The Project Gutenberg eBook of La femme auteur; ou, les inconvéniens de la célébrité, tome II This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook. Title: La femme auteur; ou, les inconvéniens de la célébrité, tome II Adapter: Mme. Dufrénoy Release date: June 17, 2011 [eBook #36447] Language: French Credits: Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) *** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME AUTEUR; OU, LES INCONVÉNIENS DE LA CÉLÉBRITÉ, TOME II *** Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. La page annonçant d'autres publications du même éditeur a été déplacée à la fin de cette version électronique. LA FEMME AUTEUR. TOME II. LA FEMME AUTEUR, OU LES INCONVÉNIENS DE LA CÉLÉBRITÉ, PAR MME. DUFRENOY. TOME II. IMPRIMERIE DE POULET. A PARIS, Chez BECHET, Libraire, quai des Augustins, No. 63. 1812. LA FEMME AUTEUR, ou LES INCONVÉNIENS DE LA CÉLÉBRITÉ. CHAPITRE PREMIER. La _vie ressemble à une coupe d'eau limpide, qui se trouble à mesure qu'on la boit_. Anaïs n'avait encore éprouvé aucun de ces chagrins qui amènent à leur suite la défiance. La mort de ses parens avait brisé son coeur sans le flétrir. Un homme sensible et respectable était devenu son consolateur et son appui. Les premiers pas qu'elle avait faits dans la carrière des arts, avaient été marqués par des succès. Elle n'avait souffert ni de l'injustice ni de l'ingratitude de personne. A peine venait-elle de faire le sacrifice généreux de sa fortune à la mémoire de son époux, qu'elle en avait retrouvé une dans celle de son ami. Rien n'avait terni pour elle la fraîcheur des illusions de la jeunesse. Elle s'était abandonnée avec délices à celles de l'amour; mais l'amour allait lui ravir cette douce confiance qui prête tant de charmes à tous les sentimens. La nature ne lui présentera plus un aussi riant aspect. Les rêves de la gloire, les plaisirs de l'amitié ne lui suffiront plus. Elle avait entrevu une félicité plus vive, plus entière; et sans en avoir joui un instant, elle allait la regretter sans cesse. La marquise avait senti se réveiller, sur la tombe de son père, ce juste sentiment d'orgueil qui parle si fortement à l'ame des personnes d'un esprit supérieur, lorsqu'elles se croient offensées. Ce sentiment lui donna le courage momentané de renoncer à un amour sans espérance, et le désir d'imprimer plus d'éclat à son nom. Ce désir, qui n'était que l'effet d'un noble dépit, trompa madame de Simiane; elle crut ne plus aimer, et quand elle vint retrouver Mr. D., ses traits offraient l'empreinte d'une dignité calme, qui le surprit et le charma. Vous avez dû être étonné, lui dit-elle, de l'impression que j'ai reçue de la lettre qui vous est arrivée ce matin. Je vais vous révéler ce que je vous ai tu long-temps, ce que long-temps je me tus à moi-même. J'aimais monsieur de Lamerville; mon souhait le plus ardent était de lui plaire, de lui appartenir. La gloire dont il s'est couvert, les éloges que son oncle m'a faits de lui, l'admiration générale qu'il inspire, et peut-être aussi le besoin de ce rare bonheur dont l'image frappa mes yeux dans mon enfance, bonheur que je n'aurais jamais cru payer trop cher, tout a conspiré à livrer mon coeur à M. de Lamerville. J'aurais tout sacrifié pour obtenir le sien; oui, tout, excepté mon attachement pour vous. (Mr. D. la remercia par un regard). Elle continua: Depuis quelque temps il était le mobile secret qui dirigeait mes actions; le souvenir de mon père ne se mêlait plus que légèrement à mes travaux. C'était surtout pour cet étranger que je voulais embellir mon front du laurier des Muses. La disposition que le duc avait faite en ma faveur, accrut le penchant que je nourrissais pour son neveu. J'étais loin d'imaginer qu'il pût refuser ma main: en l'aimant je crus aimer mon époux. Oh! quel avenir enchanteur se découvrait à moi! Je voyais l'amitié, la gloire, l'amour m'enchaîner de leurs triples liens de fleurs; mais le ciel n'a point voulu que tant de biens fussent à la fois le partage d'une simple mortelle: je dois me soumettre à ses lois. Voici le portrait qui me fut donné par le duc, à l'instant de sa mort: veuillez le faire rendre, le plus tôt possible, à M. de Lamerville, avec les tableaux de famille qu'il réclame. Quant à ce funeste héritage qu'on m'abandonne si facilement, ne m'approuverez-vous pas de le remettre à celui qui avait plus de droit que moi d'en jouir.--Gardez-vous bien de cet acte public de désintéressement, on pourrait soupçonner qu'il a pour objet d'engager le général à céder aux désirs de feu son oncle. Croyez-moi, mon Anaïs, prenez sur-le-champ possession de la fortune qui vous est léguée, sauf à ne la regarder que comme un dépôt dont vous vous dessaisirez avec honneur quand vous aurez fait un nouveau choix.--Je renonce à l'amour, dit madame de Simiane; mais M. de Lamerville, ajouta-t-elle en soupirant, n'a sans doute pas renoncé au mariage, ainsi je lui garderai les biens de son oncle, pour présent de noces; j'en accumulerai scrupuleusement tous les revenus, et je les lui rendrai aussi à cette époque. Mr. D. s'entretint avec Anaïs, des affaires de la succession de M. de Lamerville: les soins de sa liquidation l'obligeaient de passer quelques mois à Paris. Madame de Simiane consentit d'autant plus volontiers à l'y suivre, qu'on allait entrer dans l'hiver. Comme elle ne voulait pas habiter l'hôtel qui avait appartenu au feu duc, elle envoya Félix louer une maison petite, mais commode, dans le faubourg Saint-Germain, et fut s'y établir avec son ami. CHAPITRE II. Dans le court intervalle qui s'était écoulé entre le moment qui avait renversé les espérances de madame de Simiane, et son départ de Villemonble, Mr. D. s'était aperçu avec chagrin qu'elle était loin d'avoir recouvré sa tranquillité; il espéra que le séjour de Paris lui procurerait quelques distractions, et se proposa de l'entourer d'une société d'artistes, se flattant d'opposer avec succès, à l'amour, le pouvoir des talens. Anaïs ne parut pas insensible à des plaisirs dont elle avait été long-temps privée; l'entretien fréquent de plusieurs hommes célèbres, qui montraient pour elle une haute estime, lui fit goûter de nouveau les jouissances de l'imagination. Elle publia son poëme de _l'Amour Paternel_; l'accueil distingué qu'il obtint du public, lui valut une foule d'éloges et l'hommage d'un prince Allemand, qui sollicita sa main. Mr. D. appuya en vain les voeux de cet amant. Madame de Simiane lui répondit: «Le refus d'Amador me condamne au veuvage.» On venait de rétablir le bal de l'Opéra, qui avait été suspendu pendant quelques années. Quoique ce genre d'amusement ne plût pas beaucoup à la marquise, elle consentit à le partager avec une jeune dame qu'elle voyait souvent: elles se placèrent dans une loge qui donnait sur le théâtre. La jeune dame demanda bientôt à sa compagne la permission de la quitter, pour aller intriguer une personne de sa connaissance qu'elle venait d'apercevoir à l'autre bout de la salle. Madame de Simiane, restée seule, regardait avec assez d'indifférence le spectacle à la fois bruyant et bisarre qu'offrait un grand concours de masques, en se demandant à elle-même comment un plaisir aussi insipide pouvait attirer tant de monde, quand un cavalier, d'une tournure élégante et noble, vint s'asseoir à ses côtés. Elle leva les yeux, et reconnut en lui le modèle du portrait qu'elle avait contemplé tant de fois avec ravissement. Son émotion fut si forte, qu'elle ne put la cacher tout-à-fait. Peut-être, lui demanda le cavalier (d'une voix dont la mélodie frappa délicieusement son oreille), peut-être ma présence ici est importune? Si j'ai commis une indiscrétion, dites un mot, beau masque, et je me retire en enviant le sort du fortuné mortel que vous daignez attendre. Madame de Simiane, qui cherchait à s'assurer si elle ne s'était pas trompé dans sa conjecture, répondit: La dame à qui j'ai donné rendez-vous ne craint point de se rencontrer avec un homme aimable, M. de Lamerville peut rester.--Le général (c'était lui-même), surpris de s'entendre nommer par une femme dont la voix (qu'elle ne déguisait pas) lui était étrangère, dit: Je ne croyais pas avoir l'honneur d'être connu de vous, beau masque.--Les héros ne sont-ils pas connus de tout le monde.--Si ce titre en est un à vous plaire, je voudrais l'avoir mérité.--Soit intention ou hasard, Anaïs avait ôté son gant; les regards du général s'étaient arrêtés sur une main aussi parfaite par sa forme, qu'éclatante par sa blancheur. Il profita de la liberté que permet le bal, s'empara de cette main: Si les traits, lui dit-il, que cachent ce masque jaloux, sont aussi beaux que ce que j'ai dans cet instant le bonheur d'admirer, sans doute vous faites des esclaves de tous ceux qui vous voyent.--Ce n'est pas sans raison que vous passez pour être aussi galant que brave.--Ce n'est pas la réputation de galanterie que je voudrais avoir auprès de vous.--Madame de Simiane avait retiré sa main de celle d'Amador; il n'osait la reprendre, mais il la regardait toujours. Anaïs remit sont gant; il se plaignit avec esprit de cette cruauté. L'entretien prenait un tour assez vif, lorsque plusieurs masques se précipitèrent dans la loge, en faisant de grands éclats de rire.--Viens donc, général, dit l'un d'eux à M. de Lamerville, viens jouir de la mascarade la plus plaisante qu'on puisse imaginer.--Je me trouve trop bien dans ce lieu pour en sortir.--Oh! vous le quitterez pourtant, reprit d'une voix clapissante une femme déguisée en sybille; vous le quitterez, ou il vous arrivera malheur, je vous le prédis.--Enlevons, cria un autre masque, enlevons ce nouveau Renaud à cette nouvelle Armide.--M. de Lamerville ne pouvant venir à bout de renvoyer les importuns qui l'assiégeaient, et voyant que son intéressante inconnue était étourdie de leur babil insignifiant, sortit avec eux, dans le projet de leur échapper, pour revenir bientôt renouer une conversation qui commençait à l'intéresser beaucoup. Madame de Simiane, craignant que le retour de sa compagne ne découvrît son nom au général, ne fut pas fâché de le voir s'éloigner. Il était à peine hors de la loge, que la jeune femme arriva avec deux de ses parens. Anaïs lui dit qu'elle avait, à son tour, quelqu'un à tourmenter, et qu'elle allait changer de domino, après être convenu de l'endroit où on se retrouverait, et du mot de ralliement. Madame de Simiane fut se préparer à goûter un plaisir qui la réconciliait avec le bal de l'Opéra. Quand elle eut revêtu son nouveau déguisement, elle chercha M. de Lamerville, et le vit qui prenait le chemin de la loge où il l'avait laissée. Où courez-vous, beau masque, lui dit-elle, ne peut-on vous arrêter un instant?--Cette voix m'enchaînera toujours, répondit-il; mais pourquoi paraître sous une nouvelle forme? M'auriez-vous fait l'injure de penser que je me méprendrais à votre accent? Croyez-moi, désormais son charme me suivra partout, il me fera partout vous reconnaître. Amador prononça ces paroles d'une manière si tendre, qu'Anaïs se sentit émue jusqu'au fond de l'ame. Prenez garde, dit-elle, en se remettant un peu, ne m'adressez pas des choses aussi flatteuses, quelques oreilles jalouses pourraient les entendre; je ne veux m'attirer la haine de personne.--Personne n'a le droit de me demander compte de mes discours ni de mes sentimens.--Bon! vous me direz que votre coeur est libre.--Il l'était il y a quelques heures.--Défiez-vous de Lamerville, dit en passant un arlequin à madame de Simiane; défiez-vous-en, il est aussi infidèle à l'amour, que fidèle à la gloire.--Ce masque dit-il vrai? demanda la marquise.--Discours de bal, répondit Amador.--Le bal découvre quelquefois plus d'un secret.--Je serais heureux qu'il vous apprît le mien.--Préparez-vous à soutenir un terrible assaut, dit au général la même sybille qui était venue l'entraîner de la loge, la comtesse de Rimaldy n'est pas loin.--Elle serait ici! s'écria d'une voix indignée monsieur de Lamerville.--Oui, cette amazone qui s'approche, c'est Florestine, je vous en avertis.--Le général cherchait à éviter la comtesse, mais elle le saisit par le bras, et lui dit, en contrefaisant sa voix: Eh bien! volage et charmant Amador, tu vas donc à ton tour sacrifier à l'hymen; tu vas te marier.--Me marier! je n'y songe pas.--On assure pourtant que tu vas épouser la veuve du marquis de Simiane, cette femme auteur, dont l'éloge remplit, depuis un mois, tous les Journaux.--On est fort mal instruit.--On affirme que l'héritage de ton oncle est à ce prix; on ajoute que la savante veuve t'aime déjà autant qu'elle aime Apollon.--(Anaïs se sentit extrêmement troublée). Quel conte! je suis l'homme du monde le plus indifférent à madame de Simiane; elle ne m'a jamais vu.--Comment! ce n'est pas pour lui faire la cour que tu es à Paris? Ce n'est pas avec elle que tu te promènes chaque soir dans le bois de Boulogne?--Quel tissu d'absurdités!--Mais si tout cela est faux, pourquoi n'habites-tu pas l'hôtel de Lamerville?--Oh! tes questions me fatiguent, beau masque, je ne prétends plus y répondre; laisse-moi, je te prie.--Te laisser, aimable ingrat; oh! non, j'ai résolu de te consacrer toute cette nuit, et j'exécuterai mon projet, n'en déplaise à cette chère personne qui te tient serré si étroitement, fût-elle madame de Simiane elle-même?--Madame de Simiane serait-elle ici, demanda vivement un jeune homme qui s'était approché de l'amazone? Ah! s'il est vrai, daignez me la montrer, je brûle du désir de voir cette Muse charmante; sa figure doit avoir quelque chose d'aérien.--Je ne vous le dirai pas, répondit l'amazone, je ne connais d'elle que son dernier poëme.--Ce poëme fait mes délices, répliqua le jeune homme; je le sais par coeur, et je le relis chaque jour. Quels sentimens divins y sont exprimés! Si cette femme aime jamais d'amour, ajouta-t-il avec feu, elle deviendra une Sapho.--Vous ne voudriez sûrement pas qu'elle trouvât un phaon?--Mais... cela serait peut-être à souhaiter pour le bien de l'art.--C'est un fou, s'écria l'amazone.--C'est un poète, dit le général.--Croyez-vous ces deux mots synonymes? demanda tout bas Anaïs à ce dernier.--Oui, à-peu-près.