The Project Gutenberg EBook of Discours par Maximilien Robespierre -- 17
Avril 1792-27 Juillet 1794, by Maximilien Robespierre

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Title: Discours par Maximilien Robespierre -- 17 Avril 1792-27 Juillet 1794

Author: Maximilien Robespierre

Release Date: September 1, 2009 [EBook #29887]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Discours par Maximilien Robespierre -- 17 Avril 1792-27 Juillet 1794

(1758-1794)



Note: texte en franais moderne tabli par Charles Vellay



_Rponse de M. Robespierre aux discours de MM. Brissot et Guadet du
23 avril 1792, prononce  la Socit des Amis de la Constitution le
27 du mme mois, et imprime par ordre de la Socit_ (27 avril 1792)

_Rponse de Maximilien Robespierre  l'accusation de J.-B. Louvet
[imprim par ordre de la Convention nationale]_ (5 novembre 1792)

_Opinion de Maximilien Robespierre, dput du dpartement de Paris,
sur le jugement de Louis XVI; imprim par ordre de la Convention
nationale_ (3 dcembre 1792)

_Second discours de Maximilien Robespierre, sur le jugement de Louis
Capet;  prononc  la Convention nationale, le 28 dcembre, l'an
premier de la Rpublique [imprim sur ordre de la Socit des Amis
de la Libert et de l'Egalit]_ (28 dcembre 1792)

_Dclaration des droits de l'homme et du citoyen, prsente par
Maximilien Robespierre [imprim par ordre de la Socit des Amis de
la Libert et de l'Egalit]_ (24 avril 1793)

_Discours de Maximilien Robespierre sur la Constitution [discours
imprim par ordre de la Socit des Jacobins]_ (10 mai 1793)

_Rapport fait  la Convention nationale au nom du Comit de salut
public par le citoyen Robespierre, membre de ce comit, sur la
situation politique de la Rpublique; le 27 brumaire, l'an 2 de la
Rpublique; imprim par ordre de la Convention nationale_ (27 brumaire
an II - 18 novembre 1793)

_Rapport par Maximilien Robespierre  la Convention, fait au nom du
Comit de salut public, le quintidi 15 frimaire, l'an second de la
Rpublique une et indivisible; imprim par ordre de la Convention -
Rponse de la Convention nationale aux manifestes des rois ligus
contre la Rpublique; propose par Robespierre, au nom du Comit de
salut public, et dcrte par la Convention_ (15 frimaire an II -
5 dcembre 1793)

_Rapport sur les principes du gouvernement rvolutionnaire, fait au nom
du Comit de salut public par Maximilien Robespierre; imprim par ordre
de la Convention; le 5 nivse de l'an second de la Rpublique une et
indivisible_ (5 nivse an II - 25 dcembre 1793)

_Rapport sur les principes de morale politique qui doivent guider la
Convention nationale dans l'administration intrieure de la Rpublique,
fait au nom du Comit de salut public, le 18 pluvise, l'an 2e de la
Rpublique, par Maximilien Robespierre; imprim par ordre de la
Convention nationale_ (18 pluvise an II - 5 fvrier 1794)

_Rapport fait au nom du Comit de salut public, par Maximilien
Robespierre, sur les rapports des ides religieuses et morales avec
les principes rpublicains, et sur les ftes nationales. Sance du
18 floral, l'an second de la Rpublique franaise une et indivisible.
Imprim par ordre de la Convention nationale_ (18 floral an II - 7
mai 1794)

_Discours du 8 Thermidor_ (27 juillet 1794)



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_Rponse de M. Robespierre aux discours de MM. Brissot et Guadet du
23 avril 1792, prononce  la Socit des Amis de la Constitution le
27 du mme mois, et imprime par ordre de la Socit_ (27 avril 1792)




Je ne viens pas vous occuper ici, quoi qu'on en puisse dire, de
l'intrt de quelques individus ni du mien; c'est la cause publique qui
est l'unique objet de toute cette contestation: gardez-vous de penser
que les destines du peuple soient attaches  quelques hommes;
gardez-vous de redouter le choc des opinions, et les orages des
discussions politiques, qui ne sont que les douleurs de l'enfantement
de la Libert. Cette pusillanimit, reste honteux de nos anciennes
moeurs, serait l'cueil de l'esprit public et la sauvegarde de tous les
crimes. Elevons-nous une fois pour toute  la hauteur des mes
antiques; et songeons que le courage et la vrit peuvent seuls achever
cette grande rvolution.

Au reste, vous ne me verrez pas abuser des avantages que me donne Ici
manire dont j'ai t personnellement attaqu; et, si je parle avec
nergie, je n'en contribuerai que plus puissamment  la vritable paix
et  la seule union qui convienne aux amis de la Patrie.

Ce n'est pas moi qui ai provoqu la dernire scne qui a eu lieu dans
cette Socit; elle avait t prcde d'une diffamation rvoltante
dont tous les journaux taient les instruments et rpandue surtout par
ceux qui sont entre les mains de mes adversaires. Deux dputs 
l'Assemble nationale connus par leur civisme intrpide et le dfenseur
de Chteau-Vieux avaient articul des faits contre plusieurs membres de
cette Socit. Sans m'expliquer sur cet objet, et mme sans y mettre
autant d'importance que beaucoup d'autres, sans attaquer nommment qui
que ce soit, j'ai cru devoir clairer la Socit sur les manoeuvres
qui, dans ces derniers temps, avaient t employes pour la perdre ou
la paralyser; j'ai demand la permission de les dvoiler  cette
sance; j'avais annonc en mme temps que je dvelopperais dans un
autre temps des vrits importantes au salut public; le lendemain
toutes les espces de journaux possibles, sans en excepter _La
Chronique_ ni _Le Patriote Franais_, s'accordent  diriger contre moi
et contre tous ceux qui avaient dplu  mes adversaires les plus
absurdes et les plus atroces calomnies. Le lendemain, M. Brissot,
prvenant le jour o je devais porter la parole, vient dans cette
tribune, arm du volumineux discours que vous avez entendu.

Il ne dit presque rien sur les faits allgus par les trois citoyens
que j'ai nomms; il nous assure que nous ne devons pas craindre de voir
une autorit trop grande entre les mains des patriciens; se livre  une
longue dissertation sur le tribunat, qu'il prsente comme la seule
calamit qui menace la nation; nous garantit que le patriotisme rgne
partout, sans en excepter le lieu qui fut jusqu'ici le foyer de toutes
les intrigues et de toutes les conspirations; loue la dnonciation en
gnral, mais prtend que cette arme sacre doit rester oisive par la
raison que nous sommes en guerre avec les ennemis du dehors: il va
jusqu' nous reprocher de crier contre la guerre, tandis qu'il n'est
pas question de cela, et que nous n'en avons jamais parl que pour
proposer les moyens ou de prvenir en mme temps la guerre trangre et
la guerre civile ou au moins de tourner la premire au profit de la
libert. Enfin au pangyrique le plus pompeux de ses amis, il oppose
les portraits hideux de tous les citoyens qui n'ont point suivi ses
tendards; il prsente tous les dnonciateurs comme des hommes
exagrs, comme des factieux et des agitateurs du peuple; et, dans ses
ternelles et vagues dclamations, il m'impute l'ambition la plus
extravagante et la plus profonde perversit. M. Guadet,  que je n'avais
jamais attaqu en aucune manire, trouva le moyen d'enchrir sur M.
Brissot dans un discours dict par le mme esprit.

Le mme jour, un autre membre de cette Socit, pour s'tre expliqu
librement sur la conduite tenue par le procureur-syndic du Dpartement,
dans la fte de la Libert, reoit de la part de ce dernier l'assurance
qu'il va le traduire devant les Tribunaux: et devant quels juges!
Sera-ce devant les jurs que le procureur-syndic a lui-mme choisis? Et
ce procureur-syndic est membre de cette Socit, et, aprs l'avoir
prise pour arbitre d'une discussion leve dans son sein, il dcline
son jugement, pour la soumettre  celui des Juges! Il rcuse le
tribunal de l'opinion publique pour adopter le tribunal de quelques
hommes.

Je n'ai eu aucune espce de part, ni directement ni indirectement, aux
dnonciations faites ici par MM. Collot, Merlin et Chabot: je les en
atteste eux-mmes; j'en atteste tous ceux qui me connaissent; et je le
jure par la Patrie et par la Libert; mon opinion sur tout ce qui tient
 cet objet est indpendante, isole; ma cause ni mes principes n'ont
jamais tenu, ni ne tiennent  ceux de personne. Mais j'ai cru que dans
ce moment la justice, les principes de la libert publique et
individuelle m'imposaient la loi de faire ces lgres observations sur
le procd de M. Roederer, avant de parler de ce qui me regarde
personnellement.

Avant d'avoir expliqu le vritable objet de mes griefs, avant d'avoir
nomm personne, c'est moi qui me trouve accus par des adversaires qui
usent contre moi de l'avantage qu'ils ont de parler tous les jours  la
France entire dans des feuilles priodiques, de tout le crdit, de
tout le pouvoir qu'ils exercent dans le moment actuel. Je suis calomni
 l'envi par les journaux de tous les partis ligus contre moi: je ne
m'en plains pas; je ne cabale point contre mes accusateurs; j'aime bien
que l'on m'accuse; je regarde la libert des dnonciations, dans tous
les temps, comme la sauvegarde du peuple, comme le droit sacr de tout
citoyen; et je prends ici l'engagement formel de ne jamais porter mes
plaintes  d'autre tribunal qu' celui de l'opinion publique: mais il
est juste au moins que je rende un hommage  ce tribunal vraiment
souverain, en rpondant devant lui  mes adversaires. Je le dois
d'autant plus que, dans les temps o nous sommes, ces sortes d'attaques
sont moins diriges contre les personnes que contre la cause et les
principes qu'elles dfendent. _Chef de parti, agitateur du peuple,
agent du Comit Autrichien, pay ou tout au moins gar_, si
l'absurdit de ces inculpations me dfend de les rfuter, leur nature,
l'influence et le caractre de leurs auteurs mritent au moins une
rponse. Je ne ferai point celle de Scipion ou de Lafayette qui, accus
dans cette mme tribune de plusieurs crimes de lse-nation, ne rpondit
rien. Je rpondrai srieusement  cette question de M. Brissot:
qu'avez-vous fait pour avoir le droit de censurer ma conduite et celle
de mes amis? Il est vrai que, tout en m'interrogeant, il semble
lui-mme m'avoir ferm la bouche en rptant ternellement, avec tous
mes ennemis, que je sacrifiais la chose publique  mon orgueil, que je
ne cessais de vanter mes services, quoiqu'il sache bien que je n'ai
jamais parl de moi que lorsqu'on m'a forc de repousser la calomnie et
de dfendre mes principes. Mais enfin, comme le droit d'interroger et
de calomnier suppose celui de rpondre, je vais lui dire franchement et
sans orgueil ce que j'ai fait. Jamais personne ne m'accusa d'avoir
exerc un mtier lche ou fltri mon nom par des liaisons honteuses et
par des procs scandaleux; mais on m'accusa constamment de dfendre
avec trop de chaleur la cause des faibles opprims contre les
oppresseurs puissants; on m'accusa, avec raison, d'avoir viol le
respect d aux tribunaux tyranniques de l'ancien rgime, pour les
forcer  tre justes par pudeur, d'avoir immol  l'innocence outrage
l'orgueil de l'aristocratie bourgeoise, municipale, nobiliaire,
ecclsiastique. J'ai fait, ds la premire aurore de la Rvolution, au
del de laquelle vous vous plaisez  remonter pour y chercher  vos
amis des titres de confiance, ce que je n'ai jamais daign dire, mais
ce que tous mes compatriotes s'empresseraient de vous rappeler  ma
place, dans ce moment o l'on met en question si je suis un ennemi de
la patrie, et s'il est utile  sa cause de me sacrifier; ils vous
diraient que, membre d'un trs petit tribunal, je repoussai par les
principes de la souverainet du peuple ces dits de Lamoignon auxquels
les tribunaux suprieurs n'opposaient que des formes; ils vous diraient
qu' l'poque des premires Assembles, je les dterminai moi seul, non
pas  rclamer, mais  exercer les droits du souverain; ils vous
diraient qu'ils ne voulurent pas tre prsids par ceux que le
despotisme avait dsigns pour exercer cette fonction, mais par les
citoyens qu'ils choisirent librement; ils vous diraient que, tandis
qu'ailleurs le Tiers-Etat remerciait humblement les nobles de leur
prtendue renonciation  des privilges pcuniaires, je les engageais 
dclarer pour toute rponse  la Noblesse artsienne que nul n'avait le
droit de faire don au peuple de ce qui lui appartenait; ils vous
rappelleraient avec quelle hauteur ils repoussrent le lendemain un
courtisan fameux, gouverneur de la province et prsident des trois
Ordres, qui les honora de sa visite pour les ramnera des procds plus
polis; ils vous diraient que je dterminai l'assemble lectorale
reprsentative d'une province importante  annuler des actes illgaux
et concussionnaires que les Etats de la province et l'intendant avaient
os se permettre; ils vous diraient qu'alors comme aujourd'hui en butte
 la rage de toutes les puissances conjures contre moi, menac d'un
procs criminel, le peuple m'arracha  la perscution pour me porter
dans le sein de l'Assemble nationale, tant la nature m'avait fait pour
jouer le rle d'un _tribun ambitieux et d'un dangereux agitateur du
peuple!_ Et moi j'ajouterai que le spectacle de ces grandes assembles
veilla dans mon coeur un sentiment sublime et tendre qui me lia pour
jamais  la cause du peuple par des liens bien plus forts que toutes
les froides formules de serments inventes par les lois; je vous dirai
que je compris ds lors cette grande vrit morale et politique
annonce par Jean-Jacques, que les hommes n'aiment jamais sincrement
que ceux qui les aiment; que le peuple seul est bon, juste, magnanime,
et que la corruption et la tyrannie sont l'apanage exclusif de tous
ceux qui le ddaignent. Je compris encore combien il et t facile 
des reprsentants vertueux d'lever tout d'un coup la nation franaise
 toute la hauteur de la libert. Si vous me demandez ce que j'ai fait
 l'Assemble nationale, je vous rpondrai que je n'ai point fait tout
le bien que je dsirais, que je n'ai pas mme fait tout le bien que je
pouvais. Ds ce moment je n'ai plus eu  faire au peuple,  des hommes
simples et purs, mais  une assemble particulire, agite par mille
passions diverses,  des courtisans ambitieux, habiles dans l'art de
tromper, qui, cachs sous le masque du patriotisme, se runissaient
souvent aux phalanges aristocratiques pour touffer ma voix. Je ne
pouvais prtendre qu'aux succs qu'obtiennent le courage et la fidlit
 des devoirs rigoureux; il n'tait point en moi de rechercher ceux de
l'intrigue et de la corruption. J'aurais rougi de sacrifier des
principes sacrs au frivole honneur d'attacher mon nom  un grand
nombre de lois. Ne pouvant faire adopter beaucoup de dcrets favorables
 la libert, j'en ai repouss beaucoup de dsastreux; j'ai forc du
moins la tyrannie  parcourir un long circuit pour approcher du but
fatal o elle tendait. J'ai mieux aim souvent exciter des murmures
honorables que d'obtenir de honteux applaudissements; j'ai regard
comme un succs de faire retentir la voix de la vrit, lors mme que
j'tais sr de la voir repousse; portant toujours mes regards au del
de l'troite enceinte du sanctuaire de la lgislation, quand j'adressai
la parole au Corps reprsentatif, mon but tait surtout de me faire
entendre de la nation et de l'humanit; je voulais rveiller sans cesse
dans le coeur des citoyens ce sentiment de la dignit de l'homme et ces
principes ternels qui dfendent les droits des peuples contre les
erreurs ou contre les caprices du lgislateur mme. Si c'est un sujet
de reproche, comme vous le dites, de paratre souvent  la tribune; si
Phocion et Aristide, que vous citez, ne servaient leur patrie que dans
les camps et dans les tribunaux, je conviens que leur exemple me
condamne; mais voil mon excuse. Mais, quoi qu'il en soit d'Aristide et
de Phocion, j'avoue encore que cet orgueil intraitable que vous me
reprochez ternellement a constamment mpris la cour et ses faveurs,
que toujours il s'est rvolt contre toutes les factions avec
lesquelles j'ai pu partager la puissance et les dpouilles de la
nation, que, souvent redoutable aux tyrans et aux tratres, il ne
respecta jamais que la vrit, la faiblesse et l'infortune.

Vous demandez ce que j'ai fait. Oh! une grande chose, sans doute. J'ai
donn Brissot et Condorcet  la France. J'ai dit un jour  l'Assemble
constituante que, pour imprimer  son ouvrage un auguste caractre,
elle devait donner au peuple un grand exemple de dsintressement et de
magnanimit; que les vertus des lgislateurs devaient tre la premire
leon des citoyens; et je lui ai propos de dcrter qu'aucun de ses
membres ne pourrait tre rlu  la seconde lgislature; cette
proposition fut accueillie avec enthousiasme. Sans cela peut-tre
beaucoup d'entre eux seraient rests dans la carrire; et qui peut
rpondre que le choix du peuple de Paris ne m'et pas moi-mme appel 
la place qu'occupent aujourd'hui Brissot ou Condorcet? Cette action ne
peut tre compte pour rien par M. Brissot, qui, dans le pangyrique de
son ami, rappelant ses liaisons avec d'Alembert et sa gloire
acadmique, nous a reproch la tmrit avec laquelle nous jugeons des
hommes qu'il a appels _nos matres en patriotisme et en libert_.
J'aurais cru, moi, que dans cet art nous n'avions d'autre matre que la
nature.

Je pourrais observer que la Rvolution a rapetiss bien des grands
hommes de l'ancien rgime; que, si les acadmiciens et les gomtres
que M. Brissot nous propose pour modles, ont combattu et ridiculis
les prtres, ils n'en ont pas moins courtis les grands et ador les
rois, dont ils ont tir un assez bon parti; et qui ne sait avec quel
acharnement ils ont perscut la vertu et le gnie de la Libert dans
la personne de ce Jean-Jacques dont j'aperois ici l'image sacre, de
ce vrai philosophe qui seul,  mon avis, entre tous les hommes clbres
de ce temps-l, mrita ces honneurs publics prostitus depuis par
l'intrigue  des charlatans politiques et  de mprisables hros.

Quoi qu'il en soit, il n'en est pas moins vrai que, dans le systme de
M. Brissot, il doit paratre tonnant que celui de mes services que je
viens de rappeler ne m'ait pas mrit quelque indulgence de la part de
mes adversaires.

J'ai cru encore que, pour conserver la vertu des membres de l'Assemble
nationale pure de toute intrigue et de toute esprance corruptrice, il
fallait lever une barrire entre eux et le ministre, que leur devoir
tait de surveiller les ministres, et non de s'identifier avec eux ou
de le devenir eux-mmes; et l'Assemble constituante, consacrant ces
principes, a dcrt que les membres des lgislatures ne pourraient
parvenir au ministre ni accepter aucun emploi du pouvoir excutif
pendant quatre ans aprs la fin de leur mission. Aprs avoir lev
cette double digue contre l'ambition des reprsentants, il fallut la
dfendre encore longtemps contre les efforts incroyables de tous les
intrigants qu'elle mettait au dsespoir; et l'on peut facilement
conjecturer qu'il m'et t facile de composer avec eux sur ce point au
profit de mon intrt personnel. Eh bien! je l'ai constamment dfendue;
et je l'ai sauve du naufrage de la revision. Comment le dlire de la
haine a-t-il donc pu vous aveugler au point d'imprimer dans vos petites
feuilles et de rpandre partout dans vos petites coteries, et mme dans
les lieux publics, que celui qui provoqua ces deux dcrets aspire au
ministre pour lui et pour ses amis, que je veux renverser les nouveaux
ministres pour m'lever sur leurs ruines? Je n'ai pas encore dit un
seul mot contre les nouveaux ministres; il en est mme parmi eux que je
prfrerais, quant  prsent,  tout autre et que je pourrais dfendre
dans l'occasion: je veux seulement qu'on les surveille et qu'on les
claire, comme les autres; que l'on ne substitue pas les hommes aux
principes, et la personne des ministres au caractre des peuples: je
veux surtout qu'on dmasque tous les factieux. Vous demandez ce que
j'ai fait: et vous m'avez adress cette question, dans cette tribune,
dans cette Socit dont l'existence mme est un monument de ce que j'ai
fait! Vous n'tiez pas ici, lorsque, sous le glaive de la proscription,
environn de piges et de baonnettes, je la dfendais et contre toutes
les fureurs de nos modernes Syllas, et mme contre toute la puissance
de l'Assemble constituante. Interrogez donc ceux qui m'entendirent;
interrogez tous les amis de la Constitution rpandus sur toute la
surface de l'empire; demandez-leur quels sont les noms auxquels ils se
sont rallis, dans ces temps orageux. Sans ce que j'ai fait, vous ne
m'auriez point outrag dans cette tribune, car elle n'existerait plus;
et ce n'est pas vous qui l'auriez sauve. Demandez-leur qui a conseill
les patriotes perscuts, ranim l'esprit public, dnonc  la France
entire une coalition perfide et toute-puissante, arrt le cours de
ses sinistres projets, et converti ses jours de triomphe en des jours
d'angoisse et d'ignominie. J'ai fait tout ce qu'a fait le magistrat
intgre que vous louez dans les mmes feuilles o vous me dchirez.
C'est en vain que vous vous efforcez de sparer des hommes que
l'opinion publique et l'amour de la patrie ont unis. Les outrages que
vous me prodiguez sont dirigs contre lui-mme, et les calomniateurs
sont les flaux de tous les bons citoyens. Vous jetez un nuage sur la
conduite et sur les principes de mon compagnon d'armes, vous
enchrissez sur les calomnies de nos ennemis communs, quand vous osez
m'accuser de vouloir garer et flatter le peuple! Et comment le
pourrais-je! Je ne suis ni le courtisan, ni le modrateur, ni le
tribun, ni le dfenseur du peuple; je suis peuple moi-mme!

Mais par quelle fatalit tous les reproches que vous me faites sont-ils
prcisment les chefs d'accusation intents contre moi et contre Petion
au mois de juillet dernier par les d'Andr, les Bamave, les Duport, les
Lafayette! Comment se fait-il que, pour rpondre  vos inculpations, je
n'aie rien autre chose  faire que de vous renvoyer  l'adresse que
nous fmes  nos commettants, pour confondre leurs impostures et
dvoiler leurs intrigues? Alors, ils nous appelaient factieux; et vous
n'avez sur eux d'autre avantage que d'avoir invent le terme
d'_agitateur_, apparemment parce que l'autre est us. Suivant les gens
que je viens de nommer, c'tait nous qui _semions la division parmi les
patriotes;_ c'tait nous qui soulevions le peuple contre les lois,
contre l'Assemble nationale, c'est--dire l'opinion publique contre
l'intrigue et la trahison. Au reste, je ne me suis jamais tonn que
mes ennemis n'aient point conu qu'on pouvait tre aim du peuple sans
intrigue, ou le servir sans intrt. Comment l'aveugle-n peut-il avoir
l'ide des couleurs, et les mes viles deviner le sentiment de
l'humanit et les passions vertueuses? Comment croiraient-ils aussi que
le peuple peut lui-mme dispenser justement son estime ou son mpris?
Ils le jugent par eux-mmes; ils le mprisent et le craignent; ils ne
savent que le calomnier pour l'asservir et pour l'opprimer.

On me fait aujourd'hui un reproche d'un nouveau genre. Les personnages
dont j'ai parl, dans le temps o je fus nomm accusateur public du
Dpartement de Paris, firent clater hautement leur dpit et leur
fureur; l'un d'eux abandonna mme brusquement la place de prsident du
Tribunal criminel; aujourd'hui ils me font un crime d'avoir abdiqu ces
mmes fonctions qu'ils s'indignaient de voir entre mes mains! C'est une
chose digne d'attention de voir ce concert de tous les calomniateurs 
gages de l'aristocratie et de la cour, pour chercher dans une dmarche
de cette nature des motifs lches ou criminels! Ce qui n'est pas moins
remarquable, c'est de voir MM. Brissot et Guadet en faire un des
principaux chefs de l'accusation qu'ils ont dirige contre moi. Ainsi,
quand on reproche aux autres de briguer les places avec bassesse, on ne
peut m'imputer que mon empressement  les fuir ou  les quitter. Au
reste, je dois sur ce point  mes concitoyens une explication; et je
remercie mes adversaires de m'avoir eux-mmes prsent cette occasion
de la donner publiquement. Ils feignent d'ignorer les motifs de ma
dmission; mais le grand bruit qu'ils en ont fait me prouverait qu'ils
les connaissent trop bien; quand je ne les aurais pas d'avance annoncs
trs clairement  cette Socit et au public, il y a trois mois, le
jour mme de l'installation du Tribunal criminel; je vais les rappeler.
Aprs avoir donn une ide exacte des fonctions qui m'taient confies;
aprs avoir observ que les crimes de lse-nation n'taient pas de la
comptence de l'accusateur public; qu'il ne lui tait pas permis de
dnoncer directement les dlits ordinaires, et que son ministre se
bornait  donner son avis sur les affaires envoyes au Tribunal
criminel en vertu des dcisions du jur d'accusation; qu'il renfermait
encore la surveillance sur les officiers de police, le droit de
dnoncer directement leurs prvarications au Tribunal criminel, je suis
convenu que, renferme dans ces limites, cette place tait peut-tre la
plus intressante de la magistrature nouvelle. Mais j'ai dclar que,
dans la crise orageuse qui doit dcider de la libert de la France et
de l'univers, je connaissais un devoir encore plus sacr que d'accuser
le crime ou de dfendre l'innocence et la libert individuelle, avec un
titre public, dans des causes particulires, devant un Tribunal
judiciaire; ce devoir est celui de plaider la cause de l'humanit et de
la libert, comme homme et comme citoyen, au tribunal de l'univers et
de la postrit; j'ai dclar que je ferais tout ce qui serait en moi
pour remplir  la fois ces deux lches: mais que, si je m'apercevais
qu'elles taient au-dessus de mes forces, je prfrerais la plus utile
et la plus prilleuse; que nulle puissance ne pouvait me dtacher de
cette grande cause des nations que j'avais dfendue, que les devoirs de
chaque homme taient crits dans son coeur et dans son caractre, et
que, s'il le fallait, je saurais sacrifier ma place  mes principes et
mon intrt particulier  l'intrt gnral. J'ai conserv cette place
jusqu'au moment o je me suis assur qu'elle ne me permettait pas de
donner aucun moment au soin gnral de la chose publique; alors je me
suis dtermin  l'abdiquer. Je l'ai abdique, comme on jette son
bouclier pour combattre plus facilement les ennemis du bien public; je
l'ai abandonne, je l'ai _dserte_, comme on dserte ses
retranchements, pour monter  la brche. J'aurais pu me livrer sans
danger au soin paisible de poursuivre les auteurs des dlits privs, et
me faire pardonner peut-tre par les ennemis de la Rvolution une
inflexibilit de principes qui subjuguait leur estime. J'aime mieux
conserver la libert de djouer les complots trams contre le salut
public; et je dvoue ma tte aux fureurs des Syllas et des Clodius.
J'ai us du droit qui appartient  tout citoyen, et dont l'exercice est
laiss  sa conscience. Je n'ai vu l qu'un acte de dvouement, qu'un
nouvel hommage rendu par un magistrat aux principes de l'galit et 
la dignit du citoyen; si c'est un crime, je fais des voeux pour que
l'opinion publique n'en ait jamais de plus dangereux  punir.

Ainsi donc, les actions les plus honntes ne sont que de nouveaux
aliments de calomnie! Cependant, par quelle trange contradiction
feignez-vous de me croire ncessaire  une place importante, lorsque
vous me refusez toutes les qualits d'un bon citoyen? Que dis-je? Vous
me faites un crime d'avoir abandonn des fonctions publiques; et vous
prtendez que, pour me soustraire  ce que vous appelez l'idoltrie du
peuple, je devrais me condamner moi-mme  l'ostracisme! Qu'est-ce donc
que cette idoltrie prtendue, si ce n'est pas une nouvelle injure que
vous faites au peuple? N'est-ce pas tre aussi trop mfiant et trop
souponneux  la fois, de paratre tant redouter un simple citoyen qui
a toujours servi la cause de l'galit avec dsintressement, et de
craindre si peu les chefs de factions entours de la force publique,
qui lui ont dj port tant de coups mortels?

Mais quelle est donc cette espce d'ostracisme dont vous parlez? Est-ce
la renonciation  toute espce d'emplois publics, mme pour l'avenir?
Si elle est ncessaire pour vous rassurer contre moi, parlez, je
m'engage  en dposer dans vos mains l'acte authentique et solennel.
Est-ce la dfense d'lever dsormais la voix pour dfendre les
principes de la Constitution et les droits du peuple? De quel front
oseriez-vous me la proposer? Est-ce un exil volontaire, comme M. Guadet
l'a annonc en propres termes? Ah! ce sont les ambitieux et les tyrans
qu'il faudrait bannir. Pour moi, o voulez-vous que je me retire? Quel
est le peuple o je trouverai la libert tablie? Et quel despote
voudra me donner un asile? Ah! on peut abandonner sa patrie heureuse et
triomphante; mais menace, mais dchire, mais opprime, on ne la fuit
pas, on la sauve, ou on meurt pour elle. Le ciel qui me donna une me
passionne pour la libert et qui me fit natre sous la domination des
tyrans, le ciel qui prolongea mon existence jusqu'au rgne des factions
et des crimes, m'appelle peut-tre  tracer de mon sang la route qui
doit conduire mon pays au bonheur et  la libert; j'accepte avec
transport cette douce et glorieuse destine. Exigez-vous de moi un
autre sacrifice? Oui, il en est un que vous pouvez demander encore; je
l'offre  ma patrie, c'est celui de ma rputation. Je vous la livre,
runissez-vous tous pour la dchirer, joignez-vous  la foule
innombrable de tous les ennemis de la libert, unissez, multipliez vos
libelles priodiques, je ne voulais de rputation que pour le bien de
mon pays: si, pour la conserver, il faut trahir, par un coupable
silence, la cause de la vrit et du peuple, je vous l'abandonne; je
l'abandonne  tous les esprits faibles et versatiles que l'imposture
peut garer,  tous les mchants qui la rpandent. J'aurai l'orgueil
encore de prfrer  leurs frivoles applaudissements le suffrage de ma
conscience et l'estime de tous les hommes vertueux et clairs; appuy
sur elle et sur la vrit, j'attendrai le secours tardif du temps, qui
doit venger l'humanit trahie et les peuples opprims.

Voil mon apologie; c'est vous dire assez, sans doute, que je n'en
avais pas besoin. Maintenant il me serait facile de vous prouver que je
pourrais faire la guerre offensive avec autant d'avantages que la
guerre dfensive. Je ne veux que vous donner une preuve de modration.
Je vous offre la paix, aux seules conditions que les amis de la patrie
puissent accepter. A ces conditions, je vous pardonne volontiers toutes
vos calomnies; j'oublierai mme cette affectation cruelle avec laquelle
vous ne cessez de dfigurer ce que j'ai dit pour m'accuser d'avoir fait
contre l'Assemble nationale les rflexions qui s'adressaient  vous,
cette artificieuse politique avec laquelle vous vous tes toujours
efforcs de vous identifier avec elle, d'inspirer de sinistres
prventions contre moi  ceux de ses membres pour qui j'ai toujours
marqu le plus d'gards et d'estime. Ces conditions, les voici.

Je ne transige point sur les principes de la justice et sur les droits
de l'humanit. Vous me parlerez tant que vous voudrez du Comit
autrichien; vous ajouterez mme que je suis son agent involontaire,
suivant l'expression familire de quelques-uns de vos papiers. Moi qui
ne suis point initi dans les secrets de la cour, et qui ne puis
l'tre, moi qui ignore jusqu'o s'tendent l'influence et les relations
de ce Comit, je ne connais qu'une seule rgle de conduite, c'est la
Dclaration des Droits de l'homme et les principes de notre
Constitution. Partout o je vois un systme qui les viole constamment;
partout o j'aperois l'ambition, l'intrigue, la ruse et le
machiavlisme, je reconnais une faction; et toute faction tend de sa
nature  immoler l'intrt gnral  l'intrt particulier. Que l'on
s'appelle Cond, Cazals, Lafayette, Duport, Lameth ou autrement, peu
m'importe: je crois que sur les ruines de toutes les factions doivent
s'lever la prosprit publique et la souverainet nationale; et dans
ce labyrinthe d'intrigues, de perfidies et de conspirations, je cherche
la route qui conduit  ce but; voil ma politique, voil le seul fil
qui puisse guider les pas des amis de la raison et de la libert. Or,
quels que soient le nombre et les nuances des diffrents partis, je les
vois tous ligus contre l'galit et contre la Constitution; ce n'est
qu'aprs les avoir ananties qu'ils se disputeront la puissance
publique et la substance du peuple. De tous ces partis, le plus
dangereux,  mon avis, est celui qui a pour chef le hros qui, aprs
avoir assist  la rvolution du nouveau monde, ne s'est appliqu
jusqu'ici qu' arrter les progrs de la libert dans l'ancien, en
opprimant ses concitoyens. Voil,  mon avis, le plus grand des dangers
qui menacent la libert. Unissez-vous  nous pour le prvenir.
Dvoilez, comme dputs et comme crivains, et cette faction et ce
chef! Vous, Brissot, vous tes convenu avec moi, et vous ne pouvez le
nier, que Lafayette tait le plus dangereux ennemi de notre libert;
qu'il tait le bourreau et l'assassin du peuple; je vous ai entendu
dire, en prsence de tmoins, que la journe du Champ-de-Mars avait
fait rtrograder la Rvolution de vingt annes. Cet homme est-il moins
redoutable parce qu'il est  la tte d'une arme? Non.

Htez-vous donc, vous et vos amis, d'clairer la partie de la nation
qu'il a abuse; dployez le caractre d'un vritable reprsentant;
n'pargnez pas Narbonne plus que Lessart. Faites mouvoir
horizontalement le glaive des lois pour frapper toutes les ttes des
grands conspirateurs; si vous dsirez de nouvelles preuves de leurs
crimes, venez plus souvent dans nos sances, je m'engage  vous les
fournir. Dfendez la libert individuelle, attaque sans cesse par
cette faction; protgez les citoyens les plus prouvs contre ses
attentats journaliers; ne les calomniez pas; ne les perscutez pas
vous-mme; le costume des prtres a t supprim; effacez toutes ces
distinctions impolitiques et funestes par lesquelles Lafayette a voulu
lever une barrire entre les gardes nationales et la gnralit des
citoyens; faites rformer cet tat-major ouvertement vou  Lafayette,
et auquel on impute tous les dsordres, toutes les violences qui
oppriment le patriotisme. Il est temps de montrer un caractre dcid
de civisme et d'nergie vritable; il est temps de prendre les mesures
ncessaires pour rendre la guerre utile  la libert; dj les troubles
du Midi et de divers dpartements se rveillent; dj on nous crit de
Metz que depuis cette poque tout s'incline dans cette ville devant le
gnral; dj le sang a coul dans le dpartement du Bas-Rhin. A
Strasbourg, on vient d'emprisonner les meilleurs citoyens; Ditrich,
l'ami de Lafayette, est dnonc comme l'auteur de ces vexations; il
faut que je vous le dise: vous tes accus de protger ce Ditrich et
sa faction; non par moi, mais par la Socit des Amis de la
Constitution de Strasbourg. Effacez tous ces soupons, venez discuter
avec nous les grands objets qui intressent le salut de la patrie;
prenez toutes les mesures que la prudence exige pour teindre la guerre
civile et terminer heureusement la guerre trangre; c'est  la manire
dont vous accueillerez cette proposition que les patriotes vous
jugeront; mais, si vous la rejetez, rappelez-vous que nulle
considration, que nulle puissance ne peut empcher les amis de la
patrie de remplir leurs devoirs.



      *      *      *      *      *      *      *      *      *



_Rponse de Maximilien Robespierre  l'accusation de J.-B. Louvet
[imprim par ordre de la Convention nationale]_ (5 novembre 1792)




Citoyens, dlgus du peuple,


Une accusation, sinon trs redoutable, au moins trs grave et trs
solennelle, a t intente contre moi, devant la Convention nationale;
j'y rpondrai, parce que je ne dois pas consulter ce qui me convient le
mieux  moi-mme, mais ce que tout mandataire du peuple doit 
l'intrt public. J'y rpondrai, parce qu'il faut qu'en un moment
disparaisse le monstrueux ouvrage de la calomnie, si laborieusement
lev pendant plusieurs annes, peut-tre; parce qu'il faut bannir du
sanctuaire des lois la haine et la vengeance, pour y rappeler les
principes de la concorde. Citoyens, vous avez entendu l'immense
plaidoyer de mon adversaire; vous l'avez mme rendu public par la voie
de l'impression; vous trouverez sans doute quitable d'accorder  la
dfense la mme attention que vous avez donne  l'accusation.

De quoi suis-je accus? D'avoir conspir pour parvenir  la dictature,
ou au triumvirat, ou au tribunat. L'opinion de mes adversaires ne
parat pas bien fixe sur ces points. Traduisons toutes ces ides
romaines un peu disparates par le mot de pouvoir suprme, que mon
accusateur a employ ailleurs.

Or, on conviendra d'abord que si un pareil projet tait criminel, il
tait encore plus hardi; car, pour l'excuter, il fallait non seulement
renverser le trne, mais anantir la lgislature, et surtout empcher
encore qu'elle ne ft remplace par une Convention nationale; mais
alors comment se fait-il que j'aie le premier, dans mes discours
publics et dans mes crits, appel la Convention nationale, comme le
seul remde des maux de la patrie? Il est vrai que cette proposition
mme fut dnonce comme incendiaire, par mes adversaires actuels; mais
bientt la rvolution du 10 fit plus que la lgitimer, elle la ralisa.
Dirai-je que, pour arriver  la dictature, il ne suffisait pas de
matriser Paris; qu'il fallait asservir les 82 autres dpartements? O
taient mes trsors, o taient mes armes? O taient les grandes
places dont j'tais pourvu? Toute la puissance rsidait prcisment
dans les mains de mes adversaires. La moindre consquence que je puisse
tirer de tout ce que je viens de dire, c'est qu'avant que l'accusation
pt acqurir un caractre de vraisemblance, il faudrait au moins qu'il
ft pralablement dmontr que j'tais compltement fou: encore ne
vois-je pas ce que mes adversaires pourraient gagner  cette
supposition; car alors il resterait  expliquer comment des hommes
senss auraient pu se donner la peine de composer tant de beaux
discours, tant de belles affiches, de dployer tant de moyens, pour me
prsenter  la Convention nationale et  la France entire comme le
plus redoutable de tous les conspirateurs.

Mais venons aux preuves positives. L'un des reproches les plus
terribles que l'on m'ait faits, je ne le dissimule point, c'est le nom
de Marat. Je vais donc commencer par vous dire quels ont t mes
rapports avec lui. Je pourrai mme faire ma profession de foi sur son
compte, mais sans en dire ni plus de bien, ni plus de mal que j'en
pense. Car je ne sais point trahir ma pense, pour caresser l'opinion
gnrale.

Au mois de janvier 1792, Marat vint me trouver; jusque-l, je n'avais
eu avec lui aucune espce de relations directes, ni indirectes. La
conversation roula sur les affaires publiques, dont il me parla avec
dsespoir; je lui dis, moi, tout ce que les patriotes, mme les plus
ardents, pensaient de lui;  savoir qu'il avait mis lui-mme un
obstacle au bien que pouvaient produire les vrits utiles dveloppes
dans ses crits, en s'obstinant  revenir ternellement sur certaines
propositions absurdes et violentes, qui rvoltaient les amis de la
libert autant que les partisans de l'aristocratie. Il dfendit son
opinion; je persistai dans la mienne, et je dois avouer qu'il trouva
mes vues politiques tellement troites, que, quelque temps aprs,
lorsqu'il eut repris son journal, alors abandonn par lui depuis
quelque temps, en rendant compte lui-mme de la conversation dont je
viens de parler, il crivit en toutes lettres qu'il m'avait quitt
parfaitement convaincu que je n'avais _ni les vues ni l'audace d'un
homme d'Etat;_ et, si les critiques de Marat pouvaient tre des titres
de faveur, je pourrais remettre encore sous vos yeux quelques-unes de
ses feuilles publies six semaines avant la dernire rvolution, o il
m'accusait de feuillantisme, parce que, dans un ouvrage priodique, je
ne disais pas hautement qu'il fallait renverser la Constitution.

Depuis cette premire et unique visite de Marat, je l'ai retrouv 
l'assemble lectorale; ici je retrouve aussi M. Louvet, qui m'accuse
d'avoir dsign Marat pour dput, d'avoir mal parl de Priestley,
enfin d'avoir domin le corps lectoral par l'intrigue et par l'effroi.
Aux dclamations les plus absurdes et les plus atroces, comme aux
suppositions les plus romanesques et les plus hautement dmenties par
la notorit publique, je ne rponds que par les faits: les voici.

L'assemble lectorale avait arrt unanimement que tous les choix
qu'elle ferait seraient soumis  la ratification des assembles
primaires, et ils furent, en effet, examins et ratifis par les
sections. A cette grande mesure, elle en avait ajout une autre, non
moins propre  tuer l'intrigue, non moins digne des principes d'un
peuple libre, celle de statuer que les lections seraient faites 
haute voix et prcdes de la discussion publique des candidats. Chacun
usa librement du droit de les proposer. Je n'en prsentai aucun.
Seulement,  l'exemple de quelques-uns de mes collgues, je crus faire
une chose utile en proposant des observations gnrales sur les rgles
qui pouvaient guider les corps lectoraux dans l'exercice de leurs
fonctions. Je ne dis point de mal de Priestley; je ne pouvais en dire
d'un homme qui ne m'tait connu que par sa rputation de savant et par
une disgrce qui le rendait intressant aux yeux des amis de la
rvolution franaise. Je ne dsignai pas Marat plus particulirement
que les crivains courageux qui avaient combattu ou souffert pour la
cause de la rvolution; tels que l'auteur des _Crimes des rois_, et
quelques autres qui fixrent les suffrages de l'assemble. Voulez-vous
savoir la vritable cause qui les a runis en faveur de Marat en
particulier? C'est que, dans celte crise, o la chaleur du patriotisme
tait monte au plus haut degr, et o Paris tait menac par l'arme
des tyrans qui s'avanait, on tait moins frapp de certaines ides
exagres ou extravagantes qu'on lui reprochait que des attentats de
tous les perfides ennemis qu'il avait dnoncs et de la prsence des
maux qu'il avait prdits. Personne ne songeait alors que bientt son
nom seul servirait de prtexte pour calomnier et la dputation de Paris
et l'assemble lectorale et les assembles primaires elles-mmes. Pour
moi, je laisserai  ceux qui me connaissent le soin d'apprcier ce beau
projet form par certaines gens, de m'identifier,  quelque prix que ce
soit, avec un homme qui n'est pas moi. Et n'avais-je donc pas assez de
torts personnels, et mon amour, mes combats pour la libert, ne
m'avaient-ils pas suscit assez d'ennemis depuis le commencement de la
rvolution, sans qu'il soit besoin de m'imputer encore un excs que
j'ai vit, et des opinions que j'ai moi-mme condamnes le premier?

M. Louvet a fait dcouler les autres preuves dont il appuie son
systme, de deux autres sources principales: de ma conduite dans la
Socit des Jacobins, et de ma conduite dans le conseil gnral de la
commune.

Aux Jacobins, j'exerais, si on l'en croit, un despotisme d'opinion,
qui ne pouvait tre regard que comme l'avant-coureur de la dictature.
D'abord, je ne sais pas ce que c'est que le despotisme de l'opinion,
surtout dans une socit d'hommes libres, compose, comme vous le dites
vous-mmes, de 1.500 citoyens, rputs les plus ardents patriotes, 
moins que ce ne soit l'empire naturel des principes. Or, cet empire
n'est point personnel  tel homme qui les nonce; il appartient  la
raison universelle et  tous les hommes qui veulent couter sa voix. Il
appartenait  mes collgues de l'Assemble constituante, aux patriotes
de l'Assemble lgislative,  tous les citoyens qui dfendirent
invariablement la cause de la libert.

L'exprience a prouv, en dpit de Louis XVI et de ses allis, que
l'opinion des Jacobins et des socits populaires tait celle de la
nation franaise; aucun citoyen ne l'a cre, ni domine; et je n'ai
fait que la partager. A quelle poque rapportez-vous les torts que vous
me reprochez? Est-ce aux temps postrieurs  la journe du 10? Depuis
cette poque, jusqu'au moment o je parle, je n'ai pas assist plus de
six fois peut-tre  la Socit. C'est depuis le mois de janvier,
dites-vous, qu'elle a t entirement domine par _une faction trs peu
nombreuse, mais charge de crimes et d'immoralits dont j'tais le
chef_, tandis que tous les _hommes sages et vertueux_, tels que vous,
_gmissaient dans le silence et dans l'oppression_, de manire,
ajoutez-vous, avec le ton de la piti, que cette _socit, clbre par
tant de services rendus  la patrie, est maintenant tout  fait
mconnaissable_.

Mais si, depuis le mois de janvier, les Jacobins n'ont pas perdu la
confiance et l'estime de la nation, et n'ont pas cess de servir la
libert; si c'est depuis cette poque qu'ils ont dploy un plus grand
courage contre la cour et Lafayette; si c'est depuis cette poque que
l'Autriche et la Prusse leur ont dclar la guerre; si c'est depuis
cette poque qu'ils ont recueilli dans leur sein les fdrs rassembls
pour combattre la tyrannie, et prpar avec eux la sainte insurrection
du mois d'aot 1792, que faut-il conclure de ce que vous venez de dire,
sinon que c'est cette poigne de sclrats dont vous parlez qui ont
abattu le despotisme, et que vous et les vtres tiez trop sages et
trop amis du bon ordre pour tremper dans de telles conspirations; et
s'il tait vrai que j'eusse, en effet, obtenu aux Jacobins cette
influence que vous me supposez gratuitement, et que je suis loin
d'avouer, que pourriez-vous en induire contre moi?

Vous avez adopt une mthode bien sre et bien commode pour assurer
votre domination, c'est de prodiguer les noms de sclrats et de
monstres  vos adversaires, et de donner vos partisans pour les modles
du patriotisme; c'est de nous accabler  chaque instant du poids de nos
vices et de celui de vos vertus; cependant  quoi se rduisent, au
fond, tous vos griefs? La majorit des Jacobins rejetait vos opinions;
elle avait tort sans doute. Le public ne vous tait pas plus favorable;
qu'en pouvez-vous conclure en votre faveur? Direz-vous que je lui
prodiguais les trsors que je n'avais pas, pour faire triompher des
principes gravs dans tous les coeurs? Je ne vous rappellerai pas
qu'alors le seul objet de dissentiment qui nous divisait, c'tait que
vous dfendiez indistinctement tous les actes des nouveaux ministres,
et nous les principes; que vous paraissiez prfrer le pouvoir, et nous
l'galit. Je me contenterai de vous observer qu'il rsulte de vos
plaintes mmes que nous tions diviss d'opinion ds ce temps-l. Or,
de quel droit voulez-vous faire servir la Convention nationale
elle-mme  venger les disgrces de votre amour-propre ou de votre
systme? Je ne chercherai point  vous rappeler aux sentiments des mes
rpublicaines, mais soyez au moins aussi gnreux qu'un roi: imitez
Louis XII, et que le lgislateur oublie les injures de M. Louvet. Mais
non, ce n'est point l'intrt personnel qui vous guide, c'est l'intrt
de la libert; c'est l'intrt des moeurs qui vous arme contre cette
Socit qui _n'est plus qu'un repaire de factieux et de brigands qui
retiennent au milieu d'eux un petit nombre d'honntes gens tromps_.
Cette question est trop importante pour tre traite incidemment.
J'attendrai le moment o votre zle vous portera  demander  la
Convention nationale un dcret qui proscrive les Jacobins: nous verrons
alors si vous serez plus persuasifs ou plus heureux que Lafayette.
Avant de terminer cet article, dites-nous seulement ce que vous
entendez par ces deux portions du peuple que vous distinguez dans tous
vos discours, dans tous vos rapports, dont l'une est flagorne, adule,
gare par nous, dont l'autre est paisible, mais intimide; dont l'une
vous chrit et l'autre semble incliner  nos principes? Votre intention
serait-elle de dsigner ici, et ceux que Lafayette appelait les
honntes gens, et ceux qu'il nommait les sans-culottes et la canaille?

Il reste maintenant le plus fcond et le plus intressant des trois
chapitres qui composent votre plaidoyer diffamatoire, celui qui
concerne ma conduite au conseil gnral de la commune.

On me demande d'abord pourquoi, aprs avoir abdiqu la place
d'accusateur public, j'ai accept le titre d'officier municipal?

Je rponds que j'ai abdiqu, au mois de janvier 1791, la place
lucrative et nullement prilleuse, quoi qu'on dise, d'accusateur
public, et que j'ai accept les fonctions de membre du conseil de la
commune, le 10 aot 1792. On m'a fait un crime de la manire mme dont
je suis entr dans la salle o sigeait la nouvelle municipalit. Notre
dnonciateur m'a reproch trs srieusement d'avoir dirig mes pas vers
le bureau. Dans ces conjectures, o d'autres soins nous occupaient,
j'tais loin de prvoir que je serais oblig d'informer un jour la
Convention nationale que je n'avais t au bureau que pour faire
vrifier mes pouvoirs. M. Louvet n'en a pas moins conclu de tous ces
faits,  ce qu'il assure, que ce conseil gnral, ou du moins plusieurs
de ses membres, taient rservs  de hautes destines. Pouviez-vous en
douter? N'tait-ce pas une assez haute destine que celle de se dvouer
pour la patrie? Pour moi, je m'honore d'avoir ici  dfendre et la
cause de la commune et la mienne. Mais, non... je n'ai qu' me rjouir
de ce qu'un grand nombre de citoyens ont mieux servi la chose publique
que moi. Je ne veux point prtendre  une gloire qui ne m'appartient
pas. Je ne fus nomm que dans la journe du 10: mais ceux qui, plus tt
choisis, taient dj runis  la maison commune dans la nuit
redoutable, au moment o la conspiration de la cour tait prs
d'clater, ceux-l sont vritablement les hros de la libert; ce sont
ceux-l qui, servant de point de ralliement aux patriotes, armant les
citoyens, dirigeant les mouvements d'une insurrection tumultueuse d'o
dpendait le salut public, dconcertrent la trahison en faisant
arrter le commandant de la garde nationale vendu  la cour, aprs
l'avoir convaincu, par un crit de sa main, d'avoir donn aux
commandants de bataillons des ordres de laisser passer le peuple
insurgent, pour le foudroyer ensuite par derrire... Citoyens
reprsentants, si la plupart de vous ignoraient ces faits, qui se sont
passs loin de vos yeux, il vous importe de les connatre, ne ft-ce
que pour ne pas souiller les mandataires du peuple franais par une
ingratitude fatale  la cause de la libert; vous devez les entendre
avec intrt, du moins pour qu'il ne soit pas dit qu'ici les
dnonciations seules ont droit d'tre accueillies. Est-ce donc si
difficile de comprendre que, dans de telles circonstances, celte
municipalit tant calomnie dut renfermer les plus gnreux citoyens?
L taient ces hommes que la bassesse monarchique ddaigne, parce
qu'ils n'ont que des mes fortes et sublimes; l nous avons vu, et chez
les citoyens, et chez les magistrats nouveaux, des traits d'hrosme,
que l'incivisme et l'imposture s'efforceront en vain de ravir 
l'histoire.

Les intrigues disparaissent avec les passions qui les ont enfantes.
Les grandes actions et les grands caractres restent seuls. Nous
ignorons les noms des vils factieux qui assaillaient de pierres Caton
dans la tribune du peuple romain, et les regards de la postrit ne se
reposent que sur l'image sacre de ce grand homme.

Voulez-vous juger le conseil gnral rvolutionnaire de la commune de
Paris? Placez-vous au sein de cette immortelle rvolution qui l'a cr,
et dont vous tes vous-mmes l'ouvrage.

On vous entretient sans cesse, depuis votre runion, d'intrigants qui
s'taient introduits dans ce corps. Je sais qu'il en existait, en
effet, quelques-uns; et qui, plus que moi, a le droit de s'en plaindre?
Ils sont au nombre de mes ennemis; et d'ailleurs quel corps si pur et
si peu nombreux fut absolument exempt de ce flau?

On vous dnonce ternellement quelques actes rprhensibles imputs 
des individus. J'ignore ces faits; je ne les nie, ni ne les crois; car
j'ai entendu trop de calomnies pour croire aux dnonciations qui
partent de la mme source et qui toutes portent l'empreinte de
l'affectation ou de la fureur.

Je ne vous observerai pas mme que l'homme de ce conseil gnral, qu'on
est le plus jaloux de compromettre, chappe ncessairement  ces
traits; je ne m'abaisserai pas jusqu' observer que je n'ai jamais t
charg d'aucune espce de commission, ni ne me suis ml en aucune
manire d'aucune opration particulire, que je n'ai jamais prsid un
seul instant la commune, que jamais je n'ai eu la moindre relation avec
le Comit de surveillance tant calomni; car, tout compens, je
consentirais volontiers  me charger de tout le bien et de tout le mal
attribu  ce corps, que l'on a si souvent attaqu dans la vue de
m'inculper personnellement.

On lui reproche des arrestations qu'on appelle arbitraires, quoique
aucune n'ait t faite sans un interrogatoire.

Quand le consul de Rome eut touff la conspiration de Catilina,
Clodius l'accusa d'avoir viol les lois. Quand le consul rendit compte
au peuple de son administration, il jura qu'il avait sauv la patrie,
et le peuple applaudit. J'ai vu  cette barre tels citoyens qui ne sont
pas des Clodius, mais qui, quelque temps avant la rvolution du 10
aot, avaient eu la prudence de se rfugier  Rouen, dnoncer
emphatiquement la conduite du conseil de la commune de Paris. Des
arrestations illgales? Est-ce donc le code criminel  la main qu'il
faut apprcier les prcautions salutaires qu'exige le salut public,
dans les temps de crise amens par l'impuissance mme des lois? Que ne
nous reprochez-vous aussi d'avoir bris illgalement les plumes
mercenaires, dont le mtier tait de propager l'imposture et de
blasphmer contre la libert? Que n'instituez-vous une commission pour
recueillir les plaintes des crivains aristocratiques et royalistes?
Que ne nous reprochez-vous d'avoir consign tous les conspirateurs aux
portes de cette grande cit? Que ne nous reprochez-vous d'avoir dsarm
les citoyens suspects? d'avoir cart de nos assembles, o nous
dlibrions sur le salut public, les ennemis reconnus de la Rvolution?
Que ne faites-vous le procs  la fois, et  la municipalit, et 
l'assemble lectorale, et aux sections de Paris, et aux assembles
primaires mme des cantons, et  tous ceux qui nous ont imits? Car
toutes ces choses-l taient illgales, aussi illgales que la
rvolution, que la chute du trne et de la Bastille, aussi illgales
que la libert elle-mme?

Mais que dis-je? Ce que je prsentais comme une hypothse absurde n'est
qu'une ralit trs certaine. On nous a accuss, en effet, de tout
cela, et de bien d'autres choses encore. Ne nous a-t-on pas accuss
d'avoir envoy, de concert avec le conseil excutif, des commissaires
dans plusieurs dpartements, pour propager nos principes, et les
dterminer  s'unir aux Parisiens contre l'ennemi commun?

Quelle ide s'est-on donc forme de la dernire rvolution? La chute du
trne paraissait-elle si facile avant le succs? Ne s'agissait-il que
de faire un coup de main aux Tuileries? Ne fallait-il pas anantir dans
toute la France le parti des tyrans, et par consquent communiquer 
tous les dpartements la commotion salutaire qui venait d'lectriser
Paris? Et comment ce soin pouvait-il ne pas regarder ces mmes
magistrats qui avaient appel le peuple  l'insurrection? Il s'agissait
du salut public; il y allait de leurs ttes, et on leur a fait un crime
d'avoir envoy des commissaires aux autres communes, pour les engager 
avouer,  consolider leur ouvrage! Que dis-je? La calomnie a poursuivi
ces commissaires eux-mmes! Quelques-uns ont t jets dans les fers.
Le feuillantisme et l'ignorance ont calcul le degr de chaleur de leur
style; ils ont mesur toutes leurs dmarches avec le compas
constitutionnel, pour trouver le prtexte de travestir les
missionnaires de la rvolution en incendiaires, en ennemis de l'ordre
public. A peine les circonstances qui avaient enchan les ennemis du
peuple ont-elles cess, les mmes corps administratifs, tous les hommes
qui conspiraient contre lui, sont venus les calomnier devant la
Convention nationale elle-mme. Citoyens, vouliez-vous une rvolution
sans rvolution? Quel est cet esprit de perscution qui est venu
reviser, pour ainsi dire, celle qui a bris nos fers? Mais comment
peut-on soumettre  un jugement certain les effets que peuvent
entraner ces grandes commotions? Qui peut, aprs coup, marquer le
point prcis o devaient se briser les flots de l'insurrection
populaire? A ce prix, quel peuple pourrait jamais secouer le joug du
despotisme? Car s'il est vrai qu'une grande nation ne peut se lever par
un mouvement simultan, et que la tyrannie ne peut tre frappe que par
la portion des citoyens qui est plus prs d'elle, comment ceux-ci
oseront-ils l'attaquer, si, aprs la victoire, les dlgus, venant des
parties loignes de l'Etat, peuvent les rendre responsables de la
dure ou de la violence de la tourmente politique qui a sauv la
patrie? Ils doivent tre regards comme fonds de procuration tacite
pour la socit tout entire. Les Franais amis de la libert, runis 
Paris au mois d'aot dernier, ont agi  ce titre au nom de tous les
dpartements; il faut les approuver ou les dsavouer tout  fait. Leur
faire un crime de quelques dsordres apparents ou rels, insparables
d'une grande secousse, ce serait les punir de leur dvouement. Ils
auraient droit de dire  leurs juges: Si vous dsavouez les moyens que
nous avons employs pour vaincre, laissez-nous les fruits de la
victoire; reprenez votre constitution et toutes vos lois anciennes,
mais restituez-nous le prix de nos sacrifices et de nos combats;
rendez-nous nos concitoyens, nos frres, nos enfants qui sont morts
pour la cause commune. Citoyens, le peuple qui vous a envoys a tout
ratifi. Votre prsence ici en est la preuve; il ne vous a pas chargs
de porter l'oeil svre de l'inquisition sur les faits qui tiennent 
l'insurrection, mais de cimenter par les lois justes la libert qu'elle
lui a rendue. L'univers, la postrit ne verra dans ces vnements que
leur cause sacre et leur sublime rsultat; vous devez les voir comme
elle. Vous devez les juger, non en juges de paix, mais en hommes d'Etat
et en lgislateurs du monde. Et ne pensez pas que j'aie invoqu ces
principes ternels parce que nous avons besoin de couvrir d'un voile
quelques actions rprhensibles. Non, nous n'avons point failli, j'en
jure par le trne renvers, et par la rpublique qui s'lve.

On vous a parl bien souvent des vnements du 2 septembre; c'est le
sujet auquel j'tais le plus impatient d'arriver, et je le traiterai
d'une manire absolument dsintresse.

J'ai observ qu'arriv  cette partie de son discours, M. Louvet
lui-mme a gnralis d'une manire trs vague l'accusation dirige
auparavant contre moi personnellement; il n'en est pas moins certain
que la calomnie a travaill dans l'ombre. Ceux qui ont dit que j'avais
eu la moindre part aux vnements dont je parle sont des hommes ou
excessivement crdules, ou excessivement pervers. Quant  l'homme qui,
comptant sur le succs de la diffamation dont il avait d'avance arrang
tout le plan, a cru pouvoir alors imprimer impunment que je les avais
dirigs, je me contenterai de l'abandonner au remords, si le remords ne
supposait une me. Je dirai, pour ceux que l'imposture a pu garer,
qu'avant l'poque o ces vnements sont arrivs, j'avais cess de
frquenter le conseil gnral de la commune; l'assemble lectorale
dont j'tais membre avait commenc ses sances; que je n'ai appris ce
qui se passait dans les prisons que par le bruit public, et plus tard
que la plus grande partie des citoyens, car j'tais habituellement chez
moi ou dans les lieux o mes fonctions publiques m'appelaient. Quant au
conseil gnral de la commune, il est certain, aux yeux de tout homme
impartial, que, loin de provoquer les vnements du 2 septembre, il a
fait ce qui tait en son pouvoir pour les empcher. Si vous demandez
pourquoi il ne les a point empchs, je vais vous le dire. Pour se
former une ide juste de ces faits, il faut chercher la vrit, non
dans les crits ou dans les discours calomnieux qui les ont dnaturs,
mais dans l'histoire de la dernire rvolution.

Si vous avez pens que le mouvement imprim aux esprits par
l'insurrection du mois d'aot tait entirement expir au commencement
de septembre, vous vous tes tromps; et ceux qui ont cherch  vous
persuader qu'il n'y avait aucune analogie entre l'une et l'autre de ces
deux poques ont feint de ne connatre ni les faits, ni le coeur humain.

La journe du 10 aot avait t signale par un grand combat, dont
beaucoup de patriotes et beaucoup de soldats suisses avaient t les
victimes. Les plus grands conspirateurs furent drobs  la colre du
peuple victorieux, qui avait consenti  les remettre entre les mains
d'un nouveau tribunal. Mais le peuple tait dtermin  exiger leur
punition. Cependant, aprs avoir condamn trois ou quatre coupables
subalternes, le tribunal criminel se reposa. Montmorin avait t
absous; Depoix, et plusieurs conspirateurs de cette importance, avaient
t frauduleusement remis en libert; de grandes prvarications, en ce
genre, avaient transpir; et de nouvelles preuves de la conspiration de
la cour se dveloppaient chaque jour; presque tous les patriotes qui
avaient t blesss au chteau des Tuileries mouraient dans les bras de
leurs frres parisiens; on dposa sur le bureau de la commune des
balles mches, extraites du corps de plusieurs Marseillais et
plusieurs autres fdrs; l'indignation tait dans tous les coeurs.

Cependant une cause nouvelle, et beaucoup plus importante, acheva de
porter la fermentation  son comble. Un grand nombre de citoyens
avaient pens que la journe du 10 rompait les fils des conspirations
royales; ils regardaient la guerre comme termine, quand tout  coup la
nouvelle se rpand dans Paris que Longwy a t livr, que Verdun a t
livr, et qu' la tte d'une arme de 100.000 hommes, Brunswick
s'avance vers Paris: aucune place forte ne nous sparait des ennemis.
Notre arme divise, presque dtruite par les trahisons de Lafayette,
manquait de tout. Il fallait songer  la fois  trouver des armes, des
effets de campement, des vivres et des hommes. Le danger tait grand,
il paraissait plus grand encore. Danton se prsente  l'Assemble
lgislative, lui peint vivement les prils et les ressources, la porte
 prendre quelques mesures vigoureuses, et donne une grande impulsion 
l'opinion publique; il se rend  la maison commune, et invite la
municipalit  faire sonner le tocsin; le conseil gnral de la commune
sent que la patrie ne peut tre sauve que par les prodiges que
l'enthousiasme de la libert peut seul enfanter, et qu'il faut que
Paris tout entier s'branle pour courir au-devant des Prussiens; il
fait sonner le tocsin, pour avertir tous les citoyens de courir aux
armes; il leur en procure par tous les moyens qui sont en son pouvoir;
le canon d'alarme tonnait on mme temps; en un instant 40.000 hommes
sont arms, quips, rassembls, et marchent vers Chlons... Au milieu
de ce mouvement universel, l'approche des ennemis trangers rveille le
sentiment d'indignation et de vengeance qui couvait dans les coeurs
contre tes tratres qui les avaient appels. Avant d'abandonner leurs
foyers, leurs femmes et leurs enfants, les citoyens, les vainqueurs des
Tuileries veulent la punition des conspirateurs, qui leur avait t
souvent promise; on court aux prisons... Les magistrats pouvaient-ils
arrter le peuple? Car c'tait un mouvement populaire, et non, comme on
l'a ridiculement suppos, la sdition partielle de quelques sclrats
pays pour assassiner leurs semblables; et s'il n'en et pas t ainsi,
comment le peuple ne l'aurait-il pas empch? Comment la garde
nationale, comment les fdrs n'auraient-ils fait aucun mouvement pour
s'y opposer? Les fdrs eux-mmes taient l en grand nombre. On
connat les vaines rquisitions du commandant de la garde nationale; on
connat les vains efforts des commissaires de l'Assemble lgislative
qui furent envoys aux prisons.

