The Project Gutenberg EBook of Tableau historique et pittoresque de Paris
depuis les Gaulois jusqu' nos jours (Volume 1/8), by Jacques-Maximilien Benjamin Bins de Saint-Victor

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Title: Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu' nos jours (Volume 1/8)

Author: Jacques-Maximilien Benjamin Bins de Saint-Victor

Release Date: June 1, 2012 [EBook #39880]

Language: French

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  TABLEAU

  HISTORIQUE ET PITTORESQUE

  DE PARIS.




IMPRIMERIE DE COSSON, RUE GARENCIRE, N 5.




  TABLEAU
  HISTORIQUE ET PITTORESQUE
  DE PARIS,

  DEPUIS LES GAULOIS JUSQU' NOS JOURS.


  Ddi au Roi
  Par J. B. de Saint-Victor.


  _Seconde dition_,
  REVUE, CORRIGE ET AUGMENTE.

  TOME PREMIER.--PREMIRE PARTIE.


                       _Miratur molem..... Magalia quondam._
                                                  NEID., lib. 1.




  PARIS,
  LIBRAIRIE DE CHARLES GOSSELIN,
  RUE DE SEINE, N 12.

  M DCCC XXII.




AVERTISSEMENT.


Il y a plus de deux sicles qu'on crit sur Paris et sur ses
antiquits. Ce sujet a fait natre une foule d'ouvrages o toutes les
recherches semblent avoir t puises; et cependant il restoit encore
un bon livre  faire sur cette cit clbre, un livre sinon plus
savant, du moins plus utile et mieux conu que tous ceux qui ont t
faits jusqu' prsent.

Paris peut tre considr sous les rapports divers de ses antiquits
religieuses, de ses institutions civiles et politiques, des
rvolutions qu'il a prouves, des moeurs et des coutumes de ses
habitants, des faits historiques dont il a t le thtre, des
monuments des arts qu'il renferme, etc. L'ensemble de ces rapports
dans ce qu'ils ont de plus curieux et de plus important peut seul
constituer une description intressante d'une ville que tous les
peuples de l'Europe, toutes les classes de la socit sont avides de
connotre; et jusqu'ici cependant aucun de ceux qui en ont crit
l'histoire, ne l'a conue sur ce plan gnral, n'en a mme rempli
quelques parties  la fois d'une manire satisfaisante.

On ne connot sur Paris aucun livre qui ait t crit avant le rgne
de Franois Ier.  cette poque[1] un libraire, nomm _Corrozet_,
publia un ouvrage ayant pour titre: _La Fleur des antiquits,
singularits et excellences de la ville de Paris._ Ce livre fut
rimprim environ cinquante ans aprs, avec quelques augmentations,
par un autre libraire, nomm _Bonfons_. Il n'a maintenant d'autre
mrite que celui de son anciennet; et ces deux auteurs ne s'y
montrent exacts que lorsqu'ils parlent de l'tat des choses, telles
qu'elles toient alors, et qu'elles se prsentoient  leurs yeux.

[Note 1: 1532.]

L'un et l'autre manquoient de lumires et de critique. Un religieux
bndictin de Saint-Germain-des-Prs, dom Jacques du Breul, revit
leur travail, consulta les titres, fit des recherches, corrigea leurs
erreurs, et perfectionnant cette informe bauche, en fit un livre
nouveau[2], qu'il fit parotre au commencement du dix-septime sicle.
On trouve dans cet ouvrage des renseignements prcieux, et qui ont t
d'une grande utilit  ceux qui ont crit aprs lui: cependant, sans
compter que Paris a entirement chang de face depuis cette poque,
son livre contient encore beaucoup d'erreurs, qu'il lui toit sans
doute impossible d'viter, parce que la matire toit trop vaste pour
qu'un seul homme pt d'abord tout dbrouiller et tout arranger.

[Note 2: _Thtre des Antiquits de Paris_, in-4, 1612. L'auteur y
ajouta un supplment en 1614; il fut rimprim avec quelques additions
en 1639.]

Ces premiers ouvrages donnrent naissance  des compilations,  des
abrgs plus ou moins mdiocres qui n'apprenoient rien de nouveau. Une
dispute qui s'leva quelques annes aprs, entre deux savants[3], sur
nos anciennes glises, sans claircir beaucoup la question qu'ils
traitoient, rpandit quelques nouvelles lumires sur les antiquits de
Paris. Pendant ce temps, Henri Sauval, avocat au parlement,
travailloit  nous donner des connoissances plus exactes et plus
tendues sur un sujet aussi important. Il recueillit, dans les dpts
publics et dans les archives particulires, une quantit prodigieuse
de documents et de titres sur l'tat ancien et moderne de la ville de
Paris, les lut, les dpouilla avec une patience infatigable; mais
n'eut ni le temps ni peut-tre le talent de les mettre en ordre, de
les comparer, de les vrifier. Il en est rsult que son immense
recueil n'est qu'un amas informe de matriaux confondus ensemble, et
dont il est impossible d'user sans y apporter les plus grandes
prcautions. Il est plein de rptitions, de dtails fatigants, de
trivialits, inexact dans les faits, peu judicieux dans les
rflexions; et ses erreurs sur une foule de matires, principalement
sur l'apprciation des monuments, sont telles, qu'elles seroient
insupportables aujourd'hui aux personnes mme les moins claires.

[Note 3: MM. de Valois et de Launoy.]

Cependant tant d'lments divers, amasss par ce laborieux crivain,
pouvoient servir  construire un difice rgulier, et il n'toit
besoin que d'un esprit sage et patient qui st choisir et ordonner,
pour en tirer une bonne histoire de Paris. D. D. Flibien et Lobineau,
deux religieux bndictins, l'entreprirent avec succs, mais plutt
en savants qu'en littrateurs. Leur compilation est exacte,
mthodique, mais sche et minutieuse: les grands et les petits
vnements y sont raconts du mme style, avec la mme prolixit; et
ces rcits diffus et monotones ne peuvent tre lus avec fruit et
patience que par des rudits. Saint-Foix, au contraire, dans ses
_Essais sur Paris_, a moins voulu faire une description exacte de
cette ville, que produire,  l'occasion de quelques-uns de ses
quartiers, de quelques rues, qu'il trouve tout simple de prsenter par
ordre alphabtique, des opinions nouvelles et bizarres, des traits
hardis, satiriques et licencieux. Son livre, qui eut beaucoup de
succs dans un temps o un esprit de mutinerie et d'insolence contre
toute autorit toit un sr moyen de russir dans toute production
littraire, est justement considr aujourd'hui comme l'ouvrage d'un
homme qui joignoit  quelque vivacit d'esprit, un jugement faux et
une inexprience complte sur les grandes questions de morale et de
politique qu'il a l'audace de traiter  chaque instant. C'est de tous
les crivains sur Paris celui que nous avons lu et consult avec le
plus de dfiance et de prcaution; il nous a t d'ailleurs d'un
trs-foible secours, ayant puis lui-mme dans Sauval, et le plus
souvent sans critique, presque toutes les particularits dont se
compose la compilation trs-incomplte qu'il a publie.

Nous ne parlerons point de Piganiol de la Force, le compilateur
peut-tre le plus ennuyeux, le plus dpourvu de discernement et de
got, parmi tous ceux qui ont entrepris de faire l'inventaire des
monuments de Paris, de ses rues, et des curiosits dont il est rempli.
Il n'est presque rien dans son livre qu'on ne trouve ailleurs plus
exactement prsent et plus clairement dcrit.

Le commissaire Delamare dans son Trait de la Police, Jaillot dans ses
_Recherches_, l'abb Lebeuf dans son _Histoire du Diocse de Paris_,
se sont montrs fort suprieurs  ceux qui les avoient prcds et 
ceux qui les ont suivis. On diroit qu'ils se sont partags entre eux
un si vaste sujet, chacun en ayant trait plus spcialement une des
parties dont il se compose; et tous les trois ayant port, dans leurs
travaux, une rudition et un discernement qui semblent ne pouvoir tre
surpasss. Sur la topographie ancienne et nouvelle de Paris, sur
l'origine de ses monuments, sur ses institutions civiles et
religieuses, sur toutes les parties de son administration, on peut
dire qu'ils ont en quelque sorte puis la matire, et que leurs
savants travaux laissent peu de choses  dsirer; mais ce seroit
vainement encore qu'on y chercheroit cet ensemble, cet accord de
toutes les parties, sans lequel un ouvrage ne peut tre bon, et
quelques-uns de ces agrments du langage qui seuls font lire les bons
ouvrages et en assurent le succs et la dure. Ils ont rassembl
d'excellents matriaux pour une histoire de Paris; mais cette
histoire, aucun d'eux ne l'a faite, et n'a mme pens  la faire.

Toutefois ici finit la liste des crivains qu'il nous est permis de
citer. Aprs eux viennent en foule des compilateurs sans jugement,
sans got, dpourvus de toute critique, qui ramassent indistinctement
tout ce qu'ont recueilli leurs devanciers, et en composent des
rapsodies, dont pas une ne mrite mme l'honneur d'tre nomme[4].

[Note 4: Il est un grand nombre de savants recommandables dont les
excellents travaux ont jet de grandes lumires sur les antiquits de
Paris, tels que Adrien de Valois, les auteurs de _la France
chrtienne_, le savant acadmicien M. Bonami, etc., etc. Nous en avons
tir de grands secours, et nous aurons souvent occasion de les citer;
mais ils ne peuvent tre compts au nombre des historiens de cette
capitale.]

Nous ne craignons donc pas de le dire, il n'existe pas encore un seul
ouvrage o Paris soit considr sous tous les rapports qui peuvent le
faire bien connotre; o la description de ses monuments soit
accompagne d'une critique judicieuse sur leur vritable mrite; o
les faits historiques, se liant aux peintures de moeurs, soient
prsents dans cette juste mesure qui les rend curieux et attachants.
On ne trouve dans aucun une marche claire et mthodique; aucun n'a
donn un tableau complet et bien ordonn des diverses rvolutions que
cette ville clbre a prouves.

Ce qu'ils n'ont point fait nous avons essay de le faire: voici donc
le plan que nous nous sommes trac, et qu'autant qu'il est en nous,
nous nous sommes efforcs de remplir.

Adoptant une division depuis long-temps consacre, nous avons partag
en ses vingt quartiers la ville immense que nous avions  dcrire;
passant de l, et dans un ordre galement consacr  la description
particulire de chacun de ces quartiers, nous en avons d'abord
prsent le tableau topographique, puis nous avons indiqu les
accroissements qu'il a pu successivement recevoir. Viennent ensuite
les institutions et les monuments, dans lesquels ce qui est religieux
prcde, autant qu'il est possible, ce qui n'est que civil et
politique; de mme que les origines et les antiquits sont discutes
et expliques avant que nous traitions de ce qui touche les
productions des beaux-arts et les autres objets de dtail purement
matriels; et ces objets, dont l'importance sans doute est beaucoup
moindre, sans tre spars de l'historique du monument ou de
l'institution  laquelle ils appartiennent, y reoivent une place et
un classement tout particulier. Par un semblable motif, tout ce qui
concerne les rues, les places publiques, leurs origines et leurs
tymologies, est rejet  la fin de chaque division; et l, rang
suivant l'ordre alphabtique, peut y tre ou lu ou simplement
consult. Au milieu de tant de descriptions et de rcits divers qui se
suivent ainsi (nous le croyons du moins), sans embarras et sans
confusion, nous avons introduit, lorsqu'il nous a sembl convenable de
le faire et que l'occasion s'en est naturellement prsente, des
dissertations gnrales sur plusieurs points les plus intressants de
nos anciennes traditions, tels que l'origine des glises et des
monastres, celles des confrries, des corps de mtiers, de
l'universit, des parlements, etc, etc.

Ce n'toit point assez: le rcit des grands vnements dont Paris a
t le thtre pendant une si longue suite de sicles, pouvoit seul
animer une semblable composition, en lier entre elles toutes les
parties naturellement incohrentes, rompre la monotonie sans doute
invitable de tant de descriptions accumules, mettre enfin dans leur
vritable jour l'ensemble et les dtails de cet immense tableau.
C'toit l une difficult que n'avoit essay de vaincre aucun de ceux
qui ont crit l'histoire de Paris: nous avons cru toutefois qu'elle
n'toit pas invincible. Ayant donc ainsi distribu la ville en ses
vingt quartiers, nous avons imagin de partager en dix poques
l'histoire de ses rvolutions; et nous les avons tellement disposes,
que chacune d'elles s'est presque toujours rattache par quelques
circonstances frappantes et singulires aux deux quartiers auxquels
elle sert, pour ainsi dire, d'introduction; et cette disposition nous
l'avons combine de manire que les trois principales poques de cette
histoire se trouvant places  la tte de chacun des trois volumes
dont se compose l'ouvrage entier, elles sont ainsi devenues pour
chacun de ces volumes une sorte d'introduction d'une importance plus
grande, d'un plus vif intrt, et celle en effet qu'il devoit avoir.
En tte du premier volume est place l'histoire de Paris sous les deux
premires races, alors que la ville toit circonscrite et renferme
dans cette le que l'on appelle aujourd'hui le _quartier de la Cit_,
quartier le plus ancien de tous, et le premier dans l'ordre des
descriptions. Au commencement du second volume, nous racontons les
querelles sanglantes des _Armagnacs_ et des _Bourguignons_, sous le
malheureux rgne de Charles VI, querelles dont la partie
septentrionale de Paris, qui occupe tout ce volume, fut le thtre
principal. Enfin le rcit des guerres de religion, depuis le rgne de
Franois II jusqu' la prise de Paris par Henri IV, commence le
troisime volume, consacr tout entier  la description de la partie
mridionale de Paris; et l'on sait que ce fut dans cette partie de la
ville que se passrent les scnes les plus tragiques et les plus
tumultueuses de cette poque de calamits; qu'elles s'y renouvelrent
mme si frquemment et pendant un si long espace de temps, que le
faubourg Saint-Germain en avoit reu le nom de _Petite Genve_[5].

[Note 5: Nous avons conserv, dans cette nouvelle dition, la division
de trois volumes, consacre en quelque sorte par cette disposition des
matires, division qu'il et t impossible de changer, sans dtruire
l'accord des parties et l'ensemble de l'ouvrage. Mais comme ces
volumes eussent t d'une grosseur dmesure dans le format in-8, que
nous avons adopt, il a t ncessaire de les diviser chacun en deux
parties, spares par des titres, et runies par la suite de la
pagination; de cette manire l'ouvrage, qui, dans la premire dition,
se composoit de 3 volumes in-4, offrira, dans la deuxime, six
demi-volumes in-8.]

Ce plan a obtenu les suffrages du public; on a de mme approuv le
parti que nous avons pris de faire une simple numration des
innombrables productions des arts dont jadis toient orns les glises
et autres monuments que nous avons dcrits, indiquant ensuite dans
des notes plus ou moins tendues, celles qui mritoient d'tre
remarques, soit par l'excellence de l'excution, soit par quelque
singularit ou circonstance particulire qui pouvoit leur donner une
sorte d'intrt. C'toit en effet le seul moyen de ne rien oublier et
cependant de ne rien confondre; d'viter l'examen fastidieux et la
critique fatigante de tant de peintures et sculptures, ou mauvaises ou
du moins mdiocres, et par consquent au-dessous de toute critique et
de tout examen; et au milieu de cet amas d'objets si peu dignes
d'occuper le lecteur, de lui faire distinguer nettement et promptement
ce qui devoit arrter sa pense et ses regards. Nous ne craignons pas
de dire que rien n'a plus contribu que cette disposition si simple,
si facile, et que cependant aucun historien de Paris n'avoit imagine
avant nous,  rpandre l'ordre et la clart dans ce qui n'avoit t
jusqu'alors que dsordre et confusion. Au reste, nous ne nous ferons
point un mrite d'avoir mieux apprci ces productions des arts que
nos devanciers; sur ce point tout toit  faire: les plus habiles
eux-mmes n'y entendoient rien; les autres ont servilement copi ce
qui avoit t crit avant eux; et de tous les jugements qui ont t
ports sur un si grand nombre de statues, de tableaux, de monuments
d'architecture, il n'en toit peut-tre pas un seul qui ne ft 
rformer.

Ce n'toit point encore assez: un ouvrage du genre de celui-ci
devient, presque  chaque page, obscur et quelquefois inintelligible,
s'il n'est accompagn de cartes, de plans, de vues perspectives qui,
au milieu de tant de descriptions purement matrielles, font saisir
aux yeux ce que la parole est souvent impuissante  exprimer, et en
sont alors l'indispensable complment. Sous ce rapport, notre premire
dition ne laissoit rien  dsirer: elle toit enrichie d'une
collection de trois cents planches ou vignettes, qui offroient
non-seulement la topographie complte de Paris dans tous ses dtails,
 toutes ses poques et avec tous ses dveloppements, mais encore tous
ses monuments actuellement existants, tous ceux que la rvolution a
dtruits, tous ceux qui n'existoient dj plus avant cette poque
dsastreuse, et dont quelques traces nous ont t conserves, ou dans
des gravures extrmement rares, ou dans des dessins indits. Cette
collection prcieuse et jusqu' prsent unique en son espce, toit
jointe au texte de cette premire dition: elle accompagne la seconde
dans un atlas in-4, o elle a t arrange dans l'ordre le plus
mthodique, chaque planche portant un numro qui correspond exactement
aux renvois indiqus dans le texte.

Dans cette dition nouvelle, de mme que dans l'autre, nous nous
arrtons  l'anne 1789, poque  laquelle commence _matriellement_
la rvolution, poque que nous considrions, lorsque nous conmes la
premire ide de cet ouvrage, comme la fin de la monarchie. Nous nous
y arrtons, parce que l'histoire de cette rvolution ne peut tre
traite ni lgrement ni aussi succinctement qu'il le faudroit pour
pouvoir trouver place dans un livre tel que le ntre. Peut-tre mme,
malgr l'heureux vnement qui nous a rendu nos princes lgitimes, ne
sommes-nous point arrivs au moment o il est possible d'en tracer le
tableau hideux avec toutes les couleurs qui peuvent le rendre
ressemblant, et o il soit permis de dire toute la vrit sur les
hommes et sur les choses. Plus nous sommes pntrs d'horreur pour les
crimes inous qui ont amen et consomm ce grand bouleversement de la
socit, plus nous nous sentons timides  entamer de pareils rcits;
et ainsi que nous le disions alors, et que nous le rptons encore
aujourd'hui: _ces rcits sont rservs  d'autres temps et  des
plumes plus loquentes que la ntre._

Mais du moins avons-nous profit de l'exprience que ce grand
vnement dont le triste spectacle a pass tout entier sous nos yeux,
nous a en quelque sorte forc d'acqurir, pour rectifier les erreurs
et les ngligences dans lesquelles nous tions tomb sur un grand
nombre de points trs-importants de nos origines, sur le vrai
caractre de certaines institutions, sur les causes secrtes de
certains vnements, sur ce qui a pu se faire de juste ou d'injuste,
d'utile ou de pernicieux dans cette longue suite de sicles qu'il nous
a fallu parcourir. Ces erreurs toient celles des crivains qui nous
avoient prcd: presque tous ont crit notre histoire avec les
prjugs funestes qui ont amen notre ruine, et nous nous tions
lgrement et malheureusement engag sur les traces de ces historiens
ou passionns ou superficiels. La rvolution franaise semble avoir
t envoye par la Providence pour _enseigner toute vrit_[6] aux
hommes de coeur droit et _de bonne volont_[7]. Arriv  cette
maturit de l'ge o il est donn de mieux voir et de mieux
comprendre, nous avons fait en sorte de profiter de cet avertissement
du ciel; et c'est une vritable satisfaction pour nous d'avoir cette
occasion de protester contre ce que nous crivions, il y a quinze
ans, sur la fodalit, sur le gouvernement de la France pendant la
dure des deux premires races, sur plusieurs attributions du clerg
dont nous n'avions point assez apprci l'influence salutaire, sur nos
parlements dont nous n'avions point assez fait connotre les fautes et
les torts, sur l'universit qui mritoit plus de blme encore que nous
ne lui en avons donn, sur les jsuites que nous n'avons point assez
dfendus contre leurs ennemis et leurs calomniateurs, etc., etc., et
nous osons esprer que tous les honntes gens protesteront avec nous
contre ce que nous crivions alors, en faveur de ce que nous crivons
aujourd'hui.

[Note 6: Joan., XVI, 13.]

[Note 7: Luc., II, 14.]

Enfin, dans cette seconde dition, il y a plus d'ordre et de clart
dans l'arrangement des matires: beaucoup de dtails qui nous toient
chapps dans la premire, y ont t soigneusement recueillis;
quelques passages qui avoient sembl obscurs ont t claircis et
dvelopps; et ce qui lui donne principalement sur l'autre un immense
avantage, c'est qu'ici nous ne marchons au milieu de tant de souvenirs
confus, de tant de ruines accumules, qu'appuys sur l'_autorit_, ce
que d'abord nous n'avions point fait avec un aussi grand soin; que
nous ne prsentons pas un fait seul sans citer tous les tmoignages
que la saine critique nous permet d'appeler comme garants de ce que
nous croyons devoir en nier ou en affirmer; de manire que les choses
mme les plus vraies que nous avons pu dire dans la premire dition,
ont ici un caractre beaucoup plus frappant de vrit.




[Illustration: Lutetia Parisiorum]

DISCOURS PRLIMINAIRE.


On a vu de puissants monarques, conqurants ou lgislateurs, lever
tout  coup des villes superbes, et depuis devenues fameuses, soit
qu'ils fussent sduits par les avantages que prsentoient les lieux
pour y tablir le centre de leur gouvernement, soit qu'ils n'eussent
d'autres vues que celle de donner un nouvel clat  leur nom en
l'attachant  d'aussi grands monuments. L'antiquit nous offre
plusieurs exemples de ces prodigieuses entreprises: c'est ainsi que
furent fondes Alexandrie et Constantinople; et le commencement du
sicle dernier fut surtout mmorable par l'excution hardie d'un
semblable projet. Un souverain lgislateur, sous le ciel le plus
rigoureux, et au milieu d'un marais jusqu'alors impraticable, jeta les
fondements d'une ville[8] qui, dans moins de cinquante ans, s'est
couverte de palais magnifiques, de monuments publics d'une grandeur
toute royale, et qui dj rivalise en tendue et en beaut, avec les
villes les plus florissantes de l'Europe.

[Note 8: Saint-Ptersbourg.]

Mais de tels vnements sont rares, et les capitales des empires n'ont
point ordinairement des commencements aussi illustres. Dans l'origine
des socits, un concours de circonstances fait que telle ville, qui
d'abord n'toit ni plus puissante ni plus remarquable que celles qui
l'environnoient, remporte sur ses voisins des avantages qui lui en
assujettissent plusieurs; ou, par sa position, semble offrir une
retraite plus sre au premier conqurant qui s'lve au milieu de ces
petites peuplades barbares. L'tat s'agrandit, et ses richesses
s'accumulent dans cette ville; les ressorts du gouvernement se
multiplient; des communications s'tablissent avec les peuples
polics; l'opulence fait natre le luxe, et le luxe appelle les arts;
la population s'accrot, les moeurs se polissent, les monuments
s'lvent: alors la grande cit, parvenue  son dernier degr de
splendeur, dcline insensiblement par ce retour invitable des choses
d'ici-bas, et finit par des ruines aprs avoir commenc par des
cabanes.

La ville la plus fameuse des temps anciens, Rome, eut des
commencements aussi misrables. Paris qui, dans nos temps modernes,
tient parmi les peuples le mme rang que Rome occupoit dans
l'antiquit, Paris, dont la clbrit, dj si grande depuis plusieurs
sicles, devient incomparable par les vnements inous, uniques dans
l'histoire, dont il a t le thtre pendant trente ans, ne fut, dans
son origine, qu'une habitation de sauvages, comme la reine du monde
n'avoit t d'abord qu'un repaire de brigands; et son origine, sur
laquelle on s'est vainement puis en recherches, est mme tout--fait
inconnue. Aucune des hypothses imagines  ce sujet ne peut supporter
le moindre examen, parce qu'aucune ne repose sur des monuments qui
jouissent de quelque autorit; et gnralement toutes les origines des
peuples barbares se confondent dans cette obscurit impntrable[9],
rsultat ncessaire de leur profonde ignorance. Nous nous garderons
donc bien de rappeler ici l'histoire de ce fils d'Hector chapp 
l'embrasement de Troie, et mille autres contes non moins purils,
tels, par exemple, que celui d'un monstre n en Franconie, que de
vieux lgendaires historiques ont prsent srieusement comme le
premier fondateur de l'ancienne _Lutce_. Cette suite imaginaire de
rois que d'autres savants presque aussi peu senss ont jug  propos
de faire rgner dans les Gaules, depuis _Samoths_, fils de _Japhet_,
jusqu'au Troyen _Francus_, qu'ils assurent gravement avoir succd 
_Rmus_, son beau-pre, dernier roi de la race d'Hercule, nous semble
galement ridicule, et indigne d'occuper un seul instant des esprits
raisonnables.

[Note 9: Les Gaulois, bien qu'ils eussent quelque connoissance de
l'criture, ne vouloient rien crire de leur histoire et des mystres
de leur religion; ils les faisoient apprendre de mmoire  leurs
enfans, et eux-mmes ne les savoient que par les traditions et les
chants guerriers de leurs anctres.]

Ce qu'il y a de trs-certain c'est que la ville de Paris est une des
plus anciennes des Gaules; et cette obscurit mme de son origine en
est une preuve aussi glorieuse qu'incontestable. Jules-Csar, qui en a
parl le premier, la nomme _Lutetia_, et la prsente comme la ville
principale des peuples qu'il dsigne sous le nom de _Parisiens_.
Strabon et Ptolome en font mention, d'aprs lui, sous les noms de
_Loucototia_ et _Loucotetia_, ce qui a donn lieu  diverses
tymologies galement fausses et fabuleuses. Les noms de _Lutce_ et
de Paris ne sont ni grecs ni latins; ils sont celtiques, et il y a
grande apparence que nous en ignorerons toujours la vritable
signification.

Cependant, lorsque le gnral romain vint dans les Gaules, cette
capitale des Parisiens n'toit encore qu'un amas de chtives
cabanes[10] renfermes dans une le au milieu de la Seine[11]. Cette
le, connue aujourd'hui sous le nom de quartier de la Cit,
communiquoit avec la terre ferme au moyen de deux ponts de bois. Les
deux rives du fleuve, maintenant couvertes d'difices somptueux, et
d'une population si nombreuse et si anime, n'toient alors que
d'affreuses forts, qu'entouroient des marais ftides, et dont les
solitudes toient consacres  des divinits sanguinaires[12]. Car les
anciens Gaulois n'avoient point de temples, et ils ne commencrent 
en btir que sous la domination des Romains. Des bois obscurs et
mystrieux toient les sanctuaires redoutables des dieux qu'ils
adoroient; et ces horribles enceintes furent souvent arroses de sang
humain par leurs druides.

[Note 10: Leurs maisons toient construites de bois et de terre,
couvertes de paille et de chaume, et sans chemines. Ils se servoient
de fourneaux pour faire cuire leurs aliments et pour se garantir du
froid, usage qu'ils ont conserv long-temps, et qui subsistoit encore
du temps de l'empereur Julien. Vers ce mme temps, ils commenoient 
lever des figuiers autour de la ville, et y cultivoient des vignes,
qui produisoient d'excellent vin. (JUL. MISOPOG).]

[Note 11: _Lutetia oppidum est Parisiorum positum in insul fluminis
Sequan._ Csar, C.]

[Note 12: Ils adoroient Mars[12-A], Isis, Cyble et d'autres divinits
du paganisme. Le collge des prtres d'Isis toit  _Issi_; et
l'glise de Saint-Vincent, depuis Saint-Germain-des-Prs, fut btie
sur les ruines de son temple. Mercure, ou Pluton (car c'toit le mme
chez les Gaulois), avoit le sien sur le mont _Leucolitius_, sur lequel
s'lvent maintenant les Carmlites de la rue Saint-Jacques; et vers
l'endroit o est Saint-Eustache, il existoit un difice consacr 
Cyble. Tous ces temples n'toient, avant les Romains, que des
bocages; et ces dieux _avoient alors d'autres noms_.]

[Note 12-A: Le temple de ce dieu toit  _Montmartre_ qui en a retenu
le nom. Cependant Hilduin, qui crivoit sous le rgne de
Louis-le-Dbonnaire, l'appelle aussi _Mons Martyrum_, d'aprs une
ancienne tradition qui veut que saint Denis et ses compagnons aient
souffert le martyre en cet endroit.]

Les Parisiens ont t clbres parmi les peuples de leur nation pour
leur courage et leur haine de toute domination trangre; et lorsque
Csar, matre d'une grande partie des Gaules, voulut subjuguer leur
ville capitale, son lieutenant Labinus, qu'il avoit charg de cette
expdition, y trouva une rsistance  laquelle il ne s'attendoit pas:
ces braves insulaires, craignant d'tre forcs dans leur retraite,
prirent la rsolution hroque de mettre le feu  leurs habitations,
et marchrent au-devant de l'ennemi, sous la conduite de Camulogne,
vieux guerrier plein de bravoure et d'exprience. Le Romain, aussi
courageux et plus habile, les trompa par une fausse marche, prit une
position avantageuse dans la plaine qui est au-dessous de Meudon, et
l les fora  recevoir la bataille. La victoire y fut long-temps
dispute, et ce peuple s'y dfendit avec une opinitret qui tenoit du
dsespoir; mais enfin la valeur aveugle fut force de cder au
courage soutenu de la science militaire. Les Parisiens furent vaincus,
le plus grand nombre y perdit la vie, et Camulogne justifia leur
choix en prissant avec eux.

Csar, matre de Paris, ordonna aux Gaulois de le rebtir; et
considrant la situation avantageuse de cette ville au milieu d'un
fleuve qui sparoit la Gaule celtique de la Belgique[13], situation
qui pouvoit en faire un point de jonction trs-avantageux pour les
deux provinces, s'il leur prenoit envie de se rvolter; n'ayant point
oubli, d'ailleurs, la rsistance vigoureuse que lui avoient oppose
ses premiers habitants, il rsolut de la faire entourer de murailles,
de la fortifier, et d'y entretenir continuellement une garnison
romaine. Il l'embellit en outre d'une grande quantit d'difices, et
la remit dans un tat tellement florissant, que, peu de temps aprs,
elle put secouer le joug, pour entrer dans la ligue des villes qui se
runirent au fameux Vercingetorix, dans l'espoir d'affranchir les
Gaules du pouvoir de l'tranger. Csar, qui, depuis sa premire
conqute, ne parle que cette seule fois de la ville de Paris, dit
qu'elle envoya huit mille hommes  l'assemble des peuples confdrs.
Ce fut l, comme on sait, le dernier effort des Gaulois pour la
libert; et la dfaite de leur innombrable arme sous les murs
d'Alexia les assujettit sans retour aux Romains.

[Note 13: Boce, qui crivoit peu de sicles aprs ce grand vnement,
et qui toit snateur romain, dit: _Lutetiam Csar usque ade
dificiis adauxit, tamque fortiter moenibus cinxit, ut Julii Csaris
civitas vocetur._]

Ds ce moment cette vaste contre, dpouille pour toujours de ses
coutumes et de ses lois, se vit soumise  la mme forme de
gouvernement que les autres provinces de la rpublique, et chaque
ville fut traite[14] suivant le degr de haine ou d'affection qu'elle
avoit tmoign pour le vainqueur. Ce fut principalement sur la Gaule
celtique que les Romains crurent devoir appesantir leur joug. 
l'exception de quelques villes qui furent pargnes, ils la soumirent
tout entire au tribut, et Paris, qui avoit oppos une si longue
rsistance, fut au nombre de ces cits appeles _vectigales_ ou
tributaires. Avec les lois romaines s'introduisit aussi la langue
latine parmi les peuples conquis, et l'ancien langage celtique se
perdit peu  peu. Quant  la religion, elle resta la mme: vainqueurs
et vaincus toient galement plongs dans les tnbres du paganisme.
Toutefois les sacrifices humains furent abolis, et ce fut un des
bienfaits qu'apporta  ces nations barbares la police des Romains.

[Note 14: Ils mirent entre ces villes de grandes distinctions:
quelques-unes furent regardes comme _allies_; il y en eut qui furent
honores du nom de _colonies_, d'autres de celui de _municipales_; ils
tablirent des _prfectures_ au milieu des peuples les plus mutins; et
toutes les villes qui avoient fortement rsist, furent rduites  la
condition des _vectigales_.]

Un auteur[15] a avanc, sans autorit suffisante, que les deux
forteresses, connues sous le nom de grand et de petit Chtelet, qui,
des deux cts de la rivire, dfendoient la tte des ponts, toient
un ouvrage de Csar. Cette opinion a t victorieusement combattue:
les Romains fortifirent sans doute Paris lorsqu'ils y eurent
entirement tabli leur domination; mais ils durent employer, pour s'y
maintenir, le genre de fortification qui toit en usage dans toutes
les villes de leur vaste empire. Il est donc probable qu'ils levrent
de chaque ct de la Seine deux tours en bois, l'une  la tte du
pont, l'autre  l'entre de la Cit; ces tours durent avoir une
circonfrence suffisante pour contenir les machines de guerre et les
soldats ncessaires  leur dfense; et le passage de Boce, dj cit,
prouve que l'le elle-mme toit entoure de murs et flanque de
tours. Il est naturel aussi de penser que Paris, comme toutes les
villes de l'Empire, eut des temples, des places, des difices
publics, et que, tranquille sous la protection d'un gouvernement aussi
puissant, cette ville commena  tendre ses faubourgs sur les deux
rives du fleuve. Toutefois il est impossible de donner aucun
renseignement sur l'tat de sa topographie intrieure pendant la
domination des Romains, ni sur les accroissements progressifs qu'elle
put alors prouver; car il n'est plus question de Paris dans les
historiens pendant prs de quatre sicles, jusqu' l'empereur Julien,
qui y passa plusieurs hivers, avant et aprs son expdition contre les
Allemands. L'affection qu'il portoit  cette ville, qu'il appelle _sa
chre Lutce_, le sjour qu'y firent aprs lui les empereurs
Valentinien et Gratien, donnent lieu de croire que ds lors elle
possdoit tout ce qui toit ncessaire pour loger des empereurs et
cette suite nombreuse d'officiers de toute espce dont ils toient
sans cesse accompagns, un palais, des thermes, une place d'armes, des
arnes, un cirque, un amphithtre; mais si l'on considre les
dimensions de l'le qui composoit la ville proprement dite, on se
convaincra facilement qu'il est impossible que de tels difices[16]
aient exist dans un si petit espace. Ammien Marcellin, quoique fort
embrouill dans tout ce qu'il dit sur Paris, le fait cependant
entendre assez clairement; les dbris du palais des Thermes en sont
une preuve encore plus incontestable, et leur construction toute
romaine donne l'ide d'un grand et magnifique difice. A-t-il t
lev avant Julien? est-ce lui qui l'a fait btir? C'est une question
qu'il est impossible de dcider, et d'ailleurs peu important
d'claircir, puisqu'enfin de tout ce qui existoit alors  Paris du
temps des Romains, si l'on en excepte une salle des Thermes, les
ruines d'un aquduc et quelques autres foibles dbris, il ne reste
plus absolument le moindre vestige.

[Note 15: Le commissaire Delamare. Le nom de _Chambre de Csar_ qu'a
conserv une des chambres du grand Chtelet, et l'inscription
_Tributum Csaris_ qu'on lisoit sous l'arcade, lui avoient fait
adopter cette opinion, soutenue d'ailleurs avant lui par divers
historiens de Paris. Lorsque nous parlerons en dtail de ce monument,
nous donnerons les raisons qui nous dterminent  la rejeter.]

[Note 16: On ne peut douter qu'il n'y ait eu un palais dans l'le
mme; mais aucun de nos historiens ne nous apprend ni quand ni comment
il fut bti, ni quel toit alors son usage. Nous y reviendrons
incessamment.]

Jusqu'au rgne de Clovis, les rois francs, possesseurs d'une partie
des Gaules qu'ils avoient envahie, n'avoient point encore tendu leur
domination jusqu'au territoire et  la ville de Paris[17]: ce prince,
que l'on doit considrer comme le vritable fondateur de la monarchie
franaise, fut le premier qui s'en rendit matre; et il en fit la
capitale de son empire[18]. Mais ce fut dans le palais des empereurs
qu'il tablit sa rsidence, et non dans l'intrieur de la cit, car
les Francs avoient un grand mpris pour ceux qui habitoient les
villes. Ce mpris qui tenoit  leurs moeurs, le prjug national qui
les portoit  n'honorer aucune autre profession que celle des armes,
les dvastations qu'ils commirent en pntrant dans le pays conquis,
les guerres sanglantes que Clovis fut forc d'entreprendre et de
soutenir pour former son tablissement, le partage de ses conqutes
aprs sa mort, et les nouvelles capitales que fit natre cette
division impolitique, toutes ces causes runies empchrent Paris de
s'agrandir sous la premire race. Sous la seconde, on le voit presque
abandonn: Ppin, Charlemagne, Louis-le-Dbonnaire, Charles-le-Chauve
n'y demeurrent qu'en passant; et vers la fin de cette poque fatale,
cette ville, assige sans cesse par les Normands, se trouva rduite,
par la dvastation et l'incendie de ses faubourgs,  cette enceinte
entoure d'eau, qui avoit t l'habitation des premiers Gaulois.

[Note 17: Paris toit ds lors une ville commerante, dit le
prsident Hnault, et les _Naut Parisiaci_ toient une compagnie de
ngociants, mais il se trompe lorsqu'il ajoute _qu'on y venoit de
tout l'Orient, les Syriens surtout, qui donnrent leur nom  la rue
des Arcis_. Cette tymologie est fausse; nous donnerons ailleurs sur
ce corps des _Naut Parisiaci_ tous les renseignements les plus exacts
qu'il a t possible de se procurer jusqu' prsent.]

[Note 18: _Egressus Clodoveus  Turonis Parisios venit, ibique
cathedram regni constituit._ Greg. Tur., Hist. Franc., lib. 1.]

Ce n'est donc que sous le gouvernement plus ferme et moins troubl des
rois de la troisime race, que Paris a commenc  prendre, par degrs,
ces accroissements qui l'ont amen enfin au point o nous le voyons
aujourd'hui. C'est  cette poque seulement que ses faubourgs du nord
et du midi, composs de quelques maisons parses, d'glises et de
couvents isols, commencrent  se runir par des constructions
intermdiaires, furent renferms dans des enceintes qui s'accrurent
presque de sicle en sicle, et formrent enfin ces deux parties
nouvelles de Paris, connues sous le nom de la _Ville_ et de
l'_Universit_, dont l'ensemble immense, renferm dans sa dernire
enceinte sous le rgne de Louis XVI, compose cette ville superbe que
l'on admire aujourd'hui.

Toutes les topographies qui ont t faites de l'ancien Paris
s'accordent  prsenter Philippe-Auguste comme auteur de la premire
enceinte de Paris, hors de la cit. Cependant, avant ce roi, il
existoit dj une clture du ct du nord, qu'un historien[19],
d'ailleurs exact et judicieux, a prtendu tre un ouvrage des Romains.
Cette opinion a t victorieusement combattue; et tout porte  croire
que cette clture, dont il est fait mention dans une ancienne charte,
et dont il restoit encore quelques vestiges dans le dix-septime
sicle, n'a t leve que sous les derniers rois de la seconde race.
Alors, dit Flibien, tout le terrain o est  prsent la ville toit
couvert d'une fort. La tour octogone qui subsistoit encore dans le
sicle dernier au coin du cimetire des Innocents, servoit, dit-on, de
corps-de-garde contre les bandes de voleurs dont cette fort toit
infeste, et contre les incursions subites des Normands, qui s'y
embusquoient par troupes dtaches, et qui, plus d'une fois, en
toient sortis, pour se prcipiter dans la place de Grve, piller le
port et emmener des esclaves. La muraille fut sans doute construite
dans la mme intention, et pour une plus grande sret. Les juifs,
qui,  cette poque de la fin de la seconde race, reparoissent en
France, obtinrent la permission de btir dans cette enceinte[20], o
se trouvoit une grande tendue de terrains vagues et de cultures,
qu'ils acquirent sans doute  grands frais; et ds le commencement de
la troisime race, on voit qu'ils y avoient des coles et une
synagogue. Ce qui ne leur avoit point t cd fut long-temps dsert,
et ce ne fut que sous le rgne de Louis-le-Jeune qu'on commena 
lever des maisons dans Champeaux[21] et aux environs de
Sainte-Opportune, qu'on appeloit auparavant l'_Ermitage de
Notre-Dame-des-Bois_, parce que cette glise toit  l'entre de la
fort.

[Note 19: Le commissaire Delamare.]

[Note 20: Les maisons qu'ils construisirent formrent, dit-on, ces
rues sales et troites de Saint-Bon, de la Tacherie, du Pet-au-Diable,
et autres adjacentes.]

[Note 21: Quartier des Halles.]

Entre le boulevart et la rivire au nord, dit Saint-Foix, depuis le
terrain o est  prsent l'Arsenal jusqu'au bout des Tuileries,
reprsentons-nous donc les restes d'un bois marcageux, de petits
champs, des _cultures_[22], des haies, des fosss et quatre ou cinq
bourgs[23] plus ou moins loigns les uns des autres; quelques rues
bien boueuses autour du Grand-Chtelet et de la Grve; un grand pont
(_le pont au Change_), pour arriver dans une petite le (_la Cit_),
qui n'toit habite que par des prtres, quelques marchands et des
ouvriers; un autre pont (_le Petit-Pont_), pour en sortir du ct du
midi; et au-del de ce pont et du Petit-Chtelet, trois ou quatre
cents maisons[24] parses  et l sur le bord de la rivire et dans
les vignes qui couvroient la montagne Sainte-Genevive: tel toit
Paris sous nos premiers rois de la troisime race; et je crois que, si
l'on veut rflchir sur les moeurs de ce temps-l, et sur les causes
de ses accroissements dans la suite, on conviendra qu'il ne devoit pas
tre plus grand ni plus considrable. Tous ces tribunaux que nous
voyons aujourd'hui, et dont les dpendances sont si nombreuses,
n'existoient point encore; le roi, le comte ou le vicomte coutoient
les parties, jugeoient sommairement, ou bien ordonnoient le combat, si
le cas toit trop embarrassant. Il n'y avoit point aussi de collges;
l'vque et les chanoines entretenoient quelques coles, auprs de la
cathdrale, pour ceux qui se destinoient  la clricature. Les nobles
se piquoient d'ignorance, et souvent ne savoient pas signer leur nom:
ils vivoient sur leurs terres; et s'ils toient obligs de passer
trois ou quatre jours  la ville, ils affectoient de parotre toujours
botts pour qu'on ne les prt pas pour des _vilains_. Dix hommes
suffisoient pour la perception des impts; il n'y avoit que deux
portes: et sous Louis-le-Gros, les droits de la porte du Nord ne
rapportoient que douze francs par an[25]. Les arts les plus
ncessaires ne se prsentoient pas mme  l'imagination, et l'on peut
juger des divertissements et des spectacles par la grossiret des
moeurs; enfin rien dans Paris ne pouvoit engager l'tranger  y venir,
l'homme industrieux  s'y tablir.

[Note 22: Les rues Culture-Sainte-Catherine et Culture-Saint-Gervais
(on prononoit _Coulture_) s'appellent ainsi de ce mot, qui signifie
des endroits propres  tre cultivs. Il y avoit une grande quantit
de ces terrains appartenants  des glises,  des abbayes, tant au
dedans de Paris qu'au dehors, la Coulture-Saint-loi, la Coulture du
Temple, celle de Saint-Martin, celle de Saint-Lazare, celle de
Saint-Magloire, etc., etc.]

[Note 23: Au nord, du ct de la ville, le bourg Thiboust, les
bourgs l'Abb et Beaubourg, et l'ancien et le nouveau bourg
Saint-Germain-l'Auxerrois. Ils furent en partie renferms dans
l'enceinte que fit faire Philippe-Auguste, et qui fut acheve en
1121. Les rues de ces bourgs en ont toujours conserv les noms. Le
commissaire Delamare convient qu'ils toient spars de Paris et de
ses faubourgs par des prs, des marais et des terres laboures; on
peut juger par l du peu d'tendue des faubourgs.

(_Note de_ SAINT-FOIX.)]

[Note 24: Les premiers faubourgs, du temps des Romains, furent levs
du ct de l'Universit. Saint-Ouen et Frdgaire font aussi mention
de deux faubourgs btis galement de ce ct; l'un qui environnoit
l'glise Saint-Vincent, depuis Saint-Germain-des-Prs; l'autre, qui
toit situ prs de Saint-Pierre, depuis Sainte-Genevive.]

[Note 25: La livre _numraire_ de France doit son institution 
Charlemagne; ce fut lui qui fit tailler, dans une livre d'argent,
vingt pices qu'on nomma sous, et dans un de ces sous, douze pices
qu'on nomma deniers; en sorte que la livre d'alors, comme celle
d'aujourd'hui, toit compose de deux cent quarante deniers. Les sous
et les deniers ont t d'argent fin jusqu'au rgne de Philippe Ier,
pre de Louis-le-Gros; on y mla un tiers de cuivre en 1103, moiti
dix ans aprs, les deux tiers sous Philippe-le-Bel, et les trois
quarts sous Philippe de Valois. Cet affoiblissement a t port au
point que vingt sols, qui, avant le rgne de Philippe Ier, faisoient
une livre relle d'argent, n'en renferment pas aujourd'hui le tiers
d'une once. On prtend que Charlemagne toit aussi riche, avec un
million de revenu, que Louis XV avec soixante-douze millions.
Vingt-quatre livres de pain blanc cotoient un denier sous le rgne de
Charlemagne: ce denier toit d'argent fin sans alliage. On peut voir,
par la valeur qu'il auroit dans ce temps-ci, si le pain et les autres
denres toient plus ou moins chres alors qu' prsent. Douze livres,
du temps de Louis-le-Gros, feroient, je crois, environ douze fois
trente-quatre livres de ce temps-ci. (_Note de_ SAINT-FOIX.)

Suger, abb de Saint-Denis, et ministre d'tat de Louis-le-Gros et de
Louis-le-Jeune, se glorifie, dans le livre qu'il a crit sur son
administration, d'avoir lev les produits de cette porte de douze
francs  cinquante.]

L'tablissement de l'Universit[26], sous Louis-le-Jeune, fut une des
premires causes de l'agrandissement de Paris. La protection clatante
que Philippe-Auguste, son successeur, accorda  cette institution,
l'estime singulire qu'il faisoit des savants, et les distinctions
flatteuses dont il les honoroit, rendirent bientt les coles de Paris
clbres dans toute l'Europe. On y accourut des provinces et des pays
trangers; et le quartier appel depuis l'_Universit_, se peupla
tellement, que la multitude des tudiants galoit celle des citoyens.
Ce prince, qui, parmi les grands projets qu'il avoit conus, mettoit
au premier rang l'embellissement de sa capitale, la fit entourer de
murs, et dans cette clture (la premire dont on puisse parler avec
certitude), non seulement il renferma une partie des bourgs dj
existants, mais encore une grande quantit de terrains vagues, dans
lesquels il excita ses sujets  btir, par tous les avantages et les
encouragements qu'il put imaginer. La noblesse et le clerg l'aidrent
puissamment dans des vues si utiles, et dans moins de quarante ans ces
places vides et dsertes furent couvertes d'difices. Philippe-le-Bel
augmenta encore l'importance et la population de Paris, en rendant le
parlement sdentaire; et par la dfense qu'il fit du duel en matire
civile, les gens de loi se multiplirent presque autant que les
tudiants.

[Note 26: Les coles de Paris toient, de temps immmorial, autour du
parvis de Notre-Dame, et dpendoient du chapitre de cette glise. Sous
Louis-le-Jeune, la foule des tudiants devint si grande,  cause du
mrite et de la rputation des matres qui professoient alors, qu'il
fut permis  plusieurs facults d'aller s'tablir au-del de la
rivire. En 1244 cette permission devint gnrale et sans restriction
pour tous ceux qui se livroient  l'enseignement des sciences.]

Cependant de nouveaux faubourgs s'toient forms hors des murs. Les
guerres dsastreuses qui survinrent avec les Anglais,  qui leurs
possessions sur le continent donnoient la facilit de pntrer jusque
dans le coeur du royaume, et d'en insulter  tous moments la capitale,
obligrent de pourvoir  la sret tant de la ville que des dehors.
Les conjonctures dans lesquelles on se trouvoit toient si pressantes,
que d'abord on se contenta de creuser autour une double enceinte de
fosss. Charles V, parvenu au trne, ordonna bientt une nouvelle
clture du ct de la ville, depuis le bord de la rivire o est
maintenant l'Arsenal, jusqu'au-del du Louvre, et les derniers
faubourgs furent renferms dans cette seconde enceinte. Ces nouveaux
accroissements obligrent de btir deux autres ponts, pour la
communication des quartiers.

Jusqu'au rgne de Franois Ier, on ne voit aucune entreprise nouvelle
pour l'accroissement de Paris. Ce roi, restaurateur des lettres et des
arts, reprit tous les projets qui avoient t conus pour
l'embellissement d'une ville dj si peuple et si florissante. Il
n'agrandit pas son enceinte, mais il augmenta ses dehors, et y leva
des monuments d'architecture qui sont encore au nombre des plus
excellents qu'elle possde. Le vieux Louvre abattu fut remplac par un
difice magnifique et rgulier; de nouvelles rues s'ouvrirent sur les
dbris d'une quantit de vieilles constructions. Bientt aprs Charles
IX fit btir le chteau des Tuileries; le pont Neuf, commenc sous
Henri III, fut achev par Henri IV, et ce roi fut le premier qui orna
Paris de places dcores d'une architecture uniforme; mais toutes ces
constructions nouvelles furent faites dans l'ancienne enceinte, qui
resta toujours la mme jusqu' Louis XIII. Sous ce prince, une
nouvelle muraille fut leve depuis la porte Saint-Denis, qu'on plaa
alors  l'endroit o nous la voyons aujourd'hui, jusqu' l'extrmit
du faubourg Saint-Honor; et le chteau des Tuileries se trouva
renferm dans cette troisime enceinte.

Enfin sous le rgne brillant et majestueux de Louis XIV, sous ce
rgne o se dvelopprent  la fois toute la force du gouvernement
monarchique et toutes les ressources du plus beau royaume de la
chrtient, Paris s'leva rapidement au plus haut degr de richesse et
de splendeur. Ses enceintes furent abattues; ses portes furent
changes en arcs de triomphe; et ses fosss, combls et plants
d'arbres, devinrent des promenades. Des places immenses, des rues
superbes, des temples, des difices publics naquirent de tous cts,
comme par enchantement; le chef-d'oeuvre de l'architecture franaise,
le Louvre, fut bti; le dme des Invalides s'leva, etc. Enfin sous ce
rgne, o il se fit tant de choses si dignes d'tre admires, la ville
qu'habitoit le monarque le plus puissant et le plus magnifique de
l'Europe, obtint la plus grande part de tant d'clat que son
gouvernement rpandoit sur la France entire, c'est--dire qu'elle
pouvoit dj tre considre comme la plus belle ville du monde[27].

[Note 27:  tant d'clat et de prosprit, il faut joindre l'avantage
d'une des plus belles positions qu'il soit possible d'imaginer. Paris,
presque entirement situ dans une plaine, environn de campagnes
cultives, de bois, de prairies, de valles, de collines, que couvrent
une foule de chteaux, de maisons de plaisance, de bourgs, de
villages, et dont les productions sont chaque jour tales dans ses
marchs, reoit encore, au moyen du grand fleuve qui le traverse, les
tributs des provinces les plus fertiles de la France. L'Yonne, la
Marne, l'Oise, l'Aisne, un grand nombre de canaux qui s'y jettent, les
lui apportent continuellement, et la Seine elle-mme, facile 
remonter, le fait jouir de toutes les richesses de la Normandie et de
l'Ocan.]

Cette capitale s'est encore agrandie et embellie sous ses deux
successeurs. Sous Louis XVI, les faubourgs immenses qui environnoient
les boulevarts furent runis dans une nouvelle enceinte, qui renferme
aujourd'hui toute cette immense cit, et qui probablement sera la
dernire[28].

[Note 28: Cette ville occupe aujourd'hui environ deux lieues de
diamtre sur six de circonfrence.]




ENCEINTES DE PARIS.


_Enceintes sous les deux premires races et sous Louis-le-Jeune._

Dans l'origine, l'le de la Cit n'toit, selon Julien, environne
d'aucune muraille: Lutce, dit-il dans son Mysopogon, Lutce,
entirement entoure par les eaux de la Seine, est situe dans une
le peu tendue o l'on aborde des deux cts par des ponts en bois.

On croit que ce fut seulement vers le quatrime sicle qu'une enceinte
fut leve; en 885, lors du sige fait par les Normands, on dfendit
cette enceinte par quelques fortifications.

Cit de Paris, s'crie le pote Abbon, tu es heureuse de t'lever au
milieu d'une le: un fleuve te presse doucement dans ses bras, et
baigne tes murailles de ses eaux. Des ponts jets  ta droite et  ta
gauche, et qui touchent tes deux rives, sont ferms par des portes, et
de l'un et de l'autre ct s'lvent des tours qui en protgent
l'entre[29].

[Note 29: _Abbon: poem. de bello Paris. lib. I, vers. 15._]

En rejetant cette opinion qu'il y avoit, du ct de la _ville_, une
premire enceinte btie par les Romains, nous sommes convenus
cependant que cette enceinte avoit rellement exist. En effet, des
titres qui remontent jusqu'au rgne de Lothaire en indiquent le
circuit, et l'on en voyoit encore des dbris long-temps aprs le rgne
de Philippe-Auguste.

La premire enceinte, hors de la Cit, sur laquelle on possde des
renseignemens authentiques[30], et qui subsistoit encore du temps de
Louis-le-Jeune, commenoit  peu prs  la porte de Paris[31],
continuoit le long de la rue Saint-Denis jusqu' la rue des Lombards
o il y avoit une porte, passoit ensuite entre cette rue et la rue
Trousse-Vache, jusqu'au clotre Saint-Mdric; il y avoit l une
seconde porte dont il existoit encore un jambage sous Charles V. La
muraille tournoit ensuite par la rue de la Verrerie, entre les rues
Bardubec et des Billettes, descendoit rue des Deux-Portes, traversoit
la rue de la Tixeranderie et le clotre Saint-Jean, proche duquel
toit une troisime porte, et finissoit sur le bord de la rivire,
entre Saint-Jean et Saint-Gervais[32]. Le midi de la Cit, dit depuis
le quartier de l'Universit, n'toit point encore entour de murs.

[Note 30: _V._ pl. 1. Il est probable qu'elle fut leve aprs cette
dernire et furieuse attaque des Normands,  laquelle les habitants de
Paris opposrent une si longue et si belle rsistance; on voulut
prserver d'une nouvelle invasion les faubourgs que ces barbares
avoient dj tant de fois saccags, et dont les plus considrables
toient du ct de la _ville_.]

[Note 31: On voudra bien observer qu'on se sert ici de noms de rues,
de couvents et de maisons dont une partie n'existoit point alors. Les
cartes mmes qui offrent ici la position exacte des principaux
monuments, ne peuvent donner une ide satisfaisante des rues, dont
plusieurs ont chang de nom deux ou trois fois dans un sicle, dont
quelques-unes ont t combles et couvertes d'difices, tandis que de
nouvelles toient perces  ct. Il n'y a aucun moyen d'claircir des
choses dont on a perdu toutes les traces; et, du reste, il est ici peu
intressant de le faire.]

[Note 32: Les murs de cette ancienne clture subsistoient encore
proche la porte des Baudets, du temps de Saint-Louis. (DELAMARE).]


_Enceinte sous Philippe-Auguste[33]._

[Note 33: _Voyez_ pl. 2.]

Les choses toient en cet tat, lorsque Philippe-Auguste forma le
projet vraiment royal de renfermer dans une nouvelle enceinte tous les
bourgs, toutes les cultures parses autour de l'ancienne ville, et de
faire ainsi de Paris une des plus grandes et des plus belles villes du
monde. Cette entreprise cota vingt ans de travaux continuels; car non
seulement on leva une muraille du ct du nord, mais encore les
maisons qui, au midi, toient parses autour du petit Chtelet, furent
pour la premire fois environnes d'une enceinte.

La nouvelle muraille, au nord, passoit prs du Louvre, le laissant en
dehors[34]; traversoit les rues Saint-Honor et des Deux-cus,
l'emplacement de l'htel de Soissons, les rues Coquillire,
Montmartre, Montorgueil, le terrain o est  prsent la halle aux
cuirs, les rues Franaise, Saint-Denis, Bourg-l'Abb, Saint-Martin;
continuoit le long de la rue Grenier-Saint-Lazare; traversoit la rue
Beaubourg, la rue Saint-Avoye, et passant sur le terrain des
Blancs-Manteaux, et ensuite entre les rues des Francs-Bourgeois et des
Rosiers, alloit aboutir au bord de la rivire,  travers les btimens
de la maison professe des Jsuites et le couvent de l'_Ave-Maria_, o
l'on voyoit encore, il n'y a pas long-temps, des restes de ses
murailles. Elle avoit huit portes principales: la premire, prs du
Louvre, au bord de la rivire; la seconde,  l'endroit o est
maintenant l'glise de l'Oratoire; la troisime, vis--vis de
Saint-Eustache, entre la rue Pltrire[35] et la rue du Jour; la
quatrime, rue Saint-Denis, appele la Porte-aux-Peintres; la
cinquime, rue Saint-Martin, au coin de la rue Grenier-Saint-Lazare;
la sixime, appele la porte Barbette[36], entre le couvent des
Blancs-Manteaux et la rue des Francs-Bourgeois; la septime, prs de
la maison professe des Jsuites; et la huitime, au bord de la
rivire, entre le port Saint-Paul et le pont Marie[37].

[Note 34: Saint-Foix et Delamare.]

[Note 35: Depuis J.-J. Rousseau.]

[Note 36: Du nom d'une famille de Paris.]

[Note 37: Il y avoit en outre sept autres portes moins grandes, dites
fausses portes, sans compter les portes particulires, que plusieurs
personnes de distinction, dont les maisons toient accoles aux
murailles, obtinrent la permission de faire percer dans leur enclos,
pour pouvoir sortir plus facilement de la ville.]

Du ct de la rivire, au midi, l'autre moiti de cette enceinte, qui
commenoit  la porte Saint-Bernard, est  peu prs trace[38] par
les rues des Fosss-Saint-Bernard, des Fosss-Saint-Victor, des
Fosss-Saint-Michel ou rue Saint-Hyacinthe, des Fosss-M.-le-Prince,
des Fosss-Saint-Germain ou rue de la Comdie Franaise, et des
Fosss-de-Nesle,  prsent rue Mazarine. Il y avoit sept portes dans
ce circuit: la porte Saint-Bernard ou de la Tournelle; les portes
Saint-Victor, Saint-Marcel et Saint-Jacques[39]; la porte Gibard,
d'Enfer ou de Saint-Michel, au haut de la rue de la Harpe; la porte de
Buci[40], au haut de la rue Saint-Andr-des-Arcs, vis--vis de la rue
Contrescarpe; et la porte de Nesle, o est  prsent le collge des
Quatre-Nations. Dans la rue des Cordeliers, il y eut encore une porte
appele la porte Saint-Germain; et lorsque la rue Dauphine fut btie,
on en fit une vis--vis de l'autre bout de la rue Contrescarpe, et
qu'on appela la porte Dauphine[41].

[Note 38: Nous disons _ peu prs trace_; il est ais de se figurer
o passoit prcisment cette enceinte, en pensant que ces rues ont t
bties sur les fosss, et que ces fosss toient devant les
murailles.]

[Note 39: Abattues en 1684.]

[Note 40: Ainsi nomme de Simon de Buci, le premier qui ait port le
titre de premier prsident.]

[Note 41: Abattues l'une et l'autre en 1672. Une inscription en
lettres d'or sur un marbre noir indique, dans la rue Dauphine,
l'endroit o toit situe la porte dsigne sous le mme nom. C'est 
la maison n 50 qu'est attache cette inscription.]

Un devis extrait d'un registre de Philippe-Auguste nous apprend que la
partie mridionale de l'enceinte avoit 1260 toises d'tendue, et
qu'elle avoit cot 7020 livres, monnoie du temps.


_Enceinte sous Charles V et Charles VI[42]._

[Note 42: _Voy._ pl. 3.]

La perte de la bataille de Poitiers et la prison du roi Jean faisant
apprhender que les Anglais ne pntrassent jusqu'au coeur de la
France, le dauphin songea  fortifier la capitale du ct du midi. Il
ne changea rien  l'enceinte de Philippe-Auguste, parce que les
nouveaux faubourgs s'y trouvrent si petits qu'il ne jugea pas 
propos de les mettre  couvert; il se contenta de les ruiner, pour
empcher l'ennemi de s'y loger; et le rempart dj existant fut
entour d'un foss. Du ct du nord, les faubourgs tant beaucoup plus
considrables et plus prs des murs, il fut rsolu de les renfermer
dans les nouvelles fortifications. C'toient d'abord de simples
fosss, qui furent depuis changs en murailles flanques de tours.
Cette entreprise, commence sous Charles V, ne fut acheve que sous
Charles VI. Elle cota 162,520 livres, somme quivalente aujourd'hui 
1,170,000 fr.;  cette occasion 750 gurites en bois furent attaches
aux crneaux des murailles.

Nous avons dit que l'enceinte prcdente aboutissoit d'un ct entre
le port Saint-Paul et le pont Marie, vis--vis la rue de l'toile. Ce
prince la fit reculer jusqu' l'endroit o est l'Arsenal; et les
portes Saint-Antoine[43], Saint-Martin et Saint-Denis furent places
o nous les voyons aujourd'hui. Depuis la porte Saint-Denis, ces
nouveaux murs continuoient le long de la rue de Bourbon, traversoient
les rues du Petit-Carreau et Montmartre, la place des Victoires,
l'htel de Toulouse, le jardin du Palais-Royal, la rue Saint-Honor
prs l'ancien hospice des Quinze-Vingts, et alloient finir au bord de
la rivire, par la rue Saint-Nicaise. Aux quatre extrmits de
l'enceinte gnrale, comme  celle de Philippe-Auguste, il y avoit
quatre grosses tours: la tour _du Bois_, prs du Louvre; la tour de
_Nesle_, o est le collge des Quatre-Nations; la tour de _Tournelle_,
prs de la porte Saint-Bernard; et la tour de _Billi_, prs des
Clestins. Elles dfendoient, des deux cts de la rivire, l'entre
et la sortie de Paris par de grosses chanes attaches d'une tour 
l'autre, et qui traversoient la Seine, portes sur des bateaux placs
de distance en distance. L'approche de l'le Saint-Louis toit
dfendue par un fort[44].

[Note 43: Cette porte a t abattue quelque temps avant la
rvolution.]

[Note 44: Cette le, sur laquelle on n'leva des maisons que sous le
rgne de Henri IV, est forme de la runion de deux les, dont la plus
grande se nommoit anciennement l'_le Notre Dame_, et la plus petite
l'_le aux Vaches_.]

Jusqu' Louis XIII, ces enceintes ne furent point augmentes;
cependant la ville s'accrut considrablement, tant par les
constructions qui s'levrent par degrs dans les terrains vagues[45]
qu'on y avait renferms, que par[46] les nouveaux faubourgs qui se
formrent  ses portes. Ces faubourgs s'toient tellement tendus,
que, sous Henri II, on commena  s'en inquiter, et  craindre
l'excessive grandeur de Paris. Une ordonnance du roi dfendit de btir
davantage dans ses environs; et le projet fut form de construire une
nouvelle muraille qui renfermeroit dfinitivement cette ville dans ses
dernires limites. Le plan en fut arrt au conseil en 1550, et des
bornes furent plantes du ct de l'Universit; mais cette entreprise
resta sans excution.

[Note 45: Au commencement du rgne de Henri IV, les les Saint-Louis
et du Palais n'toient encore que des prairies. Une partie des
environs du Temple _toit en terres labourables_, et le parc du palais
des Tournelles, au quartier Saint-Antoine, en friche et inhabit.]

[Note 46: Les guerres qui dsolrent la France sous les rgnes qui
prcdrent ce prince ayant mis dans la ncessit d'augmenter les
tailles, plusieurs habitants de la campagne vinrent s'tablir  Paris;
ce qui engagea les propritaires des terres qui environnoient ses murs
 lever de nouvelles constructions, et on accrut ainsi les faubourgs.
(DELAMARE.)]

La seule addition qui fut faite alors aux fortifications de Paris fut
la construction d'un rempart qui commenoit au bord de la rivire,
au-dessous de la Bastille, et se prolongeoit jusqu'au del de la porte
Saint-Antoine. Franois Ier avoit dj tent plusieurs fois ce
travail, lorsque les guerres qu'il avoit  soutenir contre l'empereur
lui faisoient craindre que les armes d'Allemagne, qui venoient
jusqu'en Picardie, n'insultassent sa capitale; et il ne l'avoit point
achev. Cette fortification, plus solidement construite que les
autres, subsistoit encore dans ces derniers temps. C'toit une
courtine flanque de bastions, et borde de larges fosss  fond de
cuve.

Sous Charles IX, la porte Neuve, qui toit prs du Louvre, fut recule
jusque derrire les Tuileries; et un nouveau bastion fut construit 
cette place, pour y lever une clture nouvelle, laquelle auroit
renferm dans la ville ce chteau et la partie du quartier
Saint-Honor qui, depuis la rue Saint-Nicaise o toit encore
l'ancienne porte, toit alors appele faubourg Saint-Honor. Toutefois
cette portion de clture ne fut acheve que sous Henri III, qui fit
continuer les nouveaux murs depuis le bastion de la porte Neuve,
nomme depuis porte de la Confrence, jusqu' l'extrmit de ce
faubourg, en traversant le terrain o est maintenant la place Louis
XV[47].

[Note 47: _Voyez_ pl. 4.]


_Enceinte sous Louis XIII[48]._

[Note 48: _Voy._ pl. 5.]

L'le[49] du Palais, l'le Notre-Dame, le marais du Temple ayant t
couverts d'difices sous le rgne prcdent, il ne restoit plus de
grands vides dans Paris; mais il y avoit encore un grand espace hors
des murs, entre les faubourgs Saint-Honor et Montmartre, qui n'toit
rempli que de _cultures_, et demandoit  tre renferm dans la ville
pour en rendre l'enceinte plus rgulire. Ds le temps de Charles IX,
on avoit projet de le faire, et des fosss avoient t creuss;
cependant, jusqu'en 1630, les murs de la ville passoient encore de ce
ct sur le terrain o est  prsent la place des Victoires. Les rues
des Petits-Champs et des Bons-Enfants y aboutissoient, et ce quartier
toit mme si retir, qu'on y voloit en plein jour, et qu'on
l'appeloit le quartier _Vide-Gousset_[50]. Les btiments du
Palais-Royal, que le cardinal de Richelieu avoit fait commencer en
1629, furent l'occasion d'une nouvelle enceinte: la porte
Saint-Honor, alors situe o est  prsent le march des
Quinze-Vingts, fut recule, en 1631, jusqu' cet emplacement qui
garde[51] encore son nom, et se joignit ainsi aux fortifications qui,
sous Henri III, avoient t leves pour entourer le chteau des
Tuileries; depuis cette porte, on btit de nouveaux remparts dont les
boulevarts actuels nous tracent  peu prs le contour. Une nouvelle
porte fut construite  l'extrmit du faubourg Montmartre,  plus de
deux cents toises de l'ancienne; et l'enceinte continue derrire la
Ville-Neuve alla aboutir  la porte Saint-Denis. Pendant ce temps, le
quartier de l'Universit recevoit de grands accroissements par les
btiments qui s'levoient de toutes parts, principalement au faubourg
Saint-Germain.

[Note 49:  la pointe occidentale de la Cit.]

[Note 50: La rue qui aboutit du carrefour des Petits-Pres  la place
des Victoires, en a conserv le nom.]

[Note 51: Vis--vis la rue Royale.]

Ce fut la dernire enceinte fortifie de la ville de Paris. Nous avons
dj dit que Louis XIV en fit abattre les remparts; Louis XV et Louis
XVI y runirent les nouveaux faubourgs; et, sous le rgne de ce
dernier roi, elle fut entoure de la clture que nous voyons
aujourd'hui[52].

[Note 52: _Voy._ les pl. 6 et 7. Cette clture vient d'tre agrandie
sur un point de sa partie mridionale,  partir de la barrire
Fontainebleau jusqu'au bord de l'eau. Par ce moyen on a renferm dans
Paris le village d'Austerlitz, situ dans la plaine d'Issy.]




QUARTIERS DE PARIS.


Les accroissements successifs dont nous venons d'offrir le tableau
mirent dans la ncessit de diviser Paris en divers quartiers, pour
pouvoir y maintenir plus facilement l'ordre et la police. Au dixime
sicle on n'en comptoit que quatre; il y en avoit dj huit sous le
rgne de Philippe-Auguste. Sous Charles V et Charles VI on se vit
forc de faire une nouvelle division qui en doubla le nombre; Henri
III y ajouta un dix-septime quartier. Enfin, depuis cette poque
jusqu' la fin du rgne de Louis XIV, cette grande cit n'ayant cess
d'tre l'objet principal des affections de ses souverains, et
acqurant chaque jour une tendue plus considrable, une dclaration
du roi, donne en 1702, tablit une dernire division en vingt
quartiers, dont elle dtermina les limites: les alles d'arbres qui
avoient remplac les anciennes murailles permirent alors d'unir Paris
avec ses faubourgs. Ces nouvelles parties de la ville, encore remplies
de marais et de cultures, se couvrirent bientt d'difices, et
renfermes maintenant dans sa dernire enceinte, elles en sont
devenues les quartiers les plus brillants ou les plus populeux.

Voici les vingt quartiers de Paris dans l'ordre o les a tablis la
dclaration du roi[53].

  1er Quartier. La Cit.

  2e   ----  Saint-Jacques-de-la-Boucherie.

  3e   ----  Sainte-Opportune.

  4e   ----  Le Louvre, ou St.-Germain-l'Auxerrois.

  5e   ----  Le Palais Royal.

  6e   ----  Montmartre.

  7e   ----  Saint-Eustache.

  8e   ----  Les Halles.

  9e   ----  Saint-Denis.

  10e  ----  Saint-Martin-des-Champs.

  11e  ----  La Grve.

  12e  ----  Saint-Paul, ou la Mortellerie.

  13e  ----  Sainte-Avoie, ou la Verrerie.

  14e  ----  Le Temple, ou le Marais.

  15e  ----  Saint-Antoine.

  16e  ----  La place Maubert.

  17e  ----  Saint-Benot.

  18e  ----  Saint-Andr-des-Arcs.

  19e  ----  Le Luxembourg.

  20e  ----  St.-Germain-des-Prs.

[Note 53: Donne le 12 dcembre 1702, et enregistre le 5 janvier
1703.]




TABLEAU

HISTORIQUE ET PITTORESQUE

DE PARIS.




QUARTIER DE LA CIT.

     Ce quartier comprend les les du Palais, de la Cit,
     Saint-Louis et Louvier, depuis la pointe orientale de l'le
     Louvier jusqu' la pointe occidentale de l'le du Palais,
     avec tous les ponts qui y aboutissent, y compris la cule du
     pont au Change.


PARIS SOUS LES DEUX PREMIRES RACES.

Ceux qui n'ont point assez pntr dans l'histoire des modernes
habitants des Gaules, s'tonneront sans doute que la ville capitale
d'un aussi grand royaume que la France, ait t pendant une si longue
suite de sicles dans un tel tat de foiblesse et de misre, que, loin
de prendre de l'accroissement, on la voit au contraire devenir, 
certaines[54] poques, plus misrable encore qu'elle n'avoit t. Ils
ne s'tonneront pas moins de la voir sortir tout  coup de cette
dtresse et de cette obscurit, s'accrotre par des degrs
trs-rapides, et s'embellissant plus lentement d'abord, devenir enfin,
sous un petit nombre de rois, la premire et la plus belle des cits.

[Note 54: Un moine de Fleuri-sur-Loire, nomm Asdrevald, dplorant le
triste tat auquel les incursions des Normands avoient rduit Paris,
dit que cette ville n'toit plus alors qu'_un monceau de cendres_.]

Ces deux diffrents tats, dont le brusque passage est si remarquable,
s'expliquent facilement par le changement qui se fit, au commencement
de la troisime race, dans le gouvernement de la monarchie franoise,
changement dont l'effet fut de faire passer cette monarchie, de l'tat
de socit domestique que les vainqueurs y avoient jusqu'alors, et
pour ainsi dire, exclusivement maintenu,  l'tat de socit politique
qui avoit t celui des Gaules sous la domination romaine; de faire
enfin triompher le gouvernement monarchique de la police fodale, qui,
 quelques variations prs, avoit t, sous les deux premires races,
le droit public de l'Europe entire.

Que n'a-t-on point dit sur le rgime fodal, et avec combien
d'ignorance et de mauvaise foi! Si l'on en croit les dclamateurs
politiques de nos jours, c'est la rvolte et l'usurpation qui lui ont
donn naissance; c'est par la tyrannie qu'il s'est accru et fortifi;
et toutefois, en mme temps qu'ils s'lvent contre les prtendus abus
et l'oppression _intolrable_ de cette espce de gouvernement, ils
s'indignent aussi contre les rois, qui, par degrs, sont parvenus  le
dtruire. Nous ne nous chargeons point de concilier de semblables
contradictions; mais peut-tre les monuments historiques nous
fourniront-ils quelques moyens de constater  la fois l'origine, le
caractre et les modifications diverses du gouvernement fodal.

Si l'on veut en trouver la vritable origine, ce n'est point 
l'invasion des Francs qu'il convient de s'arrter: il faut aller la
chercher jusque sous les empereurs, et remonter mme jusqu'aux temps
qui ont prcd l'tablissement du christianisme comme religion
dominante de l'tat. En effet nous trouvons dans Lampride et
Vopiscus[55] qu'Alexandre Svre, Aurlien et Probus donnrent aux
ducs et aux soldats des frontires, des champs et des maisons dans les
pays conquis sur l'ennemi. Ces terres ainsi concdes toient
ordinairement situes sur le bord des fleuves ou entre les montagnes
qui servoient de limites; on y joignit des esclaves et les animaux
ncessaires  l'exploitation; et la proprit entire en fut accorde
 ceux qui les reurent, sous la condition expresse que les hritiers
se consacreroient comme les pres au service militaire, et que jamais
des personnes prives ne pourroient possder ces terres ni par
succession ni par contrat de vente[56].

[Note 55: Lamprid. in Alex; Vopis. in Aurel; _id._ in Prob.]

[Note 56: Pour de telles donations, les empereurs prfroient
d'ordinaire les _gentils_ ou _nationaux_ aux Romains, les jugeant plus
propres  garder des frontires qui toient en mme temps leur propre
pays, et o ils avoient leur famille, leurs proprits, tous leurs
intrts. De l l'origine du mot _gentilhomme_. (Voyez le Cod. Theod.,
liv. 7, tit. 15.)]

Les tablissemens de ce genre se multiplirent; nous apprenons
d'Ammien Marcellin[57] que long-temps avant la chute de l'empire des
lgions avoient t fixes dans certains postes pour y tenir lieu de
garnison perptuelle. On appeloit _stations agraires_ les terres
qu'occupoient ces lgions[58], et l'on en tablissoit sur toutes les
frontires dont la garde sembloit difficile. On ne peut douter que ces
stations ne fussent fortifies[59], et que, gardes par un nombre plus
ou moins grand de soldats, en raison de leur _importance_, c'toit sur
ce degr d'importance que se rgloit la dignit du chef  qui le
commandement en avoit t donn. Les stations agraires occupoient
ordinairement les environs d'un chteau, qui en toit le chef-lieu et
que l'on appeloit simplement _station_[60]. Bientt les soldats
_stationnaires_ obtinrent tous les avantages des possesseurs de fonds
limitrophes, et se confondirent avec eux. Cette milice sdentaire
reut le nom de troupe _riparienne_, parce qu'elle faisoit son sjour
sur la frontire, que l'on nommoit _ripa_[61], et fut ainsi distingue
des _Comitatenses_ ou troupes de la cour, corps d'lite avec lequel
les empereurs et leurs gnraux se portoient sur les frontires
menaces, lorsque les troupes sdentaires ne suffisoient pas pour les
dfendre.

[Note 57: Lib. 18, et _ib._ 19.]

[Note 58: On les appeloit aussi _prtentures_, parce qu'elles
formoient une chane, derrire laquelle les provinces toient en
sret.]

[Note 59: Amm. Marcell., lib. 16.]

[Note 60: Amm. Marcell., lib. 29.]

[Note 61: Cod. Theod., lib. 7, tit. 22, leg. 8.]

Bientt ces troupes de la cour prtendirent partager les avantages
dont jouissoient les troupes _ripariennes_; elles ne voulurent plus
quitter les cantonnements o elles avoient t places temporairement,
lorsqu'elles y eurent t assez long-temps pour y prendre des
habitudes et y former des tablissements avantageux[62]; et ce fut une
ncessit, dans la foiblesse extrme o toit tomb le pouvoir, de
leur accorder dans les provinces intrieures de l'empire des quartiers
permanents dont l'organisation fut la mme que celle de ces postes
que l'on avoit crs sur les frontires.

[Note 62: Amm. Marcell., lib. 20.]

Et qu'on ne pense pas que de telles faveurs, soit dans les provinces
intrieures, soit dans les terres limitrophes, fussent uniquement
rserves aux sujets de l'empire,  ceux qui toient naturellement
intresss  sa dfense et  sa conservation: tout parti goth, franc
ou germain qui, se dtachant de cette multitude de barbares dont le
territoire romain toit press de toutes parts, demandoit  y tre
reu et  servir l'empereur en qualit d'auxiliaire, toit accueilli
sous cette seule condition, et y recevoit de semblables
tablissements[63]. C'est ainsi que, soit par la violence, soit par
les concessions des empereurs, la Gaule se vit successivement remplie
de ces peuples du Nord. Ils avoient envahi la Belgique; ils
possdoient la Bourgogne; leurs quartiers occupoient toutes les
provinces qui sont entre la Loire et les Pyrnes; les provinces
maritimes toient devenues leur conqute. Toutefois il restoit encore
dans le centre de cette vaste contre des troupes romaines
_stationnaires_, foibles dbris sans doute des anciennes troupes
_ripariennes_ qui avoient t autrefois rpandues sur les
frontires[64]; et pendant long-temps ces troupes ne voulurent
reconnotre que des gnraux romains; mais un barbare devenoit tel 
leurs yeux, ds qu'il avoit t revtu par l'empereur de quelque
grande dignit impriale[65]. C'est ainsi qu'elles ne rpugnrent
point  combattre sous les ordres de Childric, ds qu'il eut t fait
_duc_ ou _comte militaire_; c'est par la mme raison qu'elles
s'attachrent  Clovis, aussitt qu'il eut t revtu de semblables
dignits, considrant alors ce chef guerrier, dont les victoires
avoient dj jet un grand clat, comme un homme que la Providence
avoit destin  tre le restaurateur de l'empire.

[Note 63: C'est ce qu'on appeloit terres _ltiques_. On nommoit _Leti_
les barbares qui les avoient obtenues, et ils formoient dans l'empire
des corps particuliers qui devinrent une partie considrable de la
milice romaine. (Cod. Theod., lib. 13, tit. 4, leg. 9.)]

[Note 64: Procop., _De bell. goth._, lib. 1.]

[Note 65: Il n'toit pas rare de voir des barbares  la fois rois de
leur nation et officiers de l'empire (Amm. Marc., lib. 26, 29, 31);
et, loin de se croire avilis par l'exercice de ces dignits romaines,
ces chefs de peuplades n'ambitionnoient rien tant que de s'en voir
revtus. Pour les obtenir, ils prtoient serment aux empereurs; mais
autant qu'il leur toit possible, ils _ne se faisoient point ses
clients_; ils _ne se dvouoient point_. (_Ibid._, lib. 17.) Ils
auroient regard ce dvouement comme une espce de dgradation. Il est
probable qu'ils se servirent  l'gard des Romains de la mme formule,
dont usoient chez eux les hommes _libres_, lorsqu'ils s'engageoient au
service d'un de leurs chefs, d'o rsultoit un engagement qui, sous le
moindre prtexte, pouvoit tre rompu.]

Ce fut aussi ce qui rendit ce roi franc si empress de recevoir ces
mmes dignits; en lui donnant le titre d'_Ami de l'empire_ et de
_Patrice des Romains_, l'empereur Anastase lui aplanissoit les voies
qui devoient le conduire  la conqute entire des Gaules. Dj
Clodion, qui, le premier parmi les chefs des Francs, avoit pass le
Rhin en se dclarant ennemi de l'empire, n'avoit rencontr que de
foibles obstacles[66]: sa premire entreprise avoit t sur Cambrai;
et loin de dfendre cette frontire, les barbares  qui elle avoit t
confie, et qui eux-mmes toient Francs, se runirent  lui et le
reconnurent pour leur roi. Cet exemple entrana les autres barbares
tablis sur les terres romaines dans le voisinage de cette frontire;
et un passage de Procope[67] nous apprend que les soldats romains qui
toient stationnaires dans cette extrmit de la Gaule, se voyant dans
l'impossibilit de retourner en Italie, et ne voulant pas subir le
joug, ni s'exposer aux violences des barbares _ariens_ qui occupoient
la partie mridionale de cette vaste province, se livrrent aux
_Armoriques_ et aux _Germains_ avec tout le pays qu'ils avoient
jusqu'alors gard pour l'empereur, et qu'ils obtinrent de _conserver
toutes leurs coutumes_ sous cette nouvelle domination. Or, si des
soldats romains, tout--fait trangers au pays o ils toient
cantonns, se montroient ainsi disposs  traiter avec des barbares, 
combien plus forte raison devoient tre empresss de le faire des
soldats ns dans la province mme, anciens compagnons d'armes des
Francs, vivant sous la mme loi civile et accoutums  la mme
discipline? Et rien ne prouve plus que, dans toutes les Gaules, tant
de peuples si diffrents avoient fini par ne plus faire qu'un seul
peuple gouvern par les mmes lois, et presque entirement dtach de
l'empire, que de voir le Romain Egidius devenir roi d'une peuplade de
Francs, comme on avoit vu des rois francs compter des Romains parmi
leurs sujets. Mais il n'est pas moins remarquable qu'il ne fut choisi
pour chef par ces barbares, que parce qu'il toit alors _matre de la
milice romaine_. C'est ainsi que ce grand nom de Rome et d'empire
romain imposoit encore mme  ceux qui s'en partageoient la puissance
et les dbris.

[Note 66: Greg. Tur., lib. 2, cap. 9.]

[Note 67: _De bell. goth._]

Arrtons-nous ici un moment; il ne peut plus y avoir d'incertitude sur
l'origine des fiefs: elle est toute romaine, et les monumens qui nous
attestent cette origine sont irrcusables. Mais si, de ces documents
que nous offre l'histoire, nous nous levons  des considrations d'un
autre ordre sur les causes qui amenrent de tels changements dans
l'administration des principales provinces de l'empire, il nous sera
facile de reconnotre que ces changements toient la suite ncessaire
et invitable de la situation o se trouvoit alors le pouvoir
politique; et que, dans cette situation presque dsespre, il sut
habilement saisir le seul moyen de salut qui lui restt et le seul en
mme temps qui pt sauver la socit.

Ds le temps des empereurs que nous venons de nommer, les barbares
pressoient l'empire de toutes parts; tous les points de ses immenses
frontires toient menacs  la fois, tandis qu' l'intrieur les
factions militaires le dchiroient, se disputant sans cesse le pouvoir
politique, devenu par ces disputes sanglantes et acharnes le flau
des peuples dont il devroit tre le protecteur. Et quelle protection
pouvoient leur offrir des princes dont la vie toit sans cesse  la
merci de leurs soldats, et qui passoient  touffer les rvoltes et 
combattre leurs comptiteurs, le temps qu'ils auraient d donner au
gouvernement de l'tat? Dans cet tat de foiblesse, de dsordre, de
pril imminent, les plus habiles d'entre eux reconnurent que tout
toit perdu, s'ils ne trouvoient un moyen d'attacher par quelque
intrt qui leur fut propre,  la dfense de la socit, des hommes
qui ne tenoient plus que par de foibles liens, toujours prts  se
briser,  l'autorit suprme, autorit  qui seule il auroit appartenu
de conserver et de dfendre les intrts communs. Parmi tous les
intrts particuliers, il n'en toit point sans doute de plus puissant
que celui de la _proprit_; et ce fut une combinaison aussi heureuse
que le malheur des temps permettoit de la concevoir, que de faire
partout les soldats propritaires des frontires qu'ils toient
chargs de dfendre: ainsi la socit politique, prte  se dissoudre,
appeloit  son secours la socit domestique ou la _famille_, qui, de
mme que dans l'enfance de la civilisation, se trouvoit ainsi charge
de pourvoir  sa propre dfense; mais de telle manire cependant que,
de l'agrgation d'un nombre considrable de petites socits de ce
genre,  la fois distinctes et runies, ce pouvoir politique composoit
un systme de dfense gnrale pour la socit entire, usant ainsi
dans l'intrt de tous, que lui seul pouvoit connotre, diriger et
dfendre, de tant d'intrts particuliers, et en quelque sorte
indpendants les uns des autres, qu'il s'toit vu forc de crer. Par
ce moyen, il avoit su se faire, dans un grand tat qui penchoit vers
sa ruine, tout ce qu'il lui toit possible d'avoir de force et
d'unit.

Mais les barbares succdoient aux barbares; ils se prcipitoient en
quelque sorte les uns sur les autres, avides d'une si riche proie; et
ce systme de dfense, qui long-temps arrta leurs continuels efforts,
ne put empcher ce torrent de se dborder enfin de toutes parts sur
ces provinces malheureuses. Ce fut au cinquime sicle que se fit
l'irruption la plus terrible de ces froces sauvages du Nord; et
l'histoire nous en prsente le souvenir comme celui de la plus
effroyable calamit qui ait jamais dsol les peuples. Mais des
irruptions partielles avoient prcd, et  diverses reprises, ce
dbordement gnral; et une fois entres sur la terre de la
civilisation, ces hordes n'en sortoient que trs-rarement: il falloit
les y tablir ou les exterminer. Lorsqu'elle jugea impossible de les
vaincre, la politique des empereurs chercha donc  se les attacher; et
ainsi que nous l'avons dj dit, crant pour eux des fiefs dans les
pays dont ils s'toient empars, et par ce moyen opposant barbares 
barbares, elle essaya de se faire des dfenseurs nouveaux de ses plus
redoutables ennemis.

De ce mouvement continuel des barbares et de cette calamit sans cesse
renaissante des invasions, il rsulta que toutes les provinces de
l'empire, et particulirement toutes les parties des Gaules, devinrent
successivement _frontires_; que les troupes romaines qui les
dfendoient furent toutes _stationnaires_; que l'intrieur du pays se
remplit de _camps_ et de _chteaux_, ce qui jusque l n'toit point
encore arriv; et qu'ainsi, avant la rvolution qui devoit en faire le
royaume de France, cette province tout entire toit dj divise en
bnfices militaires. Avant la conqute, les Romains s'toient
associs les barbares: aprs la conqute, et lorsqu'ils furent las de
violences et de ravages, les barbares composrent avec ce qui restoit
de Romains dans le pays dont ils s'toient rendus matres, et qui
s'toient le plus vaillamment dfendus; et voulant conserver ce qu'ils
avoient acquis, ils adoptrent les lois romaines, dont beaucoup
d'entre eux connoissoient les avantages et avoient dj prouv les
bienfaits. Ce mlange d'un vieux peuple et d'un peuple enfant n'a
peut-tre point t assez remarqu, ainsi que les degrs divers par
lesquels il a plu  la Providence de le produire. Ainsi se conserva ce
qu'il existait d'ordre social dans le monde, hritage lgu en quelque
sorte par la grande nation mourante  cette foule de petites nations
encore au berceau.

Les exploits, la conversion et la fortune de Clovis sont trop connus
pour que nous les rappelions ici; et le rgne de ce prince est une des
poques les plus grandes et les plus clatantes de l'histoire. On sait
qu'il n'entra point dans la Gaule comme les farouches vainqueurs qui
l'avoient prcd, mais qu'il y fut appel par le voeu de toutes les
classes de ses habitants, et que les vques lui livrrent pour ainsi
dire le royaume que les Goths avoient form dans ses provinces
mridionales[68]; il y vint donc pour conserver et non pour dtruire;
et en effet rien ne fut chang dans l'organisation civile et politique
du pays. De mme que les autres barbares dont ils avoient suivi les
traces, les Francs reurent les lois et la police des Romains; ils
adoptrent leurs magistratures et jusqu' ces dnominations purement
honorifiques inventes par la cour de Bysance, et au moyen desquelles
elle supploit aux rcompenses relles qu'il n'toit plus en son
pouvoir de donner. Il y eut donc comme par le pass des comtes, des
ducs, des prfets militaires[69]. L'conomie fiscale, civile et
militaire des provinces fut la mme[70]; le gouvernement des villes
municipales et des cits ne changea point[71]; on y retrouva, comme
sous les Romains, des collges ou corps d'artisans, de marchands,
chacun avec sa police particulire, ses usages et ses privilges[72];
le _serf_ reprsenta chez eux le _colon_ romain: et cette espce de
servitude, bien diffrente de ce qu'toit l'esclavage chez les peuples
paens, fut la seule qu'ils conservrent depuis la conqute[73]; les
vainqueurs, prenant par degr le got de l'agriculture, profitrent
dans l'administration et l'exploitation de leurs terres de
l'exprience des vaincus[74]; si l'on considre en quoi consistrent
chez eux les revenus du fisc, on trouve qu'ils rpondoient  autant de
branches des finances de l'empire: ces revenus prsentent de mme les
contributions des villes qui, chez les Romains, entroient dans le
trsor des largesses, les parties casuelles, et le produit des terres
fiscales dont se composoit l'pargne du prince[75]; quant 
l'administration de la justice, aux diverses juridictions des
tribunaux, depuis le conseil suprme du monarque jusqu' la justice
des propritaires, il ne peut entrer dans notre sujet d'en dvelopper
l'organisation admirable et toutes les formes prvoyantes et
protectrices: qu'il nous suffise de dire que le droit romain fut
conserv par les rois francs partout o il toit tabli avant la
conqute, et que le clerg ne cessa pas de vivre un seul instant sous
la protection de la loi romaine qui toit sa loi nationale[76].

[Note 68: Sur cette intelligence des vques avec Clovis, les
soi-disant philosophes n'ont pas manqu de leur reprocher d'avoir
trahi leurs matres _lgitimes_. Et cette sottise est rpte, chaque
fois que l'occasion s'en prsente, par des gens qui ne reconnoissent
ni _matres_ ni _lgitimit._ Nous aurons bientt occasion d'examiner
si en effet les barbares goths et ariens toient les _matres
lgitimes_ des vques catholiques et romains; et cet examen ne sera
pas long. (Voyez l'article _glises et Monastres_.)]

[Note 69: Aim., lib. 3, c. 88, et lib. 4, c. 61. Greg. Tur. _append._
c. 20 et 108. _Hist._, lib. 9, c. 10. _Cap. Car. calv._, tit. 14,
etc.]

