The Project Gutenberg eBook of Le parement et triumphe des dames

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Title: Le parement et triumphe des dames

Author: Olivier de La Marche

Contributor: Pierre Desrey


Release date: October 11, 2026 [eBook #79762]

Language: French

Original publication: Paris: Baillieu, 1870

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/79762

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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PAREMENT ET TRIUMPHE DES DAMES ***

Le parement & triumphes des dames

Le parement & triumphes des dames.
Est appellé ce plaisant nouveau livre
Prenez le en gré ainsi que je le livre
Pour recepvoir salut de corps & d’ames

Prologue de ce present volume & plaisant opuscule dict & intitulé Le parement & triumphe des dames

Aprés que ung jour de ce moys de may L’an .v. cens & dix sur le milliare j’eu leu & revolué plusieurs volumes textes/ postilles et comments tant de sacree pagine que de aultres souverains aucteurs hystoriographes cronicques/ gestes/ poeticques cathologues des bieneurez sainctz et sainctes & autres digne de memoire et singuliere recordation Esquelz sans doubte (es sens anagogique/ tropologique/ allegorique & moral) sont escriptz narrez & recitez plusieurs salutaires doctrines fructueuses instructions & enseignemens de toutes bonnes meurs Et tant en langue diserte & latine soubz le doulz & meliflueux langage confit au sens de dame rethoricque qui en son eloquant art d’oratoire & souefve bouche de poeterie aulx humains a present tant elucidee qu’en nostre francigene locution & langue vernacule a esté tellement deduicte/ que plusieurs subtilz esperitz & agilles entendemens/ par enerve industrie se sont mis & donnez a compiller & escripre argumens/ commedies/ invectives/ satires/ fables epigrames & tragedies/ prosaïques versificatoires & rigmes de diverses tailles/ que plusieurs livres & traictés/ ont esté notoirement divulguez/ moyennant le noble & industrieux art de impression que en vigueur presentement donne & administre la source & inundation de l’eaue vive qui incessamment part & distille du puis & profonde fontaine de varies & diverses sciences Dont ainsi reclus & comme perplex/ considerant que pour aucunement satisfaire aux humains entendemens je pourroye de nouveau compiller veu & pressuposé que en quantité innumerable & si grande habondance de divers livres sont dispersez en latin vulgaire françoys & langue theutonique que a parler quasi rondement plusieurs n’y scevent que choisir comme en une chose diffuse tout pensif & fantasié me suis party de ma petite estude Et pour mettre fin a mon emprinse suis parvenu pour me solacier & recreer mon debile esperit jusques en ung delectable & plaisant verger tout couvert de noble verdure rameaux odorans & arbres fructiferes dyaprés de diverses fleurs ainsi que la saison le donne A quel lieu je trouvay une moult louable compaignie & tresgrant assemblee de prudentes nobles Magnificques et honnorees princesses Dames damoyselles Bourgoyses Filles domesticques/ plusieurs autres bien notables femmes tresbien pareez acoustreez/ & vestues de divers vestemens & aultres triumphantes habitudes de quoy presentement chascunes d’elles scet user selon son degré et personnelle qualité. Et plusieurs d’icelles beaucoup plus excessivement qui ne leur debveroit competer ne apartenir Ce que pourtant je leurs remetz sans en vouloir riens autre dire/ car je suis cestuy la qui pour l’honneur et grace des dames vouldroye par loyal service travailler & employer du tout mon sçavoir. Dont icelle tresnoble compaignie de dames de par moy salueez/ et leur salut a moy rendu/ se tira devers moy une bonne prudente & vertueuse dame moyenne de aage & selon mon advis bien devotement moriginee/ de simple estat et pleine de sçavoir. Laquelle saige dame ainsi que je fus deuement informé estoit dicte et nommee bonne affection de l’honneur & salut des dames/ qui en mettant la coppie de ce present livre en ma main/ qu’elle avoit premierement tiré de sa manche me dist begnignement en ceste maniere selon son maternel langage. Mon amy il m’a esté d’aucuns recité que tu nagueres venu de Troyes en champaigne arrivé en ceste tresfamee ilustre et populeuse cité de Paris quiers a composer aulcune chose de nouveau affin que tu soyez recongneu/ mais laisses encores ung peu quiescer et refreschir ta memoire mettant ta fantasie arriere/ et reçoy ce present livre que je te donne et administre/ duquel aprés que tu auras veu la coppie/ et que tu y sentiras goust/ tu le pourras commenter et ordonner/ en forme qui puisse repaistre gens de lettre et auctorité/ et qu’il soit divulgué aux nobles/ haultes/ excellentes/ et magnifiques princesses/ dames/ damoiselles/ et aultres femmes de tous estas/ desquelles tu en voys a present une notable & honoree congregation affin que par iceluy livre tu leurs puisses donner vestemens et habitz nouveaulx pour eulx parer et faire apparoir en toute vertueuse triumphe/ comme tu scez qu’elles desirent & qu’il est notoire a chascun. Et a tant receu ses parolles/ & comme tout morne et transsy/ me departy de ceste noble dame Bonne affection de l’honneur des dames/ prenant humble congié de toute l’assistance/ ainsi comme je peulz et sceu. Dont moy hors de ce beau pourpris/ et plaisant vergier/ regarday bien diligemment ce traicté/ et present volume/ intitulé le parement et triumphe des dames Auquel sont contenus tous les habitz/ paremens & nobles vestures qu’ilz appartiennent a toutes bonnes dames & femmes d’honneur. Lequel volume & plaisant traicté/ sans jactance de moy/ ou estre venteur des oeuvres d’autruy/ trouvay par son intitulacion que aultresfois avoit esté descript et composé par noble de chevalereux seigneur messire Olivier de la Marche en son vivant chevalier & grant maistre d’hostel du roy de Castille Lequel prudent & vertueux chevalier tant en prose qu’en vers huittains a si bien & fructueusement labouré pour le bien & honneur des dames desquelles j’ay tousjours desiré estre humble & loyal serviteur. Parquoy ma fantasie du tout arriere regettee/ me suis seullement occupé a veoir & visiter ce noble opuscule des dames non pas pour y riens corriger/ mais pour sçavoir seullement se aulcune corruption seroit ou auroit esté faicte par eulx qui depuis sont par coppie redigé comme souventesfois est advenu. Et aussi pour commenter le texte/ affin de monstrer le prenommé seigneur y avoir songneusement labouré/ & par sens de lettre & estude/ & que tout noble & devot sexe femenin & aultres gens de tous estas puissent prendre seurs vestemens/ qu’ilz par teignes/ vermisseaulx ou aultre inveteration ne se puissent corrompre ne demolir/ mais perpetuellement demourer/ & estre mis presentez & recordez en l’ineffalible repositoire ou est tout baulme aromaticque. En ensuyvant la irrefragable doctrine du converty/ apostre/ vaisseau d’election le glorieux saint Paul disant que nous soions tousjours vestuz & armez des armures & vestemens de toute lumiere pour ambuler es jours honnestes/ & du tout getter les oeuvres & les vestemens de tenebres/ disant aussi le bon Jacob aux familles de sa maison. Soyez tous mundiffiez : ainsi comme vrays purs & nectz/ & muez tous voz vestemens desquelz aussi descript & recite le prophete Neemie qu’ilz ne pevent inveterer — Car ce sont les beaulx vestemens de quoy il est faicte notoire mention au livre des canticques disant. L’odeur de ces vestemens sera comme l’odeur d’encens. Et aussi est dict en aultres plusieurs lieux de la saincte escripture lesquelz je delaisse a present pour eviter prolixité. Parquoy devons ce present livre souventefois recorder & avoir en memoire de cueur pour nous honnestement vestir & parer par honneur/ affin que nous puissons personnellement & en reverance comparer aux nopces celestes sans estre reprins de l’entree comme il fut dit au repudié non ayant sa veste d’honneur/ mon amy pourquoy es tu icy entré sans ton vestement nuptial. Et ainsi par ce present petit volume tresespecial & tresdigne de grande louenge pourrons parvenir aux supernelles nopces du parfaict espoux de noz ames saulveur & redempteur Jhesucrist. Qui avecques le pere & le filz vit & regne glorieusement en unye trinité. Amen.

La table de ce present livre du parement & triumphe des dames

Et premierement

Fin de table

Prologue de l’acteur qui fut feu tresnoble seigneur messire Olivier de la Marche en son vivant grant maistre d’hostel du roy de Castille

L’Autre hyer lisant une nuyt pour apprendre
Aprés dormir que l’esperit medite
Amour me vint assaillir & surprendre
Par tel assault qui n’est pas a comprendre
D’aulcune dame qui mon sens suppeditte
Mon cueur la m’a destinee & predicte
Si fault sçavoir se je la dois aymer
D’amour amere/ ou d’amour sans amer
Se suyvre vueil la sensualité
Je l’aimeray d’amour folle & mondaine
Mais selon Dieu raison & equité
Je dois aymer d’amour de charité
C’est la sente de loyaulté certaine
Boece nous dit que c’est amour haultaine
D’aymer sa dame tousjours & en tout lieu
Pour l’exaulcer & mettre devant Dieu
Le parement & triumphe des dames
Jeunes gorriers s’il vous plaist vous lirés
Mais quoy qu’il soit au salut de voz ames
Pour chose vaine en dirés quelques blasmes
Car tel triumphe pas ne demanderés
Le temps perdu aprés regretterés
Se folle amour vous vient au cueur saisir
Querant plaisance vous aurez desplaisir
Qu’est ce d’amour qui son fait a hanté
Lisons Ovide/ pour sçavoir son guerdon
Il dit que c’est ung cueur en autre enté
Qui dessaisit sa franchise voulenté
Pour en autruy la mettre par pur don
Amans venez a ce noble pardon
Dessaisissez votre voulenté toute
Pour la donner ou le vouloir se boute
Qui son povoir veult offrir ou partie
Et du cueur faire quelque retention
C’est une amour laschement departie
Et qui abuse une dame advertye
D’autre sercher ne face invention
Cueur de noble homme par franche intention
Ou qu’il se donne jamais n’en doit partir
Pour endurer autant comme ung martir
Ung cueur villain ne doit amours tenir
J’entens villain qui pense villannye
Amours est noble pour deux cueurs a unir
Et enchainner quoy qu’il puisse advenir
Puis que vertu cest enchainement lye
Cest amour sy pour riens ne se deslye
Ne departir jamais ne se poura
Tant que le corps & l’ame durera
Et par contraire qui se met ou escoute
En amour fainte qui se poursuit par vice
Cest amour si ne dure peu ou goutte
Suspition en jalouzie les boutte
Ou beaulté fault qui est lasche service
Car l’ung est fol l’autre coquart ou nice
Cest amour est de legiere venue
Et trop plustost se pert & diminue
Pourtant je suis a cela resolu
Et s’esmerveille de mon corps qui vouldra
Car j’aymeray de franc cueur non polu
Par loyaulté celle que j’ay esleu
Ferme propos en ce me soustiendra
Mon amour telle jamais ne fauldra
Amours se sont en moy fermes boutees
Pour trois raisons que j’ay leues & goustees
Amour entra premier en mon oreille
D’oyr les biens vertus & renommee
De celle seulle ou mon cueur s’apparelle
Et puis quant l’oeil perceut la non pareille
Fleur de beaulté de grace inestimee
Lors celle amour se trouva confermee
Rapport fut vray l’oeil en fist jugement
Ainsi fut prins en ce commencement
Or vient le neu d’amoureuse racine
Et le lyen qui plus mon cueur a pris
Soit en parler en acueil ou en signe
Son doulx maintien la monstre & determine
D’avoir louenges en honneur & en pris
Toutes vertus sont en ce lieu compris
Le sens si bon qu’il n’y a quelque amer
A sçavoir doncques si j’ay tort de l’aymer
De ces trois dars/ mon cueur a eu attainte
Qui dureront autant que j’auray vie
Regnom premier ne la peut faire estainte
Mais le regard a la blessure tainte
Qui ne sera sans grant douleur ravie
De l’acointer ne fault que je desvie
Mais doibs souffrir pour cy parfaicte & digne
A cueur leal vault une medecine
Or concluons a cest amour vouee
Que pourray je pour guerdon dire ou faire
A la non per/ qu’il luy plaise & agree
Pour satisfaire a sa bonté louee
Paintre ne suis pour sa beaulté pourtraire
Mais je concluz ung habit luy parfaire
Tout vertueux/ affin que j’en responde
Pour la parer devant Dieu & le monde

Fin du prologue de l’acteur

Cy commence le parement & triumphe des dames

Premierement La pantoufle d’humilité

Chapitre .i.

Roynes d’honneur marquises & princesses
Entendez cy dames & damoiselles
Femmes serventes bourgoises & maistresses
Venez partir a mes grandes richesses
Goustés les bien vous les trouverez belles
Mes pompes sont es maulx nouriz nouvelles
C’est ung habit a toutes bien apoint
Pour triumpher & estre bien en point
Sachez premier que la vierge Marie
Fleur des eslites & dame de bonté
Royne des cieulx affin que ne varie
Qui fut la verge du bon Yessé florie
Ainsi eslite pour son humilité
De saincte eglise est souvent recité
En son devot & gratieulx canticque
Comme il est sceu par louenge autentique
Pour commencer des panthouffles nous fault
Pour mieulx fournir ceste noble parure
Riens oublier ne vueil car l’habit vault
Qu’il soit fourny du pied jusques au plushault
Continuant ceste noble vesture
La panthouffle est une saine chaussure
Au pied fait bien & prouffit cordial
Ce qu’elle vault est bien espicial
La pantouffle c’est le seul soubstenement
Du corps entier & de sa pesanteur
Mainte personne a garde sainement
Pour la santé c’est ung solagement
Pour tenir sec ou par doulce moisteur
La pantouffle conduit le chemineur
Et obeyt selon qu’on la convoye
Par bon chemin ou par mal nette voye
De la pantouffle ne nous vient que senté
Et tout prouffit sans griefve maladie
Pour luy donner tiltre d’auctorité
Je luy donne le nom d’humilité
C’est des vertus que une fleur anoblye
Pour Dieu madame que ce point l’on n’oublye
Telle vertu nous fera renommer
Depuis les mons jusques a la rouge mer
Celle panthouffle tout soustient & supporte
Et obeit par chemin seurement
Humilité le fais soustient & porte
De ce qu’on voit qu’on sent & qu’on raporte
Et passe tout sans courroux doulcement
Humilité plaist a Dieu seullement
Ung humble cueur ne scet riens requerir
Ne demander qu’il ne puisse acquerir
Humilité porte telle vigueur
Pour avoir paix & divine concorde
Que par sa doulceur & benigne liqueur
Remet le glaive de divine rigueur
Dedans la gayne de sa misericorde
Je vous prie donc que vostre veu s’acorde
A cheminer par vraye humilité
Soubz qui a Jhesus pour nous milité
Chaussons le pied d’humilité sans fainte
Laissons orgueil qui trop de maulx procurre
Ceste panthouffle nous sera digne & saincte
Humilité nous soit de tremeur ceincte
Car qui craint Dieu il n’a de pecher cure
Humilité est de telle nature
Que Dieu se joingt la ou elle est nourie
La Trinité & la vierge Marie

Exemple de humilité

Pour le premier exemple & l’exemplaire des autres ma tresaymee & honnoree dame sera l’exemple de la tresglorieuse sacree & intemeree vierge Marie qui par sa sainte & benigne humilité a merite d’estre dignement faicte vierge mere de nostre seigneur Jesucrist royne des cieulx dame des anges & reparatrice de tout humain genre Comme elle mesmes nous recite cothidiennement en son cantique de l’heure de vespres en nostre mere saincte eglise disant Pource qu’il a regarde l’humylité de son ancelle voicy que pour ceste cause me diront estre bieneureuse les generations ce que souventesfois doit estre deuement recordé par devote meditation & avecques ce pour autre exemple familiere povez lire l’evangille du second dimenche de Karesme ou vous trouverez que une pecheresse de la terre de chananee obtint grace & pardon de nostre seigneur Jhesucrist par son humilité/ car en usant par devotion De faict de cueur & de bon vouloir fist sa complainte & humble remonstrance en disant Sire je sais bien que je ne suis pas digne d’acquerir ta grace/ mais regarde moy de l’oeil de pytié & misericorde & me impartiz des myettes de ta bonté & grace pour guarir mon peché ainsi que souvent l’on depart aux chiens du relief de la table/ affin d’avoir leur povre vie Ainsi le benoist createur voyant que si humblement elle se comparoit aux chiens luy donna sa grace & pardon de son peché Et depuis vesquit moult vertueusement & recouvra la santé de sa fille qui estoit malicieusement vexee & tourmentee du dyable Ainsi mes dames & filles de mon escolle fuiez orgueil & prenez humilité Car nostre seigneur Jhesucrist ainsi comme dessus est dit : print aussi grant plaisir en l’humilité de la vierge Marie qu’il fist ou demourant de ses aultres vertus qui sont infinies. Et a tant vous contentez de ce premier exemple/ rememorant aussi l’humilité de ceste povre femme chananee/ et poursuivons le demourant.

Les souliers de soing & de diligence

Chapitre .ii.

Ung cordonnier nous convient adresser
Qui nous fera des souliers par maistrise
Pour le gent pied de ma dame chausser
Fait de tel art qui ne la puist blesser
Telle façon est aux ouvriers requise
Gente chaussure chascun la loue & prise
Ainsi feront des souliers si apoint
Qui nous viendront se Dieu plaist bien apoint.
Souliers gardent de mal & de blessure
Les piez souvent dont le corps vault mieulx
Et s’il convient cheminer bonne allure
Sur le souler se fait cest advanture
Dont la pantouffle s’abandonne en maintz lieux
Les soulers sont si bons & vertueulx
Qu’ilz prouffitent pour saulver ung royaulme
Le loz l’honneur & prouffit d’une dame
Dont ces souliers/ pour en faire apparence
En la parure que voulons acoustrer
L’ung sera soing/ & l’autre diligence
En delaissant paresse & negligence
Dont moult de maulx se pevent rencontrer
Diligence passe sens/ il est cler
Diligence vainct dangier & fortune
Et maintesfois envieuse rancune
Diligence menee par raison
Vault tant de biens que l’on n’en scet le compte
Et s’elle meult de cas de desraison
De vengence d’amours ou mesprison
Il ne vault pas qu’on en parle ou racompte
Mais quant vertu diligence surmonte
Dieu en est guyde/ menant a bonne fin
Le cheminant son desir & chemin

Exemple de soing & diligence

Nous lisons en la saincte bible ou .xxv. chapitre du premier livre des roys comment le bon roy David requist a Nabal/ qui en faveur & recongnoissance des plaisirs & services qu’il luy avoit fais/ il luy voulsist donner certaine porcion des biens de sa provision pour recreer son armee Ce que ledit Nabal luy reffusa/ soy demonstrant orgueilleux ingrat & maulvais envers luy/ disant plusieurs injurieuses et maulvaises parolles contre sa personne/ dont finablement le bon roy David se courrouça et esmeut son armee contre iceluy Nabal & l’eust destruit sans point de remede n’eust esté Abigaïl femme d’iceluy Nabal/ laquelle congnoissant la mauvaise obstination & ingratitude de son dict mary fist a son desceu telle diligence qu’elle chargea Cameaulx/ chevaulx/ & asnes de toutes viandes & vitailles en grant habondance. Et vint en personne au devant du roy/ lequel voyant la diligence & humilité de ladicte Abigaïl mitiga son ire/ & se desista de son entreprinse. Et depuis/ aprés la mort dudit Nabal recordez icelluy roy David de la vertueuse diligence de la dicte noble dame Abigaïl/ il la prinst a femme. Ceste dicte dame nous aprent & enseigne que diligence est moult necessaire a toutes dames & a cause d’eviter plusieurs grans maulx qui par negligence sont advenus & adviennent souvent en plusieurs & divers pays.

Les chausses de perseverance

Chapitre .iii.

