The Project Gutenberg EBook of Marcof le Malouin, by Ernest Capendu

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Title: Marcof le Malouin

Author: Ernest Capendu

Release Date: December 22, 2005 [EBook #17372]
[Date last updated: February 12, 2006]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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ERNEST CAPENDU

MARCOF-LE-MALOUIN


[Illustration]


PARIS
A. DEGORCE-CADOT, DITEUR
9, RUE DE VERNEUIL, 9





PREMIRE PARTIE

LES PROMIS DE FOUESNAN




I

LE JEAN-LOUIS.


Dans les derniers jours de juin 1791, au moment o le soleil couchant
dorait de ses rayonnements splendides la surface moutonneuse de l'Ocan,
embrasant l'occident des flots d'une lumire pourpre, comparable, par
l'clat,  des mtaux en fusion, un petit lougre, fin de carne, lanc
de mture, marchant sous sa misaine, ses basses voiles, ses huniers et
ses focs, filait gaiement sur la lame, par une belle brise du
sud-ouest. L'atmosphre, lourde et paisse, charge d'lectricit,
se rafrachissait peu  peu, car le vent augmentant progressivement
d'intensit, menaait de se changer en rafale. Les vagues, roulant plus
prcipites sous l'action de la bourrasque naissante, dferlaient avec
force sur les bordages du frle btiment qui, insoucieux de l'orage, ne
diminuait ni sa voilure ni la rapidit de sa marche. Il courait, serrant
le vent au plus prs, bondissant sur l'Ocan comme un enfant qui se joue
sur le sein maternel.

Son quipage, compos de quelques hommes, les uns fumant accouds sur le
bastingage, les autres accroupis avec nonchalance sur le pont, semblait
lui-mme n'avoir aucune proccupation des nuages plombs et couleur de
cuivre qui s'amoncelaient au sud et s'emparaient du firmament avec une
vlocit incroyable pour tous ceux qui n'ont pas assist  ce sublime
spectacle de la nature que l'on nomme une tempte.

Ce lougre, baptis sous le nom de _Jean-Louis_, parti la veille au soir
de l'le de Groix, avait mis le cap sur Penmarckh. Quelques ballots de
marchandises entasss au pied du grand mt et solidement amarrs contre
le roulis, expliquaient suffisamment son voyage. Cependant ce petit
navire, qu' son aspect il tait impossible de ne pas prendre tout
d'abord pour l'un de ces paisibles et inoffensifs caboteurs faisant
le commerce des ctes, offrait  l'oeil exerc du marin un problme
difficile  rsoudre. En dpit de son extrieur innocent, il avait
dans toutes ses allures quelque chose du btiment de guerre. Sa mture,
coquettement incline en arrire, s'levait haute et fire vers les
nuages qu'elle semblait braver. Son grement, soign et admirablement
entretenu, dnotait de la part de celui qui commandait _le Jean-Louis_
des connaissances maritimes peu communes.

On sentait qu' un moment donn, le lougre pouvait en un clin d'oeil se
couvrir de toile, prendre chasse ou la donner, suivant la circonstance.
Peut-tre mme les ballots qui couvraient son pont, sans l'encombrer
toutefois, n'taient-ils l que pour faire prendre le change aux
curieux.

Au moment o nous rencontrons _le Jean-Louis_, rien pourtant ne dcelait
des intentions guerrires, il se contentait de filer gaiement sous la
brise frachissante, s'inclinant sous la vague et bondissant comme un
cheval de steeple-chase, par-dessus les barrires humides qui voulaient
s'opposer  son passage. Les matelots insouciants regardaient d'un oeil
calme approcher la tempte.

A l'arrire du petit btiment, le dos appuy contre la muraille du
couronnement, se tenait debout, une main passe dans la ceinture qui
lui serrait le corps, un homme de taille moyenne, aux paules larges et
carres, aux bras musculeux, aux longs cheveux tombant sur le cou, et
dont le costume indiquait au premier coup d'oeil le marin de la vieille
Bretagne.

Depuis trois quarts d'heure environ que la brise se carabinait de plus
en plus, ce personnage n'avait pas fait un seul mouvement. Ses yeux vifs
et pntrants taient fixs sur le ciel. De temps  autre une sorte de
rayonnement intrieur illuminait sa physionomie.

--Avant une heure d'ici, nous aurons un vrai temps de damns!
murmura-t-il en faisant un mouvement brusque.

Un petit mousse, accroupi au pied du mt d'artimon, se releva vivement.

--Pierre! lui dit le commandant.

--Matre, fit l'enfant en s'avanant avec timidit.

--Va te poster dans les hautes vergues. Tu me signaleras la terre.

Le mousse, sans rpondre, s'lana dans les enflchures, et avec la
rapidit et l'agilit d'un singe, il se mit en devoir de gagner la
premire hune de misaine.

--Amarre-toi solidement, lui cria son chef.

Puis, marchant  grands pas sur le pont, le personnage s'approcha
d'un vieux matelot  la figure basane, aux cheveux grisonnants, qui
regardait froidement l'horizon.

--Bervic, lui demanda-t-il aprs un moment de silence, que penses-tu du
grain qui se prpare?

--Je pense qu'avant dix minutes nous en verrons le commencement,
rpondit le matelot.

--Crois-tu qu'il dure?

--Dieu seul le sait.

--Eh bien! en ce cas, fais fermer les coutilles et nettoyer les
dallots.

Bien, continua le patron du _Jean-Louis_ en voyant ses ordres excuts.
Alerte, enfants! Carguez les huniers et amenez les focs!

--C'est pas mal, mais c'est pas encore a, murmura Bervic rest seul 
ct du commandant auquel il servait de contre-matre et de second.

--Qu'est-ce que tu dis, vieux caman?

--Je dis que, pendant qu'on y est, autant carguer la misaine; le lougre
est assez jeune pour marcher  sec, et si nous laissons prise au vent,
il ne se passera pas cinq minutes avant que la voilure ne s'en aille 
tous les grands diables d'enfer...

--Tu te trompes, vieux gabier, rpondit le commandant, si la brise est
forte, ma misaine est plus forte encore. Envoie prendre deux ris, amarre
deux coutes et tiens bon la barre. Tu gouverneras jusqu'en vue de
terre. Va! je rponds de tout. Marcof n'a jamais cul devant la tempte,
et _le Jean-Louis_ obit mieux qu'une jeune fille.

--C'est tenter Dieu! grommela le vieux marin, qui nanmoins s'empressa
d'obir  son chef.

La tempte clatait alors dans toute sa fureur. Les rayons du soleil,
entirement masqus par des nues livides, n'clairaient plus que
faiblement l'horizon. Cinq heures sonnaient  peine aux clochers de
la cte voisine, et la nuit semblait avoir dj jet sur la terre son
manteau de deuil. Des vagues gigantesques, courtes et rapides comme
elles le sont toujours dans ces parages hrisss de brisants et de
rochers, s'lanaient avec furie les unes contre les autres, par suite
du ressac que la proximit de la terre rendait terrible. La rafale
passant sur la mer chevele, comme un vol de djinns fantastiques,
tordait les vergues et sifflait dans les agrs du navire.

Le petit lougre bondissait, emport par le tourbillon; mais nanmoins il
tenait ferme, et gouvernait bien. Presque  sec de voiles, ne marchant
plus que sous sa misaine, obissant comme un enfant aux impulsions de la
main savante qui tenait la barre, il prsentait sans cesse son avant aux
plus fortes lames, tout en vitant avec soin de se laisser emporter par
les courants multiplis qui offrent tant de prils aux navires longeant
les ctes de la Cornouaille.

Personne  bord n'ignorait les dangers que courait _le Jean-Louis_.
Mais, soit confiance dans la bonne construction du lougre, soit
certitude de l'infaillibilit de leur chef, soit indiffrence de la mort
imminente, les matelots, rudement ballots par le tangage, n'avaient
rien perdu de leur attitude calme et passive, presque semblable 
l'allure fataliste des musulmans fumeurs d'opium. Le patron lui-mme
sifflait gaiement entre ses dents en regardant d'un oeil presque
ironique la fureur croissante des flots. On et dit que cet homme
prouvait une sorte de joie intrieure  lutter ainsi contre les
lments, lui, si faible, contre eux si forts!...

Au moment o il passait devant l'coutille qui servait de communication
avec l'entre-pont du navire, deux ttes jeunes et souriantes apparurent
au sommet de l'escalier, et deux nouveaux personnages firent leur entre
sur l'arrire du _Jean-Louis_.

Le premier qui se prsenta tait un grand et beau jeune homme de
vingt-quatre  vingt-cinq ans, aux yeux bleus et aux cheveux blonds. Il
portait avec grce le costume simple et lgant des habitants de Roscof.
Des braies blanches, une veste de mme couleur en fine toile, serre 
la taille par une large ceinture de serge rouge, et laissant apercevoir
le grand gilet vert  manches bleues, commun  presque tous les Bretons.
Un chapeau aux larges bords, tout entour de chenilles de couleurs vives
et barioles, lui couvrait la tte. Ses jambes se dessinaient fines et
nerveuses sous de longues gutres de toile blanche. Il portait  la main
le penbas traditionnel.

Ds qu'il eut atteint le pont, sur lequel il se maintint en quilibre,
malgr les rudes mouvements d'un tangage nergique, il se retourna et
offrit la main  une jeune fille qui venait derrire lui.

Cette charmante crature, ge de dix-huit ans tout au plus, offrait
dans sa personne le type potique et accompli des belles penners de la
Bretagne. Le contraste de ses grands yeux noirs, pleins de vivacit
et presque de passion, avec ses blonds cheveux aux reflets soyeux et
cendrs, prsentait tout d'abord un aspect d'une originalit sduisante,
tandis que l'ovale parfait de la figure, la petite bouche fine et
carmine, le nez droit aux narines mobiles et la peau d'une blancheur
mate et rose, constituaient un ensemble d'une saisissante beaut. Une
large bande de toile duement empese, releve de chaque ct de la tte
par deux pingles d'or, formait la coiffure de cette gracieuse tte. Le
corsage de la robe, en toffe de laine bleue, tout chamarr de velours
noir et, de broderies de couleur jonquille, dessinait une taille ronde
et cambre et une poitrine lgante et riche de promesses presque
ralises. Les manches, en mousseline blanche  mille plis, s'ajustaient
 la robe par deux larges poignets de velours entourant la naissance du
bras. La jupe bleue retombait sur une seconde jupe orange, laquelle, 
son tour, laissait apercevoir un troisime jupon de laine noire. Des
bas de coton cerise,  broderie noire, modelaient  ravir une fine et
dlicieuse jambe de Diane chasseresse. Le petit pied de cette belle
fille tait enferm dans un simple soulier de cuir bien cir, orn
d'une boucle d'or. D'normes anneaux d'oreilles et une chane de cou
 laquelle pendait une petite croix d'or, compltaient ce costume
pittoresque.

En s'lanant lgre sur le pont du lougre, la jeune Bretonne dplia une
sorte de manteau  capuchon  fond gris ray de vert, qu'elle se jeta
gracieusement sur les paules. Prcaution d'autant moins inutile, que
les vagues qui dferlaient contre le bordage du _Jean-Louis_ retombaient
en pluie fine sur le pont du navire, qu'elles balayaient mme
quelquefois dans toute sa largeur.

--Ah! ah! les promis, vous avez donc assez du tte--tte? demanda en
souriant le patron du lougre, ds qu'il eut vu les deux jeunes gens
s'avancer vers lui.

Il avait formul cette question en franais. Jusqu'alors, pour causer
avec Bervic et pour donner des ordres  son quipage, il avait employ
le dialecte breton.

--Dame! monsieur Marcof, rpondit la jeune fille, depuis que vous avez
fait fermer les panneaux, l'air commence  manquer l-dedans...

--Si j'ai fait fermer les panneaux, ma belle petite Yvonne, c'est que,
sans cela, les lames auraient fort bien pu troubler votre conversation.

--Sainte Marie! quel changement de temps! s'cria le jeune homme
en jetant autour de lui un regard plein d'tonnement et presque
d'pouvante.

--Ah a! mon gars, fit Marcof en souriant, il parat que quand tu es
en train de gazouiller des chansons d'amour, le bon Dieu peut dchaner
toutes ses colres et tous ses tonnerres sans que tu y prtes seulement
attention! Voici prs d'une heure que nous dansons sur des vagues
diaboliques, et, ce qui m'tonne le plus, c'est que tu sois l, debout
devant moi, au lieu de t'affaler dans ton hamac...

--Et pourquoi souffrirais-je, Marcof, quand Yvonne ne souffre pas?...

--C'est qu'Yvonne est fille de matelot; c'est qu'elle a le pied et le
coeur marins, et qu'elle serait capable de tenir la barre si elle en
avait la force. N'est-ce pas, ma fille? continua Marcof en se retournant
vers Yvonne.

--Sans doute, rpondit-elle; vous savez bien que je n'ai pas quitt mon
pre tant qu'il a navigu...

--Je sais que tu es une brave Bretonne, et que la sainte Vierge qui te
protge portera bonheur au _Jean-Louis_. Ah! Jahoua, mon gars, tu auras
l une sainte et honnte femme; et si tu ne te montrais pas digne de ton
bonheur, ce serait un rude compte  rgler entre toi et tous les marins
de Penmarkh, moi en tte! Vois-tu, Yvonne, c'est notre enfant  tous!
Quand un navire vire au cabestan pour venir  pic sur son ancre, il faut
qu'elle soit l, il faut qu'elle prie au milieu de l'quipage qui va
partir! Un _Pater_ d'Yvonne, c'est une recommandation pour le paradis.

--J'aime Yvonne de toute mon me et de tout mon coeur, rpondit Jahoua
avec simplicit, et la preuve que je l'aime, c'est que je suis son
promis.

--Je sais bien, mon gars; mais, vois-tu, dans tout cet amour-l, il y a
quelque chose qui me met vent dessous vent dedans, c'est...

Marcof s'arrta brusquement, comme si la crainte d'entamer un sujet
pnible ou embarrassant lui et ferm la bouche. Jahoua lui-mme fit un
signe d'impatience, et Yvonne, dont son fianc tenait les deux mains,
se recula vivement en rougissant et en baissant la tte. A coup sr, les
paroles du patron avaient veill dans leurs mes un triste souvenir.

--Tonnerre! s'cria Marcof aprs un moment de silence, voil la rafale
qui redouble. La barre  bbord, Bervic! Vieux caman, tu ne gouvernes
plus! continua-t-il en breton en s'adressant au marin charg de la
direction du lougre.

La tempte, en effet, prenait des proportions formidables. Un coup de
tonnerre effrayant succda si rapidement  l'clair qui le prcdait
qu'Yvonne, pouvante, se laissa tomber  genoux. Marcof saisit lui-mme
la barre du gouvernail.

--Largue les focs et les huniers! commandait-il d'une voix brusque et
saccade.

A cet ordre inattendu de livrer de la toile au vent dans cette infernale
tourmente, les marins, stupfaits, demeurrent immobiles.

--Tonnerre d'enfer!... chacun  son poste! hurla Marcof d'une voix
tellement imprieuse que ses hommes bondirent en avant.

Quelques secondes plus tard, _le Jean-Louis_, charg de toiles, filait
sur les vagues, tellement pench  tribord que ses basses vergues
plongeaient entirement dans l'Ocan.

--Yvonne, reprit plus doucement Marcof en s'adressant  la jeune fille,
je suis fch que ton pre t'ait conduite  bord...

--Et pourquoi cela, Marcof?

--Parce que le temps est rude, ma fille, et que, s'il arrivait malheur
au _Jean-Louis_, le vieil Yvon ne s'en relverait pas...

--Est-ce que vous craignez pour le lougre? demanda Jahoua.

--Il est entre les mains de Dieu, mon gars. Je fais ce que je puis, mais
la tempte est dure et les rochers de Penmarckh sont bien prs.

--Sainte Vierge! protgez-nous! murmura la jeune fille.

--Ne craignez rien, ma douce Yvonne, dit Jahoua en s'approchant d'elle;
le bon Dieu voit notre amour et il nous sauvera. Si nous nous trouvons
embarqus  bord du _Jean-Louis_, n'allions-nous pas faire un plerinage
 la Vierge de l'Ile de Groix pour qu'elle bnisse notre union? Dieu
nous prouve, mais il ne veut pas nous punir..... nous ne l'avons pas
mrit...

--Vous avez raison, Pierre, ayons confiance.

--En attendant, ma fille, reprit Marcof, va me chercher ce bout de
grelin qui est l roul au pied du mt de misaine. L, c'est bien!
Maintenant amarre-le solidement autour de ta taille; aide-la, Jahoua.
Bon, a y est; approche, continua le marin en passant  son tour son
bras droit dans le reste de la corde  laquelle Yvonne avait fait un
noeud coulant. Va! ne crains rien, si nous sombrons en mer ou si nous
nous brisons sur les ctes, je te sauverai.

--Non, non, s'cria imptueusement Jahoua; si quelqu'un doit sauver
Yvonne en cas de pril, c'est  moi que ce droit appartient...

--Toi, mon gars, occupe-toi de tes affaires, et laisse-moi arranger les
miennes  ma guise. Yvon m'a confi sa fille,  moi, entends-tu, et je
dois la lui ramener ou mourir avec elle.

--S'il y a du danger, Marcof, laissez-moi et sauvez-vous!... s'cria
Yvonne.

--Terre! cria tout  coup une voix aigu partie du haut de la mture.

--Voil le pril qui approche, murmura vivement Marcof  voix basse.
Silence tous deux et laissez-moi.

En ce moment, un clair qui dchira les nues illumina l'horizon, et
malgr la nuit dj sombre on put distinguer les falaises s'levant
comme de gigantesques masses noires, par le tribord du _Jean-Louis_. La
rafale poussait le navire  la cte avec une effroyable rapidit.

--Marcof! dit le vieux Bervic en s'approchant vivement de son chef, au
nom de Dieu! fais carguer la toile ou nous sommes perdus.

--Silence... s'cria durement Marcof;  ton poste! Prends ta hache, et,
sur ta vie, fends la tte au premier qui hsiterait  obir.

Le matelot gagna l'avant du navire sans rpondre un seul mot, mais en
pensant  part lui que son chef tait devenu fou.




II

LA BAIE DES TRPASSS.


De toutes les ctes de la vieille Bretagne, celle qui offre l'aspect le
plus sauvage, le plus sinistre, le plus dsol, est sans contredit la
_Torche de la tte du cheval_, en breton Penmarckh. L, rien ne manque
pour frapper d'horreur le regard du voyageur perdu. Un chaos presque
fantastique, des amoncellements tranges de rochers granitiques qu'on
croirait foudroys, encombrent le rivage. La tradition prtend qu'
cette place s'levait jadis une cit vaste et florissante submerge en
une seule nuit par une mer en fureur. Mais de cette cit, il ne reste
pas mme le nom! Des falaises  pic, des blocs crass les uns sur les
autres par quelque cataclysme pouvantable, pas un arbre, pas d'autre
verdure que celle des algues marines poussant aux crevasses des
brisants, un promontoire troit, vacillant sans cesse sous les coups
de mer et form lui-mme de quartiers de rocs entasss ple-mle dans
l'Ocan par les convulsions de quelque Titan agonisant; voil quel
est l'aspect de Penmarckh, mme par un temps calme et par une mer
tranquille.

Mais lorsque le vent du sud vient chasser le flot sur les ctes, lorsque
le ciel s'assombrit, lorsque la tempte clate, il est impossible 
l'imagination de rver un spectacle plus grandiose, plus mouvant, plus
terrible, que ne l'offre cette partie des ctes de la Cornouaille. On
dirait alors que les vagues et que les rochers, que le dmon des eaux et
celui de la terre se livrent un de ces combats formidables dont l'issue
doit tre l'anantissement des deux adversaires. L'Ocan, furieux,
bondit cumant hors de son lit, et vient saisir corps  corps ces
falaises hrisses qui tremblent sur leur base. Sa grande voix mugit si
haut qu'on l'entend  plus de cinq lieues dans l'intrieur des terres,
et que les habitants de Quimper mme frmissent  ce bruit redoutable.
La langue humaine n'offre pas d'expressions capables de dpeindre ce
bouleversement et ce chaos. Ce bruit infernal possde, pour qui l'entend
de prs, les proprits tranges de la fascination. Il attire comme un
gouffre. Cent rochers, aux pointes aigus, sems de tous cts dans
la mer, obstruent le passage et s'lvent comme une premire et
insuffisante barrire contre la fureur du flot qui les heurte et les
branle.

En franchissant cette sorte de fortification naturelle, en suivant
la falaise dans la direction d'Audierne, aprs avoir doubl  demi la
pointe de Penmarckh, on dcouvre une crique troite offrant un fond
suffisant aux navires d'un mdiocre tirant d'eau. Cette crique, refuge
momentan de quelques barques de pche, est le plus souvent dserte.

Les rocs qui encombrent sa passe prsentent de tels dangers au
navigateur, qu'il est rare de voir s'y aventurer d'autres marins que
ceux qui sont originaires du pays.

Nanmoins, c'est au milieu du bruit assourdissant, c'est en passant
entre ces cueils perfides, par une nuit sombre et par un vent de
tempte, que _le Jean-Louis_ doit gagner ce douteux port de salut.

Le lougre avanait avec la rapidit d'une flche lance par une main
vigoureuse. Marcof, toujours attach  Yvonne, tenait la barre du
gouvernail.

--Tonnerre! murmura-t-il brusquement en interrogeant l'horizon; tous ces
gars de Penmarckh sont donc devenus idiots! Pas un feu sur les ctes!

--Un feu  l'arrire! cria le mousse toujours amarr au sommet du mt,
et semblant rpondre ainsi  l'exclamation du marin.

--Impossible! fit Marcof, nous n'avons pas doubl la baie, j'en suis
sr!

--Un feu  l'avant! dit Bervic.

--Un feu par la hanche de tribord! s'cria un autre matelot.

--Un feu par le bossoir de bbord! ajouta un troisime.

--Tonnerre! rugit Marcof en frappant du pied avec fureur. Tous les
diables de l'enfer ont-ils donc allum des feux sur les falaises!

On distinguait alors, perant la nuit sombre et la brume paisse, des
clarts rougetres dont la quantit augmentait  chaque instant, et qui
semblaient autant de mtores allums par la tempte.

--Que Satan nous vienne en aide; murmura le marin.

--Ne blasphmez pas, Marcof! s'cria vivement Yvonne. La tourmente nous
a fait oublier que c'tait aujourd'hui le jour de la Saint-Jean. Ce que
nous voyons, ce sont les feux de joie.

--Damns feux de joie, qui nous indiquent aussi bien les rcifs que la
baie.

--Marcof! entendez-vous? fit tout  coup Jahoua.

--Et que veux-tu que j'entende, si ce n'est les hurlements du ressac?

--Quoi? coutez!

--Ciel! murmura Yvonne aprs avoir prt l'oreille, ce sont les mes de
la _baie des Trpasss_ qui demandent des prires!...

Marcof, lui aussi, avait sans doute reconnu un bruit nouveau se mlant 
l'assourdissant tapage de la tempte dchane, car il porta vivement
un sifflet d'argent  ses lvres et il en tira un son aigu. Bervic
accourut. Le patron dlia la corde qui l'attachait  Yvonne, et
remettant la barre du gouvernail entre les mains du matelot:

--Gouverne droit, dit-il, vite les courants, toujours  bbord, et toi,
ma fille, continua-t-il en se retournant vers Yvonne, demeure au pied du
mt. Sur ton salut, ne bouge pas!... Que je te retrouve l au moment du
danger! Seulement, appelle le ciel  notre aide! Sans lui, nous sommes
perdus!

La jolie Bretonne se prosterna, et tant la petite croix d'or qu'elle
portait  son cou, elle la baisa pieusement et commena une ardente
prire. Jahoua, agenouill  ct d'elle, joignit ses prires aux
siennes.

Marcof s'tait lanc dans la mture. A cheval sur une vergue, balanc
au-dessus de l'abme, il tira de sa poche une petite lunette de nuit
et interrogea de nouveau l'horizon. Malgr le puissant secours de cette
lunette, il fallait l'oeil profond et exerc du marin, cet oeil habitu
 percer la brume et  sonder les tnbres, pour distinguer autre chose
que le ciel et l'eau. A peine la masse des nuages, paraissant plus
sombre sur la droite du lougre, indiquait-elle l'approche de la terre.

--Ces feux nous perdront! murmura Marcof. _Le Jean-Louis_ a doubl
Penmarckh, et il court sur la baie des Trpasss.

Cette baie des Trpasss, dont le nom seul suffisait pour jeter
l'pouvante dans l'me des marins et des pcheurs, tait une petite anse
abrupte et sauvage, vers laquelle un courant invincible emportait les
navires imprudents qui s'engageaient dans ses eaux. Elle avait t le
thtre de si nombreux naufrages, on avait recueilli tant de cadavres
sur sa plage rocheuse, que son appellation sinistre tait trop
pleinement justifie. La lgende, et qui dit _lgende_ en Bretagne, dit
article de foi, la lgende racontait que lorsque la nuit tait orageuse,
lorsque la vague dferlait rudement sur la cte, on entendait des
clameurs s'lever dans la baie au-dessus de chaque lame. Ces clameurs
taient pousses par les mes en peine qui, faute de messes, de prires
et de spultures chrtiennes, taient impitoyablement repousses
du paradis, et erraient dsoles sur cette partie des ctes de la
Cornouaille. Un navire et mieux aim courir  une perte certaine sur
les rochers de Penmarckh que de chercher un refuge dans cette crique de
dsolation.

En constatant la direction prise par son lougre, Marcof ne put retenir
un mouvement de colre et de dsespoir. A peine eut-il reconnu les ctes
que, s'abandonnant  un cordage, il se laissa glisser du haut de la
mture.

--Aux bras et aux boulines! commanda-t-il en tombant comme une avalanche
sur le pont, et en reprenant son poste  la barre. Pare  virer! Hardi,
les gars! Notre-Dame de Groix ne nous abandonnera pas! Allons, Jahoua!
tu es jeune et vigoureux, va donner un coup de main  mes hommes.

La manoeuvre tait difficile. Il s'agissait de virer sous le vent. Une
rafale plus forte, une vague plus monstrueuse prenant le navire par le
travers oppos, au moment de son abatte, pouvait le faire engager. Or,
un navire engag, c'est--dire couch littralement sur la mer et ne
gouvernant plus, se relve rarement. Il devient le jouet des flots, qui
le dchirent pice  pice, sans qu'il puisse leur opposer la moindre
rsistance.

_Le Jean-Louis_, nanmoins, grce  l'habilet de son patron et 
l'agilit de son quipage, sortit victorieux de cette dangereuse
entreprise. Le pril n'avait fait que changer de nature, sans diminuer
en rien d'imminence et d'intensit. Il ne s'agissait pas de tenir contre
le vent debout et de gagner sur lui, chose matriellement impossible; il
fallait courir des bordes sur les ctes, en essayant de reprendre peu
 peu la haute mer. Malheureusement, la mare, la tempte et le vent du
sud se runissaient pour pousser le lougre  la cte. En virant de bord,
il s'tait bien loign de la baie des Trpasss; mais il s'approchait
de plus en plus des roches de Penmarck. Dj la Torche, le plus avanc
des brisants, se dtachait comme un point noir et sinistre sur les
vagues.

Marcof avait fait carguer ses huniers, sa misaine, ses basses voiles.
_Le Jean-Louis_ gouvernait sous ses focs. Des fanaux avaient t hisss
 ses mts et  ses hautes vergues.

Yvonne priait toujours. Jahoua avait repris sa place auprs d'elle.
L'quipage, morne et silencieux, s'attendait  chaque instant  voir le
petit btiment se briser sur quelque rocher sous-marin.

--Jette le loch! ordonna Marcof en s'adressant  Bervic.

Celui-ci s'loigna, et, au bout de quelques minutes, revint prs du
patron.

--Eh bien?

--Nous culons de trois brasses par minute, rpondit le vieux Breton avec
cette rsignation subite et ce calme absolu du marin qui se trouve en
face de la mort sans moyen de l'viter.

--A combien sommes-nous de la Torche?

--A trente brasses environ.

--Alors nous avons dix minutes! murmura froidement Marcof. Tu entends,
Yvonne? Prie, ma fille, mais prie en breton; le bon Dieu n'entend
peut-tre plus le franais!...

Un silence d'agonie rgnait  bord. La tempte seule mugissait.

La voix de la jeune fille s'leva pure et touchante, implorant la
misricorde du Dieu des temptes. Tous les matelots s'agenouillrent.

--Va Dou sicourit a hanom, commena Yvonne dans le sauvage et potique
dialecte de la Cornouaille; va vatimant a zo kes bian ag ar mor a zo ker
brus[1]!

[Note 1: Mon Dieu, protgez-moi, mon navire est si petit et votre
mer si grande.]

--Amen! rpondit pieusement l'quipage en se relevant.

--Un canot  bbord! cria brusquement Bervic.

Tous les matelots, oubliant le pril qui les menaait pour contempler
celui, plus terrible encore, qu'affrontait une frle barque sur ces
flots en courroux, tous les matelots, disons-nous, se tournrent vers la
direction indique.

Un spectacle saisissant s'offrit  leurs regards. Tantt lance au
sommet des vagues, tantt glissant rapidement dans les profondeurs de
l'abme, une chaloupe s'avanait vers le lougre, et le lougre, par suite
de son mouvement rtrograde, s'avanait galement vers elle. Un seul
homme tait dans cette barque. Courb sur les avirons, il nageait
vigoureusement, coupant les lames avec une habilet et une hardiesse
vritablement feriques.

--Ce ne peut-tre qu'un dmon! grommela Bervic  l'oreille de Marcof.

--Homme ou dmon, fais-lui jeter un bout d'amarre s'il veut venir 
bord, rpondit le marin, car,  coup sr, c'est un vrai matelot!

En ce moment, une vague monstrueuse, refoule par la falaise, revenait
en mugissant vers la pleine mer. Le canot bondit au sommet de cette
vague, puis, disparaissant sous un nuage d'cume, il fut lanc avec une
force irrsistible contre les parois du lougre.

Un cri d'horreur retentit  bord. La barque venait d'tre broye
entre la vague et le bordage. Les dbris, lancs au loin, avaient dj
disparu.

--Un homme  la mer! rptrent les matelots.

Mais avant qu'on ait eu le temps de couper le cble qui retenait la
boue de sauvetage, un homme cramponn  un grelin extrieur escaladait
le bastingage et s'lanait sur le pont.

--Keinec! s'crirent les marins.

--Keinec! fit vivement Marcof avec un brusque mouvement de joie.

--Keinec! rpta faiblement Yvonne en reculant de quelques pas et en
cachant son doux visage dans ses petites mains.

Jahoua seul tait demeur impassible. Relevant la tte et s'appuyant sur
son pen-bas, il lana un regard de dfi au nouveau venu. Celui-ci, jeune
et vigoureux, ruisselant d'eau de toute part, ne daigna pas mme laisser
tomber un coup d'oeil sur les deux promis. Il se dirigea vers Marcof et
il lui tendit la main.

--J'ai reconnu ton lougre  ses fanaux, dit-il lentement; tu tais en
pril, je suis venu.

--Merci, matelot; c'est Dieu qui t'envoie! rpondit Marcof. Tu connais
la cte. Prends la barre, gouverne et commande!

--Un moment; j'ai mes conditions  faire, murmura Keinec. Une fois 
terre, jure-moi, si j'ai fait entrer _le Jean-Louis_ dans la crique,
jure-moi de m'accorder ce que je te demanderai.

--Ce n'est rien contre le salut de mon me?

--Non.

--Eh bien! je le jure! Ce que tu me demanderas je te l'accorderai.

Keinec prit le commandement du lougre. Avec une intrpidit sans bornes
et une sret de coup d'oeil infaillible, il fit courir une nouvelle
borde au btiment, et il s'avana droit vers la passe de Penmarckh.

Malgr la violence du vent, malgr les vagues, _le Jean-Louis_, gouvern
par une main ferme et audacieuse, s'engagea dans un vritable ddale de
rcifs et de brisants. Peu  peu on put distinguer les hautes falaises
derrire lesquelles s'levait une lune rougetre toute macule de larges
taches noires et livides.

Bientt la population du pays, chelonne sur le promontoire et sur la
grve, fut  mme de lancer  bord un cordage que l'on amarra solidement
au cabestan. _Le Jean-Louis_ tait sauv!

Keinec, impassible, n'avait pas prononc une parole depuis le peu de
mots qu'il avait changs avec Marcof. Soit hasard, soit intention
arrte, il n'avait pas une seule fois non plus laiss tomber ses
regards sur Yvonne et sur Jahoua. La jeune fille, appuye contre le
bastingage, semblait absorbe par une rverie profonde. Jahoua, lui,
serrait convulsivement son pen-bas dans sa main crispe.

Ds que les pcheurs de la cte eurent hal le lougre vers la terre,
Bervic s'approcha de Marcof, et se penchant vers lui:

--Avez-vous remarqu que Keinec a une tache rouge entre les deux
sourcils? demanda-t-il  voix basse.

--Non! rpondit Marcof.

--Eh bien, regardez-y! Vrai comme je suis un bon chrtien, il ne se
passera pas vingt-quatre heures avant que le gars n'ait rpandu du sang!

--Pauvre Yvonne! murmura Marcof.

Il ne put achever sa pense. Le navire abordait. Jahoua, saisissant
Yvonne et l'enlevant dans ses bras, s'lana  terre d'un seul bond.

Au moment o le couple passait devant Keinec, celui-ci fit un mouvement:
ses traits se dcomposrent, et il porta vivement la main  sa ceinture,
de laquelle il tira un couteau tout ouvert. Peut-tre allait-il
s'lancer, lorsque la main puissante de Marcof s'appesantit sur son
paule. Keinec tressaillit.

--C'est toi! fit-il d'une voix sombre.

--Oui, mon gars, c'est moi qui viens te rappeler tes paroles; si je ne
me trompe, nous avons  causer...

Les deux hommes ouvrirent l'coutille et s'engouffrrent dans
l'entrepont. Arrivs  la chambre du commandant, Marcof entra le
premier. Keinec le suivit.

--Tu boiras bien un verre de gui-arden (eau-de-vie)? demanda Marcof en
s'asseyant.

Keinec, sans rpondre, attira  lui une longue caisse place contre une
des parois de la cabine.

--C'est dans ce coffre que tu mets tes mousquets et tes carabines?
demanda-t-il brusquement.

--Oui.

--Ne m'as-tu pas promis de me donner la premire chose que je te
demanderais aprs avoir sauv _le Jean-Louis_?

--Sans doute. Que veux-tu?

--Ton meilleur fusil, de la poudre et des balles.

--Keinec! dit lentement Marcof, je vais te donner ce que tu demandes;
mais Bervic a raison, tu as une tache rouge entre les yeux, tu vas faire
un malheur!...

Keinec, sans rpondre, frappa du pied avec impatience. Marcof ouvrit la
caisse.




III

KEINEC.


Marcof, reculant de quelques pas, laissa Keinec choisir en libert une
arme  sa convenance. Le jeune homme prit une carabine  canon d'acier
fondu, courte, lgre, et admirablement proportionne.

--Voici douze balles de calibre, dit Marcof, et un moule pour en fondre
de nouvelles. Dcroche cette poire  poudre place  la tte de
mon hamac. Elle contient une livre et demie. Tu vois que je tiens
religieusement ma parole?

--C'est vrai! Tu ne me dois plus rien.

--Ne veux-tu donc pas de mon amiti?

--Est-elle franche?

--Ne suis-je pas aussi bon Breton que toi, Keinec?

--Si. Marcof. Pardonne-moi et soyons amis. Tu sais bien que je ne
demande pas mieux...

--Et moi, tu sais aussi que je t'aime comme mon matelot, et que j'estime
comme il convient ton courage et ton brave coeur! C'est pour cela,
vois-tu, mon gars, c'est pour cela que je suis fch de ce que tu vas
faire!...

--Et que vais-je donc faire?

--Tu vas tuer Yvonne et Jahoua.

--Si je voulais la mort de ceux dont tu parles, je n'aurais eu qu'
rester  terre, et,  cette heure, ils rouleraient noys sous les
vagues.

--Oui! mais c'est la main de Dieu et non la tienne qui les aurait
frapps! Tu n'aurais pas assist au spectacle de leur agonie; tu
n'aurais pas rpandu toi-mme ce sang dont ta haine est avide et dont
ton amour est jaloux!.....

--Tais-toi, Marcof, tais-toi!... murmura Keinec.

--Est-ce que je ne dis pas la vrit?.... Ai-je raison?...

--C'est possible!

--Tu vois bien que, maintenant qu'ils sont  terre, maintenant qu'ils
n'ont plus rien  craindre de la tempte, tu vois bien que c'est toi qui
les tueras!

--Que t'importe.

--J'aime Yvonne comme si elle tait ma fille!...

--C'est un malheur, Marcof, mais il faut qu'Yvonne meure; il le faut!...
Elle a trahi ses serments! elle est parjure! elle sera punie! rpliqua
Keinec d'une voix sombre et rsolue.

Marcof se leva et fit quelques pas dans la cabine, puis, revenant
brusquement  son interlocuteur:

--Keinec, dit-il, je te rpte que j'aime Yvonne comme ma fille. Si tu
dois la tuer, ne reparais jamais devant moi, jamais, tu m'entends? Si,
au contraire, tu pardonnes, eh bien! ta place est marque dans cette
cabine, et je te la garderai jusqu'au jour o tu voudras venir la
prendre.

--Si tu aimes Yvonne comme tu le dis, murmura Keinec, pourquoi ne
m'empches-tu pas d'accomplir mon projet?

--Parce qu'il faudrait te tuer toi-mme?

--Tue-moi donc! tue-moi, Marcof! au moins je ne souffrirai plus.

Marcof, mu par l'accent dchirant avec lequel le jeune homme avait
prononc ces mots, lui prit la main dans les siennes.

--Ami, lui dit-il d'une voix plus douce, ne te rappelles-tu pas que
c'est en voulant sauver le navire que je commandais et qui a failli
prir sur les ctes, que ton pauvre pre est mort? Toi-mme ne viens-tu
pas de te dvouer pour mon lougre? Va, pour ne pas te voir souffrir, je
donnerais dix ans de ma vie, et c'est pour t'viter un dsespoir sans
fin, un remords ternel, que je te supplie encore de ne pas aller 
terre!

Keinec courba la tte et ne rpondit pas. Ses traits expressifs
refltaient le combat qui se livrait dans son me. Enfin, s'arrachant
pour ainsi dire aux penses qui le torturaient, il fit un brusque
mouvement, serra les mains de Marcof, leva ses yeux vers le ciel, et
s'lana au dehors en emportant sa carabine.

--Il va la tuer! s'cria Marcof en brisant d'un coup de poing une petite
table qui se trouvait  sa porte.

Marcof sortit de sa cabine, poussa la porte avec violence et s'lana
sur le pont de son navire. Keinec n'y tait plus. Quelques marins,
tendus  et l, sommeillaient paisiblement, se remettant de leurs
fatigues de la soire.

La falaise, descendant  pic dans la mer, avait permis au lougre de
venir s'amarrer bord  bord avec elle. Une planche, pose d'un ct sur
le rocher et de l'autre sur le bastingage de l'arrire, tablissait la
communication entre _le Jean-Louis_ et la terre ferme. Marcof se dirigea
de ce ct. Au moment o il allait poser le pied sur le pont-volant,
un homme s'avana venant de l'extrmit oppose. Le marin se recula et
livra passage.

--Jocelyn! fit-il vivement en reconnaissant le nouveau venu.--Vous avez
 me parler?

--De la part de monseigneur.

--Est-ce qu'il dsire me voir?

--Cette nuit mme.

--Il a donc appris mon arrive?

--Oui; un domestique  cheval attendait  Penmarckh pendant l'orage, et
avait ordre de revenir au chteau ds l'entre du _Jean-Louis_ dans la
crique.--Vous viendrez n'est-ce pas?

--Sans doute, Jocelyn; aussitt que les feux de la Saint-Jean seront
teints, je me rendrai au chteau de Loc-Ronan.

Jocelyn traversa la planche et disparut dans les tnbres. Marcof
rveilla Bervic, lui donna quelques ordres, puis, passant une paire de
pistolets dans sa large ceinture, il descendit  terre et s'enfona dans
un troit sentier qui longeait le pied des falaises.

       *       *       *       *       *

Ds qu'Yvonne et Jahoua eurent senti le rocher immobile sous leurs
pieds, le jeune Breton poussa un soupir de satisfaction. Glissant son
bras autour de la taille de sa fiance, il entrana rapidement la jeune
fille vers l'intrieur du village. Ils firent ainsi deux cents pas
environ sans changer une parole. Jahoua, le premier, rompit le silence.

--Yvonne! fit-il d'une voix lente.

--Jahoua! rpondit la jeune fille en levant sur son promis ses grands
yeux expressifs tout chargs de langueur.

--Chre Yvonne! je sens votre bras trembler sous le mien. Les coups de
mer vous ont mouille; avez-vous froid?

--Non, Jahoua, mais je me sens faible.

--Voulez-vous que nous nous arrtions un moment?

--Oh! non, dit vivement la jolie Bretonne; marchons plus vite, au
contraire.

Un court silence rgna de nouveau.

--Ma chre me! reprit le jeune homme, vous semblez triste et soucieuse.
Est-ce que vous ne m'aimez plus?

--Si fait, je vous aime toujours, Jahoua, rpondit Yvonne avec un
adorable accent de sincrit.

--La prsence de Keinec vous a fait mal? avouez-le...

--Oh! oui.

--Vous avez eu peur, peut-tre?

--Oh! oui, rpta Yvonne pour la seconde fois.

--Craignez-vous donc Keinec?

--Je ne le devrais pas; car, lui ne m'a jamais fait mal; bien au
contraire, il m'a toujours prodigu les soins affectueux d'un frre;
mais, depuis qu'il est revenu au pays, depuis que nous sommes promis,
Jahoua, je ne m'explique pas pourquoi, le nom seul de Keinec me fait
trembler.

--N'y pensez pas!

--Quand je le vois, sa vue me donne un coup dans le coeur!

--Vous avez tort de vous troubler ainsi. Il ne nous a pas seulement
regards, lui!

--Keinec n'a rien  se reprocher envers moi, tandis que moi, j'ai repris
la parole que je lui avais donne...

--Puisque vous ne l'aimiez pas.

--Mais il m'aime, lui!

--Eh bien! qu'il vienne me trouver, nous rglerons la chose ensemble!...

--Ne dites pas cela, Jahoua, s'cria vivement la jeune fille.

--Calmez-vous, chre Yvonne! je ferai ce que vous voudrez. Mais ne vous
occupez plus de Keinec, par grce! Songez plutt  votre pre, que la
tempte aura si fort tourment! Quelle sera sa joie en vous revoyant
saine et sauve! Dans une demi-heure nous serons prs de lui. Tenez!
voici ma jument grise qui nous attend...

Les deux jeunes gens, en effet, taient arrivs devant la porte d'une
sorte de grange situe au milieu du village. Un paysan bas-breton tenait
les rnes d'une belle bte des Pointes de la Coquille, achete  la
dernire foire de la Martyre.

Jahoua aida Yvonne  monter sur une grosse pierre. Lui-mme s'lana sur
le cheval, et, contraignant l'animal  s'approcher de la pierre, il prit
Yvonne en croupe. La jolie Bretonne passa ses bras autour de la taille
de son fianc, et tous les deux gagnrent rapidement la campagne. Ils
se dirigeaient vers le petit village de Fouesnan, qu'habitait le pre
d'Yvonne.




IV

LE CHEMIN DES PIERRES-NOIRES.


La fureur de la tempte arrivait  son dclin. La nuit tait sombre
encore, mais les nuages, dchirs par la rafale, permettaient de temps 
autre d'apercevoir un coin du ciel bleu clair par le scintillement de
quelques toiles. Les feux de la Saint-Jean, allums sur tous les points
de la campagne, formaient une illumination pittoresque.

En sortant de Penmarckh, les deux jeunes gens s'engagrent dans un
sentier encaiss et bord d'un rideau d'ajoncs entremls de chnes
sculaires. Ce sentier se nommait le chemin des Pierres-Noires. Il
devait cette dnomination  des vestiges de monuments druidiques noircis
par le temps, qui s'levaient  une petite distance de Penmarckh, et
auxquels il conduisait.

Au moment o Jahoua et Yvonne, btissant projets sur projets,
ngligeaient le prsent pour ne songer qu' l'avenir, un homme,
traversant la campagne en ligne droite, gagnait rapidement le chemin
creux. Cet homme tait Keinec, qui, son fusil en bandoulire, son
pen-bas  la main, courait sur les roches avec l'agilit d'un chamois.
En quelques minutes, il eut atteint la crte du talus qui bordait le
sentier. L, il se coucha  plat-ventre. cartant sans bruit et avec
des prcautions infinies les branches pineuses des ajoncs, il prta
l'oreille d'abord, puis ensuite il avana lentement la tte. Il entendit
les sabots de la jument grise de Jahoua rsonner sur les pierres du
chemin, et il vit venir de loin,  travers l'ombre, les deux amoureux.
Alors se relevant d'un bond, prenant ses sabots  la main, il courut
paralllement au sentier jusqu' un endroit o celui-ci dcrivait un
coude pour s'enfoncer dans les terres. Les ajoncs, plus pais, formaient
un rideau impntrable. Keinec les lagua avec son couteau. Cela fait,
il planta en terre une petite fourche, et appuyant sur cette fourche le
canon de sa carabine, il attendit:

Yvonne et Jahoua riaient en causant. A mesure qu'ils avanaient dans
le pays, les feux allums pour la Saint-Jean devenaient de plus en plus
distincts. Les montagnes et la plaine offraient le coup d'oeil ferique
d'une splendide illumination.

--Voyez-vous, ma belle Yvonne? Notre-Dame de Groix a eu piti de nous;
elle nous a sauvs de la tempte. Elle a calm l'orage pour que nous
puissions achever la route sans danger.

--La premire fois que nous retournerons  Groix, il faudra faire
prsent  Notre-Dame d'une pice de toile fine pour son autel, rpondit
la jeune fille.

--Nous la lui porterons ensemble aussitt aprs notre mariage.

--Ah! prenez donc garde! votre jument vient de butter!

--C'est qu'elle a gliss sur une roche. Mais voil que nous atteignons
le coude du sentier, et de l'autre ct, la chausse est meilleure.

Les deux jeunes gens approchaient en effet de l'endroit o Keinec se
tenait embusqu. La crosse de la carabine solidement appuye sur son
paule, le doigt sur la dtente, dans une immobilit absolue, Keinec
tait prt  faire feu.

Les voyageurs s'avanaient en lui faisant face. Mais la jument grise
allait  petits pas; elle s'arrtait parfois, et Jahoua ne songeait
gure  lui faire hter sa marche.

De la main gauche, le malheureux Keinec labourait sa poitrine que
dchiraient ses ongles crisps. Enfin le moment favorable arriva. Keinec
voulut presser la dtente, mais sa main demeura inerte, un nuage passa
sur ses yeux. Sa tte s'inclina lentement sur sa poitrine. Puis, par une
raction puissante, il revint  lui soudainement. Mais les deux jeunes
gens taient passs, et c'tait maintenant Yvonne qu'il allait frapper
la premire. Deux fois Keinec la coucha en joue. Deux fois sa main
tremblante releva son arme inutile.

--Oh! je suis un lche! murmura-t-il avec rage.

Et Keinec se relevant et prenant sa course, bondit sur la falaise
pour devancer de nouveau les deux promis. Les pauvres jeunes gens
continuaient gaiement leur route, ignorant que la mort ft si prs
d'eux, menaante, presque invitable.

Au moment o Keinec franchissait lgrement un petit ravin, il se heurta
contre un homme qui se dressa subitement devant lui. En mme temps il
sentit une main de fer lui saisir le poignet et le clouer sur place,
sans qu'il lui ft possible de faire un pas en avant.

--Ne vois-tu pas, Keinec, dit une voix lente, que tu ne dois pas les
tuer?

--Ian Carfor! s'cria Keinec.

--Tu es jeune, Yvonne l'est aussi; l'avenir est grand, et Yvonne n'est
pas encore la femme de Jahoua!...

--Elle le sera dans sept jours!

--En sept jours, Dieu a cr le monde et s'est repos! Crois-tu qu'il ne
puisse en sept jours dlier un mariage?

--Que dis-tu, Carfor?

--Rien ce soir; mais, si tu le veux, demain je parlerai...

--A quelle heure?

--A minuit.

--O cela?

--A la baie des Trpasss.

--J'y serai.

--Tu m'apporteras un bouc noir et deux poules blanches, ton fusil, tes
balles et ta poudre.

--Ensuite?

--J'interrogerai les astres, et tu connatras la volont de Dieu.

Ian Carfor s'loigna dans la direction des pierres druidiques auxquelles
aboutissait le chemin creux.

Keinec, appuy sur son fusil, le regarda jusqu'au moment o il disparut
dans les tnbres. Quand il l'eut compltement perdu de vue, il dsarma
sa carabine, il la jeta sur son paule, il s'avana jusqu'au bord du
chemin et il se laissa glisser le long du talus.

Une fois sur la chausse, il se dirigea vers le village en murmurant 
voix basse:

--Il faut que je la revoie encore!

En ce moment, Yvonne et Jahoua atteignaient Fouesnan, dont la population
tout entire dansait joyeusement autour d'un immense brasier.




V

LA SAINT-JEAN.


La fte de la Saint-Jean, le 24 juin de chaque anne, est une des
solennits les plus remarquables et les plus religieusement clbres
de la Bretagne. La veille, on voit des troupes de petits garons et de
petites filles, la plupart couverts de haillons et de mauvaises peaux de
moutons dont la clave a rong la laine, parcourir pieds nus les routes
et les chemins creux. Une assiette  la main, ils s'en vont quter de
porte en porte. Ce sont les pauvres qui, n'ayant pu conomiser assez
pour faire l'acquisition d'une fascine d'ajoncs, envoient leurs gars et
leurs fillettes mendier chez les paysans plus riches de quoi acheter les
quelques branches destines  illuminer un feu en l'honneur de _monsieur
saint Jean_.

Aussi, lorsque la nuit tend ses voiles sur la vieille Armorique, de
l'orient au couchant, du sud au septentrion, sur la plage baigne par la
mer, sur la montagne s'levant vers le ciel, dans la valle o serpente
la rivire, il n'est pas  l'horizon un seul point qui demeure plong
dans les tnbres. Nombreux comme les toiles de la vote cleste, les
feux de saint Jean luttent de scintillement avec ces diamants que la
main du Crateur a sems sur le manteau bleu du ciel. Partout la joie,
l'esprance clatent en rumeur confuse.

Les enfants qui, l comme ailleurs, font consister l'expression du
bonheur dans le retentissement du bruit, les enfants, disons-nous,
sentant leurs petites voix frles touffes parmi les clameurs de leurs
pres, ont imagin un moyen aussi simple qu'ingnieux d'avoir une part
active au tumulte. Ils prennent une bassine de cuivre qu'ils emplissent
d'eau et de morceaux de fer; ils fixent un jonc aux deux parois
opposes, puis ils passent le doigt sur cette chanterelle d'une nouvelle
espce, qui rend une vibration mixte tenant  la fois du tam-tam
indien et de l'harmonica. Un ptre du voisinage les accompagne avec son
bigniou. C'est aux accords de cette musique trange que jeunes gens et
jeunes filles dansent autour du feu de saint Jean, surmont toujours
d'une belle couronne de fleurs d'ajoncs.

Les vieillards et les femmes entonnent des nols et des psaumes. Une
superstition touchante fait disposer des siges autour du brasier; ces
siges vides sont offerts aux mes des morts qui, invisibles, viennent
prendre part  la fte annuelle. Il est de toute notorit que les
_pennres_ (jeunes filles), qui peuvent visiter neuf feux avant minuit,
trouvent un poux dans le cours de l'anne qui commence, surtout si
elles ont pris soin d'aller deux jours auparavant jeter une pingle de
leur _justin_ (corset en toffe) dans la fontaine du bois de l'glise.
De temps  autre on interrompt la danse pour laisser passer les
troupeaux; car il est galement avr que les btes qui ont franchi le
brasier sacr seront prserves de la maladie.

A minuit les feux s'teignent, et chacun se prcipite pour emporter un
tison fumant que l'on place prs du lit, entre un buis bni le dimanche
des Rameaux, et un morceau du gteau des Rois.

Les heureux par excellence sont ceux qui peuvent obtenir des parcelles
de la couronne roussie. Ces fleurs sont des talismans contre les maux du
corps et les peines de l'me. Les jeunes filles les portent suspendues
sur leur poitrine par un fil de laine rouge, tout-puissant, comme
personne ne l'ignore, pour gurir instantanment les douleurs nerveuses.

Ce soir-l tous les habitants de Fouesnan avaient dsert leurs
demeures pour accourir sur la place principale du village, o s'levait
majestueusement une immense gerbe de flammes. L'entre de Jahoua et
d'Yvonne fut salue par des cris de joie. Nul n'ignorait que les promis
taient en mer, et que la tempte avait t rude.

Au moment o la jument grise s'arrta sur la place, un beau vieillard
aux cheveux blancs et  la barbe galement blanche, accourut appuy sur
son pen-bas.

--Bni soit le Seigneur Jsus-Christ et madame la sainte Vierge de
Groix! s'cria-t-il en tendant ses bras vers Yvonne qui, plus lgre
qu'un oiseau, s'lana  terre et se jeta au cou du vieillard.

--Vous avez eu peur, mon pre? demanda-t-elle d'une voix mue.

--Non, mon enfant; car je savais bien que le ciel ne t'abandonnerait
pas. Le lougre a-t-il eu des avaries?

--Je ne crois pas; mais nous avons couru un grand danger....

--Lequel mon enfant?

--Celui d'aller sombrer dans la baie des Trpasss, pre Yvon!... dit
Jahoua en serrant la main du vieux Breton.

En entendant prononcer le nom de la baie fatale, tous les assistants se
signrent.

--Heureusement que Marcof est un bon marin! reprit Yvon aprs un moment
de silence et en embrassant de nouveau sa fille.

--Oh! je vous en rponds! Il courait sur les rochers de Penmarckh sans
plus s'en soucier que s'ils n'existaient pas...

--Il a donc manoeuvr bien habilement?

--Mon pre, dit Yvonne en courbant la tte, ce n'est pas lui qui a sauv
_le Jean-Louis_...

--Et qui donc? Le vieux Bervic, peut-tre?

--Non, mon pre; c'est...

--Qui?

--Keinec.

--Keinec, rpta Yvon avec mcontentement. Il tait donc  bord?

--Il est venu quand le lougre drivait. Sa barque s'est brise contre
les bordages au moment o elle accostait.

--Ah! c'est un brave gars et un fier matelot! fit Yvon avec un soupir.

--Chre Yvonne, interrompit Jahoua en coupant court  la conversation,
ne voulez-vous pas, vous aussi, fter monsieur saint Jean?

--Allez  la danse, mes enfants, rpondit le vieillard en mettant la
main de sa fille dans celle du fermier. Allez  la danse, et chantez des
nols pour remercier Dieu.

Yvonne embrassa encore son pre, puis, prenant le bras de son
fianc, elle courut se mler aux jeunes gens et aux jeunes filles qui
s'empressrent de leur faire place dans la ronde.

Yvon retourna s'asseoir  ct des vieillards, en dehors du cercle des
siges consacrs aux dfunts. Prs de lui se trouvait un personnage  la
physionomie vnrable,  la chevelure argente, et que sa longue soutane
noire dsignait  tous les regards comme un ministre du Seigneur.
C'tait le recteur de Fouesnan.

Les Bretons donnent ce titre de _recteur_ au cur de leur paroisse,
n'employant cette dernire dnomination qu' l'gard du prtre qui
remplit les fonctions de vicaire.

Le pasteur qui, depuis quarante annes, dirigeait les consciences du
village, tait le grand ami du pre de la jolie Bretonne. Lui aussi
s'tait lev lors de l'arrive des promis, et avait manifest une joie
franche et cordiale en les revoyant sains et saufs. Le mcontentement
d'Yvon, en entendant parler de Keinec, ne lui avait pas chapp.
Aussi, ds que les vieillards eurent repris leur place, il examina
attentivement la figure de son ami. Elle tait sombre et svre.

--Yvon, dit-il en se penchant vers lui.

Yvon ne parut pas l'avoir entendu. Le prtre le toucha du bout du doigt.

--Yvon, reprit-il.

--Qu'y a-t-il? demanda le vieillard en tressaillant comme si on
l'arrachait  un songe pnible.

--Mon vieil ami, j'ai des reproches  te faire. Tu gardes un chagrin, l
au fond de ton coeur, et tu ne me permets pas de le partager.

--C'est vrai, mon bon recteur; mais que veux-tu? chacun a ses peines
ici-bas. J'ai les miennes. Que le Seigneur soit bni! je ne me plains
pas...

--Pourquoi me les cacher? Tu n'as plus confiance en moi?

--Ce n'est pas ta pense! dit vivement Yvon en saisissant la main du
prtre.

--Et bien! alors, raconte-moi donc tes chagrins!

--Tu le veux?

--Je l'exige, au nom de notre amiti. Veux-tu, pendant que les jeunes
gens dansent et que les hommes et les femmes chantent les louanges du
Seigneur, veux-tu que nous causions sans tmoins? Voici ta fille de
retour. Jahoua ne te quittera gure jusqu'au jour de son mariage.
Peut-tre n'aurons-nous que ce moment favorable; car, si je devine bien,
tes chagrins proviennent de l'union qui se prpare...

--Dieu fasse que je me trompe! mais tu as pens juste.

--Viens donc alors, Dieu nous clairera.

Les deux vieillards se levrent et se dirigrent vers la demeure d'Yvon,
situe prcisment sur la place du village. Yvon offrit un sige  son
ami, approcha une table de la fentre, posa sur cette table un
pichet plein et deux gobelets en tain; puis clairs par les
reflets rougetres du feu de Saint-Jean, le prtre et le vieillard se
disposrent, l'un  couter, l'autre  entamer la confidence demande et
attendue.

--Tu te rappelles, n'est-ce pas, demanda Yvon, le jour o je conduisis
en terre sainte le corps de ma pauvre dfunte? Tu avais bni la fosse
et pri pour l'me de la morte. Yvonne tait bien jeune alors, et je
demeurais veuf avec un enfant de cinq ans  lever et  nourrir. J'tais
pauvre: ma barque de pche avait t brise par la mer; mes filets
taient en mauvais tat; il y avait peu de pain  la maison. La mort de
ma femme m'avait port un tel coup que ma raison tait branle et mon
courage affaibli...

A cette poque, j'avais pour matelot un brave homme de Penmarckh qui
se nommait Maugueron. C'tait le pre de Keinec. Son fils, de quatre
ans plus g qu'Yvonne, tait dj fort et vigoureux. Un matin que je
demeurais sombre et dsol, contemplant d'un oeil terne mes avirons
devenus inutiles, Maugueron entra chez moi.

--Yvon, me dit-il, il y a longtemps que tu n'as pris la mer; tu n'as
plus de barque et tu as une fille  nourrir. Mon canot de pche est 
flot; apporte tes filets; viens avec moi, nous partagerons l'argent que
nous gagnerons.

--Comment veux-tu que je laisse Yvonne seule  la maison? rpondis-je.
Tout le monde est aux champs et la petite a besoin de soin.

--Apporte ta fille sur tes bras. Keinec, mon gars, la gardera.

J'acceptai. Depuis ce jour, Maugueron et moi, nous pchmes ensemble.
Yvonne fut leve par Keinec, qui l'adorait comme une soeur. Les enfants
grandirent. Entre Maugueron et moi, il tait convenu que, ds qu'ils
seraient en ge, les jeunes gens seraient fiancs. Seulement, j'avais
mis pour condition qu'Yvonne aurait le droit de me dlier de ma parole,
car je ne voulais pas la forcer.

Tu sais comment mourut mon ami? En voulant aller secourir un brick
en perdition sur les ctes, il fut bris sur les rochers. Keinec avait
quatorze ans. Le gars a toujours t d'un caractre sombre et rsolu. Un
an aprs qu'il tait orphelin et qu'il m'accompagnait en mer, il me prit
 part un soir en rentrant de la pche.

--Pre, me dit-il, c'est ainsi que l'enfant m'appelait depuis qu'il
avait perdu le sien, pre, vous tes pauvre, et je le suis aussi. Yvonne
aime les beaux justins de fine laine et les croix d'or. Je veux la
rendre heureuse. J'ai trouv un engagement avec Marcof. Nous allons
courir le monde durant quelques annes, et, Dieu aidant, je reviendrai
riche... Alors vous mettrez la main d'Yvonne dans la mienne et nous
serons vos enfants.

Je voulus le dtourner de son projet, il fut inbranlable. Le jour o
il partit, aprs avoir embrass ma fille qui pleurait  grosses larmes,
je l'accompagnai jusqu' Audierne, o il devait s'embarquer.

--Mon gars, lui dis-je en le pressant sur ma poitrine, car je l'aime
comme s'il tait mon fils, mon gars, reviens vite; mais rappelle-toi
encore que ma parole n'engage pas Yvonne.

--J'ai la sienne, me rpondit-il. Et il partit.

Nous restmes deux ans sans avoir de nouvelles. Au bout de ce temps
Marcof revint; mais il tait seul. Il avait t faire la guerre l-bas,
de l'autre ct de la mer, et il nous raconta que le pauvre Keinec
tait mort en combattant, dans un dbarquement sur la terre ferme. Il
le croyait, car il ne savait pas que Keinec, bless seulement, avait
t recueilli par des mains charitables, qu'il tait guri et qu'il
attendait une occasion pour revenir en Bretagne. Cette occasion, il
l'attendit cinq annes. Deux fois il avait tent de s'embarquer, deux
fois, le navire,  bord duquel il tait, avait fait naufrage.

Nous autres, nous ne savions rien, rien que ce que nous avait dit
Marcof. Yvonne et moi nous l'avions pleur, et tu sais combien tu as dit
de messes pour lui.

--Sans doute, rpondit le recteur; et je savais aussi tout ce que tu
viens de dire.

--N'importe; il me fallait le rpter pour arriver  la fin. coute
encore: Yvonne grandissait et devenait la plus belle fille du pays.
Pendant quatre ans passs elle ne voulut couter aucun demandeur. Enfin,
bien persuade que Keinec tait mort, elle consentit, l'anne dernire,
 aller au Pardon de la Saint-Michel, o se rendent toujours les
pennres. L elle vit Jahoua, le plus riche fermier de la Cornouaille.
Jahoua l'aima. Il est jeune, riche et beau garon. Jamais je n'avais
pu rver un gars plus fortun pour lui donner Yvonne. Quand il vint
me parler et me dire qu'il voulait m'appeler son pre, je fis venir ma
fille et l'interrogeai. Yvonne l'aimait aussi. La pauvre enfant s'tait
aperue que ce qu'elle avait ressenti jadis pour Keinec n'tait qu'une
affection toute fraternelle.

Que devais-je faire?... Pouvais-je hsiter  assurer le bonheur
d'Yvonne et de Jahoua? Ils devinrent promis: ils taient heureux tous
deux. Il y a deux mois seulement, Keinec revint au pays. Le pauvre gars
apprit par d'autres qu'Yvonne tait fiance. Il ne chercha pas  me
voir; il n'adressa pas un reproche  Yvonne. Je le croyais reparti
de nouveau, lorsque, tout  l'heure, la petiote vient de me dire que
c'tait lui qui avait sauv _le Jean-Louis_. S'il a sauv le lougre,
vois-tu, recteur, c'est qu'il savait bien qu'Yvonne tait  bord, et
c'est qu'il aime toujours Yvonne!...

Maintenant, ma fille se marie dans sept jours. J'estime Jahoua et
mon Yvonne aime son promis. Voil, recteur ce qui me fait souffrir et
m'inquite. J'ai peur que le pauvre Keinec ne soit malheureux et qu'il
ne fasse un coup de dsespoir, car je l'aime, ce gars, et pourtant je ne
peux pas forcer ma fille. Dis,  prsent que tu sais tout, que dois-je
faire?

Le recteur rflchit pendant quelques secondes. Il allait parler,
lorsqu'une ombre opaque vint s'interposer entre la lueur jete par
le feu qui brlait sur la grande place et la petite fentre auprs de
laquelle causaient les deux vieillards. Un homme, cach sous l'appui de
cette fentre et qui avait tout entendu, s'tait dress brusquement.
Le recteur fit un mouvement de surprise. Yvon, reconnaissant le nouveau
venu pour un ami, lui tendit vivement la main.

--C'est toi, Marcof! dit-il. Pourquoi n'entres-tu pas, mon gars?

--Parce que au moment o j'allais entrer chez vous, j'ai aperu Keinec
qui rdait au bout du village, et que je ne voulais pas le perdre
de vue. Maintenant je vous dirai, Yvon, et  vous aussi, monsieur le
recteur, que c'est dans la crainte que mon nom prononc tout haut ne
parvint  l'oreille de Keinec, que je me suis blotti sous la fentre et
que j'ai entendu toute votre conversation. Au reste, c'est le bon Dieu
qui l'a voulu sans doute, car je venais vous parler  tous deux d'Yvonne
et de Jahoua.

--Et Keinec? demanda Yvon.

--Keinec a gagn la montagne, c'est pourquoi je me suis montr....

--Qu'avez-vous  nous dire, Marcof? fit le recteur ds que le marin eut
franchi le seuil de la porte.

--Des choses graves, trs-graves. D'abord, j'ai peur que le pauvre
Keinec ne soit fou!

--Comment cela?

--Il aime toujours Yvonne; et votre vieil ami ne s'est pas tromp en
redoutant un coup de dsespoir.

--Keinec voudrait-il se tuer? demanda le digne pasteur avec anxit.

--Peut-tre bien; mais avant tout, il tuera Jahoua, c'est moi qui vous
le dis!...

Marcof n'osa pas exprimer toute sa pense devant le pre de la jeune
Bretonne, mais il ajouta  part lui:

--Et, bien sr, il tuera Yvonne!...




VI

PHILIPPE DE LOC-RONAN.


Entre Fouesnan et Quimper, sur les rives de l'Odet, au sommet d'une
colline dominant le pays, s'levait jadis un chteau seigneurial dont
il ne reste aujourd'hui que des ruines pittoresques. A l'poque vers
laquelle nous avons fait remonter nos lecteurs, c'est--dire au milieu
de l'anne 1791, ce chteau, plant firement sur le roc comme l'aire
d'un aigle, dominait majestueusement les environs. Il appartenait  la
famille des marquis de Loc-Ronan, dont il portait le nom et les armes.
Les seigneurs de Loc-Ronan taient de vieux gentilshommes bretons,
compromis dans toutes les conspirations qui avaient eu pour but de
conserver ou de rtablir les droits fodaux, et qui, trop puissants
pour ne pas tre charitables, trop vritablement nobles pour ne pas tre
simples, trop Bretons pour ne pas tre braves, taient adors dans le
pays.

Le dernier marquis de Loc-Ronan tait veuf depuis plusieurs annes.
Jeune encore, g de quarante ans  peine, il avait quitt compltement
Versailles et s'tait retir dans ses terres. Jadis grand chasseur, il
avait dsert les bois. Une profonde mlancolie semblait l'accabler.
Recherchant la solitude, vitant soigneusement le bruit des ftes,
n'allant nulle part et ne recevant personne, le marquis vivait entour
de quelques vieux serviteurs, dans le chteau o avaient vcu ses pres.
Quelquefois, mais rarement, les paysans le rencontraient chevauchant sur
un bidet du pays. Alors les bonnes gens taient respectueusement leurs
grands chapeaux, s'inclinaient humblement et saluaient leur seigneur
d'un:

--Dieu soit avec vous, monseigneur le marquis!

--Et qu'il ne t'abandonne jamais, mon gars! rpondait invariablement
le gentilhomme en tant lui-mme son chapeau pour rendre le salut 
son vassal, circonstance qui faisait qu' dix lieues  la ronde, il n'y
avait pas un paysan qui ne se ft dtourn volontiers d'une lieue de sa
route pour recevoir un si grand honneur.

Dans les mauvaises annes, loin de tourmenter ses vasseaux, le marquis
leur remettait leurs fermages et leur venait encore en aide. Rempli
d'une pit bien entendue, il ne manquait pas un office et partageait
son banc seigneurial avec les vieillards, auxquels il serrait la main.

Au moment o nous pntrons dans le chteau, le gentilhomme, retir
dans une petite pice situe dans une des tourelles, tait en train de
consulter deux normes manuscrits in-folio placs sur une table en
vieux chne admirablement travaille. Cette petite pice, formant
bibliothque, tait le sjour favori du marquis. claire par une seule
fentre en ogive, de laquelle on dcouvrait les falaises d'abord, la
pleine mer ensuite, elle tait garnie de boiseries sculptes. D'pais
rideaux et des portires en tapisseries masquaient la fentre et les
portes.

Une chemine armorie, petite pour l'poque, mais sous le manteau
de laquelle on pouvait nanmoins s'asseoir, faisait face  la porte
d'entre donnant sur l'escalier. Quatre corps de bibliothques,
ployant sous la charge des livres qui y taient entasss, ornaient les
boiseries. Prs de la fentre se trouvait la petite table.

Le marquis tait un homme de quarante ans environ. Sa taille leve,
noble et majestueuse, n'tait nullement dpourvue de grce. Son front
haut, ombrag par une paisse chevelure brune (depuis son retour
en Bretagne le marquis ne portait plus la poudre), son front haut,
indiquait une vaste intelligence, comme ses yeux grands et srieux
dcelaient une relle profondeur de jugement. Ses extrmits taient de
bonne race; et sa main surtout, blanche et fine, et fait envie  plus
d'une grande dame.

L'ensemble de la physionomie de M. de Loc-Ronan inspirait tout d'abord
le respect et la confiance; mais l'expression de ce beau visage tait
si profondment soucieuse et mlancolique, qu'on se sentait malgr soi
attrist en le contemplant.

Une heure et demie du matin venait de sonner. La tempte entirement
dissipe avait fait place  un calme profond, troubl seulement par le
mugissement sourd et monotone des flots se brisant contre les rochers.
La lune, dbarrasse de son rempart de nuages, tincelait comme
un disque d'argent au milieu de son cortge d'toiles. Le vent,
s'affaiblissant d'instants en instants, ne soufflait plus que par
courtes rafales.

Le marquis, plong dans sa lecture, offrait la complte immobilit d'une
statue. La fentre ouverte laissait librement pntrer les rayons blancs
de la lune, qui venaient livrer un combat inoffensif aux faibles rayons
d'une lampe place sur la petite table. En entendant le marteau de la
pendule frapper sur le timbre, le marquis leva la tte.

--Une heure et demie, murmura-t-il. Il tarde bien!

Puis prenant un sifflet en or pos  ct des livres, il le porta  ses
lvres et en tira un son aigu. La porte s'ouvrit aussitt, et un homme
de quarante  cinquante ans parut sur le seuil.

--Jocelyn, fit le marquis en se levant, tu as t  Penmarckh?

--Oui, monseigneur.

--Il t'a dit qu'il viendrait!

--Cette nuit mme.

--Il tarde bien!

--Monseigneur veut-il que je retourne  Penmarckh?

--Non, mon bon Jocelyn; ce serait trop de fatigue.

--Qu'importe?

--Il m'importe beaucoup! Je n'entends pas que tu abuses de tes
forces!... J'ai besoin que tu vives, Jocelyn; tu le sais bien.

--Monseigneur, encore cette pense qui vous occupe?

--Elle m'occupera toujours, mon vieil ami.

--Monseigneur, il est bien tard, fit observer Jocelyn aprs un moment
de silence, et en cherchant videmment  dtourner le cours des ides de
son matre; ne voulez-vous pas prendre un peu de repos?

--Impossible! J'attends celui que tu as t chercher.

--Monseigneur! j'entends la cloche de la grille; c'est lui sans doute.

--Eh bien! va vite, et introduis-le sans tarder.

Jocelyn sortit, et le marquis, refermant son in-folio, le replaa dans
les rayons de la bibliothque. A peine avait-il achev, qu'un homme,
envelopp dans un caban de matelot en toile cire, parut sur le seuil.
Il salua le marquis avec aisance, entra, referma la petite porte, fit
retomber la lourde portire, ta vivement son caban qu'il jeta  terre,
et, s'avanant vers le marquis, il lui prit la main et voulut la baiser.
Le marquis retira vivement cette main, et attira le nouveau venu sur sa
poitrine.

--tes-vous fou, Marcof? dit-il.

--Non, monseigneur, rpondit le marin, car c'tait lui qui venait
d'entrer; non, monseigneur, je ne suis pas fou; mais il s'en faut de
bien peu, car vos bonts pour moi me feront perdre la tte!

--N'tes-vous pas mon ami?

--Oh! monseigneur!

--Eh! mon cher Marcof, qui donc mieux que vous a mrit ce titre? Vous
m'avez quatre fois sauv la vie; vous avez reu deux blessures en
me couvrant de votre corps, lorsque nous faisions ensemble la guerre
d'Amrique. Vous m'avez donn la moiti de votre pain lorsque nous ne
savions pas si nous en aurions le lendemain. Vous n'avez jamais trahi
un secret duquel dpend mon honneur, et dont le hasard vous a fait
dpositaire. Que diable un homme peut-il faire de plus pour un autre
homme? et, en vous appelant mon ami, ne l'oubliez pas, c'est moi seul
qui dois tre fier de votre affection!...

Marcof porta vivement la main  ses yeux et essuya une larme.

--Au nom du ciel! dit-il en frappant du pied, ne parlez donc jamais de
toutes ces choses passes qui n'en valent pas la peine, et qui peut-tre
vous compromettraient si elles taient entendues.

--Nous sommes seuls ici, rpondit lentement le marquis. Donc, plus de
gne! Frre, embrasse-moi.

Marcof lana autour de lui un coup d'oeil rapide. Pour plus de
prcaution, il poussa la fentre, et, serrant vivement et  deux
reprises le marquis dans ses bras, il l'embrassa en murmurant:

--Oui, mon bon Philippe, j'avais besoin de te voir.

Les deux hommes, se reculant un peu en se tenant par la main,
demeurrent pendant quelques minutes immobiles en face l'un de l'autre.
Leurs bouches taient muettes, leurs regards seuls lanaient des clairs
joyeux.




VII

UN SECRET DE FAMILLE.


Marcof fut le premier qui parvint  dominer les sensations tumultueuses
qui agitaient son coeur. Il prit un sige, s'assit, et, aprs avoir
encore pass une fois la main sur ses yeux:

--Assieds-toi, Philippe, dit-il  voix basse, et, pour Dieu! remets-toi;
si quelqu'un de tes gens entrait, notre secret ne serait plus  nous
seuls.

--Jocelyn veille, rpondit le marquis.

--Sans doute; mais Jocelyn ne sait rien et ne doit rien savoir.

--Tu te dfies de lui?

--Quand il s'agit d'un secret pareil au ntre, je me dfie de moi-mme.

--Et pourquoi donc terniser ce secret?

--Parce qu'il le faut.

--Frre!

--Chut! fit vivement le marin en posant son doigt sur les lvres du
marquis. Il n'y a ici que deux hommes, dont l'un est le serviteur de
l'autre. Le noble marquis de Loc-Ronan et Marcof le Malouin!

--Encore!

--Il le faut, vous dis-je, monseigneur; je vous en conjure!

--Soit donc!

--A la bonne heure! Maintenant occupons-nous de choses srieuses.

--Mon cher Marcof, reprit le marquis aprs un silence, et en faisant
un effort visible pour traiter son interlocuteur avec une indiffrence
apparente; mon cher Marcof, vous avez t  Paris dernirement.

--Oui, monseigneur, et j'ai scrupuleusement suivi vos ordres.

--Ce que l'on m'a crit est-il vrai?

--Parfaitement vrai. Le roi n'a plus de sa puissance que le titre de
roi, et, avant peu, il n'aura mme plus ce titre.

--Quoi! le peuple de Paris oublierait  ce point ses devoirs?

--Le peuple ne sait pas ce qu'il fait. On le pousse, il va!

--Et la noblesse?

--Elle se sauve.

--Elle se sauve? rpta le gentilhomme stupfait.

--Oui; mais elle appelle cela _migrer_. Au demeurant, le mot seul est
chang; mais il signifie bien _fuite_.

--Qu'espre-t-elle donc, cette noblesse insense?

--Elle n'en sait rien. Fuir est  la mode; elle suit la mode.

--Et la bourgeoisie?

--La bourgeoisie agit en se cachant. Elle pousse  la rvolution;
et rappelez-vous ceci, monseigneur, si cette rvolution clate, la
bourgeoisie seule en profitera.

--Mon Dieu!... pauvre France! murmura le marquis.

Puis, relevant la tte, il ajouta avec fiert:

--Toute la noblesse ne fuit pas, au moins! La Bretagne est pleine de
braves gentilshommes. Que devrons-nous faire?

--Ce qui a t convenu.

--La guerre?...

--Oui, la guerre! Que le roi revienne parmi nous, et nous saurons bien
le dfendre.

--Avez-vous t  Saint-Tady?

--Hier mme j'tais  l'le de Groix, et j'en arrive.

--Vous avez rencontr le marquis de La Rouairie?

--Nous sommes rests deux heures ensemble.

--Que vous a-t-il dit?

--Il m'a montr deux lettres de Paris, trois de Londres, deux autres
dates de Coblentz. De tous cts on le pousse, on le presse, on le
conjure d'agir sans retard.

--Et La Rouairie est prt  agir?

--Oui. Les proclamations sont faites, les hommes vont tre rassembls.
Les armes sont en suffisante quantit pour en donner  qui jurera d'tre
fidle au roi et  l'honneur! Avant deux mois la conspiration clatera,
si toutefois l'on doit donner ce nom  la noble cause qui nous ralliera
tous.

--Allez-vous donc vous joindre  eux?

--Provisoirement, oui; plus tard, je servirai le roi  bord de mon
lougre quand la guerre maritime sera possible.

--Quand devez-vous rejoindre La Rouairie?

--Dans quinze ou vingt jours seulement.

Le marquis, en proie  de sombres rflexions, parcourut vivement la
petite pice: puis, s'arrtant enfin brusquement devant Marcof, et lui
prenant la main:

--Frre, lui dit-il  voix basse, la guerre va bientt clater dans le
pays. Qui sait si nous pourrons encore une fois causer ensemble comme
nous sommes libres de le faire aujourd'hui. coute-moi donc: Si je suis
tu par une balle sur le champ de bataille, ou si je meurs dans mon lit
de ma mort naturelle, souviens-toi de mes paroles. Tu vois ce casier de
la seconde bibliothque?

--Oui, rpondit Marcof, je le vois.

--En drangeant les livres, on dcouvre la boiserie.

--Ensuite?

--A droite, au milieu de la rosace, il y a un bouton de bois sculpt en
forme de gland de chne. Ce bouton est mobile. En le pressant, il fait
jouer un ressort qui dmasque une porte secrte donnant dans une armoire
de fer. Moi mort, tu ouvrirais cette armoire et tu y trouverais des
papiers. Il te faudrait, tu m'entends bien, il te faudrait les lire avec
une profonde et religieuse attention.

--Je te le promets!

--C'est tout ce que j'avais  te dire; et, maintenant que j'ai ta
promesse, je suis tranquille.

--Alors, monseigneur, je me retire, reprit Marcof  voix haute.

--Quand vous reverrai-je?

--Dans douze jours; le temps d'aller  Paimboeuf et d'en revenir.

--Avez-vous besoin d'argent?

--J'ai trois cent mille francs en or dans la cale de mon lougre.

En ce moment, la cloche du chteau retentit de nouveau et avec force.

--Qui diable peut venir  pareille heure? s'cria Marcof.

--Des voyageurs gars peut-tre, qui demandent l'hospitalit.

--Pardieu! nous allons le savoir. J'entends Jocelyn qui monte.

En effet, le vieux serviteur, aprs avoir discrtement gratt  la
porte, pntra dans la petite pice. Marcof tenait respectueusement son
chapeau  la main et il avait repris son caban.

--Qu'est-ce donc, Jocelyn? demanda le marquis.

--Monseigneur, rpondit Jocelyn dont la physionomie dcelait un
mcontentement manifeste, ce sont deux voyageurs qui demandent  vous
parler sur l'heure.

--Vous ont-ils dit leur nom?

--Ils m'ont remis cette lettre.

Le marquis prit la lettre que lui prsentait Jocelyn et l'ouvrit. A
peine en eut-il parcouru quelques lignes qu'il devint trs-ple.

--C'est bien, fit-il en s'adressant  Jocelyn. Faites entrer ces
trangers dans la salle basse; je vais descendre.

Jocelyn n'avait pas franchi le seuil de la porte que, se retournant
vivement vers Marcof, le marquis ajouta:

--Il ne faut pas sortir par la grille.

--Pourquoi?

--Ne m'interroge pas! Tu sauras tout plus tard. Passe par l'escalier
secret qui aboutit  ma chambre. Tiens, voici la clef de la petite porte
qui donne sur les falaises... Pars vite!

--Qu'as-tu donc? demanda Marcof en remarquant la subite altration des
traits du marquis.

--Va! je n'ai pas le temps de t'expliquer. Seulement souviens-toi de
l'armoire secrte, et n'oublie pas ta parole.

Et le gentilhomme, serrant les mains du marin, s'lana vivement au
dehors. Marcof, demeur seul, resta quelques moments pensif, puis il
sortit  son tour; il traversa un corridor, et, en homme qui connaissait
bien les atres du chteau, il ouvrit une porte donnant sur une vaste
chambre claire par les rayons de la lune. En traversant cette pice,
le marin s'arrta devant un magnifique portrait de vieillard. Il inclina
la tte, il murmura tout bas quelques paroles, une prire peut-tre;
puis s'approchant du cadre, il dposa un respectueux baiser sur
l'cusson plac dans l'angle gauche du tableau. Cela fait, il ouvrit une
autre porte, et il descendit les marches d'un petit escalier pratiqu
dans l'paisseur de la muraille.

