The Project Gutenberg eBook of Pages mystiques

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Title: Pages mystiques

Author: Séverine


Release date: October 5, 2026 [eBook #79733]

Language: French

Original publication: Paris: H. Simonis Empis, 1895

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/79733

Credits: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))

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SÉVERINE

PAGES
MYSTIQUES

PARIS
H. SIMONIS EMPIS, ÉDITEUR
2, RUE CHÉRUBINI, 2

1895
Tous droits réservés.

DU MÊME AUTEUR

EN PRÉPARATION

ÉMILE COLIN — IMPRIMERIE DE LAGNY

Visage de femme de profil, regardant vers le haut, d’où descendent des rais de lumière.

De profundis
clamavit ad te
…

PAGES MYSTIQUES

LA PITIÉ

J’aime l’araignée et j’aime l’ortie,
Parce qu’on les hait.

V. Hugo.
(Contemplations.)

Elle élève et divinise le cœur des hommes, cette pitié sainte qui efface les discordes de la triste humanité, supprime ses haines, absout ses crimes ; paye la rançon de tendresse qui rachète les pires erreurs, les pires iniquités ; permet au monde de subsister encore, de n’être point émietté, à travers l’univers, par le pied indigné du Destin, de n’être point broyé par le tonnerre vengeur.

C’est d’elle que naissent les nobles initiatives, les élans généreux ; elle surgit entre les partis avec le geste des Sabines séparant leurs frères de leurs époux, interposant, entre les glaives acérés, une chair renouant les uns aux autres par de subtils liens.

Dans les guerres étrangères, c’est elle qui, lorsque l’ignoble Tueuse a fait sa besogne : fendu des fronts, ouvert des ventres, défoncé des poitrines, répandu tant de sang que le sol est rougi comme d’un champ de trèfles en fleur, c’est elle qui arrive, les mains pleines de baumes et de bénédictions.

Elle console les agonisants, ferme leurs yeux d’une furtive caresse ; accourt à l’appel des blessés, les berce dans ses bras comme des enfants malades, panse doucement leurs plaies hideuses — fait œuvre de vie, enfin, où le fléau avait fait œuvre de mort !

Dans les guerres civiles, c’est son bras qui détourne l’arme du vainqueur. Elle intervient entre les inexorables et les vaincus ; ruse, s’il le faut, pour arracher ceux-ci à ceux-là ; embrase les âmes les plus vulgaires ; pousse les êtres les moins épris de sacrifice à se dévouer, à risquer leur repos, leur renom, la béate sérénité de leur existence, pour sauver qui, la veille, était encore l’ennemi.

Elle est le mal béni des heureux, l’éveil lancinant de leur conscience, le sens douloureux qui les rattache à la masse des misérables et des souffrants…

Ceux-là, ces misérables, ces souffrants, ont droit d’être impitoyables, parce que le hasard ne leur a dévolu en partage que les tristesses et les rancœurs de la vie. Du berceau, où la couchette crevée faisait paille comme en la crèche de Bethléem, au cercueil mal joint où la boue entre tout de suite, ils n’ont connu que les maigres couches où s’étend le désespoir : les lits d’hôtels borgnes hantés de vermine, les bancs d’où la police vous chasse, le sol des massifs, le matelas d’hôpital, le marbre de la Morgue…

Pourquoi seraient-ils bons, puisque la destinée leur est si méchante ? Et de qui auraient-ils pitié — puisque, au-dessous d’eux, il n’y a plus rien ?


C’est donc une vertu d’heureux ; et quiconque ne la ressent pas, quiconque ne s’applique pas à la ressentir, mérite de se voir arracher les faveurs du sort. Il en est le détenteur indigne, comme si, dépositaire d’un capital, à charge d’en servir les intérêts, il frustrait ses cohéritiers, gardait le tout.

Et non seulement quant à l’argent, les droits de la pitié sont imprescriptibles, mais aussi quant à la dose de tendresse que chaque être, l’ayant reçue, a mission de répartir.

Certes, on aime ses parents, ses enfants, par-dessus toute chose ! Néanmoins, malheur à qui se confine en ces égoïstes affections ; n’aime que la chair de sa chair, les visages pareils au sien, les créatures familières dont le geste, la voix, sont le reflet ou l’écho de sa propre individualité. C’est s’aimer encore sous la forme d’autrui !

Tandis qu’il faut ménager en son cœur, comme en un gâteau des Rois, la part des pauvres ; et, si l’on triche, tâcher que la fève soit pour eux !

Par « pauvres », je n’entends pas seulement ceux qui n’ont point monnaie en poche ; mais tous ceux qui, de par le monde, sont dénués d’aide, de protection, d’assistance ; tous ceux qui, voyageurs las, frappent à la porte — pour qui l’on rompt le pain de l’espoir ; et qui se désaltèrent des claires larmes de miséricorde tombant de vos prunelles sur leurs lèvres brûlées !

C’est pour ceux-là qu’on doit garder le meilleur de soi, car à ceux-là il est le plus nécessaire… sans leur demander d’où ils viennent ni où ils vont ; quelle patrie les a vus naître, vers quel pays ils s’en vont mourir !

— Tu es mon frère, ô homme qui passes et dont je ne sais rien ! Mon toit est le tien, ma table est la tienne ; et aussi mon patrimoine, qui n’en sera pas moins léger si, au départ, ton bagage est plus lourd. Ta mère, comme la mienne, t’a porté en ses flancs élargis ; et même lorsque ton langage me demeure énigme, mes yeux lisent en tes yeux la joie de l’abri trouvé, de l’hospitalité reçue. Si ta conscience est mauvaise, ou qu’il y ait du sang sur tes mains, tais-toi, je ne veux rien savoir ! Mon rôle n’est pas de juger, mais de secourir : j’ai nom pitié, point châtiment !…

Oui, il a raison, le poète, il faut courber l’orgueil de ses sentiments ; ne pas s’isoler sur les cimes ; ne pas faire de sa compassion une sorte de prix Monthyon décernable à la seule vertu.

Quel mérite y a-t-il à chérir le soleil, les fleurs, les choses éclatantes et souriantes de la création ? Tout le monde en raffole — et c’est peut-être parce que, seules, elles accaparent toutes les louanges, tous les hommages, que l’ombre est traîtresse, que la laideur est haineuse, que les plantes indigentes ont l’air sournois et méchant !

C’est dans cette ombre qu’il faut plonger ; c’est pour cette laideur qu’il faut avoir un sourire tendre ; ce sont ces mauvaises herbes qu’il faut cueillir et nouer d’un ruban éclatant, comme les roses superbes ; comme les lys fastueux.

… Pour les consoler !


J’ai parlé du gâteau des Rois, tout à l’heure, et de la part des pauvres.

En de certains pays candides, dans ces hameaux perdus où le clocher « montre du doigt le ciel », on fait la part à Dieu.

A la lueur des chandelles, sur la vaste table où toute la lignée est accoudée, l’aïeule, avec un grand signe de croix, taille, en pleine pâte dorée et fumante, un beau morceau : la première portion ! On la pose dans une assiette, avec une verrée de vin clairet, sur le rebord extérieur de la fenêtre.

Après la fête, chacun s’en va coucher. Et, au matin, rien ne reste de l’offrande, que des miettes couleur de blé mur, et une goutte de rubis qui tremble dans le verre grossier : « Dieu est venu. »

Qui a mangé, qui a bu ? Nul ne le sait ! C’est quelqu’un, sans doute, qui avait soif et qui avait faim — pourquoi chercher davantage ?

Était-ce un brave homme, était-ce un coquin, un malfaiteur ou un malheureux, ce chemineau qui s’est arrêté une minute, les pieds sur la neige, le front sous les étoiles, perdu dans le grand silence des nuits de gel ; et qui ensuite a repris sa marche, l’estomac moins vide, le cerveau réchauffé, chantant peut-être, doucement, pour ne point réveiller les bonnes gens, un refrain du jadis heureux ?

Qu’importe !

C’est ainsi qu’il faut procéder pour la pitié : l’accorder sans parcimonie, sans mesure, sans restriction, sans espoir de retour, surtout ; la laisser prendre par qui passe, puisque celui-là en a besoin, et tourner la tête par respect du mystère ; laisser les intérêts humains accuser, discuter, railler… et se dire comme les humbles croyants de village : « Dieu est venu ! »

LA BLOUSE ET LA SOUTANE

Guère rien autre à regarder, dans cet effondrement du siècle ; guère rien autre à suivre, le long de la voie douloureuse où se traîne l’humanité ; guère rien autre à aimer, à vénérer, à bénir : ceux qui souffrent et ceux qui croient !

Plus on avance dans le mépris de tout ; plus s’écroulent les façades d’hypocrisie qui masquent l’édifice social, pourri jusqu’aux charpentes ; plus s’entassent les scandales, les hontes, les attentats féroces commis par les forts sur les faibles — plus la croix des primitives légendes resplendit sur la pourpre des couchants, le velum écarlate tendu par le soleil… le seul drapeau rouge que la police regarde d’en bas, sans pouvoir y mettre la main !

Je me rappelle, voilà des années, on enterrait Arnaud : un membre de la Commune qui, en Mai 71, ici, fut quelque peu ministre et, en juin suivant, pour vivre, vendait des pommes de terre frites sur le pont de Westminster.

Les gardiens de la paix avaient « chargé » le cercueil, parce qu’on l’avait recouvert d’un pan de laine vermillon. Ce drap mortuaire avait été arraché ; la bière avait failli rouler dans le ruisseau ; les fleurs des couronnes avaient été hachées par la lame des sabres…

On était quinze cents, avant la charge : on s’était retrouvé trois cents après — marchant encadrés d’une triple haie d’agents, sous ce ciel glacé d’hiver, comme un convoi de prisonniers.

Et voilà qu’au cimetière, au-dessus du petit groupe des socialistes, sans armes, et serré autour de ses orateurs, au-dessus de la cohorte formidable, armée, prête à l’attaque, des servants du pouvoir, tout à coup, le ciel avait resplendi.

Depuis quelques instants déjà, les paroles tombaient lentes, lourdes, comme des gouttes de brume dans le crépuscule ; le jour s’éloignait, triste et las. Et, soudain, l’astre faisait un dernier effort, semait de rubis la neige éparse sur le sol, allumait la rampe des givres, au fronton des arbres, embrasait la nue !

Et Longuet — s’en souvient-il ? — sa longue silhouette éperdue tendue toute vers le zénith, en appelait à la nature du fratricide des hommes ; exultait, pour le mort, de cette apothéose posthume ; triomphait de l’impuissance policière à confisquer l’étendard de révolte arboré là-haut.

Moi, je regardais, invinciblement attirée, une petite croix de bois qui se profilait au-dessus de la tête du tribun, dépassant son geste, dominant sa voix ; une petite croix humble, mesquine, sans relief ni dorures, posée comme un crucifix de pauvre sur le cœur du soleil mourant…


Et je me disais — au risque d’être traitée de pétroleuse par les dévots et de bondieusarde par les athées — que ces deux grandes forces : l’Église et le Socialisme, se rencontreraient un jour ; feraient cause commune contre l’ennemi commun.

On ne tenait guère compte, alors, dans le monde révolutionnaire, des tentatives généreuses ébauchées en ce sens. Les chefs, seuls ou presque seuls à les connaître, préféraient les voir ignorées de leurs troupes — la concurrence ne fait jamais plaisir !

Puis, ce grand souffle de tendresse, cet élan invincible vers l’universelle étreinte, emporterait comme fétus les personnelles ambitions, les calculs égoïstes, les manigances de celui-ci, les convoitises de celui-là, tout ce qui grouille en l’âme d’un « parlementaire », tout ce qui hante les états-majors !

Or donc, non seulement on empêchait les fraternelles paroles d’arriver à la foule, mais encore, par avance, on excitait ses méfiances, ses peurs, ses rétivités d’éternelle dupe. Ainsi, les candidatures seraient bien gardées !

Et voilà que, malgré tout, l’esprit populaire a brisé ses entraves, a échappé aux séquestrations fanatiques ou spéculatrices.

En même temps, le bas clergé retournait davantage à ses origines.

Fils de paysans, fils d’ouvriers, enfants de pauvres pris par la vocation ou par le hasard, mais gardant, sous la robe de grossière étoffe, le souvenir des épreuves familiales, des affronts subis, des douleurs supportées ; curés de campagne crevant de faim, et faisant pourtant l’aumône ; desservants de faubourgs, blagués par les paroissiens et les aimant quand même ; et jusqu’à ces missionnaires, revenus des contrées lointaines, mutilés par les sauvages ou minés par les fièvres, tout ce peuple en soutane tend les bras vers le peuple en blouse qui peine, qui souffre, souhaite justice, et réclame son dû !

Jusqu’à des princes de l’Église, des glorieux, des sérénissimes, de ceux qui ont au doigt l’améthyste épiscopale, de ceux que revêt la pourpre cardinalice, qui quittent le dais où voltige l’effeuillement des roses ; arrêtent du geste le balancement des encensoirs devant leur face ; repoussent, du bout de la sandale, les tapis tendus à leurs pas, et s’en vont à pied, dans la boue, dans la nuit, le long des ports, près des usines, servir de médiateurs aux grèves, d’intermédiaires entre le Capital et le Travail !

On voit John Burns, « l’agitateur », aidé dans ses revendications légitimes par Mgr Manning, l’archevêque de Londres, par Mgr Newman ! Le cardinal Lavigerie dirige le socialisme noir ; prend en main la cause des Arabes contre les exactions de la conquête ; parle haut et ferme en faveur de l’Humanité — même à la Patrie !

Et le Père de la chrétienté, le successeur de saint Pierre, prépare et annonce au monde l’Encyclique qui, pour la première fois, non au point de vue évangélique, mais au point de vue social, va parler aux patrons de leurs devoirs et aux ouvriers de leurs droits !


C’est que tout se tient, tout s’enchaîne… dans le despotisme comme dans la liberté !

Le jour où a été voté l’article 7, le jour où les agents ont traîné, hors des couvents, de vieux prêtres qui ne se défendaient point, ont apposé les scellés sur les chapelles et mis Dieu sous séquestre — tandis que la multitude, ravie, flattée par ses maîtres du jour dans ce qu’elle a de préjugés sans noblesse, d’hostilités sans grandeur, criait bis et criait bravo — il s’est trouvé des indépendants pour protester au nom de la liberté, pour dire aux applaudisseurs : « Gare ! l’arme est à deux tranchants ; votre tour viendra ! »

Il est venu. Les expulsions de socialistes ont suivi les expulsions de religieux ; les salles de réunion ont été fermées comme avaient été fermées les églises ; ainsi que des prédicateurs avaient été affamés, pour quelques paroles imprudentes, ainsi des orateurs de meetings ont été mis en quarantaine, chassés de leur emploi, condamnés à la ruine ou au cachot.

Et les persécuteurs étaient les mêmes, qui frappaient ainsi les croyants et les convaincus : le cœur et le cerveau de la nation. Eux, en sont le ventre : les joyeux satisfaits, haïsseurs d’enthousiasmes, mépriseurs de pauvres, reniant Dieu, qui les gêne, et le peuple qui leur fait peur !

Ce sont eux qui ont lancé la cavalerie contre les femmes de Vicq, humbles chrétiennes coupables d’avoir voulu garder les Sœurs dans leur école ; ce sont eux qui, dans le Nord, ont pressé la gâchette des fusils contre des fillettes chantant la Marseillaise et réclamant des prisonniers.

Oui, c’est parce que vous avez applaudi aux premières violences, frappant des gens d’opinions adverses, ô socialistes ; c’est parce qu’alors vous avez fait passer la tortueuse politique avant le droit pur ; c’est parce qu’un unanime cri de protestation ne s’est pas élevé en ce pays, que les vôtres sont aujourd’hui atteints, couchés sanglants par les balles dans le cimetière de Fourmies !

Regardez avec quel soin les journaux gouvernementaux essaient d’atténuer, de diminuer l’admirable rôle de l’abbé Margerin ; comme ils ont frayeur de cette alliance entre le prolétaire et l’apôtre ; comme ils sentent qu’elle fait ressortir davantage la misérable conduite des autorités civiles — des autorités, cause, par leur manque de sang-froid, de miséricorde, et de courage, que cette République, comme lady Macbeth, a désormais aux mains une tache que toute l’eau des océans, tous les parfums de l’Arabie n’arriveraient pas à laver !

Reportez-vous à l’admirable dessin, la page d’histoire poignante tracée par Willette dans le Courrier français ?

Sur la place de Fourmies, des enfants, des jeunes filles sont étendus, voilés de pénombre, parmi des flaques de sang. Debout, cigare au bec, képi galonné en tête, se tient M. le préfet Isaac. Et sous ses pieds — ô douleur ! ô honte ! — le drapeau du 145e gît…

S’ils croient qu’on leur pardonnera cela : l’armée mêlée à cette boucherie, nos petits troupiers tirant dans de la chair française, inaugurant le Lebel contre ceux de leur race, contre ceux de leur pays !

Sur le champ de bataille de Fourmies (puisqu’il y a pour nos gouvernants d’autres champs de bataille que la frontière mutilée), regardez donc qui sont les deux hommes faisant leur devoir comme des héros, s’élançant au cœur du péril, ramassant les blessés, sans souci des décharges imminentes ?

Ce sont les deux alliées de demain : la blouse et la soutane — le prêtre et l’ouvrier !

LE MAITRE D’ÉCOLE

Deux lignes brèves dans un journal, deux lignes que tout précédent commentaire affaiblirait, m’ont emplie de tristesse et d’horreur. Les voici :

« Pampelune, 25 janvier. — Le maître d’école de Sabajanes est mort de faim. »

....... .......... ...