J'ai entendu quelques personnes me dire froidement que la municipalit
devait proclamer la loi martiale. La loi martiale  l'approche de
l'ennemi! La loi martiale, aprs la journe du 10! La loi martiale pour
les complices du tyran dtrn contre le peuple! Que pouvaient les
magistrats contre la volont dtermine d'un peuple indign, qui
opposait  leurs discours, et le souvenir de sa victoire, et le
dvouement avec lequel il allait se prcipiter au devant des Prussiens,
et qui reprochait aux lois mmes la longue impunit des tratres qui
dchiraient le sein de leur patrie; ne pouvant les dterminer  se
reposer sur les tribunaux du soin de leur punition, les officiers
municipaux les engagrent  suivre des formes ncessaires, dont le but
tait de ne pas confondre, avec les coupables qu'ils voulaient punir,
les citoyens dtenus pour des causes trangres  la conspiration du 10
aot; et ce sont les officiers municipaux qui ont exerc ce ministre,
le seul service que les circonstances permettaient de rendre 
l'humanit, qu'on vous a prsents comme des brigands sanguinaires.

Le zle le plus ardent pour l'excution des lois ne peut justifier ni
l'exagration, ni la calomnie; or, je pourrais citer ici, contre les
dclamations de M. Louvet, un tmoignage non suspect: c'est celui du
ministre de l'Intrieur, qui, en blmant les excutions populaires en
gnral, n'a pas craint de parler de l'esprit de prudence et de justice
que le peuple (c'est son expression) avait montr dans cette conduite
illgale; que dis-je? je pourrais citer, on faveur du conseil gnral
de la commune, M. Louvet lui-mme, qui commenait l'une de ses affiches
de _La Sentinelle_ par ces mots: "Honneur au conseil gnral de la
commune, il a fait sonner le tocsin, il a sauv la patrie..." C'tait
alors le temps des lections.

On assure qu'un innocent a pri; on s'est plu  en exagrer le nombre:
mais un seul c'est beaucoup trop sans doute; citoyens, pleurez cette
mprise cruelle, nous l'avons pleure ds longtemps; c'tait un bon
citoyen; c'tait donc l'un de nos amis. Pleurez mme les victimes
coupables rserves  la vengeance des lois, qui ont tomb sous le
glaive de la justice populaire; mais que votre douleur ait un terme
comme toutes les choses humaines.

Gardons quelques larmes pour des calamits plus touchantes. Pleurez
cent mille patriotes immols par la tyrannie; pleurez nos citoyens
expirants sous leurs toits embrass, et les fils des citoyens massacrs
au berceau ou dans les bras de leurs mres. N'avez-vous pas aussi des
frres, des enfants, des pouses  venger? La famille des lgislateurs
franais, c'est la patrie; c'est le genre humain tout entier, moins les
tyrans et leurs complices. Pleurez donc, pleurez l'humanit abattue
sous leur joug odieux. Mais consolez-vous, si, imposant silence 
toutes les viles passions, vous voulez assurer le bonheur de votre
pays, et prparer celui du monde. Consolez-vous, si vous voulez
rappeler sur la terre l'galit et la justice exiles, et tarir, par
des lois justes, la source des crimes et des malheurs de vos semblables.

La sensibilit qui gmit presque exclusivement pour les ennemis de la
libert m'est suspecte. Cessez d'agiter sous mes yeux la robe sanglante
du tyran, ou je croirai que vous voulez remettre Rome dans ses fers. En
voyant ces peintures pathtiques des Lamballe, des Montmorin, de la
consternation des mauvais citoyens, et ces dclamations furieuses
contre des hommes connus sous des rapports tout  fait opposs,
n'avez-vous pas cru lire un manifeste de Brunswick ou de Cond?
Calomniateurs ternels, voulez-vous donc venger le despotisme?
Voulez-vous fltrir le berceau de la rpublique? Voulez-vous dshonorer
aux yeux de l'Europe la rvolution qui l'a enfante, et fournir des
armes  tous les ennemis de la libert? Amour de l'humanit, vraiment
admirable, qui tend  cimenter la misre et la servitude des peuples,
et qui cache le dsir barbare de se baigner dans le sang des patriotes!

A ces terribles tableaux, mon accusateur a li le projet qu'il me
supposait d'avilir le corps lgislatif, qui, disait-il, _tait
continuellement tourment, mconnu, outrag par un insolent dmagogue
qui venait  sa barre lui ordonner des dcrets_.

Espce de figure oratoire, par laquelle M. Louvet a travesti deux
ptitions que je fus charg de prsenter  l'Assemble lgislative, au
nom du conseil gnral de la commune, relativement  la cration du
nouveau dpartement de Paris. Avilir le corps lgislatif! Quelle
chtive ide vous tiez-vous donc forme de sa dignit? Apprenez qu'une
assemble o rside la majest du peuple franais ne peut tre avilie,
mme par ses propres oeuvres. Quand elle s'lve  la hauteur de sa
mission sublime, comment concevez-vous qu'elle puisse tre avilie par
les discours insenss d'un insolent dmagogue? Elle ne peut pas plus
l'tre que la divinit ne peut tre dgrade par les blasphmes de
l'impie; pas plus que l'clat de l'astre qui anime la nature ne peut
tre terni par les clameurs des hordes sauvages de l'Asie.

Si des membres d'une assemble auguste, oubliant leur existence comme
reprsentants d'un grand peuple, pour ne se souvenir que de leur mince
existence comme individus, sacrifiaient les grands intrts de
l'humanit  leur mprisable orgueil ou  leur lche ambition, ils ne
parviendraient pas mme, par cet excs de bassesse,  avilir la
reprsentation nationale; ils ne russiraient qu' s'avilir eux-mmes.

Mais, puisqu'il faut qu'au mois de novembre 1792, je rende compte  la
Convention nationale de ce que j'ai dit le 12 ou 13 aot, je vais le
faire. Pour apprcier ce chef d'accusation, il faut connatre quel
tait le motif de la dmarche de la commune auprs du corps lgislatif.

La rvolution du 10 aot avait ncessairement fait disparatre
l'autorit du dpartement, avec la puissance de la cour, dont il
s'tait dclar l'ternel champion; et le conseil gnral de la commune
en exerait le pouvoir. Il tait fermement convaincu, comme tous les
citoyens, qu'il lui serait impossible de soutenir le poids de la
rvolution commence, si on se htait de le paralyser par la
rsurrection du dpartement, dont le nom seul tait devenu odieux.
Cependant, ds le lendemain du premier jour de la rvolution, des
membres de la commission des 21, qui dirigeaient les travaux de
l'assemble, avaient prpar un projet de dcret, dont l'objet tait
d'annuler l'influence de la commune, en la renfermant dans les limites
qu'exerait le conseil gnral qui l'avait prcde. Le mme jour, des
affiches, o elle tait diffame de la manire la plus indcente,
couvrirent les murs de Paris; et nous connaissons les auteurs de ces
affiches; ils ont beaucoup de rapports avec les auteurs de l'accusation
 laquelle je rponds. Ce premier objet ayant chou, on imagina de
crer un nouveau dpartement, et le 12 ou le 13 on surprit 
l'Assemble un dcret qui en dterminait l'organisation. Le soir, je
fus charg par la commune, avec plusieurs autres dputs, de venir
prsenter  l'Assemble lgislative des observations puises dans le
principe que j'ai indiqu. Elles furent appuyes par plusieurs membres,
notamment par Lacroix, qui alla mme jusqu' censurer la commission des
Vingt-et-Un,  qui il attribuait le dcret; et, sur sa rdaction mme,
rassemble dcrta que les fonctions du nouveau corps administratif se
borneraient aux matires d'impositions, et que. relativement aux
mesures de salut public et de police, le conseil gnral ne
correspondrait directement qu'avec le corps lgislatif. Deux jours
aprs, une circonstance singulire nous ramena  la barre pour le mme
objet. La lettre de convocation, expdie par le ministre Roland pour
nommer les membres de l'administration provisoire du dpartement, tait
motive non sur le dernier dcret qui en circonscrivait les fonctions,
mais sur le premier dcret, que l'Assemble lgislative avait chang.
Le conseil gnral crut devoir rclamer contre cette conduite, et il
crut que le seul moyen de prvenir toutes ces divisions et tous les
conflits d'autorit, si dangereux dans ces circonstances critiques,
tait que l'administration provisoire ne prt que le titre de
commission administrative, qui dterminait clairement l'objet des
fonctions qui lui taient attribues par le dernier dcret. Tandis
qu'on discutait cette question  la commune, les membres nomms pour
remplacer le directoire viennent lui jurer fraternit, et lui dclarer
qu'ils ne voulaient prendre d'autre titre que celui de commission
administrative. Ce trait de civisme, digne des jours qui ont vu
renatre la libert, produisit une scne touchante. On arrte que les
membres du directoire et des dputs de la commune se rendront
sur-le-champ  l'Assemble lgislative pour lui en rendre compte et la
prier de consacrer la mesure salutaire dont je viens de parler. Je
portai la parole: c'est cette ptition que M. Louvet a qualifi
d'insolente. Voulez-vous apprcier ce reproche? Interrogez Hrault,
qui, dans cette sance, prsidait le corps lgislatif; il nous adressa
une rponse vritablement rpublicaine, qui exprimait une opinion aussi
favorable  l'objet de la ptition qu' ceux qui la prsentaient. Nous
fmes invits  la sance. Quelques orateurs ne pensrent pas comme
lui, et un membre, qui m'a vivement inculp le jour de l'accusation de
M. Louvet, s'leva trs durement et contre notre demande et contre la
commune elle-mme, et l'Assemble passa  l'ordre du jour. Lacroix vous
a dit que, dans le coin du ct gauche, je l'avais menac du tocsin.
Lacroix sans doute s'est tromp. Et il tait possible de confondre ou
d'oublier les circonstances, dont j'ai aussi des tmoins, mme dans
cette Assemble et parmi les membres du corps lgislatif. Je vais les
rappeler. Je me souviens trs bien que, dans ce coin dont on a parl,
j'entendis certains propos qui me parurent assez feuillantins, assez
peu dignes des circonstances o nous tions, entre autres celui-ci, qui
s'adressait  la commune: "Que ne faites-vous resonner le tocsin?"
C'est  ce propos, ou  un autre pareil, que je rpondis: "Les sonneurs
de tocsin sont ceux qui cherchent  aigrir les esprits par
l'injustice." Je me rappelle encore qu'alors un de mes collgues, moins
patient que moi, dans un mouvement d'humeur, tint en effet un propos
semblable  celui qu'on m'a attribu, et d'autres m'ont entendu
moi-mme le lui reprocher*. [* La vrit de ce rcit a t atteste
sur-le-champ par plusieurs membres de l'Assemble lgislative, dputs
 la Convention nationale. (_Note de Robespierre_.)] Quant  la
rptition du mme propos que l'on me fait tenir au comit des
Vingt-et-Un, la fausset de ce fait est encore plus notoire. Je ne
retournais au conseil gnral que pour dnoncer l'Assemble
lgislative, dit M. Louvet. Ce jour-l, retourn au conseil gnral
pour rendre compte de ma mission, je parlai avec dcence de l'Assemble
nationale, avec franchise de quelques membres de la commission des
Vingt-et-Un,  qui j'imputais le projet de faire rtrograder la
libert. On a os, par un rapprochement atroce, insinuer que j'avais
voulu compromettre la sret de quelques dputs, en les dnonant  la
commune durant les excutions des conspirateurs. J'ai dj rpondu 
cette infamie, en rappelant que j'avais cess d'aller  la commune
avant ces vnements, qu'il ne m'tait pas plus donn de prvoir que
les circonstances subites et extraordinaires qui les ont amens.
Faut-il vous dire que plusieurs de mes collgues, avant moi avaient
dj dnonc la perscution trame contre la commune par les deux ou
trois personnes dont on parle, et ce plan de calomnier les dfenseurs
de la libert et de diviser les citoyens au moment o il fallait runir
ses efforts pour touffer les conspirations du dedans et repousser les
ennemis trangers. Quelle est donc cette affreuse doctrine, que
dnoncer un homme et le tuer c'est la mme chose? Dans quelle
rpublique vivons-nous, si le magistrat qui, dans une assemble
municipale, s'explique librement sur les auteurs d'une trame
dangereuse, n'est plus regard que comme un provocateur au meurtre? Le
peuple, dans la journe mme du 10 aot, s'tait fait une loi de
respecter les membres les plus dcris du corps lgislatif; il a vu
paisiblement Louis XVI et sa famille traverser Paris, de l'Assemble au
Temple; et tout Paris sait que personne n'avait prch ce principe de
conduite plus souvent ni avec plus de zle que moi, soit avant, soit
depuis la rvolution du 10 aot. Citoyens, si jamais,  l'exemple des
Lacdmoniens, nous levons un temple  la peur, je suis d'avis qu'on
choisisse les ministres de son culte parmi ceux-l mmes qui nous
entretiennent sans cesse de leur courage et de leurs dangers.

Mais comment parlerai-je de cette lettre prtendue, timidement, et
j'ose dire trs gauchement prsente  votre curiosit? Une lettre
nigmatique adresse  un tiers! Des brigands anonymes! Des assassins
anonymes!... et, au milieu de ces nuages, ce mot, jet comme au hasard:
ils ne veulent entendre parler que de Robespierre... Des rticences,
des mystres dans des affaires si graves, et en s'adressant  la
Convention nationale! Le tout attach  un rapport bien astucieux,
aprs tant de libelles, tant d'affiches, tant de pamphlets, tant de
journaux de toutes les espces, distribus  si grands frais et de
toutes les manires, dans tous les coins de la rpublique... O homme
vertueux, homme exclusivement, ternellement vertueux, o vouliez-vous
donc aller par ces routes tnbreuses? Vous avez essay l'opinion...
Vous vous tes arrt, pouvant vous-mme de votre propre dmarche...
Vous avez bien fait; la nature ne vous a pas moul, ni pour de grandes
actions, ni pour de grands attentats.... Je m'arrte ici moi-mme, par
gards pour vous... Mais une autre fois examinez mieux les instruments
qu'on met entre vos mains... Vous ne connaissez pas l'abominable
histoire de l'homme  la missive nigmatique; cherchez-la, si vous en
avez le courage, dans les monuments de la police... Vous saurez un jour
quel prix vous levez attacher  la modration de l'ennemi que vous
vouliez perdre. Et croyez-vous que, si je voulais m'abaisser  de
pareilles plaintes, il me serait difficile de vous prsenter des
dnonciations un peu plus prcises et mieux appuyes? Je les ai
ddaignes jusqu'ici. Je sais qu'il y a loin du dessein profondment
conu de commettre un grand crime  certaines vellits,  certaines
menaces de mes ennemis, dont j'aurais pu faire beaucoup de bruit.
D'ailleurs, je n'ai jamais cru au courage des mchants. Mais
rflchissez sur vous-mme; et voyez avec quelle maladresse vous vous
embarrassez vous-mme dans vos propres piges... Vous vous tourmentez,
depuis longtemps, pour arracher  l'Assemble une loi contre les
provocateurs au meurtre: qu'elle soit porte; quelle est la premire
victime qu'elle doit frapper? N'est-ce pas vous qui avez dit
calomnieusement, ridiculement, que j'aspirais  la tyrannie?
N'avez-vous pas jur par Brutus d'assassiner les tyrans? Vous voil
donc convaincu, par votre propre aveu, d'avoir provoqu tous les
citoyens  m'assassiner. N'ai-je pas dj entendu, de cette tribune
mme, des cris de fureur rpondre  vos exhortations? Et ces promenades
de gens arms, qui bravent, au milieu de nous, l'autorit des lois et
des magistrats! Et ces cris qui demandent les ttes de quelques
reprsentants du peuple, qui mlent  des imprcations contre moi vos
louanges et l'apologie de Louis XVI! Qui les a appels? qui les gare?
qui les excite? Et vous parlez de lois, de vertu, d'agitateurs...

Mais sortons de ce cercle d'infamie que vous nous avez fait parcourir,
et arrivons  la conclusion de votre libelle.

Indpendamment de ce dcret sur la force arme, que vous cherchez 
extorquer par tant de moyens; indpendamment de cette loi tyrannique
contre la libert individuelle et contre celle de la presse, que vous
dguisez sous le spcieux prtexte de la provocation au meurtre, vous
demandez pour le ministre une espce de dictature militaire, vous
demandez une loi de proscription contre les citoyens qui vous
dplaisent, sous le nom d'ostracisme. Ainsi vous ne rougissez plus
d'avouer ouvertement le motif honteux de tant d'impostures et de
machinations; ainsi vous ne parlez de dictature que pour l'exercer
vous-mme sans aucun frein; ainsi vous ne parlez de proscriptions et de
tyrannie que pour proscrire et pour tyranniser; ainsi vous avez pens
que, pour faire de la Convention nationale l'aveugle instrument de vos
coupables desseins, il vous suffirait de prononcer devant elle un roman
bien astucieux, et de lui proposer de dcrter, sans dsemparer, la
perte de la libert et son propre dshonneur! Que me reste-t-il  dire
contre des accusateurs qui s'accusent eux-mmes?... Ensevelissons, s'il
est possible, ces misrables manoeuvres dans un ternel oubli.
Puissions-nous drober aux regards de la postrit ces jours peu
glorieux de notre histoire, o les reprsentants du peuple, gars par
de lches intrigues, ont paru oublier les grandes destines auxquelles
ils taient appels. Pour moi, je ne prendrai aucunes conclusions qui
me soient personnelles; j'ai renonc au facile avantage de rpondre aux
calomnies de mes adversaires par des dnonciations plus redoutables.
J'ai voulu supprimer la partie offensive de ma justification. Je
renonce  la juste vengeance que j'aurais le droit de poursuivre contre
mes calomniateurs. Je n'en demande point d'autre que le retour de la
paix et le triomphe de la libert. Citoyens, parcourez, d'un pas ferme
et rapide, votre superbe carrire. Et puiss-je, aux dpens de ma vie
et de ma rputation mme, concourir avec vous  la gloire et au bonheur
de notre commune patrie!



      *      *      *      *      *      *      *      *      *



_Opinion de Maximilien Robespierre, dput du dpartement de Paris,
sur le jugement de Louis XVI; imprim par ordre de la Convention
nationale_ (3 dcembre 1792)




Citoyens,


L'Assemble a t entrane,  son insu, loin de la vritable question.
Il n'y a point ici de procs  faire. Louis n'est point un accus. Vous
n'tes point des juges. Vous n'tes, vous ne pouvez tre que des hommes
d'Etat, et les reprsentants de la nation. Vous n'avez point une
sentence  rendre pour ou contre un homme, mais une mesure de salut
public  prendre, un acte de providence nationale  exercer. Un roi
dtrn, dans la rpublique, n'est bon qu' deux usages: ou  troubler
la tranquillit de l'Etat et  branler la libert, ou  affermir l'une
et l'autre  la fois. Or, je soutiens que le caractre qu'a pris
jusqu'ici votre dlibration va directement contre ce but. En effet,
quel est le parti que la saine politique prescrit pour cimenter la
rpublique naissante? C'est de graver profondment dans les coeurs le
mpris de la royaut, et de frapper de stupeur tous les partisans du
roi. Donc, prsenter  l'univers son crime comme un problme, sa cause
comme l'objet de la discussion la plus imposante, la plus religieuse,
la plus difficile qui puisse occuper les reprsentants du peuple
franais; mettre une distance incommensurable entre le seul souvenir de
ce qu'il fut, et la dignit d'un citoyen, c'est prcisment avoir
trouv le secret de le rendre encore dangereux  la libert.

Louis fut roi, et la rpublique est fonde: la question fameuse qui
vous occupe est dcide par ces seuls mots. Louis a t dtrn par ses
crimes; Louis dnonait le peuple franais comme rebelle; il a appel,
pour le chtier, les armes des tyrans ses confrres; la victoire et le
peuple ont dcid que lui seul tait rebelle: Louis ne peut donc tre
jug; il est dj condamn, ou la rpublique n'est point absoute.
Proposer de faire le procs  Louis XVI, de quelque manire que ce
puisse tre, c'est rtrograder vers le despotisme royal et
constitutionnel; c'est une ide contre-rvolutionnaire, car c'est
mettre la rvolution elle-mme en litige. En effet, si Louis peut tre
encore l'objet d'un procs, il peut tre absous; il peut tre innocent:
que dis-je! il est prsum l'tre jusqu' ce qu'il soit jug: mais si
Louis est absous, si Louis peut tre prsum innocent, que devient la
rvolution? Si Louis est innocent, tous les dfenseurs de la libert
deviennent des calomniateurs; les rebelles taient les amis de la
vrit et les dfenseurs de l'innocence opprime; tous les manifestes
des cours trangres ne sont que des rclamations lgitimes contre une
faction dominatrice. La dtention mme que Louis a subie jusqu' ce
moment est une vexation injuste; les fdrs, le peuple de Paris, tous
les patriotes de l'empire franais sont coupables: et ce grand procs
pendant au tribunal de la nature, entre le crime et la vertu, entre la
libert et la tyrannie, est enfin dcid en faveur du crime et de la
tyrannie.

Citoyens, prenez-y garde; vous tes ici tromps par de fausses notions.
Vous confondez les rgles du droit civil et positif avec les principes
du droit des gens; vous confondez les rapports des citoyens entre eux,
avec ceux des nations  un ennemi qui conspire contre elles. Vous
confondez aussi la situation d'un peuple en rvolution avec celle d'un
peuple dont le gouvernement est affermi.

Vous confondez une nation qui punit un fonctionnaire public, en
conservant la forme du gouvernement, et celle qui dtruit le
gouvernement lui-mme. Nous rapportons  des ides qui nous sont
familires un cas extraordinaire, qui dpend de principes que nous
n'avons jamais appliqus: ainsi, parce que nous sommes accoutums 
voir les dlits dont nous sommes les tmoins jugs selon des rgles
uniformes, nous sommes naturellement ports  croire que dans aucune
circonstance les nations ne peuvent avec quit svir autrement contre
un homme qui a viol leurs droits; et o nous ne voyons point un jur,
un tribunal, une procdure, nous ne trouvons point la justice. Ces
termes mmes, que nous appliquons  des ides diffrentes de celles
qu'elles expriment dans l'usage ordinaire, achvent de nous tromper.
Tel est l'empire naturel de l'habitude, que nous regardons les
conventions les plus arbitraires, quelquefois mme les institutions les
plus dfectueuses, comme la rgle absolue du vrai ou du faux, du juste
ou de l'injuste. Nous ne songeons pas mme que la plupart tiennent
encore ncessairement aux prjugs dont le despotisme nous a nourris.
Nous avons t tellement courbs sous son joug que nous nous relevons
difficilement jusqu'aux ternels principes de la raison; que tout ce
qui remonte  la source sacre de toutes les lois semble prendre  nos
yeux un caractre illgal, et que Tordre mme de la nature nous parat
un dsordre. Les mouvements majestueux d'un grand peuple, les sublimes
lans de la vertu, se prsentent souvent  nos yeux timides comme les
ruptions d'un volcan ou le renversement de la socit politique; et
certes ce n'est pas la moindre cause des troubles qui nous agitent que
cette contradiction entre la faiblesse de nos moeurs, la dpravation de
nos esprits, et la puret des principes, l'nergie des caractres que
suppose le gouvernement libre auquel nous osons prtendre.

Lorsqu'une nation a t force de recourir au droit de l'insurrection,
elle rentre dans l'tat de la nature  l'gard du tyran. Comment
celui-ci pourrait-il invoquer le pacte social? il l'a ananti: la
nation peut le conserver encore, si elle le juge  propos, pour ce qui
concerne les rapports des citoyens entre eux; mais l'effet de la
tyrannie et de l'insurrection, c'est de le rompre entirement par
rapport au tyran; c'est de les constituer rciproquement en tat de
guerre. Les tribunaux, les procdures judiciaires ne sont faites que
pour les membres de la cit.

C'est une contradiction trop grossire de supposer que la Constitution
puisse prsider  ce nouvel ordre de choses: ce serait supposer qu'elle
survit  elle-mme. Quelles sont les lois qui la remplacent? celles de
la nature; celle qui est la base de la socit mme, le salut du
peuple: le droit de punir le tyran et celui de le dtrner, c'est la
mme chose; l'un ne comporte pas d'autres formes que l'autre. Le procs
du tyran, c'est l'insurrection; son jugement, c'est la chute de sa
puissance; sa peine, celle qu'exige la libert du peuple.

Les peuples ne jugent pas comme les cours judiciaires; ils ne rendent
point de sentences, ils lancent la foudre; ils ne condamnent pas les
rois, ils les replongent dans le nant: et cette justice vaut bien
celle des tribunaux. Si c'est pour leur salut qu'ils s'arment contre
leurs oppresseurs, comment seraient-ils tenus d'adopter un mode de les
punir qui serait pour eux-mmes un nouveau danger?

Nous nous sommes laiss induire en erreur par des exemples trangers
qui n'ont rien de commun avec nous. Que Cromwell ait fait juger Charles
Ier par une commission judiciaire dont il disposait; qu'Elisabeth ait
fait condamner Marie d'Ecosse de la mme manire, il est naturel que
des tyrans qui immolent leurs pareils, non au peuple, mais  leur
ambition, cherchent  tromper l'opinion du vulgaire par des formes
illusoires: il n'est question l ni de principes, ni de libert, mais
de fourberie et d'intrigue. Mais le peuple, quelle autre loi peut-il
suivre que la justice et la raison appuyes de sa toute-puissance?

Dans quelle rpublique la ncessit de punir le tyran fut-elle
litigieuse? Tarquin fut-il appel en jugement? Qu'aurait-on dit  Rome
si des Romains avaient os se dclarer ses dfenseurs? Que
faisons-nous? Nous appelons de toutes parts des avocats pour plaider la
cause de Louis XVI; nous consacrons comme des actes lgitimes ce qui,
chez tout peuple libre, et t regard comme le plus grand des crimes;
nous invitons nous-mmes les citoyens  la bassesse et  la corruption:
nous pourrons bien un jour dcerner aux dfenseurs de Louis des
couronnes civiques, car, s'ils dfendent sa cause, ils peuvent esprer
de la faire triompher; autrement vous ne donneriez  l'univers qu'une
ridicule comdie; et nous osons parler de rpublique! Nous invoquons
des formes, parce que nous n'avons pas de principes; nous nous piquons
de dlicatesse, parce que nous manquons d'nergie; nous talons une
fausse humanit, parce que le sentiment de la vritable humanit nous
est tranger; nous rvrons l'ombre d'un roi, parce que nous ne savons
pas respecter le peuple; nous sommes tendres pour les oppresseurs,
parce que nous sommes sans entrailles pour les opprims.

Le procs  Louis XVI! Mais qu'est-ce que ce procs, si ce n'est
l'appel de l'insurrection  un tribunal ou  une assemble quelconque?
Quand un roi a t ananti par le peuple, qui a le droit de le
ressusciter pour en faire un nouveau prtexte de trouble et de
rbellion, et quels autres effets peut produire ce systme? En ouvrant
une arne aux champions de Louis XVI, vous renouvelez les querelles du
despotisme contre la libert, vous consacrez le droit de blasphmer
contre la rpublique et contre le peuple; car le droit de dfendre
l'ancien despote emporte le droit de dire tout ce qui tient  sa cause.
Vous rveillez toutes les factions, vous ranimez, vous encouragez le
royalisme assoupi: on pourra librement prendre parti pour ou contre.
Quoi de plus lgitime, quoi de plus naturel que de rpter partout les
maximes que ses dfenseurs pourront professer hautement  votre barre
et dans votre tribune mme! Quelle rpublique que celle dont les
fondateurs lui suscitent de toutes parts des adversaires pour
l'attaquer dans son berceau! Voyez quels progrs rapides a dj faits
ce systme.

A l'poque du mois d'aot dernier, tous les partisans de la royaut se
cachaient: quiconque et os entreprendre l'apologie de Louis XVI et
t puni comme un tratre. Aujourd'hui ils relvent impunment un front
audacieux; aujourd'hui les crivains les plus dcris de l'aristocratie
reprennent avec confiance leurs plumes empoisonnes ou trouvent des
successeurs qui les surpassent en impudeur; aujourd'hui des crits
prcurseurs de tous les attentats inondent la cit o vous rsidez, les
quatre-vingt-trois dpartements, et jusqu'au portique de ce sanctuaire
de la libert; aujourd'hui des hommes arms, arrivs  votre insu et
contre les lois, ont fait retentir les rues de cette cit de cris
sditieux, qui demandent l'impunit de Louis XVI; aujourd'hui Paris
renferme dans son sein des hommes rassembls, vous a-t-on dit, pour
l'arracher  la justice de la nation. Il ne vous reste plus qu' ouvrir
cette enceinte aux athltes qui se pressent dj pour briguer l'honneur
de rompre des lances en faveur de la royaut. Que dis-je? Aujourd'hui
Louis partage les mandataires du peuple; on parle pour, on parle contre
lui. Il y a deux mois, qui et pu souponner que ce serait une question
s'il tait inviolable ou non? Mais depuis qu'un membre de la Convention
nationale a prsent cette ide comme l'objet dune dlibration
srieuse, prliminaire  toute autre question, l'inviolabilit, dont
les conspirateurs de l'Assemble constituante ont couvert ses premiers
parjures, a t invoque pour protger ses derniers attentats. O crime!
 honte! La tribune du peuple franais a retenti du pangyrique de
Louis XVI; nous avons entendu vanter les vertus et les bienfaits du
tyran! A peine avons-nous pu arracher  l'injustice d'une dcision
prcipite l'honneur ou la libert des meilleurs citoyens. Que dis-je?
Nous avons vu accueillir avec une joie scandaleuse les plus atroces
calomnies contre des reprsentants du peuple connus par leur zle pour
la libert. Nous avons vu une partie de cette assemble proscrite par
l'autre, presque aussitt que dnonce par la sottise et par la
perversit combines. La cause du tyran seul est tellement sacre
qu'elle ne peut tre ni assez longuement ni assez librement discute:
et pourquoi nous en tonner? ce double phnomne tient  la mme cause.
Ceux qui s'intressent  Louis ou  ses pareils doivent avoir soif du
sang des dputs patriotes qui demandent, pour la seconde fois, sa
punition; ils ne peuvent faire grce qu' ceux qui se sont adoucis en
sa faveur. Le projet d'enchaner le peuple, en gorgeant ses
dfenseurs, a-t-il t un seul moment abandonn? et tous ceux qui les
proscrivent aujourd'hui, sous le nom d'anarchistes et d'agitateurs, ne
doivent-ils pas exciter eux-mmes les troubles que nous prsage leur
perfide systme? Si nous les en croyons, le procs durera au moins
plusieurs mois; il atteindra l'poque du printemps prochain, o les
despotes doivent nous livrer une attaque gnrale. Et quelle carrire
ouverte aux conspirateurs! Quel aliment donn  l'intrigue et 
l'aristocratie! Ainsi, tous les partisans de la tyrannie pourront
esprer encore dans les secours de leurs allis; et les armes
trangres pourront encourager l'audace des contre-rvolutionnaires, en
mme temps que leur or tentera la fidlit du tribunal qui doit
prononcer sur son sort. Juste ciel! toutes les hordes froces du
despotisme s'apprtent  dchirer de nouveau le sein de notre patrie,
au nom de Louis XVI! Louis combat encore contre nous du fond de son
cachot; et l'on doute s'il est coupable, si on peut le traiter en
ennemi! Je veux bien croire encore que la Rpublique n'est point un
vain nom dont on nous amuse: mais quels autres moyens pourrait-on
employer, si l'on voulait rtablir la royaut?

On invoque en sa faveur la Constitution. Je me garderai bien de rpter
ici tous les arguments sans rplique dvelopps par ceux qui ont daign
combattre cette espce d'objection.

Je ne dirai l-dessus qu'un mot pour ceux qu'ils n'auraient pu
convaincre. La Constitution vous dfendait tout ce que vous avez fait.
S'il ne pouvait tre puni que de la dchance, vous ne pouviez la
prononcer sans avoir instruit son procs. Vous n'aviez point le droit
de le retenir en prison. Il a celui de vous .demander sou largissement
et des dommages et intrts. La Constitution vous condamne: allez aux
pieds de Louis XVI invoquer sa clmence.

Pour moi, je rougirais de discuter plus srieusement ces arguties
constitutionnelles; je les relgue sur les bancs de l'cole ou du
palais, ou plutt dans les cabinets de Londres, de Vienne et de Berlin.
Je ne sais point discuter longuement o je suis convaincu que c'est un
scandale de dlibrer.

C'est une grande cause, a-t-on dit, et qu'il faut juger avec une sage
et lente circonspection. C'est vous qui en faites une grande cause: que
dis-je! c'est vous qui en faites une cause. Que trouvez-vous l de
grand? Est-ce la difficult? Non. Est-ce le personnage? Aux yeux de la
libert, il n'en est pas de plus vil; aux yeux de l'humanit, il n'en
est pas de plus coupable. Il ne peut en imposer encore qu' ceux qui
sont plus lches que lui. Est-ce l'utilit du rsultat? C'est une
raison de plus de le hter. Une grande cause, c'est un projet de loi
populaire; une grande cause, c'est celle d'un malheureux opprim par le
despotisme. Quel est le motif de ces dlais ternels que vous nous
recommandez? Craignez-vous de blesser l'opinion du peuple? Comme si le
peuple lui-mme craignait autre chose que la faiblesse ou l'ambition de
ses mandataires; comme si le peuple tait un vil troupeau d'esclaves
stupidement attach au stupide tyran qu'il a proscrit, voulant, 
quelque prix que ce soit, se vautrer dans la bassesse et dans la
servitude. Vous parlez de l'opinion; n'est-ce point  vous de la
diriger, de la fortifier? Si elle s'gare, si elle se dprave,  qui
faudrait-il s'en prendre, si ce n'est  vous-mmes? Craignez-vous les
rois trangers ligus contre vous? Oh! sans doute, le moyen de les
vaincre, c'est de paratre les craindre! Le moyen de confondre les
despotes, c'est de respecter leur complice! Craignez-vous les peuples
trangers? Vous croyez donc encore  l'amour inn de la tyrannie.
Pourquoi donc aspirez-vous  la gloire d'affranchir le genre humain?
Par quelle contradiction supposez-vous que les nations, qui n'ont point
t tonnes de la proclamation des droits de l'humanit, seront
pouvantes du chtiment de l'un de ses plus cruels oppresseurs? Enfin,
vous redoutez, dit-on, les regards de la postrit. Oui, la postrit
s'tonnera, en effet, de notre inconsquence et de notre faiblesse, et
nos descendants riront  la fois de la prsomption et des prjugs de
leurs pres.

On a dit qu'il fallait du gnie pour approfondir cette question. Je
soutiens qu'il ne faut que de la bonne foi. Il s'agit bien moins de
s'clairer que de ne pas s'aveugler volontairement. Pourquoi ce qui
nous parat clair dans un temps nous semble-t-il obscur dans un autre?
Pourquoi ce que le bon sens du peuple dcide aisment se change-t-il,
pour ses dlgus, en problme presque insoluble? Avons-nous le droit
d'avoir une volont contraire  la volont gnrale, et une sagesse
diffrente de la raison universelle?

J'ai entendu les dfenseurs de l'inviolabilit avancer un principe
hardi, que j'aurais presque hsit moi-mme  noncer. Ils ont dit que
ceux qui, le 10 aot, auraient immol Louis XVI, auraient fait une
action vertueuse; mais la seule base de cette opinion ne pouvait tre
que les crimes de Louis XVI et les droits du peuple. Or, trois mois
d'intervalle ont-ils chang ses crimes ou les droits du peuple? Si
alors on l'arracha  l'indignation publique, ce fut sans doute
uniquement pour que sa punition, ordonne solennellement par la
Convention nationale au nom de la nation, en devnt plus imposante pour
les ennemis de l'humanit: mais remettre en question s'il est coupable
ou s'il peut tre puni, c'est trahir la foi donne au peuple franais.
Il est peut-tre des gens qui, soit pour empcher que l'Assemble ne
prenne un caractre digne d'elle, soit pour ravir aux nations un
exemple qui lverait les mes  la hauteur des principes rpublicains,
soit par des motifs encore plus honteux, ne seraient pas fchs qu'une
main prive remplt les fonctions de la justice nationale. Citoyens,
dfiez-vous de ce pige: quiconque oserait donner un tel conseil ne
servirait que les ennemis du peuple. Quoi qu'il arrive, la punition de
Louis n'est bonne dsormais qu'autant qu'elle portera le caractre
solennel d'une vengeance publique. Qu'importe au peuple le mprisable
individu du dernier roi?

Reprsentants, ce qui lui importe, ce qui vous importe  vous-mmes,
c'est que vous remplissiez les devoirs qu'il vous a imposs. La
rpublique est proclame; mais nous l'avez-vous donne? Vous n'avez pas
encore fait une seule loi qui justifie ce nom; vous n'avez pas encore
rform un seul abus du despotisme: tez les noms, nous avons encore la
tyrannie tout entire, et, de plus, des factions plus viles, et des
charlatans plus immoraux, avec de nouveaux ferments de troubles et de
guerre civile. La rpublique! et Louis vit encore! et vous placez
encore la personne du roi entre nous et la libert! A force de
scrupules, craignons de nous rendre criminels; craignons qu'en montrant
trop d'indulgence pour le coupable, nous ne nous mettions nous-mmes 
sa place.

Nouvelle difficult. A quelle peine condamnerons-nous Louis? La peine
de mort est trop cruelle. Non, dit un autre, la vie est plus cruelle
encore; je demande qu'il vive. Avocats du roi, est-ce par piti ou par
cruaut que vous voulez le soustraire  la peine de ses crimes? Pour
moi, j'abhorre la peine de mort prodigue par vos lois; et je n'ai pour
Louis ni amour ni haine; je ne hais que ses forfaits. J'ai demand
l'abolition de la peine de mort  l'assemble que vous nommez encore
constituante; et ce n'est pas ma faute si les premiers principes de la
raison lui ont paru des hrsies morales et politiques. Mais vous, qui
ne vous avistes jamais de les rclamer en faveur de tant de malheureux
dont les dlits sont moins les leurs que ceux du gouvernement, par
quelle fatalit vous en souvenez-vous seulement pour plaider la cause
du plus grand de tous les criminels? Vous demandez une exception  la
peine de mort pour celui-l seul qui peut la lgitimer. Oui, la peine
de mort, en gnral, est un crime, et par cette raison seule que,
d'aprs les principes indestructibles de la nature, elle ne peut tre
justifie que dans les cas o elle est ncessaire  la sret des
individus ou du corps social. Or, jamais la sret publique ne la
provoque contre les dlits ordinaires, parce que la socit peut
toujours les prvenir par d'autres moyens, et mettre le coupable dans
l'impuissance de lui nuire. Mais un roi dtrn, au sein d'une
rvolution qui n'est rien moins que cimente par des lois justes; un
roi dont le nom seul attire le flau de la guerre sur la nation agite;
ni la prison, ni l'exil ne peut rendre son existence indiffrente au
bonheur public; et cette cruelle exception aux lois ordinaires que la
justice avoue ne peut tre impute qu' la nature de ses crimes. Je
prononce  regret celte fatale vrit... mais Louis doit mourir, parce
qu'il faut que la patrie vive. Chez un peuple paisible, libre et
respect au dedans comme au dehors, on pourrait couter les conseils
qu'on vous donne d'tre gnreux: mais un peuple  qui l'on dispute
encore sa libert, aprs tant de sacrifices et de combats, un peuple
chez qui les lois ne sont encore inexorables que pour les malheureux,
un peuple chez qui les crimes de la tyrannie sont des sujets de
dispute, un tel peuple doit vouloir qu'on le venge; et la gnrosit
dont on vous flatte ressemblerait trop  celle d'une socit de
brigands qui se partagent des dpouilles.

Je vous propose de statuer ds ce moment sur le sort de Louis. Quant 
sa femme, vous la renverrez aux tribunaux, ainsi que toutes les
personnes prvenues des mmes attentats. Son fils sera gard au Temple,
jusqu' ce que la paix et la libert publique soient affermies. Quant 
Louis, je demande que la Convention nationale le dclare ds ce moment
tratre  la nation franaise, criminel envers l'humanit; je demande
qu' ce titre il donne un grand exemple au monde, dans le lieu mme o
sont morts, le 10 aot, les gnreux martyrs de la libert, et que cet
vnement mmorable soit consacr par un monument destin  nourrir
dans le coeur des peuples le sentiment de leurs droits et l'horreur des
tyrans; et, dans l'me des tyrans, la terreur salutaire de la justice
du peuple.



      *      *      *      *      *      *      *      *      *



_Second discours de Maximilien Robespierre, sur le jugement de Louis
Capet;  prononc  la Convention nationale, le 28 dcembre, l'an
premier de la Rpublique [imprim sur ordre de la Socit des Amis de
la Libert et de l'Egalit]_ (28 dcembre 1792)




Citoyens.


Par quelle fatalit la question qui devrait runir le plus facilement
tous les suffrages et tous les intrts des reprsentants du peuple ne
parat-elle que le signal des dissensions et des temptes? Pourquoi les
fondateurs de la rpublique sont-ils diviss sur la punition du tyran?
Je n'en suis pas moins convaincu que nous sommes tous pntrs d'une
gale horreur pour le despotisme, enflamms du mme zle pour la sainte
galit; et j'en conclus que nous devons nous rallier aisment aux
principes de l'intrt public et de l'ternelle justice.

Je ne rpterai point qu'il est des formes sacres qui ne sont pas
celles du barreau; qu'il est des principes indestructibles, suprieurs
aux rubriques consacres par l'habitude et par les prjugs; que le
vritable jugement d'un roi, c'est le mouvement spontan et universel
d'un peuple fatigu de la tyrannie, qui brise le sceptre entre les
mains du tyran qui l'opprime; que c'est l le plus sr, le plus
quitable et le plus pur de tous les jugements. Je ne vous rpterai
pas que Louis tait dj condamn, avant le dcret par lequel vous avez
prononc qu'il serait jug par vous; je ne veux raisonner ici que dans
le systme qui a prvalu. Je pourrais mme ajouter que je partage, avec
le plus faible d'entre vous, toutes les affections particulires qui
peuvent l'intresser au sort de l'accus. Inexorable, quand il s'agit
de calculer, d'une manire abstraite, le degr de svrit que la
justice des lois doit dployer contre les ennemis de l'humanit, j'ai
senti chanceler dans mon coeur la vertu rpublicaine, en prsence du
coupable humili devant la puissance souveraine. La haine des tyrans et
l'amour de l'humanit ont une source commune dans le coeur de l'homme
juste, qui aime son pays. Mais, citoyens, la dernire preuve de
dvouement que les reprsentants du peuple doivent  la patrie, c'est
d'immoler ces premiers mouvements de la sensibilit naturelle au salut
d'un grand peuple et de l'humanit opprime. Citoyens, la sensibilit
qui sacrifie l'innocence au crime est une sensibilit cruelle; la
clmence qui compose avec la tyrannie est barbare.

Citoyens, c'est  l'intrt suprme du salut public que je vous
rappelle. Quel est le motif qui vous force  vous occuper de Louis? Ce
n'est pas le dsir d'une vengeance indigne de la nation; c'est la
ncessit de cimenter la libert et la tranquillit publique par la
punition du tyran. Tout mode de le juger, tout systme de lenteur qui
compromet la tranquillit publique, contrarie donc directement votre
but; il vaudrait mieux que vous eussiez absolument oubli le soin de le
punir que de faire de son procs une source de troubles et un
commencement de guerre civile. Chaque instant de retard amne pour nous
un nouveau danger; tous les dlais rveillent les esprances coupables,
encouragent l'audace des ennemis de la libert, nourrissent au sein de
cette assemble la sombre dfiance, les soupons cruels; citoyens,
c'est la voix de la patrie alarme qui vous presse de hter la dcision
qui doit la rassurer. Quel scrupule enchane encore votre zle? Je n'en
trouve le motif, ni dans les principes des amis de l'humanit, ni dans
ceux des philosophes, ni dans ceux des hommes d'Etat, ni mme dans ceux
des praticiens les plus subtils et les plus pineux. La procdure est
arrive  son dernier terme. Avant-hier, l'accus vous a dclar qu'il
n'avait rien de plus  dire pour sa dfense; il a reconnu que toutes
les formes qu'il dsirait taient remplies; il a dclar qu'il n'en
exigeait point d'autres. Le moment mme o il vient de faire entendre
sa justification est le plus favorable  sa cause. Il n'est pas de
tribunal au monde qui n'adoptt, en sret de conscience, un pareil
systme. Un malheureux, pris en flagrant dlit, ou prvenu seulement
d'un crime ordinaire, sur des preuves mille fois moins clatantes, et
t condamn dans vingt-quatre heures. Fondateurs de la rpublique,
selon ces principes, vous pouviez juger, il y a longtemps, avec
scurit, le tyran du peuple franais. Quel tait le motif d'un nouveau
dlai? Vouliez-vous acqurir de nouvelles preuves crites contre
l'accus? Non. Vouliez-vous faire entendre des tmoins? Cette ide
n'est encore entre dans la tte d'aucun de nous. Doutiez-vous du
crime? Non. Vous auriez dout de la lgitimit ou de la ncessit de
l'insurrection; vous douteriez de ce que la nation croit fermement;
vous seriez trangers  notre rvolution; et, loin de punir le tyran,
c'est  la nation elle-mme que vous auriez fait le procs. Avant-hier,
le seul motif que l'on ait allgu pour prolonger la dcision de cette
affaire a t la ncessit de mettre  l'aise la conscience des membres
que l'on a supposs n'tre point encore convaincus des attentats de
Louis. Cette supposition gratuite, injurieuse et absurde a t dmentie
par la discussion mme.

Citoyens, il importe ici de jeter un regard sur le pass et de vous
retracer  vous-mmes vos propres principes et mme vos propres
engagements. Dj, frapps des grands intrts que je viens de vous
reprsenter, vous aviez fix deux fois, par deux dcrets solennels,
l'poque o vous deviez juger Louis irrvocablement; avant-hier tait
la seconde de ces deux poques. Lorsque vous rendtes chacun de ces
deux dcrets, vous vous promettiez bien que ce serait l le dernier
terme; et, loin de croire que vous violiez en cela la justice et la
sagesse, vous tiez plutt tents de vous reprocher  vous-mmes trop
de facilit. Vous trompiez-vous alors? Non, citoyens, c'est dans les
premiers moments que vos vues taient plus saines, et vos principes
plus srs; plus vous vous laisserez engager dans ce systme, plus vous
perdrez de votre nergie et de votre sagesse; plus la volont des
reprsentants du peuple, gare, mme  leur insu peut-tre,
s'loignera de la volont gnrale, qui doit tre leur suprme
rgulatrice. Il faut le dire, tel est le cours naturel des choses,
telle est la pente malheureuse du coeur humain. Je ne puis me dispenser
de vous rappeler ici un exemple frappant, analogue aux circonstances o
nous sommes, et qui doit nous instruire. Quand Louis, au retour de
Varennes, fut soumis au jugement des premiers reprsentants du peuple,
un cri gnral d'indignation s'levait contre lui dans l'Assemble
constituante; il n'y avait qu'une voix pour le condamner. Peu de temps
aprs, toutes les ides changrent, les sophismes et les intrigues
prvalurent sur la libert et sur la justice; c'tait un crime de
rclamer contre lui la svrit des lois  la tribune de l'Assemble
nationale; et ceux qui vous demandent aujourd'hui, pour la seconde
fois, la punition de ses attentats, furent alors perscuts, proscrits,
calomnis dans toute l'tendue de la France, prcisment parce qu'ils
taient rests en trop petit nombre fidles  la cause publique et aux
principes svres de la libert; Louis seul tait sacr; les
reprsentants du peuple, qui l'accusaient, n'taient que des factieux,
des dsorganisateurs, et, qui pis est, des rpublicains. Que dis-je? Le
sang des meilleurs citoyens, le sang des femmes et des enfants coula
pour lui sur l'autel de la patrie. Citoyens, nous sommes des hommes
aussi, sachons mettre  profit l'exprience de nos devanciers.

Je n'ai pas cru cependant  la ncessit du dcret qui vous fut propos
de juger sans dsemparer. Ce n'est pas que je me dtermine par le motif
de ceux qui ont cru que cette mesure accuserait la justice ou les
principes de la Convention nationale. Non, mme  ne vous considrer
que comme des juges, il tait une raison trs morale qui pouvait
facilement la justifier en elle-mme: c'est de soustraire les juges 
toute influence trangre; c'est de garantir leur impartialit et leur
incorruptibilit, en les renfermant seuls avec leur conscience et les
preuves, jusqu'au moment o ils auront prononc leur sentence. Tel est
le motif de la loi anglaise, qui soumet les jurs  la gne qu'on
voulait vous imposer; telle tait la loi adopte chez plusieurs peuples
clbres par leur sagesse; une pareille conduite ne vous et pas
dshonors plus qu'elle ne dshonore l'Angleterre et les autres nations
qui ont suivi les mmes maximes; mais, moi, je la juge encore
superflue, parce que je suis convaincu que la dcision de cette affaire
ne sera pas recule au del du terme o vous serez suffisamment
clairs, et que votre zle pour le bien public est pour vous une loi
plus imprieuse que vos dcrets.

Au reste, il tait difficile de rpondre aux raisons que je viens de
dvelopper; mais, pour retarder votre jugement, on vous a parl de
l'honneur de la nation, de la dignit de l'Assemble. L'honneur des
nations, c'est de foudroyer les tyrans et de venger l'humanit avilie!
La gloire de la Convention nationale consiste  dployer un grand
caractre et  immoler les prjugs serviles aux principes salutaires
de la raison et de la philosophie; il consiste  sauver la patrie et 
cimenter la libert par un grand exemple donn  l'univers. Je vois sa
dignit s'clipser  mesure que nous oublions cette nergie des maximes
rpublicaines pour nous garer dans un ddale de chicanes inutiles, et
que nos orateurs,  celte tribune, font faire  la nation un nouveau
cours de monarchie. La postrit vous admirera ou vous mprisera selon
le degr de vigueur que vous montrerez dans cette occasion; et cette
vigueur sera la mesure aussi de l'audace ou de la souplesse des
despotes trangers avec vous, elle sera le gage de notre servitude ou
de notre libert, de notre prosprit ou de notre misre. Citoyens, la
victoire dcidera si vous tes des rebelles ou les bienfaiteurs de
l'humanit; et c'est la hauteur de votre caractre qui dcidera la
victoire. Citoyens, trahir la cause du peuple et notre propre
conscience, livrer la patrie  tous les dsordres que les lenteurs d'un
tel procs doivent exciter, voil le seul danger que nous devions
craindre. Il est temps de franchir l'obstacle fatal qui nous arrte
depuis si longtemps  l'entre de notre carrire; alors, sans doute,
nous marcherons ensemble d'un pas ferme vers le but commun de la
flicit publique; alors les passions haineuses qui mugissent trop
souvent dans ce sanctuaire de la libert feront place  l'amour du bien
public,  la sainte mulation des amis de la patrie, et tous les
projets des ennemis de l'ordre public seront confondus. Mais que nous
sommes encore loin de ce but, si elle peut prvaloir ici, cette trange
opinion, que d'abord on et  peine os imaginer, qui ensuite a t
souponne, qui, enfin, a t hautement propose!

Pour moi, ds ce moment, j'ai vu confirmer toutes mes craintes et mes
soupons. Nous avions tout d'abord paru inquiets sur les suites des
dlais que la marche de cette affaire pouvait entraner, et il ne
s'agit rien moins que de la rendre interminable; nous redoutions les
troubles que chaque moment de retard pouvait amener, et voil qu'on
nous garantit en quelque sorte le bouleversement invitable de la
rpublique. Eh! que nous importe que l'on cache un dessein funeste sous
le voile de la prudence, et mme sous le prtexte du respect pour la
souverainet du peuple! Ce fut l l'art perfide de tous les tyrans
dguiss sous les dehors du patriotisme, qui ont, jusques ici,
assassin la libert et caus tous nos maux. Ce ne sont point les
dclamations sophistiques, mais le rsultat, qu'il faut peser.

Oui, je le dclare hautement, je ne vois plus dsormais, dans le procs
du tyran, qu'un moyen de nous ramener au despotisme, par l'anarchie.
C'est vous que j'en atteste, citoyens; au premier moment o il fut
question du procs de Louis le dernier, de la Convention nationale,
convoque alors expressment pour le juger; lorsque vous partiez de vos
dpartements, enflamms de l'amour de la libert, pleins de ce gnreux
enthousiasme que vous inspiraient les preuves rcentes de la confiance
d'un peuple magnanime, que nulle influence trangre n'avait encore
altr; que dis-je? au premier moment o il fut ici question d'entamer
cette affaire, si quelqu'un vous et dit: "Vous croyez que vous aurez
termin le procs du tyran dans huit jours, dans quinze jours, dans
trois mois; vous vous trompez: ce ne sera pas mme vous qui prononcerez
la peine qui lui est due, qui le jugerez dfinitivement; je vous
propose de renvoyer cette affaire aux 44.000 sections qui partagent la
nation franaise, afin qu'elles prononcent toutes sur ce point; et vous
adopterez cette proposition." Vous auriez ri de la confiance du
motionnaire, vous auriez repouss la motion, comme incendiaire, et
faite pour allumer la guerre civile. Le dirai-je? On assure que la
disposition des esprits est change; telle est, sur plusieurs,
l'influence d'une atmosphre pestifre, que les ides les plus simples
et les plus naturelles sont souvent touffes par les plus dangereux
sophismes. Imposez silence  tous les prjugs,  toutes les
suggestions; examinons de sang-froid cette singulire question.

Vous allez donc convoquer les assembles primaires, pour les occuper
chacune sparment de la destine de leur ci-devant roi; c'est--dire
que vous allez changer toutes les assembles de canton, toutes les
sections des villes, en autant de lices orageuses, o l'on combattra
pour ou contre la personne de Louis, pour ou contre la royaut; car il
existe bien des gens pour qui il est peu de distance entre le despote
et le despotisme. Vous me garantissez que ces discussions seront
parfaitement paisibles, et exemptes de toute influence dangereuse: mais
garantissez-moi donc auparavant que les mauvais citoyens, que les
modrs, que les feuillants, que les aristocrates n'y trouveront aucun
accs, qu'aucun avocat bavard et astucieux ne viendra surprendre les
gens de bonne foi et apitoyer sur le sort du tyran des hommes simples
qui ne pourront prvoir les consquences politiques d'une funeste
indulgence ou d'une dlibration irrflchie. Mais que dis-je? Cette
faiblesse mme de l'Assemble, pour ne point employer une expression
plus forte, ne sera-t-elle pas le moyen le plus sr de rallier tous les
royalistes, tous les ennemis de la libert, quels qu'ils soient, de les
rappeler dans les assembles du peuple qu'ils avaient fui, au moment o
il vous nomma, dans ces temps heureux de la crise rvolutionnaire, qui
rendit quelque vigueur  la libert expirante? Pourquoi ne
viendraient-ils pas dfendre leur chef, puisque la loi appellera
elle-mme tous les citoyens, pour venir discuter cette grande question
avec une entire libert? Or, qui est plus discret, plus adroit, plus
fcond en ressources, que les intrigants, que les honntes gens,
c'est--dire que les fripons de l'ancien et mme du nouveau rgime?
Avec quel art ils dclameront d'abord contre le roi, pour conclure
ensuite en sa faveur! Avec quelle loquence ils proclameront la
souverainet du peuple, les droits de l'humanit, pour ramener le
royalisme et l'aristocratie! Mais, citoyens, sera-ce bien le peuple qui
se trouvera  ces assembles primaires? Le cultivateur abandonnera-t-il
son champ? L'artisan quittera-t-il le travail auquel est attache son
existence journalire, pour feuilleter le Code pnal, et dlibrer dans
une assemble tumultueuse sur le genre de peine que Louis Capet a
encouru, et sur bien d'autres questions peut-tre qui ne seront pas
moins trangres  ses mditations. J'ai entendu dj distinguer le
peuple et la nation, prcisment  l'occasion de cette motion mme.
Pour moi, qui croyais ces mots synonymes, je me suis aperu qu'on
renouvelait l'antique distinction que j'ai entendu faire par une partie
de l'Assemble constituante; et je sens qu'il faut entendre par le
peuple, la nation, moins les ci-devant privilgis et les honntes
gens; or, je conois que tous les honntes gens, que tous les
intrigants de la rpublique, pourront bien se runir en force dans les
assembles primaires, abandonnes par la majorit de la nation, qu'on
appelle ignoblement le peuple, et entraner les bonnes gens, peut-tre
mme traiter les amis fidles de la libert de _cannibales_, _de
dsorganisateurs_, _de factieux_. Je ne vois, moi, dans ce prtendu
appel au peuple, qu'un appel de ce que le peuple a voulu, de ce que le
peuple a fait, au moment o il dployait sa force, dans le seul temps
o il exprimait sa propre volont, c'est--dire dans le temps de
l'insurrection du 10 aot,  tous les ennemis secrets de l'galit,
dont la corruption et la lchet avaient ncessit l'insurrection
elle-mme. Car ceux qui redoutent le plus les mouvements salutaires qui
enfantent la libert sont prcisment ceux qui cherchent  exciter tous
les troubles qui peuvent ramener le despotisme ou l'aristocratie. Mais
quelle ide, grand Dieu! de vouloir faire juger la cause d'un homme,
que dis-je? la moiti de sa cause, par un tribunal compos de 44.000
tribunaux particuliers. Si l'on voulait persuader au monde qu'un roi
est un tre au-dessus de l'humanit, si l'on voulait rendre incurable
la maladie honteuse du royalisme, quel moyen plus ingnieux pourrait-on
imaginer que de convoquer une nation de 25 millions d'hommes pour le
juger, que dis-je? pour appliquer la peine qu'il peut avoir encourue;
et cette ide de rduire les fonctions du souverain  la facult de
dterminer la peine n'est pas, sans doute, le trait le moins adroit que
prsente ce systme.

On a voulu, sans doute, luder par l quelques-unes des objections
qu'il pouvait rencontrer. On a senti que l'ide d'une procdure 
instruire par toutes les assembles primaires de l'Empire franais
tait trop ridicule; et on a pris le parti de leur soumettre uniquement
la question de savoir quel est le degr de svrit que le crime de
Louis XVI pouvait provoquer; mais on n'a fait que multiplier les
absurdits, sans diminuer les inconvnients. En effet, si une partie de
la cause de Louis est porte au souverain, qui peut empcher qu'il ne
l'examine tout entire? Qui peut lui contester le droit de revoir le
procs, de recevoir les mmoires, d'entendre la justification de
l'accus, de l'admettre  demander grce  la nation assemble, et ds
lors de plaider la cause tout entire? Croit-on que les partisans
hypocrites du systme contraire  l'galit ngligeront de faire valoir
ces motifs, et de rclamer le plein exercice des droits de la
souverainet? Voil donc ncessairement une procdure commence dans
chaque assemble primaire. Mais ft-elle rduite  la question de la
peine, encore faudra-t-il qu'elle soit discute? Et qui ne croira pas
avoir le droit de la discuter ternellement, quand l'assemble
conventionnelle n'aura pas os la dcider elle-mme? Qui peut indiquer
le terme o cette grande affaire serait termine? La clrit du
dnouement dpendra des intrigues qui agiteront chaque section des
diverses sections de la France; ensuite de l'activit ou de la lenteur
avec lesquelles les suffrages seront recueillis par les assembles
primaires; ensuite de la ngligence ou du zle, de la fidlit ou de la
partialit avec laquelle ils seront recenss par les directoires, et
transmis  la Convention nationale, qui en fera le relev? Cependant,
la guerre trangre n'est point termine; la saison approche, o tous
les despotes allis ou complices de Louis XVI doivent dployer toutes
leurs forces contre la rpublique naissante; et ils trouveront la
nation dlibrante sur Louis XVI! Ils la trouveront occupe  dcider
s'il a mrit la mort, interrogeant le Code pnal, ou pesant les motifs
de le traiter avec indulgence ou avec svrit. Ils la surprendront
puise, fatigue par ces scandaleuses dissensions. Alors, si les amis
intrpides de la libert, aujourd'hui perscuts avec tant de fureur,
ne sont point encore immols, ils auront quelque chose de mieux  faire
que de disputer sur un point de procdure; il faudra qu'ils volent  la
dfense de la patrie; il faudra qu'ils laissent la tribune et le
thtre des assembles, converties en arnes de chicaneurs, aux amis
naturels de la royaut, aux riches, aux gostes, aux hommes lches et
faibles,  tous les champions du feuillantisme et de l'aristocratie.
Mais quoi! les citoyens qui combattent aujourd'hui pour la libert,
tous nos frres qui ont abandonn leurs femmes et leurs enfants pour
voler  son secours, pourront-ils dlibrer dans vos villes et dans vos
assembles, lorsqu'ils seront dans nos camps ou sur le champ de
bataille? Et qui, plus qu'eux, aurait droit de voter dans la cause de
la tyrannie et de la libert? Les paisibles citadins auront-ils le
privilge de la dcider en leur absence? Que dis-je, cette cause
n'est-elle pas particulirement la leur? Ne sont-ce pas nos gnreux
soldats des troupes de ligne qui, ds les premiers jours de la
rvolution, ont mpris les ordres sanguinaires de Louis, commandant le
massacre de leurs concitoyens? Ne sont-ce pas eux qui, depuis ce temps,
ont t perscuts par la cour, par Lafayette, par tous les ennemis du
peuple? Ne sont-ce pas nos braves volontaires qui, dans les derniers
temps, ont sauv la patrie avec eux, par leur sublime dvouement, en
repoussant les satellites du despotisme, que Louis a ligus contre
nous? Absoudre le tyran ou ses pareils, ce serait les condamner
eux-mmes; ce serait les vouer  la vengeance du despotisme et de
l'aristocratie, qui n'a jamais cess de les poursuivre; car de tout
temps il y aura un combat  mort entre les vrais patriotes et les
oppresseurs de l'humanit: ainsi, tandis que tous les citoyens les plus
courageux rpandraient le reste de leur sang pour la patrie, la lie de
la nation, les hommes les plus lches et les plus corrompus, tous ces
reptiles de la chicane, tous les bourgeois orgueilleux et aristocrates,
tous les ci-devant privilgis, cachs sous le masque du civisme, tous
les hommes ns pour ramper et pour opprimer sous un roi, matres des
assembles dsertes par la vertu simple et indigente, dtruiraient
impunment l'ouvrage des hros de la libert, livreraient leurs femmes
et leurs enfants  la servitude, et, seuls, dcideraient insolemment
des destines de l'Etat! Voil donc le plan affreux que l'hypocrisie la
plus profonde, disons le mot, que la friponnerie la plus honte ose
cacher sous le nom de la souverainet du peuple, qu'elle veut anantir.
Mais ne voyez-vous pas que ce projet ne tend qu' dtruire la
Convention elle-mme; que, les assembles primaires une fois
convoques, l'intrigue et le feuillantisme les dtermineront 
dlibrer sur toutes les propositions qui pourront servir leurs vues
perfides; qu'elles remettront en question jusqu' la proclamation de la
rpublique, dont la cause se lie naturellement aux questions qui
concernent le roi dtrn? Ne voyez-vous pas que la tournure insidieuse
donne au jugement de Louis ne fait que reproduire, sous une autre
forme, la proposition qui vous fut faite dernirement par Guadet de
convoquer les assembles primaires pour rviser le choix des dputs,
et que vous avez alors repousse avec horreur? Ne voyez-vous point,
dans tous les cas, qu'il est impossible qu'une si grande multitude
d'assembles soient entirement d'accord, et que cette seule division,
au moment de l'approche des ennemis, est la plus grande de toutes les
calamits? Ainsi la guerre civile unira ses fureurs au flau de la
guerre trangre; et les intrigants ambitieux transigeront avec les
ennemis du peuple, sur les ruines de la patrie, et sur les cadavres
sanglants de ses dfenseurs.