Les deux trangers que Jocelyn avait introduits dans la salle basse du
chteau, d'aprs les ordres de son matre, y entraient  peine lorsque
le marquis de Loc-Ronan se prsenta  eux. Ils changrent tous trois un
salut crmonieux.

--Monsieur le marquis, dit l'un des deux personnages, nous devons faire
un appel  votre indulgence; nous eussions d arriver  une heure
plus convenable, et nous l'eussions fait (ayant pris nos mesures en
consquence), si la tempte qui nous a assaillis dans la montagne
n'tait venue mettre une entrave  notre marche.

--Je joins mes excuses  celles du chevalier de Tessy, dit le second des
deux trangers en s'avanant  son tour.

--Je les reois, comte de Fougueray, rpondit le marquis avec une
extrme hauteur.

Aprs cet change de paroles, les trois hommes demeurrent quelques
moments silencieux. Le marquis froissait dans sa main droite avec une
colre sourde la lettre que lui avait remise Jocelyn, et qui avait
prcd l'introduction des deux gentilshommes. Enfin, se calmant peu 
peu, il reprit:

--Je ne crois pas, messieurs, que vous ayez fait une centaine de lieues
pour venir me trouver, sans un autre motif que celui d'en appeler  mon
indulgence pour votre arrive inattendue. Nous avons  causer ensemble;
vous plat-il que cela soit immdiatement?

--Nous craindrions d'tre indiscrets et de vous fatiguer, rpondit le
chevalier de Tessy.

--Aucunement, messieurs. A cette heure avance, nous n'en serons que
moins troubls, et c'est, je crois, ce qu'il faut avant tout pour la
conversation que nous allons avoir?

--Cette salle me parat fort convenable, monsieur, dit le comte de
Fougueray en regardant autour de lui. Seulement, notre souper ayant t
des plus mauvais, je vous serais infiniment oblig de nous faire servir
quoi que ce soit...

--Dites plutt, interrompit brusquement le marquis, que vous connaissez
la vieille coutume bretonne qui veut qu'un homme soit sacr pour celui
sous le toit duquel il a bris un pain.

--Quand cela serait?

--Vous osez en convenir?

--Eh! pourquoi diable me gnerais-je? Ne sommes-nous pas de vieilles
connaissances? Vous savez bien, marquis, qu'entre nous il n'y a pas de
secret!...

Le comte appuya sur ce dernier mot. Le marquis de Loc-Ronan se mordit
les lvres avec une telle violence que quelques gouttelettes de sang
jaillirent sous sa dent convulsive. Il agita une sonnette. Jocelyn
parut.

--Servez  ces messieurs ce que vous trouverez de meilleur  l'office,
dit-il.

Le domestique s'inclina et sortit. Cinq minutes aprs il rentra.

--Eh bien? lui demanda son matre.

--Monseigneur, je n'ai rien trouv  l'office; mais, en revanche, il
y avait cette paire de pistolets tout chargs sur la table de votre
chambre, et je vous les apporte.

--Est-ce un guet-apens? s'cria le chevalier en portant la main  la
garde de son pe.

--Ce serait tout au plus un duel, rpondit tranquillement le marquis,
car vous voyez que votre digne compagnon a pris ses prcautions...

Le comte, en effet, tenait un pistolet de chaque main. Jocelyn s'avana
prs de son matre en levant son pen-bas. Mais le marquis, posant
froidement ses pistolets sur un meuble voisin, ordonna au serviteur de
sortir. Jocelyn hsita, mais il obit.

--Nous nous passerons donc de souper? demanda le comte en remettant ses
armes  sa ceinture.

--Finissons, messieurs! s'cria le marquis; si nous continuions
longtemps sur ce ton, je sens que la colre me dominerait bien vite.
Vous tes venu ici pour me proposer un march. Ce march est infme, je
le sais d'avance; mais n'importe! dtaillez-le. J'coute.

--Mon cher marquis, fit le chevalier en attirant  lui un sige et s'y
installant sans faon, vous avez une faon d'exprimer votre pense
qui ne nous semblerait nullement parlementaire (comme le dit si bien
Mirabeau du haut de la tribune de l'Assemble nationale), si nous vous
connaissions moins. Mais nous ne verrons dans vos paroles que ce qu'il
faut y voir, c'est--dire que vous tes prt  nous donner toute votre
attention.

Le comte fit un geste brusque d'assentiment, tandis que le marquis, se
laissant tomber dans un vaste fauteuil, passait une main sur son front,
o perlait une sueur abondante.

--Comte, continua le chevalier, vous plairait-il d'entamer l'entretien?

--Nullement, mon trs-cher. Vous parlez  merveille, et vous avez, comme
l'on dit, la langue fort bien pendue. J'imiterai M. de Loc-Ronan; je
vous couterai.

--Avec votre permission, monsieur le marquis, je commence. Laissez-moi
cependant vous dire que, pour tablir correctement l'affaire que nous
allons avoir l'honneur de dbattre avec vous, il est de toute utilit de
bien poser tout de suite les jalons de dpart. Puis il n'est peut-tre
pas moins essentiel que vous sachiez jusqu' quel point nous sommes
instruits, le comte de Fougueray et moi...

Le marquis ne rpondant pas, le chevalier ajouta:

--Je vais donc faire un appel  vos souvenirs et vous prier de remonter
avec moi jusqu' l'poque o, aprs avoir perdu votre pre et recueilli
son immense hritage, vous vous dcidtes  venir prsenter vos hommages
 Sa Majest Louis XV. Vous aviez, je crois, vingt-deux ans alors, et
vous tiez vritablement fort beau.

--Monsieur le marquis n'a jamais cess de l'tre! interrompit le comte.

--Sans doute, reprit l'orateur: mais, en outre,  cette poque, le
marquis possdait le charme entranant de la premire jeunesse. Croyez
bien que je n'ai nullement l'intention de dtailler ici vos nombreux
succs, mon cher hte; je les mentionne seulement en masse, afin de vous
rendre la justice qui vous est due...

--Au fait! dit le marquis d'une voix impatiente.

--J'y arrive. A cette poque donc, aprs avoir fait tourner bien des
ttes fminines, il arriva que la vtre devint elle-mme le point de
mire des traits du petit dieu malin. Le 15 aot 1776, jour d'une grande
fte, celle du roi, pardieu!  l'occasion de je ne sais quel tumulte
et quelle perturbation cause par la foule en dmence, vous etes le
bonheur de sauver et d'emporter dans vos bras une jeune fille, belle
comme la desse Vnus elle-mme. En change de la vie que vous lui aviez
conserve, elle vous ravit votre coeur et vous donna le sien...

--Dorat n'aurait pas mieux dit, interrompit de nouveau le comte.

Le marquis demeurait toujours impassible. videmment il avait pris le
parti d'couter jusqu'au bout ses deux interlocuteurs et de ne leur
point mesurer le temps.

--Cette jeune fille, dont la beaut avait fait sur vous une si vive
impression, appartenait  une famille honorable de vieux gentilshommes
de Basse-Normandie, dont M. le comte de Fougueray et moi avons l'honneur
d'tre les uniques reprsentants mles. Il s'agit donc de notre soeur
qui, vous le savez aussi bien que nous, se nomme Marie-Augustine. Il
est inutile, je le pense, de vous rappeler que vous vous ftes prsenter
dans la famille, que vous demandtes la main de Marie-Augustine, et
qu'enfin, d'heureux fianc devenant heureux poux, vous conduistes
cette chre enfant aux pieds des autels, o vous lui jurtes fidlit et
protection... Cela nous conduit tout droit  la fin de l'anne 1777.

Vous tes d'une humeur un peu jalouse, mon cher marquis; les adorateurs
qui papillonnaient autour de votre femme vous donnrent quelques
soucis... En vritable femme jolie et coquette qu'elle tait,
Marie-Augustine se prit  vous rire au nez lorsque vous lui propostes
de quitter Versailles. Malheureusement la pauvre enfant ne savait pas
encore ce que c'tait qu'une cervelle bretonne. Elle ne tarda gure 
l'apprendre.--Sans plus de crmonies, vous ftes enlever la marquise,
et huit jours aprs votre dpart clandestin, vous tiez installs tous
deux dans ce vieux chteau de vos anctres. Marie-Augustine pleura,
pria, supplia. Vous l'aimiez et vous tiez jaloux; double raison pour
demeurer inbranlable dans votre rsolution de vivre isol avec elle
dans cette farouche solitude.

Vous n'aviez oubli qu'une chose, mon cher marquis, c'tait l'histoire
de notre grand'mre ve et celle du fruit dfendu... Marie-Augustine se
voyant en prison, ne rva plus qu'vasion et libert. Tous les moyens
lui semblrent bons, et elle n'hsita pas mme  se compromettre pour
voir tomber les barreaux et les grilles. Comment s'y prit-elle? Par ma
foi, je l'ignore. Toujours est-il qu'elle trouva moyen d'entretenir une
correspondance active avec un beau gentilhomme de Quimper, qui jadis
avait t votre compagnon de plaisirs...

--Comment elle s'y prit? s'cria le marquis en se levant brusquement. Je
vais vous l'expliquer!... A prix d'or, cette misrable femme, indigne
du nom que je lui avais donn, sduisit le valet et parvint  se
mnager plusieurs entrevues avec son amant, car vous oubliez de le dire,
messieurs, votre soeur tait devenue la matresse du baron d'Audierne!

--Vous l'avez dit depuis, mais nous ne l'avons jamais cru! rpondit le
comte de Fougueray.

--En voulez-vous les preuves? J'ai les lettres ici.

--Inutile, continua le chevalier. Que notre soeur soit coupable ou non,
l n'est pas la question. Permettez-moi d'achever. Donc les deux...
comment dirais-je? les deux amants, puisque vous le voulez absolument,
ayant pris d'avance toutes leurs mesures, attendaient une nuit favorable
pour accomplir leur projet. Ils ne savaient pas, qu'instruit de tout,
vous les faisiez pier, et que vous attendiez le moment d'agir... Aussi,
la nuit o la fuite devait avoir lieu, vous trouvrent-ils sur leur
passage. Le baron tira son pe; Marie-Augustine s'vanouit. Ils ne vous
connaissaient pas encore!... Vous emporttes votre femme dans vos bras
en priant le baron de vous suivre. Le gentilhomme, somm par vous au nom
de son honneur, obit.

Ah! pardon, fit le chevalier en s'interrompant, j'oubliais, pour la
clart de ce qui va suivre, de mentionner ici que votre mariage avait
eu lieu sur les terres mmes de mon frre, et que les tmoins d'usage
assistaient seuls  la crmonie...

--C'tait le comte de Fougueray qui l'avait voulu ainsi, rpondit le
marquis.

--Je m'empresse de le reconnatre, ajouta le comte en s'inclinant.
Continuez, chevalier.

--C'est moi seul qui continuerai! s'cria le marquis. coutez-moi tous
deux  votre tour. Lorsque je tins entre mes mains la misrable qui
avait dshonor mon nom, et son indigne complice, ma premire pense fut
de les tuer tous les deux. Cependant j'hsitai!... Mon mpris pour
cette femme tait tellement profond, que ma main ddaigna de verser son
sang!... D'ailleurs, j'avais mieux  faire!

--Oui, c'tait fort ingnieux ce que vous avez trouv, fit observer le
comte en chiffonnant coquettement la dentelle de son jabot.




VIII

LE MARCH.


--Oh! cette scne est encore prsente  ma pense comme si elle venait
d'avoir lieu  l'instant mme, continua le marquis sans paratre avoir
entendu l'observation de son singulier beau-frre. Marie-Augustine tait
l couche sur ce fauteuil; car c'est dans cette salle que je l'avais
amene avec son complice. Ce fauteuil est prcisment celui sur lequel
vous tes assis, chevalier. Le baron d'Audierne, debout devant elle,
attendait mes ordres, et je suis convaincu qu'il se croyait en ce
moment bien prs de sa dernire heure. Ds que votre soeur revint  elle
j'appelai tous mes gens; tous, sans exception: depuis mon matre
d'htel jusqu' mon dernier valet de chiens... Alors, dsignant du geste
Marie-Augustine, que l'incertitude et l'pouvante rendaient muette et 
demi morte:

--Mes amis, m'criai-je, vous voyez cette femme que, jusqu'ici, vous
avez crue digne de votre respect, parce que vous pensiez qu'elle portait
mon nom? Eh bien! je vous avais tromps. Cette fille n'a jamais t ma
femme lgitime!... Elle n'tait que ma matresse jadis, comme elle est
aujourd'hui celle du baron d'Audierne! Si je parle ainsi devant vous
tous, c'est que, comme j'ai commis une faute en vous faisant honorer une
mprisable crature, je me devais  moi-mme, et je vous devais  vous
aussi, de rvler publiquement la vrit tout entire. Et, maintenant,
monsieur le baron peut emmener sa matresse  laquelle je renonce, et
que je lui abandonne...

Une heure aprs, ajouta le marquis, Marie-Augustine partait avec son
amant.

--Et vous, mon cher ami, interrompit le comte, vous qui aviez pris au
srieux votre belle et ingnieuse invention, vous vous faisiez seller un
bon cheval le soir mme, et vous gagniez au galop la route de
Fougueray, bien dcid  changer en ralit le conte dont vous veniez
trs-spirituellement de faire part  vos domestiques. Je vous le rpte,
c'tait bien jou!... C'tait tout bonnement de premire force!... Nous
devons reconnatre, et nous reconnaissons, croyez-le, qu'il vous tait
impossible de supposer un seul instant que le dsir de voir notre soeur
nous et fait faire le voyage de Quimper, que l'pouse outrage nous
rencontrt  quelques lieues  peine de ce chteau, et qu'elle nous
racontt ce qui venait de se passer...

Mais je le dis encore, marquis, vous ne pouviez savoir cela; de sorte
qu'arriv  Fougueray par une nuit sombre, vous vous ftes indiquer
la porte du presbytre. Le vieux prtre qui avait clbr votre union
l'habitait seul avec une servante. Intimid par votre rang, convaincu
surtout par vos pistolets, il consentit  vous laisser arracher du
registre de la paroisse la feuille sur laquelle votre mariage se
trouvait inscrit.

Cela tait d'autant mieux imagin, que, sur les quatre tmoins
signataires, deux, le chevalier et moi, ne pouvions rien prouver en
justice en raison de notre proche degr de parent avec la victime,
et que les deux autres taient morts... Donc, la feuille enleve,
rien n'existait plus... La marquise de Loc-Ronan n'tait dsormais
que mademoiselle de Fougueray. Vous affirmiez qu'elle avait t
votre matresse et non votre femme; personne ne pouvait prouver le
contraire... Aussi, comme vous tiez joyeux en reprenant la route de
votre chteau! Vous tiez dgag d'un lien qui commenait  vous peser;
vous tiez libre!

--Ne dites pas cela, monsieur, interrompit le marquis avec motion;
 l'poque dont vous parlez, Dieu sait bien que j'aimais encore votre
soeur! Oui, je l'aimais. Il a fallu, pour arracher cet amour de mon
coeur, toutes les heures de jalousie, de tortures, d'angoisses, dont
celle que vous dfendez s'est montre si prodigue  mon gard!... Il
a fallu le dshonneur menaant mon nom jusqu'alors sans tache, la boue
prte  souiller l'cusson de mes anctres, pour me contraindre  un
acte qu'aujourd'hui je rprouve!... Au reste, Dieu n'a pas voulu que
l'accomplissement du forfait et lieu dans toute son tendue, puisqu'il
avait permis que, dans une intention que j'ignore, et avec cette
prescience infernale qui n'appartient qu' vous, vous eussiez pris
d'avance le double de cet acte maudit!

--Dame! cher marquis! rpondit le comte en souriant, nous avons jou au
plus fin et vous avez perdu. Enfin, je reprends les choses o nous les
avons laisses: lorsque vous parttes de Fougueray, vous crtes tre
libre, si bien libre mme, et si peu mari que, deux annes plus tard,
 Rennes, vous vous preniez d'amour pour une charmante jeune fille,
et que, n'ayant aucunement entendu parler de votre ex-femme ni de vos
ex-beaux-frres, vous penstes qu'en toute scurit vous pouviez suivre
les inspirations de votre coeur... Ce qui signifie que trente et un mois
aprs votre sparation violente d'avec Marie-Augustine de Fougueray,
vous devntes l'poux heureux de Julie-Antoinette de Chteau-Giron.

Rendez-nous la justice d'avouer que nous vous laissmes jouir en
paix des charmants dlices de la lune de miel. Mais aussi quel rveil,
lorsqu'aprs quelques semaines d'un bonheur sans nuages, du moins je
me plais  penser qu'il fut tel, vous vous trouvtes tout  coup face 
face avec la premire marquise de Loc-Ronan; lorsque, pouss sans doute
par votre mauvais gnie, vous voultes faire jeter notre soeur  la
porte de l'htel que vous habitiez  Rennes, et qu'elle vous jeta, elle,
son acte de mariage  la face!...

--Assez, misrable! s'cria le marquis avec une telle violence, que les
deux interlocuteurs se levrent spontanment, croyant  une attaque;
assez! Osez-vous me rappeler ces heures douloureuses, vous qui ne
songiez, au moment o vous me brisiez le coeur, qu' exploiter ce secret
au dtriment de ma fortune et au profit de la vtre? Rappelez-vous les
sommes immenses que vous m'avez arraches pour vous faire payer votre
douteux silence!...

--Il ne s'agit pas de nous, mais de vous, interrompit le chevalier; et
permettez-moi de vous faire observer que les grandes phrases inutiles
ne feront qu'allonger la conversation... Si nous vous avons rappel un
pass peu agrable, c'tait afin d'tablir le prsent sur de solides
bases... Or, le prsent, le voici: Vous avez deux femmes. L'une,
Marie-Augustine de Fougueray, qui habite Paris sous un nom d'emprunt,
suivant nos conventions, vous le savez. L'autre, Julie-Antoinette de
Chteau-Giron, laquelle, en apprenant l'trange position que vous lui
aviez faite, a voulu se retirer du monde et s'enfermer dans un clotre.
Vous et la famille de cette femme aviez trop d'intrt  touffer
l'affaire pour que l'on essayt de s'opposer  ses volonts. Bref, vous
avez en ce moment deux femmes, marquis de Loc-Ronan, et deux femmes
bien vivantes. Or, la polygamie, vous le savez, a toujours t un
cas pendable en France, et la pendaison une vilaine mort pour un
gentilhomme!

--Allez droit au fait, interrompit encore le marquis, quelle somme vous
faut-il aujourd'hui?

--Aucune, rpondit le chevalier.

--Aucune, appuya le comte.

Le seigneur de Loc-Ronan demeura un moment interdit.

--Que voulez-vous donc? demanda-t-il lentement.

--coutez le chevalier, et vous allez le savoir.

--Soit! parlez vite.

--Je m'explique en quelques mots, fit le chevalier en s'inclinant avec
cette politesse railleuse qui ne l'avait pas abandonn un seul moment
durant cette longue conversation. Nous avons pens, mon frre et moi,
qu'il serait fcheux que le vieux nom de Loc-Ronan vnt  s'teindre.
Or, vous avez deux femmes, c'est un fait incontestable; mais d'enfants,
point! Eh bien! celle lacune qui doit assombrir un peu vos penses, nous
avons rsolu de la combler... A partir de ce jour, vous allez tre pre.
Vous comprenez?

--Nullement.

--Allons donc! impossible?

--Je ne comprends pas le sens de vos paroles, je le rpte, et je vous
serai fort reconnaissant de bien vouloir me l'expliquer.

--Eh! s'cria le comte avec impatience, notre soeur est votre femme,
n'est-il pas vrai?

--C'est possible.

--Nul arrt de parlement n'a annul votre mariage; elle peut reprendre
votre nom demain, si bon lui semble...

--Je le reconnais.

--Et vous connaissez sans doute aussi certaine axiome en droit romain
qui dit: _Ille pater est, quem nupti demonstrant?_

--Vraiment, je crois que je commence  comprendre, fit le marquis en
conservant un calme et une froideur bien tranges chez le fougueux
gentilhomme.

--C'est, pardieu, bien heureux!

--N'importe, achevez!

--Donc, si votre femme est mre, vous, marquis, vous tes pre! Voil!

--Ainsi donc, monsieur le comte de Fougueray, ainsi donc, monsieur le
chevalier de Tessy, ce que vous tes venus me proposer  moi, marquis de
Loc-Ronan, c'est d'abriter sous l'gide de mon nom ce fruit honteux d'un
infme adultre? c'est de consentir  admettre dans ma famille, 
donner pour descendant  mes aeux l'enfant n d'un crime, le fils d'une
courtisane; car votre soeur, messieurs, n'est qu'une courtisane, et vous
le savez comme moi!...

En parlant ainsi d'une voix brve et sche, le marquis, les bras croiss
sur sa large poitrine, dardait sur ses interlocuteurs des regards d'o
jaillissait une flamme si vive qu'ils ne purent en supporter l'clat.
Les misrables courbrent un moment la tte. Cependant le comte se remit
le premier, et rpondit avec un sourire:

--Eh! mon cher marquis!... vous forgez de la tragdie  plaisir! Qui
diable vous parle du fruit d'un adultre? Je vous ai dit: Supposez! Je
ne vous ai pas dit: Cela est! Bref, voici la vrit; Il existe, de par
le monde, un enfant mle g de huit ans, bien constitu, et beau comme
un Amour de Boucher ou de Watteau. A cet enfant, le chevalier et moi
nous nous intressons vivement. Or, il est orphelin. Pour des
raisons qu'il ne nous plat pas de vous communiquer, nous ne pouvons
personnellement rien pour lui. Il faut donc que vous nous veniez
en aide. Voici ce que vous aurez  faire. Adopter cet enfant, et le
reconnatre comme un fils issu de votre mariage avec Marie-Augustine.
Lui transmettre votre nom et votre fortune,  l'exception d'une rente
viagre de douze mille livres que vous vous conserverez. Enfin, nous
nommer, le chevalier et moi, tuteurs de votre fils. Mais l'acte doit
tre fait de telle sorte que nous ayons la libre et immdiate gestion
des biens, meubles et immeubles, que nous puissions vendre, aliner,
raliser, changer  notre volont, comme si vous tiez rellement mort.

--Aprs? demanda le marquis.

--Aprs? mais je crois que ce sont l les articles principaux. Au reste,
voici un modle fort exact de l'acte que vous devez faire dresser.

Et le comte tendit au gentilhomme un cahier de papiers manuscrits.

--Et si je refuse de donner mon nom  un enfant que je ne connais pas et
qui pourra le dshonorer un jour, si je ne consens pas  me dpouiller
de toute ma fortune en votre faveur, vous me menacez, comme toujours, de
divulguer le secret qui me lie  vous, n'est-ce pas?

--Hlas! vous nous y contraindriez! dit mielleusement le chevalier.
Et vilaine mort que cette mort par la potence!... Mort infamante qui
entrane avec elle la dgradation de noblesse, vous ne l'ignorez pas,
marquis?

--Eh bien! messieurs, voici ma rponse: Vous tes fous tous les deux!

--Vous croyez? fit le comte d'un ton railleur.

--Oui, vous tes fous; car vous n'avez pas rflchi que je prfrerais
toujours la mort au dshonneur, mais qu'avant de me frapper je vous
tuerais tous deux, vous, mes bourreaux! Non! non! je n'introduirai pas
quelque ignoble rejeton d'une souche odieuse dans la noble ligne des
Loc-Ronan! Non! non! je ne dpouillerai pas, moi, les hritiers de mon
choix de ce que m'ont lgu mes aeux! Non! non! je ne jetterai pas
entre vos mains avides une fortune que vous iriez fondre au creuset de
vos passions infmes!... Allons! comte de Fougueray! allons, chevalier
de Tessy! nous devons mourir tous trois ensemble, et nous mourrons cette
nuit mme.

En disant ces mots, le marquis avait saisi les pistolets que Jocelyn lui
avait apports. Les armant rapidement, il s'tait lanc au-devant de la
porte. Le comte de Fougueray, lui aussi, avait pris ses armes. Les deux
hommes, se menaant rciproquement d'une double gueule de fer prte
 vomir la mort, restrent un moment immobiles. La porte s'ouvrit
brusquement, et Jocelyn, compltant le tableau, parut sur le seuil, un
mousquet  la main. Il mit en joue le chevalier.

Une catastrophe terrible tait imminente. Quelques secondes encore, et
ces quatre hommes forts et vigoureux allaient s'entre-tuer sans merci ni
piti. La rsolution du marquis se lisait si nettement arrte sur son
visage, que le comte de Fougueray, avec lequel il se trouvait face
 face, devint ple comme un linceul. Nanmoins il sut conserver une
apparente fermet.

--Marquis de Loc-Ronan! dit tout  coup le chevalier, souvenez-vous que,
nous une fois morts, ceux qui doivent nous venger le feront sur Marcof
le Malouin.

--Qu'avez-vous dit? Quel nom venez-vous de prononcer? s'cria le marquis
dont les mains dfaillantes laissrent chapper les armes.

--Celui de votre frre naturel, lui rpondit le chevalier  l'oreille,
de manire  ce que Jocelyn ne pt entendre ces quelques mots; vous
voyez que vous tes bien et compltement entre nos mains. Renvoyez donc
ce valet, plus de violence, et agissez, ainsi que nous le demandons, au
mieux de nos intrts.

Jocelyn sortit sur un signe de son matre.

--Eh bien? demanda le comte, lorsque les trois hommes se trouvrent
seuls de nouveau.

--Eh bien! rpondit lentement le marquis, je vais rflchir  ce
que vous exigez de moi!... En ce moment, il me serait impossible de
continuer la discussion. Nous sommes aujourd'hui au 25 juin, car voici
le soleil qui se lve; revenez le 1er juillet, messieurs, et alors vous
aurez ma rponse... Telle est ma rsolution formelle et inbranlable.

--Nous acceptons votre parole, rpondit le comte; le 1er juillet, au
lever du soleil, nous serons ici.

Les deux hommes salurent froidement, sortirent de la salle basse et
traversrent la cour prcds par Jocelyn, lequel referma sur eux les
grilles du chteau. Ceci fait, il accourut auprs de son matre. Le
marquis, sombre et rsolu, parcourait vivement la vaste pice.

--Jocelyn! dit-il  son vieux serviteur en le voyant entrer, tu vois que
je ne m'tais pas tromp, tu vois qu'il faut agir, et agir sans retard.
Je puis toujours compter sur toi?

--Quoi! vous voulez? s'cria Jocelyn avec pouvante.

--Il le faut, rpondit froidement le marquis. Point d'observation,
Jocelyn. Les gens du chteau vont s'veiller, et ils ne doivent pas nous
trouver debout si matin. Je rentre dans mes appartements. Tu monteras 
huit heures.

Jocelyn s'inclina et le marquis gagna la chambre o se trouvait le
portrait de vieillard que Marcof avait embrass en partant cette mme
nuit.




IX

DIGO ET RAPHAEL.


Le chevalier de Tessy et le comte son frre s'taient loigns assez
vivement du chteau, se retournant de temps  autre comme s'ils eussent
craint d'entendre siffler  leurs oreilles quelques balles de mousquet
ou de carabine. Arrivs au bas de la cte, ils frapprent  la porte
d'une humble cabane, laquelle ne tarda pas  s'ouvrir. Un domestique
parut sur le seuil. En apercevant les deux gentilshommes, il salua
respectueusement, courut  l'curie, brida deux beaux chevaux normands
auxquels on n'avait point enlev la selle, et, les attirant  sa suite,
il les conduisit vers l'endroit o les deux gentilshommes attendaient.
Le chevalier se mit en selle avec la grce et l'aisance d'un cuyer
de premier ordre. Le comte, gn par un embonpoint prononc, enfourcha
nanmoins sa monture avec plus de lgret qu'on n'aurait pu en attendre
de lui.

--Picard, dit-il au valet qui lui tenait l'trier, vous allez retourner
 Quimper.--Vous direz  madame la baronne, que nous serons de retour
demain matin seulement.

Le valet s'inclina et les deux cavaliers, rendant la bride  leurs
montures, partirent au trot dans la direction de Penmarckh.

--Sang de Dieu! caro mio! fit le comte en ralentissant quelque peu
l'allure de son cheval et en frappant lgrement sur l'paule du
chevalier, sang de Dieu! carissimo! nos affaires sont en bonne voie! Que
t'en semble?

--Il me semble, Digo, rpondit le chevalier en souriant, que nous
tenons dj les cus du bltre!

--Corps du Christ! nous les aurons entre les mains avant qu'il soit huit
jours.

--Il adoptera Henrique, n'est-ce pas?

--Certes!

--Hermosa va nager dans la joie!...

--Ma foi! je lui devais bien de lui faire ce plaisir, n'est-ce pas,
Raphal,  cette chre belle?

--D'autant plus que cela nous rapportera beaucoup.

--Oui, carissimo! et notre avenir m'apparat maill de ftes et
d'amours.

--Nous quitterons Paris, j'imagine?

--Sans doute.

--Et o irons-nous, Digo?

--Partout, except  Naples!

--Corpo di Bacco! je le crois aisment. Quittons Paris, d'accord, on ne
saurait trop prendre de prcautions; mais pourquoi fuir la France?

--Parce que, aprs ce qui nous reste encore  faire dans ce pays, mon
trs-cher, nous ne serions pas plus en sret  Marseille,  Bordeaux
ou  Lille qu'au centre mme de Paris. Mon bon chevalier, nous irons
 Sville, la cit par excellence des petits pieds et des beaux grands
yeux, la ville des srnades et des fandangos! Grce  notre fortune,
nous y vivrons en grands seigneurs. Cela te va-t-il?

--Touche-l, Digo!... C'est convenu.

--Convenu et parfaitement arrt.

--Et Hermosa?

--Son fils aura un nom, elle touchera sa part de l'argent, ma foi,
elle fera ce qu'elle voudra... Si elle souhaite venir avec nous, je n'y
mettrai nul obstacle...

--Palsambleu! la belle vie que nous mnerons  nous trois...

--En attendant, songeons au prsent et veillons  ce qui se passe autour
de nous; car, tu le sais, chevalier, ce brave Marat est un ami prcieux,
mais il entend peu la plaisanterie en matire politique, et ma foi,  la
faon dont tournent les choses, je pense toujours avec un secret frisson
 cette ingnieuse machine de M. Guillotin, que l'on a essaye devant
nous  Bictre, le 15 avril dernier, avec de si charmants rsultats...

--Eh bien!... quel rapport tablis-tu entre cette ingnieuse machine,
comme tu l'appelles, et notre excellent ami Marat?

--Eh! c'est pardieu bien lui qui l'tablit, ce rapport, puisqu'il rpte
 satit dans ses conversations intimes qu'il faut faire tomber deux
cent mille ttes. Or, l'invention de M. Guillotin arrivant tout 
souhait pour raliser son dsir, je trouve la circonstance de fcheux
augure...

--Bah! que nous importe qu'on fauche deux ou trois cent mille ttes,
pourvu que les ntres soient toujours solides sur nos paules? Allons,
Digo, depuis quand as-tu donc une telle horreur du sang rpandu?...

--Depuis que je n'ai plus besoin d'en verser pour avoir de l'or!
rpondit  voix basse le comte de Fougueray en se penchant vers son
compagnon.

--Oui, je comprends ce raisonnement, et j'avoue qu'il ne manque pas de
justesse; mais, crois-moi, laissons Marat agir  sa guise, et servons-le
bien. S'il ne nous paie pas en argent, il nous laissera nous payer
nous-mmes comme nous l'entendrons, et nous n'aurons pas  nous
plaindre, je te le promets.

--Je l'espre aussi.

--En ce cas, htons le pas et pressons un peu nos chevaux.

--C'est difficile par ce chemin d'enfer tout pav de rochers glissants,
rpondit le comte en relevant vertement sa monture qui venait de faire
une faute.

Les deux hommes avaient, tout en causant, atteint les hauteurs
de Penmarckh, et suivaient la crte des falaises dans la baie des
Trpasss, qui avait failli devenir si funeste, la veille au soir, au
lougre de Marcof. Le soleil s'levant rapidement derrire eux, donnait
aux roches aigus des teintes roses, violettes et oranges, des reflets
aux splendides couleurs, des tons d'une chaleur et d'une magnificence
capables de dsesprer le pinceau vigoureux de Salvator Rosa lui-mme.
La brise de mer apportait jusqu' eux les cres parfums de ses
manations salines. Les mouettes, les golands, les frgates dcrivaient
mille cercles rapides au-dessus de la vague pousse par la mare
montante, et venaient se poser, en poussant un cri aigu, sur les pics
les plus levs des falaises. Le ciel pur et limpide refltait
dans l'Ocan calme et paresseux l'azur de sa coupole. Aux pieds des
voyageurs, au fond d'un abme profond  donner le vertige, s'levaient
les cabanes des habitants de Penmarckh. En dpit de leur nature
matrialiste, les deux cavaliers arrtrent instinctivement leurs
montures pour contempler le spectacle grandiose qui s'offrait  leurs
regards.

--Corbleu! chevalier, fit le comte en rompant le silence, l'aspect de
ce pays a quelque chose de vraiment original! Ces falaises, ces rochers
sont splendidement sauvages, et j'aime assez, comme dernier plan, cette
mer azure qui n'offre pas de limites au tableau...

--Cher comte, rpondit le chevalier, l'Ocan ne vaut pas la
Mditerrane; ces falaises et ces blocs de rochers ne peuvent lutter
contre nos forts des Abruzzes, et j'avoue que la vue de la baie de
Naples me rjouirait autrement le coeur que celle de cette crique
troite et dchire.

--A propos, cher ami, c'tait dans cette crique que Marcof avait jet
l'ancre hier soir, et le diable m'emporte si je vois l'ombre d'un
lougre!

--En effet, la crique est vide.

--Il a donc mis  la voile ce matin, ce Marcof enrag?

--Probablement.

--Diable!

--Cela te contrarie?

--Mais, en y rflchissant, je pense, au contraire, que ce dpart est
pour le mieux.

--Sans doute. Marcof est difficile  intimider, et si le marquis de
Loc-Ronan avait eu la fantaisie de lui demander conseil...

--Ne crains pas cela, Raphal, interrompit le comte. Le marquis ne
rvlera jamais un tel secret  son frre. Non, ce qui me fait dire que
le dpart de Marcof nous sert, c'est que, tu le sais comme moi, jadis
cet homme, lui aussi, a t  Naples, et qu'il pourrait peut-tre nous
reconnatre, s'il nous rencontrait jamais.

--Impossible, Digo! Il ne nous a parl qu'une seule fois.

--Il a bonne mmoire.

--Alors tu crains donc?

--Rien, puisqu'il est absent. Seulement je dsirerais fort savoir
combien de jours durera cette absence. Eh! justement, voici venir  nous
des braves Bretons et une jolie fille qui seront peut-tre en mesure de
nous renseigner.

Trois personnages en effet gravissant un sentier taill dans les flancs
de la falaise, se dirigeaient vers les cavaliers. Ces trois personnages
taient le vieil Yvon, sa fille et Jahoua. Les promis et le pre avaient
voulu aller remercier Marcof, et n'avaient quitt Penmarckh que lorsque
le lougre avait repris la mer. Puis, aprs tre demeurs quelque temps 
le suivre au milieu de sa course prilleuse  travers les brisants, ils
reprenaient le chemin de Fouesnan. En apercevant les deux seigneurs,
dont les riches costumes attirrent leurs regards, ils s'arrtrent d'un
commun accord.

--Dites-moi, mes braves gens, fit le comte en s'avanant de quelques
pas.

--Monseigneur, rpondit le vieillard en se dcouvrant avec respect.

--Nous venons du chteau de Loc-Ronan, et nous craignons de nous tre
gars. O conduit la route sur laquelle nous sommes?

--En descendant  gauche, elle mne  Audierne en passant par la route
des Trpasss.

--Et,  droite, en remontant?

--Elle va  Fouesnan.

--Merci, mon ami...

--A votre service, monseigneur.

Pendant ce dialogue, le chevalier de Tessy contemplait avec une vive
admiration la beaut virginale de la charmante Yvonne.

--Vive Dieu! s'cria-t-il en se mlant  la conversation, si toutes les
filles de ce pays ressemblent  cette belle enfant, Mahomet, je le jure,
y tablira quelque jour son paradis, et, quitte  damner mon me, je me
ferai mahomtan!

--Silence! Vous scandalisez ces honntes chrtiens! fit observer le
comte.

Puis, se retournant vers Yvon:

--N'y avait-il pas un lougre dans la crique hier au soir? demanda-t-il.

--Si fait, monseigneur.

--Qu'est-il devenu?

--Il a mis  la voile, ce matin mme.

--Savez-vous o il allait?

--A Paimboeuf, je crois.

--Comment s'appelle le patron?

--Marcof le Malouin, monseigneur.

--C'est bien cela. Et quand revient-il, ce lougre?

--Dans douze jours si la mer est bonne.

--Merci de nouveau, mon brave. Comment vous nommez-vous?

--Yvon pour vous servir.

--Et cette belle fille que mon frre trouve si charmante est votre
fille, sans doute?

--Oui, monseigneur.

--Et ce jeune gars est-il votre fils?

--Il le sera bientt. Dans six jours,  compter d'aujourd'hui, Jahoua
pouse Yvonne.

--Ah! ah! interrompit le chevalier; et s'adressant  Yvonne: Puisque
vous allez vous marier, ma jolie Bretonne, et que ce mariage tombe le
premier juillet, jour que notre ami le marquis de Loc-Ronan nous a
pris de lui consacrer tout entier, je prtends aller avec lui jusqu'
Fouesnan pour assister  votre union et pour vous porter mon cadeau de
noces.

--Monseigneur est bien bon, balbutia Yvonne en bauchant une rvrence.

--Monseigneur nous comble! ajouta Jahoua en saluant profondment.

--Maintenant, bonnes gens, allez  vos affaires et que le ciel vous
conduise! reprit le comte avec un geste tout  fait aristocratique, et
qui sentait d'une lieue son grand seigneur.

Yvonne et les deux Bretons salurent une dernire fois, et continurent
leur route non pas sans se retourner pour admirer encore les riches
costumes des voyageurs et la beaut de leurs chevaux.

--Qu'est-ce que c'est que cette fantaisie d'aller  la noce? demanda le
comte en souriant, et en dirigeant sa monture vers l'embranchement de la
route qui conduisait  Audierne.

--Est-ce que tu ne trouves pas cette petite fille ravissante?

--Si, elle est gentille.

--Mieux que gentille!... Adorable! divine!...

--Te voil amoureux?

--Fi donc! La Bretonne me plat; c'est une fantaisie que je veux
contenter, mais rien de plus.

--Puisqu'elle se marie...

--Bah! d'ici  six jours nous avons dix fois le temps d'empcher le
mariage.

--Soit! agis  ta guise; mais en attendant htons-nous un peu, sinon
nous n'arriverons jamais assez tt!...

--Connais-tu le chemin?

--Parfaitement.

--Il nous faut descendre jusqu' la baie, n'est-ce pas?

--Oui; il nous attendra sur la grve mme, et, grce  la superstition
qui fait de cet endroit le sjour des spectres et des mes en peine,
il est impossible que nous puissions tre drangs dans notre
conversation...

--Allons, essayons de trotter, si toutefois nos chevaux peuvent avoir
pied sur ces miroirs.

Et les deux cavaliers pressant leurs montures, les soutenant des jambes
et de la main pour viter un accident, allongrent leur allure autant
que faire se pouvait. Ils parcoururent ainsi une demi-lieue environ,
toujours sur la crte des falaises. Enfin, arrivs  un endroit o un
sentier presque  pic descendait vers la grve, ils mirent pied 
terre, et, reconnaissant l'impossibilit o se trouvaient leurs chevaux
d'effectuer cette descente prilleuse, ils les attachrent  de gros
troncs d'arbres dont les cimes mutiles avaient attir plus d'une fois
le feu du ciel.

--Nous sommes donc arrivs? demanda le chevalier.

--Il ne nous reste plus qu' descendre.

--Mais c'est une opration de lzards que nous allons tenter l, mon
cher!...

--Rappelle-toi nos escalades dans les Abruzzes, Raphal, et tu
n'hsiteras plus.

--Oh! je n'hsite pas, Digo. Tu sais bien que je n'ai jamais eu peur.

--C'est vrai, tu es brave...

--Et dfiant, ajouta le chevalier. C'est pourquoi je te prie de passer
le premier.

--Tu te dfies donc de moi, Raphal?

--Dame! cher Digo, nous nous connaissons si bien!...

Le comte ne rpondit point; et, passant devant le chevalier, il se
disposa  entreprendre sa descente. L'opration tait rellement
difficile et prilleuse. Il fallait avoir la main prte  s'accrocher 
toutes les asprits, le pied sr, l'oeil ferme, et un cerveau  l'abri
des fascinations du vertige pour l'accomplir sans catastrophe. Aussi les
deux hommes, employant tout ce que la nature leur avait donn d'agilit,
de force et de sang-froid, ne ngligrent-ils aucune prcaution pour
viter un accident fatal. Enfin ils touchrent la grve.

Ils taient alors au centre d'une petite baie semi-circulaire, cache
 tous les regards par d'normes blocs de rochers qui surplombaient sur
elle, et qui, depuis la haute mer, semblaient une simple crevasse dans
la falaise. Les vagues, mme en temps calme, se brisaient furieuses sur
cette plage encombre de sinistres dbris.

--C'est la baie des Trpasss? demanda le chevalier en regardant autour
de lui.

--Oui, rpondit le comte; et levant le doigt dans la direction
oppose, c'est--dire vers l'extrme limite de l'un des promontoires, il
ajouta:--Voici l'homme auquel nous avons affaire.

En effet, debout et immobile sur un quartier de roc contre lequel
dferlaient les lames, on apercevait un personnage de haute taille, la
tte couverte d'un vaste chapeau breton, le corps entour d'un vtement
indescriptible, assemblage trange de haillons, la main droite appuye
sur un long bton ferr.




X

IAN CARFOR.


En voyant les deux trangers s'avancer vers lui, l'homme descendit  son
tour sur la grve et se dirigea vers eux. Quand ils furent  quelques
pas seulement les uns des autres, ils s'arrtrent.

--Ian Carfor, dit le comte, me reconnais-tu?

Le berger demeura pendant quelques secondes immobile; puis relevant la
tte, il fixa sur les deux trangers un regard froid et investigateur.

--D'o viens-tu? demanda-t-il d'une voix lente.

--De la cit de l'oppression, rpondit gravement le comte.

--O vas-tu?

--A la libert.

--Pour qui est ta haine?

--Pour les tyrans!

--Que portes-tu?

--La mort!

--Suivez-moi tous deux.

Et Ian Carfor, marchant le premier, conduisit le comte et le chevalier
vers l'entre d'une petite grotte creuse dans le rocher, et que la mer
devait envahir dans les hautes mares. Il fit signe aux deux hommes de
s'asseoir sur un banc de mousse et de fougre. Lui-mme s'installa sur
une grosse pierre. La conversation continua entre Ian et le comte. Le
chevalier paraissait avoir accept le rle de tmoin muet.

--Tu veux des nouvelles? demanda Ian Carfor.

--Sans doute. Le pays se remue?

--Avant quinze jours il sera en armes!

--Qui commande ici?

--Le marquis de Loc-Ronan; qui correspond avec le marquis de la
Rouairie.

--Ainsi, Marat avait dit vrai! fit le comte en s'adressant cette fois au
chevalier. Tu le vois, la Bretagne va se soulever.

--Eh bien, qu'elle se soulve! rpondit le chevalier avec indiffrence;
cela nous servira.

--Mais cela ne servira pas la France, citoyens! s'cria brusquement une
voix venant du fond de la grotte, o rgnait une obscurit complte.

Le comte et son compagnon se levrent vivement et avec une surprise
mle d'effroi. Ian Carfor ne bougea pas.

--Qui donc nous coute? demanda le comte avec hauteur.

--Quelqu'un qui en a le droit, rpondit la voix.

Et un nouvel interlocuteur, sortant des tnbres, vint se placer en
pleine lumire.

--Quelqu'un qui a le droit de t'entendre, citoyen Fougueray,
continua-t-il, et qui trouve trange la rponse de ton compagnon!

--Billaud-Varenne! murmura le comte en reculant d'un pas.

--Eh! pourquoi diable trouves-tu ma rponse trange? demanda le
chevalier, sans rien perdre de son aisance ordinaire.

--Parce qu'elle n'est pas d'un bon citoyen.

--Qu'en sais-tu?

--Tu souhaites la rbellion de ce pays.

--Je la souhaite pour qu'il nous soit plus facile de connatre les
tratres, et par consquent de les chtier.

--Bien rpondu! s'cria Ian Carfor. Celui-l est un bon!...

--C'est vrai, dit Billaud-Varenne. C'est le chevalier de Tessy, et je
n'ignore pas les services qu'il nous a dj rendus.

--Sans compter ceux qu'il peut rendre encore!

--Reprenez donc vos places, citoyens, et causons donc srieusement, car,
ainsi que vous l'a dit Ian Carfor, la situation est grave, et la guerre
civile imminente. Dj la Vende se remue; la Bretagne ne tardera pas 
suivre son exemple...

Alors les quatre personnages enferms dans l'troite demeure du berger
entamrent une de ces longues conversations politiques, telles que
pouvaient les avoir des amis de Marat et de Billaud-Varenne.

Le soleil tait dj haut sur l'horizon lorsque la sance fut leve.
Au moment o les quatre hommes allaient se sparer, Billaud-Varenne
s'adressa au berger.

--Ian Carfor, lui dit-il, tu nous as promis de nous tenir au courant des
messages qui seraient changs entre La Rouairie et Loc-Ronan?

--Oui, je l'ai promis et je le promets encore, rpondit le berger.

--Tu ne nous as pas expliqu par quels moyens tu parviendrais  te
renseigner toi-mme?

--C'est bien simple. L'agent entre les deux marquis est Marcof.

--Oui; mais Marcof n'est pas facile  exploiter...

--C'est possible, citoyen; mais il a pour ami un garon en qui il a une
confiance absolue, et qui se nomme Keinec. Or, Keinec me dira tout, j'en
rponds. Je le surveille  cet effet, et ce soir mme il sera  moi.

--Trs-bien! Seconde-nous, sois fidle, et la patrie se montrera
reconnaissante, reprit Billaud-Varenne.

Puis, s'adressant aux deux gentilshommes, il ajouta:

--Adieu, citoyens: je pars, je vous laisse; mais il est bien convenu que
vous sjournerez encore trois mois dans ce pays. J'ai dans l'ide que le
mois de septembre prochain nous sera favorable,  nous et  nos amis;
et si nous frappons un grand coup  Paris, il est urgent que dans les
provinces il y ait des ttes et des bras qui nous soutiennent.

En disant ces mots, qu'il accentua par un geste nergique, le futur
terroriste salua lestement les trois hommes et s'loigna. Il gravit, non
sans quelque difficult, un petit sentier, moins escarp cependant que
celui par lequel taient descendus le comte et le chevalier, et situ au
flanc oppos de la baie. Arriv sur la falaise, il se retourna, salua de
la main une dernire fois, et prit, selon toute apparence, la direction
de Quimper. A peine eut-il disparu, que le chevalier, pressant le bras
du comte pour l'entraner  l'cart, lui dit  voix basse:

--Est-ce que tu comptes lui obir, Digo, et rester ici encore trois
mois?

--Allons donc! quelle plaisanterie! Nous agirons pour notre compte et
non pour le leur et pour celui de leur patrie bien-aime, qu'ils ne
songent qu' ensanglanter.

--Donc, nous resterons ici?...

--Tant que nous le jugerons convenable  nos intrts.

--Et ensuite?

--Nous partirons.

--A merveille.

--Or , trs-cher, continua le comte de Fougueray, il me parat que
notre mission diplomatique est termine et que nous n'avons plus rien
 faire ici. Le soleil descend rapidement vers la mer; mon estomac est
creux comme le tonneau des Danades, songeons un peu, s'il vous plat,
 regagner l'endroit o nous avons laiss nos chevaux et  trouver pour
cette nuit bonne table et bon gte!...

--Un instant, j'ai quelques mots  dire  Ian Carfor.

--Encore de la politique?

--Non pas!

--Quoi donc?

--Il s'agit d'amour, cette fois.

--Qu'est-ce que cette folie, chevalier?

--Folie ou non, la petite Bretonne me tient fort au coeur!

--La Bretonne de ce matin?

--Oui!

--Une paysanne!... fi!

--Je ne fais jamais fi d'une charmante crature! Paysanne ou duchesse,
je les estime autant l'une que l'autre, et, pour les femmes seulement,
j'admets l'galit absolue.

--L'galit comme la comprend si bien ce bon M. de Robespierre?...

--Prcisment.

--Et tu crois que Carfor peut quelque chose pour toi?

--Je n'en sais rien.... Je vais le lui demander.

--Demande, cher, demande! Pendant ce temps, je vais admirer le paysage;
j'aime la belle nature, moi, voil mes seules amours!

Et le comte de Fougueray, aprs avoir mis cette rflexion
philosophique, commena une promenade sur la grve les mains enfonces
dans les poches de sa veste de satin, la tte lgrement incline sur
l'paule droite, dans une attitude toute gracieuse.

Le chevalier se rapprocha du berger.

--Carfor! dit-il.

--Monsieur le chevalier! rpondit l'agent rvolutionnaire avec plus de
respect qu'il n'en avait affect en prsence de Billaud-Varenne.

--Tu habites ce pays depuis longtemps?

--Depuis quinze ans.

--Tu connais tout le monde?

--A dix lieues  la ronde, sans exception.

--Trs-bien! J'ai besoin de toi. Aimerais-tu gagner cinquante louis d'un
seul coup?

Les yeux de Ian Carfor lancrent des clairs; mais teignant soudain ces
lueurs compromettantes, il rpondit:

--On n'est jamais fch de gagner honntement sa vie.

--Bien! Nous nous entendrons... Connais-tu un paysan qui s'appelle Yvon
et qui a pour fille une jolie enfant, aux yeux noirs et aux cheveux
blonds?

--Et qui est fiance au fermier Jahoua?... ajouta Carfor. Je connais le
pre et la fille!... ils habitent Fouesnan.

--C'est cela mme, je les ai rencontrs ce matin; la petite m'a plu, et
je serais assez dispos  l'emmener  Paris avec moi.

--Vous voulez lui faire quitter le pays?

--Oui.

--Eh bien! cela peut se faire...

--Tu crois?

--J'en rponds.

--Avant son mariage, s'entend?

--Avant son mariage.

--Corbleu! si nous russissons, il y aura deux cents louis pour toi!

--Je les accepterai, monsieur; mais si vous ne me donniez rien, je vous
aiderais tout de mme, foi de Breton!

--Bah! Quel intrt as-tu donc  tout cela, toi?

--Celui de la vengeance.

--Contre Yvonne?

--Ne m'interrogez pas! Je ne rpondrais rien! Tout ce que je puis
affirmer, c'est que la belle se marie le 1er juillet prochain,  dix
heures du matin. Eh bien! ce mme jour, vous entendez? ce mme jour, 
la tombe de la nuit, elle sera en route avec vous...

--Et les moyens sur lesquels tu comptes pour oprer ce miracle?

--Je les ai, et je me charge de tout.

--Quand devrai-je te revoir?

--Le 1er juillet, ici mme,  quatre heures de releve!

--Et voil dix louis d'-compte, mon brave!... fit le chevalier en
jetant sa bourse dans la main de Carfor. Au 1er juillet je serai exact,
je t'en prviens!

Et le chevalier pirouettant vivement sur le talon, chiffonna son jabot
d'une main assez lgante, et, tendant la pointe en homme qui croit 
une victoire prochaine, il se dirigea vers le comte.

--Eh bien? lui demanda celui-ci.

--Eh bien, cher, si Hermosa part avec nous, nous partirons quatre.

--Vraiment!

--D'honneur! ce Carfor est un homme prcieux! , mon excellent ami, je
me sens maintenant tout  fait dispos  fter un solide repas!... Si
vous le trouvez bon, en route!

--Volontiers, rpondit le comte.

Et les deux hommes, prenant cong de Carfor, regagnrent le sentier
prilleux qu'ils se mirent en devoir d'escalader.

--Je prfre cent fois cela!... murmura Carfor en les suivant d'un oeil
distrait. Cette vengeance vaut mieux que toutes celles qu'aurait pu me
procurer Keinec! Mais lui aussi me servira!




XI

LE SORCIER DE PENMARCKH.


C'tait pour la nuit mme de ce jour, lendemain de la Saint-Jean, que le
sorcier avait donn rendez-vous au triste amoureux de la belle Yvonne.
Keinec attendait avec impatience l'heure de se rendre  la baie des
Trpasss. Enfin la nuit vint; dix heures sonnrent  la petite glise
de Penmarckh. Keinec, alors, se dirigea vers la crique en portant sur
ses paules le bouc noir, et sous son bras les poules blanches que
Carfor avait demands.

Arriv sur la plage, il dtacha un canot, il y jeta son paquet, il
sauta lgrement  bord et poussa au large. En marin consomm, en homme
intrpide, Keinec allait braver les rochers et les mes errantes de
la baie des Trpasss; il se rendait par mer  la sinistre demeure du
sorcier. A onze heures et demie, il abordait devant la grotte. Carfor
tait accroupi sur le rivage, occup, en apparence,  contempler les
astres.

--Te voil, mon gars? dit-il avec tonnement.

--Ne m'attendais-tu pas? rpondit Keinec.

--Si fait; mais pas par mer...

--Pourquoi?

--Parce que je pensais que tu aurais peur des esprits...

--Je n'ai peur ni des morts ni des vivants, entends-tu!...

--Ah! tu es un brave matelot!...

--Il ne s'agit pas de cela. Tu sais ce qui m'amne? Voici le bouc
noir, voici les poules blanches, voil ma carabine, de la poudre et des
balles. Tu as tout ce que tu m'as demand!

--Je le vois.

--Eh bien! Parle vite!...

--Tu le veux, Keinec?

--Parle, te dis-je!

--coute-moi donc!

--Attends! interrompit Keinec. Avant de commencer, rappelle-toi quelle
est ma volont inflexible!... il faut, ou qu'Yvonne soit ma femme! ou
qu'elle meure! ou que je meure moi-mme!...

--Tu n'es pas venu ici pour ordonner!... s'cria Carfor avec violence,
mais bien pour obir! Orgueilleux insens, courbe la tte! J'ai
interrog les astres la nuit dernire, et voici ce qu'ils m'ont rpondu:

Jahoua pousera Yvonne, et pourtant Yvonne ne sera pas la femme de
Jahoua!...

--Que veux-tu dire? demanda Keinec.

--Je veux dire que le mariage  l'glise aura lieu quoi que tu tentes
pour l'empcher, car, jusqu' l'heure o le prtre aura bni les promis,
Jahoua sera invulnrable pour tes balles!...

--Invulnrable?

--Au moment o il sortira de l'glise, il cessera d'tre dfendu contre
toi!... coute encore, Keinec, et ne prends pas une rsolution avant de
m'avoir entendu jusqu'au bout!... Yvonne aime Jahoua. Ne tourmente pas
ainsi la batterie de ta carabine et coute toujours, car je te dis
la vrit!... Yvonne aime Jahoua. Yvonne ne pardonnera jamais  son
meurtrier si elle le connat; il faut donc que Jahoua meure, mais il
faut aussi que sa fiance ignore toujours quelle est la main qui l'aura
frapp! Jahoua doit paratre mourir par un accident. Le jour fix
pour le mariage est celui de la fte de la Soule! C'est le village de
Fouesnan qui, cette anne, disputera le prix au village de Penmarckh:
les vieillards l'ont dcid. Ce hasard semble fait pour toi!... tu sais
qu'il y a souvent mort d'homme  la fte de la Soule?

--Je le sais.

--Eh bien! ce jour-l Jahoua peut mourir.

--Aprs?

--Yvonne pleurera son fianc; mais Yvonne est coquette! les femmes le
sont toutes! Quand le temps aura calm sa douleur, elle pensera aux
beaux justins et aux jupes de couleurs vives. Elle coutera, comme elle
l'a fait dj... le plus riche de nos gars...

--Aprs?... aprs?

--Il te faut donc devenir riche pour ranimer son amour teint... car
elle t'a aim, Keinec... elle t'a aim, autrefois... Si tu es riche,
elle t'aimera encore...

--Oui.

--Et que feras-tu pour conqurir cette richesse?

--Tout ce qu'un homme peut faire.

--Tu ne reculeras devant rien?

--Devant rien, je le jure!

--Alors, Yvonne t'appartiendra, car tu seras riche, c'est moi qui te le
promets!

--Comment cela?

--Ne t'inquite pas; j'ai les moyens de te donner une fortune...

--Ne puis-je les connatre?

--Non!... maintenant du moins!... C'est seulement dans l'heure qui
suivra la mort de Jahoua que je pourrai te rvler mes secrets, qui
alors deviendront les tiens. Sache seulement qu'avant une anne rvolue,
nous aurons tous deux des trsors cent fois plus considrables que ceux
du marquis de Loc-Ronan.

--Tu me le jures, Carfor?

--Sur le salut de mon me! Nous serons riches dans un an!

--Un an! rpta Keinec, c'est bien long!

--Je ne puis rien pour toi avant cette poque.

--Et si d'ici  un an Yvonne allait en aimer un autre?

--Impossible!

--Pourquoi?

--Parce que, le jour mme de la mort de Jahoua, Yvonne quittera le
pays...

--Yvonne quittera le pays! s'cria Keinec, et o donc ira-t-elle?

--Je te le dirai quand il sera temps.

--Je veux le savoir  l'instant mme!

--Je ne puis te rpondre.

--Il le faut cependant.

--Non! je ne le peux ni ne le veux faire!

Un long silence interrompit la conversation commence. Carfor, plong
dans des rveries profondes, paraissait avoir oubli la prsence de
Keinec. Le marin, lui aussi, rflchissait  ce qu'il venait d'entendre.
Enfin il releva les yeux sur le berger, et lui posant sa main nerveuse
sur l'paule:

--Ian Carfor, lui dit-il, il court de singuliers bruits sur ton compte!
On prtend que tu trahis ceux qui te donnent leur confiance. On ajoute
que tu jettes des sorts, que tu voques le dmon, que tu te fais un
jeu des souffrances de tes semblables. coute-moi bien! Rflchis, Ian
Carfor, avant de vouloir faire de moi ta rise et ton jouet!... Tu me
connais assez pour savoir que j'ai la main rude, eh bien! par la sainte
croix, entends-tu? si tu me trompais, si tu me guidais mal, je te
tuerais comme un chien!

Le berger haussa froidement les paules.

--Si tu crains mes trahisons, rpondit-il d'un ton parfaitement calme,
agis  ta guise et n'coute pas mes conseils... Qui donc te force  les
suivre?... Si au contraire, tu veux te laisser guider par moi, il est
inutile de profrer des menaces que je ne crains pas. Je t'ai dit ce que
j'avais lu dans les astres. Maintenant dcide toi-mme. Tue Jahoua tout
de suite! tue Yvonne avec lui! que m'importe?...

--Et si je t'obis?

--Si tu m'obis, Keinec, je te le rpte, avant un an coul, celle que
tu aimes sera ta femme!

--Eh bien! je t'obirai; conseille ou plutt ordonne!...

--Soit!... Le jour de la Soule tu t'attacheras  Jahoua, tu lutteras
avec lui, et tu l'toufferas dans tes bras!... T'en sens-tu la force?...

Keinec sourit. Promenant autour de lui un regard investigateur, il
aperut une longue barre de fer que la mer avait rejete sur le rivage,
et qui provenait, comme les dbris au milieu desquels elle se trouvait,
de quelque rcent naufrage. Il se baissa sans mot dire, il ramassa la
barre de mtal et il retourna vers Carfor.

Alors il prit le morceau de fer par chaque extrmit, il plaa le milieu
sur son genou, et il roidit ses bras dont les muscles saillirent et dont
les veines se gonflrent comme des cordes entrecroises, puis il appuya
lentement. La barre ploya peu  peu, et finit par former un demi-cercle.
Keinec appuyait toujours. Bientt les deux extrmits se touchrent.
Alors il retourna la barre ploye en deux, et, l'cartant en sens
inverse, il entreprit de la redresser. Mais le fer craqua, et la
barre se rompit en deux morceaux au premier effort. Keinec en jeta les
tronons dans la mer.

--Crois-tu que je puisse touffer un homme entre mes bras? dit-il.

--Oui, certes!

--Seulement, peut-tre Jahoua ne prendra-t-il point part  la Soule; il
n'est pas de Fouesnan, lui...

--Il pouse une fille du village; il doit soutenir les gars du village
ce jour-l.

--C'est vrai.

--Eh bien! maintenant, va me chercher le bouc noir, et les poules
blanches.

--Que veux-tu faire?

--Te dire avec certitude si tu seras vainqueur et quel sera ton avenir!

Keinec coupa les liens qui retenaient les pieds du bouc noir qu'il
apporta devant Carfor. Ce dernier contempla pendant quelques instants
l'animal, puis il avisa sur la grve un rocher dont la surface polie
prsentait l'aspect d'une table de marbre. Il en fit une sorte d'autel
en le posant sur trois pierres disposes en triangle, et il y plaa le
bouc en prononant quelques paroles  voix basse.

La pauvre bte, tourdie encore par le roulis du canot, les quatre pieds
engourdis et meurtris, restait tendue sur le flanc sans donner signe
de vie. Carfor lui ouvrit les yeux avec le doigt, puis il prit dans
sa bouche une gorge d'eau de mer, et il insuffla cette eau dans les
oreilles de la victime. Le bouc essaya de relever la tte, et la balana
de droite  gauche pendant quelques secondes.

--Il consent! il consent! murmura Carfor.

Le berger courut  sa grotte, et en rapporta une norme brasse de
bruyres sches qu'il disposa symtriquement en cercle autour de l'autel
improvis. Il ajouta quelques branches de lauriers et d'oliviers qu'il
tira d'un petit sac. Cela fait, il ordonna  Keinec de s'asseoir sur la
grve  quelque distance du cercle magique, et il se mit en devoir de
commencer l'opration mystrieuse et cabalistique.

Il se dpouilla d'abord d'une partie de ses vtements, il se lava les
bras dans la mer, et il entonna d'une voix lugubre un chant trange dans
une langue inconnue, et bizarrement rhytme. A mesure qu'il chantait, le
sang lui montait au visage, ses gestes devenaient plus rapides, et ses
pieds martelaient le sol en excutant une sorte de danse assez semblable
 celle des sauvages. C'tait un spectacle vraiment fantastique que
celui qu'offrait cet homme au corps dcharn dansant et chantant autour
d'un animal destin au sacrifice. Les rayons tremblants de la lune
clairaient cette scne et lui donnaient un aspect lugubre.

Carfor n'tait plus le mme. Le conspirateur rpublicain, l'agent
rvolutionnaire, avaient compltement disparu. Ils cdaient la place
au fils des Celtes, au descendant des druides, au vieil enfant de
la superstitieuse Armorique. videmment Carfor avait foi en ce qu'il
accomplissait. Il se regardait comme le prtre d'une religion infernale.
A force de jouer le rle de sorcier, il s'tait tellement identifi
avec son personnage que, malgr sa volont peut-tre, il en tait venu
 croire  ses cabales magiques. Keinec tait brave, et pourtant il se
sentit frissonner en prsence de l'exaltation fanatique et hallucine du
berger sorcier.

Aprs quelques minutes de chants et de danse, Carfor alluma une branche
de bruyre, il versa quelques gouttes de l'eau-de-vie enferme dans sa
gourde sur le reste du bcher, et il approcha la flamme. Aussitt
une fume paisse s'leva, et enveloppa l'autel et la victime. Carfor
continua sa pantomime entremle de paroles prononces tantt d'une voix
brve et imprative, comme s'il donnait des ordres  quelque puissance
invisible; tantt murmures sur le ton de la prire.

Lorsque la flamme s'leva claire et brillante, illuminant la grve,
il entra dans le cercle de feu et s'approcha de l'autel. Saisissant un
couteau affil, il carta les pieds de la victime, et, avec une adresse
merveilleuse, il ventra le bouc d'un seul coup. L'animal ne poussa pas
une plainte. Carfor sourit de plaisir. Sa rude physionomie, claire par
les rayonnements du feu, offrait une expression sauvage et inspire.
Le bouc ventr, le berger plongea ses mains dans les entrailles
palpitantes, et les ramena  lui en les arrachant. Il les dposa sur
la pierre. Puis il spara la tte du tronc, et il jeta dans le brasier
ardent le reste du corps. Alors il se prosterna et demeura en prire
pendant deux ou trois minutes. Se relevant ensuite il se pencha
avidement vers les entrailles, et il commena l'examen avec une
attention minutieuse.

--Les poules blanches? demanda-t-il  Keinec.

Celui-ci s'empressa de les lui remettre. Carfor recommena pour les
poules ce qu'il avait fait pour le bouc. Lorsque les entrailles des
trois victimes furent rassembles en un monceau sanglant, le berger
parpilla le feu qui commenait  s'teindre faute d'aliments. Il alluma
une torche de rsine, et il la planta dans la fente d'un rocher voisin.

--Approche! dit-il  Keinec.

Le marin, dont l'imagination tait frappe par ce qu'il venait de voir,
hsita en se signant...

--Approche sans crainte! rpta Carfor.

Keinec obit.

--Voici le livre du destin! continua le sorcier en dsignant les
entrailles des victimes immoles. Regarde et coute, car ton sort y est
trac en lettres ineffaables!

Combien m'as-tu apport d'animaux, Keinec?

--Trois, rpondit le jeune homme.

--Trois seulement, n'est-ce pas? Eh bien! vois, cependant, il y a
l quatre foies! Quatre foies rouges, sains et sans taches. Regarde,
Keinec! Celui du bouc noir tait double! Signe infaillible de succs et
de prosprits! Maintenant regarde encore! examine les coeurs. Ils
sont tous les trois larges, et leurs palpitations sont gales. Heureux
prsages, Keinec! Heureux prsages! Vois comme ces entrailles glissent
facilement entre mes mains. Elles ne sont ni souilles de pustules,
ni dchires, ni dessches, ni tachetes. Heureux prsages, Keinec!
Heureux prsages! Regarde le fiel du bouc noir, il est volumineux et
facile  ddoubler. Indices certains de dbats violents, de combats
sanglants, mais dont l'issue te sera favorable! Va, mon gars. Les
esprits sont avec toi; ils te soutiennent! Yvonne t'appartiendra, et tu
tueras Jahoua!...

En prononant ces mots, Carfor se laissa glisser sur la grve comme s'il
se ft senti  bout de forces. Keinec tressaillit de joie.

--Elle sera  moi! murmura-t-il.

Carfor tait revenu  lui. Il se redressa, et il fit signe de la main 
Keinec de s'agenouiller. Celui-ci obit. Le berger prit une poigne de
feuilles de laurier, les alluma  la torche, les teignit ensuite dans
le sang des victimes, et les secoua sur la tte du jeune homme.

--Va! dit-il  voix haute. Va, Keinec!... Tu seras riche, tu seras
puissant, tu seras redout! Les biens de la terre t'appartiendront. Et,
je te le dis, Yvonne sera ta femme!... Va donc, et tue Jahoua!

--Je le tuerai! rpondit Keinec en se relevant.




XII

LE TAILLEUR DE FOUESNAN.


Trois jours aprs le dernier de ceux pendant lesquels se sont passs les
divers vnements qui ont fait le sujet des prcdents chapitres, les
cloches de l'glise du petit village de Fouesnan, lances  toutes
voles, appelaient les fidles  l'office du dimanche, et les fidles
s'empressaient de rpondre  ce pieux appel. Aussi depuis le matin,
comme cela se pratique chaque dimanche, les sentiers des montagnes,
les chemins creux bords d'ajoncs et de houx, les routes serpentant
au milieu des landes et des bruyres, taient-ils couverts de braves
paysans portant leurs costumes de ftes, leurs grands chapeaux
enrubanns, et s'appuyant sur leurs pen-bas. Au loin on distinguait
les jeunes filles et les femmes. Les unes pares de leurs plus beaux
corsages, de leurs jupes aux plus clatantes couleurs, marchant deux 
deux ou donnant le doigt  leurs promis, tandis que les parents, qui
suivaient  courte distance, admiraient navement la brave tournure du
gars, et la gracieuse dmarche de la fillette Les autres, escortes
par leur maris, par leurs frres, par leurs enfants, portant dans leurs
bras le dernier n, et dans la poche de leur tablier le gros missel
achet  Quimper et donn par l'poux le jour du mariage. Puis au
milieu de toute cette population jeune, alerte et remuante, s'avanaient
gravement les vieillards et les matrones. Tous se dirigeaient vers
l'glise paroissiale de Fouesnan. A dix heures la place du village
regorgeait de monde, et personne pourtant n'entrait dans l'glise
o l'on allait clbrer la grand'messe. On attendait le marquis de
Loc-Ronan, qui jamais n'avait manqu d'assister  l'office.

Enfin un mouvement se fit  l'extrmit de la foule, un passage se forma
de lui-mme, et le marquis, suivi de Jocelyn qui portait son livre, et
de deux domestiques  ses livres, fit son entre sur la place. Toutes
les ttes se dcouvrirent; le marquis, poli lui-mme comme on l'tait
autrefois, poli comme un vritable grand seigneur qui laisse l'insolence
aux laquais et aux parvenus, le marquis, disons-nous, porta la main 
son chapeau et salua les paysans; puis il traversa lentement la foule,
s'arrtant pour adresser  l'un quelques mots affectueux,  l'autre
quelque amicale gronderie. Aux femmes il parlait de leurs enfants
malades; aux jeunes filles il faisait compliment de leur bonne mine. Aux
vieillards il leur serrait la main. Et c'tait sur toutes ces braves et
franches physionomies bretonnes des sourires de joie, des rougeurs de
plaisir, des yeux s'humectant de douces larmes, toutes les expressions,
enfin, de l'amour, du respect, et de la reconnaissance. Aussi, on se
pressait, on se poussait, pour obtenir la faveur d'un regard du marquis,
 dfaut d'un mot de sa bouche. Les pres lui prsentaient leurs enfants
pour qu'il passt ses doigts blancs et aristocratiques sur leur tte
ronde et couverte de cheveux dors. Les vieillards s'inclinaient sur la
main qui serrait la leur. Les gars jeunes et vigoureux se redressaient
firement sous les doigts qui leur touchaient l'paule; et les
jeunes filles rougissaient en rpondant par une rvrence aux paroles
affectueuses de leur seigneur.

Arriv devant l'glise, le marquis appela du geste les lus, parmi les
vieillards, qui devaient ce jour l s'asseoir  ses cts. Au nombre de
ces derniers se trouvait le vieil Yvon, que le marquis honorait d'une
affection toute particulire. Il avait mme coutume de baiser sur le
front la jolie Yvonne, faveur qui la faisait bien fire, et rendait fort
jalouses ses jeunes amies moins bien traites par le gentilhomme.

Au moment o le marquis arrivait sur le seuil, le recteur, en tole et
en surplis blanc comme la neige de sa chevelure, s'avana suivi de son
modeste clerg, pour lui offrir l'eau bnite. Le marquis la reut avec
respect, et, saluant amicalement le vnrable prtre, il le suivit
jusqu' son banc seigneurial. Ce banc, plus lev que les autres, et
situ prs du matre-autel, tait remarquable par les sculptures qui le
dcoraient. C'tait un cadeau qu'un des anctres du marquis avait fait
 la paroisse, car, bien qu'il y et une chapelle au chteau, l'habitude
de la famille de Loc-Ronan tait, depuis des sicles, d'aller entendre
la messe du dimanche  l'glise du village.

Aprs la clbration de l'office divin, le marquis, reconduit par
le recteur, traversa l'glise et retourna au chteau. Les paysans se
runissant suivant leurs fantaisies, leurs habitudes ou leurs amitis,
allrent, en attendant vpres, les uns faire une promenade dans les
bruyres, les autres vider quelques pichets de cidre en devisant des
nouvelles du jour.

Ce dimanche-l, il y avait runion chez Yvon. La jolie Yvonne, plus
charmante encore sous sa riche parure, entrana ses amies pour leur
faire voir les cadeaux de noce de son fianc. Jahoua et les hommes se
runirent aux vieillards, et s'assirent  la porte en plein air, autour
d'une longue table de chne, sur laquelle circulaient les verres et les
pichets.

Dj la conversation s'engageait joyeuse et bruyante, lorsque l'arrive
d'un nouveau personnage vint porter la gaiet  son apoge. Ce dernier
venu tait un petit homme d'apparence grle et dlicate, aux jambes un
peu arc-boutes, aux pieds longs et plats, aux bras normes et maigres
et dont le dos tait afflig de cette prominence naturelle que les gens
trop sincres appellent une bosse, et que ceux mieux levs nomment une
dviation de la taille. Sa tte, large et grosse, paraissait hors de
proportion avec le reste du corps. Une bouche norme, un nez pat,
des joues vermillonnes, de petits yeux noirs, vifs et spirituels,
compltaient l'ensemble de sa figure. Ce pauvre disgraci de la nature
se nommait Kersan; mais il tait beaucoup plus connu sous le nom de
_Tailleur_, qui tait celui de la profession qu'il exerait.

Pour bien comprendre l'importance du personnage nouveau que nous mettons
en scne, il nous faut expliquer brivement au lecteur les diverses
attributions du tailleur dans la Basse-Bretagne. Un fait remarquable,
c'est que dans la vieille Armorique tous les tailleurs sont contrefaits:
les uns boiteux, les autres bossus, etc. Cela s'explique en ce que cet
tat n'est gure adopt que par les gens qu'une complexion dbile
ou dfectueuse empche de se livrer aux travaux de l'agriculture. Un
tailleur possesseur d'une bosse, de deux yeux louches, de cheveux roux,
est le _nec plus ultra_ du genre, le beau idal de l'espce. Au moral,
le tailleur est gnralement conteur, hableur, vantard et peureux. Il
se marie rarement, mais il fait le galentin auprs des filles, qui
se moquent de lui. Les hommes le mprisent  cause de ses occupations
casanires et fminines. S'ils parlent de lui, c'est en ajoutant:
Sauf votre respect! comme lorsqu'il s'agit de choses dgotantes. En
gnral, il est le favori des femmes que ses contes amusent, que son
babil rjouit, que sa gourmandise fait sourire. Il n'a pas de domicile.
Il va de ferme en ferme, sjournant dans l'une, passant dans l'autre le
temps pendant lequel on l'occupe  raccommoder les habits des gars et
les justins des filles. Il est pote, faiseur de chansons, chanteur et
musicien. Vivant d'une existence nomade, il sert de journal au pays dans
lequel il arrive. Il arrange les vnements, recueille les lgendes;
seulement il a grand soin que la plaisanterie domine toujours dans ses
rcits.

Mais sa fonction principale, celle dans laquelle il brille de tout son
clat, c'est celle d'agent matrimonial. Ds qu'un gars prouve le dsir
de prendre femme, il va faire part au tailleur de ses dispositions
conjugales, et il lui demande quelles sont les filles  marier. Le
tailleur les connat toutes et les lui dsigne.

Le jeune homme fait son choix, dtermin le plus souvent par les
conseils du tailleur, et il le charge de porter la parole  la
pennre. Aussitt le tailleur se met en campagne. Il se rend  la
ferme qu'habite la jeune fille dsigne, et il s'arrange de faon  lui
parler sans tmoins. La rencontre parat fortuite; il parle du temps,
de la rcolte, des _pardons_ prochains; puis, par une transition
ingnieuse, il en arrive  aborder la question... Il vante le
prtendant; il appelle l'attention sur la force dont il a fait preuve 
la lutte ou  la Soule; il parle de son talent pour conduire les boeufs;
il laisse chapper quelques mots touchant la dot. Enfin il cite son bon
air lorsqu'il s'habille le dimanche, et sa mmoire imperturbable, qui a
retenu les plus belles complaintes de la cte. La nouvelle ve coute le
serpent tentateur, tout en rougissant et en roulant entre ses doigts le
bord de son tablier.

Parlez  mon pre et  ma mre, dit-elle enfin.

C'est la manire d'exprimer que le parti lui convient. Les parents
avertis et consults, si le jeune homme est agr, au jour convenu, le
tailleur, portant  la main une baguette blanche et chauss d'un bas
rouge et d'un bas violet, le leur amne accompagn de son plus proche
parent. Cette dmarche s'appelle demande de la parole. L cessent
les fonctions du tailleur. Il ne les reprend plus que pour le jour
du mariage; mais elles changent de nature, et rentrent alors dans les
attributions du pote, ainsi que nous le verrons plus tard.

C'tait le tailleur de Fouesnan qui avait arrang le mariage de
Jahoua et d'Yvonne. Jahoua avait vu la jeune fille au pardon de la
Saint-Michel, et en tait devenu amoureux. Jahoua habitait  dix lieues
de Fouesnan. Ne connaissant ni Yvonne ni son pre, il avait, suivant la
coutume, t trouver le tailleur, et l'avait pri de parler en son
nom. Le tailleur trs-fier d'tre employ par un fermier comme Jahoua,
n'avait pas demand mieux que de se charger de l'affaire, et, sans
retard, il s'tait mis  l'oeuvre, et il avait russi.

Donc, l'arrive du tailleur devait tre,  bon droit, salue par les
acclamations des assistants.

--Ah! c'est vous, tailleur! s'cria Jahoua.

--Oui, mon gars, c'est moi!

--Approchez et prenez un gobelet, ajouta Yvon.

--Asseyez-vous et contez-nous les nouvelles, fit un troisime.

--Ah! les nouvelles, mes gars, elles ne sont pas gaies aujourd'hui,
rpondit le tailleur.

--Est-ce qu'il est arriv un malheur  quelqu'un? demanda Jahoua.

--Oui.

--A qui donc?

--A Rose Le Far, de Rosporden.

--Contez-nous cela, tailleur, contez-nous cela! s'cria l'assistance
avec un ensemble parfait.

--Dame! c'est bien simple. La pauvre Rose a eu l'imprudence de ne pas
couter les vieillards: elle refusait de croire aux vrits que l'on
raconte sur les mes des morts. Si bien que dernirement, comme elle
revenait de la ville un peu tard, elle a travers le cimetire  minuit.

Ici un frmissement parcourut l'assemble.

--Aprs, aprs! demandrent plusieurs voix.

--Eh bien, continua le tailleur que chacun coutait avec un
recueillement plein de terreur, lorsqu'elle fut arrive au milieu des
tombes, le sixime coup de minuit sonnait. Alors elle entendit autour
d'elle un bruit trange. Elle regarda. Elle vit toutes les tombes qui
s'ouvraient lentement. Puis les morts en sortirent, secourent leur
linceul et les tendirent proprement sur leur fosse; ensuite, marchant
deux par deux, ils se dirigrent  pas compts vers l'glise qui
s'illumina tout  coup, et ils entrrent... Rose ne pouvait plus bouger
de sa place. Elle entendit des voix lugubres entonner le _De Profundis_.
Alors elle voulut fuir, mais il tait trop tard, les morts revenaient
vers le cimetire. Elle saisit un linceul et s'en enveloppa pour se
cacher. Les morts dfilaient devant elle. Rose reconnut sa mre et son
pre. Ils la virent, eux aussi, et ils l'appelrent... Rose voulut
fuir encore. Les mains des squelettes avaient pris les siennes et
l'entranaient. Le lendemain, un prtre, qui traversait le cimetire,
trouva le corps de la malheureuse Rose tendu sans vie auprs de la
tombe de sa mre. Voil, mes gars, ce que j'avais  vous raconter...

Le tailleur avait cess de parler que le silence rgnait encore.

--Faut dire aussi, reprit-il, car il y a toujours des impies qui sont
prts  tout nier, faut dire que le mdecin de Quimper, qui passait par
Rosporden dans la journe, ayant entendu raconter l'histoire de Rose Le
Far, voulut  toute force la voir. On le conduisit auprs du corps. Il
la regarda bien, et puis, savez-vous ce qu'il a dit?

--Qu'est-ce qu'il a dit? demandrent les paysans.

--Il a dit que Rose tait morte d'une maladie qu'il a appele d'un drle
de nom. Attendez un peu... une apatre... une acotreplie... Ah! voil,
une _apotre_... _plcie_. Eh bien! moi je dis qu'elle n'est pas morte
autrement que par la main des trpasss.

--C'est sr! s'cria-t-on de toutes parts.

--Faudra prier le recteur de dire une messe pour son me, fit observer
Jahoua.

--Justement le voici! dit Yvon en dsignant le pasteur qui se dirigeait
vers lui.

Au moment o le recteur allait s'asseoir  ct de son vieil ami, un
galop furieux se fit entendre  l'extrmit du village, puis on vit, au
milieu d'un tourbillon de poussire, un cavalier dboucher  toute bride
sur la place de Fouesnan. Ce cavalier tait un piqueur du chteau de
Loc-Ronan. En arrivant devant la maison d'Yvon, il s'arrta. Son cheval
tait blanc d'cume.

--Mes gars! s'cria-t-il, o est M. le recteur?

--Me voici, mon ami, rpondit le prtre en se levant.

--Ah! monsieur le recteur, il faut que vous veniez au chteau au plus
vite...

--On a besoin de moi?

--M. le marquis vous demande.

--Savez-vous pourquoi?

--Pour le confesser, hlas!

--Le confesser! s'crirent les paysans.

--Est-il donc malade, lui que j'ai vu il y a deux heures si bien
portant? demanda le recteur avec pouvante.

--Ah! mon Dieu, oui! Cela lui a pris tout de suite en rentrant; il est
tomb de cheval, et le vieux Jocelyn dit qu'il se meurt!...

--Seigneur mon Dieu! ayez piti de lui! murmura le prtre en quittant le
cercle des paysans. Je cours au chteau, mon ami, je cours au chteau...
Voyons, mes enfants, qui veut me prter un bidet?

