The Project Gutenberg eBook of L'Illustration, No. 3734, 26 Septembre 1914

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Title: L'Illustration, No. 3734, 26 Septembre 1914

Author: Various

Release date: June 23, 2010 [eBook #32952]

Language: French

Credits: Produced by Juliet Sutherland, Rénald Lévesque and the
Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 3734, 26 SEPTEMBRE 1914 ***






LE GÉNÉRAL DE CASTELNAU]

Le prochain numéro de L'Illustration contiendra un
portrait en couleurs, remmargé, du général Joffre.





Toutes les communications concernant
La rédaction;
Les services artistiques et photographiques;
L'administration;
L'abonnement et la vente, etc.,
doivent être adressées, comme précédemment,

13, RUE SAINT-GEORGES, PARIS

Nous avons seulement installé à Bordeaux
des ateliers auxiliaires pour l'exécution
d'une partie de notre tirage.


Voir à la dernière page l'AVIS A NOS
ABONNÉS.

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LES GRANDES HEURES

LA CARTE

Pour tous ceux qui ne se battent pas, pour tous ceux qui, loin des armées, se nourrissent d'angoisses et vivent aux aguets de la prochaine nouvelle, il n'y a qu'un passe-temps, un travail, un remède: la carte.

On la déplie et on voudrait, en la dépliant, l'agrandir toujours. Et, pareillement on la replie sans avoir le sentiment de la rapetisser. On la visite, on la scrute, on la fouille, on la tourmente. Et puis, on la laisse à demeure étalée, ouverte toute grande, sur la table dont elle est devenue la nappe, le plus riche et l'indispensable tapis.

On la regarde d'abord sans idée fixe, d'ensemble. Tout en nous la saisit, la reconnaît. C'est la carte de France... dont la forme traditionnelle et consacrée est depuis toujours inscrite et suspendue aux claires murailles de notre première jeunesse. Mais depuis un mois... quel changement! Comme elle s'est développée! Comme elle a pris un aspect solennel et nouveau, une soudaine et imposante figure! Est-ce la même? Jusqu'ici elle ne nous offrait qu'une physionomie abstraite, pâle et froide. Elle évoquait des souvenirs de classe et de mélancolie scolaire. Elle ne nous représentait pas complètement et de façon frappante ce qu'elle signifie. Elle était «muette», comme l'armée, comme la nature, comme les grandes choses qui sont taciturnes, afin qu'un jour on les entende mieux. Nous l'avions effleurée cent fois, mille fois, sans la pénétrer, sans en rien rapporter que des impressions de surface, des lavis de sentiments; nous n'avions sur elle que des notions glacées et en teinte plate. Elle n'avait pas été pour nous une de ces forces communicatives, familières et chaudes qui s'installent au beau milieu de nos besoins et de notre habitude. Lequel de nous aurait eu l'idée, aurait éprouvé le désir, en temps ordinaire, d'avoir constamment chez soi, accaparant toutes les réflexions, la carte de son pays?... A quoi bon? N'avait-on pas, depuis les examens, achevé ses études? Ou du moins on se l'imaginait!... Non, la carte n'avait plus de raison d'être que dans les lycées et les gares.

Et pourtant! Voyez aujourd'hui... le rôle qu'elle joue! la place, la «place forte» qu'elle tient au centre de notre vie!

Cette carte à présent montre un visage, un corps, un coeur, des immensités d'âme... Elle parle, elle est expressive, éloquente, elle nous trouble et nous secoue. Sa vue nous attendrit, nous fait défaillir et puis nous ranime. Nous n'avons, pour nous redresser plus droits, qu'à nous courber cinq minutes sur elle. Nos regards n'ont qu'à la toucher pour que nos yeux se mouillent, se sèchent et bientôt s'enflamment de courage. Nous pouvons l'interroger pendant des journées, elle a toujours à nous répondre et ses réponses sont si nombreuses, si rapides, si instructives, si belles, si rassurantes, qu'elles dépassent et refoulent toutes nos questions à la manière d'un flot incessant de ripostes directes, toujours heureuses.

La carte est en effet plus meublée et moins infidèle que tous les vieux élèves remis trop tard à son école. La carte sait son histoire, son histoire de France; elle ne l'oublie pas comme les hommes, et en ces jours d'enfantement national, elle commence, avant d'en arriver à l'avenir qui s'élabore, par nous rapprendre le passé d'où lui vient tout le solide et l'acquis de son dur terrain séculaire. Quand appuyés sur elle comme si nous étions accoudés sur le sol du pays, nous cherchons parallèlement à découvrir la marche de l'ennemi et celle de nos soldats, malgré nous c'est toujours l'itinéraire des vieilles armées que nous suivons le plus souvent. Nous nous rengageons dans les mêmes chemins, nous refaisons les mêmes étapes qu'il y a quarante ans, cent ans, deux cents ans et bien plus... Nous réveillons dans les Vosges des échos que nous croyions perdus tandis qu'ils n'étaient qu'attentifs et qu'ils ne demandaient qu'à se répercuter. Ce n'est pas la première fois que tant de noms de batailles déjà gagnées sont levés sous le pas de course de nos fantassins et partent à tire-d'aile comme des perdrix de chansons populaires... Nos cavaliers refont, aux mêmes endroits choisis par des capitaines défunts, les mêmes nuages de poussière, les mêmes feux d'artifice de sabres qu'aux charges dispersées... La Sambre et la Meuse avec joie reflètent de nouveau notre infatigable passage. Nous franchissons les mêmes gués. A chaque val, à chaque col, à chaque plaine, nous retrouvons, remontées et rafraîchies, les traces de nos ancêtres. Nous bivouaquons aux camps qu'ils nous ont laissés. Nos troupes occupent, bien au delà, l'emplacement fameux des leurs.

Ainsi la guerre actuelle devient la suite logique, nécessaire, de notre caravane armée à travers les âges, le prolongement de notre persévérant destin. Grâce à «la carte» nous sentons mieux par où nous nous rattachons à nos origines, par où nous devons aller pour atteindre aux points qui sont notre but légitime et déterminé. Elle nous permet de voir, en nous retournant, d'où tout là-bas nous venons, et le chemin que tant de fois nous avons fait, rebroussé et recommencé avant de le tenir et d'y planter, pied à pied, le jalon de nos piquets de tente. Oui, c'est une émotion profonde en vérité, d'orgueil intarissable et de grande douceur, que de rester la poitrine et le front contre la carte, longtemps, et de revivre les hauts faits, les invasions, les conquêtes, les fastes et les souffrances pêle-mêle, en tas, de notre fier passé... tout en escortant à travers maints endroits battus et rebattus d'histoire nos armées d'aujourd'hui qui poursuivent la même marche, tenace et magnifique, pour des mêmes raisons de gloire et des exigences d'honneur...

