Title: Histoire d'un cheval de bois
Author: Jeanne Marcel
Illustrator: E. Bayard
Release date: October 10, 2026 [eBook #79758]
Language: French
Original publication: Paris: Hachette, 1867
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/79758
Credits: Richard Illner and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images made available by The Austrian National Library)
PAR
MME JEANNE MARCEL
ILLUSTRÉE DE 20 VIGNETTES SUR BOIS
PAR E. BAYARD
PARIS
LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie
BOULEVARD SAINT-GERMAIN, Nº 77
1867
Tous droits réservés
IMPRIMERIE GÉNÉRALE DE CH. LAHURE
Rue de Fleurus, 9, à Paris
Dans lequel on fera connaissance avec de braves gens, un bon petit garçon et un cheval de bois fort joli.
Il y avait une fois, dans le bon vieux temps, c’est-à-dire il y a bien une quinzaine d’années, ce qu’on peut traduire par un siècle et demi pour vous, mes petits lecteurs, qui n’avez pas encore perdu une seule de vos jolies dents de lait ; il y avait donc une fois, dans la délicieuse vallée de l’Orge, entre Long-Pont et Savigny, à quelques lieues de Montlhéry, dont on apercevait la vieille tour à l’aspect sinistre, une charmante maison de campagne entourée d’un petit bois que bordait la capricieuse rivière. Je dis capricieuse, parce qu’elle se permet de hausser et de baisser tout comme la Seine ou la Loire. C’est pitoyable, mais il ne faut point nous en étonner ; n’est-ce pas le faible des petits de vouloir imiter les grands !
La maison dont je vous parle était décorée du titre pompeux de château par les paysans de l’endroit. A vrai dire, ce n’était qu’une maisonnette, mais une maisonnette propre et bien tenue, quoique de construction ancienne. Malgré son grand âge, que faisaient aisément reconnaître son toit brisé et les châssis resserrés de ses fenêtres, elle avait une physionomie souriante et rappelait à l’esprit l’image de ces aimables et bonnes grand’mamans que votre gentillesse rend si heureuses.
Entrons maintenant ; je veux vous présenter un petit camarade que, je l’espère, vous aimerez beaucoup. Il se tient avec sa petite maman dans un modeste salon, qu’une porte-fenêtre, ouverte toute la journée lorsque le temps est beau, fait communiquer, en descendant quelques marches, avec un très-beau jardin. En ce moment même, il récite une fable un peu difficile à apprendre pour un si jeune enfant, mais bien jolie, car elle montre que l’orgueil est un vilain défaut, et qu’on ne doit point exciter l’envie dans le cœur des malheureux, ni prendre avec eux des airs protecteurs et hautains, que la Providence, du reste, se charge quelquefois de rabattre à propos. Cette fable, vous l’avez deviné, c’est le Chêne et le Roseau.
Mon petit ami se nomme Maurice, un joli nom, doux à prononcer et point prétentieux. Son attention, d’abord partagée entre la réponse digne et sensée du roseau, et un magnifique cheval de bois attaché par la bride à un arbuste du jardin, est bientôt tout entière acquise au cheval. C’est fâcheux, parce que Maurice n’assistera pas à la punition du chêne et perdra la morale de la fable ; mais enfin c’est comme cela, et nous nous garderons bien d’être plus sévère que sa maman, qui ne paraît point trop fâchée. D’ailleurs, qui n’a pas de distraction ? surtout pendant l’étude.
Maurice a cinq ans et demi. Je ne veux pas tomber dans le travers ordinaire des mamans, qui crient sur les toits : Mon fils est le plus bel enfant du monde ! et se perdent en des descriptions où il n’est question que de cheveux blonds trop soyeux, d’yeux bleus trop grands et de bouches roses trop petites. Mon Dieu ! non. Ce n’est pas qu’au fond du cœur nous ne le trouvions un chef-d’œuvre de la nature ; mais nous aurons la sagesse de ne point nous arrêter à ces détails, et de vous apprendre en peu de mots qu’il a les cheveux châtains, le front haut et une physionomie intelligente.
Ceux de mes petits lecteurs qu’on a le travers d’habiller en turcos ou en zouaves.
Ceux de mes petits lecteurs qu’on a le travers d’habiller en turcos ou en zouaves de la garde, et celles de mes petites lectrices à qui on ne fait porter que de la soie ou du velours, s’intéresseront peut-être à la mise de mon petit ami et voudront connaître la forme et la couleur de ses vêtements. Nous ajouterons donc que sa maman, qui ne veut pas qu’il soit gêné dans ses exercices et ses jeux par la richesse ou la délicatesse de ses habits, lui fait porter, tant que dure la belle saison, une blouse et un pantalon en toile de lin. Mais à l’hiver ? me demandera-t-on. A l’hiver, la toile est remplacée par du drap ou toute autre étoffe également modeste. Et peut-être bien, mes petites lectrices et mes petits lecteurs trop élégamment vêtus, que si vous le rencontriez aux Tuileries ou au Luxembourg, vous refuseriez de jouer avec lui parce que son manteau n’est point bordé de fourrure d’Astrakan et encore moins de martre zibeline, et, qu’au lieu d’une plume de soixante francs, son chapeau n’a pour tout ornement qu’un nœud de velours. Ce n’en est pas moins un bon petit garçon, bien né et bien élevé. Bien né, parce que sa famille est honorable,—je n’entends point par là riche et titrée, mais honnête et jouissant d’une considération méritée,—et bien élevé, parce qu’il ne reçoit de ses chers parents que de sages leçons et de bons exemples. Vous auriez donc grand tort de ne point accepter l’offre qu’il vous fait de jouer avec son cerceau, ou de ne pas lui prêter votre ballon élastique.
Lorsqu’il eut répété sans le comprendre le dernier vers de la fable, Maurice ne fit qu’un bond du salon dans le jardin. En un tour de main il eut détaché le cheval, puis lestement il mit le pied dans l’étrier et partit en disant de sa petite voix également douce et décidée :
« Hop ! Cressida ! hop ! hop ! mon vieil ami ! »
Cressida, après avoir humé l’air avec force, et secoué sa belle crinière, se mit à galoper en déployant ses fines jambes le plus gracieusement du monde. Parce que je vous ai dit que Cressida était un cheval de bois, vous vous figurez peut-être qu’il ressemblait à tous les chevaux de bois que vous avez vus jusqu’à présent ? De jolis chevaux, je ne dis pas non, mais qui ne peuvent marcher qu’à l’aide d’une mécanique que vous êtes obligés de faire mouvoir à tours de bras, ce qui vous fatigue beaucoup et vous empêche de jouir des charmes de l’équitation. Détrompez-vous. Cressida levait ses jambes l’une après l’autre, et avec une grâce et une élégance égales à celles de nos plus célèbres purs-sang anglais ; ou plutôt bien supérieurs, car j’ai remarqué que nos plus renommés coureurs envoient quelquefois leurs jambes au dehors, à droite et à gauche, ni plus ni moins que ceux de leurs jockeys qui ont les genoux cagneux. Ce qui est une fort vilaine façon d’avoir les genoux.
C’était un cheval bien remarquable que Cressida ! non qu’il ressemblât à celui que les Grecs firent entrer par ruse de guerre dans les murs de Troie, et qui pouvait contenir dans ses flancs un certain nombre de guerriers munis de leurs armures. Vous pensez bien qu’un tel cheval devait être d’une grosseur fabuleuse, et Cressida n’était pas plus haut qu’un beau lévrier de taille ordinaire. Quant à ses flancs, ils étaient fort bien faits et à coup sûr trop peu larges pour contenir aucune créature humaine, fût-ce même un guerrier de dix-huit mois.
Oui, certes, pour un cheval de bois, c’était un beau cheval ! Il avait la croupe gracieusement arrondie, une belle queue bien fournie de soyeux crins noirs ; quant à ses sabots, ils brillaient comme vos souliers vernis lorsqu’ils sont neufs. Ses épaules ne laissaient point voir de grossiers ossements, comme il arrive pour les chevaux mal bâtis ou d’origine vulgaire. Mais Cressida était de noble race, cela se reconnaissait à ses muscles bien apparents, à sa fine encolure, à sa petite tête, à ses jolies oreilles et à ses yeux pleins d’ardeur. Tout cheval de bois qu’il était, il avait une belle robe noire très-lisse et très-soyeuse. Ajoutez que chaque fois qu’on lui passait la main avec bienveillance sur le col, il hennissait joyeusement et qu’il obéissait au mors comme le plus docile cheval arabe à la voix de son maître.
Il avait encore beaucoup d’autres qualités précieuses ; si je vous les énumérais toutes, elles ne tiendraient pas dans ce livre, et il me faudrait faire un second volume. Je dois cependant vous dire qu’il joignait à la noblesse et à l’élégance du cheval, la sobriété du chameau, et qu’il pouvait rester sans prendre de nourriture aussi longtemps que les circonstances l’exigeaient. De plus, son écurie était toujours propre, et il aurait pu sans inconvénient avoir un tapis d’hermine pour litière.
Il était aussi précieux pour la douceur de son caractère que pour les agréments de sa personne ; cependant il fallait le ménager, le conduire avec sagesse. Le maladroit qui se serait avisé de lui enfoncer brutalement les éperons dans le ventre eût été bien vite payé de son imprudence. Cressida avait l’épiderme susceptible, et à la moindre piqûre il se cabrait et jetait son cavalier par terre.
Si maintenant vous désiriez des détails précis sur sa naissance, sur son éducation, sur les particularités qui ont dû signaler son enfance, je ne saurais vous en donner. Il serait même impossible de s’en procurer, car la seule personne qui en eut jamais, le vieillard qui fit don de Cressida à mon petit ami, n’est plus de ce monde. Nous ne savons que fort peu de choses de ce vieillard lui-même. Il était, paraît-il, de Nuremberg, une vieille ville d’Allemagne, à laquelle on attribue l’honneur d’avoir inventé les montres, il y a quelques trois cents ans et plus. Il paraît encore qu’il passait dans son pays pour un mécanicien distingué, et qu’il en fut chassé par un bourgmestre riche et puissant qui avait un goût très-vif pour les mathématiques appliquées, et s’était fait mécanicien pour son plaisir, tout comme Louis XVI s’était fait serrurier. Ce bourgmestre avait la prétention d’être un inventeur. Il en fut un en effet ; mais un inventeur malheureux, car il ne put jamais compléter une œuvre. Sa meilleure, un automate superbe qui marchait, souriait et minaudait comme une vraie femme, était incapable de prononcer un seul mot d’allemand. Le vieux Fritz,—jeune alors,—s’était livré de son côté à un travail analogue et avait créé, non pas une belle dame comme l’automate du bourgmestre, mais une jeune paysanne qui disait avec une grâce et une modestie incomparables : Bonjour, mein Herr ! demandait aux gens des nouvelles de leur santé, leur en donnait de celle de Fritz, et baissait modestement les yeux lorsqu’un jeune garçon lui prenait la main. Le succès de Fritz porta ombrage au bourgmestre. Il s’établit entre eux une rivalité qui finit par obliger Fritz à s’éloigner.
Lorsque mon petit ami le connut, il n’avait pas moins de soixante-quinze ans ; du reste, il était si vieux qu’il ne pouvait plus marcher qu’à l’aide d’un bâton, ses cheveux étaient tout blancs et sa tête tremblait un peu. Il vivait pauvrement dans une chaumière, située à une centaine de mètres de la maison qu’habitaient les parents de Maurice. Mon petit ami, lorsqu’il passait par là, ne manquait jamais de lui souhaiter un aimable bonjour et de causer un instant avec lui. Fritz, fort sensible à ses attentions, se prit tout doucement d’une affection profonde pour Maurice, lequel ne demeura pas en reste d’amitié. Son instinct d’enfant lui disait que Fritz était bon et malheureux, et qu’il fallait le plaindre et l’aimer. Et en effet le pauvre homme était à plaindre ; la bonté de son cœur n’avait jamais été comprise. Parmi ceux qui auraient pu devenir ses amis, c’est-à-dire parmi ses compagnons de travail, il n’avait rencontré que des êtres grossiers, incapables d’apprécier la dignité de son caractère, et toujours prêts à railler ses bons sentiments et sa tenue réservée. Au déclin de sa vie, il n’était pas plus heureux ; les paysans du village qu’il avait choisi pour y finir ses jours, blessés sans doute par la distinction un peu froide de ses manières, le traitaient d’aventurier et de vieil original, ce qui dans leur esprit signifiait caractère insupportable. Les gamins de l’endroit, jeunes vauriens remarquablement mal élevés et malfaisants, couraient après lui pour l’insulter, l’appelaient, en imitant son accent tudesque, et, faisant semblant de s’intéresser à sa santé, lui demandaient s’il ne pensait pas à se guérir d’un rhume de cerveau qui l’obligeait à parler du nez depuis si longtemps.
Au milieu d’une belle soirée que les parents de mon petit ami passaient au jardin pour jouir de la fraîcheur de l’air et du parfum des fleurs, on entendit sonner à la grille, et bientôt Jacques, le jeune domestique, introduisit auprès de ses maîtres Fritz, qui conduisait par la longe un joli petit cheval noir. En quelques mots le vieillard expliqua le motif de sa visite. Il voulait, avant de quitter ce monde, faire don à Maurice du cheval de bois qu’il avait amené avec lui. Un cheval de bois ! Tout le monde se récria, car on avait pris Cressida pour un poney véritable.
« Ce n’est pas une créature du bon Dieu, dit Fritz, ce n’est qu’un cheval de bois. Mais par une faveur particulière, que je ne vous expliquerai point, il est doué, sous le rapport de l’agilité, comme le cheval le plus merveilleux. Quant à son caractère, vous l’apprécierez. Cressida est ce que je possède de plus précieux ; si je me suis décidé à m’en séparer, c’est parce que j’aime votre petit garçon et que je le sais digne de posséder un objet auquel je tiens plus qu’au peu de jours qui me restent à vivre. »
Il lui apprit à monter à cheval.
Alors, prenant Maurice en particulier, il lui donna quelques renseignements sur les habitudes de Cressida, lui montra la manière de le faire obéir, et comment il fallait le diriger. Il s’empara de la petite main de l’enfant et la posa doucement sur le col du poney, qui hennit de plaisir. Puis il lui apprit à mettre le pied dans l’étrier et à monter à cheval avec la désinvolture d’un gentleman accompli. Tout cela ne fut que l’affaire de quelques instants, car mon petit ami se montrait aussi intelligent que docile. Enfin Fritz lui ayant permis de partir, l’enfant pressa doucement avec ses genoux les flancs de Cressida, et le petit cheval, un peu rétif d’abord, fila comme une flèche, emportant son cavalier, dont le cœur battait bien un peu plus fort que de coutume, mais qui cependant se tint ferme et acheva sa course, sans avoir éprouvé d’accident. Tout le monde était émerveillé. La maman de Maurice ne savait comment témoigner sa reconnaissance au vieux Fritz, car c’était un homme à qui on ne pouvait point offrir de l’argent. Elle le priait d’abandonner sa chaumière et de venir demeurer avec eux. Mais Fritz répondit que cela ne lui était pas possible. Il devait quitter le village dans peu de jours et ne savait pas s’il y reviendrait : A son âge, il ne lui était plus permis de nourrir des projets dont l’exécution ne pouvait être prochaine. Alors il prit congé de ses nouveaux amis et leur dit qu’il retournait en Allemagne pour embrasser une dernière fois sa nièce.
« Elle et ses trois petits enfants, ajouta-t-il, c’est tout ce qui me reste de famille. Poussé par l’ambition, son mari a émigré l’année dernière. Il est aux États-Unis, où il la presse d’aller le rejoindre avec ses enfants. Mais elle veut encore attendre quelques mois. Pauvre Gretchen ! elle est modeste et aurait préféré, j’en suis sûr, se contenter de peu et vivre toujours à Nuremberg. »
Avant de quitter Maurice, Fritz lui fit promettre de ne jamais se défaire de Cressida.
« A moins, dit-il, qu’il ne s’agisse de secourir une grande infortune, ou de sauver votre vie ou celle de quelqu’un qui vous soit cher. »
Mon petit ami passait toutes ses récréations avec son cheval. Il en avait fait son compagnon, presque son ami. On construisit une écurie pour Cressida dans la maison même, et Maurice, refusant de le confier à un palefrenier, se chargea de le panser. C’était une tâche qu’il fallait remplir avec exactitude : aussi se levait-il tous les jours dès six heures du matin pour procéder à la toilette de son petit cheval, lequel se montrait fort docile et exécutait avec une précision remarquable tous les mouvements qui devaient faciliter cette délicate opération.
Peut-être bien, mes petits lecteurs, que vous désirez connaître le nom des parents de Maurice. J’aurais dû vous le dire tout d’abord, mais j’avoue ma négligence, je n’y ai pas pensé. C’est impardonnable ! J’espère cependant que vous ne m’en ferez pas un crime et que nous resterons bons amis. Le père de mon petit ami se nommait M. Félix de Roisel, et sa maman s’appelait Julie ; un nom que vous trouverez, je n’en doute pas, très-doux et très-joli quand vous saurez qu’elle-même était la plus douce et la plus jolie petite maman qu’on pût voir. Il ne faut pas vous figurer, d’après cela, que c’était une maman faible et facile à tromper. Point du tout. Mme de Roisel savait être sévère lorsqu’il le fallait. Mais il ne le fallait pas souvent ; c’était un si aimable enfant que mon petit ami !
Un soi-disant enfant nerveux.—Jeanne.—Maurice se livre à des comparaisons dangereuses.—Il remporte une victoire sur lui-même.
M. de Roisel avait une jeune sœur mariée à un riche propriétaire des environs de Fontainebleau nommé Hector de Malassise. Tout naturellement les deux ménages étaient liés d’intimité et se faisaient de fréquentes visites. Au commencement de la saison, avant que Fritz n’eût donné Cressida à mon petit ami, M. et Mme de Malassise, accompagnés de leur fils Eusèbe, étaient venus passer quelque temps chez M. et Mme de Roisel. Maintenant c’était le tour de ceux-ci de se rendre à Malassise avec Maurice. Mais, il faut le dire, mon petit ami se préparait sans plaisir à accompagner ses parents, car Eusèbe avait un fort mauvais caractère, et il était difficile de vivre avec lui. Cet enfant, gâté outre mesure, tranchait du despote et faisait, par ses caprices, le désespoir de toute sa famille. Son papa et sa maman, parfaitement élevés tous deux et remarquables par leur intelligence et leur distinction, n’osaient point le corriger, ni même le gronder ; un hasard malheureux avait voulu qu’on exprimât devant eux la crainte qu’une maladie nerveuse, impossible à guérir, ne se déclarât chez lui à la moindre contrariété. Un brave docteur campagnard avait dit cela en l’air et tout à fait légèrement pour se débarrasser d’Eusèbe, qui, un jour où le salon était plein de visiteurs, agaçait tout le monde par une insistance inouïe à demander un objet que M. de Malassise ne voulait point lui donner. Ce n’était pas du tout sérieux, comme vous voyez, et l’excellent homme qui avait lancé si étourdiment cette prédiction, essaya bien des fois, en voyant les conséquences funestes qu’elle avait eues, de revenir sur ses paroles, mais ce fut en vain ; le cœur des parents est toujours disposé à s’alarmer. Dès lors Mme de Malassise se mit en devoir d’éloigner tout ce qui pouvait causer de la colère à Eusèbe ou seulement le contrarier, et fit vœu de l’habiller tout en blanc jusqu’à ce qu’il eût atteint sa huitième année.
Rien n’était plus étrange que de voir ainsi ajusté cet enfant ; un gros et grand bonhomme aux cheveux noirs, aux yeux brillants, au teint coloré, aux lèvres rouges et aux membres robustes. Il avait des allures de polisson volontaire et décidé, qui contrastaient de la façon la plus singulière avec son costume de fille,—car on était obligé de lui faire porter des jupes,—et faisaient voir tout de suite aux étrangers que Mme de Malassise avait tort de craindre à ce point une catastrophe que rien ne faisait autrement prévoir. Tout naturellement les moindres désirs d’Eusèbe devinrent des ordres souverains. Au plus léger froncement de ses sourcils tout le monde tremblait, comme faisait, à ce qu’on prétend, tout l’Olympe devant Jupiter,—un dieu païen qui ne manquait pas non plus de caprices. En attendant cette tant redoutée attaque de nerfs, et pendant que son papa et sa maman vivaient dans un pénible état de préoccupation, il buvait, mangeait et dormait, malgré son mauvais caractère, avec une tranquillité d’esprit sans pareille et se portait à ravir. C’étaient, du reste, les seules choses qu’il fît bien. Quoique du même âge que mon petit ami, il le dépassait de plusieurs centimètres en hauteur et en épaisseur, et s’en montrait fier comme d’un mérite personnel, ce qui ne laissait pas que de blesser Maurice, lequel s’en plaignait à Jacques, n’osant faire part de ces faiblesses à Mme de Roisel.
« Bah ! monsieur, répondait le jeune domestique avec une philosophie qui lui était habituelle, ce n’est rien que cela. Dans une vingtaine d’années il n’y paraîtra plus, et, s’il plaît à Dieu, ce sera peut-être vous le plus fort. »
Eusèbe avait toujours des jouets magnifiques, et il se plaisait à les montrer avec une intention offensante à mon petit ami, qui n’en possédait jamais que d’ordinaires et d’un prix modeste.
On a beau être bon et bien élevé, on n’aime pas à sentir chez autrui la volonté de vous humilier, et les meilleurs caractères ne sont pas sans caresser quelquefois des idées de représailles. En apprenant qu’il allait à Malassise, Maurice résolut d’y emmener Cressida. Ce petit orgueilleux d’Eusèbe, qui ne pouvait certainement pas avoir un cheval aussi joli, allait être humilié à son tour, et lui, Maurice, prendrait une bonne revanche. Malheureusement, M. de Roisel n’entendait point ainsi les choses, et prétendit que Cressida ne les accompagnerait pas, attendu que si Eusèbe en avait envie il faudrait le lui donner, ce qui ne pouvait se faire sans causer beaucoup de chagrin à Fritz, à Maurice également, et même au petit poney, lequel perdrait un bon maître et en trouverait un mauvais. Mon petit ami, dont la jolie tête était fort bien organisée et d’un accès facile à la raison, comprit parfaitement son papa, et ce fut sans murmurer qu’il remit à une autre occasion le projet de venger son amour-propre.
Il est superflu de vous apprendre qu’Eusèbe se lassait promptement de ses jouets, et que chaque fois qu’on allait le voir, c’était une inspection nouvelle à passer. Maurice le trouva en possession d’une chèvre, non pas d’une chèvre en carton-pierre comme vous en avez sans doute possédé plusieurs, mais d’une chèvre vivante autant que celles qui vous promènent quelquefois dans une petite voiture aux Champs-Élysées, seulement infiniment plus belle. On l’appelait Jeanne, comme beaucoup de mes petites lectrices que ce rapprochement n’effarouchera pas, surtout quand elles sauront que Jeanne était une gracieuse créature aux formes élégantes, très-propre et très-soigneuse de sa jolie personne. Ses longues soies, d’une blancheur immaculée, brillaient au soleil avec de splendides reflets d’argent. Elle n’avait point de cornes, c’est vrai, mais, après tout, ce n’était pas un si grand malheur ; les animaux les plus doux étant trop souvent enclins à se servir, pour blesser leurs meilleurs amis, des armes que la nature ne leur a données que pour se défendre. Eusèbe, si tant est qu’il fût le meilleur ami de Jeanne, n’avait donc rien à craindre d’elle sous ce rapport.
La voiture aux chèvres.