--Moi!... moi!... moi!... rptrent vingt voix diverses, tandis que
vingt paysans se prcipitrent de tous les cts.

L'vnement qu'annonait le piqueur tait si inattendu, si terrifiant,
que la foule accourue ne pouvait se remettre de la stupeur dont elle
tait frappe. Nous avons dit combien le marquis tait ador dans le
pays; cette vive affection explique cette grande douleur.

Enfin le bidet fut amen. Le recteur l'enfourcha aussi vivement que
possible, et suivant le piqueur, suivi lui-mme par une partie
des hommes du village, il se dirigea rapidement vers le chteau de
Loc-Ronan. Les femmes se prcipitrent vers l'glise, et, d'un commun
accord, entourrent l'autel de cierges allums devant lesquels elles
s'agenouillrent en priant.

Lorsque le digne recteur arriva en vue du chteau, une bannire noire
flottait sur la tour principale. La foule poussa un cri.

--Il est trop tard! murmura le prtre; le marquis est mort!... Dieu ait
son me!

Et, mettant pied  terre, il s'agenouilla dans la poussire au milieu
des paysans courbs comme lui, et tous prirent  haute voix pour le
repos de l'me du marquis de Loc-Ronan.




XIII

LE DERNIER DES LOC-RONAN.


Lorsque le marquis de Loc-Ronan avait quitt la place de Fouesnan, il
tait remont  cheval, et, toujours suivi de Jocelyn et de ses deux
autres domestiques, il avait repris ainsi le chemin du chteau. Prs
de trois lieues sparaient l'habitation seigneuriale du petit village.
Pendant la premire moiti de la route, le marquis avait chevauch sans
prononcer un mot. Il semblait plus triste qu' l'ordinaire, et sa grande
taille se votait sous le poids d'une fatigue physique ou d'une pense
incessante de l'esprit. Arriv  un quart de lieue du chteau, il arrta
son cheval et appela Jocelyn. Le serviteur accourut. Le marquis tait
d'une pleur extrme.

--Vous souffrez, monseigneur? demanda Jocelyn.

--Horriblement, mon ami, rpondit le gentilhomme. J'ai la gorge en feu;
je voudrais boire.

--La source est  deux pas, fit Jocelyn en s'loignant rapidement.

Il revint bientt, apportant  son matre un vase de terre rempli d'eau
frache. Le marquis n'tait plus ple, il tait devenu livide, et ses
joues se tachetaient de larges plaques rouges. Jocelyn le regardait avec
effroi. Le gentilhomme porta le vase  ses lvres et but avec avidit.

--Je me sens mieux, dit-il, remettons-nous en route. Le petit cortge
avana silencieux pendant quelques minutes. Puis le marquis chancela sur
sa selle et s'arrta de nouveau.

--Encore! s'cria Jocelyn de plus en plus inquiet et afflig.

--Un tourdissement, rpondit le marquis.

--Mon Dieu! Seigneur! ayez piti de nous! murmura le vieux serviteur 
voix basse.

--Jocelyn! appela de nouveau le marquis.

--Monseigneur?

--Dis-moi, tu tais  Brest avec moi l'an dernier lorsque j'allai
visiter le baron de Pont-Louis?

--Oui, monseigneur.

--Il se mourait  cette poque.

--Cela est vrai.

--Et mme il se mourait par suite d'une substance vnneuse qu'il avait
absorbe. Bref, il tait empoisonn.

--Du moins on le disait, monseigneur.

--Et l'on ne se trompait pas, Jocelyn.

Le serviteur ne rpondit pas. Le marquis reprit:

--Il m'a dtaill ses souffrances, et il me semble que ce sont les mmes
que je ressens aujourd'hui.

--Oh! mon bon matre, ne dites pas cela!

--Pourquoi? la mort n'a rien qui m'effraye!...

--Oh! mon Dieu! pourquoi donc avez-vous voulu faire ce que vous avez
fait? murmura Jocelyn  voix basse.

--Parce que j'ai cru que Dieu m'inspirait et que je le crois encore.
Seulement je ne pensais pas tant souffrir!

--Vous souffrez donc beaucoup, mon bon seigneur?

--Comme un damn, Jocelyn; comme un vritable damn! J'ai encore soif.

--Nous sommes prs du chteau.

--Oui, mais je ne respire plus; il me semble qu'un nuage pais descend
sur mes yeux, qu'un cercle de fer rougi treint mes tempes.

--N'auriez-vous pas la force d'arriver?

--Je vais essayer, Jocelyn, mais je ne le crois pas. Reste l,  mes
cts, ne me quitte plus.

--Non, monseigneur. Permettez-moi seulement de donner un ordre 
Dominique.

Et Jocelyn s'adressant  l'un des domestiques de suite, lui commanda
de courir au chteau, de faire atteler le carrosse et de venir en toute
hte au devant du marquis.

--Non! non! inutile! fit vivement celui-ci en arrtant du geste le
domestique qui rassemblait dj les rnes de son cheval. Galopons
plutt, galopons!...

Et enfonant les molettes de ses perons dans le ventre de sa monture
qui bondit en avant, le gentilhomme s'lana suivi de ses domestiques.
Jocelyn se tenait botte  botte avec lui, ne le quittant pas des yeux.
Il parcourut, en fournissant ainsi une course furieuse, la presque
totalit de la distance qu'il avait encore  franchir pour gagner son
habitation. Seulement, lui que l'on admirait d'ordinaire pour sa tenue
lgante et la manire gracieuse dont il conduisait son cheval; lui qui
passait  juste titre pour le meilleur cuyer de la province, il ne se
maintenait plus que par un miracle d'quilibre, et, en termes de mange,
il roulait sur sa selle. Pour gravir la petite monte qui conduisait
au chteau, il fut mme oblig, tant sa faiblesse tait grande et ses
douleurs aigus, il fut mme oblig, disons-nous, d'abandonner les rnes
et de saisir  deux mains la crinire de son cheval.

Un tremblement convulsif agitait tous ses membres. En arrivant dans la
cour, la force lui manqua compltement, il s'vanouit. Jocelyn n'eut que
le temps de se prcipiter pour le soutenir. Aid des autres domestiques,
il transporta le marquis, priv de sentiment, dans la chambre  coucher
et il le dposa sur le lit. Au bout de quelques minutes, le gentilhomme
ouvrit les yeux.

--Eh bien? murmura Jocelyn.

--Je me sens mourir, rpondit faiblement le marquis.

--Du courage, monseigneur.

Tout  coup le marquis se dressa sur son sant, et regardant son vieux
serviteur avec des yeux hagards:

--Si nous nous tions tromps! dit-il.

--Ne parlez pas ainsi, au nom du ciel! s'cria Jocelyn dont la terreur
bouleversa soudain les traits expressifs.

--Peut-tre serait-ce un bien!

--Oh! mon bon matre! ne dites pas cela!

Jocelyn s'arrachait les cheveux.

--N'importe, reprit le marquis, je me sens mourir, je le sens! Envoie
chercher un prtre...

--Monseigneur!

--Je le veux, Jocelyn.

Jocelyn transmit l'ordre, et un piqueur partit  cheval chercher le
recteur de Fouesnan.

--Vous sentez-vous mieux, monseigneur? demanda Jocelyn aprs le dpart
du valet.

--Non!

--Vous souffrez autant?

--Plus encore!

--Que faire, mon Dieu?

--Rien! donne-moi de l'air! J'touffe!

Jocelyn, la tte perdue, arracha les rideaux et ouvrit les fentres.

--Jocelyn! appela le malade.

Le serviteur revint vivement auprs du lit.

--Tu te souviens de mes ordres?

--Oui, monseigneur.

--Tu les excuteras?

--De point en point; je vous le jure sur le salut de mon me.

--Donne-moi ta main; je ne vois plus.

La respiration du marquis, devenue courte et prcipite, se changeait
rapidement en un rle d'agonisant. Ses traits se dcomposaient  vue
d'oeil. Ses doigts, crisps et dj froids, tordaient les draps et
brisaient leurs ongles sur les boiseries.

Le marquis ne voyait plus, n'entendait plus... Jocelyn, ivre de douleur,
courait follement par la chambre. Il pleurait, il priait, il maudissait.
Cependant un moment de calme parut apporter quelque soulagement au
malade.

--A boire! dit-il pour la troisime fois.

Jocelyn lui offrit une coupe pleine d'un breuvage rafrachissant.

--J'ai envoy  Quimper chercher un mdecin, fit-il en s'adressant  son
matre.

--Un mdecin, non! Dans aucun cas je ne veux le voir; Jocelyn, je le
dfends!

--Mais, monseigneur.

--Assez! Je l'ordonne! c'est un prtre que je veux! Oh! un prtre! un
prtre!

--Le recteur de Fouesnan va venir.

--Je ne puis plus attendre. Ah! les douleurs me reprennent! Ah! Seigneur
Dieu! que je souffre, que je...

Le marquis se renversa sur son lit. Une seconde crise, plus forte que la
premire, venait de s'emparer de lui. Jocelyn essaya de lui glisser un
peu du breuvage dans la gorge en desserrant les dents  l'aide d'une
lame de couteau. Il ne put y parvenir. L'air sifflait dans cette gorge
aride qui ne pouvait plus avaler. Le calme revint. Le marquis balbutia
quelques mots:

--Le portrait de mon pre! le portrait! demanda-t-il d'une faon
inintelligible.

Mais comme du geste il dsignait le cadre appendu  la muraille, en
face du lit, Jocelyn devina. Il dcrocha la toile et s'approcha. Puis il
souleva le tableau dans ses deux mains, et, le plaant en lumire, il le
prsenta  son matre.

Le marquis fit un effort suprme. Il parvint  se soulever  demi. Il
contempla le portrait pendant quelques secondes.

Tout  coup son oeil s'ouvrit dmesurment; il porta la main  sa
poitrine, il essaya d'articuler quelques paroles qui sortirent de ses
lvres en sons rauques et indistincts; puis, battant l'air de ses bras,
il retomba sur sa couche en poussant un faible soupir. Son corps demeura
immobile. Jocelyn laissa chapper le tableau. Il se prcipita vers le
malade. Il lui saisit les bras et les mains; mais ces mains et ces bras
avaient la rigidit de la mort.

Les extrmits taient glaces. Seule, la poitrine conservait un reste
de chaleur. Les yeux, toujours dmesurment ouverts, taient dilats
et sans regard. Jocelyn posa sa main sur le coeur. Le coeur ne battait
plus. Il approcha un miroir des lvres blmes du marquis; la glace
demeura brillante; aucun souffle ne la ternit.

Alors Jocelyn recula de quelques pas, leva les bras au ciel, poussa un
cri suprme et s'abattit comme une masse sur le tapis. Les domestiques
accoururent. Ils relevrent Jocelyn qui revint bientt  lui; puis ils
entourrent le lit de leur matre.

--Monsieur le marquis? murmuraient-ils  voix basse.

--Monseigneur est mort! rpondit Jocelyn. Dployez la bannire noire.
Telle est sa volont suprme.

A ces mots: Monseigneur est mort! un concert de larmes et de sanglots
retentit dans la chambre. Tous ces braves gens (nous parlons ici des
domestiques d'il y a soixante ans), tous ces braves gens aimaient leur
matre et le regrettaient sincrement. Mais celui dont le dsespoir
tait vritablement effrayant tait le vieux Jocelyn. Quoi qu'on pt
faire pour l'entraner, il s'obstina  vouloir garder le cadavre du
marquis, sans s'loigner de lui, ne ft-ce que pour une minute.

Ce fut au milieu de cette scne de dsolation que le recteur de
Fouesnan, suivi des paysans bretons, fit son entre dans le chteau. Le
vnrable prtre s'approcha du lit. Aprs avoir reconnu que tous secours
corporels et spirituels taient devenus dsormais inutiles, il rcita
les prires des morts.

Les mauvaises nouvelles, on le sait, se propagent avec une rapidit
foudroyante. Quelques heures  peine aprs que la bannire de deuil,
arbore sur le chteau, eut annonc la mort du dernier des Loc-Ronan,
toute la campagne environnante tait instruite de cette mort, et, le
soir mme, le bruit en arrivait  Quimper. Ceux qui ne connaissaient pas
assez le marquis pour l'aimer, l'estimaient profondment.

Partout ce furent des regrets, mais nulle part cependant, la dsolation
ne fut aussi vive qu' Fouesnan. Aprs la mort de son matre, le vieux
Jocelyn avait fait faire tous les prparatifs ncessaires pour la
clbration d'un service somptueux.

En deux heures, la physionomie du vieux serviteur avait subi une
transformation trange et mystrieuse. Ses yeux brillaient d'un
clat fivreux. Ses mains s'agitaient convulsivement. Tout son corps
paraissait en proie  des secousses galvaniques. A chaque instant il
pntrait dans la chambre mortuaire. Sous un prtexte quelconque, il en
loignait tout le monde,  l'exception du recteur, qui, agenouill au
pied du grand lit, priait  voix haute pour le repos de l'me du dfunt.
Jocelyn, alors, s'approchait du cadavre. Il le contemplait longuement en
attachant sur lui des regards humides de larmes. Par moments des lueurs
de dsespoir sombre, auxquelles succdaient d'autres lueurs d'esprance
folle, tincelaient dans ses yeux et faisaient jaillir des clairs
fauves de ses prunelles. Puis, s'agenouillant et joignant ses prires
 celles du prtre, il s'inclinait sur la main glace du marquis et
la baisait avec un sentiment de respect et d'amour. Quand Jocelyn se
relevait, il paraissait plus calme.

Pendant ce temps, des ouvriers appels en toute hte, auxquels les
paysans prtaient le secours de leurs bras, levaient une estrade dans
la chapelle du chteau. Aux quatre coins de cette estrade, on plaait
quatre brle-parfums d'argent massif. On tendait les murailles avec
des draps noirs. Les armes des Loc-Ronan, voiles d'un crpe funbre, y
taient appendues de distance en distance, et ajoutaient  la tristesse
de l'ensemble. Des profusions de cierges se dressaient dans d'normes
chandeliers d'glise.

A deux heures du soir, la chapelle ardente tait prte. Alors on plaa
le corps du marquis, vtu de ses plus riches habits et dcor des ordres
du roi, dans une bire tout ouverte. Les domestiques, en grand deuil, ne
voulurent cder  personne l'honneur de porter le corps de leur matre.
Le cortge se mit en devoir de descendre l'escalier de marbre du
chteau. Les clergs des villages voisins taient accourus accompagns
des populations entires. Les paysans chantaient des psaumes. Les femmes
plores les suivaient. Tous pleuraient, et pleuraient amrement celui
qui tait moins leur matre que leur bienfaiteur et leur ami.

Parmi les jeunes filles, on distinguait Yvonne, plus triste encore que
ses compagnes. Le vieil Yvon et les autres vieillards accompagnaient les
recteurs et les vicaires prcds du bon prtre de Fouesnan.

On dposa le cercueil sur l'estrade. Quatre prtres demeurrent dans la
chapelle pour veiller le corps. Puis la foule s'coula tristement. Tous
devaient revenir le lendemain, car le lendemain tait le jour fix pour
la crmonie funbre.




XIV

LES FUNRAILLES.


Bien avant que les premires lueurs de l'aube naissante vinssent teinter
l'horizon de nuances oranges, les cloches des glises environnantes
firent entendre leur glas sinistre. Presque partout les paysans taient
demeurs en prires pendant la plus grande partie de la nuit. Des
cierges brlaient sur tous les autels. Les femmes et les jeunes filles
prparaient les vtements noirs et bleus, qui sont les couleurs du deuil
en Bretagne. Mais, nulle part la douleur n'tait aussi profonde qu'
Fouesnan.

Les principaux habitants avaient pass la nuit dans la maison d'Yvon.
Tandis que les femmes priaient dans une salle voisine, les hommes
causaient  voix basse, se racontaient mutuellement les nombreux traits
de bienfaisance qui avaient honor la vie du dfunt.

--Je n'tais pas son fermier, disait Jahoua, je ne suis pas n sur ses
terres, et pourtant je l'aimais comme s'il et t mon seigneur.

--Et dire que voil une si noble famille teinte! fit le vieil Yvon en
passant la main sur ses yeux; c'est une vraie calamit pour le pays.

--Une vraie calamit, eh! oui... rpondit un paysan, car, enfin, qui
sait entre quelles mains vont passer les domaines? A qui aurons-nous
affaire? Peut-tre  quelque beau muguet de la France, qui nous enverra
son intendant pour nous appauvrir!

--Ah! seigneur Dieu! fit le tailleur qui, malgr sa loquacit ordinaire,
tait demeur bouche close depuis le commencement de la conversation;
Seigneur Dieu! je n'en puis revenir! dire qu'il n'y a pas vingt-quatre
heures qu'il tait l, sur la place, au milieu de nous!

--C'est pourtant la vrit! rpondirent plusieurs voix.

--Pour sr, il y a dans cette mort quelque chose de surnaturel?

--Qu'est-ce que vous voulez dire, tailleur?

--Je veux dire ce que je dis, et je m'entends. La dernire fois que je
suis mont au chteau, j'ai rencontr trois pies sur la route!

--Trois pies! fit observer Jahoua, a signifie malheur!

--Et puis aprs? demanda un paysan.

--Aprs, mon gars? Dame! l'anne passe, quand j'tais  Brest, vous
savez que le pauvre baron de Pont-Louis, Dieu veuille avoir son me!
est mort comme notre digne marquis, presque subitement, sans avoir eu le
temps de se confesser.

--Oui, oui; continuez, tailleur.

--Savez-vous ce qu'on disait?

--Non.

--Qu'est-ce qu'on disait?

Et les paysans, se pressant autour de l'orateur, attendaient avec
avidit les paroles qui allaient sortir de ses lvres.

--Eh bien! mes gars, on disait que le baron avait t empoisonn!

--Empoisonn! s'cria l'assemble avec terreur.

--Oui, empoisonn! et m'est avis que la mort de monseigneur le marquis
de Loc-Ronan ressemble beaucoup  celle de M. le baron.

Les paysans taient tellement loin de s'attendre  une semblable
conclusion, qu'ils restrent stupfaits, et qu'un profond silence fut la
rponse qu'obtint tout d'abord le tailleur. Cependant Jahoua, plus hardi
que les autres, reprit aprs quelques minutes:

--Comment, tailleur, vous croyez qu'on aurait commis un crime sur la
personne de M. le marquis?

--Je dis que a y ressemble.

--Et qui accusez-vous?

Le tailleur haussa les paules, puis il rpondit:

--Depuis plusieurs jours on a vu des trangers rder autour du chteau.

--Eh bien?

--Eh bien! ne savez-vous pas ce qu'on dit de ce qui se passe en France?
Aprs cela, continua-t-il avec un peu de ddain, dans ces campagnes
recules, on n'apprend jamais les nouvelles; mais moi qui vais souvent
dans les villes, je suis au courant des vnements...

--Qu'est-ce qu'il y a donc? demanda un vieillard.

--Il y a qu' Paris on s'est battu, on a pendu des nobles.

--Pendu des nobles! s'crirent les paysans avec une rprobation
vidente.

--Oui, mes gars. Ils font l-bas,  ce qu'ils disent, une rvolution.
Ils veulent contraindre le roi  signer des dits; et comme les
gentilshommes soutiennent le roi, ils tuent les gentilshommes. Qu'est-ce
qu'il y aurait d'tonnant  ce qu'on se soit attaqu  notre pauvre
marquis, car chacun sait qu'il aimait son roi.

--C'est vrai! c'est vrai! murmura la foule.

--On m'a racont qu'en Vende il y avait dj des soldats bleus qui
brlaient les fermes et massacraient les gars!

--Des soldats! s'cria Jahoua en se redressant. Eh bien! qu'ils osent
venir en Bretagne! Nous avons des fusils et nous les recevrons.

--Oui, oui, rpondit l'assemble; nous nous dfendrons contre les
gorgeurs!

--Mes gars! s'cria le vieil Yvon en se levant, si ce que dit le
tailleur est vrai, si on a assassin notre seigneur, nous le vengerons,
n'est-ce pas?

--Oui, nous tuerons les bleus!

Comme on le voit, l'allure de la conversation tournait rapidement 
la politique. Le tailleur, agent royaliste, avait su amener fort
adroitement,  propos de la mort du marquis, une effervescence que l'on
pouvait sans peine exploiter au profit des ides naissantes de guerre
civile qui s'agitaient  cette poque dans quelques esprits de la
Bretagne et de la Vende. Le marquis de la Rouairie, le premier qui
ait os lever un drapeau en faveur de la contre-rvolution, avait eu
l'habilet de se mettre en communication avec tout ce qui possdait une
influence grande ou minime sur les terres de Vende et de Bretagne. Pour
nous servir d'un terme vulgaire, il chauffait les esprits. Au reste,
n'oublions pas que nous sommes au milieu de l'anne 1791, et que le
moment tait proche o toutes les provinces de l'Ouest allaient arborer
l'tendard de la rvolte. Les meneurs parisiens n'ignoraient pas ces
dispositions de la population bretonne et de la population vendenne.
Quelques mois plus tard, le 5 octobre de la mme anne, MM. Gallois
et Gensonn, commissaires envoys le 19 juillet prcdent dans le
dpartement de la Vende, pour s'informer des causes de la fermentation
qui s'y manifestait, avaient fait leur rapport  l'Assemble
constituante.

L'exigence de la prestation du serment ecclsiastique, disaient-ils
dans ce rapport, a t pour le dpartement de la Vende la premire
cause de ces troubles. La division des prtres en asserments et
non asserments a tabli une vritable scission dans le peuple des
paroisses. Les familles y sont divises. On a vu et on voit chaque jour
des femmes se sparer de leur mari, des enfants abandonner leur pre.
Les municipalits sont dsorganises. Une grande partie des citoyens
ont renonc au service de la garde nationale. Il est  craindre que
les mesures vigoureuses, ncessaires dans les circonstances contre les
perturbateurs de repos public, ne paraissent plutt une perscution
qu'un chtiment inflig par la loi.

Le rapport entendu, l'Assemble dcrta qu'il serait envoy des troupes
en Vende. Donc la Vende s'agitait dj, ou du moins la partie du pays
o se passent les faits de ce rcit, tait encore  peu prs calme,
seulement on profitait des moindres circonstances pour animer les
esprits.

La mort du marquis de Loc-Ronan arrivait comme un puissant auxiliaire au
secours des agents royalistes.

La conversation des paysans bretons fut interrompue par la sonnerie
lugubre des cloches. Tous se mirent en prires, et, oubliant les orages
politiques pour la calamit prsente, ils se disposrent  gagner le
chteau. Seulement, avant de partir, Yvon, aprs avoir chang tout bas
quelques mots avec les vieillards, fit signe qu'il voulait parler. On
fit silence et on l'couta.

--Mes gars, dit-il, demain devait avoir lieu le mariage de ma fille et
la fte de la Soule. Dans un pareil moment, tout ce qui ressemblerait 
une rjouissance publique serait peu convenable. Nous venons de dcider,
vos pres et moi, que l'une et l'autre crmonies seraient remises 
huit jours.

Les paysans s'inclinrent en signe d'assentiment, et la population du
village se runissant sur la grande place, aux premiers rayons du soleil
levant, se dirigea vers le chteau.

A ce moment prcis deux cavaliers, lancs  fond de train sur la route
de Quimper, prenaient la mme direction. Ces deux cavaliers taient
le comte de Fougueray et le chevalier de Tessy. Ils avaient appris la
fatale nouvelle quelques heures auparavant, et, ne pouvant en croire
leurs oreilles, ils se htaient d'accourir. Tous deux taient ples, et
leurs traits contracts indiquaient les motions qui les agitaient.

--Si cela est vrai, nous sommes perdus; disait le comte.

--Pas encore! rpondait le chevalier.

--Oh! je n'ai gure d'espoir!

--J'en ai deux, moi.

--Lesquels?

--Celui, d'abord, que la nouvelle est fausse; celui, ensuite, que
le marquis ait eu recours  quelque subterfuge pour essayer de nous
tromper.

--Corbleu! si telle a t sa pense, il ignore  qui il a affaire? Le
mdecin est-il parti?

--Je l'ai rveill moi-mme, et je l'ai vu monter  cheval... Il doit
tre arriv depuis prs d'une heure.

--Bien.

--Il nous faudra voir le cadavre.

--Oh! nous le verrons!

--Et si l'on s'opposait  notre examen?

--Impossible! Nous ferions tant de bruit que l'on n'oserait... et s'il y
a fourberie...

--S'il y a tromperie, interrompit le chevalier, nous constaterons le
fait, en silence! Ce sera une arme de plus entre nos mains, et une arme
terrible!...

Les deux cavaliers arrivrent  la porte du chteau. La cour tait
pleine de paysans et de domestiques. On prit les deux arrivants pour
d'anciens amis du marquis, et chacun s'empressa de leur faire place.
Le comte et le chevalier mirent pied  terre. Aussitt un homme vtu de
noir s'avana vers eux.

--Ah! c'est vous, docteur! fit le chevalier. Avez-vous vu notre pauvre
marquis?

--Pas encore; je vous attendais.

--C'est bien! Suivez-nous.

Le comte marchant en tte, les trois hommes pntrrent dans la salle
basse. Jocelyn prvenu de leur arrive les attendait sur le seuil.

--Que voulez-vous? demanda-t-il brusquement.

--Le marquis de Loc-Ronan? rpondit le comte.

--Monseigneur est mort!

--Quand cela?

--Hier  midi et demi.

--Ne pouvons-nous du moins le contempler une dernire fois?

--Entrez dans la chapelle, messieurs.

Et Jocelyn, saluant  peine, dsigna du geste l'entre du lieu sacr et
se retira.

--Cette mine de vieux boule-dogue anglais ne me prsage rien de bon,
murmura le comte. Est-ce que ce damn marquis serait mort et bien mort!

--Entrons toujours! rpondit le chevalier.

Une fois dans la chapelle, et en prsence du recteur et des nombreux
assistants, les deux aventuriers, car dsormais nous devons leur donner
ce titre qui, le lecteur l'a devin sans doute, leur convient de tout
point, les deux aventuriers crurent ncessaire de jouer une comdie
larmoyante. Ce furent donc, de leur part, des gestes attendris et des
pleurs mal essuys attestant une douleur vive et profonde.

--Jamais, disaient-ils, chacun sur des variations diffrentes, mais au
fond sur le mme thme, jamais ils n'auraient pu songer, en quittant
quelques jours auparavant leur cher et bien-aim marquis, qu'ils le
serraient dans leurs bras pour la dernire fois!... Puis suivaient des
soupirs, des hlas! des sanglots difficilement contenus.

Il fallait que ces hommes fussent de bien complets misrables, il
fallait que leur coeur ft gangren tout entier et dnu de l'ombre
mme d'un sentiment de dcence pour qu'ils osassent jouer une si infme
comdie en prsence d'un cadavre et d'une foule dsole. Ils poussrent
l'audace jusqu' dire que leur tendre affection n'avait pu encore se
rsoudre  ajouter foi  toute l'tendue du malheur qui les frappait,
et qu'ils avaient amen un mdecin pour s'assurer que l'espoir d'une
lthargie ou de toute autre maladie donnant l'apparence de la mort tait
ananti pour eux. Bref, ils jourent leur rle avec une telle perfection
que, Jocelyn n'tant pas prsent, les prtres et les tmoins de cette
douleur bruyante ne purent s'empcher de compatir  cette dsolation
sans borne.

Le pieux recteur de Fouesnan voulut mme leur prodiguer les consolations
de la parole. On tenta de les arracher  ce spectacle qui semblait
dchirer leur coeur. Soins inutiles!... Instances vaines! Ils
persistrent dans leur dsir de rester prsents, et ils dclarrent
formellement ne vouloir se retirer qu'aprs que le clbre praticien
qu'ils avaient amen avec eux, aurait bien et dment constat que le
malheur tait irrparable et que la science devenait impuissante. Force
fut donc de leur laisser tromper leur douleur pour quelques instants,
en leur permettant de satisfaire un dsir si lgitime et si ardemment
exprim. Les prtres s'cartrent, et le mdecin, sur un signe du comte,
gravit les marches du catafalque.

Le docteur avait sans aucun doute reu des ordres antrieurs, car il
procda minutieusement  l'examen du corps. Aprs dix minutes d'une
attention scrupuleuse, il secoua la tte, laissa retomber dans la
bire la main inerte qu'il avait prise, et s'adressant au comte et au
chevalier:

--La science ne peut plus rien ici, messieurs, dit-il. Pour faire
revivre le marquis de Loc-Ronan, il faudrait plus que le pouvoir des
hommes, il faudrait un miracle de Dieu. Le marquis est bien mort!




XV

DES HRITIERS PRESSS.


Le comte et son compagnon courbrent la tte sous cet arrt sans appel
prononc  voix haute. Ils se retirrent ensuite  pas lents, au milieu
des tmoignages d'estime et de sympathie. Arrivs  la porte de la
chapelle, ils en franchirent silencieusement le seuil. Mais une fois
dans, la cour, ils traversrent une vote, descendirent au jardin, et,
ayant trouv un endroit solitaire:

--Eh bien! docteur? demanda brusquement le chevalier en s'adressant au
mdecin.

--Eh bien! messieurs, j'ai dit la vrit, rpondit froidement celui-ci.
Le marquis de Loc-Ronan est bien mort.

--Rien n'est simul?

--Tout est vrai.

--Vous en rpondez?

--J'en fais serment. Au reste, si vous doutez de mes paroles,
adressez-vous  quelqu'un de mes confrres.

--Inutile! rpondit le comte en frappant du pied avec colre; inutile!
Nous n'avons plus besoin de vous, docteur.

--Je puis repartir?

--Quand vous voudrez.

--Nous vous reverrons ce soir  Quimper, ajouta le chevalier, et nous
vous rcompenserons de vos peines et de vos bons soins.

Le mdecin s'inclina et sortit du petit parc. Les deux hommes, demeurs
seuls, se regardrent pendant quelques minutes avec anxit. Puis le
comte laissa s'chapper de ses lvres une srie de maldictions qui, si
elles eussent t entendues, auraient singulirement compromi sa douleur
affecte.

--Sang du Christ! murmura-t-il; corps du diable! nous sommes ruins,
Raphal!

--Chut! pas de noms propres ici! rpliqua vivement le chevalier.

Il y eut un instant de silence. Tout  coup le comte releva firement la
tte. Une pense soudaine illumina son front soucieux.

--Que faire? demanda le chevalier.

--Voir Jocelyn  l'instant mme.

--Pourquoi?

--J'ai un projet.

--Est-il bon, ce projet?

--Tu en jugeras, Raphal, viens avec moi.

Le comte rencontra Jocelyn dans la cour. Il alla droit  lui, et, le
prenant  part:

--Nous avons  vous parler, lui dit-il.

--A moi? rpondit le serviteur tonn.

--A vous-mme, sans retard et sans tmoins.

--Mais, dans un semblable moment... balbutia Jocelyn.

--C'est justement le moment qui nous dcide et qui nous fournira le
sujet de notre confrence.

--Soit, messieurs, je suis  vos ordres...

--Alors conduisez-nous quelque part o l'on ne puisse nous entendre.

--Montons  la bibliothque.

--Montons!

Les trois hommes gravirent rapidement le premier tage de l'escalier
du chteau. Jocelyn introduisit ses deux interlocuteurs dans la petite
pice que nous connaissons dj. Rien n'y tait chang. Les livres que
le marquis avait feuillets la veille au matin taient encore ouverts
sur la table. Jocelyn poussa un soupir. Le comte et le chevalier n'y
prtrent pas la moindre attention. Seulement ils s'assurrent que
personne ne pouvait les entendre. Cette prcaution prise, ils attirrent
 eux des siges.

--Pas l! s'cria Jocelyn en voyant le comte s'emparer du fauteuil
armori que nous avons dcrit prcdemment.

--Que dites-vous?

--Je dis que vous ne vous assirez pas dans ce fauteuil, fit rsolment
le serviteur en loignant ce meuble rvr.

--Ah! c'est le fauteuil de feu le marquis! rpondit le comte avec
insouciance et en prenant un autre sige. Soit, je ne vous contrarierai
pas pour si peu. Puis je vous jure que la chose m'est compltement
indiffrente.

--Jocelyn, dit  son tour le chevalier, mon frre a le dsir de vous
faire une communication importante.

--Je vous coute, rpondit Jocelyn en demeurant debout, non par respect,
mais par habitude. Seulement je vous ferai observer que j'ai peu de
temps  vous donner.

--Oh! soyez sans crainte, estimable Jocelyn, fit le comte en souriant;
je serai bref dans mon discours, et il ne tiendra qu' vous de terminer
promptement notre conversation...

--Veuillez donc commencer...

--a, d'abord, matre valet! il me semble que vous manquez trangement,
vis--vis de nous, au respect qu'un manant de votre sorte doit  deux
gentilshommes tels que le chevalier de Tessy et moi.

--Tout manant que je sois, rpondit Jocelyn avec hauteur, sachez bien
que j'ai quelque influence ici. Tous ces braves paysans qui remplissent
la cour et le parc adoraient mon pauvre matre; si je leur disais que
les tortures que vous lui avez avez infliges l'ont conduit au tombeau,
soyez convaincus que vous ne sortiriez pas vivants de ce chteau,
et que, tout bons gentilshommes que vous puissiez tre, vous seriez
infailliblement pendus aux grilles avant que cinq minutes se fussent
coules...

--Oses-tu bien parler ainsi, drle?

--tes-vous curieux d'en faire l'exprience?...

Jocelyn se dirigeait vers la porte.

--Nous ne sommes pas venus pour discuter avec vous, fit vivement le
chevalier. coutez-nous, mon cher Jocelyn, et vous agirez ensuite comme
bon vous semblera.

--Eh bien! je vous l'ai dj dit; parlez promptement, messieurs, je vous
coute...

--Jocelyn, reprit le comte, vous aviez toute la confiance de votre
matre?

--J'avais effectivement cet honneur.

--Vous n'avez jamais quitt le marquis depuis trente ans...

--Cela est vrai.

--Donc, vous nous connaissez tous deux, mon frre et moi, et vous
n'ignorez pas de quelle nature taient nos relations avec le marquis?

Jocelyn ne rpondit pas. Le comte de Fougueray continua:

--Je prends votre silence pour une rponse affirmative. Donc, vous savez
que votre matre tait en notre puissance, et que son honneur tait
entre nos mains. Or, vous devez savoir aussi que l'honneur d'un
gentilhomme surtout lorsque ce gentilhomme est un Loc-Ronan, vous devez
savoir, dis-je, que cet honneur ne meurt point au moment o la vie
s'teint.

--Je ne vous comprends pas.

--En d'autres termes, je veux dire que, vivant ou mort, le marquis de
Loc-Ronan peut tre dshonor par nous.

--Quoi! vous voudriez?...

--Attendez donc! La mort du marquis est un obstacle  l'excution de
certaines conventions arrtes entre nous, conventions d'o dpend
notre fortune  venir, et dont l'inexcution nous porte un prjudice
dplorable. Or, vous comprenez sans peine que nous prouvions en ce
moment quelques vellits de vengeance contre ce marquis qui vient nous
frustrer!... Il est mort, cela est vrai, et nous ne pouvons nous en
prendre  son corps; mais sa mmoire et son nom nous restent, et nous
sommes dcids  les livrer  l'infamie!

--Mais c'est horrible! s'cria Jocelyn.

--Que pensez-vous de cette rsolution, estimable serviteur? parlez sans
crainte...

--Je pense que vous tes des misrables!

--Paroles perdues que tout cela!

--Et vous croyez que je vous laisserai agir?

--Parbleu!

--Eh bien! vous vous trompez!

--Vraiment?

--Je vais...

--Ameuter ces drles contre nous? interrompit le comte en dsignant
les paysans assembls dans la cour. Erreur, mon cher, grave erreur!
Ce serait le moyen le plus certain de voir dshonorer  l'instant la
mmoire de votre matre, Nous ne sommes pas si nigauds que de nous tre
mis de cette faon  la merci des gens! Nous jeter ainsi dans la gueule
du loup, pour qu'il nous croque!... Allons donc! Le chevalier et moi
sommes des gens fort adroits, mon cher Jocelyn. Vous avez vu, lorsqu'il
y a quelques jours le marquis voulut faire de nous un massacre gnral,
qu'il a suffi d'un seul mot pour le dsarmer et l'amener  composition?
Sachez bien, mon brave ami, que les papiers qui renferment les secrets
de la vie de votre matre sont dposs  Quimper, entre les mains d'une
personne qui nous est toute dvoue... Si, par un hasard quelconque,
nous ne reparaissions pas ce soir, ces papiers seraient remis 
l'instant entre les mains de la justice. Or, vous n'ignorez pas, vous
qui tes au courant des vnements politiques, que la justice aime
assez en ce moment  courir sus aux bons gentilshommes, pour flatter les
instincts populaires en vue de ce qui doit arriver? Donc, quoi que vous
fassiez, si nous ne nous entendons pas, le marquis de Loc-Ronan, mort ou
vivant, sera jug!

--Vous n'oseriez voquer cette affaire! rpondit Jocelyn.

--Pourquoi pas?

--Parce que je raconterais la vrit, moi!

--Vraiment!

--Je dirais ce que vous avez fait.

--Et quoi donc! qu'avons-nous fait?

--Je dirais que vous avez spcul sur ce secret pour arracher des sommes
normes  mon matre. Enfin, je raconterais votre dernire visite.

--Bah! on ne vous croirait pas!

--On ne me croirait pas! s'cria Jocelyn avec imptuosit.

--Eh non! Quelle preuve avez-vous? Nous dmentirons vos paroles.

--Mon Dieu! Mais enfin que voulez-vous de moi?

--Vous prvenir que nous allons agir.

--Oh! non! vous ne le ferez pas!...

--Si fait, parbleu!

--Messieurs! messieurs! je vous en conjure! Rappelez-vous que mon
pauvre matre vous a toujours combls de bienfaits. Ne dshonorez pas sa
mmoire ne rvlez pas cet affreux mystre, oh! je vous en supplie!...
Voyez! je me trane  vos genoux. Dites, dites que vous ne remuerez
pas les cendres qui reposent au fond d'un cercueil? Mon Dieu! mais quel
intrt vous pousserait? La vengeance est strile!

Tout en parlant ainsi, Jocelyn, les yeux pleins de larmes, les mains
suppliantes, s'adressait tour  tour au chevalier et au comte. En voyant
le dsespoir du fidle serviteur, le comte lana  son compagnon un
regard de triomphe. Puis, revenant  Jocelyn, il sembla prt  se
laisser flchir.

--Peut-tre dpend-il de vous que nous n'agissions pas ainsi que nous
l'avons rsolu, dit-il.

--Eh! que dois-je faire pour cela?

--Rpondre franchement.

--A quoi?

--A ce que nous allons vous demander.

--Parlez donc, messieurs, et si je puis vous rpondre selon vos dsirs,
je le ferai.

--Le marquis a-t-il fait un testament?

--Je n'en sais rien; mais je ne le crois pas.

--Alors, n'ayant eu aucun enfant de ses deux mariages, ses biens
reviendront  des collatraux?

--C'est possible.

Le comte et le chevalier poussrent un profond soupir.

--Jocelyn, dit brusquement le comte, venons au fait. Nous ne pouvons
malheureusement rien prtendre sur l'hritage; mais, avant que la
justice soit venue ici mettre les scells, nous sommes les matres de la
maison... Or, la justice va venir avant une heure; d'ici l, agissons.

--Que voulez-vous donc? demanda Jocelyn.

--Nous voulons que tu nous livres immdiatement tout ce qu'il y a au
chteau, d'or, d'argent et de pierreries...

--Mais...

--Oh! n'hsite pas! l'honneur de ton matre te met  notre discrtion;
souviens-toi!...

--Messieurs, je ne puis...

--Dpche-toi!... te dis-je.

--On m'accusera de vol! Encore une fois...

--Encore une fois, dpche-toi! ou, je te le jure par tous les dmons
de l'enfer! si tu nous laisses sortir d'ici les mains vides, avant qu'il
soit nuit, nous aurons publi dans tout le pays la bigamie du marquis de
Loc-Ronan.

Jocelyn demeura pendant quelques secondes indcis. Un violent combat se
lisait sur sa figure et contractait sa physionomie expressive. Enfin, il
sembla avoir pris un parti.

--Venez! dit-il, je vais faire ce que vous me demandez, mais que le
crime en retombe sur vous!

--C'est bon! nous achterons des indulgences  Rome! rpondit le
marquis; nous sommes au mieux avec trois cardinaux!...

Jocelyn conduisit les deux hommes dans une pice voisine qui contenait
les annales du chteau et de la famille des Loc-Ronan. Il prit une clef
qu'il tira de la poche de son habit, et il ouvrit une norme armoire en
chne toute double de fer. Cette armoire tait,  l'intrieur,
compose de divers compartiments. Le comte exigea qu'ils fussent ouverts
successivement. A l'exception d'un seul, ils renfermaient des papiers.
Mais ce que contenait le dernier valait la peine d'une recherche
minutieuse. Il y avait l, enfermes dans une petite caisse en fer
cisel, des valeurs pour plus de cent cinquante mille livres; les unes
en des traites sur l'intendance de Brest, d'autres sur celle de Rennes;
puis des diamants de famille non monts, de l'or pour une somme de prs
de trente mille livres, etc., etc.

Le comte et le chevalier, blouis par la vue de tant de richesses et
n'esprant pas trouver un pareil trsor, ne purent retenir un mouvement
de joie. Sans plus tarder ils s'emparrent des traites, toutes au
porteur, et des diamants qu'ils firent disparatre dans leurs poches
profondes. A les voir ainsi pres  la cure, on devinait les bandits
sous les gentilshommes. Jocelyn les connaissait bien, probablement, car
il ne s'tonna pas.

Restait l'or dont le volume offrait un obstacle pour l'emporter
facilement. Le comte fit preuve alors de toute l'ingniosit de son
esprit fertile en expdients. Aprs en avoir fait prendre au chevalier
et aprs en avoir pris lui-mme tout ce qu'ils pouvaient porter, il
versa le reste des louis dans une sacoche qu'il se fit donner par
Jocelyn. Puis, dgrafant son manteau, il l'enroula autour du sac et
il passa le tout sur son bras en arrangeant les plis de manire 
dissimuler le fardeau.

--L! dit-il quand cela fut fait; maintenant, mon brave Jocelyn, tu
vas nous reconduire avec force politesse, et pour te rcompenser de ton
zle, nous te jurons que tu n'entendras plus jamais parler de nous!

Jocelyn leva les yeux au ciel en signe de remerciement et s'empressa de
prcder les deux larrons.




XVI

LA ROUTE DES FALAISES.


Au moment o le comte et le chevalier se mettaient en selle, le
lieutenant civil de Quimper, accompagn de divers magistrats et suivi
d'une escorte, arrivait au chteau pour dresser un inventaire dtaill
et apposer officiellement les scells. Le comte poussa du coude son
compagnon. Ils changrent un sourire.

--Qu'en dis-tu? murmura le comte en mettant son cheval au pas.

--Je dis qu'il tait temps! rpondit le chevalier.

Les deux cavaliers franchirent le seuil du chteau en affectant beaucoup
d'indiffrence et de calme, et en laissant chapper quelques mots
qui pouvaient donner  penser qu'ils se rendaient au-devant d'autres
gentilshommes arrivant par la route de Quimper. Mais une fois sur la
pente douce qui aboutissait au point o se croisaient le chemin de la
ville et celui des falaises, ils s'empressrent de suivre ce dernier.

--Un temps de galop, Raphal! dit le comte en peronnant son cheval. On
ne sait pas ce qui peut arriver...

Dix minutes aprs, jugeant qu'ils taient hors de vue et rien
n'indiquant qu'ils eussent un danger  redouter, ils mirent leurs
chevaux  une allure plus douce.

--Corbleu, Digo! s'cria Raphal, la matine n'est pas perdue!

--Certes! rpondit le comte, la journe a t moins mauvaise que nous le
pensions. Ah! ce matin, je n'esprais plus!

--Le morceau est joli,  dfaut du gteau tout entier.

--C'est l ton avis, n'est-ce pas!

--Et le tien aussi, je suppose!

--Oui, ma foi! mais en y rflchissant, je ne puis m'empcher de me
dsoler un peu! Cette mort est venue faire avorter un plan si beau! Nous
avons de l'or, Raphal, mais nous ne sommes pas riches et Henrique n'a
pas de nom!

--Bah! tu lui donneras le tien! Maintenant que le marquis est mort, rien
ne t'empche d'pouser Hermosa.

--Hermosa n'est plus jeune.

--Oui, voil la pierre d'achoppement. Mais aprs tout elle est belle
encore, et quand elle aura cess de l'tre tu t'en consoleras avec
d'autres.

--L n'est point la question. Je pense plus  l'argent qu' l'amour. Or,
environ soixante-quinze mille livres pour chacun ce n'est gure!...

--Eh! ne quittons pas le pays. Lanons-nous dans la politique. Si
Billaud-Varenne tient parole, avant peu la noblesse va se voir assez
malmene. Alors nous quitterons nos titres, nous reprendrons nos
vritables noms, et nous trouverons bien au milieu de la rvolution qui
clatera, le moyen de faire fructifier nos capitaux.

--Et si la noblesse triomphe?

--Eh bien! nous garderons nos titres, et, comme nous connaissons une
partie des secrets des rvolutionnaires, nous les combattrons plus
facilement.

--Tu as rponse  tout.

--Tu t'embarrasses d'un rien.

--Corbleu! Raphal! je suis fier de toi. Tu es mon lve, et bientt tu
seras plus fort que ton matre!...

Raphal sourit ddaigneusement. Le comte le vit sourire, et ses yeux se
fermant  demi laissrent glisser entre les paupires un regard moqueur
qui enveloppa son compagnon.

--Matre corbeau!... pensa-t-il.

Il n'acheva pas la citation. En ce moment les deux hommes, qui avaient
quitt la route des falaises pour une chausse plus commode situe 
peu de distance et trace paralllement  la mer, les deux hommes,
disons-nous, chevauchaient dans un troit sentier bord de gents
et d'ajoncs. Ces derniers, s'levant  cinq et six pieds de hauteur,
formaient un rideau qui leur drobait la vue du pays. Les chevaux,
auxquels ils avaient rendu la main, allongeaient leur cou et avanaient
d'un pas gal et mesur.

Depuis quelques instants le comte semblait prter une oreille attentive
 ces mille bruits indescriptibles de la campagne, auxquels se mlait
le murmure sourd de la houle. Le chevalier paraissait plong dans des
rveries qui absorbaient toute son intelligence. Enfin il redressa la
tte, et s'adressant  son ami:

--Digo! dit-il.

--Chut! rpondit le comte en se penchant vers lui.

--Qu'est-ce donc?

--On nous suit!

--On nous suit? rpta le chevalier en se retournant vivement.

--Pas sur la route: mais l dans les gents, il y a quelqu'un qui nous
pie... Tiens la bride de mon cheval...

Le chevalier s'empressa d'obir. Le comte sauta lestement  terre et
s'lana sur le ct droit du sentier. Il carta les gents, il les
fouilla de la main et du regard.

--Personne! s'cria-t-il ensuite.

--Tu te seras tromp!

--C'est bien trange!

--Tu auras pris le bruit du vent pour les pas d'un homme.

--C'est possible, aprs tout.

--Ne remontes-tu pas  cheval?

--Tout  l'heure.

Le comte recommena son investigation, mais sans plus de rsultat que la
premire fois.

--Corbleu! fit-il en revenant  sa monture, corbleu! ces gents sont
insupportables! On peut vous espionner, vous suivre pas  pas sans que
l'on puisse prendre l'espion sur le fait!

--Tu es fou, Digo, lors mme qu'un homme et march dans le mme sens
que nous, pourquoi penser qu'il nous pit?

--Allons, je me serai tromp.

--Sans doute, fit le chevalier en se remettant en marche. coute-moi,
mon cher, j'ai  te communiquer une ide lumineuse qui vient de me
surgir tout  coup...

--Quelle est cette ide?...

--Voici la chose.

--Attends, interrompit le comte, regagnons d'abord le sentier des
falaises. Du haut des rochers au moins on domine la campagne, et
personne ne peut vous entendre.

--Soit! regagnons les falaises...

Les deux cavaliers traversrent le fourr et se dirigrent vers les
hauteurs. Le vent agitait en ce moment l'extrmit des gents, de telle
sorte que ni le chevalier, ni le comte ne purent remarquer l'ondulation
cause par le passage d'un homme qui courait en se baissant pour les
devancer. Cet homme, dont la position ne permettait pas de distinguer la
taille ni de voir le visage, arriva sur les rochers, les franchit d'un
seul bond, tandis que les cavaliers taient encore engags dans les
ajoncs, et, avec l'agilit d'un singe, il se laissa glisser sur une
sorte d'troite corniche suspendue au-dessus de l'abme.

Cette arte du roc longeait les falaises jusqu' la baie des Trpasss.
Elle tait large de dix-huit pouces  peine, situe  quatre pieds
environ en contre-bas de la route, et elle dominait la mer. On ne
pouvait en deviner l'existence qu'en s'approchant tout  fait du pic des
falaises.

L'homme mystrieux pouvait donc continuer  suivre la mme route que
les cavaliers, et  couter toutes leurs paroles sans crainte d'tre
dcouvert par eux. D'autant mieux que la surface glissante des rochers
ne permettait aux chevaux que de marcher au petit pas. Seulement il
fallait que cet homme et une habitude extrme de suivre un pareil
chemin; car, il se trouvait sur une corniche large de dix-huit pouces,
et la mort tait au bas!

Les deux cavaliers, une fois sur les falaises, continurent leur route
et reprirent la conversation un moment interrompue.

--Tu disais donc? demanda le comte en regardant autour de lui, et en
poussant un soupir de satisfaction, tu disais donc, mon cher Raphal?...

--Que si tu veux m'en croire, Digo, nous allons chercher dans le pays
une retraite impntrable, ignore de tous les partis et o nous serons
en sret.

--Pourquoi faire?

--Tu ne comprends pas?

--Non; dveloppe ta pense, Raphal. Dveloppe ta pense!

--Ma pense est que cette retraite une fois trouve, et nous
parviendrons  la dcouvrir avec l'aide de Carfor, nous nous y
enfermerons pour y attendre les vnements.

--Bon!

--Nous y conduirons Hermosa que tu aimes toujours, quoi que tu en dises;
car elle est encore fort belle et n'a pas quarante ans, ce qui lui donne
le droit d'en avoir vingt-neuf.

--Aprs?

--Tu y cacheras Henrique. De mon ct j'y mnerai ma petite Bretonne, et
nous passerons joyeusement l les trois mois d'attente dont nous a parl
Billaud-Varenne. Bien entendu que l'un de nous ira de temps  autre aux
nouvelles, et que, si les vnements l'exigent, nous agirons plus tt...

--Eh bien! cela me sourit assez.

--N'est-ce pas?

--Tout  fait, mme.

--Tu m'en vois enchant.

--Seulement, avoue une chose.

--Laquelle?

--C'est que ta passion subite pour la jolie Yvonne de Fouesnan, la
fiance de ce rustre, te tient plus au coeur que tu ne voulais en
convenir ces jours passs?

En entendant prononcer le nom d'Yvonne, l'homme qui suivait les falaises
en rampant sur la corniche fit un tel mouvement de surprise qu'il
faillit perdre pied, et qu'il n'eut que le temps de s'accrocher  une
crevasse place heureusement  porte de sa main.

--Mais, rpondit le chevalier, je ne te cache pas que la belle enfant me
plat assez.

--Dis donc beaucoup.

--Beaucoup, soit!

--Et tu comptes sur la promesse de Carfor pour l'enlever?

--Sans doute.

--C'est demain, je crois, que la chose doit avoir lieu?

--Demain, aprs la clbration du mariage.

--Ah! par ma foi! je ris de bon coeur en songeant  la figure que fera
le mari!

--Oui, ce sera, j'imagine, assez rjouissant  voir. Les deux hommes se
laissrent aller  un joyeux accent d'hilarit.

--Quant  la retraite dont tu parles, reprit le comte en redevenant
srieux, il nous faudra nous en occuper ces jours-ci.

--Nous en parlerons  Carfor.

--Pourquoi nous fier  lui?

--Il connat le pays.

--Crois-moi, Raphal, en ces sortes de choses mieux vaut agir soi-mme
et sans l'aide de personne.

--Eh bien! nous agirons...

--C'est cela; mais avant tout, il faut songer  mettre notre trsor 
l'abri des mains profanes.

--Bien entendu, Digo; allons d'abord  Quimper. Ds demain, nous
entrerons en campagne.

--C'est arrt!

Les deux cavaliers, suivant la route escarpe des falaises, dominaient
la hauts mer, nous le savons. Le ciel tait pur, la brume, presque
constante sur cette partie des ctes, s'tait vanouie sous les rayons
ardents du soleil; l'atmosphre limpide permettait  la vue de s'tendre
jusqu'aux plus extrmes limites de l'horizon. Le comte, qui laissait
errer ses regards sur l'Ocan, arrta si brusquement son cheval que
l'animal, surpris par le mors, pointa en se jetant de ct.

--Raphal! dit le comte. Regarde! L, sur notre gauche.

--Eh bien?

--Tu ne vois pas ce navire qui court si rapidement vers Penmarckh?

--Si fait, je le vois. Mais que nous importe ce navire?

--Dieu me damne! si ce n'est pas le lougre de Marcof.

--Le lougre de Marcof! rpta Raphal.

--C'est _le Jean-Louis_, sang du Christ! Je le reconnais  sa mture
leve et  ses allures de brick de guerre.

--Impossible! Le paysan que nous avons rencontr il y a trois jours
 peine, nous a dit que Marcof tait all  Paimboeuf et qu'il ne
reviendrait que dans douze jours au plus tt.

--Je le sais; mais nanmoins, c'est _le Jean-Louis_, j'en rponds!...

--Marcof n'est peut-tre pas  bord.

--Allons donc! _Le Jean-Louis_ ne prend jamais la mer sans son damn
patron.

--Alors si c'est Marcof, Digo, raison de plus pour chercher promptement
un asile sr!...

--C'est mon avis, Raphal; car si ce diable incarn connat la vrit,
et Jocelyn la lui apprendra sans doute, il va se mettre  nos trousses.
Or, je l'ai vu  l'oeuvre, et je sais de quoi il est capable. Je suis
brave, Raphal, je ne crains personne, et tu as assist, prs de moi,
 plus d'une rencontre prilleuse, n'est-ce pas? Eh bien!... tout brave
que je sois et que tu sois toi-mme, nous ne pouvons rivaliser d'audace
et d'intrpidit avec cet homme. Il semble que la lutte, le carnage
et la mort soient ses lments. Marcof, sans armes, attaquerait sans
hsiter deux hommes arms, et je crois, sur mon me, qu'il sortirait
vainqueur de la lutte! Htons-nous donc de regagner Quimper, Raphal,
et mettons sans plus tarder ton sage projet  excution. Un jour
nous trouverons l'occasion de nous dfaire de cet homme, j'en ai le
pressentiment! Mais, en ce moment, ne compromettons point l'avenir par
une imprudence.

Le comte et le chevalier, pressant leurs montures, quittrent la route
des falaises en prenant la direction de Quimper.




XVII

MARCOF.


Le comte de Fougueray ne s'tait pas tromp, c'tait bien le lougre de
Marcof qu'il avait aperu au loin sur la mer. Cette fois, comme le ciel
tait pur et la brise favorable, _le Jean-Louis_ avait donn au vent
tout ce qu'il avait de toile sur ses vergues.

Le petit navire fendait la lame avec une rapidit merveilleuse,
et Bervic, qui venait de jeter le loch, avait constat la vitesse
remarquable de quatorze noeuds  l'heure.

Le comte n'avait pas t le seul  constater l'arrive inattendue
du lougre. Un homme qu'il n'avait pu voir, cach qu'il tait par la
falaise, un homme, disons-nous, suivait depuis longtemps les moindres
mouvements du _Jean-Louis_. Cet homme tait Keinec.

Se promenant avec agitation sur la grve rocailleuse, il s'arrtait de
temps  autre, interrogeait l'horizon et reportait ses regards sur un
canot amarr  ses pieds. Au gr de son impatience, le lougre n'avanait
pas assez vite. Enfin, ne pouvant contenir l'agitation qui faisait
trembler ses membres, Keinec s'embarqua, dressa un petit mt, hissa
une voile, et, poussant au large, il gouverna en mettant le cap sur _le
Jean-Louis_.

En moins d'une heure, le lougre et le canot furent bord  bord. Bervic,
reconnaissant Keinec, lui jeta un cble que le jeune marin amarra 
l'avant de son embarcation, puis, s'lanant sur l'escalier clou aux
flancs du petit navire, il bondit sur le pont.

--O est le capitaine? demanda-t-il  Bervic.

--Dans sa cabine, mon gars, rpondit le vieux matelot.

--Bon; je descends.

Keinec disparut par l'coutille et alla droit  la chambre de Marcof
dont la porte tait ouverte. Le patron du _Jean-Louis_, courb sur une
table, tait en train de pointer des cartes marines. Il tait tellement
absorb par son travail qu'il n'entendit pas Keinec entrer.

--Marcof! fit le jeune homme aprs un moment de silence.

--Keinec! s'cria Marcof en relevant la tte, et un clair de plaisir
illumina sa physionomie. Ta prsence m'en dit plus que tes paroles
ne pourraient le faire, et je devine que je puis te tendre la main,
n'est-ce pas.

--Je n'ai encore rien fait, murmura Keinec.

Et les deux marins changrent une amicale poigne de main.

--J'apporte de bonnes nouvelles pour nous, reprit Marcof.

--Et moi de mauvaises pour toi.

--Qu'est-ce donc?

--Je t'ai entendu dire bien souvent que tu aimais le marquis de
Loc-Ronan?

--Le marquis de Loc-Ronan! s'cria Marcof. Sans doute! je l'aime et je
le respecte de toute mon me! il a toujours t si bon pour moi!...

--Alors, mon pauvre ami, du courage!

--Du courage, dis-tu?

--Oui, Marcof, il t'en faut!

--Mais pourquoi?... pourquoi?

--Parce que...

Keinec s'interrompit.

--Tonnerre! parle donc!

--Le marquis est mort hier!

--Le marquis de Loc-Ronan est mort! s'cria le marin d'une voix
trangle.

--Oui!

--Par accident?

--Non, dans son lit.

Marcof demeura immobile. Sa physionomie bouleverse indiquait
nergiquement tout ce qu'une pareille nouvelle lui causait de douleurs.
Le sang lui monta au visage. Il arracha sa cravate qui l'touffait. Ses
yeux s'ouvrirent comme s'ils allaient jaillir de leurs orbites. Puis il
se laissa tomber sur un sige, et il prit sa tte dans ses mains.
Alors des sanglots convulsifs gonflrent sa poitrine; des cris rauques
s'chapprent de sa gorge, et au travers de ses doigts crisps des
larmes brlantes roulrent sur ses joues bronzes par le vent de la mer.
Le dsespoir de cet homme tait terrible et puissant comme sa nature.

Keinec le contemplait dans un religieux silence. Enfin Marcof releva
lentement la tte. Ses larmes tarirent. Il quitta son sige et il marcha
rapidement quelques secondes dans l'entre-pont. Puis il revint prs de
Keinec.

--Donne-moi des dtails, lui dit-il.

Le jeune homme raconta tout ce qu'il savait de la mort du marquis, et ce
qu'il raconta tait l'expression la plus simplement exacte de la vrit.

--De sorte, continua Marcof, que c'est hier matin que le marquis est
mort?...

--Oui, rpondit Keinec,  cette heure on le descend dans le caveau de
ses pres.

--Ainsi je ne pourrai mme pas revoir une dernire fois son visage?...

--Ds que j'eus connaissance de cette horrible catastrophe, continua
Keinec, je pensai  t'en donner avis en te faisant passer une lettre
par le premier chasse-mare en vue qui et mis le cap sur Paimboeuf.
J'ignorais que tu revinsses si promptement.

--Je ne suis all qu' l'Ile de Groix, mon ami, et c'est Dieu qui sans
doute l'a voulu ainsi, puisqu'il a permis que je pusse arriver le jour
mme de l'enterrement du marquis.

--Aussi, ds que j'ai reconnu ton lougre  ses allures, je me suis mis
en mer pour venir  toi.

--Merci, Keinec, merci! Tu es un brave gars! Oh! vois-tu, je souffre
autant que puisse souffrir un homme! continua Marcof, dont les larmes
dbordrent de nouveau.

Cela t'tonne, n'est-ce pas, de me voir terrass par le chagrin? moi,
que tu as vu si souvent donner la mort avec un sang-froid farouche! Cela
te parat bizarre, ridicule peut-tre, de voir pleurer Marcof, Marcof
le coeur d'acier, comme l'appellent ses matelots. Tu me regardes et tu
doutes!... Oh! c'est que le marquis de Loc-Ronan, entends-tu? le marquis
de Loc-Ronan, c'tait tout ce que j'adorais ici-bas! Je n'ai jamais
embrass ni mon pre ni ma mre, moi, Keinec! Je n'ai jamais connu la
tendresse d'un frre! Je n'ai jamais prouv de l'amour pour une femme!
Eh bien! rassemble tous ces sentiments, ptris-les pour n'en former
qu'un seul. Joins-y l'admiration, l'estime, le respect, et tu n'auras
pas encore une ide de ce que je ressentais pour le marquis de
Loc-Ronan!... Tu ne me comprends pas? Tu ne t'expliques pas comment il
peut se faire qu'un obscur matelot comme moi porte une telle affection
 un gentilhomme d'une ancienne et illustre famille?... C'est un secret,
Keinec, un secret que je t'expliquerai peut-tre un jour. Aujourd'hui
sache seulement que tout ce que le coeur peut endurer de tortures, le
mien le supporte  cette heure!... Oh! je suis bien malheureux! bien
malheureux!...

Et il murmura  voix basse:

--Mon Dieu! vous me punissez trop cruellement. Il fallait me frapper,
moi, et l'pargner, lui!

Keinec comprenait qu'en face d'un pareil dsespoir les consolations
seraient impuissantes. Il coutait donc en silence, et profondment mu
lui-mme. Marcof se calma peu  peu.

--Matelot, dit-il, crois-tu que nous arrivions  temps pour assister 
l'office des morts?...

--Ne l'espre pas, rpondit Keinec. A l'heure o j'ai quitt la cte,
les prires taient commences, et maintenant le corps du marquis repose
dans le caveau mortuaire du chteau.

--Ne pas avoir revu ses traits!... ne plus le revoir jamais! murmurait
avec amertume le patron du _Jean-Louis_.

Une pense subite sembla l'illuminer tout  coup.

--Keinec! s'cria-t-il.

--Que veux-tu?

--Tu m'aimes, n'est-ce pas?

--Oui.

--Tu m'es fidle?

--Oui, Marcof, fidle et dvou!...

--J'aurai besoin de toi cette nuit; peux-tu m'aider?

--Cette nuit, comme toujours, je suis  toi!

--Bien.

--A quelle heure veux-tu que je sois prt?

--A dix heures. Trouve-toi dans la montagne, auprs du mur du parc, 
l'angle du sentier qui rejoint l'avenue.

--J'y serai.

--Merci, mon gars.

--Puis-je encore autre chose pour toi?

--Oui. Nous approchons de Penmarckh; monte sur le pont et prends le
commandement du lougre pour franchir la passe.

Keinec obit et Marcof demeura seul. Alors face  face avec lui-mme,
l'homme de bronze se laissa aller  toute l'expansion de sa douleur.
Pendant deux heures, prires et cris d'angoisse s'chapprent
confusment de ses lvres. Ses yeux devenus arides, taient bords
d'un cercle carlate. Sa main puissante anantissait les objets qu'elle
prenait convulsivement. Enfin, le corps bris, l'me torture, Marcof se
jeta sur son hamac.

La douleur avait terrass cette vaillante nature!... Jusqu' la nuit
Marcof ne bougea plus. Deux fois le mousse charg du soin de prparer
son repas entra dans la cabine. Deux fois le pauvre enfant sortit sans
avoir os troubler les rveries dsoles de son chef.

Les matelots, stupfaits de ne pas avoir vu Marcof prsider au
mouillage, s'interrogeaient du regard. Le vieux Bervic surtout exprimait
sa surprise par des bordes de jurons nergiques emprunts  toutes
les langues connues, et qui s'chappaient de sa large bouche avec une
facilit rsultant de la grande habitude. Keinec avait formellement
dfendu aux matelots de descendre dans l'entre-pont. Le jeune homme
voulait qu'on laisst Marcof libre dans sa douleur.

Vers huit heures du soir, Marcof se jeta  bas de son hamac. Il ouvrit
un meuble et il en tira une petite cl d'abord, puis une plus grande,
et il les serra prcieusement toutes deux dans la poche de sa veste. Il
passa ses pistolets  sa ceinture. Il prit une courte hache d'abordage,
et une forte pioche qu'il roula dans son caban. Cela fait, il mit le
tout sous son bras et monta sur le pont.

Il jeta un long regard sur son lougre, il passa devant Bervic sans
prononcer une parole, et il descendit  terre. Il traversa rapidement
Penmarck, il prit le chemin des Pierres-Noires, et, tournant brusquement
sur la gauche, il se dirigea vers les montagnes. La nuit tait noire. La
lune ne s'tait point encore leve, et une brume assez forte couvrait la
terre.

Arriv au pied de la demeure seigneuriale, Marcof continua sa route,
longea le mur du parc et s'engagea dans le sentier conduisant  la
montagne. Tout  coup une forme humaine se dressa devant lui.

--C'est toi, Keinec? demanda-t-il.

--Oui, rpondit le jeune homme.

--Viens!

Aprs avoir franchi l'espace d'une centaine de pas, Marcof s'arrta
devant une porte troite et basse, pratique dans la muraille. Il tira
la petite cl de sa poche et il ouvrit cette porte.

--Suis-moi, dit-il  Keinec.

Tous deux entrrent. Marcof, en homme qui connat parfaitement les
atres, guida son compagnon  travers le ddale des alles et des
taillis. Bientt ils arrivrent devant le corps de btiment principal.

Marcof se dirigea vers l'angle du mur, il pressa un bouton de cuivre,
il fit jouer un ressort, et une porte massive tourna lentement sur ses
gonds. A peine cette porte fut-elle ouverte, qu'une bouffe de cet air
frais et humide, atmosphre habituelle des souterrains, les frappa au
visage.

Marcof tira un briquet de sa ceinture, fit du feu, alluma une torche et
avana. Keinec le suivit silencieusement. Un escalier taill dans le roc
les conduisit en tournant sur lui-mme dans un premier tage infrieur.

--O sommes-nous donc, Marcof? demanda Keinec  voix basse.

--Dans les caveaux du chteau de Loc-Ronan, rpondit le marin.

Keinec se signa. Marcof avanait toujours. Aprs avoir travers une
longue galerie vote, il se trouva en face d'une porte en fer, perce
d'ouvertures en forme d'arabesques, qui permettaient de distinguer 
l'intrieur.

Grce  la clart projete par la torche que tenait Marcof, on pouvait
apercevoir une longue range de spulcres. Le marin prit alors la plus
grande des deux cls qu'il avait apportes et l'introduisit dans la
serrure.

Le mouvement qu'il fit pour pousser la porte renversa la torche qui
s'teignit. Les deux hommes demeurrent plongs dans une obscurit
profonde. Tout autre  leur place et sans doute t en proie  un
mouvement de frayeur; mais, soit bravoure, soit force de volont, ils ne
parurent ressentir aucune motion.

--Ramasse la torche, dit Marcof d'une voix parfaitement calme, tandis
qu'il battait le briquet.

--La voici, rpondit Keinec.

La torche rallume, ils entrrent. Parmi tous ces spulcres rangs
symtriquement, la tte adosse  la muraille, on en distinguait un, le
dernier, dont la teinte plus claire attestait une construction rcente;
des fragments du pltre encore frais qui avait servi  sceller la dalle
taient pars autour de ce tombeau. Marcof, avant de s'en approcher, se
dirigea vers celui qui le prcdait. C'tait la tombe du pre du marquis
de Loc-Ronan. Il s'agenouilla et pria longuement. Keinec l'imita. Puis
se relevant, il revint  la dernire tombe qui se trouvait naturellement
place la premire en entrant dans le caveau.

--C'est l qu'il repose! murmura-t-il.

Et, prenant une rsolution:

--Keinec, dit-il,  l'oeuvre, mon gars!...

--Que veux-tu donc faire, Marcof?

--Enlever cette pierre, d'abord.

--Et ensuite?

--Retirer le cercueil, l'ouvrir, embrasser une dernire fois le marquis,
et le recoucher ensuite dans sa dernire demeure!...

--Une profanation, Marcof!...

--Non! je te le jure! J'ai le droit d'agir ainsi que je veux le
faire!...

--Marcof!...

--Ne veux-tu pas me prter ton aide?

--Mais, songe donc...

--Pas de rflexion, Keinec, interrompit Marcof; rponds oui ou non. Pars
ou reste!

--Je suis venu avec toi, dit Keinec aprs un silence; je t'ai promis de
t'aider et je t'aiderai.

--Merci, mon gars. Et maintenant mettons-nous  l'oeuvre sans plus
tarder. Travaillons, Keinec! et, je te le rpte encore, que ta
conscience soit en repos. J'ai le droit de faire ce que je fais.

--Je ne te comprends pas, Marcof; mais, n'importe, dispose de moi!




XVIII

LE SPULCRE DU MARQUIS DE LOC-RONAN.


Marcof donna la pioche  Keinec et prit sa torche. Tous deux se mirent
en devoir de desceller la large dalle. Le pltre, qui n'avait pas eu le
temps de durcir depuis les quelques heures qu'il avait t employ, cda
facilement.

Introduisant le manche de la pioche entre la dalle et les bords de la
tombe, Keinec s'en servit comme d'un levier. Marcof joignit ses
efforts aux siens. Tous deux roidissant leurs bras, la dalle se souleva
lentement, puis elle glissa sur le bord oppos et tomba sur la terre
molle. Le spulcre tait ouvert. Marcof fit un signe de croix sur le
vide et dit  Keinec:

--Je vais descendre, allume la seconde torche qui est dans mon caban, et
tu me la donneras.

Keinec obit.

--Bien. Maintenant, matelot, prends le paquet de cordes et donne-le moi
aussi.

Marcof enroula les cordes autour de son bras droit, et clair par
Keinec, il descendit avec prcaution dans le caveau. La bire reposait
sur deux barres de fer scelles dans la muraille. Marcof l'attacha
solidement, puis pressant l'extrmit de la corde entre ses dents, il
remonta. Keinec, devinant ses intentions, saisit le cordage, et tous
deux tirrent doucement, sans secousses, pour hisser le cercueil 
l'orifice du caveau.

La tche tait rude et difficile, car le cercueil, en chne massif et
doubl de plomb, tait d'une extrme pesanteur. Mais la volont froide
et inbranlable de Marcof dcuplait ses forces. Keinec l'aidait de tout
son pouvoir.

Aprs un travail opinitre, l'extrmit du cercueil apparut enfin. Les
deux hommes redoublrent d'efforts. Marcof, laissant  son compagnon le
soin de maintenir en quilibre le funbre fardeau, quitta la corde, se
glissa dans le caveau et poussa le cercueil de toute la vigueur de ses
mains puissantes. Keinec l'attira  lui.

Certes, quiconque et pu assister  ce spectacle, aurait cru  quelque
effroyable profanation. L'ensemble de ces deux hommes ainsi occups,
offrait un aspect fantastique et lugubre. Travaillant dans ce caveau
spulcral  la ple clart de deux torches vacillantes qui laissaient
dans l'obscurit les trois quarts du souterrain, on les et pris pour
deux de ces vampires des lgendes du moyen-ge qui dterraient les
corps frachement ensevelis, pour satisfaire leur infme et dgotante
voracit. Leurs vtements en dsordre, leur figure ple, leurs longs
cheveux flottants ajoutaient encore  l'illusion. Et cependant c'tait
l'amour fraternel qui conduisait l'un de ces hardis fossoyeurs; c'tait
l'amiti qui guidait l'autre!... Marcof voulait revoir les restes chris
de celui qu'il avait perdu. Keinec aidait Marcof dans l'accomplissement
de ce pieux dsir, parce que Marcof tait son ami.

Encore quelques efforts et leur travail pnible allait tre couronn de
succs. Marcof voyant la bire maintenue par Keinec, se hissa hors du
tombeau. Puis tous deux attirrent le cercueil pour le dposer doucement
 terre.

Malheureusement ils avaient compt sans le poids norme du cercueil.
A peine l'eurent-ils inclin de leur ct, que la masse les entrana.
Leurs ongles se brisrent sur le coffre de chne; le cercueil, pouss
par sa propre pesanteur, fit plier leurs genoux. En vain ils firent un
effort suprme pour le retenir, ils ne purent en venir  bout. La bire
tomba lourdement  terre.

Marcof poussa un cri de douleur. Keinec laissa chapper une exclamation
de terreur folle, et il recula comme pris de vertige, jusqu' ce qu'il
ft adoss  la muraille. C'est qu'en tombant  terre le cercueil, au
lieu de rendre un son mat, avait sembl pousser un soupir mtallique.
On et dit plusieurs feuilles de cuivre frappant, les unes contre les
autres.

Keinec et Marcof se regardrent. Ils frmissaient tous deux.

--As-tu entendu? demanda Keinec  voix basse.

--Quoi? Qu'est-ce que cela?

--L'me du marquis qui revient!

--Oh! si cela pouvait tre! fit Marcof en s'inclinant, ce serait trop de
bonheur.

--Marcof, si tu m'en crois, tu renonceras  ton projet.

--Non!

--Eh bien! achevons donc  l'instant, car j'touffe ici!...

--Achevons.

Ils dclourent la bire. Au moment d'enlever le couvercle ils
s'arrtrent tous deux et firent le signe de la croix. Puis, d'une main
ferme, Marcof souleva les planches dcloues.

Un long suaire blanc leur apparut.

Marcof porta la main sur l'extrmit du suaire pour le soulever  son
tour. Keinec recula. Marcof carta le linceul et se pencha en avant. Ses
yeux devinrent hagards, ses cheveux se hrissrent, il poussa un grand
cri et tomba  genoux.

--Keinec! s'cria-t-il, le marquis n'est pas mort.

Keinec, domptant sa terreur, se prcipita vers lui.

--Keinec, reprit Marcof, le marquis n'est pas mort.

--Que dis-tu?

--Regarde!

--Non! non! rpondit Keinec qui crut que son compagnon tait devenu fou.

--Mais regarde donc, te dis-je!

Et Marcof, arrachant le linceul, dcouvrit, au lieu d'un cadavre, un
rouleau de feuilles de cuivre.

--Miracle! s'cria Keinec.

--Non! pas de miracle! rpondit Marcof. Le marquis a voulu faire croire
 sa mort.

--Dans quel but?

--Le sais-je?... Mais, viens! j'touffe de joie. Le vieux Jocelyn nous
dira tout!

Et, se prcipitant hors du caveau spulcral, Marcof entrana Keinec avec
lui. Ds qu'ils furent remonts, et aprs avoir referm l'entre secrte
du souterrain, ils se dirigrent vers une autre porte, dissimule dans
la muraille. Mais au moment de frapper  cette porte ou de faire jouer
un ressort, Marcof s'arrta.

--Nous ne devons pas entrer par ici, dit-il; faisons le tour et allons
sonner  la grille. Mais, coute, Keinec, avant de sortir d'ici, il faut
que tu me fasses un serment, un serment solennel! Jure-moi, sur ce qu'il
y a de plus saint et de plus sacr au monde, de ne jamais rvler 
personne ce dont nous venons d'tre tmoins!

--Je te le jure, Marcof! rpondit Keinec. Pour moi, comme pour tous, M.
le marquis de Loc-Ronan est mort, et bien mort!...

--Partons, maintenant.

--Tu oublies quelque chose.

--Quoi donc?

--Nous n'avons pas remis ce cercueil  sa place, et nous avons laiss la
tombe ouverte.

--Qu'importe! Jocelyn et moi avons seuls les cls du caveau, et je vais
parler  Jocelyn...

Keinec se tut. Les deux amis firent rapidement le tour du mur extrieur,
et allrent sonner  la grille d'honneur. On fut longtemps sans leur
rpondre. Enfin un domestique accourut.

--Que demandez-vous? fit-il.

--Nous demandons  entrer au chteau.

--Pourquoi faire? M. le marquis est mort et les scells sont poss
partout.

--Faites-nous parler  Jocelyn.

--A Jocelyn? rpta le domestique.

--Oui, sans doute! rpondit Marcof avec impatience.

--Impossible.

--Pourquoi?

--Parce que cela ne se peut pas, vous dis-je...

--Mais, tonnerre! t'expliqueras-tu? s'cria le marin. Parle vite, ou
sinon je t'envoie  travers les barreaux de la grille une balle pour te
dlier la langue.

--Ah! mon Dieu! fit le domestique avec effroi, je crois que c'est le
capitaine Marcof!

--Eh oui! c'est moi-mme; et, puisque tu m'as reconnu, ouvre-moi vite ou
fais venir Jocelyn.

--Mais, encore une fois, cela ne se peut pas.

--Est-ce que Jocelyn est malade?

--Non.

--Eh bien?...

--Mais il est parti.

--Parti! Jocelyn a quitt le chteau?

--Oui, monsieur!

--Quand cela?

--Aujourd'hui mme, pendant que la justice posait les scells, et tout
de suite aprs que l'on eut descendu dans les caveaux le corps de notre
pauvre matre.

--O est-il all?

--On l'ignore; on l'a cherch partout. Il y en a qui disent qu'il s'est
tu de dsespoir.

--O peut-il tre? se demandait Marcof en se frappant le front.

--Vous voyez bien qu'il est inutile que vous entriez, dit le domestique.

Et, sans attendre la rponse, il se hta de se retirer. Marcof et Keinec
s'loignrent. Arrivs sur les falaises, Marcof s'arrta, et, saisissant
le bras du jeune homme:

--Keinec! dit-il.

--Que veux-tu?

--Je mets  la voile  la mare montante; tu vas venir  bord.

--Je ne le puis pas, Marcof.

--Pourquoi?

--Parce que c'est bientt qu'Yvonne se marie...

--Eh bien?

--Et tu sais bien qu'il faut que je tue Jahoua!...

--Encore cette pense de meurtre?

--Toujours!

Marcof demeura silencieux. Keinec semblait attendre.

--Qu'as-tu fait depuis mon dpart? demanda brusquement le marin.

--Rien!

--Ne mens pas!

--Je te dis la vrit.

--Tu as vu quelqu'un cependant?

Keinec se tut.

--Rponds!

--J'ai jur de me taire.

--Je devine. Tu as consult Carfor?

--C'est possible.

--C'est lui qui te pousse au mal.

--Non! ma rsolution tait prise.

--C'est lui qui te l'a inspire jadis, je le sais.

Keinec fit un geste d'tonnement, mais il ne dmentit pas l'assertion de
Marcof.

--Sorcier de malheur! reprit celui-ci avec violence, je t'attacherai un
jour au bout d'une de mes vergues!

Keinec demeura impassible. Marcof frappait du pied avec colre.

--Encore une fois, viens  bord.

--Non!

--Tu refuses?

--Oui.

--Tu viendras malgr toi! s'cria le marin.

Et, se prcipitant sur Keinec, il le terrassa avec une rapidit
effrayante. Keinec ne put mme pas se dfendre. Il fut li, garrott et
billonn en un clin d'oeil. Cela fait, Marcof le prit dans ses bras et
le transporta dans les gents.

--Maintenant, se dit-il, les papiers de l'armoire de fer m'apprendront
peut-tre la vrit.

Abandonnant Keinec, qu'il devait reprendre  son retour, il se dirigea
rapidement vers le chteau. A peine eut-il disparu, qu'un homme de haute
taille, cartant les gents, se glissa jusqu' Keinec, tira un couteau
de sa poche, trancha les liens et enleva le billon.

--Merci, Carfor! fit Keinec en se remettant sur ses pieds.

--Viens vite! rpondit celui-ci.

Et tandis que Keinec, silencieux et pensif, suivait la falaise, Carfor
murmurait  voix basse:

--Ah! Marcof, pirate maudit, tu veux me pendre  l'une de tes vergues!
tu apprendras  connatre celui que tu menaces, je te le jure!

Puis, sans changer une parole, les deux hommes se dirigrent vers la
grotte de Carfor.

Pendant ce temps, Marcof pntrant de nouveau dans le parc, arrivait 
la petite porte qu'il n'avait pas voulu ouvrir.

Il fit jouer un ressort. La porte s'carta. Il entra. Sans allumer de
torche cette fois, il gravit l'escalier qui se prsentait  lui, il
pntra dans la chambre mortuaire, et il voulut ouvrir la porte donnant
sur le corridor. Il sentit une lgre rsistance. Cette rsistance
provenait de la bande de parchemin des scells apposs sur toutes les
portes du chteau.

--Tonnerre!... murmura-t-il, la bibliothque doit tre ferme galement.

Il rflchit pendant quelques secondes. Puis il ouvrit la fentre, et
montant sur l'appui, il se laissa glisser jusqu' la corniche. Grce
 cette agilit, qui est l'apanage de l'homme de mer, il gagna
extrieurement la petite croise en ogive qui clairait la pice dans
laquelle il voulait pntrer.

Il brisa un carreau, il passa son bras dans l'intrieur, il tira les
verrous, il poussa les battants de la fentre, et il pntra dans la
bibliothque. Alors il alluma une bougie et se dirigea vers la partie
de la pice que lui avait dsigne son frre. Il dplaa les volumes.
Il reconnut le secret indiqu. L'armoire s'ouvrit sans rsistance. Elle
renfermait une liasse de papiers.

Marcof tira ces papiers  lui, s'assura que l'armoire ne renfermait
pas autre chose, la referma et remit les in-folio en place dans leurs
rayons. Puis, la curiosit le poussant, il entr'ouvrit les papiers et en
parcourut quelques-uns. Tout  coup il s'arrta.