Et c'est au nom de la paix publique, c'est sous le prtexte d'viter la
guerre civile qu'on vous propose cette motion insense! On craint la
guerre civile, on craint le retour de la royaut, si vous punissez
promptement le roi qui a conspir contre la libert; le moyen de
dtruire la tyrannie, c'est de conserver le tyran; le moyen de prvenir
la guerre civile, c'est d'en allumer sur-le-champ le flambeau. Cruels
sophistes; c'est ainsi qu'on a raisonn de tout temps pour nous
tromper. N'est-ce pas au nom de la paix et de la libert mme que
Louis, Lafayette, et tous ses complices, dans l'Assemble constituante
et ailleurs, troublaient l'Etat, calomniaient et assassinaient le
patriotisme?

Pour vous dterminer  accueillir cet trange systme, on vous a fait
un dilemme non moins trange, selon moi: "ou bien le peuple veut la
mort du tyran, ou il ne la veut pas; s'il la veut, quel inconvnient de
recourir  lui? s'il ne la veut pas, de quel droit pouvez-vous
l'ordonner?"

Voici ma rponse: d'abord je ne doute pas, moi, que le peuple la
veuille, si vous entendez par ce mot la majorit de la nation, sans en
exclure la portion la plus nombreuse, la plus infortune et la plus
pure de la socit, celle sur qui psent tous les crimes de l'gosme
et de la tyrannie. Cette majorit a exprim son voeu au moment o elle
secoua le joug de votre ci-devant roi; elle a commenc, elle a soutenu
la rvolution; elle a des moeurs, cette majorit, elle a du courage;
mais elle n'a ni finesse, ni loquence; elle foudroie les tyrans, mais
elle est souvent la dupe des fripons. Cette majorit ne doit point tre
fatigue par des assembles continuelles, o une minorit intrigante
domine trop souvent. Elle ne peut tre dans vos assembles politiques,
quand elle est dans ses ateliers; elle ne peut juger Louis XVI, quand
elle nourrit  la sueur de son front les robustes citoyens qu'elle
donne  la patrie. Je me fie  la volont gnrale, surtout dans les
moments o elle est veille par l'intrt pressant du salut public; je
redoute l'intrigue, surtout dans les troubles qu'elle amne, et au
milieu des piges qu'elle a longtemps prpars. Je redoute l'intrigue,
quand les aristocrates encourags relvent une tte altire; quand les
migrs reviennent, au mpris des lois; quand l'opinion publique est
travaille par les libelles, dont une faction toute-puissante inonde la
France, qui ne disent jamais un mot de rpublique, qui n'clairent
jamais les esprits sur le procs de Louis le dernier, qui ne propagent
que les opinions favorables  sa cause, qui calomnient tous ceux qui
poursuivent sa condamnation avec le plus de zle. Je ne vois donc dans
votre systme que le projet de dtruire l'ouvrage du peuple et de
rallier les ennemis qu'il a vaincus. Si vous avez un respect si
scrupuleux pour sa volont souveraine, sachez la respecter; remplissez
la mission qu'il vous a confie. C'est se jouer de la majest du
souverain que de lui renvoyer une affaire qu'il vous a chargs de
terminer promptement. Si le peuple avait le temps de s'assembler pour
juger des procs ou pour dcider des questions d'Etat, il ne vous et
point confi le soin de ses intrts. La seule manire de lui tmoigner
notre fidlit, c'est de faire des lois justes, et non de lui donner la
guerre civile. Et de quel droit faites-vous l'injure au peuple de
douter de son amour pour la libert? Affecter un pareil doute,
qu'est-ce autre chose que le faire natre et favoriser l'audace de tous
les partisans de la royaut?

Rpondez vous-mmes  cet autre dilemme: ou vous croyez que l'intrigue
dominera dans les dlibrations que vous provoquez, ou vous pensez que
ce sera l'amour de la libert et la raison. Au premier cas, j'avoue que
vos mesures sont parfaitement bien entendues pour bouleverser la
rpublique et ressusciter la tyrannie; au second cas, les Franais
assembls verront avec indignation la dmarche que vous proposez: ils
mpriseront des reprsentants qui n'auront point os remplir le devoir
sacr qui leur tait impos. Ils dtesteront la lche politique de ceux
qui ne se souviennent de la souverainet du peuple que lorsqu'il s'agit
de mnager l'ombre de la royaut. Ils s'indigneront de voir que leurs
reprsentants feignent d'ignorer le mandat qu'il leur a donn. Ils vous
diront: "Pourquoi nous consultez-vous sur la punition du plus grand des
criminels, lorsque le coupable le plus digne d'indulgence tombe sous le
glaive des lois sans notre intervention? Pourquoi faut-il que les
reprsentants de la nation prononcent sur le crime, et la nation
elle-mme sur la peine? Si vous tes comptents pour l'une de ces
questions, pourquoi ne l'tes-vous pas pour l'autre? Si vous tes assez
hardis pour rsoudre l'une, pourquoi tes-vous assez timides pour
n'oser aborder l'autre? Connaissez-vous les lois moins bien que les
citoyens qui vous ont choisis pour les faire? Le Code pnal est-il
ferm pour vous? Ne pouvez-vous point y lire la peine dcerne contre
les conspirateurs? Or, quand vous aurez jug que Louis a conspir
contre la libert ou contre la sret de l'Etat, quelle difficult
trouvez-vous  dclarer qu'il l'a encourue? Cette consquence est-elle
si obscure, qu'il faille des milliers d'assembles pour la tirer?"

Par quel motif a-t-on voulu vous conduire  cet excs d'absurdit? On a
voulu vous faire peur, en vous prsentant le peuple vous demandant
compte du sang du tyran que vous auriez fait couler? Peuple franais,
coute, on te suppose prt  demander compte  tes reprsentants du
sang de ton assassin, pour dispenser tes reprsentants de demander
compte  l'assassin de ton sang qu'il a vers! Et vous, reprsentants,
on vous mprise assez pour prtendre vous conduire par la terreur 
l'oubli de la vertu. Si ceux qui vous mprisent sont ceux qui vous
persuadent, je n'ai plus rien  vous dire, puisqu'il est vrai que la
peur ne raisonne pas; et dans ce cas, ce n'est pas l'affaire de Louis
XVI qu'il faut renvoyer au peuple, c'est la rvolution tout entire;
car, pour fonder la libert, pour soutenir la guerre contre tous les
despotes et contre tous les vices, il faut au moins prouver son courage
autrement que par de vaines formules.

Citoyens, je connais le zle qui vous anime pour le bien public: vous
tiez le dernier espoir de la patrie; vous pouvez la sauver encore.
Pourquoi faut-il que nous soyons quelquefois obligs de croire que nous
avons commenc notre carrire sous d'affreux auspices? C'est par la
terreur et par la calomnie que l'intrigue gara l'Assemble
constituante, dont la majorit tait bien intentionne, et qui avait
fait d'abord de si grandes choses. Je suis effray de la ressemblance
que j'aperois entre deux priodes de notre rvolution, que le mme roi
a rendues mmorables.

Quand Louis fugitif fut ramen  Paris, l'Assemble constituante
craignait aussi l'opinion publique; elle avait peur de tout ce qui
l'environnait. Elle ne craignait point la royaut; elle ne craignait
point la cour et l'aristocratie; elle craignait le peuple; alors elle
croyait qu'aucune force arme ne serait jamais assez considrable pour
la dfendre contre lui. Le peuple osait faire clater le dsir de la
punition de Louis; les partisans de Louis accusaient sans cesse le
peuple; le sang du peuple fut vers.

Aujourd'hui, j'en conviens, il n'est pas question d'absoudre Louis;
nous sommes encore trop voisins du 10 aot et du jour o la royaut fut
abolie; mais il est question d'ajourner la fin de son procs au temps
de l'irruption des puissances trangres sur notre territoire, et de
lui mnager la ressource de la guerre civile; on ne veut point le
dclarer inviolable, mais seulement faire qu'il reste impuni; il ne
s'agit pas de le rtablir sur le trne, mais d'attendre les vnements.
Aujourd'hui, Louis a encore cet avantage sur les dfenseurs de la
libert, que ceux-ci sont poursuivis avec plus de fureur que lui-mme.
Personne ne peut douter, sans doute, qu'ils ne soient diffams avec
plus de soin, et  plus grands frais, qu'au mois de juillet 1791; et
certes les jacobins n'taient pas plus dcris,  cette poque, dans
l'Assemble constituante qu'ils ne le sont aujourd'hui parmi vous.
Alors, nous tions des factieux; aujourd'hui, nous sommes des
agitateurs et des anarchistes. Alors, Lafayette et ses complices
oublirent de nous faire gorger; il faut esprer que ses successeurs
auront la mme clmence. Ces grands amis de la paix, ces illustres
dfenseurs des lois ont t depuis dclars tratres  la patrie; mais
nous n'avons rien gagn  cela; car leurs anciens amis, plusieurs
membres de la majorit de ce temps-l, cherchent ici mme  les venger,
en nous perscutant. Mais ce que personne de vous n'a remarqu, sans
doute, et qui mrite bien cependant de piquer votre curiosit, c'est
que l'orateur qui, aprs un libelle prparatoire, distribu, selon
l'usage,  tous les membres, a propos et dvelopp, avec tant de
vhmence, le systme de renvoyer l'affaire de Louis au tribunal des
assembles primaires, en parsemant son discours des dclamations
ordinaires contre le patriotisme, est prcisment le mme qui, dans
l'Assemble constituante, prta sa voix  la cabale dominante, pour
dfendre la doctrine de l'inviolabilit absolue, et qui nous dvouait 
la proscription, pour avoir os dfendre les principes de la libert;
c'est le mme, en un mot, car il faut tout dire, qui, deux jours aprs
le massacre du Champ-de-Mars, osa proposer un projet de dcret portant
tablissement d'une commission pour juger souverainement, dans le plus
bref dlai, les patriotes chapps au fer des assassins. J'ignore si,
depuis ce temps-l, les amis ardents de la libert, qui pressent encore
aujourd'hui la condamnation de Louis, sont devenus des royalistes; mais
je doute fort que les hommes dont je parle aient chang de caractre et
de principes. Mais ce qui m'est bien dmontr, c'est que, sous des
nuances diffrentes, les mmes passions et les mmes vices nous
conduisent par une pente presque irrsistible vers le mme but. Alors
l'intrigue nous donna une constitution phmre et vicieuse;
aujourd'hui elle nous empche d'en faire une nouvelle, et nous entrane
 la dissolution de l'Etat.

S'il tait un moyen de prvenir ce malheur, ce serait de dire la vrit
tout entire; ce serait de vous dvelopper le plan dsastreux des
ennemis du bien public. Mais quel moyen de remplir mme ce devoir avec
succs? Quel est l'homme sens, ayant quelque exprience de notre
rvolution, qui pourrait esprer de dtruire, en un moment, le
monstrueux ouvrage de la calomnie? Comment l'austre vrit
pourrait-elle dissiper les prestiges par lesquels la lche hypocrisie a
sduit la crdulit et peut-tre le civisme lui-mme? J'ai observ ce
qui se passe autour de nous, j'ai observ les vritables causes de nos
dissensions; je vois clairement que le systme dont j'ai dmontr les
dangers perdra la patrie, et je ne sais quel triste pressentiment
m'avertit qu'il prvaudra. Je pourrais prdire, d'une manire certaine,
les vnements qui vont suivre cette rsolution, d'aprs la
connaissance que j'ai des personnages qui les dirigent.

Ce qui est constant, c'est que, quel que soit le rsultat de cette
fatale mesure, elle doit tourner au profit de leurs vues particulires.
Pour obtenir la guerre civile, il ne sera pas mme ncessaire qu'elle
soit compltement excute. Ils comptent sur la fermentation que cette
orageuse et ternelle dlibration excite dans les esprits. Ceux qui ne
veulent pas que Louis tombe sous le glaive des lois ne seraient pas
fchs de le voir immol par un mouvement populaire; ils ne ngligeront
rien pour le provoquer.

Peuple malheureux! On se sert de tes vertus mmes pour le perdre. Le
chef-d'oeuvre de la tyrannie, c'est de provoquer la juste indignation,
pour te faire un crime ensuite, non seulement des dmarches indiscrtes
auxquelles elle peut te porter, mais mme des signes de mcontentement
qui t'chappent. C'est ainsi qu'une cour perfide, aide de Lafayette,
t'attira sur l'autel de la patrie, comme dans le pige o elle devait
t'assassiner. Que dis-je? hlas! si les nombreux trangers qui affluent
dans tes murs,  l'insu mme des autorits constitues; si les
missaires mme de nos ennemis attentaient  l'existence du fatal objet
de nos divisions, cet acte mme te serait imput; alors, ils
soulveront contre toi les citoyens des autres parties de la
rpublique; ils armeront contre toi, s'il est possible, la France
entire, pour te rcompenser de l'avoir sauve! Peuple malheureux! tu
as trop bien servi la cause de l'humanit pour tre innocent aux yeux
de la tyrannie; ils voudront bientt nous arracher  tes regards, pour
consommer en paix leurs excrables projets; en partant, nous te
laisserons pour adieux la ruine, la misre, la guerre et la perte de la
rpublique! Doutez-vous de ce projet? Vous n'avez donc jamais rflchi
sur tout ce systme de diffamation, dvelopp dans votre sein et 
votre tribune; vous ne connaissez donc pas l'histoire de nos tristes et
orageuses sances? Il vous a dit une grande vrit, celui qui vous
disait hier que l'on marchait  la dissolution de l'Assemble nationale
par la calomnie. Vous en faut-il d'autres preuves que celte discussion?
Quel autre objet semble-t-elle avoir maintenant, que de fortifier, par
des insinuations perfides, toutes les prventions sinistres dont la
calomnie a empoisonn tous les esprits; que d'attiser le feu de la
haine et de la discorde? N'est-il pas vident que c'est moins  Louis
XVI qu'on fait le procs, qu'aux plus chauds dfenseurs de la libert?
Est-ce contre la tyrannie de Louis XVI qu'on s'lve? Non, c'est contre
la tyrannie d'un petit nombre de patriotes opprims. Sont-ce les
complots de l'aristocratie qu'on redoute? Non, c'est la dictature de je
ne sais quels dputs du peuple, qui sont l tous prts  le remplacer.
On veut conserver le tyran pour l'opposer  des patriotes sans pouvoir.
Les perfides! ils disposent de toute la puissance publique et de tous
les trsors de l'Etat, et ils nous accusent de despotisme; il n'est pas
un hameau dans la rpublique o ils ne nous aient diffams; ils
puisent le trsor public, pour multiplier leurs calomnies; ils osent,
au mpris de la foi publique, violer le secret de la poste, pour
arrter toutes les dpches patriotiques, pour touffer la voix de
l'innocence et de la vrit! Et ils crient  la calomnie! Ils nous
ravissent jusqu'au droit de suffrage, et ils nous dnoncent comme des
tyrans! Ils prsentent comme des actes de rvolte les cris douloureux
du patriotisme outrag par l'excs de la perfidie; et ils remplissent
ce sanctuaire des cris de la vengeance et de la fureur!

Oui, sans doute, il existe un projet d'avilir la Convention, et de la
dissoudre peut-tre  l'occasion de cette interminable affaire; il
existe, non dans ceux qui rclament avec nergie les principes de la
libert, non dans le peuple qui lui a tout immol, non dans la
Convention nationale qui cherche le bien et la vrit, non pas mme
dans ceux qui ne sont que les dupes d'une intrigue fatale et les
aveugles instruments de passions trangres, mais dans une vingtaine de
fripons qui font mouvoir tous ces ressorts, dans ceux qui gardent le
silence sur les plus grands intrts de la patrie, qui s'abstiennent
surtout de prononcer leur opinion sur la question qui intresse le
dernier roi, mais dont la sourde et pernicieuse activit produit tous
les troubles qui nous agitent et prpare tous les maux qui nous
attendent.

Comment sortirons-nous de cet abme, si nous ne revenons point aux
principes, et si nous ne remontons pas  la source de nos maux? Quelle
paix peut exister entre l'oppresseur et l'opprim? Quelle concorde peut
rgner o la libert des suffrages n'est pas mme respecte? Toute
manire de la violer est un attentat contre la nation. Un reprsentant
du peuple ne peut se laisser dpouiller du droit de dfendre les
intrts du peuple; nulle puissance ne peut le lui enlever qu'en lui
arrachant la vie.

Dj, pour terniser la discorde et pour se rendre matres des
dlibrations, on a imagin de distinguer l'Assemble en majorit et en
minorit, nouveau moyen d'outrager et de rduire au silence ceux qu'on
dsigne sous cette dernire dnomination. Je ne connais point ici ni
minorit, ni majorit. La majorit est celle des bons citoyens; la
majorit n'est point permanente, parce qu'elle n'appartient  aucun
parti; elle se renouvelle  chaque dlibration libre, parce qu'elle
appartient  la cause publique et  l'ternelle raison; et quand
l'Assemble reconnat une erreur, comme il arrive quelquefois, la
minorit devient alors la majorit. La volont gnrale ne se forme
point dans les conciliabules tnbreux, ni autour des tables
ministrielles. La minorit a partout un droit ternel, c'est celui de
faire entendre la voix de la vrit, ou de ce qu'elle regarde comme
telle.

La vertu fut toujours en minorit sur la terre. Sans cela, la terre
serait-elle peuple de tyrans et d'esclaves? Hamden et Sydney taient
de la minorit, car ils expirrent sur un chafaud; les Critias, les
Anitus, les Csar, les Clodius, taient de la majorit; mais Socrate
tait de la minorit, car il avala la cigu; Caton tait de la
minorit, car il dchira ses entrailles. Je connais ici beaucoup
d'hommes qui serviront, s'il le faut, la libert,  la manire de
Sydney et d'Hamden; et n'y en et-il que cinquante, cette seule pense
doit faire frmir tous ces lches intrigants qui veulent garer la
majorit. En attendant cette poque, je demande au moins la priorit
pour le tyran. Unissons-nous pour sauver la patrie, et que cette
dlibration prenne enfin un caractre plus digne de nous et de la
cause que nous dfendons. Bannissons du moins tous ces dplorables
incidents qui la dshonorent; ne mettons pas  nous perscuter plus de
temps qu'il n'en faut pour juger Louis; et sachons apprcier le sujet
de nos inquitudes. Tout semble conspirer contre le bonheur public...
La nature de nos dbats agite et aigrit l'opinion publique, et cette
opinion ragit douloureusement contre nous; la dfiance des
reprsentants du peuple semble crotre avec les alarmes des citoyens.
Un propos, le plus petit vnement, que nous devrions entendre avec
plus de sang-froid, nous irrite; la malveillance exagre, ou imagine,
ou fait natre chaque jour des anecdotes dont le but est de fortifier
les prventions, et les plus petites causes peuvent nous entraner aux
plus terribles rsultats. La seule expression un peu vive des
sentiments du public, qu'il est si facile de rprimer, devient le
prtexte des mesures les plus dangereuses et des propositions les plus
attentatoires aux principes... Peuple, pargne-nous au moins cette
espce de disgrce; garde tes applaudissements pour le jour o nous
aurons fait une loi utile  l'humanit. Ne vois-tu pas que tu leur
donnes des prtextes de calomnier la cause sacre que nous dfendons?
Plutt que de violer ces rgles svres, suis plutt le spectacle de
nos dbats; loin de tes yeux, nous n'en combattrons pas moins; c'est 
nous seuls maintenant de dfendre ta cause; quand le dernier de tes
dfenseurs aura pri, alors venge-les, si tu veux, et charge-toi de
faire triompher la libert. Souviens-toi de ce ruban, que ta main
tendit nagure, comme une barrire insurmontable, autour de la demeure
funeste de nos tyrans encore sur le trne. Souviens-toi de la police
maintenue jusques ici, sans baonnettes, par la seule vertu populaire.

Citoyens, qui que vous soyez, veillez autour du Temple; arrtez, s'il
est ncessaire, la malveillance perfide, mme le patriotisme tromp; et
confondez les complots de nos ennemis. Fatal dpt! N'tait-ce pas
assez que le despotisme du tyran et si longtemps pes sur cette
immortelle cit? Faut-il que sa garde mme soit pour elle une nouvelle
calamit? Ne veut-on terniser ce procs que pour perptuer les moyens
de calomnier le peuple qui l'a renvers du trn?

J'ai prouv que la proposition de soumettre aux assembles primaires
l'affaire de Louis Capet tendait  la guerre civile; s'il ne m'est pas
donn de contribuer  sauver mon pays, je prends acte du moins, dans ce
moment, des efforts que j'ai faits pour prvenir les calamits qui le
menacent. Je demande que la Convention nationale dclare Louis coupable
et digne de mort.



      *      *      *      *      *      *      *      *      *



_Dclaration des droits de l'homme et du citoyen, prsente par
Maximilien Robespierre [imprim par ordre de la Socit des Amis de
la Libert et de l'Egalit]_ (24 avril 1793)




Note: l'article 13 ("Les citoyens dont le revenu n'excde pas, etc."),
qui figure dans l'dition de la Socit des Jacobins, ne figure plus
dans le texte donn par Robespierre lui-mme dans le dernier numro des
"Lettres  ses commettans". Dans l'intervalle, Robespierre avait
modifi son opinion sur ce point.





J'ai demand la parole, dans la dernire sance, pour proposer quelques
articles additionnels importants qui tiennent  la Dclaration des
Droits de l'Homme et du Citoyen. Je vous proposerai d'abord quelques
articles ncessaires pour complter votre thorie sur la proprit; que
ce mot n'alarme personne. Ames de boue! qui n'estimez que l'or, je ne
veux point toucher  vos trsors, quelque impure qu'en soit la source.
Vous devez savoir que cette loi agraire, dont vous avez tant parl,
n'est qu'un fantme cr par les fripons pour pouvanter les imbciles;
il ne fallait pas une rvolution sans doute pour apprendre  l'univers
que l'extrme disproportion des fortunes est la source de bien des maux
et de bien des crimes, mais nous n'en sommes pas moins convaincus que
l'galit des biens est une chimre. Pour moi, je la crois moins
ncessaire encore au bonheur priv qu' la flicit publique. Il s'agit
bien plus de rendre la pauvret honorable que de proscrire l'opulence.
La chaumire de Fabricius n'a rien  envier au palais de Crassus.
J'aimerai bien autant pour mon compte tre l'un des fils d'Aristide,
lev dans le Prytane aux dpens de la Rpublique, que l'hritier
prsomptif de Xerxs, n dans la fange des cours pour occuper un trne
dcor de l'avilissement des peuples et brillant de la misre publique.

Posons donc de bonne foi les principes du droit de proprit; il le
faut d'autant plus, qu'il n'en est point que les prjugs et les vices
des hommes aient cherch  envelopper de nuages plus pais.

Demandez  ce marchand de chair humaine ce que c'est que la proprit;
il vous dira, en vous montrant cette longue bire, qu'il appelle un
navire, o il a encaiss et ferr des hommes qui paraissent vivants:
Voil mes proprits, je les ai achets tant par tte. Interrogez ce
gentilhomme, qui a des terres et des vassaux, ou qui croit l'univers
boulevers depuis qu'il n'en a plus; il vous donnera de la proprit
des ides  peu prs semblables.

Interrogez les augustes membres de la dynastie captienne; ils vous
diront que la plus sacre de toutes les proprits est, sans contredit,
le droit hrditaire, dont ils ont joui de toute antiquit, d'opprimer,
d'avilir et de pressurer lgalement et monarchiquement les 25 millions
d'hommes qui habitaient le territoire de la France sous leur bon
plaisir.

Aux yeux de tous ces gens-l, la proprit ne porte sur aucun principe
de morale. Pourquoi votre Dclaration des Droits semble-t-elle
prsenter la mme erreur? En dfinissant la libert, le premier des
biens de l'homme, le plus sacr des droits qu'il tient de la nature,
vous avez dit avec raison qu'elle avait pour borne les droits d'autrui;
pourquoi n'avez-vous pas appliqu ce principe  la proprit, qui est
une institution sociale; comme si les lois ternelles de la nature
taient moins inviolables que les conventions des hommes? Vous avez
multipli les articles pour assurer la plus grande libert  l'exercice
de la proprit, et vous n'avez pas dit un seul mot pour en dterminer
le caractre lgitime; de manire que votre Dclaration parat faite,
non pour les hommes, mais pour les riches, pour les accapareurs, pour
les agioteurs et pour les tyrans. Je vous propose de rformer ces vices
en consacrant les vrits suivantes:


"Art. 1er. La proprit est le droit qu'a chaque citoyen de jouir et de
disposer de la portion des biens qui lui est garantie par la loi.

"Art. 2. Le droit de proprit est born, comme tous les autres, par
l'obligation de respecter les droits d'autrui.

"Art. 3. Il ne peut prjudicier ni  la sret, ni  la libert, ni 
l'existence, ni  la proprit de nos semblables.

"Art. 4. Toute possession, tout trafic qui viole ce principe est
illicite et immoral."


Vous parlez aussi de l'impt pour tablir le principe incontestable
qu'il ne peut maner que de la volont du peuple ou de ses
reprsentants; mais vous oubliez une disposition que l'intrt de
l'humanit rclame. Vous oubliez de consacrer la base de l'impt
progressif. Or, en matire de contributions publiques, est-il un
principe plus videmment puis dans la nature des choses et dans
l'ternelle justice que celui qui impose aux citoyens l'obligation de
contribuer aux dpenses publiques progressivement selon l'tendue de
leur fortune, c'est--dire selon les avantages qu'ils retirent de la
socit. Je vous propose de le consigner dans un article conu en ces
termes:


"Les citoyens dont les revenus n'excdent point ce qui est ncessaire 
leur subsistance doivent tre dispenss de contribuer aux dpenses
publiques; les autres doivent les supporter progressivement, selon
l'tendue de leur fortune."


Le comit a encore absolument oubli de rappeler les devoirs de
fraternit qui unissent tous les hommes et toutes les nations, et leur
droit  une mutuelle assistance. Il parait avoir ignor les bases de
l'ternelle alliance des peuples contre les tyrans. On dirait que votre
Dclaration a t faite par un troupeau de cratures humaines parqu
sur un coin du globe, et non pour l'immense famille  laquelle la
nature a donn la terre pour domaine et pour sjour.

Je vous propose de remplir cette grande lacune par les articles
suivants. Ils ne peuvent que vous concilier l'estime des peuples; il
est vrai qu'ils peuvent avoir l'inconvnient de vous brouiller sans
retour avec les rois. J'avoue que cet inconvnient ne m'effraie pas; il
n'effraiera point ceux qui ne veulent pas se rconcilier avec eux.
Voici mes quatre articles:


"Art. 1er. Les hommes de tous les pays sont frres, et les diffrents
peuples doivent s'entr'aider selon leur pouvoir, comme les citoyens du
mme Etat.

"Art. 2. Celui qui opprime une nation, se dclare l'ennemi de toutes.

"Art. 3. Ceux qui font la guerre  un peuple pour arrter les progrs
de la libert, et anantir les droits de l'homme, doivent tre
poursuivis par tous, non comme des ennemis ordinaires, mais comme des
assassins et des brigands rebelles.

"Art. 4. Les rois, les aristocrates, les tyrans, quels qu'ils soient,
sont des esclaves rvolts contre le souverain de la terre, qui est le
genre humain, et contre le lgislateur de l'univers, qui est la nature."


Citoyens, j'aurais d'autres articles  vous proposer, si vous aviez la
patience de m'entendre plus longtemps, mais ils se trouvent dans la
srie des autres articles noncs dans le projet de Dclaration des
Droits de l'Homme; et, pour que je jouisse de l'tendue de mon
suffrage, il serait ncessaire que vous me permissiez de lire ce
projet. J'ai cru devoir placer  la tte de cette Dclaration un
prambule:


"Les reprsentants du peuple franais, runis en Convention nationale;
reconnaissant que les lois humaines qui ne dcoulent point des lois
ternelles de la justice et de la raison ne sont que des attentats de
l'ignorance et du despotisme contre l'humanit; convaincus que l'oubli
et le mpris des droits naturels de l'homme sont les seules causes des
crimes et des malheurs du monde, ont rsolu d'exposer dans une
Dclaration solennelle ces droits sacrs et inalinables, afin que tous
les citoyens, pouvant comparer sans cesse les actes du gouvernement
avec le but de toute institution sociale, ne se laissent jamais
opprimer et avilir par la tyrannie; afin que le peuple ait toujours
devant les yeux les bases de sa libert et de son bonheur; le
magistrat, la rgle de ses devoirs; le lgislateur, l'objet de sa
mission.

"En consquence, la Convention nationale proclame  la face de
l'univers, et sous les yeux du Lgislateur immortel, la Dclaration
suivante des droits de l'homme et du citoyen:


"Art. 1er. Le but de toute association politique est le maintien des
droits naturels et imprescriptibles de l'homme, et le dveloppement de
toutes ses facults.

"Art. 2. Les principaux droits de l'homme sont celui de pourvoir  la
conservation de son existence, et la libert.

"Art. 3. Ces droits appartiennent galement  tous les hommes, quelle
que soit la diffrence de leurs forces physiques et morales. "L'galit
des droits est tablie par la nature: la socit, loin d'y porter
atteinte, ne fait que la garantir contre l'abus de la force qui la rend
illusoire.

"Art. 4. La libert est le pouvoir qui appartient  l'homme d'exercer,
 son gr, toutes ses facults. Elle a la justice pour rgle, les
droits d'autrui pour bornes, la nature pour principe, et la loi pour
sauvegarde.

"Le droit de s'assembler paisiblement, le droit de manifester ses
opinions, soit par la voie de l'impression, soit de toute autre
manire, sont des consquences si videntes de la libert de l'homme,
que la ncessit de les noncer suppose ou la prsence ou le souvenir
rcent du despotisme.

"Art. 5. La loi ne peut dfendre que ce qui est nuisible  la socit;
elle ne peut ordonner que ce qui lui est utile.

"Art. 6. Toute loi qui viole les droits imprescriptibles de l'homme est
essentiellement injuste et tyrannique: elle n'est point une loi.

"Art. 7. La proprit est le droit qu'a chaque citoyen de jouir et de
disposer de la portion de biens qui lui est garantie par la loi.

"Art. 8. Le droit de proprit est born, comme tous les autres, par
l'obligation de respecter les droits d'autrui.

"Art. 9. Il ne peut prjudicier ni  la sret, ni  la libert, ni 
l'existence, ni  la proprit de nos semblables.

"Art. 10. Toute possession, tout trafic qui viole ce principe, est
essentiellement illicite et immoral.

"Art. 11. La socit est oblige de pourvoir  la subsistance de tous
ses membres, soit en leur procurant du travail, soit en assurant les
moyens d'exister  ceux qui sont hors d'tat de travailler.

"Art. 12. Les secours ncessaires  l'indigence sont une dette du riche
envers le pauvre; il appartient  la loi de dterminer la manire dont
cette dette doit tre acquitte.

"Art. 13. Les citoyens dont le revenu n'excde pas ce qui est
ncessaire  leur substance sont dispenss de contribuer aux dpenses
publiques. Les autres doivent les supporter progressivement, selon
l'tendue de leur fortune.

"Art. 14. La socit doit favoriser de tout son pouvoir les progrs de
la raison publique, et mettre l'instruction  la porte de tous les
citoyens.

"Art. 15. La loi est l'expression libre et solennelle de la volont du
peuple.

"Art. 16. Le peuple est le souverain: le gouvernement est son ouvrage
et sa proprit, les fonctionnaires publics sont ses commis.

"Art. 17. Aucune portion du peuple ne peut exercer la puissance du
peuple entier; mais le voeu qu'elle exprime doit tre respect, comme
le voeu d'une portion du peuple, qui doit concourir  former la volont
gnrale.

"Chaque section du souverain assemble doit jouir du droit d'exprimer
sa volont avec une entire libert; elle est essentiellement
indpendante de toutes les autorits constitues, et matresse de
rgler sa police et ses dlibrations.

"Le peuple peut, quand il lui plat, changer son gouvernement et
rvoquer ses mandataires.

"Art. 18. La loi doit tre gale pour tous.

"Art. 19. Tous les citoyens sont admissibles  toutes les fonctions
publiques, sans aucune autre distinction que celle des vertus et des
talents, sans aucun autre titre que la confiance du peuple.

"Art. 20. Tous les citoyens ont un droit gal de concourir  la
nomination des mandataires du peuple, et  la formation de la loi.

"Art. 21. Pour que ces droits ne soient point illusoires, et l'galit
chimrique, la socit doit salarier les fonctionnaires publics, et
faire en sorte que les citoyens qui vivent de leur travail puissent
assister aux assembles publiques o la loi les appelle, sans
compromettre leur existence ni celle de leurs familles.

"Art. 22. Tout citoyen doit obir religieusement aux magistrats et aux
agents du gouvernement, lorsqu'ils sont les organes ou les excuteurs
de la loi.

"Art. 23. Mais tout acte contre la libert, contre la sret, ou contre
la proprit d'un homme, exerc par qui que ce soit, mme au nom de la
loi, hors des cas dtermins par elle et des formes qu'elle prescrit,
est arbitraire et nul; le respect mme de la loi dfend de s'y
soumettre; et si on veut l'excuter par violence, il est permis de le
repousser par la force.

"Art. 24. Le droit de prsenter des ptitions aux dpositaires de
l'autorit publique appartient  tout individu. Ceux  qui elles sont
adresses doivent statuer sur les points qui en sont l'objet; mais ils
ne peuvent jamais ni en interdire, ni en restreindre, ni en condamner
l'exercice.

"Art. 25. La rsistance  l'oppression est la consquence des autres
droits de l'homme et du citoyen.

"Art. 26. Il y a oppression contre le corps social, lorsqu'un seul de
ses membres est opprim.

"Il y a oppression contre chaque membre, lorsque le corps social est
opprim.

"Art. 27. Quand le gouvernement viole les droits du peuple,
l'insurrection du peuple entier et de chaque portion du peuple est le
plus saint des devoirs.

"Art. 28. Quand la garantie sociale manque  un citoyen, il rentre dans
le droit naturel de dfendre lui-mme tous ses droits.

"Art. 29. Dans l'un et l'autre cas, assujettir  des formes lgales la
rsistance  l'oppression est le dernier raffinement de la tyrannie.

"Art. 30. Dans tout Etat libre, la loi doit surtout dfendre la libert
publique et individuelle contre l'abus de l'autorit de ceux qui
gouvernent. "Toute institution qui ne suppose pas le peuple bon et le
magistrat corruptible, est vicieuse.

"Art. 31. Les fonctions publiques ne peuvent tre considres comme des
distinctions ni comme des rcompenses, mais comme des devoirs publics.

"Art. 32. Les dlits des mandataires du peuple doivent tre svrement
et _facilement_ punis. Nul n'a le droit de se prtendre plus inviolable
que les autres citoyens.

"Art. 33. Le peuple a le droit de connatre toutes les oprations de
ses mandataires; ils doivent lui rendre un compte fidle de leur
gestion, et subir son jugement avec respect.

"Art. 34. Les hommes de tous les pays sont frres, et les diffrents
peuples doivent s'entr'aider selon leur pouvoir, comme les citoyens du
mme Etat.

"Art. 35. Celui qui opprime une seule nation, se dclare l'ennemi de
toutes.

"Art. 36. Ceux qui font la guerre  un peuple, pour arrter les progrs
de la libert et anantir les droits de l'homme, doivent tre
poursuivis par tous, non comme des ennemis ordinaires, mais comme des
assassins et des brigands rebelles.

"Art. 37. Les rois, les aristocrates, les tyrans quels qu'ils soient,
sont des esclaves rvolts contre le souverain de la terre, qui est le
_genre humain_, et contre le lgislateur de l'univers, qui est la
_nature_."




Maximilien Robespierre (1758-1794), _Dclaration des Droits de l'Homme
et du Citoyen, propose par Maximilien Robespierre, 24 avril 1793,
imprime par ordre de la Convention nationale_ (24 avril 1793)




Je vous proposerai d'abord quelques articles ncessaires pour complter
votre thorie sur la proprit. Que ce mot n'alarme personne: mes de
boue, qui n'estimez que l'or, je ne veux point toucher  vos trsors,
quelqu'impure qu'en soit la source. Vous devez savoir que cette loi
agraire dont vous avez tant parl, n'est qu'un fantme cr par les
fripons pour pouvanter les imbciles.

Il ne fallait pas une rvolution sans doute, pour apprendre  l'univers
que l'extrme disproportion des fortunes est la source de bien des maux
et de bien des crimes; mais nous n'en sommes pas moins convaincus que
l'galit des biens est une chimre. Pour moi, je la crois moins
ncessaire encore au bonheur priv qu' la flicit publique: il s'agit
bien plus de rendre la pauvret honorable, que de proscrire l'opulence;
la chaumire de Fabricius n'a rien  envier au palais de Crassus.
J'aimerai bien autant, pour mon compte, tre l'un des fils d'Aristide,
lev dans le Prytane aux dpens de la Rpublique, que l'hritier
prsomptif de Xerxs, n dans la fange des cours pour occuper un trne
dcor de l'avilissement des peuples, et brillant de la misre publique.

Posons donc de bonne foi les principes du droit de proprit; il le
faut d'autant plus qu'il n'en est point que les prjugs et les vices
des hommes aient cherch  envelopper de nuages plus pais.

Demandez  ce marchand de chair humaine ce que c'est que la proprit;
il vous dira, en vous montrant cette longue bire qu'il appelle un
navire, o il a encaiss et ferr des hommes qui paraissent vivants:
"Voil mes proprits, je les ai achets tant par tte."

Interrogez les augustes membres de la dynastie captienne; ils vous
diront que la plus sacre de toutes les proprits est sans contredit
le droit hrditaire dont ils ont joui de toute antiquit, d'opprimer,
d'avilir et de pressurer lgalement et monarchiquement les vingt-cinq
millions d'hommes qui habitaient le territoire de la France sous leur
bon plaisir.

Aux yeux de tous ces gens-l, la proprit ne porte sur aucun principe
de morale. Pourquoi votre Dclaration des Droits semble-t-elle
prsenter la mme erreur? En dfinissant la libert, le premier des
biens de l'homme, le plus sacr des droits qu'il tient de la nature,
vous avez dit avec raison qu'elle avait pour borne les droits d'autrui:
pourquoi n'avez-vous pas appliqu ce principe  la proprit, qui est
une institution sociale? comme si les lois ternelles de la nature
taient moins inviolables que les conventions des hommes. Vous avez
multipli les articles pour assurer la plus grande libert  l'exercice
de la proprit, et vous n'avez pas dit un seul mot pour en dterminer
le caractre lgitime; de manire que votre dclaration parat faite,
non pour les hommes, mais pour les riches, pour les accapareurs, pour
les agioteurs et pour les tyrans. Je vous propose de rformer ces vices
en consacrant les vrits suivantes:


Art. I. La proprit est le droit qu'a chaque citoyen de jouir et de
disposer de la portion des biens qui lui est garantie par la loi.

II. Le droit de proprit est born, comme tous les autres, par
l'obligation de respecter les droits d'autrui.

III. Il ne peut prjudicier ni  la sret, ni  la libert, ni 
l'existence, ni  la proprit de nos semblables.

IV. Toute possession, tout trafic qui viole ce principe est illicite et
immoral.


Vous parlez aussi de l'impt pour tablir le principe incontestable
qu'il ne peut maner que de la volont du peuple ou de ses
reprsentants; mais vous oubliez une disposition que l'intrt de
l'humanit rclame; vous oubliez de consacrer la base de l'impt
progressif. Or, en matire de contributions publiques, est-il un
principe plus videmment puis dans la nature des choses et dans
l'ternelle justice, que celui qui impose aux citoyens l'obligation de
contribuer aux dpenses publiques, progressivement, selon l'tendue de
leur fortune, c'est--dire, selon les avantages qu'ils retirent de la
socit?

Je vous propose de le consigner dans un article conu en ces termes:


"Les citoyens dont les revenus n'excdent point ce qui est ncessaire 
leur subsistance, doivent tre dispenss de contribuer aux dpenses
publiques; les autres doivent les supporter progressivement selon
l'tendue de leur fortune."


Le comit a encore absolument oubli de rappeler les devoirs de
fraternit qui unissent tous les hommes et toutes les nations, et leurs
droits  une mutuelle assistance; il parait avoir ignor les bases de
l'ternelle alliance des peuples contre les tyrans; on dirait que votre
dclaration a t faite par un troupeau de cratures humaines parques
sur un coin du globe, et non pour l'immense famille  laquelle la
nature a donn la terre pour domaine et pour sjour. Je vous propose de
remplir cette grande lacune par les articles suivants: ils ne peuvent
que vous concilier l'estime des peuples: il est vrai qu'ils peuvent
avoir l'inconvnient de vous brouiller sans retour avec les rois.
J'avoue que cet inconvnient ne m'effraie pas; il n'effraiera point
ceux qui ne veulent pas se rconcilier avec eux.


Art. I. Les hommes de tous les pays sont frres, et les diffrents
peuples doivent s'entr'aider selon leur pouvoir, comme les citoyens du
mme Etat.

II. Celui qui opprime une nation, se dclare l'ennemi de toutes.

III. Ceux qui font la guerre  un peuple pour arrter les progrs de la
libert et anantir les droits de l'homme, doivent tre poursuivis par
tous, non comme des ennemis ordinaires, mais comme des assassins et des
brigands rebelles.

IV. Les rois, les aristocrates, les tyrans, quels qu'ils soient, sont
des esclaves rvolts contre le souverain de la terre, qui est le genre
humain, et contre le lgislateur de l'univers, qui est la nature.


DECLARATION

DES DROITS DE L'HOMME ET DU CITOYEN

propose par Maximilien Robespierre

Imprime par ordre de la Convention nationale


Les Reprsentants du Peuple Franais runis en Convention nationale;
reconnaissant que les lois humaines qui ne dcoulent point des lois
ternelles de la justice et de la raison ne sont que des attentats de
l'ignorance et du despotisme contre l'humanit; convaincus que l'oubli
et le mpris des droits naturels de l'homme sont les seules causes des
crimes et des malheurs du monde, ont rsolu d'exposer, afin que tous
les citoyens, pouvant comparer sans cesse les actes du gouvernement
avec le but de toute institution sociale, ne se laissent jamais
opprimer et avilir par la tyrannie; afin que le peuple ait toujours
devant les yeux les bases de sa libert et de son bonheur; le
magistrat, la rgle de ses devoirs; le lgislateur, l'objet de sa
mission.

En consquence, la Convention nationale proclame  la face de
l'univers, et sous les yeux du lgislateur immortel, la dclaration
suivante des droits de l'homme et du citoyen:


ARTICLE PREMIER

Le but de toute association politique est le maintien des droits
naturels et imprescriptibles de l'homme, et le dveloppement de toutes
ses facults.


II

Les principaux droits de l'homme sont celui de pourvoir  la
conservation de son existence, et la libert.


III

Ces droits appartiennent galement  tous les hommes, quelle que soit
la diffrence de leurs forces physiques et morales. L'galit des
droits est tablie par la nature: la socit, loin d'y porter atteinte,
ne fait que la garantir contre l'abus de la force qui la rend illusoire.


IV

La libert est le pouvoir qui appartient  l'homme d'exercer,  son
gr, toutes ses facults. Elle a la justice pour rgle, les droits
d'autrui pour bornes, la nature pour principe, et la loi pour
sauvegarde.


V

Le droit de s'assembler paisiblement, le droit de manifester ses
opinions, soit par la voie de l'impression, soit de toute autre
manire, sont des consquences si ncessaires du principe de la libert
de l'homme que la ncessit de les noncer suppose ou la prsence ou le
souvenir rcent du despotisme.


VI

La proprit est le droit qu'a chaque citoyen de jouir et de disposer
de la portion de biens qui lui est garantie par la loi.


VII

Le droit de proprit est born, comme tous les autres, par
l'obligation de respecter les droits d'autrui.


VIII

Il ne peut prjudicier ni  la sret, ni  la libert, ni 
l'existence, ni  la proprit de nos semblables.


IX

Tout trafic qui viole ce principe, est essentiellement illicite et
immoral.


X

La socit est oblige de pourvoir  la subsistance de tous ses
membres, soit en leur procurant du travail, soit en assurant les moyens
d'exister  ceux qui sont hors d'tat de travailler.


XI

Les secours ncessaires  celui qui manque du ncessaire sont une dette
de celui qui possde le superflu: il appartient  la loi de dterminer
la manire dont cette dette doit tre acquitte.


XII

Les citoyens dont les revenus n'excdent pas ce qui est ncessaire 
leur substance, sont dispenss de contribuer aux dpenses publiques.
Les autres doivent les supporter progressivement, selon l'tendue de
leur fortune.


XIII

La socit doit favoriser de tout son pouvoir les progrs de la raison
publique, et mettre l'instruction  la porte de tous les citoyens.


XIV

Le peuple est souverain: le gouvernement est son ouvrage et sa
proprit, les fonctionnaires publics sont ses commis.

Le peuple peut, quand il lui plat, changer son gouvernement et
rvoquer ses mandataires.


XV

La loi est l'expression libre et solennelle de la volont du peuple.


XVI

La loi est gale pour tous.


XVII

La loi ne peut dfendre que ce qui est nuisible  la socit: elle ne
peut ordonner que ce qui lui est utile.


XVIII

Toute loi qui viole les droits imprescriptibles de l'homme, est
essentiellement injuste et tyrannique: elle n'est point une loi.


XIX Dans tout tat libre, la loi doit surtout dfendre la libert
publique et individuelle contre l'abus de l'autorit de ceux qui
gouvernent.

Toute institution qui ne suppose pas le peuple bon, et le magistrat
corruptible, est vicieuse.


XX

Aucune portion du peuple ne peut exercer la puissance du peuple entier;
mais le voeu qu'elle exprime doit tre respect, comme le voeu d'une
portion du peuple, qui doit concourir  former la volont gnrale.

Chaque section du souverain assemble, doit jouir du droit d'exprimer
sa volont, avec une entire libert: elle est essentiellement
indpendante de toutes les autorits constitues, et matresse de
rgler sa police et ses dlibrations.


XXI

Tous les citoyens sont admissibles  toutes les fonctions publiques,
sans aucune autre distinction que celle des vertus et des talents, sans
aucun autre titre que la confiance du peuple.


XXII

Tous les citoyens ont un droit gal de concourir  la nomination des
mandataires du peuple, et  la formation de la loi.


XXIII

Pour que ces droits ne soient point illusoires, et l'galit
chimrique, la socit doit salarier les fonctionnaires publics, et
faire en sorte que les citoyens qui vivent de leur travail puissent
assister aux assembles publiques o la loi les appelle, sans
compromettre leur existence ni celle de leur famille.


XXIV

Tout citoyen doit obir religieusement aux magistrats et aux agents du
gouvernement, lorsqu'ils sont les organes ou les excuteurs de la loi.


XXV

Mais tout acte contre la libert, contre la sret ou contre la
proprit d'un homme, exerc par qui que ce soit, mme au nom de la
loi, hors des cas dtermins par elle, et des formes qu'elle prescrit,
est arbitraire et nul; le respect mme de la loi dfend de s'y
soumettre, et si on veut l'excuter par violence, il est permis de le
repousser par la force.


XXVI

Le droit de prsenter des ptitions aux dpositaires de l'autorit
publique appartient  tout individu. Ceux  qui elles sont adresses
doivent statuer sur les points qui en sont l'objet, mais ils ne peuvent
jamais ni en interdire, ni en restreindre, ni en condamner l'exercice.


XXVII

La rsistance  l'oppression est la consquence des autres droits de
l'homme et du citoyen.


XXVIII

Il y a oppression contre le corps social, lorsqu'un seul de ses membres
est opprim.

Il y a oppression contre chaque membre, lorsque le corps social est
opprim.


XXIX

Lorsque le gouvernement viole les droits du peuple, l'insurrection est,
pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacr des
droits et le plus indispensable des devoirs.


XXX

Quand la garantie sociale manque  un citoyen, il rentre dans le droit
naturel de dfendre lui-mme tous ses droits.


XXXI

Dans l'un et l'autre cas, assujettir  des formes lgales la rsistance
 l'oppression, est le dernier raffinement de la tyrannie.


XXXII

Les fonctions publiques ne peuvent tre considres comme des
distinctions ni comme des rcompenses, mais comme des devoirs publics.


XXXIII

Les dlits des mandataires du peuple doivent tre svrement et
facilement punis. Nul n'a le droit de se prtendre plus inviolable que
les autres citoyens.


XXXIV

Le peuple a le droit de connatre toutes les oprations de ses
mandataires; ils doivent lui rendre un compte fidle de leur gestion,
et subir son jugement avec respect.


XXXV

Les hommes de tous les pays sont frres, et les diffrents peuples
doivent s'entr-aider selon leur pouvoir, comme les citoyens du mme
Etat.


XXXVI

Celui qui opprime une seule nation, se dclare l'ennemi de toutes.


XXXVII

Ceux qui font la guerre  un peuple, pour arrter les progrs de la
libert et anantir les droits de l'homme, doivent tre poursuivis par
tous, non comme des ennemis ordinaires, mais comme des assassins et des
brigands rebelles.


XXXVIII

Les rois, les aristocrates, les tyrans quels qu'ils soient, sont des
esclaves rvolts contre le souverain de la terre, qui est le genre
humain, et contre le lgislateur de l'univers, qui est la nature.




Maximilien Robespierre (1758-1794), _Dclaration des droits de l'homme
et du citoyen_ ("Lettres  ses commettans" n 10)




Art. I. Le but de toute association politique est le maintien des
droits naturels et imprescriptibles de l'homme, et le dveloppement de
toutes ses facults.


Art. II. Les principaux droits de l'homme sont celui de pourvoir  la
conservation de son existence, et la libert.


Art. III. Ces droits appartiennent galement  tous les hommes, quelle
que soit la diffrence de leurs forces physiques et morales. L'galit
des droits est tablie par la nature: la socit, loin d'y porter
atteinte, ne fait que la garantir contre l'abus de la force qui la rend
illusoire.


Art. IV. La libert est le pouvoir qui appartient  l'homme d'exercer,
 son gr, toutes ses facults. Elle a la justice pour rgle, les
droits d'autrui pour bornes, la nature pour principe, et la loi pour
sauvegarde. Le droit de s'assembler paisiblement, le droit de
manifester ses opinions, soit par la voie de l'impression, soit de
toute autre manire, sont des consquences si videntes de la libert
de l'homme, que la ncessit de les noncer suppose ou la prsence ou
le souvenir rcent du despotisme.


Art. V. La loi ne peut dfendre que ce qui est nuisible  la socit;
elle ne peut ordonner que ce qui lui est utile.


Art. VI. Toute loi qui viole les droits imprescriptibles de l'homme est
essentiellement injuste et tyrannique: elle n'est point une loi.


Art. VII. La proprit est le droit qu'a chaque citoyen de jouir et de
disposer de la portion de biens qui lui est garantie par la loi.


Art. VIII. Le droit de proprit est born, comme tous les autres, par
l'obligation de respecter les droits d'autrui.


Art. IX. Il ne peut prjudicier ni  la sret, ni  la libert, ni 
l'existence, ni  la proprit de nos semblables.


Art. X. Toute possession, tout trafic qui viole ce principe, est
essentiellement illicite et immoral.


Art. XI. La socit est oblige de pourvoir  la subsistance de tous
ses membres, soit en leur procurant du travail, soit en assurant les
moyens d'exister  ceux qui sont hors d'tat de travailler.


Art. XII. Les secours ncessaires  l'indigence sont une dette du riche
envers le pauvre; il appartient  la loi de dterminer la manire dont
cette dette doit tre acquitte.


Art. XIII. La socit doit favoriser de tout son pouvoir les progrs de
la raison publique, et mettre l'instruction  la porte de tous les
citoyens.


Art. XIV. La loi est l'expression libre et solennelle de la volont du
peuple.


Art. XV. Le peuple est le souverain: le gouvernement est son ouvrage et
sa proprit, les fonctionnaires publics sont ses commis.


Art. XVI. Aucune portion du peuple ne peut exercer la puissance du
peuple entier; mais le voeu qu'elle exprime doit tre respect, comme
le voeu d'une portion du peuple, qui doit concourir  former la volont
gnrale.

Chaque section du souverain assemble doit jouir du droit d'exprimer sa
volont avec une entire libert; elle est essentiellement indpendante
de toutes les autorits constitues, et matresse de rgler sa police
et ses dlibrations.

Le peuple peut, quand il lui plat, changer son gouvernement et
rvoquer ses mandataires.


Art. XVII. La loi doit tre gale pour tous.


Art. XVIII. Tous les citoyens sont admissibles  toutes les fonctions
publiques, sans aucune autre distinction que celle des vertus et des
talents, sans aucun autre titre que la confiance du peuple.


Art. XIX. Tous les citoyens ont un droit gal de concourir  la
nomination des mandataires du peuple, et  la formation de la loi.


[pas d'Art. XX.]


Art. XXI. Pour que ces droits ne soient point illusoires, et l'galit
chimrique, la socit doit salarier les fonctionnaires publics, et
faire en sorte que les citoyens qui vivent de leur travail puissent
assister aux assembles publiques o la loi les appelle, sans
compromettre leur existence ni celle de leurs familles.


Art. XXII. Tout citoyen doit obir religieusement aux magistrats et aux
agents du gouvernement, lorsqu'ils sont les organes ou les excuteurs
de la loi.


Art. XXIII. Mais tout acte contre la libert, contre la sret, ou
contre la proprit d'un homme, exerc par qui que ce soit, mme au nom
de la loi, hors des cas dtermins par elle et des formes qu'elle
prescrit, est arbitraire et nul; le respect mme de la loi dfend de
s'y soumettre; et si on veut l'excuter par violence, il est permis de
le repousser par la force.


Art. XXIV. Le droit de prsenter des ptitions aux dpositaires de
l'autorit publique appartient  tout individu. Ceux  qui elles sont
adresses doivent statuer sur les points qui en sont l'objet; mais ils
ne peuvent jamais ni en interdire, ni en restreindre, ni en condamner
l'exercice.


Art. XXV. La rsistance  l'oppression est la consquence des autres
droits de l'homme et du citoyen.

Il y a oppression contre le corps social, lorsqu'un seul de ses membres
est opprim.

Il y a oppression contre chaque membre, lorsque le corps social est
opprim.

Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l'insurrection du
peuple entier et de chaque portion du peuple est le plus saint des
devoirs.

Quand la garantie sociale manque  un citoyen, il rentre dans le droit
naturel de dfendre lui-mme tous ses droits.

Dans l'un et l'autre cas, assujettir  des formes lgales la rsistance
 l'oppression est le dernier raffinement de la tyrannie.


Art. XXIX. Dans tout Etat libre, la loi doit surtout dfendre la
libert publique et individuelle contre l'abus de l'autorit de ceux
qui gouvernent.

Toute institution qui ne suppose pas le peuple bon et le magistrat
corruptible, est vicieuse.


Art. XXX. Les fonctions publiques ne peuvent tre considres comme des
distinctions ni comme des rcompenses, mais comme des devoirs publics.
Les dlits des mandataires du peuple doivent tre svrement et
facilement punis. Nul n'a le droit de se prtendre plus inviolable que
les autres citoyens. Le peuple a le droit de connatre toutes les
oprations de ses mandataires; ils doivent lui rendre un compte fidle
de leur gestion, et subir son jugement avec respect. Les hommes de tous
les pays sont frres, et les diffrents peuples doivent s'entr'aider
selon leur pouvoir, comme les citoyens du mme Etat.

Celui qui opprime une seule nation, se dclare l'ennemi de toutes. Ceux
qui font la guerre  un peuple, pour arrter les progrs de la libert
et anantir les droits de l'homme, doivent tre poursuivis par tous,
non comme des ennemis ordinaires, mais comme des assassins et des
brigands rebelles. Les rois, les aristocrates, les tyrans quels qu'ils
soient, sont des esclaves rvolts contre le souverain de la terre, qui
est le genre humain, et contre le lgislateur de l'univers, qui est la
nature.



      *      *      *      *      *      *      *      *      *



_Discours de Maximilien Robespierre sur la Constitution [discours
imprim par ordre de la Socit des Jacobins]_ (10 mai 1793)



Note: texte en franais moderne par Charles Vellay, corrig d'aprs la
rimpression de 1831.




L'homme est n pour le bonheur et pour la libert, et partout il est
esclave et malheureux. La socit a pour but la conservation de ses
droits et la perfection de son tre; et partout la socit le dgrade
et l'opprime. Le temps est arriv de le rappeler  ses vritables
destines; les progrs de la raison humaine ont prpar cette grande
rvolution, et c'est  vous qu'est spcialement impos le devoir de
l'acclrer.

Pour remplir votre mission, il faut faire prcisment tout le contraire
de ce qui a exist avant vous.

Jusqu'ici, l'art de gouverner n'a t que l'art de dpouiller et
d'asservir le grand nombre au profit du petit nombre; et la
lgislation, le moyen de rduire ces attentats en systme. Les rois et
les aristocrates ont trs bien fait leur mtier: c'est  vous
maintenant de faire le vtre, c'est--dire de rendre les hommes heureux
et libres par les lois.

Donner au gouvernement la force ncessaire pour que les citoyens
respectent toujours les droits des citoyens, et faire en sorte que le
gouvernement ne puisse jamais les violer lui-mme: voil,  mon avis,
le double problme que le lgislateur doit chercher  rsoudre. Le
premier me parat trs facile. Quant au second, on serait tent de le
regarder comme insoluble, si on ne consultait que les vnements passs
et prsents, sans remonter  leurs causes.

Parcourez l'histoire, vous verrez partout les magistrats opprimer les
citoyens, et le gouvernement dvorer la souverainet. Les tyrans
parlent de sditions, le peuple se plaint de la tyrannie, quand le
peuple ose se plaindre, ce qui arrive lorsque l'excs de l'oppression
lui rend son nergie et son indpendance. Plt  Dieu qu'il pt les
conserver toujours! Mais le rgne du peuple est d'un jour: celui des
tyrans embrasse la dure des sicles.

J'ai beaucoup entendu parler d'anarchie depuis la rvolution du 14
juillet 1789, et surtout depuis la rvolution du 10 aot 1792; mais
j'affirme que ce n'est point l'anarchie qui est la maladie des corps
politiques, mais le despotisme et l'aristocratie. Je trouve, quoi
qu'ils en aient dit, que ce n'est qu' compter de cette poque tant
calomnie que nous avons eu un commencement de lois et de gouvernement,
malgr les troubles qui ne sont autre chose que les dernires
convulsions de la royaut expirante, et la lutte d'un gouvernement
infidle contre l'galit.

L'anarchie a rgn en France depuis Clovis jusqu'au dernier des Capet.
Qu'est-ce que l'anarchie, si ce n'est la tyrannie qui fait descendre du
trne la nature et la loi, pour y placer des hommes?

Jamais les maux de la socit ne viennent du peuple, mais du
gouvernement. Comment n'en serait-il pas ainsi?

L'intrt du peuple, c'est le bien public; l'intrt de l'homme en
place est un intrt priv. Pour tre bon, le peuple n'a besoin que de
se prfrer lui-mme  ce qui n'est pas lui; pour tre bon, il faut que
le magistrat s'immole lui-mme au peuple.

Si je daignais rpondre  des prjugs absurdes et barbares,
j'observerais que ce sont le pouvoir et l'opulence qui enfantent
l'orgueil et tous les vices; que c'est le travail, la mdiocrit, la
pauvret qui est la gardienne de la vertu; que les voeux du faible
n'ont pour objet que la justice et la protection des lois
bienfaisantes; qu'il n'estime que les passions de l'honntet; que les
passions de l'homme puissant tendent s'lever au-dessus des lois
justes, ou  en crer de tyranniques; je dirais enfin que la misre des
citoyens n'est autre chose que le crime des gouvernements. Mais
j'tablis la base de mon systme par un seul raisonnement.

Le gouvernement est institu pour faire respecter la volont gnrale;
mais les hommes qui gouvernent ont une volont individuelle, et toute
volont cherche  dominer. S'ils emploient  cet usage la force
publique dont ils sont arms, le gouvernement n'est que le flau de la
libert. Concluez donc que le premier objet de toute constitution doit
tre de dfendre la libert publique et individuelle contre le
gouvernement lui-mme.

C'est prcisment cet objet que les lgislateurs ont oubli; ils se
sont tous occups de la puissance du gouvernement; aucun n'a song aux
moyens de le ramener  son institution. Ils ont pris des prcautions
infinies contre l'insurrection du peuple, et ils ont encourag de tout
leur pouvoir la rvolte de ses dlgus. J'en ai dj indiqu les
raisons. L'ambition, la force et la perfidie ont t les lgislateurs
du monde. Ils ont asservi jusqu' la raison humaine, en la dpravant,
et l'ont rendue complice de la misre de l'homme. Le despotisme a
produit la corruption des moeurs, et la corruption des moeurs a soutenu
le despotisme. Dans cet tat de choses, c'est  qui vendra son me au
plus fort pour lgitimer l'injustice et diviser la tyrannie. Alors la
raison n'est plus que folie; l'galit, anarchie; la libert, dsordre;
la nature, chimre; le souvenir des droits de l'humanit, rvolte.
Alors on a des bastilles et des chafauds pour la vertu, des palais
pour la dbauche, des tyrans et des chars de triomphe pour le crime.
Alors on a des rois, des prtres, des nobles, des bourgeois, de la
canaille; mais point de peuple et point d'hommes.

Voyez ceux mme d'entre les lgislateurs que le progrs des lumires
publiques semble avoir forcs  rendre quelques hommages aux principes;
voyez s'ils n'ont pas employ leur habilet  les luder, lorsqu'ils ne
pouvaient plus les raccorder  leurs vues personnelles. Voyez s'ils ont
fait autre chose que varier les formes du despotisme et les nuances de
l'aristocratie. Ils ont fastueusement proclam la souverainet du
peuple, et l'ont enchan; tout en reconnaissant que les magistrats
sont ses mandataires, ils les ont traits comme ses dominateurs et
comme ses idoles. Tous se sont accords  supposer le peuple insens et
mutin, et les fonctionnaires publics essentiellement sages et vertueux.
Sans chercher les exemples chez les nations trangres, nous pourrions
en trouver de bien frappants au sein de notre rvolution et dans la
conduite mme des lgislatures qui nous ont prcds. Voyez avec quelle
lchet elles encensaient la royaut; avec quelle imprudence elles
prchaient la confiance aveugle pour les fonctionnaires publics
corrompus; avec quelle insolence elles avilissaient le peuple; avec
quelle barbarie elles l'assassinaient. Cependant, voyez de quel ct
taient les vertus civiques. Rappelez-vous les sacrifices gnreux de
l'indigence, et la honteuse avarice des riches; rappelez-vous le
sublime dvouement des soldats, et les infmes trahisons des gnraux;
le courage invincible, la patience magnanime du peuple, et le lche
gosme, la perfidie odieuse de ses mandataires.