Ayons aprés ung chaussetier d’honneur
Qui nous fera chausses pour ma maistresse
Continuant cest habit de valeur
Du plus fin drap du plus riche & meilleur
Dont l’on pourra recouvrer par adresse
Pour la santé/ la chausse vault richesse
Et quoy que chausses se monstrent a danger
L’habit est bon & ne se doit changer
La chausse tient la jambe nettement
Garde le froit : & coeuvre la chair tendre
Chausses se tirent pour estre gentement
Chausses font bien sans nul encombrement
L’on ne les peut trop acheter ne vendre
La chausse est cointe/ mais a le bien entendre
On la voit peu : & se doit retarder
Car elle aproche ce qu’on doit plus garder
Accomparons la vertu & puissance
De ceste chausse de fin drap estoffee
Continuant l’euvre que je commence
Nous en ferons bonne perseverance
Sur les vertus elle est recommandee
Perseverance est serrure fermee
Ou se garde le tresor de bien faire
Perseverance est vertu necessaire
Comme la chausse de bon drap composee
Plus obeyt/ dont la jambe vault mieulx
Perseverance est de bonté prisee
Et obeyt pour tenir l’assemblee
Des grans vertus par tout & en maintz lieux
Perseverance est ung bien fructueux
En la laissant vertus sont separees
L’honneur se pert dames sont desparees
Perseverons a suyvre bonnes meurs
Fuyons oyseuse qui les vertus reboute
Perseverance en bien nourit les cueurs
Enrichit l’ame/ augmente les honneurs
C’est des vertus la droicte passe routte
Fuyons fuyons oubliance qui couste
Et fait perir bon renom loz & pris
Perseverons se voulons avoir pris
Jusque a la fin on doit perseverer
Commencement n’est encor oeuvre faicte
Et si doit on en bonne fin preferer
Perseverant qui veult bien operer
Pour tousjours tendre a bonne fin parfaicte
Perseverance n’a jamais de deffaicte
C’est ung tresor tout noble & precieux
Perseverance conduit l’ame es saintz cieulx

Exemple de perseverance

Aprés avoir veu & visité plusieurs volumes pour plus souffisamment escripre & monstrer mes alegations & mesmement pour la vertu de perseverance je me suis arresté de donner mon exemple de la glorieuse Magdaleine/ & n’ay trouvé dame digne de ramener a memoire devant elle en ceste partie la Magdaleine fut noble femme/ reallement pecheresse/ mais en ses plus beaulx jours se repentit & convertit a nostre seigneur de cueur si contrit & honteux/ qu’il luy pardonna tous ses pechés/ pourtant qu’elle l’ayma moult/ & persevera en cest amour depuis sa conversion tant que nostre seigneur fut sur terre. Et aprés sa mort le quist ou sepulchre/ & tant le quist & traveilla & de si fervente amour/ qu’elle merita d’estre la premiere aprés la glorieuse vierge Marie a qui il s’aparut aprés sa resurrection. Et tant persevera en ceste saincte poursuitte qu’elle le vit monter aux cieulx. Soixante ans vesquit la sainte dame depuis sa dicte conversion/ dont les .xl. furent employez en une roche ou elle fist merveilleuse penitence sans avoir confort quelconque/ fors seullement de nostre seigneur & des benoistz anges qui luy chantoyent coustumierement les heures du jour. Elle convertit le roy de Bourgongne L’an .xiiii. dont ledit royaulme est demouré crestien Son parrain se nommoit Trophonne qui fut nepveu de sainct Paul & en celle perseverance de bien faire trespassa en Prouvence/ ou elle est glorieusement aoree Et vault bien la saincte dame d’estre memoree a la vertu de bonne esperance. Mes dames tenons le chemin de la benoiste Magdaleine/ oublions noz pechez de fait & de voulenté/ & perseverons ou service de nostre seigneur si en aurons tous bon loyer.

Le jarretier de ferme propos

Chapitre .iiii.

Or avons nous/ piedz & jambes parees
Mais il convient avoir l’oeil & regart
Que les chausses qui sont si bien tirees
Soyent tenues gentement & gardees
De jarretiers par façon & par art
Que la chausse demeure de sa part
Ferme en la jambe sans tumber ou desmettre
Sans jarretier ne peult une dame estre
Le jarretier se fait communement
Du propre drap couvrant la jambe nue
Le jarretier lye estroictement
La chausse va si bien & proprement
Qu’elle ne bouge ne descend ou remue
Le jarretier c’est chose de value
Et si honneste que homme n’y doit main mettre
S’il n’a cest eur d’estre seigneur ou maistre
Qui met la main jusque a la jarretiere
Il pretendra de plus hault advenir
C’est des habitz une chose plus chiere
Gardez la bien de fait & de maniere
Sans grant dangier nul ne la doit tenir
Pour vostre habit mieulx parer & fournir
A quel vertu se doit ce jarretier
A comparer tant qu’il demeure entier
Le jarretier se doit nommer & dire
Ferme propos en bien : sans contrefaire
Ferme propos ne se pourroit desdire
Desir de bien est celuy qui attire
Toutes vertus ensemble paire a paire
Ferme propos est au vice contraire
C’est le lyen dont vertus sont lyees
Pour les garder sans estre deslyees
Comme se tire le jarretier souvent
Du mesme drap dont la chausse est taillee
Ferme propos nous procede & descent
D’autres vertus/ Ovide s’i consent
Qui des vices fait depart & meslee
Perseverance est par ce point lyé
Par double neu/ & qui ce point bien gouste
Le jarretier vault beaucoup & sans doubte
Ferme propos bon vouloir poursuivons
Mettant arriere varieté de cueur
De ces vertus pour pompes nous parons
Et corps & ame nous en esjouirons
Dieu des biensfaitz est remunerateur
D’ung noble cueur plaisir est conducteur
Quant de vertu se vont acompagner
Et ne vouldroit plus riche don gaigner

Exemple de ferme propos

Pour la raison de ferme propos reciter & atteindre au vray/ nous parlerons de la noble Luccresse Laquelle aprés qu’elle fut viollee par Tarquin filz du roy de Romme se delibera & ferma de non plus vivre en celle honte Et continuant en son ferme propos se occist & tua de ses propres mains/ sans doubter ou craindre l’horreur & angoisse de la mort Et combien que monseigneur sainct Augustin et autres docteurs reboutent & regettent telle maniere de mort qui semble desespoir touteffois vault le compte de dire & reciter pour ferme propos Et doit une noble dame avoir tousjours ferme propos de bien faire & faict bien celle a louer & priser qui la vertu garde qui entretient toutes les autres quant Lucresse qui fut d’elle homicide est encore aleguee en ferme propos pource qu’elle executa son emprinse couraigeusement combien qu’elle fust vicieuse Soyons doncques en ferme propos de vertus & reboutons toutes variabletez vicieuses Car ferme propos est la serrure qui ferme & tient encloses toutes les bonnes vertus en la personne qui est ferme & estable.

La chemise d’honnesteté

Chapitre .v.

D’une lingiere nous convient la maistrise
Qui nous saiche faire couldre & tailler
Pour ma maistresse une bonne chemise
De riche estoffe car je luy ay promise
Riens que tout bien je ne luy quiers bailler
Le noble corps pour beau la pareiller
Se doit parer de chemise propice
Contre venin de peché & de vice
De fine toile la chemise doit estre
Que doit vestir si noble personnage
Toille de lin se doit la entremettre
Les coustures a dextre & a senestre
Doivent estre de si subtil ouvrage
Qu’elles ne blessent car ce seroit dommage
La chemise vault beaucoup en recors
Car elle touche le plus noble du corps
Continuant nostre habit en bonté
Ceste chemise que sera ce en vertu
Je luy donne le nom d’honnesteté
Que dames doivent tenir en grant cherté
Qui n’est honneste honte va au dessus
Honnesteté vault des biens beaucop plus
Que une princesse ne peut pas exprimer
Ce qui est bon se doit bien estimer
Se la chemise est de fin lin tissue
Et nette & blanche & doulce les coustures
Honnesteté est de raison cousue
Honte & vergongne chascune s’esvertue
Pour la monstrer sur toutes les vestures
Honnesteté fait aux vices injures
Honnesteté toutes vertus approche
Appete honneur & fait tousjours reprouche
Honnesteté se congnoist en maintien
En beau parler respondre & enquerir
Honnesteté se voit/ qui l’entend bien
En tous estatz par querir le moyen
Sans ravaller ne trop hault acquerir
Honnesteté se doit bien abstenir
De nulz tromper/ & plus d’estre trompee
Car la follie seroit trop achetee
Honnesteté soit devant nostre face
Soyons honneste & honte deboutons
Quant hardiesse de dame vient en place
Le jugement est de petite grace
Et par cuider nostre loz combatons
Honneste en fais quiers que nous apparons
Ma maistresse ceste vertu guerdonne
Et fait avoir le renom d’estre bonne

Exemple de honnesteté

Mettons en memoire & devant nos yeulx l’honnesteté de Polixene noble pucelle fille du roy Priam de Troye Laquelle Porrus filz du vaillant Achilles la fleur de chevalerie des grecz en vengeance de la mort dudict Achilles son pere consentue par ladicte Polixene par le regret qu’elle avoit de l’homicide fait par ledit Achilles en la personne du passeroutte de chevalerie du monde le preux Hector de troye frere d’icelle en empliant maulx sur maulx a celle lamentable destruction ledit Porrus sur la sepulture dudict Achilles son pere prist Polixene par les cheveulx de la main senestre & de la destre haulsa l’espee forte & trenchant pour la descendre sur la noble dame & elle en cest effroy de l’angoisse de mort. Le vent qui fut a celle heure grant & impetueux se bouta parmy ses vestemens la descouvrant dont elle plaine d’honnesteté prist a deux mains sa cotte simple pour la baissier & couvrir sa noble personne Et monstrant celle honnesteté receut icelle Polixene mort que toutes dames doivent avoir en souvenir & dit le saige que femme qui n’a honnesteté de couvrir ses secretz se feroit assez tost juger trop legiere marchande de aucun deshonneur.

Le corset ou la cotte de chasteté

Chapitre .vi.

Ung cousturier nous convient preparer
Pour ung corset donner a ma princesse
Et son beau corps revestir & parer
De noble abit pour la bien decorer
Car elle vault pour tout mettre en proesse
Ce beau corset je le vueil pour noblesse
D’ung blanc damas de blancheur nette & pure
C’est ung habit de royalle vesture
Le corset simple est bon & prouffitable
A vestir dames & les monstrer valoir
Car le corset est habit si notable
Qui est plaisant a tous & aggreable
Quoy qu’a danger on ne la puisse veoir
Et quant l’oeil peult sa dame percevoir
En ce corset sans plus estre aournee
Il en vault mieulx la pluspart de l’annee
Ce noble habit icy mis & bouté
Blanc en couleur affin que mieulx se voye
Nous lui donrons le nom de chasteté
C’est ung beau nom par vertu acheté
C’est des bienffaitz souveraine montjoye
Chasteté est le chemin & la voye
Pour mieulx garder vertus sans separer
Chasteté fait les dames honorer
Comme blancheur ne peult tache souffrir
Et ne peult estre par macule empiree
La chasteté ne pourroit soustenir
Tache de vice ne porter ne tenir
Franche veult estre pource fut elle nee
Ceste vertu ne vous soit oubliee
Soyez chaste en penser & en faitz
Si parviendrés au regne des parfaitz
Le corset simple fait les femmes priser
Monstre bon corps & plaist a chacun ame
Que pouroit donc plus princesse adviser
Pour avoir loz pour soy auctoriser
Que ce sçavoir sans reprouche de blasme
Qui peult sentir de ce grant bien la flame
Il se repose de corps d’ame & de cueur
Au lict de joye & parement d’honneur
Soyons tous chastes & dechassons luxure
Fuyons peché affin qu’on ne perisse
Fuions reprouche qui est lourde blesseure
Prenons habit de la riche parure
De chasteté qui nous est si propice
Appellons Dieu & sa mere nourrice
Les invocqueurs qui vertus requerront
Ja n’y faillirent ne jamais n’y fauldront
Querons d’aller partout teste levee
Quitte de doubte de reprouche & de honte
Crainte de Dieu ne soit pas destournee
Sans luy ne peult cest oeuvre estre menee
Car c’est le maistre qui les vertus surmonte
C’est le seigneur qui tout corrige & dompte
Qui peult le feu amendrir & estaindre
Dont le tison fait a doubter & craindre
Par chasteté tout honneur se maintient
Et par luxure vient honte & villannye
Princesse chaste sobrement se contient
Dont sa pensee ainsi qu’il appartient
Est des vertus toute heure premunie
Elle dechasse mauvaise compaignie
Folle plaisance n’y peut avoir sa place
Les purs & netz verront dieu face a face

Exemple de chasteté

Lisez Valere vous trouverez comment Apius Claudius ung juge rommain non pas Apius le bon preudomme qui devint aveugle mais fut cestuy second Apius homme orgueilleux & desreiglé en vices lequel fut amoureux d’une pucelle nommee Virgine en son surnom Et la fist requerir pour avoir son plaisir par aucuns de ses serviteurs & familiers en vices & en malefices ce qu’elle reffusa par moult de foys Apius lors qui se sçavoit puissant & juge souverain praticqua par ung sien satalite qui fist adjourner Virgine devant le prenommé Apius comme juge disant qu’elle estoyt fille de sa serve & qu’il la devoit avoir comme sa serve mais Virgineus son pere qui fut de noble cueur mena sa fille Virgine devant le juge pour ouir son jugement Apius jugea Virgine estre delivree a son satallite en espoir de l’avoir a sa voulenté mais le pere pria de parler a sa fille avant la delivrance & luy demanda s’elle consentoit ladicte delivrance Et elle respondit que non & qu’elle aimoit mieulx mourir que perdre sa chasteté A ce consentement Virgineus son pere tira ung grant cousteau & tua sa fille Virgine de son gré & consentement dont toute rome fut scandalisé Et dist Virgineus au juge Tirant & deshonneste j’ay fait sacrifice a Dieu pour la mort de ma fille de son gré & de sa voulenté/ qui ayme mieulx mourir en chasteté que vivre violee & subjecte a tribut. Et fait plus Virgine a louer qui souffrit & desira estre tuee par son pere avant peché/ & se fist par aultruy occire/ que Lucresse qui de sa main se meurdrist aprés estre violee. Nobles dames ayés le cueur de virginité/ car chasteté entre les philosophes est nommee la tresbelle vertu/ & qui moult decore une dame.

La piece de bonne pensee

Chapitre .vii.

Une piece fault a ma dame avoir
De cramoisy le plus ardant qu’on face
A la parer n’espargneray avoir
Et si ne doit ne sentir ne sçavoir
Peché ou vice en quelque lieu ne place
Affin doncques que nostre habit perface
Ceste piece humblement luy presente
Qui servira a nostre oeuvre presente
La piece coeuvre le cueur & la forcelle
Le beau du corps & les nobles parties
L’estomach tient la challeur naturelle
Par fois se monstre/ par fois elle se celle
La piece saulve beaucop de maladies
La piece pare/ & laides & jolies
Ce qu’elle vault je le declaireray
Es plus briefz motz que faire le pourray
Chascune piece je l’ay appropriee
A la vertu ou elle peult servir
Ceste piece pour mieulx estre nommee
Vous soit ma dame dicte bonne pensee
Qui vous fera les vertus maintenir
Bonne pensee vous soit en souvenir
Qui pense bien ses oeuvres sont sans blasmes
Penser a mal perit hommes & femmes
Comme la piece cueur & fourcelle coeuvre
Et fait au corps moult de bien & santé
Bonne pensee entretient & recoeuvre
Le noble cueur en vertu & bonne oeuvre
Si dignement qu’il demeure en purté
Et lors se treuve de force conforté
Le cramoisy grace Dieu signifie
Qui les vices estaint & mortifie
Pensons en bien & tout bien nous viendra
Et reboutons pensees inutilles
Qui mal pense le vice le prendra
Puis vient peché qui tout desconfira
Par les pensees ce sont oeuvres subtilles
Entendez femmes soit de champs ou de villes
Par bien penser on suyt le train divin
Et par contraire on tresbuche en declin
Bonne pensee Dieu tousjours retribue
Car c’est celuy qui regarde le cueur
Et voit la ou la pensee se attribue
Affin que grace a celle distribue
Qui des vertus pense avoir la liqueur
Bonne pensee est de telle valeur
Si souveraine & vers Dieu auctentique
Qu’elle maintient ung cueur net & pudique

Exemple de bonne pensee

Fournissant la forme dont j’ay commencé ce present volume me suis conclus pour la piece de bonne pensee/ de fonder mon exemple sur Marie l’egiptienne. Pour ce qu’elle eust premier maulvaise pensee dont elle pecha & depuis par bonne pensee recouvra la grace du createur & est saulvee & saincte comme trouver la pourrez en la vie des peres/ & mesmes en la legende doree Et treuve que ceste Marie estoit d’Egipte & pource fut nommee l’egiptienne & ne fut point de grant lignaige. En ses jeunes jours s’adonna a luxure desordonnee & publicque ou elle continua longuement & se tira en Alexandrie pour mieulx executer sa maulvaise pensee/ & son peché sans reprehention de ses parens. Et ainsi le confessa & dist a Zozimas le bon vieillart ung sainct homme qui d’aventure se trouva es desers oultre le fleuve Jourdain ou elle fist sa penitence par .xl. sept ans toute nue & n’avoit nulle couverture que de ses cheveulx. Et dit l’histoire qu’en menant sa vie pecheresse une moult bonne pensee luy vint en son entendement de passer la mer d’Alexandrie pour aller adorer la croix de Jesucrist en Jherusalem Si vint a la mer les marinniers luy demanderent argent pour la passer/ ce qu’elle n’avoit point mais usant de sa legeretté & continuant sa maulvaise pensee leur habandonna son corps & sa personne pour en faire leur voulenté. Ce qu’ilz firent dont elle passa la mer. Et quant les autres pellerins entrerent au temple ou estoit la saincte croix elle n’y peut entrer/ & si estoit la porte ouverte & par plusieurs fois s’essaya d’entrer mais il ne luy fut possible. Lors congneut elle qu’elle avoit courroucé le createur/ & en parfaicte bonne pensee promettant amendement Lors elle entra sans contredit. Puis batit & macera son corps/ & en pleurs & larmes s’agenoilla devant une ymage de la vierge Marie : luy requist de bonne pensee & de cueur si humblement luy prometant amendement de vie chaste & penitence/ Dont elle se trouva confortee/ fist son offrande fut consolee de la grace de Dieu ung aulmosnier luy donna troys deniers dont elle acheta trois pains/ une voix divine luy dist qu’elle passast le fleuve de Jourdain & elle seroit saulvee ce qu’elle fist a tout ses trois pains qui luy durerent en ses desers quarante & sept ans/ ou elle fut sans veoir homme que Zozimas qui la trouva toute nue. Car ses vestemens furent pieça pourris Zozimas luy donna son manteau pour couvrir son corps pour plus longuement parler a elle il la vit eslevee une couttee hors de terre/ en sa bonne pensé vers nostre seigneur Lors l’ancien Zozimas s’esmerveilla de ceste chose dont il benist & loua nostre seigneur Jhesucrist. Et au prendre congié elle luy requist qu’il retournast au fleuve atout l’hostie sacree affin que de sa main elle peust recevoir nostre seigneur Car depuis quarante sept ans ne l’avoit receu & ainsi se departirent pour icelle fois retourna Zozimas au jour qu’il avoit prins & trouva l’egiptienne sur la rive du fleuve Jourdain Laquelle fist le signe de la croix & par miracle passa iceluy fleuve Jourdain marchant sur l’eaue comme sur terre/ receut son createur en grande humilité/ puis s’en retourna comme elle estoit venue/ et le preudhomme en sa religion. Lequel retourna l’an ensuyvant passa le fleuve & vint au lieu ou premier il avoit parlé a elle. Mais il la trouva morte nouvellement/ fut en question & pensa s’il ensepveliroit la saincte dame ou non. Mais aperceut derriere son chief lettres qui disoient Zozimas ensevelys le corps de Marie & rendz a la terre la cendre. Le bon vieillart en grant traveil fouyssoit la terre pour faire la sepulture a ce sainct corps/ ce dont il ne fust point venu a chief pour sa vieillesse & impotence/ mais y vint ung lyon qui a ses griffes couvrist de terre le corps miraculeusement Obeist au sainct homme : puis le lyon retourna au desert/ & le preudhomme en son abbaye & fut le lyon demonstrance que la saincte dame avoit esté lyon par vaincre les vices/ & habandonna maulvaises oeuvres par bonne pensee/ dont elle gaigna paradis.

Le cordon ou lacet de loyaulté

Chapitre .viii.

