Title: Le parement et triumphe des dames
Author: Olivier de La Marche
Contributor: Pierre Desrey
Release date: October 11, 2026 [eBook #79762]
Language: French
Original publication: Paris: Baillieu, 1870
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/79762
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Aprés que ung jour de ce moys de may L’an .v. cens & dix sur le milliare j’eu leu & revolué plusieurs volumes textes/ postilles et comments tant de sacree pagine que de aultres souverains aucteurs hystoriographes cronicques/ gestes/ poeticques cathologues des bieneurez sainctz et sainctes & autres digne de memoire et singuliere recordation Esquelz sans doubte (es sens anagogique/ tropologique/ allegorique & moral) sont escriptz narrez & recitez plusieurs salutaires doctrines fructueuses instructions & enseignemens de toutes bonnes meurs Et tant en langue diserte & latine soubz le doulz & meliflueux langage confit au sens de dame rethoricque qui en son eloquant art d’oratoire & souefve bouche de poeterie aulx humains a present tant elucidee qu’en nostre francigene locution & langue vernacule a esté tellement deduicte/ que plusieurs subtilz esperitz & agilles entendemens/ par enerve industrie se sont mis & donnez a compiller & escripre argumens/ commedies/ invectives/ satires/ fables epigrames & tragedies/ prosaïques versificatoires & rigmes de diverses tailles/ que plusieurs livres & traictés/ ont esté notoirement divulguez/ moyennant le noble & industrieux art de impression que en vigueur presentement donne & administre la source & inundation de l’eaue vive qui incessamment part & distille du puis & profonde fontaine de varies & diverses sciences Dont ainsi reclus & comme perplex/ considerant que pour aucunement satisfaire aux humains entendemens je pourroye de nouveau compiller veu & pressuposé que en quantité innumerable & si grande habondance de divers livres sont dispersez en latin vulgaire françoys & langue theutonique que a parler quasi rondement plusieurs n’y scevent que choisir comme en une chose diffuse tout pensif & fantasié me suis party de ma petite estude Et pour mettre fin a mon emprinse suis parvenu pour me solacier & recreer mon debile esperit jusques en ung delectable & plaisant verger tout couvert de noble verdure rameaux odorans & arbres fructiferes dyaprés de diverses fleurs ainsi que la saison le donne A quel lieu je trouvay une moult louable compaignie & tresgrant assemblee de prudentes nobles Magnificques et honnorees princesses Dames damoyselles Bourgoyses Filles domesticques/ plusieurs autres bien notables femmes tresbien pareez acoustreez/ & vestues de divers vestemens & aultres triumphantes habitudes de quoy presentement chascunes d’elles scet user selon son degré et personnelle qualité. Et plusieurs d’icelles beaucoup plus excessivement qui ne leur debveroit competer ne apartenir Ce que pourtant je leurs remetz sans en vouloir riens autre dire/ car je suis cestuy la qui pour l’honneur et grace des dames vouldroye par loyal service travailler & employer du tout mon sçavoir. Dont icelle tresnoble compaignie de dames de par moy salueez/ et leur salut a moy rendu/ se tira devers moy une bonne prudente & vertueuse dame moyenne de aage & selon mon advis bien devotement moriginee/ de simple estat et pleine de sçavoir. Laquelle saige dame ainsi que je fus deuement informé estoit dicte et nommee bonne affection de l’honneur & salut des dames/ qui en mettant la coppie de ce present livre en ma main/ qu’elle avoit premierement tiré de sa manche me dist begnignement en ceste maniere selon son maternel langage. Mon amy il m’a esté d’aucuns recité que tu nagueres venu de Troyes en champaigne arrivé en ceste tresfamee ilustre et populeuse cité de Paris quiers a composer aulcune chose de nouveau affin que tu soyez recongneu/ mais laisses encores ung peu quiescer et refreschir ta memoire mettant ta fantasie arriere/ et reçoy ce present livre que je te donne et administre/ duquel aprés que tu auras veu la coppie/ et que tu y sentiras goust/ tu le pourras commenter et ordonner/ en forme qui puisse repaistre gens de lettre et auctorité/ et qu’il soit divulgué aux nobles/ haultes/ excellentes/ et magnifiques princesses/ dames/ damoiselles/ et aultres femmes de tous estas/ desquelles tu en voys a present une notable & honoree congregation affin que par iceluy livre tu leurs puisses donner vestemens et habitz nouveaulx pour eulx parer et faire apparoir en toute vertueuse triumphe/ comme tu scez qu’elles desirent & qu’il est notoire a chascun. Et a tant receu ses parolles/ & comme tout morne et transsy/ me departy de ceste noble dame Bonne affection de l’honneur des dames/ prenant humble congié de toute l’assistance/ ainsi comme je peulz et sceu. Dont moy hors de ce beau pourpris/ et plaisant vergier/ regarday bien diligemment ce traicté/ et present volume/ intitulé le parement et triumphe des dames Auquel sont contenus tous les habitz/ paremens & nobles vestures qu’ilz appartiennent a toutes bonnes dames & femmes d’honneur. Lequel volume & plaisant traicté/ sans jactance de moy/ ou estre venteur des oeuvres d’autruy/ trouvay par son intitulacion que aultresfois avoit esté descript et composé par noble de chevalereux seigneur messire Olivier de la Marche en son vivant chevalier & grant maistre d’hostel du roy de Castille Lequel prudent & vertueux chevalier tant en prose qu’en vers huittains a si bien & fructueusement labouré pour le bien & honneur des dames desquelles j’ay tousjours desiré estre humble & loyal serviteur. Parquoy ma fantasie du tout arriere regettee/ me suis seullement occupé a veoir & visiter ce noble opuscule des dames non pas pour y riens corriger/ mais pour sçavoir seullement se aulcune corruption seroit ou auroit esté faicte par eulx qui depuis sont par coppie redigé comme souventesfois est advenu. Et aussi pour commenter le texte/ affin de monstrer le prenommé seigneur y avoir songneusement labouré/ & par sens de lettre & estude/ & que tout noble & devot sexe femenin & aultres gens de tous estas puissent prendre seurs vestemens/ qu’ilz par teignes/ vermisseaulx ou aultre inveteration ne se puissent corrompre ne demolir/ mais perpetuellement demourer/ & estre mis presentez & recordez en l’ineffalible repositoire ou est tout baulme aromaticque. En ensuyvant la irrefragable doctrine du converty/ apostre/ vaisseau d’election le glorieux saint Paul disant que nous soions tousjours vestuz & armez des armures & vestemens de toute lumiere pour ambuler es jours honnestes/ & du tout getter les oeuvres & les vestemens de tenebres/ disant aussi le bon Jacob aux familles de sa maison. Soyez tous mundiffiez : ainsi comme vrays purs & nectz/ & muez tous voz vestemens desquelz aussi descript & recite le prophete Neemie qu’ilz ne pevent inveterer — Car ce sont les beaulx vestemens de quoy il est faicte notoire mention au livre des canticques disant. L’odeur de ces vestemens sera comme l’odeur d’encens. Et aussi est dict en aultres plusieurs lieux de la saincte escripture lesquelz je delaisse a present pour eviter prolixité. Parquoy devons ce present livre souventefois recorder & avoir en memoire de cueur pour nous honnestement vestir & parer par honneur/ affin que nous puissons personnellement & en reverance comparer aux nopces celestes sans estre reprins de l’entree comme il fut dit au repudié non ayant sa veste d’honneur/ mon amy pourquoy es tu icy entré sans ton vestement nuptial. Et ainsi par ce present petit volume tresespecial & tresdigne de grande louenge pourrons parvenir aux supernelles nopces du parfaict espoux de noz ames saulveur & redempteur Jhesucrist. Qui avecques le pere & le filz vit & regne glorieusement en unye trinité. Amen.
Et premierement
Fin de table
Fin du prologue de l’acteur
Cy commence le parement & triumphe des dames
Chapitre .i.
Pour le premier exemple & l’exemplaire des autres ma tresaymee & honnoree dame sera l’exemple de la tresglorieuse sacree & intemeree vierge Marie qui par sa sainte & benigne humilité a merite d’estre dignement faicte vierge mere de nostre seigneur Jesucrist royne des cieulx dame des anges & reparatrice de tout humain genre Comme elle mesmes nous recite cothidiennement en son cantique de l’heure de vespres en nostre mere saincte eglise disant Pource qu’il a regarde l’humylité de son ancelle voicy que pour ceste cause me diront estre bieneureuse les generations ce que souventesfois doit estre deuement recordé par devote meditation & avecques ce pour autre exemple familiere povez lire l’evangille du second dimenche de Karesme ou vous trouverez que une pecheresse de la terre de chananee obtint grace & pardon de nostre seigneur Jhesucrist par son humilité/ car en usant par devotion De faict de cueur & de bon vouloir fist sa complainte & humble remonstrance en disant Sire je sais bien que je ne suis pas digne d’acquerir ta grace/ mais regarde moy de l’oeil de pytié & misericorde & me impartiz des myettes de ta bonté & grace pour guarir mon peché ainsi que souvent l’on depart aux chiens du relief de la table/ affin d’avoir leur povre vie Ainsi le benoist createur voyant que si humblement elle se comparoit aux chiens luy donna sa grace & pardon de son peché Et depuis vesquit moult vertueusement & recouvra la santé de sa fille qui estoit malicieusement vexee & tourmentee du dyable Ainsi mes dames & filles de mon escolle fuiez orgueil & prenez humilité Car nostre seigneur Jhesucrist ainsi comme dessus est dit : print aussi grant plaisir en l’humilité de la vierge Marie qu’il fist ou demourant de ses aultres vertus qui sont infinies. Et a tant vous contentez de ce premier exemple/ rememorant aussi l’humilité de ceste povre femme chananee/ et poursuivons le demourant.
Chapitre .ii.
Nous lisons en la saincte bible ou .xxv. chapitre du premier livre des roys comment le bon roy David requist a Nabal/ qui en faveur & recongnoissance des plaisirs & services qu’il luy avoit fais/ il luy voulsist donner certaine porcion des biens de sa provision pour recreer son armee Ce que ledit Nabal luy reffusa/ soy demonstrant orgueilleux ingrat & maulvais envers luy/ disant plusieurs injurieuses et maulvaises parolles contre sa personne/ dont finablement le bon roy David se courrouça et esmeut son armee contre iceluy Nabal & l’eust destruit sans point de remede n’eust esté Abigaïl femme d’iceluy Nabal/ laquelle congnoissant la mauvaise obstination & ingratitude de son dict mary fist a son desceu telle diligence qu’elle chargea Cameaulx/ chevaulx/ & asnes de toutes viandes & vitailles en grant habondance. Et vint en personne au devant du roy/ lequel voyant la diligence & humilité de ladicte Abigaïl mitiga son ire/ & se desista de son entreprinse. Et depuis/ aprés la mort dudit Nabal recordez icelluy roy David de la vertueuse diligence de la dicte noble dame Abigaïl/ il la prinst a femme. Ceste dicte dame nous aprent & enseigne que diligence est moult necessaire a toutes dames & a cause d’eviter plusieurs grans maulx qui par negligence sont advenus & adviennent souvent en plusieurs & divers pays.
Chapitre .iii.
Aprés avoir veu & visité plusieurs volumes pour plus souffisamment escripre & monstrer mes alegations & mesmement pour la vertu de perseverance je me suis arresté de donner mon exemple de la glorieuse Magdaleine/ & n’ay trouvé dame digne de ramener a memoire devant elle en ceste partie la Magdaleine fut noble femme/ reallement pecheresse/ mais en ses plus beaulx jours se repentit & convertit a nostre seigneur de cueur si contrit & honteux/ qu’il luy pardonna tous ses pechés/ pourtant qu’elle l’ayma moult/ & persevera en cest amour depuis sa conversion tant que nostre seigneur fut sur terre. Et aprés sa mort le quist ou sepulchre/ & tant le quist & traveilla & de si fervente amour/ qu’elle merita d’estre la premiere aprés la glorieuse vierge Marie a qui il s’aparut aprés sa resurrection. Et tant persevera en ceste saincte poursuitte qu’elle le vit monter aux cieulx. Soixante ans vesquit la sainte dame depuis sa dicte conversion/ dont les .xl. furent employez en une roche ou elle fist merveilleuse penitence sans avoir confort quelconque/ fors seullement de nostre seigneur & des benoistz anges qui luy chantoyent coustumierement les heures du jour. Elle convertit le roy de Bourgongne L’an .xiiii. dont ledit royaulme est demouré crestien Son parrain se nommoit Trophonne qui fut nepveu de sainct Paul & en celle perseverance de bien faire trespassa en Prouvence/ ou elle est glorieusement aoree Et vault bien la saincte dame d’estre memoree a la vertu de bonne esperance. Mes dames tenons le chemin de la benoiste Magdaleine/ oublions noz pechez de fait & de voulenté/ & perseverons ou service de nostre seigneur si en aurons tous bon loyer.
Chapitre .iiii.