[Note 70: Greg. Tur. _hist._, lib. 6, c. 2, lib. 8, c. 43.--Aim. lib.
3, c. 46. Cap., _De villis._]

[Note 71: _Voyez_ de Buat, t. 2, p. 169 et suivantes.]

[Note 72: Cap., _De villis_, c. 43, 45, 64, _leg. alam._, tit. 19, c.
7 et tit. 30.]

[Note 73: Ce n'est point sans doute ici le lieu de rfuter tout ce qui
se dbite, dans nos tribunes publiques et dans nos journaux, de
niaiseries et d'absurdits sur la servitude, ni de chercher quelle en
est la nature et l'origine. Toutefois un ancien auteur (Albert de
Staden) nous indique ce qu'elle toit chez les peuples du Nord,
lorsqu'il fait driver le nom de _Lides_ ou _Litons_, qu'on y donnoit
aux esclaves, du mot qui signifie _la permission_ qu'un vainqueur
donne aux vaincus de _continuer de vivre_; et nous apprenons de Tacite
(_De mor Germ._) que, beaucoup plus humains que les Grecs et les
Romains si fiers de leur police et de leurs lois, ces peuples ne
condamnoient point leurs captifs aux pnibles services de la
domesticit; mais que, leur distribuant des terres, ils exigeoient
seulement d'eux un tribut en bl, en toffes, en btail, redevance qui
en faisoit des espces de fermiers, et au-del de laquelle on ne leur
demandoit plus rien. Tels avoient t les colons chez les Romains, de
mme attachs  la glbe, mais protgs par des lois infiniment plus
douces que celles des esclaves, et qui les mettoient  l'abri des
caprices et des violences de leurs matres. (S. August., _De civ.
Dei_, lib. 10, c. 2. Cod. Theod. tit. _De colonis_.) De mme que ces
colons romains, les serfs des Germains pouvoient acqurir un _propre_
et possder un _pcule_. La loi des Lombards les appela serfs
_rustiques_, par opposition aux serfs _ministriaux_ qui toient des
espces d'esclaves (_Cap. addit. ad leg. Long._ an. 801, c. 6.), mais
qui furent toujours peu nombreux chez les Francs. Et lorsqu'ils eurent
pntr dans les Gaules, ils les remplacrent par le _vasselage_, qui,
sans dtruire la libert et mme une sorte d'galit, emportoit avec
lui certains devoirs de domesticit. Ainsi le serf continua d'tre
attach  la culture des terres, et les hommes libres vcurent avec
des hommes libres, jusqu' ce que le Christianisme, source de toute
libert, et opr ce prodige, nouveau dans le monde, d'une _socit
sans esclaves_.]

[Note 74: _Voyez_ de Buat. t. 2, p. 303 et seqq.]

[Note 75: De Buat, t. 2, p. 444 et seqq.

Les monuments anciens nous apprennent que le produit de ces terres
fiscales suffisoit  l'entretien de la maison du prince,  sa
reprsentation, et au soulagement de ceux qui toient dans
l'indigence; et l'on peut croire que ce dernier emploi en toit le
plus considrable, puisque l'on appeloit _aumniers_ plusieurs des
trsoriers des finances royales, et _aumne du roi_, le trsor dans
lequel certains revenus toient dposs. Ces mmes actes nous offrent
des tmoignages authentiques de cette charit admirable des rois des
deux premires races envers les malheureux. Les sommes qu'ils
consacroient annuellement au soulagement des pauvres toient immenses,
et la partie la plus considrable de l'argent monnoy qui entroit dans
leurs coffres y toit destine. (_Cap. Car. calv._, tit. 27, 53. _Cap.
syn. Vernens._, an. 755, c. 23. _Cap._, an. 802, c. 29.)]

[Note 76: _Cap. Car. calv._, tit. 36, c. 20.--Les Francs toient de
mme jugs selon leur loi, quelque part qu'ils se trouvassent (Cap.,
_De Villis_); mais il est certain que, dans la punition des crimes,
lorsque les parties intresses toient de _loi diffrente_, on
suivoit toujours la loi de l'offens. (_Cap. Car. calv._, tit. 36, c.
20.)]

Cependant, au milieu de tant de lois et de coutumes anciennes, fut
introduite une loi politique nouvelle que les Romains n'avoient point
connue: c'est le _vasselage_, loi dont l'origine est toute barbare, et
qui devint le perfectionnement de la police des fiefs. Comme bnfice,
le fief n'toit autre chose que la rcompense des vtrans; comme
terre frontire, il imposoit seulement l'obligation de dfendre une
tour, un chteau, ou toute autre espce de retranchement. Le vasselage
faisoit d'un barbare l'_homme_ de son seigneur; par la crmonie de la
_recommandation_, il lui vouoit un attachement et un service
personnel; et comme il fut tabli, sous les rois francs, qu'on ne
pourroit obtenir un fief et devenir bnficier sans tre vassal, il en
rsulta que tout propritaire de bnfice fut attach par un double
lien, et  la terre qu'il toit de son intrt de conserver et de
dfendre, et au prince que l'honneur, le devoir, son serment,
l'obligeoient en toutes circonstances de servir et d'assister[77]. Le
soldat romain dfendoit le sol de l'empire, mais non pas l'empereur,
prt  recevoir pour matre quiconque se prsentoit  lui avec la
faveur de l'arme, reconnoissant pour Romain tout chef barbare, ds
qu'il toit revtu des dignits romaines; et ce fut l le vice radical
du systme militaire fond sur la cration des bnfices. Le vassal
dfendoit  la fois la terre et son seigneur, ou pour mieux dire, sa
proprit et l'tat; et la loi du vasselage, essentiellement
monarchique, contribua puissamment  fonder la vritable monarchie
dans les Gaules, et  la sauver dans ses plus grands prils.

[Note 77: Toutefois il est important de remarquer que, dans le
principe, tous les grands seigneurs n'toient pas vassaux. Les
ordonnances des rois carlovingiens distinguent le _cantonnier_ ou
possesseur d'un bnfice militaire, du _libre propritaire_, et par
consquent le serf _propre_ du serf _cantonnier_. (Agobard, _De
privileg. et jure sacerdot., c. 2._) Le noble franc qui n'avoit point
voulu joindre de grands fiefs aux proprits qu'il avoit reues de ses
anctres, et droger par un _hommage_  la libert qui toit le
privilge de sa naissance, n'toit oblig de prendre les armes que
pour _la dfense de la patrie_. Ce fut la raison pour laquelle Clovis,
lorsqu'il voulut se faire chrtien, se vit abandonn par un grand
nombre des _hommes libres_ qui l'avoient suivi. Ses vassaux seuls
crurent que le devoir du _vasselage_ les obligeoit d'embrasser la
religion de leur prince. Ce fut  ces _fidles_ qu'il donna, aprs la
conqute, de grandes proprits dont la possession toit _indpendante
du vasselage_; aprs sa mort, ils devinrent donc _libres
propritaires_, et formrent cette haute noblesse qui, comme nous le
dirons tout  l'heure, partageoit _avec les rois l'exercice de
l'autorit souveraine_.]

C'est l cette _fodalit_ qui signifie la _fidlit_, et dont on
parle de nos jours avec tant d'ignorance et de fureur; institution
plus naturelle qu'on ne pense, dit M. de Bonald, puisque, selon
Condorcet, on la retrouve  la mme poque chez tous les peuples.
Elle n'toit autre chose, dans son principe, que la plus noble
relation d'autorit et d'obissance, de protection et de dvouement,
de foi garde et d'assistance rciproque; elle offroit dans les
nombreux rapports qu'elle tablissoit entre les citoyens de toutes les
classes de la socit, et dans tous les degrs de sa hirarchie, une
image touchante de la famille[78]. Au milieu d'une nation si
turbulente, si fire, livre  des passions si violentes et si
guerrires, s'ils n'eussent eu des vassaux _fidles_, certes, jamais
les rois de France n'eussent pu contenir tant de vassaux qui se
rvoltoient; et l'anarchie qui troubla trop souvent leur empire n'et
cess qu'avec l'entier anantissement de cette nation, qui portoit en
elle-mme un principe de destruction auquel jamais gouvernement
monarchique n'a pu rsister.

[Note 78: Le vassal doit porter honneur  son seigneur, sa femme et
son fils an, _comme aussi_ les frres puns doivent porter
_honneur_  leur frre an[78-A]. Si le vassal est convaincu par
justice avoir mis la main violentement sur son seigneur, il perd le
fief; et toute la droiture qu'il y a revient au seigneur. Pareillement
le seigneur qui met la main sur son homme et vassal pour l'outrager,
perd l'hommage et tenures, rentes et devoirs  lui dus  cause du fief
de son vassal, et sont _ses foi et hommage dvolus et acquis au
seigneur suprieur_; et ne paie le vassal outrag rentes de son fief,
fors ce qui en est d au chef-seigneur. (Cout. de Normand., art 124,
125, 126.)]

[Note 78-A: Le respect que les cadets devoient  leur frre an toit
tellement le modle de celui que les vassaux devoient  leur suzerain,
que ce droit d'anesse se confondit long-temps avec la suzerainet.
C'toit l ce qu'on appeloit le _parage_, que le prsident Hnault a
mal entendu et dont il a donn une fausse dfinition (Otton de
Freisingen, lib. 1. _De gest. Freder._ _Voyez_ aussi le prsident
Hnault, rgne de Charles-le-Chauve.) Tout ce que cet crivain a dit
sur les fiefs, sur le vasselage et sur la fodalit en gnral, est
obscur, incomplet, inexact, et prouve qu'il n'avoit ni bien tudi ni
bien compris cette matire. (_Voyez_ ses remarques particulires sur
la seconde race.)]

Ce principe de destruction toit l'incertitude de l'hrdit et de la
succession au trne dans la famille du souverain. Attachs au sang de
leurs rois, les Francs ne connoissoient point encore la loi salutaire
qui dsigne un seul hritier et qui reconnot pour tel l'an des
enfans, ou,  dfaut d'enfans, le parent le plus proche: ils
choisissoient le prince qui leur sembloit le plus digne de commander,
parce que la principale attribution de leurs rois toit d'tre leurs
chefs militaires, le plus beau de leurs droits et le premier de leurs
devoirs celui de commander les armes; d'o il rsultoit que des
collatraux, des btards mmes, pouvoient obtenir une juste prfrence
sur la postrit du prince rgnant. Ce fut pour leur ter la _libert
du choix_, que Clovis, retrouvant cette frocit premire que le
christianisme sembloit avoir adoucie et mme entirement dtruite en
lui, poursuivit jusqu' leur entire extermination tous les princes de
son sang[79]. Et toutefois, aprs tant de crimes, il ne sut faire
autre chose[80] que dmembrer et partager entre ses quatre fils le
royaume qu'il avoit cr et qu'il n'avoit su maintenir dans l'ordre et
dans la paix que parce qu'il y avoit rgn sans partage. Alors
commencrent ces guerres funestes et continuelles entre des frres
avides et jaloux, cette effroyable suite de vengeances et de
trahisons, de violences, d'empoisonnements, d'assassinats dont
l'histoire des deux premires dynasties nous prsente trop souvent
l'odieux et dgotant tableau. La race de Clovis ayant commenc 
dgnrer, les maires du palais s'emparrent de l'autorit, et ce
changement produisit des guerres et des dissensions nouvelles. Une
confusion horrible bouleversa l'empire franais; et dans ce dsordre
gnral chacun put mconnotre une autorit qui n'avoit plus la force
ni de punir ni de protger. Elle ne fut point cependant tellement
mconnue, cette autorit suprme, qu'une main vigoureuse ne pt encore
rassembler ces parties parses d'un grand tat, et leur imprimer, de
nouveau, le mouvement et la vie. C'est ce que fit Charlemagne, le plus
grand homme de son temps, et l'un des hommes les plus tonnants qui
aient paru dans aucun temps. Mais aprs sa mort, la foiblesse de ses
successeurs, et surtout la loi dsastreuse du partage de l'autorit,
amenrent des troubles nouveaux et peut-tre encore une plus grande
confusion.  ces calamits domestiques se joignit une autre calamit,
les incursions terribles des Normands, nouveaux barbares qui, pendant
prs d'un sicle, ne cessrent de traverser la France en tous sens,
ravageant les campagnes, saccageant les villes, massacrant leurs
habitants ou les emmenant en esclavage. La foiblesse des descendants
de Charlemagne, plus grande encore que celle de la postrit de
Clovis, les fit bientt tomber d'un trne dont ils s'toient rendus
indignes; et ils tombrent aux acclamations de toute une nation qui
alors, on ne doit point se lasser de le redire, n'avoit ni sur
l'hrdit lgitime, ni sur l'ordre de la succession au pouvoir
politique, les ides plus salutaires et plus justes que depuis elle a
su acqurir, et qu'un long usage a consacres au milieu d'elle, pour
son bonheur et pour sa gloire. Dans ces premiers temps de la monarchie
franaise ce n'toit pas un droit suffisant au trne que d'tre du
sang royal: il falloit encore _tre utile  la nation_ pour prtendre
 devenir son roi.[81]

[Note 79: Greg. Tur., lib. 2., cap. 40 et 42. Aim., lib. 1, cap. 25.]

[Note 80: Il seroit plus exact de dire: _il ne put faire autre chose_.
Que l'on veuille bien pntrer un moment avec nous, et avec les
crivains qui ont le mieux connu les antiquits de notre nation,
jusqu' l'origine du pouvoir royal parmi les Francs, afin d'en bien
concevoir la nature, et de bien saisir le caractre qu'il dut avoir
dans les premiers temps de la monarchie: ce sera pour plusieurs
l'occasion de s'en faire une ide plus juste, et de se dbarrasser de
beaucoup d'erreurs et de prjugs que tant d'crivains superficiels
ont rpandus sur cette poque de notre histoire.

Chez les Francs, tous les princes de la maison royale naissoient avec
le titre de _roi_; et tous avoient droit  l'hommage des personnes
libres. Ce droit fut gal et sans partage entre eux, avant la
conqute, parce qu'il toit alors l'unique domaine de la famille. Ce
fut autre chose quand le chef de cette famille eut acquis des
provinces et des trsors: ces biens nouveaux purent tre partags
entre ses enfants; mais on ne put de mme partager les hommes libres,
alors trop fiers et trop indpendants pour se soumettre  un semblable
partage.

Il en rsultoit donc que, lorsqu'un roi n'avoit pas pris de
prcautions pour assurer l'tat de ses enfants, celui d'entre eux qui
avoit su s'attacher un plus grand nombre d'_hommes libres_, toit en
mesure de se faire donner un plus grand nombre de provinces, et mme
de se rendre matre du royaume entier,  l'exclusion de ses
co-partageants. Un trsor toit un moyen sr d'y parvenir; et ce fut
pour avoir su s'emparer de celui de son pre Clotaire (Grg., Tur.
_hist._, lib. 4, cap. 22) que Chilpric s'assura l'hommage des
seigneurs puissants, de ceux qui _commandoient les nations_,  qui
l'_administration militaire_ avoit t confie, et qui toient en
possession _de partager avec le roi l'exercice de l'autorit
souveraine_. (Aim. lib. 4, cap. 17.) Ce ne fut point autrement que
Dagobert se rendit matre du pouvoir suprme, dont son frre Aribert
fut exclu.

On conoit maintenant que les rois francs n'avoient qu'un seul moyen
d'assurer  leurs enfants leur part de royaut: c'toit de leur donner
_partage_ ds leur vivant, et de leur faire rendre hommage par les
seigneurs des terres dont se composoit le partage, en prenant
toutefois la prcaution de se faire comprendre eux-mmes dans le
serment de fidlit que l'on exigeoit  cette occasion. (Marculph.
_Form._ lib. 1., tit. 2.) Les reines qui, comme Frdgonde,
craignoient de voir exclure leurs enfants par les enfants d'un autre
lit, avoient surtout un grand intrt  les faire dclarer rois; et
comme le moyen le plus efficace de soutenir de pareils droits  la
royaut toit de faire des largesses aux grands, elles avoient soin de
leur assigner un trsor, alors qu'ils toient encore au berceau.

Ainsi les frres toient les concurrents et les rivaux de leurs
frres, les oncles de leurs neveux, souvent mme les cousins de leurs
cousins; et cette confusion de droits et les dsordres qui
s'ensuivirent, venoient de ce que la famille _publique_ se gouvernoit
par les lois domestiques qui ne sont applicables qu'aux familles
prives. Elle partageoit l'tat, comme s'il lui et appartenu, ne
sachant pas encore qu'elle appartenoit  l'tat.

Les rois carlovingiens imitrent les rois francs; et ils avoient un
motif de plus pour faire ces lections anticipes: c'est qu'alors le
vasselage ayant pris des formes plus fixes, plus rgulires, et tant
ncessairement attach  tout bnfice militaire, il s'ensuivoit que,
donnant partage  l'un de leurs enfants, ils lui transportrent ainsi
l'hommage d'un grand nombre de leurs vassaux, qu'ils n'auroient pu
leur lguer, parce que _la mort du suzerain dlioit le vassal_, ce que
nous prouverons tout  l'heure et ce qu'il est important de remarquer:
c'toit le seul moyen efficace qu'ils eussent de fixer la royaut dans
leur maison, qui fut toujours moins respecte que celle des rois
francs.

Lorsqu'ensuite, dit de Buat, dont les savantes et judicieuses
recherches nous ont t trs-utiles dans cette dissertation, la Maison
carlovingienne se fut partage en plusieurs branches, la mme
prcaution fut absolument ncessaire pour assurer au fils unique d'un
roi la succession de son pre,  laquelle un oncle et un cousin
_croyoient avoir autant de droit que lui_. Tel fut le motif des
lections ventuelles et des dsignations, dont l'usage fut encore
plus frquent sous la seconde race qu'il ne l'avoit t sous la
premire. (_Origines_, t. 1).]

[Note 81: (Aim., lib. V, cap. 70.) La coutume des Francs fut toujours
de choisir leurs rois dans la race ou dans la succession des rois
derniers morts. Ils n'lurent pas Charles-le-Simple aussitt aprs
Louis-le-Gros, parce qu'il toit alors _enfant et de corps et
d'esprit_; qu'il n'toit pas encore capable de gouverner un royaume,
et qu'il et, par consquent, t _dangereux de l'lire_, tandis que
la nation toit expose  la cruelle perscution des Normands.
(Flodoard, liv. 15., _Hist. Remens._, cap. 5.)

Ceci se passoit sous la seconde race. coutons maintenant Grgoire de
Tours, faisant raconter  Gondoald, fils de Clotaire Ier, les motifs qui
l'avoient port  venir dans les Gaules pour y faire valoir les droits
qu'ils prtendoit avoir  la couronne: Lorsque j'tois  Constantinople,
disoit ce prince, je m'informai de Boson en quel tat toit ma famille,
et j'appris de lui qu'elle toit rduite  fort peu de chose. Il me dit
que, de tous mes parents, il ne restoit que Gontram et Childebert; que
les fils de Chilpric toient morts aussi bien que lui,  l'exception
d'un enfant qui _toit encore au berceau_; que Gontram mon frre n'avoit
point d'enfants, et que mon neveu Childebert toit encore trs-foible
(_minime fortis_); que par cette raison tous les princes du royaume
avoient pris la rsolution _de me rappeler_, et que personne n'avoit os
parler contre moi. Car nous savons tous, ajouta-t-il, que vous tes fils
de Clotaire, et que si vous ne venez pas dans les Gaules, _il n'y est
rest personne qui puisse les gouverner_. (Hist., lib. VII, cap. 36.)
Gontram lui-mme, s'adressant au _peuple_ aprs la mort de Chilpric, ne
fait point valoir d'autres motifs pour obtenir le pouvoir suprme. Je
vous conjure, lui dit-il, de me garder une foi inviolable, de ne pas me
tuer comme ont t tus mes frres; qu'au moins je puisse lever mes
neveux, qui sont devenus mes enfants adoptifs. Ma mort, si elle arrive
pendant qu'ils sont en bas ge, entranera ncessairement votre ruine,
puisqu'il ne restera de notre race _aucune personne robuste_ qui puisse
vous dfendre. (_Ibid._, lib. VII, cap. 8.)

Ceci prouve encore que le peuple concouroit  l'lection du monarque;
et en effet, dans la charte o Louis-le-Dbonnaire rgle l'tat de ses
enfants, il ordonne expressment que tout _le peuple assembl_[81-A]
lise celui des princes _qu'il plaira  Dieu_. (Cart. division., an
817.) On pourroit citer beaucoup d'autres exemples de cette confusion
d'ides qui rgnoit alors au sujet de la succession au trne,
principale cause de tous les dsordres qui clatrent en France sous
les deux premires races.]

[Note 81-A: Par _peuple_ il faut entendre ici tout ce qui avoit la
_noblesse_ ou du moins l'_ingnuit_, depuis les grands vassaux de la
couronne jusqu'aux simples propritaires et aux bourgeois des cits.
Les _serfs_ ou esclaves et les colons attachs  la glbe en toient
exclus: c'est cette classe nombreuse de la socit que nous appelons
_peuple_ aujourd'hui, et dont le christianisme a, par degr, bris les
fers.]

Ainsi s'explique ce qu'on appelle l'usurpation des maires du palais
sous la premire race et celle des comtes de Paris sous la seconde:
les deux races toient tombes dans le mpris[82]. Sous des princes
foibles s'toient levs des chefs guerriers devenus par leurs hautes
qualits des objets d'estime, d'attachement et d'esprance pour une
nation toute guerrire: elle choisit pour la commander celui qui lui
sembla le plus digne; et en rejetant de mme qu'en remplaant des
races dgnres, ni la nation qui choisissoit le nouveau roi, ni les
chefs qui avoient dirig et confirm son choix, ne pensoient avoir
commis une action coupable devant Dieu et devant les hommes. Il n'est
rien de plus draisonnable que cette disposition qui nous porte 
juger les sicles passs avec les ides et d'aprs les lois, les
coutumes et les prjugs du sicle o nous vivons, rien qui indique
davantage une profonde ignorance et les vues troites de l'esprit:
c'est l une des principales sources de tant d'erreurs et d'absurdits
dont se compose la politique des sophistes de nos jours.

[Note 82: La haute noblesse, celle qui se composoit presque toute de
libres propritaires, toit peu nombreuse, et d'une telle fiert
qu'elle ne voyoit rien au-dessus d'elle, pas mme la famille des rois.
Remplis de mpris pour la race de Charlemagne, dit le moine de
Saint-Gal[82-A], chacun de ces nobles de la premire classe tchoit de
s'emparer du gouvernement, et ne prtendoit  rien moins qu' mettre
la couronne sur sa tte. Ceci se passoit immdiatement aprs la mort
de Charlemagne; et l'on peut juger des dispositions o elle dut se
trouver, lorsque, aprs deux sicles de rgne, cette race eut donn
des preuves si multiplies de sa dgnration.]

[Note 82-A: (Mon. Sanct. Gall., lib. II., cap. 27.)]

Au milieu de tant de dsordres et de calamits publiques, les liens de
la subordination fodale s'toient sans doute fort relchs: profitant
de cette extrme foiblesse du pouvoir politique, chacun cherchoit  se
rendre indpendant; et c'est une tendance naturelle et malheureuse de
l'esprit humain. Toutefois le principe monarchique que le _vasselage_
avoit si long-temps contribu  maintenir, restoit encore comme grav
dans le fond des coeurs; ce fut le _vasselage_ lui-mme qui rassembla
en quelque sorte les membres pars de la monarchie pour la constituer
de nouveau; car Hugues Capet n'toit ni plus illustre par sa
naissance, ni plus puissant par ses domaines que beaucoup d'autres
grands vassaux de la couronne; et ce fut uniquement parce que ceux-ci
lui prtrent foi et hommage et le reconnurent pour leur seigneur,
qu'il fut roi[83]. Ici commence le temps _des grandes polices_, comme
dit Mzeray: une loi de l'hrdit au trne plus rgulire, plus
monarchique, affermit la puissance des princes, et leur fournit les
moyens de reconqurir par degrs ce que le malheur des temps leur
avoit fait perdre d'influence et d'autorit; et peut-tre allrent-ils
depuis trop loin dans une route o si long-temps ils s'toient vus
forcs de rtrograder: c'est ce que nous aurons occasion d'examiner.
Il n'est question ici que de chercher si le rgime fodal fut un bien
ou un mal pour la France; et sur ce sujet nous croyons avoir dj
rempli une partie de la tche que nous nous sommes impose.

[Note 83: On a beaucoup dclam et l'on dclame encore sur
l'usurpation que firent du pouvoir souverain les chefs de la seconde
et de la troisime race de nos rois: dans tout ce que l'on a dit  ce
sujet, il y a eu souvent de la passion, et toujours beaucoup
d'ignorance de la constitution politique de la France, dans ces
premiers sicles de la monarchie. Que devons-nous voir dans la race
des rois francs? une famille plus honore sans doute que les autres,
o la nation a coutume de choisir ses chefs, mais de telle manire
cependant que tous les membres qui la composent peuvent prtendre 
l'tre, et souvent tous  la fois, et quel que puisse tre leur degr
de consanguinit. Quels sont ceux qui lisent ces rois? d'une part des
seigneurs _libres propritaires_, qui ne leur ont jamais _engag leur
foi_, qui se croient les gaux de cette famille, qui le sont en effet;
de l'autre, des vassaux que la mort de leur suzerain a _dlis de tout
engagement_; car le vasselage toit _personnel_, et rien n'est plus
attest. Qu'exigeoient-ils de ces rois? qu'ils fussent capables de les
commander, de les dfendre; et ils toient jugs indignes du trne,
lorsqu'ils toient _inutiles_  la nation. Que devoit-il rsulter de
droits tablis sur des conditions aussi rigoureuses d'une part, et sur
des obligations aussi lgres de l'autre? que la race entire seroit
ncessairement rejete, ds qu'elle auroit dgnr au point de ne
plus offrir que des princes incapables et imbciles, parce que, il ne
faut point se lasser de le rpter, selon la maxime fondamentale des
Francs, un prince _inutile_ ne pouvoit tre roi. C'est ainsi que la
famille des Carlovingiens fut substitue  celle de Clovis, qui ne fut
dpossde qu'en raison de son _inutilit_; et c'est ce qui fit que
Ppin, dont l'lvation supposoit la nullit de tout droit  conserver
le pouvoir dans une mme famille, essaya de sortir de cette situation
fausse et incertaine, en faisant intervenir la puissance spirituelle,
seule capable en effet de donner de la fixit  toute institution
politique. Le pape tienne en le sacrant sacra aussi ses deux fils, et
pronona l'excommunication contre ceux qui entreprendroient d'lire
un roi qui ne descendit pas de ceux que la bont divine avoit daign
lever  ce rang suprme. Mais les coutumes de la nation, le partage
impolitique qui continua d'tre fait de la puissance royale, le
malheur des temps qui rendit la noblesse plus indpendante encore
qu'elle ne l'avoit t, surtout le mpris dans lequel tomba la seconde
race, qui ne fut jamais aussi respecte que la premire, tout se
runit pour lgitimer le choix d'une nouvelle famille royale: car,
comme le dit fort bien de Buat, les princes auxquels Hugues Capet fut
substitu toient au moins _inutiles_; et l'un d'eux _avoit fait un
hommage_ qui le rendoit tranger  la nation et peut-tre son ennemi.
De telles coutumes et de tels prjugs composoient sans doute une fort
mauvaise loi d'hrdit au trne: on ne prtend point le nier; on
soutient seulement que ces coutumes et ces prjugs existoient, et que
tant qu'on ne comprendra point ces choses, on ne dira que des
absurdits sur les deux premires races de nos rois.]

Que l'on se fasse une juste ide de ce qu'toit la Gaule sous ces deux
premires races, ainsi livre  des peuples, froces et grossiers qui
l'avoient si long-temps ravage, et qui, partags sous diffrents
chefs dcors du nom de roi, se la disputoient encore plusieurs
sicles aprs l'avoir conquise; qu'on se la reprsente soumise  un
pouvoir monarchique si mal constitu,  l'action duquel on chappoit
de toutes parts par la difficult des communications[84], par
l'insuffisance des moyens d'administration matrielle, depuis si
prodigieusement perfectionns, et parvenus de nos jours  une
perfection que l'on peut appeler _dsesprante_; que l'on considre
cette vaste contre, si long-temps dsole, tourmente par cette race
d'hommes turbulents et impatients du joug; de nouveau tourmente,
dsole, et pendant plus d'un sicle, par d'autres barbares[85], qui,
dans leurs continuelles incursions, en attaquent et en isolent les
unes aprs les autres toutes les parties; et qu'ensuite on essaie
d'imaginer une forme d'administration, nous ne dirons pas plus propre
 conserver un tel pays que l'administration fodale, mais au moyen de
laquelle il et t mme possible de le conserver: on ne la trouvera
point. Dans un grand empire, presque toujours mal gouvern, qui
trs-souvent mme n'_toit point gouvern_, tout grand propritaire
se trouvoit naturellement substitu  ce gouvernement suprme qui
sembloit l'avoir abandonn; et devenu lui-mme _souverain_,
protgeoit, dfendoit, punissoit, rcompensoit, encourageoit,
maintenoit dans l'ordre et dans la subordination, la population plus
ou moins nombreuse que la loi de la fodalit avoit mise sous sa
dpendance: c'toit, nous le rptons, une vivante image de la
famille; et pour louer une telle institution autant qu'elle mrite de
l'tre, nous appellerons en tmoignage l'un de ses plus grands
ennemis: Le gouvernement fodal, dit Mably, toit sans doute ce que
la licence a imagin de plus contraire  la fin que les hommes _se
sont propose en se runissant en socit_[86]. Cependant, malgr ses
pillages, son anarchie, ses violences et ses guerres prives, nos
campagnes _n'toient pas dvastes_ comme elles le sont _aujourd'hui_.
L'espce de point d'honneur qu'on se faisoit de compter beaucoup de
vassaux dans sa terre _servoit de contre-poids_  la tyrannie des
fiefs. Loin de dvorer tout ce qui l'entouroit, le seigneur principal
_faisoit des dmembrements de ses terres_ pour se faire des vassaux,
et les familles _se multipliaient sous sa protection_.

[Note 84: Sous le rgne de Hugues-Capet, un abb de Cluni
invit par Bouchard, comte de Paris, d'amener des religieux 
Saint-Maur-des-Fosss, s'excusa de faire un si long voyage dans
un pays tranger et inconnu.]

[Note 85: Les Normands.]

[Note 86: Remarquez que tous ces malheureux discoureurs, dans tous les
systmes politiques et religieux qu'ils ont rvs, supposent, avant
toutes choses, _l'isolement_ absolu de l'homme, qui _se runit_
ensuite  d'autres hommes pour composer des socits et fabriquer des
religions. C'est au moyen de cette extravagance monstrueuse, qu'ils
sont parvenus  bouleverser le monde civilis.]

Je le demande  tout homme sens et impartial, s'crie un illustre
crivain de nos jours[87]: si le rgime qui _multiplie_ les hommes,
protge les familles, les appelle  la proprit, et prserve les
campagnes de la dvastation, est contraire _ la fin_ de la socit,
quelle est donc la fin de la socit, et quel est le rgime qui lui
convient? Si c'est l de l'anarchie et de la tyrannie, quel nom
donnerons-nous  l'anarchie et  la tyrannie dont nous avons t les
tmoins et les victimes?  des seigneurs guerroyans ont succd des
gens d'affaires avides, des procs ruineux  des incursions
passagres, et des impts excessifs  des redevances ridicules. Les
campagnes n'y ont pas gagn; et  part celles que vivifie, en les
corrompant, le voisinage des villes, les autres se sont appauvries et
dpeuples.

[Note 87: M. le vicomte de Bonald, oeuv. compl., III, p. 413.]

Il faut le dire, puisque la force de la vrit en arrache l'aveu 
l'inconsquent crivain que nous venons de citer[88], le rgime fodal
a peupl les campagnes; le rgime fiscal, commercial, philosophique a
agrandi les villes: l'un appelle le peuple  la proprit par des
dmembrements et des infodations de terres; l'autre le fait subsister
par des fabriques, en attendant de l'enrichir par des pillages.
Celui-ci procure  l'homme une subsistance prcaire et variable, comme
les chances du commerce, et qu'il reoit tous les jours sous la forme
d'une aumne du fabricant qui l'occupe; celui-l donne  la famille un
tablissement indpendant de l'homme et fixe comme la nature; l'un en
un mot donne des citoyens  l'tat, l'autre lve des proltaires
pour les rvolutions; et quelle que soit la manie de la dclamation,
comme il faut toujours revenir aux faits, il est  remarquer que
l'tablissement des manoirs champtres date presque toujours du temps
de la fodalit, et que la destruction des nombreux hameaux, dont on
retrouve les vestiges dans les campagnes et le nom dans les chartes, a
concouru avec les progrs du commerce et l'accroissement des cits.

[Note 88: Mably, que M. de Bonald avoit cit lui-mme. (_Ibid._)]

Mais de grands abus, dira-t-on, firent dgnrer une institution dont
le principe toit bon peut-tre; et l'histoire des temps de la
fodalit signale des actes oppressifs et tyranniques, des guerres
intestines et sans cesse renaissantes, des trahisons, des rvoltes, et
surtout, dans ses derniers sicles, un systme gnral d'indpendance
qui ressembloit au dsordre et  l'anarchie. Qui prtend nier ces
choses? certes, le plus grand des prodiges et t que, dans des
sicles aussi grossiers, une race d'hommes qui n'avoit d'autre passion
que celle de la guerre, d'autre occupation que les exercices violents
qui en sont l'image, n'et pas abus d'un pouvoir qui lui toit en
quelque sorte abandonn, n'et pas considr toutes ses usurpations
comme des _droits_, lorsque ses chefs toient impuissants  rclamer
d'elle aucun _devoir_. Voit-on autre chose parmi les nations qui
s'enorgueillissent le plus de leur civilisation, ds que la main qui
les gouverne laisse un moment flotter les rnes, et ne se montre plus
assez ferme pour les ressaisir? Sied-il bien aux hommes du
dix-huitime sicle, du sicle de l'industrie, du commerce, des
sciences exactes, du sicle qui s'est donn lui-mme le nom de sicle
_des lumires_, et qui en conservera ternellement le _sobriquet_,
sied-il bien  ces hommes de s'indigner en parlant de rvoltes, de
trahisons, de tyrannie, d'anarchie, d'oppression des peuples, de
guerres intestines, de mpris pour le sang et la dignit de l'homme,
de violation de toutes les lois naturelles de la socit? Quel
spectacle nous a-t-il offert, sans compter tout le reste, ce sicle
follement orgueilleux et lchement cruel? la force violant la
proprit, afin d'exercer sans nul obstacle sa fureur de dtruire. Que
voyons-nous dans ces sicles qu'il ose poursuivre de son insolent
ddain? la force devenue _conservatrice_, parce qu'elle avoit t
rendue _propritaire_; et par suite de ces institutions que l'on
appelle sottement _stupides_ et _barbares_, une socit qui compte
quatorze sicles d'existence, ce qui ne s'est jamais vu ni dans aucun
temps ni dans aucun pays.

Toutefois gardons-nous d'attribuer uniquement au rgime fodal ce
prodige sans exemple de dure et de prosprit. Ce rgime avoit en
lui-mme, comme tout ce qui est purement humain, son principe de
destruction; et ce principe et sans doute prvalu, si la puissance
au-dessus de l'homme qui avoit form cette socit naissante ne l'et
soutenue en perfectionnant et affermissant ce qu'elle avoit de bon et
de naturel dans ses institutions. Nous ferons voir bientt comment,
sans la religion chrtienne, ce mme rgime fodal, qui devint un
instrument de conservation, auroit, au contraire, tout divis et tout
dtruit.

Un tel gouvernement, au moyen duquel la puissance et les honneurs
toient dvolus  celui qui possdoit la terre et qui la faisoit
cultiver, n'toit point favorable sans doute  l'accroissement des
villes: la noblesse franaise ddaignoit d'y sjourner; elle habitoit
constamment la campagne, et son sjour, dit l'crivain que nous
venons de citer[89], y toit utile pour elle et pour le peuple par
mille raisons domestiques et politiques. Mais pour expliquer
clairement un tel usage, et montrer que non-seulement il toit utile,
mais ncessaire, il convient de remonter encore jusqu'
l'tablissement des bnfices, c'est--dire jusqu'aux temps qui
prcdrent la conqute.

[Note 89: T. III, p. 411: Les bois et les champs forment plus la
noblesse que les villes. _Plus rura et nemus conforunt ad consequendam
nobilitatem_, dit Poge, qui crivoit sur le droit public au quinzime
sicle. (_Ibid._)]

Toutes les provinces de la Gaule tant successivement devenues
frontires, ainsi que nous l'avons dj dit, les troupes
_stationnaires_ en avoient ainsi occup successivement toutes les
parties; et les _camps_ ainsi que _les chteaux_ s'toient multiplis
dans l'intrieur du pays. Ils furent toujours tablis dans le
voisinage des cits; et par suite de ces tablissements se formrent
des _cantons_ qui, dans l'origine, n'toient que des dmembrements du
territoire de ces cits, dont on avoit compos des proprits pour les
comtes, les ducs, les soldats _chtelains_, qui commandoient et
dfendoient la contre. Ces terres reurent bientt une sorte
d'anoblissement de la noble profession de ceux qui les possdoient:
ds lors on mit une grande diffrence entre les cantons et les
domaines des cits; et les habitants de ces terres privilgies furent
long-temps les seuls que l'on nommt _cantonniers_[90].

[Note 90: 3. _Synod. Aurel._, can. 5.]

Cette disposition ne fut point change sous les rois francs, et ne
pouvoit l'tre. Les bnfices _cantonniers_ continurent d'tre
possds uniquement par les familles militaires[91]; il y eut des
cantonniers francs, romains et barbares[92], parce qu'en effet, aprs
la conqute, l'arme du conqurant se trouva compose d'un mlange de
soldats de ces diverses nations; et tant que les chefs furent
amovibles, ils prtrent hommage au roi comme vassaux de la
couronne[93]. Quant aux bourgades et cits, elles toient la demeure
des bourgeois et plbiens et de toute personne qui n'toit point
assujettie au service militaire. L'histoire nous apprend qu'elles
appartenoient en toute proprit aux rois, qui se les partageoient
lorsqu'ils rgnoient conjointement ensemble, ou qui en faisoient don
aux personnes qu'ils vouloient gratifier; qu'une telle possession
n'avoit rien de commun avec le commandement militaire de la province,
puisque des femmes pouvoient y prtendre, et que plusieurs reines
reurent de semblables donations  titre de douaire; que ces bourgeois
et plbiens, dsigns sous le titre commun de _provinciaux_, bien
qu'ils fussent distingus en plusieurs ordres de citoyens, toient
cependant, et quel que pt tre leur rang, fort au-dessous des _hommes
militaires_; qu'ils payoient des tributs comme sujets du fisc, et que,
sous ce rapport, comme sous plusieurs autres, ils toient soumis  la
juridiction du comte[94]. On y apprend encore que, dans les environs
des maisons royales, que ces provinciaux[95], sujets du fisc, toient
tenus de btir et d'entretenir, s'levrent des habitations o
afflurent des plbiens de toutes les classes, attirs auprs de ces
demeures privilgies par diverses causes qu'il n'est point de notre
sujet de rappeler ici: ainsi se formrent _les villes_, qui reurent
ce nom de celui de _villa_, que portoit tout manoir royal; et elles
devinrent plus ou moins considrables, selon que le souverain faisoit
plus ou moins de sjour dans le palais autour duquel elles s'toient
formes; mais elles n'en restrent pas moins soumises aux mmes
redevances que les bourgs et les cits; et l'on peut concevoir
maintenant pourquoi la noblesse resta confine dans ses terres o elle
jouissoit, au milieu de ses vassaux, de tous les honneurs et
prrogatives qui lui appartenoient, et comment elle tint  dshonneur
d'habiter des lieux o elle et t confondue avec les classes
infrieures de la socit.

[Note 91: _Decretal. prec. Bal._, t. I, p. 199.]

[Note 92: Parmi les habitants des Gaules, tout ce qui n'toit point
Franc ou Romain toit dsign sous cette dnomination commune de
_barbares_.]

[Note 93: _Marculf. form._, lib. I, tit. 40.]

[Note 94: _Convent. apud Andelan._ an. 587. Aim., lib. I, 7; lib.
III., c. 48. _Ibid._ c. 4, 6. _Cap._ an. 819, tit. II, c. 19.]

[Note 95: _Cap. Car. calv._, tit. 27, cap. 14.]

Un capitulaire de Charlemagne tablit une distinction entre ces
maisons royales: celles qui se nommoient _vill capitane_ toient le
sjour des rois pendant la paix. C'tait l qu'ils dployoient toute
la magnificence de leur reprsentation. Elles se composoient d'un
palais pour le monarque et de btiments suffisants pour loger la suite
nombreuse de ses domestiques et de ses officiers; et il n'y en avoit
aucune qui n'et un chteau fortifi, ce qui, par la suite, fit de ces
demeures l'asile de toute la contre environnante, pendant les longues
incursions des Normands. Les autres manoirs royaux dsigns sous le
nom de _vill mansionales_, _hbergements_, _parements_ se composoient
de simples btimens militaires[96] tablis dans diverses parties du
royaume, o les rois toient reus lorsqu'ils voyageoient, ou qu'ils
se portoient sur le thtre de la guerre. Telles toient les
habitations royales sous les deux premires races, et l'on peut dire
qu'il n'y eut point de capitale du royaume, avant qu'un comte de Paris
ft devenu roi[97].

[Note 96: Ceux-ci toient  la charge des fidles, dont le devoir
toit de les btir, de les entretenir et de les fournir de toutes les
provisions ncessaires, lorsque les rois venoient y tablir leur
rsidence momentane. (Cap. Car. calv., tit. 36, cap. 37.)]

[Note 97: On comptoit dans les diverses provinces qui composoient le
royaume cent soixante habitations de ce genre. Les monnoies des rois
francs, leurs chartes, leurs synodes portent souvent le nom de
quelques-unes de ces forteresses ou maisons de campagne qu'ils
habitoient successivement.]

Cependant, en raison de l'avantage de sa position au milieu d'un grand
fleuve qui toit pour elle une sorte de fortification naturelle, la
ville de Paris fut toujours considre comme un des points les plus
importants du royaume, et ce fut l'un de ceux o se passrent, dans les
moments les plus critiques, ses plus mmorables vnements. Nous
trouvons que les rois de la premire race y firent des sjours assez
frquents, entre autres Chilpric et la reine Frdgonde; sous la
seconde race, nous voyons Paris pill par les Normands en 845; pill
une seconde fois et brl en 856 par ces mmes barbares; en 862 ils
pntrent sur son territoire par sa partie mridionale, dvastent
l'abbaye Saint-Germain-des-Prs, abordent ensuite dans la Cit dont ils
surprennent les habitants sans dfense; pillent encore la ville et la
rduisent de nouveau en cendres. Ce fut alors que Charles-le-Chauve,
sous le rgne duquel arrivrent tous ces dsastres, ordonna que les
fortifications de Paris fussent releves et augmentes, qu'on rtablt
et qu'on rpart les chteaux situs sur le bord de la Seine, et
notamment celui de Saint-Denis[98]. Avec ces nouveaux moyens de dfense,
et grce aux dispositions prvoyantes et au courage intrpide de son
vque Goslin et du comte Eudes, cette ville put soutenir de la part des
Normands un dernier sige plus long et plus acharn que les prcdents.
Constamment repousss dans toutes leurs attaques, ils l'abandonnrent
enfin aprs treize mois de tentatives inutiles, et aprs lui avoir donn
huit assauts conscutifs. Personne n'ignore qu'Eudes monta sur le trne
aprs la mort de Charles-le-Gros, et qu'en lui auroit commenc la
troisime race de nos rois, s'il n'toit mort sans enfants. Cette
circonstance rendit pour un moment la couronne aux princes de la famille
carlovingienne.

[Note 98: Baluze. _Capit._ t. II, p. 267.]

Ce fut probablement encore la dfense de Paris qui valut la royaut 
son petit neveu Hugues Capet, et qui fit remonter sur le trne de
France cette famille nouvelle qui ne devoit plus en descendre.
L'empereur Othon II, en guerre contre Lothaire qui rgnoit alors,
s'toit avanc en 978 jusque sous les murs de Paris,  la tte d'une
arme de soixante mille combattants; il avoit brl un de ses
faubourgs et insult l'une de ses portes, lorsqu'il se vit attaqu sur
les hauteurs de Montmartre par les forces runies du comte Hugues
Capet et de Henri, duc de Bourgogne, qui remportrent sur lui une
victoire dcisive, s'emparrent de tous ses bagages et le
poursuivirent jusqu' Soissons.

On peut donc comprendre maintenant pourquoi la ville de Paris, au
commencement de la troisime dynastie, toit encore, comme du temps de
Csar, renferme dans la Cit proprement dite. Elle avoit, sur les
deux rives du fleuve, et ds la fin de la premire race, quatre
abbayes considrables aux quatre points cardinaux et presque  une
gale distance: Saint-Laurent  l'orient, Sainte-Genevive au midi,
Saint-Germain-des-Prs au couchant, et Saint-Germain-l'Auxerrois vers
le nord. Autour de ces monastres, s'levoient les habitations des
serfs et autres personnes qui en dpendoient, et ce fut l l'origine
de ces faubourgs qui depuis ont tant contribu  l'embellissement et
 l'agrandissement de cette capitale. Quant  la Cit, voici  peu
prs l'ide qu'on doit s'en faire: la cathdrale au levant, le grand
et le petit Chtelet au nord et au midi, et le Palais des rois ou des
comtes au couchant, en faisoient les quatre extrmits. On y voyoit
aussi un palais pour l'vque et une place publique ou march. Des
rues troites et sales, des maisons[99] construites en bois, des
glises d'une architecture lourde et gothique, remplissoient
l'intervalle qui sparoit les grands difices. Ces glises, dont
plusieurs toient des monastres, avoient des enclos assez
considrables; et si l'on considre que l'le entire, bien qu'elle
ait t agrandie par la runion de deux autres petites les qui
toient  sa pointe occidentale, n'a aujourd'hui que cinq cents toises
de long sur cent quarante dans sa plus grande largeur, on pourra juger
qu'elle contenoit alors une bien foible population[100]. En effet,
quoiqu'on et dj abattu plusieurs vieilles glises avant la
rvolution, cet troit espace renfermoit encore la cathdrale, le
palais archipiscopal, le palais de justice, dix paroisses, deux
hpitaux, deux communauts d'hommes, quatre chapelles, un march,
quatre places publiques, une bibliothque et une prison. La plupart
des glises ont t dtruites; d'autres,  moiti ruines, ont chang
de destination; mais quelques-uns des principaux monuments, qui sont
au nombre des plus remarquables de Paris, n'ont prouv aucune
dgradation.

[Note 99: Paris ayant t brl tant de fois, et les historiens
n'ayant laiss aucune tradition sur les difices de ce temps-l, on
ignore entirement non-seulement quelle toit la forme de leur
construction, mais encore quelles toient les matires qui y toient
employes.  peine savons-nous comment cette ville toit btie il y a
deux ou trois sicles. Cependant ces nombreux incendies portent 
croire que toutes les maisons toient en bois; et il est certain que,
sous Henri IV, elles toient encore formes de charpentes couvertes
d'un enduit de pltre. On cite, comme une chose remarquable, que, sous
Louis XII, les maisons du pont Notre-Dame toient bties en briques.]

[Note 100: Il est impossible de donner  ce sujet aucun renseignement
exact. Le premier recensement dont parlent les historiens fut fait en
1323, sous Philippe-le-Bel, et alors Paris s'toit fort tendu sur les
deux rives de la Seine.]




LE PONT NEUF.


Paris, renferm dans l'enceinte troite d'une le, dfendu par sa
situation et par les fortifications qui l'environnoient, fut, pendant
plusieurs sicles, une des places les plus fortes du royaume[101].
Abbon, dj cit, nous apprend qu'en 886, lors de la dernire attaque
des Normands, cette ville toit encore entoure de murailles et
flanque de tours grandes et petites. Toutes ces tours toient en
bois.

[Note 101: Sous le rgne de Lothaire, l'vque d'Aleth (aujourd'hui
Saint-Malo), craignant la profanation des reliques de son glise par
les Normands qui infestoient tout le royaume, rsolut de les apporter
 Paris, alors le seul lieu de sret qu'il y et en France. Les
ecclsiastiques et les moines de Bagneux et de Dol, craignant
galement pour leurs reliques, conurent le mme dessein, et se
joignirent  ce prlat pour faire le voyage de Paris. (FLIB.)]

Ce fut au moyen de ces fortifications dj dtruites par les Normands,
et rtablies par Charles-le-Chauve, qu'elle put soutenir contre ces
hordes barbares ce dernier sige si mmorable et qui devint le sujet
d'une pope[102]. On n'y entroit alors que par le Grand et le Petit
pont. Quelques historiens ont confondu le Grand pont avec un autre
pont que le mme roi avoit fait construire  l'extrmit occidentale
de la Cit, qui fut dtruit pendant le sige mme[103], et que
remplaa le pont _aux Colombes_, ainsi appel parce qu'on y vendoit
des oiseaux. Ce dernier pont existoit encore dans le dix-septime
sicle; mais on ignore la date de sa construction, et il est
trs-incertain qu'il ait succd  celui de Charles-le-Chauve, sur
lequel on n'a d'ailleurs que de trs-obscurs renseignements. Tout ce
qu'on sait de ce pont _aux Colombes_, c'est que ses piles toient en
maonnerie, et portoient un plancher de bois; il aboutissoit d'un ct
au quai de la Mgisserie, et de l'autre  celui de l'Horloge. Ayant
t dtruit par la violence des glaces[104], on le reconstruisit, et
l'on y plaa des moulins, ce qui lui fit donner le nom de pont _aux
Meuniers_. S'tant croul une seconde fois en 1596, Charles Marchand,
capitaine des trois cents arquebusiers et archers de la ville, proposa
de le faire reconstruire  ses dpens, sous la condition qu'il
porteroit son nom. Sa proposition fut accepte, et il obtint des
lettres-patentes  ce sujet. Ce pont fut achev en 1609, et procura
une commodit au public par le passage qui fut mnag au milieu, et
dont il ne jouissoit pas auparavant; car le pont _aux Meuniers_ tant
possd  titre de cens, toit ferm  ses deux extrmits, et ne
s'ouvroit que pour l'usage de ceux qui l'habitoient. Le pont
_Marchand_ fut dtruit en 1621 par un incendie. Le Grand pont, aprs
avoir chang plusieurs fois de nom, porte maintenant celui de pont au
Change; le Petit pont a conserv le sien.

[Note 102: Le moine _Abbon_ est l'auteur de ce pome. Il toit normand
lui-mme, et avoit t tmoin de ce sige qu'il dcrit avec une grande
exactitude de dtails. Son ouvrage, crit en latin barbare, est loin
d'tre un chef-d'oeuvre de posie, mais doit tre considr comme un
monument historique extrmement curieux; il contient environ douze
cents vers diviss en deux livres, et fut compos vers la fin du
neuvime sicle.]

[Note 103: Abbon, v. 504 _et seqq._ Il fut renvers en partie par un
dbordement de la rivire, la nuit du 6 fvrier 886. Ceux qui ont
confondu le Grand pont avec ce pont de Charles-le-Chauve, attribuent
au Petit pont ce qui arriva en effet  celui de ce prince, V. Jaillot,
tom. 1, p. 167.]

[Note 104: Sauval et D. Flibien disent qu'on ne trouve aucuns
documents sur ce pont avant l'anne 1323; et le premier de ces deux
historiens, par une de ces contradictions dans lesquelles il lui
arrive si souvent de tomber, rapporte presque au mme endroit que ce
pont fut emport par les glaces en 1196, 1280, etc., tom. 1, p. 225.]

Ces deux derniers ponts toient encore, dans le quatorzime sicle,
les seuls points de communication entre la Cit et les autres parties
de la ville. Les divers ponts qui y aboutissent maintenant furent
levs  diffrentes poques, jusque vers le milieu du dix-septime
sicle; et le pont Neuf est, sans contredit, le plus considrable de
ces utiles monuments.

L'le de la Cit n'a pas toujours t telle qu'elle est aujourd'hui:
elle finissoit anciennement  l'endroit o est la rue de Harlay. Le
jardin du palais s'tendoit jusqu' cette extrmit; et l, un petit
bras de rivire le sparoit de deux les, dont la plus grande, sur
laquelle fut construite depuis la place Dauphine, se nommoit
l'le _aux Bureaux_[105]. La plus petite, situe du ct de
Saint-Germain-l'Auxerrois, toit appele l'le _ la Gourdaine_, et
l'on y voyoit un moulin  eau qui fut, sous Franois II, employ au
service de la monnoie;  la pointe de l'le _aux Bureaux_, il y
avoit une maison ou htel des _tuves_[106]. Ces deux les furent
runies  celle de la Cit, long-temps avant qu'on penst  lever
le pont Neuf, et changrent alors leur nom en celui d'_le du
Palais_.

[Note 105: Jaillot prouve sans rplique que tous les historiens de
Paris se sont tromps, en appelant la plus grande de ces les l'_le
aux Treilles_, et la plus petite l'_le de Bucy_ ou du _Pasteur aux
vaches_. Ces noms appartenoient  des les ou atterrissemens que la
Seine avoit forms plus bas, parce qu'alors elle n'toit pas retenue
dans son lit comme elle l'est aujourd'hui. Ces les ont disparu, soit
qu'elles aient t emportes par la violence des dbordements, soit
qu'en construisant les quais on les ait dtruites pour laisser un
cours plus libre  la navigation. Toutefois l'_le aux Bureaux_ ne
reut ce nom qu'en 1462, de Hugues Bureau,  qui l'abb de
Saint-Germain la concda cette mme anne, moyennant une rente
annuelle. On ignore si l'_le  la Gourdaine_ avoit donn son nom au
moulin qui toit plac au-dessus, ou si elle en avoit reu ce nom, que
ce moulin portoit aussi.]

[Note 106: Cette maison est mal place sur les plans du commissaire
Delamare, qui sont ceux que nous avons copis; elle s'y trouve 
l'endroit o est situe aujourd'hui la cour Neuve; et Jaillot prouve
qu'elle s'levoit  l'entre de la place Dauphine. Ces plans ne
reprsentent aussi qu'une seule le, et il y en avoit deux.]

Jusqu'au rgne de Henri III, il n'y avoit point encore de btiments
considrables dans le faubourg Saint-Germain, et tous les palais des
princes, ainsi que les htels des grands seigneurs, toient situs
dans le quartier de la ville o s'levoit le palais mme du roi,
autour duquel les personnes qui frquentoient la cour devoient
naturellement tablir leur demeure. Vers ce temps, on commena 
ouvrir quelques rues nouvelles dans ce faubourg, et l'on y btit
plusieurs belles maisons que des gens de qualit habitrent.  cette
mme poque, la partie de la _ville_ proprement dite, qu'on nommoit
alors le faubourg Saint-Honor, se couvrit aussi de magnifiques htels
jusqu' la clture nouvelle commence, de ce ct, sous Charles IX. Il
en rsulta que les relations entre ces deux grands quartiers de Paris
devinrent beaucoup plus frquentes qu'auparavant, et qu'on sentit
davantage l'incommodit d'une communication qui ne pouvoit se faire
que par le pont Saint-Michel ou par bateau. Pour la rendre plus
facile, le roi rsolut donc de faire btir un nouveau pont  la pointe
de l'le du Palais: la premire pierre en fut pose le 31 mai 1578, du
ct des Augustins, et l'on commena ds lors  y travailler; mais
l'ouvrage toit encore peu avanc, lorsque les guerres civiles
forcrent de le suspendre.

Il ne fut achev que sous le rgne suivant. Henri IV, conqurant et
pacificateur de son royaume, au milieu des grands et utiles projets
qu'il formoit pour le bien de son peuple, n'oublia point
l'embellissement de sa capitale, et mit au nombre des premires
constructions qu'il y fit excuter la continuation des travaux du pont
Neuf: ils furent achevs en 1604.

Ce pont, qui diffre des ponts[107] modernes par la courbe de ses arcs
et par sa construction en dos d'ne, que les architectes d'alors
jugeoient ncessaire pour la dure, fut long-temps considr comme un
des plus beaux de l'Europe, et n'est en effet qu'une construction
lourde, irrgulire, et qui n'a d'autre mrite que celui de sa
solidit. Il avoit t commenc sur les dessins et sous la direction
d'un architecte nomm Androuet du Cerceau[108]; ce fut Guillaume
Marchand qui le termina. Il est port sur douze arches de plein
cintre, qui se partagent ingalement des deux cts de la pointe de
l'le du Palais. On en compte sept sur le grand cours de l'eau, cinq
sur le bras de la Seine du ct des Augustins, et la partie de l'le 
laquelle ils aboutissent contient encore l'espace de deux arcades.

[Note 107: Dans ceux-ci on a surbaiss les arcs, ce qui donne plus
d'lgance, sans nuire  la solidit.]

[Note 108: Ce fut lui qui donna les dessins de la galerie du Louvre.]

Au-dessus des arches rgne une double corniche d'un pied et demi de
large, soutenue par des mascarons. Ce pont a plus de cent
quarante-quatre toises de longueur[109]: sa largeur est de douze,
qu'on a partages en trois parties, dont les dimensions n'ont pas
toujours t les mmes. Celle du milieu, qui sert au passage des
voitures, n'avoit autrefois que cinq toises: des deux cts
s'levoient pour les gens de pied des trottoirs qui s'tendoient sur
les demi-lunes que forment les piles du pont; et dans ces espaces,
vides alors, on tendoit, les jours ouvriers, de misrables tentes qui
interceptoient la belle vue qu'offre Paris de ce ct, et
embarrassoient le passage. Lors des rparations qui furent faites en
1776, les trottoirs furent baisss et rtrcis, et l'on construisit
des boutiques en pierre de taille dans les demi-lunes[110].

[Note 109: _Voy._ pl. 9.]

[Note 110: Le produit de la location de ces boutiques, qui sont au
nombre de vingt, avoit t donn par Louis XVI  l'acadmie de
Saint-Luc, pour tre employ au paiement des pensions des pauvres
veuves de cette acadmie.]

La pointe de l'le du Palais, situe vis--vis la place Dauphine,
forme une espce de mle carr, qu'on appeloit, avant la rvolution,
_place de Henri IV_, et au milieu duquel toit place la statue
questre de ce grand monarque[111]. C'est le premier monument de ce
genre qu'on et encore lev  nos souverains. Avant cette poque, si
l'on faisoit la statue d'un roi, c'toit pour la mettre sur son
tombeau, au portail de quelque glise ou de quelque maison royale
qu'il avoit fait btir ou rparer. Cette statue y fut place[112] en
1613, sous la rgence de Marie de Mdicis. Elle toit pose sur un
pidestal de marbre blanc; aux quatre coins toient attachs des
trophes d'armes et des esclaves en bronze, de grandeur naturelle,
reprsentant, dit Sauval, les quatre parties du monde, le tout
soutenu par un soubassement de marbre bleu turquin. Dans toutes les
descriptions de Paris, on trouve que la statue du roi avoit t
excute par un sculpteur franois nomm _Dupr_, et que le cheval
seul toit l'ouvrage de _Jean de Bologne_, sculpteur italien: c'est
une erreur qu'ont accrdite certaines circonstances qui jusqu'
prsent n'avoient pas t assez connues. La vrit est que cet
artiste, qui jouissoit d'une grande clbrit et qui toit attach au
grand-duc de Toscane Ferdinand Ier, reut de la cour de France la
commission d'excuter en entier ce grand monument et commena le
cheval. Il ne l'avoit point entirement achev, lorsqu'il mourut en
1608. Alors Pierre Tacca, son lve, fut charg de mettre la dernire
main aux travaux que son matre avoit laisss imparfaits. Ce sculpteur
acheva donc le cheval, fit la statue du roi[113], et le monument
entier fut termin en 1613. Il avoit t embarqu le 13 avril de cette
mme anne  Livourne pour tre rendu  Paris par le Havre; mais le
navire sur lequel il toit charg ayant fait naufrage sur les ctes de
Sardaigne, ce ne fut qu'avec beaucoup de peine que l'on parvint 
retirer la statue du sable o elle toit enfonce et  la charger sur
un autre navire. Elle n'arriva  Paris qu'en 1614. Un architecte nomm
_Marchand_ avoit dj dispos l'emplacement et construit le pidestal
sur lequel elle devoit tre place, et la premire pierre en avoit t
pose par Louis XIII le 2 juin de la mme anne. Enfin le 23 aot de
la mme anne l'inauguration du monument fut faite par les principaux
magistrats de la ville de Paris, le jeune monarque tant alors absent
de sa capitale. Les esclaves qui dcoroient les quatre coins de ce
pidestal toient rellement l'ouvrage de trois sculpteurs franois,
Francavilla, Bordone et Tremblay.

[Note 111: _Voy._ pl. 25.]

[Note 112: Renverse le 11 aot 1792.]

[Note 113: Ce qui donne lieu sans doute  la mprise qui a fait
attribuer si long-temps cette figure  un sculpteur franois, c'est
qu'en effet le sieur de Franqueville, architecte et premier sculpteur
du roi, fut charg d'envoyer un modle _de la statue du roi_ 
Florence. C'toit probablement le portrait de Henri IV, model d'aprs
nature, dont il toit difficile sans doute que l'artiste italien pt
se passer; et ce portrait fut effectivement envoy. (_Voyez_ Mmoires
historiques relatifs  la fonte de la statue questre de Henri IV, par
M. Ch. J. Lafolie.)]

Toutefois ce ne fut qu'en 1635, vingt et un ans aprs cette rection
de la statue questre de Henri IV, que furent achevs, sous le
ministre du cardinal de Richelieu, les ornemens et bas-reliefs qui
achevrent la dcoration du pidestal. Ce fut ce ministre qui en
ordonna lui-mme les inscriptions[114] et qui fit construire le carr
ou massif de maonnerie, au milieu duquel s'levoit toute cette
composition. Ces inscriptions expliquoient le sujet des bas-reliefs,
qui toient au nombre de cinq et reprsentoient plusieurs vnements
remarquables ou glorieux de la vie du grand roi.  droite, la prise
d'Amiens par les Espagnols, et celle de Montmlian en Savoie; 
gauche, les batailles d'Arques et d'Ivry; sur la face de derrire,
l'entre triomphante de ce prince dans la ville de Paris.

[Note 114: Inscription sur la table principale du pidestal:

     ERRICO IV, _Galliarum imperatori, Navar. R. Ludovicus XIII,
     filius ejus opus incho. et intermissum, pro dignitate
     pietatis et imperii, plenis et amplis absolvit._ Emin. D.
     C. RICHELIUS _commune votum populi promovit, super illust.
     viri_ de Bullion, Bouthillier, P. rarii F. _faciendum
     curaverunt_. MDCXXXV.

Sur la table au-dessous:

     _Quisquis hc leges, ita legito: uti optimo Regi precaberis
     exercitum fortem, populum fidelem, imperium securum et annos
     de nostris._ B. B. F.

Sur la table du ct du faubourg Saint-Germain:

     PREMIRE INSCRIPTION.

     _Genio Galliarum S. et invictissimo R. qui, Arquensi prlio,
     magnas conjuratorum copias parv manu fudit._

     DEUXIME INSCRIPTION.

     _Victori triumphatori feretrio, Perduelles ad Evariacum
     coesi, malis vicinis indignantibus et faventibus,
     clementiss. imper. Hispano duci optima reliquit._

Sur la table du ct du pont Royal:

     N. M. _Regis rerum humanarum optimi, qui sine cde urbem
     ingressus, vindicat rebellione, extinctis factionibus,
     Gallias optat pace composuit._

Enfin sur la table du ct de la Samaritaine:

     _Ambianum Hispanorum fraude intercepta, Errici M. virtute
     asserta, Ludovicus XIII, M. P. F. iisdem ab hostibus fraude
     ac scelere tentatus, semper justiti et fortitudine superior
     fuit._

Sur la table au-dessous:

     _Mons omnibus ante se ducibus regibusque frustr petitus,
     Errici M. felicitate sub imperium redactus, ad ternam
     securitatem ac gloriam Gallici nominis._

Sur la grille de fer qui renfermoit ce monument, toit l'inscription
qui suit:

     _Ludovicus XIII. P. F. F. imperii, virtutis et fortun
     obsequentiss. hres, J. L. D. D. Richelius C. vir supra
     titulos et consilia omnium retr principum, opus absolvendum
     censuit. N. N. II. VV._ de Bullion, Bouthillier, _S. A. P.
     dignitati et regno pares, re, ingenio, cur, difficillimis
     temporibus P. P._]

Il n'y a rien autre chose  dire de toutes ces sculptures, sinon que
les meilleures toient d'une grande mdiocrit. On pouvoit en
considrant cette statue et ce cheval, d'un style  la fois roide,
lourd et mesquin, s'tonner de la rputation dont avoient joui Jean de
Bologne et son lve; les captifs de bronze[115] ne valoient pas mieux
que le monument qu'ils dcoroient, mais n'toient peut-tre pas plus
mauvais, et l'on en peut dire autant des bas-reliefs.

[Note 115: Ces figures ont t sauves de la destruction et dposes
au Muse royal, o elles sont encore maintenant.]

Ce fut sur le pont Neuf et devant la statue de Henri IV qu'une
populace effrne, aprs avoir exerc mille indignits sur le cadavre
de _Concini_, si connu sous le nom de marchal d'Ancre, vint en
brler les restes dfigurs. Il est remarquable que cette mme
populace, si furieuse contre lui, aprs sa mort, avoit cependant
beaucoup aim, au temps de sa faveur, cet Italien, qui, avant les
troubles, lui donnoit des ftes, des tournois, des carrousels, dans
lesquels il brilloit, disent quelques mmoires du temps, tant _beau
cavalier et adroit  tous les exercices_. Un tel exemple montre pour
la millime fois ce qu'est le peuple, et ce que valent ses affections.
Cependant tant de preuves accumules n'empcheront point de malheureux
insenss de rechercher encore ses vains applaudissements; et les
leons de l'histoire seront toujours perdues pour l'orgueil et pour
l'ambition[116].

[Note 116: Ce monument lui-mme est une preuve plus frappante encore
de l'inconstance de la multitude, et du mpris que mritent galement
sa haine et son amour. Pendant prs de deux sicles, le souvenir de
Henri IV fut cher au peuple de Paris; et sa statue toit pour ce
peuple l'objet d'une sorte de culte. Dans les premiers jours de la
rvolution, on l'avoit vu forcer les passants  s'agenouiller devant
l'image de ce bon roi; environ deux ans aprs, il l'abattit avec des
cris de rage, comme celle du plus affreux des tyrans.

Ce fut le 23 avril 1814, peu de jours aprs le retour d'un Bourbon
dans les murs de Paris, que le conseil municipal de cette ville
arrta, par une dlibration, que la statue de bronze de Henri IV
seroit rtablie  l'endroit mme o elle avoit t abattue, et qu'elle
le seroit au moyen d'une souscription  laquelle tous les Franois
seroient appels  concourir.  peine cette souscription fut-elle
ouverte que de toutes les parties de la France, arrivrent
d'innombrables offrandes, et de la part de toutes les classes de ses
habitants. L'excution de la statue avoit t confie  M. Lemot,
dj clbre par l'excution de plusieurs grandes compositions
monumentales, parmi lesquelles se fait remarquer le fronton du Louvre,
l'un des plus beaux ouvrages de sculpture qu'aient produits les temps
modernes. Il commena sur-le-champ son petit modle, qui ne fut achev
et moul en pltre qu'au mois de janvier 1815, peu de semaines avant
le funeste retour de Buonaparte. M. Lemot n'en continua pas moins,
pendant l'poque dite des _cent jours_, et avec autant de courage que
de persvrance, le travail qu'il avoit commenc. Le modle en grand
du cheval toit dj fort avanc lors de la rentre du Roi; et  la
fin de dcembre 1815, il toit moul, coul et mont en pltre, enfin
au mois d'avril 1816, l'oeuvre de l'artiste toit entirement acheve.
Le 18 mars 1817, on fondit, dans la fonderie de Saint-Laurent, la tte
et le torse de la figure; et ce fut le 6 octobre suivant que le cheval
et la partie infrieure du cavalier qui y toit attenante furent
couls en bronze et avec le succs le plus complet dans les ateliers
du Roule, et dans le mme fourneau o avoit t fondue la statue de
Louis XV, le 5 mai 1758.

Le 28 du mme mois d'octobre, S. M. Louis XVIII posa la premire
pierre du monument, et le 25 aot de l'anne suivante elle en fit
l'inauguration avec une pompe toute royale, et au milieu des
acclamations et des transports de joie de l'immense population de
Paris. Cette population avait offert quelques jours auparavant (le 14
aot) un spectacle encore plus touchant, lorsqu'on l'avoit vue,
pendant le transport de la statue, se prcipiter sur les traits de
l'quipage que dix-huit paires de boeufs ne pouvoient plus branler,
offrir ses bras par milliers pour traner un si cher fardeau, et le
conduire, comme dans une marche triomphale, jusqu'au pont des Arts, o
la statue demeura trois jours. Le 17, soixante-dix chevaux l'amenrent
enfin au terre-plein, o elle fut place trs-heureusement sur son
pidestal, par M. _Guillaume_, charpentier, qui fit cette opration _
ses frais_, ainsi qu'il l'avoit gnreusement propos, voulant ainsi
payer le tribut d'un bon Franois  la mmoire du bon Henri.

C'est un monument d'un grand style, d'un dessin correct et savant:
l'artiste a su allier la beaut des formes  la vrit de l'attitude;
la noblesse et la ressemblance parfaite des traits avec la franchise
et la navet de l'expression. Il s'est montr d'une exactitude
scrupuleuse dans tous les dtails du costume et jusque dans les
moindres accessoires, sans jamais descendre  l'imitation servile d'un
copiste; le mouvement du cheval est neuf et vraiment admirable; toutes
les parties en sont tudies avec le plus grand soin, et traites dans
la plus grande manire; enfin,  la place d'une statue mdiocre, s'est
leve une statue digne d'un de nos plus grands rois, digne des plus
beaux temps de l'art parmi les modernes, et qui attestera  la
postrit  quel point, au commencement du 19e sicle, la sculpture
toit florissante.

Les bas-reliefs qui ornent le pidestal, excuts par la main savante
du mme artiste, prsentent dans des compositions ingnieuses et
pleines de sentiment, au ct mridional, Henri IV faisant distribuer
des vivres aux habitants de Paris qui, pendant le sige de cette
ville, s'toient rfugis dans son camp; au ct mridional, le roi,
dj entr en vainqueur dans sa capitale, s'arrtant au Parvis de
Notre-Dame, et l donnant ordre au prvt de Paris de porter  ses
habitants des paroles de paix, et de les inviter tous  reprendre
leurs travaux accoutums.

Sur la faade du pidestal qui regarde le pont Neuf, on avoit peint
l'inscription suivante, compose par l'acadmie des belles lettres:

     _HENRICI MAGNI ob paternum in populos animum notissimi
     principis sacram effigiem, inter civilium furorum procellas,
     Galli indignante, dejectam, post optatissimum LUDOVICI
     XVIII reditum, ex omnibus ordinibus cives, re collato;
     restituerunt, nec non et elogium quod simul cum effigie
     abolitum fuerat, lapidi rurss inscribi curaverunt._

Sur la face qui regarde le pont des Arts doit tre place
l'inscription que portoit la face principale de l'ancien pidestal, et
que nous avons dj cite:

     _ERRICO IV, Galliarum imperatori_, etc.]




LA SAMARITAINE.


Prs de la seconde arche du pont Neuf, du ct du Louvre, s'levoit
sur une charpente le btiment dit de la Samaritaine. Ce petit monument
renfermoit une pompe au moyen de laquelle l'eau toit distribue, par
divers canaux, au Louvre, aux Tuileries et au Palais-Royal. On ignore
l'poque de sa construction, que quelques historiens attribuent 
Henri III; mais il est probable qu'il fut l'ouvrage de son successeur.
Quoi qu'il en soit de ce fait historique peu important  vrifier, cet
difice, qui tomboit en ruines au commencement du sicle dernier, fut
dtruit en 1712, et rtabli aussitt au mme endroit et dans une forme
plus lgante. Il se composoit de trois tages, dont le second toit
au niveau du pont. Les faces latrales toient perces de cinq
croises; sur la face principale, et dans un enfoncement en forme
d'arcade, avoit t plac le cadran d'une horloge  carillon. On
voyoit au-dessous, avant la rvolution, un groupe en plomb dor qui
reprsentoit Jsus-Christ, et la Samaritaine auprs du puits de
Jacob. Ce puits toit figur par un bassin dans lequel tomboit une
nappe d'eau sortant d'une coquille. La pompe en avoit t reconstruite
en 1772[117].

[Note 117: _Voy._ pl. 25.]

Les deux figures, plus grandes que nature et d'une excution assez
mdiocre, toient de deux sculpteurs de l'acadmie, Bertrand et
Frmin. On lisoit au-dessous l'inscription suivante, tire de
l'criture:

      _Fons hortorum,_
  _Puteus aquarum viventium._

Cette inscription trs-heureuse indiquoit  la fois le sujet du groupe
et la destination du monument.

Au-dessus du cintre, s'levoit un campanille en charpente, revtu de
plomb galement dor, dont la lanterne renfermoit les timbres de
l'horloge et ceux qui composoient le carillon.

Ce petit btiment avoit un gouverneur, parce qu'il toit considr
comme maison royale; il a t entirement dmoli, il y a quelques
annes.




PLACE DAUPHINE.


Avant Henri IV, il existoit  Paris de beaux monumens; mais aucun de
nos rois n'avoit song  embellir la ville elle-mme, en y faisant
construire une suite d'difices sur un plan rgulier. L'enceinte des
murs contenoit encore une grande quantit de marais, de terres
labourables, et il n'y avoit alors de places publiques que la Grve,
les Halles, le Parvis-Notre-Dame, la place Maubert, celles du
Chevalier-du-Guet, de Sainte-Opportune et de la Croix-du-Tiroir.

Lorsque le projet de btir le pont Neuf avoit t conu, on avoit
coup l'le de la Gourdaine du ct du grand cours de l'eau; le moulin
de la Monnoie avoit t dtruit; et sur les deux cts du triangle que
forme ce terrain avoient t construits les deux quais que nous y
voyons aujourd'hui. Commencs en 1580, ensuite interrompus, ils furent
repris vers le temps o l'on finissoit le pont, et achevs en 1611.
Tout l'espace qui s'tendoit depuis l'peron jusqu'au jardin[118] du
Palais toit encore en prairies. C'toit, dit Sauval, une solitude
strile, dserte et abandonne, qui, tous les ans, toit noye et
cache sous l'eau. Henri IV en fit don, l'an 1607, au premier
prsident de Harlay,  la charge d'y faire btir suivant les plans et
devis qui lui seroient donns par le grand-voyer, et sous la condition
de quelques redevances. Ce magistrat fit construire d'abord, le long
des murs du jardin, une rue de maisons uniformes qui aboutit aux deux
quais du grand et du petit cours d'eau, et qui fut nomme rue de
Harlay.

[Note 118: Appel alors jardin du premier prsident.]

Sur le plateau triangulaire que formoit le reste de l'le, on fit une
place qui fut environne de maisons  double corps de logis, dont l'un
a vue sur la place, et l'autre sur les quais. Le plan en fut donn par
le roi, qui la nomma Place Dauphine, en mmoire de la naissance de son
fils Louis XIII. Cette place, dont la forme est aussi triangulaire,
n'a que deux ouvertures, l'une au milieu de la basse du triangle,
l'autre  son sommet, du ct du pont Neuf. Les maisons qui en forment
l'enceinte furent construites dans un ordre rgulier, et sur le mme
plan que celles de la rue de Harlay. Elles toient toutes alors 
quatre tages, couvertes d'ardoises, bties de briques, et lies
ensemble par des chanes de pierre en bossage. Une corniche saillante
et orne de dentelures rgnoit autour de la place et en couronnoit
tous les difices. Ce mlange de couleurs et cette rgularit
pouvoient produire  la vue un effet assez agrable; mais il n'en est
pas moins vrai qu'une telle construction toit mesquine et de mauvais
got, ce dont il est facile de juger par les grandes parties qui en
subsistent encore[119]; elles prouvent que l'architecture, florissante
sous Franois Ier et Henri II, avoit alors beaucoup perdu de son
premier clat: ce qu'il faut attribuer aux agitations des guerres
civiles et au malheur des temps.

[Note 119: _Voyez_ pl. 10.]

Lorsque ces difices commencrent  se dgrader, on permit aux
propritaires de faire reconstruire leurs maisons suivant leur got et
leurs ides particulires, d'o il est rsult que cette place a mme
perdu cette symtrie qui en faisoit le seul mrite[120].

[Note 120: Au milieu de cette place est une fontaine en forme de
pidestal, laquelle soutient un petit monument lev en l'honneur du
gnral Desaix, tu  la bataille de Marengo.]

Ce fut sur l'le dite depuis l'le _aux Bureaux_[121], et sur laquelle
s'lve aujourd'hui cette place, que furent brls Jacques Molay,
grand-matre des Templiers, et le matre de Normandie, le 18 mars
1313. Ce grand vnement et la destruction de cet ordre clbre,
auquel on reprochoit des crimes et des abominations jusqu'alors
inoues, sont trop connus pour que nous en rappelions ici les
circonstances. Ces moines toient-ils innocens ou coupables? Cette
question, sur laquelle aucun historien raisonnable n'avoit rien os
affirmer jusqu' nos jours, est sans contredit la plus difficile, la
plus obscure de toute l'histoire moderne; et les tnbres qui la
couvrent sembloient, avant la rvolution franoise, ne pouvoir jamais
tre claircies. Cependant Saint-Foix, avec son audace et sa lgret
ordinaires, ne manque point,  l'occasion du supplice de ces deux
personnages, de renouveler en leur faveur les allgations vagues et
les dclamations furieuses de cette tourbe de prtendus philosophes
dont il toit le contemporain, dclamations et allgations dont le but
toit moins de prouver l'innocence des Templiers, que d'insulter, avec
quelque apparence de raison,  toute autorit politique et religieuse.
Ces apologistes hypocrites ont dit, dans leurs plaidoyers, beaucoup de
mal des papes et des rois, et c'est l surtout ce qu'ils vouloient:
quant  l'innocence de ces prtendues victimes de l'avarice et du
despotisme, ils ne l'ont point prouve, parce qu'il toit impossible
de le faire de manire  ne point laisser de rplique; et leurs
adversaires les ont, plus d'une fois, extrmement embarrasss,
lorsqu'ils leur ont prsent les preuves si fortes, si singulires,
que des actes et des tmoignages authentiques lvent contre ces
moines, reconnus universellement pour des hommes livrs  tous les
vices,  toutes les dbauches, pour des sditieux, par cela seul
dignes de punition. Ceux qui les dfendent ont souvent allgu en leur
faveur l'invraisemblance des crimes qu'on leur reproche: Est-il
probable, s'crient-ils, que tant d'illustres guerriers, tant d'hommes
d'une si haute qualit fussent coupables de crimes aussi atroces,
d'aussi grossires, d'aussi honteuses turpitudes?--Est-il
vraisemblable, pourroit-on leur rpondre avec un auteur contemporain,
que ces personnages si nobles eussent jamais avou de telles infamies,
si l'accusation n'et t vraie? _Non est verisimile qud viri tam
nobiles, sicut multi inter eos erant, unqum tantam vilitatem
recognoscerent, nisi veraciter it esset...._ (Baluze.) Si les
apologistes rpliquoient que la torture leur arracha beaucoup d'aveux,
il seroit facile de donner la preuve que la plupart d'entre eux firent
des aveux sans qu'on les et torturs. Au reste nous aurons occasion
d'examiner avec plus de dtails cette grande question historique, et
nous esprons y rpandre quelques lumires que les travaux de
plusieurs savants modernes nous ont procures[122].

[Note 121: Cette le, ainsi que celle  la Gourdaine, appartenoit alors,
ainsi que nous l'avons dj dit,  l'abbaye Saint-Germain-des-Prs; et
l'on n'a point trouv qu'elles eussent de dnomination particulire avant
la fin du quinzime sicle.]

[Note 122: _Voy._ dans le deuxime volume, l'article _Temple_.]

Cet vnement prsente une petite circonstance qui montre  quel point
le droit de proprit toit alors respect, nos rois donnant alors
eux-mmes le premier exemple de ce respect, fondement le plus solide
de toute socit. Philippe-le-Bel, aussitt aprs le supplice des
Templiers, crivit aux religieux de Saint-Germain, pour leur dclarer
que, par cette excution, il n'avoit point prtendu porter atteinte
aux droits qu'ils avoient sur le terrain o elle s'toit faite. Cette
dclaration se trouvoit dans les registres de la chambre des comptes
et dans le trsor de chartes.




LA SAINTE-CHAPELLE.


Dans l'espace qui est born au midi par le pont Saint-Michel, au nord
par le pont au Change, se trouvent plusieurs difices, dont les plus
remarquables sont le Palais et la Sainte-Chapelle.

Pour bien faire entendre l'histoire des glises, il est ncessaire que
nous jetions un coup d'oeil gnral sur l'tablissement de la religion
chrtienne en France, que nous examinions l'influence qu'elle a
exerce sur l'esprit de la nation, et quelle fut l'existence civile
et politique de ses ministres aux diffrentes poques de la monarchie.
Ces observations nous conduiront  une explication claire de l'origine
et de l'accroissement de tant d'tablissements religieux, de tant de
pieuses fondations que Paris renfermoit dans son sein, et qui, pendant
une si longue suite de sicles, ont produit des effets si salutaires
sur sa police et ses moeurs.

Toutefois, avant d'offrir un semblable tableau, qui se place
naturellement  l'endroit o nous traiterons des paroisses et des
monastres de la Cit, nous croyons devoir faire la description de la
Sainte-Chapelle[123], non seulement parce que, dans l'ordre itinraire
que nous suivons, elle est la premire glise que l'on rencontre en
sortant de la place Dauphine, mais par la raison plus forte que cette
glise sculire n'avoit de rapport avec aucune autre glise de
Paris, et fut btie par un saint roi pour une destination toute
particulire.

[Note 123: Le mot _chapelle_ a diverses acceptions: il signifie
quelquefois une glise particulire, qui n'est ni cathdrale, ni
collgiale, ni paroisse, ni abbaye, ni prieur. Ces sortes de
chapelles sont celles que les canonistes appellent _sub dio_.

On dsigne aussi sous le nom de _chapelle_ une partie d'une grande
glise dans laquelle il y a un autel, et o l'on dit la messe.
Celles-ci sont appeles _sub tecto_.

Enfin il y a des chapelles domestiques dans l'intrieur des
monastres, hpitaux, communauts, dans les palais des princes et
autres maisons particulires. Ce sont proprement des oratoires privs,
dans lesquels on a obtenu la permission de faire clbrer le saint
sacrifice. On appelle spcialement _saintes chapelles_ celles qui sont
tablies dans les palais des rois.]

Les croisades avoient apport de grands changements dans la situation
de l'Europe et de l'Asie. Aprs de longs combats, les croiss, matres
des saints lieux et de toute la Palestine, s'toient empars de
Constantinople, par une suite des divisions qui, ds le commencement,
n'avoient cess de rgner entre eux et les Grecs; et ils y avoient
fond un nouvel empire. Il ne fut pas de longue dure. Aprs plusieurs
rgnes, tous malheureux et continuellement agits, les affaires en
vinrent  une telle extrmit, que les Latins, manquant de vivres,
assigs par terre et par mer, abandonns par un grand nombre de leurs
principaux chefs, n'ayant plus enfin aucune ressource, se virent dans
la triste ncessit d'engager une partie des reliques du trsor
imprial, pour subvenir  leurs besoins les plus pressants; et les
Vnitiens sembloient disposs  recevoir un tel gage pour sret d'une
somme considrable qu'ils consentoient  prter. Baudouin, hritier de
l'empire, que l'empereur Jean de Brienne avoit envoy solliciter des
secours auprs de saint Louis, le supplia, ainsi que la reine Blanche
sa mre, de ne pas permettre que la Couronne d'pines, la plus vnre
de ses reliques, ft porte ailleurs qu'en France; et lui proposa,
s'il vouloit l'empcher de tomber entre les mains de ces insulaires,
d'accepter le don qu'il lui en faisoit. Le monarque couta avec joie
une proposition si flatteuse pour sa pit, et envoya des ambassadeurs
 Constantinople, avec tout pouvoir pour acqurir la sainte Couronne,
et la retirer des mains des Vnitiens, si elle toit dj engage. Ces
envoys s'acquittrent avec succs de leur mission, trouvrent aide et
protection par tous les pays o ils passrent, et revinrent
heureusement en France. Ds que le roi fut inform de leur retour, il
alla jusqu' Troyes au-devant de la prcieuse relique, avec la reine
sa mre, ses frres et un nombreux cortge de seigneurs, entra avec
elle  Sens, portant lui-mme le brancard sur lequel elle toit
dpose, et l'accompagna jusqu' Paris, o l'on arriva, aprs huit
jours de marche, le 18 aot 1239[124]. Une foule immense de peuple
l'attendoit hors de la ville, prs l'glise Saint-Antoine-des-Champs,
impatiente de jouir d'un spectacle aussi auguste. L, sur un chafaud
qui avoit t dress  l'avance pour cette crmonie, la sainte
Couronne fut expose  tous les yeux. Tout le clerg vint
processionnellement au-devant d'elle, et chaque glise apporta ses
plus prcieux reliquaires. Alors le roi, dposant ses habits royaux,
les pieds nus, et revtu d'une simple tunique, se chargea de nouveau
du brancard avec le comte d'Artois son frre. Un grand nombre
d'vques, d'abbs, de seigneurs marchoient devant, tte et pieds nus;
dans ce touchant appareil, la sainte Couronne fut porte  la
cathdrale, et de l dpose  la chapelle du Palais, ddie alors
sous le nom de Saint-Nicolas.

[Note 124: Duchesne, t. V, p. 411.]

Cette chapelle avoit t btie par le roi Robert, deux cents ans avant
saint Louis[125]. Les historiens ne sont point d'accord sur l'endroit
o elle toit situe; cependant tout porte  croire que c'toit dans
l'emplacement mme o s'lve l'difice que nous voyons aujourd'hui:
et dj cette chapelle de Saint-Nicolas avoit remplac une premire
chapelle btie par les rois de la premire race, et ddie sous le nom
de saint Barthlemi. On croit que nos monarques avoient en outre des
oratoires particuliers dans l'intrieur de leur palais, un entre
autres au titre de la Vierge, dans lequel saint Louis transporta les
reliques qu'il avoit acquises, tandis qu'il faisoit btir un monument
plus digne de les recevoir.

[Note 125: Duchesne, t. IV, p. 77. Un mmoire manuscrit, conserv dans
les archives de la Sainte-Chapelle, reculoit cette fondation jusqu'
l'anne 922. Quoi qu'il en soit, il est hors de doute que cette
chapelle fut rebtie par Louis-le-Gros, et la preuve en est dans les
lettres de Louis VII de l'an 1160. (Dubois, Hist. eccls.; Par., t. 1,
p. 154.)]

Il en avoit conu le projet aussitt que la sainte Couronne avoit t
entre ses mains: un vnement nouveau, qui le rendit matre de
presque toutes les reliques de la chapelle impriale de
Constantinople, le confirma dans cette rsolution. Baudouin, parvenu 
l'empire, et non moins malheureux que son prdcesseur, n'avoit pu
faire autrement que d'engager encore ces restes sacrs pour une somme
considrable: il en fit l'abandon au roi dont il attendoit de nouveaux
secours, aux mmes conditions que la sainte Couronne. Ces saintes
reliques dont nous allons donner le dtail furent nonces dans un
acte authentique, dat du mois de juin 1247, sign de ce prince, acte
par lequel il confirmoit la donation qu'il en avoit faite. Cette pice
toit conserve, avant la rvolution, dans les archives de la
Sainte-Chapelle.

Un clbre architecte de ce temps, nomm Eudes de Montreuil, fut
charg de la construction de la nouvelle chapelle; et l'on croit que
ce fut en 1240 qu'en furent jets les premiers fondements. Il y
dploya une grande habilet, et y employa tout le luxe d'ornement,
toute la lgret de construction que l'architecture gothique avoit
emprunte des Arabes, et qui en faisoit alors le principal caractre.
Ce monument est travaill avec toute la dlicatesse d'une chsse en
orfvrerie; et aprs six cents ans, c'est encore un des difices les
plus curieux et les plus lgants de Paris. Il fut achev et ddi en
1248.

Cette glise est double, et forme d'une seule nef: la chapelle
suprieure,  laquelle on monte par un escalier de quarante-quatre
degrs, est prcde d'un vestibule en forme d'ogives, que couronne
une plate-forme. Cette plate-forme, qui se trouve au niveau de la
rose, est termine par une balustrade orne d'aiguilles; une seconde
balustrade rgne  la base du fronton qu'accompagnent deux autres
aiguilles, dont la hauteur surpasse son sommet. Le corps entier de
l'difice se compose de jambages trs-lgers, qui se rapprochent les
uns des autres dans la partie du rond-point, et que surmontent
galement des aiguilles extrmement dlicates. Les intervalles en sont
remplis par de longues croises en ogives, au-dessus desquelles
s'lve encore un mur d'appui qui parcourt toute l'tendue du
monument[126].

[Note 126: La gravure extrmement fidle que nous donnons de la
Sainte-Chapelle (_voy._ pl. 11) offrira sur-le-champ une ide plus
exacte de cet difice que tout ce que nous pourrions en dire; et
gnralement la description des monuments gothiques par le simple
discours a toujours quelque chose de vague, parce que les termes
consacrs  l'architecture ne peuvent y tre employs que dans une
acception dtourne, et par consquent arbitraire.]

Le portail de la chapelle suprieure, dont l'arcade est aussi en forme
d'ogive, est dpouill de tous les ornements de sculpture dont il
toit dcor, et la place qu'ils occupoient se trouve maintenant
recouverte d'un enduit de maonnerie. Ces sculptures, suivant l'usage
des douzime et treizime sicles, reprsentoient le jugement dernier.
Au pilier qui spare les deux battants de la porte toit une statue de
Jsus-Christ bnissant de la main droite, et tenant un globe de la
gauche. Dans le support on avoit sculpt les Prophtes; des deux cts
on voyoit des hiroglyphes (ce qui toit encore un usage de ces
temps-l), et quelques traits de l'criture sainte, entre autres
l'histoire de Jonas. Au-dessous un cusson offroit la fleur de lys
mle aux armes de Castille, par allusion  Blanche, mre du
fondateur[127].

[Note 127: _Voy._ pl. 25.]

Les vitraux, qui existent encore, sont un monument prcieux de ce
qu'toit la peinture sur verre  l'poque du treizime sicle.
L'tat de barbarie o languissoient alors tous les arts qui
dpendent du dessin, porte  croire que, dans ces temps-l, elle ne
diffroit gure de ce qu'elle avoit t dans son origine, laquelle
toutefois remonte en France  une poque beaucoup plus recule; car,
ds le sixime sicle, il est question de vitres peintes dans les
vieilles chroniques. Celles de la Sainte-Chapelle sont remarquables
par leur hauteur, la varit et la vivacit de leurs teintes.
L'ordonnance des tableaux qu'elles reprsentent est bizarre, leur
fabrication plate et sans effet; le dessin des figures, trac sur un
fond uni, est accompagn seulement de quelques hachures, afin de
donner un peu de relief au sujet, et ce dessin est tout--fait
barbare; mais cette vivacit blouissante des couleurs, que tant de
sicles n'ont pu altrer, fait encore l'tonnement et l'admiration
des connoisseurs[128]. Nous verrons, dans les ges suivants, l'art
de la peinture sur verre se perfectionner sous le rapport du style
et du dessin, mais sans jamais surpasser ni peut-tre galer cet
admirable coloris. Ces vitraux, qui reprsentent divers traits de
l'Ancien et du Nouveau Testament, sont tous du temps de la
construction de l'glise,  l'exception de celui qui est au-dessus
de la porte, et qui a pour sujet les visions de l'Apocalypse. On le
croit de la fin du quatorzime sicle.