Allez donc vanter la gloire de ce temps, les étapes du progrès, la marche en avant de la civilisation, les Congrès solennels, les Expositions triomphantes, l’air asservi, l’eau domptée, le sol fouillé jusqu’aux moelles, la foudre domestiquée, la Science reine — et regardez, en ce bourg d’Espagne, le pauvre cadavre aux yeux glauques, qui témoigne contre tel orgueil !

Le voilà, votre progrès ! La voilà, votre civilisation ! La voici, votre science !

Tandis que les peuplades les plus sauvages, les hordes les plus féroces, les races les plus primitives, ont toujours une poignée de grains, des fruits, un quartier de phoque ou d’iguane pour le savant de la tribu (celui qui sait le nom des étoiles, connaît la marche de la lune, les herbes qui guérissent, les maladies des troupeaux, et fixe, sur le papyrus, l’histoire des chefs vaillants), ici, chez nous, en Europe, à côté des celliers pleins, des granges débordantes, aspirant peut-être, en son dernier souffle, l’odeur du pain chaud qui cuit dans les fours, un instituteur meurt de faim !

Ah ! que pèsent vos Panthéons, vos Sorbonnes, vos Facultés, vos toges bordées d’hermine, vos lexiques marqués de signets, tout le papier que vous avez noirci depuis des siècles, à côté de cette bière que des paysans ont portée en terre sur leurs épaules… la déclarant légère, eux — le défunt était si maigre !

Ce qui a dû se passer dans cette âme, pourtant ! Quel désespoir a aidé la famine en son œuvre de destruction ! Cette mort-là n’est pas la mort par accident, brutale, mais clémente dans sa promptitude : la mort qui fait jaillir tout le sang de l’être comme d’un fût d’où la bonde a sauté ; qui éventre d’un coup de faulx comme le taureau éventre d’un coup de corne ; qui fait éclater le crâne comme une grenade trop mûre où, de l’écorce rougie, s’éparpillent les pépins blancs de la cervelle !

Non, la mort par la faim est sournoise, lente, tenace… Elle grignote l’homme du bout de ses dents de squelette, sans se presser ; se régalant d’autant plus que le supplice dure davantage, que la victime offre plus de résistance, et, diminuée à chaque atteinte, garde cependant le pouvoir de gémir et d’implorer.

C’est la femelle de Shylock, cette Camarde aux yeux caves, usurière implacable qui n’a rien prêté aux pauvres que leur misérable vie, et vient se rembourser par acomptes, en livres de chair !

— Mais je n’ai eu ni bonheur, ni gloire, ni richesse ! J’ai subi l’existence, je l’ai traînée comme un fardeau, je ne dois rien au sort pour souffrir ainsi ! clame le malheureux.

— Tu as vécu : donc tu m’appartiens ! riposte la Mort en ricanant.

Et comme la souffrance humaine l’amuse, elle met cinq jours à tuer !


Cinq jours ! Ce que cela fait d’heures ! Ce que cela fait de minutes !

Et je me figure le misérable homme enfermé en sa maison, une maison toute blanche contre laquelle un jasmin s’étirait, une maison fleurie d’orangers et de lauriers-roses, pleine de parfums et pleine de soleil.

Pas d’élèves ou trop peu d’élèves ; des mois en retard ; un surcroît de charge peut-être (une mère ou une sœur au loin que l’on espérait faire venir un jour), enfin plus un sou, plus de crédit… et la fierté indicible qui préserve des abaissements !

Les deux premiers jours, il avait pu faire sa classe. Des vertiges, des suées, le mot arrêté tout à coup sur ses lèvres, comme s’il avait voulu mâcher son savoir pour tromper sa faim.

Mais, après la seconde nuit, nuit de fièvre et de délire, il avait compris que c’était fini ; et était venu, en chancelant, pousser le verrou de la porte, d’un geste large, comme s’il eût tiré un rideau de fer entre lui et le monde des vivants.

Puis il s’était assis — pour attendre !

Quels tournoiements inconscients de bête en cage, quels sanglots muets avaient dû se heurter aux murailles ! Il avait invoqué désespérément la Madone de plâtre, impassible en sa niche ; il avait commencé un brouillon de supplique au recteur, embrouillant les lettres, tachant la page, comme un scribe novice ; il avait arraché les gourmands de vigne qui entraient par la fenêtre et les avait broutés goulument, tel que chevreau en maraude ; puis était retombé dans un coin, hagard, à demi fou…

Et toute sa vie, alors, avait défilé devant lui.

Sa vie ! C’était la peine d’avoir rêvé d’idéal ; c’était la peine, fils de paysan ou fils d’ouvrier, d’avoir déserté la charrue, d’avoir renié l’établi, les besognes qui rendent les mains calleuses, les âpres travaux qui font se voûter la taille des hauts laboureurs !

Les parents flattés dans leur orgueil, sentant monter leur race, l’avaient encouragé en ses visées. Il n’était pas très fort, avait du goût à l’étude : on lui épargnerait toutes les fatigues des rudes métiers ; il aurait un habit de drap, et jouerait avec les enfants du patron dans le même préau.

Plus tard, quand l’expérience lui avait appris que, sauf hasards inespérés, il en est de la science comme de tout : qu’on ne peut arriver aux sommets que si le pain, même sec, est toujours à portée de la main, sur la table des laboratoires, sur le bureau des légistes, il s’était résigné.

Les déceptions lui avaient élevé l’âme, et un autre songe le hantait maintenant. Il ne serait — il le fallait bien ! — ni un grand médecin ni un grand professeur, puisque les inscriptions, les cours, l’avenir assuré des jeunes bourgeois n’étaient pas faits pour lui.

Mais il se dévouerait aux petits, il leur donnerait, en quelque humble école de village ou de faubourg, la clef de toute chose ; il leur ferait balbutier les premiers bégaiements du savoir humain ; et, tout ce qu’il avait eu d’ambition, il le placerait sur ces têtes blondes et brunes qui auraient peut-être — qui sait ? — la chance de pouvoir avancer plus loin que lui.

Ainsi, il payerait sa dette à ses origines plébéiennes, reviendrait au berceau natal.

Pauvre homme ! Il était arrivé en ce pays ; avait lutté tant qu’il avait pu contre les hostilités cupides de terriens préférant bien envoyer leur progéniture aux champs qu’à la classe ; avait déployé plus de diplomatie qu’il n’en faut à un ambassadeur ; avait usé sa peine et sa jeunesse contre les résistances têtues de rustres au front barré.

Pas de femme : qui eût voulu l’épouser ? Pas d’enfants : qui les eût nourris ? L’existence d’un prêtre laïque, avec toutes les obligations du ministère, et sans la sainteté de l’état !

Et maintenant, c’est fini… il faut mourir !

Malgré lui, ses poings se lèvent vers le ciel :

— Ah ! maudit soit le jour qui m’a vu naître ; maudits, les flancs qui m’ont porté ; maudite, l’Isis dont les mamelles sont restées de marbre sous mes lèvres desséchées !… Que ne suis-je resté artisan ! J’aurais eu le travail joyeux, dans l’atelier où le rabot chante en frisant les copeaux blonds ! J’aurais eu les samedis de paye et les dimanches de joie ! J’aurais eu une compagne courageuse et tendre, qui m’aurait aidé de sa vaillance aux jours de misère ; j’aurais eu des petits qui m’auraient délassé, le soir, en me grimpant aux genoux !… Que ne suis-je un laboureur ! J’aurais empli mes poumons de l’air des bois et des plaines ; j’aurais enfoncé mes pieds dans la bonne terre qui, elle, n’est point marâtre à qui s’y dévoue ! Je me serais grisé de l’odeur des foins, j’aurais bu à la première gerbe, à la santé des vignes, à la beauté des moissons !… Oh ! que la mort vienne donc ! J’ai tant gâché ma vie !

Et la mort est venue.

Inquiets, le troisième jour, les villageois se sont décidés à enfoncer la porte. On a trouvé, dans un coin, une sorte de squelette accroupi, les crocs enfoncés dans les poings…


Comment de pareils faits peuvent-ils se produire ? Comment la vieille Université n’en tremble-t-elle pas sur ses bases ?

L’opinion publique, à l’annonce de tels crimes, la soufflette, cependant, à tour de bras, l’antique Alma parens — qui n’a d’égards, de préférences, de génuflexions, et d’argent, que pour les arrivés ; qui gâche, en prix grotesques, les legs de ses fanatiques, et ne pense pas à augmenter d’un décime le traitement de ses dévoués.

L’État est coupable aussi. Dans tous les pays du monde, il soigne ce qu’on est convenu d’appeler « l’enseignement supérieur » ; il le mijote, couvre d’honneurs, de distinctions, de faveurs de toute sorte ceux qui le dirigent.

L’enseignement primaire est, de sa part, l’objet de soins d’autre nature. Il le réglemente, le laïcise — et laisse mourir, ou à peu près, de faim ceux qui l’exercent !

J’ai parlé, au début, de civilisation. Eh bien, moi qui aime les enfants, moi qui en ai, je crois que nous commencerons à être civilisés quand l’instituteur héritera d’un peu de la vénération dont on entoure la nourrice.

L’instituteur représente la seconde étape de l’existence du marmot. Il lui torche le cerveau ; lui enseigne à ouvrir les yeux ; fixe son regard sur telle ou telle lueur inconnue ; lui apprend à diriger ses idées, comme l’autre lui a appris à orienter ses gestes ; le berce avec les légendes de l’histoire — et les jambages maladroits que le petit trace avec effort marquent les premiers pas de sa pensée sur le grand chemin de la vie.

Cela mérite le respect… et le pain !

LA TERRE

J’aime la terre d’une passion profonde : la passion qui me faisait, toute fillette, aux Tuileries, gratter les allées avec ma pelle, jusqu’à ce qu’à travers la couche de sable, le fard rapporté qui le recouvrait, j’eusse rencontré le derme du sol.

Alors que les autres bourraient leurs seaux d’un gravier blanc et lisse comme des dragées de baptême, je passais des heures et des heures à faire filtrer les grains noirs du terreau entre mes petits doigts — égrenant ainsi, sans m’en douter, l’invisible chapelet de la nature ; balbutiant le rosaire mystérieux d’actions de grâces, pour tout ce que cette terre contient de germes, pour tout ce qu’elle fait éclore et mûrir sous le firmament bleu !

Évidemment, je ne m’en disais pas si long, alors. Mais que de temps j’ai vécu, penchée sur le trou creusé, à regarder courir les minuscules insectes ; à aspirer la senteur forte que le sol dégage : soucieuse des pierres sur lesquelles mon outil s’ébréchait, émerveillée du brin de gazon fin et subtil qui se dressait, souterrainement, comme un cheveu vert !

Je me rappelle mes désespoirs en temps de sécheresse, les innombrables timbales d’eau puisées au diable, très loin, dans le bassin voisin de l’Orangerie, et rapportées à deux mains, lèvres froncées, sourcils crispés d’attention, jusque près du Parterre ; les devants de robe gâtés ; les clameurs de Tatane, ma bonne… et les menaces terribles du gardien, un médaillé manchot, dont les yeux riaient, tandis qu’il mâchonnait des ogreries, dans sa grosse moustache, à l’adresse des demoiselles s’écartant trop de leur maman.

— Tu finiras sur l’échafaud ! ricanait régulièrement Duranty, qui tenait alors (pauvre génie méconnu !) le guignol du jardin.

Je m’en moquais bien ! « Ma » terre n’avait plus soif, « ma » terre avait bu !

Pas plus que je ne rougissais quand, à la fin de la journée, le visage machûré, les pattes et les genoux tout noirs, le tablier trempé et maculé, je recevais la « secouée » finale.

— Petite horreur !… Est-ce qu’on se met dans un état pareil ! glapissait le chœur des bonnes.

Et les jeunes personnes de familles cossues, assises, elles, sur une chaise, avec des chaussettes de soie, un chapeau à plumes, et une crinoline qui, sur leurs jambes de quatre ans, avait l’air d’une cage à serins, se détournaient de moi avec dégoût.

— L’échafaud, je te dis ! répétait gouailleusement Duranty, alors que nous repassions devant son théâtre, en remontant vers la maison.

Je lui disais bonsoir en riant, et en me secouant comme un chien mouillé. La guillotine, Tatane, le surveillant, et les « demoiselles », tout cela ne pesait guère, à côté de cette idée que la terre ne souffrait plus ; qu’elle était contente ; qu’elle allait bien dormir !


En grandissant, j’ai gardé ce culte du sol, cette religion de la nature qui fait que rien de ce qui la touche ou l’émeut ne me laisse indifférente.

J’étouffe trois jours avant l’orage ; l’aridité me calcine les veines ; je languis sous la neige ; un malaise inexprimable m’étreint quand le soleil s’évanouit à l’horizon ; je me détache de la vie, à l’automne, comme les feuilles des arbres ; et le sang bouillonne dans mes veines, comme la sève des plantes, quand le premier rayon de mars troue le plafond de nuages gris.

Chacun éprouve cela plus ou moins, mais je crois que peu de gens le ressentent avec une égale intensité.

Il m’est arrivé de m’appuyer à un arbre, frémissante, parce que, tout à coup, dans le silence de la sereine nuit, un chant d’oiseau s’élevait, pur et cristallin. Il disait, ce petit être, ses amours, ses joies, ses craintes, les misères et les peines de sa brève existence…

Mes yeux s’emplissaient de larmes, et, en les levant vers le ciel étoilé, il me semblait que c’étaient les notes jaillies de ce frêle gosier qui épinglaient la voûte bleue, comme la cible constellée de clous d’or au jeu de la fléchette !

Parfois, aussi, me pelotonnant contre la terre, me faisant toute petite, comme une enfant éplorée sur le sein de sa nourrice, j’ai étreint le sol à pleins bras, enfoncé ma tête dans l’herbe, et défailli de tristesse, à voir les arbres si beaux, l’horizon si vaste, le soleil si radieux, les bêtes si bonnes — et l’humanité si mauvaise, si fermée au bien, si rebelle aux idées de fraternité !

Et combien j’ai ri, dans les clartés de l’aube, que de chansons me sont montées du cœur aux lèvres, quand la ferme, l’écurie, l’étable, les nids du jardin, les chiens couchés en travers de la porte, s’éveillaient dans la buée rose du frissonnant matin ! La nature tout entière, au bord des étangs et à l’ombre des bois, comme dans les demeures humaines, récitait, avant de se mettre au travail ou de mordre à la prime pâture, l’antique Benedicite que l’univers balbutia, pour la première fois après sa naissance, au septième jour de la création.


Hélas, depuis ce jour, les temps ont changé. Adam a enfanté Caïn ; la vermine humaine a pullulé sur la terre ; et, avec elle, tous les fléaux s’y sont abattus : la guerre, la famine, la maladie, la misère !

La misère !… On la retrouve jusqu’ici, près de cette maison perdue en pleine forêt où je viens chercher quelques semaines de repos.

Tout le long des routes, passent, harassés de fatigue, des hommes et des adolescents, dont les pieds nus s’éraflent aux cailloux du chemin. Ils portent, au bout d’un bâton, leurs gros souliers de cuir, à semelle épaisse, et un mince paquet noué dans un mouchoir usé — tout leur bagage, toute leur fortune !

Une veste de toile, un pantalon qui fut de drap avant que d’être rapiécé à toutes les étapes du voyage, une ceinture de laine rouge, les trois quarts du temps pas de chemise, voilà pour le costume. Et il a, là-dessus, tant plu, tant venté, les tristes étoffes ont été si encroûtées de poussière, si roussies par la canicule, qu’elles sont devenues d’innomable ton.

Ne reste maintenant de nuance visible que celle du lambeau de serge qui ceint les reins de ces vagabonds malgré eux : une tache pourpre dans le gris de leur misère, une tache couleur de meurtre, couleur d’incendie…

Ce sont les errants, les parias du travail ! L’ouvrage a manqué, en leur pays, et ils sont partis au hasard, louer leurs bras, louer leur courage, à quiconque, en échange, voudrait leur donner un morceau de pain.

Aujourd’hui ici, demain là ; regardés en méfiance par ceux mêmes qui les emploient ; interrogés durement par les gendarmes ; arrêtés dès qu’un crime est commis dans la région ; relâchés, repris, interrogés, libérés encore, pour aller un peu plus loin subir les mêmes outrages, endurer les mêmes peines — quel destin est leur !

Ce ne sont, pourtant, ni des malfaiteurs, ni des mendiants : ce sont des ouvriers !

L’un d’entre eux, un jour, m’a cependant tendu la main, mais avec quel mot !

Comme il était jeune et solide, j’eus un regard de sotte surprise :

— Pour m’aider à vivre ! fit-il gravement.

Car personne ne s’occupe de leur sort, ne se soucie de les « aider à vivre » ! Cela coûterait si peu, pourtant, quelques grands hangars qui serviraient d’abri, sur les routes de France, à ces sans-logis !

N’en serait-il pas mieux que de voir des hommes, nos semblables, nos frères en humanité, traîner au long des sentes leurs pattes endolories, comme des bêtes blessées et traquées ?

Ils finissent par en prendre l’allure, la marche oblique, l’œil suppliant et fauve à la fois… Et cela ne vaut rien, pour la sécurité d’un pays, que des êtres innocents soient traités en suspects, qu’ils retournent à l’animalité par le trop de misère — et qu’une patrie ne puisse nourrir ceux qu’elle a enfantés !


Une patrie !…

C’est en les regardant, ces déshérités, que l’on comprend combien est troublante la théorie des sans-patrie.

Une fois, sur le grand chemin, un garçon de quinze ans, semblable à ceux dont je viens de parler, demandait s’il y avait loin encore jusqu’au prochain hameau.

On le renseigna. Puis, une question me vint :

— Où allez-vous ainsi ?

— Je ne sais pas ; toujours tout droit !

Il marchait vers l’Est.

— Toujours tout droit, c’est la frontière… c’est l’Allemagne ?

Il eut un geste découragé :

— Pourvu que je mange ! fit-il.