Pour la raison de ferme propos reciter & atteindre au vray/ nous parlerons de la noble Luccresse Laquelle aprés qu’elle fut viollee par Tarquin filz du roy de Romme se delibera & ferma de non plus vivre en celle honte Et continuant en son ferme propos se occist & tua de ses propres mains/ sans doubter ou craindre l’horreur & angoisse de la mort Et combien que monseigneur sainct Augustin et autres docteurs reboutent & regettent telle maniere de mort qui semble desespoir touteffois vault le compte de dire & reciter pour ferme propos Et doit une noble dame avoir tousjours ferme propos de bien faire & faict bien celle a louer & priser qui la vertu garde qui entretient toutes les autres quant Lucresse qui fut d’elle homicide est encore aleguee en ferme propos pource qu’elle executa son emprinse couraigeusement combien qu’elle fust vicieuse Soyons doncques en ferme propos de vertus & reboutons toutes variabletez vicieuses Car ferme propos est la serrure qui ferme & tient encloses toutes les bonnes vertus en la personne qui est ferme & estable.
Chapitre .v.
Mettons en memoire & devant nos yeulx l’honnesteté de Polixene noble pucelle fille du roy Priam de Troye Laquelle Porrus filz du vaillant Achilles la fleur de chevalerie des grecz en vengeance de la mort dudict Achilles son pere consentue par ladicte Polixene par le regret qu’elle avoit de l’homicide fait par ledit Achilles en la personne du passeroutte de chevalerie du monde le preux Hector de troye frere d’icelle en empliant maulx sur maulx a celle lamentable destruction ledit Porrus sur la sepulture dudict Achilles son pere prist Polixene par les cheveulx de la main senestre & de la destre haulsa l’espee forte & trenchant pour la descendre sur la noble dame & elle en cest effroy de l’angoisse de mort. Le vent qui fut a celle heure grant & impetueux se bouta parmy ses vestemens la descouvrant dont elle plaine d’honnesteté prist a deux mains sa cotte simple pour la baissier & couvrir sa noble personne Et monstrant celle honnesteté receut icelle Polixene mort que toutes dames doivent avoir en souvenir & dit le saige que femme qui n’a honnesteté de couvrir ses secretz se feroit assez tost juger trop legiere marchande de aucun deshonneur.
Chapitre .vi.
Lisez Valere vous trouverez comment Apius Claudius ung juge rommain non pas Apius le bon preudomme qui devint aveugle mais fut cestuy second Apius homme orgueilleux & desreiglé en vices lequel fut amoureux d’une pucelle nommee Virgine en son surnom Et la fist requerir pour avoir son plaisir par aucuns de ses serviteurs & familiers en vices & en malefices ce qu’elle reffusa par moult de foys Apius lors qui se sçavoit puissant & juge souverain praticqua par ung sien satalite qui fist adjourner Virgine devant le prenommé Apius comme juge disant qu’elle estoyt fille de sa serve & qu’il la devoit avoir comme sa serve mais Virgineus son pere qui fut de noble cueur mena sa fille Virgine devant le juge pour ouir son jugement Apius jugea Virgine estre delivree a son satallite en espoir de l’avoir a sa voulenté mais le pere pria de parler a sa fille avant la delivrance & luy demanda s’elle consentoit ladicte delivrance Et elle respondit que non & qu’elle aimoit mieulx mourir que perdre sa chasteté A ce consentement Virgineus son pere tira ung grant cousteau & tua sa fille Virgine de son gré & consentement dont toute rome fut scandalisé Et dist Virgineus au juge Tirant & deshonneste j’ay fait sacrifice a Dieu pour la mort de ma fille de son gré & de sa voulenté/ qui ayme mieulx mourir en chasteté que vivre violee & subjecte a tribut. Et fait plus Virgine a louer qui souffrit & desira estre tuee par son pere avant peché/ & se fist par aultruy occire/ que Lucresse qui de sa main se meurdrist aprés estre violee. Nobles dames ayés le cueur de virginité/ car chasteté entre les philosophes est nommee la tresbelle vertu/ & qui moult decore une dame.
Chapitre .vii.
Fournissant la forme dont j’ay commencé ce present volume me suis conclus pour la piece de bonne pensee/ de fonder mon exemple sur Marie l’egiptienne. Pour ce qu’elle eust premier maulvaise pensee dont elle pecha & depuis par bonne pensee recouvra la grace du createur & est saulvee & saincte comme trouver la pourrez en la vie des peres/ & mesmes en la legende doree Et treuve que ceste Marie estoit d’Egipte & pource fut nommee l’egiptienne & ne fut point de grant lignaige. En ses jeunes jours s’adonna a luxure desordonnee & publicque ou elle continua longuement & se tira en Alexandrie pour mieulx executer sa maulvaise pensee/ & son peché sans reprehention de ses parens. Et ainsi le confessa & dist a Zozimas le bon vieillart ung sainct homme qui d’aventure se trouva es desers oultre le fleuve Jourdain ou elle fist sa penitence par .xl. sept ans toute nue & n’avoit nulle couverture que de ses cheveulx. Et dit l’histoire qu’en menant sa vie pecheresse une moult bonne pensee luy vint en son entendement de passer la mer d’Alexandrie pour aller adorer la croix de Jesucrist en Jherusalem Si vint a la mer les marinniers luy demanderent argent pour la passer/ ce qu’elle n’avoit point mais usant de sa legeretté & continuant sa maulvaise pensee leur habandonna son corps & sa personne pour en faire leur voulenté. Ce qu’ilz firent dont elle passa la mer. Et quant les autres pellerins entrerent au temple ou estoit la saincte croix elle n’y peut entrer/ & si estoit la porte ouverte & par plusieurs fois s’essaya d’entrer mais il ne luy fut possible. Lors congneut elle qu’elle avoit courroucé le createur/ & en parfaicte bonne pensee promettant amendement Lors elle entra sans contredit. Puis batit & macera son corps/ & en pleurs & larmes s’agenoilla devant une ymage de la vierge Marie : luy requist de bonne pensee & de cueur si humblement luy prometant amendement de vie chaste & penitence/ Dont elle se trouva confortee/ fist son offrande fut consolee de la grace de Dieu ung aulmosnier luy donna troys deniers dont elle acheta trois pains/ une voix divine luy dist qu’elle passast le fleuve de Jourdain & elle seroit saulvee ce qu’elle fist a tout ses trois pains qui luy durerent en ses desers quarante & sept ans/ ou elle fut sans veoir homme que Zozimas qui la trouva toute nue. Car ses vestemens furent pieça pourris Zozimas luy donna son manteau pour couvrir son corps pour plus longuement parler a elle il la vit eslevee une couttee hors de terre/ en sa bonne pensé vers nostre seigneur Lors l’ancien Zozimas s’esmerveilla de ceste chose dont il benist & loua nostre seigneur Jhesucrist. Et au prendre congié elle luy requist qu’il retournast au fleuve atout l’hostie sacree affin que de sa main elle peust recevoir nostre seigneur Car depuis quarante sept ans ne l’avoit receu & ainsi se departirent pour icelle fois retourna Zozimas au jour qu’il avoit prins & trouva l’egiptienne sur la rive du fleuve Jourdain Laquelle fist le signe de la croix & par miracle passa iceluy fleuve Jourdain marchant sur l’eaue comme sur terre/ receut son createur en grande humilité/ puis s’en retourna comme elle estoit venue/ et le preudhomme en sa religion. Lequel retourna l’an ensuyvant passa le fleuve & vint au lieu ou premier il avoit parlé a elle. Mais il la trouva morte nouvellement/ fut en question & pensa s’il ensepveliroit la saincte dame ou non. Mais aperceut derriere son chief lettres qui disoient Zozimas ensevelys le corps de Marie & rendz a la terre la cendre. Le bon vieillart en grant traveil fouyssoit la terre pour faire la sepulture a ce sainct corps/ ce dont il ne fust point venu a chief pour sa vieillesse & impotence/ mais y vint ung lyon qui a ses griffes couvrist de terre le corps miraculeusement Obeist au sainct homme : puis le lyon retourna au desert/ & le preudhomme en son abbaye & fut le lyon demonstrance que la saincte dame avoit esté lyon par vaincre les vices/ & habandonna maulvaises oeuvres par bonne pensee/ dont elle gaigna paradis.
Chapitre .viii.
Je congneus ung seigneur de Varembon moult recommandé chevalier en honneur & vaillance. Lequel me compta une advanture a luy mesmes advenue au propos de la vertu de loyaulté. La premiere femme d’icelluy seigneur de Varembon fut fille du conte de Villars Cessay/ celle dame se surnommoit de Villars moult noble loyalle & vertueuse dame. Cestuy seigneur son mary/ fut homme amoureux & querant sa plaisance & ne gardoit pas lors si bien la loyaulté qu’il devoit a sa femme touchant mariage comme il deust bien faire Et vray qu’il avoit en sa terre une povre jeune femme nommee Jehanne Ramee Laquelle demoura jeune veufve & sans mary Le seigneur la vit belle s’acointa d’elle moitié amour & moitié crainte pource qu’il estoit son seigneur & tant qu’il en fist a sa voulenté & l’ayma fort tant que en celle povre maison de la Ramee il venoit souvent coucher avec elle en une chambre bien mal paree & estoffee d’ung povre lit bien dur comme ung marteras en linseux de grosse toille & souvent mal buez & blanchis Et par folle amour le chevalier se contentoit avec la Ramee. Comme il advient que par espace de temps les adventures sont sceues par rapors ou autrement la noble dame de Varembon fut advertye que son seigneur hantoit la Ramee Elle comme vertueuse ne blessa & n’oublia point sa loyaulté mais vertueusement & par discretion manda ceste povre femme & par belle & doulce parolles luy fist congnoistre son peché dequoy elle ne fut par icelle dame mauvaisement traicté mais luy enquist comment elle traictoit & couchoit son seigneur & mary/ quel lit/ & quel acoustrement de linseulx & de couverture elle avoit La femme lui dist sa povreté dont elle estoit honteuse pource que si hault homme que son seigneur elle ne povoyt mieulx loger & recepvoir La noble dame consola la povre creature en monstrant parfaicte lealle vertu Luy fist bailler ung bon lit de duvet coissin & oreiller de mesmes fins linseux & bonne couverture Et luy dist m’amye je vous baille provision pour mieulx & plus honnestement loger monseigneur que vous n’avez peu faire vous recommandant sa santé & sa personne La povre femme print le present & ne demoura pas gramment que le seigneur de Varenbon vint bien tart a l’hostel de la Ramee trouva sa chambre trop mieulx estoffee qu’elle ne souloit dont il s’esmerveilla & luy demanda ou elle estoyt si bien meublee La povre femme luy compta comment ma dame sa compaigne l’avoit interroguee & luy fist le conte des demandes & responces & que advertie estoit de sa povreté/ elle luy avoit donné l’estoffe de son lict doubtant qu’il ne fust mal traicté en povre logis dont la santé de sa personne peust de pis valoir En conclusion le chevalier fut honteulx & repentant de son peché congneut la bonté & loyaulté de la noble dame sa femme maria la Ramee & l’abandonna & depuis garda plusgrant loyaulté a sa femme qu’il n’avoit fait & ainsi l’une loyaulté rappelle l’autre Qui doit estre a toutes femmes patron & exemple.
Chapitre .ix.
Ayant rememoré plusieurs hystoires tant approuvees comme appocriffes Je me suis arrester de donner pour exemple l’hystoire de la royne Semyramis pour la vertu de magnanimité & force de couraige & me tairay de ses vices pour ceste fois Car le present que noble cueur doit faire a sa dame ne doit estre aourné que de vertus Celle Semiramis fut femme de Ninus roy des Assiriens ou gist la grande & puyssante cité de Babilonne Aprés la mort de son mary elle tint & occupa par force d’armes le royaulme Elle portoit habit de femme & cueur d’homme elle trouva la cité de Babilonne comme a ruynee mais elle la refist la plus forte la plus belle & la plus puissante dont on parlast en ce temps/ & est merveille comme Valere & Orose parlent de ceste matiere Semiramis travailla en conqueste quarante ans en armes & l’espee au poing elle accreut & augmenta ses seigneuries de toute Ethiope qu’elle conquist elle entra en Judee & y fist plus de conquestes que n’en fist Alexandre. Ung matin en pignant ses cheveux luy fut noncé que la cité de Babilonne se rebelloit contre elle/ usant de son courage magnanime voua a ses dieux de non jamais trousser ses cheveux jusques elle eust remise sa cité en obeissance Ce qu’elle fist & print moult dure vengeance de ses ennemys Elle eust du roy Ninus son mary ung filz qu’elle ayma plus qu’elle ne devoit elle eut bataille contre ce puissant roy Sirus a ordonner ses batailes elle fut en grant debat en son cueur se elle conduiroit la premiere compagnie pour aborder a ses ennemis ou s’elle y envoiroit son filz qu’elle aymoit plus que soy mesmes Et conclud d’y envoyer son filz contre son plaisir mais courageusement le fist pour garder l’honneur de son filz comme homme A ce premier rencontre fut son filz tué qui furent a Semiramis doloreuses nouvelles Mais en courage magnanime elle empoigna l’espee trenchant vigoreusement & dist j’ayme mieulx aujourd’huy venger la mort de mon filz par armes employees que par effusion de larmes perdues/ se ferist en la bataille par grant hardiesse desconfist son ennemy & fist luy & ses gens douloureusement mourir & trouve que Nynus estoit le premier roy couronné qui oncques fut Et Semiramis la premiere royne & conclus donner exemple a toutes dames que magnanimité aux armes demeure a celle royne Si prenez force de courage pour resister & vaincre les vices & en ce faisant vous triumpherez en vertus.