[Note 128: De l le proverbe: _Vin de la couleur des vitres de la
Sainte-Chapelle._]

L'difice infrieur, qu'on nomme _basse Sainte-Chapelle_, servoit
autrefois de paroisse aux domestiques des chanoines et chapelains, aux
habitants de la cour du Palais, et  toutes les personnes attaches au
service de la Sainte-Chapelle[129]; on y entroit par une porte
latrale, maintenant obstrue par des choppes. Les pitaphes d'un
grand nombre de chanoines et dignitaires qui ont t enterrs dans ses
caveaux en formoient le pav; et dans ces mmes caveaux toit dpos
le corps du clbre Boileau: le pote reposoit auprs de ses hros,
et, dit-on, sous la place mme du lutrin qu'il avoit chant[130]. Sur
le portail toit une image de la Vierge, qui a t renverse et
dtruite[131], ainsi que toutes les figures places dans les niches
extrieures latrales. Autour des murs intrieurs rgne un rang de
colonnes extrmement dlies, qui sont les seuls supports de l'difice
suprieur.

[Note 129: Ce privilge lui avoit t accord par une bulle de Jean
XXII du 5 aot 1320.]

[Note 130: Ses restes avoient t transports, pendant la rvolution,
dans le jardin du Muse des monuments franais, rue des
Petits-Augustins; et dans la premire dition de cet ouvrage, nous
avions laiss entrevoir ce que nous trouvions d'indcent dans cette
trange translation. Depuis le retour du Roi, ils ont t ports 
Saint-tienne-du-Mont, et dposs dans une chapelle de cette glise.]

[Note 131: Dans l'origine, la Sainte-Chapelle avoit un clocher, qui
fut brl en 1630, avec le comble de l'difice, par la ngligence d'un
plombier qui y travailloit;  sa place on leva une flche que l'on
considroit comme un modle de hardiesse et de lgret. Elle a t
dmolie dans les premiers temps de la rvolution.]

Cette glise basse toit desservie par un cur vicaire perptuel,  la
nomination du trsorier  qui appartenoit la place de cur primitif.

Dans les titres de fondation de la Sainte-Chapelle, il n'est fait
mention que de _chapelains_; et saint Louis, qui porta le nombre total
des desservants jusqu' vingt et un, en tablit en effet cinq
principaux[132]. Cependant on ne peut douter que les membres
suprieurs de ce chapitre n'aient t honors du titre de _chanoines_
ds les premiers temps[133]; et un rglement de Charles V, du mois de
janvier 1371, ne laisse aucun doute  ce sujet[134]. Leur chef, qui
dans l'origine toit appel _matre chapelain_ ou _matre gouverneur
de la Sainte-Chapelle_, reut, en 1314, le titre de _trsorier_, dans
le testament de Philippe-le-Bel, comme tant spcialement charg de la
garde du trsor des saintes reliques. En 1379, Clment VII lui accorda
le privilge de porter la mitre et l'anneau. La dignit de _chantre_
avoit dj t fonde, en 1319, par Philippe-le-Long. Du reste, cette
basilique, qui jouissoit de tous les privilges et prrogatives
accords aux glises de fondation royale, avoit encore l'avantage
d'tre exempte de la juridiction piscopale, et de relever
immdiatement du saint Sige.

[Note 132: Aprs ces cinq principaux chapelains, on comptoit cinq
sous-chapelains-prtres, cinq clercs, diacres ou sous-diacres, et deux
marguilliers, aussi diacres ou sous-diacres. En 1248, le saint roi
ajouta un troisime marguillier, ordonna que tous les marguilliers
fussent prtres, et qu'ils eussent chacun un clerc, diacre ou
sous-diacre. Leur nombre s'augmenta sous ses successeurs jusqu'
quarante-cinq. Celui des chapelains fut rduit  vingt par arrt du
rglement du 19 mai 1681. (Duchesne, t. V, p. 533.)]

[Note 133: Il y est dit que lesdits trsorier et chanoines porteront
 l'avenir des aumusses de petit-gris, fourres de menu-vair, au lieu
des noires qu'ils portoient avant, parce qu' peine on pouvoit les
distinguer des chapelains, et que trs-souvent on leur donnoit ce
dernier nom, au lieu de celui qui leur appartenoit. _Quia vix possunt
propri recognosci vel distingui, et spissim dicuntur capellani et
non canonici._]

[Note 134: Duchesne, t. V, p. 533.]

     CURIOSITS DE LA SAINTE-CHAPELLE.

     RELIQUES ET AUTRES OBJETS PRCIEUX.

     Dans une grande arche de bronze dor appele _la grande
     chsse_ de la Sainte-Chapelle, et qui toit place sur une
     vote gothique, derrire le matre autel, toient renfermes
     les reliques donnes  saint Louis par l'empereur Baudouin;
     elles y toient conserves dans des tableaux et des vases de
     cristal. En voici le dtail:

     1 La couronne d'pines de Notre-Seigneur; 2 une grande
     partie du bois de la vraie croix; 3 un morceau du fer de la
     lance; 4 une portion du manteau de pourpre; 5 des morceaux
     du roseau et de l'ponge; 6 des drapeaux de son enfance; 7
     le linge dont il se servit au lavement des pieds; 8 des
     cheveux de la sainte Vierge; 9 une portion de son voile;
     10 le haut du chef de saint Jean-Baptiste; 11 un morceau
     de la pierre du spulcre, et plusieurs autres reliques non
     moins prcieuses[135].

     [Note 135: Presque toutes ces reliques toient accompagnes
     de leurs pices justificatives. L'auteur de l'histoire de la
     Sainte-Chapelle ne les considre pas toutes nanmoins comme
     authentiques; et nous partageons les doutes qu'il lve  ce
     sujet.]

     Dans deux grandes armoires places dans la sacristie, un
     grand nombre de reliquaires en or et en argent, enrichis de
     pierres prcieuses, et contenant les reliques d'un grand
     nombre de saints, aptres, martyrs, confesseurs, etc., entre
     autres, de St. Pierre, de St. Matthieu, de St.
     Jacques-le-Mineur, de St. Simon, de St. Philippe, de St.
     tienne, premier martyr, de St. Jrme, de St. Martin, de
     St. Dominique, de St. Georges, de Ste. Barbe, de Ste.
     Ursule, etc.

     Une croix qui fut faite par ordre de Henri III, et en vertu
     de lettres-patentes donnes  Paris en 1575. Elle toit
     d'argent dor ainsi que son pied support par quatre figures
     de lions. Le bois de la _vraie croix_[136] en couvroit tout
     le milieu; et cette croix, toute charge de pierres
     prcieuses, portoit un Christ en or massif.

     [Note 136: Il toit partag en douze morceaux plaqus,
     formant une croix d'un pouce de large sur neuf pouces une
     ligne de haut, et de sept pouces neuf lignes dans la
     traverse.]

     Le chef de saint Louis en or, de grandeur naturelle, soutenu
     par quatre anges, et garni de pierres prcieuses.

     L'tui dans lequel avoit t apport en France le principal
     morceau de la vraie croix donn par saint Louis  la
     Sainte-Chapelle. Cet tui, garni en dedans d'une lame
     d'argent dor, paroissoit, par les creux intrieurs qui y
     avoient t pratiqus, avoir contenu trois morceaux de la
     vraie croix, sous la forme de trois croix grecques de
     diffrentes proportions. Le plus considrable, celui qui fut
     dpos dans la _grande chsse_, et qui toit le plus grand
     que l'on connt, avoit, lorsqu'il fut apport  la
     Sainte-Chapelle, de largeur deux pouces sur un pouce et demi
     d'paisseur, et deux pieds six pouces sept lignes de
     hauteur. Dans la partie suprieure de ces creux intrieurs
     de l'tui, toient reprsents quatre anges en adoration, et
     dans la partie infrieure, sainte Hlne et son fils
     Constantin debout au pied de la croix.

     Deux manuscrits contenant des textes d'vangiles, orns de
     vignettes, recouverts de plaques d'or et d'argent ciseles,
     d'maux, de pierres prcieuses; l'un du 14e sicle, l'autre
     d'une trs-haute antiquit.

     Trois croix, dsignes sous les noms de croix de Bourbon,
     croix de Venise, croix de Bavire, enrichies de pierres du
     plus grand prix.

     Des calices, des soleils, des figures en ivoire, en or, en
     argent; d'anciens missels, d'anciens ornemens, etc., etc.
     Tous ces objets toient remarquables  la fois par leur
     richesse et par leur haute antiquit.

     Un buste d'agate-onyx qui servoit d'ornement au bton
     cantoral dans les grandes solennits. On avoit cru que ce
     buste offroit une image de l'empereur Valentinien III; et
     l'on y avoit adapt une draperie en vermeil et deux bras en
     argent qui portoient, de la main droite, une couronne
     d'pines, de la gauche, une croix grecque en vermeil. Depuis
     on a reconnu que ce buste toit celui de l'empereur
     Titus[137].

     [Note 137: Il est dpos au cabinet des antiquits de la
     bibliothque Royale.]

     La fameuse sardoine-onyx  trois couleurs, reprsentant
     l'apothose d'Auguste: cette pierre grave, unique dans le
     monde par son volume, et dans laquelle la beaut du travail
     rpond au prix de la matire, avoit t donne  la
     Sainte-Chapelle en 1379, ainsi que l'attestoit une
     inscription grave sur le socle. On ignore comment et 
     quelle poque cette agate a t apporte en France. Il
     parot, par les ornements dont elle toit entoure, que, ds
     le temps o elle appartenoit aux empereurs grecs,
     l'ignorance en avoit fait un sujet de pit[138]. On croyoit
     qu'elle reprsentoit le triomphe de Joseph. Le pidestal en
     toit orn de reliques; il toit d'usage de l'exposer aux
     bonnes ftes, et il arrivoit quelquefois de la porter
     processionnellement[139]. Ceci dura jusqu'en 1619, que le
     savant M. Peiresc reconnut le vritable sujet de ce
     bas-relief qui est l'apothose d'Auguste[140].

     [Note 138: Les Grecs avoient fait peindre en mail les
     quatre vanglistes aux quatre coins de la plaque dont elle
     toit entoure.]

     [Note 139: On l'appeloit alors le _grand camaeu_.]

     [Note 140: Dpos au cabinet d'antiquits de la bibliothque
     Royale, ainsi qu'un grand nombre des antiquits dont nous
     venons de donner l'numration.]

     Au-dessous du matre-d'autel, sous la crosse de l'ostensoir,
     le modle de la Sainte-Chapelle en vermeil et dans la
     proportion de 3  4 pieds. Cet ouvrage, d'un travail
     extrmement dlicat, que plusieurs ont cru aussi ancien que
     l'difice mme, n'avoit t excut qu'en 1630 par Pijard,
     orfvre, garde des reliques de la Sainte-Chapelle, et toit
     un don de Louis XIII.


     TABLEAUX.

     Sur deux petits autels spars par la porte du choeur, deux
     petits tableaux en mail, formant diffrents cartouches o
     toient reprsents des sujets de la passion de
     Notre-Seigneur. Dans celui de la droite, on voyoit Henri II
     et Catherine de Mdicis; dans celui de la gauche, Franois
     Ier et la reine lonore son pouse. Ces deux tableaux,
     excuts en 1553, toient de Lonard Limosin, mailleur,
     peintre de la chapelle du roi.

     Du ct de l'ptre, et dans une petite chapelle, appele
     oratoire de saint Louis, o ce monarque se retiroit pour
     entendre l'office, un grand tableau reprsentant l'intrieur
     de la grande chsse, avec toutes les reliques dans l'ordre
     o elles y toient ranges, et saint Louis  genoux devant
     ces reliques.

     Sur la croise, saint Louis  genoux devant une croix
     entrelace d'une couronne d'pines.


     SCULPTURES.

     Un modle en terre cuite de la Notre-Dame-de-Piti que
     _Germain Pilon_ avoit excute en marbre pour le roi. La
     Vierge y est reprsente assise, la tte voile, les mains
     croises. On admire surtout l'expression de la tte[141].

     [Note 141: Dpos au Muse des Petits-Augustins.]

     Sur des trumeaux autour de l'glise, les figures des douze
     aptres, d'un gothique meilleur que celui des figures du
     portail, ce qui a fait prsumer qu'elles toient d'un temps
     postrieur  la construction de l'difice.


     TOMBEAUX ET SPULTURES.

     Le clbre Montreuil, architecte de la Sainte-Chapelle et
     mort en 1266, avoit t enterr dans le choeur de cette
     glise. On le voyoit reprsent sur sa tombe, tenant une
     rgle et un compas  la main.

     Dans un caveau sous l'arcade la plus proche du grand autel,
     toit la spulture des trsoriers et chanoines de la
     Sainte-Chapelle. Le collge de la Sainte-Chapelle a t
     pendant long-temps une ppinire de prlats illustres, de
     magistrats et d'hommes de lettres distingus.

Dans cette description que nous venons de donner de la
Sainte-Chapelle, nous n'avons pu indiquer que sommairement toutes les
richesses qui y toient renfermes. Toutefois le zle religieux du
saint roi qui en toit le fondateur ne se borna point  ces actes
d'une magnificence toute royale[142]: tous les ans, le jour du
vendredi saint, il se rendoit en grand appareil  la Sainte-Chapelle;
et l, revtu de ses habits royaux, il exposoit lui-mme les
monuments de la passion  la vnration du peuple. Cet exemple fut
suivi par plusieurs de ses successeurs[143], auxquels il laissa les
plus grands exemples de courage et de pit qu'aucun monarque ait
jamais donns. Il semble que le prsident Hnault n'a point assez
senti tout ce qu'il y avoit d'admirable dans ce pieux et grand roi. Il
l'admire sans doute lorsqu'il le voit rduisant les rebelles,
combattant les ennemis de son royaume, rendant  ses peuples une
justice exacte et vigilante; mais cet historien, abusant ensuite d'un
mot employ par le pre Daniel, le trouve _singulier_, lorsqu'il le
voit, dans son intrieur, donnant  la prire le temps qu'il pouvoit
drober aux affaires, tmoignant une entire dfrence  sa mre, une
douceur paternelle  ses domestiques. Peu s'en faut qu'il ne le
prsente alors comme tomb dans un tat d'imbcillit. Dans ces
moments, dit-il, ses domestiques devenoient ses matres, sa mre lui
commandoit, et les pratiques de la dvotion la plus simple
remplissoient ses journes. Ce qui semble petit au prsident Hnault,
 nos yeux est sublime; et comme, d'aprs son propre aveu, les vertus
solides et la noble fermet qui composoient le caractre de saint
Louis _ne se sont jamais dmenties_, ce mlange touchant de grandeur
et d'humilit nous offre un tre presque au-dessus de l'humanit, un
hros tel que le paganisme n'en pouvoit produire, en un mot, le
vritable hros chrtien[144].

[Note 142: La construction de la Sainte-Chapelle avoit cot 40,000
liv., qui valoient 800,000 liv. de notre monnoie. Les reliques et les
chsses avoient cot 100,000 liv. (2,000,000.)]

[Note 143: En 1306, Philippe-le-Bel nomma les religieux augustins pour
faire chaque anne  la Sainte-Chapelle l'office de la translation des
saintes reliques; il accorda la mme prrogative aux jacobins et aux
cordeliers en 1309; les carmes obtinrent le mme avantage de
Charles-le-Bel en 1322.]

[Note 144: La Sainte-Chapelle est maintenant un dpt d'archives.]


_Trsor des Chartes._

C'toit dans deux salles votes qui faisoient partie des btiments de
la Saint-Chapelle, qu'toit plac le _trsor des chartes_, ou le dpt
des titres de la couronne, des diplmes de nos rois, des traits de
paix et d'alliance, des ventes, dons, changes, etc. Autrefois, et
jusque dans les premiers temps de la troisime race, ces princes
avoient coutume de faire porter avec eux, dans leurs voyages, leurs
titres, leurs reliques et tout ce qu'ils avoient de plus prcieux.
Philippe-Auguste ayant eu le malheur d'tre surpris un jour au milieu
de cet attirail, et de tomber dans une embuscade que les Anglois lui
avoient dresse  Bellefosse, entre Blois et Frteval, le _trsor des
chartes_ fut la proie du vainqueur qui le fit transporter en
Angleterre, o il est encore. Philippe ordonna qu'il ft rtabli, tant
sur les notes que sa mmoire put lui fournir, que sur les copies des
actes qu'on put retrouver. Depuis ce fatal vnement, les chartes ne
sortirent plus du palais, o, aprs avoir t places en divers lieux,
elles furent enfin renfermes dans ce dernier dpt, vers la fin du
quatorzime sicle.




LE PALAIS DE JUSTICE.


 chaque pas que nous faisons dans Paris, nous prouvons de nouveaux
effets de la nuit profonde dont les antiquits de cette ville ont t si
long-temps enveloppes; nous sentons davantage combien il est difficile
de dire quelque chose de satisfaisant sur des origines qui ne sont
connues que par des traditions vagues, souvent contradictoires, la
plupart transmises par des chroniqueurs loigns des sources, et presque
tous dpourvus de lumires et de critique dans tout ce qu'ils ont crit.
La discussion de ces vieux rcits, des chartes, des titres qui s'y
rapportent, seroit inutile et fastidieuse; et c'est pour y avoir attach
trop d'importance que les anciens historiens de Paris ont t tout
intrt  leurs volumineuses compilations. Il vaut mieux, choisissant
dans ces lambeaux pars, en rassembler les faits qui semblent les plus
probables, et toutefois ne les offrir que pour ce qu'ils sont, pour de
simples probabilits.

Par exemple, l'origine du Palais est tout--fait inconnue, et aucun
crivain ne nous fait connotre ni quand ni comment il fut bti. Ceux
qui ont parl du sjour de quelques empereurs romains  Paris,
s'accordent tous  dire qu'ils habitoient le palais des Thermes: mais
peut-on en conclure qu'il n'y avoit point alors d'difice du mme
genre dans la Cit? Csar nous apprend lui-mme qu'il avoit transport
le conseil souverain des Gaules dans Lutce, _summum Galli concilium
in Lutetiam Parisiorum transtulit;_ et c'est une opinion gnralement
reue, que le proconsul, gouverneur gnral de toute la province,
avoit son sjour ordinaire dans cette ville. Est-il probable qu'il ait
demeur hors de ses murs, lorsqu'il s'agissoit de veiller sur un
peuple nouvellement soumis, toujours dispos  secouer le joug, et
dont la rvolte, dans un lieu aussi fortifi, et t plus dangereuse
que partout ailleurs? On ne peut raisonnablement le penser; et
Ammien-Marcellin donne effectivement  entendre que la _forteresse des
Parisiens_ (c'est ainsi qu'il appelle l'le de la Cit)[145] avoit,
ds ce temps-l, un palais et une place publique.

[Note 145: Am. Marc., lib. XV, cap. 11.]

Il ne seroit pas mme impossible de dterminer o devoit tre ce
palais. Une ancienne tradition[146], appuye de plusieurs auteurs
graves, nous apprend qu'aussitt que les premiers chrtiens eurent
obtenu des empereurs le libre exercice de leur religion, les habitants
de Paris firent btir une glise cathdrale  la pointe orientale de
l'le, o leur ville toit alors renferme. On peut conclure de l que
le palais ou chteau dont parle Ammien-Marcellin toit situ  l'autre
extrmit, c'est--dire  la place o il est encore aujourd'hui; car
ces deux situations ont t constamment celles qui ont prsent le
plus de commodits et les aspects les plus agrables.

[Note 146: Delamare, tome I.]

Si nous cherchons ensuite dans notre propre histoire, nous y
trouverons des tmoignages qui ne nous permettront pas de douter que,
bien que nos rois de la premire dynastie demeurassent habituellement
au palais des Thermes, il existoit cependant une maison royale dans la
Cit. Sur ce sujet, voici ce que dit Grgoire de Tours, racontant la
mort tragique des petits-fils de Clovis. Childebert[147] envoya une
personne de confiance  Clotaire, roi de Soissons, pour l'engager 
venir le trouver, afin de rsoudre ensemble s'ils feroient mourir
leurs neveux, ou s'ils se contenteroient de les dgrader en leur
coupant les cheveux..... Clotaire ne tarda pas  se rendre 
Paris..... Ils firent courir le bruit que le rsultat de leur entrevue
avoit t de faire proclamer rois les fils de Clodomir, et envoyrent
les demander  Clotilde, qui demeuroit alors dans la ville (_qu tunc
in ips urbe morabatur_), pour les lever sur le pavois. Cette bonne
reine, transporte de joie, fit venir les petits princes dans son
appartement, et aprs avoir eu l'attention de les faire manger: Allez,
mes enfans, leur dit-elle en les embrassant, allez trouver vos oncles;
si je puis vous voir sur le trne de votre pre, j'oublierai que j'ai
perdu ce cher fils..... Clotaire, aprs les avoir poignards de sa
propre main, monta tranquillement  cheval pour retourner  Soissons;
Childebert se retira dans le faubourg (_in suburbana concessit_). Il
y avoit donc dans la Cit un palais o l'on levoit ces jeunes
princes, et cette demeure est ici bien clairement distingue de
l'difice qui toit sur la rive mridionale du fleuve[148].

[Note 147: Greg. Tur., _Hist._, lib. III, cap. 18.]

[Note 148: Le mme historien nous apprend que Caribert toit log dans
la Cit, et qu'un prtre de Bordeaux vint l'y trouver. _Presbiter,
Parisiac urbis portas ingressus, regis prsentiam adiit_ (Lib. IV,
cap. 26). On en pourroit citer encore d'autres exemples.]

Le palais fut successivement agrandi, rpar ou rebti par les maires,
qui s'emparrent de l'autorit sous la premire race; et Hugues-Capet,
comte de Paris, ayant succd aux rois de la seconde, abandonna
entirement le palais des Thermes, pour tablir dans celui-ci sa
rsidence ordinaire[149]. Robert, son fils, le fit rebtir en entier;
et quoique Philippe-Auguste et fait depuis reconstruire le Louvre, on
voit que ses successeurs, saint Louis, Philippe-le-Hardi et
Philippe-le-Bel demeuroient au Palais. Saint Louis, qui l'orna de la
chapelle magnifique dont nous avons dj parl, fit encore dans son
intrieur des augmentations et des embellissements considrables; et
sous Philippe-le-Bel, il fut de nouveau reconstruit presque en entier.
Ce roi, dit du Haillan, fit btir dedans l'le du Palais, au lieu
mme o toit l'ancien chteau de la demeure des rois, le Palais tel
qu'il est aujourd'hui.... tant conducteur de cette oeuvre, messire
Enguerrand de Marigny. Belleforest s'exprime encore plus fortement,
et dit que Philippe-le-Bel fit construire un autre palais tout 
neuf, tel que nous le voyons, et qu'il fut achev l'an 1313, le 28e et
dernier an du rgne de ce bon roi. Toutefois ces deux crivains si
inexacts et si embrouills ne doivent pas tre crus entirement, et
ceci ne doit s'entendre que de quelque augmentation considrable que
Philippe auroit fait faire  cet difice; car il est constant que la
chambre qui porte encore le nom de saint Louis, et la salle appele
depuis la _grand'chambre_ ont t bties par ce roi. Il y restoit mme
encore quelques-unes des anciennes constructions faites par le roi
Robert, entre autres la chambre dite depuis de la Chancellerie, dans
laquelle on prtend que saint Louis consomma son mariage. Charles
VIII, Louis XI et Louis XII y ajoutrent encore de nouveaux btiments.

[Note 149: Il y avoit encore une maison royale dans le clotre
Notre-Dame, o Louis VII passa ses premires annes, comme il le
tmoigne lui-mme. On ignore o toit cette demeure, mais il est
certain qu'il y retourna souvent, et qu'il alla l'habiter lorsqu'il
cda le palais  Henri II, roi d'Angleterre. (SAUVAL.)]

Lorsque Charles V abandonna la Cit pour aller occuper l'htel
Saint-Paul,  l'extrmit orientale de la ville, ce palais, dont les
anciens historiens ont tant vant la magnificence, n'toit encore
qu'un assemblage de grosses tours qui communiquoient entre elles par
des galeries; les deux tours parallles que l'on voit encore sur le
quai de l'horloge sont des restes de cet difice, et peuvent donner
une ide du genre de sa construction. Des fentres de ces tristes
demeures la vue s'tendoit au loin sur Issi, Meudon et Saint-Cloud. Le
jardin qu'on appeloit _Jardin du Roi_ occupoit tout l'espace o sont
aujourd'hui le cours Neuve et de Lamoignon; il se prolongeoit jusqu'au
bras de la rivire qui couloit, comme nous l'avons dj dit, 
l'endroit o est aujourd'hui la rue de Harlay. Ce jardin, du temps de
Charles V, toit encore, comme tous les jardins royaux, d'une
simplicit extrme: il toit environn de haies que couvroient des
treilles enlaces en losange, et disposes,  chaque extrmit et au
milieu, en forme de tourelle ou pavillon. On y voyoit des prs que
l'on fauchoit, des vignes dont on recueilloit le vin, des lgumes qui
servoient pour la table du roi[150]. Les appartements du chteau
toient immenses et couverts de dorure; mais le luxe, encore sans art
et mal entendu, n'y avoit rien fait pour l'agrment et les commodits
de la vie; des barreaux de fer qui se croisoient sur les fentres,
donnoient  cette demeure royale l'aspect d'une prison, et les vitraux
colors et chargs d'images de saints, de devises et d'cussons
achevoient d'y intercepter la lumire. On aura peine  croire que, du
temps mme de Franois Ier, on ne s'y asseyoit encore que sur des
bancs et des escabelles, et que la reine seule avoit le droit d'avoir
des chaises de bois, pliantes et rembourres; mais il ne faut point
oublier que nos premiers rois, ceux mmes de la troisime race jusqu'
Louis XI, considrs comme chefs des grands plutt que comme
souverains de la nation, n'eurent pendant long-temps, et sauf quelques
exceptions, ni opulence ni autorit. Matres seulement de leurs
domaines, leur cour n'toit compose que de leurs domestiques, et les
revenus souvent trs-borns de ces possessions toient les seuls
moyens qu'ils eussent de soutenir l'lvation de leur rang; car les
impositions qu'on demandoit aux peuples n'toient que momentanes, et
leves seulement dans les grands besoins de l'tat, et du consentement
gnral. Ce n'toit que dans les runions solennelles des grands
vassaux, et au milieu de leurs armes, que ces monarques paroissoient
avec tout l'clat de la majest royale; hors de l, leur vie simple et
patriarcale ne diffroit gure de celle d'un seigneur de chteau; et
dans Paris mme leur souverainet se trouvoit  tout moment en conflit
avec la juridiction de l'vque, des monastres, des divers corps, et
les privilges des bourgeois.

[Note 150: Dans ce jardin-l mme, dit Sauval, saint Louis, vtu d'une
cotte de camelot, d'un surcot de tirretaine sans manches, et d'un
manteau par-dessus de sandal noir, y rendoit justice, couch sur des
tapis, avec Joinville et d'autres, qu'il choisissoit pour
conseillers.]

Ces assembles de grands vassaux, dont nous venons de parler, et que
l'on voit consacres ds les premiers temps de la monarchie sous le
nom de _plaids gnraux_, n'toient point d'institution royale: elles
existoient de temps immmorial parmi les Francs, et ils en avoient
apport la coutume de leur pays[151]. Tous les hommes libres avoient
le droit de s'y rendre et de prendre part aux dlibrations, soit
qu'elles eussent pour objet quelque expdition militaire, soit qu'il
ne ft question que de traiter des affaires gnrales de la nation
pendant la paix; et le soin extrme qu'avoient les rois francs de
convoquer ces assembles dans toutes les occasions importantes, prouve
 quel point elles leur toient ncessaires pour lgitimer leurs
actes, et combien grande toit leur autorit[152]. On y rgloit, dit
Hincmar, l'tat de tout le royaume pour le courant de la nouvelle
anne; et ce qui avoit t rgl, rien ne pouvoit le dranger. Il
n'toit jamais permis de s'en carter, sans une extrme ncessit qui
ft commune  la totalit du royaume[153].  ce _plaid_, ajoute cet
crivain, assistoient les _majeurs_ clercs et laques, et les
_mineurs_: c'est--dire que les seigneurs s'y faisoient accompagner de
leurs vassaux[154].

[Note 151: Aim., lib. I, c. 12.]

[Note 152: Aimoni nous apprend (lib. 4, c. 1) que Brunchaut ayant
envoy sommer Clotaire de sortir du royaume d'Austrasie o elle
prtendoit tablir Sigebert, btard de Thierri, Clotaire lui fit
rpondre qu'elle devoit convoquer l'assemble des nobles francs, et
soumettre  une dlibration commune ce qui toit de l'intrt commun;
que pour lui, il se soumettroit en tout  ce qu'ils auroient jug,
promettant de n'y faire aucune opposition.

Gontram fit une rponse semblable aux ambassadeurs de Childebert, qui
demandoient qu'il lui livrt Frdgonde, la meurtrire de son pre et
de son oncle. C'est dans le plaid que nous tenons, que nous ordonnons
et traitons de tout ce qui se doit faire. (Greg. Tur. _Hist._, lib.
7, c. 7.)]

[Note 153: Hinem. _ep._, tit. 14.]

[Note 154: Ces vassaux ou _mineurs_ donnoient leur avis quand il leur
toit demand, mais n'avoient aucune autorit dans ces assembles; et
le mme crivain le dit formellement. (_Loc. cit._)]

Le _plaid gnral_ se tenoit au printemps. On le nommoit _Champ de
Mars_, parce que c'toit l que se rassembloient toutes les troupes
qui devoient, en cas de guerre, entrer en campagne, immdiatement
aprs la sparation de l'assemble[155]. Tout nous prouve que, sous
la premire race, il n'toit point au pouvoir des rois d'entreprendre
la guerre, sans l'assentiment de la nation[156], c'est--dire de tous
les _hommes libres_, de tous ceux qui avoient le droit de porter les
armes. On voit ces princes employer, dans ces grandes occasions, les
discours les plus pathtiques pour arracher  la _multitude_[157] le
cri d'_indignation_ qui la faisoit courir aux armes et dcidoit ainsi
la question[158]. Les mmes maximes et les mmes usages se
conservrent sous les Carlovingiens; et Charlemagne lui-mme n'entroit
jamais en campagne sans avoir tenu l'assemble gnrale de ses
_fidles_. L il rendoit compte des ngociations qu'il avoit pu faire
pour conserver la paix, et dmontroit la ncessit et la justice des
guerres qu'il alloit entreprendre[159]. Puisqu'un si grand monarque
n'avoit le pouvoir qu'au mme titre que l'avoient possd ses
prdcesseurs, on peut croire que ses successeurs immdiats ne
l'augmentrent point; et en effet, sous la seconde race, le pouvoir
politique ne sortit point de ces bornes troites o les Francs
avoient, si malheureusement pour eux-mmes, renferm leurs premiers
rois.

[Note 155: Lorsque le temps toit beau, dit encore Hincmar, on
s'assembloit dans la campagne (et l'anciennet de cet usage est
atteste par quelques lois de Childebert, rdiges vers l'an 595);
mais lorsque le temps ne le permettoit pas, on se retiroit dans des
lieux couverts o l'on avoit pratiqu des sparations, afin que les
seigneurs pussent s'assembler en particulier, et que la _multitude_
et aussi un asile et un lieu d'assemble dans lequel le _menu peuple_
ne pt point entrer et se confondre avec les fidles: il y avoit deux
chambres particulires pour les seigneurs; l'une o s'assembloient les
vques, les abbs et les autres ecclsiastiques d'un ordre minent,
l'autre o se tenoient les comtes et autres seigneurs du premier rang.
C'est l qu'ils attendoient l'heure des dlibrations, et qu'ils
toient ensuite introduits dans le lieu appel _Curia_, lequel se
composoit galement de deux salles, l'une pour les laques, l'autre
pour les gens d'glise. Il toit libre alors aux prlats et aux
seigneurs de se runir ou de se rassembler, selon qu'ils le jugeoient
 propos, et selon la nature des affaires qu'ils avoient  traiter. On
leur remettoit de la part du roi les _chapitres_ sur lesquels ils
avoient  dlibrer, et ils en dlibroient. Au roi seul appartenoit
de proposer aux seigneurs l'objet de leur dlibration; on appeloit
_chapitre_ ou _capitule_ les diffrents points sur lesquels elle
devoit rouler, et collectivement ces matires toient appeles
_capitulaires d'interrogation_, _avertissements_ ou _dcrets_. Le roi
n'assistoit point ordinairement aux dlibrations des seigneurs
temporels et spirituels. Il profitoit de ce temps, dit encore
Hincmar, pour faire accueil  toute la multitude, tant aux seigneurs
qu'aux particuliers et aux subalternes. Il recevoit leurs prsents,
saluoit les grands, s'entretenoit avec eux, suivant l'ge et l'tat
des personnes, etc. (_Loc. cit._, cap. 35, 36.)

De tels passages montrent quelle est encore l'erreur de ceux qui se
reprsentent ces _champs de mars_ comme des assembles tumultueuses et
populaires, peu diffrentes de celles de la populace des petites
_dmocraties_ de la Grce. Non seulement elles ne se composoient que
de l'lite de la nation, mais il n'y avoit encore dans ces premires
classes que les plus levs qui eussent vritablement le droit de
dlibration.

Lorsque l'usage de la cavalerie se fut introduit dans les armes,
comme il arrivoit souvent qu'au sortir de ces assembls on entroit en
campagne, on crut devoir ne les convoquer qu'au mois de mai, parce
qu'alors les fourrages toient plus abondants. Elles prirent donc sous
la seconde race le nom de _champ de mai_.]

[Note 156: Aim., lib. IV, c. 41.]

[Note 157: Cette _multitude_, ainsi que l'appelle Hincmar, se
composoit des guerriers qui n'toient pas comtes, c'est--dire des
vassaux du roi, de ceux des autres vassaux qui n'toient pas
_domestiques_, de leurs suzerains, des vicomtes, des centeniers, des
dixainiers, des prlats du second ordre et des propritaires, qui tous
n'entroient point dans le grand comit o les grands vassaux avoient
seuls le droit de siger. Telle toit cette _multitude_: c'est l ce
qu'on appeloit le _peuple_; et il est important de le bien remarquer
pour viter les erreurs grossires o sont tombs ceux qui ne s'en
sont pas fait cette juste ide.]

[Note 158: Greg. Tur. _Hist._, lib. III, cap. 7.]

[Note 159: Aim., lib. IV, c. 79.]

Mais, outre ce conseil public, nos rois de la premire et de la
seconde race, suivant une autre coutume des Francs, avoient une cour
particulire compose de plusieurs grands du royaume, prlats et
principaux officiers de la couronne. C'toit l leur conseil
ordinaire, o se traitoient les affaires les plus urgentes, et celles
qui demandoient du secret; o se prparoient les matires qui
devoient tre portes  l'assemble gnrale. Entrons  ce sujet dans
quelques dtails.

Il faut aller chercher l'origine de ces conseillers des rois francs
jusque dans les forts de la Germanie; et Tacite nous apprend que les
cent _compagnons_ que les Germains avoient donns  leurs princes
avoient pour fonction spciale de les _conseiller_ dans
l'administration de la justice[160]. Aprs la conqute, ces
conseillers du roi continurent d'tre avec lui, l'aidant galement 
rendre la justice, ou la rendant eux-mmes en son nom; on trouve en
effet qu'ils jugeoient en son absence comme en sa prsence, et que le
comte _palatin_[161], qui avoit son tribunal, sa juridiction
particulire, n'toit plus que rapporteur auprs d'eux, parce que les
causes qui se portoient devant cette cour toient au-dessus de sa
comptence. Il y avoit deux classes de ces conseillers du roi: les
conseillers _minents_ ou _principaux_, qui toient toujours choisis
parmi les plus grands personnages de l'tat; et les conseillers
_ordinaires_ ou _infrieurs_. Leur runion composoit ce qu'on appeloit
le _Palais du roi_, ou _la cour de justice_.

[Note 160: _De morib. Germ._,  5.]

[Note 161: Le comte _palatin_ parot avoir remplac dans la cour des
rois francs le grand dignitaire que l'on nommoit _matre des offices_
 celle des empereurs. C'toit lui qui faisoit la police dans le
palais, et mme dans tout le canton o rsidoit la cour; il recevoit
toutes les causes qui toient portes au palais, et dcidoit de celles
qui devoient tre juges en prsence du roi; il toit l'introducteur
de ceux qui vouloient en obtenir audience, et faisoit auprs de lui
les fonctions du ministre public; enfin il prsidoit au tribunal o
toient juges toutes les causes qui ressortissoient de son
dpartement. La dignit de comte palatin existoit encore sous
Louis-le-Gros en 1136, et l'histoire ne marque point  quelle poque
elle fut abolie.]

Lorsqu'elle toit ainsi runie, la juridiction de cette cour toit
fort tendue. D'aprs les monuments qui nous en sont rests, il parot
que toutes les causes criminelles pouvoient tre juges par le roi
dans son _Palais_; et l'histoire de la premire race nous offre en
effet des exemples de semblables causes plaides devant les _grands_
ou les _conseillers_, quoiqu'elles intressassent des personnes du
plus haut rang[162]: mais il semble aussi qu'alors c'toient seulement
les conseillers _minents_, ou de premire classe, qui jugeoient; et
que les conseillers _ordinaires_ n'avoient point, dans ces causes
importantes, le droit de siger avec eux.

[Note 162: Aim. lib. IV, c. 7.]

Le _Palais du roi_, ou sa cour de justice, toit trs-distinct de sa
_cour_ proprement dite; et les anciennes chroniques distinguent
trs-bien les officiers de la _cour du roi_ ou de _sa maison_, des
officiers de _son Palais_. Cela est tellement vrai, que le lieu o
sigeoit cette cour de justice n'toit pas toujours une dpendance du
manoir royal; et qu'alors les rois se rendoient de leur demeure au
palais, lorsque leur prsence y toit absolument ncessaire, ce qui
arriva surtout sous les rois fainants[163].

[Note 163: (Eginard., _In princip._)]

La _cour du Palais_ subsista dans les premiers temps de la troisime
race, fort peu diffrente de ce qu'elle avoit t sous la premire et
sous la seconde, mais il parot qu'alors elle changea moins souvent de
lieu, et que Paris fut sa rsidence la plus ordinaire[164]. Un
monument du rgne de Louis VI nous apprend qu'elle s'appeloit alors,
la _suprme cour royale_, et que les _conseillers_ qui la composoient
rendoient la justice avec le roi ou en son nom[165].

[Note 164: Bal., tome II. C'est que Paris devint alors la capitale du
royaume et le centre de toute l'administration.]

[Note 165: Aim., lib. V, c. 49.]

Lorsque, dans les nombreux tribunaux qui rendoient la justice dans
toutes les parties de la France, une affaire toit de nature  tre
_ajourne_, c'toit toujours en la cour du roi que se faisoit
l'_ajournement_. C'toit l le tribunal permanent de l'tat, celui 
qui appartenoit l'instruction de toute espce de cause, sans qu'il ft
ncessaire d'y adjoindre d'autres juges, si ce n'est dans quelques cas
extraordinaires et prvus.

En tablissant que la cour ou le _Palais_ du roi avoit comptence pour
juger toutes les causes, nous avons nanmoins fait cette distinction
importante, et qu'il ne faut point oublier, que, parmi ces causes,
celles qui intressoient les barons et les grands vassaux n'entroient
dans ses attributions que lorsque cette cour se trouvoit complte par
la prsence  ses dlibrations des conseillers _minents_, et alors
sa juridiction toit fort tendue[166]; mais comme ces grands
personnages ne faisoient pas leur sjour ordinaire  la cour du roi,
il en rsultoit que, ds qu'ils l'avoient dserte, elle perdoit la
partie la plus importante de sa juridiction, et se voyoit force de
renvoyer un grand nombre de causes au _plaid gnral_ du
Champ-de-Mars, o elles toient juges, non par l'assemble entire
dont ce plaid toit compos, mais par quelques-uns de ces conseillers
_principaux_ qu'on ne manquoit point d'y trouver, et dont la prsence
et t ncessaire pour valider, dans ces mmes causes, le jugement de
la cour. Ceci toutefois n'empchoit point que ce tribunal ne ft dans
une activit continuelle; et en effet plusieurs capitulaires font foi
que la cour du Palais tenoit tous les jours ses audiences, et
prononoit tous les jours des jugements. Elle se maintint en cet tat,
tant que le gouvernement fodal conserva lui-mme sa hirarchie
primitive et ses justes rapports de subordination envers le
souverain; mais  mesure que le malheur des temps fournit aux
seigneurs l'occasion de se rendre plus indpendants, la puissance de
cette cour de justice fut aussi par degrs renferme dans des bornes
plus troites, parce que tout seigneur tant devenu _propritaire_, et
tout homme libre ayant t forc de se rendre vassal, toute
appellation dut tre juge dans le _plaid gnral_, o chaque suzerain
toit dans l'obligation de prsenter son vassal en _la cour du
roi_[167]. Alors les fonctions de la cour du Palais se bornrent 
prparer le jugement des plus grandes causes par des enqutes, 
prononcer sur les questions incidentes,  juger de quelques affaires
de peu d'importance et entre gens de mdiocre condition.

[Note 166: On y procdoit alors contre le roi lui-mme, comme il
procdoit lui-mme  l'gard des particuliers. On s'adressoit  sa
cour, et la cour assignoit un jour au roi et  sa partie pour dire
leurs raisons et s'entendre juger.]

[Note 167: C'est la raison pour laquelle les grands vassaux se
montrrent si mcontents de ce qu'on _appeloit_ de leurs sentences, et
se portrent quelquefois aux derniers excs contre les _appelants_.]

Toutes ces variations dans les attributions de la cour royale de
justice prenoient leur source dans cet antique usage qu'une pratique
constante et les prjugs les plus chers de la nation avoient consacr
de temps immmorial, qu'un _homme_ libre ne pouvoit tre jug que par
ses pairs, du moins dans tout ce qui touchoit  ses droits les plus
essentiels, tels que les biens, l'honneur et la vie. Ainsi la
puissance qu'avoit la cour de juger s'tendoit ou se rtrcissoit,
selon que la qualit de ceux qui la composoient augmentoit ou
diminuoit le nombre de ceux qui en toient justiciables. C'est dans
cette coutume qu'il faut chercher l'institution de la pairie[168],
institution qui donna plus de fixit  la comptence de ce tribunal
suprme. Tout porte  croire que la pairie commena sous
Philippe-Auguste; et il rsulta de cet heureux tablissement que les
barons et les pairs eux-mmes devinrent justiciables de la cour
_suffisamment garnie de pairs_, sans que les autres conseillers
pussent en tre exclus.

[Note 168: La cration des douze pairs tire aussi son origine de deux
autres coutumes: l'une qui tablissoit qu'aucun tribunal ne pouvoit
tre complet, s'il n'toit compos de douze juges; l'autre, que tous
les tribunaux devoient tre _mi-partis_, c'est--dire composs d'un
nombre gal de juges clercs et laques: ce fut donc une ncessit pour
les grands barons de partager la pairie avec six ecclsiastiques; et
comme il falloit que les pairs laques fussent aussi au nombre de six,
cette circonstance fut favorable  quelques-uns des seigneurs qui
l'obtinrent, bien que leur puissance ft loin d'galer celle des ducs
de Guienne, de Normandie, etc.]

Cette premire disposition en amena une autre; et l'autorit de la
cour acquit un nouveau degr de solidit par une ordonnance de
Philippe-le-Bel[169], qui tablit qu'elle seroit continuellement
prside par deux prlats ou deux personnes laques _bonnes et
suffisantes_, c'est--dire deux conseillers _principaux_; et il est
trs-remarquable que, tout le temps que ces personnages _minents_ la
prsidoient, la cour prenoit le nom de _parlement_, terme gnrique
qui ne signifie autre chose qu'assemble[170]. La dure de cette
assemble toit dans le principe de deux mois; et ds que ce terme
toit expir et que les prsidents s'toient retirs, ce tribunal
n'toit plus _parlement_, mais prenoit alors le nom tantt de _cour
des enqutes_, tantt de _cour des requtes_; parce qu'elle rentroit
alors dans les anciennes limites o l'avoit de tout temps renferme
l'absence des conseillers principaux, le mme principe amenant
constamment les mmes consquences.

[Note 169: Donne en 1302.]

[Note 170: Par cette mme ordonnance de Philippe-le-Bel (art. 62), il
est dit qu'il sera tenu des _parlements_ dans diverses villes du
royaume, et ainsi s'explique la vritable signification de ce mot:
c'est une _assemble_, un _pour-parler_ de juges ou d'autres
personnes. On comptait les _parlements_; ils se convoquoient, ils se
sparoient, et la cour du roi toit toujours la mme. Elle existoit
hors du _parlement_; elle prorogea mme le _parlement_, lorsqu'elle
fut seule assemble en parlement; c'est--dire qu'elle prorogea ses
sances solennelles. Tout _parlement_ n'toit pas une cour souveraine,
puisque l'on donna ce nom aux sances d'une cour qu'Alphonse, frre de
saint Louis, avoit autrefois tenue  Toulouse. (De Buat., t. IV, p.
71.)]

Puisque la qualit de son prsident dcidoit de la comptence plus ou
moins grande de la cour, il est facile de concevoir qu'il suffisoit
d'tablir un grand prsident qui dt siger pendant tout le cours de
l'anne, pour faire de la cour royale un _parlement perptuel_. C'est
ce qui fut enfin tabli par une ordonnance de 1320; et ds lors il
n'y eut plus d'autre intervalle pour la tenue des _parlements_, que le
temps des _vacations_, o ce qui restoit de conseillers, et les
fonctions qu'ils exeroient, offroient une image exacte de ce qu'avoit
t autrefois la cour du roi pendant l'absence de ses conseillers
_principaux_.

Dans cette organisation dfinitive, le _parlement_ conserva tous les
droits qu'il avoit comme _cour de justice_ du roi, tous ceux qu'il
avoit comme _conseil du roi_, et nous allons bientt parler de
ceux-ci; et toutefois ces droits varioient suivant que le roi
assistoit ou n'assistoit pas  ses sances[171].

[Note 171: Quand le roi y assistoit, c'toit la _cour_ ou le _plaid du
roi_; c'toit la _cour du palais_, quand un autre que lui la
prsidoit. Le _parlement_, tel qu'il toit dans les derniers temps de
la monarchie, n'toit qu'une manation de cette cour suprme, laquelle
forma, par la distribution de ses conseillers, toutes les autres cours
suprieures.]

Quant aux droits qui ne lui avoient appartenu que dans le cas o il
avoit t garni d'un nombre suffisant de pairs et de barons, ils ne
lui restrent qu'aux mmes conditions; et la noblesse conserva le
privilge de n'tre juge que par ses pairs, et dans l'audience
solennelle du parlement. Du reste le parlement, devenu sdentaire,
n'eut jamais aucun des droits qu'avoient eus les _parlements_
considrs comme _assemble gnrale de la nation_; il n'est point de
faits historiques plus attests que ceux qui tablissent cette
diffrence essentielle, et il n'y a qu'une grande ignorance des
_origines_ de notre monarchie qui ait pu faire confondre des
institutions d'une nature et d'un caractre si diffrents[172].

[Note 172: Il est trs-remarquable que ce fut la foiblesse mme 
laquelle fut rduit le pouvoir des rois  la fin de la seconde race,
qui fit tomber en dsutude le _plaid gnral_, accrut l'influence de
leur propre cour, et finit par les rendre plus puissants qu'ils
n'avoient jamais t. En effet, les grands vassaux, s'tant rendus
presque indpendants, et runissant dans leurs fiefs, qui toient
devenus de petites principauts, le pouvoir politique 
l'administration civile et judiciaire, se soucirent peu, ds ce
moment, de consacrer par leur prsence l'autorit d'une assemble o
leurs vassaux pouvoient se rendre _appelants_ contre eux, o toutes
les usurpations que le malheur des temps leur avoit procur l'occasion
de faire, pouvoient leur tre si facilement contestes. La pauvret
des rois les loignoit galement de leur cour, alors beaucoup moins
magnifique que celle de quelques-uns d'entre eux, et leur absence du
manoir royal contribua  accrotre l'autorit des grands officiers de
cette cour suprme, qui dlibroient alors de toutes les grandes
affaires dont la discussion n'toit pas exclusivement rserve au
_plaid gnral_. Ds ce moment le _plaid du roi_ fut plus rare et se
tint avec plus de solennit; et comme le nombre des vassaux
_immdiats_, qui toit extrmement diminu, avoit fini par confondre
ensemble toutes les classes de la noblesse, autrefois si distinctes,
ce _plaid du roi_ devint insensiblement celui de la nation, et en
obtint toutes les prrogatives. Par cela mme que les grands vassaux,
matres chez eux, ne s'inquitoient nullement du gouvernement des
provinces, villes et fiefs qui toient sous le pouvoir immdiat du
roi, il arriva que celui-ci put avoir des conseillers fort infrieurs
en puissance _personnelle_ aux premiers conseillers, et que leur
autorit fut cependant plus absolue, parce qu'elle s'exera sur des
sujets et vassaux d'une condition moins leve, et qui par cette
raison se montraient moins indociles. Le pouvoir royal s'accroissoit
en outre de jour en jour par la runion d'un grand nombre de fiefs qui
rentroient dans le domaine du Roi, et fortifioient ainsi les droits de
souverain de ceux de duc, de comte, de marquis, etc. Ceci finit par
s'tendre  tout le royaume; et alors commencrent _les grandes
polices_ dont parle Mzerai.]

Heureux lui-mme le parlement de Paris s'il et toujours respect ces
vraies bornes d'une autorit qui, prenant sa source dans le pouvoir
souverain, ne pouvoit avoir d'existence lgitime qu'en lui et par lui;
s'il n'et point, abusant des privilges que lui avoit accords, dans
l'intrt des peuples, la bont paternelle de nos rois, considr et
dfendu comme des _droits_ ce qu'il n'avoit obtenu que comme des
_concessions_; s'il n'et point follement rv qu'il toit la VRAIE
COUR DE FRANCE, le PARLEMENT DE LA NATION, et qu'il lui appartenoit de
lutter contre la volont de ces mmes rois dont il n'toit que le
CONSEILLER et le SERVITEUR! Il existeroit encore; et l'ancienne
monarchie franoise,  la ruine de laquelle il a si aveuglment
contribu, existeroit tout entire avec lui. Nous aurons occasion de
signaler, dans la suite de cette histoire, ces empitements successifs
de la _cour de justice du roi_ sur l'autorit royale; cet esprit
d'indpendance, d'opposition, de mutinerie, qui rendit quelquefois le
parlement ridicule, mme alors qu'il toit dangereux, esprit de
jalousie et d'orgueil qui n'avoit de force que lorsque le pouvoir
montroit de la foiblesse, qui le poussa d'abord  s'unir  des
rebelles contre le roi, qui l'unit ensuite  des sectaires contre
l'glise, et finit par en faire le flau de l'glise et du roi.

Maintenant que nous avons clairci, autant qu'il toit en nous de le
faire, le point le plus obscur et le plus intressant de cette
question importante, il nous suffira de prsenter un tableau des
modifications diverses qu'prouva, dans son organisation intrieure,
le parlement de Paris, depuis le moment o l'ordonnance de
Philippe-le-Bel eut rendu son autorit moins variable, et son
existence plus assure.

Avant cette ordonnance fameuse de 1302, une autre ordonnance du mme
prince, de l'anne 1291, avoit dj fix ce qui avoit rapport  cette
organisation intrieure de sa cour de justice. Suivant cette
ordonnance, elle devoit tre compose d'une cour ou chambre des
plaids[173], de deux chambres des requtes[174], et d'une chambre des
enqutes. Dans la premire chambre des requtes, institue pour les
snchausses et les pays de droit crit, on comptoit cinq membres du
conseil du roi, et trois seulement dans la seconde, qui rgloit les
affaires des autres provinces. Il y avoit dans la mme chambre des
enqutes[175] huit membres du conseil, moiti clercs et moiti
laques, qui sigeoient alternativement, partags en deux compagnies.
Le nombre des membres de la chambre des plaids n'toit point marqu.

[Note 173: Cette chambre des _plaids_ toit appele _la
grand'chambre_[173-A]. C'toit l le _parlement_ proprement dit; l
seulement toit la plnitude de la juridiction, parce que l seulement
sigeoient les grands personnages  qui seuls il appartenoit de
l'tablir.

C'est en la grand'chambre que le roi tenoit son lit de justice, et que
le chancelier, les princes et les pairs venoient siger quand ils le
jugeoient  propos. Elle seule toit comptente pour connotre des
crimes; et ce droit elle le conserva exclusivement jusqu'en 1515 qu'il
fut aussi accord  la chambre des Tournelles.

Les ecclsiastiques, les nobles, les magistrats des cours suprieures
avoient conserv, comme nous venons de le dire, le privilge de n'tre
jugs qu'en la grand'chambre, lorsqu'ils toient prvenus de quelque
crime. La prsentation de toutes lettres de grce, pardon et
abolition, lui appartenoit, encore que le procs ft pendant  la
tournelle ou aux enqutes. On y plaidoit les requtes civiles, mme
contre les arrts de la tournelle. Elle connoissoit des appellations
verbales interjetes des sentences des juges qui toient du ressort du
parlement de Paris; des causes auxquelles le procureur-gnral toit
partie pour les droits du roi et de la couronne; des causes des pairs
pour ce qui regardoit leurs pairies; des causes de l'universit en
corps et de plusieurs autres communauts. Elle recevoit le serment des
ducs et pairs, des baillis et snchaux, et de tous les juges et
magistrats, dont les appellations se relevoient immdiatement au
parlement de Paris.]

[Note 173-A: On l'a aussi appele la _grand'vote_, et, depuis Louis
XII, la _chambre dore_,  cause d'un plafond orn de culs-de-lampe
dors dont ce prince l'avoit enrichie.]

[Note 174: Ces deux chambres se nommoient alors _chambres des requtes
de l'htel_. On les appeloit anciennement _les plaids de la porte_,
parce que, dans les lieux o sjournoit le roi, il y avoit toujours 
la porte de son palais un ou deux officiers chargs par lui de
recevoir les requtes, et d'y rpondre sur-le-champ,  moins que
l'affaire ne mritt d'tre porte au prince. Lorsque Philippe-le-Bel
eut rendu le parlement sdentaire, il fit un rglement pour les
matres des requtes de l'htel, par lequel il fut tabli qu'ils
serviroient par quartier aux lieux o seroit le roi, et le reste du
temps au parlement. La chambre des requtes du palais fut tablie par
Philippe-le-Long,  l'instar de celle des requtes de l'htel, et on
lui attribua,  l'gard du parlement, les mmes fonctions
qu'exeroient les autres  l'gard du roi, c'est--dire qu'elle avoit
le pouvoir de prendre et de juger les requtes prsentes  cette
compagnie,  l'exception des plus importantes qui devoient lui tre
rapportes, et sur lesquelles elle avoit seule le droit de prononcer.
Henri III cra une seconde chambre des requtes du palais, par son
dit du mois de juin 1580.]

[Note 175: Cette chambre jugeoit les appellations des procs par
crit, pour connotre s'il avoit t bien ou mal appel  la cour.
Depuis Philippe-le-Long, qui en cra une seconde, jusqu'en 1483, on
n'en compte que deux; la premire toit appele _la grand'chambre des
enqutes_, et l'autre _la petite_. Franois Ier, par lettres du
dernier jour de janvier 1521, cra vingt conseillers au parlement,
dont fut faite et compose _la troisime chambre des enqutes_; il en
rigea en 1543 une quatrime, qui fut d'abord nomme _chambre du
domaine_, pour connotre des appellations des procs concernant le
domaine et les eaux et forts du royaume, et depuis _quatrime chambre
des enqutes_. Enfin Charles IX, par dit du mois de juillet 1568,
cra une _cinquime chambre des enqutes_,  l'instar des quatre
autres.]

En 1304, deux ans aprs l'ordonnance dont nous venons de parler, on
trouve que la chambre des plaids toit compose de treize clercs et
d'un pareil nombre de laques, au-dessus desquels toient les deux
prlats et les deux seigneurs de la cour nomms par le roi, qui
devoient la prsider. Les deux chambres des requtes pour la _langue
d'oc_ et pour la _langue franaise_ comptoient chacune cinq membres,
et c'toit toujours un vque qui prsidoit celle des enqutes.
L'tablissement du parlement de Toulouse fut cause que peu de temps
aprs on supprima une des chambres des requtes. Celle qui resta ne
fut compose que de quatre _matres_; c'toit ainsi qu'on appeloit les
membres de cette chambre et de celle des plaids, dite la
_grand'chambre_; tandis que ceux de la chambre des enqutes toient
nomms _jugeurs_ et _rapporteurs_.

Cet ordre fut observ jusqu'en 1319, que Philippe-le-Long y apporta
quelque changement, en rduisant  huit le nombre des clercs[176] dans
la grand'chambre, tandis qu'il y laissa douze laques, sans compter le
chancelier. En crant une seconde chambre des enqutes, il ordonna
que, sur les deux, l'une devoit connotre des enqutes du temps pass
jusqu'au jour de son ordonnance; et l'autre, des enqutes qui
_adviendroient de ce jour en avant_. Il voulut qu'en ces deux chambres
il y et vingt conseillers clercs et trente laques, dont seize
seroient _jugeurs_ et les autres _rapporteurs_. Il tablit aussi la
chambre des requtes du palais, laquelle ne fut d'abord compose que
de cinq membres, trois clercs qualifis du titre de _matres_, et deux
laques dsigns sous celui de _messires_.

[Note 176: Il dclara qu'il ne dputeroit plus de prlats, parce qu'il
faisoit conscience _de eus empeschier au gouvernement de leurs
experituautes_. L'vque de Paris et l'abb de Saint-Denis
continurent seuls d'y tre admis.]

Il y avoit ds lors, et mme ds 1318, au moins deux des laques de
grand'chambre revtus de la qualit de prsident; il y en avoit trois
en 1342. Philippe de Valois ordonna cette anne qu' la fin de chaque
sance ces trois matres prsidents et dix membres de son conseil
nomms par lui s'assembleroient pour rgler le nombre des conseillers
dont les diverses chambres du parlement seroient composes dans la
sance suivante; ce qui prouve qu'il n'y avoit encore rien de fixe 
cet gard.

Tel fut le premier tat du parlement. Nos rois s'y rendoient alors
trs-souvent, soit pour juger des causes particulires, soit pour
faire des rglements gnraux; et ils y toient suivis des gens du
conseil et de ceux des comptes. L'usage de faire des rles  la fin de
chaque sance pour la composition du parlement suivant, dura sans
interruption jusqu'au rgne de Charles VI, qu' la faveur des troubles
qui agitrent alors le royaume, ceux qui se trouvrent en place de
prsidents et de conseillers se continurent d'eux-mmes dans leurs
fonctions.

Cependant les membres de cette cour souveraine continurent  tre
pourvus gratuitement de leurs offices par le roi, d'aprs la
nomination qui en avoit t faite par le corps entier, lorsque
quelque place venoit  vaquer; ce fut Franois Ier qui introduisit
la vnalit des charges. Les remontrances que le parlement fit si
inutilement  ce sujet sous le rgne de ce prince furent
renouveles par les tats d'Orlans en 1560, et par l'assemble des
notables en 1583, avec aussi peu de succs. Comme il y avoit dj
long-temps que les lections toient abolies, et que les rois,
disposant  leur gr des places vacantes, donnoient souvent  des
gens maris celles qui toient, dans le principe, affectes aux
clercs, il se trouva que le nombre des laques finit par l'emporter
de beaucoup sur celui des ecclsiastiques. Enfin Henri III fixa, en
1589, le nombre de ces derniers  quarante, y compris les prsidents
des enqutes.

Franois Ier, qui introduisit de si grandes nouveauts dans le
parlement, y rendit _perptuelle_ la _tournelle_[177], dj rige en
chambre particulire ds 1436; il confirma aussi la chambre des
_vacations_[178], cre en 1405 par Charles VI, et maintenue par une
ordonnance de Louis XII, de 1499.

[Note 177: On y jugeoit des affaires criminelles qui n'emportoient pas
condamnation  mort. Celles-ci toient renvoyes  la grand'chambre
qui prononoit. L'ordonnance de Franois Ier, qui la rendit
perptuelle, lui donna en mme temps le droit de condamner  mort
comme  toute autre peine corporelle.

En 1667, il fut rig une tournelle civile qui jugeoit certaines
affaires  l'audience. Il falloit tous les ans une nouvelle commission
pour cette chambre, qui fut supprime depuis 1698 jusqu'en 1735, et
rtablie alors pour cette anne seulement. Depuis il ne fut point
donn de commissions.]

[Note 178: Elle avoit t tablie pour siger pendant les vacances du
parlement, et faire l'expdition des procs criminels, des matires
provisoires et autres qui demandoient de la clrit.]

Pendant long-temps il n'est point fait mention du procureur gnral et
des avocats gnraux du roi au parlement. Les procureurs du roi,
tablis dans les bailliages et snchausses, venoient alors  Paris
pour les causes dont il avoit t appel au parlement. Ce n'est qu'en
1331 qu'il est parl pour la premire fois du procureur gnral, dont
les attributions toient de poursuivre les criminels et les
usurpateurs soit des biens de la couronne, soit de ceux des
particuliers. Les avocats gnraux furent crs ensuite pour lui
servir d'auxiliaires. C'toit  ce magistrat qu'appartenoit le droit
de tenir les _mercuriales_[179], assembles ainsi nommes parce
qu'elles se tenoient le mercredi.

[Note 179: On examinoit dans ces assembles la conduite des
conseillers du parlement; et les membres qui les composoient
exeroient dans le principe une autorit qui leur permettoit de
destituer ou du moins de suspendre de leurs fonctions ceux qui toient
convaincus de ngligence ou de prvarication. Les _Mercuriales_, qui,
du temps de Franois Ier, se tenoient une fois par mois, furent
rduites  quatre par an, par l'ordonnance de Moulins, et dans la
suite  deux. Depuis long-temps les droits du procureur ou du premier
avocat gnral se bornoient  faire alternativement un discours pour
la rformation de la compagnie en gnral, et spcialement pour la
censure des dfauts dans lesquels quelques magistrats pouvoient tre
tombs.]

Dans les derniers temps, le parlement toit compos de la
grand'chambre, de trois chambres des enqutes et d'une des requtes.

Il y avoit dans la grand'chambre, outre le premier prsident, neuf
prsidents  mortier, vingt-cinq conseillers laques, douze
conseillers clercs, trois avocats gnraux et un procureur gnral.
Les cinq prsidents les plus nouveaux servoient  la tournelle; les
conseillers laques y servoient aussi par semestre; mais les
conseillers clercs ne quittoient jamais la grand'chambre; et s'ils
alloient  la tournelle, c'toit seulement dans certains cas o il y
avoit assemble de tournelle et de grand'chambre runies.

La tournelle criminelle toit compose de cinq prsidents  mortier,
de six conseillers laques de la grand'chambre, et de deux de chacune
des enqutes.

Les trois chambres des enqutes toient composes chacune de deux
prsidents et de soixante-six conseillers.

Celle des requtes du palais avoit deux prsidents et quatorze
conseillers.

La chambre des requtes de l'htel toit compose de matres des
requtes. Elle connoissoit des causes des officiers privilgis.

Anciennement il n'y avoit au parlement de Paris qu'un greffier en chef
civil; un dit du roi, de l'an 1709, cra quatre offices de greffiers
en chef, lesquels furent de nouveau abolis en 1716, pour remettre les
choses sur l'ancien pied. On y comptoit, en outre, un greffier en chef
au criminel, un greffier des prsentations, un des affirmations de
voyage; des greffiers plumitifs de la grand'chambre, des greffiers
garde-sacs de la tournelle, etc., un grand nombre d'huissiers, de
procureurs, d'avocats, etc., etc.

Les ducs et pairs[180], dit Sauval, soit qu'ils fussent princes ou
mme fils de France, les rois et reines de Navarre, etc., toient
jadis obligs de donner des roses au parlement, en avril, mai et juin.
On ignore la cause d'une semblable coutume, et l'on n'est pas non plus
fort instruit sur la manire dont elle s'observoit. Nous sommes
seulement certains que le pair qui toit appel  faire cette
crmonie faisoit joncher de roses, de fleurs et d'herbes
odorifrantes toutes les chambres du parlement, et avant l'audience
runissoit dans un djeuner splendide les prsidents, les conseillers,
et mme les greffiers et huissiers de la cour. Il alloit ensuite dans
chaque chambre, faisant porter devant lui un grand bassin d'argent,
lequel contenoit autant de bouquets de roses, d'oeillets, et d'autres
fleurs de soie ou naturelles, qu'il y avoit d'officiers, avec un
pareil nombre de couronnes composes des mmes fleurs et rehausses de
ses armes. On lui donnoit ensuite audience dans la grand'chambre, puis
il assistoit  la messe avec le parlement entier. Tant que duroit la
crmonie, l'audience excepte, il y avoit un concert de haut bois qui
alloit ensuite donner des srnades aux prsidents avant leur dner.
Il faut observer de plus, 1 que celui qui crivoit sous le greffier
avoit son droit de roses; 2 que le parlement avoit son faiseur de
roses, appel le _rosier de la cour_; 3 que les pairs devoient
acheter de lui celles dont se composoient leurs prsents. La
prsentation des roses se faisoit gnralement par tous ceux qui
avoient des pairies dans le ressort du parlement de Paris.

[Note 180: Lorsque les grands fiefs eurent t runis  la couronne,
les rois crrent de nouvelles pairies par lettres-patentes, ce qui ne
s'toit point pratiqu jusqu'alors. Les premires furent faites sous
Philippe-le-Bel, en faveur des princes du sang seulement, et
long-temps aprs on en cra pour les princes trangers, ce qui fut
continu jusqu'au rgne de Franois Ier. Alors toutes les anciennes
pairies laques tant teintes, on en cra aussi de nouvelles pour
d'autres seigneurs, qui n'toient ni princes du sang ni princes
trangers; et depuis ce temps les crations de duchs-pairies ont t
multiplies  mesure que nos rois ont voulu illustrer des seigneurs de
leur cour.

Les droits et les honneurs des pairs toient trs-tendus. Ils
assistoient au sacre du roi, la couronne en tte, y faisant _fonction
royale_, c'est--dire reprsentant la monarchie, et soutenant tous
ensemble la couronne du roi. Chacun d'eux y exeroit en outre des
fonctions particulires attaches  sa pairie. En qualit de plus
anciens et de principaux membres de la cour, ils avoient entre,
sance et voix dlibrative en la grand'chambre et aux chambres
assembles du parlement, chaque fois qu'ils le jugeoient  propos.
Dans leurs causes, tant civiles que criminelles, ils avoient le droit
de n'tre jugs que par la cour _suffisamment garnie de pairs_, etc.,
etc., etc.]

Sous le rgne de Franois Ier, il y eut, dit Hnault, dispute entre le
duc de Montpensier et le duc de Nevers, sur la _baille des roses_ au
parlement. Le parlement ordonna que le duc de Montpensier les
bailleroit le premier,  cause de sa qualit de prince du sang,
quoique le duc de Nevers ft plus ancien pair que lui. Parmi les
princes du sang qui se soumirent  cette crmonie, on compte encore
les ducs de Vendme, de Beaumont, d'Angoulme, et beaucoup d'autres.
On trouve mme qu'Antoine de Bourbon, roi de Navarre, s'y assujettit
en qualit de duc de Vendme. Henri IV, n'tant encore que roi de
Navarre, justifia au procureur gnral que ni lui, ni ses
prdcesseurs, n'avoient jamais manqu de satisfaire  cette
redevance. Elle a cess entirement dans le dix-septime sicle, sans
qu'on en puisse fixer prcisment l'poque. Il y a quelque apparence
que ce fut sous le ministre du cardinal de Richelieu.

Le costume des membres du parlement varioit suivant leur rang et leur
qualit. Les princes du sang, les pairs laques et le gouverneur de
Paris s'y rendoient, vtus d'un habit de drap d'or ou de velours, ou
de drap noir recouvert d'un manteau, coiffs d'une toque ou bonnet de
velours garni de plumes, et l'pe au ct; l'habit des pairs
ecclsiastiques se composoit d'un rochet et d'une robe de satin
violet, fourre d'hermine.

Les prsidents  mortier portoient le manteau d'carlate fourr
d'hermine, et le mortier de velours noir[181]. Le premier prsident
avoit deux galons d'or  son mortier: les autres n'en avoient qu'un.
Les conseillers, avocats et procureurs gnraux toient revtus d'une
robe carlate, et coiffs d'un chaperon rouge fourr d'hermine. Les
greffiers en chef portoient la robe rouge avec l'pitoge; et cette
robe toit galement affecte au greffier criminel, aux quatre
secrtaires de la cour et au premier huissier. Celui-ci toit
distingu par un bonnet de drap d'or, fourr d'hermine et enrichi de
perles. Ces costumes n'ont subi depuis leur origine que peu de
changements, et peuvent, ainsi que celui des ecclsiastiques, nous
donner quelque ide des anciens costumes franois emprunts au
vtement romain dont ils retracent en effet les formes principales.

[Note 181: Ce mortier indiquoit que, dans leur origine, ils furent
barons, parce qu'il faisoit partie du costume des seigneurs qui
portoient ce titre. Le mortier est encore aujourd'hui la _couronne de
baron_, en termes de blason.]

Nous avons dit que, sous la troisime race, le parlement tenoit
habituellement ses sances  Paris;  cet effet, saint Louis lui
avoit accord  perptuit plusieurs salles de son palais, et la
chambre o se tenoit la tournelle criminelle en avoit conserv le
nom de chambre de Saint-Louis. La grand'chambre,  laquelle le
vulgaire donnoit le nom de _chambre dore_, depuis qu'elle avoit t
rpare par Louis XII, toit dj le lieu d'assemble du parlement
avant Philippe-le-Bel, et on l'appeloit la CHAMBRE DES PLAIDS,
_camera placitorum_. C'est ainsi que le Palais, qui d'abord avoit
t la demeure exclusive de nos rois, se trouva successivement
partag entre eux et leur _conseil_ ou _cour de justice_.

Aprs que Charles V l'eut quitt pour aller habiter l'htel
Saint-Paul, nous voyons Charles VI y revenir, et y demeurer  diverses
poques. En 1410, lorsque les querelles entre les ducs d'Orlans et de
Bourgogne remplissoient Paris de dsordres et de sditions, ce prince
malheureux, qu'une maladie funeste rduisoit  la situation la plus
affreuse o puisse se trouver un roi,  cette extrmit de voir son
autorit impunment envahie par ceux qui toient ns pour la dfendre,
et son peuple victime de leurs dissensions ambitieuses, quitta de
nouveau l'htel Saint-Paul, o il ne se croyoit pas en sret, pour
venir s'tablir au Palais. Franois Ier y demeuroit encore 1531; et,
cette anne-l, il rendit le pain bnit dans l'glise de
Saint-Barthlemi, en qualit de premier paroissien.

Charles V, encore dauphin et rgent du royaume, habitoit le Palais,
lorsque tienne Marcel, prvt de Paris, et chef de la faction appele
_la Jacquerie_, pntra jusque dans sa chambre, et y fit massacrer
sous ses yeux Robert de Clermont, marchal de Normandie, et Jean de
Conflans, marchal de Champagne. Les corps de ces deux seigneurs
furent trans dans la cour, devant la pierre de marbre[182], et l
abandonns  tous les outrages d'une populace aveugle et rvolte.

[Note 182: Cette pierre norme toit dans la cour, et ne doit pas tre
confondue avec une autre table de marbre qu'on voyoit dans la
grand'salle, et dont nous parlerons tout  l'heure. Toutes les deux
ont disparu dans l'incendie de 1618.]

En 1383, avant l'accident terrible qui le priva entirement de sa
raison, Charles VI, vainqueur des Flamands, ayant rsolu de chtier
svrement la faction dite des _Maillotins_, qui, pendant son absence,
s'toit livre dans Paris aux plus horribles excs, parut dans cette
mme cour aux yeux du peuple, au milieu de l'appareil le plus
majestueux et le plus formidable. Son trne avoit t plac sur un
chafaud, o il monta, accompagn des princes de son sang et des plus
grands seigneurs de sa cour, pour y prononcer sur le sort des
factieux, qui toient encore dans les prisons; car les plus coupables
avoient t excuts sur-le-champ. Cette crmonie effraya tellement
les familles de ces malheureux, qu'on les vit accourir en foule lui
criant _merci_, les hommes, ttes nues, et les femmes cheveles. Le
chancelier d'Orgemont fit un long discours, dans lequel il reprocha 
cette multitude ses rvoltes, ses insolences, ses cruauts, et les
outrages qu'elle avoit faits  la majest royale. Sa harangue finie,
le roi pardonna,  la prire de ses oncles, qui l'en supplirent 
genoux; et le supplice que les coupables avoient mrit fut chang en
une amende pcuniaire.

Cette place sembloit tre destine aux reprsentations solennelles;
car long-temps auparavant, en 1314, Philippe-le-Bel y avoit galement
paru sur son trne, et dans tout l'appareil de sa puissance, pour
demander un emprunt aux dputs des principales villes de son royaume,
qu'il avoit fait assembler[183].

[Note 183: Ce fut la seconde assemble de ce genre o le _tiers-tat_
et t admis  dlibrer des affaires publiques; et la premire avoit
t tenue sous le mme roi. Avant cette poque, il n'y avoit eu
d'autre assemble reprsentative de la nation que le _parlement
gnral_; et l'on ne connoissoit que deux ordres dans l'tat, le
clerg et la noblesse.]

La grand'salle de ce palais toit aussi consacre  des solennits
extraordinaires. C'toit l qu'toient reus les ambassadeurs, que se
donnoient les festins d'apparat, que l'on faisoit les noces des
enfants de France. En 1378, Charles V y reut l'empereur Charles IV,
qui toit venu le visiter avec son fils Venceslas, roi des Romains.
Les trois souverains dnrent dans la grand'salle, au milieu d'une
foule de seigneurs; et aprs le repas on y joua devant eux une espce
de tragdie, reprsentant la prise de Jrusalem par Godefroi de
Bouillon. L'empereur grec, Manuel Palologue, et l'empereur Sigismond,
roi de Hongrie, y furent accueillis depuis par Charles VI, avec cette
grandeur et cette noblesse qui a toujours clat dans les procds de
nos rois envers les souverains trangers. Le dernier de ces deux
princes en abusa par d'tranges indiscrtions. Ayant eu la curiosit
de voir plaider une cause au parlement, il s'y assit sur le sige du
roi, ce qui dplut d'abord  tout le monde; mais le mcontentement fut
 son comble lorsqu'on le vit, au milieu de la sance, faire approcher
une des deux parties,  qui son adversaire reprochoit de ne pas tre
chevalier, et lui faire gagner sa cause en lui donnant l'accolade et
les perons. Toutefois on dissimula, parce qu'il toit, dit Sauval,
partisan du duc de Bourgogne, qui gouvernoit alors la France, et dont
le parti toit tout-puissant.

Les votes de la grand'salle toient autrefois en bois, et soutenues
par des piliers de mme matire, enrichis de dorures, sur un fond
couleur d'azur; dans les espaces qui les sparoient, s'levoient les
statues de nos rois, depuis Pharamond, avec une inscription qui
apprenoit le nom de chaque roi, la dure de son rgne et l'anne de
sa mort.  l'un des bouts s'levoit une chapelle que Louis XI avoit
fait btir, et qui fut reconstruite depuis. On voyoit  l'autre
extrmit une table de marbre de la plus grande dimension, sur
laquelle se faisoient les festins royaux. Les empereurs, les rois, les
princes du sang, les pairs de France et leurs femmes avoient seuls le
droit d'y manger; on dressoit d'autres tables pour le reste de la
cour. Par un contraste assez singulier, les clercs de la Basoche
eurent, pendant prs de trois sicles, le privilge de faire de cette
table le thtre des _farces_, _moralits_ et _sotties_ qu'ils
reprsentoient dans le Palais.

Le 7 mai de l'an 1618, un incendie, dont on n'a jamais pu connotre la
cause, dtruisit cette salle antique et magnifique, la chapelle et une
grande partie des btiments du Palais. Ce fut alors que fut construite
la grand'salle que nous y voyons aujourd'hui. Un nouvel incendie,
arriv le 10 janvier 1776, ayant consum tous les btiments qui
s'tendoient depuis la galerie des prisonniers jusqu' la
Sainte-Chapelle, on acheva d'en abattre les dbris, pour y tablir une
construction nouvelle et rgulire, qui, accordant entre elles tant de
parties incohrentes, annont, avec quelque dignit, un difice de
cette importance. La description de ces deux parties modernes du
Palais est la seule qu'il soit possible de faire; car on tenteroit
vainement de donner l'histoire de tous les changements survenus dans
ce labyrinthe inextricable de btisses, qui n'offrent plus que des
fragments informes, des souvenirs incertains, et dont deux accidents
si terribles ont achev de rendre mconnoissables les plans primitifs.

L'architecte du palais du Luxembourg, le clbre Desbrosses, fut
charg de la reconstruction de la grand'salle, et la termina en 1622.
Elle se compose de deux immenses nefs collatrales, votes en pierres
de taille, et spares entre elles par un rang d'arcades qui portent
sur des piliers. De grands cintres vitrs, pratiqus  l'extrmit de
chaque nef, y rpandent une lumire peut-tre insuffisante; mais il
n'en est pas moins vrai que cette manire d'clairer a quelque chose
de noble et d'imposant. La dcoration en est d'ordre dorique, et cette
svrit d'ornement convient  son caractre. Desbrosses s'y est
permis, tant dans l'ajustement de l'ordre lui-mme que dans sa frise,
des disparates qu'on n'aime pas  rencontrer dans un genre
d'architecture dont la rgularit fait la principale condition; les
deux arcades du bout de la salle prsentent aussi quelque chose
d'irrgulier, et l'on remarque qu'il y a un demi-pilastre de moins du
ct de la plus petite. Quoi qu'il en soit, ce monument fait honneur
au gnie de l'architecte et  celui de son sicle. Il prsente dans sa
disposition gnrale un caractre de grandeur, une manire large et
bien prononce qui ne s'est plus retrouve depuis, mme dans les
difices du sicle de Louis XIV[184].

[Note 184: _Voy._ pl. 13.]

Le dpt des archives, plac dans le comble au-dessus de ses votes,
et d'une construction beaucoup plus moderne, mrite d'tre remarqu.
Cette pice, qui renferme des registres et des manuscrits prcieux
chapps aux prcdents incendies, est d'une fabrication extrmement
ingnieuse, et fait honneur  M. Antoine, son inventeur. La
grand'salle, qu'on appelle aussi _salle des pas perdus_, sert de
promenoir aux gens du Palais, et donne entre dans diverses pices
plus ou moins tendues, qui, de mme que dans l'ancien ordre,
renferment les tribunaux, les greffes et autres services. Au reste,
leurs distributions, qui se sont opres successivement, ne tiennent 
aucun plan gnral, et n'offrent aucun ensemble qui mrite d'tre
dcrit.

Il nous reste  faire connotre les nouveaux travaux qui ont t
excuts pour oprer le raccordement des diverses parties du Palais,
aprs le dernier incendie, et avec l'intention d'y joindre une
dcoration extrieure. La direction en fut confie  MM. Moreau,
Desmaisons, Couture et Antoine, membres de l'Acadmie d'architecture;
et leur plan embrassa non-seulement la cour actuelle, mais un projet
d'alignement dans les rues adjacentes, ainsi que la place
demi-circulaire qui fait face au principal corps-de-logis.

Celui-ci est bti au fond de la cour, sur un perron form par un grand
escalier, dont l'lvation donne assez de noblesse  cette masse, peu
remarquable d'ailleurs par son caractre. Un corps avanc de quatre
colonnes doriques en orne la faade, compose du reste d'un rang
d'arcades  rez-de-chausse, et de fentres en attique; une sorte de
dme quadrangulaire couronne l'difice. Au bas du perron, et de chaque
ct, sont deux arcades, dont l'une sert de passage, et l'autre donne
entre dans la _Conciergerie_, prison btie sur le terrain o toit
autrefois le jardin de nos rois. On le nommoit alors _le Prau du
Palais_.

Les deux ailes de la cour sont composes d'un tage d'arcades 
rez-de-chausse, servant de soubassement sur la rue  une ordonnance
dorique, dans la hauteur de laquelle sont compris deux tages. Dans
l'aile  droite est un grand escalier richement orn, par lequel on
entre dans la grand'salle du Palais. Une grille de fer qui ferme la
cour runit ces deux ailes. Cet ouvrage est vant, et peut avoir du
mrite sous le rapport de la serrurerie; mais les gens de got voient
avec peine qu'on ait consacr une dpense considrable  un genre de
travail peu intressant en lui-mme, lorsqu'on pouvoit produire, 
moins de frais, et par les moyens de l'architecture, une clture plus
noble et plus analogue au monument. Les ornements, d'ailleurs, en sont
lourds et d'un mauvais choix[185].

[Note 185: _Voy._ pl. 12.]

Cette cour se nomme encore _cour du Mai_,  cause de l'ancien usage o
toient les suppts de la Basoche d'y planter tous les ans, le dernier
samedi du mois de mai, un arbre trs-lev, aprs avoir abattu celui
de l'anne prcdente. Des deux cts de cet arbre toient attaches
les armes de ce corps burlesque, lesquelles toient d'azur  trois
critoires d'or, avec deux anges pour support. On sait que la Basoche,
dont l'origine est trs-ancienne, toit une espce de juridiction
compose de la communaut des clercs du parlement de Paris. Ils y
jugeoient les diffrends qui pouvoient natre entre eux, et
quelquefois mme ils s'y exeroient  plaider des causes sur des
questions difficiles et singulires. Ce tribunal avoit une foule
d'offices et de dignits, entre autres un chancelier, un trsorier,
des matres des requtes. Il y avoit mme autrefois un roi de la
Basoche.

     CURIOSITS DU PALAIS DE JUSTICE.


     TABLEAUX.

     Dans la chapelle de la cour, laquelle occupoit tout
     l'avant-corps du milieu, les quatre vanglistes, par
     _Brenet_; la Foi, l'Esprance et la Charit, par _Renou_.

     Dans la deuxime chambre, un Christ par _Beauvoisin_.

     Dans la troisime chambre, un Christ, et le portrait de
     Louis XIV, d'aprs _Largillire_, par _Giroux_.

     Dans la salle du conseil, un Christ, et le portrait de Louis
     XVI, par _Gurin_.

     Dans les btimens de la chambre des comptes, plusieurs
     tableaux du Christ par _Dumont le Romain_; la Madelaine au
     pied de la croix, par _Bourdon_.


     SCULPTURES.

     Sur l'escalier qui conduisoit  la cour des aides, la statue
     de la justice par _Gois_.

     Sur l'autel de la chapelle, un Christ par _Bouchardon_; les
     mdaillons de Charlemagne et de saint Louis par le mme.

     Au-dessus de l'archivolte de l'entre de la galerie
     Mercire, le mdaillon de Louis XVI; et deux statues
     reprsentant l'tude des lois et l'loquence, par _Lecomte_.

Tel est l'tat actuel du Palais: le nouveau plan que les circonstances
n'ont pas permis d'achever entirement, en auroit coordonn toutes les
parties, dans lesquelles on remarque encore des irrgularits[186].

[Note 186: On projette, dit-on, de nouvelles additions  la
restauration de la partie de cet difice qui donne sur le quai de
l'Horloge. Dj une partie des choppes qui l'obstruoient du ct du
pont au Change ont t abattues; on y a fait, de ce mme ct,
quelques rparations; et dans ce moment on y lve des constructions
destines  masquer l'aspect irrgulier et dsagrable de ces vieux
btiments; on y fait entre autres une nouvelle porte d'entre.]

Vis--vis le pont au Change est une tour carre qui, de ce ct, forme
l'angle des btiments du Palais, et en est une dpendance. C'est l
que fut place la premire grosse horloge qu'il y ait eu  Paris. Elle
fut faite en 1370, par un horloger allemand nomm Henri de Vic, que
Charles V fit venir en France. Le cadran en fut rpar sous le rgne
de Henri III, dcor des figures de la Force et de la Justice; et un
mme cusson y offroit runies les armes de France et celles de
Pologne[187]. La cloche qu'on nommoit _tocsin du Palais_, et qui toit
au sommet de cette tour, fut fondue  la mme poque; et l'on voit
encore, dans la partie la plus leve, le petit _lanternon_ au milieu
duquel elle toit suspendue.

[Note 187: Ces armoiries furent dtruites pendant la rvolution: les
figures ont t pargnes.]

Dans l'enceinte de la cour du Palais, et vis--vis la Sainte-Chapelle,
toit une petite glise sous l'invocation de Saint-Michel, dont
l'rection remonte au-del du rgne de Philippe-Auguste. Elle a donn
son nom au pont du petit cours de l'eau qui lui toit parallle, et 
la partie de la rue de la Barillerie qui aboutit  ce pont. Cette
glise a t dmolie lors des nouvelles constructions.

Dans la mme cour, vis--vis la faade de la mme chapelle, est le
btiment nouveau de la chambre des comptes, lequel n'a rien de
remarquable dans son architecture; l'ancien qu'il a remplac avoit t
lev sous Louis XI, et fut aussi dtruit par un incendie en 1737; de
manire que tous les monuments que renferme cette enceinte ont t
tour  tour la proie des flammes. Une arcade place sur le flanc
gauche de cet difice, et dont les ornements ont t sculpts par le
clbre _Jean Goujon_, sert de communication avec l'htel dans lequel
demeuroit autrefois le premier prsident de cette cour.

Derrire ces difices sont encore l'htel et le jardin de la premire
prsidence du parlement[188]. Un passage ouvert dans le milieu de la
rue de Harlay conduit dans la cour Neuve[189], par laquelle on entre
dans la partie postrieure du Palais, et de l, dans la galerie dite
des _Merciers_; la communication avec la Sainte-Chapelle se fait par
une galerie latrale en face du perron.

[Note 188: Maintenant htel de la prfecture de police.]

[Note 189: Maintenant cour de Harlay.]




GRAND CONSEIL, CHAMBRE DES COMPTES, COUR DES AIDES.


GRAND CONSEIL.

Par tout ce que nous avons dit sur l'origine du parlement, nous
croyons avoir assez prouv que la plus grande de toutes les erreurs
seroit de supposer que tous les droits et toutes les fonctions qui
avoient appartenu  la totalit des conseillers royaux, formant ce que
nous avons appel _la cour du roi_, eussent t transports  cette
portion de son conseil qui fut dpute pour tenir _sa cour de
justice_. Et en effet nous avons vu que, suivant que le roi y
assistoit, ou qu'elle toit suffisamment garnie de pairs, ou qu'elle
toit prside par des conseillers _principaux_, ou qu'elle se
composoit seulement de ses conseillers _ordinaires_, cette cour
changeoit de caractre, de comptence et d'attributions. Ces
distinctions ne cessrent point d'tre observes, aprs que nos rois
eurent tabli la permanence du parlement.

La cour de justice ou _parlement_ n'toit donc, nous le rptons,
qu'une _dputation_ de conseillers du roi. Cette dputation ne fut
certainement pas unique; et la multiplicit des affaires obligea le
souverain de partager son conseil en plusieurs chambres,  chacune
desquelles furent attribues la connoissance et la discussion d'une
certaine espce d'affaires. Ainsi manrent de la mme source toutes
les cours ayant suprme juridiction; ainsi, dans l'administration
gnrale du royaume, suivant les temps et selon que la prrogative
royale toit plus ou moins tendue, tout sortoit du roi et tout y
retournoit.

Le parlement n'toit donc point le conseil suprme ou _grand conseil_
du roi, puisque l'on trouve des ordonnances rendues par ce _grand
conseil_, hors de Paris, et lorsque le parlement toit dj sdentaire
dans cette capitale[190]. Il nous sera facile de faire comprendre ce
qu'il toit.

[Note 190: L'ordonnance de Philippe-le-Bel qui tablit la dputation
des requtes de l'htel fut rendue  Bourges, dans le _grand conseil_,
le parlement sigeant ds lors  Paris: on pourroit citer d'autres
exemples.]

Nous avons dit que le parlement n'toit qu'une dputation de
conseillers royaux: il faut ajouter qu'il ne se composoit mme que de
la moindre partie de ces conseillers. Presque tous les autres
demeuroient auprs de la personne du monarque; et il arrivoit souvent
que lorsque le parlement ne tenoit point ses sances, la plupart des
conseillers qui formoient cette cour de justice toient appels
auprs de lui. Quelquefois le roi lui-mme se rendoit  la chambre;
et dans l'un et l'autre cas, les conseillers, runis en sa prsence,
se formoient en conseil, _ponebant se ad concilium_[191]; et cette
runion toit appele le _grand conseil_, o les membres du parlement
toient admis au mme titre que les autres membres du conseil, et en
raison de leur seule qualit de _conseillers_[192].

[Note 191: _Olim._ an. 1317.]

[Note 192: Nos rois avoient encore un autre conseil, dont l'origine
remonte jusqu' celle de la monarchie, et qui toit connu sous le nom
de _Conseil troit_ (Am. lib. IV, c. 7). Clotaire avoit pour
_conseillers intimes_ trois seigneurs dont Grgoire de Tours nous
raconte la trahison. (App. c. 45.) Il est dit que Charlemagne se
faisoit toujours accompagner de ses conseillers les plus _minents_ et
les plus sages; et l'on voit ses successeurs avoir toujours auprs
d'eux un semblable conseil, dans lequel ils faisoient entrer telle
personne qu'il leur plaisoit, sans avoir l-dessus d'autre rgle que
leur volont.]

Ainsi varioient, il faut le dire encore, les droits de toute
assemble de ce genre, selon que le roi toit absent ou prsent; et
soit qu'il assistt au conseil _commun, toutes les chambres
assembles_, et tnt ce que depuis on a appel _lit de justice_,
soit qu'il prsidt lui-mme son conseil, ce n'toit que dans ces
circonstances solennelles que se pouvoient faire ces actes
d'autorit souveraine que l'on nommoit _ordonnances_. En un tel cas,
la formule toit: _le roi et son conseil veulent. Le roi et son
conseil entendent. Ordonnance faite par la cour de notre_ SEIGNEUR
ROI _et de son commandement_[193].

[Note 193: De l toit venu cet usage que le parlement donnt des
_conseils_ au roi lorsqu'il faisoit des rglements nouveaux, usage
dont cette compagnie a depuis si trangement abus. Anciennement,
lorsque le souverain vouloit rendre publique une ordonnance nouvelle,
il appeloit devant lui les membres du parlement, ou se rendoit
lui-mme au milieu d'eux, pour en dlibrer de nouveau avec cette
portion nombreuse de ses _conseillers_. De cet acte de condescendance
le parlement prtendit faire un droit. Il avoit aussi t tabli que
lorsqu'une ordonnance auroit t rendue dans le _grand conseil_, elle
seroit _relue et reconnue_ dans le Palais, pour y tre ensuite
dpose. De l les _refus d'enregistrement_, qui n'toient autre chose
qu'un appel au peuple et  la rvolte. C'est ainsi que cette belle
institution avoit dgnr au point de devenir aussi fatale  la
France qu'elle lui avoit t utile et glorieuse dans de meilleurs
temps.]