--Pendant ce dialogue, l'amazone avait fait signe à plusieurs masques de s'avancer; ils entourèrent M. de Lamerville, et le séparèrent de sa compagne. Celle-ci se déroba avec peine à leur poursuite importune, et retourna chez elle, le coeur tout rempli d'Amador. Elle passa le reste de la nuit à se répéter cent fois chacun des mots agréables qu'il lui avait adressés. Tantôt elle croyait y découvrir l'heureux effet d'une douce sympathie, tantôt elle n'y voyait que le résultat d'une exquise politesse. Dès que le jour parut, elle prit ses pinceaux, et parvint, sans beaucoup d'efforts, à reproduire de mémoire les traits de son amant. Oh! pourra-t-elle se décider à ne pas vivre pour lui, maintenant qu'elle a connu la tendre expression de son regard, la grâce de son sourire, le charme de sa voix. M. de Lamerville avait été plus que contrarié de la malice de Florestine; dans l'humeur qu'il en avait conçue, il lui avait dit quelques vérités dures, mais elle tint bon, et ne cessa de l'obséder que quand elle fut certaine que la femme qu'il désirait de retrouver était partie du bal. Jamais Amador n'avait reçu une impression aussi vive que celle que lui avait fait éprouver son aimable inconnue; il s'était flatté qu'elle ne se refuserait pas à l'instruire de son nom; dans le cas contraire, il avait l'intention de la faire suivre adroitement, de savoir en dépit d'elle qui elle était, et de chercher le moyen de lui être présenté. Trompé dans son espoir, il pensa qu'il pourrait la retrouver dans l'un des bals suivans, et se promit d'aller exactement à tous. Il s'endormit en songeant à cette belle main qu'il serait si doux de presser dans la sienne, à cet accent céleste par qui le mot j'aime doublerait d'harmonie; mais le lendemain, à son réveil, il reçut l'ordre de rejoindre l'armée; il courut où l'appelait l'honneur, et les soins importans qui l'occupèrent lui firent bientôt oublier celle qui ne l'oubliera jamais. CHAPITRE III. Après avoir long-temps réfléchi à l'entrevue que le hasard lui avait procuré avec le général, madame de Simiane se dit que si elle lui avait fait quelque impression, il retournerait la chercher au bal. Dans cette idée elle fit emplette du costume le plus élégant, et surtout le plus propre à relever les grâces de sa taille. Le jour même qu'elle comptait s'en servir, elle apprit, par les papiers publics, la nouvelle du départ de M. de Lamerville; elle n'alla point au bal, eut un accès de fièvre, maudit la gloire, l'amour, et jusqu'à cette fortuite rencontre qui avait augmenté, dans son coeur, le pouvoir d'un sentiment que la raison lui faisait une loi de combattre. Les rêveries continuelles de madame de Simiane, ses soupirs fréquens, le rire étudié sous lequel elle essayait de cacher sa tristesse, l'insouciance qu'elle montrait à cueillir de nouvelles palmes littéraires, l'empressement qu'elle apportait à s'informer de ce qui se passait à l'armée, tout apprit à Mr. D. qu'elle n'avait pas triomphé de son inclination pour M. de Lamerville. Un autre que lui aurait traité cette inclination de folie; mais Mr. D. savait que les personnes de l'un et de l'autre sexe, qui sont nées pour se placer au-dessus du vulgaire, ont toutes un foyer d'amour dans l'ame, et une exaltation dans l'esprit, qui sont causes qu'elles voient et sentent autrement que les autres. Que de là naît, chez les hommes, cette soif ardente de renommée qui excite l'un à vaincre les obstacles pour s'élever à de hautes conceptions, pousse l'autre à ces dévouemens sublimes qui lui font compter pour rien la mort la plus cruelle, ou le sacrifice de ses plus chères affections; que de là aussi naît chez les femmes, auxquelles la nature refusa les qualités éclatantes qui sont l'attribut de la force, ce penchant à embrasser avec enthousiasme, à nourrir avec constance des illusions que le commun des hommes traite chez elles de disposition romanesque, et que peut-être on pourrait appeler le beau idéal du sentiment. Mr. D. ne blâmait pas son amie, il la plaignait, et cherchait à guérir son coeur en parlant sans cesse à son imagination. Il la pressa de remettre une de ses pièces au théâtre, et de donner une seconde édition de son poëme. Elle se rendit à ses désirs. Sa pièce eut encore plus de succès que dans la nouveauté, et la seconde édition de son poëme fut épuisée dans le cours d'une semaine. Anaïs ne se présentait plus dans aucun lieu public, sans voir tous les regards se tourner avec intérêt sur elle, sans entendre retentir de plusieurs côtés: C'est madame de Simiane. Un mélange touchant d'orgueil et de modestie colorait alors ses joues. Un éclair de plaisir brillait sur son front. O mon père! pensait-elle, tes voeux sont exaucés; mais bientôt le souvenir d'Amador venait troubler sa jouissance. Eh! comment s'applaudir long-temps d'une célébrité qu'il condamnait, et qui élevait une barrière insurmontable entre elle et lui! Un matin que madame de Simiane était occupée à choisir quelques bagatelles dans la petite boutique d'un tabletier en face Saint-Eustache, elle vit sortir de cette église un convoi dont la seule pompe consistait en cinquante jeunes filles vêtues de blanc, qui marchaient tristement, deux à deux, derrière le corps porté à sa dernière demeure. Ce spectacle attendrit Anaïs, en même temps qu'il excita sa curiosité; elle demanda à la marchande quelles dépouilles on allait rendre à la terre.--Celles d'une fille de vingt-deux ans.--De quoi a-t-elle péri?--D'amour.--Grands dieux! l'infortunée!--Oh! ce n'est pas elle qu'il faut plaindre; elle a tant souffert, le Tout-Puissant la recevra dans sa miséricorde: _Il doit être beaucoup pardonné à qui a beaucoup aimé._ Mais sa soeur, cette pauvre Amélie, si jeune, si sage, que va-t-elle devenir?--Elle laisse une soeur?--Oui, Madame, une soeur de seize ans.--A-t-elle quelques moyens d'existence?--Non, Madame, elle manque absolument de tout. Depuis trois mois elles subsistaient des secours qu'elles recevaient des personnes du voisinage; mais rien ne se lasse si vîte que la charité; les longues infortunes et les longues maladies vous enlèvent vos amis et vos protecteurs. Clémence est morte à temps, son sort commençait à ne plus toucher que moi. Et que pouvais-je pour elle! je ne gagne qu'avec peine de quoi soutenir ma nombreuse famille, le commerce va si mal! Le peu que j'ai donné à Clémence m'a épuisée sans lui être d'une grande ressource, et je me vois, avec le plus vif chagrin, dans l'impossibilité de pouvoir procurer le moindre soulagement à sa soeur.--Où loge-t-elle?--A deux pas.--Voudriez-vous m'y conduire?--Très-volontiers.--Madame de Simiane monta quelques étages d'un escalier aussi obscur qu'étroit, et fut saisie de pitié en entrant dans la chambre, ou plutôt dans le grenier d'Amélie. Cette jeune fille était étendue sur un méchant grabat, et pleurait amèrement.--Calmez votre douleur, mon enfant, lui dit la marquise, en s'approchant d'elle avec bonté.--Oh! comment le pourrai-je?--Comment me consoler de la mort de ma soeur! de ma soeur! ma dernière parente! mon unique amie! Hélas! tant qu'elle a vécu, je supportai avec courage la fatigue, les privations et le mépris que la misère entraîne à sa suite; mais pourrai-je supporter tout cela, maintenant que je n'ai plus de but dans la vie, maintenant que je suis seule au monde! Ne pouvez-vous trouver une ressource dans le travail?--J'ai reçu une éducation meilleure que ma fortune; je n'ai appris aucun métier, je n'étais pas née pour avoir besoin d'en savoir un.--Quelle circonstance vous a jetée dans la situation où je vous trouve?--Oh! c'est une histoire déplorable que la nôtre.--Confiez-la-moi, mon enfant, confiez-la-moi, vous ne vous en repentirez pas. Amélie leva ses beaux yeux remplis de larmes, sur madame de Simiane, et lui fit ce récit, souvent interrompu par ses sanglots. _Histoire de Mademoiselle de Waldemar._ Ma mère eut deux enfans, Clémence et moi: elle perdit la vie en me donnant le jour. Mon père, Théodore de Waldemar, était capitaine de vaisseau: il partit pour les Indes-Orientales, et nous remit, ma soeur et moi, sous la protection d'un oncle de ma mère, appelé Blondel. Ce parent eut les plus grands soins de nous. Mon père mourut d'une fièvre épidémique: sa fortune consistait en une somme de trois cent mille livres, placée chez un banquier de Bordeaux, qui jouissait du plus grand crédit. Notre parent fut nommé notre tuteur. Clémence était dans un excellent pensionnat, où elle avait des maîtres de toute espèce; on me réunit à elle avant que j'eusse cinq ans accomplis. M. Blondel payait pour nous une grosse pension; il faisait des cadeaux à madame de Rosanne, notre institutrice, à nos maîtres, aux domestiques de la maison. Chacun s'empressait de nous être utile et agréable. Nous étions aussi heureuses que des orphelines peuvent l'être, quand le banquier chez lequel étaient nos fonds fit banqueroute. M. Blondel, malgré ses démarches et son intelligence, ne put rien sauver du naufrage. Le chagrin qu'il en conçut le conduisit promptement au tombeau. A cette époque Clémence avait dix-sept ans. L'homme de loi qui était chargé des affaires de la succession de notre bon parent, avertit durement ma soeur que ses héritiers s'étaient mis en règle relativement à nous, et que nous n'avions pas la plus légère somme à réclamer d'eux. Madame de Rosanne était une femme très-obligeante; elle ne vit pas d'un oeil sec le chagrin de Clémence. Tranquillisez-vous, lui dit-elle, une de mes amies, madame d'Aiglemont, cherche une demoiselle de compagnie, je lui demanderai cette place pour vous. Je l'obtiendrai; vous aurez de bons appointemens. Quant à votre soeur, elle restera chez moi à quart de pension, jusqu'à ce qu'elle ait atteint l'âge où l'on pourra disposer d'elle avantageusement. Les offres de notre généreuse institutrice furent acceptées avec reconnaissance, par ma soeur. Elle entra chez madame d'Aiglemont. Cette dame jouissait d'une fortune considérable: son cercle, dont Clémence faisait les honneurs, se composait en partie d'étrangers de distinction. Parmi eux on comptait Adrien de Rinaldy, comte Napolitain. Ma soeur était très-belle. Le comte en devint amoureux, et par malheur réussit à lui plaire. Madame d'Aiglemont passait régulièrement les lundis et les vendredis chez une dame où elle n'emmenait pas Clémence. Les jours que cette dernière avait l'habitude de me consacrer, le furent bientôt à recevoir le comte: il lui jurait amour, respect, fidélité. Aimer et croire est, dit-on, la même chose; ma pauvre soeur crut M. de Rinaldy. Funeste aveuglement! ajouta Amélie en baissant les yeux, il devait lui coûter la réputation et la vie. Le comte offrit des présens d'un grand prix à Clémence; il voulait la retirer de la dépendance où elle vivait, lui monter une maison: elle n'accepta jamais de lui que son fatal amour. La tendresse de M. de Rinaldy pour ma soeur ne dura que peu de mois. Il devint ensuite amoureux d'une Espagnole, veuve du vicomte de Rostange, et l'épousa. Cet événement réduisit Clémence au désespoir. Le secret de son amour vint à la connaissance de madame d'Aiglemont; cette dame, qui avait des principes sévères, congédia Clémence. Madame de Rosanne ne voulut plus me garder. Ma soeur loua un petit logement près du Jardin des Plantes, où elle fût se réfugier avec moi. Nous y vécûmes plusieurs mois du fruit de ses économies, en attendant qu'elle eût trouvé une nouvelle place; mais son aventure était connue; on y avait mêlé des circonstances agravantes: aucune dame ne voulut s'attacher Clémence. Elle savait très-bien broder; elle alla demander de l'ouvrage à des lingères, en obtint, et se vit même bientôt assez en vogue pour occuper jusqu'à huit personnes. Le produit de son travail était plus que suffisant à nos besoins. Elle me donna un maître pour me perfectionner dans l'écriture et dans l'étude de ma langue. Son projet était de rassembler quelques fonds pour entreprendre un petit commerce auquel je serais associée. Depuis quelques temps elle paraissait s'être résignée à son sort; elle ne prononçait plus le nom du comte. Je la voyais calme, excepté les lundis et les vendredis; ces jours-là elle pleurait beaucoup, et répétait: Il n'y a plus de jours, d'heures pour moi, tout est pour elle. Un soir qu'elle était allée chercher de l'argent qui lui était dû, elle revint plongée dans une si profonde tristesse que je lui demandai en tremblant si elle avait appris quelque mauvaise nouvelle.--La plus horrible, M. de Rinaldy est fou.--Êtes-vous certaine que cela soit?--Hélas! oui. On l'a fait interdire, et on l'a conduit avant-hier dans une maison de santé.--Qui vous a instruite de cet événement?--On vient de le raconter en ma présence à la dame de chez laquelle je sors.--Sait-on d'où provient la folie du comte?--De l'inconduite de sa femme.--Le ciel vous a vengée.--Dites bien plutôt qu'il me punit. Mes douleurs passées n'étaient rien en comparaison de celle que j'éprouve maintenant. O ma soeur! combien il est à plaindre! Il n'est entouré, soigné que par des étrangers. Quel doit être son supplice, lorsque, dans ses momens lucides, il cherche, sans le rencontrer, le regard d'un ami! Pauvre Adrien! tous ceux que tu aimas t'abandonnent; mais Clémence te reste, elle ira te consoler, te servir; ta tête reposera sur mon sein.--Vous iriez voir le comte?--Dès demain. Ah! si je puis adoucir ses souffrances, je bénirai encore ma destinée.--Oubliez-vous les maux qu'il vous a faits?--Je ne me souviens que de son amour.--Il vous a trahie.--Il est malheureux! Ma soeur persista dans sa résolution avec un courage digne à la fois d'éloge et de pitié! Rien ne l'empêcha de passer la moitié de ses jours, et souvent la moitié de ses nuits, auprès du comte. Elle lui apprêtait ses tisanes, les lui faisait boire; elle opposait une patience admirable à ses accès de fureur. Le désir de le soulager lui faisait remplir avec joie les soins les plus rebutans. Quand il l'avait nommée, qu'il lui avait adressé un mot de reconnaissance ou d'amitié, elle se livrait à l'espoir chimérique de lui voir recouvrer sa raison. Elle ne sentait plus la fatigue, ne connaissait plus le chagrin. Daigne, ô mon Dieu! s'écriait-elle souvent avec ferveur, daigne accorder à Adrien le retour du premier de tes bienfaits! Permets-moi de vivre jusque-là pour lui, je ne vivrai plus ensuite que pour toi. Dix-huit mois s'écoulèrent sans apporter aucun changement à la situation de M. de Rinaldy. Au bout de ce temps, il fut attaqué d'une fièvre inflammatoire qui mit fin à ses misérables jours. Clémence reçut son dernier soupir. Les veilles fréquentes de ma soeur, ses inquiétudes continuelles avaient épuisé ses forces. Elle ne résista point à ce dernier choc. Elle tomba dans une maladie de langueur; elle ne conserva aucune de ses pratiques. Nous n'avions que bien peu d'argent. Elle désirait changer de quartier. Nous nous défîmes de nos meilleurs meubles, pour venir demeurer ici. Il est impossible de peindre tout ce que j'y ai souffert. Là, j'ai vu ma pauvre soeur succomber sous le poids des regrets, de l'extrême indigence et de l'humiliation. Là, je l'ai tenue dix fois par jour défaillante dans mes bras; là, je l'ai vue mourir. Amélie cessa de parler. Vous ne resterez pas davantage dans ce lieu, dit la marquise, en lui tendant la main. Je vais vous conduire chez moi; vous y aurez un asile jusqu'à ce que j'aye examiné ce qu'on peut faire pour vous. Ma voiture m'attend, venez.--O Madame! que vous êtes bonne! mais, hélas! je ne puis vous suivre.--Pourquoi donc, mon enfant?--Je dois six mois de loyer au principal locataire, il ne voudra point me laisser sortir.--Loge-t-il dans cette maison?--Oui, Madame, au premier étage.