Et, tandis qu’il reprenait sa route, je regardai les champs où les moissons blondes et lourdes oscillaient sous le soleil.

Je me disais que la terre, notre terre française, si féconde, si riche, produit bien de quoi nourrir ses fils ; que nos vignes n’ont pas été plantées, que nos blés ne mûrissent pas, pour que des petits de cet âge s’en aillent mendier au vainqueur, par-delà le Rhin, une croûte de seigle, une lampée de houblon ; que le sol, l’air, l’eau, sont à tous de par le fait de naître ; et qu’il y a, dans ce qui se passe, au rebours des vœux de la nature, un crime de lèse-humanité !

BERCEUSE POUR LES VIEUX

Pour ma chère maman.

Oui, pour vous, doux, tendres vieux dont l’âge a blanchi ou clairsemé la chevelure, dont le temps a aboli les ardeurs ; bons vieux aux yeux ingénus, aux mains diaphanes, à l’esprit indulgent, tout de pardon et d’oubli : sans haine devant la noirceur commune, et n’ayant gardé d’amour que ce qu’il en faut pour remplir le cœur d’un humble chien ou d’un petit enfant.

Chères antiques gens, précieux ancêtres qui retournez à la pureté primitive, par la route d’expérience où rien ne fleurit plus, je vous aime avec une infinie douceur !

Et à vous j’ai songé, en voyant tomber toute cette neige : à vous, vieillards frêles, que le froid abat et meurtrit, comme il flétrit et menace les jeunes pousses écloses au fond des berceaux, dans l’artificiel printemps des nurseries. Peu de familles, en ce moment, qui n’aient leur vieux malade, grelottant sous l’amas des couvertures, et hochant la tête au mot de guérison.

Dans quelques jours, le ciel, déblayé par les rafales, reprendra sa nuance d’azur naissant ; les bourgeons pointeront au bout des rameaux ; le soleil rira au zénith ; une bonne odeur de sève et de renouveau montera de la terre en folie. Alors, on ouvrira la fenêtre, et l’aïeul boira sa part de brise ; sentira ses os réchauffés sous les rayons ; s’enivrera délicieusement de l’ivresse unanime…

— A ta santé, nature !

— A ta santé, vieil arbre de chair, tronc rabougri qui m’as donné jadis tout l’effort de ta floraison ! Ta tête est chenue, mais tes racines sont solides ; et la foudre qui te frappera, la hache qui t’abattra, ne sont point encore forgées ! Notre bail n’est pas fini, bonhomme ; j’ai encore pour toi des corolles et des aurores, des caresses et des trilles… dans tes branches mortes, les rêves ailés, comme des pinsons, reviendront encore faire leurs nids !


Oui, mais, d’ici là, l’ancêtre est triste, dans sa chambre que meublent les souvenirs d’antan, les portraits de contemporains disparus, d’amis partis bien avant lui pour le grand voyage, et qui semblent s’impatienter « là-bas » ; lui reprocher de se faire tant attendre au rendez-vous que nul ne manque — bon gré, mal gré !

C’est alors qu’il nous faut leur rendre toutes les gâteries reçues jadis, au temps de la prime enfance ; c’est alors qu’il nous faut les aimer ardemment, leur laisser voir combien ils nous sont chers, sans fausse honte, sans mauvais orgueil… redevenir « gosses » pour les rajeunir ; galvaniser leur actuelle faiblesse de la force passée !

Nous ne les rendons pas heureux, nos vieux !

Dans cette existence à la vapeur qui nous est faite, au milieu de la lutte pour la vie, parmi l’effréné surmenage qui nous brûle les veines, consume nos heures, flambe nos minutes, combien peu il reste de temps pour les affections jadis prépondérantes dans la communauté familiale ! Tout ce que nous pouvons avoir de qualités effectives, nous semblons le concentrer dans la passion : autre sorte de duel où se complaît notre présente combativité.

Mais les pures, saintes joies qu’ils ont connues, eux, envers leurs ascendants, qu’en faisons-nous ? Là où c’était plaisir, apparaît un devoir — ainsi, volontairement, nous nous privons de l’exquise jouissance qu’il y a à répandre le bonheur autour de soi, comme l’arbre donne son ombre, la source sa fraîcheur, la fleur son parfum !

Ce n’est pas que nous soyons plus mauvais que d’autres, en vérité. Non. Seulement nous sommes pressés ! « Bonjour, bonsoir ; j’entre, je sors ; ça va bien ? tant mieux ! »… et voilà ! Nous quittons nos vieux la conscience tranquille : au moins, ils ne se plaindront pas d’avoir été négligés !

Eux, toutefois, dans leur pénombre, les mains croisées, tournés vers l’arrière, se sentent l’âme en peine, à comparer leur sort avec celui qu’ils firent aux parents, du temps où, volontiers, l’on vivait tous ensemble, naissant, mourant sous le même toit. Ils se sentent perdus, désemparés, dans le tourbillon qui nous entraîne — et l’exagération de leur détresse en arrive à conclure ceci : qu’on ne les aime plus !


On ne vous aime plus !… Ah ! chers vieux, qu’allez-vous penser là !

On ne vous aime plus ? Mais vous ne savez donc pas, grand-père, mais vous ne savez donc pas, mère-grand, qu’au fur et mesure que nous apprenons la vie, que nous avançons dans le dur chemin, clopinant sur ses pierres, laissant de notre laine à tous ses buissons, vous ne savez pas combien plus fréquemment on retourne la tête vers les jours d’ignorance et de douceur — et quelle immense tendresse éclot pour vous, fleur de ruines, des décombres de nos illusions !

Au début, nous vous avons jugés souvent sévères et injustes… Que nous disiez-vous que les roses avaient des épines ; les amours, des souffrances ; les amitiés, des trahisons ? Tout le monde était beau, tout le monde était bon, tout le monde était brave — vraiment, le ciel était petit pour contenir tant d’astres ; et la terre mesquine, pour contenir tant de roses ; et l’espace étriqué, pour contenir tant de baisers !

Puis, l’on a vécu… Alors, en même temps que nos songes, nos présomptions tombaient, feuilles mortes balayées par le vent ! C’est vous qui aviez raison, c’est vous qui disiez vrai, hélas ! Nos lèvres, impuissantes désormais à formuler l’acte de foi, balbutiaient l’acte de contrition : avant que de dire l’acte d’amour idéal qui en est la résultante, la suprême consécration !

Nous avions cru à une humanité supérieure ; nous avions reconnu la démence de notre rêve — il ne restait plus qu’à nous faire pardonner d’avoir blasphémé votre sagesse, ô chers, ô bons vieux ! Et, de tous nos mépris acquis, croissait votre part d’estime ; de tous nos mécomptes endurés, votre part de confiance ; de toutes nos douleurs subies, votre part d’affection !

« Maman ! » est le cri le plus sincère que puisse proférer bouche humaine ; des vétérans le hurlent, sur les champs de bataille, quand leur torture est trop forte ; des vaillants le gémissent tout bas, dans les insomnies suppliciantes, après quelque traîtrise profane !

Ne vous plaignez donc pas ! Depuis que le monde est monde, l’enfant prodigue est revenu !


Quelquefois, aussi, ce sont eux qui eurent tort contre l’élan de notre enfance, la vocation de notre destinée. Ils furent aveugles, se trompèrent, faillirent gâter l’avenir… le tout de bonne foi, avec l’âpre désir de faire bien. Longtemps, nous gardâmes l’amertume des servitudes où notre précoce fierté se révolta — il est des cicatrices qui demeurent vives, bien après que la plaie s’est refermée ! — longtemps, notre jeunesse fut endeuillée par ces précoces combats, où le sentiment filial s’engourdit chez les plus cléments, disparaît à jamais chez les trop aigris.

Mais les années ont passé, nous transfusant la vigueur de ces parents qui furent nos maîtres. Et notre taille se dresse, haute et droite, près leur taille voûtée ; et notre front dépasse leur front ! Voilà que nous sommes les chefs de famille ; et qu’eux sont semblables, presque, au fragile adolescent que jadis nous fûmes…

Arrière, les méchants souvenirs ! Arrière, les petites rancunes auxquelles les faibles seuls ont droit ! Être fort, c’est être bon. Appuie sur mon bras ton bras qui m’a menacée, ô père ! J’écouterai, patiente, ta voix qui, parfois, prononça de dures paroles, ô mère chérie ! Et vous, aïeux, que vous m’ayez été sévères ou propices, je ne me rappelle de vous que les heures bonnes, les heures tendres — enfants, tout petits enfants, à tête blanche ou grise, icônes du foyer, chers vieux !…

LE DROIT DU SUPPLICIÉ

Une main se pose sur l’épaule du dormeur :

— Allons, éveillez-vous ! Votre grâce est refusée… Il faut mourir !

L’homme ouvre les yeux, se ramasse plutôt qu’il ne s’assied sur son lit, et recule jusqu’au mur, en un bond d’animal effaré. Ses paupières clignotent, il regarde stupidement les messieurs graves dont la silhouette fait ombre chinoise entre son grabat et la lanterne que tient le gardien.

Car l’aube imperceptible qui blanchit à peine l’horizon — et que la foule ignoble, massée sur la place, salue déjà d’une féroce rumeur — n’arrive point jusqu’au soupirail de la cellule.

Là, c’est ténèbres.

Mais, ainsi que cette lueur fumeuse de chandelle vient crever l’obscurité, de même la vérité effroyable dissipe les ombres du sommeil sans rêves, se fait jour dans cette âme engourdie.

Il a compris, le malheureux, il a compris !

Une aurore sépulcrale se lève en ses prunelles diluées ; sa face, son cou, ses épaules, jusqu’à sa poitrine, prennent soudain la pâleur et la transparence d’un cierge mortuaire ; la rosée des sueurs d’agonie perle à son front…

S’il est lâche, on entend, dans le grand silence, ses dents qui claquent et ses genoux qui se heurtent, comme le squelette du pendu secoué par la brise nocturne, qu’évoquent les légendes de veillée. Et ses doigts errent autour de lui, machinalement, sans parvenir à joindre ses nippes.

S’il est brave, sous l’effort de sa volonté tout son être prend une allure mécanique, une raideur d’automate. Il se lève seul, il s’habille seul. Rien ne trahit son angoisse profonde, sauf l’angle du maxillaire, devenu soudain aigu, révélant l’abominable tension des nerfs, et les mâchoires serrées convulsivement, pour que la peur n’y puisse glisser son grelottement honteux.


Dans la salle de toilette, les aides tondent la nuque, coupent le col de chemise…

Le prêtre est là, tout pâle, lui aussi, le crucifix en main, comme un soldat qui tient son arme.

Son rôle, à celui-là, est quelque chose de si beau, de si au-dessus des jugements terrestres, de si magnifiquement surhumain, qu’on n’a pas mémoire d’une insulte allant frapper ce dernier ami des condamnés.

Il faut, à cette âme de missionnaire, une telle douceur et une telle patience, tant de résignation et tant de mansuétude, que tout être non soutenu par une foi profonde serait incapable d’accomplir semblable tâche, de suivre jusqu’au bout ce douloureux chemin de croix.

Lui, a choisi son poste, a tracé lui-même l’itinéraire de sa vie.

Il est un honnête homme, et veut pour compagnons le rebut des bagnes et des bouges — les voleurs aux doigts crochus, les souteneurs immondes, les meurtriers puant le sang ! La société lui envoie ses flétris : la lie des villes et des campagnes, tous ceux sur qui la poigne du gendarme s’est abattue, tous ceux qu’a frappés le glaive de la loi.

Le prêtre, au seuil de la prison, les bras ouverts dans le geste d’accueil qu’avaient jadis les petites madones à la porte des refuges, les reçoit… cariatide en deuil de la suprême pitié !

Ils arrivent là en masse : ceux qui vont partir pour la Nouvelle, ceux qui vont partir pour l’éternité.

Vers tous, il a le même élan de compassion ; à tous, il offre l’hospitalité émue de son cœur de chrétien. La plupart l’injurient, beaucoup le raillent, quelques-uns seulement l’écoutent.

Et il découvre le plus souvent — ô douleur ! — que, parmi ces derniers, il est au moins deux tiers d’hypocrites ; que leur docilité est faite de fourberie, leurs regrets de calculs ; que leur outrance de repentir, leur dévotion subite et outrée, n’est qu’une sacrilège parodie, l’exploitation de sa naïve confiance ; qu’ils vont au sacrement pour aller davantage à la soupe, obtenir peut-être la clémence, rien de plus !

Hélas, ni leur crime, ni leur châtiment n’a pu les mettre hors l’humanité ! Ils sont menteurs et lâches, vils et ingrats, autant que s’ils étaient restés impunis — ce sont des hommes, après tout, ces gredins !

Parfois, un est sincère. C’est pour la sincérité de celui-là que l’aumônier subit l’affront de tous les autres, le contact du vice, les entrevues atroces avec l’échafaud !


Ah ! les prêtres heureux peuvent bien avoir les cures fructueuses, les chaires dominatrices d’où leur parole s’épand sur les fidèles agenouillés ; et la direction des âmes d’élite ; et toutes les joies, tous les triomphes du clergé mondain ! Il peut y avoir des évêques en simarre violette, la mitre en tête et la crosse en main ; il peut y avoir des cardinaux tout oints d’incarnat, éclatants et superbes comme des saints de vitrail au soleil couchant !

Que lui importe ! C’est avec un dédain tendre qu’il pense à toutes ces hiérarchiques satisfactions.

Il a, lui, pour siège épiscopal la chaise de paille qu’il rapproche de celle du condamné ; il a, pour encens, la fumée du mauvais tabac qui adoucit les captivités indigentes ; il a, pour auditoire, ce meurtrier à visage bestial ou cynique, dont parfois les yeux s’éclairent, à l’écouter !

De ses mains douces, il prend les pattes affreuses qui se sont nouées autour d’un cou de vieillard ou de femme, et il croise les doigts calleux en une étreinte humble, en un geste de petit enfant. La même voix éraillée, qui a vomi le juron et le blasphème, répète un à un les mots du Pater, ou de l’angélique Ave.

Oui, les officiants des hautes cathédrales ont les missels gothiques pleins d’enluminures précieuses ; oui, parmi les apothéoses de l’encens, la gloire des musiques divines, des patriciennes distribuent le pain bénit… qui semble un gâteau de riche, avec sa croûte d’or et sa mie d’argent !

Celui-ci voit, pour toutes images, les cartes graisseuses traînant, près de son bréviaire écorné, sur la table du cabanon. Et lorsqu’il veut donner le pain bénit, on le voit monter vite la rue de la Roquette, avec ses gros souliers et son parapluie qui a des vues sur le ciel. Il s’arrête tout ruisselant d’eau, tout moucheté de boue, devant la bonne femme qui se tient à cropetons, presque sous la voûte, avec son panier plein d’oranges, de croquets, ou de sucres d’orge, qu’elle vend aux soldats du poste.

— Un biscuit, s’il vous plaît, ma chère dame ?

— Voilà, m’sieu l’abbé. Vous êtes donc toujours gourmand ?

— Oui, un peu, fait-il rougissant.

Il cache la mince friandise sous son manteau, pour que la pluie ne l’atteigne pas, et il court vite vers « son enfant », celui que le bourreau lui volera peut-être demain.

Oh ! pauvre homme, humble prêtre, que toutes les bénédictions descendent sur toi, pour ce gâteau d’un sou !


Il n’a qu’une haine au monde, le pardonneur éternel : c’est celle de l’échafaud, tueur légal, qui lui prend ses bandits à peine convertis, ou ne lui laisse pas le temps de les convertir.

Et, à toute exécution, il est là, souffrant mille morts et cependant présent toujours : soit que le condamné ait écouté ses exhortations, soit qu’il les ait repoussées, soit même qu’il ait vociféré à ses oreilles tout le vocabulaire du ruisseau.

De ces êtres que la société a rejetés, que la justice supprime, que leurs proches renient, que leur famille abandonne le plus souvent, car ils en sont la honte, de ces êtres à qui rien ne reste et qui ne tiennent au monde vivant que par l’imminence de leur trépas, l’aumônier de la Roquette est avant tout l’ami.

Certes, il essaie d’être aussi le prêtre, c’est son droit. Mais jamais il n’a failli à sa mission de consolateur : même s’il a plu au condamné de ne voir en lui que le visiteur laïque, le compagnon fidèle des derniers moments, l’exécuteur testamentaire que lui accorde la loi.

Il représente les parents absents ou morts, les tendresses lointaines, les affections défuntes ; il incarne, dans le terrible cérémonial de l’expiation, la miséricorde — ultime et sublime forme de la fraternité.

....... .......... ...

La toilette est finie. L’homme se lève.

— Quelle est votre dernière volonté, mon fils ? dit le prêtre.

Le malheureux a eu un frisson. Et, d’une voix entrecoupée comme par les hoquets du râle :

— Écoutez… Je veux que mon corps… soit enterré sur-le-champ… sans être livré aux carabins. Je vous en prie… oh ! je vous en prie !

— Votre vœu sera exaucé, mourez en paix, répond l’aumônier.

— Merci !

Le cortège se met en marche, la porte s’ouvre toute grande… et la populace se régale à voir sortir le condamné ; ligotté comme un veau qu’on mène à l’abattoir ; marchant à petits pas comiques, grâce aux entraves qui lui relient les chevilles ; et grelottant sous l’âpre bise du matin.

Dans ce court trajet, le prêtre marche à reculons devant l’homme. Sa robe lui cache la bascule, son crucifix le couperet.

Ils vont, les yeux dans les yeux. L’un ne dit plus rien, mais son regard supplie encore, avidement, impérieusement :

— Pas les médecins !… non !… pas les médecins.

Et l’autre acquiesce, muettement.

La victime est saisie, enfournée sur la planche — le coutelas s’abat !

La foule crie, ondule, s’épand, se disperse. Au galop, la carriole infecte, qui a l’air d’une voiture d’équarisseur, déambule, suivie par des voyous tôt essoufflés.

