The Project Gutenberg EBook of Moeurs et coutumes des Franais dans les
diffrents temps de la monarchie, by Tacite

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Title: Moeurs et coutumes des Franais dans les diffrents temps de la monarchie
       Moeurs des anciens Germains

Author: Tacite

Translator: Louis Legendre

Release Date: October 31, 2006 [EBook #19662]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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                             TACITE

                     MOEURS DES ANCIENS GERMAINS


                        traduit du latin

                               par

              L'ABB LEGENDRE, CHANOINE DE L'GLISE DE PARIS


    NOUVELLE DITION, A. MAME ET Cie, IMPRIMEURS--LIBRAIRES  TOURS.

                              1851




                             PRFACE
contenant quelques remarques relatives aux usages anciens et modernes
            des Germains, des Gaulois et des Franais.


Quelle que soit l'origine des Franais, qu'il ne s'agit point de discuter
ici; quelque systme qu'on embrasse, on ne peut mconnatre dans les moeurs
des premiers temps de la monarchie beaucoup de points de conformit avec
celles des anciens Germains, dont Tacite nous a laiss le tableau. Aussi,
en rimprimant les _Moeurs des Franais_, a-t-on cru devoir y joindre
_les Moeurs des Germains_, dcrites avec tant d'nergie par Tacite.

C'est en rapprochant de cette manire les ides que les historiens nous
donnent des anciens peuples de l'Europe, dont tous les habitants actuels
sont les successeurs plus ou moins loigns; c'est en rassemblant tous
les traits qui servent  les caractriser et en les confrontant avec les
modernes, qu'on peut reconnatre l'analogie ou la diffrence de ces
peuples.

Avant que la domination romaine ft tablie dans les Gaules, les Gaulois
et les Germains diffraient peu pour la faon de vivre. De vastes forts
couvraient galement leur pays; on y trouvait fort peu de villes et
seulement quelques villages; la chasse et la guerre partageaient tout leur
temps. C'taient des incursions perptuelles, et souvent des migrations
d'une partie de la nation dans des pays fort loigns du sien. Beaucoup de
petits souverains, qu'on doit plutt considrer comme des chefs de parti,
divisaient en peuplades ce grand peuple, qui n'avait presque aucune
relation au dehors.

La guerre que Csar fit dans les Gaules apporta de grands changements 
cette manire de vivre. En prenant possession de leurs conqutes, les
Romains introduisirent de nouveaux usages, et les Gaulois se civilisrent
bien plus en deux cents ans de commerce avec leurs vainqueurs, qu'ils
n'avaient fait pendant tout le temps qui avait prcd cette rvolution.
L'abb Le Gendre parle des Franais de la Gaule qui chassrent les Romains
de la Gaule; il dcrit aussi les usages qu'ils laissrent aprs eux et qui
subsistrent mme aprs qu'ils eurent abandonn le pays. Ces poques sont
voisines de celles que nous peint Tacite. Cet historien crivait sous les
empereurs, et alors les armes romaines n'ayant pas encore pntr bien
avant dans la Germanie, elle avait conserv jusque-l ses premires
habitudes. C'est donc en comparant l'tat naturel des Germains, vivant
encore sous leurs tentes, avec les premiers temps de notre monarchie, que
le lecteur pourra mieux voir la gradation qui a conduit les Franais 
certains usages qui subsistent encore parmi nous. Ensuite, en rapprochant
quelques-unes de nos coutumes actuelles, et en les comparant avec les
moeurs simples des Gaulois ou avec celles de l'ancienne Germanie, le
tableau s'enrichira de plusieurs traits aussi curieux qu'intressants.

La guerre tait la principale occupation des Germains et des Gaulois; il
n'y avait donc qu'un peuple guerrier qui pt se poser parmi eux. Tels
taient les Francs qui s'y tablirent, et dont nous sommes en partie la
postrit. Ainsi c'est aux exercices de la vie militaire ou de la chasse
que se rapportent les principaux usages qui nous sont communs avec ces
deux peuples.

Les anciens habitants de la Germanie avaient un temprament robuste et
une taille proportionne  leur force; une ducation dure les prparait de
bonne heure aux fatigues de la guerre et de la chasse; les Gaulois taient
levs pour les mmes travaux. Aujourd'hui ce n'est pas la force du corps
qui caractrise communment notre nation; mais si nous ne sommes pas plus
vigoureux, devons-nous en rejeter la faute sur notre climat? Une ducation
moins dlicate nous procurerait des forces gales  notre courage. On
semble croire parmi nous que la force du corps n'est plus une qualit
militaire; on convient qu'il fallait ncessairement autrefois tre robuste,
lorsqu'un casque et une cuirasse de fer taient l'habillement ordinaire
des guerriers; lorsqu'on portait des armes si pesantes, que nous ne
pourrions plus y tenir. Aujourd'hui, dit-on, il ne faut que de la valeur;
avec cette seule qualit on est sr de vaincre. Il est vrai que dans une
action, dans une bataille, la supriorit du courage peut assurer la
victoire; mais,  la guerre, n'y a-t-il que des combats? Combien de
fatigues n'a-t-on pas  essuyer continuellement! La valeur suffit-elle
pour rsister  des marches longues et pnibles, quand il s'agit de passer
plusieurs jours et plusieurs nuits sous les armes, quand il faut se frayer
une route  travers des lieux presque inaccessibles? Un crivain qui dit
loquemment des vrits fortes fait cette objection aux Franais: Comme
les Carthaginois, vous eussiez t vainqueurs  Trbie,  Cannes, 
Trasimne; mais vous n'eussiez point franchi les Alpes. Les fatigues font
plus prir de nos troupes que le fer des ennemis. Quelle impression ne
fait pas sur nous le seul changement de climat! Nous n'en avons que trop
fait l'preuve dans toutes nos guerres en Italie.

Il est donc plus important qu'on ne pense de se fortifier le corps de
bonne heure et de l'endurcir par le travail. Il n'est pas douteux que les
exercices auxquels on faonne notre jeunesse pourraient nous former des
corps robustes, si l'on n'y cherchait moins  se procurer des avantages
solides qu' se donner des grces et des agrments.

Les Franais ont conserv beaucoup de rapports avec les Germains; mais
c'est  l'endroit de l'inconstance. Ces peuples, au dire de Tacite,
taient incapables d'un long travail, et n'avaient que le premier feu;
c'est aussi le reproche qu'on nous fait avec assez de fondement. Nous
sommes terribles au dbut d'un combat; il faut que nous ravissions la
victoire; car, si nous la disputons longtemps, nous courons risque de la
perdre. Il y a cependant eu des occasions o nous avons fait voir autant
de fermet que de valeur; on nous a vus essuyer tranquillement le feu des
ennemis, attendre le moment favorable pour attaquer, et aprs plusieurs
actions meurtrires, revenir  la charge avec plus d'ardeur que jamais.
Mais, quoique ces sortes d'exemples ne soient pas rares chez nous, il faut
convenir que le caractre distinctif de notre valeur est l'imptuosit du
premier choc.

Le faste qui rgne aujourd'hui parmi nos troupes prsente un tableau bien
diffrent de la simplicit guerrire, conserve avec tant de soin chez les
Germains et les Gaulois. Ils ne dpensaient rien en parures; tout leur
luxe consistait a peindre leurs boucliers avec quelque couleur clatante.
Malgr l'obligation qu'on impose aux officiers de ne paratre qu'avec
l'habit de leur rgiment, surtout en temps de guerre, quels riches
vtements ne portent-ils pas quelquefois sous un modeste uniforme?
C'est en vain que nos rois ont fait de sages rglements pour rprimer
le luxe militaire: on y tale une magnificence, un got de somptuosit
trs-prjudiciables  la discipline et  la promptitude des oprations.
Tous les jours les officiers se plaignent qu'ils se ruinent au service;
mais, n'est-ce pas  eux-mmes qu'ils doivent s'en prendre? Leur paye
suffirait  leurs besoins, si les tentations et les superfluits ne
multipliaient mal  propos leurs dpenses. La simplicit qui rgnait dans
les vtements des Germains faisait aussi le caractre distinctif du reste
de la nation; si le dfaut contraire a gagn les cours et les armes en
Allemagne, du moins le gros de la nation parat encore retenir de ce
ct-l bien des usages venant de ses anctres.

Les Germains n'osaient paratre en public sans avoir leurs armes; ils ne
les quittaient pas mme dans leurs maisons, ou plutt sous leurs cabanes;
mais ils ne pouvaient les porter que quand ils taient parvenus  l'ge
viril; et ils ne commenaient jamais  les prendre que de l'agrment du
chef de leur canton. C'tait un des principaux de la nation ou un des
plus proches parents du novice guerrier qui lui donnait publiquement ses
premires armes; et c'est vraisemblablement de cette ancienne coutume
qu'est driv l'tablissement de la chevalerie en France, ou la crmonie
de l'accolade. On ne recevait pas indistinctement, chez nous, toutes
sortes de personnes dans l'ordre des chevaliers: c'tait la plus haute
dignit o pt aspirer un militaire; il fallait tre d'une illustre
extraction pour parvenir  cet honneur. La chevalerie avait des lois
auxquelles les princes et les rois eux-mmes se soumettaient sans
rpugnance.

On ne montait aux grades militaires chez les Germains, qu'aprs avoir
donn des preuves de valeur; les soldats se disputaient  qui occuperait
le premier rang et combattrait le plus prs du prince; c'tait une honte
pour le chef de la nation de n'tre pas le premier  charger l'ennemi,
et un dshonneur pour les soldats de ne pas seconder le courage de
leur commandant. La principale force de leurs armes consistait dans
l'infanterie, dont les mouvements galaient presque en rapidit ceux de
la cavalerie. Lorsqu'il n'y avait point de guerre chez eux, la noblesse
allait chercher ailleurs l'occasion de se signaler. Ils taient obligs de
prendre ce parti; car un peuple qui ngligeait la culture des terres ne
pouvait se soutenir que par le brigandage. Les Germains abandonnaient le
soin de l'agriculture aux femmes, aux vieillards et aux infirmes; en temps
de paix, la jeunesse passait ses jours dans l'inaction. C'est une chose
tout  fait surprenante, dit Tacite, que ces mmes hommes qui ne peuvent
vivre en repos aiment tant l'oisivet. On voit ici plusieurs traits qui
peuvent convenir aux anciens habitants de la France.

