The Project Gutenberg EBook of Chateaubriand, by Jules Lematre

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Title: Chateaubriand

Author: Jules Lematre

Release Date: December 16, 2005 [EBook #17319]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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CHATEAUBRIAND

CALMANN-LVY, DITEURS



DU MME AUTEUR

Format grand in-18

    LES ROIS, roman,       1 vol.
    JEAN-JACQUES ROUSSEAU, 1 vol.
    JEAN RACINE            1 --


    THATRE

    L'AINE, comdie en quatre actes.
    L'AGE DIFFICILE, comdie en trois actes.
    BERTRADE, comdie en quatre actes.
    LA BONNE HLNE, comdie en deux actes, en vers.
    LE DPUT LEVEAU, comdie en quatre actes.
    PLIPOTE, comdie en trois actes.
    MARIAGE BLANC, drame en trois actes.
    LA MASSIRE, comdie en quatre actes.
    LE PARDON, comdie en trois actes.
    RVOLTE, pice en quatre actes.
    LES ROIS, drame en cinq actes.

    En cours de publication:

    THATRE COMPLET
    Dj parus, tomes I, II et III   3 vol.




JULES LEMAITRE

DE L'ACADMIE FRANAISE



CHATEAUBRIAND



PARIS

CALMANN-LVY, DITEURS

3, RUE AUBER, 3




CHATEAUBRIAND[1]

[Note 1: Ce cours a t profess  la Socit des Confrences.]



PREMIRE CONFRENCE

ENFANCE ET JEUNESSE.--LE VOYAGE EN AMRIQUE


Chateaubriand! Quelles images fait surgir aussitt ce nom sonore? Une
magnifique srie d'attitudes et de costumes. Un enfant rveur, dans les
bruyres, autour d'un vieux chteau... Un jeune officier franais
chez les Peaux-Rouges, parmi des sauvagesses charmantes, dans la
fort vierge... Un livre qui fait rouvrir les glises et sortir les
processions... Le clair de lune, la cime indtermine des forts,
l'odeur d'ambre des crocodiles... Un crivain jaloux de la gloire de
Napolon... Un royaliste qui sert le roi avec la plus ddaigneuse
fidlit... Un vieillard sourd prs du fauteuil d'une vieille dame,
belle et aveugle... Un tombeau dans les rochers sur la mer...

Quoi encore? Il avait la plus belle tte du monde, et dont on ne conoit
les cheveux que fouetts par le vent. Il a su exprimer avec des mots
plus de sensations qu'on n'avait fait avant lui. Il est l'homme qui a
renouvel l'imagination franaise (Faguet). Il est le pre du
romantisme et de presque toute la littrature du dix-neuvime sicle.
Et il est l'inventeur d'une nouvelle faon d'tre triste.

Et puis? En ce qui regarde sa gloire, sa chance est inoue, presque
gale  celle de l'Empereur. Il est, entre nos grands crivains, le
seul qui soit pleinement  cheval sur deux mondes, le seul qui ait
appartenu  l'ancien rgime et au nouveau, le seul qui ait presque
autant vcu dans l'un que dans l'autre, le seul aussi qui ait tant
voyag et qui ait vu tant d'aspects de la terre. Il est n en 1768, dix
ans avant la mort de Voltaire et de Rousseau. Il est mort en 1848, quand
Taine et Renan crivaient dj. Nos pres auraient pu le voir entrer
 l'Abbaye-aux-Bois.

Comme l'ancienne France et la nouvelle, il a connu le dur passage de l'une
 l'autre; il en a souffert dans son me et dans sa chair. Il a vu la
Rvolution et il a vu l'Empire. Son gnie a reu de la ralit les
plus beaux branlements. Il a bill sa vie, c'est entendu; mais
nul n'a t plus aim, et nul n'a plus joui de sa gloire et de sa
tristesse. Orgueil, dsir, ennui, c'est toute son me. Il nous a lgu
des faons de sentir o nous trouvons encore des dlices.

Voil, sommairement, ce que Chateaubriand est pour nous, et ce qu'il
tait pour moi, avant que j'eusse entrepris de l'tudier de plus prs.
Je ne sais pas du tout si nous dcouvrirons en lui quelque chose de plus,
ou bien autre chose. Nous verrons bien. Sa bibliographie est norme. Je
n'ai pas tout lu, il s'en faut. Je ne vous promets pas d'tre complet;
je ne vous promets pas d'tre original: je ne puis vous assurer que ma
sincrit. Ce que je vous propose, en somme, c'est une libre promenade
 travers la vie et l'oeuvre de Chateaubriand.

Naturellement, je me servirai beaucoup des _Mmoires d'outre-tombe_,
surtout pour ses commencements, sur lesquels nous n'avons que son
tmoignage. Je m'en servirai avec la prudence qui convient: car,
lorsqu'il nous raconte son enfance, il a dj quarante ans. Mais aussi
la faon dont il voit l'enfant qu'il a t nous fait mieux connatre
l'homme.

Le 4 septembre 1768 naissait,  Saint-Malo, dans une rue sombre et
troite, appele la rue des Juifs, le chevalier Franois-Auguste de
Chateaubriand. Il tait presque mort quand il vint au jour.
Le mugissement des vagues souleves par une bourrasque annonant
l'quinoxe d'automne empcha d'entendre ses cris... Le bruit de la
tempte bera son premier sommeil... Le Ciel sembla runir ces diverses
circonstances pour placer dans son berceau une image de ses destines.
Bref, Chateaubriand naquit sans aucune simplicit.

Des neuf enfants ns avant lui, un frre et quatre soeurs survivaient,
lorsque, comme il dit, la vie lui fut inflige. Ne faites pas
attention et ne vous dsolez pas; cette vie fut, en effet, l'une des
plus magnifiques que l'on connaisse, et Dieu sait s'il en a joui! Sauf
 l'arme de Cond, aprs sa blessure, puis  Londres, et peut-tre
beaucoup plus tard, dans l'extrme vieillesse, je ne crois pas qu'il ait
excessivement souffert. Il a t triste, oui; mais tre triste, c'est
tout autre chose: c'est mme, pour lui, presque le contraire.

Il dit encore: Il est probable que mes quatre soeurs durent leur
existence au dsir de mon pre d'avoir son nom assur par l'arrive
d'un second garon; je rsistais; j'avais aversion pour la vie. Son
pre et sa mre ne l'avaient donc pas dsir pour lui-mme. Il n'a
pas t extrmement aim par eux. Il les a peu aims. Son pre,
cadet d'une famille ancienne, et qui avait rpar la fortune de la
maison par le commerce en temps de paix et la course en temps de guerre,
tait un sinistre vieux gentilhomme; sa mre, une dame grondeuse
et avare. Mon pre tait la terreur des domestiques, ma mre le
flau. D'ailleurs une vritable sainte, dit-il autre part: car a
n'empche pas.

_Cui non risere parentes_... Celui  qui ses parents n'ont pas souri ne
fut jamais admis  la table d'un dieu ni au lit d'une desse. Cela
ne fut point vrai de Chateaubriand, qui, certes, s'assit aux banquets des
olympiens et connut les amours des desses mortelles. La rudesse mme et
la solitude de son enfance et ce Combourg avare de sourires prparaient
en lui ce gnie par o il devait rgner et plaire. Cette dure
ducation, dit-il, a imprim  mes sentiments un caractre de
mlancolie.

On me livra, dit-il encore,  une enfance oisive. Oisive, mais libre
et trs peu surveille.  Saint-Malo, il pousse comme il plat 
Dieu, il vagabonde, se bat et polissonne tout le jour. C'est un gamin
un peu court, avec une grosse tte, robuste et dru. Je crois bien qu'il
exagre, lorsqu'il dit: J'tais surtout dsol, quand je paraissais
dguenill au milieu des enfants, fiers de leurs habits neufs et de
leur braverie, ou bien, le jour de sa premire communion,  Dol: Mon
bouquet et mes habits taient moins beaux que ceux de mes compagnons.
(Pourquoi? tait-il si pauvre? ou sa mre si indiffrente?) ou enfin:
Une pierre m'atteignit si rudement (dans une rixe entre galopins) que
mon oreille gauche,  moiti dtache, tombait sur mon paule (il a
cette manie de grossir tout ce qui le touche). Mais il eut, certainement,
une enfance tumultueuse,  plaies et  bosses, et qui fait songer 
l'enfance de son compatriote Duguesclin.

Il fit des tudes dcousues  Dol,  Rennes,  Dinan. C'tait un
enfant trs orgueilleux et trs passionn, en mme temps que farouche
et rveur. Tout, dit-il, tait passion chez lui, en attendant les
passions mmes. Il faut lire sa rsistance dlirante, un jour qu'il a
t condamn  recevoir le fouet: L'ide de la honte n'avait point
approch de mon ducation sauvage:  tous les ges de ma vie, il n'y a
point de supplice que je n'eusse prfr  l'horreur d'avoir  rougir
devant une crature vivante. Chez lui, ce que j'appellerai la crise
de la premire communion et ensuite la crise de la pubert furent
d'une extrme violence. Je ne sais ce qu'il avait cach en confession;
srement autre chose qu'une dsobissance ou un larcin de confiture. Le
prtre le devine et insiste; l'enfant avoue... Je n'aurai jamais un tel
moment dans ma vie... Je sanglotais de bonheur. Or, cette mme anne,
le hasard avait fait tomber entre ses mains un Horace complet. En outre,
il drobe un Tibulle. Le quatrime livre de _l'Enide_ et le sixime
de _Tlmaque_ le troublent plus que de raison. Des sermons mmes de
Massillon sur _la Pcheresse_ et sur _l'Enfant prodigue_, il tirait des
motions sensuelles.

Et bientt, revenu  Combourg, ce sont des songeries ardentes, et des
courses folles dans les bois. ... J'entrevis que d'aimer et d'tre
aim d'une manire qui m'tait inconnue devait tre la flicit
suprme... Je me composai une femme de toutes les femmes que j'avais
vues... C'est ici que se place le dveloppement fameux sur la
sylphide, le fantme d'amour, sur la charmeresse qui le suit
partout et qui varie au gr de sa folie. Morceau de rhtorique,
mais ardente vers la fin, et mlange de quelques traits plus prcis:
Mes yeux se creusaient, je maigrissais, je ne dormais plus; j'tais
distrait, triste, ardent, farouche. Mes jours s'coulaient d'une manire
sauvage, bizarre, insense, et pourtant _pleine de dlices_. Il nous
dit aussi que sa ferveur religieuse se ralentit alors; et je le crois sans
peine.

 Combourg, o il a presque toujours pass ses vacances, il fait, ses
premires tudes finies, un sjour un peu long. Combourg est un sombre
chteau fodal parmi des tangs et des landes. Combourg est lugubre,
mais d'un grand aspect et qui tout de mme le remplit d'orgueil. Les
soirs d'hiver, aprs le souper, dans la grande salle claire d'une
seule chandelle, pendant que le pre maniaque fait invariablement les
cent pas, la mre et les enfants demeurent silencieux devant la vaste
chemine; puis le chevalier va se coucher dans un donjon isol, o il
ne perd pas un murmure des tnbres. Mais, le jour, il fait ce qu'il
veut, et, pour se consoler, il a ses quatre soeurs et surtout Lucile.

Lucile est une trange fille, belle, ple, avec quelque chose de
rveur et de souffrant. Tout lui tait souci, chagrin, blessure...
 dix-sept ans, elle dplorait la perte de ses jeunes annes... Elle
avait des songes prophtiques. Tous deux font ensemble d'interminables
promenades et s'chauffent sur la littrature. Ils traduisent ensemble
les plus beaux et les plus dsesprs passages de Job et de Lucrce
sur la vie. Elle crit de petits pomes en prose, d'une sensibilit
passionne. Il lui raconte tout ce qu'il rve; elle lui dit: Tu
devrais peindre tout cela. Ils s'amusent et s'entranent tous deux 
tre tristes de cette tristesse qui a fait, dit-il, mon tourment et _ma
flicit_.

Comment, ayant cette amie  son ct, en vient-il  songer au suicide?
Il ne l'explique que par ces mots: Lucile tait malheureuse, ma mre
ne me consolait pas, mon pre me faisait prouver les affres de la
vie. Et il est vrai que ce fut, plutt qu'un suicide, une sorte de
dfi  la destine. Il possdait un fusil de chasse dont la dtente
tait use: Je chargeai ce fusil..., je l'armai, j'introduisis le bout
du canon dans ma bouche, je frappai la crosse contre terre, je ritrai
plusieurs fois; le coup ne partit pas, l'apparition d'un garde suspendit
ma rsolution. Peut-tre bien qu'il n'avait pas frapp la crosse
trs fort... Puis il raconte cela vingt-cinq ans aprs. Enfin, ce fut
tout au moins une manire de jouer assez dangereusement avec la mort.
Mais je ne puis m'empcher de croire qu'il a trich.

Comme il rvait et dsirait tout, et qu'en outre il rpugnait  toute
discipline, il ne sut pas choisir son mtier et sa vie. On avait pens
 faire de lui un marin: il s'tait drob. Ensuite il avait dit qu'il
serait prtre, mais bientt il ne voulut plus. Abb, je me parus
ridicule.--Je dis donc  ma mre que je n'tais pas assez fortement
appel  l'tat ecclsiastique. En quoi il ne se trompait pas. Alors
il dclara qu'il irait au Canada dfricher des forts, ou aux Indes
chercher du service chez quelque rajah. Projet vague et admirable.
Son pre demanda simplement pour lui un brevet de sous-lieutenant au
rgiment de Navarre.

Aprs quelques mois de garnison  Cambrai, il vient  Paris et y fait
d'abord un peu la figure du Huron de Voltaire, ou plutt celle que, dans
les _Natchez_, il prtera  Chactas visitant Paris. Il est prsent
au roi, suit la chasse  Versailles. Il retrouve  Paris deux de ses
soeurs: Julie, devenue madame de Farcy, lgante et brillante,--et
Lucile. Il s'attache  Malesherbes, dont son frre est devenu le parent
par son mariage avec une Rosambo.--Son pre meurt en 1786.

On tait  la veille de la Rvolution: Tout tait drang dans
les esprits et dans les moeurs... Les magistrats tournaient en moquerie
la gravit de leurs pres... Le prtre, en chaire, vitait le nom
de Jsus-Christ et ne parlait que du lgislateur des chrtiens... Le
suprme bon ton tait d'tre Amricain  la ville, Anglais  la
cour, Prussien  l'arme: d'tre tout, except Franais. Ce que l'on
faisait, ce que l'on disait n'tait qu'une suite d'inconsquences.
Ainsi crit-il trente ans plus tard: mais, au moment mme, il n'est
pas trop mcontent de ce qui arrive. Nous nous entendions en politique
(avec M. de Malesherbes): les sentiments gnreux du fond de nos
premiers troubles allaient  l'indpendance de mon caractre,
l'antipathie naturelle que je ressentais pour la cour ajoutait force  ce
penchant.

Mais le monde littraire l'attire. Il dbute dans l'_Almanach des
Muses_; mon Dieu, oui. Il frquente Parny, Ginguen, Flins, Le Brun, La
Harpe, Chamfort, et son futur grand ami, et qui lui sera si bienfaisant et
si fidle, Fontanes. De quelques-uns de ces crivains, il trace,
trente ans aprs, des portraits fort pittoresques et malveillants: c'est
qu'alors il les juge avec une autre me, avec ce que les vnements lui
ont appris, et du rang o il s'est plac.

Voici, par exemple, comment, en 1820, il juge Chamfort: Atteint de la
maladie qui a fait les jacobins, il ne pouvait pardonner aux hommes
le hasard de sa naissance... Quand il vit que sous la Rvolution il
n'arrivait  rien, il tourna contre lui-mme les mains qu'il avait
leves contre la socit. Le bonnet rouge ne parut plus  son orgueil
qu'une autre espce de couronne, le sans-culottisme qu'une sorte de
noblesse, dont les Marat et les Robespierre taient les grands seigneurs.
Furieux de retrouver l'ingalit des rangs jusque dans le monde des
douleurs et des larmes, condamn  n'tre encore que vilain dans
la fodalit des bourreaux, il se voulut tuer pour chapper aux
supriorits du crime...

Mais,  vingt ans, il est fort content de connatre Chamfort et de
l'amener quelquefois souper dans sa famille. Et, mme un peu plus tard,
dans son _Essai historique_, il est beaucoup moins svre, et pour
Chamfort et pour les autres.

C'est qu'il a assist, et de tout prs, aux commencements de la
Rvolution, et que, malgr les horreurs dont il a t tmoin: la
prise de la Bastille, et les ttes de Berthier et de Foulon passant
sous ses fentres, et le 5 octobre et les premires grandes journes
criminelles, il a senti l'ivresse rvolutionnaire, l'ivresse du Paris de
la rue, des clubs, des spectacles, des maisons de jeu, et du Palais-Royal.
Deux fois, il a rencontr Mirabeau; il le juge avec une extrme
indulgence, ou plutt il l'admire: Ce fils des lions, lion lui-mme 
tte de chimre... tait tout roman, tout posie, tout enthousiasme...
Mirabeau m'enchanta de rcits d'amour, de souhaits de retraite... Malgr
son immoralit, il n'avait pu fausser sa conscience.

Ce qu'il y a d'effrn dans Mirabeau s'accorde fort bien avec ce qu'il y
a d'indompt dans Chateaubriand. Tous deux sont fils de pres terribles.
Et ce qu'il y a d'effrn aussi dans la Rvolution ne peut lui
dplaire: ce redoublement de vie, ce mlange des moeurs anciennes et des
moeurs nouvelles, les passions et les caractres en libert. Les prils
mme, dit-il, ajoutaient  l'intrt de ce dsordre. Le genre
humain en vacances se promne dans les rues dbarrass de ses
pdagogues. Et dans les derniers salons encore ouverts en 1790, 
l'htel de La Rochefoucauld, aux soires de mesdames de Poix, d'Hnin,
de Simiane, de Vaudreuil, les personnes les plus lgantes connaissent
cette ivresse. Et le sentiment du pril, et de l'incertitude des choses
et des ruines proches, les pousse tour  tour aux amours rapides, ou aux
rveries dans la solitude, mles de tendresses indfinissables.

Oui, malgr ses premires atrocits, Chateaubriand garde, des
commencements de la Rvolution, le meilleur souvenir motif et
esthtique. Le dsordre des temps lui suggre cette comparaison bien
inattendue: Je ne pourrais mieux peindre la socit de 1789 et 1790
qu'en la comparant  l'architecture du temps de Louis XII et de Franois
Ier, lorsque les ordres grecs se vinrent mler au style gothique. Et,
quand la Rvolution sera tout  fait pouvantable, alors clatera
l'espce de miracle des victoires rvolutionnaires, dues en grande
partie, il est vrai,  l'arme d'ancien rgime; et cela blouira sur
le jacobinisme jusqu' Joseph de Maistre. C'est, je crois, seulement de
nos jours qu'on a su voir la Rvolution toute nue et sans prestige.

Mais Chateaubriand n'en pourra jamais parler de sang-froid ni sans une
sorte d'admiration pouvante o vivent des souvenirs d'motions
fortes et secrtement dlicieuses. Il ne sera jamais totalement
dsenchant de la Rvolution. Comme les libraux du dix-neuvime
sicle, il distingue toujours, dans les vnements rvolutionnaires,
ce qu'il faut condamner, l'accident et l'intelligence cache qui
jette parmi les ruines les fondements du nouvel difice. Chose vraiment
trange, en 1821 (et il le maintient en 1846), il parle srieusement,
comme feront les Michelet et les Quinet, d'une rnovation de l'espce
humaine dont la prise de la Bastille ouvrait l're, comme un sanglant
jubil. C'est que, voyez-vous, cet enfant de volupt et de thtre a
trop joui de son imagination et s'est trop amus ces annes-l.

Et cependant (ici je ne comprends plus trs bien), au moment o Paris
tait si curieux et si grisant et prsentait tous les jours,  ce
passionn de drame et d'images, un spectacle unique et irretrouvable,
tout  coup il part pour l'Amrique du Nord.

Dans ses _Mmoires_, il nous dit subitement (et il est vrai que, quelques
annes auparavant, il avait song  aller au Canada ou aux Indes):
Une ide me dominait, l'ide de passer aux tats-Unis. Je me
proposais de dcouvrir le passage au nord-ouest de l'Amrique.
Simplement. Et un peu plus loin, il nous dit que M. de Malesherbes lui
montait la tte sur ce voyage; qu'il allait le voir le matin; que, le nez
coll sur des cartes, ils supputaient tous deux les distances du dtroit
de Behring au fond de la baie d'Hudson; qu'ils lisaient les divers
rcits des voyageurs anglais, hollandais, franais, russes, sudois,
danois; qu'ils s'inquitaient du chemin  suivre par terre pour
attaquer le rivage de la mer polaire; qu'ils devisaient des difficults
 surmonter, des prcautions  prendre, et que Malesherbes lui disait:
Si j'tais plus jeune, je partirais avec vous.

On conoit que Malesherbes, l'aimant bien et craignant pour lui s'il
restait  Paris, l'engaget dans ce magnifique divertissement d'un
voyage d'exploration (peut-tre l'excellent homme feignit-il de croire 
l'utilit et au srieux de ce projet). Les grands explorateurs, Cook et
Lapeyrouse, taient  la mode. On continuait  s'occuper beaucoup
de l'Amrique, depuis la guerre de l'Indpendance. Mais au reste, si
Chateaubriand rve de voyage, il rve surtout, et par l mme, de
littrature. Il a lu en 1787 _les tudes de la nature_, de Bernardin de
Saint-Pierre, et le roman de _Paul et Virginie_, qui en est un pisode.
La nature des tropiques, et les papayers et les pamplemousses l'ont
enchant. Il aura aussi sa nature  lui et sa palette pour la peindre,
aux bords de l'Ohio. Puis, il est plein de Jean-Jacques. Il va, au del
des mers, contempler le plus grand spectacle qui puisse s'offrir  l'oeil
du philosophe; mditer sur l'homme libre de la nature et sur l'homme
libre de la socit, placs l'un prs de l'autre sur le mme sol.
(Introduction  _l'Essai_.) Paul et Virginie sont dj de petits
sauvages, ignorants, hors de la civilisation, affranchis de prjugs,
innocents et vertueux; mais ce sont des petits sauvages blancs. Il
trouvera mieux avec les Iroquois et les Muscogulges. Car,  cette
heure-l, il a toutes les illusions de son temps. La rvolution,
dit-il, marchait  grands pas: les principes sur lesquels elle se fondait
taient les miens; mais je dtestais les violences, etc... Il tait
alors incroyant: De chrtien zl que j'avais t, j'tais devenu
un esprit fort, c'est--dire un esprit faible. Ce changement dans
mes opinions religieuses s'tait opr par la lecture des livres
philosophiques.

C'est donc un disciple et un admirateur de Rousseau et de Bernardin
qui part pour l'Amrique. C'est un fils de marin, qui rve voyages de
dcouvertes. Et c'est aussi un jeune homme triste et singulier, qui porte
au fond de son coeur, comme il dit, un dsespoir sans cause.

Et voici une hypothse complmentaire (elles sont toutes permises,
puisque, sur sa jeunesse, nous ne savons rien que par lui). En 1790, il
mne une vie fort dissipe. Les deux premires lettres que nous
ayons de lui (au chevalier de Chtenet) sont d'un trs mauvais ton.
Ce Chtenet voudrait pouser Lucile. Le chevalier de Chateaubriand lui
crit: ... J'ai rempli tous mes engagements auprs de ma soeur.
Elle t'attend de pied ferme pour continuer le roman. Et plus loin:
Mnage-la, si tu la sduis, mon cher Chtenet; songe que c'est
une vierge.--Et, dans la deuxime lettre au mme: Je suis fch
qu'Eugnie (sans doute une camarade) m'ait mal jug; elle est la
premire personne qui m'ait reproch le dfaut de sensibilit. Si,
par sensibilit, elle entendait la tendresse, peut-tre Eugnie ne se
trompait-elle pas tant. Donc il s'amuse; et il a des dettes, notamment
une dette d'honneur qui se monte  cinq mille livres environ. Et M.
Victor Giraud nous a racont en dtail comment, pour payer ses dettes,
le chevalier de Chateaubriand plaait des bas de fil, et mme dans son
rgiment.

Dans ces conditions, M. de Malesherbes a d le presser de partir et,
si j'ose dire, l'expdier en Amrique, paternellement, comme on y
expdiait souvent les mauvais sujets.

Donc il s'embarque  Saint-Malo au printemps de 1791. Il voyage avec
l'abb Nagot, suprieur de Saint-Sulpice et quelques sminaristes,
qui vont  Baltimore. Un de ces sminaristes, l'abb de Mondsir,
interrog cinquante ans plus tard, se souvient surtout des allures
excentriques et tumultueuses et des menteries incroyables du chevalier
de Chateaubriand, qui lui est apparu (on le sent) comme une espce de
fou. (Je vous renvoie encore  M. Victor Giraud, _Nouvelles tudes sur
Chateaubriand_.)

Le chevalier de Chateaubriand s'arrte, aux Aores (Santa-Cruz), aux
les de Saint-Pierre et de Miquelon. Il manque, parat-il, de se noyer
ou d'tre mang par un requin en se baignant dans la mer. Il dbarque
 Baltimore, va en voiture  Philadelphie o il est reu par
Washington.

Je dois dire qu'il a beau, dans ses _Mmoires_, fortifier cette entrevue
d'un parallle oratoire entre Washington et Bonaparte, elle est plus
comique que grandiose...

Il nous dit firement: Je n'tais pas mu... Visage d'homme ne me
troublera jamais. Allons, tant mieux. Une petite servante l'introduit.
Washington est de grande taille, d'un air calme et froid plutt que
noble. Le jeune chevalier de Chateaubriand lui explique tant bien
que mal le motif de son voyage. Il m'coutait avec une sorte
d'tonnement. (Vous verrez qu'il y avait de quoi.) Je m'en aperus,
et je lui dis avec un peu de vivacit: Mais il est moins difficile de
dcouvrir le passage du nord-ouest que de crer un peuple comme
vous l'avez fait.--_Well, well, young man!_ Bien, bien, jeune homme!
s'cria-t-il en me tendant la main.

Qu'est-ce que le chevalier avait donc racont  Washington? Et que
voulait-il au juste? Voici (et c'est le fameux plan arrt avec M. de
Malesherbes, qui,  ce qu'il me semble, en avait de bonnes): Je
voulais, dit-il, marcher  l'ouest (en partant de Baltimore) de
manire  intersecter la cte nord-ouest au-dessus du golfe de
Californie (c'est--dire traverser l'Amrique du Nord dans sa plus
grande largeur, et la plupart des grands lacs et les montagnes Rocheuses),
de l, suivant le profil du continent, et toujours en vue de la mer,
je prtendais reconnatre le dtroit de Behring, doubler le dernier cap
septentrional de l'Amrique, descendre  l'est le long des rivages de
la mer Polaire et rentrer dans les tats-Unis par la baie d'Hudson, le
Labrador et le Canada.

C'est effrayant! Voil ce qu'il avait rv de faire, il y a cent vingt
ans, les mains dans ses poches. Comme il le dit avec une drlerie qu'il
ne parat pas souponner: Quels moyens avais-je d'excuter cette
prodigieuse entreprise? Aucun. Il en prend d'ailleurs trs vite son
parti: J'entrevis que le but de ce premier voyage serait manqu... et,
en attendant l'avenir, je promis  la posie ce qui serait perdu pour la
science. Et alors au lieu de ce qu'il devait faire, voici ce qu'il fait
(assure-t-il).

De Philadelphie, une diligence le conduit  New-York. Puis il va en
bateau, sur l'Hudson, jusqu' Albany. L, il engage un Hollandais qui
parle plusieurs dialectes indiens, et, par des rgions encore sauvages,
mais non compltement inhabites, il se dirige vers le Niagara.

Il entre dans la fort vierge. Il y rencontre un hangar o un petit
Franais, M. Violet, ancien marmiton au service du gnral Rochambeau,
apprenait  danser  une vingtaine d'Iroquois. Il achte des Indiens
un habillement en peau d'ours; il y ajoute la calotte de drap rouge 
ctes, la casaque, la ceinture, la corne pour rappeler les chiens, la
bandoulire des coureurs de bois. Mes cheveux flottaient sur mon cou
dcouvert; je portais la barbe longue; j'avais du sauvage, du chasseur et
du missionnaire. On m'invita  une partie de chasse qui devait avoir lieu
le lendemain pour dpister un carcajou. Il est parfaitement heureux.

Il arrive au lac des Onondagas. Il rend visite au sachem, qui parle
anglais et entend le franais. Il suit une route trace par des abattis
d'arbres; il est reu dans des fermes de colons, o il y a des meubles
d'acajou, un piano, des tapis, des glaces, et o les filles de la maison
chantent du Paisiello ou du Cimarosa.

Il atteint le Niagara. En voulant descendre dans le lit de la cataracte,
il tombe sur une saillie de rocher, o il se casse le bras gauche,
raconte-t-il. Il demeure douze jours chez de bons Indiens. Puis, son
Hollandais le quitte. Alors il s'associe  des trafiquants qui
partaient pour descendre l'Ohio. Avant de partir, il jette, dit-il,
un coup d'oeil sur les lacs du Canada. (Un coup d'oeil, qu'entend-il par
l? Les lacs du Canada ne sont pas des mares).

Il arrive  Pittsbourg, au confluent de Kentucky et de l'Ohio. Tout de
suite aprs, il nous dcrit le confluent de l'Ohio et du Mississipi.
Mais une nouvelle compagnie de trafiquants, venant de chez les Creeks dans
les Florides, lui permet de la suivre. Nous nous acheminmes vers les
pays connus sous le nom gnral des Florides. Cela, par terre, en
suivant des sentiers. Mais aussitt, sans qu'on sache comment, il se
retrouve sur l'Ohio. Il aborde avec ses trafiquants une le situe
dans un des lacs que l'Ohio traverse. Il s'y amuse une journe avec
deux jeunes Floridiennes, issues d'un sang ml de Chiroki et de
Castillan.

Son itinraire devient de plus en plus vague. Je me htai de quitter
le dsert... Nous repassmes les montagnes Bleues... J'avisai au bord
d'un ruisseau une maison amricaine, ferme  l'un de ses pignons, moulin
 l'autre. J'entrai demander le vivre et le couvert, et fus bien reu.
C'est tout. O ce ruisseau? O cette maison amricaine? Nous ne savons
pas. J'ai envie de dire:--Lui non plus, soyez tranquilles.

Dans cette ferme, coup de thtre. Il trouve un journal anglais qui lui
apprend la fuite du roi et son arrestation  Varennes, et la formation de
l'arme des princes. Subitement, il prend la rsolution de retourner
en France. Il revient  Philadelphie, et s'embarque pour le Havre le 10
dcembre 1791.

Il avait pass, d'aprs les dates qu'il nous donne lui-mme, exactement
cinq mois en Amrique. Il y avait fait, en voiture,  cheval et en
bateau, avec des guides, dans des rgions connues, une excursion que
tout Europen robuste pouvait accomplir. M. Joseph Bdier parat avoir
dmontr dans ses _Etudes critiques_, en se servant du texte mme du
_Voyage en Amrique_ et des _Mmoires d'outre-tombe_, que Chateaubriand
n'a pu visiter aucune des rgions o se drouleront plus tard ses
romans; qu'il les a dcrites surtout d'aprs le Franais Charlevoix
et l'Anglais Bartram, mais qu'il n'a pu voir les Florides ni mme le
Mississipi; et qu'il a t tout au plus au Niagara. Or, le _Voyage en
Amrique_ tant son premier ouvrage, M. de Chateaubriand aurait donc
dbut dans la littrature par un mensonge, et par un mensonge qu'il a
soutenu imperturbablement toute sa vie: car il ne cesse dans presque tous
ses crits (_Essai sur les Rvolutions_, _Gnie du christianisme_,
_Itinraire_), et dans ses articles et dans ses lettres prives, de
rappeler son sjour chez les bons sauvages de la Louisiane. Mais M.
l'abb Bertrin a dfendu Chateaubriand, et, il me semble, avec succs
sur quelques points. Il reste seulement qu'on dmle fort mal son
itinraire  partir du Niagara et que, souvent, il s'arrange pour nous
faire croire qu'il a vu beaucoup plus de pays qu'il n'en a visit en
effet.

Quel qu'ait t son voyage, il en rapporte une masse de notes, une
suite de descriptions dj soignes et acheves, et probablement une
premire bauche des normes _Natchez_.

Ces notes et ces descriptions, il en transporte une partie, en 1822, dans
le manuscrit des _Mmoires d'outre-tombe_. Le reste, il le publie, en
1827, sous le titre de _Voyage en Amrique_. Mais les morceaux insrs
dans les _Mmoires_ ont t srement retouchs ou mme rcrits
par l'auteur; ils sont,  n'en pas douter, de sa dernire et souveraine
manire. Au contraire, le _Voyage en Amrique_ semble bien tre la
reproduction  peu prs intacte du premier manuscrit; donc, comme je
le disais, le premier livre de Chateaubriand. Il est intressant  ce
titre.

L'auteur est dj un fort brillant crivain. Il est plein, nous le
savons, de Jean-Jacques et de Bernardin. Comme peintre, il les gale,
il ne les dpasse pas: ce qui n'a rien de surprenant, car il n'a que
vingt-deux ou vingt-trois ans. Mais c'est dj fort beau, vraiment.

    Libert primitive, je te retrouve enfin! Je passe comme cet
    oiseau qui vole devant moi, qui se dirige au hasard et n'est
    embarrass que du choix des ombrages. Me voil tel que
    le Tout-Puissant m'a cr, souverain de la nature, port
    triomphant sur les eaux, tandis que les habitants du fleuve
    accompagnent ma course, que les peuples de l'air m'enchantent
    de leurs hymnes, que les btes de la terre me saluent, que les
    forts courbent leur cime sur mon passage. Est-ce sur le front
    de l'homme de la socit ou sur le mien qu'est grav le sceau
    immortel de notre origine? Courez vous enfermer dans vos cits,
    allez vous soumettre  vos petites lois, etc.

Il me semble que voil d'excellent Rousseau.

De mme:

    Cette terre commence  se peupler... Les gnrations
    europennes seront-elles plus vertueuses et plus libres sur
    ces bords que les gnrations amricaines qu'elles auront
    extermines? Des esclaves ne laboureront-ils point la terre sous
    le fouet de leur matre, dans ces dserts o l'homme promenait
    son indpendance? Des prisons et des gibets ne remplaceront-ils
    point la cabane ouverte et le haut chne qui ne porte que le nid
    des oiseaux? La richesse du sol ne fera-t-elle point natre de
    nouvelles guerres? Le Kentucky cessera-t-il d'tre la terre du
    sang, et les difices des hommes embelliront-ils mieux les bords
    de l'Ohio que les monuments de la nature?

Et encore:

    Pourquoi trouve-t-on tant de charme  la vie sauvage?...
    Cela prouve que l'homme est plutt un tre actif qu'un tre
    contemplatif, que dans sa condition naturelle il lui faut peu de
    chose, et que la simplicit de l'me est une source inpuisable
    de bonheur.

( moins, toutefois, qu'il ne regarde les choses presque uniquement pour
les dcrire, qu'il n'ait dans son bagage un encrier, une plume et de
gros cahiers de papier, et que, sous la hutte de l'Indien, il ne passe
plusieurs heures par jour  aligner des phrases artificieuses et savantes
dont il attend la renomme et l'admiration des hommes,--comme faisait le
chevalier de Chateaubriand: et c'est l sa principale manire de trouver
 la vie sauvage tant de charme.) Et voici d'excellent Bernardin
de Saint-Pierre, avec peut-tre quelque chose de plus vif dans le
pittoresque:

     quelque distance du rivage,  l'ombre d'un cyprs chauve,
    nous remarqumes de petites pyramides limoneuses qui s'levaient
    sous l'eau et montaient jusqu' sa surface. Une lgion de
    poissons d'or faisait en silence les approches de la citadelle.
    Tout  coup l'eau bouillonnait; les poissons d'or fuyaient. Des
    crevisses armes de ciseaux, sortant de la place insulte,
    culbutaient leurs brillants ennemis. Mais bientt les bandes
    parses revenaient  la charge, faisaient plier  leur tour les
    assigs, et la brave mais lente garnison rentrait  reculons
    pour se rparer dans la forteresse.

Ou bien:

    De toutes les parties de la fort, les chauves-souris accroches
    aux feuilles lvent leur chant monotone: on croirait our un
    glas continu.

Ou encore:

    Les canards branchus, les linottes bleues, les cardinaux, les
    chardonnerets pourpres brillent dans la verdure des arbres;
    l'oiseau whet-shaw imite le bruit de la scie, l'oiseau-chat
    miaule, et les perroquets qui apprennent quelques mots autour des
    maisons les rptent dans les bois.

Dj, pourtant, certaines inventions verbales et certaines harmonies
prsagent, semble-t-il, le Chateaubriand futur:

    Minuit. Le feu commence  s'teindre, le cercle de sa lumire
    se rtrcit. J'coute: un calme formidable pse sur ces
    forts; on dirait que des silences succdent  des silences.
    Je cherche vainement  entendre dans un tombeau universel quelque
    bruit qui dcle la vie. D'o vient ce soupir? D'un de mes
    compagnons: il se plaint, bien qu'il sommeille. Tu vis, donc tu
    souffres: voil l'homme.

Ce n'est pas mal, pour un garon de vingt-deux ans. Mais peut-tre
a-t-il un peu arrang cela pour l'dition de 1827. Avec lui, on ne sait
jamais.

Nous l'avons laiss au moment o il s'embarquait, pour le Havre. Il nous
dit que ce dpart soudain fut le rsultat d'un dbat de conscience,
qu'il lui parut que c'tait pour lui un devoir de revenir au secours du
roi, quoique les Bourbons n'eussent pas besoin d'un cadet de Bretagne.
Mais, un peu plus loin,  l'heure de rejoindre l'arme des princes, il
prvoit toutes les objections qu'on peut lui faire et s'apprte 
les rfuter, fort posment et du ton d'un homme qui ne se fait point
d'illusions. Cela ne lui apparaissait donc pas, en tout cas, comme un
devoir si imprieux. Je crois que, tout simplement, il en avait assez de
l'Amrique, comme peut-tre, lorsqu'il tait parti pour l'Amrique, il
en avait assez de la France. C'tait une me invinciblement inquite.

Un peu avant d'aborder  Saint-Malo, il est assailli par une terrible et
fort belle tempte, qui accrot son magasin de sensations et d'images.

Puis il s'en va  Saint-Malo et se marie.

Pourquoi? pourquoi? pourquoi? C'est affreusement simple. Il s'est aperu
qu'il n'avait pas assez d'argent pour rejoindre les princes. On me
maria, dit-il, afin de me procurer le moyen de m'aller faire tuer pour
une cause que je n'aimais pas. Il pouse une orpheline, mademoiselle
Cleste Buisson de la Vigne, blanche, dlicate, mince et fort jolie,
qu'il avait aperue trois ou quatre fois, et dont on estimait la
fortune de cinq  six cent mille francs. C'tait donc un mariage
riche. Mais il se trouva que la fortune de sa femme tait en rentes
sur le clerg: La nation se chargea de les payer  sa faon... Il
faudra emprunter; un notaire lui procurera dix mille francs. Au moment de
partir, il les jouera, et les perdra, sauf quinze cents francs. C'est
avec ces quinze cents francs qu'il partira pour l'arme des princes. Ce
n'tait pas la peine de prendre femme pour cela... Il faut dire que c'est
sa soeur Lucile qui l'a voulu marier. Peut-tre verrons-nous plus tard
les raisons qu'elle en avait.

 peine mari, il quitte sa jeune femme. Il l'oubliera totalement
pendant douze ans. Avant son dpart, il revoit  Paris M. de Malesherbes
et lui soumet ses scrupules sur l'migration. Car, dit-il, mon peu
de got pour la monarchie absolue ne me laissait aucune illusion sur le
parti que je prenais. M. de Malesherbes rpond  ses objections. Il
me cita des exemples embarrassants. Il me prsenta les Guelfes et les
Gibelins s'appuyant des troupes de l'empereur ou du pape; en Angleterre
les barons se soulevant contre Jean sans Terre; enfin, de nos jours, il
citait la rpublique des tats-Unis implorant le secours de la France.
Mais Chateaubriand nous donne ensuite le vrai mobile de son acte: Je ne
cdai rellement qu'au mouvement de mon ge, au point d'honneur. Deux
dcrets ayant dj frapp les migrs, c'tait dans ces rangs
dj proscrits, dit-il, que j'accourais me placer... La menace du plus
fort me fait toujours passer du ct du plus faible. L, il ne ment
pas. L'orgueil, l'impossibilit de subir, l'impossibilit d'tre
longtemps avec la masse, le besoin d'tre seul ou avec le petit nombre...
ce sera toujours sa vraie, sa seule vertu.

Il sort de Paris le 15 juillet 1792 avec son frre le comte de
Chateaubriand. Ils avaient deux passeports pour Lille. Ils passent par
Tournay, par Bruxelles, quartier gnral de la haute migration,
o les femmes les plus lgantes de Paris et les hommes les plus
 la mode, ceux qui ne pouvaient marcher que comme aides de camp,
attendaient dans les plaisirs les moments de la victoire; il laisse son
frre  Bruxelles, traverse Lige, Aix-la-Chapelle, Cologne, Coblentz,
Trves, o il rejoint l'arme des princes. L'ordre est de marcher sur
Thionville (o commande Wimpfen). L'arme royaliste y arrive le 1er
septembre.

Auprs de notre camp indigent et obscur en existait un autre
brillant et riche.  l'tat-major on ne voyait que fourgons remplis de
comestibles; on n'apercevait que cuisiniers, valets, aides de camp. Le
camp indigent et obscur se composait de gentilshommes pauvres classs
par provinces et servant en qualit de simples soldats, qui dtestent
l'autre camp, celui des lgants et des gentilshommes de cour. Ainsi,
la partie rurale et pauvre de l'arme des migrs avait pour l'autre
partie quelques-uns des sentiments des rvolutionnaires eux-mmes. En
somme, cette arme ne semble pas avoir eu la foi.

Chateaubriand raconte tout cela fort gaiement. Nous surgmes invaincus
 Thionville, car chemin faisant nous ne rencontrmes personne.
Monsieur et le comte d'Artois se montrent, font la reconnaissance de la
place, somment en vain Wimpfen, et disparaissent. Tout cela ne parat
pas trs srieux. On commence le sige, on fait quelques travaux et
quelques dmonstrations, on reoit quelques bombes. On fait la cuisine,
on lave son linge, on couche sous la tente. La vie est un peu dure,
mais fort convenable  des hobereaux chasseurs. Derrire le camp s'est
forme une espce de march ou de foire. Les paysans amnent des
quartauts de vin; on fait frire des saucisses et sauter des crpes. Des
paysannes vendent du lait. On boit et on mange ferme en racontant des
histoires. Cette vie de soldat, dit Chateaubriand, est trs _amusante_;
je me croyais encore parmi les Indiens.

Je ne pense pas que personne ait jamais plus clairement senti l'ironie
et la folie des choses, l'envers des grands sentiments et des grands
desseins, la misre des coulisses de l'histoire; ait tour  tour mieux
connu la joyeuse absurdit de tout, plus joui d'tre vid de toute
croyance et raill plus sinistrement que le chevalier de Chateaubriand
devant Thionville. Je me souviens d'avoir dit  mon camarade Ferron
que le roi prirait sur l'chafaud et que, vraisemblablement, notre
expdition devant Thionville serait un des principaux chefs d'accusation
contre Louis XVI. Il avait donc, s'il faut l'en croire, le sentiment de
tuer allgrement son roi en mangeant des saucisses  la foire, auprs
du camp.

Mais, un jour que, recru de fatigue, il dormait presque sous les roues des
affts o il tait de garde, un obus lui envoya un clat  la cuisse
droite. Rveill du coup, mais ne sentant point la douleur, je ne
m'aperus de ma blessure qu' mon sang. J'entourai ma cuisse de mon
mouchoir... Pendant ce temps-l, le sang coulait  torrents dans les
prisons de Paris: ma femme et mes soeurs taient plus en danger que
moi. Et voil des motions.

Quelques heures aprs, on lve le sige et l'on part pour Verdun. Sa
blessure ne lui permettant de marcher qu'avec douleur, Chateaubriand
se trane comme il peut  la suite de sa compagnie, qui bientt
se dbande. Le plan du chevalier est de parvenir  Ostende et de
s'embarquer pour Jersey, o il trouvera son oncle Bde. Tout cela avec
dix-huit livres tournois dans sa poche. Min de fivre, puis atteint
d'une petite vrole confluente, boitillant sur sa bquille, ses
cheveux pendant sur son visage que masquent sa barbe et ses moustaches, la
cuisse entoure d'un torchis de foin, une couverture de laine par-dessus
son uniforme en loques; guettant sur les routes les charrettes des
paysans; couchant o il peut; de foss en foss, de grange en grange
et de charrette en charrette, il arrive  Namur, puis  Bruxelles o
il retrouve son frre et reoit quelques soins; puis  Ostende par les
canaux; nolise avec quelques Bretons une barque ponte, couche dans la
cale sur des galets, fait relche  Guernesey, o un prtre migr
lui lit les prires des agonisants et o le capitaine le fait dbarquer
sur le quai pour qu'il ne meure pas  bord. (Tout cela,  ce qu'il
raconte.) Mais il rembarque le lendemain (car il a un temprament de fer)
et tombe enfin,  Saint-Hlier, chez son oncle Bde. Il y demeure
quatre mois entre la vie et la mort, et il apprend, dans son lit de
malade, la mort de Louis XVI. Quand il peut marcher, il arrte sa place
dans un paquebot et dbarque  Southampton le 17 mai 1793.

Il n'a pas vingt-cinq ans; et l'on peut dire que, pour ce qui est de voir,
de sentir et d'tre mu, il n'a pas perdu son temps.

Sans doute une vie ordinaire et tout unie peut contenir des sentiments
violents, et des drames de l'esprit ou du coeur; et sans doute, d'autre
part, il y avait eu dans notre littrature (au dix-septime sicle
mme) de beaux aventuriers, et qui avaient vu bien des choses
tonnantes, et qui n'en avaient rien tir du tout. Mais, tant donnes
l'imagination et la sensibilit natives de Chateaubriand, il n'est
videmment pas indiffrent qu'il ait eu la jeunesse follement secoue
que nous venons de voir, plutt que la jeunesse extrieurement
tranquille et quasi sdentaire d'un Corneille, si vous voulez, ou d'un
Bossuet, ou mme d'un Racine... Le vagabondage de Jean-Jacques explique
beaucoup du gnie de Jean-Jacques. Pareillement, et mieux encore, le
gnie propre de Chateaubriand a t mis en branle par les agitations de
son corps et s'est nourri des aventures de ses yeux et de tous ses sens.

Une enfance sauvage, violente et rveuse dans les landes et sur les
grves; un suicide  pile ou face; un passage subit de la plus pure
Bretagne d'ancien rgime au Paris qui se divertit, puis au Paris
rvolutionnaire; huit mois sur la mer et dans les solitudes neuves de
l'Amrique; un mariage aussitt oubli; quelques mois de guerre civile
amusante (c'est lui qui l'a dit), et enfin, pour une fois, la vraie
souffrance, la dtresse entire, le dsespoir total, la mort vue de
tout prs, en sorte que l'ide de la mort, de la douleur, du nant
de toutes choses achvera toujours la beaut de ses tableaux et que
la tristesse en aiguisera toujours le charme sensuel... Certes voil
un crivain d'imagination  qui les souvenirs et les munitions ne
manqueront pas.

Et si vous croyez que je ne l'aime pas tel qu'il est, combien vous vous
trompez!




DEUXIME CONFRENCE

L'ESSAI SUR LES RVOLUTIONS


Je continuerai  vous parler librement de Chateaubriand (en me servant,
d'ailleurs, de Chateaubriand lui-mme). Joubert crivait, un jour,
 Mol: Il y a un point essentiel, et dont il faut, pralablement,
convenir entre nous: c'est que nous l'aimerons toujours, coupable ou non
coupable; que, dans le premier cas, nous le dfendrons; dans le second,
nous le consolerons. Cela pos, jugeons-le sans misricorde, et
parlons-en sans retenue.

Puisqu'il est bien convenu que nous l'aimons, nous aussi, j'accepte le
pacte propos par Joubert. Car enfin, est-ce pour ses vertus que nous
l'aimons? Un peu, car il en a; mais c'est beaucoup plus pour certains
de ses dfauts, ou plutt pour les causes profondes dont ils sont les
effets; pour sa puissance de dsir et de dgot; pour son imagination,
son orgueil, son ennui, et parce que toute cette ardeur et toute cette
tristesse, il les a traduites par des mots qui nous sont un enchantement.
Je lui en suis trs reconnaissant; mais que voulez-vous? On n'a pas
toujours le besoin absolu de respecter ceux qu'on aime, ou, si vous
voulez, on n'aime pas ceux-l seulement qu'on respecte.

Le voil donc arriv  Londres. Il est toujours malade; il tousse, il
a des sueurs et des crachements de sang. Des amis le tranent de mdecin
en mdecin. On lui dit qu'il peut durer quelques mois, peut-tre un
an ou deux, s'il renonce  toute fatigue. Et alors, certain de sa fin
prochaine, ce garon de vingt-quatre ans dcide d'crire, avant de
mourir, un ouvrage sur la Rvolution et de dire sa pense sur l'histoire
et sur la vie.

Mais il faut vivre. On s'entr'aide assez volontiers chez les migrs.
Presque tous travaillent. Les uns se sont mis dans le commerce des
charbons; les autres font avec leurs femmes des chapeaux de paille; les
autres enseignent le franais qu'ils ne savent pas. Ils sont tous
trs gais. Le chevalier fait la connaissance de Peltier, principal
rdacteur des _Actes des aptres_, et ambassadeur du roi d'Hati
auprs de George III; une espce de bohme qui n'avait pas
prcisment de vices, mais qui tait rong d'une vermine de
petits dfauts. Il confie  Peltier son plan d'un _Essai sur les
Rvolutions_. Peltier a subitement foi dans ce garon, qui, videmment,
ne ressemble pas  tout le monde. Il s'crie: Ce sera superbe!, lui
loue une chambre chez son imprimeur, et lui procure des traductions du
latin et de l'anglais.

Chateaubriand travaille le jour  ses traductions et la nuit  son grand
ouvrage. Il fuit, par fiert, les migrs riches. Il se saole de
tristesse dans de solitaires promenades  Kensington et  Westminster.
Mais Peltier, distrait, l'oublie. Un jour vient o il n'a plus de quoi
manger. ... Cinq jours s'coulrent de la sorte. La faim me dvorait;
j'tais brlant, le sommeil m'avait fui; je suais des morceaux de
linge que je trempais dans l'eau; je mchais de l'herbe et du papier.
Quand je passais devant des boutiques de boulanger, mon tourment tait
horrible. Nous le croyons parce qu'il le dit. Il avait refus le
schilling quotidien que le gouvernement anglais donnait aux migrs
pauvres. Mais pourtant il n'tait pas sans recours au monde, puisque,
le jour suivant, tant all voir son compatriote Hingant, et l'ayant
trouv tout sanglant d'un suicide manqu, il s'adresse alors, et
utilement,  M. de Barentin, migr important, et que, dans le mme
moment, il reoit quarante cus de son oncle Bde. Comment donc
expliquer les morceaux de linge qu'il suait, et l'herbe et le papier?
Par une sorte d'apathie et d'immobilit dans le dsespoir, par ce qu'il
appelle plus loin cet esprit de retenue et de solitude intrieure,
qui l'avait empch de faire des dmarches trs simples, et par
exemple de se rappeler  l'attention de l'imprimeur Baylis et de Peltier.

Pour mnager les quarante cus de l'oncle, il habite une mansarde dont
la lucarne donne sur un cimetire, et o il couche sans draps, et, quand
il fait froid, met sur sa couverture un habit et une chaise. Heureusement
Peltier se ressouvient de lui et le dniche dans son aire. Il lui
propose d'aller  Beecles, dans les environs de Londres, dchiffrer de
vieux manuscrits franais pour une socit d'antiquaires, moyennant
deux cents guines. En ralit, le chevalier tait appel dans cette
ville, non comme palographe, mais pour y enseigner le franais dans un
petit collge. (Anatole Le Braz, _Au pays d'exil de Chateaubriand_).
Il accepte, se fait habiller de neuf, se prsente chez le ministre de
Beecles, et est bien accueilli par les gentilshommes du canton. La sant
lui revient, il parcourt le pays  cheval, va sans doute reprendre got
 la vie, car il a vingt-cinq ans.

Mais l, il apprend la mort du comte de Chateaubriand, son frre, et
de la comtesse de Chateaubriand, et celle de Malesherbes et de madame de
Rosambo, tous guillotins le mme jour. Il apprend que sa mre a t
conduite du fond de la Bretagne dans les prisons de Paris, et que sa femme
et sa soeur Lucile attendent leur sentence dans les cachots de Rennes.

Or, il avait fait la connaissance,  Bungay, proche de Beecles, d'un
ministre anglais, M. Ives, brave homme et savant homme, mari d'une
charmante femme et pre d'une jolie fille de quinze ans, Charlotte,
excellente musicienne. Charlotte est touche par les malheurs du jeune
tranger. Elle le questionne sur la France, sur la littrature, lui
demande des plans d'tudes, traduit avec lui le Tasse et joue du piano
pour lui. Une chute de cheval, qui l'oblige  rester quelque temps chez
les Ives, resserre l'intimit. Il se laisse aller  ce charme... Mais
un jour madame Ives, en fort bons termes, et dlicats et touchants,
lui offre la main de Charlotte... De toutes les peines que j'avais
endures, celle-l me fut la plus sensible et la plus grande. Je me
jetai aux genoux de madame Ives; je couvris ses mains de mes baisers et
de mes larmes. Elle croyait que je pleurais de bonheur, et elle se mit
 sangloter de joie... Elle appela son mari et sa fille. Arrtez!
m'criai-je, je suis mari! Il s'en tait tout  coup ressouvenu, et
sans plaisir.

(Cette Charlotte Ives se mariera, sera lady Sulton; et, vingt ans plus
tard, en 1822, elle ira trouver Chateaubriand, ambassadeur  Londres,
se fera reconnatre, changera avec lui des souvenirs mlancoliques
et tendres, et finalement le priera (car elle ne perd pas la tte) de
s'intresser  son fils an et de le recommander  Canning. Et
Chateaubriand nous racontera cette scne d'une faon touchante, certes,
mais sans doute en la romanant un peu. Et encore, je n'en sais rien. Je
dis cela parce qu'il romance tout, quelquefois sans s'en apercevoir.)

Il revient  Londres, de plus en plus triste. Mais il se remet au
travail. Il crivait, en pensant  Charlotte; l'ide lui tait venue,
nous dit-il, qu'en acqurant du renom, il rendrait la famille Ives
moins repentante de l'intrt qu'elle lui avait tmoign. Mais il
crivait surtout parce qu'il avait la passion d'crire et parce qu'il
voulait la gloire. Il voulait la gloire, bien qu'il se crt dsespr;
et il crivait sur la Rvolution, parce qu'il n'aurait pu sans doute
crire sur autre chose, parce que c'tait la Rvolution qui avait
boulevers sa vie, qui la lui avait faite tragique et sinistrement
varie, et qu'elle l'avait mis dans cet tat de sombre exaltation, o,
la mmoire dbordant d'images fortes et le coeur de fortes motions, il
ne se pouvait plus contenir et se sentait capable de peindre l'univers et
 la fois d'expliquer l'histoire humaine et d'en montrer l'absurdit.
L'_Essai_, dit-il, offre le _compendium_ de mon existence, comme pote,
moraliste, publiciste, politique. Fils d'un pre hypocondre, frre
d'une soeur  demi folle et qui se tuera, il avait, dans une srie de
secousses de sa sensibilit, vu la plus vieille France et fait, dans
la plus mlancolique nature, des orgies de solitude; vu la royaut de
Versailles, le Paris aimable, le Paris sanglant et l'immense Rvolution,
la mer, les paysages de glace, la fort vierge et les fleuves
d'Amrique, la guerre civile, l'migration pauvre de Londres; connu
la misre, la souffrance physique, la maladie  bien des reprises, les
approches de la mort, mme la faim; et il venait d'avoir sa premire
peine d'amour, je crois. Et, plein de tout cela, il se soulageait en
crivant douze ou quinze heures par jour.

 cette poque, la confusion de ses penses est extrme. En mme
temps qu'il hait la Rvolution qui l'a chass et dpouill et qui lui
a tu une partie des siens; en mme temps qu'il la voit telle qu'elle
fut  l'intrieur, c'est--dire atroce et faite par des sclrats
qui taient presque tous des hommes mdiocres, la Rvolution 
l'extrieur l'blouit par la grandeur inoue et l'imprvu de
son action; et,--vingt-huit ans plus tard,--aprs avoir parl de
l'excution de son frre et de l'emprisonnement de sa mre, il se
ressouviendra encore de son blouissement; il nous dira les combats
gigantesques de la Vende et des bords du Rhin; les trnes croulant au
bruit de la marche de nos armes...; le peuple dterrant les monarques
 Saint-Denis et jetant la poussire des rois morts aux visages des rois
vivants pour les aveugler; la nouvelle France, glorieuse de ses nouvelles
liberts (car il parat y croire encore en 1816), fire mme de
ses crimes, stable sur son propre sol tout en reculant ses frontires,
doublement arme du glaive du bourreau et de l'pe du soldat. Certes
il est royaliste, mais sans joie et sans amour.

Pareillement, sur la religion, il est divis contre lui-mme. S'il a
cess de croire d'assez bonne heure, il se souvient d'avoir cru, il
a gard le respect de l'glise et la sensibilit chrtienne. Mais
d'autre part,--nous l'avons vu et nous le verrons mieux encore,--il est
nourri de Rousseau, qu'il considre comme un dieu, et dont l'_mile_ lui
parat un livre sublime. Et, d'autre part encore, s'il se retrouve
souvent diste et spiritualiste  la manire de Jean-Jacques, il glisse
d'autres fois au matrialisme, il croit  la plus sombre fatalit
ou, plus simplement, il ne croit  rien, sinon  la tristesse et 
l'absurdit de tout. En somme (comme il le dira lui-mme dans l'_Essai_,
I, 22) il ne sait pas ce qu'il croit et ce qu'il ne croit pas. Sa
tte est un chaos. Il avait fait autrefois des mathmatiques et de l'art
naval. Puis il avait lu prodigieusement: toute la bibliothque grecque et
latine, je pense, et tous les livres importants du dix-huitime sicle
et surtout les encyclopdistes. Un monde de lectures par-dessus un monde
d'impressions personnelles.

Ce jeune homme malheureux et atteint d'une forte encphalite, pour
parler comme Renan, intitule son pourana: _Essai historique, politique
et moral sur les Rvolutions anciennes et modernes considres dans
leurs rapports avec la Rvolution franaise_. Rien de moins.

On voit assez clairement, il me semble, comment cette ide tait venue
 ce jeune homme. Il est orgueilleux, il se pique de philosophie et de
sang-froid. Il ragit et se raidit contre sa destine. Un homme qui a
vu tant de choses, qui a demeur chez les sauvages, ne s'tonne plus
gure. Le monde est grand, la dure est inpuisable. Cette Rvolution
qui, tout en le rduisant, lui,  la misre et  l'exil, a
chang l'Europe, ce n'est rien. Du moins ce n'est rien de nouveau ni
d'extraordinaire. On a dj vu des choses toutes pareilles. Il n'y a pas
de quoi se frapper; il s'agit seulement d'en tirer des leons s'il
est possible.

Et il nous expose ainsi l'objet de son livre.

I. Quelles sont les rvolutions arrives autrefois dans les
gouvernements des hommes? Quel tait alors l'tat de la socit,
et quelle a t l'influence de ces rvolutions sur l'ge o elles
clatrent et les sicles qui les suivirent?

II. Parmi ces rvolutions en est-il quelques-unes qui, par l'esprit,
les moeurs et les lumires du temps, puissent se comparer  la
rvolution actuelle de la France?

Il se pose encore d'autres questions: Quelles sont les causes de cette
dernire rvolution? Le gouvernement de la France est-il fond sur de
vrais principes et peut-il subsister? S'il subsiste, quel en sera l'effet
sur les nations de l'Europe? etc... Mais il n'a le temps de rpondre
qu'aux deux premires questions,--en six cent quatre-vingts pages, il est
vrai.

Les trois cents premires pages, surtout, sont un parallle constant,
curieux, ingnieux, mais videmment forc, surprenant, quelquefois
mme dconcertant, et  et l ahurissant, entre les rvolutions
grecques et la Rvolution franaise, et entre les personnages de
celle-ci et de celles-l. C'est d'un homme qui a le sentiment de la vie
 un prodigieux degr, et qui la retrouve et qui la voit  travers
les sicles, et qui, ainsi, comprend le pass par le prsent. Et
c'est peut-tre l le don royal, je ne dis pas de l'rudit, mais de
l'historien. C'est, un peu, Pascal parlant de Platon et d'Aristote: On
ne se les imagine qu'avec de grandes robes de pdants. C'taient des
gens honntes et, comme les autres, riant avec leurs amis, etc.
C'est aussi, un peu, Renan, dans son _Histoire d'Isral_, comparant
les prophtes  nos journalistes rvolutionnaires. Mais le jeune
Chateaubriand (il a peut-tre reu de Plutarque cette manie des
parallles) poursuit les analogies dans le dtail et en trouve ou
en invente tant qu'il veut, et ne tient aucun compte des diffrences
religieuses, conomiques ou gographiques ni de l'insuffisance de nos
informations sur la vie de l'antiquit. De l des rapprochements d'une
amusante extravagance, bien que tout n'y soit pas absurde, et qu'il s'y
rencontre des lueurs, et que, souvent aussi, il ne faille sans doute y
voir que des satires ou fltrissures dtournes des contemporains, par
la peinture de leurs doubles de jadis. Quelques exemples, pour vous
indiquer le ton et le genre d'agrment:

     la tte des montagnards ( Athnes) on distinguait
    Pisistrate: brave, loquent, gnreux, d'une figure aimable
    et d'un esprit cultiv, il n'avait de Robespierre que la
    dissimulation profonde, et de l'infme d'Orlans que les
    richesses et la naissance illustre...

    Il semble qu'il y ait des hommes qui renaissent  des sicles
    d'intervalle pour jouer, chez diffrents peuples et sous
    diffrents noms, les mmes rles dans les mmes circonstances:
    Mgacls et Tallien en offrent un exemple extraordinaire.
    Tous deux redevables  un mariage opulent de la considration
    attache  la fortune, tous deux placs  la tte du parti
    modr dans leurs nations respectives, ils se font tous
    deux remarquer par la versatilit de leurs principes et
    la ressemblance de leurs destines. Flottant, ainsi que le
    rvolutionnaire franais, au gr d'une humeur capricieuse,
    l'Athnien fut d'abord subjugu par le gnie de Pisistrate,
    parvint ensuite  renverser le tyran, s'en repentit bientt
    aprs; rappela les montagnards, se brouilla avec eux, fut chass
    d'Athnes, reparut encore, et finit par s'clipser tout 
    coup dans l'histoire; sort commun des hommes sans caractre;
    ils luttent un moment contre l'oubli qui les submerge, et soudain
    s'engloutissent tout vivants dans leur nullit.

(Vous voyez que Chateaubriand,  vingt-cinq ans, a dj sa plume.)

Autre exemple: le chapitre sur Sparte et les jacobins. Il y a l, sur
les jacobins, disciples de Lycurgue et imitateurs des Spartiates, des
remarques bien curieuses. Le jeune Chateaubriand dit fort bien--cent ans
avant Taine--que la voie spculative et les doctrines abstraites sont
pour beaucoup dans les causes de la Rvolution, et que c'est mme l
son trait distinctif. Il dit encore: La grande base de leur doctrine
tait le fameux systme de perfection, savoir que les hommes
parviendront un jour  une puret inconnue de gouvernements et de
moeurs.