Ung cordon fault pour ma dame lacer
De soye bleue pour mieulx lustrer l’abit
On ne le peut trop gentement tisser
Tant vault ma dame qu’on la doit agenser
De telle estoffe qu’il n’y ait contredit
Le lacet lye le corps & la unyt
Car cotte & piece entretient fermement
Ou mal iroit tout nostre habillement
Le lacet tient le corps en sa droicture
Le lacet tient la piece bien assise
Le lacet fait moult de tours par mesure
Pour mieulx servir a ce qu’il a de cure
Et tenir ferme la chose plus exquise
Le lacet veult que son service on prise
Nom de vertu luy doit estre donné
Pour estre mieulx nostre fait ordonné
Le cordon bleu sera loyaulté dicte
Fille de foy & mere de prouesse
Loyaulté est parolle sans redicte
Vouloir sans fin en verité confite
Lyen d’amour qui ne rompt & ne cesse
Ceste vertu appartient a duchesse
Car qui la pert noblesse diminue
Et ne doit plus pour noble estre tenue
Loyaulté tient honnesteté sans tache
Loyaulté tient chasteté en son estre
Bonne pensee en loyaulté s’atache
Loyaulté est le crochet & l’atache
Ou vertu veult avoir repos & estre
C’est le vray scel l’escripture la lettre
D’honneur/ de sens bonté & preudhommie
Qui n’est loyal honneur l’excommunie
Soyons loyaulx faulceté soit chassee
Qui n’est loyal il n’est digne de vivre
Par loyaulté amour est confermee
Loyaulté tient deux cuers en assemblee
Sans departir & union ensuyvre
Loyaulté est le tesmoing & le livre
Enquoy amours escript les amoureux
Qui sont esleuz du nombre des eureux
Se le lacet fait maint tours en laceant
Pour emploier l’effect de son service
Loyaulté tient des chemins plus de cent
A bien servir au lieu ou son cueur tend
Franc diligent & ne se montre nice
Loyaulté est une vertu propice
Pour gaigner cueurs & en bien rappeller
Ung fourvoyé pour seurement aller

Exemple de loyaulté

Je congneus ung seigneur de Varembon moult recommandé chevalier en honneur & vaillance. Lequel me compta une advanture a luy mesmes advenue au propos de la vertu de loyaulté. La premiere femme d’icelluy seigneur de Varembon fut fille du conte de Villars Cessay/ celle dame se surnommoit de Villars moult noble loyalle & vertueuse dame. Cestuy seigneur son mary/ fut homme amoureux & querant sa plaisance & ne gardoit pas lors si bien la loyaulté qu’il devoit a sa femme touchant mariage comme il deust bien faire Et vray qu’il avoit en sa terre une povre jeune femme nommee Jehanne Ramee Laquelle demoura jeune veufve & sans mary Le seigneur la vit belle s’acointa d’elle moitié amour & moitié crainte pource qu’il estoit son seigneur & tant qu’il en fist a sa voulenté & l’ayma fort tant que en celle povre maison de la Ramee il venoit souvent coucher avec elle en une chambre bien mal paree & estoffee d’ung povre lit bien dur comme ung marteras en linseux de grosse toille & souvent mal buez & blanchis Et par folle amour le chevalier se contentoit avec la Ramee. Comme il advient que par espace de temps les adventures sont sceues par rapors ou autrement la noble dame de Varembon fut advertye que son seigneur hantoit la Ramee Elle comme vertueuse ne blessa & n’oublia point sa loyaulté mais vertueusement & par discretion manda ceste povre femme & par belle & doulce parolles luy fist congnoistre son peché dequoy elle ne fut par icelle dame mauvaisement traicté mais luy enquist comment elle traictoit & couchoit son seigneur & mary/ quel lit/ & quel acoustrement de linseulx & de couverture elle avoit La femme lui dist sa povreté dont elle estoit honteuse pource que si hault homme que son seigneur elle ne povoyt mieulx loger & recepvoir La noble dame consola la povre creature en monstrant parfaicte lealle vertu Luy fist bailler ung bon lit de duvet coissin & oreiller de mesmes fins linseux & bonne couverture Et luy dist m’amye je vous baille provision pour mieulx & plus honnestement loger monseigneur que vous n’avez peu faire vous recommandant sa santé & sa personne La povre femme print le present & ne demoura pas gramment que le seigneur de Varenbon vint bien tart a l’hostel de la Ramee trouva sa chambre trop mieulx estoffee qu’elle ne souloit dont il s’esmerveilla & luy demanda ou elle estoyt si bien meublee La povre femme luy compta comment ma dame sa compaigne l’avoit interroguee & luy fist le conte des demandes & responces & que advertie estoit de sa povreté/ elle luy avoit donné l’estoffe de son lict doubtant qu’il ne fust mal traicté en povre logis dont la santé de sa personne peust de pis valoir En conclusion le chevalier fut honteulx & repentant de son peché congneut la bonté & loyaulté de la noble dame sa femme maria la Ramee & l’abandonna & depuis garda plusgrant loyaulté a sa femme qu’il n’avoit fait & ainsi l’une loyaulté rappelle l’autre Qui doit estre a toutes femmes patron & exemple.

Le demy ceingt de magnanime & force de couraige

Chapitre .ix.

Ung demy ceingt qui soit noir en couleur
Aura ma dame pour son noble corps ceindre
Frere tout d’or de ducas ou meilleur
Car je congnois qu’elle est bien en valeur
Pour la servir sans fiction ou faindre
Ce demy ceingt ne doit le corps estraindre
Mais soustenir les faictz & supporter
Des misteres que dame doit porter
Ce demy ceingt donne forme & parure
Sur le bon corps & affin qu’il florisse
Il se doit veoir par sens & par mesure
Car c’est des pieces que danger nous paincture
C’est ung habit sans cuider ne malice
En le monstrant se soit sans malefice
Telle vertu comme je monstreray
Selon le nom que je luy bailleray
Le ceingt sera de magnanimité
Que l’on construit pour force de courage
Il sera noir pour monstrer fermeté
Contre les vices & leurs auctorité
Mectant peché soubz les piedz en servage
La ferrure/ l’or fin/ & l’ouvrage
Signifie la riche acoustumance
D’avoir vertus tousjours en souvenance
Comme le ceingt n’estraint le corps ne blesse
Cueur magnanime ne blesse mais conforte
Qui peult vaincre des vices la rudesse
Il passe Hector en vigueur & proesse
Par fermeté se monstra dure & forte
Panthasilee qui fut de vaillant sorte
Vaincu n’a tant a l’espee trenchant
Que ung petit cueur qui de mal se deffent
Le ceingt soustient les menus utensilles
Et les utilz dont dames sont garnies
A les servir comme femmes subtilles
Soient vieilles/ jeunes/ femmes/ ou filles
Pour estre mieulx triumphe bien fournies
Cueur magnanime prepare au corps les vies
Et fait porter a une femme tendre
Ce que ung geant n’oseroit entreprendre
Cueur magnanime ne se mue ne change
Pour parolles pour durté pour menace
Vice despite & le mect en la fange
Peché destruit comme seroit une ange
C’est des vertus la fleur & l’oultre passe
Force de cueur ne peult estre sans grace
Pource prions la vierge qu’elle imprime
En nous la grace de vertu magnanime
Magnanimes soyons en tous noz faictz
Nostre courage en vertu employons
Lasches desirs soient par nous deffaitz
Si parviendrons au loyer de biens faictz
A nostre ayde ce bon Dieu appellons
De bon vouloir le servons & louons
La gist la force d’un bon cueur qui desire
Vaincre les vices tant que vertu n’empire

Exemple de magnanimité & force de courage

Ayant rememoré plusieurs hystoires tant approuvees comme appocriffes Je me suis arrester de donner pour exemple l’hystoire de la royne Semyramis pour la vertu de magnanimité & force de couraige & me tairay de ses vices pour ceste fois Car le present que noble cueur doit faire a sa dame ne doit estre aourné que de vertus Celle Semiramis fut femme de Ninus roy des Assiriens ou gist la grande & puyssante cité de Babilonne Aprés la mort de son mary elle tint & occupa par force d’armes le royaulme Elle portoit habit de femme & cueur d’homme elle trouva la cité de Babilonne comme a ruynee mais elle la refist la plus forte la plus belle & la plus puissante dont on parlast en ce temps/ & est merveille comme Valere & Orose parlent de ceste matiere Semiramis travailla en conqueste quarante ans en armes & l’espee au poing elle accreut & augmenta ses seigneuries de toute Ethiope qu’elle conquist elle entra en Judee & y fist plus de conquestes que n’en fist Alexandre. Ung matin en pignant ses cheveux luy fut noncé que la cité de Babilonne se rebelloit contre elle/ usant de son courage magnanime voua a ses dieux de non jamais trousser ses cheveux jusques elle eust remise sa cité en obeissance Ce qu’elle fist & print moult dure vengeance de ses ennemys Elle eust du roy Ninus son mary ung filz qu’elle ayma plus qu’elle ne devoit elle eut bataille contre ce puissant roy Sirus a ordonner ses batailes elle fut en grant debat en son cueur se elle conduiroit la premiere compagnie pour aborder a ses ennemis ou s’elle y envoiroit son filz qu’elle aymoit plus que soy mesmes Et conclud d’y envoyer son filz contre son plaisir mais courageusement le fist pour garder l’honneur de son filz comme homme A ce premier rencontre fut son filz tué qui furent a Semiramis doloreuses nouvelles Mais en courage magnanime elle empoigna l’espee trenchant vigoreusement & dist j’ayme mieulx aujourd’huy venger la mort de mon filz par armes employees que par effusion de larmes perdues/ se ferist en la bataille par grant hardiesse desconfist son ennemy & fist luy & ses gens douloureusement mourir & trouve que Nynus estoit le premier roy couronné qui oncques fut Et Semiramis la premiere royne & conclus donner exemple a toutes dames que magnanimité aux armes demeure a celle royne Si prenez force de courage pour resister & vaincre les vices & en ce faisant vous triumpherez en vertus.

L’espinglier de patience

Chapitre .x.

Recouvrer fault en l’hostel d’un mercier
Et bien choisir dedans sa mercerie
Pour quelque pris qu’on puisse aprecier
Ung tabourin qu’on dit ung espinglier
Pour mieulx estre ma maistresse sortie
La ceingturette en doit estre garnye
C’est des utilz l’ung qui fault preparer
Espingles fault pour les dames parer
Cest espinglier doit avoir couverture
D’un beau drap d’or pour princesses servir
De drap de laine doit estre la bordure
Pour des espingles recepvoir la pointure
C’est son mestier & si doit asservir
Dames le doivent bien garder & cherir
L’espinglier donc vient a point a ce pas
Et a tel heure qu’on ne le croiroit pas
En conduisant nostre oeuvre par science
A l’espinglier quel don luy donrons nous
Nous en ferons vertu de pascience
Fille de sens & mere de constance
La vertu sert a toutes & a tous
Gardez ce bien nobles dames pour vous
Pascience c’est la fleur & digne perle
Des grans vertus dont on escript & parle
Se des espingles on picque perce & poingt
C’est espinglier qui endure l’office
Cueur pacient en sa vertu se point
Qui porte tout & si ne le sent point
Faict ne parolle injure ne malice
Pacience porte tout fors que vice
Car patience fuit tout peché par droit
Et aussi Dieu autrement ne vouldroit
Cest espinglier se doit riche estoffer
Pour presenter a princesse si noble
Signifiant qu’il se doit honnorer
Plus riche don ne peult Dieu conferer
C’est des grans biens le vert & le si noble
Cest espinglier vault plus que escu ne noble
Ceste vertu prennent en bonne part
Toutes dames qui en auront leur part
Le bort du drap qui seuffre les pointures
Des espingles nous est signifiance
Que pour pompes richesses ou vestures
Nous ne sommes que povres creatures
Subjectz a Dieu selon la providence
Pour ung plaisir ung cent de desplaisance
Si nous convient paciemment souffrir
Se corps & ames voulons a Dieu offrir
Pacience par raison enduree
Vainct desplaisir/ courroux/ despit & deul
Pacience de couraige portee
Conforte corps/ entendement/ pensee
Oste regretz tant du cueur que de l’oeil
Pacience despite tout orgueil
C’est des vertus l’estandart & penon
Pacience nous fault vueillons ou non

Exemple de patience

Combien que je treuve trescommun en alleguant de patience le conte de Griselidis toutesfois je le treuve si bon & si bien sert en ceste matiere que je me ressoubz & conclus de le reciter en ce present volume & peut estre que aucunes dames pourront ouyr ceste memoire & recordation qu’elles y pourront prouffiter ce que Dieu vueille. L’hystoire dict que Eustace marquis de Saluces fut ung jeune prince beau chevalier & fort aymé de ses subgetz/ lequel ne se vouloit pour aucuns regardz marier combien que plusieurs princes eussent bien voulu son alliance & mesmes les estas de ses pays le desiroient pour avoir de luy lignie pour la seurté & entretenue de sa seigneurie & tant le presserent par remonstrances qu’il acorda de soy marier pourveu qu’il choisiroit alliance a son plaisir comme c’estoit raison. En sa seigneurie demouroit ung honneste vieil homme povre et de petite venue nommé Jehan Nicolle qui avoit une fille nommee Griselidis sur laquelle est fondé l’exemple de ce present compte Ceste Griselidis estoit jeune de quinze ans/ belle/ dilligente & de bonne meurs servoit son pere songneusement/ estoit humble & devote & fort recommandee par regnom en vertu Ce marquis estoit prince humain & souventesfois se devisoit avecques Jehan Nicolle lequel estoit saichant homme & luy sçavoit parler des adventures advenues de son temps & mesmes des faictz & conquestes des marquis de Saluces ses predecesseurs a quoy le marquis Eustace prenoit grant recreation & plaisir il veoit non pas seulement la grant beaulté de Griselidis : mais ses meurs gestes & conditions qui luy furent moult agreables finablement il conclud en son courage de prendre Griselidis pour sa femme & espouse fist faire grant appareil manda les seigneurs & dames de son païs fist faire riches habitz pour sa femme qui devoit estre amenee par ses parens a ung jour nommé tint maniere d’aller en sa personne & grant compaignie au devant d’elle & tout droit vint descendre a l’ostel de Jehan Nicolle/ & requist au preudhomme qui luy donnast sa fille en mariage : le preudhomme fut tout honteux aussi fut la fille & tous ceulx qui la furent/ mais le marquis la voulut avoir & la/ la fiança de main de prestre/ dames descendirent qui la vestirent & aornerent de riches draps & de precieuse couronne fut emmenee la fille Jehan Nicolle en grant triumphe a Saluces a la grant eglise ou le marquis l’espousa solempnellement & fut la feste grande & planiere coucha avec elle & assez bref & bien tost elle fut enceingte dont tout le païs en fut moult resjouy/ dont cy aprés traicterons des paciences de Griselidis pource que c’est le patron que nous voulons bailler pour exemple. La marquise s’acoucha & fist une fille qui fut solempnellement baptisee & fut nommee Elizabeth/ le marquis qui fut homme subtil & de fort couraige praticqua pour executer son desir & voulut essayer & prouver la constance & obeyssance de sa femme. Et par ung matin entra en la chambre d’icelle sa femme qui gisoit en son lict/ fist chacun partir de la chambre & luy dist qu’elle ne ignoroit pas qu’elle ne fust fille de Jehan Nicolle povre fille & de petite extraction & que les parens de luy qui estoient princes & de grant lignage n’entendoient point que la lignie venue de si petit lieu a cause d’elle deust succeder a si haulte seigneurie/ & que en effect il vouloit celle leur fille faire mourir pour complaire a ses parens : la dame luy respondit paciemment Monseigneur le fruyct est vostre/ vostre gré soit le plaisir de Dieu. Le marquis devant elle print l’enfant au berseau & assés rudement le livra es mains de deux varletz/ & leur dist qu’ilz fissent de son enfant ce qu’il leur avoit commandé & que plus n’en ouyst parler & commanda a sa femme/ que ses femmes revenues a elle/ elle leur deffendist sur leurs vies de point parler ou enquerre de l’enfant/ ce qu’elle fist & celle douleur porta si paciemment que depuis ung semblant ne fist de celle adventure Dedans l’an aprés la bonne marquise acoucha d’ung filz qui fut baptisé & nommé Jehan de Saluces. Et quant le marquis qui voulut perseverer a tempter et a esprouver sa femme vit l’enfant si grandelet que la mere le povoit avoir entre ses bras pour la seconde fois il dist a sa femme telles parolles qu’il avoit fait quant il luy osta sa fille & luy declaira qu’il vouloit son filz faire mourir pour les raisons dessus alleguees & escriptes La marquise plaine de vertueuse pacience/ s’elle avoit la premiere fois obey & humblement respondu elle ne declina en riens mais tousjours remist le tout au bon plaisir de son mary lequel print son filz entre les bras de la mere & en sa presence le delivra es mains es deulx sathalites & aigrement leur commanda de faire du filz comme de la fille ne jamais la marquise n’en fist depuis ung seul semblant a son seigneur & mary Le marquis ne fut point assez content de l’espreuve qu’il avoit faicte sus sa femme/ par la perdition de ses deux enfans. Mais voulut approuver par grever & faire tort a la personne d’elle. Et quant il vit qu’elle ne portoit plus nulz enfans il continua son fort & merveilleux couraige & luy dist. Griselidis tu scez comment au regret de mes parens & de mes subgectz je t’ay prinse a femme/ fault que je leur complaise si je ne vueil perdre ma seigneurie & mettre mon corps en danger & qu’il soit vray desja m’a convenu faire execution de mes propres enfans & de rechief me contraignent de toy habandonner & de te renvoyer en la maison de ton pere. Et a leurs despens ont obtenu du Pape une dispence de me povoir remarier a une aultre haulte noble femme Affin d’avoir noble lignie pour obtenir la seigneurie Et ainsi fault que je le face. Si mande prestement Jehan Nicolle ton pere/ qu’il te viengne querir & que plus ceans ne te voye & a Dieu te dis. Griselidis se mist a genoulx & doulcement luy dit en pleurs & en larmes Monseigneur vostre plaisir soit fait/ le marquis se retira en une chambre. Griselidis manda Jehan Nicolle son pere/ luy declaira la voulenté du marquis/ par quoy le pere emmena sa fille en sa maison & luy avoit gardé ses povres & petis habillemens dont elle vestit sa personne/ & se mist a servir son pere & faire ses petis affaires & vivre de sobres metz & petites viandes ainsi que devant & print le tout en si bonne pacience que tous les voisins s’esmerveilloient de la vertu d’elle/ & ainsi demoura longue espace. Le marquis qui sçavoit comme Griselidis conduisoit sa vertu & sa pacience. Si pensa de faire de plus en plusfort pour attaindre sa voulenté/ & fist semer que ung grant prince luy avoit accordé sa fille en mariage et qu’il avoit pris jour au quinziesme de may que celuy prince luy devoit envoyer sa fille par le frere d’elle pour consumer & parfaire le mariage/ fait & passé entre les parties/ fist le marquis grant appareil & manda grant noblesse comme en tel cas appartient/ & le jour qu’elle devoit venir il manda a Jehan Nicolle qu’il luy envoyast Griselidis pour ayder aux aultres femmes a mettre a point la maison & qu’elle fist le ramon & balay en la main comme la mendre de toutes. Ceste dame fut arrivee moult belle & povoit avoir quatorze ans & son frere treize/ & remist le marquis la solemnité d’espouser jusques au lendemain a disner/ se assirent l’espousee & son frere a une table/ & toute la noblesse/ es aultres tables de celle salle & la venoient gens de tous estas tant pour voir la dame des nopces comme pour veoir l’estat & le disner. Le marquis ne fut point en celle assemblee & comme sur la fin du disner/ il vint & regarda Griselidis qui regardoit la dame des nopces. Et luy demanda Griselidis que te semble il de ma femme/ elle luy respondit humblement. Monseigneur elle me semble belle & d’apparence de grant bonté. Et en ce disant se tira pres du marquis & en gectant aulcunes larmes luy dist/ monseigneur je vous prie en l’honneur de Dieu que vous espargniez ceste jeune princesse & ne luy faictes les durtés & rudesses que vous m’avez faictes/ car je croy qu’elle ne le pourroit porter sans mourir. A ce mot se voulut retirer Griselidis/ mais le marquis qui se trouva le cueur serré/ la print par la main et dist tout hault Griselidis ta pacience m’a vaincu. Saches que ces deux enfans sont miens & tiens & sont ceulx que tu entendoies que j’eusse fait murdrir. Mais ma propre seur les m’a nourris jusques a cy Et pour esprouver ta pacience je t’ay faict les griefz que tu as vertueusement portez je te tiens pour ma femme ne autre ne vueil avoir. La recongnoissance de la mere & des enfans est piteuse a recorder/ la dame fut revestue moult honnorablement Jehan Nicolle fut fait chevalier & grant seigneur Le marquis vesquit avecques sa femme le demourant de ses jours en grant paix & amour. Or mes dames prenons exemple en Griselidis qui par sa pacience acquist telle grace/ qui vivra tousjours en bonne renomme.

La bource de liberalité

Chapitre .xi.

Une bource qu’on dit une aulmosniere
Nous convient pendre a ceste ceinturette
D’or & de parles bien brodee par maniere
Tant qu’elle appere de grant valeur & chere
Madame vault d’avoir chose si faicte
La bource doit pour estre plus parfaicte
Avoir fermans pour seurement garder
Ce que princesse veult tenir ou donner
La bource peult & si est bien lyee
La bource garde aulmosnes & biensfaitz
Que princesse doit donner la journee
Sans la bource dame n’est pas douee
Ne ses utilz necessaires parfaitz
En approuvant ce que je dis parfaictz
La bource aura en fructuosité
Le propre nom de liberalité
La bource peult sur ce devons entendre
Que noble cueur doit en l’air tousjours estre
Pour aulmosner pour donner pour despendre
Qu’on le demande/ on ne le doit attendre
Qui scet donner il est des cueurs le maistre
Les serrans sont le secret de la lettre
Signifiant la bource non ouverte
Pour avoir loz ou pour don sans desserte
L’aumosne doit estre sans vaine gloire
Mais doit donner a la necessité
Tant qu’aux biens fais on ne le doit acroire
Qui fait plaisir guerdonner & ancoire
Cueur liberal n’a jamais povreté
Mais garder fault que prodigalité
Ne face tant que nous soyons souffrans
Pource sont mis es bources les clouans
Chascune femme ne peult pas bource avoir
D’or & de soye richement estoffee
Et si ne peult de partir tel avoir
Q’ung autre riche de terre & de manoir
Donner pour Dieu ne autre grant souldee
Face des biens selon qu’elle est rentee
Du povre/ Dieu agree le denier
Souvent plusfort que du riche ung millier
Faisons aumosne sans nul ypocrisie
Donnons des biens selon nostre puissance
Secourons ceulx que fortune apourie
Ayons regard au leal qui mendie
La doit pitié faire sa remonstrance
Qui le desert ayez en congnoissance
Mais que vertu soit cause du service
C’est don perdu qui est acquis par vice

Exemple de liberalité

Maintenant me vient en memoire ceste tresvertueuse dame Crestienne de Pisain laquelle noble dame fut moult intelligente devote en la science de rethoricque composa plusieurs beaulx & doctrinaulx volumes & entre les autres la cité des dames en laquelle cité elle ramentoit moult de dames vertueuses & renommees & pour continuer ma matiere je donray exemple pour aprouver la bource de liberalité & lequel exemple j’ay prins & tire du livre dessusdict & suis bien content de aleguer les allegations de Crestienne de Pisain car ses faitz valent d’estre ramentuz & approuvez Dit Crestienne que au temps que Paris florissoit en vertueux exercite plusieurs foys festes & assemblees ce faisoient en Paris en divers lieux selon les festes nopces chappelles & autres manieres acoustumez a faire festes & resjouissemens En ce temps se tenoit a Paris une noble belle & vertueuse princesse contesse de Vandosme si bien renommee de toutes vertus que les plus nobles suivoient celle dame comme une exemplaire de tout honneur & de bien faitz & leur sembloit que avecques si noble & si vertueuse dame ne povoit que bien advenir En ce temps se tenoit a Paris ung ancien chevalier bien renommé en son temps de vaillance d’honneur & de vertu & se nommoit messire Animond de Pommires beau & honneste vieillart/ car il avoit plus de .lxx. ans d’aage mais toutesfois gratieux & d’honneste conversation & devises Et sembloit a icelle contesse de Vandosme que la compaignie de ce noble chevalier faisoit a recommander & aussi aux autres dames & le menoient a leurs bonnes chieres & assemblees comme ung bon patron d’honneur & de bon exemplaire Or advint que messire Animond de Pommires eut ung procés en parlement qui perdit & en fut condampné Et n’avoit pas le bon chevalier desrobé la guerre Mais avoit esté homme honnorable sans penser au prouffit dont il estoit beaucoup apovri Et pour nantir le adjugé qui montoit dix mille frans y fut mis en la conciergerie prisonnier & ou temps qui tenoit prisonnier unes nopces & une moult grande feste se fist a Paris d’ung des officiers du Roy ou furent ladicte contesse toutes les dames gens de bien de Paris priés a celle solempnité Et quant elle furent toutes assemblees en une grande salle la contesse de Vandosme demanda/ pour le chevalier messire Anymond de Pommires a laquelle fut respondu qu’il estoit prisonnier pour grant debte La dame estoit ce jour paree d’ung riche chapel de perles & de pierreries sur ces cheveulx Qui moult bien luy seoit Mais quant elle ouyt l’emprisonnement du chevallier considerant les services fais par luy au roy & au royaume de France la bonne chevaliere dont il avoit renommee & l’ancienneté de son aage Elle meue de pitié & de liberalle vertu appellant devant tous quatre notables personnaiges & osta le chappel dont elle estoit paree & le livra a iceulx & leur dist allez en la conciergerie & mettez mon chapel en depoz & en nantissement pour les debtes de messire Animond de Pommires me amenez le noble chevalier car il parera plus ceste feste que tout le demourant Et ainsi fut fait & pour ce parer fist faire ung chappeau de prevanche dont elle aourna son chef sur ses cheveulx celle liberalité faicte discretement & en saison doubla sa beauté & augmenta sa vertueuse renommee Et vous souviengne madame & toutes qui liront ceste epistre de liberalité de la contesse de Vandosme &c.