Chapitre .x.
Combien que je treuve trescommun en alleguant de patience le conte de Griselidis toutesfois je le treuve si bon & si bien sert en ceste matiere que je me ressoubz & conclus de le reciter en ce present volume & peut estre que aucunes dames pourront ouyr ceste memoire & recordation qu’elles y pourront prouffiter ce que Dieu vueille. L’hystoire dict que Eustace marquis de Saluces fut ung jeune prince beau chevalier & fort aymé de ses subgetz/ lequel ne se vouloit pour aucuns regardz marier combien que plusieurs princes eussent bien voulu son alliance & mesmes les estas de ses pays le desiroient pour avoir de luy lignie pour la seurté & entretenue de sa seigneurie & tant le presserent par remonstrances qu’il acorda de soy marier pourveu qu’il choisiroit alliance a son plaisir comme c’estoit raison. En sa seigneurie demouroit ung honneste vieil homme povre et de petite venue nommé Jehan Nicolle qui avoit une fille nommee Griselidis sur laquelle est fondé l’exemple de ce present compte Ceste Griselidis estoit jeune de quinze ans/ belle/ dilligente & de bonne meurs servoit son pere songneusement/ estoit humble & devote & fort recommandee par regnom en vertu Ce marquis estoit prince humain & souventesfois se devisoit avecques Jehan Nicolle lequel estoit saichant homme & luy sçavoit parler des adventures advenues de son temps & mesmes des faictz & conquestes des marquis de Saluces ses predecesseurs a quoy le marquis Eustace prenoit grant recreation & plaisir il veoit non pas seulement la grant beaulté de Griselidis : mais ses meurs gestes & conditions qui luy furent moult agreables finablement il conclud en son courage de prendre Griselidis pour sa femme & espouse fist faire grant appareil manda les seigneurs & dames de son païs fist faire riches habitz pour sa femme qui devoit estre amenee par ses parens a ung jour nommé tint maniere d’aller en sa personne & grant compaignie au devant d’elle & tout droit vint descendre a l’ostel de Jehan Nicolle/ & requist au preudhomme qui luy donnast sa fille en mariage : le preudhomme fut tout honteux aussi fut la fille & tous ceulx qui la furent/ mais le marquis la voulut avoir & la/ la fiança de main de prestre/ dames descendirent qui la vestirent & aornerent de riches draps & de precieuse couronne fut emmenee la fille Jehan Nicolle en grant triumphe a Saluces a la grant eglise ou le marquis l’espousa solempnellement & fut la feste grande & planiere coucha avec elle & assez bref & bien tost elle fut enceingte dont tout le païs en fut moult resjouy/ dont cy aprés traicterons des paciences de Griselidis pource que c’est le patron que nous voulons bailler pour exemple. La marquise s’acoucha & fist une fille qui fut solempnellement baptisee & fut nommee Elizabeth/ le marquis qui fut homme subtil & de fort couraige praticqua pour executer son desir & voulut essayer & prouver la constance & obeyssance de sa femme. Et par ung matin entra en la chambre d’icelle sa femme qui gisoit en son lict/ fist chacun partir de la chambre & luy dist qu’elle ne ignoroit pas qu’elle ne fust fille de Jehan Nicolle povre fille & de petite extraction & que les parens de luy qui estoient princes & de grant lignage n’entendoient point que la lignie venue de si petit lieu a cause d’elle deust succeder a si haulte seigneurie/ & que en effect il vouloit celle leur fille faire mourir pour complaire a ses parens : la dame luy respondit paciemment Monseigneur le fruyct est vostre/ vostre gré soit le plaisir de Dieu. Le marquis devant elle print l’enfant au berseau & assés rudement le livra es mains de deux varletz/ & leur dist qu’ilz fissent de son enfant ce qu’il leur avoit commandé & que plus n’en ouyst parler & commanda a sa femme/ que ses femmes revenues a elle/ elle leur deffendist sur leurs vies de point parler ou enquerre de l’enfant/ ce qu’elle fist & celle douleur porta si paciemment que depuis ung semblant ne fist de celle adventure Dedans l’an aprés la bonne marquise acoucha d’ung filz qui fut baptisé & nommé Jehan de Saluces. Et quant le marquis qui voulut perseverer a tempter et a esprouver sa femme vit l’enfant si grandelet que la mere le povoit avoir entre ses bras pour la seconde fois il dist a sa femme telles parolles qu’il avoit fait quant il luy osta sa fille & luy declaira qu’il vouloit son filz faire mourir pour les raisons dessus alleguees & escriptes La marquise plaine de vertueuse pacience/ s’elle avoit la premiere fois obey & humblement respondu elle ne declina en riens mais tousjours remist le tout au bon plaisir de son mary lequel print son filz entre les bras de la mere & en sa presence le delivra es mains es deulx sathalites & aigrement leur commanda de faire du filz comme de la fille ne jamais la marquise n’en fist depuis ung seul semblant a son seigneur & mary Le marquis ne fut point assez content de l’espreuve qu’il avoit faicte sus sa femme/ par la perdition de ses deux enfans. Mais voulut approuver par grever & faire tort a la personne d’elle. Et quant il vit qu’elle ne portoit plus nulz enfans il continua son fort & merveilleux couraige & luy dist. Griselidis tu scez comment au regret de mes parens & de mes subgectz je t’ay prinse a femme/ fault que je leur complaise si je ne vueil perdre ma seigneurie & mettre mon corps en danger & qu’il soit vray desja m’a convenu faire execution de mes propres enfans & de rechief me contraignent de toy habandonner & de te renvoyer en la maison de ton pere. Et a leurs despens ont obtenu du Pape une dispence de me povoir remarier a une aultre haulte noble femme Affin d’avoir noble lignie pour obtenir la seigneurie Et ainsi fault que je le face. Si mande prestement Jehan Nicolle ton pere/ qu’il te viengne querir & que plus ceans ne te voye & a Dieu te dis. Griselidis se mist a genoulx & doulcement luy dit en pleurs & en larmes Monseigneur vostre plaisir soit fait/ le marquis se retira en une chambre. Griselidis manda Jehan Nicolle son pere/ luy declaira la voulenté du marquis/ par quoy le pere emmena sa fille en sa maison & luy avoit gardé ses povres & petis habillemens dont elle vestit sa personne/ & se mist a servir son pere & faire ses petis affaires & vivre de sobres metz & petites viandes ainsi que devant & print le tout en si bonne pacience que tous les voisins s’esmerveilloient de la vertu d’elle/ & ainsi demoura longue espace. Le marquis qui sçavoit comme Griselidis conduisoit sa vertu & sa pacience. Si pensa de faire de plus en plusfort pour attaindre sa voulenté/ & fist semer que ung grant prince luy avoit accordé sa fille en mariage et qu’il avoit pris jour au quinziesme de may que celuy prince luy devoit envoyer sa fille par le frere d’elle pour consumer & parfaire le mariage/ fait & passé entre les parties/ fist le marquis grant appareil & manda grant noblesse comme en tel cas appartient/ & le jour qu’elle devoit venir il manda a Jehan Nicolle qu’il luy envoyast Griselidis pour ayder aux aultres femmes a mettre a point la maison & qu’elle fist le ramon & balay en la main comme la mendre de toutes. Ceste dame fut arrivee moult belle & povoit avoir quatorze ans & son frere treize/ & remist le marquis la solemnité d’espouser jusques au lendemain a disner/ se assirent l’espousee & son frere a une table/ & toute la noblesse/ es aultres tables de celle salle & la venoient gens de tous estas tant pour voir la dame des nopces comme pour veoir l’estat & le disner. Le marquis ne fut point en celle assemblee & comme sur la fin du disner/ il vint & regarda Griselidis qui regardoit la dame des nopces. Et luy demanda Griselidis que te semble il de ma femme/ elle luy respondit humblement. Monseigneur elle me semble belle & d’apparence de grant bonté. Et en ce disant se tira pres du marquis & en gectant aulcunes larmes luy dist/ monseigneur je vous prie en l’honneur de Dieu que vous espargniez ceste jeune princesse & ne luy faictes les durtés & rudesses que vous m’avez faictes/ car je croy qu’elle ne le pourroit porter sans mourir. A ce mot se voulut retirer Griselidis/ mais le marquis qui se trouva le cueur serré/ la print par la main et dist tout hault Griselidis ta pacience m’a vaincu. Saches que ces deux enfans sont miens & tiens & sont ceulx que tu entendoies que j’eusse fait murdrir. Mais ma propre seur les m’a nourris jusques a cy Et pour esprouver ta pacience je t’ay faict les griefz que tu as vertueusement portez je te tiens pour ma femme ne autre ne vueil avoir. La recongnoissance de la mere & des enfans est piteuse a recorder/ la dame fut revestue moult honnorablement Jehan Nicolle fut fait chevalier & grant seigneur Le marquis vesquit avecques sa femme le demourant de ses jours en grant paix & amour. Or mes dames prenons exemple en Griselidis qui par sa pacience acquist telle grace/ qui vivra tousjours en bonne renomme.
Chapitre .xi.
Maintenant me vient en memoire ceste tresvertueuse dame Crestienne de Pisain laquelle noble dame fut moult intelligente devote en la science de rethoricque composa plusieurs beaulx & doctrinaulx volumes & entre les autres la cité des dames en laquelle cité elle ramentoit moult de dames vertueuses & renommees & pour continuer ma matiere je donray exemple pour aprouver la bource de liberalité & lequel exemple j’ay prins & tire du livre dessusdict & suis bien content de aleguer les allegations de Crestienne de Pisain car ses faitz valent d’estre ramentuz & approuvez Dit Crestienne que au temps que Paris florissoit en vertueux exercite plusieurs foys festes & assemblees ce faisoient en Paris en divers lieux selon les festes nopces chappelles & autres manieres acoustumez a faire festes & resjouissemens En ce temps se tenoit a Paris une noble belle & vertueuse princesse contesse de Vandosme si bien renommee de toutes vertus que les plus nobles suivoient celle dame comme une exemplaire de tout honneur & de bien faitz & leur sembloit que avecques si noble & si vertueuse dame ne povoit que bien advenir En ce temps se tenoit a Paris ung ancien chevalier bien renommé en son temps de vaillance d’honneur & de vertu & se nommoit messire Animond de Pommires beau & honneste vieillart/ car il avoit plus de .lxx. ans d’aage mais toutesfois gratieux & d’honneste conversation & devises Et sembloit a icelle contesse de Vandosme que la compaignie de ce noble chevalier faisoit a recommander & aussi aux autres dames & le menoient a leurs bonnes chieres & assemblees comme ung bon patron d’honneur & de bon exemplaire Or advint que messire Animond de Pommires eut ung procés en parlement qui perdit & en fut condampné Et n’avoit pas le bon chevalier desrobé la guerre Mais avoit esté homme honnorable sans penser au prouffit dont il estoit beaucoup apovri Et pour nantir le adjugé qui montoit dix mille frans y fut mis en la conciergerie prisonnier & ou temps qui tenoit prisonnier unes nopces & une moult grande feste se fist a Paris d’ung des officiers du Roy ou furent ladicte contesse toutes les dames gens de bien de Paris priés a celle solempnité Et quant elle furent toutes assemblees en une grande salle la contesse de Vandosme demanda/ pour le chevalier messire Anymond de Pommires a laquelle fut respondu qu’il estoit prisonnier pour grant debte La dame estoit ce jour paree d’ung riche chapel de perles & de pierreries sur ces cheveulx Qui moult bien luy seoit Mais quant elle ouyt l’emprisonnement du chevallier considerant les services fais par luy au roy & au royaume de France la bonne chevaliere dont il avoit renommee & l’ancienneté de son aage Elle meue de pitié & de liberalle vertu appellant devant tous quatre notables personnaiges & osta le chappel dont elle estoit paree & le livra a iceulx & leur dist allez en la conciergerie & mettez mon chapel en depoz & en nantissement pour les debtes de messire Animond de Pommires me amenez le noble chevalier car il parera plus ceste feste que tout le demourant Et ainsi fut fait & pour ce parer fist faire ung chappeau de prevanche dont elle aourna son chef sur ses cheveulx celle liberalité faicte discretement & en saison doubla sa beauté & augmenta sa vertueuse renommee Et vous souviengne madame & toutes qui liront ceste epistre de liberalité de la contesse de Vandosme &c.