--Ah! pauvre Philippe! murmura-t-il, je devine tout maintenant! je
devine!...

Ce disant, il mit les manuscrits sur sa poitrine, les assura avec l'aide
de sa ceinture, et reprenant la route arienne qu'il avait suivie, il
regagna le petit escalier du parc. Quelques minutes aprs, il atteignait
l'endroit o il avait laiss Keinec. La lune s'tait leve et clairait
splendidement la campagne. Marcof reconnut la place; il la vit foule
encore par le corps du jeune homme, mais elle tait dserte.

--Carfor nous piait!... dit-il au bout d'un instant. Keinec est libre.
Ah! malheur au pauvre Jahoua! malheur  lui et  Yvonne! Damn sorcier!
je fais serment que tout le sang qui sera vers par ta faute, tu me le
payeras goutte pour goutte!

Puis, se remettant en marche, il aperut bientt les maisons de
Penmarckh et la mture lance de son lougre qui se balanait sur la
mer.




XIX

CARFOR ET RAPHAL.


Ds que Carfor et Keinec furent arrivs  la baie des Trpasss, ils
entrrent dans la grotte. Keinec tait toujours silencieux et sombre.
Carfor souriait de ce mauvais sourire du dmon triomphant.

--Mon gars, dit-il enfin, tu vois ce que Marcof a tent contre toi?

--Ne parlons plus de Marcof, rpondit Keinec avec impatience; Marcof
est mon ami. Quoi que tu dises, Carfor, tu ne parviendras pas  me faire
changer d'avis.

--Ainsi tu lui pardonnes de t'avoir violent?

--Oui.

--Tu l'en remercies mme?

--Sans doute, car je juge son intention.

--A merveille, mon gars! N'en parlons plus, comme tu dis, mais tu aurais
tort de t'arrter en si belle voie! Tu pardonnes  Marcof; pendant que
tu es en train, pardonne  Yvonne, et remercie-la d'pouser Jahoua.

--Tais-toi, Carfor!... tais-toi!...

--Bah! pourquoi te contraindre?...

--Tais-toi, te dis-je! rpta Keinec d'une voix tellement imprative que
Carfor se recula. Si j'ai accept la libert que tu m'as rendue ce soir,
c'est que je veux me venger.

--Ds aujourd'hui?...

--Le puis-je donc?

--N'est-ce pas aujourd'hui qu'a lieu le mariage?

--Tu te trompes, Carfor; la mort du marquis de Loc-Ronan a fait remettre
la fte de la Soule, et la crmonie du mariage de Jahoua et d'Yvonne.

--Ah! tu sais cela? fit Carfor avec un peu de dpit.

--L'ignorais-tu?

--Non.

--Alors pourquoi me demander si je me vengerai aujourd'hui, lorsque
toi-mme tu m'as affirm qu'il me fallait attendre le jour de la
bndiction nuptiale.

Carfor ne rpondit pas. Depuis quelques instants il paraissait rflchir
profondment. Enfin il se leva, sortit de la grotte, interrogea le ciel,
et revenant vers le jeune homme:

--Trois heures passes, dit-il. Keinec, il faut que je te quitte. Je
m'absenterai jusqu'au soleil lev mais il faut que tu m'attendes ici,
il le faut, Keinec, au nom mme de ta vengeance, dont le moment est plus
proche que tu ne le crois...

--Que veux-tu dire?

--Je m'expliquerai  mon retour. M'attendras-tu?

--Oui.

Sans ajouter un mot, Carfor prit son pen-bas et s'loigna. Aprs avoir
regagn les falaises, le berger longea la route de Quimper et s'enfona
dans les gents. Il avait sans doute une direction arrte d'avance, car
il marcha sans hsiter et arriva  une saulaie situe  peu de distance
d'un petit ruisseau. Au moment o il y pntrait, un cavalier dbouchait
de l'autre ct. Ce cavalier tait le chevalier de Tessy.

--Palsambleu! s'cria-t-il joyeusement en apercevant Carfor, te voil
enfin! Sais-tu que j'allais parodier le mot fameux de Sa Majest Louis
XIV, et dire: j'ai failli attendre!

--Je n'ai pas pu venir plus tt, rpondit Carfor.

--Tu arrives  l'heure, c'est tout ce qu'il me faut. Ta prsence me
prouve que tu as trouv mon message dans le tronc du vieux chne, ainsi
que cela tait convenu entre nous...

--Je l'ai trouv. Que voulez-vous de moi?

--Corbleu! je trouve la question passablement originale. Est-ce que
par hasard tu aurais oubli les dix louis que je t'ai donns et les
cinquante autres que je t'ai promis?

--Cent, s'il vous plat.

--Bravo! tu as bonne mmoire.

--Oui! je n'ai rien oubli.

--Eh bien, si je ne m'abuse, matre sorcier, c'est demain que nous nous
occupons de l'enlvement.

--Cela ne se peut plus.

--Qu'est-ce  dire?

--Il faut que vous attendiez huit jours encore.

--Corps du Christ! je n'attendrai seulement pas une heure de plus que le
temps que je t'ai donn, maraud! s'cria le chevalier en mettant pied 
terre et en attachant la bride de son cheval  une branche de saule.

Puis il fouetta cavalirement ses bottes molles avec l'extrmit d'une
charmante cravache. Carfor le regardait et ne rpondait point.

--Ne m'as-tu pas entendu? demanda le chevalier.

--Si fait.

--Eh bien?

--Je vous le dis encore, c'est impossible.

--Et moi, je te rpte que je ne veux pas attendre.

--Il le faut cependant.

--Pour quelle cause?

--Le mariage de la jeune fille a t recul de huit jours.

--A quel propos?

--A propos de la mort du marquis.

--Damn marquis! grommela le chevalier, il faut que sa mort vienne
contrarier tous mes projets; mais, palsambleu! nous verrons bien.

Puis s'adressant au berger:

--Au fait, dit-il, que diable veux-tu que me fasse la mort du marquis de
Loc-Ronan dont Satan emporte l'me?

--Il ne s'agit pas de la mort du marquis, rpondit Carfor, mais bien du
mariage qui se trouve recul par cette mort.

--Eh! mon cher, je ne tiens en aucune faon  ce que la belle ait
prononc des serments au pied des autels. Que je l'enlve, c'est pardieu
bien tout ce qu'il me faut!...

--Je comprends cela.

--Eh bien! alors?

--Ce mariage nous est cependant indispensable pour russir.

--Que chantes-tu l, corbeau de mauvais augure?

--La vrit. Ce mariage doit tre notre plus puissant auxiliaire.

--Explique-toi clairement.

--Sachez donc que mes mesures taient prises. Aujourd'hui mme, jour de
la bndiction des deux promis, la fte de la Soule devait avoir lieu.

--Qu'est-ce que c'est que la fte de la Soule?

--Une vieille coutume du pays qu'il serait trop long de vous expliquer.

--Passons alors.

--Jahoua, le fianc d'Yvonne, aurait t tu  cette fte.

--Bah! vraiment?

--Vous comprenez quel tumulte aurait occasionn sa mort.

--Sans doute!

--Ds lors, rien n'tait plus facile, par ruse ou par violence, que de
s'emparer d'Yvonne.

--Tiens! tiens! tiens! s'cria le chevalier en riant; mais c'tait fort
bien imagin tout cela!...

--D'autant plus que j'aurais augment ce tumulte par des moyens qui sont
 ma disposition, et peut-tre russi  faire un peu de politique en
mme temps.

--Trs-ingnieux, sur ma foi!

--Malheureusement, vous le savez, la fte de la Soule et le mariage sont
reculs. Il faut donc ajourner notre expdition.

--Je ne suis pas de ton avis.

--Cependant...

--Je veux enlever Yvonne aujourd'hui, et, morbleu! je l'enlverai!

--Sans moi?

--Avec toi, au contraire.

--Comment cela?

--coute-moi attentivement.

Carfor fit signe qu'il tait dispos  ne pas laisser chapper un mot de
ce qu'allait dire le chevalier.

--Nous disons, continua celui-ci, qu'il te faut un tumulte quelconque
dans le village de Fouesnan?

--Oui, rpondit le berger.

--Cela est indispensable?

--Tout  fait.

--Eh bien! mon gars, j'ai ton affaire.

--Je ne comprends pas.

--Tu sauras qu'aujourd'hui mme il y aura  Fouesnan, non-seulement un
tumulte, mais encore un vritable orage, une meute mme, et peut-tre
bien un commencement de contre-rvolution.

--Expliquez-vous, monsieur le chevalier! s'cria Carfor avec anxit.

--Comment, tu ne sais rien?

--Rien!

--Toi? un agent rvolutionnaire? continua le gentilhomme, ou celui qui
en portait l'habit, ravi intrieurement de prouver au berger que lui,
Carfor, n'tait qu'un de ces agents subalternes qui ne savent jamais
tout, tandis que lui, le chevalier de Tessy, connaissait  fond les
intrigues politiques du dpartement.

Carfor, effectivement, laissait voir une vive impatience. Le chevalier
reprit:

--Voyons, je veux bien t'clairer. Tu dois au moins savoir que, depuis
quelques mois, une partie de la Bretagne s'agite  propos des prtres.

--Pour le serment  la constitution?

--C'est cela.

--Oui, les asserments et les inserments, les jureurs et les vrais
prtres, comme on les appelle dans le pays.

--Parfaitement.

--Je savais cela, monsieur; mais je savais aussi que, jusqu'ici, la
Cornouaille tait reste calme, et que le dpartement ne tourmentait pas
les recteurs comme dans le pays de Lon, dans celui de Trguier et dans
celui de Vannes...

--Oui, mon cher; mais tu n'ignores pas non plus que l'Assemble
lgislative a rendu un dcret par lequel il est formellement interdit
aux prtres non asserments d'exercer dans les paroisses? Comme tu viens
de le dire, la Cornouaille, autrement dit le dpartement de Finistre,
n'avait pas encore svi contre ses calotins. Mais l'administration a
reu des ordres prcis auxquels il faut obir sans retard.

--Elle va svir contre les recteurs? demanda vivement Carfor dont l'oeil
brilla d'espoir.

--Sans doute.

--En tes-vous certain?

--J'en rponds.

--Et quand cela?

--Tout de suite, te dis-je.

--Bonne nouvelle!

--Excellente, mon cher. Es-tu curieux de connatre l'arrt de
l'administration?

--Certes!...

--J'en ai la copie dans ma poche.

--Oh! lisez vite, monsieur le chevalier!

Le chevalier prit un papier dans la poche de son habit, et il s'apprta
 en donner lecture.

--coute, dit-il, je passe sur les formules d'usage et j'arrive au point
important:

--Nous, administrateurs, etc., etc. Ordonnons ce qui suit:

1 Que toutes les glises et chapelles, autres que les glises
paroissiales, seront fermes dans les vingt-quatre heures.

2 Que tous les prtres inserments demeureront en tat d'arrestation.

3 Que tout citoyen qui, au lieu de faire baptiser ses enfants par
le prtre constitutionnel, recourrait aux insoumis, sera dfr 
l'accusateur public.

Arrt du dpartement du Finistre, 30 juin 1791.

--Or, continua le chevalier aprs avoir termin sa lecture, il rsulte
des informations que j'ai prises, que le recteur de Fouesnan n'est
nullement asserment. Aujourd'hui mme, messieurs les gendarmes se
prsenteront au presbytre et l'arrteront. Les gars du village
tiennent plus  leur cur qu' la peau de leur crne. Crois-tu qu'ils le
laisseront emmener?

--Non certes! rpondit Carfor.

--En poussant adroitement les masses, et c'est l ton affaire, on
arrivera facilement  une petite rbellion. Or, une rbellion, matre
Carfor, quelque minime qu'elle soit, ne s'accomplit pas sans beaucoup de
tumulte, et, dans un tumulte politique, on garde peu les jeunes filles.
Comprends-tu?

--Parfaitement.

--Et tu agiras?

--Vous pouvez vous en rapporter  moi. A quelle heure les gendarmes
doivent-ils venir au presbytre de Fouesnan?

--Vers la tombe de la nuit...

--Vous en tes sr?

--J'en suis parfaitement certain.

--Alors trouvez-vous avec un bon cheval et un domestique dvou 
l'entre du village du ct du chemin des Pierres-Noires.

--Bon!  quelle heure?

--A sept heures du soir.

--Tu m'amneras Yvonne?

--A mon tour je vous en rponds.

--Seras-tu oblig d'employer du monde?

--Pourquoi cette question?

--Parce qu'il me rpugne de mettre beaucoup d'trangers au courant de
mes affaires.

--Tranquillisez-vous, j'agirai seul.

--Bravo! matre Carfor. Tu es dcidment un sorcier accompli.

--Voil le jour qui se lve. Sparons-nous.

--A ce soir,  Fouesnan.

--A sept heures, mais  condition que les gendarmes agiront de leur
ct.

--Cela va sans dire.

--Adieu, monsieur le chevalier.

--Adieu, mon gars.

Et le chevalier de Tessy, enchant de la tournure que prenaient ses
affaires, dcrocha la bride de son cheval, se mit lgrement en selle et
partit au galop. Carfor demeura seul  rflchir.

--Oh! les prtres vont tre poursuivis maintenant! pensait-il, et un
clair joyeux se refltait sur ses traits amaigris. On va donner la
chasse aux recteurs! Tant mieux! Les paysans se rvolteront, les coups
de fusil retentiront. C'est la guerre dans le pays! La guerre! Oh! il
sera facile alors de frapper ses ennemis! Quel malheur que ce marquis de
Loc-Ronan soit mort si vite! Dans quelques mois, j'aurais peut-tre pu
le tuer moi-mme! N'importe, les autres me restent et Jahoua sera le
premier!

Et Carfor, poussant un clat de rire sauvage, frappa ses mains l'une
dans l'autre en murmurant d'une voix vibrante:

--Tous! ils mourront tous! et je serai riche et puissant!




XX

UN PRTRE NON ASSERMENT.


En 1791, la Bretagne ne se soulevait pas encore ouvertement, mais de
sourdes menes faisaient fermenter dans la tte des paysans de vagues
ides de lutte contre le nouveau mode de gouvernement tabli. Depuis
la proclamation de la constitution, une scission s'tait opre dans
le clerg, et cette scission menaait de partager non-seulement les
prtres, mais encore les paroisses.

Au mois de juillet 1790, quelques jours avant la fte de la Fdration,
Armand-Gaston Camus, prtre jansniste, aid par ses amis, avait
provoqu la rgularisation du temporel de l'glise. Le temporel est, on
le sait, le revenu qu'un ecclsiastique tire de ses bnfices. D'abord,
la proposition fut mal accueillie par l'Assemble; Camus prtendait
vouloir mettre le clerg en communion d'intrt avec le peuple, mais
le ct droit crut apercevoir dans cette motion un moyen employ pour
servir la cause de Jansnius, et il la repoussa de toutes ses forces,
n'pargnant pas  l'orateur le ridicule ni les injures.

Camus, nanmoins, ne se tint pas pour battu. Le 12 du mme mois, il
revint  la charge et dveloppa ses ides. Il ne s'agissait de rien
moins que d'une rvolution dans l'tablissement de la constitution
existante du clerg. Camus assimilait la division ecclsiastique 
la division civile, rduisait les cent trente-cinq vques 
quatre-vingt-trois, dtruisait les chapitres, les abbayes, les prieurs,
les chapelles et les bnfices, confiait le choix des vques et des
curs aux mmes corps lectoraux chargs de nommer les administrations
civiles, et statuait enfin qu'aucun vque,  l'avenir, ne pourrait
s'adresser au pape pour en obtenir la confirmation. De plus, le casuel
tait supprim et remplac par un traitement fixe.

Aprs une vive et orageuse discussion, l'Assemble adopta ce projet que
l'on nomma la _Constitution civile du clerg_. Louis XVI, cependant,
n'approuva pas immdiatement cette dcision; et avant de la sanctionner
de son pouvoir royal, il demanda du temps pour rflchir. Puis il
crivit au pape de venir en aide  sa conscience. Le pape fit longtemps
attendre sa rponse, et pendant de longs mois, la constitution devint un
obstacle  la concorde gnrale. Enfin, le 26 dcembre, le roi, obsd
par les manoeuvres de ceux qui le poussaient, approuva le dcret et
sanctionna du mme coup l'article relatif au serment que devaient donner
les prtres  cette constitution nouvelle, article arrt depuis peu
par l'Assemble. Le lendemain de ce jour, cinquante-huit ecclsiastiques
prtrent ce serment au sein de l'Assemble, et le dcret fut bientt
placard par toute la France avec ordre d'y obir, en dpit des sages
observations de Cazals qui s'y opposa vivement.

Les querelles religieuses vont recommencer, s'cria-t-il du haut de la
tribune; le royaume sera divis et rduit bientt  cet tat de misre
et de guerre civile qui rappellera l'poque sanglante de la rvocation
de l'dit de Nantes!

Le 4 janvier 1791, M. de Bonnac, vque d'Agen, monte  son tour  la
tribune et refuse le serment prt par l'abb Grgoire; d'autres prtres
suivent son exemple. La sance devient orageuse; on entend des cris dans
les tribunes et au dehors de la salle. Alors l'Assemble dcrte que
les membres interpells rpondront seulement _oui_ ou _non_. Tous les
vques et tous les ecclsiastiques qui sigent  droite rpondent par
un refus formel. Le 9, vingt-neuf curs des paroisses de Paris refusent
d'accepter la constitution. Le 10, l'abb Noy envoie  Bailly son
serment civique sign de son sang. Le mme jour, une caricature,
colporte dans tout Paris, reprsente un prtre en chaire: une corde,
mue par une poulie et tire par les patriotes, lui fait lever les bras.
Enfin, sur huit cents ecclsiastiques employs dans la capitale, plus de
six cents prfrent renoncer  leurs places plutt que d'obir  l'ordre
de l'Assemble.

Bientt la province vint augmenter le nombre de ces rfractaires. Sur
les cent trente-cinq vques, quatre seulement prtrent le serment
exig; les autres se renfermrent dans un refus absolu, dclarant que
leur conscience les empchait d'accder  ce que l'on exigeait d'eux.
Les populations des campagnes, tirailles en sens contraire, penchaient
ouvertement du ct de leurs anciens pasteurs. En Bretagne, surtout,
l'motion fut vive et profonde, bien qu'elle se produist tardivement en
raison de l'loignement de la province de la capitale et de la faon de
vivre de ses paysans. Depuis les premiers jours de 1791 jusqu' l'poque
 laquelle se passe notre rcit, cependant, les dpartements de l'Ouest
s'taient peu  peu occups de leur clerg menac, et le schisme s'y
faisait jour. Certains ecclsiastiques, adoptant les doctrines  l'ordre
du jour, s'taient empresss de se rallier au parti triomphant, et
n'avaient pas hsit  lui jurer fidlit et obissance. D'autres, au
contraire, et surtout les prtres des dpartements de l'Ouest, avaient
refus obstinment de reconnatre la constitution, et par consquent de
lui prter serment.

De l les asserments et les inserments. Ces derniers luttaient
contre le pouvoir, excitant mme le zle de leurs concitoyens, et les
conduisant de l'opposition passive  la rvolte ouverte. Agissant soit
avec connaissance de cause, soit par ignorance, ils prchaient la guerre
civile. D'un autre ct, les perscutions sans nombre qui devaient les
atteindre allaient en faire des martyrs. Puis, il faut le dire, parmi
ces prtres rfractaires, il se trouvait de dignes pasteurs, amis du
repos et de la tranquillit, et ne comprenant pas comment eux, ministres
du Dieu de misricorde, taient ou n'taient pas dchus de leur
sacerdoce, suivant qu'ils avaient prt ou non un serment entre les
mains de citoyens revtus d'charpes tricolores. Ils disaient qu'ils
servaient Dieu d'abord et non la rvolution; ils demandaient simplement
qu'on les laisst continuer en paix leur pieuse mission, et qu'on ne les
chasst pas des cures qu'ils administraient depuis si longtemps. Mais
l'Assemble lgislative voyait en eux des agents provocateurs, et,
les poursuivant sans relche, augmentait encore leur influence. Mis en
rvolte ouverte contre la loi, ils agirent contre elle, et se firent un
honneur et un devoir de ne pas cder. Non contents de blmer ce qu'ils
nommaient l'apostasie des prtres asserments, ils excitaient les
fidles  chasser ces derniers de leur paroisse, et  les traiter comme
des profanateurs et des impies.

Presque toutes les communes avaient repouss par la force les curs que
l'on voulait leur imposer. Dans celles o on les souffrait, l'glise
tait dserte. Les enfants mmes se sauvaient en dsignant le nouveau
prtre sous le nom de jureur.

Quant aux curs rfractaires, la perscution leur avait donn une
saintet vritable. Chaque paroisse cachait au moins un de ces
proscrits. La nuit on leur conduisait, de plusieurs lieues, les enfants
nouveau-ns et les malades, pour baptiser les uns et bnir les autres.
Tout mariage qui n'et pas t consacr par eux et t rput impur et
presque nul. Ne pouvant pas officier de jour dans les glises qui leur
taient fermes, ils improvisaient des autels dans les bruyres, sur
quelque pierre druidique, au fond des bois, sur des souches amonceles,
au bord des grves, sur des rochers laisss  sec par la mare basse.
Des enfants de choeur, allant de ferme en ferme, frappaient au petit
volet extrieur, et disaient  voix basse:

--Tel jour, telle heure, dans telle bruyre, sur tel autel.

Et le lendemain la population se trouvait au lieu et au moment indiqus
pour assistera la clbration de l'office divin. Ces offices avaient
toujours lieu la nuit. Souvent les sermons succdant  la messe
faisaient germer dans les esprits de sourdes colres, et prparaient peu
 peu  la guerre qui devait bientt clater.

Les ministres de la paix prchaient la bataille, et ils taient prts
 bnir les armes de l'insurrection. Des proclamations taient presque
toujours distribues  la fin de chaque sermon, proclamations crites
dans un style politico-religieux, et propre  frapper l'imagination de
ceux qui les lisaient.

De mme que plus tard les Espagnols devaient apprendre de la bouche
de leurs moines un catchisme compos contre les Franais, de mme les
paysans bretons et vendens recevaient des mains de leurs recteurs des
actes religieux dans le genre de ceux-ci.

  ACTE DE FOI.

  Je crois fermement que l'glise,
  Quoi que la nation en dise,
  Du Saint-Pre relvera
  Tant que le monde durera;
  Que les vques qu'elle nomme,
  N'tant point reconnus de Rome,
  Sont des intrus, des apostats,
  Et les curs des sclrats,
  Qui devraient craindre davantage
  Un Dieu que leur serment outrage.


  ACTE D'ESPRANCE.

  J'espre, avant que ce soit peu,
  Les apostats verront beau jeu,
  Que nous reverrons dans nos chaires
  Nos vrais pasteurs, nos vrais vicaires;
  Que les intrus disparatront;
  Que la divine Providence,
  Qui veille toujours sur la France,
  En dpit de la nation,
  Nous rendra la religion.

  ACTE DE CHARIT.

  J'aime, avec un amour de frre,
  Les rois d'Espagne et d'Angleterre,
  Et les migrs runis,
  Qui rendront la paix au pays;
  J'aime les juges qui sans fautes
  Condamneront les patriotes,
  Le fer chaud qui les marquera,
  Et le bourreau qui les pendra.

Lasss par ces rsistances, la plus grande partie des administrateurs
essayrent d'user de rigueur et de rprimer par la force. D'autres
fermrent bnvolement les yeux. Indulgence et svrit demeurrent
impuissantes.

Jusqu'alors le dpartement du Finistre, et surtout les ctes
mridionales, avaient t  l'abri de ces calamits. Les recteurs
rfractaires ou constitutionnels vivaient en paix dans leurs paroisses.
Malheureusement cette tranquillit ne pouvait tre de longue dure.
Ainsi que le chevalier de Tessy l'avait dit  Carfor, l'administration
du dpartement, agissant d'aprs des ordres suprieurs, avait rendu un
arrt contre les prtres non asserments, et cet arrt allait recevoir
le jour mme  Fouesnan son application rigoureuse.

Vers sept heures du soir, et au moment o le soleil semblait prt 
s'enfoncer dans l'Ocan, une douzaine de cavaliers portant l'uniforme de
la gendarmerie, commands par un brigadier, arrivrent au grand trot
par la route de Quimper, se dirigeant vers Fouesnan. En entendant le
pitinement des chevaux, les paysans sortaient curieusement de leurs
demeures et s'avanaient sur le pas de leur porte.

C'tait encore un spectacle nouveau pour eux, dans cette partie de la
Cornouaille, que de voir passer un dtachement de soldats bleus. Les
enfants criaient en courant pour suivre les gendarmes, chacun croyait
 une ronde venant au secours de quelque poste de douane. Personne
ne devinait le vritable but de la cavalcade. Arrivs sur la place du
village, le brigadier et six de ses hommes mirent pied  terre, tandis
que les autres gardaient les chevaux.

Les gendarmes s'avancrent vers le presbytre. Par un singulier hasard,
le vieux recteur sortait prcisment de l'glise, et s'apprtait 
regagner son humble demeure. Son costume l'indiquait trop clairement
au brigadier pour qu'il pt y avoir l'ombre d'une hsitation dans son
esprit. Le gendarme marcha donc tout droit au prtre.

En voyant les soldats s'arrter sur la place au lieu de continuer leur
route, les paysans taient successivement sortis de leurs maisons et
s'taient rapprochs. Ils formaient un cercle autour des gendarmes. L'un
d'eux, qui connaissait le brigadier, s'approcha de lui.

--Bonjour, monsieur Christophe, lui dit-il.

--Bonjour, l'ancien, rpondit le brigadier qui parlait assez bien le
bas-breton.

--Qu'est-ce qui vous amne donc ici?

--Une rquisition de corbeaux.

--Qu'est-ce que a veut dire?

--Je te l'expliquerai une autre fois, mon gars. Pour le prsent,
te-toi un peu de mon passage; j'aperois l-bas l'oiseau que je veux
dnicher...

Et le brigadier, cartant brutalement le paysan, passa outre en se
dirigeant vers le prtre. Celui-ci, devinant sans doute que c'tait
 lui que le sous-officier en voulait, attendait paisiblement sous le
porche de l'glise. Quand le gendarme fut en face du vieux recteur:

--Le cur de Fouesnan? demanda-t-il.

--C'est moi, rpondit le prtre.

--a marche tout seul, murmura le brigadier avec un sourire.

--Que me voulez-vous, mon ami?

--Vous demander d'abord, comme la loi l'exige, si vous avez prt
serment  la constitution?

--Un pauvre ministre du Seigneur ne s'occupe pas de politique. Il prche
la paix, voil tout.

--Connu! les grandes phrases et autres frimes pour ne pas rpondre; mais
je reprsente la nation, moi, et la nation n'a pas le temps d'couter
les sermons. Rpondez catgoriquement.

Un murmure d'indignation accueillit ces paroles.

--Silence dans les rangs! commanda le brigadier. A moins qu'il n'y en
ait parmi vous qui aient envie que je leur lie les pouces et que je les
emmne avec moi.

Les paysans se regardrent, mais personne ne rpondit.

--Voyons, continua le gendarme en s'adressant au recteur; rpondez,
l'ancien!

--Que me voulez-vous? C'est la seconde fois que je vous le demande.

--Avez-vous, oui ou non, prt serment  la constitution, ainsi que
l'ordonne la loi?

--Non, rpondit le prtre.

--Vous avouez donc que vous tes rfractaire?

--J'avoue que je ne m'occupe que de mes enfants.

Et le recteur dsignait du geste les paysans.

--Alors, reprit le brigadier, faites vos paquets, mon vieux, et en
route.

--Vous m'emmenez?

--Parbleu!

--Et o allez-vous me conduire, mon Dieu?

--A Quimper.

--En prison peut-tre?

--C'est possible; mais ce n'est pas mon affaire, vous vous arrangerez
avec les membres de la commune.

--Mon Dieu! mon Dieu! qu'ai-je donc fait?

--Vous tes inserment.

--Monsieur le brigadier...

--Allons! pas tant de manires, et filons! interrompit le soldat en
portant la main sur le collet de la soutane du prtre.

Le vieillard se dgagea avec un geste plein de dignit. Mais les
murmures des paysans se changeaient en vocifrations, et dj les gars
les plus solides et les plus hardis s'taient jets entre le prtre
et les gendarmes. Au plus fort du tumulte, le vieil Yvon accourut,
son pen-bas  la main. Il se prcipita vers son ami le recteur, et
s'adressant aux paysans:

--Mes gars! s'cria-t-il, on a tu notre marquis, on veut emprisonner
notre recteur. Le souffrirez-vous?

--Non! non! rpondirent les paysans en formant autour des gendarmes un
cercle plus troit.

--La Rose! commanda le brigadier  un trompette, sonne un appel!...

Le trompette obit. Le brigadier, alors, tira de sa ceinture l'arrt du
dpartement, le lut  haute et intelligible voix. Aprs cette lecture,
il y eut un moment d'hsitation parmi la foule. Le brigadier voulut en
profiter. Saisissant une seconde fois le vieillard, il fit un effort
pour l'entraner, mais les paysans se prcipitrent de nouveau et le
recteur fut dgag. Jusqu'alors l rsistance se bornait  une simple
opposition passive. Cependant cette opposition tait tellement vidente,
que le brigadier frappa la terre de la crosse de sa carabine avec une
sourde colre.

Il y avait l douze soldats en prsence de prs de cinquante paysan.
Le gendarme comprenait qu'en dpit des carabines, des pistolets et des
sabres, la partie ne serait pas gale.

--A cheval! commanda-t-il  ses hommes.

La foule, croyant qu'il allait donner l'ordre du dpart sans excuter
son mandat, lui livra passage. Mais se retournant vers le recteur:

--Au nom de la nation, du roi et de la loi, je vous ordonne de me
suivre! dit-il.

--Non! non! hurlrent les paysans.

--Attention, alors! fit le brigadier en s'adressant  ses soldats.

--Mes enfants! mes enfants! disait le prtre en s'efforant d'apaiser le
tumulte.

Mais sa voix, ordinairement coute, se perdait au milieu du bruit. Puis
les enfants se glissaient silencieusement dans la foule et apportaient 
leurs pres les pen-bas que leur envoyaient les femmes.

--Sabre en main! ordonna le brigadier.

Les sabres jaillirent hors du fourreau, Les paysans se reculrent. Le
moment tait dcisif. Tout  coup un bruit de galop de chevaux retentit,
et une nouvelle troupe de soldats, plus nombreuse que la premire,
dboucha sur la place. Le brigadier poussa un cri de joie.

--Gendarmes! ordonna-t-il en s'lanant, sabrez-moi cette canaille!

--A bas les gendarmes!  bas les bleus! rpondirent les paysans. Vive le
recteur!  bas la constitution!

--Ah! vous faites les rebelles, mes petits Bretons! s'cria la voix
du sous-lieutenant commandant le nouveau dtachement. Attention, vous
autres! Placez les prisonniers dans les rangs.

Les gendarmes occupaient le centre de la place. Les paysans, refouls,
en obstruaient les issues. Une collision tait imminente. Les femmes
pleuraient, les enfants criaient, les soldats juraient, et les paysans,
calmes et froids, les uns arms de faulx, les autres de fusils, les
autres du fourches et du pen-bas, attendaient de pied ferme la charge
des cavaliers. Le vieux recteur, dont les gendarmes n'avaient pu
s'emparer, tait agenouill sous le porche de l'glise et implorait la
misricorde divine.




XXI

LES DEUX RIVAUX.


En voyant les gendarmes serrer leurs rangs et se mettre en bataille, le
vieil Yvon s'tait prcipit vers sa demeure.

--Yvonne! cria-t-il.

--Mon pre? rpondit la jeune fille toute tremblante.

--O est Jahoua?

--A Penmarkh, pre, vous le savez bien.

--Est-ce qu'il ne va pas revenir?

--Si, pre, je l'attends.

Pendant ces mots changs rapidement, le vieillard avait dcroch un
fusil pendu au-dessus de la chemine.

--coute, dit-il  sa fille. Tu vas sortir par le verger.

--Oui, pre.

--Tu prendras la traverse par les gents.

--Oui, pre.

--Tu gagneras la route de Penmarckh, tu iras au-devant de Jahoua, et tu
lui diras de hter sa venue...

--Oui, pre.

--Nous n'avons pas trop de gars ici...

--Oh! mon Dieu! s'cria Yvonne, on va donc se battre?

--Tu le vois.

--Oh! mon pre, prenez garde...

--Silence, enfant; songe  mes ordres et obis.

--Oui, pre, rpondit la jeune fille en prsentant son front au
vieillard. Celui-ci embrassa tendrement Yvonne, la poussa vers le
verger, et la suivant de l'oeil;

--Au moins, murmura-t-il, elle sera  l'abri de tout danger!

Et Yvon, s'lanant au dehors, rejoignit ses amis. En ce moment,
l'officier qui avait pris le commandement renouvelait l'ordre d'excuter
la loi. Les paysans, faisant bonne contenance, rpondaient aux menaces
par des hues.

       *       *       *       *       *

Une demi-heure avant que les gendarmes ne pntrassent dans le village
de Fouesnan, Jahoua, le fianc de la jolie Yvonne, suivait en trottant
sur son bidet ce chemin des Pierres-Noires, dans lequel il avait couru
jadis un si grand danger. L'amoureux fermier, tout entier aux rves
enchanteurs que faisait natre dans son esprit la pense de son prochain
mariage, chantonnait gaiement un nol, laissant marcher son cheval  sa
fantaisie.

Ce cheval tait le mme qui avait eu l'honneur de recevoir Yvonne sur
sa croupe rebondie, lors du retour des promis de leur voyage  l'le de
Groix. L'imagination emporte dans les suaves rgions du bonheur, Jahoua
se voyait, dans l'avenir, entour d'une nombreuse progniture, criant,
pleurant et dansant dans la salle basse de la ferme. De temps en temps
il portait la main  la poche de sa veste, en tirait un petit paquet
sous forme de bote, l'ouvrait et s'extasiait. Cette petite boite
renfermait une magnifique paire de boucles d'oreilles qu'un pcheur,
commissionn par le fermier  cet effet, avait rapporte ce jour mme
de Brest. Jahoua souriait en pensant  la joie qu'allait prouver sa
coquette fiance. Alors il activait l'allure du bidet. Dj l'extrmit
du clocher de Fouesnan lui apparaissait au-dessus des bruyres. Encore
une demi-heure de route et il serait arriv. C'tait prcisment  ce
moment que les gendarmes opraient leur entre dans le village.

Et apercevant le clocher du village, Jahoua prcipita l'allure de son
cheval; mais il n'avait pas fait cent pas en avant qu'un homme, cartant
brusquement les ajoncs, se dressa devant lui,  un endroit o la route
faisait coude.

Cet homme,  la figure ple, aux yeux gars, tait Keinec.

Jahoua n'avait d'autre arme que son pen-bas Keinec tenait  la main sa
carabine. Les deux hommes demeurrent un moment immobiles, les regards
fixs l'un sur l'autre.

Jahoua tait brave. En voyant son rival, il devina sur-le-champ qu'une
scne tragique allait avoir lieu. Nanmoins son visage n'exprima pas la
moindre crainte, et, lorsqu'il parla, sa voix tait calme et sonore.

--Que me veux-tu, Keinec? demanda-t-il

--Tu le sais bien, Jahoua: ne t'es-tu pas demand quelquefois si tu
devais redouter ma vengeance?

--Pourquoi la redouterais-je? Qu'as-tu  me reprocher pour me parler
ainsi de vengeance?

--Tu oses le demander, Jahoua! Faut-il donc te rappeler les serments
d'Yvonne et sa trahison?

--coute, Keinec, rpondit le fermier, moi aussi, depuis longtemps, je
dsirais trouver une occasion de te parler sans tmoins.

--Toi? fit le marin avec tonnement.

--Moi-mme, car une explication est ncessaire entre nous, et le bonheur
et la tranquillit d'Yvonne en dpendent. Keinec, tu me reproches de
t'avoir enlev l'amour de celle que tu aimes. Keinec, tu reproches
 Yvonne d'avoir trahi ses serments. Tu nous menaces tous deux de ta
vengeance, et si tu n'as pas fait jusqu' prsent un malheur, c'est que
la volont de Dieu s'y est oppose! Est-ce vrai?

--Cela est vrai, rpondit Keinec.

--Rflchis, mon gars, avant de songer  commettre un crime. Que t'ai-je
fait, moi? Je ne te connaissais pas. Tu passais pour mort dans le pays.
Je vis Yvonne et je l'aimai. Est-ce que j'agissais contre toi, dont
j'ignorais l'existence? De son ct, Yvonne t'avait longtemps pleur!
Yvonne te croyait  jamais perdu!... Voulais-tu que, jeune et jolie
comme elle l'est, elle se condamnt  vivre dans une ternelle
solitude?...

--Jahoua, interrompit Keinec avec violence, je ne suis pas venu pour
couter ici des explications quelles qu'elles soient!...

--Pourquoi es-tu venu alors?

--Pour te tuer!

--Je suis sans armes, Keinec; veux-tu m'assassiner?

--N'as-tu pas assassin mon bonheur?

--Tuer un homme qui ne peut se dfendre, c'est l'acte d'un lche!

--Eh bien! je serai lche! que m'importe.

Et Keinec, saisissant sa carabine, l'arma rapidement. Jahoua plit, mais
il ne bougea point.

--coute, dit Keinec, dont le visage dcompos tait plus livide et plus
effrayant que celui du fermier; coute, je ne veux pas tuer l'me
en mme temps que le corps. Je t'accorde cinq minutes pour faire ta
prire...

--Je refuse! rpondit Jahoua.

--Tu ne veux pas te mettre en paix avec Dieu?

--Dieu nous voit tous deux, Keinec; Dieu lit dans nos coeurs; Dieu nous
jugera.

--Voyons; jures-tu de renoncer  Yvonne?

--Jamais!

--Alors, malheur  toi, Jahoua! Tu viens de prononcer ton arrt! Tu es
dcid  mourir? Eh bien! meurs sans prires!... meurs comme un chien!

Et, relevant sa carabine avec imptuosit, il l'paula, appuya son doigt
sur la dtente et fit feu. L'amorce brla seule. Keinec poussa un cri de
rage. Jahoua respira fortement.

--Invulnrable! invulnrable! s'cria le jeune marin; Carfor l'avait
bien dit!

--Keinec, fit Jahoua avec calme,  ton tour tu es dsarm!

--Eh bien! rpondit Keinec en relevant la tte.

--Tu es dsarm, Keinec, et moi j'ai mon pen-bas!

En disant ces mots, Jahoua franchit d'un seul bond le talus de la route,
et se tint debout  trois pas de Keinec. Ce dernier saisit sa carabine
par le canon, et la fit tournoyer comme une massue. Les deux hommes se
regardrent face  face, et demeurrent pendant quelques secondes dans
une menaante immobilit. On devinait qu'entre eux la lutte serait
terrible, car ils taient tous deux de mme ge et de mme force.

Ils demeurrent l, les yeux fixs sur les yeux, presque pied contre
pied, la tte haute, les bras prts  frapper. Ils allaient s'lancer.
Tout  coup un bruit de fusillade retentit derrire eux dans le
lointain.

--C'est  Fouesnan qu'on se bat, s'cria Jahoua.

--Qu'est-ce donc? fit Keinec  son tour.

--Yvonne est peut-tre en danger!

--Eh bien! si cela est, si, comme tu le dis, un danger menace Yvonne,
c'est moi seul qui la sauverai, Jahoua!

Et Keinec, s'lanant sur son ennemi, le saisit  la gorge. D'un commun
accord ils avaient abandonn, l'un son pen-bas, l'autre sa carabine. Ils
voulaient sentir leurs ongles s'enfoncer dans les chairs palpitantes!
Ils restrent ainsi immobiles de nouveau, essayant mutuellement de
s'enlever de terre. Les veines de leurs bras se gonflaient et semblaient
des cordes tendues. Leurs yeux injects de sang lanaient des clairs
fauves. L'galit de puissance musculaire de chacun d'eux annihilait
pour ainsi dire leurs forces.

Jahoua avait franchi l'espace qui le sparait de Keinec, ainsi que nous
l'avons dit. Ils luttaient donc tous deux sur le talus coup  pic de
la chausse. Insensiblement ils se rapprochaient du bord. Enfin Jahoua,
dans un effort suprme pour renverser son adversaire, sentit son pied
glisser sur la crte du talus. Il enlaa plus fortement Keinec, et tous
deux, sans pousser un cri, sans cesser de s'treindre, roulrent d'une
hauteur de sept ou huit pieds sur les cailloux du chemin.

La violence de la chute les contraignit  se disjoindre. Chacun d'eux se
releva en mme temps. Silencieux toujours, ils recommencrent la lutte
avec plus d'acharnement encore. Il tait vident que l'un de ces deux
hommes devait mourir. Dj Jahoua faiblissait. Keinec, qui avait mieux
mnag ses forces, roidissait ses bras, et ployait lentement en arrire
le corps du fermier.

Le sang coulait des deux cts. Un rle sourd s'chappait de la poitrine
des adversaires entrelacs. Enfin Jahoua fit un effort dsespr.
Rassemblant ses forces suprmes, il treignit son ennemi. Keinec,
branl par la secousse, fit un pas en arrire. Dans ce mouvement, son
pied posa  faux sur le bord d'une ornire profonde. Il chancela. Jahoua
redoubla d'efforts, et tous deux roulrent pour la seconde fois sur la
chausse, Keinec renvers sous son adversaire.

Profitant habilement de l'avantage de sa position, le fermier s'effora
de contenir les mouvements de Keinec et de l'treindre  la gorge pour
l'trangler. Dj ses doigts crisps meurtrissaient le cou du marin.
Keinec poussa un cri rauque, roidit son corps, saisit le fermier par les
hanches, et, avec la force et la violence d'une catapulte, il le
lana de ct. Se relevant alors, il bondit  son tour sur son ennemi
terrass.

Encore quelques minutes peut-tre, et de ces deux hommes il ne resterait
plus qu'un vivant. En ce moment, le galop d'un cheval lanc  fond de
train retentit sur les pierres de la route dans la direction du village.
Ce galop se rapprochait rapidement de l'endroit o luttaient les deux
rivaux. Jahoua et Keinec n'y prtrent pas la moindre attention, non
plus qu' la fusillade qui retentissait sans relche. Lis l'un 
l'autre, tous deux n'avaient qu'une volont, qu'une pense, qu'un
sentiment: celui de se tuer mutuellement. La lutte tait trop violente
pour pouvoir tre longue encore.




XXII

YVONNE.


Tandis que les gendarmes procdaient  l'arrestation du recteur de
Fouesnan, Yvonne, sur l'ordre de son pre, avait pris en toute hte la
route de Penmarckh pour aller au-devant de son fianc, et presser son
arrive au village. Dans cette circonstance solennelle, le vieil Yvon
voulait que son futur gendre ft cause commune avec les gars du pays.
Yvonne traversa donc rapidement le verger et s'lana dans les gents
pour couper au plus court. La jeune fille marchait rapidement.

Les gendarmes taient arrivs vers la chute du jour. C'tait donc 
cette heure indcise, o la lumire mourante lutte faiblement avec
l'obscurit, que se passaient les vnements.

La jolie Bretonne, vive et lgre comme l'hirondelle, rasait la terre de
son pied rapide. Dj elle atteignait le rebord de la route, lorsqu'une
exclamation pousse prs d'elle l'arrta brusquement dans sa course.
Avant qu'elle et le temps de reconnatre le ct d'o partait ce bruit
inattendu, deux bras vigoureux la saisirent par la taille, l'enlevrent
de terre et la renversrent sur le sol. Yvonne voulut se dbattre, et
sa bouche essaya un cri. Mais un mouchoir nou rapidement sur ses lvres
touffa sa voix, et ses mains, attaches par un noeud coulant prpar
d'avance, ne purent lui venir en aide pour la rsistance. Trois hommes
l'entouraient. Sans prononcer un seul mot, l'un de ces hommes prit la
jeune fille dans ses bras et courut vers la route. Avant de descendre
le talus, il regarda attentivement autour de lui. Assur qu'il n'y avait
personne qui pt gner ses projets, il s'lana sur la chausse.

Un vigoureux bidet d'allure tait attach aux branches d'un chne
voisin. L'inconnu dposa Yvonne sur le cou du cheval et sauta lui-mme
en selle. Ses deux compagnon s'avancrent alors. Le cavalier prit une
bourse dans sa poche et la jeta  leurs pieds. Puis, soutenant Yvonne de
son bras droit, et rendant de l'autre la main  sa monture, il partit au
galop dans la direction de Penmarckh.

La nuit descendait rapidement. Du ct de Fouesnan, la fusillade
augmentait d'intensit. A peine le cheval emportant Yvonne et son
ravisseur avait-il fait deux cents pas, que ce dernier aperut deux
ombres se mouvant sur la route d'une faon bizarre.

--Que diable est cela? murmura-t-il en ralentissant un peu le galop de
sa monture.

Il essaya de percer les tnbres en fixant son regard sur le chemin;
mais il ne distingua pas autre chose qu'une forme trange et double
roulant sur la chausse. Un moment il parut vouloir retourner en
arrire. Mais le bruit de la fusillade, arrivant plus vif et plus
press, lui fit abandonner ce dessein.

--En avant! murmura-t-il en piquant son cheval et en armant un pistolet
qu'il tira de l'une des fontes de sa selle.

La pauvre Yvonne s'tait vanouie. Le cheval avanait avec la rapidit
de la foudre. Dj les ombres n'taient qu' quelques pas, et l'on
pouvait distinguer deux hommes luttant l'un contre l'autre avec
l'nergie du dsespoir. Le cavalier rassembla son cheval et s'apprta 
franchir l'obstacle. Le cheval, enlev par une main savante, s'lana,
bondit et passa. La violence du soubresaut fit revenir Yvonne 
elle-mme. Elle ouvrit les yeux. Ses regards s'arrtrent sur le visage
de son ravisseur. Alors, d'un geste rapide et dsespr, elle brisa les
liens qui retenaient ses mains captives; elle carta le mouchoir qui lui
couvrait la bouche, et elle poussa un cri d'appel.

--Maldiction! s'cria le cavalier en lui comprimant les lvres avec la
paume de sa main, et il prcipita de nouveau la course de son cheval.

Cependant au cri suprme pouss par Yvonne, les deux combattants
s'taient arrts en frissonnant. D'un seul bond ils furent debout.

--As-tu entendu? demanda Keinec.

--Oui, rpondit Jahoua.

En ce moment la fusillade retentit avec un redoublement d'nergie. Les
deux hommes se regardrent: ils ne pensaient plus  s'entre-tuer. Tous
deux aimaient trop Yvonne pour ne pas sacrifier leur haine  leur amour.
Dans l'apparition fantastique de ce cheval emportant deux corps
enlacs, dans ce cri de terreur, dans cet appel gmissant pouss presque
au-dessus de leurs ttes, ils avaient cru reconnatre la forme
gracieuse et la voix altre d'Yvonne. Puis, voici que la fusillade qui
retentissait du ct de Fouesnan venait donner un autre cours  leurs
penses.

--On se bat au village! murmurrent-ils ensemble.

Et, de nouveau, ils demeurrent indcis. Mais ces indcisions
successives durrent  peine une seconde. Keinec prit sur-le-champ un
parti.

--Jahoua, dit-il, tu es brave; jure-moi de te trouver demain, au point
du jour,  cette mme place..

--Je te le jure!

--Maintenant, un cri vient de retentir et une ombre a pass sur nos
ttes. J'ai cru reconnatre Yvonne.

--Moi aussi.

--Si cela est, elle est en pril...

--Oui.

--Sauvons-la d'abord; nous nous battrons ensuite.

--Tu as raison, Keinec; courons!

--Attends! On se bat  Fouesnan.

--Je le crois.

--Peut-tre avons-nous t le jouet d'une illusion tout  l'heure.

--C'est possible.

--Cours donc  Fouesnan, toi, Jahoua.

--Et toi?

--Je me mets  la poursuite de ce cheval maudit!

--Non! non! je ne te quitte pas. Si on violente Yvonne, je veux la
sauver...

--Cependant si nous nous sommes tromps?

--Non; c'tait Yvonne, te dis-je! j'en suis sr!

--Je le crois aussi; il me semble l'avoir reconnue mais encore une
fois, cependant, nous pouvons nous tre tromps, et dans ce cas nous la
laisserions donc  Fouesnan expose au tumulte et au danger du combat
qui s'y livre!

--Eh bien! dit Jahoua, va  Fouesnan, toi!

--Non! non!... Je poursuivrai ce cavalier.

Les deux jeunes gens se regardrent encore avec des yeux brillants de
courroux: leur volont, qui se contredisait, allait peut-tre ranimer la
lutte. Jahoua se baissa et ramassa une poigne de petites pierres.

--Que le sort dcide! s'cria-t-il. Pair ou non?

--Pair! rpondit Keinec.

La main du fermier renfermait six petits cailloux. Le jeune marin poussa
un cri de joie.

--Va donc  Fouesnan, dit-il; moi je vais couper le pays et gagner la
mer. C'est l que le chemin aboutit.

Jahoua rejeta les pierres avec rage; puis, sans mot dire, il saisit son
pen-bas. Keinec reprit sa carabine, et tous deux, dans une direction
oppose, s'lancrent rapidement.

       *       *       *       *       *

Lorsque les gendarmes eurent, sur l'ordre de leur officier, plac les
prisonniers au milieu d'eux, ils se prparrent  forcer l'une des
issues de la place. En consquence, ils s'avancrent le sabre en main,
et au petit pas de leurs chevaux, jusqu' la barrire vivante qui
s'opposait  leur passage. L, l'officier commanda: Halte!

Suivant les instructions qu'il avait reues, il devait viter, autant
que possible, l'effusion du sang. Mais, avant tout, il avait mission
d'arrter les prtres inserments et de les ramener, cote que cote,
dans les prisons de Quimper. Il improvisa donc une petite harangue
arrange pour la circonstance, et dans laquelle il s'efforait de
dmontrer aux habitants de Fouesnan que, si la nation leur enlevait leur
recteur, c'tait pour le bien gnral. En 1791, on n'avait pas encore
pris l'habitude de mettre:--_la patrie en danger_.--Les Bas-Bretons
coutrent paisiblement cette harangue, pour deux motifs: Le premier, et
c'est l un trait distinctif du caractre des fils de l'Armorique, c'est
que, bonnes ou mauvaises, le paysan breton coute toujours les raisons
donnes par son interlocuteur; seulement, il prend pour les couter un
air de stupidit sauvage qui indique sa rsolution de ne pas vouloir
comprendre. Inutile de dire que ces raisons donnes ne changent
exactement rien  sa rsolution arrte. En second lieu, et peut-tre
eussions-nous d commencer par l, le discours du lieutenant tant en
franais et les habitants de Fouesnan ne parlant gure que le dialecte
breton, il tait difficile, malgr tout le talent de l'orateur, qu'il
parvnt  persuader son auditoire. Aussi les paysans, la harangue
termine, ne firent-ils pas mine de bouger de place et de livrer
passage. Tout au contraire, les cris s'levrent plus violents encore.

--Notre recteur! notre recteur! hurla la foule.

Le lieutenant commena alors les sommations. Les paysans ne reculrent
pas.

--Chargez! commanda le gendarme exaspr par cette froide rsistance.

Les cavaliers s'lancrent. Un long cri retentit dans la foule. Trois
paysans venaient de tomber sous les sabres des gendarmes. Alors le
combat commena. Les Bas-Bretons, exasprs, attaqurent  leur tour.
Une mle pouvantable eut lieu sur la place. Quelques chevaux, atteints
par le fer des faulx, roulrent en entranant leurs cavaliers. Les
gendarmes se replirent et firent feu de leurs carabines. Les paysans
ripostrent. Mal arms, mal dirigs ils ne maintenaient l'galit de la
lutte que par leur nombre; mais il tait vident qu' la fin les soldats
devaient l'emporter.

Pendant prs d'une heure chacun fit bravement son devoir. De chaque ct
les morts et les blesss tombaient  tous moments. Au premier rang des
combattants on distinguait le vieil Yvon. Ce fut  ce moment que Jahoua
arriva. Le brave fermier se joignit  ses amis, et leur apporta le
puissant concours de son bras robuste.

Cependant les soldats gagnaient du terrain. Ils taient parvenus
 s'emparer du recteur, et, se rangeant en colonne serre, ils se
prparaient  faire une troue pour quitter le village. Les paysans
reculaient quand une troupe d'hommes, arrivant au pas de course par la
route du chteau, vint tout  coup changer la face du combat.

Cette troupe, compose d'une trentaine de gars arms de carabines, de
piques et de haches, s'lana au secours des paysans. C'taient les
marins du _Jean-Louis_, commands par Marcof. Le patron du lougre tait
magnifique  voir. Brandissant d'une main une courte hache, tenant de
l'autre un pistolet, il bondissait comme un jaguar. Ses yeux lanaient
des clairs, ses narines dilates respiraient avec joie l'odeur du sang
et l'odeur de la poudre. En arrivant en face des gendarmes, il poussa un
rugissement de joie farouche.

--Arrire, vous autres, cria-t-il aux paysans en les cartant de la
main. Et se retournant vers sa troupe: A moi, les gars! En avant et feu
partout! Tue! tue!

--Mort aux bandits! hurla l'officier de gendarmerie. Vive la nation!

--Vive le roi! A bas la constitution! rpondit Marcof en fendant la tte
du sous-lieutenant qui roula en bas de son cheval.

Alors, entre ces hommes galement aguerris aux combats, ce fut une
boucherie pouvantable. Au milieu de la mle la plus sanglante, et au
moment o Marcof, press, entour par cinq gendarmes, se dfendait
comme un lion, mais ne parvenait pas toujours  parer les coups qui lui
taient ports, un nouvel arrivant s'lana vers lui, et abattit d'un
coup de carabine d'abord, et d'un coup de crosse ensuite, deux de ceux
qui menaaient le plus l'intrpide marin.

--Keinec! s'cria Marcof en se dtournant. Merci, mon gars.

Le combat continua. Bientt les gendarmes se comptrent de l'oeil. Ils
n'taient plus que sept ou huit privs d'officier. Ils firent signe
qu'ils se rendaient. Marcof arrta le feu et s'avana vers eux.

--Vous avez fait bravement votre devoir, leur dit-il; vous tes de bons
soldats; partez vite; regagnez Quimper; car je ne rpondrais pas de vous
ici.

Les soldats remirent le sabre au fourreau, et s'lancrent poursuivis
par les rires et les hues. Alors les paysans entourrent leur vieux
recteur, et, l'enlevant dans leurs bras, le portrent en triomphe
jusque sur le seuil de l'glise. Le vieillard pouvant de ce qui venait
d'avoir lieu, versait des larmes de douleur. Enfin, il tendit les mains
vers la foule, et, dsignant les blesss et les morts:

--Songez  eux avant tout! dit-il. Transportez au presbytre ceux qui
n'ont pas d'asile.

Une heure aprs, le village, nagure si calme, offrait encore tous les
aspects de l'agitation la plus vive. Marcof, dans la crainte d'un retour
de nouveaux soldats, avait plac des vedettes sur les hauteurs. Les
hommes taient runis dans la maison d'Yvon. Le vieux pcheur, au milieu
de la chaleur du combat, et pendant les premiers instants consacrs aux
blesss et aux morts, n'avait pu constater l'absence de sa fille. En
rentrant chez lui il aperut Jahoua qui, tout ensanglant par sa double
lutte de la soire, accourait vers lui.

--O est Yvonne? demanda vivement le fermier.

--Yvonne! rpta le vieillard.

--Oui.

--Mais tu dois le savoir.

--Comment le saurai-je?

--Elle est alle au-devant de toi.

--Quand donc?

--Au commencement du combat.

--Alors elle tait sur le chemin des Pierres-Noires?

--Oui.

--Et elle n'est pas revenue?

--Non! rpondit Yvon frapp de terreur par le bouleversement subit des
traits du jeune homme.

--Elle n'est pas revenue! rpta ce dernier.

--Mais tu ne l'as donc pas ramene avec toi?

--Je ne l'ai mme pas rencontre!...

--Mon Dieu! qu'est-elle donc devenue depuis deux heures?

Les paysans qui entraient successivement dans la maison d'Yvon avaient
entendu ce dialogue.

--Mais, fit observer l'un d'eux, peut-tre qu'Yvonne aura eu peur et
qu'elle se sera cache.

--C'est possible, rpondit le vieillard. Tiens, Jahoua, cherchons dans
la maison, et vous autres, mes gars, cherchez dans le village.

Plusieurs paysans sortirent.

--Ah! murmura Jahoua, c'tait bien elle que j'avais vue, et Keinec aussi
l'avait bien reconnue!




XXIII

DEUX COEURS POUR UN AMOUR.


Comme on le pense, les recherches furent vaines. Marcof revint avec les
paysans, et l, devant tous, Jahoua raconta sa rencontre avec Keinec,
la lutte qui s'en tait suivie, et l'apparition trange qui les avait
spars. Il termina en ajoutant que Keinec s'tait mis  la poursuite du
cavalier qui, selon toute probabilit, enlevait Yvonne.

--Mais Keinec est ici, interrompit Marcof.

--Il est revenu? s'cria Jahoua.

--Me voici! rpondit la voix du marin.

Et Keinec s'avana au milieu du cercle.

--Ma fille? mon Yvonne? demanda le vieillard avec dsespoir.

--Je n'ai pu retrouver sa trace! rpondit Keinec d'une voix sombre.

--N'importe; raconte vite ce qui est arriv, ce que tu as fait au moins!
dit vivement Marcof.

--C'est bien simple: comme la route des Pierres-Noires n'aboutit qu'
Penmarckh, je me suis lanc sur les falaises pour couper au plus court.
J'entendais de loin le galop prcipit du cheval. Arriv au village,
j'coutai pour tcher de deviner la direction prise, mais je n'entendis
plus rien. Alors l'ide me vint que l'on pouvait avoir gagn la mer. Je
me laissai glisser sur les pentes et je touchai promptement la plage.
Elle tait dserte. J'coutai de nouveau. Rien! Cependant, en m'avanant
sur les rochers, il me sembla voir au loin une barque glisser sur les
vagues. Je courus  mon canot. L'amarre avait t coupe et la mare
l'avait entran. Aucune autre embarcation n'tait l. Aucune des
chaloupes du _Jean-Louis_ n'tait  la mer. A bord, j'appris que Marcof
et ses hommes taient ici. Alors une sorte de folie trange s'empara de
moi. Je crus un moment que j'avais fait un mauvais rve et que rien
de ce que j'avais vu et entendu n'tait vrai. Je me dis que personne
n'avait intrt  enlever Yvonne, et qu'elle devait tre  Fouesnan.
D'ailleurs, la fusillade que j'entendais m'attirait de ce ct.
Convaincu que je retrouverais la jeune fille au village, je repris la
route des falaises. Vous savez le reste.

Un profond silence suivit le rcit de Keinec. Aucun des assistants
ne pouvant deviner la vrit, se livrait intrieurement  mille
conjectures. Marcof, surtout, rflchissait profondment. Le vieil
Yvon s'abandonnait sans rserve  toute sa douleur. Jahoua et Keinec
s'taient rapprochs du pre d'Yvonne et s'efforaient de le consoler.
Leurs mains se touchaient presque, et telle tait la force de leur
passion, qu'ils ne songeaient plus au combat qu'ils s'taient livr
quelques heures auparavant, ni  celui qui devait avoir lieu le
lendemain. Marcof se leva, et, frappant du poing sur la table:

--Nous la retrouverons, mes gars! s'cria-t-il.

Tous se rapprochrent de lui.

--Que faut-il faire? demandrent  la fois le fermier et le jeune marin.

--Cesser de vous har, d'abord, et m'aider loyalement tous deux.

Les deux hommes se regardrent.

--Keinec, dit Jahoua aprs un court silence, nous aimons tous deux
Yvonne, et nous tions prts tout  l'heure  nous entretuer pour
satisfaire notre amour et nous dbarrasser mutuellement d'un rival.
Aujourd'hui Yvonne est en danger; nous devons la sauver. Tu entends ce
que dit Marcof. Quant  ce qui me concerne, je jure, jusqu'au moment o
nous aurons rendu Yvonne  son pre, de ne plus avoir de haine pour toi,
et d'tre mme un alli sincre et loyal. Le veux-tu?

--J'accepte! rpondit Keinec; plus tard, nous verrons.

--Touchez-vous la main! ordonna Marcof.

Les deux jeunes gens firent un effort visible. Nanmoins ils obirent.

--Bien, mes gars! s'cria Yvon avec attendrissement, bien! Vous tes
braves et vigoureux tous deux; aidez Marcof, et Dieu rcompensera vos
efforts!

Au moment o les paysans entouraient les deux rivaux devenus allis,
le tailleur de Fouesnan se prcipita dans la chambre. La physionomie
du bossu refltait tant de sensations diverses, que tous les yeux se
fixrent sur lui. Il tait accouru droit  Yvon.

--Votre fille!... balbutia-t-il comme quelqu'un qui cherche  reprendre
haleine, votre fille, pre Yvon?

--Sais-tu donc quelque chose sur elle? demanda vivement Marcof.

Le tailleur fit signe que oui.

--Parle! parle vite! s'crirent les paysans.

--On l'a enleve ce soir dans le chemin des Pierres-Noires!

--Comment sais-tu cela?

--J'ai vu celui qui l'enlevait.

--Son nom? s'cria Keinec en se levant avec violence.

--Je l'ignore; mais vous vous rappelez les deux inconnus dont je vous ai
parl, et que j'avais vu rder autour du chteau?

--Oui, oui, firent les paysans.

--Eh bien! celui qui emportait Yvonne sur son cheval, est l'un de ces
hommes.

--Tu en es sr? dit Marcof avec vivacit.

--Sans doute. Le jour de la mort de notre regrett seigneur, je les ai
suivis tous les deux, et, cach dans les gents d'abord, sur la corniche
des falaises ensuite, j'ai entendu leur conversation presque tout
entire. Ils parlaient d'enlvement; mais je n'avais pas compris qu'il
s'agissait de votre fille, pre Yvon. Ce soir, en revenant de Penmarckh
et au moment o je longeais la grve pour regagner la route, j'ai
parfaitement reconnu le plus jeune des deux hommes dont je vous parlais.
Il portait une femme dans ses bras. Comme j'tais dans l'ombre, il
ne m'a pas vu, et avant que j'aie eu le temps de pousser un cri, il
s'lanait dans une barque que montaient dj deux autres hommes, et ils
ont pouss au large... C'est alors que, la lune se levant, il m'a sembl
reconnatre Yvonne. Je n'en tais pas certain nanmoins, lorsque leur
conversation m'est revenue  la mmoire tout  coup, et j'ai pris ma
course vers le village. En arrivant, les femmes m'ont appris qu'Yvonne
avait disparu... Alors je n'ai plus dout.

--Et sur quel point de la cte semblaient-ils mettre le cap? demanda
Yvon.

--Ils paraissaient vouloir prendre la haute mer, mais j'ai dans l'ide
qu'ils s'orientaient vers la baie des Trpasss.

--Et moi j'en suis sr! dit brusquement Marcof. Allons, mes gars,
continua-t-il en s'adressant  Keinec et  Jahoua, en route et
vivement. Je laisse ici mes hommes pour la garde du village, Bervic les
commandera. Nous reviendrons probablement au point du jour. D'ici l,
mes enfants, cachez le recteur, car vous pouvez tre certains que les
gendarmes reviendront.

Puis, prenant le tailleur  part, il l'entrana au dehors.

--Tu as entendu toute la conversation de ces deux hommes? dit-il  voix
basse.

--Oui.

--N'a-t-il donc t question que de cet enlvement?...

--Oh non!

--Ils ont parl du marquis, n'est-ce pas?

--Oui.

--Tu vas me raconter cela, et surtout n'omets rien.

Le tailleur raconta alors minutieusement la conversation qui avait eu
lieu entre le comte de Fougueray et le chevalier de Tessy. Seulement la
brise de mer, en empchant parfois le tailleur de saisir tout ce que
se communiquaient les cavaliers, avait mis obstacle  ce qu'il comprt
qu'il s'agissait d'Yvonne dans la question de l'enlvement. Le nom
de Carfor, revenu plusieurs fois dans la conversation l'avait
singulirement frapp. En entendant prononcer ce nom, Marcof
tressaillit.

--Carfor ml  toute cette infernale intrigue! murmura-t-il; j'aurais
d le prvoir. C'est le mauvais gnie du pays! Merci, continua-t-il en
s'adressant au tailleur; viens demain  bord de mon lougre, et je te
remettrai l'argent que le marquis de La Rouairie te fait passer pour tes
services.

Un quart d'heure aprs, Marcof, Keinec et Jahoua suivaient
silencieusement la route des falaises, se dirigeant vers la crique o
tait amarr _le Jean-Louis_. Deux hommes seulement veillaient  bord,
mais ils faisaient bonne garde, car les arrivants ne les avaient
pas encore pu distinguer, que le cri de Qui vive! retentit  leurs
oreilles et qu'ils entendirent le bruit sec que fait la batterie d'un
fusil que l'on arme. Marcof, au lieu de rpondre, porta la main  sa
bouche et imita le cri sauvage de la chouette. A ce signal, un second
cri retentit  quelque distance.

--Qu'est-ce que cela? fit Marcof en s'arrtant. Ce cri vient de terre et
je n'y ai laiss personne.

Puis, faisant signe de la main  ses deux compagnons de demeurer  la
mme place, il s'avana avec prcaution en suivant le pied des falaises.
Au bout d'une centaine de pas, il recommena le mme cri quoique plus
faiblement. Aussitt un homme sortit d'une crevasse naturelle du rocher
et s'avana vers lui. Marcof le regarda fixement, puis, lui tendant la
main:

--C'est toi, Jean Chouan? fit-il d'un air tonn. Que viens-tu faire en
ce pays?

--J'tais prvenu depuis huit jours de l'arrt que le dpartement
allait rendre, rpondit le chef si connu des rebelles de l'Ouest, et
je suis venu seul dans la Cornouaille pour savoir ce que les gars
voudraient faire...

--Eh bien! tu as vu que, pour le premier jour, cela n'avait pas trop mal
march?

--Oui. Ceux de Fouesnan ont agi solidement, et tu les as bien seconds.

--Par malheur je n'ai qu'une cinquantaine d'hommes ici.

--Demain il en arrivera cinq cents dans les bruyres de Boennalie. La
Rouairie sera avec eux.

--Trs-bien.

--Tu sais que les gendarmes reviendront au point du jour et brleront
les fermes. Il faudrait faire prvenir les gars.

--Je m'en charge.

--Tu feras conduire le recteur dans les bruyres et tu y amneras tes
hommes.

--Cela sera fait.

--C'est tout ce que j'avais  te dire, Marcof.

--Adieu, Jean Chouan.

Et le futur gnral de l'insurrection, dont le nom tait alors presque
inconnu, disparut en remontant vers le village. Marcof revint  ses deux
compagnons, et tous trois s'lancrent  bord du lougre. Marcof leur
donna des armes et des munitions, puis ils mirent un canot  la mer, et,
s'embarquant tous trois, ils poussrent vigoureusement au large.

--Sur quel point de la cte mettons-nous le cap? demanda Keinec en
armant un aviron.

--Sur la baie des Trpasss, rpondit Marcof.

--Nous allons  la grotte de Carfor?

--Oui.

--Dans quel but?

--Dans le but de forcer le sorcier  nous dire o on a conduit Yvonne,
rpondit Marcof; et, par l'me de mon pre, il le dira. J'en rponds!

Keinec et Jahoua, se courbant sur les avirons, nageaient avec force
pendant que Marcof tenait la barre.

       *       *       *       *       *

En reconnaissant le chevalier de Tessy pour l'homme qui enlevait Yvonne,
le tailleur de Fouesnan ne s'tait pas tromp. Ainsi que cela avait t
convenu entre lui et Carfor, le chevalier, accompagn d'un domestique,
sorte de Frontin qui avait dix fois mrit les galres, tait venu se
poster sur la route de Penmarckh. Carfor avait compt se glisser dans
le village, et, sous un prtexte quelconque, isoler Yvonne, s'en faire
suivre ou l'enlever. Il pntrait par le verger dans la maison d'Yvon,
lorsqu'il entendit le vieillard donner  sa fille l'ordre d'aller
au-devant de Jahoua. Le hasard servait donc le berger beaucoup mieux
qu'il n'aurait pu l'esprer. En consquence, il se retira vivement et
courut dans les gents prvenir le chevalier. Tous trois se tinrent
prts, et, ainsi qu'on l'a vu, ils accomplirent leur audacieux projet
sans prouver la moindre rsistance.

A peine le chevalier fut-il  cheval, que Carfor et le valet gagnrent
la grve par le sentier des falaises. Pour premire prcaution ils
couprent les amarres du canot de Keinec, le seul qui se trouvt sur
la cte. Puis ils allrent  la crique et armrent promptement une
embarcation prpare d'avance. Cela fait, ils attendirent. Le chevalier
ne tarda pas  arriver avec la jeune fille. Il sauta  terre. Le valet
prit le cheval et le conduisit dans une grange dont la porte tait
ouverte. Ensuite ils s'embarqurent. Carfor, assez bon pilote, dirigea
l'embarcation, et ils franchirent les brisants. Yvonne s'tait vanouie
de nouveau, et cette circonstance, en empchant la jeune fille de se
dbattre et de crier, facilitait singulirement leur fuite. En moins
d'une heure ils doublrent la baie des Trpasss et mirent le cap sur
l'le de Seint; mais, arrivs  la hauteur d'Audierne, ils coururent
une borde vers la cte. Le vent les poussait rapidement. Ils abordrent
dans une petite baie dserte. Le comte de Fougueray les y attendait avec
des chevaux frais.

--Eh bien? demanda-t-il au chevalier en lui voyant mettre le pied sur la
plage.

--J'ai russi, Digo, rpondit celui-ci.

--Bravo! A cheval, alors!

--A cheval!

--Et la belle Bretonne?

--Elle est toujours vanouie.

--Viens! Hermosa a tout prpar pour la recevoir. Dbarrasse-toi d'abord
du berger.

--C'est juste.

Et le chevalier, emmenant Carfor  l'cart, lui remit une nouvelle
bourse compltant la somme promise.

--Maintenant, lui dit-il, tu peux partir.

--Quand vous reverrai-je? demanda Carfor.

--Bientt: mais il ne serait pas prudent que nous ayons une confrence
avant quelques jours.

--Vous m'crirez?

--Oui.

--La lettre toujours dans le tronc du grand chne?

--Toujours.

--Bonne chance, alors, monsieur le chevalier.

--Merci.

Le chevalier et le comte se mirent en selle. Le chevalier prit Yvonne
entre ses bras, et, suivis du valet, ils s'loignrent rapidement.
Carfor les suivit des yeux un instant et se rembarqua. Il revint vers la
baie des Trpasss...

La route qu'avaient prise le comte et le chevalier s'enfonait dans
l'intrieur des terres. Le chevalier pressait sa monture.

--Corbleu! fit le comte en l'arrtant du geste. Pas si vite, Raphal, et
songe que le cheval porte double poids.

--J'ai hte d'arriver, rpondit le chevalier.

--Nous ne courons aucun danger, trs-cher, et nous avons devant nous une
des plus belles routes de la Bretagne.

--Je voudrais tre  mme de donner des soins  Yvonne. Voici prs
de trois heures qu'elle est sans connaissance, et cet vanouissement
prolong m'effraye.

--Bah! sans cette pmoison venue si  propos, nous ne saurions qu'en
faire.

--N'importe, htons-nous.

--Soit, galopons.

--Dis-moi, Digo, reprit Raphal aprs un moment de silence, tu es
content de l'asile que tu as trouv?

--Enchant! Personne ne viendra nous chercher l.

--C'est un ancien couvent, je crois?

--Oui, trs-cher. Les nonnes en ont t expulses par ordre du
dpartement, et j'ai obtenu la permission de m'y installer  ma guise.
Or,  dix lieues  la ronde, tout le monde croit le clotre inhabit.

--N'y a-t-il pas des souterrains?

--Oui; et de magnifiques.

--C'est l qu'il faudra nous installer.

--Sans doute; et j'ai donn des ordres en consquence?

--Est-ce que tu as commis l'imprudence d'amener nos gens avec toi?

--Allons donc, Raphal; pour qui me prends-tu? Emmener nos gens!...
quelle folie! Hermosa est seule l-bas avec Henrique, et nous n'aurons
avec nous que le fidle Jasmin.

Et du geste le comte dsignait le valet qui suivait.

--Trs-bien, fit le chevalier.

--Jasmin! appela le comte.

--Monseigneur? rpondit le laquais en s'avanant au galop.

--Prends les devants, et prviens madame la baronne de notre arrive.

Jasmin obit; et, piquant son cheval, il partit  fond de train.

--J'aperois les clochetons de l'abbaye, dit alors le comte.

--Ah! Yvonne revient  elle! s'cria le chevalier.

La jeune fille, en effet, venait de rouvrir ses beaux yeux. Elle
promena autour d'elle un regard tonn. La nuit tait sur son dclin, et
l'aurore commenait  blanchir l'horizon. Yvonne poussa un soupir. Puis
sa tte retomba sur sa poitrine, et elle parut succomber  un nouvel
vanouissement. Mais cette sorte de torpeur dura peu. Elle se ranima
insensiblement et fixa ses yeux sur l'homme qui la tenait entre ses
bras. Alors elle se jeta en arrire, et, rassemblant toutes ses forces,
elle s'cria:

--Au secours! au secours?

--Qu'est-ce que je disais? fit le comte. Mieux la valait vanouie;
heureusement nous sommes arrivs.

Les cavaliers, en effet, entraient en ce moment dans la cour d'une vaste
habitation, dont le style et l'architecture indiquaient la destination
religieuse.

FIN DE LA PREMIRE PARTIE.




DEUXIME PARTIE.

L'ABBAYE DE PLOGASTEL.




I

L'ABBAYE DE PLOGASTEL


L'abbaye de Plogastel, situe  quelques lieues des ctes, dans la
partie sud-ouest du dpartement du Finistre, tait depuis longtemps le
sige d'une communaut religieuse, ouverte aux jeunes filles nobles de
la province. Les pauvres nonnes, peu soucieuses des affaires du dehors,
vivaient en paix dans leurs troites cellules, lorsque l'Assemble
constituante d'abord, et l'Assemble lgislative ensuite, jugrent
 propos de dsorganiser les couvents et d'exiger surtout ce fameux
serment  la constitution, qui devait faire tant de mal dans ses
effets, et qui tait si peu utile dans sa cause. L'abbesse du couvent de
Plogastel refusa fort nettement de reconnatre d'autre souverainet que
celle du roi, et ne voulut, en aucune sorte, se soumettre  celle de
la nation. Comme on le pense, cet tat de rbellion ouverte ne pouvait
durer. Les autorits du dpartement dlibrrent, dcrtrent
et ordonnrent. En consquence de ces dlibrations, dcrets et
ordonnances, les nonnes furent expulses de l'abbaye, le couvent ferm,
et la proprit du clerg mise en vente. Aucun acqureur ne se prsenta.
L'abbaye resta donc dserte. Le comte de Fougueray, en apprenant par
hasard tous ces dtails, rsolut d'aller visiter l'abbaye de Plogastel.
L'ayant trouve fort  son got et lui prsentant tous les avantages
de la retraite isole qu'il cherchait, il se rendit chez le maire,
fit valoir les lettres de ses amis de Paris, et toutes tant de chauds
patriotes, il obtint facilement l'autorisation d'habiter temporairement
le couvent dsert. D'anciens souterrains, conduisant dans la campagne,
offraient des moyens de fuite inconnus aux paysans eux-mmes. Le comte
choisit l'aile du btiment qu'habitait jadis l'abbesse et qui tait
encore fort bien dcore. En quelques heures il eut tout fait prparer,
et ainsi que nous l'avons vu, il s'y tait install pendant l'absence du
chevalier.

En arrivant dans la cour, les deux hommes mirent pied  terre. Le
chevalier enleva Yvonne qui criait et se dbattait, et l'emporta dans
l'intrieur du couvent, tandis que Jasmin prenait soin des chevaux.
Le comte jeta autour de lui un coup d'oeil satisfait et suivit son
compagnon.

--Corpo di Bacco! dit-il tout  coup en patois napolitain et avec un
accent de mauvaise humeur trs-marqu. Au diable les amoureux et leurs
donzelles!... Celle-ci me fend les oreilles avec ses criailleries. Sang
du Christ! pourquoi lui as-tu enlev son billon?

--Elle touffait, rpondit le chevalier.

--A d'autres! Tu donnes dans toutes ces simagres? Voyons, tourne 
droite, maintenant; l, nous voici dans l'ancienne cellule de l'abbesse.
Il y a de bons verrous extrieurs, tu peux dposer la Bretonne ici.

Le chevalier assit Yvonne sur un magnifique fauteuil brod au petit
point. Mais la jeune fille, s'chappant de ses bras et poussant des
cris inarticuls, se prcipita vers la porte. Le comte la retint par le
poignet.

--Hol! ma mignonne... dit-il, on ne nous quitte pas ainsi! C'est
que, par ma foi! elle est charmante cette tourterelle effarouche,
continua-t-il en regardant attentivement la pauvre enfant.

--Que faire pour la calmer? demanda le chevalier.

--Rien, mon cher; une dclaration d'amour ne serait pas de mise. La
fentre est grille, sortons et enfermons-la! nous reviendrons, ou,
pour mieux dire, tu reviendras plus tard. D'ici l, nous consulterons
Hermosa, et tu sais qu'elle est femme de bon conseil.

--Soit, rpondit le chevalier; maintenant que la petite est ici, je ne
crains plus qu'elle m'chappe, et j'ai, pour la revoir, tout le temps
ncessaire. D'ailleurs, j'aime autant viter les larmes.

--Ah! tu es un homme sensible, toi, Raphal! Les pleurs d'une jolie
femme t'ont toujours attendri... tmoin notre dernire aventure dans
les gorges de Tarente. Vois, pourtant, si je t'avais cout et que nous
eussions pargn cette petite Franaise, o en serions-nous aujourd'hui?
Tu porterais encore la veste dguenille du lazzarone Raphal, et
peut-tre mme, ajouta-t-il en baissant la voix, bien qu'il parlt
toujours italien, et peut-tre mme ramerions-nous  bord de quelque
tartane de Sa Majest le roi de Naples.

Le chevalier frissonna involontairement en entendant ces paroles si
tranges; puis jetant un coup d'oeil sur Yvonne qui tait agenouille et
priait avec ferveur:

--Viens! dit-il.

Les deux hommes sortirent et poussrent les verrous extrieurs.
Ils traversrent un long corridor et pntrrent dans une sorte
d'antichambre orne de torchres d'argent massif. Trois portes
diffrentes s'ouvraient sur cette pice. Le comte souleva familirement
une portire en s'effaant pour livrer passage au chevalier.

--Entre, mio caro! fit-il railleusement. Hermosa se plaint de ne pas
t'avoir vu depuis vingt-quatre heures!

La nouvelle pice sur le seuil de laquelle se trouvaient Digo et
Raphal (car dsormais nous ne leur donnerons plus que ces noms qui sont
vritablement les leurs), cette nouvelle pice, disons-nous, servait
videmment d'oratoire  l'abbesse de Plogastel. Elle avait encore
conserv une partie de ses somptuosits. Une tenture en soie de couleur
violette, toute parseme d'toiles d'argent, tapissait les murailles.
Des vitraux admirablement peints ornaient les fentres ogivales. Deux
tableaux de saintet, chefs-d'oeuvre des grands matres italiens,
taient appendus aux murs.

On comprenait, en voyant toutes ces choses, que les religieuses,
ne pouvant croire  une expulsion violente, n'avaient pris aucune
prcaution, et que les gendarmes les avaient surprises et arraches au
luxe des clotres (si luxueux alors), sans qu'elles eussent le temps de
sauver les dbris. Les bandes noires n'taient pas alors suffisamment
organises, de sorte que les richesses laisses sans gardiens avaient
cependant t respectes.

Dans le fond de la pice, tendue mollement dans une vaste bergre, on
apercevait une femme qui, vue  distance, produisait cette impression
que cause la souveraine beaut. En se rapprochant mme, on voyait que
cette femme, quoiqu'elle et depuis longtemps dpass les limites de
la premire jeunesse, pouvait soutenir encore un examen attentif. De
magnifiques cheveux noirs, que la poudre n'avait jamais touchs en dpit
de la mode. Un nez romain, d'une finesse et d'un dessin irrprochables.
Une bouche mignonne, aux lvres rouges. Des yeux de Sicilienne,
surmonts de sourcils mauresques. Le teint tait brun et mat comme celui
des femmes du Midi, qui ne craignent pas de braver les rayons de flamme
de leur soleil.

Mais, en examinant avec plus d'attention, on apercevait aux tempes
quelques rides habilement dissimules. Les plis de la bouche taient
un peu fans. Les contours du visage avaient perdu de leur fracheur et
s'taient arrts. Nanmoins, si l'on veut bien joindre  l'ensemble,
un cou remarquable de forme, une taille bien prise, une poitrine fort
belle, une main d'enfant et un pied patricien, on conviendra que, telle
qu'elle tait encore, cette femme pouvait passer pour une crature fort
sduisante. Seulement, on demeurait merveill en songeant  ce qu'elle
avait d tre  vingt ans.

Au moment o les deux hommes pntraient dans l'oratoire, Hermosa avait
auprs d'elle un jeune garon de dix  onze ans, blond et rose comme
une fille, et qui semblait fort gravement occup  tirer les longues
oreilles d'un magnifique pagneul couch aux pieds de la dame. De temps
en temps le chien poussait un petit cri de douleur et secouait sa tte
intelligente, puis il se prtait de bonne grce  la continuation de ce
jeu qui devait souverainement lui dplaire, mais qui charmait l'enfant.

