanche de Bourgogne, femme de Charles-le-Bel, à Blanche d'Évreux, veuve de Philippe de Valois, l'usage étant de donner aussi le nom de Reines-Blanches à toutes les veuves de nos rois, parce qu'elles portoient le deuil en blanc, il ne seroit pas impossible qu'un hôtel eût tiré son nom de cette dénomination singulière; mais cet usage avoit été aboli par Anne de Bretagne, qui la première porta le deuil en noir à la mort de Charles VIII, et par conséquent ne peut trouver son application à l'occasion de Catherine de Médicis. Quant aux armes contenues dans le premier écusson, ce (p. 722) sont celles de Martin Fumée, fils du garde des sceaux, qui étoit propriétaire de cette maison en 1541. Si Henri II, qui ne commença à régner qu'en 1547, en eût fait l'acquisition, peut-on supposer qu'il y eût fait sculpter le chiffre de la duchesse de Valentinois sans y ajouter le sien? eût-il surmonté un pareil écusson de la couronne royale? ce prince ou Catherine de Médicis y auroient-ils laissé subsister les armes des sieur et dame Fumée? etc., etc. N'est-il pas plus probable que Martin Fumée, fils d'un garde des sceaux, occupoit à la cour quelque place distinguée, soit qu'il fût attaché au service de la reine Claude, première femme de François Ier, soit qu'il fût un des officiers de Catherine de Médicis, nouvellement mariée au Dauphin; et que dans la reconstruction de sa maison il aura voulu perpétuer le souvenir d'une situation honorable en faisant sculpter ces trois C en différents endroits et sur l'écusson même de ses armes? Ce sont là sans doute de simples conjectures; mais ce qui est sans réplique, c'est que M. Rousseau, ancien conseiller aux eaux et forêts, à qui cette maison appartenoit en 1772, communiqua à ce critique une liste suivie des anciens propriétaires depuis cinq cents ans, dans laquelle il n'y avoit ni rois ni reines.

Cet hôtel est désigné dans quelques titres sous le nom de Henri de Marle, maître des requêtes, (p. 723) qui le possédoit en 1540. Par la même raison il portoit, au dix-septième siècle, le nom d'hôtel de Bourlon[631].

Chambre royale et syndicale des Libraires et Imprimeurs (rue du Foin).

L'imprimerie, inventée et pratiquée en Allemagne vers le milieu du quinzième siècle, ne tarda pas à s'introduire en France. Dès 1470 Guillaume Ficher et Jean Heynlin de La Pierre, docteurs de Sorbonne, firent venir d'Allemagne Ulric Géring, imprimeur, et ses deux associés, Martin Krantz et Michel Friburger, et leur donnèrent dans la Sorbonne même un emplacement où ceux-ci établirent leurs presses. Ainsi la première imprimerie qui ait existé à Paris et dans la France a eu son berceau dans l'asile même des sciences dont elle devoit accroître le domaine et faciliter l'étude.

Les inconvénients de cet art nouveau, plus grands peut-être que ses avantages, ne tardèrent pas à se faire sentir. L'impiété et la débauche, qui jusqu'alors avoient été forcées de se cacher dans l'ombre, parce qu'elles n'auroient pu sans (p. 724) danger se montrer au grand jour, profitèrent bientôt des ressources qu'offroit l'imprimerie pour répandre dans la société leurs maximes empoisonnées. Le mal fut si rapide, et devint si extrême, que, dès le siècle suivant, le gouvernement jugea nécessaire d'exercer la police la plus rigoureuse non-seulement sur les livres qui s'imprimoient en France, mais encore sur tous ceux qu'on y faisoit venir de l'étranger. Une ordonnance de Henri II, datée du 27 juin 1551, «défend à tous libraires, imprimeurs et vendeurs de livres, d'ouvrir aucunes balles de livres qui leur seroient apportées de dehors, s'ils n'eussent été vus et visités.» On choisit d'abord pour cet examen des personnes hors du corps de la librairie; ensuite on en chargea les libraires eux-mêmes, ainsi qu'il est constaté par un arrêt du parlement du 15 février 1611, qui ordonne que «les livres apportés en la ville de Paris seroient vus et visités par les syndics et adjoints de la communauté en la manière accoutumée.»

La visite se faisoit d'abord chez les libraires mêmes qui avoient reçu les balles; mais, comme il n'étoit pas toujours possible de remplir cette formalité à l'instant même de la réception, et que le moindre délai pouvoit amener des inconvénients, on résolut d'établir un lieu de dépôt où les balles seroient d'abord apportées et visitées (p. 725) avant d'être remises à leurs propriétaires. Ce dépôt fut d'abord placé, en 1617, dans les bâtiments du collége royal. On le voit ensuite transféré successivement au collége de Cambrai jusqu'en 1679; dans des bâtiments qui touchoient le couvent des Mathurins jusqu'en 1726; enfin dans une maison appartenant à ces religieux, et située rue du Foin, vis-à-vis l'hôtel dont nous avons parlé dans l'article précédent[632].

C'étoit dans cette chambre que, deux fois par an, on apportoit de la douane toutes les balles de livres et estampes qui arrivoient à Paris. Elles y étoient ouvertes et visitées gratuitement par les syndics et adjoints, en présence de deux inspecteurs de la librairie. La communauté y tenoit aussi ses assemblées pour les élections, réceptions de sujets, etc.

Porte de Buci.

Cette porte, située à l'extrémité occidentale de la rue Saint-André-des-Arcs, n'étoit pas encore entièrement achevée lorsque Philippe-Auguste en fit don à l'abbaye Saint-Germain par sa charte de 1209. Ces religieux la vendirent, en 1350, à M. Simon de Buci, premier président (p. 726) au parlement, et le premier qui ait pris ce titre[633]; elle reçut alors le nom de son nouveau propriétaire. C'est par cette porte qu'en 1418 Périnet Le Clerc introduisit dans Paris les gens de la faction du duc de Bourgogne; depuis elle fut murée. François Ier la fit rouvrir en 1539; enfin on l'abattit en 1672, et pour en conserver la mémoire on grava une inscription sur une table de marbre placée à l'endroit où elle avoit été située. Cette inscription existoit encore à la fin du siècle dernier, un peu plus haut et du même côté que l'égout[634].

Porte Saint-Germain.

Cette porte, nommée successivement porte des Cordèles, des Frères Mineurs, Saint-Germain, étoit située à l'extrémité de la rue des Cordeliers, un peu au-dessus de la rue du Paon. On voit dans les registres de la ville qu'en 1586 il y eut ordre de la faire fermer, et d'ouvrir celle de Buci. Elle fut abattue en 1672[635].

(p. 727) Porte d'Enfer.

Cette autre porte de l'enceinte de Philippe-Auguste étoit située à l'extrémité de la rue de la Harpe, précisément à l'endroit où l'on a depuis construit une fontaine. Elle est nommée, dans quelques actes du quatorzième siècle, Gilbert et Gibert, mais plus communément Gibard, qui étoit le véritable nom du territoire où est aujourd'hui la place Saint-Michel.

Dès cette même époque on l'appeloit aussi porte d'Enfer. Quelques auteurs ont pensé que ce nom lui avoit été donné parce qu'elle étoit placée vis-à-vis d'un chemin qui conduisoit au château de Vauverd, qu'on supposoit habité par des démons[636]; Jaillot n'est pas de cet avis, et s'appuyant sur plusieurs actes authentiques du treizième siècle, dans lesquels on trouve hostium Ferri, il pense que ce nom de porte d'Enfer n'est qu'une altération de celui de porte de Fer qu'on lui avoit donné, soit que la ferrure en fût plus considérable que celle des autres, soit qu'elle fût garnie de plaques de ce métal, ce qui semble plus vraisemblable. Il l'a trouvée, pour la première fois, sous le nom de porta Inferni (p. 728) (porte d'Enfer) dans l'acte de fondation du collége de Harcour, passé en 1311[637].

FONTAINES.

Fontaine Saint-Séverin.

Elle est située à l'angle que fait la rue Saint-Jacques avec celle de Saint-Séverin, et fournit de l'eau de la Seine. On y lit ces deux vers de Santeuil:

Dùm scandunt juga montis anhelo pectore nymphæ,
Hìc una è sociis, vallis amore, sedet.

Fontaine Saint-Côme.

Elle est située rue des Cordeliers[638], près de l'église dont elle porte le nom.

Fontaine des Cordeliers.

Cette fontaine fut bâtie en 1672 dans la rue dont elle a pris le nom, et aussitôt qu'on eut abattu la porte Saint-Germain. On la reconstruisit en 1717: elle n'avoit rien de remarquable que cette inscription de Santeuil:

Urnam nympha gerens dominam properabat in urbem:
Dùm tamen hìc celsas suspicit illa domus,
(p. 729) Fervere tot populos, quæsitam credidit urbem,
Constitit, et largas læta profudit aquas.

Fontaine Saint-Michel.

Cette fontaine fut élevée en 1684 sur les dessins de Bullet, architecte, à la place de la porte Saint-Michel, qu'on venoit d'abattre; elle se compose d'une niche surmontée d'un arc assez élevé, et accompagnée de deux colonnes doriques. Au-dessus est gravée cette inscription de Santeuil:

Hoc in monte suos reserat sapientia fontes;
Ne tamen hanc puri respue fontis aquam.

(p. 730) RUES ET PLACES DU QUARTIER SAINT-ANDRÉ-DES-ARCS.

Rue Saint-André-des-Arcs. Elle aboutit d'un côté à la place du Pont-Saint-Michel et aux rues de la Huchette et de la Vieille-Bouclerie; de l'autre, au carrefour des rues Dauphine, Mazarine, de Buci et des Fossés-Saint-Germain-des-Prés. Les anciens titres offrent une grande variété, tant sur le nom de cette rue que sur la manière de l'écrire. On l'appeloit dans le principe rue de Laas, et ce nom lui étoit commun avec celle de la Huchette, dont elle fait la continuation, parce que c'étoit celui du territoire sur lequel elles sont situées. Il étoit encore planté de vignes lorsqu'en 1179, Hugues, abbé de Saint-Germain-des-Prés, le donna à cens, à la charge d'y bâtir et de payer 3 sous de redevance pour chaque maison. Ce fut alors qu'on perça les rues Saint-Germain, du Serpent, des Petits-Champs et des Sachettes, aujourd'hui nommées Saint-André, Serpente, Mignon et du Cimetière-Saint-André.

Lorsque l'enceinte méridionale de Philippe-Auguste eut été achevée, ce prince ayant accordé aux religieux de Saint-Germain-des-Prés la porte par laquelle on passoit pour aller à leur couvent, cette porte reçut le nom de Saint-Germain, et on le donna également à la rue de (p. 731) Laas, parce qu'elle y conduisoit. Vers le même temps on construisit l'église Saint-André, et la rue prit tantôt le nom de Saint-Germain, tantôt celui de Saint-André; mais le premier ayant été donné depuis à la rue des Cordeliers et à celle des Boucheries, il en est résulté que souvent les trois rues ont été confondues ensemble. Jaillot pense que l'abbé Lebeuf se trompe lorsqu'il conjecture que la rue dont nous parlons a porté à la fois ces deux noms; celui de Saint-André jusqu'à la rue de l'Éperon, celui de Saint-Germain depuis cet endroit jusqu'à la porte[639]. Ce dernier espace formoit alors une place vide, et resta ainsi jusqu'en 1350, qu'il fut vendu en partie à Simon de Buci. On donna pour lors le nom de porte de Buci à celle qu'on avoit fait construire au bout de la rue Saint-André, et de porte Saint-Germain à celle de la rue des Cordeliers[640].

(p. 732) Quant au nom de Saint-André, que cette rue doit à l'église à laquelle elle conduit, nous avons déjà dit qu'il avoit varié suivant les temps: on lit dans différents titres, Saint-Andri, Saint-Andrieu, Saint-Andrieu-des-Ars, Saint-André-des-Arts et des Arcs. Ces derniers noms semblent n'être qu'une altération de celui de Laas.

Rue du Cimetière-Saint-André. Elle aboutit d'un côté à la rue Hautefeuille, de l'autre à celle de l'Éperon. Sous le règne de saint Louis, on l'appeloit rue des Sachettes, à cause de certaines femmes dévotes, vivant ensemble proche le monastère Saint-André; elles-mêmes avoient reçu ce nom de leur vêtement, fait en forme de sac: Pauperes mulieres de saccis, saccitæ. Cette congrégation, qui n'étoit pas autorisée, ayant été détruite peu de temps après, la rue fut appelée des Deux-Portes, parce qu'il y en avoit une à chacune de ses extrémités: elle portoit ce nom en 1356, et l'a conservé encore pendant deux siècles avec celui qu'elle porte aujourd'hui, lequel provient du cimetière qu'on y plaça dans cette même année 1356.

Rue des Grands-Augustins. Elle commence sur le quai des Augustins, et aboutit à la rue Saint-André-des-Arcs. Matthieu de Vendôme, abbé de Saint-Denis, ayant acquis plusieurs maisons et jardins, dans l'intention d'y bâtir un collége pour ses religieux, le chemin qui traversoit ce terrain prit aussitôt le nom de son nouveau propriétaire. Dès 1269, on l'appeloit rue à l'Abbé-Saint-Denys, et successivement rue du Collége-Saint-Denys, des Écoles et des (p. 733) Écoliers-Saint-Denys. Elle prit ensuite le nom de rue de la Barre du côté de celle de Saint-André; et Jaillot pense qu'elle le dut à la galerie couverte qui joignoit ensemble l'hôtel de Saint-Cyr et le collége Saint-Denis, dont il étoit une dépendance. Elle conserva long-temps ce nom, car on le trouve encore dans un acte de 1546. Cette rue étoit alors distinguée en deux parties: du côté du quai on la nommoit rue des Augustins, quelquefois rue de l'hôtel de Nemours; dans l'autre partie, elle s'appeloit, en 1523, rue des Écoles-Saint-Denys, autrement dite de la Barre. Elle est aussi énoncée rue des Charités-Saint-Denys dans un acte de 1672[641].

Rue du Battoir. Elle aboutit d'un côté à la rue Hautefeuille, de l'autre à celle de l'Éperon. Guillot la nomme rue de la Platrière. Un terrier de Saint-Germain-des-Prés de 1523[642] la désigne sous le nom de Haute-Rue, dite rue du Battouer, autrement la Vieille-Platrière. Plusieurs autres titres lui donnent la même dénomination; et du reste tout ce qu'en a dit Sauval est erroné, comme Jaillot l'a très-bien prouvé.

Rue de la Vieille-Bouclerie. Elle commence au bout de la place du Pont-Saint-Michel, et finit à la rue de la Harpe, au coin de celle de Saint-Séverin, et il en est fait mention dès 1236[643], sous le nom de vicus Boclearia. Sauval prétend qu'en 1272 on l'appeloit l'abreuvoir Maçon[644]. Elle y conduisoit effectivement: du reste, ce qu'il (p. 734) en dit, et ce qu'en disent ceux qui l'ont copié ou critiqué est tellement embrouillé, qu'il est difficile de les suivre dans ces minutieuses discussions; ce qu'on peut en conclure, c'est qu'il existoit en ce quartier deux rues de la Bouclerie, ainsi qu'il est prouvé par les vers de Guillot:

Assès tôt trouva Sacalie,
Et la petite Bouclerie,
Et la grand Bouclerie après,
Et Hérondale tout emprès.

La marche du poëte, ainsi que les titres, prouvent que la rue de la Petite-Bouclerie est celle dont il s'agit ici, et que la grande est la rue Mâcon, qui aboutissoit alors à la boucherie, située au coin de la rue de l'Hirondelle.

On trouve la petite Boucherie désignée encore sous le nom de la vieille Bouclerie. Jaillot pense que ce n'est point une faute d'impression, mais que cette dénomination vient de ce que la boucherie de Saint-Germain étoit établie, au douzième siècle, à la place dite depuis du Pont-Saint-Michel, laquelle n'existoit point encore. Quant à l'opinion de quelques historiens qui veulent que le nom de Bouclerie vienne de ce qu'on y faisoit de petits boucliers, elle n'est appuyée sur aucune preuve.

Rue Bout-de-Brie. Elle aboutit d'un côté à la rue du Foin, de l'autre à celle de la Parcheminerie. On lit dans plusieurs actes, Bourg-de-Brie, Bout-de-Brye, Bouttebrie, du Bourc-de-Brie, Boudebrie, et ce sont autant d'altérations du nom primitif qui étoit Erembourg ou Eremburge de Brie, vicus Eremburgis de Briâ et de Bratâ en 1284 et 1288, ainsi qu'on le lit dans un cartulaire de la Sorbonne. Avant la fin du quatorzième siècle on lui donnoit le nom de rue des Enlumineurs, sans doute à cause de ceux qui (p. 735) s'y étoient établis. On la trouve en 1371 et 1373 sous l'un et l'autre de ces deux derniers noms[645].

Rue des Trois-Chandeliers. On nomme ainsi une des descentes de la rue de la Huchette à la rivière, en face de la rue Zacharie. Sauval[646], confondant cette rue avec une autre, qui lui est parallèle, lui donne en conséquence plusieurs noms qu'elle n'a point portés. Elle est nommée, dans le quatorzième siècle, rue Berthe, et rue et port aux Bouticles. Ce dernier nom lui venoit des boutiques ou bateaux placés à son extrémité, dans lesquels on conservoit le poisson. On l'appela ensuite Bertret par corruption. Depuis ce temps, quelques chandeliers s'y étant établis, la firent nommer rue Chandelière[647]. Enfin elle prit le nom des Trois-Chandeliers, de l'enseigne d'une maison qui en faisoit le coin[648].

Rue du Chat-qui-Pêche. Elle commence à la rue de la Huchette, et aboutit à la rivière. Le censier de Sainte-Geneviève l'appelle, en 1540, ruelle des Étuves; on la trouve aussi désignée sous le nom de rue de Renard[649].

(p. 736) Rue Christine. Elle traverse de la rue Dauphine dans celle des Grands-Augustins. On l'ouvrit, en 1607, sur une partie de l'emplacement de l'hôtel et des jardins du collége Saint-Denis. Le nom qu'elle porte lui fut donné en l'honneur de Christine de France, seconde fille de Henri IV.

Rue du Cloître-Saint-Benoît. Elle donne d'un bout dans la rue des Mathurins, et de l'autre vient tourner par un passage voûté dans la rue Saint-Jacques. (Voyez rue des Mathurins.)

Rue de Cluni. Elle commence à la place de Sorbonne, et finit à la rue des Cordiers. Son nom lui vient du collége de Cluni, qu'elle avoisine: elle le portoit dès la fin du treizième siècle. Guillot l'appelle rue à l'abbé de Cluni.

Rue Contrescarpe. Elle traverse de la rue Dauphine dans celle de Saint-André-des-Arcs, et tire son nom de son ancienne situation, le long des murs de l'enceinte de Philippe-Auguste. Dans le procès-verbal de 1636, on la trouve sous la dénomination de rue de Basoche.

Rue des Cordeliers. Cette rue, ainsi nommée des religieux qui s'y sont établis, aboutit d'un côté à la rue de la Harpe, et de l'autre à celle de Condé, vis-à-vis la rue des Boucheries. Guillot l'appelle rue des Cordèles, et elle prit le nom de rue Saint-Germain lorsque la rue Saint-André-des-Arcs cessa de le porter[650]. En 1304, un acte (p. 737) la présente sous celui de rue Saint-Cosme et Saint Damian. Elle finissoit anciennement au-dessus de la rue du Paon, à la place où étoit une des portes de l'enceinte de Philippe-Auguste.

Rue des Cordiers. Elle aboutit d'un côté à la rue Saint-Jacques, et de l'autre à celle de Cluni. On ne peut guère douter, dit Jaillot, qu'elle ne doive ce nom à des cordiers auxquels on avoit permis d'y filer du chanvre. Guillot l'appelle rue as Cordiers. Il y a quelque apparence qu'anciennement elle se prolongeoit jusqu'à la rue de la Harpe, et que le passage des Jacobins en a occupé depuis une partie.

Rue Dauphine. Elle commence au bout du Pont-Neuf, et aboutit au carrefour que forment les rues Saint-André-des-Arcs, de la Comédie, Mazarine et de Buci. Henri IV ayant fait achever le Pont-Neuf, et voulant en faciliter la communication avec le faubourg Saint-Germain, fit ouvrir cette rue, en 1607, sur le jardin des Augustins, et sur les bâtiments du collége Saint-Denis. Le nom qu'elle portoit lui fut donné en l'honneur du Dauphin. On le donna également à une porte que l'on fit bâtir à son extrémité. Cette porte, située presque vis-à-vis la rue Contrescarpe, fut abattue en 1672.

Rue de l'Éperon. Elle aboutit d'un côté à la rue Saint-André-des-Arcs, de l'autre à celle du Jardinet. Le plus ancien nom sous lequel on la trouve désignée est celui de rue Gaugain, vicus Galgani. Elle le portoit en 1269[651], et l'a conservé jusqu'au commencement du quinzième siècle; Guillot l'appelle rue Cauvain. Ce nom est également dans plusieurs titres de l'abbaye, dans lesquels on lit Gongan, Gongain, Gongaud, Gorigand, etc. Ce sont (p. 738) des fautes de copistes. Au quinzième siècle on la trouve désignée rue Chapron, de Chaperon et Chapon; enfin, dans le procès-verbal de 1636, on lit rue de l'Éperon. Ces derniers noms viennent de plusieurs enseignes.

Rue du Foin. Elle traverse de la rue de la Harpe à la rue Saint-Jacques. On ignore à quelle occasion elle a reçu ce nom; mais dès la fin du treizième siècle elle étoit appelée rue O Fain; de la Fennerie en 1332; au Foin en 1383 et 1386[652]. Cependant, en 1383, on la trouve aussi sous la dénomination de rue aux Moines de Cernai, parce que les abbés des Vaux de Cernai y avoient leur hôtel. Depuis elle a repris son premier nom, qu'elle conserve encore aujourd'hui.

Rue Gilles-Cœur. Elle commence à la rue Saint-André-des-Arcs, et aboutit au quai des Augustins. Les titres de Saint-Germain du quatorzième siècle l'indiquent sous les noms de Gilles-Queux, Gui-le-Queux, et, peut-être, par faute de copiste, Gui-le-Preux. Jaillot observe que ce nom de Gui-le-Queux a été aussi donné à la rue des Poitevins, et cherchant son étymologie, il pense qu'il vient de quelqu'un de ses plus notables habitans[653]. Un acte de 1397, cité par Sauval, lui donne le nom de Gui-le-Comte. Ceux de Gilles-le-Cœur et de Gist-le-Cœur sont évidemment des fautes de copistes.

Rue de la Harpe. Elle commence au bout de la rue de la Vieille-Bouclerie, au coin des rues Mâcon et Saint-Séverin, et aboutit à la place Saint-Michel. Un titre (p. 739) de 1247 lui donne déjà ce nom, vicus Cithare[654]. Dix ans après on la trouve sous celui de la Juiverie; la rue des Juifs, domus in Judearia ante domum Cithare, vicus Judeorum[655]; en 1262, vetus Judearia[656]. On l'appeloit ainsi parce que les juifs y avoient leurs écoles. En 1270 le cartulaire de Sorbonne fait mention de la rue du Harpeur; toutefois d'autres actes du même cartulaire l'indiquent à cette époque sous le nom de la Harpe: in vico de Citharâ en 1270, et vicus Harpe en 1281. Elle doit ce nom à l'enseigne de la seconde maison à droite, au-dessus de la rue Mâcon.

Cette rue, divisée autrefois en deux parties, s'appeloit rue de la Harpe ou de la Herpe depuis la rue Saint-Séverin jusqu'à celle des Cordeliers; et depuis cet endroit jusqu'à la porte Saint-Michel, on la nommoit tantôt rue Saint-Côme, tantôt rue aux Hoirs d'Harecour[657]. Jaillot, qui cite les actes où elle porte cette dénomination, dit que la distinction des deux parties de la rue de la Harpe subsistoit encore dans le procès-verbal de 1636[658].

Rue Hautefeuille. Elle aboutit d'un côté à la rue Saint-André-des-Arcs, et de l'autre à celle des Cordeliers. Nous ne nous arrêterons point à cette tradition ridicule, qui veut que cette rue doive son nom à un château de Hautefeuille, lequel appartenoit, dit-on, à un petit-neveu de Charlemagne, véritable personnage de roman[659]. En (p. 740) supposant même, dit Jaillot, que le vieux château mentionné par nos historiens[660], et dont on trouva des vestiges en 1358, lorsqu'on creusa les fossés qui bordoient l'enceinte de Philippe-Auguste, fût appelé de Hautefeuille, ce qui n'est qu'une simple conjecture, sa situation vis-à-vis les Jacobins, entre les portes Saint-Michel et Saint-Jacques eût fait naturellement donner son nom aux rues qui y conduisoient directement, comme celles de la Harpe et de Saint-Jacques ou autres rues intermédiaires qui en étoient plus proches que la rue de Hautefeuille, éloignée de cet endroit d'environ dix-huit cents toises. Du reste elle portoit ce nom dès 1252, et se prolongeoit alors jusqu'aux murs. Il en restoit encore des traces sensibles, à la fin du siècle dernier, dans le jardin des Cordeliers. Quant à l'étymologie de cette dénomination, Jaillot pense qu'elle pourroit venir des arbres hauts et touffus dont cette rue ou chemin pouvoit être bordé, et cette conjecture il l'appuie sur un passage des premiers statuts faits pour les Cordeliers, dans lesquels on défend aux religieux de jouer à la paume sous la Haute-Feuillé.

Il faut observer qu'au treizième siècle elle n'étoit pas appelée rue de Hautefeuille dans toute son étendue actuelle: du côté de la rue Saint-André, et jusqu'aux rues Percée et des Poitevins on la nommoit rue Saint-André et du Chevet-Saint-André. Au commencement du quinzième, une foule d'actes la désignent dans cette partie sous le nom de la Barre[661]: on suppose qu'elle le (p. 741) devoit à Jean de La Barre, avocat, qui demeuroit dans le voisinage[662].

Rue de l'Hirondelle. Elle aboutit d'un côté à la rue Gilles-Cœur, de l'autre à la place du pont Saint-Michel. On trouve ce nom écrit de diverses manières dans différents actes; en 1200, rue d'Arrondale en Laas, et d'Arondelle en Laas en 1222; en 1263, d'Hirondale; dans Guillot, d'Hérondale; enfin on a dit rue de l'Hirondelle. Il est probable que ce nom provenoit de quelque enseigne.

Rue de la Huchette. Cette rue commence au carrefour que forment la place du pont Saint-Michel et les rues Saint-André-des-Arcs et de la Vieille-Bouclerie, pour venir aboutir à la rue du Petit-Pont. Elle faisoit partie du territoire de Laas, lequel appartenoit à l'abbaye Saint-Germain. En 1179 l'abbé Hugues ayant aliéné la plus grande partie de ce territoire à la charge d'y bâtir, on construisit, des deux côtés du chemin, des maisons qui formèrent une rue, nommée d'abord rue de Laas; c'est ainsi qu'elle est indiquée en l'année 1210. Mais dès 1284 plusieurs titres lui donnent le nom de rue de la Huchette, qui probablement venoit de quelque enseigne.

Rue de Hurepoix. Elle aboutissoit d'un côté au quai des Augustins, et de l'autre à la place du pont Saint-Michel. On ne la distinguoit pas anciennement du quai, et elle étoit nommée rue de Seine-allant-aux-Augustins. En 1636 on l'appeloit rue du Quai-des-Augustins. Vers ce temps-là elle prit le nom qu'elle porte aujourd'hui d'un hôtel garni situé à l'extrémité du quai, où venoient loger les marchands du Hurepoix[663].

(p. 742) Rue du Jardinet. Cette rue donne d'un côté dans la rue Mignon, de l'autre dans le cul-de-sac de la cour de Rouen, au coin des rues du Paon et de l'Éperon. Elle se prolongeoit anciennement jusqu'à la rue Hautefeuille, et de ce côté portoit le nom des Petits-Champs; ce nom fut ensuite donné à la rue entière. Depuis on l'appela rue de l'Escureul et des Escureux; enfin rue du Jardinet; peut-être, dit Jaillot, à cause du jardin de l'hôtel et collége de Vendôme, compris entre cette rue et celle du Battoir[664].

Rue Mâcon. Elle aboutit d'un côté à la rue Saint-André-des-Arcs, et de l'autre à la rue de la Harpe, au coin de celle de la Vieille-Bouclerie, laquelle a porté le même nom. Toutes les deux le devoient à l'hôtel des comtes de Mâcon, dont nous avons déjà parlé.

Rue de l'Abreuvoir-Mâcon. C'est une descente du carrefour des rues Saint-André-des-Arcs, de la Vieille-Bouclerie et de la Huchette, à la rivière. C'étoit par ce passage que l'on menoit abreuver les chevaux des comtes de Mâcon, et son nom a la même origine que celui de la rue. Il est fait mention de cet abreuvoir dès 1272[665].

Rue des Maçons. Elle donne d'un côté dans la rue des Mathurins, et aboutit de l'autre à la place de Sorbonne. Corrozet l'appelle rue du Palais-au-Terme, autrement des Maçons. Le premier de ces noms appartenoit d'abord à la rue des Mathurins, et ne fut donné à celle des Maçons que lorsque l'autre eut pris le nom des religieux (p. 743) qui s'y sont établis. Piganiol l'appelle seul rue aux Bains et aux Étuves.

Celui qu'elle porte aujourd'hui lui vient, selon Jaillot, d'un bourgeois nommé Le Masson, lequel y demeuroit au commencement du treizième siècle. On trouve, en 1254, vicus Cementariorum[666], et dans plusieurs actes subséquents jusqu'en 1296, vicus Lathomorum. Cette rue se prolongeoit autrefois jusqu'à celle des Poitevins; on en a retranché une partie pour faire la place de Sorbonne.

Rue des Mathurins. Elle traverse de la rue de la Harpe à la rue Saint-Jacques. Elle avoit pris, dans l'origine, des Thermes de Julien qui y sont situés, le nom de rue du Palais-du-Therme, du Palais-des-Thermes; en 1220, vicus de Termis, de Terminis. Piganiol lui donne encore, mais mal à propos, le nom de rue des Bains ou des Étuves. Il paroît que l'abbé Lebeuf s'est aussi trompé en la désignant sous celui de rue Saint-Mathelin, qui alors étoit effectivement synonyme de Mathurin. C'est à la partie de la rue Saint-Jacques qui l'avoisine que ce nom appartenoit; celle dont nous parlons est encore nommée rue du Palais-du-Therme et rue du Palaix dans des titres de 1421 et 1450. Il n'y a guère que trois siècles qu'on lui a donné sa dernière dénomination[667]. Vis-à-vis des Mathurins est une rue qui conduit au cloître Saint-Benoît: Jaillot croit le reconnoître, dans le cartulaire de Sorbonne et à l'année 1243, sous le nom de vicus Andriæ de Macolis; elle est indiquée rue d'André-Machel (p. 744) dans un acte de 1254. Aujourd'hui elle se confond avec l'ancien cloître sous le nom commun de rue du Cloître-Saint-Benoît.