--Eh bien, descendons, je vais lui parler. Madame de Simiane répondit de la dette d'Amélie, et l'emmena. L'intéressante orpheline fut présentée à Mr. D...., qui approuva l'action généreuse d'Anaïs. On fit un trousseau honnête à mademoiselle de Waldemar, qui resta chez sa protectrice sur le pied d'une demoiselle de compagnie. Madame de Simiane ne recommanda point à ses domestiques d'avoir des égards pour Amélie; mais elle lui en témoigna tant elle-même, qu'aucun d'eux ne s'avisa de lui en manquer. L'histoire de mademoiselle de Waldemar avait fait une vive impression sur Anaïs. Elle y réfléchissait sans cesse. Que ne doit-on pas redouter, se disait-elle, d'une passion qui produit de si cruels effets? L'amour a coûté l'honneur et la vie à Clémence; il a jeté M. de Saint-Elme dans une apathie plus à craindre que la mort. Deviendrai-je aussi sa victime? Ah! du moins Clémence et Saint-Elme avaient une excuse à donner de leur délire, ils ont cru être aimés, mais le mien est inconcevable; rien ne le justifie. Dois-je m'obstiner à chérir un homme qui me dédaigne, que je n'ai vu qu'un instant, qu'il est vraisemblable que je ne reverrai plus. Son départ, si prochain de notre rencontre, n'est-il pas un avertissement que nous ne sommes pas destinés l'un à l'autre. Cessons de prétendre renverser des obstacles invincibles. L'amour est un mal dont la violence s'accroît en proportion des efforts qu'on emploie à le guérir. En se répétant qu'elle ne devait plus penser à M. de Lamerville, madame de Simiane y pensait continuellement. S'il est difficile, d'ailleurs, de vaincre un sentiment qui n'est pas partagé quand l'objet qui l'inspire est un homme ordinaire, ne doit-il pas devenir impossible de bannir de son coeur celui dont les cent voix de la Renommée se plaisent à redire les vertus, les exploits ou le génie? Le nom de M. de Lamerville était consigné dans tous les journaux, cité sur tous les théâtres. Il n'était pas jusqu'aux chanteurs, jusqu'aux crieurs publics eux-mêmes, dont la voix rauque et discordante ne portât à chaque heure ce nom jusqu'à l'oreille de madame de Simiane. Paris entier lui sembla s'être ligué contre son repos. Le printemps était de retour; elle partit pour Villemonble avec monsieur D. et mademoiselle de Waldemar. Elle y sera plus solitaire, y sera-t-elle plus tranquille? CHAPITRE IV. Le premier mois que madame de Simiane passa dans son château, s'écoula assez paisiblement. Le calme de la campagne paraissait avoir rendu le calme à son ame. Elle consacrait une partie de ses loisirs à donner des leçons de littérature, de dessein et de musique à mademoiselle de Waldemar. Cette jeune personne montrait la plus tendre reconnaissance pour sa bienfaitrice; elle faisait sa principale étude de lui plaire, écrivait sous sa dictée, la suivait dans ses promenades, et lui tenait fidèle compagnie, sans toutefois gêner sa liberté. Les personnes sensibles s'attachent facilement à ceux qui leur doivent tout. L'intérêt qu'Anaïs portait à la douce orpheline devint bientôt de l'amitié. Le plaisir qu'elle trouvait à la rendre heureuse lui faisait quelquefois croire qu'elle l'était elle-même. Cependant, une pensée triste demeurait au fond de son coeur; et cette pensée, qu'on devine, corrompait ses plus pures joies. Un matin qu'elle était à corriger un dessein d'Amélie, on vint lui annoncer que l'invalide et sa petite-fille demandaient la permission de la voir. Elle ordonna de les introduire. Georgette entra tenant entre ses bras un joli enfant. L'invalide s'approcha avec respect, et lui dit: Vous voyez, Madame, que Dieu nous a bénis; ma petite-fille est devenue mère d'un gros garçon. Il me tardait de vous le présenter. Grâces à vous, Ambroise voit sa quatrième génération. Oh! Madame, combien nous avons fait de voeux pour vous le jour du baptême!--Grand-merci, digne homme! Votre arrière-petit-fils promet de devenir charmant. Il s'appelle?...--Amador. Je l'ai appelé ainsi, afin de perpétuer dans ma famille le souvenir de mon général et le vôtre. C'est à vos doubles bienfaits que nous devons notre aisance; vos deux noms seront sans cesse unis dans nos prières.--Vos affaires vont donc bien, Georgette? demanda la marquise.--A merveille, Madame; tout nous réussit: Henry n'a pas encore manqué d'ouvrage; nous avons un septier de farine à la maison et un septier de blé au moulin. La satisfaction semble avoir rajeuni notre mère; le vieux père va quelquefois le dimanche, clopin-clopant, jusqu'à la place de la danse. Mon Henry est toujours frais et dispos.--Votre tendresse pour lui n'est pas diminuée?--Diminuée! tout au contraire, nous nous aimons chaque jour davantage; nous travaillons, nous chantons, nous rions ensemble. Mon Henry est si fier d'avoir un garçon, qu'il le caresse à chaque instant; ça fait plaisir à voir. Tenez, Madame, il n'y a de bonheur que dans le mariage.--Vous croyez, Georgette?--J'en suis certaine: aussi je donnerais tout au monde pour voir Madame devenir l'épouse d'un beau Monsieur qui l'aimerait comme mon Henry m'aime, et qui la rendrait mère d'une belle petite fille, qui serait aussi bienfaisante qu'elle. Comme je me réjouirais de cet événement! surtout si je pouvais avoir l'honneur d'être la nourrice choisie par Madame. La naïve Georgette déchirait innocemment le coeur de madame de Simiane. Elle fit servir le déjeûner à la paysanne et au vieil Ambroise; mais elle ne put prendre sur elle d'y assister: elle laissa à mademoiselle de Waldemar le soin de la remplacer, et se retira dans son cabinet d'études. Sa harpe s'offrit à ses regards, elle l'accorda sans trop savoir ce qu'elle voulait faire, et, le sein oppressé de désirs et de regrets, laissa avec ses pleurs échapper ces accens. Amour, hymen, présens des cieux, Divins trésors du plus bel âge, Vous qui nous rendez précieux Jusqu'aux maux qui sont votre ouvrage, Amour, hymen, vos noms si doux, De mes yeux font couler des larmes. Hélas! mon coeur, créé pour vous, Ne goûtera jamais vos charmes. Eh quoi! sous ces bosquets naissans, Retraite heureuse du mystère, On me verra, chaque printemps, Revenir triste et solitaire. De l'amour et de ses plaisirs, Tout m'y retracera l'image, Et je n'aurai que des soupirs A faire entendre à leur ombrage. Cruel destin! l'époux, hélas! Qui seul eût fait mon bien suprême, Là, ne suivra jamais mes pas: Jamais ne me dira je t'aime. Sans avoir connu le bonheur, Dans la tombe je dois descendre, Et les regrets d'un tendre coeur Ne consoleront point ma cendre. Le trouble douloureux que madame de Simiane avait ressenti du discours de Georgette, fut aperçu par Amélie. Cet ange n'est donc pas exempt de chagrin, pensa-t-elle? Ah! s'il est ainsi, qui osera se plaindre d'en avoir? L'absence d'Anaïs ne permit à personne de trouver du plaisir au déjeûner. Il s'en fallait bien qu'il ressemblât au premier qu'Ambroise avait pris dans ce château; il en remarqua la différence, but peu, ne parla point, et s'en alla moins content qu'il n'était venu. Il avait vu rouler des larmes dans les yeux de la marquise, et n'avait pu porter un toast à son général. Dès qu'Amélie fut libre, elle épia l'instant où madame de Simiane sortait de son appartement, dans l'idée qu'elle pourrait souhaiter de l'entretenir: elle se trompait; Anaïs passa près d'elle sans la voir, et prit, toute pensive, le chemin du mausolée de M. de Crécy. L'orpheline, n'osant suivre sa protectrice dans cette auguste retraite, se tint à quelque distance, mais non assez loin pour ne pas être à portée de veiller sur elle. Mme. de Simiane s'agenouilla auprès du monument, y resta environ une demi-heure, comme ensevelie dans une profonde méditation, puis fit entendre ces paroles: «Ombre du meilleur des pères, toi que je n'invoquai jamais en vain, toi qui m'as long-temps sauvée du danger de brûler d'une autre flamme que de celle de la gloire; ombre sacrée, sors du tombeau; reviens, comme autrefois, errer à mes côtés. Relève-moi du découragement où je tombe sans cesse. Prête-moi la force de sortir victorieuse des combats auxquels me livre un inconcevable amour. Dis-moi que ce bien après lequel je soupire, hélas! sans le connaître, devient toujours fatal à celui qui le goûte. Dis-moi que ses jouissances passagères ne sont pas comparables à celles que tu m'instruisis à chérir. Rends-moi cette ardeur qui animait ma jeunesse, cette noble ardeur, la compagne inséparable du talent, le gage certain de ses succès. Mon père, fais que je sois encore digne de toi. Oui, je le serai; oui, mon dévouement à ta mémoire, ma tendresse pour l'ami qui partagea, qui adoucit mes peines, m'occuperont désormais toute entière. J'adopterai l'orpheline que le ciel a conduite sur mon passage; elle deviendra épouse, mère; elle laissera des enfans qui béniront mon souvenir, comme je bénis le tien; et moi!... moi!... je laisserai un nom illustre». Un long soupir suivit ce mot. Madame de Simiane sortit ensuite du mausolée, avec un air serein, et s'enfonça dans le bois, où Amélie s'était vîte réfugiée: elle l'aperçut, s'avança vers elle, la serra dans ses bras, et lui dit: Je viens de songer aux moyens de vous assurer un sort indépendant.--Je souhaite dépendre éternellement de vous.--Nous irons passer l'hiver à la ville, je vous chercherai un aimable et bon mari. Vous ne serez plus seule au monde.--Je serais bien ingrate, si je m'y trouvais seule maintenant. Madame, croyez-moi, je ne désire rien tant que de ne pas vous quitter; ma soeur elle-même ne me fut pas plus chère que vous ne me l'êtes. Madame de Simiane retourna au château, où elle trouva quelques personnes qui venaient lui demander à dîner; elle les reçut avec une grâce parfaite, les entretint avec éloquence et gaîté, sur différens sujets, et parut, toute cette journée, d'une humeur charmante. Quant à l'orpheline, la scène dont elle s'était trouvée le témoin secret, lui était trop présente pour qu'elle pût se réjouir de l'enjouement de la marquise; il ne lui paraissait que de l'agitation. L'exemple de Clémence lui avait appris à se défier des resolutions prises contre un amant. Elle comparait en elle-même Anaïs à un malade à l'agonie, auquel un cordial rend une force factice: l'effet avantageux que ce cordial semble produire sur lui, ne sert qu'à retarder de quelques momens l'époque de sa mort. CHAPITRE V. Le lendemain de la visite de Georgette, le comte de Saint-Elme arriva l'après-dînée à Villemonble. Vous m'avez permis, dit-il à la marquise, de venir passer quelques jours dans votre retraite; j'accours jouir avec transport de cette permission dont je suis digne maintenant. Mon coeur, libre enfin d'amour et de regrets, ne calomnie plus la nature et les arts; je sentirai encore mieux leurs charmes auprès de vous: voulez-vous me recevoir? La marquise répondit à M. de Saint-Elme par un compliment flatteur, et lui demanda s'il avait encore entendu parler de Mme. de Rostange.--Oublions cette femme méprisable, dit-il; je me félicite du caprice qui l'a livrée à M. de Lamerville: il m'a évité les douleurs et la honte dont elle a couvert son second époux, le comte de Rinaldy. Ce seigneur trompé, comme je le fus, par les larmes feintes et la feinte douceur de Florestine, lui a donné son nom et sa fortune. Elle a déshonoré l'un, dissipé l'autre. M. de Rinaldy est mort fou; son indigne veuve, jetée en prison pour dettes, eut recours à un lord qui avait été son premier amant, et qui se trouvait à Paris. Ce lord ayant acquis la certitude qu'elle lui était de nouveau infidèle, l'a poignardée dans un accès de fureur, et s'est ensuite tué lui-même d'un coup de pistolet. La marquise présenta le comte à Mr. D...., et le conduisit se promener dans son parc, dont il lui tardait de parcourir les charmans détours. Il s'extasiait sur les beautés nouvelles qu'il y découvrait. Comme il s'approchait d'une grotte bâtie en granit, du haut de laquelle tombait une cascade d'eaux vives, il s'écria: Oui, telle était jadis l'habitation des Nymphes! Au même instant, il vit sortir de cette grotte une jeune personne vêtue d'une robe de mousseline; ses cheveux noirs étaient entourés d'une guirlande d'oeillets blancs; elle portait à sa main une corbeille de fleurs. Elle jeta un regard furtif sur madame de Simiane, vit qu'elle n'était pas seule, et s'enfuit d'un pas rapide et léger à travers les bosquets.--Est-ce Flore qui vient de m'apparaître? demanda M. de St.-Elme.--La marquise lui raconta l'histoire de mademoiselle de Waldemar. Le mépris que Saint-Elme avait pour Florestine s'en accrut; il parut touché de pitié pour Clémence, d'intérêt pour sa soeur. Je vous envie, dit-il à la marquise, le bonheur que vous avez eu de sauver de l'abandon cette jeune personne. Ils s'entretinrent long-temps d'Amélie, et revinrent au château. L'orpheline était dans le sallon, occupée à lire un passage de la Bible: elle se leva, quitta son livre, et essuya quelques pleurs qui coulaient sur ses joues.--Que lisiez-vous donc ma chère, qui vous a si fortement attendrie? demanda la marquise.--L'histoire de Ruth.--Et cela vous émeut à ce point? dit le comte.--Objet de la bienfaisance, répondit Amélie, tout ce qui m'en parle s'adresse directement à mon coeur.--Touchante sensibilité! prononça le comte. Il était tard; on servit le souper. M. de St.-Elme, placé entre madame de Simiane et Amélie, avait, sans s'en apercevoir, plus de petits soins pour cette dernière que pour l'autre; et quand l'heure de se retirer fut venue, il adressa à l'orpheline un regard qui lui disait: «Vous avez acquis en moi plus qu'un ami.» Il y eut un orage violent cette nuit. La pluie tomba toute la journée le lendemain: il fut impossible de songer à la promenade. On se rassembla le soir pour faire une lecture en commun. Connaissez-vous la comédie de Nanine? demanda Saint-Elme à mademoiselle de Waldemar.--Non, Monsieur.--Si la marquise y consent, je la lirai.--Je ne demande pas mieux, répondit madame de Simiane. Le comte avait un organe agréable et flexible; il lut cette pièce avec art, et mit beaucoup de chaleur dans le rôle d'Olban, qu'il voulait faire ressortir. L'orpheline quittait quelquefois sa broderie pour prêter plus d'attention au lecteur. Quand la lecture fut achevée, Saint-Elme questionna Amélie sur le personnage de la pièce qui lui plaisait le plus. Celui de la marquise, répondit Amélie; sa tendresse pour Nanine est constante et désintéressée.--N'aimez-vous pas d'Olban?--Il a banni Nanine sur un simple soupçon.--Il était amoureux, jaloux, voilà son excuse.--Elle était pauvre, dépendante, il devait craindre d'être injuste envers elle.--Ainsi, à la place de Nanine, vous n'auriez pas eu pour le comte l'aimable indulgence qu'elle montra.--Oh! je la trouve naturelle, il était le fils de sa bienfaitrice.--Que ne suis-je votre frère! dit Saint-Elme à madame de Simiane. Mr. D. arriva. L'entretien changea de sujet. Cependant, Saint-Elme trouva le moyen de placer quelques mots à double entente, dont le véritable sens ne fut pas perdu pour Amélie. Le comte ne devait rester qu'une semaine à Villemonble: il y était depuis un mois et ne songeait pas à le quitter. S'il avait adoré Florestine, il idolâtrait Amélie. Il ne s'était pas permis de lui parler de son amour; mais il le lui avait déclaré de cent manières. Elle trouvait chaque matin dans son appartement les fleurs qu'elle aimait. Les arbres de la forêt étaient couverts de son chiffre uni à celui du comte. Il faisait quelquefois dans la conversation le portrait de la femme dont il souhaiterait d'être l'époux, et ce portrait était toujours celui de l'orpheline. Cependant elle n'avait laissé apercevoir aucune préférence pour Saint-Elme: l'image de l'infortunée Clémence la tenait en garde contre un amour séducteur. Un accident qui n'eut aucune suite fâcheuse mit en défaut sa prudence. Le comte fit une chute; on le rapporta au château avec le pied démis. Les alarmes de mademoiselle de Waldemar dévoilèrent le secret qu'elle renfermait dans son coeur. L'heureux Saint-Elme partit confier son amour et ses projets à sa mère. Elle revint avec lui à Villemonble. Amélie lui plut, elle la donna pour épouse à son fils. CHAPITRE VI. Les noces du comte ajoutèrent au chagrin que la marquise nourrissait depuis l'époque de sa rencontre avec M. de Lamerville. L'aspect de l'amour des jeunes époux répandait, malgré elle, un trouble douloureux dans son ame: elle comparait, avec amertume, sa situation à la leur. En vain allait-elle chercher des forces sur la tombe de son père, contre le sentiment qui la dominait, elle y était sans cesse poursuivie par l'image des trois couples fortunés qui l'entouraient. Non, disait-elle; non, mille ans de gloire ne valent pas un jour de leur pure félicité. Amélie voyait, avec une vive inquiétude, la tristesse toujours croissante de la marquise: elle avait découvert que cette tristesse était l'effet de l'amour, mais elle ignorait les particularités de cet amour, et n'osait interroger sa bienfaitrice. Une circonstance imprévue lui valut une confidence qu'elle désirait et craignait à la fois d'obtenir. On envoyait de Paris, à M. de Saint-Elme, tous les ouvrages nouveaux: il les lisait le soir aux dames, tandis qu'elles travaillaient à des ouvrages de leur sexe. Parmi les brochures qui venaient de paraître, se trouvait une épître à l'obscurité. Le comte commença la lecture de cette épître: on y remarquait ces vers: Que je vous plains, ô vous dont les noms trop célèbres Ont, immortalisés par d'éclatans revers, D'une misère illustre effrayé l'univers! Le mépris inhumain, prêt à compter vos larmes, De la plainte à vos coeurs a défendu les charmes. Condamnés à l'éclat, il faut avec grandeur Porter seuls, et debout, le fardeau du malheur. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Ah! de l'orgueil séduit, redoutez le délire. Vous qui voulez aimer, tremblez qu'on vous admire. Mlle. GUICHELIN. Madame de Simiane se leva en faisant une exclamation de douleur, et sortit. La jeune comtesse se précipita sur ses pas. La marquise, touchée des discours, des caresses de son amie, ne lui déguisa rien. Je respire, dit la comtesse, M. de Lamerville est libre; l'unique obstacle qui vous sépare tient à un injuste préjugé; il faut travailler à le vaincre.--Eh! comment y parvenir?--Je ne le sais pas encore, mais enfin cela ne doit pas être impossible. La marquise, un peu soulagée par l'entretien qu'elle venait d'avoir avec la comtesse, revint plus calme dans le sallon où Mr. D. venait d'entrer. Cette soirée était celle des incidens. Mr. D. ouvrit le journal; il contenait le récit d'une bataille dans laquelle M. de Lamerville avait eu deux chevaux tués sous lui, et reçu une blessure. On disait que le général était parti pour prendre les eaux de Baden. Cette nouvelle fit naître à la jeune comtesse l'idée d'un projet qu'elle voulait confier à Mr. D., sachant bien qu'Anaïs ne se prêterait point à son exécution, si son respectable ami ne l'approuvait. Amélie se rendit, le lendemain de bon matin, dans l'appartement de Mr. D.; ils s'entretinrent, en détail, de tout ce qui regardait madame de Simiane. L'état de langueur où elle paraissait sur le point de tomber, leur causait les mêmes sollicitudes. Aucun d'eux n'espérait la guérir d'un amour qu'elle avait nourri si long-temps dans le silence. Tous deux pensèrent que le seul moyen d'empêcher qu'il ne lui devînt funeste, était de la mettre en relation avec M. de Lamerville. L'imagination, observa la jeune Saint-Elme, est une enchanteresse qui prête souvent, à un homme célèbre, les vertus, les qualités qu'il n'a pas. Qui sait si le général, vu de près, ne perdra point une partie de l'éclat que lui donne sa haute réputation? Dans ce cas, notre amie ne jugera le refus qu'il a fait de sa main, que comme une singularité ridicule, et son amour pour lui cessera avec l'admiration qu'il lui inspire. Si le général, au contraire, est un homme aussi accompli qu'on le prétend, que risquons-nous d'engager madame de Simiane d'essayer de lui plaire, sous un nom supposé? Si elle échoue, sa démarche ne sera point connue; si elle réussit, elle n'aura pas à rougir, devant son époux, de ce qu'elle aura fait pour son amant. Le plan de la jeune comtesse approuvé, elle le communiqua à madame de Simiane, qui en parut enchantée. On pensa que Mr. D. ne pouvait accompagner Anaïs, sans risquer de la faire reconnaître. On convint donc qu'elle n'emmènerait à Baden qu'Amélie et Rosine. La discrétion et la fidélité de cette dernière étaient à l'épreuve. La jeune comtesse promit d'obtenir le consentement de Saint-Elme pour ce voyage, sans qu'il pût soupçonner le véritable motif qui le faisait entreprendre. Ces mesures prises, madame de Simiane, qui était réellement très-changée depuis quelques mois, vint à Paris, où son médecin déclara qu'elle avait besoin de prendre les eaux. Amélie pria le comte de la laisser suivre son amie, qui ne pouvait se décider à se séparer d'elle. Saint-Elme ne s'opposa point aux désirs de son épouse, quoiqu'il fût fâché de la voir s'éloigner de lui. Madame de Saint-Elme, le comte et Mr. D., tinrent maison commune en l'absence des deux personnes qui leur étaient si chères. CHAPITRE VII. Les deux amies se hâtèrent de disposer leur départ. La marquise prit le nom de Senneterre; madame de Saint-Elme garda le sien. C'était sous le couvert de celle-ci que les lettres pour madame de Simiane devaient être adressées. Il ne leur arriva rien de remarquable en route. On s'imagine bien que leur conversation roula continuellement sur le même sujet, et qu'elles parvinrent à leur destination sans avoir fait une remarque sur les endroits qu'elles avaient parcourus; à peine s'étaient-elles informé de leur nom. Quand l'ame est fortement préoccupée, le voyage le plus intéressant ne devient qu'un simple changement de lieu. Lorsqu'elles s'approchèrent de Baden, elles recommandèrent au postillon de les mener au meilleur hôtel garni: il les y conduisit. La maîtresse de l'hôtel se décida, avec quelque peine, à leur louer un logement agréable. Leur suite modeste ne lui donnait pas une grande opinion de leur fortune. Elle tripla le prix du local qu'elles avaient choisi, dans l'intention de leur ôter l'envie de s'établir chez elle, où elle n'aimait à recevoir que les personnes très-riches. Mais Rosine ayant su, dès en arrivant à l'hôtel, que le général y demeurait, la marquise resta, malgré la mauvaise humeur de l'hôtesse et le prix exorbitant de son appartement. Il y avait dans cet hôtel un vaste sallon, où plusieurs tables de jeu étaient toujours dressées. On y trouvait une bibliothèque composée de tous les ouvrages nouveaux et de tous les papiers publics. Ce sallon était occupé depuis le matin jusqu'au soir, tant par les locataires de l'hôtel, que par les personnes qui venaient les visiter. M. de Lamerville y passait une grande partie de ses journées, et sa présence en avait fait le lieu du rendez-vous de la bonne compagnie. Anaïs était arrivée depuis huit jours, et n'avait pas encore paru au sallon. Madame de Saint-Elme la pressait en vain d'y descendre; elle craignait de rencontrer quelqu'un de sa connaissance, ou plutôt elle craignait de voir s'anéantir l'espoir flatteur qui l'avait conduite aux eaux. Elle sentait que sa première entrevue avec M. de Lamerville devait être décisive, et, par cette raison, elle en retardait sans cesse le dangereux moment. Si l'incertitude est plus cruelle à supporter que le malheur, ce n'est pas en amour: le propre de ce sentiment est de se plaire à s'abuser soi-même. Après le bonheur d'être aimé, une des premières jouissances des amans est peut-être l'incertitude. La marquise chérissait la sienne. Respirer le même air, habiter le même toit que M. de Lamerville, le voir passer sous ses fenêtres, rêver aux moyens d'attirer ses regards sans paraître les chercher, étaient des plaisirs qu'elle redoutait de perdre. Elle n'écrivait pas, ne lisait pas, ne voyait personne, et pourtant n'éprouvait aucun instant de vide. Cette situation nouvelle et douce semblait lui avoir fait oublier le but de son voyage; si elle s'en était remise au hasard du soin de la servir, elle n'eut pas tort de compter sur lui. Un matin qu'elle sortait avec la comtesse, elle rencontra dans l'escalier Monsieur de Lamerville. Il se rangea pour la laisser passer, et lui fit un salut profond. Comme elle s'apprêtait à lui rendre sa politesse, le pied lui glissa, et elle serait infailliblement tombée si le général ne se fût empressé de prévenir sa chûte.--Ne vous êtes-vous pas blessée, Madame? demanda-t-il.--Non, Monsieur, grâces à votre secours.--Permettez que je vous accompagne jusqu'en bas. La marquise accepta la main qu'on lui offrait, non sans éprouver une vive émotion. Le général s'aperçut qu'elle tremblait, et se méprit sur le motif qui en était la cause. Vous avez eu peur, observa-t-il; si vous m'en croyez, vous vous arrêterez quelques instans au sallon pour respirer des sels; j'en ai d'excellens à vous offrir.--Je vous remercie, Monsieur; l'air me sera plus salutaire. Oui, dans ce cas l'air est ce qui vaut le mieux, dit madame de Saint-Elme, et les amies continuèrent leur chemin. Un grand chapeau de paille recouvert d'un voile, cachait entièrement la figure d'Anaïs. Le général n'avait donc pu la voir, mais il avait été frappé de la grâce de sa taille, et le son de sa voix lui avait rappelé cet organe enchanteur qu'il avait eu tant de plaisir à entendre au bal de l'Opéra. Il pensa qu'il serait fort singulier que cette femme fût la même que la séduisante inconnue dont il avait été à regret séparé la dernière nuit de son séjour à Paris, et désira d'avoir quelques détails sur son compte. Dans cette idée, il entra chez son hôtesse, sous le prétexte de la charger de quelques emplettes, et lui demanda si elle logeait dans son hôtel d'autres dames que celles qu'il avait vues au sallon.--Non, général, si ce n'est les deux nouvelles locataires qui occupent le petit corps-de-logis au fond de la cour.--Depuis combien de temps sont-elles chez vous?--Depuis une semaine.--Sont-ce des personnes de distinction?--Je ne sais trop que vous en dire; elles n'ont pour toute suite qu'une femme-de-chambre, font assez maigre chère, et n'ont pas encore reçu une seule visite.--Sont-elles ici pour leur santé?--Je le présume.--Comment s'appellent-elles?--Le nom de l'une est Senneterre; celui de l'autre Saint-Elme.--Sont-elles jolies?--Assez bien.--Quel est leur âge?--La première doit avoir de vingt-cinq à vingt-sept ans; l'autre de dix-sept à dix-huit.--Personne n'est venu les voir?--Personne.--Sortent-elles souvent?--Tous les matins.--En voiture?--A pied.--Il est extraordinaire qu'elles ne descendent pas au sallon.--Il paraît qu'elles sont sauvages.--Que peuvent être ces femmes?--Oh! ce ne sont pas des savantes, elles n'ont encore demandé ni un roman ni un journal. M. de Lamerville rit de la judicieuse remarque de son hôtesse, et voyant qu'elle ne pouvait satisfaire sa curiosité, il la quitta. De retour dans son appartement, il interrogea aussi son valet-de-chambre. Celui-ci ne lui apprit rien, sinon que les étrangères étaient l'objet de beaucoup de conjectures pour les habitans de l'hôtel. Quant à moi, général, ajouta-t-il, je parierais qu'elles ont quelques raisons politiques de se cacher. Cela seul explique comment deux femmes de leur âge ont pu se condamner à passer huit jours ici, dans une solitude absolue. Amador pensa que si son valet-de-chambre devinait juste, les dames qu'il avait envie de connaître ne seraient peut-être pas fâchées de former une liaison avec lui. Il crut qu'il pouvait profiter du léger accident dont il avait été témoin, pour solliciter l'honneur d'être admis à leur faire sa cour. Le résultat le plus fâcheux de cette démarche étant d'essuyer un refus honnête, il ne balança point à s'y exposer; il réclama, dans un billet, la faveur de se présenter chez mesdames de Senneterre et de Saint-Elme. On lui fit répondre de vive voix que ces dames le recevraient à sept heures du soir. La marquise employa beaucoup d'art et de temps à faire une toilette qui parut simple. La question me trouvez-vous bien? fut répétée cent fois à madame de Saint-Elme, dont les éloges ne rassuraient pas Anaïs. Une femme sensible devient à la fois modeste et coquette, quand elle désire de plaire. L'heure du rendez-vous sonna. La marquise sentit la nécessité de cacher son trouble sous un air d'occupation. Elle se mit à son métier de broderie. Rosine annonça M. le général de Lamerville. Je serai toute ma vie reconnaissant, mesdames, dit le général, de la faveur que vous m'accordez. Je craignais que l'espèce de frayeur que vous avez eue ce matin ne vous devînt nuisible.--Cet intérêt est très-flatteur, balbutia la marquise.--Je ne me suis pas trompé, il n'y a qu'une voix comme celle-là dans le monde, s'écria le général. Anaïs feignit de ne pas entendre, et continua de broder. Cette seconde rencontre, ajouta-t-il, est plus heureuse que la première; une foule importune ne viendra point la troubler; un masque envieux ne me dérobe pas ces traits charmans. (Regardant Amélie). Je ne vois ici que des objets aimables; mais je ne me dissimule pas que je suis environné de dangers.--Un homme comme vous ne doit en redouter aucun, répondit Amélie.--Je ne suis pas invulnérable.--Comptez-vous rester long-temps aux eaux, Monsieur, demanda la marquise.--Je voudrais ne plus les quitter.--Elles vous font du bien?--Je commence à croire qu'elles sont merveilleuses.--Mon médecin me les a beaucoup vantées.--Est-ce pour une affection nerveuse que vous êtes venue les prendre?--Précisément.--Dans ce cas, les promenades à cheval sont utiles: si vous vouliez en essayer, j'ai une jument très-docile dont je vous prierais de disposer.--Mille grâces, le cheval me fait peur; je ne suis pas une Amazone.--Si vous aimez mieux courir en wiski, j'en ai un à vos ordres.--Je préfère me promener à pied. Je ne suis pas heureux dans mes offres, je n'essuie que des refus.--On dit qu'il y eut hier un concert chez une des personnes distinguées de cette ville, y fûtes-vous, Monsieur, demanda madame de Saint-Elme?--Oui, Madame.--Etait-il beau?--Assez brillant.--Les femmes, demanda la marquise, étaient jolies, sans doute?--Beaucoup moins que celles que je vois, répondit le général.--Vous aimez la musique, Monsieur, demanda madame de Saint-Elme?--A la folie.--Ai-je l'avantage de partager ce goût avec vous, Mesdames? Mon amie, répondit madame de Saint-Elme, a un si beau talent sur la harpe, qu'elle m'a rendue mélomane.--Je conçois facilement, dit le général, qu'il naisse des accords célestes sous une main divine.--C'est trop de flatteries. Songez, Monsieur, observa la marquise, que nous ne sommes pas au bal de l'Opéra.--Je le sais, Madame, et je m'en félicite; mais le dois-je? N'avais-je pas raison de présumer que celui qui voulait conserver sa liberté, ne devait pas vous voir.--Vous vous êtes bientôt remis de votre blessure, Monsieur, dit la marquise.--Celle-là n'était pas profonde, répondit le général: il en est, ajouta-t-il en jetant un regard significatif sur Anaïs, il en est dont on ne doit pas guérir, et qu'on se plaît pourtant à recevoir. On prétend que la société de cette maison est agréable, dit madame de Saint-Elme.--Elle est fort bien choisie, et ne laisserait rien à désirer si vous veniez l'embellir, répondit M. de Lamerville; mais je n'ose vous en presser, on a quelquefois des motifs de rester dans la solitude. On vint avertir le général qu'il était attendu par une estafette du Ministre de la guerre. Il témoigna aux deux amies le regret qu'il avait d'être contraint de les quitter, et obtint la permission de renouveler sa visite. Eh bien! dit madame de Saint-Elme quand il fut parti, n'ai-je pas eu raison de penser que M. de Lamerville n'avait besoin que de vous voir pour se sentir entraîné vers vous par le plus doux penchant.--Ne nous flattons pas encore; son ton était celui de la galanterie: il tient peut-être le même langage à toutes les femmes.--Croyez-vous aussi qu'il leur adresse les mêmes regards.