C'tait la bravoure, et non l'argent, qui faisait anciennement parvenir
aux premiers emplois de l'arme. On n'achetait point l'honneur de se
sacrifier pour la patrie; mais la soif du pillage mettait les armes  la
main de la plupart des soldats; car tout le butin qu'ils faisaient tait
pour eux: on sait ce qui arriva au sujet du vase de Soissons. On suit
aujourd'hui le parti des armes par des motifs plus nobles: l'honneur,
l'amour de la gloire, le service de l'tat et celui du prince, font encore
des hros parmi les Franais; mais l'oisivet de la noblesse en temps de
paix n'a que trop de conformit avec celle des Germains.

Un autre trait de ressemblance qui se trouve entre nous et les anciens
Germains, c'est que les guerres gnrales de la nation n'empchaient point
les combats particuliers. Chez eux, chacun prenait parti et s'engageait
dans les querelles selon les liaisons des familles; mais les haines
n'taient pas immortelles: les torts mmes et les injures se rparaient
par des amendes. Convenons,  la honte de nos moeurs, que nous poussons
quelquefois plus loin la vengeance; mais aussi flicitons notre sicle de
s'tre bien corrig de la folie des duels.

Tacite rapporte que les femmes de la Germanie suivaient leurs maris  la
guerre. Il ne dit pas s'il entrait dans cette pratique, qui a t aussi
celle des premiers Gaulois, d'autre raison que l'usage; mais aujourd'hui
nos dames franaises, infiniment plus dlicates, ne supporteraient pas
le plus court voyage, et nos moeurs sur ce point ne sauraient souffrir la
moindre comparaison avec celles de ces peuples. D'ailleurs une meilleure
discipline a banni presque partout des armes cet attirail si contraire au
bon ordre et aux oprations de la guerre. Cependant, sans que les femmes
s'en mlent, malgr les rglements les plus svres, malgr les lois les
plus sages, la mollesse semble s'introduire de plus en plus dans nos
armes; un officier riche ne pense qu' se procurer au milieu d'un camp
toutes les commodits et tous les plaisirs de la vie oisive. Bonne table,
excellents vins, domestiques nombreux et magnifiques quipages, aucune
recherche ne lui manque. On n'y est pas mme priv de spectacles, et l'on
a vu dans les guerres de Flandres,  la suite de nos armes, des troupes
de comdiens et de courtisanes. Cette condescendance des commandants
est pourtant bien dangereuse, puisque c'est par l que les peuples les
plus belliqueux ont insensiblement dgnr de leur valeur et se sont
abtardis. Les dlices de Capoue ruinrent l'arme d'Annibal; et les
Carthaginois, aprs tant de victoires clatantes, furent ensevelis sous
les ruines de leur rpublique. L'histoire est remplie de pareils exemples,
qui doivent faire trembler les nations les plus distingues par leur
courage. Dans la guerre qu'Alexandre fit  Darius, le roi de Perse lve
des troupes innombrables et marche  leur tte avec son harem; les femmes
dans cette arme galaient presque le nombre des combattants. L'arme
macdonienne, qui ne faisait qu'une poigne d'hommes en comparaison de
celle des Perses, n'tait compose que de soldats, et Alexandre fut
vainqueur. Tant que les Romains vcurent dans la pauvret, rien ne put
rsister  leurs armes. Le luxe, la mollesse, le got des plaisirs
s'introduisent chez ces fiers conqurants; ils sont assujettis  leur tour,
et l'univers est veng.

        .........._Svior armis
        Luxuria incubuit, victumque utciscitur orbem._

Les Germains faisaient peu de cas des richesses, et leur pauvret fit leur
force. On sait bien qu'il ne faut pas toujours regarder comme une vertu le
mpris que certains peuples barbares ou sauvages ont pour l'or et l'argent;
telle nation n'est souvent borne aux seuls besoins de la vie que parce
que son indigence lui laisse ignorer ce qui peut en faire les douceurs.
Heureuse ignorance, qui produit les mmes effets que la vertu! car enfin
il faut convenir que l'amour excessif des richesses est trs-prjudiciable
aux moeurs. L'indiffrence des Germains pour l'or et l'argent, et en
gnral pour les richesses, fait dire  Tacite qu'ils avaient une bonne
foi et une fidlit  toute preuve dans leurs affaires. La candeur, que
ce judicieux historien met  si haut prix, est trs-rare en effet chez les
peuples qui aiment trop le faste, la magnificence, la bonne chre et les
amusements de tout genre, parce qu'ils emploient toute leur industrie  se
procurer ces biens factices, dont la privation les rendrait malheureux.
Or, pour parvenir  ce but, on a toujours recours aux moyens les plus
prompts et les plus faciles, sans s'inquiter de savoir s'ils sont
lgitimes ou non. C'est pour cela qu'on voit aujourd'hui tant d'artifices
ouverts ou cachs, tant de fraudes, de parjures et de mauvaise foi.

L'article du luxe nous conduit naturellement  ce qui regarde les femmes.
Le sexe tait en grande considration chez les Germains. On dit que des
armes entires, prs d'tre dfaites, furent soutenues par les femmes,
qui venaient se prsenter aux coups et  une captivit certaine; ce que
leurs maris apprhendaient encore plus pour elles que pour eux-mmes.
Lorsqu'il s'agissait de recevoir des otages, les Germains demandaient
surtout des filles de familles distingues, et les regardaient comme le
plus sr garant des conventions. Ils croyaient mme que le sexe avait
quelque chose de divin, et ses avis ou ses conseils taient couts. Il y
eut mme plusieurs femmes regardes par ces peuples comme des divinits ou
des prophtesses, et cela d'aprs une vritable conviction, et non par
flatterie.

Mais, malgr l'extrme respect qu'ils avaient gnralement pour le sexe,
ils punissaient svrement les femmes qu'ils surprenaient en adultre. On
commenait par leur raser la tte, on les dpouillait ensuite en prsence
de leur famille, et on les conduisait par tout le pays  coups de bton.

Les Germains, dans toutes les actions et les circonstances de la vie
civile, marquaient le mme got pour la modestie et les bonnes moeurs. Il
n'tait pas permis aux jeunes gens de communiquer de trop bonne heure
ensemble. On ne mariait les filles que dans la force de l'ge, pour
qu'elles fussent plus en tat de supporter les travaux, les peines et les
fatigues du mnage. Quant au mariage, les Germains, dans le choix d'une
pouse, ne suivaient que les penchants de leur coeur, et les femmes
n'apportaient point de dot  leurs poux. Nous ne savons pas si les
Gaulois taient aussi dsintresss; mais parmi nous, c'est presque
toujours l'intrt qui prside aux mariages. On associe la plupart du
temps deux personnes, parce qu'il existe entre elles galit de biens et
de naissance; mais la figure, le caractre, l'esprit, sont compts  peu
prs pour rien.

Du temps de Tacite, les Germains taient plongs dans les tnbres de
l'idoltrie; ils adoraient principalement Mercure, et dans certains
sacrifices ils immolaient des victimes humaines. Ces peuples avaient
aussi une grande foi aux augures, et n'entreprenaient rien sans avoir
consult le vol des oiseaux ou le hennissement des chevaux. Lorsqu'il
s'agissait de faire la guerre, un de leurs soldats se battait contre un
des prisonniers ennemis, et par ce combat particulier on jugeait du succs
de l'entreprise.

Les prtres avaient beaucoup d'autorit chez les Gaulois, ainsi que chez
leurs voisins; on trouve parmi les premiers  peu prs les mmes dieux,
et quelques-unes des crmonies religieuses qui s'observaient chez les
Germains. Le christianisme abolit entirement ce faux culte et les autres
restes du paganisme. Il fit surtout d'heureux progrs sous nos premiers
rois; mais les peuples, quoique chrtiens, conservrent longtemps des
restes de leur ancienne barbarie. Clovis lui-mme laisse chapper de
temps en temps des traits de cruaut qui font frmir. Si les Franais
ne consultaient plus, comme autrefois, les devins et les entrailles des
animaux, il rgnait encore parmi eux beaucoup de superstitions absurdes.
Telles sont les preuves prtendues juridiques qui se faisaient par le fer,
par le feu, par l'eau, par le duel.

Les Germains, dans les assembles gnrales de la nation, taient
accroupis par terre, ayant leurs genoux prs de leurs oreilles;
quelquefois ils taient couchs sur le dos ou sur le ventre, et dans ces
bizarres postures ils rglaient les affaires d'tat avec autant de gravit
que les snateurs romains. Les sauvages de l'Amrique et ceux de l'Afrique
tiennent leurs assembles dans les mmes postures, qui paraissent avoir
t habituelles  toutes les nations, dans les premiers temps o elles se
sont rassembles en socit aprs la dispersion gnrale. Les phases de
la lune rglaient les temps des assembles ordinaires; elles se tenaient
communment  la pleine lune, et quelquefois  la nouvelle. Les affaires
de peu d'importance taient dcides sommairement par les principaux du
pays; mais il fallait le concours de toute la nation pour celles qui
taient plus graves. Le peuple tait juge en certaines matires, et il
rendait la justice dans un conseil gnral de la nation.

Les assembles des Franais, dont parle l'abb Le Gendre, avaient quelque
chose de plus imposant, elles sont aussi d'un temps bien plus moderne.
On les tenait en rase campagne, les premiers jours de mars et de mai; les
vques, les abbs, les ducs et les comtes y assistaient. C'tait l qu'on
faisait le procs aux personnes de distinction; qu'on dlibrait sur la
guerre et sur la paix; qu'on donnait des tuteurs aux enfants du souverain;
qu'on tablissait de nouvelles lois; qu'on partageait les tats et les
trsors du roi mort, lorsqu'il n'avait pas pourvu lui-mme  sa succession,
et que le jour tait fix pour la proclamation du nouveau roi. Enfin
c'tait dans ces dites, ou assembles gnrales, qu'on rglait tout ce
qui avait rapport au gouvernement.