Derrière, trotte de son mieux le fiacre où, défaillant, le visage en sueur et le cœur marri, l’abbé s’est jeté.

Il faut donner l’absoute à cette tombe, qui n’entendra plus jamais d’autre prière ; il faut surtout défendre le cadavre (ce cadavre qui est son bien, puis qu’on l’a commis à sa garde, puisqu’on le lui a légué en présence de témoins), il faut le défendre envers et contre tous ; même contre la science… si la science veut violer la décision du mort !


Une fosse creusée à la grâce de Dieu ; un pauvre cercueil où gît dans le son, cravaté de rouge, le patient morcelé ; l’aumônier qui murmure la formule de pardon ; les valets du bourreau et les fossoyeurs, casquette bas, dans le sinistre matin d’hiver.

Deux messieurs s’avancent :

— Au nom de la Faculté, nous réclamons le corps.

— Non ! répond le prêtre fermement.

On discute, on ergotaille. Si c’est un « désir » du condamné, les anatomistes cèdent : mais si c’est une « volonté », ils passent outre. Est-ce qu’un « raccourci » peut se permettre d’avoir une dernière volonté ? Est-elle admissible, cette prétention qui ferait d’un cadavre de gredin l’égal d’un cadavre d’honnête homme ? Non, non, au laboratoire, cette charogne — et que les petits couteaux commencent !

Si bien qu’il faut ni plus ni moins que l’intervention du chef de la Sûreté pour faire cesser le débat ; pour obtenir que la bière soit enfin descendue au sein de la terre équitable… qui garde à ses enfants, indistinctement, les mêmes vers, la même pourriture, la même résurrection glorieuse dans le brin d’herbe, dans les calices diaprés, dans les arbres frissonnants, tendant leurs branches vers le ciel en un grand élan de gratitude !


Les médecins se précipitent à la Préfecture.

— Le corps ! Il nous faut le corps !…

— Vous ne l’aurez pas ! répond nettement le fonctionnaire interpellé. Vous invoquez un usage, mais un usage n’est pas un droit. Il a été fait un trop singulier emploi du cadavre de Pranzini, dont les morceaux ont traîné jusque sur les tables des brasseries de femmes, au quartier Latin, parmi les bocks et les pipes, pour qu’on vous en remette d’autres désormais. Allez charcuter ailleurs !…

Pour cette fois, le verdict s’accorde au sentiment public.

Paris a le respect de la mort, et, si sa crapule grouille autour de l’échafaud, il n’est pas un être honnête, homme ou femme, qui n’ait eu le cœur levé par le récit des fantaisies macabres auxquelles se livrent certains carabins sur le cadavre des exécutés.

On évoquera l’intérêt de la science ? Qu’a la science à voir là-dedans ? Combien de maîtres, parmi les chirurgiens, diront qu’aucun contrôle, qu’aucune constatation ne sont possibles après le délai qui suit l’exécution. Le sujet est froid lorsqu’on le livre, le sang est figé. Allez donc faire des expériences sur ce glaçon !

Non. Trois ou quatre praticiens éminents font ce qu’ils peuvent pour galvaniser le néant. Ils donnent un ou deux coups de bistouri, presque pour acquit de conscience, puis s’en vont, plus découragés à chaque épreuve. Alors, arrive le troupeau des jeunes chacals.

Tout ce que Paris compte d’étudiants en médecine a eu son petit morceau d’assassin : l’un une dent, l’autre un doigt ; celui-ci, le cuir chevelu, cet autre, un osselet quelconque. On n’a mis en bière — à supposer que les restants n’aient pas été jetés à la voirie — qu’un squelette dépouillé.

C’est une honte… et sans profit !


Ce que je dis là pour les cadavres de coupables s’applique, à bien plus forte raison, aux cadavres d’innocents.

La Faculté, elle, ne distingue pas. Elle fait sa cueillette aussi bien sur les lits d’hôpitaux, où sont morts des pauvres, coupables seulement du crime de misère, que dans le panier des guillotinés, qui, s’étant rachetés, devraient, quoi qu’on en dise, être traités au pair.

C’est pourquoi je proteste de toute mon énergie, de toute ma conviction, contre cette prétention de voler à un homme sa dépouille mortelle, cette malheureuse guenille, de laquelle il devrait pouvoir disposer sans conteste, puisqu’elle est le plus souvent son seul patrimoine ici-bas.

Il y a assez, en ce temps-ci, de j’menfichistes, de bonshommes qui claquent, l’ironie aux dents, ou qui marchent à la guillotine comme Lebiez y marcha, pour que les dissecteurs fassent quand même leur récolte de macchabées. Sans compter les sociétés d’autopsie mutuelle.

Mais les « timorés », ceux qui, dans leur agonie affreuse, se cramponnent aux rideaux blancs des couchettes d’hospice, en suppliant le ciel et la terre qu’on n’aiguise pas les scalpels sur leurs maigres os ; mais ceux qui, au pied de la guillotine, demandent qu’on laisse en paix leurs deux tronçons : ceux-là, non, non, et non !

Il ne peut y avoir qu’une règle là-dessus, une règle morale ayant valeur et force de loi : le consentement ou le refus du mourant.

C’est le droit du misérable — c’est même le droit du supplicié !

L’ADOPTION DE « MARDI-GRAS »

La foule, endimanchée, descend le long du trottoir de droite ou remonte le long du trottoir de gauche, en une lente et incessante coulée, grise comme lave, et piquée de lueurs de braise par la pourpre des déguisements.

Il est trois heures environ ; le ciel a revêtu, lui aussi, pour la circonstance, ses attifailles de printemps. Il s’est travesti en Mai, ce Mars soucieux ; plus une ride à l’horizon, mais seulement, là-haut, le vol léger d’un tas de flocons roses semblant un écroulement de pétales sur la robe bleue de la nue.

Le soleil se penche, pour regarder la cohue heureuse, et les masques triomphants qui l’acclament. Il mire ses rayons dans les pauvres dorures, qui en resplendissent de joie ; et il cache la misère des paillettes sous l’éclaboussement de ses rayons.

C’est une joyeuse journée. Le sang court plus vite, le cœur bat en crescendo.

Jusqu’aux plantes qui s’y trompent !

Sur le balcon, où j’ai installé une sorte de jardin suspendu, les rosiers étendent leurs branches dans un étirement de réveil, et je vois s’entr’ouvrir l’œil des bourgeons. Les lierres ont la sève à fleur d’écorce, et les vignes vierges s’allongent, frissonnantes, comme des couleuvres désengourdies.

Les gens se livrent au plaisir, oublieux des douleurs que demain leur réserve — les plantes se laissent aller à vivre, insoucieuses des gelées d’avril.

La rue, le ciel, les arbustes, les pochards, et les bêtes, comme tout cela semble content, par ce début de carnaval, en ce radieux Mardi-Gras !


Les bêtes ?… Pas toutes.

Depuis un moment, accoudée à la rampe, je regarde un chien, tout jeune, de moyenne taille, qui semble terriblement inquiet.

Il va, vient, furète, flaire les passants, renifle sous les portes, entre chez les concierges, se glisse dans les boutiques, et — chose grave, témoignant de ses préoccupations profondes ! — n’accorde aucune attention aux invites et politesses de ses pareils.

Voilà plus de cinq fois qu’il fait ainsi sa ronde, battant le quartier en conscience, et revenant, après chaque expédition, plus triste et plus navré, s’asseoir à la même place, là, de l’autre côté de la rue, en face.

J’ai beau percher haut, il s’est bien aperçu que je m’intéressais à son manège ; ma sympathie, quelque élevée qu’elle soit, ne lui échappe pas. A chacun de ses retours désolés, il a, vers ma fenêtre, un regard et un aboi interrogateurs.

Le regard, je ne puis le traduire, mais l’onomatopée de l’aboi est facile à reconstituer, moins l’accent plaintif qui en fait toute la saveur.

Il me crie : « L’a é ou-u ? » Et moi je devine très bien qu’en chien cela signifie : « L’avez-vous vu ? »

Eh ! non, pauvre toutou, je ne l’ai pas vu, ton maître. Sans cela !… Cet égaré à quatre pattes devine bien — avec l’instinct sûr que récèle l’âme animale — que j’aime les bêtes d’une profonde affection.

Il ne se trompe pas.


C’est qu’à toutes les heures où la vie m’a été mauvaise, à ces heures lugubres où la mort, le malheur entrent dans la maison, j’ai trouvé l’humble tendresse, la consolation timide d’un de ces êtres bénis. Au milieu des larmes (parfois causées par la dureté du sort, mais le plus souvent par la noirceur de l’individu) j’ai senti s’affirmer leur sollicitude : le petit museau repousser le mouchoir, et, sur les paupières brûlées, la caresse fraîche qui arrête les pleurs, en rappelant que « quelqu’un » vous aime encore.

Oui, « quelqu’un », ce cœur à quatre pattes qui s’appelle un chien ; « quelqu’un » aussi, cette poignée de duvet qui repose là, dans la cage, ce rien ailé, harmonieux et charmant, qui s’appelle un oiseau… se pose sur votre doigt ; picore à vos lèvres ; dort sur votre épaule ; emplit tout le logis de ses trilles, de son bruit d’ailes — et ne vous fait d’autre mal, en sa brève existence, que de cueillir, d’un coup de bec, un cheveu brun ou blond, quand vient la saison des nids !

Ah ! oui « quelqu’un », chacun des membres de cette humanité dite inférieure, et dominant cependant d’une telle hauteur d’attachement, d’une telle résistance de fidélité, la méprisable humanité des hommes !

Il y avait, sur le lit où expira mon père, une petite griffonne noire qui léchait ses mains froides et geignait tout doucement, mêlant sa douleur à la nôtre.

Et je me rappelle plus tard, près d’une autre couche où reposait, le visage enfin calme sous sa crinière blanche, encore un mort bien cher, je me rappelle un canari qui gazouilla toute la nuit de la funèbre veillée — saluant, dans la lueur des cierges, l’aube de la délivrance ; et s’évertuant, une dernière fois, pour ces oreilles closes, pour ces yeux éteints, qu’il avait si longtemps charmés…


J’ai quitté le balcon depuis longtemps, rappelée par les soins de l’intérieur.

Voici que la nuit arrive (il est six heures passées) et le crépuscule tombe lentement, baignant de gris les toits d’alentour.

Ce pauvre chien, tout de même, pourvu qu’il ait retrouvé son maître ! Ça ne sait pas son chemin, quand c’est jeune ; et si, par malheur, ça le demande aux gardiens de la paix, en fourrière, et plus vite que ça !

Une fois en fourrière, ou asphyxié — c’est encore ce qu’il y a de mieux ! — ou vendu à n’importe qui. Il y a une variante, c’est la vivisection : les bonshommes qui charcutent de la vie pour y trouver le secret de la mort. Et, de l’aveu des plus forts, ils torturent sans presque rien découvrir !

Cela me donne un frisson, cette pensée du malheureux être, ligoté sur une table, se tordant sous l’acier qui taille, rogne, rompt les muscles, scie les os, détache des morceaux de cervelle, et finit par pincer les nerfs, l’un après l’autre, pour que le gosier donne, aiguës ou graves, toutes les notes de la souffrance, toute la gamme de la douleur — cithare de chair suppliciée qui réjouit le cœur des praticiens mélomanes !

Si cela lui arrivait, pourtant, au chien de tout à l’heure, il penserait à moi pendant qu’on le martyriserait ; il se dirait que je n’ai pas eu de pitié envers sa détresse !

Mais me voici à m’emballer !… Il y a belle lurette qu’il a rejoint son patron et sa maison !

....... .......... ...

Non, il est encore là ; plus assis, mais couché ; fourbu ; comme aminci, efflanqué davantage par la pénombre qui l’enserre. Il a allongé sa maigre carcasse contre la devanture d’un magasin, et reste immobile, atterré, sous les pieds des passants.

D’aucuns le heurtent involontairement ; certains y apportent de la cruauté. Un ivrogne, tantôt, lui a allongé un coup de pied dans le ventre ; un gamin lui a tiré la queue férocement ; un gros monsieur en pelisse fourrée l’a gratifié d’un coup de canne, sonnant sec sur l’échine noueuse.

Il a faim, car il a ramassé je ne sais quelle ordure et la ronge voracement.

Si je n’avais déjà trois « clebs », je le prendrais bien ! Mais ce serait de la démence ; pour vaste que soit le logis, la « chiennomanie » a des bornes !

J’ai fait mine de rentrer au moment même où il levait le nez. Et voilà que de cet abîme d’ombre monte une plainte si aiguë, un appel si lamentable que je m’arrête, le cœur chaviré…

Suis-je sotte ! Il a peut-être un collier ! Je vais voir l’adresse, et le faire reconduire.

Et, à quelqu’un de service :

— Ayez donc l’obligeance d’aller chercher ce chien, vous voyez, en bas… celui qui regarde par ici !


Nous voici museau à museau. Je suis assise sur une chaise très basse, et il est très haut sur pattes. Nous nous regardons dans les yeux.

Ils sont bons, ses yeux à lui, encore embués de tristesse, et tendrement suppliants. Ces yeux-là me disent :

— Vas-tu me rejeter dehors, la nuit, par ce froid ? J’ai faim ; et n’ai plus personne à aimer !

Car il n’a pas de collier, et le dilemme est bien simple, désormais : la fourrière… ou l’adoption !

— Mon pauvre garçon, je voudrais bien, mais je ne peux pas ! J’ai Rip, mon gros terre-neuve, qui ferait de toi une bouchée ; Mégot, un cabot jaune, vilain, poltron et godiche, que j’aime pour ses vertus ; et P’tiote, grosse comme le poing, qui mène toute la maison. Comment faire pour te prendre encore ?

En guise de réponse, il a rampé vers moi, et a léché le bout de ma pantoufle.

A ce moment, une personne est entrée, et, derrière elle, les trois chiens, en coup de vent, suivant leur habitude.

Arrivée brusque et brusque arrêt, plein d’hostilité, contre l’inconnu. Lui, s’est comme recroquevillé, tremble de tous ses membres.

Alors, je me tourne vers le doyen :

— Rip, mon vieux, c’est un pauvre toutou, sans maître, sans abri, sans pâtée. Veux-tu que je le garde, ou veux-tu que je le chasse ?

Rip, majestueusement, s’est détaché du groupe. Il se campe devant le vagabond, lui étreint le cou de ses deux pattes, l’examine… et, gravement, l’embrasse.

Ah ! brave chien ! Trouvez donc beaucoup d’hommes qui en fassent autant !

Et voilà comment — avec le consentement de Rip — j’ai adopté « Mardi-Gras ».

CAMPAGNE

A bout d’efforts, épuisée par huit ans de labeur sans trêve, les yeux brûlés par les veilles, le sang brûlé par la fièvre, je me suis réfugiée en un coin de campagne où je m’efforce, tout doucement, d’en revenir à l’animalité première : de réapprendre à manger, à respirer, à dormir ; d’oublier la vie factice des névrosés pour la vie facile des rustiques.

Je me rince les poumons avec de l’air qui n’a pas traversé deux millions de poitrines avant la mienne ; qui ne m’apporte pas les microbes du voisin, et ne lui reporte pas les miens. Je bois du lait qu’il m’est à peu près permis de croire naturel, étant donné que je le vois gicler du ventre de la vache dans le seau d’étain de la trayeuse.

La vache sent l’étable et point l’opoponax, comme les laitières du Pré-Catelan ; l’on ne repique pas des feuilles aux arbres, pour figurer la verdure, comme font, tous les matins, les cantonniers du Bois de Boulogne, à l’allée des Acacias.

Les garçons d’ici traitent les poules de cocottes sans songer à mal ; et les femmes regardent sans haine les petits lapins qui traversent l’allée d’un saut, avec leur pompon à poudre de riz planté ailleurs qu’au nez. L’air ne répercute ni le bruissement de la rue ni les cris de la foule ; ni l’écho des sifflets, ni le ricochet des vivats — il n’a point traîné par les carrefours, il n’a pas traversé le Forum !

Nous sommes très haut ici, au sommet d’une des sept collines qui ceinturent la seconde Ville Éternelle. Le vent arrive, d’un coup, droit de l’horizon lointain, à cette côte escarpée où il se repose comme un ramier, rapide et las, qui souffle une minute sur la crête d’un toit, sur la cime d’une tourelle, avant de plonger dans le val pour le retour au pigeonnier.

Et il passe, les soirs de tempête, avec un tumulte d’ouragan ; les matins de calme, avec un gazouillis d’oiseau.

Il a « ravagé » le long des côtes, recueilli un mugissement de vague, la plainte d’une mouette, le signal d’alarme d’un vaisseau. Soudain, la forêt tout entière s’emplit d’une clameur d’Océan ; les grands arbres frémissent, à sentir déchirer leur feuillage et ébranler leurs racines par le secoueur terrible — qui semble vouloir arracher tous ces grands mâts de terre, pour les porter aux navires en détresse errant, démâtés, sans vergues et sans hune, sur le flot profond !

Il a fait l’école buissonnière sur toutes les routes de France ; il a, tout le long des haies, épié la chanson des nids. Il a attrapé au vol l’ut d’un rossignol, le la d’une fauvette ; emprisonné ces sons ailés, comme des papillons, dans l’outre légère d’où ils s’échappent un à un, ainsi que des notes de cornemuse. C’est de cela qu’est fait le chuchotement de la brise, quand on l’entend doucement babiller sous les feuilles, aux aurores nouvelles.

Cette récolte de bruits terribles, cette moisson de bruits charmants, le vent — ce plus grand des musiciens ! — l’orchestre à sa guise. Et les symphonies imitatives de Wagner, les guillerettes parodies de Rossini ne pèsent pas lourd, auprès des harmonies puissantes ou folâtres que déchaîne l’invisible maëstro, à travers les plaines, à travers les bois !