Ce systme de perfection, Chateaubriand promet de le dvelopper
dans la seconde partie du cinquime livre de cet _Essai_.
Malheureusement, il n'a pas crit ce cinquime livre. Il nous dit
seulement ici, dans une note: Ce systme, sur lequel toute notre
rvolution est suspendue (_sic_), n'est presque point connu du public.
Les initis  ce grand mystre en drobent religieusement la
connaissance aux profanes. J'espre tre le premier crivain sur les
affaires prsentes qui aura dmasqu l'idole. Je tiens le secret de la
bouche mme du clbre Chamfort, qui le laissa chapper devant moi un
matin que j'tais all le voir. Ce systme de perfection a obtenu un
grand crdit en Angleterre. N'oublions pas que l'Angleterre fut la
patrie de la franc-maonnerie, et signalons cette note de Chateaubriand
aux historiens qui pensent que la Rvolution franaise a t
secrtement une oeuvre maonnique.

C'est pour raliser ce systme de perfection que les jacobins ont
voulu tout dtruire afin de tout changer. (Il tait absurde de
songer  une dmocratie sans une rvolution complte du ct de la
morale.) Et dans quelles circonstances! coutez le jeune migr:

    Attaque par l'Europe entire, dchire par des guerres
    civiles, agite de mille factions, ses places frontires ou
    prises ou saccages, sans soldats, sans finances, hors un papier
    discrdit qui tombait de jour en jour, le dcouragement dans
    tous les tats et la famine presque assure: telle tait la
    France, tel le tableau qu'elle prsentait  l'instant mme
    qu'on mditait de la livrer  une rvolution gnrale.
    Il fallait remdier  cette complication de maux; il fallait
    tablir  la fois par un miracle la Rpublique de Lycurgue
    chez un vieux peuple nourri sous une monarchie, immense dans sa
    population et corrompu dans ses moeurs; et sauver un grand pays
    sans armes, amolli dans la paix et expirant dans les convulsions
    politiques, de l'invasion de cinq cent mille hommes des meilleures
    troupes de l'Europe. Ces forcens seuls pouvaient en imaginer les
    moyens et, ce qui est encore plus incroyable, parvenir en partie
     les excuter: moyens excrables sans doute, mais, il faut
    l'avouer, d'une conception gigantesque.

Sans doute, trente ans plus tard, rditant l'_Essai_ et l'accompagnant
de notes expiatoires, il crivait au bas de la page que je viens
de citer: Je mets  tort sur le compte d'une poigne d'hommes
sanguinaires ce qu'il faut attribuer  la nation. Mais, vers la mme
poque, ayant  raconter la Rvolution dans ses _Mmoires_, il en
parle encore avec une horreur incurablement mle d'admiration.

Quoi d'tonnant? En mme temps que le jeune Chateaubriand composait son
_Essai_, Joseph de Maistre rdigeait ses _Considrations sur la France_.
Et ce grave Savoyard, de quinze ans plus g que Chateaubriand, et
bien meilleur catholique, crivait que, seule, la folie furieuse de
l'infernal Comit de salut public avait pu conserver la France
pour le roi. Il disait: Qu'on y rflchisse bien, on verra que, le
mouvement rvolutionnaire une fois tabli, la France et la monarchie ne
pouvaient tre sauves que par le jacobinisme. Et encore: Lorsque
d'aveugles factieux dcrtent l'indivisibilit de la Rpublique, ne
voyez que la Providence qui dcrte celle du royaume.

Joseph de Maistre introduit ici une pense qui n'est point dans
Chateaubriand: il voit dans les jacobins les instruments d'une puissance
qui en savait plus qu'eux. Et, d'autre part, cette interprtation du
rle des jacobins ne l'empche point de voir et de dfinir avec une
sagacit aigu l'erreur fondamentale de la Rvolution. N'importe: les
victoires rvolutionnaires l'ont presque autant bloui que le chevalier
de Chateaubriand.

Les victoires rvolutionnaires ont rjoui mme les migrs. Plus
tard, elles couvriront et feront bnficier de leur prestige l'histoire
mme intrieure de la Rvolution; elles dtourneront l'attention
de ses crimes et de la malfaisance de ses principes et assureront et
prolongeront jusqu' nous sa lgende. Chateaubriand fltrira tant qu'on
voudra les atrocits de la Terreur: jamais, et non pas mme quand il
servira le roi, il ne dtestera la Rvolution, ni mme ne se dprendra
de ses dogmes.

En continuant  feuilleter l'_Essai_, nous arrivons  un parallle du
sicle de Solon et du dix-huitime sicle franais, qui est d'une
fantaisie assez inattendue. Cela commence par un morceau de bravoure:
_Caractre des Athniens et des Franais_, brillant et un peu facile.
Puis, l'auteur pousse son parallle dans le dtail, et en profite pour
dballer en citations ses souvenirs de lecture. Il est du dix-huitime
sicle  ce point qu'il crit tranquillement: _Homre_ a donn
Virgile  l'antique Italie et le Tasse  la nouvelle, _Voltaire  la
France..._ Il rapproche le chantre octognaire de Tos et le
vieillard de Ferney; Simonide et M. de Fontanes, qu'il appelle le Simonide
franais; Sapho et Parny, qu'il nomme le Tibulle de la France et le
seul lgiaque que la France ait encore produit; sope et M. de
Nivernais; les lgies morales de Solon et _l'Ode sur l'homme_ de
Jean-Baptiste Rousseau; les hymnes de Tyrte et les odes rpublicaines
d'couchard-Lebrun et la _Marseillaise_, qu'il cite presque entirement
et dont il parle presque avec admiration: Le lyrique a eu le grand
talent d'y mettre de l'enthousiasme sans paratre ampoul; il
rapproche enfin une chanson en l'honneur d'Harmodius et d'Aristogiton et
une pitaphe  la louange de Marat.

Puis il passe aux philosophes. Il met en parallle les sages et les
encyclopdistes; Thals, Solon, Priandre et Jean-Jacques Rousseau,
Montesquieu, Chamfort. Il rapproche une lettre d'Hraclite refusant
l'hospitalit du roi de Perse et une lettre de Jean-Jacques refusant
l'hospitalit du roi de Prusse, et donne l'avantage  Jean-Jacques
pour la mesure. L, il se souvient que Hraclite et Rousseau furent
perscuts... Et le voil pyrrhonien par indignation: Nous ne
pouvons souffrir ce qui s'carte de nos vues troites, de nos petites
habitudes... Ceci est bien, ceci est mal, sont les mots qui sortent
sans cesse de notre bouche. De quel droit osons-nous prononcer ainsi?
Avons-nous compris le motif secret de telle action? Misrables que nous
sommes, savons-nous ce qui est bien, ce qui est mal?

Et un peu plus loin il redouble. Aprs avoir dit que les sages de la
Grce voulaient que le gouvernement dcoult des moeurs, au lieu que
nos philosophes veulent faire dcouler les moeurs du gouvernement (et
ainsi les premiers disaient aux peuples: Soyez vertueux, vous serez
libres, et les seconds: Soyez libres, vous serez vertueux), il s'enfonce
de nouveau dans la ngation. Les moeurs, dit-il, sont l'obissance 
ce sens intrieur qui nous montre l'honnte et le dshonnte, pour
faire celui-l et viter celui-ci. Mais ce sens intrieur, qui sait
jusqu' quel point la socit l'a altr? Qui sait si des prjugs,
si inhrents  notre constitution que nous les prenons souvent pour la
nature mme, ne nous montrent pas des vices et des vertus l o il n'en
existe pas?... Si cette voix de la conscience n'tait elle-mme...? Mais
gardons-nous de creuser plus avant dans cet pouvantable abme.

Ce sont audaces de trs jeune homme. Peut-tre que, la nuit o il
s'abandonnait  ce dsespoir philosophique, le pauvre garon avait
particulirement froid dans sa mansarde. Mais enfin il n'est pas inutile
de savoir qu'il a pass par l. D'autant que plus tard, et jusqu' sa
mort, un quasi nihilisme sera souvent chez lui comme  fleur de phrase.

Il cherche alors les effets des rvolutions de la Grce sur le reste du
monde antique, et, parce qu'il les cherche, il les trouve, mais souvent
cela lui donne bien du mal.

Il a bien de la peine aussi  poursuivre son parallle entre les nations
de l'antiquit et celles d'aujourd'hui. Par exemple,  quoi ressemble
l'gypte?  l'Italie moderne. Pourquoi? Comment? C'est que, comme
l'Italie moderne (celle de 1792), l'antique royaume des Ssostris,
gouvern en apparence par des monarques, en ralit par un pontife
matre de l'opinion, se composait de magnificence et de faiblesse.
Puis, c'est sur les bords du Nil que les philosophes de l'antiquit
allaient puiser la lumire, c'est sous le beau ciel de Florence que
l'Europe barbare a rallum le flambeau des lettres. Voil.--Pour
Carthage, c'est plus facile: le parallle avec l'Angleterre s'impose.
Et, pour dmontrer que le gouvernement anglais et le gouvernement
carthaginois, c'est la mme chose, le jeune Chateaubriand imite
Montesquieu et se donne des airs de profondeur. Puis il compare Annibal
et Marlborough, Hannon et Cook, et rapproche le _Priple_ d'Hannon de
quelques pages de Cook sur les les Sandwich.

Ici, une page rvlatrice. Il vient d'opposer  l'ignorance d'Hannon la
science de Cook. Mais tout  coup:

    Cependant, il faut l'avouer, ce que nous gagnons du ct des
    sciences, nous le perdons en sentiment. L'me des anciens aimait
     se plonger dans le vague infini; la ntre est circonscrite par
    nos connaissances. Quel est l'homme sensible qui ne s'est trouv
    souvent  l'troit dans une petite circonfrence de quelques
    millions de lieues? Lorsque, dans l'intrieur du Canada, je
    gravissais une montagne, mes regards se portaient toujours 
    l'ouest, sur les dserts infrquents qui s'tendent dans
    cette longitude.  l'orient, mon imagination rencontrait
    aussitt l'Atlantique, des pays parcourus, et je perdais mes
    plaisirs. Mais,  l'aspect oppos, il m'en prenait presque aussi
    mal. J'arrivais incessamment  la mer du Sud, de l en Asie,
    de l en Europe, de l... J'eusse voulu pouvoir dire, comme
    les Grecs: Et l-bas! l-bas! la terre inconnue, la terre
    immense!

Cela est bien de lui. C'est en somme ce vaste dsir d'inexplor qui lui
a fait entreprendre,  vingt-cinq ans, ce voyage de l'esprit  travers
le monde ancien et le monde moderne, et chercher des visions dans
le temps, comme il avait cherch des images dans l'espace. Il est
remarquable que le premier ouvrage de ce jeune homme insatiable, un
ouvrage qui devait avoir cinq gros volumes, ait t une espce
d'histoire universelle, et une histoire universelle par rapport  la
Rvolution franaise--donc par rapport  lui-mme, puisqu'il devait 
la Rvolution l'branlement de son me, et son exil, et ses douleurs et
sa froide mansarde,--de sorte qu'en cette histoire il ramenait  soi et
en quelque faon rsorbait et engloutissait les sicles et l'univers
pour son plaisir.

Il continue  rapprocher,  rapprocher perdment: la Scythie et la
Suisse et leurs trois ges, c'est  savoir la Scythie et la Suisse
pauvres et vertueuses; la Scythie et la Suisse philosophiques; la Scythie
et la Suisse corrompues; puis la Macdoine et la Prusse; Tyr et la
Hollande; la Perse et l'Allemagne, et mme le _Mahabarata_ et la
_Messiade_ de Klopstock, et mme le roi Darius et l'empereur Joseph!

Des chapitres ne craignent pas de s'intituler: Influence de la
Rvolution rpublicaine de la Grce sur la Perse, et de la Rvolution
rpublicaine de la France sur l'Allemagne.--Dclaration de la
guerre mdique (505 av. J.-C.); dclaration de la guerre prsente,
1792.--Portrait de Miltiade, portrait de Dumouriez.--Bataille de Marathon,
bataille de Jemmapes.--Campagne de la 4e anne de la 74e olympiade,
campagne de 1793.--Consternation  Athnes et  Paris.--Bataille de
Salamine, bataille de Maubeuge.--Mardonius et Cobourg.--Pausanias et
Pichegru.--Bataille de Plate, bataille de Fleurus. Ce sont des
gageures, d'o il se tire  peu prs, puisqu'il dit ce qu'il veut. Et
cela ne prouve rien, sinon que les passions des hommes sont toujours 
peu prs les mmes, ce que l'on savait.

Cela nous mne  la fin du premier volume de la rdition de 1826.
Dans un dernier chapitre que Chateaubriand, trente ans aprs l'avoir
crit, appelle une sorte d'orgie noire d'un coeur bless et d'un
esprit malade, il se soulage et dit tout.  quoi ont servi ces
rvolutions dont il vient de retracer l'histoire? Est-il une libert
civile? J'en doute. Les Grecs furent-ils plus heureux, furent-ils
meilleurs aprs leur rvolution? Non. Puis il mdite:

    Malgr mille efforts pour pntrer dans les causes des troubles
    des tats, on sent quelque chose qui chappe; un je ne sais
    quoi, cach je ne sais o, et ce je ne sais quoi parat tre
    la raison efficiente de toutes les rvolutions... Ce
    principe inconnu ne nat-il point de cette vague inquitude,
    particulire  notre coeur, qui nous fait nous dgoter
    galement du bonheur et du malheur, et nous prcipitera de
    rvolution en rvolution jusqu'au dernier sicle? Et cette
    inquitude, d'o vient-elle  son tour? Je n'en sais rien;
    peut-tre de la conscience d'une autre vie; peut-tre d'une
    aspiration secrte vers la divinit. Quelle que soit son
    origine, elle existe chez tous les peuples. On la rencontre chez
    le sauvage et dans nos socits. Elle s'augmente surtout par les
    mauvaises moeurs et bouleverse les empires.

Il en trouve, dit-il, une preuve bien frappante dans les causes de notre
rvolution. La rvolution tait invitable,  cause de l'immoralit
et de l'gosme des individus et  cause des folies et des
imbcillits de l'ancien rgime, dont il fait le plus sombre des
tableaux. Mais la Rvolution a t abominable  son tour. Vouloir
tablir la dmocratie chez un peuple corrompu, cela est fou. Lui aussi
a cru  la dmocratie; peut-tre que ses opinions actuelles
(le royalisme) ne sont que le triomphe de sa raison sur son
penchant.--En ce qui le regarde comme individu, toutes les
constitutions lui sont parfaitement indiffrentes:

    Nous nous agitons aujourd'hui pour un vain systme, et nous ne
    serons plus demain! Des soixante annes que le ciel peut-tre
    nous destine  traner sur ce globe, nous en dpenserons vingt
     natre et vingt  mourir, et la moiti des vingt autres
    s'vanouira dans le sommeil. Craignons-nous que les misres
    inhrentes  notre nature d'homme ne remplissent pas assez ce
    court espace sans y ajouter des maux d'opinion?

Et plus loin: La libert politique n'est qu'un songe, un sentiment
factice que nous n'avons point... Tant que nous ne retournerons pas  la
vie du sauvage, nous dpendrons toujours d'un homme. Et qu'importe
alors que nous soyons dvors par une cour, par un directoire, par une
assemble du peuple?... Tout gouvernement est un mal, tout gouvernement
est un joug. Toutefois, il vaut mieux obir  un roi qu' une
multitude ignorante.

Tel est, vers 1795, le royalisme de Chateaubriand. Et tel il sera
toujours, mme sous la Restauration: Un triomphe de sa raison sur son
penchant.

Au deuxime volume de l'_Essai_, l'auteur reprend infatigablement ses
inutiles parallles. Mais les boutades, les pousses d'humeur, les
confessions directes ou indirectes deviennent de plus en plus nombreuses.

    J'avoue (dit-il), que je crois en thorie au principe de la
    souverainet du peuple; mais j'ajoute aussi que, si on le met
    rigoureusement en pratique, il vaut beaucoup mieux pour le genre
    humain redevenir sauvage et s'enfuir tout nu dans les bois.

Il se fait de Pricls une image charmante et dj renanienne,
oserai-je dire, et o il met beaucoup de lui-mme: Pricls avait
pris le vrai sentier pour arriver au bonheur. Traitant le monde selon
sa porte, lorsque la ncessit le forait d'y paratre, il s'y
prsentait avec des ides communes et un coeur de glace. Mais le soir,
renferm secrtement avec Aspasie et un petit nombre d'amis choisis, il
leur dcouvrait ses opinions caches et un coeur de feu.

Tel sans doute il tait lui-mme quelquefois, avec des amis, le soir,
dans quelque taverne de Londres. Plus tard, Sainte-Beuve dira: Il
y avait un Chateaubriand secret aussi lch et dbrid de ton que
l'autre l'tait peu, mais celui-l connu seulement d'un trs petit
nombre dans l'intimit.

En 1796-97, l'espce humaine lui fait horreur; il dborde d'amertume et
de fiel.  propos de Denys de Syracuse:

    Toujours bas, nous rampons sous les princes dans leur gloire et
    nous leur crachons au visage lorsqu'ils sont tombs... Qu'et
    d faire Denys dans ses revers? Il et d se retirer dans
    quelque lieu sauvage pour gmir sur ses fautes passes et
    surtout pour cacher ses pleurs; ou plutt il pouvait, comme les
    anciens, se coucher et mourir. Un homme n'est jamais trs 
    plaindre lorsqu'il a le droguiste ou le marchand de poignards 
    sa porte, et qu'il lui reste quelques _mines_.

L'trange garon! Aprs ce chapitre sur Denys de Syracuse, aprs
une longue numration de tous les princes fugitifs, depuis Thse
jusqu'aux Bourbons, il s'arrte comme n'en pouvant plus, et il crit une
mditation qu'il ddie aux infortuns.

Il cherche quelles doivent tre les rgles de conduite dans le malheur.
La premire rgle est de cacher ses pleurs. Car le misrable n'est
qu'un objet de curiosit ou un objet d'ennui. La seconde rgle, qui
dcoule de la premire, consiste  s'isoler entirement. Il faut
viter la socit lorsqu'on souffre, parce qu'elle est l'ennemie
naturelle des malheureux; sa maxime est: l'infortun coupable. Je suis si
convaincu de cette vrit sociale, que je ne passe gure dans les
rues sans baisser la tte. Troisime rgle: Fiert intraitable.
L'orgueil est la vertu du malheur... On se familiarise aisment avec le
malheureux; et il se trouve dans la dure ncessit de se rappeler sa
dignit d'homme, s'il ne veut que les autres l'oublient.

Et maintenant, que faudrait-il faire pour soulager ses chagrins? La
rponse nous indique trs prcisment comment le jeune Chateaubriand
soulageait les siens, et en somme comment il vivait  Londres.

Un livre vraiment utile aux misrables, ce sont les vangiles. Le
malheureux doit viter les jardins publics, le fracas, le grand jour; le
plus souvent, mme, il ne sortira que la nuit. Ainsi faisait-il. Un soir,
il va s'asseoir au sommet d'une colline, qui domine la ville; il regarde
les lumires des maisons. Ici, il voit clater le rverbre 
la porte de cet htel, dont les habitants, plongs dans les plaisirs,
ignorent qu'il est un misrable, occup seul  regarder de loin la
lumire de leurs ftes, lui qui eut aussi des ftes et des amis! Il
ramne ensuite ses regards sur quelque petit rayon tremblant dans une
pauvre maison carte du faubourg, et il dit: L, j'ai des frres.
Voil un son de voix, un accent, qui ne sont pas trs communs dans
Chateaubriand.

Il recommande la solitude dans la nature. Que celui que le chagrin mine
s'enfonce dans les forts. Il recommande aussi, comme Rousseau, la
botanique. Puis, au retour, la lecture: Un livre qu'on a eu bien de la
peine  se procurer, un livre qu'on tire prcieusement du lieu obscur
o on le tenait cach, va remplir ces heures de silence. Enfin,
peut-tre aussi, lorsque tout repose, entre deux ou trois heures
du matin, au murmure des vents et de la pluie qui battent contre vos
fentres, crivez-vous ce que vous savez des hommes. Et c'est en effet
 ces heures-l surtout que le pauvre garon crivait: c'est  ces
heures-l, au bruit du vent, auprs d'un humble feu et d'une lumire
vacillante qu'il a trac les lignes que je viens de vous lire.

Et la mditation finit d'une faon brve et terrible sur cette phrase:
Mais, aprs tout, il faut toujours en revenir  ceci: sans les
premires ncessits de la vie, point de remdes  nos maux.

N'oublions jamais qu' l'origine de l'oeuvre de Chateaubriand, il y a
eu sept annes de misre  Londres et une longue dbauche presque
ininterrompue de solitude et de tristesse.

Aprs ce chapitre: _Aux Infortuns_, le voil, encore une fois,
courageusement reparti pour ses parallles. Il compare les destines et
les morts d'Agis de Sparte, de Charles Ier d'Angleterre et de Louis
XVI. Il recommence  comparer les philosophes grecs et les philosophes
modernes. Il rapproche Platon, Fnelon, Rousseau. La _Rpublique_ et
le _Tlmaque_ ont du bon: mais l'_mile_! Le sage doit regarder cet
crit de Jean-Jacques comme un trsor. Peut-tre n'y a-t-il dans le
monde entier que cinq ouvrages  lire: l'_mile_ en est un. Pourquoi?
Parce que Rousseau a bris l'difice de nos ides sociales; parce
qu'il a montr que nous existions comme dans une espce de monde
factice. L'tonnement dut tre grand lorsque Rousseau vint  jeter
parmi ses contemporains abtardis l'homme vierge de la nature.

Jusque-l, Chateaubriand n'est, en effet, qu'un disciple de Rousseau. On
peut croire qu'il est rest, comme son matre, vaguement chrtien. Mais
tout  coup, sans qu'on s'y attende, sans que le dessein gnral de
son livre paraisse l'y obliger, il se met  nous faire l'histoire du
paganisme, puis l'histoire du christianisme. C'est donc pour nous dire des
choses qui lui tiennent au coeur. Or, aprs avoir parl de Jsus dans
le mme esprit que Jean-Jacques (quoique beaucoup plus froidement), il
intitule un chapitre: _la Chute du christianisme s'acclre_; puis, il
se donne le froid plaisir de rsumer, contre le christianisme, contre
son histoire, son dogme et sa discipline, les objections de Voltaire, de
Diderot et des encyclopdistes. Il nous avertit, il est vrai, qu'il n'y
est pour rien, et qu'il ne fait que rapporter les raisonnements des
autres; mais attendez.

Sur un exemplaire que Sainte-Beuve a eu entre les mains, et o
Chateaubriand avait not de sa main les modifications  faire pour une
seconde dition, il avait ajout aussi, en guise de commentaire, ses
plus secrtes penses, que voici.

 ct de ces mots du texte imprim: Je suis bien fch que
mon sujet ne me permette pas de rapporter les raisons victorieuses avec
lesquelles les Abadie, les Bergier, les Warburton ont combattu leurs
antagonistes (les incrdules) et d'tre oblig de renvoyer  leurs
ouvrages, il met en marge: Oui, qui ont dbit des platitudes, mais
j'tais bien oblig de mettre cela  cause des sots. En regard de
ce texte: Dieu, la matire, la fatalit, ne font qu'un, il crit:
Voil mon systme, voil ce que je crois. Oui, tout est chance,
hasard, fatalit dans ce monde, la rputation, l'honneur, la richesse,
la vertu mme: et comment croire qu'un Dieu intelligent nous conduit?
Voyez les fripons en place, la fortune allant au sclrat, l'honnte
homme vol, assassin, mpris. Il y a peut-tre un Dieu, mais c'est
le Dieu d'picure; il est trop grand, trop heureux pour s'occuper de nos
affaires, et nous sommes laisss sur ce globe  nous dvorer les uns
les autres. En regard de ce texte: Pre des misricordes... soit
que tu m'aies destin  une carrire immortelle, soit que je doive
seulement passer et mourir..., il crit: Quelquefois je suis tent
de croire  l'immortalit de l'me, mais ensuite la raison m'empche
de l'admettre. D'ailleurs pourquoi dsirerais-je l'immortalit? Il
parat qu'il y a des peines mentales totalement spares de celles du
corps, comme la douleur que nous sentons  la perte d'un ami, etc...
Or, si l'me souffre par elle-mme, indpendamment du corps, il est
 croire qu'elle pourra souffrir galement dans une autre vie;
consquemment, l'autre monde ne vaut pas mieux que celui-ci. Ne dsirons
donc point survivre  nos cendres; mourons tout entiers, de peur de
souffrir ailleurs. Cette vie-ci doit corriger de la manie d'_tre_.
Enfin, en regard de ce texte: Dieu, rpondez-vous, vous a fait libre.
Ce n'est pas l la question. A-t-il prvu que je tomberais, que je
serais  jamais malheureux? Oui, indubitablement. Eh bien, votre Dieu
n'est plus qu'un tyran horrible et absurde, il crit: Cette objection
est insoluble et renverse de fond en comble le systme chrtien. Au
reste, personne n'y croit plus.

Bref, il nie le Dieu-Providence, l'immortalit de l'me et le
christianisme lui-mme. Et ailleurs, non plus dans les notes de
l'exemplaire confidentiel, mais dans le livre imprim, il se demande:
Quelle sera la religion qui remplacera le christianisme? Il avoue
qu'il n'en sait rien. S'lvera-t-il un homme qui se mettra  prcher
un culte nouveau? Mais les nations seront trop indiffrentes en matire
religieuse et trop corrompues. La religion nouvelle mourra dans
le mpris. Ou bien, ne serait-il pas possible que les peuples
atteignissent  un degr de lumire et de connaissances morales
suffisant pour n'avoir plus besoin de culte? Mais non. Le plus probable
est que les nations retourneront tour  tour dans la barbarie...
jusqu' ce qu'elles en mergent de nouveau, et ainsi de suite dans une
rvolution sans terme.

Et cela le mne  ces conclusions:

    Dj nous possdons cette importante vrit, que l'homme,
    faible dans ses moyens et dans son gnie, ne fait que se
    rpter sans cesse; qu'il _circule_ dans un _cercle_, dont
    il tche en vain de sortir...--Il s'ensuit qu'un homme bien
    persuad qu'il n'y a rien de nouveau en histoire perd le got
    des innovations, got que je regarde comme un des plus grands
    flaux qui affligent l'Europe en ce moment.

Et alors le flot d'amertume se prcipite: Libert! le grand mot! et
qu'est-ce que la libert politique? Je vais vous l'expliquer. Un homme
libre  Sparte veut dire un homme dont les heures sont rgles comme
celles de l'colier sous la frule, etc. On s'crie: Les citoyens
sont esclaves, mais esclaves de la loi. Pure duperie de mots. Que
m'importe que ce soit la loi ou le roi qui me trane  la guillotine?
On a beau se torturer, faire des phrases et du bel esprit, le plus grand
malheur des hommes, c'est d'avoir des lois et un gouvernement.

Enfin:

    Soyons hommes, c'est--dire libres; apprenons  mpriser les
    prjugs de la naissance et des richesses,  nous lever
    au-dessus des grands et des rois,  honorer l'indigence et la
    vertu; donnons de l'nergie  notre me, de l'lvation 
    notre pense; portons partout la dignit de notre caractre,
    dans le bonheur et dans l'infortune; sachons braver la pauvret
    et sourire  la mort; mais pour faire tout cela, il faut
    commencer par cesser de nous passionner pour les institutions
    humaines, de quelque genre qu'elles soient. Nous n'apercevons
    presque jamais la ralit des choses, mais leurs images
    rflchies faussement par nos dsirs... Tandis que nous nous
    berons ainsi de chimres, le temps vole et la tombe se
    ferme tout  coup sur nous. Les hommes sortent du nant et
    y retournent: la mort est un grand lac creus au milieu de la
    nature; les vies humaines, comme autant de fleuves, vont s'y
    engloutir... Profitons donc du peu d'instants que nous avons 
    passer sur ce globe pour connatre au moins la vrit. Si
    c'est la vrit politique que nous cherchons, elle est facile 
    trouver. Ici un ministre despote me billonne, me plonge au
    fond des cachots, o je reste vingt ans sans savoir pourquoi;
    chapp de la Bastille, plein d'indignation, je me prcipite
    dans la dmocratie, un anthropophage m'y attend  la guillotine.
    Le rpublicain, sans cesse expos  tre pill, vol,
    dchir par une populace furieuse, s'applaudit de son bonheur;
    le sujet, tranquille esclave, vante les bons repas et les caresses
    de son matre. O homme de la nature! c'est toi seul qui me
    fais me glorifier d'tre homme! Ton coeur ne connat point la
    dpendance, tu ne sais ce que c'est que de ramper dans une cour
    ou de caresser un tigre populaire. Que t'importent nos arts, notre
    luxe, nos villes? As-tu besoin de spectacle, tu te rends au temple
    de la nature,  la religieuse fort...

Et cela continue; et le dernier chapitre est le rcit d'une Nuit chez
les sauvages de l'Amrique.

Ainsi conclut le jeune migr. Et il ne vous chappera point que
ce retour  la nature, c'est, en un sens, le suprme dsespoir
philosophique, puisque c'est la ngation de l'utilit de toute l'oeuvre
humaine.

L'_Essai_ parut en 1797; les notes marginales sont probablement de 1798.
Il est important de savoir que Chateaubriand a pens ainsi, qu'il a t
incrdule et rvolt, et  peu prs nihiliste, non par une passagre
chaleur du sang, mais avec insistance et rflexion pendant plusieurs
annes de sa jeunesse, et jusqu' la veille du moment o il conut le
_Gnie du christianisme_.

Plus tard, en 1811,  l'occasion de son lection  l'Acadmie, ses
ennemis rappelleront qu'il pensa comme les encyclopdistes. On opposera
l'incroyance de l'homme aux thories de l'crivain religieux; on parlera
d'hypocrisie. Chateaubriand laissera le soin de sa dfense  un jeune
homme, Damaze de Raymond.

Mais en 1826, en pleine Restauration, sans ncessit, il me semble, et
mme au risque de troubler des mes en faisant connatre davantage un
livre qu'il rprouvait, il donne lui-mme une rdition de l'_Essai
sur les Rvolutions_. Il y met une habile prface o il explique
dans quelles conditions l'ouvrage a t crit, o il en montre les
contradictions et o il exagre quelque peu ce qui s'y trouve encore de
christianisme. Il accompagne le texte de notes trs nombreuses et fort
plaisantes. Il se critique, se rfute, se condamne, se gourmande et se
raille avec beaucoup de bonne grce et un air de charmante franchise. Il
a, sur sa vanit et sa fatuit de jeune homme, des rflexions piquantes
(qui d'ailleurs s'appliqueraient encore mieux  bien des passages des
_Mmoires d'outre-tombe_). Mais souvent,  propos de quelque chapitre
particulirement loquent dans son cre misanthropie, il se laisse
dsarmer. Me louerai-je? J'en ai bien envie; la colre de ces pages
m'a amus; je les avais compltement oublies. Ou bien: Voil
certes un des plus tranges chapitres de tout l'ouvrage, et peut-tre un
des morceaux les plus extraordinaires qui soient jamais chapps 
la plume d'un crivain... C'est du Rousseau, c'est du Ren, c'est du
dgot de tout, de l'ennui de tout. En somme, il se reconnat avec
plaisir dans ce premier ouvrage; et mme il est content que l'on sache
qu'il a t ce jeune homme troubl et rvolt et qu'il a senti et
pens comme cela. Il a voulu que ses impits mme ne fussent point
abolies, et que l'on connt clairement qu'il n'avait pas toujours t
bon chrtien. Au fait, si l'on ne connaissait pas, par ce livre, le
jeune homme qu'il avait t, on comprendrait moins le vieillard si
profondment dsenchant qu'il fut. Et, aprs 1830, quand il sera
publiquement l'ami de Carrel, de Branger, de Lamennais, il sera ravi,
nous le verrons, d'avoir crit l'_Essai_, et fier de ce volumineux
pch de jeunesse.




TROISIME CONFRENCE

LES NATCHEZ.--ATALA


Chateaubriand nous dit dans les _Mmoires d'outre-tombe:_ Il est
certain que, si l'_Essai_ fut un moment connu, il fut presque aussitt
oubli: une ombre subite engloutit le premier rayon de ma gloire. Cela
dut lui tre dur; car, naturellement, il avait espr la gloire et la
fortune. Mais, comme il ne connut pas tout de suite cet insuccs, il n'en
ressentit que peu  peu l'amertume. Il eut d'ailleurs des compensations.
S'il ne russit pas en France, l'_Essai_ fit du bruit dans le monde des
migrs: il scandalisa quelque peu; mais cela mme ne nuisit point 
l'auteur. Chez les personnes victimes de catastrophes extraordinaires,
jetes violemment hors des conditions de leur vie normale, comme les
migrs, il se produit souvent une sorte de relchement des principes,
une disposition au scepticisme par dsespoir habituel (elles en ont tant
vu!). Beaucoup d'migrs purent goter l'_Essai_ pour ses hardiesses
mmes et ses ngations.

Puis, des revues anglaises en parlrent avec loge. Chateaubriand devint
presque un personnage; la haute migration le rechercha. Pauvre et
inconnu, il avait t d'une fiert ombrageuse, et cramponn  sa
solitude. Recherch, il se laissa faire. Il fit un chemin, comme il dit,
de rue en rue, et, s'loignant du canton de l'migration pauvre de
l'est, il arriva, de logement en logement, jusqu'au quartier de la riche
migration de l'ouest, parmi les vques, les familles de cour et
les colons de la Martinique. Il fait des connaissances: Christian de
Lamoignon, Malouet, le chevalier Panat, homme de got par profession
et qui avait une rputation mrite d'esprit, de malpropret et
de gourmandise; Montlosier, fodalement libral, aristocrate et
dmocrate, esprit bizarre dont il fait un portrait vraiment prodigieux;
l'abb Delille,  la tte de singe, qui lisait ses vers comme un ange,
mais que madame Delille souffletait quand il n'tait pas sage; l'abb
Caron, mesdames de Caumont et de Gontaut; madame de Boignes, alors
trs jeune et extrmement jolie; enfin Fontanes, qu'il avait dj
rencontr.

Tout de mme, son _Essai_ n'a aucun succs  Paris. Qu' cela ne
tienne! Ce sera donc un autre livre qui lui donnera la gloire. Il renonce
 crire les trois derniers volumes annoncs de l'_Essai_. Mais
il reprend (nous sommes en 1799) le manuscrit de 2.383 pages in-folio
(parat-il) qu'il avait rapport d'Amrique. Avec cela, il fait les
_Natchez_, dont _Atala_ et _Ren_ sont des pisodes. C'tait un dessein
form depuis longtemps: J'tais encore trs jeune lorsque je
conus l'ide de faire l'pope de _l'homme de la nature_ (toujours
l'influence de Rousseau) et de peindre les moeurs des sauvages, en les
liant  quelque vnement connu.

Mais, lorsqu'en 1800 il quitta l'Angleterre pour rentrer en France,
il n'osa pas se charger d'un trop lourd bagage et laissa  Londres le
manuscrit des _Natchez_, sauf _Atala_ et _Ren_ et quelques descriptions
de l'Amrique:

    Quelques annes s'coulrent avant que les communications avec
    la Grande-Bretagne se rouvrissent. Je ne songeai gure  mes
    papiers dans le premier moment de la Restauration; et d'ailleurs,
    comment les retrouver? Ils taient rests renferms dans une
    malle, chez une Anglaise qui m'avait lou un petit appartement 
    Londres. J'avais oubli le nom de cette femme; le nom de la
    rue et le numro de la maison o j'avais demeur taient
    galement sortis de ma mmoire.

Il y a l un dtachement, ou une insouciance, qui ne sent pas son
homme de lettres. Chateaubriand tait galement capable et de cette
insouciance et de la plus monstrueuse vanit.

Malgr tant de difficults, il parat qu'on retrouva la rue, la maison,
les enfants de l'htesse, et le manuscrit des _Natchez_. L'auteur
les corrigea, on ne peut pas savoir dans quelle mesure, et les fit
paratre dans l'dition de ses oeuvres compltes (1836).

       *       *       *       *       *

Je devrais peut-tre vous parler de _Ren_ ds aujourd'hui: mais, si je
le faisais, les _Natchez_ vous paratraient ensuite d'un intrt un peu
languissant; et, d'ailleurs, si la premire version de _Ren_ doit tre
antrieure aux _Natchez_, comme je le montrerai, la version parfaite,
celle que nous possdons leur est certainement postrieure. Au surplus,
je rserverai, dans les _Natchez_, la plus grande partie de ce qui se
rapporte  cet trange Ren et au dveloppement de son caractre.

Donc, parlons des _Natchez_. C'est l'oeuvre d'un jeune disciple de
Rousseau, qui a vu du pays; c'est un pome pique; c'est un roman
historique et exotique; c'est un conte philosophique; c'est je ne sais
quoi encore. Cela fait songer, un assez long moment, au Huron de Voltaire,
et  toutes les histoires de sauvages et d'hommes de la nature qui ont
charm le dix-huitime sicle; cela fait penser quelquefois, pour le
style potique, aux _Incas_ de Marmontel; pour le merveilleux 
Milton et  Klopstock; et enfin, pour la mlancolie et le got de la
tristesse,  certaines lettres du jeune Saint-Preux dans la _Nouvelle
Hlose_, et  _Werther_, paru en 1774. C'est d'ailleurs, quant aux
vnements, et sauf les quatre livres du voyage de Chactas en Europe,
une srie presque ininterrompue de malheurs prodigieux et, proprement,
d'horreurs.

Je crois qu'on lit fort peu les _Natchez_, car ce n'est pas une joie; je
crois qu'on les lit encore moins que le reste de l'oeuvre de Chateaubriand
(les _Mmoires_ excepts, bien entendu). Il n'est donc pas inutile que
je vous fasse, de la fable, un petit expos, qui sera court, et trs
simplifi, je vous en prviens: car ce rcit de 580 fortes pages est
faiblement ordonn, assez souvent confus et quelque peu obscur, et plein
d'effets rpts.

Ren, venant du Fort Rosalie (qui est un poste franais) arrive chez les
Natchez pour se faire sauvage. Il se prsente au vieux sachem Chactas,
qui lui demande son histoire. Mais le frre d'Amlie rpond d'une
voix trouble: Indien, ma vie est sans aventures, et le coeur de Ren ne
se raconte point. Il supplie Chactas de le faire admettre au nombre
des guerriers Natchez et de l'adopter lui-mme pour son fils. Chactas
y consent et offre  Ren la calebasse de l'hospitalit, o six
gnrations avaient bu l'eau d'rable. Puis, c'est le calumet de la
paix, et la chanson de l'hospitalit danse par une jeune fille aux
bras nus. Et tout ceci n'est pas sans grce et rappelle, avec d'autres
rites, les scnes de l'_Odysse_ o l'hospitalit est offerte aux
voyageurs.

Or, au mme moment, le capitaine franais Chpar, qui commande le Fort
Rosalie, vient passer une revue de ses troupes tout prs du village des
Natchez, afin de les dcider aux concessions de terrains que les blancs
leur demandent. Et alors, c'est la plus condamnable orgie du style dit
potique de ce dix-huitime sicle dont le jeune Chateaubriand est
encore jusqu'aux moelles. L'auteur invoque la Muse, fille de Mnmosyne
 la longue mmoire, me du trpied de Delphes et des colombes de
Dodone, pour n'oublier aucun des capitaines et des bataillons qui vont
dfiler tout  l'heure. Et cela est  la fois un peu comique et assez
amusant, parce que le jeune auteur a beaucoup plus d'imagination et
d'invention verbale que les Delille en vers et que les Marmontel en prose.

Est-ce que ceci n'est pas ingnieux:

    Ils portent un tube enflamm, surmont du glaive de Bayonne;
    leur vtement est celui du lys, symbole de l'honneur virginal de
    la France.

Mais est-ce que ceci n'est pas charmant:

    Ces guerriers couvrent leur front du chapeau gaulois, dont le
    triangle bizarre est orn d'une rose blanche qu'attacha souvent
    la main d'une vierge timide, et que surmonte de sa cime lgre
    un gracieux faisceau de plumes.

Et ceci encore:

    L'arme entire s'branle; ses pas gaux mesurent la marche
    que frappent les tambours. Les jambes noircies des soldats ouvrent
    et ferment une longue avenue, en se croisant comme les ciseaux
    d'une jeune fille qui dcoupe d'ingnieux ouvrages. Par
    intervalles, les caisses d'airain que recouvre la peau de
    l'onagre se taisent au signe du gant qui les guide; alors mille
    instruments, fils d'ole, animent les forts, tandis que les
    cymbales du ngre se choquent dans l'air et _tournent comme deux
    soleils_.

Et enfin ceci n'enfonce-t-il pas tous les Delille et mme tous les
couchard-Lebrun:

    Tour  tour l'arme s'allonge et se resserre, tour  tour
    s'avance et se retire: ici, elle se creuse comme la corbeille
    de Flore; l elle s'enfle comme les contours d'une urne de
    Corinthe... Les capitaines font prendre aux bataillons toutes les
    figures de l'art d'Uranie: ainsi des enfants tendent des soies
    lgres sur leurs doigts lgers, sans confondre ou briser le
    ddale fragile; ils le dploient en toile, le dessinent en
    croix, le ferment en cercle et l'entr'ouvrent doucement sous la
    forme d'un berceau.

Comme il s'amuse!

Ici, nous apprenons que Satan veut empcher l'vangile de s'tendre
dans le nouveau monde et, pour cela, unir tous les Indiens idoltres
afin d'exterminer les chrtiens. Puis, nous faisons la connaissance de la
belle et douce Cluta, de la charmante petite Mila, et du bon et simple
Outougamiz, frre de Cluta. Puis, Satan va trouver la Renomme et
la prie de rpandre de faux bruits et de semer les mensonges et les
calomnies afin de brouiller davantage les Peaux-Rouges et les blancs. Et
cela nous touche peu.

Aprs que Ren s'est plong dans les flots du Meschaceb, a respir
l'odeur des sassafras et des liquidambars et est rentr dans sa
cabane, Cluta lui prpare un repas et dissimule peu son amour pour le
mlancolique jeune homme. Le bon Outougamiz conclut avec lui un
pacte d'amiti. Mais le sombre Ondour, amoureux de Cluta, essaye
d'assassiner Ren et le manque. Les deux hommes luttent corps  corps
(tels, sur les rivages du Nil ou dans les fleuves des Florides, deux
crocodiles se disputent au printemps une femelle brillante); et Ren
terrasse son adversaire, qui ne lui pardonnera point.

 ce moment, le jeune Chateaubriand, se souvenant de Milton et de
Klopstock et prouvant le besoin d'tre sublime, nous transporte dans
le Paradis. L'ange de l'Amrique s'entretient solennellement avec le
chrubin Uriel des choses du nouveau monde. Et sainte Genevive de Paris
et sainte Catherine des Bois, patronne du Canada, traversent la rgion
thre pour aller trouver la Vierge:

    Elles s'taient alarmes des malheurs dont Satan menaait
    l'empire franais en Amrique: un mme mouvement de charit
    les emportait aux clestes habitacles pour implorer la
    misricorde de Marie. Tristes autant que des substances
    spirituelles peuvent ressentir notre douleur, elles versaient ces
    larmes intrieures dont Dieu a fait prsent  ses lus;
    elles prouvaient cette sorte de piti que l'ange ressent pour
    l'homme, et qui, loin de troubler la pacifique Jrusalem, ne fait
    qu'ajouter aux flicits qu'on y gote.

Comment cela? Quel est ce sadisme anglique? Mystre.

Les deux saintes continuent leur chemin. Tantt elles s'ouvrent une
voie au travers des sables d'toiles; tantt elles coupent les cercles
ignors o les comtes promnent leurs pas vagabonds. Elles frlent
l'essieu commun de tous les univers crs...  distance gale, le
long de cet axe, sont assis trois esprits svres: le premier est
l'ange du pass; le second, l'ange du prsent; le troisime, l'ange de
l'avenir. Ce sont ces trois puissances qui laissent tomber le temps sur
la terre: car le temps n'entre point dans le ciel et n'en descend point.
Qu'est-ce  dire? Ces choses-l sont rudes, pour parler comme Victor
Hugo.

Les saintes traversent les rgions platoniciennes o sommeillent les
mes qui n'ont pas encore subi la vie mortelle. Elles arrivent enfin 
la Jrusalem cleste. L elles rencontrent le bienheureux Las Cases et
les martyrs canadiens, qui se pressent sur les pas des deux vierges. Le
roi saint Louis se joint  eux. Et tout le cortge va chercher le
trne de Marie.

Ici, une chose extraordinaire et jolie (d'ailleurs conforme au dogme):
Seule de tous les justes, Marie a conserv un corps. Elle a seule un
corps parmi les saints, dont les corps attendent dans la terre le jugement
dernier, tandis que son corps,  elle, a t enlev au ciel aussitt
aprs sa mort. Mais surtout je crois que le chevalier s'est dit:
Celle-l, nous l'aimons; et comment la concevrions-nous? Et que
pouvons-nous aimer, qui ne soit de chair? Et d'ailleurs, si elle n'avait
pas de corps, comment et avec quels ressouvenirs aurait-elle piti,
puisque la piti est sa fonction? S'il ne prtait un corps  Marie, le
pote ne pourrait pas dire: Une tendre compassion pour les hommes, dont
elle fut la fille, une patience, une douceur sans gale rayonnent sur le
front de la Mre du Sauveur. Et enfin, qui prierait la Vierge Marie,
si elle n'avait ternellement la figure d'une femme? Mais il en rsulte
ceci d'trange, que le paradis, c'est, dans une immensit immatrielle,
seul visible, seul tangible, un corps fminin...

Voil du merveilleux chrtien. Et c'est merveilleux en effet. Et
c'est charmant. Le culte de la Vierge est presque toute la religion de
beaucoup de catholiques. Une jeune femme disait: Je ne crois pas 
Dieu, mais je crois  la sainte Vierge.

Marie rpond aux deux saintes, aux martyrs et au roi Louis: Vos
prires ont trouv grce  mon oreille; je vais monter au trne
de mon fils. Et elle part comme une colombe qui prend son vol. Et
Marie,--qui seule des justes a un corps, ne l'oublions pas,--approche
du Calvaire _immatriel_. Mais dans cet autre monde ces petites
contrarits n'ont aucune importance.

La Charit ouvre sans effort le rideau de l'ternit. Le Sauveur
apparat  Marie... Qui pourrait redire l'entretien de Marie et
d'Emmanuel?--videmment, ce n'est pas nous.--Puis le Pre, le Fils
et l'Esprit se consultent... Et le Souverain du Ciel permet  Satan un
moment de triomphe pour l'expiation de quelques fautes particulires.
Ce n'tait peut-tre pas la peine de mettre en mouvement, pour un
si mdiocre oracle, l'ange de l'Amrique, et le chrubin Uriel, et
Catherine, et Genevive, et les martyrs canadiens, et Las Cases, et saint
Louis et la Vierge Marie.

       *       *       *       *       *

Nous redescendons chez les Natchez. Chactas adopte officiellement Ren,
malgr l'opposition d'Ondour. Puis, pendant une chasse au castor, il
fait  Ren le rcit de ses aventures.

Ici se plaait, dans le premier manuscrit des _Natchez_, l'histoire
d'Atala. Mais, dans la version publie en 1836, l'auteur suppose cette
histoire connue, et Chactas ne commence son rcit qu' partir du moment
o il a quitt le Pre Aubry.

Il raconte qu'il s'est mis  l'cole de la guerre chez les Iroquois;
qu'un missionnaire lui a appris la langue franaise, et qu'un jour,
envoy comme interprte avec une dputation iroquoise pour ngocier
avec les blancs, il a t arrt, comme suspect de trahison, par le
gouverneur des Franais et envoy au bagne de Toulon; qu'ensuite, son
innocence ayant t reconnue par le nouveau gouverneur du Canada, il est
all  Paris, puis  Versailles pour tre prsent au roi Louis XIV.

Et ainsi, de descriptions du monde invisible qui rappelaient _le Paradis
perdu_ et _la Messiade_ et qui appartenaient au genre sublime, nous
passons  une sorte de conte philosophique et  quelque chose qui n'est
pas extrmement diffrent de l'_Ingnu_ de Voltaire,--pour revenir
ensuite  une manire d'pope, qui n'est vraiment pas le contraire
des _Incas_ de Marmontel.

Le voyage de Chactas en France est agrable. Chactas, qui avait
dj appris le franais chez les Iroquois, a eu tout le temps de se
perfectionner au bagne: il est donc assez invraisemblable de l'entendre
appeler un carrosse une hutte roulante, le cocher guide du
traneau, Paris le grand village, une glise la cabane des
prires, etc... Mais cela est amusant. Et la venue de Chactas  Paris
et  Versailles n'est point une invention absurde: car nous savons que,
sans compter le doge de Gnes, les Turcs et l'ambassade siamoise, on
montrait souvent des curiosits  la cour de Louis XIV.

Une bonne partie du rle de Chactas rappelle celui du Huron par la
constatation tonne de tout ce qui,  Paris et  Versailles, dans les
lois et dans les moeurs, s'loigne de la raison, de la justice, et de la
nature. Mme, Chactas a peut-tre plus de verdeur dans la navet
et un accent plus rvolutionnaire que le Huron. La prsentation de
Chactas et de ses compagnons  Louis XIV est vraiment savoureuse:

    Ononthio (le gouverneur du Canada) nous prsenta au grand chef
    (Louis XIV) en disant: Sire, les sujets de Votre Majest...
    Je me tournai vers les chefs des Cinq Nations et leur expliquai
    la parole d'Ononthio. Ils me rpondirent: C'est faux, et ils
    s'assirent  terre, les jambes croises. Alors, m'adressant
    au premier sachem (toujours Louis XIV): Puissant Soleil, lui
    dis-je, Ononthio vient de prononcer une parole qu'un gnie
    ennemi lui aura sans doute inspire: mais toi qu'Athansie (la
    vengeance) n'a pas priv de sens, tu es trop prudent pour te
    persuader que nous sommes tes esclaves.  ces paroles, qui
    sortaient ingnument de mes lvres, il se fit un mouvement dans
    la hutte (cette hutte est le palais de Versailles). Je continuai
    mon discours: Chef des chefs, tu nous as retenus dans la
    hutte de la servitude (au bagne) par la plus indigne trahison...
    Cependant la grandeur de notre me veut que nous t'excusions, car
    le souverain Esprit te et donne la raison comme il lui plat,
    et il n'y a rien de plus insens et de plus misrable qu'un
    homme abandonn  lui-mme. Enterrons donc la hache... et
    puisse notre union durer autant que la terre et le soleil! J'ai
    dit. En achevant ces mots, je voulus prsenter le calumet de la
    paix au Soleil; mais sans doute quelque gnie frappa ce chef de
    ses traits invisibles, car la pleur tendit son bandeau blanc
    sur son front: on se hta de nous emmener dans une autre partie
    de la cabane. L, nous fmes entours d'une foule curieuse; les
    jeunes gens surtout nous souriaient avec complaisance, plusieurs
    nous serrrent secrtement la main.

Cela est, avec plus de couleur, du meilleur Voltaire des _Contes_, du
meilleur Montesquieu des _Lettres persanes_,  plus forte raison du
meilleur Saint-Lambert des _Fables orientales_. C'est dans le mme esprit
que Chactas assiste aux ftes de Versailles, visite l'Acadmie, le
Palais de Justice, etc... Le palais de Versailles lui inspire des propos
de ce genre: Ce palais n'a-t-il cot ni sueurs ni larmes? Ah! qu'il
serait grand ici, le bruit des pleurs, si jamais il commenait 
se faire entendre! Chactas voit passer une chane de protestants
condamns aux galres; il assiste  la pendaison d'un pasteur condamn
 mort pour rupture de ban. (La mort le lia par la cime, comme une
gerbe moissonne.) Chactas est aussi abondant que le Huron contre la
rvocation de l'dit de Nantes et les dragonnades.

 vrai dire, c'est entirement, c'est absolument l'esprit de Voltaire.
Chateaubriand rassemble autour de son sauvage tous les grands hommes et
toutes les femmes charmantes du sicle de Louis XIV; et l'homme de la
nature dmle et admire les avantages et la douceur d'une socit
brillante. La Bruyre lui fait un petit rsum des absurdits et des
gloires du sicle. Puis Fnelon, ce Fnelon tant aim des philosophes,
lui fait la plus suave apologie de la civilisation,  qui nous devons les
arts, et aussi des vertus nouvelles. Si les vertus sont des manations
du Tout-Puissant; si elles sont ncessairement plus nombreuses dans
l'ordre social que dans l'ordre naturel, l'tat de la socit qui nous
rapproche davantage de la Divinit est donc un tat suprieur  celui
de la nature. (Mais alors, cette glorification de l'homme naturel que
devaient tre les _Natchez_?) En somme, les trois personnages qui tour
 tour expliquent  Chactas la socit du temps de Louis XIV, c'est
La Bruyre, c'est Fnelon, et c'est Ninon de Lenclos. Cette spirituelle
ikouessen (courtisane) ayant demand  Chactas ce qu'il a trouv
de plus sens parmi nous, Chactas lui rpond: Mousse blanche des
chnes qui sers  la couche des hros, les galriens et les femmes
comme toi me semblent avoir toute la sagesse de la nation. En ces
annes-l (1797-99) celui qui crira tout  l'heure _le Gnie du
christianisme_ est donc encore essentiellement un homme du dix-huitime
sicle, et du dix-huitime sicle tout entier: car, si le voyage de
Chactas en France est crit dans l'esprit de Voltaire, presque tout le
reste du roman est crit dans l'esprit de Jean-Jacques, si ce n'est que
l'optimisme de l'auteur a de fortes distractions.

Chactas se rembarque donc pour le Canada, fait naufrage, sjourne chez
les Esquimaux, puis chez les Sioux qui voudraient le retenir et faire de
lui leur chef, arrive enfin chez les Natchez, o il retrouve ses amis
Outougamiz, Cluta, Mila, son vieux camarade Adario, et Ren.

Mais le calme dure peu. Parce que Ren, ignorant les coutumes, a tu
dans une chasse des femelles de castor, les Illinois dclarent la
guerre aux Natchez. Ren part avec les guerriers de la tribu de l'Aigle.
Chpar, le commandant franais, profite de l'incident pour sommer les
Natchez de cder leurs terres. Chactas se rend, pour ngocier, au Fort
Rosalie, o on le garde comme prisonnier.

Et cependant, les Franais et les Natchez se rencontrent. Et c'est alors
une description potique de bataille,  la manire de Virgile
plutt que d'Homre, avec des morts d'une pittoresque horreur, o le
pote parat se divertir effroyablement. Exemples:

    La hache du sachem, atteignant Admar au visage, lui enlve une
    partie du front, du nez et des lvres. Le soldat reste quelque
    temps debout, objet affreux, au milieu de ses compagnons
    pouvants: tel se montre un bouleau dont les sauvages ont
    enlev l'corce au printemps; le tronc mis  nu et teint d'une
    sve rougie se fait apercevoir de loin parmi les arbres de la
    fort. Admar tombe sur son visage mutil et la nuit ternelle
    l'environne.

Ou bien:

    Tani est frapp d'un globe d'airain  la tte; son crne
    emport se va suspendre par la chevelure  la branche fleurie
    d'un rable.

Ou bien:

    ...La membrane qui soutenait les entrailles de Lameck est rompue;
    elles s'affaissent dans les aines, lesquelles se gonflent comme
    une outre. L'Indien se pme avec d'accablantes douleurs, et un
    dur sommeil ferme ses yeux.

Ou encore:

    Une balle lance au hasard lui crve le rservoir du fiel. Le
    guerrier sent aussitt sur sa langue une grande amertume; son
    haleine expirante fait monter, comme par le jeu d'une pompe, le
    sang qui vient bouillonner  ses lvres.

Etc., etc... Car Chateaubriand a l'imagination facilement cruelle.

La bataille se prolonge sans rsultat. Alors le roi des Enfers, jugeant
le combat arriv au point ncessaire pour l'accomplissement de ses
desseins (nous ne voyons pas bien pourquoi), songe  sparer les
combattants. Pour cela, il va trouver dans sa grotte le dmon de la
nuit, qui est un dmon-femme. L'auteur nous en fait une description
voluptueuse, dont se souviendra, je crois, Alfred de Vigny dans _Eloa_:

    La reine des tnbres tait alors occupe  se parer. Les
    songes plaaient des diamants dans sa chevelure azure; les
    mystres couvraient son front d'un bandeau; et les amours, nouant
    autour d'elle les crpes de son charpe, ne laissaient paratre
    qu'une de ses mamelles, semblable au globe de la lune; pour
    sceptre, elle tenait  la main un bouquet de pavots... Ce dmon
    de la nuit avait toutes les grces de l'ange de la nuit; mais,
    comme celui-ci, il ne prsidait point au repos de la vertu, et ne
    pouvait inspirer que des plaisirs ou des crimes.

(Ainsi Vigny, faisant parler son languissant et mlancolique Satan:

    Je leur donne des nuits qui consolent des jours.
    Je suis le roi secret des secrtes amours...

Ce dmon de la nuit va faire la nuit et l'orage sur le champ de bataille.
Le combat cesse, on change les prisonniers, une trve d'un an
est conclue. Et l-dessus Chateaubriand remise dcidment son
merveilleux chrtien, jusqu'aux _Martyrs_.

       *       *       *       *       *

Mais vous vous rappelez peut-tre cette tribu de l'Aigle qui est partie
contre les Illinois. Elle rentre dans ses huttes, laissant Ren aux mains
de l'ennemi. Ren va subir les plus affreux supplices, lorsqu'il est
sauv par Outougamiz qui survient mystrieusement et qui ramne Ren,
bless et malade,  travers des prils extraordinaires (et cela forme,
je pense, une des parties les moins ennuyeuses du roman).

Ici finit le douzime livre de l'pope. Le reste n'est point divis
en livres et (c'est l'auteur qui nous en prvient) est crit sur
le ton de la simple narration. Pas tant que cela: mais enfin le style de
cette seconde partie des _Natchez_ est un peu moins tendu. Pourquoi
cette diffrence? Chateaubriand ne nous le dit pas. Je crois que, tout
simplement, travaillant sur l'norme manuscrit primitif des _Natchez_,
il n'a eu le temps et le courage d'lever au ton de l'pope que la
premire moiti de son roman peau-rouge.

       *       *       *       *       *

Je reprends mon expos. Par reconnaissance pour Outougamiz, Ren pouse
Cluta, qu'il n'aime point. Elle lui donne une fille, qu'il nomme Amlie
(retenez ce point). Or, un jour, des soldats viennent pour arrter le
sachem Adario et Ren, dnoncs aux Franais par le tratre Ondour.
Ren est absent; mais Adario est emmen au Fort Rosalie et condamn 
tre vendu comme esclave avec sa femme et ses enfants.

On ne sait pas o est Ren. Outougamiz et Mila se mettent  sa
recherche, et le trouvent mditant, au bord d'un fleuve, dans une caverne
o sont des tombeaux. Ren leur tient des propos assez pareils 
ceux d'Hamlet. Quand il apprend ce qui s'est pass, il s'en va, sur sa
pirogue,  la Nouvelle-Orlans, proposer sa tte en change de celle
d'Adario.

L, tout le monde se retrouve: Chactas, Cluta, Mila, Outougamiz, qui
n'ont pas voulu abandonner Ren. Ren est en prison; on lui fait son
procs, on le condamne  tre transport en Europe. Puis, on lui fait
grce: il faut dire qu'Adlade, la fille du gouverneur, s'intresse
 lui. Mais, dnonc de nouveau, il s'enfuit de la Nouvelle-Orlans en
y laissant Cluta malade.

Rentr chez les Natchez, Ren apprend par un missionnaire, le pre
Soul, la mort de la soeur Amlie de la Misricorde. Il prouve
d'abord un vritable dlire; puis, s'tant calm, le frre
d'Amlie, sous un sassafras, au bord du Meschaceb, assis entre
Chactas et le Pre Soul, leur rvle la mystrieuse douleur qui
empoisonna son existence.

(Et ici, parat-il, se plaait, dans le premier manuscrit des _Natchez_,
le rcit qui fut publi plus tard sous le titre de _Ren_.)

 ce moment, le tratre Ondour envoie Ren traiter avec les Illinois.
Puis, dans le conseil, il accuse Ren de toutes les trahisons, propose de
le tuer  son retour avec les autres blancs tablis sur les terres des
Natchez, et fait adopter son opinion par le conseil.

Cependant Cluta, que nous avons laisse  la Nouvelle-Orlans
avec son enfant, rentre  son tour chez les Natchez  travers mille
effroyables dangers dont elle est sauve par une bonne ngresse. Elle
retrouve Mila et Outougamiz maris, et pleins d'angoisse. L'intrt
tragique des deux cents dernires pages consiste en ceci: Ren, qui est
toujours chez les Illinois, reviendra-t-il avant le jour marqu pour le
massacre des blancs? Dans ce cas, il est perdu. Mais comment l'avertir de
ne pas rentrer? Outougamiz est d'ailleurs li par le secret qu'Ondour
a fait jurer  tous les guerriers avant de leur faire connatre la
dcision du conseil.

(Entre temps, la pauvre douce petite sauvagesse Cluta reoit de Ren
une lettre o il lui explique sans ncessit son affreux caractre, et
que nous retrouverons.)

Naturellement, la fatalit veut que Ren revienne le jour mme du
massacre et soit assassin par Ondour sur le seuil de sa hutte.
Ondour viole Cluta vanouie, et s'enfuit. Cluta se rveille et,
dans les tnbres, s'assied sur le cadavre de Ren. Mila et Outougamiz
entrent dans la cabane et cherchent en ttonnant le foyer. Outougamiz
fait de la lumire:

    Trois cris horribles s'chappent  la fois du sein de Cluta,
    de Mila et d'Outougamiz. La cabane inonde de sang, quelques
    meubles renverss par les dernires convulsions du cadavre, les
    animaux domestiques monts sur les siges et sur les tables pour
    viter la souillure de la terre; Cluta assise sur la poitrine
    de Ren, et portant les marques de deux crimes qui auraient fait
    rebrousser l'astre du jour; Mila, debout, les yeux  moiti
    sortis de leur orbite; Outougamiz le front sillonn comme par la
    foudre, voil ce qui se prsentait aux regards!

(Il faut bien dire que beaucoup de pages des _Natchez_ sont de ce ton
dtestable.)

Tous les colons sont massacrs. Mais Outougamiz tue Ondour d'un coup
de hache. Cluta s'aperoit qu'elle est enceinte des oeuvres du monstre.
Une nuit, les Natchez dterrent les os de leurs morts, les chargent sur
leurs paules et prennent la route du dsert. Outougamiz meurt. Quelques
jours aprs Cluta met au monde une fille qu'elle allaite sans la
regarder. Heureusement cet enfant meurt: aussitt Cluta et Mila se
prcipitent dans une cataracte, laissant aux soins du plus vieux sachem
la petite Amlie, la fille de Ren.

Voil, trs en abrg, l'action de cet trange roman. L'auteur avait
conu, vous vous en souvenez, l'ide de faire l'pope de l'homme de
la nature qu'il jugeait, dans l'_Essai_, plus vertueux et plus heureux
que l'homme civilis. Mais on dirait que sa disposition d'me a chang
 mesure qu'il crivait. Le personnage le plus sclrat du pome est
un homme de la nature. Sauf quelques descriptions de ftes, de moissons
ou de chasses, ce pome est constamment atroce. Les bons sauvages, la
douce et rsigne Cluta, la vive petite Mila, Outougamiz le simple,
l'excellent Chactas y sont malheureux  peu prs sans interruption.
C'est une suite de tableaux affreux... Je ne vous ai parl ni de la mort
du vieux chef supplici par les Illinois, ni du vieil Adario tranglant
son petit-fils pour qu'il ne soit pas esclave, ni d'Akantie, la matresse
jalouse d'Ondour, jete par lui dans un marcage o pullulent les
serpents venimeux, ni de tant d'autres horreurs. L'pouvante et la
souffrance physique jouent un rle accablant dans cette histoire (un peu
comme dans l'atroce et nave _Chute d'un ange_). Toujours le pire arrive.
Tout le monde est tortur dans son coeur et dans sa chair. Et sans doute
cet talage d'horreurs mlodramatiques suppose un dsir un peu enfantin
d'tonner et de frapper: mais il suppose aussi chez l'auteur,  cette
poque, un fond sincre d'imagination sombre et maladive. Avec les deux
volumes de l'_Essai sur les Rvolutions_, les deux volumes des _Natchez_
forment la plus grande masse de pages dsespres par o un crivain
de gnie ait jamais dbut. Peu  peu, cette mlancolie deviendra, en
quelque faon, voluptueuse: mais on sentira toujours qu' l'origine de
l'oeuvre crite de Chateaubriand, il y a les annes de Londres.