Ce ne fut que plus de trois cents ans aprs Hugues Capet, qu'on connut en
France ce que nous appelons _formalits de justice_. Dans les premiers
temps de la monarchie, les particuliers taient jugs par des personnes
de leur profession: le clerg par les ecclsiastiques, la milice par les
guerriers, la noblesse par les gentilshommes; cet usage d'tre jugs par
ses _pairs_, par des hommes de mme tat que soi, s'est conserv jusqu'
prsent en Angleterre, et la justice n'en est pas plus mal administre.
Ainsi les affaires ne tranaient pas en longueur comme aujourd'hui; on
n'avait pas encore trouv le secret d'embrouiller les choses les plus
claires par les coupables subtilits d'une chicane ruineuse. La seule
juridiction des vques s'tendait  la plus grande partie des affaires.
Cet ordre jouissait parmi nous d'une autorit presque sans bornes, soit
par respect pour leur caractre, soit par l'opinion qu'on avait de leur
capacit et de leurs vertus. De l cette extension d'autorit, qui depuis
a t restreinte dans ses limites naturelles.

Tous les crimes,  l'exception des cas de lse-majest, n'taient punis
que par des amendes pcuniaires. Les Franais taient moins svres dans
les premiers temps de la monarchie, qu'ils le sont devenus,  punir les
crimes qui intressent la socit. Les Germains, au contraire, pendaient
les tratres et les dserteurs; ils plongeaient les fainants de
profession dans la bourbe d'un marais, et les y laissaient expirer.

Dans tous les divertissements des Germains, on voyait la simplicit, ou
plutt la rusticit de leurs moeurs. Ils n'avaient qu'une sorte de
spectacle: leurs jeunes gens sautaient tout nus entre des pointes d'pes
et de javelots[1]. Ceux qui montraient le plus d'adresse dans cet exercice
taient fort applaudis: c'tait leur unique rcompense. Les Franais,
par leur frquentation avec les Romains, qui taient passionns pour les
spectacles, avaient contract le mme got, et voyaient avec beaucoup
de satisfaction les _plaisantins_, les _jongleurs_ et les _pantomimes_.
On sait jusqu' quel degr de perfection les derniers avaient port leur
art; les plaisantins taient des bouffons qui dbitaient des contes ou des
facties, et les jongleurs jouaient de la vielle. Notre passion pour les
spectacles, qui s'est manifeste de bonne heure, n'en a point ht les
progrs. Ils ont t lents  se former; ce n'est qu'aprs bien des
ttonnements que nous avons eu un thtre, et il y a bien loin des
mystres aux chefs-d'oeuvre tragiques et comiques qui font l'honneur de la
scne franaise.

    [Note 1: Les Suisses en ont conserv quelque chose:
    leur _danse aux pes_ rappelle cet usage.]

Les Francs, peuple tout guerrier, qui ne respirait que les armes,
ngligeaient entirement les lettres; et les anciens peuples de la Gaule
taient plongs comme eux dans une profonde ignorance. Mais, par quelques
monuments qui subsistent encore, on voit que, ds le sicle mme qui
prcda nos premiers rois, les langues savantes n'taient pas tout  fait
inconnues aux Gaulois; et sans doute les relations de ce peuple avec les
Romains lui procurrent des connaissances qui n'taient point parvenues
jusqu'en Germanie. En effet, il y eut peu de temps aprs des acadmies 
Marseille,  Toulouse,  Bordeaux,  Autun, etc.; mais ces tablissements
furent dtruits au commencement du Ve sicle, par l'inondation des
barbares qui vinrent fondre dans les Gaules. Ce ne fut que sous
Charlemagne que les sciences commencrent  refleurir; toutefois elles ne
jetrent pas un grand clat jusqu'au rgne de Franois Ier; ce n'tait
que l'aurore d'un beau jour. Il tait rserv  Louis XIV de porter la
littrature et les arts  leur plus brillante poque. Depuis ce sicle
heureux, qu'on distingue comme ceux d'Alexandre et d'Auguste, nos moeurs se
sont de plus en plus loignes de celles des anciens Germains, dont nous
tirons en partie notre origine, et de celles des peuples de la Gaule, dont
nous descendons plus directement.




                        DES MOEURS DES GERMAINS

                              PAR TACITE.


I. La Germanie, depuis les Gaules, le pays des Grisons et la Hongrie,
est renferme entre le Rhin et le Danube. Du ct des Daces et des
Sarmates, elle est borne par des montagnes et par des nations
trs-belliqueuses. L'ocan y forme de grands golfes et des les immenses,
dans lesquelles on a dcouvert, par la voie des armes, de nouveaux pays et de
nouveaux peuples. Le Rhin prend sa source chez les Grisons, et, descendant
du sommet des Alpes, va se dcharger bien loin dans la mer du Nord, en
dclinant un peu vers l'occident. Le Danube, qui tombe du mont Abnobe par
une pente douce et facile, arrose diverses provinces, et va se rendre dans
la mer Noire par six embouchures; la septime se perd dans des marais.


II. Je crois que les Germains sont originaires du pays qu'ils habitent,
et que cette nation s'est forme sans l'alliance d'aucun peuple tranger;
car ceux qui d'abord sont alls  la recherche d'un nouveau sol arrivaient
sur des vaisseaux; or l'Ocan septentrional est trop effrayant pour avoir
attir la curiosit des premiers hommes, puisque mme  prsent il est
redoutable  nos navires. Mais, outre les dangers qu'il y a de s'embarquer
sur une mer terrible et inconnue, qui est-ce qui voudrait abandonner
l'Asie, l'Italie ou l'Afrique, pour venir habiter la Germanie? Les terres
y sont incultes; le climat y est rude et fcheux; le sjour en est triste,
et ne peut plaire qu' ceux dont il est la patrie. Ils n'ont point
d'autres histoires ni d'autres annales que d'anciens vers qu'ils rcitent
de temps en temps pour clbrer la gloire d'un dieu n de la terre, nomm
Tuiscon, et de son fils Mann; ce sont l les premiers habitants du pays
et la tige de la nation. Mann eut trois fils, qui donnrent leurs noms 
toute la Germanie. De l vinrent les Ingevons, peuples qui habitent le
long des ctes de l'Ocan, les Herminons, qui s'tablirent au milieu du
pays, et les Istevons, qui occuprent le reste de la contre. Quelques-uns,
usant de la libert qu'on a de mentir en des sujets si loigns,
attribuent  Mann plusieurs autres enfants, dont ils font venir les
Marses, les Gambriviens, les Suves et les Vandales, et ils prtendent
qu'anciennement les Germains ont port ces diffrents noms; car,
disent-ils, celui de Germanie est nouveau, ils vient de ceux qui les
premiers franchirent le Rhin et passrent dans les Gaules, lesquels
s'appelaient Tongres ou Germains: de sorte que toute la nation reut
dans la suite, ou par honneur, ou par crainte, le nom du peuple qui la
subjugua. Ils assurent qu'Hercule, le plus vaillant de tous les hommes,
a t parmi eux, et ils chantent encore ses louanges lorsqu'ils vont au
combat.


III. Ils ont aussi des pomes qu'ils appellent _bardits_; ils les rcitent
pour exciter leur courage. Ils jugent du succs de la bataille par leurs
cris, et selon qu'ils sont plus ou moins violents, ils prennent de la
terreur, ou en inspirent, comme si ce n'tait pas tant un concert de voix
qu'une expression de leur valeur. Ils affectent principalement des accents
rudes et sauvages, qu'ils rendent encore plus effrayants en mettant leurs
boucliers prs de leurs bouches d'une manire qui augmente de beaucoup le
son naturel de leurs voix. On dit qu'Ulysse, dans ses longs et fabuleux
voyages, fut port par la tempte en Germanie, o il btit, sur le bord du
Rhin, une ville qu'il nomma Aschelbourg. On ajoute qu'il y avait un autel
qui lui tait consacr, sous le titre de fils de Larte, et qu'il en reste
encore des monuments avec des inscriptions grecques sur les frontires des
Grisons et de la Germanie: c'est ce que je ne prtends ni repousser ni
appuyer de preuves; je laisse  chacun la libert de prter ou de refuser
crdit  cette opinion.


IV. Je suis de l'avis de ceux qui tiennent que les Germains n'ont point t
abtardis par le commerce et l'alliance des autres peuples; c'est pourquoi
ils ont une physionomie qui leur est commune et particulire  leur
nation. Ils ont les cheveux blonds, les yeux bleus, le regard farouche, la
taille robuste; le corps incapable d'un long travail, et propre seulement
 soutenir le premier choc, supportant avec peine le chaud et la soif, et
plus facilement le froid et la faim: ce qui est un effet du climat.


V.  l'gard du pays, quoiqu'il y ait quelque diffrence entre ses
diverses provinces, cependant,  le prendre en gnral, il est plein de
bois et de marais, plus humide du ct des Gaules, et plus sujet aux vents
vers l'Autriche et la Bavire. Il est fertile en bl, mais il produits peu
de fruits; abondant en troupeaux, qui sont les plus grands biens de ces
peuples, ou, pour mieux dire, leurs seules richesses: le btail y est
trs-fcond, il est ordinairement petit et sans cornes. Ces peuples n'ont
ni or, ni argent, soit que les dieux leur aient refus ces prsents par
haine ou par amour; mais je ne voudrais pas affirmer qu'ils n'eussent
point de mines de ces mtaux; car qui est-ce qui les a cherches? Tout ce
qu'on peut dire, c'est qu'ils n'ont pas pour ces choses autant d'avidit
que les autres nations. On voit mme parmi eux de la vaisselle d'argent,
qui a t donne  leur ambassadeurs ou  leurs princes; mais ils n'en
font pas plus de cas que de celle de terre. Ceux qui demeurent sur nos
frontires recherchent l'argent comme moyen de commerce, et connaissent
certaines pices anciennes de notre monnaie, qu'ils aiment mieux que
les autres, par exemple celles qui portent la marque d'une scie ou d'un
chariot. Ceux qui habitent plus avant dans le pays ngocient avec la
simplicit des premiers hommes, par change. Ils aiment mieux l'argent que
l'or, sans autre raison, je crois, que parce qu'il leur est plus commode
pour acheter des choses de peu de valeur.


