Project Gutenberg's Catherine de Mdicis (1519-1589), by Jean-H. Marijol

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Title: Catherine de Mdicis (1519-1589)

Author: Jean-H. Marijol

Release Date: June 3, 2011 [EBook #36315]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Jean-H. MARIJOL
Professeur  la Facult des Lettres de l'Universit de Lyon.


CATHERINE
DE MDICIS

(1519-1589)

_DEUXIME DITION_



LIBRAIRIE HACHETTE
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, PARIS

1920




A LA MME LIBRAIRIE

HISTOIRE DE FRANCE ILLUSTRE,
publie sous la direction de M. E. Lavisse
TOME VI
par M. Jean-H. MARIJOL

1re Partie.--LA RFORME ET LA LIGUE.
L'DIT DE NANTES.
2e Partie.--HENRI IV ET LOUIS XIII.
Deux volumes in-8 illustrs, chaque volume:
Broch... 20 fr.; Reli... 35 fr.




Tous droits de traduction, de reproduction,
et d'adaptation rservs pour tous pays.
_Copyright_, par _Librairie Hachette, 1920_.




PRFACE


Cette biographie n'est ni un plaidoyer, ni un rquisitoire, ni une
satire, ni un pangyrique, mais une histoire aussi objective que
possible de la vie et du gouvernement de Catherine de Mdicis.

Le sujet n'a jamais t trait en son ensemble et il est en effet vaste,
complexe et divers. Ne d'un pre florentin et d'une mre franaise,
leve en Italie jusqu' l'ge de quatorze ans et depuis fixe en France
par son mariage avec un fils de Franois Ier, Catherine participait de
deux pays et de deux civilisations. pouse aimante, docile, efface
d'Henri II et Reine-mre trs puissante, elle dirigea presque
souverainement les affaires du royaume, pendant plus d'un quart de
sicle, au nom de Charles IX et d'Henri III, ses fils. La lutte entre le
parti protestant et l'tat catholique commenait quand elle prit le
pouvoir, et elle le garda jusqu' sa mort parmi les rsistances, les
troubles et les guerres que provoqua dans toutes les provinces et dans
toutes les classes le conflit des passions religieuses, des intrts
politiques, des ambitions personnelles.

Mais l'oeuvre est difficile moins par son tendue et sa varit que par
l'effort d'impartialit quelle exige. Le massacre de la Saint-Barthlemy
est si odieux que l'horreur en rejaillit sur tous les actes de celle qui
le dcida et qu'on a peine  se dfendre de la juger uniquement sur
cette crise de fureur. L'excs contraire, et celui-l inexcusable, ce
serait, par raction contre cet instinct d'humanit, de vouloir
l'absoudre et l'innocenter en tout. Mais, tout en rpugnant au paradoxe
d'une rhabilitation, on a bien le droit de se demander si ce crime de
l'ambition et de la peur est l'indice d'une nature perverse. La plupart
des historiens reprsentent cette grande coupable comme indiffrente au
bien et au mal, n'aimant rien ni personne, fausse, perfide et
foncirement cruelle, en un mot, comme une criminelle-ne. Ils ont l'air
d'oublier qu'elle passait pour douce et bnigne et qu'au dbut de son
gouvernement elle se montra capable de bonnes intentions et de bonnes
actions. J'ai vrifi les causes de cette rprobation absolue et
j'expose ici le rsultat de mes recherches. Je pense avoir dcouvert une
Catherine assez diffrente du Machiavel fminin de la lgende ou de
l'histoire et qui n'est ni si noire ni si grande. Peut-tre me suis-je
tromp, mais c'est de trs bonne foi, et l'on se convaincra, je
l'espre, aprs m'avoir lu jusqu'au bout, que mon erreur, si erreur il y
a, n'est pas sans excuses.

Avant que la correspondance de Catherine de Mdicis ft publie, je
n'aurais eu ni le moyen ni mme l'ide d'crire ce livre. Les lettres,
surtout les lettres familires, o l'on n'a pas intrt  dissimuler,
sont la source d'information la plus sre sur les penses et les
arrire-penses. La plupart reposaient dans les Archives publiques ou
prives, et le peu qui en avait paru tait dispers dans toutes sortes
d'ouvrages. Le comte Hector de La Ferrire entreprit, et, lui mort, M.
le comte Baguenault de Puchesse, avec une mthode rigoureuse, acheva de
runir l'indit et l'imprim dans un seul recueil. Le tout remplit dix
volumes de la Collection des Documents indits relatifs  l'Histoire de
France et mrite d'tre cit,  ct des_ Lettres Missives d'Henri IV,
_comme une oeuvre qui fait trs grand honneur  l'rudition franaise.
S'il est trange que le premier en date des deux diteurs ait, pour
rendre ses prfaces plus alertes et vivantes, coup en dialogues des
rapports et des dpches d'ambassadeurs, s'il se rencontre en cet
immense travail quelques erreurs de datation ou d'identification, la
coquetterie de la forme et de lgres imperfections de fond, qu'un
erratum peut facilement corriger, ne doivent pas faire oublier
l'importance du service rendu.

Que saurait-on exactement, sans toutes ces lettres, du caractre de
Catherine, de ses gots, de ses sentiments, de ses projets, de ses
illusions, de ses rves, de toutes les manifestations de la personnalit
qui chappent le plus souvent  l'histoire officielle? Si elles
n'apprennent rien sur son ducation italienne, elles permettent
d'apprcier, au cours de sa vie en France, sa formation intellectuelle,
son tour d'esprit, sa sagesse mondaine, l'agrment de son commerce, ses
qualits d'pistolire, de diplomate, d'orateur, de politique. Elles
expliquent ses ambitions, ses variations, ses contradictions, ses
complaisances: amour conjugal et partage avec la favorite Diane de
Poitiers, tendresse maternelle et jalousie du pouvoir, tolrance
religieuse et guerre d'extermination, alliances catholiques et alliances
protestantes, lutte contre l'Espagne et capitulation devant la Ligue.
Lues et relues de suite et de prs, compltes, claires, rectifies
l'une par l'autre, elles aident  deviner sous la teinte des attitudes
une femme d'tat dont la matrise sur elle-mme fut la grande vertu.
Assurment, ces investigations ne sont pas toujours favorables 
Catherine, et souvent elles lui sont contraires. On la prend, malgr ses
chappatoires, en flagrant dlit de mauvaise foi, de ruse et de
mensonge. Le principal mrite de sa correspondance, c'est que, sans le
vouloir, elle s'y peint elle-mme au naturel en bien comme en mal.

Aussi est-elle mon meilleur tmoin. On voudra bien se souvenir que
j'cris une biographie de Catherine de Mdicis, et non l'histoire de son
temps. J'ai donc racont en dtail les vnements o elle a jou un
rle, mais je me suis born pour les autres aux traits et aux
circonstances qui pouvaient servir de cadre et d'claircissement  son
action. Les lecteurs qui seraient curieux d'en savoir davantage sur
l'administration, la politique gnrale et la guerre n'ont qu' se
reporter au tome VI. I de l'Histoire de France de Lavisse. Grce  ce
dpart, j'ai pu resserrer en un volume de quatre cents pages le cours de
cette existence et si longue et si pleine. Qu'il s'agisse de l'enfance
et de la premire jeunesse de Catherine en Italie, de son mariage avec
un fils de France, de sa vie de Dauphine et de Reine et de son
gouvernement pendant le rgne de ses fils, c'est d'elle toujours et
principalement d'elle qu'il sera question.

Mon sujet tait si restreint et si particulier qu'il n'exigeait pas
absolument de nouvelles recherches d'archives. Il suffisait, pour mener
 bien une tude psychologique de cette Mdicis franaise, de recourir
par-dessus tous les autres documents,  ses Lettres. Mme rduite 
cette proportion, c'tait, je crois, une oeuvre utile. Cette
correspondance risquerait, comme tant d'autres monuments imprims, de
dormir dans le silence des Bibliothques du demi-sommeil de l'indit, si
quelques indiscrets, dont je suis, ne s'avisaient de les toucher d'une
main amie. Les Prfaces mme, ces prfaces si bien informes, qui
pourraient servir tout au moins de guide aux curieux, font tellement
corps avec les grands in-quarto qu'elles restent comme eux un objet
lointain d'admiration et de respect,_ major e longinquo reverentia. _Il
est bon que des vulgarisateurs se dvouent, pour la gloire mme des
rudits,  signaler au public lettr, dans des livres plus maniables, ce
que ces immenses travaux de dcouverte, de collation, de critique
ajoutent  la connaissance du temps pass et aux progrs de la vrit
historique. Et ce n'est mme pas assez. Il serait mieux encore de
choisir dans la masse des textes ceux qui sont le plus capables d'aider
le lecteur  se faire une opinion aussi personnelle que possible des
vnements et des hommes d'autrefois. J'ai  cette intention cit dans
ce livre, et presque  chaque page, les lettres de Catherine en prenant
le soin toutefois d'encadrer ces extraits et de les mettre en leur
meilleur jour. Je l'aurais laisse parler toute seule si je l'avais pu.
Mais il y a telle poque, comme celle de son enfance, o Catherine ne
pouvait pas se raconter, et plus tard des circonstances o elle ne l'a
pas voulu. Il a fallu alors de toute ncessit que j'intervinsse pour
reconstituer sa vie  l'aide d'autres tmoignages.

J'aurais voulu pargner  mes lecteurs l'effort auquel oblige
l'orthographe du XVIe sicle. Elle n'est pas seulement diffrente de la
ntre: elle est incohrente, parce que personnelle. On ne peut pas
parler de faute et d'ignorance quand il n'y a pas encore de rgle
tablie. Les imprimeurs naturellement tendent  l'uniformit, mais ils
n'ont d'action directe que sur les crivains et les rdacteurs de
papiers publics. Le reste, c'est--dire  peu prs tout le monde, crit
 sa guise, d'aprs le souvenir imprcis de ses yeux ou de ses oreilles,
et quelquefois, dans la mme page ou dans la mme phrase le mme mot se
prsente figur de deux ou trois manires. Aussi les publications
d'indit de notre temps ont un aspect d'autant plus rbarbatif qu'elles
sont en gnral plus consciencieuses et plus fidles. Ajoutons que, pour
augmenter la bigarrure, les minutes tant souvent perdues, il ne reste
que des copies faites plusieurs annes ou mme un sicle aprs par des
gens qui dnaturaient  la mode de leur poque l'orthographe du modle.
J'avais pens d'abord  corriger tous ces textes et  les ramener  une
forme commune, mais quelle forme? Celle de mon choix, puisqu'au XVIe
sicle il n'y en a point d'universellement admise. Mais je ne me suis
pas senti le courage, n'tant pas grammairien, de prendre une pareille
responsabilit. J'ai donc reproduit les textes tels qu'ils se
rencontraient dans les meilleures ditions dont je me suis servi. C'est
un habit d'arlequin, j'en conviens, mais il n'en faut accuser que la
diversit des temps et des personnes. Quant  la graphie de Catherine,
elle est parfois si purement phontique, que j'ai t oblig, pour
comprendre certains passages, de les lire  haute voix au lieu de les
parcourir des yeux. Le mlange de sons et de mots italiens la fait
paratre encore plus trange. J'ai, pour la clart du sens, modernis ou
francis entre parenthses ce qui me paraissait inintelligible. Et mme
dans les citations les plus longues, quand les obscurits abondaient
trop, j'ai pris le parti de reproduire l'original et d'en donner en
note--le mot n'est qu'un peu fort--une traduction.

Il est probable que j'ai commis dans le rcit des vnements des erreurs
de dates ou de faits (sans parler des fautes d'impression), mais je ne
crois pas qu'il y en ait d'essentielles et qui infirment mes
conclusions, et c'est l ce qui importe. Assurment il vaut mieux tre
exact jusqu' la minutie, mais, outre qu'il n'est pas toujours facile de
mettre d'accord les contemporains et qu'il faut choisir quelquefois,
sans contrle possible, entre diffrentes indications chronologiques et
historiques, il est invitable que l'auteur, en un si long effort, soit
sujet  quelques dfaillances. Se tromper d'un ou mme de plusieurs
jours et sur certains dtails, le mal n'est pas bien grand quand l'ordre
des vnements n'est pas interverti et que l'effet n'est pas pris pour
la cause ou rciproquement. Ce sont peccadilles qui paratront, je
l'espre, pardonnables surtout  ceux qui auront le plaisir de les
relever.

Je m'excuse enfin de n'avoir pas joint  cette courte biographie une
bibliographie trs complte; il y faudrait celle des trois quarts du
XVIe sicle. Je me suis born  indiquer en tte du volume, et surtout
au bas des pages, les recueils de documents et les livres dont je me
suis le plus servi. Je renvoie pour les autres, c'est--dire pour le
plus grand nombre,  l'Histoire de France de Lavisse, t. V. 2 et t. VI.
1[1]. On y trouvera catalogus  leur place les ouvrages que j'ai
consults ou suivis pour le rcit gnral des faits, sans avoir pris
toujours la peine de les citer  nouveau. Mais je n'ai pas manqu de
dire et mme de redire mes rfrences toutes les fois qu'il s'agissait
de rectifier une erreur ou d'tablir une vrit dans la vie, le rle et
le gouvernement de Catherine de Mdicis.

      [Note 1: On trouvera la plupart des indications
      bio-bibliographiques runies dans le _Manuel de Bibliographie
      biographique et d'iconographie des Femmes clbres, par un vieux
      bibliophile_, (Ungherini), 1892. Turin-Paris, Col.
      133-135;--_Supplment_ (1900), Col. 94-95;--_Second et dernier
      supplment_ (1905). Col. 39-40.]




CATHERINE de MDICIS




_CHAPITRE PREMIER_

LA JEUNESSE DE CATHERINE DE MDICIS


CATHERINE de Mdicis, la Catherine des Guerres de Religion, bru de
Franois Ier, femme d'Henri II, mre des trois derniers rois de la
dynastie des Valois-Angoulme, et qui gouverna presque souverainement le
royaume sous deux de ses fils, Charles IX et Henri III, n'tait pas de
pure race florentine. Elle avait pour pre Laurent de Mdicis,
petit-fils de Laurent le Magnifique, mais sa mre tait une Franaise de
la plus haute aristocratie, Madeleine de La Tour d'Auvergne, comtesse de
Boulogne.

Ce mariage d'une jeune fille apparente  la famille royale avec le
neveu du pape Lon X, fut, comme le sera celui d'Henri de Valois avec
Catherine de Mdicis, nice du pape Clment VII, un calcul de la
diplomatie franaise.

Aprs la victoire de Marignan et la conqute du Milanais, Franois Ier,
dsireux de changer en alliance la paix qu'il venait d'imposer  Lon X,
avait pris rendez-vous avec lui  Bologne, et l, dans les entretiens o
fut bauch le plan du Concordat (dc. 1515), il lui parla de ses
projets sur Naples. Le Saint-Sige tant le suzerain de droit de ce
royaume, dont les Espagnols taient les matres de fait, il offrait au
Pape, en change de l'investiture, de favoriser ses ambitions de
famille[2]. Lon X, qui avait autant  coeur l'intrt des siens que le
repos de la chrtient, accueillit bien les avances du Roi et ne
dcouragea pas ses prtentions; des avantages qui s'annonaient
immdiats pouvaient bien tre pays d'un vague acquiescement  des rves
de conqutes. Les Mdicis, qui avaient recouvr leur pouvoir  Florence
en 1512, aprs un exil de dix-huit ans, devaient craindre que le parti
rpublicain, mal rsign, ne chercht, conformment  ses traditions,
encouragement et secours auprs du roi de France. L'amiti de Franois
Ier, leur proche voisin  Milan et  Plaisance, les garantissait contre
les complots et les agressions. Elle leur permettait par surcrot les
grands desseins.

      [Note 2: A. de Reumont, _La Jeunesse de Catherine de Mdicis_,
      ouvrage traduit, annot et augment par Armand Baschet, Paris,
      1866, p. 247-248: lettre de Franois Ier  Laurent de Mdicis, 4
      fv. 1516, dont on n'a pas jusqu'ici tir parti.]

De la descendance lgitime de Cme l'Ancien, il ne restait que trois
mles, le Pape, son frre Julien--qui mourut d'ailleurs  la fin de
1516,--et Laurent, le fils de son frre an. Sur ce neveu reposait
l'avenir de la dynastie. Lon X le fit reconnatre par le peuple chef de
la Rpublique (aprs la mort de Julien). En mme temps, il le nomma
capitaine gnral de l'glise, et il lui confra le duch d'Urbin, un
fief pontifical, dont il dpouilla le titulaire, Franois-Marie de La
Rovere, que son oncle, Jules II, en avait investi. Il n'aurait pas
risqu ce coup d'autorit (1517) et la guerre qui s'ensuivit, sans la
connivence du matre de Plaisance et de Milan. Franois Ier applaudit 
cet acte de npotisme. Dans une lettre d'Amboise, du 26 septembre 1517,
il flicitait le nouveau duc de ces faveurs qui en prsageaient
d'autres, ajoutant: C'est ce que pour ma part je dsire beaucoup et de
vous y aider de mon pouvoir et en outre de vous marier  quelque belle
et bonne dame de grande et grosse parent et ma parente, afin que
l'amour que je vous porte aille s'augmentant et se renforant encore
plus fort (_rinforzi piu forte_)[3].

      [Note 3: Reumont-Baschet, p. 251. Le texte de la lettre est en
      italien.]

Les Mdicis taient des parvenus de trop frache date pour n'tre pas
flatts d'un cousinage, si lointain qu'il ft, avec la Maison de France.
Laurent n'tait, comme Cme l'Ancien et Laurent le Magnifique, qu'un
citoyen privilgi entre tous, investi par un vote du peuple du droit
d'occuper, sans exclusions lgales ni condition d'ge, toutes les
magistratures, et qui, s'il ne les exerait pas, employait les moyens et
les expdients lgaux pour y faire lire ses parents et ses clients. II
tait, non le souverain de Florence mais le chef de la Cit (_capo della
Citta_). Aussi ses prdcesseurs avaient-ils longtemps born leurs
ambitions matrimoniales  s'allier avec les autres grandes familles
florentines ou avec l'aristocratie romaine. Laurent le Magnifique avait
pous une Orsini, et fait pouser une autre Orsini, Alfonsina,  son
fils Pierre. Des trois soeurs de Lon X, l'une, Madeleine, tait marie
au fils du pape Innocent VIII, Franois Cibo; les deux autres, Lucrce
et Contessina,  de riches Florentins, Jacques Salviati et Pierre
Ridolfi. Sa nice germaine, Clarice, soeur de Laurent, avait t, pendant
le long bannissement des siens (1494-1512), fiance  un simple
gentilhomme, Balhazar Castiglione, l'auteur du _Cortigiano_, ce clbre
trait des perfections du courtisan, et finalement elle tait devenue la
femme d'un grand banquier florentin, Philippe Strozzi[4]. Mais Lon X,
aprs le rtablissement des Mdicis  Florence (1512) et son lvation
au souverain pontificat (1513), prtendit  de plus hautes alliances. Il
avait mari, en fvrier 1515, son frre Julien  une princesse de la
maison de Savoie, Philiberte, laide, quelque peu bossue et maigrement
dote  titre viager de revenus patrimoniaux, mais soeur d'un prince
rgnant de vieille race, Charles III, et de la reine-mre de France,
Louise de Savoie[5]. Il accepta bien volontiers l'offre d'un mariage
princier en France. Il fut question pour Laurent d'une fille de Jean
d'Albret, roi de Navarre, mais, la ngociation matrimoniale tranant,
Madeleine (Magdelaine ou Magdeleine) de La Tour d'Auvergne, comtesse de
Boulogne, fut choisie.

      [Note 4: La gnalogie des descendants de Cme l'Ancien, dans
      Litta, _Famiglie celebri italiane_. t. XII, tables VIII-XI. Cf
      Rosco. _Vie de Laurent le Magnifique_, trad. Thirot, t. II. p.
      190.]

      [Note 5: Samuel Guichenon, _Histoire gnalogique de la royale
      maison de Savoye_, 1660, t. I, p. 606.]

La mre de Madeleine, Jeanne de Bourbon-Vendme, tait une princesse du
sang, veuve en premires noces d'un prince du sang, Jean II, duc de
Bourbon, le frre an de Pierre de Beaujeu. Son pre, Jean III de La
Tour, mort en 1501, tait de la maison de Boulogne qui faisait remonter
son origine aux anciens ducs d'Aquitaine, comtes d'Auvergne[6]. Il
possdait au centre du royaume les comts de Clermont et d'Auvergne et
les baronnies de La Tour et de La Chaise avec leurs appartenances et
dpendances;--au midi, les comts de Lauraguais et de Castres, et
autres choses bailles par le feu roy (Louis XII) au comte Bertrand
(pre de Jean III) en rcompense (en compensation) du comt de
Boulogne, dont les rois de France s'taient saisis;--et  et l, en
Limousin et en Berry, quelques seigneuries: toutes terres et droits[7],
qui ensemble, avec les propres de sa femme, lui constituaient environ
120,000 livres de revenu[8].

      [Note 6: Baluze, _Histoire gnalogique de la maison d'Auvergne_,
      t. I, Prface et p. 350-352.]

      [Note 7: Sur les biens de cette famille, Baluze, t. II (Preuves),
      p. 687-692.--Cf. Testament de Catherine, _Lettres_, IX, p. 496;
      oraison funbre de la Reine-mre, par l'archevque de Bourges
      Renaud de Beaune, _Lettres_, IX, p. 504; une note de 1585 sur la
      garde des chteaux du comt d'Auvergne et de la baronnie de La
      Tour, Mercurol, Ybois, Montredon, Busseol, Copel, Crems, de La
      Tour, _Lettres_, VIII, 485-486, et X, 471. Catherine, aprs la
      mort de sa soeur et de son beau-frre avait recueilli tout
      l'hritage de son pre. La bibliothque de Chantilly possde un
      beau terrier illustr du domaine de Besse (prs du chteau de
      Montredon). Brantme fait valoir les grands biens de Catherine,
      _Oeuvres_, VII, p. 338.]

      [Note 8: C'est--dire 470 000 francs de notre monnaie en valeur
      absolue, et peut-tre un million en valeur relative. D'Avenel,
      _Histoire conomique de la proprit_, etc., I, p. 481, estime que
      la livre tournois (monnaie de compte) quivalait, de 1512  1542,
       18 grammes en poids d'argent, c'est--dire  3 fr. 92 de notre
      monnaie. Les tables de Wailly, _Variations de la livre tournois_,
      1857, donnent un chiffre un peu diffrent.]

La soeur ane de Madeleine, Anne, avait pous un cossais, Jean Stuart,
duc d'Albany et comte de la Marche, tuteur du roi d'cosse, Jacques V.
Les demoiselles de La Tour Boulogne taient donc de trs riches partis.

Franois Ier esprait tant pour ses entreprises italiennes de son
entente avec le Pape qu'il clbra le mariage  Amboise avec autant de
magnificence que si c'et t celui d'une de ses filles avec un
souverain tranger (28 avril 1518). Il donna  l'poux une compagnie de
gendarmes et le Collier de l'Ordre (de Saint-Michel), il dota l'pouse
d'une pension de dix mille cus sur le comt de Lavaur. Au banquet de
noces, il les fit asseoir  sa table. Le service tait solennel; les
plats arrivaient annoncs par des sonneries de trompettes. Trois jours
avant, au baptme du Dauphin que Laurent tint sur les fonts pour Lon X,
il y avait eu des danses et un ballet o figuraient soixante-douze
dames, rparties en six groupes diversement desguiss, dont un 
l'italienne, avec masques et tambourins. De nouveau, le soir du mariage,
 la lumire des torches et des flambeaux, qui clairaient comme en
plein jour, fut danse et balles jusques  ungne heure aprs minuict.
Un festin suivit jusqu' deux heures, et alors, dit le jeune Florange,
qui enviait peut-tre le bonheur de cet Italien, on mena coucher la
marie, qui estoit trop plus belle que le mariez.

Le lendemain se firent les joutes les plus belles qui furent oncques
faictes en France. Et fut l huyt jours le combat dedans les lisses et
dehors les lisses, et  piedt et  la barrire, o  tous ces combatz,
estoit ledict duc d'Urbin, nouveau mariez, qui faisoit, dit avec quelque
ironie le narrateur jaloux, le mieulx qu'ilz povoit devant sa mye.

Ce que Florange ne dit pas, c'est que le duc d'Urbin n'tait pas
compltement remis d'une arquebusade  la tte, qu'il avait reue
pendant la conqute d'Urbin. Aussi se garda-t-on de l'exposer dans un
tournoi, qui reprsentait trop fidlement le sige et la dlivrance
d'une place forte, contrefaicte de boys et fosss, et dfendue par
quatre grosses quennons (pices de canon) faictes de boys chelez
(cercl) de fer, tirant avecque de la pouldre. Les assigs,
renforcs par un secours, que le Roi leur amena, sortirent  la
rencontre des assigeants. L'artillerie des remparts lanait de grosses
balles plaines de vent, aussi grosse que le cul d'ung tonneau, qui,
bondissant et rebondissant, frappaient les hommes et les ruoient par
terre sans leur faire mal. Mais le choc des deux troupes, ce
passe-tamps... le plus approchant du naturel de la guerre, fut si rude
qu'il y eut beaulcoup de tuez et affolez[9].

      [Note 9: _Mmoires du marchal de Florange, dit le jeune
      Adventureux_, p. p. la Socit de l'Histoire de France par Robert
      Goubaux et P.-Andr Lemoisne, I (1505-1521), 1913, p. 222-226.]

Le Pape fit mme talage de contentement. Il envoya  Madeleine et  la
famille royale des cadeaux qui furent estims 300 000 ducats. La
Reine-rgnante, Claude, qui venait d'avoir son second enfant, eut pour
sa part la _Sainte Famille_ de Raphal, et le Roi reut de Laurent le
_Saint Michel terrassant le Dragon_, deux tableaux symboliques, qui
comptent parmi les chefs-d'oeuvre du Louvre.

Lon X avait, plus que Franois Ier, lieu de se rjouir; il ne se
repaissait pas seulement d'esprances. Il avait dj retir les profits
de l'alliance et,  part soi, il tait dcid  en rpudier les
obligations. Sans doute, il apprhendait la puissance du jeune roi de
Naples, Charles, dj souverain des Pays-Bas, de l'Espagne et du
Nouveau-Monde, et qui hriterait  la mort de l'empereur Maximilien, son
grand-pre, des domaines de la Maison d'Autriche et peut-tre de la
dignit impriale. Mais il estimait que les Franais, s'ils joignaient
Naples  Milan, ne seraient pas moins dangereux pour la libert de
l'Italie et l'indpendance du Saint-Sige. Il voulait, unissant Rome et
Florence, constituer au centre de la pninsule une sorte d'tat  deux
ttes, ecclsiastique et laque, assez fort pour se faire respecter de
ces grandes puissances trangres et capables avec l'aide de l'une de
s'opposer aux empitements de l'autre. A-t-il rv encore, comme le
racontait plus tard le pape Clment VII  l'historien Guichardin, de
dtruire les barbares les uns par les autres et de les expulser tous
d'Italie? Mais, mme pour servir de contrepoids  la prpondrance
espagnole ou franaise, il fallait que le groupement romano-florentin
ft compact et durable. Lon X avait donn le fief pontifical d'Urbin 
Laurent de Mdicis, moins pour accrotre ses revenus de 25 000
ducats[10] que pour resserrer les liens du Saint-Sige avec la
Rpublique de Florence. Lui-mme, n'ayant que trente-six ans en 1513,
lors de son exaltation, pouvait compter sur un long pontificat.  tout
hasard, il avait fait cardinal son cousin germain de la main gauche,
Jules, pape en expectative et qui le fut en effet, mais non
immdiatement aprs lui. Deux autres Mdicis, des enfants naturels
encore, alors tout petits, Hippolyte et Alexandre, en attendant les fils
de Laurent, s'il en avait, et sans compter les Cibo, les Salviati, les
Strozzi, les Ridolfi, qui taient des Mdicis par leurs mres,
assuraient le recrutement de la dynastie ecclsiastique  Rome. Il y
avait mme une autre branche des Mdicis, proche parente de la branche
rgnante, et que son chef, Jean des Bandes Noires, illustrait  la
guerre[11]. Mais Lon X se dfiait du fameux condottiere et prfrait
les btards de son oncle, de son frre et de son neveu  cet
arrire-petit-cousin trs lgitime.

      [Note 10: C'est le chiffre donn par Pastor, _Histoire des Papes_,
      traduction franaise, t. VII, p. 122.]

      [Note 11: Litta, _Famiglie celebri italiane_, t. XII, table
      XII.--Gauthiez, _Jean des Bandes Noires_, Paris, 1901. Il y avait
      d'autres lignes collatrales, mais plus loignes. L'un de ces
      Mdicis, de la branche des Chiarissimi, Ottaviano, fut le pre du
      pape Lon XI, qui ne rgna que quelques mois. Voir Litta,
      _Famiglie_, t. XII, table XX. Le pape Pie IV (1559-1565) tait un
      Mdicis de Milan.]

Les contemporains, qui avaient vu les deux Borgia, le pape et son fils,
s'acharner  la destruction de la fodalit romaine, supposaient que
Csar Borgia avait voulu unifier l'tat pontifical pour l'accaparer 
son profit, ou, comme on dit, le sculariser. Ils s'attendaient toujours
 quelque recommencement. L'ancien secrtaire de la Rpublique
florentine, Machiavel, disgraci  la rentre des Mdicis et qui
occupait ses loisirs  tablir les lois de la science politique, ddia 
Laurent son livre du _Prince_, o il exposait dogmatiquement, sans souci
du bien ni du mal, les moyens de fonder et de conserver un tat (1519).
Suspect, pauvre et malade, il parlait au chef de la Cit, non en
qumandeur, mais en conseiller. Machiavel tait de ces Italiens qui
rvaient d'indpendance,  dfaut d'unit, et qui dtestaient la
monarchie pontificale, ce gouvernement de prtres, comme incapable de la
procurer[12]. Mais ils la savaient assez puissante au dedans et assez
influente au dehors pour s'opposer, soit avec ses propres forces, soit
avec l'aide des trangers,  toute tentative qui ne viendrait pas
d'elle. Aussi ces ennemis du pouvoir temporel voyaient-ils avec faveur
grandir un fils d'Alexandre VI, comme Csar, ou un neveu de Lon X,
comme Laurent, hommes d'pe de l'glise, et qui pourraient tre tents
d'usurper sa puissance au grand profit de l'Italie[13].

      [Note 12: Francesco Flamini, _Il Cinquecento_ (t. VI de la _Storia
      litteraria d'Italia_, d. Vallardi), s.d. ch. I de la premire
      partie. _Il pensiero politico_, passim, p. 24-25, 31 et
      bibliographie, p. 527 sqq., et surtout le terrible passage des
      _Discorsi sopra la prima Deca di Tito-Livio_; liv. I, ch. XII, qui
      commence ainsi: Abbiamo adunque con la Chiesa e con i preti noi
      Italiani..., d du _Prince_ et des _Discours_, Turin, 1852, p.
      139.]

      [Note 13: L'ide de fond de Machiavel, elle est probablement dans
      le chapitre XXVI et dernier du _Prince_, o il exhorte les
      Mdicis, appuys de leur vertu et favoriss de Dieu et de
      l'glise, dont l'un d'entre eux (Lon X) est le souverain, 
      saisir la bannire et  marcher, suivis de tous les Italiens,  la
      rdemption de l'Italie. Pasquale Villari, _Niccol Machiavelli e
      i suoi tempi_, 2e d. 1895, t. II, p. 413-414. _Il Principe_, ch.
      XXVI, d. de Turin, p. 99-101.]

Mais Laurent de Mdicis emporta en mourant les rves du penseur laque
et les esprances du Pape. C'tait un brave soldat, sinon un capitaine.
Il passait, comme sa mre, Alfonsina Orsini, pour orgueilleux et
autoritaire; il s'isolait de ses concitoyens, et Lon X l'avait, dit-on,
svrement repris de les regarder comme des sujets. Il ne s'tait jamais
compltement remis du coup d'arquebuse reu dans la campagne d'Urbin et
aussi, s'il fallait en croire quelques chroniqueurs franais ou
italiens, d'un mal qui aurait d retarder, sinon empcher son mariage.
Madeleine aurait pous le mari et le reste[14].

      [Note 14: Florange, p. 224, Cambi, _Istorie_ dans les _Delizie
      degli Eruditi toscani_, p. p. Ildefonso di San Luigi, t. XXIII, p.
      145.]

Cette belle jeune Franaise avait fait son entre  Florence le 7
septembre 1518. Elle tenait  plaire et elle y russit. C'tait, dit le
frre Giuliano Ughi, une gentille dame, belle et sage, et gracieuse et
trs vertueuse (_onestissima_)[15].

      [Note 15: _Cronica di Firenze dell' anno_ 1501 _al_ 1546, Append.
       l'_Archivio storico italiano_, t. VII (1849), p. 133.]

Mais elle eut juste le temps de se faire regretter: le 13 avril 1519,
elle accoucha d'une fille--c'tait la future reine de France--et quinze
jours aprs (28 avril), elle mourut de la fivre. Laurent, qui, depuis
le mois de dcembre, gardait le lit ou la chambre, ne lui survcut que
quelques jours (4 mai).

L'enfant avait t baptise le samedi 16 avril  l'glise de
Saint-Laurent, la paroisse de Mdicis, par le Rvrend Pre Lionardo
Buonafede, administrateur de l'hpital de Santa Maria Nuova, en prsence
de ses parrains et marraines: Francesco d'Arezzo, gnral de l'Ordre des
Servites, Francesco Campana, prieur de Saint-Laurent, soeur Speranza de'
Signorini, abbesse des Murate, Clara degli Albizzi, prieure du couvent
d'Annalena, Pagolo di Orlando de' Medici, et Giovanni Battista dei
Nobili, deux ecclsiastiques, deux nonnes et deux membres de
l'aristocratie florentine[16]. Elle reut les prnoms de Catherine et de
Marie, l'un qui lui venait de sa mre ou de son arrire grand'mre
paternelle[17], l'autre de la Madone,  qui le jour du samedi est plus
particulirement consacr. Franois Ier avait promis de tenir sur les
fonts baptismaux le premier enfant de Laurent et de Madeleine, si
c'tait une fille. Mais l'tat des parents ne laissa pas le temps de
prendre ses ordres.

      [Note 16: Acte de baptme rapport par Trollope, _The Girlhood of
      Catherine de Medici_, Londres, 1856, p. 345. Le nom et le pays de
      la mre ont t dnaturs par le scribe ou le copiste: Maddalena
      di Manone Milanese (_sic_) in Francia allevata.]

      [Note 17: Le prnom de Romola, qu'il tait d'usage, parat-il, en
      ce temps-l d'ajouter  celui des nobles Florentines, en souvenir
      de Romulus, le prtendu fondateur de Fesulae (Fiesole), mtropole
      de Florence, n'est pas mentionn dans l'acte de baptme. Celui de
      Catherine, que personne jusqu'ici ne s'est avis d'expliquer, fut
      donn peut-tre  l'enfant en mmoire de sa bisaeule en ligne
      paternelle, Caterina d'Amerigo San Severino, mre d'Alfonsina et
      grand'mre de Laurent (voir Litta, _Famiglie celebri italiane_, t.
      XXI, table XXIII). Une cousine germaine de Laurent, fille de
      Madeleine de Mdicis et de Franois Cibo et femme de Jean-Marie
      Varano, duc de Camerino, s'appelait aussi Catherine. Mais il n'est
      pas impossible que ce prnom vnt  Catherine de sa mre. Celle-ci
      n'a pas d'autre prnom que Madeleine dans l'arbre gnalogique de
      la maison d'Auvergne dress par Baluze, mais il n'en faut pas
      conclure que ce ft ncessairement le seul, ces sortes de tableaux
      tant souvent incomplets. Le contraire peut se dduire d'une
      lettre o Vasari, un peintre florentin, fameux surtout comme
      historien de la peinture italienne, engageait l'vque de Paris,
      Pierre de Gondi (5 octobre 1569),  recommander comme une
      obligation de biensance  Catherine de Mdicis, alors
      toute-puissante pendant le rgne de son fils Charles IX, de fonder
       Florence un service pour le repos de l'me de sa mre, de son
      pre et de son frre naturel, Alexandre (Vasari, _Opere_, d.
      Milanesi, 1878-1885, t. VIII, p. 441-442). C'taient, disait-il,
      de tous les Mdicis les seuls qui n'eussent pas leur obit. Il
      proposait de placer celui de la mre de Catherine le lendemain de
      la fte de sainte Catherine: celui de son pre Laurent, le
      lendemain de la saint-Laurent, comme le jour aprs saint Cme il
      se fait pour Cme l'ancien. Le service tant, comme on le voit
      par l'exemple de Cme et de Laurent, plac le lendemain de la fte
      de leur patron, il n'est pas draisonnable de conclure que
      Madeleine s'appelait Catherine comme sa fille, puisque la messe de
      _Requiem_ devait tre dite le lendemain de la Sainte-Catherine (26
      novembre).]

En aot, Catherine fut malade  mourir. Lon X en fut trs affect,
contrairement  son habitude de prendre lgrement les mauvaises
nouvelles. Elle se rtablit vite, et, en octobre, elle fut amene  Rome
par sa grand'mre, Alfonsina. Le Pape racontait  l'ambassadeur de
Venise qu'il avait t mu par le chagrin de sa belle-soeur, pleurant la
mort des siens, ou, comme s'exprimait ce pontife lettr, les malheurs
des Grecs. Et ces paroles, continue l'ambassadeur, il les disait les
larmes aux yeux, et il me dit encore quelques mots  ce sujet, et que la
petite  feu D. Lorenzo tait belle et grassouillette[18].

      [Note 18: Reumont-Baschet, p. 263 Recens fert (Alfonsina) rumnas
      Danaum. Ce n'est pas une citation de Virgile, comme parat le
      croire Baschet. Introd. p. VII: cf. p. 62.]

Cette enfant tait le seul rejeton lgitime de la dynastie rgnante, ou,
pour parler comme l'Arioste, l'unique rameau vert avec quelques
feuilles, dont Florence partage entre la crainte et l'esprance se
demande si l'hiver l'pargnera ou le tranchera[19]. Si frle qu'elle
ft, elle comptait dj dans les calculs de la diplomatie. Ses droits
sur Florence taient incertains, le principat n'tant pas une vritable
monarchie et l'exercice des magistratures, qui en tait la condition,
excluant d'ailleurs les femmes. Mais elle avait hrit de son pre le
duch d'Urbin. Franois Ier, toujours proccup de ses projets d'Italie,
rclama la tutelle de la fille de Madeleine, la petite duchesse d'Urbin,
_la duchessina_. Cette prtention inquita Lon X, qui ne voulait pas
laisser les Franais s'tablir  Urbin, et peut-tre le contrecarrer
dans le rglement des affaires de Florence. Mme avant que son neveu ft
mort, il avait, pour se drober aux sollicitations du Roi de France,
conclu (17 janvier 1519) avec Charles roi des Espagnes, un trait secret
d'alliance o Florence tait comprise comme ne faisant qu'un avec les
tats et la souverainet propre de Sa Saintet,[20] et mme il signa
encore avec lui (20 janvier) un trait de garantie mutuelle o Laurent
tait compris. Il prenait ses prcautions contre Franois Ier, mais il
ne rompit pas avec lui. L'empereur Maximilien tant mort sur ces
entrefaites (11 janvier), il se dclara contre l'lection de Charles 
l'empire. C'tait un des dogmes de la politique pontificale que le mme
homme ne devait pas tre empereur et roi de Naples, matre du sud de
l'Italie et suzerain nominal ou effectif d'une partie de l'Italie du
Nord. Il favorisa donc tout d'abord la candidature de Franois Ier et ne
changea de parti que lorsque les lecteurs allemands eurent marqu
dcidment leur prfrence[21]. Mais mme aprs l'lection de Charles
(28 juin 1519), il continua de montrer une faveur gale aux deux
souverains que leur comptition avait irrmdiablement brouills.
Toutefois il inclinait vers Charles-Quint, dont il avait besoin pour
arrter les progrs de l'hrsie luthrienne en Allemagne. La mort de
son neveu avait ruin ses grandes ambitions de famille: il s'en
consolait, disait-il  son secrtaire Pietro Ardinghello, comme d'une
preuve qui le librait de la dpendance des princes et lui permettait
de ne plus penser dornavant qu' l'exaltation et  l'avantage du
Saint-Sige apostolique[22]. Longtemps encore il pratiqua son jeu de
bascule diplomatique, mais quand il fallut prendre parti, il aima mieux,
guerre pour guerre, s'allier aux Impriaux contre les Franais qu'aux
Franais contre les Impriaux. L'insistance de Franois Ier  rclamer
le prix d'anciens services et son indiscrtion  rappeler de vagues
promesses lui taient la preuve que le Roi de France tout-puissant
serait un tuteur tyrannique. Charles-Quint se serait content d'une
alliance dfensive contre son rival. Ce fut le Pape qui inspira les
dcisions nergiques[23]. Puisqu'il fallait rompre, il voulut une action
offensive, c'est--dire profitable, qui chasserait les Franais de Milan
et de Gnes, et rendrait  l'glise les duchs de Parme et de Plaisance,
dont elle avait t dpossde par le vainqueur de Marignan (8 mai
1521). Franois Ier n'avait pas rflchi qu'aprs la mort de Laurent de
Mdicis, il n'avait plus  offrir  Lon X que des exigences[24], tandis
que Charles-Quint pouvait l'aider  se pourvoir. Il dnona hautement
les malins projets du Pape et sa trahison; mais Milan fut pris par
l'arme pontifico-impriale le 19 novembre 1521. Lon X triomphait de ce
succs, quand il fut emport, probablement par une crise de malaria, 
quarante-six ans (2 dc. 1521).

      [Note 19: Lodovico Ariosto, _Opere minori_, d. par Filippo-Luigi
      Polidori, Florence, 1894. t. I, p. 216.]

      [Note 20: Le texte du trait a t publi par Gino Capponi,
      _Archivio storico italiano_, t. I, 1842, p. 379-383.]

      [Note 21: Pastor, _Histoire des Papes_, trad. franaise, t. VII,
      p. 223.]

      [Note 22: Reumont-Baschet, p. 260.]

      [Note 23: Sur le revirement et les dernires hsitations de Lon
      X. Nitti. _Leone X e la sua politica_. Florence, 1892, p. 412
      sqq.]

      [Note 24: _Ibid._, p. 428. Franois Ier ne voulait pas prendre
      l'engagement formel d'aider Lon X contre le duc de Ferrare, un
      vassal insoumis de l'glise, et Lon X ne croyait pas que le roi
      de France, matre de Naples, consentt  cder au Saint-Sige,
      comme il l'offrait, les territoires napolitains jusqu'au
      Garigliano.]

Son successeur ne fut pas un Mdicis, mais le prcepteur de
Charles-Quint, Adrien d'Utrecht, un thologien flamand trs austre, qui
se passionna pour la rforme de l'glise, et qui, par raction contre le
npotisme, laissa Franois-Marie de La Rovere rentrer en possession du
duch d'Urbin. Catherine ne fut plus duchesse qu'en titre. Elle avait
perdu sa grand'mre, Alfonsina Orsini, deux ans avant son grand-oncle (7
fvrier 1520). Pendant l'absence du cardinal de Mdicis, qui tait parti
pour Florence quelques jours aprs l'lection d'Adrien, elle vcut 
Rome sous la garde soit de sa grand'tante, Lucrce de Mdicis, marie au
banquier Jacques Salviati, soit de sa tante germaine, Clarice, femme de
Philippe Strozzi, une Mdicis intelligente, vertueuse et si nergique
qu'on l'avait surnomme l'Amazone.

Avec Catherine vivaient deux btards, son cousin Hippolyte, n le 23
mars 1511 de Julien de Mdicis et d'une dame de Pesaro, et son frre
Alexandre, que Laurent avait eu, en 1512, d'une belle et robuste
paysanne de Collavechio (un village de la Campagne romaine), sujette ou
serve d'Alfonsina Orsini[25].

      [Note 25: Et non d'une esclave noire ou multre, comme le rpte
      Reumont-Baschet, p. 234. Voir Ferrai, _Lorenzino de Medici e la
      Societ cortigiana del Cinquecento_, 1891, p. 71.]

Heureusement pour Catherine, Adrien VI mourut aprs un an et demi de
rgne (9 janvier 1522-14 septembre 1523). Les cardinaux, las de
l'outrance rformatrice de ce barbare du Nord, lurent un grand seigneur
italien, ce cardinal Jules, que Lon X avait plac en rserve dans le
Sacr Collge pour continuer la dynastie pontificale des Mdicis (19
novembre 1523).

Depuis la mort de Laurent, il gouvernait Florence. Devenu pape, il
voulut y organiser la dynastie laque. Dans cet tat singulier, qui
n'tait plus une Rpublique et qui n'tait pas encore une monarchie, et
o le pouvoir suprme rclamait un homme, Lon X avait pens concilier
les droits dynastiques de la fille de Laurent avec le caractre du
gouvernement, en fianant Catherine  son cousin Hippolyte, et en les
dclarant princes de Florence[26]. Peut-tre l'aurait-il fait s'il en
avait eu le temps. Ce fut aussi la premire ide de Clment VII.
Hippolyte fut envoy  Florence o il fit son entre le 31 aot 1524. Il
fut reu comme l'hritier des Mdicis et dclar ligible, malgr son
ge,  toutes les charges de la Rpublique. Le cardinal de Cortone,
Passerini, devait diriger le jeune homme et la Cit. L'anne suivante,
en juin 1525, arrivrent Catherine et Alexandre avec leur gouverneur,
Messer Rosso Ridolfi, un parent peut-tre des Ridolfi, les allis des
Mdicis. Ils passrent probablement l't dans la belle villa de Poggio
 Cajano, que Laurent le Magnifique avait fait btir par son grand ami,
l'architecte Giuliano da San Gallo, au milieu des arbres et des jardins,
sur les bords de l'Ombrone,  quelques heures de Florence, et, l'hiver
venu, s'tablirent au Palais Mdicis de la Via Larga[27].

      [Note 26: Reumont-Baschet, p. 264.]

      [Note 27: Aujourd'hui Palais Riccardi, Mntz, _Histoire de l'art
      pendant la Renaissance_, t. I, p. 459. Sur Poggio  Cajano, voir
      Mntz, _ibid._, t. II, p. 355.]

Catherine avait, semble-t-il, plus de sympathie pour ce cousin, dont on
lui avait dit peut-tre qu'elle serait la femme, que pour son frre
Alexandre. Mais l'avenir des Mdicis fut bientt remis en question.
Aprs la dfaite de Franois Ier  Pavie et son emprisonnement  Madrid,
Clment VII s'tait concert avec les autres tats libres d'Italie pour
sauvegarder leur commune indpendance contre l'hgmonie de
Charles-Quint. Lorsque Francois Ier fut remis en libert, les allis
l'envoyrent supplier de les secourir. Le Roi de France, malgr les
engagements du trait de Madrid, avait adhr  la Ligue contre
l'Empereur et promis des subsides, une flotte, une arme (Cognac, 22 mai
1526), mais il ne s'tait pas press de tenir sa parole. Les coaliss
italiens, abandonns  leur initiative et rduits  leurs moyens,
n'avaient rien fait. Charles-Quint, faute d'argent, gardait la
dfensive. La guerre tranait. Mais au printemps de 1527, l'arme
impriale d'Italie, o le manque de solde provoquait des mutineries
furieuses, ayant t renforce de dix mille lansquenets presque tous
luthriens, se dirigea, pour s'y refaire, vers Rome, cette Babylone
gorge d'or par l'exploitation du monde chrtien. Elle la prit d'assaut
(6 mai), la saccagea et bloqua le Pape dans le chteau Saint-Ange. Les
Florentins taient mcontents de l'administration de Passerini, un
brouillon qui voulait tout faire et ne faisait rien, et furieux de ses
extorsions fiscales. Ils profitrent de l'occasion pour se rvolter et
bannirent Hippolyte et Alexandre de Mdicis. Clarice Strozzi, qui, de
tout son coeur d'honnte femme, dtestait les btards et leur patron,
Clment VII, arriva trop tard pour sauvegarder les droits de Catherine.
Elle l'emmena  Poggio  Cajano.

Le gonfalonier lu par le peuple soulev, Niccol Capponi, tait un
homme de grande famille, doux et clairvoyant, qui n'aurait pas voulu
rompre tout rapport avec Clment VII et qui, en tout cas, conseillait 
ses compatriotes de rechercher l'appui de Charles-Quint; l'exprience
montrait assez quel fonds il fallait faire sur une intervention
franaise. Mais le peuple, fidle  l'alliance des lis, imposa sa
politique au gouvernement. Capponi, convaincu de correspondre avec
Clment VII, fut dpos (avril 1529) et remplac par le chef du parti
populaire, Francesco Carducci. Les adversaires intransigeants des
Mdicis, ou, comme on disait, les _Arrabiati_ (enrags), brisrent
partout les emblmes de la dynastie, et dtruisirent les effigies en
cire de Lon X et de Clment VII, qui avaient t, par honneur,
suspendues aux murs de l'glise de l'Annunziata. Le Pape fut tellement
mu de cet outrage qu'il dclara  l'ambassadeur d'Angleterre qu'il
aimait mieux tre le chapelain et mme le _stalliere_ (le garon
d'curie) de l'Empereur que le jouet de ses sujets (29 mai 1529)[28].

      [Note 28: Dpche de l'ambassadeur vnitien, Gaspar Contarini, au
      Snat, cite par de Leva, _Storia documentata di Carlo V, in
      correlazione all'Italia_, t. II, 532.]

Un mois aprs, il signa avec Charles-Quint,  Barcelone, un trait de
rconciliation, qui stipulait le rtablissement des Mdicis  Florence.
Mais ce n'tait plus Hippolyte qu'il destinait au principat. Pendant une
grave maladie dont il pensa mourir (janvier 1529), il l'avait fait
cardinal malgr lui. C'tait couper court, s'il mourait,  toute
comptition entre les deux cousins, qui et aggrav la situation des
Mdicis. Peut-tre jugea-t-il que, btard pour btard, Alexandre, fils
de Laurent tait, d'aprs les rgles de succession dynastique, plus
qualifi qu'Hippolyte, fils de Julien, pour prendre le gouvernement de
la Cit. Il vcut, et les avantages de sa dcision se rvlrent encore
plus grands. Il put, au trait de Barcelone, en arrtant le mariage de
son neveu avec une btarde de Charles-Quint, Marguerite d'Autriche,
intresser personnellement l'empereur  la rduction de Florence[29].
D'autre part, l'lvation d'Hippolyte au cardinalat laissait la main de
Catherine disponible pour de nouvelles combinaisons diplomatiques, et
par exemple pour une entente avec la France. Rconciliation avec
Charles-Quint, accord avec Franois Ier, c'tait le retour au jeu de
bascule dont l'abandon lui avait t si funeste. Naturellement, le Pape
ne dit  personne ses raisons. Aussi certains contemporains, surpris de
ce revirement, souponnrent  tort Clment VII d'avoir eu pour
Alexandre une affection qui dpassait celle d'un oncle.

      [Note 29: _Ibid._, p. 535. Le trait dans Du Mont, t. IV, partie
      2, p. 1.]

En tout cas le sort de Florence tait rgl. Comme Capponi l'avait
prvu, Franois Ier fit lui aussi la paix avec l'Empereur (Cambrai, 5
aot 1529), et, moyennant l'abandon des clauses les plus onreuses du
trait de Madrid, il abandonna sans faon ses allis et ses clients
d'Italie, le duc de Ferrare, les Vnitiens et les Florentins au bon
vouloir de Charles-Quint. Une arme impriale se joignit aux troupes
pontificales pour attaquer Florence. En octobre 1529, l'investissement
de la place commena.

La petite Catherine fit l'exprience d'un sige. Franois Ier avait bien
offert aux Florentins, aprs le bannissement d'Hippolyte et d'Alexandre,
de recueillir la duchessina, qu'il traitait de parente. Mais les ennemis
des Mdicis trouvaient qu'elle tait dj trop loin  Poggio  Cajano,
et, apprhendant entre le Pape et le Roi de France quelque ngociation
matrimoniale, dont leur indpendance paierait les frais, ils l'avaient
fait rentrer dans la ville pour prvenir une fuite ou un enlvement.
Catherine avait t mise d'abord au couvent de Sainte-Lucie, ou  celui
de Sainte-Catherine de Sienne. De l, elle fut transfre,  la demande
de l'ambassadeur de France, M. de Velly, chez les _Murate_, o il savait
qu'elle trouverait bon accueil, en reconnaissance des dons et des
faveurs dont les Mdicis avaient gratifi cette communaut[30]. On se
rappelle que l'abbesse en 1519--et peut-tre tait-elle encore vivante
en 1527?--avait servi de marraine  Catherine. Celle-ci n'eut donc pas
trop  souffrir de la perte de sa tante Clarice, morte en mai 1528.

      [Note 30: Sur les _Murate_, consulter, avec les rserves
      ncessaires, Reumont-Baschet, p. 97-100. Trollope, ch. IX, p. 129
      sqq.]

Ce couvent de Bndictines ou de Clarisses, o l'enfant demeura trente
et un mois, du 7 dcembre 1527 au 31 juillet 1530, n'tait pas une de
ces retraites austres o les pcheurs s'enferment pour pleurer leurs
fautes et les justes pour ajouter  leurs mrites. Il n'y avait pas
beaucoup de ces couvents-l en Italie en l'an de grce 1527, avant que
la Rforme protestante et suscit la Contre-Rforme catholique. Le nom
d'_Emmures_ (Murate) n'tait plus qu'un souvenir; il ne restait de
l'poque lointaine o des recluses volontaires s'emprisonnaient leur vie
durant entre quatre murs qu'un nom et une crmonie symbolique.
Lorsqu'une novice prononait les voeux ternels, on la faisait entrer
dans le monastre par une brche ouverte dans l'enceinte. Mais les
portes n'taient rigoureusement closes que ce jour-l. Le clotre
servait de retraite  de grandes dames. Catherine Sforza, l'hroque
virago, mre de Jean des Bandes Noires, avait voulu y tre enterre[31].
C'tait aussi une excellente maison d'ducation o les plus nobles
familles mettaient leurs filles. Sa rputation s'tendait trs loin. Les
rois de Portugal, de 1509  1627, envoyrent tous les ans aux Murate--on
ne sait pour quelle raison--un cadeau de sept caisses de sucre. Elles
servaient probablement  faire des confitures. Catherine put apprendre,
en mangeant des tartines, l'existence d'un royaume, o avait rgn trois
sicles auparavant une de ses parentes, Mathilde de Boulogne, et le
grand vnement des dcouvertes maritimes; savoureuse leon d'histoire
et de gographie. La communaut des Murate tait  la mode. Les
crmonies religieuses y taient trs belles, et le grand monde de
Florence affluait aux vpres pour y entendre une musique et des chants
si doux qu'on et dit, rapporte le prologue d'un mystre de l'poque,
Anges saints chanter au ciel, et qu'on se serait attard un an  our
pareille mlodie[32]. Les religieuses excellaient aussi  fabriquer de
petits objets en filigrane. L'pre rformateur, qui, conformment au
plus pur asctisme chrtien, voyait un danger pour l'me dans tous les
plaisirs de l'imagination, de l'oreille et des yeux, Savonarole,
s'excusait presque en chaire, dans la cathdrale de Santa Maria del
Fiore, d'avoir consenti, trois ans aprs la prire qui lui en avait t
faite,  prcher chez ces nonnes mondaines: J'ai t aux Murate
vendredi dernier... Je leur ai parl de la lumire qu'il faut avoir,
j'entends la lumire supranaturelle, et de celle qui fait qu'on laisse
les sachets, les rets et les rticules et les brins d'olivier (_ulivi_),
qu'elles fabriquent en or et en argent, ainsi que leurs cahiers de
musique (_libriccini_)... et je leur ai dit que de ce chant not
(_figurato_) l'inventeur tait Satan, et qu'elles jetassent bien loin
ces livres de chant et ces instruments[33].

      [Note 31: Mais elle n'y a pas pass les derniers temps de sa vie,
      comme le dit Reumont, p. 100. Voir Pasolini, _Caterina Sforza_,
      1903, t. II, p. 337.]

      [Note 32: Cit par Trollope, p. 370-371.]

      [Note 33: Trollope p. 371 et p. 185.]

Elles n'en firent rien heureusement; l'enfant entendit de la bonne
musique.

On a quelques renseignements sur elle dans une chronique du couvent
crite, entre 1592 et 1605[34], par la soeur Giustina Niccolini, qui
avait entendu nos trs vieilles et rvrendes mres parler du sjour
de Catherine au couvent. Les mres avaient bien accueilli et choy
cette mignonnette de huit ans, de manires trs gracieuses et qui
d'elle-mme se faisait aimer de chacun... et qui tait si douce avec
les mres et si affable, qu'elles compatissaient  ses ennuis et  ses
peines extrmement. Le charme de cette petite personne fut si efficace
que quelques unes des religieuses, la majorit peut-tre, se dclarrent
pour les Mdicis. Mais d'autres rsistrent  l'entranement et la
communaut fut partage.

      [Note 34: Et non pas au moment mme, comme ont l'air de le croire
      Trollope, p. 139 et Reumont-Baschet, p. 97-99. Cette chronique est
      aujourd'hui gare, mais quelques fragments ont t recueillis par
      le chanoine Domenico Moreni. Il les a publis, avec une tude
      indite de Mellini, sous le titre: _Ricordi intorni ai costumi
      azioni e governo del Sereniss. Gran Duca Cosimo I scritti da
      Domenico Mellini di commissione della Sereniss. Maria Cristina di
      Lorena ora per la prima volta pubblicati con illustrazzioni_,
      Florence, 1820, p. 126-129.--L'poque o la soeur crivit cette
      partie de la chronique est tablie par l'allusion au pape rgnant,
      Clment VIII (1592-1605), fils du chancelier Salvestro
      Aldobrandini, p. 128.]

Le fait est confirm par l'un des dfenseurs de Florence, Busini. La
reine de France actuelle (Catherine de Mdicis), crivait-il en 1549,
tait pendant le sige chez les Murate, et elle mit tant d'art (_arte_)
et de confusion parmi ces femmelettes (_nencioline_) que le couvent
tait troubl et divis; les unes priaient Dieu (n'ayant pas d'autres
armes) pour la libert, les autres pour les Mdicis[35].

      [Note 35: _Lettere di Giambattista Busini  Benedetto Varchi_,
      Florence, 1861, p. 165.]

Busini, l'ancien combattant, n'est pas loign de croire  quelque noir
dessein contre la Rpublique. Un complot au couvent! Il oublie l'ge de
la fillette.

Mais il est toutefois notable que Catherine,  peine au sortir de
l'enfance, ait eu un pareil succs de sduction. Les nonnes, que sa
bonne grce enthousiasmait, s'enhardirent jusqu' envoyer aux partisans
de sa maison qui avaient t emprisonns des ptisseries et des
corbeilles de fruits, avec des fleurs disposes de faon  figurer les
six boules hraldiques (_palle_) des Mdicis.

C'tait une insulte  ce peuple qui, malgr le nombre des assigeants,
l'inertie calcule d'un haut condottiere  sa solde, Hercule d'Este, la
trahison du gouverneur, Malatesta, la canonnade, le blocus, la peste et
la famine, s'opinitrait  rsister. Des furieux, Lionardo Bartolini et
Ceo, parlaient de faire mourir l'enfant, ou de l'exposer sur les
remparts aux coups des ennemis; d'autres, plus forcens encore, de la
mettre dans un lupanar.

Les Dix de la Libert, qui dirigeaient la dfense, s'taient eux aussi
mus de la provocation des religieuses; et comme d'autre part ils
savaient que le Pape et le Roi projetaient de faire vader la
pensionnaire, ils dcidrent de l'enfermer  Sainte-Lucie, une
communaut de religieuses que dirigeaient les Dominicains de Saint Marc,
toujours fidles  l'esprit rpublicain de Savonarole. Un soir, tard,
raconte la soeur Giustina Niccolini, des commissaires, escorts
d'arquebusiers, vinrent la chercher, et, sur le refus des Murate de la
livrer, ils menacrent de briser la porte et de mettre le feu au
couvent. Les nonnes en larmes finirent par obtenir un jour de rpit.
Catherine croyait qu'on allait la conduire  la mort. Avec une dcision
remarquable pour son ge, elle coupa ses cheveux et revtit une robe de
religieuse, esprant qu'on n'oserait pas porter la main sur une vierge
consacre. C'est dans ce costume que la trouva, le lendemain, de trs
grand matin, le chancelier Salvestro Aldobrandini, charg d'excuter les
ordres de la Seigneurie. Il la pria de bien vouloir remettre ses
vtements ordinaires, mais elle refusa d'en rien faire, et avec beaucoup
de hardiesse rpondit qu'elle s'en irait ainsi, afin que tout le monde
vt qu'ils arrachaient une religieuse de son couvent. Par l, elle
laissait voir la lourde angoisse qui lui serrait le coeur....
Aldobrandini la rassura, lui promettant qu'avant un mois elle
reviendrait aux Murate, et la dcida ainsi  le suivre. Elle traversa la
ville  cheval, en son habit de nonnette (_monachina_), sous la garde de
magistrats et de citoyens en armes, et fut conduite chez les
Dominicaines,  Sainte-Lucie, o elle avait peut-tre pass quelques
mois avant d'entrer aux Murate (21 juillet 1530)[36].

      [Note 36: La soeur Giustina Niccolini ne dit rien de ce premier
      sjour  Sainte-Lucie. Ce serait, d'aprs elle, au couvent de
      Sainte-Catherine de Sienne que Catherine aurait t place  son
      retour de Poggio  Cajano. La soeur Niccolini est peut-tre
      exactement informe sur ce point, mais elle se trompe d'un an
      quand elle indique le 21 aot 1529 comme le jour o Catherine a
      quitt les Murate.]

Elle y resta jusqu' la fin du sige. Florence,  bout de force, fut
rduite  traiter (12 aot 1530). La capitulation portait que
Charles-Quint rglerait  sa volont la forme du gouvernement, sans
toutefois porter atteinte aux liberts. Mais, en attendant, les
partisans des Mdicis s'emparrent du pouvoir et mirent en jugement les
hommes de la rvolution, dont quelques-uns furent excuts, plusieurs
bannis, un plus grand nombre condamns  de lourdes amendes. Clment VII
laissa faire; mais pour ne pas compromettre la popularit de sa maison,
il ne voulut pas qu'aucun Mdicis restt spectateur de ces vengeances.
Il fit venir  Rome sa nice, qu'il n'avait pas vue depuis cinq ans
(octobre 1530). Sa Saintet, crit un agent franais, le protonotaire
Nicolas Raince, lui fit un cordial et vrai accueil paternel et s'est pu
connatre que c'est bien la chose du monde qu'il aime le mieux. Il la
reut les bras tendus, les larmes aux yeux, mmement (surtout) par la
grande joie et plaisir de la our parler tant sagement et la voir en si
prudente contenance[37].

      [Note 37: _Lettres de Catherine de Mdicis_, t. I, p. p. Hector de
      La Ferrire, Introd., p. XI.]

Le secrtaire de Clment VII remarque aussi qu'elle est bien disante et
sage au-dessus de son ge. Cette enfant de onze ans parle sans colre,
ou, comme dit Raince, avec fort bonne grce du maltraitement qu'on
lui a fait; mais elle ne peut oublier. Le vicomte de Turenne, que
Franois Ier avait charg de la visiter  son passage  Florence, en
septembre 1528, crivait au duc d'Albany, qu'il ne vit oncques personne
de son ge qui se sente mieux du bien ou du mal qui lui est fait.

La premire lettre qu'on ait d'elle, et qui est de 1529 ou de 1530, est
une recommandation adresse au Roi de France en faveur du fils de son
gouverneur, ce Messer Rosso Ridolfi, qui l'avait servie six ans avec un
entier dvouement[38]. Aprs la reddition de Florence, elle sauva la
vie  Salvestro Aldobrandini, qui, dans l'accomplissement de son devoir,
s'tait montr bon pour elle. Elle fit la fortune des fils de Clarice
Strozzi. Elle garda toujours un tendre souvenir aux bonnes dames des
Murate. Ds le plus jeune ge, elle se rvle capable de sentiment et de
ressentiment. C'est un trait de caractre  retenir.

      [Note 38: Baluze, _Histoire gnalogique_, t. II, p. 698.]

 Rome, o elle demeura d'octobre 1530  avril 1532, elle habita le
palais Mdicis (plus tard le palais Madame, et aujourd'hui le palais du
Snat). Elle y vivait avec son cousin, le cardinal Hippolyte, et son
frre Alexandre, de six  sept ans plus gs qu'elle, et qui aimaient
les ftes et le luxe. Ils inspirrent leurs gots  Catherine, si elle
ne les avait pas dj naturellement. Le vieux banquier, Jacques
Salviati, le beau-frre de Lon X, qui habitait le palais, avait t
probablement charg par Clment VII de fournir l'argent et de rgler les
comptes de la maison. conome et caissier, il conseillait au Pape de
tenir les mains bien serres et par l il se rendit si odieux  ces
jeunes gens qui avaient grand apptit, raconte l'ambassadeur vnitien,
Antonio Soriano, de dpenser et de rpandre (_Spendere e spandere_)
que le cardinal Hippolyte fut sur le point de tuer Salviati de sa
main[39].

      [Note 39: Alberi, _Relazioni degli ambasciatori veneti al Senato_,
      srie II, vol. III. p. 287.]

Ce cousin de Catherine avait en 1531 vingt ans. Il n'avait
d'ecclsiastique que l'habit, et encore ne le portait-il gure. Le
portrait que Titien a fait de lui le reprsente en costume de cavalier,
vtu d'un long justaucorps serr  la taille, d'un violet sombre, et sur
lequel s'accroche aux paules un manteau de mme couleur.  sa toque
tincelle une double aigrette de diamants. De la main droite il tient un
bton de commandement, et de la gauche treint son pe. Il n'a pas
l'air commode avec ses lvres pinces, son nez mince, son regard dur, et
qui justifie sa rputation de _cervello gagliardo et insopportabile_
comme dit un contemporain, ce que Brantme traduit si bien, sans le
savoir, par mutin, fort escalabrous. Mais il tait si lgant et si
cultiv! Il aimait les beaux chevaux, les vtements magnifiques et
marchait escort de barbares pittoresques: Maures, habiles 
l'quitation et au saut; Tartares, incomparables archers; thiopiens,
invincibles  la course et  la lutte; Indiens, habiles nageurs; Turcs,
adroits tireurs et chasseurs. Bon musicien, il chantait en
s'accompagnant de la cithare et de la lyre, et jouait en virtuose de la
flte[40]. Il tait pote. Sa traduction en vers italiens non rims du
second livre de l'nide passait pour un chef-d'oeuvre. Quelle merveille
qu'avec ces gots et ces talents, il ait fait impression sur cette
fillette d'intelligence prcoce! J'ai entendu murmurer par quelques
personnes, raconte en 1531 l'ambassadeur vnitien Antonio Soriano, que
l'intention du cardinal de Mdicis tait de se dfroquer
(_dispretandosi_) et de prendre pour femme la duchessina, nice du Pape,
sa cousine au troisime degr, pour laquelle il a un grand amour, et
dont il est lui aussi aim. Elle n'a de confiance qu'au Cardinal et ne
s'adresse qu' lui pour les choses qu'elle dsire ou pour ses affaires.
De la part de Catherine, cette affection si tendre, premier veil du
coeur, n'est pas invraisemblable; mais il est plus difficile de croire
qu'Hippolyte ait partag cette passionnette. Catherine ne fut jamais
jolie, et elle traversait l'ge ingrat. Elle est, dit toujours Soriano,
petite de taille et maigre; ses traits ne sont pas fins et elle a de
gros yeux, tout  fait pareils  ceux des Mdicis[41]. Dans
l'inclination d'Hippolyte pour sa parente, il entrait certainement
beaucoup de calcul.

      [Note 40: Pauli Jovii, _Elogia verorum bellica virtuis
      illustrium_, Ble, 1577, p. 307-310.]

      [Note 41: Alberi, _Relazioni_, serie IIe, vol. III, p. 282.]

L'Empereur avait arrt, d'accord avec Clment VII (octobre 1530),
qu'Alexandre serait duc de Florence,  titre hrditaire, mais Hippolyte
ne se rsignait pas  son exclusion. Il affectait de mpriser l'lu, ce
fils d'une servante. Lui se disait n d'une noble dame, unie  Julien de
Mdicis par un mariage secret. Il quitta secrtement Rome, avant que
Charles-Quint et publi l'acte d'investiture, et parut  l'improviste 
Florence, pensant y provoquer une manifestation en sa faveur (avril
1531)[42]. Il put constater l'indiffrence du peuple et s'en revint
immdiatement. Le Pape tait confondu de l'escapade de son neveu. Il
est fou, _Diavolo_, il est fou, disait-il  l'ambassadeur de Venise; il
ne veut pas tre prtre. Pour le dcider  se tenir tranquille, il paya
ses dettes, et lui donna une part des bnfices du cardinal Pompeo
Colonna, qui venait de mourir. Il fit partir sa nice pour Florence
aprs la fte de Saint-Marc, (c'est--dire  la fin d'avril ou au
commencement de mai 1532)[43]. L'agent du duc de Milan, qui donne ce
renseignement, crivait encore le 15 mai  son matre qu'Hippolyte de
Mdicis avait consenti  rester cardinal. Le 20 juin, il fut nomm lgat
 l'arme que l'Empereur rassemblait en Hongrie contre les Turcs, et le
26 aot il faisait son entre solennelle  Ratisbonne. Cette
renonciation aux ambitions laques et cette mission lointaine sont
intressantes  rapprocher du dpart de Catherine; mais peut-tre
n'est-ce qu'une concidence.

      [Note 42: Cf. Agostino Rossi. _Francesco Guicciardini_, t. I. p.
      260-265.]

      [Note 43: Lettre de l'agent milanais au duc de Milan, dans
      Reumont-Baschet. p. 290, Saint Marc tomba le 25 avril. Trollope se
      trompe d'un an quand il conteste, p. 243, que Catherine soit
      revenue  Florence avant le 16 avril 1533.]

Clment VII avait intrt  montrer aux Florentins l'hritire lgitime
runie fraternellement au btard, chef de l'tat, et autorisant en
quelque sorte par sa prsence l'organisation dfinitive du gouvernement.
Le dcret imprial promulgu en mai 1531 avait rtabli les Mdicis dans
les droits dont ils jouissaient avant 1527 et perptu par surcrot
Alexandre et sa descendance dans le pouvoir de fait que ses
prdcesseurs se transmettaient de gnration en gnration. Mais si le
Pape s'tait rjoui que les Mdicis fussent levs au rang des familles
princires, il lui tait dsagrable qu'ils tinssent leurs droits
souverains de l'Empire  titre de vassaux, avec les obligations et les
responsabilits que l'investiture comporte. Sous main il avait
encourag les partisans de sa maison  abolir l'ancienne Constitution
que Charles-Quint prtendait maintenir, en la modifiant. Un vote du
peuple (statuts du 27 avril 1532), qui tait une manifestation
d'indpendance  l'gard de l'Empire en mme temps qu'une renonciation
aux liberts traditionnelles, dclara Alexandre duc perptuel et
hrditaire de la Rpublique florentine.

Catherine, en personne sage, s'tait prte aux volonts de son oncle,
quels que fussent ses sentiments. Clment VII lui prparait une superbe
compensation. Franois Ier n'tait pas sitt sorti d'Italie qu'il
pensait  y rentrer. Il recherchait avec passion l'alliance du Pape, et,
pour l'obtenir, proposait de marier son fils cadet, Henri, duc
d'Orlans,  Catherine. La jeune fille tait riche d'esprances:
duchesse honoraire, mais qui pouvait devenir effective, d'Urbin, nice
du Pape. Aussi les prtendants taient nombreux. Charles-Quint, pour
l'empcher de se marier en France et dbarrasser son futur gendre
Alexandre d'une comptition possible, voulait la donner au duc de Milan,
Franois Sforza, qui n'tait plus jeune et passait pour impuissant. Le
duc d'Albany, oncle de Catherine, proposait son ancien pupille, Jacques,
roi d'cosse. Clment VII tait surtout tent par l'offre d'un fils de
France; mais l'honneur lui paraissait si grand, comme il est vrai, qu'il
refusait d'y croire. Il s'imaginait que Franois Ier, en le pressant
depuis longtemps de lui confier Catherine jusqu' la clbration du
mariage, n'avait d'autre intention que de mettre la main sur la nice
pour diriger l'oncle, et qu'en fin de compte il se bornerait  lui
donner pour mari quelque grand seigneur. Mais Franois Ier estimait tant
le concours de Rome qu'il tait dcid a y mettre son fils comme prix.
Clment VII ne rsistait que pour se faire prier davantage. Cette
alliance si glorieuse lui tait plus que jamais ncessaire. L'Empereur
ne s'tait-il pas avis d'accorder aux protestants d'Allemagne une trve
religieuse, en attendant la runion d'un concile gnral. L'ide d'une
consultation de l'glise universelle tait un cauchemar pour le Pape,
qui, promu cardinal, malgr sa btardise, contrairement aux saints
canons, et rest grand seigneur de la Renaissance en un commencement de
rforme, craignait d'tre dpos par une majorit de prlats rigides,
d'accord avec l'Empereur. Il n'avait pas non plus oubli le sac de Rome.

Il consentit, par un accord qu'il voulait absolument secret, aux
fianailles de Catherine avec le duc d'Orlans (9 juin 1531)[44]. Il
promettait en dot  sa nice Modne et Reggio, et mme Parme et
Plaisance, et se disait prt  l'aider  reconqurir le duch d'Urbin.
Quant aux prtentions de Franois Ier sur Gnes et Milan, il les
trouvait trs raisonnables. La clbration du mariage fut remise  un
temps opportun. Les agents franais, par indiscrtion ou par calcul,
bruitrent la nouvelle de ce contrat. Charles-Quint, inform des
pratiques de Clment VII, et bien instruit des liaisons du Roi de France
avec les protestants d'Allemagne, le roi d'Angleterre les Hongrois et
les Turcs, demanda ou plutt imposa au Pape une entrevue qui eut lieu 
Bologne (dcembre 1532-fvrier 1533). Il ne put obtenir de lui la
convocation d'un concile; mais il lui fit prendre l'engagement crit
d'agir ensemble pour obliger Franois Ier, si le mariage se faisait, 
embrasser de bonne foi l'affaire du concile, la dfense de la Chrtient
contre les Turcs et l'observation des traits de Madrid et de Cambrai
(24 fvrier 1533)[45]. Il le fora aussi d'adhrer  une ligue italienne
qui dfendrait contre tout agresseur le _statu quo_ territorial dans la
pninsule. Ces prcautions prises, il jugea qu'il pouvait laisser  la
maison de France les maigres profits d'une msalliance[46].

      [Note 44: Le document dans Reumont-Baschet, App., p. 297.]

      [Note 45: Hector de La Ferrire (_Lettres de Catherine_, t. I, p.
      XVIII), dit que Clment VII refusa de signer, mais Leva affirme le
      contraire, t. III, p. 109, d'aprs Guichardin. Voir d'ailleurs les
      articles dans Granvelle, _Papiers d'tat_. t. II, p. 1-7.]

      [Note 46: Henri VIII dtournait aussi Franois Ier de cette
      alliance par trop ingale,  moins qu'il n'y trouvt grand profit.
      Trollope, p. 241 et p. 377, note 55.]

Pendant que les cours d'Europe taient occupes de cette question de
mariage, Catherine vivait  Florence sa dernire anne de jeune fille,
dans le palais Mdicis (aujourd'hui palais Riccardi). Le Pape l'avait
place sous la garde d'Ottaviano de Mdicis, un vieux parent, qui
pendant le sige l'avait protge de son mieux, et il l'avait confie
aux soins de Maria Salviati, veuve de Jean des Bandes Noires, dont le
fils Cme tait du mme ge que sa cousine et partagea probablement ses
jeux. Elle avait en 1532 treize ans accomplis. Soeur du duc rgnant et
promise d'un fils de France, elle avait sa place immdiatement aprs son
frre dans les crmonies officielles et les ftes. Jamais elles ne
furent si nombreuses et si brillantes qu'en cette premire anne du
rgne, pour donner occasion aux Florentins de comparer aux misres de
l'anarchie les plaisirs et les magnificences de l'ordre monarchique.

Il existait depuis longtemps  Florence des associations de gens du
peuple et d'artisans ayant chacune son tendard, son costume, et des
chefs aux noms ronflants, duc, roi, empereur. Les Puissances
(_Potenzie_), comme on les appelait, paraissaient aux crmonies et aux
rjouissances publiques, dfilant avec leurs enseignes et leurs lances
de bois multicolores, paradant, manoeuvrant et joutant. Mais, depuis les
souffrances du sige, la famine et la peste, le populaire n'avait plus
coeur  s'amuser. Alexandre fit revivre (mai 1532) les Potenzie. Il
leur donna de beaux tendards neufs en taffetas, plus riches que ceux
qu'elles avaient jamais eus, et dcors d'insignes symboliques: 
l'Empire du Prato (_Lonperio di sul Prato_), un Puits;  _Monteloro_, un
Mont d'Or;  _Citt Rossa_, une Cit toute rouge; aux _Melandastri_, un
guerrier  cheval:  la _Nespola_, une jeune fille au pied d'un
nflier[47]. Florence reprit sa vie anime, et les crmonies
religieuses y eurent une large place.

      [Note 47: Sur les Potenzie, voir, pour les rfrences, Mellini,
      _Ricordi..._, 1820, p. 35.]

Ce fut le 15 novembre 1532 l'entre solennelle du nouvel archevque,
Andrea Buondelmonte.  cheval, en vtements pontificaux, isol sous un
baldaquin de soie et d'or, et suivi de tout le clerg, il alla droit 
San Piero Maggiore, une communaut de nonnes, dont une coutume
immmoriale voulait qu'il poust mystiquement l'abbesse, en lui passant
au doigt une superbe bague de saphir. Pendant que s'accomplissait le don
de l'anneau, les spectateurs, selon la tradition aussi, se jetrent sur
le dais et l'quipage et s'en disputrent les parts de vive force. Des
citoyens notables donnrent l'exemple de se lancer  la cure. Matteo
Strozzi, ayant conquis la selle, la plaa sur la tte d'un de ses
serviteurs et la fit transporter chez lui au son des trompettes. Ce
furent ensuite (dcembre 1532) pendant plusieurs jours d'interminables
processions, o l'archevque, les prtres et les rguliers promenrent,
dans une chasse recouverte de brocart d'or,  travers les principales
glises et par les rues, les reliques de saints dont Clment VII avait
gratifi sa bonne ville.

L'anne suivante, au printemps, arriva  Florence, pour y passer
quelques jours, la fiance d'Alexandre, Marguerite d'Autriche, une
enfant de neuf ans, qui s'en allait attendre  Naples l'ge d'tre
pouse. Catherine, trs bien pare, accompagne de douze demoiselles
ou fillettes de nobles maisons, alla au-devant de sa future belle-soeur
jusqu' Caffagiolo, une villa des Mdicis,  six ou sept lieues de
distance. L'entre fut digne d'une fille de Charles-Quint, qui tait
destine  rgner  Florence. Gravement, en tte chevauchaient le
cardinal Cibo, lgat du Pape, un cardinal allemand, ambassadeur de
l'Empereur, et le duc Alexandre, tous trois sur la mme ligne. Derrire
ces reprsentants des trois puissances qui dominaient sur la Cit,
venait la troupe virginale entourant Marguerite et Catherine. La garde
du Duc,  pied et  cheval, servait d'escorte. Toute la population
assistait au spectacle. Les boutiques avaient t fermes, mais les
prisons ouvertes par grce souveraine et les dtenus mis en libert, 
l'exception de neuf prisonniers pour dettes, crime impardonnable dans
une ville commerante. Le cortge se rendit processionnellement au
palais Mdicis (16 avril 1533). Les jours suivants, il y eut
illuminations et feu d'artifice (_girandola_), place Saint-Laurent, et
course de taureaux, place Santa Croce,  l'autre bout de la ville. Le 23
avril, fte de Saint-Georges, le Duc donna en l'honneur de sa fiance un
grand banquet o il avait invit cinquante jeunes Florentines, toutes
vtues de soie. Le palais tait plus superbement dcor qu'il ne le fut
jamais. Le repas, qui devait avoir lieu dans les jardins, fut,  cause
de la pluie, servi dans les _loggie_. Pendant que les convives, le
festin fini, se rcraient de comdies et de danses mauresques, au
dehors, dans la rue, les quatre Potenzie populaires s'escrimaient avec
leurs lances de bois peint, pares des brillants costumes qu'on leur
avait distribus le jour mme: Lonperio, en drap vert; Monteloro, en
jaune; la Nespola, en tann, et Melandastri en blanc.

Le 26 avril, Marguerite, avec le mme apparat et le mme cortge, sortit
de la ville et se dirigea vers Naples[48]. Catherine jouait son rle
dans les reprsentations officielles; mais elle tait naturellement vive
et gaie, et,  l'occasion, le laissait voir. Le peintre Vasari, alors
tout jeune mais dj clbre, avait t charg de faire son portrait
pour Henri d'Orlans, son fianc, et il s'tait install au palais avec
tout son appareil. Un jour qu'il tait sorti pour aller dner, Catherine
et sa compagnie prirent les pinceaux et peignirent une image de moresque
en tant de couleurs et si clatantes qu'on aurait cru voir trente-six
diables. Lui-mme, quand il revint, allait tre trait de la mme faon,
et enlumin comme sa toile, s'il n'avait descendu l'escalier  toutes
jambes.

      [Note 48: Sur ces ftes que vit Catherine, voir Cambi, _Istorie
      fiorentine_, dans les _Delizie degli eruditi toscani_ p. p. Fra
      Ildefonso di San Luigi, 1770-1789, t. XXIII, p. 124 sqq. Mais
      Catherine ne put pas, comme l'imagine Trollope, p. 250-252,
      assister  l'entre de Charles-Quint  Florence en 1536,
      puisqu'elle en partit en 1533.]

Vasari, qui avait vingt ans, tait ravi de cette espiglerie. Il
promettait  un ami de Rome, Messer Carlo Guasconi, de lui faire une
copie de ce portrait, aprs celle qu'il destinait  Ottaviano de
Mdicis, le bon vieux parent de Catherine.

L'amiti que cette Signora nous tmoigne, lui crivait-il, mrite que
nous gardions auprs de nous son portrait d'aprs nature et qu'elle
demeure rellement devant nos yeux, comme, aprs son dpart, elle
demeurera grave dans le plus profond de notre coeur. Je lui suis
tellement attach, mon cher Messer Carlo, pour ses qualits
particulires et pour l'affection qu'elle porte non pas seulement  moi,
mais  toute ma patrie, que je l'adore, s'il est permis de parler ainsi,
comme on adore les saints du paradis[49].

      [Note 49: Vasari, _Opere_, d. Milanesi, VIII, p. 243.]

Ainsi, tous les tmoignages s'accordent  donner de Catherine l'ide
d'une jeune fille prcocement intelligente, librale et prodigue,
capable d'affection et de rancune, et qui avait  un haut degr le don
de plaire. Mais ils ne disent presque rien de son ducation. Quels
matres a-t-elle eus  Rome et  Florence, et que lui ont-ils enseign?
Que savait-elle quand elle partit pour la France? On en est le plus
souvent rduit  des conjectures.

Elle a commenc  apprendre le franais en 1531, quand il a t question
de son mariage avec Henri d'Orlans, et probablement elle le parlait et
l'crivait en 1533,  son dpart de Florence; mais longtemps encore elle
correspondit plus volontiers en italien. En outre de ces deux langues,
on lui a enseign sans doute, comme il tait d'usage, les lments des
lettres et des sciences, et par exemple, l'histoire sainte et le calcul.
Mais c'tait un minimum et, qui devait paratre tel, pour une femme de
son rang, aux religieuses du couvent mondain des Murate. Sans doute, les
Isabelle d'Este, les lonore de Gonzague, les Vittoria Colonna, pour ne
parler que des grandes dames italiennes, qui galaient par leur culture
les hommes les plus cultivs, et qui les surpassaient par le charme et
la distinction de l'esprit, taient et ne pouvaient tre que des
exceptions. Mais, sans viser  cet idal, les ducateurs de la
Renaissance estimaient que l'intelligence des femmes devait tre
dveloppe autant que celle des hommes, et que le moyen de ce
dveloppement, c'tait, pour les uns et pour les autres, l'tude des
anciens. Malheureusement, il n'est pas possible de savoir combien de
temps Catherine a t soumise  cette discipline, ni si mme elle y a
t soumise[50].

      [Note 50: Rodocanachi, _La femme italienne  l'poque de la
      Renaissance. Sa vie prive et mondaine, son influence sociale_,
      Paris, 1907.--Julia Cartwright, _Isabelle d'Este, marquise de
      Mantoue_, traduit et adapt par Mme Schlumberger, Hachette, 1912.
      Voir aussi, pour la bibliographie, de Maulde La Clavire, _Les
      femmes de la Renaissance_, Paris, 1898.]

Elle a eu  Rome,  sa disposition, la plus riche bibliothque, celle
des Mdicis, o le cardinal Jean (plus tard Lon X) avait runi les
manuscrits de Laurent le Magnifique, disperss par la rvolution de 1494
et qu'il avait rachets, les oeuvres de beaucoup de philosophes, de
potes et d'orateurs de l'antiquit, des crits  la louange de Cme, de
Pierre et de Laurent de Mdicis et tant d'autres livres: les
_Commentaires_ de Marsile Ficin sur Platon, le _Trait d'Architecture_
de L. B. Alberti, etc.. Mais Catherine tait-elle d'ge  profiter de ce
trsor de connaissances et de ce puissant moyen de culture? Son
ducation en Italie a d se faire surtout par les yeux. Elle a pass 
Rome ou  Florence ces annes d'enfance et de jeunesse o les
impressions toutes neuves sont si vives. Il y a des preuves directes
qu'elle tait capable  douze et treize ans--l'ge de la
passionnette--d'une motion esthtique profonde et mme durable. Huit
ans aprs son arrive en France, elle demandait au pape Paul III le
portrait de Donna Julia qu'elle avait vu tant enfant dans la chambre
du cardinal Hippolyte et pour lequel elle s'tait prise d'amour[51].
C'tait l'image de la femme la plus belle d'Italie, une trs grande dame
chre au Cardinal, qui l'avait fait peindre par le meilleur lve de
Raphal, Sbastien del Piombo. Beaucoup plus tard encore, reine-mre et
toute-puissante elle offrait de payer d'un bnfice l'Adonis qui est si
beau, probablement l'Adonis mourant de Michel Ange[52]. Elle a vu 
Rome l'immense champ de ruines d'o mergeaient quelques monuments
presque intacts et les dbris peut-tre encore plus impressionnants de
la grandeur romaine. Elle vivait dans la Rome nouvelle que, parmi l'amas
des glises, des couvents et des masures, les papes  partir de Nicolas
V, et surtout Jules II et Lon X, avaient travaill  construire, sinon
 la taille, du moins  l'image de l'ancienne Rome, largissant la
basilique de Saint-Pierre pour difier au sige de la Chrtient la plus
vaste glise du monde, agrandissant le Vatican, le dcorant de tableaux,
de fresques, de statues et l'enrichissant de livres et de manuscrits
pour en faire la plus belle et la plus noble des demeures souveraines.

      [Note 51: Romier, _Les origines politiques des guerres de
      religion_. T. I: _Henri II et l'Italie_ (1547-1555), Paris, 1913,
      p. 17.--J'ai identifi cette Donna Julia. Voir ch. VII, p. 235,
      note 2.]

      [Note 52: H. Thode, _Michelangelo und das Ende der Renaissance_,
      t. III, Berlin, 1912, p. 111, a l'air d'admettre comme Grnwald,
      que le sculpteur de l'Adonis est Vincenzo de Rossi. Cf. du mme le
      tome I, p. 43-46, Berlin, 1908 de ses _Kritische Untersuchungen_,
      sur les oeuvres de Michel-Ange et comme appendice  son Michel-Ange
      et la fin de la Renaissance. Mais il est douteux que la Reine-mre
      voult acheter si cher l'oeuvre d'un sculpteur de second ordre. Je
      reviendrai un jour sur ce point.]

Catherine habitait le palais Mdicis (aujourd'hui palais du Snat),
banque et palais tout ensemble, avec quelques vestiges de forteresse
fodale[53], dont un guide du commencement du XVIe sicle, le _De
Mirabilibus novae Urbis Romae,_ vante les belles porte de marbre
polychrome et la bibliothque orne de peintures et de statues. Elle
passait probablement les mois chauds de l't aux portes de Rome, dans
la villa Mdicis (depuis villa Madame), aujourd'hui abandonne et
dlabre, que Clment VII, alors cardinal, avait fait construire par
Jules Romain, sur les dessins de Raphal, au flanc du Monte Mario[54].
Le premier tage, o l'on accdait par une pente douce en venant de
Rome, tait une vaste salle, dont le plafond au centre s'arrondissait en
coupole et dont la vote et les murs taient dcors en stuc ou  la
fresque d'une foule de petites scnes d'inspiration bucolique ou
amoureuse, que dominait de sa taille gigantesque un Polyphme pleurant
les ddains de Galate. La loggia s'ouvrait sur un jardin, vritable
escalier de larges terrasses plantes d'arbres et de fleurs et vivifies
par les eaux d'un immense rservoir. Un lphant, image populaire  Rome
depuis la procession solennelle de celui que le roi de Portugal,
Emmanuel le Fortun, le dcouvreur des Indes, avait envoy  Lon X,
allongeait sa trompe en fontaine. Deux Hercules robustes, arms
d'normes massues, semblaient garder cette retraite de verdure. L'oeil
avait pour horizon, de l'trurie aux monts Albains, un cercle de
montagnes bleues et la cime abrupte et souvent neigeuse du Soracte.

      [Note 53: Rodocanachi, _Rome au temps de Jules II et de Lon X_,
      Paris, 1912, p. 35, dit qu'Alfonsina Orsini l'avait apport en dot
       son mari. Mais Schmarsow, dans son dition (Heilbron, 1886), de
      _l'Opusculum Francisci Albertini, De Mirabilibus novae Urbis
      Romae_, note 24 de la page 27, avance que les Mdicis avaient
      achet leur palais de Guido Ottieri frre d'un domestique bien
      en cour de Sixte IV. Sur la bibliothque, _ibid._, p. 35.]

      [Note 54: Il ne faut pas confondre cette villa avec la villa
      Mdicis du Pincio o est installe l'Acadmie franaise des
      Beaux-Arts. La villa Mdicis du Monte Mario passa  Marguerite
      d'Autriche, aprs la mort du duc Alexandre, d'o son nom de villa
      Madame; elle revint  Catherine  la mort de Marguerite et fut
      dfinitivement cde par elle au cardinal Farnse. Description
      assez inexacte de la villa dans Mntz, II, p. 355, avec un plan
      assez fantaisiste de Geymller.]

Nice de deux papes et vivant dans leur intimit, Catherine circulait
librement dans le Vatican, dont les cours et les jardins servaient alors
de muse aux chefs-d'oeuvre retrouvs de la sculpture antique: le
Laocoon, le Torse, l'Apollon du Belvdre, etc. Elle a vu de ses yeux
curieux d'enfant resplendir en leurs fraches dcorations sur les murs
des chapelles et des appartements les sujets sacrs ou quelquefois
profanes traits par les peintres du Quattrocento et du Cinquecento.
Elle a regard au plafond de la Sixtine la fameuse fresque o
Michel-Ange a racont, avec une grandeur et une posie surhumaines,
l'histoire du monde, de la Cration jusqu'au Dluge et jusqu' la
conclusion d'une nouvelle alliance entre Dieu et sa crature en faveur
des mrites de No. Elle a parcouru le long des Loges la Bible que
Raphal et ses lves y ont illustre, et dans les Chambres la
succession des grands panneaux allgoriques, o le matre a distribu en
groupes harmonieux autour du Christ, d'Apollon, de Platon et d'Aristote,
et comme propos ensemble  l'admiration de la Chrtient, les saints de
l'Ancien Testament, les docteurs de la nouvelle loi, les philosophes de
l'antiquit avec des savants, des hommes d'tat, des artistes et les
plus grands potes de tous les ges.

De cette Rome des papes, qui s'harmonisait si bien avec la Rome des
Csars, Catherine a eu plusieurs annes le spectacle[55]. Le sac de Rome
n'en avait pas sensiblement altr l'aspect. Les soudards de l'arme
impriale avaient saccag les palais et les glises, transform en
tables les plus belles chambres du Vatican et la chapelle Sixtine,
enfum les fresques, emport les trsors d'orfvrerie, dpouill les
autels, dtruit ou vol nombre de tableaux[56], mais les difices
restaient debout et Clment VII, aussitt rentr  Rome, avait employ 
rparer le mal, autant qu'il tait rparable, les artistes qui avaient
chapp  la catastrophe, restaurant les palais, rafrachissant les
peintures et purifiant les glises[57]. Malgr les dvastations de ces
nouveaux Vandales, la jeune fille quitta Rome les yeux pleins d'une
vision de grandeur.

      [Note 55: De 1521  1525 et de 1530  1532.]

      [Note 56: Pastor, _Histoire des papes depuis la fin du moyen ge_,
      trad. Alfred Poizat, t. IX, p. 295-321.]

      [Note 57: _Ibid._, t. X, p. 255-268.]

 Florence, o elle a pass plus de temps encore qu' Rome, le palais
Pitti sur sa base de blocs rustiques, le palais Strozzi, en la grce de
son austrit, et enfin le palais Mdicis, sa maison patrimoniale, avec
ses cours et ses jardins anims de marbres antiques, rpondaient 
l'idal classique et en renforaient l'impression.

Et combien plus les oeuvres qui l'intressaient personnellement, comme
les monuments funraires de son oncle Julien et de son pre, que Lon X
avait commands  Michel-Ange, et que Clment VII lui fit excuter. Ils
n'taient pas encore en place dans la nouvelle sacristie de
Saint-Laurent, et Michel Ange laissa ce soin  d'autres; mais il avait
achev les statues des deux Mdicis et les figures symboliques des
pidestaux. Il tait encore  Florence la dernire anne que Catherine y
passa. Elle a pu voir l'oeuvre et mme l'ouvrier. Son pre, idalis, en
costume d'imprator, est assis, soutenant de la main gauche sa tte
lourde de penses. L'oeil, qui semble se cacher dans la ligne d'ombre du
casque, les lvres closes sous les doigts, _il Pensieroso_ mdite un
secret--quel secret? celui de Lon X ou celui de Machiavel?--que son
regard ni sa bouche ne trahissent.  ses pieds sont couchs l'Aurore,
une jeune femme, qui s'veille tout alanguie, et le Crpuscule,
vieillard fortement muscl, aux joues creuses, au front pliss et au
sourire amer, sans qu'il soit possible de dire quel rapport il y a ni
mme s'il y a un rapport entre le principat de Laurent, si plein
d'esprances, si court de dure, si vide de ralisations, et le matin et
le soir du jour ou de l'activit humaine personnifis en ces corps
glorieux[58].

      [Note 58: Peut-tre que l'Aurore et le Crpuscule, avec le Jour et
      la Nuit du tombeau de Julien reprsentent simplement les quatre
      parties de la journe ou les quatre ges de la vie. Les derniers
      interprtes sont alls chercher bien loin des explications.
      Celui-ci (Brockhaus, _Michel angelo und die Medici-Kapelle_, 2e
      d., Leipzig, 1911, p. 64) explique l'oeuvre du sculpteur par les
      hymnes ambroisiennes, o il est question du jour, de la nuit, du
      crpuscule et de l'aurore, comme s'il n'en tait question que l:
      celui-l (Ernst Steinmann, _Das Geheimnis der Medicigraeber_,
      Leipzig, 1907, p. 78)  qui il convient d'ailleurs de reconnatre
      le mrite d'avoir numr tous les commentaires depuis l'origine,
      propose  son tour comme motif d'inspiration un chant de Carnaval,
      _le Triomphe des quatre complexions_ de la nature et de l'homme:
      belliqueuse, amoureuse, flegmatique, mlancolique. Aprs ces
      belles hypothses, je ne crains plus d'en risquer une autre sur
      l'attitude mditative de Laurent de Mdicis et le sens allgorique
      des statues du pidestal. On sait que dans le fameux sonnet sur la
      Nuit Michel-Ange fait allusion aux malheurs de Florence. Pourquoi
      n'aurait-il pas pens aussi aux rves toujours renaissants et
      toujours dus des patriotes italiens?]

Catherine doit encore  sa ville natale une conception plus large de
l'art. Le milieu florentin a rsist ou chapp  cet excs d'idalisme
qu'a provoqu ailleurs la superstition de l'antiquit. Le quattrocento
o il a donn sa mesure et produit ses chefs-d'oeuvre est une poque de
sincrit et de spontanit plus que d'inspiration savante ou de
recherche perdue de la perfection. Il ne s'est pas dtourn de la
ralit par dgot de ses tares; il a embelli sans affadir. Michel-Ange
est un gnie isol, qui, par del les ges chrtiens, retrouve et
traduit la grandeur de la vieille Rome et l'ardente posie d'Isral.
Lonard de Vinci, interprte pntrant de l'me et qui excelle 
reprsenter en beaut sensible sa grce et sa morbidesse, chappe lui
aussi  l'influence du milieu et du temps. Mais la plupart des
Florentins sont de leur temps et de leur pays. Masaccio, Ghirlandajo,
Botticelli, pour n'en citer que quelques-uns, sont les peintres
vridiques de la vie et de la figure florentine. Benozzo Gozzoli, dont
Catherine voyait l'clatante fresque  la messe dans la chapelle de son
palais, avait reprsent le fils et le petit-fils de Cme l'Ancien,
Pierre et Laurent, l'empereur d'Orient, Jean Palologue, le patriarche
de Constantinople, Joseph, tels que Florence, lors du clbre concile de
1439, les avait vus passer en procession solennelle, avec leurs costumes
clatants d'or et de pierreries, monts sur des chevaux richement
harnachs et suivis d'une troupe somptueuse de serviteurs, de soldats et
de clients. Plus ralistes encore sont,  quelques exceptions prs, les
sculpteurs florentins de la mme poque, Verrocchio, Donatello, etc.,
qui avaient peupl d'images l'intrieur ou les faades des glises et
des palais. Beaucoup de monuments taient debout dont Vitruve, le
thoricien consultant de la Renaissance, avait ignor la forme. Le
Palazzo Vecchio, avec son beffroi  mchicoulis d'o Alexandre venait de
faire descendre la cloche qui sonnait les assembles du peuple (12
octobre 1532)[59], rappelait probablement de trop mauvais souvenirs 
Catherine pour qu'elle ft sensible  sa grandeur svre, mais l'avenir
prouvera qu'elle a aim, en la gaiet de leurs marbres polychromes,
Santa Maria del Fiore, le Campanile et le Baptistre. Ce que Florence a
de diffrent de Rome et de l'antiquit a laiss son empreinte dans
l'imagination de la jeune fille.

      [Note 59: Cambi, _Istorie fiorentine_ dans les _Delizie_, t.
      XXIII, p. 122.]

Elle se souviendra de ce qu'elle a vu dans l'une et l'autre ville,
quand, devenue reine de France, elle fera travailler  ses maisons de
campagne,  ses palais de ville, au tombeau de son mari et de ses
enfants. Que ces grands muses  ciel ouvert de Florence et de Rome et
que l'atmosphre d'art o elle s'est mue si longtemps aient profondment
contribu  sa formation intellectuelle, c'est ce que prouvent assez la
prfrence de ses gots et le caractre particulier de sa culture. Les
deux princesses, ses contemporaines,  qui son mariage avec Henri
d'Orlans allait l'apparenter, Marguerite d'Angoulme et Marguerite de
France, la soeur et la fille de Franois Ier, sont des lettres; mais
elle, elle prside au groupe des souveraines encore plus curieuses d'art
que de lettres.

Cependant l'poque fixe pour le mariage approchait. Le Pape et le Roi
s'taient donn rendez-vous, d'abord  Nice, puis  Marseille, pour les
pousailles.

Le duc Alexandre s'tait occup de faire le trousseau de sa soeur. Sous
prtexte de se procurer des fonds pour les fortifications de la ville,
il leva sur les Florentins un emprunt forc de 35 000 cus, qui servit 
l'achat de broderies  l'aiguille (_richami d'agho_), de bijoux, de
vtements, de velours, de rideaux de lit d'or[60].

      [Note 60: Cambi, _Delizie_, t. XXIII, p. 131.]

Ces princesses, pares certains jours comme des idoles, manquaient
souvent du ncessaire. La duchesse de Camerino, Catherine Cibo, que
Clment VII avait envoye  Florence pour assister sa nice, crivait 
la marquise de Mantoue, la clbre Isabelle d'Este, qu'elle avait trouv
la fiance dpourvue de tout, et principalement de linge et de
vtements. Elle lui expliquait qu'il n'y avait pas  Florence d'ouvriers
capables de faire les travaux de broderie qu'elle dsirait, et la priait
de vouloir bien avec son humanit et sa courtoisie habituelle choisir
quelque bon matre de Mantoue pour confectionner deux corsages et deux
jupes (_due vesti et due sottane_). Elle lui expdiait, pour les
broderies, trois livres d'or, deux livres d'argent et deux livres de
soie, promettant, si c'tait ncessaire, de faire un autre envoi[61] (6
aot 1533).

      [Note 61: Lettre dans Reumont-Baschet, App. p. 292-293.]

Le Ier septembre 1533, aprs avoir offert un grand dner d'adieu 
nombre de nobles dames florentines, Catherine quitta Florence, qu'elle
ne devait plus revoir, et alla s'embarquer  la Spezzia sur les galres
franaises commandes par son oncle maternel, le duc d'Albany. Elle
attendit  Villefranche (prs de Nice) Clment VII qui arrivait par mer
de Livourne, accompagn de dix cardinaux. La prsence d'Hippolyte de
Mdicis devait dmentir, s'il en tait besoin, le bruit de l'amourette.
Le Pape et sa nice abordrent  Marseille le 12 octobre, salus par les
cloches de toutes les glises et par trois cents pices de canons. Le
Roi, la reine, lonore d'Autriche, les princes du sang, les grands
dignitaires et la Cour de France les y avaient devancs.

Visites, entrevues, discussion du contrat commencrent. Aprs l'entre
solennelle du Roi et de la Reine, Catherine fit la sienne le 23 octobre
en grand apparat, prcde d'un carrosse de velours noir--vhicule
nouveau en France,--de huit pages  cheval de la maison d'Hippolyte,
habills aussi de velours noir, et de six haquenes, conduites  la
main, dont une toute blanche, couverte de toile d'argent. Elle montait
une haquene rousse, qui tait caparaonne d'une toile d'or tisse en
soie cramoisie et s'avanait escorte par la garde du Roi et du Pape, et
suivie de Catherine Cibo, de Marie Salviati et de douze demoiselles 
cheval, toutes vtues  l'italienne et trs richement.

Elle descendit au logis du Pape o se trouvait le Roi, qui la baisa et
la fit baiser  son futur mari, le duc d'Orlans. Le 27, le contrat fut
sign, en prsence des deux souverains et des deux Cours. Le cardinal de
Bourbon requit le consentement des poux, et pronona la formule
d'union. Le duc d'Orlans embrassa sa femme; et soudain sonnrent
fifres, trompettes, cornets et autres instruments. Le lendemain, 28,
Clment VII assista  la messe nuptiale et voulut bnir lui-mme les
anneaux. Le Roi vtu de satin blanc, avec un manteau royal parsem d'or
et de pierres prcieuses, mena au banquet l'pouse, qui tait couverte
de brocat (brocard) avec le corset d'hermine, rempli de perles et de
diamants et avait sur sa tte une coiffe de broderie avec des perles
et des pierres prcieuses et par dessus une couronne de duchesse[62].
Le soir, la Reine de France, avec toutes ses dames, accompagnrent la
Duchesse jusqu' la chambre o les deux poux--deux enfants de quatorze
ans--devaient cette nuit-l dormir ensemble. Le lendemain, de grand
matin, le Pape, comme s'il n'et t sr de la validit du mariage
qu'aprs sa consommation, alla surprendre les maris au lit, et les
ayant trouvs de joyeuse humeur, montra plus de contentement qu'on ne
lui vit jamais[63].

      [Note 62: Bouche, _Histoire de Provence_, t. II, p. 567, d'aprs
      le manuscrit de Valbelle, tmoin oculaire. Le portrait, trs
      contest de Catherine, qui est  Poggio  Cajano,--une princesse
      moldave, dit Bouchot,--rpond cependant assez bien  cette
      description et  celle du tmoin italien cit par Baschet. p.
      321.]

      [Note 63: Reumont-Baschet, _La jeunesse de Catherine de Mdicis_,
      rcit d'un tmoin, p. 323.]

Le Roi et le Pape taient logs en deux maisons spares seulement par
une rue et qu'on avait relies par un pont en bois, pour qu'ils pussent,
 l'insu des indiscrets et des curieux, se voir et causer  toute heure.

Franois Ier pensait que Clment VII, en faveur de cette alliance,
acquiescerait  ses entreprises italiennes. Dans le projet de trait
qu'il lui soumit, il lui demandait de l'aider secrtement de ses
conseils et de son argent  conqurir le Milanais pour le duc d'Orlans;
d'accorder alors  ce fils de France, devenu prince italien,
l'investiture de Parme et de Florence, et de contribuer  moiti frais 
la reprise du duch d'Urbin. Mais le Pape tait trop avis pour risquer,
au profit de la France, une nouvelle guerre avec Charles-Quint. Il
s'tait fait accompagner  Marseille par Guichardin, l'historien et
l'homme d'tat florentin, qui avait blm le voyage et l'entrevue comme
une imprudence et presque une provocation[64]. Il le tint  l'cart des
ngociations mais il voulait l'avoir prs de lui, pour rassurer
l'Empereur. Il est probable, comme le suppose l'ambassadeur vnitien,
Antonio Soriano, qu'il n'adhra qu'en paroles, lesquelles il savait si
bien dire, aux grands projets de Franois Ier. Mme dans le contrat de
mariage, il avait pris des prcautions contre les revendications
franaises sur l'hritage des Mdicis. Catherine renonait, en faveur de
son oncle,  tous les biens meubles et immeubles de son pre, et  tous
ses droits et prtentions, le duch d'Urbin except, moyennant une somme
de trente mille cus[65]. En considration de la Maison o elle entrait,
Clment VII lui constituait en dot une somme de cent mille cus, dont il
fit d'ailleurs payer une bonne part aux Florentins comme participant 
l'honneur de l'alliance. Il y ajouta des cadeaux superbes. Il avait
apport  Franois Ier un coffret en cristal de roche, o le tailleur en
pierres fines le plus habile du temps, Valerio Belli Vicentino, avait
grav sur le couvercle et les quatre faces les principales scnes de la
vie du Christ[66]. Il fit don  sa nice de bijoux magnifiques, qu'il
chargea Philippe Strozzi de remettre au Roi, et dont la liste article
par article, soussigne par Franois Ier, est  Rome[67].

      [Note 64: Agostino Rossi, _Francesco Guicciardini e il governo
      fiorentino_, t. II, 1899, p. 53-59.]

      [Note 65: Le projet de trait secret dans Reumont-Baschet, p.
      325-327; le texte du contrat (en franais) dans _Lettres_, t. X.
      p. 478-484.]

      [Note 66: C'est probablement le coffret qui se trouve au Muse des
      Offices,  Florence, salle des Gemmes, mais Trollope, p. 265-267,
      le dcrit assez inexactement. Voir ses rfrences, p. 266 et 384.
      O Reumont a-t-il vu des figures d'vanglistes aux angles,
      Reumont-Baschet, p. 180? Il parle aussi de vingt scnes graves,
      et Trollope de vingt-quatre. Il y en a vingt et une.]

      [Note 67: Le reu, aprs vrification des joyaux en Conseil du
      roi, est du 13 fvrier 1535. Il se trouve aux manuscrits de la
      Bibliothque Barberini  Rome et a t publi par F. Cerasoli,
      dans l'_Archivio della R. Societ Romana di Storia patria_, t.
      XII, 1889, p. 376-378.]

Ils valaient ensemble 27 900 cus d'or. Les plus beaux et les plus chers
taient une ceinture d'or avec huit beaux rubis balais et d'autres
diamants estime 9 000 cus, une grande table de diamant de 6 500
cus[68], et, comme pice d'une parure, une table d'meraude  laquelle
pendait une perle en forme de poire[69].

      [Note 68: Una gran tavola di diamante posta in un anello d'oro
      smaltato di bigio, bianco e nero.]

      [Note 69: _Una tavola di smeraldo_, incastrata in tre anelli
      smaltati in forma di punta di diamante con una perla pendente fata
      a pera.]

La lgende courut--et elle a t recueillie par Brantme--qu'outre la
dot, les bagues et les bijoux, Clment VII avait  Marseille promis au
Roi par instrument authentique trois perles d'inestimable valeur,
Naples, Milan et Gnes[70], mais il est certain qu'il n'a pris aucun
engagement de ce genre. Il avait mme peur qu'on l'en crt capable.
Aussitt aprs son retour  Rome, il s'empressa de confier  l'agent du
duc de Milan qu'au grand mcontentement de Franois Ier, il avait
repouss l'ide d'une attaque contre le Milanais. Il fit mme avertir
l'Empereur que le Roi lui avait dit que, non seulement il n'empcherait
pas la venue du Turc, mais qu'il la procurerait. Cependant Franois
Ier, escomptant les belles paroles de Clment VII, fit au commencement
de 1534 de grands prparatifs d'entre en campagne. Il publia les droits
de son fils sur le duch d'Urbin, poussa le landgrave de Hesse 
reprendre les armes contre l'Empereur, et se concerta avec Khairedin
Barberousse, qui venait de s'emparer de Tunis. Une mort prmature, si
frquente chez les Mdicis, dispensa le Pape de prendre parti (25
septembre 1534). Mais s'il et vcu, il avait trop de raisons de manquer
 sa parole; il savait ce que lui avait cot en 1527 sa ligue italienne
contre Charles-Quint. Il avait d'ailleurs avantage  tenir la balance
gale entre les deux monarques rivaux et  leur vendre au plus haut prix
ses promesses et ses signatures. En ngociant des deux cts, il avait
fait de son neveu un duc hrditaire de Florence et le gendre de
l'Empereur, et de sa nice la bru du Roi de France.

      [Note 70: Brantme, _Oeuvres_, d. Lalanne (_Soc. Hist. France_),
      t. VII, p. 340, et Lalanne, _Brantme, sa vie et ses crits_,
      1896, app., p. 363-366. De cette lgende rapporte par Brantme et
      plus longuement encore par un historien florentin, Bernardo Segni,
      Lalanne avait cru pouvoir conclure que trois joyaux de la couronne
      de France: l'Oeuf de Naples, la Pointe de Milan et la Table de
      Gnes taient des apports dotaux de Catherine et symbolisaient les
      promesses faites par le Pape au Roi  Marseille, Lalanne esprait
      qu'un jour la publication de la liste des cadeaux de noces
      confirmerait cette hypothse. Il ne savait pas que la liste avait
      t publie depuis sept ans par Cerasoli. Or en comparant le
      document conserv  Rome avec les Inventaires, postrieurs au
      mariage, des joyaux de la Couronne de France publis par M. Bapst,
      _Histoire des Joyaux de la Couronne de France_, Paris, 1889
      (Inventaire de Henri II, 1551, de Franois II, 1559, de Marie
      Stuart, 1560, de Charles IX, 1570), on voit nettement que les
      trois pierres prcieuses aux noms trompeurs ne sont pas venues
      d'Italie avec Catherine. L'Oeuf de Naples tait ung gros ruby
      ballay  jour perc d'une broche de fer avec une grosse perle
      pendant en forme de poire; la Pointe de Milan, un diamant  six
      pointes; la Table de Gnes, ung diamant longuet escorn d'un
      coing  deux fons. Mais la perle piriforme de Catherine pendait 
      une table d'meraude; celle de l'Oeuf de Naples  un rubis. Il
      n'est pas question dans les cadeaux de Clment VII d'un diamant 
      six pointes, autrement dit de la Pointe de Milan. La Table de
      Gnes, ce diamant longuet escorn, ne ressemble gure  la
      Grande Table de diamant qui figure dans le reu de 1535. De plus,
      ces trois joyaux n'apparaissent pas, du moins avec leur nom, l'Oeuf
      de Naples avant 1551, les deux autres avant 1570, bien qu'il soit
      question d'un diamant  six pointes, mais encore anonyme, dans
      l'Inventaire des bagues de Marie Stuart du 26 fvrier 1560. Il
      s'agit donc de diamants achets par la Couronne et auxquels on
      avait donn ces appellations en soi peu intelligibles, longtemps
      aprs le mariage de Catherine, en souvenir probablement des
      conqutes glorieuses, quoique phmres, de la France en Italie.]

Que Franois Ier se soit flatt de lui faire abandonner un systme
d'quilibre si profitable, c'est une preuve entre quelques autres qu'il
n'tait pas grand clerc en diplomatie italienne. Il crut qu'en perdant
Clment VII, il avait perdu le bnfice de cette msalliance: J'ai eu,
disait-il, seulement, la fille toute nue. Mais il n'eut rien tir des
esprances si l'oncle avait vcu. C'est la moralit du mariage de
Catherine de Mdicis et des grandes combinaisons fondes sur le concours
de Rome et de Florence.




CHAPITRE II

DAUPHINE ET REINE


Catherine avait quatorze ans quand elle fit ses dbuts  la Cour de
France, o elle allait s'lever par degrs jusqu'au premier rang,
duchesse d'Orlans, dauphine et enfin reine. C'tait un milieu trs
diffrent de celui o elle avait vcu. Mais elle avait une exprience
au-dessus de son ge.

Dans les sjours qu'enfant et dj grande fille elle fit  Rome,
capitale religieuse et centre des affaires du monde, l'arrive des
ambassadeurs des divers pays, leurs entres et leurs audiences
solennelles lui avaient appris, en une suite de leons vivantes, les
noms et les intrts des princes et des peuples, la gographie et
l'histoire politique de l'Europe. Pour avoir d'elle une ide juste, il
ne faut pas se figurer une infante d'Espagne, leve dans une sorte de
claustration, sans connaissance du dehors ni culture, ni mme une
princesse franaise du temps de la Renaissance, dresse aux lgances et
aux biensances de la Cour, et le plus souvent ignorante du reste du
monde. Cette jeune Florentine avait le sens des ralits de la vie et de
la politique.

Elle avait t certainement trs bien leve. Ses tantes, Clarice
Strozzi, Lucrce Salviati, et sa cousine, Maria de Mdicis,  qui
Clment VII confia successivement la surveillance de son ducation,
taient des femmes vertueuses, sages et distingues. Mais la socit des
nonnes et des prtres,  Rome et  Florence, a d agir sur elle plus
efficacement. Elle y apprit par l'exemple  contenir ses sentiments, 
rgler ses gestes et ses paroles, et mme  masquer son irritation d'un
sourire. Les compliments, les caresses, les flatteries dont elle fut
toujours si prodigue, s'expliquent en partie par son sexe, sa race, et
le dsir ou le besoin de plaire, de convaincre ou de tromper. Mais la
matrise de soi-mme, si remarquable chez elle, est un don de nature,
qui a t port  sa perfection par le sjour au couvent et  la Cour
des papes.

Elle n'oubliait pas non plus par quel coup de fortune elle tait entre
dans la maison royale de France. Elle tait la premire femme de sa
famille qui et fait un si grand mariage, et elle sentit vivement
toujours, avec une modestie dont l'expression cause parfois quelque
malaise, le rare honneur qu'elle avait eu d'pouser un fils de roi. Plus
tard, quand elle fut rgente du royaume, aprs la mort de son mari, elle
parlait de ses enfants comme s'ils taient d'une autre race qu'elle,
lesquels je ayme, crivait-elle  une de ses filles, comme du lyeu d'o
vous aytes tous venus[71]. Bien des complaisances de sa vie
s'expliquent par le sentiment qu'elle avait de la mdiocrit de son
origine.

      [Note 71: 7 dcembre 1560. _Lettres_. L. p. 568. En sa vieillesse,
      elle crivait qu'elle n'aurait pas souffert, comme elle l'avait
      fait, la prsence  la Cour des matresses du roi son mari, si
      elle avait t fille de roi. _Lettres_, VIII, 181, 25 avril 1584.]

De prcoces preuves y contriburent aussi. Elle avait vu le sac de Rome
et la captivit de son oncle, Clment VII; elle avait vu la rvolte de
Florence et l'expulsion des Mdicis. Elle avait craint pour elle-mme un
sort pire encore. Le jour o le chancelier de la Rpublique, Salvestro
Aldobrandini, vint la prendre au couvent des Murate, pour la mener 
celui de Sainte Lucie, elle avait cru marcher  la mort: terreur de
quelques heures qui laissa son empreinte en ce coeur d'enfant et le
rendit pour toujours pusillanime. Elle apprit  cder aux puissants et 
leur complaire,  simuler et dissimuler.

Ce n'tait pas trop de son intelligence et de sa culture pour s'adapter
 la Cour de France. Celle de Rome tait tout ecclsiastique: un prtre
pour souverain, un conseil de cardinaux, des clercs de tous grades et de
toute robe dans les offices du palais et dans l'administration de la
ville, de l'tat et de la chrtient. Les plus grandes ftes taient des
crmonies religieuses, qui nulle part n'taient excutes par tant de
figurants, clbres avec autant d'clat, de pompe et de majest.
Cependant le Vatican n'tait pas un monastre. Lon X avait sa troupe de
musiciens et son quipage de chasse; il courait  cheval par monts et
par vaux  la poursuite du gibier; il donnait des concerts et,
personnellement irrprochable, se plaisait trop aux facties grossires
de ses bouffons et aux plaisanteries scabreuses de comdies comme _La
Calandria_[72]. Clment VII, plus retenu[73], avait lui aussi les gots
fastueux d'un prince de la Renaissance[74]. Le temps des papes de la
Contre-rforme n'tait pas encore venu; mais il est vrai que celui des
Borgia tait pour toujours fini. Les attaques de Luther contre la
prostitue de Babylone avaient accru les scrupules et impos un grand
air de dcence. Le souverain de Rome n'oubliait plus qu'il tait le
pontife des chrtiens, et, sans renoncer aux ambitions temporelles, il
affectait de s'intresser avant tout  sa mission spirituelle.

      [Note 72: Pastor. _Histoire des papes depuis la fin du moyen ge_,
      trad. Alfred Poizat, t. VIII, 1909, p. 8, p. 60 sqq., p. 75.]

      [Note 73: _Id._, t. IX, 2e. d., 1913, p. 191 et note 1; t. X, p.
      242.]

      [Note 74: _Id._, t. X, p. 245 sqq.]

Encore moins l'entourage d'Alexandre de Mdicis, le nouveau duc de
Florence, aurait-il pu donner  Catherine l'ide du monde o elle
entrait. Le gouvernement tenait tout entier dans le palais de la Via
Larga, la demeure patrimoniale des Mdicis. Il n'y avait l ni pass, ni
tradition, ni tiquette. Le Duc avait un train de vie plus somptueux que
celui des autres grandes familles florentines, une clientle plus
nombreuse et le privilge d'une garde. C'taient toutes les marques
extrieures d'une fortune de frache date.

Le roi de France tait le souverain hrditaire d'une grande nation,
attache  sa personne et  sa race par une habitude sculaire de
respect et d'obissance. Sa Cour tait un petit monde de princes, de
grands officiers, de prlats, de seigneurs, de conseillers, une France
en raccourci, mais minente en dignit, qui vivait avec lui et
l'accompagnait dans ses dplacements et ses voyages, le centre de la vie
politique et des affaires, une vraie capitale ambulante que suivaient
les ambassadeurs, et o affluaient les solliciteurs et les ambitieux,
quiconque dsirait une pension, un bnfice, une charge.

Son originalit, entre les autres cours de la chrtient, c'tait le
nombre et l'importance des dames. Anne de Bretagne, femme de Louis XII,
pour ajouter  l'clat de sa maison et soulager les familles nobles, que
la disparition des dynasties fodales ou leur destruction par Louis XI
laissait sans emploi, avait appel auprs d'elle des femmes et des
filles de gentilshommes[75]. Franois Ier, qui ruina le dernier des
grands vassaux, le conntable de Bourbon, hrita de sa clientle, et,
par politique comme par got, accrut encore le personnel fminin. Les
reines et les filles de France eurent chacune leur maison, o des dames
et des demoiselles nobles furent attaches avec un titre et un
traitement: dames et filles d'honneur, dames d'atour, dames et filles de
la chambre, etc.

      [Note 75: Brantme, VII, p. 314-315.]

La prsence de tant de femmes, dont beaucoup taient belles,
intelligentes et cultives, changea le caractre de cette Cour, et d'une
runion d'hommes d'tat et de capitaines, fit le lieu d'lection des
ftes et des plaisirs. Les divertissements prirent une trs large place
dans le crmonial. Bals, concerts, assembles chez la reine, banquets,
dfils et cortges, furent autant d'occasions d'taler le luxe des
vtements et les magnificences de la chair. Mais l'esprit paen de la
Renaissance, qui triomphait dans cette glorification de la richesse et
de la beaut, inspirait aussi la recherche de plaisirs plus dlicats. Le
got des lettres antiques gagnait les plus hautes classes: de trs
grandes dames se faisaient gloire de les cultiver, et celles mme qui
n'en avaient ni le temps ni la force respiraient dans l'air les ides et
les sentiments que les crivains y avaient rpandus.

La famille royale tait compose, en 1533, de la soeur de Franois Ier,
Marguerite d'Angoulme, reine de Navarre, de sa seconde femme, lonore
d'Autriche, une soeur de Charles-Quint, pouse par politique, et des
enfants de sa premire femme Claude: trois fils, le dauphin Franois,
Henri duc d'Orlans, Charles d'Angoulme; et deux filles, Marguerite,
qui pousa sur le tard le duc de Savoie, et Madeleine, qui mourut trs
jeune, en juillet 1537, quelques mois aprs son mariage avec le roi
d'cosse, Jacques V.

C'est le milieu o Catherine allait vivre. trangre, de mdiocre
origine pouse pour le secours que le Roi attendait du Pape dans ses
entreprises italiennes et, depuis la mort de Clment VII, prive du
prestige des esprances, sa situation tait difficile. Sans doute, ces
parfaits gentilshommes, Franois Ier et ses fils, taient incapables de
lui tenir rigueur de leurs mcomptes, mais quelques-uns de leurs
conseillers n'taient pas aussi gnreux. La premire relation
vnitienne o il soit question d'elle, en 1535, dit que son mariage
avait mcontent toute la France. Elle n'avait ni crdit, ni parti. Les
haines religieuses et politiques ont pu seules imaginer beaucoup plus
tard qu'en 1536, ge de dix-sept ans, elle ait eu les moyens ou l'ide
de faire empoisonner son beau-frre, le dauphin Franois, pour assurer
la couronne  son mari. Le dauphin fut emport probablement par une
pleursie, et son cuyer, Montecuculli, condamn  mort pour un crime
imaginaire, n'avait de commun avec Catherine que d'tre Italien.

Devenue par cet accident dauphine et reine en expectative, elle continua
comme auparavant  ne laisser voir d'autre ambition que de plaire. Elle
s'attachait  dissiper les prventions et  gagner les sympathies. Elle
se montrait douce, aimable, prvenante. L'ambassadeur vnitien dit ce
mot caractristique: Elle est trs obissante. C'tait un de ses
grands moyens de sduction.

L'homme qu'aprs son mari elle avait le plus d'intrt et qu'elle mit le
plus de soin  gagner, ce fut le Roi, que d'ailleurs elle admirait
beaucoup. Plus tard, quand elle gouverna le royaume, elle se proposa et
proposa toujours  ses enfants la Cour et le gouvernement de Franois
Ier comme le modle  imiter. Le Roi-chevalier tait aimable, et mme en
son ge mr il restait pour les femmes le hros de Marignan et de Pavie.
Des sentiments qu'il inspirait, on peut juger par la lettre que lui
crivirent les princesses de sa famille et l'amie chre entre les plus
chres, la duchesse d'tampes, en apprenant qu'il venait de prendre
Hesdin aux Impriaux (mars 1537):

Monseigneur, nostre joye indicible nous ouste l'esperist et la force de
la main pour vous escripre, car combien que la prise de Hedin feust
fermement espre, sy (cependant) nous demeuroit-il une peur de toutes
les choses qui pouvoient estre  craindre, sy trs (tellement) grande
que nous avons est despuis lundy comme mortes; et,  ce matin, ce
porteur nous a resuscites d'une si merveilleusse consolation que aprs
avons (avoir) couru les unes chs les aultres, pour annoncer les bonnes
nouvelles, plus par larmes que par paroles, nous sommes venues ycy
avesques la Royne, pour ensemble aller louer Celluy qui en tous vos
afaires vous a prest la destre de sa faveur, vous aseurant Monseigneur,
que la Royne a bien embrass et le porteur et toutes celles qui
participent  sa joye, en sorte que nous ne savons [ce] que nous faisons
ny [ce] que nous vous escripvons.

Au nom de la Reine et des dames, elles le suppliaient de leur permettre
d'aller le voir en tel lieu qu'il lui plairait.

Car, disent-elles, avesques Sainct Tournas, nous ne serons contantes
que nous n'ayons veu nostre Roy resuscit par heureuse victoire et trs
humblement vous en resuplions.

Vos trs humbles et obissantes subjectes: Catherine, Marguerite (de
France), Marguerite (de Navarre), Marguerite (de Bourbon-Vendme, plus
tard duchesse de Nevers), Anne (duchesse d'tampes).[76]

La lettre est trop jolie pour tre de Catherine, bien qu'elle ait sign
la premire en sa qualit de dauphine; on y reconnat la manire de la
reine de Navarre, ce dlicat crivain; et comme elle traduit bien, avec
l'adoration de la soeur, l'enthousiasme de ces jeunes femmes.

La favorite en titre, Anne de Pisseleu, duchesse d'tampes, qui signait
avec les princesses, tait une de ces triomphantes beauts, le dsespoir
des reines et l'ornement de la Cour de France[77]. Catherine s'tait
lie avec elle, sachant que c'tait une voie trs sre pour arriver au
coeur du Roi. En sa vieillesse, comme elle avait souffert cruellement
elle-mme de la faveur d'une matresse, elle s'excusera sur la ncessit
d'avoir autrefois frquent des dames de mdiocre vertu. Aystent
(tant) jeune, j'avs un Roy de France pour beau-pre, qui me ballet cet
qui luy pleyset (baillait la compagnie qui lui plaisait) et me fallet
l'aubeir et anter (hanter) tout cet qu'il avoyst agrable et
l'aubeyr[78]. Mais il ne semble pas que l'obissance lui ait cot.
Franois Ier avait form une petite bande des plus belles gentilles et
plus de ses favorites avec lesquelles se drosbant de sa court, s'en
partoit et s'en alloit en autres maisons courir le cerf et passer son
temps. Catherine fit prire au Roy de la mener tousjour quant et luy
et qu'il luy fist cest honneur de permettre qu'elle ne bougeast jamais
d'avec luy. Franois Ier, qui l'aymoit naturellement, l'en aima plus
encore, voyant la bonne volont qu'il voyoit en elle d'aimer sa
compagnie[79].

      [Note 76: _Lettres de Catherine de Mdicis_, t. X, p. 1 et 2.]

      [Note 77: Sur la duchesse d'tampes, voir Paulin Paris, _tudes
      sur Franois Ier_, 1885, t. II, p. 209 sqq.]

      [Note 78: _Lettres de Catherine de Mdicis_, t. VIII, p. 180.]

      [Note 79: Brantme, d. Lalanne, t. VII, p. 344-345.]

Elle se plaisait comme lui aux exercices de plein air. C'tait un got
qu'elle tenait probablement des Mdicis. Son oncle, Lon X, partait tous
les ans pour les rgions giboyeuses de Civita-Vecchia, de Corneto et de
Viterbe avec ses cardinaux favoris, ses musiciens, sa garde et la troupe
des piqueurs, rabatteurs et valets, en tout plus de trois cents
personnes. Il traquait  cheval les btes sauvages, petites ou grandes,
non quelquefois sans pril. Dans une de ces battues dont un pote de
cour a clbr les incidents dramatiques, le cardinal Bibbiena avait tu
d'un coup d'pe un sanglier qui fonait sur le cardinal Jules de
Mdicis (le futur Clment VII); le Pape, assailli par un loup, avait t
sauv par les cardinaux Salviati, Cibo, Cornaro, Orsini; l'loquent
gnral des Augustins, Egidio de Viterbe, avait fait voir qu'il valait
autant par le bras que par la parole[80]. Avant de quitter l'Italie,
Catherine, dj grande fille, a d suivre des chasses. Autrement on ne
s'expliquerait pas qu'aussitt arrive en France, elle ait montr
l'ardeur dont parle Ronsard, peut-tre avec quelque exagration
potique:

        Laquelle (Catherine) ds quatorze ans
        Portoit au bois la sagette
        La robe et les arcs duisans (convenant)
        Aux pucelles de Taygette.
        . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
        Toujours ds l'aube du jour
        Alloit aux forts en queste
        Ou de reths tout  l'entour
        Cernoit le trac d'une beste:
        Ou pressoit les cerfs au cours;
        Ou par le pendant des roches,
        Sans chiens assailloit les ours
        Et les sangliers aux dents croches[81].

      [Note 80: Rodocanachi, _Rome sous Jules II et Lon X_, 1912, p.
      66.]

      [Note 81: _Oeuvres de Ronsard_, d. Blanchemain, t. II. p. 182.]

Elle abandonna la sambue, sorte de selle en forme de fauteuil o les
dames taient assises de ct, les pieds appuys sur une planchette,
mais ne pouvaient aller qu' l'amble, et elle introduisit l'usage,
qu'elle avait dj peut-tre pratiqu en Italie, de monter  cheval
comme les amazones d'aujourd'hui, le pied gauche  l'trier et la jambe
droite fixe  la corne de l'aron[82]. Elle pouvait ainsi courir du
mme train que les hommes et les suivre partout. Franois Ier, grand
chasseur, apprciait fort cette enrage chevaucheuse, que les chutes ne
dcourageaient pas. Elle ne renona qu' soixante ans  ce plaisir
dangereux[83].

      [Note 82: Cependant Brantme rapporte que Catherine avait appris 
      monter en amazone de la duchesse douairire de Lorraine, Christine
      de Danemark, c'est--dire aprs sa venue en France. d. Lalanne,
      t. IX. p 621.]

      [Note 83: En 1545, dans une chasse au cerf, la haquene qu'elle
      montait s'emballa et se prcipita dans une cabane dont le toit
      tait trs bas. Elle fut dsaronne et se blessa au ct droit.
      En 1563, elle tomba de cheval au sortir du chteau de Gaillon et
      se fit  la tte une blessure si profonde qu'il fallut la
      trpaner. Bernardino de Mdicis, ambassadeur florentin,  Cme Ier
      29 avril 1545. Desjardins, _Ngociations diplomatiques de la
      France avec la Toscane_, t. III p. 158.--Lettre de Charles IX du
      19 septembre 1563 et du cardinal de Lorraine du 2 octobre, dans
      _Additions aux Mmoires de Castelnau_, d. Le Laboureur, 1731, t.
      II, p. 288-289.]

Sa vive intelligence,  dfaut de ses habitudes de complaisance, lui
rendait facile de s'adapter aux gots lettrs de cette Cour. Elle avait
trs bien appris le franais que d'ailleurs elle crivit toujours en une
orthographe trs personnelle et elle le parlait non sans une pointe
d'accent exotique, dont elle ne parvint jamais  se dbarrasser.

Il n'y a pas dans ses lettres une citation, une phrase latine[84]. Au
lieu de l'expression courante _in cauda venenum_, elle emploie la forme
franaise en la queue gist le venyn. Ce n'est pas d'ailleurs la preuve
qu'elle ignort le latin[85]. Elle savait du grec. En 1544,
l'ambassadeur de Cme, Bernardino de Mdicis, bon lettr et l'un des
fondateurs de l'Acadmie Florentine, crivait qu'elle possdait cette
langue  stupfier tout homme (_che fa stupire ogni uomo_). Mme en
admettant que ce compatriote de la Dauphine, qui tait aussi son
arrire-petit-cousin  la mode de Bretagne, ait un peu exagr, il doit
y avoir dans cet loge une part de vrit. Avait-elle commenc  tudier
le grec en Italie? Bernardino ne le dit pas. Elle a bien pu l'apprendre
en France o elle tait depuis dix ans. Il est probable qu'elle eut pour
matre notre grand hellniste Dans[86].

      [Note 84: Une seule fois, elle aurait cit une phrase latine, mais
      c'est un verset de l'vangile.]

      [Note 85: Elle le comprenait assurment. Voir ci-dessous, p. 103,
      note 2.]

      [Note 86: L'ambassadeur ne nomme pas Dans. Il dit simplement que
      des dix hommes trs lettrs qui vont se runir pour arrter les
      articles  prsenter au Concile de Trente, l'un est le matre de
      la Dauphine (Desjardins, III, p. 140, dc. 1544). Or nous savons
      d'autre part que Dans fut envoy  ce Concile par Franois Ier et
      qu'il s'y distingua comme orateur. Voir Abel Lefranc, _Hist. du
      Collge de France_, Paris, 1893, p. 172. L'identification parat
      donc lgitime.]

Un fait qui parat bien tabli, c'est sa culture scientifique. Elle est,
dit Franois de Billon, dans _Le Fort inexpugnable de l'Honneur du sexe
fminin_, 1555, rpute pour sa science mathmatique. Ronsard clbre
aussi en images potiques le comble de son savoir:

        Quelle dame a la pratique
        De tant de mathmatique?
        Quelle princesse entend mieux
        Du grand monde la peinture,
        Les chemins de la nature,
        Et la musique des cieux?

Ce qui probablement veut dire qu'elle tait savante en gographie, en
physique et en astronomie. C'tait dans la famille royale une
originalit. Elle se distinguait par l des autres princesses de la
Renaissance franaise, qui taient de pures lettres.

Elle se lia troitement--et ce sera pour la vie--avec Marguerite de
France, plus jeune qu'elle et qui tudiait les anciens avec passion.
Peut-tre est-ce pour lui plaire qu'elle a commenc ou continu aprs
son mariage l'tude du grec. Elle rechercha pour son intelligence et son
crdit la soeur trs chre du Roi, Marguerite d'Angoulme, me tendre
avec quelque mivrerie, inquite et joyeuse, conteur gaillard et pote
mystique, claire en son ralisme et confuse en ses aspirations, et,
malgr ces contrastes, ou mme  cause d'eux, une des figures les plus
attachantes de la Renaissance littraire et religieuse du XVIe sicle.
Catherine avait certainement lu ou entendu lire en manuscrit les
_Nouvelles_ de la Reine de Navarre, qui lui rappelaient un autre conteur
clbre, Boccace, Florentin celui-l. Elle et Marguerite de France
rsolurent d'crire un recueil du mme genre, ide d'imitation qui
devait paratre  cette princesse de lettres une flatterie dlicate.
Aussi l'aimable femme s'en est-elle souvenue dans le Prologue de
l'_Heptamron_; et, vraiment gnreuse, elle laisse croire que le projet
de ses nices tait du mme temps que le sien, ou mme un peu
antrieur, et n'avait d'autre modle que Boccace; mais  la diffrence
des Nouvelles du _Dcamron_, les leurs devaient tre de vritables
histoires.

Toutes deux et le Dauphin prosmirent ... d'en faire chacun dix et
d'assembler jusques  dix personnes qu'ils pensoient plus dignes de
racompter quelque chose. Mais on se garderait de s'adresser  des gens
de lettres, car Henri, ce robuste garon,  qui l'on n'a pas coutume de
prter tant de finesse, ne voulloyt que leur art y fust ml, et aussy
de peur que la beault de la rethoricque feit (ft) tort en quelque
partye  la vrit de l'histoire.

Les grandes affaires de Franois Ier et les occupations de la Dauphine
firent mectre en obly du tout ceste entreprinse[87]. Quel malheur de
n'avoir pas ce Brantme en raccourci, moins les exagrations de crudit,
un _Trimron_ en trente nouvelles, sans embellissements romanesques, de
la Cour et de la socit au temps de Franois Ier. La correspondance
restera l'unique oeuvre littraire de Catherine de Mdicis[88].

Catherine venait d'un pays o toutes sortes de pomes taient chants 
quatre, cinq, six ou huit voix, que les instruments soutenaient. En
France mme, la tradition des jongleurs, conteurs et chanteurs, ne
s'tait pas encore perdue, et les potes contemporains, comme Mellin de
Saint-Gelais, s'accompagnaient du luth autrement que par mtaphore[89].
Quand Clment Marot eut rim en franais les trente premiers psaumes de
David, les grands musiciens d'alors, Certon, Jannequin, Goudimel,
s'empressrent de les mettre en musique. Ces chants o le musicien et le
pote ont chacun,  sa faon, traduit et souvent trahi la grandeur, la
couleur et la passion de la posie hbraque, eurent  la Cour de
Franois Ier un grand succs, mais moins d'dification que de mode.

      [Note 87: L'_Heptamron des nouvelles de Marguerite d'Angoulme
      reine de Navarre_, d. Benjamin Pifteau, t. I, p. 28-29.]

      [Note 88: Sous le titre: _Les Posies indites de Catherine de
      Mdicis_, Paris, 1885. M. Edouard Frmy a publi, dans une
      biographie d'ailleurs intressante, des posies qui ne sont pas de
      Catherine. Il suffit pour s'en convaincre de les lire sans parti
      pris. Les ides, les sentiments, la langue ne rpondent pas  sa
      faon de sentir et de penser et l'indication des lieux est en
      dsaccord avec ses itinraires bien connus. C'est aussi l'avis de
      M. le Comte Baguenault de Puchesse. Je renvoie  sa solide
      dmonstration, _Revue des questions historiques_, t. XXXIV, 1883,
      p. 275-279. Ces vers rappellent la manire de Marguerite de
      Navarre, et ils en sont probablement un pastiche.]

      [Note 89: Aug-Chiquet. _La vie, les ides et l'oeuvre de Jean
      Antoine de Baf_, Paris et Toulouse, 1909, p. 303-304.]

L'amateur le plus ardent de cette musique sacre, c'tait le Dauphin,
qui la faisait chanter ou la chantait lui-mme avec lucs (luths),
violes, espinettes, fleustes, les voix de ses chantres parmi. Aussi les
gens de son entourage, en bons courtisans, voulaient tous avoir leur
Psaume, et s'adressaient au matre pour leur en trouver un qui rpondit
 leurs sentiments. Il s'tait rserv pour lui le Psaume:

        Bien heureux est quiconques
        Sert  Dieu volontiers, etc.

et il en avait fait lui-mme la musique. Catherine choisit le 141e[90],
dont le traducteur est inconnu:

        Vers l'ternel des oppressez le Pre
        Je m'en yrai...

Dans sa douleur de n'avoir pas d'enfant, aprs neuf ans de mariage, elle
recourait  Dieu, comme  l'unique esprance. Mais le chant des Psaumes
tait si cher aux hrtiques qu'il en devint suspect. La Cour laissa les
cantiques pour les vers lascifs d'Horace, qui, disait un rform,
eschauffent les penses et la chair  toutes sortes de lubricitez et
paillardises[91].

      [Note 90: Le 141e de la Vulgate est le 142e du Psautier hbreu et
      huguenot, la Vulgate ayant runi en un seul les psaumes IX et X du
      texte hbraque original (O. Douen, _Clment Marot et le Psautier
      huguenot_, t. I, 1878, p. 284, note 5, et p. 285).]

      [Note 91: _Joannis Calvini Opera quae supersunt omnia_, d. Baum,
      Cunitz, Reuss, t. XVII, _col._ 614-615.]

Catherine, toujours dfrente, fit fte aussi aux chansons folles[92].

Ce n'est pas merveille qu'avec cette bonne volont, elle ait russi 
retourner l'opinion. L'ambassadeur vnitien, Matteo Dandolo, disait dans
sa Relation de 1542: Elle est aime et caresse du Dauphin, son mari, 
la meilleure enseigne. Sa Majest Franois Ier l'aime aussi, et elle est
aussi grandement aime de toute la Cour et de tous les peuples,
tellement qu' ce que je crois il ne se trouverait personne qui ne se
laisst tirer du sang pour lui faire avoir un fils[93].

      [Note 92: Etait-ce la traduction ou des imitations du pote latin
      faites par des potes de la Renaissance, ou les Odes mme
      d'Horace, que l'on trouve dj dans un livre publi  Francfort,
      en 1532, mises en musique  quatre voix, sur des airs populaires
      de l'poque: _Melodiae in Odas Horatii, Et quaedam alia carminum
      genera_, Francofordiae, 1532. (Catalogue de la Bibliothque de feu
      M. Ernest Stroehlin, professeur honoraire  l'Universit de Genve,
      publi par la librairie Emile Paul et Guillemin, Paris, 1912).
      Consulter P.-M. Masson, _Les Odes d'Horace en musique au XVIe
      sicle, Revue musicale_, 1906 (t. VI), p. 355 sq.]

      [Note 93: Alberi, _Relazioni degli ambasciatori veneti al Senato_,
      serie Ia, Francia, t. IV, p. 47.]

Elle craignait d'tre rpudie comme strile, depuis que son mari avait
su par exprience qu'il pouvait avoir des enfants. En 1537, lors de sa
campagne en Pimont avec le conntable de Montmorency, il connut 
Moncallier (Moncalieri) une jeune fille, Philippa Duc, soeur d'un cuyer
de la grande curie, Jean-Antoine, et eut d'elle une fille qu'il
lgitima plus tard sous le nom de Diane de France et maria  Hercule
Farnse, duc de Castro. Les anciens adversaires du mariage florentin
crurent tenir leur revanche. Il y eust, dit Brantme, force personnes
qui persuadrent (c'est--dire conseillrent) au Roy et  M. le Dauphin
de la rpudier, car il estoit besoing d'avoir de la ligne de France.
Il assure que ny l'un ny l'autre n'y voulurent consentir tant ils
l'aymoient[94]. Mais Brantme n'tait pas n en 1538 et ne parle que
par ou-dire. L'ambassadeur vnitien, Lorenzo Contarini, qui crivait
treize ans aprs la crise, rapporte au contraire que le beau-pre et le
mari taient dcids au divorce, et que Catherine russit  les flchir.
Elle alla trouver le Roi et lui dit que pour les grandes obligations
qu'elle lui avait, elle aimait mieux s'imposer cette grande douleur que
de rsister  sa volont, offrant d'entrer dans un monastre, ou
plutt, si cela pouvait plaire  Sa Majest, de rester au service de la
femme assez heureuse pour devenir l'pouse de son mari[95].

      [Note 94: Brantme, d. Lalanne, VII, p. 341.]

      [Note 95: Alberi, _Relazioni degli ambasciatori veneti al Senato_,
      serie Ia, Francia, t. IV, p. 73.]

Franois Ier, mu de sa peine et de sa rsignation, lui aurait jur
qu'elle ne serait pas rpudie. Mais elle apprhendait sans doute un
retour offensif de la raison d'tat. Elle employait tous les moyens pour
avoir des enfants, prenant les remdes des mdecins, buvant les drogues
que lui envoyait le Conntable, et recourant  l'exprience de sa dame
d'atour, Catherine de Gondi, mre d'une nombreuse famille. Enfin, aprs
dix ans de mariage, le 20 janvier 1544, elle mit au monde un fils, dont
la naissance fit pleurer de joie le Roi et sa soeur Marguerite et fut
clbre  l'gal d'une victoire par Marot, Mellin de Saint-Gelais et
Ronsard.

Une cause de chagrin qui s'ternisa, ce fut la passion de son mari pour
Diane de Poitiers, veuve du grand snchal de Normandie, Louis de Brz,
une des plus grandes dames de la Cour. Henri avait en 1538, quand il se
lia avec elle, dix neuf ans; elle en avait trente-huit, et pourtant il
l'aima et jusqu'au bout lui resta fidle de coeur.

On a imagin que cet amour ne fut si durable que parce qu'il fut pur,
une amiti amoureuse. Sans doute, les romans de chevalerie  la mode,
l'_Amadis des Gaules_, qu'Herberay des Essars commena en 1540 
traduire ou  adapter de l'espagnol, et les autres _Amadis_ de divers
pays et en diverses langues qui suivirent, clbrent, entre les
paladins, ceux qui, chastes et constants, aiment en tout respect,
adorent en toute humilit. Si cette littrature eut tant de succs,
c'est qu'elle rpondait peut-tre  un rveil des ides chevaleresques
et du culte de la femme.

La conception de l'amour dgag de la servitude des sens, telle que
l'expose Phdre dans _le Banquet_ et l'interprtation que donna Marsile
Ficin de la doctrine de Platon, contriburent, plus encore que les
romans,  lever les sentiments et  purer les passions[96]. Le
spiritualisme du philosophe grec et de son commentateur florentin,
rpandu par les traductions qui parurent  partir de 1540, eut pour
centre d'lection l'entourage de Marguerite d'Angoulme ... Quant 
moy, je puis bien vous jurer, dit un des personnages de l'_Heptamron_,
que j'ay tant aym une femme que j'eusse mieulx aym mourir que pour moy
elle eust faict chose dont je l'eusse moins estime. Car mon amour
estoit tant fonde en ses vertus que, pour quelque bien que j'en eusse
sceu avoir, je n'y eusse voulu veoir une tache[97].  travers ces
nouvelles, qui sont pour la plupart trs gaillardes, circule un fort
courant d'idalisme, et nul document ne prouve mieux le conflit dans la
socit polie d'alors entre les aspirations de l'esprit nouveau et la
grossiret des moeurs. Le Ptrarquisme des potes de la Renaissance
tendait aussi  spiritualiser la passion[98].

      [Note 96: Abel Lefranc, _le Platonisme et la littrature en France
       l'poque de la Renaissance_. Revue d'histoire littraire, 15
      janvier 1896. Bourciez, _Les moeurs polies et la littrature de
      Cour sous Henri II_, ch. III et ch. IV.]

      [Note 97: Dixime nouvelle, t. I, p. 148, d. Pifteau. Cf. p. 157
      et 158, et comme allusion plus directe  la doctrine
      platonicienne, p. 83 (huitime nouvelle).]

      [Note 98: Sur l'influence de Ptrarque, Vianey, _Le Ptrarquisme
      en France_, Montpellier et Paris, 1909, ch. II:  l'cole de Bembo
      et des Bembistes.]

Ce rve sentimental avait ses dangers. Il menaait le mariage, qui n'a
pas l'amour pour unique ou mme pour principal objet, et,  vrai dire,
il ne se dployait  l'aise qu'en dehors de lui. Les plus raffins,
parmi ces admirateurs de Platon, n'estimaient pas suffisamment hroque
une constance qui serait, aprs un temps d'preuve, paye de retour; ils
voulaient un renoncement sans espoir et un sacrifice sans rcompense. Ce
serait un sacrilge de ravaler  son plaisir l'tre  qui l'on avait
dress un autel et un culte. Mais la nature a ses exigences et la vie
ses obligations. Aussi la morale romanesque, pour concilier le besoin
d'idal et les ncessits physiques ou sociales, admettait comme
lgitime qu'on et une femme et une parfaite amye, celle-l mre des
enfants et continuatrice de la race, celle-ci inspiratrice de grandes et
nobles penses. L'attachement du mari de Catherine pour Diane de
Poitiers serait l'exemple le plus illustre, quoique rare, de ce
compromis amoral du temps.

Voil la thse que j'ai fortifie de mon mieux, comme si je l'avais
adopte. Et voici maintenant les tmoins. Les Franais sont rcusables.
Suivant les temps et les intrts de parti, ils se sont dclars pour ou
contre la vertu de Diane. Pendant le rgne de Franois Ier, les
partisans de la duchesse d'tampes, favorite du Roi, ne se firent pas
faute d'incriminer les moeurs de la favorite du Dauphin. Aprs
l'avnement d'Henri II, l'loge de la vertu de Diane fut de rgle:
diffamation ou louange qu'il y a lieu de tenir pour galement suspecte.
Il n'est pas ncessaire de demander si Brantme, qui enregistre avec
tant de plaisir l'histoire et la lgende amoureuse du XVIe sicle,
pouvait croire  l'innocence des rapports d'Henri II et de la favorite.
Mais les trangers et mme les Vnitiens, d'ordinaire si bien informs,
ne sont pas d'accord sur la nature de cette liaison. Marino Cavalli, qui
fut ambassadeur de la Rpublique en France en 1546, pense que le Dauphin
tait peu adonn aux femmes (en quoi il se trompait) et qu'il s'en
tenait  la sienne. Pour ce qui est de la Grande Snchale, il se
serait content de son commerce et conversation. Celle-ci aurait
entrepris de l'instruire, le corriger, l'avertir et l'exciter ...
aux penses et actions dignes d'un tel prince[99]. Elle serait parvenue
 lui inspirer de meilleurs sentiments pour sa femme, et  faire de lui
un bon mari. C'est le rle de la parfaite amie dans ces sortes de
mnages  trois des romans de chevalerie. Cavalli n'affirme pas pourtant
que Diane ne ft que l'grie du Dauphin. Lorenzo Contarini, qui, en
1551, rsume l'histoire intrieure de la Cour de France, rapporte que,
d'aprs le bruit public, Diane a t la matresse de Franois Ier et de
beaucoup d'autres avant de devenir celle du Dauphin[100]. Giovanni
Soranzo, dans une relation de 1558, ne parle que de sa liaison avec
Henri, dauphin et roi. Il dit qu'elle a t trs belle, qu'elle avait
t grandement aime, et que l'amour tait rest le mme (elle tait
alors dans sa soixantime anne), mais qu'en public il ne s'est jamais
vu aucun acte dshonnte[101].

      [Note 99: Alberi, _Relazioni_, serie Ia, t. I, p. 243, ou
      Tommaseo, _Relations des ambassadeurs vnitiens_, trad. franaise,
      (Coll. Doc. indits), I, p. 287.]

      [Note 100: Alberi, _Relazioni_, serie Ia, t. IV, p. 77-78.]

      [Note 101: _Id._ serie Ia, t. II, p. 437.]

C'est probablement la vrit. Henri aimait beaucoup les dames, et se
plaisait  aller au change. Si Brantme dit vrai, ses nombreuses
expriences lui auraient permis un jour de faire par comparaison un
loge fort indiscret de sa femme. Ses potes favoris taient Lancelot de
Carles et Mellin de Saint-Gelais, qui ne sont pas des chantres de
l'amour transi. Mais il est vrai qu'il n'aimait pas le scandale et se
dbarrassait vite des femmes qui, glorieuses de son choix, faisaient,
comme dit Catherine, voler les clats de leur faveur. Aussi donna-t-il
cong  une grande dame cossaise, Lady Fleming[102], qui, ayant eu de
lui un enfant, affectait les prtentions d'une matresse en titre. Et
cependant il reconnut le fils qu'il avait eu d'elle, Henri d'Angoulme,
comme il avait reconnu Diane de France, la fille de Philippa Duc. S'il
n'a pas avou l'enfant de Nicole de Savigny[103], c'est peut-tre que la
mre tant marie, l'attribution de paternit restait douteuse. Il a eu
bien d'autres caprices qui n'ont pas laiss de traces.

      [Note 102: Johanna ou Janet Stewart, fille naturelle de Jacques IV
      d'cosse et veuve du lord Haut-Chambellan Fleming, avait
      accompagn en France,  titre de gouvernante, la petite reine
      Marie Stuart, fiance au fils an d'Henri II.]

      [Note 103: Cependant l'abb Pierfitte dit que Nicole de Savigny
      eut cet enfant d'Henri II avant d'pouser son cousin Jean II de
      Ville, baron de Saint-Rmy. Mais alors pourquoi Henri II n'a-t-il
      pas lgitim le fils de cette matresse, une dame noble, et
      pourquoi celui-ci s'appelle-t-il Henri de Saint-Rmy, un titre qui
      appartenait au mari de sa mre? Abb Pierfitte, _Journal de la
      socit d'archologie de Lorraine_, 1904, p. 101 et note 1 de la
      page 102.--C'est de cet Henri de Saint-Rmy, qui fut gentilhomme
      ordinaire d'Henri III, que descendait la fameuse comtesse de
      Lamotte-Valois, l'aventurire de l'affaire du Collier.]

Est-il vraisemblable que cet homme de temprament amoureux ait, dans
l'ardeur de sa jeunesse, ador de loin Diane de Poitiers, cette beaut
savoureuse, alors dans l'panouissement de sa maturit?

S'il ne l'avait pas aime d'amour, lui aurait-il crit pendant qu'elle
tait absente: Je croy que pours ass panser le peu de plsyr que
j'ar (aurai)  Fontainebleau sans vous voyr, car estant ellongn de
sele de quy dpant tout mon byen, il est bien mals que je puysse avoir
joye.--Je ne puis vivere (vivre) sans vous.--Et il signe Seluy qui
vous ayme plus que luy mesmes.--Vous suplye avoyr toujours souvenance
de celuy qui n'a jams aym ni n'aymera jams, que vous. Elle est,
comme il le lui dit en vers, sa princesse, la dame roine et
maistresse de la forteresse de sa foi, une desse, de qui il
avait craint qu'elle ne se voulut abeser (abaisser) jusqu' faire
cas de lui[104]. Il avait, en 1547, quand il succda  son pre,
vingt-huit ans. L'agent du duc de Ferrare savait qu'il allait  toute
heure, aprs dner, aprs souper, voir la Snchale. L'ambassadeur de
Charles-Quint, Saint-Mauris, qui avait intrt  renseigner son
gouvernement sur les influences de la nouvelle Cour, avait appris
d'lonore d'Autriche, veuve de Franois Ier, des dtails qu'elle tenait
de Mme de Roye, une trs grande dame, dont le prince de Cond pousa
plus tard la fille. Tous les jours le jeune Roi, qui s'tait empress de
faire Diane duchesse de Valentinois, allait lui rendre compte des
affaires importantes qu'il avait traites avec les ambassadeurs
trangers ou ses ministres. Et puis aprs, il se assiet au giron d'elle
avec une guinterne (cithare) en main de laquelle il joue et demande
souvent au Conntable, s'il y est, ou  Omale (Franois de Guise, alors
duc d'Aumale) si led. Silvius (Diane) n'a pas belle garde touchant quant
et quant les tetins et _la regardant ententivement comme homme surprins
de son amiti_[105]. Diane minaudait, protestant que dsormais elle
sera ride.

      [Note 104: Voir quelques lettres et des vers d'Henri II  Diane de
      Poitiers dans les _Lettres indites de Dianne de Poytiers_, p. p.
      Georges Guiffrey, Paris, 1866, p. 220, 223, 226, 228.]

      [Note 105: Lettre de Saint-Mauris  sa Cour, _Revue Hist._, t. V,
      1877. p. 112.--Contre la thse ingnieuse reprise rcemment des
      amours platoniques d'Henri II avec Diane, voir d'autres rfrences
      dans le livre de M. Lucien Romier, _Les Origines politiques des
      guerres de religion_. t. I, 1913: _Henri II et l'Italie_,
      (1547-1555). p. 26, note 1.]

Quelle adoration et qui s'accorde si bien avec ses lettres d'amant
humble et tendre! Pour qu'il lui ait gard jusqu' la mort le mme
amour, et comme une sorte de reconnaissance mue, il faut bien qu'elle
ne l'ait pas rebut dans la crise de dsir de sa jeunesse; et peut-tre
qu'prise elle-mme--elle avait en 1538, quand il la connut, prs de
quarante ans, l'ge des grandes passions,--elle se soit donne et
abandonne.

La principale intresse, Catherine n'avait aucun doute sur la nature
des rapports de son mari avec Diane. Elle dissimula la haine que lui
inspirait la matresse en titre tant que vcut Henri II, et mme aprs
la mort du Roi elle s'abstint, par respect pour sa mmoire, de trop
vives reprsailles. Mais elle n'oubliait pas. Veuve depuis vingt-cinq
ans, elle remontrait  sa fille, la reine de Navarre, dans une lettre du
25 avril 1584, qu'elle ne devait pas caresser les matresses de son
mari, car celui-ci pourrait croire que, si elle se montrait si
indulgente, c'est qu'elle trouvait son contentement ailleurs. Et, allant
au-devant de l'objection probable, elle ajoutait: [Qu'elle] (ma fille)
ne m'algue [mon exemple] en sela; car cet (si) je fes bonne chre 
Madame de Valentinois, c'estoyt le Roy ( cause du Roi) et encore je luy
fst tousjour conestre (au Roi) que s'estoyt  mon trs grent regret:
car jeams famme qui aymt son mary, n'ma sa p...., car on ne le peust
apeler aultrement, encore que le mot souyt vylayn  dyre  (par) nous
aultres[106].

      [Note 106: _Lettres de Catherine_, t. VIII, p. 181.]

Il est possible qu'au dclin de son automne, la favorite, intelligente
et avise, comme on le voit par ses lettres, ait compris qu'un tel
attachement, pour durer toujours, devait changer de nature. Elle pouvait
craindre,  mesure que la diffrence d'ge apparaissait mieux, le
ridicule et la dsaffection.

Le rle d'amie, prn par les doctrines littraires et sentimentales du
temps, la gardait de ce risque. Ce fut ds lors, pour les courtisans et
les potes qui voulaient plaire, une vrit tablie que Diane, plus
belle qu'Hlne et plus chaste que Lucrce, tait chrie du Roi, dit
Ronsard, comme une dame saige, de bon conseil et de gentil couraige.
Mais le souvenir de la possession, si la possession a cess, resta si
vif chez Henri II que, pour expliquer l'empire sans limite ni terme de
cette femme qui n'tait plus jeune sur cet homme qui l'tait encore, le
grave historien De Thou admet l'emploi de moyens magiques, le charme
d'un malfice.

Catherine avait pour l'infidle, son mari et son roi, une tendresse
mle de respect. Plus tard, au commencement de sa rgence, en pleine
priode d'incertitude et de trouble (7 dcembre 1560) elle rappelait 
sa fille lisabeth, reine d'Espagne, le temps o, disait-elle, je
n'avais aultre tryboulatyon que de n'estre ass aymaye (aime)  mon
gr du roy vostre pre qui m'onoret plus que je ne mrits, mais je
l'aym tant que je avs toujours peur[107]. Elle avait toujours
souffert du partage, et quand Henri fut devenu roi, elle en souffrit
plus encore, mais pour d'autres raisons. Henri II tait aimable et plein
d'gards pour sa femme. A son avnement, il lui avait assign deux cent
mille francs par an et retenu  son service trop plus de femmes qu'il
n'y avoit du vivant du feu roy, que l'on dit excder d'un tiers[108].
Mais personne n'ignorait que Diane avait la premire place dans son coeur
et sa faveur. Lorsqu'il fit son entre solennelle  Lyon, en 1548, 23
septembre, les consuls, bons courtisans, imaginrent de le faire
recevoir, au portail de Pierre Encize, par une Diane chasseresse, qui
menait en laisse un lion mcanique avec un lien noir et blanc, les
couleurs de la favorite[109]. Une Diane figurait aussi au fronton de
l'arc triomphal dress  la porte du Bourg-Neuf. Le lendemain, quand la
Reine fit son entre (24 septembre), la Diane arriva encore avec son
automate qui s'ouvrit la poitrine montrant les armes de Catherine au
milieu de son coeur, et,  l'heure, elle luy dit quelques vers. La
Reine lui ayant fait la rvrence passa outre et s'attarda ailleurs 
des symboles plus plaisants. Dans les ftes que donna le cardinal Jean
du Bellay  Rome pour la naissance du quatrime enfant du roi (en mars
1549) un dfil de nymphes prcda le tournoi. Desquelles, raconte
Rabelais, tmoin oculaire, la principale, plus minente et haute de
toutes autres reprsentant Diane portoit sur le sommet du front un
croissant d'argent, la chevelure blonde esparse sur les paules, tresse
sur la teste avec une guirlande de lauriers, toute instrophie de roses,
violettes et autres belles fleurs[110]. Lors du sacre de la Reine 
Saint-Denis (juin 1549), Diane de Poitiers marchait  sa suite en
compagnie des princesses du sang[111].

      [Note 107: 7 dc. 1560. _Lettres_ I, p. 568.]

      [Note 108: Saint-Mauris, _Revue Hist._, t. V, p. 115.]

      [Note 109: Thodore Godefroy, _Le Crmonial franois_, t. I, p.
      837. Cf. p. 851.]

      [Note 110: Rabelais, _La Sciomachie_, oeuvres compltes, d.
      Moland, p 596.]

      [Note 111: On sait que les reines taient sacres, quelquefois
      longtemps aprs les rois, et non  Reims, mais  Saint-Denis. Le
      rcit du sacre par Simon Renard, ambassadeur de Charles est en
      appendice, p. 245, dans le livre de M. de Magnienville, _Claude de
      France, duchesse de Lorraine_. Paris, 1885.]

La favorite et un favori, Anne de Montmorency, accaparaient le pouvoir
et tenaient la Reine  l'cart des affaires. C'tait, explique le
Vnitien Contarini, parce que, malgr sa sagesse et sa prudence, elle
n'toit pas l'gale du roi ni de sang royal. Mais n'en pouvait-on pas
dire autant de la toute-puissante matresse? Les potes et les
courtisans arrangrent l'histoire. Ronsard mettant en scne le dieu
fluvial du Clain, un petit cours d'eau qui passe  Poitiers, lui faisait
prdire  l'anctre de la maison des Poitiers une descendance royale. Il
apparentait probablement de parti pris et confondait avec intention les
comtes de Valentinois, la grande famille dauphinoise d'o Diane tait
issue, avec les anciens souverains du pays, les Dauphins de Vienne, qui
se sont constitus, pour ainsi dire, par adoption une ligne royale, en
lguant leur titre avec leurs domaines au fils an du roi de France. On
imagine combien Catherine devait souffrir de voir exalter l'origine de
la favorite et rabaisser la sienne. Et cependant, pour complaire  son
mari, elle dissimulait sa jalousie et mme faisait bonne grce  sa
rivale.

Les gards mme que la favorite lui montrait ne devaient pas la lui
rendre plus chre. Diane s'occupait des enfants royaux comme s'ils
taient siens. Elle servit  la Reine de garde-malade. Souvent, dit une
relation vnitienne de 1551, elle envoyait le Roi coucher avec elle.
Mais c'tait une attention humiliante et qui n'tait pas dsintresse.
Sans doute elle aimait mieux qu'il prt son plaisir en lieu lgitime que
de courir les aventures, o, entre autres risques, il pouvait rencontrer
une nouvelle passion. Les deux femmes s'taient unies contre Lady
Fleming[112].

Le grand amour de Catherine apparat surtout dans la correspondance,
quand son mari fait campagne. Henri II,  l'exemple de Franois Ier,
s'tait alli avec les protestants d'Allemagne contre Charles-Quint et,
pour prix de son concours, il avait obtenu d'occuper Metz, Toul et
Verdun, ces trois vchs de langue franaise, qui taient membres du
Saint-Empire (trait de Chambord, 15 janvier 1552)[113]. Il alla
lui-mme en prendre possession avec une arme que commandait son ami de
coeur, le conntable de Montmorency, et il y russit presque sans coup
frir[114].

      [Note 112: Toutefois, il me parat invraisemblable, malgr
      l'affirmation de l'agent ferrarais Alvarotti (Romier, t. I, p. 85
      et note), que Diane, ayant guett Henri II, qui se rendait de nuit
      chez Lady Fleming, lui ait reproch de dshonorer la reine
      d'Ecosse, Marie Stuart, sa future belle-fille, en lui donnant une
      p..... pour gouvernante.]

      [Note 113: Lemonnier, _Histoire de France de Lavisse_, t. V, 2, p.
      145 sq.]

      [Note 114: Metz fut pris le 10 avril, Toul le 13, et Verdun le 2
      juin. L'arme royale poussa jusqu'au Rhin, et parut le 3 mai
      devant Strasbourg, dont les portes restrent fermes. En juillet,
      la campagne tait finie.]

La Cour avait suivi de loin. A Joinville, en Champagne, Catherine tomba
malade, en fin mars 1552, d'une fivre pourpre dont elle faillit mourir.
Le mdecin Guillaume Chrestien affirme qu'elle fut sauve par les soins
et les prires de Diane. Mais Diane elle-mme indique, avec peut-tre
quelque ironie, un meilleur remde: Vous puys asseurer, crivait-elle
au marchal de Brissac (4 avril 1552), que le Roi a fait fort bien le
bon mari, car il ne l'a jamais abandonne[115]. En cet extrme danger,
Henri II se montra pour sa femme si attentif et si tendre, qu'on en fut,
crit le 5 avril l'agent du duc de Ferrare, stupfi[116]. Mais cette
crise d'affection dura aussi longtemps que la fivre.

      [Note 115: Guiffrey, _Lettres de Diane_, p. 96.]

      [Note 116: Romier, qui rapporte cette lettre d'Alvarotti, I, p.
      19, note 2, en conclut qu'Henri II entourait se femme de soins
      et de respects, mais si les attentions du Roi causaient tant de
      surprise, un stupore, c'est qu'elles n'taient pas habituelles.]

Pendant cette campagne, et pendant les deux qui suivirent, en 1553 et
1554, le Roi fut souvent absent de la Cour. Catherine alors s'habillait
de noir et de deuil et obligeait son entourage  faire comme elle. Elle
exhorte chacun, rapporte Giovanni Cappello,  faire de trs dvotes
oraisons, priant Notre Seigneur Dieu, pour la flicit et la prosprit
du Roi absent[117]. Michel de l'Hpital, alors chancelier de Marguerite
de France, duchesse de Berry, disait en vers latins au cardinal de
Lorraine, qui avait suivi le Roi dans ce voyage d'Austrasie. Que s'il
te plat peut-tre de savoir ce que nous devenons, ce que fait la Reine,
si anxieuse de son mari, ce que font la soeur du Roi et sa bru, et Anne
(d'Este) la femme de ton frre, et toute leur suite impropre  porter
les armes, sache, que par des prires continuelles et par des voeux,
elles harclent les Puissances clestes implorant le salut pour vous et
pour le Roi et votre retour rapide aprs la dfaite des ennemis[118].

      [Note 117: Alberi, _Relazioni_, serie Ie, t. II, p. 280, ou
      Tommaseo, I, p. 358.]

      [Note 118: Dufy, _Oeuvres compltes de Michel de l'Hospital,
      chancelier de France_ 4 vol. dont un de planches. Paris,
      1824-1825, t. III, p. 193.]

La femme et la matresse faisaient au Conntable, chef de l'arme, les
mmes recommandations. Veillez sur le Roi, crit Diane, car il ly a
bien de quoy le myeux garder que jams, tant de poyssons (poisons) que
de l'artyllerye[119]. Battez les ennemis, crit Catherine (aot 1553),
mais tenez le Roi loin des coups, car s'il advient bien come je
m'aseure tousjour, l'aunneur et le byen lui en retournera; s'yl advenet
aultrement, [le Roi] n'y estant point, le mal ne saret aystre tieul
(saurait tre tel) que y ne remedy (vous n'y remdiiez). Je vous parle
en femme. Peu lui importe le reste, pourvu que sa personne n'aye
mal[120]. Les lettres de la matresse semblent d'une pouse, inquite
sans doute, mais sre de l'affection de l'absent; celles de la femme
sont d'une matresse amoureuse. Catherine crit  la duchesse de Guise,
qui a rejoint son mari  l'arme: Plet (plt)  Dyeu que je feusse
aussi byen aveques le myen[121]. Elle est irrite contre Horace
Farnse, duc de Castro, le mari de Diane de France, qui venait de
capituler dans Hesdin, aprs avoir reu d'ailleurs un coup d'arquebuse
dont il mourut: J' grand regret qu'i (Horace Farnese) ne l'eut [reu]
avant rendre Hdin. Ce n'est pas qu'elle paraisse sensible  la perte
de cette place forte; mais Henri II tant retenu  la frontire pour la
couvrir contre l'ennemi. Horace Farnese est cause, dit-elle, de quoy je
ne voy point le Roy[122].

      [Note 119: Sur cette crainte assez inattendue du poison, voir
      l'explication de G. Guiffrey, _Lettres de Diane de Poytiers_, p.
      101, note 2.]

      [Note 120: _Lettres de Catherine de Mdicis_, t. I, p. 78.]

      [Note 121: Fin aot 1553, _Lettres_, I, p. 50.]

      [Note 122: Fin juillet 1553, _Lettres_, I, p. 77.]

Mais lui n'est pas  l'unisson. Diane parait informe jour par jour des
vnements; mais Catherine reste longtemps sans l'tre. Elle apprend en
juin 1552, par l'entourage de son mari, qu'elle va se rapprocher de
l'arme et se rendre  Mzires. Mes, dit-elle, je ne m'an ause rjeuir
pour n'an n'avoyr heu neul comandemant du Roy[123]. Elle se plaint
quelquefois de ne pas recevoir de rponse  ses lettres. Henri II laisse
tomber la correspondance, peut-tre pour viter les effusions
conjugales. Il n'aime que Diane et Montmorency, et c'est  eux qu'il
rserve ses dclarations d'amour. Catherine en est rduite  demander de
ses nouvelles  tout le monde et  se recommander par intermdiaire  sa
bonne grce. Elle multiplie les lettres au Conntable, qu'elle prie de
dire au Roi la passion qu'elle a pour son service et pour sa personne.
Mon conpre, lui crit-elle, fin juin 1552, je vis arsouyr set que me
mands teuchant ma maladye, ms y fault que je vous dye que se n' pas
l'eau qui m'ay fayst malade, tant come n'avoyr point d novelles deu
Roy, car je panss que luy et vous et teu le reste ne vous sovynt plulx
que je aysts ancore en vie: aseur vous qu'il n'i a sayrayn qui me seut
fayre tant de mal que de panser aystre aur de sa bonne grase et
sovenance; par quoy, mon conpre, set dsirs que je vive ay sauy sayne
anterten m'i le plulx que pours et me fayste savoir sovant de ses
novelles; et vela le meilleur rejeyme que je sars tenir[124].

      [Note 123: Lettre crite entre le 18 et le 25 juin 1552,
      _Lettres_, I, p. 66.]

      [Note 124: _Ibid._, Voici cette lettre en orthographe moderne:

      Mon compre, je vis hier soir ce que [vous] me mandez touchant ma
      maladie, mais il faut que je vous die (dise), que ce n'est pas
      l'eau (l'humidit du soir), qui m'a faite malade, tant comme [de]
      n'avoir point des nouvelles du Roi, car je pensais que lui et vous
      et tout le reste, [il] ne vous souvnt plus que j'tais encore en
      vie: assurez-vous qu'il n'y a serein qui me st faire tant de mal
      que de penser tre hors de sa bonne grce et souvenance; par quoi
      mon compre, si [vous] dsirez que je vive et sois saine (bien
      portante), entretenez-m'y (en la bonne grce du Roi), le plus que
      [vous] pourrez et me faites savoir souvent de ses nouvelles; et
      voil le meilleur rgime que je saurais tenir.]

Dans une autre lettre au Conntable (6 mai 1553), elle s'excusait de ne
rejoindre son mari que le lendemain. Mais la lettre du Roi portait
qu'elle devait venir le plus tt qu'elle pourrait avec toute la
compagnie, ses enfants compris. S'il lui et crit d'arriver tout de
suite, elle n'aurait pas manqu de partir seule, mme sans chevaux. Ce
n'tait qu'un retard d'un jour, et cependant elle s'en justifiait comme
d'une faute, protestant que ... Dieu mercy, depuis que j'ay l'onneur de
lui estre (au Roi) ce que je luy suis, je n'ay jamais failly de faire ce
qu'il m'a command, m'aseurant qu'il me faict cest honneur de le croire
ainsi dans son cueur, [ce] qui me faict estre contante et m'aseurer que
j'aye cest heur que d'estre en sa bonne grace et qu'il me cognoist pour
telle que je luy suis.

Elle revient plusieurs fois, comme pour s'en bien convaincre elle-mme,
sur cette assurance o elle est de n'tre jamais esloigne de sa
bonne grce, ajoutant pour le Conntable tant plus quen (d'autant plus
quand) je say qu'estes auprs de luy qui estes et faictes profession
d'homme de bien[125].

      [Note 125: _Lettres_, I, p. 75-76, 6 mai 1553.]

Comme elle craint de dplaire! Et cependant,  la mme poque, elle
montrait quelque vellit de rompre avec ses habitudes d'effacement.
Elle osa se plaindre de la faon dont le Roi, partant en campagne, avait
organis le gouvernement[126]. Il l'avait dclare rgente (25 mars
1552), mais au lieu de lui confrer pleine et entire autorit, comme
c'tait l'usage et comme il le lui avait promis, elle se dcouvrit pour
compagnon le garde des sceaux, Bertrandi, une crature de Diane. Ainsi
que l'crivait au Conntable le sieur du Mortier, Conseiller au Conseil
priv, c'est Bertrandi lui-mme qui avait fait rformer le pouvoir de la
Reine, lors de la premire lecture qui en fut faite au Roi, pour s'y
faire adjouster au lieu mme qu'il est nomm[127], hardiesse
qu'assurment, on peut le croire, il ne se ft pas permise s'il n'y
avait t pouss par la toute-puissante favorite. En outre, les affaires
occurrentes devaient tre dlibres avec aucuns grands et notables
personnages du Conseil priv, qui donneraient leur avis pour y
pourvoir. Ainsi la Rgente partageait avec le garde des sceaux la
prsidence du Conseil priv, et dans le Conseil les dcisions seraient
prises  la majorit des voix. Pour plus de complication, Catherine
tait autorise--avec l'avis du Conseil-- lever les troupes que le
besoin requerrait pour la dfense du royaume; et l'Amiral de
France--c'tait alors Claude d'Annebaut[128]--avait charge lui aussi de
s'occuper des mmes choses concernant le fait de la guerre, dont il lui
serait toujours confr et communiqu. L'Amiral ne savait comment
concilier ses attributions avec celles du Conseil priv et du Garde des
sceaux.

      [Note 126: En 1548, elle n'avait pas protest quand Henri II,
      passant en Pimont, laissa  Mcon le cardinal de Lorraine, le duc
      de Guise, le chancelier (Olivier), le seigneur de Saint-Andr et
      l'vque de Coutances (Philippe de Coss-Brissac), pour entendre
      avec elle  ses affaires de de (lettre du 27 juillet 1548). Il
      est possible, contrairement  ce que pense M. Romier (Bibliothque
      de l'cole des Chartes, t. LXX, p. 431-432), qu'il ne s'agisse pas
      ici d'un vritable Conseil de rgence, mais simplement d'un
      Conseil d'expdition des affaires courantes pendant l'absence du
      Roi. En tout cas, Catherine n'y avait que sa place sans
      spcification de pouvoirs, et cependant elle ne s'tait pas
      plainte.]

      [Note 127: Ribier, _Lettres et mmoires d'Estat des roys, princes,
      ambassadeurs et autres ministres sous les rgnes de Franois
      premier, Henry II et Franoys II_, Paris, 1666, t. II, p. 389.]

      [Note 128: Il mourut le 11 novembre 1552. Lettres au Roi dans
      Ribier, _ibid._, t. II, p. 387-388, Joinville, 11 avril 1552.]

Le Conntable, ce vieux renard, avait refus, sous quelque prtexte, de
communiquer ce pouvoir  la Reine; et ce fut sur ces entrefaites qu'elle
tomba malade  Joinville. Quand elle fut rtablie, elle demanda de le
lui apporter, dsir de convalescente qu'il fallut satisfaire. Et alors,
en se souriant, a dit qu'en aucuns endroits on luy donnoit beaucoup
d'autorit, et en d'autres bien peu, et que quand ledit pouvoir eust
est selon la forme si ample qu'il avait pleu au Roy de luy dire qu'il
estoit, elle se fust toutefois bien garde d'en user autrement que
sobrement, et selon ce que ledit seigneur luy eust fait entendre son
intention en particulier, soit de bouche ou par crit, car elle ne veut
penser qu' luy obir....

Elle faisait remarquer  du Mortier que Louise de Savoie eut une
ampliation telle que l'on n'y eust sceu rien adjouster; et de plus elle
n'avoit point de compagnon comme il semble que l'on luy veuille bailler
Monsieur le Garde des Sceaux qui est nomm audit pouvoir. Elle notait
aussi que, dans une autre clause, le Roi disait qu'il emmenait avec lui
tous les Princes de ce royaume. Il s'ensuivrait donc que s'il fust
demeur aucuns desdits princes par de, elle n'y eut pas t rgente.
Et toujours en protestant qu'elle n'et jamais us du pouvoir le plus
ample autrement qu'il eust plu audit Seigneur, elle se refusait 
faire publier la dclaration de rgence es Cours de Parlement ny
Chambre de Comptes, car elle diminueroit plus qu'elle n'augmenteroit
de l'authorit que chacun estime qu'elle a, ayant cet honneur d'estre ce
qu'elle est au Roy. D'Annebaut, du Mortier tentrent sans succs de la
ramener. Du Mortier, qui au fond tait de son avis, crivit au
Conntable de dcider le Roi  mettre en termes gnraux les
particularitez contenues audit pouvoir[129].

Le Conntable rpondit qu'il fallait qu'il ft publi. Doucement elle
insista ... Quant  set (ce) que me mands de mon pouvoir, je suys bien
ayse, puisqu'i (il) fault qui (qu'il) souyt (soit) veu, qui (qu'il)
souyt de faon que l'on conese que set que me mands ay (est) vrai que
je suys an la bonne grase deu Roy[130]. Probablement, pour en finir,
Henri lui crivit, et la voil contente, car, crit-elle au Conntable,
j' aysts an grant pouyne (peine) pour la longueur deu temps qui l'y
avest que n'en avs seu (eu de lettres), par quoy je vous prye si ledist
signeur et vous avs anvye que je ne retombe poynt malade que je aye le
byen d'an savoir (avoir) plux sovant[131].

Et aussitt elle s'empresse. Elle annonce au Conntable que tous ceux du
Conseil ont t d'avis que l'Amiral devait demeurer ici jusqu' ce que
le Roi en et ordonn autrement. Par quoy mand nous vystement sa
volont, afin que ne fasyon (fassions) faulte  l'ensuyvre. Elle met
avec joie la main  l'administration. Mon compre, crit-elle au
Conntable, vous verrez par la lectre que j'escris au Roy que je n'ay
pas perdu temps  apprendre l'estat et charge de munitionnaire[132].

Mais, pour tout remerciement, Montmorency la rabroua: Il me semble
estant ledit seigneur (Roy) si prochain de vous qu'il sera doresnavant
que vous ne devez entrer en aucune despense ny plus faire ordonnance
d'autres deniers sans premirement le luy faire savoir et entendre son
bon plaisir[133].

      [Note 129: Sur cette affaire, voir Ribier, _Lettres et Mmoires
      d'Estat... sous les rgnes de Franoys premier, Henry II, Franoys
      II_, 1666, t. II, lettre du sieur du Mortier au Conntable, p.
      388.]

      [Note 130: Fin avril 1552, _Lettres_, I, 52.]

      [Note 131: Autre lettre de fin avril, I, p. 52.]

      [Note 132: 20 mai 1552, _Lettres_, I, p. 56.]

      [Note 133: Cite par De Cruc, _Anne de Montmorency_, p. 115, sans
      indication de date.--Une lettre trs ironique du Roi dans
      Lemonnier, _Hist. de France_, t. V, 2, p. 132.]

Ses initiatives inquitaient. Pour la premire fois, elle laissait voir
le dsir assurment lgitime de tenir son rang. Sa prtention d'tre
rgente pour tout de bon, et cette passion d'activit, c'tait une
rvlation. Une Catherine apparat que la Cour ne souponnait pas. La
femme d'tat perait sous l'pouse obissante.

Dans les affaires italiennes, elle montre  la mme poque la mme
volont d'intervenir.  son dpart pour la France, Alexandre de Mdicis
tait depuis deux ans duc hrditaire de Florence, par la grce de
Clment VII et de Charles-Quint et le consentement du peuple. Elle
n'aimait gure ce frre btard, estimant peut-tre qu'il occupait une
place o elle se croyait, comme fille lgitime, plus justement destine.
Quand la nouvelle survint qu'il avait t assassin par un de leurs
cousins, Lorenzino de Mdicis (5 fvrier 1537), elle prit la chose si
doucement, racontait la reine de Navarre  un agent florentin, que
mieux ne se pouvait imaginer[134]. Alexandre ne laissait pas d'enfant.
Un Mdicis, d'une branche cadette, intelligent et nergique, Cme, fils
de Maria Salviati et de Jean des Bandes Noires, l'ancien compagnon de
jeux de Catherine, accourut  Florence et se fit reconnatre pour chef
par le peuple, et quelques mois aprs par l'Empereur. Franois Ier n'eut
pas mme le temps de dcider s'il ferait valoir les droits de sa bru ou
travaillerait  rtablir la Rpublique. L'oncle de Catherine, le fameux
banquier Philippe Strozzi, souleva les ennemis du nouveau duc; mais il
fut vaincu  Montemurlo (1538) et enferm dans une prison o il mourut,
non sans soupon d'aide.

Franois Ier avait gard rancune  Cme de son bonheur et de ses
attaches avec Charles-Quint. Il refusa d'accorder  son ambassadeur la
prsance sur celui de Ferrare[135]. Henri II, qui pouvait se prvaloir
des droits de sa femme, tait encore plus mal dispos[136]. Entre tous
les _fuorusciti_ (bannis), napolitains, milanais, gnois, etc., que la
Cour de France recueillait pour s'en servir dans ses entreprises
italiennes, il montrait une particulire faveur aux Florentins. La
mauvaise volont du Roi envers vous, crivait  Cme son ambassadeur 
Rome, vient de ce que vous avez servi et servez l'Empereur... _et de ce
que vous tes matre de cet tat de Florence auquel aspire Sa Majest
trs Chrtienne_[137].

      [Note 134: Che ella se ne passava tanto bene, che plu non si
      poteva imaginare. Ferrai, _Lorenzino de Medici e la Societ
      Cortigiana del Cinquecento_. Milan, 1891, p. 282.]

      [Note 135: Eletto Palandri, _Les ngociations politiques et
      religieuses entre la Toscane et la France  l'poque de Cosme Ier
      et de Catherine de Mdicis_ (Recueil de travaux publis par les
      membres des Confrences d'histoire et de philologie de
      l'Universit de Louvain), Paris, Picard, 1908, p. 41 sqq.]

      [Note 136:  Reims, le jour du sacre, l'ambassadeur du duc de
      Mantoue prit le pas sur celui de Florence. _Id. ibid._ p. 54-55.]

      [Note 137: Averardo Serristori  Cme, 27 mai 1551, dans Elleto
      Palandri, _Ibid._, p. 73. Cf. p. 67.]

Pendant le rgne de Franois Ier et les premires annes de celui
d'Henri II, Catherine affecta de rester trangre  ce conflit des
puissances. Elle avait des revendications  faire valoir sur les propres
de son frre Alexandre et ne tenait pas  se brouiller avec le souverain
de la Toscane; elle entretenait une correspondance amicale avec lui et
faisait gracieux accueil aux ambassadeurs qu'il envoyait de temps 
autre en France pour tenter un rapprochement.

Elle disait, en 1539;  l'un d'eux, l'vque de Saluces, Alfonso
Tornabuoni qu'elle se recommandait  Cme et  la mre de Cme, Maria
Salviati, et que si elle avait occasion de rendre service au Duc elle le
ferait de bon coeur, comme pour son propre frre, car elle tient Votre
Excellence pour tel, et elle m'a donn commission de le lui dire de sa
part[138]. Lors du rglement de l'affaire de prsance, elle en crivit
 Cme ses regrets: Je veodr (voudrais) que l choses feusent pas
autrement, et sy je use plulx pleusant est (et si j'eusse t plus
puissante)[139]. Elle reut l'ambassadeur Ricasoli, lorsqu'il vint
fliciter Henri II sur son avnement avec une bnignit (_dolcezza_) et
une dmonstration d'affection qui ne se peut redire[140]. Mais Cme, un
Mdicis aussi fin qu'elle et qui savait la valeur des compliments, ne
croyait pas  tant d'amour.

      [Note 138: Desjardins, _Ngociations diplomatiques de la France
      avec la Toscane_, III, p. 17.]

      [Note 139: _Lettres_, t. I, p. 12, fin juillet 1545. Il faut
      entendre: et les choses se seraient passes autrement si j'avais
      t plus puissante.]

      [Note 140: Desjardins, _Ngociations diplomatiques_, III, p. 191.]

Elle tait entoure de fuorusciti ardents  qui la maison de son matre
d'htel, le pote Luigi Alamanni, servait de synagogue. Elle prit en
1552 pour dame d'atour Maddalena Bonaiuti, femme d'Alamanni, qui lui
peignait en noir (_sinistramente_) le gouvernement de Florence[141]. Ses
cousins, Pierre, Lon, Robert et Laurent Strozzi, avaient leur pre
Philippe  venger. Ils cherchaient partout des ennemis  Cme et n'y
pargnaient ni peine ni argent. Robert faisait fructifier les capitaux
de la famille dans ses banques de Rome et de Lyon: Laurent tait
d'glise; Lon, chevalier de Malte; Pierre avait essay du service de
l'Empereur avant de passer  celui du roi de France. C'tait un
condottiere de race, brave, aventureux, haut  la main, et si lettr
qu'il pouvait traduire en grec les Commentaires de Csar. Il avait
pous Laudomia (ou Laudomina) de Mdicis, la soeur du meurtrier
d'Alexandre. Catherine avait pour ce cousin  mine rbarbative une
prfrence marque. Lorsqu'il avait rejoint Franois Ier au camp de
Marolles[142] avec la plus belle compagnie qui fut jamais veue de deux
cens harquebuziers  cheval les mieux montez, les mieux dorez et les
mieux en poinct qu'on eust sceu voir, la Dauphine, qui estoit cousine
dudict sieur Estrozze qu'elle aymoit, s'en cuyda perdre de joye, raconte
Brantme, pour voir ainsi son cousin parestre et faire un si beau
service au roy et le tout  ses propres despans[143]. Sans imaginer
qu'elle l'ait aim au sens o se plait  l'entendre l'historien des
_Dames galantes_, il faut que son affection ait t bien vive pour se
manifester avec un clat presque compromettant.

      [Note 141: Romier, I, p. 146 et 147. Cf. Hauvette, _Un exil
      florentin  la Cour de France: Luigi Alamanni_, 1903, p. 137.]

      [Note 142: Franois Ier avait dress son camp  Marolles pour
      secourir Landrecies que Charles Quint assigeait. Brantme, t. II,
      p. 269.]

      [Note 143: Brantme, _Oeuvres_, d. Lalanne, II, 269-270. Cf. VI,
      163.]

C'tait bien le serviteur qu'il lui fallait, entreprenant et fidle. Au
nom de la libert, ce fils du vaincu de Montemurlo pouvait soulever
contre Cme les partisans de Catherine et ceux de la Rpublique. Henri
II, qui avait mmes vues sur lui, le nomma, aussitt aprs son
avnement, capitaine gnral de l'infanterie italienne[144]. Il le fit
chevalier de l'Ordre le jour de son sacre. Strozzi, si cher  la Reine,
avait eu le talent de plaire  la favorite,  un favori, le marchal de
Saint-Andr, et aux Guise. Mais Montmorency le considrait comme un
aventurier, et son crdit tait grand.

La dfiance du Conntable parut justifie par la conduite du frre de
Pierre, Lon, qui commandait les galres du Levant. C'tait quelques
mois avant la campagne d'Austrasie et l'occupation des Trois-Evchs.
Henri II avait pris parti pour les Farnse, que le pape Jules III
voulait dpouiller du duch de Parme, un fief de l'glise romaine, pour
en investir l'Empereur, et il les soutenait d'hommes et d'argent[145].
Pendant ces premires hostilits, Lon, qui avait t, par intrigue ou
pour incapacit, priv de sa charge en faveur du sieur de Villars, neveu
du tout puissant Conntable, tua, de colre, un de ses serviteurs,
Jean-Baptiste Corse, qu'il accusait d'avoir complot sa disgrce et mme
voulu attenter  sa vie, et il s'enfuit de Marseille  Malte avec deux
galres (septembre 1551)[146]. Cette dfection,  la veille d'une grande
guerre--presque une trahison--risquait de ruiner tous les Strozzi et de
compromettre la Reine, leur cousine et leur patronne. Aussi Catherine ne
perdit-elle pas de temps. Six jours seulement aprs la naissance
d'douard-Alexandre (le futur Henri III), elle se mettait  son
critoire, crivait au Roi, au Conntable: Je vouldrois, disait-elle 
Montmorency, que Dieu eust tant faict pour luy de l'avoir ost de ce
monde  l'heure qu'il luy donna la volunt de s'en aller[147]. Elle ne
pensait pas revoir jamais chose qui aprochast de ceste faute et
pourtant elle tait sre qu'il ne l'a point faict par meschancet,
s'tonnant qu'ung si meschant homme comme Jehan Baptiste Corse eut eu
puissance de luy faire peur ou doubte. Avant tout elle avait  coeur de
certifier la fidlit de Pierre. Elle priait le Conntable de faire que
le Roy ayt tousjours le seigneur Pietre pour recommand, car bien que
son frre ayt failli, je suis, affirmait-elle, certaine de luy qu'il
mourra  son service[148] (26 septembre 1551).

      [Note 144: _Corresp. de Saint-Mauris, ambassadeur de
      Charles-Quint_, Rev. hist, t. V (septembre-dcembre 1877), p.
      107.]

      [Note 145: Romier, I, p. 230 sqq.]

      [Note 146: Brantme, t. IV, p. 393.]

      [Note 147: 26 septembre 1551, _Lettres_, I, 44.]

      [Note 148: _Ibid._, _Cf._ I, 46.]