Chapitre .xii.
Pour donner exemple de justice je me pourroye arrester sur la saige Delbora laquelle jugea en Israel & n’est point trouvé que les nobles saiges jugemens selon Dieu & raison fussent faictz en Israel que fist celle noble dame Delbora/ mais requiert demonstrer & donner a entendre que justice/ n’est pas oeuvre seullement d’homme ou de femme mais est la main de Dieu & sa permission pour tenir les mauvais en crainte & les bons en seurté & donnerons exemple de l’execution que fist Judich du tirant Holoferne qui de sa femenine main par la permission de Dieu trencha le chief et fist justice de icelluy tirant sur lequel dix mille hommes n’oserent entreprendre Je treuve que Cambises eut ung filz qui fut nommé Assuerus lequel fut roy des Assiriens aprés son pere cestuy Assuerus roy d’Egipte & de Babilonne fust eslevé en orgueil & avarice & fist sommer ceulx de Damas de Caliphe & autres provinces qui luy rendissent les tribuz & grandes ransons des deniers a quoy ses predecesseurs les avoyent faitz tributaires & quant il vit les provinces refusantes il commanda a Holoferne maistre de sa chevalerie qui prist grant povoir de gens d’armes pour contraindre lesdictz resfusans a acomplir sa voulenté sans espargner force violence ne cruauté & mieulx ne povoit employer ses commandemens car Holoferne estoit ung tirant tout deliberé de desrober & faire tort a tout le monde/ larron publique & manifeste & qui n’en faisoit conte a Dieu a droit ne a justice & trouva prestement largement larrons & satallites car communement telz sont varlez que les maistres/ mais Dieu le droiturier & juste garde le loyer tel qu’il appartient aulx maulvais obstinez & endurcis en leurs vices & permet ses justes justices estre faictes par estranges voyes a nous incongneues jusques a ce que nous voyons reallement l’execution de sa divine permission comme il appert du tirant Holoferne lequel ne s’arresta pas seulement a commettre larrecins efforcemens de femmes & telz grans oultrages : mais voulut abolir & estaindre le nom de Dieu & contraindre ceulx qui conqueroit a croire qu’il n’estoit aultre Dieu que son maistre le roy de Babilone/ dont il advint que luy & son plus grant povoir tenant le siege devant une cité nommee Bethulie dont Ozimas estoit prince & seigneur tant oppressa ledit Holoferne ladite cité de Bethulie qu’il leur osta par puissance d’ouvriers/ les rivieres & les eaues dont le peuple generallement tous les habitans se trouverent en moult grande destresse de soif & estoit la cité ou dangier d’estre prise & rendue Si advint que Dieu pour secourir le peuple contre cruaulté du tirant inspira une noble dame nommee Judich & luy permist hardiement/ d’oser entreprendre la vengence des maulx perpetrez par ledit Holoferne & faire de ses mains justice vertueuse Ceste Judich fut la plus belle dame de son temps Elle estoit vertueuse servant Dieu & gardant saintement sa vefveté. Elle voyant la cité ou elle estoit en tel peril elle conceut le remede & conforta le peuple & les exhorta de prier Dieu pour elle Et qu’ilz eussent pacience & l’attendissent par nuyt aux portes Et qu’elle feroit oeuvre de Dieu Elle par nuyt acompaignee d’une servante ou elle avoit fiance ce partit de la cité & descendit es tantes en l’ost de Holoferne & fut devant luy amenee/ & tantost qu’il la vit comme vicieux il la convoita pour sa beaulté & luy enquist la cause de sa venue & elle usant de sens deliberé/ luy respondit que les dieux d’Israel estoient courroucez contre eulx & pource doubtoit elle d’estre en la cité/ si la fist loger & traictier moult honnorablement. Assez tost aprés Holoferne fist ung grant convive que nous disons ung bancquet ou furent ses princes & autres en grant nombre a ce convive beurent oultre mesure & s’enyvrerent & mesmes Holoferne qui de ce estoit coustumier/ & quant ilz furent separez & chascun retiré en son pavillon. Holoferne commenda a signer ung sien escuyer qu’il luy amenast Judich/ celuy l’alla querir & la amena cuidant qu’elle deust faire la voulenté du tirant/ chascun se retira pour laisser la dame seulle avecques luy & Holoferne qui estoit oppressé de trop boire & de vin/ c’estoit ja endormy & Dieu le vouloit/ car c’est luy seul qui conduit & mene l’oeuvre de justice avecques toutes bonnes executions & emprisez. Ceste dame deliberee de affranchir la cité de sa mauvaitie pleine de foy & d’esperance/ de l’ayde de Dieu inspiree de faire justice & vengence/ a Dieu & au monde des cruelles oeuvres de ce tirant print l’espee qui estoit a son chevet non pas comme femme & en meurs femenine/ mais comme changee en courage & force d’homme/ elle ne parla point doubtant esveiller ce tirant/ mais son cueur cryoit & prioit a Dieu ayde & force d’executer justice sur le malfaicteur & haulce l’espee trenchant & couppa la teste d’Oloferne/ du seul coup conduit ordonné & mené de la main de Dieu La noble Judich avoit amené avec elle une sienne servante nommee Abra laquelle portoit ung sac de cuir ou fut presentement mis le chief de Holoferne/ l’espee fut remise en sa guaine & se partirent a diligence la dame & sa servante guideez & meneez de Dieu & de bonne fortune. Et quant elles aprocherent la porte de la cyté elles cryoient a haulte voix ouvrez la porte car Dieu a ouvré avecques nous & est avecques nous. Le peuple y courut a grant luminaire/ & elle leur monstra le chief de leur persecuteur & leur dist que Dieu l’avoit gardee de pecher & de perir & qu’ilz le louassent & feissent mettre ce chief en une lance sur les murs/ affin que tous ses gens le peussent veoir ce que fut faict. Si tost que le jour apparut/ les chambellans d’Oloferne cuidoient qu’il dormist en son pavillon/ mais ilz le trouverent mort & decapité. Et puis virent le chief sur les murailles de la ville/ dont ilz furent tous si esbaÿs & espantez qu’ilz se leverent du siege & s’en fuyrent en grant desroy & desordre & ceulx de la cité les en chasserent qui plusieurs en occirent & donnerent a Judich toute la pecune d’Oloferne pour son loyer. & par ceste exemple nous devons congnoistre que Dieu veult faire justice aussi bien par les femmes que par les hommes.
Chapitre .xiii.
Ou temps de l’empereur Vallain qui fut de l’hererie Arriane homme mauvais & persecuteur de crestiens ung homme fut moult bon & devot catholicque & se nommoit Estienne l’orfenin cestuy Estienne fut veuf & avoit une seulle fille nommee Marine moult bien moriginee & aprinse de lettre en sa jeunesse & de divins enseignemens cestuy Estienne son pere se delibera d’estre religieux & moyne & de mener vie contemplative/ & devote & laissa Marine sa fille a ung sien parent ou il avoit fiance/ ledit Estienne fut receu moyne de sainct Benoist & moult aymé de son abbé & convent : pour la saincte vie qu’il menoit : mais il se monstroit moult pensif & melencolieux & dont l’abbé s’aperceut de sa tristesse & luy demanda moult charitablement qu’il luy failloit en luy offrant conseil & ayde a son povoir le preudhomme luy dist qu’il estoit en melencolie de ce qu’il avoit laissé ung seul filz au monde lequel il vouldroit bien avoir pour en faire ung religieux & qu’il peust avoir l’habit de leans l’abbé qui moult aimoit frere Estienne : luy accorda de vestir son filz & qu’il le allast querir Si traveilla tant le preudhomme Estienne qui vint la ou estoit sa fille car le monastere ou il se rendit estoit loing du pays dont il estoit né & hors de la congnoissance de ses amys il demanda secretement a Marine sa fille se elle voudroit entrer en religion : elle dist que ouy & que c’estoit son plus grant desir : dont le pere loua nostre seigneur & conclurent de leur partement : & de ce qu’il vouloit faire & fut Marine qui povoit avoir quatorze ans habillee en habit d’homme & tant fist le bon homme qu’il amena Marine comme son filz pour la bailler : & le presenter a l’abbé qui le receut benignement : fut revestu en la religion & fut nommee frere Marin & se rendit tout humble & obeissant & tant devot que riens plus il aprint songneusement : tout ce que religieux doit aprendre & tenoit si bonne mainere que on ne se fust jamais aperceu que ce fust une femme : dont son pere avoit grant joye de sa bonne vie frere Marin estoit si sobre que quant les autres religieux se passoient d’ung oeuf il se contentoit d’une pomme & quant ses compaignons se substentoient d’une pomme il se contentoit de la pleure/ s’ilz buvoient vin il prenoit pour luy citre ou servoise/ & s’ilz avoient servoise il se contentoit d’eaue seullement/ sa sobresse de boire & de menger fut si austere qu’elle n’est a nulle autre a comparer son pere mourut & frere Marin fist moult grande diligence & devoir pour prier pour l’ame de son pere. Advint que le pere abbé faisoit refaire le dortoir de son abaye/ & convenoit que les religieux couchassent dehors le cloistre & en la ville a l’hostel d’ung noble bourgois grant amy de l’abbé jusques ledit dortoir fut refaict. Celuy bourgois avoit une fille qui fut grosse d’ung sien serviteur & acoucha d’une fille/ dont elle fut moult mal menee du pere & de ses parens & n’osoit dire qui estoit le pere de l’enfant/ car elle aymoit & doubtoit qui ne fust eslongné d’elle/ & pource qu’elle vit que frere Marin estoit simple & bon jeune moyne de .xvii. ans/ elle dist que frere Marin l’avoit deceue & luy avoit fait cest enfant/ & fut ledict enfant aporté a l’abbé & fait la plainte contre frere Marin qui fut moult reprins & corrigé de l’abé & du couvent/ luy fut baillé l’enfant & condempné de le nourir & fut chassé hors de l’abbaye & forclos de sa prebende & tousjours disoit Dieu soit loué de tout se j’ay peché il me vueille pardonner & en feray voulentiers la penitance/ il fut si sobre de parler que oncques il ne voullut dire s’il avoit fait peché ou non/ & ce pour deux raisons dont la sobresse fut fonde & aima mieulx endurer & ouir reproche que parler contre sa voulenté & l’une des raisons fut qui ne voulut oncques soy excuser de la charge que on luy donnoit quoy que ce fust sans cause pour doubte qu’il ne fust sceu que c’estoit une femme & qu’il ne convint qu’il habandonast le lieu de sa religion l’autre raison il aimoit mieulx porter la honte du monde que la mere de l’enfant portast pugnition de son abuz & la fut bonté sur bonté & double vertu charitable Frere Marin nourrit elle & l’enfant d’aumosne & vesquit hors de l’abbaye moult povrement l’espace de trois ans & tant que les freres en eurent pitié & requirent qui peust rentrer en l’abbaye/ l’abbé le consentit pourveu qu’il nestiroit & monderoit a la peine de ses bras tous les retrez & privez de l’abbaye ce qu’il fist & porta l’eaue sur son col & de sa personne pour faire en grant obeissance & porta la penitance sans avoir fait le peché Advint que une maladie print a Frere Marin dont il mourut en une petite maison de celle abbaye les religieux y allerent pour l’ensepvelir & mettre en terre & trouverent que Frere Marin estoit une femme coururent a leur abé qui fut de ce moult esmerveillé & desplaisant pour la honte & sans cause qui luy estoit faicte la mere de l’enfant confessa la verité & deschargea frere Marin qui depuis fut nommee Marine comme devant elle reprint son enfant. Le corps de la saincte vierge marine fut ensepulturé en ladite abbaye devant le grant autel en grant devotion & fist depuys la noble vierge Marine de beaulx miracles & mesmes de la damoyselle son accuseresse qui fut chassee de l’ennemy & comme enragee vint congnoistre son peché comme dit est & la glorieuse sainte Marine luy donna guarison O nobles dames prenez exemple a la saincteté & sobresse de ceste saincte vierge Marine car moult de maulx pevent advenir par la gloutonnie de la bouche & par la legiereté de la langue ainsi qu’il appert.
Chapitre .xiiii.