Certes, Jeanne était moins docile que Cressida ; par exemple, au lieu de se laisser conduire par son maître, c’était souvent elle qui le conduisait, l’entraînant du côté où il ne voulait point aller et le forçant à courir lorsqu’il désirait marcher lentement. Mais ce n’en était pas moins une bonne bête, d’intelligence fine, de manières séduisantes et, au demeurant, pas trop capricieuse pour une chèvre. Elle avait au cou un étroit collier rouge sur lequel son nom était brodé en lettres d’or. Dans ce collier, Eusèbe passait une petite corde de lin avec laquelle il la conduisait trois ou quatre fois par jour dans une prairie dont elle broutait les fleurs avec une grâce toute particulière et des délicatesses de jolie femme. Vous dire le ravissement de mon petit ami en voyant marcher avec une aisance que la nature seule peut donner, cette belle bête que suivaient en folâtrant deux petits chevreaux de trois à quatre semaines, ne me serait pas possible. S’il établissait quelque comparaison entre elle et Cressida, tout l’avantage restait à ce dernier ; du moins, c’était la volonté de Maurice qu’il y restât, mais le cher enfant ne se lassait point de contempler Jeanne, de la regarder dans ses beaux yeux noirs. On eût dit qu’elle pensait ! Cressida aussi, seulement ce n’était pas la même chose. Elle aimait à se promener sur le bord des fossés les plus profonds et marchait avec assurance où vous n’eussiez certainement pas posé le pied sans tomber lourdement. Mon petit ami la vit un jour se suspendre à la berge presque perpendiculaire d’un torrent pour brouter les feuilles d’un rejet d’orme, qui n’avaient cependant pas la mine fort appétissante. Cressida était un cheval solide sur ses jambes et dont les genoux noirs et brillants n’avaient encore été déformés par aucune chute, mais il n’aurait pas pu en faire autant. Dans la campagne elle avait les yeux attentifs et semblait regarder de tous côtés à la fois. Maurice la voyait prêter l’oreille à des bruits qu’il n’entendait point. Cette petite oreille (petite pour une oreille de chèvre) était d’une mobilité excessive et s’agitait dans toutes les directions, comme pour ne rien laisser échapper de ce qu’elle pouvait entendre au loin. Certes, Cressida avait de beaux yeux, on peut le dire ; il avait aussi l’oreille petite et mobile, mais, il faut bien l’avouer, il ne regardait pas comme Jeanne, il n’écoutait point non plus comme elle, et saisissait avec moins de finesse les bruits lointains de la campagne. De temps en temps les petits chevreaux se mettaient à téter avec une ardeur folle et donnaient de furieux coups de tête dans les mamelles de la pauvre mère, qui, au lieu de les punir, se contentait de les regarder avec un air de doux reproche. Mais les polissons n’en tenaient aucun compte ; à un certain moment ils la firent tant souffrir qu’elle ne put retenir un petit bêlement de douleur ; un cri tout à la fois si tendre et si plaintif que mon petit ami en eut le cœur serré jusqu’aux larmes.
Bientôt Jeanne familiarisée se laissa caresser par lui.
Bientôt Jeanne familiarisée se laissa caresser par lui. Elle lui léchait les mains et s’approchait le plus possible de son visage pour qu’il l’embrassât. Cressida était bien le cheval le plus convenable, le meilleur et le mieux doué qu’il y eût au monde, mais il n’avait jamais fait tant d’avances à son jeune maître. Enfin, il avait beau courir et galoper, il ne s’échauffait jamais. Ses flancs, si beaux et si luisants, étaient toujours immobiles, tandis qu’à la moindre course ceux de Jeanne s’agitaient avec force ; on voyait pour ainsi dire battre son cœur dans sa poitrine, et c’était plaisir, lorsqu’on lui passait la main sur le corps, d’en sentir la douce chaleur.... Un soir vint où mon petit ami, au lieu de jouer selon son habitude aux dominos avec Eusèbe, s’assit près de sa maman et resta plusieurs heures comme absorbé dans des réflexions profondes.
Le lendemain il parla beaucoup de Cressida et fit son éloge à tout le monde et à propos de tout, mais il ne quitta point Jeanne de toute la journée. L’envie allait peut-être se glisser dans son cœur lorsqu’Eusèbe lui dit :
« Je commence à me fatiguer de Jeanne ; il faut toujours la conduire aux champs et cela m’ennuie. Si tu veux, nous ferons un échange.
— Comment cela ?
— Tu me donneras Cressida avec qui je serais bien aise de faire connaissance, et, moi, je te donnerai cette chèvre que tu trouves si jolie.
— Je ne te donnerai point Cressida.
— Tu préférerais avoir les deux ; mais si tu prends Jeanne, je veux ton cheval.
— Je ne la prends pas.
— Ah ! tu ne la prends pas ? Et pourquoi ne la prends-tu pas ?
— Parce que !...
— Parce que ?... Te moques-tu de moi ?
— Non. Mais je ne veux pas me séparer de Cressida.
— C’est-à-dire que tu trouves qu’elle ne le vaut point. Alors ce n’est donc pas vrai qu’elle est jolie ? Tu mens donc lorsque tu le dis ?
— Non, je ne mens pas....
— Si, tu mens. Elle est laide.... N’est-ce pas qu’elle est laide ?
— Eusèbe !... Es-tu donc fou ?
— Oui, elle est laide. Depuis deux jours, je la trouve affreuse. Ah ! la laide bête ! Je la tuerai.... Tiens, tiens, tiens, voilà toujours en attendant pour la punir d’être si laide !... »
Et il donna à la pauvre chèvre de grands coups de cravache sur la tête.
« Eusèbe, s’écria mon petit ami, tu es un méchant.
— Un méchant ?... Pour quelques coups de cravache !... »
Maurice s’aperçut que des larmes coulaient des yeux de Jeanne ; il les fit voir à Eusèbe, qui haussa ironiquement les épaules et n’eut point honte de sa cruauté.
« Écoute, dit mon petit ami, laisse-la tranquille ; je connais quelqu’un qui t’en débarrassera volontiers.
— Et ce quelqu’un, c’est ?...
— Mon père.
— Et ton poney, me le donnera-t-il ?
— Il voudrait te le donner qu’il ne le pourrait pas. C’est à moi que Cressida appartient, à moi seul, entends-tu ? et seul j’ai des droits sur lui. Du reste, si les choses sont ainsi, c’est du consentement de mon père lui-même.
— Eh bien ! donne-le-moi, ce fameux cheval.
— Cela ne se peut pas ; j’ai juré de ne jamais m’en défaire.
— Oh ! un serment !... la belle raison !... J’en fais tous les soirs et j’y manque tous les matins..., à mon grand avantage, mon cher.
— Comment cela ?
— Dam ! tous les soirs maman me dit : « Mon petit Eusèbe, mon cher trésor, jure-moi que tu ne te mettras plus en colère, que tu ne me désobéiras plus, jure-moi cela et je te donnerai du chocolat praliné, des bonbons à la crème. » Moi, tout naturellement, je jure. Et puis le matin, sous prétexte que je ne dois rien prendre avant mon déjeuner, elle refuse de m’en donner de nouveau ; alors, comme je suis très-friand de bonbons à la crème, je me mets en colère bien vite pour en avoir, voilà tout.
— Tu as grand tort de te conduire ainsi, et tout cela ne prouve guère en ta faveur. Mais tes serments ne sont pas sérieux.
— Et ceux que tu fais ?
— Ceux que je fais ? Ils le sont, et je les tiens.
— Parce qu’on t’a dit que les hommes tenaient les leurs. Tu es orgueilleux, toi !... Mais les hommes sont comme moi, vois-tu ; ils font des serments pour obtenir ce qui leur plaît, puis ils y manquent pour se défaire de ce qui leur déplaît. Je le sais bien, moi ; papa le disait l’autre jour à maman, c’était imprimé dans un gros livre. Voilà ! c’est pour nous attraper qu’on nous dit à nous autres enfants : Ne mentez pas, soyez justes, respectez vos serments.... Oh ! je ne suis pas si crédule que toi, et sais bien mieux à quoi m’en tenir sur tout cela. »
Je ne vous dirai point, mes petits lecteurs, que le monde n’est peuplé que d’honnêtes gens, et qu’il n’est question dans les livres que d’hommes irréprochables. Ce serait vous tromper. Mais les parjures sont partout méprisés, et si on parle d’eux, si on écrit leur histoire, ce ne peut être que pour montrer combien il faut les haïr. Eusèbe, guidé par un instinct déplorable, en avait jugé autrement et trouvait bon de les admirer et les imiter. C’était un malheur, car un tel penchant ne présageait rien de bon pour l’enfant dans l’avenir.
« Oui, dit-il à Maurice, tu te trompes joliment, lorsque tu te crois forcé à garder ton cheval.
— A tes yeux, peut-être ; moi, je suis certain du contraire. Ainsi ne parlons plus de cela.
— Tu n’auras point Jeanne.
— Je ne l’aurai point. »
Ce soir-là encore, mon petit ami refusa de jouer aux dominos.
Le lendemain on commençait les vendanges dans les vignobles de M. de Malassise. Eusèbe, qu’amusait beaucoup le va-et-vient, le désordre qu’amenèrent avec eux de nombreux vendangeurs, n’eut pas le temps de s’occuper de Jeanne. Elle y gagna d’être mieux soignée, de manger à des heures régulières et de ne point recevoir de coups de bâton. Cela dura trois jours, assez pour qu’elle se crût délivrée de son bourreau. Mais ce n’était qu’une trêve. Au bout de ce court laps de temps, Eusèbe, déjà fatigué des vendanges et surtout des vendangeurs, qui ne se laissaient point battre, revint la martyriser. Maurice le raisonnait et cherchait, mais inutilement, à l’attendrir.
« Eh bien ! s’écria le mauvais sujet, si tu la trouves tant à plaindre, prends-la et donne-moi ton cheval.
— Tu sais que cela ne se peut pas.
— Alors, de quoi te mêles-tu ? Elle m’appartient, n’est-ce pas ?
— Sans doute.
— Je puis donc en faire ce qui me plaît ; la vendre, la battre, et même la tuer !
— Mais ton papa s’y opposerait !
— Lui ? Oh ! non, par exemple !... Il en serait bientôt puni.
— Je voudrais bien savoir comment ?
— J’aurais une attaque de nerfs, parbleu !... »
Maurice était malheureux. Quoi qu’il fît pour se persuader le contraire, il reconnaissait à Jeanne une supériorité réelle sur Cressida, et pour un peu il eût cédé au désir d’Eusèbe. Mais il se rappelait avec quel ton solennel Fritz lui avait fait promettre de ne jamais se défaire du petit cheval ; et tout jeune enfant qu’il était, il avait compris combien sérieusement un serment engage celui qui le prête et la nécessité d’y rester fidèle. Las de lutter, il prit enfin une résolution héroïque, une résolution que malheureusement trop peu de personnes ont le courage de prendre dans des circonstances semblables. Il fit ce que ferait l’oiseau fasciné qui s’en vient tout doucement et de lui-même s’engouffrer dans la gueule béante du serpent, si, d’un coup d’aile énergique, il s’envolait dans l’air libre et reprenait la disposition de lui-même ; il rompit le charme qui l’entraînait vers Jeanne au préjudice de Cressida. Il vint à son père et lui dit :
« Mon cher papa, je voudrais m’en aller d’ici.
— Et pourquoi ?... N’y es-tu donc pas bien ?
— Oh ! pardonnez-moi.... Je suis bien partout où vous êtes vous-même....
— Eh bien ! mon ami ?
— Je crois que je serais très-heureux de.... de revoir Cressida.
— Je n’en doute pas. Cependant, si tu t’amuses à Malassise ?
— Certainement, je m’amuse beaucoup.... Mais je désire que vous m’emmeniez....
— Serais-tu fâché avec Eusèbe ?
— Oh ! pas précisément ;... je lui cède toujours....
— Toujours ?...
— Toujours,... lorsque ce qu’il exige est possible.
— A la bonne heure.... Il ne faut pas céder toujours à un mauvais sujet comme celui-là qui doit te demander beaucoup de choses injustes.
— Vous le connaissez bien. En ce moment, il veut que je lui donne Cressida....
— Vraiment ? Et.... pour rien ?...
— Oh non ! il me donnerait Jeanne.
— Qu’est-ce que Jeanne ?
— Une jolie chèvre blanche,... et deux beaux petits chevreaux.
— Et cela ne te tente point ? demanda M. de Roisel, qui se doutait un peu de ce qui se passait dans le cœur de son fils.
— Oh ! si, cela me tente, mais bien malgré moi, car je sais que je ne puis disposer de Cressida, ni l’échanger contre quoi que ce soit.... Mais Jeanne n’est pas une chèvre de bois ; elle vit comme vous et moi.... C’est une bête fort intelligente ; elle connaît les personnes qui s’occupent d’elle, et témoigne beaucoup de reconnaissance lorsqu’on lui fait quelque caresse. Si vous saviez comme elle aime ses petits enfants !...
— Mais Cressida, il me semble, est aussi un animal fort intelligent !
— Oui, sans doute.... Mais c’est pénible à voir, comme depuis quelques jours Eusèbe la fait souffrir, il menace de la tuer....
— Écoute, puisqu’il en est ainsi, il ne faut pas la lui laisser plus longtemps ; qu’il te la donne ; moi, je lui ferai un cadeau d’une valeur équivalente.
— Il ne veut la céder qu’en échange de Cressida....
— Ah ! mais c’est donc un petit monstre de méchanceté que ce gamin-là !... va, mon enfant, rassure-toi ; demain nous quitterons Malassise de grand matin, et ce furieux d’Eusèbe ne te fera plus souffrir de sa cruauté. »
Rentré dans la maison de ses parents, Maurice ne pensa plus à Jeanne. Si vous l’accusez d’inconstance, mes petits lecteurs, je vous répéterai cette parole du Christ : « Que celui d’entre vous qui est sans péché, lui jette la première pierre. » Faites, je vous prie, un petit retour sur vous-mêmes, et dites-moi seulement ce que sont devenues vos impressions d’hier ? Tout porte à croire qu’il n’en reste pas plus de traces que du passage d’un moineau sur le sable de votre jardin. Dieu me garde de vous en faire un crime ; c’est le propre de votre âge de ressentir vite et d’oublier de même. Maurice n’était pas sous ce rapport autrement doué que vous, et en compagnie de Cressida il oublia Jeanne, comme vous l’auriez probablement oubliée vous-mêmes. Je ne prétends pas qu’il en perdit jusqu’au souvenir, mais tout simplement qu’il n’eut plus le désir d’en faire l’acquisition.
Voyage et installation à Paris.—Maurice reçoit des visites intéressées.—Cressida au Luxembourg.
Le reste de la belle saison se passa dans un ravissement que rien ne vint troubler ; mais quand arriva le mois de novembre, il fallut dire adieu à la campagne et retourner à Paris, où l’on avait coutume de passer l’hiver. Mon petit ami ne songeait pas sans chagrin à faire demeurer Cressida dans un appartement situé au premier étage d’une maison fort belle, il est vrai, mais peu commode à habiter pour un cheval. Force fut de se résigner cependant, et l’on partit. On se rendit en voiture à la station de Savigny, où l’on prit place dans un coupé de première classe que M. de Roisel avait retenu d’avance. Cressida y fut hissé ; Maurice ayant exprimé le désir de se rendre à cheval à Paris. Au signal donné, le convoi se mit en marche et mon petit ami, ferme sur sa selle, commença vaillamment son voyage. Une demi-heure après, une calèche emportait toute la famille, y compris Cressida, rue de l’Ouest, où demeuraient les parents de Maurice, lequel, il faut bien l’avouer, ne laissait pas que de se trouver un peu fatigué ; c’était la première fois qu’il faisait une si longue course à cheval.
Du reste cela ne l’empêcha point de présider lui-même à l’emménagement de Cressida, dont il voulait que l’écurie fût placée dans sa chambre même. C’était une écurie comme il n’y en a pas beaucoup et tout à fait digne de figurer dans un appartement aussi confortable que celui de M. et Mme de Roisel. Imaginez une tente carrée tout en coutil blanc, brodé d’arabesques bleues, adossée à une paroi de la chambre et ouverte devant par une portière, dont les doubles rideaux sont retenus dans des embrasses également brodées de bleu. A l’intérieur au fond, un râtelier et une mangeoire en ébène ; à gauche, un coffre, aussi en ébène, divisé en deux compartiments contenant l’un, une provision d’avoine, l’autre tous les objets nécessaires à la toilette de Cressida. Enfin à droite étaient accrochées une selle en cuir de Russie, une bride en maroquin et deux ou trois cravaches. Ajoutons qu’une belle peau de mouton, fine et blanche comme du duvet de cygne, tenait lieu de litière, et vous connaîtrez aussi bien que nous la nouvelle demeure du joli poney.
Lorsqu’on sut que Maurice avait un cheval merveilleux qui, tout en étant de bois, marchait, hennissait et secouait la tête comme un cheval ordinaire, il reçut de nombreuses visites et ses amis envièrent son bonheur. Quelques-uns lui proposèrent traîtreusement d’échanger Cressida contre des jouets superbes, tels qu’une mule avec ses grelots, comme on en voit en Espagne ; un très-joli bateau à voile, destiné à naviguer sur les bassins des Tuileries ; une boîte contenant tous les objets nécessaires pour faire des tours aussi étonnants que ceux de Robert-Houdin ; un mouton, voire même tout un troupeau avec le berger ; une petite fille alla jusqu’à proposer sa plus belle poupée, une poupée qui avait la tournure d’une reine et possédait un trousseau tout de batiste et de dentelles, et un mobilier de bois de rose. Qu’étaient, je vous le demande, les plus beaux jouets du monde en comparaison avec Cressida. Mon petit ami, qui avait si courageusement résisté à la tentation de l’échanger contre Jeanne, n’eut pas même besoin de se rappeler son serment pour dédaigner ces propositions, et c’est en souriant qu’il les refusa. Il les trouvait avec raison enfantines et inconsidérées.
Quelques jours après l’installation de M. et de Mme de Roisel à Paris, le temps devint superbe ; on se trouvait dans l’été de la Saint-Martin. Maurice en profita pour conduire Cressida au Luxembourg. Cela fait peut-être sourire celles de mes petites lectrices qui tiennent à ne se montrer que dans les promenades à la mode, lorsque nous disons que Maurice conduisit Cressida au Luxembourg. « Le Luxembourg, cela ne vous semble-t-il pas être au fond d’une province reculée ? C’est presque aussi loin que le nouveau monde, et, en cherchant bien, on y découvrirait peut-être des terres non encore explorées et des forêts vierges ! »—Laissez à d’autres, mes belles petites lectrices, ces plaisanteries de mauvais goût. Le Luxembourg est un magnifique jardin et vous avez grand tort de ne pas vous y promener quelquefois. Les jolies demoiselles élégantes comme vous n’y sont pas en majorité, certainement. On y rencontre plus d’une robe et d’un manteau à la mode de l’an passé. Les petits commerçants et même les ouvriers y amènent volontiers leurs enfants, et, le soir, lorsque la journée de travail est finie, on rencontre là beaucoup de ces hommes aux manières un peu rudes, aux mains durcies par le contact du bois ou du fer, aux membres alourdis par l’habitude de porter des fardeaux trop pesants ; ils ont dans les bras de gros bébés, qu’ils tiennent gauchement, c’est vrai, mais avec tant de sollicitude !
C’est moins coquet à voir que les nourrices.
C’est moins coquet à voir que les nourrices, si fraîches et si bien tenues, de vos petits frères, mais c’est plus touchant.... Venez donc admirer cela de temps en temps !
Mon petit ami, à qui des parents sages ne laissaient germer aucun sot préjugé dans l’esprit, ne méprisait point le voisinage de ces braves gens, et, comme beaucoup d’autres charmants enfants de notre connaissance, il venait volontiers se promener au Luxembourg. Donc, dès que le temps le permit, il s’empressa d’y amener Cressida, et c’est dans la grande avenue, une avenue très-belle et très-majestueuse, qu’il le conduisit. Tous deux y firent sensation. Et non-seulement les enfants, mais encore les mamans, des mamans très-sérieuses, des mamans âgées d’au moins vingt-cinq ans, admirèrent beaucoup le joli cheval. Les messieurs qui se trouvaient là ne dédaignèrent point non plus d’exprimer leur surprise. Beaucoup de personnes crurent d’abord que Cressida était un poney ordinaire. On m’a dit, mais je ne puis certifier le fait, qu’un gardien s’étant approché de Maurice le somma de sortir, attendu qu’il n’était point permis de se promener à cheval dans le jardin du Luxembourg, et que cela avait excité un rire général parmi les promeneurs. On ajouta que la méprise du brave gardien fut relatée dans le Journal des enfants deux jours après, mais je ne m’en souviens point. Quant à Guignol, il put se vanter de n’avoir fait ce jour-là que le quart de sa recette ordinaire.
La méprise du bon gardien.
Après avoir inauguré, avec tant de bonheur, ses promenades de l’hiver, mon petit ami revint toutes les fois que le temps le permit, et il put, grâce à la bonté de son cœur et au caractère toujours égal de Cressida, goûter pendant une longue suite de jours une satisfaction que rien ne semblait devoir jamais troubler. Mais qui oserait répondre de l’avenir ?
Le lieutenant de vaisseau.—Sa tendresse pour Maurice.—Un désir inexplicable.—Maurice reste fidèle à sa parole.
Mme de Roisel avait un frère, lieutenant de vaisseau dans la marine de l’État. De retour cette année-là d’une expédition lointaine, il vint, dans le courant de l’hiver, se reposer de ses fatigues à Paris, et, tout naturellement, il demeura chez sa sœur qui l’aimait beaucoup. C’était un jeune homme de vingt-huit à trente ans, doux, aimable et bien élevé. Ses manières comme son esprit, qui était fort distingué, plaisaient à tout le monde. Cependant, sous ces dehors gracieux se cachaient une volonté inébranlable, une fermeté de caractère que rien ne faisait fléchir, une austérité de conscience qui ne pliait sous aucune considération, et l’on peut dire, sans craindre d’avancer une chose inexacte, que chez lui les sentiments cédaient le pas au devoir. Il ne faut pas croire, d’après cela, que son esprit manquât d’enthousiasme et que son cœur fût sec et froid. Non, c’était un honnête homme dans l’acception la plus large, nous dirions la plus exagérée, si l’honnêteté comportait de l’exagération. Ses rapports avec mon petit ami se ressentaient de ces différentes qualités ; ils formaient un composé de tendresse et de gravité qui n’était pas sans charme, puisque Maurice recherchait la société de son oncle de préférence à toute autre. Ils ne se quittaient pas ; l’oncle faisait travailler le neveu, l’accompagnait à la promenade, et, le soir, le conduisait à de beaux spectacles, tels que le cirque de l’Impératrice, les marionnettes lyriques, ou le menait voir les tours prodigieux de nos physiciens à la mode. Aussi le goût de mon petit ami se raffinait-il, et les souvenirs que lui avait laissés Guignol commençaient-ils à s’effacer sous d’autres impressions bien autrement profondes. Mais on ne peut pas aller tous les jours au spectacle ; on finirait par se blaser, même sur les extravagances des clowns anglais, si drôles pourtant avec leurs perruques rouges et leurs masques d’ahuris, et sur les facéties d’Auriol, quoiqu’il soit, il faut en convenir, bien amusant avec ses bonds de chamois et sa petite voix de vieille femme. Mon petit ami passait donc les autres soirées à regarder des croquis de sauvages que son oncle avait faits dans ses voyages déjà nombreux. Toutes les Amériques avaient dans l’album du jeune marin des spécimens de leurs populations primitives. L’Asie et l’Océanie y étaient aussi très-convenablement représentées. Il n’y avait pas jusqu’aux confins nord de notre vieille Europe qui n’eussent fourni un échantillon de ses misérables peuples de Lapons. Certes, ce n’était pas beau, et on conçoit sans peine que les sculpteurs comme Phidias et les peintres comme Apelles ne soient pas plus nombreux chez ces peuplades, dont les grâces naturelles n’ont cependant jamais été défigurées par l’usage des vêtements parisiens ; mais c’était intéressant. Maurice ne se lassait point de contempler ces visages peints en arc-en-ciel ou de toute autre façon grotesque, et ne revenait pas de surprise à la vue des procédés en usage pour s’embellir parmi ces malheureux sauvages. Les uns s’enfonçaient de grossiers morceaux de bois dans la lèvre inférieure, les autres se les suspendaient aux narines ; ceux qui se contentaient de se mutiler les oreilles lui semblaient à peu près raisonnables ; cette mode ressemblant de loin à celle de notre pays où, comme mes petites lectrices le savent presque toutes par expérience, les femmes et les jeunes filles se font percer les oreilles pour y accrocher de l’or et des pierreries. Mais ce qu’il ne pardonnait pas, c’était de se casser ou de se noircir les dents, et de se rougir les paupières, toutes choses horribles à voir pour des yeux civilisés. En outre, l’oncle de Maurice lui racontait, car c’était un homme qui joignait à ses autres mérites, celui de posséder une instruction profonde et variée, les us et coutumes des peuples qu’il avait visités. Ces récits, pour être moins longs que ceux de Cooper, que vous lirez avec plaisir dans quelques années d’ici, n’étaient pas dépourvus d’intérêt dramatique, au contraire, et mon petit ami apprit avec horreur qu’il y avait parmi ces sauvages, des maudits qui se nourrissaient de la chair de leurs semblables et dévoraient un entre-côte humain avec cent fois plus de gourmandise que nous n’oserions en mettre, nous autres, à manger des filets de bécassine accommodés aux truffes, ou, ce qui doit être infiniment meilleur et coûter bien plus cher encore, une pêche de Montreuil dans les premiers jours de janvier. Mais voyez un peu où la voracité de ces sauvages nous entraîne !