Mais ne nous tonnons pas trop de tant d'injustices. Au sortir d'une si
profonde ruption, comment pourraient-ils respecter l'humanit, chrir
l'galit, croire  la vertu? Nous, malheureux! nous levons le temple
de la libert avec des mains encore fltries des fers de la servitude.
Qu'tait notre ancienne ducation, sinon une leon continuelle
d'gosme et de sotte vanit? Qu'taient nos usages et nos prtendues
lois, sinon le code de l'impertinence et de la bassesse, o le mpris
des hommes tait soumis  une espce de tarif et gradu suivant des
rgles aussi bizarres que multiplies? Mpriser et tre mpris; ramper
pour dominer; esclaves et tyrans tour  tour; tantt  genoux devant un
matre, tantt foulant aux pieds le peuple, telle tait notre destine,
telle tait notre ambition, nous tous tant que nous tions, _hommes
bien ns ou hommes bien levs, honntes gens et gens comme il faut,
hommes de loi et financiers, robins ou hommes d'pe_. Faut-il donc
s'tonner, si tant de marchands stupides, si tant de bourgeois gostes
conservent encore pour les artisans ce ddain insolent que les nobles
prodiguaient aux bourgeois et aux marchands eux-mmes? Oh! le noble
orgueil! oh! la belle ducation! Voil cependant pourquoi les grandes
destines du monde sont arrtes! Voil pourquoi le sein de la patrie
est dchir par des tratres! Voil pourquoi les satellites froces des
despotes de l'Europe ont ravag nos moissons, incendi nos cits,
massacr nos femmes et nos enfants; le sang de trois cent mille
Franais a dj coul; le sang de trois cent mille autres va peut-tre
couler encore, afin que le simple laboureur ne puisse siger au Snat,
 ct du riche marchand de grains; afin que l'artisan ne puisse voter
dans les assembles du peuple,  ct de l'illustre ngociant ou du
prsomptueux avocat, et que le pauvre, intelligent et vertueux, ne
puisse garder l'attitude d'un homme, en prsence du riche, imbcile et
corrompu! Insenss! qui appelez des matres pour ne point avoir
d'gaux, croyez-vous donc que les tyrans adopteront tous les calculs de
votre triste vanit et de votre lche cupidit? Croyez-vous que le
peuple, qui a conquis la libert, qui versait son sang pour la patrie
quand vous dormiez dans la mollesse ou que vous conspiriez dans les
tnbres, se laissera enchaner, affamer, gorger par vous? Non. Si
vous ne respectez ni l'humanit, ni la justice, ni l'honneur, conservez
du moins quelque soin de vos trsors, qui n'ont d'autre ennemi que la
misre publique, que vous aggravez avec tant d'imprudence. Mais quel
motif peut toucher des esclaves orgueilleux? La loi de la vrit, qui
tonne dans les coeurs corrompus, ressemble aux sons qui retentissent
dans les tombeaux, et qui ne rveillent point les cadavres.

Vous donc  qui la libert,  qui la patrie est chre, chargez-vous
seuls du soin de la sauver; et puisque le moment o l'intrt pressant
de sa dfense semblait exiger toute votre attention est celui o l'on
veut lever prcipitamment l'difice de la Constitution d'un grand
peuple, fondez-la du moins sur la base ternelle de la vrit. Posez
d'abord celte maxime incontestable: _que le peuple est bon et que ses
dlgus sont corruptibles; que c'est dans la vertu et dans la
souverainet du peuple qu'il faut chercher un prservatif contre les
vices et le despotisme du gouvernement_.

De ce principe incontestable, tirons maintenant des consquences
pratiques, qui sont autant de bases de toute constitution libre.

La corruption des gouvernements a sa source dans l'excs de leur
pouvoir, et dans leur indpendance du souverain. Remdiez  ce double
abus.

Commencez par modrer la puissance des magistrats.

Jusqu'ici, les politiques qui ont sembl vouloir faire quelque effort,
moins pour dfendre la libert que pour modifier la tyrannie, n'ont pu
imaginer que deux moyens de parvenir  ce but. L'un est l'quilibre des
pouvoirs, et l'autre le tribunat.

Quant  l'quilibre des pouvoirs, nous avons pu tre les dupes de ce
prestige, dans un temps o la mode semblait exiger de nous cet hommage
 nos voisins, dans un temps o l'excs de notre propre dgradation
nous permettait d'admirer toutes les institutions trangres qui nous
offraient quelque faible image de la libert. Mais, pour peu qu'on
rflchisse, on s'aperoit aisment que cet quilibre ne peut tre
qu'une chimre ou un flau, qu'il supposerait la nullit absolue du
gouvernement, s'il n'amenait ncessairement une ligue des pouvoirs
rivaux contre le peuple; car on sent aisment qu'ils aiment beaucoup
mieux s'accorder, que d'appeler le souverain pour juger sa propre
cause. Tmoin l'Angleterre, o l'or et le pouvoir du monarque font
constamment pencher la balance du mme ct; o le parti de
l'opposition mme ne parat solliciter, de temps en temps, la rforme
de la reprsentation nationale, que pour l'loigner, de concert avec la
majorit qu'elle semble combattre; espce de gouvernement monstrueux,
o les vertus publiques ne sont qu'une scandaleuse parade, o le
fantme de la libert anantit la libert mme, o la loi consacre le
despotisme, o les droits du peuple sont l'objet d'un trafic avou, o
la corruption est dgage du frein mme de la pudeur.

Eh! que nous importent les combinaisons qui balancent l'autorit des
tyrans? C'est la tyrannie qu'il faut extirper; ce n'est pas dans les
querelles de leurs matres que les peuples doivent chercher l'avantage
de respirer quelques instants; c'est dans leur propre force qu'il faut
placer la garantie de leurs droits.

C'est par la mme raison que je ne suis pas plus partisan de
l'institution du tribunat; l'histoire ne m'a pas appris  la respecter.
Je ne confie point la dfense d'une si grande cause  ces hommes
faibles ou corruptibles. La protection des tribuns suppose l'esclavage
du peuple. Je n'aime point que le peuple romain se retire sur le mont
sacr, pour demander des protecteurs  un snat despotique et  des
patriciens insolents: je veux qu'il reste dans Rome, et qu'il en chasse
tous ses tyrans. Je hais, autant que les patriciens eux-mmes, et je
mprise beaucoup plus ces tribuns ambitieux, ces vils mandataires du
peuple, qui vendent aux grands de Rome leurs discours et leur silence,
et qui ne l'ont quelquefois dfendu que pour marchander sa libert avec
ses oppresseurs.

Il n'y a qu'un seul tribun du peuple que je puisse avouer: c'est le
peuple lui-mme. C'est  chaque section de la Rpublique franaise que
je renvoie la puissance tribunicienne; et il est facile de l'organiser
d'une manire galement loigne des temptes de la dmocratie absolue
et de la perfide tranquillit du despotisme reprsentatif.

Mais avant de poser les digues qui doivent dfendre la libert publique
contre les dbordements de la puissance des magistrats, commenons par
la rduire  de justes bornes.

Une premire rgle pour parvenir  ce but, c'est que la dure de leurs
pouvoirs doit tre courte, en appliquant surtout ce principe  ceux
dont l'autorit est plus tendue.

2 Que nul ne puisse exercer en mme temps plusieurs magistratures.

3 Que le pouvoir soit divis: il vaut mieux multiplier les
fonctionnaires publics que de confier  quelques-uns une autorit trop
redoutable.

4 Que la lgislation et l'excution soient spares soigneusement.

5 Que les diverses branches de l'excution soient elles-mmes
distingues le plus qu'il est possible, selon la nature mme des
affaires, et confies  des mains diffrentes.

L'un des plus grands vices de l'organisation actuelle, c'est la trop
grande tendue de chacun des dpartements ministriels, o sont
entasses diverses branches d'administration trs distinctes parleur
nature.

Le ministre de l'intrieur surtout, tel qu'on s'est obstin  le
conserver jusqu'ici provisoirement, est un monstre .politique, qui
aurait provisoirement dvor la rpublique naissante, si la force de
l'esprit public, anim par le mouvement de la rvolution, ne l'avait
dfendue jusqu'ici, et contre les vices de l'institution, et contre
ceux des individus.

Au reste, vous ne pourrez jamais empcher que les dpositaires du
pouvoir excutif ne soient des magistrats trs puissants; tez-leur
donc toute autorit et toute influence trangre  leurs fonctions.

Ne permettez pas qu'ils assistent et qu'ils votent dans les assembles
du peuple, pendant la dure de leur agence. Appliquez la mme rgle aux
fonctionnaires publics en gnral.

Eloignez de leurs mains le trsor publie; confiez-le  des dpositaires
et  des surveillants qui ne puissent participer eux-mmes  aucune
autre espce d'autorit.

Laissez dans les dpartements, et sous la main du peuple, la portion
des tributs publics qu'il ne sera pas ncessaire de verser dans la
caisse gnrale; et que les dpenses soient acquittes sur les lieux,
autant qu'il sera possible.

Vous vous garderez bien de remettre  ceux qui gouvernent des sommes
extraordinaires, sous quelque prtexte que ce soit, surtout sous le
prtexte de former l'opinion.

Toutes les manufactures d'esprit public ne fournissent que des poisons;
nous en avons fait rcemment une cruelle exprience, et le premier
essai de cet trange systme ne doit pas nous inspirer beaucoup de
confiance dans ses inventeurs. Ne perdez jamais de vue que c'est 
l'opinion publique de juger les hommes qui gouvernent, et non  ceux-ci
de matriser et de crer l'opinion publique.

Mais il est un moyen gnral et non moins salutaire de diminuer la
puissance des gouvernements au profit de la libert et du bonheur des
peuples.

Il consiste dans l'application de cette maxime, nonce dans la
Dclaration des Droits, que je vous ai propose: "La loi ne peut
dfendre que ce qui est nuisible  la socit; elle ne peut ordonner
que ce qui lui est utile."

Fuyez la manie ancienne des gouvernements de vouloir trop gouverner;
laissez aux individus, laissez aux familles le droit de faire ce qui ne
nuit point  autrui; laissez aux communes le pouvoir de rgler
elles-mmes leurs propres affaires, en tout ce qui ne tient point
essentiellement  l'administration gnrale de la rpublique. En un
mot, rendez  la libert individuelle tout ce qui n'appartient pas
naturellement  l'autorit publique, et vous aurez laiss d'autant
moins de prise  l'ambition et  l'arbitraire.

Respectez surtout la libert du souverain dans les assembles
primaires. Par exemple, en supprimant ce code norme qui entrave et qui
anantit le droit de voter, sous le prtexte de le rgler, vous terez
des armes infiniment dangereuses  l'intrigue et au despotisme des
directoires ou des lgislatures; de mme qu'en simplifiant le Code
civil, en abattant la fodalit, dmes et tout le gothique difice du
droit canonique, rtrcit singulirement le domaine du despotisme
judiciaire. Quelque utiles que soient toutes ces prcautions, vous
n'aurez rien fait encore, si vous ne prvenez la seconde espce d'abus
que j'ai indique, qui est l'indpendance du gouvernement.

La Constitution doit s'appliquer surtout  soumettre les fonctionnaires
publics  une responsabilit imposante, en les mettant dans la
dpendance relle, non des individus, mais du souverain.

Celui qui est indpendant des hommes se rend bientt indpendant de ses
devoirs; et l'impunit est la mre comme la sauvegarde du crime, et le
peuple est toujours asservi, ds qu'il est craint.

Il est deux espces de responsabilits, l'une qu'on peut appeler
morale, et l'autre physique.

La premire consiste principalement dans la publicit; mais suffit-il
que la Constitution assure la publicit des oprations ou des
dlibrations du gouvernement? Non; il faut encore lui donner toute
l'tendue dont elle est susceptible.

La nation entire a le droit de connatre la conduite de ses
mandataires. Il faudrait, s'il tait possible, que l'assemble des
mandataires dlibrt en prsence de tous les Franais. Un difice
fastueux et majestueux, ouvert  12.000 spectateurs, devrait tre le
lieu des sances du corps lgislatif. Sous les yeux d'un si grand
nombre de tmoins, ni la corruption, ni l'intrigue, ni la perfidie
n'oseraient se montrer; la volont gnrale serait seule consulte, la
voix de la raison et de l'intrt public serait seule entendue. Mais
l'admission de quelques centaines de spectateurs, encaisss dans un
local troit et incommode, offre-t-elle une publicit proportionne 
l'immensit de la nation? surtout lorsqu'une foule d'ouvriers
mercenaires effraient le corps lgislatif, pour intercepter ou pour
altrer la vrit par les rcits infidles qu'ils rpandent dans toute
la rpublique. Que serait-ce donc, si les mandataires eux-mmes
mprisaient cette petite portion du public qui les voit; s'ils
voulaient faire regarder comme deux espces d'hommes diffrentes les
habitants du lieu o ils rsident et ceux qui sont loigns d'eux;
s'ils dnonaient perptuellement ceux qui sont les tmoins de leurs
actions  ceux qui lisent leurs pamphlets, pour rendre la publicit non
seulement inutile, mais funeste  la libert?

Les hommes superficiels ne devineront jamais quelle a t sur la
Rvolution l'influence du local qui a recl le corps lgislatif, et
les fripons n'en conviendront pas; mais les amis clairs du bien
public n'ont pas vu sans indignation qu'aprs avoir appel les regards
publics autour d'elle, pour rsister  la cour, la premire lgislature
les ait fuis autant qu'il tait en son pouvoir, lorsqu'elle a voulu se
liguer avec la cour contre le peuple; qu'aprs s'tre en quelque sorte
cache  l'archevch, o elle porta la loi martiale, elle se soit
renferme dans le Mange, o elle s'environna de baonnettes, pour
ordonner le massacre des meilleurs citoyens au Champ-de-Mars, sauver le
parjure Louis et miner les fondements de la libert. Ses successeurs se
sont bien gards d'en sortir; les rois ou les magistrats de l'ancienne
police faisaient btir, en quelques jours, une magnifique salle
d'Opra, et,  la honte de la raison humaine, quatre ans se sont
couls avant qu'on et prpar une nouvelle demeure  la
reprsentation nationale! Que dis-je ? celle mme o elle vient
d'entrer est-elle plus favorable  la publicit et plus digne de la
nation? Non; tous les observateurs se sont aperus qu'elle a t
dispose, avec beaucoup d'intelligence, par le mme esprit d'intrigue,
sous les auspices d'un ministre pervers, pour retrancher les
mandataires contre les regards du peuple. On a mme fait des prodiges
en ce genre; on a enfin trouv le secret, recherch depuis si
longtemps, d'exclure le public, en l'admettant; qu'il puisse assister
aux sances, mais qu'il ne puisse entendre, si ce n'est dans le petit
espace rserv aux honntes gens et aux journalistes; qu'il soit absent
et prsent tout  la fois. La postrit s'tonnera de l'insouciance
avec laquelle une grande nation a souffert si longtemps les lches et
grossires manoeuvres qui compromettaient  la fois sa dignit, sa
libert et son salut.

Pour moi, je pense que la Constitution ne doit pas se borner  ordonner
que les sances du corps lgislatif et des autorits constitues seront
publiques, mais encore qu'elle ne doit pas ddaigner de s'occuper des
moyens de leur assurer la plus grande publicit; qu'elle doit interdire
aux mandataires le pouvoir d'influer, en aucune manire, sur la
composition de l'auditoire, et de retracer arbitrairement l'tendue du
lieu qui doit recevoir le peuple. Elle doit pourvoir  ce que la
lgislature rside au sein d'une immense population, et dlibre sous
les yeux d'une multitude de citoyens infinie.

Le principe de la responsabilit morale veut encore que les agents du
gouvernement rendent  des poques dtermines et assez rapproches des
comptes exacts et circonstancis de leur gestion; que ces comptes
soient rendus publics par la voie de l'impression, et soumis  la
censure de tous les citoyens; qu'ils soient envoys, en consquence, 
tous les dpartements,  toutes les administrations et  toutes les
communes.

A l'appui de la responsabilit morale, il faut dployer la
responsabilit physique, qui est, en dernire analyse, la plus sre
gardienne de la libert: elle consiste dans la punition des
fonctionnaires publics prvaricateurs.

Un peuple dont les mandataires ne doivent compte  personne de leur
gestion, n'a point de Constitution: un peuple dont les mandataires ne
rendent compte qu' d'autres mandataires inviolables, n'a point de
Constitution, puisqu'il dpend de ceux-ci de le trahir impunment, et
de le laisser trahir par les autres. Si c'est l le sens qu'on attache
au gouvernement reprsentatif, j'avoue que j'adopte tous les anathmes
prononcs contre lui par Jean-Jacques Rousseau. Au reste, ce mot a
besoin d'tre expliqu, comme beaucoup d'autres; ou plutt il s'agit
bien moins de dfinir le gouvernement franais, que de le constituer.

Dans tout Etat libre, les crimes publics des magistrats doivent tre
punis aussi svrement et aussi facilement que les crimes privs des
citoyens; et le pouvoir de rprimer les attentats du gouvernement doit
retourner au souverain.

Je sais que le peuple ne peut pas tre un juge toujours en activit.
Aussi, n'est-ce pas l ce que je veux; mais je veux encore moins que
ses dlgus soient des despotes au-dessus des lois. On peut remplir
l'objet que je propose, par des mesures simples, dont je vais
dvelopper la thorie.

1 Je veux que tous les fonctionnaires publics, nomms par le peuple,
puissent tre rvoqus par lui, selon les formes qui seront tablies,
sans autre motif que le droit imprescriptible qui lui appartient de
rvoquer ses mandataires.

2 Il est naturel que le corps charg de faire les lois surveille ceux
qui sont commis pour les faire excuter. Les membres de l'agence
excutive seront donc tenus de rendre compte de leur gestion au corps
lgislatif. En cas de prvarication, il ne pourra pas les punir, parce
qu'il ne faut pas lui laisser ce moyen de s'emparer de la puissance
excutive, mais il les accusera devant un tribunal populaire, dont
l'unique fonction sera de connatre des prvarications des
fonctionnaires publics. Les membres du corps lgislatif ne pourront
tre poursuivis par ce tribunal pour raison des opinions qu'ils auront
manifestes dans les assembles, mais seulement pour les faits positifs
de corruption ou de trahison dont ils pourraient tre prvenus. Les
dlits ordinaires qu'ils pourraient commettre sont du ressort des
tribunaux ordinaires.

A l'expiration de leurs fonctions, les membres de la lgislature et les
agents de l'excution, ou ministres, pourront tre dfrs au jugement
solennel de leurs commettants. Le peuple prononcera seulement s'ils ont
conserv ou perdu sa confiance. Le jugement qui dclarera qu'ils ont
perdu sa confiance, emportera l'incapacit de remplir aucunes
fonctions. Le peuple ne dcernera pas de peine plus forte, et si les
mandataires sont coupables de quelques crimes particuliers et formels,
il pourra les renvoyer au tribunal tabli pour les punir.

Ces dispositions s'appliqueront galement aux membres du tribunal
populaire.

Quelque ncessit qu'il soit de contenir les magistrats, il ne l'est
pas moins de les bien choisir. C'est sur cette double base que la
libert doit tre fonde. Ne perdez pas de vue que, dans le
gouvernement reprsentatif, il n'est pas de lois constitutives aussi
importantes que celles qui garantissent la puret des lections.

Ici, je vois rpandre de dangereuses erreurs; ici je m'aperois qu'on
abandonne les premiers principes du bon sens et de la libert pour
poursuivre de vaines abstractions mtaphysiques. Par exemple, on veut
que, dans tous les points de la rpublique, les citoyens votent pour la
nomination de chaque fonctionnaire public, de manire que l'homme de
mrite et de vertu, qui n'est connu que dans la contre qu'il habite,
ne puisse jamais tre appel  reprsenter ses compatriotes; et que les
charlatans fameux, qui ne sont pas toujours les meilleurs citoyens ni
les hommes les plus clairs, ou les intrigants ports par un parti
puissant, qui dominera dans toute la rpublique, soient  perptuit et
exclusivement les reprsentants ncessaires du peuple franais.

Mais, en mme temps, on enchane le souverain par des rglements
tyranniques; partout on dgote le peuple, on loigne les sans-culottes
par des formalits. Que dis-je? on les chasse par la famine; car on ne
songe pas mme  les indemniser du temps qu'ils drobent  la
subsistance de leurs familles, pour le consacrer aux affaires publiques.

Voil cependant les principes conservateurs de la libert que la
Constitution doit maintenir. Tout le reste n'est que charlatanisme,
intrigue et despotisme.

Faites en sorte que le peuple puisse assister aux assembles publiques,
car lui seul est l'appui de la libert et de la justice: les
aristocrates, les intrigants en sont les flaux.

Qu'importe que la loi rende un hommage hypocrite  l'galit des
droits, si la plus imprieuse de toutes les lois, la ncessit, force
la partie la plus saine et la plus nombreuse du peuple  y renoncer!
Que la patrie indemnise l'homme qui vit de son travail, lorsqu'il
assiste aux assembles publiques; qu'elle salarie, par la mme raison,
d'une manire comparable, tous les fonctionnaires publics; que les
rgles des lections, que les formes des dlibrations soient aussi
simples, aussi abrges qu'il est possible; que tous les jours des
assembles soient fixs aux poques les plus commodes pour la partie
laborieuse de la nation.

Que l'on dlibre  haute voix: la publicit est l'appui de la vertu,
la sauvegarde de la vrit, la terreur du crime, le flau de
l'intrigue. Laissez les tnbres et le scrutin secret aux criminels et
aux esclaves. Les hommes libres veulent avoir le peuple pour tmoin de
leurs penses. Cette mthode forme les citoyens et les vertus
rpublicaines. Elle convient  un peuple qui vient de conqurir sa
libert et qui combat pour la dfendre. Quand elle cesse de lui
convenir, la rpublique n'est dj plus.

Au surplus, que le peuple, je le rpte, soit parfaitement libre dans
les assembles: la Constitution ne peut tablir que ces rgles
gnrales, ncessaires pour bannir l'intrigue et maintenir la libert
mme; toute autre gne n'est qu'un attentat  sa souverainet.

Qu'aucune autorit constitue surtout ne se mle jamais ni de sa
police, ni de ses dlibrations.

Par l vous aurez rsolu le problme encore indcis de l'conomie
politique populaire: de placer dans la vertu du peuple et dans
l'autorit du souverain le contrepoids ncessaire des passions du
magistrat et de la tendance du gouvernement  la tyrannie.

Au reste, n'oubliez pas que la solidit de la Constitution elle-mme
s'appuie sur toutes les institutions, sur toutes les lois particulires
d'un peuple, quelque nom qu'on leur donne: elle s'appuie sur la bont
des moeurs, sur la connaissance et sur le sentiment des droits sacrs
de l'homme. La Dclaration des Droits est la Constitution de tous les
peuples; les autres lois sont muables par leur nature, et sont
subordonnes  celle-l. Qu'elle soit sans cesse prsente  tous les
esprits; qu'elle brille  la tle de votre Code public; que le premier
article de ce code soit la garantie formelle de tous les droits de
l'homme; que le second porte que toute loi qui les blesse est
tyrannique et nulle; qu'elle soit porte en pompe dans vos crmonies
publiques; qu'elle frappe les regards du peuple dans toutes ses
assembles, dans tous les lieux o rsident ses mandataires; qu'elle
soit crite sur les murs de nos maisons; qu'elle soit la premire leon
que les pres donneront  leurs enfants.

On me demandera peut-tre comment, avec des prcautions si sres contre
les magistrats, je puis assurer l'obissance aux lois et au
gouvernement. Je rponds que je l'assure davantage prcisment par ces
prcautions-l mmes. Je rends aux lois et au gouvernement toute la
force que j'te aux vices des hommes qui gouvernent et qui font des
lois.

Le respect qu'inspire le magistrat dpend beaucoup pins du respect
qu'il porte lui-mme aux lois que du pouvoir qu'il usurpe; et la
puissance des lois est bien moins dans la force militaire qui les
entoure que dans leur concordance avec les principes de la justice et
avec la volont gnrale.

Quand la loi a pour principe l'intrt public, elle a le peuple
lui-mme pour appui, et sa force est la force de tous les citoyens,
dont elle est l'ouvrage et la proprit. La volont gnrale et la
force publique ont une origine commune. La force publique est au corps
politique ce qu'est au corps le bras qui excute spontanment ce que la
volont commande et repousse tous les objets qui peuvent menacer le
coeur ou la tte.

Quand la force publique ne fait que seconder la volont gnrale,
l'Etat est libre et paisible; lorsqu'elle la contrarie, l'Etat est
asservi ou agit.

La force publique est en contradiction avec la volont gnrale dans
deux cas: ou lorsque la loi n'est pas la volont gnrale; ou lorsque
le magistrat l'emploie pour violer la loi. Telle est l'horrible
anarchie que les tyrans ont tablie de tout temps, sous le nom de
tranquillit, d'ordre public, de lgislation et de gouvernement: tout
leur art est d'isoler et de comprimer chaque citoyen par la force, pour
les asservir tous  leurs odieux caprices, qu'ils dcorent du nom de
lois. Lgislateurs, faites des lois justes; magistrats, faites-les
religieusement excuter; que ce soit l toute votre politique, et vous
donnerez au monde un spectacle inconnu, celui d'un grand peuple libre
et vertueux.


ARTICLE PREMIER. La Constitution garantit  tout Franais les droits
imprescriptibles de l'homme et du citoyen noncs dans la dclaration
prcdente.

II. Elle dclare tyrannique et nul tout acte de lgislation ou de
gouvernement qui les viole.

III. La Constitution Franaise ne reconnat d'autre gouvernement
lgitime que le gouvernement rpublicain, ni d'autre rpublique que
celle qui est fonde sur la libert et sur l'galit.

IV. La Rpublique Franaise est une et indivisible.

V. La souverainet rside essentiellement dans le Peuple Franais; tous
les fonctionnaires publics sont ses mandataires, il peut les rvoquer
de la mme manire qu'il les a choisis.

VI. La Constitution ne reconnat d'autre pouvoir que celui du
souverain; les diverses portions d'autorit exerces par les diffrents
magistrats ne sont que des fonctions publiques, qu'il leur dlgue pour
l'avantage commun.

VII. La population et l'tendue de la Rpublique obligent le peuple
franais  se diviser en sections pour exercer sa souverainet; mais
ses droits ne sont ni moins rels ni moins sacrs que s'il dlibrait
tout entier, dans une assemble unique. En consquence, chaque section
du souverain ne peut tre soumise ni  l'influence, ni aux ordres
d'aucune autorit constitue, et les mandataires qui attentent soit 
la libert, soit  la sret, soit  la dignit d'une portion du
peuple, sont coupables de rbellion envers le peuple entier.

VIII. Afin que l'ingalit des biens ne dtruise point l'galit des
droits, la Constitution veut que les citoyens qui vivent de leur
travail soient indemniss du temps qu'ils consacrent aux affaires
publiques dans les assembles du peuple o la loi les appelle.

IX. La dure des fonctions des mandataires du peuple ne peut excder
deux annes.

X. Nul ne peut exercer  la fois deux emplois publics.

XI. Les fonctions excutives, les fonctions lgislatives et les
fonctions judiciaires sont spares.

XII. La Constitution ne veut pas que la loi mme puisse garantir la
libert individuelle sans aucun profit pour le bien public; elle laisse
aux communes le droit de rgler leurs propres affaires, en ce qui ne
tient point  l'administration gnrale de la Rpublique.

XIII. Les dlibrations de la lgislature et de toutes les autorits
constitues seront publiques: la publicit qu'exige la Constitution est
la plus grande publicit possible. La lgislature doit tenir ses
sances dans un lieu qui puisse admettre douze mille spectateurs.

XIV. Tout fonctionnaire public est responsable au peuple.

XV. Il sera tabli un tribunal dont l'unique fonction sera de connatre
de leurs prvarications.

XVI. Les membres de la lgislature ne pourront tre poursuivis, par
aucun tribunal constitu, pour raison des opinions qu'ils auront
manifestes dans l'Assemble; mais,  l'expiration de leurs fonctions,
leur conduite sera solennellement juge par le peuple qui les aura
choisis. Le peuple prononcera sur cette question: tel citoyen a-t-il
rpondu ou non  la confiance dont le peuple l'a honor?

XVII. Les faits positifs de corruption et de trahison qui pourraient
tre imputs aux fonctionnaires publics dont il est parl aux deux
articles prcdents seront jugs par le tribunal populaire, et leurs
dlits privs par les tribunaux ordinaires.

XVIII. Tous les membres de la lgislature et tous les membres de
l'agence excutive seront tenus de rendre compte de leur fortune, deux
ans aprs l'expiration de leur autorit.

XIX. Lorsque les droits du peuple seront viols par un acte de la
lgislature ou du gouvernement, chaque dpartement pourra le dfrer 
l'examen du reste de la Rpublique; et, dans le dlai qui sera
dtermin, les assembles primaires s'assembleront pour manifester leur
voeu sur ce point.

XX. La Dclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen sera place dans
l'endroit le plus apparent des lieux o autorits constitues tiendront
leurs sances: elle s porte, en pompe, dans toutes les crmonies
publiques;  elle sera le premier objet de l'instruction publique.



      *      *      *      *      *      *      *      *      *



_Rapport fait  la Convention nationale au nom du Comit de salut
public par le citoyen Robespierre, membre de ce comit, sur la
situation politique de la Rpublique; le 27 brumaire, l'an 2 de
la Rpublique; imprim par ordre de la Convention nationale_
(27 brumaire an II - 18 novembre 1793)




Citoyens Reprsentants du Peuple,


Nous appelons aujourd'hui l'attention de la Convention nationale sur
les plus grands intrts de la patrie. Nous venons remettre sous vos
yeux la situation de la Rpublique  regard des diverses puissances de
la terre, et surtout des peuples que la nature et la raison attachent 
notre cause, mais que l'intrigue et la perfidie cherchent  ranger au
nombre de nos ennemis.

Au sortir du chaos o les trahisons d'une cour criminelle et le rgne
des factions avaient plong le gouvernement, il faut que les
lgislateurs du peuple franais fixent les principes de leur politique
envers les amis et les ennemis de la Rpublique; il faut qu'ils
dploient aux yeux de l'univers le vritable caractre de la nation
qu'ils ont la gloire de reprsenter. Il est temps d'apprendre aux
imbciles qui l'ignorent, ou aux pervers qui feignent d'en douter, que
la Rpublique franaise existe; qu'il n'y a de prcaire dans le monde
que le triomphe du crime et la dure du despotisme; il est temps que
nos allis se confient  notre sagesse et  notre fortune, autant que
les tyrans arms contre nous redoutent notre courage et notre puissance.

La Rvolution franaise a donn une secousse au monde. Les lans d'un
grand peuple vers la libert devaient dplaire aux rois qui
l'entouraient. Mais il y avait loin de cette disposition secrte  la
rsolution prilleuse de dclarer la guerre au peuple franais, et
surtout  la ligue monstrueuse de tant de puissances essentiellement
divises d'intrts.

Pour les runir, il fallait la politique de deux cours dont l'influence
dominait toutes les autres; pour les enhardir, il fallait l'alliance du
roi mme des Franais, et les trahisons de toutes les factions qui le
caressrent et le menacrent tour  tour pour rgner sous son nom ou
pour lever un autre tyran sur les dbris de sa puissance.

Les temps qui devaient enfanter le plus grand des prodiges de la
raison, devaient aussi tre souills par les derniers excs de la
corruption humaine. Les crimes de la tyrannie acclrrent les progrs
de la libert, et les progrs de la libert multiplirent les crimes de
la tyrannie, en redoublant ses alarmes et ses fureurs. Il y a eu, entre
le peuple et ses ennemis, une raction continuelle, dont la violence
progressive a opr en peu d'annes l'ouvrage de plusieurs sicles.

Il est connu aujourd'hui de tout le monde que la politique du cabinet
de Londres contribua beaucoup  donner le premier branle  notre
rvolution. Ses projets taient vastes; il voulait, au milieu des
orages politiques, conduire la France puise et dmembre  un
changement de dynastie, et placer le duc d'York sur le trne de Louis
XVI. Ce projet devait tre favoris par les intrigues et par la
puissance de la maison d'Orlans, dont le chef, ennemi de la cour de
France, tait depuis longtemps troitement li avec celle d'Angleterre.
Content des honneurs do la vengeance et du titre de beau-pre du roi,
l'insouciant Philippe aurait facilement consenti  finir sa carrire au
sein du repos et de la volupt. L'excution de ce plan devait assurer 
l'Angleterre les trois grands objets de son ambition ou de sa jalousie:
Toulon, Dunkerque et nos colonies. Matre  la fois de ces importantes
possessions, matre de la mer et de la France, le gouvernement anglais
aurait bientt forc l'Amrique  rentrer sous la domination de George.
Il est  remarquer que ce cabinet a conduit de front, en France et dans
les Etats-Unis, deux intrigues parallles, qui tendaient au mme but.
Tandis qu'il cherchait  sparer le Midi de la France du Nord, il
conspirait pour dtacher les provinces septentrionales de l'Amrique
des provinces mridionales; et, comme on s'efforce encore aujourd'hui
de fdraliser notre Rpublique, on travaille  Philadelphie  rompre
les liens de la confdration qui unissent les diffrentes portions de
la Rpublique amricaine.

Ce plan tait hardi. Mais le gnie consiste moins  former des plans
hardis qu' calculer les moyens qu'on a de les excuter. L'homme le
moins propre  deviner le caractre et les ressources d'un grand peuple
est peut-tre celui qui est habile dans l'art de corrompre un
parlement. Qui peut moins apprcier les prodiges qu'enfante l'amour de
la libert que l'homme vil dont le mtier est de mettre en jeu tous les
vices des esclaves? Semblable  un enfant dont la main dbile est
blesse par une arme terrible qu'elle a l'imprudence de toucher, Pitt
voulut jouer avec le peuple franais, et il en a t foudroy.

Pitt s'est grossirement tromp sur notre rvolution, comme Louis XVI
et les aristocrates franais, abuss par leur mpris pour le peuple,
mpris fond uniquement sur la conscience de leur propre bassesse. Trop
immoral pour croire aux vertus rpublicaines, trop peu philosophe pour
faire un pas vers l'avenir, le ministre de George tait au-dessous de
son sicle; le sicle s'lanait vers la libert, et Pitt voulait le
faire rtrograder vers la barbarie et vers le despotisme. Aussi
l'ensemble des vnements a trahi jusqu'ici ses rves ambitieux; il a
vu briser tour  tour par la force populaire les divers instruments
dont il s'est servi; il a vu disparatre Necker, d'Orlans, Lafayette,
Lameth, Dumouriez, Custine, Brissot, et tous les pygmes de la Gironde.
Le peuple franais s'est dgag jusqu'ici des fils de ses intrigues,
comme Hercule d'une toile d'araigne.

Voyez comme chaque crise de notre rvolution l'entrane toujours au
del du point o il voulait l'arrter; voyez avec quels pnibles
efforts il cherche  faire reculer la raison publique et  entraver la
marche de la libert; voyez ensuite quels crimes prodigus pour la
dtruire. A la fin de 1792, il croyait prparer insensiblement la chute
du roi Capet, en conservant le trne pour le fils de son matre; mais
le 10 aot a lui, et la Rpublique est fonde. C'est en vain que, pour
l'touffer dans son berceau, la faction girondine et tous les lches
missaires des tyrans trangers appellent de toutes parts les serpents
de la calomnie, le dmon de la guerre civile, l'hydre du fdralisme,
le monstre de l'aristocratie: le 31 mai, le peuple s'veille, et les
tratres ne sont plus. La Convention se montre aussi juste que le
peuple, aussi grande que sa mission. Un nouveau pacte social est
proclam, ciment, par le voeu unanime des Franais; le gnie de la
libert plane d'une aile rapide sur la surface de cet empire, en
rapproche toutes les parties prtes  se dissoudre et le raffermit sur
ses vastes fondements.

Mais ce qui prouve  quel point le principal ministre de George III
manque de gnie, en dpit de l'attention dont nous l'avons honor,
c'est le systme entier de son administration. Il a voulu sans cesse
allier deux choses videmment contradictoires, l'extension sans bornes
de la prrogative royale, c'est--dire le despotisme, avec
l'accroissement de la prosprit commerciale de l'Angleterre: comme si
le despotisme n'tait pas le flau du commerce; comme si un peuple qui
a eu quelque ide de la libert pouvait descendre  la servitude, sans
perdre l'nergie qui seule peut tre la source de ses succs. Pitt
n'est pas moins coupable envers l'Angleterre, dont il a mille fois
viol la Constitution, qu'envers la France. Le projet mme de placer un
prince anglais sur le trne des Bourbons tait un attentat contre la
libert de son pays, puisqu'un roi d'Angleterre dont la famille
rgnerait en France et en Hanovre tiendrait dans ses mains tous les
moyens de l'asservir. Comment une nation qui a craint de remettre une
arme entre les mains du roi, chez qui on a souvent agit la question,
si le peuple anglais devait souffrir qu'il runt  ce titre la
puissance et le titre de duc de Hanovre; comment cette nation
rampe-t-elle sous le joug d'un esclave, qui ruine sa patrie pour donner
des couronnes  son matre? Au reste, je n'ai pas besoin d'observer que
le cours des vnements imprvus de notre rvolution a d
ncessairement forcer le ministre anglais  faire, selon les
circonstances, beaucoup d'amendements  ses premiers plans, multiplier
ses embarras et par consquent ses noirceurs. Il ne serait pas mme
tonnant que celui qui voulut donner un roi  la France ft rduit
aujourd'hui  puiser ses dernires ressources pour conserver le sien
ou pour se conserver lui-mme.

Ds l'anne 1791, la faction anglaise et tous les ennemis de la libert
s'taient aperus qu'il existait en France un parti rpublicain qui ne
transigerait pas avec la tyrannie, et que ce parti tait le peuple. Les
assassinats partiels, tels que ceux du Champ-de-Mars et de Nancy, leur
paraissaient insuffisants pour le dtruire; ils rsolurent de lui
donner la guerre: de l la monstrueuse alliance de l'Autriche et de la
Prusse, et ensuite la ligue de toutes les puissances armes contre
nous. Il serait absurde d'attribuer principalement ce phnomne 
l'influence des migrs, qui fatigurent longtemps toutes les cours de
leurs clameurs impuissantes, et au crdit de la cour de France; il fut
l'ouvrage de la politique trangre soutenue du pouvoir des factieux
qui gouvernaient la France.

Pour engager les rois dans cette tmraire entreprise, il ne suffisait
pas d'avoir cherch  leur persuader que, hors un petit nombre de
rpublicains, toute la nation hassait en secret le nouveau rgime et
les attendait comme des librateurs; il ne suffisait pas de leur avoir
garanti la trahison de tous les chefs de notre gouvernement et de nos
armes: pour justifier cette odieuse entreprise aux yeux de leurs
sujets puiss, il fallait leur pargner jusqu' l'embarras de nous
dclarer la guerre. Quand ils furent prts, la faction dominante la
leur dclara  eux-mmes. Vous vous rappelez avec quelle astuce
profonde elle sut intresser au succs de ses perfides projets le
courage naturel des Franais et l'enthousiasme civique des socits
populaires. Vous savez avec quelle impudence machiavlique ceux qui
laissaient nos gardes nationales sans armes, nos places fortes sans
munitions, nos armes entre les mains des tratres, nous excitaient 
aller planter l'tendard tricolore jusque sur les bornes du monde.
Dclamateurs perfides, ils insultaient aux tyrans, pour les servir;
d'un seul trait de plume, ils renversaient tous les trnes, et
ajoutaient l'Europe  l'Empire franais: moyen sr de hter le succs
des intrigues de nos ennemis, dans le moment o ils pressaient tous les
gouvernements de se dclarer contre nous.

Les partisans sincres de la Rpublique avaient d'autres penses. Avant
de briser les chanes de l'univers, ils voulaient assurer la libert de
leur pays; avant de porter la guerre chez les despotes trangers, ils
voulaient la faire au tyran qui les trahissait; convaincus d'ailleurs
qu'un roi tait un mauvais guide pour conduire un peuple  la conqute
de la libert universelle, et que c'est  la puissance de la raison,
non  la force des armes, de propager les principes de notre glorieuse
rvolution.

Les amis de la libert cherchrent de tout temps les moyens les plus
srs de la faire triompher: les agents de nos ennemis ne l'embrassent
que pour l'assassiner, tour  tour extravagants ou modrs, prchant la
faiblesse et le sommeil o il faut de la vigilance et du courage, la
tmrit et l'exagration o il s'agit de prudence et de
circonspection. Ceux qui,  la fin de 1791, voulaient briser tous les
sceptres du monde, sont les mmes qui, au mois d'aot 1792,
s'efforcrent de parer le coup qui fit tomber celui du tyran. Le char
de la Rvolution roule sur un terrain ingal: ils ont voulu l'enrayer
dans les chemins faciles; ils le prcipitent avec violence dans les
routes prilleuses; ils cherchent  le briser contre le but.

Tel est le caractre des faux patriotes, telle est la mission des
missaires stipendis par les cours trangres. Peuple, tu pourras les
distinguer  ces traits.

Voil les hommes qui nagure encore rglaient les relations de la
France avec les autres nations. Reprenons le fil de leurs machinations.

Le moment tait arriv o le gouvernement britannique, aprs nous avoir
suscit tant d'ennemis, avait rsolu d'entrer lui-mme ouvertement dans
la ligue; mais le voeu national et le parti de l'opposition
contrariaient ce projet du ministre. Brissot lui fit dclarer la
guerre; on la dclara en mme temps  la Hollande; on la dclara 
l'Espagne, parce que nous n'tions nullement prpars  combattre ces
nouveaux ennemis, et que la flotte espagnole tait prte  se joindre 
la flotte anglaise.

Avec quelle lche hypocrisie les tratres faisaient valoir de
prtendues insultes  nos envoys, concertes d'avance entre eux et les
puissances trangres! Avec quelle audace ils invoquaient la dignit de
la nation dont ils se jouaient insolemment!

Les lches! ils avaient sauv le despote prussien et son arme; ils
avaient engraiss la Belgique du plus pur sang des Franais; ils
parlaient nagure de municipaliser l'Europe, et ils repoussaient les
malheureux Belges dans les bras de leurs tyrans; ils avaient livr 
nos ennemis nos trsors, nos magasins, nos armes, nos dfenseurs: sr
de leur appui, et fier de tant de crimes, le vil Dumouriez avait os
menacer la libert jusque dans son sanctuaire... O patrie! quelle
divinit tutlaire a donc pu t'arracher de l'abme immense creus pour
t'engloutir, dans ces jours de crimes et de calamits o, ligus avec
tes innombrables ennemis, tes enfants ingrats plongeaient dans ton sein
leurs mains parricides, et semblaient se disputer tes membres pars,
pour les livrer tout sanglants aux tyrans froces conjurs contre toi;
dans ces jours affreux o la vertu tait proscrite, la perfidie
couronne, la calomnie triomphante, o tes ports, tes flottes, tes
armes, tes forteresses, tes administrateurs, tes mandataires, tout
tait vendu  tes ennemis! Ce n'tait point assez d'avoir arm les
tyrans contre nous: on voulait nous vouer  la haine des nations, et
rendre la Rvolution hideuse aux yeux de l'univers. Nos journalistes
taient  la solde des cours trangres, comme nos ministres et une
partie de nos lgislateurs. Le despotisme et la trahison prsentaient
le peuple franais  tous les peuples comme une faction phmre et
mprisable, le berceau de la rpublique comme le repaire du crime;
l'auguste libert tait travestie en une vile prostitue. Pour comble
de perfidie, les tratres cherchaient  pousser le patriotisme mme 
des dmarches inconsidres, et prparaient eux-mmes la matire de
leurs calomnies: couverts de tous les crimes, ils en accusaient la
vertu qu'ils plongeaient dans les cachots, et chargeaient de leur
propre extravagance les amis de la patrie qui en taient les vengeurs
ou les victimes. Grce  la coalition de tous les hommes puissants et
corrompus, qui remettaient  la fois dans des mains perfides tous les
ressorts du gouvernement, toutes les richesses, toutes les trompettes
de la renomme, tous les canaux de l'opinion, la rpublique franaise
ne trouvait plus un seul dfenseur dans l'Europe; et la vrit captive
ne pouvait trouver une issue pour franchir les limites de la France ou
les murs de Paris.

Ils se sont attachs particulirement  mettre en opposition l'opinion
de Paris avec celle du reste de la rpublique, et celle de la
rpublique entire avec les prjugs des nations trangres. Il est
deux moyens de tout perdre: l'un de faire des choses mauvaises par leur
nature, l'autre de faire mal ou  contre-temps les choses mmes qui
sont bonnes en soi. Ils les ont employs tour  tour. Ils ont surtout
mani les poignards du fanatisme avec un art nouveau. On a cru
quelquefois qu'ils voulaient le dtruire; ils ne voulaient que l'armer
et repousser par les prjugs religieux ceux qui taient attirs 
notre rvolution par les principes de la morale et du bonheur public.

Dumouriez, dans la Belgique, excitait nos volontaires nationaux 
dpouiller les glises et  jouer avec les saints d'argent; et le
tratre publiait en mme temps des manifestes religieux dignes du
pontife de Rome, qui vouaient les Franais  l'horreur des Belges et du
genre humain. Brissot aussi dclamait contre les prtres, et il
favorisait la rbellion des prtres du Midi et de l'Ouest.

Combien de choses le bon esprit du peuple a tournes au profit de la
libert, que les perfides missaires de nos ennemis avaient imagines
pour la perdre!

Cependant le peuple franais, seul dans l'univers, combattait pour la
cause commune. Peuples allis de la France, qu'tes-vous devenus?
N'tiez-vous que les allis du roi, et non ceux de la nation?
Amricains, est-ce l'automate couronn, nomm Louis XVI, qui vous aida
 secouer le joug de vos oppresseurs, ou bien nos bras et nos armes?
Est-ce le patrimoine d'une cour mprisable qui vous alimentait, ou bien
les tributs du peuple franais, et les productions de notre sol
favoris des cieux? Non, citoyens, nos allis n'ont point abjur les
sentiments qu'ils nous doivent: mais s'ils ne se sont point dtachs de
notre cause, s'ils ne se sont pas rangs mme au nombre de nos ennemis,
ce n'est point la faute de la faction qui nous tyrannisait.

Par une fatalit bizarre, la rpublique se trouve encore reprsente
auprs d'eux par les agents des tratres qu'elle a punis. Le beau-frre
de Brissot est le consul gnral de la France prs les Etats-Unis. Un
autre homme, nomm Genest, envoy par Lebrun et par Brissot 
Philadelphie en qualit d'agent plnipotentiaire, a rempli fidlement
les vues et les instructions de la faction qui l'a choisi. Il a employ
les moyens les plus extraordinaires pour irriter le gouvernement
amricain contre nous; il a affect de lui parler, sans aucun prtexte,
avec le ton de la menace, et de lui faire des propositions galement
contraires aux intrts des deux nations; il s'est efforc de rendre
nos principes suspects ou redoutables, en les outrant par des
applications ridicules. Par un contraste bien remarquable, tandis qu'
Paris ceux qui l'avaient envoy perscutaient les socits populaires,
dnonaient comme des anarchistes les rpublicains luttant avec courage
contre la tyrannie, Genest,  Philadelphie, se faisait chef de club, ne
cessait de faire et de provoquer des motions aussi injurieuses
qu'inquitantes pour le gouvernement. C'est ainsi que la mme faction
qui en France voulait rduire tous les pauvres  la condition d'ilotes
et soumettre le peuple  l'aristocratie des riches, voulait en un
instant affranchir et armer tous les ngres pour dtruire nos colonies.

Les mmes manoeuvres furent employes  la Porte par Choiseul-Gouffier
et par son successeur. Qui croirait que l'on a tabli des clubs
franais  Constantinople, que l'on y a tenu des assembles primaires?
On sent que cette opration ne pouvait tre utile ni  notre cause, ni
 nos principes; mais elle tait faite pour alarmer ou pour irriter la
cour ottomane. Le Turc, l'ennemi ncessaire de nos ennemis, l'utile et
fidle alli de la France, nglig par le gouvernement franais,
circonvenu par les intrigues du cabinet britannique, a gard jusqu'ici
une neutralit plus funeste  ses propres intrts qu' ceux de la
Rpublique franaise. Il parat nanmoins qu'il est prt  se
rveiller; mais si, comme on l'a dit, le Divan est dirig par le
cabinet de Saint-James, il ne portera point ses forces contre
l'Autriche, notre commun ennemi, qu'il lui serait si facile d'accabler,
mais contre la Russie, dont la puissance intacte peut devenir encore
une fois l'cueil des annes ottomanes.

Il est un autre peuple uni  notre cause par des liens non moins
puissants, un peuple dont la gloire est d'avoir bris les fers des
mmes tyrans qui nous font la guerre, un peuple dont l'alliance avec
nos rois offrait quelque chose de bizarre, mais dont l'union avec la
France rpublicaine est aussi naturelle qu'imposante; un peuple enfin
que les Franais libres peuvent estimer: je veux parler des Suisses. La
politique de nos ennemis a jusqu'ici puis toutes ses ressources pour
les armer contre nous. L'imprudence, l'insouciance, la perfidie ont
concouru  les seconder. Quelques petites violations de territoire, des
chicanes inutiles et minutieuses, des injures gratuites insres dans
les journaux, une intrigue trs active, dont les principaux foyers sont
Genve, le Mont-Terrible, et certains comits tnbreux qui se tiennent
 Paris, composs de banquiers, d'trangers et d'intrigants couverts
d'un masque de patriotisme; tout a t mis en usage pour les dterminer
 grossir la ligue de nos ennemis.

Voulez-vous connatre par un seul trait toute l'importance que ceux-ci
mettent au succs de ces machinations, et en mme temps toute la
lchet de leurs moyens? Il suffira de vous faire part du bizarre
stratagme que les Autrichiens viennent d'employer. Au moment o
j'avais termin ce rapport, le Comit de salut public a reu la note
suivante, remise  la chancellerie de Ble:

"C'est le 18 du mois d'octobre que l'on a agit au Comit de salut
public la question de l'invasion de Neuchtel. La discussion a t fort
anime: elle a dur jusqu' deux heures aprs minuit. Un membre de la
minorit s'y est seul oppos. L'affaire n'a t suspendue que parce que
Saint-Just, qui en est le rapporteur, est parti pour l'Alsace: mais on
sait de bonne part actuellement que l'invasion de Neuchtel est rsolue
par le Comit."

Il est bon de vous faire observer que jamais il n'a t question de
Neuchtel au Comit de salut public.

Cependant il parat qu' Neufchtel on a t alarm par ces impostures
grossires de nos ennemis, comme le prouve une lettre, en date du 6
novembre (vieux style), adresse  notre ambassadeur en Suisse, au nom
de l'Etat de Zurich, par le bourgmestre de cette ville. Cette lettre,
en communiquant  l'agent de la rpublique les inquitudes qu'a
montres la principaut de Neuchtel, contient les tmoignages les plus
nergiques de l'amiti du canton de Zurich pour la nation franaise, et
de sa confiance dans les intentions du gouvernement.

Croiriez-vous que vos ennemis ont encore trouv le moyen de pousser
plus loin l'impudence ou la stupidit? Eh bien! il faut vous dire qu'au
moment o je parle, les gazettes allemandes ont rpandu partout la
nouvelle que le Comit de salut public avait rsolu de faire dclarer
la guerre aux Suisses, et que je suis charg, moi, de vous faire un
rapport pour remplir cet objet.

Mais, afin que vous puissiez apprcier encore mieux la loi anglaise et
autrichienne, nous vous apprendrons qu'il y a plus d'un mois il avait
t fait, au Comit de salut public, une proposition qui offrait  la
France un avantage infiniment prcieux dans les circonstances o nous
tions: pour l'obtenir, il ne s'agissait que de faire une invasion dans
un petit Etat enclav dans notre territoire et alli de la Suisse; mais
cette proposition tait injuste et contraire  la foi des traits; nous
la rejetmes avec indignation.

Au reste, les Suisses ont su viter les piges que leur tendaient nos
ennemis communs; ils ont facilement senti que les griefs qui pouvaient
s'tre levs taient en partie l'effet des mouvements orageux,
insparables d'une grande rvolution, en partie celui d'une
malveillance galement dirige contre la France et contre les cantons.
La sagesse helvtique a rsist  la fois aux sollicitations des
Franais fugitifs, aux caresses perfides de l'Autriche, et aux
intrigues de toutes les cours confdres. Quelques cantons se sont
borns  prsenter amicalement leurs rclamations au gouvernement
franais; le Comit de salut public s'en tait occup d'avance. Il a
rsolu non seulement de faire cesser les causes des justes griefs que
ce peuple estimable peut avoir, mais de lui prouver, par tous les
moyens qui peuvent se concilier avec la dfense de notre libert, les
sentiments de bienveillance et de fraternit dont la nation franaise
est anime envers les autres peuples, et surtout envers ceux que leur
caractre rend dignes de son alliance. Il suivra les mmes principes
envers toutes les nations amies. Il vous proposera des mesures fondes
sur cette base. Au reste, la seule exposition que je viens de faire de
vos principes, la garantie des maximes raisonnables qui dirigent notre
gouvernement, dconcertera les trames ourdies dans l'ombre depuis
longtemps. Tel est l'avantage d'une rpublique puissante; sa diplomatie
est dans sa bonne foi; et, comme un honnte homme peut ouvrir
impunment  ses concitoyens son coeur et sa maison, un peuple libre
peut dvoiler aux nations toutes les bases de sa politique.

Quel que soit le rsultat de ce plan de conduite, il ne peut tre que
favorable  notre cause; et s'il arrivait qu'un gnie ennemi de
l'humanit pousst le gouvernement de quelques nations neutres dans le
parti de nos ennemis communs, il trahirait le peuple qu'il rgit, sans
servir les tyrans. Du moins nous serions plus forts contre lui de sa
propre bassesse et de notre loyaut; car la justice est une grande
partie de la puissance.

Mais il importe ds ce moment d'embrasser d'une seule vue le tableau de
l'Europe; il faut nous donner ici le spectacle du monde politique qui
s'agite autour de nous et  cause de nous.

Ds le moment o on forma le projet d'une ligue contre la France, on
songea  intresser les diverses puissances par un projet de partage de
cette belle contre. Ce projet est aujourd'hui prouv, non seulement
par les vnements, mais par des pices authentiques. A l'poque o le
Comit de salut public fut form, un plan d'attaque et de dmembrement
de la France, projet par le cabinet britannique, fut communiqu aux
membres qui le composaient alors. On y fit peu d'attention dans ce
temps-l, parce qu'il paraissait peu vraisemblable, et que la dfiance
pour ces sortes de confidences est assez naturelle. Les faits, depuis
cette poque, les vrifirent chaque jour.

L'Angleterre ne s'tait pas oubli dans ce partage: Dunkerque, Toulon,
les colonies, sans compter la chance de la couronne pour le duc d'York,
 laquelle on ne renonait pas, mais dont on sacrifiait les portions
qui devaient former le lot des autres puissances. Il n'tait pas
difficile de faire entrer dans la ligue le Stathouder de Hollande, qui,
comme on sait, est moins le prince des Bataves que le sujet de sa
femme, et par consquent de la cour de Berlin.

Quant au phnomne politique de l'alliance du roi de Prusse lui-mme
avec le chef de la maison d'Autriche, nous l'avons dj expliqu. Comme
deux brigands qui se battaient pour partager les dpouilles d'un
voyageur qu'ils ont assassin, oublient leur querelle pour courir
ensemble  une nouvelle proie, ainsi le monarque de Vienne et celui de
Berlin suspendirent leurs anciens diffrents pour tomber sur la France,
et pour dvorer la rpublique naissante. Cependant le concert apparent
de ces deux puissances cache une division relle.

L'Autriche pourrait bien tre ici la dupe du cabinet prussien et de ses
autres allis.

La maison d'Autriche, puise par les extravagances de Joseph II et de
Lopold, jete depuis longtemps hors des rgles de la politique de
Charles-Quint, de Philippe II et des vieux ministres de Marie-Thrse;
l'Autriche, gouverne aujourd'hui par les caprices et par l'ignorance
d'une cour d'enfants, expire dans le Hainaut franais et dans la
Belgique. Si nous ne la secondons pas nous-mmes par notre imprudence,
ses derniers efforts contre la France peuvent tre regards comme les
convulsions de son agonie. Dj l'impratrice de Russie et le roi de
Prusse viennent de partager la Pologne sans elle, et lui ont prsent,
pour tout ddommagement, les conqutes qu'elle ferait en France avec
leur secours, c'est--dire la Lorraine, l'Alsace et la Flandre
franaise. L'Angleterre encourage sa folie, pour nous ruiner, en la
perdant elle-mme. Elle cherche  mnager ses forces aux dpens de son
alli, et marche  son but particulier, en lui laissant, autant qu'il
est possible, tout le poids de la guerre. D'un autre ct, le
Roussillon, la Navarre franaise et les dpartements limitrophes de
l'Espagne ont t promis  sa majest catholique.

Il n'y a pas jusqu'au petit roi sarde que l'on n'ait berc de l'espoir
de devenir un jour le roi du Dauphin, de la Provence et des pays
voisins de ses anciens Etats.

Que pouvait-on offrir aux puissances d'Italie, qui ne peuvent survivre
 la perte de la France? Rien. Elles ont longtemps rsist aux
sollicitations de la ligue; mais elles ont cd  l'intrigue, ou plutt
aux ordres du ministre anglais, qui les menaait des flottes de
l'Angleterre. Le territoire de Gnes a t le thtre d'un crime dont
l'histoire de l'Angleterre peut seule offrir un exemple. Des vaisseaux
de cette nation, joints  des vaisseaux franais livrs par les
tratres de Toulon, sont entrs dans le port de Gnes; aussitt les
sclrats qui les montaient, Anglais et Franais rebelles, se sont
empars des btiments de la Rpublique qui taient dans ce port sous la
sauvegarde du droit des gens, et tous les Franais qui s'y trouvaient
ont t gorgs. Qu'il est lche, ce snat de Gnes, qui n'est pas mort
tout entier pour prvenir ou pour venger cet outrage, qui a pu trahir 
la fois l'honneur, le peuple gnois et l'humanit entire!

Venise, plus puissante et en mme temps plus politique, a conserv une
neutralit utile  ses intrts. Florence, celui de tous les Etats
d'Italie  qui le triomphe de nos ennemis serait le plus fatal, a t
enfin subjugue par eux, et entrane malgr elle  sa ruine. Ainsi le
despotisme pse jusque sur ses complices, et les tyrans arms contre la
Rpublique sont les ennemis de leurs propres allis. En gnral, les
puissances italiennes sont peut-tre plus dignes de la piti que de la
colre de la France: l'Angleterre les a recrutes comme ses matelots;
elle a exerc la presse contre les peuples d'Italie. Le plus coupable
des princes de cette contre est ce roi de Naples, qui s'est montr
digne du sang des Bourbons en embrassant leur cause. Nous pourrons un
jour vous lire  ce sujet une lettre crite de sa main  son cousin le
catholique, qui servira du moins  vous prouver que la terreur n'est
point trangre au coeur des rois ligus contre nous. Le pape ne vaut
pas l'honneur d'tre nomm.

L'Angleterre a aussi os menacer le Danemark par ses escadres, pour le
forcer  accder  la ligue; mais le Danemark, rgi par un ministre
habile, a repouss avec dignit ses insolentes sommations.

On ne peut lier qu' la folie la rsolution qu'avait prise le roi de
Sude, Gustave III, de devenir le gnralissime des rois coaliss.
L'histoire des sottises humaines n'offre rien de comparable au dlire
de ce moderne Agamemnon, qui puisait ses Etats, qui abandonnait sa
couronne  la merci de ses ennemis, pour venir  Paris affermir celle
du roi de France.

Le rgent, plus sage, a mieux consult les intrts de son pays et les
siens; il s'est renferm dans les termes de la neutralit.

De tous les fripons dcors du nom de roi, d'empereur, de ministres, de
politiques, on assure, et nous ne sommes pas loigns de le croire, que
le plus adroit est Catherine de Russie, ou plutt ses ministres; car il
faut se dfier du charlatanisme de ces rputations lointaines et
impriales, prestige cr par la politique. La vrit est que sous la
vieille impratrice, comme sous toutes les femmes qui tiennent le
sceptre, ce sont les hommes qui gouvernent. Au reste, la politique de
la Russie est imprieusement dtermine par la nature mme des choses.
Cette contre prsente l'union de la frocit des hordes sauvages avec
les vices des peuples civiliss. Les dominateurs de la Russie ont un
grand pouvoir et de grandes richesses: ils ont le got, l'ide,
l'ambition du luxe et des arts de l'Europe, et ils rgnent dans un
climat de fer; ils prouvent le besoin d'tre servis et flatts par des
Athniens, et ils ont pour sujet des Tartares: ces contrastes de leur
situation ont ncessairement tourn leur ambition vers le commerce,
aliment du luxe et des arts, et vers la conqute des contres fertiles
qui les avoisinent  l'ouest et au midi. La cour de Ptersbourg cherche
 migrer des tristes pays qu'elle habite, dans la Turquie europenne
et dans la Pologne, comme nos jsuites et nos aristocrates ont migr
des doux climats de la France dans la Russie.

Elle a beaucoup contribu  former la ligue des rois qui nous font la
guerre, et elle en profite seule. Tandis que les puissances rivales de
la sienne viennent se briser contre le rocher de la Rpublique
franaise, l'impratrice de Russie mnage ses forces et accrot ses
moyens; elle promne ses regards avec une secrte joie, d'un ct sur
les vastes contres soumises  la domination ottomane, de l'autre sur
la Pologne et sur l'Allemagne; partout elle envisage des usurpations
faciles ou des conqutes rapides; elle croit toucher au moment de
donner la loi  l'Europe, du moins pourra-t-elle la faire  la Prusse
et  l'Autriche; et, dans les partages de peuples o elle admettait les
deux compagnons de ses augustes brigandages, qui l'empchera de prendre
impunment la part du lion?

Vous avez sous les yeux le bilan de l'Europe et le vtre, et vous
pouvez dj en tirer un grand rsultat: c'est que l'univers est
intress  notre conservation. Supposons la France anantie ou
dmembre, le monde politique s'croule. Otez cet alli puissant et
ncessaire, qui garantissait l'indpendance des mdiocres Etats contre
les grands despotes, l'Europe entire est asservie. Les petits princes
germaniques, les villes rputes libres de l'Allemagne sont englouties
par les maisons ambitieuses d'Autriche et de Brandebourg; la Sude et
le Danemark deviennent tt ou tard la proie de leurs puissants voisins;
le Turc est repouss au del du Bosphore et ray de la liste des
puissances europennes; Venise perd ses richesses, son commerce et sa
considration; la Toscane, son existence; Gnes est efface; l'Italie
n'est plus que le jouet des despotes qui l'entourent; la Suisse est
rduite  la misre, et ne recouvre plus l'nergie que son antique
pauvret lui avait donne; les descendants de Guillaume Tell
succomberaient sous les efforts des tyrans humilis et vaincus par
leurs aeux. Comment oseraient-ils invoquer seulement les vertus de
leurs pres et le nom sacr de la libert, si la Rpublique franaise
avait t dtruite sous leurs yeux? Que serait-ce s'ils avaient
contribu  sa ruine? Et vous, braves Amricains, dont la libert,
cimente par notre sang, fut encore garantie par notre alliance, quelle
serait votre destine, si nous n'existions plus? Vous retomberiez sous
le joug honteux de vos anciens matres: la gloire de nos communs
exploits serait fltrie; les titres de libert, la dclaration des
droits de l'humanit serait anantie dans les deux mondes.

Que dis-je? Que deviendrait l'Angleterre elle-mme. L'clat blouissant
d'un triomphe criminel couvrirait-il longtemps sa dtresse relle et
ses plaies invtres? Il est un terme aux prestiges qui soutiennent
l'existence prcaire d'une puissance artificielle. Quoi qu'on puisse
dire, les vritables puissances sont celles qui possdent la terre.
Qu'un jour elles veuillent franchir l'intervalle qui les spare d'un
peuple purement maritime, le lendemain il ne sera plus. C'est en vain
qu'une le commerante croit s'appuyer sur le trident des mers, si ses
rivages ne sont dfendus par la justice et par l'intrt des nations.
Bientt peut-tre nous donnerons au monde la dmonstration de cette
vrit politique. A notre dfaut, l'Angleterre la donnerait elle-mme.
Dj odieuse  tous les peuples, enorgueillie du succs de ses crimes,
elle forcerait bientt ses rivaux  la punir.

Mais, avant de perdre son existence physique et commerciale, elle
perdrait son existence morale et politique. Comment conserverait-elle
les restes de sa libert, quand la France aurait perdu la sienne, quand
le dernier espoir des amis de l'humanit serait vanoui? Comment les
hommes attachs aux maximes de sa constitution telle quelle, ou qui en
dsirent la rforme, pourraient-ils lutter contre un ministre
tyrannique, devenu plus insolent par le succs de ses intrigues, et qui
abuserait de sa prosprit pour touffer la raison, pour enchaner la
pense, pour opprimer la nation?

Si un pays qui semble tre le domaine de l'intrigue et de la corruption
peut produire quelques philosophes politiques capables de connatre et
de dfendre ses vritables intrts; s'il est vrai que les adversaires
d'un ministre pervers sont autre chose que des intrigants qui
disputent avec lui d'habilet  tromper le peuple, il faut convenir que
les ministres anglais ne sauraient reculer trop loin la tenue de ce
parlement dont le fantme semble troubler leur sommeil.