--Tableau de famille! s'cria le comte. D'honneur! je sentirais mes yeux
humides de larmes si j'avais l'estomac moins affam!

--Fi! Digo, rpondit Hermosa en se levant; vous parlez comme un paysan!

--C'est que je me sens un vritable apptit de manant, chre amie.

--On va servir, rpondit Hermosa.

Puis, se tournant vers le chevalier:

--Bonjour, Raphal, dit-elle en lui tendant la main.

--Bonjour, petite soeur.

--Que m'a-t-on dit? que vous tiez en expdition amoureuse?

--Par ma foi! on ne vous a pas menti.

--Et vous avez russi?

--Comme toujours.

--Fat!

--Corbleu! interrompit le comte avec impatience, vous vous ferez vos
confidences plus tard. Pour Dieu! mettons-nous  table!...

--Cher Digo, rpondit Hermosa en souriant, depuis que vous avoisinez la
cinquantaine, vous devenez d'un matrialisme dont rien n'approche! Cela
est vritablement dsolant.

--Il est bien convenu que depuis que je n'ai plus trente ans et que je
possde une taille largement arrondie, j'ai hrit de tous les dfauts
qui vous sont le plus antipathiques. Je l'admets; mais, corps du Christ!
si je consens  tre affubl de tous ces vices que vous me donnez si
gnreusement, je veux au moins en avoir les bnfices! Encore une fois,
je meurs de faim!

--Et vous, chevalier? demanda Hermosa.

--Lui! interrompit le comte, il est trop amoureux pour tre assujetti
aux besoins de l'estomac.

--Et vous ne l'tes pas, vous?

--Quoi?

--Amoureux!

--Amoureux? Ce serait joli,  mon ge.

Hermosa haussa les paules et sortit. Cinq minutes aprs, Jasmin
dressait un couvert dans un angle de la pice, et aprs avoir encombr
la table de mets abondants, il se disposa  servir ses matres.

--Maintenant, dit Hermosa, pendant que Digo entre en conversation
rgle avec ce pt de perdrix, racontez-moi, chevalier, votre
expdition de cette nuit.

--Avec d'autant plus de plaisir, chre soeur, que j'ai grand besoin de
votre aide et de vos conseils, rpondit Raphal.

--Vraiment?

--Oui; la jeune fille se rvolte.

--Bah! Ces cris que j'ai entendus taient donc les siens?

--Prcisment.

--Eh bien! il faut avant tout commencer par la calmer, Cette petite doit
tre nerveuse...

--J'y pensais, fit le comte sans perdre une bouche.

--Mangez, cher, et laissez-nous causer, dit Hermosa.

       *       *       *       *       *

Ds que Digo et Raphal eurent quitt la cellule dans laquelle ils
avaient conduit Yvonne, la jeune fille se redressa vivement. Ses yeux
rougis se schrent. Une rsolution soudaine et hardie se reflta sur
son joli visage. Elle fit lentement le tour de la pice. Elle s'assura
d'abord que la porte tait verrouille au dehors; puis elle alla droit
 la fentre et essaya de l'ouvrir; mais elle ne put en venir  bout.
Cette fentre tait grille.

--O m'ont-ils conduite? Que me veulent-ils? murmura la pauvre enfant
en demeurant immobile, le front appuy sur la vitre. Qu'est-il arriv
 Fouesnan depuis mon absence? Que doit penser mon pauvre pre? Et ces
deux hommes que j'ai cru voir sur la route des Pierres-Noires!... Il m'a
sembl reconnatre Jahoua et Keinec. Mon Dieu! mon Dieu!... que s'est-il
pass?

Et le dsespoir s'emparant de nouveau de son coeur, Yvonne clata en
sanglots.

--Oh! reprit-elle au bout de quelques instants, si je ne m'tais pas
vanouie, j'aurais pu voir; je saurais o ils m'ont amene! O suis-je,
Seigneur? o suis-je?

Puis  ces crises successives qui, depuis plusieurs heures, brisaient
l'organisation dlicate de la pauvre enfant, succda une prostration
complte. A demi ploye sur elle-mme, Yvonne demeura accroupie sur le
fauteuil, sans pense et sans vue. Des visions fantastiques, forges
par son imagination en dlire, dansaient autour d'elle et lui faisaient
oublier sa situation prsente. Le sang montait avec violence au
cerveau. Les artres de ses tempes battaient  se rompre. Son visage
s'empourprait. Ses yeux s'injectaient de sang. Enfin ses extrmits se
glacrent, et elle se laissa glisser sans force et sans mouvement sur le
sol. Puis, par une raction subite, le sang reflua tout  coup vers le
coeur. Alors une crise de nerfs, crise pouvantable, s'empara de son
corps bris. Elle roula sur les dalles de la cellule, se meurtrissant
les bras, frappant sa tte contre les meubles, et poussant des cris
dchirants. La porte s'ouvrit, et Hermosa entra suivie du chevalier. Ils
s'empressrent de relever Yvonne.

--Faites dresser un lit dans cette pice, dit Hermosa  Raphal qui
s'empressa de faire excuter l'ordre par Jasmin.

Ds que le lit fut prt, Hermosa, demeure seule avec la jeune fille, la
dshabilla compltement et la coucha. Yvonne tait plus calme; mais une
fivre ardente et un dlire affreux s'taient empars d'elle. Hermosa
envoya chercher le comte.

--Vous tes un peu mdecin, Digo, lui dit-elle ds qu'il parut. Voyez
donc ce qu'a cette enfant, et ce que nous devons faire...

Le comte s'approcha du lit, prit le bras de la malade, et aprs avoir
rflchi quelques minutes:

--Raphal a fait une sottise qui ne lui profitera gure, rpondit-il
froidement.

--Pourquoi?

--Parce que la petite est atteinte d'une fivre crbrale, que nous
n'avons aucun mdicament ici pour la soigner, et qu'avant quarante-huit
heures elle sera morte.

--Yvonne sera morte? s'cria Raphal qui venait d'entrer.

--Tu as entendu? Eh bien, j'ai dit la vrit!

--Et ne peux-tu rien, Digo?

--Je vais la saigner; mais mon opinion est arrte: mauvaise affaire,
cher ami, mauvaise affaire; c'est une centaine de louis que tu as jet 
la mer.

Et le comte, prenant une petite trousse de voyage qu'il portait toujours
sur lui, en tira une lancette et ouvrit la veine de la jeune fille, qui
ne parut pas avoir conscience de cette opration.

       *       *       *       *       *

Le comte de Fougueray, en venant habiter l'abbaye dserte de Plogastel,
avait choisi pour corps-de-logis l'aile o taient situs les
appartements de l'ancienne abbesse. Ce couvent, l'un des plus
considrables de la Bretagne, renfermait jadis plus de quatre cents
religieuses. Simple chapelle aux premires annes de la Bretagne
chrtienne, il s'tait peu  peu transform en imposante abbaye. Aussi
les divers btiments qui le composaient avaient-ils chacun le cachet
d'une poque diffrente. Le style gothique surtout y dominait et
dcoupait sur la faade du centre ses plus riches dessins et ses plus
merveilleuses dentelles.

Plac jadis sous la protection toute spciale des ducs de Bretagne, qui
avaient vu plusieurs des filles de leur sang princier quitter le monde
pour se retirer au fond de cette magnifique abbaye, le clotre, l'un
des plus riches de la province, avait acquis une rputation mrite de
saintet et d'honneur. Comme dans les chapitres nobles de l'Allemagne,
il fallait faire ses preuves pour voir les portes du couvent s'ouvrir
devant la vierge qui dsertait la famille pour se fiancer au Christ.
Aussi est-il facile de se figurer l'lgance et le caractre solennel de
ces btiments spacieux, ars, adosss  un splendide jardin dont et, 
bon droit, t jaloux plus d'un parc seigneurial.

L'aile oppose  celle occupe par Digo et les siens s'tendait vers
le nord. Autrefois consacre aux religieuses, elle ne contenait que des
cellules troites et sombres; c'est ce qui l'avait fait ddaigner par
le comte. Seulement, celui-ci ignorait qu'au-dessous des tages des
cellules s'levant sur le sol, existait un second tage souterrain
d'autres cellules plus troites encore, et naturellement plus sombres
que les premires. Rien, extrieurement, ne pouvait indiquer l'existence
de ces sortes de caves organises en habitation. Il fallait faire jouer
un ressort habilement cach dans la muraille, pour dcouvrir la porte
donnant sur l'escalier qui y conduisait. Du ct des souterrains,
souterrains que le comte avait entirement parcourus, aucun indice
ne laissait souponner ces cachettes impntrables. Le couvent de
Plogastel, construit au moyen-ge par des moines et des gentilshommes
entrs en religion, offrait le type complet de ces tablissements
mystrieux, o la partie des btisses s'levant au soleil n'tait
pas toujours la plus importante. Ainsi, passages secrets, impasses,
souterrains, prisons, oubliettes, s'y trouvaient  profusion et
semblaient dfier la curiosit.

Dans cet tage de cellules construites sous le sol, dans l'une de ces
pices obscures et troites qui reoivent toute leur lumire d'un petit
soupirail artistement dissimul au dehors par des arabesques sculptes
dans le mur, se trouvait une belle jeune femme de trente  trente-cinq
ans, aux yeux bleus et doux, aux blonds cheveux  demi cachs par une
coiffe blanche. Cette femme portait l'ancien costume des nonnes de
l'abbaye: la robe de laine blanche, la coiffure de toile blanche et
la ceinture violette. Sous ce vtement d'une simplicit extrme, la
religieuse tait belle, de cette beaut que les peintres s'accordent 
prter aux anges.

Agenouille devant sa modeste couche surmonte d'un Christ en ivoire,
elle priait dvotement en tenant entre ses mains un chapelet surcharg
de mdailles d'or et d'argent. A peine terminait-elle ses oraisons,
qu'un coup frapp discrtement  la petite porte la fit tressaillir.

--Entrez! dit-elle en se relevant.

La porte s'ouvrit, et un homme de haute taille, envelopp dans un ample
manteau, entra doucement.

--Bonjour, mon ami, fit la religieuse en tendant  l'tranger une main
sur laquelle celui-ci posa ses lvres avec un mlange de respect profond
et d'amour brlant.

--Bonjour, chre Julie, rpondit l'inconnu. Comment avez-vous pass la
nuit?

--Bien, je vous remercie; et vous?

--Parfaitement.

--Vous vous accoutumez un peu  cette existence trange que vous vous
tes faite?

--Je m'accoutumerai  tout pour avoir le bonheur de vous voir, vous le
savez bien.

--Chut! Philippe. N'oubliez pas l'habit que je porte!

--Hlas! Julie, cet habit fait mon plus cruel remords!

--Ne parlez pas ainsi! Dites-moi plutt si vous avez eu soin de fermer
la porte des souterrains.

--Sans doute. Pourquoi cette demande?...

--C'est que depuis hier nous avons de nouveaux habitants dans l'abbaye.

--Qui donc?

--Je l'ignore.

--Je le saurai, Julie.

--N'allez pas commettre d'imprudence, Philippe!...

--Oh! ne craignez rien, ce n'est que la curiosit qui me pousse; car
ici nous sommes en sret, et nous pouvons braver tous les regards
extrieurs.

--O est Jocelyn? demanda la religieuse aprs un court silence.

--Me voici, madame, rpondit notre ancienne connaissance, le vieux
serviteur du marquis de Loc-Ronan en paraissant sur le seuil de la
cellule.

--Avez-vous apport des provisions, mon ami?

--Oui, madame la marquise.

--Dis: Soeur Julie, mon bon Jocelyn, interrompit l'inconnu. Madame ne
veut plus tre nomme autrement.

--Oui, monseigneur! rpondit Jocelyn.

L'tranger alors carta son manteau et le jeta sur une chaise. Cet homme
tait le marquis de Loc-Ronan.




II

LA RELIGIEUSE.


Le vieux Jocelyn s'empressa de placer sur la petite table un frugal
repas, bien diffrent de celui auquel avaient pris part les habitants de
l'aile oppose du couvent. Le marquis offrit la main  la religieuse,
et tous deux s'assirent en face l'un de l'autre. Jocelyn demeura debout,
appuy contre le chambranle de la porte, et, aux clairs de joie
que lanaient ses yeux, il tait facile de deviner tout le bonheur
qu'prouvait le fidle et dvou serviteur. Le marquis se pencha vers la
religieuse et lui fit une question  voix basse.

--Mais sans doute, Philippe, rpondit-elle vivement; vous savez bien que
vous n'avez pas besoin de ma permission pour agir ainsi...

Le marquis se retourna.

--Jocelyn, dit-il, depuis trois jours tu as partag ma table.

--Vous me l'avez ordonn, monseigneur.

--Et madame permet que je te l'ordonne encore, mon vieux Jocelyn. Viens
donc prendre place  nos cts...

--Mon bon matre, n'exigez pas cela!...

--Comment, tu refuses de m'obir?

--Monseigneur, songez donc qui je suis!...

--Jocelyn, dit vivement la jeune femme, c'est parce que M. le marquis se
rappelle qui vous tes, que nous vous prions tous deux de vous asseoir
auprs de nous; venez, mon ami, venez, et songez vous-mme que vous
faites partie de la famille... Vous n'tes plus un serviteur, vous tes
un ami...

Et la religieuse, avec un geste d'une adorable bont, tendit la main au
vieillard. Jocelyn, les yeux pleins de larmes, s'agenouilla pour baiser
cette main blanche et fine. Puis, comme un enfant qui n'ose rsister aux
volonts d'un matre qu'il craint et qu'il aime tout  la fois, il prit
place timidement en face du marquis et de sa gracieuse compagne.

--Mon Dieu, Julie! dit Philippe avec motion, que vous tes bonne et
charmante!

--Je m'inspire de Dieu qui nous voit et de vous que j'aimerai toujours,
mon Philippe! rpondit la religieuse.

--Oh! que je suis heureux ainsi! Je vous jure que depuis dix ans, voici
le premier moment de bonheur que je gote, et c'est  vous que je le
dois...

--Il ne manque donc rien  ce bonheur dont vous parlez?

--Hlas! mon amie, le coeur de l'homme est ainsi fait qu'il dsire
toujours! Je serais vritablement heureux, je vous l'affirme, si devant
moi je voyais encore un ami...

--Qui donc?

--Marcof.

--Marcof?... En effet, Philippe, jadis dj, lorsque nous habitions
Rennes, ce nom vous chappait parfois... c'est donc celui d'un homme que
vous aimez bien tendrement?

--C'est celui d'un homme, chre Julie, envers lequel la destine s'est
montre aussi cruelle qu'envers vous...

--Mais quel est-il, cet homme?

--C'est mon frre!

--Votre frre, Philippe! s'cria la religieuse.

--Votre frre, monseigneur! rpta Jocelyn.

--Oui, mon frre, mes amis, et pardonnez-moi de vous avoir jusqu'ici
cach ce secret qui n'tait pas entirement le mien! Aujourd'hui, si je
vous le rvle, c'est que les circonstances sont changes; c'est que,
passant pour mort vis--vis du reste du monde, je crois utile de ne
pas laisser ensevelir  tout jamais ce mystre... Marcof, lui, ce noble
coeur, ne voudra point dchirer le voile qui le couvre, et cependant il
doit y avoir aprs moi des tres qui soient  mme de dire la vrit...
la vrit tout entire!...

Un silence suivit ces paroles du marquis.

La religieuse attachait sur le marquis des regards investigateurs,
n'osant pas exprimer  haute voix la curiosit qu'elle ressentait. Quant
 Jocelyn, qui avait t tmoin des relations frquentes de son matre
avec Marcof, il n'avait cependant jamais suppos qu'un lien de parent
aussi srieux allit le noble seigneur  l'humble corsaire. Le marquis
reprit:

--Ce secret, je vais vous le confier tout entier. Jocelyn, parmi les
papiers que nous avons emports du chteau, il est un manuscrit reli en
velours noir?

--Oui, monseigneur.

--Va le chercher, mon ami, et apporte-le promptement...

Jocelyn sortit aussitt pour excuter les ordres de son matre.

       *       *       *       *       *

Avant d'aller plus loin, je crois utile d'expliquer brivement comme il
se fait que nous retrouvions dans les cellules souterraines du couvent
de Plogastel, le marquis de Loc-Ronan, aux funrailles duquel nous avons
assist.

On se souvient sans doute de la conversation qui avait eu lieu entre
le marquis et les deux frres de sa premire femme. On se rappelle les
menaces de Digo et de Raphal, et la proposition qu'ils avaient os
faire au gentilhomme breton. Celui-ci se sentant pris dans les griffes
de ces deux vautours, plus altrs de son or que de son sang, avait
rsolu de tenter un effort suprme pour s'arracher  ces mains qui
l'treignaient sans piti.

Le marquis de Loc-Ronan avait rapport jadis, d'un voyage qu'il avait
fait en Italie, un narcotique tout-puissant, d aux secrets travaux d'un
chimiste habile, narcotique qui parvenait  simuler entirement l'action
destructive de la mort. Ne voyant pas d'autre moyen de reconqurir sa
libert individuelle, il avait rsolu depuis longtemps d'avoir recours 
ce breuvage,  l'effet duquel il ajoutait une foi entire.

Le marquis tait honnte homme, et homme d'honneur par excellence. A
l'poque de son mariage avec mademoiselle de Fougueray, il n'avait pas
tard  s'apercevoir de l'indigne conduite de celle  laquelle il
avait eu la faiblesse de confier l'honneur de son nom. Aussi, lorsqu'il
anantit son acte de mariage, sa conscience ne lui reprocha-t-elle rien.
Pour lui, c'tait faire justice; peut tre se trompait-il, mais  coup
sr, il tait de bonne foi.

Mari une seconde fois et adorant sa femme, il avait vu son bonheur
se briser, grce  l'adresse infernale du comte de Fougueray et du
chevalier de Tessy. A partir de ce moment, son existence tait devenue
celle des damns. Mademoiselle de Chteau-Giron s'tait rfugie dans
un clotre, et lui tait demeur en butte aux extorsions continuelles
de ses beaux-frres. Donc le marquis avait rsolu d'en finir, cote que
cote, avec cette domination intolrable. Ne confiant son dessein qu'
son fidle serviteur, et ne pouvant prvenir Marcof qui, on le sait,
avait pris la mer  la suite de sa confrence avec son frre, le marquis
avait mis sans retard ses projets  excution. Nous en connaissons les
rsultats.

Ds que le corps avait t enferm dans le suaire, Jocelyn, faisant
valoir deux ordres crits de son matre, avait exig qu'aprs la
crmonie funbre lui seul procdt  la fermeture du cercueil. Tout le
monde s'tait donc loign de la chapelle. Jocelyn alors avait enlev le
soi-disant cadavre et l'avait dpos dans une chambre secrte rserve
derrire le matre-autel. Puis il avait envelopp dans le linceuil
un norme lingot de cuivre prpar d'avance. Cela fait, et la bire
referme, on avait procd  la descente du cercueil dans les caveaux du
chteau.

La nuit venue, le marquis tait sorti de son sommeil lthargique,
et s'appuyant sur Jocelyn, avait quitt mystrieusement sa demeure 
l'heure  laquelle Marcof arrivait  Penmarckh. Le gentilhomme et son
serviteur se dirigrent  pied vers le couvent de Plogastel, dans lequel
le marquis savait que s'tait nouvellement retire sa femme. Seulement
il ignorait l'expulsion rcente des nonnes. Aussi, lorsqu' l'aube du
jour il pntra dans le clotre, grande fut sa stupfaction en trouvant
l'abbaye dserte.

Le marquis parcourut ce vaste btiment solitaire. Dsespr, il prit la
rsolution de se cacher jusqu' la nuit dans les souterrains. Alors
il se mettrait en qute de la cause de cette solitude dsole. Jocelyn
connaissait les habitations mystrieuses pour y avoir autrefois pntr.
Son pre avait t jardinier du couvent de Plogastel, et l'enfant avait
jou bien souvent dans ces cellules obscures que se rservaient les
religieuses les plus austres. Ils descendirent donc tous les deux,
et cherchrent  s'orienter au milieu de ce ddale de votes et de
corridors sombres. Bref, Jocelyn, guid par ses souvenirs, parvint 
introduire son matre dans ces rduits inconnus de tous.

Au moment o ils y pntraient, ils furent frapps par la clart d'une
petite lampe dont les rayons filtraient sous la porte mal jointe d'une
cellule. Convaincus que quelque gardien du couvent s'tait retir dans
les souterrains, ils avancrent sans hsiter, esprant obtenir des
renseignements sur ce qu'taient devenues les nonnes. Mais  peine
eurent-ils franchi le seuil de la cellule, qu'un double cri de joie
s'chappa de leur poitrine. Dans la religieuse demeure fidle  son
clotre, le marquis et Jocelyn venaient de reconnatre mademoiselle
Julie de Chteau-Giron, marquise de Loc-Ronan.

Cette rencontre avait eu lieu la veille du jour o nous avons nous-mme
introduit le lecteur prs de la belle religieuse. Le marquis passa les
heures de cette premire journe  raconter  sa femme et les vnements
survenus et la rsolution qu'il avait prise.

Julie avait conserv pour son mari le plus tendre attachement. Si elle
avait pris le voile lors de la dcouverte du fatal secret, cela avait
t dans l'espoir d'assurer la tranquillit  venir du marquis. La
courageuse femme, faisant abngation de sa jeunesse et de sa beaut,
s'tait dvoue, s'offrant en holocauste pour apaiser la colre de Dieu.

Elle avait mme obtenu la permission de changer de clotre et de
quitter celui de Rennes pour celui de Plogastel, dans le seul but de
se rapprocher de l'endroit o vivait le marquis de Loc-Ronan, et dans
l'espoir d'entendre quelquefois prononcer ce nom si connu dans la
province.

La religieuse accueillit donc son mari, non comme un poux dont elle
tait spare depuis longtemps, mais comme un frre et comme un ami
pour lequel elle et volontiers donn sa vie entire. Elle approuva
aveuglment ce qu'avait fait le marquis. Puis elle lui raconta que,
lors de l'expulsion de la communaut, elle se trouvait seule dans les
cellules souterraines. La crainte l'avait empche de se montrer en
prsence des soldats, et, les gendarmes une fois partis, ne sachant
que faire, elle avait rsolu de conserver l'asile que la Providence lui
avait mnag; seule, une vieille fermire des environs tait dans
le secret de sa prsence et lui apportait chaque jour ses provisions
qu'elle dposait  l'entre des souterrains. Ds lors il fut convenu
que le marquis et Jocelyn habiteraient une cellule voisine et qu'ils
ne sortiraient que la nuit, revtus tous deux du costume des paysans
bretons, costume que la religieuse se chargeait de se procurer avec
l'aide de la fermire. C'est donc  la seconde visite seulement du
marquis auprs de sa femme, que nous assistons en ce moment. Les deux
poux, calmes et heureux, ignoraient qu' quelques pas de leur retraite
et dans le mme corps de btiment, demeuraient ceux qui leur avait fait
tant de mal et avaient bris  jamais leurs deux existences.

       *       *       *       *       *

Aprs quelques minutes, Jocelyn revint apportant un in-folio reli en
velours noir, rehauss de garnitures en argent massif, et ferm  l'aide
d'une double serrure dont la clef ne quittait jamais le gentilhomme. Le
marquis ouvrit le manuscrit, l'appuya sur la table, et s'adressant  sa
femme:

--Julie, lui dit-il, lorsque vous aurez pris connaissance de ce que
contient ce volume, vous connatrez dans leur entier tous les secrets
de ma famille. coutez-moi donc attentivement. Toi aussi, mon fidle
serviteur, continua-t-il en se retournant vers Jocelyn. Toi aussi,
n'oublie jamais ce que tu vas entendre; et, si Dieu me rappelle 
lui avant que j'aie accompli ce que je dois faire, jurez-moi que vous
runirez tous deux vos efforts pour excuter mes volonts suprmes!
Jurez-moi, Julie, que vous considrerez toujours, et quoi qu'il arrive,
Marcof le Malouin comme votre frre! Jure-moi, Jocelyn, qu'en toutes
circonstances tu lui obiras comme  ton matre.

--Je le jure, monseigneur! s'cria Jocelyn.

--J'en fais serment sur ce Christ! dit la religieuse en tendant la main
sur le crucifix clou  la muraille.

--Bien, Julie! Merci, Jocelyn!

Et le marquis, aprs une lgre pose, reprit avant de commencer sa
lecture:

--L'poque  laquelle nous allons remonter est  peu prs celle de ma
naissance. Vous n'tiez pas au monde, chre Julie; vous n'tiez pas
encore entre dans cette vie qui devrait tre si belle et si heureuse,
et que j'ai rendue, moi, si tristement misrable...

--M'avez-vous donc entendue jamais me plaindre, pour que vous me parliez
ainsi, Philippe? rpondit vivement la religieuse en saisissant la main
du marquis.

--Vous plaindre, vous, Julie! Est-ce que les anges du Seigneur savent
autre chose qu'aimer et que pardonner?

--Ne me comparez pas aux anges, mon ami, rpondit Julie avec un accent
empreint d'une douce mlancolie. Leurs prires sont entendues de Dieu,
et, hlas! les miennes demeurent striles; car, depuis dix annes,
j'implore la misricorde divine pour que votre me soit calme et
heureuse; et vous le savez, Philippe, vous venez de l'avouer vous-mme,
vous n'avez fait que souffrir longuement, cruellement, sans relche!...

Le marquis baissa la tte et sembla se plonger dans de sombres
rflexions. Enfin il se redressa, et prenant la main de Julie:

--Qu'importe ce que j'ai souffert, dit-il, si maintenant je dois tre
heureux par vous et prs de vous...

--Un bonheur fugitif, mon ami. L'habit que je porte ne vous indique-t-il
pas que j'appartiens  Dieu seul?

--Ne pouvez-vous tre releve de vos voeux?

--Et que deviendrions-nous, Philippe?

--Nous fuirions loin, bien loin d'ici... Nous cacherions, dans une
patrie nouvelle et ignore, notre amour et notre bonheur!...

--Vous ne pouvez en ce moment abandonner la cause royale!

--Cela est vrai.

--Puis, lors mme que nous parviendrions  fuir, en quel endroit de la
terre trouverions-nous la tranquillit?

--Hlas!... Julie, ces misrables nous poursuivraient sans trve et sans
piti s'ils dcouvraient que je suis encore vivant! C'est l ce que vous
voulez dire, n'est-ce pas?

Julie garda le silence.

--Oh! murmura le marquis dont l'indignation douloureuse s'accroissait
 chaque parole, oh! les infmes. Ne pourrai-je donc jamais les craser
sous mes pieds comme de venimeux reptiles!...

--Taisez-vous, Philippe! s'cria la jeune femme. N'oubliez pas que notre
religion interdit toute vengeance!

Le marquis ne rpondit pas; mais il lana un regard tincelant 
Jocelyn, et tous deux sourirent, mais d'un sourire trange.

--Oubliez ces rves, Philippe; oubliez cet avenir impossible! continua
Julie. Pour rompre mes voeux, il faudrait un bref de Sa Saintet;
et croyez-vous qu'un tel acte puisse s'accomplir dans le mystre? On
s'informerait de la cause qui me fait agir, et on ne tarderait pas 
dcouvrir la vrit.

--Peut-tre! rpondit lentement le marquis. Lorsque vous connatrez
davantage l'homme dont je vais lire l'histoire, histoire trace de sa
propre main, vous changerez sans doute d'opinion, et vous penserez avec
moi que celui qui fut capable de faire ce qu'il a fait, peut nous sauver
tous deux, et assurer notre bonheur  venir...

--Lisez donc, mon ami. J'coute.

Alors le marquis se pencha vers le manuscrit, et commena  voix haute
sa lecture.




III

L'ENFANT PERDU.


Vers la fin de l'anne 1756, habitait  Saint-Malo un pauvre pcheur
nomm Marcof. Cet homme vivait seul, sans famille, du produit de son
industrie. D'un caractre taciturne et sauvage, il fuyait la socit des
autres hommes plutt qu'il ne la recherchait.

Un soir qu'il tait, comme toujours, isol et morose sur le seuil de son
humble cabane, occup  refaire les mailles de ses filets, il vit venir
 lui un cavalier qui semblait en qute de renseignements. Ce
cavalier, qu' son costume il tait facile de reconnatre pour un riche
gentilhomme, jeta un regard en passant sur le pcheur. Puis il s'arrta,
le considra attentivement, et, mettant pied  terre, il passa la bride
de son cheval dans son bras droit et se dirigea vers la cabane.

--Comment t'appelles-tu? demanda-t-il en dialecte breton.

--Que vous importe? rpondit le pcheur.

--Plus que tu ne penses, peut-tre...

--Est-ce donc moi que vous cherchez?

--C'est possible.

--Vous devez vous tromper...

--C'est ce que je verrai quand tu auras rpondu  ma question. Comment
te nommes-tu.

--Marcof le Malouin.

--Quel est ton tat.

--Vous le voyez, fit le paysan en dsignant ses filets.

--Pcheur?

--Oui.

--Tu es n dans ce pays?

--A Saint-Malo mme, comme l'indique mon nom.

--Tu n'es pas mari?

--Non!

--Tu n'as pas de famille?

--Je suis seul au monde.

--As-tu des amis?

--Aucun.

--Alors, bien dcidment, c'est  toi que j'ai affaire, dit le
gentilhomme en attachant son cheval  un piquet, tandis que le pcheur
le regardait avec tonnement. Entrons chez toi.

--Pourquoi ne pas rester ici?

--Parce que ce que j'ai  te dire ne doit pas tre dit en plein air...

--C'est donc un secret?

--D'o dpend ta fortune; oui.

Le pcheur sourit avec incrdulit. Nanmoins il ouvrit sa porte, et
livra passage  son singulier interlocuteur. Le gentilhomme entra et
s'assit sur un escabeau.

--Que possdes-tu? demanda-t-il brusquement.

--Rien que ma barque et mes filets.

--Si ta barque ne vaut pas mieux que tes filets, tu ne possdes pas
grand'chose.

--C'est possible; mais je ne demande rien  personne.

--Tu es fier?

--On le dit dans le pays.

--Tant mieux.

--Tant mieux ou tant pis, peu importe! Je suis tel qu'il a plu au bon
Dieu de me faire.

--Si on t'offrait cent louis, les accepterais-tu?

--Non.

--Pourquoi? fit le gentilhomme en levant  son tour un oeil tonn.

--Lorsqu'un grand seigneur, comme vous paraissez l'tre, offre une telle
somme  un pauvre homme comme moi, c'est pour l'engager  faire une
mauvaise action, et j'ai l'habitude de vivre en paix avec ma conscience;
d'autant que c'est ma seule compagne, ajouta simplement le pcheur.

--Allons, tu es honnte.

--Je m'en vante.

--De mieux en mieux!

--Vous voyez bien qu'il vous faut chercher ailleurs.

--Non, j'ai jet les yeux sur toi; tu es l'homme qui me convient, et tu
me serviras.

--Je ne crois pas.

--C'est ce que nous allons voir.

Marcof tait d'une nature violente. Il chercha de l'oeil son pen-bas. Le
gentilhomme sourit en suivant son regard.

--Honnte, fier, brave! murmura-t-il; c'est la Providence qui m'a
conduit vers lui!...

Marcof attendait.

--coute, reprit le gentilhomme, il est inutile que je reste plus
longtemps prs de toi; je vais t'adresser une seule question. Tu y
rpondras. Si nous ne nous entendons pas, je partirai.

--Faites.

--Tu m'as dit que tu refuserais une somme qui te serait offerte pour
accomplir une mauvaise action.

--Je l'ai dit, et je le rpte.

--Et s'il s'agissait, au contraire, de faire une bonne action?

--Je ne prendrais peut-tre pas l'argent, mais je ferais le bien... si
cela tait en mon pouvoir...

--Parle net. Ou tu prendras la somme en accomplissant une oeuvre
charitable, ou tu refuseras l'une et l'autre. Il s'agit, je te le
rpte, d'une bonne action qui te rapportera cent louis. Acceptes-tu?

--Eh bien... dit le pcheur en hsitant.

--Dis oui ou non!

--J'accepte...

--Trs bien! s'cria le gentilhomme en se levant, je reviendrai demain 
pareille heure.

Et sortant de la cabane, il remonta  cheval et s'loigna rapidement.
Marcof se gratta la tte; rflchit quelques instants, puis, haussant
les paules, il se remit  travailler.

Le lendemain, le gentilhomme fut exact au rendez-vous. Seulement,
cette fois, il venait  pied et tenait par la main un jeune garon g
d'environ trois ans. Il entra dans la cabane, et dposa sur la table une
bourse gonfle d'or. Le march qu'il avait  proposer au pcheur tait
de prendre l'argent et l'enfant. Le pcheur accepta.

--Comment s'appelle le petit? demanda-t-il.

--Il porte ton nom.

--Mon nom?

--Sans doute; il sera ton fils et s'appellera Marcof.

--C'est bien. Vous reverrai-je?

--Jamais.

--Et si je vous rencontrais?

--Tu ne me rencontreras pas.

--Quand l'enfant sera grand, que lui dirai-je?

--Rien.

--Mais plus tard, il apprendra dans le pays qu'il n'est pas mon fils et
il me demandera o sont ses parents...

--Tu lui diras que tu l'as trouv dans un naufrage, et que ses parents
sort sans doute morts.

--Est-il baptis, au moins?

--Oui.

--Alors c'est bien; je garde l'enfant. Vous pouvez partir.

Le gentilhomme fit quelques pas dans la cabane. Il semblait mu. Enfin,
s'approchant brusquement de l'enfant, il l'enleva dans ses bras, le
pressa sur son coeur, l'embrassa, puis, le dposant  terre, il s'lana
au dehors. Depuis ce jour, on ne le revit plus dans le pays...

Le marquis de Loc-Ronan interrompit sa lecture.

--Ce gentilhomme, dit-il, tait mon pre, et cet enfant tait son fils.

--Et il l'abandonnait ainsi? s'cria Julie.

--Oui, rpondit le marquis; mais cet abandon a t pendant toute sa vie
le sujet d'un remords cuisant! Ce fut  son lit d'agonie et de sa bouche
mme que tous ces dtails me furent confirms. Il me donna, en outre,
les moyens de reconnatre un jour mon frre naturel, ainsi que vous le
verrez plus tard. Je continue.

Et le marquis se remit  lire:

Le pcheur tint sa promesse et leva l'enfant; seulement, c'tait une
nature singulire que celle de ce Marcof: l'argent que lui avait
donn le gentilhomme lui pesait comme une mauvaise action. Il le fit
distribuer aux pauvres, et n'en garda pas pour lui la moindre part.
Bientt l'enfant devint fort et vigoureux, au point que son pre adoptif
crut devoir l'emmener avec lui, quand il prenait la mer, dans sa barque
de pche. Le dur mtier de mousse dveloppa ses membres, et l'aguerrit
de bonne heure  tous les dangers auxquels sont exposs les marins.
A dix ans, il tait le plus adroit, le plus intrpide et le plus
batailleur de tous les gars du pays.

Bon par nature, il protgeait les faibles et luttait avec les forts. Un
jour, un mchant gars de dix-huit  vingt ans frappait un enfant pauvre
et dbile que sa faiblesse empchait de travailler. Le jeune Marcof
voulut intervenir. Le brutal paysan le menaa d'un chtiment semblable 
celui qu'il infligeait  sa triste victime. Marcof le dfia.

Ceci se passait sur la grve devant une douzaine de matelots, qui
riaient de l'arrogance du moussaillon, comme ils le nommaient. Le
jeune homme s'avana vers Marcof. Celui-ci ne recula pas; seulement il
se baissa, ramassa une pierre, et, au moment o son adversaire tendait
la main pour le saisir au collet, il lui lana le projectile en pleine
poitrine. La pierre ne fit pas grand mal au paysan, mais elle excita sa
colre outre mesure.

--Ah! fahis gars!... s'cria-t-il, tu vas la danser!...

Et, prenant un bton, il courut sus au pauvre enfant. Marcof devint
ple, puis carlate. Ses yeux parurent prts  jaillir de leurs orbites.
Un charpentier prsent  la discussion tait appuy sur sa hache. Marcof
la lui arracha, et, la brandissant avec force, tandis que le paysan
levait son bton pour le frapper:

--Allons, dit-il, je veux bien!... coup pour coup!

Le paysan recula. Les matelots applaudirent, et emmenrent l'enfant avec
eux au cabaret, o ils le baptisrent matelot. Marcof tait enchant.

L'anne suivante, Marcof avait onze ans  peine, le pcheur tomba
gravement malade. En quelques jours la maladie fit de rapides progrs.
Un vieux chirurgien de marine dclara sans la moindre prcaution que
tous les remdes seraient inutiles, et qu'il fallait songer  mourir. En
entendant cette cruelle et brutale sentence, Marcof, qui prodiguait
ses soins  celui qu'il croyait son pre, Marcof se laissa aller  un
profond dsespoir.

Le pcheur reut courageusement l'avertissement du docteur, et se
prpara  entreprendre ce dernier voyage, qui s'achve dans l'ternit.
Comme presque tous les marins, il craignait peu la mort, pour l'avoir
souvent brave, et ses sentiments religieux lui promettaient une seconde
vie plus heureuse que la premire. Aussi, le docteur parti, il se fit
donner sa gourde, avala  longs traits quelques gorges de rhum, et,
ensuite, il alluma sa pipe.

Au moment de mourir, les souffrances avaient disparu, et le vieux
matelot se sentait calme et tranquille. Il profita de cet instant de
repos pour appeler prs de lui son fils adoptif. Marcof accourut en
s'efforant de cacher ses larmes.

--Tu pleures, mon gars? lui dit le pcheur d'une voix douce.

--Oui, pre, rpondit l'enfant.

--Et  cause de quoi pleures-tu?

--A cause de ce que m'a dit le mdecin.

--Le mdecin est un bon matelot qui a bien fait de me larguer la vrit.
Vois-tu, mon gars, je file ma dernire coute. Je suis comme un vieux
navire qui chasse sur son ancre de misricorde... Dans quelques heures
je vais m'en aller  la drive et courir vers le bon Dieu sous ma voile
de fortune. Ne t'afflige pas comme a, mon gars! Je n'ai jamais fait de
mal  personne; ma conscience est nette comme la patente d'un caboteur,
et quand la mort va venir me jeter le grappin sur la carcasse, je ne
refuserai pas l'abordage. La bonne sainte Vierge et sainte Anne d'Auray
me conduiront aux pieds du Seigneur, et, comme j'ai toujours t bon
matelot et bon Breton, le paradis me sera ouvert... Sois donc tranquille
et ne t'occupe plus de moi!...

Marcof pleurait sans rpondre. Le pcheur se reposa pendant quelques
secondes, et reprit:

--Voyons, mon gars, quand les amis m'auront conduit au cimetire,
qu'est-ce que tu feras?

--Je ne sais pas! fit l'enfant en sanglotant.

--Dame! mon gars, nous ne sommes point riches ni l'un ni l'autre. J'ai
bien encore, dans un vieux sabot enterr sous le foyer une dizaine de
louis; mais a ne peut te mettre  mme de vivre longtemps... Tu
n'es pas encore assez fort pour conduire seul une barque de pche! Et
pourtant, avant de m'en aller, je voudrais te savoir  l'abri du besoin,
car je t'aime, moi...

--Et moi aussi, pre, je vous aime de toutes mes forces!... rpondit
Marcof en embrassant le mourant.

--Tu m'aimes, bien vrai?

--Dame! je n'aime que vous au monde!

Le pcheur rflchit profondment. De vagues penses assombrissaient son
visage. Il se rappelait la visite du gentilhomme et la promesse qu'il
avait faite de ne pas rvler  l'enfant la manire dont il avait t
abandonn. Mais l'trange divination qui prcde la mort lui conseillait
de tout dire  son fils adoptif. Il craignait d'tre coupable envers
lui en lui cachant la vrit. Puis il aimait sincrement Marcof, et il
pensait aussi qu'un jour peut-tre il pourrait retrouver ses parents
qui, sans aucun doute, taient riches et puissants. Alors le pauvre
enfant se verrait non-seulement  l'abri de la misre, mais encore
dans une position brillante et heureuse. Cependant, avant de prendre un
parti, il envoya chercher un prtre. Il se confessa et raconta navement
ce qui s'tait pass entre lui et le gentilhomme. Il demanda au recteur
ce qu'il devait faire. Celui-ci tait un homme de sens droit et profond.
Il conseilla au pcheur de suivre l'inspiration de sa conscience, et
de ne rien cacher  son fils adoptif de ce qu'il savait sur son pass.
Malheureusement, il ne savait pas grand'chose.

Nanmoins, le prtre tant prsent  l'entretien, le pcheur dvoila
 Marcof le mystre qui avait entour sa venue dans la cabane de celui
qu'il avait coutume d'appeler son pre. Ce rcit ne produisit pas une
bien grande impression sur l'enfant.

--Si mon vritable pre m'a abandonn, dit-il avec fermet, c'est que
probablement il avait ses raisons pour le faire. Je ne chercherai jamais
 retrouver ceux qui ont eu honte de moi. Je ne connais qu'un homme
qui mrite de ma part ce titre de pre, et cet homme, c'est vous!
continua-t-il en s'agenouillant devant le lit du mourant. Bnissez-moi
donc, mon pre, et ne voyez en moi que votre enfant...

Le pcheur, attendri, leva ses mains amaigries sur la tte de Marcof.
Puis, les yeux fixs vers le ciel, il pria longuement, implorant pour
l'enfant la misricorde du Seigneur. Le prtre aussi joignait ses
prires  celles de l'agonisant. Il ne fut plus question, entre le
pcheur et Marcof, du gentilhomme qui tait venu jadis.

Le lendemain, le marin rendait son me  Dieu. Marcof le pleura
amrement. Il employa la meilleure partie des dix louis qui composaient
l'actif de la succession,  faire clbrer un enterrement convenable, 
orner la fosse d'une pierre tumulaire, sur laquelle on grava une courte
inscription. Le soir, Marcof revint dans la cabane, qui lui parut si
triste et si dsole depuis qu'il s'y trouvait seul, qu'il rsolut de
quitter non-seulement sa demeure, mais encore Saint-Malo. Il partit pour
Brest.

On tait alors en 1765. Marcof avait douze ans  peine. Il trouva un
engagement comme novice  bord d'un navire dont le commandant avait une
rputation de duret et d'habilet devenue proverbiale dans tous les
ports de la Bretagne. Le navire allait aux Indes, et, de l,  la
Virginie. Marcof resta deux ans et demi absent. A son retour, son
engagement tait termin. Mais le vieux loup de mer qui se connaissait
en hommes, le retint  son bord en qualit de matelot.

Bref,  dix-neuf ans, Marcof le Malouin, car il avait hrit du surnom
de son pre adoptif, avait navigu sur tous les ocans connus. Il avait
essuy de nombreuses temptes, fait cinq ou six fois naufrage, et il
avait manqu quatre fois de mourir de faim et de soif sur les planches
d'un radeau. Comme on le voit, son ducation maritime tait complte.
Aussi tait-il connu de tous les officiers dnicheurs de bons marins,
et les armateurs eux-mmes engageaient souvent les commandants de leurs
navires  embarquer le jeune homme dont la rputation de bravoure,
d'honntet, de courage et d'habilet grandissait chaque jour.

Jusqu'alors l'existence de Marcof avait t heureuse, sauf, bien
entendu, les dangers insparables de la vie de l'homme de mer. Cependant
on le voyait parfois triste et soucieux. Il se sentait mal  l'aise en
ce cadre troit dans lequel il vgtait. Parfois, dans ses rves, il
voyait devant lui un avenir large et brillant, o son ambition nageait
en pleine eau; puis, au rveil, la ralit lui faisait pousser un
soupir. En un mot, il fallait  cette nature nergique et puissante, 
cette intelligence leve et hardie, une existence remplie de prils,
d'aventures, de jouissances de toutes sortes. Il n'allait pas tarder 
voir son ambition satisfaite, et ces prils qu'il appelait n'allaient
pas lui faire dfaut.




IV

LA FIDLIT.


Vers la fin de 1773, un des riches armateurs de la Bretagne qui avait
perdu successivement sept navires, tous pris et couls par les navires
musulmans qui sillonnaient la Mditerrane depuis des sicles, eut le
dsir bien lgitime de venger ces dsastres. De plus, le digne ngociant
pensa avec raison que voler des voleurs tant une oeuvre pie, pirater
des pirates serait une action bien plus mritoire encore, puisqu'elle
aurait le double avantage de leur prendre ce qu'ils avaient pris, et
de les punir ensuite. En consquence, il fit construire,  Lorient,
un charmant brick savamment gr, lanc de carne, propre  donner la
chasse, et qui portait dans son entre-pont vingt jolis canons de douze.
Le brick, une fois lanc et prt  prendre la mer, fut baptis sous le
nom de _la Flicit_, et on obtint du ministre des lettres de marque
pour le capitaine qui le commanderait. C'tait ce capitaine qu'il
s'agissait de trouver.

Il faut dire qu' cette poque vivait  Brest un officier de marine
nomm Charles Cornic. Charles Cornic tait n  Morlaix, et tait un
mule des Jean-Bart et des Duguay-Trouin. Malheureusement pour lui,
Cornic tait aussi ce que l'on nommait alors un officier bleu.

Pour comprendre la valeur ngative de ce titre, il faut savoir qu'
l'poque dont nous parlons, le corps des officiers de marine se divisait
en deux catgories bien tranches. Les officiers nobles d'une part, et
les officiers sans naissance de l'autre. Ces derniers taient en butte
continuellement aux vexations des premiers qui, non-seulement refusaient
souvent de leur obir, mais encore ne voulaient pas toujours les
prendre sous leurs ordres. Et cependant, pour de simple matelot devenir
officier, il fallait avoir fait preuve d'un courage et d'une
habilet bien rares. Mais le prjug tait l, comme une barrire
infranchissable, et les parvenus, les intrus, comme on les nommait
aussi, se voyaient toujours l'objet des rises des lgants
gentilshommes.

Cornic, surtout, tait presque un objet d'horreur parmi les officiers
nobles. Brave, fier, hautain, il rpondait par le mpris aux
provocations, et, lorsqu'on le contraignait  mettre l'pe  la main,
il revenait  son bord en laissant un cadavre derrire lui. Deux fois le
ministre avait voulu lui donner un commandement, et deux fois il s'tait
vu contraint par le corps des gentilshommes de le lui retirer. Fatigu
de prodiguer son sang et son intelligence, bless dans son orgueil et
du dans ses lgitimes esprances, Cornic, alors, avait abandonn la
marine royale et avait accept le commandement d'un petit corsaire.
Il courut les mers des Indes faire la chasse  tout ce qui portait un
pavillon ennemi.

Un jour, aprs un combat sanglant, il s'empara d'une frgate anglaise
de guerre,  bord de laquelle il y avait six officiers de la marine
franaise prisonniers. Tous les six taient nobles. Tous les six taient
connus de Cornic, qu'ils avaient toujours repouss. Grand fut leur
dsappointement de devoir la libert  un officier bleu. Cornic, pour
toute vengeance, leur demanda avec ironie un trs-humble pardon de les
avoir dlivrs, ajoutant que c'tait trop d'honneur pour lui, pauvre
officier de fortune, d'avoir chti des Anglais qui avaient eu l'audace
de faire prisonniers des gentilshommes franais, marins comme lui. Puis
il les ramena  Brest sans leur avoir adress la parole pendant tout le
temps que dura la traverse.

Une fois  terre, l'aventure se rpandit  la grande gloire du corsaire
et  la profonde humiliation des officiers nobles. Aussi jurrent-ils
d'en tirer une vengeance clatante. Quelques jours aprs, Cornic reut,
dans la mme matine, huit provocations diffrentes. Il fixa le mme
jour et la mme heure,  ses huit adversaires. Puis, une fois sur le
terrain, il mit l'pe  la main, et les blessa successivement tous les
huit. Ce duel eut un retentissement norme. Les familles des blesss
portrent plainte, et, quoique l'officier bleu et combattu loyalement,
il se vit contraint de s'loigner de Brest.

Ce fut sur ces entrefaites que l'armateur de _la Flicit_ s'adressa 
lui et lui proposa le commandement du nouveau corsaire. Cornic accepta.
Seulement, il mit pour condition qu'il prendrait un second  sa guise;
et comme il tait li avec Marcof, il lui demanda s'il voulait embarquer
 bord du corsaire. Marcof remercia chaleureusement Cornic, et signa
l'engagement avec une ardeur impatiente. Tous deux, alors, composrent
un quipage de cent cinquante hommes, tous dignes de combattre sous de
tels chefs. Puis _la Flicit_ prit la mer.

Le nouveau corsaire avait pour mission de louvoyer sur les ctes
d'Afrique, mais de ne donner la chasse aux pirates qu'autant que
ces derniers, par leur ventre arrondi et leurs lourdes allures,
indiqueraient qu'ils avaient dans leurs flancs la cargaison de quelque
riche navire de commerce. Les dbuts de _la Flicit_ furent brillants.
En quittant le dtroit de Gibraltar et en entrant dans la Mditerrane,
le brick, dguis en btiment marchand, se laissa donner la chasse par
un pirate algrien. Puis, lorsque les deux navires furent presque bord 
bord, la toile peinte, qui masquait les sabords de _la Flicit_, tomba
subitement  la mer et une grle de boulets balaya le pont du pirate
stupfait. Moins d'une heure aprs, la cargaison du navire algrien
passait dans la cale du corsaire; les pirates taient pendus au bout des
vergues, et le vautour, devenu victime de l'pervier, coulait bas aux
yeux des marins franais qui dansaient joyeusement en poussant des cris
de triomphe.

Six mois plus tard, _la Flicit_ rentrait  Brest, et Cornic remettait
entre les mains de son armateur, pour prs de cinq millions de diamants
et de marchandises de toute espce. On procda alors  la rpartition de
ces richesses. Marcof emporta deux cent mille livres. Le soir mme, il
montait dans une chaise de poste, et, prcd d'un courrier, il prenait
avec fracas la route de Paris. Il avait compris que Brest tait une
trop petite ville pour pouvoir y dpenser rapidement son or. Il voulait
connatre toutes les merveilles de la capitale et se procurer toutes les
jouissances que rvait son ardente imagination. Pendant quatre mois, il
gaspilla follement cet or gagn au prix de sa vie; pendant quatre mois
il mena cette existence curieuse du marin grand seigneur, qui n'admet
aucun obstacle pour son plaisir, satisfait toutes ses fantaisies, et
brise ce qui s'oppose  ses volonts et  ses caprices.

Ce temps coul, Marcof s'aperut un beau matin que son portefeuille
tait vide et sa bourse  peu prs  sec. Il reprit philosophiquement la
route de Brest, et il arriva au moment o Cornic rengageait un nouvel
quipage et s'apprtait  reprendre la mer. Marcof le suivit de nouveau.

Comme la premire fois, _la Flicit_ mit le cap sur la Mditerrane,
et, comme la premire fois encore, elle ouvrit la campagne sous les plus
heureux auspices. Le corsaire avait dj fait amener pavillon  deux
pirates de l'archipel grec et se disposait  continuer ses courses sur
le littoral de l'Afrique, lorsqu' la hauteur de Malte il fut assailli
par une tempte qui le rejeta entre les ctes d'Italie et celles de
Sardaigne.

Pendant les trois premiers jours, _la Flicit_ tint bravement contre
le vent et les vagues; mais, vers le commencement du quatrime, elle
se dmta de son misaine et une voie d'eau se dclara dans sa cale. La
tempte ne ralentissait pas de fureur. Cornic essaya de gagner la cte.
Ce fut en vain. Les pompes ne suffisaient plus  allger le navire de
l'eau qui montait de minute en minute. Il fallut abandonner le brick.

Les deux canots qui n'avaient pas t briss ou entrans par les lames,
furent mis  la mer. L'quipage se spara en deux parties. La premire,
commande par Cornic, monta dans l'une des embarcations; la seconde,
ayant pour chef Marcof, se jeta dans l'autre.

Durant quelques heures, les deux canots firent route de conserve; mais
la tempte les spara bientt. Celui de Cornic put atteindre Naples et
s'y rfugier. Celui de Marcof fut moins heureux. Entran vers la haute
mer, il doubla la Sicile.

Pendant trois jours la frle barque fut ballotte au gr des flots.
N'ayant pas eu le temps d'emporter des vivres, les pauvres naufrags
mouraient de fatigue et de faim. Dj on parlait de tirer au sort et
de sacrifier une victime pour essayer de sauver ceux qui survivraient,
lorsque, la nuit suivante, le canot fut jet sur les ctes de la Calabre
mridionale, et se brisa sur les rochers. A l'exception de Marcof, tous
les marins prirent. Seul il parvint  gagner la plage. Une fois en
sret sur la terre ferme, les forces l'abandonnrent et il tomba
vanoui.

Combien de temps dura cet vanouissement? Marcof l'ignora toujours.
Lorsqu'il reprit ses sens, il se trouvait au milieu d'une vaste salle
meuble, on plutt dmeuble, comme le sont d'ordinaire les htelleries
italiennes. Il faisait grand jour. Les rayons de l'ardent soleil des
Calabres, perant les couches paisses de poussire qui encrassaient les
vitres des croises, se ruaient dans la pice en l'inondant d'un flot de
lumire dore.

Autour de Marcof se tenaient, dans des attitudes diffrentes, une
quinzaine d'hommes  figure sinistre,  costume indescriptible, tenant
le milieu entre celui du montagnard et celui du soldat. Les uns, appuys
sur de longues carabines, les autres, chantant ou causant, tous buvant
 plein verre le vin blanc capiteux des coteaux de la Sicile, ce
_Marsalla_ dont on a  peine l'ide dans les autres contres de
l'Europe, car il perd tout son arme en subissant un transport lointain.
Marcof, en ouvrant les yeux, fit un lger mouvement.

--Eh bien! Pitro? demanda l'un de ceux qui taient debout, en
s'adressant  un jeune homme assis prs du marin.

--Eh bien! capitaine, je crois que le noy n'est pas mort.

--Sainte madone! il peut se vanter alors d'avoir la vie dure, et il
devra bien des cierges  son patron.

--Tenez! voici qu'il remue.

Marcof, en effet, se dressait sur son sant. La conversation qui prcde
avait eu lieu en patois napolitain. Marcof, en sa qualit de navigateur,
avait une lgre teinture de toutes les langues qui se parlent sur
les ctes, et depuis, surtout, les courses de _la Flicit_ dans la
Mditerrane, il avait appris assez d'italien pour comprendre les
paroles qui se prononaient, et, au besoin mme, pour converser avec
les hommes auprs desquels il se trouvait. Celui qu'on avait qualifi de
capitaine s'avana gravement vers le naufrag.

--Comment te trouves-tu? lui demanda-t-il.

--Je n'en sais trop rien, rpondit navement Marcof, qui, le corps bris
et la tte vide, tait effectivement incapable de constater l'tat de
sant dans lequel il tait.

--D'o viens-tu?

--De la mer.

--Par saint Janvier! je le sais bien, puisque nous t'avons trouv
vanoui sur la plage. Ce n'est pas cela que je te demande. Tu es
Franais?

--Oui.

--Et marin?

--Oui.

--Ton navire a donc fait naufrage?

--Oui! rpondit une troisime fois Marcof, incapable de prononcer un mot
plus long.

--Tu es laconique! fit observer son interlocuteur d'un air mcontent.

Marcof fit un effort et rassembla ses forces.

--Il y a trois jours que je n'ai mang, balbutia-t-il; par grce,
donnez-moi  boire, je meurs de faim, de soif et de fatigue!

Le jeune homme qui le veillait parut mu.

--Tenez! fit-il vivement en lui offrant une gourde; buvez d'abord, je
vais vous donner  manger.

Marcof prit la gourde et la porta avidement  ses lvres.

Le capitaine appela Pitro.

--Nous retournons  la montagne, lui dit-il. Tu vas rester prs de cet
homme; demain nous reviendrons, et, s'il le veut, nous l'enrlerons
parmi nous. Il parat vigoureux, ce sera une bonne recrue.

Quelques instants aprs, on servait  Marcof un mauvais dner, et on lui
donnait ensuite un lit plus mauvais encore. Mais, dans la position o se
trouvait le marin, on n'a pas le droit d'tre bien difficile. Il mangea
avec avidit et dormit quinze heures conscutives. A son rveil, il
se sentit frais et dispos. Pitro tait prs de lui; il entama la
conversation. Le jeune Calabrais tait bavard comme la plupart de ses
compatriotes; il parla longtemps, et Marcof apprit qu'il avait t
recueilli par une de ces bandes si redoutes de bandits des Abruzzes.
N'ayant rien sur lui qui pt tenter la cupidit de ces hommes, il reut
cette confidence avec le plus grand calme.

Dans la journe, les bandits de la veille revinrent dans l'htellerie.
Le chef, qui se nommait Gavaccioli, proposa, sans prambule,  Marcof de
s'enrgimenter sous ses ordres, lui vantant la grce et les sductions
de l'tat. Marcof hsitait.

Ce mot de bandit sonnait dsagrablement  ses oreilles. Mais, d'un
autre ct, il rflchissait qu'il se trouvait sur une terre trangre,
sans aucun moyen d'existence. Son navire tait perdu, ses compagnons
avaient tous pri. Quelle ressource lui restait-il! Aucune. Cavaccioli
renouvela ses offres. Marcof n'hsita plus.

--J'accepte, dit-il,  une condition.

--Laquelle?

--C'est que je serai entirement libre de ma volont quant  ce qui
concernera mon sjour parmi vous.

--Accord! fit le bandit en souriant, tandis qu'il murmurait  part:
Une fois avec nous, tu y resteras; et si tu veux fuir, une balle dans la
tte nous rpondra de ta discrtion.

Marcof fut prsent officiellement  la bande et accueilli avec
acclamations. Pitro, surtout, paraissait des plus joyeux. Marcof lui en
demanda la cause.

--Je l'ignore, rpondit le jeune homme; mais ds que je vous ai vu
rouvrir les yeux hier, cela m'a fait plaisir; il me semblait que vous
tiez pour moi un ancien camarade.

--Allons, murmura Marcof, il y a de bonnes natures partout.

Le soir mme, il y eut festin dans l'htellerie, et Marcof en eut les
honneurs. Chacun ftait la nouvelle recrue dont les membres athltiques
indiquaient la force peu commune, et inspiraient la crainte  dfaut
de la sympathie. Le lendemain, au point du jour, Marcof, devenu bandit
calabrais, s'enfonait dans la montagne en compagnie de ses nouveaux
camarades.

En acceptant les propositions de Cavaccioli, le marin avait song qu'il
pourrait promptement gagner Naples ou Reggio, et de l s'embarquer pour
la France. Il tait trop bon matelot pour se trouver embarrass dans un
port de mer, quel qu'il ft.




V

LES CALABRES.


Quinze jours aprs, Marcof parcourait, la carabine au poing et la
cartouchire au ct, les routes rocheuses des Abruzzes. Les bandits
calabrais taient alors en guerre ouverte avec les troupes rgulires
du roi de Naples. Douze heures se passaient rarement sans voir livrer
quelque combat plus ou moins meurtrier. Cette existence aventureuse
ne dplaisait pas au marin qui trouvait constamment  faire preuve
d'adresse, de courage et d'intrpidit. Bientt ses compagnons
reconnurent en lui un homme suprieur. Il acquit ainsi une sorte de
supriorit morale, et son nom, rpt avec loges, tait connu dans la
montagne pour celui d'un combattant intrpide.

Pitro lui avait bien dcidment vou une amiti vritable. Il en
faisait preuve en toutes circonstances. Au reste, cette amiti s'tait
encore accrue de ce que, dans deux combats successifs, Marcof avait
arrach Pitro des mains des carabiniers royaux et des gardes suisses.
Or, tre prisonnier des troupes napolitaines, se rsumait pour tout
bandit dans une prompte et haute pendaison. Marcof, en ralit, avait
donc deux fois sauv la vie au jeune homme. Aussi l'amiti de Pitro
s'tait-elle peu  peu transforme en vritable adoration. Marcof tait
son dieu.

Bientt les troupes royales, lasses par cette guerre dans laquelle
elles trouvaient rarement un ennemi  combattre mais o elles taient
sans cesse harceles, se replirent sur Naples. Puis elles rentrrent
dans la ville et laissrent, comme par le pass, les Abruzzes et les
Calabres sous la souverainet des brigands. Alors ceux-ci retournrent
 leurs anciennes habitudes. Les embuscades, le pillage, le vol,
l'assassinat devinrent le but de leurs travaux. Mais lorsqu'au lieu de
combattre vaillamment des hommes arms, il fallut attaquer, assassiner
et voler des tres sans dfense, tuer lchement des femmes qui
demandaient inutilement merci, gorger d'une main ferme de faibles
enfants qui tendaient leurs petits bras avec des cris et des larmes,
Marcof sentit tout ce qu'il y avait de noble dans sa nature se rvolter
en lui.

A la premire expdition de ce genre, il brisa sa carabine contre un
rocher. A la seconde, il refusa nettement d'accompagner les bandits.
Gavaccioli, tonn, lui commanda imprativement d'obir. Marcof lui
rpondit qu'il n'tait ni un lche, ni un infme, et que s'il allait
avec les brigands s'embusquer sur le passage des chaises de poste et des
mulets, ce serait, non pour attaquer les voyageurs, mais bien pour les
dfendre.

--Rappelle-toi, ajouta-t-il avec nergie, que j'ai t corsaire et
non pirate; que je sais me battre et non pas assassiner. J'ai honte et
horreur de demeurer plus longtemps parmi des tres de l'espce de ceux
qui m'entourent; demain je partirai.

--Tu insultes tes amis! s'cria le chef avec colre.

--Tu m'insultes toi-mme en supposant que ces hommes me soient quelque
chose!

A ces mots, prononcs  voix haute, des rumeurs et des cris menaants
s'levrent de toute part. Quelques-uns des bandits portrent la main 
leur poignard. Marcof leva la tte, croisa ses bras nerveux sur sa vaste
poitrine et marcha droit vers le groupe le plus menaant. En prsence de
cette contenance froide et calme, les bandits se turent. Marcof revint
vers le chef.

--Tu m'as entendu? dit-il; demain soir mme je partirai. Jusque-l, je
ne t'obirai plus.

Puis il s'loigna  pas lents, sans daigner tourner la tte. Marcof
avait l'habitude de se retirer vers le soir dans une sorte de petit
jardin naturel situ au milieu des rochers. Une fontaine voisine,
jaillissant d'un bloc de porphyre, entretenait dans ce lieu une
fracheur agrable. La nature sauvage qui dominait ce site pittoresque
en rehaussait encore la beaut. C'tait l que, mollement tendu sur son
manteau, le marin rvait  la France,  ses compagnons,  ses combats
passs,  son avenir ds qu'il aurait quitt la Calabre.

Le jour o eut lieu la scne dont nous venons de parler, Marcof,
suivant sa coutume, s'tait dirig vers le lieu habituel de ses rveries
solitaires. La nuit venue, il prpara ses armes et se disposa  veiller,
car il connaissait assez ses compagnons pour se dfier d'une attaque.

Les premires heures se passrent dans le calme et dans le silence;
mais au moment o la lune se voilait sous un nuage, il crut percevoir un
lger bruit dans le feuillage. Il couta attentivement. Le bruit devint
plus distinct; il rsultait videmment d'un corps rampant sur les
rochers. tait-ce un serpent? tait-ce un homme? Marcof prit un pistolet
et l'arma froidement.

Sans doute le froissement sec de la batterie avait t entendu de celui
qui se glissait ainsi vers le marin, car le bruit cessa tout  coup.
Marcof attendit nanmoins, toujours prt  faire feu. Enfin les branches
s'entr'ouvrirent, et une voix amie fit entendre un appel. Marcof avait
reconnu Pitro. Le jeune homme s'lana vivement prs du marin.

--Que me veux-tu donc? demanda Marcof tonn des allures mystrieuses de
son fidle camarade.

--Silence! fit Pitro  voix basse et en indiquant du geste  Marcof
qu'il parlait trop haut.

--Que me veux-tu? rpta le marin.

--Te sauver d'une mort invitable. Nos compagnons dorment; j'tais de
veille cette nuit, et j'ai abandonn mon poste pour te prvenir. Si
Cavaccioli s'apercevait de mon absence il me casserait la tte; mais
comme il s'agissait de toi, j'ai tout brav.

--Que se passe-t-il?... Parle vite!

--Ds que tu fus parti, dit Pitro avec volubilit et en baissant encore
la voix, tous nos hommes se rassemblrent; eux et Cavaccioli taient
furieux de la manire dont tu les avais traits.

--Que m'importe! interrompit Marcof.

--Laisse-moi achever! Ils rsolurent de te tuer.

--Bah! vraiment?... Et qui diable voudra se charger de la commission?
demanda le marin avec ironie.

--C'est prcisment ce choix qui a caus un long dbat.

--Et l'on a dcid?...

--On a dcid que, connaissant ta force et ton courage  toute preuve,
on aurait recours  la ruse.

--Les lches! murmura Marcof. Aprs?

--On sait que tu viens tous les soirs  cet endroit, et il a t convenu
que demain cinq de nous te prcderaient, s'embusqueraient derrire ce
rocher au pied duquel tu te couches, et lorsque tu serais sans dfiance,
cinq balles de carabine te frapperaient d'un mme coup.

--Et quels sont ceux qui doivent prendre part  cette ingnieuse
expdition?

--Je ne le sais pas encore; demain on tirera au sort.

--Et tu as risqu ta vie pour venir m'avertir?

--J'ai fait ce que je devais. Ne m'as-tu pas deux fois sauv de la corde
en m'arrachant aux carabiniers?

--Tu as une bonne nature, Pitro, et si tu veux, je t'emmnerai avec
moi.

--Tu vas partir, n'est-ce pas?

--La nuit prochaine.

--Quoi! pas cette nuit?

--J'aurais l'air de fuir.

--Mais ils te tueront demain!

--Ceci est mon affaire.

--Songe donc...

--J'ai song, interrompit Marcof, et mon plan est fait; ne crains rien.
Seulement sache bien que dans vingt-quatre heures je quitterai la bande
de Cavaccioli, et je te propose de venir avec moi.

--Je ne puis quitter la montagne.

--Pourquoi?

--Je suis amoureux d'une jeune fille de Lorenzana que je dois pouser
dans quelques mois, puis mon pre est infirme et a besoin de moi.

--Alors quitte ce mtier infme.

--Et lequel veux-tu que je fasse? Il n'y en a pas d'autre dans les
Calabres.

--C'est vrai, rpondit Marcof.

Puis aprs un moment de rflexion:

--Tu es bien dcid? reprit-il.

--Oui, Marcof, rpondit Pitro. Seulement je te conjure de partir cette
nuit mme.

--Encore une fois ne t'inquite de rien, mon brave: j'ai mon projet.
Maintenant regagne vite ton poste, et merci.

Marcof serra vivement la main du jeune homme. Pitro allait s'loigner.

--Encore un mot, cependant, fit le marin en l'arrtant. Quand et comment
les assassins doivent-ils se rendre ici?

--Je te l'ai dit: quelques instants avant l'heure o tu as l'habitude
d'y venir.

--Et ils arriveront tous les cinq ensemble?

--Oh! non pas! Pour que tu ne puisses concevoir aucun soupon,
Cavaccioli leur donnera publiquement un ordre diffrent  chacun; puis
ils arriveront ici l'un par un sentier, l'autre par une autre voie, de
manire  se trouver runis  l'heure convenue.

--Merci. C'est tout ce que je voulais savoir.

--Tu n'as plus rien  me demander?

--Non.

--Alors je retourne  mon poste.

--Va, cher ami; mais tche que le sort ne tombe pas sur toi demain pour
faire partie de l'expdition.

--Je briserais ma carabine! s'cria Pitro vivement.

--Non; mais tu t'arrangerais de faon  arriver le dernier, voil tout.
Va donc maintenant, et merci encore! Puisque je n'ai rien  redouter
pour cette nuit, je vais dormir.

Et Marcof, serra de nouveau la main de Pitro, s'tendit sur la terre,
et s'endormit aussi profondment et aussi tranquillement que lorsqu'il
tait balanc dans son hamac  bord de la Flicit.

Le lendemain, Marcof alla se promener dans la montagne. Il rencontra
Cavaccioli et changea avec lui quelques phrases banales, annonant,
comme toujours, pour la nuit mme, le dpart dont il avait parl.

Cavaccioli poussa l'amabilit jusqu' lui proposer un guide et  lui
donner un sauf-conduit pour la route. Marcof accepta, lui disant que
le soir venu il lui rappellerait ses promesses. Puis les deux hommes se
quittrent, l'un calme et froid, l'autre aimable et souple comme tous
ses compatriotes lorsqu'ils veulent tromper quelqu'un ou lui tendre une
embche.

Marcof continua sa promenade, pour s'assurer qu'il n'tait ni pi ni
suivi. Bien convaincu qu'il tait libre de ses mouvements, il prit un
sentier dtourn et revint promptement  l'endroit o devait s'accomplir
le crime projet contre lui. Sans s'arrter  la source, il gravit le
rocher derrire lequel Pitro l'avait averti que s'embusqueraient les
assassins; puis, profitant d'une large crevasse qui l'abritait  tous
les regards, il s'y blottit vivement.

A sa droite s'levait un chne gigantesque qui, enfonant ses racines
prs de la source, tendait ses branches normes au-dessus des rochers.
Marcof posa ses armes contre lui, puis il tira de ses poches une large
feuille de papier blanc qu'il plaa sur ses pistolets, et un bout de
corde d'une vingtaine de pieds de longueur. A l'aide de son couteau il
partagea la corde en cinq parties gales,  chacune desquelles il fit
artistement un noeud coulant qu'il maintint ouvert au moyen d'une petite
branche. Cela fait, il mit les bouts  porte de sa main, en ayant soin
de les sparer les uns des autres, puis il demeura dans une immobilit
complte, toujours cach dans la crevasse du rocher. Il n'attendit pas
longtemps.

Un bruit de pas retentit  sa gauche. Aussitt il se replia sur lui-mme
dans la position d'un tigre qui va bondir sur sa proie, et l'oeil
ardent, la lvre lgrement crispe, il se prpara  s'lancer en avant.
Un bandit, sa carabine arme  la main, parut  l'extrmit du sentier
qui aboutissait  la source. Le misrable regarda attentivement autour
de lui.

Convaincu que l'endroit tait dsert et que Marcof n'tait pas encore
arriv, il se dirigea rapidement vers le rocher et l'escalada avec une
agilit d'cureuil. Au moment o il atteignait le sommet, Marcof lui
apparut face  face. Le bandit n'eut le temps ni de se servir de sa
carabine ni mme de pousser un cri d'alarme. Marcof, l'treignant  la
gorge, l'avait renvers sous lui. Puis, tandis que d'une main de fer il
tranglait son ennemi, de l'autre il attirait  lui une des cordes et la
passait autour du cou du brigand avec une dextrit digne d'un muet du
srail. Alors se relevant d'un bond, il appuya son pied sur la poitrine
du Calabrais, et tira sur l'extrmit de la corde.

Il sentit le corps qu'il foulait frmir dans une suprme convulsion. La
face du bandit, dj empourpre, devint violette et bleutre; les
yeux parurent prts  jaillir hors de la tte, la bouche s'ouvrit
dmesurment; enfin le corps demeura immobile. Marcof le repoussa du
pied pour ne pas qu'il gnt ses oprations  venir, et reprit sa place
dans la crevasse.

Ce qu'il avait fait pour le premier, il l'accomplit pour les quatre
suivants; de sorte qu'une demi-heure aprs, il avait cinq cadavres
autour de lui. Alors il s'approcha du chne, passa successivement les
cordes autour d'une branche, les y attacha solidement, et lana
les corps dans le vide. Les cinq bandits se balanaient dans l'air,
au-dessus de l'endroit mme o avait coutume de se coucher Marcof.

Le marin ouvrit une veine  l'un des pendus, trempa dans le sang noir
qui en coula lentement l'extrmit d'un roseau, et prenant la feuille de
papier blanc qu'il avait apporte, il traa dessus en lettres normes:

                      AVIS AUX LACHES!

Puis il se lava les mains dans l'eau pure de la source, reprit ses armes
et s'loigna tranquillement. Cinq minutes aprs, il faisait son entre
au milieu du cercle des brigands qui,  son aspect, reculrent muets
de surprise et d'pouvante. Ces hommes, convaincus de la mort du marin,
crurent  une apparition surnaturelle.

Quant  Marcof, il ne se proccupa pas le moins du monde de l'impression
qu'il produisait, et marcha droit  Cavaccioli. Arriv en face du chef,
il tira un pistolet de sa ceinture.

--Je t'engage, lui dit-il,  ordonner  tes hommes de ne pas faire un
geste; car si j'entendais seulement soulever une carabine, je te jure,
foi de chrtien, que je te brlerais la cervelle avant qu'une balle
m'et atteint.

Puis, se retournant  demi sans cesser d'appuyer le canon de son
pistolet sur la poitrine de Cavaccioli:

--Vous autres, continua-t-il en s'adressant aux bandits, vous pouvez,
si bon vous semble, aller voir ce que sont devenus ceux qui devaient
m'assassiner; mais si vous tenez  la vie de votre capitaine, je vous
engage  vous retirer, car j'ai  lui parler seul  seul.

Les brigands, interdits et domins par l'accent impratif de celui
qui leur parlait, se reculrent  distance respectueuse. Marcof et
Cavaccioli demeurrent seuls.

--Tu veux me tuer? demanda le chef en plissant.

--Ma foi, non, rpondit Marcof;  moins que tu ne m'y contraignes.

--Que veux-tu de moi alors?

--Je veux te faire mes adieux.

--Tu pars donc?

--Cette nuit mme, ainsi que je l'avais annonc ce matin.

--Cela ne se peut pas, fit Cavaccioli en frappant du pied.

--Et pourquoi donc?

--Parce que tu tomberas entre les mains des troupes royales.

--Cela me regarde.

--Et puis...

--Et puis quoi?

--Tu sais nos secrets.

--Je ne les rvlerai pas.

--Tu connais nos points de refuge dans la montagne.

--Je ne suis pas un tratre; je les oublierai en vous quittant.

--Enfin, pourquoi agir comme tu le fais?

--Parce qu'il me plat d'agir ainsi.

--Qu'as-tu fait de ceux qui t'attendaient?

--Pour me tuer? interrompit Marcof.

Cavaccioli ne rpondit pas.

--Je les ai pendus, continua le marin.

--Pendus tous les cinq?

--Tous les cinq!

--A toi seul?

--A moi seul.

Cavaccioli regarda fixement son interlocuteur et baissa la tte. Il
semblait mditer un projet.




VI

L'AVENTURIER.


--coute, dit le chef. Jamais je ne me suis trouv en face d'un homme
aussi brave que toi.

--Parbleu, rpondit Marcof, tu n'as vu jusqu'ici que des figures
italiennes, et moi je suis Franais, et qui plus est, Breton!

--Si tu veux demeurer avec nous, j'oublierai tout, et je te prends pour
chef aprs moi.

--Inutile de tant causer, je suis press.

--Adieu, alors.

--Un instant.

--Que dsires-tu?

--Que tu tiennes tes promesses.

--Tu veux un guide?

--Pitro m'en servira; c'est convenu.

--Et ensuite?

--Un sauf-conduit pour tes amis.

--Mais... fit le chef en hsitant.

--Allons, dpche! dit Marcof en lui saisissant le bras.

Cavaccioli s'apprta  obir.

--Surtout, continua Marcof, pas de signes cabalistiques, pas de mots 
double sens! Que je lise et que je comprenne clairement ce que tu cris!
Tu entends?

--C'est bien, rpondit le bandit en lui tendant le papier; voici le
sauf-conduit que tu m'as demand. A trente lieues d'ici environ tu
trouveras la bande de Digo; sur ma recommandation il te fournira les
moyens d'aller o bon te semblera.

--Maintenant tu vas ordonner  tous tes hommes de rester ici; tu vas y
laisser tes armes et tu m'accompagneras jusqu' la route. Songe bien
que je ne te quitte pas, et que lors mme que je recevrais une balle
par derrire j'aurais encore assez de force pour te poignarder avant de
mourir.

Cavaccioli se sentait sous une main de fer; il fit de point en point
ce que lui ordonnait Marcof. Pitro prit les devants, et tous trois
quittrent l'endroit o sjournait la bande. Arrivs  une distance
convenable, Marcof lcha Cavaccioli.

--Tu es libre, maintenant, lui dit-il. Retourne  tes hommes et
garde-toi de la potence.

Cavaccioli poussa un soupir de satisfaction et s'loigna vivement. Le
chef des bandits ne se crut en sret que lorsqu'il eut rejoint ses
compagnons. Quant  Marcof et  Pitro ils continurent leur route en
s'enfonant dans la partie mridionale de la pninsule italienne.

Marcof voulait gagner Reggio. Il savait ce petit port assez commerant,
et il esprait y trouver le moyen de passer d'abord en Sicile puis de l
en Espagne et en France. Marcof avait la maladie du pays. Il lui tardait
de revoir les ctes brumeuses de la vieille et potique Bretagne. Tout
en cheminant il parlait  Pitro de Brest, de Lorient, de Roscoff. Le
Calabrais l'coutait; mais il ne comprenait pas qu'on pt aimer ainsi un
pays qui n'tait pas chaudement clair par ce soleil italien si cher 
ceux qui sont ns sous ses rayons ardents.

Bref, tout en causant, les voyageurs avanaient sans faire aucune
mauvaise rencontre, se dirigeant vers l'endroit o se trouvait la
bande de ce Digo, pour lequel Cavaccioli avait donn un sauf-conduit 
Marcof. Il leur fallait trois jours pour franchir la distance. Vers la
fin du troisime, Pitro se spara de son compagnon. Marcof se trouvait
alors dans un petit bois touffu sous les arbres duquel il passa la nuit.

A la pointe du jour il se remit en marche. N'ayant rien  redouter des
carabiniers royaux qui ne s'aventuraient pas aussi loin, Marcof quitta
la montagne et suivit une sorte de mauvais chemin dcor du titre de
route. Il marchait depuis une heure environ lorsqu'un bruit de fouets et
de pas de chevaux retentit derrire lui.

tonn qu'une voiture se hasardt dans un tel pays, Marcof se retourna
et attendit. Au bout de quelques minutes il vit passer une chaise de
poste armorie trane par quatre chevaux, et dans laquelle il distingua
deux jeunes gens et une femme. La femme lui parut toute jeune et fort
jolie. Puis Marcof continua sa route. Mais Pitro s'tait probablement
tromp dans ses calculs, ou Marcof s'tait fourvoy dans les sentiers,
car la nuit vint sans qu'il dcouvrt ni le vestige d'un gte quelconque
ni l'ombre d'un tre humain quel qu'il ft.

--Bah! se dit-il avec insouciance, j'ai encore quelques provisions, je
vais souper et je coucherai  la belle toile. Demain Dieu m'aidera.
Pour le prsent, il s'agit de dcouvrir une source, car je me sens la
gorge aride et brlante comme une vritable fournaise de l'enfer.

Marcof fit quelques pas dans l'intrieur des terres, et rencontra
promptement ce qu'il cherchait. L'endroit dans lequel il pntra tait
un dlicieux rduit de verdure tout entour de rosiers sauvages, et
abrit par des orangers et des chnes sculaires. Au milieu, sur un
tapis de gazon dont la couleur et dfi la puret de l'meraude,
coulait une eau frache et limpide sautillant sur des cailloux polis,
murmurant harmonieusement ces airs divins composs par la nature.
Marcof, charm et sduit, se laissa aller sur l'herbe tendre, tala
devant lui ses provisions frugales, et se disposa  faire un vritable
repas de sybarite, grce  la beaut de la salle  manger.

Mais au moment o il portait les premires bouches  ses lvres une
vive fusillade retentit  une courte distance. Marcof bondit comme mu
par un ressort d'acier. Il couta en se courbant sur le sol.

La fusillade continuait, et il lui semblait entendre des cris de
dtresse parvenir jusqu' lui. Oubliant son dner et sa fatigue, Marcof
visita les amorces de ses pistolets, suspendit sa hache  son poignet
droit,  l'aide d'une chanette d'acier et se dirigea rapidement vers
l'endroit d'o venait le bruit. La nuit tait descendue jetant son
manteau parsem d'toiles sur la vote cleste. Marcof marchait au
hasard. Deux fois il fut oblig de faire un long dtour pour tourner
un prcipice qui ouvrait tout  coup sous ses pieds sa gueule large et
bante.

La fusillade avait cess; mais plus il avanait et plus les cris
devenaient distincts. Puis  ces cris aigus et dsesprs s'en
joignaient d'autres d'un caractre tout diffrent. C'tait des clats de
voix, des rires, des chansons. Marcof hta sa course. Bientt il aperut
la lumire de plusieurs torches de rsine qui clairaient un carrefour.
Il avana avec prcaution. Enfin il arriva, sans avoir veill un moment
l'attention des gens qu'il voulait surprendre, jusqu' un pais massif
de jasmin d'o il pouvait voir aisment ce qui se passait dans le
carrefour.

Il carta doucement les branches et avana la tte. Un horrible
spectacle s'offrit ses regards. Quinze  vingt hommes, qu' leur costume
et  leur physionomie il tait facile de reconnatre pour de misrables
brigands, taient les uns accroupis par terre, les autres debout appuys
sur leurs carabines. Ceux qui taient  terre jouaient aux ds, et se
passaient successivement le cornet. Ceux qui taient debout, attendant
probablement leur tour de prendre part  la partie, les regardaient.
Presque tous buvaient dans d'normes outres qui passaient de mains en
mains, et auxquelles chaque bandit donnait une longue et chaleureuse
accolade. Prs de la moiti de la bande tait plonge dans l'ivresse.
A quelques pas d'eux gisaient deux cadavres baigns dans leur sang, et
transpercs tous deux par la lame d'un poignard. Ces cadavres taient
ceux de deux hommes jeunes et richement vtus. L'un tenait encore dans
sa main crispe un tronon d'pe. Un peu plus loin, une jeune
femme demi-nue tait attache au tronc d'un arbre. Enfin, au fond du
carrefour, on distinguait une voiture encore attele.