Il lui montrait aussi des paysages splendides, toujours dessinés par lui-même, et de nombreux points de vue des principales villes où il avait séjourné. Puis des fleurs et des oiseaux qu’on ne trouve point par ici. Tout cela intéressait Maurice, qui, en s’amusant, prenait des leçons d’histoire naturelle et de géographie. D’après cela, vous comprendrez aisément que la tendresse de mon petit ami pour son oncle tint de l’enthousiasme ; il l’aimait presque autant que son papa et sa maman, et Dieu sait cependant combien il les aimait !
Depuis quelques jours, le jeune marin était soucieux comme une personne qui désire une chose qu’elle ne peut obtenir. Maurice le surprenait à chaque instant les yeux fixés sur Cressida avec une sorte de convoitise mal déguisée, et cela lui donnait à penser.
« Qu’as-tu, mon oncle ? lui demanda-t-il un jour.
— Rien..., je n’ai rien, répondit le jeune homme avec un air de profond découragement.
— Pourquoi regardes-tu Cressida de la sorte ?
— Mon Dieu..., pour rien. Que veux-tu que je te dise ? »
Maurice n’insista pas.
Mais il lui parut évident qu’il se passait quelque chose d’extraordinaire dans l’esprit du jeune marin.
« Tiens, dit celui-ci un matin à mon petit ami qui le pressait de questions, je vais t’avouer ce qui m’attriste, puisque tu désires le savoir. Mais tu te repentiras peut-être de me l’avoir demandé....
— Non....
— Hum !... ce n’est pas certain.
— Je t’assure....
— Eh bien ! je voudrais un cheval tout pareil à Cressida....
— Achètes-en un.
— C’est facile à dire, mais impossible à faire ; il est unique, son pareil n’existe pas.
— Pourquoi désires-tu un cheval de bois, toi qui es grand et qui peux en avoir d’autres autant qu’il te plaît ?
— C’est vrai, je puis en avoir d’autres.... Mais les plus beaux chevaux du monde ne sauraient remplacer Cressida pour moi.
— Sais-tu, mon petit oncle, que cela ressemble à un caprice ?
— Non, ce n’est pas un caprice ; je me suis attaché à ce petit cheval qui est vraiment fort joli, et comme je vais bientôt vous quitter, je serais bien aise de l’emmener. Je m’occuperais de lui à bord, ce qui me serait d’une grande ressource dans les jours d’ennui et de désœuvrement. D’un autre côté, par sa présence, je me trouverais moins isolé, moins éloigné de vous tous, et de toi particulièrement,.... dont il me sera si pénible d’être séparé !
— Tu me désespères, mon oncle.
— Comment cela, mon ami ?
— Ce que tu désires n’est pas possible.
— Allons donc !
— C’est comme je te le dis. Je ne puis te donner Cressida.
— Je ne le demande pas pour rien....
— Mais je voudrais bien, moi, pouvoir te le donner pour rien....
— Écoute : mon intention serait de te laisser en échange tous mes albums, qui, entre nous soit dit, t’offrent plus de distractions qu’un cheval de bois.
— Tiens, mon oncle, s’écria Maurice tout attristé, ce que tu dis me fait de la peine.
— Est-ce que tu ne trouves pas mes albums intéressants ?
— Oh ! si....
— Eh bien ! alors ?
— J’ai promis à Fritz de ne jamais me défaire de Cressida.
— Même en ma faveur ?
— Il n’a pas fait d’exceptions.
— Tous les jours on fait une promesse qu’on ne remplit pas ; c’est la faute des circonstances qui se présentent d’une tout autre façon qu’on ne l’avait prévu.... Si Fritz avait eu l’idée que je désirerais ton cheval, il ne t’aurait sans doute pas défendu de t’en séparer.
— Je ne sais pas.
— Tu peux le supposer et agir en conséquence.... Il me semble du moins.
— J’ai donné ma parole....
— La parole d’un enfant de cinq ans et demi !
— Tu ne me blâmerais donc pas d’y manquer ?
— Mon Dieu, cela dépend.... Il est certain que ce pourrait être grave s’il s’agissait de quelqu’un des tiens.... Par exemple de ton père, de ta mère.... Mais vis-à-vis d’un étranger que tu connais à peine..., que tu ne reverras peut-être jamais.... Et puis enfin.... tu es si jeune !
— Tu crois que c’est différent lorsqu’on est jeune ?
— Oh ! je n’affirme rien.... C’est à ta conscience de t’éclairer.... Si elle se montre par trop rebelle, n’en parlons plus.... Mais, enfin, il est plus que singulier que tu préfères ce vieux Fritz à moi ! »
Je ne vous dirai pas, mes petits lecteurs, que Maurice résistait à son oncle avec le calme et la fermeté d’un homme parfaitement éclairé sur son devoir et bien décidé à n’y point manquer. Non ; il était troublé. Son cœur le sollicitait d’un côté et sa conscience de l’autre. Il lui répugnait d’enfreindre son serment ; mais la pensée que son oncle pouvait douter de sa tendresse le mettait hors de lui. Certes, il ne tenait à rien tant qu’à Cressida, cependant il l’eût sacrifié de bon cœur, s’il en avait été libre. Nous devons ajouter qu’il était encore soutenu dans sa résistance par la certitude de la douleur que causerait à Fritz la perte du petit cheval.
Mon petit ami attendait le moment où il pourrait se trouver seul avec son papa pour lui demander conseil, mais le jeune lieutenant ne lui en laissa pas le loisir.
« Eh bien ! voyons, qu’as-tu décidé ? lui demanda-t-il, lorsqu’après le dîner M. et Mme de Roisel étant retenus chez eux par des visites à recevoir, il se trouva seul dans sa chambre avec Maurice.
— Je t’en prie, ne parlons plus de cela, répondit l’enfant, qui se dirigea vers la porte pour sortir. Le jeune homme l’arrêta en lui prenant les deux mains.
— Tu ne m’aimes donc plus ? » fit-il avec chagrin.
Et il le baisa au front.
« Oh ! si.... mais....
— Mais quoi, voyons ?
— Je ne puis faire ce que tu veux.
— C’est que tu y mets de la mauvaise volonté....
— Non ; c’est toi qui demandes l’impossible.
— J’ai réfléchi. Mes albums ne sont pas une compensation suffisante à la perte de ton cheval ; ils ne sauraient le remplacer, c’est évident.... Écoute, je te donne en outre un poney véritable, un cheval pour de vrai, comme vous dites vous autres enfants. Il sera peut-être un peu plus gros que Cressida, mais il lui ressemblera si exactement que tu ne t’apercevras presque pas du changement.
— Si c’est ainsi, dit Maurice avec assez de présence d’esprit, pourquoi donc ne le garderais-tu pas pour toi-même ? »
Le jeune marin, un peu déconcerté par cette réponse pleine de sens, ne répondit pas tout de suite.
« Garde-le, répéta mon petit ami, tu l’appelleras Cressida, et ce sera tout comme si je t’avais donné le mien.
— Je ne le puis. On ne me permettrait pas d’embarquer un cheval ordinaire.... Mais un cheval de bois, c’est différent.... Écoute encore : Jacques, je le sais, a trop de besogne ici pour s’occuper encore d’un poney, si petit qu’il soit ; tu auras à mes frais un palefrenier dont, seul, tu seras le maître. Il t’obéira, et tu auras le droit de le renvoyer s’il manque à son devoir.—Tu auras aussi celui de le remplacer, bien entendu. De plus, je veux que tu prennes des leçons d’équitation, afin de pouvoir, si cela te plaît, accompagner ton père le matin au bois.
— Tu ferais tout cela ?
— Je le ferais.
— Tu tiens donc beaucoup à Cressida ?
— Tu le vois....
— N’est-il pas singulier que la seule chose que tu désires avec tant d’ardeur soit précisément celle que je ne puisse te donner ?
— Que veux-tu ?
— Comment cela se fait-il ?
— Est-ce que tu ne penses pas que c’est par hasard ?
— Oh ! si..., mais par un hasard bien malheureux !
— Tu refuses donc toujours ?
— Il le faut bien.... Mais ce n’est pas sans regret, va !
— Tu le dis....
— Mais je le pense aussi. Ne le vois-tu donc pas ?
— Alors tu ne veux pas accompagner ton père au bois ?
— Quand mon père voudra que je l’accompagne, il m’achètera lui-même un cheval et me fera lui-même donner des leçons d’équitation.... Voilà tout ce que Je puis te dire.
— Alors nous sommes fâchés ?
— Dis que tu es fâché, car moi, je ne le suis point ; je t’aime toujours.
— Je voudrais te croire....
— Va, mon oncle, crois-moi !... tu peux me croire. »
Mon petit ami approcha son joli visage de son oncle, qui le repoussa et dit avec un dépit très-prononcé :
« Me sacrifier à ce vieux Fritz !... un paysan, un rustre !
— Fritz est un brave homme. Il n’en faut pas dire de mal....
— Je devais partir dans deux semaines, mais puisque tu tiens si peu à m’obliger....
— Ne dis pas cela, je t’en prie !...
— Je ne resterai plus que huit jours à Paris.
— Alors, tu m’en veux ?...
— Non ; seulement je suis désolé de nous séparer dans de telles conditions.... Et quand je pense que c’est peut-être pour toujours !... »
Maurice, à ces paroles, ne put retenir ses larmes.
« Oh, mon Dieu ! s’écria-t-il, si Fritz était revenu, j’irais lui raconter ce qui se passe, et peut-être me permettrait-il de te donner Cressida.... Ah ! si tu avais vu comment ce pauvre Fritz m’a fait jurer de ne jamais m’en défaire !...
— Tu te conduis comme un enfant égoïste et ingrat !
— Moi ?... Oh ! mon oncle !...
— Puisque c’est ainsi, je ne te reverrai de ma vie !...
— Oh ! mon Dieu ! s’écria mon petit ami, qui pleurait à chaudes larmes, comme vous feriez sans doute en pareille circonstance, est-il possible que tu me dises cela sérieusement !... Eh bien ! quoi qu’il m’en coûte, je veux te prouver le contraire,... je veux que.... »
Un léger bruit lui fit lever les yeux ; Mme de Roisel était debout au milieu de la chambre, derrière le jeune marin qui ne pouvait la voir. Elle fit un signe de dénégation, Maurice heureusement le comprit.
« Achève, dit l’oncle, dont les traits s’étaient légèrement rembrunis aux derniers mots qu’avait prononcés Maurice.
— Je veux que,... répéta celui-ci assez embarrassé de ce bout de phrase qui ne pouvait plus exprimer ce qu’il voulait dire.
— Écoute, reprit-il en regardant sa mère qui l’encourageait, tu penseras et tu feras ce qu’il te plaira ; mais je garde Cressida.
— Vrai ? s’écria le jeune homme avec une joie que Maurice ne remarqua point.
— S’il fallait le jeter à l’eau pour te sauver la vie, je le ferais de bon cœur.... Mais je ne te le donnerai point.... A présent, laisse-moi, je crois que je vais m’évanouir.... J’étouffe ! »
Mme de Roisel reçut mon petit ami dans ses bras et le porta près d’une fenêtre que le marin s’était empressé d’ouvrir.
Ton fils est un héros !
« Ton fils est un héros ! s’écria le jeune homme.
— Et vous, vous êtes un bourreau, répondit la pauvre mère. Mon cher enfant ! dans quel état vous me l’avez mis !... Et pourquoi ?
— Pourquoi ? Mais tu ne sais pas ce qu’il a fait ?...
— Si je le sais.
— Et tu n’admires pas ?...
— On ne torture point un enfant comme cela.... Si, entraîné par l’amour qu’il vous porte, il vous avait cédé, qu’auriez-vous dit ?
— Mais....
— Vous l’auriez réprimandé et sermonné longuement pour lui faire entendre qu’un enfant doit avoir plus de sagesse et plus de force de caractère qu’un homme ; vous lui auriez appris à imposer silence à son cœur au profit de son devoir, comme vous le faites vous-même. Ne savez-vous donc pas, monsieur le puritain, que ce qui est une vertu chez vous serait presqu’un défaut et tout à fait un malheur chez lui. Toute la force d’un enfant de cet âge est dans son cœur, et c’est encore là qu’il faut chercher sa raison. N’essayez donc pas de les changer de place. C’est par l’amour qu’on gouverne les enfants.... Vous lui appreniez à combattre ses plus tendres et ses meilleurs sentiments,... sans compter que vous lui ménagiez une grande déception, et par conséquent beaucoup de chagrin s’il avait eu le malheur de céder à votre apparent désir.
— Quoi, mon oncle, s’écria mon petit ami dont l’évanouissement n’avait pas duré plus d’une seconde, c’était pour faire semblant que tu me demandais Cressida ? Tu voulais seulement voir si je serais capable de tenir un serment ?
— Tiens ! fit le jeune homme ravi, je voudrais dire à tout le monde ce que tu as fait, je voudrais te porter en triomphe !...
— Il n’y a pas de quoi, va ! dit mon petit ami, en jetant ses deux petits bras au cou de sa mère.
— Chut ! fit tout bas celle-ci, ne lui dis rien... ; c’est un méchant !
— Quelle trempe d’homme il y a dans ce gamin ! reprit l’oncle.... Tu sais, mes albums, le cheval et le domestique sont à toi !...
— J’ai donc bien fait de te résister malgré tout le mal que cela me faisait !... Tu ne m’aimerais peut-être plus si je t’avais donné Cressida..., et pourtant, moi, je ne l’aurais donné que parce que je t’aime !
— Vous voyez, » fit Mme de Roisel.
Je suppose, mes petits lecteurs, que vous êtes plus clairvoyants que l’oncle de Maurice et que vous vous êtes parfaitement aperçus que mon petit ami était sur le point d’abandonner Cressida lorsque Mme de Roisel, entrée sans bruit dans la chambre et ayant deviné de quoi il s’agissait, lui avait fait signe de le refuser définitivement. Nous le laisserons ignorer au jeune marin, qui doit être puni pour avoir fait subir à notre cher enfant une si rude épreuve. Mais nous lui dirons en passant qu’il est cent fois meilleur de prévenir les fautes que de les provoquer. Et je ne serais pas fâché que vous lui fissiez entendre, à cet homme si sage, que ce système est toujours bon à employer, avec les hommes comme avec les enfants.
M. de Roisel est malade.—Une petite demoiselle très-riche.—Une famille désolée.—Comment faire ?—Un savant providentiel.—On emmène Cressida.—Désespoir de Maurice.
Quelques mois plus tard, vers la mi-février, par un soleil splendide et une température tiède et tout imprégnée de parfums de violette, Maurice se promenait avec Cressida au Luxembourg, où les enfants ravis d’une si belle journée se livraient au jeu avec une ardeur toute nouvelle, comme le printemps qui commençait à naître, et babillaient avec une abondance et une facilité qu’on pouvait comparer au gazouillement des petits oiseaux ; lui seul ne s’amusait pas. Cressida également, si vif d’ordinaire, avait l’air triste et préoccupé. Jacques les accompagnait en marchant silencieusement derrière son jeune maître. Hélas ! mes bons petits lecteurs, vous serez, je n’en doute pas, péniblement affectés vous-mêmes quand je vous aurai dit ce qui causait une si grande tristesse à mon petit ami : M. de Roisel était gravement malade !...
Maurice avait assisté à la consultation.
Le matin même, et sans qu’on remarquât sa présence, Maurice avait assisté à la consultation que les deux illustres docteurs qui donnaient leurs soins à son papa, avaient eue entre eux. Ce qui s’était dit dans cette consultation lui revenait sans cesse à l’esprit avec un sens sinistre ; et il pleurait tout seul, ne sachant comment s’y prendre et ne trouvant pas d’expressions pour confier à personne le sujet de son chagrin. Ah ! certes, s’il était venu au Luxembourg, ce n’était point pour jouer, mais bien pour obéir à sa maman ; car, pour lui, il eût préféré ne pas sortir.
Comme il se promenait rêveur et distrait, tenant avec nonchalance les rênes de Cressida, qui baissait la tête et marchait au pas, ni plus ni moins que les coursiers d’Hippolyte (un jeune héros de la Grèce ancienne, fort célèbre par ses malheurs et avec qui vous ferez connaissance dans quelques années d’ici), il s’aperçut qu’une petite demoiselle un peu plus âgée que lui, cherchait à l’approcher, comme si elle eût désiré lui parler. Elle était accompagnée d’une dame très-simplement mise, mais fort distinguée de traits et de tournure, et qu’on aurait pu croire sa maman si elle n’eût été trop jeune pour cela. Maurice, entraîné par sa nature franche et spontanée, allait peut-être parler le premier, mais la jeune demoiselle, dont la physionomie dénotait un caractère vif et décidé, ne lui en laissa pas le temps.
« Monsieur, dit-elle sans préambule, vendez-moi votre cheval.
— Vendre Cressida ! s’écria mon petit ami stupéfait, oh ! non.
— Je vous le payerai avec dix pièces d’or que j’ai là dans mon porte-monnaie.
— Quoi ! vous-avez dix pièces d’or à vous ?
— A moi !
— Voyons-les ? » demanda Maurice, qui était curieux.
La petite ouvrit un fort joli porte-monnaie.
« Voyez ! dit-elle.
— Que d’or ! s’écria mon petit ami ébloui. Et il avança la main pour le toucher.
Non ! je ne veux pas vous vendre Cressida.
— Non, non, fit-il en la retirant presque aussitôt, je ne veux pas vous vendre Cressida.... Mais qui donc vous a donné toutes ces pièces d’or ?
— C’est mon papa !... Hier c’était sa fête et je lui ai récité un beau compliment que miss Henriette m’avait appris.—Miss Henriette, c’est ma gouvernante, la jeune dame que vous voyez ici avec moi.—J’ai donc récité à mon papa un beau compliment qu’elle m’avait appris. Alors il m’a donné dix pièces d’or en me recommandant d’en faire ce que je voudrais, de les dépenser selon ma fantaisie. « Pourtant, a-t-il ajouté, tu me feras plaisir si tu les emploies à l’acquisition d’un jouet remarquable ou d’un bijou que tu puisses porter. » Eh bien ! je vous demande votre cheval parce qu’il me semble dans les conditions voulues pour satisfaire mon papa.... Ma proposition vous paraît peut-être étrange ?... S’il se fût agi d’un autre jouet, je ne vous l’aurais point faite ; mais un cheval cela s’achète d’occasion, et je vois tous les jours mon papa faire emplette de chevaux qui ont déjà servi.
— Mais je n’ai pas l’intention de vendre Cressida.
— Il n’y a donc pas longtemps que vous l’avez ?
— Je ne sais au juste.... huit à neuf mois peut-être.
— Neuf mois !... C’est un siècle !... Jamais je n’ai gardé un jouet neuf mois.
— Qu’en faites-vous donc ?
— Je les donne, je les brise, ils s’usent.... Enfin, ils sont ordinairement hors de service avant ce temps.... Est-ce que cela ne vous fatigue pas d’avoir toujours les mêmes jouets ?
— Cressida est pour moi tout autre chose qu’un jouet ordinaire....
— Il est très-beau, on ne peut le nier.... Je croyais, pour commencer, que c’était un vrai cheval. Mais avec dix pièces d’or vous en achèterez un autre..., un blanc, puisque celui-ci est noir.... Vous allez vous décider....
— Non, bien certainement.
— Qui sait ?
— Moi, j’en suis bien sûr....
— Si vous me ressembliez, vous auriez grand tort d’affirmer une telle chose. Jugez-en : hier, j’avais envie d’un service en porcelaine de Sèvres pour ma poupée ; ce matin d’un collier de corail pour moi ; tout à l’heure d’un manchon en hermine, et maintenant, je désire votre cheval. Mais, lui, je le désire sérieusement, d’autant plus que je n’en ai encore vu de semblable chez aucun marchand de jouets.
— Je le crois bien !
— Mais, vous comprenez, ce n’est qu’en attendant ; plus tard, l’année prochaine peut-être, mon papa m’en donnera un autre, un vrai poney.
— Il est donc riche ?
— S’il est riche, mon papa ?... Oh ! je crois bien ! Il a des millions et puis des millions qu’il a gagnés dans le commerce du vin en gros..., sans compter ceux qu’il gagnera encore !... »
Cet entassement de millions fit ouvrir de grands yeux à mon petit ami.
« Comment donc vous appelez-vous ? demanda-t-il à la jeune fille.
— Moi ?... je m’appelle Adrienne....
— Adrienne.... comment ? »
La petite demoiselle rougit jusqu’aux yeux, et dit :
« Adrienne Fallachon, puisque vous désirez le savoir. Mais, reprit-elle vivement, je ne m’appellerai pas toujours comme cela.
— Vraiment ! Pourquoi donc ?
— Ah ! pourquoi ?... Ecoutez : la semaine passée, aux Tuileries, où j’allais tous les jours et où j’avais beaucoup d’amies pour jouer, l’une d’entre elles me demande mon nom, le nom de mon papa. Je le dis, et aussitôt toutes de rire, mais de rire !... Elles se tordaient !... Fallachon !... Moi, je n’avais jamais remarqué que ce fût si drôle que cela.... Elles prétendaient que c’était un nom de charcutier.... Je ne savais pas non plus que les charcutiers fussent affligés de noms ridicules.
— Tiens ! fit Maurice, je l’ignorais aussi, et c’est la première fois que je l’entends dire.
— N’est-ce pas ?
— Et vos amies avaient donc de bien beaux noms ?