Dans une lettre  Henri II, tout en dclarant que son plus grand dsir
serait de savoir le coupable noy, elle ne laissait pas d'indiquer les
circonstances attnuantes. Quant  Pierre, elle se portait garante qu'il
mourrait plutt de san (cent) myle mort que de vous faire jeams faulte
ny oublyer l'aublygazyon quy (qu'il) vous ha. Elle le suppliait de lui
pardonner cette longue lettre, pansant le deplsyr que je hay dont
rien ne la pourra ter que l'assurance de n'tre pas loigne, par la
faute de ce malheureux, de votre bonne grce an laquele, disait-elle,
trs humblemant me recommande. Et elle signait: Vostre tres humble
et tres hobysante famme[149].

      [Note 149: _Lettres_, 45 et aussi p. 47.]

Elle n'obtint pas pour Laurent un sauf-conduit pour venir se justifier,
mais le seigneur Pietre, les affaires d'Italie aidant, fut plus en
faveur que jamais.

Les fuorusciti s'taient jets avec passion dans la guerre de Parme,
esprant y entraner toute la pninsule. Ceux de Florence projetaient
d'attaquer Cme. Catherine favorisait leurs menes et partageait leurs
esprances. Quand elle apprit que le pape Jules III, las de sa politique
belliqueuse, ngociait avec Henri II une alliance de famille entre les
Farnse, clients de la France, et Cme, vassal de l'Empereur, elle se
plaignit  son mari de n'avoir pas t consulte. En cette
circonstance, mandait  Cme son secrtaire d'ambassade en France, B.
Giusti. la Reine a fait la folle: elle a pleur devant le Roi, disant
qu'on n'avait nul gard pour elle[150].

      [Note 150: Desjardins, _Ngoc._, t. III, p. 278.]

Mais Henri II, comme on le vit bientt, jouait double jeu. Quand les
Siennois eurent chass (26 juillet 1552) la garnison espagnole qui,
depuis douze ans, occupait la citadelle, il leur envoya des secours.
Sienne,  deux ou trois journes de Florence, pouvait servir de point
d'appui aux ennemis de Cme. Aprs quelques hsitations, il nomma Pierre
Strozzi, leur chef, son lieutenant gnral  Sienne (29 octobre 1553).
Catherine crut que le moment tait venu de faire valoir ses droits sur
Florence. Elle obtint de son mari l'autorisation d'engager ses domaines
d'Auvergne pour aider Strozzi  dlivrer Florence de l'esclavage, et
elle en vendit, parat-il, pour cent mille cus[151]. Elle dclara aux
ambassadeurs de Sienne, qui sollicitaient sa protection, qu'elle voulait
tre la procuratrice de la Cit. Il est impossible, crivait le 4 mai
le Siennois Claudio Tolomei, de peindre l'ardeur et l'amour avec
lesquels la Reine se dvoue aux affaires de Sienne et le courage qu'elle
montre, non seulement en paroles, mais par ses actes[152]. Le cardinal
de Tournon dclarait  l'ambassadeur vnitien, Giovanni Capello, (10
juillet 1554) que si la libert de Florence tait rtablie, la Reine en
aurait tout le mrite[153]. Henri II avait rappel Lon Strozzi  son
service (janvier 1554); il nomma Pierre marchal de France pour
accrotre son prestige (20 juillet 1554).

      [Note 151: Par une procuration du 28 novembre 1533, Henn II,  la
      sollicitation de sa femme, l'autorise  vendre, aliner, engager
      tout ce qu'elle tient et possde... par succession de ses feu
      pre et mre en nostre pays d'Auvergne... afin de nous bailler les
      deniers qu'elle en pourra tirer et recouvrer. _Correspondance
      politique de Dominique du Gabre_ (vque de Lodve), _trsorier
      des armes  Ferrare_ (1552-1557), publie par Alexandre Vitalis,
      Paris 1903, Append., p. 291-292.--Romier, p. 418.]

      [Note 152: Romier, t. I, p. 418 et notes.]

      [Note 153: _Id._, I, 428.]

Mais Strozzi fut vaincu  Marciano (2 aot 1554) par les troupes
espagnoles, renforces de celles de Cme, et ces grands espoirs furent
dtruits. On cacha quelques jours la mauvaise nouvelle  Catherine, qui
tait enceinte de deux mois. Quand elle l'apprit, elle pleura beaucoup;
mais avec cette matrise, dont elle donna plus tard tant de preuves,
elle se ressaisit vite. Elle envoya un de ses valets de chambre visiter
Pierre, qui avait t grivement bless. Elle crivit aux Siennois, pour
relever leur courage, une lettre curieuse o un mot fait impression:
Davantage (de plus) de notre ct, pour la dvotion que nous avons (non
moindre que la vtre) _ la Patrie_, nous vous prions d'tre assurs que
nous nous emploierons et procurerons continuellement envers le Roi, mon
dit Seigneur, de sorte et manire que sa puissance ne vous manquera en
compte aucun pour l'entretenement et conservation de votre tat et
libert en son entier[154].

La patrie dont elle parle, ce n'est ni Sienne, ni Florence, ni mme la
Toscane, mais l'Italie. Le souvenir de Rome maintenait vivante parmi les
divisions territoriales de la pninsule l'ide d'une patrie commune. Et
puis le mot sonnait si bien.

Catherine put croire encore quelque temps que ses revendications sur
Florence et sur le duch d'Urbin resteraient le principal objet de la
politique franaise; mais Henri II avait bien d'autres affaires. Il se
dgotait d'une lutte strile en Italie et ne pensait qu' sauvegarder
ses conqutes en Lorraine. Quand Sienne, que les Espagnols assigeaient,
eut capitul, aprs une dfense hroque (17 avril 1555)[155], il
conclut une alliance avec le pape et ngocia la paix avec Charles-Quint.
Catherine fut mcontente de cette volte-face[156], mais on se passa de
son approbation. Une trve glorieuse conclue  Vaucelles (5 fvrier
1556) laissa les Trois-vchs et le Pimont  la France.

      [Note 154: Lettres, X, p. 13, Villers-Cotterets, 29 septembre
      1554. C'est visiblement une lettre crite en franais et traduite
      en italien.]

      [Note 155: Courteault, _Blaise de Monluc historien_, ch. VI: la
      dfense de Sienne, p. 229-298.]

      [Note 156: Romier, I, 522.]

L'anne suivante, Henri II,  la sollicitation du pape Paul IV Carafa et
du cardinal-neveu, un condottiere revtu de la pourpre, recommena la
lutte contre la maison d'Autriche, malgr le Conntable, grand ennemi
des aventures italiennes. Une arme franaise, commande par le duc de
Guise, passa les Alpes. Mais, contrairement aux dsirs de la Reine,
c'tait pour conqurir le royaume de Naples et non la Toscane. Cme
avait ngoci avec tout le monde pour viter une attaque. Peut-tre
Catherine esprait-elle qu'aprs Naples le tour de Florence viendrait.
En attendant elle rclamait du Pape, pour ses clients et ses parents, le
prix de l'intervention franaise. Elle rappelait avec quelque humeur, en
mars 1557, au cardinal Carafa que, lors de sa lgation en France
(juin-aot 1556) il lui avait promis que Monsieur de Saint-Papoul
(Bernard Salviati, vque de Saint-Papoul, son cousin) serouyt (serait)
le premyer cardynal que le Pape ferait. Et cependant une promotion de
cardinaux avait eu lieu (15 mars 1557), o il n'tait pas compris. Elle
s'en dclarait heun peu aufansaye (offense), veu, disait-elle, que
je l'aves ynsin (ainsi) dist  tout le monde, m'aseurant que vous ne
m'eussis veolu porter heune parole pour vous moquer de moy. Elle
rclamait pour Salviati une promotion aur (hors) de l'aurdinayre. Que
le Pape panse au lyeu que je tyens et que j' moyen de reconestre le
plesyr que vous me fayrs[157].

      [Note 157: Mars 1557, _Lettres_, X, 17-18. Salviati ne fut fait
      cardinal que quatre ans aprs.]

Elle se vantait. Depuis la chute de Sienne et l'abandon des projets sur
la Toscane, elle ne comptait gure. Mais elle ne se rsignait pas  se
dsintresser des affaires d'Italie. Elle multipliait les lettres,
rptait les nouvelles, les assurances, les promesses et s'agitait dans
le vide, ne pouvant employer autrement son besoin d'activit. Elle
annonce au cardinal Carafa (avril 1557) comme s'il ne le savait pas, que
le Roi a dcid de secourir le Pape et que y (il) ne changera plulx de
aupynyon. Elle lui conseille d'crire quelque auneste lestre 
Monsyeur le Conestable, reconnaissant par l mme qu'elle ne peut
rien[158]. Elle avait avec lui une correspondance qu'elle tenait,
semble-t-il,  cacher. Le secrtaire franais du Cardinal s'tant enfui,
il s'empressa de lui faire dire, pour la rassurer, que ce serviteur
infidle n'avait lu aucune de ses lettres (1er mai 1557)[159]. Son
secret d'Italie, c'est la revanche de son effacement en France. Elle
intervient, mais  des fins trs personnelles, dans la politique
trangre.

      [Note 158: _Ibid._, p. 19.]

      [Note 159: Georges Duruy _Le cardinal Carafa_, Paris, 1882, App.,
      p 387.]

Quand les Carafa, effrays par la marche sur Rome du duc d'Albe,
vice-roi de Naples, se htrent de traiter avec Philippe II, elle
crivit doucement au duc de Palliano, l'an des neveux de Paul IV, que
le Roi son mari, a est bien ayse de ce que Sa Sainctet s'est
accommode en ses affaires par l'accord qu'il a faict avec le Roy
d'Espeigne, ayant (Henri II) mieulx aym se mectre en poyne pour la (Sa
Saintet) mectre en repoz et tranquillit que d'en avoir us
aultrement[160]. Elle glissait sans dignit sur la dfection, mais elle
n'oubliait pas ses intrts. Elle recommandait au Duc les procs qu'elle
avait engags en Cour de Rome contre sa belle-soeur, Marguerite
d'Autriche,  qui elle disputait l'hritage de son frre btard,
Alexandre, le duc de Florence assassin, et de son cousin, le cardinal
Hippolyte, mort lui aussi. Elle remerciait le Pape, ce pape qui venait
de trahir la cause franaise, d'avoir ordonn aux juges de passer outre
aux artifices de procdure et elle le suppliait de leur commander
derechef qu'ayant son bon droit en bonne recommandation ils missent fin
au procs[161]. La plaideuse parat oublier qu'elle est Reine de
France[162].

      [Note 160: _Lettres_, t. I, p. 111, 27 octobre 1557.]

      [Note 161: _Ibid._, p. 112 (dcembre).]

      [Note 162: Toutefois il n'est pas croyable qu'elle ait crit en ce
      mme mois de dcembre 1557  Carafa la lettre publie au tome X de
      ses _Lettres_, p. 20, et o elle proteste de sa reconnaissance et
      de son dvouement. C'et t se compromettre que d'crire en ces
      termes au Cardinal-neveu, qui avait rejoint Philippe II 
      Bruxelles, comme lgat du Pape, et qui ngociait le prix de la
      dfection des siens. Les faits dont il est question dans cette
      lettre sans date prouvent d'ailleurs qu'elle a t mal date par
      les diteurs. Catherine remercie le Cardinal de son zle pour la
      grandeur de ses fils et du bon accueil fait  Rome au marchal
      Strozzi. Or Strozzi arriva  Rome fin janvier ou commencement
      fvrier 1556 (Duruy, _Le cardinal Carlo Carafa_, 1882, p.
      100-101). L'allusion aux fils de France ne peut s'entendre que du
      trait d'alliance entre Henri II et Paul IV (13 octobre 1555),
      dont l'article XXII donnait le royaume de Naples et le duch de
      Milan  deux des fils cadets d'Henri II (Duruy, _ibid._, p.
      80-81.) La lettre est donc probablement de fvrier ou mars 1556.]

Pourtant elle venait d'avoir occasion d'en faire figure. Ce fut quand
les Espagnols eurent mis en droute, devant Saint-Quentin (aot 1557),
l'arme du Conntable et menacrent Paris. Henri II, qui rassemblait de
toutes parts des troupes pour faire tte  l'ennemi, envoya sa femme
demander aux bourgeois de sa capitale un secours immdiat d'argent.
Catherine se rendit  l'Assemble Gnrale, qui avait t runie 
l'Htel de Ville (13 aot), accompagne de Marguerite de France, sa
belle-soeur, et de plusieurs autres dames. Et estoit, la dite dame et sa
compaigne, dit le procs-verbal du greffier, vestues d'abillemens
noirs, comme en deul. La Reine exposa la grandeur du dsastre, le
danger du royaume et la ncessit de lever gens pour empescher l'ennemy
de venir plus avant. Brantme dit qu'elle parla trs bien. Elle excita
et esmeut messieurs de Paris.... Le procs-verbal en sa scheresse n'y
contredit pas. Elle demanda humblement  l'Assemble de ayder au Roy
d'argent pour lever en diligence dix mile hommes de pied. On la pria de
vouloir bien se retirer dans une petite salle pendant la dlibration,
mais on la rappela aussitt. Les bourgeois avaient vot sans dbat les
dix mille hommes de pied, pour lesquels seroit lev sur tous les
habitants de ladite ville et faulxbourgs, sans en excepter ni exempter
aucun, la somme de trois cent mil livres tournois. La Reine remercia
bien fort et _humblement_. Ce mot humblement, qui revient pour la
seconde fois, a t ensuite effac, videmment comme peu convenable  la
dignit royale, mais le greffier ne l'a pas invent, et d'ailleurs il
s'accorde trop bien avec les faons modestes de Catherine pour n'tre
point vrai[163].

Aprs cette apparition en pleine lumire, elle s'effaa. Toutes ses
penses ne tendent qu' complaire au Roi son mari. Elle le suit partout.
Par dfrence et par tendresse, elle se contraint d'honorer et
caresser la favorite[164]. Elle n'a aucune autorit dans l'tat, mais
elle tient superbement sa Cour,  l'imitation de celle de Franois Ier.
Elle dpense beaucoup pour elle et son entourage, en frais de table, en
vtements. Librale et gnreuse, elle donne  pleines mains et
sollicite infatigablement pour ses parents, ses amis et les clients de
ses amis. Elle a une rputation bien tablie de douceur et de
bnignit.

      [Note 163: Brantme, t. VII, 348.--_Registre des dlibrations du
      Bureau de la Ville de Paris_ (Publications de la Ville de Paris),
      t. IV (1552-1558), d. et annot par Bonnardot, p. 496-497 et la
      note.]

      [Note 164: En dcembre 1557, crivant au roi de Navarre, Antoine
      de Bourbon, pour le prier de favoriser le mariage de son neveu
      germain, Jacques de Clves, comte d'Orval, avec Diane de La Mark,
      petite-fille de Diane de Poitiers, elle dclarait avec assurance
      qu'elle s'intressait  cette union pour l'amour que j' tout
      jour portaye  Madame de Valantynois et  sa fille, Lettres, t.
      X, 540.]

Exclue du pouvoir, elle entend se rserver le gouvernement de sa
famille. Elle tait une mre tendre, mais autoritaire, comme on le voit
par les Mmoires de sa fille Marguerite. L'ambassadeur vnitien,
Giovanni Soranzo, dans sa Relation de 1558, dit qu'elle a lev le
Dauphin, plus tard Franois II, dans de telles habitudes de respect 
son gard qu'on voit bien qu'il dpend en tout de sa volont[165].

      [Note 165: Alberi, _Relazioni_, serie Ia, vol. II, p. 400.]

Mais l'action de la mre tait contrecarre par celle de la fiance du
Dauphin, Marie Stuart, reine d'cosse, qui avait t envoye en France,
en 1548,  l'ge de cinq ans, pour tre leve  la Cour. Marie Stuart
tait la fille de Jacques V d'cosse, mort de chagrin (16 dcembre 1542)
aprs la dfaite de ses troupes par les Anglais, et de sa seconde femme,
Marie de Lorraine, soeur du duc de Guise et du cardinal de Lorraine. Elle
tait naturellement attache  ses oncles germains, prenait leurs
conseils, entrait dans leurs intrts et consolidait leur crdit, que
leurs services  l'arme et dans le gouvernement et une alliance de
famille avec Diane de Poitiers galaient presque  celui du Conntable.
Cette reinette intelligente, vive et gracieuse, faisait les dlices
d'Henri II; mais elle dplaisait  sa future belle-mre, qui ne la
trouvait pas docile et qui craignait pour son fils, faible et maladif,
les risques d'une union prcoce. Mais aprs la prise de Calais et de
Thionville par le duc de Guise, il ne fut plus possible d'ajourner les
pousailles (24 avril 1558). Le mari avait quatorze ans, et la femme
quinze. Elle accaparait ce ple adolescent, blme et bouffi, s'isolait
avec lui, et mme le caressait trop. La mre tait inquite et jalouse.
La Dauphine, infatue de la grandeur de la maison de Lorraine et de sa
couronne d'cosse, se serait un jour oublie jusqu' traiter sa
belle-mre, cette Mdicis, de fille de marchand[166]. Catherine
dissimula en public sa rancune, mais elle ne pardonna pas, comme elle le
montra plus tard.

      [Note 166: Che non sarete mai altro che figlia di un mercante,
      d'aprs le nonce Prosper de Sainte-Croix, cit par Chruel,
      _Catherine de Mdicis et Marie Stuart_, ch. II, p. 17.]

L'anne 1559 est la date dcisive de sa vie. Elle avait alors quarante
ans. Ses traits commenaient  s'empter; les yeux saillaient  fleur de
tte, embrums de myopie. Ses dix maternits lui avaient donn l'ampleur
des formes, ou, comme dit Brantme, ung embonpoint trs riche. Mais,
avec ses belles paules, une gorge blanche et pleine, la peau fine, la
plus belle main qui fust jamais veue, une jambe bien faite que
dessinait un bas bien tir[167], elle tait en somme une Junon
apptissante en sa maturit et qui paraissait telle, sauf  Jupiter.

      [Note 167: Brantme, _Oeuvres_, d. Lalanne, t. VII, p. 242.]

La guerre entre la France et l'Espagne, allie de l'Angleterre, fut
close par le trait du Cteau-Cambrsis. Henri gardait Calais que le duc
de Guise avait conquis sur les Anglais, mais il restituait au duc de
Savoie tous ses tats, sauf quelques villes qu'il retenait en gage[168],
et il renonait  toutes ses prtentions sur l'Italie. Les sacrifices
lui paraissaient compenss par la cessation de la guerre et les
bienfaits de la paix, par le mariage de sa soeur, Marguerite de France,
avec le duc de Savoie, Emmanuel-Philibert, et de sa fille lisabeth avec
le roi d'Espagne, Philippe II, veuf de Marie Tudor, reine d'Angleterre,
et par le plaisir de revoir son ami de coeur, le Conntable, qui,
prisonnier aux Pays-Bas, depuis la bataille de Saint-Quentin, avait t
le mdiateur et le ngociateur de cet accord. Mais Catherine n'avait pas
autant de raisons de se rjouir. Il est possible que dans son chagrin de
perdre  jamais Florence et Urbin elle soit alle, ds qu'elle sut les
prliminaires de la paix, se jeter aux pieds du Roi, accusant le
Conntable de n'avoir jamais fait que mal. Mais Henri aurait rpliqu
que le Conntable avait toujours bien fait et que ceux-l seuls avaient
mal fait qui lui avaient conseill de rompre la trve de Vaucelles[169].
En tout cas, elle ne s'attarda pas aux rcriminations, et, moins d'un
mois aprs la signature de la paix (2-3 avril 1559), elle crivit au duc
de Savoie: ...J'aye souhaitt pour vous ce que je voye, me resentant de
l'alliance que autrefois vostre maison et la mienne ont eue ensemble...
si jusques  ceste heure j'aye eu envye de m'employer en ce qui vous
touche, je vous prie croire que d'icy en avant je m'y employrai de toute
telle affection que pour mes enfans propres....[170] Elle se consolait
probablement de ses dceptions en pensant au grand mariage de sa fille
et au bonheur de sa chre belle-soeur Marguerite, cette vieille fille de
lettres qu'agitait--en ses trente-six ans[171]--le dmon de midi.

      [Note 168: Turin, Quiers, Pignerol, Chivas et Villeneuve d'Ast, Du
      Mont, _Corps diplomatique_, t. V, I, p. 39.]

      [Note 169: Dpche de l'agent ferrarais, Alvarotti, du 18 novembre
      1558, cite par Romier, t. II, p. 314, note 1. Mais il n'est pas
      vraisemblable que Diane de Poitiers, qui avait pouss  la paix,
      la trouvant ensuite un livre  la main et lui ayant demand ce
      qu'elle lisait de beau, elle ait rpondu: Les histoires de ce
      royaume o elle trouvait que toujours de temps en temps les _donne
      putane_, pour parler comme elle fit, ont t cause de la politique
      des rois. Ces bravades ne sont pas de sa faon.]

      [Note 170: _Lettres de Catherine de Mdicis_, t. I, p. 120, 25
      aot 1559.]

      [Note 171: Romier, t. II, p. 374 sqq.]

 l'occasion des noces, de grandes ftes furent donnes  Paris, parmi
lesquelles un tournoi. Henri II y porta les couleurs blanches et noires
de Diane. Sous les yeux des deux reines, la lgitime et l'autre, il
fournit plusieurs courses, rompit des lances, montra sa vigueur et son
adresse. Il voulut finir par un coup d'clat et donna l'ordre 
Mongomery, son capitaine des gardes, de courir contre lui. Catherine
qui, dit-on, la nuit prcdente, l'avait vu en rve, la tte sanglante,
le fit prier, superstition d'Italienne et d'amoureuse, de se ddire,
mais il persista. Les deux adversaires prirent du champ, lancrent leurs
chevaux  toute vitesse, et, en se croisant, s'entre-frapprent de leurs
lances. L'arme de Mongomery se brisa et le tronon qu'il avait en main,
soulevant la visire du casque royal, blessa Henri au sourcil droit et 
l'oeil gauche[172]. On l'emporta vanoui au palais des Tournelles o il
expira le 10 juillet.

      [Note 172: Notice du Dr Lannelongue, dans les _Grandes scnes
      historiques du XVIe sicle. Reproduction fac-simile du Recueil de
      J. Tortorel et J. Perissin_, publie par Alfred Franklin, Paris,
      1886.]

La Reine assista, priant et pleurant,  la fin de ce mari tendrement
aim. Elle porta dornavant le deuil, et ne se para jamais de mondaines
soies, sauf aux noces de ses fils, Charles IX et Henri III, afin de
solemniser, disait-elle, la feste par ce signal par dessus les
autres.[173] Elle prit pour armes parlantes une lance brise, avec ces
mots en banderole: Hinc dolor, hinc lacrymae (de l ma douleur, de l
mes larmes); et aussi une montagne de chaux vive, avec cette devise:
Ardorem extincta testantur vivere flamma, voulant dire que, comme la
chaux vive arouse d'eau brusle estrangement... encor qu'elle ne face
point apparoir de flamme, ainsi l'ardeur de son amour survivait  la
perte de l'tre aim.

      [Note 173: Brantme, _Oeuvres_, t. VII, p. 398. Cf. le F. Hilarion
      de Coste, _Les loges et vies des Reynes, princesses, Dames et
      demoiselles illustres en pit courage et doctrine..._ Paris,
      1630, p. 169: Par l elle declaroit que les flammes du vrai et
      sincre amour qu'elle portoit au Roy son poux jettoient encore
      des tincelles aprs que la vie de ce bon prince qui les allumoit
      estoit eteinte.]




CHAPITRE III

L'AVNEMENT AU POUVOIR


La mort d'Henri II avait surpris Catherine. Avant qu'elle et pris une
dcision, le gouvernement tait constitu. Franois II, alors g de
quinze ans et majeur d'aprs les lois du royaume, dlgua la direction
des affaires militaires et des finances, c'est--dire le pouvoir, au duc
de Guise et au cardinal de Lorraine, oncles de Marie Stuart, et que
recommandaient, l'un ses succs sur les Impriaux et les Anglais,
l'autre la ngociation de la paix du Cateau-Cambrsis. La Reine-mre
agra ce choix, qu'elle n'aurait pas eu d'ailleurs les moyens
d'empcher. Elle n'avait ni parti ni crdit. L'opinion tait faite 
l'ide de son effacement. Sa timide protestation contre l'acte de
rgence de 1552 et son initiative dans les affaires italiennes, premiers
indices de son ambition, n'taient connues que de quelques hommes d'tat
franais ou trangers.  l'Htel de Ville, en 1557, elle avait fait
impression par sa douceur et sa modestie. Personne ne la croyait capable
ou mme ne la souponnait de vouloir jouer un rle politique. Mais on se
trompait. Pour ne pas perdre de vue son fils, elle quitta aussitt le
palais des Tournelles, o elle laissa le corps de son mari, et
contrairement  la coutume des reines-veuves en France de rester
quarante jours dans le mme logis que le mort, elle alla s'installer
auprs de Franois II, au Louvre. C'tait signifier qu'elle ne se
laisserait pas tenir  l'cart, comme pendant le dernier rgne.

Entre tous les candidats au pouvoir, ce sont les Guise qu'elle aurait
lus  dfaut d'elle-mme. Ils taient riches et puissants, apparents 
la maison royale[174], et cependant, malgr leurs charges, leurs
alliances et leur gloire, ils n'avaient pas de profondes attaches dans
la noblesse et l'aristocratie de vieille race franaise. Leurs
ennemis--et ces gens heureux en avaient beaucoup--affectaient de les
considrer comme des trangers, la Lorraine tant alors un membre du
Saint-Empire romain germanique. Catherine pouvait croire que les deux
ministres dirigeants, pour se fortifier contre l'opposition de
l'influence qu'elle avait sur le Roi son fils, seraient obligs de lui
faire sa part, la meilleure part dans le gouvernement.

      [Note 174: Ils taient fils de Claude de Guise et d'Antoinette de
      Bourbon, soeur d'Antoine de Bourbon, roi de Navarre. Franois
      lui-mme avait pous Anne d'Este, fille d'Hercule, duc de
      Ferrare, et de Rene de France, et petite-fille de Louis XII.
      _Histoire de France de Lavisse_, t. VI, I, p. 3-4.]

Elle tait d'accord avec eux pour loigner au plus vite le tout-puissant
favori du feu roi, le Conntable de Montmorency, qu'elle hayssoit 
mort, dit un contemporain en gnral bien inform[175], assurment par
rancune jalouse et par ressentiment de ses rebuffades. Franois II, 
qui il alla offrir ses services, lui dclara que, pour soulager sa
vieillesse, il le dispensait des peines et travaux de sa suite. Quand
il quitta la Cour et fit  la Reine-mre sa visite d'adieu, elle lui
aurait reproch aigrement d'avoir os dire que, de tous les enfants
d'Henri II, c'tait la btarde Diane de France, marie  Franois de
Montmorency, qui lui ressemblait le plus: un propos qu'elle affectait de
trouver injurieux pour son honneur de femme[176].

      [Note 175: Louis Regnier de La Planche, ou l'diteur de l'Histoire
      publie sous son nom. L'ambassadeur vnitien, Giovanni Michieli,
      dans sa Relation, de 1561 dit aussi qu' cause de son accord avec
      Diane de Poitiers et d'une parole de mpris pour cette fille de
      marchand le Conntable tait _non solo poco amato, ma
      intrinsecamente odiato_. Alberi, _Relazioni_, t. III, p. 438.]

      [Note 176: Regnier de la Planche, _Histoire de l'Estat de France
      tant de la Rpublique que de la religion sous le rgne de Franois
      II_. Choix de chroniques et mmoires sur l'Histoire de France, d.
      Buchon, p. 204 et 207. Le mme ambassadeur vnitien (voie note
      prcdente) dans une dpche du 21 aot 1559 (cite par Armand
      Baschet, _La diplomatie vnitienne_, p. 495) dit que la Reine-mre
      reut au contraire le Conntable avec d'affectueuses paroles et
      lui promit de prendre en protection les intrts de sa maison.
      Michieli disait vrai en 1559 comme en 1561. Les violences de
      paroles ne sont pas de la faon de Catherine et, si vive que ft
      sa rancune, il n'tait pas de son intrt de s'aliner, en
      l'affichant, un si puissant personnage.

En tout cas, un mois aprs, la Reine-mre annonait  Montmorency
qu'elle avait fait accorder  sa fille Louise l'abbaye de Maubuisson,
_Lettres_, t. I, p. 125.--Cf. la lettre amicale qu'elle lui crivit
aprs l'affaire de la grande matrise, _Lettres_, t. I, p. 128-129 (fin
novembre 1559).]

Mme aprs le cong sans terme que le jeune Roi lui avait impos,
Montmorency tait redoutable. Il occupait deux des grands offices de la
Couronne, la Conntablie et la Grande Matrise, le commandement en chef
de l'arme et le gouvernement de la maison du Roi. Ses pouvoirs
militaires taient suspendus en temps de paix; son loignement
l'empchait d'exercer sa juridiction sur les officiers de bouche et le
droit de garder les clefs des rsidences royales. Mais on ne pouvait
l'en priver pour toujours sans lui faire son procs, et il n'et pas t
prudent de lui donner des juges. Montmorency tait le parent ou l'alli
des plus anciennes familles de l'aristocratie franaise, les Levis, les
Turenne, les La Rochefoucauld, les La Trmoille, les Rohan, etc. Son
fils an, Franois de Montmorency, avait le gouvernement de Paris et de
l'le-de-France. Un des fils de sa soeur, Coligny, tait amiral de
France; un autre, d'Andelot, colonel gnral de l'infanterie franaise.
Il possdait, dit-on, plus de six cents fiefs et passait pour le plus
riche propritaire du royaume. Son gouvernement de Languedoc, 
l'extrmit du royaume, lui constituait comme une sorte de vice-royaut
sur une grande part du Midi, des monts d'Auvergne  la Mditerrane, et
de la Provence  la Guyenne. Ce n'tait pas un adversaire qu'il et
fallu pousser  bout. Catherine, aprs son algarade, si algarade il y
eut, mit sa diplomatie  l'affaiblir par persuasion.

Elle le dcida un peu malgr lui  cder la grande matrise au duc de
Guise contre une charge de marchal qui fut donne  Franois de
Montmorency.

Elle avait autant de raisons que les oncles du Roi d'apprhender
d'autres comptiteurs possibles au gouvernement de l'tat: les princes
du sang[177]. Ils descendaient tous du sixime fils du saint Louis et
formaient la maison de Bourbon, alors divise en quatre branches:
Vendme, Cond, La Roche-sur-Yon, Montpensier.

Depuis la trahison du conntable de Bourbon, Franois Ier et Henri II, 
son exemple, les tenaient dans une sorte de disgrce et affectaient de
leur prfrer des cadets de familles princires trangres: les La Mark,
les Clves, les Guise de Lorraine, les Savoie-Nemours et les Gonzague de
Mantoue. Ils donnaient le pas aux ducs et pairs de toute origine sur les
princes du sang qui ne l'taient pas, et mme quand ils l'taient, ils
rglaient la prsance sur l'anciennet de la cration des pairies,
comme si le choix du souverain devait l'emporter sur la naissance. Au
sacre d'Henri II, les ducs de Nevers (Franois de Clves) et de Guise
(Claude de Lorraine) marchrent comme pairs de plus vieille date avant
Louis de Bourbon, duc de Montpensier. La dclaration du Roi du 25
juillet 1547, portant que ce prcdent ne ferait prjudice au duc de
Montpensier, soit pour semblable acte ou autre, tait une satisfaction
platonique. Au sacre de Franois II, Nevers passa encore avant
Montpensier[178].

Mais la nation continuait  rvrer ces descendants de saint Louis,
souverains en expectative, et qui seraient les rois de demain, si les
fils d'Henri II mouraient, comme Charles VIII et Louis XII, sans
hritier mle. Le Parlement, gardien d'une tradition de respect,
rsistait, comme il pouvait, aux innovations du pouvoir absolu. Il
donnait la prfrence, n'osant faire plus, aux princes du sang, quelle
que ft la date de leur pairie, sur les pairs qui n'taient pas princes
du sang. En juin 1541, par drogation  l'ordre d'anciennet qui
dsignait le duc de Nevers, il permit au duc de Montpensier, de lui
_bailler les roses_, que quatre fois par an les pairs offraient en signe
d'hommage  la Cour suprme. Le greffier en chef du parlement de Paris,
Jean du Tillet, ferme dfenseur du droit privilgi des reines-mres 
la rgence, est pourtant d'avis que les princes du sang, conseillers-ns
de la Couronne, font de droit partie du Conseil pour le gouvernement et
administration du royaume pendant les minorits. Il professe une sorte
de vnration religieuse pour ces grands personnages issus de la plus
noble et ancienne maison du monde[179].

      [Note 177: Les raisons contre les princes du sang trs bien vues
      par Regnier de la Planche p. 218.]

      [Note 178: Le comt de Nevers avait t rig en duch-pairie en
      janvier 1538; et le duch de Montpensier un mois seulement aprs
      (fvrier 1538).]

      [Note 179: Il convient d'insister sur cette question des princes
      du sang, qui est si troitement mle  l'histoire de Catherine de
      Mdicis et des derniers Valois, et dont l'intelligence claire
      tant de points obscurs des guerres de religion. Voir Jean du
      Tillet, _Les princes du sang_ dans son _Recueil des Roys de
      France, leur Couronne et maison, Ensemble le rang des grands de
      France_, Paris, 1618, p. 95 sqq. et surtout p. 313-317.]

De tout temps, les sires des Fleurs de Lis avaient, en cas de minorit,
prtendu et quelquefois russi  tre les tuteurs des rois. Leur droit
n'tait ni lgalement ni historiquement tabli, et mme il se heurtait 
celui que les reines-mres tiraient de la nature; mais la vnration des
peuples et l'attachement de la noblesse pouvaient leur tenir lieu de
titres. Franois II, faible d'intelligence et de corps, n'tait-il pas,
malgr ses quinze ans, incapable de gouverner? Le duc de Montpensier et
le prince de la Roche-sur-Yon, gens paisibles et qui n'taient
d'ailleurs que des Bourbons de branches cadettes, n'levaient aucune
prtention. Mais le chef de leur maison, Antoine, que son mariage avec
Jeanne d'Albret avait fait roi de Navarre, montrait quelque vellit de
disputer le pouvoir aux oncles de Marie Stuart, et il y tait pouss par
un de ses frres[180], le prince de Cond, jeune, pauvre et remuant.
S'il parvenait  se faire attribuer la rgence comme tant plus apte 
l'exercer  titre de premier prince du sang, sous un roi qui n'tait
majeur que d'ge, son droit se trouverait par l mme tabli contre
celui des reines-mres. C'en tait fait des ambitions de Catherine dans
le prsent et l'avenir.

      [Note 180: Il en avait un autre, Charles, qui tait cardinal et
      archevque de Rouen, mauvais thologien, bon amateur d'art et ami
      personnel de Catherine. C'est le futur roi de la Ligue.]

Les Guise, au contraire, mettaient leurs soins  la contenter. Ils
obligrent Diane de Poitiers, bien que leur frre, le duc d'Aumale, et
pous une de ses filles,  restituer les joyaux de la Couronne qu'elle
avait en sa possession et  cder  Catherine Chenonceaux en change de
Chaumont, qui tait d'un bien moindre prix. Ils trent les sceaux au
cardinal Bertrandi, crature de la favorite, et rappelrent le
chancelier Olivier, un honnte homme qu'elle avait fait disgracier. Mais
ils n'taient pas disposs  partager le pouvoir avec elle. Le Cardinal
tait orgueilleux et jaloux de son autorit; le Duc tait un homme de
guerre habitu  commander. Au Conseil, il opinait en termes brefs et
qui n'admettaient point de rplique: Et faut qu'il soit ainsi, et
ainsi. La Reine-mre s'aperut bien vite qu'elle n'obtiendrait d'eux
que des gards. Et cependant elle estimait qu'elle avait son mot  dire.
Mre du Roi et ayant quatre autres enfants tout petits  tablir[181],
elle pensait avoir plus d'intrt que les ministres  gouverner
habilement.

      [Note 181: Liste des enfants de Catherine encore vivants en 1559,
      d'aprs une note officielle rdige entre 1561 et 1563 (Louis
      Paris, Ngociations, etc., 1841, p. 892):

      Franois, n le samedi 19 janvier 1544, successeur d'Henri II
      (aot 1559), mort le 3 dcembre 1560.

      lisabeth, ne le 2 avril 1546, marie en 1559  Philippe II.

      Claude, ne le 12 novembre 1547, marie  Charles III, duc de
      Lorraine, le 5 fvrier 1558.

      Charles-Maximilien, n le 27 juin 1550, duc d'Angoulme, puis
      d'Orlans, puis roi  la mort de Franois II, son frre. Mort le
      30 mai 1574.

      douard-Alexandre, n le 10 septembre 1551, duc d'Anjou, de
      Poitiers, puis duc d'Angoulme, puis duc d'Orlans, et qui reut 
      sa confirmation le nom d'Henri, depuis duc d'Anjou, puis roi  la
      mort de Charles IX, son frre.

      Marguerite, ne le 14 mai 1553, et qui pousa en 1572 le roi de
      Navarre, Henri de Bourbon.

      Hercules, n le 18 mars 1555, et qui reut  la confirmation le
      nom de Franois, duc d'Anjou, puis d'Alenon, et enfin de nouveau
      duc d'Anjou.

      Catherine avait  l'avnement de Franois II perdu trois enfants:
      un fils, Louis d'Orlans n le 3 fvrier 1549, mort le 24 octobre
      1550, et deux jumelles, Victoire et Jeanne (ou Julie) qui nes le
      24 juin 1556, vcurent, l'une quelques jours, et l'autre deux
      mois.]

La politique religieuse tait le grave problme du moment. Comment
traiter les dissidents dont le nombre ne cessait d'augmenter malgr les
perscutions? Franois Ier avait, au dbut de son rgne, protg autant
qu'il l'avait pu, contre la Sorbonne et le Parlement, les humanistes
mal sentants de la foi et l'glise de Meaux, comme on appelle le
groupe de rformateurs paisibles dont Marguerite de Navarre tait la
protectrice, Lefvre d'Etaples le thologien, Brionnet l'vque, et qui
voulait, sans violences, supprimer l'abus des oeuvres et l'idoltrie des
images et rtablir le culte en esprit et en vrit[182]. Il avait mme
longtemps mnag, par politique ou par humanit, les ennemis dclars de
l'unit et de la foi catholique, les luthriens et les sacramentaires,
dont les uns niaient le changement de substances dans l'Eucharistie, et
les autres, plus hardis encore, la prsence relle. Mme aprs
l'affichage de placards contre la messe  la porte de sa chambre 
Amboise, il n'avait svi que par -coups, passant de sursauts de
rigueur--mais quels sursauts!-- des relches de tolrance.

      [Note 182: Imbart de la Tour, _Les Origines de la Rforme_. T.
      III: _L'vanglisme_. Paris, 1914. Sur, l'glise de Meaux, voir le
      chap. III: Lefvre d'taples, p. 110-153, et sur le mysticisme de
      Marguerite de Navarre, p. 290-293, avec les rfrences, p. 290.]

Mais Henri II, pouss par les Lorrains et Diane de Poitiers, avait
organis la perscution, rig la terreur en systme, rv
d'extermination. D'ailleurs les novateurs  qui il eut affaire, ce
n'taient plus les quitistes de Meaux, ennemis du dsordre et
respectueux des pouvoirs tablis, ni des luthriens et des
sacramentaires pars et diviss par leur querelle sur l'Eucharistie, ni
quelques anabaptistes, rvolutionnaires sociaux, odieux  tout le monde,
mais des milliers de fidles, groups par la mme foi en une communion
dont le nom, glise rforme, montrait qu'elle pensait tre l'image de
la primitive glise retrouve et ressuscite. Elle avait pour fondateur
un Picard, Jean Calvin, humaniste et thologien, qui avait quitt la
France pour chapper  la perscution.

Aprs beaucoup de traverses, il s'tait fix  Genve, une petite
rpublique de langue franaise (allie aux cantons suisses),
qu'affaiblissaient ses discordes intestines et que guettait l'ambition
des ducs de Savoie. Appel  rformer l'tat et l'glise, il imposa la
pratique du pur vangile pour rgle de la vie politique et religieuse.
Prsident du conseil des pasteurs, sorte de thologien consultant de la
Cit, il en fut, de 1541  sa mort, l'inspirateur et le matre.

Ce n'est pas par l'originalit de la doctrine que se distingue Calvin,
bien qu'il donne cette impression par la rigueur de sa logique. Venu
aprs Zwingle, Bucer, Oecolampade, et tant d'autres rformateurs qui
avaient dpass Luther et tir les consquences de ses principes, il ne
faisait que les imiter quand il rejetait, ce que Luther n'osa point, les
pratiques et les croyances que les critures n'autorisaient pas
expressment. Par mme respect scrupuleux du texte sacr, il continuait
 voir dans la Cne un repas spirituel o Jsus-Christ nourrit nos mes
de sa substance--un sacrement[183]--alors que Zwingle la considrait
dj comme une simple commmoration de la dernire Pque, clbre par
le Fils de Dieu avec ses disciples. Mais s'il n'a pas innov, il a
ramass ou retrouv et li en systme les raisons et les preuves pour la
rformation et contre le catholicisme qui sont parses dans les crits
et les prdications de ses devanciers. Son _Institution de la religion
chrestienne_ est la premire et la plus forte synthse d'un vanglisme
plus radical que celui de Luther; et il est sorti de l une nouvelle
forme d'glise.

      [Note 183: _L'Histoire ecclsiastique_, dit: Qu'encores que le
      corps de Jsus-Christ soit maintenan au ciel et non ailleurs, ce
      nonobstant nous sommes faits participans de son corps et de son
      sang par une manire spirituelle et moyennant la foy. Ed. Baum et
      Cunitz, t. I, p. 582-583.]

Le modle qu' Genve il en a donn est marqu de son empreinte austre.
La hirarchie que Luther maintenait a disparu: point d'vques; des
pasteurs tous gaux entre eux. Le temple aux murs nus, sans autel, sans
images, est fait pour un culte dont les crmonies ordinaires sont le
chant des psaumes et le prche. Aucune pompe, aucun spectacle qui puisse
solliciter les yeux et distraire l'me de son vritable objet,
l'adoration intrieure. La musique seule est admise pour donner plus de
force et d'ardeur aux lans d'amour et aux supplications des fidles. Le
point de doctrine sur lequel Calvin revient sans cesse, c'est le pch
originel, l'impuissance de l'homme dchu  faire son salut. Mme le
sacrifice volontaire du Christ, ce titre de l'humanit tout entire  la
misricorde divine, ne suffit pas  effacer la souillure de la premire
faute. Les oeuvres ne sont rien en regard de la grandeur et de la bont
de Dieu; elles n'ont de mrite que par sa grce, et celle-ci ne peut
tre qu'arbitraire, lisant de toute ternit les uns et rprouvant les
autres. Mais ce cruel dogme de la prdestination--o Calvin se
complat,--et qui semblerait devoir dcourager l'effort chauffa le zle
et trempa les nergies. Les fidles firent par amour de Dieu plus qu'ils
n'auraient fait par amour de leur salut. Le martyre mme, accept, non
comme un titre de la crature  la faveur du Crateur, mais comme le
prix de sa reconnaissance, fut pour des mes passionnes la plus
puissante des sductions et le mobile le plus ardent de
proslytisme[184].

      [Note 184: Lemonnier, _Histoire de France de Lavisse_, t. V, 2, p.
      183 sqq. Une forte analyse de la doctrine de Calvin, dans Faguet,
      _Seizime sicle. tudes littraires_, Paris, 1891, p. 151-188.]

La doctrine de Calvin se rpandit en Allemagne, en Angleterre et dans
les Pays-Bas. Elle conquit l'cosse. En France, elle absorba les
dissidents de toute origine et entama les masses catholiques. L'glise
de Genve fut la mre des glises rformes, et son enseignement reu
comme l'interprtation la plus pure de la parole divine. Capitale
religieuse du protestantisme franais, son foyer de rayonnement et de
propagande, le sminaire de ses ministres et le point de dpart de ses
aptres, la petite rpublique du lac Lman eut, grce  la forte
discipline de Calvin, une trs grande place dans le monde.

L'effort d'Henri II s'tait bris contre ce bloc compact de fidles unis
par la communaut de croyance et la passion de la vrit. Au cours du
rgne, malgr tous les supplices et peut-tre  cause d'eux, le nombre
des rforms alla sans cesse en augmentant. Soixante-douze glises,
grandes ou petites, se constiturent dans les diverses parties du
royaume, et les ministres et les anciens de onze d'entre elles, runis 
Paris en un synode, le premier synode national (mai 1559), avaient
arrt une confession de foi[185].

La Rforme avait des adhrents dans toutes les classes. Elle tentait
les hommes que les abus et les superstitions de l'glise tablie
dgotaient, ceux que la logique convainc, ceux que les preuves
attirent et qui prennent l'acceptation joyeuse du martyre pour la preuve
de la vrit. Mme des grands seigneurs avaient t ou mus de piti ou
gagns par l'attrait du pur vangile, ou bien encore sduits par les
esprances d'avenir d'une glise dont ils constataient les progrs. Un
neveu du Conntable, d'Andelot, avait cess d'aller  la messe; et,
comme Henri II lui en demandait la raison, il avait rpondu que c'tait
une abomination sacrilge de vouloir renouveler tous les jours pour les
pchs des morts et des vivants l'immolation du Christ sur la
croix[186]. Le Roi, furieux, l'avait fait emprisonner au chteau de
Melun et ne l'avait remis en libert que par gard pour son oncle et
aprs une sorte de rtractation[187]. Coligny, prisonnier aux Pays-Bas
aprs la capitulation de Saint-Quentin, avait dans sa captivit
(1557-1559) lu la Sainte criture et un autre livre plein de
consolation et pris got  la vrit. Le premier prince du sang,
Antoine de Bourbon, roi de Navarre, s'tait lui-mme enhardi jusqu' se
mler aux rforms qui, profitant d'une absence du Roi, se promenaient
dans le Pr-aux-Clercs en chantant des psaumes (mai 1558)[188].

      [Note 185: Lemonnier, _Histoire de France, Lavisse_, t. V, 2, p.
      230-237.]

      [Note 186: Le ministre Macar  Calvin, 22 mai 1558, _Opera Omnia_,
      XVII, Col. 179. La Place, p. 9 et 10. _Hist. eccls._, I, p.
      168-169.]

      [Note 187: Lemonnier, _Histoire de France_, t. V, 2, p.
      240-242.--Cf. sur toute cette affaire, Romier, t. II, p. 282-286,
      d'aprs Alvarotti, agent du duc de Ferrare.]

      [Note 188: _Romier_, t. II, p. 272-278.]

Henri II renvoya bien vite Antoine de Bourbon en son royaume pyrnen.
Irrit, dit-on, de ce pullulement d'hrtiques, il se serait ht de
signer la paix du Cateau-Cambrsis pour se consacrer tout entier 
l'oeuvre d'puration. Mais il ne trouvait plus chez les magistrats la
ferveur d'intolrance qu'il et voulu. La chambre criminelle du
Parlement ou Tournelle acquitta deux rforms[189]: ce fut un scandale.
Les zls demandrent que le Parlement dlibrt en corps sur
l'application des ordonnances contre les hrtiques et interdt  ses
membres une jurisprudence de douceur. Dans les sances du mercredi, ou
mercuriales, o se dbattaient les questions de discipline, quelques
conseillers courageux, Paul de Foix, Antoine Fume, Eustache de La
Porte, remontrant que les novateurs se dfendaient d'tre des
hrtiques, demandrent la suspension de la perscution et jugements
capitaux jusqu' ce qu'un concile gnral, librement consult, se ft
prononc sur leur doctrine. Le Roi averti alla tenir son lit de justice
au Parlement (10 juin) et commanda de continuer la discussion en sa
prsence. Du Faur dit qu'il falloit bien entendre qui estoient ceux qui
troubloient l'glise, de peur qu'il n'advint ce qu'lie dit  Achab:
C'est toi qui troubles Isral[190]. Le conseiller-clerc, Anne Du Bourg,
rendit graces  Dieu de ce qu'il avoit l amen le Roy pour estre
prsent  la dcision d'une telle cause et ayant exhort le Roy d'y
entendre, pour ce que c'estoit la cause de nostre Seigneur Jsus Christ,
qui doit estre avant toutes choses maintenue des Roys, il parla en toute
hardiesse comme Dieu luy avoit donn. Ce n'est pas, disoit-il, chose de
petite importance que de condamner ceux qui, au milieu des flammes,
invoquent le nom de Jsus Christ[191]. Le Roi, qui se crut vis, fit
conduire  la Bastille ces officiers infidles et nomma des commissaires
pour les juger.

      [Note 189: _Mmoires de Cond_, I, p. 217.]

      [Note 190: _Ibid._, p. 220-221.]

      [Note 191: _Histoire ecclsiastique des glises rformes_, t. I,
      223-224. De La Place, _De l'estat de la religion et rpublique_
      (d. Buchon), p. 12-14.]

Deux mois aprs, il tait mort, et Franois II lui succdait. Les
rforms comptaient que le changement de rgne amnerait un changement
de politique. Mais les Guise n'avaient nulle volont d'arrter la
perscution. Ils taient zls pour la cause catholique et intresss 
la dfendre. Le cardinal de Lorraine, archevque de Reims, abb de
Saint-Denis, de Cluny, de Marmoutier, de Tours, de Fcamp, etc., et qui
tirait de tous ses bnfices 300 000 livres de revenu, devait dtester
une secte qui voulait abolir la hirarchie ecclsiastique, organiser
dmocratiquement l'glise et l'appauvrir pour la rgnrer. Les rforms
avaient d'ailleurs des relations inquitantes avec le premier prince du
sang, Antoine de Bourbon, le hros du Pr-aux-Clercs, de qui ils
attendaient le triomphe de l'vangile. Ds le premier jour ils
opposrent les droits qu'il tenait de sa naissance  ceux que confrait
aux oncles de Marie Stuart la dsignation royale. Les jurisconsultes de
l'glise rforme--et il en tait d'minents, comme Franois
Hotman,--recueillirent, dans la plus ancienne histoire de France, les
prcdents qui assignaient aux princes du sang un rang privilgi dans
l'tat, bien au-dessus des sujets et tout  ct des rois. Sous prtexte
que Franois II tait incapable de gouverner, ils soutenaient qu'il y
avait lieu de constituer une rgence dont le titulaire ne pouvait tre
qu'Antoine de Bourbon, premier prince du sang. Les Guise ne furent que
plus ardents  appliquer les dits. Ils pressrent le jugement des
quatre conseillers arrts le jour de la fameuse mercuriale, et en
particulier d'Anne Du Bourg, conseiller-clerc qui passait pour avoir
brav Henri II en face[192].

      [Note 192: Interrogatoires de Du Bourg et des autres conseillers,
      _Mmoires de Cond_, t. I, p. 224-246.]

C'est alors qu'en leur dsespoir, les rforms, sur le conseil de Cond,
de sa belle-mre, Mme de Roye, et de l'Amiral, crivirent  la
Reine-mre pour la prier de s'opposer  la fureur des Guise.

Le bruit courait qu'elle n'tait pas ennemie de la religion. Elle
aimait tendrement Marguerite de France, la nouvelle duchesse de Savoie,
une catholique si tide que Calvin l'exhortait un peu plus tard  faire
dfection. Elle avait vcu dans l'intimit de Marguerite d'Angoulme, le
pote de l'amour divin, et y avait connu un certain Villemadon. Ce vieux
gentilhomme lui rappela (lettre du 26 aot), qu'au temps o elle
dsesprait d'avoir des enfants, il lui avait conseill de recourir 
Dieu et que l'ayant fait, elle avait t exauce. Elle gardait alors
dans son coffre une Bible,--la traduction peut-tre de Lefvre d'Etaples
ou d'Olivetan[193]--o elle lisait quelquefois ou laissait lire ses
serviteurs; elle avait, lors du grand engouement de la Cour pour la
musique sacre, chant, et certainement de tout coeur, le psaume 141, qui
exprimait mieux que les autres la souffrance d'une pouse strile et
dlaisse.

      [Note 193: La traduction en franais du Nouveau Testament, par
      Lefvre d'Etaples, parut en 1523. Le Trsor des Saints Livres,
      d'Olivtan, ou, comme on dit, la Bible de Serrires, du lieu o
      elle fut imprime (prs de Neuchtel, en Suisse), parut en 1535.]

Cette crise de religiosit avait t courte, mais on voulait croire  un
sentiment profond, refoul par les attraits du monde, et qui,  la
premire occasion favorable, reparatrait. Un indice, pensait-on, c'est
que la Reine, si timide et si dfrente aux volonts de son mari, et
pendant les dernires annes du rgne montr une fois quelque regret de
la perscution. Un mois environ aprs la dfaite de Saint-Quentin (5
septembre 1557), on avait surpris dans une maison de la rue
Saint-Jacques, en face du collge du Plessis, prs de cent cinquante
rforms, hommes et femmes, dont plusieurs nobles dames, runis l pour
prier ensemble et clbrer la Cne. coliers, prtres et gens du
quartier, qui rendaient l'hrsie responsable des malheurs du royaume,
leur firent escorte jusqu'aux prisons du Chtelet, o le guet les
conduisait, en les invectivant et les frappant, au dsespoir de ne
pouvoir faire pis[194]. Les juges en condamnrent quelques-uns au feu,
et parmi eux un vieux matre d'cole, un avocat au parlement de Paris et
une jeune femme de vingt-trois ans, Damoiselle Philippe de Luns, veuve
du sieur de Graveron. Les deux hommes furent brls vifs; leur compagne,
flamboye aux pieds et au visage avant d'tre trangle et jete au
feu[195]. Tous trois moururent avec une constance admirable. Le rcit
de ce supplice, et peut-tre du courage de la jeune femme, mut
Catherine, qui le laissa voir. Elle fit plus,  ce qu'il semble. Une de
ses dames, Franoise de La Bretonnire ou de Warty, veuve de Charles
d'Ailly, seigneur de Picquigny, et mre de Marguerite d'Ailly, qui
pousa en 1581 Franois de Chtillon, comte de Coligny[196], assistait 
l'assemble de la rue Saint-Jacques, et elle avait t, elle aussi,
emprisonne. Comme le prsident La Place, un contemporain, dit qu'elle
fut renvoye  la Reine, il n'est pas exagr de croire que Catherine
demanda sa mise en libert[197].

      [Note 194: Les rfrences dans Calvin, _Opera Omnia_, t. XVI, col.
      602 et 603, note. Ajouter La Place, _Commentaires_, p. 4.--Romier,
      t. II, p. 254, note 1, a publi la liste des prisonniers.]

      [Note 195: [Jean Crespin], _Histoire des martyrs persecutez et mis
       mort pour la vrit de l'vangile depuis le temps des Apostres
      jusques  l'an 1574, revue et augmente d'un tiers en ceste
      dernire dition_, 1582, livre VII, fo 434. Cf. N. Weiss, _B. S.
      H. P. F._, 1916, p. 195-235.]

      [Note 196: _Lettres de Catherine_, X, 509, note 9, et 510, note
      8.]

      [Note 197: Les ministres Farel, Bze et Carmel, sollicitant le
      Conseil de Berne d'intervenir au nom des Cantons auprs d'Henri II
      en faveur des prisonniers (lettre du 27 septembre 1557, cite par
      Romier, _Les Origines politiques des guerres de religion_, t. II,
      1914, p. 263, note 3), lui rappellent qu'il y a des plus gros de
      la Court [de France] qui favorisent  nostre cause, mays sont
      timides, et immdiatement le supplient d'escripre  la Royne
      (Catherine),  Madame Marguerite [de France], au roy de Navarre et
       Monseigneur de Nevers (Franois de Clves) qu'ils prennent
      couraige pour parler au Roy..... Cette lettre prouve tout au
      moins que Catherine ne passait pas pour hostile aux rforms.]

Les rforms interprtaient ce mouvement de compassion comme une marque
de sympathie pour leurs croyances. Ainsi peut-on s'expliquer que dans
leur recours  Catherine, ils ne lui aient pas crit comme  une
inconnue. Vivant le feu roy Henri et de longtemps, disaient-ils, ils
avoyent beaucoup espr de sa douceur et bnignit, en sorte qu'oultre
les prires qui se faisoyent ordinairement pour la prosprit du roy,
ils prioient Dieu particulirement qu'il luy pleust la fortifier
tellement en son esprit qu'elle peust servir d'une seconde Esther. Ils
la suppliaient de ne permetre ce nouveau rgne estre souill de sang
innocent, ajoutant avec la rude gaucherie des gens de foi entire:
lequel [sang] avoit tant cri devant Dieu qu'on s'estoit bien peu
appercevoir son ire avoir est embrase. Catherine avait le droit de
s'irriter que, deux ou trois semaines aprs la perte d'un mari trs
cher, sa mort lui fut prsente comme un juste chtiment du ciel, mais
il n'tait pas de son intrt de repousser les avances. La prvision,
par o la supplique finissait, de nouveaux malheurs, si la perscution
continuait, lui donnait envie d'en apprendre davantage. Elle rpondit,
crit le ministre Morel  Calvin (1er aot), avec assez de bont
(_satis humaniter_)[198].

Les rforms insistrent. Ils tremblaient pour Du Bourg et les autres
conseillers dont le cardinal de Lorraine htait la condamnation.
Quelques jours aprs, ils lui crivirent encore qu'elle ne permt pas,
en dissimulant toujours, de verser  flots le sang des fidles. Elle fit
une rponse assez bienveillante (_satis comiter_), promettant de faire
amliorer leur sort pourvu qu'on ne s'assemblast et que chacun vescut
secrtement et sans scandale[199].

      [Note 198: Regnier de La Planche, _Histoire de l'estat de
      France... sous le rgne de Franois II_, d. Buchon (Panthon
      littraire), p. 211. Cette supplique est antrieure au 1er aot,
      date d'une lettre de Morel  Calvin o il en est question.
      _Calvini Opera_, t. XVII, col. 590.]

      [Note 199: Seconde lettre des fidles: Morel  Calvin, 3 aot
      1559. _Calvini Opera Omnia_, XVII, col. 591. Rponse de la Reine:
      Morel  Calvin, 15 aot. _Ibid._, col. 597. Voir aussi Regnier de
      La Planche, p. 211, dont les lettres de Morel permettent ici et
      ailleurs de prciser et de rectifier la chronologie.]

Mais elle entendait rester juge du mode et de l'heure de son
intervention. Les suppliants apprirent avec colre qu'elle avait
d'autres affaires que de sauver les pieux.... Comme, en sa prsence,
le cardinal de Lorraine donnait des ordres pour l'extermination des
prisonniers, non seulement elle n'essaya pas d'apaiser cette bte
froce, mais elle ne donna pas le moindre signe de tristesse. Alors le
Consistoire de l'glise de Paris, ou, comme s'exprime Morel, notre
Snat[200], lui crivit en des termes que probablement les politiques
de la secte conseillrent sans succs d'adoucir: Que sur son asseurance
de faire cesser la perscution, ils s'estoyent de leur part contenus
selon son dsir et avoyent faict leurs assembles si petites que l'on ne
s'en estoit comme point apperceu, de peur qu' ceste occasion elle ne
fust importune par leurs ennemis de leur courir sus de nouveau; mais
qu'ils ne s'appercevoyent aucunement de l'effect de ceste promesse, ains
(mais) sentoyent leur condition estre plus misrable que par le pass,
et sembloit, veu les grandes poursuites contre Du Bourg, qu'on n'en
demandast que la peau.... Quoy advenant, elle se pouvoit asseurer que
Dieu ne laisseroyt une telle iniquit impunie, veu qu'elle cognoissoit
l'innocence d'iceluy et que tout ainsi que Dieu avoit commenc 
chastier le feu roy, elle pouvoit penser son bras estre encore lev pour
parachever sa vengeance sur elle et ses enfans... Catherine fut, comme
de raison, outre de ce langage. Eh bien! dit-elle, on me menace,
cuidant me faire peur, mais ils n'en sont pas encore o ils
pensent[201]. On lui parlait comme si elle trahissait une cause qui ft
sienne; mais, dclarait-elle  l'Amiral,  Cond,  Mme de Roye, qui
cherchaient  l'apaiser, elle n'entendait rien  leur religion et ce
qui l'avoit paravant esmeue  leur dsirer bien estoit plustost une
piti et compassion naturelle qui accompaigne volontiers les femmes, que
pour estre autrement instruite et informe si leur doctrine estoit vraie
ou fausse[202].

      [Note 200: _Calvini Opera Omnia_, t. XVII, col. 597, 15 aot.]

      [Note 201: Cette lettre est antrieure au 15 aot, comme on peut
      le voir d'aprs la lettre de Morel  Calvin o il en est fait
      mention. Elle est rapporte tout au long par Regnier de La
      Planche, mais pas  sa date (p. 219-220).--Morel  Calvin,
      _Calvini Opera Omnia_, XVII, col. 597: Quibus perfectis, hem,
      inquit, etiam mihi minantur.]

      [Note 202: Regnier de La Planche, p. 220.]

Ainsi commenaient par un malentendu les rapports entre Catherine et les
rforms. Elle, attentive aux mouvements de l'opinion et au parti
qu'elle en pourrait tirer, et d'ailleurs naturellement encline  la
douceur; eux, convaincus que la timidit seule ou quelque calcul
l'empchait de se dclarer pour eux, et s'irritant de ce qu'ils
appelaient sa dissimulation. Dans leur premire lettre, ils la priaient;
dans la seconde, ils la pressaient; et dans la troisime--une quinzaine
de jours aprs--ils la sommaient de sauver leurs frres prisonniers, la
menaant, si elle n'agissait pas, de nouvelles reprsailles clestes.
C'tait lui demander de se dclarer contre les ministres du Roy son
fils. Mais elle n'tait pas dispose  se compromettre pour des clients
si exigeants et dont elle ne savait pas encore ce qu'elle pouvait
attendre.

 ce moment les Guise frapprent un grand coup. Instruits par des
apostats du nom et des lieux de runion des religionnaires, ils
mobilisrent commissaires et sergents et cernrent le faubourg
Saint-Germain, surnomm la petite Genve, et les rues avoisinantes. Un
conseiller au Chtelet assaillit avec cinquante archers la maison du
nomm Le Vicomte, dans la rue au Marais, o descendaient beaucoup de
gens suspects, mais il fut chaudement reu. Les hommes qui s'y
trouvaient s'ouvrirent un chemin  la pointe de l'pe. La police
n'arrta qu'un vieillard, une femme, des enfants, en tout une douzaine
de personnes. Mais elle saisit certains escripts en rime franoise
faisant mention de la mort advenue au roy Henri par le juste jugement de
Dieu, esquels aussi ladicte dame (Catherine) estoit taxe de trop
dfrer au Cardinal[203]. Il y eut d'autres perquisitions dans les
divers quartiers de Paris (25-26 aot). Les curs au prne sommrent les
fidles, sous peine d'excommunication, de dnoncer tous les mal
sentants de la foi[204]. Pour exciter le fanatisme populaire, on
faisait courir le bruit que les hrtiques s'assemblaient pour
paillarder  chandelles teintes. Le Cardinal, qui savait bien le
contraire, mais qui cherchait  dtourner la Reine-mre de ses vellits
de modration, lui fit amener pour la convaincre deux apprentis bien
styls. Ils rcitrent la leon apprise: qu'en la place Maubert, dans la
maison d'un avocat, le jeudi avant Pques, en une runion nombreuse, on
avait mang le cochon, et puis aprs on s'tait ml au hasard dans les
tnbres. Catherine tait si ignorante de l'esprit d'austrit de la
nouvelle glise qu'elle fut merveilleusement aigrie et tonne. Elle
dclara  quelques siennes demoiselles qui favorisaient ceux de la
religion, que si elle savoit pour tout certain qu'elles en fussent elle
les feroit mourir, quelque amiti ou faveur qu'elle leur portast. Mais
celles-ci obtinrent qu'on interroget les apprentis, et l'imposture fut
dcouverte[205]. En cette circonstance, Mme de Roye, une hrone,
crivait le ministre Morel  Calvin, se porta garante de la vertu des
rforms. Mais, objectait la Reine, j'entends beaucoup de gens dire
qu'il n'y a rien de plus dissolu (flagitiosius) que cette sorte de
gens.  quoi la dame de Roye rpondit qu'il tait facile de nous
charger, puisque personne n'ose nous dfendre et que si elle nous
connaissait, nous et notre cause, elle en jugerait tout autrement.
L'entretien continuant, Catherine exprima le dsir de voir quelqu'un des
ministres de la nouvelle secte, et plus particulirement un d'entre eux,
Antoine de Chandieu, dont on parlait beaucoup, et qui tait gentilhomme.
Elle assura qu'il n'aurait rien  craindre et qu'elle disposerait tout
pour que l'entrevue et lieu dans le plus grand secret[206].

      [Note 203: Regnier de La Planche, p. 222-223.]

      [Note 204: Une dclaration date de Villers-Cotterets, 4 septembre
      1559, et enregistre au Parlement le 23 dcembre, ordonna de raser
      les maisons o se tiendraient des conventicules; un dit du 9
      novembre, enregistr le 23, pronona la peine de mort contre les
      auteurs d'assembles illicites (Isambert, _Recueil des anciennes
      lois franaises_, XIV, p. 9 et 11).]

      [Note 205: Regnier de La Planche, p. 223-225.]

      [Note 206: Lettre de Morel  Calvin du 11 septembre, (_Calvini
      Opera Omnia_, XVII, col. 634-635). Antoine de Chandieu, seigneur
      de la Roche-Chandieu, n au chteau de Chabot, dans le Mconnais,
      vers 1534, fut d'abord pasteur  Paris, et enfin  Genve, o il
      mourut en 1591. Haag, _La France protestante_, 2e d., t. III,
      col. 1049-1058.]

Mme de Roye expdia immdiatement un courrier aux fidles de Paris, les
exhortant  ne pas laisser chapper cette occasion d'entrer en relations
avec la Reine-mre. C'tait  tort, leur disait-elle,--et ce tmoignage
est important  retenir ce--qu'on avait cru auparavant que la Reine
avait lu des livres de pit (_pios libros_) ou entendu des hommes
doctes ou vraiment chrtiens et elle exprimait l'espoir que si la Reine
rencontrait Chandieu, elle changerait d'opinion et deviendrait favorable
 leur cause[207]. Aprs beaucoup d'hsitation, le Consistoire donna son
consentement.

Ce n'tait pas uniquement pour des raisons religieuses que Catherine
dsirait se rencontrer avec ce pasteur gentilhomme. Elle savait la
sympathie des rforms pour les princes du sang et tenait  se
renseigner sur ce point. Antoine de Bourbon arrivait du Barn  petites
journes pour assister au sacre. Peut-tre avait-elle appris qu'il avait
t, dans toutes les villes o il passait, visit par les ministres, et
qu' Vendme, en sa prsence, s'tait tenue une assemble mi-politique,
mi-religieuse, de rforms et de ses partisans, qui l'avait exhort 
revendiquer son droit au gouvernement de l'tat. Villemadon, l'ancien
serviteur de la reine de Navarre, ne lui recommandait pas seulement
comme un moyen de mriter la bndiction divine le chant des beaux
Psalmes Davidiques, ainsi qu'elle avait fait autrefois, et la
quotidiane ouye ou lecture de la parole de Dieu, il la pressait aussi
d'loigner les Guise, monstres tranges, qui ne sont de la maison
[royale], occupant par dol et violence la puissance du Roy et de Vous,
et qui vont rcultans (reculant) et affoiblissans et mettans comme sous
le pied les Princes et le Sang de ceste couronne--Les princes du
sang, insistait-il vous soyent en honneur[208] (26 aot). La lettre
de Villemadon, dit Regnier de La Planche, mut la Reine-mre  penser 
ses affaires conjecturant que les princes du sang n'estoyent ainsi mis
en avant qu'ils ne fissent jouer ce jeu aux autres[209]. Les autres,
c'taient les ennemis des Guise et entre autres les rforms, dont il
lui importait tant de connatre les intentions. Que gagnerait-elle ou
que perdrait-elle au renversement des oncles de Marie Stuart? Elle
pensait qu'une conversation avec La Roche-Chandieu l'clairerait sur ce
point. Il fut convenu que vers le 18 septembre, date du sacre, La
Roche-Chandieu attendrait bien cach, aux environs de Reims, qu'elle le
ft secrtement appeler.

      [Note 207: Morel, 11 septembre, _Calvini Opera_, XVII, col. 635.]

      [Note 208: _Calvini_, XVII, col. 618.]

      [Note 209: Regnier de La Planche, p. 212.]

Mais, aprs rflexion, elle n'osa pas ou ne voulut pas lui faire
signe[210]. couter un reprsentant des doctrines nouvelles, c'tait
prendre parti contre les Guise qui les perscutaient. Et puis le
changement d'attitude des rforms l'inquitait. Sous Henri II, ils
souffraient patiemment la prison et le martyre sans discuter le pouvoir
qui les opprimait. Mais maintenant certains d'entre eux, et non des
moindres, se faschoyent de la patience chrestienne et vanglique. Des
allis s'offraient  les aider  rendre coup pour coup: soldats et
capitaines que la paix et l'embarras des finances avaient oblig les
Guise  licencier[211], gentilshommes pauvres et batailleurs, amis
d'Antoine de Bourbon et du Conntable, tous ceux enfin que sollicitait
le ressentiment d'une injure ou l'amour des nouveauts. La Rforme
allait servir de mot d'ordre  tous les opposants. Mais ces fidles
d'occasion, plus sensibles  la tyrannie des Lorrains qu'aux abus du
pape, poussaient les vrais fidles  la rbellion. L'histoire du parti
protestant commenait.

      [Note 210: Regnier de La Planche, p. 220, dit cependant que ce
      jour-l elle en fut empche par la visite de plusieurs cardinaux
      et autres seigneurs venus au sacre.]

      [Note 211: Ordonnance du 14 juillet 1559; de Ruble, _Antoine de
      Bourbon et Jeanne d'Albret_, t. II, p. 127. Brantme t. IV, p.
      224.]

L'alliance des mcontents politiques et des novateurs religieux se fit
sur la question des droits des princes du sang. Les ennemis des Guise
prtendaient qu'en raison de la mauvaise sant du Roi et de la faiblesse
de son entendement, il y avait lieu, malgr sa majorit, de runir les
tats gnraux du royaume et de confier le gouvernement aux princes de
son sang,  l'exclusion de tous autres, conformment  leur degr de
parent. Un peu plus d'un mois seulement aprs la mort d'Henri II, le
ministre de l'glise de Paris, Morel, avait expos  Calvin cette
thorie nouvelle de droit constitutionnel. Les gens d'action du parti
allaient encore plus loin, comme l'crivit plus tard Calvin 
Coligny[212]. En septembre ou octobre 1559, car ses indications ne
permettent pas de prciser davantage la date de la consultation,
quelqu'un, raconte-t-il, ayant charge de quelque nombre de gens, me
demanda conseil s'il ne seroit pas licite de rsister  la tyrannie dont
les enfans de Dieu estoyent pour lors opprimez, et quel moyen il y
auroit. Pour ce que je voyoye (voyais) que desj piusieurs s'estoyent
abreuvez de ceste opinion, apres luy avoir donn response absolue qu'il
s'en faloit dporter, je m'efforay de luy monstrer qu'il n'y avoit nul
fondement selon Dieu, et mesme que selon le monde il n'y avoit que
legeret et presomption qui n'auroit point bonne issue. Il n'y eut
pas, continue Calvin, faute de rplique, voire avec quelque couleur. Car
il n'estoit pas question de rien attenter contre le Roy ny son
authorit, mais de requerir un gouvernement selon les lois du pais
attendu le bas aage du Roy. Et puis, d'heure en heure on attendoit une
horrible boucherie pour exterminer tous les povres fidles. Mais Calvin
rpondit simplement que s'il s'espandoit une seule goutte de sang, les
rivires en dcoulleroyent par toute l'Europe et qu'il valait mieux
prir tous cent fois que d'estre cause que le nom de Chrestient et
l'vangile fust expos  tel opprobre. Toutefois, il concda que si
les Princes du sang requerroyent d'estre maintenus en leur droit pour le
bien commun, et que les Cours de Parlement se joignissent  leur
querele, qu'il serait licite  tous bons sujects de leur prester main
forte. L'homme alors demanda: _Quand on auroi induit l'un des princes
du sang  cela, encore qu'il ne fust pas le premier en degr_, s'il ne
serait point permis. Mais, ajoute Calvin, il eut encore response
ngative en cest endroit. Bref je luy rabbati si ferme tout ce qu'il me
proposoit que je pensoye bien que tout deust estre mis sous le
pied[213].

      [Note 212: 16 avril (?) 1561, _Opera Omnia_, XVIII, col. 425-431.
      Ce quelqu'un n'est pas La Renaudie, qui, quelque temps aprs,
      alla voir Calvin et fut d'ailleurs mal reu. _Ibid._, col. 427 et
      429.]

      [Note 213: _Calvini Opera Omnia_, XVIII, col. 425-426.--Sur
      l'opinion de Calvin, voir Mignet, _Journal des savants_, 1857, p.
      95.]

Il y avait des casuistes qui, comme le jurisconsulte Franois Hotman,
estimaient que le consentement d'un seul prince du sang autorisait
l'insurrection contre les Guise. Si le premier, Antoine de Bourbon, se
drobait, ou, comme on disait par euphmisme, en son absence, son
frre le prince de Cond pouvait, selon la tradition et la loi crite,
rclamer la charge de suprme conseil du Roi[214].

      [Note 214: Calvin  Pierre Martyr, mai 1560, _Opera Omnia_, XVIII,
      col. 82 et les notes. Cf. Regnier de La Planche, p. 237.]

C'tait en effet  l'intention de ce Bourbon, nergique, pauvre et
ambitieux, qu'avait t imagine la thorie de l'unique prince du sang.

L'opposition dsesprait d'Antoine de Bourbon. Aprs l'assemble de
Vendme, il n'avait paru  la Cour que pour s'y faire bafouer. 
Saint-Germain, o il tait all trouver le Roi, les Guise ne lui
assignrent pas de logement et il en fut rduit  se contenter de
l'hospitalit que le marchal de Saint-Andr lui donna par piti. Il
n'avait pas t convoqu aux sances du Conseil.  Reims, lors du sacre,
il souffrit qu'on arrtt en sa prsence un de ses gentilshommes,
Anselme de Soubcelles, suspect d'avoir diffam les ministres dirigeants.
Prtendant honteux, il n'eut pas le courage de dclarer son droit et
accepta avec empressement la mission que lui offrit Catherine de
conduire en Espagne lisabeth de Valois, la jeune femme de Philippe
II[215].

      [Note 215: De Ruble, _Antoine de Bourbon et Jeanne d'Albret_, t.
      II, p. 41-45 et p. 58.]

Mais Cond agissait pour lui ou sans lui. Il faisait instruire
mystrieusement le procs des Guise, et, comme bien l'on pense,
l'information faite, il se trouva, dit Regnier de La Planche, par le
tmoignage de gens notables et qualifis, iceux (les Guise) estre
chargs de plusieurs crimes de lze-majest ensemble d'une infinit de
pilleries, larrecins et concussions. Ces informations veues et
rapportes au Conseil du Prince, attendu que le Roy, pour son jeune
aage, ne pouvoit cognoistre le tort  luy faict et  toute la France, et
encore moins y donner ordre, estant envelopp de ses ennemis (les
Guise), il ne fut question que d'adviser les moyens de se saisir de la
personne de Franois, duc de Guise, et de Charles, cardinal de Lorraine,
son frre, pour puis aprs leur faire procs par les Estats[216].
Cependant l'entreprise tait si hasardeuse que Cond n'osa s'y risquer.
Il en laissa la conduite  un certain La Renaudie, gentilhomme
prigourdin, qui, ayant eu des dmls avec la justice, en rendait les
Guise responsables. La Renaudie enrla en France et  l'tranger des
soldats et des capitaines et runit secrtement  Nantes (1er fvrier
1560) les principaux conjurs. Il fut autoris par cette assemble, qui
tait cense tenir lieu d'tats gnraux,  se saisir des ministres et 
les mettre dans l'impossibilit de nuire. Les fauteurs du complot
voulaient, par tout cet appareil de procdure: enqute, procs,
consultation d'tats, apaiser les scrupules de chrtiens comme Calvin et
donner  un coup de main le caractre d'une action lgale. Ils
rsolurent d'envahir en forces le chteau d'Amboise, o tait la Cour,
et de demander  Franois II humblement, l'pe en main, le renvoi et la
mise en jugement de ses ministres. L'excution, fixe d'abord au 10 mars
1560, fut dfinitivement ajourne au 16.

      [Note 216: Regnier de La Planche, p. 237-238.--Paillard,
      _Additions critiques  l'histoire de la Conjuration d'Amboise_,
      Revue historique, t. XIV, 1880, 61-108 et 311-355 (analyse de la
      correspondance de Chantonnay, frre du cardinal Granvelle et
      ambassadeur d'Espagne en France).]

Le secret du complot, si bien gard qu'il ft, transpira. Le 12 fvrier
les Guise eurent un premier avertissement, vague d'ailleurs, donn par
un prince protestant d'Allemagne; puis vint, quelques jours aprs, la
dnonciation d'Avenelles, un avocat de Paris, qui avait log La Renaudie
 son passage et avait reu ses confidences[217]. Catherine s'mut de ce
danger de guerre civile. Elle commenait  trouver que les ministres de
son fils taient trop violents. Ne s'taient-ils pas aviss d'ailleurs
de contrecarrer ses volonts? Elle n'avait rien tent, peut-tre par
affectation de pit conjugale, pour sauver Du Bourg, qui fut excut le
23 dcembre 1559. Mais elle s'intressait  Fume,  cause de Jean de
Parthenay-Larchevque, sieur de Soubise,  qui elle portoit de longue
main faveur. Or le cardinal de Lorraine ludait ses bonnes intentions
et l'amusait de promesses. A la fin elle lui dclara que ces faons de
faire luy desplaisoient et que s'ils en usoient plus, elle en auroit
mescontentement. Le Cardinal, dpit, offrit de se retirer en sa
maison. Mais son dpart, suivi naturellement de celui de son frre,
l'aurait laisse seule en face des rforms, sans qu'elle ft sre des
catholiques; elle l'apaisa. Il mit alors la faute de la poursuite,
raconte l'_Histoire des glises rformes_, sur le procureur gnral,
Bourdin, sur certains conseillers et commissaires du Chtelet et sur
l'inquisiteur de la Foi, Dmochars, et quelques Sorbonistes, qu'il
disait estre les plus mchants garnemens du monde et dignes de mille
gibets.... Sur quoy la dicte dame respondit qu'elle s'esbahissoit
donques et trouvoit merveilleusement estrange qu'il se servoit d'eux
puisqu'il les connoissoit tels[218]. Fume fut absous  pur et  plein
(fvrier 1560).

      [Note 217: La chronologie des rvlations est difficile  tablir.
      Voir Paillard, _Additions critiques  l'histoire de la conjuration
      d'Amboise_, Revue hist., 1880, t. XIV, p. 81-84 et _passim_.]

      [Note 218: _Histoire ecclsiastique des glises rformes du
      royaume de France_, d. nouvelle par Baum et Cunitz, 1883, I, p.
      294-298.]

Les Guise, pensant avec raison que les beltres, dont on leur
dnonait l'entreprise, ne pouvaient tre que les prte-noms de tout
autres ennemis, sentaient plus que jamais le besoin de se concilier la
Reine-mre. En leur inquitude, ils la prirent d'appeler  la Cour
l'Amiral, d'Andelot et le cardinal de Chtillon, les neveux du
Conntable. Elle y consentit bien volontiers, car elle avait confiance
dans les vertus de ces personnages et portoit amiti 
l'Admiral[219]. Coligny, bien qu'il inclint dcidment  la Rforme,
n'avait pas paru  l'assemble de Vendme[220]. Il estimait probablement
que la nouvelle glise risquait de s'aliner la Reine-mre, en montrant
un zle exclusif pour la cause des princes du sang. Peut-tre aussi
jugeait-il Antoine de Bourbon  sa valeur. Il arriva le 24 fvrier  la
Cour, et, pri par Catherine de dire son avis, il luy dclara le grand
mescontentement de tous les subjects du roy... non seulement pour le
faict de la religion, mais aussi pour les affaires politiques, et que
l'on avoit mal  gr et du tout  contre-coeur que les affaires du
royaume fussent manies par gens qu'on tenoit comme trangers, en
eslongnant les princes et ceux qui avoient bien dservy de la chose
publique[221], il voulait dire le Conntable. Alors elle fit un premier
pas. Elle, jusqu'alors si prudente, alla trouver le Roi et lui persuada
de consulter le Conseil sur la situation religieuse. Les Guise la
laissaient faire. Le Conseil fut d'avis d'accorder et le gouvernement
publia une amnistie pour tous les religionnaires qui vivraient dsormais
en bons catholiques, exception faite des prdicants et de tous ceux qui,
sous prtexte de religion, avaient conspir contre la Reine-mre,
nomme, remarquons-le, la premire, le Roi, la Reine, les frres du Roi,
et les principaux ministres (mars). L'dit, pour couvrir les Guise,
imaginait que leurs ennemis avaient projet de dtruire avec eux la
famille royale et mme les Bourbons, et il excluait du pardon ces grands
coupables, ainsi que les prcheurs des doctrines nouvelles suspects de
propager l'esprit de rvolte[222]. Mais cette simple distinction entre
les rforms paisibles et les fauteurs de dsordre tait de grande
consquence. La pratique de l'hrsie n'tait donc pas aussi criminelle
qu'un complot, puisque celle-l tait pardonnable et que celui-ci
restait punissable? L'tat prenait donc moins  coeur les affaires de
Dieu que les siennes? Aussi l'dit fut-il trouv fort estrange par
plusieurs catholiques, dit le journal de Nicolas Brlart, chanoine de
Notre-Dame de Paris[223]. Pour bien marquer que Catherine en tait
l'inspiratrice, le conseiller et secrtaire des finances du roi, Jacques
de Moroges, charg de le porter au Parlement, dclara qu'il a eu
commandement exprs de la Reine-mre pour dire  la Cour de sa part
qu'elle procde le plus promptement qu'elle pourra  la vrification des
dites lettres. Sans user de ses lenteurs ordinaires, le Parlement
enregistra le 11 mars.

      [Note 219: Regnier de La Planche p. 247.]

      [Note 220: Erichs Marcks, _Gaspard von Coligny_, I, 1893, p. 350.]

      [Note 221: Regnier de La Planche, p. 247.]

      [Note 222: Fontanon, _Les Edicts et Ordonnances des roys de
      France_, 1611, t. IV, p. 263-264.]

      [Note 223: Journal de Pierre (lisez Nicolas) Bruslart, dans
      _Mmoires de Cond_, I, p. 9.]

C'tait l'entre en scne de Catherine et la premire manifestation
publique d'une politique personnelle. Mais les concessions venaient trop
tard; les bandes de La Renaudie taient aux portes d'Amboise. Les Guise,
qui n'avaient pas cess d'armer, dispersrent, massacrrent ou livrrent
au bourreau les soldats, gentilshommes, bourgeois et gens mcaniques
qui marchaient  l'attaque du chteau. Catherine n'osa pas s'opposer aux
excutions par jugement, qui suivirent les tueries en pleine campagne.
Elle estimait certainement criminelle cette faon d'adresser requte au
Roi par soulvement, surprise, assaut et bataille. Mais elle trouva que
les Guise outrepassaient la rigueur de la justice. Elle aurait voulu
pardonner  un prisonnier qui dans l'un des interrogatoires o elle
assista, fit  demy confesser au cardinal [de Lorraine] sa doctrine
estre vraye, mesmes en la doctrine de la Cne. Mais on se hta de le
dpcher, pendant qu'elle tait occupe ailleurs, de quoy elle fut
aulcunement fasche, se disoit-elle, car elle l'avoit jug innocent.
Pour sauver Castelnau, un brave capitaine, dont Coligny et d'Andelot
reprsentaient les grands services faicts par ses prdcesseurs et par
luy  la Couronne et maison de France, elle fit tout ce qu'elle peut
(put) disoit-elle, jusques  aller chercher et caresser en leurs
chambres _ces nouveaux rois_. Le mot doit tre d'elle, car elle l'a
employ plusieurs fois contre les Guise dans sa correspondance, mais ils
se montrerent invincibles et de fureur irrconciliables. La duchesse
de Guise elle-mme allait pleurer chez la Reine-mre sur les cruauts
et inhumanits qui s'exercent, car elles deux ensemble avoient fort
privement devis de l'innocence de ceux de la religion[224].

      [Note 224: Regnier de La Planche, p. 257, 265, 266. Regnier de La
      Planche ou plutt l'Histoire publie sous son nom ne veut pas que
      la Reine ait t sincre. C'est un parti pris chez les ennemis de
      Catherine qui lui dnie tout bon sentiment.]

Elle fit plus. Elle envoya Coligny en Normandie pour enquter sur la
cause des troubles, et elle montra aux Guise la lettre o l'Amiral les
imputait  la violence de leur politique. Elle les fora, conformment
aux dits, de relcher les prisonniers arrts pour cause de religion.

L'dit de Romorantin (mai 1560), qu'elle a certainement inspir,
remettait le jugement du crime d'hrsie aux vques, et la punition des
assembles et des conventicules aux juges prsidiaux[225]. C'tait une
nouvelle tentative, aussi hardie qu'elle pouvait l'tre au lendemain du
complot d'Amboise, pour distinguer le spirituel du temporel, et la
religion de la police du royaume.

[Note 225: Fontanon, _Les Edits et Ordonnances des roys de France_, d.
1611, t. IV, p. 229-230.]

Elle cherchait en mme temps  renouer avec les rforms, qui, depuis le
Tumulte, avaient laiss tomber les relations. Elle dpcha donc 
Tours deux de ses serviteurs favorables  leur cause: Chastelus, abb de
La Roche, son matre des requtes, et Hermand Taffin, son gentilhomme
servant, chargs de faire parler  elle La Roche-Chandieu, de qui elle
voulait savoir la vraye source et origine des troubles et le moyen de
donner estat paisible  ceux de la religion, sans provoquer toutefois
les catholiques. Mais les fidles de Tours rpondirent que le ministre
que la Roine demandoit n'estoit pas  Tours ny mesmes au royaume. Et
comme les messagers les pressaient d'envoyer  sa place le ministre du
lieu, Charles d'Albiac, dit Duplessis, ils refusrent, l'glise de
Tours ayant ses pasteurs trop chers pour les hasarder ainsi. Ils
ajoutrent que la dicte dame avoit donn peu de tmoignage de son bon
vouloir envers eux par les actions passes, aussi que ce qu'elle
dsiroit savoir se pourroit bien escrire par lettres. Elle ne parut
pas s'offenser de leur mfiance, promettant qu'elle monstreroit par
effect n'avoir ddaign leur conseil. Et cependant elle les priait de
se contenir en la plus grande modestie que faire se pourroit, afin que
leurs adversaires n'eussent occasion de leur courir sus. Par-dessus
tout elle leur recommandait de tenir secret tout ce qu'ils voudroient
lui envoyer, car elle vouloit s'en aider en telle sorte que l'on pensast
que les ouvertures qu'elle feroit vinssent seulement de son advis et
industrie, et non d'autres mains, aultrement elle gasteroit tout, leur
pensant aider[226].

Ils dressrent alors pour elle une belle remontrance sous le nom
emprunt de Thophile, que Le Camus, fils de son ancien pelletier, lui
fit remettre le 24 mai, jour de l'Ascension[227].

      [Note 226: Regnier de La Planche, p. 298-299.]

      [Note 227: Et non de l'Assomption, comme dit le texte imprim de
      Regnier de La Planche, p. 302. Cf. p. 304, les faits qui
      permettent de rectifier cette fausse indication.]

C'tait, affirmait Thophile, une vrit tablie que les forces...
apparues prs Amboyse n'estoyent contre la majest du Roy ny contre elle
ou aucun prince du sang, mais seulement pour se munir contre ceux qui
les voudroyent empescher de se prsenter  Leurs Majests pour leur
remontrer les choses qui concernoyent l'estat du Roy et la conservation
du royaume. Il allait de soi qu'il n'y a droict ni divin ni humain qui
permette aux subjects d'aller en armes faire dolance  leurs princes,
ains seulement avec humbles prires. Aussi combien de fois--la
Reine-mre pouvait s'en souvenir--les rforms, ayant les moyens de se
dfendre, avaient-ils mieux aim mettre les armes bas et encourir la
note de cueur lasche que de faire acte approchant de rbellion et de
dsobissance contre leur prince et naturel seigneur. Mais ces preuves
de leur fidlit ayant uniquement servi d'occasion aux meschans d'estre
tant plus audacieux jusques  faire acte de tyrans, usurpateurs du roy
et du royaume, contre toutes les loix et statuts inviolablement observs
en France, il a t finalement licite de repoulser ceste violence par
aultre violence, veu que leurs ennemys empruntoient les forces du roy
pour les destruire. Et ce qui les esmouvoit davantage, c'est que les
dits faits durant les dangers n'taient pas appliqus, et que l'on
avait lieu de croire qu'ils ne le seraient pas, tant que les Guise
seraient prs de Sa Majest. En effet, ils poursuivoyent, pour les
faire mourir et s'emparer de leurs biens, les gentilshommes qui
s'taient retirs de l'entreprise, confiants dans le pardon du Roi.
Aussi ceux-l et mme ceux qui n'estoyent encore bougs de leurs
maisons... se prparoyent  marcher comme dsesprs, jugeant qu'il leur
convenoit plutost mourir tous ensemble en combattant qu'estant prins en
leurs maisons l'un aprs l'autre tendre le col  un bourreau.

C'est ce que la Reine-mre devoit bien considrer et penser en
elle-mesme  la consquence o pourroyent tomber ces dsespres
entreprinses, o l'on jouoit  quitte ou  double. Car encores que ce
fut la ruyne de ceux qui s'eslesveroyent, si est-ce qu'elle devait
plutost y remdier promptement que l'effect advenu procder  la
destruction entire de ceux qui autrement estoyent de ses meilleurs
subjects. Le remde, c'tait en premier lieu de pourveoir au
gouvernement du royaume et bailler un Conseil au Roy, non  l'apptit de
ceux de Guyze, mais selon les anciennes constitutions et observations de
France; en second lieu, de tenir un Concile sainct et libre, sinon
gnral,  tout le moins national, o toutes choses tant dcides par
la parolle de Dieu, ceux qu'on condamnoit maintenant sans estre ouys
s'attendaient de gaigner leur cause. Et jusque-l Thophile requrait
pour les fidles le droit de demeurer en la simplicit des Escriptures
et de vivre selon le contenu d'une confession de foy accorde et receue
en toutes les glises rformes de France[228].

      [Note 228: Analyse du _Thophile_, dans Regnier de La Planche, p.
      299-302.]

La Reine mre venait de lire cette consultation politico-religieuse
quand Marie-Stuart, qui la suyvoit, comme estant aux aguets de toutes
ses actions, entra et la surprit le mmoire en main. Elle lui demanda
ce que c'tait, et Catherine, pour se tirer d'embarras, nomma le porteur
du paquet. Les Guise firent arrter Le Camus.

Catherine n'tait pas brave, et vite elle abandonnait les gens qui la
compromettaient. D'ailleurs l'insistance des rforms  mettre en avant
les droits des princes du sang, qui taient destructifs des siens, ne
pouvait que lui dplaire. Quand Le Camus fut plus tard conduit devant
elle, le 5 juin,  Villesavin (prs de Romorantin), elle lui reprocha,
en prsence des Guise, ces remontrances pleines d'injures et animosit
contre le Roy son fils et elle. Et comme Le Camus rpondit que sous sa
correction les dites remontrances n'estoient telles, elle rpliqua que
c'estoit bien contre elle en tant qu'elles s'adressoyent contre les
sieurs de Guise, ministres et oncles du Roy. Le Camus protesta qu'elles
ne tendaient qu' induire le Roy et ladicte Dame  faire assembler les
Estats du royaume pour remdier aux confusions du pays et au
mescontentement de ce que lesdicts de Guyse s'estoient empars de la
personne du Roy et du gouvernement du royaume contre la volont des
princes du sang et des Estats. On l'envoya prisonnier au chteau de
Loches[229].

      [Note 229: Regnier de La Planche, p. 304.]

Il importait beaucoup  Catherine de savoir si les conntablistes
s'accordaient avec les rforms sur cette question des princes du sang.
 Saint-Lger[230], o la Cour alla en ce mme mois de juin (1560), elle
manda un certain Louis Regnier, seigneur de La Planche, qu'on
estimoit ds lors servir de conseil bien avant au mareschal de
Montmorency , fils du Conntable. L'histoire publie sous son nom[231],
_De l'Estat de France sous Franois II_, prcieuse par les documents
qu'elle cite, quelquefois tout au long, et par les faits qu'elle
rapporte, est le rcit le plus complet et le plus vivant, quoique
partial et passionn, des dbuts politiques de Catherine. La Planche,
qu'elle questionna sur la conjuration d'Amboise, s'excusa tant qu'il put
de dire son avis; mais, somm de parler, il expliqua que les troubles
avaient  la fois des causes religieuses et politiques, et qu'il y avait
deux diverses sortes de huguenauds. Les uns, qui ne regardent qu'
leur conscience avaient t esmeus par La Renaudie  prendre les
armes, ne pouvant plus  la vrit supporter la rigueur, laquelle on a
si longtemps continue contre eux; les autres, qui regardent  l'estat
public, sont irrits de voir l'estat du royaume estrangement conduit
par estrangers, les princes du sang estant forclos.

      [Note 230: Saint-Lger (Seine-et-Oise), est  12 kilomtres de
      Rambouillet; les rois de France y avaient une rsidence, au milieu
      de la fort.]

      [Note 231: Elle n'est probablement pas de lui, au moins en entier.
      Il ne s'appellerait pas lui-mme (d. Buchon, p. 316) _un
      certain_ Louis Regnier, et ne donnerait pas comme une opinion
      qu'il ft le confident du marchal de Montmorency. Aprs avoir dit
       la Reine-mre, dans l'entretien analys ici, que La Renaudie
      voulait, soubs prtexte de prsenter une requeste, venger la
      mort d'un sien beau-frre, il ne se serait pas dmenti en ces
      termes (d. Buchon, p. 318). Tel fust le pourparler de La
      Planche, homme politique plustost que religieux, s'abusant en ce
      qu'il mict en avant des diffrends de la religion, non moins qu'en
      ce qu'il dict de l'intention qui avoit esmeu La Renaudie. La
      critique de beaucoup de documents du XVIe sicle reste  faire.]

Il serait ais--en quoi La Planche se trompait--d'apaiser les huguenots
de religion par une assemble de quelques suffisans personnages,
lesquels, soubs couleur de traduire fidlement la Bible, cotteroyent les
diffrends (les points de dsaccord entre les rforms et les
catholiques), et trouveroyent finalement qu'il n'y a pas si grande
discorde qu'il semble entre les parties. Mais les huguenots d'tat ne
s'apaiseroyent aisement, sinon mettant les princes du sang en leur
degr et demettant tout doucement ceux de Guyse par une assemble des
Estats. La Planche reprocha aux Guise, simples cadets de la maison de
Lorraine, de prtendre au gouvernement de l'tat et mme au titre de
princes, le roi ne pouvant faire des princes qu'avec la reine. Sa
conclusion fut que si elle (Catherine) vouloit viter un remuement bien
dangereux, il falloit contenir ceux de Guyse en leurs limites ou pour le
moins leur bailler comme une bride et contrepoix de Franois naturels et
tenir les uns et les autres en raison. Elle rpondit qu'en employant
les Guise, elle n'avait fait que suivre les traces du feu roy son mary
et qu'elle eust bien voulu que le roy de Navarre et le prince de Cond
se fussent rangs  la Cour,  l'exemple de messieurs de Montpensier et
de La Roche-sur-Yon, qui s'y voyoient favorablement traicts et
honors. Mais... c'estoit mesmes contre la personne du Roy que
l'entreprise d'Amboise avait t dresse. La Planche rpliqua que ceux
qui occupoyent la place des princes du sang, sachant iceux ne pouvoir
estre dbouts, selon leurs anciens privilges, que par le seul premier
chef du crime lze-majest, avoyent plustost forc (? forg) ceste
accusation, substituant la personne du Roy au lieu de la leur.

Le cardinal de Lorraine avait entendu cette attaque contre sa maison,
cach derrire la tapisserie. La Planche fut renvoy disner, puis
rappel l'aprs-midi. La Reine-mre alors lui dclara qu'elle ne se
pouvoit persuader que ceste querelle fut advenue pour les honneurs
prtendus par ceux de Guyse et qu'en tout cas il se trouveroit bon
remde, donnant le premier lieu aux princes du sang et le second  ceux
de Guyse, de sorte qu'aprs le premier prince du sang marcherait le
premier prince de Lorraine; aprs le second prince du sang, le second
prince de Lorraine, et ainsi conscutivement; mais qu'il savoit bien
d'autres choses s'il les vouloit dire. Par promesses claires, par
menaces vagues, elle essaya de le faire parler et mme elle le pria de
l'aider  prendre certains principaux rebelles sans luy nommer de prs
ny de loing la maison de Montmorency. Mais La Planche courageusement
remontra que ceux de Lorraine ne devoyent nullement tirer au colier
avec les princes du sang, ains (mais) leur cder et faire place. Et
quant  la capture de ces prtendus rebelles, il trancha le mot, qu'il
n'estoit ni prvost des mareschaulx ni espion. Elle le fit arrter,
mais il se purgea si videmment d'avoir eu intelligence avec La
Renaudie qu'au bout de quatre jours il fut relch[232].

      [Note 232: Regnier de La Planche, p. 316-318.]

De toutes ces consultations, Catherine conclut qu'il fallait  tout prix
rompre la coalition des huguenots d'tat et des huguenots de religion.
Peut-tre pensait-elle, comme Regnier de La Planche, qu'il serait plus
ais de satisfaire ceux-ci que ceux-l et en tout cas c'taient les
concessions qui devaient le moins lui coter. L'tat du royaume
demandait qu'on se htt. L'dit de Romorantin n'avait pas calm les
passions; les rforms tenaient des prches et s'assemblaient en armes;
ils faisaient aux Guise une guerre de pamphlets qui tait le prlude de
l'autre. Dj des bandes couraient la Provence, le Dauphin, la Guyenne
et saccageaient les glises. Sur l'avis de Coligny, la Reine-mre fit
dcider la runion  Fontainebleau des plus grands personnages pour
aviser aux ncessits du royaume. Ce fut une sorte de Conseil largi, o
le Roi appela, outre ses conseillers ordinaires, les princes du sang,
les grands officiers de la Couronne et les chevaliers de l'Ordre [de
Saint-Michel]. Le Conntable y vint accompagn de huit cents ou mille
chevaux. Mais, malgr ses exhortations, Antoine de Bourbon et son frre
restrent en Barn et laissrent passer l'occasion d'exposer
solennellement leurs droits et leurs griefs, et d'ter  leur cause
l'allure d'un complot.

L'assemble s'ouvrit le 21 aot, en la chambre de la Reine-mre, sous
la prsidence du jeune Roi. Catherine pria les personnages que le Roy
son fils avait convoqus de le vouloir conseiller.... en sorte que son
sceptre fust conserv et ses subjects soulags et les malcontents
contents s'il estoit possible[233].

Le nouveau chancelier, Michel de l'Hpital, ancien conseiller au
Parlement de Paris et ancien Prsident de la Chambre des comptes, tait
une crature des Guise, mais sitost qu'il eust t estably en sa
charge, il se proposa de cheminer droict en homme politique et de ne
favoriser ny aux uns ny aux autres, ains de servir au Roy et  sa
patrie[234].

      [Note 233: Pierre de La Place, _Commentaires de l'estat de la
      religion et rpublique sous les roys Henri et Franois seconds et
      Charles neuviesme_, d. Buchon, p. 53-54.]

      [Note 234: Regnier de La Planche, p. 305.]

Mais il cheminait prudemment. C'tait l'homme qu'il fallait  Catherine.
Il prit la parole aprs elle pour dvelopper sa pense. Il compara le
royaume o tous estats taient troubls et corrompus avec un trs
grand mcontentement d'un chascun  un malade et il invita l'assemble
 rechercher la cause du mal. Si on pouvait la dcouvrir, le remde
seroit ais.... _Hoc opus, hic labor est._ Le duc de Guise et le
cardinal de Lorraine rendirent ensuite compte du fait de leurs charges:
gendarmerie et finances.

Le 23, Franois II se disposait  prendre les avis, et ... comme il
eust command d'opiner  l'vque de Valence, Monluc, le dernier en
date des conseillers, l'Amiral se levant s'approcha du Roi, et, aprs
deux grandes rvrences, il lui prsenta deux requtes des rforms,
l'une  lui adresse, l'autre  sa mre. Dans la premire les fidles
chrtiens pars en divers lieux et endroicts de son royaume suppliaient
le roi leur souverain seigneur trs humblement de faire surseoir les
rigoureuses perscutions, et de leur permettre qu'ils se pussent
assembler en toute rvrence et humilit pour clbrer ensemble leur
culte, et en attendant un concile gnral de leur ordonner quelques
temples en ce royaume afin que leurs assembles ne fussent plus
secrtes et suspectes[235]. Mais la requte  la Reine demandait bien
davantage: Vous, disait-elle, comme vertueuse et magnanime princesse,
ensuyvant l'exemple de la Royne Esther, ayez piti du peuple esleu de
Dieu pour le dlivrer des griefs prils esquels il s'est senti expos
jusques  prsent.... Trs illustre et souveraine princesse, nous vous
supplions... pour l'affection que devez  Jsus Christ,  establir son
vray service et deschasser toutes erreurs et abus qui empeschent qu'il
ne rgne comme il faut. Vueillez faire ce bien aux povres chrestiens
afin que par ce moyen Dieu soit servi et honor publiquement en ce
royaume, et le sceptre de vostre fils, nostre souverain roy, soit
conserv en intgrit soubs Jsus Christ, le Roy des Roys[236].

      [Note 235: P. de La Place, p. 54-55, rsume les deux requtes sans
      les distinguer.]

      [Note 236: L'adresse  la Reine est dans les _Mmoires de Cond_,
      II p. 647-648.]

C'tait lui parler comme  une personne confidente, dont l'glise
rforme attendait, non seulement un rgime de tolrance, mais
l'avnement du rgne de Dieu.

Aprs ce coup de thtre, l'vque de Valence, Monluc, personnage de
grand savoir et littrature, mesme s lettres saintes, parla, en homme
bien inform, des services rendus par la Reine-mre, lors de la
conjuration d'Amboise o avec sa prudence accoustume, aide de celle
des sieurs de Guyse soubs son authorit, elle avoit us de telle
intelligence que des souspeons qui sembloyent estre legiers et de nulle
apparence, elle avoit soudainement descouvert l'entreprise des
tumultes, et puis y avait avis plus avec la douceur qu'avec la
force. Le moyen de pourvoir aux vices et abus de l'glise et de
l'tat, c'tait la runion d'un nombre de gens de bien de toutes les
provinces et la convocation d'un concile national, si le pape n'en
voulait pas tenir un gnral. Il jugeait inexcusables et par
consquent punissables ceux des sectaires qui, soubs le prtexte et
manteau de religion, estoyent devenus sditieux et rebelles, oubliant
que Sainct Pierre et Sainct Paul nous commandent de prier Dieu pour les
roys, de leur rendre toute subjection et obissance et  leurs
ministres, ores qu'ils fussent iniques et rigoureux. Mais il ne
trouvait ni juste, ni utile, ni conforme aux traditions de l'glise
primitive de traiter en factieux ceux qui retenoyent la nouvelle
doctrine avec telle craincte de Dieu et rvrence au Roy et ses
ministres qu'ils ne vouldroyent pour rien l'offenser. Ceux-l faisaient
bien connatre par leur vie et par leur mort qu'ils n'estoyent meus
que d'un zle et ardent dsir de chercher le seul chemin de leur salut,
cuidans l'avoir trouv. Aussi l'exprience avoit appris  tout le
monde que les peines en cest endroict ne profitoyent de rien, ains au
contraire... Les empereurs chrestiens de saincte et recommandable
mmoire, Constantin, Valentinien, Thodose, Marcien n'avaient voulu
user de plus de rigueur envers les autheurs des hrsies que de les
envoyer en exil et de leur oster le moyen de sduire les bons. Quant
aux assembles, Monluc n'tait pas d'avis de les permettre, pour le
danger qui en peult advenir, mais il s'en remettait au bon jugement
du Roi pour avoir gard en la punition des transgresseurs... 
l'heure, au nombre,  l'intention et  la faon qu'ils se seroient
assembls[237].

      [Note 237: Le discours de Monluc, dans La Place, p. 55-58.]

L'avis de Monluc, c'tait celui de la Reine-mre, dont ce prlat humain
et mondain tait le confident. Elle estimait ncessaire de relcher la
perscution sans compromettre l'ordre, de mnager les consciences sans
dsarmer le pouvoir. Monluc s'tait gard de prononcer le nom des tats
gnraux, et il avait eu en passant un mot d'loge pour les Guise. A
tous ces traits, on reconnat la faon prudente de Catherine.

Mais l'archevque de Vienne, Marillac, parla, lui, avec une hardiesse
qu'on n'aurait pas attendue d'un client des Guise, mais qui cependant
s'expliquait. Ancien ambassadeur de France en Allemagne, en Angleterre,
en Suisse, il pouvait craindre que l'intolrance de ses patrons ne
compromt les alliances protestantes, et en tout cas il constatait
qu'elle troublait le royaume[238]. Il signala le fardeau toujours
croissant des impts et la corruption du clerg dclarant qu'il n'y
avait autre moyen pour asseurer... la bnvolence du peuple et
l'intgrit de la religion que d'assembler les tats gnraux et de
tenir un concile national, quelque empchement que le pape y mt. Il
insista sur le devoir de rformer l'glise et d'ouyr les plaintes du
peuple sans s'arrter aux dangers imaginaires que quelques-uns
concevaient de ces grandes assembles. Si les premiers ministres du
Roi, dit-il, sont calomnis comme autheurs et cause de tout le mal pass
et qui peut advenir, comme ceux qui tournent toutes choses  leur
advantage et font leur proffit particulier de la calamit de tous, y
a-t-il d'autre moyen pour se nettoyer de tous souspeons que de faire
entendre en telle assemble en quel estat l'on a trouv le royaume [et]
comme il a t administr... C'tait presque dire que les accusations
avaient quelque apparence. Et quand Marillac montrait le Roi, gard par
l'amour de sa mre, de tant de princes du sang, de l'glise et de la
noblesse, ne signifiait-il pas aux oncles de Marie Stuart que leurs
services n'taient pas indispensables[239]?

      [Note 238: Cf. sur le revirement de Marillac, connu jusque-l pour
      un partisan des Guise, Pierre de Vaissire, _Charles de Marillac,
      ambassadeur et homme politique sous les rgnes de Franois Ier,
      Henri II et Franois II_, Paris 1896, p. 383-384.--Le discours de
      Marillac est dans Regnier de La Planche, p. 352-360.]

      [Note 239: Regnier de La Planche, p. 357.]

L'Amiral, qui dcidment se posait en porte-parole des rforms, attaqua
vivement la politique religieuse et le gouvernement des Guise. Le Duc
rpliqua sur le mme ton. Le Cardinal, calme et ironique, remarqua que
si les novateurs se disaient trs obissans, c'estoit toutesfois avec
condition que le roy seroit de leur opinion et de leur secte ou pour le
moins qu'il l'approuveroit[240].

      [Note 240: [De Mayer], _Des tats gnraux et autres Assembles
      nationales_, t. X, p. 306-307.--La Place, p. 66-68.]

Il dissuada le Roi de leur bailler temples et lieu d'assemble, car
ce seroit approuver leur idolatrie, ce qu'il ne sauroit faire sans
estre perptuellement damn. Toutefois il fut d'avis que tout en
continuant  punir griesvement les sditieux et perturbateurs du
peuple et du royaume on ne touchast plus par voye de punition de
justice,  ceux qui sans armes, et de peur d'estre damns, iroyent au
presche, chanteroient les psalmes et n'iroyent point  la messe. Il se
pronona pour la runion des tats gnraux, et, quant  la rforme de
l'glise, il proposa de faire ouvrir par les vques et les curs une
enqute sur les abus pour en informer le Roy  fin de regarder la
ncessit d'assembler un concile gnral ou national. Les chevaliers de
l'Ordre opinrent tous comme le cardinal de Lorraine, dont l'avis passa
 la majorit des voix. En consquence, les tats gnraux furent
convoqus pour le 10 dcembre suivant  Meaux (31 aot 1560).

La Reine-mre avait pris une telle importance que l'Amiral et quelques
grands seigneurs en qui elle se fiait la sollicitrent de se saisir du
pouvoir et de renvoyer pour quelque temps les Guise en leur maison. Mais
elle les cognoissoit de si grand coeur que malaisement endureraient-ils
de n'tre rien. Le Duc se fortifiait de toutes sortes de gens, et
disoit haut et clair avoir la promesse de mille ou douze cens
gentilshommes signals et le serment de leurs chefs, avec lesquels et
les vieilles bandes venues du Piedmond et autres dont il s'asseuroit, il
passerait sur le ventre  tous ses ennemis. Disgracier les Guise, ce
seroit pour entrer de fiebvre en chaud mal[241]. Il lui faudrait
rappeler le Conntable qu'elle n'aimait pas et s'appuyer sur les princes
du sang et les rforms, dangereux allis qui ne manqueraient pas, lors
de la runion des tats gnraux, de bailler au Roi un conseil o elle
tait sre de n'avoir pas la premire place.

      [Note 241: Regnier de La Planche, p. 313-314.]

Il n'est pas imaginable combien les protestants,  part quelques hommes
comme Coligny[242], se souciaient peu de la gagner. Ils la pressaient de
se compromettre pour eux, et en mme temps dclaraient dans tous leurs
crits qu'en cas de minorit les princes du sang devaient avoir le
premier rang dans l'tat,  l'exclusion des trangers et des
reines-mres. Ils l'estimaient,  ce qu'il semblait, trop heureuse de
les servir gratuitement. C'tait se mprendre du tout sur ses
sentiments. Son ambition, naturellement trs grande, s'tait encore
accrue  la faveur des vnements et du succs. Elle voyait jour pour
arriver au pouvoir suprme; elle y aspirait pour elle et dans l'intrt
de ses enfants. Or les novateurs religieux, qui auraient d s'assurer
son concours  tout prix, jetaient en travers de sa route et
consolidaient sottement la thorie des princes du sang. La _Briesve
Exposition_, qu'ils publirent aprs la conjuration d'Amboise, et la
_Response chrestienne et dfensive_, qui est du mme temps que le
Thophile de l'glise de Tours, et Le Camus, porteur de ce mmoire
consultatif, invoquaient contre les Guise l'ancienne constitution du
royaume et soutenaient tous que la loi salique et la coutume excluaient
du gouvernement les trangers[243].

Pour entraner Antoine de Bourbon, qui suivant son habitude atermoyait,
les reprsentants des glises tinrent  Nrac une sorte de grand conseil
auquel se trouvrent le jurisconsulte huguenot Hotman, rfugi 
Strasbourg depuis le tumulte d'Amboise, et Thodore de Bze, pote,
crivain, humaniste, maintenant thologien et le principal coadjuteur de
Calvin  Genve. Ils rdigrent pour le roi de Navarre et le prince de
Cond une Remontrance o les prtentions des princes du sang taient
appuyes de prcdents historiques spcieux et d'attaques passionnes
contre la tyrannie des Guise[244].

      [Note 242: Coligny n'assistait pas, comme on l'a vu,  la runion
      de Vendme, Erichs Marcks, _Gaspard von Coligny_, 1893, t. I, p.
      350.]

      [Note 243: Aussi approuva-t-elle, si elle ne l'inspira pas, la
      rfutation de la thse des protestants par Jean du Tillet,
      greffier en chef du Parlement de Paris, _Pour la majorit du roy
      tres chrestien contre les escrits des rebelles_, Paris, 1560,
      in-4 (B. N., Lb. 32). Les protestants rpondirent par un
      _Lgitime conseil des rois de France pendant leur jeune aage
      contre ceux qui veulent maintenir l'ilgitime gouvernement de ceux
      de Guise, soubz le titre la majorit du roy, ci-devant publi_
      (Mmoires de Cond, t. I, p. 471 sqq.) Du Tillet rpliqua: _Pour
      l'entire majorit du roi tres chrestien contre le Lgitime
      conseil_, Paris, 1560 (dans Dupuy, _Trait de la majorit de nos
      rois et des rgences du royaume_, Paris, 1655. Preuves, p. 329
      sqq.,) o se trouve aussi, p. 319 sqq., le premier crit de Du
      Tillet. Du Tillet maintient que les rois sont majeurs  quatorze
      ans, qu'ils rglent, comme ils l'entendent, par testament les
      rgences; que les reines-mres sont, par lois et coutumes,
      prfres aux princes du sang en cas de mort _ab intestat_; qu'il
      n'y a pas de rgents ns, qu'on ne saurait sans impugner
      l'autorit de Franois II et de sa mre blmer le choix qu'ils ont
      fait des Guise pour ministres. C'est, dit-il  la Reine-mre,
      vouloir vous asservir  d'autres non mis ne destituables par vous,
      et c'est ce tuteur [forc] qu'ils amnent et nomment lgitime
      conseil. Dupuy, _Preuves_, p. 333.]

      [Note 244: Bze partit pour Nrac le 10 juillet (1560) (_Calvini
      Opera Omnia_, t. XVIII, col. 98, note 5). Il y tait  la fin de
      juillet (_ibid._, col. 154, note 4). Hotman y arriva peu aprs
      lui. Les confrences ont d avoir lieu soit fin juillet, soit
      plutt au commencement d'aot. La consultation est dans La
      Planche, p. 318-338. Elle est probablement d'Hotman; De Ruble, t.
      II, p. 315. Mais il n'en est pas fait mention dans l'_Essai sur
      Franois Hotman_, de Rodolphe Dareste, Paris, 1850, ni dans ses
      deux articles de la _Revue historique_, t. II, 1876, p. 1 et p.
      367.]

En mme temps, la guerre civile commenait. Un des hommes d'pe les
plus remuants du parti, Maligny le jeune, s'empara de Lyon, la capitale
du Sud-Est, et il s'y serait maintenu si Antoine de Bourbon, effray de
ce coup d'audace, ne lui avait command de licencier ses bandes et
d'vacuer la ville (septembre 1560). Mais il lui faisait dire en mme
temps de faire couler les soldats un  un vers Limoges, o il pensait
les employer--du moins le bruit en courut-- surprendre Bordeaux et
assurer ses communications par mer avec l'Angleterre protestante[245].
Le prince de Cond avait dpch un certain La Sague  plusieurs grands
seigneurs qu'il priait de ne luy faillir au besoin. Les Guise
parvinrent  saisir ce messager et trouvrent sur lui les rponses du
Conntable et du vidame de Chartres, Franois de Vendme. Anne de
Montmorency, qui savait le danger des critures, exhortoit le prince 
la paix, lui conseillant qu'il se gardast bien d'entreprendre chose que
Sa Majest peust trouver mauvaise. Mais le Vidame lui mandait qu'il se
devoit asseurer de luy comme de son trs humble serviteur et parent et
qu'il maintiendrait son party et ceste juste querelle contre tous, sans
excepter que le Roy, messieurs ses frres et les roynes.[246] Les Guise
enfermrent cet imprudent  la Bastille (29 aot).

      [Note 245: De Ruble, t. II, p. 336-337, prte peut-tre au roi de
      Navarre des desseins sans proportion avec son intelligence et son
      nergie.]

      [Note 246: Regnier de La Planche, p. 345-346.]

La Reine-mre,  qui Franois de Vendme tait particulirement
agrable[247], approuva l'arrestation. pouvante de ces bruits d'armes,
dgote de ses avances aux huguenots, tremblant pour ses fils et pour
elle-mme, elle se rapprocha des Guise et se fit leur allie contre les
Bourbons. Elle crivit  Philippe II et au duc de Savoie pour leur
demander appui et seconda le gouvernement de toute faon. Franois II
avait somm le roi de Navarre de lui amener son frre pour que celui-ci
se justifit de l'embauchage des hommes d'armes dont on le chargeait,
vous pouvant asseurer que l o il refusera de m'obyr, je sauroy fort
bien faire congnoistre que je suis roy[248], et elle, dans une lettre
au comte de Crussol, porteur de cet ordre imprieux, elle le chargeait
de dire  Antoine que le Conntable et ses deux fils, Montmorency et
Damville, avaient en jens de bien fait sur l'entreprise de Cond des
rvlations qui avaient est en partie cause de la prise de La Sague et
du Vidame[249]. C'tait une charit que Montmorency se hta de
dmentir (26 septembre)[250] mais qu'elle avait lance  tout hasard
pour rompre l'accord des conntablistes et des partisans des Bourbons.

      [Note 247: Voir ci-dessous, p. 207-208.]

      [Note 248: De Ruble, t. II, p. 361 et 363.]

      [Note 249: _Lettres_, t. I, p. 347.]

      [Note 250: Louis Paris, _Ngociations...relatives au rgne de
      Franois II_, p. 577.]

Cependant les Guise massaient des soldats dans Orlans, o ils avaient
fait transfrer les tats gnraux. C'est l qu'ils attendaient leurs
ennemis.

Le roi de Navarre, forc de choisir entre l'obissance et la rvolte et
menac d'tre pris  dos par les miliciens de la Navarre espagnole, dont
Philippe II avait ordonn la leve en masse, s'tait dcid  conduire
son frre  Franois II. Ses partisans, ses amis, la femme de son frre
l'avertissaient du danger qu'ils couraient tous deux[251]. Il put vite
s'apercevoir que les gouverneurs le traitaient en suspect et gardaient
soigneusement les villes qu'il traversait. Le snchal du Poitou,
Montpezat, avait reu de Catherine l'ordre crit de ne pas le laisser
entrer dans Poitiers, une des places les plus fortes de l'Ouest, dont on
craignait qu'il ne s'empart. Il lui signifia la dfense de par le
roi, ajoutant de son cru: sur la peine de la vie. Antoine fut si
outr de l'insulte qu'il dlibra de revenir sur ses pas; il demanda une
explication  la Reine-mre, qui rpondit sans hsiter que personne n'a
eu charge ne commandement de luy (le Roi) ne de moi de vous tenir ce
langage[252], ce qui n'tait vrai que de la menace. Femme, elle se
croit autorise, ou mme elle se complat  se dfendre avec les armes
des faibles, le mensonge et la ruse. Antoine, rassur, continua sa
route, et le soir mme de l'arrive  Orlans (31 octobre), Cond fut
emprisonn.

      [Note 251: Comte J. Delaborde, _lonore de Roye_, p. 68; De
      Ruble, _Antoine de Bourbon et Jeanne d'Albret_, t. II, 1882, p.
      370.]

      [Note 252: _Lettres_, I, p. 150 (17 octobre 1560).]

Catherine avait aid  la capture des Bourbons pour enlever  la rvolte
ses chefs naturels. Mais les Guise estimaient que ce n'tait pas assez
et qu'il fallait faire un exemple. Ils en voulaient surtout au prince de
Cond dont ils avaient senti la main dans tous les remuements.

La sant de Franois II, qui n'avait jamais t bonne, tait  ce moment
encore plus mauvaise; de l leurs inquitudes et leur passion contre le
plus redoutable des ennemis du lendemain. Ils n'osrent le traduire
devant le Parlement garni de pairs, le seul tribunal lgitime, de peur
d'un acquittement, et ils lui donnrent pour juges, par autorit
absolue, des commissaires: magistrats, conseillers d'tat, chevaliers de
l'Ordre[253]. Catherine rpugnait aux cruauts superflues. D'ailleurs
elle rflchissait que les Guise, dbarrasss de l'esprit agissant de
l'opposition, n'auraient plus les mmes raisons de la contenter et la
relgueraient au second plan. Sans tarder, elle se tourna vers le
conntable de Montmorency, qui, sous prtexte de maladie, s'tait excus
de venir  Orlans. Le jour mme o commena l'instruction contre Cond
(13 novembre), elle lui crivait: Je voldrs que vostre sant peut
(pt) permettre que feusis avecques nous, car je cr fermement que l'on
seroyt plus sage et, ne l'tant, vous ayderi  sortir le roy aur (hors)
de page, car vous aves tousjour voleu que vos mestres feusset aubi
partout[254]. Elle ne nommait personne, mais il est clair que les gens
qui n'taient pas suffisamment sages et qui tenaient le Roi en tutelle,
ce ne peut tre que les ministres dirigeants. Pour s'opposer  leurs
violences, elle appelait  l'aide son vieil ennemi.

      [Note 253: Le procs de Cond dans le Comte Delaborde, _lonore
      de Roye_, p. 81-92.]

      [Note 254: _Lettres de Catherine_, t. I, p. 153.]

Elle se mnageait mme un recours du ct du roi de Navarre. Un jour
qu'Antoine de Bourbon, mu du danger de son frre, rappelait dans une
sance du Conseil priv les services rendus par les princes de sa maison
et s'criait que si le Roi avait tant soif du sang des Bourbons....,
elle l'avait interrompu, promettant que la justice seule triompherait
des hsitations de son fils[255]. Plusieurs fois elle l'aurait fait
prvenir de desseins trams contre lui: coup maladroit dans une partie
de chasse, assassinat dans la chambre royale et de la main mme du
Roi[256]. Mais est-il sr que les Guise aient voulu supprimer ce pauvre
rival? On peut croire avec plus de vraisemblance que la Reine-mre a
discrtement enray la poursuite contre son frre. Aprs la condamnation
pour crime de lse-majest (26 novembre), deux des commissaires, le
chancelier de L'Hpital et le conseiller d'tat Du Mortier, reculoyent
tousjours de signer la sentence, en donnant toutefois bonne
esprance[257]. Or, c'taient deux hommes  Catherine; ils russirent 
gagner du temps. Le jeune Roi, cet adolescent dbile que son mariage
prcoce avec Marie Stuart avait achev d'affaiblir, eut le 9 novembre et
le 16 des syncopes alarmantes. Son tat s'aggrava subitement et fut
bientt dsespr. Dans l'apprhension de cette fin, les Guise
proposrent, dit-on,  Catherine de hter l'excution du prince[258].
C'tait, s'ils le firent, avoir une trs mdiocre ide et trs fausse de
son intelligence. Alors que l'avnement de son fils Charles, un enfant
de dix ans, lui offrait l'occasion inespre de se saisir du pouvoir,
pouvaient-ils croire qu'elle se mettrait  leur merci et s'alinerait 
jamais les huguenots, en sacrifiant Cond? Mais elle tait fermement
rsolue  priver Antoine de Bourbon de la rgence. Il n'y avait pas de
loi expresse qui rglt la transmission du pouvoir en cas de minorit.
Le prcdent de Blanche de Castille tait favorable aux reines-mres,
mais la loi salique, en excluant les femmes du trne, semblait par
analogie les exclure du gouvernement et y appeler les princes du sang.
Demander aux tats gnraux ou au Parlement de trancher ce grand dbat,
c'tait provoquer une dcision qui pourrait tre contraire  ses droits,
et qui, si elle ne l'tait pas, risquait d'tre conteste par son
concurrent, les armes  la main. Le mieux tait de s'assurer la
direction paisible de l'tat par un accord  l'amiable avec le premier
prince du sang. Mais il fallait l'y amener.

      [Note 255: De Ruble, _Antoine de Bourbon et Jeanne d'Albret_, t.
      II, 1882, p. 417-418.]

      [Note 256: _Ibid._, p. 419.]

      [Note 257: Regnier de La Planche, p. 401.]

      [Note 258: C'est ce que raconte de Thon, _Histoire_, Londres,
      1734, liv. XXVI, t. III, p. 373-374.]

Elle conduisit l'affaire habilement. Plusieurs fois elle dclara de
faon  tre entendue qu'elle se procurerait le pouvoir  tout prix.
Puis quand elle jugea le roi de Navarre bien apeur, elle le manda dans
son cabinet[259]. Il croyait marcher  la mort (2 dcembre). Au passage,
une dame, peut-tre la duchesse de Montpensier, sa cousine et la
confidente de la Reine, lui dit  l'oreille de tout accepter, sinon
qu'il y allait de sa vie. Il entra. Le duc de Guise et le cardinal de
Lorraine taient prsents. Aprs qu'un secrtaire eut donn lecture d'un
mmoire tablissant, par les prcdents historiques, le droit des
reines-mres  la rgence, Catherine, svrement, rappela tous les
complots des Bourbons. Les dngations taient inutiles. Antoine avait
perdu par sa conduite les prtentions qu'il aurait pu lever comme
premier prince du sang au gouvernement du royaume. Le roi de Navarre
protesta de son innocence, ajoutant toutefois qu'il faisait volontiers
abandon de ses droits. Catherine lui fit signer cette renonciation et
lui promit  (de) bouche qu'il seroit lieutenant du roy en France... et
que rien ne seroit ordonn sinon par son advis et des autres princes du
sang. Mais elle voulait plus encore: inaugurer son avnement par la
rconciliation des chefs de partis. Elle ne craignit pas d'affirmer 
Antoine que le Roi avait de sa propre autorit dcid seul l'arrestation
et le jugement de Cond et que les Guise n'en taient pas responsables.
Antoine admit encore cette explication et consentit  embrasser les
deux frres, les pires ennemis de sa maison[260]. Trois jours aprs,
Franois II mourut (5 dcembre), et Charles d'Orlans lui succda sous
le nom de Charles IX. Le rgne de Catherine commenait. Elle s'tait
leve au premier rang  pas si compts et d'un mouvement si doux
qu'elle avanait sans avoir l'air de cheminer.

      [Note 259: De Ruble, t. II, p. 434 ne souponne pas le jeu.]

      [Note 260: Regnier de La Planche, p. 415-417. D'aprs cet
      historien (p. 416), le Roi lui-mme, trois jours avant sa mort,
      aurait dclar au roi de Navarre qu'il avait de son propre
      mouvement et contre leur advis (des Guise) fait emprisonner le
      prince de Cond.]




CHAPITRE IV

LA RGENTE[261] ET LES RFORMS


Catherine prenait le gouvernement dans des conditions difficiles: un roi
enfant, des tats gnraux runis (aprs environ quatre-vingts ans
d'interruption)[262], les partis et les religions en lutte, les Guise
jaloux de leur pouvoir perdu, Antoine de Bourbon envieux de celui qu'il
avait cd; elle, l'trangre, n'y ayent (n'y ayant), disait-elle, heun
seul [homme]  qui je me puise du tout fyer, qui n'aye quelque pasion
partycoulyre. Mais elle avait confiance, comme elle l'crivait  sa
fille le surlendemain de l'avnement de Charles IX: ...Vous dir (je
vous dirai de) ne vous troubler de ryen et vous aseurer que je ne fer
pouyne (peine) de me gouverner de fason que Dyeu et le monde aront
aucasion d'estre contens de moy, car s'et mon prinsypale bout (but) de
avoir l'honneur de Dyeu an tout devent les yeulx et conserver mon
authorit, non pour moy, ms pour servir  la conservation de set (ce)
royaume et pour le byen de tous vos frres[263].

      [Note 261: Catherine de Mdicis n'a pas eu en titre la rgence que
      les tats gnraux, comme on le verra plus loin, auraient t
      plutt ports  dcerner au roi de Navarre. Dans une note sur les
      dates de la naissance de ses enfants, crite entre la mort de
      Franois II (5 dc. 1560) et la majorit de Charles IX (17 aot
      1563), le secrtaire d'tat, Claude de l'Aubespine, la qualifie de
      _Gouvernante de France_ (Louis Paris, _Ngociations_, etc. p.
      892). C'est le pouvoir de rgente sans le nom. Aussi ne me suis-je
      pas fait scrupule de l'appeler Rgente au lieu de Gouvernante de
      France.]

      [Note 262: Les tats de 1506 sous Louis XII et de 1558 sous Henri
      II ne sont pas de vritables tats gnraux. En 1506 les dputs
      des villes taient seuls; en 1558 les reprsentants du clerg, de
      la noblesse, de la justice et du tiers tat avaient t dsigns
      par le roi. Mais les tats de 1560 furent une vraie Assemble
      gnrale lue des trois ordres de la Nation.]

      [Note 263: 2 dcembre 1560. _Lettres de Catherine_, I, p. 568, ou
      I. p. 158.]

Les tats gnraux, lus du vivant de Franois II, se runirent 
Orlans cinq jours aprs sa mort. C'tait la premire fois depuis 1484
que les trois ordres de la nation taient consults ensemble sur leurs
griefs et sur leurs voeux. La bataille lectorale avait t trs dispute
et, malgr la pression gouvernementale, la Noblesse et le Tiers tat
avaient choisi nombre de reprsentants hostiles aux Guise et favorables
 la rformation de l'glise, sinon  la Rforme. Catherine pouvait
craindre que cette assemble sans exprience ni tradition, entrane
par les passions religieuses ou politiques, ne ft tente de jouer un
grand rle  ses dpens. Pendant tout le principat des Guise, les
rforms n'avaient pas cess de soutenir dans les livrets et de crier
dans les libelles qu'en cas de minorit les tats gnraux taient seuls
aptes  constituer une rgence et les princes du sang  l'exercer, et
cette polmique avait fait impression. Outre cette raison de principe,
les dputs trs ardents des provinces d'Aquitaine (Sud-Ouest) et de
quelques bailliages de Normandie, Touraine, Maine, etc.[264], en avaient
une autre pour exclure la Reine-mre. Inspirs par les prdicants
calvinistes, ils voulaient, pour rgnrer l'glise, amputer les abus,
les superstitions, les vices qui la corrompaient et ils jugeaient
Catherine incapable, par dfaut de zle ou manque de vigueur, de porter
le fer dans les parties gtes du corps ecclsiastique. Sous prtexte
qu'ils avaient t convoqus par Franois II et qu'ils avaient t
dlgus par devers lui, ils se dclaraient sans pouvoirs sous son
successeur et demandaient soit de nouvelles lections, soit le temps de
consulter leurs bailliages et d'en recevoir un nouveau mandat. Mais
Catherine craignait que les lecteurs, enhardis par la dfaite des Guise
et du parti catholique, ne nommassent une majorit rsolument
calviniste, qui donnerait ou mme imposerait la rgence au roi de
Navarre. Elle fit si bien que la majorit des deux ordres laques
dclara que, la dignit royale ne mourant point, les pouvoirs dont ils
avaient t investis sous Franois II restaient valables sous Charles
IX.

      [Note 264: On en trouvera la liste dans [Lalourc et Duval],
      _Recueils des cahiers gnraux des trois ordres_, t. I, p.
      176-177. Naturellement ils protestaient qu'ils n'avaient pas eu
      l'intention de diminuer l'autorit de la Reine-mre.]

Sauf en ce qui concernait son autorit, Catherine tait dispose aux
concessions. Son accord avec Antoine de Bourbon et l'aide qu'elle
attendait de lui contre un retour offensif des Guise l'auraient, 
dfaut d'autres motifs, oblige  suspendre la perscution contre les
protestants. Mais elle avait de plus constat que la rigueur tait
impuissante  dtruire une croyance invtre et  convertir les
dissidents, quand ils sont multitude. Il fallait de toute ncessit
changer de mthode, employer la douceur et la persuasion l o la force
et la violence avaient chou. Confiante avec excs dans son habilet,
elle ne croyait pas impossible de satisfaire les rforms sans soulever
les catholiques et de les acheminer les uns et les autres dans les voies
de la tolrance.

Le chancelier Michel de l'Hpital tait lui aussi partisan de la
conciliation. Dans la sance royale d'ouverture des tats, le 13
dcembre, il fit avec quelque rudesse la leon  tout le monde[265]. Ne
soyons si prompts  prendre et suyvre nouvelles opinions, chacun  sa
mode et faon... Autrement s'il est loisible  un chacun prendre la
nouvelle religion  son plaisir, voys et prens garde qu'il n'y ait
autant de faons et manires de religions qu'il y a de familles ou chefs
d'hommes. Tu dis que ta religion est meilleure, je dfends la mienne;
lequel est le plus raisonnable que je suyve ton opinion ou toy la
mienne. C'tait  l'glise universelle, non aux particuliers, de
dcider les points de foi. Le Roi et la Reine n'oublieraient rien pour
hter la runion du Concile gnral que le pape venait d'annoncer (20
novembre); et o ce remde faudroit (manqueroit), ils useront de toutes
autres provisions, dont ses prdcesseurs roys ont us, c'est--dire
assembleraient un Concile national.

      [Note 265: Le discours dans Dufy, _Oeuvres compltes de
      l'Hpital_, t. I, p. 403 sqq., et dans [Lalourc et Duval],
      _Recueil de pices originales et authentiques_, t. I, p. 42-66.]

Il reprocha aux catholiques de n'avoir pas employ les meilleurs moyens
pour ramener les dissidents. Nous avons cy devant fait comme les
mauvais capitaines, qui vont assaillir le fort de leurs ennemis avec
toutes leurs forces, laissans despourveus et desnus leurs logis. Il
nous faut doresnavant garnir de vertus et de bonnes moeurs, et puis les
assaillir avec les armes de charit, prires, persuasions, paroles de
Dieu qui sont propres  tel combat. La bonne vie, comme dit le proverbe,
persuade plus que l'oraison. Le cousteau vaut peu contre l'esprit, si ce
n'est  perdre l'me ensemble avec le corps.... Prions Dieu incessamment
pour eux et faisons tout ce que possible nous sera, tant qu'il y ait
esprance de les rduire et de les convertir. La douceur profitera plus
que la rigueur.

Mais contre aulcuns qu'on ne peut contenter et qui ne demandent que
troubles, tumultes, et confusions, le Roi dploiera  l'avenir toute sa
puissance. Si est ce que jusques icy a est procd si doulcement que
cela semble plutost correction paternelle que punition. Il n'y a eu ni
portes forces, ne murailles des villes abbatues, ne maisons brusles,
ne privilges osts aux villes comme les princes voisins ont fait de
nostre temps en pareils troubles et sditions[266]. C'tait
l'affirmation d'une politique qui, indulgente aux erreurs de l'esprit,
rprimerait sans piti les dsordres.

Les rforms ardents s'indignrent que le Chancelier les et accuss de
vouloir planter leur religion avec espes et pistoles. Mais pourtant
l'_Histoire ecclsiastique_, qui reflte si fidlement leurs ides,
reconnat que puisqu'il n'y a qu'une vraye religion  laquelle tous les
petits et grands doivent viser, le magistrat doit sur toutes choses
pourvoir  ce qu'elle seule soit advoue et garde es pays de sa
subjection...[267]. C'est dire que le jour o ils seraient les matres,
ils rformeraient, autrement dit changeraient la religion, doucement,
s'ils le pouvaient, par force, s'ils y trouvaient de la rsistance.

      [Note 266: _Oeuvres compltes de Michel de l'Hpital, chancelier de
      France_, publies par Dufy, t. I, 1824, p. 403.]

      [Note 267: _Histoire ecclsiastique_, I, p. 426.]

Aussi poussaient-ils Antoine de Bourbon, l'espoir des glises, 
disputer  Catherine la premire place. C'est  lui et non  elle que
les ordres laques habilement travaills allrent, le 14 dcembre,
porter leurs cahiers de dolances et demander l'autorisation de siger
jusqu' ce qu'ils eussent reu mandat de leurs lecteurs sur
l'organisation du gouvernement. Mais Antoine tint loyalement sa parole
et le Conseil priv rgla, sans consulter les tats gnraux, le partage
des pouvoirs entre la Reine-mre et le premier prince de sang (21
dcembre 1560). Catherine assisterait aux conseils ou, quand elle s'en
dispenserait, se ferait faire rapport sur les dlibrations. Elle
recevrait les dpches de France et de l'tranger et ouvrirait les
paquets pour en prendre connaissance la premire. Les lettres du Roi ne
seraient expdies qu'aprs qu'elle les aurait lues et elles partiraient
accompagnes toujours d'une lettre d'elle[268]. Prsidence des conseils,
droit d'initiative et droit de contrle, direction de la politique
extrieure et intrieure et, comme il va de soi, sans que le rglement
le dt, nomination aux offices et bnfices, c'tait le pouvoir
souverain que l'arrt du Conseil confrait  la Reine-mre. Le roi de
Navarre resterait auprs d'elle, d'aultant que les louys (lois) de set
royaume, reconnaissait Catherine, le portet ainsyn et il avait le
premier lieu aprs elle, mais c'tait un surveillant honoraire. Sa
principale fonction tait de recevoir les gouverneurs et les capitaines
des places frontires ou d'ouvrir leurs dpches et d'en faire rapport 
la Reine-mre, qui dciderait les mesures  prendre et les rponses 
faire. La part du premier prince du sang tait bien petite et Catherine
pouvait crire  sa fille, la reine d'Espagne, qu'il tait tout  fait
aubysant et n'a neul comendement que seluy que je luy perms[269].
Les tats, n'tant pas soutenus, reconnurent  leur tour  la Reine-mre
le gouvernement et administration du royaume.

      [Note 268: Dupuy, _Trait de la majorit des rois_, 1655, Preuves,
      p. 353-354.]

      [Note 269: _Lettres de Catherine_, t. I, p. 569, 19 dc. 1560.]

La Rgente avait hte de se dbarrasser d'eux. Le 1er janvier 1561, elle
mena Charles IX et la Cour entendre leurs rponses au programme expos
par le Chancelier dans la sance solennelle d'ouverture. Ce fut la
manifestation clatante des divisions du pays. Les trois ordres,
contrairement au prcdent des derniers tats gnraux tenus  Tours en
1484, ne sigeaient ni ne dlibraient ensemble; rpartis en trois
chambres, ils ne s'assemblaient que pour les sances solennelles. Ils ne
s'taient mme pas entendus pour dsigner un orateur commun. Le Tiers ne
voulut pas du cardinal de Lorraine que le Clerg proposait; les
sentiments de la Noblesse taient si connus que les Guise n'osrent pas
mme la solliciter. De dpit, le cardinal de Lorraine s'excusa de parler
pour l'glise seule. L'orateur du Clerg, Quintin, docteur rgent en
droit canon de l'Universit de Paris, rappela que Dieu avait dans
l'Ancien Testament interdit  son peuple de lier amiti, de contracter
mariage avec les idoltres et les gentils,  qui les hrtiques devaient
tre assimils. Garde-toi bien, faisait-il dire  ce matre
impitoyable, qu'ils n'habitent en la terre, n'aye aucune compassion
d'eux, frappe-les jusqu' internecion, qui est la mort[270]. Les ordres
laques attaqurent violemment l'ordre ecclsiastique. L'orateur du
Tiers tat, Jean Lange, avocat au Parlement de Bordeaux, s'leva contre
l'avarice et l'ignorance des clercs: et celui de la Noblesse, Jacques de
Silly, baron de Rochefort, exhorta le Roi  supprimer les justices
ecclsiastiques et  rformer l'estat de prebstrise, si le prtre, au
lieu de prier, prcher, et administrer les sacrements, s'entremesle et
embrouille des affaires temporelles et du monde[271].

      [Note 270: Lalourc et Duval, _Recueil de pices_, I. p.
      220-221.]

      [Note 271: Pierre de La Place, _Commentaires de l'estat de la
      religion et rpublique soubs les roys Henry et Franois seconds et
      Charles neufviesme_, d. Buchon, p. 91.]

Les trois ordres n'taient d'accord que pour refuser au gouvernement les
moyens de gouverner. La dette publique tait de 43 millions de livres,
le quadruple du revenu annuel du royaume. Quoi qu'et pu dire le
Chancelier de la dtresse de l'enfant-roi engag, endebt, empesch,
il ne dcida point les dputs aux sacrifices ncessaires. Le Tiers se
dclara sans pouvoirs pour voter une augmentation d'impts; la Noblesse
et le Clerg repoussrent une demande de subsides. La Rgente, n'en
pouvant rien tirer, les congdia (31 janvier 1561), et ordonna la
runion  Melun, au mois de mai, d'une autre assemble d'tats, pour
donner advis des moyens d'acquitter le roy, mais qui serait compose
seulement de deux dputs, un du Tiers et un de la Noblesse, de chacun
des treize gouvernements de France, tant pour viter aux frais que  la
confusion d'une par trop grande multitude de personnes. Quant au
Clerg, il tiendrait ses sances  part.

De l'hostilit des ordres laques contre l'ordre ecclsiastique, le
gouvernement profita pour adoucir le sort des rforms. Des lettres de
cachet du 28 janvier 1561 et des lettres patentes du 22 fvrier
enjoignirent aux parlements de relcher les prisonniers arrts pour
cause de religion, avec obligation pour les amnistis de vivre
catholiquement  l'avenir et sans faire aucun acte scandaleux ni
sditieux[272]. C'tait le dbut d'une politique nouvelle. Catherine en
exposa les motifs  son ambassadeur en Espagne, l'vque de Limoges,
charg de faire agrer cet essai de tolrance au plus intolrant des
souverains (31 janvier 1561). Le mal datait de trop loin pour que les
remdes ordinaires fussent efficaces. Nous avons, crit-elle, durant
vingt ou trente ans, essay le cautre pour cuyder arracher la contagion
de ce mal (l'hrsie) d'entre nous et nous avons veu par exprience que
ceste violence n'a servy qu' le croistre et multiplier, d'aultant que
par les rigoureuses pugnitions qui se sont continuellement faictes en ce
royaume une infinit de petit peuple s'est confirm en ceste oppinion
jusques  avoir t dict de beaucoup de personnes de bon jugement qu'il
n'y avoit rien plus pernicieux pour l'abollissement de ces nouvelles
opinions que la mort publique de ceulx qui les tenoyent, puisqu'il se
voyoit que par icelles (les rigoureuses punitions) elles (les nouvelles
opinions) estoyent fortiffiez. La rigueur serait plus dangereuse en ce
moment que jamais. Vray est qu'estant le Roy monsieur mon filz en la
minorit qu'il est et les cendres du feu qui s'est estaint (conjuration
d'Amboise et troubles qui suivirent) encores si chauldes que la moindre
scintille (tincelle) le flamberoit plus grand qu'il n'a jamays est,
elle avait t conseille par tous les princes du sang et aultres
princes et seigneurs du Conseil du Roy,... ayant esgard  la saison o
nous sommes, d'essayer par honnestes remontrances, exhortations et
prdications de rduire ceulx qui se trouveront errer au faict de la
foy, et d'autre part de pugnir svrement ceulx qui feront scandales
ou sditions, affin que la svrit en l'ung et la douceur en l'aultre
nous puissent prserver des inconvniens d'o nous ne faisons que
sortir[273].

      [Note 272: _Mmoires de Cond_, II, p. 268 et 271. Cf. _Joannis
      Calvini Opera omnia_, t. XVIII, col. 360 et les notes 8 et 9.]

      [Note 273: _Lettres_, I, p. 577-578, 31 janvier 1561.]

Sous les raisons d'opportunit, les seules que Philippe II ft capable
de comprendre, le dgot de la violence et l'esprit de charit se
devinent. Mais c'taient de dangereuses illusions. Pour imposer la
tolrance aux intolrants, c'est--dire  presque tout le monde, il
aurait fallu un gouvernement absolu en fait comme en droit. Or le
pouvoir de Catherine, bien qu'il ft en principe la dlgation de celui
du Roi, tait en ralit beaucoup plus faible, n'ayant gure d'autre
force propre qu'une tradition d'obissance et de respect. Les princes du
sang, les grands officiers de la couronne, les gouverneurs de provinces,
chargs d'excuter les ordres de la Rgente, taient pour la plupart des
chefs de partis, passionns, ambitieux, indociles et qui, selon les
ides du temps, trouvaient bien moins criminel de dsobir au
reprsentant du roi qu' un roi majeur, et commandant en personne.

Catherine comptait surtout sur son habilet. Elle se flattait d'obliger
les catholiques  quelques sacrifices et de satisfaire les protestants
par ces demi-concessions. Elle pensait aussi s'attacher les Bourbons et
le Conntable sans dsesprer les Guise, et les tenir tous unis sous sa
main. A dfaut, elle s'aiderait des uns pour faire contrepoids aux
autres. Mais ce jeu de bascule demandait un imperturbable sang-froid.
Femme, et  l'occasion nerveuse, ne risquait-elle pas, en appuyant sur
l'un des plateaux, de rompre l'quilibre?

Le Premier Prince du sang constatait avec humeur qu'elle ne lui laissait
aucun pouvoir effectif; il lui reprochait aussi de mnager les Lorrains,
dont il n'avait pas encore oubli la conduite. A Fontainebleau, o la
Cour s'tait installe le 5 fvrier (1561), il rclama le renvoi du duc
de Guise, qui, en sa qualit de grand matre, avait les clefs du
chteau. Catherine, sentant que, si elle cdait cette fois, elle se
donnait un matre, refusa. Antoine annona qu'il s'en irait lui-mme et
dcida le Conntable et les Chtillon  le suivre. Cette scession tait
une menace de guerre civile. La Reine-mre fit la leon au petit Roi qui
pria Montmorency de ne pas l'abandonner. Le vieux favori d'Henri II fut
touch et promit d'obir. Antoine, qui ne savait rien faire seul, se
rsigna lui aussi  rester (27 fvrier). Mais Catherine ne cachait pas 
son ambassadeur en Espagne que l'alarme avait t grande[274]. Pour
adoucir le roi de Navarre, elle permit  Cond, qui depuis sa sortie de
prison vivait en Picardie, de reparatre  la Cour[275]. Le Conseil
priv le dclara innocent, et comme Cond n'acceptait pas cette
absolution politique, il fallut que le Parlement admt son instance en
revision[276]. Mais les fils de la politique taient tellement
embrouills qu'elle avait beaucoup de peine  en dvider les fuses
(fuseaux). Les lecteurs de la prvt de Paris, convoqus le 18 fvrier
pour lire leurs dputs aux tats gnraux, posaient comme mandat
impratif le refus de tout subside; le Tiers dressait la liste d'un
Conseil de Rgence, d'o les Guise taient exclus. La Noblesse dsignait
comme rgent le roi de Navarre.

      [Note 274: 3 mars 1561, _Lettres_, I, 586. De Ruble, _Antoine de
      Bourbon et Jeanne d'Albret_, t. III, p. 55-56.]

      [Note 275: _Lettres_, t. I, p. 171, mars 1561.]

      [Note 276: De Ruble, _ibid._, t. III, p. 61. L'instruction dura
      plusieurs mois et le Prince fut dclar innocent (13 juin).]

Catherine alla trouver Antoine de Bourbon et lui demanda s'il avouait
cette agitation. Il me feit response, raconte-t-elle, qu'il estoit bien
ayse de ce qu'il voyoit, car par l je congnoistrois ce qui lui
appartenoit et ce qu'il faisoit pour moi en me le ceddant. Elle
rpliqua que, de lui avoir obligation d'une chose qu'elle pensait lui
appartenir, elle ne le pouvait nullement du monde endurer. La duchesse
de Montpensier, Jacqueline de Longwy, ngocia et fit accepter un
compromis. Antoine fut nomm lieutenant gnral du royaume (27 mars)
avec le commandement suprme des armes, mais il abandonna ses droits 
tout ce qui pouvait lui tre attribu par les tats de puissance et
d'autorit: renonciation que tous les princes du sang contresignrent.
Je retiens toujours, crit Catherine  sa fille, la reine d'Espagne, la
principalle authorit comme de disposer de tous les estats (charges) de
ce royaume, pourveoir aux offices et beneffices, le cachet et les
depesches et le commandement des finances. Les oprations
lectorales furent annules, et, pour donner aux esprits le temps de se
calmer, on remit  la fin de juillet, aprs le sacre, la runion des
tats.

L'lvation du chef des rforms  la lieutenance gnrale indisposa les
Guise qui, en attendant le sacre, se retirrent en leurs maisons.
Catherine, qui savait leurs rapports avec Philippe II, apprhendait
qu'ils ne lui fissent accroire qu'i (ils) feusent aylongn ou pour
l'ayfaist (le fait) de la religion ou pour aultre aucasion[278]. Le
Conntable, que sa femme, ardente catholique, travaillait  dtacher du
roi de Navarre et des Chtillon, tait lui aussi mcontent et il le fit
bien voir[279]. Catherine avait choisi pour prcher le carme  la Cour
l'vque de Valence, Jean de Monluc, ce prlat selon son coeur, qui se
montrait aussi facile aux nouveauts qu'il l'avait t aux sductions du
sicle. Montmorency trouva  dire  l'orthodoxie de ses sermons et il
s'en fut entendre dans les communs du chteau un moine jacobin, qui
endoctrinait catholiquement la valetaille. Il y rencontra le duc de
Guise et, aprs l'entretien qu'ils eurent, ces deux ennemis se
rconcilirent. Unis avec le marchal de Saint-Andr, ancien favori
d'Henri II et gouverneur du Lyonnais, ils formrent pour la dfense du
catholicisme un _triumvirat_, dont ils dclarrent la nature et l'objet,
en communiant ensemble le lundi de Pques (7 avril). L'alliance des
chefs catholiques et la pression qu'elle pouvait craindre poussa
Catherine  se rapprocher un peu plus qu'il n'et fallu, et peut-tre
qu'elle n'et voulu, des chefs rforms. Mais l'appui qu'elle leur
demandait l'obligeait  des concessions. Coligny avait fait venir de
Genve un ministre, Jean Raymond Merlin, dit M. de Monroy, qui prchait
dans ses appartements, o taient admis  l'entendre des gentilshommes
et des gens du commun. La duchesse douairire de Ferrare, Rene de
France, et la princesse de Cond, lonore de Roye, tenaient aussi des
runions de prires. Monroy s'enhardit jusqu' parler en public devant
un nombreux auditoire, non loin du chteau. Les catholiques se
plaignirent de cette violation des dits. Catherine invita doucement
(_blande_) le ministre  cesser ses prdications en plein air, mais ce
fut sans succs. Il est dcid, crit Calvin,  tout risquer plutt que
de reculer[280].

      [Note 278: Lettre  la reine d'Espagne (avril 1561), _Lettres_, I,
      p. 593.]

      [Note 279: Sur les causes du revirement du Conntable, voir La
      Place _Commentaires de l'estat de la religion et rpublique_, liv.
      V, d. Buchon, p. 122-124.]

      [Note 280: Comte J. Delaborde, _Gaspard de Coligny, amiral de
      France_, t. I, 1879, p. 504.--De Ruble, _Antoine de Bourbon et
      Jeanne d'Albret_, III, p. 69.--Lettre de Calvin du 24 mai 1561,
      dans _Calvini Opera Omnia_, t. XVIII, col. 466-467.]

 ces premire essais de tolrance, les catholiques rpondirent par des
menaces et des agressions. Le 24 avril, les tudiants de l'Universit
chassrent  coups de bton une bande de rforms qui se promenait dans
le Pr-aux-Clercs en chantant des psaumes; deux jours aprs, ils
revinrent en nombre assiger la maison du sieur de Longjumeau, o les
battus s'taient rfugis.  Beauvais, la populace envahit le palais
piscopal, o l'vque--c'tait le cardinal de Chtillon, frre de
Coligny--avait, disait-on, le dimanche de Pques, 6 avril, clbr la
Cne  la mode de Genve. Au Mans, le jour de la fte de l'Annonciation,
les artisans du faubourg Saint-Jean assaillirent les protestants, qui
tenaient des assembles, et dans la bagarre en turent un.  Angers, et
dans beaucoup d'autres villes, comme au Mans, le populaire s'ameuta
contre ceux de la religion. Le parlement de Toulouse et celui de
Provence s'enttaient, malgr Catherine,  perscuter.

Le gouvernement crut couper court aux violences par l'dit du 19 avril
qui dfendait d'employer les termes injurieux de huguenots et de
papistes, rservait aux gens de justice le droit de pntrer dans les
maisons pour dcouvrir les assembles illicites, et ritrait l'ordre
de mettre en libert les personnes dtenues pour le fait de la religion.
Michel de l'Hpital, un modr autoritaire, envoya l'dit aux baillis et
snchaux et mme au prvt de Paris sans le soumettre  la vrification
du Parlement. Les magistrats protestrent contre cette faon nouvelle de
promulguer les lois et parlrent mme d'ajourner le Chancelier[281].

      [Note 281: L'dit dans _Mmoires de Cond_, t. II, p. 334 sqq; les
      remontrances du Parlement, _ibid._, t. II, p. 352 et La Place, p.
      124-126. Sur l'irritation contre le Chancelier, voir le Journal de
      Pierre (lisez Nicolas) Bruslart, chanoine de Notre-Dame de Paris
      et conseiller-clerc au Parlement de Paris, _Mmoires de Cond_, t.
      I, p. 27.]

L'dit du 19 avril n'autorisait pas les prches en priv, mais Catherine
invitait le procureur gnral Bourdin  ne pas trop curieusement
resercher ceulx qui seront en leurs maisons, ny trop exactement
s'enqurir de ce qu'ilz y feront, et, au contraire, elle lui commandait
de faire roide punition des meutiers du Pr-aux-Clercs, de quelque
qualit, estat, condition et religion qu'ils fussent[282]. Le roi de
Navarre, qu'elle avait dpch  Paris, runit au Louvre les curs des
paroisses, les dlgus des ordres religieux, le recteur de
l'Universit, les rgents et thologiens de Sorbonne. Aprs qu'il eut
fait lire des lettres du Roi assez svres pour les catholiques
sditieux, il reprocha vivement au recteur de souffrir les dsordres des
coliers, aux curs de souffler le fanatisme, aux officiers municipaux
de tolrer l'meute. L'assemble se retira, confondue de cette leon.

Mais les chefs catholiques rpliqurent. Lors de la crmonie du sacre
(15 mai 1561), le cardinal de Lorraine, archevque de Reims, dclara au
jeune Roi que quiconque lui conseillerait de changer de religion lui
arracherait en mme temps la couronne de la tte. Il remontra, au nom
de tout le Clerg,  la Reine-mre, que les dicts donns pour le faict
de la religion n'estoyent aucunement gards,... les juges s'excusant de
ne pas les appliquer sur maintes lettres qui leur estoyent
envoyes[283]. A Nanteuil, o elle s'arrta au retour de Reims, le duc
de Guise, son hte, lui dit en face qu'il obirait  son fils et  elle
tant qu'ils resteraient catholiques.

      [Note 282: Lettre du 27 avril 1561, _Lettres_, I, p. 193.]

      [Note 283: La Place, _De l'estat de la religion_, etc., d.
      Buchon, p. 127.]

D'Espagne lui venaient de svres avertissements. Un envoy
extraordinaire de Philippe II, Don Juan Manrique de Lara, lui avait
apport, avec les compliments de condolances sur la mort de Franois
II, le conseil impratif de ne permettre jamais aux nouveauts qui ont
pris naissance dans son royaume d'y faire plus de progrs, de ne
favoriser en aucune manire et de n'admettre jamais dans sa familiarit
aucuns de ceux qui ne sont pas fermes, comme ils devraient l'tre, dans
leur religion[284]. L'ambassadeur ordinaire Chantonnay, frre du
cardinal Granvelle, guettait tous ses manquements et la harcelait de
reproches. Elle s'excusait sur la ncessit, qui l'avait conduite 
s'accommoder  quelque doulceur et dmonstration de clmence pour les
choses passes, qui n'est que pour mectre le repos en ce royaulme et
mieulx establir l'advenir[285]. Mais dans ses lettres  sa fille, femme
de Philippe II, elle qualifiait hardiment de menteries les bruits qui
couraient en Espagne sur ses complaisances envers les rforms, et elle
en accusait les Guise. Vous pouvs panser que _sous qui soulet aystre
roy_... (ceux qui taient habitus  tre rois) meteron toujours pouyne
(peine) de faire trouver mauvese mes actyons. C'est leur faute si elle
ne peut pas faire tout soudeyn ce que dsirs, car ils nous aunt ten
embroull nous afayres (ils nous ont tant embrouill nos affaires).
Philippe II aurait bien tort de les croire. Quant yl avest (ils
avaient) le moyen qu'il etet (ils taient) comme roys, ils excitaient
Franois II contre lui et cela, pour la brouiller elle-mme avec son
fils  qui elle conseillait de vivre en bonne amiti avec le roi
d'Espagne[286]. Elle ne rflchit pas qu'en les accusant de n'avoir eu
d'autre dessein que de la ruiner elle les disculpe de tout parti pris
d'hostilit contre Philippe II. Mais elle aime mieux s'embarrasser dans
les rcriminations que de rpondre aux reproches. Elle les accuse encore
d'avoir fait courir le bruit qu'en haine d'eux elle ne tenait plus
compte de sa fille, Claude, duchesse de Lorraine, leur cousine par
alliance, et elle s'indigne. C'est de toutes leurs calomnies la plus
perfide, car se je falle (si je manque)  ma propre fille, quelle
seuret l'on pourr avoyr en moi? Ms, conclut-elle, je prans tout en
pasiense. Le prinsipal ayst que Dyeu mersi j' tout le
comendement...[287]. C'est le cri du coeur.

      [Note 284: Instruction de Don Juan Manrique de Lara, du 4 Janvier
      1561, dans _Lettres_, I, p. 168, note.]

      [Note 285: 3 mars 1561, _Lettres_, I, p. 587.]

      [Note 286: Mars 1561, _Lettres_, I, p. 581.]

      [Note 287: Mai 1561, _Lettres_, I, p. 597.]

Elle avait d'autres raisons d'en vouloir aux Guise. Ne prtendaient-ils
pas marier leur nice, Marie Stuart, une veuve,  Don Carlos, fils
unique de Philippe II, alors qu'elle avait elle-mme une fille  marier,
la petite Marguerite. Elle pressait la reine d'Espagne de rompre  tout
prix ce projet, car si l'infant pousait Marie Stuart et que Philippe II
vnt  mourir, elle serait, reine douairire sous cette reine rgnante,
la femme la plus malheureuse du monde, tandis qu'elle assurerait sa vie
en mariant sa soeur, une autre elle-mme[288],  l'hritier de son mari.
Catherine indiquait  sa fille un plan de sa faon pour carter Marie
Stuart et pousser au premier rang Marguerite. Qu'elle engaget tout
d'abord la soeur de Philippe II, doa Juana, reine douairire du
Portugal,  prtendre pour elle-mme  la main de son neveu.
Probablement Juana, parente si proche de Don Carlos et beaucoup plus
ge que lui, repousserait cette suggestion, mais elle en serait tout de
mme flatte et, reconnaissante  sa belle-soeur de vouloir la marier au
souverain en expectative, elle travaillerait  faire de Marguerite la
femme de Don Carlos. Et me sanble que y devs mestre tous vos sin san
(cinq sens) pour fayre l'eun au (ou) l'autre mariage[289].

      [Note 288: Qui fust heun vous mesme, _Lettres_, I, p. 576, fin
      janvier 1561.]

      [Note 289: Fin janvier 1561, _Lettres_, I, p. 576.]

Comme les affaires de France seraient faciles  rgler si Philippe II se
prtait aux convenances de sa belle-mre! Ne devrait-il pas satisfaire
Antoine de Bourbon, en qui elle cherchait un support contre les Guise?
S'il ne voulait pas lui restituer la Navarre outre monts, dont Ferdinand
le Catholique s'tait empar en 1513, il pourrait lui donner une
compensation en Italie, Sienne ou la Sardaigne. Tout le monde gagnerait
 cet arrangement, mme la religion catholique y trouverait son profit.
Elle ne disait pas comment et ne le savait pas. C'tait une de ces
promesses vagues, dont elle prit l'habitude pour tcher d'obtenir des
avantages certains.

Le gouvernement espagnol tait bien rsolu  ne faire ni cadeaux ni
mariages, uniquement pour complaire  Catherine, mais il se gardait de
dire non. Antoine de Bourbon fut si surpris de ne pas se heurter  un
refus catgorique qu'il commena navement  esprer, et, voulant donner
des gages  Philippe II, il cessa de montrer du zle pour la cause
rforme. Mais tout irait bien plus vite, pensait Catherine, si elle
pouvait voir son gendre et lui parler. Elle tait sre de le convaincre
de l'opportunit de sa politique religieuse et de l'intrt qu'il avait
 marier Don Carlos avec Marguerite et  indemniser le roi de Navarre.
Dj en avril 1561, elle lui avait fait proposer une entrevue
immdiatement aprs le sacre[290]. De Reims elle reviendrait  Paris et
partirait immdiatement pour le Midi avec le roi de Navarre. On
s'expliquerait et tous les malentendus seraient levs. Philippe II
s'excusa. Homme d'tat circonspect et lent et qui avait pour maxime de
cheminer  pieds de plomb, il n'expdiait pas  la lgre les intrts
de l'Espagne et du catholicisme. Il avait fait dire et rpter  la
Rgente que ses complaisances pour les rforms taient dangereuses et
criminelles et elle avait rpondu par des justifications qui taient un
aveu et par des dmentis que les justifications infirmaient. Il ne
voulait pas d'un tte--tte qui pourrait passer pour une approbation.

      [Note 290: Catherine  lisabeth du 21 avril, _Lettres_, I, p.
      189.]

Catherine affirmait hardiment que tout allait bien en France... pour le
fayst de la relygion, mais elle savait le contraire. Les religionnaires
violaient les dits qui dfendaient les prches publics ou privs; ils
s'assemblaient de jour, de nuit, mme en armes. Dans le Midi, ils
rendaient aux catholiques coup pour coup. A Paris le bruit courut qu'ils
projetaient de troubler la procession solennelle du Saint Sacrement le
jour de la Fte-Dieu (15 juin). L'dit du 19 avril tait rest lettre
morte, les magistrats refusant d'appliquer une loi que le Chancelier
avait soustraite  l'enregistrement et les rforms la jugeant trop
rigoureuse et s'obstinant  rclamer des temples.

La Rgente dcida de faire de nouvelles concessions, mais de ne pas en
prendre seule la responsabilit. A Reims, le Cardinal de Lorraine, aprs
les reproches que l'on sait sur le nonchaloir dans l'application des
lois, l'avait engage  faire dlibrer sur la question religieuse les
princes, seigneurs et autres membres du Conseil priv avec les
prsidents et conseillers du Parlement, et de garder puis aprs
inviolablement ce qui serait arrest. Elle voulut tenter la chance et
obtenir d'une assemble, qui serait presque toute catholique,
l'approbation de sa politique religieuse. Elle caressa les Guise, appela
le Duc  Paris pour escorter la procession de la Fte-Dieu; crivit 
son ambassadeur en Espagne de recommander  Philippe II les intrts de
Marie Stuart. Alors, se croyant sre du rsultat, elle mena le Roi et le
Conseil priv tenir sance au Parlement pour adviser aux diffrends de
la religion en ce qui concernoit le fait d'estat[291].

      [Note 291: La grande consultation de la Cour de Paris avait t
      prcde de dix jours de confrences juridico-thologiques entre
      le Parlement, le Clerg, la Sorbonne. Maugis, _Histoire du
      Parlement de Paris de l'avnement des rois Valois  la mort de
      Henri IV_, t. II, 1914, p. 29.]

Le Chancelier, fut bien oblig de reconnatre que les troubles et
esmotions pullulaient et multipliaient de jour en jour en ce royaume et
il pria l'Assemble d'indiquer quelque bon remde et propre  y
pourvoir, mais il n'eut pas celui qu'il attendait. Aprs de longs dbats
(23 juin-11 juillet 1561), cette grande compagnie fut d'avis  trois
voix de majorit d'interdire sous peine de confiscation de corps et de
biens de faire aucuns conventicules et assembles publiques ou prives
avec armes ou sans armes.

Conformment au voeu que la Reine avait provoqu, le Chancelier dressa
l'dit de juillet (1561), qui interdisait l'exercice public ou priv du
culte rform et dfrait la connaissance des faits de simple hrsie
aux gens d'glise. Mais la peine de mort se trouvait d'une manire
implicite abolie, les hrtiques convaincus n'tant dclars passibles
que du bannissement. L'dit dfendait sur peine de la hart les
injures, les irruptions dans les maisons, soubs quelque prtexte ou
couleur que ce soit de religion ou autre, et commandait aux
prdicateurs de n'user en leurs sermons ou ailleurs de paroles
scandaleuses ou tendantes  exciter le peuple  esmotion. Enfin il
octroyait  nouveau grce, pardon et abolition pour toutes les fautes
passes procdans du faict de la religion ou sdition provenue  cause
d'icelle depuis la mort du roi Henri II, en vivant paisiblement et
catholiquement et selon l'glise catholique et observation
accoutume[292].

      [Note 292: dit du 30 juillet dans Fontanon, _Edicts et
      Ordonnances des rois de France_, d. 1611 t. IV, p. 264-265.]

D'ailleurs le gouvernement, avec une inconsquence gnreuse, se
disposait  violer l'dit qu'il venait de publier. Le ministre Merlin
crivait, le 14 juillet 1561, aux fidles: Les moins puissans d'entre
nous auront occasion... d'estre assuretz en leurs maisons ou de leurs
voysins, jouissant de la prdication de la parole de Dieu. Il leur
faisait mme prvoir quelques aultres meilheures nouvelles qu'il ne
voulait pas divulguer, de peur que nos adversaires ne pussent brasser
les moyens de nous priver du bien qui nous peut revenir en les tenant
secrettes et caches[293]. A Saint-Germain, o la Cour s'tait
installe au retour du sacre, il se faist tousjours, crit
l'ambassadeur d'Espagne Chantonnay, quelque presche en la maison de
quelque seigneur et dame, et s'est presch plus hardiment ces jours
passez dedans le chasteau de Saint-Germain qu'il n'y fust oncques devant
l'dit[294]. Le prsident du prsidial de Poitiers, menac d'une meute
par les rforms s'il publiait l'dit, consulta la Reine-mre qui lui
ordonna de le faire lire au sige sans en faire la publication  son de
trompe, comme il est accoustum, ajoutant: Ne vous mectez en nulle
peyne d'en requrir l'observation si exacte.[295] La jurisprudence du
gouvernement tait toujours plus librale que la loi.

      [Note 293: Comte J. Delaborde, _Les protestans  la Cour de
      Saint-Germain, lors du colloque de Poissy_, 1874, p. 79.]

      [Note 294: _Mmoires de Cond_, t. II, p. 13 et 16, 31 aot 1561.]

      [Note 295: 2 septembre 1561, _Lettres_, I, p. 233-234.]

La plupart des huguenots ne savaient aucun gr  Catherine de ses
complaisances. Ils avaient si vivement men la campagne aux lections de
mai qu'ils eurent la majorit dans les ordres laques aux tats gnraux
de Pontoise. Les sectaires et les gens  principes du parti jugrent le
moment venu d'ter la rgence  la Reine-mre et d'en investir Antoine
de Bourbon, qui, nouveau David, fonderait la nouvelle Jrusalem[296].
Mais le roi de Navarre, alors tout occup de gagner le roi d'Espagne,
repoussa leurs avances; et Coligny leur fit approuver l'accord pass
entre la Reyne et le roi de Navarre pour le faict du gouvernement. Le
Clerg paya les frais de l'entente. Au chteau de Saint-Germain, o se
runirent (26 aot), pour la sance royale, les ordres laques venus de
Pontoise et l'ordre ecclsiastique, assembl  Poissy, l'orateur du
Tiers, Bretagne, vierg (maire) d'Autun, justifia la libert de
conscience par le grand zle que les sujets avaient au salut de leurs
mes. Il rappela au Roi que le faict principal [le] plus prcieux et
salutaire de son office tait  l'exemple des bons roys, comme David,
Ezechias et Josias, de faire qu'en son royaume le vray et droict
service du Seigneur soit administr, et, en attendant, il rclama des
temples ou autres lieux  part pour ceux qui croyent ne pouvoir
communiquer en saine conscience aux crmonies de l'glise
romaine[297]. L'orateur de la Noblesse appuya ce voeu. Le cahier du
Tiers proposait la confiscation des biens du Clerg comme un moyen qui
surpassoit tous les autres en profict et commodit pour rembourser les
emprunts de l'tat. Le gouvernement profita des dispositions hostiles
des ordres laques pour amener le Clerg, qui ne payait pas d'impts
directs,  verser au Roi une subvention de 1 600 000 livres pendant six
ans et  prendre l'engagement d'amortir en dix ans les rentes de l'Htel
de Ville, autrement dit la dette publique[298]. C'est l'accord connu
sous le nom de Contrat de Poissy et qui fut dfinitivement arrt le 21
septembre 1561[299].

      [Note 296: Sur la similitude du roi de Navarre avec David, voir
      une lettre de Rene de France, duchesse de Ferrare, _Opera
      Calvini_, XX, col. 271.]

      [Note 297: La Place, p. 146.]

      [Note 298: La ville de Paris faisait office de banque d'mission
      et recevait de l'tat, pour le paiement des arrrages, la
      disposition de certaines taxes.]

      [Note 299: Louis Serbat, _Les assembles du clerg de France_,
      Paris, 1906, p. 36.]

Catherine poursuivait un plus grand objet. La coexistence de deux
religions dans le mme tat apparaissait aux croyants de cette poque
comme l'affirmation sacrilge de deux vrits et aux politiques comme
une atteinte  l'unit nationale. Nous... voyons, avait dit L'Hpital
aux tats d'Orlans, que deux Franois et Anglois qui sont d'une mesme
religion ont plus d'affection et d'amiti entre eux que deux citoyens
d'une mesme ville, subjects  un mesme seigneur, qui seroyent de
diverses religions[300]. Aussi la tolrance, dans les ides du temps,
n'tait pas un hommage aux droits de la conscience, mais la constatation
qu'une des deux confessions tait impuissante  supprimer l'autre ou
qu'elle n'y russirait qu' la ruine de tout le peuple. Les protestants
ne pensaient pas autrement que les catholiques. S'ils fussent devenus
les matres en France, ils auraient travaill  la dcatholiciser. Quand
ils rclamaient le droit de btir des temples et de clbrer leur culte
en public, c'tait avec l'esprance de faire assez de proslytes pour
imposer lgalement leur credo au reste du pays. Pour les mmes motifs de
conscience, que renforait la crainte des reprsailles, les catholiques
dfendaient par tous les moyens leur suprmatie dans l'tat. L'histoire
de l'Europe claire d'un jour brutal la conception du sicle en matire
religieuse. L'Italie et l'Espagne catholiques avaient extermin les
groupes pars de dissidents; l'Angleterre protestante comprimait
mthodiquement la majorit catholique; la Sude et le Danemark l'avaient
convertie de force. Quant  l'Allemagne, elle ne sortit de l'indivision
religieuse que par la division politique; l'accroissement de la
souverainet des princes au prjudice du pouvoir imprial fut la
conciliation empirique de l'impossibilit matrielle de maintenir une
seule religion et de l'impossibilit morale d'en admettre deux. Le
Saint-Empire, tat fdral en droit, se transforma en une confdration
de fait pour permettre  deux et mme trois confessions d'avoir chacune
son territoire: _Cujus regio hujus religio_.

      [Note 300: Lalourc et Duval, _Recueil de pices..._, t. I, p.
      58-59.]

Aussi les esprits sages et modrs ne voyaient d'autre remde au
morcellement politique ou  la perscution que l'union des glises
rivales et, la jugeant ncessaire, ils l'estimaient possible. Catherine
se flattait de russir l o Charles-Quint avec toute sa puissance avait
chou. Depuis quelque temps elle prparait une rencontre des ministres
rforms avec les reprsentants de l'glise tablie et elle y avait fait
consentir l'assemble tenue en Cour de Parlement qui avait inspir
l'dit de juillet. Des six cardinaux prsents  Poissy, trois taient 
sa dvotion: le cardinal de Bourbon, par sympathie personnelle, le
cardinal de Tournon par vieille habitude d'obissance, le cardinal de
Chtillon par dvouement  la Rforme. Le cardinal d'Armagnac tait un
diplomate; le cardinal de Lorraine avait accept, voulant jouer aux
rforms le tour de les mettre en contradiction avec les docteurs
luthriens qu'il ferait venir d'Allemagne; le cardinal de Guise tait
toujours du mme avis que son frre. La Reine esprait que thologiens
protestants et catholiques, mis en prsence, dbattraient leurs
diffrends et, comme en un congrs de diplomates, les rgleraient par
des concessions rciproques.

Elle ne savait pas qu'au jugement d'un croyant le moindre dsaccord est
capital, puisqu'il y va du salut ternel. Catholique de naissance et
d'ducation, elle pratiquait par habitude et par got un culte dont le
crmonial, la grandeur et l'clat touchaient son imagination. Mais elle
prenait ailleurs ses rgles de conduite. Dans les conseils de morale que
plus tard elle adressait  sa fille Marguerite, dans les explications
qu'elle donne de ses actes, elle n'invoque jamais que des raisons de
sagesse humaine. La religion n'avait pas pntr jusqu' son for
intrieur. Sa faon de concevoir les rapports de la crature avec le
Crateur tait reste paenne. Les devoirs qu'elle rend  Dieu ne sont
pas une manifestation de reconnaissance et de tendresse, mais un choix
de moyens pour se concilier sa bienveillance ou apaiser sa colre. C'est
un change. Elle n'est pas tourmente par le mystre de l'au-del. Elle
est incapable de regarder longuement en ce miroir de l'me o la reine
de Navarre reconnaissait ses pchs et les grces de Jsus-Christ, son
nant et son tout,  la fois humilie de sa misre et ravie d'amour pour
l'poux divin qui l'en avait tire[301]; elle n'a pas le sens religieux.
Il est trange, mais il semble vrai, qu'ayant, pendant les vingt-cinq
premires annes de sa vie en France, entendu sans aucun doute parler de
la rpression de l'hrsie, elle n'ait pas song  s'informer de
l'erreur des perscuts. La Rforme n'a commenc  l'intresser que
lorsqu'elle apparut constitue en parti, mais ce n'est pas de la
doctrine qu'elle voulait s'instruire. Du retour  la puret de
l'vangile, du rtablissement du culte en esprit et en vrit, elle
avait un mdiocre souci. Elle n'est pas hostile  ces nouveauts, elle y
est indiffrente. Et c'est parce qu'elle ignore la force de
l'enthousiasme et du fanatisme qu'elle s'exagre l'action des chefs de
partis et croit que de leur bonne intelligence dpend la fin des
troubles. Aussi tenait-elle  montrer une Cour unie aux deux glises
qu'elle voulait convaincre de l'inutilit de l'intransigeance. Elle
ngocia la rconciliation du duc de Guise et du prince de Cond, qui se
fit solennellement en prsence de toute la Cour. Les paroles d'accord
avaient t convenues d'avance et un secrtaire d'tat requis pour
dresser le procs-verbal. ... Monsieur, dit le duc de Guise au Prince,
je n'ay ni ne voudrais avoir mis en avant aucune chose qui fust contre
vostre honneur et n'ay est autheur, motif ne instigateur de vostre
prison. Sur quoy monsieur le prince de Cond a dit: Je tiens pour
meschant et malheureux celuy et ceux qui en ont t cause. Et la dessus
mondit sieur de Guise a respondu: Je le croy ainsi, cela ne me touche en
rien. Ce fait, le Roy les a pris de s'embrasser et, comme ils estoient
proches parens, de demeurer bons amis. Ce qu'ils ont faict et promis.
(24 aot)[302]. La trve des partis tait au moins assure pendant le
colloque de Poissy.

      [Note 301: _Le miroir de lame pecheresse, ouquel elle recongnoit
      ses faultes et pechez aussi les graces et benefices a elle faicts
      par Jesuchrist son epoux_. Alenon, 1531; et dans l'dition de
      Paris, 1533: _auquel elle voit son nant et son tout_.]

      [Note 302: _Histoire ecclsiastique des glises rformes_, I, p.
      522-523.]

Sur l'invitation du roi de Navarre, les glises rformes de France
avaient dput  Poissy, entre autres reprsentants, des ministres
chargs de dbattre avec les docteurs catholiques les points de doctrine
et les moyens d'entente. Calvin, trop caduc pour faire le voyage et que
le gouvernement d'ailleurs et craint de ne pouvoir protger contre un
attentat catholique, avait envoy  sa place Thodore de Bze, son
loquent coadjuteur. De Suisse vint un des plus savants thologiens de
l'glise rforme, Pierre Vermigli, autrement dit Pierre Martyr, Italien
de naissance, chass de son pays par la perscution et alors pasteur 
Zurich. Bze, le lendemain de son arrive, fut esbahi, suivant sa
propre expression, de trouver le soir, chez le roi de Navarre o il
tait attendu, la Reine-mre elle-mme avec Cond, les cardinaux de
Bourbon et de Lorraine, Mme de Crussol et une autre dame. Aux assurances
qu'il lui donna de servir avec ses compagnons  Dieu et  Sa Majest
en une si sainte et ncessaire entreprise, elle, avec un fort bon
visage respondit qu'elle serait trs aise d'en veoir un effect si bon
et heureux que le royaume en peust venir  quelque bon repos[303]. Le
cardinal de Lorraine immdiatement attaqua Bze sur le dogme de
l'Eucharistie, mais il le fit sans aigreur, en s'excusant mme d'tre
rude en ces affaires, comme un grand seigneur qui parle devant des
princes et une Reine, et qui a grand dsir de conciliation. Bze montra
mme volont, convenant que bien que le corps [du Christ] soit
aujourd'huy au Ciel et non ailleurs..., toutefoys aussi vritablement
nous est donn ce corps et receu par nous moyennant la foy en vie
ternelle. Le Cardinal, qui, dit-on, ne croyait gure au changement du
pain et du vin en corps et sang de Jsus-Christ, effleura la question de
la transsubstantiation et, proccup avant tout de la foi en la prsence
relle, il put croire, aprs la dclaration de son interlocuteur, que
sur ce point fondamental ils s'entendaient. Je le croy ainsi, madame,
dit-il  Catherine, et voil qui me contente. Alors, raconte Bze, me
tournant vers la Reine, voil donc ces sacramentaires si longtemps
tourments et chargs de toutes sortes de calomnies[304]. Sous ce nom
de sacramentaires les catholiques englobaient diverses sortes de
dissidents, bien  tort d'ailleurs. En effet, les disciples de Zwingle
ne voyaient dans la Cne qu'une commmoration du sacrifice expiatoire du
Sauveur, mais pour les calvinistes elle tait une vraie participation,
quoique purement spirituelle, au corps et au sang de Jsus-Christ. Bze
relevait avec ironie l'erreur des adversaires de son glise. Catherine,
attentive  tout indice de rapprochement, souligna sa protestation.
Escoutez-vous, dit-elle, monsieur le Cardinal? Il dit que les
sacramentaires n'ont point aultre opinion que ceste cy  laquelle vous
accordez. Aprs quelques autres propos touchant l'accord et union, la
Reine-mre s'en alla fort satisfaite. Les jours suivants, elle se
montra trs aimable, elle demanda ou fit demander des nouvelles de
Calvin, de son ge, de sa sant, de ses occupations. Elle s'enquit avec
intrt de Pierre Martyr Vermigli, son compatriote, qui n'arriva qu'un
peu plus tard. Elle permit  Bze de prcher au logis du prince de Cond
et de l'Amiral. Elle crut que les docteurs des deux confessions
parviendraient  s'entendre.

      [Note 303: Bze, dans la lettre  Calvin du 25 aot, _Calvini
      Opera Omnia_, t. XVIII, col. 631-632, se contente de dire qu'il
      lui dclara la cause de sa venue,  quoi elle me respondit trs
      humainement.]

      [Note 304: Lettre de Bze dans les _Calvini Opera Omnia_, XVIII,
      col. 63-633. La lettre est en franais et toutefois cette phrase
      adresse  la Reine est en latin: Catherine comprenait donc cette
      langue.]

Mais elle se faisait illusion. Catholiques et rforms avaient mme fin
qui tait de dtruire l'glise rivale. Bze remontrait  Cond, le jour
de son apoinctement avec Guise, que quant  sa querelle
particuliere... il (Cond) savoit assez  qui il en faloit remettre la
vengeance. Mais que nul ne povoit estre tenu pour amy de Dieu s'il ne se
declairoit ennemy des ennemys jurez d'iceluy et de son glise en ceste
qualit[305]. L'glise gallicane se sentait mme devoir contre les
hrtiques. Elle autorisa, par zle catholique, l'tablissement en
France de l'ordre des jsuites que jusque-l elle avait repouss, en
haine de ses principes ultramontains. Elle avait consenti  entendre les
novateurs en leur justification, mais comme un tribunal charg de
prononcer l'arrt. Les ministres rforms sollicitrent du Roi la
dclaration que les evesques, abbs et ecclsiastiques ne fussent
point leurs juges, attendu qu'ils taient leurs parties. Mais la
Reine-mre estima que pour lors il n'estoit expedient de dlivrer cet
acte, joinct qu'ils se devoient bien contenter de sa simple parole et
promesse que les dits ecclsiastiques ne seroient aucunement juges en
cette partie[306].

Le clerg catholique n'admettait point d'galit. Il attendit les
dfenseurs de l'hrsie dans le rfectoire des nonnains de Poissy, lieu
ordinaire de ses sances. Cardinaux, vques, docteurs occupaient,
chacun  son rang, les deux cts de la salle. Au fond, dominant
l'assemble, sigeaient sur un chafaud, le Roi, la Reine-mre,
Monsieur, frre de Charles IX, Marguerite, sa soeur et le roi et la reine
de Navarre. Aprs un discours du Chancelier sur les avantages que le Roi
se promettait de cette runion, les ministres furent introduits. Ils
apparurent dans leur simple et svre costume, escorts par le duc de
Guise et les archers, et se rangrent debout le long d'une barrire qui
les sparait des docteurs catholiques assis[307]. (9 septembre 1561).

Thodore de Bze exposa la doctrine de l'glise rforme[308]. Il dit en
quoi elle s'accordait avec celle de l'glise romaine, en quoi elle s'en
distinguait, et franchement il aborda la question de l'Eucharistie.
Jusque-l l'admiration, mle de surprise, de sa parole lgante et
noble, forte et prcise, avait contenu les passions de l'auditoire, mais
quand il en vint  dire que le corps du Christ est esloingn du pain et
du vin, autant que le plus haut ciel est esloingn de la terre[309], un
murmure de protestation s'leva. Le cardinal de Tournon dit au Roi et 
la Reine: Avez-vous ou ce blasphme? Bze, entendant cette rumeur,
resta un moment tonn. Quand il eut fini, le cardinal de Tournon
pria le Roy, la Reine mre et l'assistance de n'adjouster pas foy aux
erreurs qu'ils avaient oues! Catherine, embarrasse, rpondit que le
Roi, son fils, et elle vouloient vivre et mourir en la foy catholique,
en laquelle avoient vcu ses prdcesseurs Roys de France[310].

      [Note 305: Bze  Calvin, 25 aot 1561, _Calvini Opera omnia_, t.
      XVIII, col. 631.]

      [Note 306: _Histoire ecclsiastique_, t. I, p. 553-555.]

      [Note 307: Sur le colloque, ajouter aux rfrences indiques par
      La Ferrire, _Lettres de Catherine_, I, 238, De Ruble, _Le
      Colloque de Poissy septembre-octobre 1561_, dans _Mmoires de la
      Socit de l'Histoire de Paris_, XVI, 1889.]

      [Note 308: Le discours de Bze dans _Calvini Opera omnia_, XVIII,
      col. 688-702.]

      [Note 309: _Ibid._, col. 699.]

      [Note 310: Relation de Claude Despence, un des docteurs
      catholiques insre par De Ruble dans les _Mmoires de la Socit
      de l'Histoire de Paris_, t. XVI, 1889, p. 29. C. _Histoire
      ecclsiastique_, I, p. 578.]

Le lendemain Bze lui crivit pour s'expliquer. On accusait  tort les
rforms de vouloir forclorre (mettre hors) Iesus Christ de la Cene,
[ce] qui seroit une impit toute manifeste.... Et de faict, s'il estoit
autrement, ce ne seroit point la Cene de nostre Seigneur.... Mais il y
a grande diffrence de dire que Iesus Christ est prsent en la Saincte
Cne, en tant qu'il nous y donne vritablement son corps et son sang, et
de dire que son corps et son sang soyent conjoincts avec le pain et le
vin[311]. Catherine aurait mieux aim qu'il ne distingut point. Bze,
crivait-elle  son ambassadeur  Vienne, s'oublia en une comparaison
si absurde et tant offenssive des oreilles de l'assistance que peu s'en
fallut que je ne luy imposasse silence et que je ne les renvoyasse tous
sans les laisser passer plus avant[312]. Le cardinal de Lorraine se
prvalut de la comparaison. Dans sa rplique du 16 septembre, au nom
du Clerg, il s'attacha presque uniquement aux deux points qui
divisaient le plus: l'autorit doctrinale de l'glise et des Conciles et
le dogme de l'Eucharistie et il concentra son effort  tablir contre
l'opinion de ces nouveaux hrtiques la prsence relle, substantielle
et charnelle du corps et du sang de Jsus-Christ. ... A tout le moins,
s'cria-t-il en s'adressant aux ministres, de ce diffrent ne refuss
l'glise Grecque pour juge si tant vous abhorrs la Latine, c'est--dire
Romaine, recourant  une particulire puisque l'universelle vous
deplaist. Que dyray-je Grecque? Croyez-en la confession Augustane (la
confession d'Augsbourg)[313] et les glises qui l'ont receue. De toutes
incontinent vous vous trouverez convaincus[314].

Bze aurait voulu rpondre, mais on ne le lui permit pas. C'en tait
fait des tentatives d'union. L'arrive d'un lgat, le cardinal de
Ferrare, Hippolyte d'Este, charg d'annoncer la runion prochaine d'un
Concile gnral, aurait empch toute transaction, mme si l'glise
gallicane y et t dispose. Catherine rduisit le Colloque  un dbat
obscur entre thologiens  portes closes. Lainez, second gnral des
Jsuites, qui avait accompagn le lgat, lui dit en face que si elle ne
chassoit telles gens sentants mal de la Religion chrestienne, ils
gasteroient le royaume de France. Il parlait avec tant de vehemence 
la mode italienne qu'il fit venir les larmes aux yeux de la Reine mre,
 ce qu'on dit[315].

      [Note 311: _Calvini Opera omnia_, t. XVIII, col. 703.]

      [Note 312: _Lettres_, t. I, p. 608, 14 septembre.]

      [Note 313: Luther, en effet, admettait comme les catholiques la
      prsence relle de Jsus-Christ dans l'Eucharistie, sous les
      espces du pain et du vin (consubstantiation), tout en rejetant le
      dogme catholique du changement du pain et du vin en corps et sang
      de Jsus-Christ (trans-substantiation).]

      [Note 314: _Histoire ecclsiastique_, T. I, p. 160.--La Place, p.
      176.]

      [Note 315: Relation de Claude Despence, _Mmoires de la Socit de
      l'Histoire de Paris_, XVI, p. 39.]

Elle s'obstina pourtant dans la politique de tolrance qui tait son
oeuvre et qu'elle se flattait de mener  bien. Elle mettait son orgueil 
rsister  la pression des triumvirs et de l'Espagne. Sa grande crainte,
crit le nonce Prosper de Sainte-Croix, qui avait rejoint le Lgat,
c'est de paratre gouverne. L'Amiral lui savait gr de ses bonnes
intentions. Cond s'effaait derrire son frre an et celui-ci,
uniquement proccup de ses ambitions navarraises, se dsintressait des
affaires de France. Elle n'en tait que plus dispose  favoriser les
chefs protestants.

Peut-tre aussi a-t-elle pu croire que l'avenir tait  la cause de la
Rforme et a-t-elle voulu s'y mnager la premire place. Les progrs de
la jeune glise taient prodigieux. Les masses restaient fidles au
catholicisme, mais une partie de la bourgeoisie et de la noblesse
faisait dfection. La politique avait autant de part  ces conversions
que les raisons de conscience; la haine des Guise avait fait autant de
huguenots d'tat que le pur vangile de huguenots de religion. La mode
aussi s'en mlait. Il n'tait, dit Blaise de Monluc, fils de bonne mre
qui ne voult en tre. Le cur de Provins, Claude Haton, exagre quand
il value les protestants au quart de la population, mais il est vrai
qu'ils taient nombreux dans toutes les provinces et dans toutes les
classes. Au premier synode national de Paris en 1558, onze glises
seulement taient reprsentes; deux ans aprs, la Provence seule en
comptait soixante. Coligny avait prsent requte  l'Assemble de
Fontainebleau pour 50 000 fidles de Normandie;  Poissy, 2 500 glises
rclamaient le droit de btir des temples. Le Colloque, cette sorte de
reconnaissance officielle de la nouvelle religion, accrut encore
l'audace et les esprances des rforms[316]. Catherine avait  son
service des dames et des hommes qui taient des adversaires plus ou
moins dclars de la vieille glise: Claude de Beaune, marie au
seigneur du Goguier, commise  la recette et distribution de ses
deniers; Chastelus, abb de La Roche, son matre des requtes;
Feuquires, son cuyer; Hermand Taffin, un de ses gentilshommes
servants. Elle avait pour intime amie Jacqueline de Longwy, duchesse de
Montpensier, qui ne voulut pas mourir (aot 1561) sans avoir confr
avec un ministre du faist de sa conscience. Une de ses favorites, la
spirituelle et galante Louise de Clermont-Tonnerre, comtesse de Crussol,
n'tait pas contraire aux nouveauts, et Soubise, avec qui elle aimait 
se moquer du culte des images, y tait tout  fait favorable. Le prlat
dont elle apprciait le plus l'intelligence, Jean de Monluc, ce frre si
dissemblable du rude soldat qui a crit les _Commentaires_, longeait les
limites de l'orthodoxie que le cardinal de Chtillon avait, sans le
dire, dj franchies. Les vnements de ces derniers mois avaient
approch ou rapproch d'elle les grandes dames et les princesses
protestantes: Rene de France, duchesse douairire de Ferrare, Mme de
Roye et sa fille, la princesse de Cond, Mme l'Amirale, la marquise de
Rothelin, mre du jeune duc de Longueville, et enfin la reine de
Navarre, Jeanne d'Albret, arrive le 29 aot 1561  Saint-Germain pour
surveiller les infidlits de son mari et les intrts de la
Rforme[317]. Est-il excessif de croire que, vivant en ce milieu ardent,
Catherine ne s'en soit pas quelque peu ressentie.