Rue Mignon. Elle traverse de la rue du Battoir dans celle du Jardinet, qui, comme nous l'avons remarqué, a porté le nom de rue des Petits-Champs. Il fut aussi donné à la rue Mignon, qui fait équerre avec l'autre. Quant à sa dernière dénomination, elle la doit au collége du même nom dont nous avons déjà parlé.

Rue de l'Observance. Cette rue, qui aboutit d'un côté à la rue des Cordeliers, de l'autre à celle des Fossés-de-Monsieur-le-Prince, fut percée en 1672. Elle a pris le nom qu'elle porte de l'église et de la principale porte des Cordeliers, dits de l'Observance, qui y étoient situées.

Rue du Paon. Elle aboutit d'un côté à la rue des Cordiers, de l'autre à celle du Jardinet. Ce nom lui vient d'une enseigne, et elle le portoit dès 1246[668]. Sauval s'est trompé en lui donnant celui de rue de l'Archevêque-de-Reims[669], lequel ne convient qu'au cul-de-sac situé dans cette rue, comme Jaillot l'a démontré[670].

Rue de la Parcheminerie. Elle traverse de la rue Saint-Jacques à celle de la Harpe. Suivant le cartulaire de Sorbonne, on la nommoit rue des Écrivains, vicus Scriptorum en 1273[671]. Guillot l'appelle rue as Écrivains. Comme le parchemin étoit la seule matière sur laquelle on écrivît, elle en prit son dernier nom; et l'on trouve (p. 745) en 1387 vicus Pergamenorum[672], et dans tous les titres du siècle suivant, rue des Parcheminiers et de la Parcheminerie.

Rue Pavée. Cette rue, qui traverse du quai des Augustins à la rue Saint-André-des-Arcs, étoit ainsi nommée dès le treizième siècle. Au seizième on l'appeloit rue Pavée-d'Andouilles, dénomination dont l'origine est entièrement inconnue.

Rue Percée. Elle aboutit d'un côté à la rue Hautefeuille, de l'autre à celle de la Harpe. Guillot ne nomme pas cette rue; elle existoit cependant au temps où il écrivoit. On la trouve indiquée, en 1262, 1266 et 1277, sous le nom de vicus Perforatus. Dans plusieurs actes du siècle suivant, elle est nommée rue Percée, dite des Deux-Portes.

Rue Pierre-Sarrasin. Cette rue, qui traverse de la rue Hautefeuille à celle de la Harpe, doit son nom à un bourgeois, lequel possédoit, au treizième siècle, plusieurs maisons en cet endroit. Dans un compte de 1511[673] elle est appelée rue Jean-Sarrasin; mais elle ne tarda pas à reprendre son premier nom, qu'elle a conservé jusqu'à présent.

Rue des Poirées. Elle commence à la rue Saint-Jacques; et faisant un retour d'équerre, sous le nom de rue Neuve-des-Poirées, elle vient aboutir à la rue des Cordiers. L'ancien nom de cette rue étoit Thomas et ensuite Guillaume-d'Argenteuil; c'est ainsi qu'elle est indiquée, en 1236, dans le cartulaire de Sorbonne[674]. On trouve ensuite vicus ad Poretas en 1264, et vicus Poretarum (p. 746) en 1271. Cette rue se prolongeoit autrefois jusqu'à celle des Maçons, et avoit reçu populairement le nom de rue aux Écoliers-de-Rhétel, à cause du collége de ce nom qui y étoit situé; mais dans tous les actes on la trouve désignée sous celui de rue Porée, des Porées et des Poirées.

Rue des Poitevins. Elle forme un équerre, et aboutit d'un côté à la rue Hautefeuille, de l'autre à celle du Battoir. On la nommoit, en 1253, rue Gui-le-Gueux, ensuite Gui-le-Queux dite des Poitevins, enfin simplement des Poitevins en 1288. Plusieurs auteurs tels que Sauval, Dom Bouillart, Dom Félibien la nomment Ginart-aux-Poitevins et Gerard-aux-Poitevins; deux titres de 1356 l'appellent Guiard-aux-Poitevins[675].

Place du Pont-Saint-Michel. Elle est située à l'extrémité du quai des Augustins. L'abbaye Saint-Germain y avoit autrefois un pressoir pour faire vin et verjus; et c'étoit sur cette place que se faisoient les ventes par ordonnance de justice; depuis elles ont été transportés sur la place du Châtelet.

Rue des Deux-Portes. Elle traverse de la rue Hautefeuille à celle de la Harpe, et doit ce nom aux portes qui la fermoient à ses extrémités. Elle le portoit des 1450.

Rue Poupée. Elle aboutit d'un côté à la rue de la Harpe, de l'autre à celle de Hautefeuille. Dans le douzième siècle, elle est désignée sous le nom de Popée[676]; en 1300 on l'appeloit Poupée, et depuis, par altération ou par faute de copiste, Poinpée et Pompée.

(p. 747) Rue Neuve-de-Richelieu. Elle conduit de la rue de la Harpe à la place et à l'église de Sorbonne. Ce fut pour donner un point de vue à ce monument que, dès 1637, on projeta de faire une place vis-à-vis, et d'ouvrir une rue qui donneroit dans celle de la Harpe. Cette rue fut effectivement ouverte en 1639 sur un terrain formé de quelques dépendances des colléges de Cluni et du Trésorier. Elle a été quelquefois désignée sous les noms de rue des Thrésoriers et de Sorbonne.

Rue de Savoie. Elle traverse de la rue des Grands-Augustins dans la rue Pavée, et doit son nom à l'hôtel de Savoie situé dans cette dernière rue, lequel en occupoit tout l'espace jusqu'à celle des Grands-Augustins.

Rue Serpente. Elle aboutit d'un côté à la rue Hautefeuille, de l'autre à celle de la Harpe. Elle devoit ce nom aux sinuosités qu'elle formoit avant d'avoir été redressée. Dès 1250 on l'appeloit rue de la Serpente et vicus Serpentis. Guillot écrit, pour la rime, de la Serpent.

Rue Saint-Séverin. Cette rue, qui aboutit d'un côté à la rue de la Harpe, et de l'autre à la rue Saint-Jacques, est fort ancienne et doit son nom à l'église que nous y voyons. On la trouve, on ne sait pourquoi, indiquée, dans un compte du domaine de 1574, rue Colin-Pochet, autrement dite Saint-Séverin[677].

(p. 748) Rue des Prêtres-Saint-Séverin. Elle aboutit d'un côté à la rue Saint-Séverin, de l'autre à celle de la Parcheminerie. On l'appeloit, en 1244, ruelle devant ou près Saint-Séverin. En 1260 et 1264, les titres de Sorbonne la nomment strictus vicus sancti Severini; les actes du temps, ruelle et ruellette Saint-Séverin, ruelle de l'archiprêtre. En 1489, on disoit ruelle Saint-Séverin dite au Prêtre, et simplement ruelle au Prêtre en 1508.

Rue de Sorbonne. Elle commence à la rue des Mathurins, et aboutit à la place de Sorbonne. Le nom le plus connu que cette rue ait porté est celui des Portes et des Deux-Portes; on le lui donnoit encore en 1283, quoique, suivant le cartulaire de Sorbonne, on l'appelât, dès 1281, vicus de Sorboniâ et de Sorbonio. Guillot la nomme rue as Hoirs de Sabonnes; Du Breul l'a confondue avec la rue de Coupegueule.

Place de Sorbonne. Elle fut formée du retranchement d'une partie de la rue des Poirées, qui, comme nous l'avons dit, se prolongeoit alors jusqu'à la rue des Maçons.

Rue de Touraine. Elle aboutit d'un côté à la rue des Cordeliers, de l'autre à celle des Fossés-de-Monsieur-le-Prince. C'est mal à propos que sur les plans modernes elle est nommée rue de Turenne. On l'ouvrit, vers la fin du dix-septième siècle, presque sur le même alignement que la rue du Paon, et comme elle sembloit en faire la continuation, on lui donna le nom de Touraine, à cause de l'hôtel de Tours situé dans cette dernière rue.

Rue Zacharie. Elle traverse de la rue Saint-Séverin à celle de la Huchette. Ce nom est altéré; on disoit en 1219 rue Saqualie, vicus qui dicitur Sachalia[678]; les cartulaires (p. 749) de Sorbonne et de Saint-Germain lui donnent le même nom en 1262 et 1276. Ce nom étoit celui d'une maison qui y étoit située. La négligence des copistes en a altéré l'orthographe, et ils écrivirent successivement sac-alie, saccalie, sac-à-lie, sac-alis, saccalit. Cette rue est nommée Zacharie dans le procès-verbal de 1636, et depuis a toujours conservé cette dernière dénomination[679].

(p. 750) QUAIS.

Quai des Augustins. Il aboutit d'un côté au Pont-Neuf, de l'autre à la rue du Hurepoix. Jusqu'au règne de Philippe-le-Bel il n'y avoit entre les Augustins et la rivière qu'un terrain en pente douce, planté de saules, et qui servoit de promenade aux habitants du voisinage; toutefois la moindre inondation rendoit le passage difficile, souvent même impraticable, et ruinoit les maisons qu'on y avoit bâties. Ces inconvénients devinrent si graves que ce prince donna ordre au prévôt des marchands de détruire cette saussaie, et de faire construire un quai depuis l'hôtel de Nesle jusqu'à la maison de l'évêque de Chartres. Cet ordre fut exécuté en 1313[680]; en 1389 on l'appeloit rue de Seine par où l'on va aux Augustins, et depuis rue du Pont-Neuf (Saint-Michel) qui va aux Augustins; en 1444 rue des Augustins. Ce quai, ainsi que la rue des Augustins, doit le nom qu'il porte aux religieux qui s'y sont établis. Les marchés à la volaille et au pain y avoient été établis par arrêt du conseil de 1676, et une inscription placée au coin de la rue témoignoit qu'il avoit été entièrement reconstruit en 1708[681].

(p. 751) MONUMENTS NOUVEAUX

Et réparations faites aux anciens monuments depuis 1789.

Église Saint-Séverin. Cette église est décorée de deux nouveaux tableaux qui lui ont été donnés par la ville en 1819. L'un représente la mort d'Ananie et Saphire; l'autre, saint Pierre guérissant un boiteux. Ces deux tableaux sont de feu Pallière, et font honneur à son pinceau.

Le Marché à la Volaille. Ce marché, bâti en 1810 par M. Happe, sur l'emplacement qu'occupoient auparavant l'église et le couvent des Grands-Augustins, présente, entre quatre murs percés d'arcades, trois nefs parallèles, dont celle du milieu est plus large et plus élevée que les (p. 752) deux autres. L'aspect de ce monument a de la grandeur, et les dispositions intérieures sont aussi commodes qu'il étoit possible de le désirer.

Fontaine de l'École de Chirurgie. Cette fontaine, située en face de l'école de chirurgie, doit former le centre d'un ensemble de constructions destinées à circonscrire et à décorer la place que la démolition de l'église des Cordeliers a ouverte devant ce monument.

Elle se compose de quatre colonnes d'ordre dorique, de proportion très-élégante, qui supportent un entablement mutulaire, dont la composition, bien qu'elle soit peu correcte, a de la grâce et de la légèreté. Au-dessus s'élève un attique orné d'une grande table renfoncée sur laquelle doit être gravée une inscription. Entre les colonnes on aperçoit une vaste niche cintrée, du sommet de laquelle s'échappe et tombe en cascade un volume d'eau considérable: il remplit un bassin demi-circulaire, et se divise ensuite d'une manière commode pour l'usage au moyen d'un mécanisme ingénieux.

Les constructions latérales déjà commencées, et propres à former des habitations particulières, rappellent les proportions de masses et les principales lignes de la façade de l'école. L'auteur de ce bel édifice, chargé d'en coordonner les accessoires, avoit conçu à cet effet un plan très-heureux: il est à souhaiter que ce plan soit suivi, et que ce qu'il avoit commencé soit achevé.

Collége Saint-Louis. Il est établi dans les anciens bâtiments du collége de Harcour, auxquels on a fait des augmentations considérables.

Les Thermes. La maison de la rue de la Harpe qui masquoit cette ruine antique a été démolie; on l'a couverte d'un toit, et encadrée dans des constructions qui l'entourent de toutes parts et la mettent désormais à l'abri des injures du temps et des dégradations nouvelles (p. 753) qu'elle auroit pu éprouver. L'emplacement qu'occupoit la maison formera au-devant une espèce de cour. Ces travaux, interrompus depuis quelque temps, ne sont point encore achevés.

La Sorbonne. Ce vaste édifice, rendu à l'université, est devenu le chef-lieu de l'académie de Paris. On achève en ce moment d'en réparer l'église, dans laquelle le tombeau du cardinal de Richelieu sera remis à la place qu'il occupoit avant la révolution. Cette église sera sans doute consacrée aux solennités religieuses de cette compagnie.

RUES ET PLACES NOUVELLES.

Rue du Cloître-Saint-Benoît. Voy. Cloître-Saint-Benoît.

Rue de l'École-de-Médecine. C'est le nom que porte aujourd'hui la rue des Cordeliers.

Rue du Pont-de-Lodi. Cette rue nouvelle communique de la rue Dauphine à celle des Grands-Augustins.

Place du Pont-Saint-Michel. Elle a été agrandie de la rue de l'Abreuvoir, qui a été détruite et dont le terrain a été nivelé.

Quai Saint-Michel. Il s'étend du pont Saint-Michel au Petit-Pont, et a été construit sur l'emplacement des maisons qui couvroient ce terrain et que l'on a abattues.

FIN DE LA SECONDE PARTIE DU TROISIÈME VOLUME.

(p. 755) TABLE DES MATIÈRES.
TROISIÈME VOLUME.—SECONDE PARTIE.

QUARTIER SAINT-BENOÎT.

QUARTIER SAINT-ANDRÉ-DES-ARCS.

FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.

Notes

1: Dans le quartier Saint-André-des-Arcs.

2: Il s'assit au banc des pairs, et montrant son épée, qu'il tenoit à la main: «Elle est encore dans le fourreau, dit-il; mais il faudra qu'elle en sorte, si l'on n'accorde pas, dans l'instant, à la reine-mère un titre qui lui est dû selon l'ordre de la nature et de la justice.»

(Vie du duc d'Épernon, tom. II.)

3: Abandonné par la France, le duc de Savoie fut obligé de demander la paix au roi d'Espagne en suppliant; celui-ci, satisfait de l'avoir humilié, la lui accorda sans autres conditions. Certes, si l'on considère que le projet de ce duc étoit de s'aider du secours des François pour chasser les Espagnols du nord de l'Italie, cette conduite de Philippe II peut être citée comme un exemple de modération.

4: Elle fut destinée à porter secours, en cas de besoin, aux princes protestants d'Allemagne, qui prétendoient à la succession de Bergues et de Juliers, et aux états-généraux, qui appuyoient ces prétentions. La France ne sortoit point de cette politique qui lui faisoit ménager tous les partis.

5: La passion insensée que Henri IV avoit conçue pour Marguerite de Montmorenci sa femme, l'avoit déterminé à prendre ce parti. Il sortit précipitamment de France en 1609, emmenant la princesse avec lui, et se retira d'abord à Bruxelles, ensuite à Milan.

6: Tout le peuple parut disposé à soutenir ses intérêts; et l'on n'entendoit que ces mots dans les rues: «Nous ne reconnoissons que le roi et la reine.»

7: Dès le jour de la mort de Henri IV, il avoit commencé à se rendre odieux et suspect à la cour, en refusant opiniâtrement de venir au Louvre, malgré les invitations pressantes et même les ordres de la reine-mère, pour aller se renfermer dans la Bastille, d'où il envoya enlever tout le pain qu'il put trouver aux halles et chez les boulangers, comme s'il eût eu le dessein d'y soutenir un siége. Si l'on en croit Bassompierre de qui nous tenons cette circonstance, il fit, ce même jour, une faute encore plus grave et qui ne fut pas oubliée: ce fut d'écrire au duc de Rohan son gendre, qui étoit alors à l'armée de Champagne, de marcher droit sur Paris avec six mille Suisses qu'il commandoit en qualité de colonel-général; et celui-ci s'étoit déjà avancé d'une journée, lorsque Sully le contremanda. On se plaignoit généralement de ses manières hautaines et inciviles, de son obstination à ne suivre que ses idées particulières; et tout en reconnoissant qu'il avoit fort accru l'épargne du feu roi, (bien que ce fût plutôt par un système de parcimonie que par une économie bien entendue), on l'accusoit de malversations dans l'exercice de sa charge, et l'on en citoit pour preuve la fortune immense qu'il avoit su se faire en très-peu de temps. Il répondit à cette accusation, la plus sensible pour lui et qu'on reproduisoit le plus souvent, par un mémoire dans lequel il rendoit compte au public du commencement et des progrès de sa fortune; mais il n'en est pas moins vrai de dire que, dans l'assemblée des protestants tenue à Saumur, la proposition ayant été faite de le soutenir, le duc de Bouillon représenta au duc de Rohan, qu'il ne jugeoit pas prudent que l'assemblée se déclarât si hautement en sa faveur; et que, quelque grande que fût l'exactitude et la fidélité d'un surintendant des finances, il étoit difficile que l'on ne trouvât pas quelque chose à redire à sa conduite lorsqu'on l'examinoit à la rigueur; et que si la cour le mettoit en jugement, elle trouveroit bientôt le moyen d'obliger M. de Sully à quitter tous ses emplois, en n'usant, pour y réussir, que des voies les plus juridiques et les plus légitimes. (Mém. du duc de Rohan.) Ajoutons que dans cette même assemblée et dans celles qui suivirent, ce même Sully se montra l'un des plus factieux et des plus fanatiques parmi ceux qui vouloient la guerre civile; qu'entêté comme il l'étoit de toutes les doctrines religieuses de sa secte, il en professoit aussi toutes les doctrines politiques, ainsi qu'il le prouva en maintes occasions, et principalement lorsque la mort de Henri IV l'eût dégagé de ces liens d'affection et de reconnoissance qui l'attachoient à ce grand roi. De tout ceci nous concluons, et sans nier toutefois qu'il ne fût recommandable par plusieurs qualités estimables, que Sully est fort au-dessous de la renommée qu'on lui a faite, renommée qu'il doit en grande partie à sa qualité de chaud protestant; et que pour valoir mieux que L'Hôpital, préconisé comme lui, et pour des raisons à peu près semblables, par la tourbe de nos libres penseurs, ce n'étoit cependant ni un génie supérieur ni un véritable homme d'état.

8: Il avoit la prétention, non-seulement d'entrer dans le ministère, mais d'y avoir la première place et de mener toutes les affaires.

(D'Estrées, Mém. de la Rég., p. 89.)

9: Il est cependant très-remarquable que, dans ces états-généraux, le clergé de France, parlant en corps et non sous l'influence de la puissance séculière, proposa au roi de recevoir le concile de Trente, lui déclarant «qu'il y alloit de l'honneur de Dieu et de celui de cette monarchie très-chrétienne, qui, depuis tant d'années, avec un si grand étonnement des autres nations catholiques, portoit cette marque de DÉSUNION sur le front, etc.» (Voy. les Mémoires du clergé pour l'année 1615; l'Anti-Febronius vindicatus de Zaccaria, tom. V, Épit. II, pag. 93; et De l'Église gallicane, par M. de Maistre, p. 5.) Celui qui porta la parole en cette occasion, fut, comme nous venons de le dire, ce même évêque de Luçon, ce Richelieu, qui depuis....!

Il n'y a pas d'apparence que la demande que faisoient les évêques et archevêques, un moment rendus à leurs véritables libertés, fût favorablement accueillie par ce même pouvoir temporel qui tendoit sans cesse à accroître ses usurpations; mais elle fut d'abord violemment combattue par cette opposition politiquement calviniste, dont les parlementaires avoient depuis long-temps répandu les maximes dans le troisième ordre qu'ils dirigeoient à leur gré. Ce fut donc le tiers-état qui s'opposa surtout à l'admission de ce concile, lequel fut rejeté, quant à la discipline, et à qui l'on voulut bien faire la faveur singulière de l'admettre, quant au dogme. Quels étoient les principaux meneurs de cette opposition du tiers-état? Écoutons l'abbé Fleury parlant à l'époque où il étoit désabusé de toutes ces dangereuses doctrines: «Ce furent, dit-il, des jurisconsultes profanes ou libertins qui, tout en faisant sonner le plus haut les libertés, y ont porté de rudes atteintes en poussant les droits du roi jusqu'à l'excès; qui inclinoient aux maximes des hérétiques modernes, et en exagérant les droits du roi et ceux des juges laïques ses officiers, ont fourni l'un des motifs qui empêchèrent la réception du concile de Trente.» (Sur les libertés de l'Église gallic., Opusc., p. 81.)

10: Concini.

11: Ce prince, qui avoit le gouvernement de la Picardie, avoit voulu s'opposer à quelques travaux que le maréchal d'Ancre projetoit de faire à la citadelle de la ville d'Amiens, dont il étoit gouverneur. Il n'avoit point réussi dans cette entreprise; et ayant voulu y mettre de la violence, les officiers préposés à la garde du château avoient repoussé la force par la force, et l'avoient obligé de faire retraite.

12: Il dit que les protestants s'étoient vus forcés de prendre les armes, parce qu'ils avoient vu le roi lever des troupes sans les y admettre, ce qui leur faisoit craindre qu'elles ne fussent destinées à agir contre eux; que l'assemblée de Grenoble les avoit exhortés à se mettre en défense en cas que les députés qu'ils envoyoient au roi n'obtinssent pas de réponse favorable, et qu'en effet on n'avoit eu aucun égard aux demandes de ces députés; qu'on avoit publié en divers endroits du royaume que les mariages entre la France et l'Espagne entraîneroient la ruine de la religion protestante; que cette juste crainte étoit principalement ce qui leur avoit mis les armes à la main.

13: Les sceaux furent ôtés au chancelier de Silleri, et donnés à Du Vair, premier président du parlement de Provence; et Puisieux, fils du chancelier, qui étoit secrétaire d'état, reçut, peu de temps après, l'ordre de quitter la cour.

14: À Saint-Martin-des-Champs et dans le faubourg Saint-Germain.

15: Il nomma Barbois contrôleur des finances à la place du président Jeannin, et l'évêque de Luçon fut fait secrétaire d'état.

16: Il étoit fils naturel de Charles IX. Henri IV l'avoit fait mettre à la Bastille pour être entré dans la conspiration du duc de Biron; et il étoit condamné à y finir ses jours.

17: Dans le Perche, dans le Maine, dans le Soissonnois, dans l'Île de France, dans la Champagne, dans le Berry, dans le Nivernois.

18: Les principaux étoient du Hallier son frère, Persan son beau-frère, Bournonville, Guichaumont, et Rigaud, exempt des gardes-du-corps.

19: Vitri avoit placé un garde-du-corps à la porte du Louvre pour épier le moment où le maréchal sortiroit de la maison qu'il avoit près de ce palais, avec ordre de le venir avertir aussitôt à la porte du grand cabinet du roi, où il l'attendoit. La garde remplit exactement sa commission: Vitri partit sur-le-champ, et prit avec lui en passant tous ceux qui l'attendoient, et fit une telle diligence, qu'il arriva près du maréchal lorsque celui-ci n'étoit encore que sur le Petit-Pont, où il lisoit une lettre. Comme Vitri étoit fort vif, peut-être seroit-il passé sans le voir, si du Hallier, qui le suivoit, ne lui eût dit: «Monsieur, voilà M. le maréchal.»—«Où est-il? reprit Vitri.»—«Tenez, le voilà, lui dit Guichaumont, et en même temps celui-ci lui tira le premier coup de pistolet. Les autres tirèrent aussi; mais on a toujours cru que Guichaumont l'avoit tué, parce qu'il tomba dès qu'il l'eut frappé. D'autres disent que Vitri, s'approchant de lui, le prit d'une main par le bras, et que, levant de l'autre son bâton de commandement, il lui déclara l'ordre qu'il avoit de l'arrêter. Moi, prisonnier! reprit le maréchal en faisant un pas en arrière: et c'est alors que partirent les trois coups de pistolet. (Mém. du marq. de Fontenay-Mareuil.) Plusieurs disent que Concini, se voyant attaqué, fit mine de vouloir tirer son épée pour se défendre; mais M. de Brienne assure, dans ses Mémoires, «qu'aucun de ceux qui en pouvoient rendre témoignage, n'en étoit convenu en particulier.»

On remarque que parmi plus de trente gentilshommes qui l'accompagnoient, aucun d'eux ne mit l'épée à la main, à l'exception de Saint-Georges, qui depuis fut capitaine des gardes du cardinal de Richelieu; mais, voyant que les autres l'abandonnoient, il fut forcé de se retirer.

20: Les courtisans s'y rendoient en foule, et l'on fut obligé de mettre ce jeune prince sur un billard; afin qu'il fût plus à portée de voir ceux qui venoient lui rendre hommage, et d'en être vu.

21: Le corps du maréchal fut déposé d'abord dans la salle des portiers, ensuite dans le petit jeu de paume du Louvre. Il y resta jusqu'à neuf heures du soir, et fut porté ensuite à Saint-Germain-l'Auxerrois, où on l'enterra secrètement sous l'orgue, afin de cacher au peuple sa sépulture. Elle fut connue toutefois dès le lendemain, et quelques gens de la lie du peuple, ou dirigés par ses ennemis, ou poussés par leur propre fureur, s'attroupèrent dans l'église Saint-Germain, déterrèrent le cadavre et exercèrent sur lui mille indignités, aux cris redoublés de vive le roi. On le pendit à des potences qu'il avoit fait dresser lui-même, on lui arracha le cœur, on coupa sa chair par petits morceaux; ces mêmes potences, que l'on abattit, lui servirent de bûcher; et les cendres, ainsi que les débris de son cadavre, furent jetés dans la rivière.

Quoiqu'on ne puisse justifier ce ministre de quelques abus de pouvoir dans le haut rang où la faveur l'avoit placé, il faut bien se garder de croire que ce fût un aussi méchant homme que l'a dépeint cette multitude de libelles, de déclarations, de remontrances, publiés alors par ses ennemis. Le maréchal d'Estrées, qui s'étoit jeté dans le parti des princes, et qui sans doute prit part d'abord à toutes ces calomnies, s'étonne, dans ses mémoires, des excès auxquels on s'étoit porté contre lui, et lui rend ainsi un témoignage qui ne sauroit être suspect: «Quand je fais réflexion, dit-il, sur les circonstances de la mort du maréchal d'Ancre, je ne la puis attribuer qu'à sa mauvaise destinée, ayant été conseillée par un homme qui avoit les inclinations fort douces; et comme il étoit lui-même naturellement bienfaisant et qu'il avoit désobligé fort peu de personnes, il falloit que ce fût son étoile ou la nature des affaires qui eussent soulevé tant de monde contre lui.»

22: Dans l'arrêt qui la condamne, elle n'est point déclarée sorcière, comme plusieurs l'ont avancé, mais seulement criminelle de lèse-majesté divine et humaine, sans que son crime fût autrement spécifié. Au reste, il est certain qu'elle se défendit victorieusement sur toutes les accusations capitales qu'on éleva contre elle; et l'on ne peut s'empêcher de la considérer comme une victime immolée à la vengeance de ceux qui possédoient alors un pouvoir, dont elle et son mari avoient joui trop long-temps. Elle mourut avec un courage modeste, qui excita beaucoup de pitié et même d'attendrissement parmi tous ceux qui étoient accourus à ce triste spectacle.

23: Ces marques d'attachement qu'il n'avoit cessé de lui donner depuis sa disgrâce, l'avoient fait exiler à Avignon; et ce fut Luynes lui-même qui le tira de son exil pour l'employer dans cette affaire; Richelieu y réussit de manière à satisfaire les deux partis.

24: Mém. chron., t. I.

25: Tom. XIII, in-4o, p. 250.

26: On y faisoit dire au roi «que l'audace de ceux qui avoient abusé de son nom et de son autorité, auroient porté les choses à une entière et déplorable confusion, si Dieu ne lui eût donné la force et le courage de les châtier; qu'un des plus grands maux qu'ils eussent procuré étoit la détention du prince de Condé, qui n'avoit eu d'autre cause que les artifices et les mauvais desseins de ceux qui vouloient joindre la ruine du prince à celle de l'état, ainsi que sa majesté l'avoit reconnu, après s'être soigneusement informé de tout ce qui avoit pu servir de prétexte à son emprisonnement.» Or, c'étoit attaquer ouvertement la reine, qui avoit elle-même fait arrêter le prince de Condé.

27: On avoit été prévenu de leur projet de départ, et le premier mouvement du roi avoit été de les faire arrêter. L'avis du président Jeannin fut qu'il valoit mieux les laisser partir, parce que, mal intentionnés comme ils l'étoient pour le service du roi, leur présence à Paris ne pouvoit qu'être dangereuse, et l'empêcheroit lui-même d'en sortir. Il représenta en outre qu'ils apporteroient dans la cour de la reine plus de trouble et de confusion que de profit et d'utilité; qu'il y avoit lieu de croire que tous les mécontents s'en iroient ainsi les uns après les autres; mais aussi qu'au premier qui reviendroit, les autres ne tarderoient point à le suivre. Cet avis prévalut; et, en effet, depuis que l'on gouvernoit au nom du roi, ces mutineries des princes, bien que dangereuses encore, commençoient à être moins redoutées.

28: Il fut dit que S. M. vouloit bien leur accorder un pardon qu'ils ne méritoient pas, pourvu que, dans l'intervalle de huit jours après la paix, ils posassent les armes et rentrassent dans l'obéissance qu'ils lui devoient. On ajouta que le roi n'entendoit rendre à aucun de ces rebelles les charges et gouvernements dont il avoit disposé depuis leur révolte.

29: On y employa le maréchal de Lesdiguères, le marquis de Châtillon et Du Plessis-Mornay, qui servirent utilement la cour en cette occasion.

30: Il fut créé maréchal général des camps et armées.

31: Il ne voulut jamais consentir à faire une paix particulière pour lui et les siens, se montrant décidé à ne traiter que dans l'intérêt général de son parti. Il dit au duc de Luynes «que les guerres soutenues par les protestants avoient toujours été malheureuses dans leur commencement; mais que l'inquiétude de l'esprit françois, le mécontentement de ceux qui ne gouvernoient pas, et les secours étrangers leur avoient toujours procuré les moyens de réparer leurs disgrâces.» C'étoit mettre le doigt sur la plaie de la France; et ces paroles remarquables prouvent que les protestants connoissoient les avantages de leur position et les changements que l'esprit de secte devoit apporter dans la politique de l'Europe, beaucoup mieux que leurs ennemis n'entendoient leurs propres intérêts.

32: Ce fut lui qui le premier conçut le projet de leur enlever leurs places fortes qui faisoient toute leur sûreté; et il avoit commencé à l'exécuter.

33: Ces ministres étoient le cardinal de Retz, le comte de Schomberg et le marquis de Puisieux.

34: Rien ne prouve plus quelle étoit alors l'indocilité des grands que la conduite qu'il tint en cette occasion: non-seulement il refusa d'obéir à l'ordre du roi, prétendant que sa présence étoit absolument nécessaire dans ses gouvernements; mais il s'emporta jusqu'à maltraiter de paroles, et à plusieurs reprises, le gentilhomme qui avoit été chargé de lui faire connoître les intentions de sa majesté.