La carte ainsi envisagée, parcourue, habitée, sillonnée par les yeux et survolée par la pensée, devient la réduction sainte, le plan de la patrie. Et elle en est aussi la planche anatomique, l'écorché tout saignant et puissamment minutieux où le multiple réseau des voies, des fleuves, des rivières, de toutes les artères et de toutes les veines est comme la circulation, dessinée et peinte, de son noble sang. La carte revêt par là, dans le relief de ces moments, un aspect unique et miraculeux de vie palpitante et sensible. Elle bat comme un coeur et respire comme un poumon. Nous ne pouvons la quitter, et nous ne l'abandonnons une minute que pour la reprendre en hâte. Nous la ravinons de nos désirs et l'ensemençons de nos espérances. Notre esprit, à chaque dépêche, bondit et se précipite sur elle, la retourne et la laboure. Nous la devinons pleine d'inconnu, de promesses, de secrets que nous voudrions arracher de ses minces flancs. Elle renferme dans les hiéroglyphes de ses lignes tout le mystère de Demain et nous cherchons à lire à travers l'enchevêtrement de ses milliers de traits, comme dans le lacis compliqué d'une inquiétante paume. Et elle, tranquille sous nos fièvres, au souffle de nos ardeurs, continue à nous dérouler ses étendues, ses diverses régions, le chapelet, aux grains minuscules, de ses clochers et de ses forteresses, la série de ses anciennes provinces qui surgissent, au fur et à mesure, dans le décor de leurs particularités, de leurs séductions... nous les rendant plus précieuses et plus chères encore à l'heure où nos enfants luttent pour les défendre et les sauvegarder. Car elle n'est, en ces jours-ci, que le Champ-de-Mars de nos soldats. Elle leur appartient. Ils en sont les personnages. Eux seuls ont le droit et le devoir, le privilège d'y circuler, de s'y répandre, d'en abuser, et il n'y a que leurs allées et venues qui nous passionnent. Aussi la carte a-t-elle adopté depuis le 2 août un brusque dehors militaire. Elle est d'état-major. Auparavant les gaies couleurs dont elle est bigarrée n'éveillaient rien de belliqueux, n'ouvraient pour nous que de pacifiques espaces. Maintenant ses rouges garance et ses bleus de capote la revêtent d'une façon d'uniforme. A tout instant nous nous plaisons à l'observer marquée de bandes tricolores,... et stupéfaits nous nous avisons qu'on pourrait, à défaut d'étoffe, la mettre telle quelle au long d'une hampe, pour qu'avec tout le bariolage de ses départements cousus pièce à pièce elle composât le plus symbolique et le plus vieux drapeau... La carte de France en donne au surplus la parfaite image géographique, celle d'un drapeau, d'un drapeau flottant aux bords déchiquetés, qui s'éploie libre et large, presque partout, sur l'azur des mers, ainsi qu'un étendard pavoisant le ciel.
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Enfin, quittant celle de France, il faut aborder la carte d'Europe, s'élancer de Vienne à Trieste et de Pétrograd à Berlin, se ruer en imagination, en confiance, en belle altitude d'espoir parmi les étendues des gigantesques empires que notre pensée, malgré ses frénésies, n'arrive pas à ramasser ni à étreindre. Il faut, en une randonnée circulaire de plus foudroyante rapidité que celle de l'aéroplane, de toutes les ailes et de tous les moteurs, franchir dix, vingt, cent horizons, toucher les Indes, cogner le Canada, fondre du Caucase sur Constantinople et d'Anvers au Japon... faire tout le grand tour des mondes qui sont à cette date fulgurante de 1914 le champ de bataille de la Civilisation, du Droit, de l'Honneur et de la Liberté...

Et seulement après ce voyage on pourra revenir, tout droit, comme au nid le ramier, vers la petite carte de France qui représente la grande patrie, pour y déposer à genoux chaque soir, ainsi que sur l'autel, son esprit et son coeur martyrisés d'amour, unis dans la même prière...
Henri Lavedan.



VERS LA BATAILLE DE L'AISNE

NOTES DE ROUTE

De tous ces épiques combats où les nôtres, acharnés à bouter hors de France les hordes des Barbares, dépensent sans compter l'héroïsme et versent si magnanimement leur sang, nous ne connaîtrons la farouche beauté que par les récits mêmes de ceux qui y tiennent un rôle glorieux. Nul spectateur passif de tant de vaillance et de tant d'abnégation. Et ceux qui, le plus ardemment, souhaiteraient de pouvoir témoigner des hauts faits que chaque jour voit s'accomplir, sont tenus à l'écart du champ de bataille. C'est très loin en arrière qu'il leur faut aller, le long des routes, recueillir la trace des vertus de ceux qui luttent et succombent pour la Patrie. Encore doivent-ils s'y aventurer furtivement, car les chemins sont bien gardés.

*
* *


Mgr Marbeau, évêque de Meaux, traversant le pont provisoire de Lagny.

De la barrière jusqu'aux limites du camp retranché de Paris c'est dix fois, vingt fois qu'il faut exhiber l'incertain laissez-passer dont on est porteur. La dernière barricade, avec le dernier poste, est aux portes de Lagny.

Pauvre Lagny, si gai, de coutume, aux jours d'été, empli des chants et des lazzis des canotiers de la Marne, combien je le retrouvai morne! Ce jour-là, pourtant, il recevait la réconfortante visite de Mgr Marbeau, le digne évêque de Meaux. Comme nous arrivions, le prélat franchissait la Marne sur le pont de bateaux provisoirement établi par le génie pour remplacer le «pont de Pierre» et le «pont de Fer» que, par mesure défensive, on avait fait sauter à l'approche de l'envahisseur,--et, sur son passage, toutes les têtes, respectueusement, se découvraient et s'inclinaient, hommage rendu autant à la courageuse attitude, devant l'adversité, de l'homme de devoir qu'à son caractère sacerdotal.


Le pont détruit de la Ferté-sous-Jouarre et l'ancien château incendié par l'ennemi.


A Varreddes: un arbre déchiqueté par un obus.

*
* *

Ce fut seulement à 20 kilomètres de là que nous rencontrâmes la trace du passage de l'ennemi et le théâtre d'un des derniers combats, à la Haute-Maison et à Pierre-Levée. Je crois qu'après tant de jours écoulés on peut nommer ces lieux sans crainte. Aussi bien ne s'agit-il pas ici de se livrer à des exercices de stratégie rétrospective, mais bien plutôt de noter quelques impressions de voyage.

Nous étions là, à ce qu'il m'a semblé, à l'extrême gauche du théâtre des combats de la Marne, à l'un des points où commença la retraite de l'ennemi. Les Allemands ne firent, pour ainsi dire, que s'y montrer. Les habitants ont gardé de leur raid le même odieux souvenir qu'ils ont laissé partout où ils ont passé.


LA LIGNE GÉNÉRALE
DE CONTACT DES ARMÉES ENNEMIES DE L'OISE A LA WOËVRE

Voir l'article, page 234. Dessin de L. Trinquier.


(Agrandissement)


Sur la tombe commune de dix soldats du 5e régiment d'infanterie: le chien fidèle.

Tombés durant la bataille d'Esternay, aux environs du village de Champguyon, dix soldats du 5e d'infanterie ont été enterrés côte à côte au milieu d'un champ: le chien du régiment a refusé depuis de s'éloigner de la tombe où reposent ceux qui le soignaient.


Le pont de Trilport, près de Meaux, et
l'automobile allemande précipitée dans la Marne.

Des officiers allemands, ignorant que les sapeurs français du génie avaient fait sauter le pont de Trilport, voulurent le traverser dans une automobile lancée à une vitesse de 80 kilomètres à l'heure: l'automobile, après un saut prodigieux, s'abîma dans la rivière. On y a trouvé, avec le corps du chauffeur, ceux d'un capitaine et d'un lieutenant.

ÉPISODES DE GUERRE

On les vit arriver comme un torrent qui déborde sous la poussée d'un orage. Pendant douze heures, ils défilèrent en rangs pressés, venant de la direction de Trilport et de Meaux, cavalerie, infanterie, artillerie. Un des officiers qui les conduisait disait en s'éloignant: «Vous l'avez voulu! C'est vous qui nous avez déclaré la guerre. Dans huit jours, nous serons à Paris, victorieux.» Le surlendemain, ils repassaient par la    
   Des prêtres parcourent le champ de bataille,
près de Varreddes, en bénissant les morts.
même route. Une importante force anglaise, qui les guettait, les attaquait dans la plaine de Pierre-Levée, les culbutait, les rejetait, en déroute, vers Trilport et la Ferté-sous-Jouarre. Adieu, Paris!

Si les habitants conservent la mémoire des corvées qu'il leur fallut, de force, accomplir, comme de pomper de l'eau pour leurs chevaux, des réquisitions auxquelles ils durent obtempérer, et qu'on leur paya en bons--de vrais «chiffons de papier», ceux-là, selon le mot de M. de Bethmann-Hollweg--la terre ne montre pas trop de traces de combat. Ce ne sont point les grands éventrements qu'on imaginerait, les cratères ouverts par les obus. Seulement quelques troncs hachés; dans les   
   Soldats allemands tombés entre Meaux et
   Varreddes, derrière la haie qui les abritait.
chaumes, quelques débris, traces du bivouac; au bord de la route, au revers du fossé, des épaulements de terre, et, sous les pommiers, le sol jonché de fruits verts abattus par les rafales du canon,--puis, de-ci de-là, une tombe.

Les villages, non plus, n'ont point été pillés; et les paysans, qui connaissent le sort de certaines localités voisines, saccagées de fond en comble, Etrépilly, maintes autres, s'émerveillent de leur fortune. En d'autres lieux, la sauvagerie teutonne se donna plus libre carrière, hélas!