      [Note 316: _Lettres de Catherine_, t. I, Introd., p. CVIII et
      CIX.]

      [Note 317: Elle n'abjura publiquement la religion romaine qu' la
      Cne de Nol 1561,  Pau; mais dj en avril 1561 elle envoyait un
      ministre  Tournon pour y organiser l'glise rforme (_Calvini
      Opera omnnia_, XVIII, col. 433.)]

Faut-il y ajouter l'action d'un homme? Bze, on l'a vu, tait un
prcheur loquent. Son exposition dbarrasse du fatras scolastique,
alerte et claire, rendait accessible aux gens de Cour les discussions
thologiques. Claude Haton, un ennemi, parle de sa langue diserte et
bien affille, de son beau et propre vulgaire franoys et reconnat,
tout en se moquant, la force de son action oratoire. Il triompha,
dit-il, de cacqueter, ayant la mine et les gestes attrayans les coeurs et
vouloirs de ses auditeurs[318]. Les princes et les seigneurs, raconte
un tmoin, couraient  ses prches; les courtisans l'escortaient comme
un roi: les pages et les valets s'agenouillaient sur son passage. La
Reine elle-mme avait voulu l'entendre et y avait pris grand
goust[319]. Le lendemain de la harangue du cardinal de Lorraine,
peut-tre pour apaiser Bze,  qui on refusait le droit de rpliquer,
elle lui parla trs familirement--c'est lui-mme qui l'crit 
Calvin--et lui donna de grandes esprances (_spem mihi magnam
fecit_)[320]. Le jour d'aprs, elle le fit venir encore chez elle avec
Pierre Martyr et leur recommanda d'employer tous leurs moyens pour
arriver  un accord[321]. Le roi de Navarre et l'Amiral obtinrent de
Calvin qu'il laisst en France quelque temps encore ce personnage si en
faveur. Catherine l'avait pri de rester. La Reine, je ne sais comment,
me voit volontiers, dit-il, elle l'a affirm  beaucoup de personnes et,
au vrai, j'en ai la preuve[322]. L'dit de juillet n'avait pas t plus
appliqu que les dits prcdents. Enfin j'ai obtenu grce  Dieu,
crivait Bze  Calvin le 30 octobre 1561, qu'il soit permis  nos
frres de tenir leurs runions en toute scurit, mais seulement par
autorisation tacite jusqu' ce qu'un dit solennel nous fasse des
conditions meilleures et plus assures[323]. Mais au lieu de
s'assembler 2  300, chiffre qu'ils ne devaient pas dpasser, ils
affluaient en nombre de 2  3000 et quelquefois 10000. Le prince de La
Roche-sur-Yon, gouverneur de Paris, sous prtexte qu'il n'avait d'ordre
que pour rprimer les meutiers, protgeait ces conventicules et ses
soldats arrtaient ou frappaient les catholiques qui essayaient de les
troubler[324]. Grces  Dieu, remarquait Bze, les choses sont bien
changes en peu d'heures, estans maintenant faicts gardiens des
assembles ceux la mesme qui nous menoyent en prison. Mais il craignait
qu'il n'y et des fidles dont l'impatience dtruirait plus en un jour
qu'il n'avait bti en un moys[325]. Et en effet le Conseil du roi,
pour arrter cette licence, prpara un dit qui n'autorisait les
runions que dans les faubourgs des villes et en dehors des jours de
fte. Bze, prvenu un peu tard, au retour d'une course  Paris,
dclarait  Calvin que s'il avait t  Saint-Germain, il aurait
peut-tre empch cette mesure[326]. Quand il sut que les restrictions
taient pires encore et qu'il faudrait s'assembler, non pas dans les
faubourgs, mais  deux cents pas des murailles des villes, il protesta
qu'il ferait supprimer cet article[327].  qui pouvait-il demander
pareille concession? Est-ce  L'Hpital, dont il parlait avec tant de
mpris en aot: Le chancelier que vous savez et qu'il avait l'air de
considrer comme un faux frre?[328] tait-ce au lieutenant-gnral si
versatile et si mou et alors en coquetterie avec les Espagnols? Quelle
autre personne que la Reine tait capable d'imposer  un Conseil en
grande majorit catholique l'amendement d'un dit dfavorable aux
rforms?

      [Note 318: Claude Haton, cur de Provins, _Mmoires_ (1553-1582),
      publis par Flix Bourquelot (Coll. des Doc. indits), 1857, t. I,
      p. 156.]

      [Note 319: De Ruble, _Mmoires de la Socit de l'Histoire de
      Paris_, t. XVI, p. 8.]

      [Note 320: _Calvini Opera omnnia_, t. XVIII, col. 722.]

      [Note 321: _Ibid._, col. 725.]

      [Note 322:  Calvin, _ibid._, t. XIX, col 97.]

      [Note 323: _Ibid._, col. 88.]

      [Note 324: Languet, _Arcana_, liv. II, p. 155. Journal de
      Bruslart, _Mmoires de Cond_, I, p. 59.]

      [Note 325: Bze  Calvin, 4 nov., _Calvini Opera omnnia_, t. XIX,
      col. 96-98.]

      [Note 326: 9 novembre, _ibid._, col. 109.]

      [Note 327: _Ibid._, col. 141, 29 novembre 1561.]

      [Note 328: Calvin qualifie le dbut du discours de L'Hpital 
      l'assemble de Fontainebleau de _Prfatio adulationis putid_
      (Prface d'adulation ftide); Calvin  Bullinger, 1er octobre
      1560, _Calvini Opera omnia_, t. XVIII. col. 206. Bze, lors du
      Colloque de Poissy, crivait  Calvin, 25 aot 1561: Le
      chancelier que savez... vouloit avoir l'honneur de m'avoir
      introduict. Force me fut de le suyvre, mais ce fut avec un tel
      visage qu'il cognut assez que je le cognoissoys, _Calvini Opera
      omnia_, t. XVIII, col. 630.]

Philippe II s'irritait de tant de complaisances, persuad qu'une
mutation de religion en France tendait  la destruction et brouillerie
de ses tats[329]. .... Il luy touche autant qu' personne, crivait
lisabeth  sa mre, car stant France lutrien (entendez calviniste),
Flandres et Espagne ne sont point loin. Aussi lui mettait-elle le
march  la main: ou elle s'allierait avec Philippe II contre les
protestants, ou Philippe II s'allierait contre elle avec les catholiques
franais[330]. Chantonnay faisait mme dclaration  Charles IX. Les
Guise, pour marquer leur mcontentement, quittrent la Cour (fin
octobre). Ils avaient, dit-on, projet pis. Quelques jours avant leur
dpart, le duc de Nemours (Jacques de Savoie), qui par amour,
croyait-on, de la duchesse de Guise, tait tout dvou  son mari,
proposa, au frre pun du jeune roi, douard-Alexandre, de l'emmener en
Lorraine ou en Savoie[331]. C'tait pour l'opposer  la Reine-mre si
elle passait avec Charles IX au protestantisme. Monsieur, le duc
d'Orlans (plus tard Henri III) tait celui de tous ses enfants que
Catherine aimait le plus. Tout mue, elle dnona cette tentative de
rapt  Philippe II[332]. Elle demanda des explications  Guise, qui
froidement rpondit qu'il ne savait rien.

      [Note 329: Lettre de l'ambassadeur de France en Espagne 
      Catherine du 30 octobre 1561, _Lettres_, t. I, p. 601, note.]

      [Note 330: Rponse de la reine d'Espagne  une lettre de Catherine
      de juillet 1561, _Lettres_, t. I, p. 600 note.]

      [Note 331: Voir les rserves que fait Nol Valois dans le _Projet
      d'enlvement d'un enfant de France_, (Bibliothque de l'cole des
      Chartes, t. LXXV, 1914), p. 140.]

      [Note 332: _Lettres_, t. I, p. 245-246, et la lettre de l'vque
      de Limoges, _ibid._, p. 250.]

En mme temps les nouvelles des Pays-Bas, d'Allemagne, de Rome,
annonaient une guerre prochaine entre la France et l'Espagne. Catherine
tait affole[333]. Serait-il possible que son gendre et pareil
dessein, demandait-elle  son ambassadeur  Madrid? Toutefois, je ne
veulx riens croire, tant je l'estime prince de vrit, de vertu et de
parolle, ne pouvant me persuader qu'il soit pour entreprendre une guerre
sans juste occasion[334]. Avec sa fatuit de femme, Catherine,
convaincue que, si elle le voyait, elle le gagnerait  sa politique,
remettait en avant le projet d'entrevue. Mais le roi d'Espagne, qui ne
l'avait d'abord accuse que d'imprudence, commenait  douter de sa
bonne foi.

      [Note 333: A l'vque de Limoges, _Lettres_, t. I, p. 253 et
      surtout p. 267 (4 janvier 1562).]

      [Note 334: _Lettres_, t. I, p. 252, novembre 1561.]

Elle se montrait toujours plus indocile aux conseils, ou, si elle en
demandait, c'tait en faisant ses conditions. Cella s'entend autre
advis que la force, crit-elle  son ambassadeur  Madrid, car je ne
veulx pas empirer le march, ne moings avoir affaire des estrangiers,
mais eschapper le temps, s'il est possible, sans laisser rien gaster
irremediablement attendant l'aage (la majorit) de mon fils. Et elle
ajoute de sa main: ... Je ne veos (veux) ni ne suys conselley de venir
aus arme [contre les rforms][335]. Elle inclinait plus que jamais du
ct des chefs protestants: Coligny, d'Andelot, Cond, la reine de
Navarre; elle permettait que les dits fussent viols sous ses yeux.
Bze annonait  Calvin, le 25 novembre, de Saint-Germain o tait la
Cour, qu'ils avaient commenc  y tablir une glise et que le dimanche
suivant, Dieu aidant, ils clbreraient la Cne. Il lui parlait avec
enthousiasme des trois fils de la Reine. Sache qu'ils sont d'un naturel
admirable et tel qu'on peut le souhaiter vu leur ge, sans en excepter
mme le pun (Henri)  qui la tentative [de rapt] a admirablement
profit[336]. La proposition du duc de Nemours avait eu en effet le
rsultat inattendu de dgoter ce petit prince de dix ans du
catholicisme. Il criait sans cesse  sa jeune soeur Marguerite, qui
le raconte dans ses Mmoires, de changer de religion: il lui prenait ses
_Heures_ pour les jeter au feu, et lui donnait des psaumes et prires
huguenotes. La fillette allait avec sa gouvernante trouver le cardinal
de Tournon, qui remplaait les _Heures_ et y ajoutait des chapelets.
Alors, dit-elle, mon frre et ces autres particulires ames, qui
avoient entrepris de perdre la mienne, me les retrouvant, animez de
courroux m'injurioient, disants que c'estoit enfance et sottise qui me
le faisoit faire.. Et mon frre y adjoustant les menaces disoit que la
Royne ma mre me feroit fouetter; ce qu'il disoit de luy-mesme, car la
Royne ma mre ne savoit point l'erreur o il estoit tomb[337]. Il est
peu croyable que Catherine ft si mal instruite des actions de son fils
le plus cher; elle a probablement ferm les yeux sur cet accs de
huguenoterie, qui tait une sauvegarde de plus contre une nouvelle
vellit d'enlvement. Ce proslytisme d'enfants donne l'ide d'une
Cour infecte d'hrsie. Le nonce Prosper de Sainte-Croix rapportait 
la Cour de Rome, le 15 novembre, que dans une mascarade le jeune Roi
avait paru dguis avec une mitre sur la tte pour se moquer de l'ordre
du clerg[338].

      [Note 335: Lettre du 28 novembre 1561, _Lettres_, I, p. 612.]

      [Note 336: _Calvini Opera omnia_, XIX, col. 131.]

      [Note 337: _Mmoires et lettres de Marguerite de Valois_, publies
      par Guessard, Paris, 1842, p. 6.]

      [Note 338: Lettre de Prosper de Sainte-Croix, du 15 novembre 1561,
      dans Aymon, _Tous les synodes_, I, p. 15.]

Un jour, probablement de novembre aussi, Charles IX, causant avec la
trs huguenote Jeanne d'Albret, s'tonna que le roi de Navarre le suivt
 la messe et, sur la rponse que c'tait par marque de dfrence, il
dclara qu'il l'en dispensait volontiers et que, quant  lui, il y
allait pour faire plaisir  sa mre[339]. Catherine tenait la main 
l'observation des pratiques, mais Bze devait croire que c'tait sans
bonne foi. Je t'assure, crivait-il  Calvin le 16 dcembre, que cette
Reine, _notre Reine_, est mieux dispose pour nous qu'elle ne le fut
jamais auparavant. Et il ajoutait: Plt  Dieu que je pusse sous le
sceau du secret t'crire de ses trois fils nombre de choses que
j'entends dire d'eux par des tmoins srs. Assurment ils sont tels pour
leur ge que tu ne pourrais mme le souhaiter[340].

Catherine allait emporte par son lan, mais elle commenait 
s'effrayer de son audace. Dans une lettre crite  sa fille, la reine
d'Espagne, au moment o elle se compromettait le plus avec les
protestants, elle passe tout d'un coup de combinaisons matrimoniales 
l'instabilit du bonheur et au danger que l'on court en ne servant pas
Dieu comme on doit et en l'oubliant parmi les plsir, ayse et
jeoye qu'il donne. ... Retourns tousjour  lui, reconess [vous] de
luy et que san luy vous ne seris ne (ni) pouris rien, afin qu'i (de
peur qu'il) ne vous envoy de ses verge pour le vous faire reconestre
comme il a faist ha () vostre bonne mre[341]. Il fallait un danger
bien pressant pour incliner son orgueil devant ce matre tout-puissant
et jaloux. Mais elle ne laissait pas d'employer les moyens humains de
dfense.

      [Note 339: Conversation raconte par Jeanne d'Albret 
      Throcmorton, ambassadeur d'Angleterre en France et rapporte par
      celui-ci  sa souveraine, lisabeth d'Angleterre, dans une dpche
      du 26 novembre 1561 (_Calendar of state papers, foreign series, of
      the reign of Elizabeth_, 1561-1652, p. 415, publi par Joseph
      Stevenson, Londres, 1866).]

      [Note 340: _Calvini Opera omnia_, t. XIX, col. 178, 16 dcembre
      1561.]

      [Note 341: _Lettres_, I, p. 612.]

Inquite de l'agitation des catholiques et des menaces de l'Espagne,
elle voulut savoir de quelles forces militaires les rforms pourraient
l'assister, le cas chant. L'Amiral s'entremit avec beaucoup de zle.
On constata qu'il y avait plus de deux mille cent cinquante glises
tablies, et en leur nom les dputs et les ministres prsents  Paris
adressrent une requte au Roi pour avoir des temples, offrant tous
services... de leurs biens et personnes  leurs propres despens, s'il en
avoit besoin. Mais cette promesse gnrale de dvouement ne suffisait
pas  la Reine. Coligny, pour la contenter, fit dcider, dans une
runion des chefs du parti et des ministres, que chaque glise serait
invite  dresser  l'heure du prche la liste des hommes de pied et de
cheval prts  dfendre le royaume contre les trangers, au cas o il
serait attaqu pour le motif de la religion.

Bze, qui s'tait prononc contre ce projet de dnombrement pour des
raisons qu'il ne nous a pas dites, reconnaissait toutefois que les
calomnies n'taient pas  craindre, car rien n'tait fait en cachette ni
sans patronage (_sine auspiciis_), bien que la Reine ne voult pas tre
nomme[342]. Mais beaucoup d'glises, surprises ou mme alarmes de
cette invitation, ne rpondirent pas ou firent des objections.
Quelques-unes et mme des provinces entires s'organisrent ou, comme la
Haute-Guyenne et le Limousin, taient dj organises pour la dfense ou
pour l'attaque--et ce n'tait pas seulement contre l'Espagnol.

      [Note 342: Lettre de Bze  Calvin du 6 janvier 1562, _Calvini
      Opera omnia_, XIX, col. 238-239.--_Histoire ecclsiastique_, I, p.
      168. Les indications de Bze et de l'_Histoire ecclsiastique_,
      sans concorder absolument, ne se contredisent pas.]

Cet appel  l'aide tait grave; il encourageait la minorit dissidente 
s'armer, il surexcitait les craintes de la majorit catholique. Dans le
Midi, les passions religieuses faisaient rage; les huguenots du
Sud-Ouest chassaient ou tuaient les moines et brisaient les images;
leurs adversaires massacraient en tas. Le baron de Fumel fut assassin
par ses paysans, qui taient de la religion (24 novembre 1561)[343].
Quelques jours auparavant (19 novembre 1561), la populace de Cahors
avait assailli, enfum et gorg une trentaine de rforms qui
clbraient le culte dans un de leurs logis. Mmes violences menaaient
le reste du royaume.  Paris il y eut une bagarre sanglante. Avec le
consentement tacite de la Rgente, les protestants s'assemblaient,
malgr les dits, au quartier de l'Universit, hors de la porte
Saint-Marcel, tout prs de l'glise Saint-Mdard, en une maison appele
le Patriarche. Le lendemain de la Nol (26 dcembre), le clerg de la
paroisse, pour empcher le prche du ministre, fit sonner les cloches 
toute vole. Un rform alla leur dire de cesser ce bruit assourdissant;
il fut tu; ses compagnons forcrent l'entre de l'glise, battirent et
blessrent des fidles et des prtres. Le guet survenant arrta les
provocateurs, laques ou clercs, et les conduisit en plein jour aux
prisons du Chtelet. Cet emprisonnement de prtres fit scandale parmi la
population parisienne furieusement catholique. Le Parlement voqua
l'affaire, relcha immdiatement les ecclsiastiques et, quelques mois
plus tard, il fit pendre le chevalier du guet, par forme de rparation
(21 aot 1562).

      [Note 343: Sur l'anarchie en Guyenne, voir Courteault, _Blaise de
      Monluc, historien_, 1908, p. 402. Courteault place le massacre de
      Cahors le 16.]

La Reine-mre tait bien oblige de reconnatre que les troubles et
sditions s'taient, au lieu de s'apaiser, de beaucoup augments en
divers endroits de ce royaume, mais elle ne se demandait pas si le
droit qu'elle s'arrogeait de suspendre les lois qu'on venait de publier
n'en tait pas en partie cause. Elle escomptait toujours l'effet
adoucissant d'un nouvel dit. Elle fit venir  Saint-Germain les
principaulx et plus notables prsidens et conseillers des Cours
souveraines pour y dlibrer avec le Conseil priv sur les moyens de
pacification. Le Roi en personne ouvrit les dlibrations. Le chancelier
de L'Hpital, avec un optimisme dconcertant, affirma que, depuis le
dbut des troubles, la situation du royaume n'avait jamais t
meilleure[344]. Gnreusement il repoussa l'ide que le Roi dt se
dclarer pour un parti et exterminer l'autre, comme contraire  la
profession de chrtien et  l'humanit, et comme irralisable dans
l'tat de division du pays et des familles. Les remdes employs
jusqu'ici contre le mal tant rests sans effet, il demandait  la
compagnie de dclarer si, oui ou non, elle tait d'avis d'en essayer un
nouveau, qui tait la libert pour les prdicants de tenir des
assembles. Qu'elle ne se mprt point d'ailleurs sur son rle. Le Roy,
dit-il, ne veut point que vous entriez en dispute quelle opinion est la
meilleure: car il n'est pas ici question _de constituenda religione sed
de constituenda republica_; et plusieurs peuvent estre _Cives qui non
erunt christiani_; mesmes un excommuni ne laisse pas d'estre
citoyen[345].

      [Note 344: Il y a deux textes de ce discours, l'un dans Aymon,
      _Tous les synodes nationaux des glises rformes de France_, La
      Haye, 1710, t. I, p. 49-65, l'autre dans _Mmoires de Cond_, t.
      II, p. 606-612. Le premier est en italien, accompagn d'une
      traduction franaise, et il est, en certaines parties, complt
      par le second.]

      [Note 345: _Mmoires de Cond_, II, p. 612.]

Les dbats furent vifs et parfois mme violents (7-15 janvier 1562). Au
vote, sur 49 opinants, 22 furent d'avis d'accorder des temples aux
rforms, 27 de les leur refuser, tout en leur permettant, comme on
l'avait tolr dans les tout derniers mois, de se runir pour clbrer
leur culte[346]. Avant de clore l'assemble, la Reine-mre[347] fit une
dclaration. Elle parla de telle manire qu'on dit, rapporte le nonce
Prosper de Sainte-Croix, n'avoir jamais entendu aucun orateur qui se
soit exprim avec plus d'loquence, ni avec plus de succs. Sa Majest a
dit elle-mme qu'il lui semblait que dans cet instant-l Dieu lui mt
les paroles  la bouche. Elle pria les dputs de rpter qu'elle et
ses enfants et tous les membres de son Conseil voulaient qu'on vct
dans la religion catholique et sous l'obissance de la sainte glise
romaine; que les novateurs n'auraient point des temples et seraient au
contraire obligs de rendre ceux dont ils s'taient empars; qu'il leur
serait dfendu d'en construire ou d'avoir d'autres lieux d'assemble
dans les villes, mais que, sous certaines conditions, elle souffrirait
qu'ils se runissent secrtement en quelque maison. C'tait d'ailleurs
pour empcher le dsordre et l'effusion du sang qu'elle faisait cette
concession, mais provisoirement, en attendant les dcisions du Concile
de Trente, qu'elle s'engageait ds maintenant  suivre et  faire suivre
en tous points[348]. Conformment  l'avis de la majorit, l'dit de
janvier (17 janvier 1562) dfendit aux rforms presches et
prdications, soit en public ou en priv ny de jour ny de nuict, dans
les villes, mais il les autorisa par provision et jusques  la
dtermination du dict Concile gnral  s'assembler de jour, hors des
villes, pour faire leurs presches, prires et autres exercices de leur
religion[349].

      [Note 346: Languet, _Arcana_, liv. II, p. 195.]

      [Note 347: Et non la reine de Navarre, Jeanne d'Albret, comme
      l'imagine sottement le traducteur des lettres du nonce Prosper de
      Sainte-Croix (Aymon, I, p. 41-42).]

      [Note 348: Lettre du 5 fvrier 1562, Aymon, _Tous les synodes_, I,
      p. 43.]

      [Note 349: _Mmoires de Cond_, t. III, p. 10-11.]

Elle avait proclam son orthodoxie, au risque d'inquiter les
dissidents, pour faire accepter aux catholiques ce rgime de
demi-tolrance. Mais le nonce tait seul  croire ce qu'il crivait 
Rome, qu' mesure des progrs de son pouvoir, elle ferait toujours plus
ouvertement paratre sa bonne volont. A Paris, o depuis l'affaire
Saint-Mdard la population tait trs excite, les huguenots furent
insults. Le Parlement refusa d'enregistrer l'dit. L'ambassadeur
d'Espagne alla se plaindre  la Reine-mre du discours du Chancelier
tendant  mestre une forme d'_interim_ et laisser vivre tout le monde 
sa discrtion. Il la pressa d'expulser les prdicants, lui offrant pour
cet effet les forces de son souverain, mais elle rpondit qu'elle ne
vouloyt point veoir d'estrangers dans ce royaulme ny aussi pas allumer
une guerre qui la contraignist de les y appeller. De l il est entr,
continue la relation franaise de l'audience[350], sur la nourriture
(ducation) du Roy et de messeigneurs ses frres, prtendant que devant
eux chacun disoyt de la religion tout ce qu'il vouloist. Catherine
rpliqua en colre que cela (cette accusation) ne touchoyst qu'elle et
qu'elle voyoit qu'il (Chantonnay) estoit bien adverty, non pas
vritablement, mais bien curieusement, et que si elle cognoissoit les
advertisseurs qui calomnient ainsi toutes ses actions, elle leur feroyst
sentir combien ilz s'oublient de parler ainsi peu revremment et
vritablement d'elle .... Elle avoyt des enfans qui luy estoyent si
obissans qu'on ne leur disoyt rien qu'ils ne luy redissent, par o il
(l'ambassadeur) se pouvoit assurer qu'elle savoit tous les lengages
qu'on leur tenoist et qu'elle les faisoit nourrir de telle faon qu'elle
s'asseuroyt que ce royaulme et tous les gens de bien luy en auroient un
jour grande obligation[351]. Dans une lettre  Philippe II de ce mme
mois de janvier, elle certifiait  son gendre, monsieur mon fils,
comme elle l'appelle, qu'elle ferait tousjour grande difrance entre
seus qui tiene nostre bonne religion et les aultres qui s'en deportent,
mais l'ge de son fils et les troubles du royaume ne m'ont permis,
dit-elle, d'avoyr peu fayre conestre  tout le monde set (ce) que je an
n (en ai) dans le cour (coeur) et m'on contreynt faire bocup (beaucoup)
de chause que en heun aultre sayson je n'euse faist[352].

      [Note 350: Ce rcit de l'entrevue de la Reine-mre et de
      Chantonnay (_Mmoires de Cond_, t. II p. 601), n'a pas t
      vraisemblablement expdi  son destinataire, l'ambassadeur de
      France en Espagne. La minute de la dpche porte des corrections
      et des additions d'une autre main. Elle est date du 8 ou 9
      janvier, au moment o se tenaient les runions prparatoires 
      l'dit de janvier.]

      [Note 351: _Mmoires de Cond_, t. II, p. 603.]

      [Note 352: _Lettres_, I, p. 265.]

Mais que cette explication soit ou non sincre, qu'elle agisse par
politique ou par dgot de la violence, on se prend  l'admirer de
suivre courageusement la voie qu'elle s'est trace. Elle runit dans
les derniers jours de janvier quelques thologiens et quelques ministres
pour dbattre plus particulirement la question des images. Elle amne 
ce nouveau colloque des vques et des cardinaux. C'tait,
expliquait-elle au lgat, Hippolyte d'Este, le meilleur moyen de
convaincre les prdicants d'ignorance que de leur permettre de prsenter
leurs arguments[353]. En ralit, ce qu'elle voudrait, c'est un
programme de rformes, souscrit par les catholiques et les protestants,
qu'elle pt prsenter au prochain Concile comme le voeu commun des deux
glises. Bze savait la vanit de cette tentative, mais il s'y prta
pour lui complaire[354]. Monluc et les docteurs catholiques les plus
conciliants, Salignac, Despence, Picherel, Bouteiller, sans vouloir,
comme les ministres, proscrire absolument les images, mirent le voeu
que les vques, curs et autres pasteurs remontrassent souvent au
peuple que les images n'ont est receues en l'glise que pour instruire
les simples et reprsenter ce que notre Sauveur a fait pour nous;
qu'elles ne sont pas elle-mmes un objet de culte et que toutes, hormis
la simple croix, doivent tre dplaces des autels et mises en parois
en tels lieux qu'on ne les puisse plus adorer, saluer, baiser, vestir,
couronner de fleurs, bouquets, chapeaux, leur offrir voeux, les porter
par les rues et temples sur les espaules ou bastons. Mais la majorit
des docteurs, tout en blmant l'abus, dcida de maintenir l'usage. Il en
fut de ce petit colloque comme du grand colloque de Poissy.

      [Note 353: Baronii, Raynaldi et Laderchi, _Annales ecclesiastici_,
      d. de 1879, Bar-le-Duc et Paris, t. XXXIV, p. 178, lettre du
      cardinal de Ferrare, du 17 janvier 1562.]

      [Note 354: _Histoire ecclsiastique_, I, p. 692.--Lettre de Bze 
      Calvin, 1er fvrier 1562, _Calvini Opera omnia_, XIX, col.
      273-275.]

Catherine continuait  jouer trs serr, multipliant les affirmations de
son zle pour le catholicisme, et laissant les rforms jouir du
bnfice de l'dit de janvier et mme d'un peu plus de libert. Mais une
nouvelle et dfinitive volution d'Antoine de Bourbon[355] la priva de
son plus solide appui du ct des protestants. Le Lgat, qui tait aussi
fin qu'elle, s'tait bien gard de la heurter de front et mme, pour lui
plaire, il l'aurait, dit-on, un jour accompagne au prche. Entre temps,
comme s'il n'et voulu que la seconder, il travaillait lui aussi 
rapprocher le roi de Navarre de Philippe II. Antoine de Bourbon avait
beaucoup vari en ses pratiques religieuses au cours de l'anne 1561,
allant successivement ou le mme jour  la messe et au prche et, selon
ses intrts, fidle de l'une ou l'autre glise, correspondant avec
Calvin et dlguant au pape pour qu'il lui ft obtenir du roi d'Espagne
la compensation si ardemment convoite. La Cour de Rome donna de bonnes
paroles. Hippolyte d'Este, le cardinal de Tournon et Chantonnay lui
persuadrent que, s'il menait son fils  la messe--ce fils que Jeanne
d'Albret nourrissait avec tant de soin dans l'hrsie--il gagnerait le
coeur du Roi catholique et obtiendrait de lui ce qu'il voulait. Il le
crut et, immdiatement aprs l'dit de janvier, il rompit,
dfinitivement cette fois, avec les rforms. C'tait pour eux un coup
terrible, comme on en peut juger par la fureur de Bze. Ce malheureux,
crit-il  Calvin le 1er fvrier, est absolument perdu et il a rsolu de
tout perdre avec lui. Il loigne sa femme, il ose  peine regarder
l'Amiral  qui il doit tout[356]. Bze ne veut plus dsormais l'appeler
que Julien (l'apostat).  peine pourrait-on trouver, dit-il, pareil
exemple de lgret, de perfidie, de sclratesse[357]. Quant  la
Reine-mre, ou, comme il dit, notre autocratrice [Grec: Autocratora],
il reconnat, qu'il n'y a pas de sa faute et qu'elle est grandement
offense de ce qui se passe (_istis maxime offendi_)[358]. Dans le
premier moment de colre, elle s'en prit au Conntable, qu'elle rendait
responsable du revirement du roi de Navarre, et en sont venues parolles
si aigres que le Conntable s'en est all[359]. Le moment tait
critique. Elle tait brouille avec les chefs du parti catholique, et,
dans le parti protestant, elle n'avait plus pour elle que l'Amiral et
son frre, d'Andelot, qu'elle avait fait entrer au Conseil priv, la
Reine de Navarre, et Cond, qui  la fin de fvrier relevait  peine
d'une grosse attaque de fivre. Sous peine de se perdre, elle tait
oblige de changer d'allure, sinon de sentiments. Elle donna l'ordre 
toutes ses dames et demoiselles de vivre catholiquement  son exemple,
si elles ne voulaient pas tre chasses honteusement et punies. Le 4
fvrier, elle communia et suivit la procession, accompagne de toute la
Cour[360]. Elle coupa court aux fantaisies huguenotes d'Henri d'Orlans.
Elle le tansa fort, raconte Marguerite, luy et ses gouverneurs, et, le
faisant instruire, le contraignist de reprendre la vraye, saincte et
ancienne religion de nos pres, de laquelle elle ne s'estoit jamais
departie[361]. Aprs cette volution, elle pouvait, dans une lettre 
la Reine d'Espagne, s'lever contre ceux qui calomniaient la conduite de
son fils. Le cardysnal de Tournon, crit-elle, m'a dyst luy-mesme qu'il
l'a veu  la mese (messe)[362].

      [Note 355: La dfection dfinitive de Antoine de Bourbon a suivi
      l'dit de janvier, _Histoire ecclsiastique_, I, p. 688.]

      [Note 356: _Calvini Opera Omnia_, XIX, col. 275.]

      [Note 357: _Ibid._, col. 299.]

      [Note 358: _Ibid._, col. 275. Bze a cancell dans ses lettres
      manuscrites, et par consquent les anciennes dition ne portent
      pas les passages o il est question de la bonne volont de la
      Reine-mre (voir supra p. 109, 110 et ici, p. 115, avec les
      renvois aux documents). Mais les consciencieux rudits Baum Cunitz
      et Reuss, qui ont publi les Oeuvres compltes de Calvin, ont
      rtabli tous les endroits supprims et indits, et, ce faisant,
      ils ont rendu aux historiens de Catherine un inapprciable
      service. Bze s'en voulait d'avoir t dupe, et les diteurs de la
      correspondance de Calvin sont confus qu'il se soit tromp sur le
      caractre de la Reine et les vertus de ses enfants (XIX, col. 178,
      notes 6, 7, et col 275, note 16). Au vrai, il n'y a pas tant 
      rougir. Bze a vu la Reine-mre, telle qu'elle fut, sincre en cet
      essai d'apaisement et de tolrance. Si elle a chang de sentiment,
      c'est qu'elle y a t contrainte par la force des choses. Il faut,
      sans parti pris, lui tenir compte de ses bonnes intentions.]

      [Note 359: Lettre de Chantonnay, ambassadeur d'Espagne en France,
      du 3 fvrier 1562, _Mmoires de Cond_, II, p. 21-22.]

      [Note 360: Lettre du nonce du 5 fvrier, Aymon, _Tous les
      synodes_, I, p. 65.]

      [Note 361: _Mmoires et lettres de Marguerite de Valois_, publies
      par Guessart, Paris, 1842, p. 7.]

      [Note 362: Louis Paris, _Ngociations sous Franois II_ (Coll.
      Doc. indits), p. 849. Il s'agit, non comme le croit Louis Paris,
      de Charles IX qui vivait avec sa mre, mais d'Henri d'Orlans qui
      avait sa maison  part et qu'elle avait moins d'occasions de
      voir. Rapprocher d'ailleurs cette indication de ce que dit plus
      haut Marguerite de son frre et du cardinal de Tournon.]

Surtout elle s'attachait  convaincre le nonce, son garant auprs de la
Cour de Rome. Prosper de Sainte-Croix tant all lui demander de faire
quelques modifications  l'dit de janvier, que le parlement de Paris
s'enttait  ne pas enregistrer, elle lui expliqua qu'il tait bien
difficile d'aller contre l'opinion de la compagnie consulte 
Saint-Germain, mais elle promit toutefois, aprs en avoir parl au
Chancelier, de lui faire savoir ce qui se pourrait faire. Le Nonce
comprit qu'on ne ferait rien et le lui dit. Alors elle se lamenta fort
(_se duole grandemente_) de ne pouvoir aller plus avant et que la plaie
ft de telle nature qu'elle ne pouvait tre gurie autrement,
c'est--dire que par des remdes doux. Chasser les prdicants et, comme
d'un coup, tait chose impossible, mais elle avait l'esprance de
pouvoir faire de bien en mieux chaque jour. En tmoignage de sa bonne
volont, elle allait renvoyer l'Amiral en sa maison pour montrer une
fois de plus qu'elle n'approuvait pas qu'on vct comme il vivait. Elle
lui annona aussi qu'elle venait d'crire aux prlats de son royaume et
 Monsieur de Candale (Henri de Foix), qu'elle avait choisi pour
ambassadeur, de partir pour le Concile, mais elle voudrait que ceux de
la nouvelle religion pussent s'y rendre en toute sret et y tre
entendus. Elle parla si bien mlant le faux et le vrai, adoucissant les
refus et amplifiant les promesses, que le Nonce assurait la Cour de Rome
du dsir trs grand de la Reine de mettre fin  toutes diversits de
religion[363].

Comme il n'tait pas aussi facile de convaincre le Parlement, le mme
jour o elle lui renouvelait par lettres de jussion l'ordre de vrifier
l'dit, elle en faisait publier une interprtation restrictive (14
fvrier). taient autoriss  prendre part aux assembles de ceux de la
religion les officiers ordinaires auxquels appartient la cognoissance
de la police comme baillifs, senechaux, prevosts, etc., mais dfense
tait faite d'y paratre aux officiers des Cours souveraines ni autres
de judicatures, que (lesquels) nous entendons (faisoit-elle dire au
Roy en cette dclaration) vivre en la foy et religion de Nous et nos
prdcesseurs[364]. Elle laissa partir d'Andelot et Coligny (22
fvrier).

Mais elle renonait de trs mauvaise grce  sa politique et le montrait
bien  l'occasion. Les huguenots continuaient  prcher  Paris,
crivait le nonce le 28 fvrier, et s'assemblaient par troupes de dix ou
douze mille personnes[365]. Les catholiques injurirent les allants et
venants, et ceux-ci menacrent de s'armer. Les deux partis recoururent 
la Reine, qui invita les rforms  se contenter de la libert que le
Roi leur avait octroye et promit aux catholiques de leur faire rponse
le lundi prochain. Elle ne se dcidait pas  loigner le cardinal de
Chtillon. Elle ne souffrait plus de prche dans le chteau, mais elle
gardait comme prdicateur et premier aumnier Louis Bouteiller, un
thologien, si ami des concessions que son orthodoxie en tait suspecte
(_poco sincero_, dit Prosper de Sainte-Croix).

      [Note 363: Lettre du 5 fvrier, Aymon, _Tous les synodes_, I, p.
      66.]

      [Note 364: Cond, _Mmoires_, t. III, p. 16.]

      [Note 365: Aymon, _Synodes_, I, p. 77-79.]

Elle refusait de renvoyer le chancelier de L'Hpital que l'ambassadeur
d'Espagne dnonait comme hrtique. C'est de lui certainement qu'il est
question dans une lettre trs vive  sa fille, la reine d'Espagne:
...Mon valet ayst plus homme de byen que seus qui en parle et je vous
en naseure, (en assure), ms pour se qu'i(il) ne recon que moy et ne
dpend de personne, yl (ils) le ase (hassent), mais s'et de quoy je
l'ayme[366].

      [Note 366: Fvrier 1562, _Lettres_, I, p. 614; Louis Paris,
      _Ngociations_, p. 849.]

Pour dtourner Navarre de prendre parti contre elle, elle recommandait
ses intrts  l'ambassadeur de France  Madrid et sollicitait de
Philippe II plus vivement que jamais, cette entrevue o elle se croyait
sre de le convaincre. Irrite de l'opposition o s'acharnait le
Parlement contre l'dit de janvier, elle galopa jusqu' Paris et fora
l'enregistrement (6 mars). C'tait six jours aprs le massacre de Vassy.

Les triumvirs s'taient donn rendez-vous  Paris pour dcider ou
obliger la Rgente  revenir sur ses concessions. Le duc de Guise, parti
de son chteau de Joinville, s'arrta le dimanche 1er mars  Vassy pour
y entendre la messe. Quelques-uns de ses gens se prirent de querelle
avec les rforms de la ville et des environs, qui tenaient leur prche
dans une grange prs de l'glise. Ils appelrent  l'aide leurs
compagnons, assaillirent en armes l'assemble des fidles, frapprent et
turent[367]. Cette chauffoure sanglante fut clbre par les
catholiques  l'gal d'une victoire. Le Conntable alla au-devant de
Guise jusqu' Nanteuil[368]. Paris, o il entra le 16 mars, le salua de
ses acclamations[369]. Le prvt des marchands lui offrit, au nom de la
ville vingt mille hommes et six millions de livres, pour rtablir la
paix religieuse, c'est--dire l'unit. Le Duc rpondit modestement que
c'tait l'affaire de la Reine-mre et du roi de Navarre, lieutenant
gnral du royaume, et qu'en sa qualit de sujet du roi, il mettait son
honneur  leur obir[370]. Les protestants armrent pour se dfendre et
se venger. Des centaines de gentilshommes rejoignirent  Paris le prince
de Cond, qui, depuis la dfection de son frre, tait regard comme le
chef du parti. Bze courut  Saint-Germain demander justice des
massacreurs. Le roi de Navarre, avec l'ardeur d'un nophyte, imputa le
fait de Vassy  l'insolence des religionnaires, mais la Reine fit
gratieuse response promettant que bonnes informations seroient prises et
que pourvu qu'on se contnt on pourvoiroit  tout[371]. Elle nomma
gouverneur de Paris le cardinal de Bourbon, qui, frre du roi de Navarre
et du prince de Cond, devait inspirer confiance aux deux partis. Le
Cardinal runit les prsidents au Parlement et, sur leur avis, dcida
que Guise et Cond seraient pris de s'loigner. Mais les habitans,
mesmement (surtout) les marchands requirent les triumvirs de
n'abandonner la dite ville, et Guise et Montmorency restrent[372].
Quelques jours aprs, Cond, qui apprhendait de livrer bataille dans
les rues  cette population fanatique, partit avec ses troupes.

      [Note 367: Sur le massacre, voir _Histoire de France_ de Lavisse,
      t. VI, 1, p. 58-59.--Lavisse, _Le massacre fait  Vassy_ dans _les
      Grandes Scnes historiques du_ XVIe _sicle... de Tortorel et
      Perrissin_, publies par Franklin, Paris, 1886.]

      [Note 368: _Mmoires du duc de Guise_, Michaud et Poujoulat, t.
      VI, p. 489.]

      [Note 369: Journal de l'anne 1562, _Revue rtrospective ou
      Bibliothque historique_, 1re srie, t. V (1834), p. 86-87.]

      [Note 370: De Ruble, _Antoine de Bourbon et Jeanne d'Albret_, t.
      IV, p. 119.]

      [Note 371: _Histoire ecclsiastique_, II, p. 3.]

      [Note 372: _Mmoires du duc de Guise_, Michaud et Poujoulat, t.
      VI, p. 489.]

Il aurait d marcher sur Fontainebleau, o se trouvait la Cour, enlever
le Roi et la Reine et, les conduisant dans son camp, y transporter la
lgalit. Il ne lui vint mme pas  l'esprit de rester dans le voisinage
pour les dfendre contre une agression des triumvirs. Les quatre lettres
que Catherine lui crivit du 16 au 26 mars le lui signifiaient assez
clairement[373]. Je n'oublyeray jamais, dit-elle dans l'une, ce que
ferez pour le Roy mon filz et moy[374]. Je voy tant de choses qui me
dplaisent, crit-elle dans une autre, que, si ce n'estoit la fiance que
j'ay en Dieu et asseurance en vous que m'ayderez  conserver ce royaume
et le service du Roy mon fils, en despit de ceulx qui veullent tout
perdre, je seroys encore plus fasche, mais j'espre que nous remdirons
bien  tout avec vostre bon conseil et ayde...[375] Et dans une
troisime: Je n'oublyeray jamais, disait-elle, ce que faictes pour moy
et si je meurs avant avoir le moyen de le pouvoir recongnoistre, comme
j'en ay la voulont, j'en lairray une instruction  mes enffans[376].
Plus tard elle avouait que lorsque le Prince,  son dpart de Paris, lui
avait, de La Fert, demand la permission pour sa seuret, de rester
en armes, elle lui avait rpondu qu'elle ne le trouvait mauvs pourveu
qu'y (il) ne fallit  set (se) desarmer quand elle le lui
manderait[377]. Cond manqua de dcision ou voulut viter jusqu'
l'apparence de la contrainte. Il abandonna la capitale et ne mit pas la
main sur Charles IX, oubliant que la prise du Roi ou de Paris est, comme
dit Tavannes, la moiti de la victoire.

Les triumvirs le savaient bien. Guise et Antoine de Bourbon allrent
droit  Fontainebleau avec mille cavaliers, et invitrent la Reine 
rentrer avec son fils  Paris. Elle refusa, pria, supplia. Reste seule
avec Antoine de Bourbon, elle russit  l'attendrir. Mais Guise survint.
Antoine se ressaisit, et ordonna les apprts du dpart, menaant de
coups de bton ceux qui ne vouloient destendre le lit du Roy par
crainte de la Reyne[378]. La Cour prisonnire s'achemina vers la
capitale (31 mars). Catherine pleurait de dpit. Mais Guise goguenard
remarquait qu'un bien qui vient d'amour ou de force ne laisse pas
d'tre toujours un bien.

      [Note 373: _Lettres_, I, p. 281-284.]

      [Note 374: _Ibid._, p. 282.]

      [Note 375: _Ibid._, p. 283.]

      [Note 376: _Ibid._, p. 284.]

      [Note 377: _Ibid._, p. 291, 10 avril.]

      [Note 378: De Ruble, IV, p. 134. Le roi, quand il allait d'une
      rsidence  l'autre, emportait sa literie.]

Elle ne se lamenta pas longtemps. Sa politique de tolrance lui avait
t inspire non par quelque sympathie pour des doctrines qu'elle
connaissait mal, mais par le dgot des perscutions et la constatation
de leur impuissance. Il est possible que, si les protestants avaient eu
le dessus, elle et, pour garder le pouvoir, consenti, suivant un mot
qu'on lui prte,  entendre la messe en franais. Mais elle n'avait plus
 choisir; l'nergie de Guise avait dcid en faveur du catholicisme.
Elle n'tait pas femme  se sacrifier pour une minorit qui n'avait su
ni se dfendre ni la dfendre. Elle s'accorda sans peine avec les
vainqueurs. Ils ne lui imposrent d'autre condition, comme on peut en
juger d'aprs ce qui suivit, que de revenir sur les concessions de
l'dit de Janvier. Ils avaient intrt  la mnager et  la maintenir 
sa place et  son rang, pour ter  leurs adversaires l'occasion de se
poser en champions du Roi. Le revirement de Catherine fut si prompt
qu'il n'eut pas l'air d'tre forc. Elle recommena ou plutt continua
de gouverner l'tat et elle prit avec aisance la direction du parti
catholique. Les lettres qu'elle venait d'crire au prince de Cond
taient claires, mais elle prtendit prouver  ses ambassadeurs, 
Philippe II, au cardinal de Chtillon et au destinataire lui-mme
qu'elles n'avaient pas le sens qu'elles paraissaient avoir. Comme Cond,
fort de ses dclarations, soutenait qu'elle tait, avec son fils,
prisonnire des triumvirs, elle retourna l'argument contre les huguenots
en armes: lesquelz, il fault que je croye, retiennent contre son gr
mon cousin le prince de Cond... pour donner plus d'auctorit  leur
faict. Mais si prisonniers [il] y a du ct catholique, ce sont les
dicts princes et seigneurs (les triumvirs), desquelz le roy mondict filz
et moy tenons et les cueurs et les vyes si affectes au bien de ceste
couronne que je les veoy prestz  les sacrifier pour la conservation
d'icelle et le service du Roy...[379]

      [Note 379: _Lettres_, t. I, p. 294-295, 11 avril 1562.]

Elle s'inquitait surtout de l'effet de ses lettres sur les princes
protestants d'Allemagne. Cond leur en avait envoy copie ainsi qu' la
Dite germanique pour justifier sa prise d'armes et rclamer des secours
d'hommes et d'argent. La Reine jugeait aussi dangereux de passer pour
complice que pour victime des chefs catholiques. Le duc de Wurtemberg,
un luthrien, qui ne savait pas son volution, lui avait crit, le 15
avril 1562, de bien prendre garde aux moyens persuasions menaces et
tous autres empchements.... possibles aux ennemis de la parole de Dieu
pour la faire trbucher et desvoyer de la vraye doctrine et religion du
saint vangile que notre Seigneur par sa sainte grce lui avait
esclairci[380]. Il lui parlait comme  une convertie, tant il est vrai
qu' cette poque la tolrance d'une doctrine passait pour une adhsion.
Mais, avant d'avoir reu cette exhortation, Catherine qui apprhendait
pour la sret du royaume le contre-coup du massacre de Vassy et de
l'enlvement de Fontainebleau, faisait partir le 17 avril Courtelary,
interprte d'allemand, charg d'assurer de vive voix au pieux souverain
qu'elle demeurait permanente en la Confession chrestienne de la
Saincte Doctrine de l'vangile[381]. Elle trouvait lgitime de mentir
pour viter une invasion.

      [Note 380: 15 avril 1562, _Bulletin de la Socit du
      Protestantisme franais_, XXIV, 1875, p. 507.]

      [Note 381: Le duc de Wurtemberg  la Reine-mre, 16 mai, _Mmoires
      de Cond_, III, 286. La lettre de Catherine du 17 avril  laquelle
      il rpond ne dit rien de semblable (_ibid._ 283). Catherine vient
      d'apprendre  ses dpens le danger des critures et elle se
      garderait bien de se compromettre  nouveau. Mais il n'est pas
      douteux qu'elle a fait donner au Duc oralement les assurances
      qu'il rpte et probablement dans les mmes termes o Courtelary
      les lui a transmises.]

La raction s'annona par un privilge octroy  la ville de Paris. Le
11 avril, le Roi, tout en confirmant l'dit de janvier, interdit par une
drogation formelle les prches, assembles publiques ou prives, et
administration des sacrements, si ce n'est  la mode catholique, dans
les faubourgs et la banlieue de la capitale. Aprs que Catherine eut
fait ce premier pas en arrire, les triumvirs lui dlivrrent un
certificat d'orthodoxie qu'elle s'empressa d'expdier  Philippe II (16
avril)[382]. Le 12 mai, elle sortit de Paris et alla s'tablir en son
chteau de Monceaux.

      [Note 382: _Lettres_, I, p. 296-297.]

Libre de ses mouvements, elle ne dsesprait pas de maintenir la paix.
C'tait avoir une foi robuste en ses moyens.  Sens,  Angers,  Tours
et en d'autres grandes villes, la populace catholique avait renouvel
l'exploit de Vassy; la grande lvrire, comme on disait, donnait la
chasse aux hrtiques avec un entrain furieux[383]. De leur ct, les
bandes huguenotes assaillaient les places fortes et quelquefois
rendaient violence pour violence. Cond, avec quelques centaines de
gentilshommes, avait enlev Orlans, pour ainsi dire au galop (2 avril).
Ses lieutenants occuprent Angers, Tours, Blois, tout le cours moyen de
la Loire. Dans la valle du Rhne, le baron des Adrets surprit Valence
le 27 avril et, trois jours aprs, Lyon, la seconde ville du royaume. Le
prestige des triumvirs tait atteint par ces checs. Catherine n'en
tait que plus  l'aise pour ngocier. Elle n'aimait pas la guerre qui
donne aux chefs militaires trop d'importance. Elle expdia  Orlans,
devenue la capitale du parti protestant, des ambassadeurs de tout tat:
gens de robe, gens d'pe, gens d'glise, Arthus de Coss, sieur de
Gonnor, l'abb de Saint Jehan de Laon, le marchal de Vieilleville, le
sieur de Villars--et son fidle Monluc, l'vque de Valence, qui, pour
rester plus longtemps dans la ville, contrefit si bien le malade que le
bruit courut qu'il tait mort. Mais il y perdit sa peine. Catherine
voulait supprimer partout le libre exercice du culte rform que Cond
voulait maintenir l o il tait autoris par l'dit de janvier.
C'taient des exigences inconciliables.

      [Note 383: Marijol, _Histoire de France de Lavisse_, t. VI, 1, p.
      63-64.]

Elle se mit elle-mme en campagne et donna rendez-vous au Prince  Toury
(9 juin)[384]. Gne peut-tre par la prsence du roi de Navarre, en qui
elle pouvait craindre un surveillant, elle se montra, contre son
naturel, violente et agressive. Elle parla mme d'excepter de l'amnistie
les magistrats rebelles. Comme Cond tmoignait une grande confiance en
ses troupes, elle riposta sur un ton de menace: Puisque vous vous fiez
 vos forces, nous vous montrerons les ntres. On se spara sans avoir
rien fait. Cependant l'opinion s'tablissait que la prsence des
triumvirs  la tte de l'arme catholique tait le grand obstacle  la
paix. Cond offrit  son frre, s'ils s'loignaient, de se livrer
lui-mme en otage  la Reine: condition qui fut de part et d'autre
excute. Mais quand,  Talcy, o les chefs protestants allrent la
trouver (29 ou 30 juin), elle leur signifia qu'il fallait renoncer 
l'dit de janvier et au libre exercice du culte, Coligny, au nom de
tous, protesta. La Reine s'emporta et reprocha au Prince de l'avoir
trompe sur les dispositions de ses partisans. Ha! mon cousin, vous
m'affolez, vous me ruinez[385]. Avait-elle pu croire que les huguenots
se livreraient  merci? Mme s'ils avaient eu pleine confiance en son
bon vouloir, ils pouvaient douter de sa puissance et se dfier de la
pression des chefs catholiques et de la fureur des masses. Elle estimait
probablement que la capitulation sans rserves d'un parti serait
glorieuse pour elle et lui donnerait la force d'imposer un compromis 
l'autre. C'tait toujours au rle de mdiatrice et d'arbitre qu'elle en
revenait. Mais tait-il possible de faire la loi aux belligrants avant
qu'ils fussent puiss par la lutte? Le pass ne permettait pas de le
croire. Toutefois il est certain que la Rgente, comme on le vit aprs
ces premiers troubles, n'avait pas l'intention de dsarmer les
protestants pour les donner en proie aux catholiques.

      [Note 384: Sur cette entrevue et celles qui suivirent, voir de
      Ruble, _Antoine de Bourbon et Jeanne d'Albret_, t. IV, p. 244, ou
      Edmond Cabi, _Ambassade en Espagne de Jean brard, seigneur de
      Saint-Sulpice, de_ 1562 __ 1565.., Albi, 1903, p. 44 sq., note
      1.]

      [Note 385: De Ruble, t. IV, p. 263.]

Alors, dans son grand dsir de pacification, elle s'avisa d'un moyen qui
n'tait pas ordinaire. Sachant la rpugnance de Cond  entrer en
guerre contre sa propre nation, elle lui fit suggrer par Monluc de
faire paratre ses sentiments par toutes belles offres et beaux
effets, comme de dclarer,  la premire entrevue qu'elle aurait avec
lui, qu'il aimait mieux sortir du royaume avec ses amis que de le
voir.... expos au feu et au sang. Monluc laissait entendre que la
Reine, surprise de cette gnrosit, ne sauroit que respondre et se
montrerait d'autant plus facile sur les conditions d'un accord. Aussi,
quand Cond revit Catherine, il se dit rsign  l'exil, s'il le fallait
absolument pour pargner au pays les malheurs de la guerre. Elle le prit
au mot et sur-le-champ lui donna cong de vivre hors de France jusqu'
la majorit du roi. Mais l'Amiral, que son exprience et son caractre
galaient presque  Louis de Bourbon, ne crut pas que l'arme ft lie
par l'imprudence de son chef. Il consulta les soldats qui, tout d'une
voix, rpondirent que la terre de France les avoit engendrez et qu'elle
leur serviroit de spulture[386]. Ainsi finit cette comdie 
l'italienne.

La lutte reprit avec plus de violence sur tous les points du territoire
et les trangers s'y mlrent. Catherine avait demand des secours 
Philippe II, au duc de Savoie et au pape; Cond et Coligny  l'Allemagne
protestante et aux Anglais, mais ceux-ci vendirent fort cher les
subsides et les soldats qu'ils fournirent. Ils avaient, au trait du
Cateau-Cambrsis (1559), abandonn  Henri II, pour huit ans, la ville
de Calais, cette glorieuse conqute de Guise,  charge pour le roi de
France, s'il tardait  la rendre au terme fix, de leur payer une
indemnit de huit cent mille couronnes, sans prjudice de leurs droits.
C'tait une formule diplomatique pour mnager leur amour-propre et
masquer la cession dfinitive. La reine d'Angleterre, lisabeth, qui
avait,  son avnement, ratifi  contre-coeur cette clause onreuse,
voulut profiter des divisions de ses voisins, pour recouvrer son bien.
Les ngociateurs huguenots la suppliant  grosses larmes de prendre en
mains la dfense des glises, elle y mit pour condition que Cond et
Coligny s'engageraient  lui faire restituer Calais, le plus tt
possible, sans attendre ni prtexter le dlai de huit ans prvu au
Cateau-Cambrsis et qu'en garantie de leur promesse ils lui livreraient
immdiatement Le Havre (Convention d'Hampton-Court, 20 septembre
1562)[387].

      [Note 386: F. de La Noue, _Mmoires_, ch. IV, d. Buchon, p.
      282-283.--De Ruble, t. IV, p. 263-267.]

      [Note 387: Le texte le plus exact de l'accord se trouve dans les
      _Mmoires de Cond_, t. III, p. 689.]

L'arme royale, aprs s'tre empare de Poitiers (31 mai) et de Bourges
(31 aot), marcha droit  Rouen, qu'il importait de reprendre aux
huguenots avant le dbarquement des Anglais (septembre 1562). Catherine
alla s'tablir devant la place avec les assigeants. Pour les
encourager, elle ne failloit tous les jours, raconte Brantme,  venir
au fort Sainte-Catherine, qui dominait la ville, tenir conseil et voir
faire la batterie. Que je l'aye veue souvent passant par ce chemin creux
de Sainte-Catherine. Les canonnades et harquebusades pleuvoient autour
d'elle qu'elle s'en soucioit autant que rien... Et quand Monsieur le
Connestable et Monsieur de Guise luy remonstroient qu'il luy en
arriveroit malheur, elle n'en faisoit que rire et dire pourquoy elle s'y
pargnerait non plus qu'eux puisqu'elle avoit le courage aussi
bon[388]. Elle bravait la mort comme un homme. Son prestige en fut
accru ainsi qu'elle y comptait.

      [Note 388: Brantme, VII, p. 365.]

Mais elle aspirait  la paix et le hasard la servit bien. Antoine de
Bourbon mourut quelques jours aprs la prise de Rouen d'un coup
d'arquebuse reu au sige (17 novembre). Les chefs des deux armes,
Cond et le Conntable, furent faits prisonniers et Saint-Andr tu  la
bataille de Dreux, l'action la plus mmorable de cette premire guerre
civile (19 dcembre). Guise fut assassin par Poltrot de Mr devant
Orlans qu'il assigeait (24 fvrier 1563). Elle se trouva dbarrasse
momentanment ou pour toujours des principaux chefs des deux partis.
Mais Coligny continuait  tenir la campagne et les Anglais taient au
Havre. Crussol, le mari d'une de ses dames favorites, qu'elle avait
envoy pacifier le Languedoc, russissait si bien  s'entendre avec les
huguenots de la province qu'il en devenait inquitant. Il fallait faire
la paix au plus vite. Elle eut l'air de la considrer comme un accord
entre les catholiques et les protestants, o la royaut n'interviendrait
 la fin que pour donner sa sanction. Elle s'assurait ainsi le moyen
d'opposer  leurs exigences un contrat d'obligations mutuelles. Le
Conntable et Cond furent de part et d'autre relchs pour discuter
les clauses du trait. Catherine tait sre que les ngociateurs ne se
spareraient pas sans conclure. C'tait  Montmorency, l'un des auteurs
responsables du conflit, de voir quelles concessions il pouvait faire
aux protestants. Le dernier survivant du triumvirat tint  honneur de ne
pas se ddire.  sa premire rencontre avec Cond, il lui refusa si net
le rtablissement de l'dit de janvier que le jeune Prince, impatient de
sa captivit, consentit  dbattre et finit par accepter des clauses
moins avantageuses[389]. L'dit de pacification d'Amboise (19 mars 1563)
octroya la libert de conscience aux rforms dans tout le royaume, mais
restreignit la libert de culte  certains lieux ou  certaines
personnes. Les seigneurs hauts justiciers, avec leurs familles et leurs
sujets, et les seigneurs ayant fief, avec leur famille seulement, en
jouiraient dans leurs maisons; l'ensemble des fidles, dans une ville
par bailliage, o il leur serait loisible d'avoir des temples dans les
faubourgs. Et mme dans la vicomt et prvt de Paris, il n'y aurait
d'autre exercice que du catholicisme. Ainsi les droits en matire
religieuse taient localiss et hirarchiss. Les hauts justiciers
pouvaient admettre leurs sujets  leurs crmonies domestiques, ce que
les simples fieffs ne pouvaient pas faire. Le reste des nobles, les
gens des villes et les paysans,  moins que ceux-ci ne fussent sujets
d'un haut justicier, taient obligs d'aller chercher souvent trs loin
un temple ou une assemble de prire. Les gentilshommes qui dfendaient
Orlans acceptrent, par lassitude et prjug de distinction sociale, ce
compromis que les ministres rfugis dans la place avaient unanimement
condamn[390]. Les chefs spirituels prvoyaient sans doute que la
Rforme, cantonne et, pour ainsi dire, parque, n'aurait plus de
pouvoir rayonnant, chacun de ses foyers tant isolment trop faible.
Coligny, arriv aussitt aprs la conclusion de la paix, blma Cond
d'avoir fait la part  Dieu, une petite part et d'avoir ruin plus
d'glises par ce trait de plume que toutes les forces ennemies n'en
eussent pu abattre en dix ans[391]. Calvin le traitait de misrable
qui avait trahi Dieu en sa vanit[392]. La faute tait en effet de
consquence dans le prsent et pour l'avenir. L'aristocratie du parti
semblait s'tre dsintresse de la cause commune. Se rserver la pleine
jouissance du culte, continuer  occuper les plus hautes charges et les
premires dignits de l'tat et consentir qu'une grande partie des
habitants des villes et des campagnes ft prive de la libert la plus
chre, c'tait montrer peu de zle pour les humbles et les petits et
proclamer dans l'unit de foi l'ingalit des conditions. Le
protestantisme apparut aux masses simplistes comme la religion de la
haute noblesse, un nouveau privilge. Le recrutement par en bas se
ralentit[393].

      [Note 389: _Mmoires de Cond_, IV, p. 311.]

      [Note 390: _Calvini Opera omnia_, XIX, col. 681 et la note 2.]

      [Note 391: _Histoire ecclsiastique_, II, p. 335.]

      [Note 392: Calvin  Soubise, 5 avril 1563. _Calvini Opera omnia_,
      t. XIX, col. 686.--Cf. le mme  Bullinger, col. 690.]

      [Note 393: Marijol, _Histoire de France de Lavisse_, t. VI. I, p.
      74-75.]

Catherine sortait indemne d'une exprience o sa fortune avait couru
tant de risques. Femme et trangre, elle avait, sous un roi enfant,
entrepris d'inaugurer la tolrance dans un pays o les prisons
regorgeaient d'hrtiques et en un temps o perscuteurs et perscuts,
s'accusant mutuellement d'hrsie, professaient tous qu'elle tait
punissable, mme de mort. C'est sa gloire--une gloire qu'il ne faut pas
lui dnier--d'avoir conu ce dessein et de l'avoir poursuivi, malgr les
menaces et les dangers. Mais elle n'avait prvu ni les effets ni les
ractions de sa politique gnreuse. Aussi fut-elle surprise par
l'explosion des haines et des exigences. Confiante  l'excs dans ses
moyens et persuade qu'il lui suffisait de parler pour convaincre, elle
pensait diriger les vnements, et ce fut les vnements qui la
menrent. De son propre aveu fait en une heure de sincrit, elle y
pourvoyait au jour la journe. C'tait encore trop dire; en ralit elle
ne savait qu'ajouter une nouvelle concession  la concession dj faite,
sans pouvoir, ou, peut-tre mme, en un trs court moment, sans vouloir
dire aux rforms: Vous n'irez pas plus loin. Les chefs catholiques,
prenant l'offensive, la mirent en demeure de choisir entre les deux
religions. Que ft-il advenu d'elle, si Cond, accourant  son appel,
l'avait conduite dans son camp et place  la tte des troupes
protestantes? Son bonheur la sauva de ce risque. Le retour forc de
Fontainebleau  Paris fut son chemin de Damas; il lui rvla l'avenir du
catholicisme. C'tait la fin, sans retour possible, des colloques
qu'elle prsidait solennellement avec le Roi, des apparitions aux
prches, des entretiens familiers avec Bze et Pierre Martyr, des
mascarades mitres de Charles IX et des dmonstrations iconoclastes du
duc d'Orlans. Elle avait prouv la force des masses et des grands
corps de l'tat et leur attachement passionn  l'glise traditionnelle.
Mais si elle traita dsormais les protestants en minorit dissidente et
renona aux complaisances, elle continua longtemps encore  pratiquer
ses principes de modration et de tolrance.




CHAPITRE V

L'EXPRIENCE ET L'CHEC DE LA POLITIQUE MODRE


Catherine tait une femme heureuse; le hasard et le fanatisme l'avaient
d'eux-mmes si bien servie qu'elle n'aurait pu souhaiter un dnouement
plus favorable. Ses rivaux de pouvoir, le roi de Navarre et le duc de
Guise, taient morts[394], laissant pour chefs de leur maison deux
enfants, Henri de Bourbon et Henri de Lorraine, celui-ci g de treize
ans et celui-l de neuf. Le dernier des triumvirs, Montmorency,
vieillissait assoupli par sa msaventure de Dreux. Cond tait las des
batailles et dsireux de reprendre  la Cour la place d'Antoine de
Bourbon. La Reine-mre, forte de l'affaiblissement des partis, gouverna
le royaume pendant quatre ans, avec une pleine autorit, non sans
troubles, mais sans rvolte.

      [Note 394: Ce n'est pas une raison suffisante pour insinuer
      qu'elle pourrait bien avoir t la complice de Poltrot de Mr, en
      vertu du dangereux adage: _Is fecit cui prodest_, comme le fait
      dans cette oeuvre sombre: _De quelques assassins_, 2e d., Paris,
      1912, p. 84 et suiv., l'historien lgant, distingu et
      d'ordinaire si bienveillant des diplomates, des gentilshommes et
      des croles de l'ancienne France, M. Pierre de Vaissire.]

Cette priode d'accalmie est, semble-t-il, le moment le mieux choisi
pour la voir  l'oeuvre et la bien juger. Avant, c'est l'essai orageux
d'un rgime de tolrance; aprs, c'est une longue guerre d'extermination
contre les protestants, deux crises d'illusion et de haine, o elle
s'est peut-tre montre meilleure ou pire que nature. Mais durant sa
paisible possession du pouvoir de 1563  1567, rien ne l'empchait ni ne
la dtourna d'tre elle-mme. La faon dont elle dirigea les affaires
selon ses principes ou ses intrts peut donner une ide suffisamment
juste, sous les rserves d'ailleurs que ce genre d'apprciations
comporte, de son intelligence politique et de son systme de
gouvernement.

La premire guerre de religion avait eu dj le caractre international
de celles qui suivirent. Catholiques et huguenots avaient appel 
l'aide leurs coreligionnaires de tous pays. Mais ce recours, ainsi qu'on
s'en aperut, tait dangereux. Pour s'assurer l'appui du duc de Savoie,
Emmanuel-Philibert, Catherine dut changer Turin, Chieri, Villeneuve
d'Asti, Chivasso, que le trait du Cateau-Cambrsis avait laisss
provisoirement  la France, contre Prouse et Savillan, qui valaient
beaucoup moins (trait de Fossano, 2 novembre 1562). Il lui en cota, du
moins on veut le croire, de resserrer encore les possessions d'entre
monts, porte ouverte sur cette Italie o l'attirait le mirage de
Florence et d'Urbin. Dans une lettre  Bourdillon, gouverneur du
Pimont, elle s'excusait presque de cet abandon sur la dure des
troubles et sur le besoin qu'elle avait de trois mille hommes de pied et
de deux cents chevaux promis par le duc de Savoie[395].

Les huguenots, par mme ncessit, avaient fait pis: ils avaient
introduit les Anglais dans le royaume. lisabeth s'tait fait livrer la
place forte du Havre, contre un secours d'hommes et d'argent. Et
maintenant, la paix faite, elle prtendait la garder si Cond et Coligny
ne tenaient pas l'engagement pris  Hampton-Court (20 septembre 1562) de
lui faire recouvrer dans le plus bref dlai possible sa ville de
Calais. Or, le trait du Cateau-Cambrsis de 1559 n'obligeait la France
 restituer Calais  l'Angleterre que dans huit ans, et mme stipulait
pour toute sanction, en cas de retard, autant dire de refus, le paiement
d'une indemnit de 500 000 couronnes. Les chefs protestants comprirent
un peu tard qu'ils avaient t bien imprudents, pour ne pas dire
criminels, de promettre cette rtrocession avant terme, ou mme  terme.
Cond, en avisant lisabeth de la signature prochaine de la paix, la
louait intentionnellement d'avoir, au dbut de la guerre, protest que
aultre occasion ne vous a mene  nous favoriser que le seul zelle que
vous portez  la protection des fidelles qui dsirent la publicacion de
la puret de l'vangile[396]. Mais lisabeth repoussa bien loin ces
suggestions de politique dsintresse et rappela brutalement les
clauses d'Hampton-Court; elle voulait Calais en change du Havre.

      [Note 395: Catherine  Bourdillon, gouverneur du Pimont, 17
      juillet 1562, _Lettres_, t. I, p. 359. Le marchal de Brissac que
      Bourdillon avait remplac, avait demand son rappel pour ne pas
      tre oblig d'excuter les clauses du trait du Cateau-Cambrsis.
      Catherine lui fit donner, en compensation, le gouvernement de
      Picardie.--De Ruble, _Le Trait de Cateau-Cambrsis_, 1889, p.
      55-56, dit  tort que la France cda aussi Pignerol. Par l'advis
      de tout le Conseil du Roy monsieur mon fils, crit Catherine, nous
      sommes contentez de _prandre_ Pinerol, La Perouse et Savillan,
      avec les antiens finages et territoires.]

      [Note 396: Lettre crite d'Orlans le 8 mars 1563, Duc d'Aumale,
      _Histoire des princes de Cond pendant les_ XVIe _et_ XVIIe
      _sicles_, 1889, t. I app., p. 405.]

Catherine n'eut garde de s'interposer tout de suite entre les anciens
allis. Elle laissa partir sans pouvoirs Bricquemault, un brave
capitaine huguenot, que Cond et Coligny envoyaient en Angleterre
proposer au nom du parti la restitution de Calais,  l'chance fixe
par le trait du Cateau-Cambresis. Il revint sans avoir rien obtenu. Il
expliqua navement  la Reine-mre que s'il avait t libre d'offrir
comme otages son fils, Henri d'Orlans ou le prince de Navarre ou le duc
de Guise, il aurait certainement russi  conclure l'accord. Elle
s'amusa de ce diplomate si gnreux et lui conseilla d'aller prendre du
repos en sa maison. Et cependant, dit-elle, nous ne perdrons point le
temps[397]. Elle tait bien rsolue  garder Calais et  reprendre Le
Havre. Jusque-l Charles IX s'tait born  crire  lisabeth en termes
amicaux que la paix tant rtablie entre ses sujets de diverses
religions l'occupation du Havre tait dsormais sans objet (30 avril).
Quand les rapports entre les protestants et les Anglais furent
suffisamment tendus, il intervint directement. Catherine dlgua en
Angleterre un tout jeune secrtaire d'tat, le sieur d'Alluye, qui parla
trs haut comme elle l'esprait. lisabeth, irrite de ses bravades, se
serait oublie jusqu' crire en France qu'elle avait pris et gardait Le
Havre, non pour le motif de la religion, mais bien pour se venger de
ce royaume de France et des injures et des torts qu'on lui avait
faits... et pour s'indemniser de Calais, qui tait son droit[398].

      [Note 397: Middlemore, agent d'lisabeth en France,  Cecil,
      secrtaire d'tat de la Reine (17 mai), Duc d'Aumale, _Histoire
      des princes de Cond_, t. I. app., p. 497.]

      [Note 398: Middlemore  Cecil du 19 juin 1563, _Ibid._, I, p.
      497.]

Cette lettre, authentique ou non, exprimait si bien ses vrais
sentiments, qu'elle indisposa beaucoup de huguenots. Cond, avec nombre
de gentilshommes de la religion, rejoignit l'arme royale sous les murs
du Havre. La tranche tait  peine ouverte que la place capitula (28
juillet 1563). Aprs le dpart de cette garnison trangre, Catherine
fit arrter (5 aot) l'ambassadeur anglais, Throcmorton, qui, pendant la
guerre civile, avait pass au parti protestant et qu'lisabeth chargeait
_in extremis_ de ngocier la confirmation du trait du Cateau-Cambrsis.
Du chteau de Gaillon o elle s'tait installe chez le cardinal de
Bourbon pour suivre les oprations du sige, elle mena le Roi en son
parlement de Rouen, et dans la sance mme o Charles IX se dclara
majeur, le Chancelier proclama les Anglais dchus par une agression sans
motifs de tous les droits qu'ils pouvaient prtendre sur Calais (17
aot). lisabeth, intimide par la dcision du gouvernement et par
l'accord des partis, se rduisit  l'indemnit de 500 000 couronnes,
mais sans succs, et, aprs un long marchandage, elle finit par accepter
120 000 couronnes que Charles IX lui offrait  titre d'honnestet et de
courtoisie. Calais tait dfinitivement acquis  la France (trait de
Troyes, 12 avril 1564).

Catherine se flattait de rgler avec le mme bonheur les querelles
religieuses.

Pour s'assurer le surcrot d'autorit que les hommes du temps
attribuaient aux ordres du roi donns par le roi mme, et probablement
aussi pour ruiner les prtentions de Cond  la lieutenance-gnrale,
elle mancipa son fils. L'ordonnance de Charles V fixait  quatorze ans
la majorit des rois de France, et Charles IX n'en avait que treize;
mais le Conseil, sollicitant ce texte dans le sens le plus favorable,
arrta qu'il signifiait l'entre dans la quatorzime anne. Le
Chancelier avait fait aussi dcider que l'inauguration du pouvoir
personnel se ferait non au parlement de Paris, mais  celui de Rouen,
sous prtexte que tous les parlements de France taient des classes
rgionales du Parlement du roi. En fait, il voulait viter les
remontrances de la premire Cour du royaume sur la dclaration
confirmative de l'dit d'Amboise, qui devait tre jointe  l'acte de
majorit.

Charles se rendit processionnellement (17 aot) au Parlement, accompagn
de la Rgente, des princes, du Conntable, des marchaux de France et de
beaucoup de seigneurs et autres conseillers en son Conseil[399]. Il prit
place en son sige royal, ayant  sa droite sa mre, son frre Henri et
les princes du sang, et  sa gauche les cardinaux de Chtillon et de
Guise. Les portes ayant t closes, il dit que Dieu lui ayant fait la
grce de pacifier son royaume et d'en chasser les Anglais, il tait venu
en cette ville pour faire entendre qu'ayant atteint l'aage de majorit,
comme j'ay  prsent, que je ne veux plus endurer que l'on use en mon
endroit de la dsobeyssence que l'on m'a jusques ici porte depuis que
ces troubles sont encommencez. Il ordonnait  ses sujets de garder son
dit de paix, sous peine d'estre chastiez comme rebelles et leur
interdisait  tous petits ou grands (fussent ses frres) d'avoir sans
son cong intelligence au dehors avec les princes amis ou ennemis et de
faire cueillette ny lever argent en son royaume sans son exprs
commandement.

      [Note 399: Dupuy, _Trait de la majorit de nos rois et des
      rgences du royaume_, Paris, 1655, p. 356 sqq.]

Le Chancelier, aprs avoir amplifi les dfenses royales et annonc
l'incorporation de Calais au domaine, loua la sagesse de Charles V, qui,
sans muer les lois de nature ne faire sage avant le temps celuy qui ne
le peut estre, avait voulu, par cette sainte ordonnance, mettre fin aux
rgences toujours et partout fcondes en troubles et en dsastres, comme
on le voit dans toutes les histoires. Le Roi tait maintenant majeur,
mais, ajouta-t-il, je ne craindray point  dire en la prsence de Sa
Majest, (car il le nous a ainsy dict) qu'il veut estre rput majeur en
tout et partout, et  l'endroict de tous, fors et except vers la Royne
sa mre,  laquelle il rservoit la puissance de commander.

L'Hpital ne laissa pas chapper l'occasion, qu'il et pu choisir plus
opportune, de faire la leon aux magistrats. Il leur reprocha de se
mettre au-dessus des ordonnances, et leur enjoignit d'appliquer les lois
sans affection et passion. Il les reprit rudement de leur partialit,
leurs injustices, leur avidit[400].

      [Note 400: _Id._, _ibid._, p. 376.--Dufey, _Oeuvres compltes de
      Michel de l'Hospital, chancelier de France_, 1824, t. II, p. 67
      sqq.]

Aprs la rponse du premier prsident, la crmonie de l'hommage et
reconnaissance, tels que les sujets la doivent  leur roy, commena.

La Reine-mre dclara qu'elle remettait aux mains de Sa Majest
l'administration du royaume. Elle fit quelques pas vers son fils.
Charles IX descendit de son trne, le bonnet  la main, et luy faisant
ladite dame, une grande rvrence et le baisant, ledit seigneur luy a
dit qu'elle gouvernera et commandera autant ou plus que jamais.

Aprs elle, le duc d'Orlans, le prince de Navarre, Cond et les autres
princes du sang, les cardinaux, les grands officiers et les seigneurs
prsents s'approchrent du jeune Roi, qui s'tait rassis en son sige
royal, et luy ont faict chacun une grande rvrence jusque prs de
terre luy baisant la main.

Les portes furent alors ouvertes, et le Chancelier fit lire une
dclaration date de la veille, qui confirmait l'dit de pacification et
ordonnait  tous les habitants des villes et des campagnes qui avaient
des armes en mains de les dposer. Seuls les gentilshommes taient
autoriss  en garder dans leurs maisons, mais il leur tait dfendu de
porter ou faire porter par leurs gens dedans les villes et par les
champs aucune hacquebute (arquebuse), pistole ne pistolet. Il n'y
avait d'exception que pour les soldats du roi.

Contrairement  l'habitude du temps, le gouvernement ne licencia pas
toutes les troupes leves pendant la guerre; il retint une partie des
gens de pied, qu'il distribua en un corps de huit enseignes, les
_enseignes de la garde du roi_, dont Catherine fit mestre de camp
Charry, que le brave Monluc lui recommandait pour sa bravoure et sa
fidlit. C'est l'origine du rgiment des gardes-franaises[401]. Le Roi
seul restait en force pour faire la loi aux partis.

Le parlement de Paris, qui se regardait comme la premire de toutes les
Cours du royaume, la Cour des pairs et le lit de la justice du roi, fut
bless de l'acte accompli  Rouen. Il refusa d'enregistrer la
Dclaration de majorit et remontra qu'en confirmant l'dit de
pacification, elle semblait lui donner le caractre d'une loi
perptuelle, ce qui allait  reconnatre l'existence de deux religions.
Il sollicita pour les Parisiens la faveur de porter les armes qu'ils
avaient prises pour la ncessit du temps, pour les affaires du roy et
par son commandement[402].

Charles IX reut les remontrances de fort bonne grce, mais ordonna de
passer outre. La Cour multiplia les difficults et mit entre autres
conditions  son obissance la dispense de dsarmer. Le Roi finit par se
fcher. Les dputs du Parlement qu'il fit venir  Meulan (24 septembre)
ne cachrent pas  leurs collgues qu'il avait montr quelque mauvaise
estime et malcontement de sadite Cour, mais ce n'tait pas assez dire.
Comme on le sait par d'autres tmoignages, il parla haut et clair. ...
A ceste heure que je suis en ma majorit, je ne veux plus que vous vous
mesliez que de faire bonne et brive justice  mes subjets. Car les rois
mes prdcesseurs ne vous ont admis au lieu o vous estes tous que pour
cest effet... et non pour vous faire ny mes tuteurs ny protecteurs du
royaume ny conservateurs de ma ville de Paris. Car vous vous estes faict
accroire jusques icy qu'estiez tout cela[403]. Le Parlement cda (28
septembre).

      [Note 401: Susane, _Histoire de l'ancienne infanterie franaise_,
      t. I, 1849, p. 155-156.]

      [Note 402: Dupuy, p. 407.]

      [Note 403: Floquet, _Histoire du Parlement de Normandie_, t. III,
      p. 5.]

Catherine affecta de croire, et peut-tre croyait-elle en effet, que les
triumvirs avaient pris les armes sans raison. Jamais elle ne convint
qu'elle et mis le catholicisme en pril par son systme de laisser
faire. Dans une lettre de sa main  un de ses confidents d'alors, Artus
de Coss, sieur de Gonnor (19 avril 1563), elle parlait avec quelque
orgueil de ce qu'elle avait si byen comens  Saynt-Jermain, et avec
ddain de la paix d'Amboise qui n' pas plus aventageuse--elle entend
pour les catholiques--que l'dit de jeanvyer. Ce n'est pas sa faute si
les retres, qui ne sont pas encore pays, foulent le royaume et si les
Parisiens sont mis  contribution[404], mais bien celle des hommes (les
Guise) qui ont voulu fayre les roys. Elle ajoutait firement: ... Si
l'on ne m'empesche encore, j'espre que l'on conestra que l femme aunt
milleur volont de conserver le royaume que seulx qui l'ont mis an
l'tat en quoy yl est et vous prie que seulx qui en parleront leur
montrer sesi, car s'et la vrit diste par la mre du roy qui n'ayme que
luy et la conservation du royaume et de ses sugs[405].

      [Note 404: Le gouvernement se procura des fonds par les expdients
      d'usage: taxe sur les plaideurs, procs aux financiers, dont
      quelques-uns furent mis  mort et les autres condamns  de fortes
      amendes, alination des biens du clerg pour la valeur de 3
      millions de livres de revenu.--Estienne Pasquier, _Oeuvres_, 1723,
      t. II, col. 108-110.]

      [Note 405: _Lettres de Catherine_, t. II, p. 17.]

Elle tait impatiente de tout apaiser. La ville de Paris tait un foyer
de fanatisme dont les preuves de la guerre avaient attis l'ardeur.
Elle vnrait comme un martyr de la foi le duc de Guise assassin sous
Orlans, et sa compassion se tournait en furie contre les huguenots. Le
jour de l'excution de Poltrot, que le Parlement avait condamn  tre
tenaill au fer rouge en quatre endroits et puis tir  quatre chevaux,
la populace se saisit de ces quartiers de chair humaine, les trana par
les rues et les dpea (18 mars 1563). Le lendemain se firent dans un
sursaut d'motion les obsques solennelles du hros populaire, dont le
cercueil traversait Paris  destination du chteau patrimonial des Guise
 Joinville. Le Corps de ville conduisait le deuil qu'un immense cortge
accompagnait: gentilshommes, dlgations des Cours souveraines, clerg
des paroisses, moines de tous ordres et de toute robe, arquebusiers de
la milice bourgeoise portant la harquebouse sous l'aisselle, piquiers
tenans leurs piques par le fer en les tranant aprs eulx, enseignes
avec leurs enseignes ployes sur l'paule, le fer contre bas,
bourgeois ayant  la main des torches  leurs armes, prvts, chevins,
conseillers de ville, notables en robe noire monts sur des mulets. A
Notre-Dame, Jacques le Hongre, un prdicateur fameux par ses attaques
contre les hrtiques, pronona l'oraison funbre parmi les pleurs et
lamentations des assistants[406]. Aprs la paix, malgr l'dit, les
Parisiens ne se pressrent pas de dsarmer. Un autre tribun de la
chaire, Artus Dsir, interprtait  sa faon le conseil du Christ  ses
aptres: _Qui non habet gladium vendat tunicam et emat_. (Que celui qui
n'a pas de glaive vende la tunique pour en acheter un).

Ce fut en ce milieu surchauff que Catherine, avec une imprudence
gnreuse, tenta un premier essai de rconciliation, esprant, comme
elle l'expliquait  la duchesse de Savoie, que l'exemple parti de la
capitale apporteret l'entier repos par tout le royaume[407].

      [Note 406: Robiquet, _Histoire municipale de Paris depuis les
      origines jusqu' l'avnement de Henri III_, 1880, p. 557-560.]

      [Note 407: _Lettres de Catherine de Mdicis_, 11 juin 1563, t. II,
      p. 57.]

Au moment de mener huguenots et catholiques contre les Anglais du Havre,
la veille de la Fte-Dieu (juin 1563), elle alla donc avec Charles IX
coucher  Paris chez le prince de Cond, et, pour tter l'opinion,
traversa la ville en compagnie du chef des protestants. Le peuple,
crit-elle  cette confidente, fit demostration que d'aystre bien ayse
de nous voyr tous. Dj elle remerciait Dieu que ne auret plus (il n'y
aurait plus) de defiense ny de ynymiti entre ledit prinse et sete
vile. Mais le lendemain, quand, aprs la procession, elle repartit pour
Vincennes avec son hte, elle s'aperut qu'elle s'tait rjouie trop
tt. La princesse de Cond, qui avait pris les devants en neun (un)
coche, croisa hors des portes une troupe de cinq cents Parisiens 
cheval, qui s'taient posts l en narmes (armes) pour se monstrer au
Roy. Ils turent,  sa portire, le capitaine huguenot Coupp,  qui
ils avaient peut-tre des raisons particulires d'en vouloir, et la
laissrent fuir ou la manqurent. Le Roi et sa suite arrivrent
immdiatement aprs le meurtre. Cond, croyant  un guet-apens dress
contre sa femme et contre lui par la duchesse de Guise et le cardinal de
Lorraine, menaa de quitter Paris et la Cour. La Reine eut beaucoup de
peine  le calmer. Vel, Madame, ajoutait Catherine, come quant je
pense aystre aur (hors) de ses troubles, je veoy qu'i semble qu'il y a
je ne s quel malheur qui nous y remest. Toutefois elle ne dsesprait
pas--elle ne dsespre jamais--d'y donner si bon hourdre (ordre) que
avent qu'i (ils) comenset plus grans, que je leur coupper chemin[408].
Quelques jours aprs, elle annonait  la duchesse qu'elle avait russi
non sans peine,  rconcilier le prince de Cond avec le duc de Nemours
et le cardinal de Guise et  les faire embrasser. Elle esprait qu'ayant
rapoynt ses (ces) grans, le demeurant se meyntiendra en pays
(paix)[409].

      [Note 408: _Ibid._, p. 57.]

      [Note 409: 25 (et non 21) juin 1563, _Lettres_, II, p. 62:
      aujourd'hui qui ayst le lendemeyn de la Saynt-Jean.]

Le mestre de camp de la garde du roi, Charry, fort de la faveur de
Catherine et catholique ardent, refusait d'obir au colonel gnral de
l'infanterie franaise, d'Andelot, qui, rvoqu pendant la guerre, avait
t depuis rtabli dans sa charge. Le 1er janvier 1564, comme il passait
de grand matin sur le pont Saint-Michel, accompagn de son lieutenant et
du capitaine La Tourette, il fut assailli par Chastelier-Portaut, le
guidon (porte-enseigne) de l'Amiral, par Mouvans, le chef des huguenots
du Midi, et un soldat. Avant qu'il et eu le temps de dgainer,
Chastelier-Portaut luy donna un grand coup d'espe dans le corps et la
luy tortilla par deux fois dans ledict corps, afin de faire la plaie
plus grande[410]. Charry et la Tourette morts, les assassins filrent
par le quai des Augustins et, au del de la porte de Nesle, trouvrent
des chevaux qui les attendaient et s'enfuirent.

      [Note 410: Brantme, t. V, p. 345.--Autres rfrences dans
      _Lettres_, t. II, p. 136 et les notes.]

C'tait probablement une vendetta. Charry avait, quatorze ans
auparavant, tu le frre de Chastelier-Portaut.  Paris l'impression fut
vive. Les catholiques accusrent d'Andelot et l'Amiral d'avoir dress
l'entreprise pour se dbarrasser d'un adversaire. Catherine n'oublia
jamais le meurtre de ce bon serviteur, mais elle jugea dangereux d'en
rechercher trop curieusement les complices[411].

      [Note 411: L'ambassadeur d'Espagne Chantonnay, avec ses partis
      pris habituels, accusait Catherine d'indiffrence et presque de
      complicit. _Lettres_, II, p. 136, note 1.]

A quelques jours de l, elle rgla une querelle de bien plus grande
consquence. Poltrot avait, spontanment ou  la torture, inculp,
disculp et inculp encore l'Amiral de participation  l'assassinat du
duc de Guise, Coligny protesta (12 mars) contre les mauvais bruits qui
couraient avec une brutale franchise. Il n'avait jamais recherch,
induit ni sollicit quelqu'un  commettre ce crime ni de paroles, ni
d'argent, ni par promesses, par soy ni par autrui directement ni
indirectement. Mme aprs le massacre de Vassy, bien qu'il tnt et
poursuivt le duc de Guise et ses adhrents comme ennemys publics de
Dieu, du roy et du repos de ce royaume, [il] ne se trouvera qu'il ait
approuv qu'on attentt en ceste faon sur la personne d'iceluy. Mais
ayant t ensuite duement averti que le duc de Guise et le marchal de
Saint-Andr avoient attitr certaines personnes pour tuer Monsieur le
prince de Cond, luy et le seigneur d'Andelot, son frre, il confesse
que depuis ce temps-l, quand il a ou dire  quelqu'un que s'il peuvoit
il tueroit ledit seigneur de Guise jusques en son camp, il ne l'en a
destourn. Sincre jusqu' l'imprudence, il crivit  la Reine, que
s'il se dfendait d'tre coupable, ce n'tait pas pour regret  la mort
de Monsieur de Guyse, car j'estime que ce soit le plus grand bien qui
puisse advenir  ce royaume et  l'glise de Dieu et particulirement 
moy et  toute ma maison[412].

      [Note 412: Delaborde, _L'Amiral de Coligny_, II, p. 230-234:
      Protestation de Coligny du 12 mars et Mmoire apologtique du 5
      mai 1563 rdig en sa maison de Chtillon-sur-Loing.]

Cette justification maladroite tait d'un innocent, mais, si elle avait
pu convaincre la mre, la femme et les enfants du mort, elle talait
contre lui une telle haine qu'elle devait les irriter autant qu'un aveu
de complicit. Les Guise, aussitt la paix faite, avaient demand
justice du crime en mme temps qu'ils armaient pour en tirer vengeance.
Des gentilshommes huguenots accoururent offrir leurs services  Coligny:
il eut la sagesse de les engager  retourner en leurs logis. A la Cour,
l'alarme fut chaude. Catherine crut  une nouvelle guerre civile. Elle
voqua l'affaire au Conseil. Mais plaignants et dfenseurs exercrent
leur droit de rcusation si rigoureusement qu'ils n'acceptaient d'autres
juges que le Roi et la Reine-mre. A eux deux, ils ne voulurent pas
connatre de l'affaire  fond. Charles IX, sant en son Conseil, arrta
que toutes choses seraient remises d'icy  trois ans, et fit
promettre aux deux parties de ne se rien demander ny par justice ny par
armes pendant ce temps-l. Catherine s'tait efface pour laisser au
jeune souverain le mrite de la dcision. Elle n'tait pas loin de crier
au miracle. Le Roy mon fils, crit-elle  la duchesse de Savoie, de
son propre movement, san que personne luy en dist ryen, a don
l'arrest... si bon que tout son Conseil ha dist que Dieu le feset parler
et se sont arest  set qu'il an na (ce qu'il en a) hordonn. Dieu
l'avait inspir comme autrefois Salomon en son jugement (janvier
1564)[413].

      [Note 413: _Lettres_, t. II, p. 128, du 5 au 10 janvier 1564.]

La bonne volont ne suffisait pas. La lutte avait dur un an et laiss
aprs soi des habitudes de dsordre, des colres, des rancunes, tout un
hritage de haine. Les gens d'pe convertis au protestantisme n'avaient
reni que de bouche l'esprit d'orgueil et de violence. Ils n'taient ni
patients, ni rsigns, ni moins avides. La guerre leur avait fourni
l'occasion de commencer la rforme religieuse  leur manire, qui fut de
piller les trsors des glises et de se saisir des biens du clerg. En
Poitou et dans d'autres rgions o ils taient nombreux et puissants,
ils refusaient de rendre les bnfices qu'ils avaient sculariss. Les
catholiques de leur ct assaillirent les rforms qui rentraient en
leurs logis. Dans certaines provinces, des compagnies de massacreurs
s'taient organises et, moyennant salaire, elles dpchaient les gens
dsigns  leurs coups. Des magistrats taient sinon les inspirateurs,
du moins les tmoins complaisants de ces forfaits. La Cure, gentilhomme
protestant du Vendmois, qui avait offert ses services au commissaire du
roi, Miron, pour arrter les assassins, fut surpris et tu par eux sur
les indications de ce mme commissaire.

Le gouvernement s'effora d'imposer  tous l'observation de l'dit
d'Amboise. Le marchal de Vieilleville fut envoy  Lyon, en Dauphin,
Languedoc, et Provence, avec charge de recouvrer les places fortes dont
les huguenots s'taient empars[414]. Le marchal de Bourdillon alla
mettre les catholiques de Rouen  la raison. Le parlement de Provence,
qui se distinguait par son fanatisme, fut suspendu en masse et remplac
par une dlgation du parlement de Paris (24 novembre). Le prsident de
cette commission, Bertrand Prvost, sieur de Morsan, procda si
rigoureusement contre les catholiques factieux que 2 000 d'entre eux se
rfugirent dans le Comtat, pour se mettre  l'abri sous la protection
du pape. Mais ils furent extrads et jugs[415].

      [Note 414: Catherine  Soubise, _Lettres_, t. II, p. 33, 13 mars
      1563.--Cf. _ibid._, 2 juin, p. 50, et la note 2.]

      [Note 415: Arnaud, _Histoire des protestants de Provence et du
      Comtat-Venaissin_, t. I, 1884, p. 178, 180. La commission
      autorisant les conseillers des parlements envoys en mission est
      dans Fontanon, t. IV, p. 274-276.]

La Reine-mre crivait aux lieutenants du roi, elle rappelait 
Montmorency-Damville, gouverneur du Languedoc et catholique zl, de
faire inviolablement observer l'dit de pacification. C'tait, ajoutait
Charles IX, le seul establissement de la tranquillit public et pour
ceste cause, il fault que vous qui estes gouverneur et qui savez en
cela quelle est mon intention, que sans passion ni acception de personne
ni de religion vous teniez mains  ce qu'il soit gard et entretenu et
que du premier qui y contreviendra la punition s'en fasse
exemplaire[416]. Catherine dclarait sans dtour au nouvel ambassadeur
d'Espagne, don Francs de Alava, successeur de Chantonnay, que la
ncessit les avait contraints de faire ung dict pour la conservation
du royaume, lequel estoit sy utille que le roy, son fils, ne se
dlibroit pour quelque occasion que ce feust, le rumpre et violer; que
partye du royaume avoit est saulv et par l il le falloit
conserver[417].

Au XVIe sicle, l'organe essentiel de la volont royale tait le Conseil
du roi, o l'on distinguait le Conseil priv, qui dirigeait
l'administration, la justice et les finances du royaume, et le Conseil
des affaires, une quintessence du premier, auquel taient rserves les
questions les plus importantes du dedans et du dehors[418]. Le Conseil
du roi,  la fois conseil de dlibration et conseil d'excution,
runissait les fonctions que se partagent aujourd'hui le Conseil d'tat,
la Cour de Cassation et le Conseil des ministres. A cette poque les
secrtaires d'tat, qui furent  partir de Louis XIV les agents suprmes
du pouvoir central, n'taient considrs encore que comme les
expditeurs des ordres du Conseil, et mme quand ils assistaient aux
runions, ils ne dlibraient ni ne votaient. Quand certains d'entre eux
y obtenaient sance et voix et se trouvaient ainsi associs aux actes du
gouvernement, c'tait par dsignation particulire et non  titre de
secrtaires d'tat.

      [Note 416: _Lettres_, t. II, p. 129-130, 8 Janvier 1564, et note
      2, p. 129.]

      [Note 417: _Ibid._, p. 150, 26 fvrier 1564.]

      [Note 418: Le rglement du 21 dcembre 1560, qui dterminait la
      part de pouvoir de la Reine-Mre et du roi de Navarre (voir plus
      haut, p. 91), semble distinguer quatre conseils: Conseil priv,
      Conseil des affaires du matin, Conseil des parties, Conseil des
      finances, mais quand on y regarde de prs, on voit que le Conseil
      des parties n'est qu'une sance du Conseil priv, et que le
      Conseil des finances est une Commission prparatoire, une
      Direction des finances, si l'on peut dire, charge de prparer
      les dcisions financires  soumettre au Conseil priv.]

L'autorit du Conseil se faisait sentir dans toutes les parties du
royaume  tous les sujets du roi, de quelque condition et tat qu'ils
fussent. Aussi importait-il qu'en ces temps de passion religieuse, son
impartialit ne pt tre mise en doute. Catherine de Mdicis y fit
entrer des reprsentants des divers partis. Dans l'ensemble des listes
du Conseil, de 1563  1567, on relve les noms de seize catholiques
zls: les cardinaux de Lorraine et de Guise, les ducs de Montpensier et
de Nevers (Louis de Gonzague), le lieutenant gnral du roi en
Bourgogne, Gaspard de Saulx-Tavannes, le futur garde des sceaux,
Birague, etc.; de six protestants: Cond, les trois Chtillon,
d'Estres, La Rochefoucauld; et d'une vingtaine de modrs: le
chancelier de L'Hpital, le surintendant des finances, Artus de Coss,
sieur de Gonnor, l'vque d'Orlans, Morvillier, Jean de Monluc,
etc.[419]. Ces politiques, comme on les appelait,  qui on peut
joindre le Conntable et mme le cardinal de Bourbon, ami personnel de
Catherine, voulaient comme elle, par esprit d'humanit et dgot des
violences ou simplement pour le bien de l'tat, appliquer l'dit de
pacification. Leur nombre, qui balanait celui de tous les autres
conseillers, indique bien les tendances gnrales du gouvernement et son
ambition de constituer la royaut en pouvoir suprieur aux partis, juge
de leurs querelles et dfenseur impartial de l'ordre public.

      [Note 419: Nol Valois, _Le Conseil du roi aux XIVe, XVe et XVIe
      sicles_; Paris, 1888, p. 193, 195, 196.]

La composition de ce Conseil et les rapports de la Cour de France avec
Rome auraient d rassurer les rforms. Catherine avait forc le pape
Pie IV, en le menaant d'un Concile national,  convoquer le Concile
gnral, mais elle n'avait pas obtenu qu'il se tnt, comme le demandait
aussi l'empereur Ferdinand, dans une ville du centre de l'Allemagne, o
les protestants auraient pu aller et discuter en sret[420]. Au lieu
d'un nouveau concile libre et saint, de qui elle attendait un remde
aux dissensions religieuses, elle avait d accepter la reprise  Trente
du Concile deux fois runi et deux fois interrompu. Au moins aurait-elle
voulu qu'il abolt certains abus, autorist quelques pratiques nouvelles
et surtout se gardt de prciser le dogme; concessions qu'elle croyait,
 tort d'ailleurs, capables de ramener les dissidents. Ses ambassadeurs,
le jour de la sance solennelle d'ouverture (26 mai 1562), insistrent
avec une cruaut moqueuse sur la corruption de l'glise. Le cardinal de
Lorraine, qu'elle avait fait partir pour Trente, aprs le colloque de
Poissy, avec une soixantaine d'vques franais, avait pour instructions
de s'entendre avec les Allemands, qui, eux aussi, dsireux de rtablir
l'unit religieuse, rclamaient les plus larges rformes, et
particulirement les prires en langue vulgaire et le mariage des
prtres[421]. Les reprsentants de l'glise gallicane n'allaient pas
jusque-l. Dans les _Articles de Rformation_ qu'ils soumirent au
Concile, le 2 janvier 1563, ils se taisaient sur le clibat
ecclsiastique et se contentaient qu'on permt aux fidles, aprs
l'office, de chanter en franais des cantiques spirituels et les psaumes
de David. Ils proposaient d'accorder aux laques la communion sous les
deux espces et d'ter les superstitions qui pouvaient s'tre glisses
dans le culte des images, les plerinages, les confrries, les
indulgences.

      [Note 420: Janssen, _L'Allemagne et la Rforme_, trad. de
      l'allemand, par E. Paris, t. IV. Paris, 1895 p. 333.]

      [Note 421: _Ibid._, p. 161-162.]

Mais Franais et Allemands se heurtaient au bloc des Italiens et des
Espagnols, rsolument hostiles  tout compromis. Le pape n'aimait pas
l'glise gallicane, qui niait son infaillibilit, prtendait constituer
dans l'unit catholique un corps  part, ayant ses liberts, coutumes et
privilges, et se montrait plus docile  la tutelle du roi qu'
l'autorit du Saint-Sige. Pendant un voyage du cardinal de Lorraine 
Rome, les lgats ripostrent aux Articles de rformation de l'glise par
un projet de rformation des princes. Ils y revendiquaient pour les
tribunaux ecclsiastiques le droit exclusif de juger les clercs,
dfendaient aux juges sculiers d'intervenir dans les causes
spirituelles, matrimoniales, bnficiales et d'hrsie, mme si les
juges d'glise consentaient  se dessaisir, menaaient d'excommunication
les souverains qui, sauf en cas de guerre contre les infidles ou dans
une extrme ncessit, lveraient sur le clerg aucun impt, taxe, page
ou subside. C'tait remettre en question les conqutes des rois de
France, aids de leurs parlements, sur la juridiction, l'administration
et la proprit ecclsiastique. Les ambassadeurs relevrent vivement
cette attaque  peine dguise contre le pouvoir royal, et quelque temps
aprs ils se retirrent  Venise. Charles IX, n'tant pas d'humeur 
endurer que les Pres voulussent rongner les ongles aux rois et
croistre les leurs[422], enjoignit  ses reprsentants de ne pas
revenir  Trente avant que les lgats eussent rform les articles qui
concernaient ses droicts, usages, privilges et authoritez et ceux de
l'glise gallicane, pour n'en estre plus parl ny mis aucune chose en
controverse ou dispute[423]. Catherine tait trs mcontente du
Concile, qui trompait toutes ses esprances. Quand le cardinal de
Lorraine revint de Trente, rformateur repenti et qui cherchait  Rome
un appui pour sa maison en deuil, il demanda que les dcrets du Concile
fussent reus comme loi de l'tat. L'affaire fut dbattue en pleine
compaignie du Conseil du roi, appellez les quatre presidens de sa
Court de Parlement et ses advocatz et Procureur general (22 fvrier
1564). Le Cardinal, irrit de l'opposition du Chancelier, son ancienne
crature, lui dit qu'il tait temps de dposer le masque (_larvam
deponere_), c'est--dire de se dclarer pour la Rforme. L'autre
rpondit qu'il vt lui-mme qui avait  Vassy viol l'dit de janvier,
d'o s'taient ensuivies tant de funestes consquences[424]. L'assemble
trouva dans les dcrets, comme l'crivait Catherine  l'vque de
Rennes, ambassadeur de France  Vienne, tant de choses contraires 
l'autorit du Roi et prjudiciables aux libertez et privilleges de
l'glise gallicane qu'il y avait t advis et rsolu de surseoir 
leur enregistrement par les Cours souveraines encore pour quelque
temps[425]. Ce quelque temps dura toujours.

      [Note 422: [Dupuy] _Instructions et lettres des rois trs
      chrestiens et de leurs ambassadeurs concernant le Concile de
      Trente..._, 1654, p. 479, Saint-Silvain. 28 aot 1563.]

      [Note 423: Ibid., p. 538, Monceaux, 9 nov. 1563.]

      [Note 424: Bze  Bullingerr, _Calvini Opera omnia_, t. XX col.
      262-263.]

      [Note 425: Catherine  l'vque de Rennes, _Lettres_, II, p.
      153-154, 28 fv. et X, p. 128-129, 7 fvr.--Hubert Languet,
      _Arcana soeculi sexti decima... epistulae secretae_, II, p.
      286-287, 6 mars 1564, dit pour quelles raisons le Conseil repoussa
      l'enregistrement. L'ajournement fut un expdient pour mnager
      l'amour-propre du Cardinal.]

Les privilges de l'glise gallicane aidaient  couvrir les agissements
de la politique modre. Pie IV ayant cit par devers lui les sept
archevques ou vques d'Aix, Uzs, Valence, Oloron, Lescar, Chartres et
Troyes comme suspects d'hrsie, le Roi repoussa la prtention de la
Cour romaine d'voquer directement la cause sans passer par la
juridiction intermdiaire des prlats et mtropolitains franais[426].
Il protesta avec plus de vigueur encore quand le Pape menaa la reine de
Navarre, Jeanne d'Albret, de la dposer et la priver de ses tats si
elle ne comparaissait pas dans six mois en personne ou par procureur 
Rome pour se purger du crime d'hrsie[427]. Catherine chargea le sieur
d'Oysel de faire entendre au Pape qu'il n'a nulle auctorit et
juridiction sur ceulx qui portent tiltre de roy ou de royne et que ce
n'est pas  luy de donner leurs Estats et royaumes en proye au premier
occupant et mesmement (surtout) de ladicte royne de Navarre, qui a la
meilleure partie de ses biens en l'obissance du Roy mon dict sieur et
filz[428]. Pie IV n'osa passer outre. Jeanne d'Albret, dans une lettre
 la Reine-mre, confessait ne jamais pouvoir recognoistre ceste digne
faveur dernire et couronnant toutes les autres et se disait impatiente
d'aller la trouver en quelque part qu'elle ft pour lui baiser les
pieds de meilleure affection qu'au pape[429].

      [Note 426: _Lettres_, II p. 119 et la note 1.]

      [Note 427: Bordenave, _Histoire de Barn et Navarre_, publie par
      Paul Raymond (_Soc. Hist. France_), 1873, p. 120-122.]

      [Note 428: _Lettres_, II, p. 119, 13 dc. 1563.]

      [Note 429: _Ibid._, p. 120, note.]

Les puissances catholiques taient scandalises de l'attitude du
gouvernement franais. Les ambassadeurs du Pape, de l'Empereur, du roi
d'Espagne et du duc de Savoie arrivrent ensemble  Fontainebleau o se
trouvait la Cour, pour demander au Roi comme par un commun accord de
faire observer par toute la France les dcrets du Concile de Trente, de
changer l'dit de pacification, de punir les fauteurs des derniers
troubles et les meurtriers du duc de Guise. Ils l'invitrent  un
congrs de princes et d'ambassadeurs chrtiens, qui se tiendrait  Nancy
pour aviser aux moyens d'extirper les hrsies (12 fvrier 1564).
Charles IX rpondit--on reconnat le style de sa mre--que son intention
tait de vivre et de faire vivre son peuple selon l'ancienne et louable
coutume tenue et observe en l'glise romaine, mais qu'il avait t
forc de faire la paix pour dchasser les ennemis du royaume et qu'il
ne pouvait sans rechute de guerre rompre son dit de pacification. Il
s'excusait donc d'aller  Nancy (26 fvrier)[430].

Mais justement pour rsister  cette pression du dehors, Catherine ne
devait pas tre suspecte aux catholiques franais de complaisance pour
les huguenots. Elle avait vu l'attachement des grands corps de l'tat et
de la masse de la nation  l'glise traditionnelle. C'tait une
constatation dont un esprit raliste comme le sien tint dsormais un
trs grand compte. L'dit contenait un maximum de concessions qu'elle
jugeait dangereux de dpasser. Les chefs protestants s'taient imagins
 tort que, la guerre finie, elle recommencerait  tout tolrer comme 
Saint-Germain. Le prince de Cond faisait tous les jours prescher
dedans la mayson du Roi[431]. La duchesse de Ferrare avait aussi
converti son logis  Paris et  Fontainebleau en lieu de culte[432].
C'tait, remarque Chantonnay, vouloir que le Roi souffrt en sa Cour ce
que les hauts justiciers n'taient pas autoriss  permettre en leurs
maisons. Catherine attendit patiemment que Cond, trs occup d'une de
ses filles d'honneur, renont de lui-mme  dresser autel contre autel
dans les rsidences royales[433], mais la duchesse de Ferrare, Rene de
France, persvrant en son zle, elle lui fit interdire pendant le
sjour du Roi  Fontainebleau de faire prcher au chteau et mme dans
une maison qu'elle avait achete au village (de Fontainebleau) et
qu'elle prtait et ddiait pour tel faict, mme quand elle n'tait pas
 la Cour[434].

      [Note 430: _Mmoires du prince de Cond_, 1743. t. V, p. 45.--_Les
      Mmoires de Messire Michel de Castelnau, seigneur de
      Mauvissire..._, par J. Le Laboureur, conseiller et aumnier du
      Roy, t. I, p. 167 (liv. V, ch. v).]

      [Note 431: Lettre de Mme de Roye  Bze (7 mai 1563), _Calvini
      Opera omnia_, t. XX, col. 6.--Lettre de Chantonnay, ambassadeur
      d'Espagne, dans _Mmoires de Cond_, II, p. 160.]

      [Note 432: Chantonnay 22 dcembre 1563, 12 janvier 1564, _Mmoires
      de Cond_, II, p. 183 et 187.]

      [Note 433: Dans les considrants de la Dclaration de Lyon, 24
      juin 1564 (Fontanon, t. IV, p. 279), le Roi laisse entendre que
      les chefs protestants ont renonc volontairement  l'exercice de
      leur culte dans les maisons royales.]

      [Note 434: _Calvini Opera omnia_, t. XX col. 267, mars 1564.]

Bze avait devin les nouvelles dispositions de la Reine. Quand il
revint  Genve en mai 1563, il tait plein d'une confiance d'o il
l'excluait. Grce  la protection divine, les principaux ennemis de
l'vangile taient morts ou impuissants; les chefs rforms avaient part
au gouvernement. Telle est, continuait-il, la nature de notre roi
(Charles IX) et mme de ses frres qu'elle permet  tous les fidles
(_pios_) d'attendre d'eux de srs et grands progrs en pit[435]. Mais
il ne disait rien de Catherine: silence significatif. Clairement, dans
une lettre du 2 juillet, Calvin parlait de la lgret et de
l'astuce de la Reine, qui ne permettent pas ou si peu d'esprer[436].
Deux semaines aprs (19 juillet), il se plaignait qu'elle s'oppost
autant qu'elle pouvait  la bonne cause[437]. Il l'accusait contre toute
justice (19 juillet)--c'tait aprs le meurtre du capitaine Coupp--de
favoriser l'agitation fanatique de Paris. Sa perfidie, crivait-il
encore au mois d'aot, autorisait les ennemis de la Rforme  braver les
dits du Roi. Dans leur rdaction, le Chancelier se montre trs libral
 notre gard, car au fond du coeur il nous est favorable. Mais par les
artifices cachs de la Reine toutes les bonnes rsolutions prises en
Conseil sont ludes[438]. Ce revirement de Calvin  l'gard de
L'Hpital est  noter. De dpit, Bze en revenait  la thorie du parti
contre le gouvernement fminin. C'est le dernier des malheurs
crivait-il le 20 juillet, que celui d'un peuple soumis  l'empire d'une
femme, (et d'une femme de cette sorte)[439].

      [Note 435: _Ibid._, XX, col. 21.]

      [Note 436: _Ibid._, col. 54.]

      [Note 437: _Ibid._, col. 64.]

      [Note 438: _Ibid._, col. 133.]

      [Note 439: _Ibid._, col. 67.]

C'en tait fini des complaisances d'avant la guerre. L'dit de Vincennes
(14 juin 1563) avait dfendu aux religionnaires de travailler boutiques
ouvertes les jours de fte de l'glise catholique[440]. L'importante
Dclaration et Interprtation du 14 dcembre de la mme anne suppla
aux lacunes et aux obscurits de l'dit d'Amboise par la limitation des
droits de la minorit. L'dit concdait aux protestants pour l'exercice
de leur culte, en outre d'une ville par bailliage toutes les villes
esquelles la religion estoit jusqu'au 7 mars pratique, mais la
Dclaration expliqua qu'il fallait entendre par toutes les villes
seulement celles qui estoient tenues par force durant les troubles,
esquelles l'exercice de ladite religion se faisoit apertement ledit
septiesme mars, excluant ainsi les autres o au mme temps se tenaient
des prches ou assembles de prires. Elle renouvela l'interdiction de
besongner, vendre ny estaler les jours de ftes  boutiques ouvertes
et dfendit d'ouvrir les boucheries pendant les jours maigres institus
par l'glise catholique. Elle ordonnait aux religieux et religieuses qui
s'taient licentiez durant et depuis les derniers troubles de rentrer
dans leurs couvents ou de quitter le royaume mesmes s'ils sont mariez
contre le voeu de leur profession[441]. A Paris surtout, par crainte des
meutes catholiques, elle tendait  restreindre et presque  supprimer
les signes extrieurs de la nouvelle religion. Elle refusait aux
rforms de cette ville le droit de se transporter es bailliages
circonvoisins pour assister  l'exercice qui s'y fera de ladite
religion. Les enterrements se feraient de nuit... sans suyte ni
compagnie, sous l'escorte du guet, tandis qu'ailleurs le convoi pouvait
tre de vingt-cinq ou trente personnes. L, comme dans tous les lieux
privs de la libert du culte, les enfants  baptiser seraient ports au
lieu d'exercice le plus proche, mais en compagnie de quatre ou cinq
tant seulement. Ces mesures, dont quelques-unes s'expliquaient, sinon
se justifiaient, par des raisons d'ordre public, blessaient la minorit
comme autant d'affirmations de son infriorit lgale.

      [Note 440: Fontanon, _dits et Ordonnances_, t. IV, p. 276;
      _Calvini Opera Omnia_, XX col. 54.]

      [Note 441: Fontanon, t. IV, p. 276-278.]

La neutralit de la Reine-mre entre Coligny et les Guise, ses efforts
pour rconcilier Cond avec les Lorrains, paraissaient aux protestants
une trahison. Ils interprtrent comme une menace le privilge octroy
par le Roi le 13 janvier 1564 aux principaux chefs de maisons de
Paris, d'avoir des armes, contrairement  la Dclaration jointe  l'acte
de majorit (aot 1563). Inquiets et souponneux, ils se munissaient de
toutes choses ncessaires pour la guerre et parlaient
licentieusement. Catherine s'en plaignait doucement dans une lettre 
Coligny (17 avril 1564), o elle lui rappelait la bonne volont du
gouvernement  punir les violences des catholiques et les ordres qu'elle
et son fils donnaient journellement aux gens de justice, lesquelz  en
dire la vrit n'y ont pas faict en la plus part des lieux grand devoir
jusques  prsent. Mais l-dessus, ajoutait-elle, il fault que je vous
dye qu'il me desplait bien fort de la deffiance en laquelle vous me
mandez que sont entrez ceux de la relligion pour ung faulx bruit que
l'on a faict courir que l'on se dlibre avoir bientost la raison
d'eux... J'ay si cher le repoz de cet Estat et dsire tant la
conservation de tous es subjects du roy mon dict sieur et filz, que pour
riens au monde je ne vouldrois y avoir consenti et aussy peu
permettray-je et endureray-je de mon vivant de qui que ce soyt que telle
chose se feist. Elle priait l'Amiral d'affirmer  ceux de ses
coreligionnaires qui lui en parleraient que l'dit leur sera observ
inviolablement, menaant si elle voyait quelque apparence de trouble en
quelque ct que ce ft d'employer le vert et le secq (sec) sans
respect de religion, personnes ny autre considration que celle qui
appartient  la conservation du repoz de cest Estat[442].

      [Note 442: _Lettres_, II, p. 177.]

Il est d'usage de lui dnier le mrite de ses bonnes intentions pour
l'attribuer tout entier au plus vertueux et au plus humain de ses
conseillers, le chancelier de L'Hpital[443]. Il y a une histoire et il
y a une lgende de L'Hpital. L'histoire le glorifie avec raison comme
partisan de la libert de conscience et, sous certaines rserves, de la
libert de culte. La lgende voudrait qu'il et inspir  Catherine de
Mdicis, presque malgr elle, une politique sage et modre. A lui
l'honneur des lois et des actes de tolrance,  elle la responsabilit
des compromissions, des reculs et des faiblesses. Mais ce partage ingal
s'accorde mal avec les faits. Catherine aimait le pouvoir et s'en
montrait d'autant plus jalouse qu'elle l'avait plus longtemps attendu.
Elle tait trs active. Les dix volumes in-folio de sa correspondance
qui ont t publis et que la partie gare ou dtruite augmenterait
encore de quelques autres prouvent que cette pistolire infatigable
s'intressait aux dtails d'administration comme aux plus grandes
affaires. Ses lettres, quand elles sont rdiges par les secrtaires
d'tat, portent souvent des apostilles de sa main, et il y en a beaucoup
qui sont tout entires autographes. Il reste de L'Hpital des harangues
aux Parlements, aux tats gnraux, aux assembles du clerg, o au nom
du Roi et de la Reine-mre il fait appel en termes loquents et mme
mouvants  la concorde,  la douceur,  l'esprit de charit; mais on ne
trouve pas dans ses oeuvres, et pour cause, d'ordres aux grands officiers
de la Couronne, aux gouverneurs de province, aux Cours de parlements,
aux baillis et snchaux, aux trsoriers de France, comme il s'en
trouverait ncessairement s'il avait t une sorte de principal
ministre. Alors il faudrait supposer que Catherine de Mdicis s'est
rsigne de 1560  1568  tre le secrtaire du Chancelier. Ce n'est pas
la figure qu'elle fait aux ambassadeurs et aux hommes d'tat de
l'poque.

      [Note 443: Il y a sur Michel de l'Hpital, ce hros de la
      tolrance, un nombre prodigieux d'loges, dont le plus loquent
      est celui de Villemain, et aussi quelques bons travaux, mais il
      reste  crire une histoire vraiment critique de sa vie et de son
      rle politique.

. Dupr-Lasale, dont l'ouvrage est certainement le plus tudi,
s'arrte en 1560: _Michel de l'Hospital avant son lvation au poste de
chancelier de France_ (1505-1558), Paris, 1875, et 2e partie
(1555-1560), Paris, 1899. On peut le complter par A. E. Shaw, _Michel
de l'Hospital and his Policy_, Londres, 1905.--Taillandier, _Nouvelles
recherches historiques sur la vie et les ouvrages du chancelier de
l'Hpital_, Paris, 1861, est un rsum rapide, comme aussi l'ouvrage
d'Atkinson (C. T.), _Michel de l'Hospital_, Londres, 1900.--Amphoux,
_Michel de l'Hpital et la libert de conscience au XVIe sicle_, Paris,
1900, crit, comme son titre l'indique, moins une biographie objective
que le rcit, tout  la louange du Chancelier, de ce premier essai de
tolrance.--Il faudrait commencer par une bonne dition des Oeuvres
compltes de L'Hpital, celle de Dufy tant,  tous gards,
insuffisante.]

A dire vrai, le jeu de bascule qu'imposait le conflit des passions
religieuses suppose une main plus lgre que celle de L'Hpital.
Assurment cet honnte homme tait un habile homme; le succs de sa
carrire en est la preuve.

Fils d'un mdecin du conntable de Bourbon, ayant suivi  l'tranger son
pre fugitif, il tait parvenu  faire oublier cette tache originelle.
Ses posies latines, d'une facture si solide, l'avaient mis en telle
estime parmi les lettrs que les coles de Ronsard et de Marot le
prirent pour arbitre de leurs querelles littraires[444]. Il avait
pous en 1537 la fille du lieutenant criminel, Jean Morin, qui lui
apporta en dot une charge de conseiller au parlement de Paris[445]. De
cette Cour dont le pdantisme, l'humeur procdurire et l'pret au gain
le dgotrent, il passa quelques annes aprs  la co-prsidence de la
Cour des comptes. Enfin, par la protection du duc de Guise et du
cardinal de Lorraine, dont il clbrait en vers latins la gloire
militaire et l'loquence, il fut promu  la chancellerie de France, un
des grands offices de la Couronne et le seul qui ft accessible aux gens
de robe. Mais sa vertu, qui dans cette ascension au pouvoir s'tait
plie aux exigences de l'ambition jusqu' le faire accuser par Bze
d'habilet courtisane, se retrouva tout entire en cette charge
prminente, et mme elle parut aux magistrats qui en ressentirent les
effets par trop rude, fcheuse, indiscrte, appelant chat un chat.
Peut-tre n'tait-ce pas ce vrai Caton qu'il et fallu pour gagner aux
ides de tolrance les officiers de judicature, grands et petits, qu'il
accusait trop cruellement de vendre la justice. Il humilia le parlement
de Paris en faisant enregistrer dans une Cour provinciale la Dclaration
de majorit. On a l'impression--mais combien il rpugne de toucher 
cette grande mmoire--que le Chancelier n'eut pas toujours la souplesse
et les mnagements ncessaires en ces temps malheureux[446].

      [Note 444: Dupr-Lasale, _Michel de l'Hospital avant son lvation
      au poste de chancelier_ (1505-1558), Paris, 1875, p. 163-171.]

      [Note 445: Ce lieutenant criminel, qui fut plus tard un ardent
      perscuteur des rforms, avait reu du roi, pour prix de l'on ne
      sait quels services, le droit de disposer d'une charge de
      conseiller au Parlement en faveur de son futur gendre. Le
      Parlement fit difficult d'admettre Michel de L'Hpital, mais il
      cda. Sur cette nomination lie  celle de Lazare de Baf comme
      matre des requtes, voir Dupr-Lasale, _ibid._, p. 75-76.]

      [Note 446: M. Maugis, qui a si consciencieusement et si
      mritoirement dpouill les registres du Parlement (_Histoire du
      Parlement de Paris de l'avnement des rois Valois  la mort
      d'Henri IV_, 3 vol., Paris, 1913-1916), se fait de L'Hpital une
      ide assez fausse. C'est l'homme des tempraments et de la
      conciliation, il reconnat la ncessit de concilier les
      pouvoirs (le Parlement et la royaut) au lieu de les opposer,
      disons mieux: de les unir pour les opposer au danger commun, t.
      II, p. 28. Quel danger? l'intransigeance catholique ou la pousse
      protestante? Il y a aussi dans les deux derniers volumes, les
      seuls qui me concernent, un certain parti pris d'ignorer ou de
      mpriser les documents imprims. C'est la nouvelle cole. Il n'y a
      rien de vrai et il n'y a d'intressant que ce qui est rest
      indit.]

Il tait bon et humain. Sa religion tait amour et charit; il dtestait
de contraindre les consciences. Mais c'est une question de savoir si sa
politique religieuse, du moins  la fin, fut uniquement inspire par les
principes de tolrance et s'il n'y entrait pas quelque sympathie
personnelle pour les novateurs. On vient de voir quels services Calvin
attendait de lui en 1563. Il professa toujours le catholicisme; mais sa
femme et sa fille, qui avaient pass  la Rforme, taient de bien
tendres solliciteuses. Au dbut de sa charge, il menaait de toute la
rigueur des lois les religionnaires qui troubleraient l'ordre; plus
tard il parut croire que la rigueur des catholiques justifiait l'esprit
de rvolte des protestants. Le Chancelier et Catherine voluaient en
sens contraire sans trop s'en apercevoir, lui pouss en avant par la
gnrosit de son coeur; elle, maintenue sur place ou mme ramene en
arrire par le calcul des forces catholiques ou de ses propres intrts.
Cependant elle se dfendait de vouloir rapporter l'dit de pacification,
et le fait est que tant que les protestants restrent paisibles, elle
l'observa et, autant qu'elle put, le fit observer. Elle tint  honneur
de continuer, malgr la pression de la nation et des grandes puissances
catholiques, cette politique de modration dont elle avait eu l'ide et
pris l'initiative. Il serait injuste de l'oublier.

Elle avait ses moyens propres de pacification: J'ay ouy dire au Roy
vostre grand-pre, crivait-elle un jour  un de ses fils[447], qu'il
falloit deux choses pour vivre en repos avec les Franois et qu'ils
aimassent leur Roy: les tenir joyeux et occuper  quelque exercice,...
car les Franois ont tant accoustum, s'il n'est guerre, de s'exercer
que, qui ne leur fait faire ils s'emploient  autres choses plus
dangereuses. Elle avait toujours prsente  l'esprit la Cour de
Franois Ier et, aussitt aprs le dsarroi des premiers troubles, elle
en reconstitua une sur ce modle-l et encore plus nombreuse et plus
belle. Elle y appela quatre-vingts filles ou dames des plus nobles
maisons pour l'aider  faire les honneurs des rsidences royales. Elle
les voulait vtues de soie et d'or, pares, dit Brantme, comme desses,
mais accueillantes comme des mortelles. Elle esprait que leur bonne
grce ou leur beaut, une vie lgante et magnifique, des jeux et des
spectacles attireraient ou retiendraient auprs du Roi les gentilshommes
protestants et catholiques et les dgoteraient de la guerre, l'horrible
guerre civile.

Parmi ces dames et ces demoiselles, il y en avait de plus favorites
qu'elle emmenait dans ses villgiatures et ses chevauches
diplomatiques. C'est le fameux escadron volant dont elle se serait
servie pour assaillir  sa faon et rduire les chefs de partis[448].
Mais il faut remarquer qu'il s'y trouvait des femmes qui n'taient plus
jeunes et d'autres qui passrent toujours pour vertueuses.

      [Note 447: _Lettres de Catherine de Mdicis_, II, p. 92. Cette
      lettre, qui, on le verra chap. VIII, p. 270, n. 4, est adresse 
      Henri III et non  Charles IX, et que la Reine-mre crivit, non
      en 1563, comme le suppose La Ferrire, mais  la fin de 1576, est
      comme une sorte de programme de gouvernement intrieur.]

      [Note 448: Pour les raisons que l'on va voir, je n'ose plus tre
      aussi affirmatif sur le rle de l'escadron volant que je l'ai t
      dans l'_Histoire de France_ de Lavisse, t. VI, 1, p. 88.]

Que les moeurs fussent mauvaises dans cette Cour, c'est probable, car
dans quelle grande Cour les moeurs sont-elles bonnes? Catherine avait
tant de volonts  mnager qu'elle a d fermer les yeux sur bien des
fautes. Elle avait trois fils dont l'un rgnait, et elle fut bien
oblige, quand ils devinrent des hommes, de faire comme d'autres mres
et de se montrer aussi indulgente  leurs carts qu'elle l'avait t aux
infidlits de son mari. Il faut se dfier des pamphltaires et des
prcheurs qui, pour des raisons toutes diffrentes, dnaturent la
vrit. On n'est mme pas tenu de croire sur parole la reine de
Navarre, Jeanne d'Albret, quand elle dnonait  son fils la Cour de
France comme un lieu de perdition, o ce ne sont pas les hommes... qui
prient les femmes, mais les femmes qui prient les hommes[449]. Cette
rigide huguenote, probablement par souci maternel de prservation,
calomniait peut-tre le dsir de plaire et les avances, mme innocentes,
du cercle de la Reine-mre.

      [Note 449: Lettre du 8 mars 1572, _Bulletin de la Socit de
      l'Histoire de France_, 1835, t. II. p. 167.]

Le duc de Bouillon, un huguenot lui aussi, et qui crivait en sa
vieillesse ses _Mmoires_ pour l'instruction de ses enfants, parle d'un
tout autre ton:

L'on avoit de ce temps-l, dit-il en racontant son entre  la Cour,
(en 1568) une coustume, qu'il estoit messant aux jeunes gens de bonne
maison s'ils n'avoient (de n'avoir pas) une maistresse, laquelle ne se
choisissoit par eux et moins par leur affection, mais ou elles estoient
donnes par quelques parens ou suprieurs ou elles mesmes choisissoient
ceux de qui elles vouloient estre servies. Monsieur le marchal de
Damville, qui est  prsent conntable de France[450]--c'tait son
oncle germain--me donna mademoiselle de Chasteau-Neuf pour maistresse,
laquelle je servois fort soigneusement autant que ma libert et mon aage
(il avait alors treize ans) me le pouvoient permettre... Elle se rendit
trs soigneuse de moy, me reprenant de tout ce qui luy sembloit que je
faisois de malseant, d'indiscret ou d'incivil, et cela avec une gravit
naturelle qui estoit ne avec elle que nulle autre personne ne m'a tant
aid  m'introduire dans le monde et  me faire prendre l'air de la Cour
que cette demoiselle, l'ayant servie jusques  la Saint Barthelemy et
toujours fort honore. Je ne saurois desapprouver cette coustume
d'autant qu'il ne s'y voyoit, oyoit, ny faisoit que choses honnestes, la
jeunesse [tant] plus dsireuse lors qu'en cette saison (c'est--dire
sous Henri IV) de ne faire rien de messeant.... Depuis l'on n'a eu que
l'effronterie, la medisance et salets pour ornement, qui fait que la
vertu est msestime et la modestie blasme et rend la jeunesse moins
capable de parvenir qu'elle ne l'a est de longtemps[451].

      [Note 450: Ce passage a donc t crit entre 1593, l'anne o
      Damville fut nomm conntable, et l'anne 1614 o il mourut,
      probablement pendant le rgne d'Henri IV. En effet, Hauser, _Les
      Sources de l'Histoire de France, XVIe sicle_, t. III: _les
      guerres de religion_, p. 62, dit que ces _Mmoires_ ont t crits
      en 1609.]

      [Note 451: _Mmoires du vicomte de Turenne, depuis duc de
      Bouillon_ (1565-1586), publis par M. le comte Baguenault de
      Puchesse pour la Socit de l'Histoire de France, 1891, p. 17-18.
      La belle Chteauneuf, dont Turenne parle avec tant de respect,
      fut, au dire de Brantme, pendant trois ans, la matresse du duc
      d'Anjou (depuis Henri III) (_Oeuvres_, t. IX, p. 509). Elle pousa
      depuis, par amourettes, un Florentin, Antinoti, comite des
      galres  Marseille, et, l'ayant surpris en adultre, elle le tua
      de sa main (septembre 1577). Bouillon n'ignorait rien de ces
      faits, et cependant il continuait  rvrer le souvenir de cette
      amoureuse et de cette justicire. La liaison entre la jeune fille
      et le duc d'Anjou, tous deux libres, avait d tre si ennoblie par
      le sentiment, la dure et cet art des biensances mondaines o
      Chteauneuf excellait, que Bouillon en oubliait l'irrgularit.
      Quant  blmer la jeune femme de s'tre venge de cet officier
      subalterne qu'elle avait distingu et qui la trompait, il n'y
      songeait gure. Chrtien, mais gentilhomme, il trouvait les
      prjugs du monde aussi respectables que les maximes de
      l'vangile.]

Cette prparation des jeunes gentilshommes aux moeurs polies et aux
lgances mondaines par des jeunes femmes de la noblesse peut servir de
commentaire  ce jugement de Brantme qu'on serait tent de prendre pour
un paradoxe. Sa compagnie (celle de Catherine de Mdicis) et sa Cour
estoit un vray Paradis du monde et escolle de toute honnestet, de
vertu, l'ornement de la France...[452]. Que le duc de Bouillon ait,
sans le vouloir ou  fin d'dification, quelque peu embelli le pass, ce
pass de la jeunesse aux lointains si sduisants, que Brantme, en son
parti pris d'admiration pour la Reine-mre, ne se soit plus souvenu de
ses copieuses mdisances sur les filles d'honneur, il n'est pas
toutefois imaginable que ces deux hommes, de caractre si diffrent, se
soient accords  clbrer la Cour de Catherine, si,  dfaut de vertu,
un grand air de dcence, la distinction des manires et le respect des
convenances ne leur avaient pas fait illusion.

Un point sur lequel les contemporains sont d'accord, c'est la grandeur
de cette Cour. Comme Henri IV, aprs avoir conquis son royaume sur ses
sujets, se flattait devant le marchal de Biron de faire un jour sa
Court plantureuse, belle et du tout ressemblable  celle de Catherine
de Mdicis, le Marchal lui rpondit: Il n'est pas en vostre puissance
ny de roy qui viendra jamais, si ce n'est que vous fissiez tant avec
Dieu qu'il vous fist ressusciter la Royne mre pour la vous ramener
telle[453].

Les ftes faisaient partie de son programme de gouvernement. Elle en
donna de superbes  Fontainebleau, durant le sjour qu'elle y fit en
fvrier et mars 1564. C'tait chaque jour un nouveau spectacle: dfil
de six troupes en brillant quipage conduites par les plus grands
seigneurs; cavalcade de six nymphes toutes d'une parure; joutes,
tournois, rompements de lances, combats  la barrire; trs rares et
excellens festins accompagns d'une parfaite musique par des syrnes
fort bien reprsentes es canaux du jardin; audition des glogues de
Ronsard et d'une tragicomdie sur le subject de la belle Genivre,
qu'un adaptateur inconnu avait tire du _Roland furieux_ de
l'Arioste[454]. Ainsi les carrousels, les parades, les luttes de force
et d'adresse taient entremls de divertissements plus dlicats.

      [Note 452: Brantme; VII, p. 377.]1

      [Note 453: Brantme, _Oeuvres_, d. Lalanne, t. VII, p. 400.]

      [Note 454: _Les Mmoires de messire Michel de Castelnau, seigneur
      de Mauvissire..._, par J. Le Laboureur, conseiller et aumosnier
      du Roy, 1659, t. I, liv. V, ch. VI, p. 168-169.--Brantme, t. VII,
      p. 370.--Cf. Laumonnier, _Ronsard, pote lyrique_, 1909, p.
      220-221 sqq.]

Cartels de dfi adresss de troupe  troupe ou de chevalier 
chevalier;--mascarades, qui taient des compliments rcits par les
danseurs  leurs dames ou l'loge des souverains par les dieux et les
desses: Jupiter, Pallas, Mercure, l'Amour et par des personnages
allgoriques, reconnaissables  leurs emblmes;--choeurs, chansons,
dialogues et monologues, toute cette posie de circonstance avait t
compose par Ronsard, le grand Ronsard[455]. Ils taient aussi de lui
les intermdes, ou, comme on disait au XVIe sicle, les entremets,
dclams ou chants avec accompagnement de luths, de guitares, de
hautbois, de violes, pour remplir les entr'actes de la Belle Genivre.
Cette tragi-comdie, la premire en date, fut joue devant la Cour,
dans la grande salle du chteau, aujourd'hui la galerie Henri II, par
d'illustres acteurs, les enfants de France: Marguerite de Valois et
Henri d'Anjou[456], des princes et des princesses du sang, de grands
seigneurs et de grandes dames: Cond, Henri de Guise, les duchesses de
Nevers et d'Uzs, le duc de Retz, etc. Castelnau-Mauvissire, qui fut
depuis ambassadeur en Angleterre, rcita l'pilogue ou la moralit de la
pice. A ces gentilshommes qui avaient prouv les privations de la vie
des camps, la Cour s'offrait comme un lieu de dlices. C'tait surtout
le prince de Cond que Catherine voulait gagner. Dans les pote
glogues, Ronsard, assurment par ordre, lui faisait honneur, au mme
titre qu' la Reine-mre, de la conclusion de la paix:

        Mais un prince bien n qui prend son origine
        Du tige de nos roys et une Catherine
        Ont rompu le discord et doucement ont faict
        Que Mars, bien que grondant, se voit pris et desfait[457].

Il avait fait dans les passes d'armes tout ce qui se peut dsirer, non
seulement d'un prince vaillant et courageux, mais du plus adroit
cavalier du monde, ne s'espargnant en aucune chose pour donner plaisir
au Roy et faire cognoistre  leurs Majests et  toute la Cour qu'il ne
luy demeuroit point d'aigreur dans le coeur[458].

      [Note 455: Laumonier, _Ronsard, pote lyrique_, p. 216 sqq.]

      [Note 456: Henri, duc d'Orlans, puis d'Anjou, frre pun du Roi,
      l'enfant chri de Catherine.]

      [Note 457: Blanchemain, _Oeuvres compltes de Ronsard_, 1860, t.
      IV, p. 18-19, glogue 1.]

      [Note 458: _Les Mmoires de messire Michel de Castelnau, seigneur
      de Mauvissire..._, publis par J. Le Laboureur, conseiller et
      aumnier du Roy, 1659, t. I, liv. V, ch. VI, p. 168-169.]

Il tenait des Bourbons un temprament trs amoureux, et les soldats
huguenots, qui n'taient pas tous des puritains, chansonnaient avec
sympathie: Ce petit prince tant joli--qui toujours chante, toujours
rit--et toujours baise sa mignonne...

Aim de la belle marchale de Saint-Andr, de qui il accepta le don
princier du chteau de Valery--ce qui  cette poque n'tait pas
dshonorant--il aimait une des filles d'honneur, la coquette Isabelle de
Limeuil, qui lui prfrait, disait-on, un jeune secrtaire d'tat,
Florimond Robertet, sieur du Fresne, mais le Prince n'en voulait rien
croire[459]. Quand elle eut accouch  Dijon, un jour d'audience
solennelle, et que la Reine-mre, irrite du scandale, sinon de la
faute, l'eut mise dans un couvent d'Auxonne, il lui crivit quel
estreme playsir il avait d'apprendre qu'elle tait rsolue  ne plus
recevoir d'autre homme que lui ou venant de sa part. Car je vous
assurre, mon coeur, qu'j m'annuyrs (que cela m'ennuierait) bien
grandement que l'on peut (pt) prendre sur vos acsions seujet de dire: 
quy sait (cet) enfant? come sy deus y avet pass...[460]. Il la
flicitait de prouver  tout le monde--un peu tard ce semble--que lui,
Cond, en tait bien le pre; mais Catherine, sans se laisser toucher
par cet excs de confiance, raya Isabelle du rle des filles d'honneur.

      [Note 459: D'Aumale, _Histoire des princes de Cond_, t. I, p.
      259-268.]

      [Note 460: Duc d'Aumale, _Histoire des princes de Cond_, t. I, p.
      547. La jeune femme fut accuse aussi d'avoir voulu empoisonner le
      prince de La Roche-sur-Yon. Cond la fit enlever de Tournon, o
      elle avait t transfre d'Auxonne. Elle pousa plus tard un
      traitant italien enrichi, Scipion Sardini, baron de
      Chaumont-sur-Loire. (_Lettres de Catherine_, II, p. 189, note 2).]

Fontainebleau fut la premire tape d'un trs long voyage que Catherine
entreprit pour montrer le jeune Roi aux peuples de son royaume et
raviver leur foi monarchique. Cet immense tour de France dura plus de
deux ans (mars 1564-mai 1566) de l'Ile-de-France au Barrois, de la
Bourgogne en Provence, du Languedoc  Bayonne et  la frontire
d'Espagne, de la Gascogne en Bretagne, et de la Loire en Auvergne, qui
tait le pays d'origine des La Tour, la famille maternelle de la
Reine-mre. Charles IX menait avec lui son Conseil et, comme escorte,
une petite arme, quatre compagnies de gens d'armes, une compagnie de
chevau-lgers et le rgiment des gardes-franaises que commandait
Philippe Strozzi. Toute la Cour l'accompagnait, gentilshommes, dames,
grandes dames et princesses,  cheval, en litire[461], en coches ou
chariots. Des milliers de serviteurs suivaient, laquais, piqueurs,
valets de chiens et valets d'curie, valets de train, fourriers,
vivandiers, cuisiniers, lavandires, ouvriers et ouvrires de tout tat.
Cette capitale ambulante se dplaait  petites journes, s'arrtant l
o les affaires, les plaisirs et les facilits de ravitaillement le
voulaient ou le permettaient. A chaque ville principale,  Troyes, 
Dijon,  Lyon,  Marseille,  Montpellier,  Toulouse,  Bordeaux,  La
Rochelle, etc., le Roi faisait son entre solennelle. Il tait reu en
avant des portes par les magistrats, qui lui prsentaient les clefs, et,
l'enceinte franchie, il dfilait, avec tout son cortge en brillant
apparat, entre la double haie des milices municipales, sous les arcs de
triomphe dont les statues allgoriques et les inscriptions en vers et en
prose disaient la gloire du matre et les souhaits de bienvenue des
sujets. Ici et l  Bar-le-Duc, pour le baptme du petit-fils de
Catherine, Henri de Lorraine,  Bayonne, lors de sa rencontre avec la
reine d'Espagne, sa fille, des combats, des cavalcades, des spectacles,
des chants, des danses, des concerts de musique talaient aux yeux de la
nation et de l'tranger la grandeur et la richesse de la Couronne de
France.

      [Note 461: Une tapisserie du temps reprsente parmi cette troupe
      en marche, Catherine de Mdicis dans sa litire. C'est l'ancienne
      lettica, encore employe aujourd'hui en Sicile, o la retrouva le
      bon Sylvestre Bonnard. La lettica, dit Anatole France, est une
      voiture sans roues, ou, si l'on veut, une litire, une chaise
      porte par deux mules, l'une en avant et l'autre  l'arrire. Les
      Espagnols, au XVe et au XVIe sicle, se faisaient aussi porter en
      voyage dans ces literas duplicatas.]

Le jeune Roi, lev dans les plaines du Nord, dcouvrit les montagnes,
la mer et le Midi. En Provence, comme il apparat dans le rcit d'Abel
Jouan, l'historiographe du voyage, commencrent les tonnements. C'tait
un autre pays, d'autres cieux, un autre climat. Autour d'icelle ville
(Hyres) y a si grande abondance d'orangers, et de palmiers et poivriers
et autres arbres qui portent le coton (?) qu'ils sont comme forests. La
Crau est une grande pleine toute couverte de thim, d'isope et saulge.
Villeneuve-ls-Maguelonne, prs de Montpellier, est un fort dans un
marescage de mer auquel y a grande abondance de grandz oiseaux que l'on
appelle des flamans... Charles connut les brusques carts de cette
nature mridionale:  Arles, au moment de passer le Rhne, il fut
pendant vingt et un jours fort assig de grandes eaux (16 novembre-7
dcembre);  Carcassonne, la neige tombe en une nuit le tint plusieurs
jours bloqu;  Bayonne, en juin, cinq ou six de ses cavaliers
d'ordonnance moururent touffs en leurs armes  cause de la grande
chaleur[462].

      [Note 462: _Recueil et discours du voyage du roy Charles IX de ce
      nom  prsent rgnant..., fait et recueilli par Abel Jouan l'un
      des serviteurs de Sa Majest_, Paris, 1566, rimprim dans les
      _Pices fugitives pour servir  l'Histoire de France..._, publies
      par le marquis d'Aubais, Paris, 1759, 3 tomes en 2 vol., t. I, 1re
      partie, _Mlanges_, p. 13, 14, 24.]

Charles IX prit plaisir  Marseille  se promener dans deux galres que
commandait le comte de Fiesque. Il voulut mme sortir du port et pousser
jusqu'au chteau d'If, mais la Mditerrane en furie repoussa ce terrien
qui s'aventurait au large. Il fut plus heureux  Bayonne et
Saint-Jean-de-Luz. Il contempla du pont d'un navire l'Ocan immense, et
peut-tre pensa-t-il aux capitaines Ribaut et Laudonnire, qui venaient
de le traverser pour aller, au pril de leur vie, fonder en marge de la
Floride espagnole une colonie franaise et un fort qu'ils baptisrent de
son nom: la Caroline. Il admira Biarritz, le beau village sur le bord
de la mer auquel lieu l'on prend les balnes. Au Brouage, un beau port
naturel o l'on a fait une nouvelle ville, les mariniers lui donnrent
le spectacle d'une naumachie. Le roi de France prend got  la mer. Il
se plat aussi  voir les divertissements de ses peuples. Les courses de
taureaux, qui ont d rappeler  Catherine ses souvenirs de Florence,
taient nouvelles pour son fils. Abel Jouan note qu'aux arnes d'Arles
des lutteurs attaquaient les taureaux sauvages et les faisaient tomber
en terre seul  seul, tandis qu' Bazas ils les assaillaient avec de
grands esguillons. Dans le rcit officiel, les danses des diverses
provinces tiennent une grande place. C'est,  Brignoles, la volte et la
martingale danses  la mode de Provence par de fort belles filles
habilles de taffetas, les unes de vert, les autres changeant, les
autres de blanc;  Montpellier, la treille qu'excutent au son des
trompettes, tenant en leurs mains des cerceaux tout floris, les hommes
tous masqus et revestus qu'il faisoit bon voir;  Saint-Jean-de-Luz,
les canadelles et le bendel des filles basques, ayant un tabourin
(tambourin) en manire de crible auquel y a force sonnettes;  Nantes,
le trihori de Bretagne et les guidelles et le passe-pied et le
guilloret. La Cour a ici et l des spectacles exotiques; le Nouveau
Monde est  la mode[463]. Les gens de Troyes, qui cependant vivent loin
de la mer, avaient, pour l'entre solennelle de Charles IX, fait marcher
avec une troupe d'hommes habills en satires une autre troupe dguise
en sauvaiges. Bordeaux, qui est un port, tint avec plus de raison 
montrer grand nombre de sauvages de toutes sortes dfilant avec les
compagnies de la ville.

      [Note 463: Sur la curiosit qu'excitaient ces populations
      primitives, voir les chapitres de Montaigne: Des canibales, liv.,
      ch. XXX; les coches, liv. III, ch. VI. Consulter Gilbert Chinard,
      _L'exotisme amricain dans la littrature franaise au XVIe
      sicle_, Paris, 1911.]

Mais, au cours de ce voyage, Catherine n'eut pas affaire que de
plaisirs. A Mcon, o elle reut la visite de la Reine de Navarre
accompagne de huit ministres du Saint vangile, elle l'avait prie de
renvoyer cette suite compromettante et lui avait fait promettre de ne
plus contraindre, comme on l'en accusait  Rome, la conscience de ses
sujets catholiques. Cette imprudence ou cette bravade de Jeanne d'Albret
dcida peut-tre le gouvernement  interdire (Dclaration de Lyon, 24
juin 1564) l'exercice public du culte rform dans tous les lieux et
villes o le Roi passerait et pendant le temps qu'il y sjournerait;
avec promesse toutefois  ceux de ladite religion qui se contiendraient
modestement en leurs maisons de n'estre recherchez en aucune
manire[464]. L'dit de Roussillon (4 aot 1564) renouvelait la dfense
aux seigneurs hauts justiciers et autres gentilshommes huguenots
d'admettre des trangers  leurs crmonies prives, aux ministres de
prcher hors des lieux privilgis, de tenir des synodes et de faire des
collectes. Il confirmait l'ordre aux prtres, aux moines et aux
religieuses maris de rompre leur union et de retourner en leurs
couvents et premire vacation, ou de sortir du royaume sous peine des
galres pour les hommes et de la prison entre quatre murailles pour
les femmes[465]. A une poque o l'tat et l'glise faisaient corps,
cette rigoureuse mesure de police disciplinaire s'expliquait, mais la
Rforme avait tant recueilli de ces dfroqus qu'elle se sentit
atteinte. Toutefois, si la Reine interprtait en toute rigueur l'dit de
pacification, elle entendait le maintenir contre l'arbitraire des
officiers, des gouverneurs et des communauts de villes. Malgr les
jurats, le maire et les magistrats, le Roi dispensa les rforms de
Bordeaux et du Bordelais de tapisser le devant de leurs maisons les
jours de procession, de payer les deniers des confrries et de jurer
sur les bras de Sainct Antoine, et, malgr le corps de ville, il les
dclara ligibles aux charges municipales (Valence, 5 septembre
1564)[466]. Catherine crivait au baron de Gordes, lieutenant gnral du
Roi en Dauphin, de faciliter aux protestants du Brianonnais l'exercice
de leur culte, et, comme les catholiques du pays se plaignaient de ce
gouverneur politique, elle le fit remercier par le Conseil d'avoir
toujours maintenu le repos et la tranquillit des sujets du roi dans sa
province. Elle demanda au commandant des forces pontificales  Avignon,
Serbelloni, et finit par obtenir qu'il laisst rentrer dans leurs
maisons et rtablt dans leurs biens les religionnaires du
Comtat-Venaissin[467].

      [Note 464: Fontanon, t. IV, p. 279.]

      [Note 465: _Id._, p. 280-281.]

      [Note 466: _Id._, p. 281-282.]

      [Note 467: Arnaud, _Histoire des protestants de Provence, du
      Comtat-Venaissin et de la principaut d'Orange_, t. II, 1884, p.
      204-205.]

Mais il ne dpendait pas d'elle d'apaiser l'esprit de parti et les
passions religieuses. Et audict pays de Provence, en toutes les villes
o ledit Seigneur passoit, les enfans venoient au devant jusques  demie
lieue hors les dictes villes, tous habillez de blanc, criant: Vive le
roy et la sainte messe...[468]. Les rforms de Nmes, au contraire,
protestaient aux cris de: Justice justice! contre l'intolrance de
leur gouverneur, Montmorency-Damville. A Carcassonne, Catherine reut de
graves nouvelles du Nord. En partant, elle avait laiss le gouvernement
de Paris et de l'Ile-de-France au fils an du Conntable, le marchal
de Montmorency, homme sage et modr, mais esclave des consignes et
ennemi des Guise. Comme il apprit que le cardinal de Lorraine se
disposait  traverser Paris avec une garde d'arquebusiers, il lui fit
signifier une dclaration du Roy, du 13 dc. (1564), dfendant  tous
ses sujets, de quelque condition qu'ils fussent, de voyager avec des
armes  feu. Le Cardinal, qui, par peur simule ou non des complices de
Poltrot, avait sollicit et obtenu de la Reine (25 fv. 1563) une
dispense, ngligea ou refusa de la montrer. Il entra dans Paris par la
porte Saint-Denis, mais son escorte fut charge et mise en droute par
la troupe du Gouverneur (8 janvier 1565)[469]. Catherine tait trs
perplexe: elle n'osait dsavouer le fils du Conntable et d'autre part
apprhendait de mcontenter les Lorrains. Heureusement, les chefs
rforms se divisrent; l'Amiral accourut prter main-forte 
Montmorency, son cousin; Cond, qui coquetait avec les Guise (on parlait
mme, depuis la mort de sa femme, Elonore de Roye, de son remariage
avec la duchesse douairire), se dclara pour le Cardinal et arriva lui
aussi  Paris bien accompagn, pour le dfendre. La Reine, profitant de
ce dsaccord, interdit le sjour de la capitale aux Lorrains, aux
Chtillon et  quelques autres huguenots de marque. Le calme revint.

      [Note 468: Abel Jouan, p. 12.]

      [Note 469: _Lettres_, t. II, p. 253-255 et les notes. Cf. p.
      261-262 _et passim_.--De Ruble, _Franois de Montmorency,
      gouverneur de Paris et de l'Ile-de-France_, Mmoires de la Socit
      de l'Histoire de Paris, VI, 1879, p. 245-248. Cf. 236.]

Le succs de cette intervention  distance la trompa sur l'tat des
esprits. Elle crut que les partis ou les chefs de partis se ralliaient
ou se rsignaient  son jeu de bascule. Confiante dans son habilet et
son bonheur, elle s'achemina vers Bayonne, o elle se rjouissait de
revoir sa fille, lisabeth, la reine d'Espagne. Mais elle aurait d
rflchir que cette rencontre, d'o les Chtillon, Cond, Jeanne
d'Albret et le Chancelier taient naturellement exclus, inquiterait les
protestants.

Elle avait rv mieux qu'une simple runion de famille. Aussitt aprs
la paix d'Amboise, dont le Pape, le Roi d'Espagne et l'Empereur se
dclaraient trs mcontents, elle avait mis en avant l'ide d'un
congrs, o l'on aviserait ensemble aux moyens de pacifier les
diffrends religieux. Elle esprait les convaincre de la ncessit de sa
politique tolrante, et, si elle n'y parvenait pas, les leurrer de
promesses  long terme. Aprs tout, il dpendait d'eux d'obtenir
davantage. Elle tait mre de famille; elle avait encore une fille et
tous ses fils  marier. Le cardinal de Lorraine avait si bien fait,
crivait-elle en juin 1563[470], que l'Empereur (Ferdinand) avait
consenti au mariage de Marguerite de Valois avec son petit-fils
Rodolphe, et de Charles IX avec l'une de ses petites-filles. Mais ces
combinaisons matrimoniales taient subordonnes  l'agrment de Philippe
II, le chef de la maison des Habsbourg. D'ailleurs Catherine aurait
mieux aim marier sa fille  Don Carlos, hritier prsomptif au trne
d'Espagne, et elle demandait  Philippe II pour son fils Henri, duc
d'Anjou, la main de la reine douairire de Portugal, Dona Juana, avec
une principaut pour cadeau de noces. Elle laissait entendre qu' ce
prix elle porterait remde  la situation religieuse en France, sans
dire quel remde. Pie IV savait quel fond il devait faire sur elle.
L'Empereur mourut sut ces entrefaites (25 juillet 1564). Elle mit toutes
ses esprances en Philippe II, de qui d'ailleurs elle attendait le plus.
Pour le gagner  son projet d'entrevue, elle dploya tous ses moyens:
insinuante, suppliante, pressante, enveloppant son gendre de
protestations de tendresse maternelle. Philippe II, accoutum  traiter
gravement les affaires et par raisons dmonstratives et le plus souvent
d'aprs des mmoires crits, tait dconcert par cette diplomatie
fminine, qui remplaait les arguments par des effusions. Tout tait
vague dans les dclarations de la Reine, sauf le dsir de marier
avantageusement sa fille et ses fils. La correspondance des deux
souverains pourrait se rsumer ainsi: Commencez, disait Catherine, par
tablir mes enfants, et nous nous entendrons facilement sur la question
religieuse. A quoi Philippe rpondait: Cessez de favoriser les
hrtiques, et nous penserons ensuite aux mariages. Il carta toujours
l'ide d'une rencontre, ne voulant pas, disait-il, veiller les
soupons et la jalousie, probablement de la reine d'Angleterre, qu'il
continuait  mnager. Mais il consentit que le duc d'Albe, un de ses
principaux conseillers, accompagnt sa femme  Bayonne. Les provinces
des Pays-Bas taient travailles par des prdicants calvinistes,
Franais ou non, qui s'y glissaient par la frontire de France, et il
tenait  se renseigner sur les dispositions de sa belle-mre et le
concours qu'il pouvait esprer d'elle contre ces agitateurs.

      [Note 470: _Lettres_, II, p. 58.]

A Bayonne, pendant le sjour de la reine d'Espagne (15 juin-2 juillet
1565), il y eut surabondance de ftes et de crmonies: entres royales,
visites et festins, courses de bague, feux d'artifice, messe solennelle,
procession, combats  pied,  cheval,  la pique,  l'pe, promenade
sur l'Adour et banquet dans l'le d'Aiguemeau (aujourd'hui le de
Lahonce ou de Roll  deux lieues en aval de Bayonne), et pour le comble
des dites bravades (magnificences), reprsentation d'une comdie
franaise, qui dura de dix heures du soir  quatre heures du matin.
Catherine tenait  prouver aux Espagnols que la France n'avait pas t
ruine par la guerre civile, et par surcrot elle satisfaisait ses
apptits de luxe. La partie d'Aiguemeau (23 juin) cota un grand
denier. Les convives vogurent vers l'le en des navires
somptueusement accoustrs, que dominait celui du Roi faict en forme
d'un magnifique chteau. Ils admirrent en cours de route une baleine
artificielle, que des pcheurs attaquaient, de leurs barques,  coups de
harpons, comme ils le font en mer; une norme tortue marine, monte par
six tritons habillez de drap d'argent sur champ verd, tous excellens
joueurs de cornets, lesquels, si tost qu'ils eurent descouvert leurs
Majestez, commencrent  jouer ensemble; Neptune, sur un char tir par
trois chevaux marins, et Arion, port par des dauphins, accourant tous
deux du large pour saluer Isabelle chre  Charles, ceste rare
Isabeau; trois sirnes qui, au passage du vaisseau royal, chantrent
Charles, Isabelle et Philippe, l'ornement de l'Espagne et de la France;
Charles, Isabelle, Philippe et Catherine, l'ornement de l'univers. En
dbarquant dans l'le, la compagnie royale fut rgale de danses par des
bergres distribues en groupes pittoresques, qui chacun portaient le
costume--mais en toile d'or et de satin--d'un pays de France. Dans sa
marche vers la clairire o la table avait t dresse, trois nymphes
l'arrtrent pour clbrer l'accord des rois de France et d'Espagne et
la protection qu'il assurait aux deux tats contre le Nord et sa froide
bruyne, c'est--dire probablement contre l'hostilit possible des
Anglais[471]. Le festin, un ballet de satyres et de nymphes, et au
retour, pendant la nuit, des illuminations sur l'eau terminrent cette
illustre journe[472]. Le lendemain (24) on combattit  cheval dedans
les lices. Deux troupes de chevaliers, des Bretons, champions de
l'austre vertu, et des Irlandais, dfenseurs de l'honnte amour,
dputrent au Roi et aux Reines, pour exposer leurs raisons, six
excellens joueurs d'instruments deux desquels avoient deux lyres,
accompagnes de leurs voix qui estoient excellentes, les deux autres
deux luts, et les deux autres deux violons. L'un des chanteurs bretons
clbra la cause du renoncement--tait-ce un hommage  lisabeth
d'Angleterre, la reine-vierge?--d'une voix si bien accommode aux
paroles qu'on entendoit tout ce qu'il rcitoit, et n'en perdoit on une
seule syllabe, tant il prononoit distinctement et nettement, accordant
sa voix  sa lyre parfaitement. Un Irlandais rpliqua[473]. Ainsi dans
le concours de la Wartbourg, Wolfram d'Eschenbach et Tannhuser opposent
la louange de l'amour pur et celle de la Vnus terrestre.

      [Note 471: Relation d'Abel Jouan, _Pices fugitives_, t. I, p. 25
      sqq. Voir aussi _L'ample discours de l'arrive de la Royne
      catholique, soeur du Roy... et du magnifique recueil qui lui a est
      faict avec dclaration des jeux, combats, tournoys, courses de
      bagues, mascarades, comdies..._, Paris, 1565, reproduit _Pices
      fugitives_, t. I (2e partie), vol. II, p. 13  23 des Mlanges.]

      [Note 472: _Ample discours_, Pices fugitives, t. II, Abel Jouan,
      t. I, p. 26. _Mmoires de Marguerite_, d. Guessard, p. 9-10.]

      [Note 473: Laumonier, _Ronsard_, p. 745.]

Aprs ce prlude musical, les adversaires demandrent  vider le dbat
en champ clos. Le Roi prit le commandement des Bretons, Monsieur celui
des Irlandais.

Au lieu choisi pour le combat, des chafauds avaient t dresss pour
les principaux personnages des deux Cours. La tribune royale tait
dcore des merveilleuses tapisseries reprsentant le triomphe de
Scipion, que Franois Ier avait fait tisser d'aprs les dessins de Jules
Romain. Par une porte du camp entra, prcd de neuf trompettes qui
figuraient les neuf Muses, un char tout par, portant les cinq vertus,
l'Hroque, la Prudence, la Vaillance, la Justice, la Temprance: par
l'autre porte, le Chariot de l'Amour cleste, o trnait le dieu de
l'Amour avec Venus, sa mre, et les trois Grces accompagnes d'un
cortge de neuf petits Amours. Les chevaliers irlandais et bretons
firent offrir aux dames qu'ils avaient choisies une mdaille d'or
illustre d'une devise grecque ou latine et ils reurent d'elles en
retour des faveurs. Un combat et un carrousel suivirent. Espagnols et
trangers, dit l'auteur d'une relation publie cette mme anne  Paris,
ont  ceste fois est contraints par la vrit reconnoistre et
confesser qu'en ceste veu la France a surmont en parade, bravades,
somptuosits et magnificences toutes autres nations et soi mesmes.
C'tait la rponse de la Reine-mre aux censeurs qui trouvaient qu'elle
dpensait trop.

Entre temps, le duc d'Albe et Catherine s'observaient. Le ministre
espagnol tait choqu qu'en pleine entrevue, le 18, Charles IX et sa
mre fussent alls recevoir aux portes de Bayonne,  l'abbaye de
Saint-Bernard, un envoy du plus grand ennemi de la chrtient et des
Habsbourg. Soliman le Magnifique faisait demander  son alli le roi de
France, de lui procurer un port de mer en Provence pour rafreschir ses
soldats, au cas qu'ils ne prissent la ville de Malthe qu'ils tenoient
assige[474]. Catherine jouait double jeu pour amener Philippe II 
cder sur la question des mariages: elle priait et menaait, essayant
d'arracher par la crainte ce qu'elle ne pouvait obtenir par persuasion.
Au moment d'entreprendre son grand tour de France, elle avait pos la
candidature du Roi son fils, qui avait seize ans,  la main d'lisabeth,
qui en avait trente-deux, pour faire peur au Roi d'Espagne d'une
alliance entre la France et l'Angleterre[475]. La prsence de
l'ambassadeur turc lui prouverait qu'elle avait, si elle le voulait
bien, les moyens de mettre en pril sa domination dans la Mditerrane
occidentale et la scurit des ctes de son royaume. Mais elle avait
affaire  forte partie. Le duc d'Albe avait pour instructions de
proposer que les deux Cours, s'unissant contre l'hrsie, prissent
l'engagement mutuel de bannir les ministres dans un mois, de supprimer
la libert du culte, de publier le concile de Trente et de casser les
gouverneurs, conseillers, commandants d'arme, mestres de camp,
capitaines et officiers du roi (magistrats) qui seraient de la nouvelle
opinion[476]. Mais dans ce projet d'accord, toutes les charges taient
pour la France, oblige de rompre son dit de tolrance et de se
remettre aux troubles pour empcher le calvinisme d'envahir les
Pays-Bas. Le Duc, n'ayant que des exigences  offrir, se taisait et
attendait les ouvertures. Il finit par se lasser et demanda une
entrevue. Aprs quelques propos sur les divisions religieuses de la
France, la Reine-mre le pria, puisqu'il connaissait si bien les maux du
royaume, de lui indiquer un remde. Il rpondit d'abord que ce n'tait
pas son affaire et qu'elle le connaissait mieux que lui. Elle insista:
Quels moyens Philippe II emploierait-il pour faire rentrer les
protestants et les rebelles dans le devoir? Albe condamna comme funeste
au catholicisme la politique de dissimulation, il voulait dire de
modration, et conseilla les mesures nergiques. Comme elle lui
demandait s'il tait d'avis de recourir aux armes, il convint que
c'tait pour le moment inutile. Mais de colre il s'cria qu'il fallait
bannir de France cette mauvaise secte. Catherine suggra, comme moyen de
faire la loi  tous, l'ide d'une ligue entre la France, l'Espagne et le
nouvel empereur, Maximilien; et sur sa rponse que cette alliance
n'tait pas viable, elle rompit l'entretien[477].

      [Note 474: Abel Jouan, _Recueil et Discours du voyage du roi
      Charles IX_, p. 25.]

      [Note 475: En 1563, dj, Cond avait mis en avant ce projet de
      mariage comme la solution pacifique du diffrend de Calais. En
      1565, Catherine chargea Paul de Foix, son ambassadeur en
      Angleterre, de demander la main d'lisabeth, recherche dont la
      Reine se montra, crit l'ambassadeur, emprinse de joye mesle 
      une honneste vergogne, tout en se dclarant indigne  cause de
      son ge de cet offre si grand. Catherine  Paul de Foix, 24
      janvier 1565. _Lettres_, t. II, p. 256. et, en note, la rponse de
      Paul de Foix. Cf. un texte plus complet de la lettre de Catherine,
      _Lettres_, t. X, p. 151. Ronsard, de lui-mme ou par ordre, ddia
       la Reine d'Angleterre ses _lgies, mascarades et Bergerie_,
      parues vers le 1er aot 1565 et o se trouvent les posies
      composes pour les ftes de Fontainebleau. Laumonnier, Ronsard
      _Pote lyrique_, p. 214.--Sur cette demande en mariage, Mignet,
      _Histoire de Marie Stuart_, 1851, t. I, app. D, p. 473-475.]

      [Note 476: Instructions cites par La Ferrire, _Lettres de
      Catherine_, t. II, p. LXXIII.]

      [Note 477: La Ferrire, _Lettres de Catherine de Mdicis_, t. II,
      introd. LXXXVI-VII, d'aprs une dpche des Archives nat. Coll.
      Simancas, 1504.]

Les jours suivants, elle parla mariage  sa fille. lisabeth lui dclara
que Philippe II ne voulait pas marier son fils, don Carlos, et qu'il ne
donnerait pas de principaut en dot au duc d'Anjou, s'il pousait doa
Juana, sa soeur. Le duc d'Albe lui dit plus nettement encore que la reine
d'Espagne tait venue  Bayonne uniquement pour savoir si oui ou non la
Reine sa mre se joindrait  Philippe II contre les hrtiques.
L'entrevue tournait mal. Le nonce et le marchal de Bourdillon
s'entremirent. Catherine, quel que ft son dpit, tenait  se sparer de
sa fille en bonne intelligence, et le duc d'Albe pouvait craindre qu'une
tension entre les deux Cours ne profitt aux rforms. Le 20 juin, sous
la prsidence du Roi, un grand conseil fut tenu auquel assistrent les
deux Reines, le duc d'Albe et don Juan Manrique de Lara, ancien
ambassadeur de France, avec Monsieur, frre du roi, le duc de
Montpensier, les cardinaux de Guise et de Bourbon, le Conntable et le
marchal de Bourdillon[478]. Montmorency justifia la politique
religieuse du gouvernement et montra les dangers d'une guerre civile. La
Reine-mre, comme on le sait par une lettre de Philippe II au cardinal
Pacheco, son ambassadeur  Rome, promit de porter remde aux choses de
la religion une fois termin le voyage qu'elle avait maintenant
commenc... La Reine ma femme se contenta d'une pareille rsolution
parce que l'on comprend clairement, sans qu'il y ait le moindre doute,
que le jour o l'on voudra apporter le remde, la chose est faite. Le
remde, c'est videmment celui que recommandaient les instructions
remises an duc d'Albe[479]. L'ambassadeur ordinaire, don Francs de
Alava, prsent  Bayonne, doutait que Catherine tnt sa parole.
J'apprhende l'indcision que je sens en elle certaines fois et la
peine que prendront, comme je le prvois, de lui mettre martel en tte,
ces hrsiarques et d'autres qui le sont sans en porter le nom[480]. Le
cardinal Granvelle, l'ancien gouverneur des Pays-Bas, et qui savait trs
bien les affaires de France, tait encore plus sceptique. Il crivait
que Catherine avait promis de faire merveille, mais avec cette
restriction qu'elle viterait tout ce qui pourrait l'amener  en venir
aux armes[481]. Et il concluait qu'elle ne ferait rien de bon.
L'ajournement tait une chappatoire qu'elle se mnageait.

      [Note 478: _Lettres_, t. II, p. 297, 6 juillet 1565.]

      [Note 479: Philippe II au cardinal Pacheco, 24 aot dans _Lettres
      de Catherine_, t. II, p. 301-302, en note. Dans sa lettre du 6
      juillet  Philippe II, _Lettres_, t. II, p. 297, Catherine
      l'assurait de la volont et zle que avons  nostre religion et
      envie de voir toutes chauses au contentement du servise de Dyeu,
      chause que n'oubliron et metron payne de si bien aysecuter
      (excuter) qu'il (Philippe) en aura le contantement et nous le
      bien qu'en dsirons. Ce n'tait pas beaucoup s'engager.]

      [Note 480: Lettre de D. Francs de Alava au Secrtaire d'tat
      espagnol Eraso, cite par Combes, _Lectures historiques_, II, 259:
      Temola por la confusion que en ella siento ay algunas vezes y lo
      que anteveo que an de martillar estos eresiarcas y otros que
      aunque no tienen nombre d'ello, lo son. Combes prenant
      eresiarcas y otros, qui est le sujet, pour un complment
      traduit: J'prouve des craintes par le trouble que je sens qu'il
      y a parfois chez elle et parce que je prvois qu'on doit marteler
      les hrsiarques et d'autres qui le sont, sans en avoir le nom.
      C'est un contre-sens, d'o Combes a tir la preuve que le massacre
      de la Saint-Barthlmy fut dcid  Bayonne. D'ailleurs marteler
      (frapper  coups de marteau) se dit martelar, et non amartillar ou
      martillar, qui signifie: mettre martel en tte.]

      [Note 481: Ch. Weiss, _Papiers d'Etat du cardinal de Granville_,
      t. IX, p. 481 (Coll. Doc. indits).]

Mais les protestants s'inquitrent avec raison de cette rencontre o
ils pensaient bien que les affaires religieuses avaient t examines;
et plus tard, aprs la Saint-Barthlemy, ils s'imaginrent sans raison
que le massacre y avait t dcid. Il est vrai que des paroles de sang
ont t prononces  Bayonne; mais les propos qu'on peut croire
authentiques ont t tenus par quelques catholiques franais. C'est le
confesseur du duc de Montpensier qui dit au duc d'Albe: Le moyen le
plus expditif serait de trancher la tte  Cond,  l'Amiral, 
d'Andelot,  La Rochefoucauld. Et quand mme le reprsentant de
Philippe aurait, lui qui s'en dfend, conseill  Catherine que l'on
ust.... de la rigueur des armes pour exterminer[482] ceux de l'autre
religion, o est la preuve que Catherine ait donn son acquiescement? Il
est probable que si Philippe II avait consenti aux mariages, elle et
interprt plus rigoureusement l'dit de pacification, mais peut-tre
aussi se serait-elle dispense, sous un prtexte ou sous un autre, de
tenir sa parole.

      [Note 482: Lettres de Catherine, t. II, introd. LXXXIX.
      Dclaration du duc d'Albe  Saint-Sulpice ambassadeur de France en
      Espagne.]

Aprs cette prtendue entente de Bayonne, les rapports entre les deux
Cours ne cessrent d'empirer[483]. Les Espagnols entravrent le projet
de mariage entre Charles IX et l'ane des archiduchesses d'Autriche, et
Catherine diffra un an encore de rentrer  Paris, o elle avait promis
d'tre en novembre 1565 pour arranger les choses de la religion. Dans
une lettre crite de Cognac  la duchesse de Guise, elle lui parlait
d'un bal o tout dense, huguenots et papistes ensemble, si bien que
set (si) Dieu volet que l'on feust ausi sage alleur,
(ailleurs, c'est--dire dans le reste du royaume) nous serions en
repos[484].

      [Note 483: Ils n'taient pas bons auparavant. Quelques mois avant
      l'entrevue (22 Janvier 1565) Catherine crivait  Saint-Sulpice,
      son ambassadeur  Madrid, qu'en Flandre les Espagnols nous font
      sant (cent) alarmes, qui me fayt quelquefois douter qu'il
      (Philippe) aye anvye de comenser la guerre et non pas de me voyr.
      _Lettres_, X, p. 150. Elle se plaignait dans une lettre  la Reine
      d'Espagne, sa fille, des yndinit (indignits) qu'on faisait au
      Roi, son fils.]

      [Note 484: _Lettres_, II, p. 315, 30 aot 1565.]

Mais les deux partis restaient sur le qui-vive. Le chancelier de
L'Hpital, dans ce large esprit de tolrance qui l'inclinait toujours
plus vers la minorit dissidente, avait, sans consulter le Conseil,
envoy au parlement de Dijon, pour y tre enregistr, un dit qui
permettait aux rforms, dans les villes o l'exercice de leur culte
n'tait pas autoris, d'appeler toutes et quantes fois que bon leur
sembleroit les ministres de ladite religion pour estre par eulx consolez
en ladicte religion et endoctrinez et pareillement endoctriner et
instruire leurs enfans. Le Parlement avait protest, mais aucun des
matres de requtes du Conseil n'avait voulu rapporter cette
protestation qui visait le Chancelier. Le cardinal de Lorraine s'en
chargea et dnona cette interprtation de l'dit de pacification qui
aboutissait  autoriser les runions secrtes, contrairement  ce mme
dit. Le cardinal de Bourbon s'cria que puisqu'on faisait des dits
sans consulter le Conseil, il ne falloit plus de Conseil et que de luy
(quant  lui) il n'y assisterait jamais. Le Chancelier s'chappa
jusqu' dire au cardinal de Lorraine: Mr, vous estes desja venu pour
nous troubler. L'autre riposta: Je ne suis venu pour troubler, mais
pour empescher que ne troubliez comme avez faict par le pass, belistre
que vous estes. Et les deux Cardinaux, se levant, allrent trouver la
Reine, alors malade, en sa chambre. Elle les apaisa du mieux qu'elle put
et envoya son fils, le duc d'Anjou, prsider la sance du Conseil qui
avait t interrompue par cette dispute. L'dit du Chancelier fut cass
et annul.

Mais  la mme heure survint un autre incident. Catherine ayant fait
ouvrir le paquet de dpches qui venait d'arriver d'Espagne, il s'y
trouva des lettres o Philippe II lui reprochait de continuer, malgr
ses promesses,  mnager les hrtiques et l'accusait de faire les plus
grandes indignitez  la maison de Lorraine. C'tait probablement une
allusion  l'agression de la rue Saint-Denis et  la faveur de
L'Hpital, ancienne crature des Guise et qui apparaissait comme leur
adversaire dclar. La Reine reprit le Cardinal d'avoir adress ses
plaintes  Madrid, mais il s'en dfendit et l'ambassadeur d'Espagne, qui
tait prsent, certifia son dire. Il fut d'ailleurs pleinement justifi
par d'autres lettres du mme paquet et  lui destines o Philippe II le
blmait d'avoir comport ces indignits. Le Cardinal protesta qu'il
les avait souffertes par le commandement du Roi et de la Reine auxquels
pour mourir il ne voudroit en rien dsobyr, mais sous condition
toutefois de maintenir la religion catholique et abolir la nouvelle,
laquelle chose ne se faisant il criera si hault que tous les princes de
la terre en oyront parler[485]. Il s'en alla si en colre que Catherine
jugea bon d'employer la duchesse de Guise, sa belle-soeur,  le calmer.
On voit dans quelles difficults elle se dbattait.

Il faudrait lui savoir gr de ses bonnes intentions. Pendant le sjour
trs long qu'elle fit  Moulins[486], elle apaisa la querelle du
marchal de Montmorency et du cardinal de Lorraine, et mme tcha de
rconcilier les Guise avec Coligny, qu'ils dtestaient comme le complice
de Poltrot. Le Conseil ayant prononc l'innocence de l'Amiral (29
janvier 1566), elle fora les Lorrains et les Chtillon  s'embrasser.
N'aurait-elle pas eu intrt  perptuer les ressentiments si elle avait
mdit, avec d'autres catholiques ardents, comme l'insinue l'auteur des
Mmoires de Soubise de faire mettre  mort  Moulins mme tous les
chefs protestants[487]. Le chancelier de L'Hpital tait alors si
influent qu'un jour (mais ne serait-ce pas une seconde version de
l'altercation rapporte ci-dessus) le cardinal de Lorraine lui reprocha
de ravaler les conseillers au Conseil priv  n'tre l que pour luy
servir de tesmoings et pour l'ouyr rgenter. Le Roi satisfit le
Cardinal, mais il garda le Chancelier. L'Amiral tait aussi en grande
faveur.

      [Note 485: Lettre anonyme date de Moulins, 16 mars 1566, dans
      _Mmoires de Cond_, t. V, p. 50-52 ou _Bulletin de la Socit du
      protestantisme franais_, t. XXIV, 1875, p. 412-413. Bordier, dans
      le _Bulletin_, dit  tort que la pice recueillie par L'Estoile
      indique Melun comme le lieu de l'altercation, et non Moulins. Voir
      _Mmoires-Journaux_, d. Michaud et Poujoulat, p. 19-20.]

      [Note 486: L aussi fut arrte la fameuse ordonnance de fvrier
      1566, qui, comme les autres grandes ordonnances du XVIe sicle,
      touche en ses 86 articles  beaucoup de parties du gouvernement:
      justice, police, administration, hpitaux, bnfices, corps de
      mtiers et confrries, etc. Elle est particulirement intressante
      par la proccupation de fortifier et d'tendre le pouvoir royal.
      Elle dfendit aux parlements de ritrer les remontrances sur un
      acte royal soumis  sa vrification quand le roi, aprs les avoir
      entendues une fois, ordonnait de procder  l'enregistrement. Elle
      maintenait aux villes la juridiction criminelle, lorsqu'elles la
      possdaient, et crait une juridiction de simple police dans
      toutes celles qui n'en avaient pas, mais elle leur tait, pour la
      remettre aux officiers du roi, la juridiction civile, nonobstant
      tous privilges antrieurs. Ce fut, dit un historien, une sorte
      de coup d'tat contre les magistrats municipaux. Elle interdit
      aux gouverneurs, qui s'taient beaucoup mancips pendant les
      derniers troubles, de donner lettres de grce, de rmission, de
      pardon, de lgitimation, d'autoriser les foires et marchs, de
      lever des deniers de leur propre autorit, d'voquer les affaires
      pendantes devant les juges ordinaires, et de s'entremettre des
      affaires de justice, sauf pour prter main-forte aux juges et
      tenir en sret le pays  eux commis, le garder des pilleries,
      visiter les places fortes. Ces injonctions et ces interdictions,
      qui rptent les dispositions d'anciennes ordonnances, prouvent le
      mal fait par la guerre civile et les prcautions que le
      gouvernement se croyait oblig de prendre contre la dsobissance
      des villes et la dsobissance des grands, contre le rveil de
      l'esprit communal et de l'esprit fodal.]

      [Note 487: _Mmoires de la vie de Jehan L'Archevesque, sieur de
      Soubise_, dite par J. Bonnet, et qui ont paru d'abord dans le
      _Bulletin de la Socit de l'histoire du protestantisme franais_.
      Je renvoie au _Bulletin_, t. XXIV 1875, p. 22.]

Avant mme de passer  la Rforme, sous le rgne d'Henri II, il avait
entrepris de fonder au Brsil une colonie, qui servirait au besoin
d'asile aux protestants franais perscuts. Ce premier tablissement en
territoire portugais n'eut pas de dure. L'Amiral reprit son projet en
1562, et il crut mieux russir dans l'Amrique du Nord o les pcheurs
bretons exploitaient depuis longtemps les bancs de morues de
Terre-Neuve[488]. Entre le Saint-Laurent, dcouvert par Jacques Cartier,
et la Floride que revendiquait l'Espagne, s'tendaient d'immenses
territoires sans matres; il y envoya successivement Jean Ribaut
(1562-1563) et, aprs la paix d'Amboise, Laudonnire, qui btit au nord
de la Floride le fort de la Caroline et commena le peuplement. Mais
Philippe ne voulait pas souffrir, comme le disait sa femme 
l'ambassadeur de France, Saint-Sulpice, que les Franois nichent si
prs de ses conquestes, mesme que ses flottes en allant et venant  la
Neusve Espaigne, sont contraintes de passer devant eux. Catherine, que
D. Francs de Alava questionnait sur cette expdition, rpondit que
Charles IX ne prtendait rien en cest endroit que conserver une terre
qui piea a t descouverte et possde par les Franois, comme le nom
de la _Terre aux Bretons_ le tmoigne encore assez (novembre
1565)[489]. Le 18 janvier 1566, il revint  la charge, la sommant de
dire si le Roi son fils avait commandez  ceux qui sont allez  la
Floride faire ceste entreprise et aussi commerce et trafic par del,
elle riposta que le commerce est libre entre les subjects des amis et
que la mer n'est ferme  personne qui va et trafique de bonne foy et
que quant  la Terre aux Bretons nous l'estimons nostre. Qu'il se
sousvint aussi, lui dit-elle, que les roys de France n'ont pas accostum
de se laisser menacer; que le mien (le Roi son fils) estoit bien jeune,
mais non pas si peu connoissant ce qu'il est qu'il n'y ait tousjour plus
affaire  le retenir qu' le provoquer[490]. Mais les Espagnols, avant
que la Cour de France en st rien, s'taient fait raison. Philippe II
avait envoy 2 000 hommes commands par Pedro Menndez de Avils, qui
assaillirent tratreusement et massacrrent les soldats et les colons
(octobre 1565). Catherine fit demander  Madrid justice ou rparation
(mars 1566). Et comme la reine d'Espagne se plaignait du crdit de
Coligny, Fourquevaux, l'ambassadeur de France, rpliqua: que la
suffizance (capacit) dud. sr est telle, soit en Conseil et ailleurs,
que s'il seroit ung Juyf ou un Turc, encore mriteroit-il estre estim
et favoriz: car mesme oultre le lieu qu'il tient d'admiral, qui est un
des plus grandz estatz du royaume, il n'y a prince aujourd'uy ny
seigneur plus digne de toute grande charge qu'il est[491].

      [Note 488: La carte, dite d'Henri II, appelle mer de France la
      partie de l'Atlantique qui avoisine Terre-Neuve. Voir Jonnard,
      _Les Monuments de la gographie ou Recueil d'anciennes cartes
      europennes et orientales_, Paris, s. d.]

      [Note 489: Lettre du 30 dcembre 1565 o elle rapporte ce qui
      s'est pass  Tours en novembre 1565, _Lettres_, II, p. 337-338.
      Les rfrences sur l'affaire de Floride dans _Lettres_, t. II, p.
      337, note 1, et surtout p. 341, note 1, et ajouter l'ouvrage plus
      rcent et plus exact de D. Eugenio Ruidiaz y Caravia, _La Florida
      y su conquista por Pedro Menndez de Avils_, Madrid, 1893, 2
      vol.]

      [Note 490: Lettre du 10 janvier 1566, _Lettres_, II, p. 342-343.]

      [Note 491: Fourquevaux  la Reine mre, 9 avril 1566, _Dpches de
      M. de Fourquevaux, ambassadeur du roi Charles IX en Espagne_
      (1565-1572), publies par M. l'abb Douais, depuis vque de
      Beauvais. Ernest Leroux et Plon-Nourrit, 3 vol., 1896-1904, t. 1,
      p. 75.]

Malgr l'vidence, les protestants s'obstinaient  croire que Catherine
s'entendait contre eux avec la Cour d'Espagne. Ils s'apercevaient que
l'dit, en parquant l'exercice du culte, brisait leur force de
propagande, et ils en voulaient au gouvernement de l'appliquer  la
rigueur. Les masses catholiques les dtestaient et le leur montraient 
l'occasion. Coligny estimait plus tard que, de la premire  la seconde
guerre civile, cinq cents de ses coreligionnaires avaient t
assassins. Il y eut aussi quelques meurtres de catholiques. A Pamiers,
o les gens des deux religions taient ennemis dclars, les rforms,
perdant patience, attaqurent les couvents, turent des moines,
expulsrent des catholiques de la ville (5 juin 1566)[492].

C'tait depuis la paix d'Amboise la premire grande sdition, et
celle-ci sanglante. Catherine crivait au marchal de Montmorency que
jamais les Goths ni les Turcs n'avaient commis tant de cruauts[493].
Elle voulut faire un exemple afin de bien prouver  Rome et  l'Espagne
que la politique de tolrance n'tait pas une politique de faiblesse. Le
mestre de camp Sarlabous occupa militairement la ville[494], d'o la
peur avait chass les meutiers. Vingt-quatre des plus compromis furent
arrts par l'ordre du parlement de Toulouse. Ils parvinrent  s'enfuir
de prison et se rfugirent dans les montagnes avec leur ministre
Tachard; mais ils furent pris l'anne suivante et excuts (mai 1567).
Les protestants clbrrent ce Tachard comme un martyr.

      [Note 492: D. Vaisste, _Histoire gnrale du Languedoc_, d.
      Privat. Toulouse, 1889, t. XI, p. 474-478.]

      [Note 493: Lettre du 15 juin 1566, _Lettres_, t. II, p. 366.]

      [Note 494: D Vaisste, _Histoire gnrale du Languedoc_, d.
      Privat. Toulouse, 1889, t. XII, col. 794.]

Ils taient trs inquiets des vnements du dehors. L'glise rforme
des Pays-Bas tait, comme l'glise franaise, la fille de Genve, et
c'tait par les frontires de France ou mme par des pasteurs de langue
franaise que la doctrine calviniste avait pntr dans ces tats de
Philippe II. Soudain, les haines accumules par les perscutions
religieuses avaient fait explosion; la populace avait couru aux glises
catholiques, renvers les autels, bris les images (aot 1566). Les
huguenots, qui tremblaient pour leurs frres en Dieu, auraient voulu que
la France se mlt  cette rvolte. Mais Catherine n'y voyait que
matire  rflexion. Ds les premires nouvelles des troubles, elle
crivait que son gendre devrait prendre exemple sur nous, qui avons 
noz dpenz assez monstr aux autres comme se doivent gouverner[495].
Quand le bruit survint que les Espagnols allaient se relcher de leur
intolrance, elle s'applaudit de sa modration. Suis merveilleusement
aise, dclarait-elle  son ambassadeur  Madrid, que maintenant ils
louent et approuvent en leur fait ce que autresfois l'on a tant voulu
blasmer au nostre, quand l'on voulait que pour la cause qui se
prsentoit nous achevissions de ruiner ce royaume. Ils esprouveront
combien sont empeschez ceulx qui s'y trouvent (aux troubles religieux).
Quant  moy, je loue Dieu de quoy nous en sommes dehors et le prie de
trs bon coeur de ne nous y laisser jamais retomber. Et Charles IX
appuyait: Tant y a que pour qui que ce soit ni pour quelque cause qui
puisse subvenir, je me garderay, tant que je pourray, d'y revenir[496].

      [Note 495: 13 mai 1566. _Lettres_, II, p. 363.]

      [Note 496: 29 fvrier 1567, _Lettres_, III, p. 12, et la note, p.
      13.]

Comme Philippe, loin de faire des concessions, expdiait contre les
rebelles le duc d'Albe et une arme, la Reine prit ses prcautions. Elle
fortifia les places de Picardie, dfendit au capitaine Argosse, qui
commandait  Calais, d'y laisser sjourner Italien ny autre tranger de
quelque nation qu'ilz soyent[497]. Mais, d'autre part, elle mnageait
soigneusement les susceptibilits espagnoles. Cond, las de vivre avec
Isabelle de Limeuil, en Sardanapale, avait, sur le conseil des
Chtillon, pous Mlle de Longueville (novembre 1565), et, dans
l'austrit du mariage, il s'tait repris de passion pour la Rforme.
Par deux fois, Catherine lui crivit pour s'excuser de ne pas l'envoyer
en son gouvernement de Picardie, jugeant sans doute dangereux--et qui
pourrait l'en blmer?--d'exposer le chef des huguenots  la tentation de
franchir la frontire des Pays-Bas[498]. Elle dmentit le bruit que
Charles IX appelait l'escadre turque et projetait la conqute de la
Corse. ... Si le Roy, mon fils, rpondait-elle  l'ambassadeur de
France  Madrid, avoit autre que bonne intention  l'endroict dudict Sr.
Roy Catholique, il la feroist connoistre comme il appartient  prince
d'honneur[499]. Les deux Cours de France et d'Espagne s'observaient
avec mfiance.

      [Note 497: 21 mars 1567, _Lettres_, III, p. 19.]

      [Note 498: 31 janvier 1567, _Lettres_, III, p. 7 et 8.]

      [Note 499: 30 mars 1567, _Lettres_, III, p. 24.]

Cependant le duc d'Albe marchait de Milan  Bruxelles par la Savoie, la
Franche-Comt, la Lorraine avec dix mille hommes de vieilles troupes, si
braves et si renommes qu' leur approche les tats catholiques mmes
prenaient peur. En France, Coligny, d'Andelot furent les plus ardents 
demander une leve de six mille Suisses et de dix mille hommes de pied
franais pour couvrir la frontire. La Reine-mre, toujours prudente,
informa officiellement le Roi d'Espagne de l'arrive de ces
renforts[500]. Philippe II s'tonna de cet armement qu'il prit pour une
menace. Catherine faisait son ambassadeur  Madrid juge s'il estoit
raisonnable parmi ceste turbulence d'armes, qui est partout, que nous
fussions  la mercy de celluy qui nous voudrait commander quelque
chose, les rois de France tant en possession de bailler la loy aux
autres.[501] Elle eut une explication trs vive (3 juillet 1567) avec
l'ambassadeur d'Espagne, D. Francs de Alava, qui depuis six mois
boudait et ne paraissait plus  la Cour. Il s'bahit, raconte-t-elle 
Fourquevaulx, que nous soyons en soubson des forces qu'il (Philippe II)
faict passer pour remettre ses sujets en son obissance, et il conclut
que Charles IX n'avait pas grand besoing de faire cette leve de
Suisses. Il s'tait plaint aussi que le rsident de France dans les
Cantons, pour empcher les agents espagnols d'en tirer quelques soldats,
et dit en pleine diette que ce seroit mettre Suysse contre Suysse,
comme s'il prvoyait une guerre entre la France et l'Espagne[502]. Quand
le duc d'Albe fut arriv  Luxembourg, les apprhensions cessrent.
Cependant le Roi et Catherine visitaient les places de Picardie, et en
faisaient rparer les fortifications[503]. Mais  quoi employer ces
Suisses nouvellement levs et bien pays? Catherine crivit de Pronne
au Conntable de faire avancer ces belles bandes afin que le Roi pt les
voir et que pour le moings il ayt ce passe temps l pour son
argent[504].

      [Note 500: 27 mai 1567, _Lettres_, III, p. 37.]

      [Note 501: Lettre des 2 et 3 juillet, _Lettres_, III, p. 42.]

      [Note 502: _Lettres_, III, p. 43.]

      [Note 503: _Ibid._, III, p. 51 et 57.]

      [Note 504: Pronne 21 aot, _Lettres_, III, p. 51.]

Les chefs protestants avaient press Catherine d'armer, dans l'espoir de
l'entraner  secourir leurs coreligionnaires trangers. Mais elle
gardait la neutralit, et mme elle avait aid  ravitailler l'arme
catholique en sa marche, faisant passer en Savoie, Bresse et
Franche-Comt six mille charges de bl[505]. Elle estimait que, dans
l'tat de division du royaume, ce serait folie d'affronter la monarchie
espagnole, dont Henri II avec toutes ses forces unies n'avait pu
triompher. Les huguenots voulaient la guerre contre Philippe II pour
sauver les glises voisines de mme foi et fortifier d'autant la cause
commune. Elle tait pacifique par raison; ils taient belliqueux par
proslytisme. Mais ces gens souponneux, la voyant prompte  runir des
troupes et paresseuse  les employer, se persuadrent que si elle
n'attaquait pas les Espagnols, c'est qu'elle tait d'accord avec eux
pour exterminer les protestants de France et des Pays-Bas. Coligny et
Cond rclamrent le renvoi des Suisses.

      [Note 505: 30 mars 1567, _Lettres_, III, p. 27.]