Le cousteau de justice

Chapitre .xii.

Nobles dames mettez memoire & cure
A retenir les habitz & les pompes
Que le donne a ma dame & procure
Qui vient a point de façon & mesure
A toutes femmes d’estat & lieu quelconques
Or nous convient en perseverant doncques
Ung coustellet en villes & citez
Pour ayder femme en ses necessitez
Je sçay tresbien que princesse a cousteaulx
Pour la servir pompeusement a table
Garniz dorez richement fais & beaulx
Manches armoyez aussi bien grans oyseaulx
C’est ung service treshonneste & notable
Mais je treuve le cousteau prouffitable
Que dame porte sur soy pour ce servir
A tout besoing qui luy peult souvenir
Le cousteau pend a ung cordon de soye
Le manche doulx l’alumelle asceree
La guayne gente combien que peu se voye
Selon les dames il est cher de monnoye
Le cousteau sert bien souvent & agree
Dame ne porte ne dague ne espee
Et n’a glaive qui luy feroit offence
Que ung coutellet de petite deffence
Et toutesfois fault que vertu se tire
Du coutelet dont la dame est paree
C’est justice qui vault bien de l’escripre
Car de justice ne se peult trop bien dire
Justice vault d’estre hault eslevee
C’est le moyen pour estre separee
Toute dame qui celle vertu garde
De tous les vices dont l’ennemy nous larde
Le manche doulx a trenchant alemelle
A le cousteau qui nous fera service
C’est a dire que doulceur sans cautelle
Doit avoir dame comme la torterelle
Sans quelque hayne sans rigueur & sans vice
Mais quant l’offence desire la justice
Le tendre cueur doit en rigueur tourner
Et consentir de justice ordonner
Justice tient le peuple en sa droicture
Justice garde les povres des puissans
Justice tient raison en sa mesure
Elle deffend le loyal de torture
Elle rompt guerre debat discord contens
Ce toy qui lis justice bien entens
Chacun de soy & de son propre faic
Doit raison faire qui veult estre parfait
Autant princesse que une simple bourgoise
Et une royne comme une bergiere
Celle a sur cueur tort d’autruy qui luy poise
De soy mesmes sans parolle & sans noise
Face justice & la raison legiere
Du bien publicque eslieve la baniere
Le cueur le sens se doit la employer
Qui veult avoir des vertus le loyer
Justice & droit & vivre honnestement
Ne blesser ame son prochain ne autruy
Rendre a chascun le sien entierement
Vivre en tous faitz tousjours si justement
Et vers chacun tout ainsi que vers luy
Chacun congnoist n’y a celle ou celuy
Que par justice est paix en chascun lieu
Dame justice est vraye fille de Dieu

Exemple de justice

Pour donner exemple de justice je me pourroye arrester sur la saige Delbora laquelle jugea en Israel & n’est point trouvé que les nobles saiges jugemens selon Dieu & raison fussent faictz en Israel que fist celle noble dame Delbora/ mais requiert demonstrer & donner a entendre que justice/ n’est pas oeuvre seullement d’homme ou de femme mais est la main de Dieu & sa permission pour tenir les mauvais en crainte & les bons en seurté & donnerons exemple de l’execution que fist Judich du tirant Holoferne qui de sa femenine main par la permission de Dieu trencha le chief et fist justice de icelluy tirant sur lequel dix mille hommes n’oserent entreprendre Je treuve que Cambises eut ung filz qui fut nommé Assuerus lequel fut roy des Assiriens aprés son pere cestuy Assuerus roy d’Egipte & de Babilonne fust eslevé en orgueil & avarice & fist sommer ceulx de Damas de Caliphe & autres provinces qui luy rendissent les tribuz & grandes ransons des deniers a quoy ses predecesseurs les avoyent faitz tributaires & quant il vit les provinces refusantes il commanda a Holoferne maistre de sa chevalerie qui prist grant povoir de gens d’armes pour contraindre lesdictz resfusans a acomplir sa voulenté sans espargner force violence ne cruauté & mieulx ne povoit employer ses commandemens car Holoferne estoit ung tirant tout deliberé de desrober & faire tort a tout le monde/ larron publique & manifeste & qui n’en faisoit conte a Dieu a droit ne a justice & trouva prestement largement larrons & satallites car communement telz sont varlez que les maistres/ mais Dieu le droiturier & juste garde le loyer tel qu’il appartient aulx maulvais obstinez & endurcis en leurs vices & permet ses justes justices estre faictes par estranges voyes a nous incongneues jusques a ce que nous voyons reallement l’execution de sa divine permission comme il appert du tirant Holoferne lequel ne s’arresta pas seulement a commettre larrecins efforcemens de femmes & telz grans oultrages : mais voulut abolir & estaindre le nom de Dieu & contraindre ceulx qui conqueroit a croire qu’il n’estoit aultre Dieu que son maistre le roy de Babilone/ dont il advint que luy & son plus grant povoir tenant le siege devant une cité nommee Bethulie dont Ozimas estoit prince & seigneur tant oppressa ledit Holoferne ladite cité de Bethulie qu’il leur osta par puissance d’ouvriers/ les rivieres & les eaues dont le peuple generallement tous les habitans se trouverent en moult grande destresse de soif & estoit la cité ou dangier d’estre prise & rendue Si advint que Dieu pour secourir le peuple contre cruaulté du tirant inspira une noble dame nommee Judich & luy permist hardiement/ d’oser entreprendre la vengence des maulx perpetrez par ledit Holoferne & faire de ses mains justice vertueuse Ceste Judich fut la plus belle dame de son temps Elle estoit vertueuse servant Dieu & gardant saintement sa vefveté. Elle voyant la cité ou elle estoit en tel peril elle conceut le remede & conforta le peuple & les exhorta de prier Dieu pour elle Et qu’ilz eussent pacience & l’attendissent par nuyt aux portes Et qu’elle feroit oeuvre de Dieu Elle par nuyt acompaignee d’une servante ou elle avoit fiance ce partit de la cité & descendit es tantes en l’ost de Holoferne & fut devant luy amenee/ & tantost qu’il la vit comme vicieux il la convoita pour sa beaulté & luy enquist la cause de sa venue & elle usant de sens deliberé/ luy respondit que les dieux d’Israel estoient courroucez contre eulx & pource doubtoit elle d’estre en la cité/ si la fist loger & traictier moult honnorablement. Assez tost aprés Holoferne fist ung grant convive que nous disons ung bancquet ou furent ses princes & autres en grant nombre a ce convive beurent oultre mesure & s’enyvrerent & mesmes Holoferne qui de ce estoit coustumier/ & quant ilz furent separez & chascun retiré en son pavillon. Holoferne commenda a signer ung sien escuyer qu’il luy amenast Judich/ celuy l’alla querir & la amena cuidant qu’elle deust faire la voulenté du tirant/ chascun se retira pour laisser la dame seulle avecques luy & Holoferne qui estoit oppressé de trop boire & de vin/ c’estoit ja endormy & Dieu le vouloit/ car c’est luy seul qui conduit & mene l’oeuvre de justice avecques toutes bonnes executions & emprisez. Ceste dame deliberee de affranchir la cité de sa mauvaitie pleine de foy & d’esperance/ de l’ayde de Dieu inspiree de faire justice & vengence/ a Dieu & au monde des cruelles oeuvres de ce tirant print l’espee qui estoit a son chevet non pas comme femme & en meurs femenine/ mais comme changee en courage & force d’homme/ elle ne parla point doubtant esveiller ce tirant/ mais son cueur cryoit & prioit a Dieu ayde & force d’executer justice sur le malfaicteur & haulce l’espee trenchant & couppa la teste d’Oloferne/ du seul coup conduit ordonné & mené de la main de Dieu La noble Judich avoit amené avec elle une sienne servante nommee Abra laquelle portoit ung sac de cuir ou fut presentement mis le chief de Holoferne/ l’espee fut remise en sa guaine & se partirent a diligence la dame & sa servante guideez & meneez de Dieu & de bonne fortune. Et quant elles aprocherent la porte de la cyté elles cryoient a haulte voix ouvrez la porte car Dieu a ouvré avecques nous & est avecques nous. Le peuple y courut a grant luminaire/ & elle leur monstra le chief de leur persecuteur & leur dist que Dieu l’avoit gardee de pecher & de perir & qu’ilz le louassent & feissent mettre ce chief en une lance sur les murs/ affin que tous ses gens le peussent veoir ce que fut faict. Si tost que le jour apparut/ les chambellans d’Oloferne cuidoient qu’il dormist en son pavillon/ mais ilz le trouverent mort & decapité. Et puis virent le chief sur les murailles de la ville/ dont ilz furent tous si esbaÿs & espantez qu’ilz se leverent du siege & s’en fuyrent en grant desroy & desordre & ceulx de la cité les en chasserent qui plusieurs en occirent & donnerent a Judich toute la pecune d’Oloferne pour son loyer. & par ceste exemple nous devons congnoistre que Dieu veult faire justice aussi bien par les femmes que par les hommes.

La gorgerette de sobrieté

Chapitre .xiii.

Alons plus hault affin que riens ne celle
A ma dame fault une gorgerette
Pour luy couvrir le col & la forcelle
Le beau tetin la chair fresche & nouvelle
La se peut veoir une beaulté parfaicte
La toille doit estre fine & bien faicte
De doulx fillez aussi bon que de soye
Affin que l’oeil sans descouvrir le voye
La gorgerette de toille bien sortie
Garde la chair de hasle & noirciture
La gorgerette/ habitue la partie
Honnestement affin qu’on ne mesdie
De trop monstrer ce qui doit couverture
De peu a trop il doit avoir mesure
Et conseille toutes dames de pris
De moyenner l’estat de ses habitz
La gorgerette servant a ma maistresse
Je la juge qu’on la nomme & appelle
En office la vertu de sobresse
Ceste vertu vous fera garderesse
De vostre corps affin que ne chancelle
Le corps soullé souvent vice l’appelle
Vice se nomme dangereux messager
Qui maine gens a honte de leger
Pas ne souffit que sobresse nous serve
Pour nostre chair abaisser & matter
Mais fault la langue a legeretté serve
Tenir si sobre que riens ne nous asserve
A trop parler qui peut beaucop couster
Ainsi sobresse servira sans cesser
A soy garder de vie dangereuse
Et la langue d’estre trop perilleuse
Ainsi comment la gorgerette garde
La chair tresblanche d’empirer ou mal mettre
Sobresse prent en conduicte & en garde
La chair fragille affin qu’elle ne perde
Par trop nourrir & en pechié se mettre
Sobre parler est de bon sens le maistre
Ainsi sobresse est mere de santé
Sobresse vault qu’elle ait auctorité
Soyons sobres & fuyons gloutonnie
Qui des pechés est allectant nourrice
Sobresse fait santé & longue vie
Gourmandise paresse l’endormie
C’est la fontaine & la source de vice
La sobresse est moult aux dames propices
De sobresse faictes en ung mestier
Elle est si bonne qu’elle vous a mestier
Sobres soyons de mengier & de boire
Soyons sobres de parler & respondre
Gourmandise vault pis que le tonnoirre
Trop parler nuyt plus qu’on ne le peult croire
Cathon le dit & nous en veult semondre
Et devroit on comme fol celuy tondre
Qui ne compasse sa langue saigement
Dont tant de maulx adviennent longuement

Exemple de sobrieté

Ou temps de l’empereur Vallain qui fut de l’hererie Arriane homme mauvais & persecuteur de crestiens ung homme fut moult bon & devot catholicque & se nommoit Estienne l’orfenin cestuy Estienne fut veuf & avoit une seulle fille nommee Marine moult bien moriginee & aprinse de lettre en sa jeunesse & de divins enseignemens cestuy Estienne son pere se delibera d’estre religieux & moyne & de mener vie contemplative/ & devote & laissa Marine sa fille a ung sien parent ou il avoit fiance/ ledit Estienne fut receu moyne de sainct Benoist & moult aymé de son abbé & convent : pour la saincte vie qu’il menoit : mais il se monstroit moult pensif & melencolieux & dont l’abbé s’aperceut de sa tristesse & luy demanda moult charitablement qu’il luy failloit en luy offrant conseil & ayde a son povoir le preudhomme luy dist qu’il estoit en melencolie de ce qu’il avoit laissé ung seul filz au monde lequel il vouldroit bien avoir pour en faire ung religieux & qu’il peust avoir l’habit de leans l’abbé qui moult aimoit frere Estienne : luy accorda de vestir son filz & qu’il le allast querir Si traveilla tant le preudhomme Estienne qui vint la ou estoit sa fille car le monastere ou il se rendit estoit loing du pays dont il estoit né & hors de la congnoissance de ses amys il demanda secretement a Marine sa fille se elle voudroit entrer en religion : elle dist que ouy & que c’estoit son plus grant desir : dont le pere loua nostre seigneur & conclurent de leur partement : & de ce qu’il vouloit faire & fut Marine qui povoit avoir quatorze ans habillee en habit d’homme & tant fist le bon homme qu’il amena Marine comme son filz pour la bailler : & le presenter a l’abbé qui le receut benignement : fut revestu en la religion & fut nommee frere Marin & se rendit tout humble & obeissant & tant devot que riens plus il aprint songneusement : tout ce que religieux doit aprendre & tenoit si bonne mainere que on ne se fust jamais aperceu que ce fust une femme : dont son pere avoit grant joye de sa bonne vie frere Marin estoit si sobre que quant les autres religieux se passoient d’ung oeuf il se contentoit d’une pomme & quant ses compaignons se substentoient d’une pomme il se contentoit de la pleure/ s’ilz buvoient vin il prenoit pour luy citre ou servoise/ & s’ilz avoient servoise il se contentoit d’eaue seullement/ sa sobresse de boire & de menger fut si austere qu’elle n’est a nulle autre a comparer son pere mourut & frere Marin fist moult grande diligence & devoir pour prier pour l’ame de son pere. Advint que le pere abbé faisoit refaire le dortoir de son abaye/ & convenoit que les religieux couchassent dehors le cloistre & en la ville a l’hostel d’ung noble bourgois grant amy de l’abbé jusques ledit dortoir fut refaict. Celuy bourgois avoit une fille qui fut grosse d’ung sien serviteur & acoucha d’une fille/ dont elle fut moult mal menee du pere & de ses parens & n’osoit dire qui estoit le pere de l’enfant/ car elle aymoit & doubtoit qui ne fust eslongné d’elle/ & pource qu’elle vit que frere Marin estoit simple & bon jeune moyne de .xvii. ans/ elle dist que frere Marin l’avoit deceue & luy avoit fait cest enfant/ & fut ledict enfant aporté a l’abbé & fait la plainte contre frere Marin qui fut moult reprins & corrigé de l’abé & du couvent/ luy fut baillé l’enfant & condempné de le nourir & fut chassé hors de l’abbaye & forclos de sa prebende & tousjours disoit Dieu soit loué de tout se j’ay peché il me vueille pardonner & en feray voulentiers la penitance/ il fut si sobre de parler que oncques il ne voullut dire s’il avoit fait peché ou non/ & ce pour deux raisons dont la sobresse fut fonde & aima mieulx endurer & ouir reproche que parler contre sa voulenté & l’une des raisons fut qui ne voulut oncques soy excuser de la charge que on luy donnoit quoy que ce fust sans cause pour doubte qu’il ne fust sceu que c’estoit une femme & qu’il ne convint qu’il habandonast le lieu de sa religion l’autre raison il aimoit mieulx porter la honte du monde que la mere de l’enfant portast pugnition de son abuz & la fut bonté sur bonté & double vertu charitable Frere Marin nourrit elle & l’enfant d’aumosne & vesquit hors de l’abbaye moult povrement l’espace de trois ans & tant que les freres en eurent pitié & requirent qui peust rentrer en l’abbaye/ l’abbé le consentit pourveu qu’il nestiroit & monderoit a la peine de ses bras tous les retrez & privez de l’abbaye ce qu’il fist & porta l’eaue sur son col & de sa personne pour faire en grant obeissance & porta la penitance sans avoir fait le peché Advint que une maladie print a Frere Marin dont il mourut en une petite maison de celle abbaye les religieux y allerent pour l’ensepvelir & mettre en terre & trouverent que Frere Marin estoit une femme coururent a leur abé qui fut de ce moult esmerveillé & desplaisant pour la honte & sans cause qui luy estoit faicte la mere de l’enfant confessa la verité & deschargea frere Marin qui depuis fut nommee Marine comme devant elle reprint son enfant. Le corps de la saincte vierge marine fut ensepulturé en ladite abbaye devant le grant autel en grant devotion & fist depuys la noble vierge Marine de beaulx miracles & mesmes de la damoyselle son accuseresse qui fut chassee de l’ennemy & comme enragee vint congnoistre son peché comme dit est & la glorieuse sainte Marine luy donna guarison O nobles dames prenez exemple a la saincteté & sobresse de ceste saincte vierge Marine car moult de maulx pevent advenir par la gloutonnie de la bouche & par la legiereté de la langue ainsi qu’il appert.

La bague de foy

Chapitre .xiiii.