Marcof reconnut du premier coup d'oeil la chaise de poste qu'il avait
vue passer sur la route. Il ne douta pas que les deux hommes tus
ne fussent ceux qui voyageaient en compagnie de la jeune femme qu'il
reconnut galement dans la pauvre crature attache au tronc du chne.
Elle poussait des cris lamentables dont les bandits ne semblaient
nullement se proccuper. Les postillons qui conduisaient la voiture
riaient et jouaient aux ds avec les misrables. Comme presque tous les
postillons et les aubergistes calabrais, ils taient membres de la bande
des voleurs. Marcof connaissait trop bien les usages de ces messieurs
pour ne pas comprendre leur occupation prsente. Les bandits avaient
trouv la jeune femme fort belle, et ils la jouaient froidement aux ds.
Au point du jour elle devait tre poignarde.

Marcof carta davantage alors les branches, et pntra hardiment dans
le carrefour. Il n'avait pas fait trois pas, qu' un cri pouss par
l'un des bandits huit ou dix carabines se dirigrent vers la poitrine du
nouvel arrivant.

--Hol! dit Marcof en relevant les canons des carabines avec le manche
de sa hache. Vous avez une singulire faon, vous autres, d'accueillir
les gens qui vous sont recommands.

--Qui es-tu? demanda brusquement l'un des hommes.

--Tu le sauras tout  l'heure. Ce n'est pas pour vous dire mon nom et
vous apprendre mes qualits que je suis venu troubler vos loisirs.

--Que veux-tu, alors?... Parle!

--Oh! tu es bien press!

--Corps du Christ! s'cria le bandit; faut-il t'envoyer une balle dans
le crne pour te dlier la langue?

--Le moyen ne serait ni nouveau ni ingnieux, rpondit tranquillement
Marcof. Allons! ne te mets pas en colre. Tu es fort laid, mio caro,
quand tu fais la grimace. Tiens, prends ce papier et tche de lire si tu
peux.

Le bandit, stupfait d'une pareille audace, tendit machinalement la
main pour prendre le sauf-conduit.

--Un instant! fit Marcof en l'arrtant.

--Encore! hurla le bandit exaspr de la froide tranquillit de cet
homme qui ne paraissait nullement intimid de se trouver entre ses
mains.

--coute donc! il faut s'entendre avant tout; connais-tu Digo?

--Digo?

--Oui.

--C'est moi-mme.

--Ah! c'est toi?

--En personne.

--Alors tu peux prendre connaissance du papier.

Et Marcof le remit au bandit. Celui-ci le dploya tandis que ses
compagnons, moiti curieux, moiti menaants, entouraient Marcof qui
les toisait avec ddain. A peine Digo et-il parcouru l'crit que, se
tournant vers le marin:

--Tu t'appelles Marcof? lui dit-il.

--Comme toi Digo.

--Corps du Christ, je ne m'tonne plus de ton audace! Tu fais partie de
la bande de Cavaccioli?

--C'est- dire que j'ai combattu avec ses hommes les carabiniers du roi;
mais je n'ai jamais fait partie de cette bande d'assassins.

--Hein? fit Digo en se reculant.

--J'ai dit ce que j'ai dit; c'est inutile que je le rpte. Ta m'as
demand si je me nommais Marcof, je t'ai rpondu que tel tait mon nom.
Tu as lu le papier de Cavaccioli; feras-tu ce qu'il te prie de faire?

--Il te recommande  moi. Tu veux sans doute t'engager sous mes ordres,
et, comme ta rputation de bravoure m'est connue, je te reois avec
plaisir.

Marcof secoua la tte.

--Tu refuses? dit Digo tonn.

--Sans doute.

--Pourquoi?

--Ce n'est pas l ce que je veux.

--Et que veux-tu?

--Un guide pour me conduire  Reggio.

--Tu quittes les Calabres?

--Oui.

--Pour quelle raison?

--Cela ne te regarde pas.

--Tu es bien hardi d'oser me parler ainsi.

--Je parle comme il me plat.

--Et si je te punissais de ton insolence?

--Je t'en dfie.

--Oublies-tu que tu es entre mes mains?

--Oublies-tu toi-mme que ta vie est entre les miennes? rpondit Marcof
d'un ton menaant, et en dsignant sa hache.

Les deux hommes se regardrent quelques instants au milieu du
silence gnral. Les bandits semblaient ne pas comprendre, tant leur
stupfaction tait grande. Marcof reprit:

--J'ai quitt Cavaccioli parce que je ne suis ni assez lche ni assez
misrable pour me livrer  un honteux mtier. Il a voulu me faire
assassiner. J'ai pendu de ma main les cinq drles qu'il m'avait envoys.
Maintenant, contraint par moi, il m'a remis ce sauf-conduit. Songe 
suivre ces instructions, ou sinon ne t'en prends qu' toi du sang qui
sera vers!

--Allons! rpondit Digo en souriant, tu ne fais pas mentir ta
rputation d'audace et de bravoure.

--Alors tu vas me donner un guide?

--Bah! nous parlerons de cela demain. Il fera jour.

--Non pas! je veux en parler sans tarder d'une minute!

--Allons! tu n'y songes pas! Tu es un brave compagnon; ta hardiesse
me plat. Demeure avec nous! Vois! ce soir j'ai fait une riche proie,
continua le bandit en dsignant du geste les cadavres et la jeune femme.
Je ne puis t'offrir une part du butin puisque tu es arriv trop tard
pour combattre, mais si cette femme te plat, si tu la trouves belle, je
te permets de jouer aux ds avec nous.

--Et si je la gagne, je l'emmnerai avec moi?

--Non! Elle sera poignarde au point du jour. Elle pourrait nous trahir.

--Alors je refuse.

--Et tu fais bien, rpondit un bandit en s'adressant  Marcof; car je
viens de gagner la belle et je ne suis nullement dispos  la cder 
personne.

En disant ces mots le misrable, trbuchant par l'effet de l'ivresse,
s'avana vers la victime. Il posa sa main encore ensanglante sur
l'paule nue de la jeune femme. Au contact de ces doigts grossiers,
celle-ci tressaillit. Elle poussa un cri d'horreur; puis, rassemblant
ses forces:

--Au secours! murmura-elle en franais.

--Une Franaise! s'cria Marcof en repoussant rudement le bandit qui
alla rouler  quelques pas. Que personne ne porte la main sur cette
femme!




VII

L'INCONNUE.


--De quoi te mles-tu? demanda vivement Digo.

--De ce qui me convient, rpondit Marcof en se plaant entre la jeune
femme et les misrables qui l'entouraient en tumulte.

--carte-toi! tu as refus de jouer cette femme, un autre l'a gagne;
elle ne t'appartient pas.

--Eh bien! que celui qui la veut ose donc venir la chercher!

--A mort! crirent les bandits furieux de cette atteinte porte  leurs
droits.

--coutez-moi tous! fit le marin dont la voix habitue  dominer la
tempte s'leva haute et fire au-dessus du tumulte; coutez-moi tous!
Cette femme est faible et sans dfense. La massacrer serait la dernire
des lchets; la violenter serait la dernire des infamies! Elle est
Franaise comme moi. Je la prends sous ma protection. Malheur  qui
l'approcherait.

Il y eut parmi les bandits ce moment d'hsitation qui prcde les
combats. La plupart, avons-nous dit, gisaient ivres-morts et incapables
de comprendre ce qui se passait. Dix seulement avaient conserv assez
de raison pour opposer une rsistance srieuse  la volont du marin. Il
tait ais de comprendre qu'une scne de carnage allait avoir lieu,
et en voyant un homme seul en menacer dix autres, on pouvait prvoir
l'issue de la lutte. Cependant il y avait tant d'nergie et tant
d'audace dans l'oeil expressif de Marcof que les brigands n'osaient
avancer, sentant bien que le premier qui ferait un pas tomberait mort.
Digo s'tait mis  l'cart et armait sa carabine.

Marcof jetait autour de lui un coup d'oeil rapide. Il voyait 
l'expression de la physionomie des brigands que le combat tait certain.
Aussi, voulant avoir l'avantage de l'attaque, il n'attendit pas et
bondit sur les misrables. De ses deux coups de pistolets il en abattit
deux. Cela se passa en moins de temps que nous n'en mettons  l'crire.
Les bandits reculrent. Puis les carabines s'abaissrent dans la
direction de l'ennemi commun. Mais encore sous l'influence du vin
sicilien, les Calabrais avaient oubli dans leur prcipitation de
recharger leurs armes dont ils avaient fait usage dans le combat contre
les deux gentilshommes.

Les chiens s'abattirent, mais deux dtonations seules firent vibrer
les chos de la fort. Marcof se jeta rapidement  terre, et vita
facilement le premier feu. Cependant l'une des deux balles tire plus
bas que l'autre lui effleura l'paule et lui fit une lgre blessure.
Alors le marin poussa un cri tellement puissant que les brigands
reculrent encore. En mme temps, il fondit sur eux.

Sa hache s'abaissait, se relevait et s'abaissait encore avec la rapidit
de la foudre. Frappant sans trve et sans relche, dployant toute
l'agilit et toute la puissance de sa force herculenne, il s'entoura
d'un cercle de morts et de mourants. Trois des bandits taient tendus
 ses pieds, ce qui, joint aux deux premiers tus des deux coups de
pistolets, faisait cinq hommes hors de combat.

La terreur se peignait sur le front des autres. Au reste, c'est  tort
que l'on a fait aux bandits calabrais une rputation d'audace et de
bravoure qu'ils sont loin de mriter. Ils ne savent pas ce que c'est
que d'affronter le pril en face. Ils ignorent le combat  nombre gal.
S'ils veulent attaquer deux voyageurs, ils se mettront cinquante. Encore
s'embusqueront-ils la plupart du temps pour surprendre ceux qu'ils
veulent assassiner.

Bref, en voyant le carnage que faisait la hache du marin, les bandits
commencrent  lcher pied. Marcof frappait toujours. Digo avait
disparu. Les trois brigands, encore debout, croyant avoir  combattre
un dmon invulnrable, ne songrent plus qu' fuir. Tous trois
s'chapprent en prenant des directions diffrentes.

Marcof, entran par l'ardeur du carnage, les poursuivit, et atteignit
un dernier qu'il tendit  ses pieds. Puis, couvert de sang et de
poussire, il revint auprs de la jeune femme. Elle tait compltement
vanouie. Comprenant le danger, car il ne doutait pas du retour des
brigands avec des forces nouvelles, Marcof dtacha rapidement celle
qu'il venait de sauver et l'enleva dans ses bras. Esprant ne pas tre
loign de la mer, et se dirigeant d'aprs les toiles, il courut vers
l'orient.

Toute la nuit, il marcha sans trve et sans relche, bravant la fatigue
et portant soigneusement son prcieux fardeau. Aux premiers rayons du
soleil, il atteignit le sommet d'une petite colline. D'un regard rapide,
il embrassa l'horizon. La mer tait devant lui. Marcof poussa un cri de
joie. En entendant ce cri, la jeune femme rouvrit les yeux. Marcof la
dposa sur l'herbe et la contempla quelques moments. C'tait une belle
et charmante personne ge au plus de dix-huit ans. Ses grands cheveux
noirs, dnous, flottant autour d'elle, faisaient ressortir la blancheur
de sa peau, doucement veine. Elle porta ses deux mains  son front
et rejeta ses cheveux en arrire. Puis elle promena autour d'elle ses
regards tonns. Enfin elle les fixa sur Marcof. Celui-ci lui adressa
quelques questions. La jeune fille ne rpondit pas. Marcof renouvela
ses demandes. Alors elle le regarda encore, puis ses lvres
s'entr'ouvrirent, et elle poussa un clat de rire effrayant. La
malheureuse tait devenue folle.

Marcof et sa compagne taient alors en vue d'un petit village situ 
l'extrmit de la pointe Stilo, dans le golfe de Tarente. Le marin
avait d'abord pens  laisser la jeune femme  l'endroit o ils taient
arrts, et  aller lui-mme aux informations. Mais, en constatant
le triste tat dans lequel elle se trouvait, il rsolut de ne pas la
quitter un seul instant.

Comme elle tait presque nue, il se dpouilla de son manteau et l'en
enveloppa. Elle se laissa faire sans la moindre rsistance. Alors il
reprit la jeune femme dans ses bras et se dirigea vers le village.

Au moment o il allait atteindre les premires cabanes, il aperut sur
la grve un pcheur en train d'armer sa barque. Changeant aussitt de
rsolution, il appela cet homme. Le pcheur vint  lui.

--Tu vas mettre  la mer? lui demanda Marcof, qui, pendant son sjour
dans les montagnes, s'tait familiaris avec le rude patois du pays, au
point de le parler couramment.

--Oui, rpondit le pcheur.

--O vas-tu?

--Dans le dtroit de Messine.

--O comptes-tu relcher en premier?

--A Catane.

--Veux-tu nous prendre  ton bord, cette jeune femme et moi?

--Je veux bien, si vous payez gnreusement.

--J'ai trois sequins dans ma bourse; je t'en donnerai deux pour le
passage.

--Embarquez alors.

La traverse fut courte et heureuse. En touchant  Catane, Marcof
conduisit sa compagne dans une auberge et s'informa d'un mdecin. On lui
indiqua le meilleur docteur de la ville. Marcof le pria de venir visiter
la jeune femme, et, aprs une consultation longue, le mdecin dclara
que la pauvre enfant tait folle, et qu'il fallait lui faire suivre un
traitement en rgle. Encore le mdecin ajouta-t-il qu'il ne rpondait
de rien. Marcof ne possdait plus qu'un sequin. Il raconta sa triste
situation au docteur.

--Mon ami, lui dit celui-ci, je ne suis pas assez riche pour soigner
chez moi cette jeune femme; mais je puis vous donner une lettre pour
l'un de mes confrres de Messine. Il dirige l'hpital des fous, et il y
recevra celle dont vous prenez soin si charitablement.

Marcof accepta la lettre, partit pour Messine, et, grce  la
recommandation du mdecin de Catane, il vit sa protge installe 
l'hospice des alins. Mais le voyage termin, il ne lui restait pas
deux paoli.

--Excellent coeur! dit la religieuse en interrompant le marquis.

--Oui, Marcof est une noble nature! rpondit Philippe de Loc-Ronan;
c'est une me grande et gnreuse, forte dans l'adversit, toujours
prte  protger les faibles.

--Et cette jeune femme, quel tait son nom?

--Marcof ne l'a jamais su; elle avait t compltement dpouille par
les bandits; rien sur elle ne pouvait indiquer son origine, et son tat
de sant ne lui permettait de donner aucun renseignement  cet gard. La
seule remarque que fit mon frre fut que le mouchoir brod que la pauvre
folle portait  la main tait marqu d'un F surmont d'une couronne de
comte.

--La revit-il?

--Jamais.

--Alors il ignore si elle a recouvr la raison.

--Il l'ignore.

--Mais, monseigneur, dit Jocelyn, cette jeune femme appartenait
probablement  une puissante famille. Sa disparition et celle des
cavaliers qui l'accompagnaient eussent d tre remarques?

--J'tais  la cour  cette poque, Jocelyn, et je n'ai jamais entendu
parler de ce malheur.

--C'est trange!

--Et que devint Marcof? Que fit-il aprs avoir conduit sa protge 
l'hpital des fous? demanda la religieuse.

--Il trouva  s'embarquer et revint en France. A cette poque, la guerre
d'Amrique venait d'clater. Marcof rsolut d'aller combattre pour la
cause de l'indpendance. C'est ici que commence la seconde partie de
sa vie; mais cette seconde partie est tellement lie  mon existence,
continua la marquis, que je vais cesser de lire, chre Julie, et que je
vous raconterai.

Le marquis se recueillit quelques instants, puis il reprit:

--Six ans aprs que Marcof eut quitt la Calabre, c'est--dire vers
1780, il y a bientt douze annes, chre Julie, et vous devez d'autant
mieux vous souvenir de cette date que cette anne dont je vous parle fut
celle de notre sparation, je m'embarquai moi-mme pour l'Amrique, o
M. de La Fayette, mon ami, me fit l'accueil le plus cordial.

Je n'entreprendrai pas de vous raconter ici l'odysse des combats
auxquels je pris part. Je vous dirai seulement qu'au commencement de
1783, me trouvant avec un parti de volontaires charg d'explorer les
frontires de la Virginie, nous tombmes tout  coup dans une embuscade
tendue habilement par les Anglais. Nous nous battmes avec acharnement.

Bless deux fois, mais lgrement, je prenais  l'action une part
que mes amis qualifirent plus tard de glorieuse, quand je me vis
brusquement spar des miens et entour par une troupe d'ennemis. On
me somma de me rendre. Ma rponse fut un coup de pistolet qui renversa
l'insolent qui me demandait mon pe. Ds lors il s'agissait de mourir
bravement, et je me prparai  me faire des funrailles dignes de
mes anctres. Bientt le nombre allait l'emporter. Mes blessures me
faisaient cruellement souffrir; la perte de mon sang dtruisait mes
forces; ma vue s'affaiblissait, et mon bras devenait lourd. J'allais
succomber, quand une voix retentit soudain  mes oreilles, et me cria en
excellent franais:

--Courage, mon gentilhomme! nous sommes deux maintenant.

Alors,  travers le nuage qui descendait sur mes yeux, je distinguai
un homme qu' son agilit,  sa vigueur,  la force avec laquelle il
frappait, je fus tent de prendre pour un tre surnaturel. Il me
couvrit de son corps et reut  la poitrine un coup de lance qui m'tait
destin. Je poussai un cri.

Lui, sans se soucier de son sang qui coulait  flots, ivre de poudre
et de carnage, il tait  la fois effrayant et admirable  contempler.
Pendant cinq minutes il soutint seul le choc des Anglais, et cinq
minutes, dans une bataille, sont plus longues que cinq annes dans toute
autre circonstance. Enfin nos amis, qui avaient d'abord lch pied,
revinrent  la charge et nous dlivrrent.

Aprs le combat, je cherchai partout mon gnreux sauveur, mais je
ne pus le dcouvrir. Transport au poste des blesss, j'appris, le
lendemain, qu'aprs s'tre fait panser il s'tait lanc  la poursuite
des Anglais.

Six mois aprs, chre Julie, au milieu d'un autre combat, et dans des
circonstances  peu prs semblables, je dus encore la vie au mme homme,
qui fut encore bless pour moi. Cette fois, malheureusement, sa blessure
tait grave, et il lui fallut consentir  tre transport  l'ambulance.
Le chirurgien qui le soigna demeura stupfait en voyant ce corps
sillonn par plus de quatorze cicatrices.

Une fivre ardente s'empara du bless et le tint trois semaines entre la
vie et la mort. Enfin, la vigueur de sa puissante nature triompha de la
maladie. Il entra en convalescence. J'ignorais encore qui il tait. Je
lui avais prodigu mes soins, et un jour qu'il essayait ses forces en
s'appuyant sur mon bras, je tentai de l'interroger.

--Vous tes Franais, lui dis-je, cela s'entend; mais dans quelle partie
de la France tes-vous n?

--Je n'en sais rien, me rpondit-il.

--Quoi! vous ignorez l'endroit de votre naissance?

--Absolument.

--Et vos parents?

--Je ne les ai jamais connus.

--Vous tes orphelin?

--Je l'ignore.

--Comment cela?

--Je suis un enfant perdu.

--Alors le nom que vous portez?

--Est celui d'un brave homme qui a pris soin de mon enfance.

--Et o avez-vous t lev?

--En Bretagne.

--Dans quelle partie de la province?

--A Saint-Malo.

--A Saint-Malo! m'criai-je.

--Oui, me rpondit-il. Est-ce que vous-mme vous seriez n dans cette
ville?

--Non. Je suis Breton comme vous, mais je suis n  Loc-Ronan, dans le
chteau de mes anctres.

Puis, aprs un moment de silence, je repris avec une motion que je
pouvais  peine contenir:

--Vous m'avez dit que vous portiez le nom du brave homme qui vous avait
lev?

--Oui.

--Quelle profession exerait-il?

--Celle de pcheur.

--Et il se nommait?

--Marcof le Malouin.

En entendant prononcer ce nom, j'eus peine  retenir un cri prt 
jaillir de ma poitrine; mais cependant je parvins  le retenir et 
comprimer l'lan qui me poussait vers mon sauveur.




VIII

LES DEUX FRRES.


--Pour comprendre cette motion profonde que je ressentais, continua
le marquis de Loc-Ronan, il me faut vous rappeler les recommandations
faites par mon pre  son lit de mort. Je vous ai dj dit que l'abandon
de cet enfant, fruit d'une faute de jeunesse, avait assombri le reste de
ses jours. Lui-mme avait cherch, mais en vain,  retrouver plus tard
les traces de ce fils dlaiss, et confi  des mains trangres.
Aussi, lorsqu'il m'eut rvl dans ses moindres dtails le secret qui
le tourmentait, lorsqu'il m'en eut racont toutes les circonstances, me
disant et le nom du pcheur, et l'ge que devait avoir mon frre, et le
lieu dans lequel il l'avait abandonn; lorsqu'aprs m'avoir fait jurer
de ne pas repousser ce frre si le hasard me faisait trouver face  face
avec lui, mon pre mourut content de mon serment, je me mis en devoir de
faire toutes les recherches ncessaires pour accomplir ma promesse. Mais
les recherches furent vaines. Je fouillai inutilement toutes les ctes
de la Bretagne. A Saint-Malo, depuis plus de dix ans que le vieux
pcheur tait mort, on n'avait plus entendu parler de son fils adoptif.
A Brest, une fois, ce nom de Marcof le Malouin frappa mon oreille; mais
ce fut pour apprendre que le corsaire qu'il montait s'tait perdu jadis
corps et bien sur les ctes d'Italie.

Lorsque mon pre avait tent ses recherches, Marcof tait en Calabre.
Lorsque je tentai les miennes, il tait dj en Amrique. Et voil qu'au
moment o j'y songeais le moins, au moment o j'avais perdu tout espoir
de rencontrer ce frre inconnu que je cherchais, un hasard providentiel
me mettait sur sa route, et, dans ce second fils de mon pre, je
reconnaissais celui qui deux fois m'avait sauv la vie au pril de la
sienne; celui qui, deux fois, avait prodigu son sang pour pargner le
mien! Maintenant vous comprenez, n'est-ce pas, les lans de mon coeur?
Et cependant, je vous l'ai dit, je parvins  me contenir et  ne rien
laisser deviner. J'avais mes projets.

Nous tions en 1784. Nous venions d'apprendre que la France avait
reconnu enfin l'indpendance des tats-Unis, et que la guerre allait
cesser. J'avais rsolu de revenir en Bretagne et d'y ramener avec moi ce
frre si miraculeusement retrouv. Je voulais que ce ft seulement dans
le chteau de nos aeux qu'et lieu cette reconnaissance tant souhaite.
Je me faisais une joie de celle qu'prouverait Marcof en retrouvant
une famille et en apprenant le nom de son pre. Je lui proposai donc de
m'accompagner en France.

La guerre tait termine; il n'avait plus rien  faire en Amrique; il
consentit. Deux mois aprs, nous abordmes  Brest. Le lendemain nous
tions  Loc-Ronan. Tu te rappelles notre arrive, Jocelyn?

--Oh! sans doute, mon bon matre, rpondit le vieux serviteur.

Le marquis continua:

--L'impatience me dvorait. Le soir mme j'emmenai Marcof dans ma
bibliothque, et l je le priai de me raconter son histoire. Il le fit
avec simplicit. Lorsqu'il eut termin:

--Ne vous rappelez-vous rien de ce qui a prcd votre arrive chez le
pcheur? lui demandai-je.

--Rien, me rpondit-il.

--Quoi! pas mme les traits de celui qui vous y conduisit?

--Non; je ne crois pas. Mes souvenirs sont tellement confus, et j'tais
si jeune alors.

--Souponnez-vous quel pouvait tre cet homme?

--Je n'ai jamais cherche  le deviner.

--Pourquoi?

--Parce que, si j'avais suppos que cet homme dont vous parlez ft mon
pre, cela m'et t trop pnible.

--Et si c'tait lui, et qu'il se ft repenti plus tard?

--Alors je le plaindrais.

--Et vous lui pardonneriez, n'est-ce pas?

--Lui pardonner quoi? demanda Marcof avec tonnement.

--Mais, votre abandon.

--Un fils n'a rien  pardonner  son pre; car il n'a pas le droit de
l'accuser. Si le mien a agi ainsi, c'est que la Providence l'a voulu. Il
a d souffrir plus tard, et j'espre que Dieu lui aura pardonn; quant
 moi, je ne puis avoir, s'il n'est plus, que des larmes et des regrets
pour sa mmoire.

Toute la grandeur d'me de Marcof se rvlait dans ce peu de mots. Je
le quittai et revins bientt, apportant dans mes bras le portrait de mon
pre; ce portrait, qui est d'une ressemblance tellement admirable que,
lorsque je le contemple, il me semble que le vieillard va se dtacher de
son cadre et venir  moi. Je le prsentai  Marcof.

--Regardez ce portrait! m'criai-je, et dites-moi s'il ne vous rappelle
aucun souvenir?

Marcof contempla la peinture. Puis il recula, passa la main sur son
front et plit.

--Mon Dieu! murmura-t-il, n'est-ce point un rve?

--Que vous rappelle-t-il? demandai-je vivement en suivant d'un oeil
humide l'motion qui se refltait sur sa mle physionomie.

--Non, non, fit-il sans me rpondre; et cependant il me semble que je
ne me trompe pas? Oh! mes souvenirs! continua-t-il en pressant sa tte
entre ses mains.

Il releva le front et fixa de nouveau les yeux sur le portrait.

--Oui! s'cria-t-il, je le reconnais. C'est l l'homme qui m'a conduit
chez le pcheur de Saint-Malo.

--Vous ne vous trompez pas, lui dis-je.

--Et cet homme est-il donc de votre famille?

--Oui.

--Son nom?

--Le marquis de Loc-Ronan.

--Le marquis de Loc-Ronan! rpta Marcof qui vint tout  coup se placer
en face de moi. Mais alors, si ce que vous me disiez tait vrai, ce
serait...

Il n'acheva pas.

--Votre pre! lui dis-je.

--Et vous! vous?...

--Moi, Marcof, je suis ton frre!

Et j'ouvris mes bras au marin qui s'y prcipita en fondant en larmes.
Pendant deux semaines j'oubliai presque mes douleurs quotidiennes. Votre
charmante image, Julie, venait seule se placer en tiers entre nous.

--Quoi! s'cria vivement la religieuse, auriez-vous confi  votre
frre...

--Rien! interrompit le marquis; il ne sait rien de ma vie passe.
Connaissant la violence de son caractre, je n'osai pas lui rvler
un tel secret. Marcof, par amiti pour moi, aurait t capable d'aller
poignarder  Versailles mme les infmes qui se jouaient de mon repos et
menaaient sans cesse mon honneur. Non, Julie, non, je ne lui dis rien;
il ignore tout. Marcof aurait trop souffert.

Le marquis baissa la tte sous le poids de ces cruels souvenirs, tandis
que la religieuse lui serrait tendrement les mains.

--Et que devint Marcof? demanda-t-elle pour carter les nuages qui
assombrissaient le front de son poux.

--Je vais vous le dire, rpondit Philippe en reprenant son rcit.

Moins pour obir  mon pre que pour suivre les inspirations de mon
coeur, je conjurai mon frre d'accepter une partie de ma fortune, et
de prendre avec la terre de Brvelay le nom et les armes de la branche
cadette de notre famille, branche alors teinte, et qu'il et fait
dignement revivre, lors mme que son cusson et port la barre de
btardise. Mais il refusa.

--Philippe, me dit-il un jour que je le pressais plus vivement d'accder
 mes prires, Philippe, n'insiste pas. Je suis un matelot, vois-tu, et
je ne suis pas fait pour porter un titre de gentilhomme. J'ai l'habitude
de me nommer Marcof; laisse-moi paisiblement continuer  m'appeler
ainsi. Si demain tu me reconnaissais hautement pour tre de ta famille,
on fouillerait dans mon pass, et on ne manquerait pas de le calomnier.
Mes courses  bord des corsaires, on les traiterait de pirateries. Mon
sjour dans les Calabres, on le considrerait comme celui d'un voleur de
grand chemin. Enfin, on accuserait notre pre, Philippe, sous prtexte
de me plaindre, et nous ne devons pas le souffrir. Demeurons tels
que nous sommes. Soyons toujours, l'un le noble marquis de Loc-Ronan;
l'autre le pauvre marin Marcof. Nous nous verrons en secret, et nous
nous embrasserons alors comme deux frres.

--Rflchis! lui dis-je; ne prends pas une rsolution aussi prompte.

--La mienne est inbranlable, Philippe; n'insiste plus.

En effet, jamais Marcof ne changea de faon de penser, et rien de ce que
je pus faire ne le ramena  d'autres sentiments. Bientt mme je crus
m'apercevoir que le sjour du chteau commenait  lui devenir  charge.
Je le lui dis.

--Cela est vrai, me rpondit-il navement; j'aime la mer, les dangers
et les temptes; je ne suis pas fait pour vivre paisiblement dans une
chambre. Il me faut le grand air, la brise et la libert.

--Tu veux partir, alors?

--Oui.

--Mais ne puis-je rien pour toi?

--Si fait, tu peux me rendre heureux.

--Parle donc!

--Je refuse la fortune et les titres que tu voulais me donner; mais
j'accepte la somme qui m'est ncessaire pour frter un navire, engager
un quipage et reprendre ma vie d'autrefois.

--Fais ce que tu voudras, lui rpondis-je; ce que j'ai t'appartient.

Le lendemain Marcof partit pour Lorient. Il acheta un lougre qu'il fit
grer  sa fantaisie, et trois semaines aprs, il mettait  la voile.
Nous fmes deux ans sans nous revoir. Pendant cet espace de temps, il
avait parcouru les mers de l'Inde et fait la chasse aux pirates. Puis
il retourna en Amrique et continua cette vie d'aventures qui semble un
besoin pour sa nature nergique.

Chaque fois qu'il revenait et mouillait, soit  Brest, soit  Lorient,
il accourait au chteau. Enfin, il finit par adopter pour refuge
la petite crique de Penmarckh. Lorsque les vnements politiques
commencrent  agiter la France et  branler le trne, Marcof se lana
dans le parti royaliste. C'est l, chre Julie, o nous en sommes, et
voici ce que je connais de l'existence et du caractre de mon frre.

Un long silence succda au rcit de Philippe. La religieuse et Jocelyn
rflchissaient profondment. Le vieux serviteur prit le premier la
parole.

--Monseigneur, dit-il, lorsque le capitaine est venu au chteau, il y a
quelques jours, l'avez-vous prvenu de ce qui allait se passer?

--Non, mon ami, rpondit le marquis; j'ignorais alors que le moment ft
si proche, n'ayant pas encore vu les deux misrables que tu connais si
bien.

--Mais il vous croit donc mort? s'cria la religieuse.

--Non, Julie.

--Comment cela?

--Marcof, d'aprs nos conventions, devait revoir le marquis de La
Rouairie. Il avait t arrt entre eux qu'ils se rencontreraient
 l'embouchure de la Loire. Le matin mme qui suivit notre dernire
entrevue, il mettait  la voile pour Paimboeuf. Il devait, m'a-t-il dit,
tre douze jours absents. Or, en voici huit seulement qu'il est parti.
Demain dans la nuit, Jocelyn se rendra  Penmarckh; je lui donnerai les
instructions ncessaires, et il prviendra mon frre.

Le marquis ignorait le prompt retour du _Jean-Louis_ et la subite
arrive de Marcof. Il ne savait pas que le marin, le croyant mort, avait
pntr dans le chteau et s'tait empar des papiers que le marquis lui
avait indiqus.

--Le capitaine sera-t-il de retour? fit observer Jocelyn.

--Je l'ignore, rpondit Philippe; mais peu importe! coute-moi
seulement, et retiens bien mes paroles.

--J'coute, monseigneur.

--Il a t convenu jadis entre mon frre et moi que toutes les fois
qu'il aborderait  terre et que tu ne lui porterais aucun message de
ma part, il pntrerait dans le parc de Loc-Ronan par la petite porte
donnant sur la montagne, et dont je lui ai remis une double cl. Une
fois entr, il se dirigerait vers la grande coupe de marbre place sur
le second pidestal  droite. C'est  l'aide de cette coupe que nous
changions nos secrtes correspondances. Bien des fois nous avons
communiqu ainsi lorque des importuns entravaient nos rencontres.
Demain, ou plutt cette nuit mme, Jocelyn, je te remettrai une lettre
que tu iras dposer dans la coupe.

--Mais, interrompit Jocelyn, si, en dbarquant  terre, le capitaine
apprend la fatale nouvelle dj rpandue dans tout le pays, il croira 
un malheur vritable, et qui sait alors s'il viendra comme d'ordinaire
dans le parc?

--C'est prcisment ce  quoi je songeais, rpondit le marquis. Je
connais le coeur de Marcof; je sais combien il m'aime, et son dsespoir,
quelque court qu'il ft, serait affreux.

--Mon Dieu! inspirez-nous! dit la religieuse avec anxit. Que
devons-nous faire?

--Je ne sais.

--Et moi, je crois que j'ai trouv ce qu'il fallait que je fisse, dit
Jocelyn.

--Qu'est-ce donc?

--Tout le monde vous pleure, monseigneur; mais on ignore ce que je suis
devenu, et l'on doit penser au chteau que je reviendrai d'un instant 
l'autre.

--Eh bien?

--Maintenant que vous tes en sret ici, rien ne s'oppose  ce que je
retourne  Loc-Ronan.

--Je devine, interrompit le marquis. Tu guetteras l'arrive du
_Jean-Louis_?

--Sans doute. Je veillerai nuit et jour, et ds que le lougre sera en
vue, je l'attendrai dans la crique.

--Bon Jocelyn! fit le marquis.

--Si vous le permettez mme, monseigneur, je partirai cette nuit.

--Je le veux bien.

--Et si le capitaine me demande o vous vous trouvez, faudra-t-il le lui
dire?

--Certes.

--Et l'amener?

Le marquis regarda la religieuse comme pour solliciter son approbation.
Julie devina sa pense.

--Oui, oui, Jocelyn, dit-elle vivement, amenez ici le frre de votre
matre.

Le marquis s'inclina sur la main de la religieuse et la remercia par un
baiser.

--Ange de bont et de consolation! murmura-t-il.

A peine se relevait-il qu'un bruit lger retentit dans le souterrain et
fit plir la religieuse et Jocelyn.

--Mon Dieu! dit Julie  voix basse, avez-vous entendu?

--Silence! fit Jocelyn en se levant.

Le marquis avait port la main  sa ceinture et en avait retir un
pistolet qu'il armait. Jocelyn se glissa hors de la cellule. Il avana
doucement dans la demi-obscurit et se dirigea vers la petite porte
secrte qui faisait communiquer la partie du clotre cache sous la
terre avec les galeries souterraines dont nous avons dj parl.

Arriv  cet endroit, il s'arrta et se coucha sur le sol. Il appuya
son oreille contre la porte. D'abord il n'entendit aucun bruit. Puis il
distingua des pas lourds et irrguliers comme ceux d'une personne dont
la marche serait embarrasse.

Il entendit le sifflement d'une respiration haletante. Enfin, les pas se
rapprochrent, s'arrtrent, une main s'appuya contre la porte secrte,
Jocelyn coutait avec anxit. Il s'attendait  voir jouer le ressort.
Il n'en fut rien; mais le bruit mat d'un corps roulant lourdement sur
la terre parvint jusqu' lui. Ce bruit fut suivi d'un soupir. Puis tout
rentra dans le plus profond silence.




IX

LA CELLULE DE L'ABBESSE.

Si le lecteur ne se fatigue pas d'un sjour trop prolong dans le
couvent de Plogastel, nous allons le prier de quitter le clotre
souterrain et de retourner avec nous dans cette partie de l'abbaye o
nous l'avons conduit dj.

Nous avons abandonn la jolie Bretonne au moment o le comte de
Fougueray s'apprtait  la saigner, tout en se livrant  de sinistres
pronostics  l'endroit de la jeune malade.

Avec un sang-froid et une habilet dignes d'un disciple d'Esculape,
le beau-frre du marquis de Loc-Ronan procda aux prliminaires de
l'opration. Il releva la manche de la jeune fille, mit  nu son bras
blanc et arrondi, et, gonflant la veine par la pression du pouce, il
la piqua de l'extrmit acre de sa lancette. Le sang jaillit en
abondance.

Hermosa soutenait d'un bras la jeune fille, tandis que le chevalier lui
baignait les tempes avec de l'eau frache. Mais qu'il y avait loin de la
contenance froide et presque indiffrente de ces trois personnages aux
soins affectueux que prodiguent d'ordinaire ceux qui entourent un malade
aim! Le comte regardait Yvonne d'un oeil calme et cruel, agissant
plutt comme oprateur que comme mdecin. Hermosa se proccupait
d'empcher les gouttelettes de sang de tacher sa robe. Le chevalier
insouciant de l'tat alarmant de la jeune fille, promenait ses regards
anims sur les charmes que lui rvlait le dsordre de toilette dans
lequel se trouvait la malade.

--Crois-tu qu'elle en revienne? demanda-t-il au comte.

--Je n'en sais rien, rpondit celui-ci.

Puis, jugeant la saigne suffisamment abondante, il l'arrta et banda le
bras de la jeune fille.

--Maintenant, dit-il, nous n'avons plus rien  faire ici. Laissons
la nature agir  sa guise. Le sujet est jeune et vigoureux; il y a
peut-tre de la ressource.

--Faut-il la veiller? demanda Hermosa; j'enverrais Jasmin.

--Inutile, ma chre; qu'elle dorme, cela vaut mieux

--Au diable cette maladie subite! s'cria le chevalier. Nous allons
avoir une succession d'ennuis  la place des jours de plaisirs que
j'esprais.

--Oui, cela est contrariant, Raphal, mais que veux-tu? il faut prendre
son mal en patience. Si la petite doit mourir ici, mieux vaut que ce
soit aujourd'hui que demain; nous en serons dbarrasss plus tt.

--C'est qu'elle est charmante, et qu'elle me plat normment.

--Elle ne peut t'entendre en ce moment, mon cher; tes galanteries sont
donc en pure perte. Laisse-la reposer quelques heures, et peut-tre qu'
son rveil tu pourras causer avec elle; en attendant, quittons cette
chambre.

--Nous pouvons la laisser seule?...

--Pardieu! Elle ne songera pas  fuir, je t'en rponds; y songet-elle,
que les grilles et les verrous s'opposeraient  son dessein. Partons!
c'est, je le rpte, ce qu'il y a de mieux  faire en ce moment. Il ne
faut pas nous dissimuler, Raphal, que tu es un peu cause de l'tat dans
lequel se trouve ta bien-aime. Tu l'entends?... elle dlire. Je pense
que ma saigne et le repos ramneront le calme et la raison. Nanmoins,
si  son rveil elle voyait quelque chose qui l'effrayt, le dlire
pourrait revenir plus violent encore. Donc, allons-nous-en et attendons.

--Soit! fit le chevalier en quittant la cellule; attendons... je
reviendrai dans deux heures!

Et sans plus se proccuper de celle que son infme conduite et ses
violences avaient amene aux portes du tombeau, Raphal descendit
l'escalier de l'abbaye et se rendit aux curies pour s'assurer que ses
chevaux taient convenablement soigns.

--Bien dcidment, se dit-il tout en passant la main sur la croupe
arrondie et luisante de son cheval favori, bien dcidment, cette petite
est charmante, et je serais fch qu'elle mourt sitt! En tout cas, je
remonterai tout  l'heure, et si elle est en tat de m'entendre, je lui
parlerai fort nettement. De cette faon, j'viterai les premires scnes
de larmes et de cris, car elle sera trop faible pour me rpondre.

Et le chevalier, aprs avoir pris cette froide rsolution, se promena
dans la cour. Le comte et sa compagne le suivaient du regard  travers
l'troite fentre.

--Pauvre chevalier! fit le comte en se penchant vers Hermosa et en
donnant  ses paroles un accent d'ironie amre, pauvre chevalier! sa
douleur me fait mal!

--Tu sais bien que Raphal n'a jamais eu de coeur! rpondit Hermosa 
voix basse.

--J'aurais pourtant cru que la petite lui avait mont la tte.

--Lui?... Tu oublies, Digo, que l'amour de l'or est le seul amour que
connaisse Raphal. Il craint de s'ennuyer ici, et s'il a enlev cette
enfant, c'est pour lui servir de passe-temps.

--On dirait que tu n'aimes pas ce cher ami, Hermosa?

--Je le hais!

--Trs-bien!

--Pourquoi ce trs-bien?

--Je m'entends, fit le comte avec un sourire.

--Et moi je ne t'entends pas.

--Quoi! il te faut des explications?

--Sans doute.

--Eh bien! chre Hermosa, continua le comte en refermant la porte de
la cellule o se trouvait Yvonne et en entranant sa compagne vers son
appartement, combien avons-nous rapport du chteau de Loc-Ronan?

--Mais environ cinquante mille cus, tant en or et en traites qu'en
bijoux et en pierreries.

--Ce qui fait, aprs le partage?...

--Soixante-quinze mille livres chacun.

--C'est peu, n'est-ce pas?

--Fort peu.

--Surtout aprs ce que nous avions rv!

--Hlas!

--Cependant, si nous avions les cinquante mille cus  nous seuls, ce
serait une fiche de consolation?

--Oui, mais nous ne les avons pas.

--Si nous hritions de Raphal?

--Il est plus jeune que toi.

--Bah! la vie est seme de dangereux hasards.

--Cite-m'en un?

--Dame! personne ne nous sait ici. Nous sommes seuls, et si Raphal
tait atteint subitement d'une indisposition.

--Eh bien?...

--Je parle d'une de ces indispositions graves qui entranent la mort
dans les vingt-quatre heures!

--Est-ce que tu serais amoureux de la Bretonne, Digo? dit Hermosa en
regardant fixement son interlocuteur.

--Jalouse! rpondit le comte avec un sourire. Tu sais bien que je n'aime
que toi, Hermosa; toi et notre Henrique. Si Raphal venait  trpasser,
Henrique hriterait de lui, et ces soixante-quinze mille livres lui
assureraient un commencement de dot.

--Tu me prends par l'amour maternel, Digo.

--Enfin, es-tu de mon avis?

--Eh! je ne dis pas le contraire; mais Raphal se porte bien.

--Du moins il en a l'apparence; je suis contraint de l'avouer.

--A quoi bon alors toutes ces suppositions?

--A quoi bon, dis-tu?

--Oui.

--Tiens, chre et tendre amie, regarde ce petit flacon. Et Digo tira
de sa poitrine une petite fiole en cristal, hermtiquement bouche,
contenant une liqueur incolore.

--Qu'est-ce que cela? demanda Hermosa.

--Un produit chimique fort intressant. Mlang au vin, il n'en change
le got ni n'en altre la couleur.

--Et quel effet produit-il?

--Quelques douleurs d'entrailles imperceptibles.

--Qui amnent infailliblement la mort, n'est-ce pas, dit Hermosa en
baissant encore la voix. Ce que contient cette fiole est un poison
violent?

--Eh! non. Tu as des expressions d'une brutalit rvoltante, permets-moi
de le dire. Il ne s'agit nullement de poison. L'effet de ces douleurs
d'entrailles cause un malaise gnral d'abord, puis dtermine ensuite un
panchement au cerveau. De sorte que celui qui a got  cette liqueur
meurt, non pas empoisonn, mais par la suite d'une attaque d'apoplexie
foudroyante. Voil tout.

--Et tu nommes ce que contient ce flacon?

--De l'extrait d'aqua-tofana!

--Le poison perdu des Borgia?

--Retrouv par un ancien ami  moi que tu as connu en Italie.

--Cavaccioli, n'est-ce pas?

--En personne!

Hermosa ne continua pas la conversation. Le comte fit quelques tours
dans la chambre, ouvrit une tabatire d'or, y plongea l'index et le
pouce, en carquillant gracieusement les autres doigts de la main, et
aprs avoir dgust savamment le tabac d'Espagne, il lana dlicatement
 la dentelle de son jabot deux ou trois chiquenaudes, qui eurent
l'avantage de faire ressortir l'clat d'un magnifique solitaire qui
brillait  son petit doigt. Puis, revenant prs d'Hermosa:

--C'est toi, chre belle, lui glissa-t-il  l'oreille, qui as l'habitude
de nous verser le syracuse  la fin de chaque repas. Je te laisse ce
flacon. Par le temps qui court cette composition peut devenir de la plus
grande utilit. On ne sait pas; mais si par hasard tu avais le caprice
d'en faire l'preuve, ne va pas te tromper! Je te prviens que j'ai le
coup d'oeil d'un inquisiteur espagnol!

Ceci dit, le comte dposa le flacon sur une petite table prs de
laquelle Hermosa tait assise, et sortit en fredonnant une tarentelle.
Arriv prs de la porte il se retourna. Hermosa avait la main appuye
sur la table, et le flacon avait disparu. Le comte sourit.

--Cette Hermosa est vritablement une crature des plus intelligentes,
murmura-t-il en traversant le corridor pour gagner l'escalier du
couvent. Il n'est vraisemblablement pas impossible que je consente un
jour  lui donner mon nom. Palsambleu! nous verrons plus tard. Pour
le prsent, ce cher Raphal ne se doute de rien. Tout est au mieux.
Pardieu! moi aussi je trouve cette petite Bretonne charmante, et j'ai
toujours jug fort sage cette sorte de parabole diplomatique qui traite
de la faon de faire tirer les marrons du feu. Allons, Raphal n'est
pas encore de ma force, et je crois qu'il n'aura pas le temps d'arriver
jamais  ce degr de supriorit.

Au pied de l'escalier le comte rencontra Jasmin.

--Tu vas, lui dit-il, nous prparer pour ce soir un souper des plus
dlicats. Je me sens en disposition de fter tes connaissances dans
l'art culinaire!

Jasmin s'inclina en signe d'assentiment; et le comte hta le pas pour
rejoindre son ami le chevalier, dont il passa le bras sous le sien avec
une familiarit charmante. Puis tous deux continurent leur promenade.
Pendant ce temps Hermosa se faisait apporter par Jasmin des flacons de
syracuse.




X

L'AMOUR DU CHEVALIER DE TESSY.


Une heure environ s'tait coule depuis qu'Yvonne se trouvait seule
dans la cellule o on l'avait transporte. Un profond silence rgnait
dans la petite pice. Tout  coup la jeune fille fit un mouvement et
entr'ouvrit les yeux.

Son front devint moins rouge, sa respiration moins presse, son oeil
moins hagard. videmment la saigne avait produit un mieux sensible.
Yvonne se dressa pniblement sur son sant et regarda avec attention
autour d'elle.

D'abord son gracieux visage n'exprima que l'tonnement. Elle ne se
souvenait plus. Mais bientt la mmoire lui revint.

Alors elle poussa un cri touff, et une troisime crise, plus terrible
que les deux premires peut-tre, faillit s'emparer d'elle. Elle demeura
quelques minutes les yeux fixes, les doigts crisps. Elle touffait.

Enfin, les larmes jaillirent en abondance de ses beaux yeux et la
soulagrent. Les nerfs se dtendirent peu  peu et la faiblesse cause
par la saigne arrta la crise. Aprs avoir pleur, elle se laissa
glisser silencieusement  bas de son lit et s'achemina vers la fentre.

--Mon Dieu! o suis-je? se demandait-elle avec angoisse.

En parcourant des yeux l'troite cellule, ses regards rencontrrent un
crucifix appendu  la muraille. Yvonne se trana jusqu'au pied du
signe rdempteur, s'agenouilla, et pria avec ferveur. Puis, se relevant
pniblement, elle tendit la main vers le crucifix, et le dcrocha pour
le baiser.

C'tait un magnifique Christ, largement fouill dans un morceau
d'ivoire, et encadr sur un fond de velours noir. Yvonne le contempla
longuement, et, par un mouvement machinal, elle le retourna. Sur le dos
du cadre taient traces quelques lignes  l'encre rouge. Yvonne les
lut d'abord avec une sorte d'indiffrence, puis elle les relut
attentivement, et un cri de joie s'chappa de ses lvres, tandis que ses
yeux lancrent un rayon d'esprance.

Voici ce qui tait crit derrire ce Christ encadr.

Le vingt-cinquime jour d'aot mil sept cent soixante-dix-huit, voulant
tmoigner  ma fille en Jsus-Christ, tout l'amour vanglique que ses
vertus m'inspirent, moi, Louis-Claude de Vannes, vque diocsain, et
humble serviteur du Dieu tout-puissant, ai remis ce Christ, rapport de
Rome et bni par les mains sacres de Sa Saintet Pie VI,  Marie-Ursule
de Mortemart, abbesse du couvent de Plogastel.

--Oh! merci, mon Dieu! Vous avez exauc ma prire! dit Yvonne en baisant
encore le crucifix. Le couvent de Plogastel! C'est donc l o je me
trouve?

Le couvent de Plogastel! rptait-elle. Comment n'ai-je pas reconnu
cette cellule de la bonne abbesse, moi, qui, tout enfant, y suis venue
si souvent? Mais comment se fait-il que ces hommes m'aient conduite dans
ce saint-lieu?... Ah! je me rappelle! Dernirement on racontait chez
mon pre que les pauvres nonnes en avaient t chasses. L'abbaye est
dserte et les misrables en ont fait leur retraite! Oh! ces hommes! ces
hommes que je ne connais pas! que me veulent-ils donc?

En ce moment Yvonne entendit marcher dans le corridor. Elle se hta de
remettre le crucifix  sa place et de regagner son lit. Il tait temps,
car la porte tourna doucement sur ses gonds et le chevalier de Tessy
pntra dans la cellule.

En le voyant, Yvonne se sentit prise par un tremblement nerveux. Raphal
s'avana avec prcaution. Arriv prs du lit, il se pencha vers la jeune
fille, qu'il croyait endormie, et approcha ses lvres de ce front si
pur. Yvonne se recula vivement, avec un mouvement de dgot semblable 
celui que l'on prouve au contact d'une bte venimeuse.

--Ah! ah! chre petite, dit le chevalier, il parat que cela va mieux et
que vous me reconnaissez?

Yvonne ne rpondit pas.

--Chre Yvonne, continua le chevalier de sa voix la plus douce, je vous
en conjure, dites-moi si vous voulez m'entendre et si vous vous sentez
en tat de comprendre mes paroles. De grce! rpondez-moi! Il y va de
votre bonheur.

--Que me voulez-vous? rpondit Yvonne d'une voix faible et en faisant
un visible effort pour surmonter la rpugnance qu'elle ressentait en
prsence de son interlocuteur.

--Je veux que vous m'accordiez quelques minutes d'attention.

--Qu'avez-vous  me dire?

--Vous allez le savoir.

Et le chevalier, attirant  lui un fauteuil, s'assit familirement au
chevet de la malade. Yvonne s'loigna le plus possible en se rapprochant
de la muraille. Raphal remarqua ce mouvement.

--Ne craignez rien, dit-il.

--Oh! je ne vous crains pas! rpondit firement la Bretonne.

--Soit! mais ne me bravez pas non plus! N'oubliez pas, avant tout, que
vous tes en ma puissance!

--Et de quel droit agissez-vous ainsi vis--vis de moi? s'cria Yvonne
avec colre et indignation, car le ton menaant avec lequel Raphal
avait prononc la phrase prcdente avait ranim les forces de la
malade. De quel droit m'avez-vous enleve  mon pre? Savez-vous bien
que pour abuser de votre force envers une femme, il faut que vous soyez
le dernier des lches! Et vous osez me menacer, me rappeler que je suis
en votre puissance!

Le chevalier tait sans doute prpar  recevoir les reproches d'Yvonne,
et il avait fait une ample provision de patience, prsumons-nous, car
loin de rpondre  la jeune fille indigne qui l'accablait de sa colre
et de son mpris, il s'enfona mollement dans le fauteuil sur lequel
il tait assis, et croisant ses deux mains sur ses genoux, il se mit 
tourner tranquillement ses pouces.

En prsence de cette contenance froide qui indiquait de la part de cet
homme une rsolution fermement arrte, Yvonne sentit son courage prt 
dfaillir de nouveau. Elle se voyait perdue, et bien perdue, sans
espoir d'chapper aux mains qui la retenaient prisonnire. Cependant
son nergie bretonne surmonta la terreur qui s'tait empare d'elle.
S'enveloppant dans les draps qui la couvraient, et se drapant pour
se dresser, elle prit une pose si sublimement digne, que le chevalier
laissa chapper une exclamation admirative.

--Corbleu! s'cria-t-il, la desse Junon ne serait pas digne de dlacer
les cordons de votre justin, ma belle Bretonne!

--Monsieur, dit Yvonne dont les yeux tincelaient, si vous n'tes pas le
plus misrable et le plus dgrad des hommes, vous allez sortir de cette
chambre et me laisser libre de quitter cet endroit o vous me retenez
par la force!

--Peste! chre enfant! rpondit Raphal, comme vous y allez! Croyez-vous
donc que j'ai fait la nuit dernire douze lieues  franc trier et vid
ma bourse pour me priver aussi vite de votre charmante prsence? Non
pas! de par Dieu! vous tes ici et vous y resterez de gr ou de force,
bien qu' vrai dire je prfrerais vous garder prs de moi sans avoir
recours  la violence.

--Mais, encore une fois, s'cria la pauvre enfant, de quel droit
agissez-vous ainsi que vous le faites? O suis-je donc ici? Qui
tes-vous? Vous me retenez par la force, vous l'avouez! Vous violentez
une femme et vous osez encore l'insulter! Au costume que vous portez,
monsieur, je vous eusse pris pour un gentilhomme. N'tes-vous donc qu'un
bandit et avez-vous vol l'habit qui vous couvre!

--L! ma toute belle! rpondit le chevalier en souriant et en
s'efforant de prendre une main qu'Yvonne retira vivement; l, ne
vous emportez pas! Si mes paroles vous ont offense, je ne fais nulle
difficult de les rtracter, et cela  l'instant mme.

--Rpondez! dit Yvonne avec violence, rpondez, monsieur!... De quel
droit avez-vous attent  ma libert? je ne vous connais pas; je ne vous
ai jamais vu! Qui tes-vous et que me voulez-vous?

--Quel dluge de questions! Ma chre enfant, je veux bien vous rpondre;
mais, s'il vous plait, procdons par ordre! Vous me demandez de quel
droit je vous ai enleve.

--Oui!

--Est-il donc ncessaire que je le dise et ne le devinez-vous pas?

--Parlez, monsieur, parlez vite!

--Eh bien, ma gracieuse Yvonne, ce droit que vous voulez sans doute me
contester maintenant, ce sont, vos beaux yeux qui me l'ont donn jadis!

--Vous osez dire cela! s'cria Yvonne, stupfaite de l'aplomb de son
interlocuteur.

--Sans doute.

--Vous mentez!

--Non pas! je vous jure...

--Mais alors, expliquez-vous donc, monsieur! Ne voyez-vous pas que vous
me torturez?

--Calmez-vous, de grce!

--Rpondez-moi!

--Eh bien! je vous ai dit la vrit!

--Mais je ne vous connais pas, je vous le rpte. Je ne vous ai vu qu'au
moment o vous avez accompli votre infme dessein.

Et la pauvre enfant, en parlant ainsi, s'efforait d'arrter les
sanglots qui lui montaient  la gorge. Elle tordait ses mains dans des
crispations nerveuses. Semblable  la tourterelle se dbattant sous les
serres du gerfaut, elle s'efforait de lutter contre cet homme, dont
l'oeil fix sur elle dgageait une sorte de fluide magntique.

--Permettez-moi de rveiller vos souvenirs, reprit le chevalier, et de
vous rappeler ce certain jour o vous reveniez de Penmarckh avec votre
pre et un gros rustre que l'on m'a dit depuis tre votre fianc? Vous
avez rencontr sur la route des falaises deux cavaliers qui vous ont
arrts tous trois pour se renseigner sur leur chemin.

--En effet, je me le rappelle.

--L'un d'eux vous promit mme d'assister  votre prochain mariage et de
vous porter un cadeau de noce.

--Oui.

--Eh bien! vous ne me reconnaissez pas?

--Ainsi, ce cavalier?

--C'tait moi, chre Yvonne.

--Oui, je vous reconnais maintenant, rpondit la jeune fille dont la
tte commenait de nouveau  s'embarrasser.

--Pendant cette courte confrence, continua le chevalier, vous avez
peut-tre remarqu que je n'eus de regards que pour vous, que pour
contempler et admirer cette beaut radieuse qui m'enivrait.

--Monsieur! fit Yvonne en rougissant instinctivement, bien qu'elle ne
devint pas encore dans son innocence virginale o en voulait venir son
interlocuteur.

--Ne vous effarouchez pas pour un compliment que bien d'autres avant
moi vous ont adress sans doute. coutez-moi encore, et sachez que cette
beaut dont je vous parle a allum dans mon coeur une passion subite.
Oui,  partir du moment o je vous ai rencontre, un amour violent
s'est empar de moi. Si les sentiments que je viens de vous peindre vous
dplaisent, ne vous en prenez qu'au charme tout-puissant qui s'exhale de
votre personne! Ne vous en prenez qu' ces yeux si beaux, qu' ce front
si pur, qu' cette perfection de l'ensemble capable de rendre jalouses
toutes les vierges de Raphal et toutes les courtisanes du Titien. Et
c'est l ce qui me fait vous ce droit dont nous parlons, que ce droit
que vous me reprochez si amrement d'avoir pris, c'est vous-mme qui me
l'avez donn en faisant clore en moi ce sentiment invincible que je ne
puis vous exprimer.

--Je ne vous comprends pas! rpondit Yvonne atterre par cette
rvlation.

--Vous ne me comprenez pas?

--Non.

--Vous ne devinez pas que je vous aime?

--Vous m'aimez! s'cria la jeune fille qui, bien que s'attendant  cet
aveu, ne put retenir un mouvement de terreur folle.

--Oui, je vous aime!

--Vous m'aimez! rpta Yvonne. Oh! seigneur mon Dieu! ayez piti de moi!

--Eh! que diable cela a-t-il de si effrayant! dit le chevalier en se
levant avec brusquerie. Beaucoup de belles et nobles dames ont t
fort heureuses d'entendre de semblables paroles sortir de mes lvres.
Corbleu! que l'on est farouche en Bretagne! Allons, chre petite!
tranquillisez-vous! nous vous humaniserons!

--Sortez! laissez-moi! s'cria la pauvre enfant avec dsespoir et
colre. Vous m'aimez, dites-vous? Moi je vous hais et je vous mprise!

--C'est de toute rigueur ce que vous dites l. Une jeune fille parle
toujours ainsi la premire fois, puis elle change de manire de voir, et
vous en changerez aussi.

--Jamais!

--C'est ce que nous verrons.

Et le chevalier se penchant vers le lit sur lequel reposait Yvonne,
voulut la prendre dans ses bras. La Bretonne poussa un cri d'horreur,
mais elle ne put viter l'treinte du chevalier qui couvrait ses paules
de baisers ardents. Enfin Yvonne, runissant toute sa force, repoussa
violemment le misrable.

--Au secours!  moi! cria-t-elle avec dsespoir.

Mais, dans la lutte qu'elle venait de soutenir, la bande qui enveloppait
son bras bless s'tait drange. La veine se rouvrit et le sang coula 
flots. Yvonne, puise, retomba presque sans connaissance. En la voyant
ainsi  sa merci, Raphal s'avana vivement.

Yvonne tait d'une pleur effrayante et incapable de faire un seul
mouvement, de jeter un seul cri. Raphal s'arrta. La vue du sang qui
teignait les draps parut faire impression sur lui. Il prit le bras de
la jeune fille, rtablit la bande de toile qui empcha la veine de se
rouvrir, et s'occupa de faire revenir Yvonne  elle. Puis il marcha
silencieusement dans la chambre pour lui laisser le temps de se
remettre.

Des penses opposes se succdaient en lui. Son front, tour  tour
sombre et joyeux, exprimait le combat de ses passions tumultueuses.
Enfin, il sembla s'arrter  une rsolution. Il revint vers la jeune
fille.

--coutez, lui dit-il brusquement; vous repoussez mes paroles, vous
refusez de vous laisser aimer; c'est l un jeu auquel je suis trop
habitu pour m'y laisser prendre. Vous ne pouvez regretter le paysan
grossier auquel vous tes fiance, et qui est indigne de vous. Moi,
je vous aime, et vous tes en ma puissance. Donc, vous serez  moi.
Inutile, par consquent, de continuer une comdie ridicule. Je n'y
croirai pas. Rflchissez  ce que je vais vous dire. Je suis riche.
Laissez-vous aimer, consentez  vivre quelque temps auprs de moi, et
vous aurez  jamais la fortune. Quand je quitterai la Bretagne, vous
serez libre. Alors, vous pourrez retourner auprs de votre pre et
devenir, si bon vous semble, la femme du rustre auquel vous tes
fiance. Mais si, comme je l'espre, vous sentez tout le prix de mon
amour, vous me suivrez  Paris. Jusque-l, vous commanderez ici en
souveraine, et chacun vous obira, tant, bien entendu, que vous ne
voudrez pas fuir. Vous aurez une compagne charmante dans la noble
dame qui vous a dj prodigu ses soins. Vous quitterez ces vtements
grossiers, pour la soie, le velours et les riches joyaux. Puis, une
fois  Paris, ce seront des ftes, des bals, des plaisirs de toutes les
heures. Vous jetterez  pleines mains l'or et l'argent, pour satisfaire
vos caprices et vos moindres fantaisies. Pour vous parer vous me
trouverez prodigue. Voil l'existence que vous mnerez et  laquelle
il n'est pas trop cruel de vous soumettre. Maintenant que vous tes
claire sur votre situation prsente, je ne vous fatiguerai pas par un
long verbiage. Rflchissez! Soyez raisonnable. Vous me reverrez ce soir
mme. Dans tous les cas, souvenez-vous de mes premires paroles: Je vous
aime, vous tes en ma puissance, vous serez  moi!

Et le chevalier de Tessy, terminant cette tirade prononce d'un ton
calme, froid et rsolu, sortit  pas lents de la cellule et poussa les
verrous extrieurs avec le plus grand soin.




XI

LES SOUTERRAINS.


Pendant les quelques instants qui suivirent le dpart du chevalier de
Tessy, Yvonne, terrifie, demeura immobile, sans voir et sans penser. La
fivre qui s'tait empare d'elle redoublait de violence sous le
poids de ces secousses successives. Un miracle de la Providence fit
qu'heureusement le dlire ne revint pas. Un peu de calme mme prit
naissance dans la solitude profonde o elle se trouvait.

Alors elle attira  elle d'une main dfaillante les vtements pars sur
son lit, et essaya de s'en couvrir. A force de patience et de courage,
elle parvint  s'habiller  peu prs. Elle se leva.

Ce qu'elle voulait, ce qu'elle suppliait intrieurement Dieu de lui
faire trouver, c'tait une arme, un couteau, un poignard  l'aide duquel
elle pt essayer de se dfendre ou de se donner la mort. Cependant le
temps s'coulait rapidement: d'un moment  l'autre quelqu'un pouvait
venir la surprendre faible et sans aucun espoir de secours, car ses
regards anxieux interrogeaient en vain les murailles nues de la cellule.

Outre le lit dress  la hte par Jasmin, il n'y avait dans la petite
chambre que deux siges: un divan, et une sorte de bahut en bne adoss
 la muraille. Ce fut vers ce meuble qu'Yvonne se trana, trbuchant
 chaque pas, mais soutenue par la pense que peut-tre l'intrieur
du bahut lui offrirait ce moyen de dfense qu'elle sollicitait si
ardemment.

Deux portes massives et finement sculptes le fermaient extrieurement.
La jeune fille essaya en vain de les ouvrir. Elles taient fermes 
clef. Yvonne passa plus d'une heure  user ses ongles roses sur les
boiseries du bahut.

Enfin, dfaillant, grelottant par la force de la fivre, pouvant  peine
se soutenir, elle se laissa glisser sur les dalles, en proie au plus
sombre dsespoir. Un bruit qu'elle entendit extrieurement la fit
revenir  elle.

C'taient des pas dans le corridor: mais personne n'entra dans la
cellule. La jeune fille essaya de se relever. Ne pouvant y parvenir,
elle chercha un point d'appui en s'appuyant sur le meuble.

Sa main se posa sur la tte d'une cariatide de bronze qui ornait l'un
des angles. Dans le mouvement que fit Yvonne, elle attira  elle la
cariatide.

Tout  coup elle la sentit cder. Effectivement la statuette s'abattit
sur deux charnires qui la retenaient au pied, et dcouvrit une petite
plaque de cuivre au centre de laquelle se trouvait un anneau de mme
mtal. Sans se rendre encore bien compte de ce qu'elle faisait, Yvonne
agenouille passa son doigt dans l'anneau et tira. L'anneau cda.

Aussitt un mouvement lent et rgulier s'opra dans le bahut, qui
tourna sur un de ses deux angles appuys  la muraille, et dcouvrit une
ouverture troite, mais nanmoins assez grande pour qu'une femme y
pt passer facilement. Yvonne touffa un cri et joignit les mains pour
remercier le ciel.

--Oh! murmura-t-elle, les secrets souterrains du couvent, dont j'ai tant
entendu parler.

Les forces lui taient revenues avec l'espoir d'un moyen de salut. Elle
alla jusqu' la porte et couta attentivement. Elle n'entendit rien qui
pt l'inquiter.

Alors, revenant  l'ouverture pratique dans le mur, elle s'avana
doucement. Le bahut en s'cartant avait donn libre accs sur un
escalier qui descendait dans les profondeurs du clotre. Seulement une
obscurit complte ne permettait pas d'en mesurer la longueur. Mais
Yvonne n'hsita pas.

Elle murmura une courte prire, se signa, et leva la cariatide qui
pouvait dceler son moyen d'vasion, et posant le pied sur les premires
marches, elle attira le bahut  elle. Le meuble vint reprendre sa place
avec un bruit sec attestant la bont du ressort. Yvonne s'appuyant
contre la muraille commena  descendre.

L'obscurit, ainsi que nous l'avons dit, tait tellement profonde que
la jeune fille ne pouvait avancer qu'avec les plus grandes prcautions.
Trois fois elle trbucha sur les marches uses, et trois fois elle se
releva pour continuer sa marche. Enfin elle atteignit le sol. Mais l
son embarras fut extrme. Elle ignorait o elle se trouvait.

Elle avait bien devin qu'elle tait dans les souterrains de l'abbaye;
mais o ces souterrains aboutissaient-ils? Elle ne le savait pas.

Les issues mmes n'avaient-elles pas pu tre combles lorsqu'on avait
expuls les nonnes? Si cela tait, ou mme si la fivre et la maladie
empchaient Yvonne de continuer  se traner vers une ouverture
praticable, une mort atroce l'attendait dans ce tombeau. Elle aurait 
subir, sans espoir de salut, les tortures de la faim et de la soif. Un
moment elle eut regret de sa fuite.

Puis l'image du chevalier s'offrit  elle, et elle se dit que mieux
valait la mort, quelque lente et cruelle qu'elle ft, que d'tre reste
entre les mains de pareils misrables. Soutenue par cette pense, elle
s'engagea dans le ddale des souterrains.

Ce qu'elle redoutait encore, c'tait que le secret qu'elle avait
dcouvert ft  la connaissance des hommes qui l'avaient enleve; car,
si cela tait, on se mettrait  sa poursuite ds qu'en pntrant dans
la cellule on s'apercevrait de son vasion. Cette autre pense, plus
effrayante que la perspective de la mort, lui rendit compltement
le courage prt  l'abandonner. Elle runit le peu de forces qui lui
restaient par une suprme nergie, et s'avana courageusement.

Elle erra ainsi pendant plusieurs heures, sans pouvoir se rendre
compte du temps coul. Aucun point lumineux indiquant une ouverture ne
brillait  l'extrmit des galeries qu'elle parcourait. Une sueur froide
inondait son visage. A chaque pas elle trbuchait, et se soutenait 
peine le long de la muraille humide. De distance en distance, ses pieds
rencontraient des flaques d'eau bourbeuse creuses par les pluies qui,
filtrant  travers le sol suprieur, rongeaient la pierre et pntraient
dans les galeries.

Elle enfonait alors dans la vase en touffant un cri de frayeur. Des
hallucinations tranges s'emparaient de son cerveau. Peu  peu la fivre
redoublant d'intensit ramena avec elle le dlire.

Une force factice la faisait encore avancer cependant, mais il tait
vident que celle force se briserait  la premire secousse. Il lui
semblait entendre tourbillonner et voir voltiger autour d'elle des
monstres aux proportions gigantesques, des insectes hideux, des tres
aux formes indescriptibles qui l'treignaient dans une ronde infernale.
Des paroles confuses taient murmures  son oreille. Le souterrain
tremblait sous ses pieds vacillants. Se sentant tomber, elle s'appuya
contre le mur, et demeura immobile, la tte penche sur son sein agit
par la terreur et par la fivre. Ses paupires alourdies s'abaissrent,
et un frissonnement agita tout son tre.

--Mon Dieu! mon Dieu! j'ai peur, murmurait-elle d'une voix brise
et saccade, et en se rendant si peu compte du sentiment qui faisait
mouvoir ses lvres, que le bruit des paroles qu'elle prononait
augmentait encore son trouble et son effroi en venant frapper son
oreille.

Yvonne fermait les yeux, croyant chapper ainsi aux visions fantastiques
que causait son imagination affole; mais, loin de s'vanouir, ces
visions devenaient alors plus effrayantes, et se transformaient pour
ainsi dire en ralit; car, aux tres fabuleux qu'il lui semblait
entendre voltiger autour d'elle, se joignait le bruit vritable caus
par ces myriades d'animaux, habitants ordinaires des endroits humides et
dlaisss.

Un moment la pauvre petite parut reprendre un peu de sentiment et de
calme. Se soutenant toujours  la muraille, elle continua sa marche sans
paratre se soucier des tres immondes que le bruit de ses pas faisait
fuir de tous cts.

Deux fois elle poussa un cri de joie et se crut sauve, car deux fois
elle aperut une lueur lointaine qui lui sembla tre celle cause par
la lumire du ciel pntrant par une troite ouverture. Ces lueurs
successives manaient de vers luisants rampant sur la vote des galeries
souterraines. Bientt sa volont et son nergie furent compltement
puises, ses genoux tremblaient et vacillaient, les artres de ses
tempes battaient avec violence et lui martelaient le cerveau. Tout 
coup le point d'appui que lui offrait le mur lui manqua. Sa main ne
rencontra que le vide. Incapable de se soutenir elle trbucha, chancela,
perdit l'quilibre, et roula sur le sol en poussant un soupir. Elle
avait perdu entirement connaissance.

C'taient les pas incertains d'Yvonne, c'tait ce soupir exhal de sa
poitrine haletante que Jocelyn avait entendus. Le vieux serviteur, le
corps pench, demeura immobile et silencieux, les traits contracts
par l'pouvante. Prtant l'oreille avec une attention profonde, Jocelyn
couta longtemps. Puis, n'entendant plus aucun bruit, il revint vers son
matre.

--Eh bien? demanda le marquis.

--J'ignore ce qui se passe, monseigneur, rpondit Jocelyn; mais je suis
certain qu'il y a quelqu'un dans les galeries.

--Tu as entendu parler?

--Non, j'ai entendu marcher.

--Un pas d'homme? demanda la religieuse.

--Je ne puis vous le dire, madame.

--Et ces pas se sont loigns?

--Non, monseigneur; j'ai entendu la chute d'un corps, puis un soupir,
puis plus rien.

--C'est peut-tre quelqu'un qui a besoin de secours! s'cria le marquis.
Allons, viens, Jocelyn.

--Philippe! dit vivement la religieuse en arrtant le marquis, Philippe,
ne me quittez pas!

--Monseigneur! fit Jocelyn en joignant ses instances  celles de Julie,
monseigneur! ne sortez pas! Songez que vous pourriez vous compromettre.

--Faire dcouvrir notre retraite! continua Julie.

--Et qui sait si ce n'est pas une ruse!

--Cependant, fit observer le marquis, nous ne pouvons laisser ainsi une
crature humaine qui peut-tre a besoin de nous.

--De grce! Philippe, songez  vous! Je vous ai dit que l'autre aile du
couvent tait habite par des gens que je ne connaissais point. Ils ont
dcouvert sans doute le secret des galeries souterraines; mais ils ne
peuvent venir jusqu'ici. Il n'y avait que moi et notre digne abbesse
qui eussions connaissance de cette partie du clotre dans laquelle nous
sommes. Une imprudence pourrait nous perdre tous!

--Puis, monseigneur, reprit Jocelyn, la nuit va bientt venir; alors
je sortirai par l'ouverture secrte d'en haut; je connais les autres
entres des souterrains; je ferai le tour du clotre; j'y pntrerai
et j'atteindrai ainsi la galerie voisine; mais jusque-l, je vous en
conjure, ne tentons rien!

--Attendons donc la nuit! dit le marquis en soupirant.

Et tous trois rentrrent dans la cellule, sur le seuil de laquelle le
marquis s'tait dj avanc.

Ainsi que l'avait dit Jocelyn, la nuit descendit rapidement. Alors le
vieux serviteur se disposa  accomplir son dessein. Seulement, au lieu
de se diriger vers la porte secrte en dehors de laquelle Yvonne gisait
toujours vanouie, il gagna une galerie situe du ct oppos. Bientt
il atteignit un petit escalier qu'il gravit rapidement. Arriv au sommet
il pntra dans une pice vote qu'il traversa, et, au moyen d'une cl
qu'il portait sur lui, il ouvrit une porte de fer imperceptible aux
yeux de quiconque n'en connaissait pas l'existence, tant la peinture,
artistement applique, la dissimulait au milieu des murailles noircies.

Alors il se trouva dans l'aile droite du couvent. A la faveur de
l'obscurit il atteignit la cour commune. L, cach derrire un pilier,
il jeta autour de lui des regards interrogateurs. Deux fentres de
l'aile gauche taient splendidement claires.

Jocelyn, certain que la cour tait dserte, la traversa rapidement.
Il voulait, en gagnant une hauteur voisine, essayer de voir dans
l'intrieur, et de connatre les nouveaux habitants. Malheureusement les
vitraux des fentres taient peints, et ne permettaient pas aux regards
de plonger dans l'intrieur. Jocelyn, du dans son espoir, abandonna la
petite minence, et songea  pntrer dans les souterrains par une des
issues donnant sur la campagne, et dont il connaissait  merveille les
entres.

Au moment o il longeait l'aile gauche de l'abbaye, il aperut un homme
qui traversait la cour et qui marchait dans sa direction. Jocelyn, vtu
du costume des paysans bretons, tait mconnaissable. Il attendit donc
assez tranquillement, certain de ne pas tre expos  une reconnaissance
fcheuse. Mais l'homme passa prs de lui sans le voir, et se dirigea
tout droit vers un rez-de-chausse que le comte avait converti en
curie. Cet homme tait Jasmin. Il allait simplement donner la provende
aux chevaux.

Le vieux serviteur du marquis de Loc-Ronan se sentit saisi d'une
inspiration subite. Dvor par le dsir de connatre de quelle espce
taient les gens qui habitaient si prs de son matre, et pouvaient d'un
moment  l'autre devenir possesseurs de son secret, Jocelyn rentra dans
la cour, prit une chelle appuye dans un des angles, la plaa devant
l'une des fentres claires, et monta rapidement.

En voyant le domestique du comte sortir du corps de btiment, en
entendant les chevaux hennir  l'approche de leur avoine, Jocelyn avait
suppos la vrit, et il avait mentalement calcul qu'il avait le temps
d'accomplir son projet avant que le domestique et termin ses fonctions
de palefrenier.

Mais  peine eut-il atteint l'chelon de l'chelle qui lui permettait de
plonger ses regards dans l'intrieur, qu'il fut saisi d'un tremblement
nerveux, et qu'il sauta  terre plutt qu'il ne descendit. Jocelyn
venait de reconnatre le comte de Fougueray, le chevalier de Tessy, et
la premire marquise de Loc-Ronan.

Ignorant des circonstances qui avaient conduit ces deux hommes dans
l'abbaye, Jocelyn pensa naturellement qu'ils avaient devin et la
supercherie de son matre, et le lieu de sa retraite. Aussi, oubliant
le bruit qu'il avait entendu dans les souterrains, et qui avait t la
cause de sa sortie, il ne prit que le temps de remettre l'chelle  sa
place, et, avec l'agilit d'un jeune homme, il franchit la distance qui
le sparait de l'entre du clotre mystrieux o l'attendaient Julie et
Philippe.

En le voyant entrer ple, les cheveux en dsordre, l'oeil gar, le
marquis et la religieuse poussrent une exclamation d'effroi.

--Qu'as-tu? s'cria vivement Philippe.

--Que se passe-t-il? demanda la religieuse.

Jocelyn fit signe qu'il ne pouvait rpondre. L'motion l'touffait.

--Monseigneur! dit-il enfin d'une voix entrecoupe, monseigneur, fuyez!
fuyez sans retard!

--Fuir! rpondit le marquis tonn. Pourquoi? A quel propos?

--Mon bon matre, ils savent tout! vous tes perdu!...

--De qui parles-tu?

--D'eux!... de ces misrables!

--Du comte et du chevalier?

--Oui!

--Impossible!

--Si, vous dis-je!

La pauvre religieuse coutait sans avoir la force d'interroger ni de se
mler  la conversation rapide qui avait lieu entre son mari et le vieux
serviteur.

--Jocelyn, reprit le marquis qui ne pouvait encore comprendre le danger
dont il tait menac, Jocelyn, ton dvouement t'abuse; tu te cres des
fantmes.

--Plt au ciel, monseigneur!

--Mais alors, qui te fait supposer?...

--Ils sont ici!

--Ces hommes dont tu parles?

--Oui!

--Ils sont  Plogastel?

--Dans l'abbaye mme.

--Dans l'abbaye! s'cria cette fois la religieuse en frissonnant.

--Hlas! oui, madame!

--Impossible! Impossible!... dit encore le marquis.

--Je les ai vus! rpondit Jocelyn.

--Quand cela?

--A l'instant mme!

--Dans les souterrains?

--Non, monseigneur, dans l'aile gauche du couvent!

Et Jocelyn raconta rapidement ce qu'il venait de faire et de voir. Il
dit que lorsque ses regards plongrent dans la chambre claire, il
avait aperu le comte et le chevalier  table, et auprs d'eux une autre
personne encore.

--Une femme? demanda le marquis.

Jocelyn fit un signe affirmatif, puis il regarda la religieuse et se
tut.

--Elle?... s'cria Philippe illumin par une pense subite.

--Oui, monseigneur, rpondit Jocelyn  voix basse.

Un silence de stupeur suivit cette brve rponse. La religieuse,
agenouille, priait avec ferveur. De sombres rsolutions se lisaient sur
le front du marquis. Pour lui, comme pour Jocelyn, il tait manifeste
que le comte et le chevalier connaissaient la vrit et s'taient mis
 sa poursuite. Sans cela, comment expliquer leur arrive dans l'abbaye
dserte?

Ainsi ce que Philippe avait fait devenait nul. Il allait encore se
retrouver  la merci de ses bourreaux, et, qui plus tait, s'y retrouver
en entranant Julie avec lui. Pour sortir libre de l'abbaye, il lui
faudrait sans aucun doute accder aux propositions qui lui avaient t
faites. Non-seulement abandonner sa fortune, ce qui n'tait rien,
mais reconnatre pour son fils un tranger, fruit de quelque crime qui
dshonorerait le nom si respect de ses aeux.

Philippe avait la main pose sur un pistolet. Il eut la pense d'en
finir d'un seul coup avec cette existence horrible et de se donner la
mort. La vue de Julie priant  ses cts le retint.

Jocelyn, en proie aux terreurs les plus vives, conjurait son matre de
fuir promptement sans tarder d'un seul instant.

--Fuir! rpondit enfin le marquis. O irai-je? Chacun me connat dans la
province! Je ne ferai pas cent pas en plein soleil sans tre salu par
une voix amie. Oh! si Marcof tait  Penmarckh, je n'hsiterais pas!
J'irais lui demander un refuge  bord de son lougre!

--coutez-moi, Philippe, dit la religieuse en se relevant, Dieu vient
de m'envoyer une inspiration. Voici ce que vous devez, ce que vous allez
faire: Je vous ai dit que, seule dans le pays, une vieille fermire
connaissait mon sjour dans l'abbaye. Cette femme m'est entirement
dvoue. Je puis avoir toute confiance en elle et la rendre dpositaire
du secret de toute ma vie. Elle se mettra avec empressement  mes ordres
et consentira  faire tout ce qui dpendra d'elle pour nous tre utile,
j'en suis certaine. Grce  la nuit paisse qu'il fait au dehors, nous
pouvons encore sortir tous trois sans tre vus. Nous nous rendrons chez
elle. Son fils est pcheur et habite la cte voisine, prs d'Audierne.
Vous vous embarquerez avec lui. Vous gagnerez promptement les les
anglaises, et une fois l, vous serez en sret.

--Et vous, Julie? demanda le marquis.

--Moi, mon ami, une fois assure de votre dpart, je reviendrai ici.

--Ici!... oh! je ne le veux pas!

--Pourquoi, Philippe?

--Mais ce serait vous mettre entre les mains de ces misrables! Vous ne
savez pas, comme moi, de quoi ils sont capables!

--Qu'ai-je  craindre?

--Tout!

--Ils ne me connaissent pas.

--Qu'en savez-vous? Leur intrt tant de vous connatre, ils vous
devineront.

--Qu'importe?

--Non! encore une fois! Je fuirai, mais  une condition.

--Laquelle?

--Vous m'accompagnerez en Angleterre.