A ces craintes s'ajoutaient les griefs personnels. Le colonel gnral de
l'infanterie franaise, d'Andelot, tait en conflit d'attributions avec
le marchal de Coss. Cond, qui aspirait en cas de guerre au
commandement des armes avec le titre de lieutenant gnral, s'tait
entendu signifier par Henri d'Anjou, le fils prfr de Catherine, qu'il
tait bien os de rechercher une charge qui revenait de droit au frre
pun du Roi. Cet adolescent--il avait seize ans  peine--brava le
Prince de paroles et de gestes, le menaant, s'il persistait, qu'il
l'en feroit repentir et le rendroit aussi petit compagnon comme il
vouloit faire du grand[506]. Brantme croit que Catherine de Mdicis
avait conseill cette algarade, mais en vrit elle n'avait aucun got
pour les provocations. Cond ayant quitt la Cour trs mcontent (11
juillet), elle s'effora de l'apaiser. Comme il lui avait crit les
bruits qui couraient que le Roi voulait employer les Suisses pour abolir
la libert religieuse, elle jura sa foi de princesse et de femme de
bien qu'aussi longtemps que ses conseils prvaudraient auprs de son
fils, l'dit de pacification serait inviolablement gard[507]. Charles
IX ignorait si bien les desseins de Philippe II qu'il fut grandement
esbahy de l'arrestation des comtes d'Egmont et de Horn (8 septembre)
d'autant que j'estimois, crit-il  Favelles, son agent  Bruxelles,
que les choses de del, veu les commencements dont avoit us le duc
d'Alve, feussent pour prendre autre et plus gratieulx
acheminement[508]. Mais les protestants s'obstinaient  croire  une
entente des deux Cours.

      [Note 506: Brantme place l'algarade trois mois et demi avant la
      prise d'armes des protestants (d. Lalanne, t. IV, p. 344-345)
      mais il devrait dire deux mois et demi. Guyon, serviteur de M. de
      Gordes, lui crit de Saint-Germain, o tait la Cour, que Cond
      est parti ce matin (11 juillet). Une dpche de Norris,
      ambassadeur d'Angleterre, dit le 9: Duc d'Aumale, _Histoires des
      princes de Cond_, t. I, p. 288, note 1, et app., p. 502.]

      [Note 507: Norris  la reine lisabeth, 29 aot 1567: Duc d'Aumale
      t. I, p. 561.]

      [Note 508: _Lettres_, III, p. 58 note.]

Catherine se rjouissait que tout ft maintenant, Dyeu mercy, autant
paisible en France que nous saurions souhaiter[509]. Elle avait t
informe d'un rassemblement de 1200  1500 chevaux prs de
Chtillon-sur-Loing, la rsidence de l'Amiral, mais elle n'y attacha pas
d'importance. Le 18 septembre, elle crivait  Fourquevaux qu'aprs
l'emprisonnement d'Egmont et de Horn, il avait couru quelque bruit sans
propos que ceulx de la religion vouloient faire quelques remuemens, mais
c'estoit un peu de peur qu'ils avoient, se dict-on, et aussi tost cella
est esvanu[510].

      [Note 509: A Gordes, 19 septembre, _Lettres_, III, p. 59.]

      [Note 510: _Lettres_, III, p. 58.]

Elle se trompait. Les chefs du parti, assembls  Valery chez le prince
de Cond, avaient dcid de mobiliser quelques milliers de gentilshommes
et de pousser droit au chteau de Monceaux, o la Cour tait en
villgiature pour s'emparer, comme avaient fait autrefois les triumvirs,
du Roi et de sa mre. A la premire nouvelle, qui fut apporte par
Castelnau-Mauvissire, de la marche des huguenots, le Conntable lui
remontra que cent chevaux ny cent hommes de pied ne se pouvoient mettre
ensemble, dont il n'eust incontinent advis. Le chancelier de L'Hpital
dit au Roy et  la Reine sa mre que c'estoit un crime capital de
donner un faux advertissement  son prince souverain, mesmement
(surtout) pour le mettre en dfiance de ses sujets et qu'ils
prparassent une arme pour lui mal faire. Les princes, les seigneurs
et les dames, qui ne parlaient que de passer le temps et d'aller  la
chasse, vouloient mal aussi  ce trouble-fte d'avoir donn ceste
allarme[511]. Mais les avis se multiplirent et se prcisrent. La Cour
n'eut que le temps de se rfugier dans la place forte de Meaux et
d'appeler  l'aide les Suisses, qui taient cantonns  Chteau-Thierry.
Sous la protection de cette grosse infanterie, dont les cavaliers
huguenots n'osrent affronter les piques, Charles IX gagna Lagny et de
l il fila sur Paris (26-28 septembre), o il fut bientt bloqu.

      [Note 511: _Mmoires_, liv. VI, ch. IV, d. Le Laboureur, 1659, p.
      198-200.]

La surprise de Catherine fut grande. Comme elle l'crivait le 27, de
Meaux,  Matignon, lieutenant gnral du roi en Normandie: Nous sommes
assez esbahis de l'vnement pour n'en congnoistre ne savoir aucune
occasion[512]. Il y a dans sa lettre  Fourquevaux de la colre contre
cette infame entreprise et quelque tristesse aussi: ... vous laissant
 penser l'ennuy auquel je suis de voir ce royaume revenu aux troubles
et malheurs dont par sa grace (la grce de Dieu), j'avois mis peine de
le dlivrer[513]. C'tait la ruine de ses illusions. Je n'eusse peu
penser, crit-elle au duc de Savoie, que si grandz et si malheureux
desseings feussent entrez s cueurs des subjects  l'endroict de leur
roy[514]. Ce soulvement sans nulle aucasion, c'est une
mchanset--le mot tait alors plus fort qu'aujourd'hui--, la plus
grande mchanset du monde, eune peure treyson (une pure trahison).
Il y allait, estimait-elle, de la subversion de tout ung Estat et du
danger de nos propres vyes.

      [Note 512: _Lettres_, III, p. 60.]

      [Note 513: _Lettres_, III, p. 61.]

      [Note 514: _Ibid._, p. 62-63; au Roi catholique, _ibid._, p. 62.]

Au Conseil priv, elle interrompit L'Hpital qui, prvoyant que la
guerre civile serait la fin de l'essai de tolrance, proposait d'arrter
les troubles par quelques concessions. C'est vous, lui aurait-elle dit,
qui par vos conseils nous avez conduits o nous sommes. Pourtant elle
n'empcha pas les modrs de faire une tentative de conciliation. Le
Chancelier, le marchal de Vieilleville et Jean de Morvillier allrent
trouver Cond et lui promirent, s'il mettait bas les armes, une amnistie
pleine et entire.

Les chefs protestants, ayant conscience que leurs craintes n'taient pas
la preuve d'un projet d'extermination, imaginrent, pour intresser le
pays  leur cause, de se poser en redresseurs de torts. Ils rclamrent,
outre l'dit d'Amboise sans rserves ni limites, la tenue des tats
gnraux et la diminution des impots. Le pauvre peuple, disaient-ils
dans leur requte, se lamente et deult (_dolet_, se plaint) grivement
d'estre oppress et accabl de charges, surcharges, nouvelles
impositions, subsides et tributs insupportables, qui se lvent et
augmentent de jour  autre, sans aucune ncessit de guerre et affaires
ni occasion raisonnable de despense, ains par l'invention et avanie
d'aucuns estrangers et mesmes des Italiens.... Rien n'tait plus
maladroit que de reprocher  la Reine la magnificence coteuse de sa
Cour et de ses ftes et sa clientle de banquiers et de traitants
italiens.

A cette nouvelle Ligue du Bien public, Charles IX rpondit avec le
crmonial des vieux temps. Un hraut d'armes, prcd de trompettes, se
prsenta au quartier gnral des rebelles,  Saint-Denis, et somma
nominativement le prince de Cond, d'Andelot, Coligny et les autres
chefs et conducteurs du parti de se rendre auprs du Roi sans armes,
sous peine d'tre convaincus de rbellion (7 octobre). Cet appareil
inusit les troubla. Ils craignirent d'avoir dpass leur droit en
touchant au fait des taxes et du gouvernement, et, comme dit d'Aubign,
se coiffant de leur chemise[515], ils n'exigrent plus que le
rtablissement pur et simple,  toujours, de l'dit d'Amboise. Mais le
Conntable revendiqua pour le Roi le droit de modifier les dits et mme
de les rvoquer, s'il le jugeait ncessaire. Les ngociations furent
rompues.

      [Note 515: La Popelinire, _La Vraye et entire Histoire des
      troubles_, La Rochelle, 1573, liv. II, p. 45.--Lavisse _Histoire
      de France_, t. VI. 1, p. 97.]

L'arme royale livra bataille  Saint-Denis (10 novembre 1567) et
russit  dgager Paris, mais elle perdit son chef, le Conntable, qui
fut bless mortellement dans une charge. Les vaincus allrent jusqu'en
Lorraine  la rencontre des secours que leur envoyaient les princes
protestants d'Allemagne. Catherine, laissant tomber la dignit de
conntable, fit nommer  la lieutenance gnrale le plus cher de ses
fils, Henri d'Anjou, qui avait seize ans et n'tait pas en ge de
commander. Oblige par la rvolte des protestants de s'appuyer sur le
parti catholique, elle remit la conduite des oprations militaires au
duc de Nemours, qui avait pous avec la duchesse de Guise les intrts
des Lorrains, mais de peur d'accrotre en cas de succs dcisif la
popularit dj si grande de cette maison, elle lui adjoignit, comme
collgues, un prince du sang, le duc de Montpensier, d'ailleurs
catholique ardent, et un politique alli des Montmorency, Artus de
Cosse, surintendant des finances, qu'elle avait cr marchal de France.
Nemours tait d'avis de poursuivre les rebelles et de les craser avant
l'arrive des renforts. Coss, par haine des Guise, ou par incapacit,
entrava tous les mouvements. Il accusait mme Catherine de vouloir une
bataille pour conomiser l'entretien d'une arme. Il fut malade si 
propos le 21 novembre qu'il laissa chapper Cond et Coligny. Nemours,
furieux, n'tait pas loin de croire que Coss temporisait par ordre.
Catherine leur donna raison  tous deux. Elle expliquait  Coss qu'elle
ne voudrait pas pour une question d'argent hasarder la vie de tant de
braves gens et celle de son fils[516]; elle remerciait Nemours d'avoir
fait de son mieux,  ce qu'on lui avait mand, pour empcher la jonction
des huguenots et des reitres. Je panse, ajoutait-elle, que Dieu ne
pardonnera jeams  ceulx qui nous ont fayst cet domage[517].

      [Note 516: 4 dcembre 1567, _Lettres_, III, p. 84.]

      [Note 517: _Lettres_, III, p. 103 (lettre crite entre le 15 et le
      20 janvier 1568).]

Au fond, elle avait hte d'en finir avec la guerre et l'autorit des
hommes de guerre. Aussitt qu'elle l'avait pu, elle s'tait remise 
ngocier. Elle alla trouver  Chlons le cardinal de Chtillon (janvier
1568) et lui donna rendez-vous  Paris pour continuer les pourparlers.
Mais elle n'osa pas l'y recevoir de jour, craignant qu'il ne ft
assassin, et elle le logea au chteau de Vincennes. Chtillon, bien
convaincu de la haine des masses, ne fut que plus ardent  rclamer un
dit perptuel et irrvocable. Catherine le laissa partir.

La lassitude et le manque d'argent arrtrent les hostilits. La royaut
n'avait pas de rserves disponibles pour des entreprises  long terme.
Cond, qui assigeait Chartres, tait encore plus embarrass de payer
ses mercenaires. Il accepta la paix,  des conditions qui lui parurent
avantageuses (Longjumeau, 23 mars 1568). Le Roi confirmait l'dit
d'Amboise sans restriction ni limitation et prenait  sa charge la solde
des auxiliaires allemands. Mais le petit Prince, avec son tourderie
habituelle, consentit  licencier ses troupes, tandis que Charles IX se
rservait le droit de garder les siennes quelque temps encore. Il fit ce
pas de clerc de livrer son parti dsarm  Catherine de Mdicis, dont
il avait tromp la confiance, et  ce roi de dix-sept ans qu'il avait
contraint de reculer devant lui plus vite que le pas. C'tait une
grave imprudence.

Quoi que les rforms pussent dire pour leur dfense, cet attentat
contre un roi majeur, sur des soupons imaginaires, tait un crime ou,
si l'on aime mieux, une faute. Ceux d'entre eux qui sigeaient au
Conseil savaient que depuis l'entrevue de Bayonne les rapports entre les
Cours de France et d'Espagne taient trs froids. Vouloir que dans la
question des Pays-Bas le gouvernement rglt sa politique sur leurs
convenances religieuses tait une prtention inadmissible. Les Suisses,
dont ils incriminaient la prsence, avaient t levs de leur
consentement et mme sur leur demande. Catherine ne mditait contre eux
aucun guet-apens; elle tait  la campagne dans un chteau ouvert, tout
occupe de plaisirs et de chasse, sans soupon, parce que sans mauvais
dessein. Elle ne pouvait croire  une agression, tant elle tait sre de
son innocence.

Leur seul grief vraiment fond, c'tait l'interprtation des clauses de
l'dit d'Amboise. Ces prcisions, toujours restrictives, s'expliquaient
en partie par des raisons d'ordre ou de politique, mais comme ils en
taient les victimes, ils devaient tre tents d'y voir une menace. Il
est possible que la Reine-mre--tant l'ide de la coexistence de deux
religions dans un mme tat rpugnait aux esprits de ce temps--ait pens
que l'unit de foi se referait un jour, et mme qu'elle l'ait dsire.
Le culte rform relgu dans une ville par bailliage et dans quelques
chteaux de seigneurs hauts justiciers tait, pour ainsi dire, parpill
en autant de petits centres, qui n'avaient qu'une mdiocre force de
propagande. Que Catherine ait voulu les empcher de s'tendre et de se
rejoindre, c'est un calcul qui de sa part n'est pas invraisemblable; les
protestants, par mme souci, comprimaient le catholicisme dans les pays
o ils taient les matres. Mais elle cartait rsolument l'ide
d'employer la violence et, toutes les fois qu'elle en avait l'occasion,
proclamait sa volont de faire observer l'dit de pacification. Et en
somme, elle a russi pendant quatre ans, jusqu' la rvolte de la
minorit,  maintenir, non sans peine, la paix religieuse contre tous
les efforts de la majorit.

Le tort des rforms fut de mconnatre les difficults de sa tche et
la sincrit de ses intentions. Ils la traitrent en ennemie ds qu'ils
cessrent de l'avoir pour allie. Elle ne leur pardonna pas cette erreur
o elle trouvait de l'ingratitude. Elle s'loigna de L'Hpital, qui
continuait  les dfendre, et, dgote de la tolrance, elle rsolut de
dtruire ces ennemis de l'glise, qui taient les ennemis du Roi.




CHAPITRE VI

L'EXTERMINATION DU PARTI PROTESTANT


Du changement produit dans les dispositions de la Reine-mre par la
surprise de Meaux, il y a des tmoignages caractristiques.
Immdiatement avant l'agression (24 septembre), elle recommandait  M.
de Gordes, lieutenant gnral en Dauphin, de faire toujours vivre les
subjects de del en toute doulceur et tranquillit  l'observation des
dits et ordonnances[518]. Mais une dizaine de jours aprs, elle
faisait crire par le Roi au mme M. de Gordes: L o vous en sentiris
aulcungs qui branlent seulement pour venir secourir et ayder  ceux-ci
de la nouvelle religion, vous les empeschers de bouger par tous moens
possibles, et si vous connoisss qu'ils soyent opiniastres et voulloir
venir et partir, vous les taillers et fers mettre en pices sans en
espargner ung seul, _car tant plus de morts moings d'ennemis_[519].
Elle tait convaincue que les protestants avaient pris les armes, non,
comme ils le dclaraient, pour prvenir la perscution, mais pour
s'emparer du Roi et du gouvernement. Elle se tint pour avertie, et,
naturellement rancunire, elle prpara sa revanche.

      [Note 518: _Lettres_, III, p. 59.]

      [Note 519: _Ibid._, p. 65, note 1. Cette lettre du Roi ne peut pas
      tre du 13 octobre, puisque Catherine s'y rfre dans une lettre
      du 8. Voir d'Aumale, _Histoire des Princes de Cond_, p. 564, qui
      semble croire que la lettre est du 28 septembre. Elle est
      probablement du mme jour que la lettre de Catherine, c'est--dire
      du 8 octobre, conformment  l'habitude de la Reine-mre de faire
      suivre les lettres du Roi d'une lettre d'elle.]

Elle n'avait en attendant qu' lcher la main aux masses catholiques.
L'glise avait regagn presque tout le terrain qu'elle avait perdu de
1559  1562 par le scandale de ses abus, la violence des Guise, le zle
et la science des ministres rforms. Prtres et moines taient alls
par les villes, villages et maisons des particuliers admonester un
chacun de la doctrine des protestants. Ils s'taient remis  instruire
le peuple, qui n'avait le plus souvent couru au prche que par manque de
bons prnes. Un de leurs arguments, le plus simple, faisait impression.
tait-il possible que pendant quinze ou seize sicles, jusqu'
l'apparition de ces novateurs, Dieu et laiss dans l'erreur et priv de
sa grce et du sang de Jsus-Christ tant de roys, princes et
grands personnages? Le supposer seroit blasphmer contre sa bont et
l'accuser d'injustice[520]. L'ordre nouveau des jsuites, que le pril
de la foi avait dcid l'glise gallicane  reconnatre, apporta au
catholicisme franais le secours de son savoir, de sa parole, de son
proslytisme et de son habilet. Il s'attacha plus particulirement 
reconqurir, par la prdication, l'enseignement et la direction de
conscience, les classes dirigeantes de l'tat, haute bourgeoisie,
noblesse et princes[521].

      [Note 520: _Mmoires de Castelnau_, liv. III, ch. VI, p. 137.]

      [Note 521: P. Henri Fouqueray, _Histoire de la Compagnie de Jsus
      en France; des origines  la suppression_, t. I (1528-1575),
      Paris, 1910 et _passim_, liv. II et liv. III.]

En mme temps, le parti catholique s'organisait pour le combat.
L'exprience avait prouv que le Roi, avec les quelques milliers
d'hommes qu'il entretenait en temps de paix, tait, au dbut des
hostilits, incapable de faire front aux forces protestantes
volontaires, dont la mobilisation tait prpare de longue main[522].
L'ide tait venue  Monluc en 1563, et elle fut reprise par Tavannes et
d'autres chefs catholiques, d'opposer confraternit catholique 
confraternit protestante, intelligence  intelligence. En Bourgogne, o
Tavannes tait gouverneur, des ecclsiastiques, des nobles et des
bourgeois se grouprent en ligues ou associations, qui, au nom de Notre
Seigneur Jsus-Christ et par la communion de son prcieux sang,
signaient le serment de soutenir de tout leur pouvoir l'glise de Dieu,
maintenir nostre foy ancienne et le roy nostre sire, souverain naturel
et trs chrestien seigneur, et sa couronne. Ces confrries du
Saint-Esprit, comme on les appelait gnralement en Bourgogne, devaient
avoir un fonds commun, des troupes prtes  marcher et des missaires
chargs de surprendre et de signaler les pratiques des huguenots. La
province seule pouvait mettre sur pied 1 500 cavaliers et 4 500
fantassins[523].

      [Note 522: Voir  ce sujet une page intressante, sinon tout 
      fait impartiale, de Jean de Tavannes dans les _Mmoires de Gaspard
      de Saulx, seigneur de Tavannes_; Rgne de Charles IX, anno 1567,
      d. Buchon, p. 318, et surtout p. 320.]

      [Note 523: _Ibid._, Tavannes et Hippolyte Abord, _Histoire de la
      Rforme et de la Ligue dans la ville d'Autun_, t. I., 1855, p.
      384, 392.]

Les Lorrains, favoriss par la raction catholique, reparaissaient  la
Cour et aux armes. Le jeune duc de Guise, Henri, alors g de dix-huit
ans, annonait une valeur brillante et digne de sa race. Mais il se
gardait bien de se poser, comme Cond l'avait fait, en concurrent
d'Henri d'Anjou. L'esprit dirigeant de la famille, le cardinal de
Lorraine, affectait le plus grand dvouement pour ce fils si aim de la
Reine.

Il lui avait promis, crivait l'ambassadeur anglais Norris, deux cent
mille francs par an du clerg de France pour soutenir la religion
romaine; sur quoi le pape, le roi d'Espagne et les autres princes
papistes ont promis aide et secours en tout ce que Monsieur tenterait
pour la ruine de ceux de la religion[524]. C'tait flatter Catherine en
sa faiblesse maternelle et en mme temps la rassurer sur la fidlit du
parti catholique que d'en reconnatre le duc d'Anjou pour chef. Aussi le
Cardinal tait-il grand favori. Seul, prtendait l'ambassadeur
anglais, il fait tout en toute chose. Le chancelier de L'Hpital avait
rendu les sceaux le 24 mai 1568, jugeant plus opportun de cder  la
ncessit de la Rpublique et aux nouveaux gouverneurs que de desbattre
avec eux[525]. Je m'esbahis, madame, crivait Jeanne d'Albret 
Catherine, vu que de tant de pareilles menes qu'il (le Cardinal) a
faictes vous n'avez jamais vu une bonne fin, comme il vous peult, sans
changer de main, ainsi souvent tromper[526]. C'est au cardinal de
Lorraine naturellement que Cond, Coligny imputent les dnis de justice
et les attentats dont leurs coreligionnaires avaient t victimes
pendant les troubles et depuis la signature de la paix. Mais la Reine
n'agissait pas par suggestion; elle s'aidait du Cardinal comme elle
s'tait aide de L'Hpital. Ayant chang de politique, elle changeait de
serviteurs[527].

      [Note 524: Lettre du 7 Juin 1568: Duc d'Aumale, _Histoire des
      princes de Cond_, t. II, p. 364.]

      [Note 525: Dufy, _Oeuvres compltes de L'Hospital_, II, p. 252.]

      [Note 526: _Lettres_, III, p. 349.]

      [Note 527: L'ambassadeur vnitien, Jean Correro, dans sa Relation
      de 1569, explique bien les raisons qui ont dtermin la Reine-mre
       se servir des Guise et du cardinal de Lorraine Tommaseo,
      _Relations_, etc., t. II, p. 150-152.]

Cependant les catholiques prolongeaient la guerre par l'assassinat. Le
protestant Rapin, que le Roi envoie porter l'ordre au parlement de
Toulouse d'enregistrer la paix de Longjumeau, est saisi, jug, excut
par ce mme parlement pour une condamnation antrieure que deux ou trois
amnisties avaient annule. La garnison d'Auxerre pille les cinquante
mille cus que Coligny expdiait aux retres pour hter leur dpart de
France. Le sieur d'Amanz, qu'il charge d'aller rclamer cet argent, est
assassin par six hommes masqus. Un grand seigneur, Ren de Savoie,
seigneur de Cipierre, est massacr  Frjus, avec trente-six des siens,
par le baron des Arcs. La populace s'en mle et fait rage. En trois
mois, raconte d'Aubign, qui toujours exagre, les peuples, soutenus de
gens notables, mirent sur le carreau plus de dix mille personnes[528].
Le gouvernement laissait faire. C'tait sa vengeance contre un parti
qu'il ne trouvait pas assez rsign. Les huguenots ne se pressaient pas
de restituer au Roi les villes qu'ils avaient occupes pendant la
guerre; Montauban, Sancerre, Albi, Millau, Castres faisaient compter
les clous de leurs portes aux garnisons royales qu'on leur envoyait. La
Rochelle, qui s'tait dclare dans la dernire guerre pour le prince de
Cond (9 janvier 1568), consentait  recevoir son gouverneur, Guy Chabot
de Jarnac, mais non les soldats qui l'accompagnaient. Aussi, quand
Coligny s'indignait que les assassins et les factieux eussent sinon
exprs commandement de faire ce qu'ilz font,  tout le moins ung
tacite consentement, la Reine ripostait que le Roi son fils avait donn
l'ordre de faire bonne justice  tous ses sujets sans distinction et que
desj l'effect se verroit de sa volunt si n'eust est que les armes
sont encore plus entre les mains de ceux qui ne les debvroient point
avoir que entre les siennes[529].

      [Note 528: Les crimes et les assassinats commis par les
      catholiques sont numrs dans un Mmoire adress au Roi par
      Coligny et Cond, et dat du jour mme de leur fuite (23 aot
      1568). On les compte par centaines, et c'est trop; mais on est
      loin de dix mille. D'Aubign, historien, ne laisse pas de parler
      en pote. Ce Mmoire a t publi en appendice par M. le comte
      Delaborde dans son _Coligny_, t. III, p. 496 sqq., 515.]

      [Note 529: Delaborde, III, p. 33.--_Lettres_, III, p. 164 (aot
      1568).]

Entre Catherine et l'Amiral, les explications sont d'autant plus aigres
que leurs rapports ont t plus cordiaux. L'Amiral tait comme le
Conntable, son oncle, assez rude et fcheux. Il en voulait, ce qui est
lgitime,  M. de Prie, le gouverneur d'Auxerre, qui avait fait
assassiner un de ses gentilshommes; mais en annonant  la Reine-mre la
mort de Mme de Prie, il en tira une leon qui portait plus loin que le
mari. Je ne veulx pas estre si prsomptueux de juger des faits de Dieu,
mais je veulx (peux?) bien dire avec tesmoignage de sa parole que tous
ceulx qui violent une foy publique en seront chastiez[530]. Il lui
promettait d'empcher tant qu'il pourrait les troubles et prises des
armes en ce royaume, mais ajoutait-il, si nous y sommes contraintz
pour deffendre la libert de nos consciences, nos honneurs, vyes et
biens, l'on cognoistra que nous ne sommes pas si aiss  battre et
desfaire comme le cardinal de Lorraine s'en vante tous les jours[531].
Il se plaignait qu'on et dessein de l'assassiner, comme il l'avait
appris de bonne source; elle le pria de faire connatre ces donneurs
d'avis qui cherchaient  le mettre en dfiance. Mais, rpliquait-il, ne
lui avait-elle point fait dire qu'il ne tenait la vie que d'elle,
plusieurs ayant offert de le tuer, ce qu'elle n'avait pas voulu
permettre. Elle devrait lui faire justice de ces mchants, et, pour
surcrot d'obligation, les lui nommer afin qu'il st de qui se garder.
Ces rcriminations taient de mauvais augure; les actes aussi. Un
millier de huguenots et de protestants trangers s'taient glisss le
long de la frontire et se disposaient  rejoindre aux Pays-Bas
Guillaume le Taciturne et son frre Ludovic, qui avaient pris les armes
contre les Espagnols. Catherine donna l'ordre au marchal de Coss de
courir sus  ces bandes et de livrer au duc d'Albe pour les traiter
ainsy qu'ils le mritent les Elamans (probablement les Flamands) et
autres sujets du roi catholique qui s'y taient enrls. Le capitaine
qui les commandait, Cocqueville, avait t pris dans Saint-Valry (sur
Somme) et dcapit, avec quelques-uns de ses compagnons. Quant aux
autres Franois qui sont prisonniers, ajoutait Catherine, je trouve bon
qu'une partie soient punis comme les autres qui ont t excutez et le
reste soit envoi aux gallres[532]. On voit  quel degr de passion
elle est monte. Ce n'est plus la mme femme.

Cond et Coligny, inquiets, s'taient mis  l'abri dans
Noyers-sur-Serain,  l'entre du Morvan, une petite place assez forte
qui appartenait  la princesse de Cond[533]. L'ide vint  Catherine de
se saisir d'eux, et peut-tre mme de les traiter,  la faon du duc
d'Albe, comme les comtes d'Egmont et de Horn. Mais elle cachait
soigneusement ses intentions.

      [Note 530: _Id._, p. 36 (12 juillet 1568).]

      [Note 531: _Id._, p. 44.]

      [Note 532: 5 aot 1568. _Lettres_, t. III, p. 166-167.]

      [Note 533: S. C. Gigon, _La troisime guerre de religion_, Paris,
      s. d. (1909), p. 35.]

Le Roi en son Conseil examinait les griefs des chefs protestants et y
rpondait. Il ordonnait des enqutes sur les crimes et les massacres,
dont ils se plaignaient, envoyait  Auxerre un matre des requtes,
dlguait  mme fin le premier prsident du parlement de Dijon. Il
prononait la dissolution des confrries du Saint-Esprit, dont le
voisinage inquitait les gens de Noyers[534]; il arrtait la marche des
compagnies de Brissac, qu'il avait dcid de cantonner dans l'Auxois; il
remontrait  Tavannes, son lieutenant gnral en Bourgogne, que Cond
l'accusait de vouloir attenter sur sa personne. Mais Catherine
dlibrait  part avec le cardinal de Lorraine et le nouveau garde des
sceaux, Birague. Un certain Lescale fut pris mesurant la hauteur des
murs de Noyers. Elle envoya Gonthery, secrtaire de Birague, et, en
recharge, un capitaine, le sieur du Pasquier, donner
l'ordre--probablement un ordre verbal-- Tavannes d'investir la ville de
Noyers. Mais le gouverneur aurait, comme le raconte son fils, fait
rpondre que la Royne estoit conseille plus de passion que de raison
et que l'entreprise estoit dangereuse, propose par gens passionns et
inexperts, que luy n'estoit propre pour telles surprises.... que quand
il voudroit excuter ce commandement, le Prince et l'Amiral ayant de
bons chevaux se pourroient sauver et luy demeurer en croupe avec le
blasme d'avoir rompu la paix[535]. Dans une lettre officielle au Roi o
il se dfendait de tout mauvais dessein contre un Bourbon, Tavannes
ajoutait: Il est vray, quant il sera question des commandemantz de
Vostre Majest, de vostre Estat et du faict de ma charge, je vouldrois
non seulement entreprendre contre luy, mais contre mon pre s'il
vivoit[536]. Tavannes, prt  marcher sur un ordre du roi, refusait de
se commettre dans une tentative dresse de quenouille et de plume.

Cependant comme il craignait que la Reine-mre n'insistt, et, sur un
nouveau refus, n'envoyt quelque autre capitaine en son gouvernement
pour excuter ce coup de main, il rsolut de donner l'alarme au prince
de Cond. Il fit passer des messagers proche Noyers avec lettres qui
contenoient: Le cerf est aux toiles, la chasse est prpare. Les
porteurs de dpches furent, comme il l'esprait, arrts, et Cond,
interprtant l'obscurit des textes  la lumire de ses soupons, partit
secrtement de Noyers avec Coligny, le 23 aot. Il laissait pour adieu
au Roi un mmoire o il numrait les griefs du parti et n'en rendait
responsable que le cardinal de Lorraine, la racine et la semance de
toutes les divisions et partialitez qui ont cours en ce royaume[537].

      [Note 534: Abord, _Histoire de la Rforme et de la Ligue dans la
      ville d'Autun_, t. I, p. 392.]

      [Note 535: _Mmoires de Gaspard de Saulx, seigneur de Tavannes_,
      d. Buchon, p. 335.]

      [Note 536: Lettre du 20 aot 1568, publie par Gigon, p. 385. De
      cette lettre M. G. croit pouvoir conclure que Catherine n'a jamais
      song (Cf. p. 37)  investir Noyers et que c'est une invention du
      fils de Tavannes, le rdacteur des Mmoires. Mais le rcit du fils
      et la lettre du pre ne se contredisent pas: ils se compltent.]

      [Note 537: Delaborde, III, p. 509.]

Les fugitifs arrivrent  La Rochelle, le 14 (ou le 18) septembre, et
ils y furent rejoints par Jeanne d'Albret et son fils Henri de Navarre,
qui leur amenaient les contingents gascons. D'heureux coups de main leur
livrrent Saint-Jean d'Angly, Saintes et Cognac. Forcs par la
ncessit de prendre leur point d'appui loin de Paris, ils se
cantonnrent dans l'Ouest, o les grandes familles aristocratiques, les
La Rochefoucauld, les La Trmoille, les Soubise et presque toute la
noblesse avaient pass  la Rforme. En arrire des places fortes
conquises et en avant de ses boulevards insulaires de R et d'Olron, La
Rochelle formait comme un rduit central, accessible par mer aux Anglais
protestants, mais presque inexpugnable par terre aux Franais
catholiques.

Catherine tait encore une fois surprise par les vnements. Elle voulut
ngocier, car elle tait d'avis de ngocier toujours, de ngocier quand
mme Cond refusa d'couter un gouvernement qui, par deux dits publis
le 28 septembre, accordait la libert de conscience, mais dfendait sans
acception de personnes tout exercice d'autre religion que de la
catholique et romaine, commandait aux ministres rforms de sortir du
royaume dans les quinze jours, dmettait de leurs charges, avec promesse
toutefois de les indemniser, les officiers du roi qui seraient de la
nouvelle glise[538].

      [Note 538: L'un de ces dits est de septembre sans prcision du
      jour, l'autre du 25; tous deux ont t publis le 28 septembre.
      Fontanon, t. IV, p. 292-295.]

La Reine-mre avait encore fait nommer son fils, le duc d'Anjou,
lieutenant gnral du royaume (29 aot) avec la direction particulire
des forces de l'Ouest. Elle lui adjoignit, pour suppler  son
inexprience, deux capitaines qui avaient fait leurs preuves dans les
guerres du Pimont, Tavannes et Sansac. Ce partage du commandement,
inspir par les mmes causes, eut les mmes rsultats qu'en 1567; la
guerre trana. Sansac dut enfin se retirer. Tavannes, libre de ses
mouvements, franchit la Charente en mars 1569 et surprit  Bassac--prs
de Jarnac--Coligny, qui se gardait mal. Cond, accouru  l'aide, chargea
avec trois cents chevaux la masse des escadrons catholiques et y pntra
d'un lan furieux, mais il fut accabl par le nombre, jet  bas de
cheval et tu de sang-froid par les gardes du duc d'Anjou (13 mars).
Coligny couvrit la retraite et sauva l'arme protestante.

Catherine reut  Metz la nouvelle de la victoire de Bassac. Depuis deux
mois, elle avait quitt Paris, et, malgr les fatigues et la maladie,
elle travaillait  fermer l'entre de la Champagne et des Trois-vchs
aux auxiliaires trangers qui se prparaient  rejoindre la huguenots.
L'habitude s'tablissait entre gens de mme croyance de s'entr'aider
sans distinction de pays. Guillaume de Nassau en rvolte contre le Roi
catholique, et Cond et Coligny en rvolte contre le Roi trs chrtien,
s'taient promis par trait (aot 1568) de s'aider, favoriser et
secourir l'ung  l'aultre de tout ce qui dpendrait de leurs
puissances et forces. Et fault que ceste alliance demeure tellement
ferme que, quant il plairoit  Dieu favoriser l'ung ou l'autre pais en
luy donnant entire libert de conscience que pour ceste occasion ceulx
qui seront si heureulx ne laisseront de secourir l'aultre partye comme
si ils estoient en la mesme peine...[539].

      [Note 539: Groen van Prinsterer, _Archives de la maison de
      Nassau_, 1re srie, III, p. 285.]

Guillaume de Nassau, au lieu d'attaquer le duc d'Albe, tait entr en
France le 19 novembre 1568, et l'on pouvait se demander s'il reculait
devant les Espagnols ou projetait de se rapprocher de ses
coreligionnaires franais. Le gros de l'arme royale tant engag dans
l'Ouest, Charles IX n'avait que quelques milliers de soldats en
Champagne, et le duc d'Albe ne se pressait pas de lui expdier les
renforts qu'il lui avait promis. Catherine fit offrir  cet intrus
quivoque de lui accorder libre passage vers l'Allemagne, et pour la
piti que le Roi avait de sa troupe de faire dresser estappes pour la
jecter... hors de ncessit[540]. Malgr les protestations de
l'ambassadeur d'Espagne, elle fournit au sujet rebelle de Philippe II
l'argent et les vivres dont il avait le plus grand besoin. Mais, de peur
qu'il ne ft tent de s'en servir contre elle, comme on avait lieu de le
craindre, elle fit si bien travailler ses mercenaires allemands qu'ils
s'ameutrent et le contraignirent  repasser la Moselle (13 janvier
1569).

Ce premier pril cart, elle tcha de barrer la route  l'arme que le
duc des Deux-Ponts, Wolfgang de Bavire, amenait d'Allemagne au secours
des huguenots. Mais elle partagea encore la dfense des frontires de
l'Est entre le duc d'Aumale et le duc de Nemours, qui ne s'entendirent
pas. Wolfgang, que Guillaume de Nassau avait rejoint avec 1 200
cavaliers, profita de ces divisions et, gagnant de vitesse ses
adversaires (mars 1569), il traversa la Bourgogne, franchit la Loire et
arriva dans la Marche. Le duc d'Anjou, menac d'tre pris entre ces
trangers et les huguenots, appela sa mre  l'aide. Il se plaignait du
duc d'Aumale, qui avait laiss passer l'invasion, et du cardinal de
Lorraine, qui ne lui envoyait pas l'argent de la solde. Catherine, qui
se reposait  Monceaux, accourut au camp et massa toutes les forces
royales contre le duc des Deux-Ponts. Mais elle n'eut pas la joie
d'assister  une victoire de ce fils si cher, les retres catholiques,
qu'on ne payait pas, ayant refus de se battre. Cet (si) les reystres,
crivait-elle  Charles IX, euset voleu (eussent voulu) marcher jeudi le
jour de la Feste-Dyeu (10 juin), je me pouvs dyre la plus heureuse
femme du monde et vostre frre le plus glorieulx[541].

      [Note 540: _Id._ p. 315-316.]

      [Note 541: 12 juin 1569, _Lettres_, t. III, p. 245.]

C'tait pour elle une grande dception; mais quelques mois aprs,
Tavannes battit Coligny  Moncontour (3 octobre 1569), et elle crut que
la partie tait gagne. Le hasard, comme dans la premire guerre civile,
l'avait bien servie. Cond avait pri (13 mars); Wolfgang tait mort de
maladie la veille de sa jonction avec les huguenots (11 juin). Mort
aussi d'Andelot, le meilleur lieutenant de Coligny (7 mai 1569).
Monsieur mon fils, vous voys come Dieu nous ayde car y l (il le ou
les) vous fayst mourir (votre ennemi ou vos ennemis) sans coups
frapper[542].

Elle esprait d'autres marques de la protection divine. M. de
Fourquevauls, crivait-elle  son ambassadeur  Madrid, la nouvelle de
la mort d'Andelot nous a fort resjouys, depuis celle du feu conte de
Brissac[543] que j'ay tant regrett; j'espre que Dieu fera aux aultres
 la fin recevoir le traictement qu'ils mritent. L'on tient aussy que
Baudin[544] est mort et que la peste est parmy eulx  Xainctes o ils
sont encores. Et, sans transition, elle conclut: Je vous prie au
reste, Monsieur de Fourquevauls m'envoyer par la premire commodit deux
douzaines d'ventails....[545]. (19 mai 1569).

      [Note 542: 14 juin 1569, _Lettres_, III, p. 251.]

      [Note 543: Timolon de Coss-Brissac, qui avait t nomm colonel
      gnral de l'infanterie franaise, aprs la rvocation d'Andelot,
      avait t tu au sige de Mussidan (28 avril 1569).]

      [Note 544: Galliot de Crussol, seigneur de Beaudin, capitaine
      protestant, frre du duc d'Uzs et de Jacques d'Acier.]

      [Note 545: _Lettres_, III, p. 241.]

Elle laissa trop voir sa joie pour son honneur. Le cardinal de
Chtillon, alors rfugi en Angleterre, crivait  l'lecteur Palatin,
Frdric III (10 juin), que son frre avait t empoisonn, et il en
donnait pour preuve tant l'anatomye (autopsie) qui a t faite de son
corps que les propos d'un Italien qui s'tait vant, devant (avant)
ladite mort,  plusieurs tant  Paris qu' la Cour, d'avoir donn la
poison et qui, depuis, sachant son coup russi, demandait rcompense
d'un si gnreux acte[546]; mais la douleur fraternelle ne le
rendait-elle pas trop crdule? L'ambassadeur d'Angleterre en France,
Norris, dans une dpche  Cecil, du 27 mai 1569, annonait aussi qu'un
Italien se flattait d'avoir empoisonn d'Andelot et fait boire  la mme
coupe l'Amiral et son frre[547]. Il rappelait au secrtaire d'tat
d'lisabeth que depuis longtemps il lui avait signal que quelques
Italiens taient partis de Paris bien pays, pour excuter le mme
dessein. Il est vrai que, le 14 juin, il rapportait que Coligny avait
fait tirer  quatre chevaux l'empoisonneur, un gentilhomme du camp du
duc d'Anjou, et que M. de Martigues, lieutenant gnral du roi en
Bretagne, tait l'instigateur du crime[548]. Comme ces dtails sont
faux, on peut se demander si Norris tait mieux renseign sur la cause
de la mort.

      [Note 546: Kluckhohn, _Briefe Friedrich des Frommen, Kurfrsten
      von der Pfalz_, t. II, 1re partie, p. 334-338, Brunswick, 1870.]

      [Note 547: _Calendar of State papers, Foreign series, of the reign
      of Elizabeth_, 1569-1571, p. 79. La Cour d'Angleterre avait reu
      un premier avis anonyme du 10 mai signalant la mort d'Andelot et
      les soupons d'empoisonnement, _ibid._, p. 70.]

      [Note 548: _Ibid._, p. 88.]

Mais  l'arrive  Londres de sa premire lettre, le 1er juin[549], la
Cour d'Angleterre prit ostensiblement des mesures pour protger
lisabeth,  qui Charles IX disait en vouloir d'aider ses sujets
rebelles. Despuys cella, crivait le 10 juin l'ambassadeur de France 
Catherine, l'on a ordonn je ne say quoy de plus exprs en l'essay
accoustum de son boyre et de son manger et l'on a ost aulcuns Italiens
de son service, et est sorty du discours d'aulcuns des plus grandz
qu'encor qu'il ne faille _dire ny croire que telle chose_
(l'empoisonnement de d'Andelot) _ayt t faicte du vouloir ny du
commandement de Voz majestez ny que mesmes vous le veuillez meintennant_
(maintenant) _approuver aprs estre faict_, que neantmoins touz princes
debvoient dorsenavant avoir pour fort suspect tout ce qui viendra du
lieu d'o de telz actes procdent ou qui y sont tolrez, et s'esforce
l'on par ce moyen de taxer et rendre, icy, odieuses les actions de la
France; et [je] croy qu'on en faict aultant ailleurs[550]. Il est
trange que La Mothe-Fnelon ait attendu des instructions pour protester
contre ces soupons infamants. Il annonce  la Reine ce 10 juin qu'il va
le faire, ayant appris par une lettre du Roi du 14 mai--une dpche
officielle qui avait voyag bien lentement[551]--que M. d'Andelot dans
un combat avait t frapp d'un coup d'arquebuse dont il n'est depuis
sceu gurir (dont on n'a pas su depuis qu'il se ft guri). Sur cette
asseurance dit-il, j'asseureray fort que ce qu'on dict du poyson est
une calomnie et que Voz Majestez ne serchent ceste faon de mort, mais
bien l'obeyssance de voz subjects et de donner ung juste chastiement 
ceulx qui prsument de la vous denyer[552]. Il n'a pas l'air bien
convaincu, et pour cause. Personne n'avait entendu parler d'une blessure
de d'Andelot[553]. Aussi la Reine-mre, dans une lettre du 9 juillet
1569, o elle relevait les inexactitudes de Norris, disait que d'Andelot
tait mort d'une grosse fiebvre  l'occasion de beaucoup de travail
qu'il auroit pris[554]. Et en effet il est possible qu'une fivre
pestilentielle, qui fit beaucoup de victimes dans le camp huguenot ait
achev de ruiner un organisme affaibli par les fatigues et les soucis de
la campagne. L'historien protestant, La Popelinire, sans carter
l'hypothse du poison, semble croire plutt  un accs pernicieux de
fivre chaude[555]. Mais il est regrettable pour le Roi que, sept jours
aprs la mort de d'Andelot, il en ait donn une explication imaginaire,
et que sa mre ait t oblige d'en dcouvrir ou d'en inventer une
meilleure.

      [Note 549: Teulet, _Corespondance diplomatique de Bertrand de
      Salignac de la Mothe-Fnelon, ambasadeur de France en Angleterre,
      de 1568  1575_, Paris, 1840, t. II, p. 8, 3 juin 1569.]

      [Note 550: 10 juin 1569, _Corresp. diplomatique de la
      Mothe-Fnelon_, t. II, p. 16-17.]

      [Note 551: La dpche de Charles IX est dans le _Supplment  la
      Correspondance diplomatique_, t. VII, p. 21-22.]

      [Note 552: _Corresp. diplomatique_, t. II, p. 17.]

      [Note 553: D'Andelot, lorsqu'il cherchait  rejoindre Cond et
      Coligny  La Rochelle avec les contingents bretons, avait eu un
      engagement assez vif avec Martigues, qui voulait lui barrer le
      passage de la Loire. De ce combat sur les digues, La Popelinire,
      l'historien protestant, dit seulement, liv. IV, fo 129a, septembre
      1568: Andelot avec peu de gens y survint lequel _importun_ 
      coups de pistoles par L'Ourche, lieutenant de Martigues, de se
      rendre, fut secouru par son escuyer Sainct-Bonet, qui d'une
      pistolade renversa mort ce lieutenant. Il ne dit pas que
      d'Andelot ait t bless. [La Popelinire], _La Vraye et entire
      Histoire des troubles et choses mmorables avenues tant en France
      qu'en Flandres et pays circonvoisins depuis l'an 1562_... A La
      Rochelle, MDLXXIII.]

      [Note 554: _Supplment  la Correspondance_, t. VII, p. 30.]

      [Note 555: La Popelinire, liv. V, fo 176b, mai 1569.]

Encore plus inquitante que ces contradictions est la conversation que
Catherine eut  Metz avec Francs de Alava et que l'ambassadeur
d'Espagne rapporta immdiatement  son matre, le 7 avril, juste un mois
avant l'vnement. Elle se lamentait de l'impuissance des forces royales
contre les rebelles et demandait ce qu'elle devait faire. Le conseil de
l'Espagnol fut de sonner le _glas_, comme on dit en Italie,  l'Amiral,
d'Andelot et La Rochefoucauld.... La Reine rpliqua qu'il n'y avait
pas trois jours qu'elle avait rgl l'affaire du glas, en promettant de
donner 50 000 cus  qui tuerait l'Amiral et 20 000 ou 30 000  qui
tuerait les deux autres[556].

Elle attendait de trouver l'homme d'excution. Mais entre l'aveu de ses
intentions et la date de la mort, la concidence est troublante[557].

Et malheureusement ce n'est pas la seule fois o on puisse la suspecter
d'avoir voulu se dfaire des chefs rebelles autrement que par voie de
justice. Le 18 juillet 1569, Norris crivait encore  Cecil: Je suis
inform que le capitaine Haijz, un Allemand (an Almain), est expdi
d'ici pour chercher  tuer l'Amiral par le poison et qu'il reoit le
mme salaire que d'autres auparavant ont eu pour une entreprise
semblable[558].

L'emploi d'autres missaires que les Italiens trop suspects n'est pas
douteux. Dans une dpche du 8 aot, Francs de Alava raconte  Philippe
II qu'ayant en son htel un Allemand qui revenait du camp de l'Amiral et
qui paraissait bien instruit de ce qui s'y passait, il avait propos au
Roi et  la Reine de le leur envoyer, s'ils dsiraient lui parler. Mais
comme il ajouta que ce transfuge savait qu'on tramait la mort de
l'Amiral, la mre et le fils, le prenant par le bras, le poussrent
dans un cabinet, ou il n'y avait personne et ensemble lui dirent que,
pour Dieu, il ne ft pas question de cette affaire, car ils en
attendaient  tout moment une bonne nouvelle; et ceci fut dit avec une
joie qui trahissait, sans le moindre doute, qu'ils avaient machin cette
mort. La Reine ajouta que pour rien au monde cet Allemand ne devait
venir leur parler et elle pria l'ambassadeur de l'engager, comme de
lui-mme,  se taire, et mme, s'il le jugeait  propos, de lui faire
quelque bon prsent, pour qu'il se tt. Alava voulut savoir si c'taient
des Allemands qui devaient tuer l'Amiral: Chut! pour le moment, fut la
rponse; ne nous demandez rien; vous saurez tout sans tarder. Et ils
parlaient avec tant de prcaution qu'ils ne quittaient pas des yeux les
murs de la pice comme pour scruter s'il n'y avait pas quelque fentre
ou autre ouverture par o on pt les entendre[559].

      [Note 556: Lettre cite par Pierre de Vaissire, _De quelques
      assassins_, Paris, 1912, p. 99.]

      [Note 557: Il n'y a pas  faire tat dans cette conversation,
      _ibid._, p. 99, de ce propos que sept ans auparavant elle aurait
      eu mme dessein. Elle n'a pas montr dans la premire guerre
      civile de passion contre les protestants, mais elle avait intrt
       le persuader  l'ambassadeur de Philippe II. C'tait une faon
      d'effacer la tare de ses cinq ans de politique modre. Il ne faut
      pas toujours la croire sur parole. Elle donne souvent, par calcul,
      aux inspirations du moment la conscration du pass.]

      [Note 558: _Calendar of state papers, Foreign series, of the reign
      of Elizabeth_, 1569-1571, p. 96.]

      [Note 559: Francs de Alava  Philippe II, 8 aot 1569, _Archives
      nationales_, K. 1512, no 43. Voir Pierre de Vaissire, _De
      quelques assassins_, 2e d., Paris, 1912, p. 100-101, dont
      j'emprunte la traduction lgante et fidle. Cette dpche est du
      8 aot. Alava dit que dans la dpche prcdente, celle du 6 aot,
      _Arch. nat._, no 40, il a oubli de rapporter cette conversation 
      Philippe II. L'oubli est un peu trange, tant donn l'importance
      du fait. Aussi ne suis-je pas surpris qu' quelques jours de
      distance, son imagination aidant, il ait donn  ce rcit, trs
      exact au fond, une forme, si j'ose dire, dramatique.]

Un mois aprs cette scne tragi-comique, les huguenots arrtaient  son
retour au camp un domestique de l'Amiral, Dominique d'Alba, qui, dpch
 Wolfgang de Bavire, tait rest si longtemps en route qu'il en tait
devenu suspect. On trouva sur lui un passeport au nom du duc d'Anjou,
dat du 30 aot, et une poudre blanche, que les mdecins et les
apothicaires consults dclarrent tre du poison. D'Alba confessa que
pris par les catholiques, et press par La Rivire, capitaine des gardes
du Duc, de faire mourir l'Amiral, il avait consenti et reu argent et
poison en forme de poudre blanche. Jug par un conseil de guerre, o
l'Amiral et les deux Bourbons s'abstinrent de siger, il fut condamn 
tre trangl et pendu (20 septembre)[560].

Si elle s'acharna contre Coligny, c'est qu'il commandait sans partage,
depuis la mort de Cond, les forces protestantes. Les deux jeunes
princes du sang, Henri de Navarre et le fils de Cond, Henri de Bourbon,
qui, selon la casuistique huguenote, lgitimaient la rvolte par leur
prsence, taient en droit les chefs de l'arme et en fait les pages de
monsieur l'Amiral, comme on les appelait. Supprimer Coligny, c'tait
frapper le parti  la tte. Qu'il mritt la mort, Catherine n'en
pouvait douter. Les lois du royaume, quoi qu'il pt dire pour sa
dfense, n'admettaient pas d'excuse  la rbellion. Mais les rois de
France,  l'exception peut-tre de Louis XI, ne procdaient contre les
coupables que par force d'armes ou par jugement. Tout en considrant la
justice comme l'attribut essentiel de la souverainet, ils en laissaient
la fonction  leurs officiers, et se seraient fait scrupule de commander
d'autorit le meurtre d'un sujet[561]. Quant  l'ide de soudoyer un
empoisonneur, elle ne leur venait mme pas. Catherine n'avait pas de ces
rpugnances. Elle est d'un pays o de jeunes dynasties fondes par la
violence et de vieilles oligarchies souponneuses n'ont d'autre rgle de
droit que le souci de leur scurit. Le poison est, comme l'assassinat,
un moyen de se dfaire d'ennemis qui chappent  la puissance des lois.
Dans sa lutte contre le parti protestant, Catherine se servit des armes
que lui fournissaient les institutions franaises et, au besoin, de
celles que lui suggrrent ses souvenirs italiens.

      [Note 560: L'arrt rendu contre Dominique d'Alba, valet de chambre
      de l'Amiral, le 30 septembre 1569, est rapport dans les _Mmoires
      de la troisime guerre civile et des derniers troubles de
      France... Charles IX rgnant_, 1571 [Jean de Serres], p. 411-415.]

      [Note 561: Mme quand ils soustraient pour raison d'tat les
      criminels de lse-majest  la juridiction ordinaire, ils les font
      juger par une commission, qu'ils composent d'ailleurs
      arbitrairement de membres de divers parlements, de conseillers en
      leur Conseil ou d'autres personnages. Ces jugements par
      commissaires sont trop souvent une parodie de la justice, mais ils
      prouvent que le roi n'exerce plus la justice que par dlgation.]

Le jour mme o la poudre blanche procure  Dominique d'Alba par le
capitaine des gardes du duc d'Anjou tait reconnue pour du poison (13
septembre 1569), le parlement de Paris, en suite de la procdure qu'il
avait commence en juillet par l'ordre du Roi dclara par arrt Coligny
crimineux de lze majest au premier chef, perturbateur et violateur de
paix, ennemi de repos, tranquillit et seuret publique, chef principal,
autheur et conducteur de la rbellion conspiration et conjuration
contre le Roy et son estat. Pour tous ces crimes, il le privait de
tous honneurs, tats, offices et dignits, confisquait ses biens et le
condamnait  tre trangl et pendu  une potence en place de Grve. Il
assurait  qui livrerait Coligny es mains du roy et de sa justice,
ft-il mme complice de Coligny, cinquante mil escus d'or soleil 
prendre sur l'Htel de Ville de Paris et autres villes de ce
royaume[562]. Le Roi trouva bon l'arrt du Parlement, fors except
qu'il falloit adjouster, aprs:  qui livrerait Coligny, ces mots:
_mort ou vif_. Ainsi fut fait dans un nouvel arrt du 28 septembre.

      [Note 562: Delaborde, _Coligny_, III, p. 145.]

La mise  prix de la tte d'un rebelle, cette dlgation par l'tat  de
simples particuliers de son droit de tuer, est une mesure inhumaine,
mais lgale, dont on trouverait des exemples mme au XIXe sicle parmi
les peuples civiliss. Un jeune gentilhomme d'humeur sanguinaire,
Louviers de Maurevert, ou Maurevel, s'offrit pour l'excution. Autrefois
page dans la maison de Guise, il avait tu son gouverneur, qui le
fouettait pour quelque faute, et, contraint de s'enfuir  l'tranger,
avait fini par obtenir sa grce. Il se prsenta  l'arme des princes
comme une victime des Guise, et il y fut naturellement bien accueilli,
surtout par Mouy, un des principaux capitaines, dont il avait t
auparavant le serviteur, Brantme dit, le page. Il ne trouva pas
l'occasion d'assassiner Coligny, mais, pour ne pas perdre sa peine, il
tua son ancien matre d'un coup de pistolet dans le dos (9 octobre). Au
camp catholique o il se rfugia, il fut, raconte Brantme, qui parle en
tmoin, assez bien venu de Monsieur (le duc d'Anjou) et d'aulcuns du
Conseil et aultres; mais pourtant... fust-il abhor de tous ceux de
notre arme. Ce n'tait pas d'ailleurs par rpugnance de l'acte
lui-mme que personne ne le vouloit accoster et mme l'on
reconnaissait qu'il avait faict un grand service au roy et  la patrie
pour leur avoir extermin un ennemy trs brave et trs vaillant; mais
on l'estimait infme d'avoir perfidement et proditoirement tu son
maistre et son bienfaiteur[563]. Si la morale du temps et facilement
excus un meurtre politique, l'ingratitude et la flonie dont celui-l
tait entach le rendaient excrable  des gentilshommes. La famille
royale fut moins scrupuleuse. Charles IX, alors  Plessis-les-Tours,
aurait mme crit le 10 octobre  son frre le duc d'Alenon, qu'il
avait laiss  Paris, de bailler le Collier de l'Ordre (de Saint-Michel)
 l'assassin de Mouy et de le faire gratifier de quelque honneste
prsent selon ses mrites par les manans et habitants de Paris[564].

      [Note 563: Brantme, VII. p. 253.]

      [Note 564: Delaborde, III, p. 159 et P. de Vaissire, _De
      quelques assassins_, 1912, p. 112-113, affirment avec assurance
      l'authenticit de cette lettre. Mais il y a quelques raisons d'en
      douter. Le style sent le pastiche. D'autre part, la promotion des
      chevaliers avait lieu une fois l'an seulement, le 29 septembre,
      jour de la saint-Michel, et l'assassinat est du 9 octobre. La
      lettre dit que Maurevert a est choisi et leu par les frres
      compaignons dudict ordre pour y estre associ. O, quand et
      comment aurait eu lieu cette lection? S'il existait des listes
      compltes des chevaliers de l'Ordre, la question d'authenticit
      serait vite rsolue. Mais y en a-t-il encore? Les _Statuts de
      l'Ordre de Saint-Michel_, Imprimerie royale, 1725, ne donnent en
      gnral que les noms des chefs et des officiers. A tout le moins
      peut-on rechercher dans les acquits du domaine de la ville
      (_Archives nationales_, H. 2065) celui du prsent fait par Paris
       Maurevert. Mais il serait tonnant qu'un pareil don et chapp
       M. Gurin, qui en signale d'autres justement en ce mois
      d'octobre 1569, dans ses notes du t. VI des _Registres des
      Dlibrations du Bureau de l'Htel de Ville de Paris_, 1568-1572,
      Paris, 1891.]

Mouy commandait  Niort, qui de frayeur, capitula, aprs le meurtre. Les
vaincus de Moncontour fuyaient  la dbandade. Mais l'intervention de
Charles IX arrta la poursuite que Tavannes voulait mener  outrance
Catherine laissait trop voir sa prfrence pour le duc d'Anjou,  qui
elle avait fait donner le commandement en chef des armes et une sorte
de vice-royaut dans les pays o il oprait. Elle s'tait dvoue  sa
fortune et cherchait  lui crer dans l'tat une place  part, non
au-dessous, mais  ct du Roi. Elle avait imagin un gouvernement
hybride, vritable triarchie, dont elle tait la tte, le duc d'Anjou le
bras et Charles IX la raison sociale. Le jeune Roi, fier et sensible,
souffrait de la gloire de son frre; il se hta de le rejoindre pour
achever la dfaite des rebelles. Mais courir aprs les fuyards, que
talonnait la ncessit, lui parut indigne de sa grandeur. Il rsolut
donc d'assiger les places fortes qui servaient de boulevards  La
Rochelle, et de se donner le plaisir d'y faire des entres triomphales.
Pendant que les forces royales s'puisaient contre Saint-Jean-d'Angly,
qui se dfendit longtemps (16 octobre-2 dcembre), Coligny filait vers
le Midi. Il hiverna dans la rgion plantureuse de l'Agnois et de
Montauban, s'y refit et se renfora de l'arme de Mongomry, qui avait
reconquis le Barn sur les catholiques. Au printemps il prcipita sa
marche  travers le Languedoc, et, pillant et brlant pour bien montrer
que tous les huguenots n'taient point morts, il atteignit le Rhne.

Pendant le sige de Saint-Jean-d'Angly, Catherine avait ngoci avec
les protestants. Elle leur fit offrir la paix avec la libert de
conscience (fvrier 1570); ils rclamrent de plus la libert de culte
(mars 1570).

Catherine ne s'attendait pas  cette exigence. Charles IX, qui se
rvlait violent, s'emporta jusqu' la menace contre les dputs du
parti, qui, tout en l'assurant de leur fidlit, mettaient  prix leur
obissance (25 avril 1570). Mais la progression de Coligny vers le Nord,
le long de la valle du Rhne, le rendit plus conciliant. Les articles
de l'accord taient presque arrts, quand Tligny, le principal
ambassadeur, eut l'imprudence de lui dclarer qu'il avoit commandement
de la part des princes et de l'Amiral de luy dire comment ils ne
pouvoient veoir de seuret pour leur biens ne leur vye, si ce n'estoit
qu'ils eussent Calais et Bordeaux pour leur demeurer. Demander deux
ports et surtout Calais, cette place forte toujours convoite par
l'Angleterre et que Coligny en 1562 avait promis de restituer 
lisabeth, c'tait presque une provocation. De quoy le Roy fust si
despit qu'il mit la main  la dague, et pense-t-on qu'il en eust donn
audict Telligny si on ne se feust mis entre eux deux.... Et dict (le
Roi) comme il lui feroit sentir qu'il n'estoit point roy de paille comme
ils (les huguenots) l'ont estim[565].

Cependant Coligny avanait toujours. Aprs une longue halte 
Saint-tienne, il repartit, chappa au marchal de Coss, qui lui
barrait la route  Arnay-le-Duc (26 juin) et s'tablit fortement  La
Charit-sur-Loire, d'o il menaait les abords de Paris. Dans l'Ouest,
La Noue, le Bayard huguenot, avait repris l'offensive, occup Niort,
Brouage et Saintes.

Depuis longtemps, Catherine tait lasse de la guerre. Elle supportait
mal l'effort d'un long dessein: elle tait femme. La lutte s'ternisait
sans rsultats; l'argent manquait[566]; les Espagnols ne lui envoyaient
plus de secours. Et surtout elle avait contre Philippe II des griefs
personnels. Sa fille lisabeth, reine d'Espagne, tait morte le 3
octobre 1568, un an avant Moncontour. Malgr son chagrin, Catherine
avait immdiatement pos la candidature de sa dernire fille,
Marguerite,  la main de son gendre. Mais Philippe II refusait la femme
qu'elle lui offrait, et mme empchait, croyait-elle, le roi de
Portugal, don Sbastien, de l'pouser. Sans plus de souci de ses
convenances que de ses ambitions matrimoniales, il profita de
l'ascendant que lui donnaient  Vienne sa puissance et sa qualit de
chef de la Maison des Habsbourg et il prit pour lui l'ane des
archiduchesses, qu'elle destinait  Charles IX. Il laissa au roi de
France la cadette, et, pour bien marquer les rangs, dcida que les deux
contrats seraient passs  Madrid et le sien sign un quart d'heure
avant celui de son futur beau-frre. La paix avec les huguenots, ce
serait en quelque sorte la vengeance de la mre de famille contre ce
gendre discourtois. Elle commenait  le croire capable du crime dont on
l'accusait. La mort  vingt-trois ans d'lisabeth de Valois, quelques
mois aprs celle de l'infant don Carlos, qui avait mme ge qu'elle, est
une simple concidence de temps, mais o les contemporains cherchrent
une relation de cause  effet[567]. La lgende se forma vite d'un don
Carlos amoureux de sa belle-mre et pay de retour, et d'un Philippe II
punissant une faiblesse du coeur, o le corps n'avait pas eu de part. En
ralit, lisabeth, marie trop jeune et affaiblie par de nombreuses
couches, fut emporte par une fivre puerprale, une fin aussi frquente
alors qu'elle est rare aujourd'hui. Don Carlos tait un dment, illumin
parfois, comme sa bisaeule Jeanne la Folle, d'clairs d'intelligence et
de bon sens, mais que ses crises de fureur, sa haine contre son pre et
ses projets de fuite en Italie et de l peut-tre aux Pays-Bas alors en
rvolte, dcidrent Philippe II, dans l'intrt de la dynastie et de
l'Espagne,  enfermer (18 janvier 1568). Le prisonnier mourut six mois
aprs, dans l'appartement o il tait squestr, d'une indigestion de
liqueurs glaces qui acheva l'oeuvre du dsespoir, de la honte, de la
rage impuissante. Le crime du pre, si l'on peut dire, fut de traiter
son fils malade en rebelle, de le retrancher de soi comme du reste du
monde, et de refuser avec une volont impitoyable d'aller le voir,
malgr ses supplications, mme  l'heure de son agonie[568].

      [Note 565: Lettre cite par Delaborde, III, p. 201.]

      [Note 566: C'est une des raisons de bien des revirements. Voir
      Germain Bapst, _Histoire des Joyaux de la Couronne de France_,
      Paris, 1889, liv. II, ch. I. p. 86 sqq.]

      [Note 567: Mort de don Carlos, 24 juillet 1568; mort d'lisabeth,
      3 octobre 1568.]

      [Note 568: L'ouvrage capital, c'est encore l'tude si documente
      de Gachard, _Don Carlos et Philippe II_, Bruxelles, 1863, 2 vol.,
      avec ses nombreux appendices. On peut lire aussi le _Don Carlos et
      Philippe II_, 3e d., 1888, du Cte Charles de Mouy.]

lisabeth tait reconnaissante au prince, tant sa martre, de
l'affection qu'il lui tmoignait. L'aubligation que je luy ay,
crivait-elle  l'ambassadeur de France, le jour mme de l'arrestation,
et la peine en laquelle est le Roy pour avoir t contraint de le tenir
et mettre comme il le tient, m'ont mise de faon que j'ay craint de ne
le vous savoir compter (conter) comme j'eusse voulu. Et d'ailleurs
Philippe II, qui vient de lui dire ce qu'il a fait, lui a command de
n'escrire tant qu'il me dye. Elle ne se ressentait moins,
ajoutait-elle, de l'infortune de son beau-fils, que s'il et t son
propre fils. Cette sorte de mre adoptive parle avec une sincrit
touchante de leurs rapports: ... Si je le dsirois, c'estoit pour faire
service, ce qui signifie assurment qu'elle s'employait  le
rconcilier avec le Roi son mari. Mais elle n'y avait pas russi. Dieu
a voulu qu'il est dclar ce qu'il est,  mon grand regret. Le mme
ambassadeur crivait  Catherine: La Royne s'en passionne et en pleure
pour l'amour de tous deux[569], (c'est--dire du pre et du fils). Il y
a loin de cette compassion si nave  une tendresse coupable. Quel autre
sentiment que la piti pouvait inspirer  la douce jeune femme ce blme
adolescent, maladif et contrefait, avec une paule trop haute et une
jambe trop courte, enrag de se marier et qui s'appliquait, sans
beaucoup de succs,  faire la preuve de sa virilit, un demi-homme
naturel, disait moqueusement l'ambassadeur de France.

      [Note 569: Gachard, _Don Carlos et Philippe II_, 1863, II, p.
      524-525 et la note 2 de la page 524.]

Aprs les mauvais offices de Philippe II, Catherine inclinait  croire
qu'il avait empoisonn sa fille. Mais il faut bien dire qu'immdiatement
aprs la mort d'lisabeth, alors qu'elle avait le plus de chances d'tre
bien renseigne, elle n'en disait ni n'en savait rien. Quelque dsir
qu'elle et de bien marier ses enfants--et c'est assurment la preuve
qu'elle les aimait,--elle n'aurait pas couru le risque de donner sa
dernire fille au meurtrier de sa fille ane.

Elle en voulait  tous ceux qui contrecarraient ses combinaisons
matrimoniales. Marguerite, qui avait dix-sept ans et s'annonait
sensible, coutait volontiers le jeune duc Henri de Guise. Le cardinal
de Lorraine ne dcourageait pas, disait-on, l'idylle, dans l'espoir
qu'elle aboutirait au mariage et assurerait la fortune de sa maison. Par
crainte de cette mme grandeur ou par haine d'une soeur, autrefois trs
chre, le duc d'Anjou dnona l'intrigue  la Reine. Catherine tait une
mre de famille autoritaire. Elle entendait disposer de sa fille,
qu'elle destinait  un prince souverain, sans elle et mme malgr elle,
au mieux de ses intrts et de sa politique. Charles IX, colre et
hautain, fut bless, en son orgueil de frre et de roi, de
l'outrecuidance de ces cadets de Lorraine. Un matin, il arriva chez la
Reine-mre, tout en chemise et y manda Marguerite. Quand ils furent
seuls avec cette amoureuse, ils se jetrent sur elle et la battirent
rudement. Au sortir de leurs mains, ses vtements taient si dchirs,
et sa chevelure si en dsordre que Catherine, de peur qu'on se doutt
de rien, passa une heure  rajuster la toilette de sa fille (25 juin
1570)[570]. Le Roi commanda  son frre, le btard d'Angoulme, de tuer
le duc de Guise, et celui-ci, pour sauver sa vie, fut oblig d'annoncer
son prochain mariage avec la princesse de Portien, Catherine de Clves,
une jeune veuve trs aimable,  qui il faisait, par surcrot, une cour
assidue. Le cardinal de Lorraine partit pour son diocse. Le crdit des
chefs catholiques tait pass.

      [Note 570: Rcit de l'ambassadeur d'Espagne, F. de Alava, cit
      dans _Lettres_, III, introd. p. LXIV. Marguerite, dans ses
      Mmoires, ne parle pas de la correction, et, en disculpant le duc
      de Guise, elle se disculpe elle-mme. Elle se donne le beau rle
      d'avoir fait faire le mariage du Duc avec la princesse de Portien
      pour couper court  de faux bruits, dont l'auteur responsable,
      prtend-elle, tait le sieur du Gast, favori du duc d'Anjou.
      _Mmoires de Marguerite_, dit. Guessard, p. 19-20, 22-23.]

La paix fut signe avec les protestants  Saint-Germain. L'dit de
pacification (8 aot 1570) leur accordait la libert de conscience dans
tout le royaume et la libert de culte dans tous les endroits o il
existait avant la guerre, dans le logis des hauts justiciers et dans les
faubourgs de deux villes par chaque grand gouvernement, exception faite
pour la Cour et pour Paris, o, y compris une zone de deux lieues de
rayon autour de la rsidence royale et de dix autour de la capitale, il
n'y aurait d'autre exercice que de la religion romaine. Ils obtenaient
aussi de garder pendant deux ans La Rochelle, Montauban, La
Charit-sur-Loire et Cognac, comme refuge provisoire contre les
violences catholiques, en attendant l'effet des mesures de pacification.
Les princes de Navarre et de Cond et vingt gentilshommes protestants,
dsigns par le Roi, jureraient au nom de tout le parti de restituer au
bout et terme de deux ans ces quatre places de sret.

Pour rendre cette paix durable et fortifier la cause protestante en
Europe, deux chefs huguenots, rfugis pendant la guerre en Angleterre,
le cardinal de Chtillon et Jean de Ferrires, vidame de Chartres,
cherchrent  rapprocher Catherine d'lisabeth. Comme ils connaissaient
les apptits de grandeur de la Reine-mre, ils prsentrent le projet
d'alliance sous la forme la mieux faite pour la tenter, un mariage entre
la Reine d'Angleterre et le duc d'Anjou, frre cadet de Charles IX.

Jusque-l les rapports entre les deux Cours n'avaient pas t cordiaux,
mais ce n'tait pas la faute de Catherine. Elle avait, aprs la mort de
Franois II, press Marie Stuart,  qui elle gardait rancune, de
retourner en cosse et elle l'y laissa aux prises avec ses sujets
presbytriens, qui, soutenus par les forces anglaises, avaient impos 
la rgente, Marie de Lorraine, sa mre, la reconnaissance de leur
glise[571]. Quoique lisabeth se ft pendant la premire guerre civile,
allie  Cond et Coligny pour lui reprendre Calais, elle avait  deux
reprises, quelques mois aprs le trait de Troyes, sollicit sa main
pour Charles IX[572]. Il s'ensuivit de cette recherche, qu'lisabeth
finit par dcliner (12 juin 1565), que les Anglais n'aidrent plus aussi
ouvertement les huguenots pendant les deux guerres qui suivirent et que
Catherine, rompant dcidment avec la politique d'Henri II et des Guise,
abandonna la dfense du catholicisme et, par suite, des intrts
franais en cosse. Marie Stuart, livre  elle-mme, avait russi
d'abord  calmer par ses mnagements l'opposition religieuse, mais elle
la souleva plus ardente, en faisant ou laissant tuer Darnley, son mari,
qui d'ailleurs l'avait outrage, et en pousant de gr ou de force l'un
des meurtriers, Bothwen, que d'ailleurs elle ne dtestait pas[573].
vade du chteau fort o les lords rebelles l'avaient enferme et de
nouveau vaincue, elle s'tait enfuie en Angleterre pour chercher asile
et appui auprs d'lisabeth, sa cousine (15 mai 1568). Elle n'y trouva
qu'une prison. La fille d'Henri VIII et d'Anne de Boleyn garda en son
pouvoir cette suppliante, qui descendait comme elle d'Henri VII Tudor et
que beaucoup de catholiques anglais, vu son hrsie et l'irrgularit de
sa naissance, considraient comme la lgitime hritire de Marie Tudor.
Contre tout droit, elle se constitua juge des accusations dont les
cossais chargeaient leur souveraine, et, inquite du nombre et du zle
des dfenseurs de Marie Stuart, elle resserra toujours plus troitement
sa captivit.

      [Note 571: Cheruel, _Marie Stuart et Catherine de Mdicis_, Paris,
      1858, ch. II. p. 17-28.]

      [Note 572: _Id., ibid._, demande en mariage faite en septembre
      1564--le trait de Troyes est du 11 avril--par Castenau de
      Mauvissire.--Nouvelle demande en fvrier 1565, par Paul de Foix,
      Mignet, _Histoire de Marie Stuart_, 1851, t. I, app. D, p. 473
      sqq. Cf. t. I, p. 195-199.]

      [Note 573: Sur la culpabilit ou le degr de responsabilit de
      Marie Stuart dans l'assassinat de Darnley et son mariage avec
      Bothwen, on peut lire Mignet, _Histoire de Marie Stuart_, 1851, 2
      vol.--Cf. Martin Philippson, _Histoire du rgne de Marie Stuart_,
      3 vol., Paris, 1891-1892.--Gauthier, _Histoire de Marie Stuart_,
      2e d., Paris, 1875, et enfin Andrew Lang, _The Mystery of Mary
      Stuart_, Londres 1900, qui reprend les discussions antrieures et
      revendique pour Marie le bnfice du doute.]

Cette application hypocrite de la raison d'tat, sous couleur de justice
et de vertu, et l'acharnement des protestants d'Angleterre et d'cosse,
qui lui donnait un air de perscution religieuse, provoqurent dans tout
le monde catholique, et particulirement en France, la seconde patrie de
la victime, une grande indignation. On oublia les fautes passionnelles,
dont Marie Stuart, d'ailleurs, d'aprs les ides du temps, ne devait
compte qu' Dieu, et on ne vit plus en elle qu'une martyre de sa foi. Le
pape Pie V, par une bulle du 25 fvrier 1570, qui fut placarde sur la
porte de l'vque anglican de Londres le 15 mai, excommunia et dposa la
Jzabel anglaise, comme hrtique et btarde. Ce fut pour conjurer
l'effet de ce jugement privatoire et dtourner la France de s'unir
contre elle avec l'Espagne qu'lisabeth encouragea les avances  la
Reine-mre. Elle avait trente-sept ans: le Duc d'Anjou, seulement
dix-neuf. Mais cette diffrence d'ge pouvait-elle entrer en compte avec
les avantages et les esprances que le Vidame, un imaginatif de grande
envergure, numrait avec une confiance superbe. Monseigneur (le duc
d'Anjou) (devenu l'poux d'lisabeth) pouroit instement (justement) avec
forces du Roy (de France), faveur d'Angleterre et moiens du prince
d'Orange (Guillaume de Nassau) avoir la confiscation de la Flandre par
droict de fodalit pour flonie commise. Ainsi la Maison d'Autriche
qui se bastit l'Empire hrditaire et la monarchie trouverait en ung
instant deux frres, roys ausy puissants l'ung que l'autre, pour contre
poids de son ambition, ligus avec les princes protestants de
l'Allemaigne, et auroient les deux frres plus de part en l'Empire que
ceulx qui se veulent attribuer tout pouvoir par la ruyne des anciennes
Maisons de la Germanie. Le partage de monsieur d'Alenon (le dernier
fils de Catherine) serait ais  trouver en la duch de Milan avec la
faveur de l'Allemaigne, des Suisses ausy et des princes italiens
dvotieux de la France, et, si besoing estoit pour le recouvrement du
royaume de Naples, la faveur du Turc se trouveroit par aprs bien 
propos. De cette faon, ung grand plaisir viendrait  la Royne de
veoir tous ses enfants roys[574].

      [Note 574: Octobre 1570, H. de La Ferrire, _Le XVIe sicle et les
      Valois, d'aprs les documents indits du British Museum et du
      Record Office_, 1879, p. 270-271.]

Catherine fut tellement blouie par ce mirage d'avenir qu'elle oublia de
se demander si lisabeth tait sincre.

Le duc d'Anjou rsistait  l'appt; il avait des prventions contre
cette vieille fille coquette, amoureuse de son corps, sensible aux
hommages et au frlement des beaux jeunes hommes, et dont les
familiarits avec son cousin Leicester prtaient  des bruits fcheux.
Il m'a faict dire par le Roy, crivait la Reine-mre  La
Mothe-Fnelon, ambassadeur de France  Londres, qu'il ne la veut jamais
espouser, quand bien mesme elle le voudroit, d'aultant qu'il a toujours
si mal ou parler de son honneur et en a vu des lettres escriptes de
tous les ambassadeurs qui y ont est qu'il penseroit estre
dshonor...[575]. Elle ne se consolait pas de perdre un tel royaume
pour ce dgot et suggrait d'autres solutions. lisabeth ne
pourrait-elle pas adopter pour hritire une de ses parentes, que le duc
d'Anjou pouserait, ou bien encore s'accommoder elle-mme du duc
d'Alenon? De luy, il (Alenon) le dsire [ce mariage] et il a seize
ans passs; mais voudra-t-elle de ce tout jeune prince, d'aultant
qu'il est petit de (pour) son ge. Elle fit si bien qu'elle ramena le
duc d'Anjou et s'empressa de l'annoncer  l'ambassadeur (18 fvrier
1571). C'tait un succs de consquence; il coupait court  un projet de
mariage entre lisabeth et le fils de Jeanne d'Albret, qu' dfaut de
don Carlos, de don Sbastien et de Philippe II elle destinait  sa fille
Marguerite. Henri de Navarre tait le chef du parti protestant et il
serait roi  la mort de sa mre. D'un coup, Catherine gagnerait deux
couronnes[576].

      [Note 575: Lettre du 2 fvrier 1571, _Supplment  la
      Correspondance_, t. VII, p. 179.]

      [Note 576: Sur le mariage franais et les dispositions vraies ou
      feintes d'lisabeth, voir dans les _Mmoires et instructions pour
      les ambassadeurs_ ou _Lettres et ngociations de Walsingham,
      ministre et secrtaire d'tat sous lisabeth, reine d'Angleterre_,
      trad. de l'anglais, Amsterdam, 1700, une lettre d'lisabeth du 24
      mars 1571, p. 68-72 et _passim_, et la rponse de Walsingham 
      lord Burleigh (Robert Cecil), p. 74 sqq.]

Mais pour russir elle avait besoin des huguenots. Or les grands du
parti, malgr la paix, restaient distants et dfiants. Coligny, la reine
de Navarre, les princes s'taient retirs  La Rochelle; ils avaient
dclin l'honneur d'assister aux pousailles de Charles IX  Mzires
avec l'archiduchesse d'Autriche, lisabeth (26 novembre 1570). L'Amiral
dnonait avec sa rudesse habituelle les crimes des catholiques et
rclamait l'application de l'dit non seulement en paroles mais
principalement en effect. Comme Catherine affectait de se plaindre de
ses exagrations et de son humeur, il rpliquait: Je vous supply trs
humblement de ne dire que ce sont de mes opinions ou que je menace le
Roy. Le marchal de Coss avait t mal accueilli  La Rochelle, o il
tait all faire  Jeanne d'Albret des ouvertures de mariage.

Ce fut un incident de politique italienne qui changea ces dispositions.
Le pape Pie V, ayant de sa propre autorit promu Cme de Mdicis, duc de
Florence,  la dignit de grand-duc de Toscane, l'empereur Maximilien,
comme suzerain de l'tat que Charles-Quint avait cr, et Philippe II,
en qualit de souverain italien, avaient protest contre l'initiative du
Pape et l'lvation du Duc. Cme, inquiet, envoya en Allemagne un agent,
Frgose, pour s'y assurer l'appui ventuel des princes protestants.

De Heidelberg, o il fut froidement reu par l'lecteur Palatin,  qui
tous les papistes et particulirement ceux d'Italie taient suspects, le
ngociateur alla trouver  La Rochelle Ludovic de Nassau, frre de
Guillaume d'Orange, qui travaillait  organiser la grande flibuste des
corsaires Rochelois et des gueux de mer des Pays-Bas contre la marine
espagnole. Dans leurs entretiens, il fut question d'opposer  Philippe
II la France et la Toscane unies. Charles IX, inform de ce projet
d'accord, y adhra avec enthousiasme. Il souffrait de la dpendance o
sa mre le tenait et il saisit cette occasion de s'manciper. Il chargea
l'ambassadeur florentin, Petrucci, d'crire  Cme qu'il le soutiendrait
contre tous ses ennemis, qu'il ne cherchait pas d'agrandissement en
Italie et portait uniquement ses vues sur les Flandres. Il dclarait 
Petrucci qu'il lui serait facile de gagner la Reine  ses projets, mais
en attendant il se cachait d'elle. Ma mre est trop timide, lui
disait-il un jour. Peut-tre esprait-il s'avancer si loin qu'elle
serait bien oblige de le suivre.

La poursuite de ses ngociations matrimoniales[577] amena Catherine 
favoriser cette intrigue qu'elle ignorait. Le mariage d'Angleterre et le
mariage de Navarre taient en suspens. Les Anglais dbattaient
gravement les liberts religieuses qu'ils accorderaient ou plutt
n'accorderaient pas au prince-consort catholique[578]. Au fond,
lisabeth n'avait pas grande envie de se marier, mais elle jugeait utile
de se rapprocher de la France, et il ne lui dplaisait pas d'ajouter un
nom de plus  la liste dj longue de ses prtendants. Elle comptait sur
les susceptibilits antipapistes de son peuple pour l'aider, quand il en
serait temps,  se dgager. Jeanne d'Albret, instruite des vues de
Catherine sur son fils, laissait tomber la conversation. Comme, parmi
les chefs protestants, Ludovic de Nassau tait le seul qui s'entendt
avec cette souveraine revche, Catherine se dcida, mais pour d'autres
raisons que son fils,  rechercher cet ennemi dclar de l'Espagne.

      [Note 577: Petrucci  Franois de Mdicis, fils du grand-duc, 19
      mars 1571, _Ngociations diplomatiques_, t. III, p. 656.]

      [Note 578: Walsingham, p. 77, 125.]

Ludovic en profita. Dans les deux entrevues qu'il eut avec le Roi et la
Reine-mre, trs mystrieusement,  Lumigny (14 juillet) et quelques
jours aprs  Fontainebleau, il demanda le secours d'une arme franaise
pour dlivrer les populations des Pays-Bas de la tyrannie du duc d'Albe.
Le succs tait facile; la moiti des villes se soulverait 
l'apparition des forces libratrices. Le Roi pouvait compter sur
lisabeth et les princes protestants d'Allemagne, pourvu qu'il offrt de
partager avec l'Angleterre et l'Empire la souverainet des dix-sept
provinces[579]. En prsence de sa mre, Charles IX rpondit prudemment
qu'il se porterait volontiers  cette entreprise s'il tait assur de
cette assistance; mais en secret, il promit  Ludovic d'armer une flotte
pour faire peur  Philippe II.

Catherine, un moment sduite, croyait tous les rves permis si le duc
d'Anjou obtenait la main d'lisabeth. Mais le prtendu ne montrait aucun
empressement  plaire. Dans une lettre du 2 aot 1571,  M. de Noailles,
vque de Dax et ambassadeur de France  Constantinople, elle dplorait
comment yl n'y a personne isy qui ne luy aye peu faire entendre ce que
c'et de la grendeur que cet (ce) mariage lui pouroyt aporter, et
l'amiti d prinse d'Alemengne pour parvenir  l'Empire et la conqueste
d Pys-Bas...[580].

      [Note 579: Pour les rfrences, Kervyn de Lettenhove, t. II, p.
      307-312.]

      [Note 580: _Lettres_, t. IV, p. 63.]

Coligny jugea le moment si dcisif qu'il rsolut de se rapprocher de la
Cour et d'offrir  la Reine-mre son humble service pour pacifier le
royaume. Il arriva  Blois le 12 septembre et, aprs la gne des
premires rencontres, la confiance s'tablit. Catherine dclara avec
conviction qu'elle voulait oublier le pass et que s'il se montrait bon
sujet et serviteur du Roi, elle l'embrasserait et lui ferait toutes
sortes de faveurs[581]. Elle le fit rentrer au Conseil, le gratifia
d'un don de 150 000 livres, et, malgr sa religion, d'une abbaye de 20
000 livres de revenu[582]. Mais elle entendait tre paye de
complaisance en retour.

      [Note 581: Desjardins, _Ngociations de la France avec la
      Toscane_, t. III, p. 705.]

      [Note 582: _Ibid._, p. 706]

Elle rclamait les quatre places de sret quelques mois plus tt que ne
le portait l'dit de pacification. L'Amiral s'y tait engag un peu  la
lgre: et maintenant il s'excusait, prtendant qu'il ne pouvait donner
cet ordre sans le consentement des chefs du parti, Henri de Navarre et
Henri de Bourbon. Elle rpliqua qu'elle n'en croyait rien, que les
princes avaient toujours fait ce qu'il avait voulu[583].

Elle tait impatiente aussi d'arrter le mariage du prince de Navarre
avec Marguerite. Un jour qu'elle exprimait  l'Amiral le souhait de voir
Jeanne d'Albret  la Cour, il eut la maladresse de dire que la reine de
Navarre lui avait fait peur de quelque embche pour le dissuader d'y
venir et qu'elle se montrerait encore plus circonspecte quand il
s'agirait d'elle-mme. Ce propos la toucha au vif. Vous et moi,
s'cria-t-elle, nous sommes trop vieux pour jouer  nous tromper l'un
l'autre. C'est vous qui devez tre le plus en dfiance de lui (Charles
IX). Est-ce qu'elle (Jeanne d'Albret) peut croire que le Roi veut faire
alliance avec son fils pour la faire mourir?[584].

      [Note 583: _Ngociations_, p. 709, 24 septembre 1571.]

      [Note 584: Petrucci  Cme, Blois, 16 octobre 1571, _Ngociations
      diplomatiques de la France avec la Toscane_, t. III, p. 722.]

Mais c'tait sur la politique extrieure que s'accentuait leur
dsaccord. Elle rvait de pourvoir royalement le duc d'Anjou, mais elle
n'imaginait pas d'y russir par la force ouverte. Elle n'avait ni les
armes, ni les ressources, ni l'autorit au dedans, ni les alliances au
dehors qu'il et fallu pour s'agrandir aux dpens de la Maison
d'Autriche. En avait-elle mme la volont? Elle n'aimait pas la guerre,
ce jeu brutal o son adresse fminine restait sans emploi, et mme elle
en avait peur. La puissance de Philippe II, aprs l'excution,
l'emprisonnement ou la fuite des rvolts des Pays-Bas, lui paraissait
formidable et lui inspirait de l'admiration et de l'effroi. Il y aurait
trop de risques  prendre ce qu'elle avait tent de se faire donner. Les
mariages avec dot et esprances taient le genre de conqute appropri 
son sexe et  ses moyens. Aprs avoir fait sans succs le sige de
Philippe II, dont elle avait tant attendu, elle poursuivait mmes
avantages du ct protestant. Ainsi ferait-elle repentir ce roi
d'Espagne, qui l'entravait en tout et ne lui complaisait en rien. Elle
lui prparait partout des embarras et des ennemis; elle ne dcourageait
pas les rebelles des Pays-Bas et mme consentait  les aider sous main
de quelques subsides. Mais elle trouvait trop dangereux de leur fournir
ouvertement des hommes et de l'argent ou mme de laisser les huguenots
marcher en troupe  leur secours. Coligny poussait  l'invasion des
Flandres et  la rupture avec l'Espagne. Catherine dsavouait tout acte
public d'hostilit qui pourrait entraner la guerre. C'tait
l'opposition de deux politiques s'ajoutant au conflit de deux religions.

Elle avait appris le projet de ligue franco-florentine par le refus du
Cme. Le Grand-Duc, rassur sur les intentions de Maximilien et de
Philippe II, avait rpondu par des conseils pacifiques aux avances
belliqueuses de Charles IX. Joyeuse de ce refus, qui dgoterait,
pensait-elle, son fils de toute nouvelle vellit d'action personnelle,
elle lui fit l'loge de Cme et de son fils, Franois de Mdicis, si
dvous au bien de la France. Remarquez donc bien leur bont, dit-elle,
et tenez-vous-en  leur conseil de rester en paix et d'ordonner votre
royaume, parce que cela est saint et bon.

Et le jeune Roi, confus de son chec, mettait la main droite sur son
coeur et engageait sa foi que jamais il ne ferait ni guerre ni entreprise
 l'insu de sa mre[585].

Quelques jours aprs, la victoire de Lpante (7 octobre 1571) consacrait
la puissance maritime des Espagnols, et semblait justifier la sagesse de
Catherine. Mais elle n'aurait pu loigner les chefs protestants sans
manquer les mariages, et ils en profitaient pour circonvenir Charles IX
et lui vanter les belles et glorieuses entreprises de Flandre. Ainsi,
dit Marguerite de Valois, gagnrent-ils son coeur. Coligny tait en si
grande faveur qu'il obtint la dmolition de la Croix de Gastine, que les
Parisiens avaient fait lever sur l'emplacement du logis et en
commmoration du supplice de deux bourgeois huguenots. Des prparatifs
mystrieux d'expdition lointaine se faisaient  Nantes et  Bordeaux.
Philippe Strozzi, colonel de l'infanterie franaise, et le baron de La
Garde, gnral des galres, armaient en guerre des navires marchands et
rassemblaient une flotte puissante. Le 11 avril 1572, le contrat de
mariage d'Henri de Navarre avec Marguerite de Valois fut sign, et le 29
avril un trait d'alliance avec l'Angleterre conclu[586]. La prise de
Brielle par les gueux de mer (1er avril) et le soulvement, qui suivit,
des villes de Zlande semblaient confirmer les pronostics de Ludovic sur
la fragilit de la domination espagnole. Je sais, crivait, entre le 17
et le 20 avril, Petrucci, que le Roi a rsolu quelque chose contre la
volont de sa mre et qu'il a donn des ordres.

Charles IX chargea son ambassadeur  Constantinople (11 mai 1572)
d'informer le Grand-Seigneur qu'il ferait partir vers la fin du mois
une arme de mer de douze ou quinze mil hommes... soubz prtexte de
garder mes havres et costes des dprdations, mais en effect en
intention de tenir le Roy catholique en cervelle et donner hardiesse 
ces gueulx des Pas-Bas de se remuer et entreprendre, ainsi qu'ils ont
faict aiant j prins toute la Zlande et bien esbranle la Holande....
Toutes mes fantaisies, dclarait-il firement, sont bandes pour
m'opposer  la grandeur des Espagnols...[587]. Quelques jours aprs,
Ludovic de Nassau sortait secrtement de Paris, muni d'une lettre de
crance o Charles IX avouait son entreprise; il parut subitement avec
une troupe de huguenots devant Mons et Valenciennes, qui lui ouvrirent
leurs portes.

      [Note 585: Abel Desjardins, _Charles IX. Deux annes de rgne,
      1570-1572_, 1873, p. 35-37.--Cf. _Ngociations_, III, p. 713, 3
      octobre 1571.]

      [Note 586: Le trait dans Du Mont, _Corps diplomatique_, t. V, 1re
      partie, p. 211-215.]

      [Note 587: Marquis de Noailles, _Henri de Valois et la Pologne en
      1572_, Paris 1867, t. I, p. 9, note I.--Cf. Baguenault de
      Puchesse, _Jean de Morvillier_, 1869, p. 253.]

Catherine tait perplexe. Elle ne savait que rsoudre en cette
alternative galement prilleuse de rompre avec Philippe II ou avec les
protestants. La Royne fluctue entre paix et guerre, dit Tavannes,
crainte de civile la penche  l'trangre; comme femme, elle veut et ne
veut pas, change d'advis et rechange en un instant[588]. Elle attendait
l'inspiration du succs.

Malheureusement pour les huguenots, Valenciennes fut presque aussitt
perdue que prise, et les Espagnols bloqurent dans Mons Ludovic de
Nassau et ses compagnons. Ces checs lui dictrent son parti. Le jeune
Roi lui-mme, impressionnable et mobile, craignait de s'engager plus
avant, et il dfendit  l'Amiral de conduire lui-mme des renforts aux
assigs. Probablement sous la dicte de sa mre, il crivit  M. de
Vulcob, son ambassadeur en Autriche, une lettre (16 juin 1572) o il
qualifiait l'agression de Ludovic de Nassau de malheureuses
entreprises et louait le juste jugement de Dieu envers ceulx qui
s'eslvent contre l'auctorit de leur prynce[589], dsaveu indigne qui
devait, par la voie de Vienne, parvenir  Madrid, et dgager, s'il en
tait besoin, sa responsabilit. Ici, crivait Petrucci le 4 juillet,
on discute s'il y a lieu de porter la guerre en Flandre ou non. Beaucoup
la prconisent et la voudraient, mais le Roi et la Reine ne veulent pas,
parce qu'ils sont dj fatigus des tambours et des trompettes[590]. Le
3 juillet, Catherine crivait au pape que son fils ne ferait la guerre 
Philippe II que contreint par force[591].

      [Note 588: _Mmoires de Tavannes_, d. Buchon, p. 419.]

      [Note 589: _Lettres_, t. IV, p. 104, note 1.]

      [Note 590: Desjardins, _Ngociations diplomatiques_, t. III, p.
      788.]

      [Note 591: _Lettres_, t. IV, p. 106.]

Les dispositions de l'Europe protestante commandaient la prudence. La
reine d'Angleterre supputait froidement les avantages et les risques
d'une intervention aux Pays-Bas, et, par jalousie de la France, refusait
de se concerter avec Charles IX. Elle rtablissait les relations
commerciales avec les Flandres, qu'elle avait suspendues, et renouait
avec le duc d'Albe. Son projet de mariage avec le duc d'Anjou s'tait
rompu sur la question religieuse, comme elle s'y attendait. Catherine,
qui ne renonait pas volontiers  une couronne royale, avait aussitt
pos la candidature de son troisime fils, le duc d'Alenon, un
catholique tide. lisabeth demanda un mois de rflexion. Son ministre
Cecil crivit gravement  Paris que la Reine-mre la dciderait en lui
offrant Calais avec le jeune Prince. Et c'est Coligny que les Anglais
chargrent de cette proposition. Ils n'auraient pas agi autrement s'ils
avaient voulu le perdre[592]. Les princes protestants d'Allemagne ne
montraient pas plus de zle qu'lisabeth pour la Rforme[593]. De
Constantinople, Noailles avertissait sa Cour de ne pas compter sur les
Turcs. En cas de guerre, Charles IX serait seul.

      [Note 592: _Mmoires de Walsingham_, p. 256: lord Burleigh 
      Walsingham, p. 257-259; Walsingham  Burleigh, 13 juillet 1572.]

      [Note 593: Sur les ngociations avec l'Allemagne protestante, on
      peut voir W. Platzhoff, _Frankreich und die Deutschen Protestanten
      in den Jahren 1570-1573_ (Historische Bibliothek, t. XXVIII,
      Munich et Berlin, 1912, p. 23 sqq.)]

Au contraire, les puissances catholiques s'entremettaient vivement pour
empcher un conflit entre la France et l'Espagne[594]. Le nouveau pape,
Grgoire XIII, rompant avec l'intransigeance hautaine de Pie V,
accrditait auprs de Catherine un nonce qu'il savait lui tre agrable:
Salviati, parent des Mdicis. La Rpublique de Venise faisait partir en
hte pour Paris un ambassadeur extraordinaire, charg de soutenir la
cause de la paix[595]. Philippe II laissait passer les provocations et
se bornait  remontrer  Charles IX que ses complaisances pour ses
sujets huguenots risquaient de compromettre l'union des deux Couronnes.

      [Note 594: Baumgarten, _Vor der Bartholomaeusnacht_, 1882, p. 218
      sqq.]

      [Note 595: Giovanni Michiel, parti de Venise le 10 juillet, arriva
      le 24  Paris. C'est pour le temps, avec un train d'ambassadeur,
      un voyage ulra-rapide.]

Cependant, malgr la dfection de l'Angleterre et l'apathie de
l'Allemagne, Coligny s'obstina. Obsd par le cauchemar de la guerre
civile, il aimait mieux, disait-il, tre tran mort par les rues de
Paris que de reprendre la campagne contre le Roi. Avec la connivence de
Charles IX, toujours partag, il continua le plus secrtement possible 
recruter des soldats. Mail les 4 000 hommes commands par Genlis qu'il
expdia au secours de Mons furent surpris par les Espagnols, que des
avis de France avaient prvenus de leur marche, et presque tous tus ou
faits prisonniers (17 juillet).

La peur, dit Tavannes, saisit la Reine des armes espagnoles. L'Amiral,
toujours suspect, redevenait dangereux. Elle trouvait partout cet homme
sur sa route; chef de parti, il avait tenu en chec toutes les forces du
Roi; conseiller de la Couronne, il lanait son fils dans une aventure.
Ami, ennemi, il tait galement  craindre. Elle revint  l'ide de se
dfaire de lui par un assassinat, et elle s'en ouvrit aux Guise, qui
n'avaient pas pardonn  l'Amiral le crime de Poltrot de Mr.
Prcisment l'ambassadeur florentin, dans une lettre du 23 juillet, note
les frquentes confrences--et  des heures extraordinaires--de la
Reine-mre avec Mme de Nemours, veuve de Franois de Guise, et qui,
quoique remarie, estimait de son devoir de le venger[596].

      [Note 596: Petrucci  Franois de Mdicis, 23 juillet,
      _Ngociations diplomatiques_, t. III, p. 799.]

Cependant Charles IX, furieux que le duc d'Albe, ayant trouv sur Genlis
la lettre royale qui avouait l'entreprise de Ludovic, l'accust
publiquement de duplicit, inclinait de nouveau  la guerre. Mais la
Reine, qui s'tait absente pour aller au-devant de sa fille, la
duchesse Claude de Lorraine, accourut, et, par ses raisons et ses
larmes, calma ce ressentiment belliqueux. Dans son audience solennelle 
l'envoy de Venise, il protesta de ses intentions pacifiques; et
Catherine ajouta que non seulement en paroles, mais encore en actes,
son fils et elle montreraient toujours plus leur rsolution[597]. Deux
conseils extraordinaires, l'un du Conseil priv, l'autre des chefs
d'arme, furent tenus dans les premiers jours du mois d'aot pour en
finir avec la question des Pays-Bas. Les gens d'pe, Montpensier,
Nevers, Coss, le duc d'Anjou, et Tavannes peut-tre, se prononcrent,
comme les gens de robe, pour la paix. Catherine tait prsente.
L'Amiral, irrit de ce dsaveu unanime s'chappa dans la chaleur de la
discussion jusqu' lui dire: Madame, le Roi renonce  entrer dans une
guerre; Dieu veuille qu'il ne lui en survienne pas une autre dont il ne
serait pas en son pouvoir de se retirer. Cette parole de colre, qui
trahissait son apprhension, fut interprte par Catherine et les
catholiques ardents comme une menace[598].

      [Note 597: Relation de Giovanni Michiel dans Alberi, _Relazioni
      degli ambasciatori Veneti al Senato_, serie 1a, Francia, t. IV, p.
      281.]

      [Note 598: Alberi, _Relazioni_, serie 1a, Francia, t. IV, p.
      285.--Cf. Brantme, d. Lalanne, t. IV, p. 299.]

Coligny s'entta, et sr de l'assentiment tacite du Roi, il poursuivit
ses leves presque ouvertement. Les gentilshommes et les capitaines
huguenots que le prochain mariage d'Henri de Navarre ou le dessein des
Flandres avait attirs en nombre  Paris parlaient de changer le Conseil
du Roi. Les ambassadeurs trangers prvoyaient des troubles.

La dcision de Catherine n'en fut que plus ferme. Un homme contrecarrait
sa volont, prenait de l'empire sur son fils, mettait le Roi et le
royaume en pril: il fallait qu'il mourt. D'accord avec les Guise, elle
manda Maurevert, qui avait dj fait ses preuves comme tueur du Roi.

Elle attendit pour sonner le glas les noces de sa fille. Le cardinal de
Bourbon consentit, sans dispenses de Rome,  unir Henri de Navarre, que
la mort de Jeanne d'Albret avait fait roi, avec Marguerite, un rform
et une catholique parents au troisime degr (18 aot).

Quatre jours aprs (le vendredi 22), entre dix et onze heures du matin,
Coligny, qui revenait du Louvre  son logis, rue de Bthizy, fut frapp
d'une balle d'arquebuse qui lui emporta l'index de la main droite et lui
brisa le bras gauche. Quelques gentilshommes de sa suite coururent  la
maison d'o le coup tait parti. Ils trouvrent l'arquebuse fumante,
mais l'arquebusier avait disparu.

Charles IX jouait  la paume, quand la nouvelle lui survint. De colre,
il jeta sa raquette et se retira sans mot dire dans sa chambre.
Catherine couta, calme et muette, le rcit du crime, et s'enferma avec
le duc d'Anjou[599].

      [Note 599: _Mmoires de l'Estat de France sous le Roy Charles IX_,
      s. 1. n. d., t. 1, fo 272.--Diego de uiga  Philippe II, cit
      par Forneron, _Histoire de Philippe II_, t. II, p. 326.]

A l'htel de la rue de Bthizy, o le bless avait t conduit,
affluait, inquite et furieuse, la noblesse protestante. Le roi de
Navarre et le prince de Cond coururent demander justice  Charles IX,
qui leur promit de la faire si mmorable... que l'Amiral et ses amis
auraient de quoy se contenter. La Reine-mre apparut pour dclarer que
c'estoit un grand outrage fait au Roy, et que si l'on supportoit cela
aujourd'huy, demain on prendrait la hardiesse d'en faire autant dans le
Louvre, une autre fois dedans son lict et l'autre dedans son sein et
entre ses bras[600]. Coligny ayant exprim le dsir de voir le Roi,
elle s'avisa, pour empcher un entretien seul  seul, de changer la
visite en dmonstration solennelle de sympathie. La Cour, les plus
grands seigneurs, les princes du sang, et mme les ennemis de la victime
taient l; il n'y manquait que les Guise. Hardiment, l'Amiral engagea
Charles IX  se dfier de ses conseillers, qui livraient aux Espagnols
le secret de ses dlibrations, et de nouveau il lui recommanda la
conqute des Flandres. Le Roi lui jura par la mort-Dieu de le venger
de cette agression[601].

Cependant l'enqute ouverte  l'heure mme par une commission du
Parlement avait tabli que la maison o le meurtrier tait post
appartenait  un serviteur du duc de Guise. L'affaire aussitt parut
claire: c'tait la revanche des Lorrains sur l'inspirateur prsum de
Poltrot, une vendetta. Et si Mr de Guise ne se fust tenu cach tout ce
jour-l, certifie la Reine de Navarre, le Roy l'eust faict
prendre[602].

Catherine essaya, sans se dcouvrir, d'apaiser Charles IX. Elle lui
reprsenta qu'un fils tait bien excusable de vouloir venger la mort
de son pre. Elle lui rappela que l'Amiral avait fait tuer Charry, ce
mestre de camp qui l'avait si fidlement servie durant sa rgence. Mais
le jeune Roi persistait dans son passionn dsir de faire
justice[603].

Les gentilshommes huguenots, sachant  qui s'en prendre, manifestaient
leur haine avec clat. Les plus ardents passaient  grandes troupes,
cuiracs, devant le logis de MM. de Guise et d'Aumalle[604]. Ils
allrent harceler Catherine jusqu'au jardin des Tuileries, Ils usoient,
dit Brantme, de paroles et menaces par trop insolentes, qu'ils
frapperoient, qu'ils tueroient[605].

      [Note 600: _Mmoires de l'Estat de France_, t. I, fo 275.]

      [Note 601: _Ibid._, fo 276-277.]

      [Note 602: _Mmoires de Marguerite de Navarre_, d. Guessard, p.
      28.]

      [Note 603: _Ibid._, p. 29.]

      [Note 604: Jean de Tavannes, _Mmoires de Gaspard de Saulx,
      seigneur de Tavannes_, d. Buchon, p. 434.]

      [Note 605: Brantme, t. IV, p. 301.]

Catherine avait tellement compt sur la mort de Coligny et le dsarroi
de son parti qu'elle tait prise de court. Si le duc de Guise, pour se
disculper, la dnonait comme sa complice, que ne devait-elle pas
craindre  l'avenir de ces gens de guerre indigns d'un si lche
attentat? Alors lui vint ou lui fut suggre l'ide de se sauver
elle-mme et la paix publique en les faisant massacrer tous. Elle mit
dans le secret le duc d'Anjou et le duc de Guise, acharn  la vengeance
de son pre. Elle s'assura de Tavannes, le grand capitaine, du duc de
Nevers, du garde des sceaux Birague, cruels par fanatisme ou par raison
d'tat. Le concours des Parisiens n'tait pas douteux. Les amis de
l'Amiral, inquiets des dispositions du peuple, prirent le Roi de faire
garder son logis. Le duc d'Anjou y envoya de ses soldats, ceux-l mme
qui ouvrirent la porte aux assassins.

L'exaspration des huguenots prcipita la crise. Le samedi 23,
Pardaillan, un gentilhomme gascon, menaa, au souper de la Reine, qu'ils
se feraient justice si on ne la leur faisait pas. Catherine rsolut
d'agir la nuit mme. Mais il lui fallait le consentement du Roi. Quelque
experte qu'elle ft  manier cette nature violente et faible et capable
des plus brusques revirements, elle doutait de pouvoir facilement le
dcider  faire mettre  mort ces capitaines et ces gentilshommes dont
il avait agr les services et embrass la vengeance. Albert de Gondi,
sa crature et le favori de Charles IX, de qui elle savoit qu'il le
prendroit mieux que de tout autre, alla le trouver en son cabinet le
soir sur les neuf ou dix heures et, allant au but sans dtour, il se
dit oblig comme son serviteur trs fidelle de lui avouer que le duc
de Guise n'tait pas seul et que la Reine et le duc d'Anjou avoient
est de la partie. Sa mre avait toujours eu, comme il le savait, un
extrme desplaisir de l'assassinat de Charry, le brave et loyal Charry,
qui, du temps o les catholiques taient pour M. de Guise et les
protestants pour le prince de Cond, n'avait voulu dpendre que d'elle,
et ds lors, elle avoit jur de se venger dudit assassinat. L'Amiral
ne serait jamais que trs pernicieux en cest Estat, et quelque
apparence qu'il fist de vouloir servir Sa Majest en Flandre,... il
n'avoit d'autre dessein que de troubler la France... Quant  elle, son
dessein n'avoit est en cet effect que d'oster cette peste de ce
royaume, l'Amiral seul; mais le malheur avoit voulu que Maurevert
avoit failly son coup, et, ajoutait perfidement Gondi, les huguenots
en estaient entrez en tel dsespoir que, ne s'en prenant pas seulement 
M. de Guise, mais  la Royne sa mre et au roy de Pologne son
frre[606], ils croyoient aussi que le Roy Charles mesme en fust
consentant et avoient rsolu de recourir aux armes la nuict mesme[607].
Au Roi, affol par cette confidence, tiraill entre les inspirations de
son honneur, son amour filial et l'apprhension d'une nouvelle guerre
civile, sinon d'une attaque cette nuit mme, la franchise si bien
calcule de Gondi ne laissait entrevoir d'autre issue que le massacre
des chefs protestants alors  Paris. Russit-il  le convaincre ou
simplement  l'branler? Catherine est-elle intervenue de nouveau pour
arracher  ses rancunes et  ses craintes l'ordre de mort? Lui-mme
raconta depuis  sa soeur Marguerite qu'il y eut beaucoup de peine  l'y
faire consentir, et sans ce qu'on luy fist entendre qu'il y alloit de sa
vie et de son Estat, il ne l'eust jamais faict[608].

      [Note 606: C'est le duc d'Anjou, qui fut bientt aprs lu roi de
      Pologne.]

      [Note 607: _Ibid._, _Mmoires de Marguerite de Valois_, d.
      Guessard, Soc. H. F., p. 29-31.]

      [Note 608: d. Guessard, p. 27.]

La nuit tait dj bien avance[609] quand les complices eurent fini
d'arrter les moyens d'excution et de se rpartir la besogne. Seuls les
deux princes du sang, le roi de Navarre et le prince de Cond, devaient
tre pargns. Le Roi se chargea de dpcher les gentilshommes logs au
Louvre, en sa maison, ses htes. Guise, Tavannes, Nevers opreraient
hors du chteau. Les milices municipales, convoques le lendemain
dimanche, fte de Saint-Barthlemy, de fort grand matin, occuprent
les places et les ponts, les passages et les portes. On attendait le
lever du jour pour ter aux proscrits ce moyen de salut, la fuite dans
la nuit. Au dernier moment, Catherine se fust volontiers desdicte; le
coeur lui faillit. tait-ce raction d'humanit? on voudrait le croire;
ou simplement, comme il est plus vraisemblable, le malaise de
l'inquitude et de la peur? Les confidents de son moi furent obligs de
relever son courage. A l'aube, les Suisses de la garde royale
commencrent la tuerie au Louvre. Guise courut d'abord  l'htel de
Bthisy achever l'Amiral. La plupart des gentilshommes protestants
furent gorgs dans leurs lits, quelques-uns arquebuss sur les toits,
o ils s'taient rfugis. Le fanatisme gnralisa les meurtres. Les
milices et la populace se joignant aux soldats immolrent les hrtiques
sans distinction d'ge ni de sexe. A midi, il y avait dj trois mille
victimes. Le sang et la mort courent les rues en telle horreur, que
Leurs Majests mesmes, qui en estoient les auteurs, ne se pouvoient
garder de peur dans le Louvre[610].

      [Note 609: _Registres des dlibrations du Bureau de la Ville de
      Paris_, t. VII, d. par Bonnardot, 1893, p. 10-11. Le prvt des
      marchand est mand au chtel du Louvre aujourd'huy samedi _au
      soir bien tard_. Le Roi lui dclare le complot contre sa vie et
      son tat, et lui donne l'ordre de convoquer les milices
      bourgeoises. Le greffier dresse les mandements, qui sont ports
      aux quarteniers, archers, arquebusiers, _le dimanche 24, jour de
      Saint-Barthlemy_ _de fort grand matin_.]

      [Note 610: _Mmoires de Tavannes_, d. Buchon, p. 435.]

Le carnage s'arrta, reprit, dura plusieurs jours.[611]

Le gouvernement hsitait  prendre la responsabilit de son crime. Le
Roi, dans ses lettres du 24 aot aux ambassadeurs et aux gouverneurs de
provinces, parlait d'une bataille entre les partisans de Guise et de
l'Amiral, o il n'tait intervenu que pour calmer la sdition[612]. Puis
il alla au Parlement dclarer que tout avait t fait avec son
consentement, par son commandement. Enfin, le 28, il dfendit de
molester les huguenots qui se tiendraient tranquilles en leurs maisons,
ajoutant toutefois par recommandations secrtes de tailler en pices
tous les autres[613]. Revirement et contradictions, ordres et
contre-ordres laissaient toute libert aux passions. A mesure que se
propageait la nouvelle des matines parisiennes, les catholiques en un
grand nombre de villes coururent sus aux rforms. Meaux, aux portes de
Paris, ouvrit le 26 aot, et Bordeaux,  l'extrmit du royaume, ferma
le 3 octobre le cycle des tueries provinciales.

      [Note 611: Un rcit plus dtaill du massacre dans _Histoire de
      France_, de Lavisse, t. VI, 1, p. 129-131.]

      [Note 612: _Mmoires de l'Estat de France_, I, fos 296-299.]

      [Note 613: Sur ces variations, voir l'introd. de La Ferrire au t.
      IV des _Lettres de Catherine de Mdicis_, p. XCII, XCIII, XCV
      sqq.]

Aprs cette extermination de plusieurs milliers d'hrtiques, Catherine
passa un moment pour le plus ferme soutien du catholicisme. Le peuple de
Paris enthousiaste la proclamait la Mre du royaume et la Conservatrice
du nom chrtien. Grgoire XIII prcipita le dpart du cardinal Orsini,
qui, choisi peut-tre pour aller reprendre la Reine-mre sur sa
politique protestante, fut, par un renversement de rle, charg de la
fliciter au nom du Pape et du Sacr Collge pour son zle
catholique[614].

Quand Philippe II apprit l'excution sanglante qui sauvait les Pays-Bas
espagnols et le catholicisme franais, il montra contre son naturel et
coustume tant d'allegrie qu'il l'a faict plus magnifeste que de toutes
les bonnes advantures et fortunes qui lui vindrent jamais. Il reut en
audience l'ambassadeur de France, Jean de Vivonne, sieur de
Saint-Gouard, et, le voyant approcher, il se prist  rire--ce fut
peut-tre l'unique fois de sa vie en public--et dit de Charles IX qu'il
n'y avoit roy qui ce peut (pt) faire son compaignon ne an valleur ne an
prudance. Il ne parvenait pas  cacher son grand plaisir, mais, pour
n'avoir pas  s'acquitter du service qu'on venait de lui rendre sans le
vouloir, il affectait d'admirer le dsintressement de si haultes
entreprises, tantost louant le filz d'avoir un telle mre,... puis la
mre d'[avoir] un tel filz[615]. Catherine triomphait des acclamations
du peuple et des compliments des princes. Suis-je, demandait-elle 
l'envoy du duc d'Albe, aussi mauvaise chrtienne que le prtendait don
Francs de Alava?... _Beatus qui non fuerit in me scandalizatus_[616].

      [Note 614: Lucien Romier, _La Saint-Barthlemy_, Revue du XVIe
      sicle, t. I, p. 552.]

      [Note 615: Lettres de Saint-Gouard du 12 et du 19 septembre 1572:
      Gron von Prinsterer, _Archives de la maison de Nassau, Premire
      srie, Supplment_, 1847, p. 125 et 127.]

      [Note 616: Cit par La Ferrire, _Lettres_, Introd., t. IV, p.
      XCIV.]

Elle aurait volontiers laiss croire aux puissances catholiques, afin de
se faire payer trs cher, qu'elle prparait depuis longtemps le massacre
des huguenots. Mais en vrit elle n'avait prmdit que d'assassiner
Coligny; et c'tait par peur des reprsailles qu'aprs l'avoir manqu
elle avait dcid de frapper avec lui les autres chefs du parti. Si
l'Amiral tait mort du coup d'arquebuse qu'on lui tira, crivait le 24
aot de Paris le nonce Salviati au cardinal Cme, secrtaire d'tat de
Grgoire XIII, je ne me rsous pas  croire qu'il se ft fait un si
grand carnage[617]. La mort de l'Amiral, affirmait l'ambassadeur
d'Espagne, a t un acte rflchi, celle des huguenots le fruit d'une
rsolution soudaine[618]. La fureur des soldats et des masses avait
encore ajout au nombre voulu des victimes[619].

      [Note 617: Theiner, _Annales ecclesiastici_, t. I (1856), p. 329.]

      [Note 618: Cit par Decrue, _Le Parti des politiques_, Paris,
      1892, p. 175.--C'est aussi l'avis de Tavannes, _Mmoires_, d.
      Buchon, p. 434.]

      [Note 619: La thse de la prmditation a t reprise par M.
      Lucien Romier, ce patient explorateur des archives italiennes (_La
      Saint-Barthlemy, Les vnements de Rome et la prmditation du
      massacre_, Revue du XVIe sicle, t. I, 1913, p. 529-561); mais il
      n'incrimine pas, comme on a paru le croire, Catherine et Charles
      IX. Ce seraient les Guise qui, au mois d'avril 1572, auraient
      dlibr de faire tuer Coligny et les autres chefs huguenots pour
      couper court  la politique protestante du gouvernement et
      empcher la rupture et la guerre avec l'Espagne. Rien, au
      contraire, dit M. Romier, p. 546, n'indique que Catherine de
      Mdicis ait t complice ni mme informe du projet des Guise.
      C'est tardivement que la Reine-mre trouva dans ce projet un moyen
      commode pour rsoudre des difficults imprvues (c'est--dire
      celle des Pays-Bas). Au vrai, Catherine, dans ses entrevues
      mystrieuses, en juillet 1572, avec la duchesse de Nemours (voir
      ci-dessus, p. 188), n'a, comme les faits le prouvent, arrt que
      l'assassinat de Coligny. M. Romier prtend que les Guise avaient
      depuis plus longtemps et d'eux-mmes prmdit une extermination
      gnrale. Le cardinal de Lorraine tait parti pour Rome en mai,
      prvoyant, dit encore M. Romier, p. 553, le meurtre des chefs
      huguenots, mais ignorant que les circonstances feraient du Roi et
      de la Reine les complices de cette tragdie, et il avait obtenu
      du pape (27 aot), alors que la nouvelle de la Saint-Barthlemy
      n'tait pas encore connue  Rome, la dsignation d'un lgat, le
      cardinal Orsini, qui devait arriver  Paris peu aprs le massacre
      attendu pour dfendre, au nom du Saint-Sige, la conduite des
      Guise et obliger Charles IX  prendre les justiciers comme
      ministres. Il est bon de retenir de cette thse que, dans ses
      recherches d'archives, M. Romier n'a pas trouv la moindre preuve
      d'un projet concert de longue main par Catherine contre les
      protestants. Quant au grand dessein qu'il prte aux Guise et au
      rle du cardinal Orsini, il ne ressort pas des documents quand on
      les examine sans ide prconue. Les vanteries du cardinal de
      Lorraine, qu'on n'a rapportes, et pour cause, qu'aprs
      l'vnement, ne sont pas des preuves suffisantes. Il est vrai, que
      depuis la mort de Franois de Guise, les siens cherchaient  se
      venger de Coligny, qu'ils regardaient comme le complice de Mr,
      et certainement ils guettaient l'occasion de le tuer, mais ils
      n'taient pas, en 1572, assez puissants pour engager une bataille
      dans Paris, contre la volont du Roi et de la Reine-mre. S'ils
      avaient considr le mariage d'Henri de Navarre et de Marguerite
      de Valois comme un moyen d'attirer les chefs protestants  Paris
      et de les leur livrer tous runis, le cardinal de Lorraine n'et
      pas travaill de toutes ses forces  Rome  l'empcher. Le jeune
      duc de Mayenne, au lieu d'aller prendre du service  Venise contre
      les Turcs, serait rest avec le duc de Guise, son frre, et le duc
      d'Aumale, son oncle, pour prendre part  la lutte. La dlibration
      de famille des Lorrains en avril 1572 contre le parti protestant
      et le gouvernement alli des protestants est une pure hypothse et
      il n'y a pas trace de prparatifs et d'armements faits par les
      Guise en vue d'un coup de main qui aurait t un coup d'tat.]

Catherine esprait que la Saint-Barthlemy l'aiderait  marier le duc
d'Anjou en Espagne; mais Philippe II savait que le salut du catholicisme
avait t son moindre souci et il refusa la rcompense attendue[620].
Elle revint alors sans scrupule aux alliances protestantes. Elle
expliqua--ce fut sa justification--que les huguenots complotaient la
ruine du Roi et du royaume et qu'elle avait t oblige, pour se
dfendre, de les assaillir. Elle recommanda bien (13 septembre) 
Schomberg, qui allait en Allemagne comme ambassadeur, de ne pas laisser
entrer en l'entendement des princes que ce qui a t faict  l'Amiral et
 ses complices soyt faict en haine de la nouvelle religion, ni pour son
extirpation, mais seullement pour la pugnition de la scelere
conspiration qu'ils avoient faicte...[621]. Sans s'mouvoir de
l'indignation des hommes d'tat anglais contre cet acte trop plein de
sang, la pluspart innocent, et trop suspect de fraulde, elle continua
de ngocier le mariage du duc d'Alenon avec lisabeth[622]. Elle renoua
les relations avec Ludovic et Guillaume de Nassau. Elle laissa le lgat,
qui venait la fliciter, se morfondre quelque temps  Avignon, et, quand
elle consentit  le recevoir, elle s'excusa d'entrer dans la ligue des
puissances mditerranennes contre le Turc, ou mme de faire publier le
concile de Trente. Elle ne s'embarrassait pas des contradictions.

      [Note 620: _Lettres_, t. IV, Introd., p. CXX.]

      [Note 621: Groen van Prinsterer, _Archives de la maison de Nassau,
      Premire srie, t. IV, Supplment_, p. 12e. Cf. la lettre du duc
      d'Anjou au mme Schomberg: ... Quelque chose que l'on puisse dire
      par del contre la vrit de ce qui est advenu en ce Royaulme,
      nous voulons estreindre la ngociation plus que jamais et faire
      cognoistre aux princes que nous sommes leurs plus seurs et
      parfaicts amys..., deux lettres de Schomberg du 9 et 10 octobre,
      en rponse probablement  celle o Charles IX expliquait  sa
      faon la Saint-Barthlemy, dans le _Bulletin de la Socit du
      protestantisme franais_, t. XVI, 1867, p. 546-551.]

      [Note 622: Sur cette recherche poursuivie concurremment par la
      Reine-mre et,  son insu, par le duc d'Alenon, voir La Ferrire,
      _Le XVIe sicle et les Valois_, p. 357 sqq;--Walsingham, p.
      394-396 et _passim_;--et La Mothe-Fnelon, _Correspondance
      diplomatique_, t. V, p. 126, 142, 192 et _passim_. Les lettres du
      Roi et de la Reine-mre en rponse  celles de l'ambassadeur sont
      au tome VII: _Supplment  la Correspondance_.]

Depuis ces horribles journes, Charles IX tait renfrogn, mlancolique,
hant par l'image de ces cadavres sanglants, courb et vieilli par son
crime. Mais Catherine ne montra jamais ni regret ni remords. Elle avait
extermin sans combat ces capitaines huguenots dont la rsistance sur
les champs de bataille avait t invincible. Elle tenait sous sa main
les deux princes du sang, les deux seuls chefs possibles, du moins elle
le croyait, d'une nouvelle rvolte; et elle les avait forcs  se
convertir. Le parti protestant tait dsarm, dcapit. Que pourraient
quelques gentilshommes avec des bourgeois et des gens du peuple contre
les armes royales? La pense de sa victoire la remplissait de joie. Le
jour de la fte d'investiture de l'Ordre de Saint-Michel (29 septembre),
quand elle vit parmi les nouveaux chevaliers, son gendre Henri de
Navarre, qui s'inclinait avec belle grce devant l'autel et devant les
dames, elle se tourna vers les ambassadeurs et tout  coup clata de
rire[623].

      [Note 623: Dpche de l'ambassadeur d'Espagne, Diego de uiga,
      cite par Forneron, _Histoire de Philippe II_, t. II, p. 332, note
      1.]

Mais elle se rjouissait trop vite. La bourgeoisie protestante,
amoureuse de ses aises et craintive des coups, se ft volontiers
humilie devant le pouvoir, pourvu qu'on lui laisst la libert de
conscience. Mais les masses taient peu sensibles  l'intrt et  la
peur; elles suivirent les pasteurs qui, jusque-l relgus au second
rang par les chefs militaires, apparurent comme les prophtes de Dieu et
inspirrent  l'glise opprime la rsolution de dfendre sa foi et de
punir la trahison et le parjure.

Montauban, Nmes, Aubenas et Privas fermrent leurs portes ou
diffrrent de les ouvrir. A La Rochelle comme  Sancerre, autre
boulevard de la Rforme au centre du royaume, les gens du commun, les
soldats ou les marins mirent  la raison ou  mort les gros bourgeois
qui dlibraient de se soumettre. La Rochelle o s'taient enferms
cinquante-cinq ministres, cinquante gentilshommes chapps aux massacres
et quinze cents dserteurs de la flotte de Strozzi, refusa de recevoir
le gouverneur envoy par le Roi, Biron, un modr pourtant et qui avait
sauv la vie  plusieurs protestants  la Saint-Barthlemy. L'assemble
des ministres, anime des plus furieuses passions, implora le secours
d'lisabeth d'Angleterre, comme hritire des droits des Plantagenets,
contre ceux qui veullent exterminer vostre peuple de la Guienne qui de
toute ternit vous appartient et vous est subject[624]. Une arme
royale, que commandait le duc d'Anjou, assigea la place pendant
plusieurs mois (novembre 1572-juillet 1573) et ne put l'emporter de
force, malgr la canonnade sans trve, la ruine des remparts, les
nombreux assauts et les vains efforts des Anglais pour rompre le blocus.
Mais elle en serait venue  bout, par la famine, sans les affaires de
Pologne.

      [Note 624: H. de La Ferrire, _Le XVIe sicle et les Valois_,
      1879, p. 336.]

Le dernier des Jagellons, Sigismond Auguste II, tant mort sans hritier
mle, une Dite s'tait runie le 7 juillet 1572 pour lui lire un
successeur. Le tzar, Ivan le Terrible, avait pos sa candidature pour
absorber pacifiquement la Pologne; l'envahissante Maison d'Autriche,
dj souveraine de la Bohme et de la Hongrie, avait mis en avant un de
ses nombreux archiducs. Catherine fut tente de faire chec aux
Habsbourg et de donner une couronne, si lointaine qu'elle ft, au duc
d'Anjou, cet enfant si cher, pour qui elle avait brigu la main
d'lisabeth d'Angleterre, de la reine douairire de Portugal et de la
fille de Philippe II, le vicariat d'Avignon et jusqu'au trne d'Alger.
Peut-tre aussi cherchait-elle, en l'loignant avec honneur,  lui
pargner l'affront de perdre, par un coup d'autorit royale, cette
situation prpondrante dans l'tat  laquelle il tenait plus qu' la
vie[625] et que Charles IX supportait avec une impatience jalouse. Elle
fit partir immdiatement le plus dli de ses diplomates, Jean de
Monluc, l'vque de Valence[626]. Il arriva en Pologne en mme temps que
la nouvelle des massacres de Paris. L'motion fut grande dans ce pays o
les protestants taient nombreux, et o l'aristocratie catholique, sauf
quelques vques, faisait profession de tolrance. Monluc dsespra un
moment de faire lire le duc d'Anjou, que la Cour de Vienne dnonait
comme l'un des principaux instigateurs de la Saint-Barthlemy. Mais ses
habiles plaidoyers et les rcits spcieux qu'il fit distribuer en
polonais et en latin retournrent l'opinion. Il s'y appliquait  pallier
l'horreur des faits et  rduire cet gorgement en masse  une mesure de
salut public prise contre quelques chefs huguenots sditieux et
dnature par la fureur de la populace[627]. La crainte ou l'antipathie
qu'inspiraient deux des comptiteurs aida au succs de sa thse. Charles
IX offrait d'ailleurs, si son frre tait choisi, de fournir aux
Polonais l'argent pour construire une flotte dans la Baltique, et il
leur promettait de les accorder avec le Grand Turc, son alli et leur
ennemi. La majorit de la Dite se pronona pour le duc d'Anjou (9 mai
1573); mais les protestants et leurs amis firent insrer, dans les
articles que le nouveau roi devait jurer, l'engagement solennel de
maintenir la libert religieuse. Pour complaire aussi  ces sujets
lointains de son fils, Catherine lcha La Rochelle, qui mourait de
faim[628]. Le sige fut lev le 6 juillet, et Charles IX le mme mois
accorda (dit de Boulogne) aux rforms la libert de conscience dans
tout le royaume et la libert de culte dans les trois villes de La
Rochelle, Nmes et Montauban. Sancerre, aprs une rsistance hroque,
obtint aussi en aot une capitulation honorable, qui fut du reste
viole.

      [Note 625: _Mmoires de Marguerite_, d. Guessard, p. 14.]

      [Note 626: Sur cette ngociation on peut voir les _Mmoires de
      Jean Choisnin_, un des secrtaires de Monluc, d. Buchon,
      _Panthon littraire_, p. 677 sqq., et Marquis de Noailles, _Henri
      de Valois et la Pologne en 1572_, t. I et II, 1867.]

      [Note 627: _Lettres de Catherine de Mdicis_, t. IV, Introd., p.
      CLVI sqq, CLXII sqq.]

      [Note 628: Charles IX a-t-il donn  son frre l'ordre
      d'abandonner le sige de La Rochelle? ce n'est pas sr. Dans sa
      lettre du 1er juin, aussitt qu'il et appris la promotion du
      duc d'Anjou au trne de Pologne, il lui ordonna de faire partir
      le plus tt que faire se pourra 4 000 Gascons qui taient
      demands, probablement par les Polonais contre les Turcs, et de
      se prparer lui-mme  partir. Rien de plus. Mais Catherine ajoute
      dans la lettre qui accompagne celle du Roi: Le Roi vous mande son
      intention, _en cas que vous auriez pris La Rochelle par force ou
      par composition_;  quoy je vous prie vous resouldre et _prendre
      cette seuret de moi_... (_Lettres_, t. IV, p. 227 et note 1).
      N'tait-ce pas engager le duc d'Anjou, s'il ne pouvait prendre La
      Rochelle,  conclure avec les Rochellois un accord dont elle
      prenait la responsabilit?]

C'tait un nouveau rpit laiss au parti protestant. Aprs la
Saint-Barthlemy, qu'il ne pouvait oublier ni pardonner, il et t
prudent, quoique inhumain, de le rduire  l'impuissance. Mais Catherine
n'tait pas capable d'un effort suivi. Elle ngligea, pour une oeuvre de
magnificence ou d'union familiale, les cruelles obligations de son
crime. Maintenant elle dissuadait le duc d'Anjou de tout excs de zle
catholique. Un jsuite, le Pre Edmond Auger, clbre prdicateur et
confesseur, avait pris un grand ascendant sur le jeune prince. Donn
vous guarde, crivait-elle  son fils, de mestre Aymont, le jsuiste,
car yl escript partout que vous av promis de aystirper tous ceulx qui
ont jeams ayt hugenos, et qu'i le set (qu'il le sait) come seluy qui
s'et mesl de vostre comsense (conscience). Ces bruis l font gren mal 
toutes les afeyres qui cet prsentet (se prsentent)[629] (30 mai
1573). Trs enthousiaste de son dessein de Pologne, elle en avait caus
en mars avec le marchal de Tavannes et se fchait que le bonhomme
soutint que le royaume de Pologne est dsert et ne veault rien, n'est
si grent que l'on dist et que les jeans sont brutaulx. Elle affirmait
au contraire qu'y (ils) sont bien sivils et jeans de bon entendement et
que c'et un bon et grent royaume qui a toujours sant (cent) cinquante
mils chevauls pour faire cet qu'il veut.--Yl faut voir, reprenait
Tavannes.--Sa vraie raison, expliquait Catherine au duc d'Anjou, c'est
qu'il ne voulait pas le suivre et s'en aller or (hors) de son
fumier[630]. Elle tait fort en colre contre le cardinal de Lorraine,
qui ne se pressait pas de lui faire avoir du Clerg de France trois cent
mille francs, dont elle avait besoin. Et mme n'avait-il pas os lui
dire que, tout en accordant ce subside, en darire (par derrire) l'on
dyst que c'et un grent argent qui s'en va hors de Franse.... Encore,
remarquait-elle aigrement, ne sortira-t-i pas tent d'argent qu'il (le
Cardinal) a fest [sortir] pour le royaume d'cosse. En comparaison de
plus de dix millions dpenss l-bas, qu'tait-ce que la somme qu'elle
rclamait et pour un si grand rsultat? Car c'est jouindre une couronne
 jeams alla Franse, et pour le plus pour troys milions de francs pour
une foys, et le trafic et les comodits que cet ryaume [de France] enn
aur (aurait) qui profiteront plus que vint millions par an et que c'et,
aultre (outre) sela, la grandeur de cette couronne et la ruyne de ceulx
qui nous ont voulu ruyner[631].

      [Note 629: Catherine au roi de Pologne, 30 mai 1573, _Lettres_, t.
      IV, p. 225.]

      [Note 630: 15 mars 1573, _Lettres_, IV, p. 181. Tavannes mourut en
      juin.]

      [Note 631: 30 mai, au roi de Pologne, _ibid._, t. IV, p. 225.]

Ce noir projet contre la couronne de France, c'tait en l'espce le
refus de Philippe II de marier avantageusement le duc d'Anjou et la
comptition d'un archiduc autrichien au trne de Pologne. La politique
extrieure de Catherine a toujours un caractre personnel et maternel.
Mais elle triomphait trop de l'lection, comme si le nouveau roi tait
capable de fonder  l'Est de l'Europe une dynastie franaise, pour
prendre  revers les Habsbourg de Vienne. Ses rves de grandeur
reposaient sur un tre d'imagination. Elle croyait que son fils serait
un grand souverain, comme elle l'estimait un grand capitaine, parce
qu'elle l'idoltrait. En ralit, son hros tait surtout occup
d'intrigues de Cour et d'intrigues de coeur, et n'avait ni nergie
d'homme, ni ambition de roi. Mais elle, aveugle par la tendresse,
s'attachait uniquement  sauvegarder ses intrts et son avenir. Elle
avait laiss tomber les ngociations avec Guillaume de Nassau qui
offrait  Charles IX de l'aider  conqurir et  mettre sous son
obissance tous les Pays-Bas, sauf les provinces de Hollande et Zlande,
qui resteraient libres, sous sa protection d'ailleurs,  condition qu'il
rtablt la paix religieuse dans son royaume[632]. Elle les reprit pour
calmer les ressentiments de l'Allemagne protestante et assurer au duc
d'Anjou un libre et sr passage jusqu'en Pologne. Le Duc aurait bien
voulu se ddire, tant la France avait d'attraits, mais le Roi, son
frre, heureux de se dbarrasser de lui, l'avait press, aussitt qu'il
sut la nouvelle de son lection, de rejoindre au plus tt ses sujets,
dont il tait dsir et attendu avecques trs grande affection. La
Reine-mre tchait de stimuler son orgueil. ... Je vous ay trop montr,
lui crivait-elle, que je vous aime mieux o vous pouvez acqurir
rputation et grandeur que de vous voyr auprs de moy, encore que ce me
soit un grand contentement, mais je ne suis pas de ces mres qui
n'ayment leurs enfans que pour eulx, car je vous ayme pour vous voir et
dsirer le premier en grandeurs et honneur et rputation...[633] Le
bruit courut que les Guise complotaient d'empcher le dpart de celui
qu'on regardait comme le chef du parti catholique. Charles IX ne fut que
plus impatient de pousser son frre hors du royaume. Il l'accompagna
aussi loin qu'il put et ne s'arrta qu' Vitry, o la maladie l'obligea
de s'aliter. Il mit tant d'affectation dans ses adieux que les
spectateurs sentirent le contentement sous les plaintes et les
cris[634]. Catherine, qui, voyant l'tat du Roi dcliner, commenait
peut-tre  regretter le succs de sa diplomatie, suivit le duc d'Anjou
jusqu' l'extrmit de la Lorraine,  Blamont, o elle avait donn
rendez-vous  Ludovic de Nassau et au duc Christophe, fils de l'lecteur
palatin, pour dbattre avec eux les conditions d'un accord entre
l'Allemagne protestante et la France (29 novembre-3 dcembre).

      [Note 632: Groen van Prinsterer, t. IV, p. 44 sqq. Projet rdig
      par Ludovic de Nassau et Schomberg, le 27 mars 1573, et amend par
      Guillaume de Nassau, _ibid._, p. 116.]

      [Note 633: Lettre de Charles IX, t. IV, p. 227. note 1;--de
      Catherine, _ibid._, p. 227.]

      [Note 634: _Mmoires de Philippe Hurault, comte de Cheverny_,
      (alors chancelier du duc d'Anjou, et qui devint plus tard
      chancelier de France), d. Buchon, p. 231.]

Elle avait dj fait passer  Ludovic 300 000 cus pour marcher au
secours de Guillaume, son frre. Elle promit d'embrasser les affaires du
dict Pays-Bas aultant et aussi avant que les princes protestants les
vouldront embrasser[635]--autant et aussi avant, mais elle ne disait
pas au del. Le Roi de Pologne, tant en son nom que comme dput du Roi
de France son frre, voulut bien lui aussi entendre  cet accord. Mais
Ludovic, qui l'accompagna jusqu'en Hesse-Cassel, ne put le dcider 
mettre en articles les conversations de Blamont. Il jura en alemand
qu'il leur joueroyt ung bon tour ayant desj de l'argent pour le
moins[636].

L'tat du royaume lui en fournit bientt l'occasion. Les huguenots du
Midi taient en armes depuis la Saint-Barthlemy et n'avaient pas cess
de remuer mnage. Ils protestaient contre l'dit de Boulogne (juillet
1573), qui n'accordait le libre exercice du culte qu' Nmes et
Montauban. Mme parmi les catholiques, il y avait des mcontents. Le
massacre de la Saint-Barthlemy avait fait horreur  quelques-uns. Des
gouverneurs, des lieutenants gnraux du Roi, Matignon en
Basse-Normandie, Saint-Herem en Auvergne, Chabot-Charny  Dijon, le
vicomte d'Orthe  Bayonne[637], etc., n'avaient pas excut les ordres
de mort. Arnaud Du Ferrier, ambassadeur de France  Venise, avait
franchement reproch  Catherine d'avoir si bien servi les intrts de
Philippe II, le meurtrier, prtendait-il, de sa fille[638]. Le premier
prsident de Thou gmissait en secret de ne pouvoir effacer cette
journe du livre de l'histoire. Cet acte inhumain, dit le vicomte de
Turenne,--un petit-fils du conntable--me navra le coeur et me fit aimer
et les personnes et la cause de ceux de la Religion, encore que je
n'eusse [alors] nulle cognoissance de leur crance[639]. Les rancunes
des uns et les sympathies des autres servirent de levain  l'agitation.

      [Note 635: Lettre du comte de Nassau, Groen van Prinsterer, t. IV,
      p. 279.]

      [Note 636: _Mmoires indits de Michel de La Huguerye_, publis
      par le baron A. de Ruble (_Soc. H. F._, t. I, 1877, p. 195.)]

      [Note 637: Sur l'authenticit de la fameuse lettre du vicomte
      d'Orthe au Roi, consulter les rfrences, _Lettres_, t. II, p.
      117. Voir la liste des gouverneurs qui se montrrent humains,
      _Lettres_, t. IV, Introd., p. CXI.]

      [Note 638: La lettre de Du Ferrier du 16 septembre 1572 et la
      rponse de Catherine du 1er octobre, un monument d'inconscience,
      dans _Lettres de Catherine_, t. IV, p. 130-133, texte et notes.]

      [Note 639: Cte Baguenault de Puchesse, _Mmoires du vicomte de
      Turenne, depuis duc de Bouillon_, 1565-1586, (_S. H. F._, 1891, p.
      31).]

Dans l'arme que Charles IX avait envoye contre La Rochelle,
combattaient cte  cte sous les ordres du duc d'Anjou, des hommes trs
opposs d'ides, d'opinions, de sentiments, massacreurs de la
Saint-Barthlemy, ennemis des massacreurs, protestants convertis ou
protestants loyalistes, le roi de Navarre, le prince de Cond, La Noue,
les Guise. Pour les Montmorency, la Saint-Barthlmy n'tait pas
seulement un malheur public. Cousins germains de Coligny, partisans des
alliances protestantes, signataires du trait avec lisabeth et
ngociateurs du mariage anglais, ils se sentaient menacs dans leur
situation et leur crdit par le triomphe du parti catholique et le
retour en faveur des Guise, leurs ennemis. Ils croyaient mme qu'ils
auraient t englobs dans le massacre, si le marchal de Montmorency
n'avait pas t absent de Paris. Ce chef de leur maison, calme et loyal,
se rsignait  la mauvaise fortune. Damville, le pun, gouverneur du
Languedoc, prudent et avis, consentait  servir fidlement la Cour,
tant qu'il le pourrait sans se perdre. Mais les cadets, Mru, gendre du
marchal de Coss, et Thor, taient des esprits ardents et aventureux,
prts  prendre l'offensive. Leur neveu, Turenne, annonait dj la
valeur brillante et le talent d'intrigue qui le rendirent plus tard
clbre. Au camp de La Rochelle, des intelligences s'tablirent entre
ceux qui pour divers motifs, par esprit d'humanit ou par esprit de
faction, condamnaient cette tant dtestable et horrible journe. Tous
se grouprent autour du duc d'Alenon, le troisime fils de Catherine,
un moricau, qui, tout enfant, n'tait, au dire de sa mre, que guerre
et tempeste en son cerveau. A seize ans, pour avoir une couronne, il se
dclara prt  pouser lisabeth, qui en avait trente-sept, et mme,
s'il le fallait,  renoncer  la messe. Il s'tait attach  l'Amiral,
qui lui avait promis une principaut en Flandre, et, en apprenant
l'attentat de Maurevert, il osa dire: Quelle trahison! C'tait le chef
que les protestants cherchaient pour autoriser une nouvelle prise
d'armes. Toujours formalistes, ils ne croyaient pas l'insurrection
lgitime sans le concours d'un prince du sang. Or cette fois, ils
auraient mieux encore: un frre mme du Roi, un fils de France.

Quand le duc d'Anjou partit pour la Pologne, le duc d'Alenon prtendit,
comme par droit de succession, au commandement suprme des armes, qui
devenait vacant. Mais Charles IX, heureux d'tre dbarrass de cette
sorte de maire du palais que les prfrences maternelles lui avaient
impos, dclara qu'il n'y aurait plus de lieutenant gnral[640].
Catherine, qui savait les attaches de son plus jeune fils avec les
Montmorency, les nouveaux catholiques et les Nassau, n'avait que trop de
raisons d'approuver ce refus. Pendant que la Cour revenait de Lorraine 
Paris, quelques partisans du duc le poussrent  s'enfuir avec le roi de
Navarre et  gagner Sedan, qui appartenait au duc de Bouillon, un
huguenot. L, en sret, dans cette place trs forte, il se ferait payer
son retour, sous menace de guerre civile, au prix qu'il fixerait.

      [Note 640: _Mmoires de Philippe Hurault, comte de Cheverny_, d.
      Buchon, p. 230-231.]

Catherine, avertie par sa fille Marguerite, fit si bonne garde qu'elle
empcha la fuite. A Chantilly, o la Cour s'tait arrte chez les
Montmorency, les intrigues recommencrent. Les huguenots, ainsi que
Ludovic l'avait prvu, se mirent de la partie. Ils avaient de trs
bonnes plumes et, comme au temps du tumulte d'Amboise, leurs
pamphltaires firent merveille, mais cette fois contre Catherine de
Mdicis. Le _De furoribus gallicis_, qui parut en franais sous le titre
de: _Discours vritable des rages exerces en France_ (1573) et dont
l'auteur anonyme serait non Hotman, mais un ministre rform de Lyon,
Ricaud[641] y raconte avec une indignation loquente les massacres de
Paris. De tout temps d'ailleurs, le gouvernement des femmes, et surtout
des trangres, si contraire aux lois du royaume, n'a-t-il pas amen la
ruine et la honte? Dans la _Franco-Gallia_, qui parut la mme
anne[642], Hotman expose la Constitution ancienne du royaume, du moins
telle qu'il l'imaginait. Autrefois la monarchie n'tait pas hrditaire
en droit, bien qu'elle le ft en fait. La souverainet rsidait dans les
tats gnraux, dont la comptence s'tendait  l'universalit des
affaires, dont le pouvoir allait jusqu' dposer les rois. La nation,
sans tre tenue de suivre l'ordre de primogniture, choisissait son chef
dans une famille dont tous les membres avaient un rang et un rle
prminent.

      [Note 641: R. Dareste, _Essai sur Franois Hotman_, 1850, p. 63;
      _id._, _Revue Historique_, t. II (1876), p. 369, et Elkhan, _Die
      Publizistik der Bartholomusnacht und Mornays Vindiciae contra_
      _tyrannos_, Heidelberg, 1905, p. 33-36. Sur Jean Ricaud ou
      Rigaud, quelques indications dans Haag, _La France protestante_,
      t. VIII, p. 432.]

      [Note 642: _Franc. Hotomani Jurisconsulti Franco-Gallia Libellus
      statum veteris reipublicae gallica tum deinde a Francis occupatae
      describens_, Coloniae, 1574. Mais il y a eu une premire dition
      parue  Genve en 1573 _ex officina_ J. Staerii]

Souverainet des tats et participation des princes du sang  l'autorit
royale, c'tait le double jeu d'arguments que les thologiens et les
jurisconsultes huguenots avaient souvent dj employ contre les Guise
et mme contre le roi. Mais tout en soutenant que les tats sont
souverains pour constituer le gouvernement, Hotman, qui prvoit la mort
prochaine de Charles IX, leur dnie le droit d'y appeler une femme. La
loi salique, qui exclut les femmes du trne, les exclut par l mme de
la rgence. L'histoire justifie la sagesse de la coutume. Brunehaut et
Frdgonde se sont souilles de vices et de crimes; Isabeau de Bavire a
vendu la France aux Anglais; Blanche de Castille provoqua par sa
tyrannie l'insurrection de la noblesse. Catherine de Mdicis n'est pas
nomme, mais c'est elle que vise cet ardent rquisitoire contre les
reines-mres.

La noblesse protestante de l'Ouest lut pour chef des armes La Noue
sous l'autorit d'un chef plus grand que de tout le temps pass.
C'tait dsigner clairement le duc d'Alenon. Le marchal de
Montmorency, pour prvenir la guerre civile, alla prier Charles IX de
donner contentement  son frre; et le Roi, inquiet de l'agitation
gnrale, consentit  le faire chef de son conseil et  lui donner le
commandement des armes[643]. C'tait la lieutenance gnrale sans le
nom.

      [Note 643: Decrue, _Le parti des politiques au lendemain de la
      Saint-Barthlemy_, 1892, p. 131-132.]

Charles IX dprissait de fivre. Catherine, craignant, s'il venait 
mourir, que le duc d'Alenon ne voult profiter de l'loignement du roi
de Pologne, hritier lgitime, pour le dpossder, fit si bien qu'elle
rduisit son pouvoir  un vain titre. Cependant La Noue avait fix la
prise d'armes du parti  la nuit du mardi gras (23-24 fvrier). Le Duc
se laissa persuader par son entourage de s'enfuir le 10 mars de
Saint-Germain  la faveur du dsarroi que provoquerait  la Cour la
nouvelle de l'insurrection. Mais il fut pris au dpourvu par l'arrive,
dix jours trop tt, du capitaine huguenot, Chaumont-Quitry, qui devait
l'escorter avec une troupe de cavaliers, et, de peur, il alla tout
avouer  sa mre. L'alarme fut chaude au chteau. Les courtisans,
pouvants, coururent  Paris par tous les chemins et en tout quipage.
Catherine y rentra sans hte, ayant dans son carrosse le Duc son fils et
le roi de Navarre son gendre, qu'elle gardait sous son regard et dans sa
main.

Charles IX pardonna; mais il emmena les deux princes au chteau de
Vincennes, o il alla s'installer pour respirer un air plus pur que
celui de Paris. La surveillance se fit plus troite,  mesure que la
rvolte s'tendit dans l'Ouest, et quand on apprit que le meurtrier
innocent d'Henri II, Mongomery, l'un des meilleurs lieutenants de
Coligny, venait de dbarquer en Normandie (11 mars 1574).

Les princes, qui craignaient peut-tre pour leur vie, dcidrent 
nouveau de chercher un refuge  Sedan. Deux des gentilshommes du Duc, La
Molle et Coconat, grands massacreurs de la Saint-Barthlemy et fameux
hros d'alcves, s'entendirent avec Thor et Turenne; ils s'assurrent
le concours de capitaines et de soldats sans emploi, d'un bourgeois de
Paris, de marchands de chevaux et de deux personnages pittoresques:
Grantrye, ancien agent de France prs les Ligues grises, qui pensait
avoir dcouvert la pierre philosophale, et Cme Ruggieri, un familier de
la Reine-mre, astrologue, devin, ncromancien, fabricant de philtres et
jeteur de sorts.

Mais Catherine fut prvenue. Charles IX, furieux d'une trahison qui
suivait un pardon si rcent, fit arrter son frre et son beau-frre
(avril) et les fit interroger par des commissaires. Le Duc, tremblant et
humble, raconta les dtails du complot, et, dans ce long rcit,
compromit tout le monde. Henri de Navarre se dfendit avec dignit,
s'excusant de ses projets sur le mpris que lui tmoignait la
Reine-mre, la faveur dont jouissaient les Guise et le bruit qui courait
qu'on voulait se dfaire du duc d'Alenon et de lui. Thor et Turenne
avaient pris le large. Cond, qui tait dans son gouvernement de
Picardie, gagna l'Allemagne. La Molle et Coconat furent, au dsespoir
des dames, dcapits, les capitaines pendus[644]. Mais Cme Ruggieri,
protg par la terreur qu'il inspirait, fut condamn seulement 
quelques annes de galres et bientt graci.

      [Note 644: _Histoire de France_ de Lavisse, t. VI, note 1, p. 148,
      sqq. Voir le procs criminel dans _Archives curieuses_ de Cimber
      et Danjou, 1re srie, t. VIII, p. 127-220.]

Le nom du marchal de Montmorency avait t prononc plusieurs fois dans
les interrogatoires. Charles IX le fit emprisonner le 4 mai, et avec lui
le marchal de Coss, qui tait le beau-pre d'un Montmorency, Mru.
Mais il aurait fallu aussi arrter l'autre fils du Conntable, Damville,
gouverneur du Languedoc depuis la dmission de son pre, et qui avait en
main une arme, une garde de corps albanaise, toutes les ressources
d'une grande province et la clientle que son pre et lui s'y taient
cre dans les trois ordres par un demi-sicle de gouvernement. Le Roi
l'avait charg de conclure la paix avec les protestants du Midi, et il
lui faisait un crime de n'y avoir pas russi, comme s'il lui tait
possible de gagner par la simple promesse de la libert de conscience un
parti qui rclamait imprativement le libre exercice du culte, la
rhabilitation des victimes de la Saint-Barthlemy et la rprobation
officielle des massacres. Catherine, dans une lettre qu'elle lui
crivait le 18 avril, le louait de son zle au service du Roi[645], mais
le mme jour Charles IX lui commandait d'envoyer trois ou quatre de ses
compagnies d'ordonnance  Guillaume de Joyeuse, son lieutenant 
Toulouse, mais qui tait dvou  la Cour; on voulait l'affaiblir pour
le frapper plus srement. La disgrce des marchaux entranait la
sienne. Innocent ou coupable, ses attaches de famille paralysaient
l'action du gouvernement. Les huguenots de l'Ouest taient en armes.
Cond ngociait avec les princes protestants d'Allemagne une nouvelle
invasion. Le jour mme o il enfermait Montmorency  la Bastille,
Charles IX signa la rvocation de son frre, mais c'tait une mesure
plus facile  prendre qu' excuter. Le prince-dauphin, fils du duc de
Montpensier, nomm gouverneur du Languedoc, n'avait pas les moyens de le
rduire de force. Un diplomate, Saint-Sulpice, et le secrtaire d'tat,
Villeroy, envoys en mission auprs de lui, reurent  leur tape
d'Avignon l'ordre de lui signifier sa destitution et, s'il n'obissait
pas, de lui dbaucher ses troupes. Mais ils se gardrent bien de cet
acte d'autorit  la romaine[646]. Damville, dpouill de sa charge et
qui redoutait pis, se rapprocha des protestants, vers qui, depuis
plusieurs mois, il avanait  pas compts. Il signa le 29 mai avec les
dputs des glises du Languedoc une suspension d'armes, qui devait
durer jusqu'au 1er janvier 1575. La trve finie, il conclut une Union
des catholiques modrs avec les huguenots du Midi[647]. C'tait
l'alliance contre la Reine-mre des malcontents des deux religions.

      [Note 645: _Lettres_, IV, p. 291.]

      [Note 646: _Mmoires d'Estat par M. de Villeroy_, Sedan, 1622, t.
      1, p. 8. Les deux envoys royaux n'avaient pas pu pousser plus
      loin qu'Avignon: ... est certain, avoue Villeroy, que si nous
      eussions est auprs dudict sieur mareschal [de Damville] qu'il
      lui y eust est trs facile de nous faire le traitement duquel
      l'on nous vouloit faire ministres en son endroict.]

      [Note 647: D. Vaisste, _Histoire gnrale du Languedoc_, dit.
      nouvelle, Toulouse, t. XII: _Preuves_, col. 1114-1138 et
      1138-1141.]

Tel fut le rsultat de la politique de violence inspire par l'attentat
de Meaux et qui, se proposant la ruine des protestants, aboutit  la
division des catholiques. Catherine et bien mieux fait--et non pas
seulement pour sa mmoire--de s'en tenir  son premier systme de
conciliation et d'apaisement, si bien adapt  son sexe,  l'galit de
son caractre,  son humeur, au charme insinuant de ses manires. Les
belles paroles qu'elle avait  souhait, les protestations d'amiti et de
saintes intentions, les sourires et les promesses, qui n'taient pas
toujours sincres, tout cet art trs fminin o elle excellait, n'tait
d'aucun emploi dans une guerre d'extermination. L'esprit de suite, si
ncessaire pour une entreprise de cette ampleur, tait d'ailleurs la
qualit qui lui manquait le plus. Elle partait, s'arrtait, pour
repartir et s'arrter encore, lasse d'un effort durable ou distraite de
son principal objet par ses combinaisons matrimoniales, ses prtentions
 toutes les couronnes, ses apptits de gloire et de grandeur. Quelle
conclusion plus inattendue de sa brouille avec Philippe II et de ses
alliances protestantes que le massacre de la Saint-Barthlemy! Et quelle
impuissance  tirer parti de ce crime abominable! Elle lcha La
Rochelle, qu'il et fallu rduire  tout prix, pour prparer au duc
d'Anjou un facile accs et un heureux avnement en Pologne. Par passion
aussi pour les intrts de son second fils, elle s'acharna contre les
Montmorency. Sans doute, Thor et Mru, ainsi que Turenne, taient des
conspirateurs qu'il tait lgitime de poursuivre  outrance. Mais le
chef de leur maison, le marchal de Montmorency, avait toujours
dconseill les projets de fuite du duc d'Alenon[648]. Il n'tait
coupable que de les avoir tus, ou mme de ne les avoir dnoncs qu'
moiti. Coss, que l'on supposait inform par son gendre Mru, n'tait
suspect lui aussi que d'avoir gard le silence. On ne pouvait reprocher
 Damville, si rserv en ses paroles et si correct en ses actes, que
d'tre trop puissant dans sa province. Mais le gouverneur du Languedoc
n'tait pas d'humeur  se sacrifier  la tranquillit de la Reine-mre.
Pour se dfendre, il appela les huguenots  l'aide et, par contre-coup,
aida  les dfendre contre leurs ennemis. Le protestantisme fut sauv,
moins par la force de ses adhrents que par l'appoint du Languedoc
catholique.

Tant de haine, et qui eut de si grandes consquences, s'explique surtout
par l'amour ardent, exclusif qu'elle portait au duc d'Anjou, ses chers
yeux, comme elle l'appelait. Elle avait fait de lui une sorte de
vice-roi, qui, elle aidant, tait aussi puissant que le Roi mme. Elle
n'avait pas rflchi que ce morcellement de l'autorit royale tait d'un
fcheux exemple et qu'il pourrait induire son troisime fils en
tentation, comme il arriva. Les dceptions et l'ambition de ce fils de
France donnrent  la rvolte un chef bien plus autoris que les princes
du sang.

Des troubles qui suivirent comme du crime qui prcda, Catherine est
absolument responsable. Charles IX a rgn: elle a gouvern. Le jeune
Roi mourut le 30 mai 1574,  vingt-quatre ans. Son dernier mot fut: Et
ma mre[649]. Elle-mme crivait que son fils n'avait rien reconeu
tent que apres Dieu moy[650]. Cette superstition de pit filiale
mrite d'tre retenue dans un jugement sur Charles IX. Sauf une courte
vellit de pouvoir personnel, le fils a laiss  sa mre toutes les
prrogatives du pouvoir: initiative et excution. Il a souffert pour lui
plaire une sorte de partage avec le duc d'Anjou. Violent, impulsif et
docile, il a subi toute sa vie, mineur ou majeur, l'action d'une
tendresse imprieuse.

      [Note 648: Decrue, _Le parti des politiques au lendemain de la
      Saint-Barthlemy_, 1892, p. 176-177.]

      [Note 649: A Henri III, 31 mai 1574, _Lettres_, t. IV, p. 310.]

      [Note 650: A la duchesse de Ferrare, 11 juin, t. V, p. 12.]




CHAPITRE VII

UNE MDICIS FRANAISE


Il y a en Catherine de Mdicis une femme d'un caractre trs complexe et
d'une intelligence trs tendue,  qui les historiens politiques, comme
si son activit avait t absorbe par les affaires d'tat, n'accordent
en passant que quelques lignes ou mme quelques notes au bas des pages.
Des anecdotes, qui ne sont pas toutes vraies, et les pithtes de
Florentine, d'Italienne tiennent lieu le plus souvent d'informations sur
ses gots, ses sentiments, ses ides. La souveraine, amie des lettres et
des arts et qui tait elle-mme artiste et lettre, est un peu plus
favorablement traite, mais son action propre disparat et se perd dans
celle des Valois[651]. On dirait d'une gloire trangre, et sur laquelle
la France,  cause de la Saint-Barthlemy, se ferait scrupule de rien
prtendre. Il ne faudrait pas oublier pourtant que cette Mdicis a
quitt l'Italie tant encore toute jeune fille, presque enfant, qu'elle
a vcu en France sans jamais plus en sortir, et que l'empreinte de son
pays d'adoption fut peut-tre  la longue aussi forte que celle de sa
famille paternelle.

      [Note 651: Il est juste toutefois d'excepter l'ouvrage de Bouchot,
      _Catherine de Mdicis_, Paris, 1899.]

Pour montrer cette Catherine si peu connue, le moment le mieux choisi
est, ce semble, le dbut du rgne d'Henri III, o le rcit des
vnements nous a conduits. Elle a eu le temps de donner toute sa mesure
et de se rvler telle qu'elle tait en bien et en mal. Elle a, pendant
une dizaine d'annes, gouvern souverainement l'tat. Elle a dispos des
ressources du Trsor pour la Cour, qui ne fut jamais plus brillante,
pour ses ftes, ses constructions, et le patronage des lettrs, des
potes, des artistes. Le rgne de Charles IX est l'apoge de son pouvoir
ou, pour mieux dire, c'est son rgne. Aussi peut-on grouper ici, comme
en leur centre, les diverses manifestations de sa vie morale, artistique
et intellectuelle avant et aprs 1574 et les traits les plus marquants
de sa personnalit.

Elle avait,  l'avnement d'Henri III, cinquante-cinq ans; c'est le
commencement de la vieillesse ou l'extrme fin de la maturit. L'ge
avait paissi et alourdi la Junon panouie par dix maternits. Les
cheveux, autrefois blonds, avaient pass au roux sombre, et ses yeux
chtains[652],  fleur de tte, s'embrumaient de myopie. Un grand air de
srieux et de dignit, le visage virilement accentu et qui ne
s'emptait qu'au double menton, le nez fort et les lvres paisses,
donnaient l'ide d'une matresse femme. Ses vtements noirs de veuve,
qu'elle ne quitta que le jour du mariage de Charles IX et d'Henri III,
ajoutaient encore  cette impression d'autorit. Mais les paroles
taient douces et le ton rarement imprieux. Elle se possdait bien et
ne laissait voir de ces sentiments que ce qu'elle voulait: art de grande
dame que les ncessits de la politique avaient port  sa perfection.

      [Note 652: Au Louvre, salle X, no 1030, portrait peint de
      Catherine de Mdicis. A Chantilly, Muse Cond, no 418, crayon de
      Franois Clouet, mort en 1572. A Florence, dans le couloir des
      Uffizi au palais Pitti, ct Pitti, no 19, un portrait de
      Catherine de Mdicis en sa vieillesse. Il y a aussi au Muse des
      Uffizi, dans la salle des Miniatures et Pastels, no 3 380, douze
      mdaillons reprsentant les principaux membres de la famille des
      Valois. Catherine y a, comme les autres personnages, les yeux
      bleus, mais c'est videmment une couleur de convention.]

Son activit, sinon sa force physique, tait reste la mme. Elle
continue  voyager, malgr ses rhumatismes et son catarrhe, au hasard
des mauvais gtes et des mauvais temps, intrpide chevaucheuse jusques
en l'ge de soixante et plus, malgr sa blessure  la tte de 1564,
dont il l'en falust trpaner. Elle est bonne marcheuse et chasse tant
qu'elle peut. Elle aymoit fort, dit Brantme,  tirer de l'harbaleste 
jalet et en tirait fort bien, et toujours quand elle s'alloit pourmener
faisoit porter son harbaleste, et quand elle voyoit quelque beau coup,
elle tiroit[653]. Elle n'est jamais en repos. Elle crivait quelquefois
vingt lettres de suite[654], et, revenue parmi ses dames, elle causait
et brodait. Elle passoit fort son tems les aprs-dines, dit Brantme,
 besongner aprs ses ouvrages de soye, o elle y estoit toute parfaicte
qu'il estoit possible[655]. L'habile dessinateur pour broderies, le
Vnitien Vinciolo, ddia  cette reine aux doigts de fe ses
_Singuliers et nouveaux pourctraicts.... pour toutes sortes d'ouvrages
de lingerie..._, Paris, 1587, qui eurent une dizaine d'ditions[656].

      [Note 653: Brantme, VII, p. 346. L'arbalte  jalet servait 
      lancer soit des jalets (c'est--dire des petits cailloux ronds ou
      galets), soit des balles de plomb ou d'argile. Une arbalte de
      Catherine en bne et damasquine d'or est au Muse d'artillerie.]

      [Note 654: _Id._, p. 374.]

      [Note 655: _Id._, p. 347.]

      [Note 656: Bonnaff, _Inventaire des meubles de Catherine de
      Mdicis en 1589_, Paris, 1874, p. 101 et 108, notes. Sur Frdric
      de Vinciolo, voir G. d'Adda, _Essai bibliographique sur les
      anciens modles de lingerie de dentelles, de tapisserie_ (_Gazette
      des Beaux-Arts_, Paris, 1864, p. 425-426).]

Elle est grosse mangeuse. L'Estoile rapporte qu'elle pensa crever
d'indigestion pour avoir trop mang, disait-on, de culs d'artichaux et
de crestes de rongnons de coq[657]. La vie en elle surabonde. Elle est
gaie, prend grand plaisir aux farces de la Comdie Italienne, et en
rioit son saoul comme un autre, car elle rioit volontiers. Elle n'toit
point prude, du moins en sa jeunesse, et, lors de la seconde guerre
civile, s'amusa fort de la raison,  faire rougir un corps de garde
catholique, pour laquelle les huguenots avaient nomm leur coulevrine du
plus gros calibre la Reine-mre. Elle croyait que la joie est le
principe de la fcondit et recommandait  son fils Henri III et  sa
belle-fille, Louise de Lorraine, ce moyen d'avoir des enfants: Car
voys combien Dieu m'en a donn pour n'estre poynt menencolyque
(mlancolique)[658]. Les pamphlets n'ont jamais altr sa bonne humeur.
Mme dans les pires dangers de la monarchie, quand elle fut oblige
(trait de Nemours, 7 juillet 1585) de subir la loi des chefs de la
Ligue, elle ne s'interdisait pas de ragir. Quelques jours aprs, elle
s'amusa fort avec sa grande amie, la duchesse d'Uzs, d'une pantalonnade
o figuraient dguiss en femmes et coiffs de rideaux de lit le grave
surintendant des finances, Bellivre, et le vieux cardinal de
Bourbon[659]. Elle avait alors soixante-six ans. La situation s'aggrava,
mais elle ne voulait pas s'attrister. Si ce n'estoit que je me divertiz
le plus que je puis, alant  la chasse et me promenant, je pense que je
serois malade. J'attens demain Madame de Longueville qui m'aydera bien
aussi  passer mon tems[660].

      [Note 657: L'Estoile, juin 1575, I, p. 64.]

      [Note 658: _Lettres_, t. IX, p. 103, 2 dcembre 1586.]

      [Note 659: _Ibid._, t. VIII, p. 341, note 1 (entre le 11 et le 23
      juillet).]

      [Note 660: _Ibid._, t. VIII, p. 352, 14 septembre 1585.]

Une question se pose et s'impose  l'historien. Catherine fut-elle
toujours, pouse et veuve, une femme vertueuse? Il ne suffirait pas
d'tablir--et l'on a vu combien la preuve tait difficile[661]--qu'elle
employa pendant sa rgence, et depuis,  des fins politiques les
attraits de son personnel fminin pour avoir le droit de conclure
qu'elle avait les faiblesses dont elle tirait parti. Les corrupteurs ne
sont pas ncessairement des corrompus. Brantme est bien embarrassant.
Il parle de sa Cour comme d'une cole de vertu et cependant il laisse
entendre, sans souci  ce qu'il semble, de la contradiction, que
Dauphine elle aima fort Pierre Strozzi[662], bon soldat et fin lettr.
Mais entend-il par aimer ce qu'historien des Dames galantes, il entend
d'ordinaire par l? Pierre tait son cousin germain, un fils de Clarice
de Mdicis, cette tante si dvoue en souvenir de qui elle protgea tous
les Strozzi. Elle ne l'aurait pas dfendu avec un courage si franc en
1551, lors de la dfection de Lon Strozzi[663], si elle avait pu
craindre que le Roi son mari souponnt entre elle et lui plus qu'une
affection lgitime. Brantme raconte aussi que Franois de Vendme,
vidame de Chartres, un trs grand seigneur apparent aux Bourbons,
portait le vert, qui fut la couleur de Catherine avant son veuvage, et
avait la rputation de la servir[664]. Henri II, qui savait ce qu'est
un amant platonique pour ne l'tre pas lui-mme, n'aurait pas souffert
que le Vidame rendt des soins  la Reine autrement qu'en tout respect.
D'autre part Catherine n'aurait pas t femme si elle n'avait eu quelque
plaisir  prouver  son mari et  sa rivale qu'elle tait capable elle
aussi d'inspirer une passion romanesque. Qu'elle s'en soit tenue  cette
satisfaction d'amour-propre, c'est trs vraisemblable, vu les risques
d'une faute, sa prudence et son amour pour l'poux infidle. Devenue
veuve, elle laissa les Guise, ministres tout-puissants de Franois II,
emprisonner  la Bastille son adorateur, qui s'tait dclar contre eux
pour le prince de Cond, et, quand elle prit le pouvoir,  l'avnement
de Charles IX, elle le retint, malade, sous la charge et garde
d'aulcuns archers de la garde du corps du Roy en une chambre basse de
l'Htel de la Tournelle[665], o il mourut (22 dcembre 1560). Il est
possible qu'elle ait voulu par cette rigueur dmentir le bruit d'une
liaison et affirmer sa fidlit conjugale ou prouver que ses sympathies
ne prvaudraient jamais contre la raison d'tat[666].

      [Note 661: Chap. V, p. 142-144.]

      [Note 662: Brantme, _Oeuvres_, d. Lalanne, t. II, p. 269.]

      [Note 663: Voir plus haut, chap. II: Dauphine et Reine, p. 49-51.]

      [Note 664: Brantme, _Oeuvres_, d. Lalanne, t. VI, p. 117.]

      [Note 665: Il y dicta du 18 au 21 dcembre son testament, qu'on
      trouvera en appendice dans La _Vie de Jean de Ferrires, vidame de
      Chartres, seigneur de Maligny_, par un membre de la Socit des
      Sciences historiques et naturelles de l'Yonne (comte Lon de
      Bastard), Auxerre, 1858, p. 211-228. Sur sa demi-captivit, voir
      p. 212.]

      [Note 666: Peut-tre en voulut-elle au Vidame d'avoir pris parti
      pour les princes du sang, dont les droits taient destructifs de
      ceux des belle-mres. Elle dut trouver que, pour un favori en
      expectative, il comprenait bien mal ses intrts. Elle le jugea un
      sot et le lui fit rudement sentir.]

L'diteur des mmoires de Castelnau-Mauvissire, J. Le Laboureur, veut
aussi qu'elle ait eu pour amant--un amant qui celui-l n'tait pas
platonique--un de ses anciens pages, Troilus de Mesgouez, mais il
n'indique aucune date et il ne cite pas ses autorits. La preuve,
l'unique preuve qu'il donne de cette passion, c'est que la Reine-mre
fit de ce pauvre gentilhomme bas-breton un marquis de La Roche-Helgouahc
(lisez Helgomarc'h) et le laissa user indiscrtement de ses bonnes
grces[667]. Il faut chercher ailleurs les prcisions qu'il s'interdit
probablement par respect pour une personne royale. Des lettres patentes
d'Henri III, dates de Blois, mars 1577, autorisent le sieur de La
Roche, marquis de Coetarmoal, comte de Kermoallec (en Bretagne) et de la
Joyeuse Garde (en Provence?), chevalier de l'Ordre, conseiller du Roi en
son Conseil priv et gouverneur de Morlaix,  lever, frter et quiper
tel nombre de gens, navires et vaisseaux qu'il avisera pour aller aux
Terres-Neuves (Canada, etc.) et autres adjacentes;  s'y tablir et en
jouir pour lui et ses successeurs perptuellement et  toujours comme
de leur propre chose et royal acquest, pourveu qu'elles
n'appartiennent  amis, alliez et confederez de ceste couronne[668].
D'autres lettres patentes du 3 janvier 1578 nomment le marquis de
Coetarmoal, etc. gouverneur lieutenant gnral et vice-roy esdites
Terres-Neuves[669].

Tant de faveurs accumules sur une seule tte, sans services connus,
sans mrite apparent, ont pu tromper l'honnte rudit et lui faire
admettre la lgende d'origine bretonne d'une faiblesse amoureuse de
Catherine[670].

      [Note 667: Additions de J. Le Laboureur aux _Mmoires de Messire
      Michel de Castelnau, seigneur de Mauvissire_, 1659, t. I, p.
      291-292.]

      [Note 668: Dom Hyacinthe Morice, _Mmoires pour servir de preuves
       l'histoire ecclsiastique et civile de Bretagne_, 1742-1746, t.
      III, col. 1439-1440.]

      [Note 669: _Ibid._, col. 1442-1443.]

      [Note 670: J. Pommerol en a tir un roman historique agrable,
      qu'il a prsent pour aider  l'illusion comme un travail
      d'archives, _Revue de Paris_, 1er mars 1908, p. 1-50 _Messieurs
      les gens de Morlaix_.]

Mais la fortune de La Roche eut une cause moins sentimentale; il servait
d'intermdiaire entre la Cour de France et les fugitifs d'Irlande--comme
on le verra plus loin--et, de sa propre initiative par haine de Breton
contre les Anglais, ou comme agent occulte de son gouvernement[671], il
encourageait sous main l'esprit de rvolte dans un pays qui ne se
rsignait pas  la domination de l'Angleterre. Il est possible aussi que
Le Laboureur ait brouill dans ses souvenirs ce La Roche de Bretagne
avec un autre La Roche, Antoine de Brehant, cuyer tranchant de la
Reine-mre en 1578, promu premier cuyer tranchant en 1584[672], La
Roche qui est  moi, crit-elle[673], le petit La Roche[674], comme elle
l'appelle familirement, un grand porteur de dpches,  qui elle lgua
par testament six mille cus[675], et que de ces deux La Roche, l'un
serviteur particulier de la Reine, et l'autre de la politique franaise,
il ait fait un seul et unique personnage promu par la grce d'un coeur
royal aux plus hautes dignits.

En ralit ce prtendu favori de la Reine ne figure pas dans la liste de
ses gentilshommes servants, de 1547  1585[676], et c'est la preuve
qu'il ne rsidait pas  la Cour, prs de Catherine. Il n'est nomm, dans
une lettre d'elle et pour la premire fois, qu'en juillet 1575[677] 
propos des affaires d'Irlande, comme _estant au duc d'Alenon_, alors
en disgrce et qu'Henri III gardait au Louvre en une demi-captivit. La
Reine-mre le dsigne par le nom de sa province: La Roche de Bretagne,
une prcision bien inutile en crivant  l'ambassadeur de France 
Londres, si La Roche avait t pour elle,  la connaissance de tous, ce
qu'il ne parat pas qu'il ft. Les distinctions n'tant venues que dans
les deux annes qui suivirent, comment admettre,  supposer une
inclination ancienne, que Catherine et diffr si longtemps d'en
acquitter le prix et mme qu'elle n'et jamais attach  sa personne
l'homme qu'elle aimait. Il est encore plus invraisemblable qu'elle se
soit prise de lui sur le tard. A cinquante-sept ans (c'est l'ge
qu'elle avait lors de la cration du marquisat), une femme qui a
jusque-l t sage ne commence pas  cesser de l'tre.

      [Note 671: Voir ch. VIII, p. 63-68.]

      [Note 672: _Lettres_, t. X, app., p. 523.]

      [Note 673: 17 mai 1579, _Lettres_, t. VI, p. 366.]

      [Note 674: _Lettres_, t. VI, p. 132; t. VII, p. 47, 75, 239 et
      _passim_.]

      [Note 675: _Ibid._, t. IX, app., p. 497.]

      [Note 676: La liste des gentilshommes servants se trouve en app.,
      _Lettres_, t. X, p. 519-523. Elle est  peu prs complte, voir
      note de l'diteur (Cte Baguenault de Puchesse), p. 538, 3.]

      [Note 677: Catherine  La Mothe-Fnelon, ambassadeur de France en
      Angleterre, 29 juillet 1575, _Lettres_, t. V, p. 127 et 129.]

Aussi les grands pamphlets d'inspiration huguenote ou politique, qui,
surtout aprs la Saint-Barthlemy, recueillirent sans contrle les
bruits les plus fcheux pour l'honneur de la Reine et qui cherchrent 
la diffamer jusque dans ses anctres, ces Mdicis, confits de vices,
d'incestes et de crimes, ne disent rien de cet amour d'arrire-saison.
Qu'ils se taisent sur le culte de Franois de Vendme pour Catherine, ce
n'est pas merveille, car ils ne pouvaient attaquer la Reine sans
atteindre son adorateur, et tout complice de la conjuration d'Amboise
avait droit au moins au silence respectueux. Mais Troilus de Mesgouez,
mignon de la Reine-mre et ennemi d'lisabeth, la protectrice de la
Rforme, quel admirable sujet de dclamation morale et religieuse! Si
les protestants ont rserv leur loquence contre d'autres fautes, c'est
qu'ils ignoraient cette passion tardive, et ils l'ignoraient parce
qu'elle n'existait pas. A dfaut de preuves, ils se fussent contents de
prsomptions. Ils prtaient  Catherine pour favoris ou valets de coeur
les gens de son intimit, Gondi[678], l'talon, comme ils disaient,
et, contre toute vraisemblance, le cardinal de Lorraine, qui, pour tre
un de leurs ennemis, n'tait pas pour cela l'ami de la Reine-mre. De
ces charits gratuites, le _Discours merveilleux de la vie et
dportements... de Catherine de Mdicis_ (1574) renvoyait  plus tard la
dmonstration: Je ne veulx pas parler, disait l'auteur anonyme, des
vices monstrueux de nostre Reyne-mere ny des aultres [Reines-mres],
cette-cy (Catherine) auroit besoin d'un gros volume  part que le temps
et les occasions publieront. Je ne parle que du gouvernement[679]. Le
temps et les occasions ne se sont jamais prsents et pour cause.
Brantme, qui a trait si surabondamment des faiblesses des veuves, ne
sait rien de celle-l. Catherine en sa vieillesse n'et pas os dire,
dans une lettre adresse  un de ses confidents et qui devait servir de
leon  sa fille, qu'elle n'avait jamais rien fait contre son honneur
et sa rputation, qu'elle n'aurait pas  sa mort  demander pardon 
Dieu sur ce point ni  craindre que sa mmoire en ft moins 
louer[680]; et Henri III se serait gard de la citer comme un modle de
vie incoulpe, si elle n'avait pas t de l'aveu gnral une femme
irrprochable.

L'historien italien Davila, un contemporain, grand admirateur de
Catherine, et qui, pangyriste compromettant, ne veut voir dans ses
actes que calcul, explique, mais constate lui aussi sa vertu: A ces
qualits (politiques), en furent jointes, dit-il, plusieurs autres par
lesquelles bannissant les deffaults et la fragilit de son sexe elle se
rendit toujours victorieuse de ces passions qui ont accoutum de faire
forligner du droit sentier de la vie les plus vives lumires de la
prudence humaine[681].

      [Note 678: Albert de Gondi, duc de Retz, et marchal de France,
      particulirement cher  Charles IX, dont il avait t le
      gouverneur. Il n'avait que trois ans de moins que la Reine. Quant
       Jean-Baptiste de Gondi, ancien banquier  Lyon, et qu'on
      appelait le compre de Catherine, probablement parce qu'ils
      avaient t parrain et marraine de quelque enfant, il tait
      beaucoup plus g qu'elle et passait dj pour un vieillard quand
      il pousa, en 1558, la veuve de Luigi Alamanni, l'crivain
      diplomate.]

      [Note 679: _Discours merveilleux de la vie, actions et
      dportements de Catherine de Mdicis_, Paris, 1650, p. 151 ou
      _Archives curieuses_, t. IX, p. 99.]

      [Note 680: Catherine  Bellivre, 25 avril 1584. _Lettres_, t.
      VIII, p. 181.]

      [Note 681: H.-C Davila, _Histoire des guerres civiles de France_,
      mise en franais par Baudouin, Paris, 1657, t. I, ch. IX, p.
      544-545.]

Quelles que fussent ses raisons pour se bien conduire: fidlit  la
mmoire de son mari, prudence, souci de l'opinion publique ou puret, le
fait semble tabli--et c'est lui par-dessus tout qui importe, les motifs
des actes chappant le plus souvent aux moyens d'investigation de
l'histoire.

Elle y avait quelque mrite. Sa fille Marguerite n'admirerait pas tant
sa matrise si elle ne la savait pas si passionne. Il y a des
phnomnes psychiques qui, sans compter les accs historiques de colre
et de peur, trahissent chez elle, sous les apparences du calme, un fonds
de sensibilit aigu. On dit que la nuit d'avant le fatal tournoi o
prit son mari, elle le rva bless  l'oeil. Marguerite de Valois
rapporte aussi qu'Elle n'a... jamais perdu aucun de ses enfans, qu'elle
n'aye veu une fort grande flamme  laquelle soudain elle s'escrioit:
Dieu garde mes enfans! et incontinent aprs elle entendoit la triste
nouvelle qui par ce feu luy avoit t augure[682]. Ces hallucinations
peuvent s'expliquer comme la crise d'moi d'une tendresse inquite, ou
obsde de l'image de la mort par des avis alarmants, mais en voici une
qui est plus surprenante. C'tait en 1569. Le duc d'Anjou poursuivait le
prince de Cond dans l'Ouest. La Reine-mre tait alors  l'autre bout
du royaume,  Metz, occupe  surveiller les armements des princes
protestants d'Allemagne. Elle fut gravement malade, et, dans le dlire
de la fivre, on l'entendit s'crier: Voyez vous comme ils fuyent; mon
fils a la victoire. H! mon Dieu! relevez mon fils! il est par terre!
Voyez, voyez, dans cette haye, le prince de Cond mort[683]. La nuit
d'aprs, quand un courrier apporta la nouvelle de la victoire de Jarnac,
elle se plaignit qu'on l'veillt pour lui apprendre ce qu'elle savait
depuis la veille. D'Aubign raconte--mais c'est un grand
imaginatif--qu'en 1574,  Avignon, pendant la maladie du cardinal de
Lorraine, un soir qu'elle s'tait couche de meilleure heure que de
coustume, elle se jetta d'un tressaut sur son chevet, mettant ses
mains sur ses yeux pour ne pas voir et criant: Monsieur le Cardinal, je
n'ai que faire de vous. C'tait le moment mme o le Cardinal
trpassait. Elle apercevait devant elle et repoussait de la voix, loin
de sa vue, le principal collaborateur de sa funeste politique[684].

      [Note 682: _Mmoires de Marguerite_, d. Guessard, p. 42.]

      [Note 683: _Ibid._, p. 43. Remarquons d'ailleurs que dans cette
      vision il y a un fait inexact, la chute du duc d'Anjou.]

      [Note 684: D'Aubign, _Histoire universelle_, liv. VII, ch. XII,
      d. de la Socit de l'Histoire de France, publie par de Ruble,
      t. IV, p. 300-301.]

Marguerite explique les pressentiments de sa mre par une prescience
dont Dieu l'aurait privilgie... Aux esprits, dit-elle, o il reluit
quelque excellence non commune, il (Dieu) leur donne par des bons gnies
quelques secrets advertissemens des accidens qui leur sont prparez ou
en bien ou en mal[685]. C'est une explication platonicienne, le dmon
de Socrate adapt aux croyances chrtiennes.

      [Note 685: _Mmoires de Marguerite_, d. Guessard, p. 41-42.]

Mais Catherine ne se contentait pas de ces rvlations extraordinaires,
et elle en cherchait d'autres. Elle tait d'un pays o princes et
peuples croyaient, o les Universits enseignrent jusqu'au commencement
du XVIe sicle, que les astres influent sur la vie humaine, et qu'un
observateur expert peut lire au ciel le livre du Destin. Le signe du
Zodiaque sous lequel un enfant vient au monde, les conjonctions de
plantes  l'heure de sa nativit, sont des indices ou mme des facteurs
dterminants de son caractre et du bon ou du mauvais succs de sa vie.
Catherine tait convaincue de ce rapport et l'incertitude, o elle fut
souvent, du lendemain, en ces temps malheureux, l'y rendit encore plus
crdule. Elle tait en relations avec les astrologues les plus fameux de
France et d'Italie, Luc Gauric, qui mourut vque de Citt Ducale, le
Lombard Jrme Cardan, le Florentin Francesco Giunctini, le provenal
Nostradamus. Elle avait ses astrologues attitrs, Regnier (Renieri?) et
Cme Ruggieri. La Pliade, pour lui complaire, clbra la vertu des
astres, et l'toile scientifique de cette constellation, Pontus de
Thyard, affirma dans sa _Mantice_ la vrit de ce genre de divination:

        Quand nature accomplit le bastiment du monde
        . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
        . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
        Ne voulant point ailleurs qu'au mesme monde mectre
        La conduite de tout qui, au monde, peut estre
        Ell' ficha dans le Ciel avec clous ternels
        La vie et le Destin[686].

      [Note 686: Extraits de _Mantice_ dans les Oeuvres de Pontus de
      Thyard, d. Marty-Laveaux, p. 81.]

L'astrologie gagna en crdit et faveur  la Cour. Lors de son grand tour
de France, la Reine-mre vit,  son passage  Salon (novembre 1564),
Nostradamus,  qui son pome des _Centuries_, rdig en quatrains d'une
obscurit sibylline, avait fait la rputation du premier prophte du
temps. Ces vers:

        Le lion jeune le vieux surmontera
        En champ bellique par singulier duelle:
        Dans cage d'or les yeux luy crevera,
        Deux classes une, puis mourir, mort cruelle.
                            (Cent. L. quatrain 35.)

avaient t, aprs l'vnement, interprts comme la prdiction du
tournoi o Mongomery tua Henri II. Nostradamus, crivait Catherine au
Conntable, promest tou playn de bien au Roy mon filz et qu'il vivera
aultant que vous, qu'il dist aurs avant mourir quatre vins et dis ans.
Elle ajoute sagement: Je prie Dieu que (il) dis vray...[687]. Cette
fois l'oracle avait, pour sa gloire, parl trop clair. Montmorency
prit, trois ans aprs, simple septuagnaire et Charles IX mourut 
vingt-quatre ans. Mais Catherine ne rendait pas l'astrologie responsable
des erreurs des astrologues; c'tait une science qui, comme toutes les
autres, tait, du fait des savants ou de l'intervention divine, sujette
 faillir. N'avait-elle pas eu plus d'une fois l'occasion d'en constater
l'incertitude? Gauric avait, disent les diteurs de ses oeuvres, annonc
 Henri II qu'il mourrait en duel et combat singulier aux environs de la
quarante et unime anne[688], mais il faut les croire sur parole. Au
vrai, dans ses Horoscopes d'avant 1559, il s'tait born  prdire que
le Roi de France atteindrait soixante-neuf ans, deux mois et douze
jours, pourvu qu'il dpasst les annes 56, 63 et 64[689]: une prophtie
peu compromettante et dont il tait  peu prs sr de ne pas voir le
dernier terme--prcis, celui-l--ayant lui-mme trente ans de plus
qu'Henri II. Giunctini et Cardan, consults par Catherine, lui avaient
assur que son mari aurait une vie longue et glorieuse.

      [Note 687: _Lettres_, X, p. 1455, novembre 1564.]

      [Note 688: Brantme, _Oeuvres compltes_, d. Lalanne, t. III, p.
      280-283.]

      [Note 689: D. Nass. _Revue des tudes historiques_, 1901, p. 217.
      Cf. _Dict._ de Bayle, _verbo_ Henri II.]

Connatre sa destine, c'est, avec l'aide de Dieu, une chance de s'y
soustraire. Il faut se protger aussi contre les malfices des magiciens
et des ncromants en rapports avec les esprits infernaux. L'astrologue
Cme Ruggieri, Italien, homme noir, qui n'a le visage bien fait, qui
joue des instrumens... toujours habill de noir, puissant homme[690],
passait pour un de ces intermdiaires redoutables, capables de procurer,
par des moyens diaboliques, la mort d'un ennemi. C'tait un esprit libre
et hardi. Il aurait os dire en face  Catherine, aprs la
Saint-Barthlemy, qu'elle avait travaill pour le Roi d'Espagne[691]. Il
fut entran ou envelopp dans le complot des Politiques[692]. On
trouva, dans les besognes de La Molle, son grand ami, une poupe de
cire. Catherine se demandait avec inquitude si ce n'tait pas une
effigie de Charles IX, que Cme aurait modele,  des fins
d'envotement, pour faire prir son fils, ou le faire dprir de mort
lente, en piquant son image au coeur ou au corps avec une aiguille. Elle
informa le procureur gnral que Cme avait demand au lieutenant du
prvt de l'Htel, quand il fut pris, si le Roi vomissoit, s'il
seignoit encore et s'il avoist douleur de teste, et comment allait La
Molle, et qu'il l'aimerait tant qu'il vivrait. Elle voulait qu'on lui
fit rpter cette dclaration, en prsence du lieutenant, du premier
prsident et du prsident Hennequin: Faictes lui tout dire... et que
l'on sache la vrit du mal du Roi et que l'on lui face dfaire, s'il a
faict quelque enchantement pour nuire  sa sant et aussi pour faire
aimer La Mole  mon fils d'Alenon, qu'il le dfasse[693]. La terreur
qu'il inspirait le sauva. Il ne fut condamn qu' neuf ans de galres,
et, aprs un court sjour  Marseille, o le gouverneur l'avait autoris
 ouvrir une cole d'astrologie, il fut libr, rentra en faveur, et
mourut trs g sous Louis XIII, abb de Saint-Mah en Bretagne et
incrdule notoire, toujours craint et admir[694].

      [Note 690: _Archives curieuses_ de Cimber et Danjou, 1re srie, t.
      VIII, p. 192.--Cf. Defrance (Eug.), _Un croyant de l'occultisme,
      Catherine de Mdicis; ses astrologues et ses mdecins envoteurs_,
      Paris, 1911, p. 198-199.]

      [Note 691: Lettre de Petrucci, 2 septembre 1572, _Ngociations
      diplomatiques de la France avec la Toscane_, t. III, p. 836.]

      [Note 692: Vincenzo Alamanni, qui succda  Petrucci comme
      ambassadeur de Florence, donne, _Lettres_ du 22-26 avril et du 1er
      mai 1574, _ibid._, t. III, p. 920-923, des dtails intressants
      sur les premiers rapports de Ruggieri avec Catherine de Mdicis.
      Il ne l'estime pas grand astrologue et croit qu'on l'accuse  tort
      d'tre un ncromancien.]

      [Note 693: _Lettres_, t. IV, p. 296-297, 29 avril 1574, onze
      [heures] du soir.--Cf. Eugne Defrance, _Catherine de Mdicis_, p.
      196.]

      [Note 694: Le texte le plus important, sur Cme Ruggieri, se
      trouve dans les _Mmoires de J.-A. de Thou_, le grand historien,
      anne 1598, liv. VI (d. Buchon, p. 671-672) avec renvoi 
      l'Histoire gnrale, anne 1573. De Thou prtend que Ruggieri, mis
       la chane, fut dlivr sur la route de Marseille, par des
      courtisans. Sur cet abb commendataire, mort sans sacrements,
      que Concini aurait voulu faire inhumer en terre sainte et que
      l'vque de Paris fit jeter  la voirie, voir aussi les _Mmoires
      du cardinal de Richelieu_, Soc. Hist. Fr. t. I (1610-1615), 1907,
      p. 391.]

Peut-tre aussi Catherine croyait-elle que les mots avaient en eux une
force oprante, analogue  celle des charmes et des malfices. Informe
qu'un soldat, qui avait voulu tuer d'Avrilly, un des mignons du duc
d'Alenon, avait dit, en voyant les portraits du Roi (Henri III) et de
son frre, qu'ils n'avaient pas longtemps  vivre, ce propos de mauvais
augure la troubla: Sela me met en pouyne (cela me met en peine),
crit-elle, de cet qu'il a dist qu'il (ils) ne viveret gyere (ne
vivraient gure); Dieu le fasse mentyr[695]. Elle se hte d'appeler la
puissance divine  l'aide contre cette sorte de sortilge verbal.

Voil les faits tablis. Il ne faut pas croire tous les contes qui ont
couru et qui courent sur les superstitions de Catherine[696]. Un devin
lui ayant prdit que Saint-Germain lui serait funeste, elle aurait cess
d'aller au chteau de Saint-Germain, et mme renonc  habiter les
Tuileries, aprs y avoir fait travailler de 1564  1570 l'architecte
Philibert de L'Orme, parce que les nouveaux btiments se trouvaient dans
la paroisse de Saint-Germain l'Auxerrois. C'est aussi pour cette raison
qu'elle aurait achet dans la paroisse de Saint-Eustache des maisons et
des terrains pour s'y construire un htel, mais, malgr toutes ces
prcautions, elle n'avait pu chapper  son sort. L'aumnier qui  Blois
lui administra les derniers sacrements s'appelait Saint-Germain[697].

      [Note 695: _Lettres_, t. VIII, p. 168.]