--Oh! ses regards étaient charmans; mais ne peuvent-ils pas être trompeurs? La marquise et la comtesse passèrent le reste de la soirée à s'entretenir de M. de Lamerville. L'hôtesse, qui avait appris que le général avait fait une attention particulière aux dames qu'elle avait assez mal accueillies, se repentit de sa conduite, et vint les prier, dans les termes les plus humbles, de disposer de tout ce qui était dans son hôtel: elle leur vanta la réunion qui se tenait dans la salle de compagnie, et les pria de l'honorer de leur présence. Le soupçon qu'Amador montrait sur leur retraite, les avait déjà décidées à en sortir. Elles reçurent, avec noblesse et bonté, la proposition et les excuses de leur hôtesse, et lui laissèrent espérer qu'elles se joindraient dorénavant à la société du soir. CHAPITRE VIII. Le lendemain matin le général envoya savoir des nouvelles des dames, et leur fit demander à quelle heure elles seraient visibles. Elles répondirent qu'elles ne pourraient le recevoir de la journée, mais qu'elles le verraient au sallon. Amador avait passé une partie de la nuit à rêver à la marquise. Aucune femme ne lui avait encore semblé réunir tant de charmes. Quelques mots sortis de sa bouche avaient suffi pour le convaincre qu'elle avait infiniment d'esprit. Le mystère dont elle s'entourait excitait sa curiosité, sans lui faire naître le plus léger doute sur sa vertu: tout dans elle annonçait une naissance distinguée, et la montrait, sous tous les rapports, digne de lui plaire; mais était-elle libre? C'est ce dont il comptait s'informer adroitement dans le premier entretien qu'il pourrait obtenir. Il fut chagrin du retard apporté à ses voeux, et chaque heure qui s'écoula jusqu'au soir, lui parut d'une lenteur insupportable. Anaïs trouva le temps moins long. L'amour n'a pas le même caractère chez les deux sexes. L'homme veut surtout jouir, la femme veut surtout espérer: l'un ne contient qu'avec effort l'aveu de sa flamme, l'autre ne le laisse échapper que malgré soi; l'un s'abandonne avec ivresse à ses transports: il croit ne pouvoir jamais les faire assez éclater; ce n'est qu'en tremblant que l'autre découvre une partie des siens à celui qui les fait naître: il se mêle pour la femme, au bonheur d'aimer, une sorte de confusion qui l'empêche de le goûter dans toute sa plénitude, en présence de son amant; aussi arrive-t-il qu'elle retarde quelquefois le moment de le voir, ou avance celui de le quitter, pour être davantage à lui. Seule, elle se répète mille fois, avec délices, ce qu'elle oserait à peine entendre, ce qu'elle oserait encore moins dire. L'homme qui règne sur le coeur d'une femme délicate, ne sait jamais jusqu'à quel point il est aimé. Le général était depuis long-temps dans le lieu du rendez-vous commun, où il ne prenait, contre son ordinaire, que peu de part à la conversation, quand la marquise et la comtesse entrèrent. Amélie avait plus de jeunesse et d'éclat qu'Anaïs; mais cette dernière possédait, au suprême degré, ce je ne sais quoi, aimant des ames, que personne n'a su définir, mais qui nous attire d'abord. Tous les yeux se dirigèrent au même instant sur elle; toutes les bouches s'ouvrirent pour prononcer la même exclamation. Amador courut vers elle, et la conduisit s'asseoir, en se plaignant avec grâce de ce que sa porte lui avait été défendue. J'espère, dit un peintre aux hommes qui étaient venus faire cercle autour de la marquise, j'espère que vous serez maintenant de mon avis sur les traits dont se compose la beauté la plus touchante. Un oui unanime se fit entendre. J'avais tort, dit le général à voix basse à la marquise, de désirer de vous rencontrer ici. Je ne devais gagner à cela que des rivaux. Quand on eut cédé au premier élan d'admiration que l'aspect de la marquise avait causé, il s'entama une discussion littéraire. Anaïs, qui craignait, en s'y mêlant, de se décéler, accepta une carte de whist. M. de Lamerville s'arrangea pour être son partenaire. Plus occupé de la marquise que de son jeu, il fit beaucoup de fautes; mais Anaïs ne lui en reprocha aucune. Il chercha inutilement, après la partie, le moyen d'avoir un instant de conversation particulière avec la marquise. Le peintre s'était rapproché d'elle, et ne la quitta plus: lorsqu'elle se retira, il lui offrit sa main pour la reconduire jusqu'à la porte de son appartement. Amador présenta la sienne à madame de Saint-Elme, en adressant un regard chagrin à la marquise: elle comprit tout ce que ce regard signifiait, et sut bon gré au peintre d'avoir été importun. Quand le général fut retiré chez lui, il demanda à son valet-de-chambre s'il avait appris quelque chose de relatif à ses voisines. Oui, Monsieur: la plus jeune est mariée à un homme de condition; l'autre est veuve.--De qui?--Je n'ai pu le savoir; mademoiselle Rosine ne parle pas plus qu'une muraille: tout ce que j'ai tiré d'elle, c'est ce que je viens de vous apprendre; mais ce qui, je crois, vous fera plaisir, c'est qu'à force d'adresse je suis parvenu à m'assurer de l'endroit où ces dames vont se promener chaque fois qu'elles sortent. M. de Lamerville, satisfait de cette dernière découverte, se proposa de la mettre à profit dès qu'il en trouverait l'occasion. Elle se présenta le lendemain. Anaïs s'était levée avec une gaîté charmante; les souvenirs de la veille lui faisaient trouver le jour plus beau que de coutume. Elle se sentit le besoin d'en aller jouir au-dehors, prit à la hâte un léger déjeûner, et sortit, accompagnée de la comtesse. M. de Lamerville le sut, et se rendit au lieu indiqué par son valet-de-chambre. Il aborda les dames au moment où elles causaient de lui avec chaleur. La marquise jeta un cri. Il s'excusa de l'avoir surprise, et l'invita, ainsi que sa compagne, à venir visiter un petit bois qui n'était pas éloigné. Elles y consentirent. Elles s'y promenaient depuis environ une heure, et se préparaient à le quitter, quand elles entendirent une flûte et une clarinette qui exécutaient le duo de Roland. Cette galanterie du général flatta infiniment les dames; elles regardèrent de tous côtés, sans apercevoir personne. Anaïs, ravie, ne savait si elle devait en croire son oreille. Ce bois est-il enchanté, demanda la comtesse?--Oui, depuis quelques momens, répondit le général. La musique cessa, l'entretien le plus intéressant la suivit. La marquise, appuyée sur le bras de son amant, s'étonnait des charmes nouveaux qu'elle trouvait à la nature. Un frémissement délicieux agitait en secret tout son être. Le battement précipité de son coeur la forçait quelquefois à ralentir son pas. Si le bonheur dont je jouis n'est qu'un rêve, pensa-t-elle, puissai-je mourir avant que de me réveiller! Cette douce matinée fut suivie d'une douce soirée. Anaïs descendit au sallon, belle d'amour et d'espérance. Son arrivée produisit une sensation plus vive encore que la veille. Amador, cette fois, se sentit plus orgueilleux que jaloux des hommages qu'elle recevait: il avait deviné que le sien pourrait lui plaire. Il s'assit auprès d'elle, et lui dit: Je n'oublierai de long-temps la promenade du matin.--Ni moi non plus, répondit-elle. Ces mots ne lui furent pas plutôt échappés, qu'elle en sentit toute la force. Elle crut en affaiblir l'effet, en ajoutant: Ce que j'aime le plus au monde, c'est la campagne. L'altération de sa voix, la rougeur subite dont ses joues se couvrirent, prouvèrent à M. de Lamerville que cette dernière phrase était une ruse de la pudeur: il s'applaudit en lui-même de son triomphe. Pour l'assurer davantage, il eut l'air de l'ignorer, et reprit: Puisque vous aimez la campagne, accordez-moi la faveur de vous conduire demain dans un ermitage qui réunit tous les agrémens. Les propriétaires sont absens, le concierge a beaucoup de complaisance pour moi; il nous recevra à merveille: nous pourrions y passer la journée, et nous procurer le plaisir de faire venir l'élite des musiciens de cette ville.--Je me fais une fête de cette partie, dit madame de Saint-Elme; certainement, marquise, vous ne la refuserez pas. Anaïs ne répondit rien. Amador prit son silence pour un consentement. Il l'en remercia d'une manière si aimable, qu'elle ne se trouva point le courage de ne pas mériter sa reconnaissance. CHAPITRE IX. Le lendemain, de bonne heure, M. de Lamerville vint chercher les dames dans un élégant wiski. Quoique la marquise craignît cette voiture, elle y monta sans inquiétude. Pouvait-elle redouter quelqu'accident, lorsqu'Amador était son conducteur? Après avoir fait environ trois lieues, on arriva dans une vallée, dont l'aspect admirable rappelait à la marquise les séduisantes descriptions que les poëtes ont faites de celle de Tempé. Elle montra l'envie de traverser à pied ces beaux lieux. Amador et madame de Saint-Elme se prêtèrent à son désir: tous trois gagnèrent, à pas lents, l'ermitage, où un excellent déjeûner les attendait. Il est peu de plaisirs qui surpassent celui qu'on goûte dans le premier voyage ou dans le premier repas qu'on fait à côté de l'objet qu'on aime; il semble qu'on en prenne possession. M. de Lamerville et la marquise étaient dans le ravissement. Tout devenait pour eux un sujet d'éloge. Ces fruits ont un goût exquis, disait l'un; le parfum de ces fleurs est divin, disait l'autre: cependant ces fruits, ces fleurs n'avaient rien d'extraordinaire; mais ils les respiraient, les savouraient ensemble, et l'Amour est un enchanteur, qui sait donner le plus grand prix aux moindres choses. Après le déjeûner, M. de Lamerville conduisit les dames dans une longue allée de lilas, de chèvrefeuille, de jasmin et d'épine-rose. Cette allée était bordée par un bras de rivière qui portait bateau; au-delà s'étendaient, d'un côté, des prairies artificielles; de l'autre, une grande route qui, aboutissant à plusieurs campagnes superbes, se trouvait si continuellement garnie de voitures, qu'elle ressemblait à un boulevart. Tandis que madame de Saint-Elme s'arrêta pour considérer ce rare point de vue, les amans s'avancèrent sous un bosquet qui était taillé de manière qu'on jouissait à la fois de l'ombrage et de la perspective la plus étendue et la plus pittoresque. Cette retraite est un véritable Eden, s'écria la marquise. J'ai quelquefois songé qu'il y manquait une Eve, répondit Amador, aujourd'hui je n'y désire rien.--Vous visitez souvent ce lieu, à ce qu'il paraît?--Très-souvent: il m'est cher à plus d'un titre; j'y ai passé les plus belles années de ma jeunesse.--Auprès d'une amie, peut-être.--De l'amie la plus tendre.--Une palpitation violente souleva le sein d'Anaïs; Amador ajouta: Hélène (c'est le nom de cette amie) me fut destinée pour épouse: son grand-père était lié, depuis l'enfance, avec mon oncle chéri, le duc de Lamerville. Ces deux respectables vieillards se flattaient de resserrer encore leurs noeuds par notre hymen. Hélène était jolie, spirituelle; j'avais vingt ans quand je la connus: à cet âge on ne voit guère aucune femme avec indifférence; on s'abuse sur le trouble que sa présence fait naître, on le prend pour de l'amour; je crus en avoir pour Hélène, et je me disposais à former une union imprudente, quand celle qui devait en être la victime eut assez de confiance en moi pour m'avouer que son coeur était engagé sans retour. Elle cachait avec soin sa passion à son aïeul, dont elle redoutait la colère. Je ne craignais pas celle de mon oncle, il me portait trop d'affection pour ne pas sacrifier, sans balancer, ses désirs aux miens. J'eus l'air de refuser la main d'Hélène, elle épousa son amant. Peu de temps après, elle acheta cette habitation, où elle restait une partie de l'année; je l'y suivis trois printemps de suite. Cette femme charmante était devenue une soeur pour moi; la plus étroite intimité existait entre nous; il n'était pas un secret qui ne nous fût commun. Combien de fois ce bosquet n'a-t-il pas été le témoin de nos mutuelles confidences! Combien de fois ne lui ai-je pas juré qu'elle serait la première personne aux regards de laquelle j'offrirais la femme dont je souhaiterais de faire ma compagne. Le sort a détruit mes projets; tu ne la verras point, bonne Hélène, celle qui fixera mes voeux, mais ton asyle favori recevra du moins ses pas. Auriez-vous eu le malheur d'avoir à pleurer la mort de cette dame, demanda Anaïs? Heureusement non; mais elle n'en est pas moins perdue pour moi; elle est établie pour toujours à Londres. Quel dommage que Léon ne soit pas ici! s'écria madame de Saint-Elme en s'approchant, il nous déclamerait le magnifique épisode des Géorgiques. Combien ne serait-il pas agréable d'entendre un bel ouvrage dans ce beau lieu! J'ai, dans ma poche, un volume de la meilleure traduction du _Paradis perdu_, dit le général; voulez-vous que je vous en lise quelques passages? La proposition fut accueillie, un siége de verdure reçut les dames. M. de Lamerville s'assit à leurs pieds, et leur lut le chant des Amours. La comtesse l'interrompait par de fréquens applaudissemens; il dirigeait alors ses regards sur Anaïs, et répétait, d'une voix émue, la phrase qui répondait le mieux à sa pensée. Quant à la marquise, elle restait comme anéantie sous le poids des plus enivrantes sensations. Au moment du cantique nuptial, ses yeux se mouillèrent de douces larmes. Cette lecture aurait-elle réveillé en vous des souvenirs trop tendres, lui demanda M. de Lamerville avec inquiétude?--Non, répliqua-t-elle, mon émotion ne naît que du charme de cet instant. Il est céleste, prononça M. de Lamerville, d'une voix passionnée; les délices décrites par Milton n'approchaient pas des pures voluptés qui pénètrent mon ame. Vraiment, dit la comtesse en riant, je ne suis pas étonnée que les poëtes cherchent l'ombrage, il est favorable à l'enthousiasme. Le concierge vint avertir que le dîner était prêt. On se mit en chemin pour rejoindre la maison. M. de Lamerville osa presser plus d'une fois le joli bras qu'il tenait sous le sien; mais Anaïs, craignant d'avoir trop laissé paraître sa tendresse, ne put cacher son trouble. M. de Lamerville parvint à rendre le calme à la marquise, par le soin délicat qu'il prit d'entamer, à table, un entretien qui fit diversion. Il préférait déjà Anaïs à lui: sa retenue le prouva mieux que n'auraient fait ses transports. On alla le soir se promener sur l'eau; une sérénade charmante se fit entendre du bosquet voisin. Anaïs, que la conduite de son amant avait réconciliée avec elle-même, se livra sans crainte à ce nouveau plaisir. On retourna fort tard à la ville, et l'on se sépara sans se quitter. On n'est jamais absent de ce qu'on aime. CHAPITRE X. La confiance s'établit vîte en amour. M. de Lamerville et la marquise furent bientôt très-liés. Amador jouait bien de la flûte; il venait faire, tous les matins, de la musique avec Anaïs, et souvent le prétexte d'une lecture le ramenait, le soir: il ne paraissait plus dans la salle de compagnie, qu'aux heures où les dames y descendaient. Il s'applaudissait, chaque jour, du refus qu'il avait fait de madame de Simiane. Quelle différence! disait-il, entre cette femme douce, simple, modeste, qui conserve les goûts de son sexe, à la femme qui a la folle vanité de rivaliser avec la nôtre. Quel charme ne trouvai-je pas à faire sentir les beautés de nos grands écrivains, à madame de Senneterre, comme je jouis de son étonnement, lorsque je lui découvre toutes les richesses de cette mine féconde, où l'on peut fouiller sans cesse sans jamais l'épuiser. L'admiration que madame de Senneterre éprouve pour nos illustres auteurs, est mon ouvrage. Est-ce madame de Simiane qui daignerait former son opinion sur la mienne? Est-ce elle qui n'aurait pas encore aimé? Est-ce elle, enfin, qui se contenterait de l'hommage d'un seul homme? Non, certainement. Ainsi les préventions de M. de Lamerville contre la marquise, s'accroissaient encore de l'amour qu'elle lui avait inspiré. Amador se répétait continuellement qu'Anaïs était la seule femme qui pût le rendre heureux; mais il voulait, avant de lui déclarer ses vues, percer le mystère qui l'entourait; il pensa que la marche la plus sûre et la plus franche était de s'ouvrir de ses desseins à madame de Saint-Elme, et se résolut de le faire. Un soir, qu'il s'était rendu au sallon, et cherchait l'occasion de causer à part avec Amélie, l'hôtesse introduisit dans le cercle la veuve d'un président. Cette dame, qui comptait au moins cinquante ans, ne paraissait pas avoir été dépourvue de beauté; mais elle l'était totalement de grâces. Elle fit un léger salut aux dames, s'approcha d'un groupe d'hommes qui dissertait sur la politique, et interrompit leur conversation pour leur demander s'ils avaient lu l'impertinente brochure qui venait de paraître? De quoi traite-t-elle, Madame? dit l'un d'eux.