Continuons es pompes que je forge
Parons ma dame d’une bague tresdigne
Qui luy pendra au col & a la gorge
Vaulant dix mille de ducas que l’on forge
D’ung dyament des meilleurs qui se fine
Qui soit naïf & de la bonne myne
Taillez a face par si bonne maniere
Qu’on ne sache laquelle est la premiere
Le dyamant naïf par sa bonté
On ne le peult ne rompre n’amenrir
Le dyamant a de proprieté
Que qui le porte c’est comme une seurté
Et ne peult on le froisser ne perir
On ne le peult trop vaillant acquerir
Heraulx le prisent blasonnant les escus
Sur les couleurs ses metaulx & vertus
Les lapidaires en riches pierreries
Du dyamant font grant pris & estime
Si ne seront ses grans valeurs peries
Par mes escriptz mais plusfort anoblies
Comme pierre de vertu noble & digne
Sus les vertus je luy donne & assigne
Pour mieulx parer la princesse de moy
Se noble tiltre que l’on appelle foy
Foy est l’ensegne la guide & le chemin
Pour parvenir en la gloire parfaicte
Sans foy ne peult errer le pelerin
Pour parvenir au port de bonne fin
Sans ferme foy toute oeuvre est imparfaicte
Foy est de croire Marie pure & nette
Que l’escripture appelle toute belle
Que Dieu conceupt & l’enfanta pucelle
Foy est de croire la saincte trinité
Trois personnes ou n’a division
Dieu le pere est la sourse de bonté
Le filz piteulx qui nous a racheté
Soy faisant homme pour souffrir passion
Sainct esprit c’est paix & union
Qui l’homme a Dieu tient en begnivolence
Et sont ces troys ung Dieu & une essence
Grant foy devons ou digne sacrement
Que nous voyons entre les mains du prestre
Quant par vertu du sainct consacrement
Dieu seuffre a luy joindre pain de froment
Ou il se donne pour ses enfans repaistre
En ceste foy devons mourir & estre
Foy est l’espoir qui nous delivre & donne
Pour parvenir la ou la fin couronne
La foy devons a nostre mere l’eglise
Et obeir a ses commandemens
Au Pape croire qui sur nous a maistrise
Foy maintenir la ou foy est promise
Foy est l’escolle de vrays enseignemens
Foy est le lustre de tous les paremens
Cela gardez madame redoubtee
Vous en serez en triumphe augmentee
Le dyamant qui est dur non comparable
Nous demonstre la foy pour estre telle
Qu’elle ne soit ployant ne corrumpable
Mais toute ferme sans estre variable
Et fust pour perdre ceste vie mortelle
Car qui en foy se fourvoye & chancelle
D’estre perdu la se monstre le signe
S’il n’a secours de la grace divine

Exemple de foy

Digne seur & vray exemple vous pourray donner & mettre de la glorieuse mere de Dieu la sacree vierge Marie pour l’exemple de foy car toutes les escriptures dient & tesmoignent que a la mort & passion de nostre redempteur Jhesucrist toute la foy fut oubliee faillie & esteincte fors ce qu’elle demoura seullement en la glorieuse vierge Marie mere/ & d’elle & par elle fut toute la crestienté renluminee de foy mais pource que sa inestimable saincteté nous est trop grant & admirable exemple je parleray en cest endroit d’autre vertueuse personne a nous plus semblable qui fut perseverant en foy comme il s’ensuit. &c. Je treuve au .viii. chapitre du second livre des Machabees que ou temps que le Roy Anthiocus payen prist la cité de Jherusalem il fist moult de maulx & de persecutions au peuple crestien persuadant de leur faire laisser & habandonner la foy & la loy crestienne & contraindoit a son povoir les enfans de Dieu a adorer les idoles ou les faisoit mourrir en crueux & divers martires & entre les aultres Il advint qu’il fist prendre sept freres De la realle lignie des Machabees et avec iceulx fut prinse leur mere une moult vaillant & saincte dame noble de meurs & de realle nativité ceste dame se nommoit Anne de la Roche ferme & constante en la foy de Jesucrist les dessusditz sept freres furent amenez devant Anthiocus pour adorer les ydoles & d’ung accord par la bouche de l’aisné des freres il dit a Anthiocus courageusement Roy que veulx tu faire de nous ou que nous demande tu nous sommes plustost appareillez de mourir que de consentir la foy & loy de noz peres & perens estre changee enfrainte ne viollee Celuy Roy de grant yre & maltallent fist a l’aisné qui premier avoit parlé trencher la langue escorcher la teste coupper les piez & les mains en la presence de la mere & des autres freres & puis le fist metre en une grande paesle de fer toute ardente les ungz aprés les autres fist mourir en cest tourmant & eulx estant en ce cruel martire la noble mere plaine de foy & de devot courage enhortoit ses enfans de mourir fermes & constans en la saincte foy crestienne & leur disoit mes enfans souffrez devotement & de bon cueur une heure de tourment & de peine pour avoir la perpertuelle joye qui jamais ne fauldra & en ceste foy continua de rencourager ces sept enfans les ungs aprés les autres & le tirant persuadoit le septiesme frere qui estoit le plus jeune & vouloit qu’il reniast la foy en luy promettant grans biens & gouvernement mais la saincte dame despitant la mort & le povoir du tirant plaine de divine esperance en la presence du roy Anthiocus disoit a son filz mon enfant tu as veu avec moy tes freres mourir & martirer fermes en la foy de Jesucrist je suis ta mere qui te asseure que leurs ames sont en paradis demeure donc constant & ferme voluntairement en la saincte foy & loy de tes parens & je te prometz que je mouray en ceste oppinion je requiers Jesucrist & sa saincte mere Marie qui te gardent & maintiennent en ferme foy lors le tirant plain de despit fist l’enfant martirer & mourir devant la mere & puis la mere aprés les enfans Laquelle joyeusement endura le tourment & receupt couronne de martire/ car elle mourut plaine de foy Et pource mes dames qui ceste exemple lisez & regardez ressemblons Anne de la Roche & demourons en foy sans varier car par la foy nous povons escheller le ciel & gaigner paradis.

La robe de beau maintien

Chapitre .xv.

Pour mieux parer se corps debout encor
En seur propos vertu & bonne guise
Robe nous fault qui sera de drap d’or
De couleur pourpre & qui vaille ung tresor
Tout le meilleur de Chippre ou de Venise
A la grant gorre comme une chose exquise
Et richement soit d’ermines fourree
Princesse vault d’en estre bien paree
L’oeil s’esjouit a veoir l’or resplandir
Chacun se mire chacun y prent plaisance
Les regardans ont soulas & plaisir
De veoir parure a leur chois & plesir
Et ne leur touche sinon le regard en ce
Or fault tirer vertueuse apparence
De cest habit que je baptise en bien
Pour la nommer robe de beau maintien
Toutes dames savourez ce couplet
De beau maintien soyez en aournees
Car comme l’or a l’oeil agree & plaist
Maintien de femme ou il plaist ou desplaist
Sur le maintien sont les notees fondees
Par fol maintien plusieurs ont renommees
Assez souvent qui approche diffame
Et sans peché de l’honneur & de l’ame
Vous jeunes filles qui desirés honneur
Laissez la lettre tout ouvrage & escolle
Se beau maintien qui tant est de valeur
Aprenez le & le faictes de cueur
Pour avoir loz qui leger court & volle
Car ce juge d’escript & de parolle
Qui n’est au monde tel tresor ne chevance
Meilleur pour femme que bonne contenance
Ainsi ma dame aura la riche robe
De beau maintien Dieu la luy entretienne
Et luy permette que nulz ne la desrobe
C’est ung tresor pour mettre en garde robe
De la vestir souvent bien luy souviengne
La fourrure bien la garde & maintienne
Qui est d’armines monstrant magnificence
Qui signiffie vertu d’obeissance
Le beau maintien l’obeissance prompte
C’est le moyen qui plus l’homme contente
Ce sont vertus qui le plus fier cueur dompte
Jamais n’aura ne vergongne ne honte
Qui ces deux poins maintient en bonne entente
Ma princesse ne soyez mal contente
L’amour de vous me fait cy traveiller
A toutes femmes loyaulment conseiller

Exemple de beau maintien

Entre les roys qui regnerent en Judee regna Assuere tant sur le royaulme de Judee comme sur Ethiope il fut Roy puissant il eut pour sa principalle femme & espouse selon leur loy une dame de noble lignee nommee Dasti Se Roy Assuere tint une grande feste avec ses princes ses nobles & subgetz en la cité de Scissis qui estoit le lieu de son principal siege Et dit la bible que ceste feste se fist en ung jardin grant & spacieux que l’on nommoit le jardin de delices/ & d’aultre part tenoit la Royne Dasti grant estat & triumphe avecques les princesses & dames de son royaulme Le Roy desira de veoir sa femme & luy manda qu’elle vint devers luy ce qu’elle reffusa par plusieurs fois/ le Roy se mescontenta & mist ceste desobeissance en conseil de ses princes & demeurerent tous en oppinion que elle devoit estre delaissee habandonnee & expulsee du Roy & qu’il en devroit prendre une autre car selon leur loy femme qui desobeyt a son mary il la peult dejecter de luy & ne merite point d’avoir l’amour de son seigneur/ & ainsi par desobeissance fut Dasti expulsee & plus ne peult venir devers le Roy Assuere/ & pour recouvrer femmes a son desir fist assembler les plus belles pucelles de son royaulme pour veoir & choisir a son plaisir & gré. Entre lesquelles fut Hester une pucelle de Judee & non pas de si grant lieu comme fut Dasti/ mais son maintien & belle contenance passa la beaulté de toutes les aultres pourquoy le Roy la choisit & fut sa femme tresaymee. Et advint que Aman qui fut principal gouverneur du Roy & qui moult hayoit la nacion de Judee par subtil moyen praticqua que le Roy Assuere son maistre/ fist ung banissement a l’encontre de tous les Juifz & priva la nation de sa presence sur peine de mort/ & pretendoit Aman de faire exiller la Royne Hester & mourir Mardocheus son oncle. Soubz umbre qu’il estoit Juif & fut treslonguement Hester sans oser venir en la presence de son seigneur Et advint ung jour que le Roy estoit apuyé a une fenestre/ & la Royne Hester en riche parure/ & beau maintien passa par devant le Roy en grant humilité crainte & paour/ le Roy l’appella & elle vint & obeyt moult doubteusement. Assuere l’attocha de sa verge en signe d’amour & d’asseurance. Et elle dist monseigneur/ n’as tu souvenance que tu as fait edict pour faire mourir ou dechasser tous les Juifz Et que je suis de celle nation & crains ta fureur & la mort. Assuere qui la vit si belle obeissante & de beau maintien luy dist. M’amye j’ay faict l’edit pour tous & pour toutes. Mais vous estes la par dessus les autres. Et depuis celle belle parolle a esté dicte en la saincte escripture pour la benoiste glorieuse vierge Marie & vrayement bien se peut nommer & dire entre les femmes la pardessus les aultres. Hester depuis se gouverna si bien & si saigement avec le Roy son seigneur qu’elle rapaisa sa fureur contre les Juifz & tourna son mal talent sur Aman/ inventeur & conduiseur de la destruction de la nation de Judee/ & dont il fut pendu ainsi la royne Hester par son obeissance gaigna le lieu real que perdit Dasti par sa faulte/ & par beau maintien pleut au Roy son mary/ dont elle saulva son pays ses parens & sa lignee de perdition. Mes dames icy a bel exemple tant en obeissance comme en beau maintien ressemblez doncques la bonne Royne Hester & voz besongnes en vauldront de mieulx ainsi comme pourrez congnoistre.

La ceinture de devote memoire

Chapitre .xvi.

Ung orfevre nous convient recouvrer
Qui nous saiche faire une cordeliere
Du plus fin or que l’on pourra trouver
Esmaillee de blanc noir rouge cler
Pour a ma dame faire ceinture chere
Des patenostres pour faire la maniere
Pendront devant de fin blanc cassidoine
Le temps present le dit ainsi ydoine
Ainsi le point qui clost du corps l’habit
C’est la ceinture dont dame se doit ceindre
La ceinture la personne embellit
C’est la parure qui plus fort anoblit
Elle est seant au grant & au maindre
A quel vertu la ferons nous attaindre
Qui soit servant a ce cas & notoire
C’est la ceinture de devote memoire
Le corps paré tout cloz par la ceinture
Dame ce point bien entende & le notte
Car on ne peut oster quelque vesture
Jusques le ceingt en face deffermure
Tant soit de robe de chemise ou de cotte
Et ainsi garde la memoire devotte
Que les vertus ne se separeront
Du digne cueur ou trouvees seront
Le cueur qui tourne en devote pensee
Si ne peult cheoir es latz de l’ennemy
La memoire qui en bien est tournee
Est tost de Dieu tellement confermee
Que l’ame sent paradis a demy
Qui de Dieu fait son souverain amy
Celle peut dire certes je suis aymee
Du plus leal qui soit en la contree
Memoire fait revoir le temps passé
Et souvent des maulx & des biensfaitz
Ung cueur devot ne peut estre lassé
De cogiter tout ce qu’il a brassé
Soit bien soit mal aulmosnes ou tors faitz
Car la se poisent les fardeaux & les faitz
La conscience se peut la regarder
C’est le moyen pour sa vie amender
Noble ceinture riche d’or & d’esmail
Je treuve cy pour ma dame servir
Memoire tient des vertus le fermail
Le cueur devot est tousjours sans sommeil
Pour veiller l’ame & garder de perir
Ma maistresse a qui vueil obeir
Se meilleur don en ce monde trouvoye
Dieu m’est tesmoing que je le vous donroye

Exemple de devote memoire

Il n’a pas gueres de temps que je ouys ung gracieux conte au propos de devote memoire & suis deliberé de le coucher presentement pour exemple de l’advertissement/ de toutes dames & de celles qui ce present volume lyront. Et treuve que au royaulme de Naples eut jadis une jeune dame princesse de Salerne nommee Jouvelle. Icelle princesse se trouva en ses jeunes jours seulle heritiere grant dame & riche & du nombre des princesses du Royaulme/ du sang & parenté du Roy de Naples/ belle entre les belles/ & devez sçavoir que elle fut requise de plusieurs princes & grans seigneurs pour l’avoir a femme & espouse/ mais elle ne choisit pas legierement pource que femmes sont fort subgettes & tenues courtes en iceluy Royaulme/ mais aymant ses plaisances & pleine de jeunesse fuyoit d’estre subgette d’aultruy & passoit ses jeunes jours a faire grans assemblees & festiemens bancquetz dances & joyeusetés/ & a la verité estoit plus eslevee & plaine de jeunesse qu’il n’apartenoit a son aage & dont on parloit en plusieurs lieux plus qu’il ne fut besoing : car quant femmes se desriglent : il est tost tourné & mis en maulvaise notte. Ceste princesse de Salerne ainsi pleine de voulentaire jeunesse : toutesfois avoit une devote memoire & une coustume & façon de servir Dieu & ouyr messe tresdevotement & en simple habit ung grant coeuvrechief sur son atour luy couvroit la face & se mussoit en ung coing de l’eglise & durant le divin service se maintenoit coustumierement & observoit ceste devote memoire le matin du jour sans faillir et le surplus de la journee estoit employee par le contraire de toutes vanitez mondaines & n’estoit pas le jour continué en une maniere de vivre : mais bien contraire l’une a l’autre. Advint une fois que ceste princesse de Salerne : avoit faict grant festiement aux seigneurs & dames du pays. Et fut celle assemblee en grant nombre de noblesse & fist preparer la plusgrant salle de son hostel moult pompeusement De tapisseries & de riches buffectz en grant habondance de vaisselle. Les tables et la suyte richement estoffees. Et l’assiete faicte des seigneurs & des dames des services des metz & entremetz & plusieurs autres bonnes sortes de viandes en grant foison & bien ordonnez ypocras & divers vins y furent serviz en grant honneur & fut celuy souper de grans fretz & despens excessifz/ la jouerent joueurs de divers instrumens & sonnoient cors & trompettes que l’on ne oyoit l’ung l’autre parler/ & aprés les tables levees & graces dictes se commencerent les dances decorees de grant luminaire de mommeries & de chansons ou chascun faisoit son mieulx de se monstrer/ ladicte princesse de Salerne rendoit toute peine de bien fringuer & entretenir seigneurs & dames & la noblesse a leur contentement/ & certes elle employa celluy jour & la pluspart de la nuyt au service du monde/ de dame oyseuse & de temps perdu & toutesfois fallut la compaignie aprés avoir eu le vin & les espices pour le dernier metz/ pour l’yssue & congé/ que la noble dame demourast avec ses femmes & familles/ & est a entendre qu’elle se coucha tart/ & pour prendre petit de repos/ car la nuyt estoit fort avancee avant le depart des invitez. Et pour mon compte achever & parfaire lendemain se leva tart & se partit de la chambre pour aller a la messe/ & n’oublia pas sa devote memoire acoustumee/ mais couvrit son chief humblement & print son chemin pour aller en la chapelle de son hostel & fallut qu’elle passast par la salle ou avoit esté fait ce riche bancquet/ & celle haulte seignourieuse feste. Et ce lieu que le soir de devant ressembloit ung triumphe. Et maintenant & en si peu de temps estoit si desolé/ les tables abbatues d’ung cousté les bancs & les tresteaux renversez parmy la salle les os sepparez de la chair parmy la place ou les chiens les rongeoient & y prenoient leur refection Et pour conclusion c’estoit abhomination de celle place qui le soir devant ressembloit ung lieu desdié pour toute plaisance & delices/ celle princesse se arresta pour mieulx veoir & incorporer celle merveille ou son entendement fut lors empesché & luy sembla ce lieu estre le monde en son estre lequel au commencement & a la sente de jeunesse est plaisant & si pompeulx & tant aggreable que ce semble plaisance immortelle & durable prosperité & soubdainement par adversité vieillesse ou maladie tout est renversé & mis en ruine & perdicion qui tourne espoir en abuz plaisir en douleur fiance en desespoir/ & est a croire que ce bon Dieu qui tousjours de sa grace a ses fillés tendez pour prendre le pecheur au point de son prouffit souvent de la devote memoire que nonobstant ses obstinees mondanitez elle avoit tousjours durant le divin service ce bon Dieu la frapa au cueur & luy changea les meurs de perdition en deliberation salutaire & durant la messe qu’elle oyt devotemet & en effusion de larmes manda son confesseur se delibera d’habandonner le monde & dedans le tiers jour ensuyvant se rendit en religion fermee & de seurs de saincte Claire en despitant le monde & ses abusions & en celle religion fut & vesquit sainctement le demourant de ses jours ressemblons a la princesse de Salerne laquelle par les mondanitez avoit une devotte memoire parquoy Dieu la rappella Affin aussi que Dieu nous reclame & appelle plus legierement a la parfaicte felicité.

Les gantz de charité

Chapitre .xvii.

Ung gantier fault qui nous face des gans
Bons & propices pour ma dame ganter
Les gans servent en yver & doux temps
Les belles mains plaisent a toutes gens
Les gans se doivent songneusement porter
Les mains se doivent tousjours nettes monstrer
Les gantz servent souvent en ce mestier
Gardez les bien vous en avez mestier
Pour cuir avoir yraye en Allemaigne
Pour ses beaulx gantz achever & parfaire
Ou se mieulx sert cuir venant de Champagne
Tout ce ne vault nous irons en Espagne
La pourrons nous assovir nostre affaire
Le cuir est doulx & la viollette flere
Ainsi ma dame & ma tresredoubtee
De cuir d’Espaigne vous en serez gantee
Ses nobles gantz pour y mettre bonté
Quelle vertu leur sera departie
Nous en ferons labeur de charité
C’est la vertu que Dieu a apporté
En rachetant ceste humaine lignie
Par charité voulut prendre la vie
Le doulx Jesus pour l’amour des humains
Charité se doit monstrer a deux mains
Charité est le feu & le tison
Qui brusle cueurs en vertueulx effect
Charité est santé & garison
Laquelle efface peché & mesprison
Sans charité tout bien est imparfaict
Donner pour Dieu est semblant contrefait
Se charité l’aumosne ne presente
Or notez bien ceste leçzon presente
Comme les gantz sont a la main blancheur
Et les gardent de froit & de haslure
Charité vault pour tenir en vigueur
L’ame le corps l’entendement le cueur
Contre peché car vice est leur blessure
Cueur charitable en vertu croist & dure
Sainct Augustin la nomme toute bonne
Par charité Dieu nos meffaitz pardonne
Nobles princesse qui regente & domine
Et toutes femmes soit grande soit petite
Entre vertus cueillez pour fleur divine
La charité & plantez la racine
En vostre cueur comme une chose eslite
C’est la vertu qui sert & qui prouffite
Dieu si adjoinct les anges la convoient
Pour la meilleur des grans vertus qu’il ayent
Charité a telle proprieté
Lis sainct Hierosme il le te approuvera
C’est que le jour que l’on fait charité
Ce que on requiert il sera accepté
Demande a Dieu & il le te donra
La charité en guerdon doublera
Dieu la reçoit si agreablement
Que c’est le fruit de nostre sauvement