      [Note 696: Dreux du Radier les a recueillis sans trop y croire
      dans ses _Mmoires historiques et critiques et anecdotes des
      reines et rgentes de France_, Paris, 1808, t. IV, p. 253-268.]

      [Note 697: Voir une variante de la mme lgende dans les Mmoires
      de Claude Groulart, premier prsident du Parlement de Rouen, un
      contemporain, qui raconte que le chteau de Blois o elle mourut
      tait soubz une paroisse qui s'appelle Saint-Germain
      (_Mmoires_, Michaud et Poujoulat, 1re srie, t. XI, p. 585).]

Au vrai, si elle ne s'tablit pas  demeure aux Tuileries, comme elle
avait projet de le faire aussitt que Charles IX serait mari, et si
elle se contenta d'y donner des ftes et d'aller s'y promener dans les
jardins ombreux, anims de statues et gays d'eaux jaillissantes, c'est
vraisemblablement que ce palais des champs, situ hors des remparts de
Paris, tait, en ces temps de troubles, trop expos  un coup de main ou
trop loign,  son gr, du Louvre, la rsidence de ses fils. Elle
continua, longtemps aprs son installation dans son htel de la rue
Saint-Honor,  faire des sjours, longs ou courts au chteau de
Saint-Germain[698]. Une autre lgende veut qu'elle ait destin  ses
observations astronomiques la haute colonne monumentale, qui se dressait
dans la cour de l'Htel et qui de tout l'difice subsiste seule, accole
 la Halle au bl actuelle.  l'intrieur, un escalier  vis trs
troit, de 280 marches, continu par une chelle de six pieds, mne 
une plate-forme que surmonte une sphre armillaire en fer haute de dix
pieds. Imagine-t-on la vieille Reine, paissie et alourdie par
l'ge--elle avait, quand elle occupa l'Htel, plus de soixante
ans--s'levant, par le boyau troit de l'escalier tournant, jusqu'au
sommet de la colonne et, debout, la nuit,  143 pieds au-dessus du sol,
sur un palier large de huit pieds six pouces de diamtre, tudiant, avec
le calme requis, les rvolutions et les rvlations des astres?[699]. Le
prtendu observatoire tait probablement une tour de guette, adapte au
style et  la grandeur de l'difice, pour surveiller la nuit l'amas trs
inflammable des ruelles avoisinantes et donner l'alarme en cas
d'incendie.

      [Note 698: Elle rside  Saint-Germain (voir son Itinraire dress
      par le Cte Baguenault de Puchesse, _Lettres_, t. X, p. 574-589),
      en 1583, du 11 au 25 novembre et du 12 au 19 dcembre; en 1584, du
      19 au 26 janvier, du 12 au 29 novembre, et du 12 au 19 dcembre.
      Elle n'y parat pas en 1585, 1586, 1587, 1588, parce qu'elle est
      entrane par les ngociations vers la Loire ou la Champagne, ou
      bien retenue  Paris par son ge ou par l'urgence des affaires.]

      [Note 699: A. de Barthlemy, _La Colonne de Catherine de Mdicis 
      la Halle au bl_, Mmoires de la Socit de l'Histoire de Paris et
      de l'le-de France, t. VI, 1879, p. 180-199.

La sphre armillaire indiquerait le champ d'action ou devait se dployer
la gloire d'Henri II, s'il et vcu; c'est l'interprtation concrte de
sa devise: _donec totum impleat orbem_, tandis que les lacs, les miroirs
briss, etc., chelonns le long de la colonne, symbolisent l'amour
dtruit et les regrets de sa veuve (voir plus loin, p. 232).]

Il est possible qu'afin de se prserver des dangers de toutes sortes,
Catherine portt des talismans. Voltaire a l'air de dcrire comme tel
une mdaille o Catherine (?) est reprsente toute nue entre les
constellations d'Aries et Taurus (du Blier et du Taureau), le nom
d'Ebull Asmode sur sa tte, ayant un dard dans une main, un coeur dans
l'autre, et dans l'exergue le nom d'Oxiel[700]. On en cite un autre qui
figure[701]  l'endroit un roi assis, le sceptre en main et, au revers,
une femme nue, debout, encercle de signes mystrieux et de noms de
gnies: Hagiel, Haniel, Ebuleb, Asmodel. La lettre H place sous une
petite couronne aux pieds du roi, semble dsigner Henri II; plus bas,
les initiales K, F, A, surmontes chacune d'une couronne, peuvent
s'appliquer  ses trois premiers fils Charles (Karolus), Franois et
Alexandre (qui prit plus tard le nom d'Henri). Le nom de Freneil serait,
avec une lgre dformation, celui de Fernel, mdecin d'Henri II et de
Catherine et habile accoucheur. Catherine serait cette femme nue tenant
de la main droite un coeur et de la gauche un peigne, symboles de puret
et d'amour conjugal.

      [Note 700: _Essai sur les moeurs_, ch. CLXXIII, _Oeuvres compltes
      de Voltaire_, d. Moland, t, XII, p. 527.]

      [Note 701: Elle est reproduite dans l'dition de Ratisbonne de la
      _Satyre Mnippe_, 1726, t. II, p. 422.--Sur un talisman trouv 
      Laval en 1826, voir Tancrde Abraham, _Un talismam de Catherine de
      Mdicis_, Laval, 1885, et sur le talisman de Bayeux, Lambert,
      _Mmoires de la Socit d'agriculture, sciences, arts et
      belles-lettres de Bayeux_, 1850, p. 231. Tous ces prtendus
      talismans se ressemblent beaucoup, sans qu'il soit possible de
      rien conclure sur leur origine, leur caractre et leur date.]

Cette interprtation parat bien ingnieuse. Si les initiales K, F, A
couronnes dsignent les trois fils de Catherine qui ont rgn, il s'en
suit que le talisman est postrieur  l'avnement d'Henri III (1574),
mais alors il est tout  fait trange, qu'Henri soit encore appel
Alexandre, plus prcisment douard-Alexandre, un prnom qu'il ne garda
que jusqu'en 1565. D'ailleurs un talisman, c'est un prservatif. Contre
la fcondit? Catherine tait veuve, se faisait gloire de sa vertu, et
elle avait, en 1574, cinquante-cinq ans. Contre la strilit? Le remde
viendrait un peu tard. Que ferait ici Fernel qui n'assista la Reine que
lors de son dernier accouchement, le neuvime, en 1556[702]? Aprs la
naissance de quatre garons et de plusieurs filles Catherine ne pouvait
penser qu' clbrer ses nombreuses maternits. Le prtendu talisman ne
serait donc qu'une mdaille commmorative. On n'est pas non plus oblig
de croire sur la foi d'un diteur des Mmoires-Journaux de
L'Estoile[703] que cette mdaille ou ce talisman tait fait de sang
humain, de sang de bouc et de divers mtaux fondus ensemble sous les
constellations en rapport avec la nativit de Catherine. Un
autre,--c'est l'rudit J. Le Laboureur, qui dcidment parat bien
crdule--raconte[704] que la Reine-mre portait sur son estomach pour
la seuret de sa personne une peau de velin seme de plusieurs figures
et de caractres tirez de toutes les langues et diversement enluminez
qui composoient des mots moiti grecs, moiti latins et moiti
barbares.

Un bracelet, qui appartenait, dit-on,  Catherine, fait meilleure figure
de talisman. C'tait un chapelet de dix chatons d'or sertis de pierres
diverses et rares: atite ovale, agate  huit pans, onyx de trois
couleurs, turquoise barre d'une bande d'or transversale, clat de
marbre noir et blanc, agate brune, crapaudine, morceau d'or arrondi,
onyx de deux couleurs, fragment de crne. Sur quelques-unes de ces
pierres taient gravs en creux ou ressortaient en relief des
indications, des noms ou des figures, la date de 1559, un dragon ail,
la constellation du serpent entre le signe du scorpion et le soleil, et
tout autour six plantes, les noms de quatre archanges: Raphal,
Gabriel, Mikal, Uriel, celui de Jehovah et d'un gnie inconnu,
_Publeni_[705].

      [Note 702: Goulin, _Mmoires littraires, critiques philologiques,
      biographiques et bibliographiques, pour servir  l'histoire
      ancienne et moderne de la mdecine_, 1775, p. 341.]

      [Note 703: La Haye, 1744, t. II, p. 160.]

      [Note 704: J. Le Laboureur, _Mmoires de messire Michel de
      Castelnau_, t. I, p. 291.]

      [Note 705: Description de Paul Lacroix, cite par Edouard Frmy,
      _Les posies indites de Catherine de Mdicis_, 1885, p. 221-223,
      note. P. Lacroix, dont je n'ai pu retrouver le passage dans ses
      innombrables publications, indiquerait lui-mme comme rfrence le
      Catalogue des objets rares et prcieux du cabinet de feu M.
      d'Ennery, cuyer, dress par les sieurs Remi et Milliotti, Paris,
      1786. Il n'a probablement pas vu le bracelet.]

Ce bracelet aux gemmes varies, polychrome et multiforme, o
apparaissent accoupls Jehovah et le caduce de Mercure, constituait en
somme un porte-bonheur trs pittoresque, sauf la parcelle d'os humain.
C'est l'amulette d'une civilisation raffine d'importation trangre. La
vieille sorcellerie franaise, issue du peuple, n'aurait pas atteint
d'elle-mme  cet clectisme savant.

A ceux de ces traits qui sont vrifiables on reconnat une femme d'un
autre pays. La croyance  l'astrologie,  la magie,  la ncromancie
n'tait pas particulire  l'Italie, mais elle y tait plus raisonne et
plus tendue qu'ailleurs, commune aux plus hautes et aux plus basses
classes, au clerg et aux laques, aux savants et aux ignorants.

Astrologues, magiciens, fabricants de philtres, faiseurs et dfaiseurs
de sorts, taient presque tous des Italiens ou des lves des Italiens.
D'Italie aussi, l'ancien march et le grand laboratoire des essences et
des aromates d'Orient, vinrent, attirs par les gots de Catherine,
nombre de parfumeurs que le populaire accusait d'tre des empoisonneurs.
Le fournisseur attitr de la Reine-mre, matre Ren (Bianchi ou Bianco)
de Milan, tait un personnage abominable, qui lors de la
Saint-Barthlemy se dshonora entre tous les tueurs par sa passion du
butin.

Il faut sans aucun doute laisser  la littrature romantique et au roman
romanesque le conte des coletz et gands parfumez que Catherine lui
aurait commands pour se dfaire de ses ennemis[706]. Elle n'a
empoisonn ni le dauphin Franois, son beau-frre, ni Jeanne d'Albret,
ni Franois de Vendme, ni tant d'autres personnages  qui il arriva,
comme aujourd'hui, de mourir jeunes ou,  l'improviste, de mort
naturelle. Mais il y a de bonnes raisons de croire, on l'a vu, qu'elle
tenait certains chefs protestants et le plus redoutable de tous,
Coligny, pour des tratres et des flons, contre qui toutes les armes
taient permises.

      [Note 706: Dr Lucien Nass, _Catherine de Mdicis fut-elle
      empoisonneuse?_ dans _Revue des Etudes historiques_, 1901, p.
      208-221. Le Dr Nass, ayant disculp Catherine de la plupart des
      empoisonnements qui lui sont reprochs, conclut trop vite qu'elle
      n'a jamais voulu empoisonner personne. Cf. plus haut, p. 172-175.]

Et peut-tre aussi lui venait de son pays d'origine cette inconscience
ou cette ataraxie morale qui ne lui a laiss de la Saint-Barthlemy ni
remords ni regrets. Mais faut-il en rendre Machiavel responsable? On
rpte un peu  la lgre que _le Prince_ tait son livre de chevet.
Tout au plus est-il possible de dire qu'elle connaissait et mme devait
apprcier, ne ft-ce que par orgueil familial, ce manuel fameux de l'art
de fonder et de conserver un tat, commenc pour Julien de Mdicis, son
grand oncle, et ddi  son pre, Laurent.

L'ide fondamentale du grand penseur florentin, c'est que la politique
est une science  part, distincte de la morale et de la religion, et
qu'elle a ses rgles propres, indpendantes de la notion du bien et du
mal. Et  dire vrai, il ne faisait que poser en principes les
constatations de l'histoire en ce temps-l et mme en d'autres temps. Le
machiavlisme, un machiavlisme sans doctrine, est aussi ancien que les
plus anciennes socits humaines. Il s'affirme dans la maxime
lapidaire: _Salus populi suprema lex esto!_ L'originalit de Machiavel
fut de tirer de l'exprience des sicles un systme. Les faits
prouvaient surabondamment que les souverains les plus heureux n'avaient
eu d'autre rgle de conduite que la raison d'tat, et Machiavel
concluait ou suggrait que le _Prince_ devait tendre  ses fins sans
scrupules. Mais il n'a jamais prtendu--comme on voudrait le lui faire
dire--qu'il n'y eut de bons moyens de gouvernement que les pires[707].
La violence et la fourberie n'taient pas toujours conformes  leur
objet, et souvent elles y taient contraires. Il n'aurait pas
certainement admir les massacres de la Saint-Barthlemy, cette
contrefaon impulsive, furieuse, et, si l'on peut dire, grossire, du
pige, ce _bel inganno_, tendu par Csar Borgia  ses condottieri
rvolts et dont il fit jouer le ressort au moment rsolu avec une
aisance et un sang-froid incomparables. L'extermination des chefs
protestants, aprs mre dlibration, le mme jour, dans tout le
royaume, froidement, impitoyablement, serait un forfait qui pourrait se
rclamer de Machiavel. Mais des tueries, improvises par la populace des
villes  la nouvelle de l'improvisation de Paris, entraves ici par
l'humanit ou la prudence de certains gouverneurs, encourages l par le
fanatisme ou la faiblesse des autres, et qui, s'espaant entre le 26
aot (Meaux) et le 3 octobre (Bordeaux), laissrent  la masse des
huguenots le temps de s'enfuir, n'est-ce pas tout le contraire d'une
excution machiavlique?

      [Note 707: La distinction est trs nette. Le Prince doit _non
      partirsi del bene potendo, ma sapere entrare nel male
      necessitato_ (faire le bien, si c'est possible, et avoir le
      courage du mal si c'est ncessaire), ch. XVIII, Turin, 1852, p.
      78.]

Aussi les beaux esprits d'Italie ne purent-ils supposer qu'elle et
command cette oeuvre sanguinaire dans une crise de peur et d'ambition.
Un gentilhomme, Camille Capilupi, camrier secret du pape, se dpcha
d'crire, sans prendre le temps de s'informer, son fameux Stratagme de
Charles IX o il affirmait et essayait de dmontrer la prmditation.
Le jour mme o arrivait  Rome le courrier du nonce Salviati apportant
la nouvelle officielle de la Saint-Barthlemy, (5 septembre), Capilupi,
comme on le voit dans une lettre  son frre, tait dj fix sur le
long dessein du Roi et de la Reine-mre, d'aprs le renseignement qu'un
prlat tenait du cardinal de Lorraine[708]. Ainsi la thse repose sur
cette base lgre: un propos du Cardinal, qui depuis deux jours savait
le massacre par un exprs et qui, suspect  Rome d'tre en disgrce 
Paris, avait intrt  faire croire, pour dmontrer son crdit, qu'il
avait t mis  son dpart de France dans le secret d'un guet-apens.
Capilupi, de lui-mme, faisait le crime plus grand pour le rendre
glorieux. Ceux des protestants qui avaient chapp  la mort taient
naturellement enclins  imaginer un attentat prpar de longue main.
Catherine elle-mme et bien voulu persuader au pape et  Philippe II, 
fin de rcompense, qu'elle avait depuis toujours mdit de dtruire les
hrtiques. Ainsi les protestants et les catholiques, pour des raisons
diverses, collaborrent  la lgende du Stratagme. Le systme de
Machiavel servit de support. Quand le duc d'Anjou traversa l'Allemagne
pour aller prendre possession de son royaume de Pologne, il aurait
allgu au landgrave de Hesse, comme justification de la
Saint-Barthlemy, des raisons de Machiavelli, mais on voit ce qu'il en
faut penser[709].

      [Note 708: G.-B. Intra, _Di Camillo Capilupi e de' suoi scritti_
      (_Archivio storico lombardo_, serie 2e, vol. X, anno XX [1893], p.
      704-705).--L'crit de Capilupi tait achev au plus tard le 22
      octobre 1572; voir l'ptre d'envoi  son frre dans la traduction
      franaise parue en 1574 d'aprs une copie italienne (_Archives
      curieuses de Cimber et Danjou_, t. VII, p. 410). M. Romier, _La
      Saint-Barthlemy_ (_Revue du XVIe sicle_, t. I, 1913), prtend,
      p. 535-536, que le manuscrit de Capilupi tait achev et imprim
      le 18 septembre 1572. Laissons de ct la question d'impression
      sur laquelle je dirai un jour mon avis, et tenons-nous-en  la
      composition. Une oeuvre aussi dlicate, et qui suppose tant de
      recherches, expdie en un mois et demi (du 5 septembre au 22
      octobre), ou mme en treize jours (5-18 septembre), d'aprs les
      racontars des cardinaux de Lorraine et de Pellev, et de
      l'entourage du duc de Nevers, etc., qu'est-ce autre chose qu'une
      hypothse en l'air? Capilupi aurait d rflchir que le nonce du
      pape en France, Salviati, et qui tait  Paris le 24 aot, ne
      croyait pas  la prmditation. Voir ch. VI, p. 193.]

      [Note 709: _Mmoires de La Huguerye_, t. I, p. 200. Dans un
      article de l'_Historische Vierteljahrschrift_, 1903 (VI), p. 333
      sqq., Jordan soutient qu'il n'y a trace de machiavlisme ni dans
      les lettres, ni dans les actes de Catherine. On le croirait plus
      volontiers s'il n'y avait pas dans son tude tant d'erreurs de
      dtail.--Les protestants s'en prirent au machiavlisme, comme  la
      cause de leur malheur, et l'un d'eux, probablement Innocent
      Gentillet, conseiller au Parlement de Grenoble, publia en 1576
      avec ddicace au duc d'Alenon, chef des protestants et des
      catholiques unis, un _Discours sur les moyens de bien gouverner et
      maintenir en bonne paix un royaume ou autre principaut..._ (s. n.
      d. l.), qui est une rfutation point par point des principales
      maximes extraites du livre de Machiavel.]

L'exemple des princes et des Rpubliques d'Italie, la passion et la
jalousie du pouvoir, la crainte enfin, ont plus qu'un livre de doctrine
contribu  dterminer Catherine. Elle aimait mieux agir doucement, mais
elle ne laissait pas d'tre  l'occasion cruelle. Si elle se souvenait
des bienfaits, elle n'oubliait pas les injures. Elle tait rancunire
et, quand son intrt ne s'y opposait pas, vindicative. Les Mdicis ne
furent jamais tendres  leurs ennemis et ils n'ont gure pardonn qu'
ceux qui ne pouvaient plus leur nuire.

C'est une Mdicis, mais Franaise par sa mre, qui est fille d'un grand
seigneur de vieille extrace et d'une princesse du sang. Arrive 
quatorze ans dans un pays o elle n'tait pas une trangre, elle n'en
est plus sortie. Elle a reu plus fortement qu'une autre, par suite de
son aptitude originelle et de sa complaisance  s'adapter, l'empreinte
de ce nouveau milieu. La Cour de France, quand elle y entra,
s'panouissait en sa splendeur, ou, pour parler comme Brantme, en sa
bombance. C'tait par surcrot une excellente cole d'ducation
intellectuelle et mondaine. Elle y apprit le franais avec les
sentiments et les ides qu'une langue contient, dans l'intimit de
Franois Ier, de son mari, de Marguerite de Navarre, de Marguerite de
France, et dans la compagnie de la duchesse d'tampes et d'autres
grandes dames. Elle y affina les dons qu'elle avait de naissance. Elle y
fit l'apprentissage de son mtier de reine et acquit dans la perfection
l'art de tenir un cercle et de causer, les manires affables sans
vulgarit, l'aisance dans la grandeur. Qu'on la compare  une autre
Mdicis, Marie, la femme d'Henri IV, fille d'une archiduchesse
d'Autriche, comprime jusqu' vingt-sept ans par l'tiquette espagnole
de la petite Cour de Florence d'alors et qui, lourde et inintelligente,
ne sut jamais se dfaire de sa hauteur morose ni chapper  la tutelle
de sa domesticit, et l'on comprendra ce que Catherine a gagn  tre
ne de Madeleine de la Tour d'Auvergne, et faicte, comme dit Brantme,
de la main de ce grand Roy Franoys.

Sans doute elle a retenu de son parler toscan quelques mots et des
tournures qu'elle transporte trop fidlement dans notre langue[710]. Il
y a de bonnes raisons de croire que sa prononciation fut toujours
releve d'une pointe d'exotisme. Elle continue par exemple  crire _se_
pour _si_ (conjonction) et elle est tellement imprgne du son _ou_ de
l'_u_ italien qu'involontairement sous sa plume _but_ se change en
_bout_. Par le mme effet  rebours de l'empreinte enfantine, qui ne
connat pas d'_e_ muet, il lui arrive de mettre _fasset_ pour _fasse_,
_cet_ pour _se_, _emet_ pour _aiment_[711]. Des rminiscences de
deux langues s'entremlent bizarrement dans certaines de ses lettres 
des Italiens. Elle remercie le pape Sixte-Quint, en langage macaronique,
si du moins le copiste a bien lu, de l'_amore_ (amorevole) _letra que
son nontio_ lui a remise de sa part[712]. Son orthographe est parfois
si phontique qu'il suffit, pour comprendre certains passages obscurs,
de les lire  haute voix[713]. Mais sa forme est, en gnral, bien
franaise, comme on peut en juger d'aprs des lettres crites de sa
main. La phrase garde l'allure de la conversation, fluide et verbeuse,
lche en son dveloppement, mal lie en ses parties, embarrasse
d'incidentes, allonge de tours et de dtours, et qui n'a pas l'air de
savoir comme ni o elle finira. Mais Catherine sait  l'occasion
resserrer sa pense et, par exemple, glisser dans quelques mots la
caresse d'un compliment ou d'une sympathie. Elle avait vu en passant 
Lyon Marguerite de France, duchesse de Savoie, sa chre belle-soeur, et
souhaitait de la revoir  Paris. Se sera, lui crit-elle, quant yl vous
plra, ms non jeams si tost que je le dsire, car vous avoir revue si
peu ne m'a fayst que plus de regret de ne povoyr aystre aurdinairement
auprs de vous[714]. Et quel raccourci pittoresque dans cette
description: Ma Comre, annonce-t-elle  sa vieille amie la duchesse
d'Uzs, je suys en vostre pys de Daulphin, le plus monteueux et
facheus o j' encore mis le py; tous les jour y a froyt, chault,
pluye, baul (beau) tems et grelle, et les cerveaulx de mesme...[715].

      [Note 710: Bouchot, _Catherine de Mdicis_, p. 137.]

      [Note 711: Les exemples abondent dans les autographes de
      Catherine. Elle emploie mme cte  cte les deux figurations; par
      exemple, _Lettres_, t. VI, p. 38: Ceulx qui l'emet mieulx qu'il
      ne s'ayme (ceux qui l'aiment mieux qu'il ne s'aime).]

      [Note 712: _Lettres_, VIII, p. 356. Mais ces beaux italianismes,
      pour parler comme Henri Estienne, dans ses _Deux dialogues du
      nouveau langage franois italianiz..._, sont rares dans ses
      lettres, et ce n'est pas la Reine-mre qu'on peut considrer comme
      particulirement coupable de cette mascarade. Les guerres
      d'Italie, la littrature italienne, l'art de la Renaissance, la
      banque et le commerce finirent  la longue par faire sentir leur
      influence, et surtout sous Henri III qui d'ailleurs, tout en
      sachant admirablement l'italien, affectait de ne parler que le
      franais aux ambassadeurs des divers tats de la pninsule. Voir
      dans L. Clment, _Henri Estienne et son oeuvre franaise_, Paris,
      1898, le chap. IV, p. 305-362: _L'influence italienne et le
      nouveau langage._]

      [Note 713: Elle a tellement conscience de sa mauvaise orthographe
      qu'il lui est arriv de dicter  un secrtaire une nouvelle
      lettre, mot pour mot semblable  celle qu'elle venait d'crire,
      mais que le secrtaire crirait dans la forme usuelle, _Lettres_,
      t. IX, p. 124 et 125.]

      [Note 714: _Lettres_, t. X, p. 146.]

      [Note 715: _Lettres_, t. VII, p. 111.]

Elle a appris l'art de bien dire  la Cour des Valois o sa personnalit
s'est forme et elle n'y russit que dans la langue qui a servi  son
panouissement intellectuel. Ses lettres italiennes, qui sont de moins
en moins nombreuses  mesure qu'elle avance dans la vie, ne valent que
par les renseignements qu'elles contiennent, et, en dehors de leur
valeur documentaire, elles sont insignifiantes.

Cet enchevtrement d'influences italiennes et franaises se retrouve,
sans qu'il soit toujours facile ou mme possible de les dmler, dans
les gots littraires et artistiques de Catherine, dans sa passion pour
les ftes, le luxe, les bijoux[716], et les manifestations d'clat de la
grandeur royale. Elle tient de ses anctres florentins, comme aussi de
sa formation franaise, une large curiosit intellectuelle. C'est une
lettre et c'est aussi une savante.  une forte culture littraire, elle
joint, comme on l'a vu, la connaissance des mathmatiques, de
l'astronomie ou de l'astrologie, et des sciences naturelles. Elle aime
les livres, et les recherche, estimant qu'ils sont l'ornement oblig de
la demeure des rois. Jusque-l, la bibliothque royale avait beaucoup
voyag, de Paris, o Charles V l'avait tablie,  Blois, o Louis XII
l'avait transporte, et enfin  Fontainebleau, o Franois Ier s'en
tait fait suivre. Pierre Ramus, le fameux ennemi de la scolastique et
d'Aristote, mathmaticien et philosophe, rappelait  Catherine qu'un
jour, devant lui, elle s'tait dclare contre le maintien de la
bibliothque  Fontainebleau, et il la suppliait, par des raisons qui
devaient la toucher, de la ramener  Paris, et de la fixer sur la
montagne de l'Universit. Le temple que vous y lveriez aux Muses
dominerait de tous cts les plus larges et les plus gracieux horizons.
Cme et Laurent de Mdicis, qui savaient que les livres ne sont faits ni
pour les champs ni pour les bois ne mirent pas leur bibliothque dans
leurs dlicieuses villas de Toscane; ils la placrent au foyer de leurs
tats, dans la ville o elle tait le plus accessible aux hommes
d'tude... Mettez donc cette librairie au chef-lieu de votre royaume,
prs de la plus ancienne et de la plus fameuse des Universits[717].

      [Note 716: Germain Bapst, _Histoire des joyaux de la Couronne de
      France_, Paris, 1889, parle trs bien de ce got, p. 114-115 et
      _passim_. Sur les orfvres de la Reine, voir p. 96, note 3, et p.
      97, notes 1, 2, 3. Elle cherchait avec eux des combinaisons, leur
      soumettait des dessins.]

      [Note 717: douard Frmy, _Les posies indites de Catherine de
      Mdicis_, Paris, 1885, p. 239-240.]

Elle la fit venir de Fontainebleau, mais la garda au Louvre[718]. Elle
avait fait, comme autrefois Cme et Laurent de Mdicis, rechercher des
anciens manuscrits en toutes sortes de langues. Elle s'en tait
d'ailleurs procur beaucoup  trs bon compte[719]. Son cousin, Pierre
Strozzi, possdait une collection de manuscrits prcieux, qu'il avait
hrite du cardinal Ridolfi, neveu de Lon X, et qu'il avait beaucoup
augmente. Aprs qu'il eut t tu sous les murs de Thionville (1558),
Catherine persuada  sa veuve, Laudomina de Mdicis, et  son fils,
Philippe Strozzi, de les lui cder pour quinze mille cus, mais elle
oublia toujours ou n'eut jamais les moyens de s'acquitter. A sa mort,
les cranciers saisirent sa bibliothque, mais les savants protestrent,
et sur l'ordre d'Henri IV, livres et manuscrits--en tout 4 500
volumes--allrent enrichir la Bibliothque du roi[720].

      [Note 718: Henri IV, ralisant sans le savoir le souhait de Ramus,
      transporta la Bibliothque en plein quartier latin, dans le
      collge de Clermont, vacant par l'expulsion des Jsuites.]

      [Note 719: Les rfrences dans Frmy, p. 75-78.]

      [Note 720: Frmy, p. 239-242.--Cf. _Lettres_ t. I. p. 563, note 1
      et les rfrences.]

Elle aime les gens doctes, et, comme on vient de le voir pour Ramus,
cause volontiers avec eux. Elle frquente chez les amateurs d'art. Elle
a ses potes attitrs, Ronsard, Rmy Belleau, Baf et Dorat, comme elle
a ses dcorateurs, ses tapissiers, ses architectes. Elle les protge,
elle les emploie  l'illustration potique de ses ftes. Elle fit une
pension  Baf. Elle donna  Ronsard le prieur de Saint-Cosme[721] et
alla l'y visiter avec Charles IX  son retour de Bayonne. Elle reprit
hautement Philibert de L'Orme d'avoir ferm l'entre des Tuileries en
construction au grand pote. Souvenez-vous, lui aurait-elle dit, que
les Tuileries sont ddies aux Muses. Mais Ronsard lui en voulait de
prfrer les maons, c'est--dire les architectes, aux potes. La
Pliade se vengea de ce qu'elle considrait comme un dni de justice.
Dans les louanges qu'elle donne  la dispensatrice des grces royales,
c'est le plus souvent de son gnie politique ou de sa vertu qu'il est
question. Elle aurait cru dpasser les limites, pourtant si recules,
des flatteries permises, en lui disant, comme Ronsard  Charles IX:

        Ronsard te cde en vers et Amyot en prose[722].

      [Note 721: Saint-Cosme-en-l'Isle, prs de Tours.]

      [Note 722: Ronsard, d. Blanchemain, t. III, p. 257. Voir la
      Complainte  la Royne mre du Roy en tte de la seconde partie
      du Bocage royal, d. Blanchemain, t. III, p. 369.]

C'est qu'elle la jugeait sur la liste compare des bnfices et des
pensions. La Reine-mre a rendu pourtant d'autres services  la
littrature franaise. Elle connaissait les deux grandes littratures de
l'poque, l'italienne et la franaise, antrieures en chefs-d'oeuvre 
celles de l'Angleterre et de l'Espagne et plus directement apparentes 
la Grce et  Rome. Elle savait du grec et du latin, peu ou beaucoup. Si
elle n'galait pas en culture classique la reine de Navarre et
Marguerite de France, elle tait de la mme famille intellectuelle. Elle
n'avait pas cess de s'intresser  la littrature italienne. Elle
accepta que Tasse, venu en France  titre de secrtaire du cardinal
d'Este, en 1571, lui prsentt son _Rinaldo_ et elle envoya son portrait
au jeune pote, en tmoignage d'admiration[723]. Elle a d obliger bien
gnreusement l'Artin pour que ce grand crivain vnal clbre en elle
la Femme et la desse sereine et pure, la majest des tres humains et
divins, et qu'il souhaite d'avoir le verbe des anges de Dieu pour louer
comme il convient les trs saintes grces et les faveurs sacres de
cette divine idole[724].

      [Note 723: Frmy, p. 42-43.]

      [Note 724: Texte en italien, cit par Frmy, p. 52.]

Tous les Italiens parlent, en moins haut style, de sa douceur et de sa
bienveillance. Sous son patronage, la Comdie italienne s'installe 
Paris[725]. Quelque temps avant l'accident de son mari, elle avait
assist avec lui au chteau de Blois  une reprsentation de
_Sophonisbe_, compose par Trissin, un initiateur, sur le modle des
tragdies grecques, et traduite de l'italien par Mellin de Saint-Gelais.
Elle s'tait persuad que la fin lamentable de l'hrone, ce suicide
impos par la volont impitoyable de Scipion, avait, comme un mauvais
sort, port malheur au royaume de France, ainsi qu'il succda, et
dsormais elle ne voulut plus voir reprsenter devant elle que des
pices  dnouement heureux. Elle aurait ainsi, par pit conjugale,
inspir un nouveau genre littraire.

La premire en date des tragi-comdies, _la Belle Genivre_, reprsente
le dimanche gras 13 fvrier 1564,  Fontainebleau, avec l'apparat que
l'on sait, est un pisode du _Roland furieux_, de l'Arioste, adapt au
thtre franais par un pote inconnu[726]. Polinesso, duc d'Albany,
voulant se venger de Ginevra, fille du roi d'cosse, dont il n'avait pu
se faire aimer, raconte au chevalier Ariodonte, fianc de la princesse,
qu'il est son amant et qu'elle le reoit la nuit dans sa chambre. Pour
l'en convaincre, il le fait cacher prs du palais et, lui-mme se
rapprochant, apparat  une fentre une femme habille comme Ginevra et
qui lui fait un signal de la main. C'tait une suivante, Dalinda,
matresse de Polinesso, qui l'avait dcide, par menaces et par
promesses,  revtir les vtements de la jeune fille. Ariodonte,
dsespr, court se prcipiter dans la mer. Le frre d'Ariodonte,
Lurcanio, qui par hasard a t tmoin de la scne et qui s'y est lui
aussi tromp, accuse la fiance impudique et la fait condamner  tre
brle vive. Mais Dalinda, prise de remords, dnonce Polinesso; et le
fourbe est jet dans le bcher qu'on avait dress pour l'innocente
princesse. Ariodonte, qui a t sauv des flots, pouse sa fidle
Ginevra. La pice se termine heureusement, comme le souhaitait
Catherine, par le triomphe de la vertu et le chtiment du crime.

      [Note 725: Armand Baschet, _Comdiens italiens  la Cour de France
      sous Charles IX et Henri III_, s. d. (1882).]

      [Note 726: Arioste, fin du chant IV, chant V et commencement du
      chant VI du _Roland furieux_.--Jacques Madeleine, _Renaissance_,
      1903, p. 30-46. Cf. Toldo, _Bulletin italien des Annales de la
      Facult de Bordeaux_, 1904, p. 50-52.]

Elle voulait aussi que le thtre ft moral. Aux reprsentations de la
Comdie italienne, elle riait de bon coeur des niaiseries de Zani (forme
vnitienne de Giovanni), l'Auguste de la troupe, et de la sottise de
Pantalon, ce vieillard toujours bern par ses enfants et ses valets. Les
bouffonneries, parfois gaillardes, ne la choquaient pas. Mais elle
condamnait les gravelures. Aprs qu'elle eut vu jouer  l'Htel de
Guise, le 28 janvier 1567 (v. s.), le _Brave_ de Jean-Antoine de Baf,
qui est une adaptation du _Miles Gloriosus_ de Plaute, elle encouragea
l'auteur  mettre sur la scne franaise l'oeuvre de Trence[727]. Mais
elle lui recommanda expressment, s'il tenait  lui plaire, de fuir
les lascivets en propos des anciens.

[Note 727: Peut-tre  faire jouer _l'Eunuque_, que Baf avait fini
de traduire en dcembre 1565, mais qui ne parut qu'en 1573 dans _les
Jeux_ et bien remani. _Oeuvres_, d. Marty-Laveaux, p. 451.]

Ce conseil prouve le souci qu'avait la Reine-mre de maintenir autour
d'elle un grand air de dcence. Elle cherchait  purer les spectacles
et  dtourner les crivains d'imiter l'antiquit jusqu'en son ralisme
ordurier. Le fait est que jamais l'art officiel ne se montra aussi
chaste que dans cette Cour, qu'il y a des raisons de croire corrompue.
Les entremets de Ronsard  Fontainebleau, les cartels, les mascarades,
toutes les pices commandes par Catherine pour l'entrevue de Bayonne
parlent d'amour pur et de chastet victorieuse de l'amour. Elle oubliait
donc Laurent de Mdicis et l'inspiration sensuelle des _canti
carnascialeschi_, Lon X et le divertissement donn aux cardinaux d'une
comdie scabreuse, _La Calandria_, faite par le cardinal Bibbiena. Mais
peut-tre estimait-elle qu'une Reine tait astreinte  une rigueur
morale dont les prjugs de tous les temps, et plus particulirement
ceux de la Renaissance, dispensent les hommes et les rois. Et puis, sa
Cour tait sduisante et ses fils avaient grandi; double raison de se
montrer svre. Elle et mme dsir que la posie lyrique se contnt en
ses carts de passion. Ronsard, aux environs de la cinquantime anne,
ne cessait pas de chanter l'amour, le vin, les banquets dissolus, avec
l'enthousiasme et la fougue d'un jeune homme. Un jour qu'on louait
devant Catherine les sonnets de Ptrarque  Laure, elle excita le
grand pote, qui tait prsent,  escrire de pareil stile comme plus
conforme  son ge et  la gravit de son savoir[728]. Ronsard,
dfrant  cette invitation royale, choisit, parmi les filles de chambre
de la Reine, Hlne de Surgres, d'une noble maison de Saintonge, pour
idole d'un culte potique. Il ddia  cette matresse de tout respect
cent douze sonnets d'un idalisme chaste et subtil, mais travers  et
l d'lans et de cris de passion sensuelle qui montrent que, toujours
jeune de coeur, il ptrarquisait  sa faon[729]. Ce fut un nouvel
emprunt, aprs tant d'autres, fait  l'Italie, sur l'indication d'une
reine d'origine florentine, et qui fut heureux, puisqu'il inspira un
chef-d'oeuvre. Il est vrai que le succs de Ronsard sollicita ses
successeurs  copier plus que jamais servilement la littrature
italienne. Mais Catherine n'est pas responsable de ce ptrarquisme
affadi et alambiqu, riche de pointes et pauvre de sentiment, qui svit
jusqu' Malherbe et mme un peu au del[730].

      [Note 728: _La vie de P. de Ronsard_, de Claude Binet, d. par
      Paul Laumonier, Paris, 1909, p. 26, lignes 23-24. M. Laumonier,
      d'ordinaire si judicieux, conteste sans trop de raison que
      Catherine ait conseill  Ronsard d'imiter Ptrarque (commentaire,
      p. 163). Dans _Ronsard pote lyrique_, qui est de la mme anne,
      il est moins affirmatif et admet qu'elle a, par fantaisie (p.
      256), invit le pote  immortaliser la jeune fille. Le
      renseignement de Binet est bien plus vraisemblable.--Vianey, _Le
      Ptrarquisme en France_, Montpellier, 1909, p. 257, croit que les
      _Premires oeuvres_ de Philippe Desportes (1573) donnrent 
      Ronsard l'ide des _Sonnets  Hlne_. Mais il est difficile
      d'imaginer que les posies d'un dbutant parues en 1573 aient eu
      une influence si immdiate sur Ronsard, le grand Ronsard, dont les
      sonnets, bien que publis seulement en 1578, taient, s'il faut
      l'en croire, crits ds le mois de mai 1574. Ce qui est hors de
      doute, c'est que Ronsard a imit, comme Desportes, Tebaldeo, le
      plus fameux des ptrarquisants parmi les quattrocentistes, mais
      qu'il l'ait fait avant ou mme aprs Desportes, cela n'exclut pas
      l'intervention de la Reine-mre.]

      [Note 729: Laumonier, _Ronsard_, p. 242-256.]

      [Note 730: Lanson, _Histoire de la littrature franaise_, Paris,
      1895, p. 290 et p. 377-378.]

Les ftes s'accordaient si bien avec ses gots qu'elle n'tait qu'
moiti sincre quand elle invoquait l'exemple de Franois Ier et mme
des empereurs romains pour en justifier la dpense. Celles qu'elle donna
au cours de son grand voyage et enfin aux Tuileries en l'honneur de
l'ambassade polonaise, qui apportait au duc d'Anjou une couronne royale,
dpassrent en magnificence tout ce qui s'tait jamais vu. Elle tait
trop soucieuse de mnager les habitudes de la noblesse pour abolir
d'autorit les joutes et les passes d'armes, bien qu'elle et jur de
n'en permettre jamais despuis qu'elle en vist mourir le roy son
mari[731]. Mais elle inaugura des divertissements dont l'Italie lui
fournissait le modle, entremlant ces plaisirs dangereux avec les
spectacles les plus capables de rjouir l'esprit, l'imagination et les
yeux. Il y eut donc comme autrefois des combats  pied,  cheval,  la
barrire. A Fontainebleau,  l'exemple des Amadis et autres hros des
romans de chevalerie, douze Grecs et douze Troyens, lesquels avoient de
longtemps une grande dispute pour l'amour et sur la beaut d'une dame,
vidrent ce dbat les armes  la main, en prsence de grands princes,
seigneurs, chevaliers et de belles dames,.... tesmoins et juges de la
victoire[732]. Un autre jour, le prince de Cond et le duc de Nemours
offrirent le combat  tout venant. Le chenil du chteau, o ils
attendaient les dfis, reprsentait le palais merveilleux d'Apollidon,
souverain de l'Ile-Ferme et grand magicien[733]. A l'entre du champ
clos, bord de larges fosss et de barrires, tait un ermitage, dont
l'ermite, singulier hraut de bataille, averti par le son d'une
clochette, recevait les appelants et allait prvenir les deux tenants,
qui ne refusaient personne. Et puis rompoient leurs lances et hors la
lice donnoient coups d'pe. Tout cela estoit de l'invention de la
Reyne et du brave M. de Sypiere[734]. Pour clore les luttes, le jeune
Roi et son frre attaqurent une tour enchante o estoient dtenues
plusieurs belles dames gardes par des furies infernales, de laquelle
deux gans d'admirable grandeur estoient les portiers et dlivrrent
les prisonnires[735].

      [Note 731: Brantme, _Oeuvres compltes_, d. Lalanne, t. V, p.
      276.]

      [Note 732: _Les Mmoires de messire Michel de Castelnau, seigneur
      de Mauvissire_, par J. Le Laboureur, 1659, t. I, liv. V, ch. VI,
      p. 168-169.]

      [Note 733: Sur Apollidon et son palais, voir _Le Second livre
      d'Amadis de Gaule, au commencement duquel sera fait description de
      l'Isle Ferme; qui y fit les enchantemens et mit les grands trsors
      qui s'y trouvrent..._ (s. n. d. l., ni date), ch. I, fo III et
      IV, recto et verso.]

      [Note 734: Brantme, _Oeuvres_, d. Lalanne, t. V, p. 276-277.]

      [Note 735: _Mmoires de Castelnau_, t. I, p. 169.]

A Bayonne, les chevaliers bretons se portrent champions de l'austre
vertu contre les Irlandais, qui soutenaient la cause de l'honnte amour.
Le moyen ge reparaissait rajeuni par l'esprit crateur de la
Renaissance.

Mais voici les innovations. L voltent six compagnies de six cavaliers,
ici des escadrons, conduits par les plus grands seigneurs et les princes
et costums en Maures, Indiens, Turcs et autres barbares pittoresques,
dfilent devant les chafauds, recouverts de tapisseries clatantes et
surmonts de classiques architectures, o trne, parmi les dames
superbement pares, la Reine-mre toute vtue de noir. C'est l'origine
des carrousels, parades guerrires sans combat[736]. La posie et la
musique taient associes  ces spectacles. Le jour que le duc d'Anjou
festoya le Roi son frre, des sirnes fort bien reprsentes s canaux
des jardins chantrent la gloire d'Henri II, ce roi semblable aux
Dieux de faons et de gestes et prdirent  Charles IX:

        L'heureuse fin que doit avoir
        Un fils nourri de telle mre[737].

      [Note 736: On s'y acheminait ds l'poque d'Henri II. Voir dans
      Sauval, _Histoire et recherches des antiquits de la ville de
      Paris_, 1724, t. III, p. 692, la description d'une cavalcade pare
      et masque suivie d'un combat.]

      [Note 737: _Oeuvres de Ronsard_, d. Blanchemain, t. IV, p. 141 et
      144.]

Les chevaliers de la Grande-Bretagne et d'Irlande, avant de combattre,
disputent de la prminence de la Vertu ou de l'Amour en un concours de
chant avec accompagnement musical.

A Bayonne encore, orchestre sur terre, orchestre sur l'eau. Des Tritons,
juchs sur une tortue de mer, sonnent du cornet; sous les arbres, des
Satyres jouent de la flte. Les neuf Muses sont figures par neuf
trompettes. La Reine-mre renouvelle les ballets de la Cour. Elle a
probablement entendu parler de celui que donna Franois Ier  Amboise,
lors du mariage de ses parents[738] o il y avoit soixante-douze
(dames) chascune par douzaine, chascune dguise avec masques et
tambourins. Elle reprend cette ide, qui lui est agrable comme
souvenir de famille, mais elle y ajoute en ingniosit et en
magnificence. Dans une clairire de l'le d'Aiguemeau, plusieurs groupes
de bergers et de bergres, habills  la mode des divers peuples du
royaume, mais tous vtus de toile d'or et de satin, dansrent les pas
propres  ces pays de France, en s'accompagnant des instruments et des
airs de musique indignes. Aux Tuileries, lors de la rception des
ambassadeurs polonais, les seize dames et demoiselles des plus belles
et des mieux apprises, qui reprsentaient les seize provinces,
allrent, leurs danses finies, offrir au Roi, aux Reines, aux princes,
aux grands de France et de Pologne des plaques toutes d'or... bien
esmailles, o taient figures les productions singulires de chaque
province en fruits et en hommes, oranges et citrons de Provence, vins de
Bourgogne, bls de Champagne, gens de guerre de Guyenne, etc.[739].
Catherine relevait chaque fois le mme thme d'une invention ou d'un
dtail pittoresque.

      [Note 738: Ou plutt lors du baptme du dauphin Franois, qui eut
      lieu trois jours avant. L'enfant royal fut tenu sur les fonts
      baptismaux par le duc d'Urbin, Laurent de Mdicis, charg par Lon
      X de le reprsenter comme parrain. _Mmoires du marchal de
      Floranges, dit le jeune adventureux_, publis pour la Soc. Hist.
      de France par Robert Goubaux et P.-Andr Lemoine, t. I
      (1505-1521), 1913, p. 223 et 224.]

      [Note 739: Brantme, t. VII, p. 372.]

Mais elle excellait surtout dans la mise en scne.  Fontainebleau, ce
fut l'incendie et l'effondrement d'une tour parmi le crpitement des
ptards et l'explosion d'un feu d'artifice. Des sirnes nageaient en
chantant dans les canaux des jardins.  Bar-le-Duc, en une grande salle,
les quatre lments, Terre, Eau, Air et Feu, sur lesquels estoyent le
Roy, le duc d'Orlans et deux autres princes, s'avancrent par
engins. Tout au fond, resplendissaient les quatre plantes, Jupiter,
Mercure, Saturne et Mars; les nues, qui supportaient un Jupiter de
chair et d'os, descendirent, et fort bas, sans que personne s'en
apert[740], c'est--dire ne se doutt du ressort qui les faisait
mouvoir. Aux Tuileries, le rocher argent o s'tageaient les seize
nymphes de France fit le tour de la salle par parade, comme un
quadrille de cavaliers dans un camp. Mais Bayonne fut le triomphe du
machinisme. Neptune accourut de la haute mer au-devant du vaisseau du
Roi sur un char tir par trois chevaux marins, assis dans une grande
coquille faite de toile d'or sur champ turquin[741]. Dj en 1550, lors
de l'entre solennelle d'Henri II et de Catherine  Rouen, l'apparition
sur les eaux de la Seine de desses et de dieux marins avait eu un tel
succs que cette partie des rjouissances en avait pris le nom de
Triomphe de la Rivire[742], mais la Reine-mre y avait ajout le
chant, la posie, la musique et l'attrait de nouvelles difficults
vaincues. La baleine mcanique que l'escadrille royale croisa dans
l'Adour lanait des jets d'eau par ses vents.

L'Opra avec ses dcors, ses ballets, ses choeurs, son orchestre et le
dfil des figurants donne une image assez fidle des spectacles de la
Cour. Et c'est en effet de l qu'il tire son origine. _Le Ballet comique
de la Reine_, reprsent aux noces de Joyeuse en 1581, est le premier
essai en France d'une action scnique, entremle de chants, de musique,
de danses et illustre par les artifices du dcor[743].

      [Note 740: Lettre d'Antoine Sarron  Chantonnay, l'ambassadeur
      d'Espagne, _Mmoires de Cond_, t. II, p. 199.]

      [Note 741: Relation d'Abel Jouan, un des serviteurs de Charles IX,
      dans les _Pices fugitives_, du marquis d'Aubais, t. I. Premire
      partie: _Mlanges_, p. 25 sqq.--_Ample discours de l'arrive de la
      Royne catholique_ dans le mme recueil, t. I (2e partie, vol. II,
      p. 13  23 des Mlanges).]

      [Note 742: Planche VII, t. V, p. 12 des _Monuments de la Monarchie
      franaise_ de D. Bernard de Montfaucon, Paris, 1733.]

      [Note 743: La Reine, c'est ici Louise de Lorraine, femme d'Henri
      III. Sur les origines de l'Opra, Combarieu, _Histoire de la
      musique_, t. I, ch. XXXII, et Prunires, _L'Opra italien en
      France avant Luli_, 1913, p. XXIV-XXVI. Les paroles et la musique
      du ballet comique sont de Balthasar de Beauljoyeux, un musicien
      pimontais, valet de chambre d'Henri III et de Catherine de
      Mdicis. J'ai, dit Beauljoyeux, dans sa prface, anim et fait
      parler le ballet, et chanter et raisonner la comdie et y ajoutant
      plusieurs rares et riches reprsentations et ornemens, je puis
      dire avoir content en un corps bien proportionn l'oeil, l'oreille
      et l'entendement. Cit par Prunires, p. XXIV.]

Ah! la Reine-mre est une merveilleuse organisatrice. Elle se souvient
de Florence; de son carnaval esthtique avec ses troupes de jeunes
hommes, vtus de velours et de soie, qui passaient et repassaient en
chantant des odes et des satires; des cortges solennels et des
rceptions princires[744], ces grands jours de dcoration improvise,
o, avec du bois, du pltre et de la couleur, les rues et les places de
la ville taient transformes, gayes, embellies par le gnie inventif
et l'imagination joyeuse de la foule des architectes, des sculpteurs et
des peintres.  toutes ces manifestations d'art qu'elle a vues de ses
yeux ou qu'elle a entendu dcrire en son enfance, elle emprunte ce qui
s'adapte le mieux aux gots et aux moeurs de la France et elle y ajoute
ce que permettent en clat, en richesse, en splendeur les ressources
d'un des plus puissants royaumes de la chrtient.

      [Note 744: On peut citer comme type de rception celle qui fut
      faite  Charles-Quint  son passage  Florence et que dcrit
      Trollope, _The Girlhood of Catherine de Mdicis_, Londres, 1856,
      p. 252 sqq. avec les rfrences. Mais Trollope a invent que
      Catherine y assista. Elle avait depuis trois ans quitt la ville.]

Catherine tait, comme le lui reprochait Ronsard, plus artiste que
lettre. Elle apprciait mieux ou elle employait plus volontiers les
architectes, les sculpteurs, les peintres, les tapissiers que les
potes. C'est un trait qui lui est commun avec les Mdicis, qui tous,
sauf Laurent le Magnifique, ce spcimen complet de l'homme de la
Renaissance, gotaient plus vivement les couleurs et les formes que les
ides et admiraient la beaut surtout en ses reprsentations plastiques
et concrtes.

Mais, mme en ce domaine prfr, o l'impression des merveilles vues 
Rome et Florence avec des yeux d'enfant et une imagination toute frache
a d tre si profonde, Catherine a ressenti  la longue l'influence de
sa patrie d'adoption. Quand elle arriva en France, en 1533, la
pntration de l'art franais par l'art italo-antique tait dj fort
avance. Un Italien, Le Primatice, architecte et peintre, avait t
charg par Franois Ier de la direction des grands travaux (1532), et il
y occupait nombre de ses compatriotes. Fontainebleau, qu'il transforma
en chteau de la Renaissance et dcora de fresques, tait le grand
centre de diffusion du got classique. Catherine n'eut donc pas 
importer une esthtique nouvelle; jamais il ne se vit  la Cour de
France autant d'artistes et d'artisans de son pays qu' l'poque o elle
tait trop jeune encore pour avoir crdit ou pouvoir.

Malgr l'inspiration trangre, l'art franais gardait une partie de ses
caractres propres. Les chteaux de la Loire ne ressemblent pas aux
palais ni mme aux villas italiennes. En sculpture, la tradition
raliste des vieux imagiers se maintenait. L'indpendance de la
peinture fut dfendue contre les modes d'outre-monts par la faveur des
portraits, qui ne fut jamais plus grande qu'au XVIe sicle. Il y eut
mme, sous le rgne d'Henri II, une sorte de raction contre
l'accaparement des travaux officiels par les trangers. Si Catherine,
prenant exemple sur Franois Ier, avait complt et renforc l'quipe de
Fontainebleau, l'idal des matres italiens aurait achev de comprimer
le gnie national. Heureusement, elle n'en fit rien et ne se montra pas
exclusive. Sans doute elle donna la surintendance des btiments, dont
Philibert de L'Orme avait t priv pour sa mauvaise
administration[745], au Primatice, qu'elle avait depuis dix ans  son
service particulier. Mais, en 1564, elle confia la construction des
Tuileries au grand architecte franais et,  la mort du Primatice
(1570)[746], elle lui restitua la surintendance, qu'il garda tant qu'il
vcut, et o Jean Bullant lui succda.

      [Note 745: Et non pour avoir t l'architecte favori de Diane de
      Poitiers et le constructeur du chteau d'Anet: Henri Clouzot,
      _Philibert de l'Orme_ (Les Artistes clbres), p. 65-67.]

      [Note 746: Le Primatice est mort entre mars et septembre 1570:
      Dimier, _Le Primatice, peintre, sculpteur et architecte des rois
      de France_, Paris, 1900, p. 210.]

Ces deux Franais, chargs de la direction et du contrle des travaux,
cessrent d'appeler d'Italie des artistes et des ouvriers et ils
n'employrent plus gure depuis 1570 que des Franais. Ils taient aussi
fervents admirateurs de l'antiquit que Le Primatice; mais ils pensaient
n'avoir plus besoin d'intermdiaires. L'initiation de leur pays tant
accomplie, les initiateurs pouvaient partir. L'art franais bien dress,
trop dress, allait pour un temps se suffire  lui-mme et vivre de ses
propres moyens. Il est remarquable que son mancipation d'un moment se
soit affirme sous une reine italienne.

L'architecture tait de tous les arts celui qui l'intressait le plus et
auquel elle s'entendait le mieux. Aussitt qu'elle disposa librement des
finances de l'tat, elle activa les travaux des maisons royales et des
siennes. Elle continua le palais Renaissance que Franois Ier et Henri
II avaient entrepris de substituer au Louvre de Charles V. Pierre Lescot
acheva ce qu'il avait commenc, la rdification de l'angle sud-ouest,
la seule partie du vieux chteau qui et t dmolie.  ce point de
jonction des btiments neufs, mais extrieurement  eux, Catherine fit
construire ensuite, dans la direction de la Seine, un portique sur
lequel s'leva plus tard la galerie d'Apollon. Elle chargea de ce
travail un autre Franais, Pierre Chambiges, le descendant des grands
maons de Beauvais. En retrait de ce portique, paralllement  la rive
du fleuve, se dveloppa la galerie actuelle des Antiques[747]. Portique
et galerie reposaient sur un soubassement en bossage vermicul, qui
rappelait les blocs rustiques du palais Mdicis de la Via Larga et
d'autres palais de Florence. Le Primatice, aussi bon architecte que
peintre, poursuivit jusqu' sa mort les travaux de Fontainebleau, o il
avait t dj occup sous Henri II. La construction de la salle des
Gardes, l'agrandissement de la chambre des Poles ou de l'tang
(au-dessus du Muse chinois actuel) sont la part de Catherine dans
l'immense difice.

      [Note 747: Babeau, Le Louvre et son histoire, Paris, 1895, p. 68
      sq.]

Elle chargea Philibert de L'Orme de parachever pour le Roi son fils
(Charles IX) Saint-Maur-des-Fossez, qu'il avait construit pour le
cardinal du Bellay, et de transformer ce rendez-vous de chasse  un
tage, que le Cardinal avait ddi  Franois Ier et aux Muses, en une
cassine (villa) btie avec une grande et magnifique excellence ...
d'une faon bien autre et beaucoup plus riche et logeable et digne--du
moins de L'Orme le croyait--de servir de maison de plaisance au chteau
de Vincennes[748]. La Reine-mre avait aussi ses maisons des champs:
Monceaux, prs de Meaux, dont la construction tait assez avance en
1561 pour qu'elle y ret la Cour[749];--et loin de Paris, dans la
rgion de la Loire, Chenonceaux, qu'elle s'tait fait cder par Diane de
Poitiers. La situation du chteau dans le lit mme du Cher, en partie
sur le tablier d'un pont, tait originale. Philibert de L'Orme,  qui
elle demanda un projet d'agrandissement, lui en soumit un[750] qui
aurait fait de Chenonceaux une rsidence plus splendide que
Fontainebleau et que Chambord. Mais Philibert de L'Orme mourut et
l'argent manqua; il fallut se borner. Toutefois, elle affecta aux
embellissements qu'elle y entreprit  partir de 1576, outre les revenus
du domaine, qui taient de 1200 cus d'or, ceux de la baronnie de
Levroux[751]. Elle traa des jardins et amena par des canaux souterrains
les eaux du voisinage. Ce sera son Poggio  Cajano, avec une rivire
abondante, le Cher, au lieu du maigre Umbrone; et  l'exemple de Laurent
de Mdicis qui avait fait de sa proprit un champ d'expriences, un
muse et un jardin d'acclimatation[752], elle planta des vignes
trangres, tablit une magnanerie et une filature de soie, installa une
volire d'oiseaux rares et une petite mnagerie d'animaux curieux. Aussi
tait-ce, de toutes ses maisons des champs, celle laquelle, disait Henri
III, elle s'estoit plus qu' nul autre affecte et dlecte.

      [Note 748: Philibert de L'Orme, _Tome premier de l'Architecture_,
      p. 251. Cet agrandissement ne fut pas un embellissement, et
      l'lgant pavillon s'alourdit de deux ailes banales (Palustre,
      _Renaissance_, t. II, p. 70).]

      [Note 749: Palustre, _L'Architecture de la Renaissance_, p. 197.
      Cf. Bouchot, p. 146.]

      [Note 750: Conserv par Jacques Androuet du Cerceau, dans son
      _Recueil des plus excellens bastimens de France_: Clouzot,
      _Philibert de l'Orme_, p. 151.]

      [Note 751: Sauf les 220 livres qu'elle rservait au chapitre de
      l'glise de Clry pour le service d'Henri II: l'abb C. Chevalier,
      _Debtes et cranciers de la Royne mere_, Introd. p. XXXVI-XL,
      Techener, 1862.]

      [Note 752: Sur Poggio  Cajano, voir Mntz, _A travers la Toscane.
      Les villas des Mdicis aux environs de Florence_ (_Tour du monde_,
      1883, 2e semestre, p. 195-200).]

A Paris, elle avait son logement au Louvre, mais, ds le temps de sa
rgence, elle se prparait une rsidence qui ft toute  elle, pour s'y
retirer quand Charles IX, majeur et mari, prendrait le gouvernement de
l'tat et de la Cour. Elle acheta de Villeroy le lieu dit des
Thuileries, sur la rive droite de la Seine, hors de l'enceinte de la
ville, mais tout contre la Porte-Neuve, et elle y ajouta en 1564 le
Jardin des Cloches. Philibert de L'Orme lui dressa le plan d'un palais
 l'italienne: un quadrilatre ferm avec cours intrieures, mais dont
la faade s'ouvrait  la franaise sur des jardins. Mais il n'eut que le
temps de construire celui des grands cts qui faisait face  l'Ouest.
Le manque d'argent, la recrudescence des troubles, et l'intrt qu'avait
Catherine  rester au Louvre, prs de son fils, la dtournrent
d'achever l'oeuvre. D'ailleurs, ce qu'elle voulait, c'tait moins un
palais qu'une villa  l'italienne[753], avec jardins, grottes, eaux
courantes et eaux jaillissantes. Les Tuileries furent l'un et l'autre,
un chteau adoss  la ville, o elle ne rsida pas, mais o elle se
promena, donna des banquets et des ftes. Le jardin tait, raconte un
ambassadeur suisse, qui le visita en 1575, trs vaste et tout  fait
riant... travers par une longue et large alle, qui tait borde de
grands arbres, ormes et sycomores, pour fournir un ombrage aux
promeneurs. Il s'y trouvait un labyrinthe fait de main d'homme et
combin avec un art si merveilleux qu'une fois entr il n'est pas ais
d'en sortir; des fontaines, c'est--dire des nymphes et des faunes,
couchs, versant l'eau de leur urne[754]; et aussi une faon de rocher
incrust d'ouvrages en poterie (_ex opere figulinario_), serpents,
coquillages, tortues, lzards, crapauds, grenouilles et oiseaux
aquatiques de toutes sortes, qui rpandaient de l'eau par leur
bouche[755]. C'tait une grotte artificielle--encore une importation
italienne dont le cardinal de Lorraine avait donn le premier spcimen
dans son chteau de Meudon--, mais que Catherine avait commande  un
Franais, Bernard Palissy l'inventeur des rustiques figulines
mailles[756]. Mais cet ouvrage, que le reprsentant des Cantons
dclarait merveilleux menaait dj ruine, et  la mort de Catherine
il tait tout ruin. Les desseins de la Reine-mre dpassaient toujours
ses ressources.

Et d'ailleurs, elle ne se souciait plus des Tuileries. Elle avait, en
1572, acquis l'Htel d'Orlans ou Petit-Nesle, situ rue de
Grenelle-Saint-Honor tout prs du Louvre, et qui appartenait  la
congrgation des Filles Repenties; l'Htel d'Albret, rue du Four, et
plusieurs maisons du voisinage, prs de la rue Coquillire. Elle rasa
les btiments des Filles Repenties, sauf la chapelle, pour en faire un
vaste jardin, et, sur l'emplacement de l'Htel d'Albret, elle se fit
btir, par Philibert de L'Orme et Jean Bullant, son Htel, l'Htel de la
Reine, o elle passa les huit ou neuf dernires annes de sa vie[757].

      [Note 753: _Lettres_, t. X, p. 214, 9 septembre 1567.--Description
      des Tuileries par le secrtaire de Girolamo Lippomano, ambassadeur
      vnitien, dans Tommaseo, _Relations_, t. II, p. 593 (Coll. Doc.
      indits).]

      [Note 754: C'taient peut-tre des parties de la fontaine
      monumentale que Paul Ponce Trebatti avait commence et que la mort
      l'empcha d'achever: H. Sauval, _Histoire et recherches des
      Antiquits de la ville de Paris_, Paris, 1724, t. II, p. 60.
      L'ambassadeur suisse aura pris pour des faunes et des nymphes deux
      naades et deux fleuves.]

      [Note 755: Cit par Ernest Dupuy, _Bernard Palissy_, p. 59-60.]

      [Note 756: Ce n'tait pas d'ailleurs une simple grotte, mais une
      grande caverne, une sorte de temple souterrain, que le bon potier
      aurait voulu faire: _Oeuvres de Bernard Palissy_, d. par Anatole
      France, p. 466. Il dut se borner  orner son rocher.]

      [Note 757: _Lettres_, t. X, p. 428, n. A. de Barthelemy, _La
      colonne de Catherine de Mdicis  la Halle au bl_, Mmoires de la
      Socit de l'Histoire de Paris, t. VI (1879), p. 183.]

C'tait un palais franais, entre cour et jardin, ouvert largement au
soleil, et non le palais italien aux cours intrieures, comme de L'Orme
avait commenc d'en btir un aux Tuileries. Mais Jean Bullant, grand
imitateur de l'antiquit, avait, dans la cour d'honneur, lev, sur le
modle de la colonne de Marc-Aurle et de Trajan, une colonne
monumentale de 143 pieds dont il avait d'ailleurs modernis les larges
cannelures, en les parsemant de couronnes de fleurs de lis, de cornes
d'abondance, de chiffres, de miroirs briss et de lacs d'amour
dchirs, symboles de la prosprit et du bonheur dtruits par la mort
d'Henri II[758].

Depuis les premiers temps de sa rgence, elle faisait travailler aussi 
Saint-Denis, cette ncropole des rois. La chapelle funraire qu'elle
destinait  recevoir le corps de son mari, celui de ses enfants et le
sien tait un difice  part, accol au croisillon septentrional de
l'glise abbatiale et qui ne communiquait avec elle que par une porte.
Elle tait de forme circulaire, large de trente mtres de diamtre  la
base, haute de deux tages pristyles, et couronne d'une coupole en
retrait que portaient douze colonnes et qu'une lanterne surmontait[759].
L'ide de cette rotonde tait du Primatice, que Catherine avait charg
de la construction; et, en effet, elle devait venir plus naturellement 
un Italien, qui avait vu le Panthon de Rome, le Tempietto de Bramante
et les baptistres de Pise et de Florence. Aprs la mort du Primatice,
les travaux furent continus par Jean Bullant et repris enfin par
Baptiste Androuet du Cerceau, qui aurait modifi et surtout alourdi le
plan primitif.

On voit combien elle tait clectique. Elle employait indiffremment des
architectes franais ou italiens, comme Henri II et Franois Ier. Ce qui
la distingue de tous les souverains qui ont eu la passion des btiments,
c'est qu'elle ne se contentait pas de s'intresser aux travaux et
d'intervenir par conseils, dsirs et observations. En lui ddiant son
_Premier Tome de l'Architecture_, qui parut en 1567, Philibert de L'Orme
admirait comme de plus en plus, disait-il, vostre bon esprit s'y
manifeste (dans l'architecture) et reluit quand vous-mesme prenez la
peine de protraire et esquicher les bastiments qu'il vous plaist
commander estre faicts[760]. Dans le cours de l'ouvrage, il revenait
sur cette collaboration de la Reine-mre, laquelle pour son gentil
esprit et entendement trs admirable accompagn d'une grande prudence et
sagesse a voulu prendre la peine, avec un singulier plaisir, d'ordonner
le dpartiment de son dit Palais (des Tuileries) pour les logis et lieux
des salles, antichambres, chambres, cabinets et galleries et me donner
les mesures des longueurs et largeurs, lesquelles je mets en excution
en son dit palais, suivant la volunt de Sa Majest[761].

      [Note 758: _Lettres_, t. X, p. 428 n. A. de Barthelemy, _La
      colonne de Catherine de Mdicis  la Halle au bl_, Mmoires de la
      Socit de l'Histoire de Paris, t. VI (1879), p. 184.]

      [Note 759: Paul Vitry et Gaston Brire, _L'glise abbatiale de
      Saint-Denis et ses tombeaux_, Paris, 1908, p. 19-21.--Dimier, _Le
      Primatice_, 1900, p. 353 sqq.]

      [Note 760: _Le Tome premier de l'Architecture_, par Philibert de
      L'Orme, Paris, 1567, prface, p. 1.]

      [Note 761: _Ibid._, p. 20.]

Elle ne se contentait pas de la beaut un peu froide du style classique.
Pour relever et gayer l'aspect des murs, d'abundant, raconte toujours
de L'Orme, elle a voulu aussi me commander faire faire plusieurs
incrustations de diverses sortes de marbre, de bronze dor et pierres
minrales, comme marchasites (marcassites) incrustes sus les pierres de
ce pas, qui sont trs belles, tant aux faces du palais et par le dedans
que par le dehors...

Par cette recherche de l'clat, elle se distingue de son architecte,
partisan d'un art plus svre. Elle s'inspire de San Miniato et de Santa
Maria del Fiore, si riants en leur polychromie de marbre. Les chantiers
des Tuileries, comme on le voit par l'Inventaire de ses meubles,
taient remplis de marbres de toutes couleurs: noir de Dinan, rouge de
Mons, rouge et vert, rouge et blanc, rouge et tann, blanc et noir,
blanc tachet de jaune, blanc tout tachet. Au Louvre, le long de la
galerie actuelle des Antiques, du ct du Jardin de l'Infante, et dans
l'angle de la cour intrieure, ressortent aussi, quoiqu'elles soient
ternies par le temps, des tables de marbre, vert, rouge, etc. Au
mausole d'Henri II  Saint-Denis, des masques rougetres parmi les
bas-reliefs de marbre blanc, le contraste entre le bronze noir des
statues symboliques et la blancheur cadavrique des gisants, rompent
aussi l'uniformit[762]. C'est, avec le bossage vermicul de la galerie
et du portique qui y est contigu, l'indice du pays d'origine de la
Reine-mre, et, pourrait-on dire, sa marque de fabrique.

En sculpture aussi, ses impressions de jeune Florentine expliquent la
souplesse de son got. Il est naturel, qu'elle se soit adresse, pour
faire la statue questre de son mari mort, au sculpteur de gnie qui
avait,  la Sacristie Neuve de Saint-Laurent, idalis l'image de son
pre. C'est vraisemblablement de cette statue qu'il s'agit dans deux
lettres, l'une de l'ambassadeur de France  Rome, Ville-Parisis (31 mai
1564), et l'autre de Catherine (15 juin)[763]. Michel-Ange, qui venait
de mourir plus qu'octognaire, s'tait peut-tre, malgr sa vieillesse,
charg de cette oeuvre[764]. En tout cas, il en avait dress les
portraicts et desseings. Ville-Parisis avait choisi, pour les
excuter, ainsi qu'il l'crivait  la Reine-mre, un homme qui entend
trs bien telles besongnes, mais qui malheureusement, s'tait tromp
sur la quantit de bronze ncessaire. Il fallait faire venir de Venise
pour le plus prs, le complment de mtal, et toutefois, Ville-Parisis
estimait que tout serait fini pour la my aoust ou environ.

      [Note 762: Paul Vitry et Gaston Brire, _L'glise abbatiale de
      Saint-Denis et ses tombeaux_, Paris, 1908, p. 154.]

      [Note 763: _Lettres_, t. II, p. 193, et mme page, note 2.]

      [Note 764: Peut-tre aussi s'est-il excus d'entreprendre un
      pareil travail  son ge et s'est-il content de dresser les
      portraicts et desseings. Il mourut le 18 fvrier 1564.]

Mais le travail n'alla pas aussi vite que le prvoyait l'ambassadeur et
que le dsirait Catherine. Le praticien spcialiste tant, dit la
Reine-mre, fort subject  l'apoplexie et passant pour le seul homme
en la chrtient capable d'accomplir un pareil ouvrage, il convenait de
se hter avant la crise finale. Daniel de Volterra--car c'est de lui
assurment qu'il s'agit--mourut en 1566 et n'eut le temps que de fondre
le cheval[765].

Pour couler en bronze son mari, Catherine pensa cette fois  Jean de
Bologne, un autre disciple de Michel-Ange et flamand perdument
italianis. Elle pria le prince de Florence, Franois de Mdicis, dont
il tait le sculpteur attitr, de le lui prter pour aller achever 
Rome la statue d'Henri II et la mettre en telle perfection qu'elle
puisse correspondre  l'excellence d'un cheval qui est j faict.
Franois refusa de lui donner ce contentement. Le cheval expdi en
France attendit vainement son cavalier. Il servit plus tard  une statue
questre de Louis XIII, qui, dresse place Royale, fut brise en 1793.

Ce n'est pas la seule preuve de l'admiration de Catherine pour
Michel-Ange. Ayant su qu'un mdecin de Rome voulait vendre
l'_Adonis_--l'_Adonis mourant_,--qui est si beau, disait-elle (elle
l'avait donc vu en sa jeunesse), elle crivait au comte de Tournon, son
ambassadeur prs du pape, de s'enqurir du prix, offrant mme, si
c'tait ncessaire, de donner au vendeur un bnfice
ecclsiastique[766].

      [Note 765: Sur Daniel Ricciarelli, n vers 1509  Volterra, voir
      pour rfrences Mntz, _La Renaissance_, t. III, p. 551-552.]

      [Note 766: _Lettres_, II, p. 394. Lettre du (20?) octobre 1566.
      L'_Adonis mourant_ est maintenant au Muse national de Florence.
      On conteste qu'il soit de Michel-Ange par de pauvres raisons
      exposes dans H. Thode, _Michelangelo_, Berlin, 1912, t. III, p.
      111 sq. La lettre de Catherine, crite deux ans aprs la mort de
      Michel-Ange, semble prouver que l'_Adonis mourant_ est bien du
      grand sculpteur. De quel autre Adonis pourrait-il y tre question
      et avec cette admiration? C'est une question que je me propose de
      reprendre bientt.]

Mais les travaux de Saint-Denis permirent  Catherine d'apprcier  sa
valeur la sculpture franaise.

Elle avait entrepris d'riger  Henri II dans la chapelle des Valois un
monument funraire comparable  ceux de ses prdcesseurs immdiats,
Franois Ier et Louis XII. Le Primatice, sans parti pris, avait command
les bas-reliefs et les figures  des Italiens ou des Franais, Dominique
Florentin, Jrme della Robbia, Germain Pilon, Ponce Jacquino, Laurent
Regnauldin, Franois Roussel. Mais tous, sauf Germain Pilon, moururent
avant d'avoir achev ou mme commenc leur tche. Germain Pilon continua
ou reprit l'oeuvre de ses compagnons, et c'est lui qui est, on peut le
dire, le principal ou mme l'unique sculpteur du mausole d'Henri II.
Comme dans les grands tombeaux de l'poque, Henri II et Catherine de
Mdicis sont reprsents deux fois: en bas, morts et nus; en haut, sur
la plate-forme, revtus du costume royal et priant. Les gisants sont de
marbre et les orants de bronze; ils sont les uns et les autres de
Germain Pilon.

Le cadavre d'Henri II accuse de la raideur et de l'affaissement, mais
sans excs de ralisme; et sa belle tte renverse sur un coussin fait
penser  celle du Christ de Holbein[767]. Le corps de la Reine montre
les formes pleines et jeunes encore d'une femme de quarante ans, l'ge
qu'elle avait lors de la mort de son mari[768]. Les orants reprsentent
les souverains en leur majest, agenouills sur des prie-Dieu, qui ont
disparu. Catherine est ressemblante et n'est pas laide. Son manteau de
crmonie laisse voir la taille bien prise sous un corsage sem de
pierreries. Henri est drap dans le grand manteau fleurdelis, d'o
ressort son visage aux traits nobles,  la physionomie ferme d'homme
ttu. A l'exemple des vieux imagiers, Germain Pilon ralisait l'art
dans la vrit.

      [Note 767: Au Muse de Ble.]

      [Note 768: La gisante, dite de Catherine de Mdicis, qui est
      maintenant au Louvre, aprs avoir tran un demi-sicle, dit-on,
      dans la cour de l'cole des Beaux-Arts, ce cadavre de femme au
      gros nez aplati, aux lvres paisses, aux mamelles plates, 
      l'ossature rude, est-ce vraiment Catherine de Mdicis? Jrme
      della Robbia,  qui on l'attribue, se serait-il permis de
      prsenter  sa royale compatriote cette image cruelle de la
      dchance qui suit la mort. S'il l'a fait, on comprend que
      Catherine n'ait pas voulu de cette effigie.]

Aux angles de cet dicule de marbre, quatre figures de femmes en bronze
noir symbolisent les vertus cardinales: Temprance, Prudence, Force,
Justice. C'est, avec l'architecture du monument, la part de l'influence
italo-classique[769].

Idalises aussi  la mode de la Renaissance, les trois cariatides,
court vtues en leur tunique de chasseresses, qui reprsentent les
Vertus thologales, et portent sur leur tte l'urne de bronze o taient
unis dans la mort comme dans la vie les coeurs d'Henri II et du
conntable de Montmorency[770].

      [Note 769: Vitry et Brire, p. 155-158.]

      [Note 770: Voir _infra_, ch. XI, p. 410.]

Catherine tait capable de comprendre le grand artiste en qui se
conciliaient la tradition franaise et l'inspiration nouvelle. Elle
tait d'une ville, Florence, o les ouvriers du marbre et du bronze,
Donatello, Verrocchio, les Rossellino, Luca della Robbia et mme Mino de
Fiesole--en laissant  part Michel-Ange qui trne dans l'isolement du
gnie--ont toujours suivi de plus prs la nature que les autres
Italiens. Aussi Germain Pilon fut-il son sculpteur favori, peut-tre
parce que, sans y penser, elle retrouvait en lui sa conception atavique
de l'art. Elle se fit reprsenter par lui en 1583 avec son mari, en
gisants de marbre, tendus sur des matelas de bronze, mais cette fois
couronne en tte, en costume du sacre. Cette oeuvre trs raliste
reproduit avec une scrupuleuse fidlit le dtail des toffes, des
ornements et des vtements d'apparat. La tte de Catherine est d'une
vrit frappante: c'est peut-tre le portrait le plus exact qu'on ait
d'elle en sa vieillesse: figure hommasse et empte, menton court doubl
d'un collier de graisse, front fuyant.

Elle lui commanda aussi, pour dcorer la chapelle de son htel, une
_Annonciation_, et c'est pour elle aussi qu'il sculpta et peignit cette
admirable _Pieta_ de pierre, aujourd'hui au Louvre, o, dans la figure
amaigrie de la mre de Dieu, l'humain et le divin transparaissent et se
fondent dans l'expression de la douleur[771].

      [Note 771: Lemonnier, _Histoire de France_, publie sous la
      direction d'E. Lavisse, t. V 2, p. 356.]

Il y avait encore plus loin des Clouet aux peintres italiens que de
Germain Pilon  Verrocchio et  Donatello, et cependant Catherine se fit
portraiturer par les uns et les autres. Il est vrai qu'en 1541 elle
faisait demander  Paul III par le nonce un portrait de Donna Giulia,
qu'elle avait vu, tant enfant, dans la chambre du cardinal Hippolyte de
Mdicis et pour lequel elle s'tait sentie prise d'amour[772]. Mais
tait-ce pour la beaut de la dame ou le mrite du peintre, Sbastien
del Piombo? Il est plus significatif qu'en 1557 elle ait crit au
cardinal Strozzi, son cousin, pour lui demander un peintre qui saiche,
disait-elle, bien peindre au vif et lui ferez faire vostre pourtraict ou
de quelque autre que je cognoisse et le m'envoyez  ce que, si je le
trouve bon et bien faict, vous m'envoyez le dit personnaige pour qu'il
serve par dea[773]. Mais cette demande ne prouve pas ncessairement
qu'elle prfrt la manire idaliste des portraitistes italiens  celle
des portraitistes flamands. Elle s'tait dj fait peindre  cette
poque par Franois Clouet[774] et voulait se voir tout autre: fantaisie
de femme ou dsir de faire cadeau  ses amis d'Italie d'un portrait 
leur got et  leur mode. Mais elle n'a pas probablement insist; et en
effet il y a d'elle beaucoup de portraits franais et trs peu de
portraits italiens.

      [Note 772: Romier, _Les Origines politiques des guerres de
      religion_, I, p. 17. Cette Donna Giulia que j'ai pu identifier,
      est une Gonzague de la ligne de Sabioneta et Bozzolo, femme de
      Vespasiano Colonna, qui mourut prmaturment en 1528, la laissant
      veuve toute jeune. Elle passait pour une des plus belles femmes de
      l'Italie. Le cardinal Hippolyte de Mdicis, qui tait amoureux
      d'elle, la fit peindre, entre le 8 juin et le 15 juillet 1531, par
      Sebastiano del Piombo,--un portrait que Vasari (d. Milanesi, V,
      p. 578), qualifie de pittura divina. Catherine, qui n'a quitt
      Rome qu'en avril ou mai 1532, a donc pu le voir, et c'est
      certainement ce portrait-l qu'elle demandait. Celui qui se trouve
       Mantoue en est une rplique et il servit  son tour de modle,
      par exemple, pour le petit portrait qu'on voit au Muse imprial
      de Vienne. Voir Dr Friedrich Kenner, _Die Portrtsammlung des
      Erzherzogs Ferdinand von Tyrol. Die italianischen Bildnisse_, dans
      le _Jahrbuch der Kunsthistorischen Sammlungen des Alterhchsten
      Kaiserhauses_, 1896, t. XVII, p. 216, no 89 A.--B. Amante, _Giulia
      Gonzaga_, Bologne, 1896.]

      [Note 773: _Lettres_, I, p. 109.]

      [Note 774: En 1564, elle se fit peindre  Lyon avec ses enfants
      par Corneille de La Haye (dit de Lyon), un Flamand, lui aussi.]

Une iconographie critique de Catherine de Mdicis en fournirait une
preuve dcisive[775]; mais elle est difficile. Catherine a t
reprsente tant de fois et de tant de manires, peintures, fresques,
dessins, maux, cires, aujourd'hui disperss, qu'il faudrait aller la
chercher dans tous les muses de France et d'Europe et dans les
collections des princes et des particuliers. Pour ce qui est des
portraits peints, ils sont, pour la plupart, d'auteurs inconnus, et, en
attendant de les identifier et de les dater, si c'est possible, il faut
se contenter de les grouper par coles. Il y a  Poggio  Cajano un
portrait que l'on donne comme celui de Catherine enfant. Il reprsente
une jeune fille de quatorze ou quinze ans, qui n'est pas laide, coiffe
d'un diadme de perles et couverte d'un riche manteau[776]. Bouchot
s'amuse fort de cette princesse moldave, et tout au plus accorde-t-il
qu'un peintre inconnu ait voulu donner un pendant au portrait romantique
du cardinal Hippolyte peint par Titien. Mais pourtant il ne faudrait pas
oublier que Vasari,  la veille du mariage de Catherine, fit d'elle un
portrait destin  la Cour de France et au futur poux et qu'il a d
dissimuler les misres de l'ge ingrat[777]. On n'y reconnat pas sa
manire; mais,  l'poque o il peignit la fiance, il n'avait que vingt
et un ans et n'tait pas encore lui-mme. Il est d'ailleurs  remarquer
que cette Catherine ressemble assez  celle que Vasari a peinte au
Palazzo Vecchio dans la fresque des pousailles.

      [Note 775: Elle a t essaye par Bouchot et Armand Baschet, mais
      elle est incomplte et fautive. Beaucoup de portraits, qu'il est
      facile de voir  Florence dans la Galerie qui mne des Uffizi au
      palais Pitti, n'y sont pas indiqus, et par contre on donne comme
      un portrait de Catherine par le Tintoret, celui de la duchesse
      d'Urbin Giulia (comme l'a dmontr Gronau, _Titian_ 1904).]

      [Note 776: Dans l'inventaire des objets lgus  la
      grande-duchesse de Toscane, Christine de Loraine, par Catherine de
      Mdicis, sa grand'mre, se trouve indiqu, au no 288
      (Reumont-Baschet, p. 346) _un ritratto della Regina Caterina
      fanciuletta con ornamento d'oro_. Ne serait-ce pas celui-l?]

      [Note 777: Voir la lettre de Vasari, o on lit qu'il faisait le
      portrait pour le duc d'Orlans et qu'il en ferait une rplique
      pour le bon vieux cousin de Catherine, Ottaviano de Mdicis, et
      mme il en promettait une autre copie  un ami de Rome, Messer
      Carlo Guasconi.]

Le portrait publi par Alberi, en tte de sa _Vie de Catherine de
Mdicis_--avec ses fleurs dans les cheveux--n'est certainement ni de
Catherine de Mdicis, ni peut-tre mme du XVIe sicle. Il y a d'elle
aux Uffizi un assez beau portrait que le catalogue (no 40) attribue 
Santi di Tito, un peintre florentin, qui vcut de 1536  1605. La figure
est assez vulgaire, mais les lvres sont fines et l'air intelligent.
Catherine est assise sur un fauteuil  haut dossier; elle est en
demi-deuil, manches  gigot rayes noir et blanc. Elle parat ge de
quarante  quarante-cinq ans. Mais Santi di Tito est-il venu en
France?[778]. Un autre Italien, mais inconnu, l'a peinte en sa
vieillesse, peut-tre d'aprs un portrait de l'cole franaise[779].

      [Note 778: Le buste de ce portrait est reproduit trait pour trait
      dans un mdaillon peint  la fresque qui se trouve au-dessus d'une
      fentre dans la salle de Lon X au Palazzo Vecchio. Mais le
      copiste ou la courbe de la paroi a singulirement paissi le
      modle.]

      [Note 779: Dans le couloir, ct Pitti, no 1121, phot. par
      Alinari, p. 2a, no 725.]

A ces trois ou quatre peintures se rduit l'apport de l'art italien. Il
n'y a pas d'autre image d'elle  Florence et  Rome qui ait t faite
par ses compatriotes. Mais elle a t reprsente  tous les ges et de
toutes faons par les peintres franais. Les muses de Florence sont
particulirement riches en portraits, qui sont incontestablement de
l'cole de Clouet. Il y en a trois dans la galerie qui va des Uffizi au
palais Pitti et dont l'un,--celui de Catherine vers trente ans,--est
comparable aux plus authentiques chefs-d'oeuvre de Franois Clouet, 
l'lisabeth d'Autriche du Louvre et au Charles IX du Muse imprial de
Vienne. La jeune Reine est debout en costume d'apparat, avec une coiffe
de perles, un collier de perles, une robe brun mordor et un jupon rose
teint tout quadrill de perles, une lourde cordelire entremle de
perles et d'or. De son manteau il n'apparat que l'hermine, qui recouvre
presque tout le bras, et qui rompt de sa blancheur les manches 
bouillons longitudinaux, entrelacs aussi de carrs de perles. Les
mains, les belles mains, ressortent longues et fines, la droite tenant
un ventail aux plumes blanches en panache.

Il y a des mdaillons d'elle, enlumins ou peints sur parchemin ou sur
mail, dans son Livre d'heures qui est au Louvre, dans la salle des
miniatures et des pastels aux Uffizi, dans le Muse imprial et le
Trsor imprial de Vienne[780]. Ils sont tous de la manire de Clouet
inimitable en ces oeuvres tnues. Nombreux aussi sont les dessins de
la mme cole au crayon noir ou au crayon de couleur. Mais  mesure
qu'elle vieillissait, l'image ressemblait moins au modle. Les
portraitistes du crayon, les Caron, les Du Monstier, les Quesnel,
disciples infidles de Clouet, prtrent  cette femme grosse et lourde
les formes, que sous le vtement on devine lances, de la Diane de
Poitiers sculpte nue par Jean Goujon. L'esprit courtisan aidait  ces
mensonges de l'idalisme classique. Mais ce n'est pas un indice des
gots de Catherine. Il y a aux Uffizi,  Florence, un portrait peint,
qui la reprsente en sa vieillesse, paissie par l'ge, avec de gros
yeux  fleur de tte et de grosses lvres rouges, vtue toute de noir,
sauf la guimpe blanche, assise sur un sige noir, entre deux rideaux
noirs, sur un fond de tapisserie noire. Aprs avoir vu ce beau portrait
raliste, on s'tonne que Bouchot puisse dire qu'elle voulait tre
reprsente, non telle qu'elle tait, mais telle qu'elle aurait voulu
tre[781].

      [Note 780: F. Mazerolle. Miniatures de Franois Clouet, au Trsor
      imprial de Vienne (Extrait de la _Revue de l'Art chrtien_,
      octobre 1889).]

      [Note 781: Couloir du palais Pitti aux Uffizi, ct Pitti, n 19.

      Il est possible, mais c'est une hypothse, que ce portrait soit
      celui qu'elle promettait d'envoyer  ses bonnes _Murate_ (3
      janvier 1588): portraict au vif de moy, trs bien faict. Voir
      ci-dessus, p. 259, la statue raliste commande  Germain Pilon.]

Son got tait bien plus large. L'Inventaire qui fut dress aprs sa
mort mentionne des tableaux d'inspiration religieuse ou antique: une
_Charit_(?), l'_Enfant prodigue_, le _Jugement de Salomon_, l'_Histoire
d'Esther et d'Assurus_ l'_Histoire d'Orphe_, une _Vnus_, le
_Ravissement d'Hlne_ et qui, tous, taient probablement traits  la
mode italo-classique; mais Catherine ne mprisait pas, comme on le voit
par le mme Inventaire, la peinture de genre, o les Flamands
excellaient dj, ces scnes d'intrieur ou de cabaret, avec de petits
bonshommes trs ralistes que le grand Roi qualifiera plus tard, sujets
compris, de magots. Elle a en son Htel pour en gayer les murs des
drolleries de Flandres, une cuisinire (est-ce une cuisine ou
simplement une rtissoire?)[782], le groupe d'un barbet, d'une
drollerie et d'une cuisinire de Flandres, et trente-six petits
tableaux peints sur bois, avec leurs chssis, de divers paisages et
personnages[783], qui paraissent de mme caractre. Elle tapisse son
cabinet de travail de vingt tableaux de paisages peintz sur toile
attachez avec des cloux. Or, comme on le sait, le paysage pour le
paysage, le paysage qui n'est pas simplement un dcor, ce n'est pas, 
cette poque, un genre en faveur ni mme en usage parmi les peintres
italiens ou franais. La Florentine n'a point de parti pris contre l'art
du Nord.

      [Note 782: Bonnaff, _Inventaire_, p. 72.]

      [Note 783: _Ibid._, p. 83, 95.]

Les maux de Lonard Limousin empruntent leurs sujets  la mythologie et
 la ralit. Ils montrent la Cour de France et l'Olympe: ils sont
antiques et ils sont contemporains. Catherine avait fait enchsser dans
les lambris trente-neuf petits tableaux d'mail de Limoges en forme
ovale et trente-deux portraits d'environ ung pied de hault de divers
princes, seigneurs et dames[784]. D'autres pices d'mail,
transportables, celles-l, taient enfermes dans des bahuts: cent
quarante ici, quarante-huit l[785].

      [Note 784: On en voit encore au Louvre, dans les vitrines de la
      galerie d'Apollon.]

      [Note 785: Bonnaff, _Inventaire_, p. 155, 74, 81. Ce Jrme della
      Robbia, ou, comme elle dit, Hierosmme de La Rubie, qu'elle
      recommandait  Cosme de Mdicis, 12 mars 1549, _Lettres_, t. I, p.
      29 et note 2, appartenait  la dynastie des grands mailleurs
      florentins, mais il tait lui-mme architecte et sculpteur, et
      c'est en cette qualit qu'il avait dj travaill en France
      pendant plus de trente ans, sous Franois Ier et Henri II, par
      exemple  la construction du chteau de Madrid, voir p. 234, n.
      4.]

Bernard Palissy, l'illustre potier, que la Reine a employ  la grotte
des Tuileries, ne connaissait gure l'antiquit; et mme, comme il
pratiquait un art que Rome et la Grce ignoraient, il en faisait fi: Je
n'ai point d'autre livre, dclare-t-il, que le ciel et la terre.

Mais ce qui prouve mieux encore l'clectisme de Catherine, ce sont deux
sries de tapisseries, dont l'une est reprsente par de nombreuses
rpliques au Garde-meuble de Paris, et dont l'autre existe en original
au Muse archologique (section des Arazzi) et aux Uffizi de Florence.
Elles sont une illustration du rgne de Catherine et quelquefois des
mmes vnements, qu'elles interprtent de la faon la plus diffrente.

La srie du garde-meuble est d'inspiration toute classique. Son premier
auteur est un bourgeois de Paris, Nicolas Houel, ancien marchand
apothicaire et picier enrichi par son ngoce, et qui devint plus tard
intendant et gouverneur de la maison de la Charit chrtienne establie
es Faubourg Saint-Marcel[786]. Il crivait, collectionnait, achetait,
probablement revendait des tableaux, et par l se trouvait en rapport
avec des personnes de toutes conditions. L'ide lui vint, comme il le
raconte lui-mme, de dresser un dessin de peinture qui pt servir de
patron  beaucoup d'ouvriers--vraisemblablement des tapissiers--et d'y
joindre un peu d'escriture pour en donner plus claire intelligence.
Des personnages de savoir l'engagrent  traiter l'histoire
d'Artmise, femme de Mausole, c'est--dire, sous un autre nom, celle de
Catherine de Mdicis, une veuve inconsolable elle aussi et qui, comme
Artmise, levait  son mari mort un mausole. Aprs quelque hsitation,
il composa la lgende, comptant, pour l'illustrer, sur les amis qu'il
avait parmi les plus excellents peintres et sculpteurs. Ce double
travail allait son train, mais Houel ne savait comment ni par qui le
faire excuter en tapisserie. Un jour qu'il tait dans ces alteres
(angoisses), il fut bahi de voir entrer en son logis la Reine-mre,
qui venait examiner quelques pices de son cabinet et quelques peintures
des meilleurs ouvriers de France. Il en profita pour lui montrer la
minute de ses Histoires avec plusieurs cartons de peinture, que la
royale visiteuse trouva vritablement fort beaux. Elle prit plaisir 
entendre ses explications et  regarder ses dessins, et elle
l'encouragea  pousser activement son travail. Bientt il put aller lui
prsenter les deux premiers livres de ses Histoires et les illustrations
faictes par des premiers hommes tant de l'Italie que de la France pour
faire de belles et riches peintures  tapisseries pour l'ornement de
ses maisons. Elle approuva le projet et le fit excuter dans son
chteau du Louvre par la manufacture de tapisseries de la Couronne[787].

      [Note 786: C'tait une cole pour les orphelins et un asile pour
      les pauvres honteux. Le plan en avait t prsent par Nicolas
      Houel  la femme d'Henri III, Comte de Baillon, _Louise de
      Lorraine_, Paris, 1884, p 97-98. Sur Nicolas Houel, voir Jules
      Guiffrey, _Nicolas Houel, apothicaire parisien, fondateur de la
      maison de la Charit chrtienne et premier auteur de la tenture
      d'Artmise_ (Mmoires de la Socit de l'Histoire de Paris et de
      l'le-de-France, t. XXV, 1898, p. 179-271).]

      [Note 787: C'est probablement l'ancien atelier d'Henri II 
      Fontainebleau, transfr au Louvre.]

Il y a au Cabinet des Estampes de la Bibliothque Nationale trente-neuf
de ces cartons pour tapissiers, avec des lgendes explicatives en vers,
de Nicolas Houel[788]. Mais des tentures faites d'aprs ces dessins pour
Catherine de Mdicis, il n'en reste probablement aucune. Les tapisseries
qui se trouvent au Garde-meuble, au Louvre,  Fontainebleau, et
ailleurs, et qui reprsentent les hauts faits d'Artmise, son
gouvernement glorieux et l'ducation de son jeune fils, le roi Lygdamis,
sont du XVIIe sicle. La rgence de Marie de Mdicis, et mme plus tard
celle d'Anne d'Autriche, prtaient avec quelque complaisance aux mmes
comparaisons. On reproduisit, avec les variantes ncessaires,
quelques-uns des anciens cartons: on en limina d'autres; on en fit de
nouveaux, qui furent la Suite de la reine Artmise. Sur ces modles,
que les minorits de Louis XIII et de Louis XIV remirent deux fois  la
mode, on fabriqua des tapisseries pendant tout un demi-sicle, et mme
jusqu'en 1664.

      [Note 788: Rserve, ct Ad. 105, grand in-fo. Reproductions
      photographiques de ces dessins. Ad. 105a. L'Histoire de la Reine
      Artmise de Nicolas Houel, une compilation trs indigeste est au
      cabinet des manuscrits, f. fr., no 306.]

Il ne saurait tre question ici que des cartons commands par Nicolas
Houel. Ils racontent, en une succession de tableaux, l'histoire
d'Artmise, rgente du royaume de Carie pendant la minorit de son fils.
C'est le triomphe des obsques de Mausole, ce mari tendrement aim, et
tout le dtail de ce triomphe: cortges de prtres, d'enfants et de
femmes, concerts funraires, dfils de chars et dfils de guerriers
portant les dpouilles opimes des nations vaincues, loge funbre,
brlement du corps et sacrifices, construction du temple destin 
recevoir les cendres royales;--c'est la runion des tats du royaume et
la proclamation d'Artmise comme rgente;--c'est l'instruction que la
Reine-mre donne  son fils Lygdamis tant aux lettres qu'aux
armes;--ce sont les combats qu'elle livre et les victoires qu'elle
remporte sur les Rhodiens rvolts;--et ce sont aussi les oeuvres de la
paix, ses constructions, ses jardins, ses mnageries, ses palais.
Costumes, armes et armures, jeux, crmonies, btiments, tout est
antique, grec ou plutt romain, car les artistes de ce temps ne voyaient
la Grce qu' travers Rome.

Mais, sous ce travesti, Houel et ses collaborateurs ont voulu
reprsenter des vnements et des personnages de leur temps. Vous
verrez, dit-il  Catherine, le sepulchre qu'Artmise a dress 
Mausole et qui a servi long-temps de merveille  tout le monde. Ce qui
a est de nostre temps renouvell en vous aprs la mort du feu roy Henry
vostre poux. L'ducation de Lygdamys la fera ressouvenir de celle
qu'elle a donne  ses enfants, et l'assemble des tats gnraux
cariens, des reprsentants des trois ordres de France runis  Orlans.
La dfaite des Rhodiens--ces insulaires assimils aux protestants de La
Rochelle et des les adjacentes,--lui rappellera ses cinq victoires sur
ses sujets rebelles et le pardon qu'elle leur avait accord. Les
difices construits par la Reine de Carie, tant  Rhodes qu'
Halicarnasse, taient un prototype des Tuileries et des chteaux de
Saint-Maur, de Monceaux, etc. La comparaison allait tellement de soi,
remarquait Houel, qu'on diroit que nostre sicle est la rvolution de
cet antique et premier soubs lequel rgnoit cette bonne princesse
Artemyse. Aussi le principal but de mon entreprise a est de vous
reprsenter en elle et de monstrer la conformit qu'il y a de son sicle
au nostre.

Les artistes que Nicolas Houel avait employs avaient une telle
superstition de l'art antique qu'ils n'en imaginaient point d'autre.
Franais ou Italiens, ils appartenaient, c'est Houel qui le dit,  cette
cole de Fontainebleau, dont le matre tait Le Primatice. Les dessins
ayant t termins entre aot et novembre 1570[789], Le Primatice, qui
venait  peine de mourir, a pu inspirer l'oeuvre et mme y travailler.
C'est, en tout cas, un de ses lves, Antoine Caron, de Beauvais,
(1521-1599), qui passe pour tre l'auteur de presque tous les cartons du
Cabinet des Estampes[790]. Lui et ses collaborateurs ont plac dans un
dcor et traduit en une forme antique des faits tout contemporains:
attaques de places fortes, tournois, luttes corps  corps, combats 
pied et  cheval, funrailles d'Henri II. Ils ont trouv tout naturel
d'identifier la Reine de France  la Reine de Carie, que sparaient
vingt sicles et plusieurs civilisations, et de s'inspirer des
_Triomphes de Jules Csar_, cette reconstitution de l'ancienne Rome par
Mantegna, pour illustrer l'histoire de Charles IX et de la Rgente, sa
mre.

      [Note 789: Ce n'est pas une hypothse. Dans la ddicace des deux
      livres de la Reine Artemise  Catherine, Houel fait mention de la
      paix de Saint-Germain (aot 1570) comme conclue, et du mariage de
      Charles IX, qui fut clbr  Mzires le 26 novembre de la mme
      anne, comme devant prochainement se conclure.]

      [Note 790: Mntz, _Histoire gnrale de la tapisserie en France_,
      p. 93, rclame pour Caron tous les dessins sauf les huit suivants,
      (nos 9, 10, 14, 18, 19, 2, 3, 28, 31). Voir aussi Jules Guiffrey,
      _Les tapisseries du XIIe  la fin du XVIe sicle_, dans le tome VI
      de l'_Histoire gnrale des arts appliqus  l'industrie du Ve 
      la fin du XVIe sicle_, Paris, Librairie Centrale des Beaux-Arts,
      s. d., p. 204, 207 sqq. J. Guiffrey admet que quelques-uns de ces
      cartons soient de Lerambert. L. Dimier, _La tenture d'Artmise et
      le peintre Lerambert_ (_Chronique des Arts_, 1902, p. 327-328),
      croit tenir la preuve du contraire et que Lerambert n'a travaill
      qu' la _Suite d'Artmise_.]

Mais il est remarquable que Catherine ne se soit pas contente de ce
travesti et qu'elle ait command aux ateliers de Bruxelles ou
d'Enghien[791] une interprtation raliste des pisodes les plus
brillants de son gouvernement. Les tentures de Florence reproduisent les
costumes, les armes, les combats, les divertissements et les personnages
du temps avec une scrupuleuse fidlit. Elles sont, contrairement  ce
qu'on continue de croire, la fixation par l'image des grandes ftes que
Catherine avait donnes  Fontainebleau,  Bayonne, aux Tuileries, et
qu'elle considrait comme une de ses gloires[792]. En ces huit
tapisseries clatantes de couleur se succdent les spectacles du Tour de
France: voyage de la Cour, joutes sur terre et sur l'eau, concerts,
tournois et cavalcades, et, pour finir, dans le dcor du jardin des
Tuileries, les danses en l'honneur de l'ambassade polonaise qui apporta
une couronne au duc d'Anjou. L'antiquit fournit les accessoires
d'ornementation, chars, statues, allgories et dieux, mais les paysages
et les villes sont de France; les figures, les vtements, les plaisirs
et les luttes, du XVIe sicle. Bien en vue sont placs, spectateurs ou
acteurs, les fils et les filles de la Reine, ressemblants comme des
portraits peints. Elle, toute vtue de noir comme de coutume, prside 
ces plaisirs et semble les animer du regard.

      [Note 791: J. Guiffrey, _ibid._, p. 122, note 2, indique, comme
      lieu de fabrication, Enghien et, comme date de la commande, 1585,
      d'aprs l'_Histoire des seigneurs d'Enghien_ d'un annaliste
      flamand, P. Collins, n en 1560--un contemporain, bien qu'il ait
      publi son livre seulement en 1634.]

      [Note 792: Voir les hypothses de M. Jules Guiffrey, _ibid._, p.
      154, qui s'est cependant le plus rapproch de la vrit.

      Je me propose de publier un peu plus tard un travail sur ces
      tapisseries de Florence, o je pense pouvoir identifier les lieux,
      les scnes et quelques personnages. On y verra aussi pour quelles
      raisons ces panneaux se trouvent  Florence. Je me borne
      aujourd'hui  indiquer ce qui est ncessaire pour l'intelligence
      et la diversit des gots de Catherine.]

Ainsi, pour perptuer la mmoire de ces magnificences, elle les avait
fait reprsenter en deux styles, l'un conventionnel et symbolique,
l'autre rigoureusement conforme  la vrit. Elle tait Artmise et elle
tait Catherine, et, sans s'arrter  une formule d'art, suivait
indiffremment les traditions ralistes ou les inspirations
no-classiques.

En 1580 ou 1581 elle quitta le Louvre et s'installa dans l'htel qu'elle
venait de se faire construire rue Saint-Honor. Elle voulait avoir sa
maison  elle, o plus commodment qu'au Louvre, et loin du voisinage
des favoris, elle passerait les dernires annes de sa vie--celles dont
il nous reste  raconter l'histoire politique--pendant les sjours
qu'elle faisait  Paris dans l'intervalle de ses voyages et de ses
villgiatures. Peut-tre aussi tenait-elle  faire croire qu'elle
s'effaait et laissait enfin le roi rgner par lui-mme. Mais il n'y
avait pas loin du Louvre  son palais, et si elle sacrifiait, dans
l'intrt de son fils, les apparences du pouvoir, elle esprait bien en
garder la ralit. Elle y vcut en souveraine, ayant ses dames, ses
demoiselles, ses matres d'htel, ses pannetiers, ses chansons, ses
cuyers d'curie, ses gens du Conseil, ses secrtaires, ses nains et ses
naines, bref une Cour[793], o elle maintenait le mme crmonial et la
mme tiquette qu'au Louvre.

      [Note 793: Le fait qu'il y a deux Cours explique en partie
      l'augmentation de presque tous les officiers domestiques de la
      Reine, depuis la mort de Charles IX et surtout depuis le mariage
      d'Henri III et l'tablissement de la Reine-mre dans son nouveau
      logis (liste publie par le Cte Baguenault de Puchesse, _Lettres_,
      t. X, p. 504 sqq.); dames (d'honneur), 5 en 1575, 8 en
      1583;--autres dames, 48 en 1576; 81 en 1583;--filles damoiselles
      (c'est--dire nobles), 15 en 1576, 22 en 1583 et 25 en 1585;--gens
      du Conseil, 30 en 1576, 58 en 1583;--secrtaires, 22 en 1576, 89
      en 1583, 108 en 1585, etc.]

Grce  l'Inventaire[794], qui fut dress immdiatement aprs sa mort,
des collections, des objets d'art et des meubles qu'elle y avait
accumuls, il est relativement facile d'entrer plus avant dans ses
habitudes, ses gots et l'intimit de sa vie. Il y manque tout ce
qu'elle avait emport  Blois, o elle tait alors, c'est--dire son
linge, ses vtements, son argenterie, ses bijoux: mais il en reste assez
pour la revoir en son milieu. Elle s'y tait entoure de souvenirs. Au
premier, dans le grand salon en faade qui occupait toute la longueur de
l'Htel, trente-neuf portraits reprsentaient les rois, les reines, les
fils et les filles de France, depuis Franois Ier, ainsi que les
souverains apparents ou allis  la maison royale. Au bout de cette
galerie, deux cabinets, compltant cet assemblage familial, montraient,
celui de droite, Catherine au milieu des Mdicis, celui de gauche, sa
mre, Madeleine, lisabeth d'Autriche, sa bru, et les deux infantes
d'Espagne, ses petites-filles.

      [Note 794: L'Inventaire a t publi avec des annotations, qu'on
      souhaiterait plus nombreuses, par Edm. Bonnaff, _Inventaire des
      meubles de Catherine de Mdicis en 1589_, Paris, 1874. Pour la
      description de l'Htel, voir p. 7-15 et 150, 151.]

On voit que, comme aux Tuileries, la Reine n'avait pas abandonn 
l'architecte seul le dpartement des logis. Il y avait une chambre des
Miroirs, qui est comme la premire bauche, en raccourci, du salon des
Glaces de Versailles; un cabinet des maux, o taient enchassez dans
le lambris de petits tableaux d'mail, parmi lesquels trente-deux
portraits, d'environ un pied de haut, de divers princes, seigneurs et
dames.

Son cabinet de travail tait entour d'armoires, pleines d'objets
familiers. Elle y avait sa bibliothque particulire--sa grande
bibliothque et les manuscrits tant logs non loin de l, rue de la
Pltrire, sous la surveillance de l'abb de Bellebranche. L'Inventaire
nomme parmi ces ouvrages de chevet: _Les Abus du Monde_, de Gringore, le
_Calendrier grgorien_, le _Livre des Sibylles_, une _Gnalogie des
comtes de Boulogne_ et une _Origine et succession des comtes de
Boulogne_[795], et en signale d'autres sans en donner le titre. Il
mentionne aussi deux bahuts pleins de livres, que, faute de clef, on ne
put ouvrir[796]. Il est naturel que Catherine et sous la main
l'histoire et le tableau de ses anctres maternels pour s'en prvaloir 
l'occasion. Mais le Livre des Sibylles trahit sa faiblesse pour l'art
divinatoire. La Sotie de Gringore, qui tait peut-tre un don de
Marguerite de Navarre ou de Marguerite de France, permet de supposer
qu'elle a d s'gayer, du moins en sa jeunesse, des lourdes
plaisanteries du vieux pote sur la corruption de l'glise romaine. Quel
malheur pour l'intelligence de sa psychologie que les commissaires
chargs d'inventorier ne se soient pas donn la peine de cataloguer
nommment tous les volumes accessibles et qu'ils aient craint ou nglig
de forcer la serrure des armoires closes!

      [Note 795: Bonnaff, _Inventaire_, p. 85, nos 242 et 243.]

      [Note 796: On ne voit nulle part indiqu le _Prince_ de
      Machiavel, son prtendu livre de chevet.]

Heureusement, ils ont eu le soin de dtailler les cartes gographiques
que la Reine avait en sa possession. Le nombre en est surprenant, mme
pour l'homme d'tat que fut cette femme. Il s'en trouve des quatre
parties du monde alors connues, Europe, Asie, Afrique, Amrique, et des
pays  qui elle eut particulirement affaire, l'Angleterre, l'Espagne,
les Pays-Bas, l'Allemagne. Elle a en double exemplaire la rgion de
l'Amrique du Nord, Canada et Terre-Neuve, dont les rivages et les bancs
sous-marins taient depuis si longtemps exploits par les pcheurs
bretons et basques que la partie de l'Atlantique qui la baigne est, dans
la Mappemonde d'Henri II, dnomme Mer de France. Qu'elle ait voulu
avoir sous les yeux cette Nouvelle France, dont Coligny tenta deux fois
de reculer la limite au sud aux dpens des Espagnols, rien de plus
comprhensible. Mais il faut d'autres raisons pour expliquer qu'on
trouve dans ce recueil la Guine, les Indes occidentales et orientales,
l'thiopie et le pays du prtre Jean. Il est permis de supposer que
Catherine s'est toujours intresse aux dcouvertes gographiques et
qu'elle rechercha les moyens d'en suivre le progrs. Son ducation
scientifique, qui la distinguait entre les autres princesses de la
Renaissance, avait largi le champ de sa curiosit. Elle avait mme des
cartes des vents. Son astrologie comportait quelque connaissance de la
cosmographie: c'est le ciel, l'air et la terre qui attiraient galement
cette Reine de science[797].

      [Note 797: Edm. Bonnaff, _Inventaire des meubles de Catherine de
      Mdicis_, p. 65-66, 77-78 et 83. Ces cartes, la plupart figures
       la main, sont-elles des copies, et faites par qui?
      L'imprcision de l'Inventaire ne permet pas de dire si les unes
      reproduisent les cartes de la mappemonde d'Henri II et les autres
      celles des cosmographes et gographes du temps, Munster, Mercator,
      Ortelius, etc. Cf. Jomard, _Les monuments de la gographie ou
      Recueil d'anciennes cartes europennes et orientales_, Paris, s.
      d.]

Elle avait des pays connus par les cartes et les livres des souvenirs
divers: peaux de crocodiles pendues au plafond, camlon, branches de
corail, tapis des Flandres, tapis de Turquie, de Perse (chrins), laques
de Chine: c'tait une grande collectionneuse.

On croit  tort que les bibelots sont une manie contemporaine: le
cabinet de Catherine en est plein. Il y a, bien en vue, sur une
tablette, douze pices de cristal de roche, parmi lesquelles trois
grandes coquilles, ou _gondoles_, sur pieds d'or maills, et, dans les
armoires, des ventails en cuir du Levant, de la soie pour faire des
turbans, six poupines (poupes) en habits de deuil, en vtements
noirs, en costumes de demoiselles (nobles), des pots de senteur, des
masques et des verreries de Venise, des laques de Chine, une quenouille
de bois de crotelle?, un damier de bois de rose, un chiquier de nacre
de perles, quatre petits canons, des jeux de jonchets, de regnard et
de billard, plusieurs critoires, enfin un nombre si considrable
d'objets d'art et de curiosit, que l'diteur de l'Inventaire a renonc
 en faire mme une numration sommaire.

Tous les appartements et mme les greniers de l'Htel taient remplis de
meubles de toute sorte, et comme il n'est pas alors d'usage de garnir
d'toffe et de rembourrer les bancs et les chaires, la Reine-mre a
cinq cents coussins de laine, de velours et de soie pour transformer en
siges moelleux les bois les plus durs.

Cent trente-cinq tableaux et trois cent quarante et un portraits
illustrent les diverses pices du logis. Catherine peut contempler,
quelquefois en plusieurs rpliques, l'image des siens et d'autres chefs
de la chrtient. Elle vit et se meut dans une atmosphre de grandeur.

Pour ses ftes, ses btiments, ses collections et ses dons, elle
dpensait des sommes immenses. A Bayonne, les tournois, les banquets,
les joutes sur terre et sur mer cotrent si cher qu'il y eut quelques
murmures. Elle disait pour se justifier qu'elle vouloit monstrer 
l'estranger que la France n'estoit si totalement ruyne et pauvre 
cause des guerres passes qu'il l'estimoit. Souvent aussi elle
allguait l'exemple des empereurs romains, qui s'estudioient
d'exhiber des jeux au peuple et luy donner du plaisir pour l'empcher
de mal faire. Mais elle n'avait pas besoin de chercher ses raisons si
loin.

Tout enfant, elle avait la rputation d'tre dpensire et librale. Ses
apptits de magnificence s'ajoutant aux charges du gouvernement et des
guerres civiles, le trsor,  la mort de Charles IX, tait vide, et
toute la matire imposable impose. Inquite de la dtresse de l'tat,
elle recommanda  Henri III de regarder de trs prs  ses finances,
mais Henri III aima mieux suivre son exemple que ses conseils. Elle
n'tait pas meilleure mnagre de ses propres revenus[798]. Elle ne
savait rien refuser  qui la sollicitait et, par exemple, faisait don
d'une coupe de bois  un gentilhomme qu'elle ne pouvait gratifier d'un
secours d'argent. Longtemps l'abb de Plainpied, son intendant,
s'effora de contenir les profusions de cette mre prodigue, mais, lui
mort, elle cessa de compter. Elle avait prs d'elle des nains et des
naines, comme les autres souverains, mais ce que seule elle faisait, 
ce qu'il semble, c'tait d'entretenir des gouverneurs, des gouvernantes,
un aumnier pour ces tres disgracis, de les marier  grands frais et
de leur faire des cadeaux, quand ils allaient  confesse.

Elle empruntait  tous les taux l'argent ncessaire  ses fantaisies, 
son luxe,  ses besoins, et, cette ressource mme lui manquant, elle
engageait d'avance ses revenus, et payait irrgulirement ou ne payait
pas les gages des officiers de sa maison et de ses dames. A sa mort elle
devait huit cent mille cus, environ vingt millions de notre temps, et
n'avait pas un sol. Elle riait de ses embarras, disant  ses financiers
qu'il falloit louer Dieu du tout et trouver de quoy vivre[799]. C'est
 peu prs le mot qu'on prte  son grand-oncle, Lon X: _Godiamo il
papato, poiche Dio ci l'ha dato_ (Jouissons de la papaut, puisque Dieu
nous l'a donne).

      [Note 798: Bouchot, p. 147: Le livre de comptes de Cl. de
      Beaune.--Cf. p. 149 et la cause des dpenses p. 151.]

      [Note 799: L'abb Chevalier, _Debtes et cranciers de la Royne
      mre_, Techener, 1862, p. XLIII. En 1588, elle avait dvor les
      revenus de 1589 et devait un an de gages  ses serviteurs.]




CHAPITRE VIII

LES DBUTS DE LA DYARCHIE


Assurment elle a pleur Charles IX, et, comme elle dit, elle a pens
crever quand il lui dit adieu, et la pria de l'embrasser une dernire
fois[800]. Mais le lendemain, elle crivait au nouveau roi, cet autre
fils encore plus chri: Si je vous venois  perdre, je me feroys
enterrer avec vous toute en vie. Elle le pressait de revenir
immdiatement de Pologne: ...Je meurs d'ennuy de vous revoir,... car
vous savez combien je vous aime, et quant je pense que ne bougerez
jamais plus d'avec nous, cela me fait prendre tout en patience. Elle se
promettait de cette runion joye et contentement sur
contentement[801].

      [Note 800: _Lettres_, IV, p. 310, 31 mai 1574.]

      [Note 801: _Ibid._, p. 311-312.]

Elle ne doutait pas qu'Henri III lui laisst mme autorit que son
prdcesseur, mais elle le savait susceptible et pouvait craindre
quelque jalousie d'orgueil en ce surcrot de grandeur. Aussi que de
mnagements dans cette premire lettre! Elle l'informait qu'en attendant
sa venue, elle avait, sur les instances du Roi mourant, pris la rgence
et s'excusait presque de n'avoir pas attendu ses ordres. Elle venait
d'apprendre que Mongomery, l'ancien capitaine des gardes d'Henri II et
l'un des meilleurs chefs huguenots, avait capitul dans Domfront (27
mai) et, veuve impitoyable, elle avait hte de voir de ses yeux
supplicier le meurtrier innocent de son mari. Elle n'avouait pas cette
soif de vengeance. Charles IX lui avait, disait-elle, recommand
expressment de faire bonne joustice des prisonniers qu'il savoit estre
cause de tout le mal du royaume. C'est  lui aussi qu'elle prtait de
meilleures suggestions touchant le duc d'Alenon et le roi de Navarre.
Il avait connu que ses frres (son frre et son beau-frre) avoient
regrect en lui (regrettaient leur conduite  son gard), ce qui lui
faisoit penser qu'ils me seroient obeissans et  vous, mais que (mais il
fallait attendre que) fussiez isy[802]. Ainsi, sans se mettre en avant,
elle faisait comprendre  Henri III, un impulsif capable  la fois de
rancunes tenaces et de brusques gnrosits, qu'il tait sage d'accorder
le pardon et prudent de le diffrer. Elle parle des affaires de Pologne
avec tant de dtachement qu'il n'est pas facile de deviner ce qu'elle en
pense. Tout d'abord elle engage son fils  rentrer au plus vite.
Peut-tre ses sujets d'au del voudront-ils le retenir jusques  ce
qu'ils ayent donn ordre  leur faict. Qu'il ne cde pas et parte. Mais
c'est risquer de perdre une couronne. Or cela est beau, pour pauvres
qu'ils soient (les Polonais), d'estre roy de deux grans royaumes, l'un
bien riche et l'autre de grande estendue et de noblesse. Mais ne
serait-il pas possible de quitter et de garder la Pologne, et,
glisse-t-elle en passant, d'y transfrer le duc d'Alenon? Si vous
pouviez laisser quelqu'un o vous estes qui peult (peust, pt) conduire,
et que ce royaume de Pollongne vous demeurast _ou  vostre frre_, je le
desirerois bien fort, et leur dire que ou vostre frre ou le second
enfant que vous aurez, (Henri n'tait pas encore mari), vous leur
envoyrez, et en ce pendant qu'ils se gouvernent entre eux, eslisant
tousjours un Franois pour assister  tout ce qu'ils feroient et (je)
croy qu'ils en seroient bien aises, car ils seroient roys eulx-mesmes
jusqu' qu'ils esleussent celui que y envoyrez[803].

      [Note 802: _Ibid._, p. 310.]

      [Note 803: _Lettres_, IV, p. 311.]

Si imaginative qu'elle ft, elle tait trop intelligente pour supposer
que les Polonais resteraient dans l'intrim par gard pour ce roi
dserteur jusqu' ce qu'il lui plt de leur expdier un remplaant de sa
main. tait-ce une faon de lui insinuer, tout en se disant impatiente
de son retour, qu'il devrait rester en Pologne au moins le temps
ncessaire pour organiser une lieutenance gnrale ou ngocier
l'lection de son frre? Mais il est malheureusement plus probable
qu'elle n'a pens qu'au plaisir de le revoir le plus tt possible, et
que pour ce plaisir-l elle a sacrifi les intrts de la France en
Pologne. Quelle fin pitoyable de son grand et coteux succs
diplomatique!

Elle prenait facilement son parti des railleries  prvoir, si son fils
n'avait pas trop pti en ce pays lointain. L'exprience qu'avez acquise
par vostre voyaige est telle que je m'asseure qu'il n'y eust jamays un
plus sage roy... et ne me voldrez mal (et vous ne m'en voudrez pas) 
l'apptit de ceux qui ne sauroient vivre que sur leur fumier[804], car
j'espre (elle veut dire qu'elle est sre) que vostre lection et alle
en Pologne ne vous aura point apport de mal ni de diminution de honneur
et grandeur et de rputation[805]. Et la voil contente. Son fils a
voyag, ceint une couronne, fait l'apprentissage du pouvoir. Qu'il se
hte de regagner la France.

      [Note 804: C'est la seconde fois qu'elle emploie ce mot contre
      ceux qui, comme Tavannes s'taient dclars contre l'aventure de
      Pologne et la politique de magnificence.]

      [Note 805: _Lettres_, IV, p. 312.]

Henri III n'en avait que trop envie. Il s'enfuit de Cracovie (dans la
nuit du 18 au 19 juin), gagna Vienne, o l'empereur Maximilien II,
beau-pre de Charles IX, l'accueillit bien, et, inquiet des dispositions
de l'Allemagne protestante, prit son chemin par Venise. Il s'y attarda
huit jours dans les ftes que la Seigneurie donna en son honneur et les
plaisirs qu'il s'offrit.

Les princes italiens, le duc de Ferrare, le duc de Mantoue, le duc de
Savoie, le cardinal-neveu taient alls eux-mmes ou avaient envoy
leurs ambassadeurs saluer le nouveau roi de France, ce vainqueur de
Jarnac et de Moncontour, en qui ils pensaient trouver  l'occasion un
appui contre l'hgmonie oppressive de l'Espagne: mais il avait bien
d'autres soucis. Le jour, il courait les boutiques des marchands,
achetant au joaillier Antonio della Vecchia des bijoux et des pierres
prcieuses et au parfumiez du Lys pour 1125 cus de musc; la nuit, il
allait  des rendez-vous. Sans hte, il traversa l'Italie du Nord et,
par la Savoie, se dirigea vers Lyon, o sa mre, accourue au-devant de
lui, l'attendait. Elle avait emmen le duc d'Alenon et le roi de
Navarre  qui elle avait fait grce,  sa demande. Elle se dclarait
pleinement satisfaite de leur docilit ...Yl m'ont tou deus dist que
asteure qu'ils ont toute liberts, que c'et lors qui (qu'ils) me veulent
le plus rendre de sugetion. Et toutefois--qui croira que ce fut par
affection?--elle les avait pendant tout le voyage gards avec elle dans
son chariot et fait coucher dans son logis[806]. Elle eut le 5
septembre  Bourgoin le bonheur d'embrasser le nouveau Roi. Elle se
croyait au bout de ses peines.

Enfin, elle va pouvoir raliser la grande politique qu'elle rve. Elle a
l'auxiliaire qu'elle souhaitait pour suppler  sa faiblesse, mieux
qu'un mari, mieux qu'un amant, son fils. Elle sera la tte; il sera le
bras. A eux deux, ils abattront le parti protestant, ruineront la
faction des Politiques, feront la royaut aussi forte et aussi obie
qu'elle le fut sous Franois Ier et sous le roi Louis. Car Louis XI
est le modle qu'elle a rcemment choisi.

Le premier acte d'Henri III tait d'un bien mauvais augure. A Turin,
bien caress par sa tante, Marguerite de France, duchesse de Savoie, il
avait dispos en faveur du duc, comme si c'taient ses biens propres,
des dernires possessions franaises du Pimont: Pignerol, Savillan et
Prouse, que le trait de Fossano[807], interprtatif de celui du
Cateau-Cambrsis, avait laisses ou cdes  la France[808]. Il ne
gardait plus au del des Alpes que le marquisat de Saluces. C'tait sa
rponse aux princes italiens qui lui avaient port leurs hommages 
Venise. Il livrait au Savoyard, ennemi de la veille et alli douteux,
les clefs des Alpes et les voies d'accs de la France en Italie.

Il fit  sa tante ce cadeau royal de sa pleine autorit, sans consulter
son Conseil. Les Italiens qui entouraient Catherine de Mdicis se
montrrent en cette occasion plus soucieux des droits de la Couronne que
le Roi lui-mme. Le chancelier Birague refusa de sceller les lettres de
cession. Louis de Gonzague, un cadet de la maison de Mantoue, mari 
l'hritire de Nevers, et qui tait gouverneur des pays d'outremonts,
exigea qu'un acte public, dlibr en Conseil, enregistrt sa
protestation[809].

      [Note 806: _Lettres de Catherine_, V, p. 73.]

      [Note 807: Voir ci-dessus, ch. V, p. 125-126.]

      [Note 808: Du Mont, _Corps diplomatique_, t. V, I, p. 231.]

      [Note 809: _Lettres_, V, p. 102, n. 2.]

Catherine ne fut pas si brave. Et mme il n'est pas sr qu'elle n'ait
pas approuv l'acte du nouveau Roi. Le duc de Nevers l'en accuse
presque, et l'on ne peut rien conclure de la rponse embarrasse qu'elle
lui crivit[810]. Elle aimait beaucoup sa belle-soeur, Marguerite, la
duchesse de Savoie, elle avait intrt  ne pas contrecarrer son fils,
de qui son pouvoir dpendait. En tout cas, elle mit un empressement
fcheux  rassurer le duc de Savoie, qui, surpris de tant de gnrosit,
craignait que le donateur, aprs rflexion, ne se ddt. ... N'y a
personne, lui crivait-elle le 1er octobre 1574, qui puisse empcher le
Roi mon fils de vous tenir promese, come aur peu voir par l'arrive du
grant Prior (Henri d'Angoulme, grand Prieur de France) et du segretere
Sove (Sauve) que (qui) je panse  prsant auront satisfayst  votre
volant et  celle du Roy. Elle regrette que Marguerite ne soit plus l
(elle venait de mourir) pour avoir ce contentement et, affirme-t-elle au
Duc, avecques vos mrites,... sa mmoyre (celle de la Duchesse) sera
tousjour (si) prsante  son nepveu (Henri III) qu'ele servir (servira)
 vous[811].

      [Note 810: _Lettres de Catherine_, 16 octobre 1574, t. V, p. 99.]

      [Note 811: _Ibid._, V, p. 92.]

Comme elle tait trs habile  cacher ses dconvenues et mme  se faire
un mrite d'actes qu'elle blmait _in petto_, il n'est pas possible
d'affirmer qu'elle a t complice, mais, d'autre part, avec ses prjugs
de puissance absolue, elle ne devait pas trouver plus trange que son
fils donnt des territoires qu'une pension.

Elle tait bien plus proccupe des complaisances dont elle et lui
pouvaient ptir. Dans sa premire lettre (31 mai), elle le mettait en
garde contre l'esprit de coterie auquel il n'tait que trop enclin. Avec
l'aide de sa mre, il avait russi pendant le rgne de son frre  se
crer dans l'tat une situation  part. Mme, pour s'assurer contre la
jalousie de Charles IX, il s'tait cherch partout des amis et des
serviteurs, avouant  sa soeur Marguerite qui si le Roi lui tait la
charge de lieutenant gnral pour aller luy-mesme aux armes, ce lui
seroit une ruine et desplaisir si grand qu'avant que recevoir une telle
cheute, il liroit plus tost une cruelle mort[812]. Chef de parti il
avait t, et, chef de parti, Catherine devait craindre qu'il ne restt,
avec les fatalits que ce rle impose, le client de sa clientle. Elle
l'engageait  changer de mthode avec une sagesse que l'on admirerait 
toute sa valeur, si la conseillre n'tait en partie cause du mal
qu'elle condamnait. ... Ne vous laissez aller aux passions de vos
serviteurs, car vous n'estes plus Monsieur qui faille (qui doive) dire
je gagneray ceste part, affin d'estre le plus fort. Vous estes le roy,
et tous fault qu'ils vous fassent le plus fort, car tous fault qu'ils
vous servent et les fault tous aymer et nul har que ceux qui vous
haront... Aymez-les (vos serviteurs) et leur faictes du bien, mais que
leurs partialitez ne soient point les vostres, pour l'honneur de Dieu.
Elle lui recommandait, le sachant facile aux sollicitations de son
entourage, d'ajourner jusqu' son retour en France la distribution des
grces et des charges. ... Je vous prie, ne donner rien que vous ne
soyiez ici, car vous saurez ceulx qui vous auront bien servi ou non; je
les vous nommeray et monstreray  vostre veneue et vous garderay tout ce
qui vacquera de bnfices, d'offices. Ce sera le moyen de se procurer
quelque argent. Nous les metterons  la taxe, car il n'y a pas ung escu
pour fayre ce qui vous est ncessaire pour conserver vostre
royaume[813].

      [Note 812: Sa conversation avec Marguerite, _Mmoires_, d.
      Guessard, p. 14.]

      [Note 813: _Lettres_, 31 mai 1574, t. IV, p. 311-312.]

Elle insiste sur le devoir pour le Roi de France de faire oublier le duc
d'Anjou dans une courte instruction qu'elle lui fit porter  Turin par
Cheverny et qui contenait tout un programme de gouvernement[814].

Il doit cet monstrer mestre et non plus compagnon ... et non que l'on
panse: yl  jeune, nous luy feyron paser cet que voldrons, et (il doit)
aulter la coteume de rien donner  qui le braver, au luy voldr fayre
fayre par fason de conpagnon au d'estre mal content; qu'il rompe cete
coteume  deux ou troys d plus aups (hupps) et hardis. Les aultres
yl viendront coment yl deveront. Qu'il donne de lui-mesme  ceulx qui le
serviront bien et ne bougeront de leur charge san qui le viegnet
ynportuncr pour en avoir ... Qu'il provoy aus aytas et non haux omes,
car cela porte domage  son service, quant, pour rcompanser un homme,
l'on luy donne une charge de quoy il n'est pas digne[815]. Qu'il
rcompense autrement ou paie avec de l'argent les dvouements sans
mrite. Il ne faut pas qu'un favori dispose de tout, car en lieu d'en
contenter beaucoup pour les aubliger et en avoyr en chaque provinse 
luy (le Roi), yl (le Roi) ne en n'auroit que une dousayne, laquelle
dousayne quant yl se voynt si suls et grens yl font teste au Roy, en
lyeu de reconoystre qu'i les a fayts[816]. Il est ncessaire dans les
provinces de s'attacher par des charges, offices, bnfices et dignits
les plus grens et les plus capables d'antendement, coment solouit
(avaient coutume de) fayre le roy Louys (Louis XI) et depuis le Roy
(Franois Ier), son grent-pre. Il convient de favoriser aussi les
vques, car yl servet (ils servent) en leur diocse de tout contenir.
Qu'il rgle sa Cour et pour la rgler qu'i cet (qu'il se) rgle le
premier. Qu'il se lve  heure certeine et se fasse apporter
immdiatement dans sa chambre les dpches pour les lire et indiquer aux
secrtaires d'tat les rponses  faire. Qu'il ordonne de lui adresser
directement les placets et les demandes--que les solliciteurs avaient
pris l'habitude de remettre aux secrtaires d'tat--afin que tout le
monde sache bien qu'il est l'unique dispensateur des grces et en cet
faysant on n'en saur gr que au Roy et ne suivra-t-on plus que luy.
Qu'il rforme son Conseil et le rduise  nombre honeste. Qu'il te ce
Conseil des finances, qu'elle avait introduit elle-mme pour se
dcharger, et que, comme au temps de Franois Ier, tout se dcide au
Conseil priv, o l'on expdiait d'abord les affaires d'tat et o aprs
on appelait pour les parties[817].

      [Note 814: _Ibid._, V. p. 73-75, dont j'ai modernis ci-dessous,
      en note, les passages les plus difficiles.]

      [Note 815: _Ibid._, p. 74. Il doit se montrer matre et non plus
      compagnon ... et il ne faut pas que l'on pense: il est jeune,
      nous lui ferons passer ce que [nous] voudrons et il doit ter la
      coutume de rien donner  qui le braverait ou [qui] lui voudrait
      faire faire par faon de compagnon ou d'tre mal content: qu'il
      rompe cette coutume  deux ou trois des plus hupps (?) et hardis.
      Les autres, ils viendront [ se conduire] comme ils devront. Qu'il
      donne de lui-mme  ceux qui le serviront bien et ne bougeront de
      leur charge sans qu'ils le viennent importuner pour en avoir ...
      Qu'il pourvoit aux tats et non aux hommes, car cela porte
      dommage  son service, quand, pour rcompenser un homme, l'on lui
      donne une charge dont il n'est pas digne.]

      [Note 816: Il ne faut pas qu'un favori dispose de tout, car, au
      lieu d'en contenter beaucoup [de ses sujets] pour les obliger et
      avoir [des hommes]  lui en chaque province, le Roi n'en aurait
      qu'une douzaine, laquelle douzaine, quand ils se voient si seuls
      et grands, ils tiennent tte au Roi, au lieu de reconnatre qu'il
      les a faits [ce qu'ils sont].]

      [Note 817: Par la force des choses, la division du travail
      s'tablissait dans le Conseil du roi. Les sances du Conseil priv
      partages entre les affaires d'tat, la justice et les finances
      tendaient  devenir des sections. Mais les rois quand ils
      voulaient avoir l'oeil directement  leurs affaires et les suivre
      jour par jour, recommenaient  les faire dlibrer en leur
      prsence dans le Conseil au lieu de les laisser dcider  part par
      un groupe de conseillers. Ainsi Franois Ier, au retour de sa
      captivit de Madrid, avait remis en un le Conseil priv divis
      en trois: guerre et affaires, finances, justice. Ce Conseil unifi
      tenait deux sances: l'une de prfrence le matin, rserve aux
      finances et affaires d'tat (d'o les divers noms qui avaient
      cours au XVIe sicle de Conseil des affaires, Conseil de la
      chambre, Conseil troit, Conseil des affaires du matin), l'autre,
      avec un personnel plus nombreux, consacre aux requtes et parties
      (Conseil des parties, Conseil priv et des parties). C'est 
      l'organisation du temps de Franois Ier, celle qui nous est connue
      par un rglement de 1543, que se rfre Catherine de Mdicis.
      Quant au Conseil des finances qu'elle avait tabli et qu'elle
      proposait de supprimer, il n'tait  l'origine qu'une commission
      prparatoire, forme de conseillers plus comptents et charge de
      prparer les dcisions  soumettre au Conseil priv en matire de
      finances, mais il s'tait habitu  tout rgler et avait rduit le
      Conseil priv  n'tre plus qu'une chambre d'enregistrement.]

Mais surtout il lui importe de faire ces rformes ds le tout premier
jour car si (s'il) ne les fayt de set (ce) fin comensement yl ne les
fayr jeams. Mais, dira-t-on, pourquoi, voyant si bien le mal, n'y
a-t-elle pas remdi plus tt? Set (si) je eusse est, rpond-elle,
coment yl (Henri III) est asteure c'est--dire aussi puissante qu'elle
le croit tre et aussi matresse de ses actions, je l'euse fayst, et
elle conclut: Yl peult tout, mes qu'yl (pourvu qu'il) veulle.[818]

Il y parut tout dispos. Aussitt arriv  Lyon, il rduisit le Conseil
 huit membres: le chancelier (Birague), Messieurs de Morvilliers, de
Limoges, de Foix, Pibrac, Jean de Monluc, Cheverny, Bellivre,  qui
s'adjoindraient les princes, quand il les convoquerait. Il nomma
Bellivre surintendant des finances, ce qui tait en fait supprimer le
Conseil prparatoire des finances. Il couta les dpches et dicta les
rponses. Les secrtaires d'tat, qui s'taient arrog le droit d'ouvrir
les courriers et d'expdier d'autorit les affaires pressantes, eurent
sur la corne et furent ramens  leur rle primitif de rdacteurs des
ordres du Roi et du Conseil. Aucun don, dit un tmoin, ne fut valable si
le Roi ne signait de sa main le placet sur lequel il auroit t
accord[819].

      [Note 818: _Lettres de Catherine de Mdicis_, t. V, p. 75.]

      [Note 819: _Ibid._, t. V, p. 85, note 1.]

Mais le gouvernement personnel exige une volont, une application, une
continuit dans l'effort dont Henri III tait incapable. Il se lassa
vite des dlibrations, des signatures, des audiences. Les anciens
errements reparurent, aggravs par l'action intermittente et les
caprices du souverain. Contrairement aux conseils de sa mre, il ne fut
pas tout  tous, familier aux princes et aux gentilshommes, ainsi que
l'taient son pre et son grand-pre. Il se confina dans le cercle de
quelques compagnons de son ge. Il se dispensa des corves de la
reprsentation, comme s'il lui dplaisait de se montrer  ses sujets; il
fit mettre une balustrade autour de sa table pour carter les bavards et
les importuns et manger dans la quitude d'un silence respectueux. Des
seigneurs grands et petits, habitus  voir les rois,  les approcher, 
leur parler, quittrent la Cour, indigns de ces singeries qui
sentaient la Sarmatie barbare _quae barbari moris sunt_[820].

      [Note 820: _Lettres_, t. V, p. 85, note 1.--Ant. du Verdier,
      _Prosopographie ou Description des personnes illustres tant
      chrestiennes que profanes_, Lyon, 1603, t. III, p. 2558-59.]

Il continua, comme l'apprhendait sa mre,  favoriser les gens de son
intimit. Avant d'tre arriv  Lyon, il dpossda le marchal de Retz
de sa charge de premier gentilhomme de la Chambre pour en gratifier
Villequier. Catherine lui fit reprsenter combien tout le monde
trouverait trange qu'il chasst les serviteurs de son frre. Elle
obtint seulement que Retz et Villequier seraient en charge six mois
chacun. Elle ne put empcher qu'il promt Bellegarde  la dignit de
marchal de France, bien que les quatre titulaires fussent en vie, ni
qu'il crt pour Ruz une cinquime charge de secrtaire d'tat. Il
donna  Larchant la charge de capitaine des gardes, dont elle avait
investi Lanssac,  la mort du titulaire, et il fit Souvr matre de la
garde-robe. C'taient ses compagnons de voyage en Pologne et il les en
rcompensait comme d'un sacrifice.

Catherine eut bientt de plus graves dceptions. La rvolte s'tendant,
elle revenait  son dessein d'abattre le parti protestant. C'tait la
suite cruelle, mais logique de la Saint-Barthlemy. Aprs ce massacre
pouvantable, que les coreligionnaires des victimes et mme un certain
nombre de catholiques incriminaient de prmditation et de guet-apens,
il n'y avait plus d'accord ni de confiance possible. Richelieu, qui
n'avait pas de reprsailles  craindre, poursuivit cette politique
d'crasement comme le seul moyen d'en finir avec les guerres civiles. Le
tort de Catherine fut de ne pas comprendre que, pour venir  bout des
huguenots, il fallait leur ter l'appui des politiques. Il lui aurait
probablement suffi, pour ramener Damville, nagure catholique ardent, de
lui laisser le gouvernement du Languedoc et de mettre en libert les
marchaux de Montmorency et de Coss. Mais elle avait une si haute ide
des talents militaires de son fils qu'elle l'estimait capable de vaincre
la coalition des malcontents. Avant mme de l'avoir revu, elle
l'engageait  se dfier de Damville, qui tait all  sa rencontre
jusqu' Turin pour se justifier. Qu'il dclart expressment sa volont
de faire la guerre si les rebelles n'acceptaient pas ses conditions,
dont la premire tait l'interdiction du culte rform. Avec les six
mille Suisses de nouvelle leve et l'arme du prince Dauphin (le fils du
duc de Montpensier), il comprimerait facilement la rvolte du Languedoc.
Qu'il se gardt bien d'accorder une trve pendant laquelle ses forces se
consumeraient sans effet. Elle se flattait mme, cette mre aveugle,
que vous voyent (voyant) fort, yl (les rvolts) viendront alla reyson
an (ou) les y fair venir (ou sinon vous les y ferez venir)... et j'
aupinion que avant que en partit (que vous partiez de Lyon) vous mtr
cet royaume au repos et yr au partir de l vous faire coroner le plus
triomfant roy que fust jeams[821].

Henri III, bien styl par elle, couta d'une oreille distraite les
explications de Damville et les conseils de modration du duc et de la
duchesse de Savoie[822]. Le gouverneur du Languedoc revint  Montpellier
dcid  ne plus voir le Roi qu'en peinture.

      [Note 821: _Lettres_, V, p. 67-68, aot 1574.]

      [Note 822: D'aprs Giovanni Michiel, ambassadeur de Venise en
      France en 1575, ce serait la seigneurie de Venise qui aurait
      engag le Roi  entrer en France dsarm, en proclamant un pardon
      gnral et en librant les prisonniers (Tommaseo, II, p. 245.)]

Contre la Reine-mre la guerre de plume avait repris plus vive. Dans de
courtes satires ou de longs pamphlets, politiques et protestants, en
vers, en prose, en latin, en franais, excitaient le sentiment national
contre cette trangre, qui gouvernait avec des trangers. Le Milanais
Birague est chancelier; Philippe Strozzi, colonel gnral de
l'infanterie franaise; le duc de Nevers, un Gonzague de Mantoue, chef
d'arme; Albert de Gondi, marchal de France. Sardini et un Gondi d'une
autre branche, Jean-Baptiste, afferment les impts et en lvent plus
qu'ils ne doivent; par les mmes moyens Adjacet puise nos richesses.
Ainsi la Mdicis livre le royaume  des gitons d'Ausonie. Elle a de
tout temps pouss les Franais les uns contre les autres, opposant les
Guise aux Chtillon et triomphant par sa fourberie des uns et des
autres. Elle emploie contre ceux que la force ne peut rduire la ruse,
les tribunaux, l'assassinat, le poison. Elle a prmdit la
Saint-Barthlemy et pouss le peuple au massacre. Elle multiplie
stratagmes et artifices pour ruiner le royaume de fond en comble.
Franais, rsignez-vous lchement  tre les esclaves de ces mignons
florentins ou  quitter le pays, votre vieux pays, si vous ne vous
dcidez pas  combattre les armes  la main la fourberie
florentine[823].

Le plus connu de ces libelles et le plus digne de l'tre est le
_Discours merveilleux de la vie, actions et dportemens de la reyne
Catherine de Mdicis_[824], qui justement la fltrit comme l'auteur de
la Saint-Barthlemy, mais qui l'accuse par surcrot, comme si ce crime
n'tait pas suffisamment excrable, d'avoir fait empoisonner ou
assassiner tous les grands personnages dont la mort, le plus souvent
naturelle, avait profit  sa fortune. Son gouvernement n'a t
qu'intrigues, complots, perfidies et calculs abominables. Elle a
dbauch ses fils pour briser leur nergie, affaiblir leur intelligence
et les dgoter de l'action, digne fille de tous ces Mdicis confits en
impits, en forfaits et en incestes.

      [Note 823: _Mmoires-journaux de l'Estoile, dition pour la
      premire fois complte et entirement conforme aux manuscrits
      originaux_, Paris, Jouaust, t. I, 1875, p. 18-19.]

      [Note 824: Texte reproduit dans les _Archives curieuses de
      l'Histoire de France_, publies par Cimber et Danjou, 1re srie,
      t. IX, p. 3-113.]

Le _Discours merveilleux_ est plus qu'un pamphlet. C'est le manifeste
des protestants et des catholiques unis. Il tend  rconcilier contre la
Reine-mre la noblesse et mme le peuple des deux religions. Il mnage
les Guise, dont la participation  la Saint-Barthlemy est presque, 
titre de vengeance personnelle, excuse[825]. Il n'en veut qu' la
grande criminelle,  l'ennemie du nom franais, qui dtient les princes
et qui a jet les marchaux en prison. Il faut rsolument s'opposer 
ses desseins ... A cela mesme vostre devoir et honneur vous appelle,
seigneurs et gentilshommes franois. Ce n'est pas pour contenance que
vous portez les armes; c'est pour le salut de vos princes, de vostre
patrie et de vous mesmes. N'endurez donc pas que vos princes soyent
esclaves, que les principaux officiers de ceste Couronne, pour la seule
affection que l'on sait qu'ils portent  la conservation d'icelle,
soyent en danger de leur vie, que vous mesmes soyez tous les jours
exposez  la mort pour satisfaire  l'apptit de vengeance d'une femme
qui se veut venger de vous et par vous tout ensemble. Les divisions
religieuses sont sa force. Oublions-les. A dfaut d'une mme foi, ne
sommes-nous pas tous Franois, enfans lgitimes d'une mesme patrie, ns
en un mesme royaume, sujets d'un mesme Roy? Marchons donc tous d'un
coeur et d'un pas; tous, dis-je, de tous estats et qualitez,
gentilshommes, bourgeois et pasans et la contraignons de nous rendre
nos princes et seigneurs en libert[826].

La Vie sainte Katherine, comme on appelait en raccourci le _Discours
merveilleux_, eut un trs grand succs. Les imprimeurs de Lyon, alors
capitale de la librairie, avaient, pour suffire  la masse des
commandes, rempli leurs caves d'exemplaires. L'opinion tait lasse de
cette longue tutelle fminine et de sa politique incohrente, des
violences sans rsultat, de la guerre sans fin, des dpenses de Cour, de
la surcharge des impts, de la disgrce des princes, du crdit des
trangers et de la misre gnrale... Ce livre, dit l'Estoile, fust
aussi bien receuilli (recueilli, accueilli) des catholiques que des
huguenots (tant le nom de ceste femme estoit odieux au peuple) et ai ou
dire  des catholiques ennemis jurs des huguenots qu'il n'y avoit rien
dans le livre qui ne fust vrai[827].

      [Note 825: Un autre pamphlet protestant, dat du douzime jour du
      sixime mois de la trahison (la Saint Barthlemy), c'est--dire du
      4 ou 5 fvrier 1573 et qui parut  Edimbourg en 1574, _Le Rveille
      matin des Franois et de leurs voisins compos par Eusbe
      Philadelphe_, allait encore plus loin et, faisant allusion  la
      prtention qu'avaient les Guise de descendre de Charlemagne, il
      leur disait: Les huguenots ne dsireroient rien mieux que de vous
      voir remis au throsne que Hugues Capet usurpa sur les rois vos
      predecesseurs, s'assurans bien (comme ce livre porte) que non
      seulement vous lairriez leurs consciences libres: ains aussy tout
      exercice de leur religion sain, sauf et libre par toute la
      France.]

      [Note 826: _Archives curieuses de l'Histoire de France_, t. IX, p.
      111-112.--Cf. la dclaration de Damville pour la justification de
      la prise d'armes (13 nov. 1574), dans l'_Histoire gnrale du
      Languedoc de D. Vaissire_, d. nouvelle, Toulouse, 1889, t. XII
      (Preuves), col. 1105-1111.]

      [Note 827: _Mmoires-journaux de Pierre del'Estoile_, d. Jouaust,
      t. I, p. 28.]

Il est vrai que Catherine avait pouss dans les hautes charges de l'tat
et de l'glise ses parents et quelques-uns de ses clients. La fortune de
Pierre Strozzi, qui devint marchal de France, fut surtout l'oeuvre
d'Henri II et des affaires d'Italie[828]. Mais elle fit de son fils,
Philippe, un colonel gnral de l'infanterie franaise, de son frre
Laurent, un vque et un cardinal; elle prit Robert, son autre frre, le
banquier de la famille, pour chevalier d'honneur. Elle montra une
affection presque maternelle  ses filles; elle maria Clarisse en 1558 
Honorat de Savoie-Tende, comte de Sommerive, gouverneur de Provence, et
la dota d'un revenu de cinquante mille livres et de dix mille livres
comptant en bagues et meubles[829]; elle choisit Alfonsine pour dame
d'honneur aprs la mort et en remplacement de la princesse de La
Roche-sur-Yon, une princesse du sang, et nomma le comte de Fiesque, un
membre de l'aristocratie gnoise, qu'elle lui avait fait pouser,
gnral des galres et ambassadeur  Vienne.

      [Note 828: Ch. II, p. 49-51.]

      [Note 829: Lucien Romier, _Les Origines politiques des guerres de
      religion_, t. I, p. 150, note 2.]

Elle ne tint pas rigueur  ses autres cousins, les Salviati, d'avoir
pris parti pour le duc de Florence, Cme. L'vch de Saint-Papoul en
Languedoc leur fut rserv comme un fief ecclsiastique. Quand Jean, le
fils de Jacques Salviati et de Lucrce de Mdicis, rsigna, il eut pour
successeur Bernard, dj grand aumnier, et celui-ci promu au cardinalat
fut remplac  son tour  Saint-Papoul par Antoine-Marie Salviati. Un
autre Salviati est aumnier ordinaire.

Elle s'tait toujours loue, depuis son arrive en France, des soins
d'une de ses dames, Marie-Catherine de Pierre-Vive, bourgeoise
lyonnaise, marie  un petit gentilhomme florentin, Antoine de Gondi,
notable commerant  Lyon[830]. Ce fut l'origine de la fortune des
Gondi. Albert, pour ne citer que les plus marquants, premier gentilhomme
de la chambre de Charles IX, fut nomm marchal de France sans avoir
port les armes, et sa baronnie de Retz rige en duch-pairie; Pierre
fut vque de Langres, cardinal, vque de Paris et l'anctre d'une
famille piscopale, qui, d'oncle  neveu, se continua pendant presque un
sicle[831].

      [Note 830: Corbinelli, _Histoire gnalogique de la maison de
      Gondi_, Paris, 1705, 2 vol. Antoine de Gondi, pre du duc de Retz,
      t. II, p. 2. Sur le ngoce des Gondi, le gnalogiste est muet.
      Aussi faut-il suppler  son silence avec quelques indications
      d'archives du comte Charpin de Feugerolles, _les Florentins 
      Lyon_, 1894, p. 119, 120 et _passim_.]

      [Note 831: Corbinelli, t. II, p. 25-29 et p. 61.]

Catherine employa comme ngociateurs d'autres Florentins, les Gadagne,
les D'Elbene, qui arrivrent aussi  Paris par l'tape de Lyon.

On relve dans la liste de ses dames les plus grands noms de Florence,
une Cavalcanti, une Tornabuoni, une Buonacorsi. Elle avait attach  sa
personne les filles de Louis Pic, comte de la Mirandole, ce vieux client
de la France, et en maria deux  des La Rochefoucauld.

C'est  elle que s'adressaient comme  leur protectrice naturelle tous
les Italiens, bannis politiques, lettrs, crivains, jurisconsultes,
artistes, qui cherchaient en France une situation ou un refuge. Elle les
secourt, les place, et, solliciteuse infatigable et sans discrtion, les
recommande  tout le monde.

Elle avait  un haut degr le sens, trs italien, des devoirs du patron
envers sa clientle.

C'tait presque une fatalit de sa situation. trangre, sans parti ni
prestige, carte du pouvoir pendant le rgne de son mari par le crdit
d'une favorite, puis devenue rgente en une crise religieuse, qui
exasprait l'esprit de dsobissance et de faction des temps de
minorit, elle avait t heureuse de trouver parmi ses domestiques, ses
parents et ses compatriotes des gens de toute confiance, et tout  sa
dvotion. Qu'elle les ait rcompenss largement, il n'y a l rien qui
doive surprendre. Richelieu voulut, lui, opposer et mme substituer ses
neveux et ses cousins aux Montmorency, aux Guise, aux d'pernon; il
maria une de ses nices  un Cond pour mler son sang au sang de
France. Catherine, plus respectueuse de la naissance et du rang, ne
chercha pas  pourvoir les lus de sa faveur aux dpens de la vieille
aristocratie franaise.

En certaines affaires, ses compatriotes taient indispensables au
gouvernement. Les guerres civiles, dont elle n'tait pas cause, et le
luxe des ftes et des btiments, dont elle tait responsable, cotaient
trs cher. A la fin du rgne de Charles IX, le trsor tait vide. Il
avait fallu pour vivre recourir  tous prteurs[832], aliner des biens
d'glise et le domaine de la Couronne, augmenter les impts, taxer les
marchandises  l'entre et  la sortie, altrer les monnaies. Dans cette
chasse  l'argent, les Italiens taient passs matres, ayant t les
premiers et tant rests longtemps les seuls grands banquiers de la
chrtient. Ils firent  l'tat des avances et empruntrent en son nom.
Ils furent ses meilleurs et ses plus redoutables agents en matire
fiscale. Habitus  se grouper pour l'exploitation d'une affaire, ils
organisrent des compagnies par actions ou parts, qui prirent  ferme la
perception des aides (impts de consommation) et des traites (droits de
douanes). Prteurs, ils traitaient le gouvernement en fils de famille
prodigue et lui procuraient des fonds  des taux usuraires; publicains,
ils se faisaient adjuger au forfait le plus avantageux la leve des
impts. Ils gagnaient sur le roi,  qui ils vendaient trs cher leurs
services, et sur les contribuables, qu'ils pressuraient sans piti pour
en tirer le maximum de rendement.

      [Note 832: Par exemple aux Vnitiens et au grand-duc de Toscane,
      en leur donnant en gage les joyaux de la Couronne. Aussi M.
      Germain Bapst a-t-il crit un excellent chapitre de l'histoire
      financire des Valois dans son _Histoire des joyaux de la Couronne
      de France d'aprs des documents indits_, Pari, 1889, liv. II:
      Rle financier des diamants de la Couronne.]

Partisans et traitants prospraient au milieu de la misre gnrale. Des
Gondi encore[833], et des gens inconnus la veille, les Sardini, les
Adjacet, les Zamet, amassaient en quelques annes des fortunes immenses,
pousaient des filles de la noblesse et de l'aristocratie,
s'anoblissaient, faisaient souche de gentilshommes, d'abbs, d'vques.
Ces nouveaux riches du temps n'taient d'ailleurs pas tous Italiens. Les
Franais qui entraient dans ces socits ne se montrrent pas moins
pres au gain, mais les huguenots et les politiques avaient intrt 
faire croire que ces sangsues du peuple, comme les appelait un dput
des tats gnraux, venaient tous du pays de la Reine-mre. L'opposition
s'efforait de donner  ses attaques le caractre d'une protestation
nationale.

      [Note 833: Sur Jean-Baptiste Gondi, le compre de Catherine,
      banquier  Lyon, puis traitant, voir Corbinelli, t. I, p. CCXLV,
      qui indique ses dignits de matre d'htel du roi, etc., mais ne
      dit rien de ses spculations.]

Catherine aurait pu rpondre que ses prdcesseurs lui avaient lgu une
situation obre et qu'il n'avait pas dpendu d'elle d'viter le retour
des guerres civiles. Elle avait trouv  la Cour de France beaucoup plus
d'Italiens qu'elle n'en avait attir, tous ces fuorusciti que Franois
Ier et Henri II tenaient en rserve pour leurs entreprises d'outremonts.
Il n'tait pas plus lgitime de reprocher au duc de Nevers d'tre un
Gonzague de Mantoue qu'aux Guise d'tre Lorrains et au duc de Nemours,
Savoyard. Le chancelier Birague tait d'une famille milanaise qui
s'tait ruine pour la cause franaise. Pierre Strozzi et son fils
Philippe se firent tuer, l'un sous les murs de Thionville, l'autre,
comme on le verra, dans la bataille navale des Aores, en combattant
contre Charles-Quint et Philippe II. C'est une question de savoir si
l'on doit considrer comme trangers le duc de Retz et le cardinal
Pierre de Gondi, fils d'un notable commerant, propritaire  Lyon,
conseiller de ville, et mari  une Lyonnaise de race. Ils avaient t
levs en France[834], et ils n'en sortirent que pour des missions
temporaires. L'ducation, le milieu, l'ascendance maternelle,
contre-balanaient tout au moins l'origine florentine. Aprs un
acclimatement, si l'on peut dire, de deux gnrations, ils taient mieux
que des naturaliss et pouvaient se dire Franais naturels. Mais les
pamphltaires ne sont pas des historiens.

      [Note 834: Albert de Gondi est n  Florence le 4 novembre 1522,
      pendant un sjour qu'y firent ses parents; mais depuis 1533 son
      pre et sa mre, et lui probablement, vcurent  la Cour
      (Corbinelli, t. II, p. 25). Le Cardinal est n  Lyon en 1533
      (Corbinelli, t. II, p. 61).]

Catherine se moquait des diffamations et des calomnies; elle se flattait
de forcer les opposants  la pointe de l'pe. De sages conseillers,
comme Paul de Foix, des hommes de guerre, comme le marchal de Monluc,
engageaient le Roi  faire des concessions; mais la Reine-mre fit
prvaloir le parti des intransigeants. Quatre armes furent formes ou
renforces pour agir contre les rebelles du Midi et de l'Ouest.

Henri III prit le commandement de celle qui devait craser Damville. Il
n'alla pas plus loin qu'Avignon (23 novembre). Il venait d'apprendre la
mort de la princesse de Cond, qu'il aimait perdument et voulait,
dit-on, pouser, et, dsespr de sa perte, il avait, pendant plus de
huit jours, vers des larmes et cri sa peine. Puis sa douleur tournant
en accs de religiosit, il s'affilia aux confrries, si nombreuses en
terre papale, de pnitents bleus, blancs, noirs. Il suivit avec les
princes et les courtisans les processions de nuit, la face couverte de
la cagoule et le cierge  la main. Le cardinal de Lorraine y prit le
serein dont il mourut (26 dcembre). La Reine-mre, cdant elle aussi 
sa passion, qui tait de ngocier, fit le jour mme de son arrive 
Avignon (22 novembre), proposer  Damville une entrevue  Tarascon ou 
Beaucaire, luy asseurant en parole de royne et de princesse qu'il peult
venir en toute seuret. Mais elle avait affaire  un homme trs fin,
qui, devinant ses penses de derrire la tte, s'excusa d'aller lui
parler pour ne mectre en jalousye M. le prince de Cond, nostre
gnral, tous nos confdrs et tant de gens de bien unis  nostre
cause[835]. Il construisait une citadelle  Montpellier, fortifiait
Lunel, Nmes, Beaucaire, et mme il convoquait les tats gnraux de la
province, sans l'aveu et mme contre l'aveu du Roi. Il attaqua
Saint-Gilles sur le Rhne, et battit la place si furieusement que la
canonnade s'entendait d'Avignon,  quelques lieues de l. Les dputs
des glises et des catholiques paisibles assembls  Nmes scellaient
leur grand pacte d'union et organisaient le gouvernement des provinces
du Midi et du Centre. Une Rpublique tait constitue dans la monarchie
sous le commandement de Damville et l'autorit suprme de Cond, le seul
prince du sang libre, avec ses assembles, ses armes, ses chambres de
justice, ses douanes, ses finances, ses impts, sa police et ses
tablissements hospitaliers (10 janvier 1575)[836].

      [Note 835: Lettre de Catherine du 22 novembre et rponse de
      Damville du 23, dans _Lettres_, t. V, p. 105-106, note.]

      [Note 836: Voir le rglement de l'Union, 10 janvier 1575, dans
      l'_Histoire gnrale du Languedoc_, d. nouvelle, t. XII
      (Preuves), col. 1114-1138, et les articles promulgus par
      Damville, _ibid._, col. 1138-1141.]

Henri III, las de faire campagne, approuva l'acte d'Union et autorisa
les huguenots et les malcontents  lui prsenter, aprs entente avec le
prince de Cond, le cahier de leurs dolances. C'en tait fait du grand
dessein de Catherine et de ses illusions. Elle avait pu se convaincre
que son fils n'tait pas un Alexandre. Elle avait pris pour amour des
armes un certain feu de jeunesse, qui avait t vite teint par les
plaisirs, et, pour du gnie militaire, les victoires dues  l'habilet
de Tavannes. Elle constatait encore qu'en tous ses actes il ne suivait
d'autre rgle que ses convenances et son humeur. Aprs avoir puis en
une semaine de pleurs et de plaintes le regret de la princesse de Cond,
il dclara  sa mre sa rsolution d'pouser une jeune princesse de la
maison de Lorraine, Louise de Vaudemont, petite-cousine des Guise, sans
fortune ni esprances, dont  son passage  Nancy, en route pour la
Pologne, il avait distingu la douceur et la beaut. Catherine ngociait
en Sude pour lui trouver une femme bien dote et apparente, qui
l'aiderait peut-tre  garder sa couronne de Pologne. Mais Henri faisait
passer avant tout son inclination. Catherine approuva ce qu'elle
n'aurait pu empcher: et, pour cacher sa dconvenue, laissa croire
qu'elle avait fait ce mariage de sa main. Au moins pouvait-elle se dire
que cette bru, dont on vantait la bont, les gots simples et l'absence
d'ambition, ne lui disputerait pas le gouvernement de son fils et des
affaires. Six mois aprs (27 aot 1575), Henri III abandonna au duc de
Lorraine, chef de la Maison et d'ailleurs mari de sa soeur Claude, ses
droits de suzerainet sur le Barrois mouvant. Les impulsions du Roi
cotaient cher.

Catherine l'avait aim par-dessus tous ses enfants et tellement choy
qu'il ignorait l'ide d'une contrainte et se regardait comme un tre
d'lection. Il avait, il est vrai, de nature les dons les plus rares.
Amyot, qui lui avait montr les premires lettres, le comparait pour
l'intelligence  Franois Ier, son grand-pre, dsireux, comme lui,
d'apprendre et entendre toutes choses haultes et grandes, mais oultre
les parties de l'entendement qu'il a telles que l'on les sauroit
dsirer, il a la patience d'ouyr, de lire et d'escrire, ce que son
grand-pre n'avoit pas[837].

      [Note 837: Lettre d'Amyot  Pontus de Thyard, du 27 aot 1577,
      dans les _Oeuvres de Pontus de Thyard_, d. Marty-Laveaux, 1875,
      introd., p. XXIII.]

Il possdait  fond deux langues: la franaise et l'italienne. Il tait
n orateur. En 1569,  Plessis-les-Tours, aprs ses victoires sur les
huguenots, en prsence des principaux chefs de l'arme, qui estoient la
fleur des princes et seigneurs de France, raconte sa soeur Marguerite,
il fit une harangue au Roy pour luy rendre raison de tout le maniement
de sa charge depuis qu'il estoit party de la Cour, faicte avec tant
d'art et d'loquence et dicte avec tant de grce, qu'il se feit admirer
de tous les assistans.... la beaut, qui rend toutes actions agrables,
florissoit tellement en luy qu'il sembloit qu'elle feit  l'envy avec sa
bonne fortune laquelle des deux le rendroit plus glorieux.--Ce qu'en
ressentoit ma mre, qui l'aimoit uniquement, ne se peut reprsenter par
paroles, non plus que le deuil du pre d'Iphignie, et  toute autre
qu' elle, de l'me de laquelle la prudence ne dsempara jamais, l'on
eust aisment congnu le transport qu'une si excessive joye luy
causoit[838]. Mais il manquait de virilit. Entre ce dernier Valois et
ses ascendants ou ses frres, le contraste est saisissant. Franois Ier
et Henri II aimaient passionnment les exercices physiques. Charles IX,
chasseur acharn, soufflait dans un cor  se rompre la poitrine et, pour
se dlasser, battait le fer comme un forgeron. Le duc d'Alenon
lui-mme, petit de taille et grle de jambes[839], tait un homme de
cheval, adroit  tous les sports. Henri III se ressentait de son
ducation d'enfant gt. Lors de sa premire campagne, sa mre
s'inquitait plus qu'elle ne l'et fait pour ses autres enfants, et
contrairement  la rudesse de ce temps, des fatigues de cet
apprentissage guerrier. Il avait trop vcu parmi les filles d'honneur.
Un mmoire de Francs de Alava, l'ambassadeur d'Espagne,  Philippe II,
le reprsente  vingt ans toujours entour de femmes: l'une lui regarde
la main, l'autre lui caresse les oreilles et de la sorte se passe une
bonne partie de son temps[840].

      [Note 838: _Mmoires de Marguerite de Valois_, d. Guessard, p.
      12.]

      [Note 839: Priuli, dans sa relation de 1582, _Relazioni degli
      ambasciatori veneti al senato_, serie Ia, Francia, t. IV, p. 428.]

      [Note 840: Forneron, _Histoire de Philippe II_, t. II. 1881, p.
      297.]

A ce frlement de tous les jours, sa sensibilit, naturellement trs
vive, s'tait encore surexcite. Il avait pris de ses compagnes le got
des frivolits la recherche des parures, l'habitude des caprices, les
larmes faciles et un besoin irrsistible de mdisance. Les dbauches o
tout jeune encore il se plongea, en qute de volupts et iritement
d'apetit extraordinaire, achevrent de l'amollir. Il tait devenu tout
fminin. A Reims, lors du sacre (13 fvrier), quand l'officiant plaa la
couronne sur sa tte, il se plaignit qu'elle le blessait. Le jour de son
mariage avec Louise de Vaudemont, il se leva si tard et passa tant de
temps  parer l'pouse qu'il fallut dire la messe dans
l'aprs-midi[841]. Aussi jaloux de son pouvoir que paresseux 
l'exercer, il laissa la charge et le souci des affaires  sa mre, et
n'intervint que par -coups, rarement pour corriger une erreur de
direction, mais presque toujours  l'apptit de son entourage ou dans un
sursaut d'orgueil. En ce rgime de dyarchie intermittente, le plus
homme, c'tait la femme.

      [Note 841: L'Estoile, t. I, p. 50.]

Il n'et t que temps d'agir. Les dputs de Damville et des glises
protestantes, de retour de Ble o ils taient alls se concerter avec
le prince de Cond, avaient rejoint la Cour  Paris. Admis le 11 avril
1575  l'audience royale, ils prsentrent en 91 articles la liste de
leurs griefs et de leurs voeux. Ils demandaient le libre et complet
exercice du culte rform, sans rserves ni restrictions,
l'tablissement des Chambres mi-parties dans les parlements, l'octroi de
places de sret, la mise en libert des marchaux prisonniers, la
punition des massacreurs de la Saint-Barthlemy, la rhabilitation des
victimes et la runion des tats gnraux.

Le Roi fut confondu de tant d'audace. Catherine dclara, dit-on, que
quand ils (les huguenots) auroient cinquante mil hommes en campagne,
avec l'Amiral vivant et tous leurs chefs debout, ils ne sauroient
parler plus haut qu'ils font[842]. Mais la mre et le fils, craignant
de rompre et honteux de cder, imaginrent de renvoyer les dputs,
aprs de longs dbats, en leurs provinces pour y faire largir,
c'est--dire adoucir leurs instructions (commencement de mai).

Pour faire front avec toutes ses forces  l'arme de secours que Cond
rassemblait en Allemagne, il et fallu que le Roi ft sr des provinces
du Midi. Catherine s'en apercevait un peu tard. Elle eut l'ide
trange--mais c'est une de ces navets qui ne sont pas rares chez les
gens trs fins--de faire crire  Damville par le marchal de
Montmorency, enferm  la Bastille, qu'il lui dfendait de poursuivre sa
dlivrance par des moyens criminels. Damville rpondit que tous actes
faits en prison sont  rpudier, qu'il l'couterait volontiers comme
son plus humble frre le jour o il serait libre, et qu'en attendant,
malgr les inventions et reproches escriptes ou dictes au lieu o il
tait, il persvrerait en la juste poursuite qu'il avait entreprise
pour le service de Dieu, de Sa Majest, bien et repos des subjects et
la libert du chef de sa maison[843].

      [Note 842: _Ibid._, p. 56.]

      [Note 843: De Crue, _Le Parti des politiques_, 1892, p. 257, croit
      que la lettre du marchal de Montmorency est suppose.]

Catherine eut une fausse joie. Au mois de mai (1575) Damville tomba
malade  Montpellier et fut bientt  l'extrmit. Le bruit mme courut
 Paris en juin qu'il tait mort. La Reine-mre, Cheverny, le marchal
de Matignon et le chancelier de Birague conseillrent au Roi, s'il
fallait en croire l'historien Mathieu, d'achever l'oeuvre de la
Providence en dpchant les marchaux prisonniers. Pour prparer
l'opinion  l'ide d'une mort naturelle, le mdecin du Roi, Miron, alla
les visiter  la Bastille et publia partout qu'ils taient mal portants
et menacs, si l'on n'y prenait garde, d'une esquinancie (inflammation
de la gorge). Ainsi l'on ne s'tonnerait pas de les trouver un matin
touffs. Le crime avait habitu Catherine au crime. Damville ne mourut
pas; les marchaux furent sauvs. L'assemble de Montpellier (juillet
1575) ordonna aux dlgus qu'elle renvoyait en Cour porteurs d'un
cahier de dolances d'exiger avant toute discussion l'exercice libre,
entier, gnral et public du culte rform et la mise en libert des
marchaux prisonniers. C'tait un ultimatum de puissance 
puissance[844].

      [Note 844: _Histoire du Languedoc_, nouvelle dition, t. XII, col.
      1143.]

Les divisions de la famille royale encourageaient la rvolte. Henri III
dtestait son frre, le duc d'Alenon, un autre Valois-Mdicis de belle
marque, et fourbe par surcrot, qui avait prtendu  la lieutenance
gnrale et peut-tre complot, pendant son exil de Pologne, la mort de
Charles IX survenant, de le dpossder de la couronne. Sur le conseil de
sa mre, qui savait le danger des dissensions domestiques en un royaume
divis, il lui avait pardonn, mais il avait trop de raisons de ne pas
oublier. Il le souponnait justement d'tre en rapports avec Damville,
avec La Noue, avec le prince de Cond, avec tous ses ennemis du dedans
et du dehors. Il lui en voulait tellement que, dans une maladie dont il
pensa mourir (juin 1575), il engagea le roi de Navarre, dont la bonne
humeur et l'exubrance gasconne l'amusaient,  s'emparer, lui mort, du
pouvoir.

Il tait mortellement brouill aussi avec sa soeur Marguerite, qui avait
t nourrie avec lui et qui fut pendant sa jeunesse la confidente de ses
rves ambitieux. Il l'avait charge, lorsqu'il s'en allait aux armes,
de veiller  ses intrts et d'carter de la Reine-mre, de qui il
attendait tout, les influences hostiles. Des causes de leur rupture, on
ne sait que ce que Marguerite en a dit, et ce n'est peut-tre pas toute
la vrit. Vers 1570, il se serait laiss persuader par son principal
favori, Louis Berenger, sieur du Gast, qu'il ne falloit aimer ny fier
qu' soi-mme; qu'il ne falloit joindre personne  sa fortune, non pas
mesme ny frre ny soeur, et autres tels beaux prceptes
machiavlistes[845]. Comme preuve de cette indpendance de coeur, il
alla dnoncer  Catherine la passionnette de sa fille avec le duc de
Guise, et lui reprsenter combien un pareil mariage serait avantageux 
ces cadets de Lorraine, ennemis des Valois. Marguerite fut outre de
tant d'ingratitude; elle supplia sa mre de croire qu'elle conserverait
immortelle la souvenance du tort que son frre lui faisoit[846].
Et elle tint sa parole.

      [Note 845: _Mmoires de Marguerite_, d. Guessard, p. 17-18.]

      [Note 846: _Ibid._, p. 19-20.]

Quand il partit pour la Pologne il s'effora, par tous moyens, dit
Marguerite, de remettre nostre premiere amiti en la mesme perfection
qu'elle avoit est  nos premiers ans, m'y voulant obliger par serments
et promesse[847]. Mais au retour de Blamont, pendant le sjour de la
Cour  Saint-Germain, Marguerite fut si touche, comme elle le raconte
elle-mme, des submissions et subjections et de l'affection de son
autre frre, le duc d'Alenon qu'elle se rsolut  l'aimer et embrasser
ce qui luy concerneroit[848]. Aussitt qu'Henri III fut arriv  Lyon,
il se vengea  sa faon. Un jour que sa soeur tait sortie en carrosse
pour se promener, il insinua au roi de Navarre, qui ne s'en mut pas, et
avertit sa mre, trs chatouilleuse en matire d'honneur fminin, que
Marguerite tait alle voir chez lui un amant. Le soir quand l'accuse
parut, Catherine commena  jetter feu et dire tout ce qu'une colre
oultre et dmesure peut jetter dehors[849]. Mais la galante reine de
Navarre tait cette fois-l sans reproche, ayant visit l'abbaye des
Dames de Saint-Pierre o les hommes n'entraient pas.

Quand la Reine-mre sut la vrit, elle tcha de persuader  sa fille,
pour disculper son fils, qu'elle avait t trompe par le faux rapport
d'un valet de chambre, un mauvais homme, qu'elle chasserait, et, comme
elle n'y advanoit rien, le Roy survint, qui s'excusa fort, disant
qu'on le luy avoit faict accroire et faisant  sa soeur toutes les
satisfactions et protestations d'amiti qui se pouvoient faire[850].
Mais, si elle se sentait oblige, comme soeur et sujette, de recevoir ses
justifications, elle lui montra que la condescendance n'irait pas plus
loin. Il aurait voulu la rconcilier avec Le Gast, qu'elle accusait
d'tre son mauvais gnie; mais elle reut le favori d'un visage
courrouc et le renvoya aveq protestation de luy estre cruelle
ennemye, comme elle luy a tenu jusqu' sa mort[851]. C'tait une
dclaration de guerre. Belle, intelligente, passionne, Marguerite tait
une ennemie redoutable.

      [Note 847: _Mmoires de Marguerite_, d. Guessard, p. 37.]

      [Note 848: _Ibid._, p. 38.]

      [Note 849: _Ibid_., p. 47-48.]

      [Note 850: _Ibid._, p. 51.]

Henri III continuait  se conduire en chef de parti; son pass de duc
d'Anjou pesait sur lui. Comme s'il n'tait pas le Roi et qu'il et des
injures particulires  venger, il s'entoura d'une troupe de jeunes
gentilshommes, ardents et braves, dvous  sa personne. Le duc
d'Alenon avait lui aussi sa bande de fidles, o Marguerite attira,
l'ayant dbauch de celle du Roi, Bussy d'Amboise, violent entre les
plus violents, brave par-dessus les plus braves, et la meilleure pe de
France. Le Gast, pour punir cette dsertion et blesser la reine de
Navarre en ses amours, fit assaillir Bussy, une nuit qu'il sortait du
Louvre, par douze bons hommes--Marguerite dit trois cents--montez
tous sur des chevaux d'Espagne qu'ils avoient pris en l'curie d'un trs
grand (le Roi). Bussy chappa par miracle  ce guet-apens; mais le
lendemain ayant seu d'o venoit le coup, comme il commenait 
braver,  menasser de fendre nazeaux et qu'il tueroit tout, il fut
adverty de bon lyeu qu'il fust sage et fust muet et plus doux,
aultrement qu'on joueroit  la prime avec lui.... et de bon lyeu fut
adverty de changer d'air[852].

Le Roi s'ingniait  dshonorer sa soeur. Il affecta d'incriminer la
particulire amiti que Marguerite avait pour une de ses filles,
Gilonne Goyon, dite Thorigny, fille du marchal de Matignon. Il obligea
le roi de Navarre, sous menace de ne l'aimer plus,  renvoyer de sa
maison la favorite de sa femme[853].

      [Note 851: Brantme, t. VIII, p. 62.]

      [Note 852: Brantme, t. VI, p. 186-188.]

      [Note 853: _Mmoires de Marguerite_, d. Guessard, p. 61.]

Il traitait le duc d'Alenon en ennemi. Il faisait surveiller ses
dmarches, ses relations, ses plaisirs. Il le laissait insulter par ses
favoris. Le Gast avoit brav Monsieur jusques  estre pass un jour
devant luy en la rue Sainct-Antoine sans le saluer ni faire semblant de
le cognoistre. Il avait dit par plusieurs fois qu'il ne recongnoissoit
que le Roy et que quand il luy auroit command de tuer son propre frre
il le feroit[854].

Pour rompre la bonne entente que Marguerite s'efforait de maintenir
entre son mari et le duc d'Alenon, il employa, sur le conseil de Le
Gast, la femme d'un secrtaire d'tat, Charlotte de Sauve, une beaut
capiteuse, dont les deux beaux-frres taient pris  en perdre la
raison. Cette autre Circ se rendit si dsirable  l'un comme 
l'autre que, pour accaparer l'ensorceleuse, chacun des amants tait
rsolu  se dfaire de son rival. La Cour est la plus estrange que
l'ayez jamais veue, crivait le roi de Navarre  un ami. Nous sommes
presque toujours prestz  nous couper la gorge les uns aux aultres. Nous
portons dagues, jaques de mailles et bien souvent la cuirassine soubz la
cape.... Le Roy (Henri III) est aussy bien menac que moy; il m'aime
beaucoup plus que jamais.... Toute la ligue que savez me veult mal 
mort pour l'amour (par amour) de Monsieur, et ont faict dfendre pour la
troisiesme fois  ma maistresse (Charlotte de Sauve) de parler  moy et
la tiennent de si court qu'elle n'oseroit m'avoir reguard. Je n'attends
que l'heure de donner une petite bataille, car ilz disent qu'ilz me
tueront et je veulx gagner les devans[855].

      [Note 854: L'Estoile, t. I, p. 92.]

      [Note 855: _Recueil des Lettres missives de Henri IV_, publi par
      Berger de Xivrey (Coll. Documents indits), t. I, p. 81. Berger de
      Xivrey date  tort cette lettre de janvier 1576, car elle est
      videmment antrieure  la fuite du duc d'Alenon, c'est--dire au
      15 septembre 1575.]

Mais quelque feu en amour que ft le roi de Navarre, et il le resta
toute sa vie, il n'tait pas incapable d'entendre raison. Quelques bons
serviteurs lui reprsentrent qu'on le menoit  sa ruine en le mettant
mal avec son beau-frre et sa femme; il s'aperut aussi que le Roi,
aprs lui avoir montr beaucoup de sympathie, commenait  ne plus faire
grand estat de lui et  le mespriser. Marguerite semonait de son
cot le duc d'Alenon,  qui Le Gast faisait tous les jours quelques
nouvelles avanies. Tous deux reconnaissant qu'ils toient... aussi
desfavorisez l'un que l'autre; que Le Gast seul gouvernoit le monde...;
que s'ils demandoient quelque chose, ils estoient refusez avec mespris;
que si quelqu'un se rendoit leur serviteur, il estoit aussitost ruin et
attaqu de mille querelles,... ils se rsolurent, voyant que leur
dsunion estoit leur ruine, de se runir et se retirer de la Cour, pour,
ayant ensemble leurs serviteurs et amis, demander au Roy une condition
et un traittement digne de leur qualit[856].

      [Note 856: _Mmoires de Marguerite_, d. Guessard p. 62-63.]

Catherine n'tait pas tellement aveugle par sa tendresse pour Henri III
qu'elle ne vt les progrs menaants de la dsaffection publique. Les
pamphltaires continuaient  la viser, mais les coups portaient plus
haut qu'elle. Ce fils si beau, si cultiv, si sduisant qu'il semblait
que tous ses sujets dussent, comme sa mre, l'idoltrer, s'tait en un
an de rgne alin une grande partie de la noblesse par ses attachements
exclusifs, la faveur de quelques petits compagnons et la dfaveur de
ceux mme des grands qui n'taient pas en disgrce ou en prison. Il
avait russi  faire oublier les fautes de sa mre.

Il tournait en ridicule des princes du sang qui, comme le duc de
Montpensier, et son fils le prince Dauphin, avaient t invariablement
fidles. Les dames ne lui pardonnaient pas de colporter avec dlices
leurs galanteries. Catherine, qui ne s'alarmait pas longtemps d'avance,
s'inquitait des sympathies ou peut-tre mme de l'aide que les
malcontents en armes et l'arme de Cond en marche trouveraient dans les
dissensions de la famille royale. Un jour qu'Henri III lui dnonait les
amours de Marguerite et de Bussy, elle avait rpliqu vivement que
c'taient l propos de gens qui voulaient le mettre mal avec tous les
siens. Mais d'ordinaire elle ne lui parlait pas si ferme. Elle voyait le
tort qu'il se faisait sans oser le lui dire, tant il tait ombrageux.
Elle le savait si port  rgler ses faveurs sur ses sentiments qu'elle
pouvait tout perdre, en perdant son affection. Elle tait bien oblige
aussi de s'avouer qu'il n'tait pas uniformment docile. Il supportait
mal qu'elle lui rappelt les devoirs de sa charge ou qu'elle le
contrecarrt en ses habitudes ou ses caprices. Alors qu'elle avait rv
d'tre l'esprit dirigeant d'un gouvernement viril, elle devait se
contenter le plus souvent de rparer les fautes de ce collaborateur si
fminin. Il est vrai qu'elle tait plus fertile en expdients que
capable d'une grande politique. Les circonstances taient tout  fait
appropries  son gnie.

Le duc d'Alenon, qui craignait pour sa libert et peut-tre mme pour
sa vie, avait rsolu de fuir. Il s'attacha  gagner la confiance de sa
mre, lui confessant qu'il avait eu plusieurs fois la tentation de
quitter la Cour, par peur de son frre, mais qu'il se repentait de ce
mchant dessein et voulait dsormais complaire au Roi en toute chose.
Quand il l'eut bien convaincue de la sincrit de sa conversion, il
profita d'un relchement de surveillance pour se glisser hors de Paris
le soir du 15 septembre 1575. Le lendemain il tait  Dreux en sret.
La Reine-mre avait t prvenue de cette fuite, mais son fils l'avait
si bien enjle qu'elle refusa d'y croire. Au moins en vit-elle aussitt
toutes les consquences. Comment le Roi pourrait-il rsister  l'arme
allemande de secours et aux forces des malcontents runies sous les
ordres du Duc, la seconde personne de France. Le soir mme elle
crivait au duc de Savoie, le mari de sa chre Marguerite morte, son
mervilleux regret d'tre encore en vie pour voir de si malheureuse
chause; elle n'tait pas plus mue en annonant la mort de Charles IX.
Aystime (J'estime) bien heureuse Madame (Marguerite) hasteure d'estre
morte que, pleust  Dieu que je fuse avec aylle (elle) pour ne voyr
poynt ce que ayst sorti du roy Monseigneur (Henri II) et de moi, si
malheureux coment yl est (un tel malheureux qu'est) mon fils d'Alanson,
qui s'an est enn alaye[857]. Mais ses dsespoirs ne duraient gure et
ne l'empchaient pas d'agir. Elle comptait sur le duc de Nevers pour
arrter le fugitif, et,  dfaut, lui suggrait un moyen de le faire
enlever. Ce serait assez de cinq ou six hommes srs et bien choisis. Ils
iraient trouver le duc d'Alenon et lui offriraient de recruter en son
nom des gens de cheval. S'il acceptait, ces prtendus racoleurs
profiteraient de la commodit des lieux et des temps pour l'emmener.
Elle tait fire de cette belle trouvaille, n'y ayant pas,
remarquait-elle, de si habil hommes que l'on ne l (leur) puise
apprendre quelque tour qui ne sevet (qu'ils ne savent) pas encore[858].
Mais vraiment celui qu'elle proposait tait un moyen de comdie. Il en
fallut chercher un autre  la hte. Elle apprenait que beaucoup de
jeans que je n'euse pans vont trover cet pouvre malheureux[859]. Elle
dcida d'y aller elle-mme et de traiter avec lui, avant que l'arme
d'invasion et pass la frontire. A leur premire entrevue  Chambord
(29-30 septembre), le Duc exigea pralablement la mise en libert des
marchaux prisonniers. Le Roi dut cder (2 octobre 1575).

      [Note 857: _Lettres_, t. V, p. 132.]

      [Note 858: _Ibid._, p. 137, 18 septembre 1575.]

      [Note 859: _Ibid._, p. 136.]

Alors commena la discussion des articles d'un accord. Franois
demandait beaucoup. Catherine avait pour instructions d'accorder trs
peu. Henri,  qui elle recommandait de faire des concessions, coutait
plus volontiers les ennemis de son frre, qui accusaient la Reine-mre
de faiblesse, ou qui mme insinuaient au Roi qu'elle ne l'aimait pas
uniquement. Elle se dfendait en termes d'amoureuse: Vous ayste mon
tout. Elle s'excusait de lui crire par besoin d'affection tout ce qui
lui passait en la fantaisie. C'tait une prcaution pour lui faire
entendre de bons conseils. Qu'il ft donc des avances  tous ceux qui
lui pouvaient nuire, et n'objectt pas qu'on ne les gagnerait jamais....
Fault s'eyder d'un chacun, et encore que ays ceste aupinion, leur
fayre croyre par bonnes paroles et bonne mine le contrre, et [ce] n'
plus temps de dire: je ne puis dissimuler; yl s (il se) fault
transmeuer[860]. Le conseil qui revient dans toutes ses lettres, c'est
de conclure la paix, de hter la conclusion de la paix. Il doit armer et
se rendre fort, mais, en se prparant  la guerre, tout faire pour
l'viter. Or, il n'armait pas et cependant entravait les ngociations.
Il laissait sa mre plusieurs jours sans rponses. Avec quelque
impatience, elle lui demandait cet (si) vols la pays ou non[861].
Elle lui signalait le grand nombre de gentilshommes qui se dclaraient
pour son frre: 1500 l'avaient dj rejoint et d'autres se disposaient 
les suivre. La dfection de la classe militaire tait significative. Au
Louvre, le soir mme de la disparition du Duc, quand le Roi affol avait
command aux princes et seigneurs prsents de monter  cheval et de le
lui ramener, vif ou mort, plusieurs refusrent cette commission,
disant qu'ils donneraient leur vie pour lui, mais d'aller contre
Monsieur son frre, ils savoient bien que le Roy leur en sauroit un
jour mauvais gr[862]. Montpensier n'avait pas essay de barrer au
fugitif la route de la Loire. La tideur des uns et la prise d'armes des
autres, qu'on les interprtt comme une marque de respect pour le sang
de France ou comme la preuve de l'impopularit d'Henri III, c'tait, au
jugement de Catherine, autant de raisons de traiter au plus vite avec le
chef des mcontents. En tout cas, crivait-elle (29 octobre 1575) au
Roi, il fallait prendre un parti et choisir entre la paix et la guerre.
Je prie  Dieu qu'il vous fase bien rsuldre (rsoudre), car c't le
coup de tout[863] (le coup dcisif).

      [Note 860: _Lettres_, t. V, p. 147, 5 octobre.]

      [Note 861: _Ibid._, p. 156, 20 octobre 1575.]

      [Note 862: _Mmoires de Marguerite_, d. Guessard, p. 65.]

      [Note 863: _Lettres_, t. V, p. 159.]

Elle se crut au bout de ses peines quand elle eut russi  signer avec
le Duc  Champigny un armistice de sept mois (21 novembre 1575-24 juin
1576). Le duc d'Alenon recevrait pour sa sret pendant ce temps
Angoulme, Niort, Saumur, Bourges et la Charit; Cond aurait Mzires.
Le libre exercice du culte tait accord aux protestants dans toutes les
places qu'ils occupaient et dans deux autres villes par gouvernement.
Les retres toucheraient 500 000 livres et ne passeraient pas le Rhin.

Ce devaient tre des prliminaires de paix; mais Ruffec, gouverneur
d'Angoulme, et La Chtre, gouverneur de Bourges, faisaient difficult
de se dessaisir de ces places fortes avant d'avoir obtenu rcompense.
Les populations des villes se disaient rsolues de s'exposer plustost 
tous les dangers du monde[864] que de recevoir des garnisons de
malcontents et de se laisser dsarmer. Cependant Cond et le comte
palatin, Jean Casimir, avec les auxiliaires qu'ils avaient soudoys en
Allemagne et en Suisse, poursuivaient leur route et se rapprochaient de
la frontire de France sans se soucier de l'accord de Champigny. A la
Cour, les adversaires de la trve accusaient, et mme trs haut[865],
la Reine-mre d'avoir tout accord au Duc contre la promesse qu'il ne
pouvait pas tenir, mme s'il l'et voulu, d'arrter la marche des
envahisseurs. Elle en voulait surtout  La Chtre d'avoir, en quittant
Bourges, livr la citadelle aux habitants pour tout rompre et soubs
hombre de bon serviteur et fidel, come set (si) je vous euse en cet
faysant tri (trahi). Elle demandait au Roi rparation de cette
conduite, qui tait pour elle un outrage. Sy vous ne lui fayte santir
et aubir, je vous suplie me donner cong que je m'en elle (aille) en
Auvergne (dans ses domaines patrimoniaux) et je aur d jeans de bien
aveques moy pour, quant tous vous auront try et dsobi, vous venir
trouver si bien aconpagne pour vous fayre haubyr et chatier lors cet
(ces) petis faiseurs de menes[866]. Il fallait qu'elle ft bien en
colre pour poser la question de confiance, et sur ce ton. Elle se
dfendait verbeusement d'avoir t dupe[867]. tait-ce sa faute si
Ruffec et La Chtre avaient par leur refus empch la signature d'une
paix dfinitive? N'avait-elle pas sans cesse d'ailleurs recommand  son
fils de ngocier et d'armer tout  la fois, tandis que ceux qui le
poussaient  la guerre le voulaient faible comme en temps de paix. Je
suis si glorieuse crivait-elle  Henri III, que je panse vous avoir
faict un comensement, s'il ne m'eult ayst ynterrompu, du plus grent
servise que jeams mre fist [] enfans[868]. Elle insistait sur la
ncessit de traiter  tout prix. Je vous en suplie et aufrir 
Casimire pansion et jeuques ha d tres (jusques  des terres) en cet
royaume[869]. Pour le dcider  tous les sacrifices, elle lui citait en
exemple le plus habile de ses prdcesseurs, dont les fautes, qu'il sut
si bien rparer, prtaient  comparaison.... Vous soviegne (vous
souvienne) du Roy Lui unsime qui donn (donna) tout cet qu'il avoyt au
duc de Borgogne sur la rivire de Summe; yl fist conestable le conte de
Saint-Pol qui menoyt l'armaye contre lui... C'est ainsi qu'il sortit
deu mauvs passage au (o) yl estoit entr par le consel de ceux qui
volouint (voulaient) mal  son frre et qui avoynt ayst cause qu'il
n'avoist  son avnement alla corone fayst cas de sa noblesse ni d
vieulx serviteur de son pre, qui se retirre (se retirrent, passrent)
tous  son frre; car yl ne fesoit cas que de bien peu. Il feust en la
mme pouine que vous aystes et si (ainsi) donna une batalle; car ceux
qui estoyent auprs de lui et de son frre ne voleuret au comensement
qu'i (il) fist la pays (paix) et aprs la batalle feust constreynt de la
faire et plus dsavantageuse que auparavant. Guard que ne vous avyegne
(advienne) de mesme...[870]

      [Note 864: C'est ce qu'avait crit M. de Rambouillet  la
      Reine-mre des gens de Bourges. _Lettres_, t. V, p. 171, note 1.
      Les gens d'Angoulme refusrent aussi d'obir. _Lettres_, t. V, p.
      179, note 1.]

      [Note 865: Trop hault, crit Catherine  Henri III, pour n'en
      respondre (pour que je n'y rponde pas) un mot. _Lettres_, t. V,
      p. 171, 3 dcembre.]

      [Note 866: _Lettres_, V, t. p. 175, entre le 8 et le 11 dcembre.]

      [Note 867: _Ibid._, p. 175-178, 11 dcembre.]

      [Note 868: _Ibid._, p. 176-177.]

      [Note 869: _Ibid._, p. 177.]

      [Note 870: _Ibid._, p. 177.]