*
* *

La Ferté-sous-Jouarre a connu les pires transes, l'occupation féroce, le bombardement--par les amis, par les alliés, accourus à son secours--les incendies allumés par les Prussiens en fuite. Ses deux ponts, à elle aussi, ont sauté, détruits par l'ennemi soucieux de s'assurer une retraite relativement calme. La Marne, d'habitude si souriante ici, se déchire à des poutres de fer tordues, bouillonne contre des pierres écroulées dans son lit, et son flot vert reflète les murs noircis par la flamme du pétrole, les combles décoiffés d'une demeure de belle ordonnance, château devenu couvent, que les Allemands ont brûlé en se retirant. Aux murs des terrasses verdoyantes où de placides bourgeois, naguère, promenaient leurs rêveries, se voient les égratignures des balles, et le jet circulaire des mitrailleuses a fauché les ifs et les fusains bien taillés des jardins au bord de l'eau. On rougit, comme d'un sacrilège, de se souvenir, sur les ruines de cette jolie cité ravagée, que Jeanne Poisson, marquise de Pompadour, vit le jour en ces lieux...

Pourtant l'accueillante petite ville renaît à l'espérance, sinon déjà à la joie. Elle est pleine, aujourd'hui, d'une martiale animation de bon augure. Des soldats anglais la traversent, s'en allant au front, des troupes toutes fraîches--pour le moment où nous y passons--des artilleurs, d'une allure superbe à cheval, dont d'aucuns arborent à leurs genoux, comme autrefois, dit-on, les majas espagnoles portaient à la jarretière le poignard destiné à défendre au besoin leur vertu, des cuillers et des fourchettes luisantes toutes neuves, et d'élégants couteaux à manches d'os fichés dans leurs bandes molletières. Et tout cela vous a un air galant, un air gentleman en diable, et qui ravit d'aise.

*
* *

Montreuil-aux-Lions fut aussi, l'avant-dernière semaine, sous la botte allemande. Cauchemar effroyable dont la chétive bourgade, accrochée au flanc d'un couteau, s'éveille à peine. Enfin, les Anglais s'approchèrent, poursuivant leur marche en avant. Un combat très vif s'engagea.

Pendant la journée presque entière, une batterie de sept pièces, fort habilement défilée, ennuya bien nos amis. Vers 5 heures, résolus à en finir vite, ils souhaitèrent d'être dûment fixés sur l'emplacement de ces canons gênants. Un aéroplane parut au ciel, survola la plaine et les bois. Une heure après, c'en était fait: les sept pièces de Krupp s'étaient tues. La partie était gagnée de haute lutte. Les Allemands se repliaient. Dans les champs avoisinants, des tertres attestent quelle hécatombe il y eut là.

On nous dit: «Les canons y sont encore. Venez les voir». Un raidillon nous conduisit au milieu des boqueteaux qui abritaient de tous côtés la batterie. Des tranchées coupent les glèbes, jonchées d'épaves de toutes sortes, havresacs velus, marmites d'aluminium, casques bosselés et troués, pansements ensanglantés,--et jusqu'à un album de pendules, dont les feuillets illustrés se dispersent au vent. Mais de canons, plus. «Les Anglais seront venus les reprendre cette nuit», murmure notre guide.

Du moins les sept caissons demeurent, et, alentour, des obus détériorés, criblés de balles de shrapnells, laissant voir, dans les gargousses éventrées, leurs fagots de poudre.

L'homme qui enterra les morts est là. Il certifie que pas un des servants n'échappa. A chaque pas il décrit, avec des gestes tragiques, l'attitude des corps qu'il ramassa. Ce fut une belle besogne et qui faisait honneur aux pointeurs britanniques.

Près de la roue demi-brisée d'un des caissons, un calot gris gît, tout brun de sang, percé d'un seul trou, presque au milieu: en voilà un, du moins, qui n'a pas dû souffrir.

*
* *

Nous sommes entrés à Château-Thierry comme la nuit allait tomber. La mélancolie du jour déclinant ajoutait encore à la tristesse de la ville désertée, portant de toutes parts les traces du sac. Seules les maisons dont les hôtes étaient demeurés ont été respectées,--et encore!... Si nous n'avions trouvé l'hospitalité au plus accueillant des foyers--chez le propre petit-fils d'Alexandre Lenoir, le fondateur du Musée des Monuments français, le sauveteur de tant de trésors d'art--nous eussions, je crois bien, dîné par coeur et couché à la belle étoile.

Au bout du jardin de cette maison bénie, la Marne est à demi barrée par une étrange épave qui, à notre réveil, scintille au soleil levant. A l'arrivée des Allemands, une péniche chargée de pétrole était là mouillée. Et plutôt que de voir tomber en leurs mains une cargaison en ce moment précieuse entre toutes, le marinier, âme de vigoureuse trempe, y a mis le feu. Le bateau a flambé comme une allumette et sombré. Une partie des bidons ont été ainsi préservés; on les retire maintenant de l'eau, heureux, en ces temps, de les trouver.

Je viens de dire qu'on avait respecté à peu près, ici les foyers qui n'avaient pas été abandonnés. On a mis même, parfois, à les protéger, des préoccupations de délicatesse dont nous trouvons la preuve évidente chez nos hôtes. Sur l'un des panneaux peints du vestibule, un grand paysage classique, verdoyant et touffu, une main qui s'appliquait avait écrit, d'une calligraphie correcte de sergent-major: Bitte nicht plundern--«Prière de ne pas piller.» Touchante expression de la gratitude de garnisaires pas trop mufles! On doit retrouver là l'écho des amabilités excessives, gênantes, que nous manifestaient ces gens d'outre-Rhin, aux jours pas très lointains où ils aspiraient à nous conquérir autrement que par le fer et par le feu.

*
* *

Depuis la veille au soir, nous percevons au loin le grondement du canon. C'est sa sourde rumeur qui nous attire; et, pour l'entendre d'un peu plus près, nous repartons en hâte, sitôt levés.

Il semble qu'on suive toujours la même route. Dans cette rapide succession de sites et d'horizons, les images des choses entrevues se superposent et se confondent. Toujours, sur le terrain des combats, les mêmes boîtes de métal scintillant au soleil, les mêmes débris, traces du bivouac, les mêmes troncs hachés. Dans ces bois, dans ces champs errent encore des fuyards égarés, ne sachant plus à qui se rendre, comme au pied de ces meules, derrière ces buissons, bien des morts gisent sans sépulture.

A chaque halte, le bruit que guettent nos oreilles se rapproche. Ce n'était, le matin, qu'un roulement confus, pareil à celui d'un lointain orage au fond d'un ciel d'été. Maintenant, les coups sonnent plus sec, distincts, doublés en sourdine par l'écho. Bientôt, le bruit régulier du moteur ne les couvrira plus.

Et voici qu'à notre gauche, nos yeux attentifs ont distingué, au front de la colline, un blanc panache montant dans l'azur pâle du matin. Fumée d'incendie, avons-nous pensé d'abord... quelque ferme, un village que les sauvages ont brûlé encore. Mais le léger flocon tombe et s'évanouit, aussitôt remplacé au ciel, un peu plus loin, vers la droite, par un autre, puis deux, puis trois... Bientôt, c'est toute la crête devant nous qui s'empanache de fugaces vapeurs, dissipées sitôt qu'apparues, tandis que la grande voix du canon s'enfle en un grondement presque ininterrompu. La bataille est là, à quelques kilomètres de nous;--et le soir, en effet, nous allions savoir, à ne pas douter, combien nous étions passés près de l'arrière de nos positions.

Il nous eût suffi, peut-être, pour pouvoir nous en approcher davantage, d'un peu d'élan, de persévérance,--de veine. Il n'a pas dépendu de moi de tenter la fortune, favorable aux audacieux...

Après une brève halte à la ville prochaine, grouillante du va-et-vient des troupes, où les longs selhams rouges des goumiers marocains se mêlaient aux sombres vestes de nos artilleurs, il fallut se replier.