Du temps o la lgislation appartenoit aux assembles de la nation, ce
conseil du roi n'avoit, en ce qui touchoit l'administration gnrale
du royaume, qu'une autorit trs-foible et trs-borne; mais il
reprenoit naturellement l'autorit suprme dans tout ce qui concernoit
l'administration particulire des domaines du roi, ses finances, la
bourgeoisie et la police de ses villes. Sur ces points qui n'toient
pas d'un intrt gnral, il faisoit tout rglement qu'il lui plaisoit
de faire. Ce mme droit, le roi et son conseil l'avoient encore en ce
qui concernoit l'administration de la justice: c'est--dire qu'ils
pouvoient faire, sans droger toutefois au droit de chacun, tel
rglement qu'ils jugeoient le meilleur pour en assurer l'excution.
Ces rglements, compris d'abord sous le titre gnrique de
_capitulaires_, reurent par la suite le nom particulier
d'_tablissements_[194] et d'_ordonnances_, ce dernier mot n'ayant
point alors toute l'acception qu'on lui a donne depuis. Ce fut par
une _ordonnance_ que, sans droger aux droits des pairs et de la
noblesse, Philippe-le-Bel dtermina la forme qu'il prtendoit donner 
sa cour de justice sante  Paris. L'interprtation des lois
appartenoit encore au conseil du roi, pourvu que, dans cette
interprtation, il ft simplement un acte judiciaire, l'_explication_
d'un doute, et non un acte de lgislation. C'est l l'origine de ce
que l'on a depuis appel _dclaration_. En un mot, tant qu'il y eut
des barons de la couronne, le roi ne put faire avec son conseil aucune
_ordonnance_ ou _tablissement_ qui dt tre reu dans le royaume
entier. Tels rglements, dit Beaumanoir; estoient espciaument pour
son domaine; et li barons ne laissoient pas  user en leurs terres
selon les anchiennes coutumes[195]. Mais quand li establissement est
gnraux[196], il doit _courre_ dans tout le royaume; et nous devons
croire que tel establissement est fait par _trs-grand conseil_ et
pour le commun pourfit.... Ainsi donc, lorsque les grandes baronnies
eurent t runies au domaine de la couronne, les _tablissements_ et
_ordonnances_ du roi durent _courir_ dans la France entire; et le
pouvoir lgislatif se trouva de droit runi dans la personne du
monarque, assist de son conseil.

[Note 194: Il ne faut pas confondre ce genre d'tablissements avec
ceux que fit saint Louis. Les _tablissements_ de ce roi ne sont pour
la plupart que la rdaction des coutumes gnrales qui toient passes
en lois. Ils ressembloient beaucoup  la collection des capitulaires
de Charlemagne et de Louis-le-Dbonnaire, que l'acceptation de
l'assemble gnrale des Francs fit passer en lois.]

[Note 195: C'est--dire que les ordonnances que le roi faisoit dans
_sa terre_ (_in terr su_), ainsi que l'on parloit alors, les barons,
par le mme droit, les faisoient aussi dans _leurs terres_.]

[Note 196: C'est--dire fait dans l'assemble gnrale de la nation.
(Cout. de Beauv. cap. 4, p. 265.)]

Il en fut de mme de l'administration de la justice: et en effet la
runion des trois grandes pairies, qui toient les trois plus grands
fiefs de la couronne, ayant rendu le roi seigneur immdiat de trois
grandes provinces, la Normandie, le comt de Toulouse ou le Languedoc,
et le comt de Champagne, la justice dut y tre rendue au nom du
nouveau seigneur. Il fallut donc y pourvoir, et y remplacer les cours
provinciales qu'y avoient formes les barons avec leurs conseillers ou
assesseurs. Que fit le roi de France pour les remplacer? rien autre
chose que _dputer_ des conseillers, les uns pour tenir l'_chiquier_
de Normandie, les autres pour tenir les _grands jours_ de Troyes,
d'autres encore pour former le parlement de Toulouse; puis, par des
rglements nouveaux, ces dputations devinrent par la suite des cours
souveraines et permanentes. L'rection successive des autres
parlements dans diffrentes villes du royaume a partout la mme
origine. Sur la demande expresse ou prsume des habitants de ne plus
relever leurs appellations par-devant la cour de justice qui avoit t
rendue sdentaire  Paris, les rois croient un certain nombre de
conseillers avec attribution des fonctions essentielles  une cour
royale; et la justice se rendoit par eux dans les provinces, au mme
titre que le faisoit le parlement de Paris, parce que les conseillers
qui formoient ces cours souveraines toient _conseillers_ au mme
titre que ceux dont se composoit ce parlement, qui n'avoit sur eux
d'autre avantage que celui d'une plus grande anciennet.

De mme il plut  nos rois d'employer  des fonctions particulires,
de donner une attribution spciale  cette portion de leurs
conseillers qui demeuroient auprs d'eux sans emploi particulier, et
dont ils s'toient servis comme de leur _conseil suprme_ ou _grand
conseil_, chaque fois qu'il leur avoit plu de leur communiquer la
plnitude du pouvoir souverain en prsidant  leurs sances; car, dans
un tel cas, ce conseil avoit l'administration gnrale des affaires,
faisoit des _tablissements_ et des _ordonnances_, soit que le
parlement ft appel  y dlibrer, soit qu'il ne le ft pas; et, on
ne sauroit se lasser de le rpter, la prsence du roi faisoit seule
toute leur comptence, quel que ft leur nombre, et mme, quelle que
ft leur qualit. Charles VIII fut le premier qui donna une forme
permanente  ce conseil[197], l'rigeant en compagnie avec cour
souveraine et collge d'officiers, lui conservant le nom de _grand
conseil_, et lui attribuant la connoissance et la dcision d'une
partie des affaires dont il toit appel  connotre lorsqu'il avoit
t _conseil du roi_, et dlibrant sous sa prsidence.

[Note 197: Avant l'tablissement du _Conseil du roi_, qui a dur
jusqu' la rvolution, le grand conseil, qu'il avoit remplac,
connoissoit, comme nous l'avons dit, d'une foule d'affaires, rarement
contentieuses, dans toutes les branches de l'administration, domaines,
finances, marine, commerce, lesquelles furent depuis attribues 
d'autres officiers successivement institus par nos rois; mais comme
il rsultoit de la part de ceux qui se croyoient lss dans les
jugements rendus par ces institutions, de continuelles _vocations_ au
grand conseil, cette circonstance dtermina Charles VIII  le rendre
permanent.]

Louis XII confirma depuis cet tablissement, et augmenta le nombre de
ses membres, le portant  vingt conseillers, qu'il distribua en deux
semestres.

Le grand conseil, ainsi compos et rform par Louis XII, continua de
connotre de toutes les mmes affaires qui auparavant avoient t de
son ressort. Son occupation la plus continuelle toit celle du
rglement des cours et des officiers; il connoissoit aussi de tous les
dons et brevets du roi, de l'administration de ses domaines, de toutes
les matires qui toient sous la direction des grands et des
principaux officiers, et des affaires, tant de justice que de police
de la maison du roi; beaucoup d'affaires particulires y toient aussi
introduites, soit par le renvoi que le roi lui faisoit des placets qui
lui toient prsents, soit par le consentement des parties.

Depuis ce temps, nos rois lui ont attribu exclusivement la
connoissance de plusieurs matires presque toutes relatives  sa
premire institution, telles que de dcider des contrarits et
nullits d'arrts, d'tre conservateur de la juridiction des
prsidiaux et des prvts des marchaux, de veiller  l'excution des
brevets dans la nomination accorde au prince de tous les grands
bnfices, d'tre charg exclusivement des procs concernant les
archevchs, vchs et abbayes, etc., etc.

Le roi a encore employ de tout temps le grand conseil pour tablir
une jurisprudence uniforme dans tout le royaume sur certaines
matires, telles que les usures, les banqueroutes, etc.

C'est par une raison  peu prs semblable que la plupart des grands
ordres avoient obtenu le droit d'vocation au grand conseil, afin que
le rgime et la discipline de ces grands corps ne fussent pas
intervertis par la diversit de jurisprudence, et qu'ils ne se vissent
pas obligs de disperser leurs membres dans tous les tribunaux. Les
secrtaires du roi et les trsoriers de France jouissoient de la mme
prrogative.

Enfin le grand conseil a souvent suppl les cours souveraines pour le
jugement de plusieurs affaires qui en ont t voques.

Il seroit impossible d'entrer ici dans le dtail de toutes les
attributions diverses dont le grand conseil a joui plus ou moins
long-temps. Il suffit d'avoir, par quelques exemples, donn une ide
de celles qui conviennent  son institution.

Le chancelier toit, depuis l'origine, seul chef et prsident n de
cette compagnie. Un conseiller d'tat commis par lettres-patentes du
roi y prsidoit  sa place pendant un an.

Le grand conseil se composoit, dans les derniers temps de la
monarchie, 1 de huit matres des requtes qui toient aussi
prsidents par commission pendant quatre annes; 2 des anciens
prsidents honoraires, dont les offices avoient t supprims; 3 de
conseillers d'honneur, dont le nombre n'toit pas fix; 4 de
cinquante-quatre conseillers, distribus, ainsi que les officiers
prcdents, en deux semestres. Il y avoit en outre deux avocats
gnraux, un procureur gnral et douze substituts; un greffier en
chef, plusieurs greffiers pour la chambre, les prsentations et
affirmations, les dpts civils et criminels; cinq secrtaires du roi
servant prs le grand conseil; un trsorier, des huissiers,
contrleurs, procureurs, et autres officiers subalternes. Tous ces
officiers jouissoient de plusieurs privilges, notamment de ceux de
_commensaux_ de la maison du roi. L'habit de crmonie des membres du
grand conseil toit la robe de satin noir.

Cette compagnie toit la seule de son espce, et sa devise
l'indiquoit: _Unico universus_. Elle a tenu ses sances  Paris en
divers endroits, notamment au Louvre, aux Augustins, dans le clotre
Saint-Germain-l'Auxerrois. Enfin, par un arrt du conseil d'tat donn
en 1686, elle eut la permission de s'tablir dans l'htel d'Aligre, o
elle est reste jusqu'au moment de la rvolution.

Toutefois nous en parlons ici, non-seulement parce que l'ordre et la
clart des matires semblent le demander, mais encore parce que le
grand conseil, lorsqu'il tait _conseil du roi_, se tenoit souvent 
la chambre des comptes; les rsolutions qui y furent prises formrent
le recueil d'ordonnances connu sous le titre d'_ordonnances rendues
par le conseil tenu en la chambre des comptes_.


CHAMBRE DES COMPTES.

Du mme principe dcoulent constamment les mmes consquences. Nous
avons montr que, de tout temps, le _conseil du roi_ partagea avec lui
le fardeau des affaires dans toutes les branches de l'administration;
et il n'est pas besoin de dire que les finances n'en furent point
exceptes. Nos souverains l'tablirent eux-mmes juge entre eux et
leurs sujets, dans les contestations qui s'levoient  l'occasion de
la rpartition et de la leve des impts. C'toit le conseil du roi
qui gardoit son trsor, qui examinoit les comptes des baillis,
snchaux et autres receveurs royaux; et[198] l'on dputoit  cet
effet des matres de la cour[199]. Dans la suite, on rigea cette
dputation en chambre perptuelle: il ne faut point chercher d'autre
origine  la chambre des comptes.

[Note 198: _Olim._ an 1291.--Secousse, t. Ier, p. 803 et 805.]

[Note 199: Les membres de cette dputation toient si bien les
collgues des conseillers au parlement, que, dans certaines occasions,
ils remplacrent la cour et jugrent des causes qui n'toient pas dans
leur dpartement ordinaire, avec ceux des conseillers qu'ils purent
rassembler. (_Olim._, an. 1314.)]

Il parot, par une ordonnance de saint Louis, que, ds le rgne de ce
prince, la chambre des comptes toit sdentaire  Paris. Depuis, nos
rois ne cessrent de combler cette cour de marques de confiance et
d'honneur, auxquelles ils ajoutrent des privilges considrables: la
noblesse au premier degr, les droits de _commensaux_ de leur maison;
l'exemption des dcimes, de tous droits seigneuriaux, charges
publiques, ban, arrire-ban, tailles, corves, pages, aides,
gabelles, etc., etc.

Les titres dont le dpt toit confi  cette compagnie toient si
importants, que l'ordonnance de dcembre 1460 expose que les rois se
rendoient souvent en personne  la _chambre_, pour y examiner
eux-mmes les registres et tats du domaine, afin, y est-il dit,
d'obvier aux inconvnients qui pourroient s'ensuivre de la rvlation
et portation d'iceux.

On sait que les chambres des comptes toient des cours tablies
principalement pour connotre et juger en dernier ressort de ce qui
concernoit la manutention des finances et la conservation du domaine
de la couronne. On doit considrer dans celle de Paris 1 les
officiers dont elle toit compose; 2 la forme dont on y procdoit 
l'instruction et au jugement des affaires; 3 le caractre de la
juridiction qu'elle exeroit.

Elle avoit, comme le parlement, divers ordres d'officiers: un premier
prsident, douze prsidents ordinaires, soixante-dix-huit matres,
trente-huit correcteurs, quatre-vingt-deux auditeurs, un avocat et un
procureur gnral; des greffiers, commis, contrleurs du greffe,
huissiers, etc., etc.

Les officiers de la chambre servoient par semestre,  l'exception du
premier prsident, des gens du roi et des greffiers en chef dont le
service toit perptuel. Il y avoit assemble gnrale pour
enregistrer les dits et dclarations d'une grande importance,
procder  la rception des officiers, etc.  l'gard du service
ordinaire, la chambre toit partage en deux bureaux: au second bureau
se jugeoient tous les comptes,  l'exception de celui du trsor royal,
de celui des monnoies et de ceux qui se prsentoient pour la premire
fois. Toutes les autres affaires s'expdioient au grand bureau:
c'toit l aussi que se donnoient les audiences.

On peut distinguer en trois parties les fonctions qu'exeroient les
officiers de la chambre, ce qui concernoit 1 l'ordre public; 2
l'administration des finances; 3 la conservation des domaines du roi
et des droits rgaliens. Chacune de ces divisions renfermoit un nombre
infini d'objets, dont l'numration seroit ici inutile et mme
fastidieuse. D'ailleurs, dans une analyse aussi succincte que celle o
nous sommes forcs de nous renfermer, il seroit toujours impossible de
donner autre chose qu'une ide incomplte d'une compagnie dont
l'tablissement remonte aux temps les plus reculs, qui jouissoit des
prrogatives les plus minentes, et dont les attributions toient
aussi varies qu'tendues.

Les plus grands personnages du royaume ont tenu  honneur de remplir
la charge de _premier prsident de la chambre_. Plusieurs de ces
magistrats ont t chanceliers de France, ce qui est arriv aussi
plusieurs fois dans le parlement; mais on cite l'exemple unique d'un
chancelier, Pierre Doriole, devenu ensuite premier prsident de la
chambre des comptes. Cet vnement est arriv sous Louis XI. Ce
magistrat suprme jouissoit de beaucoup de droits honorifiques, et la
garde du grand trsor de la Sainte-Chapelle lui toit confie. Sa
robe de crmonie toit de velours noir, ainsi que celle des autres
prsidents de sa compagnie.

La chambre des comptes occupoit un grand btiment situ dans
l'enceinte du Palais, presque en face de la Sainte-Chapelle. Ce
monument, lev en 1504 par _Jean Joconde_, religieux de l'ordre de
Saint-Dominique, offroit une faade d'un gothique lgant, et charge
d'ornements trs-dlicats. Les arcades qui bordoient le grand escalier
toient estimes pour leur dessin et leur excution. Cinq statues, de
grandeur naturelle, poses dans des niches, reprsentoient Louis XII
entour des quatre Vertus cardinales, et l'on voyoit en divers
endroits les armes et la devise de ce bon roi[200]. Un incendie qui
clata dans cet difice, et dont il fut impossible d'arrter la
violence, le consuma entirement dans la nuit du 27 octobre 1737[201].

[Note 200: Un porc-pic composoit le corps de cette devise; et ces
deux mots, _et comins et emins_, en faisaient l'me.]

[Note 201: Voyez pl. 14. La gravure qui reprsente ce monument a t
excute d'aprs un dessin unique appartenant au cabinet des gravures
de la bibliothque.]

C'est alors que fut commenc, sur les dessins de M. _Gabriel_, premier
architecte du roi, l'difice qui subsiste encore aujourd'hui. Jusqu'en
1740, qu'il fut achev, la chambre des comptes tint ses sances aux
Grands-Augustins, o partie de ses archives avoit t transporte.

Les deux statues places sur le portail, reprsentant la Justice et la
Prudence, ont t excutes par _Adam_ an[202].

[Note 202: Ce btiment servoit de dpt  tous les anciens comptes du
royaume. Les registres de la cour contenoient d'ailleurs une infinit
de choses trs-curieuses pour l'histoire, les gnalogies, et des
titres importants pour l'tat d'un grand nombre de familles.]


COUR DES AIDES.

La cour des aides ne fut point forme autrement que le grand conseil
et la chambre des comptes. Elle s'tablit de mme par la permanence
qui fut donne  une dputation jusque l amovible et momentane.

Cette cour toit unique dans l'origine, et son ressort s'tendoit par
tout le royaume. Elle avoit t institue par nos rois,  l'instar des
parlements, pour juger et dcider, sans appel, tous procs, tant
civils que criminels, au sujet des aides, gabelles, tailles et autres
matires du mme genre. Ses jugements, ds l'instant de sa cration,
marchoient de pair avec ceux du parlement, auquel elle a toujours t
assimile; car sa juridiction ne peut tre considre comme un
dmembrement de celle des autres cours souveraines. En effet, ds le
commencement de la leve des aides ou subsides, qui ne s'accordoient
alors que pour un temps limit, les rois nommoient, soit pour tablir
et imposer ces droits, soit pour dcider des contestations qui
pouvoient natre  l'occasion de leur perception, des commissaires
dont le pouvoir finissoit avec la leve de ces impositions. Ces droits
tant devenus perptuels et ordinaires, la fonction de ces juges s'est
galement perptue; mais jamais la connoissance des aides ou subsides
n'a t donne  aucun autre tribunal du royaume.

On peut faire remonter la vritable institution de la cour des aides
jusqu' l'anne 1355, que le roi Jean ayant assembl  Paris les tats
du royaume de _la languedoil_ ou _pays coutumier_, et en ayant obtenu
une _gabelle_ sur le sel et quelques autres impositions, ordonna
qu'elles seroient recueillies par des receveurs qu'tabliroient les
dputs des trois tats dans chaque province. La mme ordonnance
portoit cration de _gnraux superintendants_, tirs des trois tats,
formant un tribunal auquel seroient cits, pour tre jugs en dernier
ressort, tous les contrevenants et rebelles  la perception des
impts. De l le nom d'_lu_ donn aux receveurs particuliers, et
celui de _gnraux des aides_, lequel est rest aux _dputs gnraux_
prposs pour en avoir la direction dans la ville de Paris, et
recevoir l'appel des dputs particuliers ou lus distribus dans les
provinces. Les malheurs de la guerre ayant rendu ncessaires des
leves successives d'impts, les gnraux des aides devinrent
permanents et ordinaires avant la fin de ce rgne, ainsi qu'on le voit
par une des lettres du mme roi, adresse en 1361,  nos ams et
faux les gnraux trsoriers  Paris sur le fait des aides, etc.

Ces _gnraux superintendants_, nomms sous les deux rgnes suivants
_gnraux conseillers_, toient, comme nous l'avons dit, choisis et
tablis par les trois tats; mais depuis le roi s'en rserva la
nomination, ce qui n'a point vari jusque dans les derniers temps.
Leur origine, qu'ils tiroient de l'assemble des tats-gnraux, fit
que pendant long-temps ils comptrent parmi eux les personnes les plus
distingues dans les deux premiers ordres du royaume, et eurent mme
l'honneur d'tre prsids par des princes du sang. Aussi n'est-il
point de marques de considration que nos souverains n'aient donnes 
cette compagnie. C'toit entre les mains du roi que ses membres
prtoient serment, et souvent ils assistoient  ses conseils.

Le nombre de ces _gnraux conseillers_ n'toit pas fix, et a
beaucoup vari jusqu'au rgne de Louis XI, sans cependant passer celui
de neuf, arrt d'abord en 1355. Ce dernier prince voulut que cette
cour ft compose d'un prsident, de quatre gnraux conseillers,
trois conseillers, un avocat et un procureur du roi, un greffier, un
receveur des amendes et deux huissiers.

Henri II abolit la distinction qui existoit entre les gnraux et les
conseillers, cra une seconde chambre en la cour des aides, confirma
et augmenta la juridiction de cette compagnie.

Louis XIII, par un dit de 1635, tablit une troisime chambre, et
cra douze offices de _conseillers_, auxquels il ne donna que ce
titre, sans y ajouter celui de _gnral_, qui ne fut conserv qu'aux
anciens offices, et qui mme s'abolit tout--fait par la suite. Dans
les derniers temps, la cour des aides toit compose d'un premier
prsident, de neuf autres prsidents, de conseillers d'honneur, dont
le nombre toit indtermin, de cinquante-deux conseillers, trois
avocats-gnraux, un procureur-gnral avec quatre substituts, cinq
secrtaires du roi servant prs ladite cour, deux greffiers en chef,
etc., etc.

L'habit de crmonie des membres de la cour des aides toit, pour le
premier prsident, la robe de velours noir avec le chaperon pareil,
doubl d'hermine. Les conseillers, gens du roi et greffiers en chef
portoient la robe rouge, et, suivant un ancien usage, ils devoient
mettre sur cette robe un chaperon noir  longue cornette.

La cour des aides avoit le droit de connotre et de dcider en dernier
ressort de tous procs, tant civils que criminels, au sujet des aides,
gabelles, tailles, octrois, et de tous subsides et impositions. Elle
recevoit les appels interjets des sentences des lections et autres
tribunaux et siges de provinces, pour toutes matires de sa
comptence. Elle toit seule comptente pour juger du titre de
noblesse et des exemptions ou privilges qu'il portoit relativement
aux impts, etc., etc. Ses officiers toient commensaux de la maison
du roi, jouissoient du franc sal, de la noblesse au premier degr, et
 peu prs de tous les privilges accords aux autres cours
souveraines.

Sous Charles VII, l'auditoire de la cour des aides toit situ vers la
chambre des comptes,  ct de la chapelle basse. Ce lieu ayant paru
incommode, Louis XI lui accorda, en 1477, des salles appeles
_chambres de la reine_, situes au-dessus de la galerie des Merciers,
o l'on tablit les seconde, troisime chambre, salle et chapelle de
cette cour; quant  la premire chambre, elle put rester dans l'ancien
btiment, au moyen d'une porte de communication que l'on ouvrit entre
cet difice et le nouveau local. Cette premire chambre fut dmolie en
1620, et rebtie sur le mme emplacement.

La cour des aides avoit rang, dans les crmonies, aprs le parlement
et la chambre des comptes, mais seulement parce qu'elle toit de moins
ancienne cration que ces deux compagnies. Quelques-uns de ses
officiers ont eu l'honneur d'tre levs, ainsi que ceux des autres
cours souveraines,  la suprme dignit de la magistrature.


_Bailliage du Palais._

Renferm depuis 1551 dans l'enclos du Palais, la grand'salle toit
son tribunal. Ce sige connoissoit de tout ce qui concernoit le
civil, le criminel et la police dans les cours et salle du Palais,
la juridiction en toit exerce par un bailli d'pe, un
lieutenant-gnral, un procureur du roi; un premier huissier, un
huissier audiencier et un doyen. Les causes en toient portes par
appel au parlement.


_Chancellerie du Palais._

Elle toit tenue par les matres des requtes, et avoit, ainsi que le
grand sceau, ses officiers, savoir: quatre conseillers secrtaires du
roi audienciers, quatre conseillers contrleurs, douze conseillers
rapporteurs rfrendaires, quatre conseillers trsoriers receveurs,
etc.


_Chambre du domaine et du trsor._

Cette chambre connoissoit en premire instance de tout ce qui
concernoit le domaine du roi et les droits qui lui appartenoient dans
l'tendue de la gnralit de Paris.


_Sige gnral de la table de marbre._

Il comprenoit trois juridictions: 1 la conntablie et marchausse de
France; 2 l'amiraut; 3 les eaux et forts.




GLISES ET MONASTRES.


L'origine de la plupart de ces monuments, surtout de ceux qui
remplissoient autrefois la Cit, offre de plus grandes obscurits que
celle d'aucune autre antiquit de Paris. Il n'en est point sur
laquelle les historiens se soient plus exercs; et la plus belle
victoire que les plus habiles d'entre eux aient remporte dans les
contestations qu'un tel sujet a fait natre, a t d'apprendre  leurs
adversaires  douter dans des matires o ils croyoient tre arrivs 
quelque certitude.

Toutes les glises de ce quartier y existoient de temps immmorial,
c'est--dire que celles qu'on y voyoit encore dans le sicle dernier,
et dont aucune n'avoit plus de six cents ans d'antiquit, avoient t
bties sur les ruines de semblables difices. Il y a apparence, dit
Delamare, que les fidles des premiers temps convertirent en glises
toutes les maisons particulires o ils avoient coutume de se retirer
pour y faire en secret leurs exercices pendant les perscutions; et
que c'est de l que sont venues toutes ces petites paroisses du
quartier de la Cit, dont on ne sait point l'origine. Depuis ces
premires fondations, Paris fut brl plusieurs fois[203], et chaque
fois sans doute ses monumens furent renouvels.  ces dsastres, qui
ont dtruit pour nous jusqu'aux moindres vestiges de ces anciens
difices, il faut joindre cette terreur singulire qui s'empara des
chrtiens vers les dernires annes du neuvime sicle: ils
attendoient la fin du monde prcisment en l'an mille de Jsus-Christ;
et cette fausse opinion rpandue partout leur faisoit ngliger
l'entretien des glises, qui, de tous cts, tomboient en ruines.
Lorsque cette anne fatale fut passe, les peuples, revenus de leur
effroi, s'empressrent partout de les rebtir avec plus de
magnificence qu'auparavant. On fit des fondations nouvelles, et le
culte reprit toute sa solennit. C'est aussi  partir de cette poque
que les traditions deviennent moins obscures, que les titres qui
tablissent les origines ont plus d'authenticit. Toutefois, si l'on
n'a quelque connoissance de ce qui a prcd les temps de la troisime
race, en ce qui concerne le clerg, des rvolutions diverses qu'il
avoit prouves dans son tat et dans ses biens, de ce qu'il avoit
perdu, acquis ou recouvr avant ces temps mmorables qui
consolidrent son existence, en assurant celle de la socit, on
comprendroit difficilement encore ce que nous pourrions dire sur cette
partie la plus intressante des antiquits de Paris: nous allons donc
essayer d'en tracer un rapide tableau.

[Note 203: Deux fois sous Childebert et sous Gontram, dit Sauval; deux
fois par les Normands; brl de nouveau en 1034, sous Henri Ier.]

On ne sait si c'est bien srieusement que certains crivains que dj
nous avons signals comme ne reconnoissant aucune lgitimit, ont
accus les vques romains qui habitoient l'Aquitaine et la Septimanie
d'avoir trahi leurs souverains _lgitimes_, parce qu'ils se
dclarrent pour les Francs contre les Goths, usurpateurs depuis moins
de cent ans de cette belle portion des Gaules: ce seroit montrer par
trop d'ignorance, et il est plus naturel de supposer qu'ils sont
encore ici de mauvaise foi. Qui peut ignorer que, dans cette province
encore toute romaine, o vivoit une population nombreuse de sujets
romains, spare de ses grossiers vainqueurs par ses moeurs, par ses
lois, par ses prjugs et ses traditions; o des troupes romaines
occupoient et dfendoient encore, en invoquant le nom de la ville
ternelle, les points divers au milieu desquels ils toient cantonns,
nul devoir, nul lien ne pouvoit attacher les anciens habitants du pays
 des barbares qu'ils mprisoient et dont ils toient opprims? Cette
oppression toit  la fois politique et religieuse sous les Goths,
qui, ayant embrass l'arianisme, exeroient une perscution violente
contre le clerg catholique, et punissoient par la prison, l'exil, la
confiscation, souvent mme par le martyre, le zle que montroient les
prlats romains pour la saine et pure doctrine de l'glise[204]. Un
roi barbare se prsente  eux, qui avoit embrass la foi orthodoxe:
trouvant ainsi en lui la seule garantie qui pouvoit leur rendre
supportable une domination trangre, ils prfrent son joug  celui
qu'un roi barbare et hrtique faisoit peser sur eux, sans cesser pour
cela de se considrer, dans le secret de leur pense, comme sujets de
l'empire et des empereurs. La victoire des Francs ratifie leur choix;
l'approbation de la cour de Bysance le lgitime[205]: le reste suit
naturellement; et dans cette grande et heureuse rvolution que ces
pasteurs des _fidles_ favorisrent de toute leur influence, il n'y
avoit nulle raison pour que leur conscience ft, un seul instant,
trouble; et leur existence, ainsi que celle de leurs ouailles, cessa
de l'tre.

[Note 204: Sidon, lib. VII, cap. 6; Grg. Tur. _Hist._, lib. II, c.
25.]

[Note 205: Nous avons dj dit que l'empereur Anastase envoya  Clovis
les _insignes_ des premires dignits romaines. Voyez p. 49.]

De quelque manire que Clovis, ses compagnons d'armes et ses
successeurs aient entendu le christianisme, il n'en est pas moins vrai
qu'ils se convertirent de bonne foi, c'est--dire qu'ils reurent tous
les dogmes du christianisme, qu'ils se soumirent  ses lois, et que
les prtres chrtiens ne tardrent point  jouir auprs de leurs
vainqueurs de la plus haute considration.

Ils la durent  des vertus dont ces barbares n'avoient sans doute
qu'une ide trs-imparfaite, mais qui cependant ne leur toient point
tout--fait trangres. Moins loigns des traditions primitives que
le vieux peuple qu'ils remplaoient, ces peuples enfants avoient des
moeurs pures, un caractre hospitalier; et c'est ce qui leur fit
admirer une puret de moeurs qu'ils toient encore si loin d'galer,
et une charit qui surpassoit tous leurs sentiments les plus gnreux.
Ce fut surtout cette dernire vertu qu'il n'appartient qu'au
christianisme d'exalter jusqu' ses degrs les plus sublimes, qui leur
fit une impression plus profonde, et qui leur rendit si vnrables les
hommes qui la pratiquoient. En mme temps que les prtres chrtiens
prchoient de toutes parts et sous leurs yeux la justice,
l'obissance, la rsignation et toutes ces autres lois vangliques
qui sont la garantie la plus sre de l'ordre dans la socit, la
source de toute paix et de toute consolation pour les membres qui la
composent, ils les voyoient s'associer  toutes les souffrances de
ceux qu'ils clairoient de leurs doctrines,  toutes leurs misres, se
dpouiller de tout ce qu'ils possdoient pour les soulager, et
prouver, non pas seulement par des paroles difiantes, mais par de
continuels et touchants exemples, que le patrimoine de l'glise est
celui des pauvres, et que ce n'est pas ici-bas qu'elle a plac son
vritable trsor. Ce fut ainsi que, gagnant l'estime et la confiance
des vainqueurs, les prtres chrtiens purent, ds le commencement,
exercer une influence salutaire sur le sort des vaincus. Les vques
furent, en effet, le principal refuge des Romains dsarms; ils se
rendirent leurs intercesseurs auprs des rois, leurs mdiateurs auprs
des seigneurs, leurs patrons auprs des juges; et devenus ainsi le
lien qui rapprochoit les deux peuples, et le principal instrument de
cette concorde qui devoit les confondre en un seul peuple, leur crdit
s'affermit au point de devenir en trs-peu de temps une autorit
rgulire et lgitime, qui, ds les premiers sicles de la monarchie,
toit dj la plus considrable dans l'tat. Il n'toit pas rare qu'un
duc quittt son duch pour devenir vque; et un ministre
superstitieux  qui une devineresse avoit prdit son lvation 
l'piscopat, considroit une telle prdiction comme la plus heureuse
qui pt jamais se raliser en sa faveur[206]. Ce mme esprit de
conciliation et de paix, les prtres chrtiens le portrent au milieu
des guerres civiles dont la nation ne cessa point d'tre dchire,
aussitt que se furent dvelopps au milieu d'elle les vices et la
foiblesse de son pouvoir politique; et ainsi s'accrut encore, sous la
seconde race, la puissance des vques[207].

[Note 206: Grg. Tur. _Hist._, lib. IV, c. 14 et 18.]

[Note 207: Grg. Tur. _Hist._, lib. IX, cap. 20.]

Ainsi s'accrurent aussi ses richesses que la conqute avoit
extrmement diminues. Encore que le clerg romain et t d'un grand
secours aux Francs dans la conqute des Gaules, et que Clovis, dj
chrtien, l'et trait avec beaucoup de mnagements, il est vrai de
dire que les Romains arms, qui toient en mesure de composer avec lui
en avoient reu des conditions bien plus favorables; et comme l'glise
n'avoit point de rsistance  opposer  l'avidit et la rapacit des
vainqueurs, ses biens et ses trsors furent une proie facile que le
roi barbare distribua, ou peut-tre se vit forc d'abandonner 
l'avarice de ses compagnons d'armes, qui prtendoient sans doute avoir
leur part du butin. Ce que la violence lui avoit enlev, la vertu de
ses ministres le lui rendit: lorsque les nouveaux matres des Gaules
virent le noble et saint usage qu'ils savoient faire du peu qui leur
toit rest, princes et sujets s'empressrent d'accrotre des
richesses dont la dispensation devenoit la ressource principale des
malheureux et rtablissoit ainsi doucement et rgulirement dans
l'tat l'quilibre rompu sans cesse par l'ingalit ncessaire et
invitable des fortunes; et les vrais chrtiens crurent aussi amasser
un trsor pour le ciel en partageant ce qu'ils possdoient avec ceux
dont les biens toient le voeu des fidles, le patrimoine des
pauvres, la ranon des mes, le prix des pchs, la solde des
serviteurs et des servantes de Dieu[208]. Ce fut ainsi que le clerg
acquit en peu de temps d'immenses proprits.

Dans le mme temps s'levoient de toutes parts des monastres o se
retiroient des Justes dgots du monde et qui aspiroient  une vie
plus parfaite. Ces pieux cnobites, ainsi runis, offrirent une image
encore plus frappante de toutes les vertus chrtiennes: partageant
toutes leurs heures entre la prire et le travail des mains, ils
consacroient au soulagement des malheureux tout ce que pouvoit leur
fournir ce travail au-del de l'absolu ncessaire. Ce fut cette
charit ardente, infatigable, qui fertilisa les solitudes o ils
avoient fait voeu de vivre et de mourir: ce fut donc au profit des
pauvres et uniquement  leur profit que, de leur ct, les moines
devinrent lgitimes propritaires d'une partie considrable de la
France que leurs sueurs avoient fconde[209].

[Note 208: Cap. Car. tit. 3, c. 12.]

[Note 209: Art de vrif. les dates, p. dd.; _ibid._, prf. p. ix.]

Il est certain, au reste, qu'aprs la conqute, l'glise avoit continu
de possder, selon la loi romaine, ce qui lui toit rest de ses biens,
et ce que, dans les temps postrieurs, elle en avoit pu acqurir; toute
la suite des monuments historiques nous prouve qu'exempts des charges
publiques lorsqu'ils toient mdiocres et  peine suffisants pour
l'entretien de ses ministres, ces biens perdoient leur immunit, ds
qu'ils devenoient plus considrables[210]. Cette loi continua d'tre
observe sous les rois francs, et elle y fut mme trs-souvent excute
avec une plus grande rigueur que sous les romains[211]. Nous voyons que
les terres de l'glise payoient un cens, des tributs, que ses serfs ou
colons devoient au fisc des corves, et que l'immunit mme n'exemptoit
pas les glises des dons annuels qu'elles toient tenues d'acquitter
envers le roi[212].

[Note 210: Cod. Theod., lib. XVI, tit. 2, l. 15.]

[Note 211: Aim., lib. II., c. 27.]

[Note 212: Hincm., t. II., epist. ad Episc., c. 38.]

Une autre loi romaine (et cette loi extrmement remarquable jette un
grand jour sur la matire que nous traitons) vouloit que l'glise
possdt ses biens aux mmes titres que les donateurs qui les lui
avoient concds. Or ces biens toient ncessairement ou civils ou
militaires: le possesseur d'un bien militaire devoit un service
personnel, ou s'il ne pouvoit servir lui-mme, il toit tenu de se
faire remplacer par ses enfants; le propritaire d'un bien civil
fournissoit des miliciens. Le clerg se vit donc, en sa qualit de
propritaire, oblig de remplir ces conditions de la proprit, et de
fournir des soldats  l'tat.

Ces miliciens qu'entretenoit l'glise devoient tre toujours sur pied;
et dans ces temps de prils continuels, il falloit qu'ils fussent
prts  marcher au premier signal. C'toient des _hommes libres_ et
non des _vassaux_; car des prtres dsarms ne pouvoient en avoir, le
vasselage tant, ainsi que nous l'avons dj dit, une condition
particulire et exclusive du bnfice militaire. Pour obtenir le
service d'un homme libre, il falloit pourvoir  sa solde et  sa
subsistance: il fut cr  cet effet sur les biens ecclsiastiques des
bnfices  vie qui devinrent la paie de ces soldats de l'glise. Ces
biens, dont elle ne leur donnoit que l'usufruit, n'toient point
spars, quant  la proprit du fonds, des autres biens qu'elle
possdoit, et devoient y rentrer aprs la mort de l'usufruitier[213].
Cette loi, selon laquelle toit rgl le service militaire de
l'glise, parot avoir t aussi ancienne que la monarchie[214].

[Note 213: Aim., lib. V, c. 10.]

[Note 214: Grg. Tur. _Hist._, lib. V, c. 26. Il parle, en cet
endroit, des _hommes_ de saint Martin  qui Chilpric fit payer le
_ban_ pour les punir de n'avoir point t  l'arme, aprs en avoir
t requis.]

Or il toit difficile que, dans un semblable systme, il ne
s'introduist pas de grands abus; et que, dans des sicles grossiers
o celui qui avoit la force se plioit si difficilement  la rgle et
aux lois, le plus foible ne ft pas le seul  souffrir de ces abus. Il
arriva donc que les ecclsiastiques ne furent pas toujours libres de
choisir leurs _hommes_, et qu'on les obligea de concder leurs
bnfices  de vieux soldats que l'on vouloit rcompenser, et qui
considroient ainsi ce qu'ils recevoient de l'glise comme un don du
souverain qui le leur avoit fait obtenir. Il arriva encore que les
capitaines auxquels les vques ou plutt le prince donnoit la
conduite des _hommes libres_, lorsqu'il falloit marcher  l'ennemi,
acqurant sur eux cet ascendant irrsistible que donne le commandement
militaire, les dterminrent facilement  se faire leurs propres
_vassaux_, et s'attriburent par ce moyen la disposition de leurs
bnfices qui se trouvrent ainsi spars des biens dont ils tiroient
leur origine[215]. Les guerres dangereuses des Sarrasins dans
lesquelles l'glise toit spcialement menace, le pril extrme
auquel l'tat fut expos par leurs invasions, multiplirent ces
usurpations. Charles Martel, que l'on accuse d'avoir dpouill le
clerg, n'eut effectivement d'autre tort que d'autoriser ce qui toit
dj fait, ce qui probablement se faisoit encore; et c'est ainsi que
ces biens, reconquis par l'glise sous la premire race, rentrrent,
au commencement de la seconde, dans le domaine des rois, et
redevinrent le patrimoine des Francs.

[Note 215: Cap. Car., cal. tit. 27.]

Il fallut bientt rparer cette grande injustice: Ppin, qui vouloit
affermir son pouvoir, sentit qu'il n'appartenoit qu' la religion de
lui donner la force et la stabilit; le ciel mme parut se dclarer
contre les spoliations impies que son pre avoit permises et
protges[216], et pouss  la fois par le cri de sa conscience et par
les conseils d'une politique sage et prvoyante, il voulut que
l'glise recouvrt ce qui lui avoit t enlev, et reprt ainsi dans
l'tat le rang et l'influence qu'elle avoit perdus. Toutefois, vu la
qualit et la puissance de la plupart de ceux qui avoient usurp ces
biens, une restitution entire et t dangereuse, toit mme
impossible: des transactions avec ces propritaires illgitimes
toient un moyen qui s'offroit de lui-mme, et que l'on sut employer
de manire  concilier ensemble l'intrt des familles, le repos des
consciences et les lois de l'quit. On rendit  l'glise une partie
de ses biens; et elle concda l'autre  ceux qui en toient
actuellement possesseurs, sous la condition qu'ils tiendroient d'elle
ces biens  titre de bnfice et qu'ils lui paieroient  cet effet une
redevance[217].

[Note 216: Cap. Car. cal., tit. 27. Il s'agit ici de la vision de
saint Eucher.]

[Note 217: Cap. Metens., an. 756, c. 14. Ces bnfices furent appels
_prcaires_.]

Ces bnfices diffroient peu, relativement aux bnficiers, de ceux
que l'glise avoit autrefois donns  ses hommes libres; mais l'glise
n'en toit plus propritaire, ni mme des biens dont la jouissance
lui toit rserve, au mme titre et avec la mme plnitude. Il
parotroit que la plus grande partie de ces biens, avant de lui tre
rendus, passrent entre les mains du roi qui dut ensuite les lui
transmettre; et que, par cette transmission, ils prirent la nature des
_bnfices royaux_: c'est--dire qu'ils devinrent une proprit du
prince dont il se saisissoit de nouveau,  la mort de chaque
titulaire, toutefois avec cette diffrence qu'il ne pouvoit les runir
au fisc, comme il l'auroit fait d'un fief vacant par le dfaut
d'hritier mle, parce que ces biens toient consacrs au service de
Dieu, et exempts des conditions du vasselage; mais qu'il en jouissoit
 titre de propritaire, jusqu'au moment o il lui plaisoit d'y placer
un nouvel usufruitier[218]. De mme pour les domaines qui furent
concds par le clerg  des bnficiers, le roi se rserva d'en
former de nouveaux bnfices  la mort de l'usufruitier et aux mmes
conditions, s'il le jugeoit ncessaire, de telle sorte qu'un bnfice
ecclsiastique ne pouvoit jamais tre runi  l'glise de laquelle il
dpendoit, tant qu'il convenoit au roi d'y nommer un nouveau
bnficier. Ces biens entrrent donc aussi dans la classe des
bnfices royaux et furent soumis  la mme juridiction; mais si la
premire disposition toit favorable au clerg et conservatrice des
biens dont il avoit la jouissance, comme nous le prouverons tout 
l'heure, la seconde lui fut trs-nuisible; et l'on conoit facilement
que de tels bnfices obtenus de la munificence royale durent tre
bientt considrs comme des fiefs par ceux qui les possdrent, et,
lorsque l'hrdit s'y fut tablie, devenir aussi des fiefs
hrditaires: c'est ce qui arriva en effet de tous ces bnfices
ecclsiastiques dont l'glise se vit une seconde fois et
successivement dpouille.

[Note 218: Grg. Tur. _Hist._ lib. IV, c. 7. C'est l ce qu'on
appeloit le _droit de rgale_.]

Il arriva donc qu' peine rentre dans la possession de ses biens,
l'glise fut de nouveau menace de les perdre. Entours de bnficiers
arms, beaucoup plus puissants qu'eux, qui, ne supportant qu'avec
impatience une dpendance dont ils toient humilis et importuns,
profitoient du moindre prtexte pour s'en affranchir[219], les
titulaires des proprits ecclsiastiques toient en danger
non-seulement d'tre privs de toute espce de droit sur les bnfices
qu'ils avoient concds, mais encore de se voir enlever la proprit
de ce qui leur avoit t rendu, et avec plus de facilit peut-tre
qu'auparavant, parce qu'ils toient plus foibles encore, presque tous
leurs hommes libres tant devenus vassaux de leurs bnficiers.

[Note 219: Cap. Car. cal. tit. 7, c. 65. Dans ce capitulaire, qui est
celui d'pernay, les vques demandoient qu'on renouvelt  l'gard
des redevances des bnficiers ecclsiastiques les lois de
Louis-le-Dbonnaire et de Charles-le-Chauve; mais ces bnficiers, qui
toient tous puissants seigneurs, rejetrent cette demande, refusrent
les corves et gardrent les _prcaires_.]

Dans ce pril imminent, dans cette situation extraordinaire o son
existence toit sans cesse menace par ces hommes violents, qui se
souvenoient encore d'avoir t les vainqueurs des Gaules, et qui se
montroient toujours prts  agir comme du temps de la conqute, le
clerg, rduit en quelque sorte au droit de la _dfense naturelle_, ne
crut pas, et sans doute avec quelque raison, devoir rester
scrupuleusement soumis aux capitulaires et aux canons qui dfendoient
aux ecclsiastiques de porter les armes. Il demanda et obtint les
honneurs du _baudrier_[220]; les vques prirent l'pe, l'habit
militaire, les perons; et devenus guerriers et seigneurs de la
nation, ils purent avoir des vassaux, puisqu'ils alloient  la guerre
o tout homme libre pouvoit aller; ils se firent rendre hommage par
leurs hommes libres, conservrent la proprit des _manoirs nobles_,
qui toient sous leur redevance, et s'pargnrent ainsi la solde
ruineuse des capitaines qu'ils avoient t obligs de mettre, avec
tant de danger pour eux,  la tte de leurs soldats. C'est ainsi que
le _vasselage_, le seul lien de la socit temporelle qui ft assez
fort pour n'tre point encore rompu, contribuoit  raffermir et 
conserver la socit spirituelle qui seule pouvoit ensuite tout sauver
et tout conserver.

[Note 220: Aim., lib. V, cap. 2. Les _honneurs_, chez les Francs comme
chez les Romains, toient indiqus par des marques extrieures,
_insignia_. Tout homme libre chez les Francs avoit un _honneur_, et
cet honneur commun  tous toit la _ceinture militaire_ ou le
_baudrier_. Il le perdoit quand il entroit dans l'tat monastique, et
ne pouvoit plus le reprendre, mme lorsqu'il lui plaisoit de rentrer
dans la vie sculire. Cap. addit., c. III, 66; Cap. Met., an. 716, c.
2; I. Cap. an. 819, c. 16.]

Ainsi s'expliquent ces habitudes guerrires que ne cessent de
reprocher  ces hommes de paix tant de petits esprits qui ne voient
rien au-del du temps o ils vivent et des objets qui sont sous leurs
yeux; et ce qui prouve  quel point ce parti extrme qu'avoit pris le
clerg toit justifi par les circonstances extraordinaires dans
lesquelles il se trouvoit, c'est que Charlemagne ayant port 
l'_assemble gnrale_ de la nation une requte qui lui avoit t
prsente  l'effet d'interdire aux ecclsiastiques le service
militaire, et cette interdiction y ayant t dcide[221], les
partisans du clerg clatrent en murmures et rpandirent le bruit que
c'toit dans l'intention de dpouiller l'glise de ses _honneurs_ et
de ses _biens_ que l'empereur avoit prsent cette requte et obtenu
ce rglement.

[Note 221: III. Cap. 20, an. 803.]

Au reste la loi nouvelle fut mal observe sous le rgne de ce prince,
parce que l'on continua d'envahir les biens du clerg, quoiqu'une
autre loi et prononc la peine du sacrilge contre ceux qui les
envahiroient[222]. Ce ne fut que sous Louis-le-Dbonnaire que les
vques et les clercs dposrent les ceinturons et baudriers d'or, les
glaives orns de pierreries, les perons et les habits prcieux[223].
Essayant alors de revenir au premier moyen qu'ils avoient employ pour
leur dfense, ils imaginrent de choisir parmi les _fidles_ du roi
des chefs auxquels ils confioient la conduite de leurs vassaux; ces
chefs reurent le nom d'_avous_[224] des glises. Ce moyen, sans
doute plus conforme aux maximes de l'vangile, et le seul que, dans
des circonstances ordinaires et communes, il leur et t permis
d'employer, ne pouvoit suffire encore  protger leur foiblesse, au
milieu de l'impuissance des lois et de ce dsordre politique o la
France continuoit d'tre plonge. La cration des _avoueries_ eut un
rsultat  peu prs semblable  la sparation qui avoit t opre
sous Charles Martel; et ces _avous_ n'toient en effet, sous un
autre nom, que ces capitaines qui l'avoient alors si violemment
dpouille. Le mme principe amena donc et ncessairement des
consquences toutes semblables. Les bnficiers cessrent de rendre
hommage aux vques, ds que ceux-ci eurent cess de porter les armes,
et ne reconnurent plus que leurs _avous_; l'hrdit des fiefs ayant
commenc  s'introduire, vers cette poque, un grand nombre d'avous
se firent les suzerains de ces vassaux qui ne leur appartenoient pas;
et ce ne fut que par l'extinction des familles qui possdoient les
_avoueries_, et par les donations qui lui furent faites
postrieurement  l'tablissement de l'hrdit, que les glises
recouvrrent les biens et les vassaux qui leur avoient t une seconde
fois enlevs.

[Note 222: III. Cap. 20, an 803.]

[Note 223: Aim., lib. V, c. 2.]

[Note 224: On leur donnoit encore le nom de _gonfalonnier_, parce
qu'ils portoient la bannire des glises appele _gonfanum_. C'est
ainsi que l'_oriflamme_, bannire et enseigne dont l'abbaye royale de
Saint-Denis se servoit dans ses guerres particulires, c'est--dire
dans celles qu'elle entreprenoit pour retirer ses biens des mains des
usurpateurs, ou pour empcher qu'ils ne fussent enlevs, devint la
bannire des rois de France, lorsqu'ils furent devenus matres des
comts de Pontoise et du Vexin, dont les seigneurs avoient t
jusqu'alors _avous_ et protecteurs de cette abbaye. Ceci dut arriver
sous le rgne de Philippe Ier ou de son fils Louis-le-Gros. (_Voyez_
dissert. de Ducange sur l'hist. de saint Louis.)]

Nous avons dit que la circonstance qui avoit fait des _bnfices
royaux_ de cette autre partie des biens enlevs au clerg, et dont la
jouissance lui avoit t rendue, avoit t favorable aux propritaires
de ces biens; et en effet les rois, protecteurs ns de l'glise et de
ses ministres, et qui voyoient en eux l'appui le plus sr et le plus
ferme de leur couronne, loin d'avoir aucun intrt  les dpouiller,
trouvoient au contraire un avantage vritable  accrotre leur crdit
et leur influence, et leur conservoient ainsi fidlement ces biens,
comme un dpt qui leur avoit t commis. C'toit l ce qu'on appeloit
le privilge de l'_immunit_, que n'avoient pas les fondations faites
par de simples particuliers, fondations dont l'administration revenoit
aux familles aprs la mort des fondateurs, en raison du mme droit qui
les faisoit _vacquer en rgale_, quand elles toient faites ou
supposes faites par le roi. De cette disposition de la loi en faveur
de ces familles, rsultoient mille inconvnients, et tous au dtriment
du clerg, qui voyoit souvent des hritiers avides et peu scrupuleux
dissiper des biens dont la pit de leurs anctres avoit voulu faire
le patrimoine des pauvres et des glises; et les nouveaux fondateurs,
tmoins de ces dsordres, n'eurent qu'un moyen de s'assurer que les
intentions qu'ils avoient eues, en faisant de semblables dons,
seroient remplies: ce fut de remettre leurs fondations entre les mains
du roi, qui, les confirmant alors par des chartes, leur donnoit la
nature d'_aleu_ ou de _propre_, et tous les avantages de l'_immunit_.
Ainsi prirent le caractre de fondations royales, un grand nombre de
bnfices qui n'avoient point t donns  l'glise par les rois.

Tout porte  croire que ce fut de mme dans l'intention de s'assurer
la conservation des biens qui leur avoient t donns, ou qu'ils
s'toient crs eux-mmes par leurs travaux, que les monastres
voulurent jouir aussi des avantages attachs aux fondations royales,
et s'affranchir de la juridiction des vques, qui d'abord toient les
dispensateurs de ces biens au mme titre que de ceux des autres
glises, et avoient ainsi le droit d'en appliquer l'usage selon qu'ils
le jugeoient  propos; ce qui ne se faisoit pas toujours avec justice
et discernement. Et il faut bien supposer que ce privilge des vques
n'toit pas sans de graves inconvnients, puisque ce fut un saint
vque qui lui-mme tablit le premier un abb dans un monastre, et
l'affranchit de la juridiction de l'_ordinaire_, dans la crainte
qu'il eut, dit l'annaliste qui rapporte ce fait, que ses successeurs
n'envahissent les biens de ce monastre[225]. Un monastre remis
ainsi entre les mains du roi recevoit le nom d'abbaye; et ds ce
moment, son abb prenoit rang parmi les seigneurs ou grands vassaux,
administrant lui-mme ses biens, en acquittant les charges,
fournissant directement  l'tat les soldats dont auparavant il
grossissoit le contingent des vques, et ne reconnoissant plus
d'autre autorit que celle de Dieu et du roi.

[Note 225: Aim. lib. VIII, c. 2. Cet vque toit saint Germain, qui
tenoit le sige de Paris; et le monastre qu'il affranchit ainsi toit
celui de Saint-Vincent, depuis l'abbaye Saint-Germain-des-Prs.]

Mais il n'en toit pas des moines comme des prtres sculiers. Ceux-ci
avoient leur part des biens des glises; les autres, soumis  la vie
commune, ne possdoient rien en propre, n'avoient droit qu'au simple
ncessaire, fix par la rgle qu'ils avoient embrasse. Tout le reste
toit  la disposition de leurs abbs, qui trop souvent ne faisoient
pas de ces richesses ainsi accumules dans leurs mains, l'usage auquel
elles avoient t destines, et les dissipant dans les folles dpenses
d'un luxe scandaleux, excitoient ainsi la cupidit des laques dont
ils imitoient la manire de vivre, et qui, tmoins de leur vie
mondaine, durent se croire trs-propres  les remplacer dans cette
manire d'administrer des biens ecclsiastiques. C'est ainsi que se
formrent et se multiplirent les _commendes_, qui n'toient autre
chose que le droit d'usufruit et d'administration rserv  tout
fondateur, droit que le roi tendit des monastres _simples_, qui, 
ce titre, avoient pu, de tout temps, tre administrs par des laques,
aux abbayes de fondation royale, et dont il toit le suprme
administrateur. Or cette disposition particulire que l'on faisoit du
bien des abbayes, sembloit ne pas avoir des inconvnients aussi graves
que la dilapidation des biens du clerg sculier, parce que l'on ne
dpouilloit en apparence qu'un seul homme, qui toit l'abb, les
moines n'ayant droit, nous le rptons, qu' l'absolu ncessaire, fix
par les statuts de leur communaut. On vit donc s'lever de toutes
parts des commendes au profit des gens de la cour et des nobles de
province; et sous la seule condition de pourvoir  l'entretien des
lieux rguliers, et  la nourriture des religieux, les commendataires
purent dissiper  leur gr, prodiguer  tel usage profane qu'il leur
plaisoit, l'immense superflu des biens confis  leur gestion. Ce fut
un nouveau genre de spoliation qui n'eut point de bornes: on se
partagea les biens des monastres comme des terres conquises; les rois
donnrent des abbayes aux reines,  leurs fils,  leurs filles, ils en
gardrent pour eux-mmes; il n'y eut point de vassal un peu puissant
qui ne s'en ft donner, et plusieurs mirent leur fidlit au prix de
semblables dons. Vainement les vques s'levrent contre cette
dissipation impie et souvent inhumaine des biens des monastres, et
menacrent les spoliateurs des jugements de Dieu[226]: ils n'y
gagnrent autre chose que la vaine formalit  laquelle se soumirent
les rois et les seigneurs de faire tonsurer ceux de leurs enfants
qu'ils vouloient enrichir ainsi, sans rien diminuer de leurs domaines;
et l'on conoit que sous de tels abbs, le sort des moines n'toit pas
plus assur, ni le voeu des fondateurs plus respect que sous
l'administration des laques. Enfin les choses en vinrent au point que
l'on crut ncessaire de faire des arrangements pour que la communaut
ne manqut pas du moins des premiers besoins de la vie, et de sparer
 cet effet de la _mense_ abbatiale la portion de bien strictement
ncessaire  la subsistance des religieux et  la rparation des
glises, portion  laquelle les abbs et les commendataires n'eurent
pas le droit de toucher. Un tel remde fut pire peut-tre que le mal;
parce que dlivrs, par de tels arrangements, de toute responsabilit
sur ce qui touchoit les moines et le monastre, ces administrateurs
disposrent plus librement encore et avec moins de scrupule de la part
de biens, incomparablement plus grande, qui leur toit reste. Par
exemple, les comtes de Paris s'tant tablis commendataires de presque
toutes les abbayes que renfermoit leur comt, une fois ce partage fait
avec la communaut, distriburent  leurs gens de guerre toutes les
terres restantes, qui furent ainsi pour toujours soustraites  la
juridiction ecclsiastique. Ce qu'ils avoient fait, d'autres seigneurs
le firent galement dans toutes les parties de la France; et un grand
nombre de menses abbatiales se trouvrent ainsi scularises.

[Note 226: Ce n'toit pas contre les commendes en gnral qu'ils
s'levoient, puisqu'ils en possdoient eux-mmes, mais contre la
nomination abusive et scandaleuse des laques  de semblables offices;
c'toit la dilapidation des biens des abbayes, souvent mme
l'expulsion des religieux de ces saintes demeures, qu'ils signaloient
 la justice et  la religion du monarque: Il y a des lieux sacrs,
disoient-ils, qui sont devenus en entier la possession des laques; il
en est d'autres, qu'ils se sont en partie appropris; il en est dont
ils se sont donn les mtairies comme leur propre hritage. (Cap.
Car. cal., tit. 3, c. 12, tit. 52.)]

Telle est l'histoire des proprits de l'glise sous les deux
premires races; et cette histoire n'est autre chose que le rcit du
pillage perptuel de ces proprits par une race d'hommes violente et
guerrire, dont ses ministres travailloient sans cesse  adoucir les
moeurs et  clairer l'intelligence. Ce que lui enlevoit l'avidit des
vainqueurs dans les moments de dsordre, on voit que la pit des
fidles le lui rendoit dans des temps moins agits, au risque de le
lui voir enlever encore; et que, dans ce combat sans relche de la
cit de Dieu contre la cit du monde, la charit et la patience de
l'une triomphrent  la fin de l'avarice et de la violence de l'autre.
C'est qu'il falloit que l'glise de France subsistt, Dieu ayant
visiblement de grands desseins sur un royaume qui fut toujours le
premier de la chrtient; et peut-tre touchons-nous au dernier
accomplissement de ces desseins, aprs la dernire spoliation plus
inique sans doute, plus funeste, plus barbare que toutes les autres,
dont elle vient d'tre la victime; spoliation qui, malgr tous les
efforts de l'impit, ne peut manquer d'tre rpare par les mmes
moyens.

On peut maintenant apprcier  leur juste valeur ces cris stupides de
l'impit, de toutes parts rpts par la prvention et par
l'ignorance, qui accusent d'usurpation du bien d'autrui, un clerg
sans cesse dpouill de son propre bien; qui nous prsentent comme
plong dans toutes les jouissances du luxe et de la mollesse des
cnobites que leurs administrateurs laques laissoient mourir de faim,
comme des hommes turbulents et sanguinaires des vques qu'une triste
ncessit foroit  prendre les armes, afin d'opposer quelques
rsistances  un brigandage qui s'exeroit sur le patrimoine des
pauvres, qui menaoit la religion elle-mme dans l'existence de ses
ministres. L'impit ne s'arrte point l: dvore d'une rage que rien
ne peut teindre, elle va chercher dans la fange des chroniques les
plus obscures et les plus mprises[227], ce que ses suppts de tous
les ges (car elle n'a jamais cess d'en avoir) ont pu crire de plus
infme, de plus grossirement mensonger contre les moines et les
prtres; et opposant avec impudence ce vil fatras de turpitude aux
tmoignages de l'histoire les plus graves, les plus avrs, les plus
clatants, elle ne craint pas de dpeindre comme des sclrats
abominables, des hommes qui, d'ge en ge et jusqu' nos jours, n'ont
cess de transmettre aux gnrations, les croyances, les prceptes, la
morale de l'vangile; supposant que, par un miracle plus grand, plus
inconcevable que tous ceux qu'elle rejette, ces hommes ont pu et
voulu, dans cette longue succession qui ne s'est pas interrompue un
seul instant, perptuer des croyances auxquelles ils ne croyoient pas,
annoncer des prceptes auxquels ils n'obissoient pas, prcher une
morale qu'ils ne pratiquoient pas; crant ainsi, au gr de sa haine
extravagante, une socit de nobles toujours furieux et de prtres
toujours hypocrites, socit impossible, qui cependant a dur
_quatorze sicles_, socit la plus tyrannique qui ait jamais opprim
les peuples, et qui cependant a donn pour la premire fois au monde
le spectacle d'une nation o il n'y avoit plus de _matres ni
d'esclaves_. La race guerrire qui subjugua les Gaules et qui y
tablit son empire fut long-temps sans doute rude et grossire dans
ses moeurs: cependant, ds les premiers moments de la conqute, elle
se montre pleine de respect et d'admiration pour la doctrine et la
vertu des prtres chrtiens; elle coute avec docilit leurs
avertissements les plus svres, elle s'effraye de leurs saintes
menaces: si, malgr cette admiration et ce respect, ces barbares
demeurrent encore long-temps lgers, changeants, livrs  mille
passions imptueuses,  quel excs ne se fussent point livrs des
caractres aussi indomptables, sans ce frein que la religion sut leur
imposer, frein salutaire qu'ils n'osrent jamais briser, quoiqu'il ne
sufft pas toujours pour les diriger et les retenir? car ce temps o
il se commit de grands crimes, fut aussi celui des grandes expiations.
Dans nos temps plus polics, nous avons surpass les crimes et
rarement imit le repentir: C'est qu'alors, comme l'a dit un illustre
crivain que nous nous plaisons  citer, l'homme toit emport et
qu'aujourd'hui il est corrompu[228]. L'ignorance toit grande dans
ces temps orageux, et d'autant plus profonde, d'autant plus incurable
que ceux qui y toient livrs se plaisoient au milieu de ses
tnbres[229]. O se conservoient les dernires lueurs des lettres et
des connoissances humaines prtes  s'teindre, si ce n'est dans les
clotres qui rendirent ensuite  la socit moderne ce qu'ils avoient
sauv du grand naufrage de l'ancienne socit? o toient les seules
coles qu'il y et alors? auprs de la cathdrale et de la demeure des
vques: l toient encore l'hpital pour les malades, l'hospice pour
les plerins et les pauvres voyageurs[230]; et dans ces asiles de paix
la _science_ et la misricorde s'toient rencontres et
embrasses[231]. Lorsque le pouvoir politique, si foible alors sous
des rois foibles, parce qu'il n'toit pas naturellement constitu,
reprenoit un peu de vigueur sous quelques princes guerriers ou d'un
ferme caractre,  qui s'adressoit le monarque pour le rtablissement
de l'ordre et le maintien de la justice, si ce n'est aux vques,
protecteurs naturels des peuples, et qui recevoient alors la noble
mission de porter au pied du trne le cri des opprims et de demander
en leur nom que justice ft rendue[232]? Qu'toit le vasselage, seul
lieu de cette socit naissante, qui, comme nous l'avons dj dit, ne
fut jamais entirement rompu, sinon le respect pour la foi jure? et
quel autre garant pouvoit-on avoir que la religion, de la foi du
serment? Lorsque tout n'toit que trouble et confusion dans l'tat, o
toient l'ordre et l'unit, sinon dans la socit des _fidles_, qui
seule demeuroit immuable dans ses dogmes, dans ses traditions, dans sa
discipline? Pour cette multitude que divisoient sans cesse des
intrts si opposs, des usurpations si manifestes, des prjugs
d'indpendance si fortement enracins, quel autre signe de ralliement
que la CROIX qui, s'levant de toutes parts, sur le sommet de leurs
tours et sur la pointe de leurs clochers, rveilloit  tous moments
dans leur coeur des sentiments qui leur toient communs, de croyances
qui pour tous toient les mmes, et sembloit rappeler  ne former
qu'une seule patrie sur la terre, des hommes destins  n'avoir qu'une
mme patrie dans le ciel? et nous pouvons dfier toute la subtilit
sophistique des incrdules de nos jours, d'expliquer comment il et
t possible que ce royaume de France, _form par des vques_; ainsi
que l'a dit un crivain dont sans doute ils ne rcuseront pas le
tmoignage[233], et pu tre sauv de sa ruine autrement que _par des
vques_; c'est--dire comment, sans la religion et ses ministres, il
et pu rester en France, aprs la fin de la seconde race, vestige de
socit.

[Note 227: C'est ainsi que l'auteur d'un livre abominable, intitul
_Histoire physique, civile et morale de Paris_, prsente impudemment
comme autorits irrfragables de toutes les ordures dgotantes, de
toutes les calomnies odieuses qu'il a accumules dans son informe
compilation, l'_Enfer des chicaneurs_, par Louis Vervin; les _Varits
srieuses et amusantes_, par Sablier; les _Caquets de l'Accouche_; la
_Pourmenade du Pr-aux-Clercs_, pome burlesque de Bertrand;
l'_Espadon satirique_ de d'Esternod: la satire du pote Sigognes
_contre son haut de chausses_, etc., etc. S'il lui arrive de consulter
quelquefois des autorits plus graves, ce sont des _exceptions_ qu'il
y cherche, afin de les prsenter comme _rgles gnrales_; expliquant
ainsi trs-facilement en faveur de son systme de dnigrement, ce que
l'on emploroit prcisment pour le combattre et le renverser de fond
en comble. Au reste l'cole philosophique et rvolutionnaire n'a
jamais eu d'autre mthode, depuis qu'elle a commenc sa guerre de
plume contre la socit; et cet auteur suit fidlement la route que
ses matres lui ont trace. Avec de telles rgles de critique et la
conscience qu'elles supposent, il seroit facile de prsenter saint
Louis comme un chef de brigands, et saint Vincent de Paule comme un
chapp des galres.]

[Note 228: M. de Bonald, t. III, p. 412.]

[Note 229: Les _Fidles_ descendus des anciens _Francs_ mprisoient
les lettres, parloient trs-peu latin, n'estimoient que la profession
des armes, et ne quittoient les camps que pour aller se confiner dans
leurs terres; pendant prs de deux sicles, leur ignorance les rendit
incapables d'exercer aucune fonction ecclsiastique; tous les clercs
toient Romains.]

[Note 230: _Voyez_ l'art. _Htel-Dieu._]

[Note 231: _Misericordia et veritas obviaverunt sibi: justitia et pax
osculat sunt._ (Ps. LXXXIV, II.)]

[Note 232: Les vques parvenus  l'piscopat par de bonnes voies,
dit un capitulaire, doivent montrer le chemin du ciel par leur bon
exemple et par la prdication. Ils doivent, autant qu'il est en eux,
et tant par eux-mmes que par leurs subalternes, assister le roi dans
l'administration qui lui en est confie; et quand la ngligence ou la
mauvaise volont d'un abb ou d'une abbesse, d'un comte ou d'un vassal
de la couronne, leur fait rencontrer des obstacles  l'accomplissement
de leurs devoirs, ils sont obligs d'en avertir le roi, afin
qu'appuys de son assistance ils puissent avoir un libre exercice de
l'autorit qui leur appartient. (Cap. an 823, c. 4)

Agobard, archevque de Lyon, tmoin des vexations et des injustices
dont le peuple toit accabl de la part de ses magistrats, se croyoit
oblig d'en avertir le chef de la justice. (Agobard. _Epist. ad
Marfrid. procer. palat._)]

[Note 233: Gibbon.]

Sous les rois de la troisime race, le clerg put esprer enfin des
jours moins agits, et pour ses proprits des garanties et une
protection dont, jusqu'alors, lui seul avoit t priv. Il put, de
mme que les autres membres de la socit, conserver ce qui lui
appartenoit, et opposer avec succs, aux nouveaux envahissements que
l'on tenta contre lui, ses titres et ses privilges. Or, dans cet
espace de quelques lieues sur lequel ont t successivement traces et
leves les diverses enceintes de Paris, et qui s'est couvert aussi
par degrs d'un si grand nombre d'difices et d'une population,
jusqu'au temps o nous vivons, toujours croissante, les vques et les
abbs avoient beaucoup de possessions, et eurent plus  combattre que
partout ailleurs pour maintenir leurs droits sur un coin de terre que
la multitude des habitants d'une ville devenue capitale du royaume,
leur disputoit, pour ainsi dire, pied  pied; et ces droits, ils
surent cependant les abandonner, selon que l'exigeoit l'intrt
public, auquel il est rare qu'ils n'aient pas toujours sacrifi leurs
propres intrts.

Par exemple les vques de Paris possdoient, comme les autres
prlats, des terres autour du sige de leur glise, dans un temps o
cette ville toit presque tout entire renferme dans la Cit, et o
il toit impossible de prvoir l'agrandissement immense qu'un jour
elle devoit recevoir. Sous le rgne de Louis-le-Jeune, une partie de
ces proprits, situes au couchant de la _ville_, toit dsigne sous
le nom de _Culture-l'vque_, et prenoit naissance aux limites de
l'ancien et du nouveau bourg Saint-Germain-l'Auxerrois. Dans ces
terres, qui toient devenues de la nature des fiefs, l'vque, sous la
seule condition de l'hommage et des redevances fodales, avoit presque
tous les droits d'un souverain, haute et basse justice, proprit des
serfs, perception de certains impts, pouvoir de donner des terres 
cens, d'tablir des arrire-fiefs, etc.

Les monastres fonds dans les environs de la ville avoient
galement des proprits dans les terrains ou cultures qui, de tous
cts, entouroient son enceinte; et, comme nous l'avons dit, les
abbs, affranchis de la juridiction de l'_ordinaire_, toient, ainsi
que les vques, matres absolus dans ces proprits, et vassaux
immdiats de la couronne. Ils donnoient, comme propritaires de
fiefs, les terres dpendantes de leurs abbayes  cens ou  rentes,
sous la condition d'y faire des cultures ou d'y lever des
btiments; et c'est ainsi que s'toient forms les bourgs
Saint-Germain-des-Prs, Saint-Germain-l'Auxerrois, Saint-Marcel,
etc. Dans l'intrieur, des monastres avoient t aussi fonds,
dots et soustraits galement  la juridiction piscopale. Il
rsultoit, de cet tat de choses, une foule de droits, de
prrogatives, de prtentions opposes, que l'on a peine  concevoir,
et dont cependant les traces se sont conserves jusqu' nos jours.
Les vques dfendoient leurs privilges contre le roi, les moines
contre l'vque.  mesure que la ville s'tendoit, les droits de
_censives_ toient rclams sur les divers territoires qu'on y
faisoit entrer; le roi n'obtenoit rien que par transaction, soit des
couvents, soit des prlats, et ne devoit en effet rien obtenir que
de cette manire; si une chapelle se trouvoit place dans
l'arrondissement d'un monastre, et que les besoins du culte ou tout
autre considration portt  l'riger en paroisse, les moines, et
cela toit juste encore, conservoient le droit de nommer  la cure;
ils ne cdoient point ce droit, mme lorsqu'ils abandonnoient, de
leur propre mouvement, leur glise pour quelqu'autre demeure qui
leur sembloit plus convenable, ft-ce l'extrmit oppose de la
ville; ces droits de patronage, trop souvent exercs par des
laques, se transmettoient, se cdoient par vente ou par change; on
les obtenoit mme lorsqu'une glise toit btie sur une terre
accorde _avec amortissement_[234], et c'est ainsi que se sont
tablies les diverses censives qui existoient dans la Cit, censives
qui se sont insensiblement augmentes par les adjonctions qu'y ont
faites les communauts, des biens qu'elles acquroient ou de ceux
qui leur toient lgus.

[Note 234: On appelle _amortissement_ une alination d'immeubles faite
au profit de gens de _main-morte_, comme de couvents, de confrries et
autres communauts.]

Nous pensons que cette histoire succincte des biens du clerg suffira
pour faire bien entendre ce que nous avons  dire des glises et des
fondations nombreuses que Paris renfermoit dans ses murs, des
mutations diverses qu'elles ont prouves, et des rapports qui se sont
tablis entre elles et des glises situes dans d'autres quartiers de
cette capitale.




COUVENT DES BARNABITES.


Cette glise, btie au fond d'une cour, et masque par un rang de
maisons, est situe dans la rue de la Barillerie, laquelle communique
de la place du Palais au pont Saint-Michel. Son origine est
trs-ancienne, et remonte jusqu' saint loi, orfvre et montaire des
rois Clotaire et Dagobert. Ce pieux personnage ayant mrit, par ses
vertus, l'estime et la confiance de ces deux princes, Dagobert lui fit
don d'une maison assez vaste, situe vis--vis du Palais. Saint loi
eut d'abord le projet d'y faire construire un hpital, mais, par des
considrations particulires, il en fit une communaut de filles, sous
l'invocation de saint Martial, vque de Limoges. Plusieurs savants
ont cru que l'glise de ce dernier saint existoit dj depuis
long-temps[235]; mais cette opinion a t combattue, et ne semble pas
fonde. La fondation de Saint-loi fut acheve vers l'an 632 ou
633[236]. L'espace se trouvant bientt trop troit pour contenir le
grand nombre de vierges qu'attiroit la clbrit du lieu, le saint eut
recours  la bont du roi, qui lui accorda tout le terrain que
renferment aujourd'hui les rues _de la Barillerie_, _de la Calendre_,
_aux Fves_ et _de la Vieille-Draperie_. Dans tous les titres, cet
espace est appel _la Ceinture de Saint-loi_.

[Note 235: L'abb Lebeuf, Hist. du diocse de Paris, t. I.]

[Note 236: Ann. eccl., t. II, p. 856. Gall. Christ, 27. Av. 218.]

Ce monastre, qui garda long-temps le nom de Saint-Martial, prit
ensuite celui de son fondateur; et dans le neuvime sicle on ne le
connoissoit plus que sous ce dernier titre[237]. Avant le rgne de
Charles-le-Chauve il n'toit point encore sous la juridiction _de
l'ordinaire_[238]; et ce fut ce prince qui l'y fit entrer,  la prire
d'Ingelvin, vque de Paris. Cette charte fut confirme par
Louis-le-Bgue en 878[239].

[Note 237: Hist. eccl., Paris, t. I, p. 498.]

[Note 238: On appelle ainsi la juridiction de l'vque.]

[Note 239: Baluze, Capit., t. II, col. 1493.]

Le relchement s'introduisit parmi les religieuses qui l'habitoient, et
au commencement du douzime sicle il fut port  un tel point, que
l'vque se vit forc d'employer la rigueur pour en arrter le scandale;
ces religieuses furent disperses en divers monastres loigns, et l'on
donna l'abbaye  Thibaud, abb de Saint-Pierre-des-Fosss, sous la
condition d'y mettre un prieur[240] et douze religieux de son ordre. Ces
changements arrivrent en 1107[241]. Dix-huit ans aprs, ce mme abb la
remit entre les mains de l'vque de Paris, tienne de Senlis, qui la
garda neuf ans. Pendant cet intervalle, l'glise, qui toit immense, et
qui tomboit en ruines, fut spare en deux par une rue qui subsiste
encore sous le nom de Saint-loi. Le _chevet_ ou choeur forma une glise
nouvelle, sous le nom de l'ancien patron, Saint-Martial[242], et de la
nef on en fit une autre, sur partie de laquelle a t btie celle que
l'on voit aujourd'hui.

[Note 240: Un prieur est un ecclsiastique prpos sur un monastre ou
bnfice qui a le titre de prieur. Les _rguliers_ ayant acquis, par
la libralit des fidles, des biens loigns de leurs monastres,
envoyoient dans ces domaines un certain nombre de leurs religieux,
pour rgir le temporel et desservir l'glise. Le chef de cette colonie
avoit le nom de prieur ou prvt, et ces tablissements se nommoient
_celles_ ou _obdiences_.]

[Note 241: Cart. S. Eligii.--Hist. eccl., Paris, t. I, p. 766.]

[Note 242: Cette glise tant entirement ruine, le roi avoit
accord, en 1715, une loterie pour la faire rebtir; mais le peu
d'tendue de sa paroisse fut un motif pour en empcher la
reconstruction: elle fut dmolie en entier; on changea l'emplacement
en presbytre, et l'on runit ses paroissiens  ceux de
Saint-Pierre-des-Arcis.]

En 1134, l'vque fit, de nouveau, le don de ce monastre aux mmes
religieux, et sous les mmes conditions, y ajoutant toutefois celle de
rendre  l'vque et au chapitre de Notre-Dame les mmes devoirs qui
avoient t imposs aux religieuses. Ils s'y sont maintenus jusqu'en
1530, que leur principale abbaye, nomme alors Saint-Maur-des-Fosss,
fut runie, avec toutes ses dpendances,  l'vch de Paris. L'office
y fut alors clbr par quelques prtres sculiers. Enfin cet difice
tomboit de vtust, lorsqu'en 1629 M. de Gondi, premier archevque de
Paris, le destina  la congrgation des clercs rguliers de
Saint-Paul, dits Barnabites, que Henri IV avoit appels en France en
1608. Ces religieux, qui se consacroient aux missions et  toutes les
autres fonctions sacerdotales, firent successivement rebtir l'glise
et la maison qu'ils occupoient[243]. Ces constructions n'offrent rien
de remarquable dans leur architecture.

[Note 243: Le portail, lev en 1704, est dcor de pilastres d'ordres
dorique et ionique, et construit dans la forme pyramidale, qui toit
alors en usage. On a tabli dans son intrieur un atelier de
fonderie.]

     CURIOSITS DE L'GLISE DES BARNABITES.

     TABLEAUX.

     Dans le clotre, quelques peintures, sujets tirs des Actes
     des aptres, par _de Berge_. Dans un parloir, la Prdication
     de Saint-Pierre; dans l'glise, un _Ecce Homo_, et quelques
     autres tableaux par des peintres inconnus.

La bibliothque de ces pres contenoit environ seize mille volumes, et
une collection d'estampes assez considrable.




PYRAMIDE DE JEAN CHTEL.


Quelques annes avant la rvolution, on voyoit encore, devant l'glise
des Barnabites, une petite place, que, depuis, l'on a fait entrer dans
le plan gnral de celle du Palais de justice. C'toit sur cette place
qu'avoit t autrefois situe la maison du pre de Jean Chtel, qui,
le 27 dcembre 1594, tenta d'assassiner Henri IV. Sur la fin de cette
anne, dit Prfixe, un jeune colier g de dix-huit ans, fils d'un
marchand drapier de Paris, s'tant coul avec ses courtisans dans la
chambre de la belle Gabrielle o toit le roi, le voulut frapper d'un
coup de couteau dans le ventre; mais de bonne fortune, le roi s'tant
baiss en ce moment pour saluer quelqu'un, il ne l'atteignit qu'au
visage, lui pera la lvre d'en haut et lui rompit une dent.... Le
parlement condamna le parricide  avoir le poing droit brl et 
tre tenaill, puis tir  quatre chevaux.... Le pre de ce misrable
fut banni, sa maison de devant le Palais dmolie, et une pyramide
leve en la place[244].

[Note 244: _Extrait d'une lettre de Henri IV, crite  diffrentes
villes, aussitt aprs cet attentat._

Il n'y avoit pas plus d'une heure que nous tions arriv  Paris du
retour de notre voyage de Picardie, et tions encore tout bott,
qu'ayant autour de nous nos cousins le prince de Conti, comte de
Soissons et comte de Saint-Paul, et plus de trente ou quarante des
principaux seigneurs et gentilshommes de notre cour, comme nous
recevions les sieurs de Ragni et de Montigny, qui ne nous avoient pas
encore salu, un jeune garon, nomm Jean Chtel, fort petit, et g
au plus de dix-huit  dix-neuf ans, s'tant gliss avec la troupe dans
la chambre, s'avana sans tre quasi aperu, et nous pensant donner
dans le corps du couteau qu'il avoit, le coup (parce que nous nous
tions baiss pour relever lesdits sieurs de Ragni et de Montigny, qui
nous saluoient) ne nous a port que dans la lvre suprieure du ct
droit, et nous a entam et coup une dent....... Il y a, Dieu merci,
si peu de mal, que pour cela nous ne nous en mettrons pas au lit de
meilleure heure.]

Personne n'ignore que les jsuites furent impliqus dans la procdure
de cet assassin, et que ce fut l'occasion de la premire perscution
qui ait t exerce contre leur socit. Il y a long-temps que cette
oeuvre d'iniquit a t pntre dans toutes ses profondeurs et mise 
dcouvert, de manire que, pour les esprits droits et clairs, il
n'est rien de plus vident que l'innocence de ces religieux, et de
plus dmontr que la malice de leurs perscuteurs. Nanmoins tant de
calomnies atroces ont t rpandues sur cette socit clbre; tant
d'ennemis acharns, et qui semblent se succder contre elle d'ge en
ge, comme une gnration malfaisante, les ont rptes et propages;
elles ont t renouveles avec tant de fureur, lors de la dernire
perscution, plus odieuse que toutes les autres, dont elle a t la
victime, et qui en a amen l'entire destruction, qu'encore que sa
ruine ait entran avec elle ses ennemis eux-mmes, et la religion, et
la monarchie, il en est rest contre les jsuites beaucoup
d'impressions dfavorables et d'injustes prventions, qui ne nous
permettent pas de passer lgrement sur l'une des accusations les plus
capitales qu'on ait jamais os lever contre eux.

Les ennemis de la compagnie de Jsus toient les huguenots, le
parlement, et tous ceux qui toient lis avec cette cour de
prtentions et d'intrts. Les huguenots avoient raison de dtester
les jsuites, puisque ceux-ci toient, en effet, leurs plus
redoutables adversaires; le parlement, tout plein encore du venin de
la ligue, et qui s'toit mis en opposition ouverte contre l'autorit
royale, long-temps avant l'poque de la ligue et celle de la rforme,
avoit galement sujet de har une socit uniquement forme pour
propager et dfendre les principes du catholicisme, source de toute
autorit, et qui en est le plus ferme appui. Ligueurs et huguenots,
en apparence si opposs les uns aux autres, toient, en effet, anims
d'un mme esprit, celui de rvolte et d'indpendance; et la perte des
jsuites avoit t galement jure par l'un et l'autre parti.
Douteroit-on de cette haine commune  tous les deux? Elle va nous tre
atteste par un crivain contemporain.

Aprs l'attentat de Jean Chtel, dit l'historiographe Dupleix, les
_huguenots_ et les _libertins_, sous prtexte d'un fervent zle pour
le salut du roi, sur le bruit que cet escolier dbauch avoit estudi
sous les jsuites, publirent qu'il estudioit encore sous eux, et
qu'il avoit confess qu'ils l'avoient induit  commettre un parricide
excrable en la personne de Sa Majest par diverses persuasions et
artifices, dont les bons Franois _trop crdules_ furent grandement
esmeus, et sur l'heure lancrent mille excrations, maudions et
imprcations contre les jsuites, plusieurs criant qu'il les falloit
gorger et jeter dans la rivire... Les jsuites toient has
_d'aucuns des_ JUGES mmes; mais ni PREUVE NI PRSOMPTION ne pouvant
tre _arrache_ de la bouche de l'assassin, par la violence de la
torture, pour _rendre_ les jsuites _complices_ de son forfait, des
commissaires furent dputs pour aller fouiller tous les livres et
crits de cette compagnie[245].

[Note 245: Hist. de Henri-le-Grand, page 163.]

Suivons toutes les traces de cette affaire, et ne marchons qu'appuys
sur des autorits irrcusables. Ni _preuve ni prsomption_ contre les
jsuites n'avoient pu tre arraches de la bouche de l'assassin.
Douteroit-on de la vracit de l'historien qui nous a transmis cette
circonstance? coutons de l'toile, ennemi mortel des jsuites. Jean
Chtel, dit-il, par son interrogatoire, _dchargea du tout_ les
jsuites, mme le pre Guret, son _prcepteur_[246]. Matthieu,
Cayet, les Mmoires de la ligue, M. de Thou, sont, sur ce point, d'un
accord unanime, et reconnoissent avec de l'toile que Chtel disculpa
formellement les jsuites, non-seulement de lui avoir conseill
d'assassiner le roi, mais mme d'avoir eu la moindre connoissance de
son dessein[247].

[Note 246: Journ. de l'toile. An 1595.]

[Note 247: Matth., t. II, liv. 1, p. 182.--Cayet, liv. VI, p.
430.--Mm. de Sully, t. II, p. 457. d. de 1763.--De Thou, liv.
3.--Cependant on n'avoit rien nglig pour lui arracher son secret; et
pour y parvenir, on avoit employ jusqu'au sacrilge; car nous
apprenons de l'toile que Lugoly, lieutenant de la marchausse,
s'toit dguis en ecclsiastique, et avoit t introduit en qualit
de confesseur auprs de J. Chtel.]

Cependant des commissaires sont dputs pour aller _fouiller les
livres et crits de cette compagnie_, et cela uniquement parce que le
rgicide avoit tudi pendant trois ans sous un jsuite, le pre
Guret; et bien qu'en DERNIER LIEU, il et tudi aux coles de droit
de l'universit[248], on ne pensa point  aller fouiller, ni les
livres, ni les crits de l'universit. Quatre conseillers se
transportrent donc au collge des jsuites, o ils firent la visite
de plusieurs chambres. On trouva dans celle du pre Guignard (qui
toit le bibliothcaire de la maison), parmi plusieurs crits, un
papier crit de sa main, en 1589, dans le temps qu'on assassina Henri
III: c'toit de ces libelles que les troubles avoient enfants, et
qu'une _curiosit indiscrte_ faisoit garder[249]. Ajoutons que
c'toient de ces libelles tels que, cinq ans auparavant, on en
composoit en faveur du parlement, peut-tre mme par ses ordres, et
bien certainement dans ses vues, et avec son approbation[250].

[Note 248: Voyez le continuateur _jansniste_ de Fleury, Hist.
ecclsias., t. XXXVI.]

[Note 249: Ibid.]

[Note 250: Une chose notable, c'est que les juges qui condamnrent
Guignard, parce que Louis MASURE, _ennemi dclar des jsuites et
dput_ de la cour, avoit trouv des anciens crits de ce jsuite, ces
mmes juges toient, _pour la plupart_, de ceux qui avoient assist au
jugement _de l'arrt donn contre le feu roi_, l'an 1589, qui est une
CHOSE TRANGE. (De l'toile. Journ. d'Henri IV,--t. II, p. 155 et
suiv.)]

La dcouverte d'un tel crit, au milieu des papiers du bibliothcaire
d'un collge, lorsqu'on sortoit  peine d'un temps de guerres civiles,
qui avoit vu natre des milliers de semblables productions que l'on
conservoit impunment partout, dont les collections existoient sans
doute alors, puisqu'on les trouve encore aujourd'hui dans nos
bibliothques, constituoit-elle un dlit suffisant, nous ne dirons pas
pour faire arrter ce bibliothcaire et lui faire subir le dernier
supplice, mais seulement pour le faire rprimander et admonester par
ceux qui avoient trouv cette pice et qui s'en toient saisis[251]?
Non, sans doute. Que sera-ce donc si le tmoignage le plus grave nous
force  douter de l'existence mme de ce prtendu dlit? coutons
l'illustre chancelier de Chiverny, par l'ordre duquel fut instruit le
procs de Jean Chtel:

[Note 251: Si le pre Guignard avoit seulement conserv cet crit, il
n'toit pas plus coupable que les autres gardiens de bibliothques.
S'il l'avoit compos lui-mme, c'toit pendant les garemens de la
ligue; et il y avoit eu amnistie pour tous les ligueurs, y _compris_
le parlement.]

Sur l'occasion que Jean Chtel avoit estudi quelques annes au
collge des jsuites, et que les PREMIERS du parlement _leur vouloient
mal_ d'assez long-temps, ne cherchant qu'un prtexte _pour ruiner
cette socit_, trouvant celui-ci _plausible_  tout le monde, ils
ordonnrent et commirent quelques-uns d'entre eux qui toient LEURS
VRAIS ENNEMIS, pour aller chercher et fouiller partout dans le collge
de Clermont, o ils trouvrent vritablement, ou peut-tre
SUPPOSRENT, _ainsi que quelques-uns l'ont cru_, certains crits
particuliers contre la dignit des rois, et quelques mmoires contre
le feu roi Henri III[252].

Le pre Guignard ayant t mis en jugement et appliqu  la question,
on lui produit cet crit trouv peut-tre vritablement dans sa
chambre, _peut-tre suppos_. Sur cet attentat d'un nouveau genre, il
est dclar coupable du crime de lse-majest par des juges qui, cinq
ans auparavant, avoient port contre le roi _un arrt rgicide et
sacrilge_, et condamn par eux  mourir attach  un gibet. Il marche
 cette mort infme avec un admirable courage; prt de monter 
l'chelle ses dernires paroles sont des paroles de paix; il y
proteste de nouveau avec douceur et tranquillit de son innocence et
de celle de sa compagnie, et meurt avec la rsignation d'un
martyr[253].

[Note 252: Mm. d'Est., etc., p. 241.]

[Note 253: Guignard, tant conduit au supplice, soutint toujours
qu'il avoit _toujours_ t d'avis de prier Dieu pour Sa Majest. Il ne
voulut jamais crier _merci_ au roi, disant que depuis qu'il s'toit
converti, il ne l'avoit jamais oubli au _Memento_ de la messe. tant
venu au lieu du supplice, il protesta de son innocence, et nanmoins
ne laissa _d'exhorter_ le peuple  l'_obissance_ au roi, et
_rvrence_ au magistrat; mme fit une prire tout haut pour Sa
Majest,  ce qu'il plt  Dieu lui donner son saint esprit..... puis
pria le peuple de prier Dieu pour les jsuites, et n'ajouter foi
_lgrement aux faux rapports_ que l'on faisoit courir d'eux; qu'ils
n'toient point _assassins des rois_, comme on vouloit le leur faire
entendre, ni fauteurs de telles gens _qu'ils dtestoient_; et que
_jamais_ les jsuites n'avoient _procur_ ni _approuv_ la mort de roi
_quelconque_. Ce furent ses dernires paroles avant de monter 
l'chelle. (Mm. d'Estat. _Loc. cit._)]

On n'avoit point trouv d'crit chez le pre Guret. Tout son crime
toit d'avoir t pendant trois ans le RGENT de Jean Chtel. Le
parlement jugea, dans sa sagesse, que tout jsuite devoit rpondre de
tout lve qui avoit tudi sous lui,  quelque poque que ce pt tre;
et le rgent du rgicide fut aussi arrt, interrog et appliqu  la
question. Ce fut encore un spectacle bien touchant que celui de la
constance et de la rsignation de ce bon pre au milieu des traitements
barbares qu'on lui faisoit prouver[254]. Comme il n'avoua rien, qu'il
n'y avoit contre lui aucun indice et qu'il n'avoit point d'accusateurs,
ses juges crurent devoir y mettre de la _modration_[255], et le
condamnrent seulement  tre banni  perptuit, pour avoir t, dit
l'arrt, le PRCEPTEUR de Jean Chtel. Le _prcepteur_ de Jean
Chtel! s'crie un apologiste des jsuites au sujet de cette
qualification trange inusite, que l'on employa en cette occasion avec
une affectation si marque; certes la qualit de prcepteur dcle ici
la passion des juges, qui affectoient de confondre celui qui donne des
leons publiques  tous ceux qui viennent l'entendre, avec celui qui
forme en particulier l'esprit et le coeur d'un lve dont il est charg
spcialement. Il est vrai que Chtel avoit fait sa philosophie sous le
pre Guret; mais Calvin et Bze n'avoient-ils pas fait toutes leurs
tudes en Sorbonne? s'est-on avis d'imputer  cette clbre cole les
guerres civiles dont le calvinisme a t la source? mais Chtel lui-mme
n'avoit-il pas fait toutes ses classes  l'universit, avant de faire sa
philosophie au collge? Et aprs tre sorti du collge, n'avoit-il pas
repris ses tudes  l'universit? Que la haine est inconsquente! on ne
dit rien aux premiers matres de Chtel, dont les leons devoient
parotre plus suspectes  toutes sortes de titres; on ne dit rien aux
derniers matres de Chtel, au professeur en droit, sous lequel ce
monstre tudioit actuellement, et l'on applique  la question, et on
livre au supplice et  l'infamie, et on extermine les jsuites, parce
que Chtel, dans l'intervalle de ses tudes, commences et reprises 
l'universit, avoit tudi quelque temps sous les jsuites qu'il
_dchargea de tout_ dans ses interrogatoires[256]!