— Il paraît. L’une s’appelait Jeanne-Hubert des Cordeliers, l’autre Marie du Jardin, l’autre encore.... mais je ne sais plus !... Oh ! j’ai pleuré, j’ai pleuré !... Ma pauvre bonne gouvernante a été obligée de me prendre dans ses bras pour m’emporter jusqu’à notre voiture !... Depuis, je n’ai plus voulu retourner aux Tuileries. En rentrant j’étais malade ; on me mit au lit. Mon papa avait beaucoup de chagrin et il me disait : « Qu’as-tu donc, ma mignonne ? » C’est ainsi qu’il m’appelle. Moi, je ne voulais pas le lui dire, mais il me suppliait.... A la fin, je lui ai tout confié. Alors il s’est emporté, il s’est mis en colère et il leur a donné, à ces demoiselles, de vilains noms à leur tour. Il les a appelées mijaurées ! péronnelles ! et peut-être autrement encore, mais je ne m’en souviens pas. Puis il m’a prise dans ses bras et m’a embrassée !... Oh ! je croyais qu’il allait m’étouffer et s’étouffer avec moi !... Il pleurait, mon papa, de grosses larmes qui roulaient comme des perles sur les poils de sa barbe !... Cela me faisait du mal, mais aussi du bien, parce que je voyais à quel point il m’aimait. Après il m’a fait asseoir sur ses genoux et il m’a dit : « Ma chère mignonne, on t’a donc causé du chagrin ?... Mais sois tranquille, je t’aime, moi !... Je t’aime pour deux depuis que tu as perdu ta chère maman, et je me sens assez fort pour réparer le mal qu’on t’a fait et celui qu’on te fera !... Ah ! il est ridicule de s’appeler Fallachon !... Ma parole d’honneur, je l’ignorais ; jamais personne ne me l’a dit. C’est probablement que les hommes sont moins méchants que les petites demoiselles du beau monde ; ils auront craint de m’affliger.... Moi, comme mon père, mon grand-père et tous les miens, ont toujours été d’honnêtes gens, quoique de pauvres gens ; je portais leur nom sans rougir..., et même avec un peu d’amour-propre.... Mais, puisqu’il en est ainsi, je veux t’en gagner un autre... qui résonne mieux aux oreilles de ces délicates.... J’entasserai millions sur millions, et te ferai une dot de princesse.... Va, tu seras pour le moins duchesse à dix-sept ans !.... » Voilà ce qu’il a dit ! N’est-ce pas qu’il est bon, mon papa !
— Oh ! oui, dit Maurice attendri, il est bon et je sens que je l’aimerais bien.... Mais, en revanche, vos petites amies des Tuileries sont bien méchantes !
— N’est-ce pas ?... Je ne me rappelle cependant point leur avoir rien fait ou rien dit de désobligeant.... »
Oui, vraiment, mes petits lecteurs, c’était un bon, un excellent homme que M. Fallachon. C’était en outre un père tendre, mais aussi un père aveugle. Il trouvait sa fille parfaite et se serait bien gardé de la reprendre en quoi que ce fût. Il en avait fait une divinité ; la tendresse qu’il lui portait ressemblait plutôt à de l’idolâtrie qu’à de l’amour paternel, et ce qu’il voulait avant tout, c’était la voir heureuse, c’est-à-dire qu’elle pût satisfaire toutes ses fantaisies. Car pour lui, que des parents presque pauvres avaient élevé dans la gêne, et dont les plus belles années avaient été prises par le travail ou sacrifiées à de pénibles obligations, tout le bonheur était là. Mais il faisait fausse route, et loin de préparer à Adrienne une vie heureuse comme il en avait la volonté, il lui ménageait bien des mécomptes et de nombreuses déceptions. Tout petits que vous êtes, je suis sûr que vous allez me comprendre. Ainsi, par exemple, malgré tout l’argent qu’il amassait pour elle, malgré l’empressement qu’il mettait à réaliser ses moindres désirs, il n’avait pu empêcher qu’elle fût humiliée par d’autres petites filles moins riches et, sans aucun doute, moins jolies qu’elle.—Adrienne était douée d’une beauté incomparable.—Cela, à votre avis, n’aurait-il pas dû lui prouver que l’argent n’est pas tout-puissant en ce bas monde, et que s’il est utile d’en gagner, il y a d’autres richesses qu’il n’est pas moins indispensable de posséder ? Je veux parler de la sagesse, de la raison, enfin de cette grandeur, de cette élévation morale qui, à l’admirable privilége de nous rendre invulnérables aux coups de la jalousie et de la méchanceté humaines, joignent celui de les faire aisément pardonner. « Ces hautes vertus ne sont pas de notre âge, me direz-vous ? » C’est vrai, mais il est de votre âge de commencer à les acquérir. Devenez grands par l’esprit et surtout par le cœur, et vous verrez !
C’était donc là ce qu’il fallait donner à Adrienne, car de l’argent elle en avait déjà trop, surtout pour l’usage qu’on lui apprenait à en faire. Mais M. Fallachon n’en était pas capable, le cher homme ! et la preuve, c’est qu’il ne trouva rien de mieux pour guérir l’amour—propre blessé de sa fille que d’exalter encore cet amour-propre déjà si susceptible. Lorsqu’il lui disait : « Je te vengerai en te faisant riche ; il faut pour humilier tes amies que tu sois duchesse ! » il était à peu près aussi sage que vous le seriez vous-mêmes si, vous étant brûlés, vous appliquiez sur votre brûlure pour la cicatriser une compresse d’huile bouillante. Tout cela est bien sérieux et ne vous amuse guère, n’est-ce pas ? Il faut que vous m’excusiez en faveur des sentiments qui m’animent et que vous me prêtiez encore un peu d’attention. Il peut se trouver parmi vous quelque pauvre enfant que de méchantes compagnes ont aussi cruellement humiliée, et je veux lui dire ce que M. Fallachon n’avait pas su dire à sa fille ; une chose tellement vraie, que vous allez me faire observer qu’elle est passée depuis longtemps à l’état de lieu commun, à savoir : qu’on tire toute sa valeur de son mérite personnel et non pas des avantages souvent plus apparents que réels dont la Providence, dans ses vues impénétrables, nous a gratifiés avant que nous ayons pu nous en montrer dignes. On peut en dire autant des imperfections dont elle nous a affligés de la même manière, nous n’en sommes pas responsables. Il n’est nullement écrit que celui-ci qui a le nez trop gros soit un méchant homme, celui-là qui a les yeux trop petits, un sot ; que cet autre, qui est pauvre, ne soit pas un homme d’honneur, etc., etc. Il n’y avait donc pas de raisons pour qu’un individu appelé Fallachon fût moins estimable qu’un autre appelé des Cordeliers ou du Jardin. Que le nom de Fallachon ait dans l’assemblage de ses syllabes quelque chose de ridicule au premier abord, cela se peut. Mais Adrienne n’en était pas cause, et il fallait que Mlles Jeanne et Marie fussent bien sottes et bien méchantes pour en faire volontairement souffrir une aimable enfant comme elle, qui ne leur avait fait aucun mal, et qui était assez heureusement douée pour conserver, en dépit d’une déplorable éducation, l’excellent caractère et le naturel charmant que la Providence lui avait donnés.
Maintenant jurez-moi que vous ne ferez jamais à vos petits amis de ces blessures d’amour-propre si difficiles à cicatriser, et retournons avec Adrienne et Maurice qui montaient, suivis de la jeune institutrice, la grande allée du Luxembourg.
« Eh bien ! dit la fillette à mon petit ami, puisque vous aimez mon papa, je vous propose d’être amis. Je viendrai tous les jours ici et nous jouerons ensemble. Acceptez-vous ? »
Maurice ne se fit pas prier ; Adrienne lui plaisait infiniment.
« A votre tour, demanda-t-elle ; comment vous appelez-vous ?
— Maurice de Roisel.
— Maurice de Roisel ! C’est joli ! Avez-vous un titre ? Si vous avez un titre, je vous épouserai lorsque vous serez grand.
— Oh ! quant à cela, je n’en sais rien.... Mais je puis le demander à maman....
— C’est juste !... Il suffit que vous soyez duc, vous savez.... »
On se sépara sur cette observation, Adrienne pour jouer et mon petit ami pour continuer sa promenade avec Jacques et Cressida.
Au moment où ils approchaient de la grille de l’Observatoire, le petit cheval s’arrêta comme de lui-même et son jeune maître fut frappé par un spectacle navrant.
C’était une douleur pleine de dignité.
Tout près de la grille, hors du jardin, assis sur le trottoir ou appuyés contre les bornes, se tenaient une jeune femme et trois beaux enfants dans l’attitude de la désolation la plus profonde. C’était une douleur pleine de dignité ; une douleur muette et cependant immense. Ils pleuraient silencieusement, et les enfants avaient leurs jolis visages couverts de larmes abondantes. L’aspect de ce désespoir remplit de compassion le cœur déjà si triste de mon petit ami, et sa jeune imagination en cherchait la cause probable. « Mon Dieu ! se disait-il, c’est ainsi qu’on doit pleurer lorsqu’on a perdu son père !... » Cependant il n’osait leur adresser la parole et se contentait de les examiner, mais avec discrétion, à travers les barreaux de la grille. Un des enfants le remarqua. C’était une charmante petite fille, elle jeta sur lui un regard tout à la fois ami et désolé. Maurice se sentit assez encouragé pour lui demander ce qui les désespérait de la sorte.
« Ce qui nous désespère ! s’écria-t-elle. Oh ! ciel !... C’est le plus grand malheur qui pouvait nous frapper, celui que nous attendions le moins ;... nous sommes à tout jamais séparés de notre père !... Pauvre cher père ! pendant que nous nous désespérons ici dans l’impossibilité d’aller le rejoindre, il nous attend à New-York pour nous conduire dans un beau pays où nous aurions vécu tous ensemble riches et heureux.... Mon Dieu ! nous n’avons plus qu’à mourir !...
— Oh ! mourir, fit mon petit ami que ce mot épouvantait, il ne faut pas parler de cela ; c’est affreux !
— Oui, c’est affreux. Nous sommes si jeunes et ma mère est si bonne !... Mais nous n’y pouvons rien, c’est le sort qui nous était réservé... Oh ! mon pauvre père !... quel chagrin vous attend !
— Mais comment se fait-il que vous vous trouviez dans l’impossibilité d’aller le rejoindre ?
— Nous n’en avons plus le moyen ; nous sommes sans argent et sans ressources....
— De l’argent ? j’en ai, moi.... »
Maurice s’apprêtait à offrir le contenu de sa petite bourse, une somme bien minime ; tout au plus cinq à six francs.
La petite fille l’arrêta.
« Gardez cela, dit-elle. Vous êtes un enfant charitable, mais vous ne pouvez rien à notre malheur ; tout est fini pour nous.... Oh ! ma chère maman !... »
La mère serra sur son cœur ses deux autres enfants, deux beaux petits garçons dont l’un avait trois ans et l’autre quatre. Puis elle prononça en allemand quelques mots que la jeune fille traduisit à mon petit ami.
« Ma mère dit, fit-elle, que vous avez un bon cœur et qu’elle vous aime quoiqu’elle ne vous connaisse point. Mais elle souffre encore davantage en voyant la part que vous prenez à notre chagrin ; et comme elle se reprocherait de vous affliger à notre sujet, elle vous prie de retourner près de vos parents qui s’inquiètent peut-être de ce que vous restez si longtemps loin d’eux.
— Mes parents ne sont pas ici, dit Maurice en pleurant ; mon père est très-malade, et ma mère ne le quitte presque pas.... Je ne suis pas moins malheureux que vous !... Le docteur a dit ce matin de mon père qu’il était perdu....
— Et c’est en votre présence qu’il a dit cela ?
— Oh ! il ignorait que je l’entendisse.
— Perdu ! répéta Maurice, je ne sais pas bien ce que cela signifie.... Mais il me semble que je le devine !... Bientôt peut-être, moi aussi, je serai pour toujours séparé de mon papa !
— Monsieur, dit Jacques, qui se tenait près de son jeune maître, votre maman serait désolée si elle savait que vous vous affligez ainsi.
— Dieu est tout-puissant, ajouta toujours en allemand la jeune mère, il faut espérer en lui et le prier.
— Je le prie tous les jours.
— Oh ! il est le maître, dit-elle encore avec une résignation si navrante que mon petit ami oublia pour un moment sa douleur. Il ne pensait plus qu’au désespoir de ces pauvres gens.
— Pourquoi n’acceptez-vous pas ce que je vous offre, demanda-t-il à la jeune fille.
— Parce que, répondit-elle, cela, tout en vous privant beaucoup, ne nous serait d’aucun secours. Pour nous sauver il faut deux cents francs. Personne au monde ne voudra nous les donner. C’est dix pièces d’or.
— Dix pièces d’or ! s’écria mon petit ami, attendez, je connais ici quelqu’un qui les possède.... »
Il s’empressa d’attacher Cressida à la grille, et recommanda à Jacques de ne point le quitter, puis courant au-devant d’Adrienne, il la prit par la main et l’amena vivement près de ses protégés.
« Donnez votre or à ces braves gens, lui dit-il.
— Non, vraiment, répondit Adrienne étonnée. Mon papa m’a dit de l’employer à l’acquisition de quelque objet qui me plût et non de le donner à des mendiants. Mais s’ils sont malheureux, qu’ils aillent le voir, mon papa, il leur procurera des secours, ou de l’ouvrage s’ils veulent travailler.... Il est généreux et fait beaucoup de bien, tout le monde le sait. Quant à moi, je garde mon argent pour acheter le plus beau cheval de bois que je trouverai, puisque vous ne voulez pas me vendre le vôtre.
— Pensez-vous, Adrienne, dit la jeune institutrice, que vous ne feriez pas mieux de secourir vous-même cette malheureuse femme et ses petits enfants ?
— Non, miss, non, je ne le puis, cela désobligerait mon papa. Il m’a dit, et vous avez pu l’entendre, que je devais lui envoyer les pauvres auxquels je m’intéresserais et non les secourir avec mon propre argent. Que ce soit lui ou moi qui leur vienne en aide, n’est-ce pas la même chose ?
— De cette façon, votre bienfaisance ne vous coûte aucun sacrifice.
— Mais mon papa ne veut pas du tout que j’en fasse des sacrifices. Il en a, dit-il, assez fait lui-même pendant sa jeunesse pour m’en exempter à tout jamais. »
Adrienne, malgré les sollicitations de sa jeune gouvernante, ne voulut point se défaire de ses dix pièces d’or, et Maurice dut chercher ailleurs.
Il s’en alla trouver Jacques, qui, assis près de Cressida, lisait tranquillement le journal.
« Prête-moi deux cents francs, lui dit-il.
— Deux cents francs ! s’écria Jacques. Et pour quoi faire, monsieur Maurice ?
— Pour ces malheureux qui en ont besoin.
— Quoi, monsieur, vous voulez donner tant d’argent à des inconnus !
— Ce ne sont pas des inconnus, dit mon petit ami avec chaleur, ce sont des Allemands !
— Comme vous voudrez, monsieur, mais je vous affirme que je n’ai pas deux cents francs à vous prêter.
— Tu ne les as pas ?... C’est donc une bien grosse somme deux cents francs ?
— Sans doute, monsieur Maurice ; il me faut travailler six mois pour les gagner....
— Alors conduis-moi près de maman, c’est à elle que je veux les demander.... ou plutôt, va toi-même la trouver, raconte-lui ce qui se passe.... Tiens, je voudrais qu’elle vît ces pauvres gens, cela vaudrait encore mieux ; amène-la, si tu peux.... Voyons, va donc vite !...
— Je ne puis vous obéir, monsieur ; il m’est expressément défendu de vous laisser seul.
— Oh ! pour un moment !...
— Je ne dois pas vous quitter.
— Eh bien ! demande à la gouvernante d’Adrienne si elle veut que je reste près d’elle. »
Miss Henriette, jeune Anglaise élevée en Amérique, était de tous points une femme charmante ; elle n’avait ni morgue, ni roideur et son abord était facile. Elle fit bon accueil à la demande de mon petit ami et Jacques partit comme un trait.
« Monsieur, dit la jeune miss à mon petit ami, vous faites preuve d’un bon cœur en cherchant à venir en aide à cette pauvre femme ; mais avant je crois que vous feriez bien de la questionner, de vous informer de ce qui l’a jetée dans un tel dénûment.... C’est un conseil d’amie que je vous donne, mon cher enfant ; je pense que vous pouvez le suivre sans blesser les malheureux à qui vous vous intéressez.... »
Maurice reconnaissait la sagesse de cet avis, cependant il n’osait le suivre ; il lui semblait humiliant pour la jeune mère, qui avait l’air fort décent et ressemblait plutôt à une petite bourgeoise de province qu’à une personne réduite à implorer la charité d’autrui, d’être interrogée par un enfant comme lui.
« Si vous le trouvez utile, dit miss Henriette, je vous encouragerai de ma présence et me tiendrai près d’eux avec vous. »
Mon petit ami s’empressa d’accepter et s’approcha de ses protégés avec la jeune institutrice qui lui donnait la main.
« Monsieur, commença de répondre la petite fille, nous sommes Allemands, comme vous avez déjà pu vous en apercevoir, et de Nuremberg....
— De Nuremberg, interrompit Maurice ; alors vous connaissez Fritz. Fritz est aussi de Nuremberg.
— Quel Fritz ?...
— Un de mes bons amis, qui est très-vieux, très-vieux....
— Je ne connais qu’un homme très-âgé ; c’est mon grand-oncle Keller, mais il ne demeure point à Nuremberg.... Ce n’est sans doute pas de lui que vous voulez parler.... Mon père, je vous l’ai dit, reprit-elle, nous attend à New-York. Comme il est lié avec le capitaine du navire qui doit nous prendre, il lui a remis d’avance le prix de notre passage. Il ne nous restait donc à payer que notre voyage sur le continent. Nous ne sommes pas des mendiants, monsieur ; ma mère avait placé une somme assez importante, le produit de tout ce que nous possédions en Allemagne, dans une petite valise où se trouvait aussi renfermé le linge qui nous était indispensable pour aller de Paris à Nantes, nos bagages ayant été expédiés de Nuremberg avant notre départ. Arrivés ce matin à un hôtel qu’on nous avait indiqué dans les environs de la gare d’Orléans, nous nous sommes aperçus que nous n’avions plus notre valise. Elle nous a été enlevée, ou nous l’avons perdue dans la foule en descendant de wagon. Il y avait peut-être des réclamations à faire, mais ma mère est étrangère et ne sait à qui s’adresser, puis elle ne parle pas le français. Nous pouvions encore écrire à des amis que nous avons en Allemagne, mais à quoi bon ? Notre navire part demain soir ; ils n’auraient pas eu le temps de nous répondre. »
Pendant que la jeune Allemande racontait ainsi, et avec un découragement que nous ne pouvons pas rendre, le malheur qui les avait frappés, Adrienne, parfaitement insensible aux peines d’autrui, jouait au cerceau avec une petite fille qu’elle avait recrutée un peu au hasard, et dont elle avait fait tout de suite une amie, et ne songeait même point à se demander pourquoi sa gouvernante et Maurice demeuraient si longtemps près des malheureux pour lesquels elle s’était montrée si indifférente, si dure même, ni ce qu’ils pouvaient se dire les uns aux autres. Et pourtant l’accent de vérité et de simplicité qui régnait dans tout ce récit était vraiment capable de convaincre un sceptique et d’attendrir un bourreau, un tigre même si vous le préférez.
Mon petit ami était profondément ému.
« Eh bien ! fit-il en s’adressant à miss Henriette, lorsque la petite fille eut cessé de parler.
— Suivez votre inspiration, mon cher enfant, répondit la jeune miss, ce sont d’honnêtes gens. Je voudrais être assez riche pour prendre une part dans votre bienfait.... »
En ce moment, Jacques arrivait. Le brave garçon avait pleuré ; cela se voyait.
« Et maman ? demanda Maurice.
— Monsieur, je ne l’ai pas vue ; elle était auprès de M. votre père.... »
Jacques ne put dire cela sans que sa voix trahît l’émotion dont il était agité ; le jeune domestique avait appris qu’il ne restait plus à M. de Roisel que peu de jours à vivre.
« Comme tu dis cela ! s’écria mon petit ami en se jetant dans les bras de Jacques, mon cher papa serait-il plus mal ?
— Ne vous désolez donc pas ainsi, monsieur Maurice.
— Dis-moi la vérité..., le reverrai-je ?
— Certes, monsieur ! Mais il peut se guérir ; rien n’est impossible à Dieu.
— Oh ! je le sais.... Comme le disait cette pauvre femme, Dieu est le maître.... Mais, dis-moi, un père qui a perdu ses enfants n’est pas moins à plaindre qu’un enfant qui... n’a plus son père, n’est-ce pas ?... Oh ! je sens bien cela aujourd’hui, et je voudrais rendre à cette pauvre famille le bonheur que je suis menacé de perdre moi-même.... Mais je ne le puis.
— Il vous sera tenu compte de votre bonne intention....
— Jacques, sais-tu ce que maman me dit tous les jours ?
— Non, monsieur.
— Qu’une bonne action, toute petite et toute simple, est plus agréable à Dieu que les plus belles intentions du monde lorsqu’elles n’amènent aucun résultat.
— Je ne comprends pas très-bien....
— Moi non plus, je ne comprenais pas. Mais maman m’a expliqué cela en me disant que les gens à bonnes intentions ressemblent à un jardinier qui, voyant les plantes de son jardin souffrir de la sécheresse, se contenterait de dire, au lieu de les arroser : « Je voudrais pouvoir à mon gré disposer des orages et les faire tomber sur mon jardin ; mes pauvres fleurs ne manqueraient plus jamais d’eau. » Si tu étais le maître d’un tel jardinier, lui tiendrais-tu compte de ses bonnes intentions, toi, Jacques ?
— Moi, monsieur, je commencerais par le chasser.
— Tu vois. Il ne suffit pas d’avoir le désir de faire le bien, il faut encore le faire. »
Miss Henriette, vivement intéressée aux braves gens dont elle connaissait maintenant la détresse, essaya encore une fois d’exciter en leur faveur la compassion de son élève, mais ce fut en vain.
« Non, répondit celle-ci, je ne donnerai point mes dix pièces d’or. Cela désobligerait mon papa. Je vous aime bien, miss, et je ferai tout ce que vous voudrez, excepté un tel sacrifice. Si cela peut vous contenter, nous allons envoyer ces malheureux à mon père. Il en prendra soin. »
Henriette se souvint que M. Fallachon s’était le matin même absenté pour plusieurs jours, et elle le dit à Adrienne.
« Bon, répondit celle-ci, ce n’est rien. Je leur ferai donner une chambre et tout ce qu’il leur faudra en attendant qu’il soit de retour. »
Il n’y avait réellement rien à faire avec cette enfant, qui ne comprenait pas, ou du moins comprenait mal la charité. La jeune miss ne la tourmenta pas davantage.
« Oh ! disait mon petit ami à Jacques, je connais un moyen de me procurer de l’argent, mais je n’ai pas le courage de m’en servir....
— Lequel donc, monsieur ?
— Je puis vendre Cressida....
— Que dites-vous là ? M. Maurice.... Vous savez bien que c’est impossible !... Et Fritz ?
— Fritz m’a permis de m’en défaire dans le cas où il se présenterait une grande infortune à secourir.... Cette pauvre femme et ses petits enfants sont bien malheureux....
— C’est vrai.... Mais Cressida que vous avez refusé avec tant de courage à monsieur votre oncle.... Cette fois, ce serait une séparation véritable !...
— Je le sais.... Aussi je te dis que je n’ai pas la force d’y penser.... Cela me brise le cœur !... Ah ! mon Dieu !.... mon pauvre Cressida !...
— Monsieur, s’écriait Jacques, monsieur, je vous en prie, ne le vendez point !... Quoi, pour des étrangers ?... Après tout, monsieur, s’ils sont malheureux vous n’y êtes pour rien ; ce n’est point de votre faute !... Non, vous ne pouvez faire un tel sacrifice !...
— Tu veux donc que je les laisse mourir ?
— Ils ne mourront pas, monsieur,... Pourquoi mourraient-ils ?... Le père de cette petite demoiselle s’occupera d’eux.