Par des chemins où s'écoulait le torrent des renforts anglais courant au front, nous eûmes grand'peine à regagner la Ferté-sous-Jouarre. Il était nuit close quand nous y arrivâmes;--une sinistre nuit de pluie et de bourrasque. Et comme en un pareil moment, il n'est pas une de nos pensées qui n'aille vers EUX, nos coeurs se serraient d'angoisse, à LES imaginer sans abri, sous ce ciel inclément, après les rudes heures de la journée.
Gustave Babin.


APRÈS LA BATAILLE DE LA MARNE.--Blessés
allemands soignés à la mairie de Varreddes.


Le billard transporté sur une pelouse où il a
servi d'abri.
Matelas et meubles transportés et abandonnés
au fond du parc.


Les bottes et les effets des soldats morts à
l'ambulance installée dans le château, et enterrés dans le parc.


Le déjeuner interrompu des officiers. Les meubles et leur contenu jetés par les
fenêtres.

LE CHATEAU DU GUÉ-A-TRESME, PRÈS DE CONGIS, APRÈS LE SÉJOUR DES ALLEMANDS.


A l'entrée de Varreddes, où commença la
déroute allemande.
Abris de l'infanterie allemande à Chambry.


Réparation de fortune du pont de Meaux.


Les bateaux-lavoirs coulés avant l'arrivée des
Allemands.
La tombe d'un zouave, entre Meaux et Chambry.

DANS LA RÉGION DE MEAUX


A LA BAÏONNETTE!
Dessin de Georges SCOTT.

(Agrandissement)


LA DESTRUCTION SYSTÉMATIQUE PAR LES ALLEMANDS
DES VIEILLES VILLES DE FRANCE.
--La rue Bellon, à Senlis.


LA GUERRE INFERNALE

AU MILIEU DES LIGNES FRANÇAISES--DANS SOISSONS
BOMBARDÉ--SUR LES RUINES DE SENLIS

17 septembre.



... En auto, sous une pluie battante, après avoir traversé tous les champs de bataille de la Marne, depuis Meaux, tous les villages où ils ont passé, dont il ne reste que des ruines et des cendres encore fumantes, nous arrivons à la Ferté-Milon. En ces jours tragiques, ce n'est pas le souvenir de Jean Racine qui remplit l'esprit quand on atteint l'aimable petite ville... Les Allemands ont passé ici, après le repliement de nos lignes. Pendant neuf jours ils ont occupé le pays: des centaines de mille hommes ont défilé, campé, vécu. Sur les portes, on lit encore des inscriptions allemandes, tracées à la craie, pour indiquer les cantonnements: tant de chevaux, tant d'hommes, tel service. Les braves gens qui sont restés, qui n'ont pas fui devant l'invasion barbare, disent ce qu'ils ont vu. Nous les interrogeons avidement. En général, la ville n'a pas souffert. On a réquisitionné tant et plus, et, sous couleur de ravitaillement, dévalisé, avec des formes parfaites, magasins, poulaillers et caves: le maire a servi d'otage; c'est un brave homme; il a fait son devoir, celui-là... Grâce à lui, le pays a été un peu épargné, les Allemands pillant et ravageant de préférence les maisons et les pays où ils ne trouvent personne pour se défendre ou protester. Encore, si l'on proteste, le mur, tout de suite...

Quand ils sont partis, précipitamment, devant les Anglais et nos soldats, ils ont coupé le pont derrière eux. Dans la ville, ils ont défilé comme à la parade; mais, tout de même, c'était la déroute. Témoin tous ces paquets de munitions, ces grands obus accumulés sur le bord des routes, ces convois de vivres que les nôtres ont pris et brûlés, dans la forêt de Villers-Cotterêts; témoin, au haut de la côte, dominant la ville et ses alentours, cette batterie complète abandonnée: huit canons gris, avec leurs caissons, les culasses brisées, avec l'altière et prétentieuse devise: Ultima regis ratio...

Tandis que nous examinions ces canons qui ne feront plus de mal aux nôtres, nous entendons la canonnade, dans la direction de Soissons. Malgré la pluie, qui abat le son et l'étouffe, le grondement roule, continu, sans cesse. Nous dressons l'oreille,--mais l'homme du pays qui nous accompagne y est habitué; ça ne l'émeut plus. Nos papiers sont en règle, allons voir par là...

A une dizaine de kilomètres de la Ferté, que nous quittons, un premier convoi d'artillerie française, sur la route, nous avertit que nous arrivons sur les derrières de nos lignes. Jusqu'à Soissons, en effet, nous ne cessons de rencontrer de nos soldats, tous les innombrables services qui constituent la suite ordinaire et obligée d'une armée en marche: convois de munitions, de vivres, intendance, train des équipages, services de santé, voitures militaires, caissons peints en gris, avec leurs inscriptions blanches, véhicules de toutes sortes, réglementaires ou de réquisition, chariots, chars à bancs, automobiles, énormes camions recouverts de bâches. Des kilomètres et des kilomètres de convois montant ou descendant, un immense mouvement, une activité prodigieuse qui réconforte et fait plaisir...

Des villages. Des gens sur les portes, malgré la pluie incessante. Des troupes cantonnées. A Longpont, un flot nous entoure, avide de nouvelles. Ces soldats admirables, qui viennent de sauver la France et l'honneur avec elle, et qui se battent depuis quinze jours, veulent savoir, réclament des journaux, des cigarettes, du tabac. Ils voudraient même nous en acheter, mais nous avons donné déjà toutes nos provisions...

Là-bas, le canon tonne. A chaque bond de l'automobile, sur la route détrempée, mais qui tient, malgré les charrois incessants, nous nous rapprochons, et le bruit enfle, s'élargit. La bataille n'est pas éloignée. Depuis une heure, nous croisons des voitures d'ambulances automobiles qui ramènent des blessés du front: des blessés du jour, des blessés tout frais, que l'on aperçoit, au travers des bâches, les bras ou la tête bandés... Des tirailleurs algériens pour la plupart, roulés dans leurs grands manteaux de bure. Au sortir d'un village, un paysan qui a tout vu nous salue. Lui aussi, il a l'habitude et il nous renseigne. La canonnade de jour en jour s'éloigne. Mais, aujourd'hui, elle reste stationnaire, semble-t-il. On se bat au Nord de Soissons. Un soldat nous dit qu'ils sont solidement retranchés, qu'on y va à la baïonnette, et que les Algériens ont pris une batterie... C'est de là que viennent les blessés de tout à l'heure.

A quelques kilomètres de Soissons, nous demandons notre route à deux soldats. Ils nous déconseillent d'aller plus loin: c'est la ligne du feu, et la route n'est pas sûre. Les Allemands l'ont repérée, et, comme ils savent que nos convois passent par là, ils tirent dessus. Hier, une automobile a été criblée. «Peut-on passer tout de même?» demandons-nous. «Oui, mais à vos risques et périls», répondent-ils. Nous verrons bien...

Maintenant, nous sommes tout près. Au bout de quelques instants, l'oreille du profane, si l'on peut dire, de celui qui, hélas! n'est pas soldat et ne se bat pas, se fait à cette terrible musique et s'habitue à distinguer les sinistres voix qui la composent, comme autant de parties dans un orchestre: la succession régulière des coups de notre 75, secs et nets; la réponse plus sourde des canons allemands, et, à des intervalles espacés, dominant et soulignant le tout, le formidable mugissement des gros mortiers de siège, «l'active Bertha» et la «paresseuse Gretchen», comme ils les appellent, avec leur légèreté accoutumée...

*
* *

Depuis quatre jours--nous sommes jeudi et ils ont commencé lundi--les Allemands bombardent Soissons. Nous pensons être arrêtés par quelque poste, priés de retourner d'où nous venons, et au plus vite. Il n'en est rien. Un officier anglais, à qui nous demandons si l'on peut entrer dans la ville, nous dit avec flegme: You can; but it is very unpleasant!

Les effets du bombardement, nous ne tardons pas à les apercevoir, dès les faubourgs. L'admirable église de Saint-Jean-des-Vignes est le premier témoin qui parle de la sauvagerie allemande: une des longues et fines flèches de son double clocher a été emportée; des éclats ont déchiqueté l'autre. Nous avançons dans la ville aux trois quarts déserte. Sur la chaussée pavée, voici une espèce de fosse de deux ou trois mètres de profondeur sur cinq ou six de diamètre; les pavés ont été arrachés, la terre réduite en sable, les alentours constellés d'éclats. Voici une maison, à deux étages, qui a été prise à revers et qui, sous l'obus, s'est écroulée comme un château de cartes, dans la rue... Des toits éventrés, des murs abattus, des arbres fauchés... on ne compte plus. La poste, le grand séminaire, sont des ruines. La cathédrale, quand nous y passons, a relativement peu souffert: elle n'a qu'une chapelle réduite en poudre,--et l'on se félicite presque, avec des larmes dans les yeux, d'en être quitte à si bon compte.