--Cela ne se peut pas, Philippe.

--Alors, je reste!

--Philippe! je vous en conjure! s'cria la religieuse dsole. Partez!
consentez  fuir!

--Jamais, tant que vous serez expose, Julie!

--Eh bien! je vous promets de demeurer quelques jours chez la fermire.
Je ne reviendrai  l'abbaye que lorsqu'elle sera de nouveau solitaire.

--Non! je ne pars pas sans vous!

--Mon Dieu! mon Dieu! vous voyez qu'il me contraint  abandonner votre
maison! dit la religieuse en levant les mains vers le ciel.

--Dieu nous voit, Julie; il m'absout!

--Eh bien! partons, alors! reprit Julie avec une expression de
rsolution sublime.

Jocelyn se dirigea vers les souterrains.

--Non! dit vivement la religieuse; peut-tre y sont ils dj. Partons
par le clotre.

Jocelyn obit. Tous trois prirent alors la route qu'il avait parcourue
lui-mme quelques minutes auparavant. Pour plus de prcaution, Jocelyn
sortit seul d'abord. Il s'assura que le clotre tait dsert. Puis il
revint prvenir le marquis et Julie.

Cette fois, seulement, ils ne traversrent pas la cour, ainsi que
l'avait fait le vieux serviteur. La religieuse leur fit suivre les
arcades, et bientt ils atteignirent le jardin du couvent qu'ils
parcoururent avec mille prcautions dans toute sa longueur. A
l'extrmit de ce petit parc, Julie se dirigea vers une petite porte
qu'elle ouvrit et qui donnait sur la campagne.

Tous trois franchirent le seuil. Une vritable fort de gents hauts
et touffus se prsenta devant eux. Ils s'y engagrent, certains d'tre
ainsi  l'abri des poursuites. Puis Julie, leur indiquant la route, se
mit en devoir de les conduire  la demeure de la paysanne dont elle leur
avait parl. La Providence avait abandonn la pauvre Yvonne.

Depuis plus de deux heures, la malheureuse enfant tait demeure dans
la mme position. tendue sur le sol humide, dvore par une fivre
brlante, en proie  un dlire pouvantable, sans voix et sans force,
elle se mourait. Aucun espoir de secours n'tait admissible.




XII

LE POISON DES BORGIA.


Dans cette chambre si brillamment claire qui, en attirant l'attention
de Jocelyn, avait t cause de la dcouverte de la prsence des
beaux-frres et de la premire femme de son matre dans l'abbaye de
Plogastel; dans cette chambre, disons-nous, le comte de Fougueray
tait assis entre celle qu'il nommait sa soeur et sa compagne, la
belle Hermosa, ou la noble Marie Augustine, et celui que suivant les
circonstances, il appelait tantt son ami Raphal, tantt son trs-cher
frre, le chevalier de Tessy. Jasmin avait fidlement excut les ordres
reus. Combinant avec un soin digne d'loges ses talents dans l'art
culinaire et ses habitudes de service lgant, le respectable valet
cumulait,  la grande satisfaction de ses matres, l'office du cuisinier
et celui du matre d'htel.

Depuis son entre dans l'abbaye, Jasmin avait fouill l'aile choisie par
le comte, du rez-de-chausse aux combles. Il avait dploy un tel
luxe d'activit dans ses recherches que vaisselle, argenterie,
vins, liqueurs, conserves, cristaux, rien n'avait chapp  son oeil
scrutateur.

Peut-tre bien qu'en suivant les explorations du valet, on et pu
s'tonner et de son activit et de son adresse  trouver les cachettes,
 fouiller les bons coins et  forcer les serrures; peut-tre qu'en
examinant attentivement le riche service de table de l'abbesse, on
se ft aperu de la disparition de plusieurs vases de vermeil et
de nombreuses timbales d'argent massif; peut-tre qu'en constatant
l'normit d'un feu de bois allum dans une salle basse, on et pu
tablir un rapprochement probable entre ce foyer incandescent et
ces objets dtourns, en but d'un lingot facile  emporter; mais les
rsultats des investigations de Jasmin avaient t trouvs,  bon droit,
si heureux, si splendides que ni le comte, ni le chevalier, ni Hermosa
n'avaient song  s'inquiter du reste.

A l'annonce de Jasmin que le souper tait servi, tous trois s'taient
mis  table, et le jeune Henrique n'avait pas tard  les rejoindre. Le
menu tait simple, mais parfaitement entendu. Les pauvres soeurs, nous
le savons, avaient t contraintes  abandonner brusquement l'abbaye
sans qu'il leur ft permis de sauver leurs richesses.

Aussi rien ne manquait-il  l'lgance de la table. Le linge, d'une
finesse extrme, avait videmment t tiss dans les meilleures
fabriques de la Hollande. Les verres et les carafes taient taills
dans le plus pur cristal de la Bohme. La vaisselle d'argent s'talait
somptueusement, entoure d'admirables porcelaines de Svres; des
candlabres en mme mtal que la vaisselle, et surchargs de bougies,
inondaient la table d'un torrent de rayons lumineux qui se brisaient
en se refltant aux artes tranchantes et aigus des verreries, ou qui
caressaient, en en doublant l'clat, les contours arrondis des pices
d'argenterie et des porcelaines transparentes.

Les meilleurs vins, que l'abbesse dpossde rservait soigneusement
pour les visites de l'vque diocsain, tincelaient dans les coupes de
cristal, auxquelles ils donnaient les tons chauds de la topaze brle ou
ceux du rubis oriental, suivant que les convives s'adressaient aux crs
bourguignons ou aux produits gnreux des coteaux espagnols.

Les conserves, les ptes confites, les fruits sucrs, entremets et
desserts, que les bonnes soeurs se plaisaient  confectionner dans le
silence du clotre pour envoyer en prsent  leurs amis de Quimper et
de Vannes, gisaient ventrs, renverss par les mains profanes des deux
hommes et de leur compagne.

Vers la fin du repas, Jasmin fit une dernire entre dans la pice,
ployant sous le poids d'un plateau d'argent richement cisel, et
encombr de la plus merveilleuse collection de liqueurs qu'eut pu
dsirer un disciple de Grimod de la Reynire. Flacons de toutes formes
et de toutes couleurs s'entre-choquaient par le mouvement de la marche
du valet. Il dposa le tout sur la table, et sur un signe d'Hermosa, il
sortit en emmenant Henrique.

Les convives, dont les ttes, singulirement chauffes par les
libations copieuses faites aux dpens des habiles trouvailles du
cuisinier, commenaient  fermenter outre mesure, les convives voulaient
se dbarrasser de la prsence de tmoins gnants.

Aucun d'eux n'avait pu souponner la disparition d'Yvonne, que le
chevalier voulait laisser reposer avant d'entamer un second tte--tte,
qu'il esprait bien rendre dfinitif. La conversation, que la prsence
du jeune Henrique avait jusqu'alors renferme dans les bornes d'une
causerie presque convenable, s'lana rapidement dans les hautes rgions
du dvergondage le plus hont.

Hermosa donnait le diapason. Se dbarrassant d'une partie de ses
vtements que la chaleur rendait gnants,  demi couche sur les genoux
de Digo, les paules nues, les lvres rouges et humides, les regards
tincelants de cynisme et de dbauche, la magnifique crature avait
recouvr tout l'clat de cette beaut de bacchante qui faisait d'elle
une vritable sirne aux charmes invincibles. Se prtant aux caresses du
comte, sans fuir celles du chevalier, elle buvait dans tous les verres,
lanait des quolibets capable d'amener le rouge sur le visage d'un
garde-franaise.

Aucune contrainte ne rgnait pins dans les paroles des trois convives;
aucune gne n'entravait leurs actions.

--Je vais chercher la petite, dit le chevalier en se levant tout  coup.

--Au diable! s'cria Digo; laisse-nous faire en paix notre digestion.
Ta Bretonne va crier comme une fauvette  laquelle on arrache les
plumes, et les pleurs des femmes ont le don de m'agacer les nerfs aprs
souper.

--Tout  l'heure tu iras la trouver, cette belle inhumaine, ajouta
Hermosa en souriant; mais Digo a raison: finissons d'abord de souper et
de boire. Allons, mio caro, verse-moi de ce xrs aux reflets dors,
et oublie un peu tes amours champtres pour songer  l'avenir. Je suis
veuve, Raphal, tu le sais bien, et j'ai besoin d'tre entoure de mes
amis, pour m'aider  supporter mes douleurs et me dcider sur le parti
que je dois prendre. Voyons, mes aimables frres, parlez: me faut-il
revtir les noirs vtements de circonstance, et larmoyer en public sur
ma triste situation?

--A quoi diable cela t'avancerait-il? dit brusquement Digo.

--Mais, on ne sait pas! Si je faisais constater mes droits, peut-tre
aurais-je une part dans l'hritage?

--Laisse donc! Tu n'aurais rien, et le noir ne te va pas. Au diable les
vtements de deuil et la comdie de veuvage! Elle ne nous rapporterait
pas une obole. Non! non! j'ai une autre ide.

--Quelle ide?

--Tu l'apprendras plus tard; mais, pour le prsent, soupons gament!
Allons, Hermosa, ma diva, ma reine, ma belle matresse,  toi  nous
verser le syracuse, ce vieux vin de la Sicile, cet aimable compatriote
qui noie la raison, raffermit le coeur, rjouit l'me, et nous rappelle
nos Calabres bien-aimes! Donne-nous  chacun un flacon entier, comme
jadis aprs une expdition. Part gale!

--Part gale! rpta Raphal. Verse, Hermosa, verse  ton tour!

Hermosa se leva et fit un pas pour se diriger vers le buffet en chne
sculpt sur lequel elle avait dpos les flacons du vin sicilien. Mais
Digo, la saisissant par la taille, l'attira  lui et la renversa sur
ses genoux.

--Un baiser, dit-il; il me semble que je n'ai que trente ans!

Et se penchant vers sa compagne:

--Ne va pas te tromper! murmura-t-il  son oreille.

Hermosa se redressa en changeant avec lui un rapide regard, puis elle
alla prendre les flacons et les plaa sur la table. Chacun prit celui
qui lui tait offert. A les voir ainsi tous trois, chancelant  demi
sous l'effet de l'ivresse naissante, on devinait facilement que ce
n'taient pas l deux gentilshommes et une noble dame soupant ensemble:
c'taient deux bandits comme en avait rencontr autrefois Marcof, et une
courtisane honte comme on en a rencontr et comme on en rencontrera
toujours, tant que la dbauche existera sur un coin de la terre. Le
souper avait dgnr en orgie.

--Raphal! s'cria Digo en remplissant son verre, buvons et portons
une sant  nos amis d'autrefois,  ces pauvres diables qui se dchirent
encore les pieds sur les roches des Abruzzes,  nos compagnons de
misre, de gaiet et de plaisirs,  Cavaccioli et  ses hommes!

--A Cavaccioli! dit Hermosa; et puisse-t-il danser le plus tard possible
au bout d'une corde!

--A Cavaccioli! rpta Raphal en choquant son verre contre celui que
lui prsentait Digo.

Et il but  longs traits.

--Allons, Hermosa! reprit Raphal en posant son verre vide sur la table
et en saisissant le flacon d'une autre main pour le remplir de nouveau.
Allons, Hermosa! chante-nous quelque-uns de tes joyeux refrains, cela
gayera un peu ces murailles, qui n'ont gure entendu que des psaumes et
des litanies!

--Et que veux-tu que je chante, Raphal?

--Ce que tu voudras, pardieu!

--Une chanson franaise?

--Sang du Christ! interrompit Digo en italien, fi des chansons
franaises! Une chanson du pays, cara mia! une chanson en patois
napolitain.

Hermosa se recueillit quelques instants, puis elle se leva et commena
d'une voix frache encore et vibrante ces couplets si rpts  Naples,
et que depuis plus d'un sicle les lazzaroni ont chants sur tous les
airs connus:

  Pecque qu'a ne me vide
  T'en griffe com agato?
  Nene que t'aggio fato
  Qu non me pui vide.
  O jestemma voria
  Le giorno que t'ama
  Io te voglio ben assa
  E tu non me pui vide!

--Bravo! s'cria Raphal.

--Bravo! rpta Digo. Il me semble tre encore dans les Abruzzes!
Ah! l'on a bien raison de dire que les annes de la jeunesse ne se
remplacent pas! Depuis que nous avons quitt les Calabres, depuis le
jour o ce damn Marcof, que Dieu confonde! a dtruit  lui seul une
partie de ma bande, nous n'avons jamais cess d'avoir de l'or et d'en
dpenser  pleines mains. Eh bien! je regrette nanmoins cette vie
d'autrefois, si misrable peut-tre, mais si belle et si libre.

--Pour moi, je ne suis pas de ton avis, rpondit Hermosa, et je suis
certaine que Raphal ne pense pas autrement que je le fais.

--Tu as raison, Hermosa, fit Raphal. Eh bien! continua-t-il en
tressaillant, que diable ai-je donc? Un tourdissement!

--Tu as besoin d'air peut-tre? fit observer Digo.

--C'est possible.

--Ouvre la fentre, Hermosa.

Hermosa obit en lanant un nouveau coup d'oeil  Digo, qui laissa
errer un sourire sur ses lvres.

--Je me sens mieux! fit Raphal en s'approchant de la fentre.

Digo se leva, et passant son bras autour de la taille d'Hermosa, il se
pencha vers elle comme pour lui baiser le cou, mais il lui dit  voix
basse:

--Tu as vid tout le flacon?

--Oui, rpondit la femme.

--Per Bacco!

--C'est trop?

--C'est norme!

--Alors?

--Alors ce sera plus tt fini, voil tout.

Et celle fois, il embrassa Hermosa au moment o Raphal se retournait.

--Corps du Christ! s'cria celui-ci en les voyant dans les bras l'un de
l'autre, quelle tendresse! quel amour! quelle passion! cela fait plaisir
 voir!

--Eh! caro mio! rpondit Digo, n'as-tu pas aussi une belle compagne qui
t'attend?

--Si fait! pardieu! ma jolie Yvonne! Je n'y songeais plus.

--Peste! quelle indiffrence pour un amoureux!

--Eh! c'est la faute de ce vin de Syracuse! Il me produit ce soir un
effet trange;  tous moments j'ai des blouissements. Il me semble que
le plancher vacille sous mes pieds.

--Tu as la tte faible!

--Tu sais bien le contraire.

--Alors c'est une mauvaise disposition passagre!

--C'est possible. En attendant, j'ai laiss, je crois,  la belle
enfant, tout le temps ncessaire pour mrir mes paroles. Corpo di Bacco!
j'ai dans l'ide que je vais la trouver docile comme une fiance, et
amoureuse comme une courtisane romaine!

--Tu vas  la cellule?

--De ce pas, mio caro.

Et Raphal se dirigea vers la porte; mais  moiti chemin, il chancela,
fit un effort pour se soutenir et tomba sur une chaise. Digo suivait
tous ses mouvements de l'oeil du tigre qui veille sur sa proie.

Hermosa, indiffrente  ce qui se passait autour d'elle, trempait
le petit doigt de sa main mignonne dans son verre  demi rempli et
s'amusait  laisser tomber sur la nappe, dj macule, les gouttelettes
brillantes du vin liquoreux que les rayons des bougies transformaient
en perles oranges. Tandis que sa main droite se livrait  cet innocent
exercice, la gauche s'approchait, en se jouant, du flacon qu'avait aux
trois quarts vid Raphal. Agitant doucement la tte, elle lana un
regard autour d'elle. Digo lui tournait le dos, Raphal avait la main
sur ses yeux. Alors la belle figure de l'Italienne prit une expression
sauvage et pouvantable: ses doigts fivreux saisirent le flacon et
l'attirrent  la place de celui appartenant au comte de Fougueray. Puis
une ide nouvelle lui traversa sans doute l'esprit, car ses traits se
dtendirent, et elle remit la bouteille devant le couvert de Raphal.
Les deux hommes n'avaient rien vu.

Digo paraissait absorb plus que jamais dans la contemplation de son
compagnon, et celui-ci, ple et la bouche crispe, tait incapable de
voir ni d'entendre. Le poison oprait rapidement, car la physionomie du
chevalier se dcomposait  vue d'oeil.

Cependant le malaise parut se dissiper un peu. Raphal respira
bruyamment, et, se relevant, essaya de gagner la porte; mais une
nouvelle faiblesse s'empara de lui et le fit retomber sur un sige. Il
passa la main sur son front humide de sueur.

--Oh! murmura-t-il, j'ai la poitrine qui me brle!

--Veux-tu boire? demanda Digo.

Raphal ne rpondit pas. Digo s'avana vers la table, prit un verre
qu'il remplit encore de syracuse, et le prsenta  Raphal. Celui-ci
tendit la main et leva les yeux sur son compagnon. Puis une pense
subite illumina sa physionomie cadavreuse. Il ouvrit dmesurment les
yeux, se redressa vivement en repoussant le verre, et saisissant le bras
de Digo:

--Pourquoi nous as-tu fait donner  chacun un flacon spar de syracuse?
demanda-t-il d'une voix rauque. Pourquoi n'as-tu pas bu dans le mien?

--Quelle diable de folie me contes-tu l? rpondit Digo en souriant
avec calme.

Mais Raphal se prcipitant vers la table, prit son verre, vida dedans
ce qui restait du breuvage empoisonn plac devant lui, et l'offrant 
Digo:

--Bois! lui dit-il.

--Je n'ai pas soif! rpondit le comte.

--Bois, te dis-je, je le veux!

--Au diable!

Et Digo, d'un revers de main, fit voler le verre  l'autre bout de la
pice.

--Ah! s'cria Raphal dont l'expression de la physionomie devint
effrayante. Ah! tu m'as empoisonn!

--Tu es fou, Raphal! ne suis-je pas ton ami?

--Tu m'as empoisonn! Le flacon? o est le flacon que Cavaccioli t'a
donn?

--C'est Hermosa qui l'a.

--O est-il? Je veux le voir!

--Pourquoi faire?

--Ah! je souffre! je ne vois plus! je brle! s'cria Raphal en se
tordant dans des convulsions horribles.

--Que faut-il faire? demanda Hermosa  Digo.

--Attendre! cela ne sera pas long!

--Tu vois bien que tu m'as empoisonn! s'cria Raphal, qui, avec cette
perception mystrieuse des sens qui rsulte en gnral de l'absorption
d'un poison vgtal, avait entendu ces paroles. Tu m'as empoisonn!
continua-t-il en tirant son poignard; mais nous allons mourir ensemble!

Et Raphal essaya de s'lancer sur Digo, mais un nouvel blouissement
la cloua  la mme place. Hermosa s'tait rapproche de la porte.

--Va-t'en! lui dit vivement Digo, va-t'en! et empche Jasmin de
pntrer jusqu'ici.

Hermosa obit avec un empressement visible.

--Si Raphal pouvait le tuer avant de mourir! murmura-t-elle en entrant
dans une pice voisine.

L, s'agenouillant sur un prie-Dieu:

--Sainte madone! exaucez ma prire! dit-elle avec onction; je promets
une robe de dentelle  la vierge de Reggio!

Raphal s'tait relev. Rassemblant ses forces, et soutenu par la
suprme nergie du dsespoir, par le dsir de la vengeance, par la
volont d'entraner avec lui son meurtrier dans la tombe, il marcha vers
Digo. Celui-ci connaissait trop la violence du poison qu'il avait fait
prendre  Raphal pour douter de son efficacit. Aussi ne cherchait-il
qu' gagner du temps.

Alors commena entre ces deux hommes un combat horrible  voir. L'un
fuyait en se faisant un rempart de chaque meuble. L'autre, ple,
haletant, se soutenant  peine trbuchant devant chaque obstacle,
essayait en vain d'atteindre son ennemi.

Le silence le plus profond rgnait dans la pice. On entendait seulement
la respiration de chacun, l'une sifflante avec bruit, l'autre gale et
sonore.

Digo renversa avec intention les candlabres placs sur la table encore
toute servie. L'obscurit ajouta  l'horreur de la situation. Devinant
que son adversaire n'avait renvers les flambeaux que pour gagner plus
facilement la porte de sortie et fuir, Raphal s'appuya immobile contre
le chambranle, serrant le manche de son poignard entre ses doigts
humides et crisps.

Digo fit quelques pas, se tenant toujours sur la dfensive. Il avait
pris sur la table un long couteau  lame courte et acre qui avait
servi  trancher un magnifique jambon de Westphalie. N'entendant Raphal
faire aucun mouvement, il le crut vanoui de nouveau. Alors il se
dirigea rapidement vers la porte. Sa main, tendue, rencontra celle de
son ennemi.

--Enfin! s'cria Raphal en levant son poignard.

Et d'un bras encore assez ferme il frappa. Digo, avec une prsence
d'esprit qui indiquait un sang-froid remarquable, se baissa vivement.
Raphal frappa dans le vide.

Alors Digo, se relevant, saisit son adversaire dans ses bras, le
souleva de terre et le renversa sur la dalle. Puis, entr'ouvrant
vivement la porte, il s'lana en la retirant  lui. La clef, place
extrieurement, lui permit de la refermer. Une fois dans le corridor, il
respira. Hermosa tait en face de lui.

--Eh bien? demanda-t-elle.

--Il va mourir! rpondit Digo.

--Quoi! ce n'est pas encore fini?

--Je ne voulais pas rpandre son sang.

--Parce qu'il avait t ton compagnon?

Digo haussa les paules.

--Non! dit-il, mais pour que Jasmin puisse croire  ce que nous dirons
lorsque nous lui parlerons de cette mort subite.

A travers l'paisseur de la boiserie de la porte, on entendait Raphal
blasphmer. Seulement les blasphmes taient interrompus de temps 
autre par un rle d'agonie.

--Maintenant, rentre chez toi! dit Digo  Hermosa.

--Tu ne viens pas?

--Non!

--O vas-tu donc?

--A la cellule de l'abbesse.

--Trouver la Bretonne?

--Oui.

--Pourquoi faire?

--Pour savoir si, elle aussi, elle est morte.

Hermosa fixa sur son interlocuteur son grand oeil noir pntrant.

--Digo! fit-elle.

--Hermosa? rpondit tranquillement le comte en soutenant sans trouble le
regard de sa compagne.

--Digo! tu m'as dit que cette jeune fille t'tait indiffrente?

--Oui.

--Tu as menti!

--Hermosa!

--Tu as menti! te dis-je.

--Mais, je te jure...

--Allons-donc! interrompit Hermosa avec ddain, crois-tu donc que je
t'aime encore assez pour tre jalouse?

--Eh bien, alors?

--Je veux que tu me dises la vrit.

--Je te l'ai dite.

--Trs-bien; je vais alors aller moi-mme dans la cellule, et comme
cette jeune fille nous est inutile...

--Aprs? dit Digo en voyant qu'elle n'achevait pas sa pense.

--Il reste encore quelques gouttes au fond du flacon, continua-t-elle
froidement.

Digo fit un geste violent d'impatience. Hermosa se rapprocha de lui.

--Avoue-donc! dit-elle.

--Eh! quand cela serait? que t'importe?

--Il m'importe qu'avant toute chose je veux que nous partagions ce que
vous avez rapport du chteau de Loc-Ronan.

--Morbleu! que ne le disais-tu plus tt?

Et Digo entrana rapidement Hermosa dans une chambre voisine. On
entendait toujours le rle et les blasphmes de Raphal qui lacrait
la boiserie de la porte avec la pointe de son poignard. A l'aide d'un
briquet qu'il portait constamment sur lui, le malheureux avait encore
eu la force de faire jaillir la lumire et de rallumer une bougie. Il
esprait pouvoir dmonter les gonds de la porte et joindre alors son
ennemi, mais sa main vacillante frappait la boiserie et non le fer.

Digo se dirigea vers un norme coffre plac dans un des angles de la
pice dont Hermosa avait fait sa retraite. Ce coffre tait doubl en
fer et avait servi sans doute  renfermer les trsors du couvent. Les
religieuses avaient fui si promptement qu'elles n'en avaient pas emport
les clefs. Lorsque le comte de Fougueray tait arriv dans l'abbaye,
le coffre tait ouvert et vide. C'tait l qu'avec Raphal ils avaient
dpos l'or, les bijoux et les papiers arrachs  Jocelyn.

Digo ouvrit le coffre. Il allait procder au partage, lorsque Hermosa
lui posa la main sur l'paule.

--Attends! dit-elle.

Digo la regarda tonn.

--Qu'est-ce donc? demanda-t-il.

--J'ai  te parler.

--Plus tard!

--De suite!

--Fais vite en ce cas.

--Cette demande de partage, mon cher, est un prtexte, dit Hermosa en
souriant. Je n'ai pas peur que tu me trompes jamais; car nous avons trop
besoin l'un de l'autre pour que tu songes  faire de moi ton ennemie.
Ne t'impatiente pas! Si tout  l'heure j'avais voulu t'amener ici pour
causer, tu aurais refus! Je connais ton caractre gai et j'ai suivant
mes apprciations. Maintenant que nous sommes seuls, oublie un moment
la belle Yvonne, tu as trop d'esprit, et tu n'es plus assez jeune pour
sacrifier ton intrt  l'amour. Or, il s'agit de notre fortune, Digo!
de notre fortune que la mort de Philippe nous a enleve tout  coup,
et qu'il dpend de moi de nous rendre! Ah! tu es devenu attentif? Tu
m'coutes, maintenant!

--Sans doute! tu m'intrigues normment. Parle vite.

--Oh! mon projet sera court  expliquer.

--Je t'coute.

--La mort du marquis est tellement rcente, continua Hermosa, qu'elle
est  peine connue dans cette partie de la province, et que bien
certainement on l'ignore  vingt lieues.

--Ceci est incontestable.

--Tu te rappelles, Digo, lors de notre arrive  Rennes, jadis ce
que nous avons entendu dire de l'amour de Julie de Chteau-Giron pour
Philippe de Loc-Ronan?

--On prtendait cet amour fort srieux.

--Et l'on ne se trompait pas! Ce qui a dtermin la nouvelle marquise 
prendre le voile a t la pense de rendre le repos  son poux, croyant
le mettre ainsi  l'abri de nos poursuites. Tu avoueras qu'elle se
sacrifiait. Or, une femme qui, jeune et jolie, renonce au monde pour
l'amour d'un homme, cette femme-la, ferait  plus forte raison, le
sacrifice de sa fortune pour assurer la tranquillit de ce mme homme?

--Puissamment raisonn! interrompit Digo.

--Julie de Chteau-Giron a perdu son pre il y a quatre mois.

--Comment sais-tu cela?

--Que t'importe?

--Tu as donc des espions partout?

--Peut-tre bien!

--Allons! tu es bien dcidment d'une force remarquable! dit Digo en
baisant la main de sa compagne.

Il avait entirement oubli Yvonne.




XIII

LES PROJETS D'HERMOSA.


--Tu disais donc, reprit Digo aprs quelques instants, que Julie de
Chteau-Giron avait perdu son pre il y a quatre mois?

-Oui.

--Mais elle tait fille unique, si j'ai bonne mmoire?

--En effet, tu ne te trompes pas.

--Alors elle a hrit?...

--De trois millions environ.

--Elle les a donns  sa communaut? demanda vivement Digo.

--Non.

-Qu'en a-t-elle fait?

--Elle a donn cinq cent mille livres au couvent dans lequel elle
rsidait, et dont j'ignore le nom.

--Et le reste?

--Le reste, c'est--dire deux millions cinq cent mille livres, est
demeur  Rennes entre les mains de son notaire.

--Qu'en fera-t-elle?

--Elle veut en disposer en faveur du marquis.

--Qui t'a donn tous ces dtails?

--L'intendant de la Bretagne qui a t destitu dernirement.

--C'est donc cela que tu le recevais si frquemment  Paris? fit Digo
avec un sourire.

--Sans doute.

--Alors, tu es certaine de ce que tu me dis?

--J'en rponds!

--Et que conclus-tu?

--Tu ne devines pas?

--Pas prcisment, je l'avoue.

--Je te croyais de l'esprit.

--Suppose que j'en manque, et explique-toi.

--C'est bien simple.

--Mais, encore, qu'est-ce que c'est?

--Il faut d'abord connatre le nom du couvent o s'est retire Julie.

--Nous saurons cela facilement  Rennes, dit Digo. Au pis-aller, nous
interrogerions le notaire lui-mme sous un prtexte quelconque. Bref, je
m'en charge! Aprs?

--Tu dois te faire une ide de la terreur qu'inspirent seulement nos
noms  la marquise?

--Parbleu!

--Tu avoueras aussi qu'elle doit ignorer encore la mort de son poux?

--Je le crois.

--Donc, tu iras la trouver hardiment.

--Bien; j'irai.

--Tu demanderas  lui parler en particulier. Au besoin, j'obtiendrai la
permission.

--Ensuite?

--Tu lui diras que nous sommes dcids  faire un clat...

--Si elle n'abandonne pas entre nos mains les deux millions cinq cent
mille livres? interrompit Digo.

--Prcisment.

--Elle les abandonnera, Hermosa; elle les abandonnera!

Et Digo marcha avec agitation dans la chambre en se frottant les mains
avec joie.

--Admirable! s'cria-t-il tout  coup en s'arrtant devant sa compagne,
admirable! Tu es un gnie!

--Tu approuves mon projet?

--Je le trouve sublime.

--Et tu le mettras  excution?

--Sur l'heure!

--Donc nous partons?

--Cette nuit mme!

--Et la Bretonne? demanda Hermosa avec coquetterie.

Le comte la prit dans ses bras.

--Tu sais bien que je n'aime que toi! dit-il.

--Alors, reprit Hermosa en dsignant le flacon qu'elle tenait dans sa
main droite, alors finissons-en. Ne laissons personne ici. Raphal doit
tre mort; qu'Yvonne meure aussi.

--Soit! rpondit Digo aprs un moment de rflexion; mais va seule et
prsente lui le breuvage toi-mme! je ne veux pas la voir.

Hermosa sortit rapidement. Digo, alors, s'occupa de refermer le coffre.
Il achevait  peine que Jasmin parut discrtement sur le seuil de la
porte.

--Que veux-tu? demanda le comte.

--Faut-il desservir? rpondit le valet.

--Inutile; nous n'avons pas le temps; aide-moi  descendre cette
caisse, nous la chargerons sur le cheval du chevalier. Ah!  propos
du chevalier, continua-t-il aprs un moment de silence, tu sais qu'il
s'occupait de politique?

--Je le crois, monseigneur.

--Eh bien! il est urgent que l'on ignore o il est.

--M. le chevalier est donc parti?

--Oui.

--Je ne l'ai pas vu.

--Il a pass par les souterrains.

Jasmin avait charg le coffre sur ses paules et descendait aid par le
comte. Ils l'attachrent solidement sur la croupe d'un cheval que Jasmin
devait mener en main. Lorsqu'ils eurent termin, le comte ordonna au
valet de l'attendre dans la cour, et tirant une bourse de sa poche:

--Tiens! dit-il en la lui remettant, sois toujours discret sur tout ce
que tu vois et entends.

Jasmin s'inclina et le comte remonta vivement. Au sommet de l'escalier
il rencontra Hermosa. Celle-ci tait un peu ple.

--Qu'as-tu? demanda Digo.

--Suis-moi! rpondit-elle.

Hermosa saisit la main de Digo et l'entrana vivement vers la cellule
de l'abbesse.

--Entre! dit-elle en se rangeant pour lui faire place.

Digo pntra dans la pice claire par un candlabre qu'Hermosa y
avait apport. La cellule tait dserte. Digo la parcourut rapidement
du regard.

--O est la jeune fille? fit-il brusquement.

--J'allais te le demander! rpondit froidement Hermosa.

--A moi?

--A toi-mme!

--Mais elle doit tre ici?

--Regarde!

--Qu'est-ce que cela signifie, Hermosa?

--Cela signifie, Digo, que tu as probablement pris tes mesures d'avance
et que tu as fait vader la belle enfant. C'est ce qui m'explique ta
facilit de tout  l'heure.

--Sang du Christ! j'ignore ce que tu veux dire!

--Tu le jurerais?

--Sur mon honneur!

--Mauvaise garantie.

--Hermosa!

--Je dis mauvaise garantie! rpta l'Italienne.

--Par tous les dmons de l'enfer et sur ma damnation ternelle! s'cria
Digo, je te fais serment que je ne comprends pas tes paroles.

Il parlait avec un tel accent de vrit, qu'Hermosa fut convaincue.

--Mais alors o est-elle?

--Le sais-je!

--Raphal l'aurait-il rendue  la libert?

--Impossible! Rappelle-toi qu'aprs souper il voulait aller auprs
d'elle, lorsque... l'accident est arriv.

--Par quel moyen a-t-elle donc pu sortir d'ici?

--Cherchons! dit vivement Digo.

Et tous deux se mirent  explorer la cellule, sondant les murailles
et les dalles du plancher. Partout le son tait mat et attestait
l'paisseur. Aucun indice ne pouvait leur rvler la vrit.

--Que faire? dit Hermosa en s'arrtant.

--Nous n'avons pas  hsiter! rpondit vivement Digo. Yvonne a pris la
fuite par un moyen que nous ignorons.

--Aprs?

--Une fois hors d'ici, elle ira implorer du secours, et peut-tre mme
ramnera-t-elle les paysans des environs.

--C'est probable.

--On nous trouvera tous deux, et l'on dcouvrira la cadavre de Raphal.
Or, si la justice met le nez dans nos affaires, nous ne savons pas o
cela peut nous mener. Fuyons donc au plus vite, si nous en avons encore
le temps.

--Nous irons  Rennes?

--Oui, mais allons  Brest d'abord, et demain, sans plus tarder, nous
nous embarquerons pour gagner Nantes ou Saint-Malo.

--Si tu t'assurais avant tout que Raphal est bien mort?

--Inutile! la dose tait trop violente pour qu'elle ne l'ait pas dj
tu. Nous pourrions voir recommencer une scne qui nous retarderait et
mettrait forcment Jasmin dans notre confidence, ce qui nous gnerait
trs-certainement un jour.

--Tu as raison.

--O est Henrique?

--Il dort.

--Rveille-le promptement et descends. Je t'attends en bas.

--Va; je te suis.

Hermosa courut vers la chambre o reposait son fils. Digo descendit
dans la cour. Les chevaux taient brids. Jasmin, tenant les rnes
runies dans sa main droite, attendait au pied de l'escalier. Le ciel
tait pur. Des myriades de diamants tincelants taient sems sur
l'horizon  la teinte bleue fonce. Quelques nuages blancs s'levaient
gracieusement et enveloppaient au passage la blanche Phb dans un
brouillard semblable  une gaze diaphane.

Digo frappait sa botte molle du manche de son fouet. Enfin Hermosa
parut. Elle tenait son fils par la main. Digo souleva dans ses bras
l'enfant mal rveill et le jeta sur le cou du cheval qui lui tait
destin. Puis, se retournant vers sa compagne, il lui tendit sa main
ouverte en se baissant un peu. Hermosa releva sa jupe, appuya sur la
main de Digo un pied fort lgamment chauss et assez mignon pour celui
d'une Italienne, et s'lana en selle en cuyre habile. Digo enfourcha
alors sa monture, prit Henrique entre ses bras, et, appelant le
domestique:

--Jasmin, dit-il.

--Monsieur le comte?

--Attache  ton bras la bride du cheval de main et prends la tte.

--Quelle route, monsieur?

--Celle de Brest.

Et Jasmin, sur cette rponse, piqua en avant, tenant soigneusement les
rnes du cheval sur lequel il avait plac le coffre. Hermosa et Digo le
suivirent.

Ils ne pouvaient pas songer,  cause de leurs montures,  traverser les
champs de gents. Il fallait suivre la route. Or, cette route conduisait
prcisment dans la direction qu'avaient prise le marquis de Loc-Ronan,
Julie, et Jocelyn une demi-heure auparavant pour se rendre auprs de la
vieille fermire.

--Digo, dit tout  coup Hermosa, si au lieu de gagner Brest, o nous
n'arriverons que demain, nous nous dirigions vers Audierne, o nous
pourrions tre facilement en moins d'une heure?

--Crois-tu que nous trouvions  nous embarquer?

--Sans aucun doute! Avec de l'argent ne trouve-t-on pas tout ce que l'on
veut?

--Alors, fit Digo, piquons vers Audierne.

Et il transmit l'ordre  Jasmin qui, arriv  un endroit o la route
se bifurquait, continua de courir en ligne droite, au lieu de suivre le
chemin qui conduisait  Brest.

--Tu as eu une excellente inspiration, reprit Digo en se penchant vers
sa compagne.

--Certes! rpondit celle-ci. Nous ne saurions tre trop tt  l'abri des
recherches que va provoquer Yvonne d'une part, en racontant ce qu'elle
sait, et de l'autre le cadavre de Raphal que l'on trouvera dans la
chambre.

--Puis nous ne saurions trop nous presser galement d'arriver  Rennes.

--Ah! les deux millions te tiennent au coeur.

--normment!

--J'en suis fort aise.

--Pourquoi?

--Parce que tu es habile, Digo, et que, si tu emploies dans cette
affaire tout le gnie d'intrigue dont le ciel t'a si amplement pourvu,
nous russirons.

--Je n'en doute pas, belle Hermosa.

Et tous deux activrent encore les allures rapides de leurs chevaux.
Ainsi qu'Hermosa l'avait dit, en moins d'une heure ils aperurent les
premires maisons de la petite ville maritime. Ils taient alors au
sommet d'une colline.

--Demeure ici avec Henrique et Jasmin, fit Digo en s'adressant 
Hermosa. Le galop de nos chevaux au milieu du silence de la nuit
pourrait veiller l'attention des habitants d'Audierne. Je vais aller
frapper seul  la porte d'un pcheur et obtenir de gr ou de force qu'il
nous embarque sur l'heure.

--Voici prcisment un canot qui rentre au port, rpondit Hermosa en
dsignant du geste le rivage sur lequel venaient doucement mourir les
vagues.

Digo regarda attentivement.

--Tu te trompes, dit-il, c'est une barque qui gagne la haute mer.

--Peux-tu distinguer ce qu'elle contient?

--Oui, quatre personnes.

--Y a-t-il une femme parmi ces gens?

--Attends!

Digo posa la main sur ses yeux pour concentrer leurs rayons visuels.

--Oui... oui, rpondit-il vivement; je distingue une coiffe blanche.

--Si c'tait Yvonne?

--Que nous importe, maintenant!

--Nous pourrions peut-tre gagner de vitesse sur cette embarcation. Elle
n'est monte que par trois hommes: prends-en six, paie sans marchander,
et assurons-nous le silence de cette jeune fille; si quelquefois nous
tions forcs par les circonstances de revenir plus tard dans ce pays.

--Tu as raison.

--Hte-toi donc.

--Je pars.

Digo lana son cheval au galop. Au moment o il disparaissait, une
chouette fit entendre dans les gents qui bordaient la route son cri
triste et sauvage, Hermosa n'y fit aucune attention. Ses yeux taient
fixs sur la barque qui gagnait la haute mer et sur Digo qui courait
vers Audierne. Un second cri pareil au premier retentit de nouveau,
mais de l'autre ct du chemin. Puis un troisime lui succda, et si
l'Italienne et regard  droite ou  gauche au lieu de regarder en
avant, elle et vu l'extrmit des gents s'agiter avec un mouvement
imperceptible.

Tout  coup deux coups de feu retentirent. Le cheval que montait Jasmin
fit un cart et s'abattit. Hermosa sentit le sien trembler sous elle;
avant qu'elle et pu le relever de la main, l'animal roula sur la route
en l'entranant avec lui. Le cheval que Jasmin conduisait, se sentant
libre, et effray par les coups de feu, bondit dans les gents, mais une
main de fer le saisit  la bride tandis qu'un couteau  lame large lui
ouvrait le flanc. L'animal hennit de douleur, se cabra et tomba  son
tour.

       *       *       *       *       *

Pendant ce temps, Digo frappait  la porte d'un pcheur, et le
contraignait  se relever, faisant march avec lui pour qu'il armt sa
barque et qu'il engaget quelques camarades. L'Italien tait trop rus
pour parler de ses intentions de poursuivre le canot qu'il avait aperu.
Une fois en mer, il se flattait de faire faire aux matelots ce qu'il
jugerait convenable. Le pcheur promit que l'embarcation serait pare
avant que dix minutes se fussent coules, et que les autres marins
seraient  bord dans ce court espace de temps.

Digo lui jeta quelques louis, et reprit la route qu'il venait de
parcourir, afin d'aller chercher Hermosa, Henrique et Jasmin. Il avait
dj gravi la colline, lorsque son cheval s'arrta tellement court que
le cavalier faillit tre lanc  terre. Digo irrit enfona ses perons
dans le ventre de sa monture; mais le cheval, refusant d'avancer, pointa
et se dfendit.

--Qu'y a-t-il donc sur la route? murmura l'Italien en se rendant matre
de l'animal effray.

Et il se pencha en avant fixant ses regards sur le sol.

--Un cheval mort! s'cria-t-il; le cheval d'Hermosa! Corps du Christ!
qu'est-ce que cela veut dire?

Saisissant ses pistolets, il sauta vivement  terre. Trois pas plus
loin, il rencontra la monture de Jasmin. Enfin,  moiti cach par les
gents, il aperut le cheval porteur du trsor qui se dbattait encore
dans les convulsions de l'agonie et inondait la terre du sang qui
coulait en abondance de sa blessure. Mais Jasmin, Henrique et Hermosa
avaient disparu.

Rendons justice  Digo, il courut tout d'abord au cheval auquel il
avait confi le fameux coffre. La prcieuse caisse tait toujours
attache sur la croupe de l'animal. Digo poussa un cri de joie suivi
bientt d'un hideux blasphme. Il venait d'ouvrir le coffre et l'avait
trouv vide.

--Saint Janvier soit maudit! hurla-t-il en patois napolitain. La
misrable m'a jou! Elle m'a envoy  Audierne et son plan tait fait
d'avance. Elle tait d'accord avec Jasmin!

Puis il s'arrta tout  coup.

--Non, dit-il plus froidement, ils auraient fui avec les chevaux.

Un cri semblable  ceux qui avaient retenti aux oreilles de l'Italienne,
un cri imitant  s'y mprendre celui de la chouette fit rsonner les
chos. Ainsi qu'Hermosa un quart d'heure auparavant, Digo n'y prta pas
la moindre attention: il rflchissait toujours, et se creusait de plus
en plus la tte pour donner un motif raisonnable  la subite disparition
de sa compagne, d'Henrique et de Jasmin, et  la mort des chevaux qui
gisaient  ses pieds. Un second cri plus rapproch se fit entendre sans
troubler davantage les penses qui absorbaient le beau-frre du marquis
de Loc-Ronan.

--Que diable peuvent-ils tre devenus? s'cria-t-il en se frappant le
front avec la paume de la main droite et en promenant autour de lui
un regard interrogateur, comme s'il et suppos que les arbres ou les
gents qui projetaient jusqu' ses pieds leurs ombres noires eussent pu
lui rpondre.

Tout  coup il tressaillit et fit un pas en arrire. Son oeil venait de
rencontrer le canon luisant d'un fusil passant au-dessus des gents,
et sur l'extrmit duquel se jouait un rayon de lune. Un troisime cri,
semblable aux deux premiers, retentit derrire lui. Digo plit, et
saisissant la bride de son cheval, il sauta lestement en selle.

--Les royalistes! murmura-t-il en se courbant sur l'encolure de sa
monture dans les flancs de laquelle il enfona les molettes de ses
perons, les royalistes! Ce sont eux qui ont enlev Hermosa!

Et il partit  fond de train en courbant plus que jamais la tte, car
cinq  six balles vinrent siffler en mme temps  ses oreilles. Aucune
cependant ne l'atteignit.




XIV

LA POURSUITE.


On n'a pas oubli, que le soir mme o eut lieu l'enlvement d'Yvonne,
ce soir o les gendarmes livrrent un combat aux paysans de Fouesnan
qui s'opposaient  l'emprisonnement de leur recteur, Marcof, Keinec
et Jahoua s'taient mis tous trois en route pour suivre les traces
du ravisseur de la jolie Bretonne. On se rappelle que le tailleur de
Fouesnan avait rvl la conversation entendue par lui, conversation
qui avait eu lieu entre le comte de Fougueray et le chevalier de Tessy
lorsqu'ils suivaient la route des falaises, et dans laquelle le nom de
Carfor tait revenu plusieurs fois  l'occasion d'un enlvement projet.
Seulement le tailleur, n'ayant pas entendu prononcer celui d'Yvonne,
n'avait pu rien prvoir. La concidence tait tellement grande, que
Marcof et Jahoua ne doutaient pas que le berger-sorcier ne ft un des
principaux agents de la violence exerce envers la jeune fille. Keinec
mme, malgr l'ascendant que Carfor avait d prendre sur lui, paraissait
galement convaincu. Mais il se souvenait aussi des paroles de Carfor.
Yvonne, avait dit le berger, devait quitter le pays pour quelque temps,
et,  son retour, devenir la femme de Keinec.

Cependant son premier mouvement avait t de se prcipiter  la
poursuite de celui qui emportait Yvonne sur le cou de son cheval.
videmment la volont de la jeune fille avait t violente; videmment
on l'avait contrainte par surprise  s'loigner du village. Donc, elle
devait souffrir, et Keinec ne voulait pas qu'elle ft malheureuse.
Il tait rsolu  forcer Carfor  lui indiquer l'endroit o il avait
conduit la pauvre enfant. Puis, ainsi qu'il l'avait dit  Jahoua,
Yvonne retrouve, Yvonne rendue  son pre, chacun des deux prtendants
dfendrait ses droits. Aussi, les trois hommes s'taient-ils rapidement
dirigs vers la crique de Penmarck.

Nous avons assist  la courte confrence qui avait eu lieu entre Marcof
et Jean Chouan, lequel lui avait annonc que la Bretagne se soulevait
en masse, et lui avait donn rendez-vous pour la nuit suivante en lui
recommandant de prvenir les gars de Fouesnan de se rendre  la fort
voisine, et d'y conduire le vieux recteur. Marcof avait promis et Chouan
s'tait loign.

Alors les trois hommes s'taient jets dans une embarcation. Mais
 quelques brasses de la cte, Marcof avait ordonn de revenir au
_Jean-Louis_. Puis il avait laiss Keinec et Jahoua dans le canot, et il
tait mont lestement sur le pont de son lougre.

Il avait appel un matelot et lui avait donn plusieurs ordres, entre
autres celui de se rendre  Fouesnan, et d'engager les gars  suivre les
avis de Jean Chouan ds la nuit mme, afin de mettre le recteur et les
plus compromis d'entre eux en sret. Ensuite il tait descendu dans
sa cabine. Il avait pris une bourse pleine d'or, trois carabines, des
balles, de la poudre, trois haches d'abordage, et il tait remont. Deux
secondes aprs il avait repris sa place dans le canot.

Keinec et Jahoua avaient arm chacun un aviron, et Marcof, tenant la
barre, on avait pouss au large.

--Nageons vigoureusement, mes gars! dit le marin; souque ferme et avant
partout.

--Tu mets le cap sur la baie des Trpasss? demanda Keinec.

-Oui.

--Nous allons chez Carfor? fit Jahoua  son tour.

--Sans doute!

Et les deux rameurs se courbant sur leur banc, la barque fendait la lame
et voguait avec la rapidit de la flche. Keinec et Jahoua avaient leurs
bras nus jusqu' l'paule. Marcof contemplait en souriant les muscles
saillants de ces membres vigoureux.

--Courage, mes gars! reprit-il. Nagez ferme; nous arriverons
promptement. Seulement, faisons nos conditions d'avance. Pour mener 
bien un projet quelconque, il faut se concerter et combiner ses actions.
Nous faisons l une expdition dangereuse. Les brigands qui ont enlev
Yvonne doivent se douter qu'on se mettra  leur poursuite; donc ils sont
sur leurs gardes. Il y va de la vie dans ce que nous entreprenons.

Les deux jeunes gens firent en mme temps un geste de ddain.

--Ah! continua Marcof, je sais que vous tes braves tous les deux, et
que vous ne craignez pas la mort. Ce n'est pas l ce que je veux dire.
Comprenez bien mes paroles: elles signifient que, l o il y a danger
de perdre l'existence, le plus courageux doit raisonner le pril.
Souvenez-vous que, si nous nous faisions tuer tous les trois, notre
mort ne rendrait pas Yvonne  son pre; et c'est l le but de notre
expdition. Rappelez-vous encore, mes gars, que, pour bien combattre, il
faut  une runion d'hommes, quelque petite qu'elle soit, un chef  qui
l'on obisse. Voulez-vous me reconnatre pour chef?

--Sans doute! rpondit vivement Jahoua.

--Et toi, Keinec?

--Tu fus toujours le mien, Marcof; je t'obirai.

--Trs-bien! Mais sachez qu'il me faut une obissance passive.

Les deux jeunes gens firent un signe approbatif.

--Jurez! dit Marcof.

--Nous le jurons! rpondirent-ils.

--Alors commencez par me raconter ce qui s'est pass entre vous ce soir.

Keinec et Jahoua se regardrent.

--Parle d'abord, toi! commanda Marcof en s'adressant  Keinec.

--Eh bien! rpondit le jeune homme en continuant  ramer avec vigueur,
tu sais que je voulais tuer Jahoua?

--Oui.

--Je l'ai attendu ce soir sur la route de Penmarck.

--Aprs?

--J'ai tir sur lui.

--Et tu l'as manqu? fit Marcof avec tonnement; car il connaissait
l'adresse de Keinec.

--Non, rpondit celui-ci en baissant la tte, ma carabine a fait long
feu.

--Ainsi tu commettais un assassinat?

Keinec ne rpondit pas.

--Tu tirais sur un homme sans dfense, continua durement Marcof. Est-ce
ainsi que je t'ai appris  combattre?

--Marcof!... fit Keinec humili.

--Un assassinat, c'est une lchet!

--Marcof!

--Tais-toi! Si je supposais que tu eusses agi de toi-mme je te
jetterais  la mer plutt que de te garder prs de moi! Mais quelqu'un
te poussait au crime! Qui t'a dlivr, l'autre nuit, lorsque je t'avais
garrott et laiss dans les gents? Parle!

Keinec garda le silence.

--Parleras-tu? s'cria Marcof d'un accent tellement impratif, que le
jeune homme tressaillit.

--Carfor! rpondit-il lentement.

--C'est lui qui t'excitait  tuer Jahoua?

--Oui.

--Que te disait-il pour te mener au crime?

--Que Jahoua mort, Yvonne serait  moi.

--Pauvre niais! fit Marcof. Tu ne t'apercevais donc pas qu'il te jouait?

Jahoua ne prononait pas une parole; mais ses yeux expressifs lanaient
des clairs.

--Carfor est un infme! continua le marin avec vhmence. C'est un
lche, un misrable, un tratre! Sais-tu ce qu'il a dit il y a cinq
jours? ce qu'il a dit dans cette grotte de la baie des Trpasss, ce
qu'il a dit en prsence de trois hommes qui se croyaient bien seuls avec
lui?

--Je ne sais pas, murmura Keinec qui, devenu plus calme, se rendait
compte de toute la honte de l'action qu'il avait failli commettre.

--Il a dit que par toi il saurait mes secrets.

--Par moi?

--Oui; qu'il ferait de toi un espion et un dlateur.

--Il a dit cela?

--J'en suis sr.

--Comment le sais-tu?

--Un homme, charg par moi de l'pier sans relche, a tout entendu.
Malheureusement la conversation n'a pas eu lieu que dans la grotte, et
il n'a pu surprendre les paroles prononces en plein air. Oh! Carfor et
ceux qui le font agir ne savent pas qu'ils sont dans une main de fer, et
que cette main est en train de se refermer sur eux. Ils ignorent ce
que nous pouvons, nous autres, qui restons fidles  notre roi! Mais
comprends-tu, Keinec, ce que l'on voulait faire de toi? On voulait te
conduire  assassiner lchement un homme que tu hais, mais qui est brave
et loyal, et que tu devais combattre face  face. On voulait t'amener
 trahir celui que tu nommes ton ami! S'il avait russi, pauvre
malheureux! il aurait rendu ton nom infme et mprisable! Assassin,
tratre et dlateur, tu aurais t repouss par tous les coeurs
honntes. Il exploitait ton amour. Il te promettait Yvonne, et il
faisait enlever la jeune fille pour le compte de quelque misrable qui
lui payait largement sa complaisance. Il se servait de toi comme d'une
machine inintelligente qu'il aurait peut-tre dsavoue plus tard. Dis,
Keinec, comprends-tu?

Tandis que Marcof parlait, le jeune homme, ple et les yeux baisss,
coutait en silence. Sa physionomie refltait les sentiments tumultueux
qui s'agitaient en lui. Quand Marcof eut achev, il releva lentement la
tte.

--Jure-moi que tout cela est vrai? fit-il

--Je te le jure sur mon honneur, et tu sais que je n'ai jamais menti!

Keinec, soutenant d'une main son aviron, se souleva sur son banc. Ses
traits dcomposs par la colre, offraient une expression de frocit
effrayante.

--Eh bien! dit-il enfin en accentuant fortement ses paroles, moi aussi
je fais un serment! Je jure devant Dieu et devant vous que Carfor
souffrira toutes les tortures qu'il m'a fait souffrir! Je jure de verser
son sang goutte  goutte! Je jure de hacher son corps en morceaux et de
disperser ces morceaux sur le rivage, pour qu'ils soient dvors par les
oiseaux de proie!

--Je retiens ton serment, rpondit Marcof; mais souviens-toi de celui
que tu as prononc tout  l'heure. Tu me dois avant tout obissance,
et tu n'agiras librement envers Carfor que lorsque je t'aurai dli
moi-mme. Jusque-l cet homme m'appartient.

--Oui! rpondit sourdement Keinec.

Un moment de silence rgna dans la barque.

--Et lorsque tu as eu manqu Jahoua, reprit Marcof, que s'est-il pass?

--Je me suis lanc sur lui, dit le fermier; nous avons combattu quelque
temps sans trop d'avantage marqu. Enfin le cheval qui emportait Yvonne
a pass; nous l'avons entendu, et comme il nous est venu  tous deux la
mme pense, nous nous sommes arrts.

--Vous avez reconnu la jeune fille?

--Il nous a sembl reconnatre sa voix. Moi, j'ai couru au village, et
Keinec a couru aprs le cheval. Seulement nous tions convenus tous deux
que nous nous rejoindrions au lever du jour.

--Bien! fit Marcof. Maintenant, coutez-moi. Vous tes deux gars braves
et vigoureux. A nous trois nous ne craindrions pas une dizaine d'hommes,
surtout bien arms comme nous le sommes. Keinec, tu vas dire  Jahoua
que tu as regret de ce que tu as fait ou tent de faire envers lui.
Allons! parle sans mauvaise grce. Songe que tu as failli commettre une
mauvaise action et que tu dois la rparer.

--Je le reconnais, dit Keinec avec noblesse; je demande pardon  Jahoua,
et je te suis reconnaissant, Marcof, d'avoir rveill dans mon coeur des
sentiments dignes de moi!

--Bravo! mon gars. Donne-moi la main. Keinec serra vivement la main que
lui tendait Marcof; puis, se retournant vers Jahoua:

--Me pardonnes-tu? lui dit-il.

--Certes! rpondit le brave fermier. Puisque tu ne m'as pas tu, je ne
dois pas te garder rancune. Si tu veux mme me donner la main, voici la
mienne,  condition que, ds que nous aurons ramen Yvonne  Fouesnan,
nous reprendrons la conversation o nous l'avons laisse.

--Convenu, Jahoua! Jusque-l, combattons ensemble pour sauver celle que
nous aimons. Soyons-nous fidles l'un  l'autre. Qui sait? peut-tre
qu'une balle ou un coup de poignard des misrables que nous allons
chercher simplifiera la situation.

--C'est tout de mme possible, Keinec!

Et les deux ennemis se donnrent la main. Keinec n'tait plus le mme:
sous l'influence du coeur loyal de Marcof, sa loyaut tait revenue.
Il se repentait sincrement des horribles projets qu'avait fait natre
Carfor, et s'il tait toujours dcid  tuer son rival, dsormais il ne
le ferait qu'en adversaire loyal. Il avait hte de se trouver en face
du berger et de lui faire payer la honte qui venait de faire rougir son
front.

Marcof aimait sincrement Keinec. Il suivait attentivement sur sa
physionomie les sensations diverses qui s'y refltaient. Heureux d'avoir
ramen dans le sentier de l'honneur le jeune homme qui avait t prs
de s'en carter en commettant un crime, il esprait trouver plus tard un
moyen de s'opposer au combat projet. Au reste, il ne blmait pas cette
manire de terminer les choses; mais sans savoir encore prcisment ce
qu'il ferait, il songeait  empcher l'effusion du sang.

--Aprs tout, murmura-t-il, Keinec a peut-tre raison: une balle ou un
coup de poignard peuvent trancher la difficult.

Le canot avanait rapidement. Dj on apercevait le promontoire qui
fermait d'un ct la baie des Trpasss. Marcof, gouvernant au milieu
des rcifs, longeait la cte pour tenir son embarcation dans la masse
d'ombre projete par les falaises. Peu  peu ses penses l'absorbrent
compltement.

En se mettant  la poursuite des ravisseurs d'Yvonne, le marin agissait
sous l'influence d'un triple sentiment. Il avait lu attentivement
les papiers qu'il avait trouvs dans l'armoire de fer du chteau de
Loc-Ronan. Ces papiers, crits entirement de la main de Philippe,
contenaient le rcit exact de ces deux mariages successifs, et des
douleurs sans nombre qui avaient suivi le premier.

Marcof pensait que ces deux hommes, signals par le tailleur, lequel,
nous le savons, tait un espion royaliste, que ces deux hommes qui
avaient rd autour du chteau, qui avaient t  la grotte de Carfor,
qui, le jour mme de l'annonce de la mort du marquis avaient disparu
du pays, pouvaient bien tre les deux frres de la premire femme de
Philippe. On comprend tout ce que Marcof tait dispos  faire pour
s'assurer de la vracit de ces penses et pour se mettre  la poursuite
des misrables. Donc, au dsir de sauver Yvonne et de la ramener  son
pre, se joignait d'abord celui d'claircir ses soupons  l'endroit des
deux hommes indiqus par le tailleur; puis enfin celui non moins grand
de contraindre Carfor, par quelque moyen que ce ft,  lui rvler les
secrets des agents de la rvolution.

S'il avait insist auprs de Keinec et de Jahoua pour qu'une sorte de
rconciliation et lieu entre eux, s'il avait parl au premier comme il
avait fait, c'est qu'avant d'arriver en face du berger, il voulait que
Keinec ne s'oppost  rien de ce que lui, Marcof, voudrait faire, et
qu'il dsirait tre certain qu'aucune mauvaise pense ne germerait dans
l'esprit des deux rivaux, et ne viendrait ainsi entraver ses projets.
Certain d'avoir russi auprs des jeunes gens,  la loyaut desquels il
pouvait se fier, il attendait avec impatience le moment o il aborderait
dans la baie.

Longeant le promontoire pour rester toujours dans l'ombre, il recommanda
 ses compagnons de ramer silencieusement. Tous deux obirent. Les
avirons, manis par des bras habiles, s'enfonaient dans la mer sans
faire jaillir une seule goutte d'eau et sans provoquer le moindre bruit.
Le canot doubla ainsi la pointe du promontoire.

La lune, se dvoilant tout  coup, clairait la baie dans toute sa
largeur. Il tait donc inutile de prendre les mmes prcautions, car
l'oeil pouvait facilement distinguer au loin le canot qui se dirigeait
vers la terre. Aussi Marcof quitta-t-il la cte qui, en la suivant,
aurait augment la longueur du parcours, et gouverna droit vers le
centre de la baie.

--Nagez, mes gars, rpta-t-il.

Et les deux rameurs appuyant sur les avirons oubliaient la fatigue  la
vue de la terre. Keinec tourna la tte.

--Il y a un feu sur la grve! dit-il.

--Un feu qui s'teint! rpondit Marcof.

--Qu'est-ce que cela signifie? demanda Jahoua.

--Cela signifie, selon toute probabilit, que Carfor, n'attendant
personne  cette heure, s'est retir dans sa grotte.

--Ou qu'il n'y est pas encore, fit observer Keinec.

--C'est ce que nous allons voir, dit Marcof. En tous cas, nous
approchons; de la prudence! Jahoua, quitte ta rame et donne-la  Keinec.
Bien! Maintenant tends-toi au fond du canot; l, comme je le fais
moi-mme... que Carfor ne puisse voir qu'un seul homme. Et toi, Keinec,
lve la tte, mets-toi en lumire. Le brigand, en te reconnaissant, s'il
tait cach dans quelque crevasse, ne se dfiera pas.

Et Marcof, mettant ses paroles  excution, baissa la tte de faon
que le bordage de la barque le cacht compltement. Jahoua demeurait
immobile, tendu aux pieds de Keinec.

Le canot glissait doucement sur les flots calmes aux reflets sombres. Le
silence de la nuit n'tait troubl que par le cri du milan ou celui de
l'orfraie perchs sur les rocs qui enfermaient la baie, et par le bruit
que faisaient de temps  autres les marsouins que les rames de Keinec
drangeaient dans leur sommeil, et qui, bondissant sur la vague,
plongeaient en faisant jaillir l'cume blanchtre.




XV

LA CHOUANNERIE.


--Ainsi, nous voici dans la baie des Trpasss! dit Jahoua  voix basse
et en rpondant  ses penses secrtes.

Le fermier regardait autour de lui avec une sorte d'attention mle de
crainte superstitieuse.

--Oui, rpondit Marcof. Mais ne t'effraye pas, Jahoua, nous allons
accomplir une bonne action, et s'il est vrai que les mes des morts
errent autour de notre canot, aucune ne doit chercher  nous nuire.

--Oh! fit le fermier, je n'ai peur ni des morts ni des vivants quand il
s'agit d'Yvonne.

--Jahoua, interrompit brusquement Keinec, je crois que nous devons nous
abstenir tous deux de parler de notre amour.

--C'est vrai, rpondit Jahoua, tu as raison; ne songeons qu' arracher
la jeune fille  ceux qui l'ont enleve.

--Laisse aller! ordonna Marcof.

Keinec cessa aussitt de ramer, releva ses avirons, et le canot, pouss
seulement par l'impulsion de sa propre vitesse, s'approcha rapidement de
la grve. La quille laboura le sable.

Sur un geste de Marcof, Keinec s'lana hors de l'embarcation et
sauta dans la mer, qui lui monta jusqu' la ceinture. Marcof et Jahoua
demeurrent dans le canot. Keinec s'avana vers la terre ferme qu'il
atteignit en quelques pas.

L, il sauta sur un quartier de roc isol, et examina attentivement la
plage troite qui lui faisait face. Aucun tre humain ne se prsenta 
ses regards investigateurs. Marchant avec prcaution, il alla jusqu'aux
roches normes qui s'levaient firement vers le ciel. Tout tait dsert
autour de lui.

Keinec, connaissant les habitudes mystrieuses et tranges du
berger-sorcier, pensa que Carfor tait cach dans quelque anfractuosit
qui le drobait  la vue. Alors il s'arrta de nouveau et appela
plusieurs fois  voix basse. Personne ne lui rpondit. Enfin, convaincu
que celui qu'il cherchait n'tait pas dans la baie ou qu'il refusait
de se montrer, il retourna vers l'endroit o il avait laiss ses
compagnons.

--Eh bien? demanda Marcof en le voyant prs de lui.

--Rien! rpondit Keinec; Carfor est absent ou bien il nous a vus.

--C'est peu probable.

--Que faut-il faire!

--Le chercher d'abord et ensuite l'attendre, si rellement il est
absent.

Et Marcof, se levant vivement, sauta galement  la mer.

--Garde le canot, dit-il  Jahoua qui avait fait un mouvement pour le
suivre.

Le fermier s'arrta et garda sa position au fond de la barque. Keinec
et Marcof gagnrent vivement la grotte. Le jeune homme avait pris,
en passant prs du brasier  moiti teint, une branche de rsine qui
brlait encore. Il pntra hardiment dans la demeure de Carfor. La
grotte tait vide. Ces deux hommes se regardrent, se consultant
mutuellement des yeux.

--Il n'est pas rentr, dit Keinec. Tu le vois.

--Peut-tre a-t-il pris la fuite! rpondit Marcof.

--Il est sans doute dans les gents.

--Ou en mer.

--Il n'a pas d'embarcation.

--La tienne n'tait plus  Penmarckh.

--C'est vrai!

--Alors il ne serait pas revenu?

--Tu penses donc qu'il a conduit Yvonne loin d'ici?

--Je pense qu'il aura accompagn celui qui enlevait la pauvre enfant, et
c'est plus que probable, pour dtourner les soupons. Il serait ici sans
cela!

--Crois-tu qu'il y revienne?

--Sans aucun doute!

--Il faut donc attendre?

--Oui!

--Attendre! fit Keinec en frappant la terre avec impatience; attendre!
Yvonne a besoin de nous!

--Si nous n'attendons pas, de quel ct dirigerons-nous nos recherches?
O sont alls ceux qui l'ont enleve? Ont-ils suivi les ctes? ont-ils
abord dans les les? ont-ils rejoint quelque croiseur anglais?

--Mais que faire alors?

--Rester ici! Carfor reviendra, te dis-je!

--Et nous le forcerons  parler?

--J'en fais mon affaire, rpondit Marcof. Va retrouver Jahoua. Cherchez
tous deux un abri pour le canot, afin qu'on ne puisse le voir de la
haute mer, et tenez-vous  l'ombre des rochers.

--Et toi?

--Si Carfor, contre mon attente, nous avait aperus et s'tait sauv
dans les gents, je vais le savoir. Mais, va; laisse-moi agir  ma
guise.

--J'obis! dit Keinec en s'loignant.

Jahoua, impatient, se tenait  genoux dans le canot, sa carabine  la
main, prt  sauter  terre. Keinec lui transmit les ordres de Marcof.

Tous deux conduisirent l'embarcation derrire un norme bloc de rocher 
moiti enfoui dans l'Ocan. Le canot disparaissait compltement sous la
masse de granit. Keinec l'amarra solidement.

--Que devons-nous faire maintenant? demanda Jahoua.

--Attendre Marcof! rpondit Keinec, et veiller attentivement.

--Eh bien! aie l'oeil sur la mer, moi je me charge de la grve.

--Reste  l'ombre! que l'on ne puisse nous apercevoir d'aucun ct.

Et les deux jeunes gens, ne s'adressant plus la parole tant leur
attention tait absorbe par leurs propres penses et par l'esprance
de dcouvrir l'arrive de Carfor, demeurrent immobiles, les regards
de l'un fixs sur l'Ocan, ceux de l'autre sur la plage et sur les
falaises. Pendant ce temps Marcof avait quitt la grotte, et s'tait
avanc vers ce sentier escarp par lequel Raphal et Digo taient jadis
descendus dans la baie.

Marcof, pour ne pas tre embarrass dans ses mouvements, dposa sa
carabine contre le rocher, affermit les pistolets passs dans sa
ceinture, et consolida, par un double tour, la petite chane qui,
suivant son habitude, suspendait sa hache  son poignet droit. Posant
son pied dans les crevasses, s'accrochant aux asprits des falaises,
s'aidant, enfin, de tout ce qu'il rencontrait, il entreprit l'ascension
prilleuse, et gagna la crte des rochers avec une merveilleuse agilit.

Une fois sur les falaises, il se jeta dans les gents qui s'levaient
 quelque distance. Puis il couta avec une profonde et scrupuleuse
attention. Ce bruit vague qui rgne dans la solitude arriva seul jusqu'
lui. Alors portant ses deux mains  sa bouche pour mieux conduire le
son, il imita le cri de la chouette.

Trois fois,  intervalles gaux, il rpta le mme cri. Aprs quelques
secondes de silence, un sifflement aigu et cadenc se fit entendre au
loin. Un rayon de joie illumina la figure de Marcof.

Dix minutes aprs le mme sifflement se fit encore entendre, mais
beaucoup plus rapproch. Marcof imita de nouveau le cri de l'oiseau de
nuit et s'avana doucement dans les gents en les fouillant du regard.
Bientt il vit les gents s'agiter faiblement; puis l'extrmit du canon
d'un fusil carter les plantes.

Marcof fit un pas en avant et se trouva face  face avec un homme de
haute taille, portant le costume breton, et dont le large chapeau tait
constell de mdailles de saintet, et orn d'une petite cocarde noire.
Un troit carr d'toffe blanche, sur laquelle tait grave l'image du
sacr coeur, se distinguait du ct gauche de sa veste. Quoique vtu
en simple paysan, cet homme avait dans toute sa personne un vritable
cachet d'lgance. Sa figure mle et belle inspirait l'intrt et la
confiance. Une large cicatrice, dont la teinte annonait une blessure
rcemment ferme, partageait son front lev, et donnait  sa figure un
aspect guerrier plein de charme. En apercevant Marcof il lui tendit la
main.

--Je ne vous croyais pas de retour? lui dit-il.

--Je suis arriv hier, rpondit le marin. Le pays de Vannes et celui de
Trguier sont en feu!

--Je le sais! Vous avez vu La Rouairie?

--Il m'a fait dire par un ami de Saint-Tady qu'il ne pouvait se rendre 
Paimboeuf.

--Et Loc-Ronan?

--On dit que le marquis est mort! rpondit Marcof.

--Tu, peut-tre?

--Non; mort dans son lit.

--Un malheur pour nous, Marcof.

--Un vritable malheur, monsieur le comte.

--On s'est battu  Fouesnan? reprit l'inconnu aprs quelques minutes.

--Oui.

--Aujourd'hui, n'est-ce pas?

--Ce soir mme.

--Vous y tiez?

--J'ai donn un coup de main aux gars.

--Qui les attaquait?

--Les gendarmes.

--A propos du recteur?

--Oui!

--Je l'aurais pari. L'arrt du dpartement nous servira  merveille.
On dirait qu'ils prennent  tche de tout faire pour seconder nos plans
et nous envoyer des soldats. A l'heure o je vous parl, dix communes
sont dj souleves.

--Combien avez-vous d'hommes ici?

--Deux cents  peine.

--C'est peu.

--Boishardy doit m'en amener autant ce soir ou demain au plus tard.

--Vous occupez les gents?

--Tous! Nous avons dj attaqu deux convois destins aux bataillons qui
occupent Brest.

--Je ne savais pas que le premier coup de feu ait t tir encore dans
cette partie de la Cornouaille? dit Marcof avec un peu d'tonnement.

--Il l'a t avant-hier, et vous arrivez au bon moment, car maintenant
la guerre va commencer dans toute la Bretagne.

--Je ne puis demeurer auprs de vous.

--Vous reprenez la mer?

--Je n'en sais rien encore.

--Aviez-vous quelque chose d'important  me communiquer cette nuit?

--Oui.

--Qu'est-ce donc?

--Jean Chouan tait  Fouesnan ce soir mme.

--Que venait-il faire?

--Engager les gars  quitter le village.

--Bien. Vous a-t-il charg de quelque chose pour moi?

--Non.

--Et que voulez-vous ensuite, mon cher Marcof?

--Je vais vous le dire, monsieur le comte.

Et Marcof raconta brivement l'histoire de l'enlvement d'Yvonne.

--Tout me porte  croire, ajouta-t-il en terminant, que le comte de
Fougueray et le chevalier de Tessy sont les deux hommes qui, vous
le savez, se sont entretenus avec Carfor. L'un deux serait galement
l'auteur du rapt dont je viens de vous parler. Or, je crois important de
vous emparer de ces deux hommes.

--Sans aucun doute.

--Je vais m'efforcer d'atteindre Carfor, et si je l'ai entre mes mains,
je saurai le faire parler. Pendant ce temps, faites surveiller les ctes
et les campagnes. Durant quelques jours, arrtez tous ceux que vous ne
connatrez pas pour faire partie des ntres.

--Je le ferai.

--Gardez-les jusqu' ce que nous nous soyons revus.

--Trs-bien.

--Quand voulez-vous que nous nous rencontrions?

--Le plus tt possible.

Marcof rflchit.

--Aprs-demain,  la mme heure, dans la fort de Plogastel, prs de
l'abbaye, dit-il.

--J'y serai.

--Faites-y conduire les prisonniers, afin que nous puissions les
interroger ensemble.

--C'est entendu.

--Adieu donc, monsieur le comte.

--Adieu et bonne chance, mon cher Marcof. Aprs-demain, Boishardy sera
avec nous.

Et les deux hommes, changeant un salut affectueux, se sparrent.
L'inconnu, pour s'enfoncer dans les gents. Marcof, pour revenir  la
falaise. Quelques minutes aprs, Marcof tait de retour auprs de ses
deux compagnons.

--Eh bien? demanda-t-il vivement.

--Rien encore, rpondit Jahoua.

--Attendons!

--Mais le jour va venir! s'cria Keinec; nous perdons un temps prcieux.

--Keinec a raison, ajouta Jahoua.

--Ne craignez rien, mes gars, rpondit Marcof en les calmant du geste.
Les ctes et les campagnes sont gardes. Si les ravisseurs d'Yvonne nous
chappent  nous, ils n'chapperont pas  d'autres.

--A qui donc? fit Jahoua avec tonnement.

--A des amis  moi que je viens de prvenir.

--Des amis?

--Oui, sans doute. Je m'expliquerai plus tard.

--Pourquoi pas maintenant? dit Keinec.

--Parce que je ne suis pas assez sr de vous deux.

--Je ne comprends pas vos paroles, Marcof.

--Tu ne comprends pas, mon brave fermier, ce qui se passe autour de
toi? coutez-moi tous deux, et si vos rponses sont franches, nous nous
entendrons vite. Vous avez vu ce soir ce qui a eu lieu  Fouesnan?

--Oui.

--Eh bien! dix communes se sont souleves galement  propos de leurs
recteurs. Les paysans, traqus, se sont rfugis dans les bois. Le pays
de Vannes et celui de Trguier sont en feu  l'heure qu'il est. Par
toute la Bretagne la guerre clate pour soutenir les droits du roi et ne
reconnatre que sa puissance. Des chefs habiles et hardis conduisent les
bandes qui, d'attaques qu'elles taient, attaquent  leur tour. Avant
six mois peut-tre, nous lutterons ouvertement contre les soldats bleus
qui emprisonnent nos prtres, dtruisent nos moissons et incendient nos
fermes. Dites-moi maintenant si, aprs avoir ramen Yvonne  son pre,
vous voudrez me suivre encore et combattre pour le roi et la religion?

--Je suis bon Breton, moi, rpondit Jahoua; je n'abandonnerai pas les
gars, et j'irai avec eux.

--Moi aussi, ajouta Keinec.

--C'est bien, fit Marcof. Quoi qu'il arrive, je vous conduirai
aprs-demain  la fort de Plogastel. Nous y trouverons M. de La
Bourdonnaie.

--M. de La Bourdonnaie! s'cria Jahoua avec, tonnement et respect.

--Lui-mme. Je viens de le voir, et c'est lui qui arrtera ceux que nous
cherchons, s'ils parviennent  nous chapper.

--Voici le jour, dit Keinec en dsignant l'horizon.

--Et une barque qui double le promontoire, ajouta Marcof.

--C'est Carfor, sans doute, dit Jahoua.

--Est-ce ton canot, Keinec?

--Non.

--Alors, ce n'est pas le berger.

--Attends, Marcof! fit brusquement le jeune homme en arrtant le marin
par le bras. Voici une seconde barque, et cette fois c'est la mienne.

--Allons, tout va bien! rpondit Marcof.

--Que devons-nous faire?

--Gagner la grotte et attendre. Nous le prendrons dans son terrier, dit
vivement Jahoua.

--Oh! nous avons le temps, mon gars; Carfor a la mare contre lui. Il
n'abordera pas avant deux heures d'ici.

--Demeurons dans notre embarcation. Nous sommes cachs par le rocher.
Ds qu'il sera  terre, nous pourrons lui couper la retraite.

--Bien pens, Keinec! et nous ferons comme tu le dis, rpondit Marcof.

Les trois hommes effectivement entrrent dans leur canot et attendirent.
A l'horizon,  la lueur des premiers rayons du jour naissant, on voyait
un point noir se dtacher sur les vagues; mais il fallait l'oeil exerc
d'un marin pour reconnatre une barque.

Le moment o Keinec avait signal l'arrive du canot mont par Carfor,
du moins il le supposait, ce moment, disons-nous, correspondait 
peu prs  celui de l'entre de Raphal et de Digo dans l'abbaye de
Plogastel; car nos lecteurs se sont aperus sans doute que pour revenir
 Marcof et  ses deux compagnons, nous les avions fait rtrograder de
vingt-quatre heures. Keinec ne s'tait pas tromp dans la supposition
qu'il avait faite. C'tait effectivement Ian Carfor qui, aprs avoir
quitt le comte de Fougueray et le chevalier de Tessy prs d'Audierne,
avait remis  la voile pour regagner la baie des Trpasss.

Aprs avoir doubl le promontoire, le vent changeant brusquement de
direction et venant de terre, le sorcier s'tait vu contraint de carguer
sa voile et de prendre les avirons. Aussi avanait-il lentement, et
Marcof n'avait-il pas eu tort en annonant  Jahoua que celui qu'ils
attendaient tous trois ne toucherait pas la terre avant deux heures
coules.

Carfor tait seul dans le canot. Ramant avec nonchalance, il repassait
dans sa tte les vnements de la nuit dernire. De temps en temps il
laissait glisser les avirons le long du bordage de la barque, et portait
la main  sa ceinture,  laquelle tait attache la bourse que lui
avait donne le chevalier. Il l'ouvrait, contemplait l'or d'un oeil
tincelant, y plongeait ses doigts avides du contact des louis, et un
sourire de joie illuminait sa physionomie sinistre. Puis il reprenait
les rames, et gouvernait vers le fond de la baie.

--Cent louis! murmurait-il; cent louis d'abord, sans compter ce que
j'aurai encore demain. Ah! si l'on pouvait acheter des douleurs avec de
l'or, comme je viderais cette bourse pour songer  ma vengeance. Que
je les hais ces nobles maudits! Quand donc pourrais-je frapper du
pied leurs cadavres sanglants? Billaud-Varenne et Carrier me disent
d'attendre! Attendre! Et qui sait si je vivrai assez pour voir luire
ce jour tant souhait! Keinec a-t-il suivi mes instructions? reprit-il
aprs quelques minutes de silence. Aura-t-il tu Jahoua? Oh! si cela est
Keinec m'appartiendra tout  fait. Le sang qu'il aura vers sera le lien
qui l'unira  moi, et alors je le ferai agir. Il me servira, lui!... il
frappera pour moi!

La quille du canot s'enfonant dans le sable fin qui couvrait les
bas-fonds de la baie, vint, en rendant l'embarcation stationnaire,
interrompre le cours des penses du sorcier breton. Il abordait.

Marcof s'avana doucement dans l'ombre, guettant l'instant favorable
pour se placer entre Carfor et la mer, tandis que ses deux compagnons
gagnaient chacun l'un des sentiers des falaises, afin de couper tout
moyen de fuite  celui qu'ils supposaient avec raison avoir contribu 
l'enlvement d'Yvonne.




XVI

LES TORTURES.


Carfor sauta  terre et amarra soigneusement le canot  un gros piquet
enfonc sur la plage.

--Je le ramnerai cette nuit  Penmarckh, murmura-t-il, et je dirai 
Keinec que j'en ai eu besoin... Le gars ne se doutera de rien.

En parlant ainsi, Carfor se dirigeait vers la grotte, lorsqu'il s'arrta
tout  coup. La branche de rsine dont Keinec s'tait servi pour
pntrer dans la grotte avec Marcof, et que le jeune marin avait jete
 terre sans prendre soin de la remettre dans le brasier, venait de
frapper les regards de Carfor. Son intelligence, toujours prompte 
souponner, lui dit qu'il fallait que quelqu'un ft venu, pour que cette
branche aux trois quarts brle ft loigne de plus de cent pas du feu
qu'il avait laiss allum toute la nuit pour faire croire  sa prsence.

--Qui donc est venu? se demanda-t-il. Le comte et le chevalier,
Billaud-Varenne et Keinec, sont les seuls qui eussent os,  dix lieues
 la ronde, s'aventurer la nuit dans la baie des Trpasss! Or, je
quitte  l'instant le comte et le chevalier; Billaud-Varenne est 
Brest. Keinec n'avait pas son canot! Qui donc serait-ce?

Carfor rflchit longuement; puis il se frappa le front et plit.

--Marcof! murmura-t-il; Marcof, peut-tre!

--Tu ne te trompes pas, rpondit une voix rude.

Carfor se retourna vivement et tressaillit. Marcof tait debout entre le
berger et le canot.

--Que me veux-tu? demanda Carfor.

--Te parler.

--A moi?

--En personne.

--Pourquoi?

--Tu le sauras.

--Je ne veux pas t'entendre.

--Tu n'en es pas le matre.

--Tu as donc rsolu de me contraindre.

--Certainement.

--Mais...

--Assez.

Et Marcof se retournant:

--Venez, dit-il.

Jahoua et Keinec parurent. En voyant Keinec, la physionomie de Carfor
exprima une joie relle.

--Ah! pensa le berger, Keinec est ici; il est fort: tout n'est pas
perdu.

Et s'adressant  Marcof:

--Encore une fois, dit-il, que me veux-tu?

--Entrons dans la grotte, tu le sauras.

Carfor obit, et marcha vers sa demeure dans laquelle il pntra. Marcof
et ses deux compagnons l'y suivirent pas  pas. Marcof prit pour sige
un quartier de rocher. Keinec et Jahoua se tinrent debout  l'entre de
la grotte. Carfor promenait autour de lui un regard sombre et rsolu; il
attendait que Marcof lui adresst la parole.

--D'o viens-tu? lui dit le marin.

--Que t'importe?

--Je veux le savoir.

--De quel droit m'interroges-tu?

--Du droit qu'il me plat de prendre, et, si tu le veux, du droit du
plus fort.

--Je ne te comprends pas!