--C'est une diatribe contre les femmes.--L'auteur n'est sûrement pas Français, observa M. de Lamerville.--A son style, qui pèche la plupart du temps contre les règles que prescrit la grammaire, et surtout au ton insultant qu'il prend envers nous, j'aurais cru qu'il était pour le moins un Hottentot, s'il ne nous apprenait dans sa Préface qu'il est né à Paris.--Ce ridicule écrivain vous défendrait-il, par hasard, l'amour? demanda un jeune homme.--Non, Monsieur; il nous fait la grâce de nous le permettre, dit la Présidente en minaudant; mais il nous défend la gloire; il veut que nous demeurions étrangères à la culture des beaux-arts; il nous refuse tous les talens, même celui d'écrire.--Et Madame est auteur?--Pas encore; mais je travaille à me rendre digne de ce titre. Je possède maintenant le latin à un degré si supérieur, que je suis en état de tenir tête dans cette langue au plus savant professeur de rhétorique. Je sais mon Juvénal en entier, et mon premier ouvrage sera une longue et sanglante satire contre nos détracteurs. Votre sexe est plutôt fait pour le madrigal, observa M. de Lamerville. Monsieur, à ce que je vois, est de la secte de ceux qui ne veulent pas que nous ayions du génie, et qui nous condamnent à plaire éternellement.--Serait-ce un si mauvais partage?--Plaire est agréable, sans doute; mais plaire ne suffit pas; d'ailleurs, quoique vous en puissiez dire, on n'aime que rarement une femme qui n'a aucun savoir. Que voulez-vous faire, je vous prie, d'une jolie poupée qui ne vous entretiendra que de bals, de pompons, ou d'une insipide ménagère qui vous fatiguera de détails domestiques.--Je ne voudrais pour ma compagne ni de ces femmes, ni d'une femme bel-esprit.--Et laquelle choisirez-vous?--Celle qui aura plus de grâces encore que de beauté, quelque peu de coquetterie et beaucoup de candeur; celle qui possédera assez d'esprit naturel et assez d'instruction pour me charmer et me comprendre; celle dont les vertus modestes et la bonté constante seront les premiers apanages. Ce portrait est séduisant, observa un prétendu philosophe; mais où rencontrer le modèle? On le cherche long-temps; mais on le trouve enfin, répondit Amador en jetant un regard expressif sur la marquise. Elle baissa les yeux, étouffa un soupir, et songea à sa mère. Croyez-vous, Monsieur, dit la Présidente à M. de Lamerville, qu'il soit impossible qu'une femme de lettres possède les qualités que vous venez de peindre? Je fais plus que de le croire, j'en suis certain. Celle qui a l'ambition de devenir célèbre, a plus d'orgueil que de sensibilité.--Ainsi, vous proscrivez les Sapho, les Corinne, les Deshoulières, les Lafayette, les Riccoboni?--Je ne les proscris point, je leur offre le tribut qu'elles ont souhaité; je les admire; mais je ne serais jamais l'amant, encore moins l'époux de celle qui marcherait sur leurs traces.--Je donnerais cent louis, s'écria la Présidente, pour que vous portassiez les fers de quelque Muse! Cela serait plaisant, dit le peintre. On a vu des choses aussi extraordinaires, observa le jeune homme. Celle-là ne se verra point, répliqua M. de Lamerville. Anaïs sentit son sang se glacer dans ses veines. Ne pourrait-il pas arriver, reprit la Présidente, que vous devinssiez amoureux, malgré vous, d'une femme qui serait chargée du crime affreux d'enchanter l'univers par ses écrits?--Je ne le crains pas, mon coeur ne m'appartient plus; mais si au lieu d'avoir fait le choix dont je m'applaudis, j'avais eu le malheur de prendre, sans le vouloir, de l'amour pour une de ces femmes avides de renommée, je fuirais jusqu'au bout du monde plutôt que de céder à mon penchant.--Cela est trop fort, prononça Anaïs. Beaucoup trop fort, dit le peintre: je ne vois rien de fâcheux à s'abandonner au sentiment que vous inspire une femme célèbre. De bonne foi, général, ajouta-t-il en désignant la marquise, croyez-vous qu'une auréole de gloire gâterait ce joli front?--Son éclat serait moins touchant, répondit M. de Lamerville. Injuste prévention! s'écria madame de Saint-Elme. Très-injuste, dit le jeune homme. Quant à moi, je suis fou des talens. Si je les aime dans mon sexe, je les idolâtre dans l'autre; ils sont à mes yeux le plus puissant et le plus solide des attraits. Les productions littéraires des femmes ont une grâce, une délicatesse que nous tenterions en vain d'imiter; elles font le charme de mes loisirs, et j'avoue que je serais homme à devenir éperduement amoureux d'une femme, seulement parce qu'elle serait auteur. Vous voyez, Monsieur, dit la Présidente à M. de Lamerville, en rajustant le noeud de son fichu, vous voyez que tout le monde n'est pas de votre opinion.--La mienne est du moins celle du plus grand nombre.--Oh! cela est loin d'être prouvé; mille exemples attestent le contraire. De tous temps les femmes à réputation ont enchaîné sous leurs lois une foule d'amans.--Dites d'adorateurs, Madame. Il est, je le sais, des hommes vains et nuls, qui, brûlant de faire parler d'eux à quelque titre que ce soit, se proclament les esclaves de ces femmes présomptueuses. C'est un culte que l'orgueil rend à la vanité, et l'on ose traiter cela de sentiment! l'on profane ainsi ce mot sacré! Mais dans ce siècle on veut voir partout de l'amour; il n'est presque nulle part. Vraiment, reprit la Présidente, d'un ton ironique, Monsieur emploie tant d'art et d'éloquence à soutenir son systême, que je tremble qu'on ne l'adopte. En effet, il est simple de croire que l'esprit est sottise, et que le sacrifice qu'on veut faire à une femme de son rang, de ses richesses, du séjour de sa patrie, n'est point une marque d'amour.--Je n'ai point tenu ce langage.--N'avez-vous pas nié que l'on pût ressentir une grande passion pour une femme supérieure?--Je nie que ce que vous appelez une femme supérieure soit faite pour inspirer une tendresse véritable.--Voilà, Monsieur, ce qui s'appelle s'abuser étrangement. Un grand nombre de faits dément votre assertion.--Bon, ce sont de vrais contes!--Des contes! tout le monde sait qu'il y a peu de mois encore, un prince allemand, dont cent aïeux illustres et une fortune immense sont le moindre des titres, brigua la main de madame de Simiane.--Une ivresse passagère l'aveuglait; je le répète, ces femmes-là ne peuvent ni donner ni recevoir le bonheur: elles subjuguent quelquefois, jamais elles n'attachent, et dans le dévouement extrême qu'on se plaît à faire éclater pour elle, la tête est tout, le coeur n'est rien; mais elles n'y regardent pas de si près: l'article important pour elles est de faire du bruit. Général, dit d'un ton grave un vieillard qui ne s'était pas encore mêlé à la conversation, madame de Simiane honore autant son sexe par ses moeurs, qu'elle honore les lettres par ses ouvrages; et son nom, permettez-moi de vous le faire observer, ne doit se prononcer qu'avec respect. Je ne prétends pas attaquer le caractère de madame de Simiane, répondit M. de Lamerville; mais en dédaignant l'estimable obscurité qui doit être le partage de son sexe, elle m'a donné le droit de la juger sévèrement.--Eh! que savez-vous, reprit le vieillard avec feu, que savez-vous si ce noble tort que vous lui reprochez ne l'a point préservée de torts plus condamnables? Que savez-vous s'il n'est pas le principe de ses éminentes vertus?--Connaîtriez-vous madame de Simiane, demanda madame de Saint-Elme avec vivacité, au vieillard.--Je n'ai point cet honneur, mais je sais des traits d'elle qui me la font chérir. Son ame, d'ailleurs, se révèle dans ses écrits. C'est risquer beaucoup que de juger quelqu'un sur ses écrits, observa un partisan de Lavater; quant à moi, je n'en crois que la figure. On assure que celle de madame de Simiane est des plus séduisantes, dit le jeune homme. On me l'a extrêmement vantée, dit le peintre; je n'ai pu, malgré tous mes désirs, en juger par moi-même. On m'a montré une fois la marquise au spectacle: je cherchai à m'approcher d'elle au moment où elle en sortait. Je ne pus y réussir, une foule curieuse assiégeait ses pas. Elle ne paraît dans aucun lieu sans être soudain entourée d'un essaim d'admirateurs.--Heureuse! heureuse femme! s'écria la Présidente, sa marche est toujours un triomphe. Ce triomphe est peu digne d'envie, répondit d'un ton dédaigneux M. de Lamerville; la femme la plus estimable est celle dont on parle le moins. N'êtes-vous pas de mon avis, Madame, demanda-t-il à la marquise? L'amour avait eu assez d'empire sur Anaïs pour qu'elle eût souffert jusque-là en silence des discours qui la blessaient; mais ces dernières paroles du général ne laissèrent de place dans son ame qu'au ressentiment; il lui sembla qu'elle ne pouvait les pardonner, sans faire un outrage à la mémoire de M. de Crécy; et d'un ton à la fois sensible et ferme, elle répliqua: Oui, madame de Simiane mérite le blâme, elle le mérite pour s'être écartée de la route qui lui fut tracée par un cher et respectable guide. Elle le mérite pour avoir embrassé, nourri la plus funeste illusion. Sa faute fut affreuse, sa punition sera plus affreuse encore.--De quoi voulez-vous, je vous prie, qu'on la punisse, demanda la Présidente? De sa gloire, apparemment, répondit le vieillard avec véhémence?--Sa gloire! sa gloire! elle est obscurcie, s'écria la marquise.--Obscurcie? reprit la Présidente, en voici bien d'un autre! Elle s'accroît chaque jour: la jalousie seule, l'odieuse jalousie pourrait le contester. Madame ne saurait être jalouse de personne, répondit le général d'un ton imposant. Le vieillard, en colère, proféra entre ses dents quelques mots qui ne furent pas entendus. Eh! mon dieu, dit Amélie avec impatience, laissons cet entretien. Oui, laissons-le, répondit la marquise; mais ne l'oublions pas. La comtesse avait tremblé que le transport imprudent de la marquise ne l'eût trahie; mais M. de Lamerville n'en tira aucune autre conséquence, sinon qu'elle connaissait quelques particularités qui n'étaient pas avantageuses à madame de Simiane. Ces femmes à talent, dit-il tout bas à la marquise, deviennent tôt ou tard les héroïnes de quelques aventures plus ou moins répréhensibles, et je gagerais, en dépit du pompeux éloge qu'on vient de nous faire de madame de Simiane, que sa conduite n'est pas entièrement irréprochable. L'indignation se peignit dans les traits d'Anaïs; un éclat allait la compromettre; la comtesse s'en aperçut: sortons, lui dit-elle, mon amie, sortons, je me sens très-indisposée. M. de Lamerville voulait accompagner les dames jusque chez elles; la comtesse le pria de les laisser, sous le prétexte d'avoir besoin de repos. CHAPITRE XI. Dès que les amies furent seules, madame de Simiane s'écria: Je veux partir demain avant le point du jour.--Partir? y songez-vous?--Je veux partir; je ne veux plus le voir.--Vous l'aimez, il vous adore; la perspective la plus heureuse s'offre à vous. Encore quelques momens, et vous devenez l'arbitre du destin d'Amador. Il me fait un crime de mes succès, ajouta-t-elle avec un sourire amer. Le préjugé a ravi sa foi à madame de Simiane, mais l'amour la lui assure. L'amour, l'invincible amour triomphe de tout. N'en doutez pas, mon amie, vous verrez M. de Lamerville abjurer son erreur à vos pieds.--M. de Lamerville aux pieds de madame de Simiane! Lui? Ah! ma chère! que vous jugez mal de ce caractère impérieux, inflexible; mon seul nom suffira pour changer sa tendresse en haine; vous le verrez attribuer à l'artifice ce qui fut le résultat d'un amour pur et vrai; et s'il était possible qu'il m'aimât encore après la fâcheuse découverte qui ne peut manquer d'avoir lieu; si, malgré ses efforts, il ne pouvait parvenir à vaincre sa passion pour moi, je n'ai que trop lu dans l'ame de cet homme si fier: inébranlable dans ses préventions, qu'il croit être des principes, il ne me confierait pas pour cela le soin de son bonheur. Oui, j'en suis certaine, il préférerait mourir plutôt que de me donner le titre de son épouse. Eh bien! moi aussi, je suis fière, je dois l'être, je dois aussi savoir mourir, et je pars.--Ce départ, semblable à une fuite, pourrait faire prendre une opinion défavorable de vous à M. de Lamerville; calmez-vous, ne précipitez rien, je vous en conjure au nom du ciel, au nom de votre père.--Mon père (répliqua madame de Simiane dans le plus grand désordre)! mon père! c'est lui, lui surtout, qui m'ordonne de ne pas rester ici un instant de plus. Ne voyez-vous pas son ombre irritée qui me poursuit? ne l'entendez-vous pas m'accuser du peu de soin que j'ai pris de ma gloire? Quel fruit ai-je retiré des préceptes, des exemples de ce bon père? Pourquoi ai-je quitté le paisible séjour où reposent ses cendres? Ah! je ne devais pas m'éloigner de sa tombe, mon unique refuge. Je devais la tenir embrassée jour et nuit; là, je devais braver les feux d'un trop fatal amour! Là je devais périr avant que de m'être abaissée à venir mendier l'hommage d'un coeur dédaigneux. Rosine entra pour remettre une lettre à la comtesse; cette lettre était de M. de Saint-Elme: il instruisait sa femme qu'il profitait de son absence pour accompagner sa mère chez une de ses parentes, qui demeurait à Sens, et que Mr. D.... était parti pour la Touraine, où il avait à renouveler les baux des fermiers de feu M. de Lamerville. Cette lettre fortifia Anaïs dans sa résolution. Si vous pouviez vous décider, dit-elle à la comtesse, à vivre tête-à-tête avec moi, jusqu'au retour du comte, nous n'irions ni à Paris ni à Villemonble. J'ai besoin d'habiter quelque temps un lieu qui ne me rappelle aucun souvenir: il faut que je m'arrache à moi-même. La solitude où j'ai rencontré M. de Saint-Elme, convient à la situation de mon esprit. Je suis inconnue aux domestiques qu'il y a laissés; je m'y rendrais avec vous et Rosine, je garderais le nom de Senneterre; je ne veux reprendre le mien que lorsque je me sentirai la force de lui rendre son ancien lustre. J'attendrai ce moment dans la retraite où Saint-Elme a recouvré sa raison. Si je n'y retrouve pas bientôt la paix, j'y trouverai bientôt la mort. La comtesse ayant fait en vain de nouvelles tentatives pour dissuader Anaïs de son projet, cessa de s'y opposer. Elle régla ses comptes avec l'hôtesse; Rosine emballa les effets des dames, et elles avaient fait six lieues de poste avant qu'aucun locataire de l'hôtel ne fût levé. CHAPITRE XII. A son réveil, M. de Lamerville dit à son valet-de-chambre d'aller s'informer si madame de Saint-Elme était remise de son indisposition. Il paraît qu'elle n'était pas grave, répondit le valet-de-chambre; madame la Comtesse ne s'est pas couchée, et le jour n'avait point encore paru qu'elle était partie. Partie! par où? comment?--Elle est partie en poste.--Où est-elle allée? C'est un mystère.--Et la marquise l'a-t-elle suivie?--Oui, Monsieur.