Sur la place de la République, nous stoppons. Devant une maison, un petit groupe de cinq ou six femmes, qui causent. Nous les interrogeons.

--Il y a quatre jours qu'ils nous bombardent, nous dit l'une d'elles. Il faut voir ça, de l'autre côté de la ville! Quelle misère!... A présent, c'est sur la gare et sur l'hôpital qu'ils tirent... Mais, depuis trois heures, ils ont un peu l'air de se calmer...


            Ce qui reste du Palais de Justice de Senlis.

En effet, les coups des mortiers de siège ne se font plus entendre. Il n'y a plus que l'artillerie de campagne qui poursuit son oeuvre; la nôtre y répond, sans arrêt,--et à l'entendre, à côté de soi, on éprouve un sentiment presque agréable, on se sent en sécurité, comme un enfant, la nuit, près d'une grande personne qui lui tient la main et le rassure... Mais notre interlocutrice avait à peine achevé sa phrase que de nouveau le mortier ébranle l'air avec son: bou-bou-boum! suivi aussitôt d'une espèce de long miaulement. La femme qui nous parle nous pousse vivement du coude:

--Tenez! Regardez en l'air!...

L'obus passe, en effet, au-dessus de nous. On le devine plus qu'on ne le voit. Et, tout de suite, à 300 mètres environ, au bout d'une des avenues qui partent de la place où nous sommes, il éclate, avec un fracas formidable. Une lueur d'éclair. Une fumée monte, épaisse et blanche...

--C'est sur l'hôpital...

Les Allemands ont repéré le bâtiment où sont nos blessés. Systématiquement, méthodiquement, scientifiquement, ils cherchent à le détruire. On a arrêté ce matin un espion qui leur faisait rectifier leur tir. L'homme a passé entre deux gendarmes...

L'ennemi occupe, sur les plateaux qui dominent la ville, au Nord et au Nord-Ouest, des positions fortement retranchées. Ils ont transformé en une solide et redoutable forteresse d'anciennes carrières qu'ils ont recouvertes de madriers, de fascines, de sacs de terre bien tassée. Ils ont mis leurs mortiers là dedans et, bien à l'abri, ils nous bombardent. Les nôtres ont essayé d'y parvenir à la baïonnette, mais la position est rude. Il faudra de la grosse artillerie pour la réduire. Tout autour, la bataille fait rage... Mais les soldats, les officiers que nous interrogeons, ont confiance. Il se prépare quelque chose...


       M. E. Odent, maire de Senlis, fusillé par les Allemands,
         et la tombe où ils l'avaient enterré les pieds en l'air.

Nous pensions coucher à Soissons, mais ce n'est guère tenable, et où trouver une porte ouverte? Les habitants qui sont restés se cachent dans les caves, quand le canon tonne trop fort. Lorsqu'il se modère, ils sortent, inspectent le ciel... Ils y sont faits, ils n'ont pas peur, les femmes mêmes rient du danger quand il est passé. Mais les hôtels sont fermés, la nuit vient, il nous faut partir...

Au sortir de Soissons, sur une rampe, nous nous arrêtons. De là on aperçoit la ville entière, qui s'étale. Tandis que, du ciel ébranlé par cette canonnade sans répit, des masses d'eau s'écroulent, comme jetées à seaux, nous assistons au bombardement. Au-dessus des coteaux dont la crête verdoyante se découpe sur un ciel qui s'éclaire un peu de ce côté, et que rougit l'or enflammé du crépuscule, de petites boules de fumée blanche s'élèvent et se dissolvent lentement dans l'air. Ce sont les canons qui crachent leur feu... Plus haut, sur le gris uniforme des nuages, l'oeil commence à distinguer les rapides paraboles des obus, ou l'éclatement de petites masses noires: des boîtes à mitraille qui s'ouvrent dans l'air, comme des bombes de feu d'artifice; un flocon blanc... et puis d'autres obus, d'autres bombes, d'autres shrapnells... On ne pouvait se détacher de ce spectacle,--mais soudain, je pense aux voitures d'ambulances que nous avons croisées sur notre route, tout à l'heure...

De Longpont (15 kilomètres de Soissons), où nous couchons, dans une bonne auberge que de braves gens hospitaliers ouvrent pour nous, près du magnifique château et des ruines fameuses, toute la nuit, nous avons entendu la canonnade, dominée toujours par les basses profondes des mortiers allemands, qui bombardent Soissons, ville ouverte.


La dévastation de Senlis: le quai de la gare.--Phot. de Rozycki.

Au fond, crête boisée derrière laquelle sont dissimulés les obusiers allemands.

LE BOMBARDEMENT DE SOISSONS
Photographie prise du clocher





Commencements d'incendie provoqués par les obus. Éclatement d'un shrapnel.Sur la berge de l'Aisne,
caissons français dissimulés.

PAR LA GROSSE ARTILLERIE ALLEMANDE
de Saint-Jean-des-Vignes.]


UN PONT DE FORTUNE IMPROVISÉ PAR LE GÉNIE.

18.000 hommes de troupes françaises ont franchi l'Oise sur ce pont, construit entre 10 heures du soir et 7 heures du matin, avec des péniches et des traverses, par le capitaine de génie Bougier, ses sapeurs télégraphistes et trente civils de bonne volonté.

Les effets d'un obus allemand tombé dans une
rue de Soissons: une maison éventrée et deux chevaux tués.

*
* *

Pour que le tableau fût complet, partis par Meaux et venus à travers l'immense champ de bataille de la Marne, encore semé de cadavres et jalonné des ruines fumantes de vingt villages dévastés, pillés et incendiés, nous revenons de Soissons à Paris par Villers-Cotterêts et Senlis...

Ah! l'affreux, le navrant spectacle! Pauvre et fine Senlis, les tourterelles ne volent plus autour de son clocher... Le bombardement et l'incendie les ont chassées. Reviendront-elles?... Nous venons de Crépy-en-Valois, par la même route qu'a prise la horde allemande. Un peu avant d'arriver à Senlis, la campagne commence à présenter cet aspect habituel des champs où l'on reconnaît qu'on s'est battu: arbres fauchés, branches jonchant le sol, et de grands trous ronds, dans la terre, creusés par les obus... On n'a pas fait cinquante pas dans Senlis que l'on sait à quoi s'en tenir. La première maison est un hôtel-restaurant, sur une petite place. Elle a été pillée et incendiée. De cette place part la plus grande rue de Senlis, la rue de la République. D'un bout à l'autre, c'est maintenant une longue rue de ruines, quelque chose comme une rue de Pompéi ou d'Herculanum, et bien plus terrible, parce que la ruine en est d'hier, non pas lavée et patinée par le temps, mais encore noirâtre de l'incendie, et toute remplie de décombres et de scories encore chaudes. Quelqu'un, qui avait été à la Martinique, au moment de la destruction de Saint-Pierre de Miquelon, disait auprès de moi que ce spectacle-ci lui rappelait celui-là. Seulement ici, ce n'est pas un cataclysme naturel, l'éruption soudaine d'un volcan qui a fait ces ruines: ce sont des hommes, pour la honte de l'humanité. Ils sont entrés dans Senlis, ils ont commencé par piller ces maisons, par en sortir tout ce qu'ils pouvaient prendre, manger et boire,--et dans ces maisons ils ont jeté des bombes spéciales qui, en explosant, provoquent l'incendie. Cela, dans toute cette rue. Ce n'est pas le bombardement qui a mis le feu: on le comprendrait encore. Une volonté froide et réfléchie a présidé à cette dévastation. Des témoins l'affirment; et dans quelques maisons épargnées par le feu, on a retrouvé de ces bombes incendiaires, qui n'avaient pas rempli leur office... A droite, au commencement de cette rue navrante à parcourir, tout un pâté de maisons a été consumé par le feu. Il n'en subsiste que quelques pans de murs au milieu desquels les toitures, les escaliers, les meubles s'accumulent en un tas noirâtre de pierres effritées et de cendres... Maisons particulières, hôtels, demeures de pauvres et de riches, villas modernes ou élégantes constructions d'autrefois, charmantes petites maisons du dix-huitième siècle, simples et gracieuses, monuments anciens, rien n'a été épargné. Le bel hôtel du Palais de Justice et de la sous-préfecture, exquis modèle de l'architecture du temps de Gabriel et de Louis, n'est plus. Comme pour attester quelle perte c'est, la façade seule est encore debout, et découpe sur le ciel clair sa structure aux proportions si justes, où des ouvertures régulières montrent la place des fenêtres et des portes... Le reste est écroulé, cette façade même ne tient plus que par miracle, et, dirait-on, pour donner encore quelques jours à ceux qui viennent constater le désastre la mesure de cette perte irréparable et de l'infamie allemande... Nous passons. Une ruine succède à une autre. Combien sont-elles? Cent? Deux cents?... Nous n'avons pas fait le sinistre compte. Là où le feu a été mis, tout a été dévoré par les flammes. Il n'y a pas de demi-ruines. Par l'ouverture navrante d'un mur éboulé, on aperçoit un petit jardin: un massif de fleurs y met encore ses taches vives et gaies. Ces pauvres fleurs encore vivantes parmi tant de deuils rendent ce deuil plus triste encore,--mais le contraste est trop cruel...