Ainsi la politique mme des gouvernements doit redouter la chute de la
Rpublique franaise; que sera-ce donc de la philosophie et de
l'humanit? Que la libert prisse en France; la nature entire se
couvre d'un voile funbre, et la raison humaine recule jusqu'aux abmes
de l'ignorance et de la barbarie. L'Europe serait la proie de deux ou
trois brigands, qui ne vengeraient l'humanit qu'en se faisant la
guerre, et dont le plus froce, en crasant ses rivaux, nous ramnerait
au rgne des Huns et des Tartares. Aprs un si grand exemple, et tant
de prodiges inutiles, qui oserait jamais dclarer la guerre  la
tyrannie? Le despotisme, comme une mer sans rivage, se dborderait sur
la surface du globe; il couvrirait bientt les hauteurs du monde
politique, o est dpose l'arche qui renferme les chartes de
l'humanit; la terre ne serait plus que le patrimoine du crime; et ce
blasphme reproch au second des Brutus, trop justifi par
l'impuissance de nos gnreux efforts, serait le cri de tous les coeurs
magnanimes: _O vertu!_ pourraient-ils s'crier, _tu n'es donc qu'un
vain nom!_

Oh! qui de nous ne sent pas agrandir toutes ses facults, qui de nous
ne croit s'lever au-dessus de l'humanit mme, en songeant que ce
n'est pas pour un peuple que nous combattons, mais pour l'univers, pour
les hommes qui vivent aujourd'hui, mais pour tous ceux qui existeront?
Plt au ciel que ces vrits salutaires, au lieu d'tre renfermes dans
cette troite enceinte, pussent retentir en mme temps  l'oreille de
tous les peuples! Au mme instant les flambeaux de la guerre seraient
touffs, les prestiges de l'imposture disparatraient, les chanes de
l'univers seraient brises, les sources des calamits publiques taries,
tous les peuples ne formeraient plus qu'un peuple de frres, et vous
auriez autant d'amis qu'il existe d'hommes sur la terre. Vous pouvez au
moins les publier d'une manire plus lente  la vrit. Ce manifeste de
la raison, cette proclamation solennelle de vos principes, vaudra bien
ces lches et stupides diatribes que l'insolence des plus vils tyrans
ose publier contre vous.

Au reste, dt l'Europe entire se dclarer contre vous, vous tes plus
forts que l'Europe. La Rpublique franaise est invincible comme la
raison; elle est immortelle comme la vrit. Quand la libert a fait
une conqute telle que la France, nulle puissance humaine ne peut l'en
chasser. Tyrans, prodiguez vos trsors, rassemblez vos satellites, et
vous hterez votre ruine. J'en atteste vos revers; j'en atteste surtout
vos succs. Un port et deux ou trois forteresses achetes par votre or;
voil donc le digne prix des efforts de tant de rois, aids pendant
cinq annes par les chefs de nos armes et par notre gouvernement mme!
Apprenez qu'un peuple que vous n'avez pu vaincre avec de tels moyens
est un peuple invincible. Despotes gnreux, sensibles tyrans: vous ne
prodiguez, dites-vous, tant d'hommes et tant de trsors, que pour
rendre  la France le bonheur et la paix!

Vous avez si bien russi  faire le bonheur de vos sujets, que vos mes
royales n'ont plus maintenant  ne s'occuper que du ntre. Prenez
garde, tout change dans l'univers: les rois ont assez longtemps chti
les peuples; les peuples,  leur tour, pourraient bien aussi chtier
les rois.

Pour mieux assurer notre bonheur, vous voulez, dit-on, nous affamer, et
vous avez entrepris le blocus de la France avec une centaine de
vaisseaux: heureusement la nature est moins cruelle pour nous que les
tyrans qui l'outragent. Le blocus de la France pourrait bien n'tre pas
plus heureux que celui de Maubeuge et de Dunkerque. Au reste, un grand
peuple qu'on ose menacer de la famine est un ennemi terrible; quand il
lui reste du fer, il ne reoit point de ses oppresseurs du pain et des
chanes; il leur donne la mort.

Et vous, reprsentants de ce peuple magnanime; vous qui tes appels 
fonder, au sein de tous les orages, la premire rpublique du monde,
songez que, dans quelques mois, elle doit tre sauve et affermie par
vous.

Vos ennemis savent bien que s'ils pouvaient dsormais vous perdre, ce
ne serait que par vous-mmes. Faites, en tout, le contraire de ce
qu'ils veulent que vous fassiez. Suivez toujours un plan invariable de
gouvernement fond sur les principes d'une sage et vigoureuse politique.

Vos ennemis voudraient donner  la cause sublime que vous dfendez un
air de lgret et de folie; soutenez-la avec toute la dignit de la
raison. On veut vous diviser; restez toujours unis. On veut rveiller
au milieu de vous l'orgueil, la jalousie, la dfiance: ordonnez 
toutes les petites passions de se taire. Le plus beau de tous les
titres est celui que vous portez tous. Nous serons tous assez grands,
quand tous nous aurons sauv la Patrie. On veut annuler et avilir le
gouvernement rpublicain dans sa naissance; donnez-lui l'activit, le
ressort et la considration dont il a besoin. Ils veulent que le
vaisseau de la Rpublique flotte au gr des temptes, sans pilote et
sans but; saisissez le gouvernail d'une main ferme, et conduisez-le, 
travers les cueils, au port de la paix et du bonheur.

La force peut renverser un trne; la sagesse seule peut fonder une
rpublique. Dmlez les piges continuels de nos ennemis; soyez
rvolutionnaires et politiques; soyez terribles aux mchants et
secourables aux malheureux; fuyez  la fois le cruel modrantisme et
l'exagration systmatique des faux patriotes: soyez dignes du peuple
que vous reprsentez; le peuple hait tous les excs: il ne veut tre ni
tromp, ni protg, il veut qu'on le dfende en l'honorant.

Portez la lumire dans l'antre de ces modernes Cacus, o l'on partage
les dpouilles du peuple en conspirant contre sa libert. Etouffez-les
dans leurs repaires, et punissez enfin le plus odieux de tous les
forfaits, celui de revtir la contre-rvolution des emblmes sacrs du
patriotisme, et d'assassiner la libert avec ses propres armes.

Le priode o vous tes est celui qui est destin  prouver le plus
fortement la vertu rpublicaine. A la fin de cette campagne, l'infme
ministre de Londres voit d'un ct la ligue presque ruine par ses
efforts insenss, les armes de l'Angleterre dshonores, sa fortune
branle, et la libert assure par le caractre de vigueur que vous
avez montr: au dedans, il entend les cris des Anglais mmes, prts 
lui demander compte de ses crimes. Dans sa frayeur, il a recul
jusqu'au mois de janvier la tenue de ce parlement, dont l'approche
l'pouvante. Il va employer ce temps  commettre parmi vous les
derniers attentats qu'il mdite, pour suppler  l'impuissance de vous
vaincre. Tous les indices, toutes les nouvelles, toutes les pices
saisies depuis quelque temps se rapportent  ce projet. Corrompre les
reprsentants du peuple susceptibles de l'tre, calomnier ou gorger
ceux qu'ils n'ont pu corrompre, enfin arriver  la dissolution de la
reprsentation nationale, voil le but auquel tendent toutes les
manoeuvres dont nous sommes les tmoins, tous les moyens
patriotiquement contre-rvolutionnaires, que la perfidie prodigue pour
exciter une meute dans Paris et bouleverser la Rpublique entire.

Reprsentants du peuple franais, connaissez votre force et votre
dignit. Vous pouvez concevoir un orgueil lgitime. Applaudissez-vous
non seulement d'avoir ananti la royaut et puni les rois, abattu les
coupables idoles devant qui le monde tait prostern; mais surtout de
l'avoir tonn par un acte de justice dont il n'avait jamais vu
l'exemple, en promenant le glaive de la loi sur les ttes criminelles
qui s'levaient au milieu de vous, mais d'avoir cras jusqu'ici les
factions sous le poids du niveau national.

Quel que soit le sort personnel qui vous attend, votre triomphe est
certain. La mort mme des fondateurs de la libert n'est-elle pas un
triomphe? Tout meurt, et les hros de l'humanit et les tyrans qui
l'oppriment; mais  des conditions diffrentes.

Jusque sous le rgne des lches empereurs de Rome, la vnration
publique couronnait les images sacres des hros qui taient morts en
combattant contre eux. On les appelait les derniers Romains. Rome
dgrade semblait dire chaque jour au tyran: "Tu n'es point un homme;
nous-mmes, nous avons perdu ce titre en tombant dans tes fers. Les
seuls hommes, les seuls Romains sont ceux qui ont eu le courage de se
dvouer pour dlivrer la terre de toi ou de tes pareils."

Pleins de ces ides, pntrs de ces principes, nous seconderons votre
nergie de tout notre pouvoir. En butte aux attaques de toutes les
passions, obligs de lutter  la fois contre les puissances ennemies de
la Rpublique et contre les hommes corrompus qui dchirent son sein,
placs entre la lchet hypocrite et la fougue imprudente du zle,
comment aurions-nous os nous charger d'un tel fardeau sans les ordres
sacrs de la patrie? Comment pourrions-nous le porter, si nous n'tions
pas levs au-dessus de notre faiblesse par la grandeur mme de notre
mission, si nous ne nous reposions avec confiance et sur votre vertu et
sur le caractre sublime du peuple que vous reprsentez?

L'un de nos devoirs les plus sacrs tait de vous faire respecter au
dedans et au dehors. Nous avons voulu aujourd'hui vous prsenter un
tableau fidle de votre situation politique, et donner  l'Europe une
haute ide de vos principes. Cette discussion a aussi pour objet
particulier de djouer les intrigues de vos ennemis pour armer contre
vous vos allis, et surtout les cantons suisses et les Etats-Unis
d'Amrique. Nous vous proposons  cet gard le dcret suivant:


La Convention nationale, voulant manifester aux yeux de l'univers les
principes qui la dirigent et qui doivent prsider aux relations de
toutes les socits politiques; voulant en mme temps dconcerter les
manoeuvres perfides employes par ses ennemis pour alarmer sur ses
intentions les fidles allis de la nation franaise, les cantons
suisses et les Etats-Unis d'Amrique;

Dcrte ce qui suit:


ARTICLE PREMIER


La Convention nationale dclare, au nom du peuple franais, que la
rsolution constante de la Rpublique est de se montrer terrible envers
ses ennemis, gnreuse envers ses allis, juste envers tous les peuples.


II


Les traits qui lient le peuple franais aux Etats-Unis d'Amrique et
aux cantons suisses seront fidlement excuts.


III


Quant aux modifications qui auraient pu tre ncessites par la
rvolution qui a chang le gouvernement franais, ou par les mesures
gnrales et extraordinaires que la Rpublique a t oblige de prendre
momentanment pour la dfense de son indpendance et de sa libert, la
Convention nationale se repose sur la loyaut rciproque et sur
l'intrt commun de la Rpublique et de ses allis.


IV


La Convention nationale enjoint aux citoyens et  tous les
fonctionnaires civils et militaires de la Rpublique de respecter et
faire respecter les territoires de toutes les nations neutres ou
allies.


V


Le Comit de salut public est charg de s'occuper des moyens de
resserrer de plus en plus les liens de l'union et de l'amiti entre la
Rpublique et ses allis, et notamment les cantons suisses et les
Etats-Unis d'Amrique.


VI


Dans toutes les discussions sur les objets particuliers des
rclamations respectives, il manifestera aux nations amies, et
notamment aux cantons suisses et aux Etats-Unis d'Amrique, par tous
les moyens compatibles avec les circonstances imprieuses o se trouve
la Rpublique, les sentiments d'quit, de bienveillance et d'estime,
dont la nation franaise est anime envers eux.


VII


Le prsent dcret et le rapport du Comit de salut public seront
imprims et traduits dans toutes les langues, rpandus dans toute la
Rpublique et dans tous les pays trangers, pour attester  l'univers
les principes de la Rpublique franaise et les attentats de ses
ennemis contre la sret gnrale de tous les peuples.



      *      *      *      *      *      *      *      *      *



_Rapport par Maximilien Robespierre  la Convention, fait au nom du
Comit de salut public, le quintidi 15 frimaire, l'an second de la
Rpublique une et indivisible; imprim par ordre de la Convention -
Rponse de la Convention nationale aux manifestes des rois ligus
contre la Rpublique; propose par Robespierre, au nom du Comit
de salut public, et dcrte par la Convention_ (15 frimaire an
II - 5 dcembre 1793)




Citoyens reprsentants du Peuple,


Les rois coaliss contre la Rpublique nous font la guerre avec des
armes, avec des intrigues et avec des libelles. Nous opposerons 
leurs armes des armes plus braves;  leurs intrigues, la vigilance et
la terreur de la justice nationale;  leurs libelles, la vrit.

Toujours attentifs  renouer les fils de leurs trames funestes, 
mesure qu'ils sont rompus par la main du patriotisme; toujours habiles
 tourner les armes de la libert contre la libert mme, les
missaires des ennemis de la France travaillent aujourd'hui  renverser
la Rpublique par rpublicanisme, et  rallumer la guerre civile par
philosophie. Avec ce grand systme de subversion et d'hypocrisie,
concide merveilleusement un plan perfide de diffamation contre la
Convention nationale et contre la nation elle-mme. Tandis que la
perfidie ou l'imprudence, tantt nervait l'nergie des mesures
rvolutionnaires commandes par le salut de la patrie, tantt les
laissait sans excution, tantt les exagrait avec malice ou les
appliquait  contre-sens; tandis que, au milieu de ces embarras, les
agents des puissances trangres, mettant en oeuvre tous les mobiles,
dtournaient notre attention des vritables dangers et des besoins
pressants de la Rpublique, pour la tourner tout entire vers les ides
religieuses; tandis qu' une rvolution politique, ils cherchaient 
substituer une rvolution nouvelle, pour donner le change  la raison
publique et  l'nergie du patriotisme; tandis que les mmes hommes
attaquaient ouvertement tous les cultes, et encourageaient secrtement
le fanatisme; tandis qu'au mme instant ils faisaient retentir la
France entire de leurs dclamations insenses, et osaient abuser du
nom de la Convention nationale pour justifier les extravagances
rflchies de l'aristocratie dguise sous le manteau de la folie; les
ennemis de la France marchandaient de nouveau vos ports, vos gnraux,
vos armes, rassuraient le fdralisme pouvant, intriguaient chez
tous les peuples trangers pour multiplier vos ennemis; ils armaient
contre vous les prtres de toutes les nations; ils opposaient l'empire
des opinions religieuses  l'ascendant naturel de vos principes moraux
et politiques; et les manifestes de tous les gouvernements nous
dnonaient  l'univers comme un peuple de fous et d'athes. C'est  la
Convention nationale d'intervenir entre le fanatisme qu'on rveille et
le patriotisme qu'on veut garer, et de rallier tous les citoyens aux
principes de la libert, de la raison et de la justice. Les
lgislateurs qui aiment la patrie, et qui ont le courage de la sauver,
ne doivent pas ressembler  des roseaux sans cesse agits par le
souffle des factions trangres. Il est du devoir du Comit de salut
public de vous les dvoiler, et de vous proposer les mesures
ncessaires pour les touffer; il le remplira sans doute. En attendant,
il m'a charg de vous prsenter un projet d'adresse, dont le but est de
confondre les lches impostures des tyrans ligus contre la Rpublique,
et de dvoiler aux yeux de l'univers leur hideuse hypocrisie. Dans ce
combat de la tyrannie contre la libert, nous avons tant d'avantages
qu'il y aurait de la folie de notre part  l'viter; et puisque les
oppresseurs du genre humain ont la tmrit de vouloir plaider leur
cause devant lui, htons-nous de les suivre  ce tribunal redoutable,
pour acclrer l'invitable arrt qui les attend.


Rponse

de la Convention nationale aux manifestes des rois ligus contre la
Rpublique; propose par Robespierre, au nom du Comit de salut public,
et dcrte par la Convention


La Convention nationale rpondra-t-elle aux manifestes des tyrans
ligus contre la Rpublique franaise? Il est naturel de les mpriser;
mais il est utile de les confondre; il est juste de les punir.

Un manifeste du despotisme contre la libert! Quel bizarre phnomne!
Comment les ennemis de la France ont-ils os prendre des hommes pour
arbitres entre eux et nous? comment n'ont-ils pas craint que le sujet
de la querelle ne rveillt le souvenir de leurs crimes et ne htt
leur ruine?

De quoi nous accusent-ils? de leurs propres forfaits.

Ils nous accusent de rbellion. Esclaves rvolts contre la
souverainet des peuples, ignorez-vous que ce blasphme ne peut tre
justifi que par la victoire? Mais voyez donc l'chafaud du dernier de
nos tyrans; voyez le peuple franais arm pour punir ses pareils: voil
notre rponse.

Les rois accusent le peuple franais d'immoralit! Peuples, prtez une
oreille attentive aux leons de ces respectables prcepteurs du genre
humain. La morale des rois, juste ciel! Peuples, clbrez la bonne foi
de Tibre, et la candeur de Louis XVI; admirez le bon sens de Claude et
la sagesse de George; vantez la temprance et la justice de Guillaume
et de Lopold; exaltez la chastet de Messaline, la fidlit conjugale
de Catherine et la modestie d'Antoinette; louez l'invincible horreur de
tous les despotes passs, prsents et futurs, pour les usurpations et
la tyrannie, leurs tendres gards pour l'innocence opprime, leur
respect religieux pour les droits de l'humanit.

Ils nous accusent d'irrligion; ils publient que nous avons dclar la
guerre  la Divinit mme. Qu'elle est difiante, la pit des tyrans!
et combien doivent tre agrables au ciel les vertus qui brillent dans
les cours, et les bienfaits qu'ils rpandent sur la terre! De quel dieu
nous parlent-ils? en connaissent-ils d'autre que l'orgueil, que la
dbauche et tous les vices? Ils se disent les images de la Divinit...
Est-ce pour la faire har? Ils disent que leur autorit est son
ouvrage. Non: Dieu cra les tigres; mais les rois sont le chef-d'oeuvre
de la corruption humaine. S'ils invoquent le ciel, c'est pour usurper
la terre; s'ils nous parlent de la Divinit, c'est pour se mettre  sa
place: ils lui renvoient les prires du pauvre et les gmissements du
malheureux; mais ils sont eux-mmes les dieux des riches, des
oppresseurs et des assassins du peuple. Honorer la Divinit et punir
les rois, c'est la mme chose. Et quel peuple rendit jamais un culte
plus pur que le ntre au grand Etre sous les auspices duquel nous avons
proclam les principes immuables de toute socit humaine? Les lois de
la justice ternelle taient appeles ddaigneusement les rves des
gens de bien; nous en avons fait d'imposantes ralits. La morale tait
dans les livres des philosophes; nous l'avons mise dans le gouvernement
des nations. L'arrt de mort prononc par la nature contre les tyrans
dormait oubli dans les coeurs abattus des timides mortels; nous
l'avons mis  excution. Le monde appartenait  quelques races de
tyrans, comme les dserts de l'Afrique aux tigres et aux serpents; nous
l'avons restitu au genre humain.

Peuples, si vous n'avez pas la force de reprendre votre part de ce
commun hritage, s'il ne vous est pas donn de faire valoir les titres
que nous vous avons rendus, gardez-vous du moins de violer nos droits
ou de calomnier notre courage.

Les Franais ne sont point atteints de la manie de rendre aucune nation
heureuse et libre malgr elle. Tous les rois auraient pu vgter ou
mourir impunis sur leurs trnes ensanglants, s'ils avaient su
respecter l'indpendance du peuple franais: nous ne voulons que vous
clairer sur leurs impudentes calomnies.

Vos matres vous disent que la nation franaise a proscrit toutes les
religions, qu'elle a substitu le culte de quelques hommes  celui de
la Divinit; ils nous peignent  vos yeux comme un peuple idoltre ou
insens. Ils mentent: le peuple franais et ses reprsentants
respectent la libert de tous les cultes, et n'en proscrivent aucun.
Ils honorent la vertu des martyrs de l'humanit sans engouement et sans
idoltrie; ils abhorrent l'intolrance et la perscution, de quelque
prtexte qu'elles se couvrent. Ils condamnent les extravagances du
philosophisme, comme les folies de la superstition, et comme les crimes
du fanatisme. Vos tyrans nous imputent quelques irrgularits,
insparables des mouvements orageux d'une grande rvolution; ils nous
imputent les effets de leurs propres intrigues, et les attentats de
leurs missaires. Tout ce que la Rvolution franaise a produit de sage
et de sublime est l'ouvrage du peuple; tout ce qui porte un caractre
diffrent appartient  nos ennemis.

Tous les hommes raisonnables et magnanimes sont du parti de la
Rpublique; tous les tres perfides et corrompus sont de la faction de
vos tyrans. Calomnie-t-on l'astre qui anime la nature, pour des nuages
lgers qui glissent sur son disque clatant? L'auguste Libert
perd-elle ses charmes divins, parce que les vils agents de la tyrannie
cherchent  la profaner? Vos malheurs et les ntres sont les crimes des
ennemis communs de l'humanit. Est-ce pour vous une raison de nous
har? Non: c'est une raison de les punir.

Les lches osent vous dnoncer les fondateurs de la Rpublique
franaise. Les Tarquins modernes ont os dire que le snat de Rome
tait une assemble de brigands; les valets mme de Porsenna
traiteraient Scvola d'insens. Suivant les manifestes de Xerxs,
Aristide a pill le trsor de la Grce. Les mains pleines de rapines et
teintes du sang des Romains, Octave et Antoine ordonnent  toute la
terre de les croire seuls clments, seuls justes et seuls vertueux.

Tibre et Sjan ne voient dans Brutus et Cassius que des hommes de
sang, et mme des fripons.

Franais, hommes de tous les pays, c'est vous qu'on outrage, en
insultant  la libert, dans la personne de vos reprsentants ou de vos
dfenseurs. On a reproch  plusieurs membres de la Convention des
faiblesses;  d'autres des crimes.

Eh! qu'a de commun avec tout cela le peuple franais? qu'a de commun la
reprsentation nationale, si ce n'est la force qu'elle imprime aux
faibles, et la peine qu'elle inflige aux coupables? Toutes les armes
des tyrans de l'Europe repousses, malgr cinq annes de trahisons, de
conspirations et de discordes intestines; l'chafaud des reprsentants
infidles lev  ct de celui du dernier de nos tyrans; les tables
immortelles o la main des reprsentants du peuple grava, au milieu des
orages, le pacte social des Franais; tous les hommes gaux devant la
loi; tous les grands coupables tremblants devant la justice;
l'innocence sans appui tonne de trouver enfin un asile dans les
tribunaux; l'amour de la patrie triomphant malgr tous les vices des
esclaves, malgr toute la perfidie de nos ennemis; le peuple nergique
et sage, redoutable et juste, se ralliant  la voix de la raison, et
apprenant  distinguer ses ennemis sous le masque mme du patriotisme;
le peuple franais courant aux armes pour dfendre le magnifique
ouvrage de son courage et de sa vertu: voil l'expiation que nous
offrons au monde, et pour nos propres erreurs et pour les crimes de nos
ennemis.

S'il le faut, nous pouvons encore lui prsenter d'autres titres: notre
sang aussi a coul pour la patrie. La Convention nationale peut montrer
aux amis et aux ennemis de la France d'honorables cicatrices et de
glorieuses mutilations. Ici deux illustres adversaires de la tyrannie
sont tombs  ses yeux sous les coups d'une faction parricide: l, un
digne mule de leur vertu rpublicaine, renferm dans une ville
assige, a os former la rsolution gnreuse de se faire, avec
quelques compagnons, un passage au travers des phalanges ennemies;
noble victime d'une odieuse trahison, il tombe entre les mains des
satellites de l'Autriche, et il expie, dans de longs tourments, son
dvouement sublime  la cause de la libert. D'autres reprsentants
pntrent au travers des contres rebelles du Midi, chappent avec
peine  la fureur des tratres, sauvent l'arme franaise livre par
des chefs perfides, et reportent la terreur et la fuite aux satellites
des tyrans de l'Autriche, de l'Espagne et du Pimont: dans cette ville
excrable, l'opprobre du nom franais, Baille et Beauvais, rassasis
des outrages de la tyrannie, sont morts pour la patrie et pour ses
saintes lois. Devant les murs de cette cit sacrilge, Gasparin,
dirigeant la foudre qui devait la punir, Gasparin, enflammant la valeur
rpublicaine de nos guerriers, a pri victime de son courage et de la
sclratesse du plus lche de tous nos ennemis. Le Nord et le Midi, les
Alpes et les Pyrnes, le Rhne et l'Escaut, le Rhin et la Loire, la
Moselle et la Sambre, ont vu nos bataillons rpublicains se rallier, 
la voix des reprsentants du peuple, sous les drapeaux de la libert et
de la victoire: les uns ont pri, les autres ont triomph.

La Convention tout entire a affront la mort et brav la fureur de
tous les tyrans.

Illustres dfenseurs de la cause des rois, princes, ministres,
gnraux, courtisans, citez-nous vos vertus civiques; racontez-nous les
importants services que vous avez rendus  l'humanit: parlez-nous des
forteresses conquises par la force de vos guines; vantez-nous le
talent de vos missaires et la promptitude de vos soldats  fuir devant
les dfenseurs de la Rpublique; vantez-nous votre noble mpris pour le
droit des gens et pour l'humanit; nos prisonniers gorgs de
sang-froid, nos femmes mutiles par vos janissaires, les enfants
massacrs sur le sein de leurs mres... et la dent meurtrire des
tigres autrichiens dchirant leurs membres palpitants: vantez-nous vos
exploits d'Amrique, de Gnes et de Toulon; vantez-nous surtout votre
suprme habilet dans l'art des empoisonnements et des assassinats.
Tyrans, voil vos vertus!

Sublime parlement de la Grande-Bretagne, citez-nous vos hros. Vous
avez un parti de l'opposition. Chez vous le patriotisme _s'oppose_;
donc le despotisme triomphe: la minorit s'oppose; la majorit est donc
corrompue. Peuple insolent et vil, ta prtendue reprsentation est
vnale sous tes yeux et de ton aveu. Tu adoptes toi-mme leur maxime
favorite: que les talents de tes dputs sont un objet d'industrie,
comme la laine de tes moutons et l'acier de tes fabriques... Et tu
oserais parler de morale et de libert!

Quel est donc cet trange privilge, de draisonner sans mesure et sans
pudeur, que la patience stupide des peuples semble accorder aux tyrans!
Quoi! ces petits hommes, dont le principal mrite consiste  connatre
le tarif des consciences britanniques; qui s'efforcent de transplanter
en France les vices et la corruption de leur pays; qui font la guerre,
non avec les armes, mais avec des crimes, osent accuser la Convention
nationale de corruption, et insulter aux vertus du peuple franais!

Peuple gnreux, nous jurons par toi-mme que tu seras veng. Avant de
nous faire la guerre, nous exterminerons tous nos ennemis; la maison
d'Autriche prira plutt que la France; Londres sera libre, avant que
Paris redevienne esclave. Les destines de la Rpublique et celles des
tyrans de la terre ont t peses dans les balances ternelles: les
tyrans ont t trouvs plus lgers. Franais, oublions nos querelles,
et marchons aux tyrans; domptons-les, vous par vos armes, et nous par
nos lois.

Que les tratres tremblent! que le dernier des lches missaires de nos
ennemis disparaisse! que le patriotisme triomphe, et que l'innocence se
rassure! Franais, combattez: votre cause est sainte, vos courages sont
invincibles; vos reprsentants savent mourir; ils peuvent faire plus:
ils savent vaincre.



      *      *      *      *      *      *      *      *      *



_Rapport sur les principes du gouvernement rvolutionnaire, fait au
nom du Comit de salut public par Maximilien Robespierre; imprim
par ordre de la Convention; le 5 nivse de l'an second de la
Rpublique une et indivisible_ (5 nivse an II - 25 dcembre 1793)




Citoyens reprsentants du Peuple,


Les succs endorment les mes faibles; ils aiguillonnent les mes
fortes.

Laissons l'Europe et l'histoire vanter les miracles de Toulon, et
prparons de nouveaux triomphes  la libert.

Les dfenseurs de la Rpublique adoptent la maxime de Csar; ils
croient _qu'on n'a rien fait tant qu'il reste quelque chose  faire_.
Il nous reste encore assez de dangers pour occuper tout notre zle.

Vaincre des Anglais et des tratres est une chose facile  la valeur de
nos soldats rpublicains; il est une entreprise non moins importante et
plus difficile: c'est de confondre par une nergie constante les
intrigues ternelles de tous les ennemis de notre libert, et de faire
triompher les principes sur lesquels doit s'asseoir la prosprit
publique.

Tels sont les premiers devoirs que vous avez imposs  votre Comit de
salut public.

Nous allons dvelopper d'abord les principes et la ncessit du
gouvernement rvolutionnaire; nous montrerons ensuite la cause qui tend
 le paralyser dans sa naissance.

La thorie du gouvernement rvolutionnaire est aussi neuve que la
rvolution qui l'a amen. Il ne faut pas la chercher dans les livres
des crivains politiques, qui n'ont point prvu cette rvolution, ni
dans les lois des tyrans, qui, contents d'abuser de leur puissance,
s'occupent peu d'en rechercher la lgitimit; aussi ce mot n'est-il
pour l'aristocratie qu'un sujet de terreur ou un texte de calomnie;
pour les tyrans, qu'un scandale; pour bien des gens, qu'une nigme; il
faut l'expliquer  tous, pour rallier au moins les bons citoyens aux
principes de l'intrt public.

La fonction du gouvernement est de diriger les forces morales et
physiques de la nation vers le but de son institution.

Le but du gouvernement constitutionnel est de conserver la Rpublique;
celui du gouvernement rvolutionnaire est de la fonder.

La rvolution est la guerre de la libert contre ses ennemis; la
constitution est le rgime de la libert victorieuse et paisible.

Le gouvernement rvolutionnaire a besoin d'une activit extraordinaire,
prcisment parce qu'il est en guerre. Il est soumis  des rgles moins
uniformes et moins rigoureuses, parce que les circonstances o il se
trouve sont orageuses et mobiles, et surtout parce qu'il est forc 
dployer sans cesse des ressources nouvelles et rapides pour des
dangers nouveaux et pressants.

Le gouvernement constitutionnel s'occupe principalement de la libert
civile; et le gouvernement rvolutionnaire, de la libert publique.
Sous le rgime constitutionnel, il suffit presque de protger les
individus contre l'abus de la puissance publique; sous le rgime
rvolutionnaire, la puissance publique elle-mme est oblige de se
dfendre contre toutes les factions qui l'attaquent.

Le gouvernement rvolutionnaire doit aux bons citoyens toute la
protection nationale; il ne doit aux ennemis du peuple que la mort.

Ces notions suffisent pour expliquer l'origine et la nature des lois
que nous appelons rvolutionnaires. Ceux qui les nomment arbitraires ou
tyranniques sont des sophistes stupides ou pervers qui cherchent 
confondre les contraires; ils veulent soumettre au mme rgime la paix
et la guerre, la sant et la maladie, ou plutt ils ne veulent que la
rsurrection de la tyrannie et la mort de la patrie. S'ils invoquent
l'excution littrale des adages constitutionnels, ce n'est que pour
les violer impunment. Ce sont de lches assassins qui, pour gorger
sans pril la Rpublique au berceau, s'efforcent de la garrotter avec
des maximes vagues, dont ils savent bien se dgager eux-mmes.

Le vaisseau constitutionnel n'a point t construit pour rester
toujours dans le chantier; mais fallait-il le lancer  la mer au fort
de la tempte, et sous l'influence des vents contraires? C'est ce que
voulaient les tyrans et les esclaves qui s'taient opposs  sa
construction; mais le peuple franais vous a ordonn d'attendre le
retour du calme. Ses voeux unanimes, couvrant tout  coup les clameurs
de l'aristocratie et du fdralisme, vous ont command de le dlivrer
d'abord de tous ses ennemis.

Les temples des dieux ne sont pas faits pour servir d'asile aux
sacrilges qui viennent les profaner, ni la Constitution pour protger
les complots des tyrans qui cherchent  la dtruire.

Si le gouvernement rvolutionnaire doit tre plus actif dans sa marche
et plus libre dans ses mouvements que le gouvernement ordinaire, en
est-il moins juste et moins lgitime? Non. Il est appuy sur la plus
sainte de toutes les lois, le salut du peuple; sur le plus irrfragable
de tous les titres, la ncessit.

Il a aussi ses rgles, toutes puises dans la justice et dans l'ordre
public. Il n'a rien de commun avec l'anarchie, ni avec le dsordre; son
but, au contraire, est de les rprimer, pour amener et pour affermir le
rgne des lois. Il n'a rien de commun avec l'arbitraire; ce ne sont
point les passions particulires qui doivent le diriger, mais l'intrt
public.

Il doit se rapprocher des principes ordinaires et gnraux, dans tous
les cas o ils peuvent tre rigoureusement appliqus sans compromettre
la libert publique. La mesure de sa force doit tre l'audace ou la
perfidie des conspirateurs. Plus il est terrible aux mchants, plus il
doit tre favorable aux bons. Plus les circonstances lui imposent des
rigueurs ncessaires, plus il doit s'abstenir des mesures qui gnent
inutilement la libert et qui froissent les intrts privs, sans aucun
avantage public.

Il doit voguer entre deux cueils, la faiblesse et la tmrit, le
modrantisme et l'excs: le modrantisme, qui est  la modration ce
que l'impuissance est  la chastet; et l'excs, qui ressemble 
l'nergie comme l'hydropisie  la sant.

Les tyrans ont constamment cherch  nous faire reculer vers la
servitude, par les routes du modrantisme; quelquefois aussi, ils ont
voulu nous jeter dans l'extrmit oppose. Les deux extrmes
aboutissent au mme point. Que l'on soit en de ou au del du but, le
but est galement manqu. Rien ne ressemble plus  l'aptre du
fdralisme que le prdicateur _intempestif_ de la Rpublique une et
universelle. L'ami des rois et le procureur gnral du genre humain
s'entendent assez bien. Le fanatique couvert de scapulaires et le
fanatique qui prche l'athisme ont entre eux beaucoup de rapports. Les
barons dmocrates sont les frres des marquis de Coblentz; et
quelquefois les bonnets rouges sont plus voisins des talons rouges
qu'on ne pourrait le penser.

Mais c'est ici que le gouvernement a besoin d'une extrme
circonspection; car tous les ennemis de la libert veillent pour
tourner contre lui, non seulement ses fautes, mais mme ses mesures les
plus sages. Frappe-t-il sur ce qu'on appelle l'exagration? Ils
cherchent  relever le modrantisme et l'aristocratie. S'il poursuit
ces deux monstres, ils poussent de tout leur pouvoir  l'exagration.
Il est dangereux de leur laisser les moyens d'garer le zle des bons
citoyens; il est plus dangereux encore de dcourager et de perscuter
les bons citoyens qu'ils ont tromps. Par l'un de ces abus, la
Rpublique risquerait d'expirer dans un mouvement convulsif; par
l'autre, elle prirait infailliblement de langueur.

Que faut-il donc faire? Poursuivre les inventeurs coupables des
systmes perfides, protger le patriotisme, mme dans ses erreurs,
clairer les patriotes, et lever sans cesse le peuple  la hauteur de
ses droits et de ses destines.

Si vous n'adoptez cette rgle, vous perdez tout.

S'il fallait choisir entre un excs de ferveur patriotique et le nant
de l'incivisme, ou le marasme du modrantisme, il n'y aurait pas 
balancer. Un corps vigoureux, tourment par une surabondance de sve,
laisse plus de ressources qu'un cadavre.

Gardons-nous surtout de tuer le patriotisme, en voulant le gurir.

Le patriotisme est ardent par sa nature. Qui peut aimer froidement la
patrie? Il est particulirement le partage des hommes simples, peu
capables de calculer les consquences politiques d'une dmarche civique
par son motif. Quel est le patriote, mme clair, qui ne se soit
jamais tromp? Eh! si l'on admet qu'il existe des modrs et des lches
de bonne foi, pourquoi n'existerait-il pas des patriotes de bonne foi,
qu'un sentiment louable emporte quelquefois trop loin? Si donc on
regardait comme criminels tous ceux qui, dans le mouvement
rvolutionnaire, auraient dpass la ligne exacte trace par la
prudence, on envelopperait dans une proscription commune, avec les
mauvais citoyens, tous les amis naturels de la libert, vos propres
amis, et tous les appuis de la Rpublique. Les missaires adroits de la
tyrannie, aprs les avoir tromps, deviendraient eux-mmes leurs
accusateurs, et peut-tre leurs juges.

Qui donc dmlera toutes ces nuances? Qui tracera la ligne de
dmarcation entre tous les excs contraires? L'amour de la patrie et de
la vrit. Les rois et les fripons chercheront toujours  l'effacer;
ils ne veulent point avoir affaire avec la raison ni avec la vrit.

En indiquant les devoirs du gouvernement rvolutionnaire, nous avons
marqu ses cueils. Plus son pouvoir est grand, plus son action est
libre et rapide; plus il doit tre dirig par la bonne foi. Le jour o
il tombera dans des mains impures ou perfides, la libert sera perdue;
son nom deviendra le prtexte et l'excuse de la contre-rvolution mme.
Son nergie sera celle d'un poison violent.

Aussi la confiance du peuple franais est-elle attache au caractre
que la Convention nationale a montr, plus qu' l'institution mme.

En plaant toute sa puissance dans vos mains, il a attendu de vous que
votre gouvernement serait bienfaisant pour les patriotes autant que
redoutable aux ennemis de la patrie. Il vous a impos le devoir de
dployer en mme temps tout le courage et la politique ncessaires pour
les craser, et surtout d'entretenir parmi vous l'union dont vous avez
besoin pour remplir vos grandes destines.

La fondation de la Rpublique franaise n'est point un jeu d'enfant.
Elle ne peut tre l'ouvrage du caprice ou de l'insouciance, ni le
rsultat fortuit du choc de toutes les prtentions particulires et de
tous les lments rvolutionnaires. La sagesse, autant que la
puissance, prsida  la cration de l'univers. En imposant  des
membres tirs de votre sein la tche redoutable de veiller sans cesse
sur les destines de la patrie, vous vous tes donc impos vous-mmes
la loi de leur prter l'appui de votre force et de votre confiance. Si
le gouvernement rvolutionnaire n'est second par l'nergie, par les
lumires, par le patriotisme et par la bienveillance de tous les
reprsentants du peuple, comment aura-t-il une force de raction
proportionne aux efforts de l'Europe qui l'attaque, et de tous les
ennemis de la libert qui pressent sur lui de toutes parts?

Malheur  nous, si nous ouvrons nos mes aux perfides insinuations de
nos ennemis, qui ne peuvent nous vaincre qu'en nous divisant! Malheur 
nous, si nous brisons le faisceau au lieu de le resserrer, si les
intrts privs, si la vanit offense se fait entendre  la place de
la patrie et de la vrit!

Elevons nos mes  la hauteur des vertus rpublicaines et des exemples
antiques. Thmistocle avait plus de gnie que le gnral lacdmonien
qui commandait la flotte des Grecs: cependant, quand celui-ci, pour
rponse  un avis ncessaire qui devait sauver la patrie, leva son
bton pour le frapper, Thmistocle se contenta de lui rpliquer:
"Frappe, mais coute", et la Grce triompha du tyran de l'Asie. Scipion
valait bien un autre gnral romain: Scipion, aprs avoir vaincu
Annibal et Carthage, se fit une gloire de servir sous les ordres de son
ennemi. O vertu des grands coeurs! que sont devant toi toutes les
agitations et toutes les prtentions des petites mes? O vertu, es-tu
moins ncessaire pour fonder une Rpublique que pour la gouverner dans
la paix? O patrie, as-tu moins de droits sur les reprsentants du
peuple franais que la Grce et Rome sur leurs gnraux? Que dis-je? Si
parmi nous les fonctions de l'administration rvolutionnaire ne sont
plus des devoirs pnibles, mais des objets d'ambition, la Rpublique
est dj perdue.

Il faut que l'autorit de la Convention nationale soit respecte de
toute l'Europe; c'est pour la dgrader, c'est pour l'annuler que les
tyrans puisent toutes les ressources de leur politique et prodiguent
leurs trsors. Il faut que la Convention prenne la ferme rsolution de
prfrer son propre gouvernement  celui du cabinet de Londres et des
cours de l'Europe; car si elle ne gouverne pas, les tyrans rgneront.

Quels avantages n'auraient-ils pas dans cette guerre de ruse et de
corruption qu'ils font  la Rpublique? Tous les vices combattent pour
eux; la Rpublique n'a pour elle que les vertus. Les vertus sont
simples, modestes, pauvres, souvent ignorantes, quelquefois grossires;
elles sont l'apanage des malheureux et le patrimoine du peuple. Les
vices sont entours de tous les trsors, arms de tous les charmes de
la volupt et de toutes les amorces de la perfidie; ils sont escorts
de tous les talents dangereux exercs pour le crime.

Avec quel art profond les tyrans tournent contre nous, je ne dis pas
nos passions et nos faiblesses, mais jusqu' notre patriotisme!

Avec quelle rapidit pourraient se dvelopper les germes de division
qu'ils jettent au milieu de nous, si nous ne nous htons de les
touffer!

Grce  cinq annes de trahison et de tyrannie, grce  trop
d'imprvoyance et de crdulit,  quelques traits de vigueur trop tt
dmentis par un repentir pusillanime, l'Autriche, l'Angleterre, la
Russie, la Prusse, l'Italie ont eu le temps d'tablir en France un
gouvernement secret, rival du gouvernement franais. Elles ont aussi
leurs comits, leur trsorerie, leurs agents; ce gouvernement acquiert
la force que nous tons au ntre; il a l'unit qui nous a longtemps
manqu, la politique dont nous croyons trop pouvoir nous passer,
l'esprit de suite et le concert dont nous n'avons pas toujours assez
senti la ncessit.

Aussi les cours trangres ont-elles ds longtemps vomi sur la France
tous les sclrats habiles qu'elles tiennent  leur solde. Leurs agents
infestent encore nos armes; la victoire mme de Toulon en est la
preuve; il a fallu toute la bravoure des soldats, toute la fidlit des
gnraux, tout l'hrosme des reprsentants du peuple, pour triompher
de la trahison. Ils dlibrent dans nos administrations, dans nos
assembles sectionnaires; ils s'introduisent dans nos clubs; ils ont
sig jusque dans le sanctuaire de la reprsentation nationale; ils
dirigent et dirigeront ternellement la contre-rvolution sur le mme
plan.

Ils rdent autour de nous; ils surprennent nos secrets; ils caressent
nos passions; ils cherchent  nous inspirer jusqu' nos opinions; ils
tournent contre nous nos rsolutions. Etes-vous faibles? ils louent
votre prudence. Etes-vous prudents? ils vous accusent de faiblesse; ils
appellent votre courage, tmrit; votre justice, cruaut. Mnagez-les,
ils conspirent publiquement; menacez-les, ils conspirent dans les
tnbres, et sous le masque du patriotisme. Hier, ils assassinaient les
dfenseurs de la libert; aujourd'hui, ils se mlent  leur pompe
funbre, et demandent pour eux des honneurs divins, piant l'occasion
d'gorger leurs pareils. Faut-il allumer la guerre civile? ils prchent
toutes les folies de la superstition. La guerre civile est-elle prs de
s'teindre par les flots du sang franais? ils abjurent et leur
sacerdoce et leurs dieux pour la rallumer.

On a vu des Anglais, des Prussiens, se rpandre dans nos villes et dans
nos campagnes, annonant, au nom de la Convention nationale, une
doctrine insense; on a vu des prtres dprtriss  la tte des
rassemblements sditieux dont la religion tait le motif ou le
prtexte. Dj des patriotes, entrans  des actes imprudents par la
seule haine du fanatisme, ont t assassins; le sang a dj coul dans
plusieurs contres pour ces dplorables querelles, comme si nous avions
trop de sang pour combattre les tyrans de l'Europe. O honte! 
faiblesse de la raison humaine! une grande nation a paru le jouet des
plus mprisables valets de la tyrannie!

Les trangers ont paru quelque temps les arbitres de la tranquillit
publique. L'argent circulait ou disparaissait  leur gr. Quand ils
voulaient, le peuple trouvait du pain; quand ils voulaient, le peuple
en tait priv; des attroupements aux portes des boulangers se
formaient et se dissipaient  leur signal. Ils nous environnent de
leurs sicaires, de leurs espions: nous le savons, nous le voyons, et
ils vivent! Ils semblent inaccessibles au glaive des lois. Et il est
plus difficile, mme aujourd'hui, de punir un conspirateur important,
que d'arracher un ami de la libert des mains de la calomnie.

A peine avons-nous dnonc les excs faussement philosophiques
provoqus par les ennemis de la France;  peine le patriotisme a-t-il
prononc dans cette tribune le mot _ultra-rvolutionnaire_ qui les
dsignait; aussitt les tratres de Lyon, tous les partisans de la
tyrannie, se sont hts de l'appliquer aux patriotes chauds et gnreux
qui avaient veng le peuple et les lois. D'un ct, ils renouvellent
l'ancien systme de perscution contre les amis de la rpublique; de
l'autre, ils invoquent l'indulgence en faveur des sclrats couverts du
sang de la patrie.

Cependant leurs crimes s'amoncellent; les cohortes impies des
missaires trangers se recrutent chaque jour; la France en est
inonde; ils attendent, et ils attendront ternellement un moment
favorable  leurs desseins sinistres. Ils se retranchent, ils se
cantonnent au milieu de nous; ils lvent de nouvelles redoutes, de
nouvelles batteries contre-rvolutionnaires, tandis que les tyrans qui
les soudoient rassemblent de nouvelles armes.

Oui, ces perfides missaires qui nous parlent, qui nous caressent, ce
sont les frres, ce sont les complices des satellites froces qui
ravagent nos moissons, qui ont pris possession de nos cits et de nos
vaisseaux achets par leurs matres, qui ont massacr nos frres,
gorg sans piti nos prisonniers, nos femmes, nos enfants, et les
reprsentants du peuple franais. Que dis-je? les monstres qui ont
commis ces forfaits sont mille fois moins atroces que les misrables
qui dchirent secrtement nos entrailles: et ils respirent, et ils
conspirent impunment!

Ils n'attendent que des chefs pour se rallier; ils les cherchent au
milieu de vous. Leur principal objet est de nous mettre aux prises les
uns avec les autres. Cette lutte funeste relverait les esprances de
l'aristocratie, renouerait les trames du fdralisme; elle vengerait la
faction girondine de la loi qui a puni ses forfaits; elle punirait la
Montagne de son dvouement sublime; car c'est la Montagne ou plutt la
Convention, qu'on attaque en la divisant et en dtruisant son ouvrage.

Pour nous, nous ne ferons la guerre qu'aux Anglais, aux Prussiens, aux
Autrichiens et  leurs complices. C'est en les exterminant que nous
rpondrons aux libelles: nous ne savons har que les ennemis de la
patrie.

Ce n'est point dans le coeur des patriotes ou des malheureux qu'il faut
porter la terreur, c'est dans les repaires des brigands trangers, o
l'on partage les dpouilles et o l'on boit le sang du peuple franais.

Le Comit a remarqu que la loi n'est point assez prompte pour punir
les grands coupables. Des trangers, agents connus des rois coaliss,
des gnraux teints du sang des Franais, d'anciens complices de
Dumouriez, de Custine et de Lamarlire, sont depuis longtemps en tat
d'arrestation et ne sont point jugs.

Les conspirateurs sont nombreux; ils semblent se multiplier, et les
exemples de ce genre sont rares. La punition de cent coupables obscurs
et subalternes est moins utile  la libert que le supplice d'un chef
de conspiration.

Les membres du tribunal rvolutionnaire, dont en gnral on peut louer
le patriotisme et l'quit, ont eux-mmes indiqu au Comit de salut
public les causes qui, quelquefois, entravent sa marche sans la rendre
plus sre, et nous ont demand la rforme d'une loi qui se ressent des
temps malheureux o elle a t porte. Nous vous proposerons
d'autoriser le Comit  vous prsenter quelques changements  cet
gard, qui tendront galement  rendre l'action de la justice plus
propice encore  l'innocence, et en mme temps plus invitable pour le
crime et pour l'intrigue. Vous l'avez mme dj charg de ce soin par
un dcret prcdent.

Nous vous proposerons, ds ce moment, de faire hter le jugement des
trangers et des gnraux prvenus de conspiration avec les tyrans qui
nous font la guerre.

Ce n'est point assez d'pouvanter les ennemis de la patrie; il faut
secourir ses dfenseurs. Nous solliciterons donc de votre justice
quelques dispositions en faveur des soldats qui combattent et qui
souffrent pour la libert.

L'arme franaise n'est pas seulement l'effroi des tyrans; elle est la
gloire de la nation et de l'humanit. En marchant  la victoire, nos
vertueux guerriers crient: "Vive la Rpublique!" En tombant sous le fer
ennemi, leur cri est: "Vive la Rpublique!" Leurs dernires paroles
sont des hymnes  la libert; leurs derniers soupirs sont des voeux
pour la patrie. Si tous les chefs avaient valu les soldats, l'Europe
serait vaincue depuis longtemps. Tout acte de bienfaisance envers
l'arme est un acte de reconnaissance nationale.

Les secours accords aux dfenseurs de la patrie et  leurs familles
nous ont paru trop modiques. Nous croyons qu'ils peuvent tre, sans
inconvnient, augments d'un tiers. Les immenses ressources de la
Rpublique, en finances, permettent cette mesure: la patrie la rclame.

Il nous a paru aussi que les soldats estropis, les veuves et les
enfants de ceux qui sont morts pour la patrie, trouvaient dans les
formalits exiges par la loi, dans la multiplicit des demandes,
quelquefois dans la froideur ou dans la malveillance de quelques
administrateurs subalternes, des difficults qui retardaient la
jouissance des avantages que la loi leur assure. Nous avons cru que le
remde  cet inconvnient tait de leur donner des dfenseurs officieux
tablis par elle, pour leur faciliter les moyens de faire valoir leurs
droits.

D'aprs tous ces motifs, nous vous proposons le dcret suivant:


La Convention nationale dcrte:


ARTICLE PREMIER


L'accusateur public du tribunal rvolutionnaire fera juger incessamment
Ditrich, Custine, fils du gnral puni par la loi, Desbrullis, Biron,
Barthlmy et tous les gnraux prvenus de complicit avec Dumouriez,
Custine, Lamarlire, Houchard. Il fera juger pareillement les
trangers, banquiers et autres individus prvenus de trahison et de
connivence avec les rois ligus contre la Rpublique.


II


Le Comit de salut public fera, dans le plus court dlai, son rapport
sur les moyens de perfectionner l'organisation du tribunal
rvolutionnaire.


III


Les secours et rcompenses accordas par les dcrets prcdents aux
dfenseurs de la patrie blesss en combattant pour elle, ou  leurs
veuves et  leurs enfants, sont augments d'un tiers.


IV


Il sera cr une commission charge de leur faciliter la jouissance des
droits que la loi leur donne.


V


Les membres de cette commission seront nomms par la Convention
nationale, sur la proposition du Comit de salut Public.



      *      *      *      *      *      *      *      *      *



_Rapport sur les principes de morale politique qui doivent guider la
Convention nationale dans l'administration intrieure de la Rpublique,
fait au nom du Comit de salut public, le 18 pluvise, l'an 2e de la
Rpublique, par Maximilien Robespierre; imprim par ordre de la
Convention nationale_ (18 pluvise an II - 5 fvrier 1794)




Citoyens reprsentants du Peuple.


Nous avons expos, il y a quelque temps, les principes de notre
politique extrieure: nous venons dvelopper aujourd'hui les principes
de notre politique intrieure.

Aprs avoir march longtemps au hasard, et comme emports par le
mouvement des factions contraires, les reprsentants du Peuple franais
ont enfin montr un caractre et un gouvernement. Un changement subit
dans la fortune de la nation annona  l'Europe la rgnration qui
s'tait opre dans la reprsentation nationale. Mais jusqu'au moment
mme o je parle, il faut convenir que nous avons t plutt guids,
dans des circonstances si orageuses, par l'amour du bien et par le
sentiment des besoins de la patrie que par une thorie exacte et des
rgles prcises de conduite, que nous n'avions pas mme le loisir de
tracer.

Il est temps de marquer nettement le but de la rvolution, et le terme
o nous voulons arriver; il est temps de nous rendre compte 
nous-mmes, et des obstacles qui nous en loignent encore, et des
moyens que nous devons adopter pour l'atteindre: ide simple et
importante qui semble n'avoir jamais t aperue. Eh! comment un
gouvernement lche et corrompu aurait-il os la raliser? Un roi, un
snat orgueilleux, un Csar, un Cromwell, doivent avant tout couvrir
leurs projets d'un voile religieux, transiger avec tous les vices,
caresser tous les partis, craser celui des gens de bien, opprimer ou
tromper le peuple, pour arriver au but de leur perfide ambition. Si
nous n'avions pas eu une plus grande tche  remplir, s'il ne
s'agissait ici que des intrts d'une faction ou d'une aristocratie
nouvelle, nous aurions pu croire, comme certains crivains plus
ignorants encore que pervers, que le plan de la Rvolution franaise
tait crit en toutes lettres dans les livres de Tacite et de
Machiavel, et chercher les devoirs des reprsentants du peuple dans
l'histoire d'Auguste, de Tibre ou de Vespasien, ou mme dans celle de
certains lgislateurs franais; car,  quelques nuances prs de
perfidie ou de cruaut, tous les tyrans se ressemblent. Pour nous, nous
venons aujourd'hui mettre l'univers dans la confidence de vos secrets
politiques, afin que tous les amis de la patrie puissent se rallier 
la voix de la raison et de l'intrt public; afin que la nation
franaise et ses reprsentants soient respects dans tous les pays de
l'univers o la connaissance de leurs vritables principes pourra
parvenir; afin que les intrigants qui cherchent toujours  remplacer
d'autres intrigants soient jugs par l'opinion publique sur des rgles
sres et faciles.

Il faut prendre de loin ses prcautions pour remettre les destines de
la libert dans les mains de la vrit qui est ternelle, plus que dans
celles des hommes qui passent, de manire que si le gouvernement oublie
les intrts du peuple, ou qu'il retombe entre les mains des hommes
corrompus, selon le cours naturel des choses, la lumire des principes
reconnus claire ses trahisons, et que toute faction nouvelle trouve la
mort dans la seule pense du crime.

Heureux le peuple qui peut arriver  ce point! car, quelques nouveaux
outrages qu'on lui prpare, quelles ressources ne prsente pas un ordre
de choses o la raison publique est la garantie de la libert!

Quel est le but o nous tendons? la jouissance paisible de la libert
et de l'galit; le rgne de cette justice ternelle, dont les lois ont
t graves, non sur le marbre et sur la pierre, mais dans les coeurs de
tous les hommes, mme dans celui de l'esclave qui les oublie et du
tyran qui les nie.

Nous voulons un ordre de choses o toutes les passions basses et
cruelles soient enchanes, toutes les passions bienfaisantes et
gnreuses veilles par les lois; o l'ambition soit le dsir de
mriter la gloire et de servir la patrie; o les distinctions ne
naissent que de l'galit mme; o le citoyen soit soumis au magistral,
le magistrat au peuple, et le peuple  la justice; o la patrie assure
le bien-tre de chaque individu, et o chaque individu jouisse avec
orgueil de la prosprit et de la gloire de la patrie; o toutes les
mes s'agrandissent par la communication continuelle des sentiments
rpublicains, et par le besoin de mriter l'estime d'un grand peuple;
o les arts soient les dcorations de la libert qui les ennoblit, le
commerce la source de la richesse publique et non seulement de
l'opulence monstrueuse de quelques maisons.

Nous voulons substituer dans notre pays la morale  l'gosme, la
probit  l'honneur, les principes aux usages, les devoirs aux
biensances, l'empire de la raison  la tyrannie de la mode, le mpris
du vice au mpris du malheur, la fiert  l'insolence, la grandeur
d'me  la vanit, l'amour de la gloire  l'amour de l'argent, les
bonnes gens  la bonne compagnie, le mrite  l'intrigue, le gnie au
bel esprit, la vrit  l'clat, le charme du bonheur aux ennuis de la
volupt, la grandeur de l'homme  la petitesse des grands, un peuple
magnanime, puissant, heureux,  un peuple aimable, frivole et
misrable, c'est--dire toutes les vertus et tous les miracles de la
rpublique  tous les vices et  tous les ridicules de la monarchie.

Nous voulons, en un mot, remplir les voeux de la nature, accomplir les
destins de l'humanit, tenir les promesses de la philosophie, absoudre
la providence du long rgne du crime et de la tyrannie. Que la France,
jadis illustre parmi les pays esclaves, clipsant la gloire de tous les
peuples libres qui ont exist, devienne le modle des nations, l'effroi
des oppresseurs, la consolation des opprims, l'ornement de l'univers,
et qu'en scellant notre ouvrage de notre sang, nous puissions voir au
moins briller l'aurore de la flicit universelle... Voil notre
ambition, voil notre but.

Quelle nature de gouvernement peut raliser ces prodiges? Le seul
gouvernement dmocratique ou rpublicain: ces deux mots sont synonymes,
malgr les abus du langage vulgaire; car l'aristocratie n'est pas plus
la rpublique que la monarchie. La dmocratie n'est pas un tat o le
peuple, continuellement assembl, rgle par lui-mme toutes les
affaires publiques, encore moins celui o cent mille fractions du
peuple, par des mesures isoles, prcipites et contradictoires,
dcideraient du sort de la socit entire: un tel gouvernement n'a
jamais exist, et il ne pourrait exister que pour ramener le peuple au
despotisme.

La dmocratie est un tat o le peuple souverain, guid par des lois
qui sont son ouvrage, fait par lui-mme tout ce qu'il peut bien faire,
et par des dlgus tout ce qu'il ne peut faire lui-mme.

C'est donc dans les principes du gouvernement dmocratique que vous
devez chercher les rgles de votre conduite politique.

Mais, pour fonder et pour consolider parmi nous la dmocratie, pour
arriver au rgne paisible des lois constitutionnelles, il faut terminer
la guerre de la libert contre la tyrannie, et traverser heureusement
les orages de la rvolution: tel est le but du systme rvolutionnaire
que vous avez rgularis. Vous devez donc encore rgler votre conduite
sur les circonstances orageuses o se trouve la rpublique; et le plan
de votre administration doit tre le rsultat de l'esprit du
gouvernement rvolutionnaire, combin avec les principes gnraux de la
dmocratie.

Or, quel est le principe fondamental du gouvernement dmocratique ou
populaire, c'est--dire le ressort essentiel qui le soutient et qui le
fait mouvoir? C'est la vertu; je parle de la vertu publique qui opra
tant de prodiges dans la Grce et dans Rome, et qui doit en produire de
bien plus tonnants dans la France rpublicaine; de cette vertu qui
n'est autre chose que l'amour de la patrie et de ses lois.

Mais comme l'essence de la rpublique ou de la dmocratie est
l'galit, il s'ensuit que l'amour de la patrie embrasse ncessairement
l'amour de l'galit.

Il est vrai encore que ce sentiment sublime suppose la prfrence de
l'intrt public  tous les intrts particuliers; d'o il rsulte que
l'amour de la patrie suppose encore ou produit toutes les vertus: car
que sont-elles autre chose que la force de l'me qui rend capable de
ces sacrifices? et comment l'esclave de l'avarice ou de l'ambition, par
exemple, pourrait-il immoler son idole  la patrie?

Non seulement la vertu est l'me de la dmocratie; mais elle ne peut
exister que dans ce gouvernement. Dans la monarchie, je ne connais
qu'un individu qui peut aimer la patrie, et qui, pour cela, n'a pas
mme besoin de vertu; c'est le monarque. La raison en est que de tous
les habitants de ses Etats, le monarque est le seul qui ait une patrie.
N'est-il pas le souverain, au moins de fait? n'est-il pas  la place du
peuple? Et qu'est-ce que la patrie, si ce n'est le pays o l'on est
citoyen et membre du souverain?

Par une consquence du mme principe, dans les Etats aristocratiques,
le mot _patrie_ ne signifie quelque chose que pour les familles
patriciennes qui ont envahi la souverainet.

Il n'est que la dmocratie o l'Etat est vritablement la patrie de
tous les individus qui le composent, et peut compter autant de
dfenseurs intresss  sa cause qu'il renferme de citoyens. Voil la
source de la supriorit des peuples libres sur tous les autres. Si
Athnes et Sparte ont triomph des tyrans de l'Asie, et les Suisses des
tyrans de l'Espagne et de l'Autriche, il n'en faut point chercher
d'autre cause.

Mais les Franais sont le premier peuple du monde qui ait tabli la
vritable dmocratie, en appelant tous les hommes  l'galit, et  la
plnitude des droits du citoyen; et c'est l,  mon avis, la vritable
raison pour laquelle tous les tyrans ligus contre la Rpublique seront
vaincus.

Il est ds ce moment de grandes consquences  tirer des principes que
nous venons d'exposer.

Puisque l'me de la Rpublique est la vertu, l'galit, et que votre
but est de fonder, de consolider la Rpublique, il s'ensuit que la
premire rgle de votre conduite politique doit tre de rapporter
toutes vos oprations au maintien de l'galit et au dveloppement de
la vertu; car le premier soin du lgislateur doit tre de fortifier le
principe du gouvernement. Ainsi tout ce qui tend  exciter l'amour de
la patrie,  purifier les moeurs,  lever les mes,  diriger les
passions du coeur humain vers l'intrt public, doit tre adopt ou
tabli par vous. Tout ce qui tend  les concentrer dans l'abjection du
moi personnel,  rveiller l'engouement pour les petites choses et le
mpris des grandes, doit tre rejet ou rprim par vous. Dans le
systme de la Rvolution franaise, ce qui est immoral est impolitique,
ce qui est corrupteur est contre-rvolutionnaire. La faiblesse, les
vices, les prjugs, sont le chemin de la royaut. Entrans trop
souvent peut-tre par le poids de nos anciennes habitudes, autant que
par la pente insensible de la faiblesse humaine, vers les ides fausses
et vers les sentiments pusillanimes, nous avons bien moins  nous
dfendre des excs d'nergie que des excs de faiblesse. Le plus grand
cueil peut-tre que nous ayons  viter n'est pas la ferveur du zle,
mais plutt la lassitude du bien et la peur de notre propre courage.
Remontez donc sans cesse le ressort sacr du gouvernement rpublicain,
au lieu de le laisser tomber. Je n'ai pas besoin de dire que je ne veux
ici justifier aucun excs. On abuse des principes les plus sacrs;
c'est  la sagesse du gouvernement  consulter les circonstances, 
saisir les moments,  choisir les moyens; car la manire de prparer
les grandes choses est une partie essentielle du talent de les faire,
comme la sagesse est elle-mme une partie de la vertu.

Nous ne prtendons pas jeter la Rpublique franaise dans le moule de
celle de Sparte; nous ne voulons lui donner ni l'austrit, ni la
corruption des clotres. Nous venons de vous prsenter, dans toute sa
puret, le principe moral et politique du gouvernement populaire. Vous
avez donc une boussole qui peut vous diriger au milieu des orages de
toutes les passions, et du tourbillon des intrigues qui vous
environnent. Vous avez la pierre de touche par laquelle vous pouvez
essayer toutes vos lois, toutes les propositions qui vous sont faites.
En les comparant sans cesse avec ce principe, vous pouvez dsormais
viter l'cueil ordinaire des grandes assembles, le danger des
surprises et des mesures prcipites, incohrentes et contradictoires.
Vous pouvez donner  toutes vos oprations l'ensemble, l'unit, la
sagesse et la dignit qui doivent annoncer les reprsentants du premier
peuple du monde.

Ce ne sont pas les consquences faciles du principe de la dmocratie
qu'il faut dtailler, c'est ce principe simple et fcond qui mrite
d'tre lui-mme dvelopp.