       *       *       *       *       *

Environ deux ans aprs.--Chateaubriand a commenc (nous verrons comment)
d'crire _le Gnie du christianisme_. Il a pass, le plus naturellement
du monde, de l'pope de l'homme de la nature  l'apologie de la
religion chrtienne. Il est rentr en France. Il y a trouv des amis
que sduit sa personne et qui croient  son gnie. Son _Essai sur les
Rvolutions_ n'a pas eu de succs, mais a t lu de quelques-uns,
de ceux qui comptent. On parle beaucoup de son futur grand ouvrage, dont
_Atala_ ainsi que _Ren_ (chose inattendue) doivent faire partie. Une
lettre au _Mercure_ sur le livre de madame de Stal (_De la littrature
considre dans ses rapports avec la morale_) le fait tout  coup
sortir de l'ombre, comme il dit. Et enfin, soit parce que des preuves
d'_Atala_ avaient t en effet drobes, soit plutt qu'il lui semble
bon de prparer le public, par un rcit d'une motion voluptueuse, 
goter sa pieuse apologtique, il crit le 31 mars 1801 au _Journal des
Dbats_ et au _Publiciste_:

    Citoyen, dans mon ouvrage sur _le Gnie du christianisme_ ou _les
    Beauts potiques et morales de la religion chrtienne_, il
    se trouve une section entire consacre  la potique du
    christianisme. Cette section se divise en trois parties: posie,
    beaux-arts, littrature, sous le titre d'_Harmonies de la
    religion avec les scnes de la nature et les passions du coeur
    humain..._ Cette partie est termine par une anecdote extraite
    de mes voyages en Amrique et crite sous les huttes mmes des
    sauvages. Elle est intitule _Atala_, etc. Quelques preuves de
    cette petite histoire s'tant trouves gares, pour prvenir
    un accident qui me causerait un tort infini, je me vois oblig de
    la publier  part, avant mon grand ouvrage.

_Atala_ parut en avril 1801, et Chateaubriand entra soudainement dans la
gloire.

_Atala_ tait prcde d'une prface importante. L'auteur n'y semble
pas ignorer son originalit. Il dit:

    Je ne sais si le public gotera cette histoire qui sort de toutes
    les routes connues, et qui prsente une nature tout  fait
    trangre  l'Europe. Il n'y a point d'aventures dans
    _Atala_. C'est une sorte de _pome_, moiti descriptif, moiti
    dramatique: tout consiste dans la peinture de deux amants qui
    marchent et causent dans la solitude; tout gt dans le tableau
    des troubles de l'amour au milieu du calme des dserts et du
    calme de la religion. J'ai donn  ce petit ouvrage les formes
    les plus antiques (?); il est divis en _prologue_, _rcit_ et
    _pilogue_, etc.

Par pome, il entend sans doute un ouvrage o tout est subordonn
 l'impression de beaut. Il ajoute, ce qui est neuf et vient 
propos aprs les fades dluges de larmes et l'horrible sensibilit du
dix-huitime sicle:

    Je dirai encore que mon but n'a pas t d'arracher beaucoup de
    larmes; il me semble que c'est une dangereuse erreur, avance,
    comme tant d'autres, par M. de Voltaire, que les bons ouvrages
    sont ceux qui font le plus pleurer. Il y a tel drame dont personne
    ne voudrait tre l'auteur et qui dchire le coeur bien autrement
    que l'_nide_... Les vraies larmes sont celles que fait couler
    une belle posie; il faut qu'il s'y mle autant d'admiration que
    de douleur.

Cela est excellent; et cela s'applique si bien  toute l'oeuvre de
Chateaubriand lui-mme, qui n'est gure touchante, mais qui est belle et
surtout riche en prestiges.

Enfin, l'auteur n'a plus du tout confiance en Rousseau, et semble mme
lui avoir retir sa sympathie: Au reste, je ne suis point, comme M.
Rousseau, un enthousiaste des sauvages (il l'avait t); et, quoique
j'aie peut-tre autant  me plaindre de la socit que ce philosophe
avait  s'en louer, je ne crois point que la pure nature soit la plus
belle chose du monde. Je l'ai toujours trouve fort laide partout o
j'ai eu l'occasion de la voir... Avec ce mot de nature, on a tout perdu.
Ainsi Chateaubriand prpare habilement son rle de dfenseur du
christianisme.

Sainte-Beuve, dans _Chateaubriand et son groupe_, consacre quatre leons
entires  _Atala_. Il la rapproche de _Paul et Virginie_; il la
rapproche de Thocrite. Il compare les manires de Jean-Jacques,
de Saint-Pierre, de Chateaubriand et de Lamartine; il compare les
funrailles d'Atala et celles de Manon Lescaut. Il critique la critique
de l'abb Morellet, etc... Bref, il ne nous laisse pas grand'chose 
dire... Mais qu'importe, s'il nous laisse quelque chose  sentir?

Rappelons d'abord la fable, cela est ncessaire.

Le rcit est fait  Ren par le vieux Chactas des _Natchez_. Chactas
raconte la grande aventure de sa jeunesse quand il ne comptait encore que
dix-sept chutes de feuilles. Son pre, le guerrier Outalissi, de la
nation des Natchez, allie aux Espagnols, l'a emmen  la guerre contre
les Muscogulges, autre nation puissante des Florides. Outalissi
tant mort dans le combat, un vieil Espagnol, Lopez, de la ville de
Saint-Augustin, adopte le jeune Chactas et essaye de l'initier  la vie
civilise. Mais, au bout de trente lunes, Chactas s'ennuie et ne peut
plus rester. Un matin il remet ses habits de sauvage et dclare  Lopez
qu'il veut reprendre sa vie de chasseur. Il part, s'gare dans les
bois, est pris par un parti de Muscogulges et de Siminoles: il confesse
hardiment son origine et sa nation: Je m'appelle Chactas, fils
d'Outalissi, fils de Miscou, qui ont enlev plus de cent chevelures aux
hros muscogulges. Le chef, nomm Simaghan, lui dit: Rjouis-toi;
tu seras brl au grand village.

Une nuit que Chactas est assis prs du feu de la guerre avec le
chasseur commis  sa garde, une jeune femme  demi voile vient
s'asseoir  ses cts. C'est Atala, fille de Simaghan.

La tribu est toujours en marche. Mais, le soir, Atala vient visiter le
prisonnier  la drobe; elle trouve moyen d'loigner le guerrier qui
le garde; elle lui dtache ses liens, et ils vont ensemble se promener
dans la fort. Et chaque soir Chactas revient s'asseoir auprs de son
arbre, parce qu'il ne veut pas fuir sans Atala et qu'elle hsite  le
suivre.

Un soir enfin elle se dcide. Chactas fuit avec sa libratrice dans le
dsert. Mais il ne peut rien comprendre aux contradictions d'Atala, qui
l'aime et le repousse. Pendant un grand orage, elle soulage son coeur et
raconte son histoire  son ami. Atala est chrtienne. Elle n'est pas,
comme on le croit, la fille de Simaghan; elle est la fille de Lopez, de
ce vieil Espagnol qui fut le bienfaiteur de Chactas. Ces souvenirs les
attendrissent. Atala n'offre plus qu'une faible rsistance.  ce
moment, ils sont rencontrs par le Pre Aubry, qui a fond prs de
l une colonie d'Indiens convertis au christianisme. Il conduit les deux
jeunes gens dans son ermitage.

Mais Atala est mourante. Elle s'est empoisonne pendant l'orage... Ma
mre, explique-t-elle, m'avait conue dans le malheur... et elle me mit
au monde avec de grands dchirements d'entrailles; on dsespra de ma
vie. Pour sauver mes jours, ma mre fit un voeu, elle promit  la reine
des anges que je lui consacrerais ma virginit si j'chappais  la
mort. Et plus tard, lorsque Atala eut seize ans, sa mre lui dit avant
de mourir: Songe que je me suis engage pour toi, et que, si tu ne
tiens pas ma promesse, ce sera moins toi qui seras punie que ta mre,
dont tu plongeras l'me dans les tourments ternels. Et Atala s'est
donc empoisonne, craignant de manquer  son voeu et, par l, de damner
sa mre. Le Pre Aubry lui apprend qu'elle pouvait tre releve de son
voeu: mais il n'est plus temps; elle va mourir. Le Pre Aubry la console,
et calme le dsespoir de Chactas par de magnifiques discours. Elle meurt;
vous connaissez le rcit de ses funrailles.

Voil l'histoire. Elle devait trouver place, vous vous le rappelez, dans
la quatrime partie du _Gnie du christianisme_. Mais,  vrai dire,
elle ne serait pas autrement chrtienne sans les discours du Pre Aubry.
Le christianisme d'Atala n'est qu'une sorte de ftichisme. Si les deux
amants ne rencontraient pas le vieux missionnaire, si Atala cdait
pendant l'orage, et si elle mourait ensuite dans la fort (dsespre
et ravie d'avoir manqu  son voeu), l'histoire d'Atala pourrait finir
comme celle de Manon Lescaut. (Oh! cette mort et cet enterrement de Manon,
rappelez-vous! La sublime chose! et sans l'ombre d'effort! Je la perdis,
je reus d'elle des marques d'amour au moment mme qu'elle expirait. Je
demeurai deux jours et deux nuits avec la bouche attache sur le visage
et sur les mains de ma chre Manon... J'ouvris une large fosse, j'y
plaai l'idole de mon coeur... Je me couchai ensuite sur la fosse, le
visage tourn vers le sable, et fermant les yeux avec le dessein de ne
les ouvrir jamais.)

Chateaubriand dit qu'_Atala_ sort de toutes les routes connues. Il
faut s'entendre. L'histoire d'Atala n'est peut-tre pas, en soi, une
merveille d'invention. Dans les ennuyeux _Incas_ de Marmontel, aux
chapitres XXVII et XXVIII, l'Espagnol Alonzo s'prend de Cora, l'une des
vierges sacres qui vivent dans le temple du soleil. Et Cora aime aussi
Alonzo. Alonzo enlve Cora  la faveur du dsordre que rpand dans
le temple l'ruption du volcan de Quito. Les deux jeunes gens fuient
ensemble, comme Chactas et Atala. Ils mangent des choses trs exotiques,
le doux savinte, la palta, la moelle du coco. Lorsque Cora s'est
donne, elle est dvore de remords, car elle tait, comme Atala,
tenue par un voeu: Dlices de mon me, mon cher Alonzo... un devoir
sacr, un devoir terrible m'enchane... Voici le moment d'un ternel
adieu... En me dvouant aux autels, mes parents rpondirent de ma
fidlit. Le sang d'un pre, d'une mre, est garant des voeux que
j'ai faits. Fugitive et parjure, je les livrerais au supplice: mon crime
retomberait sur eux et ils en porteraient la peine: telle est la rigueur
de la loi.-- Dieu!--Tu frmis? Alonzo la reconduit sagement dans
l'asile des vierges. Il la retrouve un peu plus tard; elle est enceinte,
elle va tre condamne  mort: mais il s'accuse lui-mme, la dfend
et la sauve par l'loquence de ses propos philosophiques et de ses
invectives contre le fanatisme et l'intolrance.

Eh bien, l'histoire d'_Atala_ aussi, comme tant d'histoires du
dix-huitime sicle, pouvait simplement tre un exemple des dangers du
fanatisme ignorant. Vers la fin du rcit, aprs qu'Atala a rvl son
voeu, Chactas, serrant les poings et regardant le missionnaire d'un air
menaant, s'crie: La voil donc, cette religion que vous m'avez tant
vante! Prisse le serment qui m'enlve Atala! Prisse le Dieu
qui contrarie la nature! Homme! prtre! qu'es-tu venu faire dans ces
forts?--Te sauver! dit le vieillard. Et,  partir de l, l'histoire
devient  peu prs chrtienne, en dpit du furieux dsespoir, dj
byronien, qui ressaisit un moment la jeune muscogulge. Mais enfin, sans le
Pre Aubry, _Atala_ pourrait tre, par l'esprit, un conte de Marmontel
ou de Saint-Lambert. Et il est vrai qu'il y a le Pre Aubry: mais, mme
avec le Pre Aubry, on voit qu'aprs tout, si la religion console par
des phrases harmonieuses Atala et Chactas, c'est elle qui a caus leurs
malheurs et tu Atala.

Et l'on peut dire encore: On trouverait baroque la sympathie de
Chateaubriand pour ces Peaux-Rouges aux profils de vieilles femmes
(braves, mais si cruels et si vilainement tatous); mais en ralit
ces Peaux-Rouges ne nous apparaissent pas un seul moment comme des
Peaux-Rouges. Atala, d'ailleurs, pas plus que Chactas, n'a une
physionomie une et reconnaissable. C'est un mlange d'impressions,
d'observations dj raffines et de sentiments qui veulent tre
primitifs (Sainte-Beuve). Ils sont trop civiliss pour des sauvages;
leur langage mle constamment et sans aucune mesure la navet des
races primitives aux ides abstraites et gnrales des Europens
du dix-neuvime sicle (Vinet). Sans compter une couleur locale
vraiment trop faite exprs. Oui, Sainte-Beuve a raison, Vinet a raison;
je dirai mme: quand on lit les critiques du sec et spirituel abb
Morellet, on trouve que, les trois quarts du temps, l'abb Morellet a
raison. Seulement...

Seulement, coutez ceci:

    Tout  coup, j'entendis le murmure d'un vtement sur l'herbe et
    une femme,  demi voile, vint s'asseoir  mes cts... Je
    crus que c'tait la vierge des dernires amours, cette vierge
    qu'on envoie au prisonnier de guerre pour enchanter sa tombe. Dans
    cette persuasion, je lui dis en balbutiant et avec un trouble qui,
    pourtant, ne venait pas de la crainte du bcher: Vierge, vous
    tes digne des premires amours, et vous n'tes pas faite pour
    les dernires... Comment mler la mort et la vie? Vous me feriez
    trop regretter le jour... La jeune fille me dit alors: Je ne
    suis point la vierge des dernires amours. Es-tu chrtien? Je
    rpondis que je n'avais point trahi les gnies de ma cabane. 
    ces mots, l'Indienne eut un mouvement involontaire. Elle me dit:
    Je te plains de n'tre qu'un mchant idoltre. Ma mre
    m'a faite chrtienne; je me nomme Atala, fille de Simaghan aux
    bracelets d'or et chef des guerriers de cette troupe. Nous nous
    rendons  Apalachucla, o tu seras brl. En prononant ces
    mots, Atala se lve et s'loigne.

Plus loin:

    Ces mots attendrirent Atala. Ses larmes tombrent dans la
    fontaine. Ah! repris-je avec vivacit, si votre coeur parlait
    comme le mien! Le dsert n'est-il pas libre?...  fille plus
    belle que le premier songe de l'poux!  ma bien-aime, ose
    suivre mes pas... Atala me rpondit d'une voix tendre: Mon
    jeune ami, vous avez appris le langage des blancs; il est ais
    de tromper une Indienne.--Quoi! m'criai-je, vous m'appelez votre
    jeune ami. Ah! si un pauvre esclave...--Eh bien, dit-elle en se
    penchant sur moi, un pauvre esclave... Je repris avec ardeur:
    Qu'un baiser l'assure de ta foi! Atala couta ma prire.
    Comme un faon semble pendu aux fleurs de lianes roses, qu'il
    saisit de sa langue dlicate dans l'escarpement de la montagne,
    ainsi je restais suspendu aux lvres de ma bien-aime.

Ou bien encore, coutez ces phrases:

    ... Des serpents verts, des hrons bleus, des flamants roses,
    de jeunes crocodiles s'embarquent passagers sur ces vaisseaux
    de fleurs, et la colonie, dployant au vent ses voiles d'or, va
    aborder endormie dans quelque anse retire du fleuve...

    ... De l'extrmit des avenues, on aperoit des ours, enivrs
    de raisins, qui chancellent sur les branches des ormeaux...

(Tout cela, pas vrai: mais qu'importe?)

    ... Je leur disais: Vous tes les grces du jour, et la nuit
    vous aime comme la rose...

    ... La nuit tait dlicieuse. Le Gnie des airs secouait
    sa chevelure bleue, embaume de la senteur des pins, et l'on
    respirait la faible odeur d'ambre qu'exhalaient les crocodiles
    couchs sous les tamarins des fleuves. La lune brillait au milieu
    d'un azur sans tache, et sa lumire gris de perle descendait
    sur la cime indtermine des forts. Aucun bruit ne se faisait
    entendre, hors je ne sais quelle harmonie lointaine qui rgnait
    dans la profondeur du bois: on et dit que l'me de la solitude
    soupirait dans toute l'tendue du dsert.

Ne vous y trompez point, de telles choses n'avaient pas encore t
crites. Vous ne les trouverez pas chez Jean-Jacques, et non pas mme
chez Bernardin de Saint-Pierre. Cela tait nouveau, et cela sans doute
fut aussitt reconnu et aim parce que cela tait dj dans les
sensibilits du temps: mais enfin cela tait dit pour la premire fois.
De mme, par exemple, qu'_Andromaque_, en 1668, exprima tout  coup les
passions de l'amour comme on ne l'avait pas fait encore: ainsi, en
1801, _Atala_ se trouva exprimer les formes et les couleurs,--avec
une sensualit mle de rve,--comme on ne les avait pas encore
exprimes.

Mle de rve, ai-je dit. Le gnie des airs secouait sa
chevelure bleue... L'me de la solitude soupirait... Ainsi encore, dans
les _Natchez_: Je m'assieds sur des pierres polies par la douce lime
des eaux... _La solitude de la terre et de la mer tait assise  ma
table_. Chateaubriand a vcu neuf ans  Londres; il connaissait trs
bien les potes anglais: n'y aurait-il pas, dans cette union frquente
d'images extrmement prcises et de vagues symboles, quelque influence
de la posie anglaise?

Joubert crivit: Ce livre-ci n'est point un livre comme un autre... Il
y a un charme, un talisman qui tient aux doigts de l'ouvrier... Le livre
russira, parce qu'il est de l'enchanteur.

_Atala_ (et certaines pages des _Natchez_) atteignent dj le suprme
degr dans l'art de jouir, par le style, des formes, des couleurs et des
sons. Un sicle aprs, cet art ne sera pas dpass. Le plican, le
cou reploy, le bec reposant comme une faux sur sa poitrine, se tenait
immobile  la pointe d'un rocher. Dans les sicles des sicles, on
ne fera pas mieux _voir_ le plican. Quel dessein n'ai-je point rv?
Quel songe n'est point sorti de ce coeur si triste? On ne dira jamais,
ni en mots plus doux, l'ternel dsir.

       *       *       *       *       *

Telle qu'elle est, _Atala_ peut se relire encore avec dlices.
Mais quelle audacieuse habilet d'avoir publi avant _le Gnie du
christianisme_ et _pour y prparer_, ce voluptueux pome de la nature,
de l'amour, du sang et de la mort! Ah! cet crivain qui nous meut
si profondment, et dans nos sens autant que dans notre coeur, et qui
promne son archet sur toutes nos fibres... Ah! comme il va nous parler
de la religion, ma chre!




QUATRIME CONFRENCE

REN


_Ren_ passe pour une date importante de notre histoire littraire. Rien
n'empche de dire que tout le romantisme vient de _Ren_. Ren est un
type, Ren est un des noms le plus souvent cits pour signifier un
tat d'esprit qui a t  la mode pendant une grande partie du sicle
dernier, et qui, d'ailleurs, n'a point disparu, et qui est sans doute
immortel. Or, _Ren_ est un petit livre bizarre de quarante pages, o
il n'y a peut-tre pas plus de cinquante lignes qui aient t neuves 
leur moment. Mais il est vrai qu'elles y sont.

_Ren_ parut pour la premire fois en 1802, dans le _Gnie du
christianisme_. Qu'avait affaire Ren avec le reste de l'ouvrage, avec
la dmonstration des beauts potiques et morales de la religion
chrtienne? L'auteur nous le dit dans sa _Dfense_, _Ren_,
comme _Atala_, tend  faire aimer la religion, et  en dmontrer
l'utilit. Il prouve invinciblement, et la ncessit des clotres
pour certains malheurs de la vie..., et la puissance d'une religion qui
peut seule fermer les plaies que tous les baumes de la terre ne sauraient
gurir. L'auteur a voulu peindre aussi les funestes consquences de
ces rveries criminelles... introduites parmi nous par J.-J. Rousseau,
et de l'amour outr de la solitude.

Et comment a-t-il conu le sujet de cette nouvelle? Afin d'inspirer
plus d'loignement pour le cas de Ren, il a pens, nous dit-il, qu'il
devait prendre la punition de ce jeune homme dans le cercle de ces
malheurs pouvantables qui appartiennent moins  l'individu qu'
la famille de l'homme (?) et que les anciens attribuaient  la
fatalit.--L'auteur et choisi le sujet de Phdre s'il n'et t
trait par Racine. Il ne restait que celui d'rope et de Thyeste, ou de
Canace et Macareus, ou de Canne et Bybis chez les Grecs et les Latins, ou
d'Amnon et de Thamar chez les Hbreux.

Ainsi, pour punir le crime intellectuel de Ren, il parat qu'il n'y a
pas de chtiment plus convenable, plus congruent, plus ncessaire que de
le faire aimer par sa soeur et de lui faire entendre, chuchot par cette
soeur sous le drap mortuaire de ses voeux, l'aveu de cet incestueux amour.
Cela est vraiment bien trange. En ralit, rien de moins attendu, dans
cette histoire de Ren, que la passion de la soeur pour le frre et que
la scne mlodramatique qui termine la prise de voile. C'est au point
que, quand on songe  _Ren_, on ne songe point  cette seconde partie
du rcit, mais seulement aux vingt premires pages. Et, d'autre part, si
l'aventure d'Amlie faisait penser  quelque chose, ce ne serait certes
pas aux histoires d'Amnon et de Thamar ou d'rope et de Thyeste, on
y verrait plutt une recherche d'effets tragiques  la manire
de Diderot, un ressouvenir de toutes les histoires de religieuses
passionnes et brlantes o se sont plu les gens du dix-huitime
sicle.

Aussi, pas un mot de vrai dans les explications de Chateaubriand. Il n'a
pas conu _Ren_ comme une histoire difiante et propre  montrer la
beaut et l'utilit de la religion chrtienne, puisque _Ren_ a t
crit plusieurs annes avant le _Gnie du christianisme_. Et son sujet
ne lui a t inspir ni par la mythologie ni par la Bible, puisqu'il
l'a trouv en lui-mme, et prs de lui.

1 _Ren_ a t conu et une premire fois crit, non seulement
avant le _Gnie du christianisme_, mais avant l'_Essai sur les
Rvolutions_ et avant les _Natchez_. Ou plutt _Ren_ tait d'abord
une introduction  ce roman: car, ds les premires pages des
_Natchez_, l'auteur appelle Ren le frre d'Amlie, ce qui
serait absolument inintelligible au lecteur, si l'histoire de Ren ne
prcdait pas celle des Peaux-Rouges. C'est aprs coup, et seulement
quand il a publi les _Natchez_ en 1827, qu'il a indiqu (dans une note)
que l'histoire de Ren tait originairement place _dans le cours_
du roman. Mais il a oubli que, dans ce cas, il ne pouvait pas appeler
Ren, ds le commencement, le frre d'Amlie. Je ne serais
pas loign de croire que _Ren_ a t d'abord crayonn par
Chateaubriand dans les bois de Combourg, avant son dpart pour le
rgiment.

Au reste, il me semble bien avoir gard quelque chose de cette premire
rdaction. Sauf un petit nombre de traits (sans doute rajouts) et
sauf trois pages, vraiment belles, vers le milieu du rcit, le style de
_Ren_ me parat plus ancien, plus rapproch du style habituel de
la seconde moiti du dix-huitime sicle, plus dpourvu d'images
inventes, moins original enfin que celui des _Natchez_.

coutez ceci:

    ... Tantt nous marchions en silence, prtant l'oreille au sourd
    mugissement de l'automne, ou au bruit des feuilles sches que
    nous tranions tristement sur nos pas; tantt, dans nos jeux
    innocents, nous poursuivions l'hirondelle dans la prairie,
    l'arc-en-ciel sur les collines pluvieuses; quelquefois aussi
    nous murmurions des vers _que nous inspirait le spectacle de la
    nature_. Jeune, _je cultivais les muses; il n'y a rien de plus
    potique_, dans la fracheur de ses passions, qu'un coeur de
    seize annes. Le matin de la vie est comme le matin du jour,
    plein de puret, d'images et d'harmonie.

    Les dimanches et les jours de fte, j'ai souvent entendu dans
    les grands bois,  travers les arbres, _les sons de la cloche
    lointaine qui appelait au temple l'homme des champs. Appuy
    contre le tronc d'un ormeau_, j'coutais en silence le _pieux
    murmure_. Chaque _frmissement de l'airain_ portait  mon
    me nave l'_innocence des moeurs champtres_, le calme de la
    solitude, le charme de la religion, et la dlectable mlancolie
    des souvenirs de la premire enfance. Oh! quel coeur si mal fait
    n'a tressailli au bruit des cloches de son lieu natal!...

Et cela continue sur ce ton... Cela ne saurait se comparer  _Atala_
ni aux bons endroits des _Natchez_. Pas une expression trouve (sauf
collines _pluvieuses_), pas un trait qui enfonce. Cela pourrait tre
de n'importe qui. Tout le monde crivait comme cela avant la Rvolution.
Si nous ne savions pas que cela est de Chateaubriand, cela nous
paratrait assez ordinaire. Et voil pourquoi je pense que ces pages
du dbut de _Ren_ sont les restes d'une premire rdaction
presque enfantine que l'crivain a voulu conserver en souvenir de son
adolescence, et comme porte-bonheur, et parce que, en somme, elles
sont harmonieuses.

2 Si nous ne connaissions pas Lucile et si nous n'avions pas lu les
_Mmoires d'outre-tombe_, nous pourrions croire qu'en effet Chateaubriand
a voulu crire, dans _Ren_, une nouvelle chrtienne, et que l'histoire
de l'amour de la soeur pour le frre lui a t suggre par la Bible
ou la mythologie. Mais Amnon ni Thamar, rope ni Thyeste n'y sont pour
rien. Nous savons par les _Mmoires_ que l'histoire de Ren, sauf la
scne de l'glise, est l'histoire de Chateaubriand et de Lucile. Il
s'est donn le plaisir singulier de raconter cette aventure de leur me
(o il est vrai que, de son vivant, personne, except peut-tre leurs
amis intimes, ne les pouvait reconnatre); et, chose plus extraordinaire,
il a voulu nous apprendre, aprs sa mort, que cette aventure tait bien
la sienne et celle de sa soeur.

Quelques-unes des premires pages de _Ren_ sont trs exactement
autobiographiques; et presque tout _Ren_ a t repris et dvelopp
dans les Mmoires (1re partie, 3e livre). Ce troisime livre fait mme
paratre _Ren_ assez pauvre.

Il ne veut pas que ceux qui liront un jour les _Mmoires_ s'y puissent
tromper. (Toute sa vie, dans plusieurs de ses crits et dans sa
correspondance, il affectera de s'identifier avec le hros de la nouvelle
de _Ren_ et du roman des _Natchez_. Il dit dans _Ren_: Livr
de bonne heure  des mains trangres, je fus lev loin du toit
paternel. Chaque automne, je revenais au chteau paternel, situ au
milieu des forts, prs d'un lac, dans une province recule. Et c'est
Combourg, sauf le lac mis au lieu de l'tang. Timide et contraint
devant mon pre, je ne trouvais l'aise et le contentement qu'auprs de
ma soeur Amlie. Une douce conformit d'humeur et de gots m'unissait
troitement  cette soeur; elle tait un peu plus ge que moi.
Comme dans les _Mmoires_. Le bruit des feuilles sches sous les pas
se retrouve dans les deux rcits; l'tang dsert o le jonc fltri
murmurait (_Ren_) rappelle les roseaux qui agitaient leurs champs de
quenouilles et de glaives (_Mmoires_). Les promenades du frre et
de la soeur sont les mmes ici et l. Il est sensible que, ici et l,
c'est la mme histoire qu'il raconte, avec les mmes souvenirs[2].

[Note 2: On me communique une lettre de Louis de Chateaubriand, neveu de
Chateaubriand, date du 10 octobre 1848 et adresse  Mme de Marigny,
et o je lis ceci:

Ce qui, dans ce que je connaissais de l'ouvrage (les _Mmoires
d'Outre-Tombe_) m'affligeait le plus, tait ce qui concernait ma tante
Lucile. J'tais si fortement inquiet  cet gard que je lui en ai
crit il y a quelques annes pour lui exprimer que le tableau que son
imagination traait compromettrait une soeur trs pure. Il m'a demand,
lorsqu'il m'a revu le lendemain si j'tais devenu fou, m'assurant qu'il
n'y avait rien dans ses crits qui ft de nature  donner atteinte
 la puret de sa soeur et  la sienne... Cependant j'tais toujours
inquiet... des jugements de Dieu sur lui  cet gard...]

Lucile, dans les _Mmoires_, n'entre point, comme Amlie, au couvent.
Mais il lui prenait des accs de penses noires que j'avais peine 
dissiper:  dix-sept ans, elle dplorait la perte de ses jeunes annes;
elle se voulait ensevelir dans un clotre. Et sans doute, dans les
_Mmoires_, il n'indique pas que Lucile ait t amoureuse de lui, ni
qu'il s'en soit aperu. Mais cependant faites attention  ceci: tout de
suite aprs nous avoir peint leur vie en pleine solitude et aprs nous
avoir dit: Lucile tait malheureuse, il raconte qu'il a tent de
se suicider,--avec un fort mauvais fusil, il est vrai.--Pourquoi? Il n'en
donne d'autre raison que la duret de son pre, l'indiffrence de sa
mre et un secret instinct qui l'avertissait qu'il ne trouverait
rien de ce qu'il cherchait dans le monde. Ainsi, des mois de rveries
exaltes avec Lucile; puis, tout d'un coup, tentative de suicide.  la
suite de cela, il est, dit-il, malade pendant six semaines; et aussitt
guri, cette soeur qu'il adorait, il demande lui-mme  la quitter, et
dclare qu'il veut aller au Canada dfricher des forts, tout comme le
Ren de la nouvelle aprs la scne de l'glise. Et, comme le Ren
de _Ren_, le Ren des _Natchez_ continuera d'tre videmment
Chateaubriand lui-mme.

Bref (et je ne dis rien de plus), Chateaubriand a fait tout ce qui tait
en lui pour que nous pussions supposer, par le rapprochement du texte de
_Ren_ et des _Natchez_ et de celui des _Mmoires_, qu'il inspira une
grande passion  sa soeur Lucile, un peu plus ge que lui (charmante,
mais mal quilibre), et qu'il en fut lui-mme fort troubl, comme
l'indique ce qu'il fait dire  Ren par le Pre Soul: Votre soeur
a expi sa faute; mais, s'il faut dire ici ma pense, je crains que,
par une pouvantable justice, un aveu sorti du sein de la tombe n'ait
troubl votre me  son tour. Notez enfin que, aprs le voyage
au Canada, c'est Lucile qui marie son frre. N'est-ce point pour se
protger elle-mme?

Mais pourquoi Chateaubriand a-t-il tant tenu  nous faire deviner son
secret,  nous suggrer l'ide qu'il ne fait rellement qu'un avec
Ren, et Lucile avec Amlie? Par got de l'trange, pour l'orgueil de
s'attribuer une aventure et des sentiments exceptionnels; autrement dit
par romantisme, ainsi que l'explique cet aveu de Ren qui  la fois
dfinit, dnonce et dshabille le romantisme: Mes larmes avaient
moins d'amertume lorsque je les rpandais sur les rochers et parmi les
vents. Mon chagrin mme, par sa nature extraordinaire, portait avec lui
quelque remde: on jouit de ce qui n'est pas commun, mme quand cette
chose est un malheur. J'en conus presque l'esprance que ma soeur
deviendrait  son tour moins misrable. En d'autres termes:
j'esprais que ma soeur, de son ct, jouirait de ce qu'il y a de
distingu, de pas commun pour une soeur  aimer son frre d'amour.

Et c'est, en effet, ce que comprendra, n'en doutez point, cette
intressante religieuse qui s'est donn le plaisir vraiment rare
d'avouer sa passion criminelle sous le drap des morts, et que, depuis,
Ren aperoit  une petite fentre grille, assise dans une
attitude pensive et qui rve  l'aspect de l'Ocan, telle une
religieuse de Diderot ou de madame de Tencin. Et c'est elle qui, avant
le dpart de Ren, lui crit, parlant de son couvent: C'est ici la
sainte montagne... C'est ici que la religion trompe doucement une me
sensible; aux plus violentes amours elle substitue une sorte de chastet
brlante o l'amante et la vierge sont unies...; elle mle divinement
son calme et son innocence  ce reste de trouble et de volupt d'un
coeur qui cherche  se reposer et d'une vie qui se retire. Ainsi
crit, merveilleusement, mais sans pudeur, cette religieuse qui, aprs
tout, est une jeune fille.

Il est,--dirai-je amusant? et pourquoi non?--de penser que ces deux
histoires de volupt, _Ren_ et _Atala_, auraient t crites, si
on en croyait l'auteur, pour secourir et fortifier l'apologie du
christianisme. Eh, mon Dieu! elles la secoururent en effet, puisqu'elles
engagrent les gens  lire le reste du livre.

       *       *       *       *       *

Mais enfin, dans ces quarante pages de _Ren_, qu'est-ce donc qui
constitue le chef-d'oeuvre? Ce n'est pas l'pisode mlodramatique de
la religieuse, et ce ne sont pas non plus les premires pages, plus
anciennes, je persiste  le croire, et qui auraient aussi bien pu tre
crites par Fontanes.

Non; mais, entre ces deux parties ingales, il y a une fort belle
peinture des sentiments et des agitations d'un jeune homme qui est triste,
mais qui veut l'tre, et qui s'ennuie, mais qui s'y complat, et qui
voudrait tout et qui est dgot de tout, et qui ne s'en sait pas
mauvais gr.

Son pre mort, il songe un moment  cacher sa vie dans un
monastre. Il visite d'abord les peuples qui ne sont plus; il
va s'asseoir sur les dbris de Rome et de la Grce. Il passe en
Angleterre, puis au pays d'Ossian. On le retrouve en Italie, puis en
Sicile, au sommet de l'Etna. Finalement, qu'a-t-il appris avec tant de
fatigue? Rien de certain parmi les anciens, rien de beau parmi les
modernes. Alors il invoque les bons sauvages, en disciple encore fidle
de Rousseau (et ce passage doit donc appartenir  la premire rdaction
de Ren): Heureux sauvages! Oh! que ne puis-je jouir de la paix qui
vous accompagne toujours! etc... Ensuite, il s'avise de vivre retir
dans un faubourg; puis il croit que les bois lui seraient dlicieux.
Mais il est malheureux partout. Hlas! je cherche un bien inconnu dont
l'instinct me poursuit. Est-ce ma faute si je trouve partout des bornes,
et si ce qui est fini n'a pour moi aucune valeur? Il est seul sur la
terre. Une langueur secrte s'empare de lui. Il ne s'aperoit
plus de son existence que par un profond sentiment d'ennui. Enfin, ne
pouvant trouver de remde  cette trange blessure de mon coeur, qui
n'tait nulle part et qui tait partout (?), je rsolus de quitter la
vie.

Tout cela, en somme, tait connu, et trs connu, au temps o
Chateaubriand crivait _Ren_. Il nous en avertit lui-mme (_Dfense_
du _Gnie du christianisme_): C'est Jean-Jacques Rousseau qui
introduisit le premier parmi nous ces rveries si dsastreuses et
si coupables... Le roman de _Werther_ a dvelopp depuis ce genre de
poison. Qu'est-ce donc que _Ren_ a ajout  _Werther_? Rien du tout.
Il y a certes beaucoup plus de substance dans _Werther_ que dans _Ren_.

Seulement, il y a dans _Ren_ trois pages environ d'une harmonie et d'une
tristesse dlicieuses. Il y a certains passages, certaines cantilnes
qu'on peut se rpter indfiniment, et o l'on trouve plus de volupt
que dans les plus chantantes et les plus mouvantes phrases de Rousseau:

    Sans parents, sans amis, pour ainsi dire, sur la terre, n'ayant
    point encore aim, j'tais accabl d'une surabondance de vie.
    Quelquefois je rougissais subitement, et je sentais couler dans
    mon coeur comme des ruisseaux d'une lave ardente, quelquefois
    je poussais des cris involontaires, et la nuit tait galement
    trouble de mes songes et de mes veilles. Il me manquait quelque
    chose pour remplir l'abme de mon existence: je descendais dans
    la valle, je m'levais sur la montagne, appelant de toute
    la force de mes dsirs l'idal objet d'une flamme future;
    je l'embrassais dans les vents; je croyais l'entendre dans les
    gmissements du fleuve; tout tait ce fantme imaginaire,
    et les astres dans les cieux, et le principe mme de vie dans
    l'univers.

    ... J'enviais jusqu'au sort du ptre que je voyais rchauffer
    ses mains  l'humble feu de broussailles qu'il avait allum
    au coin d'un bois. J'coutais ses chants mlancoliques, qui me
    rappelaient que dans tout pays le chant naturel de l'homme est
    triste, lors mme qu'il exprime le bonheur.

    ... Un secret instinct me tourmentait; je sentais que je n'tais
    moi-mme qu'un voyageur; mais une voix du ciel semblait me dire:
    Homme, la saison de ta migration n'est pas encore venue; attends
    que le vent de la mort se lve, alors tu dploieras ton vol vers
    ces rgions inconnues, que ton coeur demande.

    Levez-vous vite, orages dsirs, qui devez emporter Ren dans
    les espaces d'une autre vie! Ainsi disant, je marchais  grands
    pas, le visage enflamm, le vent sifflant dans ma chevelure,
    ne sentant ni pluie ni frimas, enchant, tourment, et comme
    possd par le dmon de mon coeur.

(Notez que les fameux orages dsirs, que l'on cite toujours, et
qui semblent dsigner les orages de la passion, ne signifient ici que le
vent de la mort. Heureuse improprit!)

Mais avec tout cela, Ren, dans _Ren_, n'est encore qu'un rveur
mlancolique. Ses rveries sont exactement celles de Lamartine dans
l'_Isolement_, le _Vallon_ et l'_Automne_. C'est dans les _Natchez_ que
le caractre de Ren s'approfondit et s'achve. Il y devient,--avec
le Saint-Preux de Jean-Jacques et plus que Saint-Preux,--le type mme du
personnage romantique.

Son aventure sentimentale lui a sembl si extraordinaire qu'il s'est
considr comme marqu  jamais pour une destine unique. Il lui
a paru que l'amour d'Amlie exigeait qu'il ft somptueusement amer
et dsespr jusqu' la mort, et qu'en attendant, persuad de la
supriorit de l'homme de la nature sur l'homme de la socit, il se
ft simplement Peau-Rouge.

L, il avait cru oublier: mais le souvenir de ses chagrins, au lieu de
s'affaiblir par le temps, semblait s'accrotre.

    Les dserts n'avaient pas plus satisfait Ren que le monde, et
    dans l'insatiabilit de ses vagues dsirs, il avait dj tari
    la solitude, comme il avait puis la socit. Personnage
    immobile au milieu de tant de personnages en mouvement, centre
    de mille passions qu'il ne partageait point, objet de toutes les
    penses par des raisons diverses, le frre d'Amlie devenait
    la cause invisible de tout: aimer et souffrir tait la double
    fatalit qu'il imposait  quiconque s'approchait de sa personne.
    Jet dans le monde comme un grand malheur, sa pernicieuse
    influence s'tendait aux tres environnants: c'est ainsi qu'il
    y a de beaux arbres sous lesquels on ne peut s'asseoir et respirer
    sans mourir.

Et voil certes un rle dplorable, mais avantageux.

Quand Ren demande  Adario la main de Cluta qu'il n'aime point,
elle sentit qu'elle allait tomber dans le sein de cet homme comme on
tombe dans un abme. Quel homme!

Et quand il a pous Cluta:

    Les regards distraits du frre d'Amlie se promenaient sur la
    solitude: son bonheur ressemblait  du repentir. Ren avait
    dsir un dsert, une femme et la libert: il possdait tout
    cela et quelque chose gtait cette possession... Il essaya de
    raliser ses anciennes chimres: quelle femme tait plus
    belle que Cluta? Il l'emmena au fond des forts et promena son
    indpendance de solitude en solitude; mais quand il avait press
    sa jeune pouse contre son sein au milieu des prcipices, quand
    il l'avait gare dans la rgion des nuages, il ne rencontrait
    point les dlices qu'il avait rves.

    Le vide qui s'tait form au fond de son me ne pouvait plus
    tre combl. Ren avait t atteint d'un arrt du ciel, qui
    faisait  la fois son supplice et son gnie: Ren troublait
    tout par sa prsence: les passions sortaient de lui et n'y
    pouvaient rentrer; il pesait sur la terre qu'il foulait avec
    impatience et qui le portait  regret.

De plus en plus, quel homme!

Dans la deuxime partie des _Natchez_, Ren, dans la caverne des
tombeaux, prononce des paroles d'o sont totalement absentes l'esprance
et la foi, mais si belles que Mila lui dit: Parle encore, c'est si
triste et pourtant si doux, ce que tu dis l!

Et, peu aprs, dans la pirogue qui le conduit  la Nouvelle-Orlans,
Ren crit au crayon sur des tablettes:

    Me voici seul. Nature qui m'environnez! mon coeur vous idoltrait
    autrefois. Serais-je devenu insensible  vos charmes?... Qu'ai-je
    gagn en venant sur ces bords? Insens! ne te devais-tu pas
    apercevoir que ton coeur ferait ton tourment, quels que fussent
    les lieux habits par toi?... Rveries de ma jeunesse, pourquoi
    renaissez-vous dans mon souvenir? Toi seule,  mon Amlie, tu
    as pris le parti que tu devais prendre! Du moins, si tu pleures,
    c'est dans les abris du port: je gmis sur les vagues au milieu
    de la tempte.

Jusque-l, nanmoins, Ren est un type que nous connaissions. Dj
l'Oreste de Racine est l'homme qui se croit marqu pour un malheur
spcial, et qui s'enorgueillit de cette prdestination et qui
s'en autorise pour se mettre au-dessus des lois. Et c'est dj le
rfractaire et le rvolt. De mme riphyle (dans _Iphignie_),
amoureuse d'Achille pour s'tre sentie presse dans ses bras
ensanglants, se croit maudite, et s'en vante, et,  cause de cela,
s'arroge tous les droits, orgueilleuse du secret de sa naissance, du
mystre de sa destine, et du don qu'elle possde, comme Oreste, de
rpandre le malheur autour d'elle. Seulement, Racine nous donne Oreste et
riphyle pour ce qu'ils sont, le premier pour un malade, la seconde pour
une trs mchante fille: au lieu que Chateaubriand adore Ren, et non
seulement l'absout, mais l'admire et le glorifie. Et pareillement Hugo,
Dumas et Sand adoreront Didier, Antony et Llia, auxquels Ren lguera
son me vaniteuse et triste.

Mais il me semble qu'il y a encore quelque chose de plus dans le Ren des
_Natchez_,  cause de la lettre  Cluta.

Ren lui crit cette lettre un peu aprs avoir reu la nouvelle de la
mort d'Amlie. Il l'crit sans nulle ncessit, pour le plaisir, et
tout en sachant qu'elle fera souffrir la pauvre petite Peau-Rouge, qui n'y
comprendra rien, sinon qu'il est malheureux et qu'il ne l'aime pas. Mais
cette lettre exprime un magnifique dlire; et, bien qu'elle soit
trs connue, il est utile que je vous en relise les passages les plus
significatifs.

Ceci, d'abord, o vous tes libres de voir une confession personnelle de
l'auteur.

    Un grand malheur m'a frapp dans ma premire jeunesse: ce
    malheur m'a fait tel que vous m'avez vu. J'ai t aim, trop
    aim: l'ange qui m'environna de sa tendresse mystrieuse ferma
    pour jamais, sans les tarir, les sources de mon existence (?).
    Tout amour me fit horreur; un modle de femme tait devant
    moi, dont rien ne pouvait approcher; intrieurement consum de
    passions, par un contraste inexplicable, je suis demeur glac
    sous la main du malheur.

Et ceci:

    Je suppose, Cluta, que le coeur de Ren s'ouvre maintenant
    devant toi: vois-tu le monde extraordinaire qu'il renferme?
    Il sort de ce coeur des flammes qui manquent d'aliment, qui
    dvoreraient la cration sans tre rassasies, qui te
    dvoreraient toi-mme. Prends garde, femme de vertu! recule
    devant cet abme: laisse-le dans mon sein! Pre tout-puissant,
    tu m'as appel dans la solitude, tu m'as dit: Ren, Ren!
    _Qu'as-tu, fait de ta soeur?_ Suis-je donc Can?

Ceci encore:

    Quelle nuit j'ai passe!... Je cherchais ce qui me fuit; je
    pressais le tronc des chnes; mes bras avaient besoin de serrer
    quelque chose. J'ai cru, dans mon dlire, sentir une corce
    aride palpiter contre mon coeur: un degr de chaleur de plus,
    et j'animais des tres insensibles. Le sein nu et dchir,
    les cheveux tremps de la vapeur de la nuit, je croyais voir une
    femme qui se jetait dans mes bras; elle me disait: viens changer
    des feux avec moi, et perdre la vie! Mlons des volupts  la
    mort! Que la vote du ciel nous cache en tombant sur nous!

Et surtout ceci:

    ... Si enfin, Cluta, je dois mourir, vous pourrez chercher
    aprs moi l'union d'une me plus gale que la mienne.
    Toutefois, ne croyez pas dsormais recevoir impunment
    les caresses d'un autre homme; ne croyez pas que de faibles
    embrassements puissent effacer de votre me ceux de Ren. Je
    vous ai tenue sur ma poitrine au milieu du dsert, dans les vents
    de l'orage, lorsqu'aprs vous avoir porte de l'autre ct
    d'un torrent, j'aurais voulu vous poignarder pour fixer le bonheur
    dans votre sein, et pour me punir de vous avoir donn ce bonheur.
    C'est toi, tre suprme, source d'amour et de beaut, c'est
    toi seul qui me cras tel que je suis, et toi seul me peux
    comprendre! Oh! que ne me suis-je prcipit dans les cataractes
    au milieu des ondes cumantes! Je serais rentr dans le sein de
    la nature avec toute mon nergie.

    Oui, Cluta, si vous me perdez, vous resterez veuve: qui pourrait
    vous environner de cette flamme que je porte avec moi, mme
    en n'aimant pas? Ces solitudes que je rendais brlantes
    vous paratraient glaces auprs d'un autre poux. Que
    chercheriez-vous dans les bois et sous les ombrages? Il n'est plus
    pour vous d'illusions, d'enivrement, de dlire: je t'ai tout
    ravi en te donnant tout, ou plutt en ne te donnant rien, car une
    plaie incurable tait au fond de mon me. Ne crois pas, Cluta,
    qu'une femme  laquelle on a fait des aveux aussi cruels, pour
    laquelle on a form des souhaits aussi odieux que les miens, ne
    crois pas que cette femme oublie jamais l'homme qui l'aima de cet
    amour ou de cette haine extraordinaire.

    Je m'ennuie de la vie; l'ennui m'a toujours dvor: ce qui
    intresse les autres hommes ne me touche point. Pasteur ou roi,
    qu'aurais-je fait de ma houlette ou de ma couronne? Je serais
    galement fatigu de la gloire et du gnie, du travail et
    des loisirs, de la prosprit et de l'infortune. En Europe,
    en Amrique, la socit et la nature m'ont lass. Je suis
    vertueux sans plaisir; si j'tais criminel, je le serais sans
    remords. Je voudrais n'tre pas n, ou tre  jamais oubli.

(Ceci est  rapprocher d'un passage singulier des _Mmoires_ (1re
partie, livre VIII). Il vient de nous raconter que, ambassadeur 
Londres, il a retrouv, marie et mre de deux grands garons, cette
Charlotte qu'il avait aime  Bungay pendant l'exil. Et il termine,
violemment, par ces mots inattendus: Si j'avais serr dans mes bras,
pouse et mre, celle qui me fut destine vierge, c'et t avec
une sorte de rage, pour fltrir, remplir de douleur et touffer ces
vingt-sept annes livres  un autre aprs m'avoir t offertes.
Et c'est bien l le trfond de Ren: car, dans l'alina suivant, qui
est fort obscur et o il n'y a que cette phrase de claire, il parle
des folles ides peintes dans le _mystre de Ren_, qui
l'obsdaient et faisaient de lui l'tre le plus tourment qui
ft sur la terre.

       *       *       *       *       *

Nous avons maintenant le mal de Ren tout entier,  tous ses degrs,
avec ses contradictions apparentes et son aboutissement.

 l'origine, la tristesse vieille comme le monde; la tristesse de Job;
celle qui fait dire  l'ecclsiaste que tout est vanit, que tout
a t fait de poussire et retourne  la poussire; que celui qui
augmente sa science augmente sa douleur; qu'il a trouv plus amre que
la mort la femme, dont le coeur est un pige et un filet, et dont les
mains sont des liens; que les morts sont plus heureux que les vivants, et
plus heureux que les uns et les autres, celui qui n'a pas encore exist
et qui n'a pas vu les mauvaises actions qui se commettent sous le soleil.

Puis, quelque chose qui ne se confond point avec la tristesse: l'ennui;
c'est--dire le sentiment de l'inutilit de nos dsirs  cause du
nant de leur objet; donc, en mme temps que l'impossibilit de ne pas
dsirer, le dtachement anticip de son dsir, et, par suite, avec
l'incapacit d'agir, l'inquitude et  la fois le vide du coeur.

Cela est trs vieux. Cela est notamment dans Snque (_De
tranquillitate animi_). Pour chapper aux agitations et aux dceptions,
Srnus s'est jet dans la retraite et dans la solitude. Il y retrouve
l'inquitude et l'ennui, (_tdium_, _fastidium_...) cet ennui, ce
mcontentement de soi-mme, cette agitation d'une me qui ne peut se
reposer, la tristesse et l'impatience de son inaction..., la mlancolie,
la langueur (_moeror marcorque_), et les mille fluctuations d'une me
indcise..., l'irritation d'une me qui maudit le sort, se plaint du
sicle, s'enfonce dans les coins, cuve sa peine, parce qu'elle s'ennuie
et qu'elle est excde d'elle-mme.

Enfin: Quelques-uns ont pris le parti de mourir, en voyant qu' force
de changer, ils revenaient toujours aux mmes objets, parce qu'ils
n'avaient plus rien de nouveau  prouver. Ainsi les a pris le dgot
de la vie et du monde, et alors leur chappe ce cri des voluptueux
blass: Quoi! toujours la mme chose! _Fastidio illis esse coepit
cita, et ipse mundus; et subit illud rabidorum deliciarum: quousque
eadem?_

Pascal aussi a fort bien parl de ce mal. Quand mme, dit-il, on se
verrait  l'abri du malheur, l'ennui, de son autorit prive, ne
laisserait pas de sortir du fond du coeur o il a des racines naturelles,
et de remplir tout de son venin... Ainsi l'homme est si malheureux qu'il
s'ennuierait mme sans aucune cause trangre d'ennui, par l'tat
propre de sa complexion.

Et Bossuet: C'est la maladie de la nature...  Dieu, que le temps
est long, qu'il est pesant, qu'il est assommant!... L'ennui que sainte
Thrse a de la vie... La perscution de cet inexorable ennui qui fait
le fond de la vie humaine...

Et Fnelon: Le monde me parat une mauvaise comdie... Je me mprise
encore plus que le monde; je mets tout au pis-aller, et c'est dans le
fond de ce pis-aller pour toutes les choses d'ici-bas que je trouve la
paix.--Je sais par exprience ce que c'est que d'avoir le coeur
fltri et dgot de tout ce qui pourrait lui donner du soulagement...
Je tiens  tout d'une certaine faon... mais d'une autre j'y tiens
trs peu... Si vous me demandez ce que je souffre, je ne saurais vous
l'expliquer...

       *       *       *       *       *

Je pourrais continuer indfiniment  cueillir pour vous ces fleurs
d'ennui. Qu'y a-t-il donc de plus dans Ren?

Ceci surtout, que Ren a su faire, de la tristesse, de la mlancolie, de
l'ennui, un plaisir d'orgueil et une volupt. Il l'avoue lui-mme
trs volontiers et souvent: C'est dans le bois de Combourg, dit-il
au troisime livre des _Mmoires_, que j'ai commenc  sentir la
premire atteinte de cet ennui que j'ai tran toute ma vie, de cette
tristesse qui a fait _mon tourment et ma flicit_.

La complaisance, et l'on peut bien dire la satisfaction avec lesquelles
il nous dcrit, il nous dveloppe son mal dans tous ses livres montrent
assez que c'est un mal orgueilleux. Et, en effet, toutes les nuances de
ce mal, et  tous ses degrs, impliquent, chez celui qui l'prouve,
la conscience de sa supriorit et le got de se considrer comme
le centre du monde. L'ennui est le sentiment de la monotonie ou de
la banalit des choses et de leur impuissance  nous contenter. La
mlancolie vient souvent de ce que nous sentons notre vie ingale  nos
rves, ou la distance entre ce que nous voudrions et ce que nous pouvons.
Dans les deux cas, nous pouvons croire que notre imagination et notre
dsir dpassent la ralit. Ou bien, dans l'instant mme o nous
gotons le plaisir, nous le sentons phmre, et, au milieu de la
fuite de tout, nous dsirons ce qui ne passerait pas. La mlancolie
rsulte aussi de l'incapacit de jouir par l'abus de l'analyse de soi.
La mlancolie, le got passionn de la solitude, vient encore de ce
que nous nous percevons diffrents des autres hommes, par consquent
suprieurs  eux: la mlancolie est alors misanthropie; donc, encore et
toujours, plaisir d'orgueil.

L'ennui, c'est la mort du dsir, qui a t trop souvent tromp, ou
qui ne peut plus s'attacher  des objets qu'il connat trop et qui
sont toujours les mmes. La mlancolie, ce serait plutt,  la fois,
l'impossibilit de tuer le dsir et l'impossibilit de croire qu'il
puisse tre content; c'est l'ternelle et inutile renaissance du
dsir en dpit des dceptions passes et des dceptions prvues;
et c'est donc, dans la recherche involontaire du plaisir, l'orgueil d'en
connatre le nant. Et, puisque la forme extrme du plaisir est la
volupt, et que tout plaisir se rattache  cette forme extrme ou mme
en participe, la mlancolie est encore le souvenir de la mort associ
 la volupt; soit que ce souvenir la rende plus vive (rappelez-vous le
petit squelette d'ivoire des ftes antiques), soit qu'il la rende plus
dchirante et comme furieuse: et alors l'homme qui, dans son coeur,
a subordonn l'univers  son plaisir, sachant que la mort guette sa
volupt, voudrait que sa volupt elle-mme donnt la mort: il le
voudrait pour affirmer sa puissance; il voudrait, par une jalousie
transcendante, que le moment o une femme lui a d le bonheur ne ft
suivi pour elle d'aucun autre moment. Ces sentiments sont troubles et
difficiles  exprimer avec une clart parfaite. Mais on sait la grande
tristesse, et facilement exaspre, qui est au fond de la volupt,
surtout cause de l'impossibilit o elle est de s'assouvir jamais.
Vous vous rappelez le mot de Lucrce: Du milieu mme de la source
des plaisirs surgit quelque chose d'amer. Et vous connaissez aussi
la parent de l'amour et de la mort, et comment l'ide de celle-ci
surexcite celui-l. Lorsque Ren veut poignarder Cluta pour fixer le
bonheur dans son sein et pour se punir de lui avoir donn ce bonheur;
lorsqu'Atala, souffle par Chateaubriand, dsire que la divinit
s'anantisse, pourvu que, serre dans les bras de Chactas, elle roule
d'abme en abme avec les dbris de Dieu et du monde, on sent assez
ce que le dsespoir de Ren et d'Atala contient d'orgueil dlirant et,
si j'ose dire, de remde impie  la souffrance.

Mais au reste ce n'est plus l de l'ennui ou de la mlancolie: c'est un
tat extrme de la sensibilit, et comme une fureur que Chateaubriand
n'a certainement connue qu'en des heures d'exception. Peut-tre
mme n'est-ce que de la littrature, c'est--dire la peinture d'une
disposition d'me imagine plutt qu'prouve. Et c'est aussi ce
qu'il y a de plus proprement romantique dans le mal de Ren.

Quant aux autres formes de la tristesse, il y en a trois que Chateaubriand
a rellement connues et profondment exprimes. D'abord l'amour de la
solitude, afin de mieux jouir du spectacle de ses propres sensations, et
qui se confond donc un peu avec le narcissisme. Puis la misanthropie,
celle du Jacques de Shakspeare, celle d'Hamlet  et l, celle de
l'Oreste de Racine, celle de Werther. Enfin, la mlancolie charmante, qui
jouit mieux de l'phmre parce qu'il est phmre et  cause de
la difficult que nous avons  concevoir un plaisir ternel; la
mlancolie qui consiste  trouver sa propre tristesse intressante,
touchante, la mlancolie qui nous fait faire plus d'attention  nos
sensations agrables en nous les montrant plus fugitives et en y mlant
doucement, sans brutalit et sans une vision trop concrte, l'ide de
la mort; la mlancolie que La Fontaine a si justement place dans son
numration des volupts:

    Il n'est rien
    Qui ne me soit souverain bien,
    Jusqu'au sombre plaisir d'un coeur mlancolique.

Cette mlancolie, ah! oui, Chateaubriand l'a connue, et aussi la
misanthropie, et l'amour de la solitude.

Mais la pire forme de la tristesse, qui est sans doute l'ennui, je doute
qu'il en ait fait srieusement l'exprience. Il a beau dire partout
qu'il bille sa vie, ce n'est qu'une phrase. Il me parat impossible
qu'un homme d'un si fort temprament, si bon garon et d'une gaiet
si facile avec ses amis; qui a tant crit et qui a t tellement
possd de la manie d'crire; dont la vie est une si superbe
russite; qui a tant joui, non seulement de sa gloire, mais de ses
titres et de ses honneurs; qui a joui avec tant de surabondance et si
navement d'tre ministre ou ambassadeur; et qui d'ailleurs a exprim
son ennui par un choix de mots et avec un clat dont il se savait si bon
gr; il me parat impossible que cet homme-l se soit ennuy beaucoup
plus que le commun des hommes.

L'homme qui s'est ennuy, c'est Senancour.

Sainte-Beuve, en analysant les _Rveries_ de Senancour (1798) dit que
le monde de Ren a t dcouvert quatre ans avant _Ren_, par celui
qui n'a pas eu l'honneur de le nommer. Et cela est vrai. Senancour est
bien autrement intelligent (au sens strict du mot) que Chateaubriand. Il a
donn du mal de Ren des dfinitions autrement prcises et profondes.
Je regrette de trouver en lui un anticatholicisme si marqu (nullement
intolrant d'ailleurs et qui ne voudrait enlever  personne l'aide ou
la consolation d'une foi religieuse): mais c'est un esprit vigoureux et
vraiment libre. Il est plein de penses. Sa vie, du reste, comprime,
contrainte, et qui est une suite de malheurs obscurs, est mieux faite que
la vie mouvante et brillante de Chateaubriand pour nourrir le mal
qu'ils ont dcrit tous les deux. Dj dans les _Rveries_, puis dans
_Obermann_ (commenc un an avant la publication de _Ren_), Senancour,
outre les autres formes de la tristesse, peint excellemment l'ennui. Non,
jamais homme ne s'est ennuy comme celui-l. Le mot d'ennui revient
comme un tintement, surtout dans le premier volume d'_Obermann_.
Sainte-Beuve lui-mme, qui a tant de got pour Senancour, ne peut
s'empcher de dire:  force d'tre ennuy, Obermann court le risque
 la longue de devenir ennuyeux. Mais il faut ajouter tout de suite que
ce style, parfois abstrait, embarrass et prolixe, est souvent trs beau
de force, de justesse et mme de couleur. coutez quelques-unes de ces
plaintes dures et prcises:

Dans les _Rveries_:

    La sagesse elle-mme est vanit. Que faire et qu'aimer au
    milieu de la folie des joies et de l'incertitude des principes? Je
    dsirai quitter la vie, bien plus fatigu du nant de ses biens
    qu'effray de ses maux. Bientt, mieux instruit par le malheur,
    je le trouvai douteux lui-mme, et je connus qu'il tait
    indiffrent de vivre ou de ne vivre pas. Je me livrai donc sans
    choix, sans got, sans intrt, au droulement de mes jours.

Dans _Obermann_:

    L'avenir incertain, le prsent dj inutile, et l'intolrable
    vide que je trouve partout.

    Il y a l'infini entre ce que je suis et ce que j'ai besoin
    d'tre...

    Que ne puis-je tre content de manger et de dormir? Car enfin
    je mange et je dors. La vie que je trane n'est pas trs
    malheureuse. Chacun de mes jours est supportable, mais leur
    ensemble m'accable...

    Si le temps est sombre, je le trouve triste, et s'il est beau, je
    le trouve inutile...

    Je cherche dans chaque chose le caractre bizarre et double qui
    la rend un moyen de mes misres, et ce comique d'opposition qui
    fait de la terre humaine une scne contradictoire o toutes
    choses sont importantes au sein de la vanit de toutes choses...

    Simplicit de l'esprance, qu'tes-vous devenue?

    D'autres sont bien plus malheureux que moi: mais j'ignore s'il fut
    jamais un homme moins heureux...

Il y a videmment beaucoup plus de substance dans les mditations
d'Obermann que dans les rveries de Ren. Senancour est un philosophe,
Chateaubriand un pote. L'un est un stocien, l'autre un picurien.
Senancour, dans ses spculations les plus libres sur l'amour et le
mariage (car il disserte de tout), garde une austrit. Chateaubriand
est la volupt mme. Chateaubriand sent plus qu'il ne pense; mais il
y a, au fond de la tristesse de Senancour, le doute ou la ngation
mtaphysique. Chateaubriand a t un des plus illustres parmi les
enfants des hommes, et je vous prie de croire qu'il s'en est aperu.
Senancour n'a rien t. Il a failli tre sous-prfet de Napolon,
mais il n'a pas mme t cela. On ne sait presque rien sur lui. On
croit que le mariage qu'il avait fait n'tait pas dlicieux. Il fut
presque pauvre et mourut cach.

C'est Senancour qui, ayant tu le dsir, a vritablement connu l'ennui.
C'est lui qui, toujours, a rellement prouv d'avance que tout est
vain et que tout nous trompe, et qui a vcu en refusant la vie. Le
vrai Ren, c'est Obermann, ce Ren sans gloire, comme l'appelle
Sainte-Beuve.

Seulement, Chateaubriand a la magie des mots et des images, Chateaubriand
a sa musique. Senancour, je le dis nettement, me semble un roi de
l'intelligence: mais il a peu de musique, et celle qu'il a est sourde.
Rien ne prvaut contre la chevelure bleue du gnie des airs ou contre
l'appel aux orages dsirs. C'est ainsi.

Mais, si schement et durement triste, ou mme si ennuyeusement ennuy
que soit souvent Obermann, l'aveu lui chappe que la mlancolie, la
tristesse, le non-dsir, la non-esprance, mme l'ennui, ne sont jamais
la pire souffrance, ne sont peut-tre pas une souffrance, sont peut-tre
mme une sorte de plaisir, par ce qu'ils contiennent, soit d'orgueil,
soit de langueur, et en ce qu'ils sont un exercice et une invention de
notre esprit:

    Je me dcidai  rester le soir  Iverdun, esprant retrouver
    sur ces rives ce bien-tre ml de tristesse que je prfre
     la joie...