VI. On voit par leurs armes que le fer leur manque. Il y en a peu qui
aient des pes ou des pertuisanes. Leur javelot, ou ce qu'ils appellent
la frame, a le fer petit et troit; ils sont trs-adroits  s'en servir,
soit qu'ils combattent de prs ou de loin. La cavalerie n'a que la lance
et le bouclier. L'infanterie est arme de dards, et chaque soldat en a
plusieurs qu'il sait lancer avec beaucoup de force et d'adresse; ils ne
sont point embarrasss par leurs habits, ni par leurs armes; ils n'ont
qu'une saye pour tout vtement. Ils ne dpensent rien en parures, et ils
ne sont curieux que de teindre leurs boucliers de quelque belle couleur.
Il y en a peu qui aient des cuirasses, et encore moins des casques. Leurs
chevaux n'ont ni vitesse, ni beaut; ils ne sont point exercs comme les
ntres  toutes sortes d'volutions; ils ne savent que tourner  droite et
aller en avant, en formant le rond; de manire qu'il n'y en a point qui
soit le dernier. A considrer leurs troupes en gnral, l'infanterie est
la meilleure; c'est pourquoi ils la mlent parmi la cavalerie, dont elle
gale la vitesse: ils choisissent pour cela les jeunes gens les mieux
faits, qu'ils mettent aux premiers rangs. Ils en prennent cent de chaque
canton: ce nombre, qui ne dsignait d'abord que des gens d'une riche
taille, est devenu dans la suite un titre et le prix du courage. Leur
arme est range par bataillons et par escadrons. Ils croient que c'est
plutt une marque de prudence que de lchet, de reculer, pourvu qu'on
revienne  la charge. Ils emportent leurs morts, mme au plus fort du
combat. C'est une infamie parmi eux d'abandonner son bouclier, et ceux 
qui ce malheur est arriv n'oseraient plus se trouver aux assembles ni
aux sacrifices, et plusieurs qui s'taient chapps de la bataille se sont
trangls pour ne point survivre  leur dshonneur.


VII. Dans l'lection des rois, ils ont gard  la noblesse; mais dans
leurs gnraux ils ne considrent que la valeur. La puissance royale n'est
ni absolue, ni souveraine. Les gnraux mmes commandent plutt par leur
exemple que par leur rang. Quand on les voit donner les premiers dans une
action, c'est moins l'obissance qu'une noble mulation qui engage  les
suivre. Il n'y a que les prtres qui aient droit d'emprisonner et de punir;
et les peines qu'ils ordonnent ne sont pas tant prises pour un supplice,
ni pour un effet de leur autorit, que pour un commandement des dieux
qu'ils croient prsider aux batailles; c'est pour se rappeler la prsence
de ces dieux qu'ils portent  la guerre certaines figures qu'ils
conservent avec soin dans les bois sacrs. Le motif principal qui excite
leur valeur vient de ce qu'ils ne s'enrlent pas au hasard; ils suivent
l'tendard de leurs familles, d'o ils peuvent entendre les cris de leurs
femmes et de leurs enfants qui sont les plus assurs tmoins de leur
bravoure, et comme les hrauts de leur gloire. C'est auprs de leurs
mres et de leurs femmes qu'ils se retirent lorsqu'ils sont blesss,
et elles ont le courage de sucer leurs plaies et de leur porter des
rafrachissements dans le combat.


VIII. On dit que des armes entires, sur le point d'tre dfaites, ont
t reformes par les femmes, qui venaient se prsenter aux coups et 
une captivit presque certaine; ce que leurs maris apprhendent plus pour
elles que pour eux-mmes. Lorsqu'il s'agit de recevoir des otages, ils
demandent surtout des filles nobles; ils les regardent comme un gage
trs-assur. Ils croient mme que ce sexe a quelque chose de divin, ils
ne ngligent ni leurs conseils, ni leurs rponses. Nous avons vu sous
Vespasien une Velleda qui a pass longtemps parmi eux pour une desse. Ils
ont eu depuis la mme opinion  peu prs d'Aurinia et de plusieurs autres,
auxquelles ils ont tmoign la vnration la plus grande, et cela par une
vritable conviction et nullement par flatterie.


IX. De tous les dieux, ils adorent particulirement Mercure, et lui
sacrifient mme des hommes en certaines rencontres. Ils immolent  Hercule
et  Mars des victimes ordinaires. Une partie des Suves adore Isis. Je
n'ai rien trouv de certain sur l'origine de ce culte; mais le vaisseau
qui sert d'attribut  cette divinit me fait augurer que son culte a t
introduit chez les Suves par des trangers. Au reste, les Germains ne
croient pas que ce soit honorer les dieux, de les peindre comme des hommes,
ou de les renfermer dans les temples; ils se contentent de leur consacrer
des bois et des forts, dans l'obscurit desquels ils imaginent que rside
la divinit.


X. Ils sont fort adonns aux augures et aux sorts, et n'y observent pas
grande crmonie. Ils coupent une branche de quelque arbre fruitier en
plusieurs pices, et le marquent de certains caractres. Ils les jettent
ensuite, au hasard, sur un drap blanc. Alors le prtre, si c'est en public,
ou le pre de famille, si c'est dans quelque maison particulire, lve
chaque brin trois fois, aprs avoir invoqu les dieux, et les interprte
selon les caractres qu'il y a faits. Si l'entreprise se trouve dfendue,
ils ne passent point plus avant; car on ne consulte point deux fois sur un
mme sujet, en un mme jour; mais si elle est approuve, on jette le sort
une seconde fois, pour en avoir la confirmation. Ils consultent aussi le
vol et le chant des oiseaux: le hennissement des chevaux est encore pour
eux un prsage trs-assur. Ils en nourrissent de blancs dans leurs bois
sacrs, et ils croiraient faire une profanation s'ils les employaient aux
usages ordinaires. Quand il veulent les consulter, ils les attlent au
char de leurs dieux, et le prtre ou le roi les suit, et observe leur
hennissement. Il n'y a point d'augure qui soit regard comme plus certain,
je ne dis pas seulement par le peuple, mais par les grands mmes et par
les prtres; car ils les prennent pour les compagnons des dieux, dont ils
ne se disent que les ministres. Ils se servent encore d'un autre moyen
pour connatre l'issue des grandes guerres: ils font battre un d'entre eux
avec un des prisonniers qu'ils ont faits sur l'ennemi, et ils jugent du
succs de la guerre par ce combat.


XI. Les grands dcident seuls des affaires de peu d'importance;  l'gard
de celles qui sont de quelque consquence, la connaissance en est rserve
 la nation. Il y a certaines choses dont le peuple seul a droit de juger;
mais il faut toujours que ce soit en prsence des principaux de la nation.
Leurs assembles se tiennent  des jours marqus; le temps de la pleine
lune et de la nouvelle est celui qu'ils jugent le plus favorable pour cela,
 moins qu'il ne survienne quelque affaire imprvue qui ne souffre point
de retard. Ils comptent par nuits, et non par jours comme nous faisons;
et leurs dcrets sont dats de la nuit, et non du jour, parce qu'il leur
semble que la nuit marche devant. Ils ont un dfaut qui tient  leur
libert: c'est qu'ils ne s'assemblent pas tous  la fois, ni  une heure
certaine; l'un vient plus tt et l'autre plus tard, selon sa convenance:
de sorte qu'ils sont quelquefois deux ou trois jours  s'assembler.
Ils sont arms dans le conseil, et chacun se place o il lui plat.
Les prtres seuls ont droit d'imposer silence et de faire justice des
coupables. Aprs que le roi ou le chef de l'assemble a dit son avis,
chacun parle selon son ge et selon le rang qu'il tient dans l'tat par
sa noblesse, ou par la rputation que lui ont acquise sa valeur ou son
esprit. L'autorit consiste plutt dans l'art de persuader que dans le
pouvoir d'ordonner. Quand ils ne gotent pas un avis, ils le tmoignent
par leurs murmures; s'ils l'adoptent, ils font bruire leurs armes: c'est,
parmi eux, la plus belle et la plus honorable manire de donner son
approbation.


XII. C'est dans le conseil qu'on met les criminels en accusation, et
qu'ils ont  dfendre leur tte. La peine varie selon la nature du crime.
On pend  un arbre les tratres et les dserteurs; les fainants et les
lches, qu'on regarde comme infmes, sont plongs dans un bourbier que
l'on couvre d'une claie. Ce genre de supplice fait voir que l'infamie doit
tre ensevelie dans un oubli ternel, au lieu que ceux qui sont coupables
d'autres crimes doivent tre punis  dcouvert pour servir d'exemple. Pour
des fautes moins graves, on fait payer l'amende, qui consiste  donner un
cheval ou quelque btail. Une partie de cette amende appartient au roi
ou au peuple, le reste  celui qui est offens ou  ses proches. On lit
aussi dans ces assembles ceux qui doivent rendre la justice dans les
bourgs et dans les villages, et chacun d'eux prend avec soi cent personnes
du peuple pour former son conseil.