Quand elle revint  Paris (fin janvier 1576), aprs une absence de
quatre mois, elle apprit que le duc d'Alenon se plaignait d'une
tentative d'empoisonnement et en demandait raison au Roi. C'tait
probablement un prtexte pour rompre ses engagements. En effet l'arme
allemande arrivait et il se disposait  la rejoindre. Elle passa la
Meuse le 9 fvrier 1576, et, prenant par la Bourgogne, se dirigea vers
l'Auvergne, o elle s'tablit dans la plantureuse Limagne,  porte de
Damville et du Languedoc. La Cour tait en plein dsarroi. Le roi de
Navarre, qui tait sorti de Paris sous prtexte de courre un cerf dans
la fort de Senlis, s'tait drob de la compagnie des chasseurs le soir
du 5 fvrier 1576 et il avait chevauch tout d'une traite jusqu'
Vendme. Libre, il se dcida, non sans quelques hsitations,  retourner
au prche.

On a dit que Catherine l'avait laiss fuir pour donner un chef de plus
aux rebelles et augmenter d'autant les causes de zizanie. Mais elle fut
trompe en ce calcul, si tant est qu'elle l'ait fait. Le roi de Navarre
se retira dans son royaume, dont il tait absent depuis quatre ans, afin
d'y pourvoir  ses propres affaires. A vingt-deux ans, il s'annonait
dj prudent et avis. Chef naturel des huguenots, en sa qualit de
premier prince du sang de la religion, il ne montra point de haine
contre l'glise qu'il venait de nouveau de quitter. Il eut des
catholiques  sa Cour, dans ses conseils, dans ses armes et pratiqua
par raison et par got la politique d'union religieuse que Damville et
Franois d'Alenon avaient adopte comme un moyen de dfense. La Navarre
fut un autre Languedoc, sous un souverain protestant qui employait tous
les bons vouloirs pour rsister aux intrigues ou aux violences de la
Cour.

Henri III s'en prit  sa soeur de ce nouveau coup. Il la souponnait, non
sans raison, d'avoir fait assassiner Le Gast par le baron de Vitteaux,
un des tueurs les plus redoutables du temps, brave duelliste et 
l'occasion froce assassin (30 octobre 1575). Il l'accusa d'avoir
favoris la fuite de son beau-frre, la tint sous bonne garde et,
dclare-t-elle, s'yl n'eust t retenu de la Royne ma mre, sa colre,
je crois, luy eust fait excuter contre ma vie quelque cruaut[871].

Catherine s'efforait de calmer ces esprits furieux. A Marguerite, qui
avait d'autres passions que le roi de Navarre, elle expliquait sans rire
son emprisonnement comme une juste prcaution contre le dsir naturel
chez une femme de rejoindre son mari. Elle remontrait au Roi doucement
que le cas chant--c'est toujours Marguerite qui parle--peut estre on
aurait besoin de se servir de moy; que comme la prudence conseilloit de
vivre avec ses amys come debvans un jour estre ses ennemys, pour ne leur
confier rien de trop, qu'aussy l'amiti venant  se rompre, et pouvant
nuire, elle ordonnoit d'user de ses ennemys come pouvans estre un jour
amys[872]. Elle parvint  lui persuader que le duc d'Alenon ne
consentirait pas  traiter s'il ne laissait pas sa soeur libre. Henri
alla trouver la prisonnire, et avec une infinit de belles paroles
tcha de la rendre satisfaite, la conviant  son amiti[873].
Marguerite accompagna sa mre, qui allait reprendre les ngociations 
Sens. Mais si sa prsence contenta le Duc, elle n'adoucit pas les
exigences des coaliss. Les huguenots obtinrent tout ce qu'ils
demandaient: le libre exercice du culte dans toutes les villes, sauf 
Paris, la rhabilitation des victimes de la Saint-Barthlemy, huit
places de sret. Jean Casimir eut promesse de 3 388 549 florins et
Franois d'Alenon reut en accroissement d'apanage la Touraine, le
Berry et l'Anjou, une vritable principaut qui rapportait 300 000
livres de revenu. Damville garda le Languedoc (paix d'tigny, prs de
Sens, 7 mai 1576)[874].

      [Note 871: _Mmoires de Marguerite_, d. Guessard, p. 67.]

      [Note 872: _Ibid._, p. 67-68.]

      [Note 873: _Mmoires de Marguerite_, d. Guessard, p. 74-75.]

      [Note 874: Comte Boulay de la Meurthe, _Histoire des guerres de
      religion  Loches et en Touraine_, t. I, 1906, p. 133-145.]

Ces clauses taient si humiliantes pour Henri III, qu'en les signant les
larmes lui coulaient des yeux. Mais Catherine le jour mme s'tait
empresse d'crire  Damville--singulier confident--sa joie de veoir
l'aigreur qui faisoit obstacle  l'unyon et bonne intelligence qui doibt
estre entre tous les princes, seigneurs et aultres subjects du Roy...
par ce moien estainte et assoupie[875]. Oubliait-elle que sa passion
contre le gouverneur du Languedoc et les Montmorency tait la cause
originelle de l'alliance des politiques avec les huguenots et du succs
de la prise d'armes? Mais elle avait quelque raison de prtendre qu'elle
n'tait pas responsable des conditions onreuses de la paix. Et
maintenant, crivait-elle au Roi, qu'il se htt de faire payer aux
retres les trois cent mille livres promises en acompte, car ces
trangers ne partiraient pas sans argent, affin que si la paix ne vous
russit aussi incontinent come a faict la tresve, il vous plaise ne vous
en prendre pas  moy, car si j'eusse est creue lors de la tresve, le
royaulme ne (ni) vous fussiez en l'estat que vous estes[876]. Henri la
boudait et ne montrait aucune envie de la revoir; mais elle ne laissait
pas de travailler  l'excution du trait. Elle fit donner  Cond
Saint-Jean-d'Angely  la place de Pronne, que le gouverneur,
d'Humires, appuy par la noblesse catholique de Picardie, refusait de
livrer au prince huguenot. Elle prodigua les assurances d'amiti 
Damville. Elle proposa une entrevue au roi de Navarre,  qui la ville de
Bordeaux, bien qu'il ft gouverneur de Guyenne, fermait ses portes. En
mme temps elle dicta pour Henri III un plan de conduite et de
gouvernement[877]. C'est comment voz prdcesseurs faisoient. Pour
viter l'apparence d'une critique, elle parlait  peine des fautes
commises, et encore tait-ce pour les excuser ou les nier .... Les
malins (les mchants)... ont faict entendre partout que [vous] ne vous
soucyez de leur conservation, aussi que n'viez agrable de les veoir.
Elle a l'air de croire, bien qu'elle sache le contraire, que ce sont
mauvais offices et menteries pour le faire har et s'establir et
s'accroistre. Elle reconnat que bien souvent les depesches
ncessaires, au lieu d'estre bientost et diligemment respondues, ne
l'ont pas est, mais au contraire ont demour, quelqueffois ung mois ou
six semaines, tant que (tellement que) ceux qui estoient envoiez de
ceulx qui estoient enchargez des provinces par vous, ne pouvant obtenir
response aucune, s'en sont sans icelles [rponses] retournez. Sans
doute ils auraient d considrer la multitude des affaires et
ngligence de ceulx  qui faisiez les commandemens. Mais ils pensoient
estre vrai ce que ces malins disoient. Malgr les mnagements de forme,
l'expos de ce qu'Henri aurait d faire tait la condamnation de ce
qu'il avait fait, de sa mollesse, de sa paresse, de son favoritisme, de
son mpris pour les contraintes et les obligations de sa charge. Qu'il
prenne, remontrait Catherine, une heure certaine de se lever et fasse
comme le feu roi son pre. Car quand il prenoit sa chemise et que les
habillemens entroient, tous les princes, seigneurs, capitaines,
chevaliers de l'Ordre, gentilz hommes de la Chambre, maistres d'Hostel,
gentilhomme servants, il parloit  eux et le voioient, ce qui les
contentoit beaucoup.

      [Note 875: _Lettres_, t. V, p. 193, 7 mai 1576.]

      [Note 876: _Ibid._, t. V, p. 198, 15 mai 1576. Sur Jean Casimir et
      son royal dbiteur, voir Germain Bapst, _Histoire des joyaux de la
      Couronne de France_, 1889, p. 137-142.]

      [Note 877: C'est l'Avis qu'Hector de la Ferrire a publi au tome
      II _des Lettres de Catherine de Mdicis_, p. 90-95, et dat du 8
      septembre 1563, comme une exhortation de Catherine  son fils
      Charles IX immdiatement aprs la dclaration de sa
      majorit.--Grn, _La Vie publique de Montaigne_, p. 183-197 (ch.
      VI), avait dj soutenu que les conseils de la Reine-mre taient
      adresss  Henri III et non  Charles IX, mais il les plaait 
      tort en 1574. A cette date, ils auraient fait double emploi avec
      le Mmoire qu'elle fit porter  Henri III  Turin (voir ci-dessus,
      p. 250-251). Voici sur le vrai destinataire les arguments de Grn,
      auxquels j'en ajouterai quelques autres pour tablir que le
      document est de la fin de 1576. Si Catherine avait crit  Charles
      IX, qui fut dclar majeur dans sa quatorzime anne, elle
      n'aurait pas parl de la minorit de son prdcesseur, Franois II
      ayant, quand il devint roi, quinze ans accomplis. Elle n'aurait
      pas recommand  ce roi de quatorze ans de tenir la Cour avec la
      reine, alors qu'il n'tait pas mari et ne le fut que sept ans
      aprs. Il est trop spcieux de prtendre que Catherine, se
      proposant de marier son fils, pouvait parler de la chose comme
      dj faite. Mais ce qui serait encore plus trange, c'est qu'elle
      conseillt  Charles IX, qui n'avait encore rien fait, tant en
      tutelle, de changer de mthode. Imagine-t-on Catherine de Mdicis
      reprochant  son fils les actes de sa rgence  elle?

      L'Avis suppose un roi majeur qui n'a pas rgn aussi sagement
      qu'il aurait d et il lui indique un bon chemin, assurment
      parce qu'il en a pris un mauvais. Il ne convient pas  un enfant,
      au nom de qui sa mre avait gouvern et voulait continuer 
      gouverner. Mais tout parat clair si on admet, comme on le doit,
      que Catherine crivait cette sorte de leon pour Henri III, aprs
      les fautes de ses deux premires annes de rgne.

      En tte de l'Avis elle rappelle les avertissements qu'elle avait
      donns  son fils avant d'aller  Gaillon: il lui restait
      maintenant  dire ce qu'elle estimait ncessaire pour le faire
      obir dans son royaume. Ce n'est pas lors de ce voyage qu'elle a
      fait vers la fin fvrier 1576 avec le Roi (L'Estoile, t. II, p.
      122), et o elle a pu lui parier librement, qu'elle a dict ce
      programme de conduite. Elle y fait d'ailleurs allusion  la paix
      que Dieu a donne au Roi, c'est--dire  la paix d'tigny (7 mai
      1576), dont elle tait si heureuse et lui si humili. Le Mmoire,
      postrieur  ce trait, soit de quelques semaines ou mme de
      quelques jours, a d vraisemblablement tre rdig pendant
      qu'Henri III se tenait loin de sa mre et boudait.]

Cela fait, s'en alloit  ses affaires (au Conseil des affaires du
matin) et tous sortoient hormis ceulx qui en estoient et les quatre
secrtaires [d'tat]. Si faisiez de mesme, cela les contenterait fort,
pour estre chose accoustume de tous temps aux roys voz pre et
grand-pre. Qu'il donne aprs une heure ou deux  our les dpches et
affaires qui sans sa prsence ne peuvent tre expdies. Qu'il ne laisse
pas passer les dix heures pour aller  la messe, accompagn comme ses
pre et grand-pre de tous les princes et seigneurs et non, dit-elle,
come je vous voys aller que n'avez que vos archers. Aprs le dner qui
aura lieu  onze heures au plus tard donnez audience pour le moings
deux fois la semaine, ce qui est une chose qui contente infiniment voz
subjetz, et aprs vous retirer (retirez-vous) pour venir chez moy ou
chez la Royne affin que l'on cognoisse une faon de Court, qui est chose
qui plaist infiniment aux Franois, pour l'avoir accoustum; et ayant
demeur demie heure ou une heure en public, vous retirer ou en vostre
estude ou en priv, o bon vous semblera....

Mais un roi n'a pas le droit de s'isoler longtemps. Sur les trois heures
aprs midi, allez vous promener  pied ou  cheval, affin de vous
monstrer et contenter la noblesse et passer vostre temps avec ceste
dernire  quelque exercice honneste, sinon tous les jours, au moins
deux ou trois fois la semaine.... Et aprs cela souper avec vostre
famille, et l'aprs souper deux fois la sepmaine tenir la salle du bal,
car j'ay ou dire au roy vostre grand-pre qu'il falloit deux choses
pour vivre en repos avec les Franois et qu'ils aimassent leur roy: les
tenir joyeux et occuper  quelque exercice, comme combattre  cheval
et  pied, courre la lance. Ainsi faisait aussi Henri II, car les
Franois ont tant accoustum, s'il n'est guerre, de s'exercer que qui ne
leur fait faire, ils s'emploient  autres choses plus dangereuses.

Qu'il rtablisse  la Cour l'honneur et police qu'elle y avait vus
autrefois. Du temps du roi vostre grand-pre il n'y eust un homme si
hardi d'oser dire dans sa Court injure  ung autre, car s'il eust est
ouy, il eust est men au prvost de l'hostel. Chacun alors faisait son
office et se tenait  son poste: capitaines des gardes, archers,
Suisses, prvt de l'Htel. Les capitaines des gardes se promenaient
dans les salles et par la cour. Les archers auraient empch que les
pages et lacquais ne jouassent et tinssent les brelans qu'ils tiennent
ordinairement dans le chasteau o vous estes log avec blasfmes et
juremens, chose excrable.... Le prvt de l'Htel surveillait la
basse-cour, ainsi que les cabarets et lieux publics autour de la
rsidence royale, et s'il se commettait des choses mauvaises punissait
les dlinquants. Le soir, quand la nuit venait, le Grand Matre faisait
allumer des flambeaux par toutes les salles et passages et, aux quatre
coins de la court et degrez, des fallots. Ds que le roy estoit couch
on fermoit les portes des appartements, dont on mettait les clefs
soubs le chevet de son lit, et jamais la porte du chasteau n'estoit
ouverte que le roy ne fust veill. L'accs  la rsidence royale tait
rigoureusement hirarchis. Les portiers ne laissoient entrer personne
dans la court du chteau, si ce n'estoient les enfans du roi et les
frres et soeurs, en coche,  cheval et littire; les princes et
princesses descendoient dessoubz la porte; les autres, hors la porte.

Le service du Roi, au dner et au souper, se faisait en grand apparat.
Le gentilhomme tranchant apportait la nef et les couteaux, prcd de
l'huissier de salle et suivi des officiers pour couvrir. Le matre
d'htel allait avec le panetier qurir la viande, escort des enfans
d'honneur et pages, sans valetailles ny autres que l'escuyer de
cuisine. Et cela estoit plus seur et plus honorable. L'aprs dner
et l'aprs soupper, quand le Roy demandoit sa collation, c'tait un
gentilhomme servant qui portoit en la main la couppe et aprs luy
venoient les officiers de la panneterie et eschansonnerie. La
Reine-mre comptait sur la vertu du crmonial pour ranimer la foi
monarchique.

Elle rappelait aussi  Henri III l'intrt qu'il avait  examiner
lui-mme et  expdier rapidement les affaires. Elle lui recommandait de
recevoir tous ceux de ses sujets qui venaient des provinces pour le
voir, de s'informer de leurs charges et, s'yls n'en ont point, du lieu
d'o ils viennent, afin qu'ils cognoissent que voulez savoir ce qui
se faict parmi vostre royaume et leur faire bonne chre. Qu'il ne se
bornt pas  leur parler une fois, mais, quand il les trouvait en sa
chambre ou ailleurs, qu'il leur dit toujours quelque mot.

Il doit employer ses faveurs  maintenir son autorit. Catherine aurait
dsir infiniment qu' l'exemple du roi Louis XII, son fils et une
liste de ses serviteurs de toute qualit et un rle des offices,
bnfices et autres choses qu'il pouvoit donner pour  chaque vacance
rcompenser qui bon lui semblerait (remarquez qu'elle ne dit pas le plus
digne) et se dlivrer de toutes les sollicitations, importunitez et
presses de la Court. Il aurait ainsi le mrite de la grce qu'il
ferait, l'ayant faite de lui-mme, car s'il cdait aux placets ou
autres inventions, croiez, disait-elle, que l'on ne tiendra pas le don
de vous seul.

Il le faudrait pourtant. Le Roy vostre grand-pre... avoit le nom de
tous ceulx qui estoient de maison dans les provinces et autres qui
avoient autorit parmy les nobles, et du clerg, des villes et du
peuple; et pour les contenter et qu'ils tinsent la main  ce que tout
fust  sa dvotion, et pour estre adverty de tout ce qui se remuoit
dedans les dictes provinces... il mectoit peine d'en contenter parmy
toutes les provinces une douzaine ou plus ou moings,... aulx ungs il
donnoit des compagnies de gens d'armes; aux autres quand il vacquoit
quelque bnfice dans le mesme pays, il leur en donnoit, come aussi des
capitaineries des places de la province et des offices de judicature, 
chacun selon sa qualit.... Cela les contentoit de telle faon qu'il ne
s'y remuoit rien, fust au clerg ou au reste de la province, tant de la
noblesse que des villes et du peuple, qu'il ne le seut. C'est le
meilleur remde dont vous pourrez user pour vous faire aisment et
promptement bien obir et oster et rompre toutes autres ligues,
accoinctances et menes. Qu'il mt aussi peine  s'assurer mmes
intelligences en toutes les principales villes--une puissance dont
Catherine avait vu grandir l'esprit de faction et la force de rsistance
pendant les troubles--et qu'il y gagnt trois ou quatre des principaulx
bourgeois et qui ont le plus de pouvoir en la ville et aultant des
principaulx marchans qui aient bon crdit parmy leurs concitoiens; que
soubz main, sans que le reste s'en aperoive ny puisse dire que vous
rompiez leurs privillges, il les favorise tellement par bienfaits ou
autres moiens.... qu'il ne se fasse ni die rien au corps de ville ny par
les maisons particulires que n'en soiez adverti, et que les jours
d'lection ils fassent toujours lire par leurs amis et pratiques des
hommes qui vous soient tout dvous. S'assurer des clients dans toutes
les provinces et dans tous les ordres, relever le prestige monarchique,
et cependant se rendre accessible et familier  la noblesse, rgler sa
Cour et ses Conseils, voir lui-mme ses affaires et les expdier
rapidement, tels taient les moyens que Catherine recommandait  son
fils pour restaurer son autorit et regagner l'affection de ses peuples.

Mais Henri III jugeait encore plus urgent de rompre le trait si
favorable aux huguenots, ou, comme on disait, la paix de Monsieur. Il
s'y croyait tenu en conscience par le serment fait  son sacre de
dfendre l'glise. Il constatait l'motion des catholiques: la noblesse
de Picardie, qui s'tait arme contre le prince de Cond, faisait appel
 tous les princes, seigneurs et prlats du royaume pour empescher et
destourner leurs finesses et conspirations (des hrtiques) par une
sainte et chrtienne union, parfaite intelligence et correspondance de
tous les fidles loyaux et bons sujets du Roi. Le duc de Guise
travaillait la bourgeoisie, comme le signalait dj la Reine-mre  son
fils le 25 dcembre 1575. Asteure que les villes cet liguet (se
liguent) sur le nom d'un grant que vous saurs quelque jours[878]. Il
ne devait le connatre que trop.

      [Note 878: _Lettres_, t. V, p. 181.]

Henri de Guise, le seul des chefs catholiques qui et t heureux dans
cette malheureuse guerre, avait battu  Dormans (10 octobre 1575)
l'avant-garde des envahisseurs commande par Thor, et, pour surcrot de
bonheur, il avait t bless au visage d'un coup d'arquebuse. Cette
balafre glorieuse le rendait encore plus cher au peuple de Paris,  qui
il l'tait dj comme fils de Franois de Guise, bless lui aussi au
visage pour la dfense du pays et mort victime du fanatisme protestant
devant Orlans. Aussi pour empcher que le ressentiment de cette paix
honteuse n'aboutt  la formation d'un parti catholique hostile  la
monarchie, Henri III tait bien rsolu  manquer de parole aux
protestants. Il entreprit de dtacher d'eux le duc d'Alenon, qui de son
nouvel apanage avait pris le nom de duc d'Anjou, et les politiques, dont
le concours leur avait t si avantageux. Il reut avec tout honneur
ce frre dtest et mme fit bon visage  son favori Bussy. Il lui
persuada facilement que son alliance avec les huguenots ne profitait
qu'aux Guise. La Reine-mre,  son passage  Blois, o Henri III la pria
de s'arrter, eut le contentement d'y voir son fils, le duc d'Anjou, si
bien rconcili que j'espre qu'il n'y aura dsormais en eux (ses deux
enfants) qu'une mesme volont  la conservation de ceste couronne[879].

      [Note 879: Lettre du 2 novembre 1576, _Lettres_, t. V, p.
      223.--_Mmoires de Villeroy_, d. Buchon, p. 109.]

Les tats gnraux, dont le trait stipulait la convocation, se
runirent  Blois en dcembre 1576. Les protestants, dcourags par le
rapprochement des deux frres, s'taient abstenus, sauf dans deux ou
trois bailliages, de prendre part aux lections. Henri III comptait sur
cette assemble toute catholique pour lui procurer les fonds ncessaires
 la guerre. Il renvoya Sbastien de l'Aubespine, vque de Limoges, qui
avait assist Catherine dans les ngociations d'tigny. Il se fit
apporter la liste d'adhsion  la Ligue et s'y signa le premier comme
chef; il dclara en plein Conseil que ce qu'il avait fait  ce dernier
dit de pacification avoit t seulement pour ravoir son frre et
chasser les reitres et autres forces trangres hors de ce royaume,...
mais en intention de remettre laditte religion (catholique) le plus tost
qu'il pourroit  son entier.... Il poussa les trois ordres  voter le
rtablissement de l'unit religieuse. C'tait signifier  sa mre
qu'elle devait changer de politique ou renoncer au gouvernement. Elle
tait plus pacifique que jamais, ayant constat que le Roi tait
incapable de conduire ou mme d'organiser la guerre. Elle accusait les
vques--tout bas--de lui avoir conseill de ne tenir ses promesses
aux hrtiques et rompre tout ce qu'elle avoit promis et contract pour
luy[880]; mais elle se garda bien de lui rsister en face. Dans un
nouvel Avis qu'elle lui adressa (2 janvier 1577)[881], elle louait son
dessein de rtablir la religion en son royaume et de supprimer une secte
dont la tolrance est trs desplaisante  Dieu. Mais discrtement elle
glissait une recommandation pacifique sous la forme d'un souhait; elle
esprait, disait-elle, que, conformment  la volont bien connue du
Roi, cette rsolution pourrait s'excuter sans en venir aux armes. Elle
lui en indiquait les moyens, s'assurant sur son affection pour excuser
ce que j'en pourrois dire de mal  propos[882].

      [Note 880: _Mmoires de Marguerite_, d. Guessard, p. 88.]

      [Note 881: _Lettres_, t. V, p. 231-236.]

      [Note 882: _Ibid._, p. 232.]

Il devrait envoyer une ambassade de reprsentants des trois ordres au
prince de Cond, au roi de Navarre et  Damville pour leur faire
connatre son intention et celle des tats, et si le roi de Navarre n'y
entendait point, lui dlguer le duc de Montpensier (Louis de Bourbon)
lequel pour estre prince tel qu'il est de sa maison et d'aage, est 
croire qu'il le respectera et croyra plus que nul autre. Montpensier,
comme de soi-mme, lui parlerait d'un mariage possible entre la
princesse de Navarre, Catherine de Bourbon, sa soeur, et le duc d'Anjou,
et lui annoncerait la venue, aprs les tats, de la Reine-mre
accompagne de Marguerite, sa femme, qu'il rclamait. Le prince de Cond
rest seul s'accordera. Quant au marchal d'Amville, c'est celuy-l,
disait-elle, que je crains le plus, d'autant qu'il a plus d'entendement,
de exprience et de suite. Aussi tait-il ncessaire de le gagner 
tout prix. Mais si ces trois-l, par leur obstination, rendaient la
guerre invitable, il faudrait lever trois armes avec les subsides des
tats et l'alination des biens du clerg. Le Roi marcherait lui-mme en
Guyenne aprs avoir fait nettoyer tout le pays devant lui par le duc de
Montpensier, pour ne trouver rien qui ne lui obisse. Et en ce pendant
qu'il n'tait ni en paix ny en guerre, il devait renforcer les troupes
des gouverneurs, assurer la garde des villes, enrler des retres en
Allemagne et dputer aux princes de ce pays pour les dtourner d'une
nouvelle invasion[883].

      [Note 883: _Lettres_, t. V, p. 232.]

Catherine avait pris depuis longtemps ses prcautions contre lisabeth
d'Angleterre, la protectrice naturelle des huguenots, avec qui ses
rapports, qui ne furent jamais cordiaux qu'en apparence, taient depuis
la Saint-Barthlemy aigres, froids, dfiants. Le point faible de la
puissance britannique, c'tait l'Irlande catholique, plusieurs fois
vaincue, jamais soumise, et, ici ou l, toujours prte  s'armer contre
ces matres trangers et hrtiques. Catherine pensait qu'une
insurrection irlandaise serait une bonne riposte  une intervention
anglaise, mais elle ne pouvait, sans se compromettre, entretenir des
relations ouvertes avec les mcontents. Elle laissait faire un de ses
anciens pages, gouverneur de Morlaix, capitaine de Granville, et grand
ennemi,  ce qu'il semble, des Anglais, ce Trolus de Mesgouez, qui ne
s'est pas illustr dans le rle amoureux que lui prte la lgende[884].
En ces temps de dsordre et de faible centralisation, o se dployaient
et quelquefois se dchanaient les libres initiatives, La Roche avait
l'air de battre les mers d'Irlande, armateur ou corsaire, pour son
propre compte et sous sa responsabilit[885]. On le voit en 1570
dbarquer dans le territoire d'un des chefs de la rbellion latente,
Desmond; il s'y attarde plusieurs mois, malgr les instances des Anglais
et sa promesse, et, quand il se dcide  partir, il emmne le frre de
Desmond, Fitz-Maurice, et oublie quelques soldats dans un fort[886]. Il
recueille en Bretagne les fugitifs et les bannis, il les cache, il les
aide, il les arme. En juillet 1575, il accompagne  la Cour
Fitz-Maurice, qui, allant en Espagne solliciter Philippe II, avait t
contraint, allguait-on, par la tempte d'aborder en France[887], et
c'est  lui aussi que s'adresse  quelques jours de l, comme 
l'intermdiaire naturel, un certain capitaine Thomas Bate, qui se disait
charg par le comte Quillegrew (lisez Kildare) d'offrir  la Reine-mre
les moyens dont disposait ce lord irlandais, prisonnier  la Tour de
Londres, pour faire de grands services au Roi de France en Irlande. Ce
Thomas Bate, un espion d'lisabeth, voulait tenter la Reine-mre et
l'obliger  se dcouvrir. Catherine, flairant le pige, fit arrter et
enfermer au bois de Vincennes cet agent provocateur. Le charg
d'affaires anglais, Dale, qu'elle fit venir pour lui expliquer
l'emprisonnement de ce sujet britannique, saisit cette occasion de se
plaindre des menes de La Roche et de ses liaisons avec les rebelles
irlandais. Elle protesta qu'elle ne savait rien de ces intrigues, mais
elle admit comme possible que La Roche, qui tait, disait-elle, au duc
d'Alenon, l'et entretenu de quelque projet et qu'il en et t
volontiers ou, comme les princes font bien souvent, principalement
ceux qui sont de son ge et mesmement (surtout) quand on leur parle pour
leur grandeur[888]. Gentilhomme servant du duc d'Alenon, ami des
Guise, les chefs du parti catholique, et gouverneur du Roi, La Roche
tait un personnage  plusieurs faces, hardi et ambitieux[889], dont on
ne savait jamais exactement pour qui il oprait, ni mme s'il n'oprait
pas pour lui-mme. Mais lisabeth savait bien contre qui. C'est,
disait-elle  l'ambassadeur de France ung terrible, gallant contre
elle[890]. Les titres qu'il porte dans les lettres patentes de mars
1577, marquis de Coetarmoal, comte de Kermoallec et de la Joyeuse Garde,
conseiller du Roi en son Conseil priv et chevalier de l'Ordre, sont
probablement le prix de cette guerre sourde  l'Angleterre, en prvision
d'une guerre ouverte. Mais l'autorisation qui lui est octroye par ces
mmes lettres patentes de s'tablir aux Terres Neuves d'Amrique, pour
en jouir perptuellement, lui et ses hritiers, n'est pas une
rcompense. Ce projet de colonisation (mars 1577) concide si bien avec
la reprise de la lutte contre les huguenots qu'il y a de bonnes raisons
de ne pas le prendre trop au srieux. Quelque incohrente qu'ait
toujours t la politique des Valois, il n'est pas vraisemblable qu'ils
se fussent dessaisis d'une partie des navires bretons au moment o ils
pouvaient craindre l'entre en ligne de la marine anglaise. De mme que
Charles IX avait fait en 1571, sous prtexte d'un tablissement
outremer, dresser une flotte, qui tait destine  tenir le roi
d'Espagne en cervelle, Henri III accordait  La Roche le droit de
lever, frter, quiper tel nombre de gens, navires et vaisseaux qu'il
avisera, non pas, comme le publiait la dclaration royale, pour aller
aux Terres Neuves, mais pour prter aide, le cas chant, aux rebelles
d'Irlande, si lisabeth s'avisait de secourir les rebelles de France.
Les agents anglais ne s'y tromprent pas et, comparant l'importance de
cette entreprise coloniale  l'insuffisance de celui qui en tait
charg, ils avertirent leur gouvernement (juin 1577) qu'il y avait
quelque dessein tratre contre l'Irlande[891]. La guerre ayant fini
(septembre 1577) avant que la flotte ft prte et qu'lisabeth et
boug, on nomma La Roche, pour sauver la face ou l'indemniser des
avances d'argent qu'il avait faites, vice-roi, lieutenant gnral et
gouverneur des Terres Neuves  dcouvrir et  conqurir (janvier 1578).
Il partit avec un vaisseau de trois cents tonnes environ, mais il fut
bien battu par quatre navires anglais, qu'il pensait piller[892], et
probablement regagna le port.

      [Note 884: Voir plus haut, ch. V, p. 208-209.]

      [Note 885: L'histoire des rapports de la France avec les Irlandais
      pendant le rgne d'lisabeth reste  crire. Il n'en est fait
      mention qu'en passant dans les volumes de Froude, _History of
      England from the fall of Wolsey to the defeat of the Spanish
      Armada_, t. VI-XIII, 1887.]

      [Note 886: _Mmoires de Walsingham_, fv. 1570, _passim_, p. 34,
      36, 49.--_Correspondance de La Mothe-Fnelon_, t. III, p. 444, 23
      janvier 1571.--Cf. _ibid._, p. 450, et t. IV, p. 485.]

      [Note 887: lisabeth fit remercier Henri III de n'avoir pas
      encourag Fitz-Maurice, _Corresp. de La Mothe-Fnelon_, t. VI, p.
      488 (13 juillet 1575).]

      [Note 888: Sur cet pisode, voir la dpche de Dale  son
      gouvernement, _Calendar of State paper foreing series, of the
      reign of Elizabeth_, 1575-1577 (t. XI), p. 101, et celle de
      Catherine  La Mothe-Fnelon, 29 juillet 1575, _Lettres_, t. V, p.
      127-129.]

      [Note 889: Paulet  Walsingham (Juin 1577): On laisse entendre 
      la Cour (de France) que La Roche est un impudent drle (an
      insolent fellow), qu'il dpend absolument des Guise, qu'un royaume
      est trop peu pour lui. _Calendar of State paper_, 1575-1577 (t.
      XI), p. 594.]

      [Note 890: _Correspondance de la Mothe-Fnelon_, t. VI, p. 468, 13
      juillet 1575. lisabeth, qui ne sait pas trs bien le franais,
      transporte dans notre langue des mots de la sienne et qui en
      viennent d'ailleurs, mais qui ont, en cours de route, chang de
      sens. Gallant, en anglais, signifie vaillant, hardi.]

      [Note 891: _Calendar of State paper foreing series, of the reign
      of Elizabeth_, 1575-1577 (t. XI), n 1467, p. 594. Voir l'change
      de rcriminations entre Paulet ambassadeur d'Angleterre, et Henri
      III et la Reine-Mre dans _Lettres_, t. V, p. 258, note 1 (20 juin
      1577) et plus amplement t. V, p. 268, dpche de Catherine 
      Mauvissire du 1er aot,  propos des agissements de Fitz-Maurice
      et de La Roche. La Roche, dit-elle  Paulet, n'tait all en nul
      lieu et lui avait promis de n'entreprendre aucune chose contre
      sadicte maistresse (lisabeth) et s'il faisoit au (le)
      contraire, il ne faudroit (manquerait) d'estre bien chasti.]

      [Note 892: Paulet  la reine lisabeth, 7 juillet 1578, _Calendar
      of State papers_, 1578-1579 (t. XIII) no 71, p. 53.]

La Reine-mre avait employ un autre moyen qu'elle pensait aussi
efficace pour empcher l'Angleterre de se dclarer en faveur des
huguenots; elle avait remis en avant le projet de mariage du duc d'Anjou
avec lisabeth. Elle travaillait au dedans comme au dehors  prparer au
Roi une victoire facile. Elle parvint non sans peine  rassurer Damville
qui, sachant que le Roi lui en voulait mortellement de sa rvolte
passe, demandait des garanties. Les assurances ne cotaient pas 
Catherine. Elle lui faisait dire par le duc de Savoie, l'ami du Roi de
France et l'alli de tous ses ennemis, que s'il se remettait, comme il
devait, en son devoir, elle consentait, tant elle tait sre du
contraire, que tout le mal qu'il aurait du Roi, on le lui fasse 
elle-mme et que Dieu lui en envoie autant[893]. Elle sollicitait sa
femme, Antoinette de La Marck, ardente catholique, de le dtacher des
huguenots. Mais Damville voulait mieux que des paroles. Il obtint que le
marquisat de Saluces lui ft donn de surcrot s'il russissait 
soumettre tout le Languedoc  l'obissance du Roi. Catherine se porta
garante de cet accord, affirmant que son fils aymeroit mieulx mouryr
que faillir  ses promesses[894]. C'tait rompre  bon march, la
cession tant conditionnelle, l'alliance des protestants et des
politiques (mai 1577).

      [Note 893: Au duc de Savoie, 9 janvier 1577, _Lettres_, t. V. p.
      236.]

      [Note 894: A Damville, 27 janvier 1577, _Lettres_, t. V, p.
      240.--Cf. la lettre du 16 dcembre, p. 228.--Sur la cession de
      Saluces, voir t. V, p. 240, note.]

Catherine avait justement prvu qu'Henri III se dgoterait vite de la
guerre. Il avait donn  son frre le commandement de la principale
arme et il le lui retira par jalousie aprs la prise d'assaut de la
forte place d'Issoire (11 juin). L'argent manqua; les tats gnraux,
qui avaient applaudi  son dessein de rtablir l'unit de foi, lui
avaient refus les moyens de l'imposer. Mais les huguenots, affaiblis
par la dfection des catholiques unis, acceptrent la paix de Bergerac
(7 septembre 1577).

L'dit de Poitiers, confirmatif de ce trait, restreignait l'exercice du
culte rform  une ville par bailliage, outre les villes et bourgs o
le libre exercice existait avant la dernire prise d'armes. Henri III,
fier de cette paix--sa paix--qui rparait la honte de la paix de
Monsieur, oublia les conseils de sa mre et ne pensa plus qu' ses
plaisirs.

Aprs la mort de Du Gast, un favori de grande allure, il avait commenc
en 1576  vivre dans l'intimit de dix ou douze jeunes gens beaux et
bien faits, qu'il trouvait un plaisir quivoque  voir pars, coiffs,
attifs avec une recherche et des raffinements de femmes. Les Mignons,
comme on les appelait, Qulus, Maugiron, Saint-Luc, d'Arques,
Saint-Mesgrin, etc., jaloux d'accaparer la faveur et les faveurs de leur
matre, excitaient ses rancunes et ses dfiances contre son frre. Ils
assaillirent Bussy, qui les qualifiait crment de mignons de couchette,
et le manqurent. Quelques jours aprs, aux noces de Saint-Luc (9
fvrier 1578), ils nargurent le duc d'Anjou que Catherine, conciliante,
avait dcid  paratre au bal. Celui-ci, de dpit et de colre, quitta
la fte et alla raconter  sa mre ce qui venait de se passer, de quoy
elle fut trs marrie. Il lui dit son intention, qu'elle trouva trs
bonne, de s'en aller pour quelques jours,  la chasse, soulager et
divertir un peu son esprit des brouilleries de la Cour. Mais le Roi,
inquiet de cette brusque sortie, et apprhendant une fuite, envoya
rveiller la Reine-mre et pntra dans la chambre du Duc, suivi du
sieur de Losses, capitaine des gardes, et de quelques archers cossais.
Catherine, craignant qu'en cette prcipitation, il (le Roi) fist
quelque tort  la vie de son fils, accourut toute dshabille...,
s'accomodant comme elle peust avec son manteau de nuit[895]. Henri
fouilla la chambre et le lit, et arracha des mains du suspect, malgr
ses prires, une lettre o il croyait trouver la preuve d'un complot, et
qui n'tait qu'un poulet de Mme de Sauve. Mais, encore plus irrit de
cette dception, il sortit, commandant  Losses de garder son frre et
de ne le laisser parler  personne. Le prisonnier passa la nuit dans une
mortelle inquitude. Catherine, qui s'tait tue ce soir-l pour ne pas
exasprer les passions, envoya le lendemain qurir tous les vieux du
Conseil, Monsieur le chancelier, les princes, seigneurs et mareschaulx
de France, qui tous furent d'avis qu'elle devoit remonstrer au Roy le
tort qu'il se faisoit, et tcher de r'habiller cela le mieux que l'on
pourroit. Elle alla trouver Henri III avec tous ces messieurs et fit
agir aussi le duc de Lorraine, son gendre, qui se trouvait  la Cour. Le
Roi, ayant les yeux dessillez, consentit  une rconciliation,
s'excusant de ce qu'il avait faict sur le zle qu'il avoit au repos de
son tat. Le Duc se dclara satisfaict si son frre recognoissoit son
innocence. Sur cela la Reine-mre les prit tous deux et les fist
embrasser[896].

      [Note 895: _Mmoires de Marguerite_, d. Guessard, p. 135-137.]

      [Note 896: _Ibid._, p. 143-146.]

Mais cinq jours aprs, le duc d'Anjou, qu'Henri III tenait consign dans
le Louvre, s'enfuit par la fentre de l'appartement de la reine de
Navarre, sa soeeur, et se retira  Angers, capitale de son apanage.

Cette fuite serait-elle, comme en 1575, l'annonce d'une prise d'armes
gnrale. Il y avait d'autant plus lieu de le craindre que le nombre des
malcontents tait plus grand. Pour suffire aux dpenses des dernires
guerres, aux apptits de son entourage et  ses prodigalits, Henri III
continuait et aggravait les expdients financiers de sa mre. Il
augmentait les tailles, empruntait de force aux particuliers et aux
villes, levait sur le clerg des dcimes ordinaires et extraordinaires,
alinait les biens d'glise et projetait d'tablir  la sortie du
royaume un nouveau droit, la traite foraine domaniale, sur les bls, les
toiles, les vins et le pastel (plante tinctoriale), au risque de tarir
ces quatre sources de la richesse franaise[897]. Il gnralisait les
droits d'importation, revisait, pour les hausser, les anciens tarifs, et
concentrait la leve des aides, des gabelles et des traites entre les
mains de quelques Italiens experts  pressurer les contribuables[898].

      [Note 897: Sous le nom d'imposition foraine, domaine forain, rve
      et haut passage, taient leves ensemble trois espces de droits
      sur les produits du sol et les marchandises, soit  la sortie du
      royaume, soit au passage de la ligne des douanes intrieures. En
      fvrier 1577, Henri III greva les bls, les toiles, les vins et le
      pastel d'un nouveau droit, la traite foraine domaniale, qui tait
      peru en outre des prcdents, mais seulement  la frontire du
      royaume.]

      [Note 898: Marijol, _Histoire de France de Lavisse_, t. VI, 1, p.
      223-233.]

L'assemble gnrale de la Ville de Paris, dans ses dolances au Roi de
1575, avait protest dj contre les grandes daces et impositions
nouvellement inventes s fermes desquelles on n'a jamais voullu
recevoir les naturels Franois, et elle concluait par ce srieux
avertissement: Comme vous avez la domination sur vostre peuple, aussy
Dieu est vostre supperieur et dominateur, auquel debvez rendre compte de
vostre charge. Et savez trop mieulx, Sire, que le prince qui lve et
exige de son peuple plus qu'il ne doibt alliene et perd la volunt de
ses subjects de laquelle deppend l'obissance qu'on luy donne[899]. En
1578, l'orateur des tats de Normandie, Nicolas Clrel, chanoine de
Notre-Dame de Rouen, reprsentait au lieutenant gnral du Roi les
povres villageois de Normandie ... maigres, deschirez, langoureux, sans
chemise en dos ny soulier en pieds, ressemblans mieux hommes tirez de la
fosse que vivans, et il s'criait: Se souviendront point les
inventeurs des dits pernicieux  l'Estat du Roy et repos public que
Dieu qui est par dessus les Roys les peut confondre en abisme comme il
sait bien, quand il luy plaist, transfrer les royaumes et monarchies o
l'iniquit abonde et la justice est ensevelie, ainsi qu'il menace en
Ose, chap. 13: _Aufferam_, inquit, _regem in indignatione mea_. Je
vous terai votre roi dans ma colre (Ose. XIII)[900]. Nicolas
Boucherat, abb de Cteaux, porte-parole des tats de Bourgogne (mai
1578), ne craignit pas de rappeler  Henri III que Roboam avait, par
une aigre et dure rponse aux plaintes de ses sujets, perdu
l'obissance de dix tribus[901].

      [Note 899: _Remontrances trs humbles de la Ville de Paris et des
      bourgeois et cytoiens d'icelle_. Registres du Bureau de l'Htel de
      Ville de Paris, t. VII, p. 313-317.]

      [Note 900: Ch. Robillard de Beaurepaire, _Cahiers des Etats de
      Normandie sous le rgne de Henri III. Documents relatifs  ces
      assembles_, t. I (1574-1581), p. 324 et 326.]

      [Note 901: Weill, _Les Thories sur le pouvoir royal en France
      pendant les guerres de religion_, 1891, p. 151.]

C'est au nom de ses privilges que la Bourgogne repoussait
l'tablissement de nouvelles taxes, sans un vote de ses tats gnraux.
Les autres provinces allguaient aussi les droits historiques: la
Bretagne, les stipulations du contrat de mariage de la reine Anne; la
Normandie, la charte aux Normands de Louis le Hutin. La grande Ligue de
1576 tait morte de l'treinte royale, mais la surcharge des impts
ravivant ici et l l'esprit particulariste et s'ajoutant  toutes les
autres causes de mcontentement, des ligues de toutes sortes se
formaient et s'organisaient en Prigord, en Auvergne, en Dauphin, en
Provence, etc.

Au moins Henri III aurait-il d s'attacher le duc de Guise, si populaire
 Paris et dans la plupart des grandes villes. Mais il prtendait
gouverner d'aprs les prjugs de puissance absolue, comme s'il n'avait
rien ni personne  mnager. Il traita Guise avec hauteur et laissa voir
l'intention de lui ter la grande matrise pour en gratifier Qulus. Les
Mignons, privs du plaisir d'humilier Monsieur, tournrent leur
desborde outrecuidance contre ce nouvel ennemi. Mais ils trouvrent 
qui parler. Qulus et Maugiron, assists de Livarot, furent, en un duel
de trois contre trois, l'un tu, l'autre mortellement bless par le
jeune d'Entragues, Ribrac et Schomberg, qui taient de la bande des
Lorrains (27 avril 1578). Saint-Mesgrin, autre mignon, qui faisait  la
duchesse de Guise une cour compromettante, fut, au sortir du Louvre,
dans la nuit du 21 juillet, assassin par une troupe que dirigeait,
dit-on, le frre du duc, Mayenne. Guise avait quitt Paris en mai et le
bruit courut qu'en prenant cong du Roi il lui avait signifi qu'il
s'abstiendrait,  l'avenir, de porter les armes contre le duc d'Anjou,
son frre et l'hritier prsomptif de la couronne[902].

      [Note 902: _Ngociations diplomatiques de la France avec la
      Toscane_, t. IV, 1872, p. 169.]

La paix du Roi tait aussi odieuse  beaucoup de catholiques qu' la
plupart des huguenots, ceux-l s'indignant qu'Henri III se ft arrt en
plein succs et n'et pas interdit partout l'exercice public de
l'hrsie, ceux-ci ne se rsignant pas  perdre dans la plus grande
partie du royaume la libert de culte que la paix de Monsieur leur
avait octroye partout. Les politiques, dont le revirement avait dcid
du succs de la dernire guerre, s'tonnaient de la dfaveur de leurs
chefs. Aussi les brasseurs de troubles, qui allaient de parti en parti
et de province en province, porteurs de plaintes et de projets de
coalition, trouvaient partout des oreilles complaisantes.
Qu'adviendrait-il s'ils russissaient  entraner le duc d'Anjou, roi en
expectative?

Catherine se le demandait avec inquitude. Elle savait par deux
expriences successives de quel poids serait la dtermination du Duc.
Lui seul tait capable de grouper en faisceau compact pour une offensive
commune les catholiques et les protestants, diviss et mme opposs de
sentiments, de griefs, d'intrts, et, seul, il pouvait donner 
l'insurrection un caractre de lgitimit. Une prise d'armes qu'il
dsavouerait ou mme n'avouerait pas ne serait jamais que partielle,
sans grande chance de succs ou tout au moins de dure, mais celle dont
il prendrait le commandement exposait  tous les hasards, par le nombre
et la force des assaillants, la puissance et la personne royales. Il
tenait dans ses mains la paix et la guerre.

Catherine tait en consquence dcide  payer au plus haut prix son
alliance ou sa neutralit. Mais il lui fallait convaincre le Roi de la
ncessit des sacrifices, et elle y trouvait bien des difficults. Les
ngociations de 1576 avec Monsieur font date dans son histoire. Les
critiques contre sa faiblesse ou sa complaisance avaient fait impression
sur Henri III, jaloux et fier, dont l'orgueil royal avait t
cruellement prouv et qui doutait d'tre, comme il l'avait cru
jusqu'alors, l'enfant uniquement chri. Dans la sance d'ouverture des
tats gnraux de Blois, tout en donnant des louanges immortelles  la
vigilance, magnanimit et prudence de sa mre, il avait parl des
tourmentes de sa minorit, quoiqu'il et  son avnement vingt-deux
ans, en homme dcid  prendre lui-mme  l'avenir le gouvernail[903].
Il y a bien douze ans, disait en 1588 Catherine, que mon fils n'coute
plus mes conseils...[904]. Elle exagrait assurment. Son fils
continuait  l'aimer et l'estimait plus capable que personne de conduire
les grandes affaires. Il revenait  elle en toutes ses difficults comme
 une mre trs tendre et au serviteur le plus sr. Par habitude de
paresse ou quand il tait malade, il lui abandonnait mme toute la
charge du gouvernement, mais il l'y contrecarrait souvent et lui faisait
sentir toujours que c'tait par dlgation. Dsormais, elle fut oblige
de rendre compte de ses actes, d'expliquer sa politique ou de ruser et
biaiser. Son rgne tait bien fini; elle tombait au rang de principal
ministre.

      [Note 903: [Lalourc et Duval], _Recueil de pices authentiques_,
      t. II, p. 45.]

      [Note 904: C'est l'aveu qu'elle faisait en gmissant  un capucin
      qui s'tonnait qu'elle et permis le meurtre des Guise. Cette
      pice intressante a t publie par Charles Valois, _Histoire de
      la Ligue. Oeuvre indite d'un contemporain_, Soc. Hist. France, I,
      1914, app., p. 300.]




CHAPITRE IX

CAMPAGNE DE PACIFICATION A L'INTRIEUR


Catherine avait couru aprs le duc d'Anjou, fugitif, de peur qu'il fist
encore le fou. Elle le trouva resoleu h () ne rien fayre,  cet
qu'il m'a dist, qui puise desplayre au Roy son frre et alterer le repos
de cet royaume, mais il refusa de revenir  la Cour. Elle souhaitait,
sans trop y croire, qu'il se tnt tranquille pour leser paser ten
(tant) de fiers (italien feri, sauvages) humeurs qui sont aujourd'hui en
cet royaume. Mais cette fois il disait vrai. Il ne pensait pas 
troubler, comme elle put s'en convaincre quand elle retourna le voir en
mai  Bourgueil et lui demanda[905]: si l'on [ne] l'avoit pas recherch
pour le faict des ligues et du bien publicq. Il m'a, crivait-elle 
Henri III, franchement respondu que ouy et que l'on luy en avoit
prsent des requestes, mais qu'il avoit renvoy ceulx qui luy en
avoient parl et fait parler et qu'il ne luy adviendroit jamays, comme
il leur avoit faist clairement entendre et congnoistre, de faire aulcune
chose au prjudice de vostre service et de ce royaume, s'estant estendu
sur cela et m'en a parl, ce me semble fort franchement, se laissant
entendre avoir bien congneu qu'il y a quelque chose de messieurs de
Guyse mesl en ceci, et m'a dit que quasy tous les gouverneurs et
lieutenans generaulx des provinces estoient mal contens et qu'ilz
estoient [tous] ou la pluspart d'intelligence en cecy et qu'il estoit
d'advis que leur fissiez quelque bonne dmonstration pour les asseurer
et maintenir en la bonne affection qu'ils vous doibvent[906].

Le plaisir que causaient  la Reine-mre ces dclarations de fidlit
n'tait pas sans mlange. Ce moricau, qui tout petit tait et n'avait
cess d'tre guerre et tempeste en son cerveau[907], avait repris pour
son compte le projet de Coligny sur les Pays-Bas. Il invoquait les mmes
raisons: l'ancienne suzerainet de la France sur les Flandres[908], la
prtention de l'Espagne  la monarchie du monde, le devoir de protger
les opprims, la ncessit de divertir contre l'tranger les forces qui
dchiraient l'tat. Mais son principal mobile, c'tait l'ambition de
jouer un rle. Il allait courir d'aventure en aventure pour chapper 
sa condition de sujet.

      [Note 905: Catherine  la duchesse de Nemours, Paris, 20 mars
      1578, _Lettres_, t. VI, p. 9-10.]

      [Note 906: _Lettres_, VI, p. 20, 7 mai 1578.]

      [Note 907: Catherine au duc de Guise, 9 fvr. 1563, _Lettres_, t.
      I, p. 618.]

      [Note 908: Droits de suzerainet que Franois Ier avait abandonns
       Charles-Quint, hritier de la maison de Bourgogne, par les
      traits de Madrid (14 janv. 1526) et de Cambrai (5 aot 1529).]

Le duc d'Albe n'avait pas russi  exterminer les rebelles des Pays-Bas
ni son successeur, don Luis de Requesens,  les regagner par des
concessions. En mars 1576, aprs la mort de ce dernier, les troupes
espagnoles, que Philippe II laissait sans solde, pillrent avec fureur
les campagnes et les villes. Les provinces du Sud, catholiques et qui
jusque-l taient restes fidles, s'unirent contre cette soldatesque
aux provinces du Nord, en majorit calvinistes, dont le prince d'Orange,
Guillaume de Nassau, avait organis et dirigeait la rvolte. Les tats
gnraux, chargs de la dfense commune, cherchrent assistance en
Angleterre, en France et mme auprs des Habsbourg d'Autriche. Aprs la
paix de Monsieur, Henri III n'avait rien eu  la teste qu'une revanche
sur les huguenots. Il mprisa les sollicitations des communauts et
seigneurs des Pays-Bas, dont Mondoucet, ancien rsident de France 
Bruxelles, tait venu l'entretenir. Mais le duc d'Anjou, qui du vray
naturel de Pyrrus n'aymoit qu' entreprendre choses grandes et
hasardeuses[909], envoya sa soeur, la reine de Navarre, s'enqurir, sous
prtexte d'une cure  Spa, des dispositions de l'aristocratie (mai
1577). A Cambrai,  Valenciennes,  Mons, o elle s'arrta, Marguerite
entendit des plaintes contre la domination espagnole et gagna quelques
grands seigneurs  la cause de son frre. Aussitt qu'il se fut enfui du
Louvre (fvrier 1578), le Duc, apprenant que les troupes des tats
gnraux avaient t battues  Gembloux (30 janvier) par le nouveau
gouverneur gnral, Don Juan d'Autriche, offrit ses services aux vaincus
en des termes qui n'admettaient pas de refus. Les tats, qui venaient de
traiter le 7 janvier avec lisabeth d'Angleterre, taient trs
embarrasss de ce nouveau protecteur. Ils se rsignrent pourtant 
requrir, comme ils disent, le secours que le ducq d'Alenchon (Anjou)
nous prtend faire, afin qu'il ne nous soit contraire, voires qu'il
nous assiste, mais sans vouloir lui livrer aucune ville ou
place[910]. Le Duc commena des leves. Le prince de Cond, beaucoup
d'autres huguenots, par esprit de proslytisme, et mme des catholiques
lui promirent leur concours. Son grand favori, Bussy d'Amboise, tait de
feu pour cette conqute. Marguerite travaillait  rapprocher son mari et
son frre bien-aim[911].

      [Note 909: _Mmoires de Marguerite_, d. Guessard, p. 85.]

      [Note 910: Kervyn de Lettenhove, _Les Huguenots et les Gueux_, t.
      V, 1885, p. 43.--Groen van Prinsterer, _Archives ou Correspondance
      de la maison d'Orange-Nassau_, 1re srie, t. VI, p. 367 et 370.]

      [Note 911: Catherine  Henri III, 6 mai 1578, _Lettres_, t. VI, p.
      10.]

Mais la reine d'Angleterre ne voulait pas de Franais dans les
Pays-Bas. Elle avait soudoy le comte palatin, Jean Casimir, ce
condottiere du protestantisme, pour dfendre les intrts anglais et
entretenir la rvolte, et jugeait que c'tait assez. Le comte de
Stafford alla de sa part signifier au Duc que s'il ne se dpartait de
son entreprise, elle mettrait peine de l'en empescher, en mme temps
qu'elle lui laissait entrevoir l'offre de sa main comme prix d'un
renoncement[912]. L'ambassadeur d'Espagne  Paris dclara que si les
Franais entraient en Flandre, son matre entrerait en France. Don Juan
menaait. Henri III s'indignait des projets d'agression de son frre
contre un souverain ami.

Catherine tait perplexe. S'opposer au dessein de l'ancien chef des
huguenots et des catholiques unis, c'tait l'induire en tentation de
rvolte; l'aider ou simplement le laisser faire, c'tait courir le
risque d'une brouille avec l'Angleterre et d'un conflit avec l'Espagne.
Pour conjurer le danger d'une guerre civile ou d'une guerre trangre,
elle ne voyait d'autre moyen que d'amener le Duc  renoncer de lui-mme
 l'expdition. C'est  cette fin qu'elle tait alle le trouver 
Bourgueil. L'argument dont elle attendait le plus, c'tait que les
rebelles des Pays-Bas rclamaient son concours sans lui offrir de
rcompense.

Quand Lavardin, le favori du roi de Navarre, lui avait fait confidence
au Lude[913], comme le tenant de Bussy, que ceulx des Estatz ...
bailleroient  son fils neuf villes, elle avait rpliqu: Voire (oui
vraiment) en papier. Pas mme sur le papier, ainsi qu'elle put le
conclure du refus de Franois de lui montrer leurs lettres. Aprs bien
des pourparlers (7-9 mai 1578), elle lui fit signer l'engagement
d'abandonner ses projets d'intervention  moins que tous les tats ne
consentissent  le faire leur Prince et Seigneur et pour cest effect 
lui remectre franchement et sans aulcune feintise les principales
villes et places d'icellui pas qu'ils tiennent. Auquel cas le Roi et
elle promettaient de ne pas le contrecarrer et mme, en attendant,
l'autorisaient  entretenir 2 400 hommes de guerre sur la frontire de
la Normandie (9 mai)[914].

      [Note 912: _Lettres de Catherine de Mdicis_, mai, t. VI, p.
      12-13. Cf. 6 juin, _ibid._, p. 28.]

      [Note 913: Le Lude,  20 kilomtres de la Flche (dpartement de
      la Sarthe).]

      [Note 914: _Lettres de Catherine de Mdicis_, t. VI, p. 25 et
      note.]

Pour l'assagir, elle pensait bourgeoisement  le marier. Elle lui
expdia le marchal de Coss, l'un des chefs des politiques, avec un
mmoire o elle passait en revue les princesses de la chrtient qu'il
pouvait pouser. Il y en avait quelques-unes qu'elle ne citait que pour
mmoire: la fille d'Auguste, lecteur de Saxe, un prince mal dispos
pour la Maison de France et qui d'ailleurs, tant un luthrien, ne
saurait empcher la formation des armes allemandes d'invasion, en
gnral calvinistes;--la princesse de Clves dont le pre, ayant un fils
malsain et deux autres filles maries, pourrait donner le pas de
Gueldres, mais peut-tre pas tout de suite, et d'ailleurs la Gueldre
tait bien loin:--la princesse florentine, qui n'aurait pour tout apport
que de l'argent. Mais elle recommandait une autre Italienne, la fille
du duc de Mantoue. Outre qu'elle tait fort belle, elle recevrait
peut-tre en dot le Montferrat, et le Montferrat joint au marquisat de
Saluces dont le Roi gratifierait le Duc en le mariant, constituerait 
celui-ci un bel tat, qu'il pourrait agrandir grce aux alliances de sa
femme avec tous les princes et potentats d'Italie, surtout advenant la
mort du roi d'Espagne qui tait avanc en age et moribond[915]. Mais
le parti de beaucoup le plus avantageux serait une des infantes, si
Philippe II bailloit  son gendre la Franche-Comt et s'engageait 
lui cder en change les Pays-Bas ou le duch de Milan ds qu'il aurait
des enfants, ce qui veut dire des garons dans la langue de Catherine.
Henri III et elle embrasseront mme fort volontiers l'ide d'un
mariage avec la soeur du roi de Navarre[916].

      [Note 915: Catherine fait le roi d'Espagne plus malade et plus g
      qu'il n'tait pour les besoins de sa dmonstration. Philippe II
      avait, en 1578, cinquante et un ans et il ne mourut que vingt ans
      aprs.]

      [Note 916: _Lettres_, t. VI, note de la p. 12  la p. 14: Mmoire
      envoy  M. le marchal de Coss.]

De tous ces projets le plus tentant tait une pure chimre. La
Reine-mre pouvait-elle croire que le roi d'Espagne, qui avait tant de
fois repouss ses combinaisons matrimoniales avec ou sans dot,
consentirait maintenant  tablir un de ses fils et ferait  ce prince
franais la part d'autant plus belle que la naissance d'un petit-fils
lui aurait fait perdre  lui-mme toute chance de ravoir le bien dotal.
Au vrai, elle cherchait  dsarmer le Duc, en lui faisant entrevoir
l'esprance d'obtenir gratuitement ce qu'il aurait de la peine  se
procurer par force. En dsespoir de cause, elle alla le trouver 
Alenon avec la reine de Navarre et fit un dernier effort pour l'arrter
(fin juin). Henri III, de loin, jouait mme jeu. Il lui proposa
d'changer les terres de son apanage voisines de Paris, Meulan, Mantes,
Chteau-Thierry, etc., contre le marquisat de Saluces, offrant, pour
largir cette principaut d'outremonts, de ngocier avec le pape la
cession d'Avignon et du Comtat Venaissin et promettant de le marier avec
une infante ou avec la princesse de Mantoue et de travailler, quand il
en aurait les moyens,  son agrandissement en Italie et en toutes les
autres occasions o il verrait que ce sera pour sa grandeur et
advancement[917]. Il mettait tant de conditions  son assistance et
escomptait si lgrement la complaisance du pape et du roi d'Espagne
que, chance pour chance, le duc d'Anjou aima mieux tenter celle d'une
conqute aux Pays-Bas; il poursuivit ses armements, Henri III protesta
dans toutes les Cours de sa bonne volont impuissante et commanda aux
gouverneurs et lieutenants-gnraux de courir sus aux bandes qui
s'autorisaient du nom de son frre[918].

Catherine, elle aussi, dsavoua l'agression, assurant  la reine
d'Angleterre que le Roi et elle ne dsiraient rien tant que de demeurer
en paix, amiti et bonne voisinance avec tous leurs voisins[919].
Elle crivit  Philippe II le grand regret qu'elle avait des jeunese
de son fils[920], mais ce n'taient que paroles. Pouvait-on
raisonnablement lui demander de risquer une guerre civile pour protger
les possessions espagnoles? Elle ordonna, dit-on, sous main, aux
gouverneurs de laisser passer les forces qui se dirigeaient vers la
frontire. Le Duc rpondit ironiquement au secrtaire d'tat, Villeroy,
qui le priait et mme le pressait de renoncer  son voyage en
Flandres: Je m'assure que vous ne sers des derniers  me venir
trouver; vous sers le trs bien venu[921]. Au nonce, qui tout effar
alla prvenir Catherine du dpart de son fils, elle aurait rpondu avec
humeur: Tchez donc de le rattraper[922].

      [Note 917: _Ibid._, app. p. 386-387, 2 juillet 1578.]

      [Note 918: _Ibid._, p. 34, note 2.]

      [Note 919: _Ibid._, p. 30.]

      [Note 920: 8 aot 1578, _Lettres_, t. VI, p. 34.]

      [Note 921: Kervyn de Lettenhove, t. V, p. 115, note 1.]

      [Note 922: _Ibid._, p. 117.]

Elle ne croyait pas  une riposte du roi d'Espagne, mais elle prit 
tout hasard ses prcautions. Elle recommanda au surintendant des
finances, Bellivre, d'assurer le paiement des 500 000 livres destines
aux Suisses et de pourvoir  la solde des garnisons de Piedmont et
Ytalie ainsi qu' l'entretien des citadelles villes et forteresses de
de[923].

Mais la meilleure sauvegarde contre une attaque, c'tait l'union du
royaume. Catherine rsolut d'aller pacifier le Midi, qui tait de toutes
les rgions de la France la plus trouble par les haines religieuses,
les conflits des ordres, les agitations sociales, les habitudes
d'indpendance des gouverneurs et les vellits absolutistes d'un
monarque sans volont. Henri III,  qui Damville restait suspect malgr
ses services rcents, le poussait  se dmettre du gouvernement du
Languedoc, lui proposant en change celui du marchal de Bellegarde:
Saluces et les pays d'outremonts. Damville avait refus l'offre et
Bellegarde, qui s'tait trop press de rsigner son commandement,
s'tonnait que le Roi diffrt de l'y rtablir. Il mditait d'y rentrer
de force avec l'aide du chef des rforms dauphinois, Lesdiguires, la
connivence du duc de Savoie et l'argent des Espagnols du Milanais. Les
lieutenants de Damville, Chtillon, gouverneur de Montpellier, fils de
Coligny, ardent huguenot, qui ne lui pardonnait pas sa dfection dans la
dernire guerre, et le capitaine Parabre qui tenait la ville et la
citadelle de Beaucaire et voulait s'en rendre matre, profitaient des
mauvaises dispositions de la Cour pour s'insurger contre leur chef[924].
Des bandes huguenotes que la paix laissait sans emploi commettaient en
Languedoc tant de pilleries et de meurtres qu'un seul de leurs
capitaines, Bacon, avait, disaient les tats de la province, vol pour
plus de cent mil escus et fait espandre tant de sang innocent qu'il
n'est pas creable que Dieu n'en veulhe tirer vengeance[925].

      [Note 923: _Lettres_, t. VI, p. 30-31, 22 juin 1578.]

      [Note 924: Sur l'affaire de Parabre, _Lettres_, t. VI, p. 29,
      note; p. 57, note; p. 98, note, et app., p. 401 (lettre de
      Bellegarde au Roi du 9 sept. 1578), et le livre du comte Jules
      Delaborde, _Franois de Chtillon, comte de Coligny_, Paris, 1886,
      p. 181, sqq et p. 187.]

      [Note 925: _Histoire du Languedoc de D. Vaisste_, d. nouv., t.
      XII, Preuves, col. 1280-1282.]

En Provence, le parti des Communauts de villes, ou, comme on disait,
les Razats (les Rass), que soutenait le Parlement d'Aix, tait en lutte
avec le comte de Carcs, chef de la noblesse. Le comte de Suze, que le
Roi avait nomm  la lieutenance gnrale, ne savait se faire obir ni
des uns ni des autres. En Dauphin, les divisions entre rforms et
catholiques s'aggravaient d'un conflit entre le tiers tat et la
noblesse sur la question de la taille et de vagues aspirations de
nivellement social parmi les paysans.

De la Guyenne au Dauphin, les chefs protestants restaient en armes, et,
sous prtexte ou pour la raison que la paix de Bergerac ne serait pas
applique, ils refusaient, malgr leurs engagements formels, de
restituer les places fortes qu'ils avaient occupes pendant les deux
dernires guerres. Le roi de Navarre se plaignait de n'tre gouverneur
de Guyenne qu'en titre et accusait le marchal de Biron, lieutenant
gnral de la province, de n'agir qu' sa guise ou par ordre de la Cour
sans le consulter jamais. Il rclamait, non par amour, mais par dignit,
sa femme, qu'Henri III, depuis sa fuite, retenait comme une sorte
d'otage.

Catherine dcida son fils  laisser partir Marguerite et elle partit
avec elle pour travailler  la rconciliation des partis et  la
pacification du royaume.

Elle tait assiste d'un secrtaire d'tat, Pinart, et de conseillers du
Roi, choisis parmi les plus capables: Saint-Sulpice et Paul de Foix,
celui-ci ancien ambassadeur  Rome, et celui-l en Espagne, et Jean de
Monluc, l'heureux ngociateur de l'lection de Pologne. Le cardinal de
Bourbon l'accompagnait et le duc de Montpensier la rejoignit en cours de
route. Sa vieille amie, la duchesse d'Uzs, la jeune duchesse de
Montpensier, la princesse douairire de Cond lui tinrent quelque temps
compagnie. Elle emmenait, entre autres dames et demoiselles d'honneur,
Atri, une Italienne, Dayelle, une Grecque, et l'ensorceleuse Mme de
Sauve. C'tait une Cour de France en raccourci qui allait refaire en
sens contraire, et pour les mmes fins de consolidation monarchique, le
grand tour de France entrepris en 1564 aprs la premire guerre de
religion.

De Bordeaux, une de ses premires tapes, elle crivait  Bellivre, son
homme de confiance, d'empcher  tout prix, c'est--dire en y mettant le
prix, une invasion de Jean Casimir; elle, de son ct, s'efforcerait de
lever le roy de Navarre et ceulx de sa religion ors (hors) de defiense
en quoy l'on l met que le Roy les veult tous ruyner. Ainsi, en tant 
Casimir la tentation de venir et au roi de Navarre celle de l'appeler,
on viterait l'orage. Vel pourquoy je panse fayre ysi plus de service
au Roy et au Royaume que de ne luy cervir auprs de luy que de dire (que
je ne pourrais lui servir en disant) un mauvs avis. Un mauvais avis!
Elle veut dire un bon avis qui ne serait pas agrable. On a l'impression
que, parmi les raisons de s'loigner, il y en a une qu'elle ne dit pas:
celle de regagner,  force de dvouement, la confiance et l'affection de
son fils quelque peu altres par les dsaccords des derniers temps.
Elle se disait rsolue  ne repartir du Midi, o elle venait d'arriver,
qu'aprs y avoir rtabli la paix. Je playndr infiniment ma pouine
(peine) d'estre ysi veneue et m'an retourner come un navire dsanpar et
set (si) Dieu me fayst la grase de fayre cet (ce) que je dsire,
j'espre que cet royaume cet santir de mon traval (se sentira de mon
travail) et que le repos y durer[926] (durerait, durera). Un de ses
premiers actes fut la dissolution d'une confrrie qui, groupant les
catholiques zls de Bordeaux, attisait leur fanatisme[927]. Quelques
jours aprs, en la salle de l'vch d'Agen, elle harangua fort grand
nombre et des plus grands de la noblesse de Guyenne sur les occasions
de sa venue. La premire tait que Dieu ayant fait la grce au Roi de
mettre fin  la dernire guerre par la paix qu'il avait donne  ses
sujets, il (le Roi) vous prie par moy... d'embrasser de coeur et
d'affection l'union  laquelle je vous appelle. L'autre occasion... a
est pour mener sa soeur, ma fille, au Roy de Navarre, lequel il aime,
tient et estime pour son proche parent et ally; il le vous a baill
pour son lieutenant en ceste Guienne et vostre gouverneur, veult et
entend que vous luy obissiez comme vous estant donn de luy, esprant
qu'il sera tousjours bien avecques luy, le recognoistra pour son Roy et
vous traictera comme ses subjectz. Elle leur recommandait en leurs
doutes et leurs difficults de recourir  sa fille, qu'elle avait
cherement nourrye et instruicte  honnorer et recognoistre le Roy son
frre, laquelle y pourvoirait pour leur bien et conservation selon
qu'elle sait estre de la vollunt du Roy son frre. Et solennellement
elle protestait que s'il advenoit (ce que Dieu ne veuille et que je ne
pourroys jamais penser) qu'elle eust aultre intencion et moy mesme quand
Dieu n'oubliroyt (lire m'oublierait) tant que d'estre envers le Roy qui
est le vostre et le myen aultre que je ne doibtz, je vous prie ne vous
(nous) tenyr ne elle [ne] moy pour ce que nous sommes et me prfrer le
service de vostre Roy  toutes autres considrations[928]. C'tait se
proclamer, elle et sa fille, dchues, en cas de dsobissance, des
privilges de leur rang pour faire mieux sentir  ces gentilshommes la
vertu de la fidlit.

      [Note 926: Bordeaux, 18 septembre 1578, _Lettres_, t. VI, p.
      38-39. Cf. p. 63.]

      [Note 927: 29 septembre, _Lettres_, t. VI, p. 40. Cf. Brantme,
      d. Lalanne, t. III, p. 382, et t. VII, p. 375.]

      [Note 928: 15 octobre 1578, _Lettres_, t. VI, p. 75, et app., p.
      398-400. Le copiste a mal lu, mais les passages fautifs sont
      faciles  comprendre et  rectifier.]

Le roi de Navarre tait all au-devant de sa belle-mre et de sa femme
jusqu' La Role. La premire entrevue fut cordiale[929]. On se mit
facilement d'accord sur le principe: observation de l'dit de Poitiers
et du trait de Bergerac, restitution des places fortes indment
occupes. Mais quand il en fallut venir  l'application, les difficults
commencrent. Les protestants dtenaient plus de deux cent neuf villes,
villettes ou chteaux forts dont ils ne voulaient pas se dessaisir[930].
Le roi de Navarre tait dispos  excuter loyalement les articles de la
paix et il savait bien pour quelles raisons trs intresses tant de
capitaine huguenots, et par exemple Merle, qu'il qualifiait de larron,
se montraient si difficiles. Mais il devait compter avec son parti, qui
tait ardent et souponneux, et lui-mme n'tait pas sans griefs et sans
rancunes. Quand il se trouva en prsence du marchal de Biron, il lui
parla plus brusquement, crit la Reine-mre, que nous ne pensions, ma
fille et moi, dont ledict sieur mareschal monstra d'estre fort en
collere. Les deux Reines et le cardinal de Bourbon eurent de la peine
 les accorder tellement quellement[931], c'est--dire plutt mal que
bien. Catherine apprhendait par-dessus tout que son gendre, dont elle
msestimait l'intelligence et le patriotisme, ne s'entendt avec le roi
d'Espagne par peur du roi de France. Elle n'tait pas trop surprise
qu'il et envoy un de ses serviteurs les plus confidents, Clervaut, 
Casimir. Mais elle se proccupait beaucoup d'une lettre qu'il avait
crite  D. Sancho de Leyva, vice-roi de la Navarre espagnole, et des
visitations qu'il avait envoy faire en Espagne[932]. Elle avait hte
de couper court  toutes ces trames par une prompte paix.

      [Note 929: Elle eut lieu  Casteras, une maison, d'o la
      Reine-mre, sa fille et son gendre le mme jour gagnrent La
      Role.]

      [Note 930: _Lettres_, t. VI, app., p. 451.]

Mais des deux parts on perdait le temps  chercher un lieu de
rendez-vous qui tt les dfiances. Catherine, impatiente, alla
s'installer  Auch, o son rendre finit par la rejoindre. Les
pourparlers commencrent parmi les ftes et les plaisirs. Les dames et
les demoiselles d'honneur ngociaient  leur faon. Mais, loin
d'encourager cette diplomatie galante, la Reine-mre, affirme Marguerite
sa fille, en montrait de l'humeur, persuade que son gendre, trs pris
de Dayelle, et les gentilshommes huguenots qui avaient pareilles
attaches tiraient les affaires en longueur pour voir plus longtemps ses
filles[933]. Des coups de main interrompaient la trve. Un soir,
pendant le bal, un courrier vint dire au roi de Navarre  l'oreille que
les catholiques avaient surpris La Role (mi-novembre). Sans rien
laisser paratre de ses sentiments, il avertit Turenne, son meilleur
lieutenant, s'esquiva du bal avec lui et alla se saisir de Fleurance,
petite ville catholique. Catherine ordonna de rendre La Role aux
protestants.

      [Note 931: 9 octobre 1578, _Lettres_, t. VI, p. 64.]

      [Note 932: 4 octobre 1578, _Lettres_, t. VI, p. 53. Kervyn de
      Lettenhove a publi (_Les Huguenots et les Gueux_, t. IV, p. 579)
      une lettre du roi de Navarre  Philippe II. Elle est polie,
      froide, vasive. C'est probablement une rponse  des avances
      venues de Madrid et elle porte la date du 3 avril 1577.
      L'historiographe Palma Cayet rapporte qu'en 1578 le roi d'Espagne
      incita le roi de Navarre  se dclarer contre Henri III
      (Avant-propos de la _Chronologie Novenaire_, d. Buchon, p. 5). La
      lettre du 3 avril 1577 prouve que ce n'tait pas la premire fois.
      Philippe II rcidiva en 1580 et 1583 sans plus de succs, quelques
      avantages qu'il offrt (Palma Cayet, _Chronologie septenaire_, d.
      Buchon, p. 200-201, et _Mmoires et Correspondance_ de Du
      Plessis-Mornay, Paris, 1824, t. IV, p. 154). Le Barnais, oblig
      de mnager tout le monde, ne pouvait rejeter avec mpris les
      propositions de son redoutable voisin. Mais il n'a jamais
      sollicit, quoi que suppose Kervyn de Lettenhove, ni accept les
      secours de cet ennemi du protestantisme et de la France. Le
      marchal de Biron, qui n'avait aucun intrt  le disculper,
      disait  la Reine-mre (_Lettres_, t. VI, p. 71, 11 octobre 1578)
      que Philippe II avait pouss le roi de Navarre contre Henri III,
      videmment en 1577, avant la paix de Bergerac (sept.) et qu'il lui
      avait mme offert de se liguer avec lui. Mais il y avait en France
      des huguenots moins scrupuleux qu'Henri de Bourbon. Un an et demi
      plus tard, Bellivre crivait  Catherine (Bordeaux, 20 janvier
      1581) que le bruit courait que Jean Casimir s'est faict
      pensionnaire du roy d'Espaigne et il faisait remarquer que ceste
      mutation dudict Casimir semble estrange, actendu ce qu'il a faict
      cy devant, mais il ajoutait: Nous avons descouvert en ce pas
      (la Guyenne o il tait)  quoy en pouvoient estre les huguenots
      de France avec ledict Sr. roy d'Espaigne, tellement que je ne
      veulx [rien] asseurer dudict Casimir qui est d'un estrange
      naturel. _Lettres_, t. VII, app., p. 460.]

      [Note 933: _Mmoires de Marguerite_, d. Guessard, p. 158.]

Ce fut seulement le 3 fvrier 1579 que commencrent  Nrac les
discussions srieuses. Les dputs des glises, aprs s'tre fait
attendre plusieurs mois, taient enfin arrivs. Ils rclamrent,
contrairement aux articles de Bergerac, le libre exercice du culte dans
tout le royaume et l'octroi d'environ soixante places de sret. Paul de
Foix, Saint-Sulpice, le cardinal de Bourbon s'levrent contre cette
prtention. Mais les dputs tinrent ferme sur la question des lieux de
refuge, allguant, crit Catherine  Henri III, une seule raison, qui
leur a est par infiniz aultres solue (rfute),... que sans la retraite
qu'ils eurent  La Rochelle lors de la Sainct Berthlemy, ilz estoient
tous perdus, commes les aultres qui moururent en ce temps l[934].
Lorsqu'ils eurent puis cet argument, ils allrent trouver la
Reine-mre un soir  son souper et lui demandrent cong. Outre de
colre qu'ils lui eussent fait perdre le temps sans intention de
conclure, elle leur parla royallement et bien hault jusques  leur dire
que [elle] les feroit tous pendre comme rebelles: sur quoy la reyne de
Navarre se mist en devoir d'appaiser le tout, mesme plura (pleura)
suppliant sa Majest de leur donner la paix[935]. La dlibration
continua. Catherine prsidait les dbats et y intervenait souvent,
discutant, marchandant, lchant les concessions une  une. Les
conseillers du Roi tombaient de fatigue; un jour Monluc se trouva mal;
un autre jour Paul de Foix dut sortir pour gagner son lit. Elle ne
paraissait jamais lasse et, dans l'intervalle des confrences, elle
faisait venir ses adversaires les plus intraitables et peinait  les
convaincre.

Ses arguments, ses caresses, l'intervention de Turenne et du Roi de
Navarre qui, eu gard aux vnements des Pays-Bas, n'avaient pas intrt
 rompre, amenrent les intransigeants du parti  rabattre de leurs
prtentions. Ils n'obtinrent que quatorze places de sret et seulement
pour six mois (convention de Nrac, 28 fvrier 1579)[936].

      [Note 934: Nrac, 12 fvrier 1579, _Lettres_, t. VI, p. 260.
      C'est, je crois, la seule allusion directe qui se trouve dans la
      correspondance relativement  l'odieux massacre. On voit que
      Catherine en parle tranquillement  son ancien complice Henri III,
      comme d'un vnement auquel ils seraient trangers.]

      [Note 935: Rcit de la confrence par le secrtaire du marchal de
      Damville, dans _Lettres_, t. VII, app. p. 446.]

      [Note 936: _Lettres_, t. VI, p. 282.]

Tout en ngociant avec Henri de Bourbon et les rforms, Catherine
dirigeait du fond de la France les grandes affaires du royaume et les
relations avec les puissances trangres. Le Roi,  Paris ou dans les
environs, lgifre, rgle son conseil, cre des taxes nouvelles ou
aggrave les anciennes. Il institue l'Ordre du Saint-Esprit, en rdige
les statuts et en fixe minutieusement le costume. Il plerine 
Notre-Dame de Chartres pour avoir des enfants, danse en ville avec la
Reine deux fois la semaine, ou villgiature  Ollainville, une jolie
rsidence dont il a fait cadeau  sa femme. La Reine-mre,  Bordeaux,
Agen, Port-Sainte-Marie, Auch, Toulouse, Nrac, travaille  lui procurer
la paix. Elle se dplace sans cesse, malgr son catarrhe et ses
rhumatismes, campe dans les grandes et les petites villes ou les
chteaux. Elle traite ou correspond avec les protestants, avec les
catholiques, avec les parlements, les gouverneurs, le clerg, la
noblesse, les communauts, avec tout ce qui a une influence et peut la
servir en son oeuvre. Elle s'entremet auprs de son fils en faveur de
Damville, qui s'inquitait des dispositions de la Cour[937]. Elle
conseille  Henri III d'empcher Chtillon de secourir le capitaine
rebelle de Beaucaire; elle fait intervenir le roi de Navarre comme chef
du parti protestant  mme fin. Elle voit le gouverneur du Languedoc 
Toulouse et achve de le rassurer.

Elle a une police trs bien faite, qui l'avertit de tous les remuements;
elle arrte les courriers, lit les lettres, coute ou sollicite les
confidences. Elle sait que les brouilleurs de provinces ont des
intelligences dans la rgion de Toulouse et qu'ils ont dlgu quelqu'un
 Paris pour se mettre en rapport avec les missaires de Bourgogne et de
Normandie[938]. Elle ne craint pas  l'occasion d'ouvrir une dpche de
l'ambassadeur de France  Madrid pour savoir plus vite le secret des
intrigues espagnoles et y aviser[939]. Il n'est, crit-elle  Henri
III, heure du jour ny de la nuict... que je ne pense aux moiens
ncessaires pour remdier doucement aux mauvaises dlibrations et
praticques[940].

Elle proposait au Roi, quelquefois sur sa demande, et le plus souvent
d'elle-mme, les mesures propres  calmer l'agitation ou  la prvenir.
Elle constatait que les innovations fiscales soulevaient presque jusqu'
la rvolte les peuples surchargs. La plupart des tats provinciaux
demandaient que les impts fussent rduits aux chiffres du temps de
Louis XII. Les Mridionaux protestaient avec pour le moings aultant de
vhmence que les Normands, tant gens plus chauds et coleres[941].
Les Bretons avaient intelligence en aucunes provinces de ce royaume et
mesme du cost d'Angleterre pour y avoir secours quant l'occasion s'en
prsentera. Ils ne voulaient ni payer l'imposition foraine ni souffrir
de garnisons royales dans leurs villes, les tats du pays s'estant...
tous resoluz d'une vive voix de s'y opposer par voye de fait s'ils y
sont contraints et d'y exposer vie et biens[942].

      [Note 937: Les lettres de Damville  Catherine du 31 octobre 1577
      au 24 mars 1579 montrent que le gouverneur du Languedoc cherchait
      un appui auprs d'elle (voir _Lettres_, t. VI, app. p. 464-481).
      Henri III,  la sollicitation de sa mre, crivit  Damville (6
      dc. 1578), qu'il chargeait sa mre d'agir contre Chtillon
      (_Lettres_, t. VI, app. p. 409), et lui tmoigna (p. 461) le
      contentement qu'il avait de la prise de Beaucaire (6 mars 1579).
      Le roi de Navarre avait dsavou les entreprises de Chtillon
      (_Ibid._, p. 67, 101, 246 et _passim_).]

      [Note 938: _Lettres_, t. VI, p. 267, Nrac, 17 fvrier 1579.]

      [Note 939: _Ibid._, p. 107.]

      [Note 940: _Ibid._, p. 73.]

      [Note 941: _Ibid._, p. 178.]

      [Note 942: _Lettres_, t. VI, app., p. 403, avis donn  la
      Reine-mre et au duc de Montpensier, gouverneur de Bretagne, par
      le sieur de La Hunaudaye.]

Ne serait-il pas possible, suggrait Catherine, de gratifier la Bretagne
de quelque allgement pour calmer cette grande crierie[943]? Elle
tait aussi d'avis de retirer les dits soumis  la vrification du
Parlement, et qui provoquaient tant de colres. L'imposition foraine,
elle veut dire videmment la traite foraine domaniale, cette surtaxe
prleve sur les vins et les bls  la sortie du royaume, frappait les
pays agricoles et particulirement la noblesse du Midi, dont les terres
taient toutes plantes en vignes et en bl. Elle avait bien reprsent
aux gens de Guyenne et du Languedoc, que ce qui s'en prend n'est que
sur l'estranger [acheteur] et que les deniers sont destins pour le
paiement de ce qui est deu, pour les guerres passes, aux Suisses dont
l'alliance est si ncessaire. Mais ils rpliquaient qu'ils n'ont
aulcun moyen de faire argent et joyr de leur revenu que par le dbit de
leurs bledz et vins. Aussi elle prie son fils de prendre une bonne
rsolution pour les costez de dea et prendre en bonne part ce qu'elle
lui en dit[944].

      [Note 943: _Lettres_, t. VI, p. 103, 1er novembre 1578, et p.
      201.]

      [Note 944: _Ibid._, p. 125-126.]

Il y a en outre des taxes dont ceux qui les lvent ont tout le profit.
Le Roi, qui n'en touche rien, ne pourrait-il pas les supprimer? Le
clerg s'indigne des alinations et refuse de payer les dcimes. De sa
propre autorit, elle fit surseoir aux poursuites, qui ruinaient les
ecclsiastiques en frais de justice. Elle craignait les inspirations de
la colre et de la misre. Elle ne cessait pas de recommander de
modrer toutes choses[945]. Elle se rjouissait que son fils et
consenti une rduction de moiti sur les nouvelles traites et
impositions foraines, car si, d'une part, il n'y a aultre meilleur
moyen pour satisfaire aux Suisses que par celuy de cesdictes traites et
impositions foraines, d'autre part il faut principalement en ce temps
aller retenu et avoir aussy beaucoup de considrations avant que presser
telles nouvelles subventions.[946].

      [Note 945: A Bellivre, 6 janvier 1579, _Lettres_, t. VI, p. 178.]

      [Note 946: Au Roi, 2 fvrier 1579, _Lettres_, t. VI, p. 248.]

Comme elle sait Henri III ombrageux et susceptible, elle n'aborde
certains sujets qu'avec beaucoup de prcaution. Il en voulait  son
frre de compromettre la scurit du royaume par l'invasion des
Flandres. Elle avait fait de son mieux pour dtourner le Duc de cette
aventure et ne s'y tait rsigne que pour viter un plus grand mal.
Mais quand la nouvelle lui vint, au cours de son voyage, que le roi de
Portugal, D. Sebastien, avait t tu dans une bataille contre les
Maures (Alcazar Kebir, aot 1578), laissant pour successeur un vieillard
dcrpit, le cardinal Henri, elle jugea que Philippe II, fils d'une
infante portugaise, aurait tellement  coeur de raliser l'unit
politique de la pninsule hispanique, ce rve de ses prdcesseurs, en
s'assurant cet hritage, qu'il y emploierait le meilleur de ses forces
et se bornerait  se dfendre aux Pays-Bas. Elle imagina mme, pour
avoir l'occasion d'intervenir  son heure dans les affaires du Portugal,
de poser sa candidature  la succession du Cardinal, sous prtexte que
trois sicles auparavant une princesse de sa famille maternelle,
Mathilde, comtesse de Boulogne, avait t la femme--la femme rpudie
et sans enfants--d'un roi de Portugal. Probablement l'ide lui vint
qu'elle pourrait troquer sa prtention, qui n'tait pas petite, du
moins elle le croyait[947], contre d'avantageuses compensations. Le
succs des armes franaises dans les Pays-Bas pouvait donner quelque
consistance  cette thse lgre. Mais elle n'osait pas conseiller
directement au Roi, dont elle savait les dispositions, de soutenir le
duc d'Anjou. Ce fut sous le couvert d'un entretien avec le marchal de
Biron qu'elle glissa l'insinuation. Biron lui avait reprsent les
mchants desseins de Philippe II contre le royaume, et entre autres sa
proposition au roi de Navarre de faire ligue contre Henri III, avec le
concours certain des princes de la Jarmanie (Germanie), et il avait
conclu qu'aussitt la paix assure au dedans, il fallait dclarer la
guerre au roi d'Espagne; qu'il n'y avait rien  craindre et beaucoup 
esprer, que de cette faon le duc d'Anjou serait oblig et occup.
Vous prendrez en bonne part, monsieur mon fils, ajoute-t-elle en
manire d'excuse, que je vous reprsente mot pour mot tout ce qui s'est
pass entre luy (Biron) et moy[948].

      [Note 947: Nrac, 8 fvrier 1579, _Lettres_, t. VI, p. 256.]

      [Note 948: 6 octobre 1578, _Lettres_, t. VI, p. 71.]

Un mois aprs elle s'enhardit. Elle louait le Roi d'avoir parl, comme
il l'avait fait,  Simier, que le duc d'Anjou lui avait dpch pour lui
dire les offres qu'il avait reues, probablement des tats gnraux des
Pays-Bas et du prince d'Orange. Il ne se pouvoit mieux ni plus
prudemment et  propos respondre... pour vostre dignit et pour
conserver vostre amyti avec le roy d'Espagne. Mais elle le suppliait
de gratifier son frre en tout ce qu'il pourrait honnestement, sans
toutefois en faire dmonstration[949]. Elle ne se dpart jamais avec
lui de ces mnagements. Elle rsout tout et cependant affecte de le
consulter en tout. Elle ne prend pas une dcision sans l'en prvenir et
sans lui demander son approbation. Elle le tient au courant de ses
ngociations, de ses conversations, de ses dplacements, de sa sant.
Elle raconte ce qu'elle a dit et ce qu'on lui a dit avec une telle
abondance de dtails; elle rapporte si exactement les dbats et les
entretiens; elle fixe avec tant de bonheur la physionomie, le caractre,
les faons et l'humeur des gens avec qui elle traite, qu'on croit
entendre les propos et voir les personnes. C'est une histoire complte,
fidle et vivante de ce grand voyage de pacification, et c'est un
document capital pour la connaissance de Catherine orateur, diplomate,
crivain.

      [Note 949: 8 novembre 1578, _Lettres_, t. VI, p. 111.]

Quand elle s'aperut que le rglement des affaires du Midi, au lieu de
durer deux mois, comme elle l'avait espr, s'allongeait indfiniment et
qu'elle put craindre l'effet de l'absence sur l'affection de son fils,
elle laissa ou fit partir pour la Cour la duchesse d'Uzs, une amie de
toujours, spirituelle, intelligente, qui avait ctoy comme elle
l'cueil enchant de la Rforme et qui, comme elle, avait pris  temps
le large. C'est la Duchesse qui, lors de la rencontre de Thodore de
Bze et du cardinal de Lorraine, quelques jours avant le colloque de
Poissy, s'tait tant moque des apparentes concessions du Cardinal au
ministre de Genve sur la question de la Cne: Bonhomme aujourd'hui,
mais demain? Turenne, le roi de Navarre et le prince de Cond ne lui en
auraient pas fait davantage accroire sur le dsintressement de leur
zle religieux. Elle est la seule personne  qui Catherine ait crit
avec tant de confiance, d'abandon, de bonne humeur et de bonne grce
railleuse. Elle lui annonait, aprs son dpart l'arrive  Nrac des
dputs des glises, dont quelques-uns taient gentilshommes. Mais,
dit-elle, ils ressemblent tous  des ministres ou des oyseaulx que vous
savs, car ysi je ne les ausers (oserai) nomer par leur nom, mais vous
m'entends[950].

      [Note 950: _Lettres_, t. VI, p. 284, fvr. 1579.]

Un des chefs rforms, probablement Chaumont-Quitry, s'tant empar des
chevaux de la Duchesse, Catherine s'amuse de l'embarras de son amie.
... L'oiseau qui les a vols, s'an va cheu luy en Normandie. Je croy
qu'il enn avoyt affayre pour son voyage[951]. Ce vol de chevaux et la
comparaison des huguenots avec les oiseaux nuisans reviennent
plusieurs fois, mais toujours sur un ton de plaisanterie, sans aigreur
ni colre. En Languedoc et en Provence: N'i a pas... faulte de oiseaulx
nuisans. Set (si) avys encore de bons cheveaulx, y (ils) les ayment
ausy byen que ceulx qui vous prindre (prirent) les vostres, o (au) reste
fort jeans de bien et denset (qui dansent) bien la volte[952]. Elle
dcrit agrablement le pays. Voici le mois de mars dans la rgion
toulousaine, printemps trop chaud  son gr. Et vous aseure qu'il n'y
fest pas plus pleysant que quant en partistes, et les oiseaulx ne vole
plus, car la seyson ayt fort avensaye, car dejea les feves sont en floyr
(fleur) et les aumende (amandes) dure, les serice (cerises) groce; nous
sommes  l'est, mais qu'il ne pleust pas coment yl faist (probablement
sauf qu'il ne pleut pas l't comme il pleut maintenant)[953]. Le temps
change soudain et elle raille l'enthousiasme de Louise de Clermont pour
ce Midi o elle avait ses terres: Vous aystes au plus venteulx peys et
froit; n'enn fte plus feste deu chault du Languedoc[954]. On a vu plus
haut le rapprochement si drle des cerveaux et des brusques variations
de temprature du Dauphin. Elle plaisante sur ses misres physiques,
son catarrhe, qui a dgnr en sciatique et qui l'oblige, comme le
marchal de Coss,  monter en un petit mulet pour me promener aultant
que je vols: je croy que le Roy ryra, ms qu'yl me voye (quand il me
verra) promener aveques luy comme le marchal de Cos.... Vous avs la
chre (la chaise  porteurs) et moy le mulet car je ayme myeulx aler
louyng (loin)[955]. Elle a la passion du mouvement.

      [Note 951: _Ibid._, p. 292, [3 mars] 1579.]

      [Note 952: _Ibid._, p. 381, mai 1579.]

      [Note 953: _Ibid._, p. 325, mars 1579.]

      [Note 954: _Ibid._, p. 339, avril 1579.]

      [Note 955: _Ibid._, p. 360, 8 mai 1579.]

Mais sans aucun doute ce n'est pas pour lui crire ses impressions de
voyage que Catherine s'est spare de cette confidente. Elle la prie,
aussitt qu'elle aura vu le Roi et la Reine, de lui donner de leurs
nouvelles[956]. L'ambassadrice remplit  sa satisfaction le rle qu'elle
lui destinait: Je suys bien ayse, lui crit-elle, que [vous] gouverns
le Roy, la Royne, son frre et le Conseil; tenez moy en leur bonnes
grases[957]. C'tait sa grande proccupation. Quand elle se crut, faux
espoir,  la veille de rentrer  Paris, elle l'interrogeait avec un peu
d'inquitude: Mend moy cet (si) je suys la bien reveneue et sovent de
toute novelle, du Roy surtout et de la Royne et set (si) mon fils (le
duc d'Anjou) c'et (s'est) govern sagement[958]. Elle ne reoit pas de
lettre et le lui reproche affectueusement. Je ne s que panser, car
vous n'estes pas encore d'eage de haublyer rien de cet que aimez[959].
Elle ne se plaint que de vivre loin de ce fils qui lui reprsante mary,
enfans et amy[960].

      [Note 956: Fvrier 1579, _Lettres_, t. VI, p. 285.]

      [Note 957: _Ibid._, p. 339. Marguerite crivait aussi en un autre
      temps  la duchesse d'Uzs: Faites puisque vous gouvernez le Roy
      que je me ressente de votre faveur. _Mmoires_, d. Guessard, p.
      215.]

      [Note 958: _Lettres_, t. VI, p. 360.]

      [Note 959: Aot 1579, _Lettres_, VII, p. 65.]

      [Note 960: 13 fvrier 1579, _Lettres_, t. VI. p. 338.]

Le travail ni la fatigue ne lui psent. Elle n'tait pas encore au bout
de ses chevauches qu'elle pensait  une traverse. Pour ajouter un nom
de plus  la liste dj longue de ses prtendants et aussi pour avoir le
droit de suivre de plus prs les affaires des Pays-Bas, lisabeth
affectait de n'tre pas insensible  la recherche du duc d'Anjou. Mais
elle voulait le voir avant de se dcider--sans promettre de se dcider.
L'Union des dix-sept provinces n'avait pas survcu  la mort de D. Juan
d'Autriche (2 octobre 1578) et  la place s'taient formes deux ligues
ennemies, l'une calviniste, l'Union d'Utrecht, et l'autre catholique,
l'Union d'Arras (janvier 1579). Le nouveau gouverneur gnral, Alexandre
Farnse, duc de Parme, avait profit de la scission. Il avait trait
avec l'Union d'Arras et ramen  Philippe II, par d'habiles concessions,
la moiti des Pays-Bas. Le duc d'Anjou, abandonn par les provinces qui
n'avaient pas li franchement partie avec lui, et ne recevant aucun
secours de son frre, avait t forc de rentrer en France, et il y
revenait aigri et humili[961]. La mre s'tait aussitt entremise entre
ses deux fils. Au Duc, elle affirmait que le Roy l'ayme et qu'il luy
aydera en tout ce qu'il pourra  luy mectre une couronne (celle
d'Angleterre) sur la teste[962]. Elle avait un si grand dsir de le
dtourner des affaires de France et de l'occuper ailleurs que, sans tre
du tout convaincue de la sincrit des avances anglaises[963], elle ne
laissait pas de lui conseiller d'aller en Angleterre faire sa cour 
lisabeth et lui assurait gravement qu'il en reviendrait content, car
elle (la Reine) sayt bien le tort qu'elle se feroit d'abuzer le frere
d'un si grand roy, comme le grand Roy de France[964]. Elle parlait de
passer elle-mme la mer pour aller ngocier le mariage. Ma comere,
crit-elle  la duchesse d'Uzs, encore que nostre heage (ge) soiet
plus pour set repouser (se reposer) que pour feire voyage, si ese (si
est-ce) qu'yl en fault encore feire un enn Engletere[965]. Aucun effort
ne lui cotait pour soustraire le Duc aus mauvs consels et  ceulx qui
ont plus d'enbition que de proudomye (prud'homie).

Quand elle apprit qu'il tait arriv subitement  Paris le 16 mars et
que le Roi et lui vivaient au Louvre et couchaient ensemble en grande
concorde et amiti fraternelle. C'est, crivait-elle  son amie, une
plus grent joye qu'elle ressentit yl i a longtemps[966].

      [Note 961: C'est probablement alors qu'il a publi  Rouen sa
      _Lettre contenant l'claircissement des actions et dportemens du
      duc d'Anjou_, 1578, o il attaque vivement le Roi et la Cour.
      Catherine ordonna que tous les exemplaires fussent bruslez
      secrtement pour en ensevelir la mmoire. _Lettres_, 26 janvier
      1579, t. VI, p. 236, et la note.]

      [Note 962: 20 fvrier 1579, _Lettres_, t. VI, p. 272.]

      [Note 963: Au Roi, 21 fvrier 1579, _Lettres_, t. VI p. 279.]

      [Note 964: 24 mars 1579, _Lettres_, t. VI, p. 316.]

      [Note 965: 14 avril, _Lettres_, t. VI, p. 337.]

      [Note 966: A la duchesse d'Uzs, mars 1579, t. VI, p. 325.--24
      mars 1579,  Damville, _Lettres_, t. VI, p. 318.--Cf.
      _Mmoires-journaux de L'Estoile_, d. Jouaust, t. I, p. 310 et
      313.--Kervyn de Lettenhove, _Les Huguenots et les Gueux_, t. V, p.
      367.]

Mre heureuse--et elle l'tait  ce moment--elle se louait de sa fille,
la reine de Navarre, qui l'avait bien seconde dans ses ngociations.
Elle la prsenta le 5 mars  la noblesse catholique de Guyenne, comme
une autre elle-mme, qu'elle chargeait de faire excuter les articles de
Nrac. Elle sera tousjours protectrice des catholiques, leur dit-elle,
prendra vos affaires en mains et aura soing de vostre conservation:
adressez-vous  elle et asseurez-vous qu'elle y apportera tout ce que
vous pourriez dsirer[967]. Elle la croyait ayxtrmement bien aveques
son mari et se faisait illusion, sinon sur sa bonne volont, du moins
sur sa puissance  bien servir le Roi son frre[968]. Elle tait
contente d'elle mme. Elle pense avoir  Nrac achev l'oeuvre de l'dit
de Poitiers; elle a paru aux tats du Languedoc, assembls 
Castelnaudary (avril), et elle en a obtenu les subsides demands. Malgr
quelques incidents fcheux: surprises de places et de chteaux par les
protestants ou les catholiques, duel de Turenne et de Duras, qui faillit
mettre aux mains les gentilshommes des deux religions, elle se persuade
qu'elle laisse la Guyenne en paix, comme si l'exprience ne l'avait pas
convaincue de la vanit des critures.

      [Note 967: 5 mars 1579, _Lettres_, t. VI, en app. p. 453.]

      [Note 968: 8 mai 1579, _Lettres_, t. VI, p. 360.]

Elle dit adieu  sa fille et  son gendre (mai 1579). Marguerite
infiniment attriste de cette sparation, s'est enferme toute seule
en une chambre o elle a fort pleur[969]. Mais Catherine, bien que sa
fille lui ft grand piti, se consola vite, trop vite,  la pense
qu'aprs neuf mois et demi de sparation elle verrait bientt (en quoi
elle se trompait) le Roi son fils. Elle traversa le Languedoc
mditerranen, vitant le rebord des Cvennes, qu'infestaient les
bandouliers, et la plaine o svissait la peste, toujours gaie, malgr
sa sciatique, le voyage  dos de mulet et deux nuits passes sous la
tente entre les tangs et la mer[970]. Elle obtint par argent ou menace
la soumission de Bacon et d'autres capitaines larrons. Elle cueillit
au passage l'hommage de Montpellier, la cit huguenote, s'avanant le
long des murailles jusqu' la porte par un chemin bord d'arquebusiers,
et si troit que le bout des arquebuses touchait presque  son chariot.
Les consuls, en robes rouges et chaperons, vinrent au-devant d'elle
avec toute humilit, et le peuple mme, admirant son courage, montra
quelque peu plus de bonne volont qu'elle n'esprait (29 mai)[971].

      [Note 969: Au Roi, 8 mai, t. VI, p. 358.]

      [Note 970: A la duchesse d'Uzs, _Lettres_, t. VI, p. 360.]

      [Note 971: 30 mai 1579, _Lettres_, t. VI, p. 379.]

De Beaucaire, sa dernire tape en Languedoc, o elle arriva le 30 mai,
elle poursuivit les ngociations qu'elle avait engages, de loin, en
Provence. Elle y avait fait nommer gouverneur, malgr les prventions du
Roi, le btard de son mari et de lady Fleming, Henri d'Angoulme, dont
elle vantait l'habilet et le zle. Tout d'abord elle s'imagina, tant
les partis dclaraient de bonne volont  lui obir, qu'ils ne
l'arrteraient pas longtemps[972]. Elle rabroua fort l'ancien
gouverneur, le comte de Suze, qui s'excusait de son insuccs sur le
manque de forces ... Et en sela, crit-elle au Roi, yl ne fault qu'i
(qu'il) cet plaigne que d'avoyr creynt ceulx qu'i falloyt qu'il fist
creyndre (si ce n'est d'avoir craint ceux de qui il fallait qu'il se ft
craindre) et elle ajoutait firement: car de moy (quant  moi) [je]
n'ay forses que vynt (vingt) cornettes, quy ne sont que de satin
noyr--c'taient les cornettes de ses dames et demoiselles--ms je
m'aseure bien de vous fayre haubyr et que je leur fayr plustost peur
et mal, je antemps (j'entends) par la joustise, qu'ils n'auront la
puysance de me fayre sortir, car vous y sers le mestre et hauby
aultant que Roy y feust jeams[973]. Mais la pacification n'alla pas
aussi vite qu'elle l'esprait. Elle fut oblige de pousser jusqu'
Marseille pour faire sentir sa main de plus prs. Les Razats, parmi
lesquels il y avait des huguenots, roturiers ou nobles, avaient pris
Trans (23 mai 1579) et massacr le chtelain, qui tait le gendre du
comte de Carcs, et la garnison; les Carcistes, que commandait Hubert de
Vins, arrivs trop tard au secours de la place, pillrent et turent en
reprsailles tout  l'entour[974]. Catherine, par dclaration dlibre
dans le petit Conseil qui l'assistait, ordonna aux Razats comme aux
Carcistes de poser les armes, ne consentant qu' cette condition  les
recevoir et les entendre. Elle obligea de Vins  licencier ses soldats,
Corses, Italiens et Albanais; les Razats,  ramener  Toulon et Antibes
l'artillerie qu'ils y avaient prise[975]. Alors elle manda auprs
d'elle,  Marseille, les chefs et les reprsentants des deux partis.
Dix-huit villes envoyrent de nombreux dputs,  qui s'taient joints
entre autres gentilshommes, le chevalier d'Oraison et le baron des Arcs.
Devant la Reine et ses conseillers, leur avocat, un jeune Angevin,
habitu (tabli)  Aix, chargea de Vins et ses gens de guerre des
meschancetez les plus inhumaines, villaines et excrables que l'on
sauroit jamais penser, de faon que chascun en avoit horreur, c'est
Catherine qui le dit. Carcs demanda la communication crite des faits
allgus pour y rpondre[976]. Mais il faut croire que sa dfense
n'tait pas facile, car il craignait d'tre arrt et ne trouvait jamais
suffisantes les garanties qu'on lui offrait. Il se faisait recommander
par le duc de Mayenne, frre du duc de Guise, dont la prsence en ces
quartiers, quoiqu'elle s'expliqut par la cession du comt de Tende au
duc de Savoie, ne lassait pas d'inquiter la Reine-mre[977]. Il alla se
plaindre aussi  Henri d'Angoulme que tout le monde inclinoit aux
Razats[978]. Les Razats  leur tour, prenant grande jalouzye de cette
entrevue, demandrent que le gouverneur changet ses serviteurs
domestiques et prt d'Oraison pour lieutenant. Ils voulaient que tous
les dlinquants, sans acception de parti, fussent jugs et punis. Le
parlement d'Aix montrait mme passion de justice. Mais, crivait
Catherine, c'est chause si malaysaye (malaise) que je suis aprs an
fayre fayre une partie et le reste un beau pardon gnral et fayre amis
toute la noblesse [ce] qui est le principal[979]. Henri III, tout en
laissant sa mre libre d'agir, crivait  Villeroy, son confident: Je
voudrais que Vins feust pendeu et M. de Carcs ausy. Les Razats, aprs
avoir accept le compromis de la Reine-mre, revinrent  leur premire
intransigeance et repoussrent le projet d'amnistie. Catherine
constatait mlancoliquement que les furyes et rages de ce pays-l
taient encore plus grandes que nul aultre des pas o elle avait
pass[980]. Henri d'Angoulme, dcourag, parlait de se retirer et
elle-mme crivait  son fils que si elle n'tait pas sa mre elle
serait dj bien loin[981]. Mais elle se ressaisissait vite. Elle
remontra aux Razats qu'elle avait ordonn au gouverneur de composer sa
compagnie de Franais et de Gascons, qui ont aussy bien de la teste
qu'eux, qu'il ne ferait d'ailleurs que ce qu'elle lui commanderait pour
le service du Roi, et que, ne quittant pas le pays, il rendrait inutile
en fait l'office de lieutenant-gnral que, dans une intention
d'apaisement, elle avait dcid de laisser au comte de Carcs[982].
Aprs une scne trs vive entre les chefs des deux partis en sa
prsence, elle parvint  leur faire jurer de garder la paix et
l'ordonnance et puis les fit tous embrasser[983].

      [Note 972: 2 juin 1579, au duc de Nemours, _Lettres_, t. VI, p.
      383; _ibid._, au duc de Nevers.]

      [Note 973: _Lettres_, t. VII, p. 7.]

      [Note 974: Au Roi, 9 juin 1579, _Lettres_, p. 4, et note 1. Trans,
      entre les Arcs et Draguignan (Var).]

      [Note 975: 15-17 juin, _Lettres_, t. VII, p. 11.]

      [Note 976: Au Roi, _Lettres_, t. VII, p. 20.]

      [Note 977: Le comt de Tende appartenait au beau-pre de Mayenne,
      l'amiral de Villars (Honor-Lascaris de Savoie), qui consentit 
      le cder au duc de Savoie contre Miribel, Sathonay, etc., sous le
      bon plaisir du roi Trs-Chrtien, (matre de Saluces et suzerain
      de Tende). La Reine-mre s'entremit pour faciliter cet change,
      qui fut conclu le 21 octobre 1579  Montluel. Dcidment, elle
      faisait trop bon march des droits du Roi sur les pays
      d'outremonts et les passages des Alpes. Voir sur cette affaire
      Pietro Gioffredo, _Storia delle Alpi Marittime_, Turin, 1839, t.
      V, p. 574-576 et Comte de Panisse-Passis, _Les comtes de Tende de
      la maison de Savoie_, Paris, 1889, p. 173-174, et app., p. 340.]

      [Note 978: _Lettres_, t. VII, p. 23.]

      [Note 979: Au duc de Nevers, 28 Juin 1579, _ibid._, p. 30.]

      [Note 980: _Ibid._, p. 25].

      [Note 981: _Ibid._, p. 23 et 27.]

      [Note 982: _Ibid._, p. 27 et _passim_.]

      [Note 983: _Lettres_, 1er Juillet 1579, t. VII, p. 36-37.]

Elle croit que ceste rconciliation est si bien faicte que tout ledict
pas sera dornavant en autant de paix, repos et tranquillit comme il
estoit en desordre et danger. Mais il faut que l et ailleurs le Roi
fasse observer l'dit de pacification (de Poitiers) et y tienne la main
ferme. Qu'il envoie en Provence le prsident de Morsans, un rude
justicier, qu'elle avait dj employ, en 1564,  chtier les
factieux[984].--Qu'il dlgue aussi des juges  Bordeaux. Qu'il
n'apprhende pas d'appliquer le mme traitement  tous les partis. Il a
ordonn au marchal de Biron de poursuivre les catholiques qui ont tent
de surprendre Langon. Pourquoi laisser impunie l'agression des
protestants contre Castillons[985]? Il convient de demander au roi de
Navarre, qui va tenir ses tats de Barn, d'accorder  ses sujets
catholiques la mme libert de religion qu'il a obtenue pour ses
coreligionnaires de France, et c'est un devoir de lui remontrer qu'il
est contraire  l'dit de tenir un synode  Montauban[986].
L'observation stricte de l'dit sans acception de personnes ni de
religion, c'est la meilleure sauvegarde de la paix. Les fauteurs de
troubles ne manquent pas de part et d'autre; les catholiques se
prvaudraient des manquements des rforms, et les rforms des
manquements des catholiques pour recommencer la guerre. Favoriser les
uns ou les autres pour des considrations personnelles, refuser ici par
caprice et cder l par crainte, c'est la plus dangereuse des
politiques.

      [Note 984: Aprs la premire guerre civile et pour mettre les
      catholiques  la raison. On voit qu'elle n'avait pas de prjug
      religieux. Voir ch. V, p. 133.]

      [Note 985: _Lettres_, t. VI, p. 364.]

      [Note 986: Voir, sur toutes ces contraventions  l'dit, sa lettre
      du 20 juillet 1579, t. VII, p. 52-56.]

Elle avait  l'occasion le courage de dfendre Henri III contre
lui-mme. Il n'oubliait ni ne pardonnait rien, aussi rancunier que sa
mre, mais au contraire d'elle franc et sincre. Incapable de
subordonner ses sentiments  ses intrts, il dcourageait de le servir,
par antipathie, prvention ou prjug, des hommes de mrite et de bonne
volont. Catherine se dsolait de ce manque d'esprit pratique et mme
parfois, mais rarement, elle s'enhardissait  lui faire la leon. Elle
avait eu quelque peine  le dcider  nommer au gouvernement de
Provence, Henri d'Angoulme, grand prieur de France,  qui elle ne
gardait pas rancune de sa naissance. Suze criait  la spoliation; le
marchal de Retz, qui avait rsign en faveur de Suze, estimait la
rcompense qu'il avait reue insuffisante. Les Carcistes dnigraient
l'lu de la Reine-mre[987]. La Cour se passionnait pour ces griefs
particuliers sans se proccuper du bon gouvernement de la Provence,
Henri III, qui n'aimait pas ce frre naturel, pour une raison qu'on ne
sait pas ou peut-tre sans raison, renvoyait  sa mre les plaintes dont
il tait importun, en la priant d'y pourvoir. Elle finit par perdre
patience. Elle avait, lui crit-elle, choisi le grand prieur pour le
bien de son service. Il est vrai qu'autrefois, elle lui avait conseill
de ne pas lui donner de gouvernement, mais je vous dys  ceste heure
que non pas icy, mais partout o le mettrez il vous servira fidellement
et bien et a de l'entendement (et m'en croyez) pour vous bien servir...
enfin il est comme le petit Charles[988] et croyez qu'ils ne fauldront 
mon advis ni l'ung ni l'aultre  vous estre fidelz, car ils ne peuvent
ny ne sont que ce que les ferez estre. Je les vous recommande tous
deulx, l'ung pour estre fils de ce que plus aymois que moy (Henri II) et
l'aultre pour l'estre de son fils et du mien[989]. Je vous supplie
m'excuser si j'en ay trop dict et [m'] aymer toujours. Les questions
dont il s'embarrassait taient faciles  rgler. Quand au Sr. de Suze,
si [vous] bailliez au fils du marechal [de Retz] les gallres (le
gnralat des galres), ne les voullant Suze, les six mille francs
demeureroient  Suze.... Voil mon avis vous en ferez comme il vous
plaira et surtout je vous supplye que ne me les renvoyez plus (les
plaintes ou les plaignants)... Une bonne abbaye au fils de Suze et
tout seroit content[990]. Mais il est probable que tout le monde ne le
fut pas. Et prenant la question de plus haut, la Reine-mre exposa au
Roi les dangers d'une politique inconsistante, sans programme et sans
suite, fluctuant au vent des sollicitations et des influences. Ces
passions particulires que viennent de vostre Court ruynent toutes nos
affayres; et n'est plus temps de les dissimuler, car cela ne tend que 
voulloir chascun avoyr ung coin de vostre royaulme. J'ayme tout le
monde, mais je n'ayme rien quand on brouille noz affayres et  la fin
j'espre mettre toutes ces provinces de faon que, au lieu que l'on vous
veult tenir tousjour en crainte, vous y tiendrez les aultres; et en
fault venir l ou aultrement vous ne seriez que comme j'ay est quand
n'aviez que dix ans, et, [sous] le feu Roy, vostre frre. Quand  moy,
je m'asseure si commandez bien ferme et que faciez observer la paix, que
vous vous verrez dans la fin de ceste anne hors de paige (page) aussi
bien comme disoit le Roy vostre grand pre[991] que s'estoit mis le roy
Loys VIII. Et vous supplye faictes vos affayres et aprs contentez les
aultres; car nous avons tant voullu contenter tout le monde que [vous]
en avez cuid estre mal content. Ce qui conserve le bien de l'Estat,
c'est vostre auctorit. Allez devant tout auprs[992], vous aurez moien
de fayre tous ceulx qui le mritent et vous ont bien servy contens; et 
ceste heure il semble que ce soit de peur et non pour les contenter ce
que vous en faictes. Pardonnez-moy, je vous parle la vrit et
d'affection comme je la vous doibz (dois)[993]. Elle raisonne
admirablement sur le papier.

      [Note 987: Catherine tait de mchante humeur contre les
      Provenaux, une race mle, dit-elle, fort partisans et surtout
      mauvais, 18 octobre 1579, _Lettres_, t. VII, p. 178.]

      [Note 988: Charles de Valois, btard de Charles IX et de Marie
      Touchet. Catherine l'aimait beaucoup et lui laissa par testament
      la plus grande partie de ses biens. D'abord comte d'Auvergne, puis
      duc d'Angoulme, il resta fidle  Henri III, mais il conspira
      contre Henri IV, dont sa soeur utrine, Henriette d'Entragues,
      tait la matresse.]

      [Note 989: Elle n'avait point de prjugs contre les btards,
      tant d'une famille o les btards abondaient et d'une poque o
      la descendance illgitime ne passait pas encore pour une tare.]

      [Note 990: 9 Juin 1579, _Lettres_, t. VII, p. 8.]

      [Note 991: Franois Ier. Voil l'origine d'un mot fameux. Mais
      est-il possible que Franois Ier ait attribu le mrite de
      l'mancipation royale au pre de saint Louis, qui ne rgna que
      trois ans et n'eut pas le temps de donner sa mesure? Il est
      vraisemblable qu'il faut lire Louis XI au lieu de Louis VIII.]

      [Note 992: _Lettres_, t. VII, p. 28. Il faut lire probablement:
      Allez devant tout, aprs....]

      [Note 993: _Lettres_, t. VII, p. 27-28.]

Mais si elle se permettait quelquefois de blmer la politique d'Henri
III, elle n'avait que mnagements pour ses inclinations. Elle savait
qu'il ne changerait ni de conduite ni de favoris pour lui plaire, et que
l'ide mme d'une intervention, si discrte qu'elle ft, dans ce domaine
rserv, lui tait insupportable. Les mignons succdaient aux mignons,
toujours couts, toujours puissants, toujours bien pourvus, toujours
les matres de leur matre. Aprs Qulus, Maugiron et Saint-Mesgrin,
c'taient maintenant d'O, Saint-Luc, Arques, La Valette, qui
accaparaient la faveur royale. Le Roi les envoyait souvent en mission
auprs de sa mre, et elle, pour lui tre agrable, avait dans ses
lettres toujours un compliment pour ces messagers. Elle chargeait Arques
(le futur duc de Joyeuse) de lui dire de sa part beaucoup de
particularits sur les affaires du Midi et le mariage d'Angleterre, sre
qu'il saurait trs bien et saigement--ce sagement revient deux
fois--les lui reprsenter. Ainsi s'tait-il acquitt envers elle de
tout ce que son fils lui avait command, dont je suis bien satisfaite
et fort aize de veoir qu'il se rende sy discret et capable, comme je
voye qu'il est en vos dictes affayres et services[994]. Elle avait une
telle opinion de Saint-Luc, qui s'est port trs bien et dignement,
qu'elle le signalait spcialement avec le grand prieur au choix du Roi.
Employ l (les) et leur fayte voyr le nombre (?) et les honneurs de
ceux qui y commandet (commandent) afin que cet rendet (ils se rendent)
aveques l'esperianse, ayant de l'entendement, pour vous povoyr feyre
cervise, car l vieulx s'an vont et yl fault drser (dresser) des
jeunes[995]. Quand elle n'avait pas occasion de louer le favori, elle
disait du bien de leurs parents. Le sieur de La Valette, frre du futur
duc d'pernon, s'est trs dignement acquitt de la charge qu'il a plu
au Roi de lui commettre auprs du duc de Savoie. Il est fort capable de
tout[996]. Maugiron, lieutenant gnral en Dauphin, est jug  sa
valeur maintenant que son fils est mort. Combien qu'il soit fort bon
homme et trs affectionn  vous, [il] n'est aussi redoubt et honor
que je desirerois en ce pays. Elle est d'avis de le faire assister (si
le Roi le trouve bon) de quelques seigneurs de la province, auxquels il
communiquera les grandes et importantes affaires[997]. Mais Villequier,
qui est grand favori et le beau-pre d'O, l'un des mignons, obtient
d'elle ce tmoignage que pendant qu'il a est icy auprs de moy, j'ay,
crit-elle  son fils, receu beaucoup de consolation, aiant est bien
fort soullage de luy par son prudent conseil et advis... _m'y trouvant
quazy comme si j'eusse eu le bien d'estre desja de retour auprs de
vous_[998]. Elle le voit partir  regret, mais puisque le Roi lui a
donn  elle le gouvernement de l'Ile-de-France et  lui la lieutenance
gnrale, il convient, aussi longtemps qu'elle sera absente, qu'il soit
l bas pour tous deux. Elle veut tre agrable au Roi et se faire des
amis de ceux qui le possdent.

      [Note 994: 14 avril 1579, _Lettres_, t. VI, p. 339.]

      [Note 995: 18 octobre 1579, t. VII, p. 178.]

      [Note 996: 19-18 septembre 1579, t. VII, p. 137.]

      [Note 997: 12 septembre 1579. t. VII, p. 126.]

      [Note 998: 7 octobre 1579, t. VII, p. 159. On sait que Villequier
      avait en 1577 poignard de sa main sa femme, qui tait enceinte,
      par jalousie.]

Il lui restait  rgler les affaires du Dauphin et de Saluces.
Bellegarde, las d'attendre qu'Henri III le rtablt en son gouvernement,
y tait rentr avec les forces que Lesdiguires lui avait fait passer et
celles qu'il avait leves avec l'argent d'Espagne. Il avait pris
Carmagnole et Saluces (juin 1579) et y commandait malgr le Roi. En
Dauphin les huguenots taient en guerre avec les catholiques, le tiers
tat en querelle avec la noblesse sur la nature de la taille. Certaines
villes prtendaient se garder elles-mmes contre les protestants et
refusaient les garnisons royales. Les paysans promenaient un rteau en
signe de nivellement social et s'appelaient de village en village avec
des cornets  bouquin,  la mode des libres montagnards suisses. Dans le
Vivarais, de l'autre ct du Rhne, ils se liguaient pour refuser les
cens et redevances. En la queue gist le venin, crivait Catherine.
Elle ne croyait pas si bien dire; mais comme elle tait la confiance
incarne, elle pensait venir  bout de ces difficults et vite.

En Provence, elle avait dj constat combien les communauts
dtestaient les gens d'armes pillards et massacreurs, autant dire les
nobles. La question de religion tait secondaire dans ce conflit, bien
qu'elle s'y mlt. Il y avait des huguenots parmi les Razats, comme il y
avait des gentilshommes. Mais c'tait avant tout la lutte des villes et
des campagnes contre les seigneurs. La secousse religieuse prolonge par
les guerres civiles branlait tout l'ordre social.

Catherine estimait la noblesse comme classe militaire et le rempart
vivant du royaume. Elle la considrait comme l'intermdiaire oblig
entre le roi et les peuples dans cet tat de centralisation
embryonnaire, qui, avant la cration des intendants, n'eut point
d'agents directs et absolument dociles pour se faire obir. Elle
n'aimait pas les gens du commun, criards, hargneux, dfiants, tels
qu'elle venait d'exprimenter les huguenots du Midi, une masse d'autant
d'opinions que de ttes, sur qui ses belles paroles, ses grandes
manires, ses vagues promesses et ses protestations de saintes
intentions avaient si peu de prise. Certainement, crivait-elle  son
fils, la licence des dictes communes est de fort grande consequance, non
seullement en ce gouvernement [de Provence], mais en celuy de Daulphin,
estant l'une des choses  quoy j'ay le plus souvent pens et pense
encores  toutes heures[999]. Elles ont, lui disait-elle encore,
quelques jours aprs, de trs dangereulx et prilleux desseingz,  ce
que j'entendz[1000]. Elle reconnaissait qu'en Provence il y avait des
torts de part et d'autre, car les gentilshommes ont contrainct et
voullu contraindre par violence les subjectz de leur payer des
redevances plus grandes qu'ils ne les doibvent et lesdicts subjectz
aussy se sont d'aultre cost voullu librer des choses qu'ils
doibvent[1001]. Elle tint  rassurer la noblesse du Dauphin, qui
s'tait peut-tre mue de sa condescendance pour les Razats. Maugiron
tant all au-devant d'elle jusqu' Montlimar avec une bonne troupe de
gentilshommes, quelques conseillers du Parlement et l'vque de
Grenoble, elle ne manqua pas de leur dclarer, crit-elle  son fils,
la grande affection et bonne volont que leur portez  eulx et  tous
les aultres de la noblesse, comme les principaulx de vostre Royaume et
qui aydent  la manutention d'icelluy et soustien de votre
coronne[1002].

      [Note 999: 24 juin 1579, _Lettres_, t. VII, p. 24.]

      [Note 1000: 9 juillet 1579, t. VII, p. 40.]

      [Note 1001: _Lettres_, t. VII, p. 24.]

      [Note 1002: _Ibid._, p. 49.]

Elle cause, elle questionne et, par les uns et les autres, apprend la
raison du dissentiment des ordres; c'est qu'aux Estatz particulliers de
ce pas qui ont est nagueres tenus, ceulx du tiers estat voullurent
comprendre la noblesse au departement, contribution et leve des
nouveaux impts. Elle approuve fort celle-ci de s'tre pour ceste
occazion fort remue, veoyant bien la grande et pernicieuse
consequence de ceste proposition[1003]. Le tiers avait toujours
soutenu, contre l'ordre de choses existant, que le Dauphin n'tait pas
un pays de taille personnelle, mais un pays de taille relle, comme le
Languedoc, d'o il s'ensuivait que l'impt pesant sur la terre, d'aprs
sa nature, et non sur les personnes, d'aprs leur situation sociale, les
biens nobles devaient tre exempts, quelle que ft la condition des
propritaires, et les biens roturiers taillables quand mme ils
appartiendraient  des nobles. C'est la thse qu'il avait reprise aux
derniers tats  propos de la surtaxe. S'il avait eu gain de cause 
cette occasion, de quel droit la noblesse, ayant t impose une fois
pour les biens roturiers qu'elle possdait, se serait-elle  l'avenir
refuse  payer les contributions ordinaires sur ces mmes biens
roturiers? Le prcdent aurait entran une rvolution fiscale.

      [Note 1003: _Ibid._, p. 50. Dans les pays o la taille tait
      personnelle, elle tait perue sur le travail, le capital, les
      proprits, en un mot sur tous les revenus, biens-fonds y compris.
      Les nobles en taient exempts et quand ils acquraient une terre
      par achat ou hritage, ils lui communiquaient leur privilge.]

Mais le moment n'tait pas venu de mettre  la raison les communes.
Estant les affaires, comme elles sont  prsent... il faut bien
regarder  les apaiser. A Montlimar, le mme jour qu'elle clbrait
les mrites de la noblesse, elle prit  part le vice-snchal de la
ville, Jacques Colas, ancien recteur de l'Universit de Valence,
l'organisateur d'une Ligue de la paix contre les protestants et l'un des
meneurs du tiers aux derniers tats du Dauphin. C'est, dit-elle, ung
esprit presumptueux et fol duquel les sieurs de la noblesse ont avec
occazion fort grande jalouzie[1004]. Mais elle jugeait bon de le
mnager  cause de son influence. Les clients de la Cour ne lui
prtaient pas toujours l'aide qu'elle aurait pu attendre d'eux. Un neveu
de Monluc, l'vque de Valence (Charles de Gelas de Lberon), pour
craincte qu'il a comme ausy ont tous les principaulx de ce pas
desdictes ligues et communes, faict le moins qu'il peut chose qui leur
puisse dplaire[1005]. Les villes, alarmes de sa dclaration de
Montlimar ou de son escorte de gentilshommes, se concertaient et
prenaient leurs prcautions. A Valence, les gens de guerre au moings
ne sortirent pas  sa rencontre et firent une forte garde toute la
nuict, ayant quelque peur qu'avec la noblesse elle ne se saist de la
ville[1006]. A Romans, o elle coucha, les habitants allrent au-devant
d'elle en nombre et bien arms. Leur capitaine, Pommier, un marchand
drapier, lui fit une sommaire harangue de bienvenue, c'est--dire un
compliment trs sec. Pommier a si grand crdict et autorit parmy ces
ligues qu'au moindre mot qu'il dict, il faict marcher tous ceulx de
ceste dicte ville et des environs[1007].

      [Note 1004: _Lettres_, t. VII, p. 49. Cf. p. 29, note 1, Jacques
      Colas, catholique trs ardent, aima mieux se faire Espagnol que de
      se rallier  Henri IV. Voir Ed. Colas de La Noue, _Le comte de La
      Fre_, Angers, 1892.]

      [Note 1005: _Lettres_, t. VII, p. 49.]

      [Note 1006: _Ibid._, p. 50.]

      [Note 1007: _Ibid._, p. 50. Le document publi par J. Roman, dans
      le _Bulletin de la Socit d'archologie de la Drme_, anne 1877,
      sous le titre assez inexact de _La Guerre des paysans en
      Dauphin_, p. 29-50 et 149-171, est le rcit par un tmoin des
      vnements de Romans en 1579 et 1580. Pommier (ou Paulmier),  la
      tte des ouvriers drapiers et avec l'aide des paysans des
      environs, fit la loi dans la ville pendant deux ans et fut tu par
      les bourgeois. Sa rencontre avec la Reine est raconte pages
      46-47.]

Elle n'a pour toute arme contre ces mauvaises dispositions que sa
parole. Depuis son arrive dans le Midi, elle harangue autant qu'elle
cause et elle continue  haranguer  Montlimar,  Valence,  Romans o
elle parla deux fois le mme jour. Elle n'a pas seulement affaire  des
particuliers, mais  des groupes: dputs des glises, assembles de la
noblesse, runions de bourgeois ou de ligueurs qui, tout amateurs
d'loquence qu'ils soient, ne sont pas faciles  convaincre. Elle a
comme orateur de grands dons: une argumentation abondante, beaucoup de
charme, une douceur insinuante, le talent de dire  chacun de ses
auditeurs ou de ses auditoires ce qui est capable de l'mouvoir ou de le
flatter. Au besoin elle sait parler ferme et, comme dit Brantme,
royalement. Elle prche partout le devoir de l'obissance et
l'avantage de l'union. Elle fait jurer haut la main  la tourbe runie
 Valence--c'taient les principaux de la ville, mais qui n'taient pas
gentilshommes--de se dpartir des ligues et associations et de rendre
tout devoir  M. de Maugiron, lieutenant gnral du Roi. Elle a mme
succs  Romans, le centre d'action du terrible Pommier, et dcide les
habitants, presque malgr eux,  laisser emmener  Lyon deux canons que
M. de Gordes, l'ancien lieutenant gnral, leur avait confis[1008].

      [Note 1008: _Lettres_, t. VII, p. 55; _Bulletin_, p. 47-48.]

Elle avait donn rendez-vous  Grenoble aux reprsentants des trois
ordres pour les entendre en leurs dolances. Elle reut  part ceux de
la noblesse et du clerg, qui furent fort modestes en leurs
remontrances, et leur dit la parfaite amour et dillection que le Roi
son fils portait  ses sujets, les preuves qu'il en avait donnes sans y
pargner sa propre vie du temps du feu Roi son frre et les occasions
qui l'avaient m d'apaiser les troubles de son royaume par la
douceur[1009]. L'orateur du tiers tat, un avocat de Vienne, Debourg,
fort factieux, demanda que le diffrend des ordres ft jug par le Roi
en plus grande et aultre compagnie de Conseil que celle qui estoit par
dea, mais le premier consul de Grenoble, et les dputs de beaucoup de
villes prirent la Reine de le vuider avec les princes et seigneurs du
Conseil qui l'accompagnaient. Elle, se sentant soutenue, n'oublia pas de
parler  iceluy Debourg ainsy qu'il appartenoit et de luy bien faire
congnoistre et  tous les aultres factieux et faiseurs de menes qui
avaient introduit ces ligues  si mauvaise intention que l'on voioit
(voyait) par effectz [qu'ils] mriteraient grande pugnition[1010].
Alors, dit-elle, la plupart des dputs monstrrent  l'instant de se
voulloir departir des choses mauvaises qui sont caches sur (plutt,
sous) cela. Mais elle se contentait trop facilement; elle ne se
demandait jamais si l'impression de ses paroles, de sa prsence, de ses
menaces tait bien profonde et prvaudrait longtemps contre les
passions, les rancunes, les dfiances de toujours. Elle ne tarda pas 
s'apercevoir qu'elle ne russirait pas  faire peur. Elle fit arrter un
chirurgien, qui avait tenu  des gentilshommes des propos tendant 
mauvaise fin, et un procureur au Parlement, Gamot, qui avait promen le
rteau et propag l'usage des cornets  bouquin[1011], et elle chargea
le Parlement de leur faire leur procs. Mais les Communes intervinrent,
et elle fut oblige de relcher Gamot. Non sans peine elle parvint 
reconcilier les trois ordres qui taient merveilleusement divisez et 
leur faire signer un accord gnral[1012].

      [Note 1009: 5 aot 1579, _Lettres_, t. VII, p. 72.]

      [Note 1010: _Lettres_, VII, p. 71.]

      [Note 1011: Grenoble, 5 aot 1579, _Ibid._, t. VII, p. 73.]

      [Note 1012: Grenoble, 10 aot 1579, _Ibid._, t. VII, p. 75.]

Aussi inclinait-elle plus que jamais aux moyens de persuasion; il sera
temps plus tard de punir. Elle n'tait pas d'avis d'envoyer une arme
contre Bellegarde, comme voulait le faire Henri III, ulcr de son
infidlit; on n'avait pas de forces suffisantes ni d'argent pour en
lever. Surtout l'apparition des troupes royales risquait de provoquer
une prise d'armes gnrale. Lesdiguires, avec les protestants du
Dauphin, leur barrera la route. Le roi de Navarre et le prince de Cond
appuieront Lesdiguires, les ligues catholiques armeront pour se
dfendre. La dextrit valait mieux que la force contre le mal
prsent. Entretenez doncques bien pour y remdier vostre dit dernier
de pacification et les articles de la conferance de Nrac. Asseurez
(rassurez) par ce moien les Huguenotz et les conduisez de faon qu'ilz
satisfacent de leur part (comme ilz dient tousjours qu'ilz feront)
auxdictz dictz de pacification et articles de conferance, et surtout
qu'ilz n'aient aulcune occasion de s'excuser qu'ilz ne rendent les
villes, car estant remises en vos mains, comme ilz sont tenuz, dedans
peu de temps et qu'ils promettent fayre, vous estes en asseure paix et
repos[1013].

Pour amener Bellegarde  se dmettre de lui-mme du gouvernement de
Saluces, Catherine comptait sur le duc de Savoie, Emmanuel Philibert.
C'tait, elle le savait bien, un courtier intress. Il suivait
attentivement les affaires de Dauphin et de Provence. Ce prince l,
crivait Villeroy  Henri III, met le nez partout et a intelligence
avecque tous ceux de part et d'autre qui troublent vos affaires[1014].
De Grenoble, o le Duc tait all la visiter, la Reine-mre donnait 
son fils mme avertissement. Vous ne crach pas en vostre plus segret
lieu que tout ne se sache ysi (ici) et me croys[1015]. Il en voulait 
Henri III d'avoir rompu ses desseins sur Genve, contre qui il s'tait
ligu  Lucerne avec les six cantons catholiques (8 mai 1578). Ce trait
prparait  mme fin une coalition o l'Espagne tait destine  entrer,
et, tel qu'il tait, il compromettait l'alliance perptuelle de la
France avec les Suisses. Le Roi trs chrtien riposta en s'unissant 
Berne et  Soleure pour la dfense de la Rome calviniste (8 mai
1579)[1016]. En cette circonstance, comme en beaucoup d'autres, il
voyait plus juste et plus loin que sa mre, qui, tout entire  son rve
de pacification intrieure et  sa politique d'expdients, aurait voulu
s'assurer  tout prix le concours du duc de Savoie .... Si j'eusse
sceu, crivait-elle  son fils, ce que j'ay sceu depuis, je ne vous
eusse conseill la prandre (Genve) en protection, mais que eussiez,
comme pussiez bien (vous pouviez bien), si l'on l'eust voullu, achever
l'alliance avec les cantons seullement de Berne et de Suryc (Zurich) et
de Soleure, mais vous m'en escripvites de faon que je ne vous eusse oz
mander le contraire[1017]. Elle l'engageait, pour adoucir le
ressentiment du Savoyard,  lui certifier par crit qu'il n'avait pas eu
l'intention de prjudicier aux droits que le Duc prtendait sur Genve,
mais au contraire de l'aider  les y maintenir. Mais Emmanuel-Philibert
n'tait pas homme  se payer de ce billet  long terme. Forc de
renoncer  sa convoitise, il dut penser que Saluces pourrait un jour lui
servir de compensation et il ne se soucia plus, s'il s'en tait souci
jamais, d'y affermir l'autorit du Roi. On n'en eut que de bonnes
paroles. Bellegarde trana la ngociation. Lesdiguires attendit le
rglement de l'affaire de Saluces[1018].

      [Note 1013: Avignon, 9 juillet, _Lettres_, VII, p. 41.]

      [Note 1014: _Ibid._, t. VII, p. 40, note 2.]

      [Note 1015: _Ibid._, p. 83. Cf. 114. Il y a des dtails sur le
      sjour du Duc  Grenoble dans les _Mmoires d'Eustache Pimond,
      notaire royal-delphinal_, Valence, 1885.]

      [Note 1016: Ce trait fut ngoci par Jean de Bellivre, sieur de
      Hautefort, et sign par Nicolas de Harlay, sieur de Sancy, qui
      tait protestant: Ed. Rott, _Histoire de la reprsentation
      diplomatique de la France auprs des cantons suisses, de leurs
      allis et confdrs_, Berne et Paris, t. II, 1902, p. 231-234.
      Sur les prtentions et les projets du Duc, si contraires  la
      couronne de France, voir p. 225, et sur le trait de Lucerne, voir
      encore p. 233.]

      [Note 1017: _Lettres_, t. VII, p. 117-118, 4 septembre 1579.]

      [Note 1018: 12 septembre, _Lettres_, t. VIII, p. 126.]

Catherine tait impatiente de revoir aprs treize mois de sparation ce
qu'elle avait le plus cher en cet monde, son fils. Henri III dcida
d'aller au-devant d'elle jusqu' Lyon. Quant  la reyne ma mre,
crivait-il  Villeroy, je croys ce qu'elle mande de Daufin, provinsse
byen brouille, mais j'espre [qu'elle] i (y) donnera ordre.... Je ay
veu ce que dit Lesdiguires; toutes choses byen esloignes de ce qu'il
nous fault comme aussy du marchal de Belleguarde qui mant (ment) comme
tous les autres, et, si j'ose dire, M. de Savoye... nous andort si nous
le voulons estre. Bref toutes ces paroles et ltres des uns et des
autres ne sont que songes et mensonges; bien abylle (habile) qui s'an
peust guarder.... Et plus n'an diz (je n'en dis pas plus) sinon qu'il
nous faust resouldre d'aller  Lyon, car la bonne famme (c'est sa mre
qu'il veut dire) le veult et me l'escrit trop expressment pour y
faillir.... Adieu. Je suis dans le lict de lasset (lassitude) de venir
de jouer  la paulme[1019]. Ce mlange de pntration et de paresse, de
connaissance des hommes et de dgot de l'action, de tendresse filiale
et d'irrvrence, n'est-ce pas Henri III peint par lui-mme? Mais, au
moment de partir, il fut pris d'une douleur d'oreilles si aigu que son
entourage pendant vingt-quatre heures dsespra de sa vie (10
septembre)[1020]. Catherine, avertie de la crise, allait courir  Paris
quand elle reut la nouvelle que tout danger tait pass. Ma Comere,
crivait-elle  la duchesse d'Uzs, j' ayst bien aflige et non sans
cause, car c't ma vye et san cela je ne veulx ni vyvre ni estre....
Quant je y panse au mal qu'il a eu, je ne s set [ce] que je suys, je
loue mon bon Dyeu de me l'avoir redoun et luy suplye que se souyt (ce
soit) pour son temps plus que ma vye et que tant que je vyve [je] ne luy
voy mal. Croys que c'et une extrme pouyne (peine) d'estre louyn de cet
(loin de ce) que l'on ayme come je l'ayme et le savoyr malade, c'est
mourir  petyt feu. S'il et continu d'tre non pas en un si grand
mal, mais seulement malade, elle et tout laiss, car je ne povs plus
endurer d'uyr (our) dire: yl a mal et ne le voyr[1021].

      [Note 1019: _Lettres_, t. VII, p. 77, note 1.]

      [Note 1020: 14 septembre, _Lettres_, t. VII, p. 129; _Ibid._, 15
      septembre, p. 130. Le Roi avait eu une premire atteinte le 3
      septembre et aprs une promenade au chteau de Madrid, une crise
      d'otite aigu, le 10 septembre; _Mmoires-Journaux de L'Estoile_,
      d. Jouaust, I, p. 332-333.]

      [Note 1021: Lyon, 18 septembre, _Lettres_, t. VII, p. 134.]

Elle s'imposa de rester pour assurer son repos et la paix du royaume.
Henri III alla faire un plerinage  Chartres et de l un voyage en
Normandie en vue de rtablir l'ordre dans cette province fort
trouble[1022].--Elle continua, loin de lui,  ngocier pendant un mois
avec Bellegarde et Lesdiguires. Mais elle tait presse d'en finir. Son
fils lui avait envoy un pouvoir dat du 13 septembre, autorisant le
marchal de Bellegarde  commander au marquisat de Saluces[1023].
C'tait une capitulation. Mais elle excellait  sauver la face. Le
rebelle n'ayant pas consenti  passer la frontire, elle lui donna
rendez-vous  Montluel, dans un chteau du duc de Savoie. Elle le reut,
entoure des princes et des conseillers de sa suite, en prsence
d'Emmanuel-Philibert, son hte (17 octobre). Bellegarde se mit  deux
genoux devant elle et dclara qu'il avait extrme regret et dplaisir
de sa conduite et qu'il vouldroit avoir perdu la moitie de son sang et
que cela ne luy feust advenu. Il la pria d'intercedder envers le Roy
de luy pardonner et, en signe d'obissance, remit  ladicte Dame es
mains du Roy ledict marquisat. Elle prit acte de sa soumission, et
puisqu'il l'asseurait de la fidlit et affection qu'il vouloit toute
sa vie porter au service du Roy son filz, comme son debvoir le luy
commandoit, elle lui fit dlivrer les lettres-patentes qui le
rtablissaient en sa charge. Au prix d'une humiliation de forme, il
devenait le possesseur paisible d'un gouvernement usurp[1024].

      [Note 1022: Il y aurait eu des troubles assez graves et mme une
      meute  Rouen, si le secrtaire de Jrme Lippomano est bien
      renseign. Tommaseo, _Relations des ambassadeurs vnitiens_, t.
      II, p. 451.]

      [Note 1023: _Lettres_, t. VII, app., p. 441-442.]

      [Note 1024: _Lettres_, t. VII, app., p. 438-439.]

Quant  Lesdiguires, il persista toujours  refuser les entrevues
qu'elle lui proposait mme en terre savoyarde[1025]. Elle en fut rduite
 charger Bellegarde de ngocier avec son complice un accord ou plutt
une trve entre catholiques et protestants, qui fut publie au
commencement de novembre  Monestier de Clermont[1026].

      [Note 1025: _Actes et correspondances du conntable de
      Lesdiguires_, t. I, Introd., p. XXVIII-XXIX. _Lettres_, t. VII,
      p. 192, note. Roman, _Catherine de Mdicis en Dauphin_, Grenoble
      1883; Dufayard, _Le conntable de Lesdiguires_, 1892, p. 57-61.
      Bellegarde mourut deux mois aprs sa rconciliation avec le Roi 
      Saluces (20 dcembre). On a naturellement accus Catherine de
      l'avoir fait empoisonner (voir les rfrences de M. le Cte
      Baguenault de Puchesse, Introd. au t. VII des _Lettres_, p. XIII
      et XIV). Bellegarde a pu mourir trs bien de la gravelle dont il
      souffrait depuis longtemps.]

      [Note 1026: _Lettres_, t. VII, p. 192, note.]

Il tait temps qu'elle rejoignt son fils. L'agitation, qui semblait
apaise dans le Midi, avait gagn le Nord et l'Est. Pendant la dernire
partie de son voyage il lui tait venu de ces rgions des nouvelles
inquitantes. Il y avait eu des soulvements de paysans en
Basse-Normandie et mme une meute  Rouen[1027]. Des grands seigneurs
de la province, La Rocheguyon, Cantelou, Pont-Bellenger, taient
compromis dans ces remuements et mme suspects d'avoir voulu enlever le
Roi  Saint-Germain. Ils avaient pris le large et s'taient retirs en
Lorraine,  Commercy, dont La Rocheguyon tait damoiseau[1028]. Le bruit
courait que le seigneur de La Petite-Pierre, un protestant, pouss sous
main, disait-on, par le duc de Guise, projetait une entreprise sur
Strasbourg[1029]. Des soldats et des gentilshommes en petites troupes se
dirigeaient de diffrents points du royaume vers la Lorraine et la
Champagne, o elles se massaient. Quelques-unes de ces bandes envahirent
la Franche-Comt, qui appartenait  Philippe II, pillrent le plat pays
et prirent trois chteaux. Catherine a certainement compris que cette
attaque tait, comme celle de l'an prcdent, une simple diversion pour
occuper les Espagnols, diviser leurs forces et faciliter au duc d'Anjou
l'attaque des Pays-Bas.

      [Note 1027: Relation du secrtaire de Jrme Lippomano,
      l'ambassadeur vnitien. Tommaseo, _Relations des ambassadeurs
      vnitiens_, t. II, p. 451.--Floquet, _Histoire du Parlement de
      Normandie_, t. III, 1841, rgne de Henri III, n'en dit rien.]

      [Note 1028: Damoiseau, nom donn  des vassaux de seigneurs
      ecclsiastiques. Le suzerain de Commercy, c'tait l'vque de
      Metz.]

      [Note 1029: La Petite-Pierre ou Ltzelstein, chtellenie lorraine
      dans les Vosges.]

Mais elle craignait d'irriter les cantons suisses limitrophes de la
province espagnole et qui tait garants de sa neutralit[1030].

Elle crivit au grand cuyer, Charles de Lorraine, et  Saissac et Du
May, qui commandaient sous ses ordres ces batteurs d'estrade, pour leur
reprsenter les consquences possibles de ces courses et de ces menes:
rupture de l'alliance avec les Suisses, reprsailles du roi d'Espagne,
et, en cas de tentative sur Strasbourg, conflit avec le Corps
Germanique[1031]. Elle les priait d'y bien rflchir. Si elle leur
parlait si doucement, c'est qu'elle savait leurs liaisons. Charles de
Lorraine, grand ami du duc d'Anjou, fut son compagnon de guerre aux
Pays-Bas; La Rocheguyon tait le frre de son favori d'alors, La
Rochepot. Il n'aurait pas fallu, par une svrit hors de saison,
tourner contre le Roi les forces destines  combattre Philippe II.
Aussi avait-elle bien recommand  Henri III de fermer les yeux sur les
remuements de la noblesse de Normandie. Il avait eu bien raison de
chtier les paysans qui s'taient tant oublis, gens de peu et sans
attaches, mais donner arrt contre les seigneurs rfugis  Commercy,
c'tait chose dangereuse[1032]. Ils armeraient pour se dfendre et
appelleraient leurs amis  l'aide. Mieux valait suspendre l'action de la
justice que de risquer une insurrection. Les mnagements lui parurent
encore plus opportuns, quand elle apprit ce qu'elle apprhendait
par-dessus tout, une nouvelle brouille entre ses deux fils.

      [Note 1030: Sur la neutralit de la Franche-Comt, voir Lucien
      Febvre, _Philippe II et la Franche-Comt_, Paris, 1911, p. 54-57.
      L'accord conclu en 1511 entre Maximilien d'Autriche et les Suisses
      et celui de 1522 entre Marguerite d'Autriche et Franois Ier
      mettaient la neutralit franc-comtoise sous la protection des
      cantons. Un an auparavant, les Franais avaient envahi dj la
      Franche-Comt. Le duc d'Anjou, avouant l'agression, avait crit 
      Messieurs des Ligues (2 octobre 1578) qu'il avait en vue le
      repos et tranquillit des Flandres, mais ils ne voulurent
      entendre  cette raison de diversion. Ils obtinrent d'Henri III
      qu'il obliget son frre (_Id., ibid._, p. 723 et note 2) 
      retirer ses troupes. Catherine ne s'exagrait pas les
      susceptibilits des gens des cantons.]

      [Note 1031: _Lettres_, 13 octobre 1579, t. VII, p. 168.]

      [Note 1032: Au Roi, Grenoble, 12 septembre 1579, t. VII, p. 128.]

En aot, le duc d'Anjou tait all visiter la Reine d'Angleterre, qui le
reut  Greenwich dans son intimit, causant longuement avec lui et
dclarant, s'il faut en croire l'ambassadeur d'Espagne, qu'elle n'avait
jamais vu un homme qui lui plt davantage et qu'elle accepterait plus
volontiers pour poux[1033]. Les esprances qu'il conut durent  son
retour lui rendre plus sensibles les marques de mpris et de dfiance
que son frre ne lui pargnait pas. Cependant, lors de la crise d'otite
dont Henri III faillit mourir, il se montra--du moins c'est Catherine
qui le dit--tel qu'il devoit. Mais quelques jours aprs (fin
septembre), profitant d'un voyage du Roi  Chartres[1034], il sortit de
Paris et se retira dans son apanage d'Alenon. Bellivre jugea la
situation si srieuse qu'il pressa la Reine-mre de hter son
retour[1035].

      [Note 1033: Kervyn de Lettenhove, t. V, p. 391-393.]

      [Note 1034: Henri III au duc de Montpensier, 30 septembre 1578,
      _Lettres_, t. VII, p. 149, note 2.]

      [Note 1035: _Lettres_, t. VII, p. 156. La rponse de la Reine-mre
      o il est fait allusion aux dpches de Bellivre est du 6
      octobre.]

Henri III, inconscient du danger ou ddaignant de s'expliquer, laissa
tomber la correspondance. La Reine-mre tait affole. Je vous prie,
crivait-elle  Villeroy, que je aye plus sovent des novelles du Roy,
car c'et mourir et ouyr cet que j'oye (ous) et ne rien savoyr de la
Court[1036].

Aussitt qu'elle eut rgl l'affaire de Saluces, elle prit la route de
Paris.

Le Roi s'achemina au-devant d'elle jusqu' Orlans, et, comme il
l'crivait  son ambassadeur  Venise, Du Ferrier (9 novembre), il la
revit avec une extresme joye et contentement, heureux qu'elle et pu
supporter ce long et dangereux voyage et sentant son obligation  la
dicte dame du bien qu'elle a sem partout o elle a pass[1037]. Cet
accueil la payait de ses peines. Aprs seize mois de sparation (aot
1578-novembre 1579), elle retrouvait son fils tel qu'elle le souhaitait,
reconnaissant de ses efforts, et peut-tre plus affectueux qu'elle ne
l'avait quitt. A Paris, le Parlement et le peuple allrent  sa
rencontre  une lieue hors des murs, comme pour lui faire honneur de la
pacification du royaume.

Le secrtaire de Lippomano, l'ambassadeur vnitien, qui crivait sous la
dicte de son matre, parlait d'elle avec enthousiasme. C'est, dit-il
dans sa Relation, une princesse infatigable aux affaires, faite  point
pour prendre de la peine et pour gouverner un peuple aussi remuant que
les Franais. Puisqu'ils commencent  connatre son mrite, il faut qu'
leur honte, ils la louent et se repentent de ne l'avoir pas apprcie
plus tt[1038].

      [Note 1036: 10 octobre 1579, _Lettres_, t. VII, p. 163-164.]

      [Note 1037: _Lettres_, t. VII, p. 194, note 2, et 195, note 1.]

      [Note 1038: _Relations des ambassadeurs vnitiens_, publies et
      traduites par Tommaseo dans la Collection des Documents indits,
      t. II, p. 449-451. J'ai, pour plus d'exactitude, chang quelques
      mots  la traduction de Tommaseo.]

Mais il ajoutait, et la rserve tait d'importance, qu'elle avait plutt
assoupi que rgl les diffrends de la Guyenne, du Languedoc, de la
Provence et du Dauphin.

C'est la vrit mme. Le succs de l'oeuvre ne rpondait pas  l'habilet
de l'ouvrire.




CHAPITRE X

DIVERSION EN PORTUGAL


Catherine ne s'mouvait pas outre mesure de cette recrudescence
d'agitation. Elle se croyait maintenant si sre de l'amour du Roi
qu'elle s'en estimait beaucoup plus forte. Confiante  l'excs dans son
habilet et dans la vertu du nom royal, elle se flattait qu'en voyant
agir ensemble la mre et le fils les huguenots et les politiques
entendraient plus facilement raison. Mais c'tait  la condition, comme
elle le savait bien, que le duc d'Anjou ne prt pas parti contre son
frre et qu'il restt en fait neutre et en apparence ami. Il n'tait pas
all la saluer au passage  Orlans, sous prtexte qu'il avait t pris
d'un dvoiement d'estomac au moment de monter  cheval, mais en
ralit pour ne pas se rencontrer avec le Roi. Inquite de cette
mauvaise excuse, elle ne s'arrta que quelques jours  Paris, juste le
temps de se reposer, et repartit pour aller causer avec le Duc et le
bien disposer en faveur de la paix.

Elle le rejoignit  Verneuil-en-Perche (prs d'vreux). Des
conversations qu'ils eurent elle n'a pas tout crit  Henri III, se
rservant de lui en raconter plus long en tte--tte. Ils ont d
parler, quoiqu'elle n'en dise rien, des affaires des Pays-Bas o elle
savait qu'il se rembarquait. Peut-tre lui a-t-il avou qu'il venait
de signer le 25 octobre avec le sieur d'Inchy, gouverneur de Cambrai, un
accord secret qui lui assurait la possession de cette ville libre
impriale, mais dpendante du roi d'Espagne[1039]. Trs franchement il
l'entretint des sollicitations qui lui taient venues de divers points
du royaume. Voulait-il lui faire peur afin de l'incliner  le soutenir
en ses entreprises de Flandres? A-t-elle elle-mme, par quelque vague
promesse de secours, provoqu ses confidences? En tout cas elle sut de
lui, comme elle le rapporte  Henri III, et de Christophe de Savigny,
seigneur de Rosne-en-Barrois, qui tait l, que les malcontents des deux
religions,  Commercy et ailleurs, s'taient assur le concours de
certains colonels de retres et du Casimir et qu'ils se cherchaient un
chef. Le Duc expliqua que, pour mieux faire service au Roi, il avait
sans rien respondre jusques icy ecoust ce qu'ils lui ont voulu dire,
bien rsolu toutefois  ne jamais refaire chose qui pt dplaire  son
frre. Il montrait, disait-elle, en tous ses propos, ne dsirer rien
tant en ce monde que de rendre au Roi le trs humble service qu'il
lui doit. Il ajouta deux lignes de sa main  cette lettre de sa mre
pour confirmer l'assurance de sa fidlit[1040].

      [Note 1039: Kervyn de Lettenhove, _Les Huguenots et les gueux_, t.
      V, p. 469-470.]

      [Note 1040: Au Roi, Verneuil-au-Perche, 23 novembre 1579,
      _Lettres_, t. VII, p. 199 et note 1 de la page 200.]

A vreux, jusqu'o elle s'avana pour dcider les tats de Normandie, en
se rapprochant d'eux,  voter les nouveaux impts, elle apprit qu'ils
avaient repouss toutes les surcharges. Il a est conclud que ce pays
vous paiera seulement ce qu'ils ont accoustum du principal de la
taille, du taillon et ustancilles de la gendarmerie et solde de
cinquante mille hommes de pied; c'est l'ordinaire; mais quant au
parisis[1041],  une creue de III s. (sous) VI d. (deniers) et une autre
de XVIII d. pour livre qui revient ensemble,  VI d. prs, compris ledit
parisis,  deux parts dont les six font le tout, ils n'en veullent rien
payer et ont conclud de vous en faire visve remonstrance, vous voullant
reprsenter les grandes pauvrets et charges de ce pays et font une
comparaison que d'un corps bien compos il ne s'en peut tirer ny faire
que quatre quartiers non plus que d'une anne et que d'y en faire six
ils ne le pourroient pour leur impuissance[1042]. La noblesse de la
province, pour marquer son mcontentement, n'avait envoy qu'un dlgu
par chacun des sept bailliages et viconts, au lieu qu'il en souloit
tousjours avoir grand nombre. Un gentilhomme protestant, bon serviteur
du Roi, lui a rvl que les gentilshommes catholiques sont aprs, tant
qu'ils peuvent,  unir avec eux ceulx de la Relligion [rforme] et
qu'ils sont du tout rsolus de faire appel et de se joindre aux
trangers. Leur raison, c'est qu'on les mesestime et contemne[1043].
Elle est si trouble de ce qu'elle voit et entend qu'elle crit  Henri
III, sans dtours, contrairement  son habitude: Vous supplie....
commander visvement  vos financiers qu'ilz regardent  vous faire un
fonds pour vous faire aider sans plus fouller vos peuples, car vous
estes  la veille d'avoir une rvolte generalle, et qui vous dira le
contraire ne vous dit la veritt[1044].

      [Note 1041: Le taillon, c'est l'imposition provisoire tablie en
      1543 sur les villes closes pour l'entretien de 50 000 hommes de
      pied, et maintenue depuis comme supplment ordinaire  la taille.
      Les ustensiles sont un autre supplment  la taille, mais
      affect  la solde de la gendarmerie. Le parisis, calcul d'aprs
      la diffrence entre la livre parisis et la livre tournois, est une
      augmentation d'environ 7 pour 100.]

      [Note 1042: Evreux, 25 novembre 1579, _Lettres_, t. VII, p. 201.
      Beaurepaire, _Cahier des Etats de Normandie_, t. I, p. 59-60 (art.
      III) et p. 71 (art. XXII des demandes des Etats).--Cf. La dfense
      du Roi dans le discours du Premier Prsident de Rouen, 16 novembre
      1579, p. 362-365.]

      [Note 1043: _Lettres_, t. VII, p. 201-202.]

      [Note 1044: _Ibid._, p. 202.]

A-t-elle vraiment peur ou bien exagre-t-elle le danger pour dcider le
Roi aux concessions qu'elle allait lui demander. Avec elle on ne sait
jamais trs bien.

Le Roi, dans un sursaut d'nergie, avait ordonn au marchal de Matignon
de rompre les rassemblements de Champagne et de forcer Commercy. Elle
lui insinuait, sous rserve toutefois de son meilleur advis, que la
voie de la douceur serait peut-tre prfrable. Les gens de guerre que
l'on disait runis en Champagne pour cette entreprise de Strasbourg
s'tant disperss, tait-il prudent que Matignon attaqut Commercy? Ce
serait provoquer l et ailleurs l'esprit de rsistance. Et quel est le
messager qu'elle lui propose d'expdier  La Rocheguyon pour le
dissuader de mettre des soldats dans Commercy et au Marchal pour lui
recommander de ramener les siens? c'est un favori du duc d'Anjou, La
Rochepot, qui tait d'ailleurs le frre de La Rocheguyon[1045].

Le Duc conseillait, lui aussi, de tout apaiser, disait-elle dans une
autre lettre. Il lui avait reprsent que le Marchal n'tait pas assez
fort, mme renforc, pour affronter les troupes masses  Commercy et
les auxiliaires qui leur viendraient. Et semble que ceux qui ont envie
de mal faire et remettre vostre royaume en trouble n'attendent que de
vous voir commencer pour, sur cette occasion, s'lever et faire entrer
le Casimir en vostre royaume[1046].

Franois, tout en protestant de sa fidlit, n'avait pas cach  sa mre
qu'il avait lieu de se plaindre de son frre, qui ne tient pas compte
de lui et qui s'en dfie. La Reine engageait donc le Roi, pour
dissiper cette humeur dangereuse,  crire au Duc, comme de lui-mme,
qu'il est heureux de lui veoir une si bonne volont  l'aimer et le
servir, mais que son loignement et l'opinion qu'il est mal content,
cela nuit infiniment au bien des affaires et  l'excution de la paix;
qu'il le prie de revenir  la Cour avec leur mre, d'tre bien assur de
sa bonne grce, dont il lui a donn dj tant de marques, et de
n'adjouter foy aux passions de ceux qui veullent veoir les troubles en
ce royaume et que par l il peut congnoistre estre ennemis de tous
deux. Comme elle savait Henri III susceptible, elle ajoutait: Vous lui
saurez mieux dire, de sorte que c'est sottise  moy de le vous
escripre[1047]. Mais si elle s'en remettait  lui, et trs justement,
de la faon de faire les avances, elle ne lui cachait pas qu'elle les
jugeait ncessaires.

      [Note 1045: 23 novembre 1579, _Lettres_, t. VII, p. 199.]

      [Note 1046: Au Roi, 25 novembre, _Lettres_, t. VII, p. 201.]

      [Note 1047: _Ibid._, p. 202.]

L'escapade de Cond montra combien elle avait raison. Ce Bourbon
sectaire, le seul vritable huguenot de sa race, ne se rsignait pas 
vivre dans l'Ouest, hors de son gouvernement de Picardie, loin des
Pays-Bas, de la reine d'Angleterre et de Jean Casimir. Il sortit de
Saint-Jean d'Angely, traversa Paris dguis et s'introduisit par
surprise dans une des places les plus fortes de Picardie, La Fre (29
novembre 1579). Il avait tromp Catherine,  qui, le 13 novembre, il
crivait qu'en toutes choses qui concerneront le service de vozdites
Majestez (le Roi et sa mre), s'il vous plaist m'honorer de vos
commandemens je monteray aussytost  cheval pour les excuter
promptement[1048].

Comme d'usage, en dsobissant au Roi, il se dfendait de vouloir rien
faire qui lui dplt, et cependant il se remparait dans La Fre et
rclamait son gouvernement contrairement aux stipulations de l'dit de
Poitiers (septembre 1577). Un des articles secrets portait en effet que
la ville de Saint-Jean-d'Angely serait laisse au Prince pour sa
retraite et demeure pendant le temps et terme de six ans, en attendant
qu'il pt effectuellement jouir de son gouvernement de Picardie auquel
Sa Majest veut qu'il soit conserv[1049]. Cond allguait pour sa
justification que, lors de la signature de la paix, il avait protest
que devant les six ans il entendoit retourner en son
gouvernement[1050]. Il ne se croyait pas li par un contrat qu'il avait
rpudi en le signant: un _distinguo_ qui sentait le casuiste.

La Reine-mre alla le trouver  Viry (prs de Chauny) avec la princesse
douairire de Cond, sa belle-mre, et le cardinal de Bourbon, son
oncle, mais elle n'obtint pas qu'il rentrt  Saint-Jean-d'Angely[1051].
Les ngociations continurent entre La Fre et Paris sans plus de
succs. Le Prince, seul et guett par les ligueurs de la province, tait
incapable de rien entreprendre, mais les huguenots du Midi remuaient.
Rambouillet, que le Roi avait dput en Guyenne, n'tait pas parvenu, au
bout de deux mois de sollicitations,  leur faire restituer les places
de sret qu'ils dtenaient indment[1052]. Montmorency, qui s'tait
joint  Rambouillet pour persuader le roi de Navarre, n'avait pas mieux
russi, lors de l'entrevue de Mazres (9 dcembre 1579)[1053]. Quelques
jours aprs, le capitaine huguenot, Mathieu Merle, sur l'ordre d'un des
principaux chefs de la Religion[1054]--il ne dit pas lequel--surprit
Mende (25 dcembre). Le roi de Navarre s'excusa de cette agression, qui,
crivait-il  Henri III, n'a est faicte de mon sceu ni de mon
consentement. C'tait un faict particulier dont ceulx de la Religion
en general portent beaucoup de desplaisir[1055].

      [Note 1048: D'Aumale, _Histoire des princes de Cond_, 1889, t.
      II, p. 128 et 419 (appendice IX).]

      [Note 1049: Art. XXIV, Du Mont, _Corps diplomatique_, t. V, 1re
      partie, p. 310.--Cf. _Lettres_, t. VII, p. 209.]

      [Note 1050: _Lettres_, t. VII, p. 208.]

      [Note 1051: Lettres du 16 et du 18 dcembre, t. VII, p. 207-212.]

      [Note 1052: Les ngociations de Rambouillet, dans la _Revue
      rtrospective_, t. VI, 2e srie, p. 125-132.]

      [Note 1053: _Lettres_, t. VII, p. 214-215.]

      [Note 1054: Merle, _Mmoires_, d. Buchon, p. 748.]

      [Note 1055: _Recueil des Lettres missives de Henri IV_, publi par
      Berger de Xivrey, t. I, p. 270.]

Mais il ne disait pas qu'ils en eussent tous et il laissait clairement
entendre qu'il n'tait pas le matre de son parti. Au printemps de 1580
les coups de main recommencrent. Les protestants prirent Montaigu (15
mars), les catholiques, Montaignac (en Prigord) (avril). On
s'acheminait  la guerre ouverte.

Ce que la Reine-mre apprhendait par-dessus tout, c'est que les
catholiques malcontents ne se joignissent aux rforms. J'ay bien peur,
crivait-elle  Henri III, qu'il y ait quelque chose mesl en cecy
d'autre faict que de la relligion, et elle lui en donnait pour preuve
que les communes et les huguenots du Dauphin, au lieu qu'ils souloient
estre si mal sont  prsent si bien[1056].

Elle aurait pu allguer comme exemple de ces compromissions, si elle
n'avait craint d'exciter l'humeur du Roi son fils contre son gendre, les
ftes que le duc de Lorraine venait de donner  Nancy  l'occasion du
carnaval (11-18 fvrier 1580)[1057]. La prsence du fameux Jean Casimir
y avait attir des htes ou des visiteurs de marque: Mayenne, frre du
duc de Guise, Rosne, le confident du duc d'Anjou, Bassompierre et cinq
ou six colonels de retres, La Rocheguyon, le damoiseau de Commercy, et
d'autres mcontents des deux religions. Jean Casimir tenait boutique
ouverte en Allemagne de mercenaires et mme il ne lui aurait pas dplu
de s'assurer le monopole de ce march. Il vendait de prfrence ses
services  ses coreligionnaires et soutenait volontiers aussi, toujours
moyennant finances, les sujets catholiques en rvolte contre les
souverains catholiques, faisant ainsi les affaires de la Rforme et les
siennes. Mais on ne le croyait pas incapable,  condition d'y mettre le
prix, d'aider les papistes contre les protestants et par exemple de
fournir des soldats au duc de Guise pour assaillir Strasbourg et au roi
d'Espagne pour recouvrer les Pays-Bas. Il avait en 1576 conduit une
arme allemande au secours du duc d'Anjou et des huguenots et il en
voulait  Henri III d'ajourner le paiement des trois millions de livres
que, vainqueur, il lui avait impos comme indemnit de guerre; il
guettait l'occasion de contraindre ce dbiteur rcalcitrant. Il tait en
rapports avec le duc d'Anjou, avec Lesdiguires, le chef des protestants
dauphinois, avec le roi de Navarre, avec le prince de Cond, et il ne
repoussait pas les avances du duc de Guise. On le sollicitait, on le
craignait, on le surveillait. Le Casimir tait le cauchemar de
Catherine. Elle ne cessait pas depuis deux ans d'engager le Roi 
s'acquitter. Il semble que, sur les instances de sa mre, il se soit
dcid  charger le duc de Lorraine de ngocier un concordat. Charles
III tait tout dsign pour ce rle d'intermdiaire, voisin et ami de
Jean Casimir, avec qui il avait t lev  la Cour de France, gendre de
Catherine, qui l'aimait et levait en tendre grand'mre sa fille
Christine. Ambitieux, mais timor, serviable aux Guise, ces brillants
cadets de sa maison, dfrent pour Henri III, qu'il savait souponneux
et irascible, il mnageait tout le monde. Il ouvrait sa maison aux
conspirateurs, mais il ne conspirait pas. Le duc de Lorraine, crivait
le 10 janvier l'agent florentin Saracini, a fait savoir  Sa Majest,
par courrier exprs, que Casimir lui demandait de passer dans ses tats,
faisant une leve de retres tout  l'alentour[1058]. Mais il ne disait
pas qu'il l'en empcherait. Il russit probablement  faire accepter au
Palatin l'ide de versements en plusieurs termes[1059].

      [Note 1056: Au Roi, 18 avril, _Lettres_, t. VII, p. 247.--Cf. 
      Villeroy, mme date, p. 249.]

      [Note 1057: Voir les rfrences dans Davill, _Les Prtentions de
      Charles III, duc de Lorraine,  la couronne de France_, 1909, p.
      26 sqq.]

      [Note 1058: Desjardins, _Ngociations diplomatiques de la France
      avec la Toscane_, t. IV, p. 282: avis du 10 janvier 1580.]

      [Note 1059: _Calendar of State papers, foreign series_, 1579-1580,
      p. 167.]

Des propos de table ou des conciliabules de ces condottieri et de ces
grands seigneurs, presque rien n'a transpir parce que probablement tout
s'est pass en paroles. On sait que dj Casimir avait promis  La
Rocheguyon de lui fournir cinq mille retres contre la cession de
Commercy. On peut supposer que le duc de Lorraine a d le tter sur
l'entreprise que Guise, d'accord avec lui, tramait contre
Strasbourg[1060]. Mais il est imprudent de pousser plus loin les
hypothses[1061].

Cette rencontre de personnages de divers pays et des deux religions
tait si symptomatique que la Reine-mre retourna auprs du duc d'Anjou,
qui n'avait pas consenti  l'accompagner ou  la suivre  Paris. Elle
alla le trouver  Bourgueil (prs de Chinon) et passa plusieurs jours
avec lui (14-17 avril 1580)[1062]. Elle lui parla des projets qu'on lui
prtait sur les Pays-Bas, mais ce n'tait pas sa principale affaire et
elle eut l'air de le croire quand il feignit de s'en dpartir,
considrant le peu que l'on a faict pour luy quand il y a est[1063].
Elle apprhendait par-dessus tout qu'il ne se rapprocht des huguenots
et, pour cette raison, elle le dissuada d'pouser la soeur du roi de
Navarre, Catherine de Bourbon, un parti qu'avant son voyage du Midi elle
trouvait sortable. C'est qu'alors elle y voyait un moyen de se concilier
le chef des protestants avec qui elle allait traiter. Les temps taient
changs et ses dispositions aussi. Ce mariage, lui dit-elle, exciterait
contre lui une grande inimiti de tous les catholiques du royaume et de
la Chrestient. Il lui fit remarquer, non sans malice, qu'elle et le
Roi son frre ne voyaient point de difficults  son mariage avec la
reine d'Angleterre, qui estoit du la mesme relligion. Mais elle lui
reprsenta--c'est elle-mme qui l'crit  Henri III--la grande
diffrence d'acqurir  soy en se mariant un grand royaume comme le sien
(celui d'lisabeth) ou seullement cinquante mil livres de rente tout au
plus, pousant la princesse de Navarre[1064]. Ce n'tait pas assurment
la peine de se brouiller avec le monde catholique  si bas prix.

      [Note 1060: Sur cette entreprise qui aurait permis aux Lorrains
      d'ouvrir ou de fermer le passage du Rhin aux auxiliaires
      allemands, voir les rfrences dans Davill, _Les prtentions de
      Charles III  la couronne de France_, 1909, p. 26, note 7; et y
      ajouter celles de P. de Vaissire, _De quelques assassins_, 1912,
      p. 210, note 1.]

      [Note 1061: Voir toujours le consciencieux Davill, dont je
      n'accepte pas d'ailleurs les hardiesses rudites, p. 27 sqq.]

      [Note 1062: _Lettres_, t. VII, p. 238-247.]

      [Note 1063: Au Roi, 15 avril, _Lettres_, t. VII, p. 241-242.]

      [Note 1064: 15 avril, _Lettres_, t. VII, p. 241.]

Elle lui proposa, au lieu de Catherine, sa petite-fille Christine, fille
du duc de Lorraine. Mais il fit le sourd.

Au fond, il apprhendait autant qu'elle, mais pour d'autres raisons, le
retour des troubles dans le royaume. Il souhaitait le maintien de la
paix pour recruter dans les deux partis les soldats qui taient
ncessaires  son entreprise des Flandres. Sa mre l'entendit
plusieurs fois dire qu'il y avait un moyen trs grand et fort ais
de pourvoir aux menes et dfiances de ceux de la religion. Ce serait
que le Roi fit une paix nouvelle ou accordt un pardon gnral et qu'il
allt jurer l'amnistie ou la paix en sa Cour de Parlement devant les
princes, les grands officiers de la couronne, les principaux du royaume,
et les procureurs des grands personnages qui n'y pourraient venir[1065].
Il offrait son humble service pour cette oeuvre d'apaisement, et le
marchal de Coss, qui tait  Bourgueil, dclarait  Catherine et 
beaucoup d'autres, comme elle le raconte avec intention  Henri III, que
le Roi en devait donner expressment la charge  son frre afin de bien
faire connatre  tous ses sujets qu'il voulait la paix et le repos du
royaume. Elle rpondit qu'elle n'tait pas d'avis de faire un dit
nouveau, celui que le Roi avait octroy aux protestants suffisait; mais
elle ne rejeta pas absolument l'ide d'envoyer un des siens avec un
serviteur du Duc, s'informer de l'occasion des troubles, combien que
mon intention, expliquait-elle  Henri III, fust de n'en rien faire sans
la rsolution de vous mesme et de vostre volunt. Et toujours elle lui
rptait qu'il y avait dans ces remuements autant de politique que de
religion. Le lendemain elle le pressait de mander  Paris, suivant le
conseil de son frre, les princes et les grands pour aller jurer
devant eux en son Parlement l'entretnement de la paix et le promectre
solennellement et avec tant d'expression qu'il ne s'y puisse rien
adjouster ny jamais trouver aulcune excuse[1066]. Quant au pardon
gnral de tous les maux et faultes passes, que recommandaient le duc
d'Anjou et le marchal de Coss, c'tait aussi son opinion fonde sur
ce que il seroit trs difficile de chastier ceulx qui les ont commis
sans danger de rentrer aux troubles, mais elle s'en remettait  son
prudent avis. Elle l'engageait pourtant, s'il voulait bien pardonner
cette fois,  dclarer par parolles fort expresses qu' l'avenir il
serait fait justice svrement et exemplairement des coupables, de
quelque qualit, condition et religion qu'ils fussent. Elle tait sre
que ce serment d'entretenir la paix servirait grandement  aller au
devant et empescher le mal qui se prpare. Et quant il n'y auroit,
affirmait-elle, que la bonne intelligence que l'on verra par l qui est
entre vous et vostre dict frre, croiez que cela contiendra beaucoup de
gens[1067]. C'tait l'intrt du Roi de regagner son frre.

      [Note 1065: Tours, 18 avril, _Lettres_, t. VII, p. 246.]

      [Note 1066: Tours, 19 avril, _Ibid._, t. VII, p. 250.]

      [Note 1067: Tours, 19 avril, _Ibid._, t. VII, p. 251-252.]

La guerre clata soudainement dans le Midi. Le roi de Navarre adressa un
manifeste  la noblesse (15 avril) et, cinq jours aprs, une lettre au
Roi pour justifier la prise d'armes[1068]. Son grand argument, c'est que
ses coreligionnaires taient dsesprs par les agressions des
catholiques. Mais les catholiques pouvaient rpondre qu'ils ne faisaient
que rendre coup pour coup. Au vrai, les chefs protestants avaient
rsolu, d'accord avec les dputs des glises,  l'assemble de
Montauban (juillet 1579), de garder les quinze places que les articles
de Nrac, signs le 28 fvrier, les obligeaient  restituer dans les six
mois[1069], c'est--dire  la fin aot. Leurs craintes et leurs
inquitudes n'taient qu'un prtexte. Ils savaient bien que Catherine ne
les forcerait pas  se dessaisir et qu'elle ngocierait toujours, mme
s'ils prenaient encore quelques chteaux, comme ils en taient bien
tents. Turenne avoue que, pendant leur sjour  Montauban, chacun
s'employait  se prparer  un nouveau remuement et  recognoistre des
places[1070]. Ils recommencrent  tirailler avec les catholiques, et
subitement, en avril 1580, sans tre assurs du secours d'une arme
trangre, contre l'aveu des gens de La Rochelle et de beaucoup
d'glises[1071], malgr la froideur du duc d'Anjou et l'hostilit de
Montmorency, ils mirent toutes leurs forces en campagne. L'ont-ils fait,
comme le dit Turenne, pour dgager le prince de Cond, aventur dans La
Fre, ou, comme le croit Marguerite, de peur qu'Henri III, outr de leur
dsobissance, ne vnt en personne rgler la question des places et les
obliger  tenir leur parole? Il est probable que le roi de Navarre a t
entran par des compagnons plus ardents et des capitaines pres au
butin, qu'il ne pouvait mener qu' la condition de les suivre.

      [Note 1068: _Lettres missives_, 15 avril, t. I, p. 288 sqq; lettre
      du 20 avril au Roi, _ibid._, p. 296 sqq.]

      [Note 1069: Anquez, _Histoire des assembles politiques des
      glises rformes_, 1859, p. 28, parle de deux assembles: 1579 et
      1580(?), sans dire en quel mois. La date de la premire runion,
      la seule certaine, est fixe par une lettre de Catherine au Roi du
      15 juin 1579 (t. VII, p. 12). ... Le premier jour du mois
      prochain se doit faire un sinode gnral  Montauban o mon fils
      le roi de Navarre, le prince de Cond, le vicomte de Turenne, tous
      les principaulx et premiers, ensemble les dputs de leurs glises
      se doivent trouver. L'assemble fut d'avis que le roi de Navarre
      ne restitut point les places, mais elle se pronona contre une
      prise d'armes avant qu'on st la rponse d'Henri III aux
      remontrances qui lui seraient adresses (Anquez, p. 28). Ce cahier
      fut port  Henri III par le sieur de Lezignant (ou Lusignan),
      _Lettres de Catherine_, 8 aot, t. VII, p. 73.]

      [Note 1070: _Mmoires du vicomte de Turenne, depuis duc de
      Bouillon_, 1565-1586, publis pour la Socit de l'Histoire de
      France par le comte Baguenault de Puchesse, 1901, p. 147.]

      [Note 1071: Marijol, _Histoire de France de Lavisse_, t. VI, p.
      199.]

D'Aubign, l'historien-pote, veut, lui, que la reine de Navarre et son
entourage aient provoqu la prise d'armes. Henri III, le mdisant Henri
III, se serait plu  colporter l'histoire amoureuse de la Cour de Nrac,
et les dames, pour se venger du diffamateur, auraient excit contre lui
leurs maris et leurs amants[1072]. Mais si le ressentiment des femmes a
fait battre les hommes de meilleur coeur, il y avait longtemps qu'ils en
avaient envie.

Marguerite aurait eu une raison de plus de dtester le Roi, son frre,
s'il est vrai, comme le rapporte l'agent florentin, Renieri, souvent
bien inform, qu'il ait crit  son mari que Turenne la
caressait[1073]. Mais elle se dfend dans ses Mmoires, avec beaucoup
de vraisemblance, d'avoir voulu la rupture; elle a fait de son mieux
pour rconcilier son mari et le marchal de Biron; elle a remontr au
Conseil de Navarre tous les dangers d'une agression, et, d'autre part,
averti le Roi son frre et la Reine-mre de l'aigreur croissante des
rforms. Si Catherine avait dout de Marguerite, elle ne l'aurait pas
appele  l'aide pour rtablir la paix. Faictes luy congnoistre (
votre mari) le tort qu'il se faict et mettez peine de rhabiller cette
faulte qui est bien lourde[1074] (21 avril 1580).

      [Note 1072: D'Aubign, _Histoire universelle_, publie pour la
      Socit de l'Histoire de France par de Ruble, t. V, p. 383-384.]

      [Note 1073: ... Che Turenne chiava sua moglie. Caressait est un
      euphmisme, _Ngociations diplomatiques de la France avec la
      Toscane_, t. IV, p. 320. Henri III n'tait pas incapable de cette
      dnonciation. En tout cas, au dbut de la guerre, Turenne laissa
      la lieutenance de la Guyenne, qui le retenait prs du roi de
      Navarre, et prit de son plein gr, du moins il le laisse entendre,
      le gouvernement du Haut-Languedoc, pour avoir tout le mrite ou
      assumer la responsabilit de ce qu'il ferait. Il ajoute: J'avois
      outre cela un sujet qui me convioit  m'loigner dudict Roy pour
      m'esloigner des passions qui tirent nos ames et nos corps aprs ce
      qui ne leur porte que honte et dommage. _Mmoires_, p. 149. Il
      avoue la passion et se fait un mrite de l'avoir fuie. N'oublions
      pas qu'il crit en sa vieillesse pour l'dification de ses
      enfants.]

      [Note 1074: _Lettres de Catherine_, t. VII, p. 254.]

Le roi de Navarre, qui savait mieux que personne les sentiments de sa
femme, lui crivait le 10 avril, quelques jours avant la dclaration de
guerre: Ce m'est un regret estresme qu'au lieu du contentement que je
desirois vous donner... il faille tout le contraire et qu'aez ce
desplaisir de voir ma condition rduicte  un tel malheur[1075].
Parlerait-il ainsi  une complice et pouvait-il signifier plus
clairement qu'il entrait en campagne malgr lui et malgr elle? De la
prtendue cause passionnelle de la prise d'armes, il convient de ne
retenir que le nom pittoresque de guerre des Amoureux.

Catherine fut outre de cette rvolte qui rcompensait si mal sa
longanimit. Le Roy, crivait-elle  son gendre, quelle occasion vous
donne-[t]-il de ce faire? Il vous demande que luy observiez ce que luy
avez promis et jur et de quoy avez est tous contens, car ce n'est pas
une loy ny commandement qu'il vous ait faict par la puissance que Dieu
luy a donne sur tous estans ses subjects.... mais c'est bien paix et
traict faict et disputt comme de per  per (de pair  pair). Elle ne
voulait pas croire que Dieu l'et assez abandonn pour avoir command
la prise d'armes.... Je ne croyray jamais qu'estant sorty d'une si
noble race (les Bourbons), vouliez estre le chef et gnral des
brigands, voleurs et malfaicteurs de ce royaulme. Il fallait remettre
les choses comme la raison le veult... et faire excuter ce que le Roy
vous mande.... affin que ce pauvre royaume demeure en repos et qu'il n'y
ait occasion de dire que l'avez troubl. Les formules de politesse: Et
vous prie, pour l'amour que je vous porte, excuser ce que je vous
dis....; Je prie Dieu qu'il vous le fasse bien prendre n'enlevaient
rien  la vigueur de la leon[1076].

      [Note 1075: _Lettres missives de Henri IV_, t. I, p. 528.]

      [Note 1076: Chenonceaux, 21 avril 1580, t. VII, p. 252-253.]

La rvolte dispensa Henri III de la manifestation thtrale de bonne
volont que lui avaient suggre son frre et sa mre. Il se contenta de
publier, prs de deux mois aprs (3 juin), une dclaration confirmative
des dits de pacification. Il avait nomm son frre lieutenant gnral
du royaume (4 mai), mais il ne lui donna aucun commandement. Trois
armes marchrent contre les protestants. Cond n'attendit pas l'attaque
de Matignon dans La Fre et s'enfuit en Allemagne (20 mai). Mayenne
pntra en Dauphin[1077], o en septembre il prit la forte place de La
Mure. Le roi de Navarre avait emport la ville de Cahors, mais cet
assaut de quatre jours (28-31 mai), d'o il sortit tout sang et
poudre[1078] avec la rputation d'un hros, ne servit qu' sa gloire.
Biron le poussa si vivement que Marguerite criait grce  sa mre dans
une lettre  la duchesse d'Uzs. ... Faictes luy souvenir ce que je luy
suis et qu'elle ne me veuille rendre si misrable, m'ayant mise au
monde, que j'y demeure prive de sa bonne grace et protection. Si l'on
faisoit valoir le pouvoir de mon frre (le duc d'Anjou), nous aurions la
paix, car c'en est le seul moyen[1079] (fin juin).

Le Roi et la Reine-mre taient tout disposs  employer ce mdiateur.
Il s'enttait, malgr leurs reprsentations, dans son dessein des
Pays-Bas[1080]. Le 22 aot 1580, il avait fait occuper par ses troupes
la ville et la citadelle de Cambrai. Les tats gnraux, pouvants des
progrs du duc de Parme et pousss par le prince d'Orange, taient cette
fois rsolus  payer son concours du prix qu'il y mettait et  le
reconnatre pour prince et souverain seigneur. Mais le Roi, s'il le
laissait partir, pouvait craindre, en pleine guerre civile, une guerre
avec l'Espagne et, s'il l'en empchait, une coalition des malcontents
catholiques avec les huguenots. Pour chapper  l'un et  l'autre
danger, il fallait que le duc d'Anjou, de lui-mme, ajournt
l'expdition. Catherine avait achemin Henri III doucement, suivant son
habitude,  confier  ce frre dtest la mission d'apaiser les
troubles. Elle savait combien les ngociations avec les protestants du
Midi taient laborieuses et elle esprait gagner du temps, beaucoup de
temps. Le Duc, qui manquait d'hommes et d'argent, escomptait pour ses
futures conqutes l'appoint des forces huguenotes que la paix rendrait
disponibles. Peut-tre Catherine lui avait-elle laiss entendre que le
Roi, en rcompense d'un succs diplomatique, ne s'opposerait plus  ses
entreprises. Mesmes la Reine mre, dit un rapport anonyme, a beaucoup
diminu des remontrances qu'elle souloit faire[1081].

Quand les dputs des tats eurent rejoint le Duc  Plessis-les-Tours,
ils demandrent, avant de le reconnatre pour souverain, que le Roi
s'engaget formellement  le soutenir de tous ses moyens. On leur aurait
fait voir en guise de rponse une lettre o Henri III promettait  son
frre de l'assister jusques  sa chemise, mais en ngligeant de leur
dire que le Duc avait promis de ne jamais se prvaloir de cet
engagement[1082]. Le trait qu'ils consentirent  signer
(Plessis-les-Tours, 19 septembre) portait seulement que le nouveau
souverain des Pays-Bas s'assurerait l'alliance et l'appui du roi de
France.

      [Note 1077: _Lettres_, t. VII, p. 276-277 et rfrences.]

      [Note 1078: _Lettres missives_, I, p. 302.]

      [Note 1079: Cite par Baguenault de Puchesse, _Lettres_, t. VII,
      p. 274, note 1.]

      [Note 1080: Henri III  Saint-Gouard, son ambassadeur en Espagne,
      _Lettres_, t. VII, p. 477.]

      [Note 1081: Kervyn de Lettenhove, t. V, p. 578, note 3.]

      [Note 1082: [De Licques], _Vie de Mornay_, p. 55, cit par Groen
      van Prinsterer, _Archives de la maison de Nassau_, t. VII, p.
      403-404.]

Le Duc partit immdiatement pour le Midi, et y fut bientt rejoint par
Bellivre et Villeroy, les deux hommes de confiance d'Henri III et de
Catherine, qui devaient lui servir d'aides et de conseils. Les
ngociations avec le roi de Navarre commencrent en octobre et
aboutirent assez vite  la paix de Fleix (26 novembre), qui confirmait
les article de Nrac, mais laissait aux protestants pendant six ans
encore les places de sret. La Reine-mre remercia Bellivre avec
effusion de la bonne et grande et dextre faon dont il avait us en
la confrence de Flex et aux affaires qui se sont traictez de del
auprs de son fils le duc d'Anjou[1083].--De ma part, lui crivait-elle
encore le mme mois, vous povs panser come je l' reseus (reu la
nouvelle), que, oultre la pays (paix) du royaume, voyr une entire
rcosyliation de tous mes enfans[1084]. Elle se rjouissait dj, dans
une lettre  la duchesse d'Uzs, d'avoir ses deux fils et sa fille
Marguerite runis autour d'elle aveques joye et contentement et repos
de set royaume, et comme elle s'endormait de fatigue en crivant, elle
rptait les mmes mots, mais avec une addition qui trahit sa prfrence
maternelle: aveques plus de repos en se royaume et contentement pour le
Roy _mon fils am_[1085].

      [Note 1083: _Lettres_, t. VII, p. 310, dcembre 1580.]

      [Note 1084: _Ibid._, p. 320.]

      [Note 1085: _Ibid._, p. 302.]

Elle affectait de rapporter tout l'honneur de la ngociation  Bellivre
pour se drober aux exigences du duc d'Anjou. Il rclamait comme
rcompense de son grand service les moyens d'aller guerroyer en
Flandres. Elle priait Bellivre de lui redire aprs Villeroy de ne se
prsipiter, et, en se perdent (perdant), nous perdre tous[1086]. Mais
il allguait les raisons d'honneur et d'opportunit qui l'obligeaient 
secourir au plus vite Cambrai qu'Alexandre Farnse bloquait[1087]. Il
pouvait invoquer les engagements pris par le Roi, et dont le dernier, du
26 novembre 1580, portait expressment qu'il aiderait et assisterait son
frre de tout son pouvoir et se joindrait, liguerait et associerait avec
les provinces des Pays-Bas qui auraient contract avec lui, aussitt
qu'elles l'auraient effectivement reu et admis en la principaut et
seigneurie desdites provinces[1088]. Le Duc escomptant l'effet de ces
promesses, recrutait partout des soldats et ordonnait  ses
gentilshommes de monter  cheval. Mais Henri III se drobait. Les tats
gnraux des Pays-Bas, runis  Delft pour ratifier le trait de
Plessis-les-Tours, y mettaient pour condition que le roi de France
donnt assurance sous son seing d'aider son frre de ses forces et
moyens pour tousjours maintenir ensemble les provinces[1089]. Mais, au
contraire, Henri III demandait l'annexion de l'une de ces provinces  la
France comme prix de son concours. C'taient des exigences
inconciliables et il pensait en tirer parti.

      [Note 1086: _Ibid._, p. 31.]

      [Note 1087: Bellivre  la Reine-Mre, Coutras, 11 dcembre,
      _Lettres_, t. VII, app., p. 453.]

      [Note 1088: Kervyn de Lettenhove, t. V, p. 599.]

      [Note 1089: Kervyn de Lettenhove, t. V, p. 597, note.]

La Reine-mre prtendait que le Duc restt dans le Midi ou qu'il se tnt
tranquille jusqu' la complte excution de la paix. Est-il possible ou
seulement raisonnable, lui disait-elle dans une de ces grandes lettres,
qui sont de vritables mmoires politiques[1090], que le Roy offence le
Roy catholique et se mecte en danger de avoir la guerre contre luy,
devant que d'avoir estably, comme il convient, les affaires de son
royaume et d'estre asseur de la fidlit de ses subjectz.

Nous avons trop esprouv, avouait-elle, le peu de respect... que ceulx
de la nouvelle relligion des provinces de Languedocq et Daulphin
portent au Roy et mesmes  mondict filz le roy de Navarre pour nous
asseurer de leur fidlit devant l'excution et accomplissement de leurs
promesses: j'ay la mmoire encores trop ressente de leurs deportemens en
mon endroict[1091].

      [Note 1090: Au duc d'Anjou, 23 dcembre 1580, _Lettres_, t. VII,
      p. 304-309.]

      [Note 1091: _Ibid._, p. 305.]