35: Bassompierre, qui en raconte plusieurs traits fort remarquables, ajoute qu'il n'avoit jamais connu d'homme plus brave que lui: «Le feu roi son père, dit-il, qui étoit dans l'estime que chacun sait, ne témoignoit pas pareille assurance.»

36: Cette guerre de l'empereur contre l'électeur palatin forme la première période de la fameuse guerre de trente ans, laquelle est désignée sous le nom de période palatine. Nous aurons bientôt occasion d'en reparler.

37: La place de surintendant des finances avoit été ôtée au comte de Schomberg et donnée au marquis de La Vieuville; les sceaux avoient été rendus au chancelier de Sillery, qui, se trouvant ainsi appuyé de son fils le marquis de Puisieux, avoit la prépondérance dans le conseil. La Vieuville souffroit impatiemment leur crédit; de là des brouilleries, des factions, des cabales et mille autres misères de cette espèce, qui leur furent également funestes à tous.

38: Henri III.

39: Voy. 1re partie de ce volume, p. 227 et Seqq.

40: Voy. 1re partie de ce volume, p. 432.

41: Sous les deux premières races, et particulièrement vers le déclin de la seconde, le désordre politique étoit aussi grand, plus grand peut-être qu'à aucune autre époque de la monarchie; et il y eut un moment où la dissolution de toutes les parties du corps social sembla être arrivée à son dernier période, et ne plus laisser aucun espoir. Quelle fut la puissance qui rendit tout à coup à cette monarchie, qui périssoit pour ainsi dire au sortir de l'enfance, cette vie prête à s'éteindre, et la lui rendit pour une longue suite de siècles? La religion, encore un coup, seul principe vital des sociétés, et dont la nation entière étoit en quelque sorte imprégnée. Ce fut elle qui, après avoir défendu les peuples contre les excès du pouvoir temporel, rendit à ce pouvoir lui-même l'énergie dont il avoit besoin, le préserva de ses propres fureurs, et lui indiqua les bornes dans lesquelles il eût dû se renfermer pour se maintenir, se fortifier, et tout coordonner autour de lui. Séparé depuis de l'autorité spirituelle, nous le voyons, sous la troisième race, décliner de nouveau, et plusieurs circonstances, dont la cause est encore dans cette même religion, rendent sa chute moins rapide et moins sensible; mais cette fois-ci il tombe pour ne se plus relever.

42: En abattant les grands, il détruisit, dit-on, l'opposition aristocratique en France, et renversa ainsi la dernière barrière qui s'élevoit encore contre le despotisme de la cour. On se trompe: cette opposition de la noblesse s'étant faite toute matérielle, et ne pouvant plus être ni dirigée ni contenue par le principe religieux à qui seul il appartient de légitimer et coordonner toute puissance, soit qu'elle commande, soit qu'elle résiste, étoit devenue elle-même un principe d'anarchie, et par conséquent de destruction. Les faits le prouvent mieux que tous les raisonnements. Or, qui ne sait que, lorsque la société est arrivée à ce degré de corruption, l'anarchie ne peut être vaincue et comprimée que par le despotisme? Et sans doute, des deux maux celui-ci est le moindre, puisque tant qu'il a le pouvoir, le despote conserve l'état, par cela seul qu'il veut se conserver lui-même. Si Richelieu, devenu maître absolu sur les débris de tant de résistances purement anarchiques, eût cherché à modérer le pouvoir sans bornes qu'il avoit conquis, en adoptant une politique chrétienne dans un royaume chrétien, il n'est point de bons effets qu'il n'eût pu produire et d'éloges qu'on ne dût lui donner.

43: Première partie, ch. I.

44: Test. polit. Première partie, ch. I.

45: Gaston, duc d'Anjou et frère du roi, refusoit obstinément d'épouser mademoiselle de Montpensier. Le roi et la reine-mère s'étoient déclarés pour ce mariage; et le cardinal, dans l'intention de plaire à tous deux, en pressoit vivement la conclusion. Alors les diverses cabales de la cour, quoique divisées entre elles, attentives à tout ce qui pouvoit les faire sortir de l'état de dépendance où Richelieu avoit résolu de les réduire, se rassemblent, délibèrent, forment des complots; et dans ces complots il n'étoit question de rien moins que d'assassiner le ministre, de détrôner le roi, de l'enfermer dans un couvent comme imbécile, et de mettre à sa place son frère, à qui l'on auroit fait épouser la jeune reine Anne d'Autriche.

46: Entre autres le duc de Vendôme et son frère le grand prieur; le comte de Soissons n'évita la prison qu'en sortant précipitamment du royaume. Le maréchal d'Ornano fut renfermé à Vincennes, où il mourut; ce qui lui évita l'échafaud, où il auroit indubitablement suivi le prince de Chalais.

47: Il consentit à épouser mademoiselle de Montpensier; et ce fut à l'occasion de ce mariage qu'il prit le titre de duc d'Orléans, ayant reçu en apanage l'Orléanois et le pays Chartrain; et cet apanage fut un piége qu'on lui tendit pour le déterminer à sacrifier tous ceux qui l'avoient servi, ce qu'il fit sans la moindre difficulté.

48: C'est alors qu'il acheva d'exécuter le projet hardi et profondément conçu par Luynes, de faire démolir, non-seulement toutes les places fortes des protestants, mais encore d'abattre dans l'intérieur de la France toutes les fortifications qui y existoient encore. Ce fut là le coup mortel porté à la ligue protestante et à celle de la haute noblesse, toujours subsistante et toujours prête à de nouveaux attentats.

49: L'empereur, le roi d'Espagne, le duc de Savoie et presque toute l'Italie s'étoient déclarés contre le duc de Nevers, Charles de Gonzague, héritier légitime du duché de Mantoue vacant par la mort du dernier duc, Vincent, mort en 1627. Le cardinal détermina le roi à soutenir les droits du nouveau duc, et à se mettre lui-même à la tête de l'armée qu'il destinoit à l'établir dans la souveraineté dont vouloient l'exclure tant et de si puissants princes. Il y réussit complétement.

50: Richelieu le fit juger par des commissaires qui lui étoient entièrement dévoués, repoussant avec hauteur et même avec violence toutes les démarches que fit le parlement pour attirer à lui cette grande affaire. Le maréchal fut condamné à mort pour concussion: il ne fut en effet que trop prouvé que, sous ce rapport, il étoit loin d'être sans reproche; mais bien d'autres étoient coupables du même délit, que l'on ne songeoit point à inquiéter, et les agents qui l'avoient aidé dans les malversations qu'on lui reprochoit ne furent pas même décrétés. Sa mort excita la compassion des uns, l'indignation des autres; et il n'étoit personne alors qui ne fût persuadé que le jugement étoit inique et que le maréchal avoit été sacrifié à la haine et à la politique du premier ministre.

51: Dans les brouilleries qui s'élevèrent entre la France et l'Espagne, au sujet de l'affaire de Mantoue, le duc de Savoie chargea son envoyé à Paris «de conférer en particulier avec M. le cardinal de Bérulle, en l'absence de M. le cardinal de Richelieu, et de lui remontrer combien il convenoit au service de Dieu, à la foi catholique et au bien de la France, de maintenir l'union des couronnes de France et d'Espagne, pour conduire à une heureuse fin les entreprises commencées avec tant de prospérité et de gloire.» (Mercure franc., t. XV, p. 504.) Il vouloit parler de la destruction de l'hérésie. On a de nombreux témoignages que cette opinion qu'énonçoit un prince chrétien, étoit alors partagée par tout ce qu'il y avoit d'honnêtes gens en France et dans la chrétienté.

52: Les Grisons, qui étoient protestants, réclamoient la souveraineté de la Valteline, alors au pouvoir de l'Espagne, et dont les habitants étoient catholiques. La France exigeoit que ce pays fût restitué à ceux qu'elle appeloit ses légitimes souverains. Le roi d'Espagne et le pape objectoient avec juste raison que c'étoit en exposer la population entière à devenir hérétique, et proposoient tout autre parti plutôt que de les remettre sous la domination de leurs anciens maîtres. Richelieu ne voulut rien entendre, opposant toujours ce qu'il appeloit la justice et le droit des gens à l'intérêt de la religion, si visiblement menacée par une semblable restitution. Ébranlé par tout ce qu'il entendoit dire contre la résolution de son ministre, et peut-être aussi par le murmure de sa conscience, le roi convoqua à Fontainebleau, le 29 septembre 1625, une assemblée de prélats, de magistrats, de seigneurs de sa cour, afin de s'éclairer de leurs lumières sur le parti à prendre dans une affaire aussi importante et aussi délicate. L'opinion contraire y fut soutenue avec beaucoup de chaleur et de force; mais le cardinal mit plus d'opiniâtreté encore à soutenir la sienne, séparant sans cesse dans son discours les affaires d'état de celles de la religion; et ce fut son avis qui l'emporta, au grand scandale de tous les opposants.

53: Ce prince, aidé de la ligue catholique, dont le chef étoit le duc de Bavière, venoit de reconquérir la Bohème sur l'électeur palatin, qui avoit eu l'audace de profiter de la révolte de ses habitants pour s'en emparer et s'en faire déclarer roi. Ce fut là, ainsi que nous l'avons déjà dit (pag. 52), la première période de la guerre de trente ans, dite période palatine, laquelle, commencée en 1618, finit en 1625. L'électeur palatin, qui s'étoit sauvé en Hollande, fut mis au ban de l'empire, et Tilly acheva d'écraser les princes protestants qui combattoient encore pour lui, même après sa retraite, dans un combat qu'il leur livra en 1623, près de Stadlo, dans l'évêché de Munster. La dignité d'électeur palatin fut alors donnée au duc de Bavière, et le Palatinat partagé entre lui et les Espagnols. Tout sembloit devoir être fini; mais l'empereur, enhardi par le succès, conçut des projets plus vastes: ses troupes se répandirent dans toute l'Allemagne; il fit des coups d'autorité qui inquiétèrent la ligue protestante; et la liberté du corps germanique parut menacée. Aussitôt il se forma une confédération nouvelle pour la défendre, à la tête de laquelle parut le roi de Danemarck. C'est la seconde période de cette même guerre, connue sous le nom de période danoise, qui commence en 1625 et finit en 1630. L'empereur y remporte des succès encore plus brillants et plus décisifs; et c'est alors que le fameux Walstein (ou Vallenstein) se montre, à la tête de ses armées, le plus habile et le plus heureux capitaine de l'Europe. Vainqueur une seconde fois, et plus puissant alors qu'il n'avoit jamais été, Ferdinand exerça quelque temps en Allemagne un pouvoir absolu, dont les princes protestants ressentirent seuls les atteintes, mais qui commença néanmoins à déplaire aux princes catholiques. Tant qu'il conserva réunies les forces imposantes qu'il avoit sur pied, ce mécontentement général n'osa point éclater: à peine les eut-il divisées, que la diète électorale, qu'il avoit rassemblée à Ratisbonne en 1630 pour obtenir d'elle l'élection de son fils à la dignité de roi des Romains, s'éleva contre lui, et le força par ses plaintes, et, même par ses menaces, à réformer une grande partie de ses troupes et à renvoyer leur général. Brulart de Léon, ambassadeur du roi de France, et le fameux père Joseph, capucin, envoyés à la diète par le cardinal de Richelieu, aidèrent les électeurs à obtenir ce triomphe sur l'empereur; et ainsi se préparèrent les voies qui devoient bientôt introduire le roi de Suède dans le sein de l'empire.

54: Voyez la note de la page précédente.

55: Les habitants de Magdebourg, comptant sur l'assistance du roi de Suède, n'avoient voulu écouter aucune des sommations que leur avoit faites le général de l'empereur. La ville ayant été emportée d'assaut le 10 mai 1631, Tilly l'abandonna à la fureur des soldats, qui passèrent presque tous les habitants au fil de l'épée. Tout y fut détruit de fond en comble, et il ne resta debout que la cathédrale et quelques cabanes de pêcheurs.

56: Tilly y reçut une blessure, dont il mourut trois jours après.

57: Le ministre suédois Oxenstirn fut si effrayé de cette défection générale de la ligue protestante, qu'il entra lui-même en négociation pour tâcher de faire comprendre la Suède dans le traité. Mais l'empereur ayant refusé d'avoir aucune communication directe avec le cabinet de Suède, et l'électeur ne faisant que des propositions peu acceptables, Oxenstirn rompit lui-même les conférences, jugeant plus avantageux aux intérêts de la Suède et à sa dignité, de voir son armée chassée de l'empire que de subir les conditions d'une paix déshonorante.

58: Richelieu trouvoit mauvais qu'un prince catholique ne demeurât pas spectateur indifférent d'une lutte qui s'élevoit entre le chef de l'empire et un prince protestant. La cour de France étoit en outre irritée contre lui, à cause du mariage secret de la princesse Marguerite, sa sœur, avec le duc d'Orléans, mais fort injustement sans doute, puisqu'il offroit de consentir à la dissolution de ce mariage. Il s'engageoit en même temps à donner des garanties suffisantes de sa fidélité, demandant seulement que le roi n'exigeât point qu'il remît entre ses mains Nancy, capitale de ses états, ce qu'il ne pouvoit faire sans renoncer en même temps au titre de prince souverain. Richelieu ne voulut rien entendre; la ville fut assiégée et prise, moitié par force, moitié par artifice; et le duc se vit momentanément dépouillé de ses états.

59: Ce traité fut signé à Rivoli, en Piémont, le 11 juillet 1635. Le principal commandement étoit donné au duc de Savoie; et des articles secrets régloient le partage du duché de Milan entre les ducs de Savoie et de Mantoue. Le roi de France se réservoit quelques places et districts du côté du Piémont.

60: La prise de Corbie (en 1635) y excita une telle frayeur, que l'on enrôla tous les laquais en état de porter les armes. Chaque propriétaire ou principal locataire de maison eut ordre de fournir un homme; tous les gentilshommes, maîtres d'hôtel et officiers servants du roi, furent cités pour se faire inscrire dans les vingt-quatre heures. Tout à Paris, de gré ou de force, devint soldat, comme si l'ennemi eût déjà été à ses portes; mais cette terreur ne dura qu'un moment.

61: Les Espagnols en furent chassés en 1640, et l'on proclama roi de Portugal, Jean IV, de la maison de Bragance. Le traité par lequel le nouveau roi fit alliance avec la France, fut signé à Paris, le premier juin 1641.

62: Avant sa mort, Tilly, Walstein, Gustave roi de Suède, le duc de Saxe Weymar, Jean Banier, Gustave Horn, Mercy, Jean de Werth, le maréchal d'Harcourt, le maréchal de Guébriant, etc.; après sa mort, Turenne, Merci, le duc d'Enghien, Piccolomini, Torstenson, Wrangel, Kœnigsmarck, etc.

63: La guerre de trente ans ne finit qu'en 1648, sous le ministère du cardinal Mazarin. C'est le 24 octobre de cette année que fut signé à Munster et à Osnabruck le fameux traité de Westphalie, tant vanté par l'école de nos modernes diplomates. Nous aurons bientôt occasion d'en parler, et nous ferons voir que ce fut une paix aussi funeste que la guerre qui l'avoit précédée: on négocia comme on avoit combattu, pour le matériel de la société. Cette paix ne fut point générale, et la guerre continua entre la France et l'Espagne jusqu'à la paix des Pyrénées, conclue en 1659.

64: Schiller.

65: L'auteur n'entend parler ici que des états protestants.

66: Voici comment s'exprime le duc d'Olivarès dans une de ces lettres, au moment où les armées françoises s'apprêtoient à entrer dans la Catalogne: «Si la nécessité d'une juste défense et l'intérêt de la religion permettent quelquefois la vente des calices et des vases sacrés, pourquoi ne feroit-on pas des choses moins extraordinaires dans une occasion si pressante? il est constant que partout où les François mettent le pied, la secte de Calvin y entre avec eux; puisque l'État et la Religion sont également menacés, je dois parler sans déguisement, etc.» (Recueil d'Aubert, t. II, p. 365.)

67: La France, pendant le cours de cette guerre, eut presque toujours quatre armées en campagne; en 1638, elle en eut jusqu'à sept, sans compter sa flotte et ses galères.

68: L'opinion de tout ce qu'il y avoit en France d'honnête et d'éclairé, étoit que «Le cardinal n'avoit allumé la guerre en Europe que pour se rendre nécessaire et pour satisfaire son ambition, et que le roi rendroit compte à Dieu de tout le sang humain dont les villes et les provinces étoient inondées. On gémissoit sur le malheur des peuples; on étoit scandalisé des alliances contractées avec les puissances hérétiques; on déploroit le pillage des églises et l'oppression des catholiques d'Allemagne, etc.» (Continuat. du P. Daniel. T. XV, in-4o, p. 17.)

69: Le pape le considéroit, avec juste raison, comme le seul auteur de cette guerre qui désoloit la chrétienté, et voyoit avec douleur et ressentiment, sa médiation sans cesse rejetée par un prince de l'Église qui sembloit s'être fait le plus grand ennemi du saint-siége et de la religion. Celui-ci prenoit avec le saint Père, tour à tour, ou des manières soumises ou un ton menaçant, selon qu'il vouloit le tromper ou l'effrayer. Mazarin, qu'Urbain VIII avoit envoyé en France pour travailler à une paix si ardemment désirée, et dont Richelieu avoit su reconnoître la souplesse et l'habileté, lorsqu'il n'étoit encore que simple officier dans les troupes du pape, aidoit ce ministre dans toutes ces manœuvres auprès de sa cour: ce fut là l'origine de sa fortune.

70: Il est remarquable que toute personne qui avoit su obtenir la confiance de Louis XIII dans l'intimité de la vie privée, parvenoit très-facilement à l'aigrir contre le cardinal. Il sembloit même qu'il n'attendît que de semblables occasions pour manifester l'impatience avec laquelle il supportoit un joug qu'il lui étoit impossible de briser. Richelieu, maître absolu de la France, ne vivoit auprès de son maître que d'alarmes et d'inquiétudes, et étoit obligé d'employer plus de soins et d'habileté pour venir à bout d'un favori, que pour tenir tête à tous les cabinets de l'Europe. Mlle de la Fayette et le P. Caussin, confesseur du roi, furent sur le point de renverser sa fortune; et si celui-ci eût été aussi expérimenté en intrigues de cour, qu'il avoit de droiture de cœur et d'esprit, il est probable qu'il seroit venu à bout du dessein qu'il avoit formé de délivrer la chrétienté de la tyrannie de Richelieu. Il ne s'agissoit que de présenter au roi une personne qu'il jugeât capable de succéder à ce ministre: «Mais, dit un écrivain du temps (Vittorio Siri), il n'y avoit seulement pas pensé, tant il étoit peu propre à mener une affaire de cette importance.» Ce qui fit qu'il succomba.

71: Il résulte des entretiens secrets et confidentiels qu'eut le roi avec le P. Caussin, que ce prince étoit persuadé que la guerre qu'il faisoit à l'Espagne étoit juste et nécessaire; que les sollicitations du pape devoient être comptées pour rien dans une affaire de cette nature; que la reine sa femme étoit stérile et n'avoit aucune affection pour lui; que la reine sa mère vouloit le détrôner pour mettre la couronne sur la tête de Monsieur; que la plupart des grands du royaume et des seigneurs de sa cour ne lui étoient point attachés; que plusieurs étoient disposés à le trahir pour secouer le joug de l'autorité royale qui leur étoit insupportable; qu'ils soulevoient le peuple contre lui, et que, sans le cardinal, il auroit peine à se maintenir sur le trône; qu'enfin son peuple n'étoit pas aussi malheureux, ni aussi surchargé d'impôts que les gens mal intentionnés pour le gouvernement affectoient de le publier; qu'après tout l'on n'étoit ni plus riche ni plus heureux dans les autres États de l'Europe, et qu'il y avoit même du danger à laisser le peuple dans une trop grande abondance. (Mém. Man. revu par le P. Caussin.) Le cardinal avoit même trouvé des théologiens et des canonistes en nombre suffisant pour tranquilliser sa conscience sur des alliances avec des princes protestants contre des princes catholiques, et lui persuader que de telles alliances n'étoient point contraires à la loi de Dieu, surtout après les précautions que l'on avoit prises pour maintenir partout l'exercice public et tranquille de la véritable religion. (Contin. du P. Daniel, tom. XV, in-4o, pag. 117.) Il pensoit aussi et déclare formellement dans son testament politique que «Le roi auroit pu accepter avec justice l'alliance des Turcs qui lui avoit été plusieurs fois offerte.»

72: Il étoit persuadé qu'une négociation n'est jamais stérile, et que si elle ne produit aucun effet présent, on en retire toujours un avantage certain pour l'avenir. Aussi ne furent-elles jamais aussi fréquentes que sous son ministère. Il n'y avoit point de cour en Europe dont il ne connût parfaitement les intérêts, et à laquelle il ne fît faire sans cesse quelque proposition nouvelle pour en recueillir quelque fruit. À ses amis, il montroit la route qu'il falloit suivre, et se servoit habilement de leurs forces pour augmenter les siennes; à l'égard de ses ennemis, il leur tendoit à tous moment des piéges pour affoiblir leur puissance. On peut dire qu'au moyen de ces continuels artifices, il étoit devenu en quelque sorte le ministre de toutes les cours de l'Europe. (Voyez Test. Polit., 2e. part., chap. VI.)

73: Ayant su le projet ambitieux qu'avoit formé Walstein de quitter le service de l'empereur et de se faire roi de Bohème, il envoya auprès de lui un officier nommé Duhamel, pour lui offrir le secours et la protection du roi de France dans cette coupable entreprise.

74: Il se justifie, dans son testament politique, d'avoir excité le soulèvement des Catalans contre l'Espagne. Le fait est si odieux en lui-même, qu'il lui étoit impossible d'en convenir; mais comment croire qu'il n'ait pas été complice de ces rebelles, lorsqu'on le voit leur porter secours et négocier avec eux?

75: M. de Brienne ne peut s'empêcher d'en convenir, et ne le disculpe qu'en faisant remarquer «que les choses allèrent bien plus loin que le cardinal ne l'avoit prévu, et qu'il ne l'eût souhaité.»

76: Gaston, qui, jusqu'à la naissance du Dauphin, depuis Louis XIV, causa de si grands embarras au cardinal, à cause de l'importance que lui donnoit sa qualité d'héritier présomptif de la couronne, n'obtint cependant d'autres résultats de tant de cabales qu'il forma contre lui et de tant de projets mal conçus, que de sacrifier inutilement ceux qui avoient été assez imprudents pour se dévouer à sa passion et à ses intérêts. On sait quelle fut la catastrophe sanglante du duc de Montmorenci, dernier rejeton de son illustre race: bien d'autres, dans cette fatale apparition du prince en Languedoc, eussent partagé son sort, si la fuite ne les eût mis à couvert. Telle étoit la haine qu'on portoit à ce redoutable ministre, que, malgré la terreur dont il s'environnoit et dont il sembloit en quelque sorte se faire une sauvegarde, on ne cessa pas un seul instant, et jusqu'à ses derniers moments, de conspirer contre lui. Dans un complot de ce genre, très-profondément combiné, l'irrésolution de Gaston, qui, au moment de l'exécution, n'osa pas faire le geste que l'on attendoit comme signal, sauva seule Richelieu d'une mort qui sembloit inévitable. Si le comte de Soissons n'eût pas été tué à la bataille de la Marfée, la partie étoit liée à Paris avec un grand nombre de personnes à qui sa tyrannie étoit devenue insupportable[76-A]: sur la première nouvelle que l'on auroit eue des succès de l'armée espagnole, succès que l'on croyoit immanquables, on devoit s'emparer de la Bastille, où l'on avoit des intelligences, forcer le parlement à rendre un arrêt en faveur du prince; enlever à la fois tous les postes jusqu'au palais cardinal, établir des barricades dans les parties de la ville où le peuple se montreroit le plus échauffé, parvenir ainsi jusqu'au ministre que l'on auroit enlevé ou poignardé. Il arriva au contraire, par la mort du comte de Soissons, que MM. de Guise et de Bouillon, qui avoient pris parti pour lui, furent obligés, l'un de se soumettre aux conditions qu'on voulut lui imposer, l'autre d'aller chercher un refuge à Bruxelles. La conspiration de Cinqmars, la dernière qui ait menacé sa fortune et sa vie, sembloit plus dangereuse encore, puisqu'on ne peut guère douter que le roi lui-même ne fût d'accord avec les conspirateurs, c'est-à-dire qu'il n'eût donné une sorte de consentement à ce qu'on le délivrât de son ministre, même par les moyens les plus violents[76-B]. Cependant elle finit comme les autres par le supplice, l'exil ou l'emprisonnement des conjurés[76-C]. Le cardinal étoit alors mourant, et suivit de près ses dernières victimes dans la tombe.

76-A: L'abbé de Gondi, que nous verrons bientôt jouer un si grand rôle dans la guerre de la fronde, étoit entré dans cette conspiration.

76-B: Il n'y donna pas son consentement formel; mais, si l'on en croit Monglat, l'un des conjurés, il souffroit qu'on parlât devant lui du projet d'assassiner le cardinal, qu'on lui proposât même de l'approuver, et n'en témoignoit à son favori ni moins de confiance ni moins d'affection. Sans le traité que les chefs de ce complot avoient eu l'imprudence de signer avec l'Espagne, il est probable qu'ils auroient réussi. Ce fut la découverte de cette pièce qui les perdit. Louis XIII, dès qu'il en eut connoissance, les abandonna à Richelieu.

76-C: Le duc de Bouillon, qui s'y trouvoit encore impliqué, perdit cette fois sa principauté de Sedan, qu'il étoit parvenu à conserver dans la conspiration précédente.

77: Soit que, par mesures financières, il lui plût de créer de nouveaux offices, ou qu'il fît présenter des édits bursaux à l'enregistrement; soit qu'il jugeât à propos de faire juger par commissaires des accusés que cette cour de justice réclamoit comme appartenant à sa jurisdiction, ainsi qu'il arriva dans les affaires du maréchal de Marillac et du duc de la Valette, la moindre résistance qu'elle osoit lui opposer, lui attiroit à l'instant même les traitements les plus durs et les plus humiliants. Ses arrêts étoient cassés comme de juges incompétents, interdits et sans pouvoirs; ses députés étoient mandés au Louvre, où le roi, endoctriné par son ministre, ne les recevoit que la menace à la bouche, ne leur laissant d'autre parti que celui d'obéir à l'instant même, pour éviter qu'il ne se portât contre leur compagnie aux dernières extrémités; ce qui n'empêchoit que des lettres de cachets ne fussent très-souvent envoyées à ceux de ses membres qui s'étoient montrés les plus ardents dans la délibération, et qu'à la suite de ces appels ou de ces remontrances, il n'y en eût presque toujours quelques-uns de punis par l'exil ou par la prison.

78: Le parlement ayant déclaré nul le mariage de Gaston avec la princesse de Lorraine, ce prince en appela au pape, qui décida, sans s'arrêter aux subtilités qu'on lui opposoit touchant les irrégularités du contrat civil, que les lois particulières de la France ne pouvoient influer en aucune manière sur le sacrement, lequel dépendoit uniquement de l'institution de J. C. et des lois de l'Église; et que ce mariage, ayant été contracté selon toutes les règles prescrites par le concile de Trente, avoit tous les caractères qui le rendoient indissoluble. Le clergé de France en pensa autrement; et, dans une assemblée générale qu'il tint l'année suivante (en 1635), il fut établi que la coutume ancienne de France, relativement aux mariages des princes, devoit l'emporter sur une décision du pape en matière de sacrements, qu'un mariage qu'il avoit déclaré valide, ne l'étoit pas; et cet avis prévalut. Mais dans une autre assemblée de ce même clergé, que le cardinal convoqua à Mantes, en 1641, pour en obtenir un secours extraordinaire en raison des besoins extrêmes de l'état, les deux présidents et quelques évêques ayant opiné à ne pas accorder la somme entière qui étoit demandée, un commissaire du roi entra dans l'assemblée, et signifia aux opposants des lettres de cachet qui leur ordonnoient d'en sortir à l'instant même, et de se rendre incontinent dans leurs diocèses sans passer par Paris. On vota alors le subside tel que le ministre l'avoit réglé; et les orateurs du clergé admis à lui présenter leurs hommages, après avoir harangué le roi, épuisèrent pour le louer toutes les formules de l'adulation.

79: Pour lui plaire et réussir dans ce que l'on sollicitoit auprès de lui, il ne suffisoit point de se montrer dévoué au bien de l'état et de se dire le serviteur du roi, il falloit lui persuader que l'on étoit surtout son serviteur et entièrement dévoué à sa personne. C'étoit là ce que recommandoient par-dessus tout ses affidés à ceux à qui ils vouloient du bien.

80: Voilà au fond à quoi se réduisoit cette correspondance d'Anne d'Autriche avec l'Espagne, correspondance dont le cardinal fit tant de bruit, et à l'occasion de laquelle on procéda à l'égard de la reine de France comme on auroit pu le faire envers une personne coupable de haute trahison. Ses papiers furent saisis au Val-de-Grâce; on la menaça de faire mettre ses domestiques à la question, et elle fut obligée de s'avouer, par écrit, coupable envers son époux, d'intelligences avec les ennemis de l'état.

81: C'étoient quatre officiers des gardes qu'il prétendoit être entrés dans le complot de Cinqmars. Louis XIII, qui leur étoit fort attaché, refusa d'abord, et même avec emportement, d'accorder au cardinal leur renvoi et leur exil. Celui-ci insista avec plus de hauteur encore que son maître, et le roi céda. Tous reçurent en s'éloignant des témoignages de sa bienveillance. Trevelles, l'un d'eux, étoit à peine parti, qu'il lui envoya un gentilhomme lui dire de sa part qu'il n'avoit pu refuser son éloignement aux instances réitérées du cardinal, mais qu'il lui conservoit toujours la même amitié; qu'au reste son exil ne seroit pas long (Richelieu mourut quelques semaines après cet événement); puis, n'osant pas montrer à son ministre à quel point il étoit affecté du sacrifice qu'il l'avoit forcé de lui faire, il fit tomber tout son ressentiment sur Chavigni, qui n'avoit été auprès de lui que le porteur de la demande de Richelieu.

82: Il est remarquable en effet que ce sont ordinairement les plus grands partisans de toutes les fausses libertés qui se montrent les plus grands enthousiastes des tyrans et des despotes, et nous en avons de notre temps des exemples qui sont faits pour étonner. C'est que ces hommes, qui ne craignent point de remuer la société jusque dans ses fondements pour réaliser les chimères de leur orgueil, effrayés bientôt des conséquences terribles de leurs entreprises et des orages qu'ils ont amassés sur leurs têtes, sentent le besoin du pouvoir, et l'appellent à leur secours. Il reparoît alors, mais autre qu'il n'avoit été, et s'en fait applaudir jusque dans ses plus grandes violences, parce que, s'il n'étoit violent, il ne pourroit les sauver des périls où les ont jetés leurs propres fureurs.

83: L'un des hommes à qui les grandes renommées en imposoient le moins, l'illustre comte de Maistre appelle Richelieu, «L'un des plus grands génies qui aient jamais veillé près d'un trône;» et lui donne ce magnifique éloge dans un livre où il peint, en traits aussi vifs qu'énergiques, le ravage qu'avoit fait en France la doctrine qui a séparé le pouvoir politique du pouvoir religieux. (De l'Égl. Gallic., p. 298.) Ceci ne prouve autre chose sinon que le génie même le plus vaste ne peut pas tout embrasser, et que l'œil le plus pénétrant ne peut pas tout voir.