[Note 254: Guret ne confessa jamais rien, dit de l'toile, et
_pourtant_ fut mis  la question o il se montra fort constant, et
devant fit cette prire en latin tout haut: _Jesu-Christe, fili Dei
vivi, qui passus es pro me, miserere mei et fac ut sufferam patienter
tormentum hoc quod mihi prparatum est, quod merui et majus adhuc_;
ATTAMEN TU SCIS, Domine, qud mundus sum et innocens ab hoc peccato.
Ce qui signifie: Jsus-Christ, fils du Dieu vivant, qui avez souffert
pour moi, ayez piti de moi, et faites que je souffre avec patience le
tourment qui m'est prpar; je l'ai mrit et un plus grand encore;
_cependant vous savez_, Seigneur, que _je suis pur et innocent_ du
pch qu'on m'impute. Aprs cette prire tant tir, il ne jeta aucun
soupir ni plainte de douleur: seulement ritra cette prire: _Jesu
Christe, fili Dei vivi_, etc.. (Journ. d'Henri IV, t. II, page 168.)]

[Note 255:  l'gard du pre Guignard, le procureur gnral avoit
conclu de mme au bannissement, et il y a grande apparence, dit le
mme de l'toile, que _s'il ne ft venu  mauvaise heure_, comme on
dit, il en auroit t quitte pour cela. (_Ibid._) Il toit assez
fcheux sans doute pour des jsuites, qui ne pouvoient choisir ni
deviner la _bonne heure_ du parlement, d'tre pendus pour tre venus 
_sa mauvaise heure_.]

[Note 256: Compte rendu au public des comptes rendus aux divers
parlemens, etc., t. II.]

Mais supposons mme un instant coupables ces deux religieux, dont le
tmoignage uniforme de tous les historiens, les interrogatoires
juridiques du rgicide, leurs propres interrogatoires, le caractre
connu de leurs juges, les formes rapides et violentes de la procdure
leve contre eux, tout, jusqu'aux pices de conviction et aux motifs
drisoires de leur condamnation, rend l'innocence plus vidente et
plus claire que la lumire du jour: toit-il raisonnable de rendre la
socit des jsuites responsable du crime de deux de ses membres, de
l'envelopper tout entire dans leur ruine; et une sorte de pudeur ne
devoit-elle pas empcher le parlement de concevoir mme l'ide d'une
aussi monstrueuse injustice? Non-seulement il put en concevoir l'ide,
mais encore la consommer. Un arrt qu'il rendit chassa de France tous
les jsuites, comme _complices_ du pre Guret, auquel, peu de jours
aprs, ce mme parlement ouvrit les portes de sa prison, pour n'avoir
pu lui dcouvrir ni crime ni accusateur. Tel fut le dnoment de cette
intrigue qu'on ne sait comment qualifier, qui affligea et dconcerta
tous les gens de bien, mme parmi ceux qui n'aimoient pas les
jsuites; qui fut la joie, le triomphe et en partie l'ouvrage des
sectaires protestants[257], qui montre  tous les yeux, et plus
clairement qu'on ne l'avoit pu voir encore, quel toit l'esprit
_parlementaire_, et s'il n'toit comprim, de quels dangers il
menaoit la monarchie et la religion.

[Note 257: Mm. de du Plessis, t. II, p. 500.--Journal de Henri III,
t. V, p. 424.]

La pyramide fut leve, et s diverses faces furent graves diverses
inscriptions  l'opprobre des jsuites.... Car ceux qui inventoient
les plus satiriques et poignantes contre leur socit, toient les
_mieux venus_ de ceux qui _avoient pris la direction de cet
ouvrage_[258]. C'est--dire des magistrats.

[Note 258: Dupleix, Hist. de Henri-le-Grand.]

Cependant quelle toit l'opinion de Henri IV sur tous ces actes si
violents et si passionns de son parlement? Considroit-il
effectivement les jsuites comme ses ennemis? Appuyoit-il ces mesures
que l'on sembloit prendre pour sa sret et pour rendre sacre et
inviolable aux yeux des peuples la personne des rois? En 1762, lorsque
le parlement _philosophe_ acheva si heureusement ce qu'avoit commenc
le parlement _ligueur_[259], on produisit comme extrait de ses
registres un dit de ce roi, qui confirmoit l'arrt de bannissement
port en 1595 contre la compagnie de Jsus, et apposoit ainsi le sceau
de l'autorit royale au grand et mmorable jugement qui avoit t
rendu  l'gard de cette compagnie; mais l'apologiste des jsuites
dj cit[260] prouva, de manire  couvrir d'une ternelle confusion
ceux qui faisoient valoir une semblable pice, que cet dit avoit t
inconnu  tous les crivains qui ont pu et d le connotre; inconnu
aux historiographes de Henri IV,  ses ministres,  ses ambassadeurs,
 ses ngociateurs dans les cours trangres, aux magistrats, gens du
roi et parlements qui ont d l'enregistrer; inconnu au chancelier de
France qui auroit d le dresser, le sceller et l'expdier, inconnu au
pape qui devoit s'y intresser si vivement, inconnu aux jsuites qu'il
proscrivoit et au roi lui-mme qui l'avoit rendu; que, considr en
lui-mme, il toit contradictoire dans le fond, et choquoit tous les
caractres de la lgislation; qu'il toit irrgulier dans sa forme,
barbare dans son style, ridicule par son orthographe, videmment faux
par sa date et par les variantes des diffrents textes qui en ont t
produits; enfin que de toutes les impostures historiques et
politiques, et de toutes les pices fabriques, il n'y en eut jamais
de plus grossire et de plus impudente.

[Note 259: C'est--dire leur entire destruction projete ds le
premier moment de leur existence, prpare par les efforts combins de
toutes les sectes de la prtendue rforme, hautement provoque depuis
et mme prdite par les jansnistes et par tous les suppts de la
moderne philosophie.]

[Note 260: Compte rendu dj cit.]

Mais si Henri IV n'a point confirm cet arrt, l'a-t-il approuv? Nous
trouvons que le 14 janvier 1595, c'est--dire peu de jours aprs le
dpart des jsuites, M. de Villeroi, ministre du roi, crivit une
longue lettre  d'Ossat[261], alors charg d'affaires de la cour de
France  Rome, dans laquelle, lui rendant compte de tous ces
vnements, il lui explique les motifs qui ont engag le roi _
souffrir l'excution de l'arrt_; et ces motifs, nous les ferons
connotre toute  l'heure. Le 31 du mme mois, d'Ossat, rpondant au
ministre, lui fait un rcit dtaill de ce qui s'est pass dans
l'audience qu'il a obtenue du Pape  ce sujet, audience dans laquelle
le pontife se montre trs-instruit du fond de l'affaire et fort
afflig de la conduite inique du parlement; et sur les paroles assez
vives que lui adresse  cette occasion Sa Saintet, M. d'Ossat ne peut
dire autre chose sinon qu'_ tout vnement_, si le parlement avoit
_excd_ en quelque chose, _ce ne seroit point la faute du roi_. Puis
il prouve que, dans la circonstance prsente, il est plus sage et plus
utile pour la cour de Rome de prendre en _bonne part_ ce qui s'est
pass, que de se mettre en ncessit d'en demander rparation, et en
danger plus certain de _ne l'avoir jamais_...., et corroborer de plus
en plus le SCHISME qui n'est dj _que trop avanc_[262].

[Note 261: Depuis le cardinal d'Ossat.]

[Note 262: Lettres du cardinal d'Ossat., 16 et 17.]

L'ambassadeur de France n'a point d'autre rponse  faire aux
ministres du saint Pre, lorsqu'ils reviennent avec lui sur ce fcheux
vnement, que de leur faire part de cette lettre de M. de Villeroi,
dans laquelle celui-ci rejette la rsolution et excution dudit
arrt, principalement _sur la force et ncessit du temps et des
choses_ qui n'avoient permis d'en user autrement[263].

[Note 263: _Ibid._ Lett. 23.]

Sur les plaintes _modestes_ que lui porte le gnral des jsuites de
cet injuste arrt, que rpond-il encore? Qu'il en toit marry, mais
qu'il pouvoit l'assurer que _le roi n'y avoit aucune part_; puis il
ajoute, et ceci est trs-remarquable: Que la cour du parlement
faisoit des arrests _sans en demander cong ni advis_  Sa Majest; et
quand le roi et t dans Paris mme, il _n'en et rien su_ avant que
ledit arrest eust t donn: _beaucoup moins l'avoit-il pu savoir_ en
tant loin, et en un sige[264]. Du Perron confirme dans une autre
occasion ce qu'avoit dit d'Ossat, que le bannissement des jsuites _ne
provenoit d'aucune impulsion de Sa Majest_[265]. Le duc de
Luxembourg, ambassadeur  la cour de Rome quelques annes aprs, fait
de mme tous ses efforts pour persuader au pape que le roi n'avoit
aucune part aux arrts ports contre les jsuites; enfin, l'anne mme
de leur bannissement, on propose  Henri IV un jsuite pour lgat en
France[266]: il l'accepte volontiers. Ce jsuite meurt l'anne
suivante; le roi se montre trs-sensible  sa perte, et lui fait
rendre aprs sa mort des honneurs qui tmoignent l'estime singulire
qu'il en faisoit[267].

[Note 264: _Ibid._ Lett. 118.]

[Note 265: Dupleix, Hist. de Henri-le-Grand.]

[Note 266: Le jsuite Tolet.]

[Note 267: Ce monarque ordonna, en 1596, qu'on fit par toutes les
villes de son royaume, un service solennel pour le repos de l'me, du
jsuite Tolet; et il assista lui-mme  celui qui fut fait dans la
cathdrale de Rouen, o il toit alors.]

Quels motifs pouvoient donc dterminer un prince qui, dans la bonne et
la mauvaise fortune, avoit constamment montr tant de pntration
d'esprit et de force de caractre,  souffrir que, contre sa volont,
et mme contre ses propres affections, une injustice aussi criante ft
consomme dans ses tats, par des gens qui n'avoient d'autre pouvoir
que celui que ses prdcesseurs et lui-mme leur avoient concd, et
qui ne pouvoient lgitimement l'exercer qu'avec leur bon plaisir et
sous leur protection? On a dj pu voir par les diverses paroles
chappes aux ministres et aux agents de Henri,  quel point
l'embarrassoit ce parlement, si long-temps le foyer de la rvolte et
des guerres civiles; et qui, dans ces premiers moments o la paix
venoit d'tre faite entre le roi et ses sujets, demeuroit encore le
point de ralliement de tous les mcontents, c'est--dire, tout  la
fois des impies et des fanatiques. D'un ct, abusant lchement de
cette situation prilleuse o se trouvoit encore _son matre et
seigneur_, il rendoit des arrts, _sans lui en demander cong ni
advis_, sans daigner mme _lui en donner connoissance_; de l'autre, si
Rome et os se plaindre, il levoit l'tendard du SCHISME qui _n'toit
dj que trop avanc_. La politique exigeoit donc que son insolence
ft soufferte, et l'abus qu'il faisoit de son pouvoir, tolr; et les
considrations qui faisoient diffrer au roi le rappel des jsuites,
sont trs-bien prsentes par l'historiographe dj cit:
premirement, dit-il, il ne le pouvoit, sans annuler l'arrt donn
_frachement_ par son parlement, ce qui et sembl _alors_ injurieux;
et avec le temps qui _donne diverses faces aux affaires_, l'action en
pouvoit tre moins odieuse. En second lieu, le roi tant aux prises
avec l'Espagnol, ne se pouvoit passer du service de ses subjets
religionnaires, lesquels, dj outrs de sa conversion, _l'eussent
abandonn_, s'il et rappel les jsuites.... Par une troisime
considration, le roi craignoit d'offenser la reine d'Angleterre,
l'alliance de laquelle lui toit grandement ncessaire; mais aprs
avoir mis fin aux guerres trangres, rang le Savoyard  la raison,
touff la conjuration du marchal Biron, renouvel son alliance avec
les Suisses, fermement tabli la paix en son royaume, et le roi
d'cosse ayant succd  la couronne d'Angleterre, il se rsolut
_facilement_  rappeler les jsuites[268].

[Note 268: Dupleix, Hist. de Henri-le-Grand.]

C'est alors en effet que, vritablement matre dans son royaume,
connoissant l'INNOCENCE des jsuites et les services qu'ils rendoient
 l'glise[269]; sachant que le commun dsir des catholiques toit
de les revoir, leur absence n'ayant servi qu' mieux faire connotre
le _bien et le profit de leur prsence_[270]; cdant  son propre
dsir et  ce voeu gnral exprim par ce qu'il y avoit de plus grand
dans le royaume. Car il y avoit peu de princes officiers de la
couronne et seigneurs catholiques qui ne contribuassent leur
recommandation en faveur des jsuites[271]. C'est alors, disons-nous,
que ce grand roi ordonna le rappel tant dsir de cette illustre
socit; et cet acte clatant de justice et de haute et prvoyante
politique, il le fit, malgr les artifices d'_aucuns de ce grand
snat_ qui avoient _une trange aversion_ au rappel des jsuites.....
malgr les libertins et les religionnaires qui _faillirent en forcener
de rage_[272]. Cet oeil si perant et si sr avoit su pntrer tout
ce qu'il y avoit de profond et d'admirable dans la lgislation des
jsuites qu'il considroit comme le chef-d'oeuvre de la politique
chrtienne[273]; et jamais il n'y eut d'apologie plus nergique et
plus loquente de cet institut, que la rponse  jamais mmorable
qu'il fit aux remontrances que le parlement osa lui adresser au sujet
de son rtablissement, par l'organe de son premier prsident, M. de
Harlay. Henri IV y prouve par des paroles aussi pleines de franchise
et de vie que celles de l'orateur du parlement toient embarrasses et
captieuses, l'innocence, le dsintressement, l'humilit, la puret
des moeurs, la charit, le dvouement, l'habilet des jsuites, leur
fidlit envers le roi, d'autant plus grande qu'ils toient plus
fidles envers l'glise de Dieu; combien toient vils et odieux les
motifs de la jalousie qui animoit contre eux leurs ennemis et leurs
rivaux; combien toit excellente leur rgle monastique, ayant en
elle-mme tous les caractres qui pouvoient en assurer l'utilit, la
force et la dure; et  travers cette noble et vigoureuse rponse,
perce un mpris assez grand pour ces gens de robe qui pouvoient
s'honorer en remplissant leur charge, laquelle toit de rendre la
justice, et qui se rendoient en effet mprisables en se mlant de
faire les politiques: J'ai toutes vos conceptions et services en la
mienne, leur dit-il; mais vous n'avez pas la mienne en la vtre. Vous
m'avez propos des difficults qui vous semblent grandes et
considrables, et n'avez cette considration que tout ce qu'avez dit,
a t pes par moi, il y a huit ou neuf ans; _vous faites les
entendus_ en matire d'tat; et vous n'y entendez non plus que moi 
rapporter un procs[274].

[Note 269: Choisy, Hist. de l'gl., 1743, in-4, t. X, liv. 31, ch.
4.]

[Note 270: Dupleix, Hist. de Henri-le-Grand.]

[Note 271: _Ibid._]

[Note 272: _Ibid._]

[Note 273: Il disoit, en parlant des fondations faites en faveur de la
socit, que les fondateurs auroient de la joie, s'ils revenoient au
monde, de voir faire un si bon emploi de leurs biens. Ils ont _de
bonnes lois_, ajoutoit-il, parlant encore des jsuites  ses ministres
assembls; laissons-les vivre selon leur rgle, et qu'on ne me parle
plus d'y rien changer. (Vie du pre Cotton, liv. II.)]

[Note 274: C'est dans ce discours qu'il dclara que tant s'en falloit
qu'un jsuite et tremp dans le projet d'assassinat de Barrire, que
ce fut un jsuite qui l'_avertit de son entreprise_; et qu'un autre
assura ce misrable qu'il seroit _damn_, s'il osoit l'entreprendre,
etc. Enfin lorsque les jsuites vinrent apporter aux pieds de leur
bienfaiteur l'hommage de leur vive reconnoissance, voici le discours
que leur tint ce grand roi: nous le rapportons en entier sans y
changer un seul mot.

L'assurance suit la confiance, dit Henri IV; je me _confie en vous_,
assurez-vous de moi; avec ce papier (le catalogue des collges qu'ils
tenoient de sa munificence), je reois les coeurs de toute votre
compagnie, et avec les effets, je vous tmoignerai le mien. J'ai
toujours dit que ceux qui craignent et aiment bien Dieu, ne peuvent
faire que bien, et sont _toujours les plus fideles  leur prince_.
Nous nous sommes _dtromps_; je vous estimois _autres que vous
n'tes_, et vous m'avez trouv _autre que vous ne m'estimiez_. Je
voudrois que _c'et t plus tt_, mais il y a moyen de rcompenser le
pass: _aymez-moi, car je vous ayme_. (Matth., pangyr. de Henri
IV.)]

La pyramide, ce monument que _l'impudence_ et _la malignit_ avoient
consacr[275], que le parlement avoit fait lever aux dpens des
jsuites dont il avoit confisqu les biens, fut renverse par ordre de
ce grand roi; elle le fut en plein jour, malgr les alarmes hypocrites
des ennemis des jsuites, qui, affectant de craindre un soulvement
populaire, conseilloient de ne l'abattre que la nuit[276], et la
gloire du rappel des jsuites, dit Mzeray lui-mme, rsulta de
l'ignominie de leur bannissement.

[Note 275: Ces expressions, nous les empruntons  un membre mme de la
magistrature, le prsident de Grammond: _pyramidam dirui mandat_,
vetus in jesuitas monumentum procacitate respersum et satir. (_Hist.
gall._, p. 107.)]

[Note 276: Le pre Cotton, confesseur du roi, qui vit l'artifice
soutint que la pyramide devoit tre dmolie pendant le jour, disant
tout haut que Henri IV n'toit point _un roi de tnbres_. (Journal
de Henri IV, t. III.) Son avis prvalut comme le plus judicieux: le
pilier fut renvers en plein jour, au mois de mai, par le lieutenant
civil Miron, envoy pour ce sujet par Sa Majest. (Mm. de Sully,
liv. XX).]

N'ayant pu empcher la destruction de la pyramide, les mcontents
voulurent du moins en conserver l'image, et recueillir surtout les
inscriptions[277] dont elle toit charge. On en reproduisit donc
l'estampe grave depuis long-temps; et les calvinistes ainsi que les
magistrats en ornrent  l'envi leurs cabinets, jusqu' ce que le roi,
pour oster du tout la mmoire  l'advenir de ce pilier, en envoya
enlever la planche de cuivre chez l'imprimeur Leclerc, qui l'avoit
faite ds l'an 1595[278].

[Note 277: L'auteur de l'_Histoire physique, civile et morale de
Paris_, rapporte exactement dans son livre (t. III, p. 420) toutes ces
longues et fastidieuses inscriptions, o la mme ide est rpte
jusqu'au dgot; et cette ide n'est pas autre chose que l'expression
d'une haine contre les jsuites, furieuse jusqu'au dlire. Au reste,
dans tout ce que sa propre rage a pu inspirer  cet crivain contre
ces religieux, il n'y a pas un mot qui ne soit une bvue, un mensonge
ou une calomnie; et cependant, telle est la puissance de la vrit,
qu' l'occasion du supplice du pre Guignard, il ne peut s'empcher
d'avouer que le parlement poussa la rigueur _jusqu' l'iniquit_. (T.
III, p. 418.)]

[Note 278: Mercure franois, an 1605.]

C'est d'aprs une de ces gravures devenues extrmement rares que nous
donnons ici la reprsentation exacte de ce monument. L'architecture en
est singulire: l'difice s'levoit sur un plan carr d'ordre ionique;
il toit compos, sur chacune de ses faces, de deux pilastres, avec
entablement et fronton, une attique, un second fronton, quatre
acrotres orns de figures, et une aiguille en pierre surmonte d'une
croix[279]. Cette construction, dans laquelle on reconnot le got
dj corrompu de ce temps-l, n'offre aucun caractre dcid; elle
est, comme tous les monuments de la mme poque, surcharge
d'ornements, et compose de parties incohrentes.

[Note 279: Voyez pl. 25.]




GLISE ROYALE ET PAROISSIALE

DE SAINT-BARTHLEMI.


Cette glise, qui toit situe vis--vis le Palais, dans la rue qui
porte son nom, est une de celles qui servent  faire connotre, par
leur situation et leurs dpendances, l'ancien tat de la Cit et mme
de la ville de Paris. Son origine remonte jusqu'aux rois de la
premire race, ce qui est prouv par un fragment d'un auteur anonyme,
lequel crivoit sous le roi Robert[280]. Cet auteur nous apprend
qu'elle avoit t _anciennement_ btie par nos rois, et comme le mot
_antiquits_ qu'il emploie ne peut tre entendu que d'une longue suite
d'annes, et mme de plusieurs sicles, MM. Jaillot et Lebeuf en ont
conclu avec raison qu'elle existait avant les rois de la seconde race.

[Note 280: Duch. t. III, p. 344.--Dubois, t. I, p. 547.--Ann. Bened.,
t. III, p. 719.]

Une autre particularit que l'on trouve dans le mme anonyme, c'est
que les fidles, de mme que les rois, y avoient fait transporter les
reliques et corps de plusieurs saints, pour enrichir, ainsi qu'il
convenoit, une chapelle _royale_. Or, un grand nombre de tmoignages
ne permettant pas de douter qu'il n'y ait eu, ds les premiers temps,
un palais dans la Cit, ce passage porte  croire que cette glise en
toit la chapelle; et sans doute elle avoit pris le nom de
_Saint-Barthlemi_,  l'occasion de quelques reliques de ce saint
qu'on y avoit apportes de l'Orient sous le rgne de Clovis ou de
Childebert, comme on peut le conjecturer d'un passage de Grgoire de
Tours.

Cette chapelle toit desservie par des chanoines: outre les biens dont
ils jouissoient par la libralit de nos rois, ils avoient encore, sur
le chemin de Saint-Denis, un oratoire sous le titre de _Saint-Georges_,
avec un terrain assez considrable qui l'environnoit, et dont une partie
leur servoit de cimetire. Cet oratoire, qui prit depuis le nom de
_Saint-Magloire_, ne se trouva renferm dans la _ville_ que lors de
l'enceinte que fit faire Philippe-Auguste.

Vers l'an 963, ou, selon d'autres, en 965, il arriva qu'un vque
d'Aleth[281] et plusieurs autres prtres et religieux transportrent 
Paris un grand nombre de reliques, qu'ils vouloient soustraire aux
insultes des Normands, qui ravageoient alors l'Armorique. Parmi ces
reliques toit le corps de saint Magloire: Hugues Capet,  cette
poque duc de France, les fit solennellement dposer dans la chapelle
de Saint-Barthlemi. La guerre tant termine, chacun de ces exils
voulut s'en retourner dans son pays avec son trsor; Hugues, qui n'y
consentit qu' regret, obtint d'eux, pour prix de l'hospitalit qu'il
leur avoit accorde, le corps entier de saint Magloire, et quelques
autres parties des corps saints qu'ils avoient apports. Il conut
aussitt le projet d'agrandir cette chapelle, et d'y fonder une
abbaye, pour honorer davantage des reliques aussi prcieuses. Ce
projet ne tarda pas  tre excut; un monastre fut bti, et aux
chanoines il substitua des religieux de la rgle de Saint-Benot. Ces
moines entrrent galement en possession de l'oratoire Saint-Georges,
auquel le pieux fondateur ajouta encore de nouvelles concessions de
terres, et l'glise fut ddie sous le titre de _Saint-Barthlemi_ et
_Saint-Magloire_; mais le nom de ce dernier saint, beaucoup plus
clbre que l'autre, ayant bientt prvalu parmi le peuple, pendant
prs d'un sicle elle ne fut appele que l'glise de Saint-Magloire.
Tous ces faits sont galement constats par l'crivain anonyme dj
cit.

[Note 281: _Voyez_ la note, page 85.]

Les religieux de Saint-Benot restrent dans cette abbaye jusqu'en
1138, que, s'y trouvant trop resserrs, ils se transportrent avec
leurs reliques dans leur chapelle de Saint-Georges, qu'ils avoient
fait reconstruire, augmenter, et qu'ils consacrrent sous le titre de
l'autre saint. Alors l'glise de la Cit reprit son ancien nom de
Saint-Barthlemi, et devint une paroisse soumise au patronage des
moines de Saint-Magloire, qui nommoient  la cure, et en outre y
plaoient un de leurs membres en qualit de prieur. Ils jouirent de ce
droit jusqu'en 1564, que le titre abbatial fut supprim, et l'abbaye
runie  l'vch de Paris.

 l'exception des dpendances de la Sainte-Chapelle, tout l'enclos du
Palais toit dans la juridiction de cette paroisse, qui s'tendoit
d'ailleurs depuis la rue de la Barillerie jusqu'au pont Neuf.

Au quatorzime sicle, l'glise, presque ruine, avoit t rpare,
par un accord fait entre le cur et les religieux; depuis elle a t
agrandie  diverses reprises, et reconstruite presque en entier dans
les annes qui ont prcd la rvolution[282].

[Note 282: Sur le terrain de cette glise, dmolie peu de temps aprs,
on avoit bti une salle de spectacle, connue sous le nom de _Thtre
de la Cit_. Elle a t depuis change en une vaste maison habite
maintenant par des particuliers.]

     CURIOSITS DE L'GLISE SAINT-BARTHLEMI.


     TABLEAUX.

     Le Mariage de sainte Catherine, par _Loir_; sainte
     Genevive, saint Guillaume et saint Charles Borrome, par
     _Hrault_.


     SCULPTURES.

     De chaque ct du portail, saint Barthlemi et sainte
     Catherine, par Barthlemi _de Mlo_.


     TOMBEAUX.

     Dans cette glise avoient t enterrs: Claude Clersellier,
     savant philosophe cartsien, mort en 1684. Sur son tombeau
     toit reprsente la Religion;  ses pieds un gnie, entour
     d'instrumens de mathmatiques, tenoit entre ses mains une
     tte de mort qu'il regardoit attentivement. Ce monument
     avoit t excut par le mme Barthlemi _de Mlo_.

     Louis Servin, avocat gnral au parlement de Paris, clbre
     dans l'histoire de cette cour, et qui mourut en 1626 aux
     pieds de Louis XIII, tenant son lit de justice, au moment
     mme o il faisoit  ce prince des remontrances sur quelques
     dits bursaux.

Toute la dcoration de cette glise, trs-surcharge d'ornements o
toit empreint le mauvais got du dix-huitime sicle, avoit t
excute en 1736, sur les dessins des frres _Slodtz_.

Il y avoit dans cette glise trois confrries, dont la plus ancienne
datoit de 1353.




SAINT-PIERRE-DES-ARCIS.


On ne voit presque point d'anciennes abbayes, sous la premire race de
nos rois, qui n'eussent, outre l'glise principale, des oratoires
dtachs et disperss en diffrents lieux de leur enclos. Il est
probable que l'glise de _Saint-Pierre-des-Arcis_ et celle de
_Sainte-Croix-de-la-Cit_, dont nous allons parler immdiatement
aprs, toient des chapelles situes d'abord dans l'enceinte du
monastre de Saint-loi, et qu'elles doivent leur origine  la
dvotion du fondateur ou de quelques-unes des abbesses qui lui ont
succd.

L'abb Lebeuf pense qu'aprs l'incendie qui consuma Paris en 1034, ces
deux oratoires furent rebtis dans le voisinage de l'ancienne clture,
et qu'alors les religieuses, dont l'enclos toit fort diminu,
permirent qu'on levt sur leur terrain des maisons, dont les
habitants furent ensuite attribus  ces glises, lorsqu'on les rigea
en paroisses. Cette rection dut avoir lieu vers le temps o les
religieuses furent chasses de leur monastre, circonstance qui
donnoit plus de libert pour faire ces nouveaux arrangements[283].

[Note 283: Hist. du dioc. de Par., t. I, 2e p., p. 498.]

Quoi qu'il en soit de ces conjectures, qui sont ingnieuses et
vraisemblables, la paroisse de Saint-Pierre-des-Arcis toit
effectivement une des dpendances du prieur de Saint-loi dans la
Cit. Au reste, l'tymologie de ce surnom (_des Arcis_) a beaucoup
exerc l'imagination des savants, et quelques-uns d'entre eux l'ont
expliqu d'une manire tout--fait ridicule.

M. de Launoy, dont Sauval suit aveuglment les opinions, prtendoit,
d'aprs un passage mal interprt de Grgoire de Tours, qu'il y avoit
eu autrefois beaucoup de _Syriens_  Paris; et les confondant ensuite
avec les _Assyriens_, comme si ce n'et t qu'un mme peuple, il
conjecturoit de l qu'ils avoient pour leur nation une glise nomme
_Saint-Pierre-des-Assyriens_, laquelle ayant t brle par les
Normands, fut ensuite rebtie dans la Cit; et de l est venu, selon
lui, le nom de Saint-Pierre-des-_Assis_ ou _Arcis_.

M. de Valois, qui a combattu cette opinion plus srieusement et avec
plus de chaleur qu'elle ne mritoit, en prsente une autre qui ne
semble gure mieux fonde, prtendant faire driver ce nom de la
maladie _des ardents_ ou _feu sacr_, dans laquelle on eut recours 
l'intercession de saint Pierre. Celle de l'abb Lebeuf, adopte par
Jaillot, parot la plus raisonnable: il veut que ce mot vienne
d'_arcisterium_, synonyme de _monasterium_, et qu'il ait t donn 
cette glise situe entre deux monastres[284], pour rappeler son
origine et sa premire destination.

[Note 284: Derrire Saint-Barthlemi et vis--vis Saint-loi.]

     CURIOSITS DE L'GLISE SAINT-PIERRE-DES-ARCIS.


     TABLEAUX.

     Sur le matre-autel, saint Pierre gurissant les boiteux,
     par _Vanloo_.

     Le Lavement des pieds, par le mme; une Cne, par _Lafond_.


     SPULTURES.

     Dans cette glise avoit t enterr Guillaume De Mai,
     capitaine de six vingts hommes d'armes, mort en 1480. Il
     toit reprsent, sur son tombeau, dans le costume militaire
     de son sicle. Ce monument, rare dans son espce, fut dpos
     au Muse des Petits-Augustins.

Saint-Pierre-des-Arcis fut rig en paroisse vers le commencement du
douzime sicle; en 1424, on rebtit entirement l'glise; en 1711, on
y fit des augmentations, des rparations et un nouveau portail, lequel
fut lev sur les dessins de _Lanchenu_[285].

[Note 285: Cette glise a t dmolie en 1800; et sur son emplacement
on a ouvert une rue qui communique  celle de la Pelleterie.]

Cette glise embrassoit dans ses droits curiaux presque toutes les
maisons de la rue de la Vieille-Draperie, en allant vers le Palais;
ils s'augmentrent encore, en 1720, par l'adjonction qu'on lui fit des
paroissiens de Saint-Martial. De l'autre ct, en allant vers l'glise
de la Magdeleine, elle avoit encore un certain nombre de maisons; de
plus, une partie de celles qui faisoient l'entre de la cour de
Saint-loi, les cinq branches de la rue qui porte le mme nom, le
cul-de-sac Saint-Martial presque en entier, quelques maisons dans la
rue aux Fves, et enfin quelques-unes de celles qui composent la rue
de la Juiverie[286].

[Note 286: Lebeuf, Hist. du dioc. de Paris, t. I, 2e p., p. 511.]




SAINTE-CROIX-DE-LA-CIT.


L'origine de cette glise, qui toit  l'extrmit de la rue de la
Vieille-Draperie, dans la partie de cette rue la plus loigne du
Palais, est aussi obscure que celle de Saint-Pierre-des-Arcis; et sans
se mettre en peine de ce qu'en ont imagin MM. de Launoy, Dubreul et
leurs copistes, il faut s'en tenir  cette opinion dj mentionne,
qu'elle toit d'abord une dpendance de Saint-loi, et qu'elle en fut
dtache, puis ensuite rebtie hors de la _ceinture_, lorsque ce
monastre eut t donn  l'vque. On ajoute qu'au milieu du douzime
sicle, la dvotion  saint Hildevert, vque de Meaux, s'tant
introduite  Paris, cette chapelle lui fut ddie, et qu'un btiment
qui en dpendoit fut alors chang en hpital pour les frntiques et
les malades attaqus de l'pilepsie. Cet hpital ayant t depuis
transfr  Saint-Laurent, l'glise reprit son premier nom, et fut
rige en paroisse.

L'abb Lebeuf prsume que ce nom tiroit son origine de quelques morceaux
de bois de la vraie croix que saint loi, dont les mains habiles ont
fabriqu tant de prcieux reliquaires, aura pu obtenir pour prix de
quelques-uns de ses travaux, et qu'il aura ensuite dposs dans un des
oratoires renferms dans l'enclos de son monastre. Au reste, avant que
l'glise de Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie existt, celle-ci toit
appele simplement _Sainte-Croix_ dans les anciens titres, sans aucun
caractre distinctif.

Il ne restoit plus depuis long-temps aucun vestige du btiment qui
existoit dans les douzime, treizime et quatorzime sicles; et le
dernier, commenc en 1450, n'avoit t entirement termin qu'en
1529[287]. La cure, dont les droits toient mdiocres et d'une
trs-petite tendue, toit  la collation de l'archevque de Paris,
depuis la destruction du titre abbatial de Saint-Maur-des-Fosss[288].

[Note 287: L'abb Lebeuf, t. I, 2e. part., p. 507.]

[Note 288: Cette glise a t dmolie, et une maison la remplace. Une
partie des murs extrieurs subsiste encore du ct de la petite rue
Sainte-Croix.]

     CURIOSITS DE L'GLISE SAINTE-CROIX-DE-LA-CIT.

     SPULTURES.

     Dans cette glise avoit t enterr:

     Pierre Danet, long-temps cur de cette paroisse et depuis
     abb de Saint-Nicolas de Verdun, mort en 1709. Il est auteur
     de deux dictionnaires de la langue latine, qui jouirent
     autrefois de quelque estime, et de plusieurs autres ouvrages
     d'rudition.

Il existoit dans cette glise une confrrie en l'honneur des cinq
plaies de Notre-Dame: elle fut rige en 1498, et on croit que c'est
la premire glise de Paris o cette dvotion ait t admise.

Le territoire de la paroisse de Sainte-Croix embrassoit tout le carr
sur lequel l'glise toit btie, une grande partie de la rue
Gervais-Laurent, quelques maisons dans la rue de la Vieille-Draperie
et dans la rue aux Fves.




SAINT-GERMAIN-LE-VIEUX.


Vis--vis Sainte-Croix, et de l'autre ct de la Cit, toit la
paroisse de Saint-Germain-_le-Vieux_.

Il y a bien des traditions sur l'origine de cette ancienne glise; et
l'on a expliqu de bien des manires le patronage qu'y ont exerc
pendant long-temps les moines de Saint-Germain-des-Prs: son nom de
Saint-Germain-_le-Vieux_ a fait natre galement plusieurs opinions
contradictoires.

Tous les historiens conviennent que c'toit, dans le principe, une
chapelle baptismale dpendante de la cathdrale, sous le titre de
Saint-Jean-Baptiste, et qu'elle existoit ds le cinquime sicle.
L'auteur de la vie de sainte Genevive vient  l'appui de cette
tradition, en nous apprenant que la maison o la sainte dcda toit
sur le bord de la rivire, et voisine de l'oratoire de Saint-Jean,
qu'il prtend mme avoir t bti sur un terrain dont elle avoit la
proprit. Il ajoute cette particularit, qu'elle avoit fait
rassembler les dames de Paris dans cet oratoire, comme dans un lieu
sr, pour s'y mettre en prires, lors du faux bruit de l'arrive
d'Attila  Paris.

Dans le neuvime sicle, cette mme chapelle servit d'asile, contre
les Normands, aux religieux de Saint-Germain-des-Prs, qui y
dposrent le corps de leur patron. L'abb Lebeuf pense que, ds ce
temps-l, cet hospice leur appartenoit. Jaillot contredit cette
opinion, et convenant cependant, avec son docte adversaire, que,
lorsque les religieux retournrent  leur monastre, ils laissrent
dans l'oratoire de Saint-Jean un bras de saint Germain, il soutient
que cette glise ne prit le nom du dernier saint que lorsque le
baptistre eut t transport plus prs de la cathdrale, 
Saint-Jean-le-Rond; et qu'alors seulement l'vque et le chapitre de
Paris donnrent le patronage de l'ancienne chapelle  l'abbaye
Saint-Germain-des-Prs. De telles questions sont aussi difficiles que
peu importantes  claircir.

Son titre n'offre pas moins de difficults: ds le douzime sicle, on
trouve des actes qui font mention de l'glise de Saint-Germain-le-Vieux,
_Sanctus Germanus Vetus_; mais il n'en est aucun qui donne la raison de
ce surnom. L'abb Lebeuf ne semble pas heureux dans ses conjectures,
lorsqu'il fait driver ce mot d'_aquosus_, en franois barbare, _evieux_
ou _aivieux_; d'o, par corruption, on auroit fait _le vieux_, parce
que, dit-il, cette glise toit situe dans un endroit _aquatique_,
duquel le march _Palu_ a aussi tir son nom[289]. Il parotroit plus
probable que ce surnom lui toit venu d'une ancienne tradition qui
portoit que le saint patron s'y toit retir dans le sixime sicle.

[Note 289: Jaillot a dmontr la fausset de cette tymologie, en
prouvant qu'au dixime et mme au quatorzime sicle, on ne disoit
point Saint-Germain _le Vieux_, mais _le Viel_ et _le Vieil_. Tous les
titres, d'ailleurs, qui parlent d'glises situes dans des endroits
marcageux, et il en existe un grand nombre, ne les dsignent jamais
que sous le nom de _la Palud_, ou _Palu_, du mot latin _palus_.]

En 1368, l'abbaye de Saint-Germain cda son droit sur la petite glise
de Saint-Germain-le-Vieux  l'Universit de Paris; et depuis ce
temps-l son recteur nommoit  la cure, qui s'tendoit, d'un ct, le
long de la rue du March-Palu jusqu'au milieu du Petit-Pont, de
l'autre, presque jusqu' l'extrmit de celle de la Calendre. Elle
possdoit en outre quelques maisons dans les rues Saint-loi, aux
Fves, toutes celles du March-Neuf et les difices qui environnoient
la paroisse.

     CURIOSITS DE L'GLISE SAINT-GERMAIN-LE-VIEUX.

     TABLEAUX.

     Sur le matre-autel, dcor de quatre colonnes de marbre de
     Dinan, le Baptme de Jsus-Christ, par _Stella_.

     Dans la chapelle de la Vierge, une Assomption, par le mme.

     Dans une autre chapelle, le Lavement des pieds, par _Vouet_.

     Derrire la chaire, tous les Saints du Paradis, par un
     peintre inconnu.

     On exposoit dans cette glise, aux grandes ftes, une
     tapisserie faite du temps de Charles V, o toit reprsente
     la vie de saint Germain. Les personnages en toient, dit-on,
     assez correctement dessins, et offroient une image exacte
     et nave des modes de ce temps-l, pour l'un et l'autre
     sexe.

Cette glise fut rebtie en entier et agrandie dans le seizime
sicle. Le portail et le clocher n'toient que de 1560[290].

[Note 290: Cette glise, est reste long-temps en ruine; on en a
achev la dmolition depuis quelques annes, et sur le terrain qu'elle
occupoit on a lev des maisons.]

On prtend que saint Marcel, vque de Paris, vint au monde dans la
cinquime maison de la rue de la Calendre,  droite en entrant par
celle de la Juiverie. D'aprs cette ancienne tradition, qui cependant
n'est pas moins conteste que les autres, le clerg de Notre-Dame y
faisoit une station le jour de l'Ascension, o il avoit coutume de
porter processionnellement la chsse du saint.

Le territoire de Saint-Germain-le-Vieux commenoit du ct du petit
Chtelet et sur le Petit-Pont; il continuoit  gauche, renfermant
toutes les maisons qui toient de ce ct; cette paroisse avoit
quelques maisons dans la rue du March-Neuf, toutes celles du
March-Neuf, le ct gauche de la rue March Palu, presque toute la
rue de la Calendre, quelques maisons parses dans les rues Saint-loi,
aux Fves, de la Juiverie et Saint-Christophe[291].

[Note 291: Lebeuf, Hist. du Dioc. de Paris.]




LA MAGDELEINE.


En sortant de Saint-Germain-le-Vieux, on entre dans la rue de la
_Juiverie_, qui traverse la Cit dans toute sa largeur, et aboutit
d'un ct au Petit-Pont, et de l'autre  celui de Notre-Dame. Au
milieu de cette rue, dont le nom vient des Juifs qui l'ont autrefois
habite, toit une glise ddie sous le titre de la Magdeleine.

Plusieurs compilateurs ont prtendu que dans l'origine c'toit une
chapelle sous l'invocation de Saint-Nicolas, o les bateliers et
poissonniers avoient tabli leur confrrie[292]; mais un titre du
douzime sicle, rapport par l'abb Lebeuf, prouve que cette glise
avoit t autrefois une des synagogues des Juifs[293]. Philippe-Auguste
les ayant chasss de France en 1182, donna, l'anne suivante, tous leurs
difices publics  Maurice de Sully, vque de Paris, avec permission de
les consacrer au culte catholique, suivant le tmoignage de Guillaume
Lebreton.

[Note 292: Du Breul, Sauval, Piganiol, Le Maire, Brice, etc.]

[Note 293: Lebeuf, t. II, p. 575.]

  _Ecclesias fecit sacrari pro synagogis_
   _In quocumque loco schola vel synagoga fuisset._

Telle fut l'origine de la paroisse de la Magdeleine.

On ignore dans quelle anne cette glise fut dcore du titre
d'_archipresbytrale_ qu'elle possdoit: les archives de
Saint-Magloire indiquent qu'elle en jouissoit ds 1232[294];
auparavant, c'toit le cur de Saint-Jacques-de-la-Boucherie qui toit
un des archiprtres de Paris. Il y a apparence qu'alors cette dignit
n'appartenoit privativement  aucun des curs de Paris, et que
l'vque en disposoit  son choix: depuis ce temps, elle est reste
sans interruption dans l'glise de la Magdeleine[295].

[Note 294: Lebeuf, t. I, p. 345.]

[Note 295: Il y avoit un autre archiprtre, qui toit le cur de
Saint-Sverin; et il avoit mme joui de cette dignit avant le cur de
la Magdeleine, bien que cette glise prt le nom de _Premire
archipresbytrale_. C'toit  ces dignitaires que l'archevque
adressoit ses mandemens, pour les faire passer aux glises du ressort
de leur archiprtr. On pouvoit les regarder comme les _doyens_ des
curs. Il y avoit aussi des archiprtres _ruraux_.]

C'toit dans cette glise que s'toit fixe la _grande confrrie des
Bourgeois_, l'une des plus clbres de Paris. Nous en parlerons avec
plus de dtails lorsque nous traiterons de ces sortes d'associations;
il nous suffira de remarquer ici que cette confrrie, suivant l'abb
Lebeuf, y avoit succd  celle des _Mercatorum aqu parisiensium_; ce
qui a pu faire natre l'opinion que saint Nicolas, patron de cette
dernire corporation, l'toit aussi de l'glise.

     CURIOSITS DE L'GLISE DE LA MAGDELEINE.

     TABLEAUX.

     Dans le choeur.--Les Noces de Cana. La Visitation.
     Jsus-Christ au milieu des docteurs. La Mort de la Vierge,
     par _Philippe de Champagne_.

     Dans la nef.--Tobie, par un peintre inconnu.

Le btiment de la Magdeleine fut agrandi  plusieurs reprises, et
notamment en 1749, lorsqu'on y runit les paroisses de Saint-Gilles et
Saint-Leu, de Saint-Christophe et de Sainte-Genevive des-_Ardents_.
Alors on y voyoit encore des constructions qui toient du quatorzime
sicle, entre autres le portail et quelques arcades de la nef.

Cette paroisse embrassoit presque tout le carr long que forme la
partie de la Cit qui est entre la rue de la Juiverie et le parvis
Notre-Dame, depuis le ct droit de la rue du March-Palu jusqu'
Saint-Denis-de-la-Chartre. Elle ne dpendoit d'aucune glise ni
sculire ni rgulire[296].

[Note 296: L'emplacement de cette glise, dont il ne reste pas le
moindre vestige, est maintenant une espce de cul-de-sac.]




SAINT-DENIS-DE-LA-CHARTRE.


Les traditions populaires, quelquefois si difficiles  dtruire, sont
souvent appuyes sur les fondements les plus lgers. Le nom de cette
glise a fait natre l'ide que saint Denis et ses compagnons avoient
t renferms dans une prison ou _chartre_, qu'elle a remplace, et
qu'ils y ont souffert diverses tortures, dont on montroit mme les
instruments[297]. Loin qu'une telle opinion soit appuye sur aucun
titre, les monuments les plus anciens la dtruisent; et Grgoire de
Tours faisant le rcit de l'incendie qui, en 586, consuma Paris,
indique clairement que la prison de cette ville toit alors prs de la
porte mridionale[298]. Soit que cette prison et t dtruite par ce
dsastre, soit que son anciennet l'et mise hors d'tat de servir, il
parot que, peu de temps aprs, on en rebtit une autre dans le
quartier oppos. En effet, l'auteur de la vie de saint loi, qui
crivoit au septime sicle, dit qu'il y avoit alors une prison du
ct du septentrion, dans un endroit un peu cart, situation qui
convient assez  celle de Saint-Denis-de-la-Chartre.

[Note 297: Cette tradition, adopte par Du Breul, a t rpte par un
grand nombre de compilateurs modernes.]

[Note 298: Lib. 8, cap. 33.]

En adoptant cette tradition, tout s'explique facilement. L'glise
Saint-Denis aura t appele _Sanctus Dyonisius de Carcere_,  cause
de son voisinage de la prison publique[299]; et ce qui le prouve,
c'est que la petite chapelle Saint-Symphorien, situe dans le mme
lieu, est aussi appele _Sanctus Symphorianus de Carcere_ dans les
titres primordiaux. Or, on ne peut dire que ce martyr d'Autun ait t
renferm dans une prison de Paris; et ce n'est pas l d'ailleurs le
seul exemple de cette espce de dnomination employe dans de
semblables circonstances.

[Note 299: Cependant on ne peut disconvenir que, dans le titre de
fondation, il ne soit parl de la prison de saint Denis, ainsi que
dans quelques autres qui y ont rapport; mais la manire dont on en
parle prouve que l'on ne s'appuyoit que sur la foi trs-incertaine de
la tradition. On suppose que cette prison toit situe en cet endroit,
et on ne le suppose que sur un ou-dire: _locum illum in quo
incarceratus_ DICITUR _beatus Dionysius... in quo gloriosus martyr in
carcere_ TRADITUR _fuisse detentum_.]

Ce qui est trs-certain, c'est qu'au commencement du onzime sicle,
et sous le rgne du roi Robert, cette glise subsistoit prs de
l'difice qu'on appeloit _prison_ de Paris, _carcer Parisiacus_, et
qu'elle toit alors nomme _Ecclesia Sancti Dyonisii de Parisiaco
carcere_[300]. Des chanoines sculiers en toient alors les
desservants; et ils jouirent paisiblement et de l'glise et des biens
qui y toient attachs jusqu'en 1122. Alors l'administration en tomba
entre des mains laques, espce d'usurpation dont on ne voit que trop
d'exemples dans l'histoire de ces premiers temps. Henri, troisime
fils de Louis-le-Gros, fut un de ces administrateurs de Saint-Denis
substitus aux gens d'glise, et il en percevoit les revenus en 1133,
sous le titre d'_abb_.

[Note 300: _Hist. sancti Martini de Campis_, p. 313 _et seq._]

En cette mme anne, le mme roi Louis-le-Gros et la reine Adelade,
voulant fonder un monastre de religieuses de l'ordre de Saint-Benot,
jetrent les yeux sur Montmartre, comme sur le lieu le plus propre 
l'excution de leur dessein. Les religieux de Saint-Martin, qui
jouissoient de ce terrain en vertu d'une donation qui leur en avoit
t faite environ quarante ans auparavant (en 1096), le cdrent au
roi par une transaction, o intervint l'vque, et par laquelle
Saint-Denis-de-la-_Chartre_ leur fut donn comme indemnit. Telle est
l'origine de ce prieur de _fondation royale_, et membre dpendant de
Saint-Martin. Les privilges, immunits, franchises et exemptions qui
lui furent alors accords furent depuis confirms par Charles V et
Charles VI; et ces religieux le possdrent jusqu'au commencement du
dix-septime sicle, o la _mense_[301] priorale fut unie  la
communaut de Saint-Franois-de-Sales, tablie, vers ce temps-l, pour
la retraite des prtres pauvres et infirmes.

[Note 301: _Mense_ signifie la part que quelqu'un a dans les revenus
d'une glise.]

On voyoit, par l'pitaphe d'un de ses prieurs, que cette glise avoit
t rebtie vers le milieu du quatorzime sicle. Elle toit double,
suivant un usage assez frquent dans les constructions de ce
temps-l, et dans un des cts de la nef toit une paroisse sous le
titre de _Saint-Gilles et Saint-Leu_, dont la cure fut transfre, en
1618, dans l'glise de Saint-Symphorien[302].

[Note 302: Sauval donne la description d'une statue qui fut dcouverte
en 1743, dans l'paisseur du mur de cette glise, du ct du couvent
et sous les dbris du vieux clotre. Cette statue, qui toit couche,
reprsentoit un prtre revtu d'une chasuble retrousse d'un manipule
long et troit, sur lequel toient graves les lettres O. I. B. N. Sur
l'tole aussi trs-troite toient les deux lettres S. A. Ce
personnage portoit la barbe longue, la tte nue, les cheveux courts
comme les anciens cordeliers; il avoit les mains jointes; au-dessus de
sa tte toit une main qui le bnissoit, et de chaque ct des anges
qui l'encensoient. On suppose que cette figure, dont le travail
annonoit le XIIe sicle, toit celle de quelque ancien prlat.

Le pav de l'glise de Saint-Denis-de-la-Chartre toit beaucoup plus
bas que le pav extrieur, ce qui prouve l'exhaussement considrable
qu'a prouv le terrain de la Cit. Il ne restoit plus dans cette
glise aucun vestige d'antiquit, si ce n'est dans le sanctuaire, dont
les piliers devoient tre du 12e ou du 13e sicle. Le reste avoit t
successivement renouvel.]

     CURIOSITS DE L'GLISE SAINT-DENIS DE LA CHARTRE.

     SCULPTURE.

     Dans une grande niche, au-dessus du matre-autel, saint
     Denis, saint Rustique et saint Eleuthre recevant la
     communion des mains de Jsus Christ, par _Michel Anguier_.

Il y avoit dans cette glise, une confrrie de Drapiers-chaussetiers
sous le nom de Notre-Dame-_des-Votes_,  cause des votes
souterraines qui toient pratiques sous le pav de cet difice.

Sur les vitrages de Saint-Denis-de-la-Chartre, on voyoit autrefois le
portrait de Jean de la Grange, cardinal d'Amiens, qui en avoit t
prieur; il y toit reprsent avec ses armoiries. Il est probable que
cette peinture fut dtruite en 1665, poque  laquelle cette glise
fut rpare par la libralit de la reine Anne d'Autriche, et le
matre-autel refait  neuf[303].

[Note 303: Voy. pl. 26. Cette glise a t dmolie dans les dernires
annes de la rvolution, et sur l'emplacement qu'elle occupoit, ainsi
que sur celui de ses dpendances, on a lev des maisons et pratiqu
l'ouverture du nouveau quai septentrional de la Cit.]

L'enceinte des maisons qui l'environnoient, et qu'on appeloit _le bas
de Saint-Denis_, toit un lieu privilgi, dpendant du prieur, et
dans lequel, avant la rvolution, les ouvriers qui n'toient point
matres, pouvoient travailler avec toute sret et franchise.




SAINT-SYMPHORIEN,

DEPUIS CHAPELLE SAINT-LUC.


Cette glise, situe derrire le prieur de Saint-Denis-de-la-Chartre,
dont elle n'est spare que par une rue troite, est celle dont nous
avons parl en donnant l'explication du surnom _de Carcere_ qui toit
commun  ces deux difices. L'histoire d'ailleurs en sera courte.  la
place qu'elle occupe existoit autrefois une ancienne chapelle, sous le
titre de Sainte-Catherine, dont l'origine et le fondateur sont
galement inconnus. Comme cette chapelle, par ngligence ou succession
de temps, tomboit en ruines, Mathieu de Montmorenci, comte de
Beaumont, qui n'avoit pu accomplir le voeu qu'il avoit fait d'aller 
Jrusalem, voulant expier cette faute, abandonna  l'vque de Paris
les droits qu'il avoit sur elle; et celui-ci, de son ct, s'engagea 
la faire rebtir. Cet acte est de 1206[304], et cet vque toit Eudes
de Sully. linor, comtesse de Vermandois, et quelques autres pieux
personnages, y ajoutrent bientt plusieurs dotations, qui permirent
d'y tablir quatre chapelains desservants; et quelques annes aprs,
elle quitta le nom de Saint-Denis, qu'on lui avoit donn d'abord, pour
prendre celui de Saint-Symphorien. Ces chapelains obtinrent le titre
de chanoines en 1422. Depuis on y transporta, comme nous l'avons dit,
la paroisse de Saint-Gilles et Saint-Leu, laquelle y fut unie
jusqu'en 1698, que le chapitre et la paroisse passrent, avec leurs
biens et leurs paroissiens,  l'glise de la Magdeleine. Peu de temps
aprs, cette chapelle fut cde  la communaut des peintres,
sculpteurs et graveurs, qui la rtablirent, la dcorrent[305], et lui
firent donner le nom de Saint-Luc leur patron.

[Note 304: Du Breul, p. 117.]

[Note 305: Cette communaut, connue sous le nom d'_Acadmie de
Saint-Luc_ ou des matres peintres et sculpteurs, fut fonde pour
relever l'art de la peinture, et pour corriger les abus qui s'y
toient introduits. Les rglements et statuts en furent dresss le 12
d'aot 1391, sur le modle de ceux qui avoient t tablis pour les
corps de mtiers; et l'on cra des jurs et gardes pour visiter et
examiner la matire des ouvrages de peinture, avec pouvoir d'empcher
de travailler ceux qui ne seroient pas de la communaut. Dans ces
statuts on rappeloit huit articles d'un ancien rglement, qui
remontoit jusqu'au commencement de la troisime race. Ce corps fut
depuis favoris par plusieurs de nos rois, et vers le commencement du
dix-septime sicle, la communaut des sculpteurs y fut runie. Mais
des abus et des dsordres troublrent cet tablissement, ds que l'art
eut fait quelques progrs. Les plus habiles, voyant que les fonctions
de la jurande les dtournoient de leurs travaux, les abandonnrent 
des gens sans talent, qui en firent bientt une tyrannie insupportable
et un moyen de vexation contre tous ceux qui n'toient pas de leur
communaut, de laquelle ils rendoient en mme temps l'entre difficile
et entirement vnale. Les peintres habiles se lassrent enfin d'un
joug si honteux; et leurs rclamations donnrent naissance 
l'acadmie royale de peinture et de sculpture, dont nous parlerons
dans la suite.

Toutefois, l'acadmie de Saint-Luc continua ses fonctions, et obtint,
en 1705, la permission d'ouvrir une cole de dessin, et d'y entretenir
un modle. Elle faisoit tous les ans des distributions de prix, et n'a
t dtruite qu'au commencement de la rvolution. La chapelle, qui
existe encore, est abandonne, et l'on a lev au-dessus plusieurs
tages habits par des particuliers.]

     CURIOSITS DE LA CHAPELLE SAINT-LUC.

     Sur le matre-autel, un tableau reprsentant saint Luc,
     patron de la communaut.




SAINT-LANDRI.


Derrire Saint-Denis-de-la-Chartre, et dans une rue qui porte le nom
de Saint-Landri, est l'glise consacre  ce saint. C'est encore un de
ces monuments dont l'origine inconnue et les traditions incertaines
ont donn lieu  une foule de conjectures et d'opinions fastidieuses.
Quoique plusieurs titres authentiques prouvent que cette glise
existoit sous ce nom au douzime sicle, on a pouss la tmrit
jusqu' douter et mme  nier qu'il y ait jamais eu un vque de Paris
nomm _Landri_. L'abb Lebeuf, qui rejette justement une semblable
opinion, croit que cet difice toit d'abord un lieu de sret
appartenant  l'abbaye Saint-Germain-l'Auxerrois, dans lequel ses
moines venoient dposer leurs effets les plus prcieux, lors des
invasions des Normands; ce qui lui semble d'autant plus probable, que
les abbayes de Sainte-Genevive et de Saint-Germain-des-Prs avoient
de semblables hospices. Il pense qu'on y aura bti une chapelle,
desservie par le prbendaire que ce chapitre avoit  la cathdrale, et
qu'ensuite l'lvation du corps de saint Landri, au douzime sicle,
l'ayant enrichie de quelques-unes de ses reliques, la chapelle aura
pris le nom du saint.

Un autre savant combat cette conjecture par celle-ci[306]: il imagine
que cette glise pourroit bien avoir t l'oratoire de saint Landri
lui-mme, les vques ayant eu une maison  cet endroit; qu'il n'est
pas mme impossible que ce ft alors la chapelle ddie sous le nom de
Saint-Nicolas, qu'on a confondue avec l'glise de la Magdeleine; ce
qu'il essaie de prouver d'abord parce qu'elle reconnoissoit saint
Nicolas pour l'un de ses patrons, ensuite parce qu'il est
vraisemblable que les poissonniers et bateliers l'rigrent plutt 
cette place, qui est la plus voisine du port o abordoient les vivres
et les marchandises; enfin il ajoute qu'aprs la mort de saint Landri,
elle a d prendre le nom de ce bienheureux vque: _adhuc sub judice
lis est_.

[Note 306: Jaillot, t. I, p. 62.]

Ce qu'il y a de certain sur cette glise, c'est qu'elle toit
paroissiale ds le douzime sicle[307], et que le chapitre de
Saint-Germain-l'Auxerrois avoit le droit de prsenter  sa cure, par
la raison qu'elle toit btie sur sa censive; et cette censive il
l'avoit obtenue par l'amortissement d'une portion de terrain que les
chanoines de Notre-Dame lui avoient donne pour loger le vicaire qui
desservoit la prbende dont il toit possesseur dans l'glise
cathdrale. Nous avons dj fait observer que c'est ainsi que se
formrent le plus grand nombre des censives qu'on trouve dans la Cit.

[Note 307: Hist. de Paris, t. III, p. 73. Arch. de
Saint-Germain-des-Prs, cartul. de Guillaume III, fol. 36.]

L'glise Saint-Landri, qui est trs-petite et presque carre[308], fut
rebtie vers la fin du quinzime sicle, et ddie seulement en 1660.
On trouve qu'en 1408 Pierre d'Orgemont, vque de Paris, lui avoit
accord quelques reliques de son patron, lesquelles furent tires de
sa chsse conserve dans l'glise Saint-Germain-l'Auxerrois[309].

[Note 308: Voy. pl. 26.]

[Note 309: Cette glise, abandonne depuis long-temps, est occupe
aujourd'hui par un teinturier.]

     CURIOSITS DE L'GLISE SAINT-LANDRI.

     TOMBEAUX ET SPULTURES.

     Dans cette glise avoient t enterrs:

     Catherine Duchemin, pouse de Girardon, clbre sculpteur du
     sicle de Louis XIV. Ses restes mortels avoient t dposs
     dans un monument excut, sur les dessins de son poux, par
     deux de ses lves, _Lorrain et Nourrisson_[310]. Vingt-cinq
     ans aprs, Girardon fut plac  ct d'elle dans le mme
     tombeau.

     [Note 310: Ce monument, long-temps dpos au Muse des
     Petits-Augustins, et transport en 1817 dans l'glise
     Sainte-Marguerite, se compose d'un sarcophage de marbre
     vert, surmont d'une croix, au pied de laquelle on voit une
     vierge debout, levant les yeux au ciel avec l'expression de
     la douleur et de la rsignation. Plus bas est tendu le
     corps du Christ, et des anges sont groups autour de
     l'instrument de son supplice, dans l'attitude de
     l'adoration. On trouve dans cette sculpture les dfauts et
     quelques-unes des beauts qu'offrent les nombreux ouvrages
     de cet artiste. lve de Le Brun, il en a l'exagration et
     l'enflure, lorsqu'il cherche la noblesse des formes; et pour
     n'avoir pas assez tudi l'antique, et ne s'tre point fait
     sur la vritable beaut, des principes assez srs, il
     devient trivial quand il veut tre naf. Les deux figures
     principales de ce groupe prsentent un exemple assez
     frappant de cette manire vague qui fait le caractre de
     toutes les productions de cette cole. Cependant elles ne
     sont point dpourvues de mrite, et les expressions en sont
     vraies, si les formes en sont mdiocres. Il y a mme dans
     les petits anges de la grce et un assez bon got de dessin.
     La croix et toutes les figures sont en marbre blanc.]

      ct du choeur, on voyoit un monument orn de quatre
     colonnes de marbre et dcor des armes du chancelier
     Boucherat. Ce ministre, qui l'avoit fait lever pour
     lui-mme, fut enterr, quelques annes aprs, 
     Saint-Gervais (en 1686).

     On y lisoit l'pitaphe du magistrat Broussel, surnomm le
     _patriarche de la Fronde_ et _le pre du peuple_.

                       *       *       *

     Les fonts baptismaux de Saint-Landri passoient pour les plus
     beaux de Paris; ils se composoient d'une cuvette de porphyre
     de trs-grande dimension enrichie de bronze dor, et avoient
     t donns  cette glise par son cur, M. Garon.




LA CHAPELLE SAINT-AGNAN.


On entroit dans cette chapelle par la rue de la Colombe, laquelle
commence au bout oriental de la rue des Marmousets. C'toit un difice
trs-ancien, le plus ancien peut-tre de toute la Cit, la solidit de
sa construction, toute en pierres, l'ayant prserv des changements et
des rparations que le temps a fait subir aux autres glises. Celle-ci
toit du reste trs-peu connue, parce que les maisons qui
l'entouroient la couvroient entirement, et qu'on n'y faisoit point un
service rgulier.

Ce petit monument fut fond, au commencement du douzime sicle, par
tienne de Garlande, archidiacre de Paris, et doyen de Saint-Agnan
d'Orlans[311]; il donna pour sa dotation la maison qu'il possdoit
dans le clotre Notre-Dame, et trois clos de vignes, dont deux toient
situs au bas de la montagne Sainte-Genevive, et l'autre  Vitry.
Lorsqu'il en eut ainsi assur les revenus, il y tablit, du
consentement de l'vque, deux titulaires, lesquels se partageoient la
prbende canoniale, avoient place au choeur comme au chapitre, et
faisoient  la fois le service dans la chapelle et  la cathdrale.
Cette fondation s'est maintenue jusque dans les derniers temps. La
chapelle Saint-Agnan n'toit ouverte que le 17 novembre, jour auquel
l'glise clbroit la fte du patron.

[Note 311: Pastoraux, A, fol. 667; B, fol. 177; D, fol. 166.]

On lit, dans une vie de saint Bernard, que ce saint tant all un jour
aux coles de Paris, avec le projet d'y attirer, par ses exhortations,
quelques coliers  la vie monastique, il y prcha sans succs, et en
sortit sans qu'aucun d'eux et voulu le suivre. L'historien ajoute
qu'un archidiacre de Paris l'ayant emmen dans sa maison, le pieux
abb se retira, navr de douleur, au fond de la chapelle qui toit
attenante  ce logis, et l se rpandit en larmes et en gmissements,
persuad que Dieu toit irrit contre lui, puisqu'il avoit recueilli
si peu de fruit de son sermon. L'abb Lebeuf pense que ceci ne peut
convenir qu' l'archidiacre tienne de Garlande, contemporain de saint
Bernard, et par consquent que c'est dans cette chapelle, telle
qu'elle subsistoit encore dans le sicle dernier, que ce petit
vnement s'est pass.

Un fait plus curieux est ce qui arriva, peu de temps avant son
rection, dans la rue _des Marmousets_, qui y conduit. Louis VI, dit
le Gros, y avoit fait abattre, de sa propre autorit, une maison
situe prs de la porte du clotre, laquelle appartenoit  un
chanoine: il trouvoit que cette maison, trop saillante, rendoit le
passage incommode. Le chapitre aussitt rclama ses droits et ses
immunits, et le fit avec une telle vivacit, que Louis reconnut son
tort, promit de ne plus rien attenter de semblable, et consentit mme
 payer un denier d'or d'amende. Bien plus, afin que cette rparation
ft aussi authentique que les chanoines le dsiroient, il la fit le
jour mme qu'il pousoit Adlade de Savoie, et avant de recevoir la
bndiction nuptiale; enfin le monarque alla jusqu' permettre qu'il
en ft fait mention dans les registres du chapitre. Il et mieux valu
peut-tre que le pouvoir royal et t renferm dans des bornes moins
troites; mais il est beau de voir un prince aussi religieux 
maintenir les privilges des citoyens, et les lois qu'il a jur
d'observer[312].

[Note 312: La chapelle de Saint-Agnan a t dmolie en 1795, et, sur
le terrain qu'elle occupoit, on a bti une maison particulire.]

Le pav de cette chapelle toit beaucoup plus bas que celui de la rue;
et c'toit une preuve de plus de l'exhaussement considrable qu'avoit
prouv le sol de la Cit.




SAINTE-MARINE.


En revenant vers Notre-Dame, on trouve cette petite glise dans un
cul-de-sac qui a son entre par la rue Saint-Pierre-aux-Boeufs.
Quelques historiens ont cru qu'elle n'avoit t btie qu'au
commencement du treizime sicle, lorsque les reliques de sainte
Marine furent transportes de l'Orient  Venise[313]. L'abb Lebeuf
pense que cette glise a pu tre construite  cette poque par les
soins de quelque Vnitien; et ce qui le fortifie dans cette opinion,
c'est qu'il y avoit de son temps, dans le voisinage, une rue dite _la
rue de Venise_. Ce savant s'est tromp: la rue en question devoit son
nom  une enseigne de l'cu de Venise, sans qu'il soit ncessaire
d'avoir recours  un homme de cette nation; et elle n'toit appele
ainsi que depuis deux cents ans. Auparavant et du temps mme de
Franois Ier, on la nommoit rue des _Dix-Huit_,  cause d'un petit
hpital ou collge dont il sera question  l'article de la Sorbonne.
Quant  l'glise dont nous parlons, l'origine en est tout--fait
inconnue; on sait seulement qu'elle existoit long-temps avant le
treizime sicle, et Jaillot prtend avoir lu un diplme, sans date,
de Henri Ier, mais qu'on estime tre de l'an 1036[314], par lequel ce
prince fait don de l'glise de Sainte-Marine  Imbert, vque de
Paris.

[Note 313: L'abb Lebeuf, et Baillet.]

[Note 314: Past., A., p. 588; B, p. 94; et D, p. 59.]

C'toit, avant la rvolution, la paroisse du palais archipiscopal et
des cours, et celle o se faisoient les mariages ordonns par
l'officialit. Anciennement, ceux que ce tribunal avoit condamns,
toient maris avec un anneau de paille. Nous ignorons l'origine de
cet usage, et nous ne jugeons pas  propos de rapporter l'explication
bouffonne que Saint-Foix en a donne[315].

[Note 315: Cette chapelle existe encore en partie: sur ses votes,
composes d'arcs surbaisss, on a lev une maison  plusieurs
tages.]




SAINT-PIERRE-AUX-BOEUFS.


Plus prs encore de la cathdrale, et dans la rue qui porte son nom,
est l'glise de Saint-Pierre-aux-Boeufs.

On peut aussi la mettre au nombre de ces difices trs-anciens, dont
l'origine incertaine et la dnomination singulire ont fort exerc
l'imagination des rudits. Plusieurs ont cru qu'elle avoit t
autrefois la paroisse des bouchers de la Cit, ou le lieu de leur
confrrie, et vouloient expliquer par l et son surnom et les deux
ttes de boeufs qui toient sculptes sur son portail[316]. D'autres
ont pens qu'on y marquoit les boeufs avec une clef ardente, pour les
prserver de certaines maladies; quelques-uns ont eu recours  un
miracle. L'abb Lebeuf considroit ces deux ttes comme les armes
parlantes d'une ancienne famille de Paris[317]. Toutes ces opinions
diverses, qui ne reposent sur aucun monument historique, ne mritent
point d'tre discutes, et il est permis  chacun de faire ses
conjectures.

[Note 316: Hist. de Paris, t. I, p. 163. Piganiol, t. I, p. 144.]

[Note 317: T. II, p. 513.]

Cette glise toit sans doute dans la censive du monastre de
Saint-loi, puisqu'elle fait partie de ses dpendances, et qu'on la
trouve au nombre des chapelles qui furent donnes, en 1107, au
monastre de Saint-Pierre-des-Fosss. Elle fut rige, quelque temps
aprs, en paroisse, ainsi que Saint-Pierre-des-Arcis et Sainte-Croix;
et l'vque de Paris, devenu l'hritier des droits de ce monastre,
nommoit  la cure. Cette cure toit modique, et n'embrassoit qu'une
partie des rues environnantes[318].

[Note 318: Le portail existe encore tel que nous le reprsentons.
(Voy. pl. 26) La construction moderne leve au-dessus des croises
qui le couronnent a t faite depuis la rvolution.]




SAINT-CHRISTOPHE.


Dans la rue Saint-Christophe, qui aboutit au parvis Notre-Dame, toit
une glise sous l'invocation de ce saint: on l'abattit en 1747, pour
agrandir le parvis et reconstruire la chapelle des Enfants-Trouvs.

Cette glise existoit dj au septime sicle. Quelques auteurs ont
avanc qu'elle toit la chapelle des comtes de Paris; et pour soutenir
cette assertion, ils ont produit des titres qu'ils avoient mal
entendus. Sauval, surtout, s'est tromp sur les noms, les faits et les
dates qu'il rapporte en parlant de cette glise[319].

[Note 319: Voyez Jaillot, t. I, p. 39.]

Une ancienne charte[320] prouve qu'en 690 l'glise Saint-Christophe
toit la chapelle d'un monastre de filles, dont l'abbesse se nommoit
Landetrude: quel toit ce monastre? on l'ignore; on ne sait pas mme
ce que devinrent ces religieuses, qui durent en sortir dans le sicle
suivant; car au commencement du neuvime sicle cette maison devint un
hpital dans lequel on recueilloit les indigents[321].

[Note 320: Diplom. lib. 6, num. 14, p. 472.]

[Note 321: Hist. eccl. Paris, t. I, p. 350.]

Elle toit alors desservie alternativement, et de semaine en semaine,
par deux prtres que nommoient les chanoines de Notre-Dame. Mais ce
chapitre tant devenu seul possesseur de l'hospice, comme nous le
dirons par la suite, on btit une autre chapelle, qui reut aussi le
nom de Saint-Christophe, et fut rige en paroisse au douzime sicle.
Elle fut ensuite rebtie vers la fin du quinzime. Cette dernire
glise a subsist jusqu'en 1747.




Ste-GENEVIVE-DES-ARDENTS.


Derrire Saint-Christophe, et  peu de distance de cette glise, toit
celle de Sainte-Genevive-des-Ardents, dont l'origine est absolument
inconnue.

L'histoire de cette fille admirable, que ses vertus et sa pit
rendirent respectable mme  des rois paens, et clbre, sans qu'elle
chercht  sortir de l'obscurit o la Providence l'avoit place; qui,
tant qu'elle vcut, fut le conseil, le refuge et la consolation des
habitants de Paris, et mrita, aprs sa mort, cet honneur insigne
d'tre regarde comme la patronne d'une ville appele  de si hautes
destines; cette histoire si extraordinaire et si touchante est trop
connue pour que nous croyions devoir la rpter. La tradition s'en est
transmise d'ge en ge; et jusque dans les derniers temps de la
monarchie, on a vu le peuple de cette capitale, au milieu de ses plus
grandes calamits, tourner d'abord ses regards vers son ancienne
protectrice, implorer la clmence du ciel par son intercession, suivre
avec transport ses reliques vnres au milieu des rues et des places
publiques, et attribuer  cette protection puissante la cessation des
flaux dont il toit afflig.

En 1129 ou 1130, Paris et ses environs se virent en proie  une
maladie terrible, qu'aucun remde ne pouvoit vaincre, et que l'on
nomma _le feu sacr_ ou _le mal des ardents_. Ses ravages furent si
rapides et si terribles, l'impossibilit de les arrter par aucun
secours humain tellement dmontre, qu'on ne chercha plus que celui du
ciel, dont la colre avoit envoy ce flau. On eut recours, pour
l'apaiser, aux jenes, aux prires, et surtout  l'intercession de la
bienheureuse Genevive. La chsse de la sainte fut descendue et porte
processionnellement  la cathdrale. On prtend que la nef et le
parvis toient remplis de malades qui, en passant sous ces reliques
miraculeuses, furent guris  l'instant,  l'exception de trois, dont
l'incrdulit servit  rehausser l'clat du prodige et la gloire de la
sainte patronne. On ajoute que le pape Innocent II, alors  Paris,
ayant fait vrifier ce miracle, ordonna qu'on en feroit la fte tous
les ans, sous le titre d'_Excellence de la bienheureuse vierge
Genevive_. Depuis elle a t clbre sous celui de _Miracle des
Ardents_.

Toutefois l'glise dont nous parlons existoit long-temps avant la
procession clbre de l'anne 1139. Ceux qui se sont imagin que cette
procession passa le long de ses murs, se sont nanmoins tromps, car
la rue Notre-Dame n'toit point encore ouverte. On arrivoit alors  la
cathdrale par une rue nomme des _Sablons_ ou _Vieille rue
Notre-Dame_, qui toit proche de la rivire, et aboutissoit
directement au portail de l'ancien difice qu'a remplac la cathdrale
d'aujourd'hui. Ce portail toit situ  l'endroit o est maintenant le
milieu de la nouvelle nef, en tirant un peu vers le midi[322].

[Note 322: Lebeuf, Hist. du Dioc. de Par. t. I, p. 389.]

Il est certain, comme nous l'avons dj dit, que sainte Genevive
avoit une habitation et un oratoire dans la Cit. Il n'est pas moins
constant que les chanoines du monastre lev en son honneur sur le
bord mridional, possdoient dans l'le une censive, un hospice et une
petite chapelle; qu'ils jouissoient d'une prbende et d'une vicairie
dans l'glise cathdrale, et qu' l'exemple des autres religieux qui
habitoient sur les deux rives de la Seine, ils se retirrent dans leur
hospice, pour se soustraire, eux et leurs richesses,  la fureur des
Normands. Dans l'enceinte de cet hospice toit une chapelle qui en
dpendoit: cette chapelle devint dans la suite l'glise dont nous
faisons l'histoire. On l'appela _Sainte-Genevive-la-Petite_; et mme,
long-temps aprs le miracle dont nous venons de parler, elle n'avoit
point d'autre nom. Il est probable que la fte tablie en mmoire
d'un aussi grand vnement se clbrant avec plus de solennit dans
une glise qui portoit le nom de la sainte et prs de laquelle il
toit arriv, par suite des temps la dvotion des fidles fit donner 
cette glise le surnom des _Ardents_.

Voil ce que nous avons pu recueillir de plus authentique sur ce vieux
monument. En 1202 les chanoines cdrent la chapelle de
Sainte-Genevive ainsi que la prbende et la vicairie qu'ils avoient 
Notre-Dame,  Eudes de Sully, vque de Paris; et il y a apparence que
c'est alors qu'elle fut rige en paroisse[323]. Elle a subsist
jusqu'en 1747, qu'elle fut dtruite pour agrandir l'hpital des
Enfants-Trouvs. La structure du sanctuaire ressembloit aux
constructions du temps de Louis-le-Jeune; ce qui fait prsumer qu'elle
toit de cette poque. Le portail en fut refait en 1402. On voyoit au
milieu l'image de sainte Genevive entre saint Jean-Baptiste et saint
Jacques-le-Majeur;  ct, dans une niche, toit la statue d'un homme
agenouill, ayant les cheveux courts et le capuchon abattu. On prtend
que c'toit l'image du clbre _Nicolas Flamel_[324], lequel avoit
contribu  cette rparation par ses libralits.

[Note 323: Arch. S. Genov.--Gall. Christ., t. VII.]

[Note 324: _Voy._ pl. 15.--Sur cet homme singulier, _Voy._ les
articles _glise de Saint-Jacques de la Boucherie et Cimetire des
Innocents_.]

Il nous reste  faire connotre encore deux anciennes glises qui,
comme celle-ci, ne subsistent plus, _Saint-Jean-le-Rond_ et
_Saint-Denis-du-Pas_; mais leur histoire tant plus intimement lie 
celle de l'glise cathdrale, nous croyons devoir parler auparavant de
ce grand et antique difice.




NOTRE-DAME.


On est naturellement port  croire qu'un monument de cette
importance, que la premire glise de Paris offrira des traditions
plus sres et dans son origine et dans les rvolutions qu'elle a
prouves, que cette foule de chapelles obscures dont nous venons
d'exposer si pniblement l'histoire. Cependant cette origine est
enveloppe de tnbres encore plus paisses; et aucun point de
l'histoire de Paris n'offre plus de difficults, n'a excit plus
d'opinions diverses parmi ceux qui ont crit de ses antiquits.

Ils ne sont d'accord ni sur le nom, ni sur l'origine, ni mme sur la
position de cette premire basilique des Parisiens. Les uns l'ont
place dans la Cit, les autres dans les faubourgs; et ceux qui
s'accordent dans l'une de ces deux opinions, se divisent ensuite
lorsqu'il est question de fixer le vritable lieu qu'elle occupoit.
Parmi ceux qui la mettent dans la Cit, quelques-uns croient que sa
situation fut celle de Saint-Denis-du-Pas; ceux-ci veulent qu'elle
s'leva  l'endroit mme o est aujourd'hui Notre-Dame; ceux-l, dans
un lieu voisin, sous le nom de Saint-tienne. Les partisans de l'autre
systme offrent la mme varit dans leurs conjectures: les uns
pensent qu'elle toit  la place o l'on a bti depuis l'glise
Saint-Marcel; d'autres  la Trinit, depuis Saint-Benot; plusieurs 
Notre-Dame-des-Champs, qui fut ensuite le monastre des Carmlites. Il
n'y a pas moins de contradictions sur son fondateur: on ne sait si
c'est saint Denis ou quelqu'un de ses successeurs, ni lequel de
ceux-ci. Enfin cette obscurit s'est tendue jusque sur l'difice
actuellement existant, que ces mmes historiens, toujours diviss,
attribuent  Childebert, au roi Robert,  Erkenrad, vque de Paris, 
Maurice et Eudes de Sully, deux de ses successeurs.

Depuis que la science et la critique ont fait de vritables progrs,
il n'est plus permis de soutenir des opinions aussi visiblement
fausses que celle par laquelle on a prtendu que, mme aprs la paix
accorde  l'glise par Constantin, les vques avoient eu les siges
de leurs glises hors des cits, et par consquent que la cathdrale
de Paris a t autrefois  la place de Saint-Marcel ou de toute autre
glise sur la rive mridionale.

Il est galement impossible de supposer, avec quelque vraisemblance,
que saint Denis ait fond un oratoire dans l'enceinte de la Cit; il
est vrai que les actes de ce saint en font mention, ainsi que du
clerg qu'il institua: _Ecclesiam illis qu necdm in locis erat, et
populis illis novam construxit, ac officia servientium clericorum ex
more instituit_[325]. Mais les historiens de la ville et de l'glise
de Paris, qui se sont appuys d'un semblable tmoignage, n'ont pas
rflchi que ces actes n'ont t rdigs qu' la fin du sixime
sicle, et peut-tre plus tard, sur la foi d'une simple tradition, et
l'auteur en convient lui-mme: _Sicut fidelium relatione didicimus._
Une semblable autorit peut-elle donc balancer celle de tant de
monuments historiques, qui nous apprennent que, jusqu'au commencement
du quatrime sicle, les chrtiens n'ont cess d'tre en butte  des
perscutions qui ne sembloient se ralentir quelques instants que pour
se rallumer avec plus de fureur; que, loin d'avoir des temples
publics, ces premiers fidles trouvoient  peine des asiles assez
secrets pour se drober aux recherches de leurs aveugles ennemis? On
sait d'ailleurs que les progrs assez lents que l'vangile avoit faits
dans les Gaules[326], et dont on ne trouve de monuments remarquables
qu'en 177, dans les actes des clbres martyrs de Lyon et de Vienne,
furent arrts tout  coup par les perscutions nouvelles de
Marc-Aurle et de Svre: depuis ce temps, soit que les pasteurs
eussent t tous immols, soit que la peur et dispers le troupeau
des chrtiens, on n'en trouve plus de vestiges jusque sous l'empire de
Dce, au milieu du troisime sicle.  cette poque, selon Grgoire de
Tours[327], de nouveaux aptres, au nombre desquels toit saint Denis,
furent envoys dans les Gaules. Alors on perscutoit plus que jamais
les chrtiens; et Paris, o l'ardeur de son zle conduisit ce saint
vque, toit, comme toutes les autres villes de cette vaste contre,
soumis aux Romains, imbu de leurs prjugs et adorateurs de leurs faux
dieux. toit-il possible que, dans des circonstances aussi difficiles,
saint Denis pt btir sans obstacle une glise dans le sein de la
ville et mme dans les faubourgs? N'est-il pas plus raisonnable de
croire que, se conformant  cette prudence prescrite par Jsus-Christ
mme, laquelle ne permettoit ni de s'offrir au martyre, ni de
l'viter, et rglant sa conduite sur celle des hommes apostoliques qui
l'avoient prcd, il runit ses nophytes dans des _cryptes_ ou lieux
souterrains carts, tant pour les instruire dans la parole de Dieu,
que pour les faire participer aux mystres de la religion? Ainsi, sans
rejeter entirement cette tradition, qu'il forma une glise  Paris,
il faudra l'entendre seulement d'une _assemble de fidles_, avec
laquelle il clbra ces mystres augustes. On peut mme accorder qu'il
choisit pour cette clbration les lieux o furent depuis
Saint-Marcel, Saint-Benot et les Carmlites; mais, comme nous l'avons
dj dit, il faut absolument rejeter l'ide qu'aucune de ces glises
ait t la premire cathdrale de Paris.

[Note 325: Hist. de saint Denis, 2e. part. des preuv., p. clxiv.]

[Note 326: Sulp. Sev. hist. lib. II.]

[Note 327: Lib. I, cap. 30.]

Les successeurs immdiats de saint Denis vinrent eux-mmes dans des
temps non moins orageux[328], et prchrent dans des lieux encore
arross de son sang. Ce ne fut qu'en 313, lorsque Constantin eut plac
la religion  ct du trne des Csars, et fait restituer aux
chrtiens les biens dont ils avoient t dpouills, qu'il fut
possible de rebtir les basiliques ruines, et d'en lever de
nouvelles. Les vques de Paris durent profiter d'une circonstance
aussi favorable pour faire construire une glise dans la Cit; et l'on
en trouve enfin des indices certains sous l'piscopat de _Prudentius_,
vers la fin du quatrime sicle[329]. Cette glise toit situe sur le
bord de la Seine,  peu prs  l'endroit o est la chapelle infrieure
et la dernire cour de l'archevch; et comme on toit trs-exact 
tourner le _chevet_ ou _rond-point_ de ces difices vers l'orient,
sans avoir gard  l'alignement des rues, dont le dsordre d'ailleurs
alors toit trs-grand, il est probable que le _fond_ de cette petite
glise toit dans la direction du lieu o est situe maintenant
l'glise de Saint-Gervais.

[Note 328: La perscution, qui s'toit ralentie un moment aprs la
mort de Dce, recommena, plus violente encore, sous Gallus et
Valrius.]

[Note 329: Val. _de Basil_. Paris, cap. I, p. 15. Le premier concile
de Paris fut tenu dans cette ville en 360.]

Sur cette ancienne disposition des rues, il est difficile de rien dire
que de conjectural, et d'indiquer autre chose que ce qui pouvoit tre,
d'aprs la connoissance que l'on a des principaux monuments qui, 
cette poque, existoient dans la Cit. Il faut se figurer qu'alors la
pointe de l'le se terminoit  peu prs  l'endroit o toit autrefois
le pont Rouge; car l'espace appel le _Terrain_[330] ne s'est form
que, par succession de temps, des dcombres que produisit la
dmolition des vieilles glises auxquelles a succd la cathdrale que
nous voyons  prsent. Comme le pont Notre-Dame n'existoit point
encore, il ne pouvoit y avoir une rue qui continut en _droite ligne_,
 partir du Petit-Pont; mais elle devoit suivre une _diagonale_ pour
arriver  la porte du septentrion, o toit le Grand-Pont, seule issue
que l'le et alors de ce ct. Il est facile, d'aprs cela, de se
faire une ide de la manire dont devoient tre tournes les rues
aboutissantes  cette grande rue qui conduisoit d'un pont  l'autre.
Quant aux chapelles et monastres qu'on a vu s'lever de tous cts au
milieu de cet espace, ils ne doivent point embarrasser, parce que,
jusqu'au rgne de Childebert, fils de Clovis, il n'y eut qu'une seule
glise  Paris, et dj ce n'toit plus la mme qui avoit exist du
temps de l'vque _Prudentius_. Le nombre des habitants de Paris, et
par consquent des chrtiens s'tant fort augment, on en avoit rebti
une plus grande et plus magnifique au mme endroit. Fortunat[331], qui
vivoit peu de temps aprs, parle des colonnes de marbre, des vitraux
superbes dont elle toit dcore, de la hauteur de ses votes, et
donne  entendre que c'toit au roi Childebert qu'elle devoit tant de
magnificence.

[Note 330: Le Terrain s'appeloit, en 1258, LA MOTTE AUX PAPELARDS,
_Motta Papelardorum_; en 1343 et 1356, LE TERRAIL, _Domus de
Terralio_. C'toit encore, au quinzime sicle, un espace inculte qui
se terminoit en pente douce. En 1407, Charlotte de Savoie, seconde
femme de Louis XI, y dbarqua, lors de son entre  Paris, et y fut
complimente par l'vque et par le parlement.

Vers le milieu du dix-septime sicle, les habitants de l'le
Saint-Louis, ayant contract l'obligation de faire revtir le
_Terrain_ d'un mur de pierres de taille, et voulant rompre ce contrat,
offrirent au chapitre une somme de 50,000 liv., qu'il accepta et
employa  faire construire ce revtement. On en fit depuis un jardin,
uniquement destin aux chanoines, et dans lequel ils n'admettoient que
des hommes. Il a t, pendant la rvolution, le dpt des eaux
filtres de la Seine: depuis il est rentr dans les dpendances de
l'archevch.]

[Note 331: Fortunat, vque de Poitiers, et secrtaire de la reine
Radegonde, vivoit dans le sixime sicle. On a de lui un pome en
quatre livres sur la vie de saint Martin, et diverses autres posies,
entre autres une pice de vers intitule _de Ecclesi Parisiac_, dans
laquelle ces particularits ont t recueillies. (Voyez Lebeuf, Hist.
du Dioc. de Par., t. I, p. 4.)]

Plusieurs titres incontestables, parmi lesquels il en est un qui
remonte  l'an 860[332], nous apprennent que cette ancienne cathdrale
a d'abord port le nom de Saint-tienne. C'est en vain que quelques
rudits ont prtendu qu'il toit question, dans ces anciens crits, de
Saint-tienne-des-Grs, de Saint-tienne-du-Mont et mme de l'abbaye
Saint-Germain-des-Prs, dont ce premier martyr toit un ancien patron:
il a t prouv que les deux premires glises n'existoient pas encore
 cette poque, et quant  la troisime, que non-seulement l'glise
de Saint-Germain-des-Prs n'a jamais t connue sous le nom de
Saint-tienne, mais que ce dernier titre ne lui a mme jamais t
donn par _adjonction_, tandis qu'on y a joint quelquefois le nom de
Saint-Vincent.

[Note 332: Abbon, lib. II, v. 310. Diplomat., p. 472. Greg. Tur., lib.
VIII ch. 33.]

Toutefois, par un titre qui n'est gure postrieur aux premiers[333],
on voit que cette glise toit compose de deux difices, dont l'un
toit la basilique de Notre-Dame, et l'autre celle de Saint-tienne.
Aussi Grgoire de Tours, parlant de l'incendie qui rduisit en cendres
toutes les maisons de l'le de Paris en l'an 586, dit que _les seules
glises furent exceptes_. Cette pluralit des glises dans la Cit ne
peut s'entendre que des difices qui en formoient depuis peu la
cathdrale. Saint-tienne avoit t le premier de ces difices;
ensuite, suivant l'ancien usage o l'on toit de btir de petites
glises autour des grandes basiliques, il est  prsumer qu'on en
avoit lev une  ct, sous l'invocation de la Vierge. Ce monument
s'tant trouv trop petit par l'augmentation du nombre des fidles, on
l'aura rebti et agrandi sous le rgne de Childebert; et c'est alors
sans doute que la basilique nouvelle sera devenue la cathdrale, par
une autre coutume assez frquente dans ces temps-l, de donner aux
glises neuves qui remplaoient les anciennes, ou ruines ou trop
petites, un _vocable_ diffrent du premier patron. Voil ce que nous
avons pu recueillir de plus vraisemblable sur la premire origine de
Notre-Dame de Paris.

[Note 333: Le testament d'Ermentrude. Voyez Jaillot, t. I, p. 123 et
131.]