D'avantage, mon filz, trouvez-vous qu'il soit  propoz que le Roy
vostre frre et vous entrepreniez ceste guerre contre le plus puissant
prince de la Crestient, devant que de vous estre randuz plus certains
de la volont et amity de vos voisins, spciallement de ceulx qui ont
intrest  la grandeur dudict Roy catolicque comme la Royne d'Angleterre
et les princes de Germanie? La reine lisabeth, il est vrai, a fait
plusieurs fois dire par son ambassadeur qu'elle tait prte  former une
Ligue avec la France, mais quand le chancelier Cheverny, Villequier et
le secrtaire d'tat, Pinart, sont alls le trouver, pour en traiter
avec lui, il s'est dclar sans pouvoirs.

Les cantons suisses font difficult de renouveler l'alliance pour les
excessives sommes de deniers qui leur sont dues et qu'il faut runir le
plus tt possible sous peine de perdre quasi l'unique alliance et amiti
dont la Couronne est appuye. Au contraire, les Espagnols ont de
nombreuses intelligences dans le royaume, et loin d'assoupir les
divisions, lesquelles se rendent tous les jours plus dangereuses par la
licence effrne qui croist et augmente  vue d'oeil, une guerre
trangre fournira aux factieux plus de moien de nuire et accomplir
leurs desseings.

Vous n'avez pas, continuait-elle, quasy de quoy faire monter  cheval
ceulx desquelz vous entendez vous servir et [vous] voullez aller
combattre une arme hors du royaulme, forte et gaillarde, (l'arme
espagnole) qui ne dsire rien tant que de se hazarder pour accroistre sa
rputation  voz despens[1092]. Il ne s'agissait pas seulement de
faire une course jusqu' Cambrai, mais d'y conduire une grande
quantit de vivres et rafraichissemens. Pour protger un pareil convoi,
il lui fallait une arme au moins gale  celle du duc de Parme, car
s'il y allait sans approvisionnements, son arme apporterait aux
habitants plus d'incommodit que de secours. Elle lui signalait sans
mnagements les fautes commises. Ses premires bandes, battues presque
aussitt aprs avoir franchi la frontire, s'taient venges en
ravageant le pays, et, comme pour mieux braver Philippe II et l'inciter
aux reprsailles, avant mme que le trait de Fleix ft excut, ses
serviteurs, jusques aux principaux, avaient fait arrter  leur
passage en France des Espagnols de qualit. Mme  l'intrieur du
royaume, les soldats enrls sous son nom avaient commis tant
d'insolences, de dsordres et de ravages que les dputs des tats de
Normandie et de Bourgogne taient venus demander au Roi d'tre dchargs
du payement des deniers ordinaires. Que serait-ce si Fervaques,  qui
il en avait donn commission, faisait de nouvelles leves? Il ne servait
de rien de dire qu'on empcherait les pilleries des gens de guerre,
c'est chose du tout impossible tant ilz sont maintenant dpravez,
mesmes (surtout) n'estant payez de leur solde, comme ilz ne peulvent
estre. Quand ils auront achev de dtruire et de ruiner les sujets du
Roi, o le Roi trouvera-t-il de quoi le soutenir? Et alors que
pourrez-vous faire pour les Estats des Pays Bas qui vous appellent? Ses
devoirs de Franais et de fils de France passaient avant toutes ses
promesses. Vous nous dictes que vous avez engaig vostre foy  ceulx de
Cambrai et que vous vous estes oblig de les secourir, s'estant jectez
entre vos bras. Mon fils, vous avez pass ce march sans nous  mon trs
grand regret... Combien que vous ayez cest honneur que d'estre frre
du Roy, vous estes nanmoings son subject, vous lui debvez toute
obissance, vous debvez aussi prfrer le bien publique de ce royaulme,
qui est le propre heritaige de voz prdcesseurs, duquel vous estes
hritier prsomptif,  toute aultre considration: la nature y a oblig
vostre honneur de (ds) vostre naissance. Il devait fermer l'oreille
aux mauvaises suggestions. ...L'on vous a conseill de luy demander (au
Roi) secours d'hommes et d'argent... Prenez garde que ce ne soit une
invention de voz ennemys, lesquelz congnoissans que le Roy ne vous peult
accorder maintenant voz demandes, esprent par ce moyen vous desunyr et
empescher que vous ne paracheviez d'excuter la paix, par o vous pouvez
vous asseurer pour jamais de l'amity du Roy vostre dict frre et
acqurir une gloire immortelle.

      [Note 1092: _Lettres_, t. VII, p. 307. Cette grande arme 
      laquelle le duc d'Anjou n'avait rien  opposer, comptait 2 500  3
      000 chevaux et 6 000 ou 7 000 hommes de pied.]

Rien ne pressait d'ailleurs. Au fort de l'hiver, il est quasi
impossible de porter la guerre aux Pays-Bas. Qu'il ne ruint pas
inutilement le Roi et le royaume par de nouvelles leves. Quand la paix
sera bien tablie au dedans, il viendra trouver le Roi et ensemble ils
rsoudront, conclut-elle, ce qui sera de faire pour vostre grandeur et
l'honneur de ce royaulme.

C'tait la raison mme. Henri III, incertain de la paix intrieure et de
l'alliance anglaise, ne pouvait, avec un trsor vide, des revenus
rduits et grevs d'anticipations, se lancer dans une guerre contre le
puissant roi d'Espagne. Mais,  ce compte, il n'aurait pas d promettre
 son frre, si vaguement que ce ft, de l'assister aux Pays-Bas
puisqu'il n'avait ni les moyens ni la volont de tenir sa parole.
Catherine, qui n'avait pas toujours parl aussi net, avait sa part de
responsabilit dans ce double jeu.

Le duc d'Anjou consentit  rester encore quelques mois dans le Midi. Sa
mre tait toute occupe d'une ngociation matrimoniale, qui, si elle
avait abouti, l'aurait fait si grand qu'il et pu ddaigner la
souverainet des Pays-Bas ou l'acqurir avec toutes les chances de
succs. Les projets de mariage entre la reine d'Angleterre et un prince
franais dataient de loin et, suivant l'intrt de la politique
anglaise, ils paraissaient, disparaissaient, reparaissaient. En 1578,
quand le duc d'Anjou, aprs sa fuite du Louvre, avait prpar la campagne
des Flandres, lisabeth avait signifi son opposition. Elle redoutait
moins de voir  Dunkerque et Anvers les Espagnols, lointains et entravs
par la rvolte, que la France, riveraine de la Manche et du Pas de
Calais et qui ferait bloc avec sa future conqute. Aussi avait-elle fait
dire au Duc que, s'il ne se dpartait de l'entreprise, elle mettrait
peine de l'en empescher, mais en mme temps elle lui laissait
entrevoir l'offre de sa main comme prix d'un renoncement[1093].

Aprs l'chec de cette premire tentative, elle ne parut pas loigne de
rcompenser mme la dsobissance. Il tait clair que le duc d'Anjou
n'tait pas capable de chasser les Espagnols, mais qu'il avait assez de
moyens pour les tenir en alarme, double garantie de la scurit de
l'Angleterre. L'envie de se marier revenait  lisabeth et pour les
mmes raisons qu'en 1571. L'internement toujours plus troit de Marie
Stuart, s'il assurait en cosse la suprmatie du parti anglais, excitait
dans le monde catholique une vive indignation. Don Juan avait rv
d'aller, aussitt aprs la soumission des Pays-Bas, dlivrer la reine
prisonnire[1094] et dtrner la reine hrtique. Lui mort (2 octobre
1578), le pape Grgoire XIII reprit le projet de dbarquement pour
attaquer le protestantisme en son repaire. Il s'entendit avec les
Guise, mais essaya sans succs d'entraner Philippe II. Il expdia en
Irlande quelques rfugis anglais et vingt-cinq  trente Italiens et
Espagnols, qui abordrent le 17 juillet 1579 sur la cte de Kerry et
appelrent les Irlandais aux armes. L'ordre des Jsuites, associ  ce
dessein, fit partir neuf missionnaires, qui, au risque de la mort et
d'atroces supplices, se glissrent en Angleterre pour la convertir.
L'invasion des sminaristes affola le peuple anglais. Avec une
inquitude plus explicable, le gouvernement surveillait Alexandre
Farnse, grand gnral et fin diplomate, qui, par les armes et des
concessions, venait de ramener  l'obissance la moiti des Pays-Bas.

      [Note 1093: _Lettres de Catherine_, t. VI, p. 12-13, mai
      1578.--Cf. p. 28.]

      [Note 1094: Kervyn de Lettenhove, t. IV, p. 441 sqq et passim.]

lisabeth jugea le pril si grand qu'elle dcida de se rapprocher de la
France. Mais sa coquetterie donnait comme toujours un air de candeur aux
inspirations de sa politique. Elle tait femme et sensible, elle aimait
les hommages, s'attendrissait aux protestations d'amour et s'exasprait
de rester fille. Simier, que le duc d'Anjou avait envoy en
reconnaissance, tait un des courtisans les plus raffins de la Cour de
France, crivant et parlant  merveille le pathos amoureux du temps.
Quand le Duc tait all lui faire sa premire visite  Greenwich (aot
1579), il l'avait trouve tout mue par les compliments et les faons
galantes de son interprte. Elle s'engoua de ce Valois, si sduisant
malgr sa petite taille et sa figure, et elle l'appelait tendrement ma
grenouille. Ils se sparrent, l'un emportant des esprances et l'autre
manifestant des regrets, qui annonaient de prochaines
pousailles[1095].

Mais l'opinion protestante se dchana contre ce mariage avec un prince
franais et papiste. Le Parlement, consult sur le contrat dont le
Conseil priv de la Reine et Simier avaient arrt les clauses, supplia
si fermement lisabeth de refuser sa signature qu'il fallut le proroger.
Elle proposa au Duc, comme moyen de se concilier les esprits, de
renoncer au libre exercice du culte catholique. Mais la Reine-mre
reprsenta doucement  sa future bru que rien ne touche tant que ce qui
est de la conscience et religion que l'on tient... Par ainsy je vous
supplie luy laisser ( mon fils) ce qui est par vous dj accord et qui
est de son salut d'avoir moien de servir Dieu et le prier et luy faire
souvenir qu'il a ung maistre qui le conservera et aussi peut le
chastier[1096], s'il mfait. Derrire ces retranchements elle voyait
venir la rupture, et dans les entretiens qu'elle eut avec le duc d'Anjou
 Bourgueil, en avril 1580, elle ne s'tait pas fait scrupule de
l'entretenir d'un autre mariage avec sa petite-fille, Christine de
Lorraine. Par orgueil et par calcul, lisabeth ajournait le mariage,
mais entendait garder le fianc. Elle recevait du duc des lettres
passionnes, et ne doutait pas qu'elles fussent sincres. Elle tait
touche de ses plaintes et compatissait au dsespoir qu'il affectait.
Elle se laissa un jour drober par Simier un mouchoir qui lui tait
destin. Elle invita Henri III  nommer des commissaires pour rdiger un
nouveau contrat, mais sans vouloir prendre d'engagement et en se
rservant de les mander au moment voulu[1097]. Elle s'inquitait et
s'irritait de l'opposition de son peuple.

      [Note 1095: Froude, _History of England from the fall of Wolsey to
      the defeat of Spanish Armada_, t. XI, 1887, p. 494.]

      [Note 1096: A la reine d'Angleterre, 8 fvrier 1580, _Lettres_, t.
      VII, p. 225.]

      [Note 1097: Catherine au Roi, _Lettres_, t. VII, p. 244.]

Catherine se prtait de bonne grce  ces jeux de l'amour et de la
politique. Elle ne croyait gure au mariage, mais elle ngociait avec
zle comme s'il devait se faire. En tant que femme, les questions
matrimoniales l'intressaient. La recherche de son fils par cette grande
souveraine la flattait, et elle y trouvait un moyen de distraire les
Anglais pendant la guerre des Amoureux. Ses flatteries  la Reine, ses
protestations de belle-maman avant la lettre, contriburent sans doute,
avec l'pre esprit d'conomie,  dtourner lisabeth d'avancer  Cond,
qui s'tait enfui de La Fre, 300 000 cus dont il pensait se servir
pour lever des retres en Allemagne. En aot, quand la Reine se dclara
prte  recevoir les commissaires, Catherine lui crivit sa joie de
voyr ayfectuer cest heureus mariage. C'est  cet coup qu'elle mourra
contente de se voir honore d'une tele fille, ajoutant ... Je prie 
Dieu m'achever cet heur de vous voyr byentost mre. Et toute
transporte d'aise, elle s'excusait d'esprer que par la grce de
Dieu ce premier enfant serait accompagn d'une belle lygne[1098].
Elle voulait oublier les quarante-sept ans de la prtendue.

Mais si tente que part la reine d'Angleterre de prendre poux, elle ne
perdait pas de vue les intrts de son pays. De tout temps ses avances
matrimoniales aux Valois avaient eu pour principale fin de se prmunir
contre l'alliance de l'Espagne et de la France et de les opposer l'une 
l'autre sans en favoriser aucune  son dtriment. Elle fit dire  Henri
III que, s'il faisait la guerre au roi d'Espagne, elle l'y aiderait
secrtement, mais  condition que ce ne ft pas dans les Pays-Bas. Les
desseins du duc d'Anjou sur les dix-sept provinces lui donnaient de la
jalousie, et ce n'tait pas une susceptibilit d'amoureuse. Il ne fut
plus question de contrat ni de commissaires, quand elle apprit que les
tats gnraux avaient dlibr de reconnatre pour prince et seigneur
le duc d'Anjou. O Stafford, crivait-elle  son envoy extraordinaire
en France, je trouve qu'on a mal agi envers moi. Dites  Monsieur que
dsormais il ne sera qu'un tranger pour moi si ceci s'accomplit....
Nous ne voulons pas placer si compltement notre confiance dans la
nation franaise jusqu' mettre entre ses griffes toute notre fortune
pour tre dans la suite  sa discrtion. J'espre ne pas vivre assez
pour voir ce moment[1099].

      [Note 1098: 18 aot 1580, _Lettres_, t. VII, p. 277.]

      [Note 1099: Wright, cit par Kervyn de Lettenhove, t. V, p.
      542-543.]

C'tait au moment des pourparlers de Plessis-les-Tours. Le Duc, pour
l'apaiser, offrit de lui communiquer les dpches relatives aux Pays-Bas
et d'admettre son ambassadeur en tiers dans les dlibrations[1100].
Elle revint  son projet de ligue contre l'Espagne, qui tait en train
de s'annexer le Portugal. Mais quand le Roi demanda ce qu'elle ferait
pour son frre aux Pays-Bas, l'ambassadeur anglais rpondit qu'il
n'avait charge ny pouvoir de sa maistresse, d'entendre  ce party, mais
seullement rsouldre ce qu'il falloit faire pour traverser ledit roy
catholique en Portugal[1101]. Ce fut au tour du duc d'Anjou de bouder.
Alors elle fit de nouvelles avances. Elle pressa l'envoi des
commissaires[1102]. Le Duc, trs refroidi, fit partir Marchaumont pour
entendre la faon dont ils seraient reus[1103]. Catherine arrta le
messager au passage, tant sre, crivait-t-elle  Villeroy, que la
reine d'Angleterre prendrait pour rompture de ceste ngociation, et en
(pour) mocquerie si elle veoid qu'on veuille encore retarder lesdicts
commissaires. Comme ladicte Royne est femme couroigeuze et mal
endurante, elle ne fauldra pas de... faire si grand prejudyce 
l'advansement de mondict fils (le duc d'Anjou) qu'elle n'espargnera rien
des grandz moyens qu'elle a pour luy nuyre et faire non seulement contre
luy, mais aussy contre le Roy du pis qu'elle pourra, comme de susciter
une nouvelle guerre avec ceulx de la Religion, les assistans de moyens,
praticques et intelligences en Allemaigne et partout ailleurs o elle
pourra, et si (ainsi) elle se liguera avec le Roy d'Espagne et aydera
par despit  sa grandeur et  la ruyne, tant qu'ilz pourront tous deux,
de ce royaulme. Mais si son fils l'pouse il peult sans [aucun] doubte
esprer estre [le] plus grand prince, aprs le Roy son frre, qui soit
en la chrestient.

      [Note 1100: Kervyn de Lettenhove, t. V, p. 545.]

      [Note 1101: Catherine au duc d'Anjou, 13 dcembre 1580, _Lettres_,
      t. VII, p. 305.]

      [Note 1102: 12 janvier 1581, _Lettres_, t. VII, p. 320.]

      [Note 1103: 17 janvier 1581, _Lettres_, t. VII, p. 323.]

Avec les moyens de la Reine sa femme, qui ne luy peuvent dffaillir et
l'assistance du Roi, son frre, et du royaume de France, il peut, comme
la Reine le laisse entendre, se faire lire roi des Romains[1104]. Elle
se plat  rver tout veille.

Henri III nomma les commissaires, parmi lesquels trois princes du sang,
le comte de Soissons, le duc de Montpensier et le prince Dauphin[1105],
pour traiter, passer, accorder et contracter le mariage (28 fvrier
1581). Aprs de laborieuses ngociations, le contrat fut sign le 11
juin 1581, mais  l'preuve on vit bien qu'il n'aurait pas plus d'effet
que le premier.

      [Note 1104: A Villeroy, 17 janvier 1581, _Lettres_, t. VII, p.
      323-324.]

      [Note 1105: Le comte de Soissons, Louis de Bourbon, fils du prince
      de Cond, qui avait t tu  Jarnac, mais catholique, et le duc
      de Montpensier se firent excuser. _Lettres_, t. VII, p. 363 et
      note.]

L'hiver fini et les ngociations du Midi s'ternisant, le duc d'Anjou
crivit  sa mre (Libourne, 1er avril 1581) qu'il allait, comme il
l'avait promis par sa dclaration de Bordeaux du 23 janvier, marcher au
secours de Cambrai. Trois semaines aprs, il partit, et de peur des
reproches et des empchements, il s'achemina vers Alenon, sans visiter
au passage sa mre et son frre. Catherine eut un regret extresme,
voyant, crivait-elle  Bellivre, que son honneur et sa personne ne
courront moyngs de hazard que feront les affaires du Roy... les ayant
laisses imparfaictes et confuses[1106]. Elle le suivit  Alenon, et,
dans les trois jours qu'elle passa prs de lui (12-15 mai), elle le
pressa et le supplia sans succs d'ajourner l'entreprise des Flandres
jusqu'au complet rtablissement des affaires du royaume. Mais elle
n'obtint rien. De colre, elle s'en prit aux mignons du Duc, qui
assistaient  l'entretien, les accusant d'avoir, par leurs brigues et
conseils, provoqu toutes ces brouilleries, et dclarant qu'ils
mritaient le gibet. Franois se plaignit qu'elle manqut  sa promesse
de ne l'insulter ni lui ni les siens et il sortit sans vouloir ce
jour-l en couter davantage[1107]. Elle crivit  Montpensier, que son
fils aimait beaucoup, d'user de toute son influence pour le
retenir[1108]. Le duc d'Anjou continua ses leves, et le 25 mai il leur
donna rendez-vous  Gisors[1109]. Des grands et des seigneurs des deux
religions, le grand cuyer, Charles de Lorraine, Guy de Laval, fils de
d'Andelot, le catholique Lavardin et le huguenot Turenne, favoris du roi
de Navarre, un ancien mignon du Roi disgraci, Saint-Luc, La Chtre, La
Guiche se prparaient  le joindre avec des soldats et leurs
gentilshommes. La Rochepot l'attendait en Picardie avec de
l'infanterie[1110]. Ces bandes que leurs chefs n'avaient pas le moyen de
payer vivaient sur l'habitant, pillaient le plat pays, saccageaient les
villages qui rsistaient. Les Parisiens effrays appelrent  l'aide
Henri de Guise. Catherine retourna voir son fils  Mantes (fin juin ou
commencement juillet). Le Duc, tout en confessant qu'il n'avait de quoy
excuter telle entreprise et en rapporter l'honneur et avantage qu'il
s'tait promis, ne s'en voulut desmouvoir, dont je suis encores
plus afflige que je ne vous puis crire, disait-elle  l'ambassadeur de
France  Venise, Du Ferrier, le voyant  la veille de perdre sa personne
avec sa rputation et mettre ce royaume, auquel j'ay tant d'obligation,
au plus grand danger o il fut oncques.... Vous pouvez de l comprendre
en quelle douleur et perplexit je me trouve....[1111].

      [Note 1106: 29 avril 1581, _Lettres_, t. VII, p. 373.]

      [Note 1107: Lettre d'un agent anglais, Shauenbourg, du 26 mai,
      cite par Kervyn de Lettenhove t. VI, p. 138.]

      [Note 1108: 28 mai 1581, _Lettres_, t. VII, p. 381.]

      [Note 1109: Kervyn de Lettenhove, t. VI, p. 133.]

      [Note 1110: Lettre de Renieri, agent florentin, du 16 mai, _Ng.
      diplom. de la France avec la Toscane_, IV, p. 365.]

      [Note 1111: 29 juillet, _Lettres_, t. VII, p. 385.]

La raison de son grand trouble, c'est qu'elle ne parvenait pas  calmer
Henri III. Le Roi, indign que son frre armt sans son consentement,
voires contre son gr et vouloir, qu'il foult ses sujets et le lant
dans une guerre avec l'Espagne, paraissait rsolu  se faire obir mme
par la force. Il convoqua les compagnies d'ordonnance  Compigne. Il
ordonna au sieur de La Meilleraye de rompre toutes les bandes, fussent
celles de son frre. Je vous le commande aultant que vous m'aymez et
debvez obeissance  vostre Roy.... Aydez vous de la noblesse, du peuple,
du toxain et de tout qu'il sera besoing, je vous en advoue et le vous
commande[1112].

Catherine voulait empcher  tout prix cette lutte plus que civile.
Convaincue qu'il importait au bien du royaume et du Roi de contenter le
duc d'Anjou, elle changea de politique, sinon de sentiments. Sans doute
elle aurait mieux aim voir Franois  la Cour, paisible et docile, que
de le servir en ses entreprises trangres. Mais le seul moyen qui lui
restt d'accorder les deux frres, c'tait de soutenir les ambitions de
l'un pour assurer la scurit de l'autre. Une premire fois  Blois ou 
Chenonceaux,  son retour d'Alenon, en mai 1581, elle aurait essay
sans succs de dcider le Roi  soutenir le Duc sous main[1113]. Elle
lui avait reprsent, raconte l'ambassadeur d'Espagne, Tassis, que le
Duc, se voyant sans souffisans moyens pour excuter ce qu'il a en teste
par faulte de la faveur de son frre, de rage ne voulsist convertir sa
furye contre luy et allumer ce royaulme de nouvelle guerre
civile[1114]. A la longue elle lui persuada de souffrir ce qu'il
n'aurait pu dfendre, sans de gros risques. En juillet il tait rsign,
tout en continuant  dsavouer l'agression. Le seigneur de Crvecoeur,
lieutenant gnral du Roi en Picardie, rapporte l'agent florentin
Renieri, vint  la Cour, pour savoir de la bouche du Roi la vrit sur
l'entreprise de Monsieur,  qui Sa Majest rpondit qu'elle ne se
faisait pas de son consentement. Crvecoeur m'a dit que la Reine-mre lui
demanda si le Roi pouvait empcher la dite entreprise. Il dit que oui.
De quoi elle se montra mcontente[1115].

      [Note 1112: Kervyn de Lettenhove, t. VI, p. 133.]

      [Note 1113: Sur ce premier chec  Blois, voir une dpche de
      l'ambassadeur vnitien, cite dans _Lettres_, t. VII, p. 375,
      note.]

      [Note 1114: Jean-Baptiste de Tassis, cit dans Kervyn de
      Lettenhove, t. VI, p. 140, note 2.]

      [Note 1115: Renieri, 25 Juillet, _Ngociations diplomatiques_, t.
      IV, p. 377.]

Elle alla encore une fois, par acquit de conscience, trouver son fils 
La Fre-en-Tardenois pour le dtourner de cette aventure (7 aot), mais
dj elle avait pris toutes les dispositions pour la protger. Le sieur
de Puygaillard, qui commandait les troupes royales, avait l'ordre de
ctoyer l'arme d'invasion et d'empcher les Espagnols de l'attaquer
avec avantage. C'est sous la protection de ce lieutenant du Roi que le
duc d'Anjou mena au secours de Cambrai les troupes que le Roi lui avait
dfendu de rassembler et qu'il avait abandonnes aux coups des
populations. Il entra dans la ville le 18 aot, la dbloqua ensuite et
marcha sur Cateau-Cambrsis, qui capitula le 7 septembre. Mais la
Reine-mre restait anxieuse. Je suis, crivait-elle  Du Ferrier, le 23
aot, en une extresme peine de l'issue du voyage auquel mon fils s'est
embarqu[1116]. Elle craignait que la fin ne correspondt pas au
commencement.

      [Note 1116: Marijol, _Histoire de France de Lavisse_, t. VI, 1,
      p. 209. _Lettres_, t. VII, p. 391.]

Cependant la reine d'Angleterre ne s'opposait plus aux projets du duc
d'Anjou. Dcidment inquite du surcrot de puissance que donnait 
Philippe II l'acquisition du Portugal et de ses colonies, elle cherchait
 lui susciter partout des ennemis. Elle blmait maintenant Henri III de
ne pas soutenir son frre. Elle le poussait  faire valoir les droits de
sa mre sur la couronne de Portugal et lui proposait de conclure une
ligue dfensive. Mais, toujours prudente et toujours conome, elle se
refusait  rompre ouvertement avec l'Espagne, et mme  payer tout ou
partie des frais de la conqute des Pays-Bas[1117]. Quant  son mariage,
elle l'ajournait aprs l'alliance. Or Henri III, pour tre bien certain
de son concours, exigeait qu'il se ft avant. On ne pouvait s'entendre.
lisabeth envoya l'un de ses plus habiles conseillers, Walsingham,
exposer ses raisons au Roi et au duc d'Anjou. Le ministre anglais ne
croyait pas ce mariage sortable et il le laissait trop voir. Aussi,
comme, dans l'entretien qu'il eut avec Catherine au jardin des
Tuileries, le 30 aot, il ne lui parlait que de former la ligue, elle
reprsenta nettement qu'on pourrait mettre en oeuvre plusieurs
persuasions et artifices pour rompre des traitez qui ne seroient
composez que d'encre et de papier[1118]. Il ne fallait pas esprer que
le Roi son fils attaqut les Espagnols avant que le duc d'Anjou ft
l'poux de la Reine. Le Duc se plaignit  lisabeth de la perdre en
termes d'une pation si aflige[1119] qu'elle fut mue de sa douleur.
Elle lui fit dire de ne pas dsesprer, lui promit de l'argent et blma
Walsingham[1120]. Elle recommenait  fluctuer: aujourd'hui homme d'tat
et demain femme. Quand Franois, aprs ses premiers succs, fut oblig,
faute de fonds et de soldats, de reculer sur Le Catelet et d'aller
chercher en Angleterre secours et rconfort, elle le reut  Greenwich,
o elle passait l'hiver, comme un fianc. Un jour qu'elle se promenait
avec lui dans la galerie du chteau, suivie de Walsingham et de
Leicester, l'ambassadeur de France, Mauvissire, s'approcha et
respectueusement lui demanda ce qu'il devait dire  Henri III de ses
intentions. crivez  votre matre, rpondit-elle, que le Duc sera mon
mari; et soudain elle baisa le Duc  la bouche, et lui passa au doigt
un anneau qu'elle portait[1121] (22 novembre). Mais, le lendemain elle
lui raconta qu'elle avait pleur toute la nuit, en pensant au
mcontentement de son peuple,  la diffrence de religion, au mal qui
rsulterait de leur union. Il la rassura; elle changea avec lui des
promesses crites et clbra par des ftes  Westminster ses futures
pousailles. Mais en dpit de la parole donne, elle ne laissait pas de
s'estimer libre et se flicitait de l'tre encore. Elle continuait 
dbattre avec Henri III le prix de sa participation  l'affaire des
Pays-Bas. Les tats gnraux, qu'effrayaient les progrs des Espagnols
et la prise de Tournai (30 novembre), ayant somm l'absent de leur venir
en aide, elle affectait en public le plus profond chagrin de son dpart
et, en particulier, elle dansait de joie  la pense de ne le revoir
jamais[1122]. Elle voulut l'accompagner jusqu' Cantorbery et, tout en
larmes, lui jura au dpart qu'elle l'pouserait, le priant de lui
crire:  la Reine d'Angleterre, ma femme (12 fvrier 1582). Les graves
conseillers de la Reine, Burleigh, Walsingham, le comte de Sussex,
taient scandaliss par les contradictions de ses nerfs et de sa raison.
Ils l'accusaient de fausset, de mensonge. Pauvre psychologie. Elle
tait toujours, mais successivement sincre.

      [Note 1117: Lettre d'Henri III du 12 juillet, cite par Kervyn de
      Lettenhove, t. VI, p. 123, note 1 et mission de Somers, p. 123.]

      [Note 1118: _Sommaire de la conversation secrte entre la Reine
      mre et moi, secrtaire_, (Walsingham), en appendice dans _Lettres
      de Catherine de Mdicis_, t. VII, p. 496.]

      [Note 1119: Kervyn de Lettenhove, t. VI, p. 153-154].

      [Note 1120: _Ibid._, p. 163-164.]

      [Note 1121: Dpche de Mendoza, ambassadeur d'Espagne,  Philippe
      II, cite par Froude, _History of England from the fall of Wolsey
      to the defeat of the Spanish Armada_, t. XI (1879), p. 208, note
      1.]

      [Note 1122: Froude, _ibid._, p. 212.]

Une flotte anglaise alla dbarquer sur la cte de Zlande le fianc
d'lisabeth accompagn du comte de Leicester, son favori, et de cent
gentilshommes anglais. Le Duc annonait qu'aussitt aprs s'tre fait
reconnatre par les diverses provinces il reviendrait en Angleterre pour
pouser la Reine, mais elle tait bien dcide  ne se marier jamais.

Depuis longtemps Catherine en tait convaincue et elle pensait  un
autre mariage; mais, pour ne pas irriter un amour-propre fminin, dont
elle savait la susceptibilit, elle aurait voulu qu'lisabeth elle-mme
librt le duc d'Anjou de la servitude des fianailles. Dans une lettre
autographe qu'elle lui fit porter par Walsingham, aprs l'entrevue du 30
aot, elle la suppliait de faire  son fils cet honneur de lui donner
des enfants, sinon qu'il en puisse bientost avoir [une femme] de qui
il en ait. Mais ce sera  nostre grand regrect, je dis nostre, car ce
sera de tous trois (la mre et les deux fils), si le malheur estoit tel
que vous vous rsolussiez de n'espouser celui que tous vous avons vou
et qui lui mesme se dit tout donn  vous[1123]. Une ide, qui datait
de loin, se prcisait dans son esprit, c'est qu'il serait possible, la
reine d'Angleterre se drobant, de rgler par un mariage tous les
diffrends entre l'Espagne et la France et d'assurer la paix de la
chrtient et du royaume. Aussi quand le Duc tait parti pour Cambrai,
lui avait-elle fait signer (5 aot 1581) l'engagement, vague dans les
termes, mais trs prcis au fond de se dporter entirement de ses
entreprises aux Pays-Bas, si les propositions de sa mre pouvaient tre
suivies d'effet, et de restituer de bonne foi toutes les villes qu'il
aurait occupes, aussitt que les choses seront accordes de part et
d'autre[1124], c'est--dire entre elle et Philippe II. Pendant
qu'lisabeth dlibrait encore d'tre ou de ne plus tre fille, elle
profitait des plaintes de Tassis sur l'agression franaise pour faire
dire  cet ambassadeur d'Espagne et lui dire elle-mme que le vrai
moyen pour estraindre l'amiti entre les deux couronnes, c'tait le
mariage de son fils avec l'une des infantes, ses petites-filles. L'offre
tait claire, mais elle ne voulait pas avoir l'humiliation d'un refus.
Tassis ayant consenti  dpcher un exprs  Madrid pour avertir son
gouvernement, elle crivit elle-mme  Saint-Gouard, l'ambassadeur de
France auprs de Philippe II, de faire, si le Roi catholique lui en
parlait, comme si les choses viennent d'eux et nanmoins de hter les
ngociations[1125]. Elle s'imaginait que Philippe II agrerait ce moyen
de composer le faict de Flandres et de Portugal et elle se proposait,
s'il rsistait, d'exercer sur lui la pression ncessaire.

      [Note 1123: Septembre 1581, _Lettres_, t. VII, p. 397.]

      [Note 1124: Dclaration secrte du duc d'Anjou du 5 aot 1581,
      cite par Kervyn de Lettenhove, t. VI, p. 157. Bibliothque
      nationale, 3301, f. 14.]

      [Note 1125: 23 septembre 1581, _Lettres_, t. VII, p. 401.]

Trois sicles auparavant, un infant portugais (Alphonse) avait pous en
France une veuve richement pourvue, Mathilde ou Mahaut, comtesse de
Boulogne (1235), mais quand il fut devenu roi, dans son pays, aprs la
dposition et la mort de son frre, don Sanche (1248), il l'avait
rpudie sans faon afin de prendre pour femme une fille naturelle du
roi de Castille, qui lui apportait en dot les Algarves (1253). De son
mariage avec Mahaut, il n'avait pas eu d'enfant ou du moins rien ne
permettait de croire qu'il en avait eu. Alphonse III, d'abord excommuni
par un pape pour sa bigamie, avait t rhabilit par un autre pape, 
la sollicitation des vques portugais, aprs la mort de Mahaut.

Catherine prtendait que, Mahaut ayant eu des enfants d'Alphonse, la
descendance de l'pouse castillane rgnait depuis trois sicles sans
cause lgitime et que la couronne appartenait de droit  la maison de
Boulogne, sa propre maison, et  elle comme l'hritire de Mahaut[1126].
Le vieux cardinal Henri, successeur de son neveu, avait oubli, et pour
cause, de l'inscrire parmi les divers prtendants qu'il avait invits,
en prvision de sa fin prochaine,  lui exposer leurs titres  sa
succession. Mais Catherine rclama. Sur ses instances, Henri III, qui
avait charg le sieur de Beauvais, son capitaine des gardes, de porter
ses condolances au Cardinal sur la mort de don Sbastien, adjoignit 
cet homme de guerre ung prlat d'Eglise et homme de lettres, l'vque
de Comminges, Urbain de Saint-Gelais, pour exposer les raisons de sa
mre. Ce ne seroit pas peu, crivait-elle  son fils, le 8 fvrier
1579, si ces choses russissoient et que je puisse avoir cet heur que de
mon cost et selon la prtention que j'y ay (qui n'est pas petite)
j'eusse apport ce royaulme-l aux Franois[1127]. Son imagination
aidant, elle dcouvrait sur le tard qu'elle tait une royale
hritire[1128]. Ce serait sa revanche--une revanche rtrospective--sur
les ennemis du mariage florentin, qui avaient tant reproch  Franois
Ier d'tre all choisir pour belle-fille une Mdicis, mal dote et
d'illustration rcente, sur l'esprance incertaine du concours de
Clment VII.

      [Note 1126: La thse de la Reine est clairement expose, ce qui ne
      veut pas dire tablie, par l'ambassadeur vnitien, Lorenzo Priuli,
      dans sa relation de 1582: Alberi, _Relazioni degli ambasciatori
      veneti al senato_, serie Ia, Francia, t. IV, p. 427-428.]

      [Note 1127: 8 fvrier 1579, _Lettres_, t. VI, p. 256. Henri III
      avait cd, d'assez mauvaise grce,  ce qu'il semble, aux
      importunits de sa mre.--Cf. t. VI, p. 117, 13 novembre 1578; t.
      VI, p. 214, 10 janvier 1579.]

      [Note 1128: Elle venait de signer la paix de Nrac et elle tait
      enorgueillie de ce succs diplomatique, qui n'eut pas, comme on le
      sait, de lendemain. C'tait d'ailleurs son principe de ne laisser
      prescrire aucun droit. A la mme poque elle apprit que des
      Urbinates, probablement mcontents de leur ancien duc mort ou de
      son successeur, taient alls le dire  l'ambassadeur de France 
      Rome, le sieur d'Abain. Elle n'oubliait pas que son pre avait t
      duc d'Urbin et qu'on l'appelait elle-mme en son enfance la
      duchessina. Elle crivit  l'ambassadeur d'interroger les gens
      de ce duch, o j'ay tel droict que je puis dire qu'il
      m'appartient comme le comt d'Auvergne qui est de mon propre et
      priv hritage (30 dcembre 1578). Elle lui recommanda de voir le
      pape, offrant, si celui-ci embrassait chaudement cette affaire, de
      bien gratifier son btard (Jacques Buoncompagni, chtelain de
      Saint-Ange). Mais Grgoire XIII ou les mcontents d'Urbin se
      tinrent cois, car il n'est plus question du duch dans la
      correspondance de Catherine.]

Le cardinal Henri tant mort (31 janvier 1580) sans avoir rgl la
question de succession, les gouverneurs des cinq grandes provinces,
chargs de la rgence, dcidrent qu'elle le serait par voie de justice,
comme s'il s'agissait d'un procs civil. Des trois prtendants les plus
srieux, Antonio, prieur de Crato, fils naturel d'un frre du cardinal,
Philippe, roi d'Espagne, fils d'une infante portugaise, et le duc de
Bragance, grand seigneur portugais, gendre d'une autre infante, mais qui
tait infrieure en degr  la mre de Philippe II[1129], Antonio tait
le plus populaire, Bragance, le plus sortable et Philippe II, le plus
puissant et le plus proche en parent. Le roi d'Espagne avait tant
d'intrt  parfaire l'unit politique de la pninsule, ce rve de ses
prdcesseurs, qu'il tait bien rsolu  n'en pas laisser chapper
l'occasion. Il faisait exposer ses droits par ses juristes, sans
toutefois admettre qu'ils fussent contestables, simplement pour clairer
l'opinion. Cependant il massait sur la frontire de Portugal ses vieux
rgiments, tirait de sa disgrce pour les commander son meilleur
gnral, le duc d'Albe, et, en prvision d'un prochain voyage dans son
nouveau royaume, faisait venir de Rome o il l'avait relgu, le plus
habile de ses hommes d'tat, le cardinal Granvelle, qui le remplacerait
en son absence  Madrid.

      [Note 1129: Conestaggio, _Dell'Unione del regno di Portogallo alla
      Corona di Castiglia_, Venise et Vrone, 1642, p. 56.]

Les rgents, mus de ces mouvements de troupes, demandrent un secours
de six mille hommes au roi de France. La Reine-mre leur promit toute
l'aide, confort et bonne assistance pour les aider  maintenir le
gouvernement du Portugal en sa dignit, splendeur et libert. Henri
III les admonesta de tenir la main que le faict de ladicte succession
se termine par les veoies ordinaires de la justice, tant pour conserver
le droit  qui il appartient que pour garder la libert de la
patrie[1130].

C'taient de belles paroles qu'il et fallu soutenir d'un envoi de
soldats. Saint-Gouard, ambassadeur de France  Madrid, excitait depuis
longtemps le Roi  prvenir les desseins de Philippe II. Il importe
pour le bien de la France, crivait-il le 20 fvrier 1580,... qu'il (le
Portugal) demeure toujours royaume en son entier[1131].

Mais la Cour de France ne se pressait pas d'agir. Le duc d'Albe eut le
temps de vaincre D. Antonio, que la populace avait proclam, et
d'occuper Lisbonne (septembre) et le reste du Portugal. Mme aprs la
paix de Fleix (novembre 1580), Catherine en tait encore  la priode
d'attente. Le 17 dcembre, elle ordonnait au gnral des finances en
Guyenne, Gourgues, de faire partir un homme bien confident sur un
navire charg de bl pour aller  Viana, Porto et Lisbonne, s'enqurir
de l'tat des choses, sous couleur de vendre son chargement, car sans
cette connaissance il ne se peut bonnement rien excuter de ce que nous
avions pens debvoir faire sans rien altrer avec le roy d'Espagne ny
nos aultres voisins de la prtention et droict que j'ay audict royaulme
de Portugal[1132] (17 dcembre 1580).

Le roi D. Antonio s'tait rfugi  l'tranger, mais Tercre, l'le la
plus importante de l'Archipel des Aores, lui restait fidle. Catherine
laissa ses partisans acheter des vaisseaux et recruter des hommes en
France, et, comme l'ambassadeur d'Espagne s'en plaignait, elle rpondit
franchement qu'elle les y avait autoriss et qu'elle avait pris
peine que le Roi son fils ne le trouvt mauvais. Elle protestait qu'en
Bourdelais et en Normandie, il ne se faisait aucun prparatif. Ainsi
elle engageait sa responsabilit et dgageait celle d'Henri III. C'tait
un diffrend entre elle et le roi d'Espagne sur un litige, que celui-ci
avait tranch par la force,  son dtriment[1133].

      [Note 1130: _Lettres de Catherine_, t. X, p. 454 et note 2. Ces
      deux lettres, dates par l'diteur de fvrier ou mars 1580,
      doivent tre postrieures  la demande des gouverneurs, qui
      elle-mme se place en fin mars ou avril 1581. Voir, pour le rcit
      des vnements, Schfer, _Geschichte von Portugal_, t. IV, p. 345
      (coll. Heeren et Ukert).]

      [Note 1131: Lettre de Saint-Gouard, app. aux lettres de Catherine,
      20 fvrier 1580, t. VII, p. 447.--Cf. 12 novembre 1579, t. VII, p.
      228, notes.]

      [Note 1132: A Bellivre, _Lettres_, t. VII, p. 300.]

      [Note 1133: A Saint-Gouard, lettre du 24 janvier 1581, _Lettres_,
      t. VII, p. 330.]

Elle eut mme l'ide,  ce qu'il semble, de donner toute autorit sur
les armements que faisait le conntable de D. Antonio  son gendre, le
roi de Navarre, qu'elle fit assister par son cousin, Philippe Strozzi,
colonel gnral de l'infanterie franaise. La rsolution de tout,
crivait Strozzi  Catherine, est remise  la volont de saditte majest
(Henri de Navarre).... Le tout ne se rsoudra que aprs avoir parl 
elle et reeu ses commandemens sur lesquels monsieur le comte de Vimiose
(le conntable) est rsolu de se rgler de tout...[1134] Henri III, qui
avait peu de got pour les aventures, avait probablement, pour marquer
sa dsapprobation, laiss attendre quelque heure le comte de Vimiose
dans l'antichambre de sa mre avant de le recevoir[1135]. Mais
Catherine, plus diligente, faisait verser au capitaine Carles, qui avait
convenu avec Vimiose de mener des hommes aux Iles, les 1 500 cus qui
lui taient ncessaires pour aller rafrachir les troupes du capitaine
Scalin qui s'y trouvait dj. Elle pressait le dpart des
renforts[1136], sachant que le roi d'Espagne avait expdi de Lisbonne
aux Aores, le 15 juin, 8 vaisseaux et 8 ou 900 _bisognes_ (recrues).
Elle soutenait D. Antonio, tout en s'excusant de ne pas lui donner dans
ses lettres le titre de roi, de peur que l'Espagnol pt croire qu'elle
ne persistait plus en son droit et prtention[1137].

Quand Tassis se plaignit de nouveau  elle (septembre 1581) que Strozzi
dressait en France une arme de cinq mille hommes pour aller attaquer
les possessions de Philippe II, elle rpliqua que poursuivre son droit
en Portugal, ce n'tait faire tort  personne ni faire la guerre au roi
d'Espagne, mais conserver son bien, ajoutant qu'elle n'y vouloit rien
espargner d'aulcuns moyens qu'elle avoit; que le Portugal tait  elle.
Il la priait de lui livrer D. Antonio, qui d'ailleurs n'tait pas en
France, mais en Angleterre. Et pourquoi le ferait-elle? D. Antonio
n'tait pas le sujet de Philippe II, mais le sien[1138].

      [Note 1134: Strozzi  la Reine-mre, Coutras, 6 avril 1581,
      _Lettres_, t. VII, p. 500. L'auteur de _l'Histoire de la Ligue_,
      publie par Charles Valois (S.H.F.), t. I, 1914, p. 61-62, parle
      de pourparlers, aprs la paix de Fleix, entre le Vimiose et le roi
      de Navarre, pourparlers que la Reine-mre aurait fait chouer.
      Mais Strozzi parle  Catherine comme si elle tait consentante, et
      son tmoignage est d'un tout autre poids.]

      [Note 1135: Lettre de la Reine-mre  Strozzi, t. VII, p. 383, 16
      juillet 1581.]

      [Note 1136: Probablement les 300 hommes, et aussi les poudres pour
      les habitants des les dont il est question dans sa lettre 
      Mauvissire, 21 juillet, t. VII, p. 386. Les Iles, terme vague et
      qui dsigne tantt particulirement les Aores, tantt tous les
      archipels portugais, Aores, Madre, les du Cap Vert.]

      [Note 1137: A Mauvissire, _Lettres_, t. VII, p. 387.]

      [Note 1138: A Saint-Gouard, 23 septembre 1581, _Lettres_, t. VII,
      p. 401.]

Or c'est  cette mme audience o elle se dclara reine de Portugal
qu'elle proposa le mariage du duc d'Anjou avec une infante. Ses
revendications personnelles et ses projets matrimoniaux taient
troitement lis. Assurment, dans sa pense, la dot de l'infante--une
dot territoriale--devait tre le prix de sa renonciation. Comme elle
tait trop intelligente pour supposer que Philippe II cderait le
Portugal  son gendre, il fallait que les compensations fussent
cherches du ct des Pays-Bas, et c'est ce que les Espagnols
comprirent. Elle avait fini par dcider Henri III  intervenir en
Portugal. D. Antonio fut reu  Paris comme un prince (octobre 1581).
On tient pour chose trs certaine, crit le 31 octobre l'agent
florentin, que l'entreprise du Portugal est rsolue et l'on fait compte
d'y mener 10 000 fantassins franais, dont la Reine-mre fournit la
moiti de ses propres deniers, et 4 000 Allemands[1139].

Le comte de Brissac eut charge d'embarquer en Normandie 1 200 hommes
pour les Iles[1140]. Strozzi devait, avec le gros de la flotte, partir
de Guyenne. Catherine s'occupait de runir des fonds[1141]. On allait
tre prt et partir. Elle tait confiante dans le succs de
l'entreprise[1142]. Mais il fallait se hter, car la saison
s'avanait[1143], et mettre  la voile avant le 10 dcembre[1144]. En
Normandie les armements taient achevs. Que Bordeaux pousst les siens!
Mais, le 10 dcembre, Strozzi tait encore  Poitiers et attendait de
l'argent[1145]. La Reine-mre annonait, bien marrye, qu'elle en
demandait au clerg et  la ville de Paris, sans grande esprance
d'ailleurs. Elle ne pouvait rien obtenir du Roi.

C'est une des raisons du retard de l'expdition, mais ce n'est
probablement pas la seule. Le duc d'Anjou tait alors en Angleterre et
son mariage, si par hasard il se faisait, dispensait de l'aventure du
Portugal, dont le principal, sinon l'unique objet, tait de lui procurer
une principaut aux Pays-Bas. Les affaires de France taient toujours en
mauvais tat, et quand elles s'amlioraient sur un point, elles se
gtaient ailleurs. Bellivre, occup toute l'anne 1581  poursuivre les
ngociations interminables du Midi, se croyait sr en novembre de la
paix avec le roi de Navarre, et il en faisait honneur  la bonne volont
de la reine de Navarre, mais il lui restait  pacifier le Languedoc, une
province, disait la Reine-mre, plus dbauche que les autres[1146].

      [Note 1139: 31 octobre 1581, _Ngociations diplomatiques de la
      France avec la Toscane_, t. IV, p. 408.]

      [Note 1140: Lettre du 27 octobre  Matignon, qui faisait l'office
      de lieutenant gnral du roi  la place de Biron et qui le
      remplacera en cette qualit en novembre 1581, _Lettres_, t. VII,
      p. 407.]

      [Note 1141: Matignon  la Reine, 15 octobre, _Lettres_, t. VII, p.
      499, appendice.]

      [Note 1142: La Reine  Matignon, 28 octobre, _Lettres_, t. VII, p.
      409.]

      [Note 1143: A Matignon, 8 novembre, t. VII, p. 412.]

      [Note 1144: 21 novembre,  Bellivre, t. VII, p. 417.]

      [Note 1145: _Lettres_, t. VII, app., p. 500.]

      [Note 1146: Bellivre  la Reine mre, 10 novembre 1581.
      _Lettres_, t. VII, app., p. 473, et rponse de la Reine-mre, 18
      novembre, _Lettres_, t. VII, p. 416.]

L'esprit de faction, dont Catherine, un an auparavant (23 dcembre
1580), signalait la licence effrne, se dchanait plus ardent  la
veille d'une agression directe contre la grande puissance catholique,
l'Espagne. L'agent florentin Renieri, s'excusant de ne pouvoir, pour
beaucoup de raisons, renseigner son gouvernement sur les partis en
France, ajoutait toutefois: Les gens passionns sont nombreux, _neutri
autem pauci_ (mais les neutres sont rares), et je vous dirai une opinion
et qui se vrifie certaine, c'est que les dites passions sont si
vhmentes que, en ce qui touche aux affaires de la Couronne, et
principalement  celles de Monsieur, frre du Roi, beaucoup font
connatre la douleur qu'ils ont, que son Altesse ait mieux russi en ses
entreprises qu'ils ne le dsiraient ni ne le pensaient, ne craignant pas
de cette faon de se dclarer Espagnols _plus quam honestum decet_ (plus
que l'honneur ne le voudrait), de quoi toutefois quelques-uns disent
qu'il ne se faut pas merveiller [de leur impudence] pour tre le nombre
de ces gens-l si grand, et tre compos de grands; et en outre _in hoc
mundo_ (entendez, en ce royaume) celui qui fait bien _saepissime_ (le
plus souvent) ne peut avoir un oeuf, tandis que celui qui fait mal en a
encore plus de neuf[1147] (9 septembre 1581).

      [Note 1147: _Ngociations diplomatiques avec la Toscane_, t. IV,
      p. 397-398.]

C'en tait fait du beau rve o Catherine se complaisait,  son retour
du Midi, d'une union si troite avec son fils que leurs deux volonts
n'en feraient qu'une. La question du duc d'Anjou avait empch l'accord
parfait. Henri tait jaloux que sa mre s'intresst  la grandeur de
son frre et, quoiqu'elle lui reprsentt que c'tait pour son bien,
irrit qu'elle compromt  cette fin les finances et la scurit de son
royaume. Un Roi qui ne veut pas, une Reine-mre, autant dire un
principal ministre, qui ne peut pas tout ce qu'il veut, c'taient des
personnalits accouples dont l'une usait son effort  entraner
l'autre. Catherine gouvernait en apparence toujours avec mme puissance,
mais en fait elle tait entrave par les rsistances ou la force
d'inertie de son compagnon. Henri suit, se cabre, s'arrte, repart.
L'action de Catherine est  proportion faible ou forte.

Elle ne s'exerce librement (et encore?) que pendant les maladies du Roi
ou ses dvotions, qui alternent avec ses dbauches. Aprs la crise
d'otite dont il avait failli mourir en septembre (1579), il souffrit le
mois suivant d'une blessure au bras d'origine inconnue. Il tait si
dlicat qu'en fvrier 1580 la Reine-mre pria le pape de lui interdire
sous peine d'excommunication de faire maigre pendant le carme[1148].
Peut-tre avait-il observ avec trop de zle les pratiques du carnaval?
En juin, il lui vint une enflure au pied, dont il alla se soigner seul
 Saint-Maur, laissant sa femme avec sa mre[1149]. Il avait bonne mine
en novembre--du moins Catherine le dit--mais en dcembre la tumeur
(lupa) qu'il avait  la jambe se ferma et l'humeur se porta au visage.
Le Roi, dit clairement l'agent florentin Renieri, fait la dite  cause
du mal franais, dont le traitement est  recommencer. Il a la figure
remplie de boutons, le teint mauvais, il est maigre et mal en point. Ses
fidles serviteurs sont dans la peine et doutent de sa vie[1150]. Il
quitta la Cour en janvier (1581) et se retira seul  Saint-Germain, o
il resta jusqu' la fin mars. En partant il chargea sa mre d'expdier,
commander et signer tout pendant six semaines[1151]. Il l'aurait mme
nomme rgente, comme en cas de maladie grave. Catherine jugea bon de
dmentir ce bruit et d'annoncer le retour prochain du Roi  la Cour dans
une lettre  Du Ferrier, qui reprsentait la France  Venise, ce centre
international d'information (23 mars)[1152]. Mais avec ou sans ce titre
elle exera plusieurs semaines de pleins pouvoirs.

      [Note 1148: 19 fvrier 1580, _Lettres_, t. VII, p. 226-227.]

      [Note 1149: _Lettres_, juin 1580, t. VII, p. 263-264.--Cf. le
      billet d'Henri III, p. 264, note.]

      [Note 1150: _Ngociations diplomatiques de la France avec la
      Toscane_, 25 dcembre 1580, t. IV, p. 342.]

      [Note 1151: _Id._, _ibid._, p. 345.]

      [Note 1152: 23 mars 1581, _Lettres_, t. VII, p. 328.]

Or ce fut pendant cette priode que le duc d'Anjou quitta le Midi, fit
des leves et prpara une seconde expdition des Pays-Bas. La Reine-mre
n'avait pas russi par conseils, remontrances et prires  le dtourner
de son projet. Elle reculait devant l'emploi de la force pour ne pas
provoquer aux armes la multitude des mcontents. Mais Henri III, qui ne
se dcidait pas  courir sus  son frre, en voulait  sa mre de ne pas
l'y pousser. Il la savait habile, mais il la jugeait faible et inclinant
avec l'ge  mnager tout le monde et  tout apaiser. L'ide lui vint,
non pas de l'exclure du gouvernement, mais de se fortifier lui-mme
d'agents d'excution intelligents et nergiques, qu'avec sa tendance
habituelle il choisit dans son entourage le plus intime.

Aprs la mort de Qulus, Maugiron, Saint-Mesgrin, qui n'taient que de
beaux phbes, apparaissaient au premier plan des mignons d'une autre
espce, qui ne sont plus seulement ou qui ne sont mme plus du tout les
compagnons de plaisir du Roi. Henri III ne se borne pas  les gratifier
de pensions et de faveurs; il les veut puissants et riches pour les
opposer  ses ennemis. Sa mre ne voyait de moyen de salut que dans le
contentement du duc d'Anjou, il en cherchait un autre, qui tait de
s'entourer de serviteurs  son entire dvotion. Il disgracia Saint-Luc,
qui avait un jour hasard d'excuser la rvolte de Bellegarde; il loigna
d'O, qui se plaignait de n'tre pas assez favoris. Il concentra ses
grces sur d'Arques et La Valette. Il les fit ducs et pairs pour les
galer aux princes de son sang. Il maria d'Arques, promu duc de Joyeuse,
 une soeur de sa femme, Marguerite de Lorraine (24 septembre 1581), et
il aurait fait pouser, s'il l'avait pu,  La Valette, le nouveau duc
d'Epernon, une autre de ses belles-soeurs ou mme la petite-fille de
Catherine, Christine de Lorraine[1153]. Il leur rserva les grands
offices de la Couronne. S'il ne russit pas  dcider le duc de Guise 
se dmettre de la grande matrise, il acheta l'Amiraut de France 
Mayenne, qui l'avait en survivance du marquis de Villars, son beau-pre,
et la donna  Joyeuse (19 juin 1582). Il investit d'Epernon de la charge
de colonel gnral de l'infanterie franaise, que Philippe Strozzi
abandonna pour un titre de vice-roi dans le Nouveau Monde (novembre
1581), et peu  peu il accrut tellement son autorit sur les gens de
guerre qu'il en fit une sorte de conntable moins le titre. Le
chancelier Birague, vieux, fatigu et chagrin, dut cder les sceaux 
Cheverny, un serviteur d'une complaisance  toute preuve.

      [Note 1153: Entrinement au Parlement des lettres portant rection
      de la vicomt de Joyeuse en duch-pairie (7 sept. 1581) et de la
      chtellenie d'Epernon (27 novembre 1581).]

Il pensait par les mmes moyens se faire obir dans les provinces. Il
pressa le duc de Montpensier, un prince de sang, de rsigner le
gouvernement de la Bretagne et, aussitt qu'il fut mort (22 septembre
1581), il y nomma le frre de la Reine, le duc de Mercoeur. Il destinait
 d'Epernon celui de la Guyenne, qu'il proposa au roi de Navarre
d'abandonner, et, en attendant, il lui confia le commandement des trois
grandes places fortes de l'Est, Toul, Metz et Verdun. Joyeuse eut la
Normandie, qui tait d'ordinaire dvolue  un prince de sang. Les
parents des deux favoris participrent  leur fortune. Le frre an de
d'Epernon, Bernard Nogaret de La Valette, obtint Saluces et les
territoires d'outre-monts; le pre de Joyeuse attendait le Languedoc,
que le Roi mditait d'enlever  Montmorency. Tant de changements, et 
la mme poque, sont videmment l'indice d'un plan arrt, et en soi ils
peuvent se comprendre. Il tait politique de substituer aux gouverneurs
et aux grands officiers de la Couronne tides, peu dociles ou suspects,
une aristocratie nouvelle qui, craignant beaucoup de celle qu'elle
dpossdait, aurait,  dfaut de reconnaissance, intrt  bien servir.
Il tait conforme  la tradition du pouvoir absolu de montrer que les
premires charges de l'tat et mme que la plus haute naissance tiraient
de la faveur royale toute leur autorit. Richelieu n'eut pas d'autres
maximes. Mais la cration d'une aristocratie nouvelle n'tait qu'un
palliatif. Il manquait au gouvernement l'unit, qui est la condition
mme de la force. Catherine restait au pouvoir; son fils se faisait
assister de deux grands officiers. Ce n'tait pas une concentration,
mais bien son contraire. Le Roi ne dirigerait pas ses mignons, tant par
nature le serviteur de ses serviteurs, et il tait impossible que
ceux-ci le dirigeassent, tant eux-mmes gaux et par consquent rivaux,
divergents d'opinions et d'ambitions. Ils ne parvenaient  s'entendre
que contre la Reine-mre dont ils cherchaient  ruiner le pouvoir pour
augmenter d'autant le leur. Leur lvation ajoutait  toutes les autres
causes de mcontentement celle d'une faveur inoue qui n'tait fonde ni
sur l'origine ni sur le mrite. Elle ne procurait pas  la royaut
l'appoint d'un parti, d'une clientle, d'une grandeur historique. Ce
n'tait pas assez, pour lutter contre les huguenots, les catholiques
ardents et les politiques, contre les Guise, les Bourbons, les
Montmorency et le duc d'Anjou, de deux simples gentilshommes de vieille
race. La mauvaise administration financire du Roi exasprait les
peuples; ses prodigalits indignaient tous ceux qui n'en profitaient
pas. Il n'avait jamais d'argent pour ses affaires et il en extorquait de
tous cts pour ses plaisirs. Les noces de Joyeuse cotrent 1 200 000
cus qui auraient fait un meilleur service en Flandre. Les grands et la
noblesse s'irritaient de voir les pensions, les charges, les
gouvernements passer  deux parvenus.

La Reine-mre gmissait de cette faon de gouverner si contraire  son
systme de tempraments et de mnagement. Mais elle se gardait bien de
protester tout haut. Elle fait tout ce qu'elle peut, crit l'agent
florentin, pour complaire aux deux mignons[1154]. Elle se montra si
empresse aux ftes du mariage de Joyeuse qu'elle fut oblige de prendre
le lit pour se remettre de cet excs de bienveillance[1155]. Au moins
aurait-elle voulu que les mignons se fissent pardonner leur fortune, 
sa faon, qui tait de caresser tout le monde. Mais d'Epernon,
orgueilleux et autoritaire, n'entendait cder  personne. Elle essaya de
le dcider  se rendre agrable aux Guise, qu'il dtestait, comme les
ennemis du Roi et les rivaux possibles de demain. La duchesse douairire
de Guise, marie au duc de Nemours, dsirait l'abbaye de Chailly, qui
tait vacante, pour un de ses enfants du second lit, le marquis de
Saint-Sorlin, offrant de rsigner celle de Martigny-le-Comte, dont on
pourrait gratifier un des fils de Bellivre. Catherine, dsireuse de
faire plaisir  la duchesse et  Bellivre, et n'osant s'adresser
elle-mme  son fils, pria le favori de s'entremettre auprs du Roi pour
lui faire agrer l'change. S't, lui crivait-elle, le servyse du Roy
que toutes dfienses et mauvse yntelygences sset (cessent)... et
tout cet (ceux) que le Roy fayst l'honneur de aymer, en doivet avoyr
[d'affection] pour li (lui) acqurir aultant de servyteur. Puysque me
vols aystre amy je vous parler come vous tenant pour tel[1156]. Mais
que d'Epernon ait fait ou non cette dmarche, les raisons d'hostilit
subsistaient. D'Epernon eut quelques mois aprs une querelle avec
Mayenne sur le droit qu'ils revendiqurent tous deux de prsenter la
chemise au Roi  son lever[1157].

      [Note 1154: 7 septembre 1581, _Ngociations diplomatiques de la
      France avec la Toscane_, t. IV, p. 396.] [Note 1155:
      _Ngociations diplomatiques avec la Toscane_, t. IV, p. 404,
      octobre 1581.]

      [Note 1156: 13 novembre 1581, _Lettres_, t. VII, p. 415.]

      [Note 1157: Juin 1582, _Ngociations diplomatiques avec la
      Toscane_, t. IV, p. 421.]

Le duc de Joyeuse tait plus aimable, mais aussi ambitieux. Il voulait
avoir de gr ou de force le gouvernement du Languedoc pour son pre, qui
y tait lieutenant gnral, et il excitait le Roi, qui n'y tait que
trop dispos, contre Montmorency. Il fit nommer un de ses frres
archevque de Narbonne (14 mars 1582), ce qui lui donnait la prsidence
des tats du Languedoc. Montmorency s'inquitait de cet envahissement
des Joyeuse. Il savait que le Roi lui gardait rancune de ses injures
passes, malgr les preuves rcentes de son dvouement, et qu'il le
rendait responsable de la dsobissance des protestants du Midi. Il
prenait ses prcautions. Il n'avait pas cess d'tre en bons rapports
avec le duc d'Anjou,  qui il fournissait des soldats; il se rapprocha
du roi de Navarre, avec qui il n'avait jamais rompu. Il s'tait assur
des amis  Rome, en protgeant Avignon et le Comtat contre les
huguenots, et l'on croyait qu'il avait des intelligences avec Philippe
II[1158].

      [Note 1158: _Ngociations diplomatiques_, t. IV, p. 396-397.]

Henri III ne dissimulait pas son intention de se dbarrasser de lui.
Mais la Reine-mre estimait qu'en pleine expdition des Flandres, et 
la veille de l'expdition du Portugal, le plus sage serait d'intresser
Montmorency  la pacification de la province, en y mettant le prix.
L'offre suivait la menace dans une instruction qu'elle avait dicte le
10 novembre 1581. La Royne mre du roy, aiant tousjours dsir de veoir
monsieur de Montmorency hors de la peyne o elle s'asseure (est sre)
qu'il est, pensant bien qui (qu'il) ne peult estre aultrement, se voiant
hors de la bonne grace de son Roy et _tousjours en creinte et doubte o
il est de sa vye_,... a pens ne perdre ceste occasion du mander audict
sieur de Montmorency que c'est  ce coup qu'il fault qu'il monstre par
effect ce qu'il a tousjours faict dire  la dame Royne, que quand il
verroit sa seurete, qu'il n'y auroit rien qu'il desirast tant que de
pouvoir avoir la bonne grace de son Roy[1159]. Le service qu'elle
attendait de lui, c'est, comme elle l'crivait  Bellivre, de dcider
aveques les deputez de ceulx de la religion pretendue rforme la
restitution des places et l'entier accomplissement de l'dit[1160]. En
rcompense, elle lui asseure et promect, dit l'instruction, que le Roy
lui accordera de demeurer en son gouvernement avec la puissance que
gouverneur absolut y doibt avoir et la survivance pour son filz et
trouvera bon le mariage de sa fille avec le filz de Monsieur de
Montpensier et donnera telle femme  son filz qu'il aura occazion
d'estre content. Elle lui garantissait les mmes avantages au cas o
les protestants refuseraient de faire la paix, pourvu qu'il abandonnt
leur parti. Elle ajoutait de sa main: Ne fault taublyer  luy dire (
Montmorency) que il faut que le roi de Navarre souy catolique: c'est son
bien et seuret (du roi de Navarre) et le repos de l'Estat[1161].
Assurment Henri III y trouverait son avantage, mais que gagnerait le
roi de Navarre  trahir sa cause pour ce gouvernement versatile. C'tait
trop demander  Montmorency. Cet homme si fin dut penser qu'on ne le
ferait jamais gouverneur absolu puisqu'on y mettait pareille
condition. Et il ne cessa plus de se dfier.

      [Note 1159: Lettre du 10 novembre et instruction du mme jour,
      _Lettres_, t. VII, p. 413-414.]

      [Note 1160: La Reine  Bellivre, 27 dcembre 1581, _Lettres_, t.
      VII, p. 420.]

      [Note 1161: Instruction, _Lettres_, t. VII, p. 414.]

A tout le moins Catherine avait le plus grand intrt  loigner du Midi
le chef des protestants et  l'attirer  la Cour. Elle y pensait
beaucoup, et, comme toujours, raisonnant par hypothse, elle croyait la
chose possible. Elle comptait beaucoup sur Marguerite, dont elle avait
apprci tout rcemment le zle et l'intelligence. Elle dcida Henri III
 la rappeler, pensant que son mari ne rsisterait pas au plaisir de la
suivre. Le roi de Navarre s'y dclara d'abord assez dispos, pour ne pas
dire non tout de suite, mais quand il eut pris le temps de rflchir,
toutefois il a considr, expliquait Bellivre, que la paix n'est pas
encores asss exqute et ne vouldroit que le mal qui se commectroit de
de donnast occasion au Roy de le veoir mal voluntiers[1162].
Catherine ne dsesprait pas que Marguerite fint par l'entraner. Elle
ne savait pas ou se refusait  croire que le mnage de Navarre allait
mal. Marguerite, qui n'tait pas sans reproches, tait indulgente aux
faiblesses de son mari, mais il tait exigeant jusqu' l'indiscrtion.
Sa liaison avec une des filles d'honneur, Fosseuse (Franoise de
Montmorency), ayant eu les suites qu'on peut penser, il aurait voulu que
sa femme se retirt avec sa matresse dans un coin des Pyrnes jusqu'
la dlivrance de la jeune mre. Elle refusa et cependant poussa la
condescendance envers lui jusqu' secourir la favorite la nuit o elle
accoucha, mais le lendemain, comme il la pressait d'aller lui faire
visite comme  une malade pour empcher les mchants propos, elle
s'excusa de servir de couverture. Il en prit de l'humeur et le lui fit
sentir. Marguerite ne fut que plus presse de partir, ayant reu du Roi
15 000 cus pour son voyage[1163]. Elle quitta le Midi le 26 fvrier
1582, accompagne de Fosseuse et de son mari. La Reine-mre alla
au-devant de sa fille jusqu'en Poitou afin de voir son gendre et lui
donner asseurance de la volont et de la bienveillance du Roy, mais
il tait si mfiant qu'il refusa d'aller au-devant d'elle jusqu'
Champigny et l'obligea, malgr son mauvais tat de sant,  pousser
jusqu' Saint-Maixent, ville protestante[1164]. De leur conversation au
chteau de la Mothe-Saint-Heraye (27-31 mars), on ne sait rien[1165], si
ce n'est que le roi de Navarre s'en retourna en Gascogne, fort mcontent
de sa femme et de sa belle-mre, qui emmenaient sa matresse.

      [Note 1162: La lettre de Bellivre, 10 novembre 1581, _Lettres_,
      t. VII, app. p. 473.]

      [Note 1163: Fin dcembre, _Lettres_, t. VII, p. 420. _Mmoires de
      Marguerite_, p. 177-181.]

      [Note 1164: Catherine  Matignon, 16 mars, t. VIII, p. 14 et le
      roi de Navarre  Scorbiac, _Lettres missives_, t. I, p. 445.]

      [Note 1165: L'opuscule de M. Sauz, _Les confrences de La
      Mothe-Saint-Heraye_, Paris, 1895, est une reconstitution
      ncessairement conjecturale.]

Catherine avait pris le parti de sa fille. A son retour elle fit chasser
Fosseuse et prtendit que son gendre trouvt bonne cette excution.
C'tait, lui crivait-elle, pour ouster (ter) d'auprs d'elle
(Marguerite) tout ce que (qui) pouroit altrer l'amity des deux poux
qu'elle avait conseill de faire partir ceste belle beste[1166]. Mais
lui dont l'amour fut de tout temps la grande et d'ailleurs l'unique
faiblesse protesta vivement. Il envoya  Paris Frontenac, ung petit
galant outrecuid et impudent, dire des injures  Marguerite. La
vieille Reine tait confondue de ces nouvelles faons. .... Vous
n'estes pas, lui crivait-elle, le premier mary jeune et non pas bien
sage en telles chouses, mais je vous trouve bien le premier et le seul
qui face aprs un tel fet advenu tenir tel langage  sa femme. Henri
II, ... la chouse de quoy yl estoit le plus mary (marri) c'estoit quand
yl savoit que je seuse de ces nouveles l et quand Madame de Flamin fut
grosse, yl trouva trs bon quant on l'en envoya (la renvoya) et jeams
ne m'en feit semblant ny pire visage et moins mauvais langage. Et avec
qui son gendre prenait-il pareille libert? Avec la fille d'Henri II,
avec la soeur de vostre Roy qui (laquelle) vous sert, quand l'aurs
considr, plus que ne penss, qui vous ayme et honore come s'ele avoyt
autant d'honneur de vous avoir espous que si vous fusis fils de roy de
France et elle sa sugte. Ce n'est pas la faon de traiter les femmes de
bien et de telle maison de les injurier  l'aptit d'une p....
publique.... Elle exagrait sans doute l'amour conjugal de Marguerite
et l'honneur que le Barnais, ce roitelet, avait eu de l'pouser. Mais
elle avait raison de donner sur la crte  ce jeune coq. Eh quoi... ce
sufisant personnage de Frontenac a dyst par tout Paris que si Fosseuse
s'en aloit que vous ne vyendris jeams  la Court,  cela vous pouvs
conestre come yl est sage et affectionn  vostre honeur et rputation
que d'une folye de jeunesse en fayre une consquence du bien et repos de
ce royaume et de vous principalement....[1167]

      [Note 1166: 12 juin, _Lettres_, t. VIII, p. 37.]

      [Note 1167: 11 juin 1582, _Lettres_, t. VIII, p. 36-37.]

L'attitude du roi de Navarre, les dfiances de Damville, l'opposition
des protestants du Languedoc, le mcontentement gnral contre le Roi et
les mignons, tout poussait Catherine  suivre sa nouvelle politique. La
paix intrieure dpendait des dispositions du duc d'Anjou. Son mariage
avec lisabeth tait dsespr. Il venait d'tre reconnu pour souverain
par les tats gnraux des Pays-Bas (mars 1582), mais ce n'tait qu'une
force d'opinion. S'il tait oblig d'abandonner les Pays-Bas, faute
d'hommes et d'argent, les moyens ne lui manqueraient pas pour se venger
sur son frre de son chec et de son abandon. Ce n'tait pas assez de le
laisser aller en Flandres, il fallait l'y soutenir et faire une
diversion ailleurs pour assurer sa fortune et la tranquillit du
royaume. L'aider  conqurir  la pointe de l'pe la main d'une infante
tait la solution idale de toutes les difficults. Ce mariage
satisferait son ambition, car la Reine-mre ne l'imaginait qu'avec une
principaut pour dot, et en le fixant hors du royaume, il l'arrachait 
la tentation de brouiller au dedans. Il tait aux protestants et aux
politiques l'appui de ce fils de France et fortifiait d'autant
l'autorit royale. Philippe avait, il est vrai, qualifi la proposition
de Catherine d'extravagante[1168], mais il cderait  la ncessit.

Henri III avait dit  Villeroy, qui revenait des Pays-Bas, o il avait
assist  la proclamation du duc d'Anjou comme souverain de Brabant (19
fvrier 1582), qu'il n'avait moyen ny aussy volont d'entrer en guerre
contre le roy d'Espagne, congnoissant que ce seroit la ruyne de ce
royaulme. Mais, aprs cette dclaration de principe, il avait ajout
qu'il s'en remettait  l'avis de sa mre. Elle saisit l'occasion de lui
exposer par crit son programme de politique trangre[1169] (17 ou 18
mars 1582).

      [Note 1168: Kervyn de Lettenhove, t. VI, p. 173, note 1, lettre de
      Philippe II  Tassis, du 19 mars 1582.]

      [Note 1169: _Lettres_, t. VII, p. 341-344. Cette lettre est
      antidate d'un an dans la correspondance. Elle ne peut pas tre de
      janvier ou fvrier 1581: en effet, il y est question du dpart de
      l'archiduc Mathias, autre prtendant  la souverainet des
      Pays-Bas, qui ne dposa sa charge de gouverneur gnral que le 7
      juin 1581 et qui mme ne sortit d'Anvers que le 29 octobre de
      cette mme anne;--de la rception du duc d'Anjou, qui ne peut
      s'entendre que de son entre  Anvers et de son inauguration comme
      duc de Brabant et souverain des Pays-Bas (fvrier-mars 1582);--du
      comte de Leicester, qui, on l'a vu, accompagnait le Duc sur la
      flotte anglaise. On peut fixer  un jour prs la date de cette
      lettre-mmoire. Elle commence ainsi: Hier arriva La Neufville,
      c'est--dire Villeroy (Nicolas de Neufville, seigneur de
      Villeroy), porteur des lettres du prince d'Orange. Or le 17 mars
      1581 (_Lettres_, t. VIII, p. 15), Catherine remerciait le prince
      d'Orange des lettres qu'il lui avait fait remettre par le Sr de La
      Neufville. Le mmoire de Catherine  Henri III est du mme jour
      que sa rponse au prince d'Orange du 17 mars, si Villeroy est
      arriv le 16, ou du 18, s'il est arriv le 17.]

Elle a fait, dit-elle, tout ce qu'elle a pu pour dtourner le duc
d'Anjou de l'entreprise des Pays-Bas, dont il risquait de sortir avec
peu d'honneur, vu les ressources dont il disposait. ... Si Dieu eust
voullu que cette occasion (la rvolte des Pays-Bas, contre Philippe II)
se fust prsente du temps du Roy vostre pre, je crois qu'il en eust eu
une grande joye, en ayant les moyens, mais qu'en ce temps icy, je n'y en
vois nul. Elle le constatait, il est vrai,  son trs grand regret,
n'ayant que ces deux fils, qu'elle voudrait voir seigneurs de tout le
monde.

Elle n'avait jamais manqu non plus de remontrer au Duc que le royaume
avait dj horriblement souffert des ravages des gens de guerre, que
s'il faisait de nouvelles leves, il perdrait la bonne grce du Roi en
foulant les peuples et que ce seroit sa totale ruyne, que piller le
pays et demander aide, ce n'estoit pas le moyen de luy en pouvoir
donner, que son frre n'avait Perou ny Inde.

Elle pourait assurer le Roi qu'elle ne s'pargneroit jamais en rien,
comme elle avait toujours fait, pour son contentement, pour son service,
pour la conservation du royaume. Vous me faictes, disait-elle, cet
honneur de m'escripre que je l'ay conserv et gard d'estre divis entre
plusieurs: Dieu m'a tant favorise que je le voie tout entier en vostre
obissance. Ceux-l seuls qu'elle avait empchs de parvenir  leurs
desseings-- leurs mauvais desseins--mais non les gens de bien et les
bons serviteurs, lui avaient voulu mal et haine de sa conduite.

Ce n'tait pas par vanit, on le voit bien, qu'elle rappelait ses
services, elle voulait convaincre Henri III de son habilet comme de son
dvouement pour l'amener  ses vues. Avec vostre cong,... je ne puis
dire qu'il faille laisser perdre vostre frre. Mais s'ensuivait-il
qu'il aurait la guerre avec le roi d'Espagne ou des troubles dans son
royaume? Non, assurment, Vous me direz qu'il faut venir  l'une ou 
l'autre de ces trois choses. Tout bien considr, elle pensait qu'il
pouvait viter tous ces inconvnients. Qu'il envoyt  son frre un
homme qui lui ft agrable ou tout au moings point odieux pour lui
reprsenter la dtresse de ses finances et l'impossibilit de soutenir
une guerre et lui dire ce qu'il pouvait et ne pouvait faire. L'important
tait d'assister le Duc aux Pays-Bas jusques  ce que avec honneur il
s'en puisse retirer. Ce moyen honorable, c'tait,  son avis, qu'il
retournt en Angleterre, comme il avait dclar qu'il le ferait, quand
les tats gnraux l'auraient reconnu, pour pouser la Reine. Celle-ci
ne pourrait plus objecter contre ce mariage la crainte d'une rupture
avec Philippe II, aprs s'tre compromise jusqu' faire conduire le Duc
d'Anjou aux Pays-Bas, sur une flotte anglaise, en compagnie du comte de
Leicester. Mme s'il craignait un refus, il n'en devrait pas moins aller
la trouver pour la supplier de lui dclarer sa volont... et que s'il
ne peut avoir l'heur de l'espouser,... regarder de luy en faire
[trouver] une [femme] et se joindre avecque vous et par mesme moyen
mettre une paix gnrale par toute la chrestient. L'ide de Catherine
se devine. Elle voulait par cette marque de dfrence intresser
lisabeth au mariage de son ancien fianc et la dcider  ngocier, de
concert avec la France, une paix gnrale dont le prix serait la main de
l'infante. Elle prvoyait que son fils, si longuement bern par la reine
d'Angleterre, refuserait tout d'abord de faire une nouvelle dmarche,
mais elle pensait qu'il s'y rsignerait, sachant qu'il n'avait pas
d'autre moyen de s'assurer l'aide de son frre et que la reine
d'Angleterre, n'tant pas sa femme, ne ferait pas la guerre pour l'amour
de lui. Le Roi, de son ct, devait dputer  lisabeth pour aviser
d'accord avec elle  la paix gnrale et lui dire son intention de
marier son frre, qui avait dj vingt-sept ans, et la prier de prendre
 ce sujet une bonne rsolution.

Le moment tait d'ailleurs bien choisi pour oser sans risques et traiter
avec succs. Philippe II n'avait ni la force ni mme la volont de
s'attaquer  la France; il tait trop proccup d'achever l'occupation
du Portugal et de garder le peu qui lui restait en Flandres. Il
suffirait de fortifier les places de Provence, du marquisat de Saluces
et de Picardie, pour se prmunir contre une surprise. Mais... si vostre
frre se peut conserver o il est et que nous puissions conserver les
Isles de Portugal, je crois fermement... qu'il (Philippe II) dsirera de
traicter  bon escient, et la raison le veut veoyant l'aage qu'il a, de
ne voulloir laisser  ses enfans [mles], qui se peuvent dire au
maillot, une guerre commence contre ung si grand ennemy que vous leur
seriez, et si cette ngociation ne se fait ainsy que nous dsirons, je
pense que pour le moings cela servira  le faire temporiser de rien
faire contre vous.

Ce qu'elle proposait, en somme, c'tait, tout en se maintenant aux Pays
Bas, de s'tablir fortement aux Aores, une diversion qu'elle jugeait
sans danger et capable de prvenir un danger. Et (je) ne veois pas
d'aultre moyen pour ne brouiller le Royaulme dedans ne dehors que [ce
que] je vous ai dit cy-devant. L'affaire toutefois tait de telle
importance qu'elle suppliait le Roi de prendre l'avis de tant de gens de
bien qui sont auprs de lui, car je serois bien marrie que sur le mien
seul... les choses n'advenant pas comme je le dsire, ce Royaulme en
pastisse et que n'en eusiez le contentement que [je] vous en dsire. Le
temps n'est plus o elle prenait hardiment ses responsabilits.

Ce changement de direction inspir par un dessein d'union familiale
tait hasardeux. Jusqu'ici elle avait tiraill contre l'Espagne 
couvert. Il s'agissait maintenant de s'engager assez  fond pour se
faire payer trs cher le prix de la retraite. Ce mmoire  Henri III la
peint tout entire avec ses qualits et ses dfauts. Elle part
d'observations trs justes, mais elle prend ses dsirs pour des ralits
et compte trop sur une solution favorable. Il est trs vrai, comme elle
le constate, que Philippe II a trop d'affaires en Portugal et aux
Pays-Bas pour penser aux reprsailles, qu'il est en ce moment dpourvu
de soldats et d'argent et que l'on peut presque impunment exercer sur
lui une pression. Mais il est douteux, quoiqu'elle le dise vieil et
caduc, qu'il soit,  cinquante-trois ans, press comme s'il allait
mourir, de rgler  perte ses diffrends avec ses voisins. Mme mourant,
il ne consentirait pas  cder les Pays-Bas, un patrimoine et si riche
qu'il rapportait plus, en temps de paix, que le Prou et les Indes, et
encore moins le Portugal, sa conqute, qui achevait l'unit de la
pninsule, ou mme les Iles dont l'ambassadeur vnitien dit qu'elles
seraient comme une pine en son oeil. Tout au plus (ce n'est qu'une
supposition) se serait-il rsign  lcher les quelques tablissements
portugais du Brsil. Mais la Reine-mre pouvait-elle croire que le duc
d'Anjou serait heureux jusqu' l'apaisement de s'intituler roi du Brsil
ou empereur d'Amrique. L'ide en parat plaisante. Une hypothse
qu'elle n'examine pas non plus, c'est que Philippe II vive encore
longtemps, comme il arriva, et qu'ayant un jour les mains libres, il
veuille se venger des injures passes et de l'agression finale. La
question mritait cependant d'tre dbattue. O Henri III trouverait-il
alors pour lui rsister la force et les ressources qui lui manquaient
maintenant pour l'attaquer en face? La situation de la France serait
donc meilleure et celle de l'Espagne pire. Catherine supposait pour les
besoins de la cause que Philippe II mourrait, laissant un enfant pour
lui succder, ou que le Roi son fils serait dans quelques annes riche,
obi et puissant.

Un manque de psychologie tout aussi extraordinaire que cette erreur de
logique, c'tait sa mconnaissance du caractre d'lisabeth. Cette
vieille fille coquette n'tait pas tellement sensible aux gards qu'elle
en oublit les intrts. Elle avait des nerfs de femme, mais une tte
d'homme, et elle ne marierait pas le duc d'Anjou pour faire plaisir  la
Reine-mre. Elle trouvait plus de scurit  maintenir la brouille entre
la France et l'Espagne qu' intervenir en tiers dans leur
rconciliation, au risque de voir s'unir contre elle les deux grandes
puissances catholiques. Elle avait un patriotisme trop jaloux et un sens
trop net de ses devoirs pour favoriser et mme pour souffrir une paix
dont la premire condition tait l'tablissement d'un prince franais
aux Pays-Bas et le rsultat prochain, Henri III n'ayant pas d'hritier,
la runion de ces provinces  la couronne de France.

Il vaut mieux pour l'intelligence de Catherine supposer qu'en flattant
la vanit d'lisabeth elle pensait endormir sa vigilance et s'assurer le
temps de dpcher le mariage et la paix. Mais il aurait fallu en ce cas
agir vite et porter tous ses efforts sur un point ou sur un autre,
Pays-Bas ou Portugal. Or elle ne disposait que de ressources mdiocres
et elle ne pouvait ni arrter les oprations dans les Pays-Bas sans
mcontenter le duc d'Anjou, ni les pousser  fond sans heurter les
sentiments d'Henri III et les inquitudes de l'Angleterre. Elle-mme
croyait plus facile et peut-tre lgitime d'attaquer Philippe II en ce
royaume de Portugal, qu'elle disait tre son bien. Mais comment
n'a-t-elle pas rflchi qu'avec ses revenus propres et les quelques
subsides qu'elle arracherait au Roi, il ne lui serait pas possible
d'entretenir  la fois une flotte et une arme?

Henri III tait assez clairvoyant pour apercevoir les points faibles du
raisonnement maternel. Sa pense de toujours sur les affaires des
Pays-Bas, elle est dans un de ses courts billets  Villeroy, qui sont
les tmoins d'une politique personnelle qu'il n'avait pas la force et le
courage d'appliquer. Il ne s'intressait qu' la possession de Cambrai,
qui couvrait la frontire franaise. Mais, disait-il, sy (aussi) ne
faut-il pour Cambray que par moyens couverts l'on doyst et peust
secourir, l'on face chose qui nous alumast le feu que nous ne pouryons
esteyndre.[1170] Il laissa faire sa mre par faiblesse, par tendresse.
Mais il tait bien dcid  soutenir, aux moindres frais possibles,
l'entreprise de son frre, qu'il jugeait injuste et trs dangereuse.

      [Note 1170: _Lettres_, VII, p. 389, note. Ce billet n'est pas
      dat, mais il exprime trs bien les sentiments d'Henri III en tous
      les temps.]

Il n'avait pas mmes prventions contre l'expdition du Portugal. Aprs
tout c'tait une querelle particulire entre Philippe II et sa mre o
il pouvait intervenir. Le droit des gens du temps admettait qu'un
souverain secourt ses allis contre un autre souverain sans entrer en
guerre avec lui. Les candidats  la succession portugaise revendiquaient
par la force ce que Philippe II avait acquis par la force. Le roi de
France n'tait pas un belligrant, mais le soutien naturel de l'un des
belligrants. Il aidait sa mre comme le gouverneur espagnol du Milanais
avait aid Bellegarde en rvolte, sans qu'il y et lieu  rupture[1171].
L'honneur mme n'tait pas en cause. Mais justement parce que le succs
ou l'chec de l'affaire intressait si peu la grandeur et la scurit du
royaume, il tait  prvoir, comme il arriva, qu'Henri III n'y
sacrifierait rien de ses plaisirs.

      [Note 1171: L'ambassadeur d'Espagne  Paris, Jean-Baptiste Tassis,
      ne quitta pas son poste, et celui de France  Madrid, Jean de
      Vivonne, sieur de Saint-Gouard, qui avait suivi Philippe II 
      Lisbonne, ne revint en France qu' la fin de 1582 ou au
      commencement de 1583 (Guy de Brmond d'Ars, _Jean de Vivonne, sa
      vie et ses ambassades_, Paris, 1884, p. 133-137 et p. 140-147).]

Catherine s'tait aussitt mise  l'oeuvre. Elle envoya le secrtaire
d'tat Pinart demander  la reine d'Angleterre, si, oui ou non, elle se
dcidait, aux conditions dj dbattues,  pouser son fils, et
Bellivre au duc d'Anjou pour le bien convaincre que le Roi n'tait pas
responsable de l'chec du mariage anglais, ainsi qu'lisabeth voulait le
lui faire accroire. Elle avait beaucoup de peine  satisfaire ses deux
fils, l'un se plaignant de ne pas recevoir d'argent, l'autre s'irritant
des pilleries des gens de guerre et d'ailleurs pouss contre sa mre par
les deux mignons, qui ne voulaient partager avec personne sa faveur et
ses faveurs[1172]. Elle recommandait au Duc d'appeler au plus vite les
retres qui taient dj  Saint-Avold et de faire les leves  la file
pour ne pas fouler les peuples et courroucer le Roi. Elle le priait de
commander  ceux qui avaient charge de lui recruter des soldats de
s'adresser  Bellivre et d'obir en tout  ses ordres[1173]. Elle
s'occupait de rgler le passage des troupes et elle alinait une partie
de ses revenus et de ses domaines pour les payer et les nourrir, afin de
les empcher de mal faire. D'argent il n'en fallait pas demander au
trsor. Ces deux-l (d'Epernon et Joyeuse), crivait l'ambassadeur
florentin Albertani au grand-duc, ont accapar de telle faon les
finances que pendant deux ans, si le temps ne change, personne ne peut
faire d'assignation [sur les recettes gnrales] et qu'aucun conseiller
du Roi n'oserait prsenter une demande de fonds (_richiesta di denari_)
de quelque sorte que ce soit pour ne pas dplaire  ces deux hommes.

      [Note 1172: _Ngociations diplomatiques_, t. IV, p. 444, 22
      juillet 1582.]

      [Note 1173: 18 mai 1582, _Lettres_, t. VIII, p. 29 et 30.]

Comme six mois auparavant, elle pressait le dpart de la flotte qui
devait enlever aux Espagnols les archipels portugais: en face de la cte
d'Afrique, Madre et les les du Cap Vert, o se croisent les routes de
l'Inde et du Brsil; au large du Portugal, les Aores, un admirable
poste pour guetter et surprendre les galions, qui tous les ans
apportaient en Espagne l'or et l'argent du Nouveau Monde, c'est--dire
la solde des armes[1174]. Catherine avait donc quelque raison de croire
qu'en s'tablissant fortement dans les Iles, elle amnerait Philippe II
 composition. Dans l'entrevue qu'elle avait eue en octobre avec le roi
de Portugal, D. Antonio, qu'elle soutenait sans le reconnatre, elle
avait d fixer un prix  son concours. L'ancien gouverneur de Philippe
Strozzi savait que D. Antonio promit  la Reine-mre que luy restabli
en ses Estats elle auroit pour ses prtentions la rgion du
Brzil[1175]. Mais il fallait d'abord occuper les Iles. Brissac, qui
commandait les vaisseaux de Normandie, fut le premier prt et il aurait
voulu partir au printemps de 1582, mais la Reine-mre, ayant appris la
grande force que le roy d'Espagne a mis ensemble et qui sont (_sic_)
prestes aussi tost que nous  partir, dcida que Brissac attendrait
Strozzi afin de faire ce qui pour cest heure nous sera aussi utile, et
sans hazard de recevoir honte et dommage (20 mars)[1176]. Les deux
escadres se runiraient  Belle-Isle et navigueraient de conserve.

      [Note 1174: Priuli (Alberi, _Relazioni_, srie Ia, t. IV, p. 426),
      dit que les Terceire (Aores), saranno sempre un grandissimo
      spino negli occhi al Re di Spagna, essendo poste in sito dove
      necessariamente convengono capitar le flotte che vengono dalle
      Indie cosi orientali come occidentali.]

      [Note 1175: H. T. S de Torsay, _La vie, mort et tombeau de...
      Philippe Strozzi_, Paris, 1608, reproduit dans les _Archives
      curieuses de Cimber et Danjou_, 1re srie, t. IX, p. 444.]

      [Note 1176: Catherine  Brissac, Mirebeau, 20 mars 1582, t. VIII,
      p. 16.]

L'ancien colonel gnral de l'infanterie franaise, transform en
commandant des forces navales et qui, dans toute la campagne, se montra
si indcis[1177], ne semblait pas press de prendre la mer. Le 20 mai,
deux mois aprs, la Reine-mre, qui avait des trsors d'indulgence pour
ses parents florentins, s'tonnait de ce retardement  cause du soubon
que les huguenotz en ont prins et des souffrances des populations, que
c'est ce qui me tourmente le plus[1178]. Elle lui annonait dans une
lettre, qui est probablement de la mme poque, l'envoi d'une
instruction, o comme elle disait de: cet (ce) que [le Roy et moy]
volons et elle le priait de ryn (rien) n'en paser, ny plus ny moyns et
montrer  cet coup cet que vols et ne vous gouverns en mer comme en
terre. Mais la lettre ne s'en tient pas  cette seule recommandation.
Qu'il se fasse aimer de tous et nanmoins qu'il ne fasse pas chose
contraire  l'Instruction pour contenter quelques personnes. Accord
vous avec Brisac et aveques tous, ms ne les pour cela de vous fayre
haubeyr (et)  fayre aubserver cet que vous mandons.... Elle insistait,
connaissant son irrsolution: Ne vous less poseder de fason que l'on
vous puyse en rien fayre varier de ce que voirs (verrez) dans
l'ynstruction. Strozzi ayant t nomm, on le sait maintenant, vice-roi
des pays  occuper, elle ajoutait: Ne sufrs que l'on pislle ni [que
l'on fasse] sagage (saccagements) ou desordres, car mets pouyne (peine)
de vous y fayre aymer (videmment l o il dbarquerait), car cet (ce)
que entreprens n'est pas pour fayre une raflade (rafle), cet (c'est)
pour vous en rendre le metre (matre) et le conserver  jams.... Elle
lui rappelait sa promesse: Sovegn-vous de cet que m'avs dyst 
Myrebeault[1179] du lyeu o yris au mois d'augt (aot). _Cet (si) voys
que le puysis fayre, ne l'aubly pas d'y aler_[1180].

      [Note 1177: Voir la relation de la bataille des Aores, adresse 
      Bernard Du Haillan, historiographe de France, par un capitaine de
      l'arme, Du Mesnil Ouardel, dans _Lettres de Catherine_, t. VIII,
      app. p. 397 sqq.]

      [Note 1178: 20 mai 1582, _Lettres_, t. VIII, p. 32.]

      [Note 1179: Catherine sjourna  Mirabeau du 20 au 26 mars.]

      [Note 1180: _Lettres de Catherine_, t. X, p. 20-21. L'diteur a,
      contre toute vraisemblance, plac cette lettre en 1557, date 
      laquelle Philippe Strozzi avait seize ans et faisait son
      apprentissage des armes au Pimont sous les ordres du gouverneur,
      le marchal de Coss-Brissac. Ainsi ce novice aurait trait de
      pair  compagnon avec le chef de l'arme franaise d'outre-monts
      et mme il aurait eu autorit sur lui. Mais tous les dtails de la
      lettre se rapportent  l'expdition navale de 1582. Le Brissac
      dont il est question ce n'est pas le marchal, mais son fils, le
      comte de Brissac. La lettre serait du commencement de mai, si,
      comme il est probable, elle accompagnait l'Instruction qui, elle,
      est date du 3 mai 1582.]

L'Instruction annonce par cette lettre et que le porteur devait
dvelopper oralement, c'est assurment la note crite de la main de
Catherine, sous-signe par Henri III et date du 3 mai (1582). Elle
recommande  Strozzi d'aller droit  Madre et de revenir de l aux
Aores, pour les remettre toutes en l'aubysance des Portugus. Quant
 Brissac, il s'assurera des les du Cap Vert. Elle ajoute: qu'aprs
avoir veu ce que susederoyt (ce qui succderait, ce qui arriverait)
audystes yles, quand set viendroyt sur le moys d'aust (aot), y lsant
cet qui seroyt pour la conservatyon d dystes yles, qu'avecque le reste
ledict Strozzi s'ann alat au Brzil[1181]. Ainsi les deux amiraux
commenceront par occuper les archipels portugais qui commandent les
voies maritimes de l'Inde et de l'Amrique, et s'ils russissent,
Strozzi fera voile vers le Brsil.

      [Note 1181: _Lettres_, t. VIII, p. 28, note. L'Instruction a t
      dcouverte par M. le Cte Baguenault de Puchesse  qui les
      historiens du XVIe sicle et de Catherine ont tant d'obligations.
      Le lieu o yries au mois d'augt, dont il est question dans la
      lettre prcdente, est donc bien, comme on le voit par
      l'Instruction, le Brsil. Lettre et Instruction d'ailleurs
      subordonnent l'expdition du Brsil  l'occupation pralable des
      Aores, de Madre et du Cap Vert. On ne voit apparatre qu'au
      second plan le projet de descente en Amrique.]

Catherine s'occupait avec tant d'ardeur de l'expdition des Iles que
les ambassadeurs italiens ne savaient qu'imaginer. Ils la savaient
pacifique et prudente, et elle se montrait hardie et belliqueuse. Un
agent florentin parlait de ce revirement comme d'un caprice de
femme[1182]. L'ambassadeur, Priuli, qui, pendant son sjour de deux ans
et demi en France, avait eu le temps de la bien observer, dit qu'elle
est avide de gloire (_desiderosissima di gloria_). Il ne parat pas
loign de croire, comme les Espagnols, que si elle a engag
l'entreprise portugaise contre le Roi catholique, c'est par un motif de
vanit. L'expdition du Portugal, ce serait sa rponse aux blmes et aux
insinuations d'autrefois sur la mdiocrit de sa dot et de son origine.
En se posant en hritire d'une couronne, elle aidait  rehausser
grandement la noblesse de ses anctres[1183]. Mais ni le Florentin, ni
le Vnitien ne supposrent jamais, comme le fait l'historien de la
marine franaise[1184], que la Reine-mre eut l'intention de fonder au
del des mers un Empire colonial. Son secret, qui ne contredit pas ses
apptits de gloire, elle l'a dit trs clairement  Priuli, pour qu'il
allt le rpter aux trs illustres seigneurs de Venise, ces matres en
diplomatie. La Reine-mre me dit  ce propos, quand j'allais lui baiser
les mains  Orlans (mars ou avril 1582) et prendre cong d'elle,
qu'elle avait donn ses soins aux affaires du Portugal  cette seule fin
de voir si elle pouvait amener le Roi catholique  faire un faisceau de
toutes les difficults qui se prsentent actuellement et pour les choses
du Portugal et pour celles de Flandres et  en venir  une bonne
composition au moyen de quelque mariage[1185]. Il est trs vrai qu'elle
a donn l'ordre  Strozzi d'occuper les Aores, Madre et les les du
Cap Vert, et, en cas de succs, de pousser jusqu'au Brsil. Elle a mme
marqu dans son Instruction qu'il s'agissait d'un tablissement et non
d'une rafle. Mais que peut-on en conclure, sinon qu'elle voulait traiter
avec Philippe II les mains pleines? L'engagement qu'elle avait fait
signer au duc d'Anjou  La Fre, le 5 aot, avant la campagne des
Flandres, son offre  Philippe II de rgler les diffrends des deux
Couronnes par un mariage, sa proposition  lisabeth de se joindre  la
France pour la conclusion d'une paix gnrale, sa lettre-programme 
Henri III (du 17 mars 1582), sa dclaration  Priuli  quelques jours
d'intervalle, tout un ensemble de tmoignages prouve que l'expdition du
Portugal tait non un but, mais un moyen, non une guerre de conqute,
mais un effort de pacification gnrale, un remde aux troubles du
royaume et aux divisions de la famille royale.

      [Note 1182: Albertani au grand-duc, _Ngociations diplomatiques
      avec la Toscane_, t. IV, p. 436.]

      [Note 1183: Cf. sa lettre au Roi du 8 fvrier 1579, cite
      ci-dessus, p. 332.]

      [Note 1184: Ch. de la Roncire, _Le secret de la Reine et la
      succession du Portugal_, 1580-1585. Revue d'histoire diplomatique,
      t. XXII (1908) p. 481 sqq.]

      [Note 1185: Alberi, _Relazioni_, serie Ia, Francia, t. IV, p. 426.
      Il y avait longtemps qu'elle pensait  ce mariage d'Espagne. Dans
      une lettre  Henri III, du 10 aot 1579, elle lui rapportait sa
      conversation avec le nonce, qui se scandalisait du projet de
      mariage du duc d'Anjou avec la reine d'Angleterre, une hrtique.
      Elle lui avait dit que c'tait la faute du pape, qui aurait d
      moienner son mariage avec une des infantes, ses petites-filles,
      mais il n'en avait rien fait, et le Duc voiant les choses ainsi
      ngliges avait cherch sa fortune. _Lettres_, t. VII, p. 79.]

La flotte partit enfin de Belle-Isle le 16 juin 1582. Elle comptait 55
navires, grands ou petits, portant, en outre des mariniers, 5 000
combattants, dont 1 200 gentilshommes, et elle se renfora aux Sables
d'Olonne d'une huitaine de vaisseaux et de sept  huit cents soldats. D.
Antonio tait  bord du vaisseau amiral avec le comte de Vimiose et ses
gentilshommes. Strozzi aurait d, conformment  son Instruction, aller
droit  Madre, mais il couta D. Antonio, qui craignait que si une
fois le Franois y eust mis le pied, jamais on ne l'en eust
sorty[1186]. Il s'arrta donc aux Aores, o Terceire continuait 
tenir ferme pour le prtendant portugais et attaqua San Miguel, qui
avait reu une garnison espagnole. Il dbarqua heureusement, mais ne
poussa pas son succs  fond et manqua la citadelle. Il se hta de
rembarquer toutes ses troupes quand il apprit que la flotte espagnole
approchait. Elle tait forte de vingt-huit gros vaisseaux et de six
mille sept cens soldats tous vieils et commande par le marquis de
Santa-Cruz, le meilleur marin de l'Espagne. Les chefs franais runis en
Conseil ne s'accordrent pas. Il y avait beaucoup de couards dans cette
arme de mer et probablement des tratres. Strozzi ne sut pas imposer sa
volont, qui tait de combattre. Il attaqua une premire fois et, laiss
seul, eut de la peine  se dgager. Il rsolut, malgr les avis, de
recommencer l'attaque, et suivi seulement de sept  huit navires, parmi
lesquels celui de Brissac, il aborda bravement les vaisseaux ennemis et
fut accabl par la force du nombre. Bless d'une arquebusade, il mourut
 l'instant qu'on l'amena devant l'amiral espagnol ou fut achev de
sang-froid (26 juillet 1582). Brissac, qui s'tait bien conduit,
s'loigna ds qu'il vit la partie perdue. Santa-Cruz fit dcapiter les
gentilshommes et pendre les soldats et les mariniers qu'il prit, comme
ennemys de la paix publique, perturbateurs du commerce et fauteurs des
rebelles  son Roy[1187].

      [Note 1186: _Relation de Du Mesnil Ouardel_, app., _Lettres_, t.
      VIII, p. 397.--Cf. Conestaggio, _Dell'Unione del regno di
      Portogallo alla Corona di Castiglia_, 1642, liv. IX, p. 253-278.]

      [Note 1187: Il s'en vante dans une relation dont il est question
      dans une lettre de Villeroy  Henri III, 12 septembre 1582,
      _Lettres_, t. VIII, p. 405.]

Plus de trente navires retournrent en France sans avoir combattu.
C'tait un dsastre et une honte.

L'opinion s'mut du rcit triomphal que Santa-Cruz publia de sa victoire
et de ses excutions (septembre)[1188]. Henri III en fut indign. J'ay
l'escryst d'Espagne, il nous faust vanger avant l'an et jour, s'il est
possible, de l'Espagnol[1189]. Catherine, que les mignons avaient un
jour humilie jusqu' lui faire refuser l'entre de la chambre royale,
venait, par un revirement subit, d'tre charge de tout le pouvoir,  la
suite d'une crise de mlancolie aigu, o le Roi tait lui-mme en
doute de ne pas devenir fou et finir sa vie violemment[1190]. Elle
profita de sa colre pour renforcer l'arme des Pays-Bas. Elle avait
fait passer au Duc des retres. Elle leva des Suisses et enrla en
France des gens de pied et de cheval. Elle mit  leur tte le jeune duc
de Montpensier, Franois de Bourbon,  qui elle envoya la solde des
Suisses[1191]. Elle lui avana 3 000 cus pour les vivres de l'arme sur
les 50.000 qu'elle cherchait  se procurer, par emprunt soubz
l'obligation particulliere d'aucuns des principaulx du Conseil du
Roy[1192].

      [Note 1188: Ds le 28 aot, l'agent florentin  Paris, Busini,
      savait que la flotte de Strozzi et de Brissac avait t battue par
      les Espagnols. La nouvelle certaine du dsastre, car des bruits
      contraires circulaient, arriva  Saint-Maur o tait la Reine-mre
      le 11 septembre 1580 (_Lettres_, t. VIII, p. 405). La
      bibliographie de l'affaire des Aores dans _Lettres de Catherine_,
      t. VIII, introd. p. IX.]

      [Note 1189: _Lettres_, t. VIII, p. 61, note 2.]

      [Note 1190: Albertani au grand-duc, d'aprs un avertissement de
      Cavriana, un Mantouan trs intelligent, qui avait t le mdecin
      de Claude de Lorraine et qui le fut de Catherine de Mdicis,
      _Ngociations diplomatiques_, t. IV, p. 443, 15 juillet 1582.]

      [Note 1191: 13 octobre 1582, _Lettres_, VIII, p. 67.]

      [Note 1192: 29 octobre, _ibid._, p. 68.]

Pour prvenir un revirement du Roi, elle suppliait Montpensier de
dbarrasser au plus tt le royaume de ces gens de guerre, dont les
pilleries et les oppressions faisaient horreur  en ouyr parler[1193]
et de les conduire droit  son fils le duc d'Anjou, qui en avait bon
besouing pour estre (tant) ceul[1194]. Qu'il forct toutes les
dyficults et passt immdiatement en Flandres en sorte que aprs tant
de maulx et dommaige que en a souffert le peuple, elle (cette arme)
puisse enfin rendre quelque utile service  mondict fils[1195]. Henri
III crivit expressment au sieur de Crvecoeur, son lieutenant gnral
en Picardie, de faciliter le ravitaillement de ces troupes. Elle
commanda elle-mme au sieur de Puygaillard de les ctoyer avec les
compagnies d'ordonnance jusque sur la lizire de France[1196]. D'aprs
le duc de Parme qui exagrait, probablement  dessein, de moiti, cette
arme de secours aurait mont  22 000 fantassins et 5 000
chevaux[1197]. Le marchal de Biron, qui passait pour le meilleur homme
de guerre de France, devait la commander en chef: il l'avait devance
aux Pays-Bas.

      [Note 1193: 30 septembre, _ibid._, p. 62.]

      [Note 1194: 13 octobre, p. 67.]

      [Note 1195: 29 octobre, p. 69.]

      [Note 1196: 31 octobre, p. 69.]

      [Note 1197: Kervyn de Lettenhove, t. VI, p. 357, note 1 et note
      3.]

Les sujets du duc d'Anjou, dont beaucoup taient des calvinistes
ardents, lui en voulaient d'tre Franais, catholique et impuissant. Il
pouvait leur reprocher avec autant de raison de lui laisser presque
toute la charge de les dfendre et de l'en rcompenser par une hargneuse
mfiance. Il n'obtenait pas des tats gnraux les subsides ncessaires
 l'entretien de sa maison, il n'avait nulle autorit dans les villes.
De France, dit-on, lui vint le conseil de s'emparer des places fortes du
pays pour parler en matre  ces bourgeois indociles. Les troupes
franaises campaient devant Anvers, o les magistrats, se dfiant de la
soldatesque, ne laissaient entrer que le duc d'Anjou et ses
gentilshommes. Un jour qu'il en sortait, sous prtexte d'une revue 
passer, des soldats posts tout exprs aux abords de la porte surprirent
le corps de garde avant qu'il et le temps de relever le pont-levis. Le
reste de l'arme accourut et, pntrant dans la ville dont elle se
croyait dj matresse, se dispersa pour piller. Mais les Anversois
tendirent des chanes, barrrent les rues et, de derrire les barricades
ou du haut des maisons, frapprent ou assommrent les agresseurs, dont
un petit nombre chappa ou fut fait prisonnier (17 janvier 1583). Dans
toutes les villes des Pays-Bas o il y avait une force franaise, le
mme coup de main fut tent, mais il choua partout, sauf  Dunkerque,
Termonde et Dixmude.

La Saint-Antoine d'Anvers, le plus mmorable de ces guets-apens,
souleva l'indignation et, pour le malheur du duc d'Anjou, raviva le
souvenir de la Saint-Barthlemy. Les villes fermrent leurs portes  ce
prince flon. Catherine dsavoua le fait dont nous (le Roy et elle)
n'avons jamais rien entendu qu'aprs le malheur advenu[1198]. Mais ce
n'est pas une preuve qu'elle l'ait ignor ou mme qu'elle ne l'ait pas
suggr. L'ide de s'emparer de nombre de villes des Pays-Bas s'accorde
bien avec son projet d'change. L'important pour elle, ce n'tait pas de
vaincre le duc de Parme, mais de se procurer assez de gages pour imposer
 Philippe II sa solution matrimoniale.

Bellivre, le diplomate insinuant, fut envoy aux Pays-Bas pour rparer
le mal. Il parvint  conclure avec les tats un accord qui laissait
Dunkerque au Duc, lui rendait les soldats faits prisonniers dans Anvers,
mais l'obligeait  restituer les villes qu'il occupait et  licencier la
plus grande partie de son arme (18 mars 1583)[1199]. Le Duc, sans
argent comme toujours, quitta Dunkerque, qui se rendit aux Espagnols
sans coup frir (15 juin 1583) immdiatement aprs son dpart. Un agent
tranger, qui le vit passer  Abbeville le 4 juillet, le dpeint fort
dbile et comme apoplis (frapp d'apoplexie) tellement qu' grand'peine
il chemine[1200]. La Reine-mre alla le trouver  Chaulnes (11 juillet)
et tenta de le ramener auprs du Roi son frre[1201]. Il promit, mais ne
tint pas sa parole. Le Roi signifia sa volont. Il ne souffrirait plus
de nouvelles leves, qui foulaient le peuple, ni de nouvelles agressions
aux Pays-Bas, qui risquaient de provoquer les reprsailles du roi
d'Espagne. Je l'ay faict exhorter, disait-il de son frre le 22
juillet, de se retirer de ses entreprises, cause de la ruine de la
France.... qu'il se range prs de moi pour y tenir le lieu qui luy
appartient et vivre en paix avec les voisins[1202].

      [Note 1198: Lettre  Danzay ambassadeur de France en Danemark, 20
      fvrier, t. VIII, p. 90;  Mauvissire, 8 mars, t. VIII, p. 91.]

      [Note 1199: Du Mont, _Corps diplomatique_, t. V, p. 434.]

      [Note 1200: Kervyn de Lettenhove, t. VI, p. 422.]

      [Note 1201: _Ibid._, t. VI, p. 469.]

      [Note 1202: _Id._, p. 468.]

Catherine ne pouvait passer outre, mais elle ne dsesprait pas de
russir en Portugal. Immdiatement aprs la nouvelle du dsastre des
Aores, elle avait recommenc  armer. Elle eut l'ide singulire de
confier  Brissac, qui n'avait t ni heureux ni hroque, le
commandement d'une nouvelle flotte, mais Henri III rclama pour son
favori, Joyeuse, amiral de France, le droit de choisir le chef
d'escadre. Brissac n'a ni gaign la bataille, ni raport tele marque
sur luy qu' son ocasyon il faillust (fallut) dsonorer autruy pour
l'onorer, et il concluait: Ou il faust conserver les personnes en
honneur ou il ne s'en faust poinct servir. La Reyne sera mieulx et plus
dilijammant servie.[1203] Elle n'avait qu' obir et  consulter
Joyeuse. Le Roi, ayant bien marqu qu'il tait le matre, la laissa
continuer ses prparatifs. Mais il ne fut pas d'avis d'envoyer une arme
navale ni chefs si grants que l'Amiral, car se seroyt nous dclarer
de tout, se (ce) que mes affaires ne portent pas[1204]. On dsigna
Aymar de Chastes, un commandeur de l'ordre de Malte, pour diriger
l'expdition. Elle se remua fort. Elle pria M. de Danzay, ambassadeur de
France en Danemark, de s'informer si et  quel prix il pourrait lui
procurer, l ou ailleurs, en Sude, ou  Lubeck et  Hambourg et autres
villes de ces quartiers-l, une vingtaine de grandz vaisseaux, le quart
du port de XVII cens tonneaulx, autre quart de VIII cens et VI cens
tonneaulx, equippez et artillez et s'il s'en trouvoit qui feussent en
faon de roberges et gallions pour servir  voille et  rame, ce seroit
ung grand plaisir[1205]. Elle sollicita les bons offices de M. de La
Gardie, bon et naturel gentilhomme franoys, qui avait pris du service
dans les armes du roi de Sude et qui fut l'anctre en ce pays du Nord
d'une illustre famille[1206]. Elle s'occupa de faire payer Danzay de son
traitement, qui tait fort en retard, afin de stimuler son zle[1207].
Elle avait hte de recevoir une rponse. Comme elle tait sans argent,
elle fit demander au roi de Sude de lui cder quelques ungs de ses
grands vaisseaulx en compensation de l'embargo qu'il avait mis sur les
marchands franais[1208].

      [Note 1203: Octobre 1582, Lettres, t. VIII, app. p. 407.]

      [Note 1204: Henri III  Villeroy, _Lettres de Catherine_, t. VIII,
      p. 65, col. 2, note 1.]

      [Note 1205: 13 novembre 1582, _Lettres_, t. VIII, p. 71.]

      [Note 1206: _Ibid._, p. 72.]

      [Note 1207: _Ibid._, p. 75.]

      [Note 1208: 23 mai 1583, _Lettres_, t. VIII, p. 103.]

Elle fit partir Aymar de Chastes avec 2 500 soldats pour secourir
Terceire. Et ce qui prouve bien que l'intervention en Portugal n'est
pour elle qu'un moyen de pression, c'est qu'elle rpond  de nouvelles
plaintes de Tassis, comme elle a rpondu aux premires, qu'elle est
prte  postposer son intrest priv au repoz de la Crestient.
L'ambassadeur ayant laiss entendre que son maistre seroit trs aise
d'entrer en des traits pour tirer des Pas-Bas mon dict fils, par le
moen duquel (desquels) l'on pourroit aprs convenir de tout ce qui
estoit controverss entre nous, elle lui fit observer, crit-elle 
Longle, rsident de France  Madrid, que si son dict maistre avait
envye d'en passer plus avant, il vous en pouvoit dclarer son
intention. Elle terminait sa lettre en recommandant  Longle d'aller
visiter de sa part le plus souvent qu'il pourrait les infantes ses
petites-filles[1209].

      [Note 1209: 25 mai 1583, Catherine  M. de Longle, qui avait
      remplac Saint-Gouard  Madrid avec le titre de rsident, t. VIII,
      p. 104.]

Ce n'tait pas sans motif. Mais elle aurait voulu que le roi d'Espagne
prt l'initiative de ce mariage pour n'avoir pas, comme la premire
fois, l'ennui d'un refus. Et puis, elle craignait si elle s'avanait
trop de provoquer gratuitement les inquitudes des huguenots et de la
reine d'Angleterre.

La reculade du duc d'Anjou, les succs des Espagnols, qui en peu de
temps s'taient empars de dix ou douze bonnes et grandes villes,
tenaient en alarme le monde protestant. Le bruit courait que le Duc, qui
tait sans argent et dsespr, avait conclu un accord avec Parme.
Catherine rassura lisabeth, qui, malgr l'engagement sign par Henri
III[1210] de la dfendre contre tous ses ennemis et de ne traiter que de
son consentement, affectait d'tre inquite. Elle reparla du mariage,
dont elle ne voulait pas encore dsesprer, lui crivait-elle,
l'assurant qu'elle n'avait jamais autant dsir le succs des
entreprises de son fils que le contentement de voir un gnral repos en
toute la Chrestient par le moyen de ce mariage. Je vous supplie
croire que vous n'aurez jamais une meilleure soeur et amie ni qui dsire
plus vous voir contentement en l'amyti du Roy mon filz, comme je vous
puis asseurer de l'avoir, ni qui s'emploie de meilleur coeur  y faire
tous les offices.... en quoy [je] n'auray grande peine pour le voir si
rsolu de vous aymer[1211].

      [Note 1210: Le 7 septembre 1582, _Lettres_, t. VIII, app., p.
      409.]

      [Note 1211: 26 juillet 1583, _Lettres_, t. VIII, p. 116.]

Elle chargeait l'ambassadeur de dire  la Reine qu'il n'y avait nulle
apparence que soyons d'accord avec lui (le duc d'Anjou) pour paciffier
avec le roy d'Espaigne au prjudice d'elle. Le Roi, son fils, ne
demande que la paix et repos en son royaume et avec ses voisins[1212].

lisabeth profita de l'occasion pour donner cong  son fianc. Son
ambassadeur, le sieur de Cobham, alla dire  la Reine-mre qu'il
souhaitait que le mariage dont il tait question--avec
l'infante--russt. Sur cela elle lui rpondit qu'il ne parlait donc
plus de celui de la Reine et de son fils. Il rpondit franchement et
honnestement, raconte Catherine, que le Roi n'ayant point d'hritier,
il fallait au duc d'Anjou une femme plus jeune que sa souveraine qui
estoit trop ge pour avoir enfans. Et je luy ay sur cela respondu,
selon la vrit, que quand bien il ne s'en espereroit des enfans que
pourtant ne laisserions nous pas de souhaiter ledict mariage, et,
quoiqu'il se feist pour le mariage de mondict filz, que ce ne seroit
jamais sans sa bonne grce et contentement[1213].

      [Note 1212: _Lettres_, VIII, p. 115, 25 juillet,  M. de
      Mauvissire.]

      [Note 1213: _Ibid._, p. 120, 9 aot,  Mauvissire.]

Le mme jour (9 aot), elle crivait  Longle de dire au Roi catholique
le dsir qu'elle avait qu'il lui plt de donner une des infantes ses
filles, ses petites-filles  elle, en mariage au duc d'Anjou et par mme
moyen accorder tous leurs diffrends, et donner repos  la Chrtient.
Elle demandait une rponse dans les six semaines[1214]. S'il lui
tardait tant d'tre fixe sur les intentions de la cour de Madrid, c'est
que les affaires des Pays-Bas risquaient d'avoir leur rpercussion dans
le royaume. On avait dit au Roi et  sa mre qu'immdiatement aprs
l'attentat d'Anvers, le prince d'Orange avait expdi le sieur de Laval
au roi de Navarre et aux huguenots du Languedoc, leur donnant avis de
prendre garde  eux et mesme reprendre les armes pour se runir et
courre dornavant une mesme fortune[1215]. Ses efforts pour rconcilier
le duc d'Anjou avec les tats gnraux n'avaient pas rassur la
Reine-mre; elle s'inquitait de son mariage avec Louise de Coligny,
fille de l'Amiral et veuve d'une autre victime de la Saint-Barthlemy,
Tligny. Ce mariage pourchass depuis l'accident d'Envers et qui fut
contract le 12 avril 1583, c'tait, pensait Catherine, pour avoir
toujours davantaige d'apuy avec ceulx de la religion prtendue refforme
de ce royaulme et les maisons qui s'en seront rendues prindpaulx chefz,
mais je crains, ajoutait-elle, que ce soit plus en intention de troubler
le repos que non pas de l'entretenir[1216].

      [Note 1214: 9 aot 1583,  Longle, _Lettres_, t. VIII, p. 119.]

      [Note 1215: Villeroy au marchal de Matignon, 1er fvrier,
      _Lettres_, VIII, p. 85, note 1.]

      [Note 1216: 29 mars 1583, Catherine  Bellivre, _Lettres_, t.
      VIII, p. 96.]

Aussi lui faisait-elle dire par Bellivre que son bien, seuret et
conservation principalle, ensemble celle des Estats generaulx desdicts
Pas-Bas dpendra tousjours du repos qui sera maintenu en la France...
et que quand il adviendra que les menes et praticques de ceulx qui le
veullent rompre seront si fortes qu'elles pourront effectuer au dedans,
nulz n'en recevront plus grand dommaige que les dicts Pas-Bas[1217].

Les protestants du Languedoc, toujours intraitables, refusaient de
restituer la place forte de Lunel. Chtillon recrutait des soldats pour
le duc d'Anjou[1218]. Le Roi obligea sa mre  mander le gouverneur du
Languedoc  la Cour. Elle l'assurait qu'il serait reu honorablement et
lui faisait toutes sortes de promesses. Il rpondit qu'il y serait venu
sous sa parole, si elle avait t dans le mme degr d'autorit
qu'autrefois, mais qu'il savait bien le contraire. Elle montra, non sans
intention, la lettre  son fils, qui se mit en une colre
extraordinaire[1219]. Les affaires du Languedoc, crivait Villeroy le 3
avril[1220], se brouillent tous les jours davantage.... En cette
province, les choses s'chauffent bien fort, ajoutait Catherine le
lendemain et mon cousin le duc de Montmorency est prest  y reprendre
les armes[1221]. Mais celui-ci se serait bien gard de fournir  Henri
III un prtexte pour abandonner le duc d'Anjou. Le roi de Navarre tait
si proccup de l'affaire des Pays-Bas qu'il faisait dire au prince
d'Orange que si les Estats peuvent faire trouver bon  Monseigneur (le
duc d'Anjou) que le Roy de Navarre pour plus grande asseurance leur soit
donn pour rgent et lieutenant gnral, il acceptera volontiers ceste
charge pour le zle et affection qu'il a  leur conservation et
dfense[1222].

      [Note 1217: A Bellivre, 4 avril, t. VIII, p. 97.]

      [Note 1218: Catherine au duc de Montmorency, 29 janvier 1583, t.
      VIII, p. 85.]

      [Note 1219: 30 mars 1583, _Ngociations diplomatiques_, t. IV, p.
      461.]

      [Note 1220: _Lettres_, t. VIII, p. 97, note.]

      [Note 1221: _Ibid._, p. 97.]

      [Note 1222: Instruction du 14 fvrier au sieur Caluart, Groen von
      Prinsterer, _Archives de la maison de Nassau_, 1re srie, t. VIII,
      p. 167.]

Les vnements d'Allemagne expliquent peut-tre ce zle.
L'archevque-lecteur de Cologne, Gebhard de Truchsess, ayant embrass
le luthranisme et rendu public son mariage avec la comtesse Agns de
Mansfeld, son abjuration enlevait dans le Collge lectoral la majorit
aux catholiques et permettait aux protestants, le cas chant, de
disposer de la couronne impriale. C'tait une ventualit d'une
importance incalculable. L'Allemagne catholique armait pour dposer
l'Archevque et prvenir l'avnement d'un empereur hrtique. Le roi de
Navarre,  son tour, dlibrait d'envoyer Sgur-Pardaillan  la reine
lisabeth (juillet 1583) pour lui proposer la formation d'une Ligue
protestante contre les princes papistes[1223]. Mais il diffrait le
dpart de son ambassadeur quand un clat de colre d'Henri III faillit
provoquer cette guerre civile que la Reine-mre s'efforait de conjurer.

Marguerite avait en 1582, quand elle reparut  la Cour de France,
vingt-neuf ans. C'tait un milieu dangereux pour une femme de cet ge,
aimable et belle et qui revenait de Gascogne avec un grand apptit de
plaisirs. Aussi a-t-elle arrt prudemment ses Mmoires  cette date,
comme si elle et craint d'avoir trop  dire pour sa justification.
Pourtant, elle excelle dans le rcit de sa vie antrieure  dissimuler
qu'elle fut une des grandes amoureuses du temps. Elle rduit  un jeu de
conversation ou  un pur commerce de sentiment les liaisons dont elle
fut souponne. Elle raconte avec un air de vierge innocente combien sa
mre l'tonna, quand, pensant  la dmarier quelques jours aprs la
Saint-Barthlemy, elle lui demanda si le roi de Navarre son mari estoit
homme. Je la suppliay, dit-elle, de croire que je ne me cognoissois
pas en ce qu'elle me demandoit (aussi pouvois-je dire lors  la vrit
comme cette Romaine  qui son mari se courrouant de ce qu'elle ne
l'avoit adverty qu'il avoit l'haleine mauvaise, luy rpondit qu'elle
croyoit que tous les hommes l'eussent semblable, ne s'tant jamais
approche d'aultre homme que de luy)[1224]. Elle aimerait  laisser
croire qu'elle n'eut d'autres aspirations que les plus nobles et
d'autres passions que les intellectuelles.

      [Note 1223: Instruction du 6 juillet, _Mmoires et Corresp. de Du
      Plessis-Mornay_, Paris, 1824, t. II, p. 272-294.]

      [Note 1224: _Mmoires de Marguerite de Valois_, d. Guessard, p.
      36.]

Peut-tre sa premire ducation avait-elle t assez nglige. Ce fut
dans sa demi-captivit du Louvre en 1576 qu'elle commena, dit-elle, 
prendre got  la lecture, o elle trouva, on peut la croire,
soulagement  ses peines, et, si elle n'anticipe pas, acheminement  la
dvotion. Aprs l'lan d'enthousiasme de la Pliade, l'esprit se
repliait curieusement sur lui-mme et s'interrogeait et s'tudiait. A la
diffrence de Charles IX qui se piquait d'tre pote, Henri III tait
plutt port vers la philosophie, l'histoire et les sciences. Il faisait
dbattre devant lui, dans l'Acadmie de musique et de posie que son
prdcesseur avait fonde, des sujets de philosophie morale: Des
passions de l'me et quelle est la plus vhmente;--de la joie et de la
tristesse;--de l'ire;--de l'ambition. Marguerite s'adonna aux mmes
spculations, lisant en ce beau livre universel de la nature, et, des
merveilles qu'elle y dcouvrait, remontant au Crateur, car toute ame
bien ne faisant de cette congnoissance une eschelle, de laquelle Dieu
est le dernier et le plus hault eschelon, ravie, se dresse  l'adoration
de cette merveilleuse lumire et splendeur de cette incomprhensible
essence, et, faisant un cercle parfaict, ne se plaist plus  autre chose
qu' suivre ceste chaisne d'Homre, cette agrable encyclopdie, qui,
partant de Dieu mesme, retourne  Dieu mesme, principe et fin de toutes
choses[1225]. Elle s'lve  l'ide premire sur les ailes de Platon.

      [Note 1225: _Ibid._, p. 76.]

Mais elle tait femme, et malgr sa haute culture, elle fut toute sa vie
l'esclave de ses inclinations. Elle aimait et hassait de toute son me.
Elle se rsignait bien dans certaines occasions  dissimuler ses
antipathies, mais s'avouait impuissante  changer son coeur hault et
plein de franchise ou  le faire abaisser, puisqu'il n'y a rien que
Dieu et le Ciel, disait-elle, qui le puissent amollir et le rendre
tendre en le refaisant ou le refondant[1226]. Aussi, quand elle revint
 la Cour en 1582, et y trouva plusieurs personnes--les d'Epernon, les
Joyeuse--esleves en des grandeurs qu'elle n'avoit veu ny pens, elle
ne cacha pas son mpris pour ces parvenus de la faveur royale, tant
elle avoit le courage grand! Hlas! trop grand certes, s'il en fust
onq', ajoute Brantme, son grand amoureux platonique, mais pourtant
cause de tout son malheur[1227]. Henri III s'attendait  plus de
complaisance: il fit pour l'attirer  lui beaucoup d'avances qu'elle
enregistrait sans gratitude comme autant d'hommages dus  son mrite, ou
qu'elle suspectait comme la couverture de mauvais desseins. Elle restait
ferme dans son affection, on pourrait dire presque son adoration pour le
duc d'Anjou, ce frre dtest. Pendant les six mois qu'il avait passs
dans le Midi, dans le voisinage de la Cour de Navarre,  l'occasion de
la paix de Fleix (novembre 1580-avril 1581), Marguerite s'tait prise
de son grand cuyer, le beau Harlay de Champvallon, qu'elle revit  la
Cour de France. Le bruit courut qu'il lui tait survenu mme accident
qu' Fosseuse. Fait plus grave, la Reine-mre elle-mme la souponnait
d'avoir voulu, aprs les promesses de Chaulnes, destourner s'il est
possible le duc d'Anjou de la bonne volont qu'il monstre avoir de se
conformer aux intentions du Roy, monsieur mon filz, et luy faire prendre
quelque mauvaise rsolution[1228].

L'intrigue, sans l'inconduite, c'tait assez pour Henri III. Mais il
prtexta l'inconduite. Avant de rentrer lui-mme  Paris, il lui fit
signifier d'en sortir et de rejoindre son mari. Puis il lana derrire
elle une troupe d'archers et le capitaine de ses gardes, Larchant, qui
la rejoignirent prs de Palaiseau, l'obligrent  se dmasquer et
visitrent sa litire, comme s'ils y cherchaient quelqu'un. D'autres
soldats arrtrent en route Mme de Duras et la demoiselle de Bthune et
quelques autres personnes de sa suite. Le Roi se fit amener ces
prisonnires  l'abbaye de Ferrires prs de Montargis et les interrogea
lui-mme sur les dportements de ladite reine de Navarre sa soeur, mesme
sur l'enfant qu'il estoit bruit qu'elle avoit faict depuis sa venue  la
Cour[1229]. Il ne dcouvrit rien de certain, mais il donna l'ordre 
Marguerite de continuer sa route vers le Midi.

      [Note 1226: Brantme, t. VIII, p. 65.]

      [Note 1227: _Ibid._, t. VIII, p. 61.]

      [Note 1228: A Bellivre, 31 juillet 1583, _Lettres_, t. VIII, p.
      116.]

      [Note 1229: L'Estoile, t. II, p. 131.--Cf. sur cet pisode, Cte
      Baguenault de Puchesse, _Le Renvoi par Henri III de Marguerite de
      Valois_, Revue des questions historiques, 1er octobre 1901, et
      Armand Garnier, _Un scandale princier au_ XVIe _sicle_, Revue du
      XVIe sicle, t. I, 1913.]

Catherine tait certes innocente de cet esclandre, si contraire  son
humeur et si prjudiciable  sa fille. La lettre qu'elle crivit ce jour
mme (8 aot)  M. de Matignon[1230], lieutenant gnral du roi en
Guyenne, n'en dit rien, et ce silence est significatif. Elle prvoyait,
comme il arriva, que le roi de Navarre refuserait de recevoir une femme
si publiquement diffame. Mais elle n'osait contrecarrer Henri III. Elle
lui fit demander par l'vque de Langres, Charles de Perusse d'Escars,
de renvoyer  leurs familles les dames de Bthune et de Duras, qu'il
avait retenues, et aprs cette tentative d'intervention, que le Roi
trouva mauvaise, elle estima prudent de remettre les choses au
jugement et discrtion de son fils, puisqu'elles sont passes si
avant[1231]. Le roi de France, traitant son beau-frre en sujet,
prtendait l'obliger  reprendre sa soeur sans vouloir s'excuser de son
insulte, et le roi de Navarre le menaait de rpudier Marguerite s'il ne
dclarait pas publiquement l'innocence de l'insulte. La ngociation fut
longue, difficile, comme on le devine, et quelque peu ravale de
questions d'argent et de places de sret.

La Reine-mre la suivait de trs prs; malade de la fivre, elle avait
fait partir pour le Midi le diplomate selon son coeur, l'homme fin et
insinuant qu'elle employait dans les affaires dlicates, Bellivre. Elle
n'avait pas un mot de blme pour son fils. Vous congnoissez,
crivait-elle au ngociateur, son naturel qui est si franc et libre
qu'il ne peult dissimuller le mescontentement qu'il reoipt[1232]. Elle
ne se plaignait que de la mauvaise volont du roi de Navarre, craignant
que la guerre ne s'ensuivt  la ruyne de ce pauvre royaume menac de
toutes partz et  l'infamye trop grande de toute nostre maison[1233].
Elle se rjouit d'apprendre qu'il consentait, moyennant le retrait de
quelques garnisons royales,  passer sur l'humiliation de sa femme.

Ses lettres montrent avec quelle impatience elle attendait la runion
des deux poux. Elle tait alors convalescente; quand elle sut qu'ils
s'taient enfin rejoints  Port-Sainte-Marie, le 13 avril, elle crivit
 l'heureux courtier de cette rconciliation, qu'aprs Dieu il lui avait
rendeu la sant de avoyr par vostre preudense et bonne conduyte hachev
une si bonne heuvre et sy ynportente pour tout nostre meyson et honneur,
d'avoir remys ma fille avecques son mary[1234].

      [Note 1230: _Lettres_, t. VIII, p. 117 et 118, note.]

      [Note 1231: Lettre du 21 aot 1583  Bellivre, _Lettres_, t.
      VIII, p. 126.]

      [Note 1232: 21 janvier 1584, _Lettres_, t. VIII, p. 171.]

      [Note 1233: 26 janvier 1584, _ibid._, t. VIII, p. 172.]

      [Note 1234: 25 avril 1584, _ibid._, t. VIII, p. 180.]

Marguerite avait tant de raisons de se fliciter d'tre sortie de la
longueur de ses annuis[1235] qu'elle informa aussitt sa mre de
l'honneur et bonne chre qu'elle a reus du roy, son mari et son
ami. Mais son contentement dura peu. Henri de Navarre ne l'avait
reprise que par intrt, et peut-tre le lui fit-il sentir ds le
premier jour, s'il fallait en croire Michel de La Huguerye, un diplomate
marron, alors au service des princes protestants d'Allemagne, et le plus
imaginatif, pour ne pas dire pis, des mmorialistes. Je ne vey jamais
[au repas du soir], dit-il de Marguerite, visage plus lav de larmes ny
yeux plus rougis de pleurs[1236].

      [Note 1235: _Ibid._, t. VIII, p. 416 et p. 183 n. 2.]

      [Note 1236: _Mmoires de la Huguerye_, t. II, p. 316.]

Catherine priait Dieu--ce qui prouve la ncessit d'une intervention
puissante--que sa fille puysse demeurer longuement avec son mari et y
vivre en femme de bien et d'honneur et en prynss (princesse) dont
mryte ses condysions d'estre pour le lyeu dont ayl  naye[1237]. Elle
adressait  Bellivre quelques conseils dont il devait recommander
l'observation  la reine de Navarre. C'est la contre-partie de la morale
au roi de Navarre et comme le rsum de l'exprience de la vieille
Reine[1238]. Il importait surtout aux prynsesses qui sont jeunes et qui
panset (pensent) aystre belles--plus belles peut-tre qu'elles ne
sont--de s'entourer de jans d'honneur hommes et femmes, car aultre
(outre) que nostre vye nous fayst honneur au (ou) deshonneur, la
compagnye que avons  nous (autour de nous,  notre service) y sert
beaucoup. Que Marguerite n'objecte pas que sa mre a t moins
difficile en d'autres temps, par exemple  l'gard de Mme de Valentinois
et de Mme d'Etampes. C'est que Franois Ier, son beau-pre, et Henri II,
son mari, taient ses rois, et qu'elle tait tenue  l'obissance. Mais
bien qu'elle ft soumise  leurs volonts, ils ne lui demandrent jamais
et elle ne fit jamais chose contre son honneur et sa rputatyon. Sur
ce point, elle s'estimait irrprochable, et elle n'aurait point  sa
mort  en demander pardon  Dieu ni  craindre que sa mmoire en
souyt (soit) moyns  louer. Elle ajoute, ce qui ouvre un jour curieux
sur ses sentiments de parvenue, que si elle avait t fille de roi, elle
n'et pas endur de son mari le partage.

      [Note 1237: En femme de bien et d'honneur, comme elle se doit de
      le faire eu gard au lieu d'o elle est ne.]

      [Note 1238: 25 avril 1584, _Lettres_, t. VIII, p. 180-182.--Cf.
      Baguenault de Puchesse, _Les Ides morales de Catherine de
      Mdicis_, Revue historique, mai-juin 1900.]

Depuis son veuvage, l'intrt de ses enfants l'avait force d'accepter
tous les services et de n'offenser personne; et d'ailleurs  la faon
dont elle avait vcu jusque-l elle pouvait sans risques pour sa
rputation parler et aler et anter (hanter) tout le monde. Quand sa
fille aurait son ge, elle pourrait faire de mme sans hofanse
(offense) ni de Dyeu ni scandale du monde. Il n'y avait d'excuses  de
certaines complaisances que l'ignorance ou quand les favorites sont
fammes sur quy l'on n'a puysance. Mais Marguerite tait fille de roi,
et ayant espous un prynse [qui] encore qui (bien qu'il) s'aple roy,
l'on set byen qui le (qu'il la) respecte tent, qu'ele faist ce qu'ele
veult.

Elle ne devait donc plus comme autrefois feyr (faire) cas de celes 
qui yl (le roi de Navarre) feyra l'amour. Si son mari n'avait pas
d'affection pour elle, c'est qu'elle ne montrait aucune humeur de ses
infidlits. Il en a conclu qu'elle ne l'aimait pas, et mme qu'elle
tait bien aise qu'il ayme autre chause (chose) afin qu'ele en puyse
fayre de mesme. Il faut donc qu'elle lui obisse en cet que la reyson
veult et que les fammes de byen doivet  lor mary en ses aultres
chauses; mais qu'en mme temps elle lui fasse connatre ce que l'amour
qu'ele luy porte et cet que ayl aist ne luy peuvest fayre endeurer.
Assurment yl ne le saret que trover tres bon et [que l'] aystymer et
aymer d'avantege[1239].

Parmi tous ces tracas, qui influaient sur son humeur et sa sant[1240],
Catherine travaillait  dissoudre et  payer l'arme des Pays-Bas. Elle
ne garda que quelques troupes charges d'assurer la dfense de Cambrai.
Elle fit dire au duc d'Anjou qu'il ne comptt plus sur ses subsides;
elle donna l'ordre  Crvecoeur et  Puygaillard, qui l'avaient escort 
l'aller jusqu' Cambrai, de le protger au retour, mais sans sortir du
royaume[1241]. Elle fournissait  l'ambassadeur de France  Madrid des
arguments pour dcider Philippe II au mariage: il tait  craindre que
le Duc ne se rengaget dans les affaires des Pays-Bas et que le feu ne
s'allumt en ces quartiers, plus violent que jamais; la querelle de
Gebhard de Truchsess attirait dans la rgion du Rhin des retres des
deux religions et menaait tout le voisinage. Mais pouvait-elle croire
qu'aprs le dsastre des Aores et la dbcle d'Anvers le roi d'Espagne
prendrait peur des vellits de revanche de son fils et du contre-coup
de l'affaire de Cologne?

      [Note 1239: _Lettres_, VIII, p. 181. Voici la traduction en
      orthographe moderne de ce dernier passage qui est le plus
      difficile: Il faut donc que Marguerite obisse  son mari en ce
      que la raison veut et ce que les femmes de bien doivent  leur
      mari en toute autre chose, mais qu'en mme temps elle lui fasse
      connatre ce que l'amour qu'elle lui porte et ce qu'elle est (sa
      qualit d'pouse ou de reine) ne lui permettent pas d'endurer.
      Assurment il ne saurait que le trouver trs bon et que l'estimer
      et aimer davantage.]

      [Note 1240: Le mdecin Vigor crit au Roi (5 sept. 1583) qu'elle a
      t malade et qu'il a d la purger pour la dbarrasser de ses
      passions mlancholiques, _Lettres_, t. VIII, app. p. 424.--Cf.
      _ibid._, p. 425, une lettre de Pinart au roi.]

      [Note 1241: A Bellivre, 21 aot 1583, _Lettres_, t. VIII, p. 126;
       Pibrac, chancelier du duc d'Anjou, p. 130-131;  Quinc,
      secrtaire du duc d'Anjou, t. VIII, p. 131;  Bellivre, 4
      septembre, p. 133; au chancelier de Cheverny, p. 132; au colonel
      Wischer du rgiment suisse, septembre 1582, p. 143,  Crvecoeur, 6
      septembre, p. 135-136-137-138.]

Elle esprait avec un peu plus d'apparence que si nous avions ce
bonheur de garder l'le de Terceire que ce nous sera plus de moyen de
parvenir au bien de la paiz pour toute la chrestient. Et comme elle
aimait les complications, elle chargeait l'ambassadeur de dire  la
duchesse de Bragance que nous embrasserions ses affaires de mme
affection que celles de Don Antoine que nous n'abandonnerons
jamais[1242] (6 septembre 1583).

Or le jour mme de cette dpche  Longle, survint  Paris la nouvelle
que Terceire s'tait rendue le 26 juillet. Ce n'tait pas le moment
d'irriter Philippe II, avec qui elle ngociait, par de nouvelles courses
aux Pays-Bas. Mais il lui tait moins que jamais facile de manier le duc
d'Anjou, qui tait revenu en France furieux, mlancholique et
malade[1243]. Il ne se pressait pas de licencier ses troupes. Il refusa
de paratre  l'assemble de Saint-Germain[1244], une runion de
notables, s'imaginant qu'elle tait dirige contre lui[1245]. Il priait
sa mre d'aller le voir  Chteau-Thierry, promettant en ce cas de faire
ce qu'elle lui conseillerait, mais elle ne croyait pas beaucoup  cette
promesse, Dyeu le veulle et que se ne souyt  la coteume (ce ne soit
comme de coutume)[1246]. Elle le trouva au lit brlant de fivre,
consum par la phtisie qui le tua[1247]. Elle n'en paraissait ni mue ni
inquite, ayant d'autres soucis. Il laissait entendre qu'il serait forc
de vendre Cambrai aux Espagnols, si le Roi ne lui donnait pas les moyens
d'en payer la garnison.

      [Note 1242: A M. de La Motte-Longle, 6 septembre 1583, t. VIII,
      p. 141.]

      [Note 1243: _Mmoires de Nevers_, t. I, p. 91.]

      [Note 1244: Marijol, _Histoire de France de Lavisse_, t. VI. 1,
      p. 233 sqq.]

      [Note 1245: La Reine  Mauvissire, _Lettres_, t. VIII, p. 171.]

      [Note 1246: A Bellivre, 27 octobre 1583, _Ibid._, t. VIII, p.
      151.]

      [Note 1247: A la duchesse de Nemours, 4 novembre, _Ibid._, t.
      VIII, p. 152.]

Livrer ce boulevard de la frontire franaise, c'est, crit-elle 
Bellivre un march dont le seul bruict apporte et  toutte la France
tant de honte et infamie que je meurs de desplaisir et d'ennuy quand je
y pense[1248]. Cri d'indignation qui mouvrait davantage si l'on tait
sr qu'il jaillt de son patriotisme bless et non pas seulement de la
douleur de perdre avec cette ville tout le prix des sacrifices faits par
le Roi et le royaume. Le Duc s'en prenait  tout le monde de ses
malheurs. Lors d'une tentative de meurtre contre son mignon, d'Avrilly,
il fit mettre  la torture l'assassin, un soldat misreux, qui revenait
des Iles, et lui arracha par la torture l'aveu qu'il avait projet de le
tuer lui aussi,  l'instigation de Philippe II, de l'abb d'Elbene,
serviteur de la Reine-mre, du duc de Guise et de beaucoup d'autres
personnages. Catherine repartit pour Chteau-Thierry et interrogea
elle-mme le prisonnier, qui raconta trs simplement qu'un inconnu lui
avait offert quelque argent pour attenter sur la vie du mignon. A la
description qu'il fit du corrupteur, on crut reconnatre Fervaques, un
favori en disgrce, qui voulait se venger d'un rival prfr. Catherine
tait trs marrie, comme elle l'crivait  Villeroy, qu'il et couru
ce mauvais bruit, et  un moment en effet bien inopportun, contre le roi
d'Espagne. Elle resta plusieurs jours prs de son fils pour le calmer.
On lui avait fait accroire ou il s'tait persuad que son frre
profiterait de ses checs en Angleterre et aux Pays-Bas pour le
dpouiller de tous les aventges et prrogatives qui ly (lui) ont est
[accords] par luy (Henri III) et le feu roy son frre (Charles IX), en
luy donnent son apanage. Et sela le tormente, dit-elle, plus que chause
qui souyt (chose qui soit). Elle se fit crire par Villeroy une lettre
particulire destine  rassurer le Duc et  le remettre du tout au bon
train que je dsire pour se conformer aux intentions du Roy... au
moings, s'ilz ne se voient, qu'ilz ayent bonne intelligence ensemble,
qui est le seul moyen de leur bien et [du bien] de ce roiaulme; car
elle craignait toujours que il feist encores des follies. Il lui avait
bien promis qu'il ne ferait rien qui trouble le royaume ni puyse
depleyre au Roy, ms, disait-elle, [ce] sont paroles[1249].

      [Note 1248: A Bellivre, 22 novembre, _Ibid._, t, VIII. p. 157.]

      [Note 1249: 2 janvier 1584, _Ibid._, t. VIII, p. 169.]

Alors que tant de gens le poussaient  brouiller, il et t dangereux
de le dsesprer. Les tats gnraux des Pays-Bas, tremblant pour Ypres,
que les Espagnols assigeaient, le sollicitaient de nouveau
d'intervenir, bien rsolus cette fois  intresser le roi de France
lui-mme  les secourir. Le Duc arriva subitement  Paris (12 fvrier
1584) chez sa mre, qu'il trouva au lit grelottant de fivre, et,
conduit par elle au Louvre, il se jeta aux genoux de son frre, le
priant de lui pardonner et jurant de l'honorer et le servir dsormais
comme son matre et son roi. Henri l'embrassa et l'assura de toute son
affection. ... Je n'eus jeams, crivait la Reine-mre  Bellivre une
plus grande joye depuis la mort du Roy monseigneur (Henri II) et
m'aseure que si eusis veu la faon de tous deux qu'en eusis pleur
comme moy de joye[1250].

Aprs que les deux frres eurent ft ensemble le carnaval trois jours
durant, Franois s'en retourna  Chteau-Thierry. Sa mre l'y suivit et
le trouva fivreux et harass des plaisirs de Paris et de la Cour. Elle
lui fit crire de trs bonne encre une dpche  Montmorency pour lui
annoncer sa rconciliation avec le Roi et une autre  l'un de ses
capitaines, Rebours, qui pillait le pays, pour lui commander de prendre
les ordres du lieutenant gnral de Picardie, Crvecoeur[1251]. Henri III
laissait entendre  Duplessys-Mornay, alors  Paris et le principal
conseiller du roi de Navarre, qu'il se prparait  faire la guerre aux
Espagnols[1252]; et il est possible que cette esprance ait contribu 
dcider le chef du parti protestant  reprendre Marguerite. Les
propositions des tats gnraux taient bien tentantes; ils offraient au
roi de France, pour l'induire  les assister, de lui remettre deux
villes ayant un libre accs  la France, et en outre, si le Duc venait 
mourir sans enfants lgitimes, tous les Pays-Bas pour tre et demeurer
perptuellement unis et annexs  la Couronne de France aux mesmes
conditions qu'ils estoyent avec son Alteze[1253].

      [Note 1250: 11 mars 1584, _Lettres_, t. VIII, p. 176.]

      [Note 1251: 29 mars 1584, _Ibid._, t. VIII. p. 177.]

      [Note 1252: Lettre de Du Plessy-Mornay au roi de Navarre, 9 mars
      1584, _Mmoires et Correspondance_, t. II, p. 542-543, 545, 549.]

      [Note 1253: Kervyn de Lettentove, t. VI, p. 158-519.]

Le duc d'Anjou tait rong par son mal avec des rpits qui donnaient 
sa mre l'illusion d'un retour  la sant. Le 22 mars elle crivait
qu'il se portait bien, mais qu'il tait dbille et ne pourroit [tre]
aultrement aiant est si fort mallade et si bas que l'on l'a veu. Elle
s'tonnait que le Roi n'et pas envoy visiter son frre et croyait
qu'il suffirait de l'en faire souvenir[1254]. Mais Henri III mme averti
ne se drangea pas. Le 18 avril, elle estimait que si le Duc ne fet
quelque gran desordre que sa vie est asseure pour longtemps.[1255] Le
26 avril il eut un nouveau flux de sang qui faillit l'emporter[1256]. Le
10 mai, il paraissait guri[1257]. Le 10 juin, il tait mort.

      [Note 1254: A Villeroy, 22 mars, _Lettres_, t. VIII, p. 178-179.]

      [Note 1255: 18 avril,  Bellivre, _Ibid._, t. VIII, p. 180.]

      [Note 1256: A M. de Foix, _Ibid._, t. VIII, p. 284.]

      [Note 1257: Charles IX, min comme le duc d'Anjou par la phtisie,
      trompa jusqu' la fin les prvisions de son entourage. Le jour
      mme de sa mort, Marillac, son premier mdecin, assurait  la
      Reine-mre que Sa Majest se portoit bien et alloit gurir.
      _Mmoires du chancelier Cheverny_, d. Buchon (Panthon
      littraire), p. 233.]

La Reine-mre eut certainement du chagrin, mais pas aussi grand ni de
telle nature qu'on le souhaiterait. Elle pleurait surtout sur elle, se
voyant prive de tous ses enfants, elle veut dire en sa langue ses
fils, hormis d'un seul qui me reste, encore qu'il soyt, Dieu mercy,
tres sain. Elle souhaitait pour elle et pour le royaume qu'il et des
garons, ressentant outre son mal ancore cetuy-l qui pourrait
survenir, finisant cete race,  qui elle avait tant d'obligation.

Il ne lui restait plus grande consolation que de voyr ce qui reste du
Roy monseigneur--Marguerite et Henri--bien ensemble. C'tait son
grand souci. Je vous prie dyre  la Royne de Navare ma fille qu'elle ne
soit cause de me augmenter mon affliction et qu'elle veille (veuille)
reconestre le Roy son frre comme elle doit et ne veille fayre chouse
qui l'ofence...[1258].

Le duc d'Anjou avait lgu  son frre par testament la ville de
Cambrai. Henri III eut peur d'accepter et honte de restituer cette
conqute  Philippe II. C'est probablement Catherine qui suggra une
combinaison  l'italienne. Le Roi renoncerait  la succession et elle,
comme mre et hritire du dfunt, entrerait en possession. A ce titre
et vu la dvotion du clerg et du peuple de Cambrai, envers son fils
et la Couronne de France, elle dclara prendre la ville et cit de
Cambray avec ce qui en dpend et le duch de Cambrzis, ensemble tous et
chacuns les manans et habitans sous sa protection et
sauvegarde[1259]. Elle laissait en suspens la question de souverainet
et peut-tre par cet expdient pensait-elle empcher aulcune alteration
en la paix qui est entre le Roy catholicque et nous[1260].

      [Note 1258: A Bellivre, 11 juin 1584, _Lettres_, t. VIII. p.
      190.]

      [Note 1259: Dclaration du 20 juillet 1584, _Ibid._, t. VIII,
      app., p. 444.]

      [Note 1260: A M. de Maisse, 12 septembre 1584, _Ibid._, t. VIII,
      p. 219.]

Elle battait en retraite, comme toujours, sur un air de bravoure. En cas
d'agression, la France ne se trouvera poinct tant despourveue de moyens
qu'elle n'ayt de quoy se deffendre et repoulser l'injure que l'on luy
vouldra faire[1261]. Mais les actes juraient avec les paroles.

Le 2 juillet 1584, elle avait dfendu aux dputs des tats gnraux
d'avancer plus loin que Rouen, o ils venaient de dbarquer[1262]. Le 9
avril 1585, elle leur refusa formellement tout concours[1263] et, avec
de vagues assurances de bonne volont, elle les abandonnait  leur
sort[1264]. Son fils mort, il ne fut plus question que d'chapper aux
reprsailles.

      [Note 1261: _Ibid._, t. VIII, p. 219.]

      [Note 1262: _Ibid._, t. VIII, p. 193.]

      [Note 1263: _Ibid._, t. X. p. 470.]

      [Note 1264: Sa revanche contre Philippe II se borna dsormais 
      suivre avec une sympathie rancunire les dprdations du fameux
      corsaire anglais, Drake, dans les mers et les colonies espagnoles.
      Lettre  Chteauneuf, ambassadeur de France en Angleterre, 30 juin
      1586, t. VIII, p. 18 et  Villeroy, 15 aot 1586, t. VIII, p. 32.
      Dans sa galerie de portraits des souverains et des princes, elle
      avait admis celui de ce simple chef d'escadre, honneur
      significatif. Bonnaff, _Inventaire_, p. 77, no 179.]

Aussi bien Catherine n'avait jamais eu l'ide de fonder un empire
colonial ni mme de reculer les limites du royaume. Tout son effort
tendit  pourvoir au dehors l'un de ses fils pour l'empcher de
brouiller contre l'autre au dedans. L'expdition des Aores et le
projet de descente au Brsil, comme aussi sa participation 
l'envahissement des Flandres, n'ont pas eu d'autre objet. Tout au plus
peut-on supposer qu'elle a, par vanit personnelle, dtourn vers le
Portugal des forces qui eussent trouv un meilleur emploi aux Pays Bas.
Mais les conqutes sur terre et sur mer l'intressaient par-dessus tout
comme un moyen de rtablir ou de maintenir l'accord entre ses enfants:
proccupation maternelle, qui, si lgitime qu'elle paraisse, exclut
l'ide d'une grande politique.

L'annexion de la ville de Cambrai fut tout le bnfice--et si vite
perdu--de ce dessein familial. Ces agressions couvertes irritrent
Philippe II plus qu'une guerre franche. Enfin elles puisrent le
royaume. Il est d'usage d'imputer la dtresse financire aux
prodigalits d'Henri III. Mais il ne faudrait pas oublier le prix des
entreprises continentales et maritimes pour faire vivre en paix deux
frres ennemis.




CHAPITRE XI

LA LIGUE ET LA LOI SALIQUE


Depuis la mort sans hritier de Franois de Valois, duc d'Anjou (10 juin
1584), la question de la succession au trne tait pose. Le seul fils
survivant de Catherine, Henri III, n'avait pas d'enfant, ni,
semblait-il, aucune chance d'en avoir jamais. Qui rgnerait aprs lui?
La loi salique dsignait le roi de Navarre, chef de la maison de
Bourbon, qui, comme celle de Valois, remontait  saint Louis. S'il avait
t catholique, ses droits auraient t, non seulement reconnus, mais
acclams. Il avait des qualits qui, de tout temps, en ce pays de
France, ont t populaires: la bonne humeur un peu fanfaronne, l'esprit
gaillard, la riposte prompte, et, depuis la prise de Cahors, un renom
mrit d'hrosme. Mme les expriences de son coeur innombrable ne
lui auraient pas nui. Mais il tait hrtique et relaps. La nation
catholique craignait que, devenu le matre, il n'employt, selon le
dogmatisme intransigeant de l'poque, tous les moyens en son pouvoir
contre les ennemis de son glise. Et mme  le supposer tolrant, elle
ne jugeait pas qu'il pt tre roi sans tre oint de la sainte ampoule et
couronn de la main des vques.

Henri III avait  coeur de sauvegarder l'avenir du catholicisme, et
d'autre part il se sentait li par la loi de succession, en vertu de
laquelle il rgnait. Quand il sut que la fin de son frre tait proche,
il envoya un de ses deux principaux favoris, le duc d'Epernon, visiter
le roi de Navarre et peut-tre l'engager  se faire catholique. Mais il
se garda bien de reconnatre publiquement ses droits. Rien ne pressait
d'ailleurs. Ag seulement de trente-deux ans, ne pouvait-il pas esprer,
mme aprs dix ans de mariage, avoir un jour des enfants de sa femme? En
tout cas il attendrait patiemment le coup de la grce ou de la politique
qui dciderait le roi de Navarre  se convertir. Il aimait la paix et la
jugeait ncessaire  son royaume. Les expditions du duc d'Anjou aux
Pays-Bas et la diversion de Catherine aux Aores avaient vid le trsor.
Ce n'tait pas le moment de recommencer la guerre contre les
protestants, et, pour une inquitude, de mettre le royaume  feu et 
sang.

Comme si ce n'tait pas assez de ce dsaccord avec ses sujets
catholiques sur la question de succession, il continuait  braver
l'opinion, entremlant les dbauches et les pnitences, les excs du
carnaval et les retraites pieuses. Il donnait et dpensait sans compter.
Il vivait toujours plus isol dans le cercle ferm de ses affections.
Joyeuse, aimable et doux, cherchait  plaire  tout le monde; d'Epernon,
dur et violent, avait une hauteur d'orgueil qui n'admettait pas de
supriorit et une passion de commandement qui ne souffrait pas de
rsistance. Il ne connaissait que son matre et ne mnageait personne.
Il narguait le peuple de Paris, qui lui rendait haine pour mpris. Il
contrecarrait l'action de la Reine-mre et minait tant qu'il pouvait son
crdit.

Cependant le parti catholique se prparait  la lutte. Il voulait en
finir le plus tt possible avec le cauchemar d'une dynastie protestante;
il aiderait le Roi et au besoin le forcerait  exclure du trne le
Barnais. Il dsignait pour hritier prsomptif le cardinal de Bourbon,
oncle germain du roi de Navarre, un vieux barbon de soixante-cinq ans 
la tte lgre, dont les droits passaient aprs ceux de son neveu, mais
qui s'tait laiss persuader sans peine que sa religion lui crerait un
privilge.

Le vritable chef du parti tait le duc de Guise, Henri, brave comme son
pre, Franois, et, comme lui, cher aux gens d'pe et au peuple de
Paris. Ses frres, le cardinal de Guise et le duc de Mayenne, l'un grand
seigneur d'glise et l'autre capitaine heureux, sinon habile; ses
cousins germains, les ducs d'Aumale et d'Elboeuf, l'aidaient de leurs
charges et de leurs bnfices  dfendre la cause catholique troitement
lie  celle de leur maison. Il pouvait compter aussi sur un petit
cousin de la branche lorraine de Vaudemont, le duc de Mercoeur, frre de
la Reine rgnante, nomm par Henri III gouverneur de Bretagne et mari
par lui  la riche hritire des Martigues-Luxembourg, mais grand
catholique.

A la diffrence des Guise, ces cadets essaims en France et qui y
avaient fait une si clatante fortune, le chef de la branche ane de
Lorraine, le duc rgnant, Charles III, s'tudiait  montrer autant de
dfrence pour Henri III, son beau-frre, que de zle pour le
catholicisme. Des quatre filles qu'il avait eues de son mariage avec
Claude de Valois, il avait confi l'ane, Christine,  Catherine de
Mdicis, qui l'aimait et l'emmenait partout avec elle. Il se gardait
bien, connaissant la susceptibilit du Roi, de poser son fils, le
marquis de Pont--Mousson, en prtendant  la couronne. Il laissait ses
brillants seconds mener l'attaque contre la loi salique, esprant
peut-tre, s'ils russissaient  la faire abolir, que son fils, qui
tait du sang royal de France par sa femme, et par lui de la branche
ane de Lorraine, apparatrait au Roi et aux Guise en lutte comme un
candidat de conciliation.

C'tait  Nancy[1265], sa capitale, mais non, il est vrai, dans le
chteau ducal, que s'taient runis, quelques mois aprs la mort du duc
d'Anjou (sept. 1584), Guise, Mayenne, le cardinal de Guise, le baron de
Senecey, ancien prsident de la Chambre de la noblesse aux tats de
1576, Franois de Roncherolles, sieur de Maineville, le principal agent
du cardinal de Bourbon, et qu'ils avaient rsolu de former une ligue et
association naturelle des forces et moyens communs. Les grandes villes
montraient mme ardeur pour la dfense de leur foi. Paris n'avait pas
attendu l'appel des princes. Un bourgeois, Charles Hotman, les curs de
Saint-Sverin et de Saint-Benot, Prvost et Boucher, un chanoine de
Soissons, Mathieu de Launay, s'taient concerts secrtement avec
quelques autres bons catholiques, l'avocat Louis Dorlans, un matre des
comptes, Acarie, le marchand Compans, le procureur Cruc, pour barrer la
route au prtendant hrtique. Ces premiers adhrents de la Ligue
parisienne en recrutrent d'autres parmi les suppts du Parlement,
huissiers et clercs, commissaires et sergents, et dans les milieux
besogneux et ardents de la basoche et de l'Universit. Les mariniers et
les garons de rivire (dbardeurs), les bouchers et les charcutiers,
gagns eux aussi, fourniraient, en cas d'meute, des hommes de main.
C'tait la bourgeoisie moyenne et le peuple qui se mettaient en avant.
Les grandes familles parlementaires taient trop timores ou trop
loyalistes pour se risquer htivement dans cette aventure.

      [Note 1265: Sur l'assemble de Nancy, voir Davill, _les
      Prtentions de Charles III, duc de Lorraine,  la Couronne de
      France_, p. 71 et _passim_, ch. III.]

La Ligue se chercha des appuis au dehors. Les conjurs de Nancy
dputrent au pape un Jsuite, le P. Claude Mathieu, ancien Provincial
de France et suprieur de la maison professe de Paris, pour exposer leur
dessein et solliciter sa bndiction et protection. Grgoire XIII loua
l'intention, mais s'excusa discrtement d'autoriser l'entreprise si elle
se faisait contre la volont du Roi[1266].

      [Note 1266: P. Fouqueray, _Histoire des Jsuites_, t. II, p. 131.]

Philippe II n'avait pas mmes scrupules. Le moment lui paraissait venu
de rendre aux Valois coup pour coup. Jusque-l, il avait souffert sans
riposter toutes les provocations, uniquement attach  rprimer les
rvoltes dans ses tats, et depuis la mort de D. Sbastien,  s'assurer
la couronne de Portugal. Mais aprs l'achvement de l'unit politique de
la pninsule,--ce legs de ses prdcesseurs et la grande oeuvre de son
rgne--il avait les mains libres pour une action nergique au dehors.
Son intrt tait d'accord avec ses rancunes. Souverain des Pays-Bas,
dont une moiti, les provinces du Nord, se maintenait en rvolte malgr
l'assassinat de Guillaume de Nassau (juillet 1584) et les succs du duc
de Parme, il ne pouvait, sous peine de perdre le reste, permettre
l'avnement en France d'une dynastie huguenote. Roi catholique enfin, il
se sentait tenu d'empcher ce nouveau progrs de l'hrsie en Europe.

Le 31 dcembre 1584, au chteau de Joinville, les ducs de Guise et de
Mayenne, tant pour eux que pour le cardinal de Guise et les ducs
d'Aumale et d'Elboeuf, le sieur de Maineville et le reprsentant du roi
d'Espagne, s'engagrent par trait  exclure du trne les Bourbons
hrtiques,  dclarer le cardinal de Bourbon successeur de la Couronne
de France,  fonder une sainte Ligue perptuelle, offensive et
dfensive, pour la seule tuition, dfense et conservation de la
Religion catholique apostolique et romaine et pour l'extirpation de
toutes hrsies en France et dans les Pays-Bas. Philippe II promettait
un subside annuel de 600 000 cus, dont il ferait l'avance la premire
anne par moitis payables en mars et juillet[1267].

Le trait restait ouvert au duc de Mercoeur, que son alliance de famille
avec Henri III n'empcha pas d'y adhrer, et au duc de Nevers, un des
fauteurs de la Saint-Barthlemy, attir du ct des Guise par le pril
de la foi, mais retenu dans l'obissance d'Henri III par son loyalisme,
et qui, ne sachant quel parti prendre, alla solliciter  Rome un conseil
que le successeur de Grgoire XIII, Sixte-Quint, un pape autoritaire,
aussi ennemi de la rbellion que de l'hrsie, s'abstint de lui donner.

Le duc de Lorraine, continuant son double jeu, refusa de signer le
trait pour ne pas offenser Henri III, mais consentit  avancer aux
contractants, dans les six derniers mois de la premire anne, les deux
tiers du subside espagnol de la seconde, soit 400 000 cus[1268].

      [Note 1267: Du Mont, _Corps diplomatique_, t. V, 1re partie, p.
      441-443.]

      [Note 1268: Davill, p. 86.]

Aprs entente avec la Ligue parisienne, les princes catholiques datrent
de Pronne, le berceau de la Ligue de 1576, une Dclaration des causes
qui ont meu Monseigneur le Cardinal de Bourbon, et les Pairs, Princes,
Seigneurs, villes et communautez Catholiques de ce royaume de France, De
s'opposer  ceux qui par tous moyens s'efforcent de subvertir la
Religion Catholique et l'Estat (30 mars 1585).

Il tait trop  craindre, disaient-ils, que si la maison rgnante
s'teignait sans ligne, ce que Dieu ne vueille, il n'advnt en
l'establissement d'un successeur en l'Estat royal... de grands troubles
par toute la Chrestient et peut estre la totale subversion de la
Religion Catholique, Apostolique et Romaine en ce royaume
trs-Chrestien. Il n'tait que temps d'y pourvoir. ... Ceux qui par
profession publique se sont tousjour monstrez perscuteurs de l'glise
Catholique (Navarre et Cond) taient, surtout depuis la mort de
Monsieur, favorisez et appuyez. Ils faisaient partout leves de gens
de guerre, tant dehors que dedans le royaume; ils retenaient les
villes et places fortes qu'ils auraient d remettre de longtemps entre
les mains du Roy. Ils pratiquaient les princes protestants d'Allemagne
pour avoir des forces afin d'opprimer les gens de bien plus  leur
aise et renverser la Religion Catholique. Ils avaient  la Cour mme
des complices. ... D'aucuns (c'est--dire d'pernon et Joyeuse)...
s'estants glissez en l'amiti du Roy nostre Prince souverain se sont
comme saisis de son authorit pour se maintenir en la grandeur qu'ils
ont usurpe, favorisent et procurent par tous moyens l'effect des
susdicts changemens et prtentions. Ils ont eu la hardiesse et le
pouvoir d'esloigner de la prive conversation de Sa Majest non
seulement les Princes et la Noblesse, mais tout ce qu'il a de plus
proche (c'est--dire Catherine), n'y donnant accez qu' ce qui est
d'eux. Ils accaparent le gouvernement de l'tat, dpouillant ceux qui
en taient investis, les uns du tiltre de leur dignit et les autres du
pouvoir de fonction, forcent les titulaires de certaines charges de les
leur quitter et remettre... moyennant quelques rcompenses de deniers
et se rendent par ce moyen maistres des armes par mer et par terre.

La promesse faite aux tats gnraux de 1576 de runir tous les sujets
 une seule religion catholique n'avait pas t tenue; le Clerg tait
opprim de decimes et subventions extraordinaires; la Noblesse
anulie, asservie et vilenne; les villes, les officiers royaux et le
menu peuple serrez de si prez par la frquentation (frquence) de
nouvelles impositions, que l'on appelle inventions, qu'il ne reste plus
rien  inventer, sinon le seul moyen d'y donner un bon remde.

Pour ces justes causes et considrations, le cardinal de Bourbon,
premier Prince du sang, Cardinal de l'glise catholique, apostolique et
romaine, comme  celuy qui touche de plus prs de prendre en
sauve-garde et protection la religion et la conservation des bons et
loyaux serviteurs du Roi et de l'tat, et avec lui plusieurs Princes du
sang, Cardinaux et autres Princes, Pairs, Prlats, Officiers de la
Couronne, Gouverneurs de provinces, principaux Seigneurs, Gentilshommes,
beaucoup de bonnes villes et communauts et bon nombre de fidles sujets
faisans la meilleure et plus saine partie de ce Royaume avaient tous
jur et sainctement promis de tenir la main forte et armes  rtablir
l'glise en sa dignit et en la vraye et seule Catholique Religion et
la noblesse en ses franchises, garantir les droits des Parlements et des
officiers, soulager le peuple, employer les deniers publics  la dfense
du royaume, et obtenir la runion d'tats gnraux libres de trois ans
en trois ans pour le plus tard.

Les ligueurs protestaient de leur dvouement au Roi, promettant de poser
les armes aussitt qu'il aurait fait cesser le pril qui menasse la
ruine du service de Dieu et de tant de gens de bien. Ils sollicitaient
les bons offices de Catherine auprs de son fils: ...Supplions tous
ensemble trs humblement la Royne mre du Roy nostre trs honore dame
(sans la sagesse et prudence de laquelle le Royaume seroit ds piea
dissip et perdu)... de ne nous vouloir  ce coup abandonner, mais y
employer tout le crdit que ses peines et labourieux travaux luy
devroyent justement attribuer et que ses ennemis lui pourroient avoir
infidlement ravy d'auprs du Roy son fils[1269].

      [Note 1269: _Le Premier Recueil de pices concernant les choses
      les plus mmorables advenues sous la Ligue..._, 1590, p. 85-97.]

Henri III crut habile de rpondre  cet acte d'accusation. Il s'tendit
longuement sur le chapitre de la religion. Qui avait montr plus de zle
que lui pour les intrts de l'glise? N'avait-il pas ds sa premire
jeunesse port les armes pour elle? On lui reprochait de laisser les
huguenots en paix. A qui la faute? Les tats gnraux de 1576 ne lui
avaient-ils pas refus les moyens de pousser la guerre  fond?
D'ailleurs la paix  laquelle la mauvaise volont des trois ordres
l'avait rduit n'avait pas t sans avantages pour la religion. Le culte
catholique avait t rtabli dans nombre d'endroits o les bandes
protestantes l'avaient supprim. La tranquillit avait repeupl les
campagnes. Il avait donn tous ses soins  confrer les bnfices  des
ecclsiastiques dignes de les occuper. On se proccupait dj du choix
de son successeur. C'tait se deffier par trop de la grace et bont de
Dieu, de la sant et vie de sadite Majest et de la fcondit de ladite
dame Royne sa femme[1270] que de mouvoir  prsent telle question et
mesme en poursuivre la dcision par la voie des armes. La guerre aux
protestants, loin de prvenir un mal incertain, ne ferait que remplir le
royaume de forces estrangres, de partialitez et discordes immortelles,
de sang, de meurtres et brigandages infinis. Et voil, s'criait le
Roi, comment la Religion Catholique y sera restablie, que
l'cclsiastique sera descharg de decimes, que le Gentil-homme vivra en
repos et seuret en sa maison et jouira de ses droicts et prrogatives,
que les Citoyens et habitans des villes seront exempts de garnisons et
que le pauvre peuple sera soulag des daces et impositions qu'il
supporte. Il revendiquait le droit de distribuer comme il lui convenait
les charges et les honneurs. Depuis quand les Rois ont-ils t
astraincts  se servir des uns plustost que des autres: car il n'y a
loy qui les oblige  ce faire que celle du bien de leur service. Mais,
toutefois, il avait toujours grandement honor et chri les princes de
son sang, et tels que l'on dit tre autheurs de telles plainctes ont
plustost occasion de se louer de la bont et amiti de sadicte Majest
que de s'en douloir et dpartir.

La guerre civile n'est pas le chemin qu'il faut tenir pour rgler les
abus desquels l'on se plainct. Qu'on pose les armes, qu'on contremande
les forces trangres et qu'on dlivre ce royaume du danger qu'il court.
Alors le Roi embrassera tres-volontiers les remdes propres et
convenables qui lui seront prsentez pour y pourveoir[1271].

      [Note 1270: Le secrtaire de Jrme Lippomano, ambassadeur de
      Venise en France en 1577-1579, dit de Louise de Lorraine: Elle
      est d'une constitution et complexion trs faible; et c'est
      pourquoi on l'estime peu propre  avoir des enfants. Elle est
      plutt maigre de corps qu'autre chose... _Relations des
      ambassadeurs vnitiens sur les affaires de France au XVIe sicle_,
      publ. et trad. par Tommaseo, t. II, p. 632 (Coll. Doc. indits,
      1838).]

      [Note 1271: _Le Premier Recueil de pices..._ 1590, p. 101-115.]

Guise vit qu'il n'obtiendrait rien que par la force. Il assembla de
toute part des troupes, il leva six mille Suisses dans les cantons
catholiques, enrla des lansquenets et des retres en Allemagne et fit
partout des amas d'armes. Ses parents, les ducs d'Elboeuf, d'Aumale et de
Mercoeur soulevrent la Normandie, la Picardie, la Bretagne. Mayenne
occupa Dijon, Mcon, Auxonne. La Chtre lui donna Bourges; Entragues,
Orlans. Le gouverneur de Lyon, Mandelot, mcontent de la Cour, rasa la
citadelle qui tenait la ville en bride (5 mai). Le Midi et l'Ouest
restrent fidles au Roi ou  la cause protestante, mais presque toutes
les provinces du Centre et du Nord se dclarrent pour la Ligue. Guise
s'empara de Toul et de Verdun, et bien qu'il et manqu Metz, o
d'pernon le prvint, il barra la route aux secours que le Roi attendait
d'Allemagne.

A la fin de mai il avait runi  Chlons, o il tablit son quartier
gnral, 25 000 fantassins et 2 000 chevaux, sans compter les troupes du
duc d'Elboeuf et de Brissac et les garnisons qui occupaient les villages
autour d'pernay[1272].

      [Note 1272: Comte douard de Barthelemy, _Catherine de Mdicis, le
      duc de Guise et le trait de Nemours, Revue des questions
      historiques_, t. XXVII, 1880, p. 489.]

Henri tait surpris par l'vnement. Les Suisses qu'il venait de lever
avec l'argent prt par le banquier Zamet arriveraient-ils  temps? En
son embarras, il recourut comme toujours  sa mre et la dputa aux
princes ligus. Il se comportait avec elle en enfant gt; il la
contrecarrait souvent; il coutait volontiers les favoris et en
particulier d'pernon, qui la lui reprsentaient comme faible et timide,
ou qui mme insinuaient qu'elle tait trop favorable aux Lorrains. Mais
il savait par exprience quel fonds il pouvait faire sur sa tendresse?
Avant mme d'avoir connaissance du manifeste de Pronne, qui invoquait
sa mdiation, elle s'tait mise en route pour aller trouver les chefs
catholiques. Mais Guise n'tait pas press de ngocier sans avoir les
mains pleines. Il la rejoignit seulement le 9 avril  pernay et,
raconte-t-elle, estans entrez en propos, il a ject des larmes,
monstrant d'estre fort attrist. Pourtant elle n'en tira rien que des
plaintes sur le voyage du duc d'pernon en Guyenne, sur un entretien
secret du Roi avec un agent de Franois de Chtillon, et sur le pril du
catholicisme. Persuade que c'taient des prtextes et que la religion
servait de couverture  ses exigences, elle s'effora sans succs de
savoir les causes pour lesquelles ils se sont licenciez  faire un si
grand mal que celuy qu'ils commenoient[1273]. Mais il ludait les
explications. Elle le souponnait d'empcher Mayenne et le cardinal de
Bourbon de venir  la confrence o elle les conviait[1274] et mme il
finit par s'en aller lui-mme. Elle recourut alors au duc de Lorraine,
qui, crivait-elle  son fils, lui avait tmoign un extresme regret de
la grande faulte o les Guise ses cousins sont tombez et de s'estre
tant oubliez d'avoir fait une si pernicieuse entreprise. Il assurait 
sa belle-mre que l'on ne feust point entr en ces remuements, si,
dez qu'il alla  Joinville, il eust eu quelque commandement
(instruction) de vous. Car il congnoissoit desj le malcontentement
qu'avoient ses dicts cousins; et combien qu'il ne seust leur
delibration, si (toutefois) essaya-t-il tant qu'il peut (pt) de les
destourner de rien faire  vostre prjudice. Elle ne savait pas ou
cachait qu'elle savait le rle quivoque de son gendre et proposait 
son fils d'agrer ce mdiateur, qui a trs bonne volont, dit-elle, de
lui faire avec moy tout le trs humble service qu'il pourra[1275].

      [Note 1273: _Lettres_, t. VIII, p. 245.]

      [Note 1274: _Ibid._, p. 255, lettre du 16 avril 1585.]

      [Note 1275: _Ibid._, p. 250-251, 14 avril 1585.]

Elle l'employa d'abord  ramener Guise  pernay. Elle s'y morfondait,
accable de misres physiques: accs de goutte, crise de toux avec
douleur au ct, mal  l'oreille, mal au pied, mal au coeur, pouvant 
peine se tenir debout et ne se levant que le temps de refaire son lit,
et cependant plus malheureuse encore de n'avoir personne avec qui
ngocier. Les chefs ligueurs, sachant son tat, espraient qu'elle
perdrait courage et rentrerait  Paris. Le cardinal de Bourbon
s'attardait  faire une nonnaine (neuvaine)  Notre-Dame de Liesse.
Mayenne protestait que si le Roi l'assurait de sa bonne grase et lui
commandait d'aler lui faire cervice en Flandre[1276], c'est--dire
contre les Espagnols, il partirait immdiatement; mais, en attendant, il
n'arrivait pas. Impatiente de leur mauvais vouloir, elle crivit  son
fils qu'elle allait fayre parler au roy de Navarre et voy bien,
disait-elle, qu' la fin nous en tomberon l[1277]. C'est peut-tre la
peur de ce rapprochement qui, concidant avec quelques checs du parti 
Marseille et  Bordeaux, dcida les Guise et Bourbon  se hter. Ils
arrivrent le 29 avril et consentirent une trve d'armes de quinze
jours.

A la premire entrevue, ainsi que Catherine tenait son vieil ami le
Cardinal embrass, il pleura et soupira fort, raconte-t-elle,
monstrant avoir regrect de se voir embarqu en ces choses cy.... et sur
les remonstrances que je luy fis, il me confessa franchement avoir fait
une grande folie, me disant qu'il en falloit faire une en sa vie, et que
c'estoit l la sienne, mais qu'il y avoit est pouss par le zle qu'il
a  nostre religion. Elle le fit parler--car elle le savait
bavard--pour tcher de dcouvrir ses intentions, mais elle n'en tira
que des dclarations de bonne volont. Au jugement du bonhomme, l'unit
de foi tait facile  rtablir pourvu qu'on se htt. N'importe quel
souverain trouverait bon que le Roi ne voult qu'une religion en son
royaume. Il se faisait fort que tous les princes catolicques de la
Chrestient, _voire la royne d'Angleterre_, feraient ligue...
dfensive avec Henri III,  l'encontre de princes--il voulait dire le
roi de Navarre et le prince de Cond--qui se soulveraient contre
lui[1278]. On peut juger par l de son intelligence.

      [Note 1276: 9 avril 1585, _Lettres_, t. VIII, p. 259.]

      [Note 1277: _Ibid._, p. 261.]

      [Note 1278: _Ibid._, p. 269.]

Henri III consentait, quoi qu'il lui en cott,  rvoquer son dit de
pacification, mais il trouvait trop humiliant d'accorder  ses sujets
catholiques des places de sret, comme aux huguenots, en garantie de sa
parole. Catherine savait qu'il faudrait cder sur ce point comme sur
l'autre, ou sinon, ceret (ce serait) enplatre qui ne guryra la
playe[1279]. On le vit bien  Jalons, prs de Chlons, o elle tait
alle chercher Guise et Bourbon, qui de nouveau se drobaient. Quand le
mdecin du Roi, Miron, qui circulait entre Paris et Epernay, soignant le
catarrhe de Catherine et la congestion de l'tat, apporta la nouvelle
que le Roi interdisait l'exercice de la religion prtendue rforme en
tout son royaume, le cardinal de Bourbon, crit Catherine  son fils,
prenant la parole a commenc, joingnant les mains,  rendre grace 
Dieu de vostre saincte intention, disant... qu'il falloit du tout
extirper et desraciner cette hrsie, c'efforant de monstrer qu'il ne
falloit pas seulement oster l'exercice de la prtendue religion,
mais.... la desraciner entirement et qu'ils ne demandoient rien que
cela, rptant si soubvent la mesme chose qu'elle l'avait pri
d'abrger ce propos. Mais le duc de Guise que je voyois bien  son
contenance avoir grande poyne d'oyr parler ainsy franchement le cardinal
de Bourbon intervint pour dire qu'en traictant du faict de la
relligion, il falloit aussy adviser  leurs seurets et de leurs
colligus... et qu'ils avoient toujours joinct... les deux poincts de la
relligion et leurs seurets et que l'ung ne se pouvoit faire sans
l'aultre. Catherine proposa de mettre par crit, immdiatement quelque
bonne rsolution pour dcharger le pauvre peuple de tant de maux, et de
renvoyer  plus tard le rglement des srets. Elle s'adressa au
Cardinal qu'elle voyait si bien dispos. Et lui tout d'abord consentit 
ce qu'elle disait, mais il s'aperut qu'il s'estoit un peu trop ouvert
au gr de Monsieur de Guise et il en vint lui aussi aux srets. Le Duc
demanda que le Roi leur fit connatre par crit son intention sur ce
point, pour y adviser et rpondre. Quoi que la Reine dt, elle ne
russit pas  les ranger  leur debvoir[1280].

Il ne fut pas facile de se mettre d'accord sur le lieu d'une nouvelle
confrence, le Duc refusant de revenir  Epernay et la Reine d'aller 
Chlons, o il commandait en matre.

Mme au lit et ne pouvant crire, Catherine parlait, dictait, ordonnait,
veillait  tout. Elle signalait  son fils les mouvements des Ligueurs,
crivait aux gens de Metz de se garder, ne cessait de recommander au Roi
d'estre... le plus fort[1281]. Quand vous serez prpar, vous aurez
tousjours la paix plus avantaigeuse[1282]. Le bton porte paix,
dclarait-elle pittoresquement[1283]. Le Roi n'a pas assez de forces,
constate-t-elle avec mlancolie. Elle le presse de hter ses forces
et de les avoir les plus grandes qu'il pourra, car aultrement chacun
vous vouldra donner la loy et... quand ce viendra  leurs seurets, en
vous demandant des choses trop draisonnables[1284].

      [Note 1279: Ibid., p. 275.]

      [Note 1280: 7 mai 1585, t. _Lettres_, VIII, 278-279.]

      [Note 1281: 25 avril 1585, _Ibid._, p. 263.]

      [Note 1282: _Ibid._, p. 251 et p. 272.]

      [Note 1283: _Ibid._, p. 249.]

      [Note 1284: _Ibid._, p. 280.]

A Sarry, o elle s'tait fait porter pour attendre le Duc et le
Cardinal, le marchandage sur les srets commena (12 mai). Les
prtentions des chefs de la Ligue taient exorbitantes. Ils demandaient
pour le Cardinal Rouen et Dieppe; pour Guise, Metz; pour Mercoeur, deux
places  son choix en Bretagne; pour Mayenne, outre le chteau de Dijon
qu'il tenait, celui de Beaune ou la citadelle de Chalon; pour le
cardinal de Guise, le gouvernement de Reims, qui serait dtach de
celui de la Champagne; pour d'Aumale, les places de Picardie qu'il avait
occupes, et en outre le maintien ou le rtablissement dans leurs
charges des gouverneurs ou des capitaines qui s'taient dclars pour
leur parti. La Reine-mre rabattit le plus qu'elle put de ces exigences
et sur le reste demanda l'avis du Roi. Henri III restreignit encore les
concessions et plus particulirement celles qui touchaient le duc de
Guise et les cardinaux de Bourbon et de Guise. Quand le secrtaire
d'tat, Pinart, eut lu les rponses  leurs articles, le cardinal de
Bourbon se leva, raconte Catherine, et nous a dit en collere, estant
fort rougy (rouge), que c'estoit les mectre  la gueulle aux loups,
puisque vous ne leur bailliez poinct de seuretez particulires, non
qu'ilz en demandassent pour eulx, mais pour le faict de la relligion.
La Reine eut beau lui remontrer qu'ils avaient grande occasion d'tre
satisfaits des rponses du Roi; mais comme gens qui ne se contentent
pas de la raison et qui auroyent peult estre bien envye de mal faire, se
sont tous ostez de leurs places, monstrans n'estre pas contens. La
discussion reprit quelques heures aprs autour du lit de la Reine, qui,
pour ne pas rompre, leur fit quelques offres, les moindres, crit-elle,
qu'il m'a est possible[1285]. Mais le lendemain le cardinal de Bourbon
et le Duc vinrent dans sa chambre lui dclarer qu'ils n'avaient aucun
pouvoir de diminuer les articles arrts de concert avec leurs
colligus et qu'ils allaient les avertir de la rponse du Roi. Elle
leur reprocha de lui servir cette dfaite aprs l'avoir tenue deux mois
l et entretenue et abuze si longuement de tant de dguisement--et
elle menaa de partir ds le lendemain[1286]. Mais probablement elle
n'en avait pas grande envie. Le duc de Lorraine, bailleur de fonds de la
Ligue et avocat-conseil de la Reine-mre, s'entremit pour empcher la
rupture, crit Catherine  son fils, et dsirant au contraire (comme
j'ay tousjours congneu qu'il faisoit) que nous peussions prendre une
bonne rsollution au bien de vostre service et repos de vostre royaume,
et, comme je pense, pour le bien aussi de ses cousins parlant  eulx et
leur remonstrant le tort qu'ilz se faisoient, a renou nostre
ngotiation[1287]. Le dbat reprit. Elle reprsenta  Guise qu'obliger
le Roi  priver ses serviteurs rests fidles de leur gouvernement pour
en investir les ligueurs, c'tait partir avec lui son royaume. Mais
l'autre soutenait que ce qu'ilz dsirent n'est que pour seuret de la
relligion[1288]. Quelque concession qu'elle ft, les chefs ligueurs
trouvaient toujours que ce n'tait pas assez[1289].

Le Cardinal en convenait lui-mme dans une lettre  Mme de Nevers (29
mai). La Reine nous parle de la paix, mais nous demandons tant de
choses pour le bien de nostre relligion que je ne croi [pas] qu'on
accorde nos demandes[1290]. Guise informait aussi le duc de Nevers
qu'il assemblait des forces de toutes parts en diligence afin d'estre
prest  conclure les choses le bton  la main. Il se montrait si
intransigeant parce qu'il avait avis de l'arrive de 8 000 Suisses, que
lui amenait le colonel Pfyffer.

      [Note 1285: 29 mai 1585, _Lettres_, t. VIII, p. 303 et 305.]

      [Note 1286: _Ibid._, p. 306, 30 mai.]

      [Note 1287: _Ibid._, p. 306.]

      [Note 1288: _Ibid._, p. 307.]

      [Note 1289: _Ibid._, p. 310, 31 mai.]

      [Note 1290: _Lettres_, t. VIII, p. 292, note 1.]

Catherine dsesprait d'aboutir. Elle crivait  Villeroy pour le redire
 son fils qu'il (le Roi) n'aura jeams la pays (paix), s'yl ne feyt
quelque chouse pour Monsieur le cardinal de Bourbon et qu'il set (se)
trompe s'il panse autrement, car quelque chouse qu'yl (le Cardinal) dye,
yl n'y en a poynt qui veulle plus avoir cet qu'il veult que luy... et
aussi Monsieur de Guise... car heu deus contemps (contents), les autres
y (ils) les fayront contenter[1291]. Elle protestait qu'elle disait au
Roi la vrit, et, sachant qu' la Cour on l'accusait de faiblesse pour
les Lorrains, elle offrit de se retirer: J'attends en grande dvotion,
crit-elle  Henri III le 10 juin, ce qu'il vous plaira que je fasse,
car je n'ose partir sans le savoir, veu ce que m'avez mand que aprs
que tout seroit faict ou failly, je ne partisse que je n'eusse de vos
nouvelles; ce que je souhaite estre bientost, car ne vous servant icy de
rien je dsire infiniment vous voir et avoir parl une heure  vous seul
et aprs j'iray o et faire ce qui vous plaira; car je ne plains ma
poyne, sinon quand elle ne vous sert de rien[1292].

C'est la seconde fois qu'elle met son fils en demeure de lui laisser les
mains libres ou de la rappeler. La veille, les Ligueurs lui avaient
prsent leur _Requeste au Roy et dernire rsolution des Princes,
Seigneurs... pour monstrer clairement que leur intention n'est autre que
la promotion et avancement de la gloire honneur de Dieu et extirpation
des hrsies sans rien attenter  l'Estat..._[1293] C'tait leur
ultimatum. Ils demandaient un dit contre les hrtiques sans rserve ni
restriction, offrant, si le Roi voulait l'excuter, avec les forces dont
ils disposaient, de se dpartir de toutes autres srets que celles qui
dpendent de sa bonne grace, de leur innocence et de la bien-veillance
des gens de bien.

      [Note 1291: 3 juin 1585, _Ibid._, p. 311.]

      [Note 1292: _Ibid._, p. 316.]

      [Note 1293: _Recueil de pices_, p. 325.]

En mme temps, ils faisaient avancer leurs troupes. Le colonel Pfyffer,
qui les avait rejoints, leur amenait des Suisses et se faisait fort de
dbaucher les Suisses du Roi. La Reine n'avait pas cess de craindre une
attaque sur Paris o yl (le duc de Guise), crivait-elle dj le 21
mai, espre faire un grand efest (effet) pour les yntelligense qu'il
s'asseure d'y avoir,  ce qu'il dyst tout hault sans nomer personne.
Faytes-y prendre guarde, et surtout autour de vostre personne, car vous
voys tant d'infydlits que je meurs de peur[1294]. Elle insiste: J
aubli de dyre au Roy qu'il pregne guarde  luy et dans Parys qu'il n'i
avygne neule sedytyon, aprochans ceus [d']ysi[1295]. Henri III prit
des mesures en consquence; la garde des portes fut renfore; les chefs
de la milice parisienne qui taient suspects furent destitus, et
remplacs par des officiers de robe longue et de robe courte. Il se
donna une nouvelle garde du corps, les Quarante-Cinq, pour estre
toujours auprs de lui. C'taient pour la plupart des cadets de
Gascogne, qui n'avaient rien  esprer que de sa faveur, et qui lui
taient dvous jusqu' la mort et jusqu'au crime[1296].

      [Note 1294: _Lettres_, t. VIII, p. 290.]

      [Note 1295: Lettre du 7 juin  Brulart, _Lettres_, t. VIII, p.
      313.]

      [Note 1296: Marijol, _Histoire de France de Lavisse_, t. VI, 1,
      p. 247.]

Cependant sa mre le pressait de traiter avec les chefs ligueurs  tout
prix. Il finit par cder et envoya Villeroy  Epernay porter les
articles de sa capitulation. L'accord fut arrt le 20 juin et sign le
7 juillet  Nemours. Le Roi prit  sa charge les forces leves par la
Ligue, permit aux cardinaux de Bourbon et de Guise, aux ducs de Guise,
de Mayenne et de Mercoeur d'avoir une garde  cheval qu'il paya, concda
des places de sret  tous les chefs du parti, et des avantages et des
faveurs  leurs clients et  leurs amis.

Naturellement, le trait conclu, les ennemis de Catherine l'accusrent
de l'humiliation de son fils. Pour se rendre ncessaire, elle aurait
encourag le duc de Guise  prendre les armes, et favoris de tout son
pouvoir le succs du parti catholique[1297]. Mais sa correspondance
prouve qu'elle dfendit de son mieux les intrts du Roi, et qu'elle
subit une paix humiliante pour viter une guerre, dont les suites
auraient pu tre plus humiliantes encore, ou mme funestes. Henri III
n'aurait pu faire tte aux ligueurs qu'en appelant les rforms 
l'aide, mais c'et t reconnatre pour successeur le roi de Navarre,
malgr son hrsie, et risquer de soulever le reste des catholiques.
Entre deux maux, Catherine avait choisi le moindre.