— Il est en voyage, dit miss Henriette, qui était revenue près de Maurice.
— Il s’en occupera lorsqu’il sera de retour....
— Et il sera trop tard, fit mon petit ami.... Qui sait si leur père pourra supporter le chagrin de ne point les voir arriver par le bâtiment qui devait les conduire à New-York....
— Il les croira perdus, fit observer miss Henriette..., et ils le seront en effet pour lui..., car il est à craindre, s’ils survivent les uns et les autres à ce malheur, qu’ils ne puissent jamais se rencontrer.
— Qu’ils écrivent au capitaine, dit Jacques.
— Ils ne le connaissent point, je viens de leur en parler ; son nom et son adresse se trouvaient aussi dans la valise. C’est lui d’ailleurs qui doit aller les attendre à l’arrivée du train....
— Oh ! c’est désespérant !... »
On ne pouvait point alors, mes petits lecteurs, envoyer de dépêche télégraphique comme aujourd’hui.
« Bien plus, dit encore miss Henriette, le seul train qu’il leur soit possible de prendre, part ce soir à dix heures. Il n’y a pas de temps à perdre.... »
Si les acteurs de cette scène eussent été moins vivement préoccupés, ils auraient certainement remarqué un monsieur d’un certain âge qui se promenait de long en large à quelques pas d’eux et cherchait évidemment à entendre ce qu’ils disaient.
Quant à Adrienne, elle jouait toujours, le plaisir empourprait ses joues, la brise, si tiède ce jour-là, soulevait ses cheveux blonds, elle riait comme une folle et ses yeux brillaient d’un éclat magnifique. Du moment qu’elle était certaine de ne point désobliger son papa, le reste lui était indifférent. L’univers aurait pu crouler sans qu’elle s’en émût ; son bonheur fut complet lorsqu’elle sut que mon petit ami consentait enfin à lui vendre Cressida. Elle embrassa miss Henriette, elle embrassa Maurice, elle embrassa le petit cheval, peu s’en fallut qu’elle n’embrassât Jacques lui-même.
« J’ai une prière à vous adresser, lui dit Maurice....
— C’est ?
— De ne point vous défaire tout de suite de Cressida.... de le garder le plus longtemps possible.
— Oh ! certainement, je le garderai.... tant qu’il sera en bon état ; et il me paraît bien portant.... Mais vous pouvez être tranquille, si par hasard je ne le trouvais plus convenable pour moi, je n’aurais pas la cruauté de le donner au premier venu, j’en ferai présent aux enfants de ma nourrice, de gros bébés de village qui ont les joues semblables à des pommes d’api. Des enfants superbes et qui ne sont pas difficiles, je vous prie de le croire.... Cressida avec deux ou trois jambes de moins serait encore un objet très-susceptible d’exciter leur admiration, et les amuserait infiniment. »
Cette déclaration destinée à rassurer mon petit ami, manqua complétement son but.
En ce moment le monsieur que nous avons remarqué, cessant de se promener de long en large, s’approcha de Maurice.
« Il paraît, lui dit-il, que vous voulez vendre ce joli cheval.
— Oui, monsieur, répondit l’enfant qui pleurait.
— Et que cela vous fait beaucoup de peine.... Mais pourquoi le vendez-vous ? »
En peu de mots mon petit ami raconta ce qui se passait.
« Vous êtes un brave enfant, dit le monsieur, je m’en doutais.... Écoutez, moi aussi je voudrais faire quelque chose pour cette pauvre femme.
Voulez-vous m’associer à votre bonne action ? Il ne vous en reviendra pas moins de mérite....
— Je ne pensais point à cela, dit Maurice.
— Vous aviez raison. La charité exclut toute idée de personnalité, c’est-à-dire que pour la pratiquer selon l’esprit de Dieu, il faut s’oublier complétement soi-même.
— Vous êtes encore trop jeune pour comprendre cela.... C’est égal, ne l’oubliez point. Ces mots grandiront dans votre esprit comme un jeune arbre dans un terrain bien préparé, et comme lui encore un jour ils donneront des fruits. Mais revenons à notre association. Il vous faut deux cents francs. J’en avancerai une moitié pour votre part et je donnerai l’autre pour la mienne. Seulement, au lieu de vendre votre cheval à Mlle Fallachon, qui en trouvera aisément un autre, vous me le laisserez en gage de la somme que je vous aurai avancée.... Votre maman vous donne quelquefois de l’argent, n’est-ce pas ?
— Oui, monsieur.
— Eh bien ! vous mettrez cet argent de côté jusqu’à ce que vous ayez amassé cent francs. Alors, ces cent francs vous me les apporterez et je vous rendrai votre joli poney. Supposons que votre maman vous donne cinq francs par semaine, cela ne durera pas bien longtemps..., six mois à peine.... C’est aujourd’hui le douze février, si vous voulez, nous fixerons au douze août l’échéance de votre dette ?
— Et si je n’ai pas la somme ?
— Oh ! soyez tranquille, vous l’aurez. Je n’ai qu’une crainte, c’est que vos parents ne vous la laissent pas amasser vous-même. Mais je les préviendrai, je leur ferai connaître mes intentions ; s’ils les approuvent, ils ne vous donneront pas un centime de plus. Seulement il vous faudra pendant six mois renoncer aux friandises et aux jouets que vous achetez ordinairement dans vos promenades. »
Je vous laisse à penser, mes petits lecteurs, avec quel empressement Maurice accueillit une proposition si avantageuse. Adrienne, vivement déçue, essaya de bouder ; mais sa bonne humeur habituelle reprit le dessus, et cinq minutes ne s’étaient pas écoulées que déjà elle avait oublié Cressida et trouvé un autre emploi de ses dix pièces d’or.
En lisant au bas d’une reconnaissance en règle que lui remit le monsieur, le nom de Duberger, mon petit ami demeura stupéfait. M. Duberger était un des membres les plus distingués de l’Académie des sciences, il jouissait d’une célébrité universelle, et Maurice avait entendu prononcer cent fois son nom qui se trouvait sur toutes les lèvres.
Je ne me dissimule pas qu’en vous faisant connaître M. Duberger comme un homme bon et charitable, je dois renverser toutes vos idées sur les savants qu’on vous a peut-être représentés égoïstes et indifférents aux souffrances d’autrui. Vous comprendrez qu’il n’y a rien de ma faute là dedans. Il aurait pu tout aussi bien et sans inconvénient pour moi être poëte, artiste, homme de lettres, négociant ou simple bourgeois, comme M. Prud’homme, dont vous avez sans doute entendu parler. C’était un savant, il faut bien que je le dise.
Quoique M. Duberger fût déjà familiarisé avec la gloire, il se montra enchanté de l’effet que son nom produisit sur mon petit ami, qu’il embrassa à plusieurs reprises. Quant à Maurice, comme il n’en avait jamais entendu parler qu’en termes admiratifs, il le contemplait avec une curiosité naïve qui n’avait cependant rien d’indiscret.
C’était un savant, il faut bien que je le dise.
A cette époque, M. Duberger était un homme jeune encore.... pour un savant, c’est-à-dire qu’il n’avait pas beaucoup plus de quarante-cinq ans. Quoique sa mise fût légèrement négligée, il était fort digne et sa personne inspirait tout à la fois du respect et de la sympathie. Ses cheveux longs et déjà grisonnants encadraient à merveille son visage, dont l’expression de bonté intelligente vous eût séduits comme elle séduisit mon petit ami. Après avoir recommandé à Jacques de raconter à M. et Mme de Roisel comment les choses s’étaient passées, il s’éloigna, laissant à Maurice la satisfaction de remettre lui-même les deux cents francs à la jeune mère. Celle-ci, qu’une profonde reconnaissance n’empêchait point d’être un peu confuse d’accepter une telle somme d’un enfant si jeune, fit quelques observations que la petite fille s’empressa de traduire. Jacques se joignit à Maurice pour la rassurer, et leur apprit qu’ils avaient un second bienfaiteur à bénir.
« Monsieur Duberger, Maurice de Roisel, répéta plusieurs fois la jeune fille, deux noms que j’apprendrai à mes petits frères à prononcer et que nous n’oublierons jamais, car ils nous sont maintenant aussi chers que ceux de nos propres parents. Nous, monsieur, ajouta-t-elle en s’adressant à Maurice, nous nous appelons Kirchner. Notre père est Léopold Kirchner, de Nuremberg. C’était un forgeron renommé pour son adresse et son courage ; maintenant il est propriétaire d’un grand domaine aux États-Unis d’Amérique, un pays situé au delà des mers et bien loin d’ici. »
La jeune femme prit les deux mains de Maurice et prononça quelques mots.
« Ma mère dit, expliqua la jeune fille, que vous êtes né avec la divine charité dans le cœur, et prie Dieu de vous mener par la main, toute votre vie, dans le chemin qui conduit au ciel. Elle lui demande en outre d’étendre sur ceux qui vous sont chers le bonheur que vous méritez.
— Demandez-lui surtout, répondit mon petit ami, profondément touché, de rendre la santé à mon père. »
Le soir, lorsqu’il rentra dans sa petite chambre, la vue de l’écurie de Cressida le fit fondre en larmes. Jacques le consolait comme il pouvait.
« Et mon père ? demanda l’enfant.
— Il vous attend, monsieur, mais il ne faut pas qu’il vous voie pleurer, cela lui donnerait à penser qu’il est plus malade qu’on ne le lui dit.
— Je pleure malgré moi, répondit mon petit ami en essuyant ses yeux à plusieurs reprises ; c’est mon cœur qui m’étouffe ; va, Jacques, j’ai beaucoup de chagrin et je suis bien malheureux ! »
Après une heure employée à le calmer, le jeune domestique le conduisit chez M. de Roisel. La nuit était presque venue, mais le malade, dont les yeux affaiblis ne pouvaient supporter la lumière, avait défendu qu’on allumât. C’était à peine si on pouvait l’apercevoir sur son lit, où il paraissait sommeiller. Maurice saisi par le silence et l’obscurité qui régnaient dans la chambre, s’avança avec précaution vers sa mère qui priait intérieurement.
« Mon Dieu, disait en elle-même la jeune femme, retirez-nous la fortune que vous nous avez donnée ; je travaillerai avec courage, je supporterai avec reconnaissance les privations qu’il vous plaira de nous imposer, mais laissez-moi mon cher, mon bien-aimé Félix ! Ayez pitié de mon petit Maurice, qui vous aime de tout son cœur, et ne lui prenez pas son père ! »
En voyant mon petit ami, elle le prit dans ses bras et le pencha sur monsieur de Roisel, qui le serra contre sa poitrine en disant avec une émotion navrante :
« Mon enfant, mon pauvre cher enfant ! »
Maurice se laissait embrasser. Il pleurait en silence, mais son père s’en aperçut.
« Pourquoi pleures-tu, mon cher ange ? lui dit-il ; tu me crois donc bien malade ? Pauvre chéri !... Mais tu t’alarmes à tort.... Rassure-toi.... Dieu, qui est tout puissant, peut me sauver !... Va, ce ne sera rien.... Je me guérirai bien vite pour aller, lorsqu’il fera beau, me promener au Luxembourg avec toi et Cressida !... Il va bien, Cressida ? »
Mon petit ami, non préparé à cette question, ne sut que répondre.
« Voyons, reprit M. de Roisel, ne pleure pas comme cela, tu te fais trop de mal.... Donne-moi des nouvelles de Cressida ! »
Heureusement Jacques était resté dans la chambre. Il comprit parfaitement que le moment n’était pas venu de donner une explication de ce qui s’était passé au Luxembourg, et répondit pour Maurice que Cressida allait bien.
« Ah ! il ne se doute de rien, lui, fit M. de Roisel, il est bien heureux !... »
On emmena mon petit ami, que l’émotion avait brisé, et le pauvre père, à moitié évanoui, retomba sur son oreiller. Dans la soirée, le docteur, venu pour faire une dernière visite à son malade, se pencha sur lui pour écouter sa respiration.
« Eh bien ? demanda Mme de Roisel avec anxiété.
— Espérez ! répondit-il.
— Jacques, dit Maurice à son jeune domestique en s’éveillant le lendemain matin, j’ai rêvé de Fritz cette nuit..., je l’ai vu.... Je n’osais le regarder, craignant qu’il ne me demandât ce que j’avais fait de Cressida ; mais lui m’a pris dans ses bras et m’a embrassé. Il m’appelait son cher enfant, son bienfaiteur. »
Voyage à Nice.—Retour.—Eusèbe vient en poste.
Au mois d’avril, M. de Roisel était rétabli, mais pas aussi complétement que le désirait sa famille. On lui conseilla, pour fuir les variations atmosphériques si brusques et si dangereuses en cette saison sous le ciel parisien, de se rendre à Nice et d’y attendre que les beaux et longs jours d’été nous fussent revenus. Et il partit avec sa femme et son fils dans l’espoir d’être de retour deux mois plus tard.
Je ne vous raconterai pas ce voyage, qu’aucun incident ne vint rendre intéressant. Il fut en tout semblable aux autres voyages de ce genre. Un matin, on s’entassa du mieux qu’on put dans une voiture de voyage, et, après avoir rapidement parcouru deux cents et quelques lieues, tant en chemin de fer que sur la grand’route, on descendit à Nice, où on s’installa confortablement dans une villa ravissante, qui avait vue d’un côté sur la mer et de l’autre sur des jardins magnifiques, dans lesquels mon petit ami fut fort surpris de trouver en pleine floraison, les rosiers, les lilas et tous les arbustes qui, à Paris, commençaient à peine à bourgeonner. Notre cher enfant se plut infiniment dans cette délicieuse ville, où le ciel était toujours pur, le soleil toujours chaud et la mer limpide et transparente comme les yeux d’un jeune enfant.
Le séjour en fut très-favorable à la santé de M. de Roisel, et au lieu de deux mois on y résida près de quatre. Ce fut seulement vers les premiers jours d’août qu’on vint retrouver les ombrages plus sombres, mais aussi plus frais, de la vallée de l’Orge. Maurice, malgré tout le plaisir qu’il avait eu dans ce voyage, faillit pleurer de joie en revoyant le toit respectable de sa petite maison ; puis son grand jardin qui lui appartenait en propre, et où il avait adopté un carré pour y faire lui-même des plantations ; puis sa petite rivière un peu verdâtre et, par endroits, encombrée de plantes aquatiques, mais où il faisait si bon le soir à pêcher des écrevisses ; puis enfin son village dont presque tous les habitants lui étaient connus ; et les champs déjà plus d’à moitié dépouillés de leurs moissons, et les prés qu’on allait faucher pour la deuxième fois.
« Ah ! vous voilà, monsieur Maurice, lui disaient les paysans qu’il rencontrait. On nous a dit que vous aviez fait, avec votre papa et votre maman, un voyage en étranges pays (en pays étrangers), c’est-y vrai ? »
Et Maurice de leur raconter les splendeurs des côtes de Provence.
« Oh ! lui répondaient-ils avec une incrédulité naïve et mal déguisée qui le faisait sourire, des roses à Pâques, cela ne s’est jamais vu, et si ce n’était point vous qui nous le disiez, nous ne le croirions pas. »
Mon petit ami, dès le premier jour de son arrivée, courut jusque chez Fritz qu’il croyait de retour ; mais la maison du brave homme était encore fermée. On ne savait point dans le village ce qu’il était devenu ; personne depuis son départ n’avait entendu parler de lui. Maurice, quoique réellement inquiet de l’absence prolongée de Fritz, n’en ressentait pas moins une sorte de satisfaction ; il espérait être assez heureux pour racheter Cressida avant que le vieillard fût revenu et par là lui épargner le chagrin d’apprendre ce qui s’était passé. Du reste, la somme était complète, et M. de Roisel avait écrit le matin même à M. Duberger pour lui rappeler que le 12, il aurait, comme c’était convenu, l’honneur de se rendre chez lui avec Maurice.
Un grand fracas de coups de fouets et de grelots se fit entendre.
Donc le 12 au matin, mon petit ami se préparait à partir avec son père, lorsqu’un grand fracas de coups de fouets et de grelots se fit entendre, et une voiture conduite par des postillons vint s’arrêter au bas du vestibule. Il en vit descendre Eusèbe et M. de Malassise. On ne les attendait pas ; personne n’avait été prévenu de leur arrivée. M. de Malassise commença par s’excuser et raconta qu’Eusèbe, ayant appris la veille au soir le retour de Maurice, avait décidé de venir le voir le lendemain même. Il n’avait pas été possible d’obtenir à l’exécution de ce désir une remise de quelques jours ; il fallut se décider à partir, autrement Eusèbe aurait pu avoir une attaque de nerfs.... Enfin c’était an point qu’on avait dù prendre des chevaux de poste ; ceux de M. de Malassise étant occupés à rentrer les grains (M. de Malassise faisait valoir) et trop fatigués pour faire une longue course. Certes, il fallait bien s’avouer que c’était là un contre-temps fâcheux, et que jamais visiteurs n’avaient été moins désirés, cependant rien n’était perdu ; Cressida pouvait sans inconvénient rester quarante-huit heures de plus chez M. Duberger, à qui M. de Roisel envoya immédiatement un exprès pour le prévenir que leur visite se trouvait forcément retardée de deux jours.
Le lendemain soir, M. de Malassise remmenait Eusèbe, qui s’était fort amusé et partait enchanté de lui, parce qu’il avait trouvé l’occasion de se mettre en colère une dizaine de fois et de rendre tout le monde malheureux, particulièrement mon petit ami qu’il se plaisait toujours à taquiner et à faire pleurer.
Chez M. Duberger.—Marianne et Michel.—Les voleurs ont emporté Cressida.
Ce fut donc seulement le 14 au matin que M. de Roisel et Maurice, assis tous deux dans un élégant et léger tilbury, purent, à leur grande satisfaction, se rendre à Palaiseau chez M. Duberger.
Palaiseau est un gros bourg, moitié ville et moitié village, situé dans une jolie vallée, à quatre ou cinq heures de Paris. Il y coule aussi une petite rivière appelée, je crois, l’Ivette. Les sites en sont fort beaux et tous les environs peuplés de jolies maisons de campagne. Nous ne nous occuperons que de celle habitée par M. Duberger. M. de Roisel, qui ne la connaissait point, dut la demander aux premières personnes qu’il rencontra, en entrant dans le village. On lui apprit qu’elle était située à l’autre extrémité et tout à fait dans la campagne.
« Circonstance, ajouta-t-on, à laquelle il faut sans doute attribuer l’accident survenu dans la nuit même à M. Duberger.
— Quel accident ? demanda M. de Roisel.
— Quoi, monsieur, vous l’ignorez ? On dit que des malfaiteurs se sont introduits chez lui.
— Lui serait-il arrivé malheur ?
— Nous ne savons pas encore. Les uns disent qu’on l’a assassiné, les autres qu’on l’a volé seulement. » Les gens qui parlaient ainsi avaient l’air consterné.
M. de Roisel pressa son cheval ; il avait hâte d’arriver, et Palaiseau a plus d’une demi-lieue de long. Plusieurs fois il fut obligé de demander son chemin.
« Vous allez chez M. Duberger. Ah ! le pauvre cher homme, dit une bonne femme. Quand on pense qu’il s’est trouvé des misérables pour lui faire du mal !... Ils ne sont pas d’ici, pour sûr.... Il fait tant de bien dans le village que les plus méchants eux-mêmes n’auraient pas voulu toucher à un cheveu de sa tête.
— L’aurait-on assassiné ?
— Assassiné ! Oh ! que nenni, monsieur. Cela ferait autrement d’émotion parmi nous autres.... Il paraît qu’on l’a volé. On lui a pris beaucoup d’objets rares et précieux.... et pour des sommes encore !... C’est bien assez, je pense !... »
La vieille prit par la bride le cheval de M. de Roisel et lui fit quitter la grande route pour le tourner dans un chemin de traverse.
« C’est là-bas, » dit-elle, en montrant à un demi-kilomètre une maison qui, vue de loin, avait tout à fait l’apparence d’un château.
On se trouvait dans une avenue qui jadis avait dû être imposante, mais dont il ne restait que quelques ormes, éloignés les uns des autres par des distances que rendait inégales la défection de ceux que le temps avait fait successivement mourir. Un troupeau de moutons, sous la garde d’un berger, paissait tranquillement l’herbe que de fréquentes pluies d’orage, tombées la semaine précédente, avaient fait pousser avec abondance dans les fossés et sur les bords du chemin. A droite et à gauche s’étendaient de vastes prairies artificielles où le sainfoin et la luzerne semblaient croître à l’envi l’un de l’autre. Il régnait sur tout cela un ton paisible et harmonieux qui reposait tout à la fois les yeux et le cœur. Arrivé près de la grille un peu rouillée qui donnait accès dans la propriété, M. de Roisel allait descendre et sonner lorsqu’il vit qu’elle était assez ouverte pour donner passage à un tilbury. Il entra, et, prenant à droite, vint s’arrêter au bas du perron qui ornait la façade intérieure du château, ou plutôt de la maison, car tout bien examiné, ce n’était qu’une maison, et une maison passablement délabrée. Plusieurs fenêtres avaient leurs volets à moitié descellés, et c’est tout au plus, si, en y regardant de près, on pouvait découvrir que la peinture en avait été verte ; les murs se dégradaient par place et il était tombé de la toiture un grand nombre d’ardoises qu’on n’avait jamais songé à remplacer. Mais tout cela respirait plutôt la négligence que la gêne, et M. de Roisel n’en conclut rien de fâcheux, quant à la fortune du propriétaire.
Il y avait déjà quelques secondes que nos voyageurs étaient arrêtés lorsque des pas pesants se firent entendre, se traînant avec effort sur le parquet, enfin une vieille femme, coiffée d’un bonnet rond et ayant la mise soignée et la tournure imposante d’une femme de charge, s’avança sur le perron. Elle tira lentement et sans dire un mot, la chaîne d’une cloche dont les sons clairs et aigus firent peur au cheval ; puis, après avoir jeté un coup d’œil sur M. de Roisel et mon petit ami, se retourna pour crier à une personne restée dans la maison.
Je l’avais bien dit que vous ne seriez pas prêt pour le recevoir !
« C’est le monsieur qui vous a écrit avant-hier. Je l’avais bien dit que vous ne seriez pas prêt pour le recevoir !
— C’est bon, c’est bon, Marianne, répondit une voix d’homme, on va se dépêcher.
— Monsieur, dit-elle à M. de Roisel en faisant une révérence à la mode villageoise, je vous salue. Si vous voulez descendre, je vais vous conduire au salon, où mon maître vous rejoindra dans un instant.
— Et mon cheval ? demanda M. de Roisel, qui n’avait pas amené de domestique.
— Que cela ne vous inquiète pas, Michel va le mettre à l’écurie.... Ah ! mon Dieu, qu’il a chaud le pauvre animal !... C’est cette affreuse canicule !... Tenez, le voici là-bas, Michel. Il accourt, mais pas bien vite, car ses jambes sont comme les miennes.... un peu roides.... Dame ! il n’est plus jeune.... C’est notre jardinier, monsieur, et il y a eu cinquante ans à la Saint-Jean dernière qu’il est dans la maison. »
Michel accourait en effet, mais comme on peut courir à son âge. C’était un petit vieillard sec et nerveux, courbé par la fatigue et l’habitude de travailler à la terre. Il était tête nue, et le soleil, je vous en réponds, ne ménageait point son vieux crâne tout dégarni de cheveux et si luisant qu’on l’eût pris pour de l’ivoire jauni par le temps.
« Monsieur, dit-il d’une voix un peu chevrotante, ni plus, ni moins qu’un vieux paysan d’opéra-comique, excusez-moi si je vous ai fait attendre, mais je n’ai plus la vivacité d’un jeune homme..., sans compter que déjà ce matin j’ai fait plusieurs courses que nous avait occasionnées notre malheur de cette nuit.