La cathédrale n'a pas été sérieusement touchée: un obus, en passant, a écorné un balustre, brisé un clocheton, et ses éclats ont fait dans les vieilles pierres grises et verdies par le temps des blessures blanches. Mais ce n'est rien, et l'on frissonne en songeant à Reims, dont la cathédrale...

C'est ainsi que les Allemands se sont vengés, sur une petite ville innocente, parure adorable de notre pays, sourire charmant de notre Ile-de-France, d'un coup de feu tiré, disent-ils, par un habitant sur leur armée envahissante. Cet homme a été fusillé sur-le-champ,--mais ils ont donné ce prétexte, sans fournir la preuve. En même temps ils s'emparaient du maire, M. Odent; ils l'ont mené sous bonne escorte à Chamant, ils ont creusé une tombe devant lui et l'ont fusillé, sans jugement. Après, ils l'ont enterré les pieds en l'air, et c'est ainsi qu'on a retrouvé la dépouille de l'infortuné magistrat, quand des mains pieuses sont venues l'exhumer, pour lui donner une sépulture convenable.

Voilà comment nos ennemis nous font la guerre, au nom de leur civilisation barbare, au nom de la plus grande Germanie. Peuple imbécile, autant que féroce, qui, n'existant que par la guerre et pour la guerre, trouve encore le moyen de la déshonorer, avec lui.
Emile Henriot.

LE GÉNÉRAL DE CASTELNAU

(Voir notre gravure de première page.)

Un décret vient d'élever le général de division de Curières de Castelnau, commandant l'armée de Lorraine, à la dignité de grand-officier de la Légion d'honneur. Les quelques lignes qui, au Journal officiel, justifient cette récompense éminente ont, dans leur concision, la beauté d'une inscription lapidaire:

«Depuis le commencement de la guerre, disent-elles, son armée n'a pas cessé de combattre et il a obtenu des résultats importants. Le général de Castelnau a eu deux de ses fils tués, et un troisième blessé. Il n'en a pas moins continué à exercer son commandement avec énergie.»

Et le télégramme de félicitations adressé par le général Joffre à son fidèle et précieux collaborateur est le seul commentaire qu'on puisse se permettre de donner à ce bref «exposé des motifs»:

«Depuis près d'un mois, écrivait le généralissime, l'armée que vous commandez a combattu presque tous les jours et a montré des qualités remarquables d'endurance, de ténacité et de bravoure.

»Quelque difficiles qu'aient été pour vous les circonstances, vous avez réussi à vous maintenir sur les hauteurs du Grand Couronné, à repousser les attaques furieuses lancées contre vous et à empêcher l'ennemi de pénétrer dans Nancy.

«Je tiens à vous exprimer ma sympathie et vous prie de la transmettre aux troupes placées sous vos ordres.»

Ici, pas même une allusion aux pertes cruelles qu'a faites le général de Castelnau. Mais nous savons ce que le service de la Patrie a coûté, sans que sa fermeté d'âme en ait été entamée, à ce père, à ce grand chef, au sauveur de Nancy. Notre reconnaissance ne saurait aller vers lui trop ardente.


L'abbé Chinot et un officier français constatant les dégâts
au-dessus de la voûte du transept.
Les cendres de l'incendie, dans le chemin de
ronde, sous les arcs-boutants des bas-côtés.

La voûte de pierre de la cathédrale de Reims, mise à nu par l'incendie de la charpente qui supportait la toiture maintenant effondrée.
Phot. du cap. Granville Fortescue.



UN DES PLUS GRANDS CRIMES DE L'HISTOIRE

RÉCIT D'UN TÉMOIN DU BOMBARDEMENT DE LA CATHÉDRALE DE REIMS

Un journaliste anglais bien connu, M. E. Ashmead Bartlett, correspondant de guerre du Daily Telegraph, et trois de ses confrères américains, M. Richard Harding Davis, écrivain réputé, le capitaine Granville Fortescue, ancien officier de l'armée des Etats-Unis, et M. W. Gerald Dare Morgan,--ont assisté au bombardement de la cathédrale de Reims par l'artillerie allemande et à l'incendie suivi de destruction partielle qui en a été la conséquence. Ils ont rapporté à L'Illustration une série de photographies prises à la première heure, quand les vénérables pierres gothiques étaient encore chaudes, et M. E. Ashmead Bartlett, qui fut déjà plusieurs fois pour nous un précieux collaborateur, a résumé ici, pour nos lecteurs, son témoignage et ses impressions:

Voici huit jours, Notre-Dame de Reims était l'une des plus fameuses et des plus belles cathédrales du monde. Avec ses innombrables sculptures, dont l'abondance n'étouffait pas, cependant, la grandeur des lignes architecturales, la façade occidentale était une merveille unique, et l'on pouvait en dire autant des sculptures qui ornaient les parois intérieures de cette même façade. Les vitraux si admirés des touristes, et principalement ceux de la grande rose de l'Ouest, entre les deux tours, où souriait, au milieu d'une cour d'anges, de rois et de patriarches, la Vierge, patronne de la basilique, comptaient parmi les plus anciens dans les églises de France.

En ce moment, il ne demeure de cette merveille que le gros oeuvre de pierre, les murailles audacieuses et la voûte qui abrite l'église. De l'admirable fouillis de statues qui animaient l'extérieur de la tour du Nord-Ouest, subsistent seulement des tronçons, des fragments; et si quelques-unes des sculptures ont échappé à la destruction, elles ont été à ce point endommagées par l'incendie qu'elles ne sont plus réparables. Parmi celles qui ornaient la tour du Sud-Ouest, on en distingue beaucoup qui sont sorties presque indemnes du désastre; mais d'autres se sont écroulées ou sont gravement endommagées. Quant aux belles images qui encadraient les portes, à l'intérieur de la basilique, il n'en reste qu'un amas de pierres calcinées.

Dans le choeur, les stalles et autres boiseries, y compris la chaire du cardinal, ont été consumées. Sur les bas-côtés, les vitraux des fenêtres supérieures et inférieures ont été presque complètement ravagées; les verrières de ces chefs-d'oeuvre, dont plusieurs dataient du treizième siècle, gisent sur le sol à l'état de menus fragments. Tout en respectant son cadre de pierre, la chaleur de l'incendie a endommagé sérieusement la célèbre rosace. Les toits de pierre des bas-côtés sont entièrement détruits. Enfin, des contreforts ont beaucoup souffert. L'un d'eux, sur le côté Nord-Est, a été brisé net par un obus.

Telle est, exposée en ses grandes lignes, l'oeuvre de destruction accomplie par l'armée d'un empereur qui aimait à s'intituler l'apôtre de la civilisation, et qui n'ouvrait jamais la bouche sans traiter l'Etre suprême comme son associé. La destruction de Reims occupera certainement une place des plus honorables dans l'histoire des grands crimes.