--C'est ton dernier mot?

--Oui.

--Rflchis!

--Inutile!

--Trs-bien! dit froidement Marcof.

--Carfor! s'cria Keinec en s'avanant, il faut que tu parles!

--Qu'as-tu fait d'Yvonne? demanda Jahoua en mme temps.

Le jour qui naissait  peine n'avait pas jusqu'alors permis  Carfor
de distinguer les traits du second compagnon de Marcof. Terrifi par
la subite apparition du marin qu'il redoutait et savait son ennemi, le
berger ne s'tait remis de son trouble qu'en reconnaissant Keinec
dont il esprait un secours. Mais, en voyant tout  coup Jahoua, qu'il
croyait mort, car il n'avait pas dout un seul instant que Keinec ne
l'et tu, en voyant le fermier, disons-nous, ses yeux exprimrent
malgr lui ce qui se passait dans son me. Marcof sourit ironiquement.

--Tu ne t'attendais pas  les voir ensemble, n'est-ce pas? dit-il.

Carfor garda le silence. Alors Marcof s'adressant aux deux jeunes gens:

--Laissez-moi faire, continua-t-il, et gardez l'entre de la grotte; je
vous l'ordonne.

Keinec et Jahoua se reculrent, tandis que Marcof, se tournant vers
Carfor, reprenait:

--Encore une fois, veux-tu rpondre aux questions que je vais
t'adresser?

--Non!

--Tonnerre! tu parleras, cependant.

Marcof prit un bout de corde qui gisait  terre, et, sans ajouter un
seul mot, il le coupa en deux  l'aide d'un poignard qu'il tira de sa
ceinture. Cela fait, il rpandit un peu de poudre sur un rocher, et
roula dedans le bout de la corde qu'il convertit ainsi en mche.

--Pour la troisime fois, fit-il encore en s'adressant  Carfor, veux-tu
rpondre!

Le berger dtourna la tte.

--Garrottez-le! ordonna le marin.

Jahoua et Keinec se prcipitrent sur Carfor. Le misrable voulut
opposer de la rsistance, mais, terrass en une seconde, il fut bientt
mis dans l'impossibilit de faire un seul mouvement. Les deux hommes lui
tinrent solidement les jambes et les bras.

--Attachez-lui les mains, continua Marcof impassible; seulement,
laissez-lui les pouces libres... L, continua-t-il en voyant ses ordres
excuts. Maintenant, Keinec, prends ce bout de mche et place-le entre
ses pouces; mais serre vigoureusement, que la corde entre bien dans les
chairs.

Keinec s'empressa d'obir. Lorsque les deux pouces de Carfor furent lis
ensemble, de faon que la mche se trouvt prise entre eux et passt
de quelques lignes, Marcof tira un briquet de sa poche, fit du feu
et approcha l'amadou allum du bout de corde. Le feu se communiqua
rapidement  la poudre dont la mche tait saupoudre.

--Attendons un peu maintenant, reprit Marcof d'une voix parfaitement
calme. Le drle va parler tout  l'heure, et il sera aussi bavard que
nous le voudrons.

Carfor sourit avec incrdulit.

--De plus solides que toi ont demand grce  ce jeu-l!... continua le
marin en reprenant sa place. Demande  Keinec, il connat l'invention
pour l'avoir vu pratiquer en Amrique parmi les peuplades sauvages.
Tu souris,  prsent, mais quand les chairs commenceront  griller
lentement, tu parleras, et mme tu crieras.

Keinec et Jahoua frmissaient d'impatience. Marcof les calma du geste.
Les deux jeunes gens se rappelant le serment d'obissance qu'ils avaient
fait  leur compagnon, n'osaient exprimer toute leur pense, mais ils
trouvaient la torture trop longue, car tous deux songeaient  Yvonne
et  ce que la pauvre enfant pouvait tre devenue. Pendant quelques
minutes, le plus profond silence rgna dans la grotte. Puis Carfor ne
put retenir un soupir.

--Cela commence! fit observer Marcof. Je savais bien que le procd
tait infaillible.

En effet, l'extrmit de la mche s'tait consume et la corde
commenait  brler plus lentement encore les pouces du berger. Suivant
l'expression de Marcof, la chair grillait sous l'action du feu. La
peau se noircit et la chair vive se trouva en contact avec la mche
enflamme. La souffrance devait tre horrible. La figure de Carfor, ple
comme un linceul, s'empourprait par moments, et les veines de son cou et
de son front se gonflaient  faire croire qu'elles allaient clater. Une
sueur abondante perlait  la racine des cheveux et inonda bientt
son visage. Sa bouche se crispa; ses membres se roidirent. Marcof
contemplait d'un oeil froid les progrs de la douleur qui commenait 
terrasser le sauvage Breton.

--Veux-tu parler? dit-il.

Carfor le regarda avec des yeux ardents de haine.

--Non! rpondit-il.

--A ton aise! nous ne sommes pas presss.

--Si je le tuais! s'cria Keinec.

--Silence! fit Marcof en cartant le jeune homme qui s'tait avanc.

La douleur devint tellement vive que Carfor ne put touffer un cri.

--Au secours! cria-t-il;  moi!...  l'aide!...

--Crois-tu donc que quelqu'un soit ici pour t'entendre? Tes amis les
rvolutionnaires ne sont pas l.

--A moi! les mes des Trpasss! hurla le berger, Keinec et Jahoua
tressaillirent. Marcof remarqua le mouvement.

--Nous ne croyons pas  tes jongleries, se hta-t-il de dire. Inutile
de jouer au sorcier, entends-tu? Tes contes sont bons pour effrayer
les enfants et les femmes, mais nous sommes ici trois hommes qui ne
craignons rien. N'est-ce pas, mes gars?

--Dis-nous o est Yvonne? fit Keinec en secouant le berger par le bras.

--Laisse-le! il te le dira tout  l'heure, rpondit Marcof.

Carfor, en proie  la douleur, se roulait par terre dans des convulsions
effrayantes.

--Il ne parlera pas! fit Jahoua.

--Bah! continua Marcof en haussant les paules. J'ai vu des Indiens qui
n'avaient la langue dlie qu' la troisime mche, et j'ai de quoi en
faire deux autres.

--Dliez-moi! dliez-moi! s'cria Carfor.

--Tu parleras?

--Oui!

--Tu diras la vrit?

--Oui!

--Dtache la mche, Jahoua.

Le fermier trancha les liens d'un coup de couteau. Carfor poussa un
soupir et s'vanouit.

--Va chercher de l'eau, Keinec, continua froidement Marcof.

Mais avant que le jeune homme ne ft revenu, le berger avait rouvert les
yeux. Marcof alors procda  l'interrogatoire.

--Tu sais qu'Yvonne a disparu? dit-il  Carfor.

--Oui! rpondit le berger.

--On l'a enleve?

--Oui!

--Tu as aid  l'enlvement?

Carfor hsita.

--La seconde mche! fit Marcof.

--Je dirai tout! s'cria Carfor, dont les cheveux se hrissrent  la
pense d'une torture nouvelle.

--Rflchis avant de rpondre! Ne dis que la vrit, ou tu mourras comme
un chien que tu es.

--Je dirai ce que je sais; je te le jure.

--Rponds: tu as aid  l'enlvement?

--Oui.

--Tu n'tais pas seul?

--Non.

--Qui t'accompagnait?

--Deux hommes: le matre et le valet.

--Le nom du matre?

--Je l'ignore!

--Le nom du matre!

--Je ne sais pas!

--Tonnerre! s'cria Marcof en laissant enfin clater la colre qu'il
s'efforait de contenir depuis si longtemps. Tonnerre! le temps presse,
et l'on martyrise peut-tre la jeune fille, tandis que les gendarmes
vont revenir  Fouesnan traquer le pre. La seconde mche!

--Grce! s'cria Carfor.

--La seconde mche!

--Je parlerai!...

--Faites vite, mes gars! continua le marin.

Keinec et Jahoua obirent. Carfor, incapable de se dfendre, poussait
des cris dchirants. La seconde mche, fut attache et allume. Le
malheureux devenait fou de douleur; car les chairs se rongeaient au
point de laisser l'os  nu.

--Le nom de cet homme? demanda Marcof.

--Grce! piti!

--Son nom?

--Le chevalier de Tessy!

--Pourquoi a-t-il enlev Yvonne?

--Il l'aimait!

--Combien t'a-t-il pay, misrable infme?

Carfor ne put rpondre. Marcof renouvela sa question.

--Cinquante louis! murmura le berger.

--Chien! tu ne mrites pas de piti!

Qu'il meure! s'cria Jahoua.

--Plus tard, rpondit Keinec, Aprs Marcof, c'est  moi qu'il
appartient.

Carfor s'tait vanoui de nouveau. Marcof dlia une seconde fois les
cordes, et le berger revint  lui.

--O est Yvonne? demanda le marin.

--Je l'ai laisse prs d'Audierne.

--Mais o l'a-t-on emmene?

--Je ne sais pas.

--Rponds!

--Je ne sais pas.

Cette fois Carfor pronona ces paroles avec un tel accent de vrit,
que Marcof vit bien qu'il ignorait en effet ce qu'tait devenue la jeune
fille.

--Partons! s'crirent Jahoua et Keinec.

--Allez armer le canot!

Les jeunes gens s'lancrent. Marcof se rapprocha de Carfor et lui posa
la pointe de son poignard sur la gorge.

--Le chevalier de Tessy a avec lui un compagnon? dit-il.

--Oui, rpondit Carfor.

--Le nom de ce compagnon?

--Le comte de Fougueray.

--Ce sont des agents rvolutionnaires?

Carfor leva sur le marin un oeil o se peignait la stupfaction.

--Rponds! ou je t'enfonce ce poignard dans la gorge! continua Marcof en
faisant sentir au misrable la pointe de son arme.

--Tu as devin.

--Quels sont les autres agents avec toi et eux deux?

--Billaud-Varenne et Carrier.

--O sont-ils?

--A Brest

--Les mots de passe et de reconnaissance? Parle vite, et ne te trompe
pas!

--_Patrie et Brutus_.

--Sont-ils bons pour toute la Bretagne?

--Non!

--Pour la Cornouaille seulement?

--Oui!

--C'est bien.

En ce moment Keinec et Jahoua rentrrent dans la grotte.

--L'embarcation est  flot, et la brise vient de terre, dit Keinec.

--Embarquons, alors.

--Un moment, continua le jeune homme en s'avanant vers Carfor.

--Que veux-tu faire?

--M'assurer qu'il ne fuira pas.

Et Keinec, aprs avoir visit les liens qui retenaient Carfor, le
billonna, et, le chargeant sur ses paules, il le porta vers une
crevasse de la falaise. Puis, aid par Jahoua, il y introduisit le corps
du berger et combla l'entre avec un quartier de roc.

--Personne ne le dcouvrira l, et je le retrouverai! murmura-t-il.

Alors les trois hommes entrrent dans le canot, et poussrent au large.




XVII

AUDIERNE.


Ainsi que l'avait fait remarquer Keinec, la brise tait bonne, car le
vent venait de terre. Le canot glissant rapidement sur la vague, doubla
le promontoire de la baie et mit le cap sur Audierne, o Carfor avait
dit avoir laiss Yvonne.

Marcof esprait obtenir l de prcieux renseignements. Mais le destin
semblait avoir pris  tche de contrarier et de retarder les
recherches des trois hommes en venant au secours des misrables qu'ils
poursuivaient. A peine l'embarcation prenait-elle la haute mer qu'une
saute de vent vint entraver sa marche. Une forte brise de nordouest
souffla tout  coup.

Keinec et Jahoua usaient leurs forces en se couchant sur les avirons
sans pouvoir gagner sur le vent debout qui se carabinait de plus en
plus, suivant l'expression des matelots. Marcof tait trop bon marin
pour ne pas reconnatre qu'il deviendrait bientt impossible de lutter
contre la brise. Risquer de faire sombrer le canot et t l'acte d'un
fou.

--Il faut retourner  Penmarckh! dit-il.

--Retourner! s'crirent ensemble les deux jeunes gens.

--Eh! sans doute! que voulez-vous faire? Bientt nous reculerons au lieu
d'avancer. Virons de bord et retournons au _Jean-Louis_. La brise nous
y portera promptement. Je ferai armer le grand canot; je prendrai avec
nous douze hommes, et alors nous gagnerons sur le vent.

Keinec interrogea le ciel et poussa un profond soupir.

--Allons par terre! dit Jahoua.

--Nous arriverons une heure plus tard, rpondit Marcof.

--Alors virons de bord.

--C'est ton avis, Keinec?

--Oui.

--Armez les deux avirons  tribord et attendons, car nous allons virer
sons le vent, et la lame commence  tre forte.

Ces ordres excuts, l'embarcation, obissant  l'impulsion du
gouvernail, prsenta d'abord le travers  la brise, puis tourna vivement
sur elle-mme.

--Larguez la toile mes gars, et laissons courir, dit Marcof.

Trois quarts d'heure ne s'taient pas couls que le canot accostait le
lougre. Le soleil s'levait rapidement sur l'horizon. Marcof fit armer
le grand canot, commanda les canotiers de service, et sans prendre le
temps de descendre  terre il fit pousser au large.

La nouvelle embarcation tait vaste et spacieuse, et pouvait aisment
contenir trente hommes. Tenant admirablement la mer, et enleve par
douze avirons habilement manis, elle luttait avec avantage contre
le vent. Nanmoins, ce ne fut que vers l'approche de la nuit qu'elle
parvint  gagner Audierne.

L'entre du canot dans le petit port vient donc correspondre au moment
o Jocelyn venait de reconnatre le chevalier de Tessy et le comte de
Fougueray dans les habitants mystrieux de l'aile droite de l'abbaye de
Plogastel, au moment aussi o Hermosa plaait devant Raphal la carafe
de Syracuse contenant le poison des Borgia. Marcof, Jahoua, et Keinec se
sparrent pour aller aux renseignements.

Partout ils interrogrent. Partout ils racontrent brivement la
disparition d'Yvonne. Nulle part ils ne purent obtenir une seule parole
qui les mt sur la trace des ravisseurs. Les deux jeunes gens taient en
proie au plus violent dsespoir. Marcof seul conservait sa raison.

--Fouillons le pays, dit-il.

--Mais il n'y a ni village ni chteau dans les environs! rpondit
Jahoua. Carfor nous aura tromps.

--Je ne le crois pas.

--L'abbaye de Plogastel est dserte, fit observer Keinec.

--Dirigeons-nous toujours vers l'abbaye. La fort est voisine, et le
comte de La Bourdonnaie aura peut-tre t plus heureux que nous.

Jahoua secoua la tte.

--Je n'espre plus, dit-il.

--Ils auront gagn les les anglaises, ajouta Keinec.

--Tonnerre! s'cria Marcof avec colre, le dsespoir est bon pour
les faibles! Restez donc ici. Si vous ne voulez plus continuer les
recherches, je les ferai seul!

Et, jetant sa carabine sur son paule, le marin se dirigea vers la
campagne. Keinec et Jahoua s'lancrent  sa suite. Arriv  la porte
d'une ferme voisine, Marcof s'arrta.

--Tu dois avoir des amis dans ce pays? dit-il  Jahoua.

--Oui, rpondit le fermier.

--Connais-tu le propritaire de cette ferme?

--C'est Louis Kric, mon cousin.

--Frappe alors, et demande des chevaux.

En voyant Marcof ferme et rsolu, ses deux compagnons sentirent
renatre une lueur d'espoir; Jahoua obit vivement. Le fermier auquel il
s'adressait mit son curie  la disposition de son cousin. Trois bidets
vigoureux furent lestement sells et brids. Les trois hommes partirent
au galop. Dix heures du soir sonnaient  l'glise d'Audierne  l'instant
o ils s'lanaient dans la direction de l'abbaye. Marcof tait en tte.

Arrivs  la moiti environ du chemin qu'ils avaient  parcourir pour
atteindre l'abbaye de Plogastel, les trois cavaliers, qui suivaient au
galop la route borde de gents, entendirent un sifflement aigu retentir
 peu de distance. Marcof tendit vivement la main.

--Halte! dit-il en retenant son cheval.

--Pourquoi nous arrter? demanda Keinec.

--Parce que nos amis pourraient nous prendre pour des ennemis et tirer
sur nos chevaux. Attendez!

Le marin rpondit par un sifflement semblable  celui qu'il avait
entendu, puis il l'accompagna du cri del chouette.

Alors il mit pied  terre.

--Tiens mon cheval, dit-il  Jahoua. Et il s'approcha des gents. Deux
ou trois hommes apparurent de chaque ct de la route.

--Fleur-de-Chne! dit Marcof en reconnaissant l'un d'eux.

--Capitaine! rpondit le paysan en saluant avec respect.

--Avez-vous des prisonniers?

--Aucun encore.

--Tonnerre! s'cria le marin en laissant chapper un geste d'impatience
furieuse. Vous veillez cependant?

--Tous les gents sont gards.

--Et les routes?

--Surveilles.

--O est M. le comte?

--Dans la fort.

--Bien, j'y vais. Donne le signal pour qu'on laisse continuer notre
route, car nous n'avons pas le temps de nous arrter.

Fleur-de-Chne prit une petite corne de berger suspendue  son cou et
en tira un son plaintif. Le mme bruit fut rpt quatre fois, affaibli
successivement par la distance.

--Vous pouvez partir, dit le paysan.

--Et toi, veille attentivement.

Marcof se remit en selle, et les trois hommes continurent leur route en
activant encore les allures de leurs chevaux. Bientt ils atteignirent
l'endroit o se soudait au chemin qu'ils parcouraient l'embranchement de
celui conduisant  Brest.

--Continuons, dit Jahoua en voyant Marcof hsiter.

--Non, rpondit le marin. Peut-tre se sont-ils rfugis dans l'abbaye,
et alors ils doivent garder l'entre de la route. Prenons celle de
Brest, nous traverserons les gents en mettant pied  terre, et nous
pntrerons en escaladant les murs de clture du jardin. De ce ct, on
ne nous attendra pas.

--Au galop! fit Keinec en s'lanant sur la route indique.

Bien videmment le hasard protgeait Digo, car, sans la rflexion de
Marcof, les trois cavaliers, continuant droit devant eux, se fussent
trouvs face  face avec le comte et Hermosa, qui quittaient en ce
moment l'abbaye aprs le meurtre de Raphal.




XVIII

LE MOURANT.


Aprs avoir fourni une course rapide, accomplie dans le plus profond
silence, Marcof Keinec et Jahoua atteignirent les gents. De l'autre
ct, on apercevait les clochetons aigus, les tourelles gothiques et
les toits aux corniches sculptes de l'abbaye de Plogastel, qui, plus
sombres encore que le ciel noir, se dtachaient au milieu des tnbres.

Marcof et ses deux compagnons entrrent dans les gents. Mettant tous
trois pied  terre, ils attachrent solidement les brides de leur
monture  un bouquet de vieux saules qui se dressait  peu de distance
de la route. Puis ils s'enfoncrent dans la direction de l'abbaye, se
frayant un chemin au milieu des hautes plantes dont les rameaux
anguleux se rejoignaient en arceaux au-dessus de leurs ttes bientt ils
atteignirent le mur du jardin.

Ce mur trs-lev et rendu l'escalade assez difficile, si le temps et
la ngligence des employs de la communaut n'eussent laiss  la pluie
le soin d'tablir de petites brches praticables pour des gens mme
moins agiles que les deux marins. Marcof et Keinec furent bientt sur
l'arte du mur et aidrent Jahoua  les rejoindre. Tous trois sautrent
ensemble dans le jardin parfaitement dsert,  l'extrmit duquel se
dressait la faade noire du btiment.

Ils traversrent le petit parc dans toute sa longueur et examinrent
attentivement l'abbaye. Aucune lumire rvlatrice ne brillait aux
fentres de ce ct.

--L'abbaye est dserte! murmura Jahoua.

--Allons dans la cour! rpondit Marcof.

Ils pntrrent dans le rez-de-chausse du couvent  l'aide d'une
croise entr'ouverte.

--Puis, traversant en silence les cellules et le corridor, ils se
trouvrent au pied de l'escalier.

--Il y a de la lumire au premier tage! fit Keinec  voix basse, en
dsignant de la main une faible lueur qui rayonnait doucement au-dessus
de sa tte.

--Montons, rpondit Marcof.

--Je garde la porte ajouta Jahoua; vous m'appellerez si besoin est.

Marcof et Keinec gravirent les marches de pierre de l'escalier. Arrivs
sur le palier du premier tage, ils s'arrtrent indcis et hsitants.
Un long corridor se prsentait  eux.

A droite une porte ouverte donnait accs dans une pice claire.
C'tait la chambre d'Hermosa, que, dans leur prcipitation, les
deux misrables n'avaient pas pris soin de refermer. Marcof s'avana
vivement.

--Personne! dit-il.

--Personne! rpta Keinec tonn.

Ils ressortirent. A quelques pas plus loin, dans le corridor, se
prsenta une seconde porte, ferme cette fois, mais sous laquelle
passait une trane de lumire. Marcof et Keinec coutrent, lis
entendirent un soupir, une sorte de plainte douloureuse ressemblant au
rle d'un agonisant.

--Cette chambre est habite, murmura le jeune homme.

--Entrons! rpondit Marcof sans hsitation.

La porte rsista.

--Elle est ferme en dedans! reprit Keinec.

--Mais, on dirait entendre les plaintes d'un mourant. coute!...

--C'est vrai!

--Eh bien! enfonons la porte.

--Frappe!

Keinec, d'un violent coup de hache, fit sauter la serrure. La porte
s'ouvrit, mais ils demeurrent tous deux immobiles sur le seuil. Ils
venaient d'apercevoir un horrible spectacle.

Cette cellule tait celle dans laquelle expirait le chevalier de Tessy.
Digo, on s'en souvient peut-tre, avait renvers les candlabres.
Raphal, seul et se sentant mourir, s'tait tran sur les dalles et
tait parvenu  allumer une bougie. Mais sa main vacillante n'avait pu
achever son oeuvre. La bougie enflamme s'tait renverse sur la table
et avait communiqu le feu  la nappe. La flamme, brlant lentement,
avait gagn les draperies des fentres. Raphal, en proie aux douleurs
que lui causait le poison, se sentait touffer par les tourbillons de
fume qui emplissaient la chambre. Dans les convulsions de son agonie,
il avait renvers la table et le feu avait atteint ses vtement.
Incapable de tenter un effort pour se relever, il subissait une torture
pouvantable. Ses jambes taient couvertes d'horribles brlures, et au
moment o Marcof et Keinec pntrrent dans la pice sur le plancher de
laquelle il gisait, le feu gagnait son habit.

Marcof s'lana, brisa la fentre, arracha les rideaux  demi consums
et les jeta au dehors. Keinec, pendant ce temps, avait saisi un seau
d'argent dans lequel Jasmin avait fait frapper du champagne, et en
versait le contenu sur Raphal. Puis, aid par le marin, il transporta
le mourant dans la chambre d'Hermosa.

--Cet homme se meurt et est incapable de nous donner aucun
renseignement, dit Marcof aprs avoir dpos Raphal sur un divan. Il
y a eu un crime commis ici; tout nous porte  le croire. Fouillons
l'abbaye, Keinec, et peut-tre dcouvrirons-nous ce que nous cherchons.

Keinec pour toute rponse saisit un candlabre charg de bougies et
s'lana au dehors. Marcof redescendit prs de Jahoua.

Tous deux fermrent soigneusement la porte d'entre, en retirrent la
cl, et, remontant au premier tage, ils se sparrent pour parcourir,
chacun d'un ct diffrent, le ddale des corridors et des cellules.
Mais ce fut en vain qu'ils fouillrent le couvent depuis le premier
tage jusqu'aux combles, ils ne dcouvrirent rien.

Jahoua, qui tait redescendu et pntrait successivement dans les
cellules, poussa tout  coup un cri terrible. Keinec et Marcof
accoururent. Ils trouvrent le fermier  genoux dans la chambre de
l'abbesse et tenant entre ses mains une petite croix d'or.

--Qu'y a-t-il? s'cria Marcof.

--Cette croix! rpondit Jahoua.

--Eh bien!

--C'est celle d'Yvonne.

--En es-tu certain fit Keinec en bondissant.

--Oui! c'est sur cette croix qu'Yvonne priait  bord du lougre pendant
la tempte. Elle la portait toujours  son cou.

--Alors! on l'avait conduite ici? dit Marcof.

--Qu'est-elle devenue?

--L'abbaye est dserte!

--On l'aura enleve de nouveau.

--Mon Dieu! o l'aura-t-on conduite?

--L'homme que nous avons trouv nous le dira! s'cria Keinec.

Et tous trois se prcipitrent vers la chambre d'Hermosa. Raphal
n'avait pas fait un seul mouvement; seulement le rle tait devenu plus
sourd et bientt mme il cessa tout  fait.

--Il est mort! fit Jahoua.

Marcof lui posa la main sur le coeur.

--Pas encore, rpondit-il; mais il n'en vaut gure mieux.

--Comment le faire parler?

--Fouille-le, Keinec; peut-tre trouverons-nous quelque indice.

Keinec arracha l'habit et la veste qui couvraient Raphal. Il plongea
ses mains frmissantes dans les poches, et en retira un papier.

--Donne s'cria Marcof en le lui arrachant.

C'tait une lettre. Le marin l'ouvrit rapidement.

--L'criture de Carfor! fit-il.

--Lis! dit Keinec.

--Adresse au chevalier de Tessy! continua Marcof.

--Celui qui a enlev Yvonne! s'crirent les deux jeunes gens.

--Cet homme est le chevalier de Tessy, alors?

--Je tiens donc l'un de ces misrables! murmura Marcof avec une joie
froce.

Tous trois d'un mme mouvement soulevrent Raphal.

--Il faut lui donner la force de parler! s'cria Jahoua; que
nous sachions ce qu'il a fait d'Yvonne et ce qui s'est pass ici,
dussions-nous pour cela hter sa mort.

Raphal fit un mouvement. Il porta la main  sa poitrine et  sa gorge,
et balbutia quelques mots qu'il fut impossible de comprendre.

--Il veut boire dit Marcof en interprtant le geste d mourant.

Jahoua descendit et remonta bientt, apportant un vase plein d'eau
frache qu'il approcha de la bouche du chevalier. Raphal y trempa ses
lvres et parut prouver un peu de bien-tre. Keinec le soutenait. Les
lumires des bougies frappaient en plein sur la figure dcompose du
misrable. Marcof porta la main  son front.

--C'est trange! murmura-t-il.

--Qu'est-ce donc? demanda Keinec.

Marcof ne lui rpondit pas, mais, prenant un flambeau, il l'approcha du
visage de Raphal pour mieux en examiner les traits.

--C'est trange! rpta-t-il, il me semble reconnatre cet homme!
et j'ai beau fouiller dans mes souvenirs, je ne puis me rappeler
positivement  quelle poque ni dans quelles circonstances je l'ai
rencontr.

--N'est-ce donc pas l le chevalier de Tessy? s'cria Jahoua.

--Je l'ignore, rpondit Marcof, et cependant cette lettre porte bien ce
nom et semble lui appartenir.

--Je crois qu'il a fait un mouvement! dit Keinec.

--Alors nous allons savoir qui il est.

Et tous trois se rapprochrent du moribond, Marcof de plus en plus
singulirement proccup, Keinec et Jahoua pousss par l'unique dsir
d'apprendre de cet homme ce qu'tait devenue la jeune fille qu'ils
aimaient tous deux.




XIX

LA FORT DE PLOGASTEL.


Raphal sembla reprendre un peu de force. Il entendait dj, mais il
ne voyait pas encore. Il prouvait cette courte absence de douleurs qui
prcde le dernier moment.

--Vous tes le chevalier de Tessy, n'est-ce pas? demanda Marcof.

Raphal fit un effort. Un oui bien faible vint expirer sur ses lvres.

--Qu'as-tu fait d'Yvonne? s'cria Keinec.

--Yvonne... balbutia le mourant.

--Oui. Yvonne que tu as enleve, misrable, dit Jahoua. Rponds vite!
qu'en as-tu fait?

--Il m'a empoisonn! fit Raphal en suivant le cours de ses penses sans
paratre avoir compris ce que lui demandait le fermier.

--Empoisonn? s'cria Marcof.

--Oui, empoisonn! L'aqua-tofana! la fiole que lui avait donne...

Raphal ne put achever: de nouvelles douleurs crispaient ses traits
bouleverss. Marcof lui secoua le bras.

--Qui t'a empoisonn? dit-il  voix basse.

--Lui...

--Qui, lui?

--Oh!... J'touffe!... Je brle!... A moi! balbutia le malheureux en se
tordant.

--Mon Dieu! nous ne saurons rien!... s'cria Jahoua avec dsespoir.

--Que faire? il va mourir! dit Keinec. Marcof, viens  notre aide!

--Marcof?... rpta Raphal que ce nom prononc parut faire revenir 
lui. Marcof!

--Me connais-tu donc?

--Oui...

--Alors, rponds-moi. O est Yvonne?

--Oh! tu me vengeras! fit Raphal en se cramponnant au bras du marin, tu
me vengeras!...

--Mais, de qui?

--De lui.... de celui qui... m'a assassin.

--Son nom?

--Oh!... je ne puis... J'touffe trop... je...

Et Raphal, portant les mains  sa poitrine arracha ses vtements et
s'enfona les ongles dans les chairs.

--Yvonne! Yvonne! s'cria Keinec.

--Je ne sais pas, rpondit le mourant.

--Que s'est-il donc pass ici? fit Marcof en regardant autour de lui.

Puis revenant  Raphal:

--Qui tait avec toi ici?

--Lui.

--Mais qui donc? le comte de Fougueray peut-tre?

--Oui.

--C'est lui qui t'a empoisonn?

--Oui.

--Ton frre! s'cria le marin en reculant d'pouvante. Raphal se dressa
sur son sant.

--Ce n'est pas mon frre! dit-il d'une voix nette.

--Que dis-tu? fit Marcof en s'lanant prs de lui.

--La vrit!

--Oh! je te reconnais! je te reconnais! Je t'ai vu dans les Abruzzes!

Raphal regarda Marcof avec des yeux hagards.

--Ton nom! s'cria le marin.

--Raphal! Venge-moi! venge-moi! Je vais tout te dire. Tu sauras la
vrit... tu les livreras  la justice... Elle n'est pas notre soeur...
c'est sa matresse  lui... ...

Raphal s'arrta. Il demeura quelques secondes la bouche entr'ouverte
comme s'il allait prononcer un mot, puis il retomba sur le divan, et se
roidit dans une convulsion suprme.

--Il est mort! s'cria Keinec.

--Mort! rpta Marcof avec stupeur.

--Mort! Et nous ne savons rien! fit Jahoua en se tordant les mains.

Les trois hommes se regardrent. En ce moment, le bruit d'une dtonation
lointaine arriva jusqu' eux par la fentre ouverte. Cette dtonation
fut suivie de plusieurs autres; puis tout rentra dans le silence.

--Qu'est-ce cela? fit Keinec.

Marcof, sans rpondre, s'lana vers la fentre. Il couta
attentivement: deux nouveaux coups de feu firent encore rsonner les
chos, et ces coups de feu furent suivis rapidement d'un sifflement aigu
et du son d'une corne.

--Partons! dit-il brusquement; partons! Nos amis viennent d'arrter
quelqu'un! Peut-tre est-ce l'autre, son complice, son meurtrier
qu'ils ont pris! Htons-nous. Cet homme est bien mort! continua-t-il en
s'approchant de Raphal. Le couvent est dsert, allons  la fort.

Tous trois quittrent vivement l'abbaye. La fort de Plogastel tait
proche; ils y arrivrent rapidement en passant au milieu des embuscades
royalistes. Marcof se fit reconnatre des paysans et demanda un guide
pour le conduire vers le comte de La Bourdonnaie. Le chef des royalistes
tait assis au pied d'un chne gigantesque situ au centre d'un vaste
carrefour vers lequel rayonnaient quatre routes diffrentes. Debout,
prs de lui, appuy sur son fusil, se tenait un homme de taille moyenne,
mais dont l'extrieur dcelait une force musculaire peu commune. Cet
homme tait M. de Boishardy.

Marcof laissa Keinec et Jahoua  quelque distance, et s'avana seul vers
les deux chefs qui paraissaient plongs dans une conversation des plus
attachantes et des plus srieuses. M. de Boishardy parlait; M. de La
Bourdonnaie coutait. A la vue de Marcof, le narrateur s'interrompit
pour lui tendre familirement la main.

--Vos hommes viennent de faire des prisonniers? demanda le marin en se
tournant vers le comte de La Bourdonnaie, aprs avoir rpondu au salut
amical qui lui tait adress.

--Oui, rpondit le royaliste; j'ai entendu les coups do feu et le
signal.

--O sont-ils?

--On va les amener ici.

--Bien! Je les attendrai prs de vous si toutefois je ne suis pas un
tiers importun.

--Nullement, mon cher Marcof. Vous arrivez, au contraire, dans un moment
favorable. Il n'y a pas de secret entre nous, et M. de Boishardy me
rapportait des nouvelles des plus graves.

--Des nouvelles de Paris? demanda Marcof.

--Oui, rpondit de Boishardy. Je les ai reues il y a quatre heures 
peine, et j'ai fait quinze lieues pour venir vous les communiquer.

--Sont-elles donc si importantes?

--Vous allez en juger, mon cher. Depuis votre dpart de la capitale il
s'y est pass d'tranges choses. coutez.

Et Boishardy, prenant une liasse de lettres et de papiers qu'il avait
poss sur un tronc d'arbre renvers, plac  ct de lui, se mit  les
parcourir rapidement tout en s'adressant  ses deux auditeurs.

--Nos dernires nouvelles, vous le savez, taient  la date du 26
mai dernier. Voici celles qui leur font suite: Le 5 juin l'Assemble
nationale a t au roi le plus beau de ses droits, celui de faire grce.
Le 6, le roi et la famille royale, qui allaient monter en voiture pour
accomplir une promenade, se sont vus contraints  rentrer aux Tuileries
sous les menaces du peuple ameut. Le 10, une nouvelle publication du
_Credo d'un bon Franais_ a eu lieu dans plusieurs journaux, et
a excit encore la fureur populaire. Vous vous rappelez cette pice
ridiculement fatale qui, en fvrier dernier, a accompagn et peut-tre
caus la tentative de ces braves coeurs que les rvolutionnaires ont cru
fltrir en leur donnant le nom de chevaliers du Poignard?

--Parbleu! dit Marcof, je sais encore par coeur ce credo dont vous
parlez. Le voici tel que je l'ai appris: Je crois en un roi, descendu
de son trne pour nous, qui tant venu au sein de la capitale par
l'opration d'un gnral, s'est fait homme, qui a permis que son pouvoir
royal ft mis dans le tombeau; mais qui ressuscitera bientt...

--Prcisment, interrompit Boishardy. Eh bien! cette seconde publication
a fait plus de mal encore peut-tre que la premire. Pour se venger du
dvouement dont faisaient preuve un grand nombre de sujets fidles, le
peuple, perfidement conseill, a abreuv d'outrages notre malheureux
prince, sous les fentres duquel les chansons insultantes retentissaient
 toute heure. Enfin, le 20 juin, le roi prit un parti nergique que
lui conseillaient depuis longtemps ses frres et les migrs. A la nuit
ferme, il a quitt secrtement les Tuileries, et, accompagn de la
reine, du dauphin, de Madame Royale, de madame lisabeth et de madame de
Tourzel, gouvernante des enfants de France, il s'est lanc sur la
route de Montmdy. Une heure plus tard MONSIEUR et MADAME partaient du
Luxembourg pour gagner la frontire des Pays-Bas.

--Quoi! s'cria Marcof stupfait, le roi abandonne sa propre cause? Il
quitte Paris, il quitte la France peut-tre?

--Telle tait son intention effectivement, dit le comte de La
Bourdonnaie; car M. de Bouill,  la tte du rgiment de Royal-Allemand,
tait parti de Metz pour aller au-devant du roi et protger sa fuite.

--Eh bien! ne l'a-t-il donc pas fait?

--Il n'a pu le faire!

--Quoi! le roi est revenu?

--Oui, dit Boishardy; mais revenu par force. Reconnu  Sainte-Menehould
par le matre de postes Drouet, il a t arrt  Varennes par les soins
de Sauze, procureur de la commune, et par Rouneuf, l'aide-de-camp de
Lafayette, envoy de Paris en toute diligence.

--Le roi arrt! dit Marcof avec une stupeur profonde.

--Oui, arrt! et crou le 25 dans son propre palais, interrog comme
un criminel par des commissaires de l'Assemble, et gard  vue ainsi
que sa famille, par les soldats rvolutionnaires!

Marcof laissa chapper un nergique juron, et fit craquer, par un
mouvement involontaire, la batterie de sa carabine.

--Le roi, continua Boishardy, avait t ramen de Varennes par trois
envoys de l'Assemble: Latour-Maubourg, Ption et Barnave, qui ont
voyag dans la mme voiture que la famille royale, tandis que Maldan,
Valory et Dumoutier, les trois gardes-du-corps qui s'taient dvous
pour accompagner leur prince, taient lis et garrotts sur le sige,
exposs aux injures de la populace, qui riait autour du cortge de
la royale victime! Pendant ce temps, savez-vous ce que faisait le bon
peuple parisien? Il arrachait les enseignes o se trouvait l'effigie,
les armoiries ou seulement le nom du roi; il brisait dans tous les lieux
publics le buste de Louis XVI et un piquet de cinquante lances faisait
des patrouilles jusque dans le jardin des Tuilleries en portant sur une
bannire: _Vivre libre ou mourir Louis XVI s'expatriant n'existe plus
pour nous._

--Mais, dit La Bourdonnaie, que fait la classe riche, la classe aise?

--La bourgeoisie? rpondit Boishardy; elle fait chauffer le four pour
manger les gteaux. Elle rit, elle plaisante; elle a adopt un nouveau
jeu, celui de _l'migrette_ ou de _l'migrant_ ou de _Coblentz_.
C'est une espce de roulette suspendue  un cordon qui lui donne un
mouvement de va-et-vient perptuel. C'est une rage! Aux portes des
boutiques, m'crit-on, aux fentres, dans les promenades, dans les
salons,  toute heure et partout, les hommes, les femmes et les enfants
s'en amusent.

--Mais le roi, le roi? dit encore Marcof.

--Je vous rpte qu'il est prisonnier. Tenez, voici le journal _l'Ami du
roi_, lisez, et vous verrez qu'il ne peut tenter une nouvelle vasion:
un commandant de bataillon passe la nuit dans le vestibule sparant le
salon de la chambre  coucher de Marie-Antoinette. Trente-six hommes
de la milice citoyenne vont monter la garde dans l'intrieur des
appartements. Un got conduisant les eaux du chteau des Tuileries  la
rivire doit tre bouch, et on doit mme murer les chemines. Lafayette
donnera dornavant le mot d'ordre sans le recevoir du roi, et les
grilles des cours et des jardins seront tenues fermes. Quant 
l'Assemble nationale, elle cumule maintenant les deux pouvoirs excutif
et dlibrant.

--Ensuite? demanda La Bourdonnaie en voyant Boishardy s'arrter, et
remettre ses papiers, ses lettres et ses journaux dans sa poche.

--C'est ici o s'arrtent mes nouvelles,  la date du 26 juin. Le
dernier acte de l'Assemble nationale a t de faire apporter le sceau
de l'tat sur son bureau, et de dclarer pour l'avenir ses dcrets
excutoires, quoique privs de la sanction royale.

--Ainsi, dit Marcof, le roi n'est plus rien?

--A peine existe-t-il mme de nom.

--Ils ont os cela!

--Oh! ils oseront bien autre chose encore si on les laisse faire!

--Mais on ne les laissera pas faire! s'cria le comte de La Bourdonnaie
en se levant.

--C'est ce qu'il faut esprer! rpondit Boishardy. Cependant
l'insurrection a bien de la peine  lever hautement la tte.

Marcof rflchissait profondment.

--La Rouairie commence  agir, dit le comte.

--Mais nous n'avons encore que quelques hommes autour de nous.

--Les autres viendront.

--Quand cela?

--Bientt, mon cher. Mes renseignements sont certains et prcis;
avant un an, la Bretagne et la Vende seront en armes: avant un an, la
contre-rvolution aura sur pied une arme formidable; avant un an, nous
serons les matres de l'ouest de la France!

--Un an, c'est trop long. Qui sait d'ici l ce que deviendra le roi?

--Nos paysans se dcident lentement, vous le savez.

--Activons-les, poussons-les, entranons-les!

--Comment?

--Tuez les boeufs des retardataires et allumez une botte de foin sous
leurs toits; tous marcheront.

--S'ils viennent  nous par force, ils nous abandonneront vite.

--Peut-tre; mais le point essentiel est d'agir vite.

--Que font les migrs?

--Ils dansent de l'autre ct du Rhin, et se moquent de nous!...

Le comte de La Bourdonnaie haussa les paules.

--Ils nous enverront bientt des quenouilles comme  ceux de la noblesse
qui n'ont pas encore quitt la France.

--C'est  quoi ils songent, soyez-en certains!

--Corbleu! que le roi ne s'appuie donc que sur sa noblesse de province.
Elle ne l'abandonnera pas, celle-l!...

--Nous le prouverons, Boishardy.

Marcof, on le voit, ne prenait plus qu'une part silencieuse  la
conversation. Toujours absorb par ses penses intimes, il tait trop
proccup pour pouvoir s'y mler activement. Son esprit, un moment
distrait par les rcits de Boishardy, s'tait promptement report sur la
situation prsente. Aussi, frappant le sol de la crosse de sa carabine:

--Ces prisonniers ne viennent pas! dit-il avec impatience.




XX

L'INTERROGATOIRE.


Un cri d'appel retentit au loin. Un second plus rapproch lui succda.

--Voici nos hommes! fit le comte.

Keinec et Jahoua s'taient rapprochs. Une douzaine de chouans,
conduisant au milieu d'eux une femme, un homme et un enfant, sortirent
d'une alle voisine et s'avancrent.

--O les avez-vous pris, mon gars? demanda M. de La Bourdonnaie.

--Prs d'Audierne, rpondit un paysan.

--Ils n'taient que trois?

--Pardon, monsieur le comte, il y avait avec eux un autre homme.

--O est-il?

--Il a pris la fuite et nos balles n'ont pu l'atteindre.

--Maladroits!

--Nous avons fait pour le mieux.

--Les prisonniers sont attachs?

--Oui, monsieur le comte.

--C'est bien... je vais les interroger.

Les paysans se retirrent, et les prisonniers demeurrent en face du
comte. Ces prisonniers, nos lecteurs l'ont devin sans doute, n'taient
autres que Jasmin, Hermosa et Henrique. L'enfant, nous pensons l'avoir
dit, n'avait pas onze ans encore. Effray de ce qui se passait, il se
tenait troitement serr contre sa mre.

Jasmin, ple et dfait, tremblait de tous ses membres, jetant autour
de lui des regards effars. Hermosa, fire et hautaine, relevait
ddaigneusement la tte, et semblait dfier ceux entre les mains
desquels elle se trouvait. Le comte de La Bourdonnaie commena par
interroger Jasmin.

--Qui es-tu? lui demanda-t-il.

Mais avant que le valet pt ouvrir la bouche pour rpondre, Hermosa se
tournant vers lui:

--Je te dfends de parler! dit-elle d'une voix imprative.

--Oh! oh! belle dame! fit Boishardy en souriant ironiquement, vous
oubliez, je crois, devant qui vous tes.

--C'est parce que je m'en souviens que je parle ainsi.

--Vraiment?

--Je suis femme de qualit!

--Et nous sommes gentilshommes.

--On ne s'en douterait pas.

--Vous plairait-il de vous expliquer?

--Des gentilshommes ne font pas d'ordinaire le mtier de voleurs de
grand chemin.

--Tonnerre! s'cria Marcof, ne discutons pas et dpchons.

--Laissez-moi faire, mes amis, dit M. de Boishardy en s'adressant
au comte de La Bourdonnaie et au marin. Madame voudrait sans doute
prolonger la conversation, mais je vous rponds qu'elle va parler
nettement.

Hermosa sourit.

--D'abord, continua le gentilhomme, nous ne sommes nullement des
voleurs, mais bien des personnages politiques. Veuillez vous rappeler
cela. Une insulte nouvelle pourrait vous coter la vie  tous trois.
Rflchissez!... Vous venez de dfendre  cet homme de rpondre,
n'est-ce pas? Eh bien! ce sera vous alors, madame, qui allez nous faire
cet honneur. Ne riez pas!... je vous affirme que je ne mens jamais.
Veuillez m'couter; je commence: Qui tes-vous?

--Comme je ne vous reconnais pas le droit de m'interroger, pas plus que
celui de m'avoir arrte, je ne vous rpondrai pas.

--La chose devient piquante! Cet enfant est votre fils? continua
Boishardy en indiquant Henrique.

Hermosa ne rpondit que par un sourire railleur. Marcof se mordait
les lvres avec impatience et tourmentait la batterie de sa carabine.
Boishardy, parfaitement calme, siffla doucement. Un paysan s'avana:
c'tait Fleur-de-Chne.

--Ton fusil est-il charg? demanda le chef.

--Oui.

--Trs-bien. Appuie un peu le canon sur la poitrine de cet enfant.

Fleur-de-Chne paula son arme et en dirigea l'extrmit  bout portant
sur Henrique. Hermosa poussa un cri et voulut se jeter entre son fils et
l'arme meurtrire, mais Marcof lui saisit le bras et la cloua sur place.

--Mon fils! dit-elle. Grce!...

--Allons donc! je savais bien que je vous ferais rpondre! continua
Boishardy. Maintenant, Fleur-de-Chne, attention, mon gars; je vais
interroger madame,  la moindre hsitation de sa part  me rpondre, tu
feras feu sans que je t'en donne l'ordre.

--a sera fait! rpondit le paysan.

Hermosa tait d'une pleur extrme. En proie  la rage de se voir
contrainte  obir, effraye du pril qui menaait Henrique, elle
tordait ses belles mains sous les cordes qui les retenaient captives.

--Votre nom? demanda Boishardy.

--Je suis la marquise de Loc-Ronan.

--La marquise de Loc-Ronan! s'cria Marcof en bondissant.

--Crois-tu qu'elle mente? fit Boishardy.

--Non! non! rpondit le marin. Elle doit dire vrai, et c'est la
Providence qui l'a conduite ici!

Puis, se retournant vers Hermosa:

--Vous tes la soeur du comte de Fougueray et du Chevalier de Tessy,
n'est-ce pas? demanda-t-il.

--Rpondez! dit Boishardy.

--Oui.

--Oh! mes yeux s'ouvrent enfin! murmura Marcof.

--Yvonne! Yvonne! glissa Keinec son oreille.

--Nous allons tout savoir, patience! rpondit le marin.

Boishardy continua l'interrogatoire.

--D'o venez-vous?

--De chez mon frre.

--O tait votre frre?

--A l'abbaye de Plogastel.

--Ici prs?

--Oui!

--O alliez-vous?

--A Audierne.

--Pourquoi faire?

--Pour m'y embarquer.

--Vous vouliez quitter la France?

--Je voulais seulement quitter la Bretagne.

--Quel est l'homme qui vous accompagne?

--Mon valet.

--Il se nomme?

--Jasmin.

--Et celui qui a fui

--C'est mon frre.

--Le comte de Fougueray?

--Oui.

--Connaissez-vous ce comte? demanda Boishardy  Marcof.

--Oui, rpondit le marin; c'est un agent rvolutionnaire.

--Vous en tes certain?

--J'en ai les preuves.

--Alors, il faut les faire fusiller, n'est-ce pas?

--C'est mon avis!... dit le comte de La Bourdonnaie; quoique tuer une
femme me rpugne, mme lorsqu'il s'agit du bien de notre cause.

Boishardy fit un geste d'indiffrence.

--Attendez! s'cria Marcof, il faut que je l'interroge.

--Interrogez, mon cher ami!

--Fleur-de-Chne, dit Marcof, fais toujours attention...

Puis, revenant  Hermosa:

--Avec qui tiez-vous  l'abbaye?

--Avec mon frre, je l'ai dit.

--Avec le comte seulement?

--Mais...

--Vous hsitez?

--Non! s'cria Hermosa.

--Rpondez donc!

--Il y avait un autre homme avec nous.

--Le nom de celui-l?

--La chevalier de Tessy.

--Votre second frre?

--Oui.

--Vous mentez.

--Monsieur!

--Cet homme n'est pas votre frre.

--Monsieur!

--Fleur-de-Chne! s'cria Marcof.

--Grce!.... fit Hermosa en se laissant tomber  genoux.

--Faut-il faire feu? demanda froidement le paysan.

--Attends encore!... rpondit Marcof.

Hermosa rflchit rapidement. Elle se sentait prise dans des mains de
fer. Fallait-il avouer tout? Fallait-il nier obstinment?

Un aveu la perdait  tout jamais, car c'tait raconter sa vie infme.
D'un autre ct, ceux qui lui parlaient et qui l'interrogeaient ne
pouvaient pas avoir de preuves contre ses assertions au sujet de sa
famille. Elle se rsolut  soutenir le mensonge.

--Rpondez! reprit Marcof.

--Vous pouvez tuer mon enfant, monsieur, vous pouvez me faire tuer
ensuite, fit Hermosa avec l'apparence d'une victime rsigne; mais vous
ne sauriez me contraindre  mentir.

--Ainsi le chevalier de Tessy est votre frre?

--Oui.

--Soit; je ne puis pas malheureusement vous prouver le contraire. Mais
songez bien maintenant  me rpondre franchement, car je jure Dieu que
votre fils mourrait sans piti!

--Interrogez donc!

--O avez-vous laiss le chevalier?

--A l'abbaye.

--Pourquoi?

--Il tait malade.

--Prenez garde!

--Je dis la vrit.

--Attention, Fleur-de-Chne, attention, mon gars, et tire sur l'enfant 
mon premier geste.

Hermosa tressaillit involontairement. Elle devinait o allait en venir
son interrogateur.

--Le chevalier tait empoisonn! accentua fortement Marcof.

--Oui, rpondit Hermosa sans hsiter, car elle comprenait que le moindre
retard dans ses paroles coterait la vie  Henrique.

Au milieu de ses vices, dans sa vie de criminelle dbauche, cette femme
avait conserv au fond de son coeur un amour effrn pour son enfant.
Mais cet amour tait celui de la louve pour ses louveteaux.

--Qui a empoisonn le chevalier?

--Le comte de Fougueray.

--Son frre! s'cria Marcof. Vous entendez, messieurs?

--Qui a vers le poison? demanda Boishardy.

--Moi!

--Qu'elle meure donc! fit le comte de La Bourdonnaie. Cette misrable me
fait horreur!

--Non! dit vivement Marcof; je lui promets la vie si elle dit l vrit
sur ce que j'ai encore  lui demander.

--Faites, rpondit Boishardy.

--Vous devez savoir que le chevalier de Tessy avait enlev une jeune
fille? continua le marin.

--Je le sais.

--Elle se nomme Yvonne.

--Oui.

--L'avez-vous vue?

--Oui.

--Quand cela?

--Il y quelques heures  peine.

Keinec et Jahoua poussrent un rugissement de joie et de colre. Marcof
les arrta de la main. Puis, revenant  Hermosa:

--O tait cette jeune fille?

--A l'abbaye.

--O est-elle?

--coutez-moi, fit vivement la misrable, craignant qu'on ne prit pour
hsitation de sa part l'ignorance o elle tait effectivement de ce
qu'tait devenue Yvonne.

Elle raconta brivement ce qu'elle savait. Elle dit comment Yvonne avait
t atteinte par les crises nerveuses, comment le comte l'avait saigne,
comment lui et le chevalier l'avaient enferme dans la cellule de
l'abbesse, et comment enfin elle, Hermosa, avait constat le soir la
disparition extraordinaire de la jeune fille. Il y avait un tel cachet
de vrit  ses paroles, il tait si naturel de supposer qu'Yvonne et
profit de la plus lgre circonstance favorable pour fuir, que Marcof
et ceux qui coutaient Hermosa ne doutrent pas qu'elle ne parlt
sincrement.

--La jeune fille est peut-tre retourne  son village, dit le comte de
La Bourdonnaie.

--C'est possible, rpondit Boishardy.

--Non, dit Marcof; elle devait tre trop faible, et il y a loin d'ici 
Fouesnan. Et puis, vos gars qui gardent le pays l'auraient dj arrte.

--Mais qu'est-elle devenue alors? s'cria Jahoua.

--Avez-vous visit les souterrains? demanda Hermosa qui avait compris
facilement que les trois hommes avaient t  l'abbaye.

Il lui tait fort indiffrent que l'on retrouvt ou non Yvonne, et elle
esprait attendrir ses juges en ayant l'air de leur donner tous les
claircissements qui taient en son pouvoir.

--Il y a donc des souterrains dans l'abbaye? demanda Marcof.

--Oui, dit Fleur-de-Chne, et de fameux!

--Tu les connais?

--Oui.

--Tu vas venir avec nous et nous conduire.

--Partons! s'crirent Jahoua et Keinec.

--Guides-les, Fleur-de-Chne. Je vous rejoins, mes gars, dit Marcof.

Fleur-de-Chne et les deux jeunes gars disparurent promptement. Hermosa
poussa un soupir de soulagement. Henrique n'tait plus menac par le
fusil du paysan breton.

--Qu'allons-nous faire de cette femme? demanda M. de La Bourdonnaie en
dsignant Hermosa.

Marcof l'entrana, ainsi que Boishardy,  quelques pas, et, baissant la
voix:

--Il ne faut pas la tuer, dit-il.

--Elle peut nous tre utile?

--Peut-tre.

--Nous devons la garder  vie, alors?

--Oui.

--Je m'en charge, fit Boishardy.

--O la conduirez-vous?

--Au chteau de La Guiomarais, o est le quartier gnral de La
Rouairie.

--Trs-bien.

--Je l'emmnerai cette nuit mme.

Les trois chefs allaient se sparer, lorsqu'un paysan parut dans la
petite clairire o ils se trouvaient.

--Qu'y a-t-il, Liguerou? demanda vivement le comte.

--Un message pour vous, monsieur.

--De quelle part?

--De la part d'un monsieur que je ne connais pas, rpondit le paysan en
prsentant une lettre  La Bourdonnaie.

--O as-tu vu ce monsieur?

--A deux lieues d'ici, sur la route d'Audierne. Il traversait les gents
avec une femme habille en religieuse et un autre homme g. Nous les
avons arrts, mais il nous a donn le mot de passe et il a ajout
les paroles convenues et qui dsignent un chef. Alors, au moment de
s'loigner, il m'a rappel; je suis revenu; il a crit une lettre sur
un papier avec un crayon, et il me l'a remise en m'ordonnant de vous la
porter sans retard. J'ai obi.

--Bien, mon gars.

Le paysan se recula, tandis que le comte brisait le cachet ou plutt
dchirait une enveloppe colle avec de la mie de pain.

--Krout, dit-il en s'adressant  un homme qui tenait  la main une
torche de rsine enflamme, claire-moi.

Krout s'approcha vivement pour obir  son chef. Quelques lignes
taient traces sur le verso de l'enveloppe. Ces quelques lignes
contenaient les mots suivants:

Prire au comte de La Bourdonnaie de faire passer cette lettre par une
main fidle au capitaine Marcof, commandant le lougre _le Jean-Louis_ en
relche  Penmarckh.

--Marcof, dit le comte en tendant la lettre au marin, ceci est pour
vous.

--Pour moi?

--Voyez ce que l'on m'crit.

Marcof prit la lettre et l'enveloppe. A peine eut-il jet les yeux sur
les lignes traces au crayon qu'il tressaillit et qu'une joie immense
illumina sa mle figure. Il venait de reconnatre l'criture du marquis
de Loc-Ronan. Prenant la torche des mains de Krout et se retirant
 l'cart, il lut avidement. Puis il revint vers le comte et son
compagnon.

--Messieurs, dit-il, il faut que je vous parle. loignez tout le monde.

La Bourdonnaie donna l'ordre d'emmener les prisonniers et de veiller sur
eux.

--Qu'y a-t-il? demanda Boishardy lorsqu'ils furent seuls tous trois.

--Je suis autoris  vous rvler un secret, rpondit Marcof.
coutez-moi attentivement. Le marquis de Loc-Ronan n'est pas mort.

--Philippe n'est pas mort! s'cria Boishardy.

--Impossible! fit le comte; j'ai assist  ses funrailles.

--Je vous le rpte pourtant: le marquis de Loc-Ronan n'est pas mort.

--Impossible! impossible!

--Cette lettre est de lui. Voyez sa signature. Elle est date de ce soir
mme.

--C'est une bndiction du ciel! murmura M. de La Bourdonnaie en
regardant la lettre que lui prsentait Marcof.

--C'est un bras et un coeur de plus dans nos rangs, ajouta Boishardy.

--Expliquez-nous ce mystre, Marcof!

--Je ne puis vous rvler les causes qui ont dtermin le marquis  se
faire passer pour mort. Il faut mme que vous gardiez le plus profond
secret  cet gard. Toujours est-il qu'il est vivant. Il quitte la
Bretagne cette nuit mme, et voici ce qu'il m'crit avec ordre de vous
communiquer ses intentions.

--Nous coutons.

Marcof commena la lecture de la lettre:

Mon cher et aim Marcof, crivait le marquis, si tu m'as cru mort, je
viens porter d'un seul coup et sans prparation aucune la joie dans ton
me, car je n'ignore pas les sentiments qui t'attachent  moi. Si le
bruit de ma mort n'est pas encore arriv jusqu' toi, j'en bnirai le
ciel qui t'aura ainsi vit une douleur profonde. Dans tous les cas,
voici ce qu'il est important que tu saches; le soir mme du jour o mes
funrailles ont t clbres dans le chteau de mes pres, je prenais
la fuite avec Jocelyn.

Je me suis retir dans l'abbaye de Plogastel, prs de mademoiselle
de Chteau-Giron, qui avait continu  habiter le couvent. Je comptais
attendre l ton retour et te donner les moyens de venir m'y joindre.
Malheureusement, Dieu en a ordonn autrement. Des misrables m'ont
poursuivi et ont dcouvert ma retraite. Je fuis donc; je passe en
Angleterre.

Communique cette lettre  nos principaux amis, afin qu'ils sachent ce
que je vais faire et qu'ils connaissent nos moyens de correspondre. Je
vais  Londres d'abord; l, je verrai Pitt, et je m'efforcerai d'obtenir
des secours en armes et en argent. Je solliciterais l'appui d'une flotte
anglaise, s'il ne me rpugnait d'associer des trangers  notre cause.

S'il m'accorde les secours que je demande, le roi pourra l'en
rcompenser plus tard et rendre  l'Angleterre ce qu'elle nous aura
prt. D'Angleterre j'irai en Allemagne; je verrai Son Altesse Royale
monseigneur le comte de Provence. Je prendrai ses ordres que je vous
ferai passer.

Tu pourras te mettre facilement en communication avec le pcheur qui
me conduit en Angleterre; il se nomme Salan et habite Audierne. A son
retour, il te remettra une nouvelle lettre de moi.

--C'est l tout ce qui concerne notre cause, messieurs, dit Marcof en
repliant la lettre.

--Je rpondrai  Philippe, dit Boishardy, et je vous remettrai la
lettre, Marcof.

--Serez-vous encore  Penmarckh dans quatre jours? demanda le comte de
La Bourdonnaie.

--Oui; je ne mettrai  la voile qu'aprs avoir reu la seconde lettre du
marquis.

--Bien; nous irons vous trouver  bord de votre lougre dans quatre
nuits.

--Je vous attendrai, messieurs.

Marcof prit les mains de ses deux interlocuteurs.

--Pas de honte entre nous, dit-il; avez-vous besoin d'argent?...

--Non, rpondit le comte.

--Et vous, monsieur de Boishardy?

--J'avoue qu'il m'en faudrait pour augmenter l'entranement gnral.

--Combien?

--Oh! beaucoup.

--Dites toujours.

--Vingt-cinq mille cus environ.

--Vous les aurez.

--Quand cela?

--Quand vous viendrez  mon bord.

--Ah a! mon cher ami, le Pactole coule donc sur le pont de votre
lougre? dit Boishardy en riant.

--Pas sur le pont, mais dans la cale.

--Quoi! srieusement, cet argent est  vous? demanda La Bourdonnaie.

--J'ai trois cent mille livres  votre disposition,  bord du
_Jean-Louis_, et cinq cent mille autres caches dans un endroit connu de
moi seul. Cet or est consacr au besoin de notre cause.

--Brave coeur! s'cria Boishardy; il donne plus que nous!

--J'ai toujours pens que Marcof tait un gentilhomme qui reniait son
origine et se cachait sous les habits d'un matelot, ajouta M. de La
Bourdonnaie en s'inclinant avec une gracieuse politesse.

--Ne vous occupez pas de cela, messieurs, rpondit Marcof en souriant
avec fiert. Sachez seulement que je puis vous recevoir et vous serrer
la main sans que vous descendiez trop du rang o vous a plac chacun le
nom de vos aeux.

--Nous n'en doutons pas, fit Boishardy en tendant sa main ouverte au
marin.

--Dans quatre nuits, n'est-ce pas?

--C'est convenu.

--Et les prisonniers?

--J'en rponds, dit encore Boishardy.

--Adieu donc!

Marcof quitta rapidement la clairire et prit la route de l'abbaye de
Plogastel.

--Oh! se disait-il en se glissant dans les gents.

--Pauvre Philippe! je sais maintenant tes secrets. Je connais la cause
de ta fuite. Je devine celle qui te fait abandonner la Bretagne au
moment du danger. Mais je suis l, frre, et je veille. Dj deux des
misrables qui ont tortur ta vie sont entre mes mains, et le troisime
ne m'chappera pas? Mon Dieu! faites que je puisse rendre  celui que
j'aime de toute la force de mon coeur cette tranquilit qu'il a perdue!
Que je le voie heureux et que je meure aprs s'il le faut. Mais comment
se fait-il que ce chevalier de Tessy soit le mme homme que ce Raphal
que j'ai rencontr jadis dans les Abruzzes? Il y a l-dessous quelque
horrible mystre que je saurai bien dcouvrir plus tard. Oh! que je
trouve ce comte de Fougueray, que je le tienne en ma puissance comme
j'y tiens sa soeur maudite, et je parviendrai  leur faire rvler
la vrit! Va, Philippe, tu seras heureux peut-tre, mais je te ferai
libre, je le jure!

Marcof tait arriv devant l'abbaye. Il monta rapidement  la chambre
o il avait laiss Raphal. Le cadavre du malheureux tait dans une
dcomposition complte. La force du poison tait telle qu'en quelques
heures il avait accompli l'oeuvre que la mort met plusieurs jours
 faire. L'air de la cellule tait vici par une odeur infecte et
insoutenable. Marcof sortit vivement. Il appela Keinec et Jahoua. Aucun
d'eux ne lui rpondit. L'abbaye semblait dserte et abandonne.

--Ils sont dans les souterrains, murmura Marcof; ils n'ont pas besoin de
moi en ce moment. Je vais visiter encore la chambre qu'a habite Yvonne
et la sonder attentivement. La jeune fille n'a pu fuir que par une
ouverture secrte qu'elle aura dcouverte.

Ce disant, le marin entra dans la cellule de l'abbesse. Il visita avec
une profonde attention le plancher et les murailles; puis, ne dcouvrant
rien et supposant que les meubles pouvaient cacher ce qu'il cherchait,
il se mit en devoir de les enlever de la chambre. Il s'adressa d'abord
au lit.

Le lit ne recouvrait aucun indice qui put mettre Marcof sur la voie
qu'Yvonne avait d prendre pour se sauver. Alors il voulut repousser le
bahut d'bne. Le meuble rsista. On se rappelle qu'il tait scell  la
muraille par l'un de ses angles.

Marcof employa inutilement ses forces. Saisissant sa hache, il attaqua
les deux battants de la porte du bahut. Le bois craqua sous l'acier.
Marcof arracha la porte qui cda, et sonda l'intrieur avec le manche de
son arme.

Le fond, lev sur quatre pieds, ne pouvait videmment pas mriter un
long examen. Il frappa sur le ct du meuble, qui devait tre appuy au
mur. Le panneau rendit ce son sec du bois derrire lequel il y a vide.
Marcof poussa un cri de joie et attaqua plus vigoureusement encore
l'bne, qui bientt joncha le plancher de ses dbris mutils.




XXI

DIGO ET MARCOF.


Une heure avant que Marcof ne franchit le seuil de l'abbaye un homme
chevauchant sur un magnifique talon anglais, galopait  fond de train
sur la plage, dans la direction d'Audierne. Cet homme tant le comte
de Fougueray. Arriv dans la petite ville, et se jugeant  l'abri,
il s'tait arrt pour rflchir  sa situation et prendre un parti
quelconque.

--J'avais tort d'accuser Hermosa, pensait-il tandis que son cheval
reprenait haleine, et que la vapeur s'chappant de ses flancs
enveloppait le cavalier dans un nuage de brouillard. videmment elle est
tombe entre les mains des paysans. Pourquoi ne l'ai-je pas emmene
de suite  Audierne? Les drles ont fait main basse sur l'or qui se
trouvait dans le coffre! Je suis ruin, compltement ruin! mauvaise
nuit! C'est ce Raphal maudit qui est cause de tout cela avec sa manie
d'enlever les jeunes filles! Que Satan torture ce bltre amoureux, et
j'espre pardieu qu'il n'y manque pas  cette heure. Que dois-je faire?
M'embarquer? A peine me reste-il dix louis! Ah! si j'avais eu le temps
d'emporter cette argenterie massive que nous avons dcouverte dans
l'abbaye! J'aurais d la fondre en lingots; rien n'tait plus facile....
Je rponds qu'il y en a bien pour vingt mille livres! Vingt mille
livres! continua-t-il en soupirant. Joli denier pour un homme qui n'a
pas le sou! Ah! si je pouvais... Pour quoi pas? fit-il tout  coup en se
redressant sur sa selle. Les souterrains du chteau m'offrent un asile,
et, en quelques heures, j'aurai termin mon opration mtallurgique.
Excellente ide! Oui; mais ces damns chouans gardent les alentours. Ah!
bah! qui ne risque rien n'a rien! Risquons!

Et, rassemblant ses rnes, Digo se remit en marche; mais cette fois
au pas de son cheval. Au moment de s'engager de nouveau sur la route de
l'abbaye, il s'arrta encore.

--Je suis bien bon, murmura-t-il, de risquer  me faire prendre pour
une cible par ces fusils bas-bretons! N'ai-je pas, pour pntrer dans
l'abbaye, les entres des souterrains qui donnent dans la campagne!
Rflchissons un peu! La galerie que nous avons explore en premier
donne dans la fort de Plogastel. N'y songeons pas. La fort doit servir
de quartier gnral  ces royalistes endiabls. La seconde est sur la
route de Penmarckh. Si Yvonne a fui c'est par l qu'elle ramnera du
secours. Mais la troisime?...

Et Digo rflchit profondment. Puis il reprit:

--La troisime, si j'ai bonne mmoire, aboutit prs de Douarnenez, entre
ce village et Pont-Croix,  quelque distance de la mer. Environ  une
lieue d'ici. Vingt minutes de galop m'y conduiront, et, comme je suivrai
la plage, je n'aurai pas la crainte de rencontrer les chouans qui
n'occupent que le haut pays. En route!

Digo revint sur ses pas, traversa de nouveau Audierne, et s'lana dans
la direction indique. Digo montait un excellent coursier. En un
quart d'heure il eut atteint Pont-Croix. Rien n'tait venu inquiter sa
marche. L il s'orienta.

Lorsque, aprs avoir pris possession de l'abbaye quelques jours
auparavant, il avait soigneusement visit les souterrains, il avait
attentivement examin les entres qui y donnaient accs. Celle situe
sur le bord de la mer,  peu de distance des falaises, tait cache aux
regards des passants par un travail admirable, oeuvre d'une main habile.
Elle donnait dans une petite grotte troite et fort basse dans laquelle
il fallait pntrer en se glissant sur les genoux. Une porte, enduite
d'une paisse couche de granit, tait pratique au fond de cette grotte,
et, se mouvant par un ressort artistement dissimul, s'ouvrait sur
la galerie. Digo avait dcouvert le ressort faisant cder la porte
intrieurement. Donc, lorsqu'il eut dpass Pont-Croix, il mit pied
 terre, et conduisant son cheval par la bride, il se dirigea vers la
grotte qu'il atteignit bientt.

Alors il attacha son cheval  un arbre voisin et se glissa dans
l'intrieur. Digo tait un homme de prcaution. Il avait sur lui une
bougie et un briquet. Il fit du feu  l'aide de l'un, et, le feu fait,
il alluma l'autre. Puis il pressa le ressort; la porte s'ouvrit et il
pntra dans la galerie.

Ce moment concidait prcisment avec celui o Hermosa, Jasmin et
Henrique taient amens devant le comte de La Bourdonnaie, M. de
Boishardy et Marcof. Il y avait six heures environ que la pauvre Yvonne
gisait  terre en proie  la fivre et au dlire.

Digo, certain d'tre seul, avana hardiment. Par mesure de prcaution,
il tenait un pistolet  la main. Digo avait t dou par la nature
prodigue d'une imagination des plus vives. Son esprit, continuellement
veill, travaillait sans relche. En traversant les souterrains, le
projet d'Hermosa, relatif  la seconde marquise de Loc-Ronan, lui revint
en tte. Il sourit.

--J'ai eu tort de me plaindre, murmura-t-il. Les chouans m'ont rendu
grand service. Ils m'ont pris soixante-quinze mille livres, mais ils me
mettent en possession de plus de deux millions. Ils m'ont ruin pour le
moment, mais ils me font riche pour l'avenir et libre pour le prsent.
Ma foi! j'avais assez d'Hermosa! Elle est entre leurs mains, qu'elle
y reste! C'est le seul souhait que je forme. J'irai seul  Rennes.
Je verrai Julie de Chteau-Giron, et je saurai bien la contraindre 
m'abandonner sa fortune, lors mme qu'elle aurait appris la mort du
marquis. Elle ne voudra pas que l'on dshonore sa mmoire. L'argenterie
de la mre abbesse me mettra  mme de faire le voyage et d'attendre,
s'il le faut, pour mieux russir. Allons! saint Janvier le patron des
lazzaroni, veille toujours sur moi! Grce lui soient rendues! Ah! fit-il
tout  coup en poussant un cri de surprise et en trbuchant. Il se
retint  la muraille. Mais la bougie lui avait chapp et s'tait
teinte en tombant. Digo tait brave. Cependant sa position tait assez
critique pour qu'il ft excusable de ressentir un mouvement de terreur.

Il tait au milieu de souterrains inhabits depuis longtemps. Quelque
bte fauve avait pu en avoir fait son repaire. Il avait heurt du pied
un obstacle que l'on devait supposer tre un corps tendu en travers de
la galerie.

Aussi, s'appuyant  la muraille, son pistolet  la main, il s'effora
de sonder les tnbres. Il s'attendait  voir des yeux flamboyants luire
dans l'obscurit. Il n'en fut rien. Rassur par le silence qui rgnait,
Digo se baissa et chercha sa bougie. Bientt il la retrouva et l'alluma
promptement. Alors il regarda  ses pieds. Un corps inanim gisait sur
le sol humide, et c'tait l'obstacle caus par ce corps qui avait fait
trbucher l'Italien.

--Une femme! s'cria Digo en s'approchant davantage et en se baissant
pour mieux clairer l'tre priv de sentiment qui demeurait immobile 
ses pieds. Une femme! rpta-t-il en posant la bougie sur la terre.

Ce corps, le lecteur l'a devin, tait celui de la malheureuse Yvonne.
Lorsque les forces avaient manqu  la jeune fille, elle tait tombe
en avant la face contre terre. Depuis elle n'avait pas boug. Digo
l'enleva dans ses bras.

--Yvonne!... dit-il en demeurant stupfait. Yvonne!... morte peut-tre!
Non, continua-t-il, son coeur bat encore. Comment a-t-elle pu se traner
jusqu'ici? Oh! je devine! Elle aura dcouvert dans la cellule quelque
ouverture secrte que j'ignorais. Ma foi! je lui ai rendu un grand
service en la dbarrassant de Raphal, et elle m'en devra quelque
reconnaissance si elle en rchappe. Quelle jolie tte! Per Bacco!
Hermosa n'avait pas eu tort d'en tre jalouse. Que diable vais-je en
faire?

Digo se mit  rflchir.

--Le temps presse, ajouta-t-il. Il faut prendre un parti. Elle est sans
connaissance, incapable de se dfendre. Si Je l'enlevais  mon tour?
Oui, mais elle m'embarrassera. D'un autre ct, j'ai la solitude en
horreur! Elle remplacera Hermosa!

Sur cette dtermination, Digo prit dans ses bras le corps de la jeune
fille, retourna vivement sur ses pas et atteignit bientt l'entre du
souterrain.

--Je la retrouverai ici, murmura-t-il en la dposant doucement  terre,
prs de la porte donnant dans la grotte. Maintenant faisons vite!

Et, pressant sa course, il revint vers l'abbaye. Il pntra dans le
corps de btiment, et gravit rapidement le premier tage de l'escalier.
En poussant la porte de la chambre d'Hermosa, il recula.

--Raphal ici! s'cria-t-il  la vue du cadavre couch sur le divan.
N'est-il pas mort encore?

Il s'approcha vivement.

--Si fait, il est mort et bien mort! continua-t-il. Mais alors quelqu'un
est venu ici! On l'a transport dans cette pice! Oh! pourvu que le
misrable n'ait pas eu le temps de parler!

Digo demeura immobile. Un bruit de pas retentit au dehors. Digo bondit
vers le corridor.

--Je suis perdu! on pntre dans l'tage suprieur.

Il jeta autour de lui un coup d'oeil rapide. Une cellule tait ouverte;
il s'y prcipita. L, il retint sa respiration, pour tre  mme de
mieux entendre. Keinec, Jahoua et Fleur-de-chne venaient d'entrer dans
l'abbaye.

--Montons-nous? demanda Fleur-de-Chne.

--Oui, rpondit Jahoua.

Digo sentit une sueur froide inonder son visage. Le misrable craignait
la mort, et il ne s'illusionnait pas sur sa position. tre pris tait,
pour lui, tre tu.

Il ne doutait pas que les hommes qu'il entendait ne fussent des
chouans, et lui, agent rvolutionnaire, devait prir sans misricorde.
Fleur-de-Chne s'tait lanc sur l'escalier. Keinec le retint.

--Inutile, dit-il; nous avons fouill les tages suprieurs. Allons de
suite aux souterrains.

--Soit!

Les trois hommes s'loignrent. Digo sentit une joie suprme succder
 l'angoisse qui le torturait. Il n'tait pas dcouvert, donc il y avait
encore de l'esprance. Il entendit les pas rsonner sur les dalles du
corridor, puis s'loigner rapidement. Alors Digo sortit de la cellule.
Il ne songeait plus  l'argenterie de l'abbesse.

Retenant sa respiration, se coulant le long des murailles, il descendit
les marches avec des prcautions infinies. Une fois au rez-de-chauss,
il couta attentivement.

--Si je fuyais par la cour? pensait-il.

Il fit quelques pas et s'arrta.

--Non! elle est sans doute garde; puis, je serais arrt dans les
gents!

Il revint vers l'escalier conduisant aux souterrains.

--S'ils sont dans les deux autres galeries, je suis sauv! murmura-t-il.

Keinec, Jahoua et Fleur-de-Chne taient demeurs  l'entre des trois
galeries, se consultant sur celle qu'ils devaient explorer la premire.
Digo pouvait entendre leurs paroles de l'endroit o il tait.

Il sentait que des quelques minutes qui allaient suivre dpendait
son existence. Il essaya de balbutier une prire, mais ses lvres ne
trouvaient que des blasphmes.

Ple et tremblant, il coutait comme le criminel qui attend l'arrt de
ses juges. Enfin les trois hommes prirent une dcision. Ils continurent
leurs recherches en poussant en avant. Seulement Digo ne put deviner
tout d'abord, au bruit de leurs pas, la direction qu'ils avaient prise.

Il resta au sommet de l'escalier souterrain, n'osant avancer encore,
lorsqu'un nouveau bruit retentit derrire lui. Quelqu'un pntrait dans
le couvent. Digo se prcipita en avant et descendit quelques marches
sous l'empire d'une terreur folle.

C'taient les pas de Marcof que l'Italien avaient entendus. Le marin,
arrivant en dernier, avait voulu retourner  la cellule qu'avait
probablement occupe Yvonne. Une fois de plus, Digo voyait s'loigner
le pril.

Bientt la marche de Marcof rsonna au-dessus de la tte du misrable.
Alors il continua  descendre. Les trois galeries s'offrirent  lui.
Toutes les trois taient sombres, et aucun rayon de lumire ne lui
indiquait celle qu'avaient suivie ceux qui venaient d'y pntrer.
C'tait la galerie de gauche qui conduisait  la grotte.

Digo examina d'abord attentivement celle de droite. Il avana
doucement; il ne vit rien. Alors il prit celle du milieu. Au bout de
quelques pas, il aperut au loin la lueur d'une torche.

--Sauv! murmura-t-il avec joie.

La galerie de gauche tait libre. Digo n'avait pas de lumire. Dans la
prcipitation de sa fuite, il avait laiss la bougie allume dans
les souterrains prs du cadavre de Raphal. Il se prcipita donc dans
l'obscurit, se guidant sur la muraille qu'il suivait de la main.
Cependant il avanait rapidement. Dj il avait franchi plus d'un tiers
de la distance qui le sparait encore de la grotte, lorsqu'une porte
s'ouvrit brusquement derrire lui et qu'un homme s'lana  son tour
dans la galerie. Cet homme tenait une torche  la main. C'tait Marcof.

Le marin, aprs avoir bris le bahut d'bne, avait facilement dcouvert
l'ouverture secrte donnant dans la cellule de l'abbesse, et esprant
tre sur les traces d'Yvonne, il tait descendu. En pntrant dans la
galerie, il vit un homme bondir devant lui et s'loigner.

Marcof appela, croyant avoir affaire  l'un de ses compagnons qu'il
savait tre dans les souterrains. Ne recevant pas de rponse, il
poursuivit celui qui fuyait.

--Arrte! cria-t-il en tirant on pistolet de sa ceinture, Arrte!... ou
je fais feu!

Digo continua sa course en augmentant de vitesse; il tait protg par
l'obscurit. Marcof fut donc oblig d'ajuster au hasard et de tirer au
juger.

La balle effleura la tte de l'Italien et se perdit dans la vote. Mais
Marcof, sa torche d'une main, sa hache de l'autre, bondissait comme un
lion en fureur  la poursuite de sa proie.

Digo s'aperut promptement qu'il ne pouvait lutter d'agilit; il se
retourna. Ne voyant qu'un seul homme, il tint ferme. Le marin arriva sur
lui. La torche qu'il portait le mettait en pleine lumire.

--Marcof! s'cria Digo dont les dents grincrent de rage. Marcof! je
vais te payer la dette que je te dois!

Et levant son pistolet, il fit feu presque  bout portant. La balle
atteignit le marin en pleine poitrine. Marcof poussa un cri rauque,
tourna sur lui-mme et tomba. En ce moment Keinec, Jahoua et
Fleur-de-Chne, attirs par le bruit de la premire dtonation,
accouraient en toute hte.

Digo tait  l'extrmit du souterrain. Il saisit Yvonne toujours
tendue sans connaissance  l'endroit o il l'avait laisse, et faisant
jouer le ressort, il s'lana dans la grotte en attirant vivement la
porte  lui.

--Sauv, veng, j'emporte la jolie Bretonne! fit-il en souriant et en
pressant Yvonne sur sa poitrine. C'est trop de bonheur! A moi maintenant
le plaisir, la libert et les millions de la marquise!

Puis il se glissa avec son fardeau par l'troite ouverture, courut 
son cheval, le dtacha, plaa Yvonne sur l'encolure, sauta en selle, et
disparut au galop dans la direction de Brest au moment o Keinec, aprs
avoir arrach les gonds de la porte, bondissait sur la plage. Jahoua le
suivait.

Tous deux avaient vu tomber Marcof et enlever celle qu'ils aimaient.
L'expression de leur physionomie tait effrayante. On y lisait, comme
ont et lu dans un livre ouvert, les sentiments terribles de la colre,
de la haine, de la rage, de la soif du sang. Leur impuissance prsente
ajoutait encore  l'horreur de leur situation morale, car ils ne
pouvaient esprer,  pied, atteindre le ravisseur qui fuyait sur un bon
cheval. Ils se regardrent muets de douleur.

Puis, par un mouvement admirable qui dcelait tout ce que ces
deux jeunes et vaillants coeurs renfermaient de richesses, ils se
prcipitrent dans les bras l'un de l'autre. Ces deux hommes, ennemis la
veille, s'treignirent en frres.

--Jahoua! s'cria Keinec, si tu sauve Yvonne je te jure, par le Dieu
vivant, que je ne m'opposerai pas  votre union.

--Je fais le mme serment, Keinec! rpondit le fermier.

--Alors, elle sera  celui qui l'aura sauve!

--A celui qui l'aura sauve! rpta Jahoua.

Pendant ce temps Fleur-de-Chne essayait d'arrter le sang qui coulait
 flots de la poitrine de Marcof, et Digo, longeant les falaises,
disparaissait  l'horizon. La coiffe blanche d'Yvonne, dont la tte
ballotte par le galop du cheval vacillait sur le bras du ravisseur,
se distingua quelque temps encore, puis tout disparut dans un nuage de
poussire.

Les deux jeunes gens devaient-ils tenir leur serment? Yvonne devait-elle
demeurer la proie du bandit? Marcof devait-il mourir? Que ceux de mes
lecteurs, que la longueur de ce volume n'aura pas lasss, veulent bien
s'adresser au Marquis de Loc-Ronan et ils auront rponse aux prcdentes
questions.



FIN.





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*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MARCOF LE MALOUIN ***

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the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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