Et vraiment, sauf ce calcul des chances et sa tendresse pour ce fils
qu'elle savait incapable d'un effort suivi, quel autre motif aurait pu
la dterminer  rapprocher au prix de tant de concessions Henri III et
le duc de Guise? On n'imaginera pas que ce fut par excs de zle
religieux. Il est vrai qu'en vieillissant elle est devenue plus dvote.
Et, sans vouloir rien prjuger de sa croyance d'alors au Purgatoire et 
la rmission des pchs, il est remarquable toutefois qu'en 1568 elle ne
se ft pas dcide, malgr les sollicitations du peintre Vasari,  faire
les frais d'un service perptuel en l'glise de Saint-Laurent de
Florence pour le repos de l'me de son pre, de sa mre et de son frre
naturel, Alexandre. Mais les preuves, qui allaient se multipliant, lui
rappelrent la ncessit de recourir  Dieu, ce matre souverain[1298].

      [Note 1297: Davill, _Les prtentions de Charles III  la couronne
      de France_, p. 91, et rfrences, note 2.]

      [Note 1298: Dj en 1575, quand les huguenots et les catholiques
      unis se prparaient  faire la loi  Henri III, elle lui
      recommandait d'apaiser l'ire cleste, en renouvelant les
      ordonnances contre les blasphmateurs, en nommant des gens de bien
      aux bnfices ecclsiastiques et aux vchs. _Lettres_, t. V, p.
      145-146.

      Le pril de son fils la fait souvenir alors qu'il y avait
      peut-tre une me en peine, celle d'Henri II, et, mlant ses
      inquitudes de mre  ses regrets d'pouse, elle fonda (23 janvier
      1576) une messe perptuelle en l'glise, collegial et chappelle
      royal Nostre Dame de Clry pour le roi Henri dfunt, pour elle et
      les rois ses enfants, et pour la paix et repos de ce royaume et
      pour la conservation d'icelluy. Elle donna et lgua au chapitre
      une rente de 220 livres sur les revenus de la baronnie de
      Levroux--terre et baronnie incorpore et unie au domaine de
      Chenonceaux-- charge pour le doyen et les chanoines de dire tous
      les jours  perptuit une messe basse au principal autel,  sept
      heures du matin, aprs la messe fonde en cette glise par
      deffunct et de bonne mmoire le roi Loys unziesme-- qui, on se
      le rappelle, elle pensait beaucoup en ce temps-l--et chaque an
      ung service et obit complet le dixime jour de juillet, jour
      anniversaire de la mort d'Henri II. _Lettres_, t. VIII, p. 412.
      Trois jours aprs (26 janvier 1576), Catherine affectait aux
      embellissements de Chenonceaux les revenus de la baronnie de
      Levroux; mais elle rservait expressment 220 livres pour la
      fondation de Clry (_Lettres_, t. VIII, p. 24, note). En 1582,
      quand elle disposa de la baronnie en faveur de la comtesse de
      Fiesque (Alfonsina Strozzi), elle proposa aux chanoines et obtint
      d'imputer les 220 livres sur le duch d'Orlans qui lui avait t
      attribu.]

Elle ne s'tait jusque-l proccupe,  ce qu'il semble, que du corps de
son mari,  qui elle prparait un sepulchre magnifique  Saint-Denis.
Maintenant, elle parat tout  fait convaincue de l'efficacit des
oeuvres au sens catholique. Dans une lettre du 27 avril 1582, elle
annonce  son ambassadeur  Venise, Arnaud Du Ferrier, qu'elle voue un
prsent  Notre-Dame de Lorette, et, comme il n'est achev, elle dsire
que le bon Pre Edmond Auger--ce Jsuite dont en 1573 elle dnonait le
proslytisme au duc d'Anjou--demeure en Italie encore quelque temps afin
que l'offrande soit prsente de sa main comme une chose qu'elle a
trs au coeur[1299]. C'est probablement la lampe (_lampade_) dont il
est question dans un acte du 8 avril 1587 et dans une lettre du 2 aot
de la mme anne, qui devait brler perptuellement devant l'autel de la
Madone et  l'entretien de laquelle elle affecta une somme annuelle de
cent cus pris sur ses revenus de Rome[1300]. Aprs une entrevue de ses
fils, Henri III et le duc d'Anjou,  Mzires, et une nouvelle
rconciliation, elle crivait de cette ville mme son intention de
donner aux Murate de Florence, les bonnes Murate, dont elle sollicitait
les prires pour le Roi et pour elle, des biens-fonds en Toscane, d'un
revenu de 6 000 cus[1301]. Par contrat du 5 juin 1584, elle les
gratifia en toute proprit d'un grand domaine de quatre fermes qu'elle
avait achet au Val d'Elsa,  charge pour l'abbesse et les nonnes de
chanter tous les jours le _Salve Regina_ pour le salut, sant et
conservation de son trs cher fils, Henri III, roi de France, et de
clbrer une messe solennelle des morts le 10 juillet pour l'me d'Henri
II. Elle demandait pour elle-mme de dire  son intention, de son
vivant, la veille de Sainte-Catherine, les vpres, et le jour mme (25
novembre) la messe; et  perptuit, quand Dieu l'aurait rappele  lui,
les vpres et matines des morts, le jour anniversaire de sa mort, et le
lendemain l'office et messe des morts[1302]. Dans la lettre qu'elle leur
crivit le 14 aot 1584, pour leur annoncer l'envoi de l'acte de
donation, elle les prvenait aussi qu'elle mettait  leur disposition
mille cus d'or d'Italie, dont la moiti devait tre employe  l'achat
du btail pour les mtairies dont elle les faisait propritaires et le
surplus au paiement d'une statue de marbre qui me reprsentera, laquelle
sera mise en leur glise suyvant le pourtraict (le dessin) qu'elle
adressait au grand-duc de Toscane[1303]. La donation faite  Saint-Louis
des Franais  Rome (mai 1584) est plus connue parce qu'elle a
dur[1304]. Aprs de longs procs contre Marguerite de Parme, veuve
d'Alexandre de Mdicis (voir l'appendice), Catherine avait recouvr une
grande partie des biens-fonds des Mdicis, entre autres le palais des
Mdicis--aujourd'hui palais du Snat--situ tout  ct de l'glise
Saint-Louis et de l'hpital de la nation franaise, ainsi que des
maisons et boutiques et autres constructions contigus  ce palais. De
toutes ces dpendances, la Reine assigna le revenu aux gouverneurs et
administrateurs de l'glise et de l'hpital aux mmes conditions de
prires et de messes. Sixte-Quint avait charg Saint-Gouard, alors
ambassadeur  Rome, de remettre  Catherine de sa part une medaille
qui, avec un cent de semblables, a est trouve dans une cassette
d'airain, presque toute consomme de la rouille, parmy les fouilles
qu'il a faict  Saint-Jehan de Latran prs le baptistaire de
Constantin. Le Pape tait aprs  verifier si ce aura est ledict
Constantin ou sainte Hlne, sa mre, qui les y aura mises, et lors il
se dllibre d'y appliquer une infinit de trs grandes
indulgences[1305]. Saint-Gouard, marquis de Pisani, trs fin courtisan
sous sa rudesse apparente, n'aurait pas ajout qu'il ne faillirait pas
d'envoyer les indulgences  la Reine si elle n'y avait pas eu foi.

      [Note 1299: _Lettres_, t. VIII. p. 53.]

      [Note 1300: _Ibid._, t. IX, p. 227, et t. IX, p. 451. Sur les
      biens-fonds de Catherine  Rome et en Toscane, voir en appendice,
      _Les droits de Catherine sur l'hritage des Mdicis_, p. 413-414.]

      [Note 1301: _Lettres_, t. VIII, p. 112.]

      [Note 1302: _Ibid._, t. VIII, p. 442.]

      [Note 1303: _Lettres_, t. VIII, p. 208.--En 1588, elle renona 
      faire payer aux Murate les frais de la statue et mme leur envoya
      un portrait d'elle au vif trs bien faict. _Lettres_, t. VIII,
      p. 208, note 3. C'est peut-tre celui qui est dans le couloir du
      Muse des Uffizi au palais Pitti.]

      [Note 1304: Texte de la donation, _Lettres_, t. IX, p.
      493-494--Cf. t. IX, p. 451, 221 et 227.]

      [Note 1305: Lettre de Pisani du 30 juin 1587 en app. dans
      _Lettres_, t. IX, p. 481-482.]

Mais bien qu'elle multiplit les oeuvres pies  mesure qu'elle approchait
de sa fin--et cela autant et peut-tre plus par habitude traditionnelle
que par ferveur--elle continuait  distinguer la religion de la
politique. Elle resta toujours ennemie des pratiques outres:
flagellations, retraites, processions et plerinages, o son fils
cherchait l'aide de Dieu, oubliant de s'aider lui-mme. A propos d'un
voyage  pied  Notre-Dame de Clry, elle crivait avec humeur 
Villeroy: ... La dvotyon ayst bonne et le Roy son pre enn a fets d
voyages  Clry et  Saint-Martyn-de-Tours, ms yl ne laiset (laissait)
rien de cet qu'yl falloyt pour fayre ses afayres[1306]. Elle n'tait ni
enthousiaste ni dupe des affectations de zle. Elle savait ce qu'elles
cachent le plus souvent d'ambition et, pour la sincrit des intentions,
elle assimilait les souverains catholiques, Philippe II et le duc de
Savoie, Charles-Emmanuel, bands contre Genve et l'Angleterre
protestante, aux chefs huguenots qui avaient tent de la faire
prisonnire  Meaux avec ses enfants[1307]. Ce n'est donc ni par
sympathie personnelle, ni par illusion, ni par connivence, qu'elle
souscrivait aux exigences des princes catholiques, mais parce qu'ils
taient les matres de l'heure. Une de ses maximes tait de gagner du
temps au prix des sacrifices ncessaires et de savoir attendre le tour
de roue, celui-l favorable, de la fortune. En consquence, le 18
juillet, quelques jours aprs la paix de Nemours, le Roi porta lui-mme
au Parlement un dit, qui rvoquait tous les dits de pacification,
n'autorisait plus qu'une seule religion dans le royaume, bannissait les
ministres, obligeait les simples fidles  se convertir ou  s'exiler
dans les six mois, dclarait tous les hrtiques incapables d'exercer
aucunes charges publiques, tats, offices, dignits et leur ordonnait de
restituer les places de sret.

      [Note 1306: 9 mars 1584, _Lettres_, t. VIII, p. 178, cf.
      L'Estoile, II, p. 149-150.]

      [Note 1307: Lettre  Villeroy du 13 novembre 1586, _Lettres_, t.
      IX, p. 83. Sur les armements de Philippe II contre l'Angleterre et
      la prparation de l'_Armada_, voir les lettres d'Henri III et de
      ses ambassadeurs  Venise, Charrire, _Ngociations de la France
      dans le Levant_, t. IV, p. 542-562 et les notes; et sur les
      projets de Charles-Emmanuel contre Genve, Rott, _Histoire de la
      reprsentation diplomatique de la France auprs des Cantons
      suisses_, t. II, 274, 279, 283 et rfrences; et aussi le chapitre
      V du t. I d'Italo Raulich, _Storia di Carlo Emmanuele I duca di
      Savoia_, Turin, 1896, p. 230-314. Toutefois Catherine semble
      croire que les leves de soldats mme en Italie menacent surtout
      l'Angleterre.]

Il restait  imposer aux protestants et  leur chef cet arrt
d'extermination. Le roi de Navarre racontait plus tard 
l'historiographe Pierre Mathieu, qu'en apprenant la paix de Nemours, il
avait eu quelques heures de rflexion si douloureuse que la moiti de sa
moustache avait blanchi. Son imagination avait peut-tre au cours du
temps traduit son motion en une forme concrte, mais elle n'en a pas
probablement exagr le coup. Il devait craindre que le bloc catholique
ne l'crast de sa masse et sous son lan. Mais il se ressaisit vite.
Avec une dignit ferme, il demanda compte  la ngociatrice de cette
paix qui bannissait, lui crivait-il, une grande partie des subjets de
ce royaulme et bons Franois et qui armait, disait-il, les
conspirateurs... de la force et autorict du Roy contre eux et contre
lui-mme[1308]. Il dclarait firement qu'ayant cet honneur d'appartenir
au Roi de si prs et de tenir tel degr en ce royaume, il se sentait
tenu de s'opposer  la ruyne de la Couronne et Maison de France de
tout son pouvoir contre ceulx qui la voudroyent entreprendre.

Et cependant Catherine ne dsesprait pas,  ce qu'il semble, de
l'amener  se convertir ou tout au moins  souffrir qu'il n'y et plus
exercice en ce roiaulme que de la religion catholicque apostolticque et
romaine[1309]. Mais supposer qu'il changerait d'glise et trahirait les
proscrits pour assurer le repos de son fils, c'tait bien mal le
connatre et montrer peu de psychologie.

      [Note 1308: _Lettres missives_, t. II, p. 98, 21 juillet.--Cf. t.
      II, p. 88.]

      [Note 1309: Lettre  Bellivre du 31 mai 1585, _Lettres_, t. VIII,
      p. 308. Dans cette lettre elle dit que la conversion du roi de
      Navarre tait le seul moyen de veoir le repos bien asseur en ce
      roiaulme.]

Il est possible que ses prventions l'aient empche d'apprcier
l'intelligence de son gendre. Elle avait d'ailleurs une si haute ide de
sa finesse qu'elle pensait l'avoir toute accapare. Elle le croyait un
peu fol, et il est vrai qu'il l'tait, mais seulement en amour, et elle
l'imaginait incapable d'une politique personnelle, men et styl par
ses matresses et ses conseillers. Dans une lettre  Henri III, lors des
confrences d'Epernay, elle le comparait  son oncle le cardinal, ce
vieillard sans cervelle. ...Monsieur de Guise, disait-elle est comme le
maistre d'escole et fait tout ainsy du Cardinal que faisoit en Guyenne,
quand j'y estois, le vicomte de Turenne du roy de Navarre[1310]. Aussi
tait-elle d'avis de bien traiter tous les personnages influents de son
entourage. Elle recommandait  Bellivre, qui s'occupait plus
particulirement des affaires de Navarre, d'tre plein de prvenances
pour le sieur de Clervaut, qui reprsentait son gendre auprs de son
fils. Elle-mme restait en correspondance avec Turenne, ce Mentor
imaginaire. A tout hasard, elle conseillait de se prparer  la guerre.

Mais Henri III y montrait peu d'inclination. Il en voulait aux ligueurs,
ses sujets en rvolte, de lui avoir fait la loi; il en voulait  sa mre
de lui avoir forc la main et impos la paix. En ses crises de colre et
de dignit, il ne consultait et ne mnageait personne. Il s'en prit au
successeur de Grgoire XIII, Sixte-Quint, dont cependant il avait besoin
pour aliner des biens du clerg jusqu' concurrence de deux millions
d'or de revenu. Il fit dfendre au nouveau nonce, Fabio Mirto
Frangipani, archevque de Nazareth,  qui il prtait des sentiments
ligueurs et espagnols, de s'avancer plus loin que Lyon. A Rome, Pisani,
avis le premier, alla solliciter du Pape comme une faveur le rappel de
Frangipani, et ajouta incidemment que le Roi l'avait pri de s'arrter 
Lyon. Mais Sixte-Quint, violent et autoritaire, sans attendre les
explications d'Henri III, fit donner l'ordre  l'ambassadeur (25 juillet
1585)[1311] de sortir de Rome le jour mme et des tats pontificaux dans
les cinq jours. Cette querelle entre le Roi et le Pape remettait en
question la paix de Nemours.

      [Note 1310: 29 mai 1585, _Lettres_, t. VIII, p. 302.]

      [Note 1311: Guy de Bremond d'Ars, _Jean de Vivonne_ (Pisani), _sa
      vie et ses ambassades_, 1884, p. 182-185.]

Catherine ne fut, semble-t-il, informe qu'aprs coup. Son fils
affectait de la tenir  l'cart des affaires[1312]. Elle saisit
l'occasion de ce diffrend pour offrir ses bons offices, qu'on ne lui
demandait pas. Au fond, elle trouvait au Roi autant de tort qu'au Pape,
mais elle ne se serait pas aventure  le lui dire. Elle commena par
crire  Pisani qu'elle tait trs marrie de l'injure faite au Roi en
sa personne[1313]. Elle recommanda au cardinal Ferdinand de Mdicis
les intrts de leur maison. Puis, ayant su quelque temps aprs que
Sixte-Quint se prparait  excommunier le roi de Navarre et  le
dclarer dchu de ses droits  la Couronne, elle adressa  Villeroy,
n'osant l'adresser directement  Henri III, son avis sur les difficults
pendantes. Elle ne se proccuperait pas, disait-elle, de la bulle
annonce s'il n'y avait lieu de craindre qu'elle n'apportt plus de mal
que ce que nous avons ou sommes prestz  avoir. Le roi de Navarre ne
montrait pas grande envie de se soumettre  la volont du Roi et ses
dispositions n'en seraient pas changes. ... En tout cecy (renvoi de
l'ambassadeur et obstination du roi de Navarre) je n'y vois mal que pour
le Roy, car si je le voyois avoir les moyens pour estre fort, comme je
voudrois qu'il le fust, je ne me soucierois pas d'un bouton de toutes
les pratiques et menes, car il n'y aurait pape ny roy et moins encores
ses subjets qui ne s'estimassent bien heureux les uns de luy complaire,
les autres de luy obir. On avait besoin du consentement du Pape pour
tirer quelque argent du clerg. ... Jusque l si j'estais creue (et
cette rserve prouve qu'elle ne l'tait pas en ce moment), je ferois le
doux  tous papes et roys pour avoir le moyen de avoir les forces telles
que je peusse commander et non leur obyr, car de commander et n'estre
point oby, il vaut mieux faire semblant de ne vouloir que ce qu'on
peut, jusques  ce que l'on puisse faire ce que l'on doit[1314]. Il ne
faut pas s'mouvoir trop de l'insulte faite au Roi, car elle vient,
dit-elle avec quelque ddain, d'un pape et non d'un prince. Et
d'ailleurs ... vous savez comme l'on a affaire de luy pour avoir de
l'argent et aussi pour l'empescher de faire quelque chose extraordinaire
contre le service du Roy, veu le peu de raison qu'il a (Sixte-Quint
passait trs justement pour tre colrique) et le peu de respect qu'il
porte  tous les princes[1315].

      [Note 1312: Rares sont les lettres d'un caractre politique en
      aot et septembre 1585.]

      [Note 1313: 17 aot 1585, _Lettres_, t. VIII, p. 347.]

      [Note 1314: 14 septembre 1585, _Lettres_, t. VIII, p. 350-351.]

      [Note 1315: 16 septembre 1585, _Ibid._, p. 352.]

Elle croyait si utile de rhabiller ce dsaccord qu'elle offrait
d'aller elle-mme  Rome. Le Roi y avait envoy M. de Lenoncourt, mais
l'vque d'Auxerre n'tait pas l'ambassadeur qu'il et fallu. Ce n'tait
pas, assurait-elle, par dpit qu'elle blmait ce choix, bien qu'elle
vt,  dire la vrit, qu'on l'avait fait pour empcher qu'elle n'y
allt et ne fit quelque chose  son avis[1316]. Maintenant elle n'y
pourrait aller que si son fils faisait entendre au Pape par le cardinal
d'Este, protecteur des affaires de France, les raisons de son voyage et
si Sixte-Quint renonait  sa dclaration contre le roi de Navarre. Elle
mettait tant de conditions  son envoi qu'il n'est pas bien sr qu'elle
en et envie. Mais elle tenait  dmontrer son affection  ce fils qui
la boudait. C'est aussi  mme fin qu'elle travaillait et russit, aprs
une ngociation de prs d'un an[1317],  dcider le duc de Nevers 
faire amende honorable  Henri III de sa vellit d'adhsion  la Ligue.
Mais quelque zle qu'elle montrt, elle n'avait plus mme crdit. Le
dsaccord de la mre et du fils sur la politique  suivre allait
grandissant. Henri III, par paresse, par scrupules dynastiques, par
orgueil, par haine des Guise, ne se dcidait pas  faire aux protestants
la guerre sans merci  laquelle il s'tait oblig.

      [Note 1316: 14 septembre 1585, _Ibid._, p. 351.]

      [Note 1317: Documents publis par M. le Cte Baguenault de
      Puchesse, _Lettres_, t. VIII, _passim_, et t. IX, app., p. 397
      sqq.]

Catherine apprhendait le danger de ces atermoiements. La Ligue
marcherait contre le Roi, si le Roi ne marchait contre les hrtiques.
Que le Pape publie la bulle privatoire contre le roi de Navarre, et il
se faut rsoudre de faire, crivait-elle  Villeroy, mais 
l'intention de son fils, ce que du commencement de tout ce remument icy
ceux (les ligueurs) qui les (le) ont commenc, en ont projet. Car aussi
bien si vous ne faictes de bonne voulont,  la fin on sera contrainct
d'en venir l[1318].

      [Note 1318: 14 septembre, _Lettres_, t. VIII, p. 351.]

Henri III parut dcid. Il se rapprocha de sa mre, et le 16 octobre il
fit enregistrer par le Parlement une dclaration du 7, qui ordonnait 
tous ses sujets protestants de se convertir dans quinze jours ou de
quitter le royaume.

Mais il employa le moins possible les chefs de la Ligue  excuter le
dessein de la Ligue. Il ne confia pas d'arme au duc de Guise, et s'il
consentit  donner  Mayenne le commandement de celle de Guyenne, il
ngligea de lui envoyer des renforts et de l'argent. Il eut ce
contentement que Cond rejeta au del de la Loire le duc de Mercoeur, qui
avait envahi le Poitou, et qu'il fut  son tour mis en droute par Henri
de Joyeuse, un frre du favori, et forc de se rfugier  Guernesey
(octobre). Ce double succs des protestants sur les ligueurs et des
troupes royales sur les protestants l'enhardit tant qu'il avoua les
bourgeois d'Auxonne, qui le 1er novembre avaient emprisonn leur
gouverneur pour la Ligue, Jean de Saulx-Tavannes. Catherine elle-mme,
qui n'avait capitul  Epernay que par peur d'un plus grand mal, en
profita pour faire la leon au duc de Guise. Pour le fait de ce qui est
avenu  Aussonne, vous avez grande occasion de le remercier (le Roi) et
par vos effets luy faire connoistre l'assurance que vous avez de sa
bonne grace et vous connoistrez par l qu'il vous a dict vray, que, vous
comportant avec luy comme la raison veut, luy faisant connoistre que
vous vous voulez conformer  toutes ses volontez et avez toute assurance
de sa bonne volont, qu'il feroit plus que ne sauriez dsirer. Je vous
prie donc me croire, et qu'il connoisse qu'estes content et que n'avez
plus nulle dfiance qu'il ne vous ayme[1319]. Elle voulait  toute
force qu'il se rendt auprs d'Henri III pour louer Dieu tous ensemble
de nous avoir donn la victoire (sur les protestants) par ses mains
seulle, sans que nul des nostres aist t en hazard[1320]. Mais Guise
aurait mieux aim que ce ft par celles de la Ligue.

      [Note 1319: _Ibid._, p. 364, 8 novembre.]

      [Note 1320: 15 novembre, _Ibid._, p. 366.]

Cependant les huguenots n'taient pas tellement tonns de leur chec
qu'ils songeassent, comme elle l'esprait,  se faire catholiques. Le
roi de Navarre avait renou avec Montmorency-Damville,  qui Joyeuse
voulait ter son gouvernement de Languedoc, l'ancienne alliance des
huguenots et des catholiques unis (entrevue de Saint-Paul de Cadajoux,
prs de Lavaur, 10 aot 1585). Il avait dput Sgur-Pardaillan 
lisabeth et aux Allemands pour demander  l'une la somme ncessaire 
la leve d'une arme et offrir aux autres auprs de qui il
(l'ambassadeur) allait sans argent ni latin de les payer en terres,
faisant des colonies en ce royaume de ceux qui y voudront venir.

La passion du roi de Navarre  dfendre son parti dconcertait Catherine
qui,  dfaut de conversion, se ft contente, semble-t-il, d'une
dfection. Je croy, crivait-elle  Bellivre, que, quant le roy de
Navarre aur byen considr l'tat de toutes chauses, et du prsant et
de l'avenir, qu'il conestra que tout son plus grent byen c'et de se
remettre du tout  la volant du Roy, ay (et) luy aider par tous moyen 
fayr poser les armes,... et que ryen ne le peult fayre que luy, set
remetent (se remettant), come yl douyt (il doit) pour son byen  cet que
le Roy luy demandera. Son grand argument c'est qu'Henri III, qui avait
toujours jusque-l mnag ses sujets huguenots, serait encore plus
accommodant quand ils auraient dsarm et qu'il serait seul fort en son
royaume. Mais quand Clervaut lui demandait: Que fera le roi de France
pour le roi de Navarre?, elle ludait la question. Que sart-yl fayre
d'adventge (davantage) quand yl sert son fils que ly concler
(conseiller) de fayre cet que (qui) le peult asseurer de demeurer cet
qu'il est nay (n) en cet royaume, et le prenant en sa bonne grase et
protection, que peult-yl dsirer d'aventge?[1321]. Le roi de Navarre
n'tait pas assez naf pour se rendre  merci.

Elle rsolut d'aller le convaincre et partit en juillet 1586 pour
Chenonceaux, o elle tait plus prs du thtre de la guerre et des
ngociations. Mais elle avait affaire  forte partie. Il lui fit dire,
crivait-elle  Bellivre, 10 aot 1586, que yl desirt de parler
aveques moy et cet (se) dgorger et que yl savt byen qu'yl avoit le
moyen de pasyfier cet royaume et qu'yl avt tousjour coneu que je le
dsirs, et qu'yl me fayrt conestre que yl desirt me donner
contentement[1322].

Mais ce n'taient que paroles pour l'amuser, pendant qu'il ngociait
sous main avec le marchal de Biron, que le Roi avait envoy contre les
protestants de l'Ouest. Quand il eut obtenu de lui qu'il levt le sige
de Marans, prs de la Rochelle, et qu'il consentt une sorte de trve
(aot 1586), il fit le dyfisile pour aller la voir. Catherine, qui
n'avait rien su de cet accord qu'aprs sa conclusion, se dsolait de
voir se perdre l'argent de son fils et crotre la rputation de son
gendre. Le roi de Navarre obtint encore que, pendant les confrences,
Biron loignerait ses troupes et qu'il ne se commettrait aucun acte
d'hostilit es provinces du Hault et Bas Poictou, Angoumois,
Xainctonge, pas d'Onys (Aunis et Brouage)[1323].

      [Note 1321: Dcembre 1585,  Bellivre, _Lettres_, t. VIII, p.
      376.]

      [Note 1322: _Lettres_, t. IX, p. 28, 10 aot 1586.]

      [Note 1323: _Ibid._, t. IX, p. 405 et 407.]

Alors il fut encore moins press de convenir avec elle du rendez-vous.
Il avait intrt  gagner du temps, sachant que les princes protestants
d'Allemagne avaient fait partir des ambassadeurs pour recommander 
Henri III le rtablissement de la libert religieuse, et que, faute
d'argent, les armes royales commenaient  se ruiner.

Il multiplia les objections, ne trouva jamais les srets assez grandes,
provoqua les dfiances par des dfiances. Mais elle s'entta. Aucune
fatigue ne lui cotait quand il s'agissait de dfendre les intrts de
son fils et aussi de satisfaire sa passion pour les exercices de haute
cole diplomatique. A soixante-sept ans, elle s'exposa, malgr son
catarrhe et ses rhumatismes, aux froids de l'hiver, aux hasards des
mauvais gtes dans les chteaux forts ou les petites villes et aux coups
de main des bandes et des voleurs. Des pillards arrtaient ses
courriers, dvalisaient ses fournisseurs, et se montraient si asseur
(assurs), crit-elle  Villeroy, que davant-hyer, o je din, yl y
ann'y avoit quatre; je ne l' seu qu'aprs aystre partye[1324]. Elle
alla chercher son gendre en plein pays protestant, au chteau de
Saint-Brice, entre Cognac et Jarnac, sur la rive droite de la Charente.
Elle tait accompagne du duc de Nevers, qu'elle voulait faire tmoin de
son zle catholique et brouiller avec la Ligue par ses attentions, du
duc de Montpensier, de quelques conseillers, de ses dames d'honneur et
de sa petite-fille, Christine de Lorraine. Le roi de Navarre avait avec
lui le vicomte de Turenne et le prince de Cond. La premire entrevue
(13 dcembre) fut peu cordiale[1325]. Aprs les embrassades et quelques
propos communs, crit-elle  son fils, elle se plaignit  son gendre de
la longue attente qu'il lui avait impose, et lui du tort qu'on lui
avait fait. Elle voulut lui dmontrer que la dclaration de juillet
contre les protestants n'avait pas seulement est pour le salut du
royaume, mais aussi pour son bien particulier quand il voudra faire ce
qu'il doibt. Il rpliqua qu'on avait lev plusieurs armes pour
tascher  le ruyner, mais que graces  Dieu on ne lui avait pas
faict grand mal et qu'il aurait bientost de grandes forces de
reytres. Elle soutint qu'il n'avait point de retres, et que quand il
en auroit, ce seroit sa propre ruyne, car il achveroit de se faire hayr
des catholicques, de qui il debvroit rechercher l'amyti. Comme elle le
pressait de lui dire ses intentions, il objecta qu'il ne pouvait rien
faire par lui seul et qu'il devait consulter les glises. Elle lui
reprsenta, dit-elle, par les plus vives raisons que j'ay peu, comme
elles sont trs grandes et trs vritables en cella, que vous luy
tendiez les bras pour son grand bien, et que s'il tardoit plus  les
recepvoir, il y auroit regret toute sa vie. Mais elle n'en tira rien,
et encore aprs beaucoup de difficultez, que la promesse d'en parler
le soir  ses partisans[1326]. Les propos furent quelquefois trs vifs,
ainsi que nous le savons par d'autres tmoignages, qui malheureusement
sont suspects de quelque arrangement .... Le Roy, qui m'est, aurait dit
le roi de Navarre, comme pre, au lieu de me nourrir comme son enfant,
et ne me perdre, m'a faict la guerre en loup, et quant  vous, Madame,
vous me l'avez faite en lionne.--Mais mon fils,... voulez-vous que la
peine que j'ay prise depuis six mois ou environ demeure
infructueuse?--Madame, ce n'est pas moy qui en suis cause; au contraire
c'est vous. Je ne vous empesche que reposiez en vostre lict, mais vous
depuis dix-huict mois m'empeschez de coucher dans le mien.--Et quoy!
seray-je toujours dans ceste peyne, moi qui ne demande que le
repos!--Madame, ceste peyne vous plaist et vous nourrit; si vous estiez
en repos, vous ne sauriez vivre longuement[1327]. C'tait la bien
connatre.

      [Note 1324: 7 novembre 1586, _Lettres_, t. IX, p. 81.]

      [Note 1325: Rfrences sur ces confrences dans _Lettres_, t. IX,
      p. 76. Documents en app. t. IX, p. 402-430. Guy de Brmond d'Ars,
      _La Confrence de Saint-Brice_, R. Quest. Histor., octobre 1884.]

      [Note 1326: Rcit de la Reine-mre  son fils du 13 dcembre,
      _Lettres_, t. IX, p. 112-114.]

      [Note 1327: _Lettres_, t. IX, p. 114, note.]

Il revint le lendemain avec Cond, et tous deux demandrent deux mois
pour faire venir les dputs des glises et crire en Angleterre et en
Allemagne, comme ils y sont tenus envers leurs amys. Les conseillers
de la Reine-mre, qu'elle tira  part pour les consulter, furent d'avis
de n'accorder qu'un mois ou six semaines, mais les princes ne cdrent
pas[1328].

Les deux dernires entrevues furent plus courtoises, mais sans plus
d'effet. Elle lui avait fait dire que c'tait la volont du Roi et la
sienne qu'il revnt au catholicisme et ft cesser l'exercice de la
religion rforme dans les villes qu'il occupait. Il s'tonna qu'elle
et pris la peine de le venir trouver pour lui renouveler une
proposition dont il avait les oreilles rompues. Quand ils se revirent,
elle insista jusqu' l'importunit sur les avantages d'une conversion.
Enfin, voyant qu'elle ne gagnait rien sur lui, elle offrit de lui
accorder une trve gnrale d'un an  la charge qu'il n'y et nul
exercice de la religion [rforme] dans le royaume. Mais il rpondit
que l'exercice de la religion ne pouvait tre suspendu que par un
concile libre et lgitime. Ils se sparrent sur la promesse vague de se
revoir un peu plus tard en compagnie des dputs des glises pour
adviser aux moyens d'une bonne et perdurable paix[1329] et en attendant
ils prolongrent la trve de deux mois et demi sans conditions.

Elle avait eu double ngociation  conduire, avec ce gendre qui se
montrait intraitable, avec son fils, dont les instructions changeaient
d'une lettre  l'autre. En janvier 1587, il crivait  sa mre qu'il
tait rsolu  la guerre, si le roi de Navarre refusait de se rduire 
la religion catholicque et y ranger ceulx de son oppinion[1330]. Mais
le mme mois, il prvoyait une trve d'un ou deux ans pour permettre la
runion d'une assemble des tats ou des principaux du royaume, qui
aviseraient au salut d'iceluy. Il faudrait pourtant que le roi de
Navarre l'aidt au faict de la religion. S'il se convertissait, il lui
conserverait le rang qui luy appartient en ce royaume et ne
souffrirait qu'il luy en soit faict aucun tort. En outre, il lui
donnerait une pension telle que l'on a accoustum de donner  un filz
de France, qui est de cent mil livres tournois par an; mais il luy fault
oster l'esprance d'avoir un appanage; car c'est chose qu'il
n'accorderait jamais. Toute cette affaire doit tre conduite trs
secrtement pour ne pas encourager la dsobissance des huguenots ou
provoquer l'inquitude des catholiques[1331].

      [Note 1328: _Ibid._, p. 115-116.]

      [Note 1329: _Ibid._, p. 118 note 1 et p. 121, 18 dc. 1586.]

      [Note 1330: Janvier 1587, _Ibid._, t. IX, p. 431.]

      [Note 1331: _Ibid._, IX, p. 436-437.]

Peut-tre Catherine a-t-elle employ d'autres arguments pour dcider son
gendre  changer de religion et de parti.

Aprs la mort du duc d'Anjou, la reine de Navarre avait plus intrt que
jamais  maintenir en troite union son frre, qui n'avait pas d'enfant,
et son mari, que la loi salique appelait  lui succder. Mais il aurait
fallu aimer les deux rois ou mieux encore tre aime d'eux. La
rconciliation des deux poux n'avait pas t suivie de cet accord
parfait que la Reine-mre recommandait  la protection divine. Le roi de
Navarre s'tait pris, et comme toujours follement, de Diane d'Andouins,
veuve de Philibert, comte de Guiche et de Gramont, la belle
Corisande[1332], comme il l'appelait, qui n'tait pas d'humeur  se
laisser traiter de haut ou mettre de ct. Elle s'estimait d'assez
grande maison pour pouser le roi de Navarre et, en ayant l'esprance,
comptait bien se dbarrasser de cette intruse lgitime. Marguerite,
irrite des bravades de la matresse et des rebuffades de l'amant,
s'tait enfuie de Nrac, o elle ne se croyait plus en sret, et
rfugie dans Agen, ville de son apanage (mars 1585). Elle s'unit aux
princes catholiques qui allaient imposer  Henri III l'humiliant trait
de Nemours, leva des troupes, se retrancha, et, femme de l'hritier
prsomptif, se dclara contre l'hritier prsomptif. C'tait bien
choisir son temps pour se ressentir des infidlits de son mari.

La Reine-mre s'tait d'abord apitoye sur le sort de sa fille, qui
vivait  Agen fort desnue de moyens, et elle avait pri Villeroy de
la faire secourir de quelque argent, car  ce que j'entendz elle est en
trs grande ncessit, n'ayant pas moien d'avoir de la viande pour
elle[1333]. Mais ses bonnes dispositions ne durrent pas. Henri III,
qui ne pardonnait pas  la Ligue de vouloir le mettre en tutelle, avait
de nouvelles raisons de dtester sa soeur, qui s'y tait affilie. Il
tenait la preuve authentique, bien qu'elle nit effrontment, qu'elle
avait demand asile au duc de Lorraine, cet alli honteux du parti
catholique, en intention peut-tre de se rapprocher du duc de Guise et
des principaux chefs ligueurs. Catherine en fut malade de chagrin. En
ces nouveaux troubles, crit-elle  Villeroy, elle recevait de sa fille
tant d'ennuyz qu'elle en avait cuid (pens) mourir[1334]. Dans une
lettre  Bellivre du 15 juin, elle parlait de cette createure que
Dieu lui avait laisse pour la punytyon de ses pchs, mon flo
(flau), disait-elle, en cet (ce) monde[1335].

      [Note 1332: De Jorgains, _Corisande d'Andouins, comtesse de Guiche
      et dame de Gramont_, Bayonne, 1907, ne dit rien de cette
      rivalit.]

      [Note 1333: 27 avril 1585, _Lettres_, t. VIII, p. 265.]

      [Note 1334: 22 mai 1585, _Ibid._, p. 291.]

      [Note 1335: 15 juin 1585, _Ibid._, p. 318.]

Elle continuait  s'intresser  elle, mais c'tait par acquit de
conscience, et il faut avouer que Marguerite mettait sa tendresse  une
rude preuve. Henri III ayant ordonn au marchal de Matignon de la
chasser d'Agen (25 septembre 1585), la Reine-mre fit offrir  la
fugitive--tait-ce un asile ou une prison?--le chteau d'Ibois (prs
d'Issoire); mais Marguerite refusa de sortir de Carlat (arrondissement
d'Aurillac), o elle s'tait retire, et pendant plus d'un an (31
septembre 1585-13 octobre 1586), elle y vcut abandonne  ses plaisirs,
n'coutant ni ordres ni remontrances.

Puis,  bout de ressources, elle partit sans chevaux et sans armes et
porte, dit Catherine, par quelque aysprit (bon ou mauvais
gnie)[1336], elle franchit les pres montagnes du Cantal pour gagner
Ibois, dont elle n'avait pas voulu un an auparavant. Mais l'humeur de la
Reine-mre n'tait plus la mme,  supposer mme que son offre d'antan
ne ft pas un pige. Elle tait scandalise de la liaison publique de sa
fille avec un tout petit gentilhomme, d'Aubiac, et avait rsolu d'y
mettre ordre  la faon du temps. Aussitt qu'elle sut l'arrive de
Marguerite  Ibois, elle pressa le Roi avec une ardeur cruelle de la
faire arrter sans perdre une heure, aultrement et (elle) nous fayra
encore quelqu'aultre honte. Tens-i la mayn, crit-elle  Villeroy,
qu'yl (Henri III) euse de delygense (use de diligence) et que, lui,
Villeroy fasse ce qui sera ncessaire pour  set coup, nous haulter
(ter) de se torment ynsuportable[1337]. Mais Henri III n'avait pas
besoin d'tre excit. Avant mme d'avoir reu la lettre de sa mre, il
avait ordonn  Canillac, gouverneur de la Haute-Auvergne, de se saisir
de sa soeur et de l'enfermer dans le chteau d'Usson, haut perch sur un
roc et ceint d'un triple rang de remparts[1338]. Sa lettre au Conseil
des finances pour demander l'argent ncessaire  la garde de la
prisonnire respire la haine, comme aussi cet ordre  Villeroy: Je ne
la veuz apeller dans les [lettres] patentes que seur (soeur) sans chere
et bien aime; ostez cella[1339]. Il ajoutait: La Reyne m'enjoint de
faire pandre Obyac et que ce soit an la prsence de seste misrable en
la court du chateau d'Usson[1340].

      [Note 1336: 23 octobre 1586, _Lettres_, t. IX, p. 513.]

      [Note 1337: _Ibid._, p. 513.]

      [Note 1338: _Scaligeriana sive excerpta... Josephi Scaligeri_, 2e
      d., La Haye, 168, p. 239. Usson est une ville situe en une
      plaine o il y a un roc et trois villes l'une sur l'autre en forme
      du bonnet du pape tout  l'entour de la roche et au haut il y a le
      chteau avec une petite villette  l'alentour.]

      [Note 1339: Lettre de la premire semaine de Janvier 1587, et non
      d'octobre 1586, cite par M. le Cte Baguenault de Puchesse, t. IX,
      p. 108-109, note 1. Henri III dit en effet qu'il sera 
      Saint-Germain le jour des Rois, nommment mardi prochain. Le jour
      des Rois, c'est le 6 Janvier 1587.]

      [Note 1340: Henri III revint sur cette dcision; il voulut
      probablement tirer de ce mignon de couchette ce qu'il savait des
      agissements de sa soeur (Merki, _La Reine Margot_, 1905, p. 350).
      Camillac expdia Aubiac  Aigueperse, o Lugoli, lieutenant du
      grand prvt de France, qui l'attendait, l'interrogea et, avec ou
      sans ordre, le fit ensuite excuter.]

C'tait pendant les confrences de Saint-Brice que le Roi arrtait avec
sa mre la dtention et le chtiment de la coupable. Il n'est donc pas
invraisemblable que Catherine ait offert  son gendre, s'il abjurait, de
faire enfermer sa fille dans un couvent et de le remarier avec sa
petite-fille, Christine de Lorraine. La conversion du roi de Navarre
aurait t si avantageuse  Henri III que Catherine a pu penser, pour un
rsultat de cette importance,  faire annuler une union, qui tait dj
dissoute en fait. Mais il rpugne de croire qu'elle ait propos ou
laiss proposer  Henri de Navarre de le dbarrasser de Marguerite en
la faisant mourir. L'histoire est, il est vrai, rapporte par Claude
Groulard, premier prsident du parlement de Normandie, et celui-ci
l'avait ou raconter en 1588, moins d'un an aprs les confrences de
Saint-Brice, par le marchal de Retz, qui y avait assist. Mais Groulard
tait un politique et, comme la plupart des politiques, il tenait
Catherine pour le mauvais gnie de la famille des Valois. Quand il
rptait, en 1599, la conversation du marchal de Retz  Henri IV,
devenu roi de France, il y avait onze ans qu'il l'avait entendue et
peut-tre y avait-il inconsciemment ajout. Le fait qu'Henri IV,  qui
il en faisait le rcit, lui eust dict que tout cela estoit vrai[1341]
ne prouve gure. Henri IV estimait que son mtier de roi tait de rgler
les affaires d'tat, non de renseigner les curieux. Quand ses
historiographes, Pierre Matthieu par exemple, l'interrogeaient sur un
vnement du pass, il faisait la rponse que l'intrt du moment lui
suggrait[1342]. A la date o Groulard invoquait son tmoignage, il
avait obtenu de Marguerite de Valois qu'elle consentt au divorce et
probablement lui convenait-il de laisser croire qu'il avait sauv la vie
 la femme qui venait, trs opportunment pour l'avenir de sa dynastie,
de lui rendre sa libert. C'est  lui qu'Henri III, dans une lettre  sa
mre du commencement de 1587, impute la suggestion de mesures
rigoureuses contre sa soeur. ...Il ne fault pas, crivait-il, qu'il
attende de nous que nous la traitions inhumainement ny aussi qu'il la
puisse rpudier pour aprs en espouser une aultre... je voudrois
qu'elle fust mise en lieu o il la peusse (pt) veoir quand il voudroit
pour essayer d'en tirer des enffans et neantmoins fust asseur qu'elle
ne se pourroit gouverner aultrement que tres sagement, encores qu'elle
[n'] eust volont de ce faire.... Je pense bien que cette ouverture luy
sera d'aborde de dure digestion, d'aultant que j'ay entendu qu'il a le
nom de sa dicte femme trs  contrecoeur. Si est-ce toutes-fois qu'il
fault qu'il se resolve de n'en espouser jamais d'aultre tant qu'elle
vivra et que, s'il s'oublioit tant que de faire aultrement, oultre qu'il
mettroit sa ligne en doubte pour jamais, il me auroyt pour ennemi
capital[1343].

      [Note 1341: _Mmoires de Claude Groulard_, dans Michaud et
      Poujoulat, 1re srie, t. XI, p. 582.]

      [Note 1342: II avait la mmoire imprcise et complaisante des
      hommes d'tat et une imagination trs vive. Nombre de lgendes se
      sont ainsi tablies sur sa foi. Il aurait entendu  l'entrevue de
      Bayonne concerter le projet de la Saint-Barthlemy, comme s'il
      tait vraisemblable qu'on et dcid le massacre des protestants
      devant cet enfant de onze ans et demi, d'une intelligence prcoce,
      et qui n'aurait pas manqu d'en avertir sa mre, Jeanne d'Albret,
      cette hugnenote souponneuse. Il raconta au Parlement, pour
      enlever l'enregistrement de l'dit de Nantes, qu'aprs le massacre
      de Paris, jouant aux ds avec le duc de Guise, il les lui avait vu
      abattre rouges de sang. En 1603, afin d'obtenir le rappel des
      Jsuites, il ne craignit pas d'affirmer  cette Cour, qui savait
      bien le contraire, que Barrire, son assassin, ne s'tait pas
      confess  un jsuite et mme qu'il avait t dnonc par un
      jsuite. Or il est certain que la dnonciation vint d'un
      dominicain florentin tabli  Lyon. Il serait facile de multiplier
      les exemples de ces altrations volontaires ou non de la vrit.]

      [Note 1343: Janvier 1587, _Lettres_, t. IX, p. 437.]

Du rcit de Claude Groulart compar avec cette lettre, et en supposant
qu'il soit exact, on peut simplement conclure que la Reine-mre a
d'elle-mme sans l'aveu de son fils, propos  son gendre la solution du
divorce et du remariage qu'elle lui savait agrable, mais  condition
qu'il se ft catholique et elle savait combien il y rpugnait. L'appt
qu'elle lui tendait n'avait peut-tre d'autre objet que de mesurer la
force de son attachement au parti protestant.

Marguerite, dans les premiers temps de sa captivit, se crut perdue.
Elle crivait  M. de Sarlan, matre d'htel de Catherine: Soubs son
asseurement et commandement (de sa mre) je m'estois sauve chez elle et
au lieu du bon traitement que je m'y promettois je n'y ai trouv que
honteuse ruine. Patience! elle m'a mise au monde, elle m'en veut
oster[1344]. Avait-elle le soupon de quelque dessein criminel ou
parlait-elle de sa rclusion avec l'exagration de la douleur?

Mais elle ne s'abandonna pas longtemps. Elle sduisit ou acheta le
marquis de Canillac, son gelier[1345]. Le duc de Guise ne l'oubliait
pas. Ds le 18 fvrier 1587, la Reine-mre savait par une lettre du Roi
que Canillac ngociait avec les ligueurs. Elle refusait de croire 
cette infidellit, de la part d'un serviteur jusque-l si zl.
Monsieur mon filz,... ce me seroit une telle augmentation d'affliction
que je ne say comment je la pourrois supporter[1346]. Mais deux jours
aprs elle apprenait, sans y ajouter encore foi, que dans une runion 
Lyon, o se trouvaient quelques-uns des plus notables personnages de la
Ligue, M. de Lyon (Pierre d'pinac, archevque de Lyon), le gouverneur
Mandelot et le comte de Randan, gouverneur d'Auvergne, Canillac avait
promis de mettre la Reyne de Navarre en lybert et en lyeu seur[1347].
En effet Canillac s'entendit avec Marguerite et lui livra le chteau,
d'o il avait fait sortir ou laiss expulser les Suisses qui le
gardaient. Elle vcut l dnue de ressources, renie par les siens,
mais toutefois  l'abri des temptes politiques et des catastrophes et
se consolant de ses disgrces par l'tude, la rdaction de ses Mmoires
et d'autres plaisirs moins innocents[1348]. Henri III avait trop
d'affaires pour penser  reprendre Usson.

      [Note 1344: _Mmoires et lettres de Marguerite de Valois_, d.
      Guessard, p. 298, lettre qui est cite  tort par l'diteur des
      _Lettres_, t. VIII. p. 265, comme ayant t crite aprs la fuite
      de Nrac.]

      [Note 1345: Merki, p. 356 sq. Que Canillac ait t dbauch du
      service du Roi par la beaut de sa prisonnire, comme le veut la
      lgende, c'est possible, mais contrairement  la lgende, il ne se
      laissa pas berner. Il lui vendit  bon prix la libert et le
      chteau d'Usson, et peut-tre reut-il quelque chose de plus comme
      -compte ou comme appoint. Sduction et ranon ne s'excluent pas
      ncessairement.]

      [Note 1346: _Lettres_, t. IX, p. 176; lettre  Canillac, _ibid._,
      p. 177.]

      [Note 1347: _Lettres_, t. IX, p. 181. Sur les relations des Guise
      avec l'Archevque, voir P. Richard _Pierre d'pinac_, 1901, p.
      272, qui les fait commencer un peu plus tard.]

      [Note 1348: Elle est libre, dit le clbre philologue, Joseph
      Scaliger, qui la visita  Usson, faict ce qu'elle veut, a des
      hommes tant qu'elle veut et les choisit. _Scaligeriana_, 1668, p.
      239.]

A Saint-Brice, le roi de Navarre s'tait gard de rompre avant que les
secours d'Allemagne fussent rassembls; il fit traner ensuite les
ngociations tant qu'il put. Il donnait par exemple rendez-vous 
Catherine  Fontenay, mais de Marans o il venait d'arriver, il se
refusait  faire un pas vers elle. Il finit par lui envoyer le vicomte
de Turenne, qui lui proposa sans rire le secours des protestants
franais et trangers pour restablir l'autorit du Roi anantie par
ceulx de la Ligue et acqurir un perdurable repos  ses sujets[1349].
Elle comprit que le roi de Navarre se moquait d'elle; ce fut la fin des
confrences (7 mars 1587).

Il y avait sept mois et demi qu'elle avait quitt son fils. Elle revint
 Paris o sa prsence tait bien ncessaire. Elle ne pouvait pas
traiter avec un parti sans alarmer l'autre. Avant mme qu'elle et joint
le roi de Navarre, le duc de Guise crivait  l'ambassadeur d'Espagne
Mendoza qu'elle voulait troubler le repos des catholiques de ces deux
couronnes (France et Espagne), qui consiste en union.[1350] Il invita
son frre, le duc de Mayenne, en prvision du compromis qu'il redoutait,
 rentrer en son gouvernement de Bourgogne et  s'assurer de Dijon. Les
chefs de la Ligue runis  l'abbaye d'Ourscamp (octobre 1586) dcidrent
d'inviter le Roi  observer l'dit d'Union de point en point, et
s'entrejurrent de lui dsobir s'il faisait quelque accord avec les
hrtiques. Sans attendre ses ordres, ils attaqurent le duc de
Bouillon, qui recueillait dans ses tats les protestants fugitifs, et,
contrairement  ses ordres, Guise assigea pendant l'hiver de 1586-87
les places de Sedan et de Jametz, qui bridaient la Lorraine.

Le duc d'Aumale s'empara de Doullens, du Crotoy, etc., en Picardie. A
Paris, la haute bourgeoisie parlementaire restait fidle  Henri III par
loyalisme et par peur des troubles; mais la moyenne bourgeoisie et le
peuple s'indignaient de sa mollesse contre les hrtiques et imputaient
 hypocrisie les plerinages, les processions et les retraites, toutes
les mascarades de sa pit maladive. L'excution de Marie Stuart (18
fvrier) surexcita la haine contre les protestants, ces protgs de la
Jzabel anglaise. Les ligueurs les plus ardents complotrent de se
saisir de la Bastille, du Chtelet, du Temple, de l'Htel de Ville et de
bloquer le Louvre. Ils trouvaient le duc de Guise bien froid, un
Allemand, comme ils disaient, et ils s'ouvrirent de leur dessein 
Mayenne qui faisait sonner trs haut ses succs en Guyenne. Mais
Mayenne, ou par peur de la responsabilit ou par ordre d'Henri III,
sortit de Paris. Le projet fut ajourn, mais la propagande reprit plus
ardente. Les prdicateurs... servoient de fuzils  la sdition. Des
missaires allrent dans les provinces et les grandes villes porter des
mmoires o la Ligue accusait le Roi de faire entrer en France une arme
de retres hrtiques pour leur donner en proie les bons
catholiques[1351].

      [Note 1349: Marijol, _Histoire de France de Lavisse_, t. VI, 1,
      p. 257.]

      [Note 1350: Cit dans _Lettres_, t. IX, p. 68, note 3.]

      [Note 1351: Marijol, _Histoire de France de Lavisse_, t. VI, 1,
      p. 264 et 267.]

Aprs avoir essay sans succs de dtacher le roi de Navarre du parti
protestant, Henri III n'avait d'autre ressource que de se rapprocher du
parti catholique. Il laissa un mois de repos  peine  sa mre et la fit
partir  la mi-mai pour Reims o elle se rencontra avec le cardinal de
Bourbon et le duc de Guise. Mais, aprs les confrences de Saint-Brice
o les chefs ligueurs souponnaient une vellit de dfection, elle
n'tait peut-tre pas qualifie pour rtablir la confiance. Aprs trois
semaines de ngociation (24 mai-15 juin), ils lui accordrent seulement
une prolongation de trve pendant un mois pour le duc de Bouillon; mais
ils refusrent de restituer Doullens et le Crotoy au duc de Nevers, que
le Roi avait fait gouverneur de Picardie afin de le brouiller dcidment
avec la Ligue. Pour dernire concession, ils offrirent de dsigner au
choix du Roi pour le gouvernement de Doullens trois candidats de leur
parti, qui n'auraient pas t mls  la prise d'armes de la province.

Catherine tait trs mue de ce nouvel chec diplomatique, craignant que
son fils ne l'accust d'incapacit. Aussi s'excusait-elle, dans une
lettre  Villeroy, sur le peu de temps dont elle disposait. ... Quant
on va en quelque lyeu l'on ne peult enn vin (en vingt) jours acomoder
les afeyres. Elle demandait sur la question de Doullens l'avis de son
fils: Je vous prye que je sache sa rsolutyon, car telle qui la (celle
qu'il) pansera la mylleure, je la trover trs bonne[1352]. Elle n'a
plus d'autre politique que de complaire  son fils.

      [Note 1352: _Lettres_, t. IX, p. 219, 11 juin 1587.]

Henri III voyait bien que la diplomatie de sa mre ne viendrait pas 
bout des dfiances ligueuses. Il envoya le duc de Joyeuse contre le roi
de Navarre, il chargea Guise et le duc de Lorraine de barrer la route 
l'arme allemande d'invasion. Lui-mme s'tablit sur la Loire avec le
gros de ses troupes pour dfendre le passage du fleuve et empcher la
jonction des protestants de l'Ouest avec leurs auxiliaires trangers. Il
comptait que Joyeuse contiendrait le roi de Navarre et que Guise, trop
faible pour empcher les retres de piller la Lorraine--et ce serait la
juste punition du zle ligueur de son beau-frre--ne laisserait pas de
les affaiblir. Il interviendrait alors avec ses forces intactes et
ferait la loi  tout le monde. Mes ennemis, disait-il, me vengeront de
mes ennemis. _De inimicis meis vindicabo inimicos meos._

Il avait laiss sa mre  Paris avec pleins pouvoirs. Elle montra
pendant cette campagne de 1587 une prodigieuse activit. Avec Bellivre
et Villeroy pour principaux collaborateurs, elle administra l'arme, les
fortifications, les finances. Elle indique aux capitaines la route la
plus courte  suivre pour se rendre  leur poste ou les pays qu'il
convient de traverser pour mnager les autres[1353]. Elle envoie aux
baillis de l'Ile-de-France et des villes et provinces circonvoisines
l'ordre crit de faire avancer les seigneurs, gentilshommes et autres
gens de guerre, qui doivent rejoindre le Roi son fils[1354]. Elle
recommande aux gouverneurs des pays maritimes de prendre garde aux
attaques par mer[1355]; aux gouverneurs, aux manants et habitants des
villes de veiller  la sret des ponts, places et passages des
rivires[1356]. Elle expdie des tentes et des quipages d'artillerie,
met des garnisons  et l. Elle fait venir les Suisses au faubourg
Saint-Jacques, rgle leurs tapes, leur prpare des logis et du pain.
Elle fortifie Paris et fait rentrer dans les villes fermes tous les
grains de la rgion d'alentour[1357], s'efforce de trouver de l'argent,
en demande au clerg, vend des charges, presse l'enregistrement au
Parlement des dits bursaux. Les expditions sont faites par le
secrtaire d'tat Brulart, mais elle les voit et les signe. Elle se
retrouve bonne munitionnaire comme en 1552, lors de la campagne
d'Austrasie.

      [Note 1353: _Ibid._, p. 249.]

      [Note 1354: _Ibid._, t. IX, p. 251 et note 1.]

      [Note 1355: _Ibid._, t. IX, p. 254.]

      [Note 1356: _Lettres_, t. IX, p. 255.]

      [Note 1357: _Ibid._, p. 260 et 261.]

Elle avait plus de peine  manier les sentiments de son fils. Le duc de
Lorraine, pour se venger des dvastations de l'arme allemande, avait
offert de la poursuivre en France. Henri III accepta, mais aussitt que
les retres de Charles III furent entrs dans le royaume, il exigea
qu'ils abandonnassent l'charpe jaune et le nom de forces du duc de
Lorraine. Il lui commanda aussi de renvoyer les quinze cents lances
espagnoles que le duc de Parme, gouverneur de Philippe II, lui avait
expdies des Pays-Bas. Avait-il peur que son beau-frre une fois veng
ne se servt contre lui de tous ces renforts, ou tenait-il  rappeler 
ce complice masqu des ligueurs qu'il tait le matre en son royaume?
Quoi qu'il en soit, Charles III fut tellement mu de sa hauteur ou de sa
dfiance que les larmes lui en vinrent aux yeulx[1358].

Catherine s'tait ds le dbut entremise pour apaiser un conflit, dont
les suites pouvaient tre si graves[1359], et ce fut naturellement au
duc de Lorrains qu'elle demanda de cder. Elle savait l'antipathie
d'Henri III contre tous les Lorrains, et, pensant qu'avec les forces
dont il disposait il devait tre encore plus difficile, elle ne se
risquait pas  lui recommander la modration. Elle informait Villeroy
que son gendre lui avait promis de donner tele asseurance que le Roy en
pourrt prendre toute suret, et elle le chargeait d'annoncer  son
fils cette concession--en fait une demi-concession qui tenait compte des
peurs, non des susceptibilits d'Henri III. ... Quelque foys le Roy ne
prent pas come ayst mon yntention et panse que je le face pour volouyr
(vouloir) toute chause palyer au (ou) pour les aimer (les Lorrains) au
(ou) pour aystre trop bonne, qui est aultant  dire que je ayme quelque
chause plus que luy qui m'est trs [cher]  jams au (ou) que je soye
une pouvre creature que la bont mene[1360]. Elle gmit que le Roi
doute de son affection ou la croie sottement sensible. Deux suppositions
humiliantes pour une mre aussi tendre et pour une femme d'tat.

      [Note 1358: Davill, p. 132.]

      [Note 1359: Davill p. 137. _Lettres_, t. IX, p. 279.]

      [Note 1360: _Ibid._, t. IX, p. 279-280, 15 nov. 1587.]

L'intrt de son fils est son unique rgle. Assurment le duc de
Lorraine a tort, mais doit-on se priver des secours qu'il procure et
s'aliner cet homme qui nous a ayst tousjours amy, et mesme le
chasser. Refuser son aide, c'est braver l'opinion du pape, du roi
d'Espagne, de la chrtient tout entire, et qui pis est, de ce royaume:
Je vous lse (laisse)  penser qu'ele aubeysance il (Henri III) aura de
cette vyle (Paris) et des autres et de beaucoup de provinces. Sous
peine d'tre accus de connivence avec les huguenots, il faut se
contenter des assurances du duc de Lorraine. Mais le Roi tint bon; et le
Duc qui ne voulait pas cder se retira; mais, par un compromis que lui
suggra probablement Catherine, il envoya son fils, le marquis de
Pont--Mousson, avec quelques troupes qui prtrent serment au roi de
France. La Reine-mre avait appris le 25 octobre la victoire du roi de
Navarre sur l'arme royale et la mort de Joyeuse  Coutras (20 octobre).
C'est ung grand malheur, crivait-elle  son fils, que la perte que
vous avez faite en Guyenne, dont je suis en trs grande poyne depuis
hier disner que le jeune Desportes me dict ces nouvelles si mal 
propos (si malheureuses en ce temps-ci); et, continue-t-elle, j'en eus
une telle esmotion que je n'en ay pas est bien  mon aise
depuis[1361].

Mais elle crut le mal rpar quand le Roi, par force d'argent
d'ailleurs, obtint la retraite des Suisses (27 novembre) et des
Allemands de l'arme de secours (8 dcembre). Elle crivit
d'enthousiasme  Matignon, lieutenant gnral en Guyenne, de faire aussi
bien de son ct, car de des nous n'avons plus ryen  fayre ca (qu')
remersyer Dyeu, nous ayent (ayant) telement hayd que s't un vray
miracle et a monstr  cet coup qu'il aime bien le Roy et le royaume et
qu'yl est bon catolique (le Roi, je suppose, et non Dieu). Cete ayfect
(cet effet) douyt (doit) convertyr tous les huguenots et [faire]
conestre que Dieu n'en veult plus soufryr[1362]. Elle tait trop
prompte  prendre ses dsirs pour des ralits. Les huguenots, qui
venaient de gagner leur premire bataille range  Coutras, ne parlaient
pas de se convertir, et les ligueurs, qu'exaltaient deux succs de Guise
 Auneau et  Vimory, reprochaient au Roi de n'avoir pas extermin les
envahisseurs et mme d'avoir dfendu  Guise et au marquis de
Pont--Mousson, qui d'ailleurs ne lui obirent pas, de les pourchasser
jusqu' la frontire.

Les difficults recommencrent. Le duc d'Aumale voulait le gouvernement
de la Picardie et pralablement s'installait de force dans toute la
province dont je demeure fort en peine, crit la vieille Reine[1363].
Le cardinal de Bourbon se montrait furieux d'une lettre qu'il avait
reue d'Henri III. Mayenne se plaignait  elle que le Roi lui et
command de licencier deux compagnies de gens de pied.

      [Note 1361: _Lettres_, 26 octobre 1587, t. IX, p. 259.]

      [Note 1362: 12 dcembre 1587, _Ibid._, p. 312.]

      [Note 1363: 16 mars 1587, _Ibid._, p. 332.]

Les chefs de la Ligue se runirent  Nancy en janvier 1588 et arrtrent
la liste de leurs exigences: octroi de nouvelles places de sret,
destitution de d'pernon et de son frre La Valette, publication du
concile de Trente et tablissement de l'Inquisition au moins s bonnes
villes du royaume, confiscation et vente des biens des hrtiques,
taxes normes sur les suspects d'hrsie, mise  mort des protestants
qui seraient pris en combattant et refuseraient de vivre
catholiquement  l'avenir, etc.[1364].

C'tait le moment o la grande Armada de Philippe II s'apprtait 
faire voile vers la Manche pour aller prendre en Flandre et dbarquer en
Angleterre l'arme du duc de Parme. Les chefs de la Ligue, associs  ce
haut dessein catholique contre lisabeth et le protestantisme europen,
voulaient garder les ports de Picardie qu'ils occupaient et mme ils
tentrent de s'emparer de Boulogne pour y recevoir au besoin la flotte
espagnole. Bellivre et La Guiche ne purent obtenir de Guise qu'il
engaget le duc d'Aumale  restituer les places prises. Catherine tait
trs mcontente. Elle crivit  Bellivre de sa main de dire au Duc
qu'elle ne certifierait plus au Roi ce qu'il lui manderait, car je suys
bien marrye qu'yl (son fils) aye occasion de me dire come yl fyst yer
(hier): Vous m'avs dyst qu'il (les Guise) me contereront
(contenteront) et vous voy si j' aucasion de l'estre (1er avril
1588)[1365]. Et elle ajoute: J' tent de mal au dens que ne vous en
dirs daventge. Elle peinait  concilier des volonts inconciliables
et ressentait d'autant plus vivement ses misres physiques. Le Roi,
dclarait Villeroy, ne peut plus vivre comme il a vcu; il veut tre
obi. Mais les Guise taient rsolus  dsobir.

      [Note 1364: Davill, p. 145.]

      [Note 1365: _Lettres_, t. IX, p. 334.]

Henri III avait envoy  Soissons, pour faire une dernire tentative,
Bellivre, le conciliant Bellivre. Peut-tre le duc de Guise aurait-il
continu les ngociations sans conclure ni rompre, car, ayant li partie
avec Philippe II, il tait oblig de subordonner ses mouvements  ceux
du roi d'Espagne et la prise d'armes de la Ligue  l'apparition encore
ajourne de l'Armada. Mais il devait compter plus encore avec les
ligueurs parisiens qui, par zle et aussi par peur, taient impatients
d'agir. Ils s'taient levs en armes contre les archers du roi, chargs
d'arrter trois prdicateurs factieux; ils avaient assailli le duc
d'pernon sur le pont Notre-Dame, et ils avaient lieu de craindre que le
Roi, ainsi brav, ne voult prendre sa revanche. Aussi pressaient-ils
leur chef d'arriver. Guise, pour avoir un prtexte d'intervenir,
refusait obstinment toute concession  Bellivre. Catherine lui faisait
dire (22 avril) le regret extresme que j'auray s'il ne donne
contantement au Roi monsgr et filz[1366]. Mais il lui importait
beaucoup plus de contenter ses partisans que son matre: ... Je veoy,
crivait Bellivre le 24 avril, ces princes estre tellement altrs des
avis qui leur sont donns du coust de Paris que je crains fort que le
succs ne soit pas tel que nous devons dsirer pour le contentement du
Roy et le repos de ce Royaulme[1367]. Et, dsesprant d'aboutir, il
demanda son rappel.

      [Note 1366: 22 avril 1588, _Ibid._, p. 336.]

      [Note 1367: 24 ou 26 avril, _Ibid._, p. 335, note 1.]

Henri III tait exaspr, comme le prouve un billet  Villeroy: La
passion  la fin blesse se tourne en fureur; qu'ils ne m'y mettent
point. Il fit dfendre  Guise de venir  Paris sous peine d'tre rendu
responsable des motions qui pourraient s'ensuivre. Mais les ligueurs
parisiens dcidrent leur chef  passer outre. Le 9 mai, quelques heures
aprs le retour de Bellivre, il entrait lui-mme  Paris par la porte
Saint-Denis avec neuf ou dix compagnons. Aussitt qu'il fut reconnu, les
acclamations, les cris de Vive Guise! Vive le pilier de l'glise!
clatrent. La foule se pressait autour de lui, confiante, familire,
heureuse de le voir, de toucher son manteau. Mais cette explosion
d'enthousiasme populaire tait pour lui un danger de plus; il pouvait
craindre la peur du Roi, plus redoutable encore que son orgueil. Il alla
droit  l'htel que la Reine-mre habitait depuis quelques annes prs
du Louvre, pour s'expliquer et se faire comme une sauvegarde de sa
politique conciliante contre le premier mouvement de la fureur de son
fils[1368].

Le ligueur anonyme, qui a laiss de ces mmorables vnements un rcit,
 ce qu'il semble, bien inform, raconte que la naine de Catherine,
regardant d'aventure par la fentre, s'cria que le duc de Guise tait 
la porte, et que la Reine-mre, croyant  une plaisanterie, dit qu'il
falloit bailler le fouet  ceste nayne qui mentoit. Mais  l'instant,
elle cogneust que la nayne disoit vray. Il ajoute, sans souci de la
contradiction, qu'elle fut tellement esmeue d'ayse et de contentement
qu'on la vit (singuliers signes de contentement!) trembler, frissonner
et changer de couleur[1369]. L'ambassadeur vnitien crit, le jour
mme, qu'elle resta toute sens dessus dessous[1370], et ce n'tait pas
de joie. Au fait, Catherine ne cacha pas  Guise qu'elle et mieux aim
le voir en une autre saison. Mais il lui importait avant tout d'empcher
entre son fils et le chef de la Ligue une rupture irrparable, et
peut-tre craignait-elle pis encore.

      [Note 1368: Marijol, _Histoire de France de Lavisse_, t. VI, 1,
      p. 269.]

      [Note 1369: Rcit d'un ligueur anonyme, _Histoire de la Journe
      des Barricades de Paris, mai 1588_, _Archives curieuses_, t. XI,
      p. 368-369.]

      [Note 1370: Cit par Berthold Zeller, qui cependant maintient,
      _Catherine de Mdicis et la Journe des Barricades_ (_Revue
      Historique_, t. XLI, sept.-dc. 1889, p. 267), que la Reine-mre
      tait d'accord avec Guise.]

Elle rsolut, dans l'intrt mme d'Henri III, de s'entremettre en
faveur de Guise. Elle le conduisit au Louvre dans son carrosse, raconte
Jean Chandon, un matre des requtes du Grand Conseil qui les vit
arriver, et le mena droit au cabinet du Roi. Henri III debout reprocha
au Duc d'tre venu contre son commandement. D'aprs le mme tmoin qui
l'out dire immdiatement aprs au chancelier Cheverny, prsent 
l'entrevue, Guise aurait rpondu que la Reine-mre l'avait mand.
Catherine, avouant cette excuse qu'elle avait probablement suggre,
expliqua qu'elle avait fait venir le Duc pour le mettre bien auprs du
Roy comme il avoit est toujours et pacifier toute chose. Henri III ne
crut pas un instant que Catherine se ft permis  son insu d'envoyer
cette invitation, ou et dissuad Bellivre de transmettre sa dfense.
Il prit, dit Jean Chandon, cette rponse pour argent comptant[1371],
c'est--dire pour ce qu'elle valait. Mais il ne pouvait plus incriminer
le voyage de Paris, puisque sa mre en prenait la responsabilit.

Pendant les deux jours qui suivirent, Catherine chercha un moyen
d'accord. Le mardi 10, elle eut une confrence avec le Duc et remit en
avant la restitution des villes de Picardie. Guise aurait rpondu,
d'aprs l'anonyme ligueur, que ce n'taient pas ses affaires et qu'il
fallait penser  gurir tout le corps de l'tat. Avec le Roi, les propos
prirent un tour plaisant. Le Duc demanda la permission d'appeler  Paris
l'archevque de Lyon, Pierre D'pinac, l'intellect agent de la Ligue.
Le Roi dit qu'il serait le trs bien venu. Le Duc ajouta comme en se
jouant qu'il s'estoit toujours asseur que sa Majest ne le trouveroit
mauvais puisque soubs main il leur auroit voulu oster et l'auroit fait
pratiquer. Le Roi aurait dit aussi, pensant peut-tre  son favori, le
duc d'pernon, dont les ligueurs exigeaient imprieusement le renvoi:
Qui aimoit le maistre, il aimoit son chien. Et l'autre de rpliquer,
mais est-ce croyable? que cela estoit vray pourveu qu'il ne mordist et
que le maistre, le chien et le valet doibvent estre discretz[1372].

      [Note 1371: _Cabinet historique_, t. IV, 1858, p. 104-105, extrait
      de _La vie de Jean Chandon..._, publie par un de ses
      arrires-petits-neveux, M.P.C. de B. (M. Paul Chandon de
      Briailles), Paris, 1857. Le tmoignage de Jean Chandon est
      d'autant plus important que certains historiens en ont voulu tirer
      la preuve que Catherine, complice, avait en effet invit Guise 
      venir  Paris.]

      [Note 1372: _Histoire de la Journe des Barricades de Paris, mai
      1588_, _Archives curieuses_, 1re srie, t. XI, p. 370-371. Voir
      aussi pour l'ensemble des faits _Histoire tres-veritable de ce qui
      est advenu en ceste ville de Paris depuis le septiesme de may 1588
      jusques au dernier jour de juin ensuyvant audit an_, Paris, 1588
      (attribu  l'chevin ligueur Saint-Yon), _Archives curieuses de
      Cimber et Danjou_, 1re srie, t. XI, p. 327-350; rcit royaliste:
      _Amplification des particularits qui se passrent  Paris lorsque
      M. de Guise s'en empara et que le Roy en sortit_, mai 1588,
      _Archives curieuses_, t. XI, p. 351-363. Consulter, en se dfiant
      des partis pris Robiquet, _Paris et la Ligue sous Henri III_,
      Paris, 1886, p. 313-358.]

Le lendemain, c'en tait fini du badinage. Henri, qui se trouvait dans
la chambre de sa mre quand le Duc y arriva, tourna la tte et feignit
de ne pas le voir. Guise s'assit sur un coffre et se plaignit 
Bellivre des mauvais rapports qu'on faisait contre lui. Le Roi avait
appris que les ligueurs se prparaient  la bataille et il prenait
lui-mme ses dispositions. Dans la nuit du mercredi 11 au jeudi 12, il
fit entrer dans Paris, contrairement au privilge qu'avait la ville de
se garder elle-mme, le rgiment des gardes franaises et les Suisses
cantonns dans le faubourg Saint-Jacques. L'Universit s'agita. Des
tudiants et des bourgeois se retranchrent place Maubert avec des
futailles vides. Au lieu de disperser par la force ces premiers
rassemblements, Henri III, surpris, envoya Bellivre  l'Htel de Guise
dclarer  l'instigateur prsum de cette rsistance qu'il n'avait
aucun mauvais dessein contre lui[1373]. La Reine mre arriva presque
aussitt; et, rassure de trouver le chef de la ligue en pourpoint,
elle lui fit entendre le mcontentement que le Roi prenoit de cette
motion et le pria d'y mettre ordre. Il rpondit que de tout cela il
ne savoit autre chose que ce qu'aucuns bourgeois lui avoient rapport.
Et sur ce qu'on desiroit qu'il fit poser les armes aux bourgeois, il dit
qu'il n'toit point colonel ni capitaine, qu'elles avoient t prise
sans lui et que cela dpendoit de l'autorit des magistrats de la
ville.

      [Note 1373: Charles Valois, _Histoire de la Ligue, oeuvre indite
      d'un contemporain_ (ligueur) (S.H.F.), t. I, 1914, p. 206.]

Cette rponse, pourtant si vasive, ne la dcouragea pas. Elle retourna
au Louvre en esperance que les choses s'apaiseroient[1374]. Mais,
pendant ces alles et venues, le peuple, irrit par la prsence des
soldats, s'chauffait peu  peu et inaugurait l'arme des rvolutions,
les barricades. Gardes franaises et Suisses furent cerns entre des
retranchements improviss et Henri III, pour les sauver, fut oblig de
solliciter l'intervention de Guise. Mais les ligueurs les plus ardents
parlaient d'aller prendre ce bougre de roi en son Louvre. Le vendredi
matin, quand la Reine-mre sortit, selon son habitude, pour aller
entendre la messe  la Sainte-Chapelle, elle trouva les rues barres et
fut force de passer  beau pied par les dfils qu'elle se faisait
ouvrir dans les remparts de pavs et de tonneaux, et qu'on refermait
derrire elle. Elle monstroit un visage riant et asseur sans
s'estonner de rien[1375]. Mais quand,  travers les mmes obstacles,
elle fut revenue  son htel, tout le long de son disner elle ne fit
que pleurer[1376]. Elle ne dsesprait pas encore de conclure un
accord. L'aprs-midi, dans un Conseil au Louvre, elle soutint seule que
le Roi ne devait pas quitter Paris. Hier, dit-elle, je ne cogneus point
aux paroles de M. de Guyse qu'il eust d'autre envie que de se ranger 
la raison: j'y retourneray prsentement le veoir et m'asseure que je luy
feray appaiser ce trouble[1377]. Mais elle le trouva froid  calmer
la passion du peuple, disant que ce sont des taureaux chauffs qu'il
est malais de retenir et qu'aller au Louvre, comme elle le lui
demandait, se jetter foible et en pourpoint  la mercy de ses ennemis,
ce seroit une grande faiblesse d'esprit[1378]. Alors elle dit 
l'oreille au secrtaire d'tat Pinart, qui l'avait accompagne,
d'engager le Roi  quitter Paris. Il en tait dj sorti secrtement,
laissant pleins pouvoirs  sa mre.

      [Note 1374: Charles Valois. p. 207. _L'Amplification des
      particularits_ (rcit royaliste), _Archives curieuses_, t. XI, p.
      357, parle aussi de cette premire visite de la Reine-mre au duc
      de Guise.]

      [Note 1375: _Histoire de la Journe des Barricades_ (ligueur),
      _Archives curieuses_, t. XI, p. 387.]

      [Note 1376: _Mmoires-journaux de L'Estoile_, d. des
      Bibliophiles, t. III, p. 144.--_Amplification des particularits,
      Archives curieuses_, p. 357.]

      [Note 1377: Palma Cayet, _Chronologie novenaire_, d. Buchon,
      Introd., p. 44.]

      [Note 1378: _Mmoires-journaux de L'Estoile_, t. III, p.
      144--Robiquet, _Paris et la Ligue sous le rgne de Henri III_,
      1886, p. 351 sqq.]

Les chefs de la Ligue taient embarrasss de cette fuite qu'ils
n'avaient pas prvue. Ils ne pensaient qu' mettre Henri III en tutelle
et  commander en son nom. Mais le roi fainant se drobait aux maires
du Palais. Sous peine de le pousser entre les bras des protestants et de
soulever les catholiques qui n'taient pas de la Ligue, ils ne pouvaient
gouverner sans lui ni contre lui. Force leur tait donc de conserver les
dehors de l'obissance et d'agir de concert avec celle  qui il avait
dlgu son autorit dans sa capitale en rvolte. Les vues de Catherine
s'accordaient sur certains points avec les leurs[1379]. Elle s'effora
d'adoucir son fils et de lui ramener le peuple. Elle encouragea les
Corps constitus, Parlement, Cour des aides, et les Capucins  envoyer
des dputations  Chartres o il s'tait arrt, pour excuser ou pallier
la journe des Barricades. La municipalit que la Rvolution avait
installe  l'Htel de Ville fit elle-mme, mais par crit, assurer Sa
Majest de son devoir et de sa fidlit (23 mai). Dans la requte
qu'elle joignit  sa lettre et que contresignrent le duc de Guise et le
cardinal de Bourbon, elle rejetait les malheurs de la France sur
d'pernon et La Valette, son frre et rclamait leur disgrce comme
fauteurs d'hrtiques et dilapidateurs du trsor public. Elle priait
aussi le Roi de marcher en personne contre les rforms de Guyenne et de
laisser le soin de maintenir la ville de Paris et de pourveoir aux
choses ncessaires pendant son absence  la Reine sa mre, qui par sa
prudence s'y est acquise beaucoup de croiance et amour du peuple. Elle
tiendra les choses trs tranquilles et saura, comme Elle a faict cy
devant en semblable occasion, se servir de personnes affectionnes au
bien de vos Estats[1380].

Catherine profita de la confiance qu'elle inspirait aux ligueurs pour
les mieux surveiller. Elle signalait  son fils l'occupation du chteau
de Chteau-Thierry par Guise, et ses projets sur Melun, Lagny, Corbeil,
tampes, et autres lieux autour de Paris[1381]. Elle l'avisait que le
sieur de Bois-Dauphin, un des lieutenants du Duc, pratiquait sur le
chteau d'Angers et qu'il esprait l'avoir pour de l'argent[1382]. Elle
l'invitait  bien prendre garde  Chartres.

      [Note 1379: Comte Baguenault de Puchesse, _Les Ngociations de
      Catherine de Mdicis  Paris aprs la Journe des Barricades_,
      Extrait du Compte rendu de l'Acadmie des sciences morales et
      politiques, tirage  part, Orlans, 1903, p. 8 et 9.]

      [Note 1380: _Registres des dlibrations du Bureau de la Ville de
      Paris_, publis par Franois Bonnardot, t. IX (1586-1590), Paris,
      1902, p. 132-133.]

      [Note 1381: 2 juin 1588, _Lettres_, t. IX, p. 357.]

      [Note 1382: 17 juin, _Ibid._, p. 371.]

Mais en mme temps elle ngociait. Elle travaillait  dcider les
ligueurs  rabattre de leurs exigences et le Roi  faire des
concessions. Henri III trouvait particulirement dur de reconnatre la
municipalit rvolutionnaire et de donner au duc de Guise le
commandement suprme des armes avec le titre de lieutenant gnral.
Mais la Reine le pressait de faire la paix au plus vite et  tout prix,
pour arrter la propagation de la rvolte que le duc de Parme favorisait
de tous ses moyens. ...J'emeres myeulx, crivait-elle  Bellivre le 2
juin, doner la moty de mon royaume et ly (au duc de Guise) doner la
lyeutenance et qu'i (il) me reconeust et (ainsi que) tout mon royaume,
que demeurer haletant au (o) nous sommes de voyr le Roy encore plus
mal. Je say bien que [mon fils] ayent le ceour (ayant le coeur) qu'yl a
que s't une dure medecine [] avaler; ms yl t encore plus dur de se
perdre de toute l'hautoryt et aubeyssance. Yl ser trs lou de set
(se) remetre en quelque fason qu'i (il) le puyse fayre pour set heure,
car le temps amene baucoup de chause que l'on ne peult panser byen
souvent et l'on loue ceulx que ceve (qui savent) seder au temps pour se
conserver. Je preche le precheur; ms ayscuss [moi en ce] que jams je
ne me vis en tel anuy (ennui) ny si peu de clart pour en byen sortyr.
Cet (si) Dyeu n'y met la meyn (main), je ne s que se sera[1383].

Le Roi envoya son mdecin, Miron,  Paris, porteur de propositions qui
furent repousses, et se dcida, en dsespoir de cause,  subir la loi
de ses sujets rvolts. Il adjoignit  la Reine-mre Villeroy, qui amena
les princes  formuler leurs voeux: reconnaissance de la Sainte-Union,
jouissance des villes de sret pour six ans, publication du concile de
Trente (sauf les articles contraires aux liberts de l'glise
gallicane), leve de deux armes, dont l'une, commande par le duc de
Guise, marcherait en Guyenne, c'est--dire contre le roi de Navarre (15
juin).

La municipalit, de son ct, demanda que la police de Paris ft, comme
dans des villes de moindre importance, donne au prvt des marchands,
que la Bastille ft rase ou confie  sa garde, que les gens de guerre
fussent logs  12 lieues de Paris, qu'il ft fait justice des
hrtiques, etc. Le Roi finit par cder  peu prs sur tout, et signa
l'dit sur l'Union de ses sujets catholiques, qui fut enregistr au
Parlement de Paris le 21 juillet[1384]. Il y confirmait la promesse
faite  son sacre d'extirper du royaume toutes les hrsies, sans faire
jamais aucune paix ou tresve avec les hrtiques, et commandait  ses
sujets de ne recevoir  estre Roy... prince quelconque qui soit
hrtique ou fauteur d'hrsie. Il dclarait teint, assoupi, et comme
non advenu tout ce qui est advenu et s'est pass les douze et
treisiesme du moys de mai dernier et depuis en consquence de ce jusques
 la publication des prsentes [lettres] en nostre Cour de Parlement de
Paris.

Il se spara du duc d'Epernon, que la Reine-mre n'aimait pas et que les
Guise et le peuple de Paris hassaient  mort, et l'envoya dans son
gouvernement d'Angoumois. Il ne tint pas aux ligueurs d'Angoulme que
Catherine ne ft compltement venge de l'hostilit du favori[1385].
D'pernon ayant introduit des soldats dans la ville contre l'ordre
exprs du Roi--un ordre dont il semble bien qu'il n'ait pas eu
connaissance--le maire dpcha son beau-frre  la Cour pour dnoncer sa
dsobissance. Villeroy, confident de la Reine-mre et qui avait eu  se
ressentir de la hauteur du Duc, prsenta le messager  Henri III et
celui-ci le fit repartir avec l'ordre d'arrter le gouverneur, mais
toutefois sans faire de mal  personne. Les gens d'Angoulme
n'oublirent que les moyens de douceur.

      [Note 1383: 2 juin, _Lettres_, t. IX, p. 368. Voir aussi la lettre
      dcourage au duc de Nevers du 20 juin, _Ibid._, p. 371.]

      [Note 1384: _Le second Recueil contenant l'Histoire des choses
      plus mmorables advenues sous la Ligue_, Paris, 1590, p. 574-581
      (autrement dit _Mmoires de la Ligue_, t. II).]

      [Note 1385: Girard, _Histoire de la vie du duc d'pernon_, Paris,
      1663, t. I, p. 196 sqq. Girard, qui renvoie  de Thou, Davila et
      d'Aubign, raconte le fait d'aprs ce que lui en a dit le duc
      d'pernon lui-mme.]

D'Epernon, investi dans le chteau, cribl de tous cts d'arquebusades,
oblig de barricader toutes les portes, de se prmunir contre les
ptards et de se dfendre contre les assauts, fut contre toute esprance
sauv par un secours qui lui arriva de Saintes (10-11 aot)[1386].

      [Note 1386: Sur cette tnbreuse affaire, voir Nouaillac,
      _Villeroy_, p. 129-133.]

Cependant Catherine, qui tait, la paix conclue, reste  Paris,
continuait  servir son fils sans mcontenter les ligueurs. Elle
dissuada les gens du Parlement de dputer au Roi pour demander le
paiement de leurs gages et des rentes sur l'Htel de Ville. Elle
confirma dans ses fonctions la municipalit rvolutionnaire de Paris,
qui avait, en tmoignage d'obissance, donn sa dmission. Mais elle
rpondit par un refus aux requtes des villes ligueuses, comme Abbeville
et Bourges, qui, ayant t dpouilles par les rois de leurs privilges,
pensaient profiter des troubles pour en obtenir le rtablissement.

Elle et voulu achever la rconciliation gnrale, en ramenant le Roi au
Louvre. Elle alla le visiter  Chartres et s'effora sans succs de le
dcider au retour. D'ailleurs il accueillit bien le Prvt des marchands
et les chevins. Il confra  Guise, le 4 aot, le commandement en chef
de toutes les armes; au cardinal de Bourbon, comme  son plus proche
parent, le privilge de crer un matre de chaque mtier en toutes les
villes de son royaume; aux autres chefs de la Ligue des faveurs de
diverses sortes, mais il resta hors de Paris. Il en voulait, comme
toujours,  sa mre de lui avoir conseill la capitulation. Soudainement
(8 septembre), il renvoya les principaux de son Conseil, qu'il savait
partisans de la politique de concessions: le chancelier Cheverny, le
surintendant des finances Bellivre, les trois secrtaires d'tat,
Villeroy, Pinart et Brulart, et il les remplaa par des hommes sans
attaches et sans pass: Montholon, un avocat de grand renom et de grande
intgrit, dont il fit un garde des sceaux, et Beaulieu-Ruz et Rvol,
qu'il nomma secrtaires d'tat. Les chefs de la Ligue savaient Henri III
si fantasque en ses sympathies qu'ils crurent  un changement de
personnes et non de systme. Mais il tint aussi sa mre  l'cart, et,
tout en lui tmoignant des gards, il prtendit gouverner par lui-mme.
Dans une lettre du 20 septembre  Bellivre, elle se plaignait du tort,
dit-elle, qu'on m'a fest de aprendre au Roy qu'il fault byen aymer sa
mre et l'honorer come Dyeu le comende, ms non ly (lui) donner tant
d'aultoryt et creanse qu'ele puyse empecher de fayre cet (ce) que l'on
veult[1387].

      [Note 1387: _Lettres_, t. IX, p. 382.]

Le jour de l'ouverture des tats gnraux  Blois (16 octobre), il la
loua hautement, elle prsente, devant les dputs des trois ordres,
d'avoir tant de fois conserv l'tat, qu'elle ne devait pas seulement
avoir le nom de Mre du Roy, mais aussi de Mre de l'Estat et du
royaulme. C'tait son oraison funbre. Elle cessa d'tre consulte en
toute occasion et employe en toutes les affaires, comme il est facile
d'en juger par sa correspondance politique qui, si abondante  d'autres
poques, se rduit dsormais  quelques lettres.

Elle n'avait plus le premier rle. Quand le duc de Savoie,
Charles-Emmanuel, le digne fils d'Emmanuel-Philibert, sous prtexte de
se protger contre la propagande des rforms dauphinois, s'empara de
Carmagnole et de la ville de Saluces, les dernires des possessions
franaises d'outremonts, Henri III fut sur le point de dclarer la
guerre  ce princerot, qui osait s'attaquer au royaume de France. A la
sommation qu'il lui fit porter de restituer les places prises, Catherine
joignit une lettre o elle parlait trop mollement pour une reine-mre
qui aurait souci de la grandeur de la Couronne. Elle lui conseillait par
l'amour qu'elle avait toujours engrav dans l'ame pour sa mre,
Marguerite de France, de ne pas donner occasion au Roi de vous aystre
aultre, dit-elle, que bon parent et voisyn[1388]. Elle avait l'air de
croire que le roi d'Espagne, beau-pre de Charles-Emmanuel, se
ressentirait de cette agression contre la France. Elle crivait le mme
jour  la duchesse, Catherine, infante d'Espagne et sa petite-fille,
pour lui reprsenter, en style de grand'mre, qu'ayant tant d'enfants 
marier, auxquels il s'en ajouterait d'autres, elle n'avait pas intrt 
ce que neul de ses (ces) deus grens Roys fussent mal contens du Duc.
Pouvait-elle penser que le roi d'Espagne prendrait le parti du roi de
France? Il est vrai que Philippe II, ayant reu la nouvelle de l'attaque
de Saluces presque en mme temps que celle du dsastre de l'Armada,
montra d'abord quelque ennui de cette complication italienne. Il savait
les jalousies des tats libres de la pninsule et pouvait craindre une
alliance des Vnitiens, du grand-duc de Toscane, de Ferrare, et mme des
Suisses, avec la France pour ramener la Savoie  ses limites. Mais il
avait trop d'intrt  fermer aux Franais les routes de l'Italie pour
en vouloir  son gendre. Il fit dire  l'agent savoyard  Paris qu'il ne
permettrait pas au roi de France de faire injure  son matre[1389].
Catherine tait donc ou mal renseigne ou bien peu perspicace.

      [Note 1388: Poigny, qui portait la sommation du Roi, arriva 
      Turin le 4 novembre (Italo Raulich, _Storia di Carlo Emanuele I,
      duca di Savoia_, Milan, 1896, t. I, p. 378). Les deux lettres de
      la Reine-mre, qui partirent avec celles d'Henri III, sont
      probablement de la fin d'octobre, et non du mois de novembre,
      comme l'ont cru les diteurs des _Lettres de Catherine_. Voir t.
      IX, p. 390.--Sur l'attitude du pape, de Philippe II et les
      sentiments des tats italiens,, Italo Raulich, _Storia_, t. I, p.
      370.]

      [Note 1389: Italo Raulich, p. 371.--Cf. Pietro Orsi, _Il Carteggio
      di Carlo Emanuele I_, dans le _Carlo Emanuele I_, Turin, 1891, p.
      7.]

Elle eut tout le succs qu'elle dsirait dans une autre
ngociation--celle-ci d'un caractre presque domestique--le mariage de
sa petite-fille, Christine de Lorraine, qu'elle aimait comme une fille.

Bonne grand'mre, elle lui avait cherch ou rv pour mari, aussitt
qu'elle eut dix-huit ans[1390], un prince souverain ou qui avait chance
de l'tre: le duc d'Anjou, dont Christine aima mieux rester la nice; le
duc de Savoie, qui avait de plus hautes prtentions et qui en effet
pousa une autre petite-fille de Catherine, mais celle-l fille de
Philippe II; et au pis aller, le prince de Mantoue, Vincent Gonzague,
fils du duc rgnant, si plustost (auparavant) elle (Christine) n'est
marie en lieu auquel ledict prince ne fera difficult de cder[1391].
En compensation elle destinait  ce prtendant imaginaire la soeur
cadette de Christine. Pendant qu'elle disposait  sa fantaisie de la
main du Mantouan, l'ide lui vint d'un autre mariage italien, celui de
son petit-fils, le marquis de Pont--Mousson, avec une de ses nices 
la mode de Bretagne, la fille ane du grand-duc de Toscane, Franois de
Mdicis. Ce fut la premire forme d'une alliance de famille entre ses
parents de Lorraine et de Toscane.

      [Note 1390: Christine de Lorraine tait ne en 1565.]

      [Note 1391: 11 novembre 1583, _Lettres_, t. VIII, p. 153 et p.
      154.]

Elle ne voulait pas, pour beaucoup de raisons, du mari qu'Henri III
pensa un moment donner  Christine, le duc d'Epernon. Mais son gendre,
le duc de Lorraine, lui pargna l'ennui de s'opposer  cette
msalliance[1392]. Elle parut dfinitivement fixer son choix sur un
prince franais, Charles-Emmanuel de Savoie, fils de la duchesse
douairire de Guise, Anne d'Este, et du duc de Nemours, Jacques de
Savoie, qu'elle avait pous en secondes noces. Il tait, par sa mre,
arrire-petit-fils de Louis XII, parent ou alli des maisons de Savoie,
de Ferrare, de France, et frre utrin de Guise et de Mayenne. La
Reine-mre, qui aurait d tre plus sceptique sur l'effet de ces unions,
s'enthousiasma pour ce projet, qui lui parut, aprs la paix de Nemours,
un moyen de sceller la rconciliation des Lorrains et de son fils[1393].
Elle fit demander une dispense au pape (31 dcembre 1585)  cause de la
parent des futurs conjoints, mais, la querelle ayant repris entre Henri
III et le duc de Guise, le mariage fut ajourn d'anne en anne et
dfinitivement rompu par un changement de rgne en Toscane. Un soir que
le grand-duc Franois de Mdicis dnait  Poggio  Cajano, en compagnie
de son frre le cardinal Ferdinand, et de la belle aventurire
vnitienne, Bianca Capello, dont il s'tait assez pris pour l'pouser,
il mourut subitement. Quelques heures aprs, sa femme mourut aussi (9
octobre 1587); concidence tragique qui fut diversement
interprte[1394]. Franois n'ayant pas d'enfant mle, Ferdinand lui
succda. Catherine, sans chercher  pntrer le mystre de son
avnement, saisit l'occasion d'tablir Christine  Florence et d'occuper
par reprsentation la place dont les calculs de Clment VII et les
vnements l'avaient prive. Jugeant que le Cardinal quitterait la
pourpre et se marierait, elle engagea ds le 10 novembre une campagne
matrimoniale qu'elle mena habilement[1395]. Le nouveau grand-duc trouva
bon d'accorder par un mariage les prtentions contradictoires de sa
maison et de Catherine sur les biens patrimoniaux des Mdicis de la
branche ane, un litige que compliquait encore la mort de Marguerite de
Parme, veuve en premires noces d'Alexandre de Mdicis et usufruitire
de ces biens (1586).

      [Note 1392: Lettre de l'agent anglais Geffrey  Walsingham, 18
      avril 1583, _Lettres_, t. VIII, p. 411.]

      [Note 1393: _Lettres_, t. VIII, p. 372.]

      [Note 1394: Le cardinal Ferdinand de Mdicis s'est-il aprs la
      mort subite de son frre, dbarrass sans autre forme de procs,
      d'une parvenue mal fame, suspecte d'avoir machin l'accident dont
      mourut la premire femme de Franois, Jeanne d'Autriche? c'est une
      explication qui n'est pas invraisemblable. La lgende veut que
      Bianca Capello ait fait servir  son beau-frre un blanc-manger
      empoisonn, et que celui-ci, averti, se soit excus d'y toucher,
      tandis que la grande-duchesse, sous peine de s'avouer coupable,
      tait oblige d'en prendre et d'en laisser prendre  son mari. La
      rputation de tous ces Mdicis tait d'ailleurs si mauvaise qu'on
      souponna le Cardinal d'avoir fait empoisonner son frre et sa
      belle-soeur. Blaze de Bury, _Bianca Capello_ (_Revue des
      Deux-Mondes_, 1er juillet 1884, p. 152-158), n'carte pas l'ide
      d'une mort naturelle. Voir Saltini, _Tragedie Medicee domestiche_,
      Florence, 1898.]

      [Note 1395: Lettre de Pisani, ambassadeur de France  Rome,
      _Lettres_, t. IX, p. 278].

Philippe II, qui s'tait d'abord inquit d'un rapprochement possible
entre la Toscane et la France, finit par donner son approbation[1396].
Le duc de Savoie se plaignit du tort qu'on faisoit  Monsieur de
Nemours, son frre, (son cousin)[1397]. Mais la Reine-mre passa
outre. L'homme de confiance du grand-duc, le banquier florentin Orazio
Rucellai, vint  Blois ngocier les articles du contrat, qui furent
signs le 24 oct. 1588[1398]. Catherine donnait  Christine deux cent
mille cus et tous ses biens de Florence. Elle n'eut pas la joie de voir
le mariage par procuration, qui, retard par sa maladie et sa mort,
n'eut lieu que le 27 fvrier 1589.

Elle souffrait depuis longtemps d'accs de goutte et de rhumatismes, que
ramenait priodiquement son formidable apptit, et d'une toux
catarrheuse, qui avec l'ge allait s'aggravant. Dans la premire
quinzaine de dcembre, elle faillit mourir d'une congestion pulmonaire.
La dfaveur ou la maladie de celle qui, par prudence ou amour maternel,
travaillait  maintenir l'union des catholiques, laissa le Roi
directement aux prises avec les catholiques ardents. Les tats gnraux
lui imposaient la guerre contre les hrtiques et refusaient de lui
voter les fonds pour la faire. Ils exigeaient, contrairement aux
traditions de la monarchie, qu'il ratifit d'avance les dcisions
arrtes d'un commun accord par le Clerg, la Noblesse et le Tiers. Un
avertissement lui vint qu'on voulait le mener  Paris. La conversation
qu'il eut le 22 dcembre avec Guise le troubla comme une menace. Le chef
de la Ligue se serait plaint que ses actions les plus innocentes taient
pour son malheur toujours mal interprtes et lui signifia qu'il tait
rsolu  cder la place  ses ennemis et  rsigner ses fonctions de
lieutenant-gnral. Henri III crut que Guise quittait cette dignit pour
en obtenir une plus haute, la conntablie. Tremblant pour sa libert et
peut-tre pour sa vie, il attira le sujet rebelle dans sa chambre et le
fit tuer par les Quarante-Cinq (23 dcembre 1588).[1399]

      [Note 1396: Lettre du 1er juin 1588, _ibid._, t. IX, p. 32.]

      [Note 1397: Lettre du duc de Savoie du 6 mars 1588, _Ibid._, t.
      VIII, p. 488.]

      [Note 1398: Correspondance de Rucellai, dans les _Ngociations de
      la France avec la Toscane_, t. IV, p. 876 sqq.]

      [Note 1399: Pour de plus amples dtails sur la tragdie de Blois,
      voir Marijol, _Histoire de France de Lavisse_, t. VI, 1, p.
      285-286.]

Aussitt aprs le meurtre, il descendit chez sa mre, dont l'appartement
tait situ au-dessous du sien. Un homme tait l, le mdecin de la
Reine, Cavriana,--agent secret du grand-duc de Toscane--qui le lendemain
crivit au secrtaire d'tat  Florence ce qu'il avait vu et entendu. Le
Roi entra et lui demanda comment allait sa mre. Il rpondit: Bien, et
qu'elle avait pris un peu de mdecine. Henri s'approcha du lit et dit 
Catherine de l'air le plus assur et le plus ferme du monde: Bonjour,
Madame. Excusez-moi. M. de Guise est mort: il ne se parlera plus de lui.
Je l'ai fait tuer, l'ayant prvenu en ce qu'il avait le dessein de me
faire. Et alors il rappela les injures que depuis le 13 mai, jour de sa
fuite de Paris, il avait pardonnes pour ne pas se salir les mains du
sang de ce rebelle, mais, sachant et exprimentant  toute heure qu'il
sapait ou minait (ce furent ses propres paroles) son pouvoir, sa vie et
son tat, il s'tait rsolu  cette entreprise. Il avait longtemps
hsit; enfin Dieu l'avait inspir et aid, et il allait de ce pas lui
rendre grces  l'glise,  l'office de la messe. Il ne voulait pas de
mal aux parents du mort, comme les ducs de Lorraine, de Nemours,
d'Elboeuf et Mme de Nemours, qu'il savait lui tre fidles et
affectionns. Mais je veux tre le roi et non plus captif et esclave
comme je l'ai t depuis le 13 mai jusqu' cette heure,  laquelle je
commence de nouveau  tre le roi et le matre. Il avait fait arrter
le cardinal de Bourbon et lui avait donn des gardes pour s'assurer de
lui. Ainsi avait-il fait du cardinal de Guise et de l'archevque de
Lyon. Aprs cette dclaration, il s'en retourna avec la mme contenance
ferme et tranquille[1400]. Cavriana, qui tait tout prs, ne laisse pas
entendre que Catherine ait rpondu. Qu'aurait-elle pu dire  cet homme
rassrn et ragaillardi, comme le remarque l'Italien, par le plaisir de
la vengeance? La moindre rserve l'aurait bless. Cavriana ajoute que la
Reine-mre est souffrante et qu'elle sort d'une terrible bourrasque
de mal dont elle a failli mourir et je crains, conclut-il, que le
dpart de Madame la princesse de Lorraine (pour la Toscane) et ce
spectacle funbre du duc de Guise n'empirent son tat[1401].

Plus tard, le bruit courut--et il a t recueilli par
l'histoire--qu'elle aurait dit  son fils: Avez-vous bien donn ordre 
vos affaires?--Ouy, Madame, luy rpondit-il.--Faictes advertir donc, luy
dit-elle, Monsieur le Lgat de ce qui s'est pass, affin que Sa
Sainctet sache premirement par luy vostre intention et que ne soyez
prvenu par vos ennemis[1402].

      [Note 1400: Le rcit de Cavriana dans _Ngociations diplomatiques
      de la France avec la Toscane_, t. IV, p. 842-843.]

      [Note 1401: _Ibid._, p. 846].

      [Note 1402: Palma Cayet, _Chronologie novenaire_, d. Buchon,
      Introd., p. 85.]

Mais ce dialogue, qui ne s'accorde pas avec le tmoignage de Cavriana,
est par lui-mme invraisemblable. Henri III n'avait pas dit  sa mre
qu'il et l'intention de se dfaire du cardinal de Guise--et peut-tre
n'y tait-il pas encore rsolu. Alors  quoi bon se hter d'envoyer une
justification au pape; l'excution du duc de Guise, un laque, ne le
concernait point. Sixte-Quint ne protesta que contre le meurtre du
Cardinal, ce prince de l'glise tant,  ce qu'il prtendait, uniquement
justiciable de la Cour de Rome[1403]. Catherine savait trs bien ces
distinctions ultramontaines. Le Roi tout ce jour-l refusa de recevoir
le lgat Morosini, se bornant  lui faire dire par le cardinal de Gondi
qu'il avait, pour sauver sa vie, fait arrter les cardinaux de Bourbon
et de Guise et l'archevque de Lyon, et le soir, sur une nouvelle
demande d'audience, il envoya encore Gondi l'assurer que ni le cardinal
de Guise ni l'archevque de Lyon n'taient morts. Et en effet le
cardinal de Guise ne fut tir de sa prison et pass par les hallebardes
que le lendemain matin. Alors seulement Henri III pria Morosini de le
venir trouver et il lui expliqua que les desseins criminels des deux
frres l'avaient forc de se dfaire d'eux, comme il l'avait fait, sans
employer les formes ordinaires de la justice, qui, vu le malheur des
temps et la puissance des coupables, risquaient de bouleverser l'tat.

      [Note 1403: Guy de Brmond d'Ars, _Jean de Vivonne_, p. 299-302
      sqq.]

Mais naturellement, dans les jours qui suivirent, Henri III a d, comme
en toutes ses difficults, recourir  sa mre. Aprs ce sursaut
d'nergie sanglante, il oubliait d'agir contre le reste de ses ennemis.
Il laissa sans secours la citadelle d'Orlans, que les ligueurs de la
ville assigeaient. Il renvoya aux Parisiens deux de leurs chevins
qu'il avait fait arrter le jour de la tragdie de Blois. Il mit en
libert la mre de ses victimes. Pensait-il avoir tu la Ligue avec les
Guise ou retombait-il de tout son poids dans ses habitudes de mollesse
et d'indolence? Catherine tait, comme on peut le croire, embarrasse de
lui donner des conseils. Il n'est pas douteux qu'elle dplorait ce crime
comme une faute. Ah! le malheureux! disait-elle de son fils au P.
Bernard d'Osimo, un capucin, le 25 dcembre. Ah! le malheureux. Qu'a-t-il
fait.... Priez pour lui qui en a plus besoin que jamais, et que je vois
se prcipiter  sa ruine, et je crains qu'il ne perde le corps, l'me et
le royaume[1404]. Elle est, crivait Cavriana le 31 dcembre,
bouleverse (_turbata_) et, quoique trs prudente et trs exprimente
dans les choses du monde, elle ne sait toutefois quel remde donner 
tant de maux prsents ni comment pourvoir aux maux  venir[1405]? Elle
allait toutefois mieux, et le mdecin esprait que dans huit jours elle
pourrait reprendre son train de vie.

Mais elle n'attendit pas d'tre compltement rtablie; son fils avait
besoin d'elle. Le 1er janvier, elle sortit, comme il le dsirait, pour
aller voir le cardinal de Bourbon et lui annoncer, peut-tre dans un
dessein de rconciliation, qu'il lui faisait grce[1406]. Le temps tait
trs froid, mme en cette anne qui fut froide. Le vieillard reut trs
mal sa vieille amie. Madame, lui dit-il, si vous ne nous aviez tromps
et ne nous aviez amens ici avec de belles paroles et avec garantie de
mille srets, ces deux [hommes] ne seraient pas morts, et moi je serais
libre.

      [Note 1404: Le rcit de cette entrevue que le capucin expdia
      immdiatement  Rome a t publi par M. Charles Valois, _Histoire
      de la Ligue, oeuvre indite d'un contemporain_, S.H.F., t. I, 1914,
      p. 300.]

      [Note 1405: Desjardins, _Ngociations diplomatiques avec la
      Toscane_, t. IV, p. 852.]

      [Note 1406: Cavriana dit la sua liberazione. Cela veut-il dire
      qu'Henri III avait l'intention de remettre le Cardinal en libert,
      mais, dans ce cas, c'tait assurment  de certaines conditions.
      La colre du vieillard, en montrant son intransigeance, aurait t
      cause qu'on le garda en prison.]

Cette injuste accusation la toucha au vif; elle s'en retourna toute
dolente. Ses poumons se reprirent et son tat s'aggrava tellement que le
5 janvier au matin elle dicta ou plutt se laissa dicter par son fils
son testament et mourut le jour mme  une heure et demie.

Deux personnes donnrent des marques de profond chagrin: sa petite-fille
trs chre, Christine de Lorraine, et le Roi, ce fils, dit Marguerite,
que d'affection, de debvoir, d'esperance et de crainte elle
idolastrait[1407]. Aussi, dans sa lettre  l'ambassadeur de France 
Rome, reconnaissait-il qu'il lui tait tenu non seulement du devoir
commun de la nature, mais de tout le bonheur qu'il avait eu sur terre
et que le deuil et regret que lui apportait la privation du bien de
sa prsence ne se pouvait comparer au ressentiment de la perte des
personnages qui vous sont aussi proches[1408].

      [Note 1407: _Mmoires de Marguerite_, d. Guessard, p. 49.]

      [Note 1408: _Lettres_, t. IX, p. 395.]

Mais il l'aimait  sa faon d'enfant gt et de roi et jusqu' la fin
lui imposa la tyrannie de sa jalouse tendresse. De la recluse d'Usson,
il n'tait pas plus question dans le testament que si elle ft morte.
Catherine dshritait sa fille, tacitement, comme indigne, et ne lui
faisait pas mme l'aumne d'une parole de pardon. Elle instituait Henri
III pour son seul et unique hritier, mais, il est vrai, avec tant de
fondations et de donations qu'elle ne lui laissait en somme, sauf la
ville de Cambrai, que la qualit d'excuteur testamentaire, et encore 
titre onreux. Elle le chargeait de payer, annuellement ou en une fois,
diverses sommes  des religieux attachs  l'glise de l'Annonciade en
son htel de Paris,  des filles  marier, aux pauvres,  ses femmes de
chambres,  ses nains et naines,  ses deux mdecins,  ses deux
chirurgiens et apothicaires,  M. de Lanssac, son chevalier d'honneur, 
ses dames et filles d'honneur,  son confesseur, Monsieur Abelly,  la
duchesse de Retz, au comte de Fiesque, qui avait pous une Strozzi, 
l'abb Gadagne, un de ses ngociateurs, au petit La Roche, son cuyer
tranchant et son grand porteur de dpches,  Mme de Randan, ne Fulvie
Pic de la Mirandole, et  la comtesse de la Mirandole,  Claude de
L'Aubespine, son secrtaire des finances, et  quelques autres
personnes. Ses dettes, qu'on a values  vingt millions de notre
monnaie, taient, avec les legs, si suprieures au peu qu'elle laissait
 son fils que, s'il n'et t roi, il aurait certainement rpudi la
succession. Elle en attribuait la meilleure part  trois lgataires: 
Louise de Lorraine, sa bru, la seigneurie et chteau de Chenonceaux; 
son petit-fils Charles, le btard de Charles IX, tout ce qui lui
appartenait de son propre:  savoir en Auvergne, les comts de Clermont
et d'Auvergne, avec les baronnies de La Tour et de La Chaise; en
Languedoc, le comt de Lauraguais, avec les droits de justice et de
page  Carcassonne, Bziers, et sur les moulins de Baignaux, ainsi que
la moiti des meubles, bagues et cabinets du palais qu'elle s'tait fait
construire  Paris;  Christine de Lorraine, sa petite-fille, sa maison
et palais de Paris, avec ses appartenances et dpendances et l'autre
moiti de tous et chacuns des meubles, cabinets, bagues et joyaux.
Elle transfrait aussi  la future grande-duchesse de Toscane les
biens, droicts noms, raisons et actions qu'elle avait au pays
d'Italie, y compris ses prtentions sur le duch d'Urbin, et la somme de
deux cent mille cus pistoles provenant de la vente par elle faicte 
Monsieur le grand-duc de Toscane, des biens situs et assis en la
Toscane[1409].

      [Note 1409: Testament de la Reine-mre, dans _Lettres_, t. IX, p.
      494-498.]

De l'affection de Catherine de Mdicis pour sa petite-fille, de sa
sympathie pour la maison rgnante de Lorraine et de ses mnagements pour
les Guise, cadets de cette maison, on a cru pouvoir conclure qu'elle
avait souhait et prpar l'avnement au trne de son gendre Charles
III, ou plutt de son petit-fils Henri de Lorraine, marquis de
Pont--Mousson. Pour barrer la route au roi de Navarre, lgitime
hritier prsomptif, elle aurait favoris les catholiques qui
subordonnaient le droit dynastique  la profession du catholicisme. La
reconnaissance officielle des droits du cardinal de Bourbon tait une
premire escorne  la rgle de succession dynastique et elle en
mditait une autre, l'abolition ou la suspension de la loi salique, dont
l'un des deux Lorrains chers  Catherine serait appel  profiter  la
mort d'Henri III et du cardinal de Bourbon.

Il est vrai que l'Union catholique s'tait faite contre le roi de
Navarre. Mais Catherine pouvait s'excuser sur la ncessit ou allguer
qu'Henri de Bourbon, en s'obstinant dans l'hrsie, rendait inutiles les
efforts pour le rapprocher du trne. Elle n'avait pas beaucoup de
raisons de s'intresser  lui: c'tait un gendre dtestable et un ennemi
dangereux. Sauf les droits qu'il tenait de la loi salique, et qu'en sa
qualit d'trangre elle ne devait pas apprcier beaucoup, quel autre
mrite pouvait-elle lui reconnatre que de contrecarrer  merveille les
volonts du Roi son fils? L'historiographe Palma Cayet, compilateur
mritoire, mais pauvre cervelle, se montre vraiment trop crdule quand
il assure que la Reine-mre,  son lit de mort, avait recommand  Henri
III d'aimer les princes du sang et de les tenir toujours auprs de lui,
et principalement le roi de Navarre. Je les ay, lui fait-il dire,
tousjours trouvs fidles  la Couronne, estant les seuls qui ont
intrest  la succession de vostre royaume[1410]. A-t-elle bien pu dire
contre toute vrit qu'elle avait toujours eu  se louer des princes du
sang? Si vraiment elle a conseill  son fils de se rapprocher du roi de
Navarre, c'est qu'aprs le meurtre des Guise il n'y avait plus d'accord
possible entre le Roi et la Ligue; les leons du pass n'y sont pour
rien. Mais il est encore moins vraisemblable que, par amour des
Lorrains, Catherine ait song  prparer leur avnement au trne[1411].
Le bruit en avait couru, il est vrai. Un correspondant du comte palatin,
Jean Casimir, crivait  ce condottiere de l'Allemagne protestante, le 6
aot 1586, que la Reine-mre avait fait esprer au duc de Lorraine que,
vu sa parent avec le Roi, il avait plus de chance que les Guise
d'obtenir la Couronne. Ce n'tait pas s'engager beaucoup. En somme,
ajoutait ce donneur de nouvelles, la vieille Reine veut ruiner Navarre
et transfrer la Couronne[1412]. C'est prter un bien long dessein  une
femme de cet ge et qui n'avait d'autre politique que l'avenir de son
fils. Quel ramassis de contes bleus ou noirs deviendrait l'histoire si
elle admettait pour vrits tous les racontars que s'empressaient de
transmettre sans contrle les agents officieux et mme les agents
officiels des princes!

      [Note 1410: Palma Cayet, p. 160.]

      [Note 1411: Cette thse a t reprise,  grand renfort de textes,
      par Davill, ce bon travailleur, dont le livre d'ailleurs contient
       et l tous les arguments contre le rle qu'il prte 
      Catherine.]

      [Note 1412: Davill, p. 108, note 2.]

Il faut aussi se garder de trop solliciter les textes. En 1587, quand
les protestants d'Allemagne envoyrent une arme au secours des
protestants de France, Guise, craignant pour la Ligue les suites de
cette jonction, crivit au duc de Lorraine de lever des soldats et de
munir ses places pour barrer la route aux envahisseurs. Il l'assurait
que la France paiera le tout pourveu qu'on soit le plus fort,
c'est--dire que s'il aidait  l'tre, il serait indemnis de sa peine
et de ses dpenses. Henri III avait autant d'intrt que le Duc  la
dfense de la frontire. ...Croyez que le Roy vous donnera le mesme
secours que firent ses ayeulx (Louis XI) aux vostres (Ren de Lorraine)
contre le duc de Bourgogne (Charles le Tmraire)[1413]. Enfin, pour
dcider son cousin aux sacrifices d'hommes et d'argent, Guise employait
les grandes raisons: il y trouverait honneur, rputation, et
commencement destablir _la belle fortune d'un gran monarque_. Car de
l'estime qu'on fera de vous despens non seullement vostre conservation,
_mais ce que pouvez esprer_. Quelle fortune et quelles esprances?
Dans une lettre que les envahisseurs saisirent le 27 ou le 28 septembre
sur un messager lorrain, Christine de Danemark, duchesse douairire de
Lorraine, souhaitait  son fils Charles III bon succs sur cette arme
allemande. Et en ceste occasion, disait-elle, je dsirerois bien que
puissions jouyr de la couronne _qu'aultrefois m'avez escript_, et me
semble que le temps ne seroit mal  propos d'y penser[1414]. Les
protestants conclurent, non sans apparence, de ces quelques mots que le
Duc, en rcompense du service rendu, se ferait reconnatre par Henri III
hritier prsomptif. Mais  la vrit ce n'est pas  la Couronne de
France que pensaient la duchesse douairire de Lorraine et Guise. Les
ducs de Lorraine se vantaient de descendre de Charlemagne, et plusieurs
fois, au cours du XVIe sicle, ils employrent leurs historiographes 
le dmontrer. En tte d'un ouvrage publi en 1509 ou 1510, et qui ouvre
la srie de ces gnalogies tendancieuses, Symphorien Champier, mdecin
du grand-pre de Charles III, le duc Antoine, et fameux polygraphe,
avait inscrit ce titre significatif: _Le recueil ou croniques des
hystoires des royaulmes daustrasie ou france orientale, dite  prsent
lorrayne_. Henri III savait ces prtentions et mme il s'en irritait.
Mais pour dcider Charles III  donner Christine en mariage  son favori
le duc d'pernon, il lui laissa probablement entendre qu'il lui cderait
Metz, et le reconnatrait pour roi d'Austrasie. D'pernon, qui
commandait  Metz, aurait eu en change le gouvernement du Comtat
Venaissin,  titre de vicaire du pape. Ce n'est pas une simple
hypothse. L'agent de Walsingham en France, Geffrey, crivait  ce
ministre d'lisabeth, le 18 avril 1583: Le duc de Lorraine ne la
voullut donner (sa fille)  Monsieur d'Espernon [ce] qui a est cause de
rompre le desseing du _royaume d'Austrasie_ et du comtat de
Venisse[1415]. Jean-Casimir, qui suivait avec une curiosit intresse
les affaires de France, notait dans son Diaire en juin-juillet 1583,
c'est--dire avec quelque retard: Lorraine et ses mignons veult il
(Henri III) faire roy[1416]. Mais si Charles III n'avait pas voulu
payer d'une msalliance le titre de roi, il n'y renonait pas. Le 4 juin
1588, La Noue crivait  Walsingham: Si Sedan et Jams (Jametz) (deux
villes de la principaut protestante de Bouillon menaces par le duc de
Guise) se perdent par faulte d'assistance, Metz suivra le mesme chemin,
dont s'ensuivra ung nouveau establissement du roiaume
d'Austrasie[1417]. Rien de plus naturel que la duchesse douairire ait
fait allusion, dans une lettre de septembre 1587,  ces esprances de la
Maison de Lorraine souponnes de tout le monde et immdiatement
ralisables.

      [Note 1413: _Ibid._, p. 126.]

      [Note 1414: Cette lettre est rapporte dans les _Mmoires de La
      Huguerye_, t. III, p. 148-150. La Huguerye tait alors au service
      de Franois de Chtillon, qui avait rejoint l'arme d'invasion
      avec une petite troupe de huguenots, et bien que ce diplomate
      marron, qui passa du parti protestant au parti catholique
      plusieurs fois en sa carrire, soit un imaginatif, comme il a dj
      t indiqu plus haut, il n'est pas vraisemblable qu'il ait
      invent ce document ni mme qu'il l'ait altr, car il l'aurait en
      ce cas clairci. C'est ce qu'a fait l'diteur des Mmoires de la
      Ligue, _Le Second Recueil_... p. 338, qui prcise ainsi ce
      passage: car jamais ne se prsenta une plus belle occasion de
      vous mestre le sceptre en la main et la Couronne sur la teste.
      Par contre, il supprime l'incidente _qu'aultrefois m'avez
      escript_ et cependant elle est essentielle, comme on le verra.]

      [Note 1415: _Lettres_, t. VIII, p. 412.]

      [Note 1416: Cit par Davill, _Les Prtentions de Charles III_, p.
      46, note 1, d'aprs le journal de Jean-Casimir qu'a publi F. v.
      Bezold, _Briefe des Pfalzgrafen Johann Casimir_, t. II, Munich,
      1884, p. 130.]

      [Note 1417: Hauser, _Franois de La Noue_, app. p. 314.]

Mais quand mme la mre de Charles III aurait rv pour son fils la
couronne de France, rien ne permet de supposer que Catherine de Mdicis
ait t complice de ses ambitions. Les sympathies de la Reine-mre pour
le duc de Lorraine taient grandes[1418]. Elle ne laissait pas chapper
l'occasion de signaler  Henri III la volont qu'il avait de le servir,
mais tout le reste est conjecture. Elle n'et pas os recommander la
candidature de Charles III ou du marquis de Pont--Mousson  Henri III,
qui n'aimait pas les Lorrains et qui tait sincrement attach  la loi
de succession dynastique.

      [Note 1418: Ajouter aux textes dj cits une lettre du 2 juin
      1587, _Lettres_, t. X, p. 475.]

L'intention que lui prte le cardinal Granvelle dans une lettre du 28
juin 1584, immdiatement aprs la mort du duc d'Anjou, de proposer le
cardinal de Bourbon pour hritier prsomptif, s'accorderait mieux avec
son habitude d'ajourner la solution des difficults. Exclure le roi de
Navarre  cause de son hrsie et mettre  sa place son oncle, ce
n'tait pas mconnatre les titres des Bourbons ni la loi salique sur
lesquels ils taient fonds, mais dclarer que la rgle immuable de
succession dynastique comportait une exception, une seule, la profession
de l'hrsie. Ce compromis permettait de gagner du temps. Peut-tre
aussi Catherine a-t-elle  mme fin inspir, quelques annes plus tard,
une consultation politico-juridique contre les droits immdiats du son
gendre. L'auteur est un jurisconsulte italien, Zampini, qu'elle avait
charg en 1576 de dmontrer que les tats gnraux taient une assemble
consultative, qui donnait au Roi des avis, non des ordres. A sa demande,
ou de lui-mme (mais pourquoi cet tranger serait-il intervenu
spontanment dans ce dbat?) Zampini s'effora de dmontrer que les
droits de l'oncle, indpendamment des croyances religieuses,
l'emportaient sur ceux du neveu. Le fond de son argumentation tait
qu'Antoine de Bourbon, mort pendant le rgne de Charles IX et du vivant
de deux autres fils d'Henri II, n'avait jamais t lui-mme hritier
prsomptif et par consquent n'avait pu transmettre  son fils une
qualit qu'il ne possdait pas. Aprs la mort du duc d'Anjou, le
candidat ventuel  la couronne tait non le fils d'Antoine, mais son
frre le cardinal, qui tait plus proche parent d'Henri III, car le
plus prochain en degr exclut tousjours celuy qui est le plus remot et
esloign[1419]. Mais cette disposition du droit civil,  supposer mme
qu'elle pt prvaloir contre la rgle de succession dynastique,
n'cartait pas pour toujours le roi de Navarre--rserve faite de
l'hrsie--elle l'ajournait simplement  la mort du Cardinal, dont il
tait l'hritier naturel. La thse de Zampini dcourageait, sans les
dsesprer, les partisans d'Henri de Bourbon et de la loi salique, et,
vu la diffrence d'ge du Cardinal et d'Henri III, elle avait, sauf
l'accident qu'on ne pouvait prvoir, les plus grandes chances de rester
purement spculative.

      [Note 1419: Matthieu Zampini, _De la succession du droict et
      prrogative de premier prince du sang de France dfre par la loy
      du Royaume  Monseigneur Charles, cardinal de Bourbon, par la mort
      de Monseigneur Franois de Valois, duc d'Anjou_, Lyon, 1589, p.
      16.]

C'est trop donner  l'hypothse que d'imaginer Catherine mditant un
changement de dynastie. Les difficults taient grandes et les chances
des Lorrains petites. L'exclusion du roi de Navarre comme hrtique au
profit du cardinal de Bourbon affirmait les droits des Bourbons
catholiques, c'est--dire, sans compter le vieux cardinal, de Franois
de Conti, du comte de Soissons et du cardinal de Vendme, qui, quoique
fils du hros de la Rforme, Cond, n'taient pas de sa religion. Les
ligueurs prtendaient que Conti et Soissons ayant combattu  Coutras
dans l'arme du roi de Navarre, taient, comme fauteurs d'hrtiques,
civilement et politiquement dchus. Mais l'incapacit de tous les
Bourbons et l'abrogation de la loi salique n'auraient pas rsolu la
question de succession  l'avantage des Lorrains. Il y avait parmi les
parents d'Henri III des ayants droit ou plus qualifis ou plus
puissants. Philippe II, qui avait pous la fille ane d'Henri II,
pouvait rclamer l'hritage pour sa fille, l'infante
Claire-Isabelle-Eugnie,  plus juste titre que Charles III pour le
marquis de Pont--Mousson, qui tait le fils de la cadette, Claude de
Valois. Mme en admettant qu'au mme degr les mles dussent tre
prfrs aux femmes, le duc de Savoie, Charles Emmanuel, fils d'une
fille de Franois Ier, n'avait-il pas, comme reprsentant d'une ligne
plus ancienne, de meilleurs droits  faire valoir? Et les Guise, qui
pouvaient mettre les forces de la Ligue au service de Charles III, ne
seraient-ils pas tents de s'en servir  leur profit? Entre tant de
concurrents catholiques et contre l'hritier lgitime, quelles seraient
les chances du duc de Lorraine? Et au vrai il n'a jamais ambitionn, et
encore sans franchise, qu'un morceau de France.

Catherine tait assez intelligente pour comprendre que l'lection de ce
petit prince amnerait le dmembrement de la France. Deux prtendants
seuls pouvaient maintenir le royaume en son entier: le roi de Navarre et
le roi d'Espagne, celui-ci pour en faire un autre Portugal, celui-l
pour assurer la nationalit franaise. Catherine aimait aussi peu
Philippe II qu'Henri de Bourbon. Le zle de l'un pour le catholicisme
lui tait aussi suspect que l'obstination de l'autre dans le
protestantisme. Mais le roi de Navarre avait pour lui la tradition, sa
race, un parti puissant et tous les catholiques qui ne subordonnaient
pas le droit dynastique au droit religieux. Catherine n'avait pas de
prfrence  marquer tant que son fils tait vivant, mais, si tides
qu'on suppose ses sentiments pour sa patrie d'adoption, il est croyable
que, force de choisir, elle se ft prononce pour le seul candidat
capable de sauvegarder l'indpendance de la Couronne.

Mais on ne lui et pas demand son avis. Aprs la sanglante excution de
Blois, qui tuait l'Union catholique, son rle  elle tait fini. Odieuse
aux ligueurs, qui la croyaient complice du meurtre des Guise, elle
tait, pour toutes les raisons du pass, suspecte aux protestants. Elle
mourut dans l'pouvante de ce qu'elle put deviner, et encore eut-elle ce
bonheur, dans la ruine de ses efforts, de ne pas voir l'assassinat de
son fils et la fin des Valois.

Elle n'avait pas cess, sauf dans les moments de grande pnurie
financire, de faire travailler  la chapelle funraire contigu 
l'abbaye de Saint-Denis o elle esprait aller retrouver son mari sous
le mausole de marbre. Mais, quand elle mourut, Paris tait en pleine
insurrection. Les ligueurs les plus ardents menaaient, si son corps
traversait la ville, de le traner  la voirie ou de le jeter au
fleuve[1420]. On le garda donc provisoirement  Blois, dans l'glise de
Saint-Sauveur, mais il avait t, parat-il, si mal embaum qu'il fallut
le mettre en pleine terre. Il y resta vingt et un ans[1421].

      [Note 1420: L'Estoile, janvier 1589, d. Jouaust, t. III, p. 233.]

      [Note 1421: Pasquier, _Oeuvres_, t. II, liv. XIII, lettre 8, p.
      377.]

Henri III prit quelques mois aprs; Henri IV fut assez occup pendant
dix ans  conqurir son royaume sur ses sujets et sur les Espagnols pour
faire des obsques solennelles  sa belle-mre. Mme quand il fut le
matre absolument obi, il oublia ou ajourna le transfert  Saint-Denis
de celle qu'il avait si peu de raisons d'aimer. Ce fut la btarde
d'Henri II, la bonne Diane de France, qui, mue de piti, s'en chargea.
L'anne mme de l'avnement de Louis XIII, elle fit exhumer la vieille
Reine et transporter ce qui restait d'elle auprs du Roi son mari.
Quand la chapelle des Valois, qui croulait faute de soins, fut dmolie
en 1719, le tombeau d'Henri II fut rdifi dans l'glise
abbatiale[1422]. C'est l que Catherine de Mdicis repose, du moins en
effigie. Quant  son coeur, mme s'il avait t retrouv, il n'y aurait
pas eu place pour lui dans le monument gracieux qui, de l'glise des
Clestins o il avait t lev, a pass aujourd'hui au muse du Louvre.
L'urne de bronze dor que supportaient les trois cariatides de marbre de
Germain Pilon runissait les coeurs d'Henri II et de son vieil ami, le
conntable Anne de Montmorency. La veuve, aussi dfrente que l'pouse,
s'tait rsigne  laisser s'affirmer jusque dans la mort un attachement
qui, pour d'autres raisons, comme on le pense, que la faveur de Diane de
Poitiers, avait t une des amertumes de sa vie conjugale[1423].

      [Note 1422: Paul Vitry et Gaston Brire, _L'glise abbatiale de
      Saint-Denis et ses tombeaux_, Paris, 1908, p. 21.]

      [Note 1423: On croit communment que l'urne tait destine 
      recevoir et a reu les coeurs, unis cette fois, d'Henri II et de
      Catherine, mais il n'est pas possible que le secrtaire de
      l'ambassadeur vnitien se soit tromp. Dans sa relation crite peu
      de temps aprs 1579, et en tout cas du vivant de Catherine de
      Mdicis, il dit qu'Anne de Montmorency fut l'me (_anima_) du roi
      Henri II, comme on le voit par la spulture de leur coeur dans un
      mme vase  l'glise des Clestins. Des trois distiques gravs
      sur le soubassement, le plus ancien et le plus quivoque ne
      contredit pas ce tmoin:

        _Cor junctum amborum longum testantur amorem
        Ante homines Junctus spiritus ante Deum._

      _Amor_, en langage potique, peut trs bien signifier l'amiti de
      deux hommes.--L'urne actuelle du Louvre est une reconstitution
      moderne.]




_APPENDICE_

LES DROITS DE CATHERINE SUR LA SUCCESSION DES MDICIS


Le contrat de mariage[1424] de Catherine de Mdicis portait qu'elle
renonait aux biens, meubles et immeubles de son pre au proffit et
utilit de Clment VII, mais son oncle tant mort en 1534, son cousin
le cardinal Hippolyte en 1535, et son frre Alexandre de Mdicis, duc de
Florence, en 1537, et ainsi tous les mles de la branche ane ayant
disparu, Catherine revint sur sa renonciation comme n'ayant t faite
qu'en faveur du Pape. Elle poursuivit en Cour de Rome la restitution de
ses biens patrimoniaux, que dtenait Marguerite d'Autriche veuve de son
frre assassin. Le projet de transaction qui, aprs ngociations et
procs, fut en 1560 soumis aux deux parties, laissait  Marguerite la
jouissance, sa vie durant, des biens situs en Toscane et la pleine
proprit des joyaux; bracelets, pierres prcieuses et autres meubles,
ainsi que des biens-fonds des Mdicis situs dans le royaume de
Naples[1425]. Il attribuait  Catherine la nue proprit des immeubles
de Toscane et du palais Mdicis de Rome[1426] avec ses appartenances et
dpendances.

Les revenus des fonds placs sur le Mont-de-la-Foi (Mont-de-Pit)
taient partags entre Marguerite et Catherine, le capital (20 000 cus)
restant  Catherine,  charge pour les deux hritires de dsintresser
les cranciers du cardinal Hippolyte. La question de la villa Mdicis
(villa Madame)[1427] tait rserve, d'autant que le cardinal Alexandre
Farnse y prtendait aussi en vertu d'une donation d'Henri II[1428].

      [Note 1424: Le contrat de mariage dans _Lettres_, t. X, p. 478
      sqq. (en franais); une copie en latin (moins complte) dans
      Reumont-Baschet, _La Jeunesse de Catherine de Mdicis_, p.
      312-318.]

      [Note 1425: _Lettres_ t. IX, p. 438.]

      [Note 1426: Dit palais Madame,  cause de Madame Marguerite, qui
      depuis la mort de son mari, l'occupait. Aujourd'hui palais du
      Snat.]

      [Note 1427: C'est la villa Mdicis au Monte Mario, qu'il ne faut
      pas confondre avec la Villa Mdicis du Pincio o est installe
      aujourd'hui l'Acadmie de France.]

      [Note 1428: _Lettres_, t. IX, p. 446-447.]

Mais Catherine n'accepta pas ce compromis, sauf en ce qui regardait les
bijoux et les domaines napolitains. Elle rclama la restitution
immdiate des capitaux verss au Mont-de-Pit et la pleine proprit
des biens-fonds de Rome et de Toscane. On recommena  plaider et 
ngocier. En septembre 1582, le tribunal de la Rote, la suprme
juridiction pontificale en matire civile, condamna Marguerite  payer
 Catherine 20 000 cus et  lui abandonner l'usufruit du palais Mdicis
avec ses appartenances et dpendances. Marguerite mourut en 1586 avant
de s'tre excute. Catherine s'entendit assez facilement sur les
questions de crance et des biens de Rome avec les hritiers de la
duchesse, son beau-frre le Cardinal Farnse, et son fils le duc de
Parme.

Elle eut d'autres difficults avec les Mdicis rgnant en Toscane. Cme,
qui s'tait fait proclamer duc  Florence, aprs l'assassinat
d'Alexandre, avait pris  ferme de Marguerite, moyennant 8 500 cus d'or
par an, tous les biens sis et situs en ville et duch de Florence:
maisons, palais, villas, campagnes, maremmes, etc., qui taient ensemble
estims un peu plus de 322 429 ducats[1429]. Aprs la mort de
l'usufruitire, Franois de Mdicis, successeur de Cme, ne se pressa
pas de laisser entrer la propritaire en possession. Il prtendait
garder l'hritage en nantissement de 240 000 cus qu'il avait dpenss
pour l'entretien de ces immeubles. Catherine offrait,  titre de
transaction, de lui cder le tout contre la quittance des 340 000 cus
qu'il avait prts  Henri III, estimant qu'elle lui abandonnait plus
de cent mil escus de la valeur desdits biens[1430]. Mais Franois
marchandait, et Catherine avait entam une action contre lui lorsqu'il
mourut. Le mariage de son successeur Ferdinand avec Christine de
Lorraine arrta le procs. Catherine constitua en dot tous ses biens de
Toscane  sa petite-fille.  Rome elle cda au grand-duc le palais
Mdicis, dit palais Madame[1431], moins les appartenances et dpendances
que garda Saint-Louis-des-Francais[1432], et elle reut en change le
palais que Ferdinand habitait au temps de son cardinalat et o fut
transfre l'ambassade de France.

      [Note 1429: _Lettres_, t. IX, p. 444-445.]

      [Note 1430: 9 avril 1587, _Ibid._, t. IX, p. 199.]

      [Note 1431: L'ambassadeur Pisani avait dj commenc les
      rparations et se prparait  s'y installer. Lettre du 17 juin
      1587, _Ibid._, t. VIII, p. 481.]

      [Note 1432: Voir plus haut, p. 377, la donation 
      Saint-Louis-des-Francais.]




CONCLUSION


Si Catherine n'tait pas l'auteur responsable de la Saint-Barthlemy,
est-il paradoxal de prtendre qu'elle ferait assez belle figure dans
l'histoire? Il n'y a rien  redire  ses moeurs; on ne lui connat ni
favoris de haut parage ni mme simples valets de coeur. Elle fut, pouse
ou veuve, la femme de vie incoulpe, que clbrait Henri III. C'est
une lgende qu'elle a favoris les carts de jeunesse de ses fils pour
les nerver et plus facilement les conduire. Elle eut le mrite, qui
n'est pas petit, de dfendre pendant trente ans l'tat et la dynastie
contre les forces anarchiques du temps. Entre toutes les reines de
France du XVIe sicle--car Marie Stuart ne fit que passer--elle
personnifie la civilisation et l'esprit de la Renaissance. Mais son
crime est si grand qu'il a fait oublier vertus, qualits et services.

Seuls ou presque seuls les historiens de l'art, distraits de l'obsession
du massacre par la nature de leurs tudes, trouvent de quoi admirer dans
sa vie. Et c'est justice. En son mcnat, il n'y a de blmable que le
prix qu'il a cot.

Ne d'une Franaise de la plus haute aristocratie et de Laurent de
Mdicis, duc d'Urbin, petit-fils de Laurent le Magnifique, et comme lui
chef de la Rpublique florentine, orpheline presque en naissant, mais
leve  Rome et  Florence, sous la tutelle de ses grands-oncles les
papes Lon X et Clment VII, et transporte  quatorze ans, par son
mariage avec un fils de France, de ces capitales de l'art et du
catholicisme  la Cour de Franois Ier, la plus brillante de la
chrtient, elle aimait d'un got atavique, que les impressions de
l'enfance et de la jeunesse renforcrent encore, le luxe, la
reprsentation et la magnificence. Quand,  partir du rgne de Charles
IX, son fils, elle disposa librement des finances de l'tat, elle
s'entoura de dames et de demoiselles d'honneur, qu'elle voulut pares
comme desses, multiplia les ftes et btit des palais et des chteaux
pour donner  la royaut et se donner  elle-mme, le dcor, les
cortges et l'clat qui rpondaient  ses rves de grandeur. Son
intelligence tait vive et sa curiosit large et toujours en veil. Elle
recherchait la compagnie des doctes, des lettrs, des artistes, des
collectionneurs. Elle collectionnait elle-mme des tableaux, des objets
d'art, des produits exotiques et, ce qui n'avait pas encore de nom, des
bibelots. Elle amassait des cartes gographiques, des livres, des
manuscrits. Elle savait probablement le latin et du grec, peu ou
beaucoup. Elle patronna ou pensionna les crivains italiens de son
temps, Alamanni, l'Artin, le Tasse et, parmi les prosateurs et les
potes de l'poque antrieure, elle tait capable d'apprcier le franc
ralisme de Boccace et l'idalisme subtil de Ptrarque.

Grce  cette teinture des langues antiques et  sa connaissance de la
littrature italienne, sans oublier la franaise, elle fut mieux qu'un
banquier de la Rpublique des lettres. Elle entremla les ballets en
usage  la Cour de chants, de musique et d'une action scnique, d'o
allait sortir l'opra. Elle inspira l'ide d'un nouveau genre
dramatique, la tragi-comdie. Mme s'il tait vrai qu'elle a fait servir
les moyens de sduction de son cercle de femmes  des fins politiques,
elle souhaita que la posie du moins restt chaste, comme le refuge de
l'idal. Elle recommanda expressment  Baf, tout en le louant d'avoir
adapt le _Miles gloriosus_ de Plaute  la scne franaise, de se garder
des lascivets des anciens, et elle invita Ronsard, qui,  cinquante
ans, continuait de chanter le vin et l'amour avec l'enthousiasme d'un
jeune homme,  imiter, comme il fit, l'adorateur de Laure en ses
dlicatesses de pur sentiment.

Elle-mme en sa jeunesse avait dlibr d'crire avec sa belle-soeur
Marguerite de France, sur le modle du _Dcamron_ ou de l'_Heptamron_,
un recueil de Nouvelles, mais qui seraient des histoires vraies. Mais
elle a eu d'autres soucis et sa production littraire, si l'on peut
dire, consiste en une norme correspondance presque toute politique,
qu'elle a dicte et souvent mme crite de sa main dans une orthographe
bizarrement phontique, et o ressortent des lettres familires, en trop
petit nombre, d'un agrment et d'un tour si franais. Elle est
assurment de la mme famille intellectuelle que Marguerite d'Angoulme
et Marguerite de France, mais,  la diffrence de la soeur et de la fille
de Franois Ier, elle excelle aux sciences et aux mathmatiques et se
distingue encore de ces pures lettres par ses gots artistes. Elle a
aim les btiments jusqu' en dresser avec ses architectes le plan,
l'ordonnance et la dcoration. Tous ses enfants, sauf Franois II, n
maladif et mort jeune, et ses filles, lisabeth et Claude, comprimes,
l'une par l'tiquette de la Cour de Madrid, l'autre par la mdiocrit de
celle de Nancy, sont des esprits cultivs, raffins, curieux de posie,
de philosophie, et de musique. Henri III parle et Marguerite de Valois
crit avec une perfection, rare pour le temps, de noblesse et
d'lgance.

Mais les historiens politiques sont sans bienveillance. La plupart la
reprsentent comme uniquement attache  son intrt, indiffrente au
bien et au mal, sans religion ni scrupules. Pour les moralistes et les
romanciers, elle est l'incarnation du machiavlisme. Les protestants, et
c'est bien naturel, l'excrent et les catholiques en gnral la renient.

C'est l un jugement sommaire, inspir par cette ide toute naturelle,
mais quelquefois fausse, qu'ayant command un crime norme, elle tait
ne criminelle. D'o la conclusion que ses sentiments taient vicis en
leur source, qu'elle tait incapable d'un acte gnreux, qu'elle
n'aimait rien ni personne et que dans sa vie tout fut calcul, gosme,
ruse, perfidie, cruaut.

Catherine, la vraie Catherine, ondoyante et diverse, ne ressemble pas 
ce portrait bross  grands traits, tout en noir, et comme fig en sa
malveillance. Elle n'a pas t toujours la mme au cours de trente ans
de rgne; elle a vari comme un homme, plus qu'un homme. Elle a t
pousse par l'ambition, entrane par la lutte, exaspre par les
rsistances, mais il ne semble pas qu'elle n'et pas mieux aim
gouverner doucement.

Elle passait pour bnigne, et il est probable qu'en temps normal elle
le ft reste. Elle ne manquait pas de gnrosit ni de hardiesse, comme
il parut en sa rgence. Du vivant d'Henri II, un mari qu'elle aimait
d'amour, elle avait os, au risque de dplaire  ce perscuteur de
l'hrsie, montrer quelque compassion pour les perscuts. Sous Franois
II, elle ragit discrtement contre l'intolrance des Guise. Le rgne de
Charles IX, qui fut son rgne, dbuta par une initiative audacieuse:
l'arrt des perscutions et l'inauguration de la libert de conscience.
Assurment elle cherchait  s'attacher les adversaires des Guise, et il
y avait du calcul dans ce changement de politique. Mais s'y serait-elle
obstine, malgr la rsistance de la masse des catholiques et la
pression du roi d'Espagne, Philippe II, et des papes Pie IV et Pie V, si
elle n'avait pas naturellement rpugn  la violence. Elle alla mme si
loin dans ses complaisances qu'elle fut accuse de favoriser les
doctrines nouvelles, bien qu'elle prtendt les souffrir seulement pour
le maintien de la paix publique et la conservation de l'tat. Les chefs
catholiques, alarms, la mirent en demeure de se soumettre, si elle ne
voulait se dmettre, mais aprs la premire guerre civile, quand la mort
ou le discrdit des triumvirs lui eut rendu sa libert d'action, elle
revint  la pratique de la tolrance, comme au systme de son choix.
Elle mnagea les protestants, aussi longtemps qu'elle le put, et, si
l'on peut dire, qu'ils le voulurent, sans dpasser toutefois les
liberts consenties par l'dit de pacification d'Amboise, et mme en
restant un peu en de, pour ne pas provoquer une nouvelle raction. Une
preuve entre quelques autres du parti pris de la plupart des historiens,
c'est que, tout en la dclarant jalouse  l'excs de son pouvoir et
impatiente de tout partage, ils lui dnient le mrite de ses bonnes
intentions et l'attribuent tout entier au chancelier de L'Hpital, grand
homme de bien, mdiocre homme d'tat, qui ne sut pas comprendre comme
elle que la meilleure faon de protger les protestants, c'tait de
rassurer les catholiques.

On incrimine son ambition, qui fut, il est vrai, trs grande, comme si
elle n'tait pas en soi lgitime. Elle aimait le pouvoir pour lui-mme
d'une passion refoule jusqu' la quarantime anne et d'autant plus
ardente qu'elle tait plus tardive, mais elle y tenait aussi comme 
l'unique moyen d'assurer l'avenir de ses enfants. Elle ne l'a pas
usurp; elle ne l'a pas retenu illgalement; ses deux fils, Charles IX
et Henri III, sauf des vellits d'action personnelle, frquentes sous
celui-ci, trs rares sous celui-l, lui en ont laiss la charge, sachant
qu'il ne pouvait tre en des mains plus habiles et plus fidles. Mais
on peut justement redire  la faon dont elle l'a exerc. Encore faut-il
distinguer entre les poques. Au dbut elle s'effora de tenir les chefs
de partis et les grands unis sous sa main par bonne grce, promesses,
dons et faveurs, car, son autorit sauve, elle tait librale, gnreuse
et mme prodigue. Elle aimait  plaire et  faire plaisir. Elle chercha
sincrement, de la premire  la seconde guerre civile,  rconcilier
les Guise avec Cond, avec les Montmorency et mme avec Coligny, qu'ils
accusaient d'avoir fait assassiner le duc Franois, sous Orlans, par
Poltrot de Mr. Mais elle se dgota vite de cette bonne volont
improductive. Femme et trangre, mal servie ou mme trahie par les
pouvoirs intermdiaires: princes du sang, grands officiers de la
couronne, gouverneurs, qui, en ces temps d'absolutisme thorique, mais
de faible centralisation, taient ncessaires au Roi pour se faire obir
d'un bout du royaume  l'autre, elle apprit  se dfier de tout le
monde. L'intrt de ses enfants, qu'elle ne distinguait pas du sien,
devint l'unique rgle de sa conduite. Entre les rois de France, elle
prit pour modle le roi Louis, c'est--dire Louis XI. Elle se plaignit
un jour  Henri III comme d'une injure qu'il pt imaginer qu'elle tait
une pauvre crature que la bont mne. Persuade qu'en se dfendant
elle dfendait l'tat et la dynastie, elle finit par n'avoir plus aucun
scrupule sur les moyens. Quel malheur pour sa mmoire qu'elle n'ait pas
toujours fait un emploi plus humain, sinon plus innocent, de ses grandes
facults!

Elle avait des qualits d'homme d'tat auxquelles elle ajoutait les
siennes propres; une intelligence vive, alerte et toujours en veil,
beaucoup de finesse, d'adresse, de souplesse, l'art d'agir  couvert et
d'avancer sans avoir l'air de cheminer. Sa grande matrise sur ses
sentiments, que sa fille Marguerite admirait tant pour tre elle-mme
hautaine, primesautire, impulsive, tait un don de nature que les
obligations de la vie de Cour et les ncessits de la politique avaient
port  sa perfection. Mme en ses plus vives motions, elle ne se
dpartait pas de son calme. Elle rpugnait par prudence, et aussi par un
instinct dlicat des biensances fminines[1433], aux clats de voix et
de passion. La souveraine qui a ordonn l'acte le plus violent de notre
histoire n'a gure commis de violence de parole. Elle recommandait 
Henri III, qui s'alinait les plus grands personnages par ses
mdisances, de surveiller sa langue. Ami, ennemi, tiquettes
changeantes.... Comme la prudence conseilloit de vivre avec ses amis
comme devant estre un jour ses ennemis pour ne leur confier rien de
trop.... aussi l'amiti venant  se rompre et pouvant nuire, elle
ordonnoit d'user de ses ennemis comme pouvant estre un jour amis. Avec
les chefs de partis dont elle prparait la ruine, elle restait jusqu'
la fin douceur, compliments, flatteries, effusions et caresses.

      [Note 1433: Le jour o, dans une lettre de conseils  sa fille,
      longtemps aprs la mort de Diane de Poitiers, il lui chappa de
      traiter la matresse de son mari de p...., elle s'en excusait:
      C'est un vilain mot  dire  nous autres (honntes femmes).]

Elle parlait bien, le plus souvent avec bonne grce, un grand dsir
apparent de convaincre et de toucher, et, quand il le fallait, avec
autorit. Elle n'tait jamais  court de raisons et, avec la logique
particulire aux femmes, ne s'embarrassait pat des contradictions. Bonne
psychologue, elle dmlait trs bien ce qui se cachait de calculs
intresss sous les affectations de zle public et religieux. N'ayant
pas de scrupules, elle n'en souponnait pas chez les autres. Les bonnes
paroles, les vagues promesses, les engagements  chance lointaine, les
protestations de saintes intentions ne lui cotaient pas. Elle abondait
en expdients, dont quelques-uns de comdie, enchevtrait les
combinaisons et prolongeait les marchandages. Mme quand la partie
paraissait perdue, elle tait d'avis de ngocier encore, de ngocier
toujours, et, en cas d'opposition irrductible, de chercher  gagner du
temps. C'tait beaucoup, crivait-elle  Henri III, de s'assurer, mme
au prix des concessions les plus pnibles, le moyen d'attendre un
nouveau tour, celui-l favorable, de la roue de la fortune.

Elle avait une prodigieuse activit dont sa correspondance tmoigne et
qui s'tendait jusqu'aux dtails d'administration. Elle fut toujours son
principal ministre ou celui de ses fils. Ce n'est pas assez de dire
qu'elle remplissait avec zle les devoirs de sa charge; elle y avait du
plaisir. Cette passion d'agir dfia les fatigues, l'ge, la maladie.
Toute sa vie, elle fut en mouvement et en voyage. En son extrme
vieillesse, elle se faisait porter, ne pouvant plus chevaucher, d'un
bout du royaume  l'autre pour rgler sur place les affaires d'tat et
apaiser les troubles. On peut dire presque sans exagration qu'elle
mourut debout. Elle prenait d'ailleurs doucement les tracas et les
soucis du gouvernement. Elle tait gaie en sa jeunesse et les misres du
temps ne parvinrent pas  la rendre mlancolique. Elle garda  peu prs
jusqu' la fin une sorte de vaillance sereine, que l'on admirerait
davantage si l'on ne craignait pas qu'elle ft l'indice de quelque
scheresse de coeur.

Mais cet esprit plein de ressources avait ses lacunes et ses dfauts.
Elle tait si fine que, pensant avoir accapar la plus grosse part de
toute la finesse du monde, elle en attribuait trop peu  ses
adversaires. Elle se croyait tellement sre de dmler les fils de
l'cheveau politique qu'elle ne craignait pas de les embrouiller. Elle
pcha souvent par ignorance et par incomprhension. Elle ne souponna
jamais la sincrit intransigeante des passions religieuses. Au dbut de
sa rgence, elle s'imagina qu'elle mettrait d'accord  Poissy, sur une
formule quivoque, les catholiques qui croyaient  la prsence relle,
matrielle et charnelle du Christ dans l'Eucharistie, et les rforms,
qui rprouvaient la conscration du prtre  l'autel comme un abominable
sacrilge. Elle se flatta d'obtenir du pape et du concile de Trente le
silence sur les diffrends dogmatiques qui dchiraient la chrtient, en
mme temps que les concessions les plus larges en fait de discipline et
de culte. Elle pcha aussi par vanit. Aprs la reprise du Havre aux
Anglais et l'incorporation dfinitive de Calais  la France--une
ngociation d'ailleurs bien conduite--elle ne douta plus de son
habilet diplomatique et de son bonheur. Elle proposa au pape, 
l'empereur et au roi d'Espagne, qui d'ailleurs n'acceptrent pas
d'aviser ensemble en Congrs aux moyens de rtablir l'unit chrtienne.
Elle tait si fire de se montrer au monde en compagnie de ces potentats
qu'elle ne rflchit pas aux soupons que les protestants pouvaient
concevoir de ses avances. Pendant son grand tour de France de 1564 
1566 pour raviver la foi monarchique des peuples, en leur faisant voir
le jeune roi Charles IX, ce fut, entre autres raisons, par gloriole et
contrairement  toute prudence politique, qu'elle obtint de Philippe II,
 force d'instances, non qu'il la rejoignt lui-mme  Bayonne, mais
qu'il y envoyt sa femme lisabeth de Valois et ses principaux
conseillers. Elle avait tant souffert, dauphine et reine, de s'entendre
traiter de fille, mal dote et sans esprances, du premier citoyen d'une
Rpublique, qu'elle talait volontiers ses alliances pour faire oublier
la mdiocrit de son origine. Ne s'avisa-t-elle pas, afin de se
rehausser elle-mme en ses ascendants, de revendiquer la couronne de
Portugal, comme hritire de Mathilde de Boulogne, la femme rpudie
d'un roi de Portugal, morte trois sicles auparavant?

Elle a trop sacrifi  l'esprit de magnificence. Elle a dpens beaucoup
en btiments, en bijoux, en vtements, en superfluits de luxe et de
splendeur courtisane. Elle aurait voulu,  l'exemple des empereurs
romains, faire largesse de jeux et de plaisirs au peuple et le mieux
tenir en l'amusant. Les ftes faisaient partie de son programme de
gouvernement. Elle a gaspill des millions en entreprises sans avenir
comme de faire lire un de ses fils au trne de Pologne. Elle a
poursuivi plus d'une chimre. Elle est trs imaginative, c'est un trait
de sa nature qu'on n'a pas assez remarqu. Il lui arrive souvent de voir
les vnements, non comme ils sont, mais comme elle les dsire. Dans
l'laboration d'un projet et les dbuts de la mise en oeuvre, elle est
tout enthousiasme. Elle n'envisage que les solutions favorables, se fait
illusion sur ses chances, et ne doute pas du succs. Elle a exprim un
jour le regret que le malheur des temps l'empcht, comme si le temps
seul tait en cause, de faire de ses deux fils les seigneurs du monde.
C'est l'aveu qu'elle a beaucoup rv.

Mais elle avait plus d'ambition que de volont et plus d'lan que de
force. Devant les rsistances que duraient et les obstacles qu'il aurait
fallu emporter de haute lutte, elle se dcourageait vite et se
dtournait; elle n'est ferme, obstine, rsolue, que dans la dfense des
intrts personnels et dynastiques. Elle prend, laisse, reprend et
dfinitivement abandonne un projet. Le grave historien contemporain de
Thou remarque qu'elle n'avait pas encore fini une construction qu'elle
s'en dgotait et en commenait une autre. Il en fut ainsi de ses
initiatives. Elle n'a pas montr plus de constance dans son essai de
tolrance que dans sa lutte contre le parti protestant. Elle ne termine
rien et vit dans l'inachev. Elle n'a point d'esprit de suite, elle est
femme.

Elle est mre, on parat l'oublier, une mre trs dvoue, qui, dit sa
fille Marguerite, que pourtant elle traita si mal, aurait tous les
jours donn sa vie pour sauver celle de ses enfants. L'amour maternel
fut le mobile dirigeant et quelquefois exclusif et aveugle de sa
politique. Il lui restait, quand elle prit le pouvoir  la mort de
Franois II, trois fils et Marguerite  marier. Pendant presque tout le
rgne de Charles IX, elle fut occupe et proccupe de les tablir
royalement. La reine d'Angleterre, lisabeth, tait le plus beau parti
de la chrtient, mais sa religion, l'aide qu'elle avait donne aux
huguenots dans la premire guerre civile, son enttement maladroit 
retenir Le Havre et  revendiquer Calais, et enfin son ge--elle avait
en 1563 trente ans--ne permettaient pas de croire qu'elle poust le roi
de France, qui en avait treize. Catherine n'avait pas laiss de lui
offrir la main de son fils, peut-tre pour faire peur  Philippe II, son
gendre, d'un rapprochement avec l'Angleterre protestante et le disposer
 souscrire  ses convenances matrimoniales. Elle prtendait qu'il
marit son fils et son hritier le fameux dment D. Carlos  Marguerite
et sa soeur, Doa Juana, reine douairire de Portugal, en la dotant d'une
principaut,  Henri, duc d'Anjou, frre pun de Charles IX. Elle ne
doutait pas de son assentiment, comme chef de la maison des Habsbourg,
aux fianailles du roi de France avec la fille ane de l'empereur. Mais
c'tait une gageure de vouloir traiter doucement les rforms, comme
elle faisait alors, et s'unir plus troitement au champion de
l'orthodoxie. Le roi d'Espagne avait la tolrance en horreur et il
redoutait que l'hrsie calviniste, se glissant dans les Pays-Bas par la
frontire franaise, n'achevt de dbaucher ses sujets dj trop
insoumis: deux raisons entre beaucoup d'autres de ne pas aider  la
fortune des Valois.  Bayonne, le duc d'Albe rudement jeta bas les
chteaux que la Reine-mre avait construits en Espagne. Mais elle ne
renonait pas volontiers  btir en l'air.

Lorsque Philippe II envoya le duc d'Albe avec une arme aux Pays-Bas
pour y chtier les protestants et les rebelles, les chefs huguenots
esprrent un moment que Catherine s'opposerait par la force  la marche
des Espagnols et voyant qu'elle gardait une neutralit bienveillante ils
se persuadrent, contre toute apparence, qu' Bayonne, les deux Cours
avaient concert la ruine des glises rformes. Leurs inquitudes leur
tenant lieu de preuve et de raisons, ils tentrent de se saisir du Roi
et de la Reine-mre  Monceaux pour organiser le gouvernement et diriger
la politique extrieure  leur gr. Catherine, furieuse de cet attentat
qui jurait avec ses mnagements, se promit d'exterminer ce parti
intraitable. Elle pensait que Philippe II, en faveur de cette cause
commune, se montrerait plus facile sur la question des mariages. Mais
aprs la mort de sa femme, il refusa d'pouser Marguerite, que sa
belle-mre s'tait hte de lui offrir, ou de la faire pouser  son
neveu, le roi de Portugal, D. Sbastien, et, pour surcrot de
mortification, il prit pour femme l'ane des archiduchesses d'Autriche,
dont elle avait arrt les fianailles avec Charles IX.

Alors pour se venger de tous ces mpris, elle se rapprocha des
protestants, qu'elle n'tait pas parvenue  rduire. D'Angleterre lui
vinrent des propositions d'alliance sous la forme la mieux faite pour la
tenter. La reine lisabeth, qui dtenait prisonnire la reine d'cosse,
Marie Stuart, veuve de Franois II et nice des Guise, laissait
entendre, pour distraire les sympathies franaises, qu'elle agrerait
volontiers comme prtendant  sa main Henri, duc d'Anjou. C'tait le
fils prfr de Catherine, qui, le croyant dj roi d'Angleterre,
l'imaginait souverain des Pays-Bas et empereur lu d'Allemagne, grce
aux moyens de sa femme et l'aide de son frre. Elle fiana Marguerite 
Henri de Bourbon, fils de la reine de Navarre, Jeanne d'Albret l'hrone
de la Rforme. Elle et Charles IX reurent secrtement Ludovic de
Nassau, qui venait les solliciter de dlivrer les Pays-Bas de la
tyrannie espagnole. Les huguenots, mus par les preuves de leurs
coreligionnaires trangers, passaient dj la frontire par bandes. Le
jeune roi avide de gloire coutait avec complaisance leur chef, l'amiral
Coligny, qui le poussait  conqurir les Flandres. Catherine, rassure
par le concours probable de l'Angleterre, n'y contredisait pas.

Mais lisabeth refusa de se joindre  la France contre l'Espagne et
rompit le projet de mariage.

La Saint-Barthlemy fut l'issue tragique d'une aventure
politico-matrimoniale o Catherine s'tait laisse un moment entraner
par le mirage d'une dot et d'esprances plus que royales. Aprs cette
excution sanglante, elle se tourna encore une fois vers Philippe II et
lui demanda la main d'une infante et une principaut pour son fils en
rcompense du grand service rendu  l'Espagne et au catholicisme. Il
refusa. Elle ne lui pardonna plus et lui chercha partout des ennemis.
Elle fit passer de l'argent aux Nassau, expliqua les massacres  sa
faon, aux princes protestants et triompha trop vite de l'lection du
duc d'Anjou au trne de Pologne, comme d'une borne mise  l'action
envahissante des Habsbourg.

Ces brusques changements de front cartent l'ide d'un systme
politique. Les combinaisons matrimoniales taient son principal objet;
elle allait des alliances catholiques aux alliances protestantes et
revenait des protestantes aux catholiques au gr de ses dsirs ou de ses
rancunes. La guerre indirecte qu'elle fit dornavant  Philippe II,
c'est moins la reprise du conflit traditionnel entre les maisons de
France et d'Autriche, un moment suspendu par le trait du
Cateau-Cambrsis, ni mme une offensive discrte contre la prpondrance
espagnole, que la revanche de cette ternelle marieuse. Assurment elle
n'avait pas tort de penser que les unions de famille consolident les
accords diplomatiques, mais encore aurait-il fallu rgler les mariages
sur la politique, et non la politique sur les mariages. Que de fautes et
pour quel rsultat! Charles IX n'eut pas l'ane des archiduchesses
d'Autriche qu'elle lui destinait; Henri III pousa une cousine pauvre du
duc de Lorraine; le duc d'Alenon ne se maria pas et Marguerite de
Valois fit avec le roi de Navarre, Henri de Bourbon, le mnage que l'on
sait.

Sous le rgne d'Henri III, la question des mariages passa au second
plan mais les mmes proccupations maternelles dominrent la politique
intrieure et extrieure. Catherine aimait perdument ce fils-l, que,
du vivant de Charles IX, elle avait fait nommer lieutenant gnral,
c'est--dire chef suprme des armes. Elle l'admirait pour sa beaut, sa
distinction, son loquence, et pour ses victoires de Jarnac et de
Moncontour--une gloire d'emprunt due  l'habilet manoeuvrire du
marchal de Tavannes. Cette idoltrie cota cher. Pour lui assurer un
libre passage  travers l'Allemagne protestante jusqu' ce lointain
royaume o sa vanit maternelle le transportait et lui concilier les
sympathies de l'aristocratie polonaise, alors en majorit tolrante,
elle lcha La Rochelle, que dfendaient avec peine les survivants de la
Saint-Barthlemy, et perdit peut-tre l'occasion d'anantir le parti
protestant.

Autre consquence, et celle-ci certaine. Le dernier de ses fils, le duc
d'Alenon, prtendit, au dpart du duc d'Anjou, occuper dans l'tat mme
situation privilgie que ce frre favori. Il demanda la lieutenance
gnrale et, ne l'ayant pas obtenue, il projeta de s'enfuir  Sedan, sur
la frontire, et d'imposer de l ses conditions. Catherine souponnait
mme les ennemis du roi de Pologne de pousser ce jeune prince
ambitieux--Charles IX dprissant  vue d'oeil-- fermer, en cas de
vacance du trne, l'entre du royaume  l'hritier lgitime. Elle le
tint sous bonne garde  Vincennes avec le roi de Navarre, qui, converti
de force  la Saint-Barthlemy, avait dcid, lui aussi, de gagner le
large. Elle s'acharna contre les Montmorency, cousins de Coligny et amis
du duc d'Alenon. Elle fit emprisonner  la Bastille le chef de cette
puissante maison, Franois, qui n'tait coupable que de n'avoir pas
dnonc clairement un complot o ses deux plus jeunes frres taient
entrs, et elle fit ter le gouvernement du Languedoc  Damville, son
frre cadet, un vengeur possible. Damville arma pour sauver les
prisonniers et se sauver lui-mme et il n'hsita pas, lui jusque-l
catholique zl,  s'unir aux huguenots du Midi. Des malcontents des
deux religions se forma un nouveau parti, celui des politiques, dont
l'intervention fit perdre  Catherine le bnfice inhumain de la
Saint-Barthlemy.

Elle ne sut pas garder la Pologne. Aussitt que Charles IX fut mort,
soit par crainte de dplaire au nouveau roi qu'elle savait mortellement
las de son exil chez les Sarmates, soit par dsir passionn de
l'embrasser plus vite, elle le dissuada et tout au moins ne lui
conseilla pas de prendre le temps avant son retour, d'assurer l'avenir
de la puissance franaise en Orient. Le grand dessein contre les
Habsbourg tourna en fuite perdue de Cracovie  la frontire
autrichienne. Ce fut aussi sa faute--la faute de l'aveuglement
maternel--si Henri III n'inaugura point son rgne par la proclamation
d'une amnistie gnrale. Elle avait une si haute ide de sa valeur
militaire qu'elle le poussa, malgr l'avis de la plus sage partie du
Conseil,  poursuivre la lutte  outrance contre les protestants et les
catholiques unis. Ne lui suffisait-il pas de paratre pour vaincre?
Pures illusions, et si vite dissipes.

Le Csar qu'elle imaginait ne rsista pas  l'preuve de quelques mois
de campagne dans le Midi; le grand roi, qu'elle se flattait de former et
aussi de conduire, s'alina en deux ans les princes, l'aristocratie, la
noblesse et la nation par sa hauteur, sa paresse, ses mignons et son
mauvais gouvernement. Le duc d'Alenon s'enfuit du Louvre et prit le
commandement des rebelles, qu'une arme de protestants d'Allemagne
renfora. Catherine, tremblante, accorda aux coaliss et  leur chef des
conditions de paix si avantageuses que les conseillers de jeune barbe
d'Henri III l'accusrent d'incapacit ou mme de faiblesse pour le fils
coupable. Voyant l'effet de ces attaques perfides sur l'esprit et le
coeur du Roi, elle l'aida, malgr qu'elle en et,  rparer l'humiliation
de sa dfaite, au risque d'une nouvelle humiliation. Elle parvint  lui
ramener le duc d'Alenon, promu depuis sa victoire duc d'Anjou, et
Damville, et, grce au concours ou  la neutralit des catholiques
modrs, lui permit de battre les huguenots et de restreindre  deux
villes par bailliage la libert de conscience et de culte qu'il avait
t forc d'tendre  tout le royaume. Mais, aprs cette satisfaction
d'amour-propre, elle ne songea plus qu' lui procurer le repos qu'il
estimait le plus grand des biens et qu'elle, exprience faite de son
incurable inertie, regardait comme une imprieuse ncessit. A
cinquante-neuf ans, elle partit pour le Midi lointain, qui tait de
toutes les rgions de France la plus divise par les passions
religieuses, la rsistance des rforms au dernier dit de pacification,
la formation des ligues catholiques, la lutte ou mme la guerre entre
les ordres et l'esprit d'indpendance des gouverneurs. Elle s'y attarda
dix-huit mois, au hasard des mauvais gtes et des rencontres
dangereuses, malgr le risque du loin des yeux, loin du coeur, et
s'effora de rconcilier le Roi avec ses sujets et les sujets entre eux.

Mais elle ne russit qu' gagner du temps. Les protestants refusrent
d'excuter la convention de Nrac qu'ils avaient dbattue longuement et
conclue avec elle. L'agitation recommena et s'tendit. Les tats de
Bretagne, de Normandie, de Bourgogne protestaient avec menaces contre
l'aggravation des impts. Il y eut des meutes de paysans en Normandie
et une tentative de complot o de grands seigneurs de la province
taient compromis. Le duc de Guise, que rendaient suspect les sympathies
des catholiques ardents, avait quitt la Cour avec clat. Henri III
avait contre lui les huguenots et il n'avait pas pour lui tous leurs
ennemis. Des brasseurs de troubles allaient de parti en parti et de
province en province, et trouvaient partout des oreilles complaisantes.
La retraite du duc d'Anjou en son apanage, qui annonait une nouvelle
rupture des deux frres, augmentait les chances de guerre civile et les
dangers du Roi. Catherine voyait clairement que toute son habilet ne
suffirait pas  contenir le mcontentement public et que l'aide du Duc y
tait indispensable. La casuistique politique du temps--la Reine-mre ne
le savait que trop--reconnaissait aux princes du sang et  plus forte
raison  l'hritier prsomptif le droit de dfendre les intrts de
l'tat contre les fautes des gouvernants. Ces conseillers-ns de la
Couronne, et qui en taient comme les co-propritaires, donnaient  une
prise d'armes, en y adhrant, le caractre d'une Ligue du Bien public;
ils lui taient, en la combattant ou mme en la dsavouant, les
meilleures chances de succs et de dure. Catherine a d regretter plus
d'une fois qu'Henri III ne comprt pas la situation privilgie de
Monsieur, la seconde personne de France, ou que, s'il la comprenait,
il ne ft pas violence  ses rancunes. Elle le savait si enclin  rgler
sa faveur sur ses sentiments qu'elle pouvait, connaissant sa haine pour
son frre, apprhender pour elle-mme les suites d'une tentative de
conciliation. Mais elle continuait  l'aimer tant que, jugeant d'un
intrt vital de maintenir au moins une apparence d'accord entre ses
deux fils, elle s'exposa jusqu' lui dplaire pour le mieux servir. Elle
lui insinua doucement et finit par lui persuader, non sans peine,
quoique ce ft son bien, de dlguer  son frre l'honneur de traiter
avec les protestants du Midi, qui s'taient encore une fois soulevs.
Elle accueillit avec empressement les avances de la reine d'Angleterre,
qui coquetait avec la France aux mmes fins politiques qu'en 1571, et
elle ngocia, avec autant d'ardeur que si elle et pens russir, le
mariage de son plus jeune fils avec une souveraine, dont la diffrence
d'ge allait s'accentuant d'un fianc  l'autre. Elle cherchait  le
contenter ou  l'amuser pour le soustraire  la tentation de brouiller
au dedans. Mais il ne se payait pas d'esprances ou de satisfactions de
vanit.

Il avait repris les projets de conqute de Coligny sur les Pays-Bas pour
s'y tailler une principaut indpendante et il aurait voulu que le Roi,
 dfaut de concours direct, lui permt de faire des leves en France,
comme  l'tranger, et lui donnt de l'argent pour entretenir ses
soldats. C'tait demander  ce frre, qui le dtestait, de rompre avec
l'Espagne, la premire puissance militaire du temps, d'achever la ruine
de ses finances et d'abandonner son royaume au passage et aux ravages
des gens de guerre. L'indignation d'Henri III fut un moment si vive
qu'il convoqua les compagnies d'ordonnance et commanda aux gouverneurs
de disperser par la force les bandes qui marchaient contre les Pays-Bas.
Catherine, qui apprhendait, elle aussi, les consquences de cette
aventure, s'tait efforce d'en dtourner le Duc, aussi longtemps
qu'elle put, par conseils, remontrances, prires et promesses, mais
quand elle le vit dispos  soulever le royaume plutt que d'y renoncer,
elle aima mieux courir le risque des reprsailles espagnoles que le
danger d'une guerre plus que civile. Soutenir cette offensive en
Flandre, sous main, ce serait, exposa-t-elle au Roi le moyen, sans
provoquer une contre-attaque, de conjurer les troubles. Philippe II,
vieil et caduc et qui avait tant d'autres affaires, se bornerait, sauf
l'injure d'une agression directe,  se dfendre, sans riposter, mais
elle ne russit qu' rassurer Henri III sans le passionner. Il la laissa
faire par faiblesse, par paresse, par peur d'une insurrection, et se
dsintressa de l'entreprise. Il ne retrancha rien de ses plaisirs pour
y aider et la favorisa au plus bas prix possible.

Catherine, au contraire, tait si convaincue que la paix intrieure
tait lie  la fortune du Duc qu'elle, naturellement craintive et
habitue  cheminer  couvert, osa braver en face la puissance
espagnole. Sous prtexte des droits qu'elle disait tenir de la reine
Mathilde, sa parente,--une revendication o il y avait d'ailleurs une
bonne part de vanit--elle s'avisa de disputer la couronne vacante du
Portugal  Philippe II, fils d'une infante portugaise, afin d'avoir une
raison spcieuse de lui faire la guerre. Son intention n'tait pas de
lui enlever de force cet hritage, ni mme, comme on l'a suppos
rcemment, de fonder une nouvelle France dans l'Amrique du Sud
portugaise. Elle voulait simplement occuper les Aores et Madre, qui
commandent les routes de l'Amrique et de l'Inde, et, aprs ce premier
succs--mais seulement aprs--dbarquer au Brsil. Que le Duc, dj
matre de Cambrai, se maintnt aux Pays-Bas, et qu'elle pt, de ces
postes insulaires, saisir au passage les galions d'Espagne, alors elle
se retournerait vers Philippe II pour traiter avec lui les mains pleines
et l'amener par change et composition  donner une infante en mariage
au duc d'Anjou avec tout ou partie des Pays-Bas pour dot. Ainsi les
mcontents seraient privs de leur chef naturel et le Roi dbarrass,
aux dpens des Espagnols, du plus redoutable de ses sujets. Pacifique
par nature et par calcul et redevenue belliqueuse uniquement par
sollicitude maternelle, elle travaillait  la grandeur d'un de ses fils
pour garantir le bonheur de l'autre. Et le fait est qu'aprs la mort du
duc d'Anjou, il ne fut plus question d'expditions navales et
militaires.

Il est vrai que certains contemporains de Catherine et, par exemple, les
Italiens expliquent autrement ses complaisances pour le duc d'Anjou. Ce
ne serait pas par amour d'Henri III, mais en prvision d'une vacance du
trne, qu'avertie par les morts prcoces de Franois II et de Charles
IX, elle aurait second le dernier de ses fils, hritier prsomptif et
souverain en expectative, pour s'assurer, le cas chant, la premire
place dans un nouveau rgne. Les secours qu'elle lui fit passer en
Flandre, la poursuite de son mariage avec lisabeth et la diversion en
Portugal taient destins  lui prouver que, mme au risque de heurter
les sentiments du Roi, elle cherchait  faire de lui un prince
souverain, en attendant la couronne de France. Mais ce n'est l qu'une
hypothse. Les politiques de l'cole et du pays de Machiavel, sans
oublier les pamphltaires qui recueillent ou inventent toutes les
raisons de dnigrer, ignorent ou refusent d'admettre que le sentiment a
son rle dans l'histoire. Ils ne prtent que des calculs  cette
souveraine, qui, quelque matrise qu'elle et, avait les nerfs, le coeur
et les prdilections d'une femme. Elle aimait tous ses enfants, et sur
ce point on peut croire sa fille Marguerite, dont elle a puni sans piti
les fautes politiques, sinon l'inconduite. Mais il y en avait un qu'elle
prfrait de beaucoup  tous les autres et celui-l il n'est pas niable
qu'elle l'a favoris pendant tout le rgne de Charles IX, avec une
tendresse presque coupable. On vient de voir combien de fautes, et de
quelles consquences, elle a commises, avant et aprs son avnement,
par excs de zle et de passion maternelle. Les faits et la
correspondance tmoignent qu'elle n'a jamais cess de l'aimer et que,
malgr ses dceptions, elle l'a toujours autant aim. Aussi, pour avoir
le droit de conclure qu'elle s'est ds le dbut du rgne rserve pour
le rgne prochain et qu'elle a rgl sa conduite sur cette vue d'avenir,
il faudrait prouver que, pour le bien d'Henri III, elle aurait d
adopter une politique autre que celle qu'elle a suivie. Aprs la
constatation, qui ne prit pas plus de deux ans, de l'impopularit du Roi
et du pouvoir d'opinion de Monsieur, son frre et son successeur
dsign, il n'y avait d'autre remde  l'action anarchique des partis
que de contenter le duc d'Anjou. Le laisser en libert sans le
satisfaire, c'tait l'induire en tentation de rvolte, o il ne
faillirait pas, comme auparavant, de succomber. Le tenir en prison, d'o
il s'tait d'ailleurs chapp deux fois, c'tait fournir aux opposants
des deux religions le mot d'ordre et le prtexte d'une prise d'armes
gnrale. Une premire guerre entre les deux frres avait affaibli
l'autorit royale et fortifi le parti protestant, et le mal n'avait t
rpar, et seulement en partie, que grce au concours du Duc lui-mme.
Une seconde guerre, sous le mme chef, menaait de ruiner la monarchie
et d'emporter le monarque. Pour le salut d'Henri III, il fallait viter
 tout prix la rupture. Les sacrifices d'hommes et d'argent en Portugal,
aux Pays-Bas, et l'hostilit de l'Espagne furent la ranon de la paix
intrieure. Mais le bnficiaire savait trs bien qu'elle ne travaillait
pas pour lui. Ne lui avait-elle pas dmontr plusieurs fois, de bouche
et par lettre, les difficults, les dpenses et les mdiocres chances de
succs de son entreprise? Ne l'avait-elle pas rappel vivement  ses
devoirs de sujet et d'hritier prsomptif qui l'obligeaient  faire
passer l'obissance au Roi et l'intrt du royaume avant ses apptits de
conqutes? N'avait-elle pas retard l'expdition autant qu'elle l'avait
pu et jusqu'au dernier moment essay de l'empcher? Si elle avait tenu 
se concilier la faveur du roi de demain, elle n'aurait pas mis tant de
mauvaise grce et de lenteur  le servir. Sa principale proccupation,
qu'on ne peut dire goste, fut toujours de faire vivre en paix ses deux
fils et, pour la scurit de celui qui lui tait le plus cher, de doter
princirement l'autre aux dpens de Philippe II.

Le mme souci maternel suffit  expliquer son grand effort pour
maintenir l'union entre les catholiques aprs la mort du duc d'Anjou.
Henri III n'avait pas d'enfant ni aucune chance d'en avoir. Son
successeur lgitime tait, selon la loi salique, le roi de Navarre,
Henri de Bourbon, premier prince du sang, n catholique, lev par sa
mre dans le protestantisme, converti de force  la Saint-Barthlemy, et
revenu au prche aprs sa fuite. Les princes et la nation catholique ne
voulaient pas pour roi de ce relaps. Ils formrent une Ligue pour
obtenir d'Henri III, par injonctions d'abord et en dernier lieu  main
arme, qu'il dclart ce Bourbon hrtique dchu de tous ses droits  la
couronne, qu'il reconnt pour hritier prsomptif le vieux cardinal de
Bourbon, et qu'il ft aux protestants une guerre d'extermination. Henri
III rsista tant qu'il put par respect du droit dynastique, par haine
des sommations et par amour de ses aises. On a prtendu que Catherine,
en menant son fils de capitulation en capitulation, avait
l'arrire-pense de prparer l'avnement au trne du duc de Lorraine,
son gendre, ou du marquis de Pont--Mousson, son petit-fils. Mais elle
n'en a jamais rien laiss voir. La lecture de ses lettres prouve au
contraire que dans les ngociations avec le duc de Guise, le cardinal de
Bourbon et les autres chefs de la Ligue, elle chercha toujours  les
apaiser, c'est--dire  les dsarmer, au minimum de concessions
possible. Sans doute elle estimait que si son fils tait rduit  faire
la guerre, il valait mieux pour lui marcher  la tte des catholiques
contre les protestants que de s'aider de la minorit protestante contre
la majorit catholique. Mais elle travailla de toutes ses forces  lui
pargner cette alternative. Elle aurait voulu dcider le roi de Navarre
 se convertir pour dtacher de la Ligue tous ceux des catholiques qui
ne s'y taient affilis que par peur d'une dynastie protestante. Elle
lui offrit mme  cette condition de faire annuler son mariage avec
Marguerite, cette grande amoureuse, devenue pour surcrot de griefs
ligueuse, et qu'elle avait fait enfermer dans le chteau fort d'Usson.
Peut-tre a-t-elle eu une pauvre opinion, et si fausse, d'un prtendant
qui refusait d'changer la Bible contre l'expectative d'une couronne,
mais elle a d se dire qu'aprs tout c'tait son affaire. Henri III
n'avait que deux ans de plus que lui; sauf accident, la question de la
vacance du trne ne se poserait pas de sitt. Elle n'tait pas femme,
alors que tant de difficults la pressaient,  s'inquiter d'une
chance qui vraisemblablement ne se produirait qu'aprs sa mort. A
supposer qu'elle ft des voeux, dont il n'y a pas un tmoignage certain
pour le marquis de Pont--Mousson, le fils de sa fille, elle savait bien
que l'abrogation de la loi salique ouvrirait la voie  d'autres
candidatures: celle de l'infante Claire-Isabelle-Eugnie, fille
d'lisabeth de Valois et de Philippe II, et celle du duc de Savoie,
Charles-Emmanuel, petit-fils de Franois Ier par sa mre, Marguerite de
France. En cas d'lection par les tats gnraux, le duc de Guise serait
le candidat de la nation catholique, et il n'tait pas croyable que ce
cadet de Lorraine sacrifit ses chances  son cousin de la branche
rgnante. La dsignation comme hritier prsomptif d'un vieillard
sexagnaire, Bourbon, mais catholique, contentait les ligueurs, et, en
excluant le roi de Navarre, uniquement pour son hrsie, elle ne
heurtait pas de front les partisans de la loi salique. Ce compromis n'a
pas d dplaire  la vieille Reine, amie du Cardinal et des
ajournements. Mais l'assassinat du duc de Guise  Blois souleva la
noblesse et les grandes villes ligueuses contre le roi meurtrier et
Henri III fut oblig, pour se dfendre, d'appeler  l'aide le roi de
Navarre et les protestants.

Catherine mourut sur ces entrefaites. Brantme croit que si elle avait
vcu, elle aurait reconstitu le bloc catholique. Au vrai, il n'tait
pas en son pouvoir de rparer l'irrparable; son rle tait fini et son
systme d'expdients hors de saison. En bien, en mal elle avait donn sa
mesure. Elle avait russi pendant trente ans  maintenir en quilibre
l'difice chancelant de la monarchie, malgr les plus violentes
secousses. Aussi,  la juger sur sa force de rsistance ou sur son
bonheur, sera-t-on tent de la ranger parmi les grandes souveraines.
Mais elle ne mrite pas d'tre place si haut. Elle a eu de gnreuses
intentions et de nobles initiatives, mais il lui a manqu les moyens et
mme la volont de mener  bien celles de ses oeuvres qui dpassaient les
fins immdiates de conservation et qui sont le triomphe de la tolrance,
le maintien de l'autorit royale, l'accroissement de la puissance
franaise. Elle a vcu au jour le jour.

Elle tait trop proccupe de l'intrt des siens ou de son propre
intrt pour suivre une politique vraiment nationale. S'il faut entendre
par amour du pays qu'elle avait une trs haute ide, et d'ailleurs trs
lgitime, de la grandeur de la maison de France o le hasard d'un
mariage l'avait fait entrer, les preuves en surabondent dans sa
correspondance. On peut allguer aussi que plusieurs fois elle souhaita
de pouvoir reconnatre par ses services les obligations qu'elle avait au
royaume et  la dynastie. Elle se rappelait, aprs vingt-deux ans (10
aot 1579), la dfaite de Saint-Quentin (10 aot 1557), qui, dit-elle,
nous cota si cher. Il y a d'elle un mot touchant sur le pauvre peuple
franais et l'affirmation rpte que Dieu, aujourd'hui comme
autrefois, ne l'abandonnera point. Elle ajoute, il est vrai,
immdiatement: ni elle ni ses enfants. Mais piti, regrets, confiance en
Dieu, gratitude personnelle et mme orgueil familial et dynastique ne
sont pas un programme d'action. Le souvenir du dsastre de Saint-Quentin
 l'un des anniversaires serait peut-tre rvlateur d'une peine
profonde et durable, si l'arrive, deux jours auparavant,  Grenoble, o
elle tait alors, du vainqueur mme du 10 aot, Emmanuel-Philibert, duc
de Savoie, n'expliquaient pas suffisamment cette rminiscence. Il est
permis de se demander si son indignation, en apprenant que le duc
d'Anjou aux abois dlibrait de vendre Cambrai aux Espagnols, est le cri
de honte du patriotisme bless ou simplement la constatation douloureuse
que tant d'efforts, de dpenses et de sacrifices, aboutissaient au
nant. Son plus beau titre de gloire, c'est la reprise du Havre, aprs
la premire guerre civile, et la runion dfinitive de Calais  la
France. Mais il faut bien dire que, sous peine de soulever la masse
catholique,  qui le Colloque de Poissy et les hardiesses religieuses de
sa Rgence l'avaient rendue suspecte, elle tait oblige de reprendre
aux Anglais ou dclarer annexes pour toujours les places fortes que les
chefs huguenots leur avaient livres ou promises.  la mme poque elle
cda contre un secours, sans rpugnance, parce que sans risques, 
Emmanuel-Philibert, devenu le mari de sa chre belle-soeur, Marguerite de
France, quelques-unes des villes pimontaises que le trait du
Cateau-Cambresis avait laisses, au moins provisoirement,  la France.
Elle n'eut pas un mot de protestation quand Henri III lui abandonna les
autres  titre gracieux. Elle s'entremit en 1579 pour lui faciliter
l'acquisition dans les Alpes Maritimes du comt de Tende que l'Amiral de
Villars, qui en tait seigneur, ne voulait cder qu'avec l'agrment du
Roi trs chrtien. On ne voit pas qu'elle se soit beaucoup mue en 1588
de la conqute par Charles-Emmanuel, le successeur d'Emmanuel-Philibert,
du marquisat de Saluces, la dernire des possessions franaises
d'outremonts. Et cependant elle n'ignorait pas combien il importait  la
France de garder ces portes des Alpes pour rassurer les tats libres
d'Italie contre la crainte de l'hgmonie espagnole. Faut-il croire
qu'ayant mari sa petite-fille Christine de Lorraine, au grand-duc de
Toscane, Ferdinand, et lui ayant fait donation de tous les droits des
Mdicis de la branche ane, elle estimait qu'elle pouvait se
dsintresser des affaires de la pninsule? Ses vises sur Florence, au
temps d'Henri II, sa vellit de rouvrir en 1578 la question d'Urbin,
close depuis un demi-sicle, la revendication, quel qu'en ft le mobile,
de la couronne de Portugal sont les indices, entre beaucoup d'autres,
d'une ambition trs personnelle. Elle ne s'est pas leve jusqu' l'ide
abstraite de l'tat; elle a toujours travaill pour ses enfants et pour
elle.

Mais c'est son crime surtout, son grand crime, qui nuit  sa mmoire.
Sans doute, ce ne fut pas uniquement sa faute si ses dispositions 
l'gard des protestants passrent de la bienveillance  l'hostilit.
L'amour du pouvoir tait, avec l'amour maternel, sa plus ardente
passion. La plupart des rforms, en leur sectarisme bat, n'ont pas
l'air de l'avoir compris. Au temps de ses plus grands services, ils se
plaignirent toujours que ce ne ft pas assez. Ils exigeaient qu'elle se
compromt pour eux, et cependant ils jetaient au travers de son ambition
les droits des princes du sang, qui taient destructifs de ceux des
reines-mres, et ils lui signifiaient de toutes faons que, femme et
trangre, elle devait quitter la place. On ne pouvait tre plus
maladroit et, en quelque sorte, plus ingrat. Elle les soutint quelque
temps par dgot de la violence, par haine des Guise, par un juste
orgueil de son initiative gnreuse. Mais il lui et paru ridicule de se
perdre pour les sauver. Ils ne lui surent aucun gr, aprs la premire
guerre civile, de son retour  la modration. Ils l'accusrent d'tre
alle  Bayonne concerter avec la Cour d'Espagne la ruine des glises
rformes de France et des Pays-Bas et ils en admirent pour preuve
qu'elle ne voulut pas rompre avec Philippe II et librer  tous risques
et prils leurs coreligionnaires trangers. Pour ces griefs d'ordre
gnral auxquels s'ajoutaient quelques griefs personnels, leurs chefs
tentrent de l'enlever avec le Roi son fils et de se rendre matres du
gouvernement et de l'tat.

Le trait le plus ancien que les documents nous ont rvl du caractre
de Catherine, c'est le souvenir des bienfaits et des injures. Le vicomte
de Turenne, son cousin  la mode de Bretagne, qui la vit  Florence 
neuf ans, dit que personne ne se ressentait plus que cette enfant du
bien et du mal qu'on lui faisait. Les rforms en firent la cruelle
exprience. Leurs rvoltes, bien qu'elles apparaissent auroles de
prestige religieux, n'en taient pas moins criminelles. Il n'y avait pas
de tribunal en France ni ailleurs qui pt les absoudre ou les excuser
d'avoir  Meaux, sans meilleure raison que leurs inquitudes ou leur
passion de proslytisme, attent sur la libert du Roi et de sa mre.
Catherine les jugeait dignes de mort et ne pouvant ni les traduire en
Cour de Parlement, ni les rduire par la force, elle employa sans
scrupules contre les plus redoutables d'entre eux les armes que lui
suggraient sa tradition italienne et son impuissance. Des tentatives
d'empoisonnement et d'assassinat, elle glissa jusqu'au massacre. Elle
tait d'un temps o la vie humaine comptait pour rien ou peu de chose,
et d'un rang qui passait pour dispenser des formes de la justice. Mais
elle a outrepass les bornes du droit royal de punir. Elle a ordonn
l'gorgement en masse de gens de guerre, qui taient d'anciens rebelles
sans doute, mais rhabilits par les dits, rentrs en grce et en
faveur, venus  Paris pour un mariage, c'est--dire pour une fte de
rconciliation, et dont quelques-uns taient les htes mme du roi en sa
maison du Louvre. Le fait qu'elle n'a pas prmdit de longue main cette
excution, suivie de celle d'une multitude innocente dans toutes les
parties du royaume, n'te pas  ce crime de l'ambition et de la peur son
caractre atroce. Et cependant les moeurs d'alors taient si cruelles et
le prjug du pouvoir absolu des rois si gnralement tabli que, malgr
ce forfait, la Reine-mre a trouv un apprciateur indulgent  qui on ne
se serait pas attendu. Un homme qu'elle n'aimait pas et qui le lui
rendait bien, son gendre, le roi de Navarre, devenu roi de France et,
depuis son retour au catholicisme, matre obi de ses sujets des deux
religions, le signataire de l'dit de Nantes, Henri IV enfin, causait un
jour avec Claude Groulart, premier prsident au Parlement de Rouen, de
son prochain mariage avec une autre Mdicis, Marie, nice du grand-duc
de Toscane, Ferdinand. Groulart, catholique violemment modr et qui
rendait Catherine responsable de tous les mfaits de la Ligue, lui fit
observer que s'il se mariait  Florence d'o le mal seroyt (tait) venu
en France, de l la gurison viendrait. Quelques uns m'ont desj dit
cela, me respondit-il, et adjousta (ce que j'admiray). Mais, je vous
prie, dict-il, qu'eust peu faire une pauvre femme ayant par la mort de
son mary cinq petits enfants sur les bras, et deux familles en France
qui pensoient d'envahir la Couronne, _la nostre_ et celle de Guyse?
Falloit-il pas qu'elle jouast d'estranges personnages pour tromper les
uns et les autres et cependant garder, comme elle a faict, ses enfans,
qui ont successivement rgn par la sage conduite d'une femme sy
advise? Je m'estonne qu'elle n'a encore faict pis.

Avait-il oubli la Saint-Barthlemy?




TABLE DES MATIRES


PRFACE.

BIBLIOGRAPHIE SUCCINCTE.

CHAPITRE PREMIER La jeunesse de Catherine de Mdicis.

CHAPITRE II Dauphine et Reine.

CHAPITRE III L'avnement au pouvoir.

CHAPITRE IV La Rgente et les Rforms.

CHAPITRE V L'exprience et l'chec de la politique modre.

CHAPITRE VI L'extermination du parti protestant.

CHAPITRE VII Une Mdicis franaise.

CHAPITRE VIII Les dbuts de la dyarchie.

CHAPITRE IX Campagne de pacification  l'intrieur.

CHAPITRE X Diversion en Portugal.

CHAPITRE XI La Ligue et la Loi salique.

APPENDICE Les droits de Catherine sur la succession des Mdicis.

CONCLUSION.











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Jean-H. Marijol

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