La vertu rpublicaine peut tre considre par rapport au peuple et par
rapport au gouvernement: elle est ncessaire dans l'un et dans l'autre.
Quand le gouvernement seul en est priv, il reste une ressource dans
celle du peuple; mais quand le peuple lui-mme est corrompu, la libert
est dj perdue.

Heureusement la vertu est naturelle au peuple, en dpit des prjugs
aristocratiques. Une nation est vraiment corrompue, lorsqu'aprs avoir
perdu, par degrs, son caractre et sa libert, elle passe de la
dmocratie  l'aristocratie ou  la monarchie; c'est la mort du corps
politique par la dcrpitude. Lorsque aprs quatre cents ans de gloire
l'avarice a enfin chass de Sparte les moeurs avec les lois de Lycurgue,
Agis meurt en vain pour les rappeler! Dmosthne a beau tonner contre
Philippe, Philippe trouve dans les vices d'Athnes dgnre des
avocats plus loquents que Dmosthne. Il y a bien encore dans Athnes
une population aussi nombreuse que du temps de Miltiade et d'Aristide;
mais il n'y a plus d'Athniens. Qu'importe que Brutus ait tu le tyran?
la tyrannie vit encore dans les coeurs, et Rome n'existe plus que dans
Brutus.

Mais lorsque, par des efforts prodigieux de courage et de raison, un
peuple brise les chanes du despotisme pour en faire des trophes  la
libert; lorsque, par la force de son temprament moral, il sort, en
quelque sorte, des bras de la mort pour reprendre toute la vigueur de
la jeunesse; lorsque, tour  tour sensible et fier, intrpide et
docile, il ne peut tre arrt ni par les remparts inexpugnables, ni
par les armes innombrables des tyrans arms contre lui, et qu'il
s'arrte lui-mme devant l'image de la loi; s'il ne s'lance pas
rapidement  la hauteur de ses destines, ce ne pourrait tre que la
faute de ceux qui le gouvernent.

D'ailleurs on peut dire, en un sens, que pour aimer la justice et
l'galit, le peuple n'a pas besoin d'une grande vertu; il lui suffit
de s'aimer lui-mme.

Mais le magistrat est oblig d'immoler son intrt  l'intrt du
peuple, et l'orgueil du pouvoir  l'galit. Il faut que la loi parle
surtout avec empire  celui qui en est l'organe. Il faut que le
gouvernement pse sur lui-mme, pour tenir toutes ses parties en
harmonie avec elle. S'il existe un corps reprsentatif, une autorit
premire constitue par le peuple, c'est  elle de surveiller et de
rprimer sans cesse tous les fonctionnaires publics. Mais qui la
rprimera elle-mme, sinon sa propre vertu? Plus cette source de
l'ordre public est leve, plus elle doit tre pure; il faut donc que
le corps reprsentatif commence par soumettre dans son sein toutes les
passions prives  la passion gnrale du bien public. Heureux les
reprsentants, lorsque leur gloire et leur intrt mme les attachent,
autant que leurs devoirs,  la cause de la libert!

Dduisons de tout ceci une grande vrit; c'est que le caractre du
gouvernement populaire est d'tre confiant dans le peuple, et svre
envers lui-mme.

Ici se bornerait tout le dveloppement de noire thorie. si vous
n'aviez qu' gouverner dans le calme le vaisseau de la Rpublique: mais
la tempte gronde; et l'tat de rvolution o vous tes vous impose une
autre tche.

Cette grande puret des bases de la Rvolution franaise, la sublimit
mme de son objet est prcisment ce qui fait notre force et notre
faiblesse: notre force, parce qu'il nous donne l'ascendant de la vrit
sur l'imposture, et les droits de l'intrt public sur les intrts
privs; notre faiblesse, parce qu'il rallie contre nous tous les hommes
vicieux, tous ceux qui dans leurs coeurs mditaient de dpouiller le
peuple, et tous ceux qui veulent l'avoir dpouill impunment, et ceux
qui ont repouss la libert comme une calamit personnelle, et ceux qui
ont embrass la rvolution comme un mtier et la rpublique comme une
proie: de l la dfection de tant d'hommes ambitieux ou cupides, qui,
depuis le point du dpart, nous ont abandonns sur la route, parce
qu'ils n'avaient pas commenc le voyage pour arriver au mme but. On
dirait que les deux gnies contraires que Ton a reprsents se
disputant l'empire de la nature combattent dans cette grande poque de
l'histoire humaine pour fixer sans retour les destines du monde, et
que la France est le thtre de cette lutte redoutable. Au dehors, tous
les tyrans vous cernent; au dedans, tous les amis de la tyrannie
conspirent: ils conspirent jusqu' ce que l'esprance ait t ravie au
crime. Il faut touffer les ennemis intrieurs et extrieurs de la
Rpublique, ou prir avec elle; or, dans cette situation, la premire
maxime de votre politique doit tre qu'on conduit le peuple par la
raison, et les ennemis du peuple par la terreur.

Si le ressort du gouvernement populaire dans la paix est la vertu, le
ressort du gouvernement populaire en rvolution est  la fois _la vertu
et la terreur_: la vertu, sans laquelle la terreur est funeste; la
terreur, sans laquelle la vertu est impuissante. La terreur n'est autre
chose que la justice prompte, svre, inflexible; elle est donc une
manation de la vertu; elle est moins un principe particulier qu'une
consquence du principe gnral de la dmocratie appliqu aux plus
pressants besoins de la patrie.

On a dit que la terreur tait le ressort du gouvernement despotique. Le
vtre ressemble-t-il donc au despotisme? Oui, comme le glaive qui
brille dans les mains des hros de la libert ressemble  celui dont
les satellites de la tyrannie sont arms. Que le despote gouverne par
la terreur ses sujets abrutis; il a raison, comme despote: domptez par
la terreur les ennemis de la libert; et vous aurez raison, comme
fondateurs de la Rpublique. Le gouvernement de la Rvolution est le
despotisme de la libert contre la tyrannie. La force n'est-elle faite
que pour protger le crime? et n'est-ce pas pour frapper les ttes
orgueilleuses que la foudre est destine?

La nature impose  tout tre physique et moral la loi de pourvoir  sa
conservation; le crime gorge l'innocence pour rgner, et l'innocence
se dbat de toutes ses forces dans les mains du crime.

Que la tyrannie rgne un seul jour, le lendemain il ne restera plus un
patriote. Jusqu' quand la fureur des despotes sera-t-elle appele
justice, et la justice du peuple barbarie ou rbellion? Comme on est
tendre pour les oppresseurs et inexorable pour les opprims! Rien de
plus naturel: quiconque ne hait point le crime ne peut aimer la vertu.

Il faut cependant que l'un ou l'autre succombe. Indulgence pour les
royalistes, s'crient certaines gens. Grce pour les sclrats! Non:
grce pour l'innocence, grce pour les faibles, grce pour les
malheureux, grce pour l'humanit!

La protection sociale n'est due qu'aux citoyens paisibles; il n'y a de
citoyens dans la Rpublique que les rpublicains. Les royalistes, les
conspirateurs ne sont, pour elle, que des trangers, ou plutt des
ennemis. Cette guerre terrible que soutient la libert contre la
tyrannie n'est-elle pas indivisible? les ennemis du dedans ne sont-ils
pas les allis des ennemis du dehors? les assassins qui dchirent la
patrie dans l'intrieur; les intrigants qui achtent les consciences
des mandataires du peuple; les tratres qui les vendent; les
libellistes mercenaires soudoys pour dshonorer la cause du peuple,
pour tuer la vertu publique, pour attiser le feu des discordes civiles,
et pour prparer la contre-rvolution politique par la
contre-rvolution morale; tous ces gens-l sont-ils moins coupables ou
moins dangereux que les tyrans qui les servent? Tous ceux qui
interposent leur douceur parricide entre ces sclrats et le glaive
vengeur de la justice nationale ressemblent  ceux qui se jetteraient
entre les satellites des tyrans et les baonnettes de nos soldats; tous
les lans de leur fausse sensibilit ne me paraissent que des soupirs
chapps vers l'Angleterre et vers l'Autriche.

Eh! pour qui donc s'attendriraient-ils? Serait-ce pour deux cent mille
hros, l'lite de la nation, moissonns par le fer des ennemis de la
libert ou par les poignards des assassins royaux ou fdralistes? Non,
ce n'taient que des plbiens, des patriotes; pour avoir droit  leur
tendre intrt, il faut tre au moins la veuve d'un gnral qui a trahi
vingt fois la patrie; pour obtenir leur indulgence, il faut presque
prouver qu'on a fait immoler dix mille Franais, comme un gnral
romain, pour obtenir le triomphe, devait avoir tu, je crois, dix mille
ennemis. On entend de sang-froid le rcit des horreurs commises par les
tyrans contre les dfenseurs de la libert; nos femmes horriblement
mutiles; nos enfants massacrs sur le sein de leurs mres; nos
prisonniers expiant dans d'horribles tourments leur hrosme touchant
et sublime: on appelle une horrible boucherie la punition trop lente de
quelques monstres engraisss du plus pur sang de la patrie.

On souffre, avec patience, la misre des citoyennes gnreuses qui ont
sacrifi  la plus belle des causes leurs frres, leurs enfants, leurs
poux: mais on prodigue les plus gnreuses consolations aux femmes des
conspirateurs; il est reu qu'elles peuvent impunment sduire la
justice, plaider contre la libert la cause de leurs proches et de
leurs complices; on en a fait presque une corporation privilgie,
crancire et pensionnaire du peuple.

Avec quelle bonhomie nous sommes encore la dupe des mots! Comme
l'aristocratie et le modrantisme nous gouvernent encore par les
maximes meurtrires qu'ils nous ont donnes!

L'aristocratie se dfend mieux par ses intrigues que le patriotisme par
ses services. On veut gouverner les rvolutions par les arguties du
palais; on traite les conspirations contre la Rpublique comme les
procs des particuliers. La tyrannie tue, et la libert plaide; et le
code fait par les conspirateurs eux-mmes est la loi par laquelle on
les juge.

Quand il s'agit du salut de la patrie, le tmoignage de l'univers ne
peut suppler  la preuve testimoniale, ni l'vidence mme  la preuve
littrale.

La lenteur des jugements quivaut  l'impunit; l'incertitude de la
peine encourage tous les coupables; et cependant on se plaint de la
svrit de la justice; on se plaint de la dtention des ennemis de la
Rpublique. On cherche ses exemples dans l'histoire des tyrans, parce
qu'on ne veut pas les choisir dans celle des peuples, ni les puiser
dans le gnie de la libert menace. A Rome, quand le consul* [*
Cicron.] dcouvrit la conjuration, et l'touffa au mme instant par la
mort des complices de Catilina, il fut accus d'avoir viol les formes.
Par qui? par l'ambitieux Csar, qui voulait grossir son parti de la
horde des conjurs, par les Pison, les Clodius et tous les mauvais
citoyens qui redoutaient pour eux-mmes la vertu d'un vrai Romain et la
svrit des lois.

Punir les oppresseurs de l'humanit, c'est clmence; leur pardonner,
c'est barbarie. La rigueur des tyrans n'a pour principe que la rigueur:
celle du gouvernement rpublicain part de la bienfaisance.

Aussi, malheur  celui qui oserait diriger vers le peuple la terreur
qui ne doit approcher que de ses ennemis! Malheur  celui qui,
confondant les erreurs invitables du civisme avec les erreurs
calcules de la perfidie ou avec les attentats des conspirateurs,
abandonne l'intrigant dangereux pour poursuivre le citoyen paisible!
Prisse le sclrat qui ose abuser du nom sacr de la libert, ou des
armes redoutables qu'elle lui a confies, pour porter le deuil ou la
mort dans le coeur des patriotes! Cet abus a exist, on ne peut en
douter. Il a t exagr, sans doute, par l'aristocratie: mais
n'existt-il, dans toute la Rpublique, qu'un seul homme vertueux
perscut par les ennemis de la libert, le devoir du gouvernement
serait de le rechercher avec inquitude, et de le venger avec clat.

Mais faut-il conclure de ces perscutions suscites aux patriotes par
le zle hypocrite des contre-rvolutionnaires, et renoncer  la
svrit? Ces nouveaux crimes de l'aristocratie ne font qu'en dmontrer
la ncessit. Que prouve l'audace de nos ennemis, sinon la faiblesse
avec laquelle ils ont t poursuivis? Elle est due, en grande partie, 
la doctrine relche qu'on a prche dans ces derniers temps pour les
rassurer. Si vous pouviez couter ces conseils, vos ennemis
parviendraient  leur but et recevraient de vos propres mains le prix
du dernier de leurs forfaits.

Qu'il y aurait de lgret  regarder quelques victoires remportes par
le patriotisme comme la fin de tous nos dangers! Jetez un coup d'oeil
sur notre vritable situation: vous sentirez que la vigilance et
l'nergie vous sont plus ncessaires que jamais. Une sourde
malveillance contrarie partout les oprations du gouvernement: la
fatale influence des cours trangres, pour tre plus cache, n'en est
ni moins active, ni moins funeste. On sent que le crime intimid n'a
fait que couvrir sa marche avec plus d'adresse.

Les ennemis intrieurs du peuple franais se sont diviss en deux
factions, comme en deux corps d'arme. Elles marchent sous des
bannires de diffrentes couleurs et par des routes diverses; mais
elles marchent au mme but: ce but est la dsorganisation du
gouvernement populaire, la ruine de la Convention, c'est--dire le
triomphe de la tyrannie. L'une de ces deux factions nous pousse  la
faiblesse, l'autre aux excs. L'une veut changer la libert en
bacchante, l'autre en prostitue.

Des intrigants subalternes, souvent mme de bons citoyens abuss, se
rangent de l'un ou de l'autre parti: mais les chefs appartiennent  la
cause des rois ou de l'aristocratie, et se runissent toujours contre
les patriotes. Les fripons, lors mme qu'ils se font la guerre, se
hassent bien moins qu'ils ne dtestent les gens de bien. La patrie est
leur proie; ils se battent pour la partager: mais ils se liguent contre
ceux qui la dfendent.

On a donn aux uns le nom de modrs; il y a peut-tre plus d'esprit
que de justesse dans la dnomination d'_ultra-rvolutionnaires_ par
laquelle on a dsign les autres. Cette dnomination, qui ne peut
s'appliquer dans aucun cas aux hommes de bonne foi que le zle et
l'ignorance peuvent emporter au del de la saine politique de la
rvolution, ne caractrise pas exactement les hommes perfides que la
tyrannie soudoie pour compromettre, par des applications fausses et
funestes, les principes sacrs de notre rvolution.

Le faux rvolutionnaire est peut-tre plus souvent encore en de qu'au
del de la rvolution: il est modr, il est fou de patriotisme, selon
les circonstances. On arrte dans les comits prussiens, anglais,
autrichiens, moscovites mme, ce qu'il pensera le lendemain. Il
s'oppose aux mesures nergiques, et les exagre quand il n'a pu les
empcher: svre pour l'innocence, mais indulgent pour le crime;
accusant mme les coupables qui ne sont point assez riches pour acheter
son silence, ni assez importants pour mriter son zle, mais se gardant
bien de jamais se compromettre au point de dfendre la vertu calomnie;
dcouvrant quelquefois des complots dcouverts, arrachant le masque 
des tratres dmasqus et mme dcapits, mais prnant les tratres
vivants et encore accrdits; toujours empress  caresser l'opinion du
moment, et non moins attentif  ne jamais l'clairer, et surtout  ne
jamais la heurter; toujours prt  adopter les mesures hardies, pourvu
qu'elles aient beaucoup d'inconvnients; calomniant celles qui ne
prsentent que des avantages, ou bien y ajoutant tous les amendements
qui peuvent les rendre nuisibles; disant la vrit avec conomie, et
tout autant qu'il le faut pour acqurir le droit de mentir impunment;
distillant le bien goutte  goutte, et versant le mal par torrents;
plein de feu pour les grandes rsolutions qui ne signifient rien; plus
qu'indiffrent pour celles qui peuvent honorer la cause du peuple et
sauver la patrie; donnant beaucoup aux formes du patriotisme; trs
attach, comme les dvots dont il se dclare l'ennemi, aux pratiques
extrieures, il aimerait mieux user cent bonnets rouges que de faire
une bonne action.

Quelle diffrence trouvez-vous entre ces gens-l et vos modrs? Ce
sont des serviteurs employs par le mme matre, ou, si vous voulez,
des complices qui feignent de se brouiller pour mieux cacher leurs
crimes. Jugez-les, non par la diffrence du langage, mais par
l'identit des rsultats. Celui qui attaque la Convention nationale par
des discours insenss, et celui qui la trompe pour la compromettre, ne
sont-ils pas d'accord? Celui qui, par d'injustes rigueurs, force le
patriotisme  trembler pour lui-mme, invoque l'amnistie en faveur de
l'aristocratie et de la trahison. Tel appelait la France  la conqute
du monde, qui n'avait d'autre but que d'appeler les tyrans  la
conqute de la France. L'tranger hypocrite qui, depuis cinq annes,
proclame Paris la capitale du globe, ne faisait que traduire, dans un
autre jargon, les anathmes des vils fdralistes qui vouaient Paris 
la destruction. Prcher l'athisme n'est qu'une manire d'absoudre la
superstition et d'accuser la philosophie; et la guerre dclare  la
divinit n'est qu'une diversion en faveur de la royaut.

Quelle autre mthode reste-t-il de combattre la libert?

Ira-t-on,  l'exemple des premiers champions de l'aristocratie, vanter
les douceurs de la servitude et les bienfaits de la monarchie, le gnie
surnaturel et les vertus incomparables des rois?

Ira-t-on proclamer la vanit des droits de l'homme et des principes de
la justice ternelle?

Ira-t-on exhumer la noblesse et le clerg, ou rclamer les droits
imprescriptibles de la haute bourgeoisie  leur double succession?

Non. Il est bien plus commode de prendre le masque du patriotisme pour
dfigurer, par d'insolentes parodies, le drame sublime de la
rvolution, pour compromettre la cause de la libert par une modration
hypocrite ou par des extravagances tudies.

Aussi l'aristocratie se constitue en socits populaires; l'orgueil
contre-rvolutionnaire cache sous des haillons ses complots et ses
poignards; le fanatisme brise ses propres autels; le royalisme chante
les victoires de la Rpublique; la noblesse, accable de souvenirs,
embrasse tendrement l'galit pour l'touffer; la tyrannie, teinte du
sang des dfenseurs de la libert, rpand des fleurs sur leur tombeau.
Si tous les coeurs ne sont pas changs, combien de visages sont masqus!
combien de tratres ne se mlent de nos affaires que pour les ruiner!

Voulez-vous les mettre  l'preuve? Demandez-leur, au lieu de serment
et de dclamation, des services rels.

Faut-il agir? Ils prorent. Faut-il dlibrer? Ils veulent commencer
par agir. Les temps sont-ils paisibles? Ils s'opposeront  tout
changement utile. Sont-ils orageux? Ils parleront de tout rformer,
pour bouleverser tout. Voulez-vous contenir les sditieux? Ils vous
rappellent la clmence de Csar. Voulez-vous arracher les patriotes 
la perscution? Ils vous proposent pour modle la fermet de Brutus.
Ils dcouvrent qu'un tel a t noble, lorsqu'il sert la Rpublique; ils
ne s'en souviennent plus ds qu'il la trahit. La paix est-elle utile?
Ils vous talent les palmes de la victoire. La guerre est-elle
ncessaire? Ils vantent les douceurs de la paix. Faut-il dfendre le
territoire? Ils veulent aller chtier les tyrans au del des monts et
des mers. Faut-il reprendre nos forteresses? Ils veulent prendre
d'assaut les glises et escalader le ciel. Ils oublient les Autrichiens
pour faire la guerre aux dvotes. Faut-il appuyer notre cause de la
fidlit de nos allis? Ils dclament contre tous les gouvernements du
monde, et vous proposeront de mettre en tat d'accusation le grand
Mogol lui-mme. Le peuple va-t-il au Capitole rendre grces aux dieux
de ses victoires? Ils entonnent des chants lugubres sur nos revers
passs. S'agit-il d'en remporter de nouvelles? Ils sment, au milieu de
nous, les haines, les divisions, les perscutions et le dcouragement.
Faut-il raliser la souverainet du peuple et concentrer sa force par
un gouvernement ferme et respect? Ils trouvent que les principes du
gouvernement blessent la souverainet du peuple. Faut-il rclamer les
droits du peuple opprim par le gouvernement? Ils ne parlent que du
respect pour les lois et de l'obissance due aux autorits constitues.

Ils ont trouv un expdient admirable pour seconder les efforts du
gouvernement rpublicain: c'est de le dsorganiser, de le dgrader
compltement, de faire la guerre aux patriotes qui ont concouru  nos
succs.

Cherchez-vous les moyens d'approvisionner vos armes? vous occupez-vous
d'arracher  l'avarice et  la peur les subsistances qu'elles
resserrent? Ils gmissent patriotiquement sur la misre publique et
annoncent la famine. Le dsir de prvenir le mal est toujours pour eux
un motif de l'augmenter. Dans le Nord, on a tu les poules, et on nous
a priv des oeufs, sous le prtexte que les poules mangent du grain.
Dans le Midi, il a t question de dtruire les mriers et les
orangers, sous le prtexte que la soie est un objet de luxe, et les
oranges une superfluit.

Vous ne pourriez jamais imaginer certains excs commis par des
contre-rvolutionnaires hypocrites pour fltrir la cause de la
Rvolution. Croiriez-vous que dans les pays o la superstition a exerc
le plus d'empire, non contents de surcharger les oprations relatives
au culte de toutes les formes qui pouvaient les rendre odieuses, on a
rpandu la terreur parmi le peuple, en semant le bruit qu'on allait
tuer tous les enfants au-dessous de dix ans et tous les vieillards
au-dessus de soixante-dix ans? que ce bruit a t rpandu
particulirement dans la ci-devant Bretagne, et dans les dpartements
du Rhin et de la Moselle? C'est un des crimes imputs au ci-devant
accusateur public du tribunal criminel de Strasbourg*. [* Schneider.]
Les folies tyranniques de cet homme rendent vraisemblable tout ce que
l'on raconte de Caligula et d'Hliogabale; mais on ne peut y ajouter
foi, mme  la vue des preuves. Il poussait le dlire jusqu' mettre
les femmes en rquisition pour son usage: on assure mme qu'il a
employ cette mthode pour se marier. D'o est sorti tout  coup cet
essaim d'trangers, de prtres, de nobles, d'intrigants de toute
espce, qui au mme instant s'est rpandu sur la surface de la
Rpublique, pour excuter, au nom de la philosophie, un plan de
contre-rvolution qui n'a pu tre arrt que par la force de la raison
publique? Excrable conception, digne du gnie des cours trangres
ligues contre la libert, et de la corruption de tous les ennemis
intrieurs de la Rpublique!

C'est ainsi qu'aux miracles continuels, oprs par la vertu d'un grand
peuple, l'intrigue mle toujours la bassesse de ses trames criminelles,
bassesse commande par les tyrans, et dont ils font ensuite la matire
de leurs ridicules manifestes, pour retenir les peuples ignorants dans
la fange de l'opprobre et dans les chanes de la servitude.

Eh! que font  la libert les forfaits de ses ennemis? Le soleil, voil
par un nuage passager, en est-il moins l'astre qui anime la nature?
L'cume impure que l'Ocan repousse sur ses rivages le rend-elle moins
imposant?

Dans des mains perfides tous les remdes  nos maux deviennent des
poisons; tout ce que vous pouvez faire, tout ce que vous pouvez dire,
ils le tourneront contre vous, mme les vrits que nous venons de
dvelopper.

Ainsi, par exemple, aprs avoir dissmin partout les germes de la
guerre civile, par l'attaque violente contre les prjugs religieux,
ils chercheront  armer le fanatisme et l'aristocratie des mesures
mmes que la saine politique vous a prescrites en faveur de la libert
des cultes. Si vous aviez laiss un libre cours  la conspiration, elle
aurait produit, tt ou tard, une raction terrible et universelle; si
vous l'arrtez, ils chercheront encore  en tirer parti, en persuadant
que vous. protgez les prtres et les modrs.

Il ne faudra pas mme vous tonner si les auteurs de ce systme sont
les prtres qui auront le plus hardiment confess leur charlatanisme.

Si les patriotes, emports par un zle pur, mais irrflchi, ont t
quelque part les dupes de leurs intrigues, ils rejetteront tout le
blme sur les patriotes; car le premier point de leur doctrine
machiavlique est de perdre la Rpublique, en perdant les rpublicains,
comme on subjugue un pays en dtruisant l'arme qui le dfend. On peut
apprcier par l un de leurs principes favoris, qui est qu'il faut
compter pour rien les hommes; maxime d'origine royale, qui veut dire
qu'il faut leur abandonner tous les amis de la libert.

Il est  remarquer que la destine des hommes qui ne cherchent que le
bien public est d'tre les victimes de ceux qui se cherchent eux-mmes,
ce qui vient de deux causes: la premire, que les intrigants attaquent
avec les vices de l'ancien rgime; la seconde, que les patriotes ne se
dfendent qu'avec les vertus du nouveau.

Une telle situation intrieure doit vous paratre digne de toute votre
attention, surtout si vous rflchissez que vous avez en mme temps les
tyrans de l'Europe  combattre, douze cent mille hommes sous les armes
 entretenir, et que le gouvernement est oblig de rparer
continuellement,  force d'nergie et de vigilance, tous les maux que
la multitude innombrable de nos ennemis nous a prpars pendant le
cours de cinq ans.

Quel est le remde de tous ces maux? Nous n'en connaissons point
d'autre que le dveloppement de ce ressort gnral de la rpublique, la
vertu.

La dmocratie prit par deux excs, l'aristocratie de ceux qui
gouvernent, ou le mpris du peuple pour les autorits qu'il a lui-mme
tablies, mpris qui fait que chaque coterie, que chaque individu
attire  lui la puissance publique, et ramne le peuple, par l'excs du
dsordre,  l'anantissement, ou au pouvoir d'un seul.

La double tche des modrs et des faux rvolutionnaires est de nous
ballotter perptuellement entre ces deux cueils.

Mais les reprsentants du peuple peuvent les viter tous deux; car le
gouvernement est toujours le matre d'tre juste et sage; et, quand il
a ce caractre, il est sr de la confiance du peuple.

Il est bien vrai que le but de tous nos ennemis est de dissoudre la
Convention; il est vrai que le tyran de la Grande-Bretagne et ses
allis promettent  leur parlement et  leurs sujets de vous ter votre
nergie et la confiance publique qu'elle vous a mrite; que c'est l
la premire instruction de tous leurs commissaires.

Mais c'est une vrit qui doit tre regarde comme triviale en
politique, qu'un grand corps investi de la confiance d'un grand peuple
ne peut se perdre que par lui-mme; vos ennemis ne l'ignorent pas,
ainsi vous ne doutez pas qu'ils s'appliquent surtout  rveiller au
milieu de vous toutes les passions qui peuvent seconder leurs sinistres
desseins.

Que peuvent-ils contre la reprsentation nationale, s'ils ne
parviennent  lui surprendre des actes impolitiques qui puissent
fournir des prtextes  leurs criminelles dclamations? Ils doivent
donc dsirer ncessairement d'avoir deux espces d'agents, les uns qui
chercheront  la dgrader par leurs discours, les autres, dans son sein
mme, qui s'efforceront de la tromper, pour compromettre sa gloire et
les intrts de la rpublique.

Pour l'attaquer avec succs, il tait utile de commencer la guerre
civile contre les reprsentants dans les dpartements qui avaient
justifi votre confiance, et contre le Comit de salut public; aussi
ont-ils t attaqus par des hommes qui semblaient se combattre entre
eux.

Que pouvaient-ils faire de mieux que de paralyser le gouvernement de la
Convention, et d'en briser tous les ressorts, dans le moment qui doit
dcider du sort de la rpublique et des tyrans?

Loin de nous l'ide qu'il existe encore au milieu de nous un seul homme
assez lche pour vouloir servir la cause des tyrans! mais plus loin de
nous encore le crime, qui ne nous serait point pardonn, de tromper la
Convention nationale, et de trahir le peuple franais par un coupable
silence! Car il y a cela d'heureux pour un peuple libre, que la vrit,
qui est le flau des despotes, est toujours sa force et son salut. Or,
il est vrai qu'il existe encore pour notre libert un danger, le seul
danger srieux peut-tre qui lui reste  courir: ce danger est un plan,
qui a exist, de rallier tous les ennemis de la Rpublique, en
ressuscitant l'esprit de parti; de perscuter les patriotes, de
dcourager, de perdre les agents fidles du gouvernement rpublicain,
de faire manquer les parties les plus essentielles du service public.
On a voulu tromper la Convention sur les hommes et sur les choses; on a
voulu lui donner le change sur les causes des abus qu'on exagre, afin
de les rendre irrmdiables; on s'est tudi  la remplir de fausses
terreurs, pour l'garer ou pour la paralyser; on cherche  la diviser;
on a cherch  diviser surtout les reprsentants envoys dans les
dpartements, et le Comit de salut public; on a voulu induire les
premiers  contrarier les mesures de l'autorit centrale, pour amener
le dsordre et la confusion; on a voulu les aigrir  leur retour, pour
les rendre,  leur insu, les instruments d'une cabale. Les trangers
mettent  profit toutes les passions particulires, et jusqu'au
patriotisme abus.

On avait d'abord pris le parti d'aller droit au but, en calomniant le
Comit de salut public; on se flattait alors hautement qu'il
succomberait sous le poids de ses pnibles fonctions. La victoire et la
fortune du peuple franais l'ont dfendu. Depuis cette poque, on a
pris le parti de le louer en le paralysant et en dtruisant le fruit de
ses travaux. Toutes ces dclamations vagues contre des agents
ncessaires du Comit; tous les projets de dsorganisation, dguiss
sous le nom de rformes, dj rejets par la Convention, et reproduits
aujourd'hui avec une affectation trange; cet empressement  prner des
intrigants que le Comit de salut public a d loigner; cette terreur
inspire aux bons citoyens; cette indulgence dont on flatte les
conspirateurs; tout ce systme d'imposture et d'intrigue, dont le
principal auteur est un homme que vous avez repouss de votre sein, est
dirig contre la Convention nationale, et tend  raliser les voeux de
tous les ennemis de la France.

C'est depuis l'poque o ce systme a t annonc dans des libelles, et
ralis par des actes publics, que l'aristocratie et le royalisme ont
commenc  relever une tte insolente, que le patriotisme a t de
nouveau perscut dans une partie de la Rpublique, que l'autorit
nationale a prouv une rsistance dont les intrigants commenaient 
perdre l'habitude. Au reste, ces attaques indirectes n'eussent-elles
d'autre inconvnient que de partager l'attention et l'nergie de ceux
qui ont  porter le fardeau immense dont vous les avez chargs, et de
les distraire trop souvent des grandes mesures de salut public, pour
s'occuper de djouer des intrigues dangereuses; elles pourraient encore
tre considres comme une diversion utile  nos ennemis.

Mais rassurons-nous; c'est ici le sanctuaire de la vrit; c'est ici
que rsident les fondateurs de la Rpublique, les vengeurs de
l'humanit et les destructeurs des tyrans.

Ici, pour dtruire un abus, il suffit de l'indiquer. Il nous suffit
d'appeler, au nom de la patrie, des conseils de l'amour-propre ou de la
faiblesse des individus,  la vertu et  la gloire de la Convention
nationale.

Nous provoquons, sur tous les objets de ses inquitudes, et sur tout ce
qui peut influer sur la marche de la rvolution, une discussion
solennelle; nous la conjurons de ne pas permettre qu'aucun intrt
particulier et cach puisse usurper ici l'ascendant de la volont
gnrale de l'assemble et la puissance indestructible de la raison.

Nous nous bornerons aujourd'hui  vous proposer de consacrer par votre
approbation formelle les vrits morales et politiques sur lesquelles
doit tre fonde votre administration intrieure et la stabilit de la
Rpublique, comme vous avez dj consacr les principes de votre
conduite envers les peuples trangers: par l vous rallierez tous les
bons citoyens, vous terez l'esprance aux conspirateurs; vous
assurerez votre marche, et vous confondrez les intrigues et les
calomnies des rois; vous honorerez votre cause et votre caractre aux
yeux de tous les peuples.

Donnez au peuple franais ce nouveau gage de votre zle pour protger
le patriotisme, de votre justice inflexible pour les coupables, et de
votre dvouement  la cause du peuple. Ordonnez que les principes de
morale politique que nous venons de dvelopper seront proclams, en
votre nom, au dedans et au dehors de la Rpublique.



      *      *      *      *      *      *      *      *      *



_Rapport fait au nom du Comit de salut public, par Maximilien
Robespierre, sur les rapports des ides religieuses et morales avec
les principes rpublicains, et sur les ftes nationales. Sance du
18 floral, l'an second de la Rpublique franaise une et indivisible.
Imprim par ordre de la Convention nationale_ (18 floral an II -
7 mai 1794)




Citoyens,


C'est dans la prosprit que les peuples, ainsi que les particuliers,
doivent, pour ainsi dire, se recueillir pour couter, dans le silence
des passions, la voix de la sagesse. Le moment o le bruit de nos
victoires retentit dans l'univers est donc celui o les lgislateurs de
la Rpublique franaise doivent veiller, avec une nouvelle sollicitude,
sur eux-mmes et sur la patrie, et affermir les principes sur lesquels
doivent reposer la stabilit et la flicit de la Rpublique. Nous
venons aujourd'hui soumettre  votre mditation des vrits profondes
qui importent au bonheur des hommes, et vous proposer des mesures qui
en dcoulent naturellement.

Le monde moral, beaucoup plus encore que le monde physique, semble
plein de contrastes et d'nigmes. La nature nous dit que l'homme est n
pour la libert, et l'exprience des sicles nous montre l'homme
esclave. Ses droits sont crits dans son coeur, et son humiliation dans
l'histoire. Le genre humain respecte Caton, et se courbe sous le joug
de Csar. La postrit honore la vertu de Brutus; mais elle ne la
permet que dans l'histoire ancienne. Les sicles et la terre sont le
partage du crime et de la tyrannie; la libert et la vertu se sont 
peine reposes un instant sur quelques points du globe. Sparte brille
comme un clair dans des tnbres immenses.....

Ne dis pas cependant,  Brutus, que la vertu est un fantme! Et vous,
fondateurs de la Rpublique franaise, gardez-vous de dsesprer de
l'humanit, ou de douter un moment du succs de votre grande entreprise!

Le monde a chang, il doit changer encore. Qu'y a-t-il de commun entre
ce qui est et ce qui fut? Les nations civilises ont succd aux
sauvages errants dans les dserts; les moissons fertiles ont pris la
place des forts antiques qui couvraient le globe. Un monde a paru au
del des bornes du monde; les habitants de la terre ont ajout les mers
 leur domaine immense; l'homme a conquis la foudre et conjur celle du
ciel. Comparez le langage imparfait des hiroglyphes avec les miracles
de l'imprimerie; rapprochez le voyage des Argonautes de celui de La
Prouse; mesurez la distance entre les observations astronomiques des
mages de l'Asie et les dcouvertes de Newton, ou bien entre l'bauche
trace par la main de Dibutade et les tableaux de David.

Tout a chang dans l'ordre physique; tout doit changer dans l'ordre
moral et politique. La moiti de la rvolution du monde est dj faite;
l'autre moiti doit s'accomplir.

La raison de l'homme ressemble encore au globe qu'il habite; la moiti
en est plonge dans les tnbres, quand l'autre est claire. Les
peuples de l'Europe ont fait des progrs tonnants dans ce qu'on
appelle les arts et les sciences, et ils semblent dans l'ignorance des
premires notions de la morale publique. Ils connaissent tout, except
leurs droits et leurs devoirs. D'o vient ce mlange de gnie et de
stupidit? De ce que, pour chercher  se rendre habile dans les arts,
il ne faut que suivre ses passions, tandis que, pour dfendre ses
droits et respecter ceux d'autrui, il faut les vaincre. Il en est une
autre raison: c'est que les rois qui font le destin de la terre ne
craignent ni les grands gomtres, ni les grands peintres, ni les
grands potes, et qu'ils redoutent les philosophes rigides et les
dfenseurs de l'humanit.

Cependant le genre humain est dans un tat violent qui ne peut tre
durable. La raison humaine marche depuis longtemps contre les trnes, 
pas lents, et par des routes dtournes, mais sres. Le gnie menace le
despotisme alors mme qu'il semble le caresser; il n'est plus gure
dfendu que par l'habitude et par la terreur, et surtout par l'appui
que lui prte la ligue des riches et de tous les oppresseurs
subalternes qu'pouvante le caractre imposant de la rvolution
franaise.

Le peuple franais semble avoir devanc de deux mille ans le reste de
l'espce humaine; on serait tent mme de le regarder, au milieu
d'elle, comme une espce diffrente. L'Europe est  genoux devant les
ombres des tyrans que nous punissons.

En Europe, un laboureur, un artisan est un animal dress pour les
plaisirs d'un noble; en France, les nobles cherchent  se transformer
en laboureurs et en artisans, et ne peuvent pas mme obtenir cet
honneur.

L'Europe ne conoit pas qu'on puisse vivre sans rois, sans nobles; et
nous, que l'on puisse vivre avec eux.

L'Europe prodigue son sang pour river les chanes de l'humanit, et
nous pour les briser.

Nos sublimes voisins entretiennent gravement l'univers de la sant du
roi, de ses divertissements, de ses voyages; ils veulent absolument
apprendre  la postrit  quelle heure il a dn,  quel moment il est
revenu de la chasse, quelle est la terre heureuse qui,  chaque instant
du jour, eut l'honneur d'tre foule par ses pieds augustes, quels sont
les noms des esclaves privilgis qui ont paru en sa prsence, au
lever, au coucher du soleil.

Nous lui apprendrons, nous, les noms et les vertus des hros morts en
combattant pour la libert; nous loi apprendrons dans quelle terre les
derniers satellites des tyrans ont mordu la poussire; nous lui
apprendrons  quelle heure a sonn le trpas des oppresseurs du monde.

Oui, cette terre dlicieuse que nous habitons, et que la nature caresse
avec prdilection, est faite pour tre le domaine de la libert et du
bonheur; ce peuple sensible et fier est vraiment n pour la gloire et
pour la vertu. O ma patrie! si le destin m'avait fait natre dans une
contre trangre et lointaine, j'aurais adress au ciel des voeux
continuels pour ta prosprit; j'aurais vers des larmes
d'attendrissement au rcit de tes combats et de tes vertus; mon me
attentive aurait suivi avec une inquite ardeur tous les mouvements de
ta glorieuse rvolution; j'aurais envi le sort de tes citoyens,
j'aurais envi celui de tes reprsentants. Je suis Franais, je suis
l'un de tes reprsentants... O peuple sublime! reois le sacrifice de
tout mon tre; heureux celui qui est n au milieu de toi! plus heureux
celui qui peut mourir pour ton bonheur!

O vous,  qui il a confi ses intrts et sa puissance, que ne
pouvez-vous pas avec lui et pour lui! Oui, vous pouvez montrer au monde
le spectacle nouveau de la dmocratie affermie dans un vaste empire.
Ceux qui, dans l'enfance du droit public, et du sein de la servitude,
ont balbuti des maximes contraires, prvoyaient-ils les prodiges
oprs depuis un an? Ce qui vous reste  faire est-il plus difficile
que ce que vous avez fait? Quels sont les politiques qui peuvent vous
servir de prcepteurs ou de modles? Ne faut-il pas que vous fassiez
prcisment tout le contraire de ce qui a t fait avant vous? L'art de
gouverner a t jusqu' nos jours l'art de tromper et de corrompre les
hommes: il ne doit tre que celui de les clairer et de les rendre
meilleurs.

Il y a deux sortes d'gosme: l'un, vil, cruel, qui isole l'homme de
ses semblables, qui cherche un bien-tre exclusif achet par la misre
d'autrui; l'autre, gnreux, bienfaisant, qui confond notre bonheur
dans le bonheur de tous, qui attache notre gloire  celle de la patrie.
Le premier fait les oppresseurs et les tyrans; le second, les
dfenseurs de l'humanit. Suivons son impulsion salutaire: chrissons
le repos achet par de glorieux travaux; ne craignons point la mort qui
les couronne, et nous consoliderons le bonheur de notre patrie et mme
le ntre.

Le vice et la vertu font les destins de la terre: ce sont les deux
gnies opposs qui se la disputent. La source de l'un et de l'autre est
dans les passions de l'homme. Selon la direction qui est donne  ses
passions, l'homme s'lve jusqu'aux cieux ou s'enfonce dans des abmes
fangeux. Or, le but de toutes les institutions sociales, c'est de les
diriger vers la justice, qui est  la fois le bonheur public et le
bonheur priv.

Le fondement unique de la socit civile, c'est la morale! Toutes les
associations qui nous font la guerre reposent sur le crime: ce ne sont
aux yeux de la vrit que des hordes de sauvages polics et de brigands
disciplins. A quoi se rduit donc cette science mystrieuse de la
politique et de la lgislation? A mettre dans les lois et dans
l'administration les vrits morales relgues dans les livres des
philosophes, et  appliquer  la conduite des peuples les notions
triviales de probit que chacun est forc d'adopter pour sa conduite
prive, c'est--dire  employer autant d'habilet  faire rgner la
justice que les gouvernements en ont mis jusqu'ici  tre injustes
impunment ou avec biensance.

Aussi, voyez combien d'art les rois et leurs complices ont puis pour
chapper  l'application de ces principes, et pour obscurcir toutes les
notions du juste et de l'injuste! Qu'il tait exquis, le bon sens de ce
pirate qui rpondit  Alexandre: "On m'appelle brigand, parce que je
n'ai qu'un navire; et toi, parce que tu as une flotte, on t'appelle
conqurant!" Avec quelle impudeur ils font des lois contre le vol,
lorsqu'ils envahissent la fortune publique! On condamne en leur nom les
assassins, et ils assassinent des millions d'hommes par la guerre et
par la misre. Sous la monarchie, les vertus domestiques ne sont que
des ridicules: mais les vertus publiques sont des crimes; la seule
vertu est d'tre l'instrument docile des crimes du prince, le seul
honneur est d'tre aussi mchant que lui. Sous la monarchie, il est
permis d'aimer sa famille, mais non la patrie. Il est honorable de
dfendre ses amis, mais non les opprims. La probit de la monarchie
respecte toutes les proprits, except celle du pauvre; elle protge
tous les droits, except ceux du peuple.

Voici un article du code de la monarchie:

"Tu ne voleras pas,  moins que tu ne sois le roi, ou que tu n'aies
obtenu un privilge du roi; tu n'assassineras pas,  moins que tu ne
fasses prir, d'un seul coup, plusieurs milliers d'hommes."

Vous connaissez ce mot ingnu du cardinal de Richelieu, crit dans son
testament politique, que les rois doivent s'abstenir avec grand soin de
se servir des gens de probit, parce qu'ils ne peuvent en tirer parti.
Plus de deux mille ans auparavant, il y avait sur les bords du
Pont-Euxin un petit roi qui professait la mme doctrine d'une manire
encore plus nergique. Ses favoris avaient fait mourir quelques-uns de
ses amis par de fausses accusations. Il s'en aperut; un jour que l'un
d'eux portait devant lui une nouvelle dlation: "Je te ferais mourir,
lui dit-il, si des sclrats tels que toi n'taient pas ncessaires aux
despotes." On assure que ce prince tait un des meilleurs qui aient
exist.

Mais c'est en Angleterre que le machiavlisme a pouss cette doctrine
royale au plus haut degr de perfection.

Je ne doute pas qu'il y ait beaucoup de marchands  Londres qui se
piquent de quelque bonne foi dans les affaires de leur ngoce; mais il
y a  parier que ces honntes gens trouvent tout naturel que les
membres du parlement britannique vendent publiquement au roi George
leur conscience et les droits du peuple, comme ils vendent eux-mmes
les productions de leurs manufactures.

Pitt droule aux yeux de ce parlement la liste de ses bassesses et de
ses forfaits: "tant pour la trahison, tant pour les assassinats des
reprsentants du peuple et des patriotes, tant pour la calomnie, tant
pour la famine, tant pour la corruption, tant pour la fabrication de la
fausse monnaie"; le snat coute avec un sang-froid admirable, et
approuve le tout avec soumission.

En vain, la voix d'un seul homme s'lve avec l'indignation de la vertu
contre tant d'infamies; le ministre avoue ingnument qu'il ne comprend
rien  des maximes si nouvelles pour lui, et le snat rejette la motion.

Stanhope, ne demande point acte  tes indignes collgues de ton
opposition  leurs crimes; la postrit te le donnera, et leur censure
est pour toi le plus beau titre  l'estime de ton sicle mme.

Que conclure de tout ce que je viens de dire? Que l'immoralit est la
base du despotisme, comme la vertu est l'essence de la Rpublique.

La rvolution, qui tend  l'tablir, n'est que le passage du rgne du
crime  celui de la justice; de l les efforts continuels des rois
ligus contre nous et de tous les conspirateurs pour perptuer chez
nous les prjugs et les vices de la monarchie.

Tout ce qui regrettait l'ancien rgime, tout ce qui ne s'tait lanc
dans la carrire de la rvolution que pour arriver  un changement de
dynastie, s'est appliqu, ds le commencement,  arrter les progrs de
la morale publique; car quelle diffrence y avait-il entre les amis de
d'Orlans ou d'York et ceux de Louis XVI, si ce n'est, de la part des
premiers, peut-tre un plus haut degr de lchet et d'hypocrisie?

Les chefs des factions qui partagrent les deux premires lgislatures,
trop lches pour croire  la Rpublique, trop corrompus pour la
vouloir, ne cessrent de conspirer pour effacer du coeur des hommes les
principes ternels que leur propre politique les avait d'abord obligs
de proclamer. La conjuration se dguisait alors sous la couleur de ce
perfide modrantisme qui, protgeant le crime et tuant la vertu, nous
ramenait par un chemin oblique et sr  la tyrannie.

Quand l'nergie rpublicaine eut confondu ce lche systme et fond la
dmocratie, l'aristocratie et l'tranger formrent le plan de tout
outrer et de tout corrompre. Ils se cachrent sous les formes de la
dmocratie, pour la dshonorer par des travers aussi funestes que
ridicules, et pour l'touffer dans son berceau.

On attaqua la libert en mme temps par le modrantisme et par la
fureur. Dans ce choc de deux factions opposes en apparence, mais dont
les chefs taient unis par des noeuds secrets, l'opinion publique tait
dissoute, la reprsentation avilie, le peuple nul; et la rvolution ne
semblait tre qu'un combat ridicule pour dcider  quels fripons
resterait le pouvoir de dchirer et de vendre la patrie.

La marche des chefs de parti qui semblaient les plus diviss fut
toujours  peu prs la mme. Leur principal caractre fut une profonde
hypocrisie.

Lafayette invoquait la Constitution pour relever la puissance royale.
Dumouriez invoquait la Constitution pour protger la faction girondine
contre la Convention nationale. Au mois d'aot 1792, Brissot et les
Girondins voulaient faire de la Constitution un bouclier, pour parer le
coup qui menaait le trne. Au mois de janvier suivant, les mmes
conspirateurs rclamaient la souverainet du peuple pour arracher la
royaut  l'opprobre de l'chafaud, et pour allumer la guerre civile
dans les assembles sectionnaires. Hbert et ses complices rclamaient
la souverainet du peuple pour gorger la Convention nationale et
anantir le gouvernement rpublicain.

Brissot et les Girondins avaient voulu armer les riches contre le
peuple; la faction d'Hbert, en protgeant l'aristocratie, caressait le
peuple pour l'opprimer par lui-mme.

Danton, le plus dangereux des ennemis de la patrie, s'il n'en avait t
le plus lche; Danton, mnageant tous les crimes, li  tous les
complots, promettant aux sclrats sa protection, aux patriotes sa
fidlit, habile  expliquer ses trahisons par des prtextes de bien
public,  justifier ses vices par ses dfauts prtendus, faisait
inculper par ses amis, d'une manire insignifiante ou favorable, les
conspirateurs prs de consommer la ruine de la Rpublique, pour avoir
occasion de les dfendre lui-mme, transigeait avec Brissot,
correspondait avec Ronsin, encourageait Hbert, et s'arrangeait  tout
vnement pour profiter galement de leur chute ou de leur succs, et
pour rallier tous les ennemis de la libert contre le gouvernement
rpublicain.

C'est surtout dans ces derniers temps que l'on vit se dvelopper dans
toute son tendue l'affreux systme, ourdi par nos ennemis, de
corrompre la morale publique. Pour mieux y russir, ils s'en taient
eux-mmes tablis les professeurs; ils allaient tout fltrir, tout
confondre, par un mlange odieux de la puret de nos principes avec la
corruption de leurs coeurs.

Tous les fripons avaient usurp une espce de sacerdoce politique, et
rangeaient dans la classe des profanes les fidles reprsentants du
peuple et tous les patriotes. On tremblait alors de proposer une ide
juste; ils avaient interdit au patriotisme l'usage du bon sens: il y
eut un moment o il tait dfendu de s'opposer  la ruine de la patrie,
sous peine de passer pour mauvais citoyen: le patriotisme n'tait plus
qu'un travestissement ridicule ou l'audace de dclamer contre la
Convention. Grce  cette subversion des ides rvolutionnaires,
l'aristocratie, absoute de tous ses crimes, tramait trs
patriotiquement le massacre des reprsentants du peuple et la
rsurrection de la royaut; gorgs des trsors de la tyrannie, les
conjurs prchaient la pauvret; affams d'or et de domination, ils
prchaient l'galit avec insolence pour la faire har; la libert
tait pour eux l'indpendance du crime; la rvolution, un trafic; le
peuple, un instrument; la patrie, une proie. Le peu de bien mme qu'ils
s'efforaient de faire tait un stratagme perfide pour nous faire plus
aisment des maux irrparables. S'ils se montraient quelquefois
svres, c'tait pour acqurir le droit de favoriser les ennemis de la
libert, et de proscrire ses amis. Couverts de tous les crimes, ils
exigeaient des patriotes, non seulement l'infaillibilit, mais la
garantie de tous les caprices de la fortune, afin que personne n'ost
plus servir la patrie. Ils tonnaient contre l'agiotage et partageaient
avec les agioteurs la fortune publique; ils parlaient contre la
tyrannie, pour mieux servir les tyrans. Les tyrans de l'Europe
accusaient, par leur organe, la Convention nationale de tyrannie. On ne
pouvait pas proposer au peuple de rtablir la royaut, ils voulaient le
pousser  dtruire son propre gouvernement; on ne pouvait pas lui dire
qu'il devait appeler ses ennemis, on lui disait qu'il fallait chasser
ses dfenseurs; on ne pouvait pas lui dire de poser les armes, on le
dcourageait par de fausses nouvelles; on comptait pour rien ses
succs, et on exagrait ses checs avec une coupable malignit.

On ne pouvait pas lui dire: Le fils du tyran, ou un autre Bourbon, ou
bien l'un des fils du roi George, te rendrait heureux; mais on lui
disait: Tu es malheureux. On lui traait le tableau de la disette
qu'ils cherchaient eux-mmes  amener; on lui disait que les oeufs, que
le sucre n'taient pas abondants. On ne lui disait pas que sa libert
valait quelque chose; que l'humiliation de ses oppresseurs et tous les
autres effets de la rvolution n'taient pas des biens mprisables;
qu'il combattait encore; que la ruine de ses ennemis pouvait seule
assurer son bonheur...; mais il sentait tout cela. Enfin, ils ne
pouvaient pas asservir le peuple franais par la force ni par son
propre consentement; ils cherchaient  l'enchaner par la subversion,
par la rvolte, par la corruption des moeurs.

Ils ont rig l'immoralit, non seulement en systme, mais en religion;
ils ont cherch  teindre tous les sentiments religieux de la nature
par leurs exemples, autant que par leurs prceptes. Le mchant voudrait
dans son coeur qu'il ne restt pas sur la terre un seul homme de bien,
afin de n'y plus rencontrer un seul accusateur, et de pouvoir y
respirer en paix. Ceux-ci allrent chercher dans les esprits et dans
les coeurs tout ce qui sert d'appui  la morale, pour l'en arracher, et
pour y touffer l'accusateur invisible que la nature y a cach.

Les tyrans, satisfaits de l'audace de leurs missaires, s'empressrent
d'taler aux yeux de leurs sujets les extravagances qu'ils avaient
achetes; et, feignant de croire que c'tait l le peuple franais, ils
semblrent leur dire: "Que gagneriez-vous  secouer notre joug? vous le
voyez, les rpublicains ne valent pas mieux que nous." Les tyrans
ennemis de la France avaient ordonn un plan qui devait, si leurs
esprances avaient t parfaitement remplies, embraser tout  coup
notre Rpublique et lever une barrire insurmontable entre elle et les
autres peuples; les conjurs l'excutrent. Les mmes fourbes qui
avaient invoqu la souverainet du peuple pour gorger la Convention
nationale, allgurent la haine de la superstition pour nous donner la
guerre civile et l'athisme.

Que voulaient-ils, ceux qui, au sein des conspirations dont nous tions
environns, au milieu des embarras d'une telle guerre, au moment o les
torches de la discorde civile fumaient encore, attaqurent tout  coup
tous les cultes par la violence, pour s'riger eux-mmes en aptres
fougueux du nant et en missionnaires fanatiques de l'athisme? Quel
tait le motif de cette grande opration trame dans les tnbres de la
nuit,  l'insu de la Convention nationale, par des prtres, par des
trangers et par des conspirateurs? Etait-ce l'amour de la patrie? La
patrie leur a dj inflig le supplice des tratres. Etait-ce la haine
des prtres? Les prtres taient leurs amis. Etait-ce l'horreur du
fanatisme? C'tait le seul moyen de lui offrir des armes. Etait-ce le
dsir de hter le triomphe de la Raison? Mais on ne cessait de
l'outrager par des violences absurdes et par des extravagances
concertes pour la rendre odieuse: on ne semblait la relguer dans les
temples que pour la bannir de la Rpublique.

On servait la cause des rois ligus contre nous, des rois qui avaient
eux-mmes annonc d'avance ces vnements, et qui s'en prvalaient avec
succs pour exciter contre nous le fanatisme des peuples par des
manifestes et par des prires publiques. Il faut voir avec quelle
sainte colre M. Pitt nous oppose ces faits, et avec quel soin le petit
nombre d'hommes intgres qui existe au parlement d'Angleterre les
rejette sur quelques hommes mprisables, dsavous et punis par vous.

Cependant, tandis que ceux-ci remplissaient leur mission, le peuple
anglais jenait pour expier les pchs pays par M. Pitt, et les
bourgeois de Londres portaient le deuil du culte catholique, comme ils
avaient port celui du roi Capet et de la reine Antoinette.

Admirable politique du ministre de George, qui faisait insulter l'Etre
suprme par ses missaires, et voulait le venger par les baonnettes
anglaises et autrichiennes! J'aime beaucoup la pit des rois, et je
crois fermement  la religion de M. Pitt. Il est certain du moins qu'il
a trouv de bons amis en France; car, suivant tous les calculs de la
prudence humaine, l'intrigue dont je parle devait allumer un incendie
rapide dans toute la Rpublique, et lui susciter de nouveaux ennemis au
dehors.

Heureusement, le gnie du peuple franais, sa passion inaltrable pour
la libert, la sagesse avec laquelle vous avez averti les patriotes de
bonne foi qui pouvaient tre entrans par l'exemple dangereux des
inventeurs hypocrites de cette machination, enfin le soin qu'ont pris
les prtres eux-mmes de dsabuser le peuple sur leur propre compte,
toutes ces causes ont prvenu la plus grande partie des inconvnients
que les conspirateurs en attendaient. C'est  vous de faire cesser les
autres, et de mettre  profit, s'il est possible, la perversit mme de
nos ennemis, pour assurer le triomphe des principes et de la libert.

Ne consultez que le bien de la patrie et les intrts de l'humanit.
Toute institution, toute doctrine qui console et qui lve les mes
doit tre accueillie; rejetez toutes celles qui tendent  les dgrader
et  les corrompre. Ranimez, exaltez tous les sentiments gnreux et
toutes les grandes ides morales qu'on a voulu teindre; rapprochez par
le charme de l'amiti et par le lien de la vertu les hommes qu'on a
voulu diviser. Qui donc t'a donn la mission d'annoncer au peuple que
la Divinit n'existe pas,  toi qui te passionnes pour cette aride
doctrine, et qui ne te passionnas jamais pour la patrie? Quel avantage
trouves-tu  persuader  l'homme qu'une force aveugle prside  ses
destines et frappe au hasard le crime et la vertu, que son me n'est
qu'un souffle lger qui s'teint aux portes du tombeau?

L'ide de son nant lui inspirera-t-elle des sentiments plus purs et
plus levs que celle de son immortalit? Lui inspirera-t-elle plus de
respect pour ses semblables et pour lui-mme, plus de dvouement pour
la patrie, plus d'audace  braver la tyrannie, plus de mpris pour la
mort ou pour la volupt? Vous qui regrettez un ami vertueux, vous aimez
 penser que la plus belle partie de lui-mme a chapp au trpas! Vous
qui pleurez sur le cercueil d'un fils ou d'une pouse, tes-vous
consol par celui qui vous dit qu'il ne reste plus d'eux qu'une vile
poussire? Malheureux qui expirez sous les coups d'un assassin, votre
dernier soupir est un appel  la justice ternelle! L'innocence sur
l'chafaud fait plir le tyran sur son char de triomphe: aurait-elle
cet ascendant, si le tombeau galait l'oppresseur et l'opprim?
Malheureux sophiste! de quel droit viens-tu arracher  l'innocence le
sceptre de la raison, pour le remettre dans les mains du crime, jeter
un voile funbre sur la nature, dsesprer le malheur, rjouir le vice,
attrister la vertu, dgrader l'humanit? Plus un homme est dou de
sensibilit et de gnie, plus il s'attache aux ides qui agrandissent
son tre et qui lvent son coeur; et la doctrine des hommes de cette
trempe devient celle de l'univers. Eh! comment ces ides ne
seraient-elles point des vrits? Je ne conois pas du moins comment la
nature aurait pu suggrer  l'homme des fictions plus utiles que toutes
les ralits; et si l'existence de Dieu, si l'immortalit de l'me
n'taient que des songes, elles seraient encore la plus belle de toutes
les conceptions de l'esprit humain.

Je n'ai pas besoin d'observer qu'il ne s'agit pas ici de faire le
procs  aucune opinion philosophique en particulier, ni de contester
que tel philosophe peut tre vertueux, quelles que soient ses opinions,
et mme en dpit d'elles, par la force d'un naturel heureux ou d'une
raison suprieure. Il s'agit de considrer seulement l'athisme comme
national, et li  un systme de conspiration contre la Rpublique.

Eh! que vous importent  vous, lgislateurs, les hypothses diverses
par lesquelles certains philosophes expliquent les phnomnes de la
nature? Vous pouvez abandonner tous ces objets  leurs disputes
ternelles: ce n'est ni comme mtaphysiciens, ni comme thologiens, que
vous devez les envisager. Aux yeux du lgislateur, tout ce qui est
utile au monde et bon dans la pratique, est la vrit.

L'ide de l'Etre suprme et de l'immortalit de l'me est un rappel
continuel  la justice; elle est donc sociale et rpublicaine. La
Nature a mis dans l'homme le sentiment du plaisir et de la douleur qui
le force  fuir les objets physiques qui lui sont nuisibles, et 
chercher ceux qui lui conviennent. Le chef-d'oeuvre de la socit
serait de crer en lui, pour les choses morales, un instinct rapide
qui, sans le secours tardif du raisonnement, le portt  faire le bien
et  viter le mal; car la raison particulire de chaque homme, gare
par ses passions, n'est souvent qu'un sophiste qui plaide leur cause,
et l'autorit de l'homme peut toujours tre attaque par l'amour-propre
de l'homme. Or, ce qui produit ou remplace cet instinct prcieux, ce
qui supple  l'insuffisance de l'autorit humaine, c'est le sentiment
religieux qu'imprime dans les mes l'ide d'une sanction donne aux
prceptes de la morale par une puissance suprieure  l'homme. Aussi je
ne sache pas qu'aucun lgislateur se soit jamais avis de nationaliser
l'athisme; je sais que les plus sages mmes d'entre eux se sont permis
de mler  la vrit quelques fictions, soit pour frapper l'imagination
des peuples ignorants, soit pour les attacher plus fortement  leurs
institutions. Lycurgue et Solon eurent recours  l'autorit des
oracles; et Socrate lui-mme, pour accrditer la vrit parmi ses
concitoyens, se crut oblig de leur persuader qu'elle lui tait
inspire par un gnie familier.

Vous ne conclurez pas de l sans doute qu'il faille tromper les hommes
pour les instruire, mais seulement que vous tes heureux de vivre dans
un sicle et dans un pays dont les lumires ne vous laissent d'autre
tche  remplir que de rappeler les hommes  la nature et  la vrit.

Vous vous garderez bien de briser le lien sacr qui les unit  l'auteur
de leur tre. Il suffit mme que cette opinion ait rgn chez un
peuple, pour qu'il soit dangereux de la dtruire. Car les motifs des
devoirs et les bases de la moralit s'tant ncessairement lis  celte
ide, l'effacer, c'est dmoraliser le peuple. Il rsulte du mme
principe qu'on ne doit jamais attaquer un culte tabli qu'avec prudence
et avec une certaine dlicatesse, de peur qu'un changement subit et
violent ne paraisse une atteinte porte  la morale, et une dispense de
la probit mme. Au reste, celui qui peut remplacer la Divinit dans le
systme de la vie sociale est  mes yeux un prodige de gnie; celui
qui, sans l'avoir remplace, ne songe qu' la bannir de l'esprit des
hommes, me parat un prodige de stupidit ou de perversit.

Qu'est-ce que les conjurs avaient mis  la place de ce qu'ils
dtruisaient? Rien, si ce n'est le chaos, le vide et la violence. Ils
mprisaient trop le peuple pour prendre la peine de le persuader; au
lieu de l'clairer, ils ne voulaient que l'irriter, l'effaroucher ou le
dpraver.

Si les principes que j'ai dvelopps jusqu'ici sont des erreurs, je me
trompe du moins avec tout ce que le monde rvre: prenons ici les
leons de l'histoire. Remarquez, je vous prie, comment les hommes qui
ont influ sur la destine des Etats furent dtermins vers l'un ou
l'autre des deux systmes opposs par leur caractre personnel et par
la nature mme de leurs vues politiques. Voyez-vous avec quel art
profond Csar, plaidant dans le snat romain en faveur des complices de
Catilina, s'gare dans une digression contre le dogme de l'immortalit
de l'me, tant ces ides lui paraissent propres  teindre dans le
coeur des juges l'nergie de la vertu, tant la cause du crime lui
parat lie  celle de l'athisme. Cicron, au contraire, invoquait
contre les tratres et le glaive des lois et la foudre des dieux.
Socrate mourant entretient ses amis de l'immortalit de l'me. Lonidas
aux Thermopyles, soupant avec ses compagnons d'armes, au moment
d'excuter le dessein le plus hroque que la vertu humaine ait jamais
conu, les invite pour le lendemain  un autre banquet dans une vie
nouvelle. Il y a loin de Socrate  Chaumette, et de Lonidas au Pre
Duchesne. Un grand homme, un vritable hros s'estime trop lui-mme
pour se complaire dans l'ide de son anantissement. Un sclrat,
mprisable  ses propres yeux, horrible  ceux d'autrui, sent que la
nature ne peut lui faire de plus beau prsent que le nant.

Caton ne balana point entre Epicure et Znon. Brutus et les illustres
conjurs qui partagrent ses prils et sa gloire appartenaient aussi 
cette secte sublime de stociens, qui eut des ides si hautes de la
dignit de l'homme, qui poussa si loin l'enthousiasme de la vertu, et
qui n'outra que l'hrosme. Le stocisme enfanta des mules de Brutus
et de Caton jusque dans les sicles affreux qui suivirent la perte de
la libert romaine. Le stocisme sauva l'honneur de la nature humaine
dgrade par les vices des successeurs de Csar et surtout par la
patience des peuples. La secte picurienne revendiquait sans doute tous
les sclrats qui opprimrent leur patrie, et tous les lches qui la
laissrent opprimer. Aussi, quoique le philosophe dont elle portait le
nom ne ft pas personnellement un homme mprisable, les principes de
son systme, interprts par la corruption, amenrent des consquences
si funestes que l'antiquit elle-mme la fltrit par la dnomination de
_troupeau d'Epicure_; et comme dans tous les temps le coeur humain est
au fond le mme, et que le mme instinct ou le mme systme politique a
command aux hommes la mme marche, il sera facile d'appliquer les
observations que je viens de faire, au moment actuel, et mme au temps
qui a prcd immdiatement notre rvolution. Il est bon de jeter un
coup d'oeil sur ce temps, ne ft-ce que pour pouvoir expliquer une
partie des phnomnes qui ont clat depuis.