— Oh ! seigneur Dieu ! fit la vieille dame en joignant les mains et en levant au ciel des yeux d’une expression lamentable.
— Il est donc vrai, cet accident dont plusieurs personnes m’ont parlé ? demanda M. de Roisel en descendant Maurice de voiture.
— S’il est vrai ! fit Marianne. Oh ! monsieur, bien que trop vrai !
— Et que vous a-t-on emporté ?... de l’argent ?
— Non, malheureusement. Si ce n’était que de l’argent, monsieur ne serait pas si affligé, car il n’y tient pas, à l’argent,... pas assez même. Mais on nous a enlevé tout ce que nous avions de plus précieux, des choses que nous ne pourrons jamais remplacer.... Monsieur est désolé ;... cependant nous devons encore remercier la Providence qui a permis que nous fussions tous profondément endormis. Si nous avions bougé, ces misérables nous auraient massacrés sans merci ! Mais entrez, je vous prie, monsieur. »
M. de Roisel, tenant Maurice par la main, suivit la vieille dame, qui entra dans le salon avec eux.
« Mon maître n’est pas encore habillé, leur dit-elle.... Ce n’est pourtant pas faute de l’avoir tourmenté.... Si vous le permettez, je vais le presser de nouveau....
— N’en faites rien, interrompit M. de Roisel, nous pouvons attendre. »
Mon petit ami gardait le silence. Son jeune cœur était horriblement serré ; il appréhendait qu’un malheur ne fût arrivé à Cressida.
« Il faut convenir, reprit Marianne, qui, contrairement à Maurice, éprouvait un violent besoin de parler, que si tout cela est arrivé, c’est bien par sa faute à monsieur.... Que voulez-vous ? Un homme qui ne veut rien entendre..., qui n’écoute personne.... Je puis vous en parler sciemment, moi qui ne l’ai pas quitté depuis son enfance. Il a toujours été tel qu’il est encore,... obstiné et distrait !... C’est bien dommage, car ce n’est pas un méchant homme, au contraire.... Je ne dis pas cela parce que je suis à son service, mais c’est un bon maître !... Mais veuillez donc vous asseoir, messieurs. »
Et elle avança des siéges.
« Avec tout cela, reprit-elle encore, il aurait pu nous faire assassiner !... Nous deux Michel, ce n’était qu’un petit malheur ; nous sommes si vieux !... Mais lui, monsieur !... On frémit d’y penser.... Aussi, croyez-le bien, je ne lui aurais jamais pardonné. »
Le bavardage de la vieille femme n’empêchait pas M. de Roisel d’examiner la pièce où il se trouvait, cherchant ainsi à deviner le caractère et les habitudes de l’homme illustre qu’il était venu visiter. Mais rien n’y justifiait la réputation d’amateur éclairé d’objets de curiosité et d’œuvres d’art que M. Duberger joignait à celle de savant. Une décoration sans élégance et sans mérite artistique, jointe à une vétusté extrême et à l’ordre rigide qui régnait jusque dans l’arrangement des plus petits détails, lui donnait quelque ressemblance avec ces vieux salons de presbytère, que nos bons curés de campagne se transmettent intégralement depuis deux tiers de siècle environ. Les murs étaient recouverts d’une certaine quantité de croûtes qui avaient la prétention exorbitante de représenter des marines et des paysages ; les meubles, les tables, les consoles dataient d’une cinquantaine d’années au moins et n’offraient de remarquable que leurs formes anguleuses et maigres. Les fauteuils et les tabourets, alignés comme des soldats un jour de revue, étaient recouverts de point à l’aiguille, sur lequel ressortaient de nombreuses reprises exécutées avec plus de bonne volonté que de goût. Cette profusion de tapisserie avait quelque chose de prétentieux, de naïf, et, disons-le, d’un peu ridicule dans l’appartement d’un garçon. Jamais M. de Roisel n’en avait tant vu et de lui-même il n’eût pas supposé que M. Duberger eût un tel amour du petit point. Sur la cheminée une pendule à colonnes, en albâtre, enfermée sous un cylindre en plusieurs morceaux, marquait l’heure tout de travers malgré le tapage de son balancier.
« Quoi ! fit M. de Roisel désagréablement surpris, est-il déjà midi ?
— Non, monsieur, répondit Marianne, pardonnez-moi, il n’est que dix heures. Cette pendule est excellente, seulement il faut la connaître ; la grande aiguille a cessé de marcher depuis longtemps, de plus elle est cassée, ce qui fait qu’au premier abord on s’y trompe..., mais lorsqu’on le sait....
— On ne se douterait point, dit M. de Roisel, qu’on a pénétré ici cette nuit pour y voler.
— Oh ! mais on n’y est point venu, et c’est bien ce qui prouve que ces voleurs-là connaissaient les êtres. Il n’y a rien à prendre dans ce salon ; monsieur assure qu’un marchand de bric-à-brac ne donnerait pas cinquante francs de tout le mobilier. Un autre à sa place aurait peut-être changé tout cela depuis longtemps. Mais, si ces meubles, aux yeux des étrangers, sont laids et n’ont aucune valeur, ils sont précieux pour lui,—et pour moi aussi,—car ils ont appartenu à défunte madame, la grand’mère de monsieur, ma première maîtresse.... Pour mon compte, jamais, je puis bien le dire, je n’aurais pu voir emporter d’ici tous ces objets au milieu desquels elle a passé sa vie, et qui me la rappellent tous les jours.... De qui gardera-t-on le souvenir si ce n’est de ceux qu’on a aimés ? Oh ! c’était bien la plus digne personne que jamais la terre eût portée !... Tous ces tableaux, elle les a peints dans les premières années de son mariage, et son mari les trouvait si beaux qu’il les faisait encadrer magnifiquement,... comme on le peut voir encore. Plus tard, une longue maladie vint la clouer sur son lit pendant des années ; c’est alors qu’elle broda tous ces fauteuils. Ce travail lui donnait du courage pour souffrir, et la consolait. Je les entretiens et les reprise du mieux que je peux ; mais le temps les détruit, malgré mes efforts, comme si c’était l’œuvre du premier venu.... Monsieur adorait sa grand’mère, qui était bien la meilleure et la plus tendre bonne maman qu’il pût souhaiter. C’est pourquoi il respecte tant toutes ces vieilleries qui n’ont de prix que pour lui,... et nous autres. Je veux dire, Michel et moi, ses vieux et uniques serviteurs. »
Maurice touché prit et serra dans ses petites mains la vieille main ridée de Marianne qui lui dit :
« Vous êtes trop bon, mon petit monsieur !... Cela me rappelle que mon maître, dans son enfance, était doux et affectueux comme vous.... »
M. de Roisel ému comprit enfin que chacun des meubles de ce vieux salon était une relique, et il se sentit une profonde sympathie pour l’homme qui unissait un si grand cœur à l’intelligence admirable que le monde connaissait.
« Après Madame, continua Marianne, j’ai servi la mère de Monsieur ; une sainte que nous avons perdue jeune encore, au moment où elle allait jouir des honneurs que devaient lui rapporter les succès de son fils.... Cela, voyez-vous, prouve bien qu’on n’est jamais heureux en ce bas monde !... Depuis cette époque, je suis au service de Monsieur, qui m’a confié la direction de sa maison.... Je n’ai donc jamais quitté la famille et puis en parler mieux que de la mienne, qui, véritablement, ne m’est pas plus chère.... »
En ce moment M. Duberger entra.
« Laissez-nous, ma bonne Marianne, » dit-il.
La vieille femme de charge, avec son bavardage, avait presque fait oublier Cressida à M. de Roisel et à mon petit ami, et ce ne fut pas sans éprouver un serrement de cœur qu’ils saluèrent M. Duberger, lequel dit à Maurice en l’embrassant avec une tendresse touchante :
« Comme vous voilà grandi ! Le bon Dieu veille sur les enfants qui ont le cœur bon. Cela se voit dans vos yeux et sur toute votre personne, où la santé et le bonheur s’épanouissent comme les roses au printemps. »
Puis se tournant vers M. de Roisel :
« J’ai reçu votre lettre, monsieur, dit-il. Aujourd’hui surtout, je suis désolé que le jour de notre rendez-vous ait été changé.
— Je sais que nous arrivons mal à propos....
— Oh ! si ce n’était que cela !... Mais vous arrivez trop tard. »
Maurice, dont ces paroles confirmaient les pressentiments, devint fort pâle.
« Venez ici, mon petit ami, lui dit M. Duberger en le faisant asseoir sur ses genoux. Vous êtes un brave enfant, et je suis sûr que pour amasser cette somme de cent francs, que vous m’apportez, vous vous êtes imposé bien des privations.... Vous ne vous doutiez pas qu’elles seraient inutiles.... Certes, lorsque nous nous sommes rencontrés au Luxembourg, j’aurais pu,—puisque mon intention était d’abord de secourir à moi seul la pauvre femme que nous avons secourue ensemble, vous prêter sur votre bonne mine les cent francs pour lesquels je vous ai demandé votre petit cheval en garantie, mais j’ai voulu que votre bonne action vous coutât des sacrifices réels.... J’ai eu tort.... Dieu m’a puni d’avoir exigé de vous plus sans doute qu’il n’exigeait lui-même.... Aujourd’hui, c’est moi votre débiteur.... et un débiteur insolvable ; il m’est impossible de remplir mes engagements.... Et la somme que je vous ai avancée était insignifiante en raison de ce que valait votre poney.... On ne prévoit pas tout.... Je n’ai point songé qu’au jour dit, je pouvais me trouver dans l’impossibilité de vous le rendre.
— Je comprends, dit Maurice tout en larmes, les voleurs ont emporté Cressida cette nuit.... Mais ce n’est point de votre faute....
— Si, vraiment, c’est de ma faute. De toutes façons j’ai manqué de prévoyance.... Je n’avais jamais pensé qu’il pût venir à l’idée de quelqu’un de s’introduire ici pour voler, et je ne fermais ni les portes ni les fenêtres.... Vous le voyez, je suis bien coupable....
— Vous allez trop loin, monsieur, dit M. de Roisel. On ne peut pas vous rendre responsable d’un accident que personne n’avait prévu. Le coupable c’est le hasard, qui a voulu que les choses se passassent ainsi....
— C’est Eusèbe, fit Maurice avec amertume.... Qu’avait-il besoin de venir avant-hier ?
— Ne récriminons pas. En tout ceci, ce n’est pas toi le plus à plaindre. M. Duberger a perdu des objets plus rares et plus précieux que Cressida, et en grand nombre..., tu l’oublies.
— C’est vrai, dit M. Duberger, mais je donnerais encore tous ceux qui me restent pour retrouver votre joli petit cheval.
— Pensez-vous donc, demanda M. de Roisel, que ces misérables voleurs soient assez habiles pour échapper à des recherches actives ?
— Au contraire, je suis convaincu qu’il leur sera difficile de se défaire des objets qu’ils ont emportés,... et dès aujourd’hui on peut prédire qu’ils se dénonceront eux-mêmes en essayant de les vendre.
— Alors tout n’est pas perdu, fit M. de Roisel ; et il serait bien surprenant qu’un de ces jours on ne mît pas la main sur ces gredins-là. »
Je ne vous apprendrai rien, mes petits lecteurs, en vous disant que Maurice ressentit un profond chagrin de la perte de Cressida. Cependant l’espoir qu’on lui avait donné de le retrouver, quoique assez vague, suffisait pour le soutenir, et il s’y rattachait avec la confiance inaltérable des enfants dans l’avenir.
On faisait des recherches depuis quelque temps déjà, et comme il se tenait scrupuleusement au courant du résultat, il avait, selon que les nouvelles arrivaient favorables ou défavorables, passé alternativement plusieurs fois déjà de l’espoir au désespoir. En définitive on ne se trouvait pas plus avancé que le premier jour ; c’était décourageant, et l’enfant le disait à Jacques.
« Il faut nous faire une raison, monsieur ; ce qui est fait est fait, répondait le jeune domestique avec sa philosophie habituelle. C’était écrit, voyez-vous. Si vous l’aviez vendu à Mlle Fallachon, il serait également perdu pour vous. Seulement ce serait fini depuis longtemps et vous n’y penseriez plus.
— Mais, Jacques, tu ne penses donc pas au chagrin qu’en ressentira Fritz ?
— Si, monsieur, j’y pense d’autant plus que Fritz est un vieillard que je vénère de tout mon cœur,... un homme qui vous avait fait présent d’un si joli cheval !... Mais comme je n’y puis rien, je me dis qu’il faut bien supporter ce qu’on ne peut empêcher.... »
Les caprices d’Eusèbe.—Sur les boulevards.—En fiacre.—Le marchand de jouets.
Pendant que Jacques consolait son jeune maître à sa manière, Eusèbe, fidèle à ses mauvais penchants, brisait ses plus beaux jouets et donnait cours à son humeur irascible et changeante. A Jeanne, morte depuis longtemps, avaient succédé des chiens, des oiseaux, un singe, un agneau.... Que sais-je encore ! Tous les animaux inoffensifs du Jardin des plantes lui eussent appartenu sans le contenter.
Un beau matin, c’était par une étouffante journée d’août, comme il s’ennuyait à Malassise, qu’il était las de se jeter d’un fauteuil dans un autre, de s’étendre sur les tapis, de grimper sur les tables et de faire un nombre infini d’autres sottises, il exprima le désir de venir passer plusieurs jours à Paris. M. de Malassise, ayant fini d’engranger ses récoltes et libre de tout souci agricole, devait précisément partir le surlendemain avec son fils et Mme de Malassise pour Dieppe, où il avait loué une assez jolie habitation dans le but d’y rester six semaines. Bien que les désirs d’Eusèbe fussent ordinairement considérés comme des ordres, on se permit de faire quelques objections à celui-là. Mais l’enfant joua la petite comédie qui lui réussissait si bien, c’est-à-dire qu’il se jeta sur le parquet, s’y roula comme un furieux, enfin fit tant qu’on le vit déjà atteint d’une maladie incurable. Ses parents, effrayés, quittèrent le lendemain matin sans retard les beaux ombrages de Malassise pour la poussière du boulevard des Italiens, où ils se logeaient d’ordinaire lorsqu’ils venaient à Paris.
Vers deux heures de l’après-midi, Eusèbe, qui ne savait que faire de sa personne, pria son père de le conduire à pied, en se promenant, jusqu’à la place de la Bastille, où il avait entendu dire que des bateleurs jonglaient fort agréablement avec des poids de vingt-cinq livres. On était en nage rien que d’y penser, mais il ne s’arrêtait pas pour si peu. Bien plus, il se mit dans la tête que sa maman, une toute petite femme blonde, jolie, élégante et d’une nature frêle et délicate, devait l’accompagner aussi dans cette promenade. La faible mère, se résignant, jeta sur ses épaules une écharpe de gaze, et partit en adressant au ciel ou plutôt au soleil un regard désespéré, comme pour le supplier de voiler ses rayons.
On s’était déjà arrêté plusieurs fois peur acheter à des marchands forains des pistolets, des ballons rouges,—ce qui était d’une niaiserie incroyable chez un si grand garçon,—et encore d’autres jouets, lorsqu’à la hauteur de la porte Saint-Denis, un de ces industriels s’approcha, proposant des montres, quoiqu’il en vît déjà deux toutes neuves superbement étalées avec leurs chaînes sur la poitrine d’Eusèbe, qui avait la bonhomie de trouver que cela lui suffisait, et allait faire un détour pour s’éloigner du marchand, lorsque celui-ci dit à voix basse :
« Ne voudriez-vous pas faire l’acquisition d’un beau cheval, mon prince ? »
Ce titre de prince chatouilla délicieusement la vanité d’Eusèbe, et son visage se couvrit d’un joli rose pourpré.
« Que me demandez-vous ? brave homme, dit-il avec un ton de bienveillante protection.
— Je demande à monseigneur s’il ne voudrait pas faire emplette d’un magnifique cheval de bois ? »
Le marchand avait un accent italien des plus prononcés.
« Des chevaux, répondit Eusèbe, j’en ai chez moi de toutes les sortes et en assez grand nombre pour meubler toute une écurie. »
C’était vrai. Seulement il aurait dû ajouter qu’ils étaient tous hors de service, et, que les plus ingambes se trouvaient encore être ceux à qui il ne manquait que les quatre jambes.
« Je n’en doute pas, Altesse, » fit l’homme.
Ce titre d’Altesse tourna tout à fait la tête à l’enfant, qui s’écria avec un étonnement que rien ne justifiait, comme vous savez :
« Tiens ! vous me connaissez donc ? »
Mais si Eusèbe était vaniteux, le marchand était madré.
« Qui ne connaît monseigneur ? » dit-il.
Inutile de vous dire qu’il savait fort bien que cet orgueilleux gamin n’était pas plus prince que vous et moi. Il le suivait depuis quelque temps déjà et avait eu tout le loisir de s’assurer que ce n’était qu’un enfant capricieux et volontaire, c’est-à-dire un garnement de la pire espèce ; défauts qui cependant, il faut bien que je le reconnaisse avec vous, si je ne veux pas que vous le reconnaissiez tout seul, ne sont pas absolument incompatibles avec la qualité de prince. Il aurait même pu l’appeler par son nom de famille, car M. de Malassise avait été rencontré par un ami qui l’avait nommé plusieurs fois à haute voix.
« Voilà une belle occasion de vendre mon cheval, se dit le marchand ; si je ne suis pas assez habile pour amener ce jeune sot à me l’acheter, je ne pourrai jamais m’en défaire, car la police a les yeux sur moi, et il ne serait pas prudent de le proposer à tout le monde.... »
Jusqu’alors M. et Mme de Malassise, tout entiers à une conversation qui les intéressait, ne s’étaient pas aperçus qu’un étranger parlait à leur fils ; mais à la fin celui-ci, qui donnait la main à son père, restant en arrière et se faisant par trop tirer, M. de Malassise se retourna.
« Qu’est-ce donc ? demanda-t-il.
— Un beau cheval, monsieur, répondit le marchand à voix basse, un cheval de bois qui marche et se meut de lui-même comme un cheval véritable !
— Laissez-nous tranquilles.... et passez votre chemin !...
— Vous le regretterez, mon noble monsieur, il est si joli et d’un noir si brillant !...
— Où est-il ?
— Chez moi, à deux pas d’ici....
— Éloignez-vous.... Vous êtes un filou ! »
Cette manière de se débarrasser des gens était loin d’être polie, et c’est sans doute pour cela que l’homme rougit légèrement ; mais il n’obéit point.
« Mon bon monsieur, dit-il, voyez-le toujours.... Cela ne vous engage à rien....
— Oui, papa, voyons-le, dit Eusèbe.
— C’est inutile ; cet homme veut nous attraper.
— Papa, je veux le voir !...
— Non.
— Si, papa, je le veux.
— Cela ne se peut pas..., il fait trop chaud.
— Papa, je le veux....
— Et moi, je ne le veux pas.
— Si, si, si, je le veux, je le veux. »
Et Eusèbe se mit à crier.
« Pourquoi le contrarier, dit Mme de Malassise, puisqu’il le veut ?...
— Là, papa, vous entendez bien, il ne faut pas me contrarier. Hi ! hi ! hi !...
— Mon ami, cédez, je vous en prie ; s’il avait une attaque de nerfs ici, que deviendrions-nous ?
— Papa, si vous ne cédez pas, je vais avoir une attaque de nerfs tout à l’heure....
— Allons ! dit M. de Malassise avec une résignation de mauvaise grâce au marchand, est-ce loin ?
— A quelques pas du boulevard dans le faubourg Saint-Denis.... Nous pouvons y être en cinq minutes.... »
On suivit le marchand, qui fit d’abord avec assurance une centaine de pas, puis montra de l’hésitation.
« Monsieur, dit-il enfin, je crois que vous feriez bien de prendre une voiture.... Il fait très-chaud et madame n’est peut-être pas assez forte pour nous suivre jusque-là....
— Ah çà ! où est-ce donc ?...
— A deux pas ; mais madame....
— Que cela ne vous inquiète pas, interrompit Mme de Malassise, continuez....
— C’est moi que cela fatigue, dit Eusèbe, et j’aimerais mieux aller en voiture....
— A quoi bon, puisque ce n’est qu’à deux pas ? fit M. de Malassise.
— Nous serons arrivés dans cinq minutes, mon cher enfant, ajouta la jeune femme.
— Oh ! maman, je voudrais aller en voiture....
— Tu voudrais t’enfermer dans un sale et mauvais fiacre ?...
— En fiacre, oui, c’est cela ; prenons un fiacre, papa.
— Mais que ferons-nous de notre guide ?
— Il montera avec le cocher....
— Allons ! » dit M. de Malassise en se résignant encore une fois.
Et l’on s’entassa dans une mauvaise voiture de place que le marchand avait fait approcher.
« Et l’adresse ? demanda Mme de Malassise.
— Je la donnerai, » répondit l’homme.
Bien en avait pris à Eusèbe de demander une voiture, car il n’aurait jamais pu atteindre le but de sa course. On avait traversé tout le faubourg Saint-Denis et dépassé le boulevard extérieur, et ce n’était pas encore là. Il fallait toujours marcher. Mais tout à coup le fiacre s’arrêta.
« Monsieur, demanda le cocher d’un ton bourru et impoli, m’avez-vous pris à l’heure ou à la course ?
— Mais à la course, il me semble, répondit M. de Roisel.
— Alors, je ne vais pas plus loin.
— Et pourquoi ?
— Nous ne sommes plus dans Paris, et je ne suis pas obligé pour vingt-cinq sous (dans ce temps-là on avait un fiacre pour vingt-cinq sous) de vous conduire jusqu’en Flandre.
— Qui vous parle d’aller en Flandre ? Nous devons être à peu près arrivés.... On vous donnera un bon pourboire. »
Le cocher se retourna sans répondre et allongea sur son cheval de droite un de ces grands coups de fouet qui n’atteignent jamais que les harnais.
« Hue ! » fit-il avec humeur.
« Hue ! » fit-il avec humeur.
On roula cinq minutes comme cela et sur un pavé semé de fondrières, où les roues de la voiture semblaient prendre un malin plaisir à tomber l’une après l’autre. Ces cinq minutes écoulées, le cocher fit de nouveau arrêter ses chevaux, ce qui ne fut pas difficile, comme vous pensez bien. Dans l’intervalle il avait allumé une de ces pipes courtes et trapues que ces gens-là appellent brûle-gueule (je serais vraiment désolé de vous avoir appris un si vilain mot si je n’avais la certitude que vous ne le répéterez pas). Il se retourna, et sans retirer de la bouche le meuble élégant que vous savez :
« Ah çà ! dit-il, on se moque du pauvre monde ici, et ça prend la tournure d’une mauvaise plaisanterie. Mais la patience d’un cocher de fiacre a des limites !... Voilà, je pense, assez longtemps que je vous trimbale pour rien.... et par un soleil à faire crever tous les chameaux du désert, merci !... C’est assez de générosité comme cela.... trêve de dévouement !... Mes chevaux ont soif..., et moi aussi.... Cela veut dire que vous allez descendre ici et me compter trois francs cinquante centimes, à savoir : deux francs pour ma course et le reste pour nous rafraîchir le gosier.... Mes bêtes et moi, nous ne l’avons pas volé !... »
On vous dira peut-être, mes petits lecteurs, que ce langage est grossier et indigne d’être mis sous les yeux d’enfants bien élevés comme vous. Certes, oui, il est grossier, mais qu’y faire ? Si je l’avais déguisé sous des formes élégantes, et enguirlandé de fleurs de rhétorique, il n’aurait rien dit de ce qu’il doit dire, et vous, avec votre bon sens tout jeune et tout naïf, vous l’auriez trouvé absurde. S’il se rencontre dans notre histoire un cocher de fiacre malhonnête et brutal, à qui la faute, je vous le demande ? Il aurait pu tout aussi bien s’en rencontrer un qui fût doux et probe, car il y en a certainement.... Mais enfin, il faut bien croire qu’il y en a d’autres aussi.