Quelles que soient les objections que l'on imagine d'lever contre
cette hypothse, on ne peut nier du moins que, sans compter un grand
nombre d'autres autorits, il n'existe une charte authentique de
Childebert lui-mme, par laquelle il donne la terre de Celle, prs
Montereau-Faut-Yonne,  l'glise mre de Paris, _qui est ddie en
l'honneur de sainte Marie_, etc.[334], et que par consquent cette
glise ne ft dj btie sous la premire race de nos rois: du reste,
on n'a que des traditions confuses sur les rvolutions[335] qu'elle a
pu prouver jusqu'au moment o elle fit place au monument qu'on voit
aujourd'hui. A-t-elle t rebtie depuis Childebert par l'vque
Erkenrad, comme on l'a prtendu? l'abb Lebeuf est port  le croire,
et cette opinion n'a rien qui la rende invraisemblable. Il n'en est
pas de mme de celle par laquelle on veut tablir que l'difice
actuel, commenc par le roi Robert, fut continu par ses successeurs
jusqu' Philippe-Auguste, sous le rgne duquel Maurice de Sully eut la
gloire de l'achever: non-seulement l'architecture de cette glise
n'offre aucun caractre qui puisse la faire attribuer aux sicles qui
ont prcd cet vque, mais il existe plusieurs tmoignages qui
prouvent qu'il le fit difier ds ses fondements[336]. Toutefois il
est probable que les anciennes fondations avoient t conserves, et
que ce fut sur ces fondations que fut lev le choeur de l'glise
nouvelle[337]. En effet, il est remarquable que cette partie, trop
troite pour la hauteur et la largeur du monument entier, n'est point
dans l'alignement de la nef, et que celle-ci fait un coude lger.
Cette irrgularit semble tre le rsultat d'un plan par lequel
Maurice auroit voulu que le portail se trouvt en face de la rue
nouvelle qu'il avoit fait ouvrir, et  laquelle il donna le nom de rue
Notre-Dame, qu'elle porte encore aujourd'hui.

[Note 334: _Hist. eccl._ Paris., t. I, p. 82.]

[Note 335: On lit, dans le Ncrologe de l'glise de Paris, qu'tienne
de Garlande, archidiacre, mort en 1142, y avoit fait beaucoup de
rparations; et l'auteur de l'loge de Suger dit que cet abb de
Saint-Denis fit prsent  la mme glise d'un vitrage d'une grande
beaut. On l'appeloit, vers l'an 1110, _Nova ecclesia_, par opposition
 l'glise de Saint-tienne, qui toit beaucoup plus ancienne. C'est
dans cette glise de Notre-Dame que nos rois avoient coutume de
clbrer le service divin avec le clerg. Un vque de Senlis, dit une
vieille chronique, tant venu  Paris, en 1041, pour demander une
grce au roi Henri, _trouva ce prince  la grand messe  Notre-Dame_.
On a aussi des preuves que le roi Louis-le-Jeune y alloit souvent.]

[Note 336: _Speculum hist. ad an. 1177. Hist. eccl. Paris._, t. II, p.
123. _In app. Chron. Sigelb._ Memor. hist.]

[Note 337: L'abb Lebeuf, t. I, p. 9.]

Ce fut vers l'an 1160 que cet vque entreprit de faire une seule
basilique des deux glises, et de leur donner une tendue beaucoup
plus considrable du ct de l'occident. Celle de Notre-Dame fut
d'abord abattue jusqu'aux fondements, comme nous venons de le dire, et
l'on leva sur le champ le nouveau sanctuaire. Ce ne fut qu'environ
cinquante ans aprs, que la vieille glise de Saint-tienne fut
dtruite[338], lorsque l'on commena la construction des ailes,
qu'elle auroit gne du ct mridional. Une inscription qu'on lit sur
les pierres du portail de la croise fait foi qu'on travailloit encore
 cette partie de l'glise en 1257. Le portail et les chapelles du
ct du nord ne furent achevs que dans le quatorzime sicle, de
manire que cette immense construction fut le rsultat de prs de
trois sicles de travaux non interrompus. Cependant on n'avoit pas
attendu son entier achvement pour y runir les fidles; et lorsque le
sanctuaire eut t achev, la simple bndiction du lieu et des
autels[339] parut suffisante pour y clbrer les saints mystres. La
ddicace solennelle de l'difice n'a mme jamais t faite.

[Note 338: Lebeuf, Hist. du dioc. de Par., t. I, p. 10.]

[Note 339: Le grand autel fut consacr quatre jours aprs la
Pentecte, en 1182. (JAILLOT.)]

La forme du plan de cette glise est une croix latine, dont les
principales dimensions, dans oeuvre, sont, pour la longueur,
soixante-cinq toises, pour la largeur, vingt-quatre. La hauteur, sous
clef de la vote, est de dix-sept toises deux pieds. La disposition
gnrale du plan est grande et noble, les proportions en sont
heureuses, et ce monument gothique passe, avec raison, pour un des
plus vastes et des plus beaux qui existent dans la chrtient[340].

[Note 340: Voyez pl. 16 et 17.]

La faade, qui fut leve ds le rgne de Philippe-Auguste, est
remarquable par ses sculptures et par son lvation. Elle est termine
par deux grosses tours, hautes de deux cent quatre pieds; elles sont
carres, et offrent une largeur de quarante pieds sur chaque
dimension. L'intervalle qui les spare tant gale  leur diamtre, il
en rsulte que la faade entire du portail est de cent vingt pieds.
On communique de l'une  l'autre tour par deux galeries hors d'oeuvre.

Cette faade est perce de trois portes, au-dessus desquelles toient
ranges, sur une seule ligne, les statues[341] de vingt-sept de nos
rois, dont le premier toit Childebert, et le dernier Philippe-Auguste.
On y voyoit Ppin-le-Bref mont sur un lion, ce qui toit un monument de
la victoire clatante qu'il remporta sur un de ces terribles animaux.

[Note 341: Ces statues colossales avoient quatorze pieds de hauteur.
Elles ont t renverses pendant l'anarchie de 1793.]

Les sculptures places dans les voussures ogives[342] de ces trois
portes et dans les niches au-dessous, offrent cette multiplicit, cet
entassement d'objets qui fait le caractre de la barbarie gothique. Au
portail du milieu est reprsent Jsus-Christ sous plusieurs aspects
avec les aptres, les symboles des quatre vanglistes, les prophtes
et mme les sibylles. Dans les cts sont figurs les vertus et les
vices sous l'emblme de divers animaux. On y remarque encore une
reprsentation grossire du jugement dernier, et dans les pilastres
qui sparent ce portail d'avec les deux autres, sont places deux
grandes statues de femmes, dont l'une est la Foi et l'autre la
Religion.

[Note 342: Le mot _ogive_ vient de l'allemand _aug_, qui signifie
_oeil_, parce que les arcs des cintres, dans les votes gothiques,
font des angles curvilignes semblables  ceux des coins de l'oeil,
quoique dans une position diffrente. _Voussure_ signifie toute sorte
de courbure en vote.]

Au portail de la tour voisine du clotre, on voit la statue de la
Vierge, celles des prophtes qui l'ont prdite, sa mort, son
couronnement;  droite et  gauche, saint Jean-Baptiste, saint
tienne, sainte Genevive, saint Germain, saint Denis, et un roi qu'on
ne peut dsigner. Ces figures sont du treizime sicle.

Celles du portail  droite, qui paroissent plus anciennes, offrent une
runion d'objets encore plus incohrents. La Vierge y figure de
nouveau avec la crche, les trois mages, des rois, des aptres, des
vques de Paris; et parmi ces derniers, saint Marcel, reconnoissable
 sa crosse,  sa mitre et au dragon qu'il a sous les pieds. Toutes
ces sculptures, dont la plus grande partie existe encore, ont prouv
de grandes dgradations, ainsi que celles qui ornent les portails des
deux croises, lesquelles sont  peu prs du mme style et de la mme
composition[343].

[Note 343: Un gentilhomme chartrain, nomm Gobineau de Montluisant, a
donn une explication extravagante des figures de cette faade. Il y
avoit vu une histoire complte de la science _hermtique_, dont il
toit entt. Le Pre ternel tendant ses bras, et tenant un ange de
chacune de ses mains, reprsentoit le crateur qui tire du nant le
soufre incombustible et le mercure de vie, figurs par ces deux anges;
le dragon qui est sous les pieds de saint Marcel figuroit la pierre
philosophale, compose de deux substances, la fixe et la volatile; la
gueule du dragon dnote le sel fixe, qui, par sa siccit, dvore le
volatil, dsign par la queue glissante de l'animal, etc., etc. Tout
le reste toit aussi judicieusement conu et expliqu.]

On entre par toutes ces portes dans l'glise dont la nef et le choeur
sont accompagns de doubles ailes votes, au-dessus desquelles
s'lvent des galeries spacieuses, et qui rgnent tout  l'entour de
l'difice. Toutes ces constructions sont soutenues par cent vingt
piliers et cent huit colonnes. On compte encore dans ce vaste contour
quarante-cinq chapelles[344].

Les diffrentes votes de cet difice sont contre-butes  l'extrieur
par un grand nombre d'arcs-boutants de diffrentes hauteurs, lesquels
opposent leur rsistance  l'effort de la _pousse_. Ce moyen,
constamment employ par les Goths, leur ayant permis d'lever  une
hauteur excessive des murs auxquels ils ont conserv peu d'paisseur,
donne  leur architecture cette apparence de lgret encore augmente
par la subdivision infinie de ces faisceaux de colonnes d'un
trs-petit diamtre qui composent leurs piliers, et qu'ils ont eu
l'adresse de figurer jusque dans les nervures croises et intrieures
de ces votes.

[Note 344: Voyez pl. 17.]

Quant  l'extrieur, ces piliers sont la plupart termins en
oblisques. Les pignons[345] en forme de frontons sont vids au
milieu par des roses[346]  jour, d'un travail trs-dlicat, et dont
les plus grandes ont quarante pieds de diamtre. Celle qui est du ct
de l'archevch a t reconstruite en entier sur le mme dessin, en
1726, par Claude Pinet, appareilleur, sous les ordres de M. Boffraud,
architecte. On admire les anciens vitraux colors qui remplissent la
rose du grand portail et celles des croises. Ils ont t rpars, en
1752, par Pierre Leviel, vitrier, auteur d'un trait sur ce genre de
peinture, que l'on croyoit perdu, et dont il a retrouv les divers
procds.

[Note 345: Le _pignon_ est la partie suprieure d'un mur qui a la
forme d'un triangle, et o se termine la couverture d'un comble  deux
gouts.

Les maisons de Paris, comme on peut encore en juger par quelques-unes
des plus anciennes, prsentoient sur leur faade, en forme de
_pignon_, le mur qui, dans les constructions modernes, est devenu mur
_latral_. C'est de l qu'toit venue cette locution populaire, _avoir
pignon sur rue_, pour exprimer qu'on toit propritaire d'une maison.]

[Note 346: C'est, dans une glise gothique, un grand vitrail rond avec
croisillon et nervures de pierre, qui forment un compartiment dont la
forme imite celle de la rose.]

Trois galeries en dehors forment,  diverses hauteurs, des espces de
_ceintures d'entrelas_[347] qui unissent ensemble toutes ces formes
pyramidales, et rassurent l'oeil sur leur solidit, en mme temps
qu'elles prsentent, par la richesse et la varit de leurs ornements,
une heureuse opposition avec le _lisse_ des murs et des contreforts.
La premire est place au-dessus des chapelles, la deuxime surmonte
les galeries de la nef et du choeur, et la troisime rgne autour du
grand comble. Celle-ci, par sa disposition, sert pour faire
extrieurement la visite de l'glise, et contribue  sa conservation
en facilitant la conduite et l'coulement des eaux pluviales, ce qui
s'opre par une multitude de canaux et de gouttires qui les font
parvenir jusqu'au pied de l'difice. La charpente, qui a trente pieds
d'lvation, est en bois de chtaignier.

[Note 347: Ce sont des ornements composs de _listeaux_ et de
_fleurons_, lis et croiss les uns avec les autres. Le _listeau_ est
une petite moulure carre et unie qui accompagne ou couronne une autre
moulure plus grande, ou qui spare les cannelures d'une colonne ou
d'un pilastre. Les _fleurons_ sont des feuilles ou fleurs dessines de
caprice et sans imitation de la nature, entrelaces quelquefois de
figures humaines et d'animaux, soit en entier soit en partie.]

Lorsqu'il s'agit d'un monument aussi clbre, on ne doit ngliger
aucun des dtails qui semblent intressants. Avant que le choeur et
t orn d'une dcoration moderne, il toit charg de sculptures
gothiques reprsentant, du ct intrieur, l'histoire de la Gense.
Elles avoient t excutes en 1303, aux frais du chanoine Fayet.
Celles de l'extrieur, qui existent encore, offrent toute la suite du
Nouveau Testament. Autrefois on lisoit au bas les noms de _Jean Ravy_
et _Jean Bouthelier_ son neveu, maons de Notre-Dame; ce dernier avoit
achev ces ouvrages en 1351.

Il faut encore remarquer la ferrure des deux portes latrales de la
faade. Elle est compose d'enroulements excuts en fonte de fer,
dans un style d'ornements qui rappelle le got grec du Bas-Empire; ce
qui peut faire prsumer que ces pentures, travailles en arabesques
trs-lgres, et ornes de rinceaux[348] et d'animaux, ont t
enleves de quelque autre monument, et appliques  celui-ci. Cette
conjecture prend plus de force si l'on observe que ces pentures ne
sont point pareilles, et que ni la porte du milieu ni les portes des
croises ne prsentent rien de semblable ou d'analogue. On les
attribue cependant  un clbre serrurier nomm _Biscornet_.

[Note 348: _Rinceau_, espce de branche forme de grandes feuilles
naturelles ou imaginaires, et refendues comme l'acanthe et le persil,
avec fleurons, roses, boutons et graines; cet ornement entre dans la
dcoration des gorges, des frises, des panneaux, etc.]

Ce portail est de niveau avec la place: on prtend que du temps de
Louis XII il s'levoit beaucoup au-dessus d'elle, et qu'il falloit
monter plusieurs marches pour entrer dans l'glise. On remarque en
effet que les anciens monuments btis dans la plaine s'enterrent
successivement par l'exhaussement du sol environnant. Il arrive que le
temps dpose chaque anne  leur pied une couche insensible de terre
ou de matriaux trangers qui, n'tant point enlevs lorsqu'on
renouvelle le pavement des rues, surmontent insensiblement les socles
et les marches, de manire qu'on finit par descendre dans les difices
o l'on montoit plusieurs sicles auparavant.

Cette cathdrale avoit t magnifiquement dcore par Louis XIV, qui
accomplit aussi le voeu qu'avoit fait son pre, d'y lever un matre
autel digne d'un temple aussi auguste et de la puissance d'un grand
roi. Malgr les dgradations, les brigandages horribles excuts sur
tant de matriaux prcieux, de sculptures, de peintures, de boiseries
artistement travailles, qui toient entrs dans la dcoration de ce
grand monument, il reste cependant encore quelques traces de tant de
richesses; et le groupe de la Mre de douleur, plac dans la niche de
l'arcade qui est derrire le grand autel, est demeur intact. La
Vierge y est reprsente les bras tendus vers le ciel; la tte et une
partie du corps de son fils reposent sur ses genoux; un ange soutient
une main du Christ, un autre porte sa couronne d'pines. Ce groupe,
excut en marbre blanc par _Coustou_ l'an, quoique loin sans doute
du style grand et pur de la sculpture antique, n'est pas cependant
dpourvu de beauts, et l'expression y est surtout remarquable. Du
reste, l'autel, entirement dgrad, a t refait sur les dessins de
feu M. Legrand, architecte distingu, et mme la dcoration intrieure
de la totalit du sanctuaire est devenue plus noble et plus rgulire
par la suppression du jub et des chapelles adosses aux deux premiers
piliers du choeur: ces chapelles, par leur disposition, empchoient de
jouir de l'ensemble de ce monument.

Il a t fait trois fouilles remarquables dans cette glise; la
premire en 1699, lorsqu'on commena la construction du grand autel.
On dcouvrit alors, sous les pays du sanctuaire, les tombes d'un
grand nombre d'vques et autres personnages minents, dont plusieurs
y avoient t enterrs ds les premiers temps de l'dification du
monument.

Dans la seconde fouille, entreprise en 1711, pour creuser la _crypte_
qui sert de spulture aux archevques, furent trouves neuf pierres
antiques charges de sculptures et d'inscriptions en caractres
romains. Nous donnerons quelques dtails sur ces dbris d'antiquits
en finissant de dcrire ce quartier[349].

[Note 349: Nous y joindrons la description de quelques autres
fragments antiques, dcouverts  diverses poques dans diffrentes
parties de la Cit.]

Enfin, la troisime fouille, que l'on fit en 1756, pour difier la
sacristie et le btiment du trsor du ct du midi, dtruisit
entirement cette ancienne opinion, que les fondations de Notre-Dame
avoient t bties sur pilotis. Cette fouille, pousse jusqu'
vingt-quatre pieds de profondeur, deux pieds au-dessous de ces
fondations, a fait voir qu'elles posent sur un gravier solide. Elles
sont composes de gros moellons lis avec du mortier et du sable. Il
n'y a que quatre assises de pierre de taille bien quarries, et poses
en retraite les unes sur les autres, qui terminent cette fondation
jusqu'au sol. L'ancienne sacristie, qu'on abattit alors, parce qu'elle
menaoit ruine, avoit t construite  la place d'une galerie qui
communiquoit de l'glise aux chapelles de l'archevch. L'difice qui
a remplac ces deux anciennes constructions a t fait sous la
direction du clbre architecte Soufflot.

Telles sont les particularits les plus intressantes que nous avons
pu recueillir sur ce monument clbre dans toute la chrtient, que
tant de mains royales se sont plu  dcorer, et qui, tout dpouill
qu'il est de son antique splendeur, rappellera toujours les plus
grands, les plus touchants souvenirs de la monarchie franoise. C'est
dans l'glise de Notre-Dame que nos rois ont le plus souvent donn des
preuves clatantes de cette pit si noble et si sincre qui les
distingue parmi tous les souverains, et dont l'exemple salutaire, en
raffermissant le principe religieux dans l'me de leurs sujets,
contribua, plus que toute autre chose,  soutenir un ordre politique,
fragile de sa nature, et menac  chaque instant de se changer en
dsordre et en anarchie.  chaque avnement, le nouveau monarque
alloit dans ce temple auguste dposer sa couronne aux pieds de celui
qui juge les rois; avant de marcher  l'ennemi, il y retournoit
demander la protection du ciel pour ses armes; et dans la gloire du
triomphe, il y revenoit encore humilier son front, et consacrer les
marques de sa victoire[350]. Il n'toit point de ftes solennelles,
soit pour remercier le ciel des succs, soit pour l'implorer dans les
calamits, o l'on ne marcht d'abord vers la cathdrale; et les
pompes de la religion se mloient sans cesse aux affections les plus
vives des peuples, aux intrts les plus grands des princes. Un de nos
rois[351], dlivr d'une longue captivit, alla porter  Notre-Dame le
tribut de ses actions de grces avant de rentrer dans son palais; un
autre[352] y fit lever le monument d'une victoire qu'il croyoit
n'avoir obtenue que par une protection signale de la Vierge; Henri
IV, le meilleur des princes, saint Louis, le plus grand des rois, ont
pri sous ces votes; et la suite de cette histoire nous fournira une
foule d'exemples non moins remarquables de ce zle religieux qui, dans
ces souverains, sembloit se transmettre d'ge en ge avec la valeur et
les droits du trne.

[Note 350: C'toit aux balcons des galeries qu'toient attachs et
exposs, pendant la guerre, les drapeaux pris sur les ennemis de la
France. On les toit en temps de paix.]

[Note 351: Le roi Jean.]

[Note 352: Philippe-le-Bel, vainqueur des Flamands  la bataille de
Mons-en-Puelle, le 18 aot 1304, entra  Notre-Dame, mont sur le mme
cheval, et arm des mmes armes avec lesquelles il avoit soutenu le
premier choc de l'ennemi, qui avoit pntr, par surprise, jusqu' sa
tente. Persuad qu'il devoit  la protection signale de la Vierge
d'tre chapp  un aussi grand danger, il fonda une rente de cent
livres  l'glise de Notre-Dame, et voulut que sa statue questre y
ft leve, le casque en tte, et arme seulement de l'pe, tel qu'il
toit lorsqu'il fut surpris par les Flamands. Cette statue, que l'on
voyoit prs du dernier pilier de la nef, du ct de la chapelle de la
Vierge, a t dtruite probablement avec tant d'autres monuments de la
monarchie; car elle n'existe point au dpt des Monuments franais.
Saint-Foix prtend qu'elle fut rige par Philippe de Valois, aprs la
bataille de Cassel, et non par Philippe-le-Bel. Il donne, pour
soutenir son opinion, des raisons qui semblent spcieuses: cependant
elle n'a point prvalu.]

La cathdrale de Paris ayant t, dans tous les temps, l'objet de la
dvotion particulire de nos rois, fut, ds les commencements, comble
de leurs prsents, et dcore avec une magnificence digne d'aussi
grands souverains. Elle toit riche en peintures, en sculptures, en
reliques, en vases antiques et prcieux, en ornements de tous genres;
et le culte n'toit clbr dans aucune glise de France avec un
appareil aussi auguste[353].

[Note 353: La Chronique d'_Albric de Troisfontaines_ rapporte un fait
qui peut donner une ide de la manire dont on ornoit, ds le
treizime sicle, cette superbe basilique. Un voleur ayant form le
projet de s'emparer des bassins et des chandeliers d'argent qui
toient devant l'autel, imagina, la nuit de l'Assomption de l'anne
1218, de les tirer  lui du haut des votes, o il s'toit cach; les
cierges, qui toient encore allums, ayant t enlevs avec les
chandeliers, mirent le feu aux riches tentures dont l'glise toit
tapisse, et il en brla, avant qu'on pt l'teindre, pour la valeur
de neuf cents marcs d'argent (45,000 livres).

Dans ces temps-l on avoit coutume,  cette mme fte de l'Assomption,
de joncher le pav de cette glise d'herbes odorifrantes; deux
sicles aprs, on se contentoit d'y rpandre de l'herbe tire des prs
de Gentilli.

Le jour de la Pentecte, c'toit encore l'usage  Notre-Dame de jeter,
par les votes, des pigeons, des oiseaux, des fleurs et des toupes
enflammes, pendant qu'on clbroit l'office divin.]

Non-seulement les rois et les princes, mais le corps des bourgeois,
plusieurs confrries, des communauts d'artisans, de simples
particuliers se sont plu  l'envi  l'enrichir de leurs offrandes. On
voyoit devant l'autel de la Vierge un lampadaire d'argent remarquable,
en ce qu'il toit compos de sept lampes, dont six avoient t donnes
par Louis XIV et la reine son pouse. Celle du milieu, qui avoit la
forme d'un navire, toit un prsent de la ville de Paris, et rappeloit
un voeu singulier qu'elle avoit fait dans un danger imminent[354]. Un
chanoine de cette glise en avoit fait entirement reblanchir
l'intrieur  ses frais. Un autre avoit donn les peintures qui
ornoient le choeur; enfin la nombreuse collection de tableaux qui
garnissoit l'immense tendue de la nef, les croises et les
chapelles, toit le rsultat d'une offrande annuelle que, pendant prs
d'un sicle, firent  Notre-Dame la communaut des orfvres, et la
confrrie de Sainte-Anne et de Saint-Marcel.

[Note 354: La captivit du roi Jean, fait prisonnier  la bataille de
Poitiers, en 1356, avoit livr Paris  l'anarchie la plus violente, et
 tous les maux qui en sont la suite. Pour toucher le ciel en leur
faveur, les bourgeois firent voeu d'offrir tous les ans,  Notre-Dame,
une bougie de la longueur du tour de la ville. Cette offrande se fit
rgulirement pendant deux cent cinquante ans, jusqu'en 1605, que
Paris, prenant chaque jour de nouveaux accroissements, elle devint,
d'anne en anne, plus difficile  remplir. Alors le don annuel de la
bougie leur fut remis, et celui de cette lampe d'argent le remplaa.]

     CURIOSITS DE L'GLISE NOTRE-DAME.

     TABLEAUX DE LA NEF.

     _ droite en entrant._

     1. Le Boiteux guri par saint Pierre  la porte du temple,
     par _D. Sylvestre_.

     2. Saint Pierre dlivr de prison, par _Jean-Baptiste
     Corneille_.

     3. Le dpart de saint Paul, de Milet pour Jrusalem, par
     _Galloche_.

     4. Le martyre de saint Simon en Perse, par _Louis Boullogne_
     pre.

     5. Le martyre de saint Jean l'vangliste prs la porte
     Latine  Rome, par _C. Hall_ pre.

     6. L'apparition de Jsus-Christ  saint Pierre, par _J.
     Sourlay_[355].

     7. Saint Pierre ressuscitant la veuve, par _Louis Tetelin_.

     8. Saint Paul prchant les Gentils, par _Eustache Le
     Sueur_[356].

     [Note 355: On croit ce tableau de _Mignard_, dont _Sourlay_
     toit l'lve.]

     [Note 356: Le chef-d'oeuvre de ce grand peintre est l'un des
     tableaux les plus parfaits de l'cole franoise.]


     _ gauche en entrant._

     1. Jsus-Christ chez Marthe et Marie, par _Simpol_.

     2. La multiplication des pains, par _J. Christophe_.

     3. La vocation de saint Pierre et de saint Andr, par _M.
     Corneille_.

     4. Les Vendeurs chasss du temple, par _Claude-Guy Hall_.

     5. La gurison du Paralytique, par _Jouvenet_.

     6. L'entretien de Jsus-Christ avec la Samaritaine, par
     _Boullogne_ jeune.

     7. Jsus-Christ gurissant le Paralytique  la piscine, par
     _Boullogne_.


     _Sur la partie du pilier qui faisoit face  la chapelle de
     la Vierge, laquelle toit au ct droit de la principale
     entre du choeur._

     1. Le voeu de Louis XIII, par _Philippe de Champagne_.

     2.  ct, et un peu plus bas, vis--vis la chapelle, saint
     Paul et Silas flagells dans la ville de Philippes en
     Macdoine, par _Louis Tetelin_.

     3. Au-dessus, saint Andr  genoux devant la croix, par
     _Jacques Blanchard_.

     4. Sur la mme ligne, en tournant, saint Jacques conduit au
     martyre, par _Nol Coypel_ pre.

     5. Immdiatement aprs, la gurison de la femme afflige
     d'un flux de sang, par _Cazes_.

     6.  ct, saint Paul lapid  Listres, par _Jean-Baptiste
     Champagne_ neveu.

     7. Au-dessus de la chapelle, saint Pierre prchant 
     Jrusalem, par _Charles Porson_ pre.


     _En tournant  la croise gauche du clotre, en face de la
     chapelle Saint-Denis, qui toit galement  la porte du
     choeur._

     1. La descente du Saint-Esprit, par _Blanchard_.

     2.  ct, vis--vis la chapelle Saint-Marcel, saint Paul
     gurissant un boiteux, par _Michel Corneille_.

     3. Au-dessus, l'enlvement de saint Philippe, par _Thomas
     Blanchet_.

     4. De suite, en tournant, le martyre de saint tienne, par
     _Charles Le Brun_.

     5. Le martyre de saint Pierre, par _Sbastien Bourdon_.

     6. Le martyre de saint Andr, par _Charles Le Brun_.

     7. Au-dessus de la chapelle, la conversion de saint Paul,
     par _Laurent de la Hire_[357].

     [Note 357: Ces deux chapelles, de la Vierge et de
     Saint-Denis, construites sur les dessins de _Decotte_,
     architecte du roi, avoient t magnifiquement dcores aux
     frais du cardinal de Noailles, inhum au pied de celle de la
     Vierge. La statue en marbre de saint Denis toit de
     _Coustou_ l'an, celle de la Vierge, de _Vass_.]


     TABLEAUX PLACS AU-DESSUS DES STALLES DU CHOEUR.

     _ droite._

     1. L'annonciation, par _Hall_.

     2. La Visitation (le _Magnificat_), par _Jouvenet_.

     3. La nativit de Jsus-Christ, par _Lafosse_.

     4. L'adoration des Mages, par _le mme_.


     _ gauche._

     1. La prsentation de Jsus-Christ au temple, par Louis
     _Boullogne_.

     2. La fuite en gypte, par _le mme_.

     3. Jsus-Christ dans le temple au milieu des docteurs, par
     _A. Coypel_.

     4. L'assomption de la Vierge, par _le mme_.


     AU-DESSUS DU POURTOUR EXTRIEUR DU CHOEUR.

     _En entrant par la grille de la croise, du ct de
     l'archevch._

     1. La dcollation de saint Jean et l'enlvement de son corps
     par ses disciples, par _Cl. Audran_.

     2. Saint Paul ressuscitant Eutique, par _Courtin_.

     3. Le repentir de saint Pierre, par _Tavernier_.

     4. Saint Paul devant Agrippa, par _Villequin_.


     _En tournant du ct du sanctuaire pour passer au ct
     gauche._

     1. Saint Paul convertissant saint Denis dans l'Aropage, par
     _Cestin_.

     2. Agabus prdisant  saint Paul ce qu'il doit souffrir pour
     Jsus-Christ, par _Chron_.

     3. Saint Jean prchant dans le dsert, par _Parrocel_ pre.

     4. L'adoration des rois, par _Vivien_.


     CHAPELLES DES BAS-CTS AUTOUR DU CHOEUR.

     _Aprs la petite porte de l'escalier qui conduit aux
     tribunes du choeur._

     1. _Chapelle de Saint-Pierre et Saint-Paul._ Un tableau
     ovale reprsentant ces deux saints accompagns de leurs
     disciples, par _Beaugin_, et une Descente de croix.

     2. _Chapelle de Saint-Pierre martyr._ Saint Pierre
     gurissant les malades par son ombre, par _La Hire_.
     Vis--vis, le Naufrage de saint Paul  Malte, par _Porson_.

     3. Ensuite la sacristie renfermant le trsor[358].

     4. _Chapelle de Saint-Denis et Saint-Georges._ Une
     Notre-Dame de Piti, de l'cole de _Vouet_; saint Pierre
     visit par un ange dans sa prison, par _Vouet_.

     5. _Chapelle de Saint-Grald._ La mort de la Vierge, par _N.
     Poussin_. Vis--vis, un voeu  la Vierge sur un champ de
     bataille.

     6. _Chapelle de Saint-Remi_, dite _des Ursins_. Saint
     Claude, par _Galloche_. Portrait de Jouvenel des Ursins avec
     sa famille.

     7. La _Chapelle d'Harcourt_.

     8. _Chapelle de Saint-Crpin, Saint-Crpinien et
     Saint-tienne._ Un Christ, l'Ascension et la Rsurrection,
     par _Beaugin_. Hrodiade  table avec Hrode, par _L.
     Chron_. Saint Pierre baptisant le Centenier, par _M.
     Corneille_.

     9. _Chapelle de Saint-Nicaise._ Le jugement dernier, peint
     sur bois par _de Hery_.

     10. _Chapelle de Saint-Louis et de Saint-Rigobert._ Un
     Christ, d'aprs Michel-Ange; Saint-tienne conduit au
     martyre, par _Houasse_.

     11. _Chapelle de la Dcollation de Saint-Jean-Baptiste._ Le
     martyre de saint Barthlemi, par _Paillet_. La dcollation
     de saint Jean, par _Louis Boullogne_. Une Assomption, par
     _Hurel_.

     12. _Chapelle de Vintimille_, sous le titre de _Sainte-Foi
     et de Saint-Eutrope_. Saint Charles Borrome communiant les
     pestifrs, par _Vanloo_. Une Sainte Famille, par _Paillet_.

     13. _Chapelle de Saint-Michel_, dite de _Noailles_.
     L'apparition de l'ange aux trois Maries, par _C. Natoire_.

     14. _Chapelle de Saint-Ferrol._ Saint Michel, par _Vignon_.
     L'annonciation, par _Champagne_.

     15. _Chapelle de Saint-Jean-Baptiste et de la Madeleine_ ou
     _chapelle de Beaumont_. Un Christ en croix.

     16. Dans l'embrasure de la porte rouge, la mort d'Ananie et
     Saphire, et le centenier Corneille aux pieds de saint
     Pierre, par _Aubin Vouet_.

     17. _Chapelle de Saint-Eustache._ La transfiguration,
     d'aprs _Raphal_. Le voeu du marquis de Locmaria, par _Le
     Monnier_.

     18. _Chapelle de Sainte-Agns._ La Vierge allaitant l'enfant
     Jsus.

     [Note 358: Cette sacristie est le btiment nouveau qui
     remplace l'ancienne galerie dont nous avons parl page 312.]


     _En redescendant des bas-cts de la nef, du mme ct._

     1. _Chapelle Saint-Nicolas._ Ce saint sauvant des pnitents
     du naufrage, par _Thiersonnier_. Le miracle de saint Paul et
     de Sylas en prison, par _N. de Plattemontagne_.

     2. _Chapelle de Sainte-Catherine._ Le martyre de cette
     sainte, par _M. Vien_.

     3. _Chapelle de Saint-Julien-Zozime._ Ce saint donnant la
     communion  sainte Marie gyptienne, par _Beaugin_. Les
     noces de Cana, par _Cotelle_.

     4. _Chapelle de Saint-Laurent._ Le martyre de ce saint, par
     un lve de _Le Sueur_. L'apparition de Jsus-Christ aux
     trois Maries, par _Marot_.

     5. _Chapelle de Sainte-Genevive._ Une Vierge et l'enfant
     Jsus, avec saint Jean et sainte Genevive, par _Beaugin_.
     La gurison des dmoniaques.

     6. _Chapelle de Saint-Georges et de Saint-Blaise._ Une mre
     de douleur console par les anges, par _Beaugin_. Les
     miracles de saint Paul  phse, par _L. Boullogne_.

     7. _Chapelle de Saint-Lonard._ Ce saint en habit guerrier,
     par _Champagne_. Le voeu de madame la Grande-Duchesse, pour
     sa maladie, par _Dumesnil_.


     CHAPELLES DES BAS-CTS DE LA NEF.

     _En entrant  droite._

     1. _Chapelle de Sainte-Anne._ Sainte Anne et la Vierge, par
     _Vouet_. La prsentation de la Vierge, par _La Hire_.

     2. _Chapelle de Saint-Barthlemy et de Saint-Vincent._ Le
     martyre de ce dernier saint, par _Beaugin_. Notre Seigneur
     sur la montagne, par _Porson_.

     3. _Chapelle de Saint-Jacques._ Un Christ, par _Le Nain_. La
     femme adultre, par _Renaut_.

     4. _Chapelle de Saint-Antoine et de Saint-Michel._ Saint
     Michel  genoux devant la Vierge, par _Champagne_.
     Jsus-Christ gurissant un possd, par _Vernansal_.

     5. _Chapelle de Saint-Thomas de Cantorbry._ Saint Dominique
     et saint Thomas  genoux devant la Vierge, manire de
     _Lanfranc_. La rsurrection du fils de la veuve de Nam, par
     _Guillebaut_.

     6. _Chapelles de Saint-Augustin et de
     Sainte-Marie-Magdeleine._ Dans la premire, la Piscine, par
     _Alexandre_. L'aveuglement de Barjsu, par _Loir_. Dans la
     deuxime, l'incrdulit de saint Thomas, par _Arnould_; la
     rsurrection de la fille de Jare, par _Vernansal_[359].

     [Note 359: Nous ignorons ce que sont devenus la plupart de
     ces tableaux qui toient conservs, dit-on, pendant la
     rvolution, dans les divers dpts du gouvernement. La
     prdication de saint Paul, par _Lesueur_, le martyre de
     saint Pierre, par _Bourdon_, la mort de la Vierge, par _le
     Poussin_, le _magnificat_, par _Jouvenet_, et quelques
     autres, ont t placs dans le muse du Roi: on les verroit
     avec plus de plaisir encore dans l'glise  laquelle ils
     appartiennent.]


     SCULPTURES[360].

     [Note 360: Nous ne faisons point entrer dans ce catalogue la
     statue colossale de saint Christophe, que l'on voyoit au
     premier pilier de la nef prs de la porte principale. Elle
     avoit t leve par Antoine Desessarts, frre de Pierre
     Desessarts, surintendant des finances, qui eut la tte
     tranche en 1413. Il rva la nuit que saint Christophe
     rompoit les grilles de la fentre de sa prison, et
     l'emportoit dans ses bras. Ayant t dclar innocent
     quelques jours aprs, il fit excuter cette statue, devant
     laquelle il toit reprsent  genoux. Cette figure
     gigantesque[360-A], d'un aspect dsagrable, fut abattue en
     1784.]

     [Note 360-A: Elle toit haute de 28 pieds.]

     L'ancien grand-autel, lev sur les dessins de _Decotte_,
     toit dcor de plusieurs statues en bronze, et surcharg
     d'ornements cisels et dors, o il y avoit plus d'clat et
     de richesse que de bon style et de bon got. On y remarquoit
     un bas-relief en bronze dor par _Vass_; deux anges
     adorateurs par _Cayot_.

     Dans le choeur, on remarquoit encore:

      gauche, la statue en marbre blanc de Louis XIII,  genoux,
     revtu de ses habits royaux, offrant son sceptre et sa
     couronne  la Sainte-Vierge, et mettant son royaume sous sa
     protection, par _Coustou_ jeune.

      gauche, celle de Louis XIV, par _Coyzevoz_. Elle
     reprsentoit ce monarque revtu pareillement de ses habits
     royaux et accomplissant le voeu du roi son pre[361].

     [Note 361: Ces deux statues toient dposes au Muse des
     monuments franais.]

     Dans les tympans des arcades du rond-point, des anges en
     bas-relief reprsentant des vertus avec leurs attributs,
     savoir: la Charit et la Persvrance, par _Poultier_; la
     Prudence et la Temprance, par _Frmin_; l'Innocence et
     l'Humilit, par _Le Pautre_; la Foi et l'Esprance, par _Le
     Moine_; la Virginit et la Puret, par _Thiry_; la Justice
     et la Force, par _Bertrand_. Au bas des pilastres et sur des
     culs-de-lampe, six anges en bronze portant les instruments
     de la passion, et models par _Hurtrelle_, _Vanclve_,
     _Poirier_, _Magnier_ et _Flamen_.

     Au milieu du choeur, un aigle en bronze, accompagn des
     trois vertus cardinales, par _Duplessis_.

     Aux deux portes latrales du choeur, deux chaires
     piscopales, enrichies d'ornements et de bas-reliefs
     reprsentant l'histoire du martyre de saint Denis, et la
     gurison du roi Childebert, par l'intervention de saint
     Germain, vque de Paris.

     Dans la chapelle Saint-Christophe, la statue du saint, par
     _Gois_; celle de saint Denis, par _Mouchy_, dans la chapelle
     qui lui toit consacre; dans celle de Saint-Michel, dite
     _de Noailles_, saint Louis et saint Maurice, par _Rousseau_.

     Sur la menuiserie des stalles du choeur, des bas-reliefs,
     par _Goullon_, offrant des sujets pris dans le Nouveau
     Testament.


     TOMBEAUX ET SPULTURES.

     Au pied du sanctuaire avoient t dposes les entrailles de
     Louis XIII et de Louis XIV.

     Dans cette glise avoient t inhums:

     tienne II, dit _Tempier_, vque de Paris, mort en 1279.

     Simon de Bucy, vque de Paris, mort en 1304 (enterr dans
     la chapelle Saint-Nicaise).

     Aymrie de Magniac, cardinal et vque de Paris, mort en
     1384.

     Pierre d'Orgemont, vque de Paris, mort en 1409.

     Dans la chapelle Saint-Remi, Juvnal des Ursins, chancelier
     de France sous Louis XI, et Michelle de Vitry sa femme,
     morte en 1456[362].

     [Note 362: Leurs statues, d'un gothique mdiocre, toient
     places sur leur tombeau; et, depuis, on a pu les voir au
     Muse des Petits-Augustins. On y voyoit aussi un tableau
     galement enlev de Notre-Dame, o ce magistrat toit
     reprsent avec toute sa famille. Cette peinture, plus
     mdiocre encore que les statues, mme pour le temps o elle
     avoit t faite, offroit une image prcieuse et nave des
     costumes alors en usage. La postrit masculine de ce
     personnage s'tant teinte dans le seizime sicle, ses
     biens furent transfrs dans la famille de _Harville_, qui
     hrita en mme temps de cette chapelle, o plusieurs de ses
     membres toient enterrs.]

     Henri Dumoulin, vque de Paris, mort en 1447.

     Sous la croise, Paul mile de Vronne, chanoine de cette
     glise et auteur d'une Histoire de France, mort en 1529.

     Joachim du Belloy, chanoine et archidiacre de Paris, l'un
     des potes les plus estims de la cour de Franois Ier, mort
     en 1559.

     Jean-Baptiste de Chatelier, nonce du pape, mort en 1583.

     Albert de Gondi, duc de Retz, marquis de Belle-Isle,
     marchal de France, mort en 1602.

     Renaud de Beaune, archevque de Bourges, de Sens, et
     grand-aumnier de France, mort en 1616.

     Dans la chapelle de Saint-Louis et Saint-Rigobert, le
     cardinal Pierre de Gondi, vque de Paris, mort en
     1616[363]. Cette chapelle, magnifiquement dcore, toit
     destine  la spulture de cette illustre famille.

     [Note 363: Le cardinal y toit reprsent  genoux devant un
     prie-Dieu. Cette statue, d'un travail mdiocre, est place
     sur un entablement pos sur quatre colonnes, au milieu
     desquelles s'lve un grand cnotaphe en marbre noir (dpos
     pendant la rvolution au Muse des monuments franais).]

     Dans la chapelle de Saint-Eustache, Jean-Baptiste Budes de
     Gubriant, marchal de France, mort en 1643, et Rene de
     Bec-Crepin sa femme.

     Pierre de Marca, archevque de Paris, et clbre par son
     trait _de Concordi sacerdotii et imperii_, mort en 1662.

     Hardouin de Prfixe de Beaumont, archevque de Paris, mort
     en 1671.

     Franois de Harlay, archevque de Paris, mort en 1695.

     Anne-Jules de Noailles, pair et marchal de France, mort en
     1708.

     Claude Chastelin, chanoine de cette glise, auteur de
     plusieurs ouvrages de pit, mort en 1712.

     Le cardinal de Noailles, archevque de Paris, mort en 1729.

     Charles-Gaspard-Guillaume de Vintimille, archevque de
     Paris, mort en 1746. Charles-Franois de Vintimille son
     frre, mort en 1740.

     L'abb de la Porte, chanoine _jubil_[364] de cette glise
     et l'un de ses bienfaiteurs.

     [Note 364: Les chanoines _jubils_ toient ceux qui avoient
     desservi leurs prbendes pendant cinquante ans.]

     Dans la chapelle d'Harcourt, le mausole de Claude-Henri,
     comte d'Harcourt, mort en 1769. Ce monument avoit t
     excut par _Pigalle_, d'aprs un songe o madame d'Harcourt
     avoit vu son mari tel qu'il y toit reprsent[365].

     [Note 365: Du fond d'un grand sarcophage, qu'ouvre un
     squelette couvert de draperies, on voit se lever le comte
     d'Harcourt, qui semble se dbarrasser de son linceul et
     adresser la parole  sa femme, reprsente  genoux au bas
     du monument; derrire, l'Hymen plor teint son flambeau.
     Ce groupe, d'une excution manire, d'un dessin pauvre et
     incorrect, toit aussi dpos, pendant la rvolution, au
     muse des monuments franois.

     Ce monument, et toutes les autres statues enleves 
     Notre-Dame, ont t rendus  cette glise.]

     Lorsque l'on creusa le _crypte_ qui sert de spulture aux
     archevques de Paris, on y dcouvrit le tombeau d'une reine
     d'Angleterre dont le nom est inconnu, et celui de Louis de
     France, dauphin, fils de Charles VI et d'Isabeau de Bavire.
     Au bas des degrs du grand autel toit dpos le coeur de
     Louise de Savoie, mre de Franois Ier.


     RELIQUES ET AUTRES OBJETS PRCIEUX.

     Derrire le choeur toit la chsse de Saint-Marcel, en or et
     en vermeil, enrichie de perles fines et de pierres
     prcieuses.

     L'autel de la chapelle de Saint-Denis contenoit quatre
     chsses, o l'on conservoit quelques reliques inconnues.

     La salle du _Trsor_ contenoit entre autres richesses:

     Le chef de saint Philippe, aptre; ce chef de vermeil toit
     couvert de pierres prcieuses du plus grand prix.

     Une reliquaire de vermeil reprsentant saint Louis, et
     renfermant plusieurs parcelles de la sainte couronne, des
     fragments de l'ponge, du suaire et du tombeau de
     Jsus-Christ.

     La tunique de Saint-Germain, renferme dans une chsse en
     vermeil; des vtements de la Vierge et une partie du crne
     de saint Denis, etc., etc.; une quantit considrable de
     ciboires, de calices, de croix, de vases, de chandeliers, de
     soleils en vermeil enrichis de diamants, de pierres fines,
     monuments prcieux de la pit des plus illustres
     personnages de la France, et dont le brigandage de 1793 a
     fait disparotre jusqu'aux moindres vestiges.

     On y conservoit aussi des monuments curieux relatifs  la
     manire dont se faisoient les investitures par le moyen du
     couteau; les rparations des dommages par l'offrande d'un
     morceau de bois sur lequel l'acte toit crit, ou par celle
     d'une baguette d'argent, lorsque la rparation venoit d'un
     prince, etc., etc.




ARCHEVCH.


La maison de l'vque toit situe, de temps immmorial, prs de
Saint-tienne[366]. Elle s'levoit vis--vis de la nef de l'glise
d'aujourd'hui, et se terminoit  la double chapelle qui se voit encore
dans la seconde cour de l'archevch; le reste, du ct de l'orient,
est une augmentation de btiments, dont le plus ancien n'a pas plus de
deux cents ans.

[Note 366: On a prtendu qu'elle avoit t d'abord prs de
Saint-Landri, et que cette glise en toit la chapelle. Cette erreur
vient de ce qu'effectivement les vques possdoient une maison dans
cette partie de la Cit.]

Lorsque les vques cessrent de faire les ordinations dans leur
cathdrale, ce qui arriva vers le temps o la multiplication des
offices, et surtout des fondations, les empcha de s'y rendre aussi
assidment que les anciens l'avoient fait, ils conurent le dessein de
faire construire une ou deux chapelles dans leur maison. La principale
de ces chapelles fut dcore avec la magnificence que l'on dployoit
alors dans les monuments de ce genre, quand on les levoit dans les
maisons des grands seigneurs; l'autre servit aux jugements
ecclsiastiques, ds qu'on eut cess de les prononcer aux portiques
des cathdrales.

Maurice de Sully, dans le temps mme qu'il faisoit btir l'glise de
Notre-Dame, fit construire, sur une ligne parallle, le palais
piscopal et la double chapelle dont nous venons de parler. Dans la
chapelle basse toient des chapelains tablis par les vques; le
jeudi-saint on y lavoit les pieds des enfants de choeur, et tous les
dimanches on y clbroit la messe pour les prisonniers de
l'archevch. La chapelle suprieure servoit aux ordinations, aux
sacres d'vques,  certaines thses de thologie, et  d'autres
assembles solennelles. Il est constat que toutes ces constructions
sont de ce temps-l, par le ncrologe de Paris et par les historiens
contemporains[367].

[Note 367: Ncrol. Paris. ld. sept. Dans ces anciens btiments toient
les salles des officialits mtropolitaine et diocsaine, du bailliage
de la duch-pairie de l'archevque, la chambre ecclsiastique du
diocse, et la bibliothque des avocats[367-A]. Toute cette partie de
l'archevch a t abattue,  l'exception de la double chapelle. La
vue pittoresque que nous joignons ici prsente trs-exactement l'tat
actuel de ce palais.]

[Note 367-A: Cette bibliothque toit situe dans le pavillon  droite
de l'avant-cour de l'archevch. tienne _Gabrian_, seigneur de
_Riparfonds_, l'un des plus clbres jurisconsultes de son temps,
l'avoit lgue en 1704  ses confrres, avec des fonds pour
l'entretenir, et sous la condition de la rendre publique. On y
faisoit, une fois par semaine, des consultations gratuites pour les
pauvres; et, tous les samedis non fts, des avocats distingus y
tenoient des confrences sur la jurisprudence.]

On arrive dans la seconde cour par une arcade place sous le btiment
du trsor; et c'est l qu'est le nouveau palais archipiscopal. Il
doit son agrandissement  plusieurs prlats qui ont gouvern l'glise
de Paris, et principalement au cardinal de Noailles, qui y fit faire
de grandes augmentations et beaucoup d'embellissements en 1697. C'est
un grand htel, dont la situation est belle et la vue agrable, mais
qui n'offre dans toute sa construction qu'une architecture mesquine et
sans caractre[368].

[Note 368: Voyez pl. 18.]

Le peu de sjour que nos premiers rois firent dans la ville de Paris
fut cause que son sige piscopal parut trop peu considrable pour
qu'on l'riget en mtropole, et qu'il fut long-temps soumis  la
juridiction de l'archevch de Sens. Les deux premires races ayant
t le temps des grandes dotations, Paris, qui ne s'accrut que sous
les rois de la troisime, toit un des vchs les moins riches de la
France; toutefois, lorsque cette ville fut devenue la capitale du
royaume, son sige acquit bientt une grande importance, plutt par la
position que par l'tendue des proprits de l'vque[369]. Ajoutons
ici quelques dveloppements nouveaux  ce que nous avons dj dit de
la situation de l'glise de France, pendant les premiers sicles de la
monarchie, et de ce que furent en effet,  cette poque, le crdit et
l'autorit des vques.

[Note 369: Dans un diplme du roi Louis VI, de l'an 1110, les
seigneuries de cet vque, aprs celle de sa censive dans la Cit,
sont dites tre _Saint-Germain_, _Saint-loi_, _Saint-Marcel_,
_Saint-Cloud et Saint-Martin-de-Champeaux en Brie_. Il avoit aussi,
ds le sixime sicle, des possessions dans le diocse de Sens, et une
terre en Touraine, dans les environs d'Amboise. (LEBEUF.)]

Il ne parot pas que, dans les premiers temps de la conqute, les
vques aient joui, sous les rois francs, d'une autorit plus grande
que sous le gouvernement des empereurs. Or le caractre piscopal
toit alors tranger  toutes les magistratures civiles[370]; et le
seul privilge qu'eussent obtenu ces premiers pasteurs des glises,
c'toit de ne pouvoir tre accuss que devant un tribunal
ecclsiastique compos de leurs pairs, et d'tre les premiers juges de
leurs subalternes, qui ne pouvoient de mme tre accuss que devant
eux[371].

[Note 370: _Cap. Sues._, an. 744.--C. 3.]

[Note 371: _Cod. Theod._, lib. XVI, tit. II, _Leg._ 2, 39, 41, 47.
_Edict. Clot._, an. 615, c. 4.]

De mme les Romains n'ayant jamais eu l'ide d'attacher aux terres
des titres honorifiques, et les vques ayant continu de possder
leurs biens selon la loi romaine, jusqu'aprs le rgne de
Louis-le-Dbonnaire[372], il y a grande apparence que les dignits
ecclsiastiques ne devinrent des _honneurs_, selon le sens que les
Francs attachoient  ce mot, qu' l'poque o les vques et les
abbs prirent le _baudrier_[373], et devenus chefs de leur milice,
vassaux des rois, seigneurs suzerains, durent ncessairement
participer  tous les avantages que donnoit le service militaire
chez une nation qui n'estimoit que la profession des armes, et o il
n'y avoit de noble que l'homme libre et arm.

[Note 372: _Cap. Lud._ Pii. Bal.]

[Note 373: Voyez p. 205.]

Toutefois la conqute de la Gaule fut favorable  l'piscopat; et bien
que l'autorit des vques n'en ft point en apparence augmente, elle
reut un accroissement rel, par cette circonstance qui en fit des
mdiateurs entre les vainqueurs et les vaincus, ce qui leur donna pour
clients tout ce qu'il y avoit de Romains dsarms. Ce patronage qu'ils
surent exercer de manire  satisfaire les princes et  les rendre
plus assurs de la soumission de leurs nouveaux sujets, devint, par
degrs, une autorit rgulire que le pouvoir souverain se plut 
lgitimer. Ils ne tardrent donc point  avoir une entire juridiction
sur tout ce qui toit romain, et l'on voit que, ds la premire race,
ils l'exeroient absolument et sans la moindre contestation[374].

[Note 374: Nous apprenons de Grgoire de Tours qu' la suite d'un
dsordre dont les juifs d'Auvergne avoient t l'occasion, et qui
avoit amen la destruction de leur synagogue, le bienheureux Avitus,
vque de cette ville, leur fit dire qu'il ne foroit point, mais
qu'il prchoit; qu'il toit leur pasteur, et que, s'ils vouloient se
conformer  sa croyance, il les runiroit au reste de son troupeau;
que s'ils ne le vouloient pas, _ils eussent  sortir de la ville_.
Aprs trois jours de dlibration, de doute et de perplexit, une
partie des juifs fit dire  l'vque qu'elle croyoit en Jsus-Christ;
et ceux-l furent baptiss. Ceux qui ne voulurent pas recevoir le
baptme sortirent de la ville, et allrent s'tablir  Marseille.
(Hist., lib. V, c. 2.)]

Ils surent conserver ce prcieux avantage qu'ils devoient  leur
modration et  leurs vertus; et, par une contradiction qui ne doit
point tonner dans des hommes tels que les conqurants des Gaules,
rudes et violents dans leurs moeurs, mais sincrement religieux, les
Francs, qui souvent abusoient, envers les vques du droit du plus
fort, et ne se faisoient point un scrupule de leur ravir leurs biens,
chaque fois qu'il s'en prsentoit quelque occasion favorable[375],
respectoient en eux et le sacr caractre dont ils toient revtus, et
cette autorit salutaire pour tous,  l'ombre de laquelle vivoit une
population innombrable, et qui auroit pu se faire redouter, si elle
n'et t faonne  l'obissance par leurs prceptes, protge contre
une trop grande oppression par leur crdit et par leur influence. Loin
de diminuer, cette autorit des vques sembla s'accrotre: au milieu
de la fureur des guerres civiles et des troubles qui accompagnrent
le premier changement de dynastie, elle toit la seule qui ft
demeure solide et vnrable; et tellement que le chef de la nouvelle
famille rgnante[376] crut n'avoir d'autre moyen de cimenter sa
puissance que de s'assurer les suffrages de ces mmes prlats que son
pre avoit dpouills, ou dont il avoit permis que l'on se partaget
les dpouilles. En recevant l'onction sainte qui consacroit son
pouvoir, il consacra lui-mme l'alliance dsormais ncessaire et
inviolable de l'autel et du trne; et c'est de ce moment seulement que
commena  se dvelopper en France la socit chrtienne, qui
jusqu'alors y avoit t foible, et, pour ainsi parler,  peine
bauche.

[Note 375: Voyez ci-dessus, p. 201 et suiv.]

[Note 376: Ppin.]

L'influence des vques devint alors plus grande que jamais; et elle
eut son caractre propre, fort diffrent de celui du pouvoir
politique, caractre qu'exprime parfaitement le mot _autorit_, sous
lequel nous l'avons dsigne, et qui lui fut en effet spcialement
consacr. Ce mot conservant en cette circonstance le sens qu'il avoit
eu chez les Latins, signifia cette puissance que donnent la gravit
des moeurs et la sagesse des conseils; et tout ce qu'il y avoit de
lumire et de science tant sacre que profane, tant alors renferm
dans la socit spirituelle ou religieuse, la socit matrielle ou
politique en qui tout toit  peu prs teint, except la FOI, sembla
reconnotre que le principe de son existence n'toit pas en elle,
puisque dans l'intelligence seule est la _vie_ des socits. En effet,
s'il est incontestable que la loi de Dieu est le principe et la rgle
de toute loi humaine, de mme que le pouvoir divin est la source et le
modle de tout pouvoir tabli au milieu des hommes, il en rsulte que
cette loi divine n'tant _positive_ que dans le christianisme, puisque
c'est dans le christianisme seul que la rvlation l'a promulgue, la
religion, pour un peuple chrtien, plus que pour aucun autre peuple,
est minemment la _raison_ de la socit; et comme il n'appartient
qu' ceux qui l'ont tudie et comprise, de pouvoir juger de ce qui
s'accorde avec elle, ou de ce qui lui est contraire, par consquent de
modrer, de diriger la force aveugle de tout pouvoir matriel, en lui
communiquant cette lumire cleste dont il est priv, il en rsulte
encore que c'est uniquement dans ces hommes divinement clairs et
quels qu'ils puissent tre, qu'est la _conscience_ de la socit. Or,
nous le rptons, au clerg seul appartenoient alors la science et
l'intelligence: il toit donc ncessaire que son action s'tendt sur
toutes les parties du corps social pour y combattre sans cesse
l'action de cette autre puissance de dsordre, pour rprimer et
protger, rcompenser et punir, conserver l'ordre dans l'tat et par
consquent la _vie_; il le falloit jusqu' ce que les vrits dont il
avoit reu le prcieux dpt, qu'il portoit partout avec lui et
rpandoit sans mesure, pntrant ainsi le fond mme de la socit, y
rendissent tout pouvoir _intelligent_ et _consciencieux_; ce qui se
fit de telle manire qu' mesure que s'clairoit ainsi le pouvoir dans
la socit temporelle, cet usage extraordinaire que la socit
spirituelle avoit fait du sien pour le salut de tous, devenant par
degr moins ncessaire, elle rentra aussi par degr dans les limites
des attributions qui lui sont propres, lorsque, dans le corps social
entier, tout est complet et bien ordonn. Qui ne comprend point ces
choses, ne comprend point ce qu'toit la France dans le moyen ge, et
vivant au milieu des socits chrtiennes, n'a pas mme l'ide de ce
que sont ou doivent tre ces socits.

Les Francs barbares surent les comprendre; et parmi eux, la socit
matrielle se soumettant par un instinct sublime de conservation et
comme pour se sauver d'elle-mme aux lois paternelles et svres de la
socit spirituelle, et la foi devenant le lien ferme et indissoluble
qui unissoit l'une  l'autre, cette socit offrit, mme au milieu de
ses dsordres et de ses violences, une image de la _communion_ des
fidles, moins imparfaite, nous ne craignons pas de le dire, qu'on ne
l'avoit vue jusqu'alors. Car, sous les empereurs romains et au milieu
de cette vieille socit o avoit si long-temps triomph la
philosophie paenne, il toit rest des faux systmes de cette
philosophie et de ses erreurs orgueilleuses, je ne sais quelle
subtilit dans les esprits et quelle rvolte au fond des coeurs qui
n'avoient cess de troubler la paix de cette _communion_ sainte; et
l'hrsie y toit ne, presque au moment mme o l'on avoit prch
l'vangile; et en effet, c'est dans la simplicit de l'ignorance et
dans les hauteurs de la science les plus sublimes que triomphe
ordinairement la foi: le demi-savoir mne au doute et  l'incrdulit.

Ainsi s'explique, pendant ces premiers ges de la monarchie, l'action
du clerg ou de la puissance spirituelle dans les choses qui, en nos
temps modernes, semblent devoir tre uniquement du ressort du
magistrat ou de la puissance temporelle. Or, l'glise avoit eu, de
tout temps, sa juridiction particulire, sa force rpressive, sa
police: considre comme socit visible, tous ces signes extrieurs
toient des conditions ncessaires de son existence; et il lui et t
sans doute impossible d'exister, si, de mme que toute autre socit,
elle n'et eu le droit de surveiller ses membres, d'examiner leur
conduite, et de leur infliger des chtiments, lorsqu'ils
contrevenoient  ses lois. Tous ces chtiments, au fond purement
spirituels, puisqu'ils n'obligeoient que celui dont la volont toit
de rester ou de rentrer dans la communion des fidles, toient compris
sous le titre gnral de _censures_: la nature n'en fut point
change; et l'on ne fit autre chose que les appliquer aux dlits qui,
jusqu'alors, avoient uniquement dpendu de la justice sculire, et
rendre toute punition canonique _obligatoire_, indpendamment de la
volont de celui qui avoit t condamn. Dans le cas de rbellion, il
y avoit intervention de la puissance civile; et la justice du prince
se trouvoit ainsi, et en un grand nombre de cas, confondue avec celle
de l'glise, ou pour mieux dire suspendoit alors ses coups pour la
laisser seule frapper les coupables avec plus de douceur, et nanmoins
avec plus d'efficacit[377].

[Note 377: On appela _cour de chrtient_ le tribunal ecclsiastique
o l'on jugeoit les cas _mixtes_ et les autres dlits publics qui
toient susceptibles d'tre punis par les censures de l'glise. Toute
pnitence publique emportoit avec elle l'interdiction du port d'armes;
et une loi de Charlemagne ordonne que les pnitents qui avoient commis
quelque crime norme et capital, seroient enferms dans une
prison[377-A], o, privs de tout commerce avec les fidles, ils
devoient tre occups  quelque travail utile, et accomplir ainsi,
selon les canons, la peine qui leur avoit t impose; ce qui
constituoit non-seulement une sparation entire de la socit, mais
comme une espce de servitude. Il parot que le jene au pain et 
l'eau, qui toit une des punitions les plus lgres, et que l'on
appliquoit ordinairement aux fautes les moins graves, toit
rigoureusement impos  ceux qui subissoient un tel emprisonnement.]

[Note 377-A: Pendant long-temps ceux qu'on avoit ainsi dgrads
parcoururent les provinces comme des vagabonds, _nus_, et arms
seulement d'une pe (Cap. Aquis gran., an. 789, c. 77.)]

Les vques reurent donc, dans leurs attributions, une partie
considrable de la police temporelle, et en outre cette espce de
surveillance qui en est la fonction la plus noble, la plus utile, et
qu'ils pouvoient exercer sans droger  la saintet et  la gravit de
leur caractre. Ils furent chargs de veiller  l'observation des
ordonnances du prince et de lui rendre compte de la manire dont elles
toient excutes[378]; ils avoient une inspection particulire sur
_les comtes_ ou principaux magistrats des provinces; les serfs ou
colons, et gnralement toutes les classes infrieures de la socit,
toient placs sous leur protection spciale; ils les dfendoient
contre les abus du pouvoir, et avoient le droit de modrer  leur
gard la trop grande rigueur des chtiments[379]; ils devoient avertir
le roi de la ngligence de ses agents dans l'exercice de leurs
fonctions; ils toient encore ses _Commissaires_ dans leurs diocses,
et jouissoient de tous les privilges attachs  cette dignit.

[Note 378: Cap. Car. cal., tit. 36.]

[Note 379: _Ibid._, c. 15.]

En vertu de cette extension qu'avoit reue leur juridiction, ils
tenoient, quand il toit ncessaire, des plaids auxquels se rendoient
tous les habitants qui dpendoient de leur vch, tant clercs que
laques. On faisoit parotre les coupables devant eux: ils les
prchoient, les exhortoient, les admonestoient, et lorsque le cas
l'exigeoit, prononoient contre eux la peine canonique que comportoit
la nature de leur dlit. Le juge royal assistoit  ces espces
d'assises, soit pour concourir au jugement, lorsque le chtiment toit
grave, et que son concours toit ncessaire, soit pour forcer le
coupable  subir toute pnitence plus lgre qui lui avoit t
impose, et  laquelle il auroit refus de se soumettre[380]. C'toit
par un semblable motif que le comte accompagnoit ordinairement
l'vque dans la visite qu'il faisoit de son diocse, afin d'amener
par la force  la pnitence et  la satisfaction ceux que les censures
de leur premier pasteur n'avoient pu toucher et corriger[381].

[Note 380: S'il arrivoit, au contraire, que le pnitent, touch des
avis paternels de son vque, se soumt  la pnitence qui lui avoit
t impose, le magistrat ne prenoit aucune connoissance de son crime,
si ce n'est pour exiger l'amende qu'il avoit encourue en le
commettant.]

[Note 381: Lorsque Carloman confia l'administration de la police aux
vques, il ne leur donna d'autres armes que les _censures_ et leur
_autorit_. Mais cette autorit, ajoutoit-il, a besoin d'tre aide
par la puissance judiciaire; ainsi il a plu  nous et  nos fidles,
_en commun_, que les commissaires royaux, chacun dans son district,
les assistent fidlement; et que le comte ordonne  son vicomte,  ses
centeniers et aux autres ministres de la rpublique, de mme qu'aux
Francs qui sont instruits des lois civiles, que, pour l'amour de Dieu,
la paix de l'glise et la fidlit qu'ils nous doivent, ils les aident
en cela du mieux qu'ils pourront (3. _Cap. Carlom._, c. 9.)]

Ce seroit une grande erreur de croire, comme on l'a souvent avanc
sans en donner aucune preuve, que les punitions canoniques, et
particulirement _l'excommunication_, peine capitale qui rpondoit 
la peine de mort dans les tribunaux sculiers[382], fussent
arbitrairement infliges par les vques au gr de leurs caprices et
de leurs intrts. Non-seulement il falloit un jugement pour
retrancher un chrtien de la communion des fidles ou le soumettre 
une pnitence publique, mais ce jugement devoit tre rendu
publiquement dans des formes rgulires, et qui fournissoient 
l'accus tous moyens de prouver son innocence, si, en effet, il toit
innocent. Diverses autres formalits prescrites par la loi prcdoient
d'ailleurs ce jugement: le coupable recevoit d'abord un avertissement;
s'il s'y montroit insensible, et qu'il ne se retirt point de son
dsordre, l'vque s'adressoit alors au roi ou au magistrat, afin
qu'il essayt d'interposer son autorit[383]; enfin, si ce dernier
moyen n'avoit pu russir, on commenoit la procdure, et
l'excommunication n'toit ainsi lance qu' la dernire extrmit. Les
effets en toient terribles: la socit entire concouroit en quelque
sorte  son excution[384]; et il toit rare que les plus rebelles et
les plus endurcis ne finissent par s'y soumettre et par donner
satisfaction; mais il est hors de doute qu'ils eussent rsist et que
beaucoup se fussent assur l'impunit par leur rsistance, si la
justice temporelle et seule t charge de les punir.

[Note 382: Par l'excommunication du prtre, le coupable toit
retranch de la socit spirituelle, comme par la mort, le bourreau le
retranche de la socit matrielle; avec cette diffrence que le
repentir et l'expiation pouvoient le faire rentrer dans la premire,
tandis que la rigueur inexorable de l'autre socit le rejette ainsi
pour jamais de son sein.]

[Note 383: _Cap. apud Confluent._, c. b. Un autre capitulaire offre
les paroles suivantes: Qu'aucun vque ni prtre n'excommunie aucune
personne avant de prouver que, dans le cas o elle se trouve, les
canons ordonnent de le faire, et  moins d'avoir _averti_ celui qui a
avou ou qui est convaincu du dlit. (_Cap. Car. Calv._, tit. XL, c.
10). Le mme capitulaire prouve que les laques pouvoient avoir
recours  la justice du roi, lorsqu'ils croyoient avoir t
injustement condamns par leurs vques. (_Ibid._, c. 7.)]

[Note 384: Il toit dfendu  celui qui en avoit t frapp d'entrer
dans l'glise, et de s'asseoir  table avec aucun chrtien; on ne
devoit ni recevoir des prsens de lui, ni lui donner le salut et le
baiser, ni s'unir  lui dans la prire, jusqu' ce qu'il et t
rconcili (_Cap. synod. Vern._, an. 755.) S'il ne faisoit aucun
compte de l'excommunication lance contre lui, le juge sculier y
joignoit ses sommations; si elles toient galement inutiles, le juge
ordinaire le faisoit conduire en prison, de sa propre autorit,
lorsque le coupable toit un homme de la _multitude_, ou prenoit les
ordres du roi avant de l'enfermer, s'il toit du nombre de ses
vassaux; si c'toit un comte, l'vque lui-mme devoit rendre compte
au monarque de sa dsobissance. Mais il est facile de concevoir
qu'abandonns ainsi de tous ceux qui les environnoient, et qui, dans
tout autre cas, les auroient dfendus,  cause de cette terreur
religieuse dont leur sentence saisissoit tous les esprits, les plus
puissants et les plus endurcis se voyoient forcs de plier sous la
main paternelle qui les chtioit, et de venir  rsipiscence.]

Quelques-uns, mme en reconnoissant que c'toit le pouvoir politique
lui-mme qui, dans l'impuissance o il toit de gouverner, avoit
implor le secours de l'autorit religieuse, ont prtendu qu'ensuite
les gens d'glise allrent beaucoup trop loin, et que, partant de ce
principe que tout dlit contre les hommes est un pch envers Dieu,
ils se crurent en droit de connotre de toutes les affaires
criminelles, et mme d'tendre leur juridiction sur ce qui toit
purement civil[385]. Mais toit-il bien facile, dans de semblables
temps, et au milieu de tant de dangers qui menaoient  tout moment
l'existence mme de la socit, d'tablir une ligne de dmarcation
bien exacte? toit-il mme possible de s'en faire une bien juste ide,
et le principe une fois admis par l'une et l'autre puissance
n'entranoit-il pas avec lui, et sans exception, toutes ses
consquences? Quels inconvnients pouvoit d'ailleurs entraner avec
elle l'extension plus grande d'une juridiction moins rigoureuse dans
ses chtiments, et cependant plus puissante dans ses effets? Ils
excommunirent, dit-on, les princes eux-mmes qui les avoient appels
 leur aide: pour tablir qu'ils ne devoient point le faire, alors
que ces princes s'toient mis dans le cas de l'excommunication, il
faudroit prouver que la loi suprme par laquelle ceux-ci prtendoient
_obliger_ leurs sujets n'toit point _obligatoire_ pour eux, qu'un
prince est au-dessus de la religion et un homme au-dessus de Dieu. Les
vques abusrent-ils de ce dernier droit, que ces mmes princes, dans
la noble simplicit de leur esprit et dans la droiture de leur coeur,
ne pensrent point  leur contester, droit que les dcisions de
l'glise ont si solennellement confirm et rendu  jamais
inattaquable? Nous ne croyons pas qu'il soit possible d'en citer un
seul exemple contre lequel il n'y et rien  rpliquer[386]. Peut-tre
pourroit-on plus justement dire que ce que la puissance temporelle
leur avoit concd, ils voulurent le garder plus long-temps qu'il ne
falloit; qu'il y eut, dans les ges postrieurs, quelque conflit de
juridiction, et par consquent quelque abus de ce qui avoit t si
utile et si salutaire. Mais si les ministres de la religion, en
dfendant avec trop de chaleur ce qu'ils considroient comme des
droits acquis, et en ne rendant qu' regret, dans des temps plus
paisibles, ce que le malheur des temps avoit fait leur accorder,
montrrent ainsi qu'ils toient hommes et sujets aux foiblesses de
l'humanit, on n'en est pas moins forc de convenir que ce fut grce 
l'heureux changement qu'ils avoient opr dans les moeurs de la
nation, que les princes se trouvrent en mesure de leur reprendre
_sans danger_ le pouvoir et les attributions qu'auparavant ils
s'toient estims heureux de leur faire accepter[387].

[Note 385: On a fait un crime au clerg d'avoir employ
l'excommunication contre les ravisseurs de ses biens: quoi de plus
juste cependant, puisque, dans la position o se trouvoit alors
l'glise, comme socit visible et constitue dans l'tat, lui ravir
ses biens, c'toit attaquer son existence mme, et par consquent
encourir la peine capitale, dont on a puni de tout temps, et dans tous
les lieux, les crimes qui compromettent le salut de la socit?]

[Note 386: Tous les monuments tmoignent, au contraire, de la
confiance sans bornes que les rois avoient dans leur saintet et leurs
lumires, et le noble usage qu'ils faisoient de cette confiance et de
leurs frquentes interventions dans les affaires les plus importantes
de l'tat. Clotaire et son fils Dagobert les prirent pour arbitres
dans les contestations qui s'levrent entre eux au sujet des limites
de leurs tats. Chilpric et Gontram, dit Grgoire de Tours, tant
diviss entre eux, ce denier fit assembler les vques de ses tats,
afin qu'ils fussent arbitres entre son pre et lui. Mais le ciel, qui
vouloit punir ces princes de leurs pchs par le flau de la guerre
civile, permit qu'ils ne dfrassent point alors au jugement des
prlats. Cet historien en parlant de la paix que ce mme Gontram fit
avec Childebert son neveu: Voil, dit-il, ce qui fut conclu entre ces
princes, par l'entremise des prlats et des autres grands du
royaume.]

[Note 387: La monarchie, dit l'abb Dubos, et t renverse de fond
en comble dans ces temps d'affliction, si l'glise de France n'avoit
point eu l'autorit et les richesses qu'on lui a tant reproches. Mais
la puissance que les ecclsiastiques avoient dans ces temps-l, mit
ceux d'entre eux qui avoient de la vertu en tat de s'opposer avec
fruit  ces hommes de sang, dont les Gaules toient remplies alors, et
qui cherchoient sans cesse  faire augmenter les dsordres et 
multiplier les guerres civiles, pour usurper dans quelque canton
l'autorit du prince, et s'y approprier ensuite le bien du peuple. Les
bons ecclsiastiques empchrent ces cantonnements dans plusieurs
endroits, et y conservrent assez de droits et assez de domaines  la
couronne pour mettre les princes qui la portrent dans la suite en
situation de recouvrer, avec le temps, du moins une grande partie des
joyaux qu'on en avoit arrachs. C'est ainsi qu'un mur solide qui se
rencontre dans un difice mal construit, lui sert comme d'tai, et
que, par sa rsistance, il donne aux architectes le loisir de faire 
ce btiment des rparations  l'aide desquelles il dure encore
plusieurs sicles.

Ces rflexions sont, au fond, d'une grande vrit, quoiqu'il y ait
beaucoup d'inexactitude dans la manire dont elles sont prsentes.]

Nous avons dit comment les bnfices ecclsiastiques institus sous
le titre de _prcaires_, toient devenus des fiefs par l'usurpation de
ceux qui en avoient t faits bnficiers, et comment les _avous_ des
glises s'toient de mme empar des biens qu'elles leur avoient
concds  de certaines conditions, et sans prtendre aliner la
proprit du fonds[388]. L'extinction successive des familles qui
avoient usurp ces biens, les ayant fait en partie rentrer dans les
domaines de clerg, et leur in_fodation_ y ayant attach tous les
privilges qui appartenoient alors  la fodalit, il en rsulta pour
les vques de nouveaux droits comme vassaux de la couronne, ou
seigneurs suzerains, droits qui ajoutrent encore  leur importance
politique; car lorsque, vers la fin de la seconde race, les seigneurs,
profitant de la foiblesse du gouvernement et du malheur des temps,
s'arrogrent, dans leurs terres, tous les droits de la souverainet,
et que cette usurpation et t lgitime par les rois de la
troisime race, il toit difficile sans doute que les gens d'glise,
devenus possesseurs de terres infodes, ne les maintinssent pas
telles qu'ils les avoient reues, et ne se missent pas, sous tous les
rapports, au lieu et place des anciens possesseurs[389].

[Note 388: _Voy._ p. 208.]

[Note 389: Il nous semble qu'en traitant cette question, M. de Bonald
n'a pas fait preuve de son exactitude accoutume, lorsqu'il met au
nombre des causes qui changrent ainsi la nature des biens du clerg,
les _donations multiplies_ qui lui furent faites. (Voy. _OEuvres
compltes, t. III, p. 274._) Ce n'est point par _donations_, mais par
_restitutions_, qu'il devint propritaire de terres infodes. Le mme
crivain pense aussi que ce fut comme _possesseurs de fiefs_, que les
gens d'glise se virent forcs de lever des soldats et souvent de
combattre eux-mmes (_ibid._, p. 275): nous avons prouv que ce fut
pour eux une triste ncessit de le faire, long-temps avant qu'ils
eussent des biens de cette espce; et nous ajoutons que cette dernire
rvolution qui rendit ainsi au clerg, avec les privilges immenses de
l'infodation, tant de proprits dont il avoit t violemment
dpouill, loin de nuire  son existence, servit au contraire  la
consolider.]

Ils le firent en effet; et en ce qui concerne les vques de Paris, il
arriva que, lorsque cette ville fut devenue, sous la domination des
Captiens, la seule capitale du royaume, ces prlats acquirent, par
cette situation nouvelle, un degr de puissance et de considration
qu'ils n'avoient point eu jusque-l; et l'on peut concevoir que cette
dfense de leurs privilges, alors si lgitime, les mit naturellement
en opposition avec le pouvoir et les volonts du monarque. Nous avons
dit qu'ils possdoient au couchant de la _ville_ un terrain
considrable, sous le nom de _Culture-l'vque_. C'est la plus
ancienne concession qui leur ait t faite; et l'on n'en peut fixer
l'origine, qui remonte jusqu'aux rois de la premire race. Ils
jouissoient donc dans ce domaine de tous les droits seigneuriaux.
C'toit l qu'toit leur maison de plaisance, et qu'ils avoient leurs
greniers dans un lieu nomm _Ville-l'vque_; vis--vis toit un port
qui dpendoit galement d'eux, et qui avoit le mme nom. Par
l'agrandissement rapide de Paris hors de sa premire enceinte de ce
ct, il se trouva qu'on fut forc d'empiter sur leur terrain, et
qu'on voulut btir sur leur censive: ces projets nouveaux ne
s'excutrent point sans obstacle de leur part, et firent natre entre
eux et les rois une foule de contestations et de transactions, dont
nous aurons occasion de parler dans la suite de cet ouvrage.

Les droits de l'vque toient tels, que, du temps de saint Louis, la
ville de Paris toit pour ainsi dire partage en deux parties, dont
l'une toit sous la domination du roi, l'autre sous celle du prlat;
et les bourgeois qui reconnoissoient la juridiction de ce dernier
refusoient souvent d'obir aux ordonnances du monarque. Les choses en
vinrent au point que le roi crut ncessaire d'assembler un parlement,
pour faire examiner si les vassaux de l'vque n'toient point tenus
de se soumettre  ses commandements. La dcision de l'assemble fut
en sa faveur, malgr les efforts de sa partie adverse, qui produisit
pour sa dfense les transactions faites entre les rois prcdents et
l'glise de Paris. Voyant qu'on n'y avoit point gard, il mit en
interdit toutes les glises de son diocse, et dfendit qu'on y
clbrt le service divin. Cette dmarche eut un tel clat, que le
roi, apprhendant les suites qu'elle pouvoit avoir pour la religion,
fit sa paix avec l'vque, qui continua de jouir de ses anciens
privilges.

Cependant de telles rsistances, qui, nous ne nous lassons point de le
rpter, ne peuvent tre juges selon les rgles de la politique
moderne qu'avec une extrme injustice et mme une grande absurdit,
n'eurent point d'effets vritablement fcheux; et depuis
l'tablissement de la troisime race, le pouvoir des rois s'tant
lev par degr sur les ruines de la fodalit, l'vque de Paris,
malgr l'influence que lui donnoit en effet l'avantage nouveau de sa
position, se vit insensiblement forc de cder  une autorit qui,
chaque jour, prenoit un nouvel ascendant. Ses efforts pour maintenir
sa juridiction temporelle n'empchrent point que, peu  peu, elle ne
lui chappt, pour aller se perdre, avec tant d'autres droits, dans
ceux de la couronne. Ds le rgne de Louis-le-Gros, et principalement
sous Philippe-Auguste, elle avoit reu des atteintes dans les
transactions qui furent faites entre ces monarques et l'glise[390];
saint Louis lui porta de nouveaux coups, et successivement elle
diminua, ainsi que nous l'avons dj dit,  mesure qu'elle devint
moins ncessaire au maintien de l'ordre et  l'existence de la
socit[391].

[Note 390: Le territoire de Saint-Germain-l'Auxerrois, qui toit dans
la censive de l'vque, devint si considrable par son commerce, que
l'vque tienne crut devoir, pour en maintenir la prosprit,
associer le roi Louis-le-Gros aux deux tiers du profit dans tout le
clos ferm de fosss qu'on appeloit Champeau, _Campellus_ ou
_Campelli_, et ne s'en rserver qu'un tiers pour lui et son glise,
_le prvt du roi restant tenu de prter fidlit  l'vque, et celui
de l'vque au roi_. Ce fameux trait, fait du consentement du
chapitre, est dat de l'an 1136, vingt-neuvime de Louis VI, et
quatrime de Louis VII son fils.

Mais ce qui contribua le plus  diminuer les anciens droits de
l'vque, fut un autre trait que Guillaume de Seignelay, vque en
1222, fit avec Philippe-Auguste. Ce prince fut reconnu avoir la
justice du rapt et du meurtre dans le bourg Saint-Germain et dans la
Culture-l'vque, qui en toit voisine; le droit de lever des impts
sur les habitants pour dpenses de guerre et _chevauches_, de mme
que celui de justice sur les marchands, dans tout ce qui toit relatif
aux marchandises. Lorsqu'il sera question du Louvre, nous parlerons
des ddommagements qui furent alors accords  l'glise pour compenser
le tort que lui fit l'rection de cette maison royale.]

[Note 391: L'exemple suivant pourra faire comprendre quels toient
alors les privilges des seigneurs suzerains, privilges contre
lesquels venoit se briser toute l'autorit des rois, et qui avoient
tout l'effet d'une loi fondamentale de l'tat: les vques de Paris, 
leur installation, faisoient leur entre solennelle  Notre-Dame,
ports par quatre seigneurs feudataires de l'glise; et ce qu'on aura
peine  croire, c'est que le roi toit un des vassaux soumis  ce
devoir, en qualit de seigneur de Corbeil, de Montlhry et de la
Fert-Aleps. L'histoire nous apprend que Philippe-Auguste et saint
Louis nommrent des chevaliers qui les reprsentrent dans cette
crmonie. Dans la suite, il y eut quatre barons franois destins 
remplir cette obligation; c'toient les barons de Maci, de Montgeron,
de Chevreuse et de Luzarches. Le baron de Montmorency, qui d'abord
toit de ce nombre, cessa d'en tre lorsque sa terre eut t rige en
duch-pairie. On ignore quand et comment a fini cette servitude,
depuis long-temps abolie; mais les rois, en mme temps qu'ils toient
soumis envers les vques  de tels devoirs, pouvoient  leur tour, et
en vertu du droit de rgale, s'emparer,  leur mort, de tous les
meubles de bois et de fer qui se trouvoient dans leurs maisons; et ces
prlats, qu'un tel droit contrarioit beaucoup, ne purent s'en racheter
qu' force de sacrifices et de prires, choisissant pour y parvenir
une occasion o Louis-le-Jeune, prt  faire son voyage d'outre-mer,
se trouvoit dans une grande disette d'argent.]

Bien que la juridiction ecclsiastique ft infiniment plus parfaite
que celle des barons[392], qu'elle ft mme rgle sur les principes
de toute bonne jurisprudence, sur des lois fixes, sur la gradation
des tribunaux, cependant l'glise, qui dans tous les temps ne cessa
point de s'lever contre les coutumes injustes et barbares, se voyoit
quelquefois oblige de les tolrer. Par exemple, l'usage des duels
juridiques appels _jugement de Dieu_[393], toit si gnralement
adopt et tellement conforme aux gots et aux moeurs de la nation
franoise, que les juges ecclsiastiques ne pouvoient pas toujours
rejeter cette manire trange de dcider du bon droit entre deux
contendants. C'toit dans la cour mme de l'vch que se faisoient
ces _monomachies_ ou duels ordonns par le tribunal de l'glise de
Paris; ce que nous apprend Pierre-le-Chantre, qui crivoit vers l'an
1180. _Qudam ecclesi habent monomachias, et judicant monomachiam
debere fieri quandoqu inter rusticos suos: et faciunt eos pugnare in
curi ecclesi, in atrio episcopi vel archidiaconi, sicut fit
Parisius._ Le mme auteur ajoute que le pape Eugne (sans doute Eugne
III) ayant t consult au sujet de ces combats, rpondit: Suivez vos
coutumes _utimini consuetudine vestr_; mais il n'en est pas moins
vrai que l'glise condamnoit et cette preuve et toutes les autres.
Les papes, les vques, les conciles ont prononc anathme contre les
_duellistes_[394]. Agobard, dans ses livres contre la loi
_Gombette_[395], rfuta avec force _la damnable opinion_ de ceux qui
prtendent que Dieu fait connotre sa volont et son jugement par les
preuves de l'eau, du feu et autres semblables. Il se rcrie vivement
contre le nom de _Jugement de Dieu_ qu'on osoit donner  ces preuves.
Comme si, dit-il, Dieu les avoit ordonnes, et s'il devoit se
soumettre  nos prjugs et  nos sentiments particuliers pour nous
rvler tout ce qu'il nous plat de savoir. Les mmes opinions furent
soutenues dans le onzime sicle par Yves de Chartres, par saint
Thomas et par tous les thologiens les plus sages et les plus
clairs; et gnralement, dans ces temps d'une ignorance et d'une
corruption si profonde, il n'est pas une seule de ces maximes fondes
sur le bon sens et la morale, qui font maintenant la rgle des
socits chrtiennes les plus civilises, que n'ait alors professe
l'glise, seule juste et seule claire au milieu des vices et des
tnbres dont elle toit entoure.

[Note 392: Cette juridiction des barons devint surtout vicieuse et
abusive vers la fin de la seconde race, lorsque les malheurs du temps
ayant lgitim les usurpations des grands vassaux, ils dtruisirent
toute _appellation_  un tribunal suprieur. Auparavant, ainsi que
nous l'avons dj dit, et que nous aurons occasion de le redire
encore[392-A], l'administration de la justice, malgr beaucoup
d'imperfections qu'avoient introduites l'ignorance des barbares et la
grossiret de leurs moeurs, toit bonne dans son principe qui ne
demandoit qu' tre bien compris et raisonnablement dvelopp; et ce
qui le prouve, c'est qu'il suffit de revenir  ce principe, pour
donner  la France la hirarchie judiciaire la plus parfaite du monde
civilis, et un corps de magistrature auquel rien en Europe ne pouvoit
tre compar.]

[Note 392-A: _Voyez_ ci-dessus, p. 58, et ci-aprs l'article
_Chtelet_.]

[Note 393: C'est dans la jurisprudence des tribunaux francs qu'il faut
aller chercher l'institution barbare du _jury_, conserve par la
nation anglaise, chez qui elle a t une des causes les plus actives
de corruption pour toutes les classes de la socit; institution
depuis si follement adopte en France avec tant d'autres qui ont fait
sa honte et son malheur. Dans toute affaire, soit civile, soit
criminelle, on procdoit par audition de tmoins, les uns oculaires,
et ceux-ci toient produits par les parties, les autres simples
_examinateurs_ ou _jurs_, et ceux-l toient choisis par le juge.
Lorsque l'accus pouvoit runir en sa faveur la plus grande partie de
ces tmoins, dont le nombre varioit suivant la nature et la gravit du
dlit, son innocence toit _prouve_; que si les tmoins lui toient
contraires, alors il avoit la ressource de se purger ou par le serment
ou par le combat, auquel il provoquoit son accusateur. Toutefois, le
serment n'toit valable que lorsque cet accus pouvoit dterminer un
nombre plus ou moins grand de personnes d'une condition gale  la
sienne,  _jurer_ avec lui. C'toit l ce qu'on appeloit les
_conjurateurs_. Quant  l'accusateur, il ne pouvoit refuser le combat,
lorsque l'accus n'avoit pu runir le nombre de ces _conjurateurs_,
fix par la loi. Les combats de cette espce, si connus sous le nom de
_jugement de Dieu_, toient trs-meurtriers sous la premire race
(Greg. Tur., lib. X, cap. 10); ils le furent moins sous la seconde, et
les capitulaires paroissent n'y autoriser que l'usage de l'cu et du
_bton_. (_Ibid._, lib. IV, c. 23.) En 1215 une ordonnance de
Philippe-Auguste fixa  trois pieds la plus grande longueur des btons
dont les champions devoient tre arms. (Ordonn. du Louv., t. I, p.
36.)

Il toit une autre sorte d'preuves nomme _ordalie_, ou preuve par
les lmens; mais il n'y avoit que les personnes de condition servile
qui y fussent sujettes. (I. Cap., an. 809, c. 28.)]

[Note 394: Entre autres, le concile de Valence, tenu en 855; Nicolas
Ier, dans une ptre  Charles-le-Chauve; les papes Clestin III,
Innocent III, Honorius III. On les voit condamns dans quatre conciles
assembls par Louis-le-Dbonnaire, et dans le neuvime gnral de
Latran, etc.]

[Note 395: Par cette loi, dont toit auteur Gondebaud, roi des
Bourguignons, il toit ordonn que ceux qui ne voudroient pas se tenir
 la dposition des tmoins ou au serment de leur adversaire,
pourroient prendre la voie du duel. (_Voy._ la note p. 351.)]

On ne s'tonnera donc plus maintenant si, malgr tout ce que
l'histoire de Paris raconte des dmls des rois avec les vques,
nous ne craignons point d'avancer qu'il n'est point de sige dans la
chrtient qui offre une suite plus remarquable de grands et pieux
personnages. On y compte, jusqu' Jean-Franois de Gondi, une
succession de cent sept vques, parmi lesquels il en est six que
l'glise rvre comme des saints, neuf qui ont t cardinaux, et
quelques-uns chanceliers de France.

En 1622, cet vch, soumis  la mtropole de Sens, en fut spar par
Grgoire XV, et rig en archevch. Cette rection fut faite en
faveur de M. Jean-Franois de Gondi; il fut peu aprs nomm commandeur
des ordres du roi, honneur dont avoient joui presque tous ses
successeurs. Louis XIV accorda une distinction encore plus glorieuse 
M. de Harlai de Chanvalon, en rigeant, pour lui et les archevques de
Paris, la terre de Saint-Cloud en duch-pairie[396].

[Note 396: Elle toit compose des seigneuries de _Saint-Cloud_,
_Maisons_, _Crteil_, _Ozoir-la-Ferrire_ et _Armentires_.

La juridiction ecclsiastique de l'archevque, dite l'_Officialit_,
tenoit son audience  l'entre de la chapelle piscopale infrieure.
Ce tribunal toit compos d'un official, un vice-grent, et
quelquefois plusieurs assesseurs, un greffier, un promoteur, des
appariteurs.

Ce prlat avoit encore une autre justice, que l'on nommoit la
_Temporalit_. Elle toit exerce par un juge qui connoissoit des
appellations de sentences rendues en matire civile par les officiers
des justices des terres de l'archevch.

Il possdoit en outre le droit de justice de fief et de voirie dans
neuf fiefs situs dans la ville de Paris.]

On compte dix archevques depuis M. de Gondi jusqu' M. de Juign, qui
gouvernoit l'glise de Paris en 1789.




LE CHAPITRE DE NOTRE-DAME.


On entend par _Chapitre_, dans une glise cathdrale ou collgiale, la
communaut des ecclsiastiques qui la desservent, lesquels sont
appels _chanoines_[397], et doivent vivre suivant la rgle
particulire de la congrgation dont ils sont membres.

[Note 397: Ce mot chanoine, _canonicus_, vient de _ canone_, qui
signifie _rgle_.]

Quelques-uns font remonter l'origine des chanoines jusqu'aux aptres,
qui, d'aprs toutes les traditions, vcurent runis avec les
disciples, et donnrent les rgles de la vie commune. En effet,
quoique les noms de clercs et de chanoines ne fussent pas usits dans
les premiers temps, il parot que les prtres-diacres de chaque glise
formoient entre eux un collge; et cette expression se trouve souvent
dans les pres des trois premiers sicles.

On trouve aussi que cet ordre et ces runions furent souvent troubls
par les perscutions; mais dans ces maux qui affligeoient les glises,
les clercs, spars les uns des autres, continuoient du moins  mettre
leurs biens en commun; les plus riches venoient ainsi au secours des
plus pauvres, et chacun se contentoit de la _sportule_ ou portion[398]
qu'il recevoit tous les mois de l'vque, seul dispensateur de cette
commune proprit.

[Note 398: On nommoit ces portions _divisiones mensurnas_, et ils
furent appels _fratres sportulantes_.]