Ds longtemps les observateurs clairs pouvaient apercevoir quelques
symptmes de la rvolution actuelle. Tous les vnements importants y
tendaient; les causes mmes des particuliers susceptibles de quelque
clat s'attachaient  une intrigue politique. Les hommes de lettres
renomms, en vertu de leur influence sur l'opinion, commenaient  en
obtenir quelqu'une dans les affaires. Les plus ambitieux avaient form
ds lors une espce de coalition qui augmentait leur importance; ils
semblaient s'tre partags en deux sectes, dont l'une dfendait
btement le clerg et le despotisme. La plus puissante et la plus
illustre tait celle qui fut connue sous le nom d'encyclopdistes. Elle
renfermait quelques hommes estimables et un plus grand nombre de
charlatans ambitieux. Plusieurs de ses chefs taient devenus des
personnages considrables dans l'Etat: quiconque ignorerait son
influence et sa politique n'aurait pas une ide complte de la prface
de notre rvolution. Cette secte, en matire de politique, resta
toujours au-dessous des droits du peuple; en matire de morale, elle
alla beaucoup au del de la destruction des prjugs religieux. Ses
coryphes dclamaient quelquefois contre le despotisme, et ils taient
pensionns par les despotes; ils faisaient tantt des livres contre la
cour, et tantt des ddicaces aux rois, des discours pour les
courtisans, et des madrigaux pour les courtisanes; ils taient fiers
dans leurs crits, et rampants dans les antichambres. Cette secte
propagea avec beaucoup de zle l'opinion du matrialisme, qui prvalut
parmi les grands et parmi les beaux esprits. On lui doit en grande
partie cette espce de philosophie pratique qui, rduisant l'gosme en
systme, regarde la socit humaine comme une guerre de ruse, le succs
comme la rgle du juste et de l'injuste, la probit comme une affaire
de got ou de biensance, le monde comme le patrimoine des fripons
adroits. J'ai dit que ses coryphes taient ambitieux; les agitations
gui annonaient un grand changement dans l'ordre politique des choses
avaient pu tendre leurs vues. On a remarqu que plusieurs d'entre eux
avaient des liaisons intimes avec la maison d'Orlans, et la
Constitution anglaise tait, suivant eux, le chef-d'oeuvre de la
politique et le maximum du bonheur social.

Parmi ceux qui, du temps dont je parle, se signalrent dans la carrire
des lettres et de la philosophie, un homme* [* Jean-Jacques Rousseau.],
par l'lvation de son me et par la grandeur de son caractre, se
montra digne du ministre de prcepteur du genre humain. Il attaqua la
tyrannie avec franchise; il parla avec enthousiasme de la divinit; son
loquence mle et probe peignit en traits de flamme les charmes de la
vertu; elle dfendit ces dogmes consolateurs que la raison donne pour
appui au coeur humain; la puret de sa doctrine, puise dans la nature
et dans la haine profonde du vice, autant que son mpris invincible
pour les sophistes intrigants qui usurpaient le nom de philosophes, lui
attira la haine et la perscution de ses rivaux et de ses faux amis.
Ah! s'il avait t tmoin de cette rvolution dont il fut le prcurseur
et qui l'a port au Panthon, qui peut douter que son me gnreuse et
embrass avec transport la cause de la justice et de l'galit? Mais
qu'ont fait pour elle ses lches adversaires? Ils ont combattu la
rvolution, ds le moment qu'ils ont craint qu'elle n'levt le peuple
au-dessus de toutes les vanits particulires; les uns ont employ leur
esprit  frelater les principes rpublicains et  corrompre l'opinion
publique; ils se sont prostitus aux factions, et surtout au parti
d'Orlans; les autres se sont renferms dans une lche neutralit. Les
hommes de lettres en gnral se sont dshonors dans cette rvolution;
et,  la honte ternelle de l'esprit, la raison du peuple en a fait
seule tous les frais.

Hommes petits et vains, rougissez, s'il est possible. Les prodiges qui
ont immortalis cette poque de l'histoire humaine ont t oprs sans
vous et malgr vous; le bon sens sans intrigue, et le gnie sans
instruction, ont port la France  ce degr d'lvation qui pouvante
votre bassesse et qui crase votre nullit. Tel artisan s'est montr
habile dans la connaissance des droits de l'homme, quand tel faiseur de
livres, presque rpublicain en 1788, dfendait stupidement la cause des
rois en 1793. Tel laboureur rpandait la lumire de la philosophie dans
les campagnes, quand l'acadmicien Condorcet, jadis grand gomtre,
dit-on, au jugement des littrateurs, et grand littrateur au dire des
gomtres, depuis conspirateur timide, mpris de tous les partis,
travaillait sans cesse  l'obscurcir par le perfide fatras de ses
rapsodies mercenaires.

Vous avez dj t frapps, sans doute, de la tendresse avec laquelle
tant d'hommes qui ont trahi leur patrie ont caress les opinions
sinistres que je combats. Que de rapprochements curieux peuvent
s'offrir encore  vos esprits! Nous avons entendu, qui croirait  cet
excs d'impudeur? nous avons entendu dans une socit populaire le
tratre Guadet dnoncer un citoyen pour avoir prononc le nom de la
Providence. Nous avons entendu, quelque temps aprs, Hbert en accuser
un autre pour avoir crit contre l'athisme. N'est-ce pas Vergniaud et
Gensonn qui, en votre prsence mme, et  votre tribune, prorrent
avec chaleur pour bannir du prambule de la Constitution le nom de
l'Etre suprme que vous y avez plac? Danton, qui souriait de piti aux
mots de vertu, de gloire, de postrit; Danton, dont le systme tait
d'avilir ce qui peut lever l'me; Danton, qui tait froid et muet dans
les plus grands dangers de la libert, parla aprs eux avec beaucoup de
vhmence en faveur de la mme opinion. D'o vient ce singulier accord
de principe entre tant d'hommes qui paraissaient diviss? Faut-il
l'attribuer simplement au soin que prenaient les dserteurs de la cause
du peuple, de chercher  couvrir leur dfection par une affectation de
zle contre ce qu'ils appelaient les prjugs religieux, comme s'ils
avaient voulu compenser leur indulgence pour l'aristocratie et la
tyrannie par la guerre qu'ils dclaraient  la Divinit?

Non, la conduite de ces personnages artificieux tenait sans doute  des
vues politiques plus profondes; ils sentaient que, pour dtruire la
libert, il fallait favoriser par tous les moyens tout ce qui tend 
justifier l'gosme,  desscher le coeur et  effacer l'ide de ce
beau moral, qui est la seule rgle sur laquelle la raison publique juge
les dfenseurs et les ennemis de l'humanit. Ils embrassaient avec
transport un systme qui, confondant la destine des bons et des
mchants, ne laisse entre eux d'autre diffrence que les faveurs
incertaines de la fortune, ni d'autre arbitre que le droit du plus fort
ou du plus rus.

Vous tendez  un but bien diffrent; vous suivrez donc une politique
contraire. Mais ne craignons-nous pas de rveiller le fanatisme et de
donner un avantage  l'aristocratie? Non: si nous adoptons le parti que
la sagesse indique, il nous sera facile d'viter cet cueil.

Ennemis du peuple, qui que vous soyez, jamais la Convention nationale
ne favorisera votre perversit. Aristocrates, de quelques dehors
spcieux que vous vouliez vous couvrir aujourd'hui, en vain
chercheriez-vous  vous prvaloir de notre censure contre les auteurs
d'une trame criminelle, pour accuser les patriotes sincres que la
seule haine du fanatisme peut avoir entrans  des dmarches
indiscrtes. Vous n'avez pas le droit d'accuser; et la justice
nationale, dans ces orages excits par les factions, sait discerner les
erreurs des conspirations: elle saisira, d'une main sre, tous les
intrigants pervers, et ne frappera pas un seul homme de bien.

Fanatiques, n'esprez rien de nous. Rappeler les hommes au culte pur de
l'Etre suprme, c'est porter un coup mortel au fanatisme. Toutes les
fictions disparaissent devant la Vrit et toutes les folies tombent
devant la Raison. Sans contrainte, sans perscution, toutes les sectes
doivent se confondre d'elles-mmes dans la religion universelle de la
Nature. Nous vous conseillerons donc de maintenir les principes que
vous avez manifests jusqu'ici. Que la libert des cultes soit
respecte, pour le triomphe mme de la raison; mais qu'elle ne trouble
point l'ordre public, et qu'elle ne devienne point un moyen de
conspiration. Si la malveillance contre-rvolutionnaire se cachait sous
ce prtexte, rprimez-la; et reposez-vous du reste sur la puissance des
principes et sur la force mme des choses.

Prtres ambitieux, n'attendez donc pas que nous travaillions  rtablir
votre empire; une telle entreprise serait mme au-dessus de notre
puissance. Vous vous tes tus vous-mmes, et on ne revient pas plus 
la vie morale qu' l'existence physique.

Et, d'ailleurs, qu'y a-t-il entre les prtres et Dieu? Les prtres sont
 la morale ce que les charlatans sont  la mdecine. Combien le Dieu
de la nature est diffrent du Dieu des prtres! Il ne connat rien de
si ressemblant  l'athisme que les religions qu'ils ont faites. A
force de dfigurer l'Etre suprme, ils l'ont ananti autant qu'il tait
en eux; ils en ont fait tantt un globe de feu, tantt un boeuf, tantt
un arbre, tantt un homme, tantt un roi. Les prtres ont cr Dieu 
leur image: ils l'ont fait jaloux, capricieux, avide, cruel,
implacable. Ils l'ont trait comme jadis les maires du palais
traitrent les descendants de Clovis, pour rgner sous son nom et se
mettre  sa place. Ils l'ont relgu dans le ciel comme dans un palais,
et ne l'ont appel sur la terre que pour demander  leur profit des
dmes, des richesses, des honneurs, des plaisirs et de la puissance. Le
vritable prtre de l'Etre suprme, c'est la Nature; son temple,
l'univers; son culte, la vertu; ses ftes, la joie d'un grand peuple
rassembl sous ses yeux pour resserrer les doux noeuds de la fraternit
universelle, et pour lui prsenter l'hommage des coeurs sensibles et
purs.

Prtres, par quel titre avez-vous prouv votre mission? Avez-vous t
plus justes, plus modestes, plus amis de la vrit que les autres
hommes? Avez-vous chri l'galit, dfendu les droits des peuples,
abhorr le despotisme et abattu la tyrannie? C'est vous qui avez dit
aux rois: _Vous tes les images de Dieu sur la terre; c'est de lui seul
que vous tenez votre puissance_. Et les rois vous ont rpondu: _Oui,
vous tes vraiment les envoys de Dieu; unissons-nous pour partager les
dpouilles et les adorations des mortels_. Le sceptre et l'encensoir
ont conspir pour dshonorer le ciel et pour usurper la terre.

Laissons les prtres, et retournons  la divinit. Attachons la morale
 des bases ternelles et sacres; inspirons  l'homme ce respect
religieux pour l'homme, ce sentiment profond de ses devoirs, qui est la
seule garantie du bonheur social; nourrissons-le par toutes nos
institutions; que l'ducation publique soit surtout dirige vers ce
but. Vous lui imprimerez sans doute un grand caractre, analogue  la
nature de notre gouvernement et  la sublimit des destines de la
Rpublique. Vous sentirez la ncessit de la rendre commune et gale
pour tous les Franais. Il ne s'agit plus de former des _messieurs_,
mais des citoyens: la patrie a seule droit d'lever ses enfants; elle
ne peut confier ce dpt  l'orgueil des familles, ni aux prjugs des
particuliers, aliments ternels de l'aristocratie et d'un fdralisme
domestique, qui rtrcit les mes en les isolant, et dtruit, avec
l'galit, tous les fondements de l'ordre social. Mais ce grand objet
est tranger  la discussion actuelle.

Il est cependant une sorte d'institution qui doit tre considre comme
une partie essentielle de l'ducation publique, et qui appartient
ncessairement au sujet de ce rapport: je veux parler des ftes
nationales.

Rassemblez les hommes, vous les rendrez meilleurs; car les hommes
rassembls chercheront  se plaire, et ils ne pourront se plaire que
par les choses qui les rendent estimables. Donnez  leur runion un
grand motif moral et politique, et l'amour des choses honntes entrera
avec le plaisir dans tous les coeurs; car les hommes ne se voient pas
sans plaisir.

L'homme est le plus grand objet qui soit dans la nature; et le plus
magnifique de tous les spectacles, c'est celui d'un grand peuple
assembl. On ne parle jamais sans enthousiasme des ftes nationales de
la Grce: cependant elles n'avaient gure pour objet que des jeux o
brillaient la force du corps, l'adresse, ou tout au plus le talent des
potes et des orateurs. Mais la Grce tait l; on voyait un spectacle
plus grand que les jeux: c'taient les spectateurs eux-mmes; c'tait
le peuple vainqueur de l'Asie, que les vertus rpublicaines avaient
lev quelquefois au-dessus de l'humanit; on voyait les grands hommes
qui avaient sauv et illustr la patrie: les pres montraient  leurs
fils Miltiade, Aristide, Epaminondas, Timolon, dont la seule prsence
tait une leon vivante de magnanimit, de justice et de patriotisme.

Combien il serait facile au peuple franais de donner  ces assembles
un objet plus tendu et un plus grand caractre! Un systme de ftes
nationales bien entendu serait  la fois le plus doux lien de
fraternit et le plus puissant moyen de rgnration.

Ayez des ftes gnrales et plus solennelles pour toute la Rpublique;
ayez des ftes particulires et pour chaque lieu, qui soient des jours
de repos, et qui remplacent ce que les circonstances ont dtruit.

Que toutes tendent  rveiller les sentiments gnreux qui font le
charme et l'ornement de la vie humaine, l'enthousiasme de la libert,
l'amour de la patrie, le respect des lois. Que la mmoire des tyrans et
des tratres y soit voue  l'excration; que celle des hros de la
libert et des bienfaiteurs de l'humanit y reoive le juste tribut de
la reconnaissance publique; qu'elles puisent leur intrt et leurs noms
mme dans les vnements immortels de notre rvolution, et dans les
objets les plus sacrs et les plus chers au coeur de l'homme; qu'elles
soient embellies et distingues par les emblmes analogues  leur objet
particulier. Invitons  nos ftes, et la nature, et toutes les vertus;
que toutes soient clbres sous les auspices de l'Etre suprme;
qu'elles lui soient consacres; qu'elles s'ouvrent et qu'elles
finissent par un hommage  sa puissance et  sa bont.

Tu donneras ton nom sacr  l'une de nos plus belles ftes,  toi,
fille de la Nature, mre du bonheur et de la gloire, toi seule lgitime
souveraine du monde, dtrne par le crime, toi  qui le peuple
franais a rendu ton empire, et qui lui donnes en change une patrie et
des moeurs, auguste Libert! tu partageras nos sacrifices avec ta
compagne immortelle, la douce et sainte Egalit. Nous fterons
l'Humanit, l'Humanit avilie et foule aux pieds par les ennemis de la
Rpublique franaise. Ce sera un beau jour que celui o nous
clbrerons la fte du genre humain; c'est le banquet fraternel et
sacr, o, du sein de la victoire, le peuple franais invitera la
famille immense dont seul il dfend l'honneur et les imprescriptibles
droits. Nous clbrerons aussi tous les grands hommes, de quelque temps
et de quelque pays que ce soit, qui ont affranchi leur patrie du joug
des tyrans, et qui ont fond la libert par de sages lois. Vous ne
serez point oublis, illustres martyrs de la Rpublique franaise! Vous
ne serez point oublis, hros morts en combattant pour elle! Qui
pourrait oublier les hros de ma patrie? La France leur doit la
libert, l'univers leur devra la sienne. Que l'univers clbre bientt
leur gloire en jouissant de leurs bienfaits! Combien de traits
hroques confondus dans la foule des grandes actions que la libert a
comme prodigues parmi nous! Combien de noms dignes d'tre inscrits
dans les fastes de l'histoire demeurent ensevelis dans l'obscurit!
Mnes inconnus et rvrs, si vous chappez  la clbrit, vous
n'chapperez point  notre tendre reconnaissance.

Qu'ils tremblent, tous les tyrans arms contre la libert, s'il en
existe encore alors! Qu'ils tremblent le jour o les Franais viendront
sur vos tombeaux jurer de vous imiter! Jeunes Franais, entendez-vous
l'immortel Bara qui, du sein du Panthon, vous appelle  la gloire?
Venez rpandre des fleurs sur sa tombe sacre. Bara, enfant hroque,
tu nourrissais ta mre et tu mourus pour ta patrie! Bara, tu as dj
reu le prix de ton hrosme; la patrie a adopt ta mre; la patrie,
touffant les factions criminelles, va s'lever triomphante sur les
ruines des vices et des trnes. O Bara, tu n'as pas trouv de modle
dans l'antiquit, mais tu as trouv parmi nous des mules de ta vertu.

Par quelle fatalit ou par quelle ingratitude a-t-on laiss dans
l'oubli un hros plus jeune encore et digne des hommages de la
postrit? Les Marseillais rebelles, rassembls sur les bords de la
Durance, se prparaient  passer cette rivire pour aller gorger les
patriotes faibles et dsarms de ces malheureuses contres; une troupe
peu nombreuse de rpublicains, runis de l'autre ct, ne voyait
d'autre ressource que de couper les cbles des pontons qui taient au
pouvoir de leurs ennemis: mais tenter une telle entreprise en prsence
des bataillons nombreux qui couvraient l'autre rive, et  la porte de
leurs fusils, paraissait une entreprise chimrique aux plus hardis.
Tout  coup un enfant de treize ans s'lance sur une hache; il vole au
bord du fleuve, et frappe le cble de toute sa force. Plusieurs
dcharges de mousqueterie sont diriges contre lui; il continue de
frapper  coups redoubls; enfin, il est atteint d'un coup mortel; il
s'crie: _Je meurs, cela m'est gal; c'est pour la libert_. Il tombe;
il est mort... Respectable enfant, que la patrie s'enorgueillisse de
t'avoir donn le jour! Avec quel orgueil la Grce et Rome auraient
honor ta mmoire, si elles avaient produit un hros tel que toi!

Citoyens, portons en pompe ses cendres au temple de la gloire; que la
Rpublique en deuil les arrose de larmes amres! Non, ne le pleurons
pas; imitons-le, vengeons-le par la ruine de tous les ennemis de notre
Rpublique*. [*Le nom de ce hros est Agricol Viala. Il faut apprendre
ici  la Rpublique entire deux traits d'une nature bien diffrente.
Quand la mre du jeune Viala apprit la mort de son fils, sa douleur fut
aussi profonde qu'elle tait juste. Mais, lui dit-on, il est mort pour
la patrie! _Ah! c'est vrai_, dit-elle, _il est mort pour la patrie_. Et
ses larmes se schrent. L'autre fait, c'est que les Marseillais
rebelles, ayant pass la Durance, eurent la lchet d'insulter aux
restes du jeune hros, et jetrent son corps dans les flots. (_Note de
Robespierre_.)]

Toutes les vertus se disputent le droit de prsider  nos ftes.
Instituons la fte de la Gloire, non de celle qui ravage et opprime le
monde, mais de celle qui l'affranchit, qui l'claire et qui le console;
de celle qui, aprs la patrie, est la premire idole des coeurs
gnreux. Instituons une fte plus touchante: la fte du Malheur. Les
esclaves adorent la fortune et le pouvoir; nous, honorons le malheur,
le malheur que l'humanit ne peut entirement bannir de la terre, mais
qu'elle console et soulage avec respect. Tu obtiendras aussi cet
hommage,  toi qui jadis unissais les hros et les sages, toi qui
multiplies les forces des amis de la patrie, et dont les mchants, lis
par le crime, ne connurent jamais que le simulacre imposteur, divine
Amiti, tu retrouveras chez les Franais rpublicains ta puissance et
tes autels.

Pourquoi ne rendrions-nous pas le mme honneur au pudique et gnreux
amour,  la foi conjugale,  la tendresse paternelle,  la pit
filiale? Nos ftes, sans doute, ne seront ni sans intrt, ni sans
clat. Vous y serez, braves dfenseurs de la patrie, que dcorent de
glorieuses cicatrices. Vous y serez, vnrables vieillards, que le
bonheur prpar  votre postrit doit consoler d'une longue vie passe
sous le despotisme. Vous y serez, tendres lves de la Patrie, qui
croissez pour tendre sa gloire et pour recueillir le fruit de ses
travaux.

Vous y serez, jeunes citoyennes,  qui la victoire doit ramener bientt
des frres et des amants dignes de vous. Vous y serez, mres de
famille, dont les poux et les fils lvent des trophes  la
Rpublique avec les dbris des trnes. O femmes franaises, chrissez
la libert achete au prix de leur sang; servez-vous de votre empire
pour tendre celui de la vertu rpublicaine! O femmes franaises, vous
tes dignes de l'amour et du respect de la terre! Qu'avez-vous  envier
aux femmes de Sparte? Comme elles, vous avez donn le jour  des hros;
comme elles, vous les avez dvous, avec un abandon sublime,  la
Patrie.

Malheur  celui qui cherche  teindre ce sublime enthousiasme, et 
touffer, par de dsolantes doctrines, cet instinct moral du peuple,
qui est le principe de toutes les grandes actions! C'est  vous,
reprsentants du peuple, qu'il appartient de faire triompher les
vrits que nous venons de dvelopper. Bravez les clameurs insenses de
l'ignorance prsomptueuse ou de la perversit hypocrite. Quelle est
donc la dpravation dont nous tions environns, s'il nous a fallu du
courage pour les proclamer? La postrit pourra-t-elle croire que les
factions vaincues avaient port l'audace jusqu' nous accuser de
modrantisme et d'aristocratie, pour avoir rappel l'ide de la
divinit et de la morale? Croira-t-elle qu'on ait os dire, jusque dans
cette enceinte, que nous avions par l recul la raison humaine de
plusieurs sicles? Ils invoquaient la raison, les monstres qui
aiguisaient contre vous leurs poignards sacrilges!

Tous ceux qui dfendaient vos principes et votre dignit devaient tre
aussi sans doute les objets de leur fureur. Ne nous tonnons pas si
tous les sclrats ligus contre vous semblent vouloir nous prparer la
cigu. Mais, avant de la boire, nous sauverons la patrie. Le vaisseau
qui porte la fortune de la Rpublique n'est pas destin  faire
naufrage; il vogue sous vos auspices, et les temptes seront forces 
le respecter.

Asseyez-vous donc tranquillement sur les bases immuables de la justice,
et ravivez la morale publique. Tonnez sur la tte des coupables, et
lancez la foudre sur tous vos ennemis. Quel est l'insolent qui, aprs
avoir ramp aux pieds d'un roi, ose insulter  la majest du peuple
franais dans la personne de ses reprsentants? Commandez  la
victoire, mais replongez surtout le vice dans le nant. Les ennemis de
la Rpublique sont tous les hommes corrompus.

Le patriote n'est autre chose qu'un homme probe et magnanime dans toute
la force de ce terme. C'est peu d'anantir les rois, il faut faire
respecter  tous les peuples le caractre du peuple franais. C'est en
vain que nous porterions au bout de l'univers la renomme de nos armes,
si toutes les passions dchirent impunment le sein de la patrie.
Dfions-nous de l'ivresse mme des succs. Soyons terribles dans les
revers, modestes dans nos triomphes, et fixons au milieu de nous la
paix et le bonheur par la sagesse et par la morale. Voil le vritable
but de nos travaux; voil la tche la plus hroque et la plus
difficile. Nous croyons concourir  ce but, en vous proposant le dcret
suivant:


DECRET


_Article Premier_.


Le Peuple franais reconnat l'existence de l'Etre suprme, et
l'immortalit de l'me.


II.


Il reconnat que le culte digne de l'Etre suprme est la pratique des
devoirs de l'homme.


III.


Il met au premier rang de ces devoirs de dtester la mauvaise foi et la
tyrannie, de punir les tyrans et les tratres, de secourir les
malheureux, de respecter les faibles, de dfendre les opprims, de
faire aux autres tout le bien qu'on peut, et de n'tre injuste envers
personne.


IV.


Il sera institu des ftes pour rappeler l'homme  la pense de la
Divinit et  la dignit de son tre.


V.


Elles emprunteront leurs noms des vnements glorieux de notre
Rvolution, des vertus les plus chres et les plus utiles  l'homme,
des plus grands bienfaits de la nature.


VI.


La Rpublique franaise clbrera tous les ans les ftes du 14 juillet
1789, du 10 aot 1792, du 21 janvier 1793, du 31 mai 1793.


VII.


Elle clbrera, aux jours de dcadi, les ftes dont l'numration suit:


A l'Etre suprme et  la Nature. Au Genre humain. Au Peuple franais.
Aux bienfaiteurs de l'humanit. Aux Martyrs de la libert. A la Libert
et  l'Egalit. A la Rpublique. A la libert du monde. A l'amour de la
patrie. A la haine des tyrans et des tratres. A la Vrit. A la
Justice. A la Pudeur. A la Gloire et  l'Immortalit. A l'Amiti. A la
Frugalit. Au Courage. A la Bonne Foi. A l'Hrosme. Au
Dsintressement. Au Stocisme. A l'Amour. A la Foi conjugale. A
l'Amour paternel. A la Tendresse maternelle. A la Pit filiale. A
l'Enfance. A la Jeunesse. A l'Age viril. A la Vieillesse. Au Malheur. A
l'Agriculture. A l'Industrie. A nos Aeux. A la Postrit. Au Bonheur.


VIII.


Les Comits de salut public et d'instruction publique sont chargs de
prsenter un plan d'organisation de ces ftes.


IX.


La Convention nationale appelle tous les talents dignes de servir la
cause de l'humanit  l'honneur de concourir  leur tablissement par
des hymnes et des chants civiques, et par tous les moyens qui peuvent
contribuer  leur embellissement et  leur utilit.


X.


Le Comit de salut public distinguera les ouvrages qui lui paratront
les plus propres  remplir cet objet, et rcompensera leurs auteurs.


XI.


La libert des cultes est maintenue conformment au dcret du 18
frimaire.


XII.


Tout rassemblement aristocratique et contraire  l'ordre public sera
rprim.


XIII.


En cas de troubles, dont un culte quelconque serait l'occasion ou le
motif, ceux qui les exciteraient par des prdications fanatiques ou par
des insinuations contre-rvolutionnaires, ceux qui les provoqueraient
par des violences injustes et gratuites, seront galement punis selon
la rigueur des lois.


XIV.


Il sera fait un rapport particulier sur les dispositions de dtail
relatives au prsent dcret.


XV.


Il sera clbr, le 20 prairial prochain, une fte nationale en
l'honneur de l'Etre suprme.



      *      *      *      *      *      *      *      *      *



_Discours du 8 Thermidor_ (27 juillet 1794)




Note: transcrit en franais moderne


Note: On ne connat pas le discours tel que Robespierre l'a prononc 
la Convention, puis aux Jacobins. A cause des vnements du 9
Thermidor, les journaux ne purent ou ne voulurent pas le publier in
extenso, et le manuscrit lu  la Convention et aux Jacobins a disparu
dans la tourmente. Le discours a t imprim, par ordre de la
Convention le 30 Thermidor,  partir d'un brouillon manuscrit saisi
dans les papiers de Robespierre. Certaines parties du texte ont t
omises par les Thermidoriens; Ernest Hamel, qui a pu lire ce manuscrit
(aujourd'hui introuvable), a signal ces omissions. Le brouillon
manuscrit prsente de nombreuses ratures et rptitions.




Discours du 8 Thermidor (27 juillet 1794)



Citoyens,


Que d'autres vous tracent des tableaux flatteurs; je viens vous dire
des vrits utiles. Je ne viens point raliser des terreurs ridicules
rpandues par la perfidie; mais je veux touffer, s'il est possible,
les flambeaux de la discorde par la seule force de la vrit. Je vais
dvoiler des abus qui tendent  la ruine de la patrie et que votre
probit seule peut rprimer (1). Je vais dfendre devant vous votre
autorit outrage et la libert viole. Si je vous dis aussi quelque
chose des perscutions dont je suis l'objet, vous ne men ferez point un
crime; vous n'avez rien de commun avec les tyrans que vous combattez
(2). Les cris de l'innocence outrage n'importunent point votre
oreille, et vous n'ignorez pas que cette cause ne vous est point
trangre.

Les rvolutions qui, jusqu' nous, ont chang la face des empires,
n'ont eu pour objet qu'un changement de dynastie, ou le passage du
pouvoir d'un seul  celui de plusieurs (3). La rvolution franaise est
la premire qui ait t fonde sur la thorie des droits de l'humanit,
et sur les principes de la justice (4). Les autres rvolutions
n'exigeaient que de l'ambition: la ntre impose des vertus. L'ignorance
et la force les ont absorbes dans un despotisme nouveau: la ntre,
mane de la justice, ne peut se reposer que dans son sein. La
Rpublique, amene insensiblement par la force des choses et par la
lutte des amis de la libert contre les conspirations toujours
renaissantes, s'est glisse, pour ainsi dire,  travers toutes les
factions; mais elle a trouv leur puissance organise autour d'elle, et
tous les moyens d'influence dans leurs mains; aussi n'a-t-elle cess
d'tre perscute ds sa naissance, dans la personne de tous les hommes
de bonne foi qui combattaient pour elle; c'est que, pour conserver
l'avantage de leur position, les chefs des factions et leurs agents ont
t forcs de se cacher sous la forme de la Rpublique. Prcy  Lyon,
et Brissot  Paris, criaient _Vive la Rpublique!_ Tous les conjurs
ont mme adopt, arec plus d'empressement qu'aucun autre, toutes les
formules, tous les mots de ralliement du patriotisme. L'Autrichien,
dont le mtier tait de combattre la rvolution; l'Orlanais, dont le
rle tait de jouer le patriotisme, se trouvrent sur la mme ligne; et
l'un et l'autre ne pouvaient plus tre distingus du rpublicain. Ils
ne combattirent pas nos principes, ils les corrompirent; ils ne
blasphmrent point contre la rvolution, ils tchrent de la
dshonorer, sous le prtexte de la servir; ils dclamrent contre les
tyrans, et conspirrent pour la tyrannie; ils lourent la Rpublique,
et calomnirent les rpublicains (5). Les amis de la libert cherchent
 renverser la puissance des tyrans par la force de la vrit: les
tyrans cherchent  dtruire les dfenseurs de la libert par la
calomnie; ils donnent le nom de tyrannie  l'ascendant mme des
principes de la vrit. Quand ce systme a pu prvaloir, la libert est
perdue; il n'y a de lgitime que la perfidie, et de criminel que la
vertu; car il est dans la nature mme des choses qu'il existe une
influence partout o il y a des hommes rassembls, celle de la tyrannie
ou celle de la raison. Lorsque celle-ci est proscrite comme un crime,
la tyrannie rgne; quand les bons citoyens sont condamns au silence,
il faut bien que les sclrats dominent.

Ici j'ai besoin d'pancher mon coeur; vous avez besoin aussi d'entendre
la vrit. Ne croyez pas que je vienne ici intenter aucune accusation;
un soin plus pressant m'occupe, et je ne me charge pas des devoirs
d'autrui: il est tant de dangers imminents, que cet objet n'a plus
qu'une importance secondaire. Je viens, s'il est possible, dissiper de
cruelles erreurs; je viens touffer les horribles ferments de discorde
dont on veut embraser ce temple de la libert et la Rpublique entire;
je viens dvoiler des abus qui tendent  la ruine de la patrie, et que
votre probit seule peut rprimer. Si je vous dis aussi quelque chose
des perscutions dont je suis l'objet, vous ne m'en ferez point un
crime; vous n'avez rien de commun avec les tyrans qui me poursuivent;
les cris de l'innocence opprime ne sont point trangers  vos coeurs;
vous ne mprisez point la justice et l'humanit, et vous n'ignorez pas
que ces trames ne sont point trangres  votre cause et  celle de la
patrie (6).

Eh! quel est donc le fondement de cet odieux systme de terreur et de
calomnies? A qui devons-nous tre redoutables, ou des ennemis ou des
amis de la Rpublique? Est-ce aux tyrans et aux fripons qu'il
appartient de nous craindre, ou bien aux gens de bien et aux patriotes?
Nous, redoutables aux patriotes! nous qui les avons arrachs des mains
de toutes les factions conjures contre eux! nous qui tous les jours
les disputons, pour ainsi dire, aux intrigants hypocrites qui osent les
opprimer encore! nous qui poursuivons les sclrats qui cherchent 
prolonger leurs malheurs en nous trompant par d'inextricables
impostures! Nous, redoutables  la Convention nationale! Et que
sommes-nous sans elle? et qui a dfendu la Convention nationale au
pril de sa vie? qui s'est dvou pour sa conservation, quand des
factions excrables conspiraient sa ruine  la face de la France? qui
s'est dvou pour sa gloire, quand les vils suppts de la tyrannie
prchaient en son nom l'athisme et l'immoralit; quand tant d'autres
gardaient un silence criminel sur les forfaits de leurs complices, et
semblaient attendre le signal du carnage pour se baigner dans le sang
des reprsentants du peuple; quand la vertu mme se taisait, pouvante
de l'horrible ascendant qu'avait pris le crime audacieux? Et  qui
taient destins les premiers coups des conjurs? contre qui Simon
conspirait-il au Luxembourg? Quelles taient les victimes dsignes par
Chaumette et par Ronsin? Dans quels lieux la bande des assassins
devait-elle marcher d'abord en ouvrant les prisons? Quels sont les
objets des calomnies et des attentais des tyrans arms contre la
Rpublique? N'y a-t-il aucun poignard pour nous dans les cargaisons que
l'Angleterre envoie  ses complices en France et  Paris? C'est nous
qu'on assassine, et c'est nous que l'on peint redoutables! Et quels
sont donc ces grands actes de svrit que l'on nous reproche? quelles
ont t les victimes? Hbert, Ronsin, Chabot, Danton, Lacroix, Fabre
d'glantine, et quelques autres complices. Est-ce leur punition qu'on
nous reproche? aucun n'oserait les dfendre. Mais si nous n'avons fait
que dnoncer des monstres dont la mort a sauv la Convention nationale
et la Rpublique, qui peut craindre nos principes, qui peut nous
accuser d'avance d'injustice et de tyrannie, si ce n'est ceux qui leur
ressemblent? Non, nous n'avons pas t trop svres; j'en atteste la
Rpublique qui respire; j'en atteste la reprsentation nationale,
environne du respect d  la reprsentation d'un grand peuple; j'en
atteste les patriotes qui gmissent encore dans les cachots que les
sclrats leur ont ouverts; j'en atteste les nouveaux crimes des
ennemis de notre libert, et la coupable persvrance des tyrans ligus
contre nous. On parle de notre rigueur, et la patrie nous reproche
notre faiblesse.

Est-ce nous qui avons plong dans les cachots les patriotes, et port
la terreur dans toutes les conditions? Ce sont les monstres que nous
avons accuss. Est-ce nous qui, oubliant les crimes de l'aristocratie,
et protgeant les tratres, avons dclar la guerre aux citoyens
paisibles, rig en crimes ou des prjugs incurables, ou des choses
indiffrentes, pour trouver partout des coupables et rendre la
rvolution redoutable au Peuple mme? Ce sont les monstres, que nous
avons accuss. Est-ce nous qui, recherchant des opinions anciennes,
fruit de l'obsession des tratres, avons promen le glaive sur la plus
grande partie de la Convention nationale, demandions dans les socits
populaires la tte de six cents reprsentants du Peuple? Ce sont les
monstres que nous avons accuss. Aurait-on dj oubli que nous nous
sommes jets entre eux et leurs perfides adversaires, dans un temps o
on... [lacune dans le manuscrit]?

Vous connaissez la marche de vos ennemis. Ils ont attaqu la Convention
nationale en masse; ce projet a chou. Ils ont attaqu le comit de
salut public; ce projet a chou. Depuis quelque temps, ils dclarrent
la guerre  certains membres du comit de salut public; ils semblent ne
prtendre qu' accabler un seul homme; ils marchent toujours au mme
but. Que les tyrans de l'Europe osent proscrire un reprsentant du
Peuple franais, c'est sans doute l'excs de l'insolence: mais que des
Franais qui se disent rpublicains travaillent  excuter l'arrt de
mort prononc par les tyrans, c'est l'excs du scandale et de
l'opprobre (7). Est-il vrai que l'on ait colport des listes odieuses
o l'on dsignait pour victimes un certain nombre de membres de la
Convention, et qu'on prtendait tre l'ouvrage du comit de salut
public et ensuite le mien? Est-il vrai qu'on ait os supposer des
sances du comit, des arrts rigoureux qui n'ont jamais exist, des
arrestations non moins chimriques? Est-il vrai qu'on ait cherch 
persuader  un certain nombre de reprsentants irrprochables que leur
perte tait rsolue;  tous ceux qui, par quelque erreur, avaient pay
un tribut invitable  la fatalit des circonstances et  la faiblesse
humaine, qu'ils taient vous au sort des conjurs? Est-il vrai que
l'imposture ait t rpandue avec tant d'art et d'audace, qu'un grand
nombre de membres n'osaient plus habiter la nuit leur domicile? Oui,
les faits sont constants, et les preuves de ces deux manoeuvres sont au
Comit de salut public. Vous pourriez nous en rvler beaucoup
d'autres, vous, dputs revenus d'une mission dans les dpartements;
vous, supplants appels aux fonctions de reprsentants du Peuple, vous
pourriez nous dire ce que l'intrigue a fait pour vous tromper, pour
vous aigrir, pour vous entraner dans une coalition funeste (8). Que
disait-on, que faisait-on dans ces coteries suspectes, dans ces
rassemblements nocturnes, dans ces repas o la perfidie distribuait aux
convives les poisons de la haine et de la calomnie? Que voulaient-ils,
les auteurs de ces machinations? tait-ce le salut de la patrie, la
dignit et l'union de la Convention nationale? Qui taient-ils (9)?
Quels faits justifient l'horrible ide qu'on a voulu donner de nous?
quels hommes avaient t accuss par les comits, si ce n'est les
Chaumetle, les Hbert, les Danton, les Chabot, les Lacroix? est-ce donc
la mmoire des conjurs qu'on veut dfendre? Est-ce la mort des
conjurs qu'on veut venger (10)? Si on nous accuse d'avoir dnonc
quelques tratres, qu'on accuse donc la Convention qui les a accuss;
qu'on accuse la justice qui les a frapps; qu'on accuse le peuple qui a
applaudi  leur chtiment. Quel est celui qui attente  la
reprsentation nationale, de celui qui poursuit ses ennemis, ou de
celui qui les protge? Et depuis quand la punition du crime
pouvante-t-elle la vertu?

Telle est cependant la base de ces projets de dictature et d'attentats
contre la reprsentation nationale imputs d'abord au comit de salut
public en gnral. Par quelle fatalit cette grande accusation a-t-elle
t transporte tout  coup sur la tte d'un seul de ses membres?
Etrange projet d'un homme, d'engager la Convention nationale 
s'gorger elle-mme en dtail de ses propres mains, pour lui frayer le
chemin du pouvoir absolu! Que d'autres aperoivent le ct ridicule de
ces inculpations; c'est  moi de n'en voir que l'atrocit. Vous rendrez
au moins [mot manquant dans le manuscrit: compte]  l'opinion publique,
de votre affreuse persvrance  poursuivre le projet d'gorger tous
les amis de la patrie, monstres qui cherchez  me ravir l'estime de la
Convention nationale, le prix le plus glorieux des travaux d'un mortel,
que je n'ai ni usurp et surpris, mais que j'ai t forc de conqurir.
Paratre un objet de terreur aux yeux de ce qu'on rvre et de ce qu'on
aime, c'est pour un homme sensible et probe le plus affreux des
supplices; le lui faire subir, c'est le plus grand des forfaits. Mais
j'appelle toute votre indignation sur les manoeuvres atroces employes
pour tayer ces extravagantes calomnies.

Partout, les actes d'oppression avaient t multiplis pour tendre le
systme de terreur et de calomnie. Des agents impurs prodiguaient les
arrestations injustes: des projets de finances destructeurs menaaient
toutes les fortunes modiques, et portaient le dsespoir dans une
multitude innombrable de familles attaches  la rvolution; on
pouvantait les nobles et les prtres par des motions concertes; les
paiements des cranciers de l'Etat et des fonctionnaires publics
taient suspendus; on surprenait au comit de salut public un arrt
qui renouvelait les poursuites contre les membres de la commune du 10
aot, sous le prtexte d'une reddition des comptes. Au sein de la
Convention, on prtendait que la Montagne tait menace, parce que
quelques membres sigeant en cette partie de la salle se croyaient en
danger; et pour intresser  la mme cause la Convention nationale tout
entire, on rveillait subitement l'affaire de cent soixante-treize
dputs dtenus, et on m'imputait tous ces vnements qui m'taient
absolument trangers; on disait que je voulais immoler la Montagne; on
disait que je voulais perdre l'autre portion de la Convention
nationale; on me peignait ici comme le perscuteur des soixante-deux
dputs dtenus. L, on m'accusait de les dfendre; on disait que je
soutenais le _Marais_ (c'tait l'expression de mes calomniateurs). Il
est  remarquer que le plus puissant argument qu'ait employ la faction
hbertiste pour prouver que j'tais modr, tait l'opposition que
j'avais apporte  la proscription d'une grande partie de la Convention
nationale, et particulirement mon opinion sur la proposition de
dcrter d'accusation les soixante-deux dtenus, sans un rapport
pralable.

Ah! certes, lorsqu'au risque de blesser l'opinion publique, ne
consultant que les intrts sacrs de la patrie, j'arrachais seul  une
dcision prcipite ceux dont les opinions m'auraient conduit 
l'chafaud, si elles avaient triomph; quand, dans d'autres occasions,
je m'exposais  toutes les fureurs d'une faction hypocrite, pour
rclamer les principes de la stricte quit envers ceux qui m'avaient
jug avec plus de prcipitation, j'tais loin, sans doute, de penser
que l'on dt me tenir compte d'une pareille conduite; j'aurais trop mal
prsum d'un pays o elle aurait t remarque, et o l'on aurait donn
des noms pompeux aux devoirs les plus indispensables de la probit;
mais j'tais encore plus loin de penser qu'un jour on m'accuserait
d'tre le bourreau de ceux envers qui je les ai remplis, et l'ennemi de
la reprsentation nationale que j'avais servie avec dvouement; je
m'attendais bien moins encore qu'on m'accuserait  la fois de vouloir
la dfendre et de vouloir l'gorger. Quoi qu'il en soit, rien ne pourra
jamais changer ni mes sentiments ni mes principes. A l'gard des
dputs dtenus, je dclare que, loin d'avoir eu aucune part au dernier
dcret qui les concerne, je l'ai trouv au moins trs extraordinaire
dans les circonstances; que je ne me suis occup d'eux en aucune
manire depuis le moment o j'ai fait envers eux tout ce que ma
conscience m'a dict. A l'gard des autres, je me suis expliqu sur
quelques-uns avec franchise; j'ai cru remplir mon devoir. Le reste est
un tissu d'impostures atroces. Quant  la Convention nationale, mon
premier devoir, comme mon premier penchant, est un respect sans bornes
pour elle. Sans vouloir absoudre le crime; sans vouloir justifier en
elles-mmes les erreurs funestes de plusieurs; sans vouloir ternir la
gloire des dfenseurs nergiques de la libert, ni affaiblir l'illusion
d'un nom sacr dans les annales de la rvolution, je dis que tous les
reprsentants du peuple, dont le coeur est pur, doivent reprendre la
confiance et la dignit qui leur convient. Je ne connais que deux
partis, celui des bons et des mauvais citoyens; que le patriotisme
n'est point une affaire de parti, mais une affaire de coeur; qu'il ne
consiste ni dans l'insolence, ni dans une fougue passagre qui ne
respecte ni les principes, ni le bon sens, ni la morale, encore moins
dans le dvouement aux intrts d'une faction. Le coeur fltri par
l'exprience de tant de trahisons, je crois  la ncessit d'appeler
surtout la probit et tous les sentiments gnreux au secours de la
Rpublique. Je sens que partout o on rencontre un homme de bien, en
quelque lieu qu'il soit assis, il faut lui tendre la main, et le serrer
contre son coeur. Je crois  des circonstances fatales dans la
rvolution, qui n'ont rien de commun avec les desseins criminels; je
crois  la dtestable influence de l'intrigue, et surtout  la
puissance sinistre de la calomnie. Je vois le monde peupl de dupes et
de fripons; mais le nombre des fripons est le plus petit: ce sont eux
qu'il faut punir des crimes et des malheurs du monde. Je n'imputerai
donc point les forfaits de Brissot et de la Gironde aux hommes de bonne
foi qu'ils ont tromps quelquefois (11); je n'imputerai point  tous
ceux qui crurent  Danton les crimes de ce conspirateur; je n'imputerai
point ceux d'Hbert aux citoyens dont le patriotisme sincre fut
entran quelquefois au-del des exactes limites de la raison. Les
conspirateurs ne seraient point des conspirateurs, s'ils n'avaient
l'art de dissimuler assez habilement pour usurper pendant quelque temps
la confiance des gens de bien: mais il est des signes certains auxquels
on peut discerner les dupes des complices, et l'erreur du crime. Qui
fera donc cette distinction? Le bon sens et la justice. Ah! combien le
bon sens et la justice sont ncessaires dans les affaires humaines! Les
hommes pervers nous appellent des hommes de sang, parce que nous avons
fait la guerre aux oppresseurs du monde. Nous serions donc humains, si
nous tions runis  leur ligue sacrilge pour gorger le peuple et
pour perdre la patrie.

Au reste, s'il est des conspirateurs privilgis, s'il est des ennemis
inviolables de la Rpublique, je consens  m'imposer sur leur compte un
ternel silence. J'ai rempli ma tche; (je ne me charge point de
remplir les devoirs d'autrui; un soin plus pressant m'agite en ce
moment); il s'agit de sauver la morale publique et les principes
conservateurs de la libert; il s'agit d'arracher  l'oppression tous
les amis gnreux de la patrie.

Ce sont eux qu'on accuse d'attenter  la reprsentation nationale! Et
o donc chercheraient-ils un autre appui? Aprs avoir combattu tous vos
ennemis, aprs s'tre dvous  la fureur de toutes les factions pour
dfendre et votre existence et votre dignit, o chercheraient-ils un
asile s'ils ne le trouvaient pas dans votre sein?

Ils aspirent, dit-on, au pouvoir suprme; ils l'exercent dj. La
Convention nationale n'existe donc pas! Le peuple franais est donc
ananti! Stupides calomniateurs! vous tes-vous aperus que vos
ridicules dclamations ne sont pas une injure faite  un individu, mais
 une nation invincible, qui dompte et qui punit les rois? Pour moi,
j'aurais une rpugnance extrme  me dfendre personnellement devant
vous contre la plus lche des tyrannies (12), si vous n'tiez pas
convaincus que vous tes les vritables objets des attaques de tous les
ennemis de la Rpublique. Eh! que suis-je pour mriter leurs
perscutions, si elles n'entraient dans le systme gnral de
conspiration (13) contre la Convention nationale? N'avez-vous pas
remarqu que, pour vous isoler de la nation, ils ont publi  la face
de l'univers que vous tiez des dictateurs rgnant par la terreur, et
dsavous par le voeu tacite des Franais? N'ont-ils pas appel nos
armes _les hordes conventionnelles;_ la rvolution franaise, _le
jacobinisme?_ Et lorsqu'ils affectent de donner  un faible individu en
butte aux outrages de toutes les factions, une importance gigantesque
et ridicule, quel peut tre leur but, si ce n'est de vous diviser, de
vous avilir, en niant votre existence mme, semblables  l'impie qui
nie l'existence de la divinit qu'il redoute?

Cependant ce mot de _dictature_ a des effets magiques; il fltrit la
libert; il avilit le gouvernement; il dtruit la Rpublique; il
dgrade toutes les institutions rvolutionnaires, qu'on prsente comme
l'ouvrage d'un seul homme; il rend odieuse la justice nationale, qu'il
prsente comme institue pour l'ambition d'un seul homme; il dirige sur
un point toutes les haines et tous les poignards du fanatisme et de
l'aristocratie.

Quel terrible usage les ennemis de la Rpublique ont fait du seul nom
d'une magistrature romaine? Et si leur rudition nous est si fatale,
que sera-ce de leurs trsors et de leurs intrigues? Je ne parle point
de leurs armes: mais qu'il me soit permis de renvoyer au duc d'York,
et  tous les crivains royaux, les patentes de cette dignit ridicule
qu'ils m'ont expdies les premiers. Il y a trop d'insolence  des
rois, qui ne sont pas srs de conserver leur couronne, de s'arroger le
droit d'en distribuer  d'autres. Je conois qu'un prince ridicule, que
celte espce d'animaux immondes et sacrs qu'on appelle encore rois,
puissent se complaire dans leur bassesse et s'honorer de leur
ignominie; je conois que le fils de Georges, par exemple, puisse avoir
regret  ce sceptre franais qu'on le souponne violemment d'avoir
convoit, et je plains sincrement ce moderne Tantale. J'avouerai mme,
 la honte, non de ma patrie, mais des tratres qu'elle a punis, que
j'ai vu d'indignes mandataires du peuple qui auraient chang ce titre
glorieux pour celui de valet de chambre de Georges ou de d'Orlans.
Mais qu'un reprsentant du peuple qui sent la dignit de ce caractre
sacr; qu'un citoyen franais, digne de ce nom, puisse abaisser ses
voeux jusqu'aux grandeurs coupables et ridicules qu'il a contribu 
foudroyer; qu'il se soumette  la dgradation civique pour descendre 
l'infamie du trne, c'est ce qui ne paratra vraisemblable qu' ces
tres pervers qui n'ont pas mme le droit de croire  la vertu. Que
dis-je, vertu? c'est une passion naturelle, sans doute: mais comment la
connatraient-ils, ces mes vnales, qui ne s'ouvrirent jamais qu' des
passions lches et froces; ces misrables intrigants, qui ne lirent
jamais le patriotisme  aucune ide morale, qui marchrent dans la
rvolution  la suite de quelque personnage important et ambitieux, de
je ne sais quel prince mpris, comme jadis nos laquais sur les pas de
leurs matres? Mais elle existe, je vous en atteste, mes sensibles et
pures; elle existe, cette passion tendre, imprieuse, irrsistible,
tourment et dlices des coeurs magnanimes; cette horreur profonde de la
tyrannie, ce zle compatissant pour les opprims, cet amour sacr de la
patrie, cet amour plus sublime et plus saint de l'humanit, sans lequel
une grande rvolution n'est qu'un crime clatant qui dtruit un autre
crime: elle existe, cette ambition gnreuse de fonder sur la terre la
premire Rpublique du monde; cet gosme des hommes non dgrads, qui
trouve une volupt cleste dans le calme d'une conscience pure et dans
le spectacle ravissant du bonheur public. Vous le sentez, en ce moment,
qui brle dans vos mes; je le sens dans la mienne. Mais comment nos
vils calomniateurs la devineraient-ils? Comment l'aveugle-n aurait-il
l'ide de la lumire? La nature leur a refus une me; ils ont quelque
droit de douter, non seulement de l'immortalit de l'me, mais de son
existence (14).

Ils m'appellent tyran. Si je l'tais, ils ramperaient  mes pieds, je
les gorgerais d'or, je leur assurerais le droit de commettre tous les
crimes, et ils seraient reconnaissants. Si je l'tais, les rois que
nous avons vaincus, loin de me dnoncer, (quel tendre intrt ils
prennent  notre libert!) me prteraient leur coupable appui; je
transigerais avec eux. Dans leur dtresse, qu'attendent-ils, si ce
n'est le secours d'une faction protge par eux, qui leur vende la
gloire et la libert de notre pays (15)? On arrive  la tyrannie par le
secours des fripons; o courent ceux qui les combattent? Au tombeau et
 l'immortalit. Quel est le tyran qui me protge? Quelle est la
faction  qui j'appartiens? C'est vous-mmes. Quelle est cette faction
qui, depuis le commencement de la rvolution, a terrass les factions,
a fait disparatre tant de tratres accrdits? C'est vous, c'est le
peuple, ce sont les principes. Voil la faction  laquelle je suis
vou, et contre laquelle tous les crimes sont ligus.

C'est vous qu'on perscute; c'est la patrie, ce sont tous les amis de
la patrie. Je me dfends encore. Combien d'autres ont t opprims dans
les tnbres? Qui osera jamais servir la patrie, quand je suis oblig
encore ici de rpondre  de telles calomnies? Ils citent comme la
preuve d'un dessein ambitieux les effets les plus naturels du civisme
et de la libert; l'influence morale des anciens athltes de la
rvolution est aujourd'hui assimile par eux  la tyrannie. Vous tes,
vous-mmes, les plus lches de tous les tyrans, vous qui calomniez la
puissance de la vrit. Que prtendez-vous, vous qui voulez que la
vrit soit sans force dans la bouche des reprsentants du peuple
franais? La vrit, sans doute, a sa puissance; elle a sa colre, son
despotisme; elle a des accents touchants, terribles, qui retentissent
avec force dans les coeurs purs, comme dans les consciences coupables,
et qu'il n'est pas plus donn au mensonge d'imiter qu' Salmone
d'imiter les foudres du ciel; mais accusez-en la nature, accusez-en le
peuple la sent et qui l'aime (16). Il y a deux puissances sur la terre;
celle de la raison et celle de la tyrannie; partout o l'une domine,
l'autre en est bannie. Ceux qui dnoncent comme un crime la force
morale de la raison, cherchent donc  rappeler la tyrannie. Si vous ne
voulez pas que les dfenseurs des principes obtiennent quelque
influence dans celte lutte difficile de la libert contre l'intrigue,
vous voulez donc que la victoire demeure  l'intrigue (17). Si les
reprsentants du peuple, qui dfendent sa cause, ne peuvent pas obtenir
impunment son estime, quelle sera la consquence de ce systme, si ce
n'est qu'il n'est plus permis de servir le peuple, que la Rpublique
est proscrite et la tyrannie rtablie? Et quelle tyrannie plus odieuse
que celle qui punit le peuple dans la personne de ses dfenseurs? Car
la chose la plus libre qui soit dans le monde, mme sous le rgne du
despotisme, n'est-ce pas l'amiti? Mais vous qui nous en faites un
crime, en tes-vous jaloux? Non; vous ne prisez que l'or et les biens
prissables que les tyrans prodiguent  ceux qui les servent. Vous les
servez, vous qui corrompez la morale publique et protgez tous les
crimes: la garantie des conspirateurs est dans l'oubli des principes et
dans la corruption; celle des dfenseurs de la libert est toute dans
la conscience publique. Vous les servez, vous qui, toujours en de ou
au-del de la vrit, prchez tour  tour la perfide modration de
l'aristocratie, et tantt la fureur des faux dmocrates. Vous la
servez, prdicateurs obstins de l'athisme et du vice. Vous voulez
dtruire la reprsentation, vous qui la dgradez par votre conduite, ou
qui la troublez par vos intrigues. Lequel est plus coupable, de celui
qui attente  sa sret par la violence, ou de celui qui attente  sa
justice par la sduction et par la perfidie? La tromper, c'est la
trahir; la pousser  des actes contraires  ses intentions et  ses
principes, c'est tendre  sa destruction; car sa puissance est fonde
sur la vertu mme et sur la confiance nationale. Nous la chrissons,
nous qui, aprs avoir combattu pour sa sret physique, dfendons
aujourd'hui sa gloire et ses principes: est-ce ainsi que l'on marche au
despotisme? Mais quelle drision cruelle d'riger en despotes des
citoyens toujours proscrits? Et que sont autre chose ceux qui ont
constamment dfendu les intrts de leur pays? La Rpublique a
triomph, jamais ses dfenseurs. Que suis-je, moi qu'on accuse? un
esclave de la libert, un martyr vivant de la Rpublique, la victime
autant que l'ennemi du crime. Tous les fripons m'outragent; les actions
les plus indiffrentes, les plus lgitimes de la part des autres sont
des crimes pour moi. Un homme est calomni ds qu'il me connat: on
pardonne  d'autres leurs forfaits; on me fait un crime de mon zle.
Otez-moi ma conscience, je suis le plus malheureux de tous les hommes;
je ne jouis pas mme des droits du citoyen: que dis-je? il ne m'est pas
mme permis de remplir les devoirs d'un reprsentant du peuple.

C'est ici que je dois laisser chapper la vrit et dvoiler les
vritables plaies de la Rpublique. Les affaires publiques reprennent
une marche perfide et alarmante; le systme combin des Hbert et des
Fabre d'Eglantine est poursuivi maintenant avec une audace inoue. Les
contre-rvolutionnaires sont protgs; ceux qui dshonorent la
rvolution avec les formes de l'Hbertisme, le sont ouvertement; les
autres avec plus de rserve. Le patriotisme et la probit sont
proscrits par les uns et par les autres. On veut dtruire le
gouvernement rvolutionnaire, pour immoler la patrie aux sclrats qui
la dchirent, et on marche  ce but odieux par deux routes diffrentes.
Ici on calomnie ouvertement les institutions rvolutionnaires, l on
cherche  les rendre odieuses par des excs; on tourmente les hommes
nuls ou paisibles; on plonge chaque jour les patriotes dans les
cachots, et on favorise l'aristocratie de tout son pouvoir; c'est l ce
qu'on appelle indulgence, humanit. Est-ce l le gouvernement
rvolutionnaire que nous avons institu et dfendu? non, ce
gouvernement est la marche rapide et sre de la justice; c'est la
foudre lance par la main de la libert contre le crime; ce n'est pas
le despotisme des fripons et de l'aristocratie; ce n'est pas
l'indpendance du crime, de toutes les lois divines et humaines. Sans
le gouvernement rvolutionnaire, la Rpublique ne peut s'affermir, et
les factions l'toufferont dans son berceau; mais s'il tombe en des
mains perfides, il devient lui-mme l'instrument de la
contre-rvolution. Or, on cherche  le dnaturer pour le dtruire. Ceux
qui le calomnient, et ceux qui le compromettent par des actes
d'oppression sont les mmes hommes. Je ne dvelopperai point toutes les
causes de ces abus, mais je vous en indiquerai une seule qui suffira
pour vous expliquer tous ces funestes effets: elle existe dans
l'excessive perversit des agents subalternes d'une autorit
respectable constitue dans votre sein. Il est dans ce comit des
hommes dont il est impossible de ne pas chrir et respecter les vertus
civiques; c'est une raison de plus de dtruire un abus qui s'est commis
 leur insu, et qu'ils seront les premiers  combattre. En vain une
funeste politique prtendrait-elle environner les agents dont je parle
d'un certain prestige superstitieux. Je ne sais pas respecter des
fripons: j'adopte bien moins encore cette maxime royale, qu'il est
utile de les employer. Les armes de la libert ne doivent tre touches
que par des mains pures. Epurons la surveillance nationale, au lieu
d'empailler les vices. La vrit n'est un cueil que pour les
gouvernements corrompus; elle est l'appui du ntre. Pour moi, je frmis
quand je songe que des ennemis de la rvolution, que d'anciens
professeurs de royalisme, que des ex-nobles, des migrs peut-tre se
sont tout  coup faits rvolutionnaires, et transforms en commis du
comit de sret gnrale, pour se venger sur les amis de la patrie, de
la naissance et des succs de la Rpublique. II serait assez trange
que nous eussions la bont de payer des espions de Londres ou de
Vienne, pour nous aider  faire la police de la Rpublique. Or, je ne
doute pas que ce cas-l ne soit souvent arriv; ce n'est pas que ces
gens-l ne se soient fait des titres de patriotisme en arrtant des
aristocrates prononcs. Qu'importe  l'tranger de sacrifier quelques
Franais coupables envers leur patrie, pourvu qu'ils immolent les
patriotes et dtruisent la Rpublique?

A ces puissants motifs qui m'avaient dj dtermin  dnoncer ces
hommes, mais inutilement, j'en joins un autre qui tient  la trame que
j'avais commenc  dvelopper; nous sommes instruits qu'ils sont pays
par les ennemis de la rvolution, pour dshonorer le gouvernement
rvolutionnaire en lui-mme, et pour calomnier les reprsentants du
peuple dont les tyrans ont ordonn la perte. Par exemple, quand les
victimes de leur perversit se plaignent, ils s'excusent en leur
disant: _c'est Robespierre qui le veut: nous ne pouvons pas nous en
dispenser_. Les infmes disciples d'Hbert tenaient jadis le mme
langage dans le temps o je les dnonais; ils se disaient mes amis;
ensuite ils m'ont dclar convaincu de modrantisme; c'est encore la
mme espce de contre-rvolutionnaires qui perscute le patriotisme.
Jusqu' quand l'honneur des citoyens et la dignit de la Convention
nationale seront-ils  la merci de ces hommes-l? Mais le trait que je
viens de citer n'est qu'une branche du systme de perscution plus
vaste dont je suis l'objet. En dveloppant cette accusation de
dictature mise  l'ordre du jour par les tyrans, on s'est attach  me
charger de toutes leurs iniquits, de tous les torts de la fortune, ou
de toutes les rigueurs commandes par le salut de la patrie (18). On
disait aux nobles: _c'est lui seul_ qui vous a proscrits; on disait en
mme temps aux patriotes: _il veut sauver les nobles;_ on disait aux
prtres: _c'est lui seul qui vous poursuit; sans lui vous seriez
paisibles et triomphants;_ on disait aux fanatiques: _c'est lui seul
qui dtruit la religion;_ on disait aux patriotes perscuts: _c'est
lui qui l'a ordonn ou qui ne veut pas l'empcher_. On me renvoyait
toutes les plaintes dont je ne pouvais faire cesser les causes, en
disant: _votre sort dpend de lui seul_. Des hommes aposts dans les
lieux publics propageaient chaque jour ce systme; il y en avait dans
le lieu des sances du tribunal rvolutionnaire; dans les lieux o les
ennemis de la patrie expient leurs forfaits: ils disaient: _voil des
malheureux condamns; qui est-ce qui en est la cause? Robespierre_. On
s'est attach particulirement  prouver que le tribunal
rvolutionnaire tait un _tribunal de sang_, cr par moi seul, et que
je matrisais absolument pour faire gorger tous les gens de bien, et
mme tous les fripons; car on voulait me susciter des ennemis de tous
les genres. Ce cri retentissait dans toutes les prisons; ce plan de
proscription tait excut  la fois dans tous les dpartements par les
missaires de la tyrannie. Ce n'est pas tout: on a propos dans ces
derniers temps des projets de finance qui m'ont paru calculs pour
dsoler les citoyens peu fortuns, et pour multiplier les mcontents.
J'avais souvent appel inutilement l'attention du comit de salut
public sur cet objet. Eh bien! croirait-on qu'on a rpandu le bruit
qu'ils taient encore mon ouvrage, et que, pour l'accrditer, on a
imagin de dire qu'il existait au comit de salut public une commission
des finances, et que j'en tais le prsident? Mais comme on voulait me
perdre, surtout dans l'opinion de la Convention nationale, on prtendit
que moi seul avais os croire qu'elle pouvait renfermer dans son sein
quelques hommes indignes d'elle. On dit  chaque dput revenu d'une
mission dans les dpartements, que moi seul avais provoqu son rappel;
je fus accus par des hommes trs officieux et trs insinuants de tout
le bien et de tout le mal qui avait t fait. On rapportait fidlement
 mes collgues, et tout ce que j'avais dit, et surtout ce que je
n'avais pas dit. On cartait avec soin le soupon qu'on et contribu 
un acte qui pt dplaire  quelqu'un; j'avais tout fait, tout exig,
tout command; car il ne faut pas oublier mon titre de dictateur. Quand
on eut form cet orage de haines, de vengeances, de terreur,
d'amours-propres irrits, on crut qu'il tait temps d'clater. Ceux qui
croyaient avoir des raisons de me redouter se flattaient hautement que
ma perte certaine allait assurer leur salut et leur triomphe; tandis
que les papiers anglais et allemands annonaient mon arrestation, des
colporteurs de journaux la criaient  Paris. Mes collgues devant qui
je parle savent le reste beaucoup mieux que moi; ils connaissent toutes
les tentatives qu'on a faites auprs d'eux pour prparer le succs d'un
roman qui paraissait une nouvelle dition de celui de Louvet. Plusieurs
pourraient rendre compte des visites imprvues qui leur ont t rendues
pour les disposer  me proscrire. Enfin, on assure que l'on tait
prvenu gnralement dans la Convention nationale, qu'un acte
d'accusation allait tre port contre moi (19); on a sond les esprits
 ce sujet, et tout prouve que la probit de la Convention nationale a
forc les calomniateurs  abandonner, ou du moins  ajourner leur
crime. Mais qui taient-ils ces calomniateurs? ce que je puis rpondre
d'abord, c'est que dans un manifeste royaliste, trouv dans les papiers
d'un conspirateur connu qui a dj subi la peine due  ses forfaits, et
qui parat tre le texte de toutes les calomnies renouveles en ce
moment, on lit en propres termes cette conclusion adresse  toutes les
espces d'ennemis publics: _si cet astucieux dmagogue n'existait plus,
s'il et pay de sa tte ses manoeuvres ambitieuses, la nation serait
libre; chacun pourrait publier ses penses; Paris n'aurait jamais vu
dans son sein cette multitude d'assassinats vulgairement connus sous le
faux nom de jugements du tribunal rvolutionnaire_. Je puis ajouter que
ce passage est l'analyse des proclamations faites par les princes
coaliss et des journaux trangers  la solde des rois, qui, par cette
voie, semblent donner tous les jours le mot d'ordre  tous les conjurs
de l'intrieur. Je ne citerai que ce passage de l'un des plus
accrdits de ces crivains [La commission a cherch inutilement dans
les papiers de Robespierre le journal dont il cite un passage.].

Je puis donc rpondre que les auteurs de ce plan de calomnies sont
d'abord le duc d'York, M. Pitt, et tous les tyrans arms contre nous.
Qui ensuite?... Ah! Je n'ose les nommer dans ce moment et dans ce lieu;
je ne puis me rsoudre  dchirer entirement le voile qui couvre ce
profond mystre d'iniquits; mais ce que je puis affirmer positivement,
c'est que, parmi les auteurs de cette trame, sont les agents de ce
systme de corruption et d'extravagance, le plus puissant de tous les
moyens invents par l'tranger pour perdre la Rpublique, sont les
aptres impurs de l'athisme et de l'immoralit dont il est la base.

C'est une circonstance bien remarquable que votre dcret du... [lacune
dans le manuscrit; il s'agit sans aucun doute du dcret du 18 floral]
qui raffermit les bases branles de la morale publique, fut le signal
d'un accs de fureur des ennemis de la Rpublique. C'est de cette
poque que datent les assassinats et les nouvelles calomnies, plus
criminelles que les assassinats. Les tyrans sentaient qu'ils avaient
une dfaite dcisive  rparer. La proclamation solennelle de vos
vritables principes dtruisit en un jour les fruits de plusieurs
annes d'intrigues; les tyrans triomphaient, le Peuple franais tait
plac entre la famine et l'athisme plus odieux que la famine. Le
Peuple peut supporter la faim, mais non le crime; le Peuple sait tout
sacrifier, except ses vertus. La tyrannie n'avait pas encore fait cet
outrage  la nature humaine, de lui faire une honte de la morale et un
devoir de la dpravation; les plus vils des conspirateurs l'avaient
rserv au Peuple franais dans sa gloire et dans sa puissance. La
tyrannie n'avait demand aux hommes que leurs biens et leur vie;
ceux-ci nous demandaient jusqu' nos consciences; d'une main ils nous
prsentaient tous les maux, et de l'autre ils nous arrachaient
l'esprance. L'athisme, escort de tous les crimes, versait sur le
peuple le deuil et le dsespoir, et sur la reprsentation nationale,
les soupons, le mpris et l'opprobre. Une juste indignation comprime
par la terreur fermentait sourdement dans tous les coeurs. Une ruption
terrible, invitable, bouillonnait dans les entrailles du volcan,
tandis que de petits philosophes jouaient stupidement sur sa cime, avec
de grands sclrats. Telle tait la situation de la Rpublique, que,
soit que le Peuple consentt  souffrir la tyrannie, soit qu'il en
secout violemment le joug, la libert tait galement perdue; car par
sa raction, il et bless  mort la Rpublique, et par sa patience il
s'en serait rendu indigne. Aussi de tous les prodiges de notre
rvolution, celui que la postrit concevra le moins, c'est que nous
ayons pu chapper  ce danger. Grces immortelles vous soient rendues;
vous avez sauv la Patrie, votre dcret du... [lacune dans le
manuscrit; mme dcret du 18 floral] est lui seul une rvolution; vous
avez frapp du mme coup l'athisme et le despotisme sacerdotal; vous
avez avanc d'un demi-sicle l'heure fatale des tyrans; vous avez
rattach  la cause de la rvolution tous les coeurs purs et gnreux;
vous l'avez montre au monde dans tout l'clat de sa beaut cleste. O
jour  jamais fortun, o le Peuple franais tout entier s'leva pour
rendre  l'auteur de la Nature le seul hommage digne de lui! Quel
touchant assemblage de tous les objets qui peuvent enchanter les
regards et le coeur des hommes! O vieillesse honore!  gnreuse ardeur
des enfants de la patrie!  joie nave et pure des jeunes citoyens! 
larmes dlicieuses des mres attendries!  charme divin de l'innocence
et de la beaut!  majest d'un grand peuple heureux par le seul
sentiment de sa force, de sa gloire et de sa vertu! Etre des tres! Le
jour o l'univers sortit de tes mains toutes-puissantes, brilla-t-il
d'une lumire plus agrable  tes yeux, que ce jour o brisant le joug
du crime et de l'erreur, il parut devant toi, digne de tes regards et
de ses destines?

Ce jour avait laiss sur la France une impression profonde de calme, de
bonheur, de sagesse et de bont. A la vue de celte runion sublime du
premier Peuple du Monde, qui aurait cru que le crime existait encore
sur la terre (20)? Mais quand le Peuple, en prsence duquel tous les
vices privs disparaissent, est rentr dans ses foyers domestiques; les
intrigants reparaissent, et le rle des charlatans recommence. C'est
depuis cette poque qu'on les a vus s'agiter avec une nouvelle audace,
et chercher  punir tous ceux qui avaient dconcert le plus dangereux
de tous les complots. Croirait-on qu'au sein de l'allgresse publique,
des hommes aient rpondu par des signes de fureur aux touchantes
acclamations du Peuple? Croira-t-on que le prsident de la Convention
nationale, parlant au peuple assembl, fut insult par eux, et que ces
hommes taient des reprsentants du Peuple? Ce seul trait explique tout
ce qui s'est pass depuis (21). La premire tentative que firent les
malveillants fut de chercher  avilir les grands principes que vous
aviez proclams, et  effacer le souvenir touchant de la fte
nationale. Tel fut le but du caractre et de la solennit qu'on donna 
ce qu'on appelait l'affaire de Catherine Thot. La malveillance a bien
su tirer parti de la conspiration politique cache sous le nom de
quelques dvotes imbciles, et on ne prsenta  l'attention publique
qu'une farce mystique et un sujet inpuisable de sarcasmes indcents ou
purils. Les vritables conjurs les chapprent, et on faisait
retentir Paris et toute la France du nom de la mre de Dieu. Au mme
instant, on vit clore une multitude de pamphlets dgotants, dignes du
pre Duchesne, dont le but tait d'avilir la Convention nationale, le
tribunal rvolutionnaire; de renouveler les querelles religieuses,
d'ouvrir une perscution aussi atroce qu'impolitique contre les esprits
faibles ou crdules imbus de quelque ressouvenir superstitieux (22). En
effet, une multitude de citoyens paisibles et mme de patriotes ont t
arrts  l'occasion de cette affaire; et les coupables conspirent
encore en libert; car le plan est de les sauver, de tourmenter le
peuple et de multiplier les mcontents (23). Que n'a-t-on pas fait pour
parvenir  ce but? Prdication ouverte de l'athisme, violences
inopines contre le culte, exactions commises sous les formes les plus
indcentes, perscutions diriges contre le peuple, sous prtexte de
superstition; systme de famine; d'abord par les accaparements, ensuite
par la guerre suscite  tout commerce licite, sous prtexte
d'accaparement; incarcrations des patriotes: tout tendait  ce but.
Dans le mme temps la trsorerie nationale suspendait les paiements; on
rduisait au dsespoir, par des projets machiavliques, les petits
cranciers de l'Etat; on employait la violence et la ruse pour leur
faire souscrire des engagements funestes  leurs intrts, au nom de la
loi mme qui dsavoue cette manoeuvre. Toute occasion de vexer un
citoyen tait saisie avec avidit, et toutes vexations taient
dguises, selon l'usage, sous des prtextes de bien public. On servait
l'aristocratie, mais on l'inquitait; on l'pouvantait  dessein pour
grossir le nombre des mcontents et la pousser  quelque acte de
dsespoir contre le gouvernement rvolutionnaire (24). On publiait
qu'Hrault, Danton, Hbert taient des victimes du comit de salut
public, et qu'il fallait les venger par la perte de ce Comit. On
voulait mnager les chefs de la force arme; on perscutait les
magistrats de la commune, et on parlait de rappeler Pache aux fonctions
de maire. Tandis que des reprsentants du peuple tenaient hautement ce
langage, tandis qu'ils s'efforaient de persuader  leurs collgues
qu'ils ne pouvaient trouver de salut que dans la perle des membres du
Comit; tandis que des jurs du tribunal rvolutionnaire, qui avaient
cabale scandaleusement en faveur des conjurs accuss par la
Convention, disaient partout qu'il fallait rsister  l'oppression, et
qu'il y avait vingt-neuf mille patriotes dtermins  renverser le
gouvernement actuel; voici le langage que tenaient les journaux
trangers qui, dans tous les moments de crises, ont toujours annonc
fidlement les complots prts de s'excuter au milieu de nous, et dont
les auteurs semblent avoir des relations avec les conjurs. Il faut une
meute aux criminels. En consquence, ils ont rassembl  Paris en ce
moment, de toutes les parties de la Rpublique, les sclrats qui la
dsolaient au temps de Chaumette et d'Hbert, ceux que vous avez
ordonn par votre dcret de faire traduire au tribunal rvolutionnaire.

On rendait odieux le gouvernement rvolutionnaire pour prparer sa
destruction. Aprs en avoir accumul tous les ordres et en avoir dirig
tout le blme sur ceux qu'on voulait perdre par un systme sourd et
universel de calomnie, on devait dtruire le tribunal rvolutionnaire
ou le composer de conjurs, appeler  soi l'aristocratie, prsenter 
tous les ennemis de la patrie l'impunit, et montrer au peuple ses plus
zls dfenseurs comme les auteurs de tous les maux passs. Si nous
russissons, disaient les conjurs, il faudra contraster par une
extrme indulgence avec l'tat prsent des choses. Ce mot renferme
toute la conspiration. Quels taient les crimes reprochs  Danton, 
Fabre,  Desmoulins? de prcher la clmence pour les ennemis de la
patrie, et de conspirer pour leur assurer une amnistie fatale  la
libert. Que dirait-on si les auteurs du complot dont je viens de
parler taient du nombre de ceux qui ont conduit Danton, Fabre et
Desmoulins  l'chafaud? Que faisaient les premiers conjurs? Hbert,
Chaumette et Ronsin, s'appliquaient  rendre le gouvernement
rvolutionnaire insupportable et ridicule, tandis que Camille
Desmoulins l'attaquait dans des crits satiriques, et que Fabre et
Danton intriguaient pour le dfendre. Les uns calomniaient, les autres
prparaient les prtextes de la calomnie. Le mme systme est
aujourd'hui continu ouvertement. Par quelle fatalit ceux qui
dclamaient jadis contre Hbert, dfendent-ils ses complices? Comment
ceux qui se dclaraient les ennemis de Danton sont-ils devenus ses
imitateurs? Comment ceux qui jadis accusaient hautement certains
membres de la Convention, se trouvent-ils ligus avec eux contre les
patriotes qu'on veut perdre? Les lches! ils voulaient donc me faire
descendre au tombeau avec ignominie! Et je n'aurais laiss sur la terre
que la mmoire d'un tyran! Avec quelle perfidie ils abusaient de ma
bonne foi! Comme ils semblaient adopter les principes de tous les bons
citoyens! Comme leur feinte amiti tait nave et caressante! Tout 
coup leurs visages se sont couverts des plus sombres nuages; une joie
froce brillait dans leurs yeux; c'tait le moment o ils croyaient
toutes leurs mesures bien prises pour m'accabler. Aujourd'hui ils me
caressent de nouveau; leur langage est plus affectueux que jamais. Il y
a trois jours, ils taient prts  me dnoncer comme un Catilina;
aujourd'hui ils me prtent les vertus de Caton. Il leur faut du temps
pour renouer leurs trames criminelles. Que leur but est atroce! mais
que leurs moyens sont mprisables! Jugez-en par un seul trait. J'ai t
charg momentanment, en l'absence d'un de mes collgues, de surveiller
un bureau de police gnrale rcemment et faiblement organis au comit
de salut public. Ma courte gestion s'est borne  provoquer une
trentaine d'arrts, soit pour mettre en libert des patriotes
perscuts, soit pour s'assurer de quelques ennemis de la rvolution.
Eh bien! croira-t-on que ce seul mot de police gnrale a servi de
prtexte pour mettre sur ma tte la responsabilit de toutes les
oprations du comit de sret gnrale, des erreurs de toutes les
autorits constitues, des crimes de tous mes ennemis? Il n'y a
peut-tre pas un individu arrt, pas un citoyen vex  qui l'on n'ait
dit de moi: "Voil l'auteur de tes maux; tu serais heureux et libre
s'il n'existait plus". Comment pourrais-je ou raconter ou deviner
toutes les espces d'impostures qui ont t clandestinement insinues,
soit dans la Convention nationale, soit ailleurs, pour me rendre odieux
ou redoutable? Je me bornerai  dire que depuis plus de six semaines,
la nature et la force de la calomnie, l'impuissance de faire le bien et
d'arrter le mal, m'a forc  abandonner absolument mes fonctions de
membre du comit de salut public, et je jure qu'en cela mme, je n'ai
consult que ma raison et la patrie. Je prfre ma qualit de
reprsentant du peuple  celle de membre du comit du salut public, et
je mets ma qualit d'homme et de citoyen franais avant tout.

Quoi qu'il en soit, voil au moins six semaines que ma dictature est
expire, et que je n'ai aucune espce d'influence sur le gouvernement;
le patriotisme a-t-il t plus protg? les factions plus timides? la
patrie plus heureuse? Je le souhaite. Mais cette influence s'est borne
dans tous les temps  plaider la cause de la patrie devant la
reprsentation nationale, et au tribunal de la raison publique. Il m'a
t permis de combattre les factions qui vous menaaient: j'ai voulu
draciner le systme de corruption et de dsordre qu'elles avaient
tabli, et que je regarde comme le seul obstacle  l'affermissement de
la Rpublique. J'ai pens qu'elle ne pouvait s'asseoir que sur les
bases ternelles de la morale. Tout s'est ligu contre moi et contre
ceux qui avaient les mmes principes. Aprs avoir vaincu les ddains et
les contradictions de plusieurs, je vous ai propos les grands
principes gravs dans vos coeurs, et qui ont foudroy les complots des
athes contre-rvolutionnaires. Vous les avez consacrs; mais c'est le
sort des principes d'tre proclams par les gens de bien, et appliqus,
ou contraris par les mchants. La veille mme de la fte de l'Etre
suprme, on voulait la faire reculer, sous un prtexte frivole. Depuis
on n'a cess de jeter du ridicule surtout ce qui tient  ces ides;
depuis on n'a cess de favoriser tout ce qui pouvait rveiller la
doctrine des conjurs que vous avez punis. Tout rcemment, on vient de
faire disparatre les traces de tous les monuments qui ont consacr de
grandes poques de la Rvolution. Ceux qui rappelaient la rvolution
morale qui vous vengeait de la calomnie et qui fondait la Rpublique,
sont les seuls qui aient t dtruits. Je n'ai vu chez plusieurs aucun
penchant  suivre des principes fixes,  tenir la route de la justice
trace entre les deux cueils que les ennemis, [sic] de la patrie ont
placs sur notre carrire. S'il faut que je dissimule ces vrits,
qu'on m'apporte la cigu. Ma raison, non mon coeur, est sur le point de
douter de cette Rpublique vertueuse dont je m'tais trac le plan.
J'ai cru deviner le vritable but de cette bizarre imputation de la
dictature; je me suis rappel que Brissot et Roland en avaient dj
rempli l'Europe dans le temps o ils exeraient une puissance presque
sans bornes. Dans quelles mains sont aujourd'hui les armes, les
finances et l'administration intrieure de la Rpublique? Dans celles
de la coalition qui me poursuit. Tous les amis des principes sont sans
influence (25); mais ce n'est pas assez pour eux d'avoir loign par le
dsespoir du bien un surveillant incommode; son existence seule est
pour eux un objet d'pouvante, et ils avaient mdit dans les tnbres,
 l'insu de leurs collgues, le projet de lui arracher le droit de
dfendre le peuple, avec la vie. Oh! je la leur abandonnerai sans
regret: j'ai l'exprience du pass, et je vois l'avenir. Quel ami de la
patrie peut vouloir survivre au moment o il n'est plus permis de la
servir et de dfendre l'innocence opprime? Pourquoi demeurer dans un
ordre de choses o l'intrigue triomphe ternellement de la vrit, o
la justice est un mensonge, o les plus viles passions, o les craintes
les plus ridicules occupent dans les coeurs la place des intrts
sacrs de l'humanit? Comment supporter le supplice de voir cette
horrible succession de tratres plus ou moins habiles  cacher leurs
mes hideuses sous le voile de la vertu, et mme de l'amiti, mais qui
tous laisseront  la postrit l'embarras de dcider lequel des ennemis
de mon pays fut le plus lche et le plus atroce? En voyant la multitude
des vices que le torrent de la rvolution a rouls ple-mle avec les
vertus civiques, j'ai craint quelquefois, je l'avoue, d'tre souill
aux yeux de la postrit par le voisinage impur des hommes pervers qui
s'introduisaient parmi les sincres amis de l'humanit, et je
m'applaudis de voir la fureur des Verrs et des Catilina de mon pays
tracer une ligne profonde de dmarcation entre eux et tous les gens de
bien (26). J'ai vu dans l'histoire tous les dfenseurs de la libert
accabls par la calomnie; mais leurs oppresseurs sont morts aussi. Les
bons et les mchants disparaissent de la terre, mais  des conditions
diffrentes. Franais, ne souffrez pas que vos ennemis osent abaisser
vos mes et nerver vos vertus par leur dsolante doctrine; Non,
Chaumette, non, la mort n'est pas un sommeil ternel. Citoyens, effacez
des tombeaux cette maxime grave par des mains sacrilges, qui jette un
crpe funbre sur la nature, qui dcourage l'innocence opprime, et qui
insulte  la mort; gravez-y plutt celle-ci: _La mort est le
commencement de l'immortalit_.

J'ai promis, il y a quelque temps, de laisser un testament redoutable
aux oppresseurs du peuple. Je vais le publier ds ce moment avec
l'indpendance qui convient  la situation o je me suis plac: je leur
lgue la vrit terrible et la mort.

Reprsentants du Peuple franais, il est temps de reprendre la fiert
et la hauteur du caractre qui vous conviennent. Vous n'tes point
faits pour tre rgis, mais pour rgir les dpositaires de votre
confiance. Les hommages qu'ils vous doivent ne consistent pas dans ces
vaines flagorneries, dans ces rcits flatteurs, prodigus aux rois par
des ministres ambitieux, mais dans la vrit, et surtout dans le
respect profond pour vos principes. On vous a dit que tout est bien
dans la Rpublique: je le nie. Pourquoi ceux qui, avant-hier, vous
prdisaient tant d'affreux orages, ne voyaient-ils plus hier que des
nuages lgers? Pourquoi ceux qui vous disaient nagure, je vous dclare
que nous marchons sur des volcans, croient-ils ne marcher aujourd'hui
que sur des roses? Hier ils croyaient aux conspirations: je dclare que
j'y crois dans ce moment. Ceux qui vous disent que la fondation de la
Rpublique est une entreprise si facile, vous trompent, ou plutt ils
ne peuvent tromper personne. O sont les institutions sages, o est le
plan de rgnration qui justifient cet ambitieux langage? S'est-on
seulement occup de ce grand objet? Que dis-je? ne voulait-on pas
proscrire ceux qui les avaient prpares? On les loue aujourd'hui,
parce qu'on se croit plus faible; donc on les proscrira encore demain
si on devient plus fort. Dans, quatre jours, dit-on, les injustices
seront rpares: pourquoi ont-elles t commises impunment depuis
quatre mois? Et comment, dans quatre jours, tous les auteurs de nos
maux seront-ils corrigs ou chasss? On vous parle beaucoup de vos
victoires (27) avec une lgret acadmique, qui ferait croire qu'elles
n'ont cot  nos hros ni sang, ni travaux: racontes avec moins de
pompe, elles paratraient plus grandes. Ce n'est ni par des phrases de
rhteur, ni mme par des exploits guerriers, que nous subjuguerons
l'Europe, mais par la sagesse de nos lois, par la majest de nos
dlibrations, et par la grandeur de nos caractres. Qu'a-t-on fait
pour tourner nos succs militaires au profit de nos principes, pour
prvenir les dangers de la victoire, ou pour nous en assurer les
fruits? Surveillez la victoire; surveillez la Belgique. Je vous avertis
que votre dcret contre les Anglais a t ternellement viol; que
l'Angleterre, tant maltraite par nos discours, est mnage par nos
armes. Je vous avertis que les comdies philanthropiques, joues par
Dumouriez dans la Belgique, sont rptes aujourd'hui; que l'on s'amuse
 planter des arbres striles de la libert dans un sol ennemi, au lieu
de cueillir les fruits de la victoire, et que les esclaves vaincus sont
favoriss aux dpens de la Rpublique victorieuse. Nos ennemis se
retirent, et nous laissent  nos divisions intestines. Songez  la fin
de la campagne; craignez les factions intrieures; craignez les
intrigues favorises par l'loignement dans une terre trangre. On a
sem la division parmi les gnraux; l'aristocratie militaire est
protge; les gnraux fidles sont perscuts; l'administration
militaire s'enveloppe d'une autorit suspecte; on a viol vos dcrets
pour secouer le joug d'une surveillance ncessaire. Ces vrits valent
bien des pigrammes.

Notre situation intrieure est beaucoup plus critique. Un systme
raisonnable de finances est  crer; celui qui rgne aujourd'hui est
mesquin, prodigue, tracassier, dvorant, et, dans le fait, absolument
indpendant de votre surveillance suprme. Les relations extrieures
sont absolument ngliges. Presque tous les agents employs chez les
puissances trangres, dcris par leur incivisme, ont trahi
ouvertement la Rpublique, avec une audace impunie jusqu' ce jour.

Le gouvernement rvolutionnaire mrite toute votre attention: qu'il
soit dtruit aujourd'hui, demain la libert n'est plus. Il ne faut pas
le calomnier, mais le rappeler  son principe, le simplifier, diminuer
la foule innombrable de ses agents, les purer surtout: il faut rendre
la scurit au peuple, mais non  ses ennemis. Il ne s'agit point
d'entraver la justice du peuple par des formes nouvelles; la loi pnale
doit ncessairement avoir quelque chose de vague, parce que le
caractre actuel des conspirateurs tant la dissimulation et
l'hypocrisie, il faut que la justice puisse les saisir sous toutes les
formes. Une seule manire de conspirer laisse impunie, rendrait
illusoire et compromettrait le salut de la patrie. La garantie du
patriotisme n'est donc pas dans la lenteur ni dans la faiblesse de la
justice nationale, mais dans les principes et dans l'intgrit de ceux
 qui elle est confie, dans la bonne foi du gouvernement, dans la
protection franche qu'il accorde aux patriotes, et dans l'nergie avec
laquelle il comprime l'aristocratie; dans l'esprit public, dans
certaines institutions morales et politiques qui, sans entraver la
marche de la justice, offrent une sauvegarde aux bons citoyens, et
compriment par leur influence sur l'opinion publique et sur la
direction de la marche rvolutionnaire (28) et qui vous seront
proposes quand les conspirations les plus voisines permettront aux
amis de la libert de respirer.

Guidons l'action rvolutionnaire par des maximes sages et constamment
maintenues; punissons svrement ceux qui abusent des principes
rvolutionnaires pour vexer les citoyens; qu'on soit bien convaincu que
tous ceux qui sont chargs de la surveillance nationale, dgags de
tout esprit de parti, veulent fortement le triomphe du patriotisme, et
la punition des coupables. Tout rentre dans l'ordre(29); mais si l'on
devine que des hommes trop influents dsirent en secret la destruction
du gouvernement rvolutionnaire, qu'ils inclinent  l'indulgence plutt
qu' la justice; s'ils emploient des agents corrompus, s'ils calomnient
aujourd'hui la seule autorit qui en impose aux ennemis de la libert,
et se rtractent le lendemain pour intriguer de nouveau; si, au lieu de
rendre la libert aux patriotes, ils la rendent indistinctement aux
cultivateurs, alors tous les intrigants se liguent pour calomnier les
patriotes, et les oppriment (30). C'est  toutes ces causes qu'il faut
imputer les abus, et non au gouvernement rvolutionnaire; car il n'y en
a pas un qui ne ft insupportable aux mmes conditions.

Le gouvernement rvolutionnaire a sauv la patrie; il faut le sauver
lui-mme de tous les cueils: ce serait mal conclure de croire qu'il
faut le dtruire, par cela seul que les ennemis du bien public l'ont
d'abord paralys, et s'efforcent maintenant de le corrompre. C'est une
trange manire de protger les patriotes, de mettre en libert les
contre-rvolutionnaires et de faire triompher les fripons! c'est la
terreur du crime qui fait la scurit de l'innocence.

Au reste, je suis loin d'imputer les abus  la majorit de ceux  qui
vous avez donn votre confiance; la majorit est elle-mme paralyse et
trahie; l'intrigue et l'tranger triomphent. On se cache, on dissimule,
on trompe: donc on conspire. On tait audacieux; on mditait un grand
acte d'oppression; on s'entourait de la force pour comprimer l'opinion
publique aprs l'avoir irrite (31); on cherche  sduire des
fonctionnaires publics dont on redoute la fidlit; on perscute les
amis de la libert: on conspire donc. On devient tout  coup souple et
mme flatteur; on sme sourdement des insinuations dangereuses contre
Paris; on cherche  endormir l'opinion publique; on calomnie le peuple;
on rige en crime la sollicitude civique; on ne renvoie point les
dserteurs, les prisonniers ennemis, les contre-rvolutionnaires de
toute espce qui se rassemblent  Paris, et on loigne les canonniers;
on dsarme les citoyens; on intrigue dans l'arme; on cherche 
s'emparer de tout: donc on conspire. Ces jours derniers, on chercha 
vous donner le change sur la conspiration; aujourd'hui on la nie: c'est
mme un crime d'y croire; on vous effraie, on vous rassure tour  tour:
la vritable conspiration, la voil.

La contre-rvolution est dans l'administration des finances.

Elle porte toute sur un systme d'innovation contre-rvolutionnaire,
dguise sous le dehors du patriotisme. Elle a pour but de fomenter
l'agiotage, d'branler le crdit public en dshonorant la loyaut
franaise, de favoriser les riches cranciers, de ruiner et de
dsesprer les pauvres, de multiplier les mcontents, de dpouiller le
peuple des biens nationaux, et d'amener insensiblement la ruine de la
fortune publique.

Quels sont les administrateurs suprmes de nos finances? Des
Brissotins, des Feuillants, des aristocrates et des fripons connus: ce
sont les Cambon, les Mallarm, les Ramel; ce sont les compagnons et les
successeurs de Chabot, de Fabre, et de Julien (de Toulouse).

Pour pallier leurs pernicieux desseins, il se sont aviss, dans les
derniers temps, de prendre l'attache du comit de salut public, parce
qu'on ne doutait pas que ce comit, distrait par tant et de si grands
travaux, adopterait de confiance, comme il est arriv quelquefois, tous
les projets de Cambon. C'est un nouveau stratagme imagin pour
multiplier les ennemis du comit, dont la perte est le principal but de
toutes les conspirations.

La trsorerie nationale, dirige par un contre-rvolutionnaire
hypocrite, nomm L'Hermina, seconde parfaitement leurs vues par le plan
qu'elle a adopt, de mettre des entraves  toutes les dpenses
urgentes, sous le prtexte d'un attachement scrupuleux aux formes, de
ne payer personne, except les aristocrates, et de vexer les citoyens
malaiss par des refus, par des retards, et souvent par des
provocations odieuses.

La contre-rvolution est dans toutes les parties de l'conomie
politique. Les conspirateurs nous ont prcipits, malgr nous, dans des
mesures violentes, que leurs crimes seuls ont rendues ncessaires, et
rduit la Rpublique  la plus affreuse disette, et qui l'aurait
affame, sans le concours des vnements les plus inattendus. Ce
systme tait l'ouvrage de l'tranger, qui l'a propos par l'organe
vnal des Chabot, des l'Huilier, des Hbert et tant d'autres sclrats:
il faut tous les efforts du gnie pour ramener la Rpublique  un
rgime naturel et doux qui seul peut entretenir l'abondance; et cet
ouvrage n'est pas encore commenc.

On se rappelle tous les crimes prodigus pour raliser le pacte de
famine enfant par le gnie infernal de l'Angleterre. Pour nous
arracher  ce flau, il a fallu deux miracles galement inesprs: le
premier est la rentre de notre convoi vendu  l'Angleterre avant son
dpart de l'Amrique, et sur lequel le cabinet de Londres comptait, et
la rcolte abondante et prmature que la nature nous a prsente;
l'autre est la patience sublime du peuple qui a souffert la faim mme,
pour conserver sa libert. Il nous reste encore  surmonter le dfaut
de bras, de voitures, de chevaux, qui est un obstacle  la moisson et 
la culture des terres, et toutes les manoeuvres trames, l'anne
dernire, par nos ennemis, et qu'ils ne manqueront pas de renouveler.

Les contre-rvolutionnaires sont accourus ici pour se joindre  leurs
complices et dfendre leurs patrons,  force d'intrigues et de crimes.
Ils comptent sur les contre-rvolutionnaires dtenus, sur les gens de
la Vende et sur les dserteurs et prisonniers ennemis, qui, selon tous
les avis, s'chappent depuis quelque temps en foule pour se rendre 
Paris, comme je l'ai dj dnonc inutilement plusieurs fois au comit
de salut public; enfin sur l'aristocratie, qui conspire en secret
autour de nous. On excitera dans la Convention nationale de violentes
discussions; les tratres, cachs jusqu'ici sous des dehors hypocrites,
jetteront le masque; les conspirateurs accuseront leurs accusateurs, et
prodigueront tous les stratagmes jadis mis en usage par Brissot, pour
touffer la voix de la vrit. S'ils ne peuvent matriser la Convention
par ce moyen, ils la diviseront en deux partis; et un vaste champ est
ouvert  la calomnie et  l'intrigue. S'ils la matrisent un moment,
ils accuseront de despotisme et de rsistance  l'autorit nationale
ceux qui combattront avec nergie leur ligue criminelle; les cris de
l'innocence opprime, les accents mles de la libert outrage seront
dnoncs comme les indices d'une influence dangereuse ou d'une ambition
personnelle. Vous croirez tre retourns sous le couteau des anciens
conspirateurs; le Peuple s'indignera; on l'appellera une faction; la
faction criminelle continuera de l'exasprer; elle cherchera  diviser
la Convention nationale du Peuple; enfin,  force d'attentats, on
espre parvenir  des troubles dans lesquels les conjurs feront
intervenir l'aristocratie et tous leurs complices, pour gorger les
patriotes et rtablir la tyrannie. Voil une partie du plan de la
conspiration. Et  qui faut-il imputer ces maux? A nous-mmes,  notre
lche faiblesse pour le crime, et  notre coupable abandon des
principes proclams par nous-mmes. Ne nous y trompons pas: fonder une
immense rpublique sur les bases de la raison et de l'galit;
resserrer par un lien vigoureux toutes les parties de cet empire
immense, n'est pas une entreprise que la lgret puisse consommer;
c'est le chef-d'oeuvre de la vertu et de la raison humaine. Toutes les
factions naissent en foule du sein d'une grande rvolution. Comment les
rprimer, si vous ne soumettez sans cesse toutes les passions  la
justice? Vous n'avez pas d'autre garant de la libert, que
l'observation rigoureuse des principes et de la morale universelle, que
vous avez proclams. Si la raison ne rgne pas, il faut que le crime et
l'ambition rgnent; sans elle, la victoire n'est qu'un moyen d'ambition
et un danger pour la libert mme; un prtexte fatal dont l'intrigue
abuse pour endormir le patriotisme sur les bords du prcipice; sans
elle, qu'importe la victoire mme? La victoire ne fait qu'armer
l'ambition, endormir le patriotisme, veiller l'orgueil et creuser de
ses mains brillantes le tombeau de la Rpublique. Qu'importe que nos
armes chassent devant elles les satellites arms des rois, si nous
reculons devant les vices destructeurs de la libert publique? Que nous
importe de vaincre les rois, si nous sommes vaincus par les vices qui
amnent la tyrannie? Or, qu'avons-nous fait depuis quelque temps contre
eux? Nous avons proclam de grands prix.

Que n'a-t-on pas fait pour les protger parmi nous? Qu'avons-nous fait
depuis quelque temps pour les dtruire? Rien, car ils lvent une tte
insolente, et menacent impunment la vertu; rien, car le gouvernement a
recul devant les factions, et elles trouvent des protecteurs parmi les
dpositaires de l'autorit publique: attendons-nous donc  tous les
maux, puisque nous leur abandonnons l'empire. Dans la carrire o nous
sommes, s'arrter avant le terme, c'est prir; et nous avons
honteusement rtrograd. Vous avez ordonn la punition de quelques
sclrats, auteurs de tous nos maux; ils osent rsister  la justice
nationale, et on leur sacrifie les destines de la patrie et de
l'humanit. Attendons-nous donc  tous les flaux que peuvent entraner
les factions qui s'agitent impunment. Au milieu de tant de passions
ardentes, et dans un si vaste empire, les tyrans dont je vois les
armes fugitives, mais non enveloppes, mais non extermines, se
retirent pour vous laisser en proie  vos dissensions intestines qu'ils
allument eux-mmes, et  une arme d'agents criminels que vous ne savez
pas mme apercevoir. Laissez flotter un moment les rnes de la
rvolution, vous verrez le despotisme militaire s'en emparer, et le
chef des factions renverser la reprsentation nationale avilie. Un
sicle de guerre civile et de calamits dsolera notre patrie, et nous
prirons pour n'avoir pas voulu saisir un moment marqu dans l'histoire
des hommes pour fonder la libert; nous livrons notre patrie  un
sicle de calamits (32), et les maldictions du peuple s'attacheront 
notre mmoire qui devait tre chre au genre humain. Nous n'aurons pas
mme le mrite d'avoir entrepris de grandes choses par des motifs
vertueux. On nous confondra avec les indignes mandataires du peuple qui
ont dshonor la reprsentation nationale, et nous partagerons leurs
forfaits en les laissant impunis. L'immortalit s'ouvrait devant nous:
nous prirons avec ignominie. Les bons citoyens priront; les mchants
priront aussi. Le peuple outrag et victorieux les laisserait-il jouir
en paix du fruit de leurs crimes? Les tyrans eux-mmes ne
briseraient-ils pas ces vils instruments? Quelle justice avons-nous
faite envers les oppresseurs du peuple? quels sont les patriotes
opprims par les plus odieux abus de l'autorit nationale qui ont t
vengs? Que dis-je? quels sont tous ceux qui ont pu faire entendre
impunment la voix de l'innocence opprime? Les coupables n'ont-ils pas
tabli cet affreux principe, que dnoncer un reprsentant infidle,
c'est conspirer contre la reprsentation nationale? L'oppresseur rpond
aux opprims par l'incarcration et de nouveaux outrages. Cependant les
dpartements o ces crimes ont t commis, les ignorent-ils parce que
nous les oublions? et les plaintes que nous repoussons ne
retentissent-elles pas avec plus de force dans les coeurs comprims des
citoyens malheureux? Il est si facile et si doux d'tre juste! pourquoi
nous dvouer  l'opprobre des coupables en les tolrant? Mais quoi! les
abus tolrs n'iront-ils pas en croissant? les coupables impunis ne
voleront-ils pas de crimes en crimes? Voulons-nous partager tant
d'infamie et nous vouer au sort affreux des oppresseurs du peuple?
Quels titres ont-ils pour en opposer mme aux plus vils tyrans? Une
faction pardonnerait  une autre faction. Bientt les sclrats
vengeraient le monde en s'entr'gorgeant eux-mmes; et s'ils
chappaient  la justice des hommes, ou  leur propre fureur,
chapperaient-ils  la justice ternelle qu'ils ont outrage par le
plus horrible de tous les forfaits?

Pour moi, dont l'existence parat aux ennemis de mon pays un obstacle 
leurs projets odieux, je consens volontiers  leur en faire le
sacrifice, si leur affreux empire doit durer encore. Eh! qui pourrait
dsirer de voir plus longtemps cette horrible succession de tratres
plus ou moins habiles  cacher leurs mes hideuses sous un masque de
vertu, jusqu'au moment o leur crime parat mr; qui tous laisseront 
la postrit l'embarras de dcider lequel des ennemis de ma patrie fut
le plus lche et le plus atroce.

Si l'on proposait ici de prononcer une amnistie en faveur des dputs
perfides, et de mettre les crimes de tout reprsentant sous la
sauvegarde d'un dcret, la rougeur couvrirait le front de chacun de
nous: mais laisser sur la tte des reprsentants fidles le devoir de
dnoncer les crimes, et cependant d'un autre ct les livrer  la rage
d'une ligue insolente, s'ils osent le remplir, n'est-ce pas un dsordre
encore plus rvoltant? c'est plus que protger le crime, c'est lui
immoler la vertu.

En voyant la multitude des vices que le torrent de la rvolution a
rouls ple-mle avec les vertus civiques, j'ai trembl quelquefois
d'tre souill aux yeux de la postrit par le voisinage impur de ces
hommes pervers qui se mlaient dans les rangs des dfenseurs sincres
de l'humanit; mais la dfaite des factions rivales a comme mancip
tous les vices; ils ont cru qu'il ne s'agissait plus pour eux que de
partager la patrie comme un butin, au lieu de la rendre libre et
prospre; et je les remercie de ce que la fureur dont ils sont anims
contre tout ce qui s'oppose  leurs projets, a trac la ligne de
dmarcation entre eux et tous les gens de bien; mais si les Verrs et
les Catilina de la France se croient dj assez avancs dans la
carrire du crime pour exposer sur la tribune aux harangues la tte de
leur accusateur, j'ai promis aussi nagure de laisser  mes concitoyens
un testament redoutable aux oppresseurs du peuple, et je leur lgue ds
ce moment l'opprobre et la mort. Je conois qu'il est facile  la ligue
des tyrans du monde d'accabler un seul homme; mais je sais aussi quels
sont les devoirs d'un homme qui peut mourir en dfendant la cause du
genre humain. J'ai vu dans l'histoire tous les dfenseurs de la libert
accabls par la fortune ou par la calomnie; mais bientt aprs, leurs
oppresseurs et leurs assassins sont morts aussi. Les bons et les
mchants, les tyrans et les amis de la libert disparaissent de la
terre, mais  des conditions diffrentes. Franais, ne souffrez pas que
vos ennemis cherchent  abaisser vos mes et  nerver vos vertus par
une funeste doctrine. Non, Chaumette, non Fouch, la mort n'est point
un sommeil ternel. Citoyens, effacez des tombeaux cette maxime impie
qui jette un crpe funbre sur la nature et qui insulte  la mort:
gravez-y plutt celle-ci: _La mort est le commencement de
l'immortalit_.

Peuple, souviens-toi que si, dans la Rpublique, la justice ne rgne
pas avec un empire absolu, et si ce mot ne signifie pas l'amour de
l'galit et de la patrie, la libert n'est qu'un vain nom. Peuple, toi
que l'on craint, que l'on flatte et que l'on mprise; toi, souverain
reconnu, qu'on traite toujours en esclave, souviens-toi que partout o
la justice ne rgne pas, ce sont les passions des magistrats, et que le
peuple a chang de chanes et non de destines.

Souviens-toi qu'il existe dans ton sein une ligue de fripons qui lutte
contre la vertu publique, qui a plus d'influence que toi-mme sur tes
propres affaires, qui te redoute et te flatte en masse, mais te
proscrit en dtail dans la personne de tous les bons citoyens.

Rappelle-toi que, loin de sacrifier cette poigne de fripons  ton
bonheur, tes ennemis veulent te sacrifier  cette poigne de fripons,
auteurs de tous nos maux, et seuls obstacles  la prosprit publique.

Sache que tout homme qui s'lvera pour dfendre la cause et la morale
publique, sera accabl d'avanies et proscrit par les fripons; sache que
tout ami de la libert sera toujours plac entre un devoir et une
calomnie; que ceux qui ne pourront tre accuss d'avoir trahi, seront
accuss d'ambition; que l'influence de la probit et des principes sera
compare  la force de la tyrannie et  la violence des factions; que
ta confiance et ton estime seront des titres de proscription pour tous
tes amis; que les cris du patriotisme opprim seront appels des cris
de sdition, et que n'osant t'attaquer toi-mme en masse, on te
proscrira en dtail dans la personne de tous les bons citoyens, jusqu'
ce que les ambitieux aient organis leur tyrannie. Tel est l'empire des
tyrans arms contre nous; telle est l'influence de leur ligue avec tous
les hommes corrompus, toujours ports  les servir. Ainsi donc, les
sclrats nous imposent la loi de trahir le peuple,  peine d'tre
appels dictateurs. Souscrirons-nous  cette loi? Non: dfendons le
peuple, au risque d'en tre estim; qu'ils courent  l'chafaud par la
route du crime, et nous par celle de la vertu.

Dirons-nous que tout est bien? continuerons-nous de louer par habitude
ou par pratique ce qui est mal? nous perdrions la patrie.
Rvlerons-nous les abus cachs? dnoncerons-nous les tratres? on nous
dira que nous branlons les autorits constitues; que nous voulons
acqurir  leurs dpens une influence personnelle. Que ferons-nous
donc? notre devoir. Que peut-on objecter  celui qui veut dire la
vrit, et qui consent  mourir pour elle? Disons donc qu'il existe une
conspiration contre la libert publique; qu'elle doit sa force  une
coalition criminelle qui intrigue au sein mme de la Convention; que
cette coalition a des complices dans le comit de sret gnrale et
dans les bureaux de ce comit qu'ils dominent; que les ennemis de la
Rpublique ont oppos ce Comit au comit de salut public, et constitu
ainsi deux gouvernements; que des membres du comit de salut public
entrent dans ce complot; que la coalition ainsi forme cherche  perdre
les patriotes et la patrie. Quel est le remde  ce mal? Punir les
tratres, renouveler les bureaux du comit de sret gnrale, purer
ce comit lui-mme, et le subordonner au comit de salut public; purer
le comit de salut public lui-mme, constituer l'unit du gouvernement
sous l'autorit suprme de la Convention nationale, qui est le centre
et le juge, et craser ainsi toutes les factions du poids de l'autorit
nationale, pour lever sur leurs ruines la puissance de la justice et
de la libert: tels sont les principes. S'il est impossible de les
rclamer sans passer pour un ambitieux, j'en conclurai que les
principes sont proscrits, et que la tyrannie rgne parmi nous, mais non
que je doive le taire: car, que peut-on objecter  un homme qui a
raison, et qui sait mourir pour son pays? Je suis fait pour combattre
le crime, non pour le gouverner. Le temps n'est point arriv o les
hommes de bien peuvent servir impunment la patrie: les dfenseurs de
la libert ne seront que des proscrits, tant que la horde des fripons
dominera.




Notes


(1) Texte rtabli par E. Hamel. Omis dans le texte imprim.

(2) Texte rtabli par E. Hamel. Texte imprim: Je me dfendrai aussi
moi-mme; vous n'en serez point surpris; vous ne ressemblez point aux
tyrans que vous combattez

(3) Deux lignes effaces: Elles ont pris leur source, ou dans
l'ambition, ou dans la lassitude d'une espce particulire de tyrannie.

(4) Suivent deux pages effaces: Si des ambitions particulires lui ont
donn le branle ou ht son mouvement, elle n'a d son origine et sa
direction qu' l'amour clair et profond de la justice et de la
libert. Ce caractre a dtermin  la fois ses moyens et les attaques
de ses ennemis. Pour atteindre le but des autres, il ne fallait que
courir  la fortune sous les auspices d'une puissance nouvelle: la
ntre, au contraire, exige le sacrifice des intrts privs  l'intrt
gnral; elle seule impose la vertu. Les autres taient termines par
le triomphe d'une faction: la ntre ne peut l'tre que par la victoire
de la justice sur toutes les factions; mane de la justice, elle ne
peut se reposer que dans son sein; elle a pour ennemis tous les vices.
Les factions sont la coalition des intrts privs contre le bien
gnral. Le concert des amis de la libert, les plaintes des opprims,
l'ascendant naturel de la raison, la force de l'opinion publique, ne
constituent point une faction; ce n'est que le rappel du pouvoir aux
principes de la libert, et les effets naturels du dveloppement de
l'esprit public chez un peuple clair. Ailleurs, l'ignorance et la
force ont absorb les rvolutions dans un despotisme nouveau: la ntre,
mane de la justice, ne peut se reposer que dans son sein; tous les
efforts des intrts privs contre les droits du peuple ne peuvent
qu'agiter la nation entre deux cueils, les abus de l'ancienne
tyrannie, et les systmes monstrueux qui dnaturaient l'galit mme,
pour ramener sous son nom la tyrannie. La cause de tous nos maux a t
dans cette lutte perptuelle des factions contre l'intrt public.
Celle d'Autriche et celle d'Orlans, toutes deux puissantes, l'une
parce qu'elle rgnait au commencement de la rvolution, l'autre parce
qu'elle avait puissamment contribu  la prparer pour rgner  son
tour, ont arrt jusqu'ici les destines de la Rpublique. Ajoutez 
cela les intrigues de l'Angleterre coalise avec la faction d'Orlans,
et l'influence des cours trangres, et vous vous ferez quelque ide
des germes de discorde, de corruption et de dissolution, que les
ennemis de la libert ont jets au milieu de nous. La faction d'Orlans
surtout avait acquis une influence d'autant plus grande, qu'elle avait
arbor la premire l'tendard du patriotisme pour renverser la cour, et
que ses partisans, cachs sous ce masque, avaient usurp la confiance
des patriotes, et s'taient introduits dans toutes les fonctions
publiques.

(5) Lignes ratures: Chaque crise nouvelle, excite par leurs intrigues
tnbreuses, ne fit que les forcer  adapter leurs moyens de nuire aux
circonstances nouvelles el  dcrire un nouveau circuit pour arriver au
mme but. Voulez-vous savoir si les factions existent encore?
demandez-vous si cette multitude d'intrigants dangereux, qui nagure
dsolaient la Rpublique avec autant d'audace que de perfidie, a
disparu du sol de la libert; demandez-vous si une foule de chefs et
d'agents fameux des factions diverses ne vivent point encore impunis et
mme protgs; demandez-vous si le systme de contre-rvolution,
organis au milieu de nous pendant plusieurs annes par une politique
profonde, a pu tre dtruit, et quel plan sage est constamment suivi
pour le draciner; demandez-vous si on a cess un seul instant
d'entraver, de corrompre ou de calomnier les mesures que le salut
public a commandes; si les patriotes ne sont plus proscrits,
calomnis, les fripons ouvertement protgs, les conspirateurs
dfendus, les principes de la morale publique proclams seulement pour
la forme, luds dans la pratique, fausss dans l'application, et
tourns contre ceux-l seuls qui les professent de bonne foi:
demandez-vous enfin si les factions ont fait autre chose que nuancer,
suivant les circonstances du moment, leurs principaux moyens de
conspiration, la corruption, la division; et surtout la calomnie.

(6) Lignes ratures: Ils cherchent  dtruire la libert en calomniant
ses dfenseurs, c'est--dire, les hommes qui veulent fonder l'ordre
social sur les principes de la morale publique et de l'galit dans le
sens raisonnable attach  ce mot. Ils savent quel est l'empire des
principes et de la vrit; ils cherchent  dtruire son influence sur
le coeur des hommes, en la prsentant comme l'influence personnelle de
ceux qui ont le courage de la dire; ils donnent  cette influence le
nom de tyrannie. Ils placent toujours les amis de la patrie entre leur
devoir et la calomnie; ils accusent d'ambition ceux qu'ils ne peuvent
accuser d'aucun crime: s'ils rclament contre l'oppression, on leur
rpond par de nouveaux outrages; s'ils opposent l'nergie des principes
 la perscution, on donne  cette nergie le nom de sdition;
l'impression de l'opinion publique indigne est cite comme la preuve
de leur ambition. Quand on en est arrivera ce point, la libert est
perdue.

(7) Lignes ratures: Nagure on accusait le comit de salut public de
vouloir usurper l'autorit de la Convention; on l'accusait de vouloir
anantir la reprsentation nationale: rappelez-vous quels moyens
odieux, quels lches artifices furent puiss pour accrditer cette
funeste ide.

(8) Lignes ratures: Vous pourriez nous le dire, vous tous, hommes
probes,  qui on a fait la proposition formelle de vous liguer contre
le comit de salut public.

(9) Lignes ratures: Etait-ce ceux dont la conscience tait paisible?
Etait-ce les hommes dont la France estime le plus la probit, la
franchise et le dvouement? Quels crimes faisaient jadis les conjurs
que vous avez frapps? Ils s'agitaient, ils calomniaient, ils
caressaient bassement tous leurs collgues en qui ils ne voyaient dj
plus que des juges; ils prophtisaient eux-mmes leur punition, et
faisaient retentir les votes sacres de leurs sinistres prdictions.

(10) Lignes ratures: Il est bon de remarquer que, depuis leur
punition, les comits qui les ont dnoncs, loin d'tre agresseurs, ont
toujours t sur la dfensive. Depuis quand est-ce donc la punition du
crime qui pouvante la vertu? Est-ce attenter  la reprsentation
nationale, que de lui nommer les ennemis de la patrie et les siens?

(11) Lignes ratures: Je les imputerai  ces personnages dangereux, et
mme  d'autres fripons qui, en combattant quelquefois contre eux avec
les ennemis de la libert, rendaient quelquefois la bonne cause
douteuse aux yeux des hommes moins placs dans un point de vue
avantageux pour la discerner. -- (Les tirades suivantes, jusqu' ces
mots inclusivement, _la corruption qu'ils avaient tablie_, sont
extraites d'un livret de Robespierre, crit au crayon, et qui n'ont pas
t lues  la tribune; nous avons cru devoir les adapter  cet endroit
de lignes ratures.) -- J'en accuse la faiblesse humaine et ce fatal
ascendant de l'intrigue contre la vrit, lorsqu'elle plaide contre
elle dans les tnbres et au tribunal de l'amour-propre; j'en accuse
des hommes pervers que je dmasquerai; j'en accuse une horde de fripons
qui ont usurp une confiance funeste, sous le nom de commis du comit
de sret gnrale. Les commis de sret gnrale sont une puissance et
une puissance suprieure, par ses funestes influences, au comit mme.
Je les ai dnoncs depuis longtemps au comit de salut public et 
celui qui les emploie, qui est convenu du mal, sans oser y appliquer le
remde: je les dnonce aujourd'hui  la Convention, ces funestes
artisans de discorde, qui trahissent  la fois le comit qui les
emploie, et la patrie; qui dshonorent la rvolution, compromettent la
gloire de la Convention nationale; protecteurs impudents du crime et
oppresseurs hypocrites de la vertu. C'est en vain qu'on voudrait
environner des fripons d'un prestige religieux; je ne partage pas cette
superstition, et je veux briser les ressorts d'une surveillance
corrompue qui va contre son but, pour la rattacher  des principes purs
et salutaires. J'ai un double titre pour oser remplir ce devoir,
puisqu'il faut aujourd'hui de l'audace pour attaquer des sclrats
subalternes, l'intrt de la patrie et mon propre honneur. Ce sont ces
hommes qui ralisent cet affreux systme de calomnier et de poursuivre
tous les patriotes suspects de probit, en mme temps qu'ils protgent
leurs pareils et qu'ils justifient leurs crimes par ce mot, qui est le
cri de ralliement de tous les ennemis de la patrie, _c'est Robespierre
qui l'a ordonn_. C'tait aussi le langage de tous les complices
d'Hbert, dont je demande en vain la punition. Et qu'importe, comme on
l'a dit, qu'ils aient quelquefois dnonc et arrt des aristocrates
prononcs, s'ils vendent aux autres l'impunit, et s'ils se font de ces
services faciles un titre pour trahir et pour opprimer? Que m'importe
qu'ils poursuivent l'aristocratie, s'ils assassinent le patriotisme et
la vertu, afin qu'il ne reste plus sur la terre que des fripons et
leurs protecteurs? Que dis-je? les fripons ne sont-ils pas une espce
d'aristocratie? Tout aristocrate est corrompu, et tout homme corrompu
est aristocrate: mais cherchez sous ce masque du patriotisme; vous y
trouverez des nobles, des migrs, peut-tre des hommes qui, aprs
avoir profess ouvertement le royalisme pendant plusieurs annes, se
sont fait attacher au comit de sret gnrale, comme jadis les
prostitues  l'Opra, pour exercer leur mtier impunment, et se
venger patriotiquement sur les patriotes de la puissance et des succs
de la Rpublique. Amar et Jagot, s'tant empars de la police, ont plus
d'influence seuls que tous les membres du comit de sret gnrale;
leur puissance s'appuie encore sur cette arme de commis dont ils sont
les patrons et les gnraux. Ce sont eux qui sont les principaux
artisans du systme de division et de calomnie; il existe une
correspondance d'intrigues entre eux et certains membres du comit de
salut public, et les autres ennemis du gouvernement rpublicain ou de
la morale publique, car c'est la mme chose; aussi ceux qui nous font
la guerre sont-ils les aptres de l'athisme et de l'immoralit. Une
circonstance remarquable et dcisive, c'est que les perscutions ont
t renouveles avec une nouvelle chaleur aprs la clbration de la
fte  l'Etre suprme. Nos ennemis ont senti la ncessit de rparer
cette dfaite dcisive  force de crimes, et de ressusciter,  quelque
prix que ce ft, la corruption qu'ils avaient tablie.

(12) Texte d'E. Hamel. Texte imprim: de toutes les tyrannies

(13) Texte d'E. Hamel. Texte imprim : de leur conspiration

(14) Lignes ratures: Quant  l'existence de la divinit, ils en
fournissent eux-mmes un argument irrsistible; ce sont leurs propres
crimes.

(15) Lignes ratures: Que suis-je? Un esclave de la patrie, un martyr
vivant de la Rpublique, la victime et le flau du crime. Tous les
fripons m'outragent; les actions les plus indiffrentes et les plus
lgitimes sont pour moi des crimes. Il suffit de me connatre pour tre
calomni: on pardonne aux autres leurs forfaits, on me fait un crime de
mon zle pour la patrie. Otez-moi ma conscience, je serais le plus
malheureux de tous les hommes.

(16) Lignes ratures: Sans elle, quel obstacle s'opposerait au triomphe
de l'imposture et de l'intrigue?

(17) Lignes ratures: Plus le peuple est clair et juste, plus la
justice et les principes ont d'empire sur lui, et plus ceux qui les
dfendent obtiennent cette sorte de confiance attache  la probit;
ceux qui s'indignent de cette confiance, veulent la donner.

(18) Lignes ratures: La libert publique est viole, quand les ennemis
du peuple franais peuvent rduire ses reprsentants  l'impuissance de
dfendre ses intrts; or, je dclare en votre prsence que je me suis
vu rduit  celte impuissance; je dclare que je me suis cru forc
depuis quelque temps  abandonner les fonctions que la Convention
nationale m'avait confies. Je demande que chacun de mes collgues se
rende compte  lui-mme de la manire dont il serait affect si le
gouvernement se liguait avec tous les ennemis de la rvolution, pour le
rendre seul responsable de tous les crimes et de toutes les erreurs qui
se commentent dans la Rpublique, et de tous les maux qui affligent les
individus.

(19) Lignes ratures: Je ne suis point assez clair sur les manoeuvres
tnbreuses, pour affirmer si cette nouvelle est vraie ou fausse; mais,
si elle n'tait pas dnue de fondement, j'aurais droit d'en conclure
que la probit de la majorit de la Convention nationale a repouss,
etc.

(20) Lignes ratures: Quel homme n'a pas t pntr du charme touchant
qu'il portait dans tous les coeurs? Quel est le reprsentant du peuple
qui, dans ce moment, n'a pas cru recueillir la plus douce rcompense de
son dvouement  la patrie? Quiconque aurait vu ce spectacle avec des
yeux secs ou avec une me indiffrente, est un monstre. Le silence du
sentiment imprimait plus loquemment que les discours les motions
douces et profondes dont les coeurs taient remplis, et ce cri chappait
de tous les coeurs: que quiconque avait vu ce grand spectacle pouvait
quitter la vie sans regret.

(21) Lignes ratures: A considrer la nature de leur colre, les moyens
et l'objet de la ligue, on et cru voir les pygmes renouveler la
conspiration des Titans. C'est depuis cette poque que les manoeuvres
dont j'ai parl se sont dveloppes. Si le trait dont j'ai  parler
n'tait pas propre  rpandre la plus vive lumire sur les vues de la
coalition, je me garderais bien de rappeler certains faits scandaleux
arrivs au sein mme de la fte de l'Etre suprme; car un sentiment
imprieux de pudeur ne me permettrait pas d'avouer que des
reprsentants du peuple ont rpondu par les cris de la fureur aux
touchantes acclamations du peuple; que le prsident de la Convention
nationale, parlant au peuple, fut insult par des injures grossires et
les grossiers sarcasmes de quelques autres, et les courses de ceux qui,
cherchant des crimes  celui qu'ils voulaient perdre, dans les signes
de l'allgresse publique, allaient rpandre le poison de la terreur et
les soupons, en disant: Voyez-vous comme on l'applaudit? On n'oublia
rien pour effacer les impressions salutaires qu'avait produites la fte
de l'Etre suprme. La premire tentative fut le rapport de Vadier,
rapport o une conspiration politique, profonde, a t dguise sous le
rcit d'une farce mystique et sous des plaisanteries assez dplaces.

(22) Lignes ratures: Enfin, de multiplier les chances des assassins,
en rveillant le fanatisme, tandis que l'on dtournait l'attention
publique des vritables conspirateurs qui conduisaient eux-mmes toute
cette trame.

(23) Lignes ratures: L'affectation insolente avec laquelle
l'aristocratie cherchait  prcipiter le jugement de ce procs, et  en
faire l'objet d'un scandale public ou d'une comdie ridicule, et suffi
seule pour dvoiler ce projet; mais il est encore prouv par les faits
les plus positifs et les plus multiplis. Cependant l'agent national de
la commune, pour avoir fait arrter, d'aprs le voeu du comit de salut
public, quelques agents de ces manoeuvres, a t rprimand et menac
par le comit de sret gnrale. Ce dernier comit a encore dnonc
l'accusateur public, pour avoir remis les pices de cette affaire au
comit de salut public, qui avait senti la ncessit de l'approfondir
avec plus de sagacit. On a voulu surtout dans ces derniers temps
multiplier les mcontents, et toujours les vexations ont t dguises
sous le prtexte du bien public; les perscutions suscites au peuple,
sous le prtexte du fanatisme; les aptres de l'athisme et de
l'immoralit taient sans doute le plus fcond et le plus sr moyen de
parvenir  ce but.

(24) Lignes ratures: On incarcrait, on perscutait les patriotes; on
prodiguait les attentats, pour en accuser le comit de salut public.
Ceux qui dclament contre le gouvernement, et ceux qui commettent les
excs qu'on lui impute, sont les mmes hommes. La conjuration contre le
gouvernement a commenc au moment de sa naissance, et elle continue
actuellement avec une nouvelle activit. Les conjurs l'avaient d'abord
attaqu collectivement; ils le poursuivent maintenant en dtail dans
les membres qui le composent, et ils appellent sur une seule tte cette
masse de mcontentement et de haine qu'ils s'efforcent de grossir, pour
en craser ensuite tous les autres. Qui peut leur contester qu'il y a
de l'habilet dans cette tactique? Ils savent qu'il est plus facile de
perdre un homme que de dtruire une puissance, et ils croient bien plus
 l'empire des petites passions qu' celui de la raison et des
sentiments gnreux. On disait, il y a peu de jours dans les prisons,
il est temps de se montrer, le comit de sret gnrale s'est dclar
contre le comit de salut public; on le disait dans la nuit mme o se
passa la fameuse sance des deux Comits, dont j'ai rendu compte, et il
fallait des prcautions actives et extraordinaires pour maintenir
l'ordre. On arrta, peu de jours auparavant, des colporteurs de
journaux qui criaient  perte d'haleine: Grande arrestation de
Robespierre; on rpandait le bruit que Saint-Just tait noble et qu'il
voulait sauver les nobles; on rpandait en mme temps que je voulais
les proscrire. Des fripons, aposts au lieu o les conspirateurs
expient leurs forfaits, cherchaient  apitoyer le peuple, et disaient:
C'est Robespierre qui gorge ces innocents. C'tait le cri de
ralliement des contre-rvolutionnaires dtenus; c'tait celui de tous
mes ennemis, qui me renvoyaient les plaintes de tous les citoyens,
comme  l'arbitre de toutes les destines. C'tait le moment o on
attaquait le tribunal rvolutionnaire, o on m'identifiait avec cette
institution et avec tout le gouvernement rvolutionnaire; c'tait le
temps o le comit de sret gnrale prtait lui-mme son nom et son
appui  toutes ces manoeuvres: des libelles insidieux, de vritables
manifestes taient prts d'clore; on devait invoquer la dclaration
des droits, demander l'excution actuelle et littrale de la
constitution, la libert indfinie de la presse, l'anantissement da
tribunal rvolutionnaire et la libert des dtenus.

(25) Lignes ratures: S'il existe dans le monde une espce de tyrannie,
n'est-ce pas celle dont je suis la victime?

(26) Lignes ratures: Qu'ils me prparent la cigu, je l'attendrai sur
ces siges sacrs; je lguerai du moins  ma patrie l'exemple d'un
constant amour pour elle, et aux ennemis de l'humanit l'opprobre et la
mort.

(27) Ligne rature: Avec des rcits moins pompeux, elles paratraient
plus grandes.

(28) Ligne rature: Ce sont ces institutions qui nous manquent encore.

(29) Lignes ratures: Tout marchera vers le vritable but des
institutions rvolutionnaires; et la terreur imprime au crime sera la
meilleure garantie de l'innocence.

(30) Lignes ratures: C'est une mauvaise manire de protger les
patriotes, de donner la libert aux coupables; car la terreur des
criminels de la rvolution est la meilleure garantie de l'innocence.

(31) Ligne rature: On calomniait d'avance l'indignation publique qu'on
se prparait  exciter.

(32) Lignes ratures: Et notre mmoire, qui devait tre chre au monde,
sera l'objet des maldictions du genre humain.



      *      *      *      *      *      *      *      *      *








End of the Project Gutenberg EBook of Discours par Maximilien Robespierre --
17 Avril 1792-27 Juillet 1794, by Maximilien Robespierre

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DISCOURS PAR ROBESPIERRE, 1792-94 ***

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LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
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LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
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providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
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providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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     https://www.gutenberg.org

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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