M. de Malassise, peu endurant d’ordinaire lorsqu’il ne s’agissait pas d’Eusèbe, et déjà impatienté par la longueur imprévue de cette promenade à travers des rues si mal pavées, sentit le rouge de la colère lui monter au visage.
« Voyons, demanda-t-il brusquement au marchand, une fois pour toutes, où nous conduisez-vous ?
— Mon noble monsieur, ne vous fâchez point ! Je ne m’étais jamais aperçu que ce fût si loin. Je fais ce chemin tous les jours à pied en moins de temps que cet animal n’en a mis à nous amener en voiture.
— Eh ! le savoyard, animal vous-même ! cria le cocher.
— Ce n’est pas là ce qu’on vous demande, reprit M. de Malassise, mais le nom de la rue où vous nous conduisez et si c’est encore loin ? »
L’homme nomma une impasse démolie aujourd’hui.
« On voit la maison d’ici, ajouta-t-il, et si Mme la comtesse veut descendre, elle y arrivera en deux minutes à pied.
— Ça une comtesse ! grommela le cocher, pus souvent ! »
Mme de Malassise ouvrit la portière pour regarder, mais elle ne vit rien qu’une longue file de charrettes emportant les ordures ramassées le matin dans les rues de Paris. Il s’en échappait une odeur infecte qui l’obligea à se rejeter vivement au fond de la voiture.
M. de Malassise allongea la tête de son côté.
« Et dire, s’écria-t-il avec un accent qui tenait de la rage et du désespoir, qu’il n’y a pas une seule voiture de place dans ce maudit pays ! »
Mais ce contre-temps paraissait charmer Eusèbe, qui trouva le moment propice pour s’écrier :
« Oh ! que je m’amuse !... Je regrette seulement que nous ne soyons pas en Sicile, car, bien sûr, il viendrait de beaux brigands pour nous arrêter.... Comme dans ce petit livre que vous m’avez donné.... Vous vous rappelez, maman ?... »
Il voulait sans doute parler de quelque récit de voyage. Quoi qu’il en soit, à cette remarque aussi extravagante qu’inattendue, Mme de Malassise, qui était encore une très-jeune femme, partit d’un fou rire et M. de Malassise lui-même fut désarmé.
« Voyons, dit-il au cocher, puisqu’il faut capituler, je vous prends à l’heure. Faites votre prix.
— Cinq francs, répondit l’autre avec une audace qu’il croyait capable d’en imposer énormément à des bourgeois.
— Allons, c’est pour rien, fit en riant M. de Malassise, et vous n’êtes pas à beaucoup près aussi exigeant que des brigands calabrais le seraient à votre place.
— Oh ! mais, papa, c’est qu’il est aussi beaucoup moins beau, fit observer Eusèbe avec un sérieux d’amateur. »
A cette nouvelle remarque la bonne humeur de M. et Mme de Malassise revint complétement ; et comme ils étaient riches, ils n’eurent pas de peine à se persuader que la perte de quelques pièces de cinq francs n’était pas un malheur irréparable.
Si, au lieu d’être de charmants enfants, candides et ingénus, vous étiez des hommes, j’essayerais de vous raconter comment la subite gaieté de M. et Mme de Malassise eut pour effet de rabattre l’insolence du cocher et de donner à sa laide physionomie une expression de dépit des plus amusantes à contempler pour des gens qu’il avait eu la prétention de faire aller. Mais vous avez bien le temps de faire connaissance avec les mauvais côtés du cœur humain. Pour mon compte, du moins, je ne vois rien là qui presse. Laissons donc ce rustre suivre maussadement sa route, dont le terme approchait enfin. Bientôt on quitta la grande rue de La Villette pour entrer dans l’impasse que le marchand avait nommée ; une impasse ignoble, où le ruisseau contenait des eaux ménagères qui semblaient y séjourner de toute éternité. On entra dans une maison basse et petite, ou, pour mieux dire, une masure, car elle tombait en ruines. Je ne vous dirai point combien l’intérieur en était malpropre. Il vous suffira de savoir que Mme de Malassise dut rester debout parce que le maître du logis, c’est-à-dire le marchand, n’avait à lui offrir qu’une chaise boiteuse de deux pieds au moins. Cet homme ouvrit un placard scellé dans le mur et en sortit un joli cheval noir, gros à peu près comme le chien de chasse de votre papa, et en tout semblable à Cressida. Mais bien qu’il en eût entendu parler dans le temps à Maurice, Eusèbe n’avait jamais eu l’occasion de voir Cressida et il ne le connaissait point. M. de Malassise ne venait à Paris pour y séjourner assez longtemps que deux fois dans le courant de l’année. Il y passait habituellement les quinze ou vingt derniers jours d’octobre, lorsqu’on avait terminé les semailles d’automne, et les six semaines qui suivaient la fermeture de la chasse. Or cette année-là précisément, Maurice n’avait quitté la campagne qu’au mois de novembre, et la chasse, s’il m’en souvient, était encore ouverte lorsque M. Duberger avait emmené Cressida. Les autres voyages de M. de Malassise, presque toujours suscités par des affaires ou les caprices d’Eusèbe, duraient rarement plus de trois à quatre jours. Comme on ne peut employer un temps si court à faire des visites, c’était alors Maurice qui se dérangeait pour aller voir son cousin. Et tout naturellement il n’y conduisait point Cressida.
Eusèbe ne le connaissait donc pas et même il n’avait jamais pu, sur les descriptions de mon petit ami,—descriptions enthousiastes cependant,—se figurer un cheval aussi merveilleux que celui qu’il avait sous les yeux. Le marchand, à force de chercher, découvrit dans un coin de la chambre un vieux chiffon de laine ; il en brossa le petit cheval, dont le pelage fin et soyeux se mit, le soleil aidant, à briller comme la belle robe de satin noir que porte votre grand’maman l’hiver. M. et Mme de Malassise stupéfaits se montrèrent plus émerveillés qu’il n’était de leur intérêt de le paraître. Quant à Eusèbe, il se mit en selle et, à sa grande surprise, le petit poney marcha tout naturellement, de lui-même, sans avoir été excité de la voix ou de l’éperon ; et, chose plus surprenante encore, il laissa échapper un hennissement sonore et joyeux lorsque l’enfant, ayant saisi les rênes d’une main, lui caressa de l’autre ses beaux et soyeux crins plus noirs que du jais.
« D’où vous vient ce cheval ? demanda M. de Malassise au marchand avec un accent où perçaient des soupçons qui n’eussent pas laissé que d’être offensants pour une personne un tant soit peu fière.
« Mon noble monsieur, » répondit l’autre.
— Mon noble monsieur, répondit l’autre avec humilité, il m’a été donné en présent par un de mes bons amis.
— Voilà un ami bien généreux !
— Hélas ! j’aurais grandement besoin d’en avoir beaucoup comme cela, car ma misère est affreuse !... »
Cela se voyait de reste, et il n’y avait pas d’objection à faire.
« Combien demandez-vous de ce cheval ?
— Quatre-vingts francs.... C’est pour rien.... »
C’était pour rien en effet. M. et Mme de Malassise firent un geste de surprise qui éclaira le marchand. Il rougit.
« Je sais qu’il vaut beaucoup plus que cela, dit-il ; si j’en demande si peu, c’est qu’il faut absolument que je le vende. »
De nouveau, des soupçons envahirent l’esprit de M. de Malassise.
« L’avez-vous déjà offert à quelqu’un ? demanda-t-il.
— Personne n’en veut donner un prix assez élevé....
— Est-ce qu’il est en votre possession depuis longtemps ?
— Depuis quelques jours.... Je veux dire quelques mois, reprit-il en se troublant.
— Où donc demeure l’ami qui vous l’a donné ?
— Je vois bien, mon noble monsieur, dit l’homme avec un redoublement d’humilité, qu’il faut vous dire la vérité ; vous avez trop de perspicacité pour croire à un mensonge, et, moi, je manque d’audace pour le soutenir. Autrefois j’étais riche et je vendais des jouets dans un beau magasin sur le boulevard. De toute ma fortune, qu’un concours de circonstances malheureuses m’a fait perdre, il ne m’est resté que ce cheval. J’y tenais et ne voulais à aucun prix m’en séparer ; mes petits enfants, de jolis enfants qui ressemblaient à M. votre fils, et que le bon Dieu m’a repris, jouaient avec lui tous les jours. C’est à ce titre seulement qu’il m’est précieux. Je m’étais juré à moi-même de le garder toujours, toujours, tant que le monde serait monde.... Mais la faim, mon noble monsieur !... Oh ! c’est à cause d’elle que je manque à mon serment. »
Il s’essuya les yeux du revers de la main.
« Pauvre homme ! fit Mme de Malassise avec attendrissement.
— Je ne voulais point dire cela, reprit le marchand ; plus on est malheureux, plus aussi on est fier !... Madame la marquise, qui ressemble à un ange de charité, comprend ce que je veux dire, j’en suis bien sûr. »
M. de Malassise fronçait toujours les sourcils.
« Mon ami, lui dit la jeune femme à l’oreille, à votre place, je donnerais vingt francs à ce malheureux et lui laisserais son cheval.
— Je crois que nous ferions mieux encore de ne lui rien donner du tout, répondit M. de Malassise également à voix basse, et de le lui laisser tout de même. Les histoires qu’il nous fait me paraissent suspectes. Il y aurait là-dessous des aventures de police correctionnelle et même de cour d’assises, que je n’en serais pas surpris.
— Oh ! mon ami !
— Croyez-moi, on sent dans l’air qu’on respire ici un arrière parfum de prison....
— Vous avez le cœur dur, Hector ; ce pauvre homme a dit vrai. Voyez plutôt son désespoir. »
Le marchand s’était assis sur le carreau et se couvrait le visage de ses mains. Son attitude exprimait un chagrin mortel.
Eusèbe, que cette scène ennuyait profondément, regardait tour à tour son père, sa mère, le cheval et l’homme. Ce qu’on lisait le plus clairement dans son regard était cette phrase peu polie :
« Est-ce que ça ne va pas bientôt finir ?
— Vous avez raison, dit M. de Malassise à sa femme, n’achetons pas ce cheval.
— Oh ! mais si, papa, achetons-le, s’écria Eusèbe....
— Oh ! dit l’homme d’un ton larmoyant, cela me ferait beaucoup moins de mal de m’en séparer si je le savais entre les mains d’un bon petit monsieur qui, comme vous, me rappelle tant les chers enfants que j’ai perdus !...
— Vous l’entendez, mon ami ! fit Mme de Malassise avec prière.
— Venez, je vous en prie, retirons-nous.... Cela vaut mieux....
— Papa, cria Eusèbe, je ne m’en vais pas d’ici que vous n’ayez acheté ce cheval.
— Voyons, ma chère, donnez vingt francs à cet homme, puisque vous le croyez à plaindre, et partons, insista M. de Malassise.
— Oh ! je vous en prie, ma bonne dame, emportez mon petit cheval avec vous ;... je ne trouverai peut-être plus à le vendre !...
— Hector, soyez humain !... il est des misères si affreuses !... »
Eusèbe commençait à s’arracher les cheveux et piétinait en poussant des cris de furieux :
« Hi ! hi ! hi ! Je veux le cheval, moi, je veux le cheval !
— Eusèbe, dit M. de Malassise, avec bonté, je t’en donnerai un autre..., un plus beau....
— Non, non, je veux celui-là, moi, je veux celui-là !...
— Pour vous, mon noble monsieur, dit l’homme, qu’est-ce que quatre-vingts francs ? Oh ! quand j’étais riche, je ne comptais pas l’argent lorsqu’il s’agissait d’épargner des pleurs à mes beaux petits enfants !
— Oh ! mon Dieu ! criait Eusèbe, oh ! mon Dieu ! je sens que je vais tomber !... »
Et il tournait sur lui-même en trépignant avec rage.
« Eusèbe, mon enfant chéri ! fit Mme de Malassise effrayée, pour l’amour de Dieu, calme-toi !
— Je veux le cheval, je veux le cheval !...
— Tu l’auras....
— Je le veux tout de suite !...
— Voyons, mon ami, dit M. de Malassise, ce que tu fais là est indigne d’un grand garçon comme toi.... Cesse donc de crier....
— Et le cheval ?
— Il t’appartient..., puisque tu le veux.... »
Eusèbe se calma comme par enchantement ; il n’avait pas versé une larme, mais sa figure était toute déformée.... Il avait les yeux rouges de les avoir frottés et ses cheveux présentaient un désordre inexprimable.
« Allons, embrasse-moi, lui dit M. de Malassise....
— Oui, papa.... Mais je vous ferai remarquer que j’ai failli deux fois aujourd’hui avoir une attaque de nerfs par votre faute.... »
Les choses ainsi arrangées, tout alla pour le mieux. Le marchand toucha ses quatre-vingts francs avec une telle satisfaction qu’il en oublia ses beaux petits enfants.
On le fit remonter sur le siége pour revenir à Paris. Il était six heures lorsque M. et Mme de Malassise rentrèrent chez eux.
« Nous avons trois heures, dit M. de Malassise au cocher.
— Peste ! fit insolemment celui-ci, pour un bourgeois vous avez une montre qui va bien lentement.... Trois heures, comme vous y allez !... C’est quatre heures, s’il vous plaît, qu’il me faut.... Sans compter le pourboire que je laisse à votre générosité le soin de fixer elle-même.... Il me serait bien encore dû quelque chose pour les injures que j’ai reçues du Savoyard qui était avec vous. Mais je veux être bon enfant et vous montrer qu’un cocher de fiacre n’est pas un Arabe, nous n’en parlerons pas. »
Monsieur de Malassise paya les quatre heures demandées. Seulement lorsqu’il fut rentré, il vit des fenêtres de son appartement le cocher qui partageait l’argent reçu avec le marchand.
Je suis bien sûr, mes petits lecteurs, que vous avez déjà reconnu le petit cheval noir, et que plus d’un parmi vous l’a déjà nommé. En effet, c’était Cressida. Mais comment se trouvait-il entre les mains d’un misérable marchand de montres ? C’est ce que nous découvrirons plus tard. Je m’en doute bien un peu dès à présent, et vous aussi, j’en répondrais. Mais ne faisons pas de conjectures, ne perdons point notre temps en bavardages inutiles. Nous serions bien malheureux si tout cela ne s’éclaircissait pas un jour ou l’autre. D’ailleurs, tout vient à point à qui sait attendre.—Pardonnez-moi ce proverbe ; c’est le premier que je me sois permis.—Donc, pour attendre patiemment, nous allons retourner avec Eusèbe, qui, tout entier à sa joie, n’en cherche pas si long et ne songe point à se demander d’où vient ce bel animal. Au premier moment, Mme de Malassise put croire que le caractère de son fils allait enfin changer, car il ne parlait à Cressida et ne le caressait qu’avec une douceur charmante. Il prenait, pour le conduire et diriger ses mouvements, des précautions qu’on ne lui avait jamais vu prendre avec ses autres jouets. Cressida, oublieux comme presque tous les animaux, paraissait devoir aimer ce nouveau maître presque autant que mon petit ami. Il faut lui chercher des excuses dans les mauvais jours qu’il avait passés avec le marchand de montres, et aussi peut-être dans sa cervelle de cheval de bois, trop dure sans doute pour que les impressions s’y pussent graver très-profondément.
Eusèbe, qui avait déjà fait une douzaine de fois le tour du salon à cheval, exprima tout à coup le désir de retourner sur-le-champ à Malassise. Quoique habitués à ces revirements subits, ses parents ressentirent quelque surprise de celui-ci ; il avait été convenu qu’on irait le soir même au Cirque Napoléon. Le lendemain on devait se rendre au Cirque de l’Impératrice ; le surlendemain, dans l’après-midi, à l’Hippodrome, et dans la soirée, chez Robert-Houdin. M. de Malassise avait déjà dans son portefeuille des billets pour ces théâtres, et il les avait payés fort cher, car il avait voulu que son fils fût bien placé. On le dit doucement à Eusèbe, qui demeura insensible aux attentions paternelles, et prétendit qu’il faisait trop chaud pour rester plus longtemps à Paris. La température était accablante, tout le monde le reconnaissait. Cependant ce désir inopiné de partir n’était pas fait pour plaire à M. et à Mme de Malassise. Leurs dispositions étaient prises pour rester, ils avaient permis à leurs domestiques de passer la soirée au dehors ; plusieurs étaient déjà partis. On expliqua toutes ces choses à Eusèbe, comme on l’eût fait à une personne raisonnable. Il ne voulut rien entendre. Il avait, pour confondre les explications de ses parents, un argument dont il connaissait la puissance : sa fameuse attaque de nerfs. Il fallut bien que M. et Mme de Malassise cédassent selon leur habitude. On dîna à la hâte et immédiatement après l’on partit. Les domestiques reçurent l’ordre de revenir dans la nuit.
Eusèbe et son cheval à Dieppe.—Deux coups de feu.—Où et comment Maurice retrouve Cressida.—Explications de M. de Malassise.—On arrête enfin les voleurs.
Quelques jours après, on s’embarquait pour Dieppe, où il était alors de grande mode d’aller prendre des bains de mer. Cressida fut du voyage, parce que Eusèbe était désireux de le montrer aux petits amis qu’il avait par là. Mais ce bel enthousiasme n’eut que quelques jours de durée, et le méchant garçon se fatigua bien vite de son joli poney. De son côté, le petit cheval s’irritait ; lui, si docile avec Maurice,—qui ne lui demandait, il est vrai, que des choses possibles,—ne l’était point du tout avec son nouveau maître. N’obéissant pas à la violence, il refusait souvent d’avancer. Alors Eusèbe le frappait à tort et à travers, lui arrachait les crins, et, dans sa colère rageuse et froide, essayait méchamment de lui crever les yeux. Ce qui pouvait arriver de meilleur au petit cheval, était que son maître le délaissât ; mais cela ne devait pas se faire sans catastrophe.
Le jardin de la maison qu’occupaient M. et Mme de Malassise à Dieppe, était décoré de grottes, de rochers, de cascades,... le tout en miniature, dans des proportions qui les faisaient ressembler à des jouets d’enfants. Eusèbe gravissait les rochers et sautait sur toutes ces merveilles avec une aisance facile à concevoir. Un jour qu’il était en belle humeur et avait déjà fait toutes sortes de sauts périlleux, il voulut éprouver l’adresse de Cressida et l’amena au galop devant une petite rivière, qu’il avait l’intention de lui faire franchir ; quoiqu’elle ne fût pas deux fois large comme l’écharpe de soie qui entoure si gentiment la taille de mes petites lectrices, le poney refusa de passer outre, il s’arrêta court au bord du talus. Eusèbe recommença deux ou trois fois ce manége, mais toujours inutilement ; malgré les menaces et les coups qui ne lui furent pas épargnés, comme vous pensez bien, Cressida refusa obstinément de sauter. Eusèbe s’exaspéra. Selon son habitude, il criait comme un furieux ou un fou, lorsque tout à coup dans sa colère, qui avait dépassé toutes les limites du possible, il courut au cabinet de son père, mit, avec une force qu’il puisait dans sa fureur, une chaise sur une table, et, montant sur le tout, parvint à saisir un pistolet à deux coups, accroché au mur avec d’autres armes. Il descendit lestement de cet échafaudage improvisé et, toujours courant, rejoignit Cressida resté tranquillement au bord de la rivière, et lui tira à bout portant les deux coups du pistolet qui était chargé.
Au deuxième coup, Eusèbe tomba à la renverse.
Au deuxième coup Eusèbe tomba à la renverse, jeté par la force de la détonation ; de plus il avait la main gauche affreusement déchirée. Il s’évanouit alors, et c’est en cet état qu’il fut relevé par son père, accouru à ce bruit insolite de deux coups de feu tirés à pareille heure dans le jardin.
M. et Mme de Malassise, au lieu de s’en prendre à leur fils, s’en prirent au malheureux cheval, qui fut incontinent remis à un domestique avec l’ordre de le briser et de le jeter au feu.
Eusèbe, qu’une grosse fièvre survenue à la suite de son accident avait rendu assez gravement malade, garda le lit pendant quelques jours ; sa bonne constitution le tira promptement de ce mauvais pas, et bientôt il put se lever et sortir. Tout autre à sa place, ayant été si cruellement puni, se fût certainement amendé. Certes, il aurait pu se tuer ; mais la Providence, qui veillait visiblement sur lui, s’était contentée de lui envoyer un rude avertissement. Elle voulait donc qu’il se corrigeât. Il n’en fit rien. Au contraire, il mit à profit la sollicitude dont on l’entourait, pour se montrer plus despote et plus capricieux encore, s’il est possible.
Vers cette époque, M. et Mme de Roisel vinrent s’installer pour quelque temps à Dieppe, et Eusèbe n’était pas encore complétement rétabli lorsque mon petit ami vint le voir. Les trop faibles parents racontèrent avec des gémissements l’accident arrivé à leur fils et n’omirent d’autres détails que ceux qui lui étaient défavorables : « Le cher petit n’avait été qu’imprudent. C’était pour faire peur au cheval et nullement pour le blesser qu’il lui avait tiré deux coups de pistolet à bout portant. Du reste, on devait regarder cela comme un pur enfantillage ; on sait bien qu’un cheval de bois ne peut ni souffrir ni avoir peur. » Cette cruauté indigna mon petit ami, à qui un pressentiment obstiné faisait voir Cressida dans la victime d’Eusèbe.
A quelque temps de là, par une belle journée de septembre, Maurice se promenait avec ses parents dans la campagne. Ils traversaient un hameau dont nous avons oublié le nom, lorsque tout à coup des cris et des jurons, proférés par des voix enfantines, frappèrent désagréablement leur oreille.
« Hue donc ! hue, paresseux ! disait-on.
— Il est trop chargé !...
— Il ne démarrera pas !...
— Je te dis que si.
— Je te dis que non.
— Tu vas voir !... Hue ! hue !... Marcheras-tu, maudite haridelle ? Hue ! nom de nom !... hue ! donc !... »
Et le bruit d’une volée de coups de fouet, rudement appliqués sur le dos d’un pauvre animal, parvint jusqu’à Maurice, qui, sans prendre le temps de réfléchir, courut de toute la vitesse de ses jambes de sept ans dans la direction du bruit. Il s’arrêta dans la cour d’une métairie où cinq ou six gamins et autant de fillettes étaient groupés autour d’un objet qu’il n’aperçut pas d’abord. Mais il s’approcha et put enfin distinguer un tout petit cheval, sur lequel se prélassait un grand garçon de huit ans, accompagné d’une petite fille montée en croupe.
La pauvre bête n’en pouvait plus et baissait la tête d’une façon pénible à voir.
Un troisième individu, gros marmot de deux ans et demi, au visage tout barbouillé de fromage mou, se tenait, une tartine à la main, à califourchon sur le col même du cheval. La pauvre bête n’en pouvait plus et baissait la tête d’une façon pénible à voir. Trois autres garçons la tiraient à l’aide d’une longe, et la maltraitaient parce qu’elle ne démarrait pas. Elle s’y employait cependant avec courage et faisait des efforts surhumains, mais inutiles parce que ses pieds s’enfonçaient dans le fumier. D’ailleurs une épaule disloquée et une jambe brisée au-dessus du genou ajoutaient encore à l’impossibilité où elle se trouvait d’avancer. Maurice cherchait à reconnaître la couleur de ce misérable cheval, mais ce n’était point chose facile ; quelques mèches de crin restées à la tête faisaient cependant présumer qu’il avait été noir. Quant au reste du corps, il était littéralement couvert de plaies et d’ordures.