84: Les deux autres secrétaires d'état étoient MM. de Brienne et de la Vrillière.

85: Desnoyers en fit bientôt la triste expérience, et fut renvoyé pour avoir voulu imiter le cardinal de Richelieu et essayé de conduire son maître.

86: «Ah! mon pauvre peuple, s'écria-t-il au lit de la mort, je lui ai bien fait du mal à raison des grandes et importantes affaires que je me suis vues sur les bras, et je n'en ai pas eu toujours toute la pitié que je devois, et telle que je l'ai depuis deux ans, ayant été partout en personne et vu de mes yeux toutes ses misères; mais, si Dieu veut que je vive encore, ce que je n'ai pas grand sujet de croire et beaucoup moins de souhaiter, la vie n'ayant rien qui me semble aimable, j'espère qu'en deux autres années je le pourrai mettre à son aise.» (Mém. de madame de Motteville, tom. I.)

87: La naissance de Louis XIV est due à un événement singulier. On sait l'éloignement, ou pour mieux dire l'espèce d'aversion que Louis XIII avoit conçue pour la reine: étant parti un jour de Versailles pour aller coucher à Saint-Maur, et passant par Paris, il lui plut de s'arrêter au couvent de la Visitation pour y rendre visite à Mlle. de la Fayette. Pendant cette visite, il survint un orage violent qui se prolongea jusqu'à la nuit, de manière que le roi se trouva embarrassé, voyant de la difficulté à continuer son voyage, et son appartement n'étant point tendu au Louvre. Guitaut, capitaine aux gardes, lui fit entendre que chez la reine il trouveroit un souper et un appartement tout préparé. Louis rejeta d'abord cette proposition; mais l'orage redoublant, il finit par l'accepter. Anne d'Autriche, mariée depuis vingt-deux ans, accoucha neuf mois après de son premier fils: elle n'en fut ni plus aimée, ni plus considérée de son mari.

88: Elle fut excitée par la mort du duc de Mayenne, tué en 1621 au siége de Montauban. Le peuple de Paris, qui chérissoit ce prince, attaqua les religionnaires à leur retour de Charenton, où ils avoient un prêche, ce qui, depuis long-temps, étoit vu de très-mauvais œil par la multitude. Ils furent assaillis en rentrant dans la ville, à coups de pierres; et l'on en tua plusieurs. Une troupe de ces furieux se porta ensuite à Charenton, où elle mit le feu au temple, et pilla les marchands qui étoient dans la cour. Ce tumulte, commencé à la porte Saint-Antoine, continua plusieurs jours dans l'enceinte même de Paris.

89: Le palais fut presque entièrement brûlé; plusieurs ponts s'écroulèrent par le même accident. La Sainte-Chapelle manqua aussi d'être consumée par les flammes.

90: Ces voleurs, auxquels on donna le nom de filous, étoient en si grand nombre, qu'ils repoussèrent plus d'une fois, et avec perte, les archers du guet. On ne parvint à les détruire qu'en ordonnant à tous les soldats, ouvriers et mendiants valides qui se trouvoient alors sans occupation, de sortir en vingt-quatre heures de la ville.

91: Voyez pag. 69. Il étoit toujours persuadé qu'elle avoit désiré sa mort pour épouser son frère le duc d'Anjou, et ne revint pas, même au lit de la mort, de cette funeste prévention.

92: Les autres membres dont ce conseil étoit composé étoient les sieurs Séguier, chancelier de France; Bouthillier, surintendant des finances, et son fils Chavigni, secrétaire-d'état.

93: Il s'étoit montré assez dévoué à ses intérêts pour aimer mieux sortir de France que de faire au cardinal un aveu contraire aux intérêts de cette princesse. À son retour, la reine lui donna publiquement des marques très-vives de confiance et d'affection.

94: Quoiqu'il eût eu soin de l'instruire, avant la mort de Louis XIII, de tout ce qui se passoit dans le cabinet, prévoyant le temps où il pourroit avoir besoin de sa faveur, elle le considéroit néanmoins comme l'un des auteurs de la déclaration du roi au sujet de la régence. Dans cette circonstance il céda avec tant de facilité et de si bonne grâce les droits que cette déclaration pouvoit lui donner, que ce petit nuage fut bientôt dissipé. Il sut même persuader à la reine que cette déclaration, qui l'avoit si fort blessée, étoit au fond ce qui avoit pu être fait de plus avantageux pour son service: car, dans les dispositions où le roi étoit à son égard, il étoit probable qu'il eût pris, pour l'exclure du gouvernement, des mesures plus difficiles à rompre, si celles-ci n'eussent pas été adoptées.

95: Voyez tom. I, 2e part., p. 872.

96: Voltaire.

97: «C'étoit, disoit le maréchal d'Estrées, qui l'avoit connu à Rome, l'homme du monde le plus agréable; il avoit l'art d'enchanter les hommes, et de se faire aimer par ceux à qui la fortune le soumettoit. Sa conversation étoit enjouée et abondante; il paroissoit sans prétention, et il faisoit semblant, fort habilement, de n'être pas habile.» (Mém. de M. de Mottev., tom. I.)

98: La duchesse de Chevreuse, impliquée dans l'affaire de la correspondance secrète de la reine avec l'Espagne, avoit été forcée de sortir précipitamment de France pour n'être pas arrêtée. Châteauneuf, qui étoit garde des sceaux en 1633, eut l'imprudence, Richelieu étant dangereusement malade, de laisser éclater le désir de le remplacer, et même la hardiesse d'y travailler. Instruit de ce qui s'étoit passé, le ministre le fit renfermer au château d'Angoulême, d'où il ne sortit qu'à la mort de son inexorable ennemi.

99: Il fit entendre à la reine que ces deux exilés se vantoient hautement de la gouverner et de conduire les affaires; qu'il distribuoient à l'avance les grâces, les emplois et les dignités. Anne d'Autriche, très-susceptible sur cet article, écrivit à Châteauneuf, qui s'en revenoit triomphant à la cour, qu'il eût à rester, jusqu'à nouvel ordre, dans sa maison de Mont-Rouge, près Paris.

100: Elle vouloit qu'on reprît au maréchal de la Meilleraie le gouvernement de Bretagne, qui lui avoit été donné après l'affaire de Chalais, et qu'on le rendît au duc de Vendôme; qu'on ôtât l'amirauté à la maison de Brézé pour en gratifier le duc de Beaufort; enfin, que le jeune duc de Richelieu fût dépouillé du gouvernement du Hâvre, qu'elle demandoit pour le prince de Marsillac, depuis duc de la Rochefoucauld.

101: Elle ne pouvoit lui pardonner d'avoir présidé à la condamnation du duc de Montmorenci son frère.

102: Elle avoit épousé le père de la duchesse de Chevreuse, et étoit à peu près du même âge que sa belle-fille.

103: La jeune princesse se retirant un jour d'une assemblée, il arriva que des lettres galantes furent trouvées sous ses pas. Ces lettres furent lues et commentées d'une manière très injurieuse pour elle; et, comme on la soupçonnoit d'un commerce secret avec Coligni, depuis duc de Châtillon, madame de Montbazon prononça, sans hésiter, que ces lettres étoient d'elle et de lui.

104: Un vieil édit de 1548 défendoit de prolonger les faubourgs de Paris au-delà de certaines limites: Emery imagina de le tirer de la poussière, de faire toiser les constructions faites au-delà de ces limites, et de mettre à l'amende les délinquants. La Paulette étoit un droit au moyen duquel, en payant chaque année un soixantième du prix d'achat, chaque magistrat laissoit à sa famille la propriété de sa charge; c'étoit une concession que le roi avoit faite à la magistrature par un bail qui se renouveloit tous les neuf ans: ce bail expirant, il exigea des cours souveraines, le parlement excepté, quatre années de leurs gages à titre de prêt. Il établit des charges nouvelles dont les noms n'étoient pas moins ridicules que les attributions: c'étoient des conseillers du roi, contrôleurs des bois de chauffage, des jurés crieurs de vin, des jurés vendeurs de foin, etc.

105: Les conseillers, le Comte et Gueslin; les présidents, Gaïan et Barillon.

106: Mazarin, qui n'avoit jamais bien pu prononcer le françois, ayant dit que cet arrêt d'Ognon étoit attentatoire, ce seul mot le rendit ridicule; et, comme on ne cède jamais à ceux que l'on méprise, le parlement en devint plus entreprenant. (Voltaire.)

107: Turgot et d'Argonges, conseillers au grand conseil.

108: En voici l'origine la plus vraisemblable: dans les premiers démêlés du parlement avec la cour, le duc d'Orléans assistoit souvent aux assemblées de cette compagnie, et sa présence et son esprit conciliateur y calmoient l'effervescence des opinions; mais ce calme ne duroit qu'un moment, et la chaleur revenoit dès qu'il étoit parti. Bachaumont[108-A], fils du président Lecogneux, plaisantant à ce sujet, dit un jour que «le parlement, se contenant ainsi à l'aspect du duc d'Orléans, ne ressembloit pas mal aux écoliers qui, rassemblés pour jouer à la fronde dans les fossés de la ville, se séparoient dès qu'ils voyoient le lieutenant civil ou les archers, et se réunissoient pour fronder de nouveau aussitôt qu'ils étoient partis.» Il ajouta que, «maintenant que le duc étoit parti, il alloit bien fronder l'opinion de son père.» L'allusion parut heureuse; le mot fût adopté, et ne tarda pas à devenir un signe de ralliement.

108-A: L'auteur du Voyage ingénieux, fait en communauté avec Chapelle, et qui les a immortalisés tous les deux à si peu de frais.

109: Le président de Blancmesnil en vouloit au cardinal à cause de la disgrâce de l'évêque de Beauvais qu'il avoit supplanté; Longueil étoit piqué de ce qu'il ne pouvoit obtenir pour son frère une place de président, et pour lui-même celle de chancelier de la reine, qu'il sollicitoit; Viole épousoit la querelle de son ami Chavigny; Charton étoit un esprit turbulent et séditieux, qui détestoit les ministres par la seule raison qu'ils avoient le pouvoir. C'étoit, au reste, un homme très-médiocre. Il étoit connu par le sobriquet de président je dis ça, parce qu'il ouvroit et concluoit toujours ses avis par ces mots.

110: On assure que la cour auroit pu le gagner en donnant à son fils une compagnie aux gardes qu'il demandoit pour lui.

111: Le prince de Condé, son père, étoit mort le 26 décembre 1646.

112: Il avoue lui-même, dans ses mémoires, que depuis le 28 mars jusqu'au 25 août, il dépensa trente mille écus, qui faisoient alors une somme considérable, pour se créer des partisans. Il ajoute, qu'afin de s'attirer l'estime et la confiance du public, il voyoit souvent les curés de Paris, les invitoit à sa table, et les consultoit sur le gouvernement de son diocèse; montrant un grand zèle pour la décence du culte, la pompe des cérémonies, les saluts, les processions, assistant à tout, officiant souvent lui-même, et prêchant dans la cathédrale, les couvents et les paroisses. Sous ce rapport il est difficile de pousser plus loin le cynisme des aveux que ne le fait ce scandaleux prélat.

113: La voiture qui l'enlevoit fut arrêtée et brisée par la populace, malgré la garde nombreuse qui l'environnoit. Broussel, jeté dans un autre carrosse que l'on rencontra par hasard, fut sur le point d'en être arraché par cette multitude, qui s'attachoit sans cesse à ses traces. Ce second carrosse se rompit encore, et le prisonnier eût été enlevé, si Guitaut, capitaine des gardes de la reine, n'eût envoyé le sien, dans lequel on le força d'entrer, et qui parvint enfin à gagner un relais placé près des Tuileries.

114: Le coadjuteur dit, dans ses mémoires, qu'il n'eut pas beaucoup de peine à adoucir cette multitude, parce que l'heure du souper approchoit. «Cette circonstance, ajoute-t-il, paroîtra ridicule; mais elle est fondée, et j'ai observé qu'à Paris, dans les émotions populaires, les plus échauffés ne veulent pas ce qu'ils appellent se désheurer

115: On n'a jamais su précisément ce qui avoit été agité dans ce conseil; les uns disent qu'Anne d'Autriche vouloit casser tout ce qui avoit été fait dans le parlement, depuis les assemblées de la chambre de St. Louis; d'autres, qu'elle prétendoit casser le parlement lui-même, ou l'interdire et l'exiler. Il paroît certain du moins que tous ses desseins, quels qu'ils fussent, étoient violents.

116: Il s'étoit jeté dans un petit cabinet, où, livré aux plus mortelles angoisses, il se confessoit à son frère, et se préparoit à la mort. Le lieu paroissant extrêmement abandonné, les mutins se contentèrent de frapper plusieurs coups contre la cloison, et d'écouter s'ils n'entendroient pas quelque bruit. Ils allèrent ensuite visiter d'autres appartements.

117: Ses émissaires, et il en avoit une armée, répandoient partout que la reine avoit toujours le dessein d'assiéger Paris, et que les troupes qui devoient être employées à cette expédition, étoient déjà dans les environs; on assuroit que, parmi ces troupes, il y avoit des Flamands et des Suisses, qu'elle destinoit à faire une seconde St. Barthélemi; l'on faisoit en même temps circuler mystérieusement des prophéties qui annonçoient tous ces malheurs, et de plus, des maladies, des inondations, des fléaux de toute espèce, comme un juste châtiment du ciel, qu'attiroit aux peuples la corruption de son gouvernement; des colporteurs distribuoient sous le manteau, des libelles, des vers, des chansons, où la prévention d'Anne d'Autriche pour son ministre étoit présentée sous les couleurs les plus odieuses. Ainsi s'échauffoient les têtes, et plus peut-être que Gondi n'auroit voulu.

118: Les choses en vinrent au point que l'on osa lui manquer de respect dans les promenades publiques, faire retentir à ses oreilles les chansons faites contre elle, et la poursuivre dans les rues avec des huées.

119: Cet arrêt étoit renfermé dans les fameuses remontrances dont nous avons parlé à la page 18.

120: Cet article par lequel on prétendoit borner l'exercice du pouvoir absolu sur la liberté des citoyens, étoit un résultat du mécontentement qu'avoient produit les emprisonnements faits depuis le commencement des troubles, et notamment celui de Chavigni. Le parlement demandoit qu'il ne fût pas permis de garder personne en prison plus de vingt-quatre heures, sans l'interroger. La cour opposoit de solides raisons à une demande qui ne prouvoit que le peu d'expérience de ceux qui le faisoient en affaires d'état; elle résista long-temps, et obtint enfin, avec beaucoup de peine, que ce terme seroit prolongé jusqu'à trois jours. Toutefois, la régente ne voulut jamais consentir à ce que cette restriction au pouvoir absolu, fût insérée dans la déclaration: elle dit que sa parole devoit suffire. Le prince de Condé fut d'avis que le parlement devoit s'en contenter; et depuis il eut lieu de s'en repentir.

121: Quatresous, conseiller aux enquêtes.

122: Depuis duc de La Rochefoucauld, l'auteur des Maximes.

123: «La nuit de Noël devoit être éclairée par des feux aussi affreux que ceux de la Saint-Barthélemi; la reine avoit résolu de marquer ce saint temps par l'exécution la plus injuste et la plus sanglante; la ville seroit livrée au meurtre et au pillage; la vengeance des barricades et des autres révoltes feroit à jamais trembler la postérité.»

124: Carpentier de Marigni, fils du seigneur d'un village de ce nom, près de Nevers, fameux par son esprit satirique et mordant, et par le ton piquant de ses vaudevilles, genre de poésie dans lequel il n'avoit point alors d'égal.

125: Le roi y déclaroit vaguement qu'il n'étoit sorti de Paris que sur la connoissance qu'il avoit eue des complots de quelques membres du parlement contre sa personne, et de leurs intelligences avec les ennemis. Il exhortoit les bourgeois à embrasser sa cause, et à l'aider dans sa vengeance contre les rebelles.

126: Le marquis de la Boulaye, que l'on croit avoir été de tout temps vendu au cardinal, et dont nous aurons occasion de parler par la suite.

127: Ils restèrent très-long-temps à la porte Saint-Honoré, où ils étoient arrivés au milieu de la nuit; il fallut que le coadjuteur et Broussel allassent haranguer les bourgeois pour les déterminer à les laisser entrer, ce qu'ils ne firent qu'avec de grandes difficultés, et lorsque le jour commençoit déjà à paroître.

128: Cette forteresse, qui auroit pu servir à inquiéter et à contenir la ville, avoit été laissée sans pain, sans munitions et avec une garnison de vingt-deux soldats, suffisante pour garder des prisonniers, mais non pour soutenir un siége. Du Tremblay, frère du célèbre père Joseph, qui en étoit gouverneur, la rendit après une première décharge de six canons qu'on avoit placés dans le jardin de l'arsenal, et priva ainsi du plaisir de voir un siége les dames de Paris, qui s'étoient fait apporter des chaises dans ce jardin pour assister à ce spectacle.

129: Le prince s'étoit d'abord emparé de ce poste, et l'avoit ensuite abandonné. Les frondeurs, qui le jugèrent utile pour favoriser l'arrivée de leurs convois, le fortifièrent, et y jetèrent trois mille hommes de leurs moins mauvaises troupes, sous les ordres du marquis de Chanleu. Il fut tué dans l'attaque, après s'être défendu jusqu'à la dernière extrémité, et avoir refusé quartier.

130: Il disoit que toute cette guerre ne méritoit d'être écrite qu'en vers burlesques; il l'appeloit aussi la guerre des pots de chambre.

131: Cette chambre, presque toute composée de jeunes conseillers, étoit celle qui renfermoit le plus grand nombre de frondeurs.

132: Il fut long-temps à chercher comment on pourroit s'y prendre pour ne pas le recevoir, sans manquer de respect au roi; enfin, après y avoir long-temps rêvé, il trouva un moyen, et le fit présenter par Broussel. Celui-ci prétendit que l'envoi de ce héraut étoit un piége tendu par Mazarin, ces sortes de formalités ne s'observant qu'à l'égard des ennemis, et que le recevoir, c'étoit se déclarer ennemis du roi. Ce beau raisonnement parut sans réplique.

133: Il y fut entraîné par les suggestions du duc de Bouillon, son frère aîné, qui ne cessoit de lui représenter les affronts que leur maison avoit essuyés, et le délabrement causé dans leur fortune par la cession qu'ils avoient été forcés de faire de leur principauté de Sedan. Son armée, composée de ces braves Veymariens, long-temps l'effroi des Espagnols, séduite par l'argent que Mazarin sut répandre à propos au milieu d'elle, l'abandonna si complétement, qu'il se vit forcé de se sauver, lui sixième, d'abord chez la landgrave de Hesse, sa parente, ensuite en Hollande.

134: C'est-à-dire qu'on se trouvoit quitte avec les Espagnols, s'ils ne se disposoient pas à la paix générale; qu'on pouvoit suivre à son gré les mouvements du parlement pour la paix particulière, ou rejeter cette paix, sous prétexte qu'elle ne devoit se faire qu'avec la paix générale, etc.

135: Il recueillit les voix avec le plus grand sang-froid. On ne vit nul mouvement sur son visage, on n'aperçut aucune altération dans sa voix; et il prononça l'arrêt avec la même fermeté qu'il l'auroit fait dans une audience ordinaire. Comme la fureur de la populace sembloit devenir, de moment en moment, plus violente, malgré les efforts que Gondi, Beaufort et le président Novion avoient pu faire pour l'apaiser, on proposa au premier président, dont la vie étoit évidemment menacée, de s'échapper par le greffe; il s'y refusa constamment: «La cour, dit-il, ne se cache jamais; si j'étois assuré de périr, je ne commettrois pas cette lâcheté, qui ne serviroit d'ailleurs qu'à donner de la hardiesse aux séditieux: ils me trouveroient bien dans ma maison, s'ils imaginoient que je les eusse redoutés ici.» Il sortit donc au milieu de cette populace déchaînée, marchant d'un pas ferme et assuré. Un forcené lui ayant appuyé son pistolet sur le visage: «Quand vous m'aurez tué, lui dit-il sans s'émouvoir, il ne me faudra que six pieds de terre.» Il avoit même conservé en sortant assez de présence d'esprit pour adresser un mot piquant et railleur au coadjuteur, qui joignoit ses instances à celles de tout le parlement, et qui ne vit enfin d'autre moyen de le sauver que de le tenir embrassé, et de traverser ainsi avec lui les flots de la populace, tandis que le duc de Beaufort jouoit le même rôle auprès du président de Mesmes, dont la frayeur étoit aussi naïve et aussi forte, que le courage de Molé étoit extraordinaire et sublime.

136: Dans le premier traité, il avoit été dit que le parlement ne s'assembleroit point pendant l'année 1649. Cette défense fut supprimée, avec une promesse tacite du parlement de l'observer.

137: Ils s'étoient avancés jusqu'à Pont-à-Vere, près de Rheims, et de là s'étoient approchés de Guise, que même ils avoient fait investir.

138: Il demandoit la surintendance des mers, que Condé ambitionnoit aussi de son côté.

139: On n'a point oublié que cette dame avoit été exilée au commencement de cette régence, pour être entrée dans les intrigues du duc de Beaufort; elle s'étoit retirée à Bruxelles, où elle avoit servi d'intermédiaire aux négociations des frondeurs avec l'Espagne. Gondi étoit amoureux de mademoiselle de Chevreuse sa fille, très-belle personne, qui, si on l'en croit, ne lui étoit point cruelle. Telles étoient les mœurs de ce prélat; et ce n'étoit point assez pour lui qu'elles fussent mauvaises, il a voulu en publiant ses mémoires, qu'elles devinssent scandaleuses.

140: C'est alors qu'arriva l'aventure de Jarsay, dont nous avons parlé dans le premier volume de cet ouvrage, 2e. partie, p. 947.

141: Il n'étoit sorte de mortifications qu'il ne se plût à lui faire essuyer. Un jour que le ministre soutenoit, avec plus de chaleur que de coutume, les droits de la couronne, qu'il prétendoit attaqués par Condé, celui-ci, lui passant la main sous le menton avec un sourire insultant, le quitta en lui disant, adieu, Mars. Après un souper, où ce prince et Gaston l'avoient accablé des plus sanglantes railleries, ils lui envoyèrent une lettre avec cette adresse: À l'illustrissimo signor Faquino.

142: Il lui laissoit entrevoir l'espérance du chapeau de cardinal. Tous les mémoires du temps s'accordent à peindre cet abbé de la Rivière, comme un des plus vils caractères de cette époque, ce qui n'est pas peu dire.

143: Ces conditions étoient telles que la nécessité seule pouvoit les faire accepter par la reine et par son ministre, jusqu'à ce qu'ils trouvassent l'occasion favorable de s'en dégager. Entre autres clauses, toutes très-dures et très-impérieuses, la reine s'obligeoit à ne disposer d'aucune charge, d'aucun bénéfice, à ne point lever d'armées, ni nommer de général, sans le consentement du prince.

144: Il s'agissoit des honneurs du tabouret accordés trop facilement à mesdames de Pons et de Marsillac. Cette faveur excita l'envie, et fit naître une nuée de prétendants.

145: Lorsqu'il fut cardinal de Retz. Ce Joly a écrit des mémoires dont Voltaire a dit justement qu'ils étoient à ceux de Gondi ce que le domestique est au maître.

146: Dans la maison où l'amiral Coligni avoit été assassiné, rue Béthisi.

147: Ce fut le marquis de La Boulaye, que nous avons déjà vu paroitre dans le premier siége de Paris, qui fut chargé par Mazarin, auquel il étoit secrètement vendu, de soulever la dernière populace, de se mettre à sa tête, et de pousser les choses au point de forcer le prince à déployer contre les mutins une force militaire. On ajoute, ce qui seroit horrible à croire, que cet agent avoit reçu l'ordre secret d'essayer de faire tuer Condé dans la mêlée; mais cette assertion n'est point suffisamment prouvée, et une telle atrocité n'étoit point dans le caractère du ministre. Quoi qu'il en soit, La Boulaye ne réussit point, et les chefs des frondeurs, qui reconnurent le piége, ne voulurent point le seconder.

148: Broussel y fut aussi compris.

149: Sous prétexte qu'il n'y avoit pas sûreté pour sa vie, Condé ne se rendoit au parlement qu'avec un cortége d'environ mille personnes, tant gentilshommes qu'officiers du roi. De son côté, le coadjuteur avoit fait venir de la province beaucoup de militaires et d'autres gentilshommes, qui, réunis aux frondeurs de Paris, lui formoient une escorte tout aussi redoutable. Les deux partis étoient confondus dans les salles du parlement. De tous ceux qui s'y rendoient, conseillers, ecclésiastiques ou laïcs, il n'en étoit presque pas un seul qui ne cachât sous sa robe un poignard ou une baïonnette; et cinq ou six fois par jour on les voyoit sur le point de s'égorger, quoiqu'ils s'accablassent de politesses. Ce fut à une de ces séances que, le coadjuteur s'étant muni comme les autres d'un poignard si maladroitement caché qu'on en voyoit passer le manche, quelqu'un s'écria plaisamment: Voilà le bréviaire de monsieur le coadjuteur.

150: Il osa lui tenir tête en plusieurs rencontres, et surtout à l'occasion du mariage du jeune duc de Richelieu qu'elle désapprouvoit. Jarsay ayant osé devenir amoureux de la reine, il trouva mauvais qu'elle en eût été offensée, et le prit ouvertement sous sa protection.

151: Comme ce prince ne cachoit rien à madame de Montbason, dont il étoit l'amant, on craignoit qu'elle n'allât redire ce qu'il lui auroit confié à Vigneul, attaché à la maison du prince de Condé, et qui étoit encore mieux avec elle que Beaufort.

152: Mazarin lui fit signer à lui-même l'ordre de son arrestation, en lui disant qu'un certain Descoutures, témoin décisif dans son affaire contre les rentiers, venoit d'être arrêté hors de Paris; mais qu'il étoit à craindre que, lorsqu'on l'y amèneroit, il ne fut enlevé. Condé consentit à la demande que lui faisoit le ministre d'envoyer des troupes à sa rencontre, et signa l'ordre aux gendarmes et aux chevau-légers de conduire au château de Vincennes le prisonnier qu'on leur remettroit.

153: La princesse douairière, mère du prince, et la princesse de Condé, son épouse. Elles emmenèrent avec elles son fils, le duc d'Enghien, encore enfant.

154: Il étoit gouverneur de Bourgogne, et aussitôt après la paix de Ruel, il avoit fait un voyage dans ce gouvernement, où il avoit gagné tous les esprits par ses caresses et ses libéralités. Toutefois la province fut conservée au roi par la fidélité et le courage de l'avocat général Millotet.

155: Il voulut modifier l'amnistie accordée dans les dernières conférences à tous ceux qui avoient participé aux désordres commis depuis la paix; il chercha à brouiller Gondi avec les rentiers en suspendant leurs paiements, et en cherchant à faire regarder le prélat comme l'auteur de cette suspension.

156: Il avoit été procureur au parlement de Dijon avant de s'attacher au prince. C'étoit un homme plein d'audace et de ressources, qui joua au siége de Bordeaux un rôle presque aussi remarquable que Gondi au siége de Paris. Il a laissé des mémoires où l'on trouve des détails curieux et qui lui appartiennent.

157: Elle se retira à Châtillon-sur-Loing, près de la duchesse de Châtillon, et y mourut le 2 décembre de la même année.

158: Toutefois le parlement, d'accord avec la haute bourgeoisie, refusa d'abord l'entrée de la ville à ceux-ci, à moins qu'ils ne congédiassent un gros corps de noblesse et de troupes réglées dont ils étoient accompagnés, craignant, avec juste raison, que, s'ils admettoient dans leur ville un parti armé, ils n'en fussent bientôt maîtrisés et menés plus loin qu'ils ne voudroient. La Rochefoucauld et Bouillon furent donc forcés de se loger dans les faubourgs; mais, comme ils entroient tous les jours dans la ville, sous prétexte d'aller faire leur cour à la princesse, leurs intrigues soutenues par celles de Lénet furent conduites si habilement, qu'ils finirent par s'y faire recevoir avec leurs troupes.

159: Comme ils craignoient que leur entrée en France ne soulevât les peuples contre eux, ils étoient revenus à ce projet de paix générale déjà mis en avant pendant le siége de Paris, tant pour couvrir leurs desseins que pour brouiller ensemble les frondeurs et Mazarin. Ils ne réussirent qu'en partie, parce que, contre leur attente, les conférences qu'ils avoient proposées furent acceptées, ce qui les força à lever le masque.

160: Ses troupes s'avancèrent jusqu'à dix lieues de Paris: il avoit dans cette ville des intelligences avec le duc de Nemours et le comte de Tavannes; et si ses ordres eussent-été ponctuellement exécutés, il n'est pas douteux qu'il eût enlevé les princes.

161: Anne de Gonzague de Clèves, princesse de Mantoue et de Montferrat, comtesse Palatine du Rhin, également fameuse par ses intrigues politiques, sa galanterie, sa conversion et les austérités de sa pénitence.

162: Cette cabale de Condé, composée de ce que la cour avoit de plus brillant en jeunes gens de qualité, avoit reçu le nom de cabale des Petits-maîtres, mot qui est resté dans la langue françoise, comme ceux de Frondeurs et d'Importants.

163: On stipuloit, dans ces traités, le mariage de mademoiselle d'Orléans, fille de Gaston, avec le jeune duc d'Enghien, en même temps qu'on rappeloit le mariage déjà projeté de mademoiselle de Chevreuse avec le prince de Conti. On promettoit de faire revivre, en faveur du duc d'Orléans, l'office de connétable de France. Gondi devoit avoir le chapeau de cardinal, etc.

164: La cour, dans sa défense, fit courir le bruit que ce prétendu assassinat n'étoit qu'une Joliade renforcée.

165: Le 2 décembre.

166: On y désignoit particulièrement Turenne et la duchesse de Longueville.

167: Lionne et le maréchal de Grammont; mais Gaston savoit très-bien qu'ils étoient partis sans aucunes propositions, et simplement avec l'assurance qu'on les enverroit par le courrier suivant.

168: Surintendant des finances, l'un des plénipotentiaires de la paix de Munster.

169: La cour le trompoit également en lui persuadant, pour le faire agir, qu'elle étoit prête à donner la liberté aux princes. Il le dit formellement au parlement, et se vit ensuite désavoué, après le mauvais succès de l'accusation élevée contre Gondi.

170: Cet habile factieux savoit que rien ne donne un air d'autorité comme une citation faite à propos, parce qu'elle offre sur-le-champ à l'esprit un point de comparaison qui fixe ses incertitudes; et cet effet doit être surtout très-grand au milieu des opinions flottantes d'une assemblée qui délibère. Voici ce passage, qu'il composa, dit-il, du latin le plus pur qu'il lui fut possible d'imaginer: In difficillimis reipublicæ temporibus urbem non deserui; in prosperis nihil de publico delibavi; in desperatis nihil timui.

171: À Brest, dont le gouverneur étoit entièrement à sa disposition.

172: Les frondeurs n'avoient pu leur en sauver une extrêmement désagréable, laquelle étoit de ne rentrer dans leurs gouvernements qu'à la majorité du roi.