Une question se pose à l'esprit: comment s'est accompli ce forfait et comment ses auteurs chercheront-ils à le justifier? Je commencerai par résumer la genèse même de l'acte.

Le 4 septembre, les Allemands pénétraient dans Reims après un premier bombardement qui avait détruit de nombreuses maisons et tué soixante habitants. Cet acte de rigueur provenait d'un malentendu: deux parlementaires allemands, chargés de négocier la reddition de la ville, n'étaient pas revenus en temps voulu. Toutefois, la cathédrale avait été épargnée.

Le 12 septembre, durant la nuit, les troupes françaises reprirent possession de la ville. Le lendemain, elles installèrent un projecteur sur la basilique, mais l'enlevèrent presque aussitôt, après que les deux états-majors eurent convenu qu'elle ne servirait d'aucune façon aux opérations militaires. Le 17, les batteries allemandes placées près de Nogent-l'Abbesse commencèrent à bombarder Reims, et, les obus tombant dans les quartiers voisins de la cathédrale, on se prit à penser que leurs pointeurs l'avaient prise pour cible. De nombreux habitants furent tués; cependant, l'édifice ne fut que légèrement endommagé. Pour en assurer la protection, on transporta à l'intérieur 63 blessés allemands, qui furent installés sur des couches de paille dans la nef; des drapeaux de la Croix-Rouge furent arborés sur chaque tour. En outre, ces dispositions furent portées à la connaissance du commandant ennemi.


Ce qui reste du Palais Archiépiscopal, contigu à la Cathédrale, qui, à chaque sacre, donnait asile aux rois de France.--Phot. E. Ashmead Bartlett


   Base de la tour Nord-Ouest,
          après l'incendie.

Néanmoins, le bombardement recommença le 18, vers 8 h. 15. Cette fois, la cathédrale fut atteinte par d'énormes obus de 220, qui endommagèrent gravement les sculptures extérieures et les fenêtres inférieures du transept principal. Les verrières, datant des treizième et quatorzième siècles, volèrent en éclats. Un obus brisa une gargouille dont les débris, pénétrant par une fenêtre, tuèrent un gendarme français, en blessèrent un autre, et achevèrent deux des prisonniers blessés.

Quand je pénétrai, l'après-midi de ce même jour, dans la cathédrale, la tristesse et la désolation de la scène m'impressionnèrent. En travers du portail gisait un vieux mendiant qui, depuis bien des années, implorait à cette même place la charité des fidèles; comme indifférent à l'effroyable drame qui se déroulait autour de lui, il était demeuré là, à demi enseveli sous les éclats de pierre et de verre, mais attendant toujours l'aumône. Le sol était couvert de débris informes; sur un tas de gravats, brillait un lustre dont la chaîne avait été coupée par un éclat d'obus. Vers le fond, les blessés allemands se blottissaient derrière les énormes piliers pour échapper à la pluie de projectiles. Une flaque de sang précisait l'endroit où le pauvre gendarme avait trouvé la mort, et, tout près, deux cadavres d'Allemands étaient étendus sur la paille. Chaque fois qu'un obus éclatait dehors, les prisonniers frissonnaient de peur, sous la pluie de débris qui tombaient du toit ou des fenêtres.

Cette journée de vendredi s'était terminée sur un furieux combat d'artillerie. Mais, le lendemain, il parut que les Allemands étaient soudain en proie à une de ces fièvres de vandalisme qui avaient transformé Louvain en un monceau de décombres. Durant toute la matinée, leur tir s'acharna sur la cathédrale. Ce fut alors que souffrit principalement le côté Sud, près duquel sont situés le palais de l'archevêque et la fameuse salle du Tau, où avait lieu, lors du sacre des rois de France, le festin royal. Ces édifices furent complètement détruits. Plusieurs obus atteignirent la cathédrale; s'ils n'entamèrent pas les murailles, ils en détachèrent d'énormes fragments de maçonnerie. Un projectile s'abattit sur l'encoignure Nord-Est, brisant un contrefort et incendiant les poutres du toit. On peut s'étonner que ce monstrueux obus n'ait pas détruit l'édifice de fond en comble. La raison en est qu'il avait été tiré à une distance de 11 kilomètres et sous un grand angle: la force de pénétration des projectiles ainsi lancés était très réduite au moment où ils atteignaient leur but; ils arrivaient là morts, pour ainsi dire, dangereux seulement par leur explosion.


Corps de deux blessés allemands, tués dans la Cathédrale par un des obus lancés par leur propre artillerie, et qui, n'ayant pu être retirés avec les autres blessés avant l'incendie, furent carbonisés sur place.
Photographies du cap. Granville Fortescue.]

Pendant ce bombardement, les blessés allemands étaient devenus fous de peur. Les plus valides se traînaient sur les marches des escaliers pour se réfugier dans les tours.


Angle gauche du grand portail.
Les deux premières statues, celles de Saint Thierry et de Saint Remi, sont décapitées et complètement mutilées.
Porte de gauche du grand portail.
Les statues du contrefort qui sépare cette porte de la porte centrale ont particulièrement souffert, surtout la reine de Saba, décapitée.
Phot. du cap. Granville Fortescue.
La porte de droite, vue de l'intérieur.
Les statues qui occupaient les niches encadrant les pieds-droits sont calcinées par le feu, et il s'en détache à tout moment des fragments.

Nous abordons maintenant la grande tragédie, celle dont les résultats allaient être irrémédiables. Depuis mai 1913, la tour du Nord-Ouest était en réparation, et des échafaudages l'escaladaient presque jusqu'à son sommet. Vers 4 heures, samedi soir, ces charpentes prirent feu. D'après M. l'abbé Chinot, qui se trouvait alors dans l'intérieur avec l'archevêque, le cardinal Luçon, qui, de retour du Conclave, avait regagné Reims sitôt qu'il l'avait pu, un obus serait tombé en plein sur le haut de l'échafaudage. L'incendie qui éclata instantanément aurait pu être éteint; malheureusement, le poste de pompiers le plus proche avait été détruit par un obus. Les flammes se répandirent dans le fouillis de poutres avec une rapidité incroyable; en quelques minutes, elles l'enveloppèrent d'une nappe de feu et gagnèrent les fermes de chêne des toits, qui s'enflammèrent comme des allumettes. La scène présenta un aspect d'une horreur sublime.

A l'intérieur, le spectacle était peut-être encore plus impressionnant. Affolés, les Allemands cherchaient une issue; mais le plomb fondu qui tombait de la toiture avait incendié la paille. L'archevêque et l'abbé Chinot montrèrent le chemin aux plus valides et entraînèrent les autres vers la porte du Nord. Là, s'était rassemblée une foule qu'exaspérait l'oeuvre de destruction, et les deux ecclésiastiques eurent fort à faire pour sauver la vie des prisonniers. La plupart purent être transportés dans une imprimerie voisine; mais d'autres, qui tentaient de se réfugier dans le palais de l'archevêque, furent surpris par les flammes, quelques-uns même furent assaillis par la foule indignée. On estima le nombre de ceux qui périrent à une douzaine, y compris un officier. Les autres durent leur salut au noble dévouement du cardinal et de l'abbé Chinot.

C'est en compagnie de ce courageux prêtre que, dimanche après-midi, je pus examiner les ruines et constater l'immensité du désastre. En maints endroits, la pierre est à ce point calcinée qu'on peut, sans effort, en détacher de gros fragments. Dans la tour du Nord, une batterie de grandes cloches a complètement fondu, tandis qu'une batterie supérieure est restée intacte.

La structure de la cathédrale n'a pas trop souffert, et je ne crois pas qu'il y ait à redouter la chute de la voûte de pierre. Certes, ce n'est pas la faute du kaiser si les murailles ne se sont pas écroulées; nous n'en rendrons grâce qu'à la distance qui séparait ses canons de cette merveille historique. Un fait certain, c'est que l'aire de destruction dans la cité rémoise s'étend autour de la cathédrale dans un rayon de 500 mètres au Nord-Est et au Sud-Ouest, et un rayon à peine moindre à l'Est et à l'Ouest. Il apparaît évident que tous les obus tombés dans cet espace étaient tirés sur la cathédrale, la seule cible que pouvaient distinguer nettement les artilleurs allemands.