Digne seur & vray exemple vous pourray donner & mettre de la glorieuse mere de Dieu la sacree vierge Marie pour l’exemple de foy car toutes les escriptures dient & tesmoignent que a la mort & passion de nostre redempteur Jhesucrist toute la foy fut oubliee faillie & esteincte fors ce qu’elle demoura seullement en la glorieuse vierge Marie mere/ & d’elle & par elle fut toute la crestienté renluminee de foy mais pource que sa inestimable saincteté nous est trop grant & admirable exemple je parleray en cest endroit d’autre vertueuse personne a nous plus semblable qui fut perseverant en foy comme il s’ensuit. &c. Je treuve au .viii. chapitre du second livre des Machabees que ou temps que le Roy Anthiocus payen prist la cité de Jherusalem il fist moult de maulx & de persecutions au peuple crestien persuadant de leur faire laisser & habandonner la foy & la loy crestienne & contraindoit a son povoir les enfans de Dieu a adorer les idoles ou les faisoit mourrir en crueux & divers martires & entre les aultres Il advint qu’il fist prendre sept freres De la realle lignie des Machabees et avec iceulx fut prinse leur mere une moult vaillant & saincte dame noble de meurs & de realle nativité ceste dame se nommoit Anne de la Roche ferme & constante en la foy de Jesucrist les dessusditz sept freres furent amenez devant Anthiocus pour adorer les ydoles & d’ung accord par la bouche de l’aisné des freres il dit a Anthiocus courageusement Roy que veulx tu faire de nous ou que nous demande tu nous sommes plustost appareillez de mourir que de consentir la foy & loy de noz peres & perens estre changee enfrainte ne viollee Celuy Roy de grant yre & maltallent fist a l’aisné qui premier avoit parlé trencher la langue escorcher la teste coupper les piez & les mains en la presence de la mere & des autres freres & puis le fist metre en une grande paesle de fer toute ardente les ungz aprés les autres fist mourir en cest tourmant & eulx estant en ce cruel martire la noble mere plaine de foy & de devot courage enhortoit ses enfans de mourir fermes & constans en la saincte foy crestienne & leur disoit mes enfans souffrez devotement & de bon cueur une heure de tourment & de peine pour avoir la perpertuelle joye qui jamais ne fauldra & en ceste foy continua de rencourager ces sept enfans les ungs aprés les autres & le tirant persuadoit le septiesme frere qui estoit le plus jeune & vouloit qu’il reniast la foy en luy promettant grans biens & gouvernement mais la saincte dame despitant la mort & le povoir du tirant plaine de divine esperance en la presence du roy Anthiocus disoit a son filz mon enfant tu as veu avec moy tes freres mourir & martirer fermes en la foy de Jesucrist je suis ta mere qui te asseure que leurs ames sont en paradis demeure donc constant & ferme voluntairement en la saincte foy & loy de tes parens & je te prometz que je mouray en ceste oppinion je requiers Jesucrist & sa saincte mere Marie qui te gardent & maintiennent en ferme foy lors le tirant plain de despit fist l’enfant martirer & mourir devant la mere & puis la mere aprés les enfans Laquelle joyeusement endura le tourment & receupt couronne de martire/ car elle mourut plaine de foy Et pource mes dames qui ceste exemple lisez & regardez ressemblons Anne de la Roche & demourons en foy sans varier car par la foy nous povons escheller le ciel & gaigner paradis.
Chapitre .xv.
Entre les roys qui regnerent en Judee regna Assuere tant sur le royaulme de Judee comme sur Ethiope il fut Roy puissant il eut pour sa principalle femme & espouse selon leur loy une dame de noble lignee nommee Dasti Se Roy Assuere tint une grande feste avec ses princes ses nobles & subgetz en la cité de Scissis qui estoit le lieu de son principal siege Et dit la bible que ceste feste se fist en ung jardin grant & spacieux que l’on nommoit le jardin de delices/ & d’aultre part tenoit la Royne Dasti grant estat & triumphe avecques les princesses & dames de son royaulme Le Roy desira de veoir sa femme & luy manda qu’elle vint devers luy ce qu’elle reffusa par plusieurs fois/ le Roy se mescontenta & mist ceste desobeissance en conseil de ses princes & demeurerent tous en oppinion que elle devoit estre delaissee habandonnee & expulsee du Roy & qu’il en devroit prendre une autre car selon leur loy femme qui desobeyt a son mary il la peult dejecter de luy & ne merite point d’avoir l’amour de son seigneur/ & ainsi par desobeissance fut Dasti expulsee & plus ne peult venir devers le Roy Assuere/ & pour recouvrer femmes a son desir fist assembler les plus belles pucelles de son royaulme pour veoir & choisir a son plaisir & gré. Entre lesquelles fut Hester une pucelle de Judee & non pas de si grant lieu comme fut Dasti/ mais son maintien & belle contenance passa la beaulté de toutes les aultres pourquoy le Roy la choisit & fut sa femme tresaymee. Et advint que Aman qui fut principal gouverneur du Roy & qui moult hayoit la nacion de Judee par subtil moyen praticqua que le Roy Assuere son maistre/ fist ung banissement a l’encontre de tous les Juifz & priva la nation de sa presence sur peine de mort/ & pretendoit Aman de faire exiller la Royne Hester & mourir Mardocheus son oncle. Soubz umbre qu’il estoit Juif & fut treslonguement Hester sans oser venir en la presence de son seigneur Et advint ung jour que le Roy estoit apuyé a une fenestre/ & la Royne Hester en riche parure/ & beau maintien passa par devant le Roy en grant humilité crainte & paour/ le Roy l’appella & elle vint & obeyt moult doubteusement. Assuere l’attocha de sa verge en signe d’amour & d’asseurance. Et elle dist monseigneur/ n’as tu souvenance que tu as fait edict pour faire mourir ou dechasser tous les Juifz Et que je suis de celle nation & crains ta fureur & la mort. Assuere qui la vit si belle obeissante & de beau maintien luy dist. M’amye j’ay faict l’edit pour tous & pour toutes. Mais vous estes la par dessus les autres. Et depuis celle belle parolle a esté dicte en la saincte escripture pour la benoiste glorieuse vierge Marie & vrayement bien se peut nommer & dire entre les femmes la pardessus les aultres. Hester depuis se gouverna si bien & si saigement avec le Roy son seigneur qu’elle rapaisa sa fureur contre les Juifz & tourna son mal talent sur Aman/ inventeur & conduiseur de la destruction de la nation de Judee/ & dont il fut pendu ainsi la royne Hester par son obeissance gaigna le lieu real que perdit Dasti par sa faulte/ & par beau maintien pleut au Roy son mary/ dont elle saulva son pays ses parens & sa lignee de perdition. Mes dames icy a bel exemple tant en obeissance comme en beau maintien ressemblez doncques la bonne Royne Hester & voz besongnes en vauldront de mieulx ainsi comme pourrez congnoistre.
Chapitre .xvi.
Il n’a pas gueres de temps que je ouys ung gracieux conte au propos de devote memoire & suis deliberé de le coucher presentement pour exemple de l’advertissement/ de toutes dames & de celles qui ce present volume lyront. Et treuve que au royaulme de Naples eut jadis une jeune dame princesse de Salerne nommee Jouvelle. Icelle princesse se trouva en ses jeunes jours seulle heritiere grant dame & riche & du nombre des princesses du Royaulme/ du sang & parenté du Roy de Naples/ belle entre les belles/ & devez sçavoir que elle fut requise de plusieurs princes & grans seigneurs pour l’avoir a femme & espouse/ mais elle ne choisit pas legierement pource que femmes sont fort subgettes & tenues courtes en iceluy Royaulme/ mais aymant ses plaisances & pleine de jeunesse fuyoit d’estre subgette d’aultruy & passoit ses jeunes jours a faire grans assemblees & festiemens bancquetz dances & joyeusetés/ & a la verité estoit plus eslevee & plaine de jeunesse qu’il n’apartenoit a son aage & dont on parloit en plusieurs lieux plus qu’il ne fut besoing : car quant femmes se desriglent : il est tost tourné & mis en maulvaise notte. Ceste princesse de Salerne ainsi pleine de voulentaire jeunesse : toutesfois avoit une devote memoire & une coustume & façon de servir Dieu & ouyr messe tresdevotement & en simple habit ung grant coeuvrechief sur son atour luy couvroit la face & se mussoit en ung coing de l’eglise & durant le divin service se maintenoit coustumierement & observoit ceste devote memoire le matin du jour sans faillir et le surplus de la journee estoit employee par le contraire de toutes vanitez mondaines & n’estoit pas le jour continué en une maniere de vivre : mais bien contraire l’une a l’autre. Advint une fois que ceste princesse de Salerne : avoit faict grant festiement aux seigneurs & dames du pays. Et fut celle assemblee en grant nombre de noblesse & fist preparer la plusgrant salle de son hostel moult pompeusement De tapisseries & de riches buffectz en grant habondance de vaisselle. Les tables et la suyte richement estoffees. Et l’assiete faicte des seigneurs & des dames des services des metz & entremetz & plusieurs autres bonnes sortes de viandes en grant foison & bien ordonnez ypocras & divers vins y furent serviz en grant honneur & fut celuy souper de grans fretz & despens excessifz/ la jouerent joueurs de divers instrumens & sonnoient cors & trompettes que l’on ne oyoit l’ung l’autre parler/ & aprés les tables levees & graces dictes se commencerent les dances decorees de grant luminaire de mommeries & de chansons ou chascun faisoit son mieulx de se monstrer/ ladicte princesse de Salerne rendoit toute peine de bien fringuer & entretenir seigneurs & dames & la noblesse a leur contentement/ & certes elle employa celluy jour & la pluspart de la nuyt au service du monde/ de dame oyseuse & de temps perdu & toutesfois fallut la compaignie aprés avoir eu le vin & les espices pour le dernier metz/ pour l’yssue & congé/ que la noble dame demourast avec ses femmes & familles/ & est a entendre qu’elle se coucha tart/ & pour prendre petit de repos/ car la nuyt estoit fort avancee avant le depart des invitez. Et pour mon compte achever & parfaire lendemain se leva tart & se partit de la chambre pour aller a la messe/ & n’oublia pas sa devote memoire acoustumee/ mais couvrit son chief humblement & print son chemin pour aller en la chapelle de son hostel & fallut qu’elle passast par la salle ou avoit esté fait ce riche bancquet/ & celle haulte seignourieuse feste. Et ce lieu que le soir de devant ressembloit ung triumphe. Et maintenant & en si peu de temps estoit si desolé/ les tables abbatues d’ung cousté les bancs & les tresteaux renversez parmy la salle les os sepparez de la chair parmy la place ou les chiens les rongeoient & y prenoient leur refection Et pour conclusion c’estoit abhomination de celle place qui le soir devant ressembloit ung lieu desdié pour toute plaisance & delices/ celle princesse se arresta pour mieulx veoir & incorporer celle merveille ou son entendement fut lors empesché & luy sembla ce lieu estre le monde en son estre lequel au commencement & a la sente de jeunesse est plaisant & si pompeulx & tant aggreable que ce semble plaisance immortelle & durable prosperité & soubdainement par adversité vieillesse ou maladie tout est renversé & mis en ruine & perdicion qui tourne espoir en abuz plaisir en douleur fiance en desespoir/ & est a croire que ce bon Dieu qui tousjours de sa grace a ses fillés tendez pour prendre le pecheur au point de son prouffit souvent de la devote memoire que nonobstant ses obstinees mondanitez elle avoit tousjours durant le divin service ce bon Dieu la frapa au cueur & luy changea les meurs de perdition en deliberation salutaire & durant la messe qu’elle oyt devotemet & en effusion de larmes manda son confesseur se delibera d’habandonner le monde & dedans le tiers jour ensuyvant se rendit en religion fermee & de seurs de saincte Claire en despitant le monde & ses abusions & en celle religion fut & vesquit sainctement le demourant de ses jours ressemblons a la princesse de Salerne laquelle par les mondanitez avoit une devotte memoire parquoy Dieu la rappella Affin aussi que Dieu nous reclame & appelle plus legierement a la parfaicte felicité.
Chapitre .xvii.