173: La Rochefoucauld devoit avoir le gouvernement de Blayes, avec la lieutenance générale de la Guienne.

174: Le cardinal de Retz pense que ces négociations étoient faites de bonne foi: cela pouvoit être de la part de la reine, qui suivoit aveuglément tous les conseils de Mazarin; mais en examinant la suite des événements, il est impossible de croire que, dès le commencement, ce ministre n'ait pas voulu tromper Condé.

175: On ne peut s'empêcher de dire que la manière dont il la trompa étoit indigne non seulement d'un prince, mais d'un homme qui auroit eu le moindre sentiment de probité. Elle avoit remis, de confiance, à la princesse Palatine une obligation de cent mille écus que Condé avoit souscrite à son profit lorsqu'il avoit été question d'obtenir, pour sa délivrance, la signature de Beaufort. Celle-ci la donna au prince, qui la déchira, et se moqua ensuite de madame de Montbason.

176: Il étoit odieux à toute sa maison, pour avoir présidé, ainsi que nous l'avons déjà dit, à la condamnation de Montmorenci, frère de la princesse, lequel avoit été décapité sous le règne précédent, pour crime de haute trahison.

177: En effet la cour commença aussitôt à faire naître des difficultés pour gagner du temps, et bien établir l'intrigue qu'on venoit de former pour sa perte.

178: On prétend que ce fut la reine qui, par le conseil du coadjuteur, lui fit donner elle-même cet avis, parce qu'elle ne vouloit effectivement que le pousser à sortir de Paris.

179: L'action de Champlâtreux étoit d'autant plus digne d'éloges, qu'il avoit été de tout temps l'ennemi de Gondi et l'ami de Condé. Du reste, on est forcé de convenir que l'auteur des Maximes commit ici une action atroce, qu'aucun ressentiment ne peut justifier.

180: Le coadjuteur se plaignit de ce que La Rochefoucauld avoit voulu le faire assassiner. «Traître, répondit celui-ci, je me soucie peu de ce que tu deviennes.»—«Tout beau! La Franchise, notre ami, repartit le prélat; vous êtes un poltron; et je suis un prêtre: le duel nous est défendu.» La Franchise étoit le nom de guerre que l'on donnoit, dans la fronde, au duc de La Rochefoucauld; et Gondi avoue que ce fut à tort qu'il l'appela poltron. «Je mentis, dit-il, car il est assurément fort brave.» Ce qui n'empêche pas que ce qu'il avoit fait ne fût fort lâche.

181: Cette défense, à laquelle Molé prit part, sans savoir que Gondi la désirât, lui valut de la part de celui-ci de très-vifs remerciements, dont le premier président fut touché. Ce fut là le commencement d'une amitié mutuelle que la belle action de Champlâtreux avoit déjà préparée, et qui, de part et d'autre, se maintint constamment et sans la moindre altération.

182: Châteauneuf, qu'il détestoit, fut nommé premier ministre, comme il avoit été convenu entre la reine et le coadjuteur; on rendit les sceaux à Molé; La Vieuville fut mis à la tête des finances, et l'on éloigna du conseil Chavigni, qui étoit dévoué au prince.

183: Voltaire prétend que ce fut la reine qui envoya ce courrier, et qu'il se trompa sans dessein. C'est une erreur que démentent la plupart des mémoires du temps.

184: Il n'avoit encore que la nomination de France à cette place éminente, nomination qui pouvoit être révoquée.

185: Il avoit pensé à former un tiers-parti en provoquant l'union des parlements et des grandes villes, et en mettant Gaston à leur tête. Il est hors de doute qu'il se fût ainsi rendu formidable, et que c'eût été alors une nécessité de satisfaire son ambition. Mais Gaston fut épouvanté de l'audace d'un tel projet; et Gondi dit que lui-même en eut quelque scrupule, pensant au bouleversement horrible qu'il pouvoit amener dans le royaume: preuve nouvelle qu'il n'y avoit plus réellement dans l'état que deux puissances, le peuple et le roi.

186: Cet homme, également remarquable par son audace et par ses talents, qui, de simple valet de chambre du duc de La Rochefoucauld, étoit devenu l'ami, le confident et l'un des agents les plus nécessaires de Condé, avoit formé, quelque temps auparavant, de concert avec son maître, le projet hardi et dangereux d'enlever Gondi, pour soustraire Gaston à son invincible influence. Il forma son plan, et le conduisit avec autant de prudence que d'habileté. Gondi devoit être saisi et entraîné hors de Paris en sortant de chez madame de Chevreuse, qui habitoit l'hôtel de Longueville, rue Saint-Thomas-du-Louvre. Ce fut un hasard presque miraculeux qui le sauva.

187: Charles IV, chassé deux fois de ses états, alors envahis par les François, erroit dans l'Europe, à la tête d'une armée de dix mille hommes, seul reste de sa première grandeur, et dont il trafiquoit avec tous les souverains, combattant tour à tour pour les partis les plus opposés; suivant qu'il étoit plus ou moins payé.

188: Ce maréchal est le même qui, servant le parti des frondeurs pendant le siége de Paris, écrivoit à madame de Montbason ce billet fameux: Péronne est à la belle des belles. Par un retour qui n'est que trop commun dans cette guerre singulière, il montroit alors à la cour le plus entier dévouement; et dans cette circonstance, il poussa la flatterie envers Mazarin jusqu'à faire prendre à ses troupes l'écharpe verte, qui étoit la livrée de ce ministre. Chaque chef avoit alors ses couleurs et sa livrée: les troupes de Condé portoient l'isabelle; celles de Gaston le bleu; celles d'Espagne, qui vinrent après, le rouge; les royalistes portoient l'écharpe blanche.

189: Le prélat avoit été chargé lui-même de les arrêter; mais, n'ayant pu se résoudre à trahir à ce point l'amitié, il les fit avertir secrètement de sa commission, et leur laissa le temps de sortir de Paris. Gaston, à qui il eut la confiance de l'avouer quelques jours après, ne lui en sut aucun mauvais gré.

190: Cette proscription fut calquée sur celle de l'amiral Coligni. L'histoire du président de Thou ayant appris qu'elle avoit été portée à la somme de 50,000 écus, la tête de Mazarin fut mise au même prix; et il fut ordonné qu'on prélèveroit cette somme sur la vente de sa bibliothèque. Toutefois le peuple sembla ne point partager ici la passion violente de ses magistrats. L'arrêt fut tourné en ridicule, et Marigni fit afficher dans Paris une répartition des 150,000 livres; tant pour qui couperoit le nez au cardinal, tant pour une oreille, tant pour un œil, tant pour qui le feroit eunuque, etc.

191: Gondi reprochant un jour ces contradictions au procureur-général Talon: «Que voulez-vous, répondit celui-ci, nous ne savons plus ce que nous faisons; nous sommes hors des grandes règles.» Mot dont il ne sentoit pas lui-même toute la force: car il y avoit long-temps qu'on s'étoit mis en France hors des grandes règles d'une société chrétienne; et le despotisme du règne qui venoit de finir, et l'anarchie qui signaloit les commencements du nouveau règne, étoient des conséquences de ce long égarement.

192: Voy. pag. 268.

193: Le cérémonial romain défendoit aux cardinaux de se trouver à aucune cérémonie publique jusqu'à ce qu'ils eussent reçu le bonnet; d'ailleurs cette dignité ne donnant aucun rang dans le parlement que lorsqu'on y suivoit le roi, Retz n'auroit pu y siéger qu'en qualité de coadjuteur, et n'y avoit place qu'au-dessous des ducs et pairs, ce qui n'étoit pas compatible avec les prétentions des membres du sacré collége.

194: Lorsque cette armée, composée d'environ 12000 hommes, entra en France, il s'éleva un cri dans le parlement contre une alliance aussi manifeste avec les ennemis de l'état. Gaston soutint en pleine assemblée que ces troupes étoient allemandes et non espagnoles, et qu'elles étoient à sa solde: «Je voulus, dit Gondi, lui faire honte d'une manière de parler si contraire aux vérités les plus connues. Il répondit en se moquant de moi: Le monde veut être trompé.»

195: On lui représentoit qu'après tout ce qu'il avoit fait, après avoir traité avec Condé et avec les ennemis de l'état, outragé la reine et son ministre, il n'y avoit plus à délibérer. «Nous autres princes, disoit-il à Gondi, nous comptons les paroles pour rien; mais nous n'oublions jamais les actions. La reine ne se souviendroit pas demain à midi de toutes mes déclamations contre le cardinal, si je voulois le souffrir demain matin; mais si mes troupes tirent un coup de mousquet, elle ne me le pardonnera jamais.»

196: On lui avoit persuadé que, si elle rendoit quelque service important au prince de Condé, jamais il ne feroit la paix, qu'il n'y mît pour condition son mariage avec le roi. Elle partit de Paris habillée en amazone, et accompagnée de mesdames de Fiesque et de Fronténac, qu'on appeloit ses maréchales-de-camp. Son père, qui connoissoit le tour romanesque de son esprit, dit en la voyant partir: «Cette chevalière seroit bien ridicule, si le bon sens de mesdames de Fiesque et de Fronténac ne la soutenoit.»

197: «Un prétendu démenti, que M. de Beaufort prétendit, assez légèrement, avoir reçu, produisit, dit le coadjuteur, un prétendu soufflet que M. de Nemours ne reçut aussi, au dire de bien des gens, qu'en imagination. C'étoit au moins, ajoute-t-il, un de ces soufflets problématiques, dont il est parlé dans les petites lettres de Port-Royal.» Celui-ci fondit sur l'autre l'épée à la main, et l'on eut beaucoup de peine à les séparer. Toutefois les excuses et les larmes de Beaufort parurent l'apaiser; mais il garda de cette aventure un ressentiment profond, qui éclata peu de temps après, comme nous aurons bientôt occasion de le dire.

198: Cette attaque du pont de Gergeau avoit eu lieu pendant la marche de l'armée royale au-dessus d'Orléans; Turenne soutint, lui seizième, tout l'effort de quatre bataillons du régiment de l'Altesse, tandis que ses travailleurs élevoient derrière lui une barricade. Beaufort, qui commandoit cette attaque à l'insu de Nemours, et qui y fit marcher toute son armée, fut forcé de se retirer avec une très-grande perte. De là l'explication entre les deux beaux-frères, qui eut des suites si outrageantes et depuis si funestes.

199: Il les laissa sous les ordres de Tavannes, Valon et Clinchamp; mais, quels que fussent les talents de ces officiers, ils ne pouvoient le remplacer que bien imparfaitement, et ce fut une faute très-grande d'avoir quitté son armée dans des circonstances qui pouvoient lui devenir si favorables.

200: Ils sollicitèrent une assemblée de l'hôtel-de-ville, qui députa ensuite vers Gaston, pour lui dire «qu'il paroissoit contre l'ordre que M. le prince entrât dans la ville avant de s'être justifié sur la déclaration enregistrée contre lui au parlement.» Gaston répondit dans le sens de la députation, et rétracta sa réponse, lorsqu'il eut vu les mouvements de la populace ameutée par Chavigni.

201: Les campagnes, ravagées par les soldats, n'offroient, dans tous les lieux où avoient passé les armées, que le spectacle d'une entière destruction. La cessation absolue du paiement des impôts avoit réduit la cour elle-même à une indigence qui semble à peine croyable, et souvent le roi manquoit des choses les plus nécessaires à la vie. Les troupes étoient dénuées de tout, et ne vivoient que de pillage; les blessés mouroient souvent faute de soins et de nourriture.

202: Il ne semble pas que, dans l'invasion de ses états, on se fût conduit envers lui avec plus de justice et de probité. Dans un système de politique extérieure commencé par Richelieu et continué par son élève Mazarin, on n'avoit pas le droit de reprocher à qui que ce fût de n'avoir ni foi ni loi.

203: La populace étoit pour Condé, mais la plupart des colonels de quartiers suivoient le parti de la cour; il y eut même, dit-on, un projet formé par Guénegaud, trésorier de l'épargne, pour livrer la porte du Temple à l'armée royale.

204: Pour se défendre du brigandage des Lorrains.

205: Les rues de Charonne, de Charenton et du faubourg Saint-Antoine.

206: Mazarin, le voyant ainsi balancer, craignit que cette incertitude ne fût le fruit de quelque intelligence secrète avec le prince, et lui envoya l'ordre exprès d'attaquer, «comme si, dit Turenne lui-même, il n'y avoit qu'à avancer pour défaire les ennemis.»

207: Le duc de Nemours y reçut treize coups de feu dans ses armes, et La Rochefoucauld un coup au-dessus des yeux, qui lui fit perdre la vue pendant quelque temps.

208: Parmi les personnages de distinction qui furent tués, tant d'un côté que de l'autre, dans cette sanglante affaire, on compte Saint-Maigrin, Mancini, neveu du cardinal, Flamarens, La Roche-Griffard; les comtes de Castries et de Bossut, Tauresse, du nom de Montmorenci, etc. Guitaut, Jarsay, Valon, Clinchamp, Coigny, Melun, de Foix et une foule d'autres furent blessés.

209: À la dernière volée, le cardinal, faisant allusion à la passion démesurée qu'avoit la princesse d'épouser le roi, dit en riant: «Voilà un boulet de canon qui vient de tuer son mari.» Le président Hénault a raison de dire que, pour hasarder cette action plus que hardie, elle avoit obtenu un ordre de Gaston, conservé dans la bibliothèque du roi; mais il faut avouer en même temps qu'elle avoit sollicité cet ordre, et qu'elle contribua plus que personne à le faire exécuter.

210: Ses louanges retentissoient partout, et jusque dans le camp ennemi. «Ah! madame, dit Turenne à la reine, vous ne m'aviez envoyé que contre un prince de Condé, et j'en ai trouvé mille; je n'avois pas besoin de le chercher, je le trouvois toujours à ma rencontre.»

211: Dans cette lettre, le roi déclarant aux officiers municipaux qu'il étoit content de leur conduite, parce qu'il savoit que l'armée rebelle avoit été introduite dans Paris malgré eux (ce qui étoit vrai), les exhortoit à persévérer dans ces sentiments de fidélité, et à remettre l'assemblée à huitaine.

212: Le moindre pain valoit huit sous la livre; il n'y avoit plus ni police, ni frein, ni subordination. Enhardi par l'exemple des soldats qui pilloient les environs de la ville et qui vendoient publiquement leur butin, le peuple sembloit épier l'occasion de commencer un pillage dans Paris même; ceux qui auroient pu le contenir, bons bourgeois ou magistrats, se cachoient ou trouvoient le moyen de s'échapper, malgré les gardes que l'on avoit mis aux portes pour empêcher de sortir de la ville.

213: Il plaça des soldats dans l'archevêché et dans les maisons voisines; il fit des amas de vivres, de munitions, et garnit de grenades les tours de la cathédrale.

214: Le parlement refusoit d'obéir aux ordres du roi, parce qu'il le disoit prisonnier de Mazarin; et en même temps il lui demandoit, pour rentrer sous son obéissance, de renvoyer le ministre qui le tenoit en captivité.

215: On a prétendu que la véritable cause de ce duel étoit une rivalité d'amour dont madame de Châtillon[215-A] étoit l'objet. On peut croire aussi que le ressentiment de l'outrage qu'il avoit essuyé à Orléans n'étoit point encore éteint dans le cœur de Nemours. Ils se battirent derrière l'hôtel Vendôme, cinq contre cinq. Nemours apporta lui-même les épées et les pistolets, et chargea ceux-ci de sa propre main. Quand il en présenta un à Beaufort, celui-ci fit encore un dernier effort pour l'arrêter: «Ah! mon frère! lui cria-t-il affectueusement, qu'allons-nous faire? pourquoi nous égorger? quelle honte! Oublions le passé et vivons bons amis.—Ah! coquin, répondit Nemours, tu trembles! Il faut que l'un de nous deux reste sur la place.» Beaufort, après avoir reçu son feu, le tua roide de trois balles, qui le percèrent au-dessus de la mamelle, au moment même où, jetant son pistolet, ce furieux se précipitoit sur lui l'épée à la main. Le marquis de Villars, l'un des seconds de Nemours, tua son adversaire Héricourt, qu'il n'avoit jamais vu auparavant.

215-A: Elle partageoit depuis long-temps ses faveurs entre Nemours et Condé. Ce dernier en étoit passionnément amoureux.

216: Plusieurs disent au contraire que ce fut le comte de Rieux qui, dans la chaleur de la dispute, osa faire le premier un geste menaçant que le duc d'Orléans punit seulement par quelques jours de prison, et dont, dans tout autre temps, Condé eût tiré une vengeance plus éclatante.

217: Il étoit alors parvenu auprès de la reine à une faveur assez grande pour donner à Mazarin de véritables inquiétudes.

218: Il imagina d'écrire de Sedan au duc de Lorraine une lettre tournée en forme de réponse, comme s'il y avoit eu entre eux un commencement de négociation. Il y discutoit des propositions d'accommodements, accordoit celle-ci, refusoit celle-là, et finissoit par dire que si Charles s'opiniâtroit à refuser les offres de la cour, elle sera forcée de traiter avec Condé, trouvant moins fâcheux pour elle de se livrer à un prince du sang que d'exposer le royaume à une invasion. Le courrier, porteur de cette dépêche, eut ordre de se laisser prendre par les Espagnols. Fuensaldagne, l'ayant lue, en conclut qu'il seroit impolitique de rendre Condé trop redoutable à la reine; et complétement dupe de cette ruse, au lieu de joindre le duc de Lorraine, il se contenta de lui envoyer quelque cavalerie et ramena son armée en Flandres.

219: Trompée par les artifices de Charles, qui négocioit toujours en avançant vers Paris, la reine avoit ordonné à Turenne de ne point l'inquiéter dans sa marche. Celui-ci, dont le coup d'œil étoit plus pénétrant, aima mieux désobéir et courir les dangers de sa désobéissance, que de risquer de tout perdre. Il continua à serrer de près l'armée du duc; et n'ayant pu empêcher la jonction de ses troupes avec celles des princes qui avoient pris ensemble leur campement sur les bords de la Seine et de la Marne, près d'Albon, il se plaça devant elles, dans une position avantageuse, près de Villeneuve-Saint-George, derrière un bois, et dans l'angle que forme la rivière d'Yères à son confluent avec la Seine. Les deux armées restèrent en présence tout le mois de septembre, tandis que l'on continuoit de négocier. Turenne les tint ainsi en échec tant qu'il le crut nécessaire, et jusqu'à ce qu'il eût rempli son objet, qui étoit de fatiguer les Parisiens par le séjour au milieu d'eux de ces soldats étrangers, pillards et indisciplinés, d'amuser les princes par ces négociations que l'on traînoit en longueur, de les discréditer, et d'achever d'en détacher le peuple et ses chefs. Quand il vit les choses arrivées au point où il les vouloit, il décampa sans livrer bataille, ce qui étoit l'objet de tous les vœux du prince de Condé, et le laissa étonné et désespéré de sa retraite.

220: Il reçut alors le chapeau des mains du roi; sans cette cérémonie, si long-temps et si prudemment différée, qui seule l'établissoit réellement cardinal françois, il se seroit déclaré, dit-on, pour Condé, qu'il ne combattoit que contre son gré, et dont le parti vainqueur eût pu le conduire au ministère.

221: Elle lui offrit l'ambassade de Rome, cent mille écus pour payer ses dettes, une pension de cinquante mille écus, et une pareille somme pour former ses équipages.

222: La mort de son oncle l'ayant rendu, pendant sa prison, archevêque de Paris, on lui demanda sa démission pour prix de sa liberté; il la donna, ou feignit de la donner. En attendant qu'elle eût été ratifiée à Rome, il fut transféré au château de Nantes, d'où il se sauva. Il erra ensuite en Espagne, en Flandres, à Rome, en Allemagne, tandis que ses partisans, et particulièrement un curé de la Magdelaine qu'il avoit fait son grand-vicaire, soutenoient ses droits avec autant de talent que d'intrépidité. Si Gondi les eût secondés par une conduite régulière et par plus de persévérance, il est probable qu'il seroit rentré en France encore archevêque de Paris; mais il se lassa de l'exil et transigea. On lui donna de grosses abbayes en échange de son archevêché; il fixa sa demeure en Lorraine, paya ses dettes à la longue par de strictes économies; obtint, sur la fin de sa vie, la permission de revenir à Paris, y passa ses derniers jours dans un petit cercle d'amis qui charmoient la douceur de son commerce et l'agrément de sa conversation; et y mourut dans les sentiments de piété les plus édifiants.

223: Ce qui avoit indisposé les Hollandois contre la France, c'est que, dans une négociation entamée en 1646 avec l'Espagne, Mazarin avoit proposé l'échange des Pays-Bas catholiques et de la Franche-Comté contre la Catalogne et le Roussillon[223-A]. Ce projet étoit de nature à les inquiéter; ils considéroient avec raison le voisinage de la France comme beaucoup plus redoutable pour eux que celui des Espagnols; et en effet, les Pays-Bas, sous la domination d'une puissance éloignée et que tant de guerres avoient fatiguée et épuisée, devenoient pour eux une barrière contre la prépondérance naissante de la France, et déjà visible à tous les yeux.

223-A: Voyez les art. 3 et 4 de ce traité dans le P. Bougeant. (Hist. des guerres et des négociat., t. II, p. 368.)

224: C'étoit Claude de Mesmes, comte d'Avaux, et Abel Servien, comte de la Roche-des-Aubiers: celui-ci étoit l'homme de confiance de Mazarin. Des dissensions s'étant élevées entre ces deux plénipotentiaires, la cour se décida à envoyer au congrès, en 1645, un premier plénipotentiaire, dans la personne d'un prince du sang: ce fut Henri d'Orléans, duc de Longueville, que nous avons vu jouer depuis un des premiers rôles dans la guerre de la fronde.

225: En 1645.

226: Au sujet de la cession de cette province, il fut question de savoir si elle seroit cédée en toute propriété au roi de France et en la détachant de l'empire germanique, ou s'il devoit consentir à la tenir à titre de fief, avec voix et séance à la diète. Les plénipotentiaires françois discutèrent dans un Mémoire qu'ils envoyèrent en cour, les avantages de l'un et de l'autre mode de posséder, et parurent pencher pour le second, vu qu'ils y voyoient pour leur souverain la possibilité d'être un jour élevé à la dignité impériale; et ces mêmes hommes ne manquoient point, à toute occasion, de crier contre l'ambition de la maison d'Autriche et contre sa tendance à la monarchie universelle.

227: L'électeur de Brandebourg prétendoit à l'entière possession de cette province, en vertu des traités de confraternité passés entre ses prédécesseurs et les anciens ducs de Poméranie, dont la maison venoit de s'éteindre en 1637, par la mort du dernier d'entre eux, Bogislas XIV. On lui accorda un dédommagement pour la partie de cette province que l'on donnoit à la Suède.

228: Ce que l'on remarqua le plus en ce genre, furent les avantages faits à la landgrave douairière de Hesse-Cassel, qui s'étoit montrée la plus acharnée contre le parti catholique, et dont les troupes n'avoient pas manqué une seule occasion d'exercer leurs fureurs contre les possessions du clergé. Elle fit monter très-haut ses prétentions, et le comte d'Avaux lui-même les jugea exorbitantes. Mais elle rencontra un zélé protecteur dans le duc de Longueville, qui trouva très-bon qu'on sécularisât pour cette princesse hérétique un grand nombre d'évêchés, et répondit à l'évêque d'Osnabruck, qui lui représentoit ce qu'il y avoit de scandaleux dans de semblables concessions, qui d'ailleurs étoient fort au-delà des droits qu'elle pouvoit légitimement faire valoir: «Il faut faire beaucoup en faveur d'une dame aussi vertueuse que madame la landgrave; pourquoi, Messieurs, surmontez-vous vous-mêmes, et donnez toute satisfaction à Madame en ce qu'elle désire.» (Trait. de paix, t. I, p. 160.)

229: Ceux qui n'avoient eu, pendant l'année décrétoire, l'exercice ni public ni privé de leur religion, n'obtinrent qu'une tolérance purement civile; c'est-à-dire qu'il leur fut libre de vaquer aux devoirs de leur religion dans l'intérieur de leurs familles et de leurs maisons. En quoi la dévotion privée différa de l'exercice privé, qui renfermoit l'idée d'une assemblée ou d'une réunion de plusieurs familles pour assister ensemble aux pratiques du culte.

230: Hist. de Paris, t. I, p. 3.

231: Ibid., p. 265.

232: Ibid., p. 467.

233: Chron. manusc. de Du bruel, fol. 15, Vo.

234: Voy. pl. 150.

235: Dans un tarif fait par saint Louis, dit Saint-Foix, pour régler les droits de péage qui étoient dus à l'entrée de Paris sous le Petit-Châtelet, on lit que le marchand qui apportera un singe pour le vendre paiera quatre deniers; que si le singe appartient à un joculateur, cet homme, en le faisant jouer et danser devant le péager, sera quitte du péage, tant dudit singe que de tout ce qu'il aura apporté pour son usage. De là vient le proverbe, payer en monnoie de singe, en gambades. Un autre article porte que les jongleurs seront aussi quittes de tout péage en chantant un couplet de chanson devant le péager.

236: Page 293.

237: Mart. Rom., p. 108 et 109.

238: Reg. de la ville, fol. 519.

239: Lib. VI, cap. 17; et lib. IX, cap. 6.

240: Hist. univ., t. I, pag. 402.

241: Cart. Longip., fol. 110.

242: Étienne de Vitri et Hugues de Munteler.

243: L'église de Saint-Julien-le-Pauvre a été démolie pendant la révolution.

244: Outre la confrérie établie dans cette chapelle, l'église de Saint-Julien-le-Pauvre étoit le lieu de rassemblement de celles de Notre-Dame-des-Vertus, des couvreurs, des marchands papetiers, des fondeurs; et l'on y faisoit les catéchismes et retraites des Savoyards, fondés par l'abbé de Pontbriand.

245: Du Breul, p. 586.

246: Cette chapelle a été entièrement démolie.

247: Ces ermites s'étoient, dès le principe, revêtus d'un costume uniforme composé d'une robe brune, par-dessus laquelle ils portoient un manteau blanc; mais comme ce manteau étoit la marque distinctive des seigneurs sarrasins, ils se virent forcés d'y faire des changements, et le mélangèrent de noir et de blanc. Cette bigarrure, que conservèrent ceux que saint Louis amena à Paris, leur fit donner le nom de Barrés; nom qu'ils communiquèrent à une rue du quartier Saint-Paul, qui le porte encore aujourd'hui.

248: Papebroch. 8 avril, p. 778 et 786.

249: Voy. t. II, 2e part., p. 935.

250: Plusieurs historiens ont prétendu qu'il y avoit en cet endroit une chapelle de Notre-Dame, antérieure à la translation de ces religieux. Cette opinion est dépourvue de toute autorité; il n'est point fait mention de cette chapelle dans les chartes de Philippe-le-Bel et de Philippe-le-Long; et si elle eût existé, ces religieux ne se fussent point adressés au pape Jean XXII pour obtenir la permission de construire une église ou oratoire, ainsi que les autres bâtiments réguliers.

251: Cette princesse, par son testament fait en 1349, laissa et donna, pour l'œuvre du Moustier de Notre-Dame du couvent des Carmelistes, sa couronne, la fleur de lis qu'elle eut à ses noces, sa ceinture et ses tressons d'orfévrerie. Ces joyaux étoient garnis d'une grande quantité de perles, de diamants et d'autres pierres précieuses. À ce don elle ajouta celui de 1500 florins d'or à l'écu, et voulut que ses pierreries fussent vendues, pour que le prix en fût appliqué sur-le-champ aux bâtiments et ornements de l'église.

252: Ce tombeau a été détruit. On a rendu les portraits des deux époux à la famille.

253: L'église des Carmes a servi, pendant plusieurs années, d'atelier pour une manufacture d'armes: depuis elle a été détruite, et sur son emplacement on a élevé un marché. Voy. à la fin du quartier, l'article monuments nouveaux.

254: T. I, p. 236.

255: L'église de Saint-Jean-de-Latran, qui existoit encore il y a quelques années, est aujourd'hui à moitié démolie, et l'on travaille en ce moment à achever cette démolition; les bâtiments sont occupés par des particuliers.

256: Le Commandeur est représenté nu dans la partie supérieure du corps, et à moitié couché sur son tombeau. Il s'appuie, du bras gauche, sur un fragment de rocher; l'autre bras est soutenu par un génie en pleurs. Son casque, sa cuirasse et le reste de son armure sont déposés à ses pieds. L'exécution de ces figures manque de vigueur et de sentiment, les formes en sont dépourvues de caractère, les draperies sont lourdes; au total c'est de la sculpture extrêmement médiocre[256-A].

256-A: Ce monument, déposé aux Petits-Augustins, y étoit soutenu par deux cariatides qui appartenoient au tombeau du président de Thou. Nous aurons occasion d'en parler.

257: Voy. 1re part. de ce vol., p. 622 et t. II, 1re part., p. 458.

258: Du Breul, p. 257.—Sauval, t. I, p. 410. Chronol. hist. des curés de Saint-Benoît, p. 4.

259: De Basil. Paris, p. 480 et 482.

260: Bibliot. du Roi, manusc. 5185, cc.

261: T. I, p. 212.

262: Il n'est pas douteux que, par les mots capellarius, presbyter, capicerius, sacerdos ecclesiæ N, on a toujours entendu le curé.

263: Cartul. S. Genev. et Sorbon., fol. 57.

264: Voy. pl. 151.

265: Ce monument, dont aucun historien de Paris n'avoit fait mention, a été déposé aux Petits-Augustins.

266: Il n'existe point au Musée des Petits-Augustins.

267: T. I, p. 206.

268: L'église de Saint-Hilaire a été détruite.

269: Corrozet place cette fondation en 499; Du Breul, Sauval, Delamarre, le P. Daniel, l'abbé Fleuri en 500; les historiens de Paris en 509; les auteurs du Gallia christiana un peu avant 511, etc.

270: Aim. lib. 1, cap. 10; Gesta franc. Roric. lib. 4; Fredeg. schol. epit. cap. 25.

271: Greg. Tur. lib. III. cap. 18, et lib. IV. cap. 1.—Ibid. lib. II, cap. 43, etc.

272: Ubi religio monastici ordinis vigeret. Telles sont les propres expressions d'un passage de la vie de sainte Bathilde, où l'on parle de la fondation faite par la reine Clotilde de la basilique de Saint-Pierre.

273: Outre le doyen, elle avoit encore deux autres dignitaires, dont l'un étoit le préchantre et l'autre le chancelier. Sous Louis-le-Gros, on y comptoit au moins vingt prébendes, dont plusieurs étoient possédées par des ecclésiastiques très-qualifiés. La considération dont jouissoit le chapitre de Sainte-Geneviève étoit telle, que, pendant plus d'un siècle, nos rois furent dans l'usage de connoître par eux-mêmes des causes et affaires de tous les chanoines en particulier. Mais ce qu'il y a de plus remarquable, c'est que dès-lors ce chapitre, à l'imitation de la cathédrale, avoit ses écoles, où les lettres florissoient, et que son chancelier y avoit les mêmes attributions que celui de Notre-Dame. Il en résulta que lorsque l'Université se fut étendue jusque sur le territoire de cette église, ce chancelier eut naturellement sur les écoliers la même inspection que l'autre avoit sur eux, hors de la terre de Sainte-Geneviève.