--Elles n'ont pas laissé un mot pour moi?--Pas un mot.--C'est inconcevable!--Très-inconcevable.--Eh! sait-on les motifs de ce brusque départ?--On ne sait rien, si ce n'est que madame la Comtesse a reçu hier au soir une lettre de Paris.--Des affaires pressantes les auront rappelées; mais ne pas écrire un mot de politesse!--En vérité, Monsieur, je crains que ces Dames ne soient pas ce que vous avez cru.--Que veux-tu dire?--Elles n'étaient recommandées à personne; leur manière de vivre paraissait singulière; ne pourraient-elles pas être quelque peu intrigantes?--Tu n'es qu'un sot, dit le général en colère, laisse-moi. Le valet-de-chambre sortit, sans se permettre la moindre réplique. Monsieur de Lamerville était si loin d'imaginer la vérité, qu'il ne songea pas même à ce qui s'était passé la veille. Plus il réfléchissait à la conduite de la marquise, moins elle lui paraissait naturelle. Le propos de son valet-de-chambre lui avait fait quelque impression. Que devait être cette femme qui avait reçu ses soins, cette femme dont les prévenances, le trouble, les regards lui avaient dit tant de fois je vous aime, et qui s'éloignait de lui d'une façon si étrange? Serait-ce, en effet, une intrigante qui aurait formé des desseins sur lui? Mais alors elle ne s'en serait pas ainsi séparé. Serait-ce une coquette qui s'était fait un malicieux plaisir de se jouer de sa tendresse? Cela n'était pas possible. Anaïs paraissait si franche! si tendre! si modeste! tout parlait en sa faveur. Il se perdait dans ses conjectures, quand son hôtesse entra chez lui. Pardonnez-moi, général, dit-elle, si je vous interromps; mais en visitant l'appartement de mesdames de Senneterre et de Saint-Elme, j'ai trouvé un carton de dessins qu'elles y ont oublié. Comme j'ignore l'adresse où je pourrais le leur faire passer, et que je vous crois mieux instruit que moi, je viens vous le remettre. C'est bon, je m'en charge, dit monsieur de Lamerville. L'hôtesse sortit; il ouvrit le carton, et ne fut pas moins surpris que charmé, d'y voir un portrait fait au crayon, qui avait avec lui une ressemblance parfaite. Ce témoignage irrécusable de l'amour d'Anaïs fit, sur-le-champ, évanouir tous ses doutes. Il se rappela le premier soupçon que la vie solitaire qu'elle menait lui avait fait concevoir, et se persuada qu'il était fondé. Quelque grand danger la menace, pensa-t-il; elle a fui pour l'éviter. Ah! pourquoi ne s'est-elle pas confiée à moi? Il sonna son valet-de-chambre, lui ordonna de courir à flanc-étrier sur les traces des dames, et de s'arranger pour les atteindre, sans pourtant compromettre leur sûreté: il lui enjoignit, en outre, de l'instruire chaque jour de ce qu'il aurait appris. La cruelle agitation d'ame à laquelle madame de Simiane était livrée, ne lui permettait pas de songer à prendre le moindre repos; elle brûlait d'ailleurs de s'éloigner, le plus promptement possible, de l'homme que désormais elle voulait haïr, se figurant qu'à mesure qu'elle mettrait plus de distance entre elle et lui, son coeur sentirait s'affaiblir cet amour dont elle s'indignait de ne s'être pas encore affranchie. Dans cette idée, elle courut jour et nuit la poste, ce qui fut cause que le valet-de-chambre de M. de Lamerville ne put la joindre qu'à un quart de lieue de Vernon. Elle descendit de sa voiture dans cet endroit, laissa Rosine continuer sa route jusqu'à la ville, et, suivie de la comtesse, s'enfonça vîte dans un sentier qui conduisait à la solitude de M. de Saint-Elme. La marquise n'avait pas voulu se faire conduire à Vernon, où elle était connue. Le valet-de-chambre attribua cette précaution à une autre cause, et pour prouver son zèle au général, il repartit pour Baden, aussitôt qu'il eut pris connaissance de la retraite des dames. Les détails que M. de Lamerville reçut de la bouche de son fidèle serviteur, le confirmèrent dans l'opinion que la marquise avait de puissans motifs de se cacher. La persécution dont il la crut victime augmenta son amour. Le silence qu'elle avait gardé lui parut une preuve de délicatesse; il sentit une joie généreuse de pouvoir lui offrir la paix, la fortune, le bonheur, et partit en secret pour la retrouver. CHAPITRE XIII. Les personnes exaltées sont capables de prendre des résolutions extrêmes dans un moment d'enthousiasme ou de courroux, et de les maintenir, quelque douleur qui leur en coûte, quand elles y croient leur honneur attaché. Madame de Simiane pensait que le sien exigeait qu'elle ne revît pas M. de Lamerville, et se félicitait d'une démarche qui ne lui laissait aucun moyen de retour vers lui. Elle était soutenue dans son pénible sacrifice par l'idée qu'il était un hommage à la mémoire de son père, et aussi par l'espoir qu'elle n'en souffrirait pas seule. Anaïs est aimée d'Amador, disait-elle; s'il me coûte des pleurs, je lui coûte des regrets. Quand on ne peut jouir de la félicité avec celui qu'on aime, c'est quelque chose d'imaginer qu'on a des peines qui lui sont communes. La retraite profonde où vivait la marquise, ne lui procurait cependant pas les avantages qu'elle s'était promis. L'image de son amant la poursuivait sans relâche; le bosquet d'Hélène se présentait sans cesse à sa mémoire. Un jour de bonheur que l'on dut à l'amour, suffit pour faire le tourment du reste de la vie; rien n'égale la puissance de ses souvenirs. Anaïs avait contre eux moins de force que de courage; toutefois elle demeurait ferme dans le parti qu'elle avait adopté. Qui ne craint pas la mort, est capable de tout; et quand on languit sous le poids d'un amour malheureux, loin de la craindre, on la désire. La marquise se faisait une idée presque agréable de la sienne. A mon heure dernière, se disait-elle avec une joie douloureuse, je pourrai révéler mon histoire à l'injuste Amador; il saura jusqu'à quel point il m'a méconnue, offensée; il se reprochera mon trépas; peut-être viendra-t-il quelquefois gémir sur mon tombeau; et moi, tranquille, fortunée sous l'oeil de mon Dieu et de mon père, je m'applaudirai de voir mon amant m'apporter le tribut de ses remords et de ses pleurs. Le pavillon où madame de Simiane avait autrefois entendu s'exhaler la plainte de Saint-Elme, était l'endroit qu'elle occupait de préférence à tout autre. Un jour qu'elle s'y abandonnait à ses rêveries mélancoliques, elle fut distraite par le bruit d'une marche précipitée: elle entr'ouvrit sa fenêtre, regarda dans le bois, et aperçut un homme qui le traversait. La faible clarté que jetait le crépuscule ne lui permit pas de distinguer sa figure; elle ne douta point que ce ne fût Saint-Elme, qui ne pouvant plus supporter les ennuis de l'absence, venait rejoindre sa femme. Heureuse Amélie, pensa-t-elle, puisses-tu goûter long-temps les faveurs d'un amour légitime! Quant à moi, celui que j'aime ne viendra jamais me causer ainsi une douce surprise. Au même instant, Rosine entre, et s'écrie: Madame, Madame, M. de Lamerville! Elle avait à peine prononcé ce nom, que le général parut. Les divers sentimens que son aspect inattendu produisit dans l'ame d'Anaïs, lui ravirent soudain l'usage de ses sens. Tandis que madame de Saint-Elme et Rosine s'empressaient de la secourir, Amador, à genoux devant elle, lui adressait les discours les plus tendres. Quand elle reprit connaissance, elle ne vit pas sans une émotion profonde, l'air inquiet et passionné de son amant, et le premier regard qu'elle dirigea sur lui ne fut pas un regard de courroux; mais elle se rappela bientôt le motif qu'elle avait eu de le fuir, et, d'un ton qu'elle s'efforça de rendre sévère, lui demanda de quel droit il était venu la chercher dans l'asile où elle voulait vivre ignorée. De quel droit? répondit-il avec feu, du droit que me donne l'amour le plus vrai, le plus pur, le plus fidèle. Dès long-temps mes soins ont dû vous expliquer mes voeux; j'ai dû penser que vous ne les rejetteriez pas. Et comment, le coeur rempli de cet espoir, aurais-je consenti à vous perdre? Ah! si je n'ai pas couru plutôt sur vos traces, je n'ai été retenu que par la prudence. Mais vous, femme adorée, vous qui seule m'avez fait connaître tous les délices du sentiment; souveraine de mes pensées, vous dont la voix, le regard, le silence même me commande, comment avez-vous pu manquer de confiance en moi? comment avez-vous pu m'abandonner ainsi? Chère et défiante Anaïs! croyez-moi, bannissez la feinte, elle est désormais inutile, vous essayeriez en vain de me cacher qui vous êtes, j'ai tout deviné; je puis tout réparer: daignez, dès ce moment, voir en moi votre époux.--O ciel! serait-il vrai!.... vous feriez le sacrifice? Quoi!.... Mme. de Simiane....--Ce nom viendra-t-il sans cesse me troubler? répondit M. de Lamerville d'un ton chagrin. Vous êtes instruite, je le vois, de mes rapports avec madame de Simiane; mais vous ignorez où ils se sont bornés. Il raconta à la marquise ce qu'elle ne savait que trop bien; puis ajouta: J'ai satisfait, autant que je l'ai pu, aux dernières volontés de mon oncle, en ne balançant point d'assurer son héritage à celle qui était devenue ma rivale dans son coeur. Jugez combien je me félicite de m'être affranchi d'un lien qui, d'après mes principes, n'aurait jamais pu me rendre heureux, aujourd'hui que j'entrevois l'espoir de jouir de la plus haute félicité à laquelle un homme puisse atteindre. Ne trompez pas cet espoir, consentez à partager mon sort. La situation de la marquise était horrible; elle cacha sa tête dans ses mains, et balbutia d'une voix entrecoupée par des sanglots: Mon destin ne peut être uni au vôtre...... ne me parlez plus de votre amour.... par pitié, laissez-moi.--Qu'ai-je entendu! votre foi serait-elle engagée?--La marquise fit un signe négatif.--Serais-je haï de vous?--Moi, vous haïr! hélas!--Eh bien, si vous êtes libre, si je suis aimé, qui pourrait s'opposer à notre union? Avez-vous perdu votre fortune? la mienne nous suffit. Votre liberté est-elle menacée? mon hymen la garantit. De grâce, expliquez-vous, ne dissimulez rien à l'amant qui ne respire que pour vous. Votre nom, je le présume, n'est pas celui de Senneterre; mais quel que soit celui que vous portez, il ne saurait rendre notre alliance impossible. Parlez, ne me laissez pas davantage en proie à une accablante incertitude. Amador, répondit la marquise d'un ton sensible et noble, la preuve de tendresse que vous n'hésitez pas à me donner dans des circonstances où vous paraissez fondé à ne pas m'accorder toute l'estime que je mérite, touche mon coeur au dernier point. Ce coeur, je me plais à l'avouer, n'a jamais palpité que pour vous; mon amour a précédé le vôtre, il ne s'éteindra qu'au tombeau; mais cet amour, qui m'est plus précieux que la vie, me contraint lui-même à vous taire quel est l'obstacle qui nous sépare. N'ajoutez pas à mes douleurs, en me demandant encore une révélation que je ne puis vous faire. Plaignez-moi, respectez mes secrets; adieu. La marquise se leva pour sortir. M. de Lamerville la retint: Non, lui dit-il, non, je ne reçois pas cet adieu. Vous m'aimez: ce regard, cet accent me l'assurent; ils ne sauraient être perfides; vous m'aimez, je vous adore; nous serons unis. Il n'est point d'obstacles qui ne cèdent à la force de ma passion; quelque puissans qu'ils soient, je saurai les aplanir: parlez, je vous en conjure, parlez.--Il veut que je parle, s'écria la marquise d'un ton qui décelait la plus terrible angoisse; il veut que je parle, le cruel! il ne sait pas ce qu'il exige. Il veut que je me condamne à ne plus être aimée de lui. Moi, ne plus t'aimer! s'écria vivement M. de Lamerville; femme trop injuste, le crois-tu possible? Ne sais-tu pas que mon amour est ma vie? Va, quel que soit le mystère qu'il m'importe d'éclaircir, il ne saurait altérer mes sentimens. Idole de mon ame, ne crains rien; je ne puis, ne veux être, et ne serai qu'à toi; j'en atteste l'honneur. Je ne résiste pas à cet accent, dit la Marquise; il me persuade: oui, dussai-je en mourir, il faut te satisfaire. Écoute, Amador, ajouta-t-elle dans un transport qui tenait de l'égarement, écoute cette femme qui veilla sur les derniers jours de ton oncle, qui reçut ses derniers soupirs; cette femme qu'il a si tendrement chérie, qu'il t'avait destinée pour épouse, qui t'aimait avant que de te connaître, qui t'idolâtre maintenant; cette femme dont tu as refusé la main, que tu as fuie, dédaignée, calomniée; cette madame de Simiane, eh bien!... c'est Anaïs.... c'est moi.--Grands dieux! se peut-il?... Je le savais, observa-t-elle avec un sourire déchirant, je le savais que ce nom éteindrait tout-à-coup son amour; mon arrêt est déjà prononcé dans son coeur: ne pourrai-je expirer avant que de l'entendre? Que dis-tu? s'écria M. de Lamerville; garde-toi d'attribuer à une injurieuse hésitation, un moment de silence, effet de la surprise. Abjurer les torts dont je fus coupable envers toi, ce n'est point abjurer mes principes. Tu n'es pas une femme ordinaire, tu n'es pas ce qu'on appelle une femme supérieure, tu ne peux être rangée dans aucune classe, tu es une femme à part, et je m'enorgueillis de l'amour que tu m'as inspiré; il est unique comme toi. M. de Lamerville était aux pieds de madame de Simiane, mais il lui renouvelait en vain le serment de l'aimer toujours. Elle ne l'entendait pas, et ne lui répondait que par des mots sans suite, qui peignaient sa terreur. La contrainte qu'elle s'était imposée dans le commencement de son entretien avec son amant, l'effort inoui qu'elle s'était fait pour lui déclarer son nom, l'avait jetée dans un accès de délire qui devint bientôt effrayant. Madame de Saint-Elme la fit porter dans son lit. Amador, au desespoir, courut sur-le-champ à Vernon, et ramena avec lui un médecin; celui-ci déclara que la maladie d'Anaïs était une fièvre miliaire de la plus fâcheuse espèce. Le général supplia madame de Saint-Elme de lui permettre de rester auprès de madame de Simiane: elle n'osa lui refuser cette faveur. Un exprès fut dépêché à Mr. D., pour l'instruire de ce qui se passait. CHAPITRE XIV. La Marquise resta privée de l'usage de la vue et de celui de la parole, pendant trois jours. Sur le matin du quatrième, elle rouvrit les yeux, et demanda où était la Comtesse. La voici auprès de vous, ainsi que votre Amador, répondit M. de Lamerville. Amador! dit-elle; croyez-vous qu'il soit encore mon Amador?--N'en doutez pas.--Il ignore qui je suis, il faut bien se garder de le lui apprendre. Tout serait perdu, ajouta-t-elle d'un air de confidence.--Bannissez cette idée, il brûle de s'unir à madame de Simiane.--Chut; ne prononcez jamais ce nom; il est proscrit, entendez-vous; Amador le déteste: un soir on l'articula devant lui, si vous aviez vu sa colère! j'en tremble encore. Elle fut prise d'un violent frisson: il lui dura deux heures, au bout desquelles elle s'endormit. Son premier mot, à son réveil, fut: est-il venu?--Il est là, répondit la Comtesse.--Il ne faut pas le laisser approcher de moi pendant mon sommeil.--Pourquoi donc?--Je pourrais me trahir, me nommer; il me fuirait, et je deviendrais folle.--Elle se mit à jeter de grands éclats de rire. Amélie ne put retenir ses pleurs.