De cest article fondé de charité doibvent estre les deux mains de nobles dames gantees & a ceste cause j’ay fondé mon fait en deux exemples & assez d’une mesme cause & dont le premier est aprové par legende de sainctz & l’autre est apocriffe touteffois pris & extraicte es anciennes histoires & quant au premier je treuve d’une sainte martiree en Flandres nommee Godeliene laquelle fut en son temps moult noble femme & fut si charitable que tout ce qu’elle povoit trouver des biens de son pere elle donnoit incontinant tout pour Dieu & le portoit aulx povres dont elle fut aucunement reprinse & redarguee & luy fut deffendu expressement que elle ne donnast plus riens Et se prenoit garde le maistre d’hostel de son pere sus elle tressongneusement & une fois elle avoit prins en la cuisine porcion du disner de son pere & l’avoit mis & envelopé en la troussoire de sa robbe pour le porter aux povres dont ledit maistre d’hostel s’aperceut & luy dist qu’esse que vous portez serez vous tousjours larronnesse des biens de vostre pere Dont lors Godeliene fut surprinse & esbahye & se recommanda a nostre seigneur & respondit certes mon amy se sont buschettes & rabotures de bois que je porte aux povres pour eulx chauffer & ouvrit son giron & par la grace de Dieu le maistre d’hostel ne vit que menu bois comme elle luy avoit dit dont il fut moult esbahy & confus & congneut bien que sa charité estoit a Dieu agreable elle parfist son chemin & fist son aumosne & les buschettes qu’elle avoit monstré au maistre d’hostel nostre seigneur les reconvertit en viandes comme devant & de la en avant povoit donner aumosnes a son bon plaisir & depuis advint que le conte de Boulongne devoit disner a l’hostel du pere Godeliene & fut fait grant appareil pour le recevoir Godeliene qui avoit le cueur a Dieu & aux povres ne se oublia pas mais de la viande apprestee desroba le plus friant & le meilleur & en fist disner les povres charitablement dont le maistre d’hostel se trouva merveilleusement perturbé/ pource que le disner estoit deshonnoré & n’y avoit demeuré que la plus rude viande dont la menassa & aussi fist son pere de la batre & l’appella folle & ypocrite & qu’elle le vouloit deshonorer & ne se sçauroit amender La bonne saincte fille se retira plourant en sa chambre en grant regret d’avoir son pere ainsi courroucé se mist a genoulx & fist sa requeste a nostre seigneur qu’il voulsist contenter & appaiser son pere envers elle Et en ce mouvement le maistre d’hostel retourna en la cuysine & trouva les chauldieres les potz & les hastiers tous plains par la grace de Dieu tout puissant/ & de toutes especialles viandes plus que devant & congneut bien que nostre seigneur Jhesucrist y avoit mys sa tresdigne main & que Godeliene estoit amye de Dieu. Si fist seoir les seigneurs qui ne furent oncques mieulx serviz & depuis Godeliene fut mariee a Berthoul seigneur de Guistelle en Flandres qui fut homme cruel & maulvais & la fist martirer & mourir & lors fist & fait encores de moult beaulx & merveilleux miracles au lieu de Guistelle/ la ou elle est canonisee pour saincte & par sa legende se nomme ma dame saincte Godeliene de laquelle je recite presentement aulcuns poinctz de sa saincte vie pour approuver que Dieu a moult aggreable/ la vertu de charité Mais pource que de tant que la personne est plus semblable en estat ses oeuvres sont de tant plus aggreables & mieulx poursuytes Et pource ma dame je feray mon second compte en acquittant ce que j’ay dict & parleray d’une tresvertueuse & charitable princesse & feray mon compte le plus abregié que je pourray Si nous dicte & recite l’hystoire que le conte Regnier de Savoye se maria avecques la fille du Roy de Dannemarche nommee Geltrud & fut amenee si jeune en la maison de Savoie que legierement avoit elle aprins le langaige/ les meurs & les conditions dudict pays de Savoye/ & d’elle & de sa tresnoble nature fut enclinee a devotion & moult fut charitable aulx povres creatures Et aussi ce qu’elle povoit finer ou avoir des biens de son seigneur & d’elle/ elle les donnoit pour l’amour de nostre seigneur Jhesucrist & departoit aux povres de moult grans deniers & pecunes Et tant en fist que Regnier conte de Savoye son mary par enhort d’autruy ou autrement n’estoit pas bien content de Geltrud sa femme en ceste partye & trouvoyt ses deniers fort despensés par sa femme/ et dont il estoit en grant disette & a l’arriere de ses affaires/ et en effect fut conseillé de luy deffendre de plus nullement donner ou despendre le sien sans son sceu congié & commandement A quoy ladicte contesse obtempera par obedience et contre son cueur lequel ardoit en parfaicte charité & ne povoit nullement veoir ung povre sans lui donner ou larmoyer par grans regrectz de non le povoir faire Advint une fois entre les autres que moult grant multitude de povres se monstrerent devant la fenestre de la bonne dame criant & requerant l’aulmosne Mais celle qui sçavoit ou estoit l’argent de son seigneur si courut celle part & print ung grant sac plain de florins le mist secretement en sa robe & apella une sienne privee damoiselle & alla celle part ou les povres estoient pour leur departir son argent Mais elle trouva le conte de Savoye son mary qui revenoit de chasse/ lequel eut suspection que sa femme portoit argent aux povres qui la estoient & luy dist rigoureusement que portez vous Elle qui eut moult grant freeur leva son esprit a Dieu & luy respondit monseigneur se sont roses & tantost ouvrit le rebras de sa robbe qui se trouva tout plain des plus belles roses du monde & si n’estoit pas la saison parquoy le conte congneut que les oeuvres de sa femme plaisoient moult a Dieu si la mena doulcement aux povres luy priant qu’elle executast sa charité & aumosne Et lors les roses se convertirent en florins & en la presence de son seigneur la contesse donna pour Dieu aux povres tout ce qu’elle portoit d’argent & depuis fut le conte grant aumosnier & charitable Voyez dames doncques pour fortiffier voz oeuvres & les deux gantz de charité j’ay fait deux comptes en ung exemple. Et vous souviengne de la contesse de Savoye de ses roses & de ses vertus car charité est le plus seur & le plus brief chemin pour venir jusques au royaulme de paradis.
Chapitre .xviii.
En la cité d’Antioche eut une grande dame & la plus noble de la cité nommee Pelagienne laquelle fut femme si pompeuse que quant elle alloit par la cité ses paremens & vestures luysoient tout d’or & de pierres precieuses/ Et pour le lustre des pierreries fut puis appellee Marguerite Pelagienne elle triumphoit en parure de cheveulx & en faisoit ses monstres & moult fut curieuse de monstrer ses beaultés & richesses. Et qui ainsi fait il fait juger communement contre sa chasteté & ses vertus & alloit icelle fort acompaignee de dames & jouvenceaulx/ & de divers instrumens & couroit le peuple au devant de Marguerite Pelagienne comme devant une deesse. Lors ung sainct homme nommé Nonus qui estoit evesque de Anthioche la rencontra cheminant ainsi en ceste mondaine pompe qui luy sembla moult desordonnee. Par quoy prestement se laissa cheoir & prosterner a la terre en grans larmes souppirs & gemissemens. Et disoit hault & clerement Helas je voy ung cheval desbridé & sans frain une ame a qui le sens est failly/ ung entendement perdu & ebetté/ beaulx yeulx sans clarté & sans veoir Et la creature que Dieu a faicte donne es mains de l’ennemy qui la maine hors de la voye de paradis ou sentier & destroit du parfont d’enfer Pelagienne fut advertie du deprisement que le sainct evesque faisoit de ses pompes & parures & touteffois vint en personne au sermon dudit evesque & si bien incorpora & mist en l’emprainte de son cueur ses sainctes doctrines que Dieu luy fist grace de soy repentir. Print ledict evesque par les piedz devotement & se rendit a luy en luy disant treshumblement/ pere sainct je mectz en voz mains moy miserable creature desvoyee & en perdition se Dieu n’a pitié & misericorde de ceste pecheresse : & en ce disant plouroit moult piteusement & de cueur profond l’evesque la receut humainement & la baptiza & lava de ses pechez & elle donna ses biens aux povres creatures se tira secrettement au mont d’olive/ ou elle print l’habit d’homme & de religieux & puis mena moult saincte vie Et aprés sa mort fut trouvé par plusieurs sainctes personnes qui la sepvelirent que c’estoit une femme dont moult s’esmerveillerent & fist depuis moult de beaulx miracles. Or mes dames soyons en repentance de noz pompes & vanitez Soyons semblables a Pelagienne & ressemblons la Marguerite reluisant en vertu n’ayons pas honte ne despit de estre reprinses de noz oultrecuydances/ mais ayons remors de conscience & amour parfaicte a celuy qui charitablement nous chastie de noz vices & par ainsi seront nos deffaulx & pechez pardonnez de nostre createur.
Chapitre .xix.
Qui beaucoup lyst de bonnes choses treuve/ & ainsi visitant mes livres & mes memoires j’ay trouvé ung petit volume compilé par une personne devote & comtemplative & me sert en ma memoire presente au propos de crainte de Dieu pour le mettre en ce present exemple pour le prouffit de vous ma noble maistresse & de toutes dames affin qu’elles puissent mieux valoir de mon escripture pour l’honneur de vous car je desire de donner a congnoistre que l’on se doit garder de toute sa puissance de tempter aultruy & nulz mettre en voye de pechié. Et a ce propos recite maistre Jacques de Vitry aucteur moult auctentique entre plusieurs allegations exemples & escriptz par luy faictz que es parties de levent eut ung prince jeune beau/ puissant/ & riche celuy prince s’enamoura par concupiscence d’une religieuse qui estoit bonne devote & constante/ mais moult estoit belle de corps & de visaige celuy prince envoya a la religieuse ses entremetteurs macquereaulx & sathalites desquelz on trouve & fine plus largement que de devotz prescheurs ceulx persuadoient la saincte dame/ par dons promesses & parolles a faire & acomplir la voulenté desordonnee de leur seigneur mais jamais la religieuse ne voult consentir a ce meffait. Advint que ce prince embrasé du feu de l’ennemy se delibera de la prendre & de l’avoir a son plaisir & vouloir par force ou aultrement/ & dont par la grace de Dieu elle fut advertye & pour ce mal fuyr & eschever elle parla a l’ung d’iceulx poursuivans faignant estre amolie de son courage & d’escouter & entendre es requestes que ce prince luy faisoit faire & luy dist. Amy je te prie que je saiche avant que je face le plaisir de ton seigneur quel bien/ quel plaisance/ & quelle beaulté il a en moy/ dont il peut estre si fort emprins de mon amour le serviteur retourna a son maistre tout consollé & refait de celle demande & dist a son seigneur qu’il avoit bien besongné lequel en eut moult grant joye/ & aprés ouy la responce de la religieuse/ le seigneur luy dist va a elle & luy dy que je luy mande qu’elle a entre ses grandes beaultez les plus beaulx & les plus attrayans yeulx que je vis oncques/ dont elle m’en a feru jusques au cueur. Le serviteur retourna & luy declaira ce que le seigneur luy dist/ & comment de la beaulté de ses yeulx il avoit moult a souffrir. Lors la saincte dame fist le signe de la croix & dist au sathalite attens moy icy & je te feray responce/ & sans varier ne doubter douleur ne angoisse elle se siet en sa celle/ print ung plat de boys & de son cousteau se frappa & creva ses deux yeulx de ses propres mains & les mist en iceluy plat puis appella le sathalite & en luy baillant le plat luy dist tiens va a ton maistre & luy porte ce present que je lui faiz de mes deux yeux dont je me suis faicte quitte & ayme mieulx perdre la lumiere du monde que par moy luy ou autre perde ne eslongne la clarté du ciel & la haulte joye eternelle Le serviteur fist a son maistre ce merveilleulx present qui moult s’esbahit & fut vaincu de son dampnable & inique propos mes dames j’ay donné ceste exemple pour vous garder de mettre autruy en peché par atirer les pecheurs en vostre beaulté & se nous voullons noz yeulx crevez comme la religieuse ne defaire noz beaultez corporelles & aussi voz belles factures qui est forte chose & difficille a faire au moins conduisez vous en telle & si vertueuse maniere que n’en vailiez de pis & que l’on puisse juger que vous soyez dames constantes en vertus & ennemyes de vices & pechez.
Chapitre .xx.
Pour exemple de devotion donner & introduire a ma treshonoree dame descript & recite le disciple en ces sermonnaires Et lequel aussi alegue maistre Vincent en son miroir historial Que en la cité de Romme estoient deux nobles personnages c’est assavoir l’homme & la femme lesquelz furent assez longue espace conjointz par mariage ensemble sans avoir lignee de leurs corps & avoient une singuliere devotion a Dieu & a la vierge Marie Et tant que par leur devot excercite continue en bonnes oeuvres meriterent d’avoir ung beau filz Dont aprés menoient chaste vie Si advint que noble mary par fervente devotion entreprint aller en aucun devot pelerinage & mourut faisant le chemin Et la bonne dame estant veufve en ladite cité nourrissoit tousjours delicatement son enfant Et le couchoit toutes les nuitz avecques elle dedans son lit jusques a tant qu’il parvint en aage viril tellement que par consequence il engendra ung enfant a sa propre mere Laquelle touteffois ne desistoit point de sa fervente devotion en faisant tousjours bonnes oeuvres & se celloit secretement affin qu’on ne la congneust ensaincte & grosse d’enfant. Advint le jour de son enfantement qu’elle enfanta occultement en grant douleur puis pour crainte de confusion & estre diffamee du monde estrangla son enfant & le getta en une privee dont consequemment le diable d’enfer persecuteur des povres ames queroit & cerchoit les moyens pour icelle dame confondre & luy oster sa devotion Parquoy il se mist en forme & espece d’ung clerc & homme litteré & vint en la cité de Romme soy disant estre bon notaire & instruit en plusieurs sciences & soy disant aussi sçavoir reveller tous larrecins & congnoistre choses occultes & secretes Et tellement qui prouva partie de ses ditz par effect car le dyable peult aucuneffois congnoistre les choses preterites par divine permission Et par telles choses fist tant yceluy dyable d’enfer qu’il print & eut opportunité d’avoir accés a l’empereur & a tout le senat de Romme & leur dist en ceste maniere Je m’esmerveille dist il & suis esbahi que toute ceste cité de Romme n’est ja consumee & destruite pour le detestable & enorme peché que je congnois estre commis & perpetré en icelle Et narra le fait advenu de ceste dicte noble dame & en la nommant par son nom dist & recita manifestement qu’elle avoit conceu ung enfant de son propre filz lequel elle avoit estranglé/ mais de ces parolles fut incontinant reprins & redargué de tous les seigneurs citadins disant qui ne disoit pas vray/ car icelle dame estoyt estimee de tresbonne & louable vie & comme estoit ung miroer des vertus pour la parfaicte & singuliere devotion qu’elle avoyt a Dieu & a la glorieuse vierge Marie A quoy respondit le diable je savois bien dist il que vous ne me croiriez pas mais soit appellee & examinee & s’elle est du cas convaincue consequemment soit bruslee & arse/ sinon que je le soye moy mesmes comme Ad penam tallionis Fut appellé icelle dame a la poursuite dudit diable oyant son propos & son offre & comparut au palays imperial devant le consistoire ou elle fut honnestement comme dame d’honneur & ne croient d’elle aucun mal Combien que iceluy diable leur sembloit estre ung nouveau prophete lequel de rechef ainsi que notaire fist son propos a l’encontre d’elle & l’accusa en sa presence ainsi que dessus Si luy fut commandé de par l’empereur de soy expurger & justifier : ou qu’elle confessast le cas A quoy elle respondit Salomon nous enseigne faire toutes choses par conseil parquoy je demande temps & induces pour cercher aucun qui responde pour moy : car je suys une seulle femme a qui n’est loy de procurer Si obtint ce qu’elle demanda & luy fut de brief assigné jour pour retourner & comparoir devant l’assistance A doncques vint humblement au Pape qui pour lors estoit & par singuliere devotion & en grande effusion de larmes & amaritude de cueur se confessa de son peché & devotement en demandoit graces a Dieu & telle penitance enjointe que son ame ne fust perie. Lors le Pape la consola en luy remonstrant & allegant la misericorde de nostre seigneur pour sa bonne devotion/ affin qu’elle ne se desesperast dont l’exorta diligemment invocquer l’ayde de la sacree vierge Marie qui la pourroit delivrer de tout mal en corps & en ame & pource qu’elle avoit peu d’espace a respondre du cas dont ainsi estoit accusee Congnoissant sa grande devotion lui chergea seulement de dire ung pater noster & ave maria pour la penitance de tous ses pechés. Puis au jour a elle ordonné retourna audit consistoire ou estoient assemblez les princes senateurs aveques l’empereur & elle estant au mellieu d’eulx pour respondre du cas/ fut dit a icelluy diable qui estoit en forme de notaire que il fist accusation a l’encontre d’icelle dame Lequel respondit qu’il ne congnoissoit aucun mal en elle comment dist il en pourroye mal dire ou parler quant je voy Marie la mere de Dieu estant avecques elle pour la garder de diffame Lors oiant parler ce diable se signerent tous du signe de la croix parquoy incontinant se disparut present tout l’auditoire & la noble dame demoura honoree de l’empereur & de tous les princes senateurs qui y estoient en rendant graces & louanges a la glorieuse vierge Marie qui ainsi preservent & gardent ceulx qui ont bonne & entiere devotion a eulx & pource dames & femmes d’honneur ayez tousjours parfaicte devotion a Dieu & a sa digne mere pour vous garder de tout diffame & estre preservez de l’ennemy d’enfer affin d’acquerir paradis.
Chapitre .xxi.
Plusieurs fois a esté la cité de Jherusalem & la terre saincte conquise & possedee par les Sarrazins sur les Crestiens & par les Crestiens sur les Sarrazins & dont a present les infidelles possedent celle saincte & digne terre/ au grant esclandre dommage & prejudice de nostre saincte foy catholique. Et est ce meschief par les haynes vengeances & malveillances des Roys & princes crestiens qui journellement guerroient l’un a l’autre/ oubliant Dieu & son sainct service pour leur vindication desordonnee A quoi Dieu vueille pourveoir par sa saincte misericorde. Et a ce propos je treuve en ung livre qui se nomme Leteranus dit herati. Et dit par ung acteur en maniere d’exemple qui vault bien d’estre ramenee a memoire sur le point de honte de meffaire. Que a la seconde conqueste que firent les payens de la saincte cité de Jherusalem par le souldan prince & sourbarin de Perse/ que entre Jherusalem & Bethleem avoit ung couvent de religieuses de l’ordre de saint Dominique moult devotes & de saincte vie Et toutesfois en ce college avoit de moult belles dames & en grant nombre. Et aprés plusieurs infidelles cruaultés executees par ledit souldan & par les Sarrazins sur les Crestiens A celle poursuite & prinse Et que sa conqueste estoit comme asseuree a son prouffit/ luy plain de vices & de cruaultez acompaigné de gens de sa secte damnable condition & perverse nature/ ouyt parler d’icelle religion & des belles dames qui y estoient/ & se delibera en despit de nostre sainte foy de destruire icelle abbaye violer & deshonorer les saintes religieuses & les mettre a perdition & luy mesme en sa personne estre le chief de celle viollence/ ung devot convers serviteur de l’abbesse par la grace de nostre seigneur en fut adverty & courut dire a la maistresse la conclusion prinse du souldan. La saincte dame appella ses religieuses & leur fist ung sermon en leur remonstrant le peril ou elles estoient leur reduisoit a memoire le veu de leur religion en leur disant moult doulcement Mes filles en Dieu ayez cueur & couraige de bien garder vostre virginité qui est la fleur & la rose qu’on ne peult recouvrer. Et c’est pour dire mal sur mal agravement de peché exprés regret perpetuel & crevement de cueur d’estre villainement ahontees du monde & aprés dampnees & perdues perpetuellement leur priant doulcement de leur declairer leur vouloir. Les bonnes religieuses toutes d’ung accord respondirent nous aymons mieulx mourir que de porter la honte d’avoir perdu nostre chasteté & corrompre le veu de nostre religion. Lors la bonne abbesse fut moult resjouye d’entendre leur ferme & bon vouloir. Et leur dist mes bonnes filles puis que vous avez si ferme crainte de Dieu & honte de meffaire & que vostre veu est devant voz yeulx pour le tenir & garder sainctement sans point varier Je vous prie que soyez toutes fermes & deliberees de faire ce que je feray de ma personne. Et j’ay espoir en Jesuchrist que sans mort recepvoir le tirant cruel vous laissera en paix & en franchise de voz personnes/ ayez chascune ung coustel tout prest en sa main & ensuyvez mon oeuvre & faictes ce que je feray si gaignerons paradis Et lors toutes l’accorderent & le firent. Et quant le souldan & ses gens aprocherent iceluy couvent & la religion/ les bonnes dames ouvrirent les portes & les huys & prestement l’abbesse courageusement se coppa le nez. Et les aultres l’ensuirent semblablement : & quant le tirant vit ceste grande constance : & qu’elles aymoient mieulx estre deffigurees que porter la honte de meffaire & de peché il s’en retourna tout confus & les laissa paisibles. Et veult on dire que la terre sur quoy le sang d’iceulx nez couppez tumba portent petis arbres & rameaux esquelz vient une graine dont on faict patenostres qui ont figures & visages de nez coppez/ & certes j’en ay veu de telles. Or doncques dames qui mon livre lisez sur toutes choses ayez en memoire la noble coiffe/ de honte de meffaire et vous soviengne des sainctes religieuses qui ne doubterent douleur angoisse ne a deffigurer leurs faces pour saulver leurs ames & leurs honneurs qui est le plus grant bien que nous povons avoir en ciel ne en terre. &c.
Chapitre .xxii.
Saluste descript & recite/ en ung pas de ses enseignemens que l’on ne peut mieulx donner exemple pour estre bien incorporé & entendu que de parler de semblable a semblable. Et pource madame que vous estes princesse de haulte nativité je vous donneray exemple ceste fois de ma dame saincte Wauldrut/ yssue de toutes pars de nobles & principales maisons. Et treuve que du temps du roy Dangober Roy de France & filz de Lotaire ung noble prince nommé Waubert homme moult renommé/ fut marié a une noble dame de lignee royalle nommee Versilie. Lesquelz eurent une fille qui fut ceste saincte madame Waudrut/ mais je me tairay a present de ses seurs & de son lignage ou il y eut moult de sainctes personnes hommes & femmes. Ceste dame saincte Waudrut fut par succession comtesse de Haynault & fut mariee a ung noble prince nommé Maldegaire. Lesquelz se gouvernerent si sainctement ensemble qu’on le dit saint & elle saincte. Et fut depuis iceluy prince nommé Maldegaire Vincien/ pource qu’il vainquit les vices & fonda ceste belle eglise de Sonnyes ou il est encores haultement eslevé & honnoré & fait de grans & vertueux miracles. Si retournerons a parler de ceste saincte princesse qui si vertueusement se conduisoit avec son mary & en si grant prudence qui Dieu les a tous deux appellez comme il apert. Ceste jeune princesse en ses jeunes jours print la voye solitaire & contemplative en desprisant le monde par grande prudence elle employa ses biens temporelz a nourrir les povres creatures/ a ediffier & fonder eglises & par prudent regard considera la grant noblesse qui est d’ancienneté heritee es païs de Haynault & que plusieurs nobles hommes tous chargez d’enfans & sont en grant soin de les entretenir & heriter : pourquoy par grant prudence mist provision pour nobles femmes vertueusement elever ou service de Dieu & vivre de ses biens. Et eut regard que du temps des Rommains combien qu’ilz estoient payens les grans & les nobles faisoyent nourrir leurs filles es temples & es lieux devotz pour avoir le renom d’estre vertueuse/ dont souvent advenoit qu’elles estoient requises & mariees a leurs grans honneurs & prouffitz. Aussi ceste vertueuse princesse fonda cloistres & eglises ou sont nobles femmes nourries au service de nostre seigneur & se pevent marier quant il leur plaist & qu’elles treuvent leurs parties/ car elles ne vouent que obedience seullement & servent nostre seigneur reveremment & en obeissance de celle qui est leur chief & leur pardessus/ & par la prudence de ceste saincte dame a l’entretenement & soulagement de noblesse elle fist & ordonna sa fondation que nulle ne doibt entrer ne estre receues es cloistres desdictes religions s’ilz ne sont jeunes & en aage disciplinable nobles de quatre lignees & filles de chevalier/ & les chanoynes pour servir l’office divin doivent estre nobles ou graduez en science/ lesquelles choses sont encores observees/ & principallement en ce tressainct & honnorable cloistre de Mons en Haynault ou gist & repose le tresdigne & saint corps de ceste noble fonderesse ma dame sainte Wauldrut & j’ay veu & congneu tant de nobles damoiselles servantes a nostre seigneur Jesus estre au lieu dessusdit que je ne les sçay assez prisez & honorer en mon escript et la congnoissance que j’ay eu d’elles & de leurs bonnes meurs me fait juger qu’elles furent fondees de sainctes & devottes personnes & par la grace de Dieu se sont honorablement maintenues & dont plusieurs ont estees grandement mariees & autres sont demourees au service de Dieu selon la voulenté de chascune haulte princesse en faveur de quoy j’ay ce present volume & ses habillemens comprins de mettre en forme & en ordre & pourtant toutes autres dames damoiselles & autres femmes & especialement vous nobles damoiselles de cloistre servans & vivans de la fondation de ceste saincte dame prenez la prudence de vivre de vostre fonderesse ensuyvez ses meurs & sa vie vous gaignerez honneur & paradis.
Chapitre .xxiii.
Affin de donner vraie exemple d’esperance bonne & entiere je ne treuve meilleur ne plus autenticque de saincte Cecille laquelle fut Rommaine nee & yssue des plus nobles citadins & habitans de Romme ceste bonne Cecille dés son enfance estudia & apprint secrettement les pointz & articles de la foy crestienne qui moult luy plaisoit & y print telle devotion qu’elle portoit tousjours sur soy & contre sa poitrine la sainte evangile sainct Jehan en escript & se mist si fermement en esperance d’aller en paradis par tenir la loy crestienne qu’elle parloit tousjours a toute heure de Dieu son passe temps estoit d’estre en oraison & de prier devotement a Dieu nostre sauveur & redempteur Jesucrist qu’il la gardast & maintint en foy en virginité & en honneste vie dés sa plus jeune enfance elle jeunoit trois jours la sepmaine Lesquelles choses elle faisoit secretement car encore n’estoit Romme ferme en la foy de Jhesucrist & plus y avoit d’idolastres que de crestiens & mesmes les gouverneurs & les principaux en offices d’icelles cité Et pource estoit belle & riche de grans & puissans parens elle fut tant pressee & requise qu’elle se accorda de soy marier a ung noble jouvencel nommé Valerien/ mais tousjours avoit ferme esperence en la grace de Dieu qu’il la garderoit en sa chaste virginité & le jour de ses nopces vestue & habituee richement paree d’or & de piereries & aultres habillemens nupciaux elle chantoit en son cueur sans ouvrir la bouche louenges & requestes a Dieu qu’il ne la voulsist point souffrir maculler ne defflourer mais la garder en sa pure virginité vouee Et en ce propos & ferme esperance se coucha au lict nupcial preparé pour son mary & elle auquel lit Valerien son espoux ne tarda gueres de venir & de soy coucher Et quant ilz furent ensemble seul a seul lors moult humblement & doulcement dist Cecille a son mary Mon amy & trescher espoulx je vous ay a dire ung secret qui moult touche le bien de vous & de moy si vous me voulés jurez & promettre que vous ne le revelerez a personne ce que Valerien luy promist & jura de non jamais le reveler La saincte vierge Cecille ayant ferme esperance en l’aide de Dieu pour maintenir son virginal desir luy dist Mon amy j’ay ung ange de Dieu qui maine & garde mon corps en ma virginité dont si perçoit que vous me aymez de nette pure & chaste amour il vous aymera comme il faict moy mais aussi si congnoist le contraire je doubte qu’il ne face aulcun desplaisir a vostre personne dont il me desplairoit vous priant en l’honneur de Dieu que me maintenés au desir de mon ange & de moy Lors Valerien receupt les sainctes parolles de sa bonne espouse & par bonne maniere moiennant la grace du benoist saint esprit qui creut la parolle de la vierge sainte Cecille mais comme foy est difficile d’estre entendue legierement de corps humain sans la grande grace de Dieu Le bon homme Valerien luy requist qu’elle luy monstrast son ange affin de luy averer & monstrez vraies ses parolles & doubta qu’elle n’eust autre entendement & qu’elle ne fust abusee d’aulcun homme en lieu d’ung ange & pource le vouloit il veoir Surquoy la sainte dame luy respondit se vous voulez croire en Jesucrist & vous faire baptiser comme filz de Dieu & de son eglise vous le pourrez veoir comme moy mais il ne se monstre point aux ydolatres ne tenant la loy dannable & abusee que vous tenés Et tant prescha par vraies remonstrances la saincte dame son mary qu’il se leva & s’alla faire baptiser par saint Urbain lors Pape & tenant le sainct siege papal de Romme & puis retourna a son espouse laquelle il trouva en sa chambre devisant avec son ange qui tenoit en ses mains deux couronnes de roses & de fleurs de lys desquelles il donna l’une a Valerien & l’autre a saincte Cecille & leur dist a tous deux gardez bien ses deux couronnes car je les ay aportees de paradis pour vous couronner de chaste virginité & jamais ne perdront leur frescheur vigueur & odeur redolente & ne pourra personne veoir s’il n’est chaste & vierge de corps & de pensee & toy Valerien a cause que tu as usé de bon conseil & que tu t’es fait crestien demande a Dieu ce que tu vouldras & il te sera octroyé Surquoy Valerien voyant la resplendeur de l’ange luy respondit Je remercie humblement mon createur Jesucrist & ne demande que sa grace & la conversion de mon frere Thiburcien qui est deceu & abusé en sa loy & trop plain de mondanité & sur ce ceste parolle & requeste prestement entra Thiburcien qui mout s’esmerveilla de l’odeur qui sentit a l’entree de la chambre ou ilz estoient & mesmes une odeur de roses dont il n’estoit point la saison le bien viegnant fut grant entre eulx & les remonstrances a luy faictes par les deux chastes & vierges mariez si bien dictes par iceulx & aussi prise de la par de Thiburcien qui par conclusion resolue Valerien mena iceluy Thiburcien son frere baptiser & changea toutes ses condicions en amendement de vie & fut si adonné a nostre seigneur qu’il parloit souvent aux saintz anges de Dieu & recevoit doctrine d’eulx qui le confermoient en la foy de Jhesus les .ii. freres furent devoz en aumosnes & ensepvelissoient les corps des martirs moult bien ilz furent acusez au prevost de Romme nommé Almachius lequel leur voulut faire adorer les ydolles ce qu’il refuserent en ferme foy dont ilz receurent la couronne de martire car le tirant les fist decoller & mourir Maximus qui estoit payen garde des prisons les avoit gardez prisonniers certiffia qui vit porter les anges leurs ames en paradis & de ce se convertist Maximus & plusieurs autres en grant nombre sainte Cecille enterra & ensepvelit les deux sains corps & fait on d’eux memoire & feste avec les martirs le .xiiii. jour d’avril Almachius le tirant pour avoir les biens de Valerien & de son frere fist prendre sainte Cecille & luy voullut faire adorer les ydolles ce qu’elle refusa comme plaine de ferme esperance de son salut Le tirant la fist entrer en ung bain bouillant & ardant qui riens ne l’empira & quant il vit qu’elle ne mourroit point mais vivoit tousjours en nostre seigneur & preschoyt la foy catholicque/ il la fist en ce bain decoller & martirer & faillit le boureau troys foiz de luy couper la teste & demora le col demi coupé troys jours & elle estoyt en vie par l’esperance qu’elle avoit en Jhesucrist & tousjours parloit preschoit & confortoit le peuple crestien Et requist que sa maison fust desdiee pour le service de Dieu Et ainsi morut martire saincte Cecille qui ne fust pas frustree de son esperance car elle est saulvee saincte & canonisee Parquoy mes dames qui lysez mon epistre suyvés le train de saincte Cecille & demourez fermes en bonne esperance car nostre saulveur Jesuchrist est racheteur de nous par verité & non pas abuseur ne decepveur en ses parolles & promesses.
Chapitre .xxiiii.
Anthoine Florentin en sa cronique fait & recite une specialle hystoire de saincte Katherine de Seines de laquelle j’entens lustrer & embellir mon oeuvre en ce present exemple de richesse de cueur/ pour les grans graces que Dieu fist a icelle saincte vierge par les vertus qu’il trouva en elle. Ceste devote saincte Katherine fut nee en la cité de Seines l’an mil quatre cens quarante sept & ne vesquit en ce monde que trente & trois ans & fut canonizee par pape Pye l’an mil quatre cens soixante & unze. Et disoit iceluy pape estre descendu de sa lignee combien qu’elle fust fille d’ung tainturier/ mais honnestes gens pere & mere & de bonnes meurs En l’aage de cinq ans ceste Katherine eut une vision ou amonicion ou elle se arresta & desira d’entrer en la tierce ordre de sainct Dominique ce qu’elle voua avecques virginité perpetuelle. Et fut dés ce temps toute donnee a Dieu & en son saint service ou elle continua devotement & plus venoit avant en aage & plus estoit ferme & fervente en l’amour de nostre seigneur Jesuchrist & de sa saincte vierge mere A douze ans on la voulut marier/ ce qu’elle reffusa/ elle coppa ses cheveulx osta toutes pompes mondaines & monstra evidemment son desir & sa bonne devotion & par ceste declaration on la laissa paisible de marier/ & fut receue & vestue en la tierce ordre de sainct Dominique comme elle desiroit/ & elle fist de grandes devotions en soy abtinant de non manger par plusieurs jours fors le precieux corps de nostre seigneur Jesucrist. Et est approuvé que quant son confesseur luy reffusoit de luy bailler le sacrement pource qu’il vouloit qu’elle mangeast & beust comme les autres/ toutesfois advint par plusieurs fois que partie de l’hostie que tenoit le prestre se brisoit & aloit en la bouche de ceste saincte vierge Katherine Moult de graces fist nostre seigneur a ceste saincte dame. Et une fois luy vint en vision qu’elle espousoit nostre seigneur Jesucrist pour mary. Et que la vierge Marie conduisoit ce mariage/ ou furent presens sainct Jehan/ saint Dominique & David qui jouoit de la herpe a ceste noble solempnité. Et luy sembloit en ceste vision que nostre seigneur son espoux luy mist au doy ung anel garny d’ung riche dyamant en confermant son mariage. Et quant elle fut hors de son songe ou meditation elle trouva l’anel & le dyamant en son doy qu’elle porta toute sa vie Et de ce sainct & amoureux mariage elle vint en si grande perfection envers nostre seigneur & en saincte devotion qu’elle ne retint riens d’elle ne de sa voulenté/ mais se mist toute en nostre seigneur Jesuchrist & luy pria devotement qui luy ostast le cueur le vouloir & la pensee qu’elle le peust agreablement servir & a son bon plaisir/ nostre seigneur voyant le bon zelle pour la recompenser de son present & requeste donna a ceste saincte femme miraculeusement son propre cueur & l’enrichit de la plus grant richesse de cueur que creature peust avoir comme d’avoir en eschange du sien le propre cueur de son createur & luy faire son noble eschange. Et n’est pas merveille se en recepvant ce sainct don elle fut entierement confermee en toute grace de vertus. Et pource mes dames que saincte Katherine de Seines mist son cueur en Jesucrist & luy donna/ Jesucrist aussi reallement mist son cueur en elle & luy en fist present Et croy que je ne sçaroye alleguer plus grande richesse de cueur que de celle qui fut digne d’avoir le cueur du createur & saulveur du monde par querir les vertus & fuyr les vices & pechez/ dont richement est colloquee au benoist royaulme des cieulx.
Chapitre .xxv.
Aprés que j’ay leu & revolué plusieurs fueilletz pour donner & descripre exemple de entiere noblesse Je n’ay point trouvé plus propre ou digne de memoire que la tresilustre tresvertueuse & tresnoble royne de France la bonne mere du trescrestien & glorieux roy monseigneur sainct Loys Le filz du roy Loys quatriesme. Lequel combatit & debela plusieurs heretiques & expella leurs heresies des pays d’albigeoys & conté de Thoulouse Et puis aprés en retournant au pays de France trespassa devotement en nostre seigneur Ceste noble dame selon les cronicques & francigenes histoires fut fille du roy de Castille & laquelle aprés le trespas de son dit feu mary Roy de France eut en regime & gouvernement Le bon Roy sainct Loys son filz estant en l’aage de douze ans Lequel elle eut en si souveraine garde & recommandation pour l’introduire es saintz commandemens de Dieu qu’elle l’endoctrina diligemment en toutes bonnes & devotes meurs par le conseil des reverens maistres & religieux docteurs de l’ordre des freres prescheurs & aussi des freres mineurs & tellement qui fut tressouffisamment aprins en sainctes lettres & devotes meurs & comme l’autre Salomon estoit saige & ingenieux tout plain de prudence & justice par la grant solicitude de la bonne Royne Blanche sa mere Laquelle toute vertueuse & plaine de noblesse de cueur & s’esjouissant de sa saincteté disoit ainsi a iceluy son propre filz le bon Roy sainct Loys Mon trescher filz disoit elle j’aymeroye mieux te veoir plus tost mourir de mort corporelle que de te veoir offenser ton createur par peché mortel Lesquelles parolles fermoit bien devotement en son cueur le bon Roy sainct Loys & telement qu’il n’a point offensé Dieu son createur par pechié mortel Mais a excercé toutes oeuvres de misericorde par l’exortation de sa noble mere/ car il avoit tous les jours ordinairement les povres pour boire & menger avecques luy a sa propre table & jusques a la mort corporelle c’est tousjours employee au service de nostre seigneur Jesucrist en s’exposant pour son saint nom a conquester la sainte terre de Jherusalem la ou il souffrit grandement dont il a acquis paradis comme on peult amplement veoir par sa cronicque & saincte legende Et pource mes dames plaise vous avoir en devote recordation La vertueuse noblesse de cueur de la bonne royne Blanche la mere du Roy sainct Loys laquelle avoit l’entiere & parfaicte noblesse des vertus au cueur & vous aurés La gloire eternelle.
Chapitre .xxvi.
Cy finist le parement & triumphe des dames d’honneur Nouvellement imprimé A Paris par la veufve feu Jehan Trepperel et Jehan Jehannot/ demourans en la rue neufve nostre dame a l’enseigne de l’escu de France & rimprimé a Lille en Flandre par Six-Horemans imprimeur Pour Baillieu libraire tenant sa bouticque sur le quay des grands augustins a Paris le .x. jour d’avril mil huict cent .lxx.

Bibliotheque gothique
En vente
Sous presse
Nous transcrivons la réédition en 1870, en caractères gothiques, d’un original imprimé vers 1520 chez la veuve Trepperel et Jehan Jehannot à l’enseigne de l’écu de France. La comparaison avec une édition à la même enseigne, et portant des gravures semblables (sans affirmer que celle-ci soit la source de la réédition) révèle que la réédition conserve l’orthographe de l’original, en ajoutant cependant des majuscules à la plupart des noms propres, contrairement à l’usage du seizième siècle (et à l’édition consultée).
Pour le confort de lecture, on a résolu les abréviations par signes conventionnels, distingué les lettres i/j/u/v/w selon l’usage, et introduit cédilles, accents et apostrophes. Ce faisant, on a déplacé la majuscule après l’apostrophe (seizième siècle : “dorleans”; édition 1870 : “Dorleans”; notre transcription : “d’Orleans”).