274: Le pape étant allé à la basilique des SS. Apôtres pour y célébrer la messe, il arriva qu'après qu'il se fut retiré dans la sacristie, ses officiers voulurent s'emparer d'un riche tapis que les chanoines avoient étendu sous les pieds du pontife. Ils prétendoient qu'un ancien usage leur donnoit le droit de l'enlever. Les domestiques de l'abbaye voulurent aussi l'avoir. Les deux partis commencèrent par s'arracher le tapis des mains, avec des injures et des cris; ils en vinrent bientôt aux coups, et le tumulte fut si grand, que le roi, qui n'étoit pas encore sorti de l'église, ayant cru devoir se présenter pour rétablir l'ordre, fut lui-même frappé dans la foule par les domestiques de l'abbaye.

275: Annal. manusc. de Sainte-Geneviève, fol. 275.

276: Dans les premiers temps, suivant l'auteur de la vie de sainte Geneviève, cette église n'avoit qu'un seul portique, où étoient simplement peintes les histoires des patriarches, des prophètes, des martyrs et des confesseurs. La sculpture ne fut employée que long-temps après pour ces sortes de représentations, et lorsqu'en élargissant les églises on jugea à propos d'élargir aussi et d'exhausser les portiques.

277: Voy. pl. 152. Le tonnerre étoit tombé sur l'abbaye, et y avoit causé de grands dommages; le clocher avoit été renversé, les cloches avoient été fondues, et plusieurs endroits de la maison endommagés.

278: Ces figures, de la proportion seulement de quinze à dix-huit pouces, ont été déposées au Musée des Petits-Augustins.

279: Deux cents ans avant l'invasion des Normands, et lorsque le corps de la sainte étoit encore dans son tombeau, saint Éloi avoit effectivement orné ce monument d'ouvrages d'orfévrerie, c'est-à-dire de quelques rinceaux d'or et d'argent qui formoient au-dessus une espèce de petit édifice. Il fallut les enlever pour ouvrir ce tombeau; et les précieuses reliques, transportées dans un coffre de bois, y restèrent jusqu'au treizième siècle, sans autres décorations que quelques feuilles d'argent dont on imagina de le couvrir. Enfin, en 1240, un particulier nommé Godfroy donna une somme pour la construction d'une nouvelle châsse; son exemple fut imité par d'autres, et c'est alors que l'on construisit ce précieux ouvrage, dans lequel il entra, dit-on, cent quatre-vingt-treize marcs d'argent et sept marcs et demi d'or. L'orfèvre qui l'avoit fait se nommoit Bonard. La translation du corps de la sainte s'y fit le 22 octobre 1242.

280: Le cardinal y est représenté à genoux sur un coussin, les mains jointes. Un génie, sur lequel Saint-Foix s'est fort égayé, soutient la queue de son manteau, et l'on ne peut s'empêcher de convenir que c'est là en effet une imagination fort ridicule. L'exécution de ces figures est froide et sèche; le dessin en est pauvre, et d'une grande incorrection; c'est de la sculpture très-médiocre. (Déposé aux Petits-Augustins.)

281: Cette figure passoit pour avoir été exécutée par Germain Pilon. Elle n'existe point aux Petits-Augustins.

282: Ces constructions ayant occasionné des fouilles dans les terres du préau, on y trouva un très-grand nombre de cercueils de pierre qui contenoient encore des squelettes, mais pas une seule inscription.

283: La bibliothèque de Sainte-Geneviève existe encore et continue d'être ouverte au public.

284: Cette procession fut faite, pour la première fois, en 1229, à l'occasion de la maladie des Ardents. (Voy. t. I, prem. part., pag. 288.)

285: Lib. V, cap. 18. Il fut encore tenu deux autres conciles dans cette église, en 573 et 615.

286: Prudence, huitième évêque de Paris, y fut enterré en 400.

287: T. II, p. 381.

288: Dans ses notes sur l'histoire de la prise de Constantinople par les François en 1204, écrite par Geoffroi de Villehardouin: «Portæ aureæ, dit-il, dictæ, in majoribus civitatibus, portæ præcipuæ per quas solemnes ingressus vel processus fieri solebant

289: La paroisse en prit le nom, et le changea en celui de Saint-Jean, nom que prit aussi la chapelle. On l'appeloit vulgairement paroisse du Mont.

290: L'évêque soumit à la paroisse du Mont tous ceux qui feroient bâtir dans le clos Bruneau et dans le clos Mauvoisin. L'abbé et les chanoines cédèrent à l'évêque la chapelle Sainte-Geneviève dans la Cité, et abandonnèrent la prébende et la vicairie qu'ils avoient à Notre-Dame.

291: Voy. pl. 153 et 154.

292: Ces vitraux sont déposés au Musée des Petits-Augustins.

293: Ces ouvrages de Germain Pilon n'ont point été déposés aux Petits-Augustins.

294: Cette belle chaire est encore dans l'église, où elle est toujours restée.

295: Ce monument n'est point aux Petits-Augustins.

296: Les cendres de ce grand poëte ont été respectées, et sont restées à Saint-Étienne.

297: On a également laissé le corps de cet homme célèbre dans son sépulcre; son épitaphe est au Musée des Petits-Augustins.

298: L'église Saint-Étienne-du-Mont est encore aujourd'hui une des paroisses de Paris.

299: Les bâtiments de cette communauté sont occupés par des particuliers.

300: On y trouva des puits au nombre de plus de cent cinquante, dont plusieurs avoient jusqu'à quatre-vingts pieds de profondeur. On présuma qu'ils avoient été creusés, dans des temps très-reculés, par des potiers de terre qui habitoient ce quartier, et qui trouvoient en cet endroit les matières avec lesquelles ils faisoient de très-belles poteries, dont on a découvert en même temps de nombreux fragments.

301: Voy. pl. 167.

302: La hauteur, depuis le pavé jusqu'au cadre de la lunette pratiquée dans le milieu de la voûte, est de cent soixante-dix pieds. La châsse de Sainte-Geneviève devoit être placée au centre de ce dôme, de manière à être aperçue de tous les points de l'église.

303: Voy. pl. 156.

304: On y avoit employé jusqu'à deux cents ouvriers à la fois, ce qui avoit pu imprimer une sorte de mouvement et d'accélération de chute à cette masse suspendue sur des points d'appui trop légers, et vicieux dans le mode de leur construction.

305: Ce péristyle est composé de vingt-deux colonnes d'ordre corinthien, de cinq pieds et demi de diamètre, de cinquante-huit pieds de hauteur, y compris base et chapiteaux. Voy. pl. 155.

306: Il a cent vingt pieds de base sur environ vingt-quatre pieds de haut.

307: Feu M. Legrand.

308: La destination de ce monument fut changée pendant la révolution: on le consacra, sous le nom de Panthéon françois, à la sépulture des Grands Hommes, et l'on sait quels hommes y furent alors enterrés. (Voy. l'article monuments nouveaux.)

309: Hist. univ., t. III, p. 105.

310: T. I, p. 410.

311: Livre Rouge de l'hôtel-de-Ville, fol. 112, vo. Ces maisons sont celles qui étoient contiguës au collége de Cluni, et celles qui donnoient sur la rue Saint-Jacques, touchant à la voûte Saint-Quentin, où est aujourd'hui l'entrée de ce côté-là.

(Jaillot.)

312: Ce lieu, destiné aux assemblées des officiers municipaux, est appelé, dans des lettres du roi Jean de 1350, Parlamentum, seu Parlatorium Burgensium (Livre Rouge de l'Hôtel-de-Ville, fol. 17, vo). Quant à la ruelle, nommée Coupe-Gorge, à cause des accidents fréquents qui y arrivoient, Sauval et d'autres l'ont confondue avec la rue de Coupe-Gueule, située entre la rue de Sorbonne et celle des Maçons.

313: Ce tableau avoit été transporté, vers les derniers temps, dans la salle des exercices, connue sous le nom d'Écoles de Saint-Thomas.

314: Cette statue, en pierre de liais, se voit aux Petits-Augustins; le masque est en albâtre.

315: Il se consacra à Dieu après la mort de son fils, qui s'étoit noyé dans l'Isère; céda ses états à Philippe VI; entra dans l'ordre de Saint-Dominique; fut successivement prêtre, patriarche d'Alexandrie, et administrateur perpétuel de l'évêché de Reims. Après sa mort son corps fut transporté à son couvent de Paris, et enterré auprès de Clémence, reine de France, et sœur de sa mère. Sa tombe étoit composée de quatre grandes plaques de cuivre jetées en moule. Il y étoit représenté revêtu des habits de son ordre, la chape plus courte que sa robe. Il avoit la mitre, les gants, le pallium qui descendoît jusqu'à ses pieds, et tenoit sous son bras gauche le bâton de la croix patriarcale.

316: Les bustes de ces deux personnages accompagnoient leurs monuments.

317: La dévotion à la confrérie du Rosaire attiroit dans cette église un grand concours de peuple, tous les premiers dimanches du mois. La reine Anne d'Autriche engagea Louis XIII à y entrer, et y fit inscrire Louis XIV, son fils, encore au berceau. Depuis cette époque la coutume s'étoit introduite d'y faire inscrire les enfants de France peu de temps après leur naissance.

318: La statue de ce prélat avoit été déposée aux Petits-Augustins.

319: Les bâtiments des Jacobins ont été détruits en grande partie: l'église, qui existe encore, sert de magasin.

320: T. I, p. 226.

321: T. I, p. 223.

322: Pastor. A, p. 596; B, p. 93; D. 56; Gall. christ., t. VII; Instrum., col. 31.

323: Voy. t. I, prem. part., p. 361.

324: Pastor. A, p. 654.

325: Voy. pl. 157.

326: C'est-à-dire qu'elle pouvoit être lue également de gauche à droite et de droite à gauche.

327: L'église Saint-Étienne-des-Grès a été détruite.

328: Voy. t. II, 2e part., p. 1249.

329: Voy. pl. 158. Elle a été rendue au culte.

330: Hist. des Ordr. rel., t. II, p. 280.

331: L'abbé Lebeuf, t. I, p. 246.

332: L'abbé Lebeuf, t. I, p. 247.

333: Voy. tom. I, 2e part., p. 583.

334: Dès 1480 l'abbaye Saint-Magloire étoit possédée en commande. Catherine de Médicis, long-temps avant la translation, avoit demandé la suppression du titre et de la dignité abbatiale, et l'union des revenus à l'évêché de Paris, ce qui fut accordé par une bulle de Pie IV en 1564, et confirmé, en 1575, par une autre bulle de Grégoire XIII.

335: Ce séminaire est maintenant occupé par l'institution des Sourds-Muets.

336: Voy. pl. 159. Cette église a été rendue au culte.

337: Ce fut, dit-on, ce tableau qui commença la réputation de cet habile peintre.

338: Sauval, t. I, p. 658 et 714.

339: Son mérite et ses talents le firent choisir depuis pour être sous-précepteur des enfants de France.

340: Les bâtiments de cette communauté sont occupés maintenant par une pension.

341: T. II, p. 418.

342: Entre autres, M. Cabou, conseiller au grand conseil, et mademoiselle Ferret.

343: Cette maison est occupée maintenant par une communauté de dames de Charité.

344: Sauval, t. II, p. 706.

345: T. I, p. 661.

346: Les bâtiments de cette communauté sont occupés par une pension.

347: Voy. t. II, 2e part., p. 709.

348: Cette maison est maintenant habitée par des particuliers.

349: Les bâtiments des Ursulines ont été démolis.

350: Les bâtiments de cette maison servent d'atelier à une manufacture de coton.

351: Voy. pl. 167.

352: Les bâtiments de cette communauté sont en partie détruits, en partie habités par des particuliers.

353: On a établi une fonderie dans cette maison.

354: Nous avons déjà dit plusieurs fois que sa statue se plaçoit ordinairement dans les cimetières, et que dans la plupart il y avoit un oratoire sous son nom. L'abbé Lebeuf ayant trouvé en cet endroit un moulin qui subsistoit encore à la fin du siècle dernier, et qu'on nommoit le moulin de la Tombe-Isoire (t. I, p. 230), en a conclu que ce nom ne signifioit, par corruption, qu'un assemblage de tombes. Jaillot ne trouve aucun titre qui puisse faire penser qu'on ait jamais employé le mot de Tombe-isoire pour désigner un cimetière, et sans daigner s'arrêter à réfuter la fable d'un géant nommé Isore, que l'on supposoit enterré en ce lieu, il rapporte plusieurs actes dans lesquels il a lu apud tumbam Ysore, et prouve que c'étoit le nom d'une famille encore connue au seizième siècle, et qui occupoit une grande maison aboutissant à la place Maubert. (Cens. de Sainte-Geneviève, de 1540, fol. 15.)

355: Cart. B. M. de Campis, fol. 34.

356: On assuroit, par tradition, dans le couvent des Carmélites, qu'il y avoit sous cette crypte, située au fond de l'église, une autre cave encore plus basse; ce qui sembleroit indiquer des restes de sépulcres romains. Peut-être est-ce en ce lieu souterrain que saint Denis rassembloit les fidèles. Son image ou celle de saint Martin de Tours étoit sculptée sur le trumeau de la grande porte; et les six grandes statues placées aux deux côtés du portique représentoient sensiblement Moïse, Aaron, David, Salomon et deux autres prophètes.

(Lebeuf.)

357: Voy. pl. 167.

358: Ce tableau, maintenant déposé, ainsi que plusieurs autres de cette église, dans le Musée du roi, a été à la fois l'objet d'éloges outrés et de contes ridicules. C'est encore un préjugé assez généralement répandu qu'il offre l'image de madame de La Vallière, et que jamais Le Brun n'a rien fait de plus beau. Cependant il n'y a pas, dans cette figure, le moindre rapport de ressemblance avec les portraits bien authentiques de cette dame célèbre; et du reste, ce tableau, loin d'être un des meilleurs de l'artiste, peut être justement mis au rang de ses plus médiocres. L'expression manque de vérité; l'attitude est maniérée et théâtrale; il y a de l'exagération dans la couleur. Du reste, c'est ainsi que l'on a long-temps jugé, parmi nous, les productions des beaux-arts, sans goût, sans méthode, sans aucunes connoissances positives.

359: Cette décoration, ainsi que les peintures de la voûte, étoit due aux libéralités de la reine Marie de Médicis.

360: On y exposoit, une ou deux fois par an, un grand soleil enrichi de pierreries du plus grand prix.

361: Le cardinal est représenté à genoux, les mains croisées sur sa poitrine, et dans l'attitude de la prière. L'exécution de cette figure est lourde et molle dans toutes ses parties. Les bas-reliefs sont au nombre de trois, dont deux sur les faces latérales représentent les sacrifices de l'ancienne et de la nouvelle loi; l'autre, sur le devant de la plinthe, offre les armes du cardinal. Ils nous ont paru d'un meilleur style, et plusieurs parties en sont même traitées avec une sorte de délicatesse. (Déposé aux Petits-Augustins.)

362: Tous les embellissements de cette chapelle avoient été faits par les libéralités de l'abbé Le Camus.

363: L'épitaphe de ce savant homme, trop longue pour être rapportée ici, avoit été composée par Rollin.

364: Gall. Christ., t. VII, inst. col. 196.

365: Dans cette pierre fut encastrée une médaille d'or de trois pouces et demi de diamètre, pesant un marc trois onces, sur laquelle est d'un côté le portrait de Louis XIV, porté par la reine sa mère, avec cette inscription: Anna, Dei gratiâ, Francorum et Navarræ regina regens, mater Ludovici XIV, Dei gratiâ, Franciæ et Navarræ regis christianissimi. Au revers sont gravés le portail et la façade de l'église, et autour est écrit: Ob gratiam diù desiderati regii et secundi partûs. Au bas sont marqués le jour et l'année de la naissance de Louis XIV. Quinto septembris 1638.

366: Piqué du traitement qu'il venoit d'éprouver, Mansard, pour s'en venger, engagea M. Henri du Plessis Guénégaud, secrétaire d'état, à faire bâtir, dans son château de Frêne, à sept lieues de Paris, une chapelle, dans laquelle cet architecte exécuta en petit le dessin qu'il avoit conçu pour le Val-de-Grâce. Les historiens de Paris, accoutumés à juger les objets d'arts sur parole, et d'après les réputations bien ou mal fondées, n'ont pas manqué de dire que c'étoit le chef-d'œuvre de l'architecture françoise. La vérité est que ce monument, dont la partie la plus remarquable est un dôme sur pendentifs, n'offre rien d'extraordinaire que la singularité de l'exécution sur une si petite échelle: il n'a que dix-huit pieds de diamètre. Le plan n'en est pas même très-heureux.

367: Voy. pl. 160.

368: Cette chapelle, placée derrière le chevet du dôme de l'église, étoit enfermée dans une enceinte particulière par des murs de clôture de neuf pieds de hauteur, et destinée uniquement aux religieuses. Le grand autel élevé entre cette chapelle et la nef étoit double, et disposé de manière que ces filles pouvoient y recevoir la communion et adorer le Saint-Sacrement sans être vues des personnes du dehors.

369: Voy. pl. 161.

370: Le premier qui y fut déposé fut celui de madame Anne-Élisabeth de France, première fille de Louis XIV, morte en 1662; Anne d'Autriche voulut aussi donner le sien aux religieuses du Val-de-Grâce, comme une dernière marque de son affection; et depuis, cet usage a toujours subsisté pour tous les princes et princesses de la maison royale. On disposa en conséquence un caveau au-dessous de cette chapelle; il fut revêtu de marbre, et au milieu de la chapelle, tendue en velours noir rehaussé d'armoiries d'argent, on éleva une estrade surmontée d'un dais, où ces portions de leurs dépouilles mortelles furent long-temps exposées avant d'être inhumées dans le caveau. Le 17 janvier 1696, un ordre du roi les y fit descendre, à l'exception de ceux d'Anne d'Autriche et du duc d'Orléans, qui restèrent dans la chapelle.

371: La voûte de la chapelle offre, dans six médaillons, les têtes de la sainte Vierge, de saint Joseph, de sainte Anne, de saint Joachim, de sainte Élisabeth, de saint Zacharie. On y voit en outre des figures d'anges chargés de cartels, avec des inscriptions et des hiéroglyphes relatifs à ces divers personnages.

Aux quatre angles du dôme, dans quatre médaillons, sont les quatre Évangélistes, accompagnés d'anges portant également des inscriptions dans des cartels. Sur les arcades des neuf chapelles, dont trois sont sous le dôme et six dans la nef, des figures allégoriques présentent les divers attributs de la Vierge, tels que la Patience, la Pauvreté, l'Humilité, l'Innocence, la Virginité, la Prudence, la Justice, la Piété, etc., etc.

372: Dans la partie la plus élevée de la composition on voit un ange qui tient ouvert le livre des sceaux, où sont écrits les noms des élus. De côté et d'autre, des saints distribués par groupes, patriarches, apôtres, martyrs, vierges, confesseurs, etc., sont abîmés dans la contemplation de la majesté divine, etc.

Dans la partie inférieure, la reine Anne d'Autriche est représentée conduite par sainte Anne et par saint Louis au pied du trône de l'Éternel, et lui offrant le plan du dôme qu'elle vient de construire. Vers le point le plus élevé de la voûte la vue se perd dans les espaces infinis des cieux.

373: L'église du Val-de-Grâce est une de celles qui ont le moins souffert de la révolution, quoique sa destination ait changé: car le couvent est maintenant un hôpital militaire, et l'église un dépôt d'effets destinés à ce genre d'hôpitaux. Toutefois des mesures ont été prises pour la conservation du pavement en marbre et de l'architecture, au moyen d'un plancher superposé et de cloisons qui les préservent. L'autel principal et son riche baldaquin sont également garantis et conservés.

374: Son attachement pour elles étoit si grand, qu'elle se fit faire, dans la clôture de leur monastère, un appartement et un oratoire, où elle se retiroit très-souvent, surtout dans les grandes fêtes de l'année. On compte que, depuis le commencement de sa régence jusqu'à sa mort, elle y passa cent quarante-six nuits.

375: Cette union fut autorisée et confirmée par le roi, à la charge de recevoir gratuitement douze demoiselles; nombre qui fut depuis réduit à six.

376: Sauval, t. I, p. 649.

377: Voy. t. I, 2e part., p. 992.

378: Cette maison sert maintenant d'hôpital pour les maladies vénériennes.

379: Voy. pl. 162. Cette maison, maintenant connue sous le nom d'hospice Cochin, a été rendue à sa première destination.

380: Voy. pl. 163 et 166.

381: Hist. univ. Paris., t. II, p. 572.

382: Les auteurs du Dictionnaire de Trévoux.

383: Jaillot n'adopte point l'opinion, avancée par plusieurs, qu'on enseignoit alors la médecine dans les écoles de la cathédrale, et même à l'entrée de l'église. «On a pu, dit-il, s'assembler et prendre des décisions près le bénitier, ad cupam B. M. inter duas cupas, sans qu'on doive en conclure qu'on y donnoit des leçons. Il en est de même de l'église de Sainte-Geneviève-la-Petite (des Ardents), de Saint-Éloi, de Saint-Julien-le-Pauvre, des Bernardins, des Mathurins, de Saint-Yves, etc. Tous ces endroits ne me paroissent point devoir être considérés comme des écoles, mais comme des lieux d'assemblée de la faculté, ou pour traiter des affaires de son corps, ou pour faire des actes de religion.»

384: En 1678, la plus grande partie des bâtiments avoit été refaite ou réparée par les bienfaits de M. Lemasle des Roches, chantre et chanoine de l'église de Paris.

385: Le doyen de la faculté de médecine étoit élu tous les ans, le premier samedi d'après la Toussaint; mais on le continuoit ordinairement deux années dans sa charge. C'étoit lui qui indiquoit les assemblées, qui présidoit et concluoit à la pluralité des voix. Il avoit sa place au tribunal du recteur de l'Université, et y donnoit sa voix au nom de sa faculté. L'érection des professeurs se faisoit le même jour que celle des doyens.

386: Voy. Jaillot, quart. Saint-Benoît, p. 193.

387: Hist. de Paris, t. III, p. 490.

388: L'un des nouveaux boursiers devoit être prêtre, et avoir 6 sous par semaine; les autres 4 sous, comme ceux de la première fondation.

389: Du Breul, pag. 692.—Hist. de Par., t. I, pag. 592.

390: Le nom de Torchi étoit celui d'une terre appartenant à cette famille.

391: Sauval fait mention d'un collége établi dans cette rue, et qui existoit encore en 1410; on le nommoit collége de Suesse, c'est-à-dire de Danemarck. Jaillot pense que ce pouvoit être celui de Dace, dont nous avons parlé à l'article du collége de Laon.

Il y avoit encore dans cette même rue, et près de Saint-Jean-de-Latran, un autre collége nommé le collége de Tonnerre. Un acte de 1406 nous apprend qu'il avoit été fondé par l'abbé et par les religieux de Saint-Jean-en-Vallée. Quant à son nom, il le devoit à l'abbé lui-même, lequel se nommoit Richard de Tonnerre. On ignore en quel temps ce collége a cessé d'exister.

La chapelle existe encore, ainsi que les bâtiments; ils sont occupés par des particuliers.

392: Hist. de Par., t. III, p. 427.

393: Guillaume Postel professa autrefois dans le collége des Lombards, et avec tant de célébrité, qu'on raconte que la grand'salle de cette maison, ne pouvant contenir la foule de ceux qui venoient l'entendre, il étoit obligé de les faire descendre dans la cour, et de leur donner leçon par une des fenêtres.

394: Ce collége est maintenant habité par des particuliers: la chapelle sert de magasin.

395: Deux de ces statues avoient été déposées au Musée des Petits-Augustins.

396: Voy. prem. part. de ce volume, p. 600.

397: Hist. de Par., t. III, p. 431.

398: Le committimus étoit un droit que le roi accordoit aux officiers de sa maison et à qui il lui plaisoit, de plaider en première instance aux requêtes du palais ou de l'hôtel, dans les matières personnelles, possessoires ou mixtes, et d'y faire envoyer ou évoquer celles où ils avoient intérêt.

399: Les commensaux étoient les officiers des maisons du roi, de la reine, des enfants de France, des princes du sang. Au droit de committimus, ils joignoient celui d'être exempts de corvée, de guet et de garde. Ils avoient droit de préséance sur les juges des seigneurs, droits honorifiques dans les églises avant les marguilliers, etc., etc.

400: Voy. pl. 164 et 166.

401: La bulle de confirmation donnée par le pape Jean XXII n'est que du 30 juillet 1322; mais Jaillot a prouvé que le collége existoit avant cette époque, et dès 1317.

402: Il affecta vingt bourses aux artiens, dix aux philosophes, et dix aux théologiens ou étudiants en droit canon. Les petites bourses étoient fixées à 2 sous par semaine, celles des philosophes à 4 sous, et celles des théologiens à 6 sous. Le fondateur établit en même temps trois chapelains, dont les bourses étoient les mêmes que celles des théologiens, et le maître ou principal eut 8 sous par semaine.

403: Jaillot, quart. S. Ben., p. 115.

404: On sait qu'il se nommoit du Plessis-Richelieu.

405: Il sert maintenant de logement à des professeurs de la nouvelle Université.

406: Il étoit ainsi nommé parce qu'il avoit appartenu à Bernard de La Tour, évêque de Langres.

407: Il fit donner à cet effet la somme de 53,156 livres.

408: La translation du collége de Lisieux y avoit déjà été ordonnée en 1762; celle du collége de Beauvais le fut en 1763. Voici les noms des autres colléges réunis à celui de Louis-le-Grand:

409: Le collége de Louis-le-Grand est maintenant un des cinq colléges royaux de Paris.

410: Ce collége, dont il reste encore des parties, offre sur sa façade des sculptures gothiques qui n'ont point encore été remarquées, et qui sont au nombre des plus élégantes et des plus délicates qu'il y ait à Paris. Ses portes, tellement basses qu'elles excèdent à peine la hauteur d'un homme, présentent encore une singularité très-remarquable[410-A].

410-A: Voy. pl. 166.

411: Hist. de Paris, t. II, pag. 1047.

412: Ce territoire, d'abord planté de vignes, avoit depuis été occupé par l'hôtel et les jardins des évêques de Châlons, et par un hôtel contigu appelé le Château-Fêtu.

413: Elle fut construite en 1694, et bénite la même année.

414: Liv. II, p. 732.

415: Le testament du sieur Coqueret est de 1463, et le collége de Sainte-Barbe ne fut fondé qu'en 1556.

416: Il périt malheureusement à Voltri, en allant au concile de Pise, le 8 juin de cette même année.

417: À la tête de leurs noms on lit celui du fameux Jean Gerson, chancelier de l'Université.

418: Hist. univ., t. VI, p. 72.

419: Voy. t. II, 2e part., p. 993.

420: Quatre devoient être d'Aurillac, sa patrie, ou du diocèse de Saint-Flour; et quatre de la ville de Paris.

421: C'est dans le collége de Fortet que furent tenues les premières assemblées de la Ligue. (Voy. prem. part. de ce volume, pag. 271.)

422: Les bâtiments de ce collége forment maintenant plusieurs maisons particulières.

423: Pierre étoit entré dans l'ordre de Saint-Benoît, et Gilles étoit alors employé dans des négociations importantes.

424: M. Crévier.

425: Voy. t. II, 2e part., pag. 907.

426: Ce collége est maintenant changé en maison d'arrêt.

427: Ce collége, dont la chapelle existe encore, est maintenant habité par des particuliers.

428: Agobard. lib. adv. Gundob. legem., cap. 4.

429: Hist., lib. IV, cap. 42.—C'est lorsque l'on examine avec attention le récit des historiens contemporains, et ces divers codes sous lesquels étoient régis tous ces peuples et conquis et conquérants qui habitoient les Gaules, que l'on est en quelque sorte confondu de cet excès d'ignorance ou de mauvaise foi qui a fait naître depuis peu à quelques pédants politiques l'idée bizarre de les diviser en deux castes, séparées l'une de l'autre par des barrières à jamais insurmontables, dont l'une, sous le nom de Francs, se composoit de maîtres ou plutôt de tyrans orgueilleux et cruels; l'autre, sous celui de Gaulois, d'esclaves ou plutôt d'ilotes réduits à peu près à la condition des bêtes de somme. Or, il est remarquable que, dans tout ce qui concernoit la police générale et surtout dans les choses que l'état de civilisation plus avancé des Gaulois rendoit nouvelles pour les Francs, ceux-ci eurent le plus souvent recours aux lois et à la police des Romains: c'est ce qu'atteste un écrivain qui vivoit cent ans après la conquête[429-A].

Ce seroit encore une grande erreur de croire que la loi romaine ne fit que des bourgeois, des prêtres et des plébéïens. Elle faisoit aussi des familles nobles, puisque, par diverses dispositions de son code, elle faisoit des familles militaires, et que ces dispositions ne furent point abrogées. Mais comme les circonstances n'étoient plus les mêmes, que la situation des peuples avoit plus de fixité et de tranquillité que dans ces temps désastreux, où l'empire penchant vers sa ruine et se trouvant entamé et déchiré de toutes parts, tous grands et petits étoient indistinctement forcés de prendre les armes; ceux qui n'appartenoient pas aux familles militaires rentrèrent naturellement dans l'ordre civil d'où ils étoient momentanément sortis, et ces familles, les seules où l'on eût le privilége d'être soldat en naissant, continuèrent seules de suivre leur ancienne profession et furent aussi les seules qui transmirent ce droit et cette obligation à leurs enfants.

Ainsi ces soldats romains qui, au rapport de Procope, se donnèrent, avec leurs drapeaux et les pays qu'ils gardoient, aux Armoriques et aux Germains, conservèrent les mœurs, l'habillement et les lois de leur pays; mais ne cessèrent point d'être soldats. Le récit de Procope prouve au contraire qu'ils continuèrent de l'être, et qu'ils conservèrent et léguèrent à leurs descendants les avantages et les honneurs qui étoient attachés à la condition militaire[429-B]. Ainsi s'explique le passage de Grégoire de Tours, déjà cité; c'est de la jeune noblesse romaine qu'il veut parler, lorsqu'il dit que l'étude des lois Théodosiennes étoit une des parties principales de son éducation. Certes les barbares n'étudioient point les codes romains dont ils n'avoient que faire; les ridicules doctrinaires que nous venons de signaler n'oseroient le soutenir et reculeroient eux-mêmes devant une pareille absurdité.

429-A: Agathias. Voy. encore t. I, prem. part., p. 55 et 56.

429-B: Voy. t. II, 2e part, p. 801.

430: Cap. excerp. ex Leg. Longip., cap. 49.—Charlemagne répondit à un comte qui l'avoit consulté sur une loi dont l'interprétation sembloit lui offrir quelques difficultés «Si vos doutes portent sur la loi Salique, adressez-vous à notre plaid général

431: L'empereur Basile et ses successeurs firent une autre compilation de lois sous le nom de Basiliques. Dans l'Occident, et particulièrement dans la partie des Gaules où l'on suivoit le droit écrit, on ne connoissoit que le Code Théodosien, les Institutes de Caïus et l'Édit perpétuel.

432: Irnerius.

433: Ce monument n'a point changé de destination.

434: Cette maison est encore occupée par des prêtres de cette nation.