Exemple de charité

De cest article fondé de charité doibvent estre les deux mains de nobles dames gantees & a ceste cause j’ay fondé mon fait en deux exemples & assez d’une mesme cause & dont le premier est aprové par legende de sainctz & l’autre est apocriffe touteffois pris & extraicte es anciennes histoires & quant au premier je treuve d’une sainte martiree en Flandres nommee Godeliene laquelle fut en son temps moult noble femme & fut si charitable que tout ce qu’elle povoit trouver des biens de son pere elle donnoit incontinant tout pour Dieu & le portoit aulx povres dont elle fut aucunement reprinse & redarguee & luy fut deffendu expressement que elle ne donnast plus riens Et se prenoit garde le maistre d’hostel de son pere sus elle tressongneusement & une fois elle avoit prins en la cuisine porcion du disner de son pere & l’avoit mis & envelopé en la troussoire de sa robbe pour le porter aux povres dont ledit maistre d’hostel s’aperceut & luy dist qu’esse que vous portez serez vous tousjours larronnesse des biens de vostre pere Dont lors Godeliene fut surprinse & esbahye & se recommanda a nostre seigneur & respondit certes mon amy se sont buschettes & rabotures de bois que je porte aux povres pour eulx chauffer & ouvrit son giron & par la grace de Dieu le maistre d’hostel ne vit que menu bois comme elle luy avoit dit dont il fut moult esbahy & confus & congneut bien que sa charité estoit a Dieu agreable elle parfist son chemin & fist son aumosne & les buschettes qu’elle avoit monstré au maistre d’hostel nostre seigneur les reconvertit en viandes comme devant & de la en avant povoit donner aumosnes a son bon plaisir & depuis advint que le conte de Boulongne devoit disner a l’hostel du pere Godeliene & fut fait grant appareil pour le recevoir Godeliene qui avoit le cueur a Dieu & aux povres ne se oublia pas mais de la viande apprestee desroba le plus friant & le meilleur & en fist disner les povres charitablement dont le maistre d’hostel se trouva merveilleusement perturbé/ pource que le disner estoit deshonnoré & n’y avoit demeuré que la plus rude viande dont la menassa & aussi fist son pere de la batre & l’appella folle & ypocrite & qu’elle le vouloit deshonorer & ne se sçauroit amender La bonne saincte fille se retira plourant en sa chambre en grant regret d’avoir son pere ainsi courroucé se mist a genoulx & fist sa requeste a nostre seigneur qu’il voulsist contenter & appaiser son pere envers elle Et en ce mouvement le maistre d’hostel retourna en la cuysine & trouva les chauldieres les potz & les hastiers tous plains par la grace de Dieu tout puissant/ & de toutes especialles viandes plus que devant & congneut bien que nostre seigneur Jhesucrist y avoit mys sa tresdigne main & que Godeliene estoit amye de Dieu. Si fist seoir les seigneurs qui ne furent oncques mieulx serviz & depuis Godeliene fut mariee a Berthoul seigneur de Guistelle en Flandres qui fut homme cruel & maulvais & la fist martirer & mourir & lors fist & fait encores de moult beaulx & merveilleux miracles au lieu de Guistelle/ la ou elle est canonisee pour saincte & par sa legende se nomme ma dame saincte Godeliene de laquelle je recite presentement aulcuns poinctz de sa saincte vie pour approuver que Dieu a moult aggreable/ la vertu de charité Mais pource que de tant que la personne est plus semblable en estat ses oeuvres sont de tant plus aggreables & mieulx poursuytes Et pource ma dame je feray mon second compte en acquittant ce que j’ay dict & parleray d’une tresvertueuse & charitable princesse & feray mon compte le plus abregié que je pourray Si nous dicte & recite l’hystoire que le conte Regnier de Savoye se maria avecques la fille du Roy de Dannemarche nommee Geltrud & fut amenee si jeune en la maison de Savoie que legierement avoit elle aprins le langaige/ les meurs & les conditions dudict pays de Savoye/ & d’elle & de sa tresnoble nature fut enclinee a devotion & moult fut charitable aulx povres creatures Et aussi ce qu’elle povoit finer ou avoir des biens de son seigneur & d’elle/ elle les donnoit pour l’amour de nostre seigneur Jhesucrist & departoit aux povres de moult grans deniers & pecunes Et tant en fist que Regnier conte de Savoye son mary par enhort d’autruy ou autrement n’estoit pas bien content de Geltrud sa femme en ceste partye & trouvoyt ses deniers fort despensés par sa femme/ et dont il estoit en grant disette & a l’arriere de ses affaires/ et en effect fut conseillé de luy deffendre de plus nullement donner ou despendre le sien sans son sceu congié & commandement A quoy ladicte contesse obtempera par obedience et contre son cueur lequel ardoit en parfaicte charité & ne povoit nullement veoir ung povre sans lui donner ou larmoyer par grans regrectz de non le povoir faire Advint une fois entre les autres que moult grant multitude de povres se monstrerent devant la fenestre de la bonne dame criant & requerant l’aulmosne Mais celle qui sçavoit ou estoit l’argent de son seigneur si courut celle part & print ung grant sac plain de florins le mist secretement en sa robe & apella une sienne privee damoiselle & alla celle part ou les povres estoient pour leur departir son argent Mais elle trouva le conte de Savoye son mary qui revenoit de chasse/ lequel eut suspection que sa femme portoit argent aux povres qui la estoient & luy dist rigoureusement que portez vous Elle qui eut moult grant freeur leva son esprit a Dieu & luy respondit monseigneur se sont roses & tantost ouvrit le rebras de sa robbe qui se trouva tout plain des plus belles roses du monde & si n’estoit pas la saison parquoy le conte congneut que les oeuvres de sa femme plaisoient moult a Dieu si la mena doulcement aux povres luy priant qu’elle executast sa charité & aumosne Et lors les roses se convertirent en florins & en la presence de son seigneur la contesse donna pour Dieu aux povres tout ce qu’elle portoit d’argent & depuis fut le conte grant aumosnier & charitable Voyez dames doncques pour fortiffier voz oeuvres & les deux gantz de charité j’ay fait deux comptes en ung exemple. Et vous souviengne de la contesse de Savoye de ses roses & de ses vertus car charité est le plus seur & le plus brief chemin pour venir jusques au royaulme de paradis.

Le pigne de remors de conscience

Chapitre .xviii.

Ce noble corps est paré proprement
De triumphans & notables habitz
Dont fault le chief aorner tellement
Que tout soit bien & honnorablement
Car ma maistresse est dame de hault pris
Ces beaulx cheveulx qui est ung cas requis
Convient pigner/ car a tout fault pourvoir
C’est ung des soingz que femme doit avoir
Entendez bien pourquoy des cheveulx songne
Dames discrettes qui raison entendez
Je n’entens pas les mettre en besongne
Pour gens tempter en espoir de vergongne
De ce meschief saigement vous gardez
Mais il s’entent quant vous vous mariez
C’est l’enseigne dequoy se pare celle
Qui peut dire j’ay teste de pucelle
Ung pigne fault d’ivoire blanche & pure
Pour les cheveulx de ma dame adresser
Ung noble chief ne doit souffrir ordure
Tout net/ tout bon sans nulle couverture
Car ce labeur fait beaucop a priser
Dont pour ce pigne en bien auctoriser
Que de vertu face signifiance
Nous en ferons remors de conscience
Comme le pigne est fait de plusieurs dentz
Pour nectoyer les cheveulx de excellence
Par ce remort/ considere & entens
Sont ramentuz les pechez & le temps
Les maulx passez & la perseverance
Par ce remort se treuve repentance
Car ses dentz sont si trenchans & agues
Qu’ilz treuve tout a parolles perdues
De quatre dentz est ce pigne icy fait
Pour nettoyer peché vice & ordure
Le premier est regret de son meffait
Le second est propos pur & parfait
De plus renchoir en vilaine laidure
Le tiers prier a Dieu d’entente pure
Le quart porter fournir & satisfaire
La penitence ce point est necessaire
Gardons ce pigne de remors entassé
Nettoyons bien chef & entendement
Confessons nous du temps qui est passé
Car l’advenir doit estre compassé
De seur propos & vray amendement
Pourtant madame pignez vous frequemment
Affin qu’on die vela princesse bonne
Digne d’avoir & de porter couronne

Exemple de remors de conscience

En la cité d’Antioche eut une grande dame & la plus noble de la cité nommee Pelagienne laquelle fut femme si pompeuse que quant elle alloit par la cité ses paremens & vestures luysoient tout d’or & de pierres precieuses/ Et pour le lustre des pierreries fut puis appellee Marguerite Pelagienne elle triumphoit en parure de cheveulx & en faisoit ses monstres & moult fut curieuse de monstrer ses beaultés & richesses. Et qui ainsi fait il fait juger communement contre sa chasteté & ses vertus & alloit icelle fort acompaignee de dames & jouvenceaulx/ & de divers instrumens & couroit le peuple au devant de Marguerite Pelagienne comme devant une deesse. Lors ung sainct homme nommé Nonus qui estoit evesque de Anthioche la rencontra cheminant ainsi en ceste mondaine pompe qui luy sembla moult desordonnee. Par quoy prestement se laissa cheoir & prosterner a la terre en grans larmes souppirs & gemissemens. Et disoit hault & clerement Helas je voy ung cheval desbridé & sans frain une ame a qui le sens est failly/ ung entendement perdu & ebetté/ beaulx yeulx sans clarté & sans veoir Et la creature que Dieu a faicte donne es mains de l’ennemy qui la maine hors de la voye de paradis ou sentier & destroit du parfont d’enfer Pelagienne fut advertie du deprisement que le sainct evesque faisoit de ses pompes & parures & touteffois vint en personne au sermon dudit evesque & si bien incorpora & mist en l’emprainte de son cueur ses sainctes doctrines que Dieu luy fist grace de soy repentir. Print ledict evesque par les piedz devotement & se rendit a luy en luy disant treshumblement/ pere sainct je mectz en voz mains moy miserable creature desvoyee & en perdition se Dieu n’a pitié & misericorde de ceste pecheresse : & en ce disant plouroit moult piteusement & de cueur profond l’evesque la receut humainement & la baptiza & lava de ses pechez & elle donna ses biens aux povres creatures se tira secrettement au mont d’olive/ ou elle print l’habit d’homme & de religieux & puis mena moult saincte vie Et aprés sa mort fut trouvé par plusieurs sainctes personnes qui la sepvelirent que c’estoit une femme dont moult s’esmerveillerent & fist depuis moult de beaulx miracles. Or mes dames soyons en repentance de noz pompes & vanitez Soyons semblables a Pelagienne & ressemblons la Marguerite reluisant en vertu n’ayons pas honte ne despit de estre reprinses de noz oultrecuydances/ mais ayons remors de conscience & amour parfaicte a celuy qui charitablement nous chastie de noz vices & par ainsi seront nos deffaulx & pechez pardonnez de nostre createur.

Le ruban de crainte de Dieu

Chapitre .xix.

Ces beaulx cheveux pignez honnestement
D’un blanc ruban nous conviendra brocher
Et les couchier sur le chief tellement
Que les cheveux n’aperent nullement
Plus vault la chose plus se doit tenir cher
Temps est de monstrer & temps est de cacher
Fuyr devez d’aultruy temptacion
Pour eviter dure dampnacion
Le ruban soit de fil moyen tissu
Pour mieulx tenir des cheveulx la lyeure
Ce riche bien doit estre peu perceu
Le bien secret est par desir conceu
Le metz commun n’est pas bonne pasture
Pecher de soy c’est oeuvre de nature
Mais procurer aultruy en malefice
Double sur soy le peché & le vice
A ce ruban qui tient en ferme lieu
Ses beaulx cheveulx dont ma dame s’atourne
Nous luy donrons en nom crainte de Dieu
Qui pense bien ce nom : est saige & preu
Car il resveille les vertus & adjourne
Eureux celuy qui des vices retourne
Et malheureux qui demeure en la fange
Servant le dyable & laisse le bon ange
Crainte de Dieu qui n’est pas sans amour
Aussi amour ne peut estre sans crainte
Parons nous en & de nuyt & de jour
C’est le dongon le chasteau & la tour
Pour preserver les cueurs de malle attainte
Le bon Dieu veult qu’on le crainde sans fainte
Quant a amour c’est l’amour des prescheurs
Pour rappeller a pardon les pecheurs
Fuyons tousjours faulx semblans & oeuillades
Ayons maintien ferme constant & saige
N’apetons point de faire gens malades
Par motz subtilz/ par rondeaulx/ par ballades
Qui de present sont en cours & visaige
Ne fardons point le front ne le visaige
Fuyons la cause qui aultruy bien empire
C’est ung peché qui ne peut estre pire
Crainte de Dieu est le commencement
D’amour divin & toute sapience
Crainte de Dieu expelle entierement
Vice & peché & rend planierement
L’homme constant pour vivre par prudence
Crainte de Dieu vous met par preference
Tout au plus hault & dessus vostre chef
Crainte de Dieu garde de tout meschef

Exemple de crainte de Dieu

Qui beaucoup lyst de bonnes choses treuve/ & ainsi visitant mes livres & mes memoires j’ay trouvé ung petit volume compilé par une personne devote & comtemplative & me sert en ma memoire presente au propos de crainte de Dieu pour le mettre en ce present exemple pour le prouffit de vous ma noble maistresse & de toutes dames affin qu’elles puissent mieux valoir de mon escripture pour l’honneur de vous car je desire de donner a congnoistre que l’on se doit garder de toute sa puissance de tempter aultruy & nulz mettre en voye de pechié. Et a ce propos recite maistre Jacques de Vitry aucteur moult auctentique entre plusieurs allegations exemples & escriptz par luy faictz que es parties de levent eut ung prince jeune beau/ puissant/ & riche celuy prince s’enamoura par concupiscence d’une religieuse qui estoit bonne devote & constante/ mais moult estoit belle de corps & de visaige celuy prince envoya a la religieuse ses entremetteurs macquereaulx & sathalites desquelz on trouve & fine plus largement que de devotz prescheurs ceulx persuadoient la saincte dame/ par dons promesses & parolles a faire & acomplir la voulenté desordonnee de leur seigneur mais jamais la religieuse ne voult consentir a ce meffait. Advint que ce prince embrasé du feu de l’ennemy se delibera de la prendre & de l’avoir a son plaisir & vouloir par force ou aultrement/ & dont par la grace de Dieu elle fut advertye & pour ce mal fuyr & eschever elle parla a l’ung d’iceulx poursuivans faignant estre amolie de son courage & d’escouter & entendre es requestes que ce prince luy faisoit faire & luy dist. Amy je te prie que je saiche avant que je face le plaisir de ton seigneur quel bien/ quel plaisance/ & quelle beaulté il a en moy/ dont il peut estre si fort emprins de mon amour le serviteur retourna a son maistre tout consollé & refait de celle demande & dist a son seigneur qu’il avoit bien besongné lequel en eut moult grant joye/ & aprés ouy la responce de la religieuse/ le seigneur luy dist va a elle & luy dy que je luy mande qu’elle a entre ses grandes beaultez les plus beaulx & les plus attrayans yeulx que je vis oncques/ dont elle m’en a feru jusques au cueur. Le serviteur retourna & luy declaira ce que le seigneur luy dist/ & comment de la beaulté de ses yeulx il avoit moult a souffrir. Lors la saincte dame fist le signe de la croix & dist au sathalite attens moy icy & je te feray responce/ & sans varier ne doubter douleur ne angoisse elle se siet en sa celle/ print ung plat de boys & de son cousteau se frappa & creva ses deux yeulx de ses propres mains & les mist en iceluy plat puis appella le sathalite & en luy baillant le plat luy dist tiens va a ton maistre & luy porte ce present que je lui faiz de mes deux yeux dont je me suis faicte quitte & ayme mieulx perdre la lumiere du monde que par moy luy ou autre perde ne eslongne la clarté du ciel & la haulte joye eternelle Le serviteur fist a son maistre ce merveilleulx present qui moult s’esbahit & fut vaincu de son dampnable & inique propos mes dames j’ay donné ceste exemple pour vous garder de mettre autruy en peché par atirer les pecheurs en vostre beaulté & se nous voullons noz yeulx crevez comme la religieuse ne defaire noz beaultez corporelles & aussi voz belles factures qui est forte chose & difficille a faire au moins conduisez vous en telle & si vertueuse maniere que n’en vailiez de pis & que l’on puisse juger que vous soyez dames constantes en vertus & ennemyes de vices & pechez.

Les patenostres de devotion

Chapitre .xx.

Encor fault il pour ma dame honoree
Des patenostres de jayet ou coral
Ou de fin ambre pour mieulx estre paree
Car par cela sera bien decoree
Elles sont propres pour metz especial
Les patenostres pour ung cueur liberal
Donnent memoire & souvenir de Dieu
Chacun le doit bien servir en tout lieu
Es patenostres convient beaux signeaulx d’or
Ou qu’elles soient toutes d’or en substance
Et esmailleez de rouge cler encor
Si n’y fault point espargner son tresor
Car es signeaulx fault quelque difference
Ces patenostres de devotte apparence
Seront par moy dictes devotion
Le nom est propre reste l’intention
Il fait bon veoir nobles dames devotes
Et cheminer de vertus en vertus
Je ne dy riens d’un grant tas de bigottes
Qui contrefont ainsi les dorelottes
Car leurs cueurs sont de vices revestuz
bonnes devottes tousjours de plus en plus
Pensant a Dieu & a sa passion
Servir Dieu est belle occupation
Or pensons donc de cueur devotement
Que le bon Dieu tout puissant & parfait
De riens quelconques le monde entierement
Par son seul dit l’a creé plainement
Et l’homme humain aprés du lymon fait
Comme les bruttes ne sommes pas effect
Mais il nous fist a sa forme & ymage
Devotement faisons a Dieu hommage
Ayez ma dame vraye meditation
Es patenostres de singularité
Car vous avez bonne information
De Jesucrist pour reformation
En contemplant sa saincte charité
Pensez qu’il a si grande auctorité
Que dessoubz luy sont sauvez ou dampnez
Tous ceulx qui furent & seront de Adam nez
Devotion vous soit vertu florie
Es patenostres comme prudente & sage
En servent Dieu & la vierge Marie
Non seul de bouche qui n’est que ypocrisie
Mais plainement de cueur & de courage
Devotion tout le temps de vostre aage
Vous donnera de Dieu telle memoire
Que es divins cieulx le verrés en sa gloire

Exemple de devotion

Pour exemple de devotion donner & introduire a ma treshonoree dame descript & recite le disciple en ces sermonnaires Et lequel aussi alegue maistre Vincent en son miroir historial Que en la cité de Romme estoient deux nobles personnages c’est assavoir l’homme & la femme lesquelz furent assez longue espace conjointz par mariage ensemble sans avoir lignee de leurs corps & avoient une singuliere devotion a Dieu & a la vierge Marie Et tant que par leur devot excercite continue en bonnes oeuvres meriterent d’avoir ung beau filz Dont aprés menoient chaste vie Si advint que noble mary par fervente devotion entreprint aller en aucun devot pelerinage & mourut faisant le chemin Et la bonne dame estant veufve en ladite cité nourrissoit tousjours delicatement son enfant Et le couchoit toutes les nuitz avecques elle dedans son lit jusques a tant qu’il parvint en aage viril tellement que par consequence il engendra ung enfant a sa propre mere Laquelle touteffois ne desistoit point de sa fervente devotion en faisant tousjours bonnes oeuvres & se celloit secretement affin qu’on ne la congneust ensaincte & grosse d’enfant. Advint le jour de son enfantement qu’elle enfanta occultement en grant douleur puis pour crainte de confusion & estre diffamee du monde estrangla son enfant & le getta en une privee dont consequemment le diable d’enfer persecuteur des povres ames queroit & cerchoit les moyens pour icelle dame confondre & luy oster sa devotion Parquoy il se mist en forme & espece d’ung clerc & homme litteré & vint en la cité de Romme soy disant estre bon notaire & instruit en plusieurs sciences & soy disant aussi sçavoir reveller tous larrecins & congnoistre choses occultes & secretes Et tellement qui prouva partie de ses ditz par effect car le dyable peult aucuneffois congnoistre les choses preterites par divine permission Et par telles choses fist tant yceluy dyable d’enfer qu’il print & eut opportunité d’avoir accés a l’empereur & a tout le senat de Romme & leur dist en ceste maniere Je m’esmerveille dist il & suis esbahi que toute ceste cité de Romme n’est ja consumee & destruite pour le detestable & enorme peché que je congnois estre commis & perpetré en icelle Et narra le fait advenu de ceste dicte noble dame & en la nommant par son nom dist & recita manifestement qu’elle avoit conceu ung enfant de son propre filz lequel elle avoit estranglé/ mais de ces parolles fut incontinant reprins & redargué de tous les seigneurs citadins disant qui ne disoit pas vray/ car icelle dame estoyt estimee de tresbonne & louable vie & comme estoit ung miroer des vertus pour la parfaicte & singuliere devotion qu’elle avoyt a Dieu & a la glorieuse vierge Marie A quoy respondit le diable je savois bien dist il que vous ne me croiriez pas mais soit appellee & examinee & s’elle est du cas convaincue consequemment soit bruslee & arse/ sinon que je le soye moy mesmes comme Ad penam tallionis Fut appellé icelle dame a la poursuite dudit diable oyant son propos & son offre & comparut au palays imperial devant le consistoire ou elle fut honnestement comme dame d’honneur & ne croient d’elle aucun mal Combien que iceluy diable leur sembloit estre ung nouveau prophete lequel de rechef ainsi que notaire fist son propos a l’encontre d’elle & l’accusa en sa presence ainsi que dessus Si luy fut commandé de par l’empereur de soy expurger & justifier : ou qu’elle confessast le cas A quoy elle respondit Salomon nous enseigne faire toutes choses par conseil parquoy je demande temps & induces pour cercher aucun qui responde pour moy : car je suys une seulle femme a qui n’est loy de procurer Si obtint ce qu’elle demanda & luy fut de brief assigné jour pour retourner & comparoir devant l’assistance A doncques vint humblement au Pape qui pour lors estoit & par singuliere devotion & en grande effusion de larmes & amaritude de cueur se confessa de son peché & devotement en demandoit graces a Dieu & telle penitance enjointe que son ame ne fust perie. Lors le Pape la consola en luy remonstrant & allegant la misericorde de nostre seigneur pour sa bonne devotion/ affin qu’elle ne se desesperast dont l’exorta diligemment invocquer l’ayde de la sacree vierge Marie qui la pourroit delivrer de tout mal en corps & en ame & pource qu’elle avoit peu d’espace a respondre du cas dont ainsi estoit accusee Congnoissant sa grande devotion lui chergea seulement de dire ung pater noster & ave maria pour la penitance de tous ses pechés. Puis au jour a elle ordonné retourna audit consistoire ou estoient assemblez les princes senateurs aveques l’empereur & elle estant au mellieu d’eulx pour respondre du cas/ fut dit a icelluy diable qui estoit en forme de notaire que il fist accusation a l’encontre d’icelle dame Lequel respondit qu’il ne congnoissoit aucun mal en elle comment dist il en pourroye mal dire ou parler quant je voy Marie la mere de Dieu estant avecques elle pour la garder de diffame Lors oiant parler ce diable se signerent tous du signe de la croix parquoy incontinant se disparut present tout l’auditoire & la noble dame demoura honoree de l’empereur & de tous les princes senateurs qui y estoient en rendant graces & louanges a la glorieuse vierge Marie qui ainsi preservent & gardent ceulx qui ont bonne & entiere devotion a eulx & pource dames & femmes d’honneur ayez tousjours parfaicte devotion a Dieu & a sa digne mere pour vous garder de tout diffame & estre preservez de l’ennemy d’enfer affin d’acquerir paradis.

La coiffe de honte de meffaire

Chapitre .xxi.