Cependant la distinction que l'on fit, en 324, des glises cathdrales
d'avec les glises particulires, peut tre regarde comme la
vritable origine des collges et des communauts de clercs appels
_chanoines_. Du temps de saint Basile et de saint Cyrille, ils toient
dj dsigns sous ce nom en Orient; on l'employa plus tard en
Occident. Vers le milieu du quatrime sicle, saint Eusbe, vque de
Verceil, rassembla le premier ses clercs, et les soumit  toute la
rigidit de la vie monastique; mais c'est surtout saint Augustin qu'on
peut considrer comme le restaurateur de la vie commune dans cette
partie de la chrtient. Lorsqu'il fut devenu vque d'Hippone, il
forma une communaut des prtres de son glise, avec lesquels il
vivoit dans un entier dtachement des choses du monde. Cet exemple fut
imit dans les Gaules, comme dans les autres parties de la chrtient;
mais les troubles qui, sous la domination des rois francs, ne
cessrent d'agiter cette contre, faisant natre partout la licence et
le dsordre, n'pargnrent point ces asiles de la pit et de la paix.
La discipline ne tarda point  s'y altrer; il y eut drglement et
scandale dans les moeurs, et souvent ce scandale fut port  son
comble. Enfin saint Chrodegand, vque de Metz, qui vivoit sous le
rgne de Ppin, conut le projet d'en arrter le cours, ce qu'il fit
et par ses leons et par ses exemples. Les rglements qu'il donna 
ses chanoines furent adopts par un grand nombre d'glises; et l'on
vit de nouveau les clercs attachs aux cathdrales vivre suivant les
rgles austres des anciens canons.

Quoique l'histoire ne nous laisse pas mme souponner que le chapitre
de Notre-Dame, entran par le torrent, ou sduit par les exemples,
soit jamais tomb dans les carts qui, dans ces sicles malheureux,
furent l'affliction de l'glise, et sont devenus l'injuste et ternel
reproche de ses adversaires, cependant on peut se persuader qu'il
n'aura pas t des derniers  adopter les rglements de saint
Chrodegand; parce que, dans tout ce que nous en disent les traditions,
on le voit zl pour ses devoirs, anim d'une vritable pit, et
tendant sans cesse vers une plus grande perfection. Ces tmoignages
ont fait penser  l'historien de l'glise de Paris que l'institution
ou plutt la rforme du chapitre de la cathdrale avoit t faite par
Erkenrad Ier, sous le rgne de Charlemagne: on n'en trouve cependant
de monuments authentiques que sous celui de Louis-le-Dbonnaire. Ce
prince, profitant de l'occasion d'un concile qu'il avoit convoqu 
Aix-la-Chapelle en 816[399], y fit rdiger une rgle fixe pour les
chanoines: un diacre nomm Amalarius fut charg de ce soin par les
pres du concile. Cette rgle prescrivoit l'habitation et la vie
commune dans des clotres ferms; mais elle n'exigeoit point la
dsappropriation ni certaines abstinences qui toient de prcepte et
d'usage dans les monastres. L'empereur ordonna qu'elle ft observe
dans les diffrents tats soumis  sa domination; et ce fut l,
suivant les plus sres apparences, l'poque de l'institution des
chanoines de Notre-Dame dans la forme qui s'est conserve presque
entire jusqu'aux derniers temps. C'est depuis cette rforme qu'on les
voit appels si souvent dans les actes _les frres de Sainte-Marie_,
et qu'il est parl de _clotre_, de _rgle_ et de _chapitre_[400].

[Note 399: _Chron. Ademar. ad. ann. 816._]

[Note 400: Sous la premire et la seconde race, on les voit dsigns
sous le titre de _fratres et seniores, vel primores Sanct Mari_.
Depuis le concile d'Aix-la-Chapelle, le chapitre est nomm
_Congregatio vel conventus fratrum aut canonicorum Beat Mari_. Ce
n'est qu'en 1073 qu'on lit, pour la premire fois, le mot _Capitulum_.

Ces mots de _frres_ et de _rgle_ ont fait croire  quelques auteurs
que le chapitre de Notre-Dame toit, dans les commencements, une
communaut de _chanoines rguliers_, et qu'ils suivoient la rgle de
saint Augustin. Le culte particulier qu'ils rendoient  ce saint
docteur n'est pas une preuve assez forte pour appuyer ce sentiment; et
sa fte est clbre avec solennit dans plusieurs glises qui n'ont
jamais reu sa rgle.]

Le concile de Paris, tenu en 829, ayant ordonn que les chefs des
communauts sculires et rgulires pourvoiroient aux besoins
temporels de ceux qui les composoient, l'vque Inchade cda pour lors
aux chanoines, en toute proprit, plusieurs terres et villages qui
appartenoient  l'glise de Paris, avec toutes leurs dpendances.
C'est de la division qui se fit de ces mmes biens dans des temps
postrieurs, que se sont formes les prbendes canoniales dont
jouissoient encore les chanoines de Notre-Dame au moment o l'glise a
t dpouille de son patrimoine.

Ce chapitre toit non-seulement le plus considrable de Paris[401],
mais encore de la France entire; et il devoit moins cet avantage au
grand nombre de bnfices qui en dpendoient, qu'au mrite,  la
science et aux vertus en quelque sorte hrditaires des dignes
ecclsiastiques qui le composoient. Il a joui dans tous les temps de
cette haute rputation; dans tous les temps on le prit pour modle, on
le consulta avec confiance, on reut ses dcisions avec respect. Il a
la gloire d'avoir donn  l'glise six papes, trente-neuf cardinaux et
un nombre considrable d'vques. On voit un pontife illustre,
Alexandre III, demander comme une faveur que ses neveux fussent levs
dans le clotre Notre-Dame; Louis VII et plusieurs de nos princes y
puisrent l'esprit de la religion et le got de la science; enfin un
fils de Louis-le-Gros, Henri, fut chanoine de Notre-Dame; et Philippe,
son frre, prfra le simple titre d'archidiacre de l'glise de Paris
aux vchs auxquels sa haute naissance et ses vertus lui donnoient le
droit de prtendre.

[Note 401: Il y avoit anciennement treize chapitres  Paris, qui toient:
1 le chapitre de Notre-Dame; 2 ceux de Saint-Jean-le-Rond; 3 de
Saint-Denis-du-Pas; 4 de Saint-Marcel; 5 de Saint-Honor; 6 de
Sainte-Opportune; 7 de Saint-Mry; 8 du Saint-Spulcre; 9 de
Saint-Benot; 10 de Saint-tienne-des-Grs; 11 de Saint-Thomas-du-Louvre;
12 de Saint-Nicolas-du-Louvre; 13 de Saint-Germain-l'Auxerrois. Le nombre
de ces chapitres avoit t diminu par la runion qui s'toit faite de
plusieurs d'entre eux, ainsi qu'on le verra par la suite.]

Ce chapitre toit compos de huit dignits qui pouvoient tre
possdes par d'autres que par les chanoines, et de cinquante-deux
canonicats. Il y avoit en outre six vicaires perptuels, dont deux
titres avoient t unis au chapitre; deux vicaires de Saint-Agnan et
un chapelain; huit bnficiers chanoines de Saint-Jean-le-Rond, et
dix de Saint-Denis-du-Pas. Ces bnficiers, ainsi que tous les
chapelains attachs  Notre-Dame, ne faisoient qu'un seul corps avec
l'glise de Paris[402].

[Note 402: Ce chapitre toit indpendant de la juridiction de
l'archevque. Il avoit, ainsi que lui, son officialit et une justice
sculire, appele _la Barre du Chapitre_. De lui dpendoient aussi
les chapitres de Saint-Mry ou Mdric, du Saint-Spulcre, de
Saint-Benot et de Saint-tienne-des-Grs. On appeloit vulgairement
ces chapitres _les quatre filles de Notre-Dame_; comme ceux de
Saint-Marcel, de Saint-Honor, de Sainte-Opportune, et celui de
Saint-Germain-l'Auxerrois, avant sa runion au chapitre de Notre-Dame,
toient nomms _les filles de l'Archevque_. Nous en parlerons 
l'article de ces diverses glises.]

La principale entre du clotre toit  ct de l'glise cathdrale.
On y voyoit, avant la rvolution, une porte, laquelle avoit t
construite en 1751[403], avec les matriaux et en partie sur
l'emplacement de la petite glise de Saint-Jean-le-Rond, dont nous
allons parler.

[Note 403: Elle a t abattue.]




SAINT-JEAN-LE-ROND.


On sait que les fonts baptismaux de l'glise de Paris toient jadis 
Saint-Germain-le-Vieux, qui avoit alors le nom de Saint-Jean-Baptiste,
et qu'ils furent depuis transports plus prs de la cathdrale, dans une
chapelle btie pour cet usage. Cette chapelle, que l'on abattit en mme
temps que les anciennes glises de Notre-Dame et de Saint-tienne, fut
ensuite rebtie et place au bas de la tour septentrionale de la
nouvelle basilique. On prsume, que dans l'origine, elle toit moins
avance vers l'occident; on sait du reste que le surnom qu'elle portoit
ne venoit que de la forme ronde employe dans ces sortes d'difices.

La btisse de Saint-Jean-le-Rond de Paris ne paroissoit tre que du
treizime sicle, et mme le portail toit beaucoup plus nouveau. Ce
baptistre, que desservoient deux prtres[404], fut pendant long-temps
le seul qu'il y et dans cette capitale; mais lorsque le nombre des
citoyens eut fait multiplier celui des glises, et que chacune eut
obtenu d'avoir son baptistre particulier, ces deux prtres furent
chargs de visiter les malades, d'inhumer les morts, et de clbrer,
pendant une anne, la messe pour les chanoines dcds. Ils
jouissoient  cet effet du revenu annuel de la prbende de chaque
chanoine dfunt. Ces dispositions changrent depuis: l'annuel fut
transport aux chanoines de Saint-Victor, et l'on indemnisa les deux
prtres par le don d'une prbende dans l'glise de Notre-Dame, sous
certaines conditions qui les maintenoient dans la dpendance du
chapitre[405]. Dans la suite le nombre de ces desservants fut
augment.

[Note 404: _Hist. eccl. Paris._, t. II, p. 22 et 23.]

[Note 405: Ces conditions toient qu'ils s'acquitteroient des mmes
fonctions, l'anniversaire except; qu'ils ne pourvoient se qualifier
chanoines de Sainte-Marie, mais seulement de Saint-Jean, et que le
chapitre conserveroit le droit de les nommer et de les destituer.]

On a remarqu que cette glise, et peut-tre mme l'entre de la
cathdrale toient les lieux o se terminoient juridiquement certaines
affaires ecclsiastiques, coutume qui rappeloit ce qui s'toit
pratiqu plus anciennement aux portiques des grandes glises. Il
existe un ancien acte finissant par ces mots: _Act sunt hc in
ecclesi Parisiensi apud cupas_[406]. On lit aussi que les mdecins se
sont assembls autrefois _ad cupam nostr Domin_. Cette mme glise
servoit de paroisse aux laques logs dans le clotre Notre-Dame.

[Note 406: Cartul. S. Magl., fol. 178.]

     SPULTURES.

     Dans cette glise avoient t inhums: Henri Boileau, avocat
     gnral, mort en 1491; Gilles Mnage, savant clbre, mort
     en 1692; Jean-Baptiste Duhamel, habile thologien, mort en
     1706.

On dmolit Saint-Jean-le-Rond en 1748; alors les fonts baptismaux, les
fondations et le service divin furent transfrs  Saint-Denis-du-Pas,
qui, depuis cette poque, s'appela _Saint-Denis et Saint-Jean-Baptiste_.




SAINT-DENIS-DU-PAS.


Le surnom de cette glise fit natre, dans le dix-septime sicle, une
contestation si vive entre deux savants, qu'elle en devint ridicule,
par l'importance qu'ils mirent  une question d'un si foible intrt,
et surtout par l'amertume qu'ils rpandirent dans leur discussion. M.
Delaunoy prtendoit que cette glise toit ainsi surnomme par la
raison que le premier aptre des Parisiens y avoit souffert le
martyre, _ passione_. M. de Valois, qui combattit son sentiment avec
humeur et mme avec emportement, le rfuta toutefois avec beaucoup de
solidit; et il n'est plus question ni de cette tymologie videmment
fausse, ni de cette vieille querelle.

Ce terme de _passus_ a t employ  l'gard de plusieurs saints[407]
qui certainement n'ont jamais souffert le martyre; et l'on ne peut
raisonnablement l'expliquer que par la situation de leur glise. Celle
de Saint-Denis n'toit spare de la cathdrale que par un chemin
troit nomm _pas_, et d'ailleurs toit situe auprs du petit bras de
la rivire qui coule entre l'le Saint-Louis et la Cit. Il ne faut
donc point chercher une autre origine  ce surnom, puisqu'autrefois on
appeloit ainsi tout chemin troit et tout courant d'eau qui est entre
deux terres; et que, dans l'ancien langage franois, _pas_ et
_passage_ sont synonymes.

[Note 407:  l'abbaye de Saint-Denis, il y avoit une chapelle de
Saint-Nicolas qui est dsigne dans les titres, _Sanctus Nicolaus de
Passu_. Au diocse de Chartres toit une paroisse appele _le Pas de
Saint-Lomer_.]

Cette chapelle, qui existoit avant le douzime sicle, toit depuis
long-temps nglige, et il y a apparence qu'on n'y faisoit plus le
service divin. En 1164 et jusqu' la fin de ce mme sicle, plusieurs
pieux personnages y fondrent des prbendes, au nombre de cinq. Elles
furent ensuite divises, par une ordonnance du chapitre de Notre-Dame,
entre dix chanoines[408], qui les ont conserves jusqu'au moment de la
rvolution. En 1182, le pape Luce III donna  Saint-Denis-du-Pas la
qualit d'glise[409].

[Note 408: Cinq de ces prbendes toient sacerdotales, trois
diaconales et deux sous-diaconales.]

[Note 409: Cette glise a t abattue.]




HTEL-DIEU.


L'institution des hpitaux est un des bienfaits du christianisme. La
police des paens, qui savoit rprimer la fainantise, qui empchoit
le mendiant valide de drober  la piti le pain qu'il pouvoit obtenir
par son travail, n'alloit point jusqu' s'inquiter du sort de
l'infortun dont l'ge et la maladie avoient puis les forces. On
croyoit qu'il valoit mieux que le pauvre mourt que de vivre inutile
et souffrant. La vertu purement humaine n'toit point capable d'un si
grand dvouement: il n'y avoit qu'une charit toute cleste qui pt
embrasser dans sa tendre prvoyance tous les ges, toutes les misres,
toutes les souffrances; et, parmi tant de maux qui affligent les
hommes, regarder comme les plus dignes de ses soins les infirmits les
plus horribles et les misres les plus repoussantes.

Ds les premiers temps, une partie considrable des biens que les
glises avoient obtenus de la libralit des empereurs fut consacre 
ces pieux tablissements. Des prtres les administroient, sous la
direction de l'vque; et l'on y recevoit sans distinction et les
pauvres chrtiens et le paen indigent que ceux de sa religion
continuoient  repousser. Julien l'Apostat lui-mme ne put s'empcher
de rendre tmoignage  cette vertu surnaturelle des premiers fidles;
et la confusion qu'il en ressent clate dans une lettre qu'il crit 
un pontife de Galatie, auquel il recommande d'tablir,  leur
imitation, des hpitaux et des contributions pour les pauvres. Dans
cet crit trs-remarquable, il attribue l'accroissement du
christianisme principalement  trois causes,  l'hospitalit, au soin
des spultures,  la gravit des moeurs.

Ds les commencements de la monarchie franaise, on voit des hpitaux
tablis dans diffrentes villes par la pit de nos rois; et l'on ne
peut douter que l'Htel-Dieu ne soit une des fondations les plus
anciennes de ce genre. Nanmoins toutes les recherches de nos
historiens n'ont pu nous procurer  ce sujet que des notions vagues et
incertaines. C'est sans doute de cette incertitude qu'est venue la
tradition qui fait honneur  saint Landri de la cration de ce pieux
tablissement, tradition vers laquelle semblent pencher plusieurs
savants distingus[410] qui se sont occups des antiquits de Paris.
Cependant on ne trouve dans les anciens titres qui prouvent
incontestablement que saint Landri a exist, aucune particularit sur
ses actions et sa vie. Son culte n'a commenc que sous l'piscopat de
Maurice de Sully; et c'est seulement dans une lgende insre dans un
brviaire de 1492, qu'on lit pour la premire fois que ce saint vque
toit particulirement recommandable par sa grande charit. Un loge
aussi vague ne pouvoit suffire pour faire conclure qu'il est le
fondateur de l'Htel-Dieu, et c'est cependant sur ce seul titre que la
lgende du dix-septime sicle lui en attribue la fondation, malgr le
silence absolu de tous les historiens et de tous les martyrologes. Il
est donc impossible de ne pas rejeter cette assertion jusqu' ce qu'on
en ait donn des preuves raisonnables et suffisantes.

[Note 410: L'historien de l'glise de Paris, D. Flibien; M. de
Mautour; Mm. de l'Acad. des Inscrip., t. III, p. 299.]

Saint Landri est mort vers l'an 656; et tout porte  croire qu' cette
poque l'Htel-Dieu n'existoit point encore. On trouve mme qu'en 690
il y avoit sur l'emplacement o il est situ un monastre de filles,
dont _Landetrude_ toit abbesse[411]. Alors c'toit la maison de
l'vque qui toit l'asile des malheureux, de la veuve et de
l'orphelin. Le pauvre et le malade y trouvoient des secours et des
consolations; elle servoit encore de retraite aux plerins et aux
voyageurs; et les annales de l'glise, celles de la monarchie, les
actes, les rcits les plus authentiques nous reprsentent les vques
de Paris, dignes successeurs des aptres, livrs par-dessus tout  ces
pieux devoirs. On les voyoit, excitant le clerg par l'ardeur de leur
zle et de leur charit, se faire un plaisir et une gloire de recevoir
tous ceux que leur affliction ou leurs besoins conduisoient vers eux,
leur laver les pieds, les servir eux-mmes  table, leur administrer
les sacrements, et leur prodiguer ainsi tous les secours de l'me et
du corps.

[Note 411: Voyez pag. 287.]

Le premier titre o il est question de l'Htel-Dieu est un acte de
l'an 829, par lequel l'vque Inchade assigne  cette maison les dmes
des biens dont il avoit gratifi son chapitre, pour se conformer  une
dcision du concile d'Aix-la-Chapelle, dont nous avons dj parl. On
voit, par cet acte de donation, que, dans certains temps, _les
chanoines y lavoient les pieds aux pauvres_; d'o il rsulte que
l'Htel-Dieu existoit sous le rgne de Charlemagne, et que l'vque et
son chapitre y avoient des droits, soit pour l'avoir fond, soit pour
avoir contribu  le doter.

Les chanoines possdoient, et sans doute  ce dernier titre, la moiti
de cet tablissement[412]; l'autre leur fut cde, en 1002, par
Renaud, vque de Paris; et vers la fin du mme sicle, un autre
vque, nomm Guillaume Montfort, leur fit don de l'glise
Saint-Christophe. Depuis cette dernire poque, on voit l'Htel-Dieu,
entirement sous l'administration du chapitre, gouvern par des
chanoines proviseurs choisis dans son sein, et la chapelle
Saint-Christophe desservie par deux prtres de la cathdrale.

[Note 412: Ncrol. de N. D., 27 aot et 12 sept.]

L'accroissement rapide de la population ayant considrablement
augment le nombre des pauvres, il fallut bientt multiplier celui des
personnes employes au service de l'Htel-Dieu, et fixer les fonctions
de chacun de ces ministres. Ds l'an 1217, des statuts nouveaux furent
dresss par tienne, doyen de Paris, conjointement avec le chapitre.
Par ces statuts il est tabli pour l'administration de cette maison
quatre prtres, quatre clercs, trente frres laques, et vingt-cinq
soeurs: ils portent qu'on ne peut en admettre davantage, qu'ils sont
tenus de garder la chastet, de vivre dans la dsappropriation et en
commun, d'tre soumis au chapitre, aux proviseurs, et  celui des
prtres qualifi du titre de _matre de la maison de Dieu_[413].

[Note 413: _Hist. eccl. Paris_, t. II, p. 482.]

Quoique ce nom de _Maison de Dieu_, employ dans ces rglements et
dans une infinit de titres de la mme poque, ne signifie pas une
_maladrerie_, mais une maison d'hospitalit, et que l'Htel-Dieu ne
soit pas autrement dsign dans le testament de saint Louis[414] et
dans plusieurs auteurs contemporains, il est certain cependant
qu'avant la fin du douzime sicle, on y prenoit dj soin des
malades, comme on l'a toujours fait depuis[415]. En cherchant
l'origine de cette nouvelle destination de l'Htel-Dieu, un
auteur[416] a pens qu'elle pourroit bien venir d'un statut du
chapitre de Notre-Dame, donn en 1168, par lequel il fut rgl que
tous les chanoines qui dcderoient ou quitteroient leurs prbendes,
donneroient  cet hpital un lit garni[417]. Cette multiplication des
lits facilita sans doute la rception des malades; et trente ans
aprs, on lit dans un acte par lequel Adam, clerc du roi, lgue 
l'Htel-Dieu deux maisons dans Paris, qu'il ne fait ce don que sous la
condition qu'au jour de son anniversaire il sera accord, sur leur
produit,  ceux seulement qui seront malades, tout ce qu'il leur
viendra dans la pense de manger, _pourvu qu'on en puisse trouver_,
ajoute navement le donataire. _E conditione, qud grotantibus
tantm prdicti hospitalis quicquid cibariorum in eorum venerit
desiderio, si tamen possit inveniri, de totali proventu domorum, in
die anniversarii ejus detur._

[Note 414: _Hist. eccl. Paris_, t. III, p. 249.]

[Note 415: Pastor. A., fol. 804.]

[Note 416: L'abb Lebeuf.]

[Note 417: L'an 1413, les tours de lit commenant  n'tre plus de
simple toile comme auparavant, et tant forms d'ailleurs d'un bien
plus grand nombre de pices, les chanoines ordonnrent que leurs
hritiers, en donnant cent livres, somme en ces temps-l
trs-considrable, seroient quittes, s'ils vouloient, de cette
charit. Cette disposition nouvelle a dur jusqu'en 1592, que les
directeurs sculiers de cet hpital se plaignirent au parlement, et
prtendirent que le ciel, les rideaux, la courtepointe et autres
accompagnements des lits des chanoines, soit qu'ils fussent de soie,
d'argent, d'or ou de telle autre toffe que le luxe avoit ajoute  la
simplicit des sicles prcdents, devoient leur appartenir. Sur les
conclusions des gens du roi, la cour leur accorda leur demande. L'an
1654, elle condamna les hritiers de M. de Gondi, archevque de Paris,
 dlivrer aux administrateurs de l'Htel-Dieu son lit et tout ce qui
en dpendoit.]

La forme du gouvernement de cette maison fut change dans la suite,
soit que le nombre des pauvres ft augment, soit que les revenus ne
fussent pas suffisants, ou qu'il se ft gliss quelque abus dans
l'emploi qu'on en faisoit. Toutefois ce ne fut que long-temps aprs;
et pendant plusieurs sicles elle fut gouverne suivant les anciens
statuts dont nous venons de parler. On appeloit alors _frres_ et
_soeurs_ de la maison ou de l'Htel-Dieu, les personnes des deux sexes
qui s'y consacroient au service des pauvres et des malades; et cet
institut toit une communaut, et non un ordre religieux[418]. Ce
n'est qu'en 1505 qu'on voit un changement remarquable dans la double
administration de ce grand tablissement. Le soin des affaires
temporelles fut alors confi  huit bourgeois notables et  un
receveur nomm par le prvt des marchands et des chevins[419]. On
cra ensuite des commissaires pour la rformation du gouvernement
spirituel; et en excution d'un statut donn en 1536, huit chanoines
rguliers de l'ordre de Saint-Augustin y furent introduits. Les
rglements qu'ils firent y tablirent l'observance rgulire de
l'abbaye de Saint-Victor, avec la forme des habits et les pratiques
religieuses qui sont en usage dans cette communaut. Cette rforme
devint encore plus parfaite vers 1630, par les travaux et l'exemple de
Genevive Bouquet, dite du _Saint nom de Jsus_. leve malgr elle et
par l'clat de ses vertus au rang de prieure, cette sainte fille
tablit un noviciat rgulier et la vie commune parmi les soeurs de
l'hpital; elle fit ordonner la rnovation des voeux, et engagea les
religieuses  quitter le nom de leur famille pour adopter celui de
quelque saint ou sainte. Cet usage ainsi que la rgularit s'est
toujours maintenu dans cette maison jusqu' l'poque qui a tout
dtruit, sans en excepter l'asile du pauvre.

[Note 418: Rec. des tit. de l'Htel-Dieu.]

[Note 419: Leur nombre fut ensuite port jusqu' douze, en 1654, sous
l'inspection et l'autorit de l'archevque et des premiers
magistrats.]

L'Htel-Dieu toit desservi, pour le spirituel, par vingt-quatre
ecclsiastiques, dont le premier avoit la qualit de _matre_; ils
toient sous la direction immdiate du chapitre, qui la faisoit
exercer par quatre dputs rlus tous les ans, sous le titre
d'_administrateurs_ ou _visiteurs de l'Htel-Dieu_.

Les malades de tout ge, de tout sexe, de toute condition, de tout
pays, de toute religion, y toient indistinctement reus, 
l'exception de ceux qui toient attaqus de certaines maladies, pour
lesquelles d'autres hpitaux ont t institus. On y comptoit douze
cents lits dans vingt et une salles; et l, les malades, au nombre de
trois mille au moins (et ce nombre toit quelquefois doubl), toient
servis avec un zle, une attention et une charit presque
inconcevables, par plus de cent religieuses de l'ordre de
Saint-Augustin[420]. Le spectacle de ces saintes filles, renonant au
monde,  leurs familles,  leurs biens,  toutes les esprances de la
vie, ne conservant de toutes les affections du coeur qu'une piti plus
courageuse et plus tendre que n'toient horribles les souffrances qui
les environnoient, a toujours tonn et attendri tous ceux qui en ont
t les tmoins; et ce n'est que dans notre sicle, o d'odieux et
vils systmes ont fltri toutes les mes et calomni toutes les
vertus, qu'on a cess un moment d'admirer ce que la charit chrtienne
offrit jamais de plus admirable. Le cardinal de Vitry, dit Helyot, a
voulu sans doute parler des religieuses de l'Htel-Dieu, lorsqu'il dit
qu'il y en avoit qui se faisoient violence, souffroient avec joie et
sans rpugnance l'aspect hideux de toutes les misres humaines, et
qu'il lui sembloit qu'aucun genre de pnitence ne pouvoit tre compar
 cette espce de martyre.

[Note 420: Elles toient aides dans leurs fonctions par un grand
nombre de personnes, tant du dehors que de l'intrieur de
l'Htel-Dieu. L'tat journalier de cette maison en portoit le nombre 
plus de cinq cents.]

Il n'y a personne, continue le mme auteur dans son langage naf,
qui, en voyant les religieuses de l'Htel-Dieu, non-seulement panser,
nettoyer les malades, faire leurs lits, mais encore, au plus fort de
l'hiver, casser la glace de la rivire qui passe au milieu de cet
hpital, et y entrer jusqu' la moiti du corps, pour laver leurs
linges pleins d'ordures et de vilenies, ne les regarde comme autant de
saintes victimes, qui, par un excs d'amour et de charit pour
secourir leur prochain, courent volontiers  la mort qu'elles
affrontent, pour ainsi dire, au milieu de tant de puanteur et
d'infection causes par le grand nombre des malades[421].

[Note 421: La communaut de ces religieuses toit toujours
trs-nombreuse, malgr l'austrit de leur rgle et les pnibles
travaux qui y toient attachs; elles toient ordinairement cent
trente. Leur noviciat duroit sept ans,  dater du jour de la prise de
l'habit, et il ne falloit pas moins de temps pour prouver une
vocation si difficile.

L'administration de cet hpital a prouv bien des changements pendant
la rvolution; et c'est alors qu'on a pu se convaincre que des
dispositions purement humaines et des agents salaris ne pouvoient
suffire  des travaux,  des sacrifices qui sont tels qu'aucun prix
sur la terre ne peut les payer. Il n'appartient qu' la religion et
aux immortelles esprances qu'elle porte avec elle, de produire de
tels prodiges de dvouement et de charit; et ils priroient avec
elle, s'il toit possible qu'elle prit jamais. Les soeurs de
l'Htel-Dieu ont donc t rappeles, parce que l'on a reconnu qu'il
toit impossible de se passer de leur assistance.]

Philippe-Auguste est le premier de nos rois qui ait fait des dons 
l'Htel-Dieu; aprs lui saint Louis le combla tellement de ses pieuses
libralits, qu'il mrita d'en tre appel le fondateur. Non-seulement
ce prince en accrut les revenus, mais il en augmenta considrablement
les btiments, qui, avant lui, ne consistoient que dans trois ou quatre
corps-de-logis, avec l'ancienne chapelle de Saint-Christophe[422].
Depuis, les btiments se multiplirent entre la rivire et la rue des
Sablons, et vinrent aboutir au Petit-Pont, o il y avoit une autre
chapelle, sous le nom de Sainte-Agns. En 1463, les frres et soeurs de
l'Htel-Dieu acquirent plusieurs places autour de cette dernire
chapelle, et y firent construire une entre nouvelle et un portail. Par
un arrt de l'anne 1511, ils firent fermer la rue des Sablons, aprs y
avoir fait l'acquisition de sept maisons qui appartenoient  l'abbaye de
Sainte-Genevive.

[Note 422: Cette chapelle, diffrente de l'glise du mme nom, situe
 l'autre extrmit du parvis, fut rebtie vers 1380, par les soins
d'Oudard de Maucreux, bourgeois de Paris. Elle a t dmolie pendant
la rvolution.]

En suivant la progression des accroissements de cet hospice, nous
trouvons qu'en 1531 les administrateurs traitrent d'une maison situe
sur le Petit-Pont, laquelle joignoit le portail dont nous venons de
faire mention. Sur l'emplacement de cette maison, qui avoit appartenu
 la Sainte-Chapelle, le cardinal Antoine Duprat, lgat en France, fit
construire la salle qu'on appeloit, avant la rvolution, _salle du
Lgat_.  l'extrmit orientale, ils avoient dj fait prcdemment
plusieurs acquisitions, entre autres celle d'une grande maison connue
sous le nom du _Chantier_, et situe entre l'Htel-Dieu et
l'Archevch. Ils s'toient aussi rendus propritaires de plusieurs
btiments dans la rue de la Bcherie[423]. En 1606, Henri IV fit
rebtir la salle de Saint-Thomas, et construire les piliers d'un pont
o devoient aboutir ces nouvelles proprits. La mme anne, la salle
dite de Saint-Charles, qui donna son nom  ce pont, fut acheve par
la libralit de M. Pomponne de Bellivre. Les administrateurs
agrandirent encore l'Htel-Dieu, en faisant construire, le long de la
rivire, une vote, sur laquelle, ils levrent une salle
nouvelle[424]. Ils obtinrent en mme temps la permission de btir un
second pont aux limites de leur maison, du ct de l'Archevch. Ce
pont, qui fut fini en 1634, aboutit d'un ct  la rue l'vque, et de
l'autre  un portail construit sur l'autre bord de la rivire, dans la
rue de la Bcherie; on le nomma _Pont-aux-Doubles_, parce que, dans
l'origine, les gens de pied payoient un double tournois pour y
passer[425]. Ce page, fix par des lettres-patentes de Louis XIII,
n'a cess de subsister qu'au moment de la rvolution; les deniers
n'ayant plus cours alors, on payoit un liard pour le droit de passage.

[Note 423: Sur la rive mridionale.]

[Note 424: Voy. pl. 20.]

[Note 425: L'dit portoit aussi _que les gens  cheval paieroient six
deniers_; mais ils n'y ont jamais pass, car il y avoit une barrire
ou tourniquet qui n'en laissoit l'entre libre qu'aux pitons.]

Les salles dont nous venons de parler furent encore prolonges depuis.
En 1714 on pensa  construire des btiments nouveaux, et pour subvenir
 cette dpense, l'Htel-Dieu obtint sur les entres aux spectacles un
droit dont il a joui long-temps[426]. Le Petit-Chtelet lui fut mme
adjug  cet effet en 1724; mais il ne put alors ni depuis mettre 
profit ce don du roi pour accrotre ses btiments.

[Note 426: Ce droit toit d'un neuvime.]

Depuis cette dernire poque, il ne reste plus rien  dire de
l'Htel-Dieu, sinon qu'il a t successivement dvast par deux
incendies, dont le dernier surtout avoit caus de grands ravages et
laiss des traces profondes, qui, mme aprs vingt ans, n'toient
point encore effaces. En 1789, la pit et l'humanit de Louis XVI
lui avoient fait concevoir le projet de faire de grandes amliorations
dans cette maison, et mme, dit-on, de faire construire plusieurs
Htels-Dieu en diffrents quartiers de la ville. Une partie de ce plan
avoit dj commenc  recevoir son excution.

On a lev, depuis la rvolution, un nouveau portail  l'Htel-Dieu,
du ct du parvis[427]. Cette dcoration, qu'crase la masse imposante
du portail de Notre-Dame, mrite cependant d'tre remarque.
L'architecte lui a donn un caractre mixte qui tient des temples et
des monuments consacrs  la bienfaisance et  l'utilit publique; des
croises en forme d'arcades remplacent, aux deux cts du pristyle,
les niches qui, dans une glise, eussent contenu les statues des
saints patrons, et annoncent les logements et les bureaux ncessaires
 l'entre d'une semblable maison.

[Note 427: L'ancien portail toit d'un gothique trs-lgant. _Voyez_
la pl. 19, qui offre aussi une vue de l'archevch, tel qu'il tait
dans les temps anciens.]

Une extrme simplicit convenoit  une telle construction, et l'auteur
s'y est assujetti dans toutes les parties. Il ne s'est pas mme permis
les cannelures, ornement usit par les anciens dans l'ordre dorique,
et qui le mettent en harmonie avec les triglyphes dont sa frise est
orne. La sculpture qui doit dcorer le tympan du fronton n'est point
encore excute.




PARVIS DE NOTRE-DAME.


C'est ainsi qu'est nomme la place qui est devant l'glise cathdrale.
Il n'y a pas de doute que ce mot ne vienne de celui de _paradisus_,
dont on se servoit anciennement pour exprimer l'_aire_ ou place qui
toit devant les basiliques, souvent mme le cimetire qui occupoit
cet espace, comme il l'occupe encore dans plusieurs endroits. On
donnoit aussi quelquefois le mme nom au clotre qui rgnoit autour;
mais il toit plus particulirement affect au _porche_, _vestibule_
ou _portique_ des grandes glises. Il n'toit pas rare de voir des
autels dans cette premire partie de ces difices sacrs; et c'toit
l qu'toient places les cuves baptismales.

La place dont nous parlons a t successivement agrandie, et
principalement en 1748, lorsqu'on abattit l'glise Saint-Christophe,
et qu'on supprima la rue de la Huchette.  cette poque on en baissa
aussi le sol, afin de procurer une descente plus facile  l'glise
Notre-Dame, alors au-dessous du niveau de la place, et  laquelle,
dans l'origine, on montoit par un escalier de treize degrs.

On dtruisit en mme temps une fontaine construite en 1639, devant
laquelle toit une ancienne statue, dont les symboles singuliers et
quivoques ont fort exerc la sagacit des antiquaires. Elle
reprsentoit une figure longue et d'un travail trs-grossier, qui
tenoit un livre d'une main, et de l'autre un bton entour d'un
serpent. Plusieurs ont cru y voir une reprsentation d'Esculape, dieu
de la mdecine; d'autres, celle de Mercure; quelques-uns l'ont prise
pour l'image d'Erchinoald ou Archambauld, qui, dit-on, fit prsent 
l'glise de son htel et de sa chapelle Saint-Christophe. Il y en
avoit qui vouloient que ce ft la figure de Guillaume d'Auvergne,
vque de Paris, sous l'piscopat duquel on a cru que le grand portail
de Notre-Dame avoit t achev. L'abb Lebeuf a prsent une opinion
plus vraisemblable en disant que cette statue pouvoit bien tre celle
de Jsus-Christ, que l'on auroit dtache de l'ancienne glise lors de
la reconstruction, et place par respect en face de la nouvelle.
Jaillot offre aussi ses conjectures, qui ne sont point  ddaigner: il
pense que cette figure toit une reprsentation de sainte Genevive.
Le visage, dit-il, toit sans barbe, et ne portoit point les traits
d'un homme; le reste d'un cierge qu'elle tenoit d'une main, un livre
qu'elle portoit de l'autre, sont ses attributs ordinaires; le serpent,
symbole de la sant, en est un nouveau que la reconnaissance a pu
faire donner  l'occasion des gurisons miraculeuses que Dieu avoit
accordes en cet endroit par son intercession; enfin la maladie
personnifie et foule  ses pieds annonce la victoire que cette
sainte avoit remporte sur elle. On doit regretter que cette statue,
qui toit de pltre recouvert en plomb, ait t dtruite. Elle toit
galement curieuse et par son antiquit et par l'obscurit qui
l'environnoit.

C'toit dans une maison du Parvis que se tenoient les coles publiques
avant l'tablissement des collges et de l'universit. Elles avoient
d'abord t places dans le clotre Notre-Dame,  gauche en entrant,
dans un endroit que les anciens titres nomment _tres anti_. Mais
comme les chanoines toient importuns du bruit invitable que
faisoient les coliers, il fut convenu, aprs quelques contestations
entre le chapitre et l'vque, que les coles seroient transfres
dans un autre emplacement, et plus prs de la maison piscopale[428].
Elles furent en consquence tablies dans le lieu nomm le _Chantier_,
situ entre le port l'vque et l'Htel-Dieu.

[Note 428: Past. B., p. 194.--Et D., p. 201.]

L'vque avoit au Parvis une chelle patibulaire, qui toit la marque
de sa justice. Piganiol dit qu'il en avoit encore une au port
Saint-Landri; mais c'est une erreur: il a confondu la justice de
l'vque avec celle du chapitre,  qui ce port appartenoit de temps
immmorial.

Ce fut au parvis Notre-Dame que Brenger et tienne, cardinaux et
lgats du pape Clment V, firent dresser, le 11 mars 1314, un
chafaud, sur lequel montrent, aprs eux, le grand-matre des
Templiers, le matre de Normandie et deux autres frres, pour y
entendre le rcit des crimes qu'on imputoit  leur ordre, et la
sentence qui les condamnoit  une prison perptuelle[429].

[Note 429: On sait que le grand-matre, somm par le lgat de
confirmer les aveux qu'il avoit faits  Poitiers, s'avana sur le bord
de l'chafaud, et y fit  haute voix une rtractation,  laquelle le
matre de Normandie donna son adhsion; ce qui fut cause qu'ils furent
brls vifs, le soir mme, sur l'le _aux Bureaux_. Voyez page 104.]




MAISON DES ENFANTS-TROUVS.


Voici encore une de ces institutions que la charit chrtienne pouvoit
seule imaginer. Dans cette Rome paenne, si fire de sa police et de
ses lois, des pres dnaturs exposoient leurs enfants, et un
gouvernement non moins barbare les laissoit impitoyablement prir. Des
hommes qui exeroient un mtier infme alloient quelquefois recueillir
ces innocentes victimes, et les levoient pour les prostituer; on
rencontroit par toutes les nations de ces enfants malheureux, nourris
comme de vils troupeaux, et destins aux plus excrables usages.
Non-seulement de telles horreurs toient tolres, mais les empereurs
ne rougissoient point de lever un tribut sur ces enfants; et saint
Justin le philosophe ne craint pas de le leur reprocher dans sa
premire apologie.

L'glise primitive avoit tabli des hospices pour les enfants  la
mamelle et pour les orphelins. Ces asiles, comme tous ceux qu'elle
avoit levs au malheur et  la souffrance, toient dirigs par ses
ministres, et sans doute la Gaule possdoit, ainsi que tout le reste
de la chrtient, de ces pieuses fondations; mais les rvolutions
qu'prouvrent ces contres en changrent la forme: et aprs
l'tablissement des Francs, on trouve, sans pouvoir en dmler
l'origine, que le soin de ces enfants toit confi aux seigneurs sur
les fiefs desquels ils avoient t abandonns. Leur zle fut loin
d'galer celui des ministres de l'vangile; et dans Paris surtout, o
la misre, la dbauche et une plus grande population multiplioient ces
expositions, le mal vint  un tel degr, que l'on sentit la ncessit
de crer un asile pour ces pauvres et innocentes victimes. Ce fut
encore l'glise qui en donna les premiers exemples: l'vque et le
chapitre de Notre-Dame destinrent  cet usage une maison situe au
bas du Port-l'vque[430]; et l'on mit dans l'glise mme une espce
de berceau, o l'on plaoit ces enfants, pour exciter la piti et la
libralit des fidles, coutume qui s'est conserve jusqu'aux temps
qui ont prcd la rvolution. Ils toient alors appels _les pauvres
Enfants Trouvs de Notre-Dame_; et c'est sous ce nom qu'Isabelle de
Bavire, femme de Charles VI, leur fit un legs de 8 francs, par son
testament du 2 septembre 1431.

[Note 430: Cette maison fut nomme _la Couche_.]

La libralit du chapitre toit entirement gratuite, et faite
uniquement pour _l'honneur de Dieu_, ainsi que le dclarrent des
lettres-patentes de Franois Ier donnes en 1536[431]. Cependant les
seigneurs haut-justiciers, pour s'exempter de contribuer aux frais de
la nourriture et de l'ducation des Enfants-Trouvs, prtendirent,
quelques annes aprs, faire passer cet usage pour une charge de
_fondation faite sous cette condition_, en faveur du chapitre. Le
parlement n'eut aucun gard  ces vaines allgations; et par un arrt
du 13 aot 1552[432], il ordonna que les enfants seroient mis 
l'hpital de la Trinit, et que les seigneurs contribueroient d'une
somme de 960 livres par an, rpartie entre eux  proportion de
l'tendue de leur justice. Toutefois on conserva  Notre-Dame le
bureau tabli pour recevoir ces enfants et les aumnes qu'on leur
faisoit.

[Note 431: Reg. du parl.]

[Note 432: _Ibid._]

Un rglement aussi sage et aussi juste n'eut cependant qu'une
excution imparfaite et momentane; et ces enfants ne tardrent pas 
retomber dans l'tat de dnment d'o l'on avoit tent de les retirer.
Le chapitre de Notre-Dame, toujours touch de compassion pour eux,
offrit encore, pour les recevoir, deux maisons situes au port
Saint-Landri, et ils y furent transfrs par un arrt du 12 juillet
1570. Cependant, malgr tant de prcautions prises pour sauver la vie
 ces infortuns, malgr les taxes imposes sur les hauts-justiciers
pour leur procurer les premires ncessits, ils toient encore dans
un tat qui fait frmir l'humanit; et le dtail qu'en donne l'auteur
de la vie de saint Vincent de Paule est si horrible, qu'on seroit
tent de le souponner de quelque exagration[433]. C'est  cet homme
apostolique,  cette me ardente et vraiment chrtienne, que l'on doit
la rvolution totale qui se fit dans le sort de ces pauvres enfants,
et l'tablissement fixe et durable de cette touchante institution. On
ne peut rpter, sans tre attendri jusqu'aux larmes, les paroles si
navement loquentes qu'il adressa aux dames que son zle avoit
rassembles pour qu'elles l'aidassent dans les charits qu'il faisoit
 ces petits malheureux. Il en avoit fait placer un grand nombre dans
l'glise; et voyant ces femmes chrtiennes dj mues par ce
spectacle: Or sus, mesdames, s'cria l'homme de Dieu, voyez si vous
voulez dlaisser  votre tour ces petits innocents, dont vous tes
devenues les mres suivant la grce, aprs qu'ils ont t abandonns
par leurs mres suivant la nature. Les nobles et pieuses Franaises
ne rpondirent  ce discours que par des sanglots; et le mme jour,
dans la mme glise, au mme instant, l'hpital des Enfants-Trouvs
fut fond et dot.

[Note 433: On les vendoit, dit-il, vingt sous la pice dans la rue
Saint-Landri; et quelquefois on les donnoit par charit  des femmes
malades par suite de couches, qui s'en servoient pour se dbarrasser
d'un lait corrompu.]

Saint Vincent de Paule engagea les dames de la Charit qu'il avoit
tablies  se charger du gouvernement des Enfants-Trouvs, qu'il
logea, en 1638, dans une maison  la porte Saint-Victor. Trois ans
aprs Louis XIII leur assigna 3,000 liv. de rente sur le domaine de
Gonesse, et y ajouta 1,000 liv. pour ceux qui en avoient soin. Leur
zl protecteur obtint encore de Louis XIV une rente de 8,000 liv., et
la reine Anne d'Autriche lui cda pour eux son chteau de Bictre.
Mais une situation si loigne de la ville, et l'air trop vif qu'on y
respire, tant nuisibles  ces enfants, on les fit revenir auprs de
Saint-Lazare, o ils rentrrent sous la surveillance des soeurs de la
Charit. Cependant leur nombre augmenta tellement, que les aumnes et
les revenus devinrent de nouveau insuffisants. Alors le parlement
jugea qu'il toit ncessaire de changer en une rente annuelle
l'obligation o toient les seigneurs hauts-justiciers de fournir 
l'entretien des enfants exposs dans leur justice. Cette taxe fut
enfin fixe  15,000 livres rparties sur eux dans la proportion de
leurs fiefs[434]. On fit  ce moyen l'acquisition, rue du faubourg
Saint-Antoine, d'un grand emplacement et d'une maison, laquelle fut
rige en hpital par une dclaration du roi, et unie  l'hpital
gnral. Ce ne fut qu'aprs tant de mutations qu'on put parvenir  un
tablissement commode et permanent.

[Note 434: Cette rpartition fut faite de la manire suivante: 3.000
l. par an pour toutes les justices dpendantes de l'archevch; 2,000
liv. pour celle de l'glise du chapitre de Paris; 3,000 liv. pour
celle de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prs; 1200 liv. pour celle de
l'abbaye de Saint-Victor; 1500 liv. pour celle de l'abbaye de
Sainte-Genevive; 1500 liv. pour celle du Grand-Prieur de France;
2,500 liv. pour celle du prieur de Saint-Martin; 600 liv. pour celle
du prieur de Saint-Denis-de-la-Chartre; 100 liv. pour celle que
l'abbaye de Tiron a dans Paris; 50 liv. pour celle de l'abbaye de
Montmartre; 100 liv. pour celle du prieur de Saint-Marcel; 150 liv.
pour celle du chapitre de Saint-Mdric; 100 liv. pour celle du
chapitre de Saint-Benot; 100 liv. pour celle de l'abbaye de
Saint-Denis.]

Peu de temps aprs, en 1672, on leur acheta encore une maison vis--vis
l'Htel-Dieu, et l'on y construisit une chapelle. Ces btiments
subsistrent jusqu'en 1746, qu'on les fit abattre, en mme temps que
les glises de Saint-Christophe et de Sainte-Genevive-des-Ardents, pour
en construire de plus spacieux. On leva aussi une nouvelle chapelle,
laquelle fut dcore de peintures par Brunetti et Natoire[435]. Nous
n'entrerons dans aucun dtail sur cet difice, dont l'architecture
n'offre ni dfaut ni beauts remarquables. La distribution intrieure en
est heureuse, et fait honneur  l'architecte Boffrand, qui fut charg de
btir ce monument[436].

[Note 435: Ce dernier avoit peint tout ce qui remplissoit les arcades
du rez-de-chausse et toute la partie du fond jusqu' la vote. Il y
avoit reprsent la Nativit, l'Adoration des mages et des bergers;
une gloire d'anges couronnoit cette composition. Par une singularit
assez remarquable, il avoit imagin de reprsenter sur le plafond les
dbris d'une riche vote entirement ruine, soutenue par d'normes
tais, et menaant d'une chute prochaine.]

[Note 436: Il sert maintenant de pharmacie centrale  tous les
hospices civils de Paris.]

On y recevoit les enfants en tout temps,  toutes les heures du jour
et de la nuit, sans question et sans formalit; seulement un
commissaire du quartier dressoit _gratis_ un procs-verbal qui
constatoit le jour et l'heure o l'enfant avoit t trouv, et le nom
de la personne qui le prsentoit, laquelle d'ailleurs n'toit oblige
de s'expliquer sur aucune circonstance. Ces pauvres orphelins toient
levs avec un soin paternel dans l'amour du travail et dans la
pit; et on les y gardoit jusqu' ce qu'ils fussent en ge de faire
leur premire communion et d'apprendre un mtier.




PONTS DE LA CIT.


En donnant l'historique du pont Neuf, nous avons parl du pont de
Charles-le-Chauve, dont il ne reste plus que des traditions obscures,
et du pont _Marchand_, qui fut dtruit en 1631. Dans la description de
l'Htel-Dieu est comprise celle du pont Saint-Charles et du pont aux
Doubles. Il nous reste encore  parler de quatre ponts qui
communiquent de la Cit aux deux autres parties de la ville, et d'un
dernier pont tabli sur le dtroit qui la spare de l'le Notre-Dame
ou Saint-Louis.


LE PONT AU CHANGE.

Ce pont, qui aboutit d'un ct au quai de l'Horloge, et de l'autre au
quai de la Mgisserie, a remplac celui qu'on appeloit anciennement le
_Grand pont_, et qui fut pendant long-temps la seule communication de
la Cit avec la rive septentrionale. Dans son origine, et pendant
plusieurs sicles, ce pont n'toit qu'en bois. Louis VII y tablit le
change en 1141, et dfendit de le faire ailleurs; ce qui lui fit
donner le nom de _pont aux Changeurs_, _au Change et de la
Marchandise_. Il a conserv le second de ces noms.

Ce pont, suivant un ancien usage qui n'a cess que de nos jours, toit
couvert de maisons dans toute sa longueur: les changeurs en occupoient
un ct et les orfvres l'autre. Les grandes inondations l'ayant
emport plusieurs fois, il fut successivement rebti, mais non pas
prcisment  la place o nous le voyons aujourd'hui[437]. Si nous
examinons ensuite les diverses rvolutions qu'il a prouves, nous
trouvons qu'au onzime sicle il toit construit partie en pierres et
partie en bois; en 1296 il toit entirement en pierres, et seulement
en bois en 1621, lorsqu'il fut brl avec le pont Marchand. Le feu
ayant pris  ce dernier pont, qui n'en toit spar que par un espace
d'environ cinq toises, la flamme se communiqua en un instant au pont
au Change; et l'incendie fut si violent, que tous les deux furent
brls, et s'croulrent en moins de trois heures. Celui-ci fut seul
rebti: on commena  le reconstruire en pierres en 1639, et il fut
achev en 1647.

[Note 437: Il paroit qu'originairement il toit plus prs de
l'emplacement o l'on a bti depuis le pont Notre-Dame. (JAILLOT.)]

Le quai des Morfondus toit autrefois beaucoup plus troit qu'il ne
l'est aujourd'hui; et, vu la grande population de Paris et le
mouvement continuel qui se fait dans ce passage, il en rsultoit des
embarras trs-incommodes, souvent mme dangereux pour les gens de
pied. On y remdia en 1738, au moyen de deux angles saillants que
l'on pratiqua, l'un vis--vis la tour de l'horloge, et l'autre au
pont Neuf, presque vis--vis la statue questre de Henri IV. Pour
excuter ces travaux, la ville avoit achet les quatre dernires
maisons du pont au Change; et les ayant fait abattre, elle put former
 cet endroit une petite place, o commence le trottoir en saillie qui
rgne le long du parapet jusqu' l'autre extrmit.

Du ct oppos  la Cit on avoit plac au bout de ce pont et au
sommet du triangle un monument qui reprsentoit Louis XIV  l'ge de
dix ans, couronn par la Victoire, et lev sur un pidestal, auprs
duquel on voyoit Louis XIII et Anne d'Autriche, debout et en habits
royaux. Ces figures, d'une excution trs-remarquable, et qu'on peut
mettre au nombre des meilleures productions de l'cole franoise, sont
en bronze sur un fond de marbre noir; au-dessous un bas-relief cintr
offre des captifs enchans. _Franois Guillain_, artiste franois,
toit l'auteur de toutes ces sculptures[438].

[Note 438: Voyez pl. 25. Ce monument est dpos aux Petits-Augustins.]

Mzerai, et Germain Brice qui l'a cit, n'ont point t exacts,
lorsqu'ils ont dit que la reine Isabeau de Bavire, femme de Charles
VI, passant, lors de son entre  Paris[439], sur le pont Notre-Dame,
un homme descendit sur une corde du haut des tours de la cathdrale,
et lui posa une couronne sur la tte. Ce fut sur le _pont au Change_
que la chose arriva; et ce pont toit celui sur lequel les rois et les
reines avoient coutume de passer[440]. D'ailleurs, Isabeau de Bavire
fit son entre  Paris en 1389, et le pont Notre-Dame ne fut construit
qu'en 1413.

[Note 439:  l'article de la porte Saint-Denis nous parlerons avec
plus de dtail de cette entre, qui prsente plusieurs particularits
remarquables.]

[Note 440: Les ftes et dimanches, les oiseliers y venoient vendre
toutes sortes d'oiseaux, ce qui leur avoit t permis sous la
condition d'en lcher deux cents douzaines au moment o nos rois et
nos reines passeroient sur ce pont dans leurs entres solennelles.]

Le pont au Change s'lve sur sept arches de plein cintre; la
construction en est solide, mais sans lgance[441].

[Note 441: Voyez pl. 21.]


LE PONT SAINT-MICHEL.

Ce pont, situ  l'opposite du pont au Change, sur le petit cours de
l'eau, aboutit d'un ct  la place qui en a pris le nom, et de
l'autre aux rues de la Barillerie, Saint-Louis et du March-Neuf. Il
est impossible de donner la date prcise de sa construction, et les
historiens varient  ce sujet depuis 1378 jusqu' 1387. Jaillot pense
que le pont de Charles-le-Chauve toit de ce ct, et que ce fut
celui-ci qui lui succda. Il fut d'abord appel le _petit Pont_,
ensuite _petit pont Neuf_, et simplement _pont Neuf_; mais ds 1424 on
le nommoit _pont Saint-Michel_, et ce nom lui vint sans doute de la
place et de la chapelle dont nous avons dj fait mention[442].

[Note 442: Voyez p. 168.]

Il avoit t renvers par les glaces en 1407; il prouva le mme
accident en 1547; et, malgr les rparations qu'on y fit  cette
poque, il fut presque totalement emport en 1616. On pensa alors  le
rebtir avec plus de solidit: des habitants de Paris offrirent de
faire cette construction en pierres, et d'lever sur sa surface
trente-deux maisons d'gale structure, dont ils demandoient  jouir
seulement pendant soixante annes, s'obligeant en outre  payer une
redevance annuelle pour chaque maison. Cet accord fut accept, et la
jouissance prolonge jusqu' quatre-vingt-dix-neuf ans.  la fin de ce
bail, ceux qui possdoient ces maisons en obtinrent la proprit
perptuelle, au moyen d'un nouveau contrat et de nouvelles
redevances[443].

[Note 443: Ces maisons ont t abattues pendant la rvolution, ainsi
que celles qui couvraient le petit Pont.]

Ce pont est compos de quatre arches de plein cintre, et n'a rien de
remarquable dans sa construction.


PONT NOTRE-DAME.

Ce pont aboutit aux rues de la Lanterne et Planche-Mibrai, et fournit
ainsi une communication en droite ligne de la porte Saint-Jacques  la
porte Saint-Martin.

Plusieurs historiens de Paris[444] ont prtendu qu'il n'avoit t
construit qu'en 1412, par un accord fait entre la ville et les
religieux de Saint-Magloire, qui, disent ces historiens, toient
propritaires de la rivire depuis l'le Notre-Dame (ou Saint-Louis)
jusqu'au grand Pont. Cette opinion a t victorieusement rfute. On a
prouv, par plusieurs pices authentiques, 1 qu'il existoit sous
Charles V un pont de _fust_ ou de bois  cet endroit[445]; 2 que les
religieux de Saint-Magloire n'avoient que le droit de pche sur la
rivire dans l'espace dj indiqu[446]; 3 enfin que le roi, en
permettant  la ville de btir des maisons sur ce pont, s'y rserva
justice haute, moyenne et basse, et un denier de cens entre deux
pales.

[Note 444: Du Breul, Sauval, les historiens de Paris, Piganiol.]

[Note 445: Raoul de Presle.]

[Note 446: Ann. Bened., t. VI, p. 180; et Anecd., t. I, col. 371.]

Toutefois l'abbaye Saint-Magloire, qui sans doute entendoit mal les
droits qu'elle avoit eus en cet endroit, jugea  propos, lors de la
reconstruction de ce pont, de mettre opposition  l'enregistrement des
lettres du roi; mais elle fut dboute de ses prtentions par un acte
du parlement, de l'anne 1412; et ce sont sans doute ces contestations
qui ont fait natre les mprises des historiens.

Cette reconstruction fut faite en bois[447]. Le dernier mai 1413, le
roi y mit le premier pieu, tant accompagn, dans cette crmonie, du
dauphin, des ducs de Berry et de Bourgogne, et du sieur de La
Trmoille. Ce fut alors qu'il fut nomm _pont Notre-Dame_[448]. Il
parot que ces travaux furent faits avec peu de solidit, car en 1440
on voit qu'il avoit dj besoin de rparations; et en 1499, le 25
octobre,  neuf heures du matin, il fut emport en entier, par la
ngligence du prvt des marchands et des chevins,  qui les experts
avoient inutilement prdit cet accident. Cinq personnes seulement y
prirent. On n'en exera pas moins une trs-grande rigueur contre ces
magistrats imprudents: le prvt et les chevins furent arrts, et un
arrt du parlement les condamna  une amende considrable et  la
rparation du dommage envers les intresss. Ils moururent en prison,
n'ayant pas assez de bien pour satisfaire  ce qu'on exigeoit d'eux.

[Note 447: Le Laboureur, liv. XXXIII, chap. VI.]

[Note 448: Le journal de Paris, sous le rgne de Charles VI, l'appelle
le _pont de la Planche-de-Mibrai_.]

Cependant on songea  rtablir le pont, dont les dcombres
embarrassoient le cours de la rivire; mais la ville manquoit
d'argent. Louis XII, qui rgnoit alors, lui accorda, pendant six ans,
la perception de plusieurs droits sur les denres qui se consommoient
dans Paris; et, au moyen de ces secours, on commena la construction
du nouveau pont dans la mme anne. Cette construction fut longue. On
voit qu'en 1508 le roi accorda un _nouvel aide pour la rparation et
parachvement du pont Notre-Dame_, et qu'en 1510 et 1511 le parlement
permit encore  la ville de lever de nouveaux octrois pour le mme
objet; ainsi, quoique une inscription place sous une arche de ce pont
porte que la dernire pierre y fut mise en 1507, on peut dire qu'il ne
fut entirement termin qu'en 1512, temps auquel on acheva les
maisons dont il a t long-temps couvert. On en comptoit trente d'un
ct et trente et une de l'autre, toutes de la mme architecture, et
ornes, dans l'origine, de grands termes d'hommes et de femmes. On
voyoit dans les entre-deux les portraits de nos rois en mdaillons; et
aux quatre extrmits, toient places, dans des niches, les statues
de saint Louis, de Henri IV, de Louis XIII et de Louis XIV. Il restoit
encore quelques vestiges de toutes ces dcorations lorsque ces maisons
furent abattues[449].

[Note 449: La dmolition en fut commence en 1787.]

Ce pont fut construit sur les dessins du clbre _Giocondo_[450], dit
_Joconde_ ou _Juconde_, qui, aprs la mort du Bramante, fut choisi
pour continuer, avec _Raphal_, les travaux de l'glise de
Saint-Pierre de Rome. Il est port sur cinq arches de plein cintre, et
les gens de l'art l'estiment pour le caractre grand et simple de son
architecture[451]. Deux pompes, places sur une charpente vis--vis
l'arche du milieu, lvent l'eau de la rivire pour la distribuer 
plusieurs fontaines de la ville. Elles en fournissent, dit-on, cent
pouces par minute.  cet endroit il y avoit autrefois une porte
d'ordre ionique, dont l'arc toit dcor d'un trs-beau bas-relief, de
la main du clbre _Jean Goujon_[452], reprsentant un fleuve et une
naade. Au-dessus toit le portrait de Louis XIV, avec une inscription
par Santeuil.

[Note 450: C'toit un dominicain, n  Vrone vers le milieu du
quinzime sicle, et qui se rendit galement clbre dans les sciences
et dans les arts. Indpendamment des beaux monuments qu'il a levs,
il est auteur de remarques trs-curieuses sur les commentaires de
Jules-Csar; on a de lui des ditions de Vitruve et de Frontin; et
c'est  ses soins que l'on doit la dcouverte de la plupart des
ptres de Pline. Il fut le matre de Jules Scaliger.]

[Note 451: Voyez pl. 22. Ce pont est d'un fort beau dessin; mais il
laissoit sans doute beaucoup  dsirer pour la solidit, car on voit
qu'en 1540 il avoit besoin de rparation; qu'en 1577 deux de ses
arches toient fort endommages, et qu'il fut encore rpar en 1659,
ainsi que le tmoigne l'inscription qu'on y mit alors.

  _Jucundus celebrem posuit tibi, Sequana, pontem;_
  _Invito oediles flumine restituunt._
                     _An. N. S. M.DC.LIX._]

[Note 452: Dpos au Muse des Petits-Augustins.]

Ce fut sur ce pont que passa la fameuse procession de la Ligue, le 3
juin 1590.


LE PETIT PONT.

Ce pont aboutit d'un ct  l'emplacement du Petit-Chtelet, et de
l'autre au carrefour des rues Neuve-de-Notre-Dame, du March-Palu et
du March-Neuf. Il toit anciennement, comme nous l'avons dit, la
seule communication qu'et la Cit avec la rive mridionale, et
Grgoire de Tours en fait mention en plusieurs endroits. On n'en sait
aucune particularit jusqu' l'an 1185, qu'il fut rebti, sans doute
en bois, par la libralit de Maurice de Sully, vque de Paris[453].
En 1196 il fut emport par un dbordement, et prouva depuis plusieurs
fois le mme dsastre[454]. En 1394 on le rebtit, pour la septime ou
huitime fois, avec le produit de quelques amendes auxquelles les
juifs avoient t condamns[455]. Il tomba encore en 1405, et fut
reconstruit de nouveau en 1409. Cette mme anne, le roi Charles VI en
fit don  la ville, et lui permit d'y lever des maisons[456]. Ces
difices, qui d'abord n'toient point symtriques, furent rebtis sur
un mme plan en 1552 et en 1603. De nouveaux dbordements causrent
d'autres dsastres  ce pont en 1649, 1651 et 1658; et une
inscription indiquoit qu'en 1659 il avoit t rtabli  grands frais,
sous la prvt de M. de Sve. Enfin il fut entirement consum en
1718, par deux bateaux de foin auxquels un accident inconnu avoit mis
le feu, et dont on avoit eu l'imprudence de couper les cordes. Ils
s'arrtrent sous le petit Pont; et l'incendie se communiqua aux
charpentes et aux maisons avec une rapidit que rien ne put arrter.
Ce pont fut alors rebti en pierres, tel que nous le voyons
aujourd'hui; mais les maisons ne furent point releves.

[Note 453: Ncrol. de N. D.]

[Note 454: En 1206, 1280, 1296, 1325, 1376, 1393 et autres annes.
(JAILLOT.)]

[Note 455: Hist. de Paris, t. II, p. 714.]

[Note 456: Compte de Marcel, IVe liv., fol. 62. Cependant l'abbaye
Saint-Germain-des-Prs conserva les droits qu'elle avoit sur ce pont;
et l'on trouve qu'au milieu du seizime sicle elle y possdoit encore
trois maisons dont elle jouissoit de toute anciennet; elle toit en
outre propritaire de plusieurs moulins tablis sous ses arches; et
cette possession n'toit pas moins ancienne, puisque ces moulins lui
avoient t donns par Childebert. D'autres moulins, situs du ct de
l'Htel-Dieu, appartenoient  l'vque, et toient nomms les
_chambres de l'vque_.]

Le petit Pont est port sur trois arches d'une construction lourde et
irrgulire.


LE PONT ROUGE.

Il servoit de communication entre la Cit et l'le Saint-Louis. Tant
que cette le n'a pas t couverte de maisons, il n'y avoit point de
pont en cet endroit. Sauval prtend qu'il ne fut construit qu'en 1642,
aprs l'arrangement dfinitif conclu entre le chapitre et les
habitants de l'le, pour les diverses constructions qu'ils s'toient
engags d'y faire; cependant les mmoires du temps[457] rapportent
que, le 5 juin 1634, trois processions passant ensemble sur ce pont
pour se rendre  l'glise Notre-Dame, occasionnrent une si grande
foule, que deux balustrades du ct de la Grve furent rompues, et que
le pont entier fut sur le point de s'crouler. En 1636,  l'occasion
du jubil, le parlement, pour prvenir de semblables accidents,
ordonna qu'on mettroit des barrires aux ponts de bois.

[Note 457: Hist. de Paris, t. II, p. 1361.]

Celui-ci fut si fort endommag par les glaces dans l'hiver de 1709,
qu'on se vit oblig, l'anne suivante, de le dtruire. Il ne fut
rtabli qu'en 1717; et comme on le peignit alors en rouge, il prit son
nom de cette couleur nouvelle qu'on lui avoit donne. Il n'y avoit
point de maisons dessus, et il n'y passoit aucune voiture.

On avoit accord pour sa construction un page, que le roi cda  la
ville, pour la ddommager de la destruction de quelques maisons
qu'elle possdoit au March-Neuf, et que l'utilit publique avoit fait
abattre[458].

[Note 458: Ce pont a t abattu et reconstruit, pendant la rvolution,
un peu plus au midi de la Cit, vis--vis la rue Saint-Louis et le
clotre Notre-Dame. Voyez,  la fin de ce quartier, l'article
_Monuments nouveaux_.]




HTELS DE LA CIT.


HTEL DES URSINS.

Prs du port Saint-Landri toit l'htel des Ursins, qui avoit reu ce
nom de Juvnal des Ursins, chancelier de France sous Louis XI, auquel
il appartenoit  cette poque.

Cet htel, tombant en ruine, fut rebti au seizime sicle sur un plan
moins tendu; et sur une partie du terrain qu'il occupoit, on ouvrit
une rue qui fut appele rue _du Milieu_[459].

[Note 459: Voyez l'article _Rues de la Cit_.]


HTEL dit DU TRSORIER.

C'est ainsi qu'est dsign, sur le plan de Jaillot, cet htel dont la
faade est dans la cour de la Sainte-Chapelle et vis--vis de ce
monument. Cette faade se compose de quatre colonnes qu'accompagnent
de chaque ct deux pilastres, et de trois ordres qui s'lvent les
uns au-dessus des autres, le dorique, l'ionique et le corinthien.
Quoique l'ordre ionique y soit trop cras et d'une mauvaise
proportion, cet ensemble a une sorte de magnificence, et semble
indiquer une ancienne demeure de quelque personnage distingu.

D'aprs le plan que nous venons de citer cet htel auroit t
autrefois la demeure du trsorier de la Sainte-Chapelle: cependant il
n'en est fait mention dans aucun des historiens de Paris. Il est dit
seulement qu'en 1624 le roi avoit permis de faire dmolir deux maisons
dans l'enclos de la Sainte-Chapelle, afin d'y ouvrir un passage qui
communiqueroit  la rue Saint-Louis; que cette dmolition fut faite,
et que le passage fut ouvert. Or, il se trouve que ce passage, qui est
aujourd'hui la rue Sainte-Anne, est pratiqu justement au milieu de
l'htel que nous venons de dcrire.


ARCADE DE LA CHAMBRE DES COMPTES.

Nous avons parl trop succinctement de cette construction, l'une des
plus remarquables que prsente la Cit, par la richesse et la
perfection des ornements dont elle est dcore[460].

[Note 460: Voyez p. 169.]

Au-dessus de la vote s'lve, de chaque ct, une croise en arcade,
accompagne de deux pilastres ioniques accoupls, dont les bandes de
chapiteaux sont sculptes en petites feuilles, ce que nous croyons
sans exemple dans les ornements de cet ordre. Sur la clef de
l'archivolte sont sculptes deux ttes de faunes, l'une desquelles est
remarquable, en ce qu'elle porte des oreilles de porc pendantes, et
des serpents entrelacs dans ses cheveux. Au-dessus des croises sont
d'autres ttes couronnes de fleurs; et les tympans offrent des
figures de gnies portant des palmes, excutes avec toute l'lgance
de formes, la grce et la dlicatesse que l'on admire dans les
meilleurs ouvrages de Jean Goujon. Toutefois ces figures tant
exactement les mmes des deux cts, et se trouvant d'une proportion
trop petite pour l'espace o elles sont renfermes, il y a quelque
lieu de croire qu'elles y ont t appliques par quelque opration de
moulage, qui a permis de rpter et de multiplier ainsi la mme
figure.

La corniche qui porte l'arcade est soutenue par huit consoles
richement dcores de feuillages, et termines extrieurement par
quatre ttes de femmes remarquables en ce que, diffrant entre elles
de pose, de physionomie et mme de coiffure, toutes portent un
croissant dans leurs cheveux. Les quatre ttes intrieures,
c'est--dire, places sous l'arcade, sont des ttes de faunes,
accompagnes de cornes d'abondance. Tous ces ornements se font
remarquer par un style et une dlicatesse d'excution qui rappelle les
plus beaux temps de la sculpture en France; et en effet, ils ont d
tre excuts  l'poque o vivoit le grand artiste que nous venons de
citer: car dans des caissons qui ornent la partie infrieure de la
corniche, on retrouve le monogramme de Henri II et de Diane de
Poitiers, si souvent rpt sur les monuments que ce prince a fait
lever. Ce monogramme est ici accompagn d'une fleur de lis et d'un
croissant.

Enfin sur le mur sont des encadrements dont le panneau est rest vide;
ils sont supports par des cornes d'abondance qui soutiennent des
ttes d'enfants. Le travail en est fort infrieur  celui des autres
ornements.

Tous les historiens se taisent sur la destination d'un monument
excut avec tant de soins, avec une magnificence aussi recherche, et
dont la construction est nanmoins trs-moderne, si on le compare 
tant d'autres difices dont l'origine nous est bien connue.


LE SAINT-LOUIS.

Cette le, situe  l'orient de la Cit dont elle n'est spare que
par un bras de rivire trs-troit, toit autrefois divise en deux
les d'ingale grandeur, par un petit canal qui la traversent vers sa
partie orientale,  l'endroit o est aujourd'hui l'glise Saint-Louis.
Toutes les deux toient en prairies.

Ces deux les appartenoient originairement  l'vque et au chapitre
de l'glise de Paris, ce qui fit donner  la plus grande le nom d'le
Notre-Dame; la plus petite toit nomme l'le aux Vaches.

On ignore  la libralit de qui cette glise toit redevable de la
possession de ces les; mais on lit dans les anciens historiens que,
du temps de Charles-Martel, les comtes de Paris les avoient usurpes
sur elle, et que, sous le rgne de Ppin, elle n'y jouissoit plus que
d'un neuvime et d'un dixime. En 867, Charles-le-Chauve les lui
rendit, et confirma, par un diplme, la proprit et la juridiction
qu'elle y avoit eues autrefois[461]. Depuis, la proprit en toit
reste au chapitre seul, qui n'a cess d'en jouir paisiblement.

[Note 461: _Hist. eccl. Paris._, t. II, p. 461. Pastor. D., fol. 39.]

Il y a lieu de croire qu'il y avoit, au nord et au midi, des ponts qui
communiquoient  ces les, et qu'ils furent emports par le
dbordement de 1296; car on trouve dans les archives de
Notre-Dame[462] qu'au mois de mars de cette mme anne Philippe-le-Bel
fit faire deux _charrires_, l'une allant de la rue Saint-Bernard dans
l'le, l'autre de la rue de Bivre au Terrail, et qu'il tablit un
droit de page pour la rparation des ponts. On lit aussi qu'en 1313
ce monarque ayant rassembl  Paris ce qu'il y avoit de plus distingu
dans la noblesse franaise et trangre, lui donna, pendant cinq
jours, des ftes brillantes, au milieu desquelles il arma ses fils
chevaliers[463]; et que, le quatrime jour de la fte, on passa dans
l'le Notre-Dame sur un pont de bateaux qui fut fait  cette occasion.
Ce fut l que le cardinal Nicolas, lgat en France, prcha la croisade
aux deux rois d'Angleterre et de France[464]. Ces princes et Louis de
Navarre, fils an de Philippe, prirent la croix, et un grand nombre
de seigneurs la prirent  leur exemple. Les dames mmes, entranes,
dit-on, par l'enthousiasme gnral, se croisrent aussi, et promirent
d'accompagner leurs maris dans le voyage d'outre-mer. Depuis on y
leva deux ponts de bois, pour tablir une communication permanente
entre cette le et les quartiers environnants.

[Note 462: Gr. Cart., fol. 11, ch. 18.]

[Note 463: Cette fte, dont les historiens du temps nous ont laiss le
dtail, peut donner une ide de l'espce de luxe et du genre de
divertissemens qui toient alors en usage  la cour de France. Edouard
II, roi d'Angleterre, s'y trouva, avec Isabeau de France sa femme, et
les seigneurs les plus distingus de son royaume. Les deux cours se
piqurent de rivaliser entre elles de magnificence: on changeoit
d'habits trois et quatre fois par jour; et les rois donnoient
l'exemple  leurs courtisans, en talant  l'envi tout ce que le faste
a de plus clatant. Le peuple prit part  la joie de ses matres par
des festins et des rjouissances publiques. Elles durrent huit jours,
pendant lesquels les Parisiens donnrent des reprsentations de pices
de thtre, dont Dieu, la vierge Marie, Lucifer, les anges et les
diables toient toujours le sujet. On jouoit, sur un chafaud dress
au bout d'une rue, les rcompenses dont jouissoient les lus dans le
ciel; et au bout oppos, les peines des mes damnes. On donna ensuite
le spectacle d'une marche de beaucoup d'animaux, et ce spectacle fut
nomm _la procession du renard_, on ne sait pourquoi. Le cinquime
jour, les habitans de Paris, les uns  pied, les autres  cheval,
passrent en revue devant les deux rois. Un auteur contemporain assure
qu'il y avoit cinquante mille hommes, vingt mille cavaliers et trente
mille fantassins, ce qui peut donner une ide du grand nombre
d'habitants que contenoit ds lors cette capitale.]

[Note 464: _Hist. eccl. Paris_, t. II, p. 562.--Sauval, t. 1, p. 90.]

La prison du roi Jean et les suites qu'elle faisoit apprhender ayant
dtermin les Parisiens  fortifier leur ville, on crut devoir ne pas
ngliger l'le Notre-Dame. Des fosss furent creuss autour, et l'on
planta des pieux dans la rivire entre l'le et les murs du ct de
Saint-Victor. Les lettres du dauphin Charles, alors rgent du royaume,
 l'effet de conserver, dans cette circonstance, les droits du
chapitre, sont du 30 novembre 1359[465]:

[Note 465: _Hist. eccl. Paris._, t. III, p. 124.]

Elle resta inhabite jusqu'au rgne de Henri IV, qui la comprit dans les
projets qu'il avoit forms pour l'accroissement et l'embellissement de
Paris. Toutefois on ne commena  y lever des btiments que sous son
successeur. Des commissaires nomms par le roi pour acqurir les deux
les du chapitre passrent contrat avec le sieur Marie, architecte, le
19 avril 1714; et par cet acte, celui-ci s'engagea  joindre ensemble
les deux les,  les couvrir de maisons, et  y tablir des rues et des
quais[466]. Le chapitre, avec lequel on n'avoit point encore pris
d'arrangements dfinitifs, s'opposa aux travaux dj commencs; mais
cette opposition fut leve par deux arrts du conseil, et Marie, qui
s'toit associ les sieurs Le Regratier et Poulletier, continua
d'excuter son march. Toutefois ces trois entrepreneurs n'allrent pas
jusqu' la fin: en 1623 ils cdrent leur trait au sieur La Grange,
secrtaire du roi, et le reprirent en 1627; mais leurs travaux ne
finissant point, les habitants et propritaires des diverses portions de
l'le se pourvurent au conseil en 1643, et obtinrent de leur tre
subrogs aux mmes charges et conditions, s'engageant en outre  achever
les constructions en trois ans: ce qui fut excut.

[Note 466: Voyez pl. 23.]




L'GLISE SAINT-LOUIS.


C'est la seule glise qu'il y ait dans cette le: ce n'toit, dans
l'origine, qu'une petite chapelle qu'un matre couvreur, nomm Nicolas
Le Jeune, qui le premier avoit commenc  btir sur ce terrain en 1600,
y fit construire quelques annes aprs. Alors elle n'toit point
oriente comme les autres glises, et le _chevet_ en toit tourn au
midi. Le nombre des btiments et la population de l'le s'tant
rapidement augments, la chapelle fut agrandie  la fin de 1622[467]; et
M. de Gondi, sur la demande des habitants de l'le, l'rigea en
paroisse l'anne suivante, sous le titre de _Notre-Dame-de-l'le_[468].
Elle ne le conserva pas long-temps; car, vingt ans aprs, on disoit le
_cur de Saint-Louis-en-l'le_. Lorsque ces mmes habitants eurent fait
l'acquisition du trait du sieur Marie, ils pensrent  faire rebtir
leur glise. Toutefois ils se contentrent de construire d'abord le
choeur, auquel ils donnrent vers l'orient la situation qu'il devoit
avoir; et l'ancienne chapelle servit de nef. Commenc en 1664, le
nouveau choeur ne fut achev qu'en 1679; et ce ne fut qu'en 1702 qu'on
rsolut de dtruire cette chapelle, qui, runie  cette autre
construction, faisoit une disparate choquante, et d'ailleurs tomboit en
ruine. En 1702, M. le cardinal de Noailles posa la premire pierre de la
nouvelle nef; et ces derniers travaux ayant t achevs en 1725,
l'glise entire fut ddie sous l'invocation de saint Louis. La cure en
toit  la collation du chapitre de Notre-Dame.

[Note 467: Le procs-verbal que l'archevque de Paris en fit dresser
alors, porte qu'elle toit large de six  sept toises sur douze de
longueur, vitre, couverte d'ardoises, et orne d'un tableau
reprsentant saint Louis et sainte Ccile.]

[Note 468: Il fallut obtenir  cet effet le consentement des curs de
Saint-Paul, de Saint-Gervais, de Saint-Jean-le-Rond et de
Saint-Nicolas-du-Chardonnet.]

Ce monument avoit t commenc sur un plan donn par Levau, premier
architecte du roi; il fut continu par un autre architecte nomm
Leduc, et ce fut sur les dessins de ce dernier que l'on leva le
grand portail. Il est dcor de quatre colonnes ioniques isoles, qui
supportent un entablement couronn d'un fronton. La coupole a t
construite par un autre architecte nomm Doucet; et les sculptures qui
ornoient cet difice avoient t excutes sur les dessins de
Jean-Baptiste de Champagne, peintre, et neveu de Philippe de
Champagne.

Quelques crivains ont mis cette glise au nombre des plus belles de
Paris: l'architecture en est cependant trs-mdiocre. La distribution
intrieure est la mme que dans la plupart des monuments de ce genre:
elle forme une croix latine; la grande nef est accompagne de deux
nefs latrales plus troites, et ouvertes par des arcades, entre
lesquelles s'lvent des pilastres jusqu' la naissance de la vote;
en face de chaque arcade on a pratiqu des chapelles. Il n'y a rien
l-dedans qui mrite tant d'admiration; et d'ailleurs ses dimensions
la mettent au rang des petites glises[469]. Quant  l'extrieur, il
est tel qu'on ne pourroit y reconnotre un difice sacr, s'il n'toit
surmont d'un petit campanille qui, par sa forme bizarre et par la
manire dont il est plac, fait un effet presque ridicule.

[Note 469: Voyez pl. 24.]

     SPULTURES.

     _Dans cette glise avoient t enterrs:_

     Philippe Quinault, auditeur en la chambre des comptes,
     clbre par ses ouvrages lyriques, mort en 1688.

     Antoine Uyon d'Hrouval, aussi auditeur en la chambre des
     comptes, auteur de Recherches sur l'histoire de France, mort
     en 1689.

Vis--vis cette glise toit un tablissement des soeurs de la
Charit.




HTELS DE L'LE SAINT-LOUIS.


Parmi le grand nombre d'htels que contient la ville de Paris, et qui
sont rpandus dans ses divers quartiers, nous dcrirons seulement ceux
qui nous sembleront remarquables, ou par la beaut de leur
architecture, ou par l'anciennet de leur construction, ou par les
souvenirs qui y sont attachs. C'est ce que nous avons dj fait pour
les htels qui existoient jadis, ou qui existent encore dans l'le de
la Cit. Celle de Saint-Louis renferme un assez grand nombre
d'difices de ce genre, parmi lesquels on ne peut distinguer que
l'htel Lambert et l'htel Bretonvilliers.


HTEL LAMBERT.

L'architecte de l'htel Lambert est le mme Levau qui avoit donn les
plans de l'glise Saint-Louis; mais il a mieux russi dans cette
maison particulire que dans l'difice public. L'emplacement qui lui
toit donn pour la btir tant irrgulier, il en prit une portion
rgulire pour la cour; et les parties non symtriques, spares de
cette cour par une aile de btiment, furent destines  faire un
jardin. En face de la principale porte qui donne dans la rue
Saint-Louis, on aperoit dans le fond un escalier  deux rampes d'une
construction simple et majestueuse: l'extrieur en est dcor de
colonnes et de pilastres d'ordre dorique, levs sur des pidestaux,
accompagns de l'entablement modillonaire[470], de triglyphes et de
boucliers dans les mtopes. Au-dessus s'lve un attique, avec des
pilastres ioniques qui supportent un fronton, dans lequel devoient
tre excutes des sculptures; ce qu'on peut prsumer par la saillie
d'une grande partie du tympan. Au milieu du renfoncement cintr qui
est au bas de l'escalier, on voit un fleuve et une naade peints en
grisaille par Le Sueur[471].

[Note 470: Les _modillons_ sont de petites consoles renverses dans la
forme d'un S sous le plafond de la corniche; ils semblent soutenir le
larmier, toutefois ils ne servent que d'ornements. On appelle _mtope_
l'intervalle qu'on laisse entre les triglyphes de la frise dans
l'ordre dorique. Les _triglyphes_ sont une espce de bossage, par
intervalles gaux, qui, dans la frise dorique, a des gravures entires
en angles, appeles _glyphes_ ou _canaux_, et spares par trois cts
d'avec les deux demi-canaux des cts.]

[Note 471: Voyez pl. 26.]

Les btiments qui environnent la cour sont d'ordre dorique comme
l'entre de l'escalier; et tous les ornements de dtail qui couvrent
les diverses parties de ces constructions sont d'une bonne excution.
La distribution des principaux appartements pratiqus dans l'aile qui
spare la cour du jardin, a t faite avec intelligence, et l'on y
jouit d'une trs-belle vue sur la Seine et sur les rives
environnantes. Toute cette partie est dcore d'un ordre ionique qui
comprend les deux tages, et au-dessus duquel rgne une balustrade
orne de vases. Le tout est d'une proportion noble et lgante.

L'intrieur de cette magnifique maison toit digne de ces dehors
imposants; et l'on y admiroit surtout les belles peintures dont
l'avoient enrichie Le Sueur et Le Brun, qui cherchrent  se surpasser
dans une circonstance qui runissoit leurs travaux, et excitoit encore
plus vivement leur rivalit. Ce dernier fut charg de peindre la
galerie dont se compose l'aile du btiment en retour de la rivire, et
y traita plusieurs sujets de la fable d'une manire trs-remarquable;
mais on admiroit surtout le salon o Le Sueur avoit reprsent les
neuf Muses dans cinq tableaux qui en ornoient le pourtour. Cet
artiste, dont l'heureux gnie surpassoit de beaucoup celui de son
rival, avoit peint, dans le plafond de cette mme pice, Apollon
coutant la prire de Phaton, et lui mettant sur la tte sa couronne
de laurier[472]. Ce morceau fut dtach et vendu  la mort de M.
Delahaye, fermier gnral, et dernier propritaire de cette maison.
Les tableaux des Muses y restrent encore long-temps, et jusqu'au
moment de la rvolution[473].

[Note 472: Ce plafond orne maintenant une des pices du palais du
Luxembourg.]

[Note 473: Ils sont actuellement dans le Muse du Roi. Le plafond
qu'avoit peint Le Brun n'a point t enlev de cet htel.]


HTEL BRETONVILLIERS.

En sortant de l'htel Lambert, et passant sous l'arcade qui est
presque en face, on arrive  l'htel Bretonvilliers, bti par
Ducerceau pour le prsident Le Ragois de Bretonvilliers, auquel on
doit la construction du quai qui environne la pointe de l'le. Cet
htel, dont les appartements toient d'une grande magnificence, avoit
t galement dcor de peintures par les plus habiles artistes: on y
remarquoit toute l'histoire de Phaton, peinte par Bourdon, dans une
vaste galerie qui occupoit tout le corps du btiment en retour sur le
jardin; quelques peintures de Vouet, des fleurs de Baptiste,
d'excellentes copies de Raphal, par Mignard, etc.; mais ce qu'on y
voyoit de plus prcieux, c'toient quatre grands tableaux du plus
illustre peintre que la France ait produit, quatre chefs-d'oeuvre de
Poussin. Ils reprsentoient le passage de la mer Rouge, l'adoration du
Veau d'or, l'enlvement des Sabines et le triomphe de Vnus[474].

[Note 474: Plusieurs de ces tableaux appartiennent maintenant  la
collection des rois.]

En 1719, les fermiers gnraux transfrrent dans cet htel le bureau
des aides et du papier timbr, qui toit  l'htel de Charni, rue des
Barres. On y a fait, jusqu'au moment de la rvolution, la rgie de
toutes les entres de la ville, ainsi que de tout le plat pays de
Paris[475].

[Note 475: Dans cet htel  moiti dmoli, il y a maintenant une
brasserie et un atelier de teinture.

L'htel Lambert est devenu le dpt gnral des lits de la garde
royale.]




PONTS DE L'LE SAINT-LOUIS.


PONT MARIE.

Ce pont sert de communication du port Saint-Paul  l'le Saint-Louis.
Il parot, par un acte cit par Sauval[476], qu'en 1371 il en existoit
un  peu prs au mme endroit, sous le nom de _pont de Fust_ (de bois)
_d'emprs Saint-Bernard-aux-Barrs_. Ce ne fut qu'en 1614 que le
contrat du sieur Marie pour la construction des difices de l'le
Saint-Louis ayant t ratifi par le roi, ce pont, aux termes du
trait, fut commenc en pierres, et dans la direction de la rue des
Nonandires. Louis XIII et la reine y posrent la premire pierre le
11 dcembre. Ce pont, discontinu et repris  diverses poques, fut
achev et couvert de maisons en 1635. Les dbordements des eaux y
causrent plusieurs fois de grands dommages: celui de 1658 entrana
les deux arches qui toient du ct de l'le avec les maisons
qu'elles portoient. L'anne suivante, le roi ordonna que la pile et
les deux arches fussent rtablies jusqu'au rez-de-chausse, et que
l'on construist, en attendant, un pont de bois aboutissant au reste
du pont de pierre, lequel devoit tre de la mme largeur, et suffisant
pour le passage des voitures. Pour faciliter la reconstruction des
parties dtruites, il fut tabli un droit de page pendant dix ans; et
c'est par cette raison qu'il est indiqu dans quelques actes sous le
nom de _pont au Double_. En 1664 le dommage n'toit pas encore rpar.
Enfin on rtablit ce pont tel qu'il toit auparavant,  l'exception
des maisons, qui ne furent point rebties sur les constructions
nouvelles.

[Note 476: T. III., p. 124.]

Ce pont est port sur cinq arches de plein cintre.


PONT DE LA TOURNELLE.

Il communique du quai de ce nom  l'le Notre-Dame. Par un acte que
rapporte Sauval[477], il parot que vers cet endroit de l'le il y
avoit, en 1371, un pont appel _le pont de Fust de l'le Notre-Dame_;
que le _pont de Fust d'entre l'le Notre-Dame et Saint-Bernard fut
planchi en septembre 1370_; qu'en 1369 on y fit _une tournelle
quarre et une porte, qui fut toupe l'anne suivante_. Ce pont fut
sans doute dtruit par les glaces ou par les dbordements, car on n'en
voit aucune trace sur un plan postrieur au rgne de Franois
Ier[478]; et il n'existoit pas en 1577 puisqu'alors on proposa de
construire deux ponts, qui des Clestins iroient dans l'le aux
Vaches, et de cette le vers les Bernardins, sur le port de la
Tournelle. Le sieur Marie se chargea, par son trait, de l'excution
de ce projet. Celui qu'il fit construire de ce ct toit en bois; et
les historiens de Paris disent que les glaces l'emportrent en 1637,
et que ce ne fut qu'en 1654 que l'on prit la rsolution de le
reconstruire en pierres. Cependant entre ces deux poques on trouve
qu'un nouveau pont de bois avoit t lev  la place de l'ancien;
qu'en 1648 il tomboit de caducit, et que le 4 aot de la mme anne
on rendit un arrt qui ordonnoit de l'abattre. Sauval, qui vivoit
alors, se contente de dire qu'en 1651 une partie de ce pont fut
emporte...... _et depuis si bien rpare qu'il n'y parot pas_[479].
Il y a toute apparence que dj il avoit t rebti en pierres; car
les divers arrts du conseil ports  ce sujet[480] ordonnent au
prvt des marchands de faire _rtablir_ incessamment _le pont de
pierre_ de la Tournelle, ce qui fut excut en 1656, comme le porte
une inscription place sous une des arches de ce pont.

[Note 477: T. III, p. 124.]

[Note 478: Le plan de Dheulland.]

[Note 479: T. I, p. 239.]

[Note 480: Hist. de Paris, t. V, p, 138.]

Il est compos de six arches solidement bties, et sur lesquelles on
n'leva point de maisons.




L'LE LOUVIER.


Toutes les recherches qu'on a faites sur cette le ont t
infructueuses: Sauval dit qu'en 1370 on la nommoit l'le _des
Javiaux_; en 1445, l'le _aux Meules des Javeaux_[481]; depuis, l'le
_aux Meules_; et de son temps, l'le _Louvier_. Ce dernier nom lui
venoit peut-tre de quelque particulier qui en toit propritaire.

[Note 481: T. I, p. 89. _Javeau_ est un terme des eaux et forts, qui
signifie une le nouvellement faite au milieu d'une rivire, par
alluvion ou amas de limon et de sable.]

Cette le a environ deux cent vingt toises de longueur, et est situe
vis--vis l'endroit o toit le mail de l'Arsenal. Le bras de la
rivire qui la spare du rivage est si peu considrable, et la Seine
y charrie tant de gravier, qu'en t on la passoit  pied sec, ce qui
fut cause qu'on proposa plusieurs fois de combler ce dtroit et d'y
btir des maisons; mais les grands-matres de l'artillerie ont
toujours empch qu'on acceptt ces propositions. Cette le
appartenoit, dans le dix-septime sicle, au sieur d'Antrague. En 1671
la ville l'avoit prise  bail judiciaire, dans le dessein d'en faire
un port pour la dcharge des marchandises. Elle en fit ensuite
l'acquisition le 2 octobre de la mme anne, et depuis y fit
construire en bois un pont de communication.