Il ne nous apporte pas que l’écho des contrées ou des mers lointaines qu’il a traversées : il nous en apporte aussi l’odeur.

Tout à coup, l’air se pénètre d’une senteur d’algue, d’un relent sauvage et sain qui fleure l’Océan. C’est que la rafale qui passe a couru sur les varechs, a joué autour des coques badigeonnées de goudron. Au passage, elle vous barbouille les lèvres d’un goût de sel, comme si toute l’onde des deux hémisphères venait rugir à vos pieds.

Parfois, aussi, le vent devient chaud, comme s’il soufflait des rayons. Et, dans le bercement mol de l’atmosphère, on perçoit l’arome subtil des flores exotiques : des œillets d’Espagne, des jasmins d’Italie, des orangers et des tubéreuses… des géraniums aussi, qui, dédaigneux de se parfumer en nos climats, sont d’odeur si grisante lorsque saoulés de soleil !

C’est que la brise a erré vers le Midi, sur les terrasses des mosquées, parmi les lauriers-roses, le long des sierras, dans les jardins de Florence, ou dans la campagne de Nice, sous le ciel embaumé !

Voilà pourquoi j’aime le vent — que haïssent les imbéciles ! Il ressemble à ces Bohémiens vagabonds qui portent dans leur bissac un peu de chaque pays qu’ils ont traversé, et que la pensée suit en rêve après que leur chariot branlant a tourné l’angle du chemin.

C’est un indépendant et c’est un poète. Il n’a pas de patrie… et les résume toutes !


Présentement, il malmène avec fureur les vieilles murailles entre lesquelles je me suis terrée.

Il aide, de sa poussée formidable, la trinité de siècles qui se sont effrité les ongles contre l’antique château, pourtant déjà veuf de ses splendeurs, et déchu en auberge.

Ce domaine-ci a appartenu au grand homme d’État du seizième siècle : à cette Catherine de Médicis qui n’eut de la femme que le sexe.

Du Louvre, et à petites journées, ses mules amenaient la litière noire, dont les rideaux relevés auraient laissé voir, près l’altier profil de la reine, la face cauteleuse de René le Florentin.

Ils arrivaient à la nuit ; et, après collation, montaient au haut de la Tour consulter les astres. Ou ils s’enfermaient dans le laboratoire, pour procéder à on ne sait quelle œuvre ténébreuse.

Le lendemain, un cavalier filait en hâte, afin de porter à quelque huguenot ou quelque princesse une boîte de senteur, des gants, un bouquet… Catherine, austèrement enveloppée de ses voiles de veuve, descendait à la chapelle en crypte, pour y entendre pieusement célébrer la messe, et recevoir, en toute sérénité, le corps de son Dieu.

Coligny connut l’hospitalité de ce manoir, à la veille de la Saint-Barthélemy. D’autres y entrèrent — et n’en sortirent peut-être pas ! Il y a, sous la chapelle, trois étages de caveaux et d’oubliettes que la Révolution fit murer…

Après Catherine, on retrouve, dans la liste des possesseurs du royal apanage, mademoiselle de Fontanges, la favorite d’une semaine : cette jolie fille apparue à la cour à dix-sept ans, qui trépassa à vingt, au couvent de Port-Royal, frappée, dit la légende, par la vindicte d’Anaïs de Montespan.

De son passage, il reste non pas même une peinture, mais une moulure de plafond, au premier étage de la Tour. Contre ce plafond-là vinrent se briser bien des serments d’amour, au moment du caprice souverain ; bien des sanglots, quand survint l’abandon, et que la délaissée quitta le nid de ses tendresses pour aller s’ensevelir dans un cloître — et y mourir !

Une plaque de foyer encore, large et haute, porte sculptées les armes de France. Au feu qui la noircit se tendirent, fumantes, les bottes du Roi-Soleil : ces fameuses bottes avec lesquelles on n’entre plus, éperonné, dans les Parlements.

Madame Roland aussi, dit-on, habita là. Après la Révolution, pendant l’Empire, fut châtelaine de ce manoir la princesse de Canino, femme de Lucien Bonaparte, belle-sœur de Napoléon. C’est de son temps la cheminée de marbre gris à angles droits et à colonnettes, qui fait encore bonne figure, en dépit des quelques coups de crosse reçus pendant les trois invasions, celle de 1870 comprise.

Je ne sais qui fut alors le vainqueur datant de la Tour de Villebon ses ordres du jour, mais le château ne fut pas trop maltraité. Maintenant, d’aimables gens y donnent bon souper et bon gîte.

Tout autour est un admirable domaine, bois, champ, verger, dont une allée pourvue d’un banc de pierre sur lequel Vallès écrivit sa Rue à Londres.

Cette allée-là est terrain favori des duellistes depuis plus de six années. Car une tradition de chance s’y rattache. Même transpercés de part en part et condamnés par les médecins, les adversaires survivent — et ne s’en portent que mieux !

Ceci n’est pas un mot de Gascogne ; il y a des précédents !


Mais je ne suis venue chercher ici ni des réminiscences historiques, ni des souvenirs d’assauts fameux.

J’y ai seulement souhaité le repos ; et j’admire combien la nature est complice de cette soif de silence et de calme qu’ont les animaux humains, quand la mesure de leur fatigue a dépassé la mesure de leurs forces.

La terre se fait bonne pour quiconque l’aime ; quiconque vient lui demander de l’ombre, de la solitude, et de la fraîcheur. Elle prodigue à sa créature tous ses dons ; elle berce sa peine, engourdit sa souffrance, lui verse à pleins flots l’apaisement…

L’AMI DES PAUVRES

« J’ai une passion de la multitude… »

Jésus-Christ.

A travers la distance, à travers l’Océan, dont les flots et leurs voix mettent entre nous comme une foule hurlante, m’entendez-vous — Monseigneur, Père de l’Irlande, Prélat des pauvres, Archevêque de Westminster, cardinal Manning ?

Je ne suis qu’une femme sans nom et sans puissance, à peine connue de ceux qui assistent, de près, à son quotidien effort… et si loin de votre foi, hélas ; et si oublieuse de votre dogme ! Mais une terne étincelle du feu qui flamboyait en votre âme couve en la mienne, nous fait un peu de la même famille. Et c’est pourquoi je vous salue et vous pleure comme un aïeul : consolateur des misérables, protecteur des opprimés, curé des pauvres gens !

Devant l’ascétique couchette où la mort, doucement, vous a étendu, comme une mère étend son enfant endormi, mes genoux, oublieux de l’orgueil, ploient ; mes mains se joignent, mes yeux réapprennent les larmes… les malheureux ont perdu leur ami !

Ces doigts maigres, immatériels, où la petite améthyste glissait, comme s’ils eussent répugné même au modeste luxe du bijou sacré, ces doigts ne s’étendront plus pour la bénédiction ou l’aumône, ignorants que, toujours, ils demeurèrent des gestes d’anathème, du formulaire de la malédiction !

Ces prunelles claires, d’un bleu effacé, comme si elles avaient reflété trop de cierges, comme si elles s’étaient imprégnées, par contemplation, de la pâleur des hosties, ces prunelles compatissantes n’épandront plus la pitié, tel qu’un baume, sur les humaines désolations. Entre les cils mal clos, ne se distingue désormais qu’une lueur vague, lointaine, et radieuse, comme lorsqu’une fissure, entre les nuages, laisse deviner les célestes splendeurs.

De ces lèvres distendues, les paroles ne tomberont plus, consolatrices, semant l’espoir dans les cœurs labourés par le soc de la douleur ! Ce bras ne s’étendra plus — égide si frêle et cependant si puissante ! — entre les faibles et les forts, pour maintenir le droit des uns, et dicter le devoir des autres ! Ce corps émacié ne se dressera plus sur le Forum aux heures tragiques, faisant de sa pourpre cardinalice un drapeau de fraternité !


Ah ! oui, les ouvriers des Docks lui feront de belles funérailles ; et c’est John Burns, l’agitateur, qui, si la liberté anglaise le permet, derrière le cortège officiel, derrière le convoi religieux, mènera, bannières en tête, le populaire deuil !

Ils se connaissaient bien tous deux, le tribun des bornes et l’orateur des cathédrales : ils avaient fraternisé ensemble, parmi la colère et l’effroi publics !

Ce paletot s’était frotté à cette soutane, presque aussi usée, presque aussi rapiécée que lui ! On les avait vus courir de compagnie, Dante et Virgile de l’enfer social, les basses rues du port, les quartiers les plus sordides, les taudis les plus affreux. La haute silhouette du prélat s’enfonçait dans l’ombre, dans le brouillard — la neige l’essaimait d’étoiles ! Et sa main consacrée, sa main vénérée, poussait les portes des public-houses, comme elle écartait les valets dans l’antichambre de Crésus. Partout où il y avait du bien à faire, le cardinal passait… et, comme dans la Légende dorée, là où il avait passé, éclatante et superbe, fleurissait la Justice !

Vous en souvient-il, de cette grève monstre qui terrorisa Londres voici deux ans ?

Il ne s’agissait plus, alors, d’une promenade au Reform-Tree ; de la partie de plaisir qu’on fait innombrable, avec musiques et pancartes, sous l’œil bienveillant des policemen. Il n’était guère question de blâmer un ministre, de censurer le Parlement, de protester contre de continentales barbaries. Pas davantage de glorifier un boxeur, de réhabiliter un condamné, de se déclarer pour John contre William, pour Arthur contre Edward. Non ; la politique, la philanthropie nationale, la réclame, le boniment, avaient remisé leurs panaches, leurs grosses caisses, leurs marottes et leurs grelots.

Ce n’était pas le tonnerre des parades qui faisait trembler la Cité — c’étaient, trivials et formidables, les borborygmes de la faim !

D’abord, se déroulèrent ces processions de cent mille ouvriers, traversant les quartiers riches de Londres, bannières en tête, et criant : « Du pain ! », sur un ton monotone comme un répons de psaume.

Les brasseurs d’affaires tremblaient, au fond des offices de la Cité ; le pont des navires restait désert sous les clartés jaunes du soleil, sous les clartés bleues de la lune, comme celui du Vaisseau-Fantôme, de légendaire mémoire ; les cargaisons pourrissaient à fond de cale, rongées par les mites, dévorées par les rats.

— Que va-t-il se passer ? disaient les heureux de la Métropole, en voyant défiler, sous leurs fenêtres, cette armée de la misère et du malheur.

Il ne se passait rien. Pas un carreau brisé, pas une vitrine crevée, pas un cab renversé !

Les grévistes ne maltraitaient point les policemen ; ne violentaient point les passants ; ne poussaient point une clameur contre la Reine ; ne prenaient pas un penny de pain à la devanture des boulangers !

Non. Les affamés allaient seulement, muets dans leurs guenilles, grises comme l’écume de cette vague dont ils vivent, et effrangées autant qu’elle. Nul bruit, nulle rumeur, autre que le heurt de leurs pieds endoloris contre le sol de la joyeuse Albion ; et le halètement de leurs poitrines fourbues.

A quoi bon crier ? A quoi bon menacer ? Quand le peuple est décidé à l’émeute, il agit… il ne braille pas !

Eux voulaient, avant tout, demander justice. Leur foi naïve espérait qu’à les voir si à plaindre et si résignés, le cœur de la patrie anglaise aurait un élan vers les plus déshérités de ses enfants.

Et tant exploités, depuis si longtemps, ils se contentaient de promener, par les rues de la capitale, leurs faces tristes, ravinées par la sueur des lourdes fatigues, par les larmes des trop grosses humiliations ou des trop grandes peines ; leurs mains de laborieux portant, ancrés dans l’épiderme, les chevrons de leur courage ; leurs carcasses de pauvres, tannées par le soleil et par la pluie, par la bise d’hiver et par le vent du large, bossuées de coups, tatouées des cicatrices qui, à chaque accident nouveau, gravent, sur ce papyrus humain qu’est la peau d’un travailleur, l’histoire hiéroglyphique de sa classe tout entière, le passé et l’avenir des siens !


Cependant, l’intérêt public venait à eux.

Mais avec quelle timidité, quelle réserve, quelle peur d’aller trop loin ! Et que pouvaient, d’ailleurs, ces petits boutiquiers, ces employés, ces minces gens de l’infime bourgeoisie, pour combattre la plus riche et la plus influente des Compagnies maritimes !

Les grévistes demandaient à recevoir quelques centimes de plus, à donner quelques minutes de moins — et l’amnistie morale pour tous ceux qui auraient fait partie du mouvement.

Hélas, nul n’était assez puissant pour leur obtenir cela ! Devant le droit sacré de la propriété, la Reine elle-même n’eût fait que s’incliner. Que pouvait alors ce vaillant et éloquent Burns ? Que pouvait le Lord-Maire, en dépit des sympathies manifestées par lui dès le premier jour ?

C’était fini ! L’argent manquait, comme il manque toujours aux salariés, dans leur lutte contre le Capital ; et les directeurs des Docks s’apprêtaient à faire, de l’étranger, venir un personnel nouveau.

On avait lancé un manifeste socialiste à Paris, à Bruxelles, à Rome, afin de supplier (au nom de la solidarité ouvrière) les travailleurs français, belges, et italiens, de ne pas faire avorter l’effort des travailleurs anglais.

Ceux-ci n’en tremblaient pas moins, car ils savaient combien l’on sacrifie facilement le camarade que l’on ne connaît pas, et qui vous jette le mot d’ordre d’une rive à l’autre ; si, soi-même, on est depuis longtemps victime du chômage, si la femme se plaint trop, si les enfants ont trop pâti !

Et, alors, c’était la violence succédant au calme, la dévastation à la revendication, toutes les furies du désespoir, toutes les folies de la colère — et sans que la victoire d’aucun fût assurée, d’irréparables malheurs résultant du choc, s’en venant fondre sur l’Angleterre, ensanglanter le sol de ses squares et le pavé de ses rues.

Les hommes des Docks étaient las de travailler pour une paie dérisoire, de ne même pas gagner de quoi étancher leur soif, tromper leur fringale, réparer leurs forces pour la tâche du lendemain. Derrière eux, des femmes, des enfants, montraient leur maigreur, comme on montre une plaie pour attendrir et convaincre !

L’Angleterre capitaliste dénombrait ses canons, comptait ses soldats…

— Au secours, archevêque ! cria la foule.

Et l’archevêque, parmi elle, descendit.

Lui, cardinal de la sainte Église catholique, apostolique et romaine, tendit la main au socialiste Burns, au tribun véhément qui est contre toutes les églises, contre tous les privilèges, contre toutes les hiérarchies du passé !

Il tendit l’autre à l’évêque protestant de Londres — à l’évêque protestant, vous m’entendez bien ! — passant par-dessus toutes les excommunications, tous les anathèmes de presque quatre siècles d’antagonisme, pour se souvenir seulement qu’il avait besoin d’aide, afin de sauver cent mille travailleurs en souffrance, et que cet hérétique-là était, en pays d’hérésie, plus puissant que lui quant à l’œuvre de salut !

Et tous trois : le prélat chrétien, le ministre réformé, l’apôtre révolutionnaire, appuyés fraternellement les uns sur les autres, également embrasés du même amour des pauvres, du même désir de justice, de la même pitié pour l’humanité, se mirent en travers du chemin par où la guerre civile arrivait à grands pas.

Puis chacun parla au nom de sa foi. Et, dans le creuset de ces ardentes paroles, la puissance, la résistance de l’or fondit, s’épura… Ils eurent raison de la Compagnie, ils eurent raison des obstacles que nulle autorité matérielle ne pouvait abattre — c’est de la moisson de leurs efforts qu’est fait le pain que mangent, à cette heure, les ouvriers des Docks !


Ainsi se vengea Monseigneur Manning.

Car, il y a pas mal d’années, lorsque le pape rétablit à Londres le cardinalat, il y avait eu, dans les consciences luthériennes de la libre Angleterre, un sursaut d’indicible fureur.

Hé ! quoi, les papistes, avec leurs mômeries, leurs églises pleines de fleurs et d’encens, leur religion de pardon et de clémence, allaient s’installer officiellement, en plein cœur de Londres, avec un chef reconnu !

C’était intolérable, inique, odieux ! Les os du vieux Cromwell en tressailleraient d’indignation au fond de sa tombe !

Celui qui avait accepté cette tâche ingrate fut lapidé d’injures par les roughs des bas quartiers ; les bourgeois renfonçaient leur chapeau sur leur tête, du plus loin qu’ils l’apercevaient ; des œufs pourris, des trognons de choux vinrent s’écraser contre sa voiture, éclabousser le pan de sa robe…

Lui, passait souriant, un peu de mélancolie dans le regard, beaucoup de chagrin dans l’âme, mais sans amertume.

Et plus tard, partout, en toutes les questions où la chair plébéienne souffre et se débat, Mgr Manning intervient dans le sens de la miséricorde.

En faveur des mineurs, en faveur des métiers durs, il réclame instamment la limitation, à huit heures, de la journée de travail. Il se prononce contre le labeur nocturne des femmes : « Il est difficile de comprendre, dit-il, qu’une mère de famille, à la tête de son ménage, puisse travailler loin de ses enfants. Le contrat précédent et sacré du mariage s’oppose à tout nouveau contrat d’intérêt qui serait une violation du premier. »

Il veut, pour les jeunes filles, que toutes besognes nuisibles à leur croissance, dangereuses pour leur santé, soient défendues par la loi. Il se déclare tout net coutre le travail des enfants, avant qu’ils aient achevé leur éducation, et souhaite ardemment d’en voir prolonger le délai.

A défaut du dimanche, il affirme la nécessité d’un jour de repos hebdomadaire, pour les producteurs. Il émet le vœu de voir s’accroître le pouvoir d’association ; de voir créer des conseils d’arbitrage pris par moitié dans chaque partie ; sans que, toujours, l’État intervienne contre les faibles ; de voir fixer, enfin, légalement, un minimum du salaire, révisable, sur les engagements, tous les trois ou cinq ans, afin de pouvoir suivre les variations des valeurs.