« N’êtes-vous pas honteux, s’écria mon petit ami, de monter trois sur un cheval infirme ?... Voulez-vous bien descendre ? »
Les gamins étaient fortement tentés de répondre par quelques sottises ; mais ayant aperçu M. et Mme de Roisel, ils sautèrent lourdement sur le fumier. Alors le pauvre animal se sentant libre releva la tête et fixa sur son protecteur un regard dans lequel celui-ci crut d’abord voir de la reconnaissance.
« Oh ! s’écria tout à coup mon petit ami, immobile de stupeur, c’est Cressida ! »
Puis, s’arrachant à sa surprise, il courut au-devant de ses parents pour leur faire part de sa découverte. Mais au lieu de s’expliquer, il ne put dire que :
« Venez,... venez vite !... »
Il avait pris sa mère par le bras, mais elle était obligée de le soutenir, ses jambes se dérobaient sous lui, tant il était ému.
« Venez, répétait-il, marchons plus vite... ! »
On demanda le propriétaire du malheureux Cressida ; c’était un des polissons présents. Mais la mère, qui travaillait non loin de là, devinant qu’il allait se passer quelque chose d’avantageux pour elle, s’approcha curieusement. Au désir qu’exprima M. de Roisel d’acheter le petit cheval, elle répondit qu’elle le vendrait volontiers.
« Combien en voulez-vous ?
— Vous m’en donnerez ce qu’il vous plaira, monsieur.
— Un louis, est-ce assez ?
— C’est beaucoup trop, car il ne m’a rien coûté, à moi, que la peine de le demander.... Mais si c’est votre bon plaisir....
— D’où vous vient ce cheval ?
— En deux mots, voici la chose, monsieur, tout comme elle s’est passée. Je vais deux fois par jour à la ville porter le lait de mes vaches à des bourgeois. Une après-midi que je me trouvais dans une riche maison, j’entendis qu’on ordonnait à un domestique de jeter au feu cette petite bête, qui était dans ce temps-là fort gentille encore. Ce qui ne valait plus rien pour des enfants de bourgeois était encore très-bon pour les miens ; je priai le domestique de me la donner, il n’y vit pas d’inconvénient.... Et voilà comment je l’ai obtenue sans débourser un centime.... Nous ne sommes pas assez fortunés, nous autres, pour acheter des chevaux de bois à nos enfants. »
M. de Roisel donna encore quelque menue monnaie à la brave femme pour son petit garçon, et elle, confondue de tant de générosité, faisait des révérences à n’en plus finir en répétant de nombreux :
« Que Dieu vous protége, mon bon monsieur. »
Elle ne comprenait rien à sa bonne fortune, et se demandait s’il n’y avait pas un trésor caché dans le ventre de ce petit cheval.
Lorsque Eusèbe revit Cressida, il se montra furieux et voulut faire chasser sur-le-champ le domestique qui ne l’avait pas détruit.
Le soir une explication fut donnée par M. de Malassise à M. de Roisel. Il lui apprit dans quelles circonstances il avait acheté ce petit poney, et les soupçons que lui avait inspirés le marchand de montres. On arrêta cet industriel le lendemain même. Il avait un complice sur lequel on ne tarda pas à mettre la main. C’était un prétendu marchand forain qui parcourait les environs de Paris avec une balle de mouchoirs sur le dos. Sous prétexte de faire du commerce, il s’introduisait dans les maisons et préparait les vols que l’autre venait l’aider à commettre. Le cocher de fiacre fut aussi arrêté, mais on découvrit que ce n’était qu’un mauvais drôle, et qu’il n’était pour rien dans le crime en question. On le renvoya après lui avoir fait une semonce dont il dut se souvenir longtemps. Nous aimons à croire qu’il ne recommença avec personne la scène d’escroquerie qui lui avait trop bien réussi avec M. de Malassise.
Il est inutile que j’entre dans de longs détails pour vous expliquer comment ces misérables avaient pris Cressida. Un soir, l’un d’eux, celui qui vendait des mouchoirs, s’était présenté à la vieille Marianne en lui offrant de fort beaux foulards pour un prix infime ; la bonne dame, mise en belle humeur par cette bonne fortune, bavarda, bavarda sur son maître et sur tout le monde ; elle raconta minutieusement les habitudes de M. Duberger, les siennes et celles du vieux Michel.... Deux jours après, le crime était commis.... M. Duberger ne retrouva qu’une partie de ses objets d’art. On ne sut jamais si le reste avait été détruit ou vendu.... Mais il se consola aisément de cette perte, assez importante cependant, lorsqu’il sut que Maurice était rentré en possession de Cressida.
Désespoir et joie de Fritz.—Cressida est rétabli.
On était à la fin d’octobre, et mon petit ami se préparait à retourner à Paris comme les années précédentes pour y passer l’hiver. Mais c’était sans regret qu’il abandonnait la campagne ; à quoi bon désormais un si grand jardin puisque Cressida ne pouvait presque plus marcher ! Le petit animal avait complétement perdu sa vivacité d’autrefois, et demeurait des journées entières sans bouger dans son écurie. Notre cher enfant faisait tristement ces réflexions lorsqu’il vit arriver Fritz, qui, de retour seulement depuis la veille, n’avait vu personne et ne savait rien. Le vieillard accourant, autant que le permettaient ses pauvres jambes à moitié paralysées, tenait une lettre à la main et demandait mon petit ami, qu’il appelait son bienfaiteur et son sauveur.
Voyant qu’on ne le comprenait point, il voulait s’expliquer, mais il était si ému qu’il ne pouvait y parvenir.
« Oh ! ma pauvre nièce, disait-il en pleurant, elle vous doit la vie !... Mon Dieu ! est-ce possible !... un enfant si jeune !... Je l’avais toujours pensé, que vous n’étiez point comme les autres.... C’était vrai pourtant !... A votre âge.... Cela ne s’était jamais vu... Si on le disait, le monde ne le croirait pas.... Et cependant rien n’est plus exact.... Vous avez sauvé la vie à une pauvre femme et à ses trois petits enfants !.... »
Il embrassait Maurice, et après disait à Mme de Roisel :
« Madame, me permettez-vous de l’embrasser ?... Cela ne vous offense-t-il point que je l’embrasse ?... »
Tout s’expliqua enfin. La jeune femme et les enfants de la grille du Luxembourg étaient la nièce et les petits-neveux de Fritz, qu’ils n’avaient jamais entendu nommer autrement que Keller, et n’avaient pu reconnaître d’après le portrait vague que leur en avait fait mon petit ami. Une fois arrivés en Amérique, ces braves gens, pénétrés de reconnaissance, s’étaient empressés d’écrire à leur oncle le malheur qui les avait frappés, et en même temps lui apprendre qu’ils avaient été sauvés par un jeune enfant nommé Maurice de Roisel.
« Mais comment, demanda encore Fritz, comment avez-vous pu donner une si grosse somme d’argent à des malheureux que vous ne connaissiez point ?
— Oh ! cela ne s’est pas fait tout seul.... J’ai malheureusement été obligé de me séparer de Cressida....
— Est-il possible, mon Dieu ! s’écria Fritz en se reculant, vous l’avez vendu ? »
Il était devenu fort pâle et ses jambes chancelaient.
« Si cela n’était qu’une épreuve pour voir combien je lui suis attaché, dit-il d’une voix brisée par la douleur, si cela n’était pas vrai, vous auriez tort de me le dire.
— Hélas ! mon pauvre Fritz, rien n’est plus vrai, répondit Maurice. C’était le seul moyen de me procurer de l’argent....
— C’est juste !... puisque c’était le seul moyen de vous procurer de l’argent, vous avez bien fait.... Ma pauvre nièce !... Je suis un barbare, moi.
— C’est Eusèbe qui est barbare, s’écria Maurice ; il a tiré deux coups de feu à bout portant sur Cressida.... Oh ! Fritz, si vous saviez dans quel état je l’ai retrouvé !... Mon pauvre Cressida !...
— Quoi ! s’écria le vieillard avec une joie enfantine, vous l’avez retrouvé !... C’était par là qu’il fallait commencer... Pourquoi ne me l’avez-vous pas dit tout de suite ?... Voyez donc, madame, Cressida est retrouvé !... Et ma nièce a pu rejoindre son mari !... Combien j’avais tort de me plaindre ; ma nièce, c’est presque ma fille !... Oh ciel ! tout à l’heure j’ai douté de la Providence, et pourtant tout cela est son œuvre !... Évidemment, c’est la volonté de Dieu qui fait tout.... N’est-il pas vrai, madame, qu’il n’arrive rien en ce monde autrement que par la volonté de Dieu ?... »
Jacques apporta Cressida.
« Ce ne sera rien, dit Fritz en l’examinant. Dans quelques jours je vous le rendrai frais et bien portant comme il était l’an passé. Mais, il faut que vous le sachiez, c’est une cure difficile et que moi seul peux opérer. Si, lorsque je ne vivrai plus, il lui survient encore quelque accident, personne ne pourra le rétablir. Veillez donc bien sur lui. Du reste, il est robuste, et il ne fallait pas moins que deux coups de feu pour le mettre en cet état. »
Une soirée entre amis.—Ce qu’Adrienne a fait de ses dix pièces d’or.—Visiteurs inattendus.
Longtemps, longtemps après, au moins dix-huit mois, Maurice avait près de huit ans, Eusèbe aussi, et Adrienne Fallachon était une grande demoiselle de neuf à dix ans. Tous trois se trouvaient réunis chez Mme de Roisel où ils avaient dîné, Eusèbe accompagné de ses parents, et Adrienne de son père et de sa bonne et charmante institutrice. On avait imaginé pour la soirée un singulier passe-temps. Chacun devait confesser ses travers et raconter sans détour les méprises ou les mauvaises actions qu’ils lui avaient fait commettre. Il était bien entendu que les personnes âgées de plus de quinze ans ne parleraient que de leur enfance. M. Duberger, qui n’arriva qu’au milieu de la soirée, raconta, avec un entrain charmant et plein de bonhomie, une foule de sottises qu’il avait commises avec la plus complète innocence, par négligence ou par distraction. Tout le monde rit de bon cœur. Eusèbe fut le seul qui n’eut rien à raconter ; il ne se connaissait point d’imperfection. On eut beau l’aider, il ne trouva rien ; sa mémoire ne lui rappelait que des actions héroïques. Ce qui ne laissa pas de causer, je vous prie de le croire, un léger étonnement à la société.
Adrienne, qui se trouvait moins parfaite, parla de sa légèreté et de son égoïsme, et ne craignit pas de s’avouer la cause de tous les malheurs arrivés à Cressida.
« Et qu’avez-vous fait de vos dix pièces d’or ? lui demanda M. Duberger.
— Monsieur, pour vous le dire, il faudrait sortir de notre programme, répondit miss Henriette.
— Et Adrienne s’en garderait bien, ajouta Maurice. Mais je le sais, moi, et si vous le permettez, je vais vous l’apprendre en deux mots. En retournant chez son père, elle reçut de miss Henriette des reproches sévères sur sa dureté de cœur. Il faut croire qu’elle les sentit vivement, puisqu’au moment où elle rentrait, voyant sur un brancart un pauvre homme qui s’était broyé les jambes en descendant de lourds tonneaux d’une voiture, elle déclara qu’elle se chargeait d’élever l’enfant que ce pauvre homme laissait orphelin, car lui aussi, comme M. Fallachon, il était veuf. Depuis ce temps Adrienne est mère de famille, et elle m’a dit tout à l’heure qu’elle avait donné un beau bonnet à sa petite fille le jour où elle l’avait appelée petite maman.
— Rien n’est plus vrai, dit M. Fallachon attendri. Mais je n’en aurais jamais parlé, Adrienne me l’avait défendu. »
Miss Henriette embrassa son élève, qui, sous bien des rapports, hélas ! se montrait encore enfant gâtée. Jugez-en : lorsque Maurice eut fini son histoire, elle se pencha à son oreille et lui dit à voix basse :
« Quel dommage que vous ne soyez point duc et que je ne puisse vous épouser ! »
En ce moment, Jacques, tout effaré, vint parler à voix basse à Mme de Roisel.
« Eh bien ! faites-les entrer, lui dit la jeune femme.
— Mais, madame, ils sont cinq !...
— N’y a-t-il pas de la place ici pour cinq personnes de plus ?... »
Il obéit et annonça M. et Mme Léopold Kirchner et leurs enfants, c’est ainsi qu’ils s’étalent annoncés eux-mêmes. Quoique n’étant des inconnus pour aucune des personnes présentes, puisqu’on venait de parler d’eux, ils n’étaient pas attendus, il s’en fallait, et leur présence causa de la surprise. Ces braves gens, qu’intimidaient outre mesure leur toilette, qui, malgré des soins récents, se ressentait encore des fatigues et des négligences d’un long voyage, et l’heure à laquelle ils se présentaient, n’osaient avancer. M. et Mme de Roisel, saisissant parfaitement le sentiment qui les faisait agir et devinant que cette visite était leur première démarche depuis leur arrivée à Paris, allèrent obligeamment au-devant d’eux.
« Oh ! mon père, s’écria tout à coup la petite fille, voilà M. Maurice, je le reconnais quoiqu’il ait beaucoup grandi depuis deux ans ! » Maurice dut se laisser embrasser tour à tour et sur les deux joues par tous les membres de cette brave et reconnaissante famille.
Maurice dut se laisser embrasser.
« C’est à Dieu, dit avec une émotion profonde Léopold Kirchner à mon petit ami, qu’il appartient de récompenser les actions comme celle que vous avez faite en me rendant ma femme et mes enfants. Quant à nous, nous ne pouvons que mettre nos personnes et notre fortune à votre disposition. Monsieur, nous vous appartenons corps et bien, et nous ne serons jamais plus heureux que lorsque vous voudrez bien mettre à profit l’offre que je vous fais en mon nom et au nom de ma famille.... Maintenant il me reste encore un service à vous demander ;... nous avons un second bienfaiteur.
— Mon ami Duberger, s’empressa d’interrompre Maurice en présentant le savant..., le voici !...
— Monsieur, lui dit Léopold Kirchner, je ne suis pas surpris de vous rencontrer ici. Mon oncle Fritz Keller, qu’on appelait Fritz seulement en ce pays, m’a parlé de vous dans les lettres qu’il m’écrivait au sujet de M. Maurice de Roisel et nous a appris que vous étiez devenu son ami et celui de ses parents. Cela nous semble tout naturel, car nous savons que les bonnes actions ont pour effet d’unir les honnêtes gens et les bons cœurs. Permettez-moi de vous faire la même offre qu’à votre jeune ami, et d’espérer que vous ne dédaignerez pas d’en user. »
Quoique n’étant pas ce qu’on appelle des gens du monde, Léopold Kirchner et sa femme avaient des manières très-dignes, et M. de Roisel les trouva si grands dans leur reconnaissance qu’il ne vit que de l’honneur à se lier avec eux.
On parla de Fritz, que Dieu avait rappelé à lui au commencement de l’hiver, et Maurice montra Cressida à ses nouveaux amis. Il avait appris de M. Duberger que c’était un des plus remarquables automates qu’on eût jamais exécutés, et il ne s’en servait plus comme d’un jouet.
En voyant Cressida, Eusèbe, qui ne s’était pas amusé de la soirée, exprima le désir de s’en aller ; il ne pouvait, sans ressentir de la colère, entendre parler du joli petit cheval qu’il regrettait toujours de n’avoir pas détruit lui-même.
Eusèbe à vingt ans.—Adrienne est-elle duchesse ?—Le polytechnicien Maurice.—Un mariage probable.
Quelque chose me dit, mes petits lecteurs bien-aimés, que vos frères et vos sœurs aînés, des enfants que je m’imagine très-curieux de savoir ce qui se passe dans les livres, ont parcouru celui-ci et se montrent mécontents de l’auteur.
« Que prouve tout ceci ? nous disent-ils, et quelle moralité en tirez-vous ? Votre Eusèbe, qui est bien le plus méchant sujet que nous connaissions, est encore plus choyé et pas beaucoup moins heureux que votre cher et bon Maurice.... Et Adrienne Fallachon sera-t-elle ou ne sera-t-elle pas duchesse ?... Vous, qui faites la pluie et le beau temps sur du papier qui ne peut s’en défendre, dites-nous donc un peu ce que votre Providence réserve de bonheur au bon et de peine au méchant ? »
Certes, si quelqu’un a le droit de se montrer difficile, c’est le lecteur, homme ou enfant, qui veut bien accorder son attention à un monsieur ou à une dame qui, pour commencer, lui promettent monts et merveilles et souvent ne lui racontent que des histoires à dormir debout. Mais il faut bien cependant que vous sachiez, mes jeunes messieurs et mes jolies demoiselles, que la Providence, non pas la nôtre, mais celle d’en haut, celle du bon Dieu, n’a pas institué de récompenses spéciales pour la vertu, comme nous faisons nous autres hommes ; de même qu’elle n’a pas une justice imitée de la nôtre pour châtier les méchants. Et cependant elle est toujours juste. Il serait antichrétien d’en douter. A celui qui fait le bien elle n’accorde souvent d’autre récompense que celle d’être bon, et vraiment c’est bien la plus belle qu’il ait à envier et la seule qu’il lui soit permis d’attendre. Celui qui fait l’aumône pour que Dieu fasse prospérer ses entreprises, n’est pas un homme charitable mais un spéculateur. On ne peut lui faire un mérite de risquer quelque menue monnaie pour obtenir la fortune ou quelque autre bien d’une valeur inappréciable.
D’un autre côté, on ne saisit pas toujours de quelle façon la Providence frappe les méchants, car on en voit beaucoup qui prospèrent. Mais elle n’a pas besoin, pour les punir, de les fustiger publiquement ; presque toujours il lui suffit de les livrer à leur méchanceté, qui ne saurait être pour eux qu’un compagnon cruel. Qu’importe que le méchant soit riche, beau, comblé des biens de ce monde ? il est méchant !... C’est-à-dire il fait souffrir les autres, et ressent de la haine pour quiconque lui paraît calme et heureux. Mais il est lui-même la première victime de sa méchanceté ; car celui à qui le bonheur d’autrui porte ombrage est bien malheureux !... Comme toutes les choses redoutées, ce bonheur il le voit partout, et c’est là sa punition. Il n’est donc pas nécessaire, pour que la justice divine soit satisfaite, qu’un menteur perde une dent toutes les fois qu’il fait un mensonge, ni qu’on gagne cent mille francs à la loterie le jour où l’on a donné pour cinquante écus de bons de pain aux pauvres ? Puisqu’il en est ainsi, ne trouvez donc pas mauvais que notre Providence à nous ne vous fasse pas voir au dernier tableau, comme à la fin des mélodrames, les bons ravis dans une gloire céleste, et les méchants entraînés au fin fond des enfers par des diables aux pieds fourchus.
Maintenant, pour compléter cette histoire, nous allons, si vous le permettez, franchir d’un bond les quinze ans qui nous séparent du commencement, et voir un peu ce que sont devenus nos petits personnages.
Voici d’abord Eusèbe. On le rencontre partout : aux courses, à l’Opéra, au bois.... C’est ce monsieur qui se promène sur le boulevard un jonc flexible à la main, une vitre sur l’œil, les cheveux et les favoris si correctement taillés et séparés.
« Il est vêtu d’une façon ridicule, » dites-vous ?
Il a du chic.
Pas du tout ; il porte la mode de l’année prochaine. Il doit cet avantage à son tailleur qui le tient en grande considération parce que, pour parler le langage de ces gens-là, il a du chic ; c’est-à-dire qu’il ressemble à un mannequin habillé. En y regardant de près, vous verrez qu’il a de la poudre de riz sur le visage, et peut-être aussi que le coloris de ses lèvres est factice. Cela vous fait hausser les épaules ?... Et à moi donc ?...
« Mais que fait-il ? »
Rien. C’est la seule chose dont il soit capable. Il ne sait pas s’amuser parce qu’il manque d’esprit et de naturel, et il n’a pas d’amis parce qu’il n’a pas de cœur.
« Mais, dites-vous, il appelle mon cher et mon bon tous les jeunes gens qu’il rencontre, et ne parle que théâtre, steeple chase et soupers. »
C’est une manière de parler qui ne prouve rien. Croyez-moi, il a le cœur et l’esprit vide et il s’ennuie comme un malheureux. Cette tant redoutée attaque de nerfs qu’il a été toute sa vie sur le point d’avoir, l’a empêché de travailler au collége, et un beau jour il s’est trouvé qu’il ne savait rien et qu’il n’était bon à rien. Cela paraît lui suffire.... On n’est pas moins difficile !... Ah ! j’oubliais : il a une occupation, et une occupation pénible qui fera le malheur de sa vie : en sa qualité d’incapable il est envieux. Il jalouse les gloires les plus honorablement acquises, fait tout son possible pour les ternir ; il trouve surtout un grand plaisir à se moquer de ceux de ses anciens camarades qui se livrent avec succès à l’étude des sciences et des arts.
« Peut-on se crétiniser de la sorte ! » dit-il en parlant d’eux.
Comment le trouvez-vous ? Ah ! s’il pouvait !... comme tout ce qui parmi nous a du génie, du talent ou seulement de l’esprit, disparaîtrait de la surface de la terre !... Il ne resterait plus que des sots, et il en pourrait être le roi !...
« Et Adrienne Fallachon, est-elle duchesse ? »
Non, pas du tout. Plus sage que son père, elle a voulu se marier selon son cœur et a épousé son cousin Étienne Fallachon, qu’elle aimait et dont elle était aimée. Un jeune homme que vous ne connaissiez pas, ni moi non plus. C’est tout à la fois, il paraît, un homme d’esprit et un homme de bien. On le cite déjà parmi nos plus célèbres avocats. Et je vous prie de croire que Jeanne-Hubert des Cordeliers et Marie du Jardin ne se tordent plus de rire lorsqu’elles entendent prononcer ce nom de Fallachon qui leur semblait si ridicule autrefois. Étienne a refusé de les épouser l’une et l’autre. Elles sont coquettes, impérieuses, frivoles et ignorantes. Adrienne, grâce à son heureux naturel et aussi à l’influence de sa bonne et sage institutrice qui est restée sa meilleure amie, est devenue une charmante jeune femme, au cœur simple et droit, et à l’esprit remarquablement cultivé. Elle est pour son mari une compagne aimante et dévouée, et pour ceux qu’elle honore de son amitié une sœur affectueuse et indulgente.
Conclusion.
« Et Maurice ? »
Oh ! Maurice, nous l’avons gardé pour la fin, pour la bonne bouche. Il va sortir cette année de l’École polytechnique, où, grâce à l’application avec laquelle il a étudié les mathématiques, il est entré avec un bon numéro. Mais sa vocation l’appelle ailleurs ; plus tard il travaillera pour se faire recevoir docteur ès lettres. Du reste, c’est de ce côté que son goût l’entraîne, et on dit qu’il joint à une connaissance approfondie des langues anciennes un talent d’écrivain déjà remarquable. Son oncle, le marin, qui est aujourd’hui contre-amiral, veut absolument que M. et Mme Kirchner, dont la fortune est devenue immense en Amérique, élèvent pour lui une petite fille qu’ils ont eue depuis leur retour en Allemagne, et qui est déjà charmante quoique âgée seulement d’une douzaine d’années.
FIN.
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La table des matières a été déplacée de la fin de l’ouvrage au début.
Les erreurs typographiques et de ponctuation mineures ont été corrigées sans mention.
Les variantes orthographiques d’un même nom ont été uniformisées.
Les erreurs d’impression probables suivantes ont été corrigées :
Page 270 : « temps » a été ajouté :
qui les avait frappés, et en même
temps
lui apprendre qu’ils avaient été sauvés
La table des matières : « comparairaisons » a été corrigé en « comparaisons » :
Maurice se livre à des comparaisons dangereuses.