Cette le servoit, en 1714, de dpt pour le foin et pour le fruit,
ainsi que pour le bois de charpente et de menuiserie; depuis elle a
t destine aux chantiers de bois de chauffage. Pour la conservation
de ces chantiers, la ville, en 1730, fit soutenir cette le par des
pieux, largir le canal qui la sparoit du mail, et construire une
_estacade_ ou digue pour rompre les glaces, laquelle est ouverte au
milieu afin de laisser passer les bateaux, qui y trouvent un abri
commode. En 1735 cette digue fut allonge; et en mme temps on
agrandit et l'on exhaussa l'le. Enfin l'anne suivante on y rapporta
encore des terres; on aligna, on borna les places que devoient occuper
les chantiers, et l'on largit le pont pour la facilit des gens de
pied.

En 1549, les prvt des marchands et chevins de Paris y avoient fait
construire une espce de havre pour donner  Henri II et  Catherine
de Mdicis le spectacle d'un combat naval et de la prise d'un fort.

Le bras qui spare cette le de celle de Saint-Louis a soixante-quinze
ou soixante-dix toises de largeur; et le grand canal la spare du
faubourg Saint-Victor.




RUES.


Il n'est rien de plus obscur et de plus embrouill dans les antiquits
de Paris que la matire que nous allons traiter. Les plans que nous
avons donns de cette capitale dsignent avec prcision la place de
ses monuments publics, mais n'offrent qu'une ide imparfaite de ses
rues, qui, dans une si longue suite de sicles, ont chang plusieurs
fois et de forme et de nom. Aprs les nombreux incendies qui
consumrent la Cit, et les ravages que les Normands firent dans les
faubourgs, on ne sait si les maisons furent releves dans leurs
anciens alignements ou sur des plans nouveaux; et les traditions les
plus anciennes qui nous en restent datent de plus d'un sicle aprs
le dernier incendie[482]. Mais ce dont on ne peut douter, c'est que,
jusqu'au seizime sicle, elles toient troites, sales et
irrgulires; plusieurs rues de la Cit et des quartiers environnants,
o trois personnes peuvent  peine passer de front, et dont quelques
maisons ont encore conserv l'ancien toit en forme de pignon, nous
prsentent une image assez juste de ce qu'toit alors la ville
entire. Sauval, qui vivoit dans le dix-septime sicle, prtend que
les rues _larges_ qui existoient  cette poque, avoient t largies
de son temps ou vers la fin du sicle prcdent.

[Note 482: En 1034, sous Henri Ier.]

Cependant ces rues si troites, o la lumire pntroit  peine, o
l'air ne pouvoit circuler, ne furent paves que sous Philippe-Auguste.
Jusque l elles n'avoient t que d'affreux chemins, inonds d'une
boue noire et infecte, dont les exhalaisons rendoient le sjour de
Paris dsagrable et funeste  ses habitants. L'historiographe de
Philippe, qui toit en mme temps son mdecin, dit que la puanteur en
toit si insupportable, qu'elle pntroit jusque dans le palais du
roi, et le rendoit presque inhabitable. Il raconte que ce prince
s'tant un jour approch des fentres qui donnoient sur la rivire, il
arriva que des chariots, qui dans ce moment traversoient la Cit, en
ayant remu les boues, l'odeur qui s'en leva fut si horrible, qu'
peine le roi put-il la supporter[483]. _Factum est autem post aliquot
dies qud Philippus rex, Parisiis moram faciens, dm sollicitus pro
negotiis regni agendis in aulam regiam deambularet, veniens ad palatii
fenestras, und fluvium Sequan, pro recreatione animi, quandoqu
inspicere consueverat; rhed, equis trahentibus, per civitatem
transeuntes, foetores intolerabiles lutum revolvendo procreaverant,
quos rex in aul deambulans, ferre non sustinuit._

[Note 483: _Rigord. vita Philipp. Aug._]

S'il faut en croire cet auteur, ce fut ce petit vnement qui
dtermina le monarque  porter sur-le-champ remde  un mal aussi
dangereux; et sans tre rebut ni de la difficult de l'entreprise, ni
d'une dpense qui avoit effray tous ses prdcesseurs, il donna
ordre, en 1148, au prvt de Paris, d'en faire paver toutes les rues
et places publiques[484]. Le sjour de cette ville devint, ds ce
moment, plus sain et plus commode. Cependant un tablissement si utile
fut souvent nglig dans les ges suivants, quelquefois mme
totalement abandonn; et il falloit que des maladies contagieuses, qui
suivoient presque toujours une semblable ngligence, vinssent
rveiller l'attention des magistrats, et faire reprendre des travaux
presque toujours imparfaits jusqu' Louis XIV. C'est  ce grand roi
que l'on doit le bel ordre qui rgne maintenant dans cette partie si
essentielle de la police[485].

[Note 484: Il parot toutefois qu'on se contenta de paver ce qu'on
appeloit alors la _croise de Paris_, c'est--dire deux rues qui se
croisoient au centre de cette ville, et dont l'une se dirigeoit du
midi au nord, et l'autre de l'est  l'ouest; ce pav toit compos de
grosses dalles de grs, carres et de la dimension de trois pieds et
demi environ sur toutes leurs faces. L'abb Lebeuf dit avoir vu
plusieurs pierres de cet ancien pav, au bas de la rue Saint-Jacques,
et  une profondeur de sept  huit pieds. Il ajoute qu'on apercevoit,
entre le pav de Philippe-Auguste et le pav actuel, des dbris d'un
pav intermdiaire, preuve nouvelle de l'lvation successive du sol
de la ville de Paris.]

[Note 485: Ce que rapporte  ce sujet le commissaire Delamarre peut
donner une ide de l'importance d'un tel bienfait. Ceux d'entre nous,
dit-il, qui ont vu le commencement du rgne de Sa Majest, se
souviennent encore que les rues de Paris toient si remplies de fange,
que la ncessit avoit introduit l'usage de ne sortir qu'en bottes; et
quant  l'infection que cela causoit dans l'air, le sieur Courtois,
mdecin, qui demeuroit alors rue des Marmouzets, a fait cette petite
exprience, par laquelle on jugera du reste. Il avoit dans sa salle,
sur la rue, de gros chenets  pommes de cuivre; et il a dit plusieurs
fois aux magistrats et  ses amis que, tous les matins, il les
trouvoit couverts d'une teinture assez paisse de vert-de-gris, qu'il
faisoit nettoyer pour faire l'exprience du jour suivant; et que
depuis l'an 1663, que la police du nettoiement des rues a t
rtablie, ces taches n'avoient plus paru. Il en tiroit cette
consquence que l'air corrompu que nous respirons continuellement
faisoit d'autant plus d'impressions malignes sur les poumons et les
autres viscres, que ces parties sont incomparablement plus dlicates
que le cuivre, et que c'toit la cause immdiate de plusieurs
maladies. Aussi est-il certain que, depuis ce rtablissement, il n'a
plus paru  Paris de contagions, et beaucoup moins de ces maladies
populaires dont la ville toit si souvent afflige dans les temps que
le nettoiement des rues a t nglig.]

Ce n'est qu'en 1728 que l'on commena  crire aux coins des rues et
des places publiques les noms qu'elles portoient, et ces noms n'ont
pas vari depuis jusqu'au moment de la rvolution. Avant cette poque,
il n'est presque pas une rue de Paris, qui,  partir du douzime
sicle, n'ait chang plusieurs fois de dnomination, et ces
changements se ressentoient de la barbarie de ces temps grossiers. Les
origines en sont souvent frivoles et bizarres: elles proviennent ou du
nom de quelque personnage distingu qui y possdoit une maison
remarquable, ou de quelque enseigne singulire qui avoit frapp les
yeux du peuple, ou de quelque vnement extraordinaire qui y toit
arriv. Plusieurs devoient leur titre  leur mal-propret habituelle,
d'autres aux vols et assassinats qui s'y commettoient; quelques-unes
enfin ont des noms dont le sens et l'origine sont entirement
inconnus.

Nous avons essay de dbrouiller ce chaos, et de donner, autant qu'il
est possible, les tymologies et les mutations de ces noms divers.
Nous nous sommes aids, pour y parvenir, de la critique des crivains
les plus laborieux et les plus exacts qui aient approfondi cette
matire, et nous esprons qu'elle ne sera pas la moins curieuse de
notre travail. Mais pour rendre ce travail complet, et mme pour le
faire bien comprendre, nous croyons ncessaire de donner d'abord une
pice trs-singulire et unique dans son genre, qui a t mise au jour
pour la premire fois par le savant abb Lebeuf. C'est une description
en vers des rues de Paris, faite par un pote du treizime sicle,
nomm Guillot: on y trouve la plus grande partie des noms de celles
qui toient renfermes dans l'enceinte de Philippe-Auguste; elle
indique celles qui sont les plus anciennes, et le nom qu'on leur
donnoit quatre-vingts ans aprs que cette enceinte eut t termine.
L'explication que nous donnerons,  la fin de chaque quartier, de
l'origine de ces rues, servira de commentaire  cet ancien crit, et
claircira autant qu'il est possible ce qu'il peut avoir d'obscur ou
d'inintelligible[486].

[Note 486: Nous avons eu soin de faire mettre en _italique_ les noms
dont l'usage s'est perdu, soit que les rues qui les portoient aient
t couvertes de maisons, soit que la fantaisie du peuple ait chang
ces noms. Nous donnons aussi une explication des vieilles locutions
les plus difficiles  entendre.

Le lecteur observera que dans cette pice _au_ est crit par _o_,
_aux_ par _as_, _qu'on_ par _con_, _un_ par la lettre _i_, le nom de
_Dieu_ par _Diex_.]




_Ci commence le Dit des Rues_[487]

DE PARIS.

[Note 487: On mettoit en vers, aux treizime et quatorzime sicles,
certains sujets qui seroient regards aujourd'hui comme peu
susceptibles des agrmens de la posie: aussi les potes d'alors se
gnoient-ils peu sur la rime et sur les autres rgles de la
versification. Leur licence toit telle, que, pour remplir la mesure,
ils fabriquoient des termes nouveaux, ajoutoient des circonstances
bizarres et trangres  leur sujet, et mme y insroient des sermens
au nom de tel ou tel saint, qui souvent n'avoit jamais exist, mais
dont le nom, imagin sur-le-champ, achevoit leurs vers, ou pour la
rime, ou pour la quantit.]

  Maint dit a fait de Rois, de Conte
  Guillot de Paris en son conte;
  Les rues de Paris briment
  A mis en rime, oyez comment.

     L'auteur commence par le quartier qu'on appeloit
     d'Outre-Petit-Pont, aujourd'hui L'UNIVERSIT.

  La rue de la Huchette  Paris
  Premiere, dont pas n'a mespris.
  Assez tost trouva Sacalie
  Et la petite Bouclerie
  Et la grand Bouclerie aprs
  Et Herondale tout en prs.
  En la rue Pave al
  O  maint visage hal:
  _La rue  l'Abb Saint-Denis._
  Siet asez prs de Saint Denis,
  De la grant rue Saint Germain
  Des Prez, si fait _rue Cauvin_,
  Et puis la rue Saint Andri
  Dehors mon chemin s'estendi
  Jusques en la rue Poupe,
  A donc ai ma voie adrce.
  En la _rue de la Barre_ vins
  Et en la rue a Poitevins,
  En la rue de la Serpent,
  De ce de rien ne me repent;
  En la _rue de la Platriere_
  La maint une Dame loudire[488]
  Qui maint chapel a fait de feuille.
  Par la rue de Hautefeuille
  Ving en la rue de _Champ-petit_,
  Et au-dessus est un petit[489]
  La rue du Paon vraiement:
  _Je descendi tout bellement_
  Droit  la rue des Cordeles:
  Dame i a[490]; le descort d'elles
  Ne voudroie avoir nullement.
  Je m'en allai tout simplement
  D'iluecques[491] _au Palais de Thermes_
  O il a celiers et citernes
  En cette rue a mainte court.
  La _rue aux hoirs de Harecourt_.
  La rue Pierre Sarrazin
  Ou l'en essaie maint roncin
  Chascun an, comment on le hape[492].
  Contreval[493] rue de la Harpe
  Ving en la rue Saint Sevring,
  Et tant fis qu'au carefour ving:
  La Grant rue trouvai briment;
  De la entrai premierement
  Trouvai la _rue as Ecrivains_;
  De cheminer ne fu pas vains[494]
  En _la petite ruelette_
  _S. Sevrin_; mainte meschinette[495]

  Les vers que nous omettons en cet endroit
  et autres o l'on trouvera du blanc,
  ne contiennent que des descriptions de
  lieux qui toient tolrs alors, et qui sont
  autoriss aujourd'hui.
  . . . . . . . . . . . . . . . . .
  En la rue _Erembourc_ de Brie
  Alai, et en la rue o Fain;
  De cheminer ne fu pas vain,
  Une _femme vi_ battre lin,
  Par la rue Saint Mathelin.
  En l'encloistre m'en retourn
  Saint Benot le bestourn[496];
  En _la rue as hoirs de Sabonnes_
  A deux portes belles et bonnes.
  La rue  _l'Abb_ de Cligny
  Et la _rue au Seigneur d'Igny_
  Sont prs de la _rue o Corbel_;
  Desus siet la _rue o Ponel_
  Y la rue  Cordiers aprs
  Qui des Jacopins siet bien prs:
  Encontre[497] est rue Saint Estienne;
  Que Dieu en sa grace nous tiegne,
  Que de s'amour ayons mantel[498].
  Lors _descendis en Fresmantel_
  En la _rue de l'Oseroie_;
  Ne sai comment je desvoueroie[499]
  Ce conques nul jour[500] ne vou
  Ne a Pasques ne a Nou[501]
  En la _rue de l'Ospital_
  Ving; une femme i d'espital
  Une autre femme folement
  De sa parole moult vilement[502].
  La rue de la Chaveterie
  Trouvai; n'alai pas chis Marie
  En la _rue Saint Syphorien_
  Ou maingnent li logiptien[503]
  En pres est la _rue du Moine_
  Et la _rue au Duc de Bourgongne_
  Et la rue des Amandiers prs
  Siet en une autre rue exprs
  Qui a non rue de Savoie.
  Guillot de Paris tint sa voie
  Droit en la rue Saint Ylaire
  Ou une Dame debonnaire
  [504]Maint, con apele Gietedas:
  Encontre est la rue Judas,
  Puis la rue du _Petit_-Four,
  Qu'on appele le Petit-Four:
  Saint Ylaire, et puis _clos Burniau_
  Ou l'on a rosti maint bruliau[505]:
  Et puis la rue du Noyer.
  . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . .
  Enprs est la rue  Plastriers
  Et parmi[506] la rue as Englais
  Ving  grand feste et  grand glais[507]
  La rue  Lavandieres tost
  Trouvai; prs d'iluec[508] assez tost
  La rue qui est belle et grant,
  Sainte Genevive la grant,
  Et la petite ruelete
  Dequoi l'un des bouts chien sur l'tre[509]
  Et l'autre bout si se rapporte
  Droit  la _rue de la Porte_
  _De Saint Marcel_; par _Saint Copin_
  Encontre est la rue Clopin,
  Et puis la rue Traversainne
  Qui siet en haut bien loin de Sainne[510].
  Enprs est la _rue des Murs_:
  De cheminer ne fut pas mus[511],
  Jusqu' la rue Saint Victor
  Ne trouvai ne porc ne butor[512],
  Mes femmes qui autre conseille[513]:
  Puis truis[514] la rue de Verseille
  Et puis la rue du Bon puis;
  La maint la femme  i chapuis[515]
  Qui de maint home a fait ses glais[516].
  La _rue Alexandre l'Anglais_
  Et la _rue Paveegoire_:
  La bui-ge[517] du bon vin de beire.
  En la rue Saint Nicolas
  Du Chardonnai ne fut pas las
  En la rue de Bievre vins
  Ilueques i petit[518] m'assis.
  D'iluec[519] en la rue Perdue:
  Ma voie ne fut pas perdue.
  Je m'en reving droit en la Place
  Maubert, et bien trouvai la trace
  D'iluec en la rue  Trois-portes,
  Dont l'une le chemin rapporte
  Droit  la rue de Gallande
  Ou il n'a ne forest ne lande,
  Et l'autre en la _rue d'Aras_
  Ou se nourrissent maint grant ras.
  Enprs est _rue de l'Ecole_,
  La demeure Dame Nicole;
  En celle rue ce me semble
  Vent on et fain et fuerre[520] ensemble.
  Puis la rue Saint Julien
  Qui nous gart de mauvais lien.
  M'en reving en la Bucherie,
  Et puis en _la Poissonnerie_.
  C'est verit que vous despont[521],
  Les rues d'Outre-Petit-Pont
  Avons nommes toutes par nom
  Guillot qui de Paris, ot[522] nom:
  Quatre-vingt par conte en y a.
  Certes plus ne mains[523] n'en y a.
  En la Cit isnelement[524]
  M'en ving aprs privement.

[Note 488: Demeure une faiseuse de couvertures.]

[Note 489: Un peu au-dessus.]

[Note 490: Il y demeure des Dames.]

[Note 491: De l.]

[Note 492: De quelque faon qu'on le prenne.]

[Note 493: En descendant.]

[Note 494: Je ne marchai pas en vain.]

[Note 495: Plusieurs jeunes filles.]

[Note 496: Le mal tourn, le renvers.]

[Note 497: Vis--vis.]

[Note 498: Que de son amour nous soyons protgs.]

[Note 499: Je dsavouerai.]

[Note 500: Que onques, jamais.]

[Note 501: Nol.]

[Note 502: Il y vit une querelle de femmes.]

[Note 503: Demeurent les gyptiens ou diseurs de bonne aventure.]

[Note 504: Demeure, qu'on.]

[Note 505: Fagot, broussaille, bourre.]

[Note 506: Au milieu de.]

[Note 507: bruit.]

[Note 508: Prs de l]

[Note 509: _Atrium_, l'aitre ou place de Sainte-Genevive.]

[Note 510: Loin de la rivire de Seine.]

[Note 511: Fatigu, las.]

[Note 512: Oiseau choisi pour la rime.]

[Note 513: Qui conseille les autres.]

[Note 514: Trouvai.]

[Note 515: _Manet_, demeure la femme d'un charpentier.]

[Note 516: Ses plaintes.]

[Note 517: Je bus.]

[Note 518: L un peu.]

[Note 519: De l.]

[Note 520: On vend foin et paille.]

[Note 521: Je vous expose.]

[Note 522: Eut nom.]

[Note 523: Moins.]

[Note 524: Promptement.]


_Les Rues de la Cit._

  La _rue du Sablon_ par m'ame[525];
  Puis rue neuve Notre Dame.
  En prs est la _rue  Coulons_
  D'iluec ne fu pas mon cuer lons[526],
  La ruele trouvai briement
  De S. Christophe et ensement[527]
  La rue du Parvis bien prs,
  Et la rue du Cloistre aprs,
  Et la grant rue S. Christofle:
  Je vis par le trelis d'un coffre
  En la rue Saint Pere  beus
  Oisiaus qui avoient piez beus[528]
  Qui furent pris sur la marine[529].
  De la rue Sainte Marine
  En la rue Cocatris vins,
  O l'en boit souvent de bons vins,
  Dont maint homs souvent se varie[530]
  La _rue de la Confrairie
  Nostre-Dame_; et _en Charoui_
  Bonne taverne achiez[531] ovri.
  La _rue de la Pomme_ assez tost
  Trouvai, et puis aprs tantost
  Ce fu la _rue as Oubloiers_;
  La maint Guillebert a brais.
  Marc Palu, la Juerie
  Et puis la _petite Orberie_
  Qui en la Juerie siet.
  Et me semble que l'autre chief
  Descent droit en la rue  Feves
  Par dea la maison o fevre.
  La Kalendre et _la Ganterie_
  Trouvai, et _la grant Orberie_.
  Aprs, la grant Bariszerie;
  Et puis aprs la Draperie
  Trouvai et la Chaveterie,
  Et la ruele Sainte Croix
  Ou l'en chengle[532] souvent des cios.
  La rue Gervese Lorens
  Ou maintes Dames ygnorents
  Y maignent[533] qui de leur quiterne[534]
  En pres rue de la Lanterne.
  En la rue du Marmouset
  Trouvai[535] homme qui mu fet
  Une muse corne bellourde.
  Par la rue de la Coulombe
  Alai droit o port Saint-Landri:
  La demeure Guiart Andri.
  Femmes qui vont[536] tout le chevez
  Maignent[537] en la rue de Chevs.
  Saint Landri est de l'autre part,
  La _rue de l'Ymage_ dpart[538]
  La ruele par Saint Vincent[539]
  En bout de la rue descent
  De Glateingni, ou bonne gent
  Maingnent, (_manent_) et Dames o corps gent[540]
  . . . . . . . . . . . .
  La _rue Saint-Denis de la Chartre_.
  . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . .
  En ving en la Peleterie
  Mainte peine y vi esterie[541].
  En la faute[542] du pont m'assis.
  Certes il n'a que trentesix
  Rues contables[543] en Cit
  Foi que doi Benedicite[544].

[Note 525: Mon me.]

[Note 526: Tardif.]

[Note 527: Pareillement.]

[Note 528: raccourcis.]

[Note 529: sur le bord de la mer.]

[Note 530: s'enivre.]

[Note 531: assez ouvri.]

[Note 532: O l'on sangle des coups, apparemment qu'il y avoit des
Flagellants.]

[Note 533: Y demeurent.]

[Note 534: guitare.]

[Note 535: C'est--dire _un homme qui m'eut fait une espce de
cornemuse_.]

[Note 536: environnent.]

[Note 537: habitent.]

[Note 538: spare.]

[Note 539: Espce de serment plac l pour rimer.]

[Note 540: gracieux.]

[Note 541: J'y vis beaucoup d'toffes histories; peine _Pannus_.]

[Note 542: au bout.]

[Note 543: Comptables, qu'on puisse compter.]

[Note 544: Espce de serment.]


_Les rues du quartier d'outre le Grand pont, dit aujourd'hui LA
VILLE._

  Par dea Grant pont erraument[545]
  M'en ving, sachiez bien vraiment
  N'avoie alenas[546] ne poinson.
  Premiere, la rue o Poisson
  La rue de la Saunerie
  Trouvai, et la Mesguiscerie
  L'Escole et rue Saint Germain
  A Couroiers bien vint  main
  Tantost la rue a Lavendiere
  Ou il a maintes lavendieres.
  La _rue  moignes de Jenvau_
  Porte  mont et porte  vau;
  En prs rue Jean Lointier
  L ne fu je pas trop lointier[547]
  De la rue Bertin Pore.
  Sans faire nulle eschauffoure
  Ving en _la rue Jean l'Eveiller_;
  L demeure Perriaus Goullier.
  La _rue Guillaume Pore_ prs
  Siet, et Maleparole en prs,
  Ou demeure Jean Asselin.
  Parmi[548] le Berrin Gasselin;
  Et parmi[549] la Hedengerie,
  M'en ving en la Tableterie
  En la _rue  petit soulers_
  _De bazenne_ tout fut souills
  D'esrer[550] ce ne (fu) mie fortune.
  Par la _rue Sainte Opportune_
  Alai en _la Charonnerie_,
  Et puis en la Fronnerie;
  Tantost trouvai _la Mancherie_,
  Et puis _la Cordoanerie_,
  Prs demeure Henry Bourgaie;
  La _rue Baudouin Prengaie_
  Qui de boire n'est pas lanier[551].
  Par la _rue Raoul l'Avenier_[552]
  Alai o siege a Descarcheeurs.
  D'ileuc[553] m'en allai tantost ciex[554]
  Un tavernier en la viez place
  A Pourciaux, bien trouvai ma trace
  Guillot qui point d'eur bon n'as[555].
  Parmi la rue a Bourdonnas
  Ving en la rue Thibaut a dez,
  Un hons trouvai en ribaudez[556]
  En la rue de Bethisi
  Entr, ne fus pas ethisi[557]:
  Assez tost trouvai Tire chape;
  N'ai garde que rue m'eschape
  Que je ne sache bien nommer
  Par nom, sans nul mesnommer[558].
  Sans passer guichet ne postis[559]
  En la _rue au Quains de Pontis_
  Fis un chapia[560] de violete.
  La _rue o serf et Glorete_
  Et la _rue de l'arbre sel_
  Qui descent sur un biau ruissel[561]
  Trouvai et puis _Col de Bacon_
  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
  Et puis _le Foss Saint Germain_
  Trou-Bernard trouvai main  main,
  Part ne compaigne[562] n'attendi,
  Mon chemin a val s'estendi
  Par le saint Esperit[563], de rue
  Sus la riviere en _la Grant-rue_
  Seigneur de la porte du Louvre;
  Dames y a gentes et bonnes,
  De leurs denres sont trop riches.
  Droitement parmi _Osteriche_
  Ving en la rue saint Honour,
  La rue trouvai-je Mestre Hur,
  Lez lui[564] seant Dames polies.
  Parmi la rue des Poulies
  Ving en la _rue Daveron_
  Il y demeure un Gentis-hon.
  Par la rue Jehan Tison
  N'avoie talent de proier[565],
  Ms par la Croix de Tiroer
  Ving en la rue de Neele
  Navoie tabour ne viele:
  En la _rue Raoul Menuicet_
  Trouvai un homme qui mucet[566]
  Une femme en terre et ensiet,
  La rue des Estuves en prs siet.
  En prs est la rue du Four:
  Lors entrai en un carefour,
  Trouvai la rue des Escus
  Un homs  grans ongles locus[567]
  Demanda, Guillot, que fais tu?
  Droitement de _Chastiau-Festu_
  M'en ving  la rue a Prouvoires
  Ou il a maintes pennes vaires[568];
  Mon cuer si a bien ferme veue.
  Par la _rue de la Croix neuve_
  Ving en la _rue Raoul Roissole_,
  N'avoie ne plais[569] ne sole
  La rue de Montmartre trouvai
  Il est bien seu et prov
  Ma voie fut delivre[570] et preste
  Tout droit par la ruelle e piestre[571]
  Ving  la pointe Saint Huitasse
  Droit et avant sui[572] ma trace
  Jusques en la Tonnellerie
  Ne sui pas cil qui trueve lie.
  Mais par devant la Halle au bl
  Ou l'en a mainte fois lob[573]
  M'en ving en la Poissonnerie
  Des Halles, et en la Formagerie,
  Tantost trouvai _la Ganterie_,
  A l'encontre est la Lingerie
  La rue o Fevre siet bien prs
  Et la Cossonnerie aprs.
  Et por moi mieux garder des Halles
  Par dessous les avans des Halles
  Ving en la rue  Prescheeurs
  La bui[574] avec Freres Meneurs
  Dont je n'ai pas chiere marie[575]
  Puis alai en la Chanvrerie
  Assez prs trouvai Maudestour
  Et _le carrefour de la Tour_,
  Ou l'on giete mainte sentence
  En la maison  Dam[576] Sequence
  Le puis le carrefour dpart[577]:
  Jehan Pincheclou d'autre part
  Demeura tout droit a l'encontre.
  Or dirai sans faire lonc conte[578]
  La petite Truanderie
  Es rues des Halles s'alie
  La rue au Cingne ce me samble
  Encontre Maudestour assamble
  Droit  la grant Truanderie
  Et _Merderiau_ n'obli-je mie,
  Ne _la petite rulte
  Jehan Bingne_ par saint-Clerc[573]surte[580].
  Mon chemin ne fut pas trop rogue[581]
  En la _rue Nicolas Arode_
  Alai, et puis en Mauconseil.
  Une Dame vi sur un seil[582]
  Qui moult se portoit noblement;
  Je la saluai simplement,
  Et elle moi par saint Loys.
  Par la sainte rue Saint Denis
  Ving en la rue as Oes droit
  Pris mon chemin et mon adroit
  Droit en la rue Saint-artin
  Ou j'oi chanter en latin
  De Nostre Dame un si dous chans.
  Par la rue des Petits Champs
  Alai droitement en Biaubourc
  Ne chassoie chievre ne bouc:
  Puis truit la _rue a Jongleeurs_
  Con ne me tienne  jeugleeurs[583].
  De la rue Gieffroi l'Angevin
  En la rue des Estuves vin,
  Et en la _rue Lingariere_
  La ou leva mainte plastriere
  D'archal mise en oeuvr pour voir[584]
  Plusieurs gens pour leur vie avoir
  Et puis la _rue Sendebours
  La Trefilliere_ a l'un des bous,
  Et Quiquenpoit que j'ai moult chier,
  La rue Auberi le Bouchier
  Et puis la Conreerie aussi,
  La _rue Amauri de Roussi_,
  En contre Troussevache chiet,
  Que Diex gart qu'il ne nous meschiet[585],
  Et la _rue du Vin-le-Roy_,
  Dieu grace on n'a point de desroy[586]
  En la _Viez Monnoie_ par sens
  M'en ving aussi conpar  sens[587].
  Au-dessus d'iluec un petit
  Trouvai le Grand et le Petit
  Marivaux, si comme il me samble;
  Li uns  l'autre bien s'assamble;
  Au dessous siet la Hiaumerie
  Et assez prez _la Lormerie_
  Et parmi _la Basennerie_
  Ving en la _rue Jehan le Conte_;
  La Savonnerie en mon conte
  Ai mise: Par la Pierre o let
  Ving en la rue Jehan Pain molet,
  Puis truis[588] la rue des Arsis;
  Sus un siege un petit m'assis
  Pour ce que le repos fu bon:
  Puis truis les _deux rues_ Saint Bon.
  Lors ving en _la Buffeterie_,
  Tantost trouvai _la Lamperie_,
  Et puis la _rue de la Porte
  Saint Mesri_; mon chemin s'apporte
  Droit en _la rue  Bouvetins_.
  Par la _rue a Chavetiers_ tins
  Ma voie en _la rue de l'Estable
  Du Cloistre_ qui est honestable
  De Saint Mesri en Baillehoe
  Ou je trouvai beaucoup de boe
  Et une rue de renon.
  Rue neuve Saint Mesri a non.
  Tantost trouvai _la Cour Robert
  De Paris_. Mes par saint Lambert
    Rue Pierre o lart siet prs,
  Et puis _la Bouclerie_ aprs:
  Ne la rue n'oublige pas
  Symon le Franc. Mon petit pas
  Alai vers _la Porte du Temple;_
  Pensis ma main de lez[589] ma temple.
  En la rue des Blans Mantiaux
  Entrai, o je vis mainte piaux
  Mettre en conroi[590] et blanche et noire;
  Puis truis la _rue Perrenelle
  De Saint Pol_, la rue du Plastre
  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
  En prs est la rue du Puis.
  La rue  Singes aprs pris
  Contreval[591] la Bretonnerie
  M'en ving plain de mirencolie[592]:
  Trouvai la _rue des Jardins_
  Ou les Juifs maintrent[593] jadis;
  O _carrefour du Temple_ vins
  Ou je bui plain henap de vin
  Pour ce que moult grand soif avoie.
  A donc me remis a la voie,
  La _rue de l'Abbaye_ du Bec.
  Hellouin trouvai par abec[594],
  M'en allai en la Verrerie
  Tout contreval la Poterie
  Ving au carrefour Guillori
  Li un di ho, l'autre hari,
  Ne perdit pas mon essien[595].
  _La ruelete Gencien_
  Alai, ou maint un biau varlet[596],
  Et puis la _rue Andri Mallet_,
  Trouvai la rue du Martrai,
  En une ruelle tournai
  Qui de Saint Jehan voie  porte[597]
  En contre la rue des Deux Portes.
  De la viez Tisseranderie
  Alai droit _en l'Esculerie_
  Fit en la _rue de Chartron_
  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
  En la _rue du Franc-Monrier_
  Alai, et vieux-cimetiere
  Saint Jehan meisme en cotiere[598]
  Trouvai tost la rue du Bourg--
  Tibout, et droit a l'un des bous
  La _rue Anquetil le Faucheur_
  La _maint un compain tencheeur_[599].
  En la rue du Temple alai
  Isnelement[600] sans nul dlai:
  En la rue au Roi de Sezille
  Entrai; tantost trouvai Sedile[601],
  En la rue Renaut le Fevre
  Maint, ou el vent et pois et feves
  En la _rue de Pute-y-muce_
  Y entrai en la maison Luce
  Qui maint en rue de Tyron
  Des Dames ymes[602] vous diron
  La rue de l'Escoufle est prs
  Et la rue des Rosiers prs
  Et _la grant-rue de la Porte
  Baudeer_ si con se comporte
  M'en allai en rue Perci
  Une femme vi destreci[603]
  Pour soi pignier[604], qui me donna
  De bon vin. Ma voie adonna
  En la _rue des Poulies Saint Pou_
  Et au dessus d'iluec un pou[605]
  Trouvai la rue a Fauconniers.
  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
  Parmi la rue du Figuier
  Et parmi la rue a Nonains
  D'Iere, vi chevaucher deux nains
  Qui moult estoient esjoi.
  Puis truis la rue de Joy
  Et la rue _Forgier_ l'Anier,
  [606]Je ving en la Mortellerie
  Ou a mainte tainturerie
  La _rue Ermeline Boiliaue_
  La rue Garnier sus l'yaue
  Trouvay,  ce mon cuyer s'atyre[607]:
  Puis la _rue du Cimetire
  Saint Gervais_, et _l'Ourmeciau_,
  Sans passer fosse ne ruisseau
  Ne sans passer planche ne pont
  La rue _a Moines_ de Lonc-pont
  Trouvai, et _rue Saint Jehan
  De Greve_, ou demeure Jouan
  Un homs qu' n'a pas vue saine
  Prs de _la ruele de Saine_
  En _la rue sus la riviere_
  Trouvai une fausse estriviere[608].
  Si m'en reving tout droit en Grve
  Le chemin de rien ne me grve
  Tantost trouvai la Tannerie
  Et puis aprs la Vannerie
  La _rue de la Coifferie_
  Et puis aprs la Tacherie
  Et la _rue aux Commenderesses_
  Ou il a maintes tencheresses[609]
  Qui ont maint homme pris o brai[610]
  Par le _Carefour_ de Mibrai
  En la rue Saint Jacque et ou porce[611]
  M'en ving, n'avois sac ni poce[612]:
  Puis alai en la Boucherie
  La _rue de l'Escorcherie_
  Tournai; parmi _la Triperie_
  M'en ving en _la Poulaillerie_,
  Car c'est la dernire rue
  Et si siet droit sur la Grant-rue.

  Guillot si fait  tous savoir,
  Que par dea Grand pont pour voir[613]
  N'a que deux cent rues mains six:
  Outre Petit-pont quatre-vingt
  Dedans les murs non pas dehors.
  Les autres rues ai mis hors
  De sa rime puisqu'il n'ont chief[614].
  Ci vout faire de son Dit chief[615]
  Guillot, qui a fait maint bias dits,
  Dit qu'il n'a que trois cent et dix
  Rues  Paris vraiement
  Le dous Seigneur du Firmament
  Et sa tres douce chiere Mere
  Nous dfende de mort amere.

[Note 545: promptement.]

[Note 546: alne.]

[Note 547: loign.]

[Note 548: au milieu de.]

[Note 549:  travers.]

[Note 550: D'aller et venir.]

[Note 551: lent, paresseux.]

[Note 552: Vendeur d'avoine.]

[Note 553: De l.]

[Note 554: chez.]

[Note 555: qui n'a point de bonheur.]

[Note 556: En joie.]

[Note 557: Je ne tombe pas en thisie.]

[Note 558: sans en mal nommer aucune.]

[Note 559: porte fausse.]

[Note 560: chapeau.]

[Note 561: La rivire de Seine.]

[Note 562: camarade.]

[Note 563: Serment.]

[Note 564:  ct de lui.]

[Note 565: prier.]

[Note 566: cachoit et enfouissoit.]

[Note 567: C'est--dire comme des pieds de sauterelles.]

[Note 568: Plusieurs toffes de diverses couleurs.]

[Note 569: Plie, poisson de mer.]

[Note 570: facile.]

[Note 571: vitement.]

[Note 572: suivi.]

[Note 573: tromp ou moqu.]

[Note 574: L je bus.]

[Note 575: Dont je ne suis pas fch.]

[Note 576: Dom, ou Monsieur.]

[Note 577: Le puits spare le carrefour.]

[Note 578: Longue narration.]

[Note 579: Manire de serment.]

[Note 580: Un peu sre.]

[Note 581: pre, rude.]

[Note 582: Seuil de porte.]

[Note 583: Qu'on ne me regarde pas comme un railleur.]

[Note 584: pour vrai.]

[Note 585: arrive.]

[Note 586: dtour.]

[Note 587: de dessein formel.]

[Note 588: Trouvai.]

[Note 589: proche.]

[Note 590: pour tre corroyes.]

[Note 591: Par le bas de.]

[Note 592: mlancolie.]

[Note 593: demeurrent.]

[Note 594: tout juste en commenant.]

[Note 595: ma connoissance.]

[Note 596: demeure.... un jeune homme.]

[Note 597: Qui conduit  la porte St.-Jean.]

[Note 598: Mot fabriqu pour la rime.]

[Note 599: demeure un compagnon querelleur.]

[Note 600: promptement.]

[Note 601: C'est le nom d'une femme.]

[Note 602: hymnes, cantiques.]

[Note 603: embarrasse.]

[Note 604: se peigner.]

[Note 605: un peu au-dessus de l.]

[Note 606: Il manque ici un vers dans le manuscrit.]

[Note 607: Se portant.]

[Note 608: Un peron de terre ou bout d'le.]

[Note 609: querelleuses.]

[Note 610:  la pipe.]

[Note 611: au porche.]

[Note 612: poche.]

[Note 613: pour vrai.]

[Note 614: _Rues sans chiefe_, fermes par le fond.]

[Note 615: Il veut faire ici la fin de ses vers.]

     _Explicit le Dit des Rues de Paris._


Guillot marque expressment qu'il a exclu de son ouvrage le nom des
_rues sans chief_, c'est--dire qu'il ne fait aucune mention des
_culs-de-sac_, de manire que si les noms de quelques-uns de ceux qui
existent aujourd'hui se trouvent dans cette nomenclature, c'est qu'ils
auront t forms depuis par la construction de quelque difice, ce
qui est arriv quelquefois, et mme dans le sicle dernier.

Il rsulte de son calcul qu'il n'y avoit alors que trois cent dix rues
 Paris. L'abb Lebeuf observe que, dans le quartier d'au-del du
Grand pont[616], ce pote compte cent quatre-vingt-quatorze rues, et
n'en nomme que cent quatre-vingt-quatre dans ses vers. Ce savant
prsume que cette diffrence vient de quelque erreur de copiste, et
l'on voit en effet, dans Sauval, qu'en 1300 il existoit plusieurs rues
de ce quartier-l qui ne sont point spcifies dans ce pome. Il y
avoit, par exemple, sur la paroisse de Saint-Germain-l'Auxerrois, la
rue _gui d'Aucerre_, la rue _gui le Braolier_, la rue _Gilbert
l'Anglois_; sur celle de Saint-Eustache, la rue _de Verneuil_, la rue
_Alain de Dampierre_; sur celle de Saint-Jacques-de-la-Boucherie, la
rue _Jean Bonne Fille_; sur celle de Saint-Jean, _la cour Harchier_;
sur celle de Saint-Mri, la rue _Guillaume Espaulart_.

[Note 616: Paris, jusque vers le milieu du quatorzime sicle, toit
divis en trois parties: le quartier d'_Outre-Petit pont_, la Cit; le
quartier d'_Outre-Grand pont_. Le premier de ces quartiers a depuis
t dsign sous le nom de _ville_, en raison sans doute de ce que
l'Htel-de-Ville y toit situ. Le dernier fut nomm quartier de
l'_Universit_, parce que toutes les coles de cette institution
clbre y toient renfermes.]

Gilles Corrozet, qui vivoit vers le milieu du seizime sicle, ne
compte encore dans cette ville que _quatre cents_ rues ou ruelles.
Aujourd'hui il y en a plus de mille.




RUES DE L'LE DE LA CIT.


_Rue de l'Abreuvoir._ Elle alloit du clotre Notre-Dame  la Seine.
Lorsque l'endroit vulgairement appel _le Terrain_ eut t environn
de murs, on y laissa un ct ouvert pour conduire les chevaux  la
rivire, et c'est de l que cette rue a pris son nom[617].

[Note 617: L'espace qu'occupoit cette rue a t renferm dans le
jardin de l'archevch.]

_Rue Sainte-Anne._ Elle commence  la rue Saint-Louis, et aboutit 
l'une des portes du Palais. Cette rue fut ouverte en 1631, et nomme
ainsi en l'honneur de la reine Anne d'Autriche. C'toit par cette rue
que le roi passoit chaque fois qu'il alloit au Palais.

_Rue de l'Arcade._ Elle donne d'un bout dans la rue de Nazareth, de
l'autre dans la cour du Palais, et doit son nom  la vote qui sert de
communication aux btiments de la chambre des comptes. Elle se nommoit
autrefois _rue de Jrusalem_, et l'on prsume que ce nom lui venoit de
l'hospice o saint Louis logeoit les plerins qui alloient  Jrusalem
ou qui en revenoient[618].

[Note 618: Cette rue porte maintenant le nom de rue de _Nazareth_.]

_Rue de la Barillerie._ Elle commence  la descente du pont
Saint-Michel, et finit  la rue Saint-Barthlemi. En 1398, la partie
de cette rue qui commence  celle de la Calendre se nommoit _rue du
Pont-Saint-Michel_[619]. Ds l'an 1280 elle est appele _Barilleria_.
Guillot la nomme la _grant Bariszerie_. Ce surnom de _grande_ a pu lui
tre donn pour la distinguer d'une ruelle de la _Barillerie_ qui lui
toit parallle, et alloit de la rue de la Calendre  la rivire.
Celle-ci est maintenant coupe et couverte de maisons.

[Note 619: Cens. de S. loi.]

_Rue Saint-Barthlemi._ Elle continue la rue de la Barillerie, et
finit  la place du pont au Change. On ne la distinguoit point de
cette dernire au quatorzime sicle. Cependant ds 1220 on lui trouve
le nom qu'elle porte encore aujourd'hui[620].

[Note 620: Cart. Episc. Il y avoit autrefois derrire Saint-Barthlemi
un cul-de-sac nomm rue des _Cordouagners_. Cette rue avoit t
bouche ds 1315. Le nom s'en perdit par la suite, et on l'indiquoit
simplement sous celui de ruelle du _Prieur_, ruelle _par o l'on va 
Notre-Dame des Votes_. Notre-Dame des Votes toit une chapelle
situe au chevet de Saint-Barthlemi. Elle fut depuis runie 
l'glise.]

_Rue de Basville._ On a donn ce nom  une communication de la cour
Neuve  celle de Lamoignon, construite par les ordres de Guillaume de
Lamoignon, premier prsident et seigneur de Basville.

_Rue de la Calendre._ Elle donne d'un bout dans la rue de la
Barillerie, et de l'autre dans la rue du March-Palu, vis--vis celle
de Saint-Christophe. Elle portoit ce nom ds 1280; mais on ignore s'il
lui venoit d'une enseigne ou si elle le devoit  quelque famille[621].
On trouve dans le censier de saint loi de 1343, une maison qui fut 
_Jean de la Kalendre_[622]; une autre indique sous le mme nom en
1351; et dans celui de 1367, la maison  _Nicolas le Kalendreur, o
souloient tre les lions du roi_. Cependant elle n'a pris ce nom que
vers le milieu du treizime sicle, et avant cette poque on la voit
dsigne dans les titres sous la dnomination gnrale de _Via qu
itur  Parvo ponte ad plateam Sancti-Michaelis_.

[Note 621: Ceux qui sont pour la premire opinion ne s'accordent point
sur la reprsentation de cette enseigne. Les uns disent que c'toit un
de ces insectes qui rongent le froment, et qu'on nomme aussi
_charanon_; d'autres, une espce d'oiseau (grive ou alouette), que
les Parisiens appeloient _calandre_; le plus grand nombre, que c'est
une machine avec laquelle on tabise et polit les draps, toffes de
soie, etc. Sauval dit que c'est l la vritable origine de ce nom.
Au-dessus de la boutique d'une lingre, qui faisoit le coin de cette
rue et de celle de la Cit, on lisoit autrefois une inscription, dont
la solution a t inutilement propose aux antiquaires.

  _Urbs me decolavit,_
  _Rex me instituit,_
  _Medicus amplificavit._]

[Note 622: Fol. 88, _verso_.]

_Rue des Trois-Canettes._ Elle donne d'un bout dans la rue de la
Licorne, et de l'autre dans celle de Saint-Christophe. Elle est
dsigne sous les deux noms de la _Pomme Rouge_ et des _Canettes_,
dans un arrt du 4 juillet 1480[623]. Sauval rapporte l'extrait d'un
compte de 1421[624], o est indique une rue de _l'Homme Sauvage_,
dont la situation annonce de l'identit avec celle-ci. Le peuple a
souvent substitu  l'ancien nom des rues celui d'une enseigne ou
d'une maison plus remarquable.

[Note 623: Regist. du Parl., et ord. roy. de la Ville, p. 259.]

[Note 624: T. III, p. 319.]

_Rue des Carcaisons._ Elle aboutit  la rue de la Calendre et au
March-Neuf. Ce nom, dont on ne peut dcouvrir l'origine, n'a jamais
vari que dans la manire de l'crire, Sauval l'appelle
d'_Escarcuissons_, d'autres, _des Carquillons_, _des Carcuissons_ ou
_Carcaissons_. Il y a dans cette rue un cul-de-sac du mme nom.

_Rues Chanoinesse, des Chantres et du Chapitre._ On a donn ces noms 
trois rues qui sont dans le clotre Notre-Dame. La rue du _Chapitre_ a
reu depuis peu le nom de rue _Massillon_.

_Rue Saint-Christophe._ Elle commence au coin de la rue de la Juiverie
et du March-Palu, et aboutit au Parvis. Elle doit son nom  l'glise
qui existoit en cet endroit. Dans les anciens titres elle est indique
sous celui de la _Regraterie_[625]. Guillot l'appelle _grant rue
Saint-Christophe_ pour la distinguer d'une ruelle qui portoit le mme
nom et qui n'existe plus. Cette ruelle, dsigne depuis sous le nom de
rue de la _Huchette_, fut comprise dans le Parvis Notre-Dame.

[Note 625: Cartul. de N. D. des Champs.--Cens. de Sainte-Genev.--Cart.
de Sorbonne.]

Dans la rue Saint-Christophe est un cul-de-sac qui porte le nom de
cul-de-sac de _Jrusalem_.

_Clotre Notre-Dame._ On entend sous ce nom tout l'espace compris
depuis le _Terrain_ jusqu'au pont Rouge; de l en suivant les rues
d'Enfer et de la Colombe, jusqu' l'extrmit de la rue des
Marmousets, puis en retour l'alignement qui alloit rejoindre la porte
place, avant la rvolution, auprs de l'glise Notre-Dame. Dans cet
espace toient situes la chapelle de Saint-Agnan, l'glise de
Saint-Denis-du-Pas et celle de Saint-Jean-le-Rond[626].

[Note 626: La partie de cet espace qui longe le ct nord de la
cathdrale forme aujourd'hui une rue que l'on nomme _Rue du Clotre
Notre-Dame_; et de l'autre ct, le passage qui conduit au pont au
Double, s'appelle _rue de l'vch_.]

_Rue Cocatrix._ Elle aboutit  la rue Saint-Pierre-aux-Boeufs et 
celle des Canettes. Le nom de _Cocatrix_ est celui d'une famille fort
connue au treizime sicle, et du fief qui lui appartenoit[627]. Il
toit situ entre la rue Saint-Pierre-aux-Boeufs et celle des
Deux-Ermites. Un acte de 1300 l'indique ainsi: _Domus Cocatricis qu
contigit domui Marmosetorum._

[Note 627: Sauval, t. I, p. 126.]

_Rue de la Colombe._ Elle traverse de la rue des Marmousets dans la
rue d'Enfer. On voit dans un acte d'amortissement de deux maisons,
fait  l'Htel-Dieu[628], qu'elle portoit ce nom en 1223. Cependant
Sauval dit qu'elle se nommoit rue _de la Couronne_ en 1408. Jaillot
pense qu'il s'est tromp, et que ce nom n'a t donn qu' la rue du
_Chevet Saint-Landri_.

[Note 628: Arch. de S. Germ., A. 3, 7, 8.]

_Rue Sainte-Croix._ Elle aboutit aux rues de la Vieille-Draperie et
Gervais-Laurent. Au douzime sicle on la nommoit _petite rue
Sainte-Croix_, et dans les sicles suivants, _ruelle Sainte-Croix_[629].

[Note 629: Past., A. fol. 804.]

_Rue de la Vieille-Draperie._ Elle va de la rue de la Barillerie 
celle de la Juiverie, vis--vis la rue des Marmousets. C'est une des
plus anciennes rues de la Cit: elle toit en partie habite par des
Juifs; et lorsqu'ils en furent chasss en 1183, Philippe-Auguste y
tablit des drapiers, auxquels il donna vingt-quatre maisons,
moyennant cent livres de rente[630]: c'est ce qui lui fit donner le
nom de _Judaria Pannificorum_[631]. En 1293 on l'appeloit _la
Draperie_, et en 1313 _la Viez-Draperie_[632]. Tous les titres du
quinzime sicle l'appellent rue de la _Vieille-Draperie_, et depuis,
ce nom n'a pas vari; elle fut largie  ses deux extrmits dans le
dix-septime sicle[633].

[Note 630: Regist. de la Ville, f. 3.]

[Note 631: Cart. S. Magl., fol. 104 et 238.]

[Note 632: Hist. de Paris, t. V, p. 620.]

[Note 633: Sauval, t. I, p. 132.]

_Rue Saint-loi._ Elle traverse de la rue de la Calendre dans celle de
la Vieille-Draperie. En 1280 cette rue s'appeloit _Cavateria_; Guillot
la nomme _la Chavaterie_, et les censives de Saint-loi de 1343 et
1367, _la Cavaterie_ et _la Saveterie_. Enfin elle fut nomme _de
Saint-loi_, parce qu'elle fut ouverte sur la partie de l'glise et du
choeur du monastre de ce saint.

Dans cette rue est un cul-de-sac nomm de _Saint-Martial_, parce qu'il
conduisoit  l'glise de ce nom. On disoit _ruelle Saint-Macial_ en
1398[634], _ruelle du Porche Saint-Martial_ en 1404, et _rue
Saint-Martial_ en 1459.

[Note 634: Cens. S. lig.]

_Rue d'Enfer._ Elle commence  la rue Basse-des-Ursins, et aboutit 
la porte du clotre de Notre-Dame et au pont Rouge. On ne doit
chercher l'tymologie de ce nom que dans l'ancienne situation de cette
rue, qui n'toit pas alors spare de la rivire par un quai[635]. Les
registres capitulaires de Notre-Dame la nomment _via inferior, portus
Sancti-Landerici_. En 1300, 1313 et depuis, on la nommoit _le port
Saint-Landri_, _rue Saint-Landri_, _du port Saint-Landri_, et _grant
rue Saint Landri-sur-l'Yaue_. Vers le milieu du seizime sicle, elle
a pris le nom de rue _d'Enfer_[636]; et dernirement le nom de cette
rue a t chang en celui de _rue Basse-des-Ursins_.

[Note 635: Quelques auteurs ont pens qu'il venoit, par corruption, du
mot latin _inferior_ ou _infera_, infrieure, parce qu'elle toit la
dernire rue vers le port Saint-Landri.]

[Note 636: Reg. capit. 1555.]

_Rue l'vque._ Elle commence  la premire porte de l'Archevch, et
aboutit  la rivire et au pont de l'Htel-Dieu. C'toit en cet
endroit que commenoit le port l'vque, c'est--dire le rivage qui
rgne le long du jardin de l'Archevch, jusqu'au _Terrain_. On la
nommoit, en 1282, rue _du port l'vque_ et rue _des Bateaux, vicus ad
Batellos_[637]. La justice du chapitre s'tendoit jusque l, ainsi que
le prouvent une de ses ordonnances, et la transaction passe entre
tienne Tempier, vque de Paris, et le chapitre de Notre-Dame en
1272[638]. Plusieurs autres titres en font galement foi.

[Note 637: Ord. du chap. de N. D.]

[Note 638: Gall. Christ., t. VII, col. 3.]

_Rue aux Fves._ Elle va de la rue de la Vieille-Draperie  celle de
la Calendre. On n'a gure vari que sur l'orthographe de son nom, mais
les diffrentes faons de l'crire ont donn lieu  diffrentes
tymologies. Elle est nomme rue _aux Fves_ dans un titre de
1291[639], ainsi que dans Guillot; et dans les actes du chapitre du
quatorzime sicle, etc., _vicus Fabarum_. D'autres l'ont appele rue
_au Feure_, mot qui signifie _de la paille_; ce qui parotroit assez
plausible,  cause du march au bl qui en toit voisin[640]. Enfin il
y en a qui ont crit: rue _aux Febvres_, _aux Fevres_ (_via ad
Fabros_)[641]. Ce dernier nom parot le vritable, parce qu'elle est
indique ainsi dans le plus ancien titre qui en fasse mention. Ce sont
des lettres de saint Louis de 1260, par lesquelles il cde trente sous
de cens sur une maison; _in vico Fabrorum, prope S. Martialem_[642].

[Note 639: Manusc. des Coutumes de la Marchand., fol. 39.]

[Note 640: Cens. S. lig., 1495.]

[Note 641: En effet, ce quartier tant occup par des drapiers et des
ouvriers qui donnoient le lustre aux toffes, on peut croire qu'il
renfermoit aussi des _fabricants_, dont le nom aura t transport 
la rue. Celui de _feure_ ne doit point embarrasser: personne n'ignore
que nos anciens crivains employoient souvent l'_u_ consonne pour
l'_v_ voyelle.]

[Note 642: Cart. S. German. Autiss., fol. 10, _recto_.]

_Rue du Four-Basset._ C'toit un passage qui communiquoit de la rue de
la Juiverie dans la rue aux Fves, et qui est ferm depuis long-temps.
Guillot le nomme en 1300 la _petite Orberie_. Dans le rle des taxes
de 1313 il est indiqu rue du _Four-Basset_, soit que ce nom lui vnt
d'un four bti en cet endroit, soit qu'il le dt  une grande maison
nomme la _Cour-Basset_, dont il est fait mention dans un censier de
Saint-loi[643].

[Note 643: Cens. S. lig., 1367.]

_Rue Gervais-Laurent._ Elle donne d'un bout dans la rue de la
Lanterne, et de l'autre dans celle de la Vieille-Draperie. En 1248,
1250, etc., on la nommoit _vicus Gervasii Loorandi_, _vicus de
Loorens_, _Lohorens_[644]; en 1300 et 1313, rue _Gervese-Lorens_. On a
dit depuis _Gervais-Laurent_.

[Note 644: Cens. S. Genovef.]

_Rue de Glatigny._ Elle commence  la rue des Marmousets, et aboutit 
la rivire. On donnoit le nom de _Glateingni_  cette rue et aux
environs de Saint-Denis-de-la-Chartre jusqu' l'htel des Ursins. Des
titres disent qu'on y voyoit une maison de _Glategni_, qui, en 1241,
appartenoit  Robert et Guillaume de Glatigni[645]. En 1266 on trouve
des maisons indiques _in Glatigniaco_[646]. Ds le quatorzime
sicle, cette rue toit habite par des femmes publiques, et on la
nommoit _le val d'Amour_. En 1380 elle avoit aussi le nom de rue _au
Chevet de Saint-Denis-de-la-Chartre_. Mais alors mme on la nommoit,
comme avant et aprs, _rue de Glatigny_.

[Note 645: Cens. S. Genovef.--Arch. de S. Martin.]

[Note 646: Past., A., fol. 702 et 801.]

_Rue de Harlay._ Elle traverse du quai de l'Horloge  celui des
Orfvres, et doit son nom, comme nous l'avons dj dit, au premier
prsident de Harlay,  qui le roi avoit donne, en 1607, les deux
petites les qui toient au bout du jardin du Palais. En 1672 on
abattit une maison, afin d'y pratiquer une porte et un passage qui
communiqut  la cour Neuve.

_Rue des Deux-Ermites._ Elle donne d'un bout dans la rue Cocatrix, et
de l'autre dans celle des Marmouzets. En 1220 on la nommoit _la cour
Ferri de Paris, proprisia Ferrici dicti Paris_. On la nomma ensuite
rue _de la Confrrie Notre-Dame_, parce que la maison de la
_Communalit des Chapelains_ y toit situe[647], et au seizime
sicle, rue _de l'Armite_, ensuite _des Ermites_, et _des
Deux-Ermites_,  cause d'une maison qui avoit cette enseigne. En 1640
elle est indique dans le rle des commissaires de ce quartier, sous
le nom des _Deux Serviteurs_[648].

[Note 647: Cens. S. lig., 1367 et 1398.]

[Note 648: Arch. de S. Germ. des Prs, n 1575.]

_Rue de la Juiverie._ Elle continue la rue du March-Palu, et aboutit
 celle de la Lanterne. Les juifs qui y demeuroient lui ont fait
donner ce nom, qui n'a vari que dans l'orthographe. Guillot crit _la
Juerie_; en 1313, _la Juyrie_; _la Juisvie en_ 1405, _Juiferie_ et
_Juifrie_ en 1450 et 1560. Il y avoit dans cette rue un march au bl,
qu'on appeloit _la halle de Beauce_. Un titre nous apprend que
Philippe-Auguste la donna  son chanson[649].

[Note 649: Trait de la Police, t. II, p. 727. La portion de cette rue
qui s'tend vers le March-Neuf et en face de la rue Neuve-Notre-Dame,
s'appelle aujourd'hui _rue du March-Neuf_. En 1507 cette rue fut
largie de vingt pieds entre les deux ponts.]

_Rue Saint-Landri._ Elle commence  la rue des Marmouzets, et finit 
la rivire. Elle toit anciennement dsigne sous le nom de _port
Notre-Dame_[650], et confondue avec la rue d'Enfer et celle des
Ursins. En 1267 on la nommoit _Terra ad Batellos_[651]. L'vque, vers
ce mme temps, y avoit une maison, nomme _de la Lavanderie_[652]. Le
bout de ce chemin, vers le pont Rouge, se nommoit _Fimus_ en 1213;
_Firmarium_ et _vicus Firmarii_ en 1219 et 1222; rue _du Fumer_ en
1248[653].

[Note 650: Past., A., fol. 725.]

[Note 651: Past., D., fol. 401; et I, fol. 147 et 152.]

[Note 652: Past., A., fol. 794.]

[Note 653: Past., D., fol. 300. _Ibid._, fol. 291; A., fol. 381 et
585; B., fol. 305. Le corps d'Isabeau de Bavire, femme de Charles VI,
morte le dernier jour de septembre 1435, fut port  Saint-Denis d'une
faon singulire: on l'embarqua au port Saint-Landri, dans un petit
bateau, et l'on dit au batelier de le remettre au prieur de
l'abbaye.]

Au bout de cette rue toit une petite ruelle qui aboutissoit  la
rivire et qui depuis a t ferme  ses deux extrmits. En 1265 on
la nommoit rue _Perce_[654].

[Note 654: Cens S. lig.]

_Rue du Chevet-Saint-Landri._ Elle donne d'un bout dans la rue des
Marmouzets, et de l'autre dans la rue d'Enfer; ds le treizime sicle
on disoit _le Chevez-Saint-Landri_, parce que le fond de cette glise,
qu'on nomme _le Chevet_, donnoit dans cette rue. Dans un bail fait en
1451 par l'abb de Saint-Victor, elle est nomme _rue de la
Couronne_[655]. Il y a dans cette rue un cul-de-sac qui porte le mme
nom.

[Note 655: Arch. de S. Victor.]

_Rue de la Lanterne._ Elle continue la rue de la Juiverie, et aboutit au
pont Notre-Dame. Elle est appele, dans les cartulaires de
Saint-Denis-de-la-Chartre, rue _de la place de Saint-Denis-de-la-Chartre_,
rue _devant la place et l'glise Saint-Denis_, rue _devant la Croix
Saint-Denis_, rue _du Pont-Notre-Dame_[656]. Son dernier nom lui vient
d'une enseigne; et on le trouve ds 1326[657], puis dans la liste des rues
du quinzime sicle, dans Corrozet, et sur tous les plans.

[Note 656: Cart. S. Dionys. de Carc.]

[Note 657: Cens. S. lig.]

_Rue de la Licorne._ Elle traverse de la rue Saint-Christophe  celle
des Marmouzets. En 1269 elle toit appele rue _prs le Chevet de la
Madeleine_; mais elle toit dj connue sous le nom de _vicus
Nebulariorum_, rue _as Oubloyers_, _des Oublayers_, _Oblayers_, _aux
Obleurs_ et _Oublieurs_[658]. Elle prit le nom qu'elle porte encore
aujourd'hui, d'une ruelle qui y aboutissoit, et dans laquelle pendoit
une enseigne de la Licorne.

[Note 658: Gens qui faisoient une espce de ptisserie.]

_Rue Saint-Louis._ Elle aboutissoit au pont Saint-Michel et au quai
des Orfvres. On commena  l'ouvrir sous le rgne de Henri IV, pour
faciliter la communication avec le pont Neuf. On l'appela d'abord la
rue _Neuve_, et ensuite la rue _Neuve-Saint-Louis_[659].

[Note 659: La partie de cette rue qui bordoit la rivire, a t
abattue lorsque l'on a construit la suite des quais qui entourent
maintenant la Cit.]

_Rue du March-Neuf._ Elle commence au bout du pont Saint-Michel, et
aboutit  la rue du March-Palu, en face de la rue Neuve-Notre-Dame.
On comprend sous ce nom le march et les deux petites rues qui y
conduisent. Guillot l'appelle _la grant Orberie_. Elle toit autrefois
bouche du ct du _March-Palu_, et ce ne fut qu'en 1557 qu'on
l'ouvrit pour en faire un march[660]. En 1560 le quai Saint-Michel
fut construit[661], et l'on btit, quelques annes aprs, dix-sept
boutiques, une halle au poisson et deux boucheries aux deux
extrmits, vers les deux ponts. Ces travaux ayant t termins en
1568, les marchands de poissons et d'herbes qui se tenoient prs le
Petit-Chtelet eurent ordre de s'tablir dans ce march. En 1734,
douze maisons furent dmolies; on ne conserva qu'une boucherie, et
l'on tablit un corps-de-garde  l'autre extrmit[662].

[Note 660: Du Breul, p. 97 et 201.]

[Note 661: Reg. de la Ville.]

[Note 662: Il a t ouvert, sur l'emplacement de
Saint-Germain-le-Vieux, un passage ferm de deux grilles qui conduit
de cette rue dans celle de la Calendre.]

_Rue du March-Palu._ Elle commence au petit Pont et finit au coin
des rues de la Calendre et de Saint-Christophe. Elle toit connue sous
ce nom au treizime sicle, et il ne parot pas qu'elle en ait chang
depuis[663]. Elle doit sans doute ce titre de _March_  celui qui s'y
voyoit de toute anciennet, et qui s'tendoit dans la rue de la
Juiverie. On y vendoit du bl, des herbes et des lgumes. Le surnom de
_Palu_ lui vient de ce que cet endroit toit humide et non pav. Il ne
faut pas croire cependant que ce terrain, quoiqu'il ait t depuis
considrablement exhauss, ft alors un marais. Il y avoit une
enceinte de murs autour de la Cit, qui en mettoit l'intrieur 
l'abri des inondations, et le march toit  une certaine distance du
rivage; mais les eaux pluviales et toutes celles de la Cit qui
passoient par cet endroit pour se rendre  la rivire, comme elles y
passent encore aujourd'hui, le rendoient extrmement marcageux[664].

[Note 663: Arch. de S. Germ., A., 3, 1, 13.]

[Note 664: La _Morgue_, autrefois dans une des cours du
Grand-Chtelet, a t transporte en cet endroit. (V. _monuments
nouveaux_.)]

_Rue des Marmouzets_[665]. Elle commence  la rue de la Juiverie, et
aboutit au clotre Notre-Dame, au coin de la rue de la Colombe. Elle
doit ce nom  une grande maison appele, dans les anciens titres,
_domus Marmosetorum_[666]; ce nom n'a gure vari. Guillot la nomme
_du Marmouzet_; le rle des taxes de 1313, _des Marmozets_; la liste
des rues du quinzime sicle, _des Marmouzettes_.

[Note 665: Une tradition populaire veut que cette rue doive son nom 
un ptissier qui faisoit des pts avec la chair des enfants qu'il
attiroit chez lui, ou des victimes que son voisin le barbier gorgeoit
pour son compte. Cette tradition est rapporte par Du Breul[665-A],
qui ajoute que la maison dite des _Marmouzets_ fut rase  cette
occasion, avec dfense de jamais rebtir au mme lieu, et qu'une
pyramide fut leve en sa place.

On n'a aucune preuve positive de ces faits, qui semblent bien
invraisemblables; mais il est constant que, pendant plus de cent ans,
il y a eu, dans cette rue, une place vide, sur laquelle le
propritaire ne croyoit pas qu'il ft permis de btir. Pierre Belut,
conseiller au parlement,  qui elle appartenoit, en demanda la
permission  Franois Ier; et ce prince, par des lettres-patentes du
mois de janvier 1536, permit d'y faire rdifier une maison pour tre
habite, ainsi que les autres maisons de Paris, nonobstant tout arrt
qui pourroit tre intervenu, y drogeant par ces lettres, et imposant
silence perptuel  son procureur prsent et  venir. Quoiqu'on ne
trouve nulle part ni informations ni arrts qui parlent de ce prtendu
crime, il ne s'ensuivroit pas de l qu'il ft faux. On sait que dans
les crimes atroces et extraordinaires, il a toujours t d'usage, et
mme dans les derniers temps de la monarchie, de jeter au feu les
informations et la procdure, pour les rendre en quelque sorte
incroyables. _Nam sunt crimina qu, ips magnitudine, fidem non
impetrant._]

[Note 665-A: page 111.]

[Note 666: Arch. de S. loi et de l'archevch.--Past., A., p. 341 et
718.--Cart. Sorb., an 1284.]

_Rue du Haut-Moulin._ Elle aboutit aux rues de la Lanterne et de
Glatigny. Guillot la nomme _rue Saint-Denis-de-la-Chartre_. Il parot,
par les titres de ce prieur, que, ds 1204, elle s'appeloit _rue
Neuve Saint-Denis_[667]; cependant, dans un acte de 1206, elle n'est
indique que sous le nom de _Strata anterior_. Au milieu du seizime
sicle, cette rue toit partage en deux parties; l'une s'appeloit rue
_Saint-Symphorien_, et l'autre _des Hauts-Moulins_[668].

[Note 667: Cens. S. Dionys., de Carc.]

[Note 668: Corrozet, fol. 204, _verso_.]

_Rue de Nazareth._ Elle commence au quai des Orfvres, et aboutit 
l'htel du premier prsident[669]. Anciennement elle se nommoit rue
_de Galile_.

[Note 669: Maintenant la prfecture de police. Cette rue est
aujourd'hui dsigne sous le nom de rue de _Jrusalem_.]

_Rue Neuve Notre-Dame._ Elle aboutit au March-Palu et au Parvis de la
cathdrale. Elle fut ouverte par Maurice de Sully, vque de Paris;
avant lui il n'y avoit point de rue en cet endroit, et l'on se rendoit
de ce cot  Notre-Dame par la rue _des Sablons_, qui toit situe
entre les maisons de cette rue et les btiments de l'Htel-Dieu. La
rue nouvelle prit d'abord le nom de _Neuve_, qu'elle portoit encore en
1250. On y ajouta ensuite celui de Notre-Dame, qu'elle a toujours
conserv depuis.

Il y avoit anciennement quatre rues qui aboutissoient  celle-ci, et
qui ne subsistent plus. La premire forme un cul-de-sac appel _de
Jrusalem_; les trois autres s'appeloient rues _du Coulon_[670], _de
Venise_[671] et _du Parvis_[672]. Ces trois dernires rues ont t
comprises dans l'agrandissement du Parvis et dans les btiments des
Enfants-Trouvs.

[Note 670: Compte des Matines.]

[Note 671: Avant, _des Dix-Huit_,  cause du collge de ce nom.]

[Note 672: Auparavant, _de la Huchette_,  cause d'une maison ainsi
appele, qui faisoit le coin de cette rue et de celle de
Saint-Christophe.]

_Place du Palais._ Elle fut construite, par ordre de Louis XVI, en
1787. Avant cette poque, la rue de la Vieille-Draperie se prolongeoit
jusqu' celle de la Barillerie,  l'exception du vide que formoit
l'emplacement de la maison de Jean-Chtel.

_Rue de la Pelleterie._ Elle aboutissoit d'un ct  la rue
Saint-Barthlemi, et de l'autre  la rue de la Lanterne, vis--vis
Saint-Denis-de-la-Chartre. Au douzime sicle elle toit occupe par
les juifs; et aprs leur expulsion, Philippe-Auguste, par ses lettres
de 1183, donna, moyennant 73 livres de cens, dix-huit de leurs maisons
aux Pelletiers, qui s'y tablirent, et lui donnrent leur nom[673].
Auparavant, elle est indique sous celui de _Macra-Madiana_, dont on
n'a pu trouver la signification[674]. Depuis 1300, elle a pris le nom
de la Vieille-Pelleterie, et ce nom n'a pas chang.

[Note 673: Rg. de la vill., fol. 3.]

[Note 674: Cart. S. Genovef. an. 1243, fol. 15, _verso_. Ces mmes
titres nous apprennent que les juifs y avoient des bains et des
tuves, _domus qu fuit stupa judorum_; _ibid._, 1248, fol. 37.]

Il y avoit quatre ruelles dans cette rue, l'une toit dsigne sous le
nom de _Port-aux-OEufs_ (_Voy._ ci-aprs); les trois autres n'toient
connues que sous la dnomination gnrale de _ruelles allant  la
Seine_[675]. Le ct de la rue de la Pelleterie qui longeoit la
rivire a t abattu, et sur l'espace qu'il occupoit on a tabli le
_March-aux-Fleurs_; l'autre ct de la rue existe, et a conserv son
ancien nom.

[Note 675: Cens. de S. loi, 1367.]

_Rue Perpignan._ Elle traverse de la rue des Trois-Canettes dans
celle des Marmouzets. Elle s'appeloit au douzime sicle rue
_Charauri_[676], rue de _Champrosai_ en 1399[677]. Ce nom a t
altr depuis, et chang en ceux _de Champron_, _de Champourri_,
_de Champrousiers_, _des Champs-Rousiers_, _du Champ-Flori_ et _de
Champrosy_. Le nom de Perpignan vient de celui d'un jeu de paume
qui s'y trouvoit au commencement du seizime sicle.

[Note 676: Part. A. p. 633, 707, 819, 825 et 836.--Hist. S. Mart., p.
210.]

[Note 677: Reg. capit. 5, p. 41.--Reg. capit., 1541.]

_Rue Saint-Pierre-aux-Boeufs._ Elle donne d'un ct dans la rue des
Marmouzets, et de l'autre elle aboutit au Parvis. On la trouve
indique, ds 1206, sous le nom de la rue Saint-Pierre-aux-Boeufs.
Guillot l'appelle rue _Saint-Pierre--Beus_. Les prisons du chapitre
toient anciennement situes dans cette rue.

Le cul-de-sac Sainte-Marine est ouvert dans cette rue. Il portoit au
douzime sicle le nom de _ruelle Sainte-Marine_. Une ordonnance du
chapitre de Notre-Dame, du 26 aot 1417, ordonna de fermer cette
ruelle  l'une de ses extrmits[678]. Elle y est simplement dsigne
par ces mots: _Viculus contiguus Janu claustris ante S. Johannem
Rotundum._

[Note 678: Reg., capit. 8, p. 165.]

_Rue du Port-aux-OEufs._ Le Port-aux-OEufs est un des plus anciens de
Paris. On en connot l'emplacement par cette rue ou ruelle qui
aboutissoit d'un ct dans la rue de la Pelleterie, et de l'autre  la
rivire. En 1259 on la nommoit _ruelle Jean-Notteau_[679], en 1398
elle s'appeloit _rue Garnier-Marcel_[680]. Le terrain de cette rue qui
a t dtruite est maintenant renferm dans celui qu'occupe le march
aux Fleurs.

[Note 679: Arch. de l'archev.]

[Note 680: Cens. S. lig., 1398.]

_Le Terrain._ _Voy._ p. 208.

_Rues Haute, Basse et du Milieu des Ursins._ Les deux premires sont
traverses par celle qu'on appelle _du Milieu_, et aboutissent d'un
ct dans la rue de Glatigny, et de l'autre dans celle de
Saint-Landri. Elles tirent leur nom de Juvnal des Ursins, prvt des
marchands, qui occupoit un htel au port Saint-Landri. Cet htel tant
tomb en ruines, fut rebti vers le milieu du seizime sicle; et on
ouvrit sur le terrain qu'il occupoit une rue qui fut appele _rue du
Milieu_. On croit reconnotre dans la rue Haute celle que Guillot
appelle rue _de l'Ymage_.




QUAIS DE LA CIT.


_Quai des Orfvres._ Il borde la partie mridionale de la cit, depuis
le pont Neuf jusqu'au pont Saint-Michel. Dans le projet de
construction du premier de ces deux ponts, on fit entrer celui
d'ouvrir une rue qui allt au pont Saint-Michel, et de l 
Notre-Dame. Pour l'excuter, on coupa en partie l'le de la Gourdaine,
du ct du grand cours de l'eau; on dtruisit le moulin, et sur les
deux cts du triangle on construisit les deux quais que nous y voyons
aujourd'hui. Ils furent commencs en 1580, ensuite interrompus, puis
repris vers le temps o l'on achevoit le pont Neuf, enfin termins en
1611. L'anne suivante, le prsident Jeannin obtint la permission d'y
faire btir des maisons ou boutiques, partie sur le quai, partie sur
la rivire, et des choppes le long des murs du Palais: il n'y eut de
construit que les choppes qui viennent d'tre abattues.

_Quai de l'Horloge ou des Morfondus._ Il s'tend du ct septentrional
de la Cit, depuis le pont Neuf jusqu'au pont au Change. Le nom de
quai de l'Horloge lui vint de l'horloge du Palais, situe  son
extrmit; celui de quai _des Morfondus_ de sa situation qui est
expose au vent du nord.




RUES DE L'LE SAINT-LOUIS.


_Rue de Bretonvilliers._ Elle aboutit  la rue Saint-Louis et sur le
quai Dauphin. Elle doit son nom  l'htel qui est situ  l'extrmit
mridionale de l'le.

_Rue de la Femme-sans-Tte._ Elle aboutit d'un ct dans la rue
Saint-Louis, et de l'autre sur le quai de Bourbon. Elle portoit dans
toute sa longueur le nom de rue _Regrattier_. Une enseigne
reprsentant une femme sans tte lui fit donner ce nom.

_Rue Guillaume._ Elle aboutit d'un ct dans la rue Saint-Louis, de
l'autre sur le quai d'Orlans, et doit son nom  Guillaume, pre d'un
des derniers entrepreneurs des btiments de l'le Saint-Louis.

_Rue Saint-Louis._ Elle traverse l'le dans toute sa longueur, et doit
ce nom  l'glise qui s'y trouve situe. Suivant le plan de Messager,
elle porta d'abord le nom de _Palatine_ jusqu' celle des Deux-Ponts;
depuis celle-ci jusqu'au bout on l'appeloit rue _Carelle_. En 1654 on
la nommoit rue _Marie_.

_Rue des Deux-Ponts._ Elle est ainsi nomme  cause de sa situation
entre le pont de la Tournelle et le pont Marie, auxquels elle
communique par ses deux extrmits. Elle est appele _rue Saint-Louis_
sur le plan de Messager.

_Rue Poulletier._ Elle traverse l'le Saint-Louis, et aboutit aux
quais d'Alenon et des Balcons. Sur le plan de Messager elle est
indique sous le nom _de Florentine_. Elle doit celui qu'elle porte 
M. Le Poulletier, trsorier des Cent-Suisses, l'un des associs du
sieur Marie.

_Rue Regrattier._ C'est la prolongation de la rue de la
Femme-sans-Tte. Elle aboutit au quai d'Orlans. Messager la nomme
_rue Anglique_. Le nom qu'elle porte vient de celui de M. Le
Regrattier, autre associ du sieur Marie. Elle porta d'abord ce nom
dans toute sa longueur jusqu'au quai Bourbon.


QUAIS DE L'LE SAINT-LOUIS.

_Quai de Bourbon._ Il s'tend sur le ct septentrional de l'le, 
partir de la pointe qui regarde la Cit jusqu'au pont Marie.

_Quai d'Anjou._ Ce quai fait la continuation du prcdent, et du mme
ct jusqu' l'extrmit orientale de l'le.

_Quai d'Orlans._ Il commence, de mme que le quai Bourbon,  la
pointe de l'le, et s'tend, du ct mridional jusqu'au pont de la
Tournelle.

_Quai Dauphin_ ou _des Balcons_. C'est la continuation du quai
d'Orlans; et de mme que le quai d'Anjou, il vient finir  la pointe
orientale de l'le.


ANTIQUITS ROMAINES ET CELTIQUES

DCOUVERTES DANS LA CIT.


AUTEL DE JUPITER.

Les plus connues de ces antiquits sont les pierres cubiques
dcouvertes en 1712, sous le choeur de l'glise cathdrale, elles sont
au nombre de neuf, et toutes charges sur leurs diverses faces de
bas-reliefs et d'inscriptions. La plus grande a trois pieds et
quelques pouces de hauteur, la plus petite environ un pied et demi.

Sur l'une de ces pierres on lit l'inscription suivante:

     TIB. CAESARE. AUG. JOVI. OPTUMO
     MAXSUMO . . . . M. NAUTAE. PARISIAC.
     PUBLICE POSIERUNT.

En restituant les quatre lettres qui manquent dans l'espace fruste qui
prcde la lettre M, on traduit ainsi cette inscription: _Sous Tibre
Csar Auguste, les_ NAUTES _parisiens ont publiquement lev cet autel
 Jupiter trs-bon, trs-grand._ Ainsi, le sujet du monument se trouve
expliqu; et nous apprenons en mme temps qu'il y avoit  Paris, sous
le rgne de Tibre, une association de gens qui y faisoient le
commerce ou le transport des marchandises par eau.

Ces pierres, toutes couvertes de bas-reliefs, prsentent d'abord
plusieurs divinits du paganisme indiques par leurs noms: IOVIS
(Jupiter), VOLCANVS (Vulcain), CASTOR (Castor); une autre figure
place  ct de celle-ci, et dont l'inscription a t efface, est
videmment POLLVX. On a cru y reconnotre encore Vnus et Mercure;
puis viennent ensuite deux divinits gauloises indiques par ces deux
mots: ESVS et CERNVNNOS, que l'on croit tre le dieu de la guerre et
celui qui prsidoit aux forts, le Mars et le Pan des Grecs et des
Romains.

On y voit encore un taureau surmont de trois grues avec cette
inscription: TARVOS TRIGARANVS (taureau  trois grues), animal
mystique qui toit pour les Gaulois un objet de vnration; puis des
soldats arms de piques et de boucliers, un prtre gaulois et
plusieurs autres figures qui ont exerc la sagacit des antiquaires,
et sur lesquelles on n'a pu prsenter jusqu' prsent que des
conjectures d'un assez mdiocre intrt.


CIPPE ANTIQUE.

Ce Cippe quadrangulaire fut dcouvert en 1784, et  une assez grande
profondeur, dans une fouille que l'on fit en face de la rue de la
Barillerie, pour tablir les fondations d'une partie des btiments du
Palais de Justice: il a cinq pieds dix pouces de hauteur, ne porte
aucune inscription, et prsente, sur ses quatre faces, des figures de
trois pieds et demi de hauteur, parmi lesquelles on reconnot
facilement Mercure qui s'y montre accompagn de tous ses attributs.
Une autre figure arme de l'arc et du carquois semble tre une image
d'Apollon; mais elle tient d'une main un poisson, et de l'autre
s'appuie sur un gouvernail, ce qui pourroit aussi indiquer une
divinit qui prsidoit  la navigation; la troisime figure est celle
d'une femme, et cette femme porte un caduce, attribut qui ne nous
parot pas pouvoir tre facilement expliqu; enfin une quatrime
figure a des ailes au dos, tient un globe  la main, et est coiffe du
ptase ail, symbole spcialement consacr au fils de _Maa_. On s'est
encore puis en conjectures sur ce monument, beaucoup plus qu'il ne
mritoit; et nous nous garderons bien d'ennuyer nos lecteurs de cette
obscure et strile rudition.

Au reste toutes ces sculptures, tant sur le cippe que sur l'autel,
sont du travail le plus barbare[681].

[Note 681: Elles sont dposes, partie au muse du Roi, partie au
cabinet d'antiquits de la bibliothque Royale.]


MONUMENTS NOUVEAUX

ET AUTRES CONSTRUCTIONS FAITES DEPUIS 1789.

_Pont Neuf._ Ce pont vient d'tre rpar et surbaiss  ses deux
extrmits, ce qui en rend la pente plus douce.  ct du terre-plein
qui porte la statue d'Henri IV, est plac l'un de ces tablissemens
publics connus sous le nom de _Bains-Vigier_. L'escalier qui conduit 
ces bains est un morceau de charpente qui mrite d'tre remarqu.

_Place Dauphine._ Au milieu de cette place on a construit une
fontaine, espce de monument consacr  la mmoire du gnral Desaix,
tu  la bataille de Marengo. Cette fontaine, dont la forme est ronde,
s'lve sur un soubassement, compos d'assise de pierres en retraite,
et orn d'inscriptions. Quatre ttes de lions versent l'eau dans des
bassins circulaires; deux gnies, une couronne de lauriers, des
mdaillons, des sphinx, deux fleuves, le Nil et le P, ornent la
surface du pidestal, que surmonte le portrait du gnral franais, en
forme d'Herms. Un jeune guerrier coiff d'un casque et costum  la
grecque, lui pose une couronne sur la tte. Ce monument, d'un beau
style, mais d'une excution sche et roide, a t sculpt par M.
_Fortin_, sur les dessins de M. _Percier_.

_Sainte-Chapelle._ La couverture de l'escalier extrieur de ce
monument a t abattue: on rpare, en ce moment, cet escalier qui
restera dcouvert.

_Grand'salle du Palais._ On y construit maintenant, dans la partie
latrale, une grande niche qui sans doute est destine  recevoir une
statue colossale.

_La Morgue._ C'est un lieu ouvert au public, o l'on dpose les
cadavres des personnes mortes de mort violente, que la police a fait
recueillir, et dont aucun signe ne constate l'identit. La Morgue,
situe autrefois dans les btimens du Grand-Chtelet, a t
transporte, depuis la rvolution, dans le quartier de la Cit, et
dans un difice que l'on a construit exprs pour cette destination.
C'est un petit btiment carr, d'un bon style, orn de quatre
pilastres doriques et de bossages. Il s'lve sur la place du March
neuf,  l'un des angles du pont Saint-Michel.

_March aux Fleurs._ Il a t construit, comme nous l'avons dit, sur
le terrain qu'occupoit cette partie de la rue de la Pelleterie dont
les maisons toient situes sur le bord de l'eau; et il s'tend dans
tout l'espace qui spare le pont au Change du pont Notre-Dame. Cet
espace a t plant d'arbres, et au milieu sont deux coupes
circulaires, recevant l'eau d'une gerbe qui s'lve au milieu.

_glise Saint-Pierre-des-Arcis._ C'est par erreur que nous avons dit
qu'elle existoit encore. Elle vient d'tre abattue; et sur la place
qu'elle occupoit, on a ouvert une rue nouvelle qui porte le nom de rue
_Neuve-du-Quai-aux-Fleurs_.

_Parvis Notre-Dame._ Deux fontaines ornent cette place: elles sont
formes par deux niches pratiques dans le btiment des
Enfants-Trouvs. Ces deux niches sont ornes de coquilles; et deux
ttes de lions versent de l'eau dans des cuvettes que surmontent deux
vases enrichis de feuillages et de bas reliefs.

_glise Notre-Dame._ On a fait  cette glise des rparations
considrables, principalement au portail latral nord, qui est
remarquable par la richesse et la beaut de ses ornemens. Dans
l'intrieur la nef a t garnie de nouveau, des deux cts et dans
toute son tendue, des tableaux dont on l'avoit dpouille, 
l'exception de deux ou trois des plus excellents qui sont rests dans
le muse du Roi. Une nouvelle grille en fer, orne de bronzes dors et
d'un trs-beau travail, ferme l'entre du choeur et les arcades du
rond-point; et tous les lambris extrieurs de cette partie de l'glise
sont revtus de marbres prcieux, parsems de fleurs de lys en bronze
dor. Sur le toit de l'glise, du ct du rond-point, on a lev une
croix dore.

La chapelle de la Vierge et celle qui la suit, sont ornes de trois
tableaux donns par la ville, et excuts par des artistes modernes:
la Mort de la Vierge, par M. _A. Pujol_; la Rsurrection du fils de la
veuve de Nam, par M. _Gauterot_; la descente de Jsus-Christ aux
Limbes, par M. _Delorme_. Deux de ces tableaux doivent surtout tre
remarqus pour le mrite de la composition et de l'excution.

Dans la chapelle situe  gauche de celle de la Vierge, est le
monument du cardinal de Belloy, archevque de Paris, mort en 1808. Ce
mausole, d'une grande dimension, reprsente le prlat assis sur son
sarcophage; d'une main il donne une bourse  des femmes qui la
reoivent avec l'expression d'une vive reconnoissance; de l'autre il
tient le livre des Psaumes ouvert sur ce verset: _Beatus qui
intelligit super egenum et pauperem; in die mal liberabit eum
Dominus_ (Ps. XL, I);  ses cts un prtre porte la crosse cardinale
 double bec;  ses pieds sont placs d'autres attributs de sa
dignit. M. _Desenne_ est l'auteur de ce groupe dont la composition
est digne d'loge, et qui prsente, surtout dans les draperies, de
vritables beauts d'excution.

_Archevch._ Tout ce qui restoit encore des anciennes constructions
du palais piscopal, depuis et non compris la chapelle jusqu'
l'Htel-Dieu, a t dmoli; ce terrain a t clos de murs, et des deux
cts on a plac des loges de portier. Du ct o est le btiment neuf
qui sert maintenant de demeure aux archevques, il a t ouvert une
porte d'entre et lev un mur qui sert d'enclos  ce btiment. Le
jardin qui se prolonge ensuite jusqu'au quai est en partie entour
d'une grille en fer; et dans ce jardin on a renferm le terrain
qu'occupoit la rue dite _de l'Abreuvoir_.

_Pont de la Cit._ Ce pont, qui a remplac le pont Rouge, est form de
deux arches en bois, lesquelles sont portes sur un pilier de
maonnerie, plac au milieu du petit-bras de la Seine qui spare les
deux les de la Cit et de Saint-Louis. Ce pont, recouvert en
fer-blanc peint, avoit toutes les apparences d'un pont en pierres;
mais il avoit t construit avec si peu de solidit, que, quoiqu'il
n'y passt que des gens de pied, il menaoit ruine au bout de quelques
annes, et qu'il a fallu le rdifier. Les nouveaux arceaux, composs
de plusieurs pices de bois lies ensemble par des bandes de fer,
offrent l'aspect d'une charpente solide et bien excute. Cette
charpente est reste  dcouvert.


QUAIS NOUVEAUX.

_Quais Nouveaux._ Ils font la continuation des deux quais des
_Orfvres_ et _de l'Horloge_, et entourent l'le entire de la Cit, 
l'exception de l'Htel-Dieu, et du groupe de maisons qui touche
l'angle du Petit pont vers le march Neuf.

Au ct mridional, le quai qui a pris la place de la rue Saint-Louis,
et qui se prolonge jusqu'au March-Neuf, a pris le nom du quai des
Orfvres dont il est la continuation.

Au ct septentrional, la partie du quai qui suit celui de l'Horloge,
porte depuis le pont au Change jusqu'au pont Notre-Dame le nom de
_quai aux Fleurs_; depuis ce dernier pont jusqu' celui de la Cit, on
le nomme _quai de la Cit_; en retour et jusqu'au pont au Double, il
n'a point encore de dnomination: il est probable qu'on le nommera
_quai de l'Archevch_.


FIN DU QUARTIER DE LA CIT,

ET DE LA PREMIRE PARTIE DU PREMIER VOLUME.




TABLE DES MATIRES.


PREMIER VOLUME.--PREMIRE PARTIE.

                                                      Pages.

  Ddicace au Roi.

  Avertissement de l'auteur.                               j

  Discours prliminaire.                                   1

  Enceintes de Paris.                                     28


QUARTIER DE LA CIT.

  Paris sous les deux premires races.                    43

  Le pont Neuf.                                           85

  La Samaritaine.                                        100

  La place Dauphine.                                     102

  La Sainte-Chapelle.                                    107

  Le Trsor des chartes.                                 123

  Le Palais de Justice.                                  124

  Le Grand Conseil.                                      170

  La Chambre des Comptes.                                180

  La Cour des Aides.                                     185

  Bailliage du palais, Chancellerie du palais, Chambre
    du domaine et du trsor, Sige gnral de la Table
    de marbre.                                           190

  glises et Monastres.                                 191

  Couvent des Barnabites.                                224

  Pyramide de Jean Chtel.                               228

  Saint-Barthlemi.                                      250

  Saint-Pierre-des-Arcis.                                255

  Sainte-Croix de la Cit.                               259

  Saint-Germain-le-Vieux.                                261

  La Magdeleine.                                         265

  Saint-Denis-de-la-Chartre.                             268

  Saint-Symphorien _ou_ Chapelle Saint-Luc.              273

  Saint-Landri.                                          276

  La chapelle Saint-Agnan.                               280

  Sainte-Marine.                                         283

  Saint-Pierre-aux-Boeufs.                               285

  Saint-Christophe.                                      286

  Sainte-Genevive-des-Ardents.                          288

  Notre-Dame.                                            292

  Archevch.                                            327

  Le chapitre de Notre-Dame.                             355

  Saint-Jean-le-Rond.                                    361

  Saint-Denis-du-Pas.                                    364

  Htel-Dieu.                                            366

  Parvis de Notre-Dame.                                  380

  Maison des Enfants-Trouvs.                            384

  Ponts de la Cit.                                      391

  Pont au Change.                                    _ibid._

  Pont Saint-Michel.                                     395

  Pont Notre-Dame.                                       396

  Petit pont.                                            400

  Pont Rouge.                                            402

  Htels de la Cit.                                     404

  Arcade de la Chambre des Comptes.                      405

  le Saint-Louis.                                       408

  Saint-Louis.                                           412

  Htels de l'le Saint-Louis.                           415

  Pont Marie.                                            420

  Pont de la Tournelle.                                  421

  L'le Louvier.                                         423

  Rues.                                                  425

  Rues et quais de la Cit.                              442

  Rues et quais de l'le Saint-Louis.                    460

  Antiquits romaines et celtiques.                      461

  Monuments nouveaux.                                    464


_Erratum._ P. 57, ligne 6 de la note, _Ledis_; lisez _Lides_.





End of the Project Gutenberg EBook of Tableau historique et pittoresque de
Paris depuis les Gaulois jusqu' nos jours (Volume 1/8), by Jacques-Maximilien Benjamin Bins de Saint-Victor

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK TABLEAU HISTORIQUE ET ***

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