XIII. Quelque chose qu'on fasse, soit en public, soit en particulier, on a
toujours ses armes. Lorsqu'on est en ge de les porter, on ne peut point
les prendre de soi-mme; il faut y tre autoris par la commune. Voici
comment cela se pratique. Quand on est assembl, un des principaux ou bien
le pre, et  son dfaut le plus proche parent, donne solennellement la
lance et le bouclier au jeune homme qui se prsente pour porter les armes.
C'est l sa robe virile; c'est le premier honneur qu'il reoit, et son
entre dans les dignits. Auparavant il ne faisait partie que de la
maison; alors il devient membre de la rpublique. La grande noblesse, ou
le mrite extraordinaire des anctres, fait qu'on lit quelquefois pour
princes des jeunes gens; et il n'y a point de honte  les recevoir, ni
 les suivre. Il y a mme en cela des degrs d'honneur qui se prennent
de l'estime qu'ils font de ceux qui s'attachent  eux: de sorte que les
particuliers disputent souvent  qui sera le premier  la suite d'un
prince, comme les princes de leur ct ont aussi des contestations  qui
aura de plus braves gens  sa suite. Il est de la grandeur d'un prince de
se voir toujours environn d'une nombreuse et brillante jeunesse qui lui
sert d'ornement durant la paix et de rempart durant la guerre. Cela ne
lui est pas seulement glorieux parmi sa nation, mais parmi les nations
voisines. Cela fait qu'on le recherche par ambassades et par prsents, et
que sa seule rputation le met souvent  l'abri des guerres.


XIV. Quand on en vient aux mains, il est honteux pour le prince de n'tre
pas le premier en valeur, et pour ceux de sa suite de ne pas l'galer.
Ils font voeu de le suivre partout et de le dfendre. Ils rapportent 
sa gloire leurs plus belles actions, et c'est une infamie ternelle de
lui survivre dans la mle. Le prince combat pour la victoire; et ils
combattent pour le prince. S'il n'y a point de guerre dans leurs pays,
la jeune noblesse va chercher dans les pays trangers l'occasion de se
signaler, car le repos leur est insupportable; et d'ailleurs ils ne
peuvent entretenir leur nombreuse suite et soutenir leur dpense que
par la guerre. Ils reoivent de la libralit du prince pour lequel ils
combattent, ou quelque cheval de bataille, ou quelque arme sanglante et
victorieuse. La table des grands est en quelque sorte la solde de la
noblesse; elle n'est pas dlicate, mais elle est abondamment couverte. La
guerre et le pillage fournissent  la dpense. Rien ne peut les engager 
cultiver la terre et  en attendre la rcolte, ils aiment mieux provoquer
l'ennemi au combat et recevoir des blessures honorables. Il leur parat
lche d'acqurir  la sueur de leur front ce qu'ils peuvent emporter au
prix de leur sang.


XV. Quand ils ne vont point  la guerre, ils passent le temps  boire et
 dormir plutt qu' aller  la chasse. Les plus braves gens parmi eux ne
font rien. La conduite du mnage et le soin de l'agriculture est abandonn
aux femmes, aux vieillards et aux infirmes. Les autres passent les jours
dans la paresse; c'est, une chose tout  fait surprenante que les mmes
hommes qui ne peuvent vivre en repos se complaisent dans l'oisivet.
Les communes et les particuliers font divers prsents au prince, tant
du revenu de leurs terres que de leurs troupeaux, ce qui lui est en mme
temps et honorable et utile. Ils aiment surtout  recevoir des prsents de
leurs voisins, comme des chevaux, des harnais, des baudriers et des armes.
Nous leur avons enseign  prendre de l'argent.


XVI. Il n'est pas ncessaire de remarquer qu'ils n'ont point de villes;
car cela est connu de tout le monde; ils n'ont pas mme des bourgs  notre
manire. Chacun, selon qu'il lui plat, se loge prs d'une fontaine, d'un
bois ou d'un champ, sans joindre sa maison  celle de son voisin; soit
qu'ils ignorent l'art de btir, soit qu'ils apprhendent le feu. Ils
n'ont pas l'usage du ciment ni de la tuile, et se servent communment de
matires qu'ils emploient sans leur donner de forme. Il y a des endroits
qu'ils enduisent plus proprement d'une terre pure et luisante, qui imite
les traits et les couleurs de la peinture. Ils pratiquent des excavations
souterraines qu'ils couvrent de fumier; c'est l qu'ils serrent leurs
grains et qu'ils se retirent en hiver et mme durant la guerre; l'ennemi
se contente de ravager la campagne et d'emporter ce qu'il trouve. La
difficult qu'il y a de dcouvrir les endroits o ils se cachent fait
qu'on renonce  les chercher.


XVII. Ils n'ont pour tout habit qu'une saie attache par une agrafe; ou
simplement par une pine. Le reste du corps est nu; c'est pourquoi ils
passent les jours entiers auprs de leur foyer. Les plus riches ont des
habits, non pas larges et amples  la faon des Parthes et des Sarmates,
mais serrs et marquant la forme des membres. Ils se vtent aussi de
fourrures; c'est tout leur ornement. Ceux de la frontire sont moins
recherchs que les autres dans la manire dont il s'habillent. Ils ne
choisissent que les peaux les plus belles, et y entremlent encore pour
ornement des pices de quelque fourrure plus prcieuse qui leur vient par
mer de trs-loin et de parages inconnus. Les femmes y sont vtues comme
les hommes, si ce n'est qu'elles portent une espce de chemise de lin,
sans manches, borde de rouge; et cet habillement leur laisse les bras et
une partie de la poitrine dcouverts.


XVIII. Les mariages y sont chastes; et c'est ce qu'on ne peut trop louer
parmi eux; car ils sont presque les seuls barbares qui se contentent d'une
femme; et si quelques-uns d'entre eux en prennent plusieurs, c'est plutt
par ton que par volupt. Elles ne leur apportent rien en mariage; au
contraire, elles reoivent d'eux quelques prsents. Ce ne sont pas des
parures, mais une couple de boeufs pour la charrue, un cheval tout harnach,
le bouclier avec la lance et l'pe. Les parents examinent ces prsents
et les reoivent. Elles donnent aussi de leur ct quelques armes  leurs
maris. Voil leur lien conjugal, leur crmonie, leur hymne: la femme
apprend ainsi qu'elle n'est point appele  une vie oisive et dlicieuse,
mais  tre la compagne des travaux de son mari,  prendre part  ses
dangers, et  suivre sa fortune dans la paix et dans la guerre. C'est l
ce que signifient les boeufs, les armes et le cheval. Tel est le plan de
vie qu'elle doit suivre jusqu' sa mort. Elle est oblige de faire de
semblables prsents aux femmes de ses fils, et de conserver inviolablement
cette coutume dans sa famille.


XIX. La chastet ne court point risque d'tre corrompue par les festins,
par les assembles, ni par les spectacles; les hommes et les femmes ne
savent point non plus crire; de sorte qu'il y a peu d'adultres parmi
cette immense population; et quand il s'en trouve, le mari a droit d'en
faire justice sur-le-champ. Il rase sa femme, la dpouille en prsence de
ses parents et la chasse devant lui par tout le bourg  coups de bton; il
n'est pour elle ni excuse, ni pardon. Ni son ge, ni ses richesses, ni sa
beaut ne sauraient lui trouver un autre mari, car on ne rit point l des
vices, et le rle de corrupteur ou celui de corrompu n'y ont point pass
dans les moeurs. Ils font encore mieux en quelques provinces; car on n'y
souffre pas mme de secondes noces, et une femme prend un mari comme on
prend un corps et une me. Elle n'tend point au del ses penses, ni ses
esprances: ce n'est pas tant son mari que son mariage qu'elle aime. C'est
une abomination parmi eux de se dfaire de ses enfants ou d'en limiter le
nombre. En un mot, les bonnes moeurs ont plus de pouvoir en ce pays que les
bonnes lois n'en ont partout ailleurs.


XX. L'ducation rude et grossire que reoivent ces peuples ne contribue
pas peu  les rendre grands et robustes comme nous les voyons. Les mres
nourrissent leurs enfants; elles ne les font point allaiter par des
esclaves ou des trangres. On ne distingue pas le fils du matre de celui
du serviteur; ils ne sont pas nourris plus dlicatement l'un que l'autre.
Ils sont couchs ple-mle parmi le btail, jusqu' ce que l'ge les
spare et que la valeur les fasse connatre. Ils ne se livrent que tard
aux femmes; c'est pourquoi ils ont une jeunesse vigoureuse. Ou ne se
presse point de marier les filles; elles deviennent aussi grandes et aussi
robustes que leurs maris. Ils sont donc en la force de leur ge lorsqu'ils
s'pousent; c'est pourquoi ils produisent des enfants qui deviennent
vigoureux comme leurs pres. On y fait autant de cas de ceux de sa
soeur que des siens propres. Quelques-uns mme tiennent ce degr de
consanguinit plus fort et les aiment mieux en otage, comme si nous avions
plus d'attachement pour eux parce qu'ils tendent plus loin notre parent.
Ce sont pourtant les enfants qui hritent, et  leur dfaut, les oncles et
les frres, sans qu'il y ait de testament. Plus un homme a de parents et
d'allis, plus sa vieillesse est honorable; car on a moins d'estime pour
ceux qui manquent de postrit.


XXI. C'est une espce d'obligation pour chacun d'embrasser les amitis et
les inimitis de sa famille; mais les haines n'y sont pas implacables.
L'homicide mme se rachte par une certaine quantit de btail, que toute
la famille reoit comme indemnit; satisfaction trs-salutaire, car les
inimitis ne sont nulle part aussi dangereuses que dans les pays libres.
Il n'y a pas de nations qui se plaisent autant  exercer l'hospitalit.
C'est un crime de fermer sa maison  qui que ce soit. Quand vous arrivez
chez quelqu'un, il vous donne ce qu'il a; et lorsqu'il n'a plus rien, il
vous mne lui-mme chez son voisin, qui vous fait le mme accueil; on ne
distingue point en cela l'ami de l'tranger. Quand vous sortez, si votre
hte vous demande quelque chose, vous ne pouvez pas le refuser honntement;
mais vous pouvez aussi lui demander ce qu'il vous plaira, sans craindre
qu'il vous refuse. Ils se plaisent  faire et  recevoir des prsents;
mais comme ils oublient ceux qu'ils font, ils ne se croient point obligs
par ceux qu'on leur a faits. Ils se reoivent poliment, mais sans apparat.


XXII. On ne s'y lve que fort tard, et d'abord on entre au bain qui est
ordinairement chaud,  cause du climat qui est extrmement froid. Ensuite
on se met  table, et chacun a la sienne  part. Ils prennent leurs armes
pour aller  leurs affaires, et souvent mme ils ne les quittent pas
pendant le repas. Ce n'est point une honte parmi eux de passer les jours
et les nuits entires  boire; aussi les querelles y sont-elles frquentes,
comme parmi les ivrognes; et elles se terminent plus souvent par des
coups que par des injures. C'est pourtant dans les festins que se font le
rconciliations et les alliances; c'est l qu'ils traitent de l'lection
des princes et de toutes les affaires de la paix et de la guerre. Ils
trouvent ce temps-l plus opportun, parce qu'on n'y dguise point sa
pense et que l'esprit s'y chauffe et s'y porte aux rsolutions hardies.
Cette nation, exempte de ruse et de dissimulation, dcouvre alors ses
sentiments avec libert et franchise; mais la dcision de l'affaire est
renvoye au lendemain: ainsi ils dlibrent alors qu'ils ne sauraient
feindre, et ils dcident lorsqu'ils ne peuvent se tromper.


XXIII. Ils boivent une certaine liqueur faite d'orge ou de froment,
en manire de vin; mais ceux de la frontire achtent du vin de leurs
voisins. Leur nourriture est fort simple; elle consiste en fruits sauvages,
en lait caill et en venaison frache. Ils satisfont leur apptit sans
apprt et sans assaisonnements; mais ils n'ont pas la mme sobrit pour
la boisson; et qui voudrait leur donner  boire autant qu'ils en dsirent,
viendrait  bout d'eux plutt par leur intemprance que par les armes.


XXIV. Ils n'ont qu'une sorte de spectacles. Leurs jeunes gens sautent tout
nus entre les pointes d'pes et de javelots. Ils ont fait un art de cet
exercice, qui est maintenant en crdit, quoiqu'il n'y ait point d'autre
rcompense que le plaisir des spectateurs. Ce qui est surprenant, c'est
leur passion pour le jeu. Ce plaisir leur tient lieu d'une affaire plus
importante, et ils s'en occupent si srieusement, et avec tant d'ardeur
dans le gain et dans la perte, qu'un homme, aprs avoir jou tout son bien,
se joue lui-mme, et s'il perd, il va volontairement en servitude: quand
mme il serait le plus fort et le plus robuste, il souffre que l'autre le
lie et le vende, car le gagnant rougirait de garder le vaincu. Cette faon
d'agir nous parat un trait de folie; mais ils la regardent comme un acte
de justice et de bonne foi.


XXV. Ils n'emploient pas leurs esclaves, comme nous faisons,  divers
travaux dans la famille; ils ont leur mnage spar, et on les oblige 
payer tous les ans une certaine quantit de bl, d'toffe ou de btail,
comme on fait avec des fermiers; on ne leur demande rien de plus; du reste,
la femme et les enfants font ce qui est  faire dans la maison. Rarement
ils mettent leurs esclaves aux fers, ou les maltraitent pour les forcer
 travailler. Ils les tueraient plutt, non point par punition, ni pour
l'exemple, mais par un mouvement violent, comme on tue son ennemi, avec
cette diffrence qu' l'gard de l'esclave il y aurait impunit. Les
affranchis n'y sont gure plus considrs que les esclaves, car ils n'ont
aucune autorit dans la maison ni dans l'tat, si ce n'est dans les
endroits o il y a des souverains, et o ils deviennent quelquefois plus
puissants que les seigneurs du pays. Mais il n'en est pas de mme ailleurs,
et c'est une grande marque de libert.


XXVI. Ils ne connaissent ni usure, ni intrt; c'est pourquoi ils s'en
abstiennent plus scrupuleusement que si on le leur avait dfendu. Ils
cultivent tantt une contre, tantt une autre, et ils partagent les
terres selon le nombre et la qualit des personnes; l'tendue du pays
empche qu'il y ait le moindre diffrend entre eux  ce sujet. Ils ne
labourent pas un mme champ tous les ans; ils ne s'amusent pas  cultiver
un jardin, ni  arroser une prairie. Ils se contentent de les semer, et
n'ajoutent rien  la fertilit de la terre par le soin de la culture. Ils
ne partagent pas l'anne en quatre saisons comme nous: ils ne connaissent
que l'hiver, le printemps et l't. Le nom et les richesses de l'automne
leur sont inconnus.


XXVII. Leurs funrailles sont sans pompe et sans magnificence. Ils se
servent seulement de quelque bois particulier pour brler le corps d'une
personne de condition: ils brlent en mme temps ses armes et quelquefois
son cheval; mais ils ne jettent point de parfum sur le bcher, et ils n'y
brlent pas les vtements du mort. Leurs tombeaux sont faits de gazon,
et ils mprisent l'appareil des ntres, comme une chose qui est  charge
aux vivants et aux morts. Ils quittent bientt le deuil, mais non pas la
douleur et l'affliction. Il est biensant aux femmes de pleurer, et il
convient aux hommes de conserver la mmoire des personnes qui leur sont
chres. Voil ce que j'ai appris en gnral de l'origine et des moeurs des
Germains.


XXVIII. Je parlerai en particulier des coutumes de chaque nation, et je
commencerai par les peuples qui sont venus de la Germanie dans les Gaules.
Csar, le plus illustre de tous les crivains, nous apprend que la
puissance des Gaulois a t autrefois beaucoup plus considrable qu'elle
n'est  prsent: c'est pourquoi il est assez croyable que ces peuples ont
aussi pass en Germanie. Le Rhin n'tait pas une assez forte barrire pour
leur courage, avant que les empires fussent tablis et que les dominations
fussent certaines. Les Helvtiens (ou les Suisses) occuprent le pays qui
est entre le Rhin, le Mein et la fort Noire; et les Boens, autre peuple
de la Gaule, ont donn leur nom  la Bohme, quoique ce pays ait depuis
reu d'autres habitants. On doute si les Osiens ont pass de la Germanie
dans la Pannonie, ou les Aravisiens de la Pannonie dans la Germanie; car
ils ont tous le mme langage et les mmes coutumes; d'ailleurs les pays
qu'ils habitent ne sont pas meilleurs les uns que les autres, et ils
vivaient autrefois dans la mme libert et dans une gale indigence.
Ceux de Trves et les Nerviens affectent de venir des Germains, pour se
distinguer de la mollesse des Gaulois par la gloire de leur origine. Les
Vangions, les Trboces et les Nmtes (autrement ceux de Spire, de Worms
et de Strasbourg) en viennent plus assurment, et ceux de Cologne mme,
quoiqu'ils aiment mieux porter le nom d'Agrippiniens que celui d'Ubiens,
parce que le premier dsigne une colonie romaine. Aussi ont-ils t placs
en de du Rhin, pour servir de digue contre l'inondation des barbares, et
non pas pour tre plus en sret.


XXIX. Mais de tous ces peuples les Bataves sont les plus vaillants. Ils
habitent une le du Rhin. Ils sont Cattes d'origine, et ils quittrent
leur pays dans une guerre civile, pour faire partie de notre empire. Aussi
leur fait-on l'honneur de ne pas les charger d'impts, ainsi que les
autres peuples qu'on mprise; mais ils sont rservs pour le combat, comme
le fer et les armes. Les Mattiens (ou les habitants du Vtrave et du
Westerwaal) sont dans la mme obissance; car la grandeur romaine a port
ses conqutes jusqu'au del du Rhin, qui tait l'ancienne borne de notre
empire. Quoiqu'ils demeurent parmi nos ennemis, ils ne laissent pas
d'avoir le coeur et l'inclination romaine; du reste ils ressemblent aux
Bataves, si ce n'est qu'ils paraissent tirer une nouvelle vigueur de leur
position et de leur climat. Je ne compte point entre les Germains ceux des
Gaulois qui, habitant au del du Rhin et du Danube, cultivent les terres
qu'on appelle Serves: ce sont les plus pauvres et les plus inconstants
des Gaulois, qui n'ayant rien  craindre, ni  perdre,  cause de leur
pauvret, se sont empars d'un pays qui n'appartenait  personne. Et comme
nous avons depuis avanc nos garnisons et recul nos frontires, ils
vivent en repos  l'abri de notre domination, comme s'ils taient au
milieu de notre empire.


XXX. Plus loin sont les Cattes, dont le pays commence et finit  la
fort Noire. Il n'est pas si plein, ni si marcageux que le reste de la
Germanie; mais il est coup de montagnes qui s'abaissent peu  peu. Ces
peuples sont d'une corpulence forte et ramasse; ils ont une physionomie
extrmement fire et l'esprit lev. Du reste, ils ont toute l'adresse et
toute la conduite des Germains: ils savent choisir leurs chefs et leur
obir, garder leurs rangs, saisir l'occasion, mnager leur force, ordonner
de jour, se fortifier la nuit, s'appuyer sur la valeur plutt que sur la
fortune, et ce qui est trs-rare pour des barbares, et un effet de la
discipline, ils savent faire plus de fond sur la personne du chef que sur
celle du soldat. Toute leur force est dans l'infanterie, qu'ils chargent
d'outils et de provisions outre ses armes. Les autres peuples cherchent
volontiers  se battre; mais les Cattes font vraiment la guerre: ils ne
s'amusent pas  courir et  escarmoucher comme la cavalerie, qui est aussi
prte  fuir qu' combattre. Ils savent que la prcipitation est soeur de
la crainte, et la prudence voisine de la fermet.


XXXI. Il est une marque de courage qui se trouve quelquefois parmi les
braves de leur nation, c'est de se laisser crotre le poil et la barbe
jusqu' ce qu'ils aient tu quelqu'un du parti contraire; cela est
ordinaire aux Cattes: c'est alors seulement qu'ils se dcouvrent le visage,
comme s'ils n'osaient paratre auparavant, et que ce ft un devoir de
leur naissance, dont il fallt s'acquitter avant d'tre avous de leurs
parents et de leur patrie. Les faibles et les lches demeurent toute leur
vie dans l'opprobre. Les plus vaillants portent un anneau de fer; ils le
regardent comme une marque d'ignominie, jusqu' ce qu'ils aient mrit de
s'en dlivrer par la mort d'un ennemi. Plusieurs blanchissent sous ces
fers, et sont galement rvrs des amis et des ennemis. Ce sont eux qui
forment la pointe dans les combats: de sorte que leur front de bataille
est toujours terrible; ils ne renoncent pas, mme durant la paix,  cette
obligation d'avoir de la valeur; et ils ont toujours cet air martial qui
inspire de la crainte. Ces braves n'ont ni champs, ni maisons, ni aucun
embarras de la vie. Ils mangent tout ce qu'ils trouvent, et partout o ils
le trouvent; prodigues du bien d'autrui, mprisant le leur, jusqu' ce que
la faiblesse de l'ge les rende incapables de mener une vie aussi dure.


XXXII. Aprs les Cattes, sont les Usipiens et les Tenctres; ils habitent
le long du Rhin, dans la partie o il commence  tre assez large pour
leur servir de barrire. Les Tenctres excellent dans la cavalerie, comme
les Usipiens dans l'infanterie. Leurs anctres ont fond cette rputation,
et leur postrit la conserve. L'quitation est pour eux un passe-temps
de tous les ges, depuis l'enfance jusqu' la vieillesse. Les chevaux se
laissent par succession, et comme un hritage; et ce n'est pas toujours
le plus g qui en hrite, mais le plus vaillant.


XXXIII. Les Bructres taient autrefois dans le voisinage des Tenctres;
mais les Chamaves et les Angrivariens les ont extermins, du consentement
des autres nations, en haine de leur orgueil, ou par convoitise de leurs
biens, ou plutt par une grce particulire des dieux, qui ne nous ont pas
mme envi le plaisir de ce spectacle. Plus de soixante mille barbares
ont t taills en pices  notre vue, non par nos armes, mais par celles
des barbares eux-mmes. Que ces peuples conservent toujours entre eux de
l'inimiti,  dfaut d'amour pour nous, puisque notre empire est parvenu
 ce point o il ne nous reste plus rien  souhaiter que la discorde chez
nos ennemis.


XXXIV. Derrire les Chamaves et les Angrivariens, sont les Dulgibiniens et
les Casvares, et autres nations moins connues. Devant sont les Frisons,
qui sont distingus en grands et en petits, selon la diversit de leurs
forces; et ils s'tendent le long du Rhin jusqu' l'Ocan, autour des
grands lacs qui sont frquents par nos navires. Nous avons mme entre
dans l'Ocan de ce ct-l, et l'on met au del d'autres colonnes
d'Hercule; soit que le courage de ce hros l'ait amen en des lieux si
reculs, soit qu'on lui attribue tout ce qui s'est fait de merveilleux en
ce monde. Drusus voulut savoir ce qui en tait; mais il fut repouss par
la tempte, comme si l'Ocan et t jaloux de voir sonder ses abmes et
les mystres d'Hercule. Personne ne l'a os tenter aprs lui, et l'on a
cru qu'il tait plus respectueux de croire les secrets des dieux que de
les vouloir pntrer.


XXXV. Telle est la Germanie du ct de l'occident. Elle a aussi une
tendue considrable vers le septentrion. On y rencontre d'abord les
Causses, qui s'tendent depuis les Frisons jusqu'aux Cattes, derrire
toutes les nations dont nous venons de parler. Non-seulement ils occupent
un si grand espace, mais ils le remplissent; de plus, ils se rendent
recommandables parmi ces peuples par leur justice et leur quit; c'est
par ces vertus qu'ils se soutiennent plutt que par la force: exempts
d'ambition et d'envie, ils vivent en paix, sans exercer ni souffrir de
violence. C'est une des plus belles marques de leur valeur, de n'avoir
point besoin de faire la guerre pour maintenir leur autorit, et d'tre
redoutables  leurs ennemis sans se servir de leurs armes. Cependant ils
sont toujours en tat de se dfendre; et comme ils ont beaucoup d'hommes
et de chevaux, et qu'ils peuvent mettre sur pied des armes nombreuses,
ils conservent tranquillement leur rputation et leur gloire.


XXXVI.  ct des Causses et des Cattes, sont les Chrusques,  qui une
longue paix a t plus agrable qu'avantageuse; car, parmi les nations
puissantes, les plus faibles ne jouissent que d'un repos trompeur et
lorsqu'on en vient aux mains, le droit du plus fort est toujours le
meilleur. La modration et la probit sont des noms qu'on ne donne qu'au
vainqueur. Ainsi les Chrusques, qui passaient autrefois pour un peuple
quitable et sage, sont  prsent regards comme lches et timides. On
appelle sagesse la fortune des Cattes, qui les ont vaincus. Les Fosiens,
voisins des Chrusques, ont t envelopps dans leur ruine, et ils ont eu
un malheur gal, aprs avoir eu un sort moins prospre.


XXXVII. Le long de la cte, on trouve les Cimbres, qui ne sont pas
aujourd'hui fort puissants, mais dont la gloire a fait beaucoup de bruit
et a port bien loin leur renomme. On voit encore les marques de leur
grandeur sur l'une et l'autre rive du Rhin, dans le vaste espace de leur
camp. L'an 640 de la fondation de Rome, sous le consulat de Cecilius
Metellus et de Papirius Carbon, nous entendmes le bruit de leurs armes.
Depuis, jusqu'au second consulat de Trajan, il y a deux cent dix ans que
nous travaillons  dompter l'Allemagne. Pendant tout ce temps-l, il y a
eu des chances diverses et des pertes considrables de part et d'autre.
Les Espagnols, les Gaulois, les Carthaginois, les Samnites, les Parthes
mme ne nous ont pas plus souvent harcels: car la libert du Germain est
plus redoutable que la puissance des fils d'Arsace. Que peut nous opposer
l'Orient, si ce n'est la dfaite de Crassus, encore bientt venge par
la victoire de Ventidius et la chute de Pacore? Mais les Germains ont
taill en pices cinq armes consulaires, qui avaient  leur tte les
Carbons, les Cassius, les Scaurus Aurelius, les Servilius Cepion et les
Cn. Manlius. Ils ont enlev  Csar Varus avec trois lgions; et nos
victoires ont t sanglantes. C. Marius ne les a pas impunment dfaits
en Italie, ni Jules Csar dans les Gaules, ni Drusus, Nron et Germanicus
en Germanie. Ils ont brav ensuite Caligula et ses menaces impuissantes;
et durant nos guerres civiles, voyant l'occasion favorable pour soumettre
les Gaulois, ils forcrent notre camp. Depuis ils ont t repousss; mais,
malgr nos vains triomphes, ils n'ont pas t vaincus.


XXXVIII. Parlons maintenant des Suves. Ce n'est pas une seule nation,
comme les Cattes ou les Tenctres. Ils sont composs de plusieurs dont
chacune a son nom particulier, et ils occupent la plus grande partie
de la Germanie. Ils portent les cheveux relevs et nous par derrire.
C'est par l qu'on les distingue des autres Germains, et que parmi eux on
reconnat les gens libres d'avec les esclaves. Tous ceux qui portent leurs
cheveux de cette manire dans le reste de la Germanie ne le font qu'
leur imitation, ou pour quelque alliance particulire, et cela ne dure
que pendant la jeunesse, au lieu que les Suves blanchissent sous cet
arrangement. Souvent ils se contentent de nouer leurs cheveux sur la tte;
mais les grands y apportent plus d'artifice. Voil le soin innocent qu'ils
prennent de se parer; mais ce n'est pas pour plaire, c'est pour paratre
plus redoutables  leurs ennemis.


XXXIX. Les Semnons se vantent d'tre les plus anciens et les plus nobles
d'entre les Suves, et ils prouvent leur antiquit par celle de leur
religion. Ils s'assemblent  certains jours dans une fort vnrable par
son anciennet; et l, en prsence des dputs des autres nations, qui se
glorifient d'une mme origine, ils gorgent un homme, commenant leurs
barbares mystres par cet horrible sacrifice. Ce qui redouble la terreur,
c'est que personne n'entre dans le bois qu'il ne soit li, pour marque de
sa faiblesse et de la puissance du dieu qu'il adore. S'il tombe, il n'est
pas permis de le relever; il faut qu'il se roule par terre jusqu' ce
qu'il soit hors de la fort. Le but de cette superstition est de montrer
que cet endroit est le domicile du dieu  qui tout doit respect et
obissance. La fortune des Semnons a tendu leur autorit. Ils sont
diviss en cent cantons, et par l ils s'estiment les chefs des Suves.


XL. Les Langobards mritent une mention particulire,  cause de leur
petit nombre. Quoique environns de nations puissantes, ils ne laissent
pas de se maintenir, non dans l'esclavage, mais en dfendant leur libert
par les armes. Ensuite viennent les Reudigniens, les Avions, les Angles,
les Varins, les Eudoses, les Suardons et les Nuithons, qui ont pour
remparts des forts et des fleuves. Tout ce qu'ils ont de remarquable,
c'est qu'ils adorent, les uns et les autres, la Terre comme notre mre
commune; et ils l'appellent _Herthe_. Ils croient qu'elle se promne par
le monde et qu'elle se mle des affaires des hommes. Ils ont mme, dans
une des les de l'Ocan, une fort qui lui est consacre, o elle a un
chariot couvert, que nul n'ose approcher que son grand prtre. Il observe
le temps qu'elle y entre, et plein de respect, il accompagne son char
tran par deux gnisses. Partout o elle passe, on clbre sa venue par
des ftes et des rjouissances publiques. Il est dfendu alors de faire la
guerre: chacun resserre ses armes; la paix et l'oisivet rgnent partout.
Lorsque la desse est ennuye de la conversation des hommes, le grand
prtre la ramne dans son temple. Alors, et le chariot et la couverture,
la desse mme, si on veut les croire, se plonge dans un lac o elle est
lave par des esclaves, qui sont noys sur-le-champ. De l cette terreur,
de l cette sainte ignorance, qui inspirent du respect pour des mystres
qu'on ne peut voir sans mourir.


XLI. Les Suves, dont je viens de parler, habitent le fond de la Germanie.
Il y en a d'autres le long du Danube, que je vais suivre maintenant comme
j'ai suivi le Rhin. On trouve d'abord les Hermundures, qui sont allis des
Romains: aussi ont-ils le privilge, non-seulement de trafiquer sur notre
frontire, comme les autres; mais d'entrer dans notre pays, sans gardes
et sans escorte, jusqu' la principale colonie que nous avons chez les
Grisons. Les autres ne voient que nos camps et nos armes, au lieu que
nous ouvrons  ceux-ci, volontairement, nos palais et nos maisons de
plaisance. L'Elbe prend sa source dans leur pays. C'est une rivire
fameuse, autrefois frquente par les Romains, et qui ne leur est connue
maintenant que de nom.


XLII. Aprs les Hermundures, sont les Narisques, et ensuite les Marcomans
et les Quades. Mais les plus puissants et les plus belliqueux sont les
Marcomans, qui ont conquis sur les Boens,  la pointe de l'pe, le pays
o ils habitent. Les Quades et les Narisques ne leur cdent gure pour la
valeur. Voil le front de la Germanie du ct du Danube. Les Quades et les
Marcomans ont conserv jusqu' notre temps des rois de leur nation, de
l'illustre sang de Marobodous et de Tuder. Maintenant ils obissent 
des trangers qui sont sous notre protection; mais nous les aidons plus
souvent de notre argent que de nos armes.


XLIII. Derrire sont les Marsignes, les Gothins, les Oses, les Buriens,
dont les premiers et les derniers, par leur langage et leur costume, nous
reprsentent les Suves. Les Gothins parlent l'idiome des Gaules; les Oses,
celui de la Pannonie; ce qui montre qu'ils ne sont pas Germains d'origine,
outre qu'ils payent des impots aux Quades et aux Sarmates; et pour comble
d'infamie, les Gothins travaillent aux mines de fer. Tout ce pays est
couvert de forts et de montagnes, qui servent d'habitation  ces peuples;
car ils ne descendent gure dans la plaine, et la Suve est coupe en deux
par une chane de montagnes, au del desquelles sont divers peuples. Les
Ligiens sont les plus puissants. Ils sont diviss en plusieurs cantons;
mais les plus considrables sont les Ariens, les Hovelcons, les Manimes,
les lysiens, les Naharvales. Ceux-ci ont un bois sacr qui est l'objet
d'une ancienne superstition. Le prtre est vtu en femme; la divinit
qu'on adore a quelque rapport avec Castor et Pollux, et s'appelle Alc. Il
n'y a pourtant ni simulacres, ni traces d'une religion trangre. De tous
ces peuples, les Ariens sont les plus puissants et les plus redouts;
ils usent d'artifice pour augmenter encore la terreur de leur nom: ils
noircissent leurs corps et leurs boucliers avant d'aller au combat, et
choisissent la nuit la plus noire; de sorte qu'ils ressemblent  une arme
infernale, dont on ne peut seulement supporter la vue; car dans toute
espce de guerre les yeux sont les premiers vaincus. Au del des Ligiens,
sont les Gothons, sous la domination de rois qui les tiennent de court
un peu plus que le reste des barbares, mais non pas en dehors de toute
libert. Proche de l'Ocan, sont les Rugiens et les Lemoviens, peuples
aiss  reconnatre  leurs rondaches et  leurs courtes pes, ainsi qu'
leur respect envers leurs princes.


XLIV. Au del et dans l'Ocan mme, sont les Suyons, peuple puissant sur
mer et sur terre. Leurs vaisseaux sont diffrents des ntres; ils ont
deux proues, pour aborder de tous cts, et ne portent point de voiles.
Ces peuples ne se servent pas mme de rames  notre manire; ils les
transportent tantt d'un ct et tantt d'un autre, comme cela se fait
quelquefois sur les rivires. Ils estiment les richesses, et ils obissent
 un prince dont l'autorit est absolue et non dpendante. Ils ne sont pas
possesseurs de leurs armes, comme les autres peuples de Germanie; mais
elles sont enfermes sous la garde d'un esclave. La mer, qui les environne,
les dfend de toute surprise, et ils savent que le soldat oisif est sujet
 s'oublier. D'ailleurs il n'est pas prudent  un prince de laisser des
armes  la disposition d'aucun citoyen, quel qu'il soit.


XLV. Au del des Suyons, il y a une mer calme et presque immobile, qu'on
croit tre la limite de la terre de ce ct-l; et l'on en juge ainsi par
la lumire du soleil qui se continue depuis son coucher jusqu' son lever,
assez claire pour obscurcir les toiles. La crdulit ajoute qu'on entend
le bruit qu'il fait en se prcipitant dans les flots, et qu'on voit les
figures des dieux et les rayons qui entourent leurs ttes. C'est l
vritablement l'extrmit du monde. Sur la droite de cette mer, son rivage
est habit par les Estyens, dont la manire de vivre est semblable  celle
des Suves, mais en diffre pour le langage, qui approche davantage du
breton, ils adorent la mre des dieux; comme symbole de leur superstition
ils portent sur eux des figures de sanglier, qui leur tiennent lieu de
dfense et au moyen desquelles ils s'imaginent n'avoir rien  craindre de
leurs ennemis. La plupart n'ont pour armes que des btons. Ils sont moins
paresseux  cultiver la terre que le reste des Germains. Ils ont mme la
patience d'aller chercher l'ambre jaune dans la mer, et parmi le sable du
rivage. Ils l'appellent _glese_; mais, comme des barbares qu'ils sont, il
n'en recherchent ni l'origine, ni la nature, et mme, avant que le luxe
l'et mis en crdit parmi nous, ils l'abandonnaient sur la plage parmi les
immondices que la mer rejette de son sein. Ils ne s'en servent  aucun
usage, et ne savent pas mme le mettre en oeuvre. Ils le vendent comme ils
le trouvent, et sont tonns du prix qu'on leur en donne. Il est assez
probable que l'ambre est une gomme d'arbre qui se durcit, car on y voit
encore des insectes et des moucherons enferms, qui ont t pris d'abord
dans la matire gluante. Pour moi, je crois qu'il y a des forts fcondes
en Occident, aussi bien qu'en Orient, qui distillent des liqueurs
prcieuses, comme les autres font le baume et l'encens; le soleil venant
 les durcir, elles tombent dans la mer voisine, et sont portes par
la tempte sur des ctes trangres. On en peut juger par la nature de
l'ambre, qui brle aisment et jette une flamme paisse et odorifrante:
on peut l'tendre ensuite comme de la poix et de la rsine. Les Sitons
suivent les Suyons. Ils sont semblables  leurs voisins, si ce n'est
qu'ils obissent  des femmes; tant ils sont loigns de comprendre
non-seulement la libert, mais mme l'esclavage. Ici s'arrte la
description du pays des Suves.


XLVI. Je doute si je dois mettre au nombre des Allemands ou des Sarmates
les Peucins, les Vndes et les Fennes. Les Peucins, qu'on appelle aussi
Bastarnes, ne demeurent point dans des maisons: ils ont l'habit et le
langage des Germains, et n'aiment pas plus que ceux-ci le travail et
la propret: par les alliances de leurs grands avec les Sarmates, ils
ont pris quelque chose des moeurs de ces peuples. Les Vndes aussi ont
beaucoup emprunt de leurs manires; car ils courent et ravagent tout
ce qu'il y a de forts et de montagnes entre les Peucins et les Fennes.
On les met pourtant au nombre des Germains, parce qu'ils btissent des
maisons, portent des boucliers, se plaisent  marcher et  courir, au
lieu que les Sarmates ne vont qu' cheval et en chariot. Les Fennes sont
extraordinairement sauvages et vivent dans une honteuse pauvret. Ils
n'ont ni armes, ni chevaux, ni maison; ils se couchent par terre, se
nourrissent d'herbes, se couvrent de peaux. Toute leur esprance est dans
leurs flches; comme ils n'ont point de fer, ils les arment d'un os taill
en pointe. Les femmes vivent de la chasse comme les hommes, et vont aprs
eux pour partager le butin. Leurs habitations sont construites avec des
branches d'arbres entrelaces; il n'y a point d'autre retraite pour les
enfants, ni pour les vieillards, ni d'autre dfense contre les injures du
temps ou les attaques des btes. Ils trouvent cette existence plus douce
que de cultiver la terre, et de btir des maisons, pour voir sa fortune et
celle d'autrui devenir un sujet ternel d'esprances et de craintes. Ils
sont parvenus  ce point si difficile, de n'avoir pas mme  former un voeu,
n'ayant rien  craindre du ct des dieux, rien du ct des hommes. On
ajoute  cela quelques fables; par exemple, que les Hellusiens et les
Oxiones ont le visage d'un homme, et le reste de la bte. N'ayant par
vrifi le fait, je le laisse  dcider.

FIN DE LA TRADUCTION DU TEXTE DE TACITE PAR L'ABB LEGENDRE

       *       *       *       *       *

L'dition complte du livre de l'Abb Legendre paru en 1851 comporte,  la
suite de la traduction de Tacite, un texte intitul MOEURS ET COUTUMES
DES FRANAIS DANS LES DIFFRENTS TEMPS DE LA MONARCHIE. Ce texte n'est
pas reproduit dans la prsente dition du Projet Gutenberg. Il peut tre
consult sur le site de la Bibliothque Nationale de France  l'adresse:
http://gallica.bnf.net

       *       *       *       *       *

FIN





End of the Project Gutenberg EBook of Moeurs et coutumes des Franais dan
 les diffrents temps de la monarch, by Tacite

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MOEURS ET COUTUMES

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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