Les Vandales modernes ne peuvent apporter à leur acte ni justification ni excuse. Regrettons que l'arsenal des lois humaines n'ait pas prévu un châtiment proportionné à un tel crime. A peine pouvons-nous souhaiter que le Gilded Hun, le «Hun doré», comme nous disons en Angleterre, sente un jour s'éveiller ses remords, sous l'exécration du monde civilisé.
E. Ashmead Bartlett.




La salle du Tau, dite aussi des Rois, qui faisait communiquer la Cathédrale et le Palais de l'Archevêché.
Phot. E. Ashmead Bartlett, prise des combles de la basilique.


UNE ÉMOUVANTE CÉRÉMONIE.--Mgr Amette, cardinal archevêque de Paris, haranguant et bénissant, à l'extérieur, les fidèles qui n'ont pu trouver place dans la basilique.--Phot. Pathé-Journal.



A NOTRE-DAME DE PARIS

Notre-Dame, au cours de sa longue histoire, a vu des cortèges étincelants, des fêtes somptueuses, des cérémonies magnifiques. Jamais elle n'avait vu le spectacle dont nous avons été témoin le dimanche 13 septembre: 40.000 Parisiens se pressant, les uns dans la vieille basilique, les autres sur la place et dans les rues voisines, unis dans une commune pensée de foi patriotique et religieuse.

La cérémonie était annoncée pour 3 heures.

Dès 1 h. 1/2, la cathédrale était remplie: les cinq nefs, les chapelles latérales, les galeries supérieures. Il fallut fermer les grilles.

Et la foule arrivait toujours de tous les coins de Paris. Elle se répandait autour de la cathédrale, rue du Cloître-Notre-Dame, quai de l'Archevêché, rue d'Arcole, Pont-au-Double, et remplissait la grande place du Parvis jusqu'à la préfecture de police. Comprenant qu'elle ne pourra entrer à Notre-Dame, elle se résigne et chante des cantiques et le Credo.

Pendant ce temps, le cardinal Amette est monté en chaire. Prière et sacrifice: ces deux mots résument l'allocution de l'archevêque de Paris. Il faut prier pour obtenir le secours de Dieu et il faut prendre sa part des souffrances communes. Par cette solidarité de souffrances et de sacrifices acceptés avec résignation, nous obtiendrons l'appui du Très-Haut.

La procession se forme ensuite. Comme aux grands jours de notre histoire, les reliques et les châsses des saints et saintes que possèdent les églises de Paris ont été portées à la cathédrale: la châsse de sainte Geneviève qui protégea les Parisiens contre Attila; celle de saint Remi qui baptisa Clovis; celle de saint Louis, le roi justicier; celle de saint Denys... Et ces châsses défilent sous les voûtes séculaires de Notre-Dame, suivies de la statue de la Bienheureuse Jeanne d'Arc.

Quand la procession arrive sous le grand orgue, les trois portes de la façade sont ouvertes et elle sort entre les grilles extérieures et la basilique. Une tribune improvisée a été placée devant la grande porte du milieu. Le cardinal Amette y monte, revêtu du grand manteau pourpre, mitre d'or en tête et crosse à la main, une immense acclamation: «Vive le cardinal!» A perte de vue, les chapeaux s'agitent, les bras se tendent. «Mes chers amis, ma voix ne pourra être entendue jusqu'à vos derniers rangs, mais mon coeur va vers vous tous. Ce spectacle extraordinaire me rappelle celui qui se déroulait devant mes yeux la semaine passée, quand, devant la multitude amassée sur la place Saint-Pierre, à Rome, était proclamée l'élection du nouveau pape. La même foi se lit dans vos yeux, la même confiance se peint sur vos visages. Je vais vous donner la bénédiction pontificale; qu'elle vous garde fidèles à Dieu et à la patrie, qu'elle garde aussi sains et saufs ceux que vous aimez, et qui luttent sur le champ de bataille pour défendre nos autels et nos foyers.»

Des mères, des femmes, des soeurs des combattants dévorent leurs larmes et répètent avec ferveur les invocations aux saints (que nous venons de nommer) récitées par M. le chanoine Delaage, archiprêtre de la cathédrale. Avant de descendre pour continuer la procession, le cardinal Amette s'écrie: «Mes chers amis, courage et confiance
G. L.



LA GUERRE

LA BATAILLE DE L'AISNE

Nous laissions, dans notre dernier bulletin des opérations, les troupes allemandes en pleine retraite, à la suite de la bataille de la Marne.

Dans les premiers jours de la semaine dernière, sous la pression énergique des armées alliées, ce mouvement de recul s'est poursuivi très rapidement. Les Allemands s'arrêtaient pour faire tête sur une ligne limitée par la rive droite de l'Aisne et les hauteurs entourant Reims, au Nord. Ce mouvement de repli de l'aile gauche entraînait le fléchissement très net des troisième et quatrième armées, commandées par le prince de Wurtemberg et le kronprinz. A la date du 15, cette dernière occupait la ligne Varennes-Consenvoye.

Alors commençait la troisième grande bataille de la campagne. Elle s'engagea vers Soissons, Craonne, puis s'étendit bientôt sur tout le front, de l'Oise à la Meuse.

L'ennemi est maintenant sur la défensive, occupant des positions bien organisées et armées d'artillerie lourde qu'il faut enlever au prix d'efforts intenses et prolongés. Notre progression en avant ne peut être que lente et difficile. Mais jusqu'à l'heure où nous écrivons elle a été constante.

La grosse action se déroule sur l'Aisne et dure, maintenant, depuis plus de huit jours. Nous conquérons le terrain pied à pied. Nous avons ainsi, malgré la résistance acharnée de l'ennemi, contraint d'amener des renforts de Lorraine, occupé tour à tour toutes les hauteurs de la rive droite de l'Aisne, gagnant vers l'Oise et Noyon, et pris pied sur le plateau de Craonne.

Dans l'Argonne, le kronprinz accentue son mouvement de retraite. Nous avons réoccupé Souain, puis Mesnil-les-Hurlus, puis Massiges.

En Woëvre, malgré ses efforts violents, l'ennemi n'a pu s'emparer des «Hauts de Meuse».

A notre droite, de petites colonnes allemandes ont de nouveau franchi la frontière et réoccupé Domèvre, près de Blamont.

Mais évidemment le plus haut fait de la semaine est, pour les Prussiens, le bombardement de la cathédrale de Reims, acte de basse vengeance, de colère et de haine, «acte allemand», selon l'expression inoubliable d'un journal anglais.

En Belgique, les Allemands continuent d'être harcelés sans trêve et sont obligés de demeurer en force.

En Galicie, les Russes poursuivent leurs avantages, traquant les arrière-gardes autrichiennes et les décimant. Le dernier communiqué de Pétrograd annonce que les ouvrages de Jaroslaw ont été enlevés et que Przemysl, sur le San, est en train d'être investi. Cracovie est ainsi menacée.

Dans la Prusse orientale, les forces russes se replient en bon ordre pour se reformer.

Enfin, on signale une importante victoire des Serbes près de Kroupagné, sur la Drina, après une bataille de plusieurs jours.




A NOS ABONNÉS

Nous avons fait tous nos efforts pour rétablir le service de nos abonnements, suspendu au commencement de septembre.

Le numéro du 5 septembre, qui n'avait été distribué et mis en vente qu'à Paris, a pu être expédié le 21 dans les départements (à l'exception des Ardennes et de certaines parties de l'Aisne et de la Marne) et à l'étranger (sauf en Belgique, dans le Luxembourg et dans les pays ennemis).

Le numéro des 12-19 septembre, publié d'abord et mis en vente à Bordeaux, a été distribué à Paris le 22 et expédié en province et à l'étranger le 25.

Le numéro du 26 septembre, qui paraît exactement à sa date à Paris, sera expédié aux abonnés de province et de l'étranger dans les premiers jours de la semaine prochaine.

Nous espérons reprendre, à partir du prochain numéro, le service normal de nos distributions, expéditions et mises en vente.

Mais la difficulté des transports continuera à entraîner des retards, plus ou moins importants selon les régions, et nous prions nos abonnés de ne nous adresser de réclamations que si ce retard est de plus de huit jours.