435: Cette communauté a été rétablie; les bâtiments des deux établissements précédents sont occupés maintenant par des pensions ou par des particuliers.

436: Ces prix avoient été fondés par M. Le Noir, dernier lieutenant de police.

437: Cet établissement n'a point changé de destination.

438: Ils habitoient les faubourgs. Ceux de l'évêché de Genève, qui étoient les plus nombreux, logeoient dans le faubourg Saint-Marceau; ceux de Saint-Jean-de-Maurienne, dans le faubourg Saint-Laurent; ceux de l'archevêché de Moutier en Tarentaise, dans le Marais, etc. Ils étoient distribués par chambrées, dont chacune, composée de huit à dix Savoyards, étoit conduite par un chef, qui remplissoit auprès de ces enfants les fonctions d'économe et de tuteur. Chacun d'eux avoit sa place marquée dans Paris, où il se rendoit de grand matin; et le soir en rentrant, ce qui avoit été gagné dans la journée étoit mis dans une boîte commune nommée tirelire, que l'on n'ouvroit que lorsque la somme étoit assez considérable pour être employée utilement aux besoins de la petite société. Cette police des Savoyards s'est maintenue pendant la révolution, et subsiste encore aujourd'hui.

439: Ces deux hôtels sont compris aujourd'hui dans le collége de Montaigu.

440: Le collége de Sainte-Barbe a été bâti sur l'emplacement de cet hôtel.

441: Voy. pl. 147.

442: Cette dernière se nomme maintenant barrière d'Arcueil.

443: T. I, p. 109.

444: Cens. de 1380.

445: T. II, p. 569.

446: Chronol. hist. des cur. de S. Ben., p. 26 et 27.

447: Cette croix fut érigée en 1668, en réparation d'un sacrilége commis dans l'église Saint-Martin, cloître Saint-Marcel. Au mois de juillet, trois voleurs s'étant introduits dans cette église rompirent le tabernacle, emportèrent le saint ciboire, et dispersèrent les hosties. Ils furent arrêtés, et déclarèrent qu'ils avoient enveloppé une de ces hosties dans un linge, et l'avoient jetée près des murs du Val-de-Grâce. Elle y fut heureusement trouvée, et levée avec les cérémonies requises, à la suite desquelles M. l'archevêque ordonna une procession solennelle et expiatoire, où il assista nu-pieds et l'étole derrière le dos. On éleva ensuite la croix dont nous parlons, et tous les ans le clergé de la paroisse s'y rendoit processionnellement.

448: Il y a dans cette rue un cul-de-sac nommé d'Hautefort. C'est l'ouverture d'une rue projetée en 1724 et non continuée, laquelle devoit traverser de celle des Bourguignons dans la rue des Lyonnois.

449: T. I, p. 121.

450: Ces rues ont été depuis supprimées, pour faciliter l'entrée de la place Sainte-Geneviève.

451: T. I, p. 121.

452: Plusieurs titres de l'archevêché font mention d'une ruelle qui donnoit dans cette rue, et qu'on nommoit, en 1490, ruelle du Lion-Pugnais, et en 1508, du Trou-Punais. Ce dernier nom étoit commun aux fossés ou cloaques où se perdoient les eaux et les immondices, qui de là étoient portées à la rivière. Jaillot pense que cette ruelle est la descente vis-à-vis la rue des Rats, qu'on appeloit les Petits-Degrés.

453: Cette rue est maintenant nommée rue Méchin, dans une de ses parties. Celle qui va du faubourg Saint-Jacques au Champ-des-Capucins a conservé son ancien nom.

454: T. III, p. 263.

455: T. I, p. 124.

456: Hist. de Par., t. III, p. 392.

457: On la nomme maintenant rue des Irlandois.

458: T. I, p. 125.

459: On la nomme aujourd'hui rue Jean-Hubert.

460: Fol. 190.

461: Au coin de cette rue est une maison dont quelques historiens ont parlé, à cause de la statue de Henri IV qu'on y voyoit encore à la fin du siècle dernier. L'abbé Lebeuf dit (t. I, p. 208) que «la tradition est que Gabrielle d'Estrées, duchesse de Beaufort, y a logé, et y a reçu quelquefois ce prince.» Il adopte cette tradition, et critique Piganiol, qui place l'hôtel de cette duchesse dans la rue Fromenteau, près le Louvre. Jaillot croit devoir le combattre, parce qu'il ne trouve rien qui puisse autoriser une semblable opinion. «Il est plus vraisemblable, dit-il, que l'hôtel de la duchesse de Beaufort étoit dans la rue Fromenteau, près le Louvre, que dans la rue Fromentel, près Saint-Hilaire, cette dernière maison n'annonçant rien, par sa structure ni par son étendue, qui puisse faire présumer qu'elle ait été occupée par Gabrielle d'Estrées; d'ailleurs je n'ai trouvé aucun titre où la rue Fromentel soit appelée Fromenteau, quoique celle-ci ait porté le nom de la première.»

462: Gall. christ., t. VII, inst. col. 225.

463: Pigan., t. VI, p. 108.

464: Voy. t. I, prem. part., p. 280.

465: Past. A, fol. 583; B, 873; D, 206 et 306.

466: Il y avoit autrefois trois ruelles dans cette rue: la première n'est désignée par aucun nom, à moins que ce ne soit celle qu'on trouve dans les titres sous celui de ruelle Chartière. Les deux autres se nommoient, l'une, rue Sainte-Apolline, l'autre, ruelle de la Sphère. C'est sur cette dernière et sur la partie d'un jeu de paume qui portoit le même nom, que fut bâtie la maison des Filles de Sainte-Aure.

467: Cens. de S. Genev. de 1540.

468: À côté de ce cul-de-sac étoit une ruelle descendante de la boucherie de Gloriette-en-Seine, telle est sa seule désignation dans un acte de 1492. Le terrier du roi de 1540 l'appelle ruelle des Étuves.

469: Dans cette rue est un cul-de-sac appelé Bouvard: c'étoit, dans l'origine, un chemin qui descendoit de la Montagne dans la rue des Noyers, et qui coupoit le clos Bruneau en deux parties. Quoi qu'en dise l'abbé Lebeuf (t. I, p. 206), il paroît que cette ruelle n'existoit pas dans le treizième siècle, Guillot et le rôle des taxes de ce temps-là n'en parlent pas. Dans les siècles suivants on la trouve désignée d'abord sous le nom de Longue-Allée, ensuite sous ceux de Josselin, Jousselin, Jusseline, Saint-Hilaire. Jaillot pense que son dernier nom de Bouvard, ainsi, que celui de la cour des Bœufs, qui n'en est pas très-éloigné, est dû aux bouchers de la Montagne, qui mettoient leurs bœufs dans ces deux endroits. (Ce cul-de-sac est aujourd'hui fermé.)

470: Cartul. Sorb., fol. 28.

471: Cette rue étoit anciennement traversée par plusieurs rues, et contenoit quelques culs-de-sacs, qui, même avant la révolution, ne subsistoient plus qu'en partie.

1o. La rue de Paradis. Elle étoit située à côté du passage qui conduisoit aux Ursulines. Son premier nom étoit rue Notre-Dame-des-Champs[471-A]; on la nomma ensuite ruelle Jean-le-Riche et Neuve-Jean-Richer[471-B], des Poteries, de Saint-Séverin. Le nom de Paradis vient d'une enseigne. (Cette rue, élargie maintenant par la démolition du couvent qui en étoit voisin, est appelée rue des Ursulines.)

2o. Les culs-de-sac des Ursulines et des Feuillantines: c'étoient deux passages qui conduisoient aux monastères de ces religieuses. Le premier est entré dans la nouvelle rue des Ursulines, l'autre est détruit sans qu'il en reste aucune trace.

3o. La rue des Marionnettes. Elle étoit ouverte en face du passage des Carmélites, et aboutissoit à la rue de l'Arbalète. On la trouve dans les censiers de Sainte-Geneviève sous les noms du Mariollet et du Marjollet. Jaillot pense que ce nom lui vient d'un marmouzet placé sur la porte d'une grande maison qui servoit de boucherie. Ce marmouzet étoit appelé la Tête-Noire. Les jardins de cette maison, composés de cinq arpents, entrèrent dans le territoire des Feuillantines; la rue fut fermée, et la partie qui donnoit dans celle de l'Arbalète fut accordée par la ville aux filles de la Providence. (Il ne reste plus de vestiges de cette rue.)

4o. Le cul-de-sac ou passage des Carmélites, qui se prolongeoit ci-devant jusque dans la rue d'Enfer.

5o. La rue des Samsonnets. Cette rue, partant du coin des murs du Val-de-Grâce, alloit aboutir dans la rue des Bourguignons, au champ des Capucins. On la trouve sous les noms de rue du Samsonnet-à-la-Croix et du Puits-de-l'Orme. En 1636 elle s'appeloit rue de l'Égout, parce qu'elle servoit en effet à cet usage. Vers cette époque, les protestants avoient dans cette rue un prêche, qu'on appeloit vulgairement Temple de Jérusalem[471-C]. Elle étoit fermée depuis long-temps, et est aujourd'hui entièrement détruite.

6o. Enfin la ruelle Saint-Jacques-du-Haut-Pas, qui traversoit de la rue du Faubourg dans celle d'Enfer: ce passage se fermoit la nuit par deux portes grillées.

471-A: Sauval, t. I, p. 255.

471-B: Cens. de S. Genev.

471-C: Reg. de la ville, fol. 238.

472: T. I, p. 125.

473: Il y avoit autrefois dans cette rue un passage qu'on nommoit petite ruelle de Saint-Jean-de-Latran, et qui conduisoit à l'enclos de la maison du même nom.

474: Cart. de S. Genev. de 1243; Cart. Sorbon. de 1259.

475: Elle se nomme maintenant rue Cassini.

476: T. I, p. 153.

477: Cart. de S. Genev. de 1243.

478: Cette rue est maintenant fermée d'un côté. La partie qui donne dans la rue du Faubourg-Saint-Jacques forme un cul-de-sac nommé de Longue Avoine.

À côté de ce cul-de-sac on a percé une rue nouvelle qui aboutit au boulevard. Elle se nomme rue Le Clerc.

479: Cart. Sorb., fol. 64 et 123.—Pastor. A, p. 709.—Nécrol. de N. D., 16 juin.

480: Arch. de S. Germ.-des-Prés.

481: Quart. S. Ben., p. 197.

482: Quart. S. Ben., p. 198.

483: Il y avoit autrefois dans cette rue deux ruelles qui y aboutissoient, et qui ne subsistent plus. On les appeloit Chartière et de la Sphère.

Il y avoit aussi deux autres rues, changées depuis en cul-de-sac. La première se nommoit anciennement Saint-Séverin, des Poteries-des-Vignes et de la Corne. Sa situation entre les murs de plusieurs communautés et des rues désertes en ayant rendu le passage extrêmement dangereux, on la fit fermer, et elle prit alors le nom de cul-de-sac de Coupe-Gorge. Plusieurs accidents qui y arrivèrent encore depuis ce changement déterminèrent enfin à la détruire tout-à-fait, et le terrain en fut donné à ceux dont les jardins y aboutissoient. Ce cul-de-sac s'étendoit autrefois jusqu'à la rue des Marionnettes, et comprenoit la rue du Puits-de-la-Ville, qui avoit été en partie cédée aux filles de la Providence.

Le second cul-de-sac, qui formoit une rue, laquelle aboutissoit à la précédente, existe encore, et se nomme le cul-de-sac des Vignes. Cette rue traversoit celle des Postes, et s'étendoit du côté opposé jusqu'à la rue Neuve-Sainte-Geneviève. Elle devoit son nom au clos de vignes sur lequel elle avoit été ouverte. Cependant on lit dans un terrier de Sainte-Geneviève, de 1603, qu'auparavant on l'appeloit rue Saint-Étienne, Neuve-Saint-Étienne, clos des Poteries; et qu'alors il y avoit un cimetière destiné aux pestiférés.

484: T. I, p. 159.

485: Cens. de Ste. Genev., fol. 103.

486: T. I, p. 160.

487: Ibid.

488: Cart. S. Gen., p. 83.

489: Dans cette rue est un passage nommé cour des Bœufs, qui communique de la rue des Sept-Voies à celle de la Montagne-Sainte-Geneviève. Au seizième siècle on l'appeloit rue aux Bœufs. Cette rue existoit dès le quatorzième, mais ne portoit alors aucun nom. La demeure de quelques bouchers, et les étables dans lesquelles ils mettoient leurs bœufs lui ont fait donner cette dénomination, qui n'a pas varié.

490: Si l'on en excepte la porte de Nesle, qui faisoit partie du quartier Saint-Germain, le quartier Saint-André-des-Arcs contenoit les trois dernières portes de l'enceinte méridionale de Philippe-Auguste, savoir: les portes Saint-Michel, Saint-Germain et de Buci. La porte Saint-Jacques appartenoit au quartier Saint-Benoît; celle de Saint-Victor et de la porte Bordelle au quartier de la place Maubert. Une vignette, que nous avons donnée (Voy. pl. 147), représente ces six portes, levées d'après le plan de Paris exécuté en tapisserie sous Charles IX; ainsi que l'ancienne porte Saint-Bernard. La porte de Nesle, qui est la huitième et dernière, se trouve dans une des vues du Louvre et dans la vue extérieure de l'hôtel qui lui a donné son nom.

491: Voy. t. II, prem. part., p. 214.

492: Leur habillement avoit la forme d'un sac.

493: Hist. Univ., t. III, p. 393.

494: Cet endroit s'appeloit alors la terre de Notre-Dame, autrement dite de M. Pierre de Lamballe.

495: Cette petite rivière passoit alors le long de la rue Saint-Victor, comme nous l'avons déjà prouvé prem. part. de ce vol., p. 628.

496: Il se rendit célèbre dans son ordre, dont il fut depuis général.

497: Manus. de S. Germ., C. 453, p. 257 et 260.

498: Page 353.

499: Voy. pl. 177. Du Breul, Piganiol et leurs copistes ont inféré de ce que la dédicace de cette église n'avoit été faite que soixante treize ans après, en 1453, qu'elle avoit été rebâtie à cette dernière époque. Nous avons déjà fait voir que cette cérémonie, qui n'est point essentielle, et qui même n'a jamais été faite dans plusieurs églises du premier ordre, ne peut rien prouver relativement à l'époque de leur construction.

500: Ces colonnes sont entrées dans la décoration de la grande galerie du Musée.

501: Saint François y est représenté en extase, à genoux sur un rocher, les bras étendus, la tête penchée et le regard élevé vers le ciel. Cette sculpture, traitée avec l'élégance et le sentiment que l'on admire dans tous les ouvrages de ce grand sculpteur, avoit été également déposée au Musée des Petits-Augustins.

502: Ces morceaux, touchés avec sentiment, et bien qu'incorrects, annonçant un bon style, avoient été déposés aux Petits-Augustins.

503: Toutes ces statues ont été détruites, ainsi que le plus grand nombre de celles qui décoroient l'entrée des églises.

504: L'épitaphe de ce poëte se conserve au Musée des Petits-Augustins.

505: Ce monument a été détruit.

506: Philippe de Comines et sa femme sont représentés sur ce monument à mi-corps, ce qui les fait supposer à genoux sur deux prie-dieu enfoncés dans le tombeau. Ces figures, en pierre de liais, et d'un gothique très-grossier, sont remarquables par les couleurs et la dorure dont elles sont couvertes. Il paroît que c'étoit l'usage d'enluminer ainsi les statues dans le quinzième siècle, et les tombeaux de Paris en offrent d'autres exemples. Suivant la mode du temps, Philippe de Comines porte ses armoiries brodées sur son habit.

La figure de Jeanne de Comines est en albâtre, et couchée, les mains jointes, sur son tombeau. On remarque déjà un progrès sensible dans l'exécution de cette figure. Quoiqu'elle ait encore beaucoup de la roideur gothique, cependant plusieurs parties de la draperie sont d'une imitation vraie et d'un assez bon style. La tête présente avec beaucoup de naturel le portrait d'une personne morte. On voit enfin, dans toute cette sculpture, la simplicité naïve qui précède toujours les beaux temps de l'art, et semble les préparer. (Déposé aux Petits-Augustins, avec une partie des arabesques qui décoroient cette chapelle.)

507: Ce monument n'existe plus.

508: Ces deux bustes, d'une sculpture médiocre, sont déposés aux Petits-Augustins.

509: Ce buste est d'un travail sec et dur. (Déposé aux Petits-Augustins.)

510: Le monument de ces deux personnages a été détruit.

511: On voit ce petit monument encastré dans un des murs du cloître des Petits-Augustins. Il est, sous tous les rapports, de la plus détestable exécution.

512: Ces deux statues, d'une sculpture très-médiocre, sont déposées dans les magasins du même Musée. (Presque tous les personnages que nous venons de mentionner avoient des épitaphes que l'on trouve rapportées très en détail dans Piganiol.)

513: Dans les salles où s'assembloient les chevaliers, on voyoit les portraits de tous ceux qui y avoient été reçus depuis l'origine de l'institution.

514: Le premier chant du Lutrin offre le vers suivant, dans le discours de la Discorde:

«J'aurai fait soutenir un siége aux Augustins!»

Ce qu'il est impossible d'entendre si l'on ne connoît l'anecdote suivante, publiée par M. Brossette.

«Les Augustins de ce couvent nommoient, tous les deux ans, en chapitre, trois de leurs religieux bacheliers, pour faire leur licence en Sorbonne, où ils avoient trois places fondées à cet effet. En 1658, le P. Célestin Villiers, prieur de ce couvent, voulant favoriser quelques bacheliers, en fit nommer neuf pour les licences suivantes. Ceux qui s'en virent exclus par cette élection prématurée se pourvurent au parlement, qui ordonna que l'on feroit une autre nomination en présence de quelques-uns de ses membres qu'il désigna: les religieux refusèrent d'obéir; et la cour se vit obligée d'employer la force pour faire exécuter son arrêt. Tous les archers furent mandés; on investit leur maison, et l'on essaya d'en enfoncer les portes; mais ce fut inutilement, parce que ces pères, prévoyant ce qui alloit arriver, les avoient fait murer. Les archers se virent donc forcés de tenter d'autres moyens, et tandis que les uns montoient sur les toits des maisons voisines pour tâcher de pénétrer dans le couvent, d'autres travailloient à faire une ouverture dans les murailles du jardin, du côté de la rue Christine. Alors les Augustins, qui avoient fait provision d'armes de toute espèce, sonnèrent le tocsin, se mirent en défense, et commencèrent à tirer d'en bas sur les assiégeants. Ceux-ci tirèrent à leur tour sur les moines, dont deux furent tués et plusieurs blessés. Cependant la brèche étant devenue praticable, ces pères, dans un danger aussi imminent, osèrent y apporter le saint Sacrement, espérant que l'aspect de cet objet vénérable glaceroit tout à coup le courage des assiégeants; mais voyant qu'on n'en continuoit pas moins de tirer sur eux, ils demandèrent à capituler; et l'on donna des otages de part et d'autre. Le premier article de la capitulation portoit qu'ils auroient la vie sauve, à condition qu'ils abandonneroient la brèche, et ouvriroient leurs portes. Les commissaires du parlement étant entrés dans le monastère, firent sur-le-champ arrêter et conduire à la Conciergerie onze religieux. Mais vingt-sept jours après, le cardinal Mazarin, ennemi du parlement, les fit mettre en liberté, et reconduire à leur couvent dans les carrosses du roi. Leurs confrères allèrent les recevoir en procession, des palmes à la main, chantant le Te Deum et sonnant toutes les cloches.

515: L'église et le couvent des Grands-Augustins ont été entièrement démolis. Sur l'espace qu'ils occupoient on a élevé une halle pour la vente du gibier et de la volaille.

516: Cette communauté a existé jusqu'au moment de la révolution.

517: Voy. t. I, 2e part., p. 502.

518: L'évêque fut tenu de lui payer 40 sous de rente pendant lesdites trois années. Quant au curé de Saint-Sulpice, pour le dédommager de la perte des dîmes que lui causoit ce retranchement, l'abbé de Saint-Germain eut l'option de lui payer 40 sous de rente tant qu'il vivroit, ou de lui faire donner chaque jour un pain blanc et une pinte de vin, tels qu'on les donnoit à ses religieux.

519: Archiv. de S. Germ.—Cartul. Sorb.—Hist. de l'abb. S. Germ. Preuves, p. 65.

520: Quelques auteurs, pour autoriser cette dernière dénomination, ont établi dans ce quartier une manufacture entière d'armes. Près de Saint-André on faisoit, disent-ils, les arcs; dans la rue de la Vieille-Bouclerie on forgeoit les boucliers, et les flèches se faisoient dans la rue des Sajettes. Nous ferons voir que la rue de la Vieille-Bouclerie avoit un autre nom, et que celle du Cimetière-Saint-André n'a jamais été nommée des Sajettes ou Sagettes, mais des Sachettes, nom d'une communauté de pauvres filles qui s'y étoient établies.

521: Voy. pl. 169.

522: Sur l'un des vitraux de l'église, on voyoit une peinture singulière, représentant Jésus-Christ foulé comme des raisins par un pressoir, avec cette sentence d'Isaïe en caractères gothiques du seizième siècle: Quare rubrum est indumentum tuum? Torcular calcavi solus.

523: Ce monument, exécuté seulement en plâtre, a été démoli lors de la destruction de l'église.

524: Le mausolée élevé à cette princesse offroit une figure de demi-bosse en marbre blanc, accompagnée des attributs qui caractérisent la Foi, l'Espérance et la Charité. Ce monument, exécuté par Girardon, a été détruit pendant la révolution.

525: Le tombeau de ce prince étoit surmonté d'un grand bas-relief représentant une Minerve appuyée d'une main sur un lion, et de l'autre soutenant son portrait en médaillon. Ce monument, dont la composition est inconvenante, et l'exécution de la dernière médiocrité, est déposé aux Petits-Augustins.

526: Le buste de ce magistrat est placé aux Petits-Augustins, dans un renfoncement circulaire qui se trouve au milieu d'une espèce de décoration faite avec les débris de la chapelle que sa famille possédoit à Saint-André-des-Arcs. La tête est traitée avec beaucoup de chaleur et de vérité. C'est un morceau de sculpture très-recommandable. Les génies et les vertus qui l'accompagnoient ont été détruits ainsi que les armoiries.

527: Au bas de la décoration dont nous venons de parler, et sur une tombe ornée d'un bas-relief en bronze, est la statue du président. Il est représenté à genoux devant un prie-dieu, revêtu d'un grand manteau fourré d'hermine. Le bas-relief présente plusieurs figures allégoriques, entre lesquelles on distingue la Justice et la muse de l'histoire transmettant le nom de Jacques-Auguste de Thou à la postérité. Toute cette sculpture, exécutée par François Anguier, est d'un bon faire, et peut être comptée parmi les meilleurs ouvrages de cet artiste[527-A].

527-A: Sous le bas-relief étoient placées deux cariatides d'un très-beau travail, et exécutées par le même sculpteur. On les voyoit également au Musée des Petits-Augustins, mais attachées au tombeau du commandeur de Souvré. Il ne se peut rien imaginer de plus absurde et de plus inconvenant que cette idée de composer des monuments avec les débris d'autres monuments, et c'est cependant le spectacle choquant qui se présentait aux yeux à chaque pas que l'on faisoit dans ce Musée, dont l'arrangement présentoit tous les caractères de l'ignorance, de la prétention et du mauvais goût.

528: Les statues de ces deux dames, exécutées, la première par Barthélemi Prieur, la seconde par Anguier, sont placées sur deux piédestaux en avant du monument de leur époux. Ces sculptures sont également dignes d'éloges, tant pour la pose que pour l'exécution.

529: Son buste est aussi conservé aux Petits-Augustins; c'est de la sculpture la plus médiocre. On voit dans le même Musée des débris de la chapelle de cette famille, parmi lesquels on remarque deux anges en albâtre, exécutés avec beaucoup de sentiment, et dont le faire annonce l'école de Jean Goujon.

530: La reconnoissance de ses paroissiens avoit élevé à ce pasteur respectable un monument qui a été détruit pendant les jours révolutionnaires. Il y étoit représenté revêtu d'une aube et d'une étole, et descendant avec calme au tombeau, appuyé sur la Religion. La Charité éplorée étoit assise au bas du sarcophage. Derrière la grotte qui renfermoit sa tombe, un groupe de fidèles sembloit pleurer une mort si regrettable; le tout étoit surmonté d'une pyramide, symbole de l'immortalité. Ce mausolée avoit été exécuté en stuc par M. Delaître.

531: Son monument se compose d'un bas-relief en marbre blanc, où l'on voit une femme éplorée, à genoux et s'appuyant sur une urne cinéraire. Un médaillon suspendu à une pyramide qui s'élève au-dessus de cette composition offre le portrait du défunt, avec cette simple inscription: Amicus amico. Le tout exécuté par un sculpteur nommé Broche. (Déposé aux Petits-Augustins.)

532: Voy. t. II, 2e part., p. 739.

533: Vales. de Basil. Paris., cap. XIV.

534: Voy. p. 422 de cette deuxième partie.

535: Elle avoit été pendant long-temps presque l'unique paroisse de tout le canton méridional de Paris, puisque les paroisses Saint-André, Saint-Côme, Saint-Étienne, Saint-Sulpice et Saint-Jacques n'existoient point encore.

536: C'est une sentence arbitrale rendue entre l'évêque, son chapitre et l'archiprêtre de Saint-Séverin d'une part; l'abbé de Saint-Germain, ses religieux et le curé de Saint-Sulpice de l'autre, pour la fixation de la juridiction spirituelle de l'abbaye Saint-Germain, et celle de l'étendue de la paroisse Saint-Séverin.

537: Ce sanctuaire a été bâti sur l'emplacement d'un hôtel acheté par la fabrique, et qui avoit appartenu à l'abbé et aux religieux des Eschallis, ordre de Cîteaux, diocèse de Sens.

538: V. pl. 170. L'église Saint-Séverin a été rendue au culte.

539: Ces sculptures ne se trouvent point au Musée des Petits-Augustins.

540: Ce fut dans ce cimetière, et dans l'année 1474, que les médecins et chirurgiens de Paris firent, pour la première fois, l'opération de la pierre, que jusqu'alors on n'avoit osé tenter sur un homme vivant. L'essai s'en fit sur un franc-archer qui venoit d'être condamné à la potence pour vol. Elle réussit très-bien. «Il fut recousu, et par l'ordonnance du roi, très-bien pansé, et tellement qu'en quinze jours il fut guéri, et eut rémission de ses crimes sans dépens, et il lui fut même donné de l'argent.»

541: Avant qu'on eût refait la porte de cette église du côté de la rue Saint-Séverin, on en voyoit une très-ancienne, et presque entièrement couverte de fers de cheval. Une tradition disoit que cette entrée ayant été ouverte sur l'emplacement d'une maison qui appartenoit à un maréchal ferrant, emplacement dont il fit généreusement don à la fabrique, ces fers avoient été placés pour conserver le souvenir de ce bienfait. Jaillot, qui rejette cette explication comme un bruit populaire dépouillé de tout fondement, pense qu'ils avoient été successivement attachés à cette porte par des voyageurs, en l'honneur de saint Martin, l'un des patrons de cette église. C'étoit un ancien usage d'invoquer particulièrement ce Saint au commencement d'un voyage. Ceux qui faisoient cette dévotion attachoient un fer de cheval à la chapelle ou au portail de l'église; souvent même ils poussoient leur pieuse superstition jusqu'à faire marquer les chevaux avec la clef de saint Martin, pour les préserver de tout accident.

542: Rob. Guaguinus, in vitâ Philip. Aug.

543: Du Breul, p. 491.

544: Hist. eccl. Paris, t. I, p. 127.

545: C'est ainsi que l'on nommoit le général des Mathurins.

546: Ces constructions furent faites sur l'emplacement de quelques maisons dans lesquelles on avoit placé deux étaux de boucherie et une halle aux parchemins. Les libraires avoient eu leur chambre syndicale en cet endroit depuis 1679 jusqu'en 1726. La halle avoit été accordée à l'Université dès 1291, et les Mathurins avoient obtenu le privilége de la boucherie en 1554.

547: Sa tête, conservée dans un vase de faïence, étoit déposée à la bibliothèque du couvent.

548: Sur une table de bronze encastrée dans la muraille, une inscription françoise, gravée en relief, offroit ce qui suit:

«Ci-dessous gisent Léger du Moussel et Olivier Bourgeois, jadis clercs-écoliers, étudiants en l'Université de Paris, exécutés à la justice du roi notre sire, par le prévôt de Paris, l'an 1407, le vingt-sixième jour d'octobre, pour certains cas à eux imposés; lesquels, à la poursuite de l'Université, furent restitués et amenés au parvis Notre-Dame, et rendus à l'évêque de Paris, comme clercs, et au recteur et député de l'Université, comme suppôts d'icelle, à très-grande solennité, et de là en ce lieu-ci furent amenés, pour être mis en sépulture, l'an 1408, le seizième jour de mai, et furent lesdits prévôts et son lieutenant démis de leurs offices, à ladite poursuite, comme plus à plein appert par lettres-patentes et instruments sur ce cas. Priez Dieu qu'il leur pardonne leurs péchés. Amen.»

Ces deux écoliers étoient coupables de meurtres et de vols sur le grand chemin. Le prévôt de Paris, Guillaume de Tignonville, les fit arrêter. L'Université les réclama, prétendant que cette affaire devoit être portée devant la justice ecclésiastique. Le prévôt, sans s'embarrasser de ces oppositions, fit pendre les deux criminels. L'Université cessa aussitôt tous ses exercices; et pendant plus de quatre mois il n'y eut dans Paris ni leçons ni sermons, pas même le jour de Pâques. Comme le conseil du roi ne se laissoit point ébranler, elle protesta qu'elle abandonneroit le royaume, et iroit s'établir dans les pays étrangers, où l'on respecteroit ses priviléges: cette menace fit impression. Le prévôt fut condamné à détacher du gibet les deux écoliers. Après les avoir baisés sur la bouche, il les fit mettre sur un chariot couvert de drap noir, et marcha à la suite accompagné de ses sergents et archers, des curés de Paris et des religieux. Ils furent ainsi conduits, comme le dit l'inscription, d'abord au parvis Notre-Dame, de là aux Mathurins, où le recteur les reçut de ses mains, et les fit inhumer honorablement. Le prévôt de Paris fut destitué de sa charge; mais ayant été nommé par le roi premier président de la chambre des comptes, moyennant le pardon qu'il vint demander à l'Université, il obtint qu'elle ne s'opposeroit point à son installation. (Sainte-Foix.)

549: L'église des Mathurins a été entièrement démolie. Les bâtiments sont habités par des particuliers.

550: Les Thermes furent alors appelés le Vieux Palais.

551: Si quelque chose pouvoit le démontrer, ce seroit sans doute la durée extraordinaire de cette construction, quoique tout semble concourir à sa ruine. On n'apprendra point sans étonnement que, depuis un grand nombre d'années, un jardin avoit été pratiqué, et existoit encore, il y a peu de temps, sur la voûte de cette salle. Un petit chemin pavé, d'environ trois pieds, étoit pratiqué dans tout son pourtour, et l'on avoit chargé le milieu d'une couche de terre végétale de trois à quatre pieds d'épaisseur environ, portant à nu sur les reins de la voûte d'arête dont nous venons de parler. Ainsi cette voûte recevoit continuellement les eaux pluviales et celles de l'arrosement journalier des légumes, arbres, arbustes, cultivés en pleine terre sur sa surface extérieure, et n'en paroissoit point sensiblement altérée. Cependant elle n'est composée que d'un blocage de briques et de moellons, liés entre, eux par un mortier composé de chaux et de sable de Paris.

552: Voy. pl. 177.

553: Ce palais s'étendoit jusque dans la rue des Mathurins, et l'hôtel de Cluni a été bâti sur l'emplacement d'une partie de ses constructions, comme nous le dirons en son lieu.

554: L'an 1544, en fouillant près de la porte Saint-Jacques pour faire un rempart contre l'armée de Charles-Quint, on découvrit les aqueducs souterrains qui amenoient l'eau d'Arcueil aux Thermes. Deux de leurs voûtes existoient encore en 1724. On en a trouvé de nombreuses correspondances dans plusieurs caves des maisons de ce quartier. Il y en a dans une petite cour du bâtiment des Mathurins; et l'on y voit une inscription moderne indiquant qu'il s'étoit fait anciennement un enfoncement près de ce lieu, et que cet enfoncement avoit fait découvrir un conduit souterrain communiquant à la salle des Thermes.

555: M. Legrand.

556: Peu de temps avant la révolution, M. le baron de Breteuil, ministre de Paris, avoit chargé M. Verniquet de figurer sur un plan tous les restes de ces anciennes constructions, et de publier le résultat de ce travail: les troubles qui survinrent en empêchèrent l'exécution. On avoit aussi proposé de faire de cette salle, restaurée et dégagée de tous ses alentours, un Muséum d'architecture et de construction.

557: Ce vœu vient d'être rempli. Voy. l'art. Monuments nouveaux, etc.

558: Bibl. Præmonstrat., p. 372.—Hist. de Par., t. I, p. 338.

559: Fleuri.—Hist. ecclés., liv. 67, no 17.

560: 1o Rue Hautefeuille, une grande maison appelée la maison Pierre-Sarrasin; 2o des religieuses de Saint-Antoine, la seigneurie et la censive sur neuf maisons situées rue des Étuves; 3o une autre maison contiguë aux précédentes; 4o une grange avec un jardin. Toutes ces acquisitions, amorties par Philippe-le-Bel en 1294, formoient un carré environné de quatre rues, ce qui fit donner, au rapport de Du Breul, le nom d'île à leur terrain[560-A]. (Bib. Præmonst., p. 582 et seqq.)

560-A: On appeloit effectivement île de maisons un canton environné de quatre rues, ou une grande maison isolée. Sur ces quatre rues qui entouroient les Prémontrés, deux ont été depuis long-temps détruites.

561: Du Breul, p. 585.

562: Les bâtiments des Prémontrés sont maintenant occupés par des artistes et des particuliers.

563: Auprès de cette église, laquelle, quoique resserrée de tous les côtés, avoit un cimetière et un charnier, on avoit construit, en 1561, un petit bâtiment où, le premier lundi de chaque mois, plusieurs chirurgiens visitoient les pauvres malades qui se présentoient. Cet usage, suivant l'abbé Lebeuf, remontoit jusqu'à saint Louis. (Elle sert maintenant d'atelier à un menuisier.)

564: On voyoit dans la nef ses armes gravées sur sa tombe, et peintes sur un des vitraux. Un petit cadre de bois, attaché à un pilier, offroit plusieurs épitaphes écrites sur parchemin, et composées en son honneur par Théodore de Beze. Elles ont été copiées dans le Ménagiana.

565: Sur une colonne de pierre, près de la porte de la sacristie, on voyoit sa statue à genoux, en habit de docteur. (Ce monument a été détruit.)

566: Le monument qui lui avoit été élevé aux frais des maîtres chirurgiens de Paris n'existe point au Musée des Petits-Augustins; il étoit adossé au premier pilier de l'église, et offroit le buste de ce savant homme, soutenu par la figure allégorique de la Prudence. Ce morceau avoit été exécuté par Vinache.

567: Livre Rouge vieux du Châtelet, fol. 14, 15, 36 et 91.—Rech. de Pasquier, liv. IX, chap. 30, 31 et 32.—1o Reg. des chart. à la Chamb. des Compt., fol. 33, 46 et 58.—Du Boulay, t. IV, p. 671 et suiv.

568: Jean Pitard, Ambroise Paré, George Maréchal, François de La Peyronie, et Jean-Louis Petit.

569: M. Goudouin lui-même avoit été chargé, dit-on, de ceindre cette place d'une décoration d'architecture composée de constructions utiles et analogues au monument principal. Sa mort a arrêté l'achèvement de ce projet, auquel il avoit donné un commencement d'exécution par l'érection d'une fontaine d'un très-beau style, et dont nous ne tarderons point à parler. (Voy. l'article Monuments nouveaux, etc.)

570: La destination de ce monument est devenue commune aux écoles de médecine et de chirurgie.

571: Du Breul, p. 514.—Sauval, t. I., p. 630.—Hist. de Par., t. I, p. 284.—Piganiol, t. VII, p. 1, etc.

572: Du Breul, p. 515.—Hist. de Par., t. III, p. 115.

573: Voy. t. I, 2e part., p. 771.

574: Cet incendie arriva par l'imprudence d'un religieux qui s'endormit la nuit dans l'église, où il vouloit achever de dire l'office, après avoir attaché une bougie allumée au lambris de la chapelle de Saint-Antoine-de-Padoue. Il y avoit, dans cette chapelle une grande quantité d'ex-voto en cire: le feu y prit, et se communiqua partout avec tant de rapidité et de violence, que dans un moment l'église entière fut embrasée. Les cloches furent fondues; le chœur, la nef, une partie du cloître furent ravagés par les flammes, qui détruisirent aussi un grand nombre de tombeaux[574-A].

574-A: Ces tombeaux, la plupart en marbre noir, offroient l'effigie, en marbre blanc ou en albâtre, des illustres personnages qui y avoient été inhumés. La mémoire nous en a été conservée par Corrozet, le premier qui ait imaginé d'écrire un livre sur Paris. Nous croyons devoir transcrire ici la liste qu'il en donne, laquelle a été négligée par le plus grand nombre de nos historiens.

Marie, reine de France, femme de Philippe, fils de saint Louis, morte en 1321.

Jeanne, reine de France et de Navarre, femme de Philippe-le-Bel, fondatrice du collége de Navarre, morte en 1304. (Au-dessous de son tombeau étoit le monument d'un prince et d'une princesse, tenant chacun un cœur dans leurs mains, et sans épitaphe.)

Jeanne, reine de France et de Navarre, morte en 1329. Le cœur de Philippe-le-Long, son époux, mort en 1321.

Le cœur de Jeanne, reine de France et de Navarre, femme de Charles-le-Bel, morte en 1370.

Le cœur de Blanche de France, fille de Philippe-le-Long, morte religieuse de Longchamp en 1358.

Mahaut, fille du comte de Saint-Paul, femme de Charles, comte de Valois, fils de Philippe-le-Hardi, morte en 1358. (Près de Mahaut étoit une autre princesse en habit de religieuse, et sans épitaphe.)

Madame Ainznée, fille du roi de Castille. (Le reste de l'épitaphe étoit rompu.)

Blanche de France, fille de saint Louis, femme de..... (Le reste de l'épitaphe étoit aussi rompu; mais c'étoit sans doute la princesse Blanche qui épousa Ferdinand de La Cerda, fils d'Alphonse X, roi de Castille, car l'autre princesse Blanche, également fille de saint Louis, ne fut point mariée.)

Louis de Valois, fils de Charles, comte de Valois et de Mahaut, mort en 1329.

Un prince, un chevalier, une dame, un comte et une comtesse, sans épitaphe.

Louis Amnez, fils de Robert, comte de Flandre, mort en 1522.

Pierre de Bretagne, fils de Jean duc de Bretagne, et de Blanche, fille de Thibaut roi de Navarre.

Charles, comte d'Étampes, frère de Jeanne, reine de France et de Navarre, mort en 1336.

575: Au sujet de cette inscription, nous croyons devoir remarquer que les frères Mineurs, appelés Cordeliers, à cause de la corde qui leur servoit de ceinture, étoient anciennement Conventuels; mais en 1502 on introduisit chez eux une réforme, qui fut nommée l'Observance, ce qui servit à les distinguer des autres religieux du même ordre. Cependant, en 1771, un bref du pape réunit les Conventuels et les Observantins existants en France, sous l'autorité du général des Conventuels.

576: L'église des Cordeliers a été entièrement démolie. Une partie du cloître, qui existe encore, sert d'hospice à l'École de Médecine.

577: Ce bas-relief, que tous les historiens ont cru de bronze parce qu'il étoit noirci par le temps, et qu'ils ont faussement attribué à Germain Pilon, se trouve maintenant encastré dans le soubassement du tombeau du cardinal de Bourbon, déposé aux Petits-Augustins. C'est un morceau charmant où éclate toute la grâce, tout le sentiment de Jean Goujon. On peut le mettre au nombre de ses meilleurs ouvrages, et des chefs-d'œuvre de la sculpture françoise.

578: Ce monument ne se trouve point au Musée des Petits-Augustins.

579: Cette sculpture, exécutée par Paul Ponce, a dans le style quelque chose d'un peu barbare; mais on y remarque une belle pose, une draperie large et bien jetée, le caractère ferme et hardi de l'école de Michel-Ange. Au total c'est un bon ouvrage.

580: Ce monument n'est point aux Petits-Augustins.

581: Cette statue a été détruite.

582: Ce buste, exécuté par Anguier, n'est pas dépourvu de mérite. (Déposé aux Petits-Augustins.)

583: Ces bustes, qui sont tous de la plus mauvaise exécution, se voient dans le même Musée. Le squelette et l'épitaphe n'existent plus.

584: Ce buste est également déposé aux Petits-Augustins, ainsi qu'un médaillon ovale représentant le père et la mère de ce personnage.

585: En 1502 le cardinal d'Amboise avoit jugé à propos d'introduire la réforme dans plusieurs couvents dont les désordres causoient du scandale et commençoient même à donner de l'inquiétude. Les Cordeliers et les Jacobins surtout attirèrent son attention; mais ces derniers, auxquels il fit d'abord signifier l'ordre du pape, refusèrent d'obéir. Le cardinal, indigné, envoya une troupe de gens-d'armes avec ordre de chasser du couvent tous les Jacobins réfractaires. Ceux-ci se barricadèrent, et, soutenus de quelques écoliers, se défendirent assez long-temps. Forcés néanmoins de céder dans cette première attaque, ils osèrent revenir avec un renfort de douze cents écoliers, qui les remit en possession de leur couvent, d'où on ne put les chasser qu'en formant un nouveau siége. Les Jacobins de la réforme de Hollande vinrent les remplacer.

L'aventure des Cordeliers a un caractère encore plus singulier: ils refusoient également la réforme que des Cordeliers observantins, placés dans leur maison, vouloient leur donner, lorsque le cardinal jugea à propos de leur envoyer deux évêques qui avoient déjà été chargés de la réforme des Jacobins. Avertis de leur visite, ces religieux exposent le saint Sacrement sur l'autel, et commencent à chanter des psaumes, des hymnes, des cantiques, fatiguent les deux prélats, qui d'abord n'osent les interrompre, redoublent leurs chants lorsque ceux-ci veulent leur imposer silence, et les forcent enfin à sortir de leur église. Les réformateurs revinrent le lendemain, accompagnés du prévôt de Paris, de plusieurs autres magistrats et de cent archers, avec ordre de chasser les Cordeliers, s'ils faisoient la moindre résistance. On les trouva, comme la veille, rassemblés dans leur église, où ils essayèrent encore de recommencer leurs chants scandaleux; mais on les fit taire, et la réforme se fit. Ils obtinrent seulement qu'elle ne fût point faite par les Cordeliers observantins, mais par dix-huit Cordeliers pris dans divers couvents. Dans le siècle suivant, où ils eurent encore besoin d'être rappelés à l'observation de leur règle, on tenta vainement de faire entrer chez eux des Récollets. Ils s'y refusèrent obstinément, et les obligèrent à se retirer en se réformant eux-mêmes.

586: Cart. Sorb. ad. ann. 1274.

587: Crévier, t. I, p. 495.

588: T. VI, p. 321.

589: L'inscription rapportée par la plupart des historiens de Paris indique seulement que c'est sous son règne que la Sorbonne fut fondée: Ludovicus, rex Francorum, SUB QUO fundata fuit domus Sorbonæ.

590: Cette rue n'est pas nommée dans les actes, mais elle paroît être celle que l'on nomme aujourd'hui rue de Sorbonne. Saint Louis permit à Robert de la faire fermer à ses extrémités, ce qui lui fit donner le nom de rue des Deux-Portes, comme nous le dirons ci-après.

591: La maison de Sorbonne se compose de trois grands corps de logis, flanqués dans leurs encoignures par quatre gros pavillons, le tout environnant une cour qui a la forme d'un carré long. Trente-sept professeurs avoient le droit d'y être logés.

592: Voy. les pl. 173, 174, 175.

593: Tous ces monuments n'existent plus; et l'on a pu remarquer qu'à l'exception des figures qui ornoient les tombeaux, presque toutes les sculptures qui servoient à la décoration des églises ont été détruites.

594: Le cardinal y est représenté couché sur son tombeau, une main sur sa poitrine, l'autre étendue, les yeux levés vers le ciel. La Religion le soutient; à ses pieds une femme, que l'on croit être la figure allégorique de la Science ou de l'Histoire, se penche sur le sarcophage avec l'expression de la plus vive douleur. Derrière le groupe, deux génies soutiennent l'écusson du ministre.

Ce mausolée, que l'on regarde comme le chef-d'œuvre de Girardon, a long-temps passé pour un ouvrage accompli; et ce préjugé, dont le vulgaire est encore imbu, n'est pas même entièrement effacé dans l'esprit de certains artistes et de prétendus connoisseurs obstinément attachés aux vieilles routines. Tous les historiens de Paris n'en ont parlé qu'avec des transports d'admiration; et ce sera sans doute un grand sujet d'étonnement pour tous ceux qui ne le connoissent que par sa haute renommée, lorsque nous leur dirons que ce prétendu chef-d'œuvre est loin même d'être un bon ouvrage. On y trouve tous les défauts que nous avons reprochés à l'école du siècle de Louis XIV, défauts qui ont si rapidement amené la décadence entière de l'art sous Louis XV. Partout un goût systématique et faux y prend la place de l'imitation noble et vraie de la nature. Les draperies, jetées avec affectation, et exécutées en quelque sorte de pratique, ne présentent qu'un chiffonnage mesquin, lourd et monotone. La tête du cardinal, quoique touchée avec mollesse, n'est pas dépourvue d'expression, mais celle de la Religion est froide et sans caractère. La statue de la femme éplorée est beaucoup meilleure, et cette figure, qui offre dans sa pose une imitation frappante de la jeune fille du testament d'Eudamidas[594-A], pourroit même passer pour un morceau recommandable, si l'on n'y retrouvoit encore ces draperies lourdes et chiffonnées qui partout fatiguent et rebutent l'œil de l'amateur délicat. La mollesse de touche que l'on peut généralement reprocher à l'auteur de ce monument l'a servi assez heureusement dans l'exécution des deux enfants. Cependant ces petites figures sont loin encore d'avoir le degré de finesse et de vérité qu'exigeroit une imitation parfaite de la nature, et que l'on retrouve si éminemment dans les belles sculptures du siècle précédent[594-B].

594-A: Tableau célèbre du Poussin.

594-B: Ce monument est bien conservé, et n'a d'autre restauration que le nez de la figure du cardinal, mutilé pendant les jours révolutionnaires.

595: Les chaires de théologie fondées en Sorbonne, et qui existoient dans les derniers temps, étoient au nombre de sept:

La première, fondée en 1532 par Ulrich Gering, célèbre imprimeur allemand, étoit connue sous le titre de chaire de lecteur.

La deuxième et la troisième, fondées en 1596 par Henri IV, avoient pour objet, l'une la théologie contemplative, l'autre la théologie positive.

La quatrième, fondée en 1606 par M. de Pellejai, conseiller au parlement, étoit destinée à l'interprétation de l'écriture sainte.

La cinquième, pour les cas de conscience, étoit due à M. de Rouan, principal du collége des Trésoriers, et avoit été établie en 1612.

La sixième, qui traitoit des controverses, avoit été fondée en 1616 par Louis XIII.

La septième, consacrée à l'interprétation du texte hébreux de l'écriture, avoit pour fondateur le duc d'Orléans, qui l'avoit créée en 1751.

596: L'église de Sorbonne, entièrement dégradée dans son intérieur, est restée long-temps déserte et abandonnée pendant la révolution. Les bâtiments de la maison avoient été destinés à loger des artistes. Sur l'état actuel de ce monument voy. l'art. Monuments nouveaux, etc.

597: Les bâtiments de ce collége sont aujourd'hui entièrement détruits et remplacés par des maisons particulières.

598: Les bâtiments en sont habités par des particuliers.

599: L'évêché de Blois étoit un démembrement de celui de Chartres; il fut érigé, par une bulle d'Innocent XII, le 1er juillet 1697. (Gall. christ., t. VIII, inst. col. 451.)

600: Trésor des Chartres. Paris, liv. III, no 22.

601: Sauval, t. III, p. 217.

602: L'affaire fut portée au parlement, et il fut facile de prouver qu'il n'étoit pas question ici de suppression, mais seulement de changement de boursiers séculiers en réguliers.

603: Les bâtiments en sont maintenant occupés par une administration publique.

604: C'est maintenant un hôtel garni.

605: Il est maintenant habité par des particuliers.

606: C'est maintenant un hôtel garni.

607: V. pl. 178. Ce monument n'a point changé de destination.

608: Les bâtiments de ce collége sont habités par des particuliers.

609: Il y avoit entre autres trois maisons sises vis-à-vis, appelées les Marmousets, qui ont été acquises depuis et enclavées dans le collége de Harcour.

610: C'est maintenant une maison habitée par des particuliers.

611: Du Breul, p. 711.—Hist. de l'abb. S. Germ., p. 157.—Hist. de Par., t. I, p. 610.

612: Lemaire, t. II, p. 554.

613: Hist. de Paris, t. V, p. 673.

614: Ibid., p. 662.

615: Ibid., p. 775.

616: C'est aussi une maison habitée par des particuliers.

617: On les appeloit l'hôtel ou les maisons d'Avranches.

618: Hist. Univ. Paris, t. IV, p. 162.

619: Un cuisinier de ce collége, nommé Guion Gervais, voulut être compté au nombre de ses bienfaiteurs, et donna en 1679 une somme de 1,000 liv. pour fonder une bourse de grammairien.

620: Jaillot, quart. S.-André-des-Arcs, p. 122. Depuis la révolution, ce collége a été occupé quelque temps par l'École de droit.

621: C'est aujourd'hui une maison garnie.

622: Hist. S. Mart., p. 216.—Du Breul, p. 650.—Hist. Univ., t. III, p. 395.—Hist. de Par., t. I, p. 417.

623: Ce collége est maintenant habité par des particuliers; sa chapelle sert d'atelier à un peintre. Il reste encore quelques portions de son cloître, dont les arcades offrent des formes gothiques très-élégantes. Voy. pl. 178.

624: Manusc. des S. Germ., C. 454, fol. 484.

625: Dans cette même rue étoit, à la fin du siècle dernier, un bureau de messagerie pour la Normandie et la Bretagne, que l'on nommoit l'hôtel Saint-François, parce qu'on prétendoit que saint François-de-Sales y avoit demeuré. Cette tradition ne paroît guère vraisemblable, et n'étoit fondée sur aucune autorité. Des titres de l'abbaye Saint-Germain prouvent au contraire que cette maison portoit l'enseigne de Saint-François dès 1640, et saint François-de-Sales ne fut canonisé qu'en 1665.

626: On cite entre autres Antoine du Prat, son petit-fils, seigneur de Nantouillet et prévôt de Paris. Le duc d'Anjou, le roi de Navarre et le duc de Guise, sur qui il s'étoit permis des propos indiscrets, lui mandèrent un jour qu'ils iroient souper chez lui à cet hôtel d'Hercule; et ils y allèrent, malgré tous les prétextes qu'il put alléguer pour se dispenser de recevoir cet honneur. Après le souper, leur suite pilla ou jeta par les fenêtres son argent, sa vaisselle et ses meubles. «Le lendemain, dit l'Étoile, le premier président fut trouver le roi (Charles IX), et lui dit que Paris étoit ému pour le vol de la nuit passée, et que l'on disoit que Sa Majesté y étoit en personne, et l'avoit fait pour rire; à quoi le roi ayant répondu que ceux qui le disoient avoient menti, le premier président répliqua: J'en ferai donc informer, Sire.—Non, non, répondit le roi; ne vous en mettez pas en peine: dites seulement à Nantouillet qu'il aura affaire à trop forte partie, s'il en veut demander raison.»

627: Voy. prem. part. de ce vol., p. 602.

628: Germain Brice place cette reconstruction en 1505.

629: Il étoit neveu du fameux cardinal Georges d'Amboise, le ministre chéri de Louis XII. Les murailles offrent de toutes parts les armes de sa famille, ainsi que le bourdon et les coquilles, attributs de saint Jacques, son patron.

630: Toutes ces figures ont été détruites pendant la révolution. Cette chapelle sert maintenant à des cours particuliers de pharmacie.

631: Les armoiries ont été effacées. Il ne reste plus d'autres ornements que deux colonnes et quelques sculptures qui accompagnent une porte intérieure, et dont le style annonce le siècle de François Ier.

632: Cette maison est maintenant habitée par des particuliers.

633: Les trois présidents nommés en 1344 par Philippe-de-Valois ne prenoient alors que la qualité de maîtres du parlement.

634: Voy. pl. 147.

635: Voy. ibid.

636: Nous en parlerons à l'article des Chartreux, quartier du Luxembourg.

637: À peu de distance de l'emplacement de cette porte, et entre l'ancien terrain des Jacobins et les maisons de la rue Sainte-Hiacynthe, on voit encore quelques débris des murailles et des tours qui formoient l'enceinte de Philippe-Auguste.

638: Maintenant de l'École-de-Médecine.

639: T. II, p. 565.

640: On prétend aussi que la partie de cette rue, depuis celle de la Vieille-Bouclerie jusqu'à la rue Mâcon, fut appelée de la Clef, en mémoire de la trahison de Périnet Le Clerc[640-A], qui, ayant dérobé les clefs de la porte de Buci sous le chevet du lit de son père, introduisit les Anglois dans la ville. (Sauval, t. I, p. 126) Cette tradition paroît plus vraisemblable que celle qui faisoit regarder une des bornes de la rue Saint-André-des-Arcs, dont la partie supérieure représentoit une tête d'homme, comme la statue de ce traître. Jaillot, qui la traite de bruit populaire dénué de toute espèce de fondement, dit avoir lu dans des notes manuscrites recueillies par D. Félibien, et qui se conservoient à Saint-Germain-des-Prés, que cette borne étoit un monument d'une amende honorable faite au chapitre de Notre-Dame, en expiation d'insultes exercées à l'égard d'un chanoine, lors d'une procession qui passoit en cet endroit. «Si ce fait étoit vrai, dit ce critique, on en eût vraisemblablement conservé le souvenir par une inscription ou par quelque monument de sculpture mieux placé et moins exposé à être détruit qu'une borne mise à l'angle de deux rues très-fréquentées, et qui, par sa position, pouvoit facilement être mutilée ou rompue.»

640-A: Voy. t. II, prem. part., p. 991.

641: Sur le terrain des Augustins on a percé une rue nouvelle qui va de celle-ci à la rue Dauphine. On la nomme rue du Pont de Lodi.

642: Fol. 140 vo.

643: Reg. de la Temp. de Notre-Dame.

644: T. I, p. 118.

645: Sauval, t. III, p. 625.

646: T. I, p. 123.

647: Hist. de Par., t. V, p. 187.

648: Sauval, t. II, p. 125.

649: Entre cette rue et la précédente on voyoit encore, à la fin du siècle dernier, une ruelle ou descente à la rivière, fermée par une porte à son entrée dans la rue de la Huchette; elle se nommoit rue des Trois-Canettes, et se trouve sur le plan de Boisseau sous le nom du Harpeur. Elle étoit peu connue, parce qu'elle ne servoit qu'à l'écoulement des eaux et des immondices. En 1767 la maison voisine de cette ruelle s'étant écroulée, on revint au projet déjà conçu de construire un quai le long de la rivière, entre le pont Saint-Michel et le Petit-Pont. Il fut ordonné en conséquence que la rue des Trois-Canettes seroit supprimée, et celle des Trois-Chandeliers élargie jusqu'à douze pieds dans toute sa longueur; ce qui fut exécuté.

650: Sauval dit qu'en 1255, époque de la fondation du collége des Prémontrés, on la nommoit rue aux Étuves. Il se trompe: cette dénomination étoit celle d'une rue qui ne subsiste plus aujourd'hui, et qui passoit de la rue des Cordeliers à la rue Mignon, dont elle faisoit la continuation, entre le collége de Bourgogne et la maison des Prémontrés. (Jaillot.)

651: Arch. de l'abb. S. Germ.

652: Sauval, t. I, p. 135.

653: Ce nom de Queux signifie, en vieux françois, cuisinier; mais personne n'ignore que la charge de Grand-Queux étoit chez le roi une des premières de la couronne. Les Châtillon se sont fait un honneur de la posséder.

654: Past. A, p. 793.

655: Nécrol. de N. D. au 31 mars et 25 avril.

656: Archiv. de S. Germ. des Prés.

657: Lebeuf, t. II, p. 567.

658: Hist. de Par., t. IV, p. 133.

659: Huon de Bordeaux, dans son roman, l'appelle Amauri de Hautefeuille, et dit qu'il étoit neveu de Ganelon.

660: Corroz., fol. 79, vo.—Belleforest, Ann. p. 889.—Du Breul, p. 500.—Hist. de Par., t. I, p. 261.

661: Arch. de S. Germ. des Prés, A. 3, 4, 5.—Terrier de 1523, fol. 138 et suiv.

662: Ibid., fol. 237, vo.

663: Cette rue vient d'être abattue du côté de la rivière pour la construction d'un nouveau quai.

664: En face de cette rue est le cul-de-sac appelé de la cour de Rouen, ainsi nommé parce que l'hôtel de l'archevêque de Rouen y étoit situé.

665: On a démoli plusieurs maisons de cette rue pour agrandir la place Saint-Michel.

666: Cartul. Sorbon., fol. 55.

667: Il y avoit autrefois près de l'église des Mathurins un cul-de-sac qui la séparoit du palais des Thermes, et qui portoit le nom de Coterel ou Cocerel.

668: Cart. de Sorbon., fol. 132.

669: T. II, p. 77.

670: Ce cul-de-sac n'existe plus, de même que l'hôtel, lequel occupoit l'espace compris entre les rues de Hautefeuille, du Jardinet, du Paon et du cul-de-sac même où il étoit situé.

671: Cart. Sorb. 1273-1279.

672: Comp. des heures du chap. N. D.

673: Sauval, t. III, p. 555.

674: Fol. 13, 14, 28, 116, etc.

675: Manusc. de S. Germ., C. 454. La partie de cette rue qui aboutit à celle du Battoir étoit indiquée, au commencement du quinzième siècle, sous le nom grossier et ridicule de rue du Pet, en 1560 rue du Petit-Pet, et du Gros-Pet en 1636.

676: Arch. de S. Germ.

677: Sauval, t. III, p. 644. Il y a dans cette rue un cul-de-sac appelé Sallembrière; c'est une altération du nom Saille-en-bien, Saliens in bonum, qu'il portoit anciennement. Ce nom étoit celui d'un particulier qui y avoit sa maison; on le trouve dans un acte du cartulaire de Sorbonne daté de 1239, et dans plusieurs actes subséquents. Ce cul-de-sac, qui étoit une rue à cette époque, aboutissoit à une autre ruelle, laquelle ne subsiste plus, et qu'on nommoit rue des Jardins. Celle-ci donnoit dans la rue Saint-Jacques.

678: Past. A., fol. 690.—Nécrol. de N. D.

679: «Il n'y a pas long-temps, dit Saint-Foix, qu'on voyoit encore sur la porte de la maison qui fait le coin de cette rue et de la rue Saint-Séverin une pierre de deux pieds en carré, où l'on avoit gravé différentes figures; les principales étoient celles d'un homme renversé de cheval, et d'un autre à qui une dame mettoit sur la tête un chapeau de roses. On lisoit au haut ces mots: Au vaillant Clary; et en bas: En dépit de l'envie. C'est un monument que la sœur de Guillaume Fouquet, écuyer de la reine Isabeau de Bavière, osa faire mettre sur sa maison, à la gloire de sire de Clary, son parent, dans le temps que la cour, irritée du combat de ce brave homme contre Courtenay, le poursuivoit, et vouloit le faire périr sur l'échafaud.» Pierre Courtenay, chevalier anglois et favori de son maître, étoit venu à Paris uniquement pour défier à la lance et à l'épée Guy de La Trémouille, porte-oriflamme; s'en retournant, après avoir rompu avec lui quelques lances, il se vanta, dans une visite qu'il fit à la comtesse de Saint-Pol, sœur du roi d'Angleterre, qu'aucun François n'avoit osé s'éprouver contre lui; le sir de Clary, qui étoit présent, s'indignant de l'injure qu'il faisoit à sa nation, lui proposa le champ clos pour le lendemain, et eut le bonheur de le mettre hors de combat. Une intrigue de cour présenta sous un aspect odieux cette action si glorieuse pour un vrai chevalier; on lui fit un crime d'avoir osé prendre une journée sans la permission du roi; et pour ne pas expier sa victoire par une mort ignominieuse, comme un traître à sa patrie, le brave Clary fut forcé de prendre la fuite, et resta long-temps dans l'exil.»

680: Livre rouge de l'Hôtel-de-Ville, fol. 107.

681: Au-dessous du marbre sur lequel cette inscription étoit gravée, on voyoit encore, avant la révolution, un bas-relief gothique qui représentoit une amende honorable que les sergents à verge avoient été contraints de faire, en 1440, à Justice, à l'Université et aux Augustins. Sous prétexte de signifier un exploit, ils s'étoient permis de tirer par force un de ces religieux du cloître de son couvent et en avoient tué un autre qui vouloit s'opposer à cette violence. «Par sentence du prévôt de Paris, dit Du Breul, ils furent condamnés à faire trois amendes honorables, l'une au Châtelet, l'autre au lieu du forfait et occision, et la dernière à la place Maubert; ils devoient les faire sans chaperon, nuds jambes et nud pieds, tenant chacun à la main une torche ardente de quatre livres, requérants à tous merci et pardon; puis ils furent condamnés à faire faire une croix en pierre de taille près le lieu où ladite occision fut faite, avec image représentant ladite réparation: davantage leurs biens confisqués, préalablement prise sur iceux la somme de 1000 livres parisis, et en après bannis à jamais du royaume.» Cependant cette peine, qu'on peut considérer comme légère, vu l'énormité du crime, fut sans doute encore adoucie: car Jaillot prétend avoir vu plusieurs significations faites par un de ces sergents depuis 1440 jusqu'en 1449.

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