--Savez-vous, reprit Anaïs, en portant un oeil fixe sur M. de Lamerville, savez-vous ce que c'est que la folie? C'est une chose terrible; elle effraie tout le monde; on s'éloigne de ceux qui en sont atteints; personne ne leur reste attaché, personne; les Clémences sont rares! Je ne veux pas devenir folle, je ne le veux pas, ajouta-t-elle d'une voix très-forte. Si vous aviez ce malheur, dit M. de Lamerville, au comble de l'attendrissement, votre Amador ne vous quitterait plus. Il colla, avec ardeur, sa bouche sur la main de la marquise: elle le regarda d'un air étonné, et dit: Voilà comme il faisait souvent, lui, avant ce triste soir! Elle jeta un soupir profond, enfonça sa tête dans son lit, et ne parla plus de la journée. Une semaine entière se passa sans qu'il y eût aucun intervalle au délire d'Anaïs. Quelquefois pourtant il semblait qu'elle reconnaissait M. de Lamerville: elle lui faisait signe de s'asseoir auprès d'elle, et ne voulait rien prendre que de sa main. D'autres fois elle montrait de la frayeur à son approche, et lui enjoignait de s'éloigner. Un matin elle se fit apporter ses manuscrits, et commanda qu'on les brûlât; mais elle révoqua aussitôt cet ordre, et s'écria: Pardon, mon père, pardon!--A travers ces discours incohérens, il était facile de démêler qu'elle était intérieurement combattue entre deux sentimens égaux en force, et leur violence ne permettait pas d'assigner un terme prochain à sa guérison. Amador et la Comtesse se désespéraient de ne voir aucun adoucissement à son état. Depuis que le premier avait su d'Amélie l'histoire d'Anaïs, son amour devint un véritable culte. La posséder ou mourir, était le voeu de son coeur. Dans la nuit du dixième jour, la fièvre d'Anaïs baissa; son cerveau parut se dégager: elle reconnut Amélie et Rosine, et leur adressa quelques mots agréables: ensuite elle se leva sur son séant, et regarda tout autour de sa chambre, comme si elle y cherchait quelqu'un; puis dit en soupirant: C'est un rêve, hélas! ce ne pouvait être qu'un rêve! M. de Lamerville, qui était sorti un instant, revint. Elle l'aperçoit, jette un cri, sa tête s'égare de nouveau. Amélie ne voulait pas que M. de Lamerville restât davantage dans l'appartement de la malade. Le docteur fut d'un avis contraire, et l'emporta. Amador se tint, deux jours et deux nuits, auprès de la marquise, attentif à veiller le retour d'un moment lucide, dans l'espoir d'en profiter pour avoir une explication. Vain espoir! un morne silence avait succédé au délire d'Anaïs. L'oeil constamment attaché sur Amador, elle suivait chacun de ses mouvemens, en témoignant par ses gestes, ou du chagrin ou du plaisir, selon qu'il s'éloignait ou se rapprochait; mais elle ne prononçait aucune parole, et donnait des signes d'effroi dès qu'elle s'apercevait qu'on voulait lui parler. Cette situation singulière et terrible, durait encore quand Mr. D. arriva. Cet ami respectable était parti de Touraine, le coeur dévoré d'inquiétudes: il connaissait la profonde sensibilité de sa fille adoptive, il en avait toujours redouté les effets. La nouvelle de sa maladie lui avait causé des alarmes qui s'augmentaient à mesure qu'il s'en approchait. Quand il fut au coin du petit bois qui bordait l'habitation de M. de Saint-Elme, il ne se sentit plus le courage de poursuivre son chemin, et donna l'ordre à Félix, qui le suivait, d'aller savoir ce qu'il devait craindre ou espérer. Quoique ce fidèle serviteur ne s'arrêta que peu de temps dans la maison, ce court délai parut un siècle à Mr. D.; il en conçut un augure défavorable, et s'avançait, d'un pas tremblant, vers la solitude, lorsqu'il en vit sortir un homme âgé, dont le costume désignait un médecin: il le joignit, et d'une voix qui décelait la plus cruelle agitation, lui demanda: La perdrons-nous? Elle est hors de danger, répondit le docteur, mais on aura peut-être de la peine à lui rendre l'usage de la raison. J'ai essayé, sans succès, de tous les remèdes connus, et je n'espère rien maintenant, que d'une crise que mon art ne peut provoquer. Mr. D. témoigna la douleur la plus vive. Attendez, dit le docteur, il me vient une idée; votre présence inattendue peut nous servir. La malade repose; suivez-moi, je vais faire sortir tout le monde de sa chambre, et vous placer à ses cotés. A son réveil, ses yeux chercheront ceux qu'elle a coutume de voir; si elle les demande, si elle vous reconnaît, je réponds de tout. Le projet du docteur fut mis sur-le-champ à exécution. Amador refusait de céder le fauteuil qu'il occupait auprès du chevet du lit de la marquise; mais il ne put résister à l'autorité réunie du médecin et de M. D. Toutefois il ne céda que sous la condition qu'on lui permettrait de demeurer dans la chambre. Il se plaça au pied du lit d'Anaïs, se cacha sous ses rideaux, et promit de ne se montrer que lorsqu'il pourrait le faire sans qu'il en résultât aucun inconvénient. Le docteur resta dans le sallon voisin avec Amélie et Rosine. Après une heure d'un sommeil assez calme, madame de Simiane ouvrit les yeux et les porta d'abord, ainsi que le docteur l'avait prévu, du côté où se tenait M. de Lamerville; elle tressaillit; quelques pleurs mouillèrent ses joues; puis elle se souleva comme pour mieux voir, et s'écria: Est-ce encore une illusion? ou mon second père est auprès de moi? Vous ne vous abusez pas, chère et tendre Anaïs, c'est votre meilleur ami; celui qui, depuis si long-temps, n'a vécu que pour vous. Elle lui tendit la main, et dit: J'ai été mal, bien mal.--Je le sais; mais, Dieu merci, vous voilà mieux.--Ah! pourquoi me suis-je séparée de mon guide! Fatale absence! elle me coûtera mon repos éternel.--Calmez-vous, guérissez-vous, et vous serez plus heureuse que vous ne le fûtes jamais.--Heureuse! moi, heureuse! Ah, mon ami, détrompez-vous; je l'aime pour toujours.--Eh bien, son amour est le prix du vôtre.--Il m'aime, je le crois; mais il me rejette; sa funeste prévention nous sépare.--Il n'en a plus, s'écria sans se montrer M. de Lamerville.--Oh! mon dieu, mon dieu, dit madame de Simiane, quel accent! il a retenti jusqu'au fond de mon coeur. Mon ami, ajouta-t-elle plus bas à Mr. D., tel est l'empire de cette passion, que j'ai tant de fois, sans succès, essayé de combattre, qu'à chaque instant je crois entendre, je crois voir Amador. Figurez-vous qu'au milieu de mes souffrances, de ma faiblesse extrême, il me semblait qu'il était là, devant mes yeux. Depuis que je fus livrée à cette douce erreur, j'ai tellement craint de la perdre, que je n'interrogeai personne; je ne permis à personne de me parler: je ne voulais pas être éclaircie. Hélas! que ne puis-je me tromper encore!--Il n'en est pas besoin, dit Amador avec feu en se précipitant à genoux auprès du lit de la marquise. Femme adorée! consens à mon bonheur; il dépend en entier de toi, de madame de Simiane! Anaïs fit un geste de surprise et de doute.--Bannis un soupçon qui nous offense tous deux, continua le général. C'est devant ce respectable ami, devant ton second père, que je réclame ta main: mon amour, mon repentir m'en rendent digne. Exauce les derniers voeux de mon oncle, sois à moi pour la vie. Anaïs doutait encore; la comtesse entra, et fit le récit exact de ce qui s'était passé depuis le moment où la marquise était tombée malade. Celle-ci montra de la joie, de l'attendrissement; mais elle ne voulut rien promettre. Le médecin, la voyant très-fatiguée, recommanda qu'on la laissât seule avec sa garde. On obéit, et chacun fut prendre un repos dont il avait autant de besoin qu'Anaïs. Madame de Simiane se rétablit promptement. Dès qu'elle fut en convalescence, Amador la sollicita de consentir à leur union. Cette prière, qu'elle eût été affligée de ne pas recevoir, la plongea dans la mélancolie. Depuis que la certitude d'être aimée autant qu'elle aimait elle-même, avait rendu quelque calme à son coeur, elle s'était aperçu que l'amour n'avait fait qu'imposer silence au préjugé de M. de Lamerville, mais qu'il n'en avait pas triomphé. Elle sentait qu'elle serait la plus infortunée des femmes, si son amant, devenu son époux, ne paraissait pas jouir d'une félicité parfaite. Ses réflexions l'avaient convaincue qu'elle ne pouvait s'assurer des jours tranquilles qu'en faisant un pénible sacrifice; elle voulait le méditer dans la retraite, et surtout s'appuyer des conseils de Mr. D.... Elle partit pour Villemonble avec lui, sous le prétexte de quelques arrangemens à prendre, et défendit à M. de Lamerville et à la comtesse de venir la trouver avant trois jours. Elle promit qu'à cette époque elle déciderait sans retour du sort de son amant. CHAPITRE XV. Mr. de Lamerville n'avait pas été sans s'apercevoir de l'air triste et préoccupé que madame de Simiane avait depuis que sa santé était revenue; il n'y concevait rien, non plus qu'aux réponses évasives qu'elle faisait sans cesse à ses tendres instances. Pour ne pas s'en offenser, il avait besoin de se rappeler combien elle lui avait montré d'amour. Pourquoi, se disait-il, tant d'abandon est-il suivi de tant de retenue? Anaïs redouterait-elle de perdre son indépendance? Lui serait-elle déjà plus chère que ma tendresse? Son imagination l'aurait-elle abusée? Ces questions, qu'il se faisait à lui-même, étaient suivies du retour de cette idée cruelle, qu'une femme qui aime la célébrité, ne donne qu'à moitié son coeur à son époux. Quand une femme est contrariée dans ses désirs, elle montre plus de chagrin que d'humeur; l'homme au contraire montre plus d'humeur que de chagrin. L'une se plaint, verse des larmes, accuse le sort, et quelque coupable que puisse paraître son amant, elle est persuadée de son innocence au premier mot qu'il dit pour se justifier. L'autre accuse d'abord sa maîtresse, la rend responsable des événemens dont elle gémit elle-même; et quand il paraît en croire ses discours, ses regards, ses pleurs, il est plus souvent subjugué que convaincu. Tandis que l'absence et les délais de madame de Simiane, qui tenaient au sentiment le plus délicat, lui donnaient l'apparence d'un tort aux yeux de M. de Lamerville, elle, non moins passionnée que son amant, mais plus tendre et plus juste, tremblait qu'il ne l'accusât de caprice, et s'occupait des moyens de se dévouer exclusivement à lui. Le respect qu'elle conservait à la mémoire de son père, avait suspendu quelque temps l'effet d'une résolution que l'amour et la raison approuvaient également. Elle fit part de son projet et de ses scrupules à M. D.... Il appuya l'un, et parvint à lever les autres. Le jour où M. de Lamerville devait venir à Villemonble, madame de Simiane alla l'attendre dans le monument funèbre de M. de Crécy. M. D.... s'y rendit à son tour avec Amador. Anaïs se leva à leur approche, et, d'un ton calme et solennel, dit: «J'ai juré sur cette tombe de vivre pour la gloire; ce serment me fut dicté par la tendresse filiale; je ne pourrais le rompre sans être criminelle.» (M. de Lamerville montra de la surprise et de l'inquiétude.) Anaïs continua: «Éclairée par l'amour, je sais enfin qu'il est pour une femme une gloire plus vraie, plus belle que celle que j'avais poursuivie; je renonce à mes travaux brillans pour me livrer sans distraction à l'exercice de modestes vertus. Si tu vivais, ô mon père! tu applaudirais à ma conduite: la vénération que tu avais pour ta Virginie m'en assure. Chercher à me rendre aussi parfaite qu'elle le fut, n'est-ce pas t'honorer davantage que je ne l'ai fait encore? Et que sont d'ailleurs les palmes que je pouvais cueillir, auprès des lauriers qui parent le noble front de celui que je vais prendre pour époux. Ces lauriers seront désormais les miens; vois ta fille s'en embellir. Mon père, permets-moi d'être heureuse; daigne, du haut des cieux, bénir tes deux enfans.--Oui, mon père, bénis-nous, s'écria M. de Lamerville, et reçois le serment que je fais d'être pour mon Anaïs ce que tu fus pour Virginie.» Les amans sortirent du mausolée pleins de confiance dans leur avenir. Un acte religieux venait de consacrer leurs sentimens; ils allèrent ensuite rendre hommage à la tombe du feu duc. Ils y renouvelèrent la promesse qu'ils avaient faite sur celle de M. de Crécy. Mr. D. les suivait les yeux remplis des larmes de la joie. Il ne craignait plus de mourir, son Anaïs avait un protecteur; il la regardait marcher avec orgueil à côté de l'époux de son choix, et se répétait tout bas: «Le véritable bonheur est dans un amour légitime.» CONCLUSION. Le mariage de madame de Simiane avec M. de Lamerville fut célébré au même autel où le feu duc avait servi de père à Félix, quand ce dernier épousa Rosine. Un grand concours de monde s'y rendit; une fête eut lieu le soir dans les jardins. L'invalide et sa famille firent les honneurs de la table dressée pour les habitans du village. Le général distribua 12,000 francs aux douze paroisses voisines; il assura au brave Ambroise la propriété d'une petite ferme. Rosine, Félix et le valet-de-chambre de M. de Lamerville reçurent chacun un contrat de 400 francs de rente, et restèrent au service des nouveaux époux. Mr. D... continua de demeurer avec son Anaïs, qui le traite toujours en père. Madame de Lamerville a déjà été deux fois mère et nourrice. Son amour pour son mari, celui qu'elle porte à ses enfans, les soins qu'exige sa famille, celui de sa maison, occupent et charment ses jours; elle n'a point le loisir de rêver à la gloire; elle jouit du bonheur. Le général est le plus tendre des époux. Son amour pour Anaïs semble s'accroître à chaque instant. Il est maintenant assuré que l'on peut unir la constance du coeur à la mobilité de l'imagination; il est revenu de son préjugé contre les femmes qui cultivent les lettres, mais s'applaudit que la sienne ait cessé d'être auteur. FIN. _On trouve chez le même libraire:_ Le Fantôme blanc, ou le protecteur mystérieux, par l'auteur d'Armand et d'Angella. 3 vol. in-12, 5 fr. Hélène de Glenross, trad. de l'anglais. 3 vol. in-12, 6 fr. Almanach de Bacchus, ou élite de chansons et rondes bachiques. 1 vol. in-12, 2 fr. Antologie lyrique, 2e. édition, de Momus en délire, ou les chansons les plus gaies (bachiques et folâtres), par ordre chronologique, tant des chansonniers que des autres poètes français, depuis Villon (le premier dont le talent soit estimé) jusqu'à nos jours; avec notice biographique relative aux anciens poètes. 1 vol. in-12 de 450 pages, 3 fr. Le supplément, pour completter la 1re. édition, se vend séparément 1 fr. 25 c. Bedzor, ou Voyage de l'orphelin sans l'être, par Etienne-Claude Salignac-Fénélon, 2 vol. in-12, fig. 3 fr. Grammaire française, par M. Roy, ancien maître de pension et instituteur, 2e. édition, revue, corrigée et augmentée, suivie de notes de M. Toulotte, chef de la division de l'instruction publique, à la préfecture du Nord. 1 vol. in-12 de 435 pag., 2 fr. 50 c. Leçons de statique, à l'usage des aspirans à l'école impériale polytechnique, par J.-G. Garnier, ancien professeur à l'école polytechnique, docteur ès-sciences, et instituteur à Paris. 1 vol. in-8º., avec 12 planches, 5 fr. Leçons de calcul différentiel, par le même, 3e. édition. 1 vol. in-8º de 500 pag., avec 4 pl. 7 f. Cours complet de mathématiques pures, par Francoeur. 2 vol. in-8º., 15 fr. *** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME AUTEUR; OU, LES INCONVÉNIENS DE LA CÉLÉBRITÉ, TOME II *** Updated editions will replace the previous one—the old editions will be renamed. Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright law means that no one owns a United States copyright in these works, so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United States without permission and without paying copyright royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to copying and distributing Project Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you charge for an eBook, except by following the terms of the trademark license, including paying royalties for use of the Project Gutenberg trademark. 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