    Jeune homme,... vous chercherez des dlassements, vous vous
    mettrez  table, vous verrez le ct bizarre de chaque chose,
    vous sourirez dans l'intimit, vous trouverez une sorte de
    mollesse assez heureuse dans votre ennui mme...

    C'est le propre d'une sensibilit profonde de recevoir une
    volupt plus grande de l'opinion d'elle-mme que de ses
    jouissances positives...

    Nous souffrons de n'tre pas ce que nous pourrions tre; mais,
    si nous nous trouvions dans l'ordre de choses qui manque  nos
    dsirs, nous n'aurions plus ni cet excs de dsirs, ni cette
    surabondance de facults; nous ne jouirions plus du plaisir
    d'tre au del de nos destines, d'tre plus grands que ce qui
    nous entoure, plus fconds que nous n'avons besoin de l'tre...

    D'o vient  l'homme la plus durable des jouissances de son
    coeur, cette volupt de la mlancolie, ce charme plein de
    secrets, qui le fait vivre de sa douleur et l'aimer encore dans
    le sentiment de sa ruine? Je m'attache  la saison heureuse qui
    bientt ne sera plus... Une mme loi morale me rend pnible
    l'ide de la destruction, et m'en fait aimer le sentiment dans
    ce qui doit cesser avant moi. Il est naturel que nous jouissions
    mieux de l'existence prissable lorsque, avertis de toute sa
    fragilit, nous la sentons nanmoins durer en nous.

Il me semble bien que tout ceci est profond, et qu'Obermann explique un
des plaisirs habituels de Ren mieux que Ren ne l'expliquera jamais.

Au reste Senancour,  mesure qu'il avance dans la vie, sans tre jamais
heureux (mais est-il possible et est-il ncessaire de l'tre?) parat
moins malheureux. Dire qu'on a besoin de l'infini, qu'on veut, qu'on exige
l'infini, il s'aperoit peu  peu que cela n'a peut-tre pas beaucoup
de sens; et ces plaintes-l et ces rcriminations-l reviennent
plus rarement sous sa plume. Il n'a pas les glorieuses agitations de
Chateaubriand; mais enfin il s'occupe. Il refait, rimprime et mle ses
_Rveries_, son trait de l'_Amour_ et son _Obermann_: ses livres ne
lui sont donc pas indiffrents. Il ne meurt qu' soixante-treize ans.
Il attend la fin des journes. Quand on s'applique  cela, quand on se
distille  soi-mme son ennui, c'est une occupation encore, et c'est une
torpeur, quelquefois une griserie morne. Mais surtout Senancour aime trs
profondment la nature. Il l'a beaucoup plus regarde, je crois, et a
beaucoup plus vcu dans son intimit que Chateaubriand. Il l'a associe
 tous ses sentiments et  tous ses actes; il s'est apais et mme
engourdi en elle. Il a, autant qu'il tait en lui, rythm sa vie selon
celle de la nature. Il a t, un peu aprs Ramond, un peintre
excellent de la montagne (ce fut l'Alpe suisse) et de la fort (ce fut
Fontainebleau). Il a prfr le soir au matin et l'automne au printemps
parce que c'tait son got et, en somme, par sensualit, parce qu'il
redoutait trop de joie et de lumire. Et il est mort parfaitement
rsign. On peut trs bien vivre sans souffrance en s'ennuyant tout le
temps, pourvu qu'on n'ait pas de trop grands malheurs prcis et concrets:
car on tire une douceur de son ennui mme.

Si cela a pu arriver  ce modeste et sombre Obermann, que dirons-nous de
ce brillant et vaniteux Ren? Il faut le reconnatre, la tristesse n'est
pas un mal; la tristesse, mme profonde, n'est pas une souffrance. Ce
n'est pas non plus, videmment, un plaisir: si je le prtendais, vous ne
me croiriez pas. C'est un tat intermdiaire, non pas peut-tre cr,
mais perfectionn par l'intelligence humaine.

Chateaubriand,--encore plus efficacement que Senancour, parce que
Chateaubriand rflchissait moins,--se dfend, par la mlancolie,
contre les malheurs positifs. Il les sent peu, parce qu'il les fait
rentrer dans les causes gnrales de sa vague tristesse. Voici
peut-tre la grande invention de Chateaubriand: il a fait de la
mlancolie une parade contre la douleur.




CINQUIME CONFRENCE

LE GNIE DU CHRISTIANISME


Chateaubriand tait donc toujours  Londres. Il venait de terminer, je
pense, la rdaction dfinitive des _Natchez_, dont _Atala_ et _Ren_
faisaient partie, lorsqu'il reut cette lettre de sa soeur, madame de
Farcy:

    _Saint-Servan, 1er juillet_.--Mon ami, nous venons de perdre la
    meilleure des mres; je t'annonce  regret ce coup funeste.
    Quand tu cesseras d'tre l'objet de nos sollicitudes, nous aurons
    cess de vivre. Si tu savais combien de pleurs tes _erreurs_
    ont fait rpandre  notre respectable mre, combien elles
    paraissent dplorables  tout ce qui pense et fait profession
    non seulement de pit, mais de raison; si tu le savais,
    peut-tre cela contribuerait-il  t'ouvrir les yeux,  te
    faire _renoncer  crire_; et si le ciel touch de mes voeux
    permettait notre runion, tu trouverais au milieu de nous tout
    le bonheur qu'on peut goter sur la terre; tu nous donnerais
    ce bonheur, car il n'en est point pour nous tandis que tu nous
    manques et que nous avons lieu d'tre inquites de ton sort.

Aprs avoir cit cette lettre au livre IX des _Mmoires_, il crit
effrontment (1822): Ah! que n'ai-je suivi le conseil de ma soeur!
Pourquoi ai-je continu d'crire? Mes crits de moins dans mon sicle,
y aurait-il eu quelque chose de chang aux vnements et  l'esprit
de ce sicle? Si on lui avait rpondu que non, il aurait t bien
tonn.

Il continue: Je jetai au feu avec horreur les exemplaires de l'_Essai_,
comme l'instrument de mon crime. Je ne me remis de ce trouble que lorsque
la pense m'arriva d'expier mon premier ouvrage par un ouvrage religieux:
telle fut l'origine du _Gnie du christianisme_. (Une des origines,
oui, il est possible.)

Et il rappelle la premire prface du livre:

    Ma mre, aprs avoir t jete  soixante-douze ans dans
    les cachots o elle vit prir une partie de ses enfants, expira
    enfin sur un grabat, o ses malheurs l'avaient relgue. Le
    souvenir de mes garements rpandit sur ses derniers jours une
    grande amertume; elle chargea en mourant une de mes soeurs de me
    rappeler  cette religion dans laquelle j'avais t lev.
    Ma soeur me manda le dernier voeu de ma mre. Quand la lettre
    me parvint au del des mers (au del des mers veut
    dire simplement de l'autre ct de la Manche), ma soeur
    elle-mme n'existait plus: elle tait morte aussi des suites de
    son emprisonnement. Ces deux voix sorties du tombeau, cette mort
    qui servait d'interprte  la mort m'ont frapp. Je suis
    devenu chrtien. Je n'ai pas cd, j'en conviens,  de grandes
    lumires surnaturelles: ma conviction est sortie du coeur; j'ai
    pleur et j'ai cru.

Il a donc reu une lettre de sa soeur morte lui annonant la mort de
sa mre; il a pleur; il est devenu chrtien. Cela est fort beau; mais
cela est un peu arrang. (Voyez Victor Giraud, la _Gense du Gnie
du christianisme_.) En ralit, la lettre par laquelle madame de Farcy
annonait  son frre la mort de leur mre lui est parvenue bien avant
la mort de madame de Farcy; et lorsqu'il apprit cette mort de sa soeur, le
_Gnie du christianisme_ tait dj fort avanc. Mais l'auteur tenait
 sa phrase: Ces deux voix sorties du tombeau, cette mort qui servait
d'interprte  la mort... Il resterait donc que, dans la prface d'un
livre conu avec des larmes et pour la plus grande gloire de Dieu, il
altre la vrit pour produire plus d'effet (ce qu'il a fait d'ailleurs
toute sa vie). Et cela n'est certes pas un crime, mais cela ne marque
pas un trs grand srieux,--ni, comme dit le Psaume, un coeur
profondment contrit et humili.

Il continue, dans les _Mmoires_: Je m'exagrais ma faute: l'_Essai_
n'tait pas un livre impie, mais un livre de doute et de douleur... Il
ne fallait pas grand effort pour revenir du scepticisme de l'_Essai_  la
certitude du _Gnie du christianisme_.

Cela parat assez vrai. Dans les plus grandes hardiesses de l'_Essai_,
s'il tait philosophe par les opinions, il ne l'tait point par les
conclusions (Sainte-Beuve). Il niait le progrs, ce dogme capital
des philosophes. Il avait pour les encyclopdistes les sentiments de
Rousseau. Il inclinait vers une espce de christianisme social. Les
protestants lui inspiraient peu de sympathie. Il terminait ainsi un
chapitre sur la Rforme: Pourquoi cet abominable spectacle? Parce qu'un
moine s'avisa de trouver mauvais que le pape n'et pas donn  son
ordre, plutt qu' un autre, la commission de vendre des indulgences
en Allemagne. (2e part., chap. XL.) Il disait,  propos d'pimnide:
Il btit des temples aux dieux, leur offrit des sacrifices et versa le
baume de la religion dans le secret des coeurs. Il ne traitait point de
superstition ce qui tend  diminuer le nombre de nos misres; il savait
que la statue populaire, que le pnate obscur qui console le malheureux
est plus utile  l'humanit que le livre du philosophe qui ne saurait
essuyer une larme. Il n'tait, en tout cas, qu'un impie intermittent.
Et sa sensibilit tait reste chrtienne. Cette sensibilit rgnait
partout dans _Atala_, _Ren_, _les Natchez_, et aussi la croyance 
l'utilit sociale du christianisme. Rappelez-vous les personnages du
Pre Aubry et du Pre Soul. Non, non, Chateaubriand, pour entreprendre
une apologie de la religion,--du moins le genre d'apologie qu'il
entreprit,--n'avait pas  revenir de trs loin.

Enfin, il tait naturel (comme le fait remarquer M. Victor Giraud), que
les migrs, et mme les plus touchs de l'esprit du dix-huitime
sicle, revinssent  la foi chrtienne, ou pour le moins au respect de
la foi, par horreur soit de la philosophie, soit de l'impit des plus
grands criminels de la Rvolution. Il ne leur paraissait pas ragotant
de continuer  penser comme ces gens-l. Les doctrines taient juges
par leurs fruits. Puis, en poursuivant d'une haine pareille les nobles et
les prtres, la Rvolution avait cr entre eux une solidarit
que les plus corrompus mme de l'ancien rgime acceptaient par point
d'honneur. Madame de Duras dit trs bien (dans une note de son roman
d'_douard_, 1825), aprs avoir indiqu la corruption de la fin du
dix-huitime sicle: Une seule chose avait survcu  ce naufrage de
la morale...: c'tait l'honneur. Il a t pour nous la planche dans
le naufrage, car il est remarquable que, dans la Rvolution, c'est par
l'honneur qu'on est rentr dans la morale; c'est l'honneur qui a fait
l'migration; c'est l'honneur qui a ramen aux ides religieuses. Or
l'honneur fut minemment la vertu de Chateaubriand, et fut peut-tre sa
seule vertu.

Ajoutez que, chez beaucoup d'incroyants provisoires, l'excs du malheur,
le besoin d'un recours, durent rveiller les impressions religieuses de
leur enfance. Lorsque Chateaubriand apprit la mort de sa mre, il revit
ses annes de Combourg et du collge de Dol,--et sa premire communion
qu'il raconte ainsi dans les _Mmoires_: J'approchai de la Sainte
Table avec une telle ferveur que je ne voyais rien autour de moi. Je
sais parfaitement ce que c'est que la foi, par ce que je sentis alors. La
prsence relle dans le Saint-Sacrement m'tait aussi sensible que la
prsence de ma mre  mes cts. Quand l'hostie fut dpose sur mes
lvres, je me sentis comme tout clair en dedans... Je tremblais de
respect... (Il crit cela trente ans aprs). En revenant du Canada, il
avait chant,  la vue des ctes de Bretagne, le cantique des marins
 Notre-Dame du Bon Secours, etc... Toute son enfance, quand il lut la
lettre de madame de Farcy, dut lui remonter au coeur.

Des milliers et des milliers de Franais, en France ou dans l'exil,
taient dans les mmes dispositions. Fontanes, qu'il connaissait dj
et qui avait t aussi incrdule que lui, tait repris du dsir de
croire. En 1790 dj, Fontanes crivait  Joubert: Ce n'est qu'avec
Dieu qu'on se console de tout... J'aimerais mieux me refaire chrtien
comme Pascal... que de vivre  la merci de mes opinions, ou sans
principes, comme l'Assemble nationale; il faut de la religion aux
hommes, ou tout est perdu. (Cit par V. Giraud.) Joubert, que
Chateaubriand allait connatre, et qui avait eu, lui aussi, sa priode
d'incroyance, crivait: La Rvolution a chass mon esprit du monde
rel en le rendant trop horrible. Et encore: La religion est la
posie du coeur; elle a des enchantements utiles aux moeurs. (Il
crivait cela aprs le _Gnie du christianisme_, mais il le pensait
depuis le commencement de la Rvolution.) On sentait qu'il faut une
religion, non seulement pour le peuple, mais pour tout le monde. Tout le
monde, aprs la grande orgie d'impit, de sottise, de cruaut et de
destruction, portait en soi le _Gnie du christianisme_, en attendant
qu'un seul l'crivt.

Et quelques-uns en crivaient dj des fragments. La Harpe, converti
comme Chateaubriand, entreprenait une _Apologie de la religion_. Ballanche
crivait, en 1797, le livre _Du sentiment considr dans ses rapports
avec la littrature et les arts_, que Chateaubriand n'a sans doute pas
lu, mais o se trouve pourtant le titre mme de son livre: ( propos
du _Tlmaque_). Combien de choses, et ce sont les plus belles, qui
n'ont pu tre inspires que par le _gnie du christianisme_! (Cit
par V. Giraud.) Un certain Paul Didier faisait paratre en 1802 un
livre intitul _Du retour  la religion_. Rivarol, incrdule, mais
clairvoyant, crivait dans le _Discours prliminaire de son Nouveau
Dictionnaire de la langue franaise_: Il me faut, comme  l'univers,
un Dieu qui me sauve du chaos et de l'anarchie de mes ides... Le vice
radical de la philosophie, c'est de ne pas pouvoir parler au coeur.
Or... le coeur est tout... Tout tat, si j'ose le dire, est un vaisseau
mystrieux qui a ses ancres dans le ciel. (Cit par V. Giraud.)
Bonald, dans sa _Thorie du pouvoir_ (1796), expliquait que le salut
de la France tait dans le retour aux principes monarchiques et surtout
catholiques. Enfin, Joseph de Maistre avait publi, en 1796,
ses profondes et magnifiques _Considrations sur la France_, que
Chateaubriand avait lues (d'aprs V. Giraud). Or, Maistre annonce, 
la fin du premier chapitre, une renaissance religieuse; et, au second
chapitre, Chateaubriand put lire ceci: L'effusion du sang humain n'est
jamais suspendue dans l'univers... Il y a lieu de douter, au reste, que
cette destruction violente soit, en gnral, un aussi grand mal qu'on
le croit... Les vritables fruits de la nature humaine, les arts, les
sciences... les hautes conceptions... tiennent surtout  l'tat de
guerre... En un mot on dirait que le sang est l'engrais de cette plante
qu'on appelle gnie. Le jeune Chateaubriand dut se dire: ceci est
crit pour moi.

tant donns son ducation, son enfance chrtienne, sa sensibilit,
le tour de son imagination, et qu'il tait parmi les victimes de la
Rvolution et par consquent de l'impit rvolutionnaire; que, mme
dans sa priode d' garements et de doute, il n'avait pas cess
d'tre mu par les beauts de la religion; que, tout jeune, il
avait eu la fureur d'crire (douze heures par jour  l'occasion) et
sur les grands sujets, et que jamais peut-tre on ne vit jeune crivain
dbuter par d'aussi normes ouvrages; que, dans l'_Essai_ et mme dans
les _Natchez_, la proccupation religieuse est frquente; qu'il voulait
la gloire, et que c'est peut-tre la seule chose qu'il ait voulue
nergiquement; qu'il voulait jouer un grand rle par la plume; qu'
cette poque la grande oeuvre  crire, le livre  faire, c'tait
une apologie de la religion chrtienne, condition et commencement de
la reconstruction sociale; que cela tait dans l'air; que, Rivarol
tant trop peu croyant et ayant trop d'esprit, Bonald manquant de charme,
Maistre tant tranger et ayant un gnie trop insolent, Chateaubriand
tait le seul qui pt crire ce livre attendu, de telle faon qu'il
ft  la fois splendide, populaire et efficace... il tait presque
ncessaire que Chateaubriand crivt le _Gnie du christianisme_.

Il l'crivit donc. Il le commena ds les premiers jours de 1799
(d'aprs Bir) et fit imprimer une partie du premier volume chez les
Dulau, qui s'taient faits libraires du clerg franais migr.

(Chateaubriand nous dit dans les _Mmoires_ que le simiesque abb
Delille entendit la lecture de quelques fragments de l'ouvrage. L'abb
lui-mme, dans son pome de la _Piti_, qu'il avait compos 
Brunswick un peu auparavant, clbrait la piti chrtienne, disait la
charit des soeurs grises et de l'abb Carron; et c'tait dj, au
deuxime chant, comme une ple petite esquisse des derniers chapitres
du _Gnie du christianisme_; tant tout le monde avait la mme chose dans
l'esprit!)

Cependant, Bonaparte tait devenu premier consul. Beaucoup d'migrs
rentraient. Chateaubriand quitta Londres au printemps de 1900. Il
emportait avec lui _Atala_, _Ren_ et les premires feuilles imprimes
du _Gnie du christianisme_. Il n'avait pas vu Paris depuis neuf ans.
Il rentra  pied par la barrire de l'toile et les Champs-lyses.
Paris avait l'air d'une ville en ruines seme de bastringues, un air
sinistre et fou. Chateaubriand tait d'ailleurs devenu Anglais de
manires et, jusqu' un certain point, de pense. Mais il retrouve
Fontanes et rencontre Joubert. Et peu  peu il gote la sociabilit
franaise, ce commerce charmant, facile et rapide des intelligences,
cette absence de toute morgue et de tout prjug. Il gote le
pittoresque moral et le ple-mle de cette socit, qui commence
pourtant  se rorganiser. Il partage cette ivresse de vivre dont tout
le monde tait saisi aprs de tels bouleversements. Il n'a pas le sou,
il emprunte pour vivre, mais il dborde d'esprance. Il travaille avec
une allgre fureur. Je ne pense pas qu'il ait beaucoup souffert,  ce
moment-l, du mal de Ren.

On sait, dans le Paris de l'ancienne France et des rapatris, qu'il
compose son grand ouvrage. Il n'est point malhabile, oh non!  propos du
livre de madame de Stal, _De la littrature dans ses rapports avec
la morale_, il publie dans le _Mercure de France_ une _Lettre  M. de
Fontanes_ o il montre que c'est au christianisme, non  la philosophie,
que nous devons une plus grande connaissance des passions humaines. On lit
dans le prambule de cette lettre: ... Je m'enhardis en songeant avec
quelle indulgence vous avez dj annonc mon ouvrage. Mais cet ouvrage,
quand paratra-t-il? Il y a deux ans qu'on l'imprime, et il y a deux
ans que le libraire ne se lasse point de me faire attendre, ni moi de
corriger. Ce que je vais donc vous dire... sera tir en partie de ce
livre futur. Autrement dit, il raccroche au livre de madame de Stal
une trs lgante et trs adroite rclame de son propre livre, et il
signe--dj--l'auteur du _Gnie du christianisme_. Cette lettre eut
un trs grand succs. Cette boutade, dit-il dans les _Mmoires_, me
fit tout  coup sortir de l'ombre.

Mais le coup de matre, ce fut la publication d'_Atala_  part. Nous
avons vu ce qu'_Atala_ avait de nouveau et par o elle sduisit les
imaginations. Mais surtout quelle victorieuse ide d'annoncer, par un
fragment de cette espce, par une histoire mlancolique et chastement
sensuelle, pleine des images de la volupt et de la mort, une apologie
de la religion!  coup sr, cette apologie ne serait pas austre ni
rebutante; l'auteur connaissait, autant que la posie de la nature, la
posie des passions; son livre serait un trsor de suaves descriptions
et d'motions distingues. Les femmes l'attendaient comme un roman.

    C'est de la publication d'_Atala_ (dit Chateaubriand dans les
    _Mmoires_) que date le bruit que j'ai fait dans le monde...
    _Atala_ devint si populaire qu'elle alla grossir, avec la
    Brinvilliers, la collection de Curtius. Les auberges de
    rouliers taient ornes de gravures rouges, vertes et bleues
    reprsentant Chactas, le Pre Aubry et la fille de Simaghan.
    Dans des botes de bois, sur les quais, on montrait mes
    personnages en cire, comme on montre des images de Vierge et
    de saints  la foire. Je vis sur le thtre du boulevard ma
    sauvagesse coiffe de plumes de coq, qui parlait de l'_me de
    la solitude_  un sauvage de son espce, de manire  me faire
    suer de confusion...

Il fut enivr. J'aimai la gloire comme une femme, comme un premier
amour. On se le disputa. Les femmes s'arrachrent un mot de sa main,
une enveloppe suscrite par lui, que l'on cachait avec rougeur, en
baissant la tte, sous le voile tombant d'une longue chevelure.
Les phbes de treize et quatorze ans taient, dit-il, les plus
prilleuses. Diable! Il fait alors la connaissance de madame Bacciochi,
soeur de Bonaparte, et de Lucien. Une fois on le conduit chez madame
Rcamier. Il ne devait la revoir que vingt ans plus tard. Le rideau,
dit-il, se baissa subitement entre elle et moi.

Surtout,--avec Fontanes et Joubert, avec Mol, Pasquier, Chnedoll,
qui frquentaient chez elle,--il connut madame de Beaumont, ne Pauline
de Montmorin. Il fut passionnment aim d'elle, et assurment il
l'aima. Si vous voulez parfaitement savoir qui tait madame de Beaumont,
lisez ou relisez le tendre chapitre qui la regarde dans le livre d'Andr
Beaunier: _Trois amies de Chateaubriand_. Elle avait eu un pre massacr
 l'Abbaye, une mre et un frre guillotins, une soeur morte en
prison, puis une vie morne et dcolore... J'ai vu son portrait par
madame Vige-Lebrun. Elle n'tait pas belle; elle avait, un peu, un
museau de souris, mais des yeux admirables, de jolis bras, de la grce,
cette ardeur languissante que donne la phtisie, enfin ce qu'il fallait
pour toucher. D'ailleurs une me leve et un grand courage.

Chateaubriand nous dit que le succs d'_Atala_ l'avait dtermin 
recommencer le _Gnie du christianisme_ dont il y avait dj deux
volumes imprims. En le recommenant, il le christianisa, je
crois, le plus qu'il put. Madame de Beaumont lui offrit une chambre  la
campagne, dans une maison qu'elle venait de louer  Savigny-sur-Orge. Il
y passa six mois dans le voisinage de Joubert et de sa femme. C'est l
qu'il remania et termina son livre, dans une fivre joyeuse, attendrie
par la prsence d'une amie malade, mais  qui son mal laissait alors
des trves. Madame de Beaumont, dit-il, avait la bont de copier les
citations que je lui indiquais. Ainsi cette amoureuse aidait, selon ses
forces, le dfenseur de la foi. Apparemment c'est  elle que furent
lues d'abord,  mesure qu'elles taient crites, les pages du texte
dfinitif. Ces lectures ne durent pas tre sans volupt pour elle et
pour lui.

Comment l'apologiste de la religion se ft-il souvenu de sa femme?

L'apparition du livre tait, depuis deux ans, annonce, attendue,
prpare; prpare par la rumeur des salons ressuscits, par la
_Lettre_ sur le livre de madame de Stal, par la sensuelle _Atala_, par
les articles officiels de Fontanes, par les besoins religieux du public
et son retour spontan  l'ancien culte (Ce qui demeurait d'glises
entires se rouvrait, dit Chateaubriand lui-mme en parlant de
l'anne 1801); prpare enfin, on peut le dire, par le premier consul
en personne.

Quelle rclame pour un livre que le trait d'Amiens et le Concordat!

Le 18 avril 1802, jour de Pques, un _Te Deum_ solennel fut chant
 Notre-Dame pour clbrer en mme temps la paix gnrale et
le rtablissement du culte. Le Concordat fut publi dans tous
les quartiers de Paris avec grand appareil et par les principales
autorits. (Thiers.) Et le mme jour le _Gnie du christianisme_
parut, et M. de Fontanes en rendait compte dans le _Moniteur_.

Je ne vois gure que l'_nide_ qui ait rencontr des conditions
analogues de publicit. La carrire littraire du mlancolique Ren a
t une incroyable russite. Autant que j'en puis juger, le _Gnie
du christianisme_ a t le plus grand succs de toute l'histoire de
notre littrature (mme pour la vente, si on tient compte du temps, de
la nature de l'ouvrage, de son volume et de son prix).

Chateaubriand put se considrer comme tant, avec Bonaparte, le
restaurateur du culte. Il put dire: Bonaparte et moi. Et il n'y manqua
pas.

       *       *       *       *       *

Le livre qui eut une telle fortune tait-il un chef-d'oeuvre? Il le parut
et il devait le paratre. Il avait des parties  la fois attendues et
neuves.--tait-il une oeuvre de foi? C'est ce que je voudrais examiner
d'abord.

Je me suis dit pour commencer:

--Chateaubriand a t certainement incrdule entre vingt et trente ans.
En 1798, il l'tait parfois jusqu'au nihilisme. L-dessus, il crit le
_Gnie du christianisme_. Que s'tait-il donc pass? Il n'avait pas eu
de nuit  la Pascal; autrement il nous l'aurait racont. Il avait
t fortement mu en apprenant la mort de sa mre et ce que sa mre
avait souffert par lui. Sa conversion avait t encore dtermine, ou
hte, par le dsir d'crire le livre rparateur que tout le monde
attendait. Que valait sa conversion? De quelle espce tait sa foi?

Il y a une vingtaine d'annes, au temps des mystres de Maurice Bouchor
et des cigognes de M. de Vog, on rencontrait frquemment dans les
livres, et mme au thtre, un sentiment que j'avais appel la
pit sans la foi.--La pit sans la foi, disais-je, consiste 
bien comprendre,  respecter et  goter, pour la bienfaisance de leurs
effets, pour la beaut de leur signification et aussi pour la grce de
leurs reprsentations plastiques, des dogmes auxquels on ne croit pas...
Cette pit n'est pourtant ni un mensonge, ni une hypocrisie... On aime
les vertus et les rves qu'a suscits la foi dans des millions et des
millions de ttes et de coeurs; on aime les innombrables inconnus qui,
dans le pass profond, ont fait ces rves et pratiqu ces vertus... On
aime aussi la posie, la douceur et tour  tour l'allgresse esprante
et les lamentations des chants liturgiques; on les aime pour ce qu'ils ont
d'ternellement vrai, l'humanit tant l'ternelle suppliante. On
aime enfin, (dans un mystre comme celui de la Nativit), sous le sens
littral le sens symbolique. Il n'est certes pas besoin de croire  un
dogme rvl pour tre profondment sincre en appelant un Sauveur.
Depuis dix-neuf sicles on chante tous les ans: Venez, divin Messie,
comme si le Messie n'tait pas venu encore. S'il est un cri que tout
le monde, croyants et incroyants, peut pousser du fond du coeur, c'est
apparemment celui-l. Quand la race humaine disparatra, ce sera encore
en appelant au secours, et peut-tre en essayant de rver que le secours
lui est venu.

Voil des sentiments que certes Chateaubriand n'et pas renis, et que
mme il nous a peut-tre aids  avoir; mais il semble pourtant qu'il
y ait eu dans son cas un peu plus que la pit sans la foi, alors que la
foi venait d'avoir ses martyrs, que l'glise tait teinte de son propre
sang, et que l'imagination tait remue par tout ce tragique. J'ai
pleur, j'ai cru, il faut tenir grand compte de cette dclaration.
Chateaubriand a donc la foi. Quelle foi? L'affirmation du dogme par
persuasion de sa ncessit sociale, avec un sincre attendrissement,
et avec un ardent dsir que le dogme soit vrai? Oui, quelque chose comme
cela. Mais il est clair que ce n'est pas la foi d'un chrtien srieux,
celle qui tient tout l'homme, mme quand il pche; qui est toujours
prsente  son esprit, qui est l'essentiel de sa vie, qui faonne 
chaque instant ses sentiments et sa conduite. Il y a visiblement plus de
foi dans n'importe quelle page des _Penses_ de Pascal que dans tout
le _Gnie du christianisme_. La foi de Chateaubriand, affirmation de
politique, motion de pote, dsir et illusion de croire, ne le gne
ni ne le dirige; ne l'empche ni d'crire la sensuelle _Atala_, ni de
choisir la maison de sa matresse pour y achever son apologie de la vraie
religion. Il est d'ailleurs remarquable que, jusqu' la fin de sa vie
et dans le temps mme de ses plus beaux gestes de chevalier de la
foi, Chateaubriand ait toujours eu des phrases qui supposaient un quasi
nihilisme. Boutades lgantes, boutades vaniteuses qu'un vrai chrtien
ne se permettrait pas.

Je sais bien qu'on peut croire sans une pratique complte. Mais
enfin, chez les hommes comme Chateaubriand, le signe le plus sr de
la foi totale, c'est encore la pratique. Une curiosit, assurment
innocente et mme louable, m'a fait demander  M. Victor Giraud si,
depuis le _Gnie du christianisme_, Chateaubriand communiait. M. Victor
Giraud m'a rpondu: Voici mon impression. Je serais tonn que
Chateaubriand n'et pas fait ses Pques en 1799, aprs la conversion;
je serais tonn qu'il les et faites de 1801 jusqu' une poque
assez difficile  dterminer, mais assez lointaine; et je crois qu'il
les faisait rgulirement dans les dernires annes de sa vie. Si
cette impression est fonde, vous avouerai-je qu'elle ne m'empche
pas de croire  la sincrit religieuse de Chateaubriand? 1 _Video
meliora_... et 2 les trois quarts des crivains sont beaucoup plus
sincres en crivant qu'en vivant. Cela me semble parfaitement juste.

Mais, avec tout cela, la foi de Chateaubriand ne me satisfaisait pas. Elle
me paraissait petite et fragile. Alors j'ai consult un thologien; et
j'ai vu que l'glise tait moins difficile que moi; et j'ai admir sa
connaissance de l'homme et sa trs sagace indulgence.

Le thologien m'a rpondu:

La foi proprement dite ou foi divine (au sens de foi  Dieu)
consiste en ce que l'on croit une vrit rvle et qu'on la croit 
cause de l'autorit de Dieu qui la rvle.

Ainsi donc l'objet de la foi est une vrit rvle,--non vidente
de soi, et plutt mystrieuse,--que l'esprit accepte, sans pouvoir se
dmontrer qu'elle est une vrit, et seulement parce qu'il sait qu'elle
est une vrit rvle par Dieu...

Pralablement  la foi divine ainsi conue doit se placer une
enqute de l'esprit se demandant quelles raisons il a de penser qu'en
effet il y a des vrits qui ont t rvles par Dieu, et que le
Christ, par exemple, avait mission de parler pour Dieu... Cette enqute
constitue l'apologtique chrtienne...

Cette enqute n'impose pas sa conclusion comme une conclusion
ncessaire (ainsi qu'il arrive en gomtrie): l'assentiment de l'esprit
 la foi qui lui est propose demeure un acte libre, donc un acte auquel
la grce peut concourir et concourt.

Le dveloppement de ces axiomes fatiguerait notre frivolit. Mais voici
qui est, pour nous, du plus vif intrt:

Les thologiens distinguent la foi explicite et la foi implicite.

La foi explicite est celle qui a la notion de ce qu'elle croit. La foi
implicite est celle qui ne conoit ni ne connat ce qu'elle croit,--ce
qu'elle croit sans le connatre ou sans le concevoir tant impliqu et
latent dans une affirmation qu'elle accepte en pleine connaissance.

Ainsi le fidle fait acte de foi implicite quand il dit: Je crois
tout ce que croit ou enseigne l'glise, ou: Je crois tout ce que Dieu,
vrit infinie, a rvl.

Ce point de doctrine est extrmement important, car par l les
thologiens admettent que la foi explicite, adquate au rvl, est
pratiquement irralisable; elle est dans les livres, et l seulement...

Donc un homme aura la foi, qui enferme cette foi dans une seule vue de
foi, comme serait la paternit de Dieu, le royaume de Dieu, la communion
des saints, l'glise oeuvre de Dieu..., et qui, par le fait qu'il ne
niera aucune des vrits rvles impliques dans ces notions
synthtiques, les acceptera toutes implicitement.

Si nous appliquons cette distinction  Chateaubriand et si nous nous
demandons: Avait-il la foi?... nous rpondrons:

La foi explicite d'un Bossuet? Certes non! Mais une foi implicite,
qui s'attachait  telles ou telles vues de foi, s'y complaisait, s'y
tranquillisait,--et laissait le reste  l'rudition des thologiens de
profession. C'tait l'attitude trs correcte,--et trs calcule--de
Descartes. C'est chez Chateaubriand une attitude spontane, mais aussi
correcte.

Ici encore les thologiens distinguent: 1 les raisons de croire
objectives, et ce sont les miracles que met en ligne l'apologtique
traditionnelle; 2 les raisons de croire subjectives, qu'ils appellent du
nom de supplances subjectives de la crdibilit rationnelle.

Ces supplances sont des impondrables, des incommunicables: motifs
moraux, motifs de sentiment, motifs d'exprience, motifs de tradition,
motifs d'ordre social...: le moralisme de Vinet, le pragmatisme de James,
la sociologie morale de Brunetire, l'esthtique et le traditionalisme
du _Gnie du christianisme_.

Voil l'admirable consultation de mon thologien.

Ainsi, un assentiment en bloc (chose infiniment commode), un mouvement du
coeur, un acte de la volont... Donc, Bir a raison, l'abb Pailhs a
raison, l'abb Bertrin a raison, M. Victor Giraud a raison: Chateaubriand
avait la foi.

Et maintenant que je suis plus tranquille, m'tant assur que la foi
implicite de Chateaubriand vaut aux yeux de l'glise, le livre
lui-mme prcisera pour nous l'allure et le caractre de cette foi.

Au deuxime chapitre du livre II, il a tout justement  dfinir la foi,
c'est--dire la premire des vertus thologales. Or, tout de suite, il
confond la foi avec la conviction et la confiance. Il nous dit: Colomb
s'obstine  _croire_ un nouvel univers. L'amiti, le patriotisme,
l'amour... sont une espce de _foi_. C'est parce qu'ils ont _cru_ que
les Codrus, les Pylade, les Rgulus... ont fait des prodiges. Comme si
la croyance aux destines de la patrie, ou la confiance aux vertus d'un
ami, ou la persuasion (avant la dcouverte) que le nouveau monde
existe, etc..., c'est--dire, en somme, la croyance  des objets dont
l'existence peut tre vrifie, avaient quelque chose de commun avec la
_foi_ aux mystres de la Trinit, de la Chute, de l'Incarnation, de la
Rdemption!

Et justement un abus de mots tout pareil aide Chateaubriand  faire
passer les mystres, si j'ose m'exprimer ainsi. Il n'est,
dit-il, rien de beau, de doux, de grand dans la vie que les _choses
mystrieuses_. Les sentiments les plus merveilleux sont ceux qui nous
agitent _un peu confusment_: la pudeur, l'amour chaste, l'amiti
vertueuse sont _pleins de secrets_. L'innocence  son tour... n'est-elle
pas _le plus ineffable des mystres_?... Les plaisirs de la pense
sont aussi des _secrets_... Tout est _cach_, tout est _inconnu_ dans
l'univers, etc... Et ainsi, nous ne devons avoir aucune peine  croire
au mystre de la Trinit ou au mystre de l'Incarnation, puisque la
pudeur est un mystre, puisque l'innocence est un mystre, puisque la
faon dont pousse un grain de bl est un mystre, et puisque le clair
de lune est plein de mystre.  ce compte, le mot mystre aurait
le mme sens dans le mystre de la Rdemption et dans: Le bocage
tait sans mystre!

Lorsqu'il parle des dogmes du christianisme (et il faut bien qu'il en
parle), soyez srs qu'il pense toujours aux encyclopdistes,  leurs
disciples et  leurs lecteurs et qu'il ne veut pas leur paratre trop
crdule, ni trop naf (et cela est d'ailleurs fort bien vu, tant
donn son dessein). Il noie la Trinit chrtienne dans une rudition
de dictionnaire: La Trinit fut peut-tre connue des gyptiens...
Hraclide de Pont et Porphyre rapportent un fameux oracle de Srapis...
Les mages avaient une espce de Trinit... Platon semble parler de ce
dogme... Aux Indes la Trinit est connue... Au Thibet galement...
Les missionnaires anglais  Otati ont trouv quelques traces de la
Trinit... Enfin, on peut dcouvrir quelque tradition obscure de
la Trinit jusque dans les fables du polythisme. O donc? Mais
notamment dans les trois Grces.  monsieur Singlin,  monsieur Hamon,
 monsieur Daguet, que dites-vous de ce chrtien?

La Rdemption est touchante. On ne peut pas dire moins. Ne
demandons point  notre esprit, mais  notre coeur, comment un Dieu peut
mourir. La chute est avre par la tradition universelle et par la
transmission du mal moral et physique. (Ne l'est-elle donc pas par la
parole de l'criture sainte?) La communion, c'est l'union entre
une ralit ternelle et le _songe de notre vie_. La communion
prsente d'abord une pompe charmante. Elle est l'offrande des dons
de la terre au Crateur. Elle rappelle la Pque des Isralites et
annonce la fin des sacrifices sanglants. Elle annonce la runion des
hommes en une grande famille. Ce n'est qu'en quatrime lieu que
l'on dcouvre dans l'Eucharistie le mystre direct (?) et la prsence
relle de Dieu dans le pain consacr.

 propos du sacrement de l'ordre, ingnieux dveloppement sur les
charmes de la virginit. Les anciens la donnaient  Vnus-Uranie et
 Minerve... L'Amiti tait une adolescente... Parmi les animaux,
ceux qui se rapprochent le plus de notre intelligence sont vous  la
chastet (les abeilles)... Concluons que les _potes_ et les _hommes
du got le plus dlicat_ ne peuvent rien objecter contre le clibat des
prtres. Il insiste beaucoup l-dessus. Il a cet argument imprvu et
vraiment trop ingnieux: Le lgislateur des chrtiens naquit d'une
vierge et mourut vierge. N'a-t-il pas voulu nous enseigner par l, sous
les rapports politiques et naturels, que la terre tait arrive  son
complment d'habitants et que, loin de multiplier les gnrations, il
faudrait dsormais les restreindre? Puis il songe aux philosophes et
aux conomistes: Au reste... l'Europe est-elle dserte parce qu'on y
voit un clerg catholique qui a fait voeu de clibat? Les monastres
mme sont favorables  la socit...

Quand il rencontre l'enfer, dogme dplaisant, il supprime ngligemment
les peines physiques: Le bonheur du juste consistera, dans l'autre
vie,  possder Dieu avec plnitude; le malheur de l'impie sera de
connatre les perfections de Dieu, et d'en tre  jamais priv. Un
peu plus loin: Les mchants, dit-il, s'enfoncent dans le gouffre. Et
il passe.

Le sacrement de mariage amne un tableau de noce rustique dans le got
de Gessner. La tentation d've sert de prtexte  une trs brillante
description du serpent et au tableau d'un Canadien qui charme, en jouant
de la flte, un serpent  sonnettes. Je prends tous ces traits presque
au hasard dans les trois premiers livres. C'est de l'apologie pittoresque,
et potique, par appels  l'imagination et au sentiment, par rudition
amusante, par images, mtaphores, analogies, par quivoques et abus
de mots, par anecdotes et descriptions. Cela dut plaire extrmement.
L'auteur pensait aux hommes de got, comme il disait lui-mme tout
 l'heure, et ne voulait point leur paratre un petit esprit. Et il
avait raison, et cela mme servait l'glise. La foi de Chateaubriand
cherche partout des arguments, et qui soient lgants et jolis; on
pourrait presque dire: Elle en cherche partout except dans l'criture.
Et il est bien vrai que l'criture est ce qui aurait le moins persuad
le public auquel il s'adressait.

En somme, le _Gnie du christianisme_ tait parfaitement adapt  son
public. Ce livre contre l'impit du dix-huitime sicle est encore,
minemment, une oeuvre du dix-huitime sicle (du moins de celui de
Rousseau), puisque c'est une apologie de la religion par des arguments
tirs de la sensibilit.

Nous arrivons ainsi  la composition de l'ouvrage.

L'objet et le plan en sont trs clairement exposs dans le premier
chapitre. L'apologtique ne saurait plus tre ce qu'elle tait
autrefois, parce que les adversaires du christianisme ne sont plus les
mmes. Saint Ignace d'Antioche, saint Irne, Tertullien combattaient
les premires hrsies; Quadrat, Aristide et saint Justin, les
calomnies inventes par les paens contre la religion nouvelle; Arnobe
le rhteur, Lactance, Eusbe, saint Cyprien se sont surtout attachs
 dvelopper les absurdits de l'idoltrie. Origne combattit les
sophistes; saint Cyrille le no-paganisme de l'empereur Julien; Bossuet
les protestants.

Or, tandis que l'glise triomphait encore, dj Voltaire faisait
renatre la perscution de Julien. Il eut l'art funeste, chez un peuple
capricieux et aimable, de rendre l'incrdulit  la mode. Il s'agit
donc de remettre  la mode la religion. Ce n'taient pas les sophistes
qu'il fallait rconcilier  la religion, c'tait le monde qu'ils
garaient. On l'avait sduit en lui disant que le christianisme tait
un culte n du sein de la barbarie, absurde dans ses dogmes, ridicule
dans ses crmonies, ennemi des arts et des lettres, de la raison et de
la beaut; un culte qui n'avait fait que verser le sang, enchaner
les hommes et retarder le bonheur et les lumires du genre humain. Il
fallait prouver que c'est prcisment le contraire. Qui est-ce qui
lirait maintenant un ouvrage de thologie? Il faut envisager la
religion sous un jour purement humain.--Dieu ne dfend pas les routes
fleuries quand elles servent  ramener  lui. Enfin: Nous osons
croire que cette manire d'envisager le christianisme prsente des
rapports peu connus: sublime par l'antiquit de ses souvenirs, qui
remontent au berceau du monde, ineffable dans ses mystres, adorable dans
ses sacrements, intressant dans son histoire, cleste dans sa morale,
riche et charmant dans ses pompes, il rclame _toutes les sortes de
tableaux_.

Et le _Gnie du christianisme_ est, en effet, une suite de tableaux et
de morceaux; c'est de l'apologtique descriptive. Le plan est d'une
simplicit extrme, aussi peu complexe et compos que possible. Il
est uni, tout uni; il ne se ramasse pas comme un trait, mais s'tale
comme un pome, une sorte de pome persuasif, un pome sentimental,
dit Andr Beaunier; oui, et aussi, le dirai-je? comme une srie
d'articles de journal.

Quatre parties, divises chacune en six livres. La premire traite
des dogmes et de la doctrine. La seconde et la troisime renferment la
_potique_ du christianisme, ou les rapports de cette religion avec la
posie, la littrature et les arts. La quatrime contient le culte,
c'est--dire tout ce qui concerne les crmonies de l'glise et tout
ce qui regarde le clerg sculier et rgulier.

De la premire partie, je vous ai donn quelque ide en recherchant le
degr de foi du brillant apologiste. Les chapitres les plus agrables
sont sans doute ceux qui prouvent l'existence de Dieu par les merveilles
de la nature. Cela rappelle la premire moiti du _Trait de
l'existence de Dieu_ de Fnlon, et c'est,  la fois, moins probant
encore et infiniment plus riche de couleurs. Cela fait songer aussi aux
_Harmonies_ de Saint-Pierre. Mais jamais personne n'avait dcrit la
nature avec cet clat et cet imprvu d'images. C'est probablement cela,
avec _Ren_, qui sduisit le plus.

La deuxime partie (Potique du christianisme) est peut-tre la plus
intressante. Voulant prouver la vrit de la religion par sa beaut,
l'auteur essaye d'y montrer que le christianisme est plus favorable  la
posie et  l'art que le paganisme. Au dbut de ce chapitre, quelques
traces de l'ancienne critique scolaire, comme cette assertion qu'il est
moins difficile de faire les cinq actes d'_OEdipe roi_ que de crer les
vingt-quatre livres d'une _Iliade_, et que Sophocle et Euripide taient
sans doute de beaux gnies, mais au-dessous d'Homre et de Virgile.

Il a ensuite la hardiesse, et peut-tre l'imprudence, de comparer, deux
par deux, les oeuvres et les personnages de la littrature antique et
de la moderne: Ulysse et Pnlope d'Homre, Adam et ve de Milton; le
Priam de l'_Iliade_ et le Lusignan de _Zaire_; Andromaque, ou la mre, de
l'_Iliade_, et Gusman, ou le fils, d'_Alzire_, etc. L'antiquit, dans ces
comparaisons, me semble avoir trop d'avantages. Il rapproche Didon et
la Phdre de Racine, cette chrtienne rprouve et prfre
celle-ci, et il a sans doute raison; puis il compare Polyphme et
Galate  Paul et Virginie, et donne la palme au couple de Bernardin de
Saint-Pierre; et certes nous le voulons bien. Mais, d'autre part, il fait
un parallle entre Virgile et Racine, et visiblement prfre Virgile.
Alors?

Partout il dmontre et rpte que la morale du christianisme est
suprieure, mais ici il ne s'agit pas de morale, il s'agit de beaut.
Il dit aussi (et cela est plus important pour la posie et l'art) que le
christianisme, en se mlant aux affections de l'me, a multipli les
ressorts dramatiques; que la religion chrtienne connat mieux les
mystres du coeur humain et qu'elle est un vent cleste qui enfle
les voiles de la vertu et multiplie les orages de la conscience autour du
vice. Cela reste d'ailleurs assez superficiel, et il ne parat pas que
Chateaubriand ait quelque part dfini un peu profondment en quoi le
christianisme a compliqu et enrichi la conscience et la vie intrieure.
Mais, encore une fois, il s'agit de beaut (du moins on nous l'avait
dit); et, sur ce point, il s'en faut que l'auteur tablisse la
supriorit de la posie moderne, arrte  la fin du dix-huitime
sicle.

Il affirme ensuite que les anciens n'avaient point de posie proprement
descriptive, parce que la mythologie rapetissait la nature. (Mais
c'est plutt que les anciens ne dcrivaient pas pour dcrire, ne
dcrivaient pas sans raison.) Puis il entreprend de dmontrer que, dans
ce qu'on appelle le merveilleux, la religion chrtienne le dispute en
beaut  la mythologie mme. Et ce sont alors les comparaisons les plus
vaines entre les faunes ou les naades et les anges ou les saints; entre
le Zeus d'Homre et le Dieu de Racine; le songe d'ne et le songe
d'Athalie; le Tartare et l'Enfer, etc. Il s'excite beaucoup sur les anges
(dont il abusera pour son compte): ange de la solitude, du matin, de la
nuit, du silence, du mystre, des mers, des temptes, du temps, de la
mort, des saintes amours, des rveries du coeur. (Pan, Silne, Galate
sont plus vivants.) Il me parat avoir un faible trange pour le
_Paradis perdu_ de Milton.  la Vnus qui se montre  ne dans les
bois de Carthage (Elle avait l'air et le visage d'une vierge, et elle
tait arme  la manire d'une fille de Sparte), il prfre le
sraphin Raphal qui va visiter Adam et qui, pour ombrager ses formes
divines, porte six ailes.--Ici, dit-il, Raphal est plus beau que
Vnus. Avec ses trois paires d'ailes? Eh bien, non, non! et il le sait
bien.

Il prfre le merveilleux glacial de Milton au merveilleux d'Homre,
qui est du moins amusant et bonhomme. Il doute de la vrit du prcepte
de Boileau:

    De la foi d'un chrtien les mystres terribles
    D'ornements gays ne sont point susceptibles,

qui est pourtant le bon sens mme. Car on ne voit pas quels ornements
gays pourraient recevoir le mystre de la Trinit ou celui de
la Rdemption. Et ce qu'il y aura d'agrable dans ce merveilleux
chrtien, ce sera toujours quelque chose d'analogue au merveilleux
paen; ce sera Eloa, la jeune ange romanesque, ou ce beau jeune homme
mlancolique et fatal, le Satan de Vigny.

Il montre alors ce que le christianisme a d ajouter de beaut  notre
littrature classique. Il tait socialement utile de relever et de
remettre au premier rang les crivains du sicle de Louis XIV, qui,
dit-il, ne s'levrent  une si haute perfection que parce qu'ils
furent religieux. Il parle fort bien de Pascal, de La Bruyre, de
Bossuet, des orateurs chrtiens. En somme, dans cette deuxime et
troisime parties, sans tre, je crois, aussi profondment original que
l'explique Faguet, il largit et lve la critique littraire par cela
seul qu'il y introduit une vue gnrale, qui est une vue passionne, et
qui est une vue historique. Il l'a fait en mme temps que d'autres: car
il tait naturel que la peur ou simplement le dgot de la Rvolution
ament une raction contre les crivains qui semblaient l'avoir
prpare, et par consquent, en faveur des crivains du sicle
prcdent et en faveur de toute la littrature chrtienne; et dj
l'instinct de conservation avait rendu l'abb Geoffroy, par exemple,
fort clairvoyant et lui avait donn des vues d'historien. La posie des
clotres, des cimetires, des crmonies chrtiennes ( l'imitation
de Thomas Gray, par exemple), n'tait pas non plus inconnue. Mais
Chateaubriand avait pour lui son gnie et la magie de sa phrase; et on ne
fit attention qu' lui.

Une remarque utile: lorsque Chateaubriand prfre le merveilleux
chrtien au merveilleux paen, lorsqu'il met au-dessus d'Homre et
de Virgile,  quelques gards, Milton et Le Tasse et, au-dessus des
anciens, les crivains du dix-septime sicle, il aurait contre lui
ces crivains eux-mmes, qui sont pourtant de bien autres chrtiens que
lui, et qui, justement  cause de cela, n'auraient jamais eu l'ide de
dmontrer la vrit de la religion chrtienne par la beaut de ses
productions littraires.

L'auteur dveloppe alors l'influence du christianisme dans la musique,
la peinture, la sculpture, l'architecture, et parle bien, et l'un des
premiers, des glises gothiques et (plus loin) encore mieux des ruines,
prparant ainsi des thmes  la posie romantique. Enfin, dans la
quatrime partie, consacre au culte, il tudie les cloches, les
chants, la messe, la Fte-Dieu, les Rogations, les prires pour les
morts; puis le clerg, surtout rgulier, et les moines de tous les
pays du monde, les missions, les ordres militaires de chevalerie, et
les services rendus  la socit par le clerg et la religion
chrtienne en gnral. Et chacun des cinquante-quatre chapitres qui
composent cette partie ayant la mme conclusion: Mon Dieu, que c'est
beau! cela est d'une monotonie un peu accablante.

Enfin, comme il avait termin l'_Essai sur les Rvolutions_ en
recherchant quelle religion remplacerait le christianisme, il conclut
ici par ce chapitre: Quel serait aujourd'hui l'tat de la socit si
le christianisme n'et point paru sur la terre? Et le second chapitre
me parat aussi fragile que le premier.

       *       *       *       *       *

Messieurs, je ne peux pas vous le taire, ce livre, qui est une grande
date, qui a concid et concord avec un grand vnement historique,
ce livre du Magicien, de l'Enchanteur, j'ai bien peur qu'il ne soit devenu
un peu ennuyeux. J'en avais lu des morceaux, il y a quarante-quatre ans,
je m'en souviens, avec une admiration docile. Je ne l'avais pas rouvert
depuis (car on ne peut pas lire une bibliothque tous les matins, et
c'est pour cela que nos impressions sur les livres d'autrefois ou sont
trop anciennes ou sont trop rcentes, et que la critique est si souvent
caduque). Or, en lisant ou relisant le _Gnie du christianisme_, j'ai
eu quelque peine  aller jusqu'au bout. Cela, sans doute, parce que son
contenu a t mille fois ressass dans des ouvrages venus aprs lui.
Ce qu'il a inspir, et qui avait t neuf, est devenu banal. Il a
souffert de sa gloire mme.

La posie du christianisme, c'est surtout le mysticisme, et il n'y a
pas pour un sou de mysticisme dans ce livre. Mais, si le _Gnie du
christianisme_ n'est pas trs profondment chrtien, cela n'empche
pas qu'il fut bienfaisant. videmment, les glises se seraient rouvertes
sans Chateaubriand. Elles n'avaient t fermes, en ralit,
que trois, quatre, cinq ans, selon les rgions. Et, quand elles se
rouvrirent, combien de paysans avaient lu le livre de Chateaubriand? Mais
il contribua fort  rendre la religion littrairement sympathique.
C'est beaucoup... Il donna la formule d'une sorte de foi sentimentale,
esthtique et sociale, oh! mon Dieu, qui est la foi tout de mme, nous
l'avons vu, et qui, rpandue, peut faire durer indfiniment la
religion chrtienne et ses bienfaits. Combien de chrtiens croient
explicitement et avec une exactitude thologique? Bien peu, et cela
ne fait rien du tout, puisqu'au surplus eux-mmes n'en savent rien.
Chateaubriand a crit un livre impos par les circonstances, un livre
ncessaire, invitable, et que Jean-Jacques Rousseau, dgot
du protestantisme dans la dernire partie de sa vie, repris par
le catholicisme vague et tendre de madame de Warens, pouvant et
dgot par la Terreur, et pu--qui sait?--crire  sa faon. (Il
n'y faudrait que reculer un peu sa naissance et sa mort, ce qui n'est pas
une affaire.) Mais enfin, ce livre, c'est Chateaubriand qui a eu la chance
de l'crire. Il a  peu prs invent le langage religieux laque. Et
son livre a commenc, sinon engendr une srie.

On peut dire qu'il n'y avait pas eu de littrature catholique au
dix-huitime sicle; du moins elle avait eu si peu d'clat! Mais la
littrature catholique du dix-neuvime fut fconde et brillante;
et Lamennais lui-mme, mais surtout Lacordaire, Montalembert, Gerbet,
Perreyve procdent, en grande partie, du _Gnie du christianisme_. Je
sais bien que le catholicisme de salon, qui est une si odieuse chose,
en procde aussi; je sais que le _Gnie du christianisme_ a introduit
jusque dans la chaire chrtienne le ton romantique, le ton dgag, le
ton artiste, et d'autres mauvais tons: mais tout cela est noy dans le
grand et durable bienfait du livre.

Chateaubriand fut lui-mme prisonnier du _Gnie du christianisme_.
Prisonnier avantageux, mais prisonnier. Ce livre lui imposa, pour toute sa
vie, une attitude de dfenseur de la foi et de restaurateur des autels,
qui convenait aussi peu que possible  sa vraie et secrte nature
d'individualiste forcen, de libre amoureux et, en somme, d'anarchiste.
Le _Gnie du christianisme_ commanda toute son oeuvre littraire,
et, pour commencer, le fora de composer laborieusement quoi? Une
pope,--une pope en prose, et une pope chrtienne: les
_Martyrs_.




SIXIME CONFRENCE

LES MARTYRS


Le _Gnie du christianisme_ eut donc un trs grand succs. Si nous ne
le savions pas par ailleurs, l'auteur des _Mmoires d'outre-tombe_ ne
nous le laisserait pas ignorer (deuxime partie, livre Ier): Ce fut
au milieu des dbris de nos temples que je publiai le _Gnie du
christianisme_; les fidles se crurent sauvs.--Un pisode du
_Gnie du christianisme_ (_Ren_) a dtermin un des caractres de
la littrature moderne: mais au surplus, si _Ren_ n'existait pas, je
ne l'crirais plus; s'il tait possible de le dtruire, je le
dtruirais.--La littrature se teignit des couleurs de mes tableaux
religieux, comme les affaires ont gard la phrasologie de mes crits
sur la cit.--Les chapitres o je traite de l'influence de notre
religion dans notre manire de voir et de peindre... renferment le germe
de la critique nouvelle.--L'action du _Gnie du christianisme_
sur les opinions ne se borna pas  une rsurrection momentane d'une
religion qu'on prtendait au tombeau... S'il y avait dans l'ouvrage
innovation de style, il y avait aussi changement de doctrine... L'ide de
Dieu et de l'immortalit de l'me reprit son empire.--Le heurt que
le _Gnie du christianisme_ donna aux esprits fit sortir le dix-huitime
sicle de l'ornire, et le jeta pour jamais hors de sa voie... Etc.,
etc. (Ce qui ne l'empche pas, ensuite, de faire le dgot, l'homme
revenu de toutes choses.)

Il peut y avoir du vrai dans ces vantardises: mais je trouve misrable de
parler ainsi de soi-mme.

Quelques annes aprs la publication du livre, Senancour (qui n'tait
pas press et qui peut-tre n'avait pas eu de quoi l'acheter au
premier moment) fit une critique srieuse et courtoise du _Gnie du
christianisme_. Senancour, vous vous en souvenez, dans ses _Rveries_
et dans _Obermann_, avait profondment dfini ce mal de Ren que
Chateaubriand dcrivait avec un clat superficiel. Senancour, parti
comme Chateaubriand de l'incrdulit du dix-huitime sicle, continua
 chercher tout seul, et parvint  un spiritualisme ardent, un peu
mystique,  une sorte de thosophie. Il combattit de la faon la plus
consciencieuse et la plus forte la fragile apologtique du _Gnie
du christianisme_. Mais, quoiqu'il et raison, il avait tort, et
Chateaubriand avait littrairement et socialement raison.

Aussi je ne vous reparle ici de Senancour que pour mon plaisir et parce
qu'il est un excellent reprsentant de ces gnies obscurs, qui n'ont
pas eu de chance de leur vivant, et qui, parfois, furent plus rellement
intelligents que ceux qui ont trop russi. Il est clair qu'il y a,
dans ses livres, plus d'ides, et plus amies de notre esprit, plus de
sentiments, et plus nuancs, et plus de nourriture intellectuelle que
dans Chateaubriand. Mais on ne le sait gure. Seul, un petit groupe en
fut inform vers 1840; et c'est trs bien ainsi.

L'auteur du _Gnie du christianisme_ cueille et savoure sa gloire. Les
chteaux remeubls se le disputent. Il voit madame de Vintimille,
madame de Fezensac, madame de Custine aux longs cheveux, la duchesse de
Chtillon, madame Lindsay, Julie Talma, madame de Clermont-Tonnerre. Ma
rputation, dit-il, me rendait la vie lgre. Il connaissait, un peu,
le Canada: mais, de la France, il ne connaissait gure que la Bretagne.
Alors il fait un petit voyage triomphal en France, par Lyon, Avignon,
Marseille, Nmes, Montpellier, Narbonne, Toulouse, Bordeaux, Blaye,
Rochefort et Nantes.

 son retour, invit  une fte chez Lucien, il y rencontra le premier
consul. J'tais dans la galerie lorsque Napolon entra: il me frappa
agrablement. Je ne l'avais jamais aperu que de loin. Son sourire
tait caressant et beau, son oeil admirable, surtout par la faon dont
il tait plac sous son front et encadr dans ses sourcils. Il
n'avait encore aucune charlatanerie dans le regard, rien de thtral
et d'affect. Le _Gnie du christianisme_, qui faisait en ce moment
beaucoup de bruit, avait agi sur Napolon. Une imagination prodigieuse
animait ce politique si froid: il n'et pas t ce qu'il tait, si la
Muse n'et t l.

 la suite de cette rencontre, Bonaparte nomma Chateaubriand
premier secrtaire de l'ambassade de Rome, auprs du cardinal Fesch
(Bonaparte, dit Chateaubriand  ce propos, tait un grand dcouvreur
d'hommes.) Chateaubriand accepta, surtout, dit-il,  cause de madame de
Beaumont: La fille de M. de Montmorin se mourait: le climat de l'Italie
lui serait, disait-on, favorable; moi allant  Rome, elle se rsoudrait
 passer les Alpes; je me sacrifiai  l'espoir de la sauver. Il eut
peut-tre d'autres raisons encore. Il arriva  Rome le 27 juin 1803,
et s'entendit mal avec le cardinal Fesch (qui, d'ailleurs, tait un fort
mauvais homme). C'est que, explique-t-il, je ne vaux rien du tout en
seconde ligne.

Madame de Beaumont arriva  Rome le 17 septembre. Il la soigna de son
mieux. Elle mourut le 4 novembre.  propos de la dernire veille, il dit
navement: Une ide dplorable vint me bouleverser: je m'aperus
que madame de Beaumont ne s'tait doute qu' son dernier soupir de
l'attachement vritable que j'avais pour elle; elle ne cessait d'en
marquer sa surprise et elle semblait mourir dsespre et ravie. Elle
avait cru qu'elle m'tait  charge, et elle avait dsir s'en aller
pour me dbarrasser d'elle.

Pauvre petite femme! Madame de Beaumont ne se trompait peut-tre pas
compltement. Chateaubriand non plus, qui certainement aima cette amie
 son lit de mort. Il lui fit faire,  Saint-Louis-des-Franais, un
tombeau qui cota 9.000 francs, et pour lequel il s'endetta. Un peu
auparavant, pour soigner madame de Beaumont, il avait voulu emprunter de
l'argent  sa nouvelle amie madame de Custine, qui refusa, ne voyant dans
madame de Beaumont qu'une rivale. Il en fut trs tonn. Oh! c'tait,
comme dit Joubert, un bon garon.

 sa dernire heure, madame de Beaumont l'avait engag  vivre
auprs de madame de Chateaubriand. Il l'avait revue deux fois:  Paris
en revenant de Londres: puis en Bretagne, pendant vingt-quatre heures,
aprs son tour de France. Sans doute il lui avait fait comprendre qu'il
la rendrait malheureuse sans le vouloir; que d'ailleurs le restaurateur
du culte avait des privilges, et que, d'ailleurs, aprs dix ans de
sparation, ce n'tait vraiment plus la peine. Enfin, sur le suprme
conseil de sa matresse, il reprit sa femme. Madame de Beaumont
avait-elle su ce qu'elle faisait? Madame de Chateaubriand admirait fort
son mari, mais sans l'avoir lu (c'est lui qui nous l'apprend). Elle tait
profondment pieuse auprs de ce chrtien d'attitude. Elle tait trs
peu bourbonienne et grande admiratrice de Bonaparte. Elle avait beaucoup
d'esprit, beaucoup de clairvoyance, et le don de l'ironie. La cohabitation
avec sa femme dut tre, pour Chateaubriand, hrisse de continuelles
aiguilles. Elle n'avait qu' tre elle-mme pour l'exasprer; et
d'avance il lui tait tout remords.

Nomm par Bonaparte ministre dans le Valais, il vint d'abord  Paris, et
c'est l que sa femme vint le rejoindre. Le 21 mars 1804, raconte-t-il,
se promenant dans Paris, il entendit crier la nouvelle officielle du
jugement de la commission militaire spciale convoque  Vincennes
qui condamnait  la peine de mort le duc d'Enghien. Rentr chez lui, il
s'assit devant une table et se mit  crire sa dmission de ministre
du Valais. C'tait fort bien, et ce n'tait pas sans danger. Je n'ai
jamais dit qu'il n'et point l'me haute ou manqut de courage.

(Il faut dire que, d'aprs M. Albert Cassagne, qui apporte ses preuves,
Chateaubriand ne tenait pas du tout  aller s'enterrer  Sion, qu'il
appelle un trou horrible. L'excution du duc d'Enghien lui aurait
simplement fourni une occasion de dmissionner avec clat. Mais, quand
nous savons qu'une action a eu de beaux mobiles, n'allons pas plus loin et
gardons-nous d'y chercher encore d'autres mobiles moins reluisants, car on
les trouve toujours.)

Si Bonaparte n'et pas tu le duc d'Enghien, qu'en ft-il rsult
pour Chateaubriand? Lui-mme rpond dans les _Mmoires_ (trente-quatre
ans aprs): Ma carrire littraire tait finie; entr de plein saut
dans la carrire politique, o j'ai prouv ce que j'aurais pu par la
guerre d'Espagne, je serais devenu riche et puissant. La France aurait pu
gagner  ma runion avec l'Empereur; moi, j'y aurais perdu. Peut-tre
serais-je parvenu  maintenir quelque ide de libert et de modration
dans la tte du grand homme; mais ma vie, range parmi celles qu'on
appelle heureuses, et t prive de ce qui en fait le caractre et
l'honneur: la pauvret, le combat et l'indpendance.

Il n'avait jamais t bourbonien que par point d'honneur; il tait
l'intime ami de Fontanes et li avec l'une des soeurs de Bonaparte.
Il admirait le premier consul et l'avait signifi dans la prface
d'_Atala_. (On sait ce qu'est devenue la France, jusqu'au moment o la
Providence a fait paratre un de ces hommes qu'elle envoie en signe
de rconciliation, lorsqu'elle est lasse de punir.) Il pouvait
poursuivre sa carrire dans la diplomatie impriale. Mais son orgueil
et son inquitude d'esprit ne lui eussent pas permis d'y durer longtemps.
Peut-tre valut-il mieux pour lui qu'il s'affrancht tout de suite.

Mais le voil assez dsorient. De 1804  1809, date de la
publication des _Martyrs_, puis de 1809  1811, date de la publication
de l'_Itinraire de Paris  Jrusalem_, c'est--dire pendant sept
annes, que fait-il? Il mne la vie de chteau, il y montre cette bonne
humeur, cette gaiet, cet enfantillage dont Joubert nous parle plusieurs
fois: car il semble bien qu' part certaines heures, l'auteur de _Ren_
ait t aussi peu Ren que possible. Il perd,  moiti folle, madame
de Caud (Lucile, sa soeur bien-aime). Il va  Vichy, en Auvergne,
au mont Blanc,  la Grande-Chartreuse. Il achte et plante la
Valle-aux-Loups. Il fait son voyage d'Orient (du 13 juillet 1806 au 5
juin 1807). Et il est vrai qu'il crit ces deux livres: les _Martyrs_ et
l'_Itinraire_. Mais en sept ans, pour un pareil passionn de la plume,
ce n'est gure (je ne dis pas comme qualit).

C'est qu'il dut tre fort embarrass. Aprs le _Gnie du
christianisme_, que pouvait-il bien crire qui en soutnt la
rputation? Et cependant Napolon grandissait toujours, devenait
empereur... La concurrence tait de plus en plus difficile avec un tel
homme. Quel livre pouvait contrebalancer Austerlitz? Car, ds l'origine,
Chateaubriand avait considr Napolon comme un rival. Notez que
l'aventure prodigieuse et la gloire de l'empereur ont surexcit un
nombre considrable de ses contemporains et des hommes de la gnration
suivante et, particulirement, dans les lettres, Chateaubriand, Victor
Hugo, Balzac et, je crois mme, Stendhal. Ils brlaient du dsir
d'tre aussi grands que lui, sans prendre assez garde que la commune
mesure est incertaine et fuyante entre l'oeuvre d'un chef d'arme et
d'tat et celle d'un crivain, et que les grandeurs de chair ont
trop d'avantages, aux yeux grossiers de la foule, sur les grandeurs
spirituelles, surtout quand l'esprit n'est pas absent de ces grandeurs
de chair elles-mmes.

Peu  peu mon imagination fatigue de repos... vit se former de
lointains fantmes. Le _Gnie du christianisme_ m'inspira l'ide de
_faire la preuve_ de cet ouvrage, en mlant des personnages chrtiens 
des personnages mythologiques. (Personnages mythologiques semble
ici assez impropre)... Ainsi le _Gnie du christianisme_ l'obligeait
d'crire les _Martyrs_. Et sans doute aussi la concurrence de l'empereur
l'obligeait de ne rien crire de moins qu'un pome pique. Seule, une
pope pouvait lutter contre la grandeur de Napolon. Chateaubriand
avait le prjug de l'pope. Nous avons vu qu'il considre
l'_Iliade_ (qui se fit presque toute seule) comme bien plus difficile 
faire et, par consquent, plus honorable que l'_OEdipe roi_. Ce novateur
persistait, docilement,  regarder l'pope comme le premier des
genres, dans un temps o personne je crois, ne rclamait d'pope,
et o les circonstances sociales avaient cess depuis longtemps (mettons
depuis trois sicles) d'tre favorables  une composition de cette
espce. (Les gestes mmes de Napolon, d'ailleurs dtestes
de Chateaubriand, taient trop proches pour tre mises en pope).
N'importe, il voulait faire son pome pique. Il tait extrmement
respectueux des machines du Tasse, de Milton et de Klopstock. Dans
les _Natchez_ dj, avec une candeur magnifique, il avait fait du
merveilleux chrtien, et le ridicule de ce merveilleux lui avait
apparemment chapp. Et c'est pourquoi, aprs la _Pucelle_ de
Chapelain et aprs la _Henriade_ de Voltaire, il crivit les _Martyrs_,
c'est--dire une pope chrtienne, avec enfer et ciel, anges et
dmons; et il la fit en prose (et tout de mme il eut raison puisqu'il
tait prosateur),--dans une prose rythme et colore qui est souvent
celle d'un noble rcit historique, mais o les tableaux de diables et
d'anges font des discordances un peu pnibles.

       *       *       *       *       *

Le _Gnie du christianisme_ m'inspira de faire la preuve de cet
ouvrage. Quelle preuve? La preuve que le merveilleux chrtien est
suprieur au merveilleux paen, et que le christianisme a enrichi l'me
humaine. Les deux religions, la paenne et la chrtienne, devaient
donc tre mises en prsence, et pour cela la meilleure poque tait
videmment celle o les deux religions se partageaient le monde,
c'est--dire le commencement du quatrime sicle. Il fallait inventer,
dans l'histoire gnrale, une histoire particulire. Une histoire
d'amour, bien entendu: car il n'y en a pas d'autres, ou toutes les autres
se ramnent  celle-l. Un paen amoureux d'une chrtienne ou un
chrtien amoureux d'une paenne. Chateaubriand a prfr la seconde
donne, sans doute parce que la lutte de la nature et de la foi, la lutte
des dieux et de Dieu devait avoir plus de grce et de posie dans une
me de jeune fille. Et, au surplus, l'me de son amant chrtien
pouvait tre, elle aussi, partage, et plus touchante par ses pchs
eux-mmes que par son repentir.

Voici donc, trs en abrg, la fable imagine par Chateaubriand.

L'amant, le hros, Eudore, est un trs brillant jeune homme n vers la
fin du troisime sicle. Il est d'une vieille famille de Messnie, les
Lasthns, et descendant de Philopoemen. Il a le caractre et la
vie que Chateaubriand aurait voulu avoir  cette poque-l. Il est
chrtien, mais il a la culture grecque, et est capable d'apprcier et
d'aimer la littrature et l'art paens. Les Lasthns s'tant jadis
opposs  la conqute romaine, l'an de la famille est oblig de
se rendre en otage  Rome... Eudore va donc  Rome, ds l'ge de seize
ans. Il y rencontre les futurs saints Augustin et Jrme, et le futur
empereur Constantin, que l'auteur rassemble ici complaisamment. Puis
Eudore tombe dans tous les dsordres de la jeunesse et oublie sa religion
(comme fit le jeune Chateaubriand  Londres). Il est mme excommuni
par l'vque de Rome Marcellin.

Il passe l't, avec la cour,  Baes; il frquente chez Agla,
trs riche et trs lgante dame. Il connat le futur saint
Sbastien, et le fameux comdien Gens, et le futur ermite Pacome.
Puis, il est envoy  l'arme du Rhin sous Constance. Il prend part 
une bataille contre les Francs. Prisonnier des Francs, il devient esclave
de Pharamond et est secouru par une Clotilde qui n'est pas encore celle
de Clovis. Aprs une grande chasse qui le conduit, en compagnie du jeune
Mrove, jusqu'au Danube et jusqu'au tombeau d'Ovide, il est charg par
les Francs d'aller proposer la paix  Constance...

Il passe dans l'le des Bretons. Il obtient les honneurs du triomphe. Il
revient dans la Gaule. Il est nomm commandant de l'Armorique. Ici se
place l'pisode de Vellda.

 la suite de cette aventure, et parce qu'il a caus involontairement
la mort de la jeune druidesse, Eudore se repent de ses pchs et en
fait pnitence. Il quitte l'arme; il passe en gypte pour demander sa
retraite  Diocltien, et rentre en Arcadie chez son pre. Peu aprs,
il rencontre Cymodoce, fille de Dmodocus, prtre d'Homre. C'est
devant elle qu'il raconte ses aventures. Ils s'aiment. Cymodoce veut
tre chrtienne. Elle va  Lacdmone pour y tre instruite
par l'vque Cyrille; puis, pour la soustraire aux perscutions
d'Hirocls, proconsul d'Achae,  qui elle inspire un amour impur, on
l'envoie  Jrusalem, o elle vivra sous la protection d'Hlne,
la mre de Constantin. Eudore a reu l'ordre de partir pour Rome. Les
voil donc srieusement spars.

Ici, j'abrge trs fort. Diocltien, avant de se retirer dans son
potager de Salone, se laisse arracher l'dit de perscution. Eudore
est emprisonn, tortur, condamn aux btes... Mais Cymodoce (qui
a t baptise dans le Jourdain par Jrme), est jete par
une tempte sur la cte d'Italie, arrte, conduite  Rome; et,
dlivre de l'horrible Hirocls par une meute populaire, est
emprisonne comme chrtienne... Enleve de sa prison par un brave
chrtien, et rendue  son pre, elle s'chappe, vient trouver Eudore
 l'amphithtre, et tombe, vierge, dans ses bras;

    Il la serre contre sa poitrine, il aurait voulu la cacher dans son
    coeur. Le tigre arrive aux deux martyrs. Il se lve debout, et
    enfonant ses ongles dans les flancs du fils de Lasthns, il
    dchire, avec ses dents, les paules du confesseur intrpide.
    Comme Cymodoce, toujours presse dans le sein de son poux,
    ouvrait sur lui des yeux pleins d'amour et de frayeur, elle
    aperoit la tte sanglante du tigre auprs de la tte
    d'Eudore.  l'instant, la chaleur abandonne les membres de
    la vierge victorieuse; ses paupires se ferment; elle demeure
    suspendue aux bras de son poux ainsi qu'un flocon de neige aux
    rameaux d'un pin du Mnale ou du Lyce...

 le charmant martyre!

L'histoire, rduite  ce que j'ai dit, pouvait tre dlicieuse. Cette
petite fille paenne, qui se fait chrtienne par amour (car il n'y a pas
autre chose)! Ce chrtien victime de ses passions, et qui est martyr, ce
semble, par point d'honneur! Et ces paysages de Grce que Chateaubriand
avait eu soin de parcourir avec la rsolution de les trouver beaux!
Et cette antiquit grecque dont il avait dj vu, dans les idylles
manuscrites d'Andr Chnier, des transpositions admirables! Mais,
hlas! il voulait faire une pope, et une pope chrtienne. Il
voulait,--pourquoi, mon Dieu?--dmontrer la supriorit du merveilleux
chrtien sur le merveilleux paen. Et cela le jette dans des inventions
glaciales. Il suppose que le martyre de Cymodoce et d'Eudore doit
assurer le triomphe de la religion chrtienne et que, par consquent, le
ciel et l'enfer s'intressent violemment  ces deux amoureux; et
alors, il est oblig,--luttant contre Dante, contre Milton, contre
Klopstock,--de faire, lui aussi, un paradis et un enfer; et je ne saurais
vous dire le nant de cet enfer et de ce paradis.

Vouloir peindre le ciel, lui Ren! Mais, pour lui, s'il tait sincre,
la flicit suprme, ce serait la mlancolie elle-mme, et ce serait
le paradis de Mahomet, avec de la rverie autour... Au lieu de cela, il
nous compose un paradis qui, dans ce qu'il a de matriel, n'ose pas nous
offrir les simples plaisirs des sens et la simple volupt, mais emprunte
 l'_Apocalypse_ d'indiffrentes murailles de jaspe, ou des arcs
de triomphe forms des plus brillantes toiles, ou des portiques
de soleils prolongs sans fin  travers les espaces du firmament,
c'est--dire des architectures fort infrieures au Parthnon ou 
Notre-Dame de Paris. Et que nous font, je vous prie, les choeurs de
chrubins, de sraphins, de trnes et de dominations, dont les uns
rglent les mouvements des astres et dont les autres gardent
les mille chariots de guerre de Sabaoth ou veillent au carquois du
Seigneur? Que nous font les patriarches assis sous des palmiers d'or,
les prophtes au front tincelant de deux rayons de lumire..., les
docteurs tenant  la main une plume immortelle? Il y a un endroit
o sont caches les sources des vrits incomprhensibles au ciel
mme: la libert de l'homme et la prescience de Dieu... L surtout
s'accomplit, loin de l'oeil des anges, le mystre de la Trinit. Nous
voil bien avancs! Implor par le Dieu de mansutude et de paix en
faveur de l'glise menace, le Dieu fort et terrible fit connatre aux
cieux ses desseins pour les fidles. Il ne pronona qu'une parole.
Mais l'auteur ne nous dit pas laquelle.

Il est galement incapable de nous peindre un ciel matriel et un ciel
immatriel. Ce qu'il trouve de mieux est ceci: Le souverain bien des
lus est de savoir que ce bien sans mesure sera sans terme; ils sont
incessamment dans l'tat dlicieux d'un mortel qui vient de faire une
action vertueuse et hroque, d'un gnie sublime qui enfante une grande
pense, d'un homme qui sent les transports d'un amour lgitime ou les
charmes d'une amiti longtemps prouve par le malheur.--L'auteur en
vient  crire des phrases comme celle-ci: Le Christ redescend 
la table des vieillards, qui prsentent  sa bndiction deux robes
nouvellement blanchies dans le sang de l'agneau. Il crit ailleurs,
plus sens: Muses, o trouverez-vous des images pour peindre ces
solennits angliques? Ou bien: Est-ce l'homme infirme et malheureux
qui pourrait parler des flicits suprmes? Ombres fugitives et
dplorables, savons-nous ce que c'est que le bonheur? videmment non;
mais alors?

Et aprs le paradis, il y a l'enfer! Chateaubriand a repouss les
bizarres visions de Dante et n'a pas voulu insister sur les supplices
matriels... Mais que ce qu'il a invent est d'une horreur indiffrente
et fade! Il parat que Satan est furieux de l'amour de la petite
Cymodoce pour le bel Eudore. Il tait en train de passer la revue des
temples de la terre et les a trouvs languissants. Il rentre dans le
sombre royaume pour prendre conseil des autres dmons. Un fantme
s'lance sur le seuil des portes inexorables, c'est la Mort. Elle se
montre comme une tache obscure sur les flammes des cachots qui brlent
derrire elle, etc... La Mort vole au-devant de Satan:  mon pre,
viens-tu rassasier la faim insatiable de ta fille?... J'attends de toi
quelque monde  dvorer... Est-ce que cela vous touche? Ou bien,
serez-vous pouvants d'apprendre que, li par cent noeuds de
diamants sur un trne de bronze, le dmon du dsespoir domine l'empire
des chagrins? Pourtant, le dmon du dsespoir est intressant, le
plus intressant des dmons, je pense, et valait mieux que cela.

Donc, Satan convoque le Snat des enfers. Les dmons se placent sur
les gradins brlants du sombre amphithtre. Pour lutter contre le
christianisme grandissant, le dmon de l'homicide propose les bourreaux
et les flammes. Le dmon de la fausse sagesse propose l'athisme et
la diffusion des principes qui dissolvent les liens de la socit et
menacent les fondements des empires. Et enfin le dmon de la volupt
propose la volupt.

Il est charmant, ce dmon de la volupt; et que l'auteur lui est
complaisant! Voil enfin une figure sympathique. Le plus beau des anges
tombs aprs l'archange rebelle, il a conserv une partie des grces
dont l'avait orn le Crateur... N pour l'amour, ternel habitant du
sjour de la haine, il supporte impatiemment son malheur; trop dlicat
pour pousser des cris de rage, il pleure seulement. Et ses discours
sont exquis. (Il faut dire aussi que ce dmon est une femme et s'appelle
Astart):

    Dieux de l'Olympe, et vous que je connais moins, divinits du
    brahmane et du druide, je n'essaierai point de le cacher: oui,
    l'enfer me pse! Vous ne l'ignorez pas, je ne nourrissais contre
    l'ternel aucun sujet de haine, et _j'ai seulement suivi, dans sa
    rbellion et dans sa chute, un ange que j'aimais_. (La touchante
    diablesse!) Mais, puisque je suis tomb du ciel avec vous, je
    veux du moins vivre longtemps au milieu des mortels, et je ne
    me laisserai point bannir de la terre. (Oh! celle-l peut tre
    tranquille) Tyr, Hliopolis Paphos, Amathonte m'appellent. Mon
    toile brille encore sur le mont Liban: l, j'ai des temples
    enchants, des ftes gracieuses, des cygnes qui m'entranent
    au milieu des airs, des fleurs, de l'encens, des parfums, de frais
    gazons, des danses voluptueuses et de riants sacrifices. Et les
    chrtiens m'arracheraient ce lger ddommagement des joies
    clestes! Le myrte de mes bosquets, qui donne l'enfer  tant
    de victimes, transform en croix sauvage, qui multiplie les
    habitants du ciel! Non, je ferai connatre aujourd'hui ma
    puissance. Pour vaincre les disciples d'une loi svre, il ne
    faut ni violence ni sagesse: j'armerai contre eux les tendres
    passions... Cette ceinture me rpond de la victoire. Bientt mes
    caresses auront amolli ces durs serviteurs d'un Dieu chaste. _Je
    dompterai les vierges rigides_, et j'irai troubler jusque dans
    leurs dserts ces anachortes qui pensent chapper  mes
    enchantements.

Que tout cela est joli! Ce dmon de la volupt est la grce et le
sourire de ce glacial et stupide enfer. Dans ces pages crites pour
dmontrer la supriorit du merveilleux chrtien, les diables ne sont
intressants que s'ils ressemblent aux dieux paens. Ah que le peintre
de cet enfer aime visiblement le pch!

Ici seulement l'auteur est sincre; ici, et dans un passage original
o, carrment, il place des pauvres en enfer, se souvenant des terribles
pauvres de la Rvolution et de la Terreur:

    Satan rit des lamentations du pauvre qui rclame, au nom de ses
    haillons, le royaume du ciel: Insens, lui dit-il, tu croyais
    donc que l'indigence supplait  toutes les vertus? Tu pensais
    que tous les rois taient dans mon empire et tous tes frres
    autour de mon rival? Vile et chtive crature, tu fus insolent,
    menteur, lche, envieux du bien d'autrui, ennemi de tout ce
    qui tait au-dessus de toi par l'ducation, l'honneur et
    la naissance, et tu demandes des couronnes? Brle ici avec
    l'opulence impitoyable, qui fit bien de t'loigner d'elle, mais
    qui te devait un habit et du pain.

Il y a l de la franchise, avec quelque duret nietzschenne.

Partout, la mythologie chrtienne des _Martyrs_ n'est agrable qu'en
tant qu'elle ressemble  la mythologie paenne. Mais quelle imprudence!
Si les dieux sont des dmons, si les pchs sont les dieux de l'Olympe,
les pchs sont splendides.

L'auteur invente des anges; mais ces anges, c'est toujours le messager
Mercure et la messagre Iris, c'est ros et c'est Vnus, avec de
longues robes blanches et des ailes... L'ange des saintes amours s'appelle
Uriel. D'une main il tient une flche d'or--comme l'amour--mais
une flche d'or tire du carquois du Seigneur; de l'autre un
flambeau--comme l'amour--mais un flambeau allum au foudre
ternel. L'auteur nous dit: L'ange des saintes amours alluma dans le
coeur du fils de Lasthns une flamme irrsistible. Pourquoi ne pas
nous dire simplement qu'Eudore est amoureux? Pour sauver Cymodoce du
naufrage, la divine Mre du Sauveur... envoie Gabriel  l'ange des
mers. Aussitt Gabriel, aprs avoir dtach de ses paules ses
ailes blanches, bordes d'or, se plonge du ciel dans les flots. Ce
Gabriel diffre peu d'Iris envoye par Jupiter. Et l'ange des mers,
l'ange svre qui veille aux mouvements de l'abme n'est autre
que notre vieux Neptune. Passe encore quand les anges ressemblent 
de charmants demi-dieux! Mais, pour nous expliquer que le mchant
Hirocls est jaloux d'Eudore, est-il bien ncessaire ou est-il
intressant d'imaginer que Satan s'en va trouver dans son cachot le
dmon de la jalousie couch parmi des vipres et d'affreux reptiles
et qu'il lui commande d'aller exciter la jalousie d'Hirocls, et qu'il
monte alors sur un char de feu et qu'il y fait placer  ses cts
le monstre qu'il appelle son fils; tout cet embarras pour inspirer 
Hirocls le plus naturel des sentiments?

Seul, le paganisme est agrable dans ce pome entrepris pour dmontrer
la supriorit potique du christianisme. Si l'auteur nous prsente
Augustin, Jrme, Sbastien, Pacome, Gens, Agla et son intendant
Boniface qui est aussi son amant, il a bien soin de nous les prsenter
avant leur conversion. Il dveloppe leurs erreurs avec une complaisance
extrme. Il dcrit, avec une dlectation interrompue de scrupules
hypocrites, ce dont Augustin se confessera avec horreur. Hlas! (notez
cet _hlas!_) nous poursuivions nos faux plaisirs. Attendre ou chercher
une beaut coupable, suivre l'enchanteresse au fond de ce bois de myrte
et dans ces champs heureux o Virgile plaa l'lyse, telle tait
l'occupation de nos jours, source intarissable de larmes et de repentir.
(Crois-tu?). Ou bien: Nous remplissions nos coupes d'un vin exquis
trouv dans les celliers d'Horace, et nous buvions aux trois soeurs de
l'Amour, filles de la Puissance et de la Beaut... Nous chantions
ensuite sur la lyre nos passions criminelles.--Loin d'ici, bandelettes
sacres, ornements de la pudeur, et vous, longues robes, qui cachez les
pieds des vierges, je veux clbrer les larcins et les heureux dons de
Vnus! Et il rappelle tout cela devant la petite Cymodoce, qu'on ne
fera sortir qu'au moment de l'pisode de Vellda.

Mais cette petite Cymodoce elle-mme, son charme est d'tre
petite-fille d'Homre et de le demeurer jusqu'au bout; son charme est
de rester paenne, de recevoir sans y comprendre grand'chose les
enseignements de l'vque Cyrille; d'tre telle que tout ce qu'elle
fait, on ne sait pas si elle le fait pour l'amour du Christ ou pour
l'amour d'Eudore. Elle va si gentiment, au clair de lune, retrouver
Eudore dans la grotte arcadienne, avant d'aller le rejoindre dans
l'amphithtre! Ta religion, lui dit-elle, dfend aux jeunes hommes
de s'attacher aux jeunes filles, et aux jeunes filles de suivre les pas
des jeunes hommes: tu n'as aim que lorsque tu tais infidle  ton
Dieu.  quoi Eudore ne peut que rpondre: Ah! je n'ai jamais aim
quand j'offensais ma religion. Je le sens,  prsent que j'aime par la
volont de mon Dieu. Alors Cymodoce:

    Guerrier, pardonne aux demandes importunes d'une Messnienne
    ignorante... Dis-moi, puisqu'on peut aimer dans ton culte, il y a
    donc une Vnus chrtienne? A-t-elle un char et des colombes?...
    Force-t-elle la jeune fille  chercher le jeune homme dans la
    palestre,  l'introduire furtivement sous le toit paternel?
    Ta Vnus rend-elle la langue embarrasse? Rpand-elle un
    feu brlant, un froid mortel dans les veines? Oblige-t-elle 
    recourir  des philtres pour ramener un amant volage,  chanter
    la lune,  conjurer le seuil de la porte? Toi, chrtien, tu
    ignores peut-tre que l'Amour est fils de Vnus, qu'il fut
    nourri dans les bois du lait des btes froces, que son premier
    arc tait de frne, ses premires flches de cyprs, qu'il
    s'assied sur le dos du lion, sur la croupe du Centaure, sur les
    paules d'Hercule?

Et si vous saviez combien la chrtienne rponse d'Eudore parat faible!
Cymodoce, en y mettant beaucoup de bonne volont, y comprend juste
ce qu'il faut pour dire: Que ta religion soit la mienne, puisqu'elle
enseigne  mieux aimer!. Et c'est tout ce qu'elle y voit. La veille de
sa mort, dans son costume sombre de martyre (telle la Muse des mensonges
nous peint la Nuit, mre de l'Amour, enveloppe de ses voiles d'azur et
de ses crpes funbres), se croyant sauve, elle chante, oublieuse du
catchisme de Cyrille et de Jrme, une petite chanson o pas un mot
n'est chrtien: Lgers vaisseaux de l'Ausonie, fendez la mer calme
et brillante! Esclaves de Neptune, abandonnez la voile au souffle
des vents... Volez, oiseaux de Libye... Quand retrouverai-je mon lit
d'ivoire... J'tais semblable  la tendre gnisse... Ah! s'il m'tait
permis d'implorer encore les Grces et les Muses!... Etc... Ainsi
chante cette petite chrtienne, qui ignore le langage et le vocabulaire
chrtiens.

C'est une chose trange: toutes les fois qu'il s'agit de dcrire une
fte paenne ou de chanter un chant paen, le pote retrouve son
gnie. Il a l'air alors de sentir et de jouir pour son compte... Il y a,
tout prs de la fin, au livre XXIIIe, une fte de Bacchus et un hymne
 Bacchus, d'une ardeur, d'une couleur!... Les prtresses agitaient
autour de lui des torches enflammes... Leurs cheveux flottaient au
hasard... Les unes portaient dans leurs bras des chevreaux naissants,
les autres prsentaient la mamelle  des louveteaux... Et l'hymne est
dlicieux. Cela rend bien ples les scnes de saintet. On sent que
Chateaubriand a connu les manuscrits d'Andr Chnier. Je ne sais pas
s'il avait besoin de les lire pour composer ces tableaux et ces chants:
mais enfin il les avait lus. Cela est particulirement sensible aux
premiers livres, dans la rencontre de Cymodoce et d'Eudore, dans
la visite de Dmodocus et de sa fille chez Lasthns. Dmodocus
l'homride, un peu trop ingnu tout de mme, semble chapp des
idylles de Chnier. Dans les premires conversations d'Eudore et de
Cymodoce, l'impression est curieuse. Elle le prend pour le chasseur
Endymion, ou pour un Dieu. Il lui rpond: Il n'y a qu'un Dieu, matre
de l'univers. Elle lui dit: Je suis fille d'Homre aux chants
immortels. Il lui rpond: Je connais un plus beau livre que le
sien. Elle hasarde quelques mots sur les charmes de la Nuit sacre.
Il lui rpond: Je ne vois que des astres, qui racontent la gloire du
Trs-Haut. Bref, si j'ose dire, il la colle tout le temps, mais
c'est Cymodoce que nous aimons... Quand, au livre II, elle chante en
s'accompagnant de la lyre et que les chrtiens, l'ayant entendue,
gardent le silence et ne lui donnent point les loges qu'elle semble
mriter, nous avons envie de dire: Les pauvres gens! Seul, le
mysticisme chrtien peut tre plus beau que le naturalisme paen: et
ce mysticisme est absent des _Martyrs_, parce que Chateaubriand ne
l'eut jamais en lui. Je me trompe fort, ou nulle part ne se trouvent
exprimes,--sauf la pudeur et la charit, qui encore n'taient point
ignores des paens,--les nouveauts dont l'me humaine fut redevable
au christianisme. J'crivais jadis:

... La foi chrtienne, en se mlant  toutes les passions humaines, les
a compliques et agrandies par l'ide de l'_au del_ et par l'attente
ou la crainte des choses d'outre-tombe. La pense de l'autre vie a
chang l'aspect de celle-ci, provoqu des sacrifices furieux et des
rsignations d'une tendresse infinie, des songes et des esprances 
soulever l'me, et des dsespoirs  en mourir... La femme, devenue
la grande tentatrice, le pige du diable, a inspir des dsirs et des
adorations d'autant plus ardentes... La maldiction jete  la chair a
dramatis l'amour. Il y a eu des passions nouvelles: la haine paradoxale
de la nature, l'amour de Dieu, la foi, la contrition.  ct de la
dbauche exaspre par la terreur mme de l'enfer, il y a eu la
puret, la chastet chevaleresques;  ct de la misre plus grande
et  travers les frocits aveugles, une plus grande charit, une
compassion de la destine humaine o tout le coeur se fondait. Il y a eu
des conflits d'instincts, de passions et de croyances qu'on ne
connaissait point auparavant, une complication de la conscience morale,
un approfondissement de la tristesse et un enrichissement de la
sensibilit...

Il y a trop peu de tout cela dans les _Martyrs_. Sans doute Cymodoce dit
 un moment: Je pleure comme si j'tais chrtienne. Mais c'est 
peu prs tout. Elle n'est hroque que par amour, et elle est paenne
encore sous la dent du tigre. Et Eudore, redevenu chrtien, montre
assurment de grandes vertus, puret, dtachement, rsistance  la
douleur: mais je cherche en vain l'accent nouveau, l'accent mystique. Je
crois que le Christ n'est pas appel une seule fois Jsus.--En rsum
les _Martyrs_,--chose non prvue par l'auteur,--nous charment dans la
mesure o ils sont pntrs de paganisme, et par consquent dans la
mesure o ils prouvent le contraire de ce qu'ils prtendaient prouver.

L'auteur lui-mme a d le reconnatre. En 1839, instruit par trente
annes, il crit dans ses _Mmoires_: Le dfaut des _Martyrs_ tient
au merveilleux _direct_, que, dans le reste de mes prjugs classiques,
j'avais mal  propos employ. Effray de mes innovations, il m'avait
paru impossible de me passer d'un enfer et d'un ciel (!). Les bons et les
mauvais anges suffisaient cependant  la conduite de l'action, sans la
livrer  des machines uses. Non seulement ils suffisaient 
la conduite de l'action, mais ils y taient inutiles. Effray de mes
innovations, on se demande lesquelles. Mais il a raison de conclure:
Si la bataille des Francs, si Vellda, si Jrme, Augustin, Eudore,
Cymodoce (avant leur conversion); si la description de Naples et
de la Grce n'obtiennent pas grce pour les _Martyrs_, ce ne sont pas
l'enfer et le ciel qui les sauveront.

(J'ajoute: Ce ne sont pas non plus les bons ni les mauvais anges, ni
tous les ressouvenirs du genre pseudo-pique, et, par exemple, les
innombrables comparaisons, si ingnieuses parfois, et presque toujours
si artificielles. Il y en a mme de dsobligeantes: Comme un taureau
qu'on arrache aux honneurs du pturage pour le sparer de la gnisse
que l'on va sacrifier aux dieux, ainsi Dorothe avait entran
Dmodocus loin de la prison de Cymodoce.)

Mais il est trs vrai que la bataille des Francs et des Romains est
une de ces choses dont on peut dire: Cela n'avait pas t crit
auparavant. Depuis longtemps, certes, on tait proccup de couleur
locale. Mais, je ne sais comment, avec des traits emprunts  Csar,
Polybe, Tacite, Diodore, Strabon, Sidoine Apollinaire, Salvien, Anne
Comnne, Grgoire de Tours, Arrien, Jormands, Plutarque et les _Edda_,
Chateaubriand a su faire ce qu'on n'avait pas fait avant lui. Ce livre VI
illumina Augustin Thierry. Vous vous rappelez ces images et ce rythme:

    Pars de la dpouille des ours, des veaux marins, des aurochs et
    des sangliers, les Francs se montraient de loin comme un troupeau
    de btes froces... Les yeux de ces barbares ont la couleur
    d'une mer orageuse... Sur une grve... on apercevait leur camp...
    Il tait rempli de femmes et d'enfants, et retranch avec des
    bateaux de cuir et des chariots attels de grands boeufs... Le
    roi chevelu pressait une cavale strile, moiti blanche, moiti
    noire, leve parmi les troupeaux de rennes et de chevreuils,
    dans les haras de Pharamond... Chef  la longue chevelure, je
    vais t'asseoir autrement, sur le trne d'Hercule le Gaulois...
    Esclave romain, ne crains-tu pas ma frame?... Les femmes des
    barbares... vtues de robes noires... arrtent par la barbe le
    Sicambre qui fuit, et le ramnent au combat...

Puis, la mare d'quinoxe qui envahit le camp des Francs et en chasse
les Romains:

    Les boeufs pouvants nagent avec les chariots qu'ils
    entranent; ils ne laissent voir au-dessus des vagues que leurs
    cornes recourbes et ressemblent  une multitude de fleuves
    qui auraient apport eux-mmes leurs tributs  l'Ocan...
    Mrove s'tait fait une nacelle d'un large bouclier d'osier:
    port sur cette conque guerrire, il nous poursuivait escort
    de ses pairs qui bondissaient autour de lui comme des tritons.

C'est magnifique: mais voyez comment, jusque dans ses tableaux du Nord, le
Breton Chateaubriand est poursuivi des lumineux souvenirs de la mythologie
grecque.

Il y a donc le combat des Francs. Et il y a Vellda.

L'histoire de Vellda est rapide, clatante, trange et triste. Je
vous en rappelle brivement la donne. Eudore, nomm commandant des
contres armoricaines, est averti d'un complot tram contre les Romains
par les prtres gaulois et par la prophtesse Vellda. Il les pie,
assiste  la scne du complot dans la fort, exige que Vellda et son
pre Sgenax lui soient livrs comme otages. Or, la belle captive aime
son matre, qui finit par cder  ce hardi et frmissant amour. Je
tombe, dit Eudore, aux pieds de Vellda... L'enfer donne le signal de
cet hymen funeste; les esprits des tnbres hurlent dans l'abme,
les chastes pouses des patriarches dtournent la tte, et mon ange
protecteur, se voilant de ses ailes, remonte vers les cieux. (Voil qui
est bien exagr, et fort loign, je pense, des sentiments naturels
de l'auteur). Mais le vieux Sgenax soulve les Gaulois contre Eudore
qui a dshonor, dit-il, la prtresse; et, au milieu d'une scne
de tumulte et de carnage, Vellda reparat et s'ouvre la gorge de sa
faucille d'or.

Il est tout  fait singulier que cette chute de la jolie Gauloise dans
les bras d'Eudore nous soit donne comme un terrible chtiment des
pchs de ce mauvais chrtien. Mais cette histoire de Vellda est
charmante, et on peut la relire.

Eudore, c'est Chateaubriand lui-mme: ... Mon me tait encore tout
affaiblie par ma premire insouciance et mes criminelles habitudes; je
trouvais mme dans les anciens doutes de mon esprit et la mollesse de mes
sentiments un certain charme qui m'arrtait: mes passions taient comme
des femmes sduisantes qui m'enchanaient par leurs caresses.

Vellda est orgueilleuse, passionne, possde, mystrieuse,
hroque et faible. Elle a produit, je pense, une quantit d'amoureuses
romantiques,--dont je ne me rappelle en ce moment que la Esmralda,--et
jusqu'aux _Petite comtesse_ et aux _Julia de Trcoeur_. Ses apparitions
sont imprvues et soudaines. Ses discours, qui semblent involontaires,
ont un charme secret et puissant: Mon pre dort; assieds-toi,
coute... Sais-tu que je suis fe?... Je suis vierge, vierge de l'le
de Sayne; que je garde ou que je viole mes voeux, j'en mourrai. Tu en
seras la cause... Tu me fuis, mais c'est en vain: l'orage t'apporte
Vellda, comme cette mousse fltrie qui tombe  tes pieds... Oh! oui,
c'est cela, les Romaines auront puis ton coeur! Tu les auras trop
aimes! Ont-elles donc tant d'avantages sur moi?... Une fois, elle
fait prsent  Eudore (pour Alfred de Vigny) du thme de la _Maison du
Berger_: Je n'ai jamais aperu au coin d'un bois la hutte roulante d'un
berger, sans songer qu'elle me suffirait avec toi... Nous promnerions
notre cabane de solitude en solitude, et notre demeure ne tiendrait pas
plus  la terre que notre vie...

Comme Atala lie par un voeu de virginit, comme Amlie amoureuse de
son frre, la prtresse Vellda est dvore d'une passion qu'exalte
son caractre criminel. Mais Vellda est la plus belle et la plus
vivante des hrones de Chateaubriand. C'est peut-tre que Vellda
est une image plus dveloppe de sa soeur Lucile.  vrai dire il
n'avait pas  se donner beaucoup de peine pour faire de Lucile une
druidesse amoureuse, un peu folle et un peu sorcire.

Nous avons dj vu combien Lucile le hante. Rouvrons le premier volume
des _Mmoires_:

    De la concentration de l'me naissaient chez ma soeur des
    effets d'esprit extraordinaires: endormie, elle avait des songes
    prophtiques; veille, elle semblait lire dans l'avenir. Sur
    un palier de l'escalier de la grande tour battait une pendule qui
    sonnait le temps au silence. Lucile, dans ses insomnies, s'allait
    asseoir sur une marche en face de cette pendule; elle regardait le
    cadran  la lueur de sa lampe pose  terre. Lorsque les deux
    aiguilles, unies  minuit, enfantaient dans leur conjonction
    formidable l'heure des dsastres et des crimes, Lucile entendait
    des bruits qui lui rvlaient des trpas lointains... Dans les
    bruyres de la Caldonie, Lucile et t une femme cleste
    de Walter Scott, doue de la seconde vue: dans les bruyres
    armoricaines elle n'tait qu'une solitaire avantage de beaut,
    de gnie et de malheur.

Cette soeur, il ne peut s'empcher de nous parler d'elle. Aprs nous
avoir dit plusieurs fois qu'elle tait un peu folle et que la mort de
madame de Beaumont avait achev d'altrer la raison de Lucile, il
tient  nous donner des lettres de cette malade, devenue madame de Caud
et veuve, des lettres qui tmoignent en effet d'un certain dsordre
d'esprit. Et je ne sais si je me trompe, mais je crois sentir quelque
ressemblance secrte entre l'incohrence ardente de ces lettres de
Lucile et celle des propos de Vellda.

Autrefois, Chateaubriand a confi sa femme  Lucile. Elle la lui a
garde dix ans. Peut-tre n'tait-elle pas presse de la lui rendre.
Puis, Lucile s'est intresse particulirement  la liaison de son
frre et de madame de Beaumont. Elle lui crit dans les derniers mois de
sa vie: Je me reposais de mon bonheur sur toi et sur madame de Beaumont:
je me sauvais dans votre ide de mon ennui et de mes chagrins. Elle
lui crit obscurment: Mon ami, j'ai dans la tte mille ides
contradictoires de choses qui semblent exister et n'exister pas; qui ont
pour moi l'effet d'objets qui ne s'offriraient que dans une glace, dont
on ne pourrait par consquent s'assurer, quoi qu'on les vt
distinctement. Une autre fois: Mon frre... pense que bientt tu
seras pour toujours dlivr de mes importunits... Ma vie jette sa
dernire clart... Rappelle-toi que souvent nous avons t assis sur
les mmes genoux et presss ensemble tous deux sur le mme sein;
que dj tu mlais des larmes aux miennes...; que nos jeux nous
runissaient et que j'ai partag tes premires tudes. Je ne te
parlerai point de notre adolescence, de l'innocence de nos penses et de
nos joies, et du besoin mutuel de nous voir sans cesse. Si je te retrace
le pass, je t'avoue ingnument, mon frre, que c'est pour me faire
revivre davantage dans ton coeur. Et encore: ... Dieu ne peut plus
m'affliger qu'en toi. Je le remercie du prcieux, bon et cher prsent
qu'il m'a fait en ta personne, et d'avoir conserv ma vie sans tache.
Pourquoi ces derniers mots? Et pourquoi, tout  l'heure, l'innocence
de nos penses et de nos joies? Il semblait que cela, d'une soeur  un
frre, allt sans dire. Et enfin: Je pourrais prendre pour emblme de
ma vie la lune dans un nuage, avec cette devise: Souvent obscurcie, jamais
ternie.

Oui, Lucile, dans l'imagination de son frre, dut se transformer trs
aisment en Vellda. Je me figure, je vois Lucile  dix-huit ans, dans
les bois de Combourg, pare de gui et de fleurs sauvages, dire  Ren,
comme Vellda  Eudore: Assieds-toi, coute, sais-tu que je suis
fe? Et pourquoi prte-t-il  Vellda une connaissance approfondie
des lettres grecques, connaissance vraiment imprvue chez la petite
druidesse, si ce n'est parce que Lucile tait une personne fort lettre?

La destine de Lucile fut trange mme aprs sa mort. La soeur de
Chateaubriand, la comtesse de Caud, fut enterre dans la fosse commune.
Elle n'avait plus rien, tait ignore et n'avait pas un ami. Son
frre l'avait mise dans un couvent, chez les Dames de Saint-Michel, avec
son domestique le vieux Saint-Germain (l'ancien serviteur de madame de
Beaumont). Puis il tait all  Villeneuve-sur-Yonne, chez son ami
Joubert; et l, raconte-t-il, madame de Chateaubriand tait tombe
malade. Pendant ce temps-l, Lucile avait encore chang de demeure, puis
tait morte; et on l'avait enterre parmi les pauvres. Saint-Germain
seul avait suivi le cercueil dlaiss. Et, quand Chateaubriand
tait rentr  Paris, le vieux Saint-Germain lui-mme tait mort
(sans avoir une seule fois crit ou fait crire  son matre,
parat-il); et Chateaubriand s'tait abstenu de rechercher le lieu de la
spulture de Lucile. Oh! il nous dit loquemment pourquoi: ... Quand,
en faisant des recherches, en compulsant les archives des municipalits,
les registres des paroisses, je rencontrerais le nom de ma soeur,  quoi
cela me servirait-il...? Quel nomenclateur des ombres m'indiquerait la
tombe efface? Ne pourrait-il pas se tromper de poussire? Puisque le
ciel l'a voulu, que Lucile soit  jamais perdue! Il trouve cela trs
bien, trs original. Plus loin, il l'appelle cette sainte de gnie
et dit qu'il n'a pas t un seul jour sans la pleurer. Il est possible,
quoique, vers la fin, il dt en avoir assez de cette folle.

En tout cas, il a bien fait de la pleurer. Car il me parat de plus en
plus que c'est Lucile, la jolie Bretonne neurasthnique, qui, aprs
Amlie, lui a lgu Vellda. Il a vu Lucile dans le mme dcor,
 peu prs, o il place la petite druidesse ... Elle me prit par la
main, et me conduisit sur la pointe la plus leve du dernier rocher
druidique... Vellda tressaille, tend les bras, s'crie: on m'attend!
Et elle s'lanait dans les flots. Je la retins par son voile... Les
tangs de Combourg ont fort bien pu voir quelque scne de ce genre, au
temps o le frre et la soeur s'enivraient ensemble de solitude et de la
pense de la mort, peut-tre le mme jour o Ren jouait au suicide
avec son vieux fusil  la dtente use.

Aprs cela, et aprs le dixime livre, les _Martyrs_ m'ont sembl
assez ennuyeux. Ces voyages, ces descriptions ternelles! Ces
anachronismes si ingnieux et si inutiles! Ce qui reste du jeune
_Anacharsis_ de l'abb Barthlemy, et ce qui fait prsager le jeune
_Gaulois  Rome_, du digne professeur Dzobry! Et cette cruelle tension
de style,  faire trouver le _Tlmaque_ dlicieux et naturel!

(Quand j'tais adolescent, j'ai lu avec amour _Fabiola_. Le modeste livre
du cardinal Wiseman est plus chrtien que les _Martyrs_, et me semblait
aussi bien plus amusant. Avez-vous lu _Fabiola_? Vous rappelez-vous la
petite Agns, la bonne Syra, l'enfant Tarcisius? Il y a dans _Fabiola_ de
la douceur, de la pit, de l'intrt dramatique...)

Mais, encore une fois, il y a, dans les _Martyrs_, le combat des Francs,
et il y a Vellda. Il y a Chateaubriand lui-mme et la plus rare fleur
de son sang. Chactas, Ren, Eudore, c'est lui; Atala, Amlie, Vellda,
c'est elle. Il ne s'intresse violemment,--et assez pour leur donner la
vie par des mots,--qu'aux images de son propre coeur, ou des coeurs
qu'il a troubls. Vellda vit, parce qu'elle est sa grande aventure
passionnelle; Cymodoce vit, parce qu'elle est son paganisme habill
en vierge. Les autres sont des ombres, mme Hirocls, le proconsul
jacobin.




SEPTIME CONFRENCE

L'ITINRAIRE DE PARIS  JRUSALEM.

LE DERNIER ABENCRAGE.


Les _Martyrs_ eurent du succs, mais non point un immense succs
(quoique le libraire les et pays 80.000 francs, dont 24.000 comptant).
L'auteur lui-mme nous en a donn les raisons, du moins quelques-unes,
dans ses _Mmoires_: ... Les circonstances qui contriburent au
succs du _Gnie du Christianisme_ n'existaient plus; le gouvernement,
loin de m'tre favorable, m'tait contraire. Les _Martyrs_ me valurent
un redoublement de perscution. (Il ne dit pas en quoi.) Les
allusions frquentes dans le portrait de Galrius et dans la peinture de
la cour de Diocltien ne pouvaient chapper  la police impriale.
( la vrit, ces allusions paraissent aujourd'hui lointaines.)

Au _Journal des Dbats_, Hoffmann fit, des _Martyrs_, une critique o
il y a beaucoup de bon sens, et quelques sottises. Chateaubriand ressentit
trs vivement cette critique, et rpondit par un long _Examen des
Martyrs_ et par des _Remarques_ sur chaque livre du pome. Il s'y montre
fort navement irrit des censures et fort content de lui. Il s'tonne
particulirement qu'on ait t si mchant pour un ouvrage qui lui
a cot tant de peine. Il dit,  propos de sa peinture du Paradis:
Jamais je n'ai fait un travail plus pnible et plus ingrat. Il y
parat. Dans les _Remarques_ sur le livre VIII (_l'Enfer_): Ce livre,
qui coupe le rcit, qui sert  dlasser le lecteur (!) et  faire
marcher l'action, offre en cela mme une innovation dans l'art qui n'a
t remarque de personne. En effet. Sur les dmons, qui sont des
dieux paens: C'est l'Olympe dans l'enfer, et c'est ce qui fait que cet
enfer ne ressemble  aucun de ceux des potes mes devanciers. Sur le
dmon de la fausse sagesse: Ce dmon n'avait point t peint avant
moi. Plus loin: La peinture du tumulte aux enfers est absolument
nouvelle. Sur le dmon de la volupt: Ce portrait est encore tout
entier de l'imagination de l'auteur. Etc. On a envie de dire: Allons,
tant mieux. Mais nous ne nous soucions que de Vellda.

La publication des _Martyrs_, dit Chateaubriand, concide avec un
accident funeste. Son cousin Armand de Chateaubriand tait rest en
Angleterre. Mari  Jersey, il tait charg de la correspondance des
princes. Il menait sur de mchants bateaux une vie hroque et folle
d'audace; mais le 20 janvier 1809 il fut arrt, conduit  Paris, 
la prison de la Force, puis condamn  mort. Chateaubriand n'avait
probablement, pour obtenir la grce de son cousin, qu' demander une
audience  l'empereur. Mais il tait gn par son rle public. Deux
ans auparavant il avait crit dans le _Mercure_ l'article clbre:
... C'est en vain que Nron prospre, Tacite est dj n dans
l'empire; il crot inconnu auprs des cendres de Germanicus, et dj
l'intgre Providence a livr  un enfant obscur la gloire du matre du
monde...

Il fit cependant ce qu'il put, mais on ne sait pas bien quoi. (Je vous
renvoie, pour le dtail de cette histoire,  la _Vie politique de
Chateaubriand_, par M. Albert Cassagne.) Chateaubriand dit dans les
_Mmoires d'outre-tombe_: Je m'adressai  madame de Rmusat; je la
priai de remettre  l'impratrice une lettre de demande de justice ou
de grce  l'empereur. Madame de Chateaubriand dit dans le _Cahier
rouge_: Mon mari crivit  Bonaparte; mais, comme quelques expressions
de sa lettre l'avaient, dit-on, choqu, il rpondit: Chateaubriand
demande justice, il l'aura. Et Madame de Rmusat raconte dans ses
_Mmoires_, que l'empereur lui dit: Chateaubriand a l'enfantillage de
ne pas m'crire  moi (ceci contredit le _Cahier rouge_); sa lettre
 l'impratrice est un peu sche et hautaine; il voudrait m'imposer
l'importance de son talent. Je lui rponds par celle de ma politique, et,
en conscience, cela ne doit point l'humilier.

Le plus certain, c'est qu'Armand fut fusill: Le jour de l'excution,
raconte Chateaubriand, je voulus accompagner mon camarade sur son dernier
champ de bataille; je ne trouvai point de voiture, je courus  pied  la
plaine de Grenelle, j'arrivai tout en sueur, une seconde trop tard:
Armand tait fusill contre le mur d'enceinte de Paris. Sa tte tait
brise; un chien de boucher lchait son sang et sa cervelle. Quelque
chose me dit qu'il a ajout le chien de boucher.

Et, d'aprs les _Souvenirs_ de Small, Chateaubriand n'aurait vu ni
le chien ni la cervelle. Il s'tait dcid (trop tard)  demander
une audience  l'empereur. Il passa toute la nuit chez lui, et reut
la lettre d'audience, le matin, aprs l'excution d'Armand. Si,
comme l'affirme Small, Chateaubriand n'est pas sorti de chez lui ce
matin-l, que devient la course  Grenelle, et l'histoire du chien de
boucher et le mouchoir sanglant apport par Chateaubriand  madame de
Custine? (A. Cassagne).

Il parut plus irrit qu'afflig, dit madame de Rmusat. Rien
d'tonnant  cela, ni de choquant. Il n'avait pas vu son cousin depuis
bien des annes. Tout de suite aprs avoir cont la mort d'Armand, il
nous dit: L'anne 1811 fut une des plus remarquables de ma carrire
littraire. Je publiai l'_Itinraire de Paris  Jrusalem_, je
remplaai M. de Chnier  l'Institut, et je commenai d'crire mes
_Mmoires_... Le succs de l'_Itinraire_ fut aussi complet que celui
des _Martyrs_ avait t disput.

Et pourtant, la premire partie excepte, l'_Itinraire_, si je ne me
trompe, nous parat, aujourd'hui, encore plus ennuyeux que les _Martyrs_.

Pourquoi avait-il fait ce voyage en Grce, dans l'archipel, 
Constantinople, en Asie-Mineure, en Palestine, en gypte et  Tunis?
Il nous dit qu'il allait chercher des images pour son pome des
_Martyrs_. Il nous dit aussi qu'il a fait ce voyage par pit: Je
serai peut-tre le dernier des Franais sorti de mon pays pour voyager
en Terre-Sainte avec les ides, le but et les sentiments d'un ancien
plerin. Enfin (dans les _Mmoires_), il nous dit qu'il l'a fait par
amour: Allais-je au tombeau du Christ dans les dispositions du repentir?
Une seule pense m'absorbait; je comptais avec impatience les moments.
Du bord de mon navire, les regards attachs  l'toile du soir, je lui
demandais des vents pour cingler plus vite, de la gloire pour me faire
aimer. J'esprais en trouver  Sparte,  Sion,  Memphis,  Carthage,
et l'apporter  l'Alhambra. Comme le coeur me battait en abordant les
ctes d'Espagne!

Autrement dit, il allait  Jrusalem pour le plaisir de trouver, au
retour, madame de Noailles qui l'attendait  Grenade. Et il suivait aussi
son instinct et son got de voyageur et de navigateur, et son humeur
curieuse et surtout inquite.

La littrature de voyages est, chez nous, abondante. On a crit, au
moyen ge, beaucoup de relations de plerinages en Orient. Mais je ne
rappellerai que les livres connus: le _Journal de Voyage_ de Montaigne,
les _Voyages de Flandre et de Hollande_, _de Laponie_, _de Pologne_
de Regnard, les _Lettres sur l'Italie_ du prsident de Brosses, les
_Voyages_ de Volney en gypte et en Syrie; au dix-neuvime sicle,
le _Voyage en Orient_ de Lamartine, le _Rhin_ de Victor Hugo, le
_Tra-los-monts_ de Gautier; le _Sahel_ et le _Sahara_ de Fromentin, et,
sous divers titres, les notes et impressions de voyage de Jacquemont, de
Stendhal, de Taine. Dieu sait si j'en oublie! et je m'arrte, d'ailleurs,
aux crivains encore vivants. Parmi tous ces livres, l'_Itinraire_ de
Chateaubriand,--quelques passages familiers mis  part, qui font bien une
vingtaine de pages,--est le plus solennel et le plus tendu. Il y soutient
un rle. Il avait crit les _Martyrs_ en sa qualit de restaurateur
de la religion et pour dmontrer la supriorit potique du
christianisme: il crit l'_Itinraire_ pour justifier, pour appuyer les
descriptions des _Martyrs_.  chaque instant, il nous rappelle qu'il est
un trs grand voyageur et qu'il a t au Canada. Il n'en est pas encore
revenu. Il s'agit d'aller de Misitra  Magoula: C'est en gnral un
voyage trs facile, surtout pour un homme qui a vcu chez les sauvages
de l'Amrique. En voyant des cigognes: Ces oiseaux furent souvent
les compagnons de mes courses dans les solitudes d'Amrique: je les vis
souvent perchs sur les wigwams des sauvages. Ou bien: Je me suis
toujours fait un plaisir de boire de l'eau des rivires clbres que
j'ai passes dans ma vie: ainsi, j'ai bu des eaux du Mississippi (ce
n'est pas sr), de la Tamise, du Rhin, du P, du Tibre, de l'Eurotas,
du Cphise, de l'Hermus, du Granique (?), du Jourdain, du Nil, du Tage,
et de l'bre.

Au commencement de cette lecture (et je puis bien vous avouer que,
jusque-l, je n'avais lu de l'_Itinraire_ que quelques fragments), je
me disais:

--Je sais qu'il faut tre respectueux. Je sais qu'il peut y avoir quelque
intrt  voir des lieux o ont vcu de grands hommes, o se sont
passes de grandes choses. Pas toujours, cependant. Il faut, ce me
semble, que la figure de ces lieux n'ait pas t trop radicalement
modifie. Mme alors, je conois mal que l'intrt qu'on peut prendre
aille jusqu' l'motion et jusqu'aux larmes. Un paysage o se sont
accomplis de grands faits historiques ressemble beaucoup  un paysage du
mme genre o il n'est rien arriv. Je comprends que l'on s'attache 
ce qui reste de l'acropole d'Athnes, du forum romain, ou de la petite
ville de Pompi. Mais le champ de bataille le plus illustre est presque
toujours pareil  n'importe quel grand morceau de la Beauce ou de la
Brie. Tel petit port mditerranen ne vous paratra rien de plus qu'un
petit port avec de grosses barques de pche, mme si l'on vous dit que
la galre de Cloptre y a mouill voil dix-neuf sicles. Et, si
des ruines n'ont gard que d'incertains contours, je n'y verrai que des
tas de pierres, quand mme ce seraient les ruines supposes de Sparte ou
d'Argos.

Lors donc que Chateaubriand approche de la cte du Ploponse, je suis
un peu surpris de l'entendre dire: J'tais prt  _m'lancer_ sur un
rivage dsert et  saluer la patrie des arts et du gnie. La saluer?
Comment? Par quel cri ou par quel geste? Couchant  Mthone (ou Modon)
prs de Sparte: Je me retirai, dit-il, dans la chambre qu'on m'avait
prpare, mais sans pouvoir fermer les yeux. J'entendais les aboiements
des chiens de la Laconie et le bruit du vent de l'lide: comment
aurais-je pu dormir? Mais pourquoi n'aurait-il pas dormi? (Car remarquez
que ce n'est point le bruit des chiens et du vent qui le tient veill,
mais c'est que c'est le vent de l'lide et les chiens de la Laconie.)
Plus loin, en Messnie,  propos de champs d'oliviers possds par des
Turcs, _les larmes lui viennent aux yeux_ en voyant les mains du Grec
esclave inutilement trempes de ces flots d'huile qui rendaient la
vigueur au bras de ses pres pour triompher des tyrans. Sur Messne,
il a cette rflexion d'une mlancolie bien imprvue: paminondas
leva les murs de Messne. _Malheureusement_ on peut reprocher  cette
ville la mort de Philopoemen.

Le jour o il rencontre l'Eurotas, il ne prend point cet vnement 
la lgre: Ainsi, aprs tant de sicles d'oubli, ce fleuve qui
vit errer sur ses bords les Lacdmoniens illustrs par Plutarque,
ce fleuve, dis-je, s'est peut-tre rjoui dans son abandon d'entendre
retentir autour de ses rives les pas d'un obscur tranger. C'tait le
18 aot 1806,  neuf heures du matin, que je fis seul, le long de
l'Eurotas, une promenade qui ne s'effacera jamais de ma mmoire. Et
il s'exalte jusqu' cette dclaration: Si je hais les moeurs des
Spartiates, je ne mconnais point la gloire d'un peuple libre, et je n'ai
point foul sans motion sa noble poussire. Et je n'ose pas vous
dire de qui ces lignes pourraient tre signes.

Il y a mieux encore. C'est quand, du haut de la colline o fut la
citadelle de Sparte, il dcouvre les ruines (d'ailleurs incertaines) de
la ville. Un mlange d'admiration et de _douleur_ arrtait mes pas et
ma pense; le silence tait profond autour de moi: je voulus du moins
faire parler l'cho dans des lieux o la voix humaine ne se faisait
plus entendre, et je criai de toute ma force: Lonidas! Aucune ruine ne
rpta ce grand nom, et Sparte mme sembla l'avoir oubli. C'est
peut-tre sublime. Mais je ne le crois pas. Et si ce n'est pas sublime...

Mais je me suis bientt aperu que ces railleries taient faciles et
chtives; qu'elles ne prouvaient que mon bon sens, ce qui importe peu; et
qu'un sentiment expliquait chez Chateaubriand ces motions, ces douleurs,
ces exaltations, ces larmes, ce srieux, cette solennit. Ce sentiment,
c'est l'amour de la gloire. Aprs nous avoir racont comment il appela
Lonidas, et de toute sa force (et le voyez-vous poussant ce cri dans
son costume de Tartarin, avec ses deux pistolets et son poignard  la
ceinture et son fusil de chasse  la main?), il ajoute: Si des ruines
o s'attachent des souvenirs illustres font bien voir la vanit de
tout ici-bas, il faut pourtant convenir que les noms qui survivent  des
empires et qui immortalisent des temps et des lieux sont quelque chose.
Aprs tout, ne ddaignons pas trop la gloire: rien n'est plus beau
qu'elle, si ce n'est la vertu. L'amour de la gloire a t la plus
forte passion de Chateaubriand. Et, comme il voulait la gloire pour
soi, il la respectait, la prenait au srieux chez les autres, et
particulirement chez les morts. Sans compter que, il y a cent ans, la
gloire des Grecs et des Romains, rajeunie par la Rvolution et l'Empire,
tait plus vivante dans les esprits. (Quand Chateaubriand vient  nommer
paminondas et Philopoemen, il les appelle ces grands hommes. Je
crois que nous ne le ferions plus  prsent, parce que nous ne savons
pas.)

Aujourd'hui, l'amour de la gloire est un sentiment beaucoup moins
rpandu. Mme aux sicles o elle peut tre acquise, elle est fort
peu de chose. Ce n'est que la survivance, et trs prcaire et trs
intermittente, d'un assemblage de sons, d'un nom. Cette vaine survivance
de votre nom, vous ne pourrez en jouir que si votre me survit
elle-mme. Mais, si vous ne croyez pas  cette survie de votre me, le
plaisir d'tre illustre ne sera pour vous qu'un plaisir viager, comme
la simple notorit ou comme la richesse. L'amour de la gloire implique
donc des croyances spiritualistes, et aussi l'illusion que la civilisation
actuelle est quelque chose de considrable dans l'histoire de la
plante, et que celle-ci est quelque chose de considrable dans
l'histoire de l'univers. Non, l'on n'est plus assez naf pour dsirer la
gloire. Il y a trop d'hommes clbres; il y en a des milliers. Jamais la
postrit ne pourra retenir tous leurs noms. On se rabat  ne souhaiter
qu'une renomme utile ou d'immdiates jouissances de vanit.

Mais, sans ngliger celles-ci, Chateaubriand ne voulait rien de moins
que la gloire, et la plus grande gloire possible. Et il faut dire qu'il a
vcu dans les meilleures conditions pour la conqurir. Sa chance a
t merveilleuse, unique. Les circonstances ont centupl l'effet des
productions de son esprit. Il est venu dans un temps o certaines choses
importantes devaient tre dites et o tout un pays souhaitait qu'elles
fussent dites. Il sut les dire avec gnie. Mais, en outre, il tait le
seul qui et du gnie  ce moment-l, ou du moins qui et un gnie
propre  charmer. Les grands crivains sont nombreux au dix-septime
sicle: pas un d'eux ne peut se croire le roi de son temps. Au
dix-huitime sicle, autour de Voltaire, il y a Fontenelle, Montesquieu,
Buffon, Diderot, Rousseau. Plus tard il y aura, tout ensemble, Lamartine,
Vigny, Hugo, Musset, Balzac, Sand, Michelet, etc... Mais, par une fortune
inoue, Chateaubriand est seul. Andr Chnier est encore indit, et
d'ailleurs inachev. Joseph de Maistre est un tranger et n'a gure
encore publi que ses courtes _Considrations_. Bonald a plus d'ides
que Chateaubriand, mais est un crivain difficile et qui n'est lu que
d'un petit nombre... En dehors de madame de Stal, improvisatrice de
peu de grce, il n'y a, autour de Chateaubriand, que Fontanes, Joubert
indit, Ginguen, Arnaud, Npomucne Lemercier, Legouv pre,
Delille, Esmnard... qui encore? (Constant n'est connu que plus tard
comme crivain). Chateaubriand est le premier sans nulle peine. Il est le
seul illustre et le seul glorieux.

Et dj il n'est plus qu'un homme qui soutient et entretient sa gloire.
L'_Itinraire_ est, si j'ose dire, le plus truqu des livres.
Ce voyage nous est prsent comme un vnement tout  fait
considrable, comme un pisode de la mission historique de l'auteur.
Il affecte, du moins au commencement, la plus minutieuse et la plus
implacable exactitude, adopte d'abord la forme d'un journal de voyage,
nous rend compte de ses actes heure par heure. Il inscrit ses dpenses et
les pourboires qu'il donne, et ne nous laisse pas ignorer que son voyage
lui a cot cinquante mille francs. Il fait un talage d'rudition
inutile et assommante, et qui, encore, est de troisime main. Il nous
accable de l'histoire de chacune des villes qu'il visite. Cela tient au
moins la moiti de l'norme volume. Puis, pour rappeler et confirmer
sa fire attitude d'opposant  l'Empire, de grand citoyen seul debout
devant le tyran, il y a  chaque instant, et souvent assez inattendues,
des allusions au despotisme de l'empereur par la peinture ou la mention
des horreurs de l'oppression turque. Il y a aussi toute une tude sur un
chant du Tasse, pote aujourd'hui nglig. Il y a de longues citations
de Delille et d'Esmnard, parce que Delille et mme Esmnard taient
des influences, et qui pouvaient le servir et qui ne lui portaient
pas ombrage. Il y a beaucoup de citations, et, celles-l, plus
dsintresses (mais enfin cela tient de la place et enfle le volume)
d'Homre, de Virgile, d'Euripide, d'Hrodote, de Diodore, etc... Il y
a aussi, bien entendu, des descriptions harmonieuses, composes, un peu
tendues et pompeuses... Et sans doute elles sont belles, par exemple celle
qui se termine ainsi:

    ... J'ai vu, du haut de l'Acropolis, le soleil se lever entre les
    deux cimes du mont Hymette; les corneilles qui nichent autour
    de la citadelle, mais qui ne franchissent jamais son sommet,
    planaient au-dessus de nous; leurs ailes noires et lustres
    taient glaces de rose par les premiers reflets du jour; des
    colonnes de fume bleue et lgre montaient dans l'ombre le
    long des flancs de l'Hymette et annonaient les parcs ou les
    chalets des abeilles; Athnes, l'Acropolis et les dbris du
    Parthnon se coloraient de la plus belle teinte de la fleur du
    pcher; les sculptures de Phidias, frappes horizontalement d'un
    rayon d'or, s'animaient et semblaient se mouvoir sur le marbre
    par la mobilit des ombres du relief; au loin la mer et le Pire
    taient tout blancs de lumire; et la citadelle de Corinthe,
    renvoyant l'clat du jour nouveau, brillait sur l'horizon du
    couchant comme un rocher de pourpre et de feu.

(Ces ailes glaces de rose sont vraiment trs bien.) Oui, de belles
descriptions, et bien ordonnes; mais cependant on s'aperoit qu'il a
gard les plus belles pour les _Martyrs_ et que nous n'avons ici que de
magnifiques rognures un peu arranges. Puis, avez-vous remarqu que ces
grandes descriptions d'ensemble ne font rien voir du tout  qui n'a pas
vu soi-mme les paysages dcrits? On aime aujourd'hui, je crois, des
descriptions plus simples de ton, moins oratoires, si j'ose dire, pas
trop composes aprs coup, mais o l'crivain reproduit les dtails
significatifs dans l'ordre o ils l'ont frapp, ou  mesure qu'ils
lui reviennent en mmoire. Ou bien, l'auteur transforme les objets selon
l'tat de son me; il n'en dcrit que l'ide qu'il s'en est faite;
en phrases frmissantes et courtes il exprime,  propos d'un paysage
historique ou naturel, le souvenir, le regret, le dsir, la joie ou
l'enthousiasme qu'il portait en lui lorsqu'il prit contact avec ce
paysage, et sur lesquels ensuite ce paysage a ragi; mais en somme,
toujours et uniquement, sa propre sensibilit. Appelons cela des paysages
passionns. Les descriptions de Chateaubriand, malgr leur
clat, restent un peu compasses. Il faut attendre les _Mmoires
d'outre-tombe_. L seulement il sera libre.

       *       *       *       *       *

Heureusement, dans l'_Itinraire_ mme, il se dtend quelquefois,
pour nous parler de son domestique milanais Joseph, ou de son domestique
franais Julien, nous peindre ses divers htes, nous conter les
rceptions qu'on lui fait, des incidents de voyage, des histoires de
brigands. Voici un exemple de ce ton excellent:

    Les courses sont de huit  dix lieues avec les mmes chevaux; on
    leur laisse prendre haleine, sans manger,  peu prs  moiti
    chemin; on remonte ensuite et l'on continue sa route. Le soir on
    arrive quelquefois  un khan, masure abandonne o l'on dort
    parmi toutes sortes d'insectes et de reptiles sur un plancher
    vermoulu. On ne vous doit rien dans ce khan lorsque vous n'avez
    pas de firman de poste: c'est  vous de vous procurer des vivres
    comme vous pouvez. Mon janissaire allait  la chasse dans les
    villages; il rapportait quelquefois des poulets que je m'obstinais
     payer; nous les faisions rtir sur des branches vertes
    d'olivier, ou bouillir avec du riz pour faire un pilaf. Assis 
    terre autour de ce festin, nous le dchirions avec nos doigts;
    le repas fini, nous allions nous laver la barbe et les mains au
    premier ruisseau. Voil comme on voyage aujourd'hui dans le pays
    d'Alcibiade et d'Aspasie.

Au fond, il aime cette vie-l, qui lui rappelle son fameux voyage au
Canada, ou sa vie  l'arme des princes. Son voyage en Orient, cent ans
avant l'agence Cook, n'est pas sans dangers. Chateaubriand est  la fois
le plus homme de lettres des gens de lettres et un rude compagnon ami de
l'aventure mme prilleuse.

Ou bien ce sont des passages d'une verve colore, de celle qui
s'panouira  l'aise dans les _Mmoires_. Ceci par exemple (en
naviguant de Rosette au Caire):

    ... Pendant ce temps-l nos marchands turcs descendaient 
    terre, s'asseyaient tranquillement sur leurs talons, tournaient
    leurs visages vers la Mecque, et faisaient au milieu des champs
    des espces de culbutes religieuses. Nos Albanais, moiti
    musulmans, moiti chrtiens, criaient Mahomet! et Vierge
    Marie!, tiraient un chapelet de leur poche, prononaient en
    franais des mots obscnes, avalaient de grandes craches de vin,
    lchaient des coups de fusil en l'air et marchaient sur le ventre
    des chrtiens et des musulmans.

Et Jrusalem? direz-vous. Car enfin le titre du livre est l'_Itinraire
de Paris  Jrusalem_; ce voyage est un plerinage, et Chateaubriand
nous a dit qu'il l'entreprenait avec les sentiments et la foi d'un
plerin du moyen ge. Mais c'est ici la mme chose que pour les
_Martyrs_. Dans les _Martyrs_, c'est le paganisme qu'il aime et qui
est charmant, et c'est le christianisme qui est ennuyeux. Dans
l'_Itinraire_, la partie la plus agrable, et de beaucoup, et qu'il
a crite avec le plus de plaisir, c'est le voyage en Grce. Ds qu'il
arrive  la Terre-Sainte, il a beau se battre les flancs, il ne sent
rien. Un lieu o se sont passes des choses sublimes, des choses
surnaturelles, pourquoi nous mouvrait-il plus que ces choses
elles-mmes? En tout cas, il ne nous touchera que dans la mesure o il
nous aidera  nous reprsenter ces choses, et pourvu que nous y croyions
avec intensit. Et Chateaubriand n'a jamais cru que somptueusement et
faiblement. En somme, il avoue lui-mme sa froideur: Les lecteurs
chrtiens demanderont peut-tre... quels furent les sentiments que
j'prouvai en ce lieu redoutable (l'glise du Saint-Spulcre): _je ne
puis rellement le dire_. Tant de choses se prsentaient  la fois 
mon esprit, que je ne m'arrtais  aucune ide particulire... Bref,
il ne sent rien du tout. Un peu aprs, il croit dcent de paratre
mu, et voici ce qu'il trouve: Nous parcourmes les stations jusqu'au
sommet du calvaire. O trouver dans l'antiquit rien d'aussi touchant,
rien d'aussi merveilleux que les dernires scnes de l'vangile? Ce
ne sont point ici les aventures bizarres d'une divinit trangre
 l'humanit: c'est l'histoire la plus pathtique, histoire qui
non seulement fait couler des larmes par sa beaut, mais dont les
consquences, appliques  l'univers, ont chang la face de la
terre. (Au fait, cela est-il trs bien crit?) Je venais de visiter
les monuments de la Grce, et j'tais encore tout rempli de leur
grandeur: mais qu'ils avaient t loin de m'inspirer ce que j'prouvais
 la vue des lieux saints! Seulement ce qu'il prouve, il ne le dit
pas. Et voil, sur Jrusalem, le passage le plus chaud. Non, il ne sent
rien. La plus simple des petites soeurs, venue aux lieux saints,
sentira, et, si elle crit mme malhabilement, exprimera davantage.
Chateaubriand, ne trouvant rien  dire, se rejette alors sur l'histoire
de Jrusalem, sur les Croisades, sur une lecture de la _Jrusalem
dlivre_, sur une lecture d'_Athalie_, et sur le prix des denres en
Palestine.

       *       *       *       *       *

Mais enfin, il convenait que l'auteur partag de l'_Essai sur les
Rvolutions_, dsireux d'crire le livre qu'on attendait le plus,
crivt le _Gnie du christianisme_; il convenait que l'auteur du
_Gnie du christianisme_ crivt les _Martyrs_, et il convenait que
l'auteur des _Martyrs_ visitt l'Orient et la Terre-Sainte en dlgu
de la chrtient et crivt l'_Itinraire_. Et voil qui est fait.

Or, comme il nous l'a dit lui-mme, tandis qu'il dcrivait avec soin la
mer Morte (qu'il n'a vue que de loin), l'glise de Bethlem et l'glise
du Saint-Spulcre; tandis qu'il faisait, d'Alexandrie  Tunis,
une navigation qui ne fut qu'une espce de continuel naufrage de
quarante-deux jours, il ne pensait qu' la dame qui l'attendait 
Grenade. Et, quand il fut de retour  Paris, il crivit pour elle les
_Aventures du dernier Abencrage_, qu'il publiera seulement vingt ans
plus tard. Le portrait, dit-il, que j'ai trac des Espagnols explique
assez pourquoi cette nouvelle n'a pu tre imprime sous le gouvernement
imprial. La rsistance des Espagnols  Bonaparte... excitait alors
l'enthousiasme de tous les coeurs susceptibles d'tre touchs par les
grands dvouements et les nobles sacrifices. Les ruines de Saragosse
fumaient encore, et la censure n'aurait pas permis des loges o elle
et dcouvert, avec raison, un intrt cach pour les victimes.

Je vous rpte qu'on ne peut pas lire une bibliothque tous les matins;
et c'est ce qui fait que la critique est une chimre. Car,  supposer
qu'un homme lise tous les ouvrages dont la suite forme la littrature
d'un pays, comme il y mettra assurment des annes et des annes, il ne
pourra les lire tous ni au mme ge, ni dans le mme tat de sant,
ni avec la mme humeur, ni peut-tre avec les mmes opinions politiques
ou les mmes croyances religieuses. Lui-mme aura chang au cours de
ces lectures, et le monde aussi aura chang autour de lui. Une histoire
de la littrature,  moins d'tre crite  coups de fiches, ce qui
n'a aucun intrt, est surtout l'histoire de l'esprit du critique qui a
pu l'crire.

Tout cela pour vous dire (et je l'aurais pu  moins de frais) que, je
ne sais pourquoi et sans m'y attendre le moins du monde, j'ai trouv
dlicieuses les _Aventures du dernier Abencrage_. Je n'avais pas lu
cela depuis quarante ans et je n'en avais gard aucun souvenir. Et,
en ouvrant ce petit livre, je me mfiais... Or cela m'a paru charmant.
Est-ce parce que je l'ai relu un jour de soleil et en sortant de
l'ennuyeux _Itinraire_? Cela ne ressemble plus du tout  _Atala_ ni
 _Ren_; c'est un petit divertissement  part dans l'oeuvre de
Chateaubriand. Sans doute, madame de Noailles aimait ces chevaleries. On
en trouve de telles dans Millevoye (_Ballades et Romances_). Les soldats
de l'Empire et leurs femmes devaient les goter beaucoup. Le colonel
Fougas, dans l'_Homme  l'oreille casse_, en est tout pntr.
C'est un mlange, grisant pour les belles mes simples, de galanterie
et d'honneur. C'est comme un dveloppement du contenu secret des vers
charmants de _Zare_:

    Des chevaliers franais tel est le caractre,

Ou:

    Chrtien, je suis content de ton noble courage,
    Mais ton orgueil ici se serait-il flatt
    D'effacer Orosmane en gnrosit?

L'_Abencrage_ est le chef-d'oeuvre du genre troubadour. La forme est
brillante; peut-tre un peu sche dans son lgance: elle semble,
parce que l'auteur l'a voulu ainsi, plus ancienne que celle d'_Atala_.
Mais que j'aime des phrases comme celles-ci:

    ... On sent que dans ce pays les tendres passions auraient
    promptement touff les passions hroques, si l'amour, pour
    tre vritable, n'avait pas toujours besoin d'tre accompagn
    de la gloire.

    ... Aben-Hamet a dcouvert le cimetire o reposent les cendres
    des Abencrages, mais en priant, mais en se prosternant, mais
    en versant des larmes filiales, il songe que la jeune Espagnole
    a pass quelquefois sur ces tombeaux et il ne trouve plus ses
    anctres si malheureux.

    ... Aben-Hamet n'tait plus ni assez infortun, ni assez heureux
    pour bien goter le charme de la solitude: il parcourait avec
    distraction et indiffrence ces bords enchants.

Qui me dira pourquoi j'adore cela?

J'ai dit que cela tait fort diffrent de _Ren_ et d'_Atala_. Pour la
forme, oui; mais, pour le fond, c'est toujours la mme histoire. _Ren_,
c'est l'amour d'une soeur pour son frre. _Atala_, c'est l'amour, pour
un jeune infidle, d'une petite chrtienne un peu simple qui se croit
condamne  la virginit par le voeu de sa mre. Les _Martyrs_, c'est
l'amour d'un jeune chrtien et d'une jeune paenne. L'_Abencrage_,
c'est l'amour d'une jeune chrtienne et d'un jeune musulman. Et Amlie
entre au couvent; et Atala s'empoisonne; et Cymodoce est dchire,
encore vierge, par le tigre dans les bras de son fianc; et Blanca dit 
Aben-Hamet: Retourne au dsert! Et cela est trs bien ainsi. C'est
toujours la mme histoire, parce que Chateaubriand avait souverainement
l'invention des images, mais n'avait, je crois, que celle-l. Et c'est
l'histoire ternelle. L'amour n'est intressant que s'il est contrari
et combattu. L'amour triomphant et repu est dplaisant. Il n'y a rien de
plus odieux que le spectacle de l'amour de deux jeunes maris.

L'affabulation est fort simple. Tous les incidents sont prvus; tous les
personnages prouvent des sentiments gaux en noblesse, et exactement
parallles les uns aux autres. Aprs la prise de Grenade par les
chrtiens, la maison des Abencrages s'est rfugie  Tunis.
Vingt-quatre ans plus tard, le dernier rejeton de cette illustre famille,
Aben-Hamet, rsolut de faire un plerinage au pays de ses aeux, afin
de satisfaire au besoin de son coeur.  Grenade, il rencontre Blanca,
descendante du Cid. Aprs deux entrevues d'un romanesque convenable,
Blanca se dit: Qu'Aben-Hamet soit chrtien, qu'il m'aime, et je le suis
au bout de la terre. Et Aben-Hamet songe: Que Blanca soit musulmane,
qu'elle m'aime, et je la sers jusqu' mon dernier soupir. Ils visitent
ensemble l'Alhambra; et, aprs cette visite, Aben-Hamet crivit
au clair de la lune le nom de Blanca sur le marbre de la salle des
Deux-Soeurs; il traa ce nom en caractres arabes, afin que le voyageur
et un mystre de plus  deviner dans ce palais de mystres. Et
Blanca dit: Retiens bien ces mots: Musulman, je suis ton amante sans
espoir; chrtien, je suis ton pouse fortune. Et Aben-Hamet rpond:
Chrtienne, je suis ton esclave dsol; musulmane, je suis ton poux
glorieux.

Et, deux annes de suite, Aben-Hamet s'en retourne  Tunis, puis revient
 Grenade. Et chaque fois: Sois chrtien, disait Blanca; sois
musulmane, disait Aben-Hamet; et ils se sparaient sans avoir succomb
 la passion qui les entranait l'un vers l'autre.

La troisime fois, Blanca prsente  Aben-Hamet son frre Carlos et le
chevalier franais Lautrec, amoureux de la jeune fille. Lorsque Carlos
a connu l'amour du Maure pour Blanca: Maure, lui dit-il, renonce  ma
soeur, ou accepte le combat. Aben-Hamet est vainqueur et pargne
don Carlos, et Lautrec ne peut se battre  son tour,  cause de ses
anciennes blessures. Et Blanca essaye de tout arranger. Blanca voulut
contraindre les trois chevaliers (car Aben-Hamet, avant le duel, a t
arm chevalier par Carlos)  se donner la main: tous les trois s'y
refusrent.--Je hais Aben-Hamet, s'cria don Carlos.--Je l'envie, dit
Lautrec.--Et moi, dit l'Abencrage, j'estime don Carlos et je plains
Lautrec, mais je ne saurais les aimer.--Voyons-nous toujours, dit Blanca,
et tt ou tard l'amiti suivra l'estime.

Et, en effet, ils vivent quelque temps ensemble. Et, dans une fte que
donne Lautrec au Gnralife, Lautrec chante la jolie romance:

    Combien j'ai douce souvenance
    Du joli lieu de ma naissance!
    Ma soeur, qu'ils taient beaux, les jours
            De France!
     mon pays, sois mes amours
            Toujours! etc...

Aben-Hamet chante une ballade mdiocre, mais sympathique:

    Le roi don Juan,
    Un jour chevauchant,
    Vit sur la montagne
    Grenade d'Espagne.
    Il lui dit soudain:
          Cit mignonne,
          Mon coeur te donne
          Avec ma main, etc...

Et don Carlos dit ces vers dplorables et charmants:

    Prt  partir pour la rive africaine,
    Le Cid arm, tout brillant de valeur,
    Sur sa guitare, aux pieds de sa Chimne,
    Chantait ces vers que lui dictait l'honneur, etc...

Aben-Hamet a song  se convertir  la religion chrtienne. Mais
lorsqu'il dcouvre que Blanca est la descendante du Cid: Chevalier,
dit-il  Lautrec, ne perds pas toute esprance; et toi, Blanca, pleure
 jamais le dernier Abencrage. Mais Lautrec: Aben-Hamet, ne crois
pas me vaincre en gnrosit... Si tu restes parmi nous, je supplie don
Carlos de t'accorder la main de sa soeur. Et don Carlos  Aben-Hamet:
Soyez chrtien, et recevez la main de Blanca, que Lautrec a demande
pour vous. Ainsi l'on pitine un peu, mais hroquement. La
tentation tait grande, mais elle n'tait pas au-dessus des forces
d'Aben-Hamet. Si l'amour dans toute sa puissance parlait au coeur de
l'Abencrage, d'une autre part il ne pensait qu'avec pouvante 
l'ide d'unir le sang de ses perscuteurs au sang des perscuts.
Il croyait voir l'ombre de son aeul sortir du tombeau et lui reprocher
cette alliance sacrilge. Transperc de douleur, Aben-Hamet s'crie:
Ah! faut-il que je rencontre ici tant d'mes sublimes, tant de
caractres gnreux, pour mieux sentir ce que je perds! Que Blanca
prononce; qu'elle dise ce qu'il faut que je fasse pour tre plus digne
de son amour! Blanca s'crie: Retourne au dsert! Et elle
s'vanouit.

Ainsi, Blanca juge que ce qu'Aben-Hamet doit faire pour tre plus digne
de son amour, c'est de rester musulman. Et, par suite, l'auteur
des _Martyrs_ juge que l'honneur commande au Maure de ne pas se faire
chrtien. Aben-Hamet se prosterna, adora Blanca encore plus que le
ciel, et sortit sans prononcer une parole.

Tous sont sublimes, mais le musulman l'est particulirement. De mme
que, dans les _Martyrs_, la paenne Cydomoce tait plus intressante
que le chrtien Eudore, c'est ici le musulman Aben-Hamet qui a le plus
beau rle: l'auteur du _Gnie du christianisme_ n'a pas de chance. Mais
le _Dernier Abencrage_ est une aimable chose et fort lgante. La
morale de Blanca, d'Aben-Hamet, de Lautrec et de Carlos, est la morale de
l'honneur. L'honneur est le profond respect de soi et de ses anctres.
Changer de religion, ce serait se dmentir soi-mme, et dmentir les
aeux qui vous ont lgu la religion o vous avez t lev. Ce
serait manquer de fidlit, et manquer aussi d'orgueil. L'honneur sera
l'unique rgle morale de Chateaubriand. De mme qu'Aben-Hamet, qui a
song  se faire chrtien, demeure musulman, parce qu'il se croirait
diminu si on le voyait changer, donc se renoncer, ainsi Chateaubriand,
que la Rvolution secrtement sduit,--aprs avoir t par honneur
migr et soldat de l'arme des princes,--conservera aux Bourbons,
pour garder sa vie extrieurement harmonieuse, une fidlit pleine de
reproches, une fidlit insupportable de se sentir si mritoire...

       *       *       *       *       *

Or, aprs le grand succs de l'_Itinraire_, Chateaubriand est
dcidment, dans l'opinion, le premier crivain de France. Il l'est
aux yeux mme de l'empereur. Il plat  l'empereur  cause du secours
qu'il lui a apport dans le rtablissement de l'ordre, et  cause de
la majest et de l'emphase frquente de son style, et de sa profusion
de souvenirs classiques. Au moment de l'article du _Mercure_ (1807)
l'empereur avait dit, parat-il, de Chateaubriand: Je le ferai sabrer
sur les marches des Tuileries; mais il avait d goter, pour le ton
et pour le rythme, la fameuse phrase: Lorsque dans le silence de
l'abjection... Quelques annes aprs, l'empereur dit une fois:
Pourquoi Chateaubriand n'est-il pas de l'Acadmie?

Marie-Joseph Chnier mourut le 10 janvier 1811. Avertis du propos
de l'empereur, les amis de Chateaubriand le pressrent de poser sa
candidature. Il pouvait s'abstenir: il ne risquait point d'tre fusill
pour cela. Ou bien, il pouvait attendre la mort d'un acadmicien dont
l'loge ft moins gnant pour lui que celui de Marie-Joseph Chnier,
rgicide et (crime gal) critique acerbe d'_Atala_ et du _Gnie_, dans
la satire des _Nouveaux saints_ (1802):

    (J'irai, je reverrai tes paisibles rivages,
    Riant Meschacb, Permesse des sauvages;
    J'entendrai les Sermons prolixement diserts
    Du bon monsieur Aubry, Massillon des dserts.
     sensible Atala! tous deux avec ivresse
    Courons goter encor les plaisirs de la messe!
    Chantons de Pompignan les cantiques sacrs!
    Les potes chrtiens sont les seuls inspirs.

    ...

     fille de l'exil, Atala, fille honnte,
    Aprs messe entendue, en nos saints tte--tte,
    Je prtends chaque jour relire auprs de toi
    Trois modles divins: la Bible, Homre et moi!)

Mais il cda, et fit ses visites. Il fut nomm au second tour et
par treize voix. Ds lors il n'avait, semble-t-il, qu' accepter
les conditions ordinaires du jeu acadmique: courtoisie envers son
prdcesseur et hommage au souverain. Mais il tait tenu par son rle.
Il aimait les manifestations d'indpendance qui n'offraient qu'un danger
restreint; et c'tait dj fort joli, et il tait  peu prs le seul
de son rang qui se permt ce luxe.

Et, comme il se sentait fort gn, il fit un mdiocre discours. Aprs
avoir dit dans son exorde qu'on ne peut faire de la littrature
une chose abstraite et l'isoler au milieu des affaires humaines ni
interdire  l'crivain toute considration morale leve... ou lui
dfendre d'examiner le ct srieux des objets, il arrive  son
sujet, et conclut qu'il lui est impossible de toucher aux ouvrages de
Chnier sans irriter les passions:

    Si je parlais de la tragdie de _Charles IX_, pourrais-je
    m'empcher de venger la mmoire du cardinal de Lorraine et
    de discuter cette trange leon donne aux rois? _Caus
    Gracchus_, _Calas_, _Henri VIII_, _Fnelon_ m'offrent sur
    plusieurs points cette altration de l'histoire... Si je relis
    ses satires, j'y trouve immols des hommes qui se sont placs au
    premier rang de cette assemble... Mais laissons-l ces ouvrages
    qui donneraient lieu  des rcriminations pnibles; je
    ne troublerai point la mmoire d'un crivain qui fut votre
    collgue, et qui compte encore parmi vous des admirateurs et des
    amis. Il devra  cette religion, qui lui parut si mprisable
    dans les crits de ceux qui la dfendent, la paix que je
    souhaite  sa tombe...

    Mais ici mme, messieurs, ne serais-je pas assez malheureux pour
    trouver un cueil? Car, en portant aux cendres de M. de Chnier
    le tribut de respect que tous les morts rclament, je crains de
    rencontrer sous mes pas des cendres bien autrement illustres...
    Ah! qu'il et t plus heureux pour M. de Chnier de n'avoir
    point particip  ces calamits publiques qui retombrent
    enfin sur sa tte! Il a su comme moi ce que c'est que de perdre
    dans les orages populaires un frre tendrement chri.

Tout cela tait pleinement dsobligeant pour Marie-Joseph; la fin encore
plus que le reste; car enfin Andr Chnier fut tu par les amis de son
frre, et l'on ne saura jamais si Marie-Joseph fit vraiment son possible
pour le sauver. Mais, sauf l'opportunit et la convenance, je ne
trouve pas trs mal, je l'avoue, que Chateaubriand mnage peu son
prdcesseur. Marie-Joseph Chnier ne fut point un sclrat:
mais l'indulgence pour les faibles de son espce est mortelle. Il est
seulement curieux que, tout en le traitant sans mollesse, Chateaubriand
reste lui-mme possd de quelques-unes des ides de ce rgicide
lettr. Un peu plus loin, pour tout arranger et pour ennuyer l'empereur,
il dit: M. de Chnier adora la libert: peut-on lui en faire un
crime? Et il garde pour la proraison sa meilleure flche:

    La libert n'est-elle pas le plus grand des biens et le premier
    des besoins de l'homme? Elle enflamme le gnie, elle lve le
    coeur, elle est ncessaire  l'ami des Muses comme l'air qu'il
    respire. Les arts peuvent jusqu' un certain point vivre dans
    la dpendance, parce qu'ils se servent d'une langue  part qui
    n'est pas entendue de la foule; mais les lettres qui parlent une
    langue universelle, languissent et meurent dans les fers. Comment
    tracera-t-on des pages dignes de l'avenir, s'il faut s'interdire,
    en crivant, tout sentiment magnanime, toute pense forte et
    grande? La libert est si naturellement l'amie des sciences et
    des lettres qu'elle se rfugie auprs d'elles lorsqu'elle est
    bannie du milieu des peuples.

--C'est tout? direz-vous. Ce lieu commun inoffensif, c'est la grande
hardiesse de ce discours? Oui, et j'ajoute qu'aprs ce lieu commun
l'auteur glorifie Csar qui monte au Capitole, et salue la fille
des Csars qui sort de son palais avec son jeune fils dans ses
bras. Et pourtant c'est  cause de ce lieu commun que la commission
de l'Acadmie, nomme pour entendre le discours, le repoussa; et c'est
surtout ce lieu commun que l'empereur, sur le manuscrit, lacra de
coups de crayon imprieux. Chateaubriand dclara qu'il ne ferait pas de
corrections, et la commission dcida qu'il ne serait pas reu.

Mais l'anne suivante (ce mlange de colre et d'attrait de Bonaparte
contre et pour moi est constant et trange) l'empereur, qui se savait
admir de madame de Chateaubriand, qui souhaitait peut-tre faire
oublier l'incident du discours interdit, qui sentait que Chateaubriand
tait l'crivain le plus original de son empire, et qui enfin aimait
assez faire alterner la menace et la caresse, demanda  l'Acadmie,
 propos des prix dcennaux, pourquoi elle n'avait pas mis sur les
rangs le _Gnie du christianisme_.

Car l'empereur avait dit un jour: On se plaint que nous n'ayons pas
de littrature: c'est la faute du ministre de l'Intrieur, et par
un dcret dat d'Aix-la-Chapelle (10 septembre 1804), il avait tabli
qu'il y aurait de dix ans en dix ans, le jour anniversaire du 18
brumaire, une distribution de grands prix donns de sa propre main. Ces
prix taient destins  rcompenser les meilleurs ouvrages et les
plus utiles inventions qui auraient honor les sciences, les lettres et
les arts. La premire de ces solennits dcennales tait fixe au 9
novembre 1810. Mais cette fois, pour la littrature du moins, on n'avait
rien trouv. Le jury de l'Institut avait cart le _Lyce_ de La
Harpe, comme trop ancien, et le _Catchisme universel_ de Saint-Lambert
comme trop grossirement matrialiste. Et par une omission effronte il
n'avait pas mme mentionn le _Gnie du christianisme_.

Napolon demanda pourquoi. Le jury, aprs de longues dlibrations et
de nombreux rapports, rpondit que le _Gnie du Christianisme_ avait
paru dfectueux quant au fond et au plan; que nanmoins la classe
(de l'Institut) consulte avait reconnu un talent trs distingu de
style... et dans quelques parties des beauts de premier ordre; qu'elle
avait trouv toutefois que l'effet du style et la beaut des dtails
n'auraient pas suffi pour assurer  l'ouvrage le succs qu'il a obtenu;
et que ce succs est d aussi  l'esprit de parti et  des passions du
moment qui s'en sont empares soit pour l'exalter  l'excs, soit pour
le dprimer avec injustice. Le _Gnie du christianisme_ avait pour
lui le grand public et les femmes: mais,  l'Institut, le dix-huitime
sicle philosophique se dfendait.

Les prix dcennaux ne furent jamais distribus.

D'aprs un rcit de madame Hamelin dans le _Constitutionnel_ du
1er aot 1849, et d'aprs une correspondance particulire du _Vrai
libral_ de Gand, 1er avril 1818, la galante madame Hamelin et, une autre
fois, une dame qu'on ne nomme pas, mais qui doit tre madame Hamelin
encore, serait alle trouver Chateaubriand de la part de l'empereur, dans
l'anne 1811, pour lui proposer la paix. Chateaubriand aurait rpondu:
Mon plus beau rve serait d'obtenir de votre enchanteur cinq
architectes et cinq millions pour aller en son nom rebtir le temple
de Jrusalem qui vient d'tre brl; puis il aurait demand qu'on
crt pour lui un ministre des bibliothques de l'Empire. (Andr
Gavot: _Une ancienne muscadine, Fortune Hamelin_; Albert Cassagne:
_La Vie politique de Chateaubriand_.) D'aprs madame de Rmusat
(_Mmoires_), Napolon disait: Mon embarras n'est point d'acheter
M. de Chateaubriand, mais de le payer ce qu'il s'estime. Toutefois,
l'empereur aurait pay ses dettes, pour qu'il consentt  se prsenter
 l'Acadmie.

Ce sont des racontars, auxquels ont donn lieu ses perptuels embarras
d'argent. Tout ce qu'on peut dire, c'est que Chateaubriand et l'empereur
ont t constamment en coquetterie. Ils taient, au fond, attirs l'un
vers l'autre. Chateaubriand estimait que Napolon tait, avec lui, le
seul grand homme du sicle; il voulait exister le plus possible pour son
rival, tre le plus possible prsent  sa pense. Mais d'autre part
il ne pouvait se rallier: son rle, son parti, son orgueil le lui
dfendaient. Je crois qu'il en tait assez malheureux.

Il dit dans ses _Mmoires_:  partir de 1812, je n'imprimai plus rien.
Ma vie de posie... fut vritablement close par la publication de mes
trois grands ouvrages (_Gnie_, _Martyrs_, _Itinraire_...) Ici donc se
termine ma carrire littraire.

Au fait, on se figure difficilement comment il et pu la poursuivre.
Le _Gnie_ avait engendr les _Martyrs_ qui avaient engendr
l'_Itinraire_. Mais qu'est-ce que l'_Itinraire_ pouvait bien
engendrer? Chateaubriand tait captif de son rle et captif de sa
gloire. On ne le voit pas crivant un ouvrage d'imagination qui ne ft
pas encore une dmonstration de la beaut de la religion chrtienne:
tout autre et sembl futile de sa part. Or, sur ce sujet, il avait dit
tout ce qu'il pouvait dire, imagin tout ce qu'il pouvait imaginer. C'est
pourquoi il terminait l'_Itinraire_ par ces mots: J'ai fait mes adieux
aux Muses dans les _Martyrs_ et je les renouvelle dans ces _Mmoires_ (il
appelle ainsi l'_Itinraire_) qui ne sont que la suite ou le commentaire
de l'autre ouvrage. Si le ciel m'accorde un repos que je n'ai jamais
got, je tcherai d'lever en silence un monument  ma patrie.
Cela veut dire qu'il se propose d'crire une histoire de France; et il
en a du moins trac une large et abondante bauche dans les _tudes
historiques_. Si l'Empire avait dur, Chateaubriand avait certes en lui
de quoi devenir un grand historien. Mais l'histoire n'tait encore pour
lui qu'un pis-aller. Ce qu'il rvait, ce qu'il dsirait violemment,
c'tait l'action, la grande action politique. La chute de l'empereur
allait bientt la lui permettre.




HUITIME CONFRENCE

LA VIE POLITIQUE


Donc, en 1811, la carrire littraire de Chateaubriand tait de toute
faon finie. Elle avait t limite d'avance par son esprit mme, et
par le rle que l'auteur avait assum. Il tait, comme il fut toujours,
dgot de tout en dsirant tout. Il ne savait  quoi s'occuper.
Il attendait, il esprait la chute de l'empereur, que certains indices
annonaient, mais qui ne paraissait pas encore trs proche. Alors, pour
passer le temps, et aussi parce que cette description et cette
exaltation de soi lui plaisaient infiniment, il eut l'ide d'crire ses
_Mmoires_, et, de 1811  1813, il commena  les rdiger.

Mais ce n'tait encore pour lui, en effet, qu'un divertissement, en
attendant mieux. Son rve, exprim cent fois, a toujours t
d'avoir une vie complte, d'tre  la fois un homme de pense et
de littrature et un homme d'action, quoiqu'il ait souvent affect de
ddaigner sparment l'action, la littrature et la pense. Il sera
toujours irrit d'tre regard surtout comme un crivain. Oh! agir
matriellement sur les hommes! Faire de l'histoire! C'est toujours,
au fond, le secret esprit de rivalit avec l'empereur. Il nous dit au
dernier livre des _Mmoires_, o il se fait trs navement centre du
monde et se traite lui-mme comme s'il commenait une hgire: Deux
nouveaux empires, la Prusse et la Russie, m'ont  peine devanc d'un
demi-sicle sur la terre; la Corse est devenue franaise  l'instant
o j'ai paru; je suis arriv au monde vingt jours aprs Bonaparte.
_Il m'amenait avec lui_. Plus tard, il aura parfaitement raison de nous
montrer dans Talleyrand un incomparable coquin de belle tenue; mais en
outre il lui niera presque tout talent diplomatique. De mme il est fort
strict pour le duc de Richelieu et pour Villle. C'est que, voyez-vous,
le grand diplomate et le grand politique, c'est le vicomte de
Chateaubriand, et il n'y en a point d'autre.

L'Empire craque; c'est la retraite de Russie, c'est la guerre d'Espagne,
c'est Leipsick, et tout  l'heure c'est l'entre des Allis 
Paris. Chateaubriand va pouvoir dployer son gnie d'action. Il sera
publiciste, ambassadeur, ministre des affaires trangres. Il aura la
joie infinie de siger dans un congrs. Il croira avoir fait tout seul
la guerre d'Espagne, et que la guerre d'Espagne est une sorte de prodige
historique. Il crira ingnuement: Nous pouvions nous avouer qu'en
politique nous valions autant qu'en littrature, si nous valons quelque
chose. Il est possible: mais, en ralit, son rle est de second
plan, soit que l'occasion lui ait manqu, soit par la faute de son
caractre. Ce caractre est curieux. Deux choses (au moins) sont
admirables dans sa vie politique: la facult qu'il a d'amplifier
merveilleusement ce qui le touche, et la maussaderie superbe de son
dvouement  la cause royale, le ddain sublime dont il accable le
trne en le dfendant.

Son premier crit politique est le pamphlet: _De Buonaparte et des
Bourbons_. Il le rdigea un peu avant l'entre des Allis. Napolon
avait fait la seule chose qu'il ne devait pas faire: il s'tait laiss
battre. La France n'en pouvait plus. La solution la plus naturelle
semblait la restauration des Bourbons, peu connus, peu dsirs, mais qui
taient l, tout prts.

 ce moment, Chateaubriand hait furieusement l'homme qui l'a si longtemps
empch de vivre pleinement sa vie. Il excute la danse du scalp, la
danse de Chactas autour du poteau de guerre. Par exemple: Il semble que
cet ennemi de tout s'attacht  dtruire la France par ses fondements.
Il a plus corrompu les hommes, plus fait de mal au genre humain dans le
court espace de dix annes que tous les tyrans de Rome ensemble, depuis
Nron jusqu'au dernier perscuteur des chrtiens... Encore quelque
temps d'un pareil rgne, et la France n'et plus t qu'une caverne de
brigands. Il est peut-tre excessif, mme dans un pamphlet, de dire:
Buonaparte n'avait rien pour lui hors des talents militaires gals,
sinon mme surpasss, par ceux de plusieurs de nos gnraux. Et
surtout:

    C'est un grand gagneur de batailles, mais _hors de l_ le
    moindre gnral est plus habile que lui (!) Il n'entend rien aux
    retraites et  la chicane du terrain; il est impatient, incapable
    d'attendre longtemps un rsultat, fruit d'une longue combinaison
    militaire; il ne sait qu'aller en avant, faire des pointes,
    courir, remporter des victoires, comme on l'a dit,  coups
    d'hommes, sacrifier tout pour un succs (_dame!_) sans
    s'embarrasser d'un revers (?), tuer la moiti de ses soldats par
    des marches au-dessus des forces humaines. Peu importe, n'a-t-il
    pas la conscription et la _matire premire_? On a cru qu'il
    avait perfectionn l'art de la guerre et il est certain qu'il l'a
    fait rtrograder vers l'enfance de l'art.

Ce passage est un peu surprenant, et Chateaubriand sent lui-mme le
besoin de mettre en note: Il est vrai pourtant qu'il a perfectionn ce
qu'on appelle l'administration des armes et le matriel de la guerre.

Mais ce qui suit est peut-tre propre  faire rflchir:

    Le chef-d'oeuvre de l'art militaire chez les peuples civiliss,
    c'est de dfendre un grand pays avec une petite arme; de
    laisser reposer plusieurs millions d'hommes derrire soixante ou
    quatre-vingt mille soldats; de sorte que le laboureur qui cultive
    en paix son sillon sait  peine qu'on se bat  quelques lieues
    de sa chaumire. L'empire romain tait gard par cent cinquante
    mille hommes, et Csar n'avait que quelques lgions  Pharsale.

Tout cela est fort adroit. Les guerres de l'ancien rgime apparaissent
inoffensives. Il y a peut-tre quelque outrance dans une phrase comme
celle-ci: Tibre ne s'est jamais jou  ce point de l'espce
humaine. Et encore je ne sais pas, car je connais mal Tibre, et je ne
sais pas non plus si Napolon est le plus grand coupable qui ait jamais
paru sur la terre; car c'est une chose trs difficile  savoir. Mais
que de remarques excellentes! Sur l'administration impriale et l'excs
de centralisation: L'administration la plus dispendieuse engloutissait
une partie des revenus de l'tat. Des armes de douaniers et de
receveurs dvoraient les impts qu'ils taient chargs de lever. Il
n'y avait pas si petit chef de bureau qui n'et sous lui cinq ou six
commis, etc. Lorsque Chateaubriand nous dit: Bonaparte a fait prir
dans les onze annes de son rgne plus de cinq millions de Franais,
ce qui surpasse le nombre de ceux que nos guerres civiles ont enlevs
pendant trois sicles, sous les rgnes de Jean, de Charles V, de Charles
VI, de Charles VII, de Henri II, de Franois II, de Charles IX, de Henri
III et de Henri IV... cela, mme souponn d'exagration, reste
frappant. On peut croire que, par suite des immenses coups de faux du
premier Empire  travers les gnrations jeunes et vigoureuses, la
France ressent, aujourd'hui encore, une diminution de force.

Ceci encore ne parat point ngligeable.  propos du blocus
continental: C'tait prendre l'engagement de conqurir le monde...
Tout cela n'offre que vues fausses, qu'entreprises petites  force
d'tre gigantesques, dfaut de raison et de bon sens, rves d'un fou
et d'un furieux. Quant  ses guerres..., le moindre examen en dtruit
le prestige. Un homme n'est pas grand par ce qu'il entreprend, mais par ce
qu'il excute. Tout homme peut rver la conqute du monde. Et voici
qui est fort bon (sur le premier consul): Les rpublicains regardaient
Buonaparte comme leur ouvrage et comme le chef populaire d'un tat libre.
Les royalistes croyaient qu'il jouait le rle de Monck et s'empressaient
de le servir. Tout le monde esprait en lui. Des victoires clatantes
dues  la bravoure des Franais l'environnaient de gloire. Et ceci:
L'imagination le domine, et la raison ne le rgle point... Il a quelque
chose de l'histrion et du comdien; il joue tout, jusqu'aux passions
qu'il n'a pas, etc. Et ceci enfin, qui mrite d'tre mdit:

    ... Il n'est que le fils de notre puissance, et nous l'avons cru
    le fils de ses oeuvres. Sa grandeur n'est venue que des forces
    immenses que nous lui remmes entre les mains lors de son
    lvation. Il hritait de toutes les armes formes par nos
    plus habiles gnraux... Il trouva un peuple nombreux, agrandi
    par des conqutes, exalt par des triomphes et par le mouvement
    que donnent toujours les rvolutions; il n'eut qu' frapper du
    pied la terre fconde de notre patrie, et elle lui prodigua les
    trsors et les soldats. Les peuples qu'il attaquait taient
    lasss et dsunis; il les vainquit tour  tour en versant sur
    chacun d'eux sparment les flots de la population de la France,
    etc.

(Il ne faut pas oublier qu'en effet la France tait alors le peuple le
plus nombreux d'Europe, la Russie excepte.)

En dpit de ce qu'il y a de contestable dans ces explications, je vous
avoue que j'y trouve quelque chose d'allgeant. Elles nous dlivrent un
peu de la gne que donne  la raison l'inexplicable, le miracle... Un
gnie, oui, mais dont la part de chance fut vritablement inoue,
et dont la grandeur eut pour collaborateurs complaisants et, trs
exactement, pour complices tous les hommes de son temps, et, plus encore,
ceux de l'poque suivante. Bref, cet homme singulier, avec qui on ne se
sent gure plus en communication qu'avec Tamerlan, Chateaubriand ne nous
le montre qu'extraordinaire et dmesur. Dans les _Mmoires_ il nous le
montrera surnaturel, nous verrons pourquoi.

De Bonaparte, il passe aux Bourbons. Il n'tait pas trs facile de
les faire aimer, comme cela, tout de suite. Le monde des soldats et des
fonctionnaires, depuis vingt-cinq ans, devait tout  la Rvolution et 
l'Empire. La France avait ador Napolon avant de le subir, et beaucoup
s'en souvenaient. Le comte de Provence, aprs Napolon, mme dchu,
manquait videmment de prestige. Chateaubriand dit, ici, ce qu'il y a de
plus utile et de plus persuasif:

    (Un Franais) ne sait ce que c'est qu'un empereur; il ne connat
    pas la nature, la forme, la limite du pouvoir attach  ce titre
    tranger. Mais il sait ce que c'est qu'un monarque descendant
    de saint Louis et de Henri IV. C'est un chef dont la puissance
    paternelle est rgle par des institutions, tempre par des
    moeurs, adoucie et rendue excellente par le temps, comme un vin
    gnreux n de la terre.

Il dit encore trs bien:

    Louis XVIII est un prince connu par ses lumires, inaccessible
    aux prjugs, tranger  la vengeance... Les institutions des
    peuples sont l'ouvrage du temps et de l'exprience; pour rgner,
    il faut surtout de la raison et de l'uniformit. Un prince qui
    n'aurait dans la tte que deux ou trois ides communes, mais
    utiles, serait un souverain plus convenable  une nation qu'un
    aventurier extraordinaire, enfantant sans cesse de nouveaux
    plans...

Et enfin il tirait obligeamment, de la personne physique de Louis XVIII,
tout ce qu'un trs grand artiste en pouvait tirer. Ces simples lignes me
paraissent prodigieuses:

    (Compigne, avril 1814). Le roi portait un habit bleu, distingu
    seulement par une plaque et des paulettes; ses jambes taient
    enveloppes de larges gutres de velours rouge, bordes d'un
    petit cordon d'or. Il marche difficilement, _mais d'une faon
    noble et touchante_; sa taille n'a rien d'extraordinaire; sa tte
    est superbe, son regard est  la fois celui d'un roi et d'un
    homme de gnie. Quand il est assis dans son fauteuil, avec
    ses gutres  l'antique, tenant sa canne entre ses genoux, on
    croirait voir Louis XIV  cinquante ans.

(J'aime moins des passages comme celui-ci: ... Et quel Franais
pourrait oublier ce qu'il doit au prince rgent d'Angleterre, au noble
peuple qui a tant contribu  nous affranchir? Les drapeaux d'lisabeth
flottaient dans les armes d'Henri IV: ils reparaissent dans les
bataillons qui nous rendent Louis XVIII. Nous sommes trop sensibles  la
gloire pour ne pas admirer ce lord Wellington, qui retrace d'une manire
si frappante les vertus et les talents de notre Turenne. (Diable!) Il
faut dire que cela est crit avant Waterloo et que plus tard, dans les
_Mmoires_, Chateaubriand aura l'air de dire qu'il ne comptait pas, en
1814 sur l'tranger, et se donnera comme navr de l'entre des Allis
 Paris. Et il le croira.)

On lit dans les _Mmoires_: Louis XVIII dclara, je l'ai dj
plusieurs fois mentionn (oh! oui!) que ma brochure lui avait plus
profit qu'une arme de cent mille hommes. Madame de Chateaubriand
attribue le propos  Napolon, ce qui n'est pas tout  fait la mme
chose. Je ne serais pas tonn qu'en ralit ni Louis XVIII ni
Napolon n'et dit la phrase.--Sans doute, la France tait lasse de
l'empereur: mais videmment beaucoup d'officiers (et de fonctionnaires)
ne tenaient pas  s'entendre dire que, pendant quinze ans, ils avaient
servi un monstre et un sclrat, d'ailleurs d'un talent mdiocre. Bien
des choses, dans le pamphlet, risquaient d'offenser l'arme, sur laquelle
Louis XVIII aurait d surtout s'appuyer. Il n'est pas sr que ces pages
aient profit tant que cela  la cause royale.

Aprs avoir rapport la phrase, peut-tre apocryphe, en tout cas plus
complaisante que sincre, de Louis XVIII, Chateaubriand dit encore: Le
roi aurait pu ajouter que ma brochure avait t pour lui un certificat
de vie, car on ne savait plus seulement qu'il existait.

Or Chateaubriand esprait tout d'un roi dont il avait rvl
l'existence et dont il avait stylis, comme on a vu, le profil
lourd, le ventre et les jambes enfles. Il comptait tre tout, et
immdiatement. Il se croyait l'homme ncessaire. Il s'tonne donc qu'on
ne vienne pas  lui ou qu'on y vienne mollement. Mais, qu'il ft un
grand crivain, cela ne touchait pas beaucoup Louis XVIII. Sans compter
que le roi n'tait pas, lui, de la mme cole. Il faisait des petits
vers, et devait traduire Horace. Il devait tre, sur Chateaubriand
crivain, de l'avis des Ginguen et des Morellet. Chateaubriand croit
que Louis XVIII est littrairement jaloux de lui. Il est piqu
que Monsieur (le comte d'Artois) n'ait jamais rien lu du _Gnie du
christianisme_.

Bref, la dception de l'crivain fut cruelle. Il ne la leur pardonnera
de sa vie. Il est tellement dgot, ds 1814, qu'il songe  se
retirer dans la solitude aux bords du lac de Genve. Mais madame de
Duras, qui m'avait pris sous sa protection, dit-il, fut si orageuse,
avait un tel courage pour ses amis, qu'on dterra pour moi une ambassade
vacante, l'ambassade de Sude. Louis XVIII, _dj fatigu de mon
bruit_, tait heureux de faire prsent de moi  son beau-frre le roi
Bernadotte. Celui-ci ne se figurait-il pas qu'on m'envoyait  Stockolm
pour le dtrner? Et il ajoute, avec un ddain tellement gratuit
qu'il en devient comique (car enfin on ne lui offrait nulle couronne):
Eh! bon Dieu, princes de la terre, je ne dtrne personne, gardez vos
couronnes si vous pouvez, et surtout ne me les donnez pas, car je n'en
veux mie. Vous sentez l'imagination folle.

L'empereur dbarque de l'le d'Elbe en mars 1815.  cette nouvelle,
Chateaubriand prtendait que tout serait sauv si on le nommait ministre
de l'intrieur. Mais il n'eut ce ministre qu' Gand, o il tait
dj mis de ct avant qu'on ft rentr  Paris. (Sainte-Beuve.)
L'extraordinaire, le fantastique du retour de Napolon l'emplit d'autant
d'admiration que de colre...  Sisteron, vingt hommes le peuvent
arrter, et il ne trouve personne... Dans le vide qui se forme autour
de son ombre gigantesque, s'il entre quelques soldats, ils sont
invinciblement entrans par l'attraction de ses aigles. Ses ennemis
fascins le cherchent et ne le voient pas; il se cache dans sa gloire
comme le lion du Sahara se cache dans les rayons du soleil pour se
drober aux regards des chasseurs blouis. Envelopps dans une trombe
ardente, les fantmes sanglants d'Arcole, de Marengo, d'Austerlitz,
d'Ina... lui font un cortge avec un million de morts. Du sein de cette
colonne de feu et de fume sortent  l'entre des villes quelques coups
de trompette mls aux signaux du labarum tricolore; et les portes des
villes tombent. (Ceci sera crit aprs 1830.) L'imagination mise
en branle par ce merveilleux, il se reprsente le vieux roi podagre
attendant au milieu de sa capitale l'usurpateur reparu. Le roi, se
dfendant dans son chteau, causera un enthousiasme universel... S'il
doit mourir, qu'il meure digne de son rang; que le dernier exploit de
Napolon soit l'gorgement d'un vieillard. Louis XVIII, en sacrifiant sa
vie, gagnera la seule bataille qu'il aura livre; il la gagnera au profit
de la libert du genre humain.

Mais le vieux roi entendait mal ces paroles sublimes. Il n'tait pas
sduit, comme Chateaubriand, par la beaut du tableau. Or, on n'aime pas
ceux qui nous ont donn des conseils hroques qu'on n'a pas suivis. 
partir de l, Louis XVIII dut excrer Chateaubriand. Et pourtant, assure
celui-ci, mon plan adopt, les trangers n'auraient point de nouveau
ravag la France, nos princes ne seraient point revenus avec les armes
ennemies; la lgitimit et t sauve par elle-mme... Oui,
si son plan avait russi: il suppose avec intrpidit ce qui est en
question. Et il s'crie: Pourquoi suis-je venu  une poque o
j'tais si mal plac? Pourquoi ai-je t royaliste contre mon
instinct, dans un temps o une vritable race de cour ne pouvait ni
m'entendre ni me comprendre? Pourquoi ai-je t jet dans cette troupe
de mdiocrits qui me prenaient pour un cervel quand je parlais
courage, pour un rvolutionnaire quand je parlais libert?

Viennent Waterloo et la seconde Restauration: Chateaubriand est nomm de
la Chambre des pairs. Il crit la _Monarchie selon la Charte_. Il juge
ce livre sans dfaveur dans ses _Mmoires_: La _Monarchie selon la
Charte_ est un catchisme constitutionnel: c'est l qu'on a puis la
plupart des propositions que l'on avance comme nouvelles aujourd'hui.
Ainsi ce principe, que le roi rgne et ne gouverne pas, se trouve
tout entier dans le chapitre sur la prrogative royale. Il n'y avait
peut-tre pas de quoi se vanter.

Mais tait-il possible, en 1815, de faire autre chose que la monarchie
constitutionnelle? Ne fallait-il pas que l'preuve en ft tente?
Pouvait-on refaire les provinces, les assembles provinciales, les
corporations? Pouvait-on dcentraliser quand la centralisation tait
si utile au rgime rtabli? Pouvait-on liminer de la monarchie le
parlementarisme, dont elle devait mourir? Nous voyons peut-tre plus
clair aujourd'hui qu'au sortir de la Rvolution et de l'Empire sur les
conditions d'un bon gouvernement.

Chateaubriand, vous vous en souvenez, avait t pntr dans sa
jeunesse des ides et des prjugs de la Rvolution. Il ne les a
pas renis. Puis, il s'est toujours ressenti de son long sjour en
Angleterre. Son idal est la royaut constitutionnelle, et parce qu'il
croit  sa bont, et sans doute aussi parce qu'il compte en tre le
premier ministre. Ce royaliste juge que la Charte avait l'inconvnient
d'tre octroye; c'tait ramener, par ce mot bien inutile,
la question brlante de la souverainet royale ou populaire. Mais
pourtant c'tait bien la question qui se posait. Il reproche  Louis
XVIII d'avoir dat son bienfait de l'an dix-neuvime de son
rgne, regardant Bonaparte comme non avenu. Ce langage surann et ces
prtentions des anciennes monarchies n'ajoutaient rien  la lgitimit
du droit et n'taient que de purils anachronismes. Ces anachronismes
purils signifiaient pourtant que le comte de Lille, l'exil d'Hartwell
n'avait d'autre titre, en effet, pour occuper le trne, que d'tre le
descendant de Louis XIV, le frre de Louis XVI, le successeur de
Louis XVII. (Bir.) Chateaubriand ajoute:  cela prs, la Charte
remplaait le despotisme, nous apportait la libert lgale, avait
de quoi satisfaire les hommes de conscience. La libert? il aura
continuellement ce mot sous sa plume: mais jamais il ne le dfinira.
On voit finalement qu'il ne songe qu' la libert de la presse,
c'est--dire  celle dont se soucie le moins l'immense majorit des
hommes, mais qui lui importe le plus  lui, Chateaubriand. (On a pourtant
l'impression qu'il tait facile  la Restauration, venant aprs le
despotisme de l'Empire, de paratre donner assez de libert.)

Dans la _Monarchie selon la Charte_, autant il est libral quant aux
ides, autant il est intransigeant sur les hommes. On dirait que son
rve est de faire appliquer les ides de la Rvolution par un personnel
royaliste. Cela souffrait quelques difficults.

Il est clair que la Restauration ne pouvait vivre qu'en se montrant
coulante sur les personnes. La Restauration tait ncessaire, mais elle
n'avait pas t souhaite. Nous avons vu qu'on ne connaissait plus
gure les Bourbons. Chateaubriand lui-mme nous dit: J'appris  la
France ce que c'tait que l'ancienne famille royale; je dis combien il
existait de membres de cette famille, quels taient leurs noms et leurs
caractres: c'tait comme si j'avais fait le dnombrement des enfants
de l'empereur de Chine, tant la Rpublique et l'Empire avaient envahi le
prsent et relgu les Bourbons dans le pass. Les royalistes de la
veille taient une assez petite minorit. On ne pouvait remplacer tous
les fonctionnaires, presque tous bonapartistes et presque tous anciens
rvolutionnaires. Il fallait bien tenir compte de la France des
vingt-cinq dernires annes. (On le voit bien aujourd'hui: une
restauration monarchique serait oblige d'utiliser tout ce qui a servi
la Rpublique avec talent.) Mais alors, et par la force des choses, la
Restauration semblait devenir une entreprise d'anciens imprialistes
et d'anciens jacobins. Chateaubriand dit l-dessus fort loquemment
(_Mmoires_, t. III, p. 452.):

    ... Avec qui et chez qui dnait en arrivant le
    lieutenant-gnral du royaume (le comte d'Artois)? Chez des
    royalistes et avec des royalistes? Non: chez l'vque d'Autun
    (Talleyrand) avec un Caulaincourt. O donnait-on des ftes aux
    infmes princes trangers? Aux chteaux des royalistes? Non, 
    la Malmaison chez l'impratrice Josphine. Les plus chers amis
    de Napolon, Berthier par exemple,  qui portaient-ils leur
    ardent dvouement?  la lgitimit. Qui passait sa vie chez
    l'autocrate Alexandre, chez ce brutal Tartare? Les classes de
    l'Institut, les savants, les gens de lettres, les philosophes
    philanthropes, thophilanthropes et autres; ils en revenaient
    charms, combls d'loges et de tabatires. Quant  nous,
    pauvres diables de lgitimistes, nous n'tions admis nulle part;
    on nous comptait pour rien... Tantt on nous faisait dire dans la
    rue d'aller nous coucher; tantt on nous recommandait de ne pas
    crier trop haut _Vive le roi!_ D'autres s'taient chargs de ce
    soin.

Il jugeait ces choses, quoique invitables, rpugnantes. Car il avait
l'me noble. Il ne pouvait contenir ni dissimuler son dgot. Louis
XVIII avait cru indispensable de mnager et mme d'employer Fouch et
Talleyrand:

    Tout  coup (dit Chateaubriand, _Mmoires_, t. IV, p. 57), une
    porte s'ouvre: entre silencieusement le vice appuy sur le bras
    du crime, M. de Talleyrand marchant soutenu par M. Fouch; la
    vision infernale passe lentement devant moi, pntre dans
    le cabinet du roi et disparat... Le lendemain, le faubourg
    Saint-Germain arriva: tout se mlait de la nomination de Fouch
    dj obtenue, la religion comme l'impit, la vertu comme le
    vice, le royaliste comme le rvolutionnaire, l'tranger comme
    le Franais; on criait de toutes parts: Sans Fouch point
    de sret pour le roi, sans Fouch point de salut pour la
    France.

Il est vrai que ce mme Fouch, dont il dit ailleurs: Ce qu'il y avait
de mieux en lui, c'tait la mort de Louis XVI: le rgicide tait son
innocence, il l'avait appel en novembre 1808, dans un billet  madame
de Custine, un homme divin, parce que Fouch facilitait alors
la publication des _Martyrs_. Il tait d'ailleurs difficile d'tre
implacable pour l'ancien personnel jacobin et imprialiste, alors que le
roi de France ramenait ncessairement avec lui un de ses parents, le duc
d'Orlans, fils de rgicide.

Mais Chateaubriand exigeait de tous les gouvernants, et mme de tous les
fonctionnaires, des mains pures. Il disait dans la _Monarchie selon la
Charte_:

    Qu'on ne mette plus les honntes gens dans la dpendance des
    hommes qui les ont opprims, mais qu'on donne les bons pour
    guides aux mchants. C'est l'ordre de la morale et de la justice.
    Confiez donc les premires places de l'tat aux _vritables_
    amis de la monarchie lgitime... Vous en faut-il un si grand
    nombre pour sauver la France? Je n'en demande que sept par
    dpartement: un vque, un commandant, un prfet, un procureur
    du roi, un prsident de la cour prvotale, un commandant de la
    gendarmerie et un commandant des gardes nationales. Que ces sept
    hommes-l soient  Dieu et au roi, je rponds du reste.

Mais s'il avait t charg de choisir lui-mme et s'il avait pu
trouver les sept, les sept l'auraient vite dgot ou exaspr. Il
reprend:

    Quant  ces hommes capables, mais dont l'esprit est fauss par
    la Rvolution,  ces hommes qui ne peuvent comprendre que le
    trne de saint Louis a besoin d'tre soutenu par l'autel et
    environn des vieilles moeurs comme des vieilles traditions de
    la monarchie, qu'ils aillent cultiver leur champ. La France pourra
    les rappeler quand leurs talents, lasss d'tre inutiles, seront
    sincrement convertis  la religion et  la lgitimit.

Je crois qu'il et plus facilement admis leur conversion, mme rapide,
si le roi l'avait pris pour premier ministre. Mais il avait profondment
agac Louis XVIII ds la premire rencontre. Il dut se contenter de sa
place de pair et de son titre de ministre d'tat. Et c'est pourquoi il
se jeta incontinent dans l'opposition de droite. De mme qu'il est
catholique avec une foi intermittente (c'est lui qui nous l'a dit) et
un temprament picurien, il est royaliste avec un fond d'indiscipline
incurable et tout en restant dans son coeur un individualiste forcen.
Par une sorte de dilettantisme, il se montre plus ultra que les
ultras, qu'il ne peut sentir. Toujours il choisit l'attitude qui plat le
plus  son imagination. Son _criterium_, ncessairement arbitraire, en
politique comme en morale, c'est la beaut. Ray par le duc de Richelieu
de la liste des ministres d'tat, il est oblig, dit-il, de vendre ses
livres et sa maison de la Valle-aux-Loups. Son opposition s'en fait plus
acre. Il fonde le _Conservateur_, journal d'opposition ultra-royaliste. Il
triomphe de l'assassinat du duc de Berry et crit sur Decazes la phrase
clbre: Les pieds lui ont gliss dans le sang. Il dit dans les
_Mmoires_: J'tais devenu le matre politique de la France par mes
propres forces. Ce n'est qu'une de ces vanteries dont il est coutumier.
Mais un des effets indirects du meurtre du duc de Berry fut de faire
envoyer Chateaubriand  Berlin comme ambassadeur.

Il y resta un an  peu prs. Il n'avait pas grand'chose  y faire.
Toutefois il envoie beaucoup de dpches diplomatiques, parce qu'il
adore a. Il dit dans les _Mmoires_, d'un ton impayable: Vers le 13
de janvier (1821) j'ouvris le cours de mes dpches avec le ministre
des affaires trangres. Mon esprit se plie facilement  ce genre de
travail: pourquoi pas? Dante, Arioste et Milton n'ont-ils pas aussi bien
russi en politique qu'en posie? Je ne suis sans doute ni Dante,
ni Arioste, ni Milton: l'Europe et la France ont vu nanmoins, par le
congrs de Vrone, ce que je pourrais faire.

Le 9 janvier 1822, il est nomm ambassadeur  Londres. Louis XVIII,
dit-il, consentait toujours  m'loigner. (On le comprend assez.)
Cette ambassade de Londres fut une des grandes joies de sa vie. Et, pour
comble de bonheur, il y va sans sa femme. Madame de Chateaubriand,
craignant la mer, n'osa passer le dtroit, et je partis seul. Il dit:
La faiblesse humaine me faisait un plaisir de reparatre connu et
puissant l o j'avais t ignor et faible. Il gota ce plaisir
avec un merveillement toujours renouvel.

Ce fut comme ambassadeur de France  Londres qu'il prit part au
joyeux congrs de Vrone. Puis il est, enfin! ministre des affaires
trangres, et contribue notablement  la guerre d'Espagne.

Je ne me lasse pas de le citer: Ma guerre d'Espagne, le grand
vnement politique de ma vie, tait une _gigantesque_ entreprise. La
lgitimit allait pour la premire fois brler de la poudre sous le
drapeau blanc... Enjamber d'un pas les Espagnes, russir sur le mme sol
o nagure les armes d'un conqurant avaient eu des revers, faire en
six mois ce qu'il n'avait pu faire en sept ans, qui aurait pu prtendre
 ce prodige? C'est pourtant ce que j'ai fait. Mon Dieu, oui. En
ralit, la Restauration avait justement pour elle, en Espagne, ce
que l'empereur avait eu contre lui: le peuple et les moines. Le succs,
d'ailleurs, semble d surtout  l'audace ingnieuse de ce Gil-Blas de
financier Ouvrard et  l'habile achat des consciences de presque tous les
principaux chefs de la rvolution espagnole...

Je comprends mieux aujourd'hui que je ne l'eusse fait il y a quinze ans
les raisons de Chateaubriand royaliste: Deux sentiments, dit-il,
nous avaient constamment obsd depuis la Restauration: l'horreur des
traits de Vienne, le dsir de donner aux Bourbons une arme capable de
dfendre le trne et d'manciper la France. L'Espagne, en nous mettant
en danger,  la fois par ses principes et par sa sparation du royaume
de Louis XIV, paraissait tre le vrai champ de bataille o nous
pouvions, avec de grands prils il est vrai, mais avec un grand honneur,
restaurer  la fois notre puissance politique et notre force militaire.
(Congrs de Vrone.) Et encore: La lgitimit se mourait faute de
victoires aprs les triomphes de Napolon. Ou bien: Il s'agissait
de replacer la France au rang des puissances militaires et de
rhabiliter la cocarde blanche dans une guerre courte, presque sans
danger. (Il parlait tout  l'heure de grands prils, mais il l'a
oubli.)

D'aprs Chateaubriand lui-mme, la guerre d'Espagne--sauf chez
les royalistes purs et chez les officiers, qui voulaient
avancer,--n'tait pas du tout populaire. (J'accorde d'ailleurs
que ce n'tait pas une raison pour qu'on ne la ft pas.) Elle avait
contre elle la plupart des bourgeois et tous les anciens soldats de
l'empereur. Presque tous les Franais croyaient alors  la bienfaisance
des principes de la Rvolution. La Terreur, le Directoire paraissaient de
monstrueux ou vils accidents, mais des accidents. En somme, la Rvolution
tait rcente; on pouvait croire qu'elle n'avait pas eu le temps de
produire ses vrais fruits, les fruits naturels de la dmocratie et du
rgime de l'lection politique, et que ces fruits seraient excellents.
Maintenant qu'elle les a produits, nous pouvons tre moins
crdules. Donc, de braves gens,--oh! mon Dieu, nos grands-pres et
arrire-grands-pres,--voyaient sans faveur une guerre entreprise pour
les moines, croyaient-ils, et pour ce misrable roi Ferdinand VII.

Car ce reprsentant de la vrit politique tait vraiment peu aimable.
Et ce n'tait l qu'un dtail, mais trs voyant. coutez comment
Chateaubriand jugeait ce personnage.

Avant la guerre d'Espagne: Ferdinand s'tait encore rapetiss pour
tenir moins de place dans sa prison ( Valenay)... Ferdinand entra
dans Madrid (en 1814) roi _netto_. Le roi _netto_ manqua sur-le-champ
 sa parole. Il condamna les conservateurs de son trne  l'exil, au
cachot, aux prsides, etc... Quand il jure la Constitution de 1812:
Ainsi fut couronne la tyrannie par la couardise, le manque de foi par
le parjure... Le monarque abandonna, comme de coutume, les militaires
fidles. En 1822, aprs la rvolte de l'arme: Ferdinand et
sa famille se montrent  travers les tnbres de ce dsastre: on
y reconnat la passion du despote et la fureur des femmes... Un tyran
craintif pousse  la catastrophe et tremble quand elle est venue.

Aprs le succs de la guerre d'Espagne: Ferdinand s'opposait 
toute mesure raisonnable. Qu'esprer d'un prince qui, jadis captif (
Valenay), avait sollicit la main d'une femme de la famille de son
gelier? Il tait vident qu'il brlerait son royaume dans son
cigare... Le rgne des Camarillas commena quand celui des Corts
finit.

On ne peut pas dire que Chateaubriand nous surfait son hros. Un de
ses gots les plus marqus est d'exalter certains principes et d'en
dtester les reprsentants, de magnifier la royaut et de mpriser
les rois, pour se donner  la fois le plaisir de la supriorit
intellectuelle et de la supriorit morale. Son instinct et son dlice,
c'est de dtruire  mesure qu'il construit. Sauf dans ses crits de la
priode 1814-1816, sauf dans ces _Mmoires sur le duc de Berry_ o il
fait de la sentimentalit royaliste pour ennuyer Decazes, il ne parle
gure de la personne mme des rois et des princes sans les railler ou
les ddaigner, comme s'il se vengeait ainsi des rvrences forces.
Les rois n'ont pas plus d'attrait pour nous que nous n'en avons pour
eux; nous les avons servis de notre mieux, mais sans intrt et sans
illusions. Louis XVIII nous dtestait; il avait  notre endroit de la
jalousie littraire, etc. Ceci est extrait du _Congrs de Vrone_,
mais les petits morceaux de ce genre sont par centaines dans les
_Mmoires_.

Chateaubriand triompha d'une faon extravagante. Il appelait la guerre
d'Espagne son _Ren_ en politique. Il dit dans le _Congrs de Vrone_:
la fortune m'avait choisi pour me charger de la puissante aventure qui,
sous la Restauration, aurait pu renouveler la face du monde. Il dit
ailleurs que le succs de la guerre d'Espagne pouvait donner  la France
les frontires du Rhin. Et mme il l'explique. Cette guerre est
_sa_ guerre. Cependant, tout ce qu'on peut dire, c'est qu'il y a assez
puissamment contribu. Dans les prparatifs de l'entreprise, son rle
parat moindre que celui de Mathieu de Montmorency ou que celui du grand
ministre Villle, qui d'abord marcha malgr lui et qui ensuite emporta
tout.

Mais Chateaubriand tait tellement persuad que c'tait lui,
Chateaubriand, qui avait tout fait et il y mettait une telle vanit
d'auteur (Sainte-Beuve), qu'il fut ulcr de n'tre pas compliment
par le roi avant tous les autres, ministres ou gnraux. Il ne se
concevait plus que premier ministre ou prsident du conseil. On ne peut
gouverner avec lui ni sans lui, disait Villle. On prit pourtant
le parti de gouverner sans lui. M. de Chateaubriand fut congdi
brusquement et sans gards le 6 juin 1824. (Le prtexte de sa disgrce
fut, dit-il, de n'avoir pas soutenu une loi sur la rduction des rentes
propose par le gouvernement.)

Je ne dis pas, notez-le bien, que le roi n'ait pas t brutal et qu'il
n'aurait pas d mnager davantage un tre, aprs tout, magnifique; je
ne dis pas que, si Chateaubriand avait eu le pouvoir un nombre suffisant
d'annes, il n'aurait pas fait de grandes choses. Il avait peut-tre
le gnie de la politique, comme il le disait. Mais la secrte faiblesse
d'me qu'implique une vanit comme la sienne, fait qu'on n'en est pas
sr.

Il ressentit le coup avec une vivacit extrme. Il dit dans le _Congrs
de Vrone_: Sensible  l'affront, il nous tait impossible
d'oublier tout  fait que nous tions le restaurateur de la religion
(simplement) et l'auteur du _Gnie du christianisme_. Et dans
les _Mmoires_: ... On avait compt sur ma platitude, sur mes
pleurnicheries, sur mon ambition de chien couchant, sur mon empressement
 me dclarer moi-mme coupable,  faire le pied de grue auprs
de ceux qui m'avaient chass: c'tait mal me connatre. Il enrage
ouvertement et candidement. Et il rentre dans l'opposition (pour n'en
plus sortir qu'un moment, pendant le ministre Martignac), et dans
l'opposition systmatique; car, explique-t-il, l'opposition
surnomme de conscience est impuissante. Et l-dessus il a raison.

Il dit dans la prface de la _Monarchie selon la Charte_ (dition de
1827): En me frappant, on n'a frapp qu'un dvou serviteur du roi,
et l'ingratitude est  l'aise avec la fidlit; toutefois il peut y
avoir tels hommes moins soumis et telles circonstances dont il ne serait
pas bon d'abuser; l'histoire le prouve. Je ne suis ni le prince Eugne,
ni Voltaire, ni Mirabeau, et, quand je possderais leur puissance,
j'aurais horreur de les imiter dans leur ressentiment. Mais...

Mais il fait comme eux. Il se venge. Il a les fureurs de Coriolan. Je
pense que, par ses articles des _Dbats_, il contribua  la chute de
la Restauration plus qu'il n'avait contribu  la guerre d'Espagne. Il
assiste au sacre de Charles X avec un dur ddain. Lui qui avait crit
en 1820: Il s'lve derrire nous une gnration impatiente de
tous les jougs, ennemie de tous les rois; elle rve la rpublique et est
incapable par ses moeurs des vertus rpublicaines; elle s'avance, elle
nous presse, elle nous pousse..., ce n'est plus qu' cette gnration
qu'il cherche  plaire. Il ne cesse de rpter qu'aprs tout il ne
tient pas  la monarchie, ni de faire entendre que son salut au roi n'est
qu'un geste gnreux, un geste avantageux, un salut de thtre. tant
illustre, il devient facilement populaire. Il reoit des lettres
de compliments qu'il conserve avec soin et qu'il produit dans ses
_Mmoires_. Il y ajoute ce commentaire: Tous les pusillanimes et les
ambitieux qui m'avaient cru perdu commenaient  me voir sortir radieux
des tourbillons de poussire de la lice: c'tait ma seconde guerre
d'Espagne (il parle de sa campagne aux _Dbats_). Je triomphai de
tous les partis intrieurs comme j'avais triomph au dehors des ennemis
de la France.

Aprs le dpart du ministre Villle, le roi se dlivre de
Chateaubriand en l'envoyant  Rome comme ambassadeur. Chateaubriand le
comprend trs bien: Il se peut qu'il ft utile  mon pays d'tre
dbarrass de moi: par le poids dont je me suis, je devine le fardeau
que je dois tre pour les autres.  Rome, il a le plaisir d'assister
 la mort de Lon XII et au conclave qui lit Pie VIII. Il crit des
phrases comme celle-ci: Un pape qui entrerait dans l'esprit du sicle
et qui se placerait  la tte des gnrations claires pourrait
rajeunir la papaut: mais ces ides ne peuvent point pntrer dans les
vieilles ttes du sacr Collge.

Au moment du ministre Polignac, il donne sans hsiter sa dmission
d'ambassadeur. C'est une chose qu'il fait trs bien. C'est, en politique,
celle qu'il fait le mieux. Il y a parfois du mrite. Il nous l'explique
lui-mme: Les chutes me sont des ruines, car je ne possde que des
dettes, dettes que je contracte dans des places o je ne demeure pas
assez de temps pour les payer; de sorte que, toutes les fois que je me
retire, je suis rduit  travailler aux gages d'un libraire. Et voici
ce qui augmente son mrite. Il crit de madame de Chateaubriand: Elle
avait la tte tourne d'tre ambassadrice  Rome... Elle aime la
reprsentation, les titres et la fortune; elle dteste la pauvret
et le mnage chtif; elle mprise ces susceptibilits, ces excs de
fidlit et d'immolation, qu'elle regarde comme de vraies duperies dont
personne ne vous sait gr; elle n'aurait jamais cri vive le roi quand
mme; mais, quand il s'agit de moi, tout change; elle accepte d'un esprit
ferme mes disgrces, en les maudissant. Cela veut dire que, lorsqu'il
se dmettait d'une place lucrative, sa femme lui faisait une vie d'enfer.
Lui-mme tait furieux d'tre hroque, mais il tait hroque.
Oui, sa plus grande gloire, aprs ses livres, c'est d'avoir su donner
magnifiquement sa dmission.

 ce moment, la politique extrieure est brillante et prospre. Le roi
et M. de Polignac se croient assez forts pour faire les Ordonnances.
Qu'est-ce que les ordonnances? Chateaubriand dit dans les _Mmoires_:
... Sans doute la presse tend  subjuguer la souverainet,  forcer
la royaut et les Chambres  lui obir; sans doute, dans les derniers
jours de la Restauration, la presse, n'coutant que sa passion, a, sans
gard aux intrts et  l'honneur de la France, attaqu l'expdition
d'Alger, dvelopp les causes, les moyens, les prparatifs, les chances
d'un non-succs; elle a divulgu les secrets de l'armement, instruit
l'ennemi de l'tat de nos forces, compt nos troupes et nos vaisseaux,
indiqu jusqu'au point de dbarquement... Et il ajoute: Tout cela
est vrai et odieux; mais le remde?--Le remde radical, c'tait sans
doute la suppression de la libert de la presse. Et en effet la premire
ordonnance oprait cette suppression. Une autre dissolvait la Chambre
rcemment lue. Une autre refaisait la loi d'lection dans un sens
restrictif. Tout cela en vertu de l'article 14 de la Charte, entendu,
il est vrai, un peu pharisaquement: Le roi est le chef suprme de
l'tat, commande les forces de terre et de mer, dclare la guerre, fait
les traits de paix, d'alliance et de commerce, nomme  tous les
emplois d'administration publique, _et fait les rglements et ordonnances
ncessaires pour l'excution des lois et la sret de l'tat_.

Je n'ai pas  juger ici les ordonnances. Pendant trente ans de ma vie
elles m'ont fait horreur. Maintenant je ne sais plus... Mais en tout cas
il fallait prvoir, il fallait pouvoir, il fallait russir... Et ce
Polignac ne parat pas avoir t de force.

Chateaubriand, devenu personnage populaire, chef de la jeunesse, s'indigna
des ordonnances: Dans le cas o elles eussent triomph, j'tais
rsolu  ne pas m'y soumettre,  crire,  parler contre ces mesures
inconstitutionnelles. (Il n'avait pas toujours eu de ces dlicatesses.
 la Chambre de 1815, il avait, par exemple, demand la suspension des
juges pour une anne, afin de voir qui tait royaliste en jugeant et
qui ne l'tait pas). Pour la troisime fois la royaut ne sut pas, ne
voulut pas se dfendre. Chateaubriand se promne dans les rues pour
se faire acclamer et porter sur les paules des jeunes gens et des
tudiants.  la Chambre des pairs, il exalte les insurgs; il qualifie
le coup d'tat des ordonnances de conspiration de la btise et de
l'hypocrisie et y voit une terreur de chteau organise par
des eunuques. Toutefois, il ne croit pas encore tout  fait  la
Rpublique, et soit qu'il ait un bon mouvement, soit qu'il veuille (
quoi il tenait extrmement) maintenir une apparence d'unit  sa vie
politique, il refuse de se rallier au roi lectif Louis-Philippe, et
reste fidle au petit duc de Bordeaux, en faveur de qui le roi et le
dauphin ont abdiqu. Mais il n'en crit pas moins des phrases comme
celles-ci, qui sont assez pauvres, si je ne m'abuse: ... Je reviens 
ma raison et je ne vois plus dans ces choses que l'accomplissement des
destins de l'humanit. La cour, triomphante par les armes, et dtruit
les liberts publiques; elle n'en aurait pas moins t crase un
jour, mais elle et retard le _dveloppement de la socit_ pendant
quelques annes; tout ce qui avait compris la monarchie d'une manire
large et t perscut par la Congrgation rtablie. En dernier
rsultat, les vnements ont suivi _la pente de la civilisation_.

Il continuera, sous Louis-Philippe, d'crire de ces choses, d'affirmer
et de saluer la transformation des socits, l're nouvelle,
l'inluctable progrs de la dmocratie. Il fait trs bien tout le
ncessaire pour entretenir sa popularit. Il affiche la plus vive
sympathie pour Armand Carrel, qui, dans la guerre d'Espagne (sa guerre 
lui, Chateaubriand) avait combattu comme volontaire rpublicain contre
l'arme franaise. Il tale la plus grande admiration pour Branger.
Il l'invite  dner avec Carrel au Caf de Paris, pour bien montrer
qu'ils sont ses amis et qu'il a l'esprit libre. Branger lui rend ses
politesses par la chanson:

    Chateaubriand, pourquoi fuir ta patrie?

Et Chateaubriand appelle cela une admirable chanson. Et il raconte
lui-mme: Un vieux chevalier de Saint-Louis, qui m'est inconnu,
m'crivait du fond de sa tourelle: Rjouissez-vous, monsieur, d'tre
lou par celui qui a soufflet votre roi et votre Dieu. (L'indignation
de ce vieux chevalier n'est peut-tre pas si ridicule.) Il affecte
d'tre l'ami de Lamennais, aprs la rvolte de Lamennais, bien
entendu. Il crit mme au prince Louis-Napolon: Si Dieu, dans ses
impntrables conseils, avait rejet la race de Saint-Louis, si les
moeurs de notre patrie ne lui rendaient pas l'tat rpublicain possible,
il n'y a pas de nom qui aille mieux  la gloire de la France que le
vtre. Ainsi s'exprime l'auteur de la brochure _De Bonaparte et des
Bourbons_. Il est au mieux avec tous les plus notoires ennemis de ses
rois.

Mais ces rois, oh! qu'il les aime une fois qu'ils sont dehors! Sans
doute, tourn vers les libraux, il dit durement: C'est une monarchie
tombe, il en tombera bien d'autres. Nous ne lui devions que notre
fidlit: elle l'a. (V'lan!) Mais, sur les personnes mme de ses
princes, maintenant qu'ils n'y sont plus, quels attendrissements! C'est
que rien n'est plus avantageux que ce rle de royaliste incrdule, mais
mu. De cette faon il est applaudi et par les royalistes et par les
libraux. Il a les fanfares des deux camps. (Sainte-Beuve.) Il
s'intresse  cette romanesque et charmante petite Italienne, la
duchesse de Berry. Il a la chance de faire  cause d'elle (pour la
phrase: Madame, votre fils est mon roi.) quelques jours de confortable
prison. Il va voir de sa part Charles X au chteau de Prague, et la
duchesse d'Angoulme dans son mchant garni de Carlsbad. Cela l'amuse,
et cela lui fait honneur. Et ces visites  des ombres inspirent 
l'crivain des images extraordinaires de mlancolie pittoresque. (Ceci,
sur la duchesse d'Angoulme incline sur sa broderie: J'apercevais la
princesse de profil, et je fus frapp d'une ressemblance sinistre: Madame
a pris l'air de son pre; quand je voyais sa tte baisse comme sous
le glaive de la douleur, je croyais voir celle de Louis XVI attendant la
chute du glaive.)

Il vient un moment o il est peut-tre plus content d'avoir crit
l'_Essai sur les Rvolutions_ que le _Gnie du christianisme_. En 1839,
il dit de l'_Essai_: Ce que l'on rve aujourd'hui de l'avenir, ce que
la gnration nouvelle s'imagine avoir dcouvert d'une socit 
natre, fonde sur des principes tout diffrents de ceux de la vieille
socit, se trouve positivement annonc dans l'_Essai_. Il crit
vers le mme temps: En politique, la chaleur de mes opinions n'a jamais
excd la longueur de mon discours et de ma brochure.

En somme, c'est l'me de Ren, l'me inquite et visionnaire, violente
et triste, tour  tour blesse ou sduite, exalte ou dsespre,
l'me de dsir et de dgot, que Chateaubriand a promene dans la
politique. C'est toujours le chercheur d'images et d'motions. Charles
Maurras a crit, il y a quatorze ans, sur Chateaubriand homme politique,
quelques pages admirables de pntration et de couleur... Aprs avoir
montr  quel point et de quel voluptueux amour cet homme aimait les
calamits, les dsastres et les ruines pour en nourrir sa tristesse,
Maurras nous dit:  ses faons de _craindre_ la dmagogie, le
socialisme, la Rpublique europenne, on se rend compte qu'il les
appelle de ses voeux. Prvoir certains flaux, les prvoir en public,
de ce ton sarcastique, amer et dgag, quivaut  les prparer.
Assurment, ce noble esprit, si suprieur  l'intelligence des Hugo,
des Michelet et des autres romantiques, ne se figurait pas le nouveau
rgime sans quelque horreur. Mais il aimait l'horreur... Et encore:
... Le pass, comme pass, et la mort, comme mort, furent ses uniques
plaisirs. Loin de rien conserver, il fit au besoin des dgts, afin de
se donner de plus srs motifs de regrets. En toutes choses, il ne vit que
leur force de l'mouvoir, c'est--dire lui-mme.  la cour, dans les
camps, dans les charges publiques comme dans ses livres, il est lui, et
il n'est que lui, ermite de Combourg, solitaire de la Floride. Il se
soumettait l'univers... (_Trois ides politiques_.)

Et, pendant les dix-huit dernires annes de sa vie, tout le monde
l'admire. Les catholiques ne peuvent oublier le _Gnie du christianisme_;
les royalistes, mme scandaliss de la libert de sa pense,
disent: Il a du moins le culte du malheur. Et les libraux, et les
rpublicains trouvent aussi cela trs beau, trs touchant, puisqu'au
fond, songent-ils, il est des ntres. Le mal de Ren n'empche pas
Ren d'tre un merveilleux organisateur de sa gloire.




NEUVIME CONFRENCE

LES MMOIRES D'OUTRE-TOMBE


Certes les _Mmoires_, plus ou moins personnels et autobiographiques,
plus ou moins mls de chronique contemporaine, abondent dans notre
littrature. Mais s'il n'y avait pas eu auparavant les _Confessions_ de
Rousseau, les _Mmoires d'outre-tombe_ seraient un monument unique.

Je sais bien les diffrences, et que les _Confessions_ sont vraiment
des confessions et que les _Mmoires d'outre-tombe_ sont  la fois
des confessions et des mmoires. Mais ces deux ouvrages singuliers
nous prsentent l'expression directe et l'histoire totale des deux plus
puissantes et dvorantes sensibilits (peut-tre) qui aient paru dans
les lettres franaises.

Si Rousseau n'avait pas crit les _Confessions_, que lirait-on de lui?
Car on ne lit plus gure _mile_ ni l'_Hlose_. Si Chateaubriand
n'avait pas crit les _Mmoires_, que lirait-on de Chateaubriand? Car
on lit bien peu le _Gnie_ et les _Martyrs_. Rousseau et Chateaubriand
ne nous seraient mme pas connus  moiti, et ce serait dommage. Car
ce qui est le plus intressant en eux, ce ne sont pas leurs ides, ce ne
sont point les vrits qu'ils ont cru trouver, ce n'est point ce qu'ils
ont pens du monde, mais ce qu'ils en ont senti: c'est leur sensibilit,
c'est leur imagination, c'est leur personne mme.

Et, au fond, c'tait bien aussi leur avis. Et c'est pourquoi, aprs
s'tre exprims quelque temps  travers des opinions ou des fictions,
enfin ils n'ont pu y tenir et se sont exprims directement, parce que
rien au monde ne leur paraissait plus passionnant qu'eux-mmes. Rousseau,
pour tre heureux, devait crire les _Confessions_; Chateaubriand, pour
tre heureux, devait crire les _Mmoires_. Et chacun d'eux a consacr
 cette tche dlicieuse une trs grande partie de son existence,
Rousseau quinze ans, Chateaubriand prs de quarante ans (avec des
interruptions sans doute, mais qui ne les empchaient point d'y penser
toujours). Et c'est leur oeuvre principale, leur grande oeuvre, et qui
nous rend bien ple et presque indiffrent le reste de leurs ouvrages.
Et, sans doute, ces confessions et ces mmoires n'ont pas, si vous le
voulez, la beaut d'une tragdie de Racine ou d'un sermon de Bossuet;
ils constituent de monstrueux exemplaires de la littrature subjective;
mais la description de soi-mme, chez les malades et les excessifs qui
ont du gnie, est d'un intrt qui emporte tout. Et d'ailleurs, pour
nous, sinon pour eux, le Rousseau des _Confessions_, le Chateaubriand des
_Mmoires_ sont des personnages aussi objectifs que ceux des pomes, des
drames ou des romans. Ou plutt, quel personnage de roman ou de drame a
la vie tendue, minutieuse et frmissante du hros des _Confessions_
ou du hros des _Mmoires d'outre-tombe_? Rousseau, c'est Saint-Preux
total, et Chateaubriand, c'est Ren tout entier; et c'est donc beaucoup
plus et beaucoup mieux que Ren ou Saint-Preux, ou mme qu'Hamlet ou
qu'Oreste.

Or, en 1811[3], Chateaubriand, ayant fini d'crire les ouvrages que lui
imposait son rle public, et de dmontrer la vrit du christianisme
par sa beaut, et sa beaut d'abord par un trait descriptif, puis
par un pome en prose, comprit que ce qu'il avait dsormais de mieux
 faire, c'tait d'crire ce qui lui faisait le plus de plaisir,
c'est--dire de se raconter,-- l'imitation de Jean-Jacques, qui avait
t la grande admiration de sa jeunesse, et parce qu'il tait,  bien
des gards, de la mme espce que Jean-Jacques, et qu'on pourrait
dire que, spirituellement, Jean-Jacques a eu Chateaubriand d'une jeune
aristocrate (comme on pourrait dire, toujours au mme sens spirituel, que
Jean-Jacques est n de Fnelon et d'une chambrire).

[Note 3: Il a mme commenc en 1803 (_Lettre_  Joubert).]

Et Chateaubriand eut deux fois raison, pour lui-mme, d'crire ses
_Mmoires_: car il y trouve le genre qui convenait le mieux  son
gnie, et une source inpuisable de joie.

Ce n'est point, en effet, par la pense qu'il est minent et rare. Ce
n'est pas non plus par le don de crer et de faire agir des personnages
diffrents de lui,  la faon des grands dramaturges et des grands
romanciers. Dans les _Natchez_, dans le _Gnie_, dans les _Martyrs_, ce
qu'il y a de plus vivant, ce sont les descriptions et les souvenirs de
sensations personnelles,--et c'est (avec Atala, Amlie et Vellda, qui
sont des soeurs de sa soeur Lucile),--Chactas, Ren et Eudore, qui ne
sont que des images de lui-mme. Or, dans les _Mmoires_, il n'aura
qu' se peindre directement, sans nulle fiction interpose entre lui
et nous, dans ses rapports avec les choses et les hommes et dans les
impressions qu'il en reoit. Il crira librement l'histoire de sa
sensibilit. Lorsque,  tout bout de champ, il nous numre les
personnages de ses romans, qu'il appelle ses fils et ses filles, nous
sommes tents de les juger assez ples et convenus: mais les tres
rels, les hommes de son temps, ceux qu'il a rencontrs dans la vie,
il les peindra de la faon la plus pre, la plus passionne, la plus
brutale ou la plus aigu; et ce mdiocre crateur d'mes (
mon avis) fera d'tonnants portraits de ses contemporains. C'est que
ceux-l, il les a vus, il a souffert par eux, ou par eux il s'est amus;
il a pu les aimer ou les har. En les peignant, il exprime encore une
disposition de son esprit. Et,  ct des portraits, il y a les rcits
des vnements auxquels il a assist, qu'il a vus de ses yeux, qu'il
croit souvent avoir dirigs. Il y a ses impressions de voyage. Il y a ses
rveries, ses visions, ses colres, ses rancunes. Lui, toujours lui. Il
est clair que, pour exprimer tout cela, son gnie propre excelle, et son
gnie propre suffit. Il a le don des images et la sensibilit la plus
voluptueuse et la plus absorbante: et c'est tout justement ce qu'il faut
ici. Les _Mmoires_ sont prcisment le genre o il pouvait avoir
tout son gnie, et en jouir, et nous en faire jouir nous-mmes. Et les
_Mmoires_ sont, en effet, un grand chef-d'oeuvre, le plus divertissant
et le plus clatant qui soit, et aussi magnifique que sont douloureuses
et poignantes les _Confessions_, l'autre chef-d'oeuvre.

Et ces _Mmoires_, Chateaubriand les a conus, sentis, crits avec
tant de plaisir! Un plaisir qui a dur la moiti de sa vie. Il dit dans
l'_Avant-propos_ de 1846, deux ans avant de mourir: Ces _Mmoires_ ont
t l'objet de ma prdilection. Saint Bonaventure obtint du ciel la
permission de continuer les siens aprs sa mort; je n'espre pas une
telle faveur, mais je dsirerais ressusciter  l'heure des fantmes
pour corriger au moins les preuves.

Mme quand il tait oblig d'en interrompre la rdaction, il y pensait
toujours. Ils taient son dlice, sa consolation, son refuge, sa gloire,
sa vengeance. Il y faonnait sa propre figure, telle qu'il voulait
qu'elle appart  la postrit. Il ne s'y donnait que des dfauts
avantageux et fiers. S'il avait eu dans sa vie des dceptions, il les
tournait en victoires, ou il les expliquait par sa grandeur d'me. Si les
vnements lui donnaient tort, il n'tait pas embarrass de prouver
qu'il avait eu raison. Comme la rdaction de ses _Mmoires_, et les
corrections, et les retouches, ont dur en ralit une quarantaine
d'annes, et qu'il racontait sa participation  tel vnement dix,
vingt, trente ans aprs l'vnement lui-mme, il pouvait composer
d'aprs l'intrt du prsent son attitude du pass, et se donner
aussi l'air d'avoir tout compris, tout devin, tout prvu. Sa carrire
politique et diplomatique a t, en somme, incomplte et d'un clat
secondaire: un court ministre et trois courtes ambassades, c'est  peu
prs tout. Mais comme cela s'amplifiera dans ses _Mmoires_! L, il
sera le grand homme d'tat qu'il a rv d'tre; et ce que sa carrire
a eu de born s'expliquera par sa supriorit mme, par ses ddains,
par l'ombrage que donnait son gnie. S'il mprisait l'argent (et il le
mprisait); s'il a t gnreux (et il l'a t); s'il a eu de beaux
mouvements dsintresss (et il en a eu), il est sr au moins qu'on le
saura, car il le rappellera plutt dix fois qu'une. Imperceptiblement il
s'accommodera aux gots et aux ides des gnrations nouvelles, et il
s'arrangera pour qu'on croie qu'il les a devances, alors que souvent
il les suit. Il tiendra beaucoup  ce qu'on sache qu'il a jou, par
magnanimit pure, un rle de fidlit monarchique; qu'il a l'esprit le
plus libre; qu'il n'eut jamais d'illusion ni sur les Bourbons, ni sur leur
avenir; et il prendra dlicieusement, dans ses _Mmoires_, sa revanche
de sa fidlit. Il aura le plaisir de se montrer encore suprieur 
sa destine et, en mme temps, de paratre dtach de lui-mme par
l'ide de la mort et d'taler partout une sublime tristesse. Il aura
le plaisir de dire continuellement qu'il mprise les hommes et qu'il ne
croit  rien, la religion excepte, et gotera ainsi, tout en se
disant chrtien, les dlices antichrtiennes de l'orgueil et du plus
voluptueux pessimisme. Et, comme sa gloire augmente avec son ge, et que
l'on sait qu'il crit ses souvenirs, et qu'en 1836 une socit lui
en offre 250.000 francs, lui paye ses dettes, et lui garantit une rente
viagre de 12.000 francs, et qu'en 1844 mile de Girardin lui paye
96.000 francs le droit de publier ses _Mmoires_ aprs sa mort dans le
journal _La Presse_, il en rsulte cette situation unique, que le plus
grand plaisir qu'il puisse goter, le plaisir de se peindre lui-mme
selon son gr et pour sa plus grande gloire, ce plaisir, littralement,
le fait vivre, le nourrit et l'habille; qu'il est pay d'avance pour
crire son propre pangyrique en autant de volumes qu'il voudra et comme
il le voudra, et que la France s'y intresse, et l'attend. Oh! oui, il a
d jouir de ces _Mmoires d'outre-tombe_!

Les _Mmoires d'outre-tombe_! Ce titre  effet est assez singulier
quand on y songe. Littralement, cela voudrait dire: mmoires des choses
arrives par del la tombe, ce qui serait absurde. Et, en ralit,
cela signifie: mmoires des choses qui, publies aprs la mort,
nous parviennent  travers le tombeau. Mais cette expression impropre
prsente une image vague et magnifique. Et les Mmoires de Chateaubriand
ne pouvaient pas s'appeler simplement _Mmoires_. _Mmoires
d'outre-tombe_, ce titre les agrandit en y mlant l'ide de la mort,
leur donne quelque chose de mystrieux et de solennel.

Qu'un crivain soit vaniteux, cela est la rgle. Mais il apparat ds
le titre, et ds la _Prface testamentaire_, et ds l'_Avant-propos_,
et ds les premires pages, et ensuite  chaque page, ou peu s'en
faut, que Chateaubriand, comme il est, je crois, le plus grand trouveur
d'images, est l'crivain le plus vaniteux de la littrature franaise,
et probablement de toutes les littratures. Il est impossible de n'en
tre pas agac, et finalement chagrin. Et il est peut-tre impossible
de ne pas compatir  une si norme et nave faiblesse.

La vanit de Chateaubriand est unique et par le degr, et par le besoin
continuel de l'exprimer. Rabelais, Montaigne, ont trop d'esprit et de
philosophie pour tre vaniteux. Ronsard n'est qu'orgueilleux, et ne
l'est que par accs. Le bonhomme Corneille pareillement. Si bonne opinion
qu'ils aient d'eux-mmes, les grands crivains du dix-septime sicle
sont sauvs, sinon de la vanit, au moins du ridicule de l'taler
publiquement, soit par le sentiment chrtien, soit par le got,
soit par leurs habitudes d'honntes gens. Molire, Boileau (sauf deux
ou trois exceptions), Racine, La Bruyre, ne se louent eux-mmes
qu'indirectement et par leur faon de critiquer et de railler les autres.
Montesquieu donne pour pigraphe  l'_Esprit des lois_: _Prolem sine
matre creatam_. Mais c'est ce qu'il se permet de plus fort contre la
modestie, et encore est-ce en latin. Certes, ni Montesquieu, ni Buffon,
ni Diderot, ni surtout Voltaire n'taient modestes, mais ils taient
contenus par la politesse du temps. Puis, comme ils taient les
combattants d'une cause, qu'ils tenaient beaucoup  faire triompher
leurs ides, cela les dtournait sans doute de la contemplation et de
l'admiration d'eux-mmes. Il y a bien le cas de J.-J. Rousseau. Celui-l
ne manque ni d'orgueil dlirant, ni de vanit, et il ne se fait pas
faute de les manifester. Mais non pas continuement, il s'en faut.
Mme, dans ses dernires annes, il lui arrive de montrer presque
de l'humilit. On se souvient surtout de son cri: tre ternel,
rassemble autour de moi l'innombrable foule de mes semblables; qu'ils
coutent mes confessions, qu'ils gmissent de mes indignits, qu'ils
rougissent de mes misres... Puis, qu'un seul te dise, s'il l'ose: je
fus _meilleur_ que cet homme-l. Mais cela est une bravade; puis cela
revient  dire, en somme, que les autres ne valent pas mieux que lui. Et
enfin, je ne sais pourquoi, c'est une vanit moins choquante de se vanter
de son coeur que de se vanter de son intelligence, et de dire: je suis
bon, que de dire: j'ai du gnie.

Mais Chateaubriand ne cesse de nous rappeler,  propos de tout et sous
toutes les formes, qu'il a du gnie; qu'il a renouvel la littrature;
qu'il a invent une langue politique; qu'il a t plus fort que Canning
et Metternich; qu'il a fait de grandes choses, qu'il en et fait de plus
grandes encore si on ne l'en et empch; qu'il a cr des figures
immortelles et inoubliables; que tout le monde l'a imit; qu'il a, 
lui seul, restaur la religion; qu'il a eu une vie extraordinaire et
inimaginable; qu'il a foul les quatre continents et visit l'univers;
qu'il a rempli de grandes places et qu'il a t ministre et ambassadeur;
que tout ce qui lui arrive n'arrive qu' lui; qu'il a senti ce que
personne n'avait jamais senti, pens ce que personne n'avait jamais
pens; qu'il a t partout sublime de ddain, de gnrosit, de
dsintressement; que, pouvant tout possder, il a tout mpris;
qu'il a toujours t fort au-dessus des croyances qu'il paraissait
avoir et qu'il dfendait; qu'il est vraiment unique de son espce, comme
Napolon; qu'avec tout cela rien n'est important  ses yeux, et qu'il
n'aspire qu' la mort, et que, jusqu' quatre-vingts ans, il n'a
pas fait autre chose... Et cela est souvent de l'orgueil, si l'orgueil
consiste  se glorifier des choses qui en valent la peine: mais c'est
bien souvent aussi vanit, et qu'on n'ose pas qualifier comme elle le
mriterait.

Plus encore que J.-J. Rousseau, il a la manie de s'bahir de sa propre
destine. Il est assez naturel, n'est-ce pas? qu'un jeune gentilhomme
breton ait navigu, qu'il ait migr, qu'il ait, pendant la
Rvolution, connu des jours de dtresse... Il est assez naturel qu'ayant
un grand talent, il ait crit des livres qui ont eu du succs, et que,
aprs la Restauration, il ait occup quelques grandes places.  cela
se rduit, en effet, la destine de Chateaubriand. Il y a des vies
bien autrement pleines d'imprvu, vies d'aventuriers ou de matelots,
ou simplement vies de pauvres diables... Or, qu'il ait t pauvre, 
Londres, dans sa jeunesse, et qu'il y retourne, dans son ge mr, comme
ambassadeur, Chateaubriand n'en revient pas. coutez ce dbut du livre
VI de la premire partie:

    Trente et un ans aprs m'tre embarqu, simple sous-lieutenant,
    pour l'Amrique, je m'embarquai pour Londres avec un passe-port
    conu en ces termes: Laissez passer Sa Seigneurie le vicomte
    de Chateaubriand, pair de France, ambassadeur du roi prs de Sa
    Majest Britannique, etc... Point de signalement; ma grandeur
    devait faire connatre mon visage en tous lieux. Un bateau 
    vapeur, nolis pour moi seul, me porte de Calais  Douvres.
    En mettant le pied sur le sol anglais, le 5 avril 1822, je suis
    salu par le canon du port. Un officier vient, de la part
    du commandant, m'offrir une garde d'honneur. Descendu 
    Shipwright-Inn, le matre et les garons de l'auberge me
    reoivent bras pendants et tte nue. Madame la mairesse m'invite
     une soire, au nom des plus belles dames de la ville. M.
    Billing, attach  mon ambassade, m'attendait. Un dner
    d'normes poissons et de monstrueux quartiers de boeuf restaure
    Monsieur l'ambassadeur, qui n'a point d'apptit et qui n'tait
    pas du tout fatigu..., etc.

Et encore:

    Ma place politique met  l'ombre ma renomme littraire; il
    n'y a pas un sot dans les trois royaumes qui ne prfre
    l'ambassadeur de Louis XVIII  l'auteur du _Gnie du
    christianisme_. Je verrai comment la chose tournera aprs ma
    mort, ou quand j'aurai cess de remplacer M. le duc Decazes
    auprs de Georges IV, succession aussi bizarre que le reste de ma
    vie.

(Mais non, mais non, pas tant que cela.) Puis il se rappelle le temps o
il errait dans les faubourgs de Londres... et, alors, vient ce morceau:

    Quand je rentrai en 1822, au lieu d'tre reu par un ami
    tremblant de froid, qui m'ouvre la porte de notre grenier en me
    tutoyant... qui se couche sur son grabat auprs du mien, en se
    recouvrant de son mince habit et ayant pour lampe le clair de
    lune,--je passe  la lueur des flambeaux entre deux files de
    laquais qui vont aboutir  cinq ou six respectueux secrtaires.
    J'arrive, tout cribl sur ma route des mots: _Monseigneur,
    mylord, Votre Excellence, monsieur l'ambassadeur_,  un salon
    tapiss d'or et de soie.--Je vous en supplie, messieurs,
    laissez-moi! Trve de ces _mylords_! Que voulez-vous que je fasse
    de vous? Allez rire  la chancellerie comme si je n'tais pas
    l. Prtendez-vous me faire prendre au srieux cette mascarade?
    Pensez-vous que je sois assez bte pour me croire chang de
    nature parce que j'ai chang d'habit?

Non; mais qu'il prouve le besoin de le dire, c'est cela qui est
fcheux. (C'est tout  fait Jean-Jacques  Montmorency: J'interpelle,
dit Jean-Jacques, tous ceux qui m'ont vu durant cette poque, s'ils se
sont jamais aperus que cet tat m'ait un instant bloui,... s'ils
m'ont vu moins uni dans mon maintien, moins simple dans mes manires,
etc...) Chateaubriand continue intrpidement:

    Le marquis de Londonderry va venir, dites-vous; le duc de
    Wellington m'a demand; M. Canning me cherche; lady Jersey
    m'attend  dner avec M. Brougham; lady Gwydir m'espre, 
    dix heures, dans sa loge  l'Opra; lady Mansfield  minuit,
     Almack's. Misricorde! o me fourrer? Qui m'arrachera  ces
    perscutions?...

Et ce ton se poursuit durant plusieurs pages, et c'est tout  fait
affligeant. Car, est-ce que je me trompe? Est-ce qu'il n'y a pas, au fond
de cela, une vritable niaiserie? (Disons: une surprenante candeur.)
Jamais bourgeois n'a t  ce point bloui d'tre ambassadeur ou
ministre. Et pourtant ce n'tait pas une si grande affaire, mme en ce
temps-l. Beaucoup le sont ou l'ont t, et nous voyons tous les jours
qu'on peut l'tre sans gnie. Mais Chateaubriand est au moins aussi fier
de l'avoir t que d'avoir crit _Atala_. Une de ses plus grandes joies
est d'tre appel _Votre Excellence_.

Pareillement, une de ses plaies, c'est que, tant grand pote, on ne
consent pas qu'il puisse tre en mme temps grand politique ou
grand diplomate. Les nombreux passages o il se rvolte contre cette
prvention ne sont pas sans quelque inconsciente bouffonnerie. Notez
que, pour ma part, j'admets sans hsiter que Chateaubriand fut aussi
intelligent, mme des choses de la diplomatie, qu'un Talleyrand, un
Metternich ou un Canning; qu'il fut mme capable de vues plus profondes
et plus tendues, et qu'il crivit de plus belles dpches. Ce qui
a pu lui manquer pour tre un grand diplomate ou un grand politique
autrement que par ses vues, ce sont peut-tre, ce sont srement des
qualits dont lui-mme faisait peu de cas: la souplesse, l'art
de feindre et de tromper, de se servir des vices des autres, l'art
d'attendre, la facult de s'attacher trs longtemps  un mme dessein
et de ne se laisser rebuter ni par les insuccs ni par les avanies. C'est
par l (et par les occasions), non par l'intelligence, qu'un Talleyrand
a pu l'emporter, comme diplomate, sur l'auteur d'_Atala_. Chateaubriand
devrait donc s'en consoler: mais il ne s'en console pas, parce qu'il
voudrait avoir t tout et qu'il dsire toutes les formes de la gloire.

Cette vanit monstrueuse semble bien marquer, chez un homme qui a tant
rv, un manque trange de vie intrieure, de rflexion sur soi.
C'est que la rverie n'est point la rflexion ni la mditation.
Chateaubriand est un grand inventeur de sensations et d'images; mais aussi
il est en proie aux images et aux sensations. Il est  remarquer que ceux
qui ont trouv beaucoup d'images s'en savent meilleur gr, cdent plus
facilement  la vanit, que ceux qui ont trouv beaucoup de penses.
Ceux-ci (les hommes du type de Descartes, si vous voulez) ou sont assez
aisment modestes, ou bien ont l'orgueil farouchement silencieux.
Ceux-l, au contraire, ne concevant la gloire que prsente, tangible,
concrte, sont sduits par elle comme par une image plus belle que les
autres, et  laquelle ils s'attachent violemment. C'est un grand cueil
pour la modestie et pour le bon sens que d'tre celui qui a le don de
faire plus de mtaphores que ses contemporains.

C'est gal, il est vraiment dsobligeant de voir un homme d'un si grand
gnie si constamment proccup de ce qu'il parat aux yeux des autres
hommes, si entt d'tre toujours le plus beau, le plus original, le
plus fort, le plus lu par le destin. Certes, on l'aime quand mme:
mais, sans cette vanit qui ne se repose jamais, on l'aimerait mieux; les
_Mmoires_ feraient encore plus de plaisir; on n'aurait point contre lui
de mauvaises humeurs; il serait plus grand,  quoi il aurait d songer
quand sa vanit le dmangeait. De si nombreuses marques de faiblesse
d'esprit nous font pour lui un vrai chagrin. Nous plaignons ce grand homme
d'tre,  certains gards, plus naf et plus dupe que nous, de nous
donner avantage sur lui, de nous prodiguer les occasions de le considrer
avec un sourire. C'est un scandale dont nous rougissons nous-mmes. Et
alors nous nous demandons si cette vanit incoercible, qui lui fait 
chaque minute emplir l'univers de son moi, n'est pas quelque chose de
proprement morbide chez ce fils et frre de neurasthniques. (Des
mdecins ont cru dmontrer rcemment l'hystrie et la demi-folie de
Chateaubriand. Quand les mdecins s'y mettent...) Et enfin parmi tout
cela, nous sentons en lui une sorte d'innocence, et nous osons prendre en
piti ce grand homme de n'avoir pas su mnager sa gloire au lieu de
la dvorer ainsi; nous nous souvenons que la vanit contient une
souffrance; et nous ne voulons plus nous rappeler que la magie de sa
phrase.

Si je me suis tendu sur ce cas de Chateaubriand, c'est que je crois
bien qu'il reste unique. Car sans doute il a lgu aux romantiques son
immodestie, mais non point une immodestie gale. La principale vanit de
Lamartine consiste  dire, comme Mascarille, que tout ce qu'il fait lui
vient naturellement, qu'il improvise tout et que les vers ne sont pour lui
qu'un divertissement. Je ne pense pas que Victor Hugo, dans son fond,
ait t plus modeste que Chateaubriand: mais, en somme, il a plus
de politesse. Il ne manque jamais d'employer les anciennes formules de
modestie des hommes bien levs (ce que Chateaubriand fait d'ailleurs
aussi _quelquefois_). Dans ses prfaces, Hugo parat plutt orgueilleux
que vaniteux; il ne dit pas: je, mais on, nous, l'auteur,
le pote. Il est surtout solennel et sibyllin. Sa principale vanit,
c'est de se donner l'air d'un profond penseur; c'est de dire, par exemple,
dans la prface de la _Lgende des sicles_: ... L'auteur, du reste,
pour complter ce qu'il a dit plus haut, ne voit aucune difficult 
faire entrevoir, ds  prsent, qu'il a esquiss dans la solitude une
sorte de pome d'une certaine tendue o se rverbre le problme
unique, l'tre, sous sa triple face: l'Humanit, le Mal, l'Infini;
le progressif, le relatif, l'absolu; en ce qu'on pourrait appeler trois
chants: la _Lgende des sicles_, la _Fin de Satan_, _Dieu_. Voyez
aussi les prfaces lourdement insenses de presque tous ses drames. Et
nous savons bien que lui aussi est plein et dbordant de lui-mme: mais
il se tient encore assez convenablement. Dans l'expression de son orgueil
ou de sa vanit, Hugo reste plus vieille France que Chateaubriand.

La vanit de Chateaubriand a souvent pour complice son imagination de
Celte... Je n'irai pas si loin que le Celte Charles Le Goffic, qui (dans
la deuxime srie de l'_me bretonne_), comparant le mirage armoricain
au mirage mridional, dit que, du moins, les Mridionaux mesurent le
mirage; ce que les Celtes ne font pas, parce que la pluie et la brume
n'offrent point les mmes facilits de vrification que le soleil et
ne sauraient servir comme lui  contrler l'illusion qu'elles ont
cre. Il assure que les Celtes croient aisment  leurs inventions,
que l'auto-suggestion est frquente chez eux. Mais ici il faut
distinguer. Chateaubriand sait trs bien s'il a vu, ou non, Washington et
s'il a bu, ou non, de l'eau du Mississipi (il n'y a mme que lui qui le
sache). L, je ne crois pas du tout  l'auto-suggestion. Mais, sur le
dtail des vnements, oui, il peut lui arriver de s'abuser lui-mme.
Ayant oubli le vrai  force d'y rver, et parce que ce qu'il raconte
est souvent trs loin dans le temps, il nous donne,  la place, ce qui
lui parat le plus beau ou le plus avantageux. Il ne travestit pas la
vrit avec prmditation: mais, comme il ne la sait plus trs bien,
il la reconstitue, il comble les lacunes de sa mmoire par le travail
de son imagination, toujours subordonn au dsir de paratre tel qu'il
voudrait avoir t. C'est l, chez lui, je crois, la part du mirage
celtique. La vrit lui est moins chre que la beaut. Trs souvent,
il compose ses _Mmoires_ comme un pome.

Avec tout cela, les _Mmoires d'outre-tombe_ sont un des monuments les
plus clatants et les plus vastes de notre littrature. C'est fait
d'autobiographie, de souvenirs personnels, de confessions, d'anecdotes,
de portraits, de lettres, de morceaux d'histoire, de descriptions,
d'impressions de voyage, de rveries. La composition en est large et
libre, mais cependant attentive et savante. Il a eu tout le loisir de
la surveiller. Il commence ses _Mmoires_, dit-il, en octobre 1811, au
lendemain de la publication de l'_Itinraire_,  quarante-trois ans.
De 1811  1814, il crit les premiers livres, son enfance, sa jeunesse,
jusqu'au dpart pour l'Amrique. Il est interrompu par son rle
politique sous la Restauration. Mais, en 1821 et 1822,  Berlin et 
Londres, il raconte les commencements de la Rvolution, le voyage en
Amrique, l'arme des princes, l'exil  Londres, la rentre en France.
Il reprend la plume en 1828, crit son ambassade de Rome, la fin du
rgne de Charles X, la Rvolution de Juillet, le voyage  Prague et 
Venise. Et enfin, de 1836  1839, revenant en arrire, il dit ce qu'il
a fait et ce qu'il a vu de 1800  1828, c'est--dire presque toute sa
carrire littraire et presque toute sa carrire politique.

Ces dates de la composition des _Mmoires_ ont leur intrt et
expliquent diverses choses. Il est jeune encore (quarante-trois ans)
quand il raconte son enfance et sa jeunesse. Il a pass la soixantaine
lorsqu'il nous raconte ses derniers voyages avec un charme si puissant de
mlancolie. Et il est tout  fait vieux (de soixante-huit  soixante
et onze ans) lorsqu'il nous raconte sa vie politique et l'histoire de
l'Empereur, qu'il voit dj avec un notable recul. Il ne faut pas
oublier que chaque poque de sa vie (sauf la dernire) est remmore
et, si l'on peut dire, _ressentie_ par lui vingt, trente, quarante ans
aprs, et par consquent enrichie et transforme. Cela nous promet peu
d'exactitude, je ne dis pas quant aux souvenirs des faits (car il a des
notes abondantes), mais quant au souvenir des sentiments prouvs
jadis. En revanche, c'est une condition excellente pour la posie. Il l'a
lui-mme merveilleusement expliqu dans sa _Prface testamentaire_:

    Les _Mmoires_, diviss en livres et en parties, sont crits 
    diffrentes dates et en diffrents lieux: ces sections amnent
    naturellement des espces de prologues qui rappellent les
    accidents survenus depuis les dernires dates et peignent les
    lieux o je reprends le fil de ma narration. Les vnements
    varis et les formes changeantes de ma vie entrent ainsi les
    uns dans les autres: il arrive que, dans les instants de mes
    prosprits, j'ai  parler du temps de mes misres, et que,
    dans mes jours de tribulation, je retrace mes jours de bonheur.
    Les divers sentiments de mes ges divers, ma jeunesse pntrant
    dans ma vieillesse, la gravit de mes annes d'exprience
    attristant mes annes lgres, les rayons de mon soleil, depuis
    son aurore jusqu' son couchant, se croisant et se confondant
    comme des reflets pars de mon existence, donnent une sorte
    d'unit indfinissable  mon travail: mon berceau a de ma
    tombe, ma tombe a de mon berceau; mes souffrances deviennent
    du plaisir, mes plaisirs des douleurs, et l'on ne sait si ces
    _Mmoires_ sont l'ouvrage d'une tte brune ou chenue.

Quatre grandes divisions: Premire partie: Annes de jeunesse; le soldat
et le voyageur (1768-1800).--Deuxime partie: Carrire
littraire (1800-1814).--Troisime partie: Carrire politique
(1814-1830).--Quatrime partie: Les dernires annes.--Et tout cela
forme douze volumes dans l'dition originale et six volumes de cinq 
six cents pages dans l'dition Edmond Bir.

De ces quatre parties, il est difficile de dire quelle est la plus belle.
Il ne me semble pas qu'au cours de ces trois mille pages il y ait des
dfaillances srieuses ni mme des moments de sommeil. L'intrt se
maintient parce que, au fond, l'intrt qu'il prend aux choses, c'est
toujours l'intrt qu'il prend  lui-mme. Le style, presque tout en
sensations et en images, ne faiblit point. Cette faon d'crire, qui
est comme une gageure, se soutient jusqu'au bout, ou mme, en avanant,
parat plus surprenante. Peut-tre y a-t-il, dans la partie qui a t
la dernire crite et qui est celle du milieu, plus d'audace et plus de
raccourci dans l'expression et, si vous le voulez, plus de mauvais got,
mais un mauvais got plus clatant. Il n'a achev ses _Mmoires_, je
vous l'ai dit, qu' soixante-treize ans (et n'a cess d'ailleurs de les
retoucher jusqu' sa mort). Mais il a su prendre, ou contre les atteintes
de la vieillesse, ou pour que ces atteintes ne paraissent pas, une bien
ingnieuse prcaution. Il a crit la quatrime partie, l'histoire de
ses dernires annes, avant d'crire celle de sa carrire littraire
et politique... Pourquoi? Il pensait que, de cette manire, il y avait
plus de chances que les derniers livres des _Mmoires_, crits avant
la vieillesse et,  la diffrence des autres, sur des faits encore
rcents, laissassent le lecteur sur une impression de force et de vie.
Si, plus tard, l'ge le trahissait dans la narration de la priode
mdiane de son existence, cela se sentirait moins dans le courant de
l'immense rcit; et, si la mort le venait prendre au milieu de sa
tche, l'oeuvre du moins aurait le beau _finale_ et les conclusions
qu'il voulait. Et, puisqu'il est mort  quatre-vingts ans, il n'avait pas
besoin de faire ces calculs: mais je suis persuad qu'il les a faits, et
que les _Mmoires_ y ont gagn.

Maintenant, encore que les _Mmoires_ soient presque partout dlicieux
ou magnifiques, les premiers livres ont gard, je crois, un charme
particulier. Ce coin de Bretagne, ces vieilles gens, ces vieilles moeurs,
ce chteau de Combourg, cette enfance rveuse et passionne, il n'y a
rien au-dessus de cela. Ces souvenirs lointains, c'est en mme temps ce
que l'auteur a peut-tre le plus profondment senti et sans doute
le plus romanc. Ce Chateaubriand adolescent, le voil, le vrai
Ren, bien suprieur  celui de la Nouvelle. Il n'y a de comparable
 cela que les premiers livres des _Confessions_ de Jean-Jacques.
Jean-Jacques parle dj comme Ren: J'tais inquiet, distrait,
rveur; je pleurais, je soupirais, je dsirais un bonheur dont je
n'avais pas l'ide, et dont je sentais pourtant la privation. C'est
le mme mal charmant. Seulement la grce des choses est plus familire
autour du jeune Jean-Jacques qu'autour du jeune Ren; et, d'autre part,
l'enfant souill de l'horloger de Genve fait plus de piti, serre
plus le coeur que le petit gentilhomme de Combourg. Mais les tableaux de
l'adolescence de celui-ci sont d'une posie somptueuse et sont un
dlice pour l'imagination. Et il faut lire tour  tour les rcits
de Jean-Jacques et les rcits de Ren, selon qu'on veut tre
douloureusement triste, ou triste avec volupt.

Puis, c'est le tableau des commencements de la Rvolution. Cela est d'une
couleur intense, quoiqu'il crive ces pages aprs 1830, alors qu'autour
de lui on commenait  pallier les crimes de la Rvolution et 
transfigurer les criminels. Chateaubriand se souvient avec intgrit.
Il voit la plupart des rvolutionnaires comme les verront Taine et
Renan, c'est--dire stupides autant que sclrats. C'est le voyage
en Amrique, un nouvel et dfinitif arrangement de ce voyage o, ne
voulant perdre aucune de ses descriptions, pas mme celles des choses
qu'il ne peut avoir vues, il a soin de rester un peu vague sur les dates,
sur les distances et sur les procds de locomotion. C'est l'arme
des princes, et c'est le sjour  Londres, o je ne dis point qu'il
exagre ses souffrances, mais o l'on sent bien qu'il ne les attnue
pas. C'est le _Gnie du christianisme_ et la gloire... et c'est
Napolon.

Napolon est l'homme qui l'a le plus hant; c'est le seul en qui il
reconnaisse un gal. J'ai dj parl de l'mulation que la fortune
de Napolon avait suscite chez les plus forts de ses contemporains. Ce
sentiment d'mulation, Chateaubriand en Angleterre, inconnu et pauvre,
sans autre bien que la conscience de son gnie, ce sentiment d'envie et
de rivalit personnelle, Chateaubriand l'prouve dj. coutez ces
aveux:

    Je comptais mes abattements et mes obscurits  Londres sur
    les lvations et l'clat de Napolon; le bruit de ses pas se
    mlait au silence des miens dans mes promenades solitaires; son
    nom me poursuivait jusque dans les rduits o se rencontraient
    les tristes indigences de mes compagnons d'infortunes et les
    joyeuses dtresses de Peltier. Napolon tait de mon ge:
    partis tous les deux du sein de l'arme, il avait gagn
    cent batailles que je languissais encore dans l'ombre de ces
    migrations qui furent le pidestal de sa fortune. _Rest
    si loin derrire lui, le pouvais-je jamais rejoindre?_ Et,
    nanmoins, quand il dictait des lois aux monarques, quand il les
    crasait de ses armes et faisait jaillir leur sang sous ses
    pieds, quand, le drapeau  la main, il traversait les ponts
    d'Arcole et de Lodi, quand il triomphait aux Pyramides, aurais-je
    donn pour toutes ces victoires une seule de ces heures oublies
    qui s'coulaient en Angleterre, dans une petite ville inconnue?

Il est bien clair qu'il l'aurait donne. Mais coutez encore:

    Je quittai l'Angleterre quelques mois aprs que Napolon eut
    quitt l'gypte; nous revnmes en France presque en mme
    temps, lui de Memphis, moi de Londres; il avait saisi des
    villes et des royaumes, ses mains taient pleines de puissantes
    ralits: je n'avais encore que des chimres.

L'histoire des sentiments de Chateaubriand pour Napolon est
intressante. Nous en avons dj vu quelque chose. Il commence par
tre, avec presque toute la France, ardent pour le premier Consul. Il
accepte, nous l'avons vu, d'tre secrtaire d'ambassade  Rome, puis
ministre dans le Valais, mais donne sa dmission  l'occasion du meurtre
du duc d'Enghien, beaucoup par une trs noble indignation, un peu parce
qu'il ne tenait gure  rester petit agent diplomatique de l'homme
dont il s'estimait l'gal (n'tait-il pas, lui, par le _Gnie du
christianisme_, le vrai restaurateur de la religion?) Pendant l'Empire,
deux fois il libre sa conscience: par l'article du _Mercure_, et par son
discours de rception  l'Acadmie; manifestations gnreuses, mais
sans grand danger: madame de Chateaubriand est imprialiste, l'empereur
le sait; le meilleur ami de Chateaubriand est Fontanes, qui sait le
dfendre  l'occasion; plusieurs de ses autres amis, Joubert, Clausel
de Coussergues, Pasquier, Rmusat, Guneau, sont fonctionnaires de
l'empereur. Au surplus, Napolon aime la prose de Chateaubriand et ne
dteste point l'homme. Et Chateaubriand admire dans Napolon le seul
gal qu'il se reconnaisse ici-bas. Mais, vers les dernires annes,
l'empereur devient dcidment insupportable. En mme temps, son toile
plit. Aprs Moscou, aprs l'Espagne, aprs Leipsick, Chateaubriand
entrevoit la possibilit d'une restauration o il croit qu'il serait
tout et connatrait  son tour la puissance matrielle et les grandeurs
de chair. Et c'est pourquoi il crit _De Buonaparte et des Bourbons_,
o il sait bien lui-mme qu'il rabaisse l'empereur  l'excs et le
dfigure. C'est qu'il lui faut abattre son rival, et c'est qu'il veut
que la Restauration soit son oeuvre. Mais aprs 1830, Napolon est mort
depuis dix ans. Sa lgende s'est faite. Chateaubriand n'oserait plus
parler de lui comme en 1814. Le train du jour, crit-il, est de
magnifier les victoires de Bonaparte. Il proteste pour sa part: C'est
que, dit-il, les patients ont disparu; on n'entend plus les imprcations,
les cris de douleur et de dtresse des victimes; on ne voit plus la
France puise, labourant son sol avec des femmes... On oublie que tout
le monde se lamentait des triomphes... On oublie que le peuple, la cour,
les gnraux, les ministres, les proches de Napolon taient las de
son oppression et de ses conqutes, las de cette partie toujours gagne
et joue toujours, de cette existence remise en question chaque matin par
l'impossibilit du repos. Lui, Chateaubriand, s'en souvient sans doute:
mais, depuis que l'autre n'est plus l, il sait qu'il est, lui, le seul
grand homme vivant. Il est, aux yeux de la France, le patriarche des
lettres. Il jouit de sa gloire dsencombre de Napolon, et cela lui
conseille,  l'gard de son rival mort, la magnanimit.

L'histoire de Napolon par Chateaubriand est splendide. Et elle est
quelquefois profonde. Sur les commencements de Bonaparte: Il a
pris croissance dans notre chair; il a bris nos os. C'est une chose
dplorable, mais il faut le reconnatre, si l'on ne veut ignorer les
mystres de la nature humaine et le caractre des temps: une partie
de la puissance de Napolon vient d'avoir tremp dans la Terreur. La
Rvolution est  l'aise pour servir ceux qui ont pass  travers ses
crimes: une origine innocente est un obstacle.

Sans doute, il fait de Bonaparte un monstre en morale. Il croit aux
cruauts qu'on lui prte, et par exemple  l'empoisonnement des
pestifrs de Jaffa; il relve les folies et les crimes, mais en mme
temps il ne se lasse pas de glorifier, dans le monstre, un prodige
de gnie. Il a vu que la facult dominante de Bonaparte tait
l'imagination et comment il subissait l'attrait du gigantesque, et le
rve de l'Orient et de l'aventure d'Alexandre. Il reconnat en lui un
frre de rve qui a mal tourn:

    ...  peine a-t-il mis l'Italie sous ses pieds qu'il parat
    en gypte; pisode romanesque dont il agrandit sa vie relle.
    Comme Charlemagne, il attache une pope  son histoire. Dans
    la bibliothque qu'il emporta se trouvaient: _Ossian_, _Werther_,
    la _Nouvelle Hlose_ et le _Vieux Testament_: indication du
    chaos de la tte de Napolon. Il mlait les ides positives
    et les sentiments romanesques, les systmes et les chimres,
    les tudes srieuses et les emportements de l'imagination, la
    sagesse et la folie. De ces productions incohrentes du sicle,
    il tira l'Empire; songe immense, mais rapide comme la nuit
    dsordonne qui l'avait enfant.

Et encore:

    Durant la traverse, Bonaparte se plaisait  runir les savants
    et provoquait leurs disputes; il se rangeait ordinairement 
    l'avis du plus absurde ou du plus audacieux; il s'enqurait si
    les plantes taient habites, quand elles seraient dtruites
    par l'eau ou par le feu, comme s'il et t charg de
    l'inspection de l'arme cleste.

En somme, Chateaubriand doit  Napolon ses plus belles phrases et ses
images les plus surprenantes. Et il tait si heureux de les trouver, et
de les entasser, et d'en trouver encore, que cela lui devenait gal de
paratre attribuer  son ennemi, tout en le maudissant, une grandeur
surnaturelle. Rien de plus magnifique, ni qui soit d'une plus merveilleuse
virtuosit, que le rcit de la campagne de Russie (qu'il n'a pas vue).
Laissez-moi citer un peu, pour le plaisir:

    ... Si l'inique invasion de l'Espagne souleva contre Bonaparte le
    monde politique, l'injuste occupation de Rome lui rendit contraire
    le monde moral: sans la moindre utilit, il s'alina comme 
    plaisir les peuples et les autels, l'homme et Dieu. Entre les
    deux prcipices qu'il avait creuss aux deux bords de sa vie, il
    alla, par une troite chausse, chercher sa destruction au fond
    de l'Europe, comme sur ce pont que la mort, aide du mal, avait
    jet  travers le chaos.

    ... Il ne restait d'autre ressource que... de rentrer  Smolensk
    par les vieux sentiers de nos malheurs: on le pouvait: les oiseaux
    du ciel n'avaient pas encore achev de manger ce que nous avions
    sem pour retrouver nos traces.

    ... De vastes boucheries se prsentaient, talant quarante mille
    cadavres diversement consums. Des files de carcasses alignes
    semblaient garder encore la discipline militaire; les squelettes
    dtachs en avant, sur quelques mamelons crts, indiquaient
    les commandants et dominaient la mle des morts.

    ... L'effrayant remords de la gloire se tranait vers Napolon.
    Napolon ne l'attendit pas.

    ... Tout disparat sous la blancheur universelle. Les soldats
    sans chaussures sentent leurs pieds mourir; leurs doigts
    violtres et roidis laissent chapper le mousquet dont le
    toucher les brle... leurs mchants habits deviennent une
    casaque de verglas. Ils tombent, la neige les couvre; ils forment
    sur le sol de petits sillons de tombeaux... Des corbeaux et des
    meutes de chiens blancs sans matres suivent  distance cette
    retraite de cadavres.

    ... Quelques soldats dont il ne restait de vivant que les ttes
    finirent par se manger les uns les autres sous des hangars de
    branches de pins... Les Russes n'avaient plus le courage de tirer,
    dans des rgions de glace, sur les ombres geles que Bonaparte
    laissait vagabonder aprs lui... La bande  la face violette
    et dont les cils figs foraient les yeux  se tenir ouverts,
    marchait en silence sur le pont ou rampait de glaons en
    glaons jusqu' la rive polonaise. Arrivs dans des habitations
    chauffes par des poles, les malheureux expirrent: leur vie
    se fondit avec la neige dont ils taient envelopps.

Sur Napolon  Sainte-Hlne:

    Aucun homme de bruit universel n'a eu une fin pareille  celle de
    Napolon. On ne le proclama point, comme  sa premire chute,
    autocrate de quelques carrires de fer et de marbre, les unes
    pour lui fournir une pe, les autres une statue; aigle, on
    lui donna un rocher  la pointe duquel il est demeur au soleil
    jusqu' sa mort, et d'o il tait vu de toute la terre.

    ... Vivant, il a manqu le monde; mort, il le possde.

Sur l'le de Sainte-Hlne:

    ... Les vagues sont claires la nuit de ce qu'on appelle la
    lumire de la mer, lumire produite par des myriades d'insectes
    dont les amours, lectrises par les temptes, allument 
    la surface de l'abme les illuminations d'une noce universelle.
    L'ombre de l'le, obscure et fixe, repose au milieu d'une plaine
    mobile de diamants.

Quand il a trouv, sur l'Empereur ou  son occasion, quelques centaines
de phrases comme cela, il ne lui en veut plus gure. Et quand il apprend
que Napolon  Sainte-Hlne a dit: Si le duc de Richelieu et
Chateaubriand avaient eu la direction des affaires, la France serait
sortie puissante et redoute de ces deux grandes crises nationales (1814
et 1815). Chateaubriand a reu de la nature le feu sacr. Son style
est celui des prophtes, oh! alors, il ne lui en veut plus du tout.
Pourquoi ne conviendrais-je pas que ce jugement _chatouille de mon
coeur l'orgueilleuse faiblesse_? Alors il accorde tout ce qu'on veut;
il reconnat que Napolon fut un reconstructeur, et ne lui reproche
plus,--svrement, mais sans grande amertume,--que d'avoir peu respect
la libert.

Le rcit des deux Restaurations, de la stupidit des vieux royalistes,
de la conversion subite et gloutonne des anciens jacobins, ce rcit o
il fut aid par la malice de madame de Chateaubriand (le _Cahier rouge_)
est d'une singulire fureur de style, et de la plus brlante cret
dans les tableaux et dans les portraits. Mais, je l'avoue, j'ai un faible
pour la dernire partie des _Mmoires_, pour les voyages  travers
l'Allemagne et la Bohme. Il y a l, tout  la fois, une immense
lassitude, une immense tristesse, un immense plaisir  vivre; partout
l'ide de l'amour et de la mort et la plus sensuelle posie; les plus
souples passages de la familiarit au lyrisme; un style qui est aussi,
par lui-mme, une volupt...

Oh! le vieux Ren n'a pas chang; il se demande en passant ce que le
monde aurait pu devenir si la carrire de Chateaubriand n'avait pas
t traverse par une misrable jalousie (sans doute celle du roi
Louis XVIII), et il se fait rappeler par une hirondelle qu'il a t
ministre des Affaires trangres. Mais il se dtend, semble-t-il, et
s'abandonne, plus qu'il n'a jamais fait,  son naturel. Il rapporte les
compliments qu'on lui fait sur sa jeunesse, et les tonnements sur ses
cheveux noirs, et cela signifie qu'il a soixante-cinq ans, et que cela
l'ennuie bien, et qu'il ne veut pas vieillir. Il dit  un endroit:
Pardonnez, je parle de moi, je m'en aperois trop tard, et cela
est d'un effet vraiment comique. D'autant plus que, cinq lignes aprs,
exactement, il nous dit que le bibliothcaire de la ville de Bamberg le
vint saluer  cause de sa renomme, la premire du monde, selon lui,
_ce qui rjouissait la moelle de mes os_. Bref, il se laisse aller.
Il est troubl par tous les jupons qui passent: la servante saxonne, la
petite vierge de Waldmnchen, la grande fille rousse d'Egra, la voyageuse
de Weissenstadt (Elle avait bien l'air de ce que probablement elle
tait: joie, courte fortune d'amour, puis l'hpital et la fosse
commune. Plaisir errant, que le ciel ne soit pas trop svre  tes
trteaux!), la petite hotteuse (Sa jolie tte chevele se collait
contre sa hotte... on voyait que, sous ses paules charges, son jeune
sein n'avait encore senti que le poids de la dpouille des vergers),
ailleurs la Louisianaise Clestine, et la jeune Occitanienne (_vulgo_
Languedocienne), la charmante trangre de seize ans,  qui il
conseille si tristement de ne pas l'aimer. (Vog nous apprend, dans
_Une Inconnue de Chateaubriand_, que l'trangre de seize ans en
avait cinquante et qu'elle s'appelait madame de Vichet); et enfin, dans
trois des pages les plus miraculeuses de la littrature franaise, il
voque sa Sylphide, qu'il nomme cette fois Cynthie, et sur la route de
Carlsbad il se rappelle la molle Italie et la campagne romaine sous la
lune. ... Mais, Cynthie, il n'y a de vrai que le bonheur dont tu peux
jouir... Jeune Italienne, le temps fuit. Sur ces tapis de fleurs, tes
compagnes ont dj pass. Et Lucile, toujours Lucile:  la nuit
tombante, j'entrai dans des bois. Des corneilles criaient en l'air...
Voil que je retournai  ma premire jeunesse: je revis les corneilles
du mail de Combourg...  souvenirs, vous traversez le coeur comme un
glaive!  ma Lucile, bien des annes nous ont spars! Maintenant la
foule de mes jours a pass, et, en se dissipant, me laisse mieux voir ton
visage.

Ainsi rve l'harmonieux vieillard, inconsolable, mais toujours consol.
Et la conclusion des _Mmoires_,--aprs une dernire glorification
de sa vie et de son oeuvre, et un dernier glas sonn sur la France et
l'Europe, c'est un acte de foi glac dans une sorte de christianisme
social,--et cette phrase: Il ne me reste qu' m'asseoir au bord de ma
fosse; aprs quoi, je descendrai hardiment, le crucifix  la main, dans
l'ternit. Et, comme c'est une fort belle manire d'y descendre, il
est trs certainement sincre. Et le crucifix le sauvera, sans l'avoir
autrement gn.




DIXIME CONFRENCE

DERNIRES ANNES.--CONCLUSIONS


Tel qu'il tait, il fut extrmement aim. Il eut des amis fervents et
constants. Il eut des amies amoureuses et dvoues. Il fut aim, non
seulement  cause de ses livres,  cause de sa gloire, et parce qu'il
avait le plus sduisant des gnies, mais parce qu'il tait aimable. Sa
vanit nous choque dans ses _Mmoires_, o elle s'tale sans pudeur
et presque sans interruption: mais, dans la ralit, elle admettait des
trves. La passion de la solitude le prenait de temps en temps, et le
plus grand de ses plaisirs parat avoir t de voyager seul. Presque
jusqu' la fin de sa vie, il a couru les routes,--sans madame de
Chateaubriand.--Mais, avec ses amis, surtout chez les Joubert, 
Villeneuve-sur-Yonne, il tait tout  fait bon garon. (Seulement,
dit Joubert, quand il s'apercevait qu'il tait bon garon, il continuait
en faisant le bon garon.) Volontiers solennel et un peu tendu dans
ses livres, il tait facilement, dans la conversation, libre, familier,
et mme,  l'occasion, assez vert. Il avait ses vertus, nous le savons:
bont, dsintressement, mpris de l'argent, sentiment jaloux de
l'honneur. Mais la conscience qu'il avait de ses vertus le rendait fort
indulgent pour lui-mme et peu attentif  ses propres sottises.

Son ami Joubert a trs bien vu cela dans une lettre clbre, que j'ai
dj cite  propos de Jean-Jacques Rousseau,  qui elle s'applique
aussi parfaitement. (Je n'oublie point que Jean-Jacques est une me
beaucoup plus souille que Chateaubriand: mais l'illusion dfinie
par Joubert est bien la mme chez l'un et chez l'autre.) Il y a, dit
Joubert, dans le fond de ce coeur, une sorte de bont et de puret qui
ne permettra jamais  ce pauvre garon, j'en ai bien peur, de connatre
et de condamner les sottises qu'il aura faites, parce qu' la conscience
de sa conduite, qui exigerait des rflexions, il opposera toujours le
sentiment de son essence, qui est fort bonne. Que cela est admirablement
dit! et que cela explique de choses, non seulement chez Jean-Jacques ou
_Ren_, mais chez la plupart des hommes!

Ce Joubert fut assurment le plus distingu des amis de Chateaubriand,
qui a fait de lui un portrait amusant et tendre. Cet inspecteur gnral
de l'Universit, grand, sec, avec un nez pointu, tait un vieil
original, plein de tics dlicats et de manies angliques. Il avait
connu d'Alembert, Diderot, les Encyclopdistes, et les avait trouvs
d'une vulgarit choquante. Pendant la Rvolution, il se tapit 
Villeneuve-sur-Yonne, o il recueillit madame de Beaumont fugitive. Mais
le bruit et le spectacle, quoique lointain, de la Terreur, achevrent de
dtacher Joubert de ce brutal monde des corps.

Il se maria sur le tard. Il pousa par admiration une vieille fille
trs pieuse, trs malheureuse, trs dvoue, consomme en mrites,
d'ailleurs trs intelligente et que Chateaubriand apprciait beaucoup.
Il tait grand amateur d'mes fminines: mesdames de Beaumont, de
Gontaut, de Lvis, de Duras, de Vintimille... Souvent malade, il aimait
presque  l'tre: il sentait que la maladie lui faisait l'me plus
subtile. Il dchirait, dans les livres du dix-huitime sicle, les
pages qui l'offensaient, et n'en gardait que les pages innocentes dans
leurs reliures  demi vides. Il aimait les parfums, les fruits et les
fleurs. Il avait des faons  lui de voir et de recommander la religion
catholique. Les crmonies du catholicisme, crit-il, plient  la
politesse. Il ne tenait pas  la vrit: il y prfrait la beaut;
ou plutt, il les confondait avec une astuce sraphique. Renan et
contresign cette pense: Tchez de raisonner largement. Il n'est
pas ncessaire que la vrit se trouve exactement dans tous les mots,
pourvu qu'elle soit dans la pense et dans la phrase. Il est bon, en
effet, qu'un raisonnement ait de la grce: or, la grce est incompatible
avec une trop rigide prcision.

Joubert avait le got  la fois trs fin et hardi. Les nouveauts de
Chateaubriand ne l'tonnrent point. Il lui fut un trs clairvoyant
conseiller. Au moment o Chateaubriand, crivant le _Gnie du
Christianisme_, s'appliquait  y mettre de l'rudition, Joubert
crivait  madame de Beaumont: Dites-lui qu'il en fait trop; que
le public se souciera fort peu de ses citations, mais beaucoup de ses
penses; que c'est plus de son gnie que de son savoir qu'on est
curieux; que c'est de la beaut, et non pas de la vrit, qu'on
cherchera dans son ouvrage; que son esprit seul, et non pas sa doctrine,
en pourra faire la fortune. Ceci n'est point timide, et Joubert
ajoutait: Qu'il fasse son mtier; qu'il nous enchante. Il rompt trop
souvent les cercles tracs par sa magie; il y laisse entrer des voix qui
n'ont rien de surhumain, et qui ne sont bonnes qu' rompre le charme et
 mettre en fuite les prestiges. Les in-folio me font trembler. Joubert
avait pour Chateaubriand une admiration amuse et une indulgence presque
paternelle malgr le peu de diffrence des ges (treize ans). Il
connaissait Chateaubriand beaucoup mieux que celui-ci ne se connaissait
lui-mme; et, tout en le jugeant et sans tre jamais sa dupe, il
l'aimait avec une vraie tendresse. Et Chateaubriand aimait Joubert, parce
qu'il se savait totalement compris de ce pntrant ami, et qu'il le
sentait plus purement intelligent que lui-mme, mais, au reste, simple
amateur trs lgant et qui ne pouvait lui porter ombrage; et enfin
parce que Joubert tait une singulire et dlicieuse crature.

L'autre grand ami, c'est Fontanes. Chateaubriand l'avait connu  Paris,
puis retrouv  Londres dans l'exil, quand ils taient jeunes tous
deux. La constance de leur amiti fut belle. Chateaubriand lui pardonna
d'tre trs tt ralli  l'Empire, prsident du Conseil lgislatif
en 1804, grand matre de l'Universit en 1808, et snateur en 1810. Il
l'aimait assez pour lui demander continuellement des services (ds 1799),
et il consentit toujours  tre son oblig, parce que c'tait lui.
Deux traits me font assez goter Fontanes. Ce parfait fonctionnaire, cet
orateur officiel de l'Empire tait un homme d'un temprament dru, d'une
conversation aussi riche et dchane que ses crits taient polis
et mesurs; il avait dans l'intimit quelque chose de brusque,
d'imptueux et d'athltique (Sainte-Beuve) qui l'avait fait comparer
par ses amis, dans leurs promenades au jardin des Tuileries, au sanglier
d'rymanthe (goinfre et gouailleur, l'appelle Peltier). Cet homme si
habile se revanchait ainsi de ses prudences et souplesses publiques.
Et, pareillement, ce pote un peu timide, ce prosateur tempr,
classique, eut l'esprit d'applaudir, tout de suite et sans aucune
hsitation, aux nouveauts des _Natchez_ et qu'il connut manuscrits.

Puis il y a Chnedoll. Chnedoll mrite un souvenir: 1 parce que
son nom est charmant; 2 pour les belles _interviews_ (comme nous dirions
aujourd'hui) qu'il prit  Rivarol; 3 pour avoir t mlancolique
 ce point que ses amis l'appelaient le Corbeau; 4 pour avoir
profondment aim Lucile et pour avoir voulu l'pouser; 5 parce
que ses vers paraissaient d'argent  Joubert et lui donnaient la
sensation d'un clair de lune; 6 parce qu'il a t le plus distingu
des potes qui ont failli tre Lamartine avant Lamartine.

Il y a le _rveur_ Ballanche. L'pithte ne convient  personne aussi
totalement qu' ce Lyonnais qui fit des mlanges  la fois surprenants
et ples de christianisme, d'humanitarisme et d'hellnisme. Et il y en a
beaucoup d'autres...

Et puis, il y a les amies. Elles sont assez nombreuses. Mais il est vrai
qu'il vcut quatre-vingts ans. Quelques personnes ont affect de croire
au platonisme de ces amours: M. l'abb Pailhs par bont, d'autres par
malice... On lit dans les _Mmoires_ de Philarte Chasles cette phrase
sur Chateaubriand: ... Pauvre sans avilissement, riche sans qu'il y
part, tout puissant sans influence, chef de secte littraire sans
doctrine srieuse, _amoureux sans danger pour la vertu_, en lui tout
tait magnificence extrieure. Amoureux sans danger pour la
vertu... j'allais dire: Ceci est une calomnie. Il est  remarquer que
les hommes les plus clbres par leurs succs auprs des femmes sont
facilement accuss par leurs contemporains d'tre incapables de leur
faire le moindre mal.

Je ne rappellerai que les principales amies. Il y a madame de Beaumont, la
plus touchante, dont nous avons dj parl. Il y a madame de Custine,
qui parat avoir t la plus passionne. Elle succda  Pauline de
Beaumont, et mme du vivant de celle-ci. Cette chappe des massacres
de septembre et qui avait vu guillotiner son mari, son beau-pre,
son amant, tait d'une clatante beaut. Boufflers lui disait en la
quittant: Adieu, reine des roses. Chateaubriand dit: La marquise de
Custine, hritire des longs cheveux de Marguerite de Provence...
Elle tait fort jalouse. Peut-tre est-elle celle qui a le plus aim
Chateaubriand. Ses lettres  Chnedoll sont navrantes. Presque toutes
sont sur ce thme: Je suis plus folle que jamais; je l'aime plus
que jamais, et je suis plus malheureuse que je ne puis dire. Un jour,
faisant visiter  un ami son chteau de Fervacques: Voil, dit-elle,
le cabinet o je le recevais.--C'est ici, dit l'ami, qu'il tait  vos
genoux?--C'tait peut-tre moi qui tais aux siens. rpondit-elle
avec simplicit.

Il y a madame de Duras, qui fut pour Chateaubriand la plus serviable des
amies. Chateaubriand dit qu'elle ressemblait un peu  madame de
Stal, en quoi elle avait tort. C'est sans doute  cause de cela qu'il
l'appelait ma soeur. Dans son ge mr, elle crivit des petits
romans: _Ourika_, _douard_. Ourika est une jolie petite ngresse qui,
leve  Paris dans une noble famille, y devient amoureuse du fils de
la maison et se rfugie au couvent, o elle meurt. douard est un jeune
bourgeois qui aime une jeune veuve d'un trs grand nom, qui est aim
d'elle, mais qui, ne voulant ni la compromettre, ni la diminuer en
devenant son mari, va se faire tuer dans la guerre d'Amrique. Ce sont
des romans trs dlicats, trs purs, et surtout d'un parfait et mme
d'un terrible bon ton, avec un fond d'ides librales. Il ne parat
pas que Chateaubriand ait beaucoup dteint littrairement sur son
amie, si ce n'est que la ngresse Ourika a pu tre suggre par
la Peau-Rouge Atala, et que l'enfance d'douard ressemble un peu 
l'enfance de Ren.

Il y a madame de Noailles, la belle Nathalie. C'est elle qui attendit
Chateaubriand en Espagne aprs son voyage en Palestine. Quand il la
retrouva, il eut  la consoler. Car, comme l'explique madame de Boigne
(I, 303) pendant l'absence de Chateaubriand, elle avait laiss tromper
ses inquitudes par les soins assidus du colonel L... Tandis qu'elle
attendait le plerin de Jrusalem  Grenade, elle y apprit la mort du
colonel. De sorte que, lorsque M. de Chateaubriand arriva, prparant des
excuses pour son retard et des hymnes pour l'exactitude de sa bien-aime,
il trouva une femme en longs habits de deuil et pleurant avec un extrme
dsespoir la mort d'un rival heureux en son absence. Madame de Boigne,
un peu plus loin, prte  madame de Noailles cette confession: Je suis
bien malheureuse; aussitt que j'en aime un, il s'en trouve un autre
qui me plat davantage. Madame de Noailles tait un peu chouanne et
conspiratrice. Ce fut elle (d'aprs M. Albert Cassagne) qui attisa, chez
Chateaubriand, les sentiments d'o sortit le fameux article du _Mercure_.
Elle devint madame de Mouchy (en 1816, par la mort de son beau-pre).
Elle eut la raison gare pendant les dernires annes de sa vie.
Madame de Duras, crivant  madame Swetchine, semble mettre un peu la
dmence de madame de Mouchy sur le compte de Chateaubriand: Je vous ai
montr des lettres de ma pauvre amie; vous avez admir avec moi... cette
dlicatesse, cette fiert blesse qui depuis longtemps empoisonnait sa
vie, car il n'y a pas de situation plus cruelle, selon moi, que de valoir
mieux que sa conduite... Il faut joindre  cela des sentiments blesss
ou point compris... Tout l'ensemble de cette situation a produit ce que
cela devait produire: sa tte s'est gare... Madame de Duras parle
ailleurs des chagrins dont on devrait mourir et dont on ne meurt pas.
Enfin, on n'en meurt pas. Et on n'en devient pas ncessairement fou.
Chateaubriand ne saurait tre responsable de toutes les souffrances de
ses amies. D'abord, elles taient trop. Et puis elles savaient d'avance
ce qu'il tait, ce qu'il ne pouvait pas ne pas tre.

Enfin, il y a madame Rcamier. La liaison de Juliette et de Chateaubriand
me parat un chef-d'oeuvre de convenance: il tait juste et dcent que
la plus grande beaut et le plus grand gnie du temps se rencontrassent,
et fussent pris l'un de l'autre, et que cela durt, et que cela
devnt en quelque sorte officiel et ft, pour ainsi dire, consacr par
l'approbation publique. Et la rencontre eut lieu juste au moment qu'il
fallait, et dans les conditions les plus propres  la sauver de la
banalit,  la prserver de la honte d'tre phmre et  la
rendre pathtique. Et je crois que tous deux, trs experts dans la mise
en scne de leur gloire, en eurent conscience, vaguement d'abord, puis
nettement, et qu'ils se regardrent vieillir insparablement, pour
l'histoire.

Elle avait quarante et un ans, il en avait cinquante, quand ils se
connurent au lit de mort de madame de Stal. La destine avait retard
leur runion, pour qu'elle ft plus srieuse, et pour qu'elle et
de la mlancolie. Il est vraisemblable (vous verrez pourquoi dans les
_Souvenirs_ de madame Lenormant et dans le livre de M. Herriot) que
Chateaubriand reut Juliette encore intacte; et il est possible qu'elle
le soit demeure, mais cela est beaucoup moins vraisemblable, je suis
forc de l'avouer. Chateaubriand la fit souffrir, parce qu'il ne pouvait
faire autrement. Aprs trois ou quatre ans d'un bonheur si mlang
qu'elle l'expiait  mesure, elle s'enfuit, elle se rfugia  Rome.
Quand elle revient, elle n'est plus qu'une amie; et,  partir de l,
elle laisse faire le temps, elle lui abandonne sa beaut. (Mais je vous
ai racont ces choses il y a trois ans.)

La douceur et la bont de Juliette deviennent angliques. Elle est
pieuse maintenant. Son confesseur, le Pre Morcel, disait d'elle qu'elle
tait sainte  force de tendresse. Elle ne vit plus que pour son ami.
Elle est la servante de son gnie, et la servante aussi de ses caprices,
de ses douleurs, de ses infirmits, de sa vieillesse.

Mais de vieillesse, il n'en est pas question encore. Il restait jeune 
soixante ans: toutes ses dents, les cheveux obstinment noirs. Il
aima trs tard, aussi tard qu'il put. Sa situation d'idole chez madame
Rcamier ne l'empchait point de prendre des distractions. Sainte-Beuve
a une bien jolie page sur les journes d'arrire-automne de
Chateaubriand:

    Tant qu'il put marcher et sortir la badine  la main, la fleur
     sa boutonnire, il allait, il errait mystrieusement. Sa
    journe avait ses heures et ses stations marques comme les
    signes o se pose le soleil. De une  deux heures,--de deux 
    trois heures,-- tel endroit, chez telle personne;--de trois 
    quatre, ailleurs;--puis arrivait l'heure de sa reprsentation
    officielle hors de chez lui; on le rencontrait en lieu connu
    et comme dans son cadre avant le dner. Puis le soir (n'allant
    jamais dans le monde), il rentrait au logis en puissance de madame
    de Chateaubriand, laquelle alors avait son tour, et qui le faisait
    dner avec de vieux royalistes, avec des prdicateurs, des
    vques et des archevques; il redevenait l'auteur du _Gnie
    du christianisme_ jusqu' nouvel ordre, c'est--dire jusqu'au
    lendemain matin. Le soleil se levait plus beau; il remettait la
    fleur  sa boutonnire, sortait par la porte de derrire de son
    enclos, et retrouvait joie, libert, insouciance, coquetterie,
    dsir de conqute, certitude de vaincre de une heure jusqu'
    six heures du soir. Ainsi, dans les annes du dclin, il passait
    sa vie, et trompa tant qu'il put la vieillesse.

Une de celles qui l'y aidrent le mieux fut Hortense Allard (en 1843
madame de Mritens), l'auteur des _Enchantements de Prudence_, o elle
raconte en effet ses enchantements, qui sont ses amours. La bonne
George Sand y mit en 1873, pour une dition nouvelle, une prface
admirative. C'est qu'Hortense Allard est, comme elle l'crit elle-mme,
une femme qui suit en libert son coeur, et qui place dans sa destine
l'amour et l'indpendance au-dessus de tout. George Sand la loue de
ceci: Elle ne s'accuse ni ne se vante d'avoir cd aux passions.
Elle les regarde comme une invitable fatalit dont il faut subir
les douleurs et dont on doit apprcier les bienfaits. Autrement
dit, c'tait une femme fort galante. Intelligente d'ailleurs et trs
agrable; trs criveuse aussi, et qui avait la rage d'tre la
matresse ou l'amie des hommes clbres; idaliste, humanitaire, et,
vers la fin, saint-simonienne; qui dut tre dlicieuse tant qu'elle fut
 peu prs jeune, et probablement intolrable ensuite. (Lisez sur elle
Andr Beaunier dans _Trois amies de Chateaubriand_.)

Chateaubriand la connut  Rome, en 1829 (il avait soixante et un ans).
Voici ce qu'elle raconte (et vous en croirez ce que vous voudrez): Je
lui crivis un petit mot, auquel il rpondit tout de suite, et j'allai
chez lui le lendemain. Il me reut avec coquetterie et se montra charmant
et charm. Quelques jours plus tard: ... Il me rapporta mon manuscrit
en me disant que j'avais du gnie, que c'tait admirable. Que ne dit-il
point?... Je savais dj qu'un homme trouve du gnie  la femme dont
il est amoureux. Je crois le voir encore dans ce salon... Ce fut pourtant
rapide et ridicule. Pouvait-il s'prendre si vite? Et moi, devais-je le
croire sincre? Pourquoi si peu de rflexion de mon ct?... M. de
Chateaubriand, avec moi, jouait un peu la comdie, et je m'en apercevais
bien. Il avait d'ailleurs un entranement vritable (qu'entend-elle
par l?) car il aimait beaucoup les femmes. Il venait chez moi une
fleur  la boutonnire, trs lgamment mis, d'un soin exquis dans sa
personne; son sourire tait charmant, ses dents taient blouissantes,
il tait lger, semblait heureux: dj on parlait dans Rome de sa
gaiet nouvelle.

Hortense lui reproche sa guerre d'Espagne. Il s'explique gentiment. Il
avait, dit Hortense, un esprit si vaste, si tolrant... qu'except
sur la religion catholique on pouvait toujours s'entendre avec lui.
Il rentre  Paris, elle l'y rejoint. Il la voit tous les jours.
Chateaubriand restait chez moi tous les jours deux ou trois heures de
suite; il disait des choses tendres, aimables, souvent mlancoliques...
Il parlait noblement de son ge, se disait trop imprudent, trop
sduit. Un jour il vint chez moi tout charg de ses ordres et
sortant d'un dner chez M. Pozzo di Borgo. Je m'amusais  le voir avec
la Toison d'or et tant de dcorations si bien portes. Ren, de
plus en plus pris, me disait qu'il n'avait jamais t aim d'une
femme si tendre, mais il se plaignait en moi de sens glacs, d'une
complte ignorance de ce qu'il cherchait, de ce qu'il dsirait. Je ne
savais ce qu'il voulait dire. Cela m'tonne bien.

Ils faisaient tous deux des promenades au Champ de Mars, qui tait alors
un grand espace inculte. Ils dnaient ensemble, trs souvent, dans un
petit restaurant prs du Jardin des Plantes. Il tait heureux comme un
enfant, doux et tendre... Il avait de l'apptit, et tout l'amusait. Il
demandait du champagne, et elle lui chantait des chansons de Branger:
_Mon me_, la _Bonne vieille_, le _Dieu des bonnes gens_. Il coutait
ravi, et reprenait les refrains. Mais Hortense, de temps en temps,
aimait  lever la conversation. Elle fit connatre  son ami la
_Symbolique_ de Creuzer. Une fois, il dicta  Hortense un passage de ses
_tudes historiques_: La Croix spare deux mondes...

La liaison de Chateaubriand avec Hortense Allard, ou du moins leur
correspondance, dura jusqu'en avril 1847, c'est--dire bien prs de sa
fin. Il lui crivait en aot 1832: Ma vie n'est qu'un accident; je
sens que je ne devais pas natre. Acceptez de cet accident la passion, la
rapidit et le malheur: _je vous donnerai plus dans un jour qu'un autre
dans de longues annes_. Une autre fois: Je suis toujours triste,
parce que je suis vieux... Restez jeune, il n'y a que cela de bon.

Ainsi parlait l'auteur du _Gnie du christianisme_. Il parlait comme
l'Ecclsiaste; il parlait comme Anacron ou Mimnerme; et il pensait et
agissait comme eux. Longtemps il avait cherch dans l'amour, comme dit
Sainte-Beuve, l'occasion du trouble et du rve.  la fin, il
n'y cherche plus... oh! mon Dieu, que ce que Sainte-Beuve lui-mme y
cherchait au mme ge. Est-il triste, ou est-il amusant, de dcouvrir
ce Chateaubriand de guinguette et d'amours simplifies derrire le
Chateaubriand officiel, le chantre et le restaurateur de la religion?...
 quoi songeait-il, rentr  l'Infirmerie Sainte-Thrse ou 
l'Abbaye-au-Bois? Hortense dit drlement: Sa vie tait ordonne
d'une faon qui me rpondait de lui; son ge et sa dignit naturelle
m'taient dj une garantie: mais outre cela, il tait tenu chez lui
et dans le monde par des liens tyranniques; deux femmes ges dont je
n'tais pas jalouse (la sienne et une autre) le gardaient comme pour moi
seule.

L'autre femme ge, c'est madame Rcamier. C'est elle que
Chateaubriand retrouvait aprs les promenades et les petits dners avec
Hortense; mais, sur celle-l du moins, Hortense se trompe: ses liens
n'avaient rien de tyrannique. Et ils devinrent trs doux  mesure
que Chateaubriand vieillissait.--Trs doux, mais, peu  peu, d'une
douceur si triste!--Le 16 aot 1846, en voulant descendre de voiture, le
pied lui manqua et il se cassa la clavicule... Ds lors, il ne put plus
marcher. Lorsqu'il venait  l'Abbaye-au-Bois, son valet de chambre et
celui de madame Rcamier le portaient de sa voiture jusqu'au salon de son
amie, ce salon dont il tait le dieu immobile et muet. Tous les jours il
crit  son amie de petits billets dsesprs et tendres: ... Voici
mon heure qui approche, et j'irai vous voir  deux heures et demie. 
vous... Combien y a-t-il de temps que mes billets finissent ainsi?--Je
vais vous revoir. Mon bonheur va revenir.--Je vous en supplie, ne
venez pas, le temps est mauvais, vous attraperiez du mal. Demain, je vous
reporterai ma triste personne.--Priez pour moi et me restez toujours
attache, c'est le moyen de me gurir.--Toujours  vous, je ne vous
donne pas grand'chose.--Que je vous remercie! Il faut, pour achever
votre gnrosit, que vous vous portiez bien. Faites-vous le bien que
vous me faites. Tchez de me lire; vous aurez mon dernier mot, comme ma
dernire parole est  vous.  votre heure,  l'Abbaye... Aimez-moi un
peu pour tout ce que je vous aime.

Et madame de Chateaubriand? Elle vivait toujours. On peut dire que
celle-l en avait support. Il avait commenc par l'abandonner
pendant douze ans (de 1792  1804), et on ne sait ce qu'elle tait
devenue pendant ce temps-l (sinon qu'elle fut emprisonne  Rennes
avec Lucile,  cause de l'migration de son mari, jusqu'au 9 thermidor,
et qu'elle vcut en Bretagne). Quand il l'a reprise, il reste le moins
possible auprs d'elle. Il va sans elle en Grce et en Palestine;
il est, sans elle, ambassadeur  Berlin, puis  Londres; il voyage
continuellement sans elle. Il semble qu'il n'ait pas voulu lui donner
d'enfant: Je n'ai jamais dsir me survivre. Et encore: Madame de
Chateaubriand n'a point trouv dans les joies naturelles le contrepoids
de ses chagrins. Prive d'enfants qu'elle aurait eus peut-tre dans une
autre union... Et enfin: Aprs le malheur de natre, je n'en connais
pas de plus grand que de donner le jour  un homme. Pendant un de ses
voyages, aux Pquis, prs Genve, le 15 septembre 1831, il a cette
effusion de bile:

    Oh! argent que j'ai tant mpris et que je ne puis aimer quoi
    que je fasse, je suis forc d'avouer pourtant ton mrite; source
    de la libert, tu arranges mille choses dans notre existence, o
    tout est difficile sans toi. Except la gloire, que ne peux-tu
    pas procurer?... Quand on n'a point d'argent, on est dans la
    dpendance de toutes choses et de tout le monde. Deux cratures
    qui ne se conviennent pas pourraient aller chacune de son ct;
    eh bien! faute de quelques pistoles, il faut qu'elles restent
    l en face l'une de l'autre  se bouder,  se maugrer, 
    s'aigrir l'humeur,  s'avaler la langue d'ennui,  se manger
    l'me et le blanc des yeux,  se faire, en enrageant, le
    sacrifice mutuel de leurs gots, de leurs penchants, de leurs
    faons naturelles de vivre: la misre les serre l'une contre
    l'autre, et, dans ces liens de gueux, au lieu de s'embrasser elles
    se mordent, mais non pas comme Flora mordait Pompe. Sans argent,
    nul moyen de fuite; on ne peut aller chercher un autre soleil, et,
    avec une me fire, on porte incessamment des chanes. Heureux
    juifs, marchands de crucifix, qui gouvernez aujourd'hui la
    chrtient, qui dcidez de la paix ou de la guerre, qui mangez
    du cochon aprs avoir vendu de vieux chapeaux, qui tes les
    favoris des rois et des belles, tout laids et tout sales que vous
    tes, ah! si vous vouliez changer de peau avec moi!...

Est-ce clair? Et il a voulu que l'on st cela aprs sa mort! Il est
vrai qu'il ne pensait peut-tre pas toujours ainsi. Une fois que sa femme
tait malade, il la soigna si bien, qu'elle crivait  madame Joubert:
Mon mari est un ange; j'ai peur de le voir s'envoler vers le ciel; il
est trop parfait pour cette mauvaise terre. Mais, d'autre part, elle
tait bonapartiste. Puis, Chateaubriand nous dit qu'elle n'avait pas lu
une ligne de ses livres. Et sans doute c'est une faon de parler: mais
cela indique, pour le moins, une certaine indiffrence  l'oeuvre de
son mari, sinon  sa gloire. Elle l'aimait toutefois, cela ne parat pas
douteux; elle lui tait dvoue; elle l'aida  conserver, parmi ses
gaiets et ses irrgularits secrtes, un _decorum_ extrieur; elle
sut lui mnager un abri honorable et mlancoliquement pittoresque, 
l'ombre de cette Infirmerie Marie-Thrse qu'elle avait fonde pour y
retirer de vieux prtres et de pauvres vieilles femmes. Et elle supporta
avec rsignation madame Rcamier et les stations quotidiennes 
l'Abbaye-au-Bois. Mais j'imagine qu'elle devait le lui faire payer
doucement dans le dtail; car elle avait plus d'esprit que son mari.
Mme, si j'en crois sa faon d'crire,  elle, je pense qu'elle avait
plus d'admiration que de got pour sa faon d'crire,  lui. Les
dernires annes, elle eut sa revanche. Sainte-Beuve crit en 1847:
Chateaubriand ne peut plus sortir de sa chambre. Madame Rcamier l'y va
voir tous les jours, mais elle ne le voit que sous le feu des regards
de madame de Chateaubriand, qui se venge enfin de cinquante annes de
dlaissement. Elle a le dernier mot sur le sublime volage, et sur tant de
beauts qui l'ont tour  tour ravi. Cette femme est spirituelle,
dvote et ironique; moyennant toutes ses vertus, elle se passe tous ses
dfauts.

Madame de Chateaubriand mourut le 9 fvrier 1847. Il restait seul avec sa
vieille amie, infirmes tous deux.  la fin, il ne pouvait plus parler ni
entendre, et elle ne pouvait plus voir. Et ils taient l, l'un en face
de l'autre, elle qui avait t la plus grande beaut, lui qui avait
t le plus beau gnie, tous deux se souvenant, tous deux se sentant
dj  demi morts. Cela faisait certes un mouvant tableau; et lui,
le savait, et que la postrit le verrait s'teignant ainsi, dans des
conditions sublimes de tristesse.

Le ciel lui fit la grce de mourir avant madame Rcamier (4 juillet
1848). Elle tait venue s'installer chez madame Mohl pour tre 
porte de son ami mourant. Chaque fois, dit madame Le Normant, que
madame Rcamier, suffoque de douleur, quittait la chambre, il la
suivait des yeux sans la rappeler, mais avec une angoisse o se peignait
l'effroi de ne plus la revoir. Le 10 juillet 1848, J.-J. Ampre
crivait  Bacante: Vous pouvez juger dans quel tat se trouvait
madame Rcamier, brise corps et me: depuis quelque temps,
rien n'tait plus douloureux que les soins rendus par elle avec un
inaltrable dvouement  son illustre ami. Il ne parlait presque pas
et il voyait  peine si on tait prs de lui; elle en tait doublement
spare. Cet tat d'anxit perptuelle et pareille  celle qu'on
prouve loin de ce qu'on aime, elle le ressentait  ses cts. Elle
tait l quand il a cess de vivre. _Elle ne l'a pas vu mourir._

Le 2 juillet, il avait reu le viatique. Le 3 juillet, il avait dict
ces lignes  son neveu: Je dclare devant Dieu rtracter tout ce
qu'il peut y avoir dans mes crits de contraire  la foi, aux moeurs,
et gnralement aux principes conservateurs du bien. Les annes
prcdentes, il observait autant qu'il pouvait les lois de l'glise
sur l'abstinence et le jene. En 1842 et 1843 tout au moins, il avait un
confesseur: l'abb Seguin, prtre de Saint-Sulpice.

Sismondi, qui rencontra Chateaubriand chez madame de Duras en 1813,
rapporte dans son journal: ... Il observait la dcadence universelle
des religions tant en Europe qu'en Asie, et il comparait ces symptmes de
dissolution  ceux du polythisme au temps de Julien... Il en concluait
la chute absolue des nations de l'Europe avec celle des religions qu'elles
professent. J'ai t tonn de lui trouver l'esprit si libre.--25
mars 1813. Chateaubriand a parl de religion chez madame de Duras; il la
ramne sans cesse, et ce qu'il y a d'assez trange, c'est le point de
vue sous lequel il la considre: il en croit une ncessaire au soutien
de l'tat... Il croit ncessaire aux autres et  lui-mme de croire;
il s'en fait une loi, et il n'obit pas. (Il tait donc revenu, peu
s'en faut,  l'esprit de l'_Essai sur les rvolutions_.) Une trentaine
d'annes plus tard, vers 1840, un peu avant l'abb Seguin, chez madame
Rcamier, Chateaubriand, d'aprs Sainte-Beuve, dit ceci: Je crois en
Dieu aussi fermement qu'en ma propre existence; je crois au christianisme,
comme grande vrit toujours, comme religion divine tant que je puis.
J'y crois vingt-quatre heures; puis le diable vient qui me replonge dans
un grand doute que je suis tout occup  dbrouiller.

Nanmoins, il semble bien que, dans ses dernires annes, sa foi
devint plus continue et plus paisible. Dans une lettre du 10 octobre 1848
adresse  madame de Marigny, Louis de Chateaubriand, neveu du grand
crivain, dit que son oncle avait t fidle toute sa vie (?)  la
confession annuelle et presque toujours  la communion pascale et qu'il
avait mme, dans ses dernires annes, communi assez frquemment
aux poques de certaines ftes. Et Chateaubriand, vieux, nous dit
lui-mme: Ma conviction religieuse, en grandissant, a dvor mes
autres convictions; il n'est ici-bas chrtien plus croyant et homme plus
incrdule que moi.

Oui, telle devait tre sa foi, fonde sur son nihilisme mme. Mais
assurment, il mourut dans la foi. La foi est, au fond, acte de volont.
Et, outre la volont de croire, il avait celle de bien composer sa vie.
Il l'a si bien compose, que nous en connaissons seulement l'image qu'il
a voulu nous en donner: mais il est vrai aussi que, d'avoir pass sa
vie  en composer l'image, cela mme est ce qui nous fait le mieux
connatre cet tre d'orgueil, de tristesse et de dsir sans fin.

Aprs sa vie, il compose son attitude d'outre-tombe. Au cours
de plusieurs annes, il ngocie avec le maire de Saint-Malo et le
ministre la cession d'un rocher pour y placer son tombeau: une simple
dalle, avec une croix, sans un nom, parmi les flots. Cette affectation
de n'y pas mettre son nom est admirable! Ah! le pauvre tre proccup
d'tonner, mme quand il ne le saura plus. Il est si facile pourtant
d'tre dtach de soi aprs la mort! Lui non. Il a mme le squelette
vaniteux. Cela couronne cette vie splendide et vaine, vaine au jugement du
chrtien qu'il croyait tre, si ce restaurateur du christianisme ne
nous a lgu que des nuances nouvelles de mlancolie et de volupt, en
somme, de quoi tre un peu plus paens.

Louis Veuillot crit rudement (_ et l_, II):

    Chateaubriand a tenu et mrit une grande place, mais ce n'est
    pas mon homme. Ce n'est ni le chrtien, ni le gentilhomme, ni
    l'crivain tels que je les aime; c'est presque l'homme de lettres
    tel que je le hais. L'homme de pose, l'homme de phrase, toujours
    affair de sa pose et de sa phrase, qui pose pour phraser, qui
    phrase pour poser, qu'on ne voit jamais sans pose, qui ne parle
    jamais sans phrase... Il est de ceux qui ne savent carter aucune
    pense capable de revtir une belle couleur et de rendre un beau
    son.

    _Atala_ est ridicule, _Ren_ odieux; le _Gnie du christianisme_
    manque de foi; les crits politiques manquent de sincrit; les
    _Mmoires_ sont crits pour faire admirer le personnage; mais
    ce _moi_, toujours vain et parfois hassable, jette une ombre
    fcheuse sur la beaut littraire, souvent clatante...

    J'ai vu  Saint-Malo le tombeau de Chateaubriand sur un rocher
    qui apparat de loin. L'emphase de ce tombeau peint l'homme et
    ses crits et leur commune destine. Chateaubriand a exploit
    sa mort comme un talent, il a pris dans son tombeau une dernire
    pose, il a fait de ce tombeau une dernire phrase; une phrase qui
    se pt entendre au milieu de la mer; une pose qui se pt voir
    encore dans la brume et dans la postrit. Mais ce calcul sera
    tromp. N'ayant toute sa vie song qu' lui-mme et rien fait
    que pour lui-mme, Chateaubriand a pri tout entier. Sa gloire,
    place en viager, est venue s'teindre dans cette mer, dont il
    a voulu suborner le murmure pour le transformer en applaudissement
    ternel.

Un catholique comme Veuillot pouvait parler ainsi. Mais nous hsitons
beaucoup  nous approprier de si dures conclusions.

Une chose qu'il ne faut pas oublier, c'est sa candeur, ce fonds
d'enfance et d'innocence que signale Joubert dans l'admirable lettre
 Mol. Il ne parle point, il ne s'coute gure, il ne s'interroge
jamais. C'est, par suite, l'incapacit de se sentir et de se concevoir
ridicule. Cela est (avec leur gnie, bien entendu) une trs grande force
chez beaucoup d'hommes de gnie.

Il y a de la candeur dans son excessive et constante proccupation de la
gloire et de l'immortalit. Car quelle chose incertaine et courte,
mme en mettant tout au mieux, doit tre la gloire pour un crivain
d'aujourd'hui, mme trs grand! Il y a de la candeur dans son got
pour l'emphase. Mme sa correspondance tonne souvent par le manque de
simplicit. Presque jamais elle n'est familire, pas mme avec madame
Rcamier vieillie. Il y a de la candeur dans son respect superstitieux
pour certaines formes particulirement solennelles de la littrature,
dans le sentiment qui lui fait crire deux popes en prose, et
finalement une tragdie sacre.

Car, aprs l'_Itinraire_, en pleine maturit de son talent, ce
rnovateur de notre prose s'avise de composer une tragdie en vers:
_Mose_, par o il renoue, non pas prcisment avec Racine, mais bien
avec Coras et Duch. Et ce ne fut point un caprice ou un divertissement
d'un jour. Il y apporte une extrme conviction et une extrme
tnacit. Il crit pour la prface de l'dition de 1836: Cette
tragdie en cinq actes, avec des choeurs, m'a cot un long travail;
je n'ai cess de la revoir et de la corriger depuis une vingtaine
d'annes. Il dit encore que Talma lui avait donn d'excellents
conseils. _Mose_, lu au comit du Thtre-Franais, en 1821, fut
reu  l'unanimit. Heureusement pour lui, ses amis s'alarmrent.
Les uns avaient la bont de me croire un trop grand personnage pour
m'exposer aux sifflets; les autres pensaient que j'allais gter ma vie
politique, et interrompre en mme temps la carrire de tous les hommes
qui marchaient avec moi. Comment? je ne le vois pas bien; mais enfin il
retira sa pice.

Il fit bien. (Cependant _Mose_ fut jou cinq fois en 1834 au thtre
de Versailles, dans des conditions assez misrables,  ce qu'il semble.
L'auteur n'assistait pas  la reprsentation.--Voir _Chateaubriand
pote_, par M. Charles Comte.) Mais pourquoi un _Mose_? Toujours la
tyrannie du rle. L'auteur du _Gnie du christianisme_, s'il crivait
une tragdie, ne pouvait crire qu'une tragdie sacre. Le
sujet, dit-il, est la premire idoltrie des Hbreux; idoltrie qui
compromettait les destines de ce peuple et du monde. Pendant que
Mose s'entretient avec Dieu sur le Sina, son neveu Nadab s'est pris
d'une captive amalcite, Arzane. Le bruit ayant couru que Mose est
mort, Nadab se dclare  la belle captive, lui propose de l'pouser
et de la couronner reine d'Amalec: Arzane, qui hait Isral, exige qu'en
outre il adore Baal, Moloch et Phogor. Mais _Mose_ redescend de la
montagne avec les tables de la loi. Nadab rsiste  ses anathmes;
il rsiste aux larmes de son pre Aaron; il suit la sductrice, il
s'apprte  sacrifier  Baal... Sur quoi _Mose_ fait lapider Arzane
par les lvites et le peuple, pendant que Nadab est frapp de la foudre.

Dans les deux ou trois dernires annes de sa vie, le vieux Bossuet, ne
pouvant plus rien faire, faisait des vers, parce que cela lui paraissait
plus facile qu'autre chose. Il en faisait chaque jour par centaines. Il
mettait en vers le _Cantique des cantiques_, parce que la mditation du
_Cantique des cantiques_, c'est la volupt permise aux saints. Il mettait
en vers l'histoire des _Trois amantes_, qui sont la pcheresse de saint
Luc, Marie, soeur de Lazare, et Marie-Madeleine. Il mettait leur histoire
en vers, parce qu'une pcheresse, c'est une femme. Et ces vers ne sont
pas prcisment mauvais; mais ils sont d'une facilit effroyable.
Il est trange que de la mme main soient partis une prose de tant de
muscles et des vers de tant de lymphe.

(Je crois que les meilleurs vers de Bossuet sont ces deux-ci, adresss 
la pcheresse  propos de Jsus:

    Jamais une plus belle proie
    Ne fut prise dans tes cheveux.)

Les vers de Chateaubriand ne sont pas mauvais non plus. Seulement, autant
sa prose est colore et hardie, autant ses vers sont timides et ples.
Et quand il veut y mettre de la couleur, je crois que c'est pire:

    Pour appui du dattier empruntant un rameau,
    Le jour j'aurais guid ton paisible chameau.

On sent qu'il est  la gne. C'est Jhovah, Mose et Aaron, qui
devaient avoir le beau rle et dire les choses les plus belles; et il
ne les a pas trouves. Dans le fond, le trouble et la passion de Nadab,
l'impuret et la perfidie d'Arzane, et le culte voluptueux d'Adonis
font bien mieux son affaire. Son imagination est donc avec Amalec et
l'idoltrie. Or, cela ne lui sert de rien. Nadab essaye bien de rappeler
les fureurs du Ren des _Natchez_:

    Laisse-moi m'enchanter d'innocence et de crime,
    Connatre mes devoirs sans te manquer de foi,
    Apercevoir l'abme et m'y jeter pour toi!

Et encore:

    Ma souffrance est ma joie, et je veux  jamais
    Conserver la douceur du mal que tu me fais.

Mais que le Chant de la Courtisane est peu enivrant!

            Viens que je sois ta bien-aime,
    J'ai suspendu ma couche en souvenir de toi;
            D'alos je l'ai parfume;
    Sur un riche tapis je recevrai mon roi;
    Dans l'albtre clatant la lampe est allume;
    Un bain voluptueux est prpar pour moi.

Dire que ces vers sont de la mme plume, et peut-tre de la mme
poque que l'invocation  Cynthie dans la quatrime partie des
_Mmoires_!

Au deuxime acte, Nadab prend cong d'Arzane en ces termes:

    De Mose en ces lieux je viendrai vous apprendre
    Le destin. _Quel parti qu'alors_ vous vouliez prendre,
    Contre tout ennemi prompt  vous secourir,
    Arzane, je saurai vous sauver ou mourir.

C'est horrible, et c'est dconcertant. Car celui qui a eu la candeur
d'crire ces choses entre 1815 et 1835 et de les publier en 1836 est le
mme qui a su tirer de notre langue des effets dont la hardiesse ou
la langueur n'a pas t dpasse et le mme enfin qui, 
soixante-quinze ans, crivit la _Vie de Ranc_ (parue en 1844).

C'tait son directeur, l'abb Seguin, qui lui avait conseill d'crire
cette histoire, et Chateaubriand s'y mit trs volontiers: car, dans la
vie de ce Ranc qui eut une jeunesse orgueilleuse et drgle, puis
qui se convertit rudement et tragiquement, et dont la pnitence, comme
les erreurs, eut l'allure excessive et hroque, Chateaubriand (quoique
beaucoup plus tempr dans sa conversion) trouvait quelque chose de
lui-mme, croyait-il, et des tableaux o se complaire. Ce roman de la
pnitence farouche prtait au mpris des hommes et de la vie; et les
pchs de Ranc taient de ceux qu'il y a plaisir  rappeler et
dplorer.

Le livre est d'ailleurs un bric--brac inou; l'auteur accueille tout ce
qui lui remonte  la mmoire ou au coeur et tout ce qui lui passe par la
tte. Il nous entretient de lui-mme autant que de Ranc; et ce sont de
continuelles digressions.  propos des amours de Ranc et de la duchesse
de Montbazon, il nous parle abondamment de l'Htel de Rambouillet. Il
nous parle de Ninon, que pourtant Ranc ne connut pas; parce que Ranc
alla  Chambord, il nous parle de Chambord, puis de Paul-Louis Courier,
de Franois Ier, de Londres et de Henri V, du duc de Guise et de la belle
Marcelle de Castellane, de Retz, de Mazarin, etc... C'est ainsi tout le
temps. La biographie de Ranc n'occupe pas le quart de l'ouvrage. Nul
souci de composition; souvent, nul lien saisissable entre les phrases
d'un mme paragraphe; des impressions juxtaposes; des raccourcis
surprenants, surtout des images, des images quand mme, des images 
tout prix.

Dj il les forait volontiers dans les _Mmoires_. (Exemple: Le
marchal Lannes fut bless mortellement; Bonaparte lui dit un mot et
puis l'oublia; l'attachement des hommes se refroidit aussi vite que le
boulet qui les frappe. Ou bien: Les chimres sont comme la torture;
a fait toujours passer une heure ou deux. J'ai souvent men en main,
avec une bride d'or, de vieilles rosses de souvenirs qui ne pouvaient
se tenir debout, et que je prenais pour de jeunes et fringantes
esprances.) Mais, dans la _Vie de Ranc_, cela est constant. Il lui
faut plus d'images, pour se divertir ou se consoler,  mesure que la
force du sang dcline en lui, et que ses sensations ne sont plus que des
souvenirs. Une imagination torture, outre, difficile et brusque, est
la dernire muse de ce vieillard.

Que fais-je dans le monde? Il n'est pas bon d'y demeurer lorsque les
cheveux ne descendent plus assez bas pour essuyer les larmes qui tombent
des yeux.--Dans l'anne 1648, s'ouvrit la Fronde, tranche dans
laquelle sauta la France pour escalader la libert. Sur Corneille
influenc par le got d'outre-monts: Mais son gnie rsista:
dpouill de sa calotte italienne, il ne lui resta que cette tte
chauve qui plane au-dessus de tout. Ceci, trs beau: Ninon, dvore
du temps, n'avait plus que quelques os entrelacs. Sur le vieux duc de
Montbazon qui, devenu amoureux d'une joueuse de luth, se prit de querelle
avec elle et la voulut jeter par la fentre: La force manqua  sa
vengeance: il retomba sur son lit prs du volage fardeau que ne put
soulever ni son bras ni sa conscience. Sur Henri V: Il se cachait
derrire moi, comme le soleil derrire les ruines. Sur le chteau de
Chambord: De loin, l'difice est une arabesque; il se prsente comme
une femme, dont le vent aurait souffl en l'air la chevelure; de prs,
cette femme s'incorpore dans la maonnerie et se change en tours; c'est
alors Clorinde appuye sur des ruines.--Dom Bernard fut administr.
 peine eut-il reu le corps de Notre-Seigneur qu'il eut un pressant
besoin de cracher: il se retint et mourut touff par le pain des
anges.--... Cette plainte, qui sort du coeur de Ranc, comme ces
botes harmonieuses faites dans les montagnes qui rptent le mme
son. Le coeur de Ranc, une bote  musique? Mon Dieu, oui! Il lui
faut des images. Beaucoup des images de la _Vie de Ranc_ sont d'un got
inquitant, ou mme d'un mauvais got dlicieux: c'est donc le comble
de la volupt littraire. Et puis, ce rythme, cette harmonie; et,
d'autres fois, ce mystrieux, cet inachev...  propos d'Ablard:
Tout a chang en Bretagne, hors les vagues qui changent toujours...
Et quand Ranc entre dans la ville des saints aptres:  Rome, te
voil donc encore! Est-ce ta dernire apparition? Malheur  l'ge pour
qui la nature a perdu ses flicits! Des pays enchants o rien ne
nous attend plus sont arides: quelles aimables ombres verrai-je dans les
temps  venir? Fi! des nuages qui volent sur une tte blanchie! 
propos de _Llia_ (car il parle de George Sand dans la _Vie de Ranc_):
L'insulte  la rectitude de la vie ne saurait aller plus loin, il est
vrai: mais madame Sand fait descendre sur l'abme son talent, comme
j'ai vu la rose tomber sur la mer Morte. Dans la _Vie de Ranc_,
Chateaubriand dpasse sa manire; il est son propre dcadent; il
devance mme ses ultimes disciples.

C'est l'image  tout prix. Et, presque toujours, c'est l'image
voluptueuse. Chateaubriand, dit Maurras, communique au langage, aux
mots, une couleur de sensualit, un got de chair. Maurras analyse
et justifie trs fortement et subtilement cette impression. Il ajoute:
Chateaubriand tient moins  ce qu'il dit qu' l'enveloppe mouvante,
sonore et pittoresque de ce qu'il dit. Je vous renvoie  ces pages
(_Trois Ides politiques_), et vous prie de lire aussi vingt pages fort
belles de Pierre Lasserre sur la sensibilit de Chateaubriand. (_Le
Romantisme franais_.)

       *       *       *       *       *

Mais vous sentez bien que je retarde le plus possible le moment de
conclure. Car, que vous dirais-je que vous ne sachiez?

Vous rappellerai-je son influence sur tout le dix-neuvime sicle? Sans
doute il a lui-mme profit de tout le dix-huitime; mme en amour,
dans sa faon d'aimer et dans sa proccupation de l'effet qu'il produit,
il a souvent t comme un Valmont sublime; il a subi profondment
l'influence de Rousseau (et je crois, celle de la posie anglaise, dans
une mesure qu'il m'est difficile de dterminer): mais presque toute la
littrature du dix-neuvime sicle a subi l'influence de Chateaubriand.
Faguet, vous vous en souvenez, dit qu'il a renouvel notre imagination.
Gautier l'appelait le sachem du romantisme. Tout dernirement, M. Victor
Giraud, dans l'Introduction aux _Pages choisies_ de Chateaubriand, a
montr, avec une brivet prcise, et qui, je crois, n'oublie rien
d'essentiel, ce que lui doivent Lamartine, Hugo, Vigny, Musset, Sand,
Balzac, Thierry, Michelet, Lamennais, Montalembert, Lacordaire, mme
Villemain et Cousin, mme Auguste Comte (quand il dveloppe le gnie
social du catholicisme), et aussi Baudelaire, Leconte de Lisle, mme
Taine, mme Renan, qui ne l'aime point. J'indique encore Vog, et
m'arrte l, ne voulant pas nommer les vivants.

J'ajoute ceci: Chateaubriand, mort en 1848, a connu une trs grande
partie des oeuvres de Lamartine, Hugo, Musset, Sand, Sainte-Beuve, et
les six premiers volumes de l'_Histoire de France_ de Michelet (1833-43).
videmment s'il a tant agi sur les romantiques, quelques romantiques ont
ragi sur lui, et peut-tre ( mon avis) particulirement Michelet.
La prose de Chateaubriand est plus hardie de tours, plus surprenante de
raccourcis, d'images ramasses et soudaines  mesure qu'on avance dans
les _Mmoires d'outre-tombe_. Tout le romantisme, qui parat n de lui,
a ajout, par rpercussion,  sa virtuosit d'crivain. Il a
voulu n'tre vaincu, en sortilge verbal, par aucun de ses fils ou
petits-fils.

Il doit tre content dans son immortalit, puisqu'il a sur toutes choses
aim la gloire.

Il a eu l'une des plus belles vies, et des plus pleines, et des plus
varies, et des plus mouvantes qu'on puisse avoir. Autant que Tamerlan
ou que Napolon, il a considr et trait l'univers comme une proie.
Il a eu une joie d'oiseau sauvage  se saisir de tout pour s'vader
de tout (Lasserre). Ce qu'il n'a pas eu, la grande action politique (et
encore a-t-il cru qu'il l'avait), n'ajouterait rien  sa renomme. Il a
t aim de beaucoup de femmes, et des plus distingues de son temps,
et des plus belles. Sa vie a t noble; il a eu quelques gestes vraiment
beaux et qui ont t connus. Il a vu tout un sicle de littrature
commencer  sortir de lui, et qui l'avouait. Il a eu  peu prs autant
de gloire qu'un homme en peut avoir, et il l'a savoure trs longtemps.
Et il a eu, en outre, l'illusion d'tre suprieur  sa gloire et de
croire qu'il la mprisait; car personne n'a t ni plus vaniteux, ni
plus persuad de la vanit des choses: double jouissance.

Oui, il doit tre content. Il a d avoir, toutefois, quelques
dceptions posthumes.

Il a crit incroyablement. Il a crit trs jeune, il a crit trs
vieux; il a crit presque autant que Bossuet; il a crit beaucoup de
choses dont je n'ai pu vous parler: des _tudes historiques_, des lettres
de voyage, une histoire de la littrature anglaise, et combien d'articles
politiques et de brochures, et combien de vastes dpches diplomatiques!
Il a eu la rage d'crire, ce qui ne l'empche ni d'avoir t un
ternel voyageur, ni d'avoir t dvor du dsir d'tre un grand
politique; car, c'est bien simple, toute sa vie il a voulu tre tout et
possder tout. Mais enfin sa fureur dominante a t celle d'crire, et
il a t surtout un tonnant homme de lettres, et au point de dpasser
d'avance en immodestie tous les hommes de lettres du dix-neuvime
sicle, qui pourtant... Et, de toutes les oeuvres qu'il a publies
de son vivant, on ne lit presque rien. On ne lit rellement que ses
_Mmoires_, qui sont un roman splendide  cent actes divers, et qui ont
toutes les beauts, except le charme dchirant et le tragique intime
des _Confessions_ de Jean-Jacques.

Ces _Mmoires_ mme nous rvlent trop ce qu'il n'aurait probablement
pas voulu que nous sachions: le dsaccord entre son rle et sa nature,
entre son rle de dfenseur de la religion et de la royaut et
son temprament de rvolt et d'homme de dsir, de nihiliste par
impossibilit d'tre assouvi. Dans ces _Mmoires_, qui sont des
confessions autrement qu'il ne croyait, pour y avoir trop compos sa
vie, et trop visiblement, et pour y avoir tal l'adoration de soi aussi
navement qu'un enfant ou une femme, cet homme d'un si grand gnie nous
donne  tous, si peu de chose que nous soyons, le droit de sourire;
et, s'il le sait, c'est son chtiment, ou du moins une part de son
purgatoire.

Mais il est aimable. S'il tait ici, nous l'adorerions. Je l'aime surtout
vieillissant, comme j'ai aim Racine et Fnelon, comme j'ai fini par
aimer le pauvre Jean-Jacques,--parce que,  force de vivre avec les gens,
on les comprend mieux, ou bien on s'habitue  leurs dfauts, et aussi
parce que, si dvorante et si illusionne qu'ait t l'me d'un
homme, elle devient forcment, dans la vieillesse, un peu plus sincre
et un peu plus dtache.

Que dire encore?

Le _Gnie_ et les _Martyrs_ ne sont plus gure que d'illustres dates.
Mais Chateaubriand a laiss plus et moins que de grands livres. Outre que
nous lui devons, ou que nous pouvons nourrir en lui certains sentiments
allgeants, tels que la pit sans beaucoup de foi, la fantaisie de
juger les choses vraies dans la mesure o elles sont belles, et une
sorte de mlancolie qui est une dfense enchante contre la douleur:
sentiments peu sociaux, dont il ne faut pas vivre, mais qu'il est bon de
connatre; outre tout cela, Chateaubriand est, depuis les crivains du
seizime et du dix-septime sicle, l'homme qui a le plus agi sur la
langue et sur le style; il est l'homme qui a su y introduire le plus de
musique, le plus d'images, le plus de parfums, le plus de contacts suaves,
si j'ose dire, et le plus de dlices, et qui a crit les plus enivrantes
phrases sur la volupt et sur la mort. Et cela est inestimable.

Je disais en commenant:

Chateaubriand! Quelles images fait surgir aussitt ce nom sonore? Une
magnifique srie d'attitudes... Un enfant rveur, dans les bruyres,
autour d'un vieux chteau... Un jeune officier franais chez les
Peaux-Rouges, parmi des sauvagesses charmantes, dans la fort vierge...
Un livre qui fait rouvrir les glises et sortir les processions... Le
clair de lune, la cime indtermine des forts, l'odeur d'ambre
des crocodiles... Un crivain jaloux de la gloire de Napolon... Un
royaliste qui sert le roi avec la plus ddaigneuse fidlit... Un
vieillard sourd prs d'une vieille dame, belle et aveugle... Un tombeau
dans les rochers sur la mer.

... Il su exprimer avec des mots plus de sensations qu'on n'avait fait
avant lui... Et il est l'inventeur d'une nouvelle faon d'tre triste.

Qu'ai-je ajout  cela par ces dix confrences? Pas grand'chose, en
somme, ou des choses que plusieurs auraient prfr ne pas entendre. Ce
n'tait donc pas la peine... Ainsi le chemin fut plus intressant (pour
moi) que l'arrive: aventure commune ici-bas.




FIN




    TABLE



    PREMIRE CONFRENCE

    Enfance et Jeunesse.--Le Voyage en Amrique      1


    DEUXIME CONFRENCE

    _L'Essai sur les rvolutions_              33


    TROISIME CONFRENCE

    _Les Natchez_.--_Atala_               65


    QUATRIME CONFRENCE

    _Ren_                                    100


    CINQUIME CONFRENCE

    _Le Gnie du christianisme_               133


    SIXIME CONFRENCE

    _Les Martyrs_                             169



    SEPTIME CONFRENCE

    _L'Itinraire de Paris  Jrusalem_.--_Le Dernier
    Abencrage_                                 205


    HUITIME CONFRENCE

    La vie politique                               239


    NEUVIME CONFRENCE

    _Les Mmoires d'outre-tombe_              273


    DIXIME CONFRENCE

    Dernires annes.--Conclusions                 307






End of the Project Gutenberg EBook of Chateaubriand, by Jules Lematre

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CHATEAUBRIAND ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

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Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
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with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
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