Coiffer nous fault les cheveulx & la teste
De ma maistresse pour son atour tenir
Car s’il tomboit pas ne seroit honneste
Ceste coiffe qui n’est pas deshonneste
D’or & de soye sera pour soustenir
Nom je luy donne pour le mieulx retenir
Entre vertus vraye honte de meffaire
Ce pensement peult beaucoup de biens faire
Comme la coiffe est tissue & lassee
Communement a façon d’une roitz
Honte a des yeulx maint regard & visee
En bon propos qui est bien advisee
Pour corriger les faultes & desroys
Autant en dis aux princes & aux Roys
Qui honte n’a honneur ne peult nourrir
Honte refraint maulx qui font mains perir
Honte est la fleur des perles precieuses
Honte soustient la dame a estre bonne
Honte maintient les femmes vertueuses
Honte reboute les oeuvres vicieuses
Entre vertus & vices c’est la bonne
Honte est le fruit que bonnes meurs flouronne
Ou honte n’est honneur n’a jamais lieu
Pensez y dames qui voulez servir Dieu
Honte & vergongne c’est une mesme chose
Et sont les filles d’honneur & de prudence
Dessoubz icelles est enfermee la rose
Que dangier tient enfermee & enclose
Que homme n’y touche car ce seroit offense
Toutes dames pour soy chascune y pense
Car ce l’aymant y prenoit une entree
Dictes a Dieu la bonne renommee
Fuyons Venus qui honte met en chasse
Fuyons oyseuse ou Venus se repaire
Jamais meffait ne doit venir en place
Qui n’a mesprins il peult lever la face
Contre le ciel ou chacun se doit traire
Pour parvenir a ce treshault affaire
De nostre honneur tousjours fort decorer
Il nous fault Dieu servir & honnorer
Garder nous fault de toute esmotion
Pour fouyr vice & d’autruy & de soy
Qui ne se veult mettre en perdition
L’escripture nous en fait mencion
Et est ainsi ung article de foy
Qui fait pecher autruy c’est contre loy
Et vauldroit mieulx estre mains agreable
Que d’encourir la peine pardurable

Exemple de honte de meffaire

Plusieurs fois a esté la cité de Jherusalem & la terre saincte conquise & possedee par les Sarrazins sur les Crestiens & par les Crestiens sur les Sarrazins & dont a present les infidelles possedent celle saincte & digne terre/ au grant esclandre dommage & prejudice de nostre saincte foy catholique. Et est ce meschief par les haynes vengeances & malveillances des Roys & princes crestiens qui journellement guerroient l’un a l’autre/ oubliant Dieu & son sainct service pour leur vindication desordonnee A quoi Dieu vueille pourveoir par sa saincte misericorde. Et a ce propos je treuve en ung livre qui se nomme Leteranus dit herati. Et dit par ung acteur en maniere d’exemple qui vault bien d’estre ramenee a memoire sur le point de honte de meffaire. Que a la seconde conqueste que firent les payens de la saincte cité de Jherusalem par le souldan prince & sourbarin de Perse/ que entre Jherusalem & Bethleem avoit ung couvent de religieuses de l’ordre de saint Dominique moult devotes & de saincte vie Et toutesfois en ce college avoit de moult belles dames & en grant nombre. Et aprés plusieurs infidelles cruaultés executees par ledit souldan & par les Sarrazins sur les Crestiens A celle poursuite & prinse Et que sa conqueste estoit comme asseuree a son prouffit/ luy plain de vices & de cruaultez acompaigné de gens de sa secte damnable condition & perverse nature/ ouyt parler d’icelle religion & des belles dames qui y estoient/ & se delibera en despit de nostre sainte foy de destruire icelle abbaye violer & deshonorer les saintes religieuses & les mettre a perdition & luy mesme en sa personne estre le chief de celle viollence/ ung devot convers serviteur de l’abbesse par la grace de nostre seigneur en fut adverty & courut dire a la maistresse la conclusion prinse du souldan. La saincte dame appella ses religieuses & leur fist ung sermon en leur remonstrant le peril ou elles estoient leur reduisoit a memoire le veu de leur religion en leur disant moult doulcement Mes filles en Dieu ayez cueur & couraige de bien garder vostre virginité qui est la fleur & la rose qu’on ne peult recouvrer. Et c’est pour dire mal sur mal agravement de peché exprés regret perpetuel & crevement de cueur d’estre villainement ahontees du monde & aprés dampnees & perdues perpetuellement leur priant doulcement de leur declairer leur vouloir. Les bonnes religieuses toutes d’ung accord respondirent nous aymons mieulx mourir que de porter la honte d’avoir perdu nostre chasteté & corrompre le veu de nostre religion. Lors la bonne abbesse fut moult resjouye d’entendre leur ferme & bon vouloir. Et leur dist mes bonnes filles puis que vous avez si ferme crainte de Dieu & honte de meffaire & que vostre veu est devant voz yeulx pour le tenir & garder sainctement sans point varier Je vous prie que soyez toutes fermes & deliberees de faire ce que je feray de ma personne. Et j’ay espoir en Jesuchrist que sans mort recepvoir le tirant cruel vous laissera en paix & en franchise de voz personnes/ ayez chascune ung coustel tout prest en sa main & ensuyvez mon oeuvre & faictes ce que je feray si gaignerons paradis Et lors toutes l’accorderent & le firent. Et quant le souldan & ses gens aprocherent iceluy couvent & la religion/ les bonnes dames ouvrirent les portes & les huys & prestement l’abbesse courageusement se coppa le nez. Et les aultres l’ensuirent semblablement : & quant le tirant vit ceste grande constance : & qu’elles aymoient mieulx estre deffigurees que porter la honte de meffaire & de peché il s’en retourna tout confus & les laissa paisibles. Et veult on dire que la terre sur quoy le sang d’iceulx nez couppez tumba portent petis arbres & rameaux esquelz vient une graine dont on faict patenostres qui ont figures & visages de nez coppez/ & certes j’en ay veu de telles. Or doncques dames qui mon livre lisez sur toutes choses ayez en memoire la noble coiffe/ de honte de meffaire et vous soviengne des sainctes religieuses qui ne doubterent douleur angoisse ne a deffigurer leurs faces pour saulver leurs ames & leurs honneurs qui est le plus grant bien que nous povons avoir en ciel ne en terre. &c.

Les templettes de prudence

Chapitre .xxii.

Or est coiffee ma dame debonnaire
Si nous convient conduire son atour
D’une templette ou n’aura que reffaire
De couleur propre pour aux voyans mieulx plaire
Sus le cerveau doit faire son sejour
Nom de vertu fault qu’elle ait a son tour
Dont ma maistresse puisse avoir relucence
Pour ce luy donne le tiltre de prudence
Prudence scet deviser terre & mer
Et tient vers Dieu femme & homme paisible
Prudence fait tout homme renommer
Et des merveilles fait la chose possible
Prudence fait amollir cueur terrible
Si la mettons sur nostre entendement
Se nous querons de vivre saigement
Prudence fault a femme quoy qu’il couste
De telz vertus doit dame estre paree
Prudence n’est ne en bras ne en coulte
Mais est au chief qui voit parle ou escoute
Par la le cueur declaire sa pensee
Se vous voulez donc bien estre aornee
Ayez prudence pour estre vostre guyde
Qui n’a prudence c’est ung cheval sans bride
Le poete fainct prudence une sphere
Ou les vertus preignent leur influence
Boece aussi prudence bien compere
A la geline qui garde comme mere
Ses poussinetz de mal & de grevance
Ainsi prudence soubz ses helles s’avance
A mettre ensemble vertus & les garder
Ma chere dame vueillez y regarder
Ayons prudence se voulons parvenir
En paradis ou sommes appellez
Sans prudence nous n’y povons venir
Si nous convient de tout vice abstenir
Puis par vertu serons tous consolez
Prudence paist les povres desolez
En leurs donnant si bon sens & sçavoir
Que l’ennemy ne les peut decevoir
Ayons prudence qui va le droit chemin
Fuyons cautelle ou vertus perdent lieu
Qui bien voyage il est bon pelerin
Eureux est cil qui vient a bonne fin
Qui ne peut estre sans l’ayde de Dieu
Prenez en gré mon desir humble & pieu
Veu qu’on vous nomme princesse si parfaicte
Que Dieu vous a de sa propre main faicte
Soyons prudens pour seure voye eslire
Soyons saiges sans estre forvoyez
Soyons subtilz pour eviter le pire
Soyons constans pour soy taire ou bien dire
Vous tous & toutes qui ce livre lirez
Par prudence tous voz faitz provoyez
C’est la vertu qui voz faitz guidera
Si saigement que l’on vous prisera

Exemple de prudence

Saluste descript & recite/ en ung pas de ses enseignemens que l’on ne peut mieulx donner exemple pour estre bien incorporé & entendu que de parler de semblable a semblable. Et pource madame que vous estes princesse de haulte nativité je vous donneray exemple ceste fois de ma dame saincte Wauldrut/ yssue de toutes pars de nobles & principales maisons. Et treuve que du temps du roy Dangober Roy de France & filz de Lotaire ung noble prince nommé Waubert homme moult renommé/ fut marié a une noble dame de lignee royalle nommee Versilie. Lesquelz eurent une fille qui fut ceste saincte madame Waudrut/ mais je me tairay a present de ses seurs & de son lignage ou il y eut moult de sainctes personnes hommes & femmes. Ceste dame saincte Waudrut fut par succession comtesse de Haynault & fut mariee a ung noble prince nommé Maldegaire. Lesquelz se gouvernerent si sainctement ensemble qu’on le dit saint & elle saincte. Et fut depuis iceluy prince nommé Maldegaire Vincien/ pource qu’il vainquit les vices & fonda ceste belle eglise de Sonnyes ou il est encores haultement eslevé & honnoré & fait de grans & vertueux miracles. Si retournerons a parler de ceste saincte princesse qui si vertueusement se conduisoit avec son mary & en si grant prudence qui Dieu les a tous deux appellez comme il apert. Ceste jeune princesse en ses jeunes jours print la voye solitaire & contemplative en desprisant le monde par grande prudence elle employa ses biens temporelz a nourrir les povres creatures/ a ediffier & fonder eglises & par prudent regard considera la grant noblesse qui est d’ancienneté heritee es païs de Haynault & que plusieurs nobles hommes tous chargez d’enfans & sont en grant soin de les entretenir & heriter : pourquoy par grant prudence mist provision pour nobles femmes vertueusement elever ou service de Dieu & vivre de ses biens. Et eut regard que du temps des Rommains combien qu’ilz estoient payens les grans & les nobles faisoyent nourrir leurs filles es temples & es lieux devotz pour avoir le renom d’estre vertueuse/ dont souvent advenoit qu’elles estoient requises & mariees a leurs grans honneurs & prouffitz. Aussi ceste vertueuse princesse fonda cloistres & eglises ou sont nobles femmes nourries au service de nostre seigneur & se pevent marier quant il leur plaist & qu’elles treuvent leurs parties/ car elles ne vouent que obedience seullement & servent nostre seigneur reveremment & en obeissance de celle qui est leur chief & leur pardessus/ & par la prudence de ceste saincte dame a l’entretenement & soulagement de noblesse elle fist & ordonna sa fondation que nulle ne doibt entrer ne estre receues es cloistres desdictes religions s’ilz ne sont jeunes & en aage disciplinable nobles de quatre lignees & filles de chevalier/ & les chanoynes pour servir l’office divin doivent estre nobles ou graduez en science/ lesquelles choses sont encores observees/ & principallement en ce tressainct & honnorable cloistre de Mons en Haynault ou gist & repose le tresdigne & saint corps de ceste noble fonderesse ma dame sainte Wauldrut & j’ay veu & congneu tant de nobles damoiselles servantes a nostre seigneur Jesus estre au lieu dessusdit que je ne les sçay assez prisez & honorer en mon escript et la congnoissance que j’ay eu d’elles & de leurs bonnes meurs me fait juger qu’elles furent fondees de sainctes & devottes personnes & par la grace de Dieu se sont honorablement maintenues & dont plusieurs ont estees grandement mariees & autres sont demourees au service de Dieu selon la voulenté de chascune haulte princesse en faveur de quoy j’ay ce present volume & ses habillemens comprins de mettre en forme & en ordre & pourtant toutes autres dames damoiselles & autres femmes & especialement vous nobles damoiselles de cloistre servans & vivans de la fondation de ceste saincte dame prenez la prudence de vivre de vostre fonderesse ensuyvez ses meurs & sa vie vous gaignerez honneur & paradis.

Le chapperon de bonne esperance

Chapitre .xxiii.

Pour donc parfaire de ma dame l’atour
Convient avoir bon advis & regard
L’ouvrier qui fait le comble d’une tour
Quiert le moyen la praticque & le tour
Pour la parer car on n’y a regard
Ainsi me fault trouver moyen & art
Que je parface mon oeuvre seullement
Que ma maistresse en soit plus noblement
Je vis atours de diverses manieres
Porter aux dames pour les mieulx atourner
L’atour devant & celuy en derriere
Les haulx bonnetz coeuvrechifz a banieres
Les haultes cornes pour dames triumpher
Maintenant voy simples atours porter
Qui bien me plaist se sont les chapperons
Du temps present parquoy en parlerons
Ces chapperons d’honneste contenance
Des dames sont de velours ou satin
Et les bourgeoises les ont par differance
De beau drap noir ou rouge a leur plaisance
Chascun estat n’est pas pareil en fin
Dont ma maistresse que j’ayme de cueur fin
Tel chapperon aurez presentement
Ou toutes dames prendront amendement
Le chapperon tient le chef en santé
Et le garde de rume & de froidure
La cervelle tient en prosperité
L’entendement en bonne auctorité
Et la memoire subtille par droicture
Santé de chef demande couverture
Car se le chef souffre quelque douleur
Les autres membres n’en ont pas du meilleur
Or nous convient pour donner congnoissance
De la vertu que veult ce chapperon
Nous luy donrons nom de bonne esperance
Car il approche le chef & son essence
Plus que autre habit clerement le voit on
Dieu nous donna sur tous ce riche don
Que nous avons au ciel le chief dressé
La beste brutte a le sien abaissé
Puis que Dieu donc tant de bonté nous fait
Que nous tournons & les yeulx & la chere
Tirant au ciel ou est le lieu parfaict
De paradis qu’on acquiert par bien faict
Par foy/ par loy/ par vertu/ par lumiere
Nous devons bien celle grace avoir chere
Et esperance avoir au createur
Qui tant de biens nous depart & d’honneur
Esperance porte l’eschelle & dresse
Pour escheller le ciel & paradis
Esperance nous conduist & adresse
Pour parvenir a la haulte lyesse
D’estre sauvez es bras du crucifix
Sans esperance nous sommes desconfis
Par l’ennemy qui tousjours nous argue
Qui n’a espoir sa querelle est perdue
Ayons en Dieu l’espoir du divin estre
Esperons tous en la vierge sa mere
Qui nous menra pour nous seoir a la dextre
Du createur au grant jour qui doit estre
Du jugement ou fault que tout appere
Doulce sera la sentence ou amere
Car par justice le juge jugera
Lors viendra tart qui mercy requerra
Bonne esperance se prent en bonne vie
Et qui bien vit on le voit bien finir
Car qui bien fine Dieu est de sa partie
Qui Dieu acquiert il a gloire infinie
Et jouyt l’ame du paradis sans per
Soyons tous sages pour ce monde eschapper
Qui dure peu & si est transitoire
Si acquerons perpetuelle gloire

Exemple de bonne esperance

Affin de donner vraie exemple d’esperance bonne & entiere je ne treuve meilleur ne plus autenticque de saincte Cecille laquelle fut Rommaine nee & yssue des plus nobles citadins & habitans de Romme ceste bonne Cecille dés son enfance estudia & apprint secrettement les pointz & articles de la foy crestienne qui moult luy plaisoit & y print telle devotion qu’elle portoit tousjours sur soy & contre sa poitrine la sainte evangile sainct Jehan en escript & se mist si fermement en esperance d’aller en paradis par tenir la loy crestienne qu’elle parloit tousjours a toute heure de Dieu son passe temps estoit d’estre en oraison & de prier devotement a Dieu nostre sauveur & redempteur Jesucrist qu’il la gardast & maintint en foy en virginité & en honneste vie dés sa plus jeune enfance elle jeunoit trois jours la sepmaine Lesquelles choses elle faisoit secretement car encore n’estoit Romme ferme en la foy de Jhesucrist & plus y avoit d’idolastres que de crestiens & mesmes les gouverneurs & les principaux en offices d’icelles cité Et pource estoit belle & riche de grans & puissans parens elle fut tant pressee & requise qu’elle se accorda de soy marier a ung noble jouvencel nommé Valerien/ mais tousjours avoit ferme esperence en la grace de Dieu qu’il la garderoit en sa chaste virginité & le jour de ses nopces vestue & habituee richement paree d’or & de piereries & aultres habillemens nupciaux elle chantoit en son cueur sans ouvrir la bouche louenges & requestes a Dieu qu’il ne la voulsist point souffrir maculler ne defflourer mais la garder en sa pure virginité vouee Et en ce propos & ferme esperance se coucha au lict nupcial preparé pour son mary & elle auquel lit Valerien son espoux ne tarda gueres de venir & de soy coucher Et quant ilz furent ensemble seul a seul lors moult humblement & doulcement dist Cecille a son mary Mon amy & trescher espoulx je vous ay a dire ung secret qui moult touche le bien de vous & de moy si vous me voulés jurez & promettre que vous ne le revelerez a personne ce que Valerien luy promist & jura de non jamais le reveler La saincte vierge Cecille ayant ferme esperance en l’aide de Dieu pour maintenir son virginal desir luy dist Mon amy j’ay ung ange de Dieu qui maine & garde mon corps en ma virginité dont si perçoit que vous me aymez de nette pure & chaste amour il vous aymera comme il faict moy mais aussi si congnoist le contraire je doubte qu’il ne face aulcun desplaisir a vostre personne dont il me desplairoit vous priant en l’honneur de Dieu que me maintenés au desir de mon ange & de moy Lors Valerien receupt les sainctes parolles de sa bonne espouse & par bonne maniere moiennant la grace du benoist saint esprit qui creut la parolle de la vierge sainte Cecille mais comme foy est difficile d’estre entendue legierement de corps humain sans la grande grace de Dieu Le bon homme Valerien luy requist qu’elle luy monstrast son ange affin de luy averer & monstrez vraies ses parolles & doubta qu’elle n’eust autre entendement & qu’elle ne fust abusee d’aulcun homme en lieu d’ung ange & pource le vouloit il veoir Surquoy la sainte dame luy respondit se vous voulez croire en Jesucrist & vous faire baptiser comme filz de Dieu & de son eglise vous le pourrez veoir comme moy mais il ne se monstre point aux ydolatres ne tenant la loy dannable & abusee que vous tenés Et tant prescha par vraies remonstrances la saincte dame son mary qu’il se leva & s’alla faire baptiser par saint Urbain lors Pape & tenant le sainct siege papal de Romme & puis retourna a son espouse laquelle il trouva en sa chambre devisant avec son ange qui tenoit en ses mains deux couronnes de roses & de fleurs de lys desquelles il donna l’une a Valerien & l’autre a saincte Cecille & leur dist a tous deux gardez bien ses deux couronnes car je les ay aportees de paradis pour vous couronner de chaste virginité & jamais ne perdront leur frescheur vigueur & odeur redolente & ne pourra personne veoir s’il n’est chaste & vierge de corps & de pensee & toy Valerien a cause que tu as usé de bon conseil & que tu t’es fait crestien demande a Dieu ce que tu vouldras & il te sera octroyé Surquoy Valerien voyant la resplendeur de l’ange luy respondit Je remercie humblement mon createur Jesucrist & ne demande que sa grace & la conversion de mon frere Thiburcien qui est deceu & abusé en sa loy & trop plain de mondanité & sur ce ceste parolle & requeste prestement entra Thiburcien qui mout s’esmerveilla de l’odeur qui sentit a l’entree de la chambre ou ilz estoient & mesmes une odeur de roses dont il n’estoit point la saison le bien viegnant fut grant entre eulx & les remonstrances a luy faictes par les deux chastes & vierges mariez si bien dictes par iceulx & aussi prise de la par de Thiburcien qui par conclusion resolue Valerien mena iceluy Thiburcien son frere baptiser & changea toutes ses condicions en amendement de vie & fut si adonné a nostre seigneur qu’il parloit souvent aux saintz anges de Dieu & recevoit doctrine d’eulx qui le confermoient en la foy de Jhesus les .ii. freres furent devoz en aumosnes & ensepvelissoient les corps des martirs moult bien ilz furent acusez au prevost de Romme nommé Almachius lequel leur voulut faire adorer les ydolles ce qu’il refuserent en ferme foy dont ilz receurent la couronne de martire car le tirant les fist decoller & mourir Maximus qui estoit payen garde des prisons les avoit gardez prisonniers certiffia qui vit porter les anges leurs ames en paradis & de ce se convertist Maximus & plusieurs autres en grant nombre sainte Cecille enterra & ensepvelit les deux sains corps & fait on d’eux memoire & feste avec les martirs le .xiiii. jour d’avril Almachius le tirant pour avoir les biens de Valerien & de son frere fist prendre sainte Cecille & luy voullut faire adorer les ydolles ce qu’elle refusa comme plaine de ferme esperance de son salut Le tirant la fist entrer en ung bain bouillant & ardant qui riens ne l’empira & quant il vit qu’elle ne mourroit point mais vivoit tousjours en nostre seigneur & preschoyt la foy catholicque/ il la fist en ce bain decoller & martirer & faillit le boureau troys foiz de luy couper la teste & demora le col demi coupé troys jours & elle estoyt en vie par l’esperance qu’elle avoit en Jhesucrist & tousjours parloit preschoit & confortoit le peuple crestien Et requist que sa maison fust desdiee pour le service de Dieu Et ainsi morut martire saincte Cecille qui ne fust pas frustree de son esperance car elle est saulvee saincte & canonisee Parquoy mes dames qui lysez mon epistre suyvés le train de saincte Cecille & demourez fermes en bonne esperance car nostre saulveur Jesuchrist est racheteur de nous par verité & non pas abuseur ne decepveur en ses parolles & promesses.

Les paillettes de richesse de cueur

Chapitre .xxiiii.

Ce chapperon pour embelir ses gestes
Nous fault parer selon le temps qui court
D’affiquetz d’or/ de chaines/ de paillettes
Pour embellir & estre joliettes
C’est la maniere maintenant de la court
Aprés les grandes chascune va & court
Soit en habit ou de chef ou de corps
A qui mieulx mieulx & par communs accors
Tout est bien fait riens ne vueil contredire
Mais que vertu ne soit pas delaissee
Dont une fault sur ce point cy eslire
Si dignement qu’on ne puisse mesdire
En fournissant nostre oeuvre commencee
Ceste richesse sera bien advancee
Entre vertus par richesse de cueur
C’est ung tresor contre toute langueur
La richesse qui plus le cueur conforte
Le resjouyt & le tient en plaisance
C’est quant bon los acquiert & porte
Et qu’elle est franche de cueur & bonne sorte
Ceste richesse passe toute chevance
Et puis quant l’ame se sent en sa balance
Quicte de vices & de pechez maulditz
C’est la richesse pour le cueur que je dis
Riche est le cueur tout plaisant & joyeulx
Quant il se sent sans reproche & sans tache
Et par contraire tout povre & langoureux
Sentir en soy ung meffait dangereux
C’est ung regret qui grant douleur atache
L’ame & le cueur affin que chascun sache
Doivent estre gardez si nettement
Que tout joyeux en soit le pensement
C’est tout soulas que d’avoir le cueur munde
Ou il n’y ait que franche loyaulté
Et n’est plaisir si joyeux en ce monde
Car la dedans toute richesse habonde
Joye & honneur plain de felicité
Ung franc cueur net ne craint adversité
Riche de cueur vault trop plus que tout or
Au monde n’est si sumptueux tresor
Fuyons meffait ayons saine pensee
Gardons l’honneur s’on veult que le cueur rye
Faisons les oeuvres dont l’ame soit saulvee
Ce sont moyens d’avoir longue duree
Le droit meurdrier c’est la melencolie
Chascune dame qui ce livre estudie
Jugez se j’ayme ma dame loyaulment
En luy donnant loyal enseignement

Exemple de richesse de cueur

Anthoine Florentin en sa cronique fait & recite une specialle hystoire de saincte Katherine de Seines de laquelle j’entens lustrer & embellir mon oeuvre en ce present exemple de richesse de cueur/ pour les grans graces que Dieu fist a icelle saincte vierge par les vertus qu’il trouva en elle. Ceste devote saincte Katherine fut nee en la cité de Seines l’an mil quatre cens quarante sept & ne vesquit en ce monde que trente & trois ans & fut canonizee par pape Pye l’an mil quatre cens soixante & unze. Et disoit iceluy pape estre descendu de sa lignee combien qu’elle fust fille d’ung tainturier/ mais honnestes gens pere & mere & de bonnes meurs En l’aage de cinq ans ceste Katherine eut une vision ou amonicion ou elle se arresta & desira d’entrer en la tierce ordre de sainct Dominique ce qu’elle voua avecques virginité perpetuelle. Et fut dés ce temps toute donnee a Dieu & en son saint service ou elle continua devotement & plus venoit avant en aage & plus estoit ferme & fervente en l’amour de nostre seigneur Jesuchrist & de sa saincte vierge mere A douze ans on la voulut marier/ ce qu’elle reffusa/ elle coppa ses cheveulx osta toutes pompes mondaines & monstra evidemment son desir & sa bonne devotion & par ceste declaration on la laissa paisible de marier/ & fut receue & vestue en la tierce ordre de sainct Dominique comme elle desiroit/ & elle fist de grandes devotions en soy abtinant de non manger par plusieurs jours fors le precieux corps de nostre seigneur Jesucrist. Et est approuvé que quant son confesseur luy reffusoit de luy bailler le sacrement pource qu’il vouloit qu’elle mangeast & beust comme les autres/ toutesfois advint par plusieurs fois que partie de l’hostie que tenoit le prestre se brisoit & aloit en la bouche de ceste saincte vierge Katherine Moult de graces fist nostre seigneur a ceste saincte dame. Et une fois luy vint en vision qu’elle espousoit nostre seigneur Jesucrist pour mary. Et que la vierge Marie conduisoit ce mariage/ ou furent presens sainct Jehan/ saint Dominique & David qui jouoit de la herpe a ceste noble solempnité. Et luy sembloit en ceste vision que nostre seigneur son espoux luy mist au doy ung anel garny d’ung riche dyamant en confermant son mariage. Et quant elle fut hors de son songe ou meditation elle trouva l’anel & le dyamant en son doy qu’elle porta toute sa vie Et de ce sainct & amoureux mariage elle vint en si grande perfection envers nostre seigneur & en saincte devotion qu’elle ne retint riens d’elle ne de sa voulenté/ mais se mist toute en nostre seigneur Jesuchrist & luy pria devotement qui luy ostast le cueur le vouloir & la pensee qu’elle le peust agreablement servir & a son bon plaisir/ nostre seigneur voyant le bon zelle pour la recompenser de son present & requeste donna a ceste saincte femme miraculeusement son propre cueur & l’enrichit de la plus grant richesse de cueur que creature peust avoir comme d’avoir en eschange du sien le propre cueur de son createur & luy faire son noble eschange. Et n’est pas merveille se en recepvant ce sainct don elle fut entierement confermee en toute grace de vertus. Et pource mes dames que saincte Katherine de Seines mist son cueur en Jesucrist & luy donna/ Jesucrist aussi reallement mist son cueur en elle & luy en fist present Et croy que je ne sçaroye alleguer plus grande richesse de cueur que de celle qui fut digne d’avoir le cueur du createur & saulveur du monde par querir les vertus & fuyr les vices & pechez/ dont richement est colloquee au benoist royaulme des cieulx.

Le signet & les anneaulx de noblesse

Chapitre .xxv.

Or reste encores a ma dame ung signet
D’or de ducas & de façon jolye
A demy rond esmailé pur & net
Dessus lequel pourra estre pourtrait
Pour tout devis son blason d’armoyrie
Et deux anneaulx de belle pierrerie
D’ung escharboucle & saphir de richesse
Que je diray les anneaulx de noblesse
Il fait bon veoir a femme belles mains
Bien aorneez belles & refulgentes
D’honnestes bagues plaisantes aux humains
Pour leurs vertus ou sinon c’est du mains
Car autrement ne sont vers Dieu plaisantes
Et pource doncques les mains belles & gentes
Fault acoustrer & parer de vertus
Les bonnes dames en ont les cueurs vestus
En ce signet ou sera le blason
Est designé de noblesse l’estat
Si vous diray selon Dieu & raison
Comment noblesse est tout temps & saison
A droit congnue & perceue tout a plat
Noblesse prent es vertus son esbat
Qui la demonstre en toute compaignie
Mais villain est qui fait la vilennie
D’autant que l’or est metal precieux
Sur tous les autres par singularité
Si est noblesse quant par faitz vertueux
Elle degecte tous pechez vicieux
Car c’est ou gist vraye nobilité
On voit plusieurs en grande auctorité
Nobles de non/ mais grans blasphemateurs
Telz de noblesse ne sont que usurpateurs
L’escharboucle est pierre tresprecieuse
Qui resplendit & rend clarté de nuyt
Aussi ma dame par estre vertueuse
Rendrés clarté a chascun fructueuse
Car sans doubter vertu par tout reluyt
Si fait noblesse mais sans les vertus nuit
Je le vous dy & vous l’entendez bien
Qui n’a vertu en ce monde il n’a rien
Le saphir est une pierre azuree
Belle & propice a porter en ses dois
Et qui preserve une dame asseuree
Sans peur ne doubte pour estre bien paree
Le saphir est pour grans princes & Roys
Si le vous donne & fais ce que je doibs
Car je congnois vraye noblesse en vous
Jesus la donne a toutes & a tous
Par ces anneaulx sont les dois reliez
Comme vertus doivent estre en chacun
Tous nobles cueurs sont joyeulx & lyez
Quant par vertus se sentent raliez
Il n’est tel don en secret ou commun
Or donc ma dame prenez temps opportun
A maintenir vostre haulte noblesse
Et gardez bien que pechié ne la blesse
A tant vous laisse de vertus aornee
Ou bien sçavez faire vostre devoir
De noble lieu estes yssue & nee
Parquoy vous ay noblement ordonnee
Sans espargner or argent ne avoir
Vueillez le donc en bon gré recevoir
Pour le salut du cueur & de vostre ame
C’est grant plaisir de servir noble dame

Exemple de noblesse

Aprés que j’ay leu & revolué plusieurs fueilletz pour donner & descripre exemple de entiere noblesse Je n’ay point trouvé plus propre ou digne de memoire que la tresilustre tresvertueuse & tresnoble royne de France la bonne mere du trescrestien & glorieux roy monseigneur sainct Loys Le filz du roy Loys quatriesme. Lequel combatit & debela plusieurs heretiques & expella leurs heresies des pays d’albigeoys & conté de Thoulouse Et puis aprés en retournant au pays de France trespassa devotement en nostre seigneur Ceste noble dame selon les cronicques & francigenes histoires fut fille du roy de Castille & laquelle aprés le trespas de son dit feu mary Roy de France eut en regime & gouvernement Le bon Roy sainct Loys son filz estant en l’aage de douze ans Lequel elle eut en si souveraine garde & recommandation pour l’introduire es saintz commandemens de Dieu qu’elle l’endoctrina diligemment en toutes bonnes & devotes meurs par le conseil des reverens maistres & religieux docteurs de l’ordre des freres prescheurs & aussi des freres mineurs & tellement qui fut tressouffisamment aprins en sainctes lettres & devotes meurs & comme l’autre Salomon estoit saige & ingenieux tout plain de prudence & justice par la grant solicitude de la bonne Royne Blanche sa mere Laquelle toute vertueuse & plaine de noblesse de cueur & s’esjouissant de sa saincteté disoit ainsi a iceluy son propre filz le bon Roy sainct Loys Mon trescher filz disoit elle j’aymeroye mieux te veoir plus tost mourir de mort corporelle que de te veoir offenser ton createur par peché mortel Lesquelles parolles fermoit bien devotement en son cueur le bon Roy sainct Loys & telement qu’il n’a point offensé Dieu son createur par pechié mortel Mais a excercé toutes oeuvres de misericorde par l’exortation de sa noble mere/ car il avoit tous les jours ordinairement les povres pour boire & menger avecques luy a sa propre table & jusques a la mort corporelle c’est tousjours employee au service de nostre seigneur Jesucrist en s’exposant pour son saint nom a conquester la sainte terre de Jherusalem la ou il souffrit grandement dont il a acquis paradis comme on peult amplement veoir par sa cronicque & saincte legende Et pource mes dames plaise vous avoir en devote recordation La vertueuse noblesse de cueur de la bonne royne Blanche la mere du Roy sainct Loys laquelle avoit l’entiere & parfaicte noblesse des vertus au cueur & vous aurés La gloire eternelle.

Le miroer d’entendement par la mort

Chapitre .xxvi.

Or est madame bien paree & vestue
De noble abit & de riche parures
Si est raison que en cas esvertue
Qu’elle puist venir que tout soit en value
Se tout est bien en atour & vesture
Ce darrier point nous fera les clostures
Des beaulx habitz dont l’ay voulu provoir
Pource luy donne a la fin ung miroer
Se miroer si sera d’entendement
Tout composé illustre & bien bruny
La peult ma dame veoir tout entierement
Ou est le beau/ le lait semblablement
Ou est bonté & ou sens a failly
Se l’honneur croist ou s’il est amendry
Se l’ame est nette ou s’elle est empeschee
Ce miroer si monstre tout de visee
Pour deux raisons se doit dame mirer
L’une en la face l’autre en la conscience
Se faulte y a affin de l’amender
L’ung par clere eaue l’autre par confesser
Sans fiction & sans oultrecuidance
La face nette juge bonne apparence
Le cueur contrit monstre a Dieu equitté
Recongnoissant sa divine bonté
Mirez vous si cueur en tout bien apris
Roynes/ duchesses/ contesses/ & marquises
Mirez vous si princesses de grant pris
Lever vouz cueurs ouvrez vos esperitz
Toutes femmes soient jeunes ou grises
Entendement monstrera ses maistrises
Par luy verrés a vous bien remirer
Que la beaulté ne peult gueres durer
Comme la rose en may fresche & vermeille
A en ung jour sa grant frescheur passee
Ceste beaulté qu’on dit la non pareille
Par une fievre qui vous point & traveille
Las pensez bien qu’elle est tantost changee
Et qui pis est c’elle est continuee
Ce noble corps la mort le met a fin
Que l’on jugeoit ainsi comme divin
Ses doux regars ses yeulx faiz pour plaisance
Pensez y bien il perdront leur clarté
Nez & sourcilz la bouche d’eloquence
Si pourriront & sera desplaisance
Mesmes a celuy qui vous ayme en charité
Toutes vives perdrés vostre beaulté
Et quant la mort en fait le departir
Qui plus vous ayme plus tost s’en veult partir
Col et forcelle qui est blanche & pollye
Ses mains ses bras qui font les acollees
Mesmes la langue quoy que les beaulx motz die
Se noble cueur ou chascune estudie
Pour le gaigner en faitz ou en pensees
Se tresbeau corps dont dames sont louees
Tout pourrira & notez bien ces vers
Et la par mort toutes mengees de vers
Se vous vivés le droit cours de nature
Dont soixante ans est pour ung bien grant nombre
Vostre beaulté changera en laidure
Vostre santé en maladie tresdure
Et ne serés en ce monde que encombre
Se fille avez vous luy ferez ung umbre
Celle sera requise & demandee
Et de chascun la mere habandonnee

Exemple du miroer d’entendement par la mort

Qu’est devenue l’emperiere de Romme
Dame Elienor fille de Portugal
Qui des vertus eut sans nombre & sans somme
La mort l’a pris qui tout fiert & assomme
En ces beaulx jours comme ung petit vassal
Mirés vous cy cest cas especial
Entendement vous monstre par mirer
Que de la mort ne povez respirer
Qu’est devenue ma dame la Dauphine
Fille d’Escosse triumphante & pompeuse
Qui de France devoit estre la Royne
Sans espargnez non plus que une meschine
La mort l’a prinse par oeuvre rigoureuse
Mirez vous cy ne soyez oublieuse
Et vous souviengne que la mort est rebelle
Et qu’el n’espargne la laide ne la belle
Qu’est devenue ma dame de Callabre
De Bourbon fille duchesse tant louee
La mort l’a mise aussi froide que marbre
En ung cercueil comme on feroit d’ung arbre
Dedans la terre pourrir sans relevee
Mirez vous cy attendans la journee
Que vous serez comme les autres mise
Car a la mort n’avez point de franchise
Qu’est devenue de Ravastin la dame
Fille du duc de Choymbre tant noble
Qu’elle fut nee de Roys & de Royaulme
De grant vertus chacun luy donne fame
Son renom va jusques en Constantinoble
La mort l’a prinse ainsi que une non noble
Et fait pourrir au plus beau de ses jours
Mirez vous cy n’attendez nulz secours
Qu’est devenue la princesse d’Orenges
Tant renommee seur du duc de Brethaigne
La mort qui tient en ce monde ces changes
Ne l’espargna non plus que les estranges
Mais la pourrist & en telz faitz se baigne
Tousjours occit par mont & par champaigne
Mirez vous cy vous aurez vostre tour
Et entrerez en ce val sans retour
Qu’est devenue cy la Royne d’Escosse
Fille de Gueldres tant gorriere & mondaine
La mort l’a prinse & mise en une fosse
Dont les vers ont mengez chair & escorce
Et est en pouldre la dame treshaultaine
Mirez vous cy car c’est chose certaine
Qu’il vous convient passer le dur passage
Qui ne le croit je dis qu’il n’est pas sage
Qu’est devenue celle qui de Naverre
Fut princesse fille du duc de Cleves
Plus belle ne failloit ailleurs querre
La mort l’a prinse en sa mortelle guerre
Et fait pourrir corps bras gembes & greves
Mirez vous cy car riens n’y vallent treves
Mourir convient c’est nostre destinee
Soit laide ou belle soit estrange ou privee
Qu’est devenue madame de Savoye
Fille de Chippre qui tant fist a louer
Plus belle d’elle alleguer ne sçaroye
La mort la print & emmena sa voye
Comme la mendre dont on pourroit parler
Mirez vous cy en ce point fait a noter
Toutes moururent aussi toutes mourront
Et vous yrés le chemin qu’elles vont
Qu’est devenue ma dame d’Orleans
Si tresgorriere yssue de Bourgongne
Qui triumphoit en pompes & en biens
La mort l’a prinse & mise en ses lyens
C’est son delict et ce dont elle songne
Mirez vous cy & n’en ayez vergongne
Tous fault mourir sans longue demouree
Et ne sçavons le temps ne la journee
Qu’est devenue la Royne de Castille
Sy triumphante de Portugal yssue
Plus belle n’eut entre noble ou civile
La mort l’a prinse comme une povre fille
Et fait pourrir en la terre pollue
Mirez vous cy ce cas est de value
La mort nous suyt tousjours sans arrester
Et ne povons de ses mains eviter
Qu’est devenue la contesse tant bonne
De Charroloys fille au duc de Bourbon
Plus vertueuse par escript ne se donne
La mort l’a prinse qui tout rompt & estonne
Et mise en cendre sans respit ne rançon
Mirez vous cy voyez ceste leçon
Car de la mort nulle n’eschappera
Tresor avoir ne parens n’y vauldra
Qu’est devenue la feue Royne de France
De Savoye fille noble dame Charlote
Puissant de corps de moult belle apparence
La mort l’a prinse de fait & de puissance
Et fait mourir ainsi que une pelote
Mirez vous cy car compter fault a l’hoste
Toutes estes d’une mesme nature
Toutes mourrés pour vray sans adventures
Qu’est devenue madame Claucestre
Fille d’Iorc seur au Roy d’Angleterre
Doulce plaisant de beau maintien & estre
La mort l’a prinse pour Atropos repaistre
La deesse qui nous rent a la terre
Mirez vous cy nottez bien ceste guerre
Qui commança a Eve la premiere
Et durera jusque a la derniere
Qu’est devenue ceste grande heritiere
De Bourgongne qui fut Archeduchesse
Bonne de faitz honneste de maniere
De ses subgectz si agreante & chere
Qu’oncques ne fut de plus aymee princesse
La mort l’a prise en sa belle jeunesse
Mirez vous cy elle a payé sa rente
Et vous aprés irés la mesme sente
A tant se taisent mes allegations
Pour mettre fin a ceste mon emprinse
Entendement monstre par grans raisons
Que soy mirer en toutes les saisons
N’est pas chose qui ne soit bonne aprise
A bien mirer le saige peu ce prise
La vie est courte & la beaulté peu dure
Qui trop s’i fye il n’a de raison cure
Pource mes dames qui lisez ce ditter
Le bien soit prins le mal en non chaloir
Pour l’amour d’une que mon cueur a plus cher
J’ay prins la peine de ce livre traicter
Dont toutes autres en pourront mieulx valoir
Je doncq La Marche meu d’aulcun bon vouloir
Querant vertus & reboutant les blasmes
L’ay baptisé le parement des dames
Si prens congé des dames humblement
Et a chascune d’elle me recommande
Mon service je l’ay fait loyaulment
De cueur de corps de sens d’entendement
Se faulte y a je offre que je l’amende
Le temps me monstre qu’il fault que je me rende
Puis que ainsi est je me rens & me donne
A Jhesucrist qui les pechez pardonne.

Cy finist le parement & triumphe des dames d’honneur Nouvellement imprimé A Paris par la veufve feu Jehan Trepperel et Jehan Jehannot/ demourans en la rue neufve nostre dame a l’enseigne de l’escu de France & rimprimé a Lille en Flandre par Six-Horemans imprimeur Pour Baillieu libraire tenant sa bouticque sur le quay des grands augustins a Paris le .x. jour d’avril mil huict cent .lxx.

Bibliotheque gothique

En vente

Sous presse

NOTE DU TRANSCRIPTEUR

Nous transcrivons la réédition en 1870, en caractères gothiques, d’un original imprimé vers 1520 chez la veuve Trepperel et Jehan Jehannot à l’enseigne de l’écu de France. La comparaison avec une édition à la même enseigne, et portant des gravures semblables (sans affirmer que celle-ci soit la source de la réédition) révèle que la réédition conserve l’orthographe de l’original, en ajoutant cependant des majuscules à la plupart des noms propres, contrairement à l’usage du seizième siècle (et à l’édition consultée).

Pour le confort de lecture, on a résolu les abréviations par signes conventionnels, distingué les lettres i/j/u/v/w selon l’usage, et introduit cédilles, accents et apostrophes. Ce faisant, on a déplacé la majuscule après l’apostrophe (seizième siècle : “dorleans”; édition 1870 : “Dorleans”; notre transcription : “d’Orleans”).