Et il conclut par ces paroles hardies : « Je ne crois pas qu’il soit jamais possible d’établir d’une manière efficace et durable des rapports pacifiques entre patrons et ouvriers, tant qu’on n’aura pas reconnu, fixé et établi publiquement, une mesure juste et convenable réglant les profits et les salaires, mesure d’après laquelle seraient régis tous les contrats libres entre le capital et le travail. »

Tout ceci est une faible partie des desiderata de la classe ouvrière ; mais il est si beau, il est si rare qu’un prince de l’Église se penche vers la géhenne des malheureux, recueille leurs plaintes, écoute leurs soupirs, se fasse leur avocat en ce monde ; laisse, pour tout capital, douze billets de cent francs et une croix de col en cuivre… celle d’or ayant été vendue, un jour de disette, afin de subvenir à quelque aumône ! C’est pour cela que l’annonce de sa mort m’a fait si vive peine ; pour cela que ma pensée en deuil suivra, de très loin, les pompeuses obsèques, et, s’approchant de la tombe après que tous seront partis, le dernier mot des discours envolé, la dernière flamme des torches éteinte, y déposera son hommage attendri et humble — comme ces bouquets de deux sous qui disent le regret sincère d’un pauvre, jadis obligé, sur les fastueuses sépultures…

AU REPOS DU MINEUR

A l’un des sommets les plus élevés de ces collines en gradins qui cernent Saint-Étienne, élèvent, autour de la cité, comme un cirque d’où les horizons regardent, dans l’arène charbonneuse, combattre et mourir les gladiateurs de la mine ; tout au haut de la rue du Repos, tout au haut de la rue de l’Éternité, se dresse, s’étend le Crêt de Roch.

C’est le cimetière le plus important de la ville. Son seuil est banal ; son entrée aussi, avec ses tombes correctes, très ombragées, ornementées de colonnes, de chapiteaux, d’inscriptions mensongères ou orgueilleuses ; de tout ce que le mauvais goût peut inventer de faste et d’inégalité dans la mort. Par-ci, par-là, le temps a pris sa revanche ; remis toute chose à point ; voilé de lierre les pompeuses épitaphes ; fait disjoindre les moellons trapus sous l’étreinte frêle des liserons — mais l’ensemble garde l’aspect déplaisant, prétentieux, des choses chères que l’art n’a point atténuées ; qui portent leur prix en cocarde sur le coin de l’oreille ; et qu’on fabrique, à la douzaine ou à la grosse, pour les gens qui ne sauraient avoir d’initiative, dans l’expression de leur douleur ou de leur joie !

Ceci n’est point particulier au cimetière de Saint-Étienne ; chez nous, aussi, la banalité fait la nique au trépas. Seulement, de loin en loin, une statue altière ou mélancolique, un monument de pures formes ou d’intrépide fantaisie, s’élève, qui rompt la monotonie, éveille l’attention. Et si l’argent triomphe, en quelque conception funèbre, il triomphe de façon si écrasante, si babylonienne, qu’il prête à la méditation plus qu’à l’ironie.

Ici, non. Tout est convenable, cossu, régulier. Les défunts devaient avoir « de quoi » ; et on leur en a donné pour leur héritage. C’est bien confortable, bien décent, bien entretenu. Parfois, quelque nom de seigneur industriel, de suzerain de la houille ou de la soie, se grave en lettres profondes au fronton d’une chapelle. Alors, la pierre est de meilleure qualité, les dimensions plus vastes, la carcasse plus somptueuse ; et une signature d’architecte estimé dans le département s’y lit. Mais plus de fleurs, plus d’arbres… point d’inutilités ! Par la grille solidement verrouillée, que double une glace sans tain, on aperçoit, sur l’autel étroit, de lourds flambeaux d’argent ; la photographie du défunt entourée de toutes les distinctions honorifiques ou commerciales qui lui furent allouées de son vivant, et la couronne, immuablement de perles — c’est inusable ! — pour laquelle les ouvriers durent souscrire le jour des funérailles : A notre bon patron.

Seulement, une araignée a fait sa toile en travers de la serrure ; et, sur la chaise de velours noir, à monture de balustres qu’agrémente une bande de tapisserie au petit point, nuls genoux n’ont marqué leur empreinte.


Subitement, sur la gauche, une éclaircie ; et une grande, une immense échappée d’horizon ! Tout Saint-Étienne s’étend là, dans le vallon, comme une bière géante, drapée de noir, autour de laquelle les cheminées des hauts-fourneaux mettent des lueurs de cierge, et qu’enveloppe la fumée, pareille à une vapeur d’encens. Je sais peu d’impressions aussi poignantes que l’apparition de cette cité de misère, sous le soleil impuissant lui-même à la dorer, ni à l’éclaircir.

Le soleil ! On n’arrive pas à le voir, ici, dans son entier et éblouissant rayonnement. Toujours, entre lui et l’homme, cette brume funèbre, cette haleine des puits qui endeuille la nue — ainsi que le linge ne peut rester propre, de même le ciel n’est jamais débarbouillé ! L’astre, l’astre vermeil que nos faubouriens, joyeusement, ont surnommé le « Bourguignon », à cause de sa trogne de vendanges et de son pif en pomme de thyrse, promène dans l’espace une face de charbonnier, machurée de noir, attristée et farouche !

A cette heure de crépuscule, il jette ses derniers rougeoiements sur la pente que couronne le Crêt de Roch. Et, abaissant les yeux sur le plan voisin, je m’aperçois qu’un autre charnier s’étend, annexe de celui-ci. De la file de tombeaux en terrasse qui surplombe la vallée, une pente douce, en perron, y accède.

Mais, avant d’y descendre, je m’arrête, étonnée, devant la profusion de croix donnant à cet enclos un aspect véritablement singulier. Serrées les unes contre les autres, tassées, massées, elles hérissent le sol, comme le chaume après que la faulx a jeté bas les épis. Nul monticule, nul tertre de pierre ou de terre, ne rompt leurs rangs épais. Elles se coudoient, se foulent, s’entassent, comme les ouailles rentrant à l’étable sous la menace de l’ouragan. Jamais, fût-ce dans la plus peuplée de nos fosses communes, je n’ai vu telle presse de sépultures !

Ce n’est pas la fosse commune, pourtant. Une très noble décision du conseil municipal de Saint-Étienne l’a abolie ; a déclaré que toute créature humaine avait droit à la part du sol que recouvre son cadavre. Qu’est-ce donc alors ? Car là, sur la gauche, les rectangles n’ont pas, je le vois bien, la mesure réglementaire ; il en est de toutes les dimensions, de toutes les grandeurs…

— C’est, me répond mon guide, le cimetière des pauvres, des mineurs et des enfants !


J’ai traversé d’abord la nursery mortuaire. De près, je m’explique ces divergences de taille qui, de là-haut, m’intriguaient fort ; et aussi pourquoi les emblèmes sont tant voisins. C’est que la fosse, l’entourage, sont à la mesure du petit cercueil… il faut économiser la place pour les générations à venir !

Et je retrouve, presque à chaque tombe, cette gracieuse et touchante coutume qui m’avait tant frappée lors de mon premier passage à Saint-Étienne, l’an dernier. Appliqué à la croix, ainsi qu’est le corps de Jésus au crucifix, allongé contre les bras de bois, un simulacre de guignol, plus large qu’élevé, avec un toit en chalet et la face vitrée, donne tout d’abord une sensation de surprise ; jette une note claire de paganisme sous ce ciel d’auto-da-fé, sombre et cruel, dans cette atmosphère aux relents de chair roussie.

Comme aux sépultures des enfants d’Athènes ou de Rome, les jouets favoris semblent avoir été apportés là, dévotement, pour que la petite âme, si elle revient jouer dans le jardin de son corps, puisse encore s’en distraire. Point. C’est l’évocation d’un usage, plus antique encore, provenant des mystères de l’Afrique ou de l’Asie — assyrien sinon égyptien. Ce bébé minuscule, étendu sur une couchette de fer aux rideaux blancs, tels que sont les lits de gamins, ce n’est pas l’amusette devenue relique, déposée ici par la sollicitude maternelle. Non ; c’est la représentation, l’incarnation même du jeune mort : cette poupée est sœur des statuettes d’argile que retrouvent les explorateurs au fond des mausolées, et qui traduisent, après des siècles, la douleur des mères.

Vraiment, les mots ne peuvent rendre l’impression triste et jolie que donne ce dortoir de Lilliput, tous ces mignons visages de porcelaine, auréolés de cheveux bruns ou blonds, qui reposent, très calmes, les yeux grands ouverts, sur un oreiller garni de dentelles et large comme le creux de la main. Des deux côtés de l’alcôve de mousseline, dans des vases dorés, des bouquets de fleurs de papier (roses, bleues, ambrées d’or, glacées d’argent) mettent leurs nuances vives… un sourire de couleurs !


Ici, à droite, tout le long du mur qui limite l’enclos ; là, derrière, tout le long de la terrasse ; en rangs précis et méthodiques comme des soldats à l’appel : les victimes des diverses catastrophes. Voilà le bataillon du puits Chatelus ; le bataillon du puits Verpilleux ; le bataillon du puits Villebœuf ! Raffet a imaginé la Revue des spectres de la Grande Armée ; des grognards, victorieux de la vieille Europe — qui tentera de l’ébaucher jamais, la Revue des fantômes du Grand Combat pour la vie, des conscrits de la misère, des vétérans du travail ?

Toutes leurs tombes sont de même dimension ; cependant, parmi eux, il y avait des adolescents de seize ans, si chétifs qu’ils n’en paraissaient guère que douze ! Et une oppression de cauchemar vous prend, à voir, par lots de cent ou cent cinquante sépultures, toujours la même date, toujours la même notation d’endroit ! L’horreur, en ce pays de gnômes et de légendes, touche souvent au fantastique… le grisou est « quelqu’un ».

Je vais de préférence vers les morts de Villebœuf. C’est que j’ai escorté les victimes de la première explosion ; visité quelques-uns des blessés qui ont succombé ; connu tous ceux qui furent frappés, lors du second et du troisième accident, cinq jours plus tard ! Ce sont eux dont les tombes s’adossent à la muraille ; et, l’un après l’autre, je relis les noms.

Celui-là, Crouzet, avait été dépouillé de sa peau comme une anguille, le misérable, quand il fut transporté, et me fit appeler, à l’hôpital. Son corps n’était qu’une plaie d’où le sang suintait ; sa voix n’était qu’un hurlement ! Je suppliai qu’on le mît au bain, afin de lui éviter cette torture du contact de l’air ; et les Sœurs, après avis du médecin, s’y empressèrent. Il mit quarante-huit heures à mourir !

Ces deux autres, dont l’état-civil est remplacé par cette mention : Inconnu, furent enfouis là sans que personne les eût réclamés ou suivis. Nul ne pleura sur eux, nul n’accompagna personnellement leur cercueil — il y a, dans un coin de village, une bonne femme de mère, une promise qui s’étonne et se désole du long mutisme de l’absent. Mais ils ont un cadre de bois, une croix, des fleurs, et des couronnes, comme les autres : les camarades y veillent. Je ne vois guère que trois ou quatre tombes (pas plus, sur quatre-vingt-dix !) d’abandonnées. Ce sont celles des pauvres gas dont les veuves inconsolables ont reconvolé : il ne faut pas mécontenter le nouveau en prenant trop soin de l’ancien !

Tout à coup, je m’arrête, vraiment stupéfiée ! Contre une des croix, au-dessous du nom — Duplot — en une vitrine plus vaste que celle des sépultures enfantines, mais bâtie de même, ceci : une réduction de galerie minière, de chantier, avec ses boisages, ses bennes, la houille luisante et prismée d’aniline ! Quelques pas plus loin, où gît Cancade, même chose ! Mais, cette fois, c’est l’entrée du puits ; la « recette » de Villebœuf, qui est représentée avec une minutie de détails extraordinaire. Et les bras me tombent à cette inconscience : sur le tombeau de la victime, le portrait de l’assassin ! C’est, m’explique-t-on, les enfants de l’assassiné, qui, sous la lampe, le soir, se sont appliqués à reproduire exactement l’image de qui les fit orphelins. L’aîné la connaît bien, la mine… il y a remplacé le défunt ! Quand le fléau l’aura mangé à son tour, par ordre d’âge, ses cadets lui succéderont.

....... .......... ...

Le soir descend. On distingue vaguement, sur la colline en face, le cimetière qui couronne le faubourg du Soleil.

Ses flancs aussi sont bourrés de mineurs ; nous y avons conduit, l’autre jour, les soixante cadavres du puits de la Manu.

Sur la gauche, encore, en haut d’une éminence, est le cimetière de Montheaux. Au-dessous, s’étend une exploitation ; et, comme la terre a joué, les morts descendent. Le herscheur, couché sur le dos et piquant le charbon, voit quelquefois, à son coup de pioche, apparaître une tête de macchabée, aux lèvres rongées, aux yeux liquifiés… et qui lui pleure des vers dessus !

Il prend ainsi un avant-goût de ce que le grisou fera de lui, un peu plus tôt, un peu plus tard ! Mais cette charogne il ne l’injurie pas, il l’envie ! Celui-là se repose — au moins !

L’AME DES CHOSES

Le plus triste endroit de Paris, peut-être, ce n’est pas le cimetière, ce n’est point la Morgue ni l’hôpital, la place de la Roquette ou l’amphithéâtre de dissection : aucun des lieux où se joue l’éternel drame humain, plein toujours d’une shakespearienne grandeur.

Non ; le coin renfermant selon moi le plus de morne tristesse ; d’où se dégage une mélancolie grise et pénétrante comme la poussière qui y voile, de son linceul sale, le reflet des miroirs et l’éclat des cuivres ; le coin qui me paraît être « fin de tout » (plus encore que le charnier où pourrissent nos pauvres os ; plus encore que l’hôpital où ils commencent à se disjoindre !) c’est l’hôtel des Ventes — c’est cette bâtisse malpropre, banale et puante, dont je n’ai jamais pu franchir le seuil sans un douloureux frisson !

Là seulement on peut comprendre cette expression parisienne si pittoresque et si cruellement descriptive : « être à la côte » ; ce terme de nageur las dont le flot a raison, et qui, impuissant à défendre sa barque (laquelle s’est émiettée sous le mordillement des vagues comme sous la dent d’innombrables rats), ne lutte plus que pour sa peau, d’un geste désespéré et quasi machinal.

Les naufrageurs s’empressent, assis en rang d’oignons sur la rive, guignant les débris. Beaucoup ont aidé au désastre ; ont fait, de la terre, les faux signaux qui devaient mener le yacht au récif — fournisseurs impayés qui rattraperont quatre fois leur créance, dans la cueillette à l’épave !

Des ravageurs aussi viendront après ; fouillant la vase de leur croc ; glanant les bribes, les bouts de fer rouillés, les échardes de bois, les lambeaux de voile arrachés par les rafales de l’adversité : tous les détritus de l’ouragan !

C’est sale et c’est triste, oh ! triste surtout… triste jusqu’au suicide !


Il n’y a pas que la ruine, qui soit la grande procureuse de l’hôtel Drouot ; ses deux sœurs s’en mêlent, ses deux lamentables sœurs : la galanterie et la mort.

De la galanterie, j’ai peu de chose à dire.

On n’a pas à blâmer le caprice de ces comédiennes d’amour, qui changent le décor de leur alcôve ainsi que des boutiquiers changeraient leur comptoir de place ou de couleur. Elles aiment en « meublé » ; et font remplacer le mobilier, lorsque défraîchi, en commerçantes soucieuses de la bonne tenue de leur maison.

Aussi, dans le carquois du Cupidon moderne — smoking-jacket et le monocle à l’œil — chaque flèche, en regard du nom de l’« ami », porte l’adresse du tapissier. Le salon de Paul succède au salon de Jacques, la chambre d’Edmond à celle d’Édouard ; on procède par renouvellement, souvent par commandite… Pourquoi, alors, tiendraient-elles plutôt à tel meuble qu’à tel autre ? Les origines en sont si désolamment pareilles !

Dans la voie du péché, il n’y a guère que le premier vainqueur qui compte : le premier en date, ou le premier aimé !

De celui-là, elles peuvent conserver un bibelot, un rien, comme l’Arabe reconnaissant garde la coque de bois dont il a puisé l’eau des citernes, où il a trempé, à l’oasis, ses lèvres desséchées, avant que de reprendre sa course dans l’immensité torride du désert ! Mais, pour le reste, comment s’y retrouveraient-elles ? Quelle comptabilité leur faudrait-il tenir, pour savoir seulement de qui vient cet objet, qui envoya celui-ci, qui offrit celui-là ?

C’est la confusion, le gâchis, une liquidation d’arche de Noé…

Et il s’explique, leur détachement de tout ; leur mépris pour ces carcasses de bois que nous recouvrons, nous, des chères souvenances du passé, que nous capitonnons de nos tendresses ; pour ces serviteurs muets, que nous gardons quand même, vieux, fanés, estropiés, parce qu’ils sont des morceaux de notre propre vie.

Les vendeuses d’oubli ne peuvent ressentir cela — et l’on ne saurait leur imputer à crime ce dédain professionnel. Encore une fois, il ne faut point leur jeter la pierre, parce qu’elles jettent aisément à la rue leurs chaises boiteuses et leurs divans fatigués, complices peu respectables d’existences peu respectées.

A l’encan, les vieux meubles ! A la voirie, les vieilles amours !


La mort, elle, n’y met guère plus de façons.

Je ne parle pas de ces ventes merveilleuses de collections (tableaux, faïences, bronzes, médailles) qui ont lieu après décès, et vont grossir le plus souvent les trésors entassés dans les musées de l’État. Ce sont là des richesses presque nationales, destinées tôt ou tard à l’admiration publique, et qui semblent n’avoir été que passagèrement en dépôt chez leurs détenteurs.

Ce sont aussi fantaisies coûteuses, dont on ne peut en vouloir aux familles de se défaire, tant elles restent en dehors de la stricte intimité.

La « galerie », si merveilleuse soit-elle, n’est jamais qu’une annexe à l’« intérieur ». On s’y isole, on y promène les amateurs ; on n’y vit pas. Et il y règne généralement une mélancolie solennelle que n’égaie jamais la galopade d’un petit, un rire de femme, la joie d’un bouquet tiédissant au soleil.

Aussi, ce ne sont point ces luxueuses enchères qui m’émeuvent ; mais bien ces modestes liquidations d’héritage qui se font là, par autorité de justice, pour éviter les contestations entre collatéraux, alors que le défunt, ou la défunte, n’a pas formulé ses suprêmes volontés.

Nul moyen de décliner cette formalité douloureuse, pour ceux qui, sans droits légaux, sans parenté légitime, ont cependant aimé celui qui n’est plus et voudraient en garder ce qu’on peut sauver. Rien à faire avant.

Maintenant, le mobilier est là, entassé au petit bonheur, écorné par le voyage, sali par l’attente dans le logis sous scellés. Des bouts de foin sortent des volumes, des habits, du linge, des tentures, comme d’une paillasse crevée.

Voici le lit où la souffrance a terrassé l’être robuste : le lit près duquel on a veillé des nuits et des nuits… ne pleurant que quand le malade dormait ! Des Auvergnats ont éventré les matelas pour tâter la laine, qu’ils sortent par poignées : de la laine blanche qui devient noire, entre leurs doigts douteux !

Voici les livres marqués encore de signets aux pages les plus souvent lues. Personne ne les regarde, ceux-là… les reliures en sont modestes et les tranches fatiguées.

Voici les vêtements. On les jette, par paquets, sur la banquette ; et une foule de revendeuses à face de mégères, à griffes de harpies, se précipitent dessus, fouillant les poches — on ne sait pas ! — palpant les doublures, dépréciant très haut, pour influencer la mise à prix !

Et tout y passe, tout, tout, tout ! L’humble vaisselle dans laquelle les amis mangeaient ; les verres avec lesquels on a trinqué si joyeusement à la santé de qui dort, aujourd’hui, son dernier somme ; la montre (si péniblement acquise !) qui marquait les heures de travail et les haltes de causerie, la montre arrêtée encore à l’horrible minute…

Les héritiers poussent les enchères tant qu’ils peuvent. Et il y a dans un coin, se dissimulant le plus possible, quelqu’un en deuil — mère inavouée ou compagnon caché, un « naturel » ou une adoptée — qui payerait de son sang ces pauvres meubles livrés à la brocante, et qui sont aujourd’hui le seul reste de l’affection perdue !


Tout le monde ne comprend pas ces liens moraux qui nous attachent à la matérialité des choses, et les font partie intégrante de notre propre individu.

Et c’est avec stupeur que je vois des femmes ne tenir compte, pour ce qui les entoure, que de l’apparente coquetterie : renvoyer sans pitié les meubles parmi lesquels elles ont grandi, parmi lesquels leurs enfants devraient grandir à leur tour.

C’est le mauvais côté de notre américanisme ; de cet éternel va-et-vient qui fait que l’on circule, maintenant, dans la vie : que l’on n’y séjourne plus.

Le foyer devient ambulant, comme une roulotte de saltimbanque. Cela a commencé par les appartements, pris et quittés, je ne dirai pas à l’année, mais au terme. Cela s’étend aujourd’hui au mobilier, rendu au tapissier, revendu, remplacé… Que devient la tradition de famille, là-dedans ?

Je sais bien que c’est très province, tels préjugés, très « armoire à linge » — que quelques-unes de mes contemporaines s’en gaudiront. Qu’importe ; c’est ainsi !

Et je me demande, sincèrement, comment on fait pour ne point s’attacher d’amitié profonde aux objets qui ont frappé vos yeux longuement ; qui étaient là aux moments pénibles, aux moments heureux ; contre lesquels on s’est adossé pour rire, contre lesquels on s’est appuyé pour pleurer.

Ma maison en est pleine, et je les aime tout plein, en dépit des rides qui sillonnent leur bois, en dépit des blancheurs de l’ébène, des jaunissures de l’ivoire.

Quand passe une lourde voiture, ils se tiennent mal d’aplomb sur leurs pieds ankylosés ; on entend craquer les vieilles jointures, on voit hocher les vieux fronts.

Mais cet antique bahut, très laid, en acajou, a fait la joie de mon enfance, avec ses rayons bien rangés et ses tiroirs où sont encore les souvenirs des fiançailles maternelles !

Mais dans ce vétuste fauteuil, dormait grand’mère, si jolie et si gaie sous ses cheveux blancs, avec la souriante indulgence de ses quatre-vingts années, et son clair regard d’innocence !

Mais cette haute horloge a été fabriquée par mon bisaïeul, à ses moments perdus, là-bas, en Lorraine, dans un village resté français. Elle a sonné pour trois générations de notre lignée, la naissance et la mort… et j’espère avoir cette grâce, à mon heure dernière, de l’entendre aussi.

Cependant, un jour, j’ai eu, tout comme les autres, ma tentation.

Ayant vu je ne sais quelles fanfreluches qui me trottaient en tête, je ne rêvais plus que bonheurs-du-jour, vis-à-vis, poufs, chiffonniers, et chiffons.

Au milieu de la nuit, j’y pensais encore. Et voilà que, de tous les coins de la chambre, dans la mi-ombre, de petites voix vieillottes et cassées, mais douces comme des notes de clavecin, s’élevaient et disaient :

— Nous sommes l’âme des choses, les esprits familiers de la maison. Nous avons suivi de la forêt à l’atelier, puis de l’atelier à votre demeure, les arbres au cœur desquels nous logions, dont la sève était notre sang. De l’humanité, du monde, nous ne connaissons que les tiens et toi. Nous t’avons vue toute petite ; nous avons veillé, invisibles, sur ton berceau. Et, maintenant que te voilà femme, tu veux nous chasser, tu veux nous livrer à toutes les cruautés du hasard, à toutes les trahisons du destin !… Tu ne sens donc pas que chacun de ces arbres morts se cramponnera au sol de ses pieds sans racines ; que les ais se disjoindront d’eux-mêmes ; que l’on n’emportera d’ici que le squelette disloqué de tes amis d’antan ! Brûle-nous, si nous te faisons honte — mais ne nous renvoie pas !

Et tout émue, repentante, je songeai qu’il avait raison, le poète latin, lorsqu’il parle des larmes des choses…

LES PETITS POITRINAIRES

Sur l’étroit carré de vélin, ce joli nom : Sœur Candide — et dans l’angle le plus reculé, le plus obscur du salon, pelotonnée, comme blottie sur une chaise basse, une petite religieuse aux paupières closes, aux mains croisées. Sous le coup de vent de la fenêtre ouverte, les ailes de sa coiffure battent doucement… et l’on dirait, en ce clair obscur, quelque mouette aux blanches ailes, jetée à travers la croisée par la tempête, et qui se repose, et qui reprend haleine, avant que de reprendre son vol.

Mais, au bruit de la porte, la visiteuse a relevé les yeux. Ah ! les jolis yeux, chauds et bons, clairs et lumineux ! Il semble que la pièce s’emplit de soleil, tant il irradie, de ces brunes prunelles, d’intelligence et de bonté. Elles brillent, menues, alertes, noires comme deux grains de cassis mouillé, dans tout le blanc du visage et de la cornette ; et elles révèlent une jeunesse d’âme incomparable, parmi les fines griffures du temps.

— Vous désirez, ma Sœur ?

Elle s’explique simplement, gentiment, en légères phrases courtes que le geste commente, amplifie. Et comme toujours, je l’avoue, avant de m’arrêter au sens des paroles, j’écoute d’abord la musique de la voix… Il n’y a pas d’erreur : celle-là est du Midi ! Non que l’accent, le terrible « assent » la trivialise ; mais une musique chante dans les ultimes syllabes, et la vibration voilée des consonnes donne à l’ouïe l’intense impression qu’a déjà subie le regard.

Cette petite religieuse est de la race de ceux qui conquièrent le monde — par la douceur, la faiblesse, une vaillance gaie et tendre, une ardente et illimitée compassion ! Ce qu’elle raconte est intéressant, certes, profondément intéressant ; mais elle y ajoute, sans savoir, une saveur personnelle singulièrement attractive. A contempler la robe de bure aux plis usés ; les frêles mains ridées d’avoir soigné tant de plaies et pansé tant de blessures ; les gros souliers à rudes semelles, pareils, comme facture, aux godillots de nos soldats ; et toute cette misère de croyante qui sollicite pour les autres sans jamais penser à soi, on est acquis d’avance à ce qu’il lui plaît de demander.

Et elle raconte son humble odyssée : comme quoi elle débarqua, voici deux ans, avec quatre autres religieuses, du couvent où elle était supérieure là-bas, très loin, près d’Agen. Le trousseau de chacune tenait dans un mouchoir, comme un paquet de conscrit ; et elles n’apportaient de la communauté qu’un sac de haricots pour semer, qui creva en route sans qu’on s’en aperçût… si bien que lors de l’arrivée à Ormesson il en restait tout juste une poignée.

Elles ne connaissaient personne à Paris ; y tombaient par suite de malentendu, un soir de fête profane (de Mi-Carême, je crois), à minuit et demi, tous monastères étant clos, éteints et verrouillés. Ne pouvant rester en état de vagabondage, à la gare, elles durent — si pauvres ! — chercher un provisoire domicile. Et elles échouèrent dans un hôtel borgne du boulevard de Port-Royal, où l’on défilait, à l’entrée, devant le comptoir du marchand de vin, et où on les prit, tout d’abord, pour des déguisées.

Mais l’erreur se reconnut vite ; la « clientèle » (Dieu sait pourtant !) se leva pour leur faire honneur, casquette bas, comme à l’école ; et elles passèrent la nuit en prières, parmi l’édification des meubles… bien étonnés !

C’était un docteur de Paris qui les faisait venir, un jeune docteur, M. Léon Petit, qui avait trouvé vingt mille francs pour risquer un des plus beaux essais humanitaires que la science ait jamais tentés. Il avait dit simplement : « J’ai besoin de dévouement » ; et les quatre Sœurs d’Agen avaient répondu : « Voilà ! »

Dès lors, on s’était dévoué, en effet, du mieux qu’on avait pu ; traversant des passes terribles ; luttant contre la mauvaise fortune, arrachant pied à pied à l’égoïsme humain un peu de son superflu, pour donner le nécessaire aux petits des déshérités !

Tout cela m’était raconté sans emphase, avec une bonhomie souriante, une grâce attendrie, quelque chose de maternel, de foncièrement émouvant.

— Et maintenant ?

— Maintenant, je mendie un peu du sol de France, pour l’achèvement de l’œuvre. Il nous faudrait un terrain, un grand terrain en pleine nature, afin que soit recueilli le fruit de notre effort, le salaire de notre labeur. Car nous prenons des enfants que commence à ronger la phtisie, nous les guérissons, nous en faisons des hommes… et la ville nous les tue, tandis que la campagne les laisserait vivre ! C’est affreux, vous savez, cette tâche de Sisyphe : de sauver ces pauvres êtres pour les voir ensuite retomber dans l’enfer des grandes cités. Une colonie agricole, ce serait le salut !

— Et c’est à moi que vous venez la demander !

— Pourquoi non ?

Elle embrasse d’un coup d’œil circulaire, et imperceptiblement railleur, l’éclectisme politique de la pièce, les portraits dédicacés (et de si diverses origines !) qui tapissent les murs, puis, avec un léger haussement d’épaules :

— Tout ça pèse si peu auprès de la charité ! Vous et moi sommes deux femmes qui voulons le bien…

Elle me tend les mains dans un élan spontané et, m’attirant à elle :

— N’est-ce pas, mon enfant, vous viendrez voir notre Œuvre ?

— Je vous le promets.

— Et vous serez notre avocate ?

— De tout mon cœur !


Rue de Miromesnil, 35.

C’est ici le Dispensaire, la seconde fondation, à vrai dire, dans l’ordre chronologique, de cette admirable entreprise, mais la première étape, suivant l’ordre normal : le lieu d’examen où, d’après les conditions de santé et de fortune, se fait le tri des pensionnaires pour l’hôpital d’Ormesson.

Une entrée particulière, et que rien ne distingue, donne accès dans le porte-rue qui traverse l’immeuble de façade, indépendant. Au bout, à droite, à l’angle de la cour, dans la loge, est la Sœur gardienne. Pharmacienne aussi, car à chaque malade qui sort, après consultation gratuite, muni d’une ordonnance, elle remet gratuitement les remèdes prescrits.

La maison (un petit hôtel particulier de deux étages au-dessus du rez-de-chaussée) s’élève perpendiculaire à la rue, vers la dextre. Elle est claire, gaie, reçoit le soleil à flots du jardin voisin. Des oiseaux chantent dans une cage accrochée aux volets… rien ne parle de mort, de souffrance, ou de tristesse, aux malheureux qui viennent là.

Les petits enfants (qui ne savent pas et ne doivent point savoir) peuvent s’imaginer qu’ils sont en visite, pour leur agrément presque, chez des personnes très bien logées. La douleur n’est que pour ceux qui comprennent la signification de toutes choses : les mères aux yeux rongés de larmes ; les visiteurs qui, comme moi, devant ces fatalités imméritées s’acharnant sur des innocents, se sentent la gorge poignée d’une atroce émotion.

Ah ! ce qu’on voit dans ce salon, ce salon blanc et or, seul luxe de l’immeuble, qu’on a — suprême politesse ! — fait beau pour les pauvres, si habitués à être reçus, par les princes de la science, sous excuse de clinique, en des locaux répugnants, sans lumière, sans air… trop bons encore pour la détresse à qui on jette l’aumône d’un conseil !

Ici, des aquarelles, jolies taches de nuances pimpantes, attirent et amusent l’œil des bambins ; une grande pendule caquète sur la cheminée ; et, derrière la table, presque sans fioles, que recouvre un tapis vert, les visages des médecins se font paternels et accueillants.

Ils sont trois aujourd’hui : MM. Léon Petit, Derecq ; et, derrière eux, aidant au besoin leur jeunesse de ses avis, l’air bon sous ses cheveux blancs, le président du comité médical de l’Œuvre : le professeur Hérard.

Avec leur maman, le plus souvent ; avec le père, quand la mère est morte ; l’oncle ou la tante, s’ils sont orphelins ; parfois, quelque voisin charitable qui les a recueillis, les enfants entrent, se déshabillent : les petits torses nus apparaissent — et vous hante alors la velléité du blasphème, devant ces horreurs inutiles, infligées à notre race à peine hors du berceau ! Qu’ont-ils fait ceux-là ? Quel est leur crime ? Pourquoi cette aveugle expiation ?

Presque tous sont blonds, les oreilles décollées, les dents mauvaises, le teint vif, et les omoplates saillantes : « en ailes d’anges », remarquent les experts avec un signe.

Celui-ci a cinq ans, celle-là en a huit. Tandis qu’on les ausculte, ils regardent dans le vague, le front alourdi de perplexité, comme s’ils peinaient à comprendre quelque chose de trop ardu pour leur faible cerveau.

Ceux qui sont définitivement condamnés, on les laisse là où ils sont, en leur procurant tous les allégements possibles : la place est restreinte, à Ormesson, et l’on n’a pas le droit, pour un arbre mort, de prendre la part de sol et de soleil d’un arbre susceptible de guérison. Mêmement, quant à ceux dont les parents, sans être aisés, vivent dans de saines conditions.

Tous demandent, pourtant ; et c’est grande pitié que d’avoir à refuser.

— Plus tard, dit la sœur Candide avec un geste d’espoir, nous les prendrons tous… quand nous serons riches !


Ormesson est sur le plateau de Champigny ; dans un repli de terrain ; au milieu de ce champ de bataille où Paris assiégé tenta un suprême effort. Et je songe, avant de franchir le seuil de la vaste maison blanche où sont les protégés de Sœur Candide, à cette phrase de la conférence faite au palais des Sociétés savantes, le 23 avril 1890, par le docteur Petit : « La tuberculose fait lentement, méthodiquement, cent mille victimes chaque année ; soit neuf millions d’individus tués par elle en quatre-vingt-dix ans : quatre fois et demie plus que la guerre, vingt-deux fois et demie plus que le choléra ! »

....... .......... ...

Une grande bâtisse de façade ; un admirable jardin carré où s’ébattent les pensionnaires ; un pavillon central d’où s’étirent, en ailes, deux constructions de bois (celle de droite offerte par l’Union des Femmes de France, à qui elle servit, au Champ de Mars, en 1889 ; celle de gauche provenant également de l’Exposition où elle abritait la Balnéothérapie) ; de l’air, de l’espace, de la clarté à outrance — voilà tout Ormesson !

Jamais l’ingéniosité, aidée de peu de ressources, n’obtint pareils résultats. C’est simplement merveilleux. Un lit à l’Hôtel-Dieu coûte 59,000 francs : ici, il en coûte 500 ! Et une telle entente des soins ménagers, une si stricte économie préside à tout, qu’on arrive, avec rien, à faire des miracles.

L’installation des annexes menuisées est curieuse. Elles sont élevées sur des assises de maçonnerie trouées de meurtrières, afin d’aérer ; et encore une ventilation est établie entre la double paroi de planches formant les murailles. Enfin, les vitres sont de verre perforé, et jamais on ne fait de feu. Remarquez que ce sont justement les dortoirs.

Soixante-quinze enfants vivent là, heureux, se remettant peu à peu. La mortalité est infime. Pourtant il a été établi à Villers, non loin, un pavillon pour ceux que le mal avait plus entamés qu’on ne le supposait, et que la science est impuissante à sauver. Ici ne peut, ne doit, intervenir que la guérison.

Chaque petit a sa masse, dans un casier de caisse d’épargne dont il a la clef. Cette masse est formée des bons points gagnés : 50 centimes pour un « Très bien », 40 centimes pour un « Passable ». Celui qui faute d’une façon grave est amené par Sœur Candide devant sa portion de coffre-fort :

— Payez, Monsieur !

« Monsieur » s’exécute et ajoute son amende au fonds commun… dont il mange sa part, ensuite, en quelque partie. Quand il s’en va, il emporte son pécule.

Et Sœur Candide sur le seuil, les yeux troubles, le cœur gros, regarde disparaître, au lointain de la route, le petit citadin qu’elle a recueilli, soigné, sauvé — et que la phtisie va lui reprendre, dans l’atmosphère pestilentielle des faubourgs !

Je voudrais que cela ne fût pas, et que Sœur Candide soit consolée ! Il faudrait à l’Œuvre une colonie agricole, une terre en friche dans un coin de province ; quelqu’un doit bien avoir cela…

NOTRE-DAME DE BON-SECOURS

Très belle, très large, très lente, faisant onduler la moire de sa robe avec des remous de vagues qui ressemblent à des torsions de hanches, la Seine passe au bas du haut coteau. Le soleil la poudre de paillettes, elle est la Danaé de ce Jupiter — elle a vraiment l’air heureux, riche, et puissant !

Elle naît au pays où, sous l’émeraude des feuilles, mûrit l’améthyste des vignes ; elle reflète les gloires de Lutèce agrandie, recueille, en son miroir dansant, l’image des palais, l’apparition des cathédrales, la vision des apothéoses ; chaque sylphe qui éperonne chacun de ses flots emporte en croupe un écho du Forum ou du Cirque ; elle avance parmi les rumeurs stridentes ou graves, comme une guerrière parmi l’acclamation des hordes ; comme une courtisane, aussi, qu’escorte un vol de baisers — la traîne de sa jupe verte balaie les bruits du grand Paris.

Mais ce n’est plus, ici, la Bourguignote jeunette et robuste à la fois, timide et comme honteuse de n’amener que de l’eau à la patrie du vin. Ce n’est pas, non plus, la Parisienne en pleine éclosion de jeunesse, dont le torse se gonfle dans son corset de pierre, fait craquer le lacet des ponts ; et qui semble rouler sa sève comme on jette sa gourme, de Bercy au Point-du-Jour !

Non ; en cet horizon prospère, elle apparaît dans tout l’éclat de sa pleine et savoureuse maturité ; plus ample, plus majestueuse, plus cossue, dirait-on. Une fécondité émane d’elle, jaillit des rives qu’elle a touchées — des rives où, dans l’herbe folle jusqu’au poitrail, sous l’écroulement des pommes roses, les belles vaches grasses au flanc lustré, aux pis gonflés, tendent leur mufle argenté de bave, dont le souffle fait buée en la fraîcheur du soir.

Elle, la rivière heureuse, la rivière glorieuse, suit son chemin, nonchalante, comme bercée par ces splendeurs. Elle a mine d’en faire l’inventaire, d’évaluer ses biens, d’estimer ses revenus. Car, si loin que la vue s’étende, le pays est à elle, tout à elle, bien à elle ! C’est la marquise de Carabas qui passe… saluez, petits affluents !

Et, de l’autre côté de la vaste cité dont les clochers poignardent la nue ; de l’autre côté de ces arches, derrière lesquelles les mâts apparaissent comme une forêt de joncs, elle va, non loin d’ici, encore plus large, encore plus magnifique, se fondre avec l’Océan ; jeter son dernier flot, comme un gant, au nez de son ennemie héréditaire : la Saxonne brehaigne qui, jadis, l’outragea jusqu’à mi-cours ; tint si longtemps sous le joug les contrées normandes ; martyrisa la Vierge-soldat en cette même ville de Rouen ; et molesta si fort nos marins sur ses pontons.

On a de la mémoire, par ici, vous savez !


La trace s’en trouve jusque dans les inscriptions des tombes dont les files s’étagent sur le plan incliné — dortoir aux peu nombreux dormeurs.

Les pierres tumulaires s’allongent, grisâtres, sur le sol, comme un troupeau d’ouailles, tourmenté par le vent, se rallie autour du berger. Et le desservant dont la soutane noire erre, inquiète, autour des sépultures, donnant un Ave par-ci, un Pater par-là, arrachant une ortie, redressant une branche, semble le vigilant gardien qui rallie les âmes, ramène les brebis égarées au Bon Pasteur.

Il est là, le Bon Pasteur, au-dessus de ma tête, au sommet du Calvaire contre lequel je m’appuie et que le vent cingle de mes cheveux. Ses bras ouverts dominent toute la province ; et, à des lieues d’étendue, on l’aperçoit, cette croix géante, avec son supplicié de grandeur nature et peint à donner l’illusion.

Tout à l’heure, une large goutte, tiède et lourde, s’est écrasée sur mon front. Je l’ai essuyée vite d’un revers de main, avec un machinal geste de crainte ; presque étonnée après, quand je les ai regardés, de ne pas voir mes doigts rougis…

C’était un petit nuage, là-haut, qui me faisait une niche — et inquiétait, du même coup, un mince monôme de gens dont la ligne se profile, noire et mouvante, sur le plus bas tournant de la route qui zigzague au flanc de la colline.

Ils montaient très doucement, très posément ; et leur ascension s’accentuait d’une rumeur indistincte et douce, quelque chose comme l’écho d’un chant. En tête, une masse confuse, impossible à distinguer dans ses détails : ou une châsse, ou un dais, ou un cercueil.

J’ai relevé les yeux, embrassé du regard, pour la dernière fois, l’admirable panorama. Où que puisse atteindre la vision humaine, rien que des maisons blondes et des pâturages verts, la fertilité sereine et superbe des régions bénies.

A droite, Rouen étage ses tours en dentelle de pierre, dont le tissu se détache sur la pourpre du couchant. En bas, une grande île verdoyante semble, avec ses cheminées d’usines qui font mâts, les cordages du télégraphe, et quelques drapeaux dont l’étoffe passée se gonfle à la brise, un navire fabuleux amarré là.

Et, à sa poupe, vers la gauche, émergeant du lointain, de petits îlots s’essaiment, tels que canots nageant vers le vaisseau-amiral.

C’est beau, vraiment beau !


Me voici dans l’église, dans la chapelle plutôt, devrais-je dire, tant l’enceinte en est modeste. Sa décoration, au premier abord, donne une sensation de petite basilique orthodoxe ou byzantine, avec ses piliers barbouillés de rouge brun, de bleu sombre, bariolés d’or, du sol jusqu’à la voûte.

Au fond, le maître-autel, luisant comme une icône, resplendit. Et les feux du déclin font étinceler les gemmes des vitraux ; mettant un ruissellement de pierres précieuses dans le cadre des ogives ; rappelant ces portières japonaises, faites de perles, qui, au moindre frisson, semblent les fils d’une pluie féerique : une ondée lapidaire de saphirs, de topazes, d’opales, s’égrenant avec un bruit doux.

Sur la gauche, dans l’oratoire de la Vierge, la pénombre se pique d’étoiles. Un pan de ciel nocturne semble étendu sous les pas de la statuette immaculée, l’inviter à descendre de son socle vers les fidèles en oraisons. Ce sont les cierges qui brûlent, souhaits embrasés dont la flamme palpite, ainsi que les cœurs des suppliants.

Et je m’aperçois, soudain, que les murs, du ras de terre au bas des fenêtres, sont lambrissés d’ex-voto, de plaques de marbre portant un nom, une date, un lambeau de prière — cartes de visite déposées par les protégés pour la protectrice, en cette antichambre du Paradis !

Une m’arrête ; elle est toute noire parmi les autres toutes blanches ; elle est toute cassée parmi les autres toutes neuves ; elle a l’air d’un antique bréviaire longtemps feuilleté, aux plats fatigués, avec angles rongés d’usure. Voici ce qu’on y lit :

CY GIST MAISTRE PAVL

L’ALLEMANT

Cvré discret, hvmble et sçavant,
Qui favory des destinées
Govverna par cinqvante années
La paroisse de ce sainct liev
En l’amovr et craincte de Diev.
Vovs donc, ô sacrée Marie,
Qu’il a dévotement servie
Jusque à la fin de ses jovrs,
Prestez-lui votre bon secors.

A l’intention dv defvnct Pater, Ave et De profundis.
1632

Cinquante années de baptêmes, de mariages, d’enterrements ; de confessions reçues, de communions données ; d’ondoiements aux petits arrivants des limbes, d’extrêmes-onctions aux partants pour l’éternité ; cinquante années de devoir accompli en cet obscur village… quel bail avec le ciel !

Et je me sens pleine d’un respect attendri devant cette dalle qui, au coin le plus sombre du bas-côté, témoigne qu’un croyant, ici, vécut et mourut, pour sa foi, dans la pauvreté et le renoncement.

Tout près de l’autel de la Vierge, autre inscription. C’est une noble dame qui remercie Marie d’avoir conservé un vieux serviteur que le typhus avait atteint et allait emporter. « Il était tout gonflé et avait la langue toute violette » conte la naïve légende. Et la baronne Van Verve de Schilde conclut ainsi : « J’ai prié Notre-Dame de Bon-Secours, et il a été sauvé. »

C’est le cri, d’ailleurs, qui jaillit des murailles — car, les pierres parlent ! Merci « pour mon enfant ! » dit l’une ; « pour mon mari ! » dit l’autre ; « pour ma mère ! » dit celle-là ; « pour mon frère ! » dit celle-ci. Une clameur muette (je sais que la locution n’est point grammaticale, seulement elle est juste) monte, comme une vapeur d’encens, vers les pieds frêles qui écrasent le dragon : le danger, le mal, la mort !

Et voilà qu’une mélopée monotone et mélancolique, une sorte de psaume chanté, en sourdine, par des voix malhabiles et rudes, se formule au dehors, dans l’éloignement, se rapproche. Un bruit de pas lents et lourds, un piétinement rythmique, longe le mur extérieur ; la porte s’ouvre…

Une paysanne entre, vêtue de ses habits de fête, mais le visage blêmi, les joues creusées d’angoisse. Du fauteuil resté sous le porche — c’est cela qu’ils portaient, les gens de tout à l’heure ! — elle a retiré son fils : un mince garçonnet, aux joues exsangues, aux yeux de pâles violettes, déjà presque sans regard ! Elle le tient dans ses bras, l’appuie contre sa poitrine, et s’avance, tragique, mère des sept douleurs, vers cette autre Mère dont le cœur fut percé des sept glaives du désespoir.

Elle étend l’enfant sur les marches de l’autel, et tombe prosternée ; balbutiant les mots des appels suprêmes, entre ses sanglots. Derrière, tout le cortège, parents, amis, hommes, femmes, agenouillés, échelonnent les litanies miraculeuses, l’échelle de salut qui permettra peut-être à cette petite âme, déjà presque au but, de redescendre vers le giron maternel.

Je regarde ces prunelles candides où l’espérance allume son phare, ces lèvres sincères, toute cette ingénue croyance. Et, fille du siècle où l’on doute, je les envie — oh ! oui, je les envie ! ces marins, ces laboureurs… ces simples !

LA JAMBE DE BOIS

Monsieur Collin,

Successeur de Monsieur Charrière,
Fabricant d’appareils orthopédiques.

Paris.

Monsieur,

Je voudrais une jambe de bois !

Point pour mon usage personnel, la chance m’ayant gratifiée de deux « guibolles » bien solides, bien vaillantes, et n’ayant, grâce au ciel, subi jusqu’ici ni avarie, ni accroc. Mais pour quelqu’un dont je causerai tout à l’heure. Et ce que je veux — ce que je sollicite, plutôt de votre bonne grâce — ce n’est pas une jambe de rien du tout, lourde, vilaine : un méchant pieu à peine verni, mal équarri, qui ajoute une gêne à la souffrance, une disgrâce à l’infirmité !

Non ; si j’avais voulu cela, du bas de laine (du bas bleu où mes économies font pelote plus mince que l’œuf de buis servant à remmailler ses voisins) j’eusse tiré trois louis, trois pièces jaunes, ensuite alignées, contre acquit, au guichet de votre caisse.

Mais je suis une ambitieuse ! Je désire davantage ; je rêve un de ces appareils commodes, légers, souples, où l’articulation ploie ; qui donnent l’illusion de l’intégrité corporelle en remplaçant le membre disparu, en abolissant l’incohérence du geste, en rétablissant la portée du mouvement.

Je voudrais, monsieur, une jambe de riche !

Cela, paraît-il, vaut son pesant d’or — la forte somme par rapport à l’acquéreur ; une vétille, quant au chiffre d’affaires de votre maison ! Voilà pourquoi, sans trop de scrupules, je me fais mendigote. Et si je m’abuse sur l’étendue du sacrifice souhaité, une ressource demeure : celle d’imposer, fût-ce de cinq sous, chaque « pilon » de millionnaire sortant de vos ateliers. Au train dont marchent les commandes, ma jambe serait vite rattrapée !

Mais pourquoi parler intérêt, alors qu’il me suffit de parler pitié ! La vérité est que je vous demande un gros cadeau, et que vous me le ferez de plein cœur… Je ne puis, cependant, résister à l’envie de vous démontrer quelle excellente opération vous allez conclure, en vous laissant dévaliser par moi. C’est une vraie occasion que je vous offre là, Monsieur : un ticket de faveur pour le Paradis, où votre prédécesseur, l’excellent « père » Charrière, comme on l’avait surnommé, à cause de sa philanthropie, au Quartier, est surmené d’ouvrage, parmi tous les martyrs, découpés, dépiautés, qui ont recours à ses savants offices. Il aurait vraiment besoin d’aide — assurez, Monsieur, votre place là-haut !


D’autant qu’il ne me la faut pas grande, ma jambe, toute petite, toute mignonne. Mais je voudrais qu’avec l’on puisse jouer, presque courir…

Avant-hier, j’étais à Ormesson, à l’hôpital des Enfants tuberculeux, chez cette admirable Sœur Candide qui va bientôt, chez nous, succéder à Sœur Rosalie, de populaire et vénérée mémoire.

Auprès de chaque lit, chaque jeune enfant se tenait, béret en main, ayant aux pommettes les belles et atroces couleurs de la phtisie, mais aussi, dans les yeux, l’ignorance gaie de son mal, une joie à être ainsi choyé, cajolé, aimé !

Quand j’eus fais le tour du dortoir, j’en avisai un qui était demeuré assis, un bambin, gentil de figure, d’honnête et attirant aspect. Sur ses joues, sans interruption, se rejoignant l’une l’autre, des larmes coulaient. Et il regardait sans voir, droit devant lui, ainsi que les hommes étreints de désespoir.

— Qu’est-ce que tu as, mon petit ?

— J’ai rien, madame… J’ai qu’on ne m’a pas donné de jambe, à moi ! Ils m’ont pris la mienne ; ils ne m’en ont pas rendu une… comme aux autres !

Les sanglots l’étouffaient. Et, en réponse à l’interrogation de mon regard, la religieuse, d’un signe navré, m’indiqua l’affreuse mutilation. Presque à la hauteur de l’aîne, la cuisse avait été sciée : l’étoffe du pantalon pendait à vide, comme une culotte d’épouvantail au haut d’un cerisier !

Estropié et poitrinaire ! A neuf ans !

Je consultai son dossier : Léon Vazelle, père et mère ouvriers d’usine, Saint-Ouen. Il a eu une tumeur blanche dans le genou, dont on l’a opéré à Bichat, voici quatre mois.

— Pourquoi ne t’a-t-on pas donné une jambe ?

— Parce que je n’étais pas de Paris. Il n’y a que ceux de Paris qui en ont !

J’envisage mon guide, ahurie. Dans l’enceinte des fortifications, une jambe ! Hors l’enceinte des fortifications, pas de jambe ! Qu’est-ce que c’est que cette charité-là ? Tristement, mon guide incline la tête en une affirmation.

— C’est vrai. Ainsi, tenez, il lui avait été commandé des béquilles doubles, et il n’a pu avoir que des béquilles simples : celles-là !

On prend, au chevet de la couchette, et on me montre, les supports grossiers qui lui ont été accordés comme grande faveur ; pour qu’il ne sortît pas à cloche-pied, et ne s’abattît pas, le seuil franchi, sur le trottoir… ce petit de banlieue !

— Essaie de marcher, mon garçon, fait le médecin, ému malgré son habitude de l’humaine douleur.

Je proteste. A quoi bon tourmenter ce misérable être ?

— Si, j’ai une raison, insiste le docteur.

On assujettit, sous les aisselles du patient, les coussinets. Et il se traîne, épaules hautes, échine courbée, vacillant, chancelant, avec le sautillement éperdu d’un oiseau blessé. Il me rappelle le frêle sansonnet qu’un caillou lancé par quelque mauvais drôle abattit à mes pieds, sous les remparts de Saint-Malo, et qui mourut dans ma main ! A celui-là, aussi, une patte manquait, tranchée par quelque pierre, et son moignon perla rouge jusqu’à ce qu’il s’échappa de la douleur…

Le médecin se penche à mon oreille :

— Remarquez la position du torse, sous l’effort de la marche.

— Je vois. Cela peut-il avoir quelque influence sur l’état général ?

— Une grande.

— Est-il curable ?

— Oui, s’il quitte les béquilles, s’il a un appareil ! Non, s’il n’en a pas !

… C’est alors que, pour la première fois, j’ai songé à vous, Monsieur.


Après avoir visité la pauvre maison, si modeste installation servant à si grande œuvre, nous sommes descendus dans la cour où les enfants jouaient.

Une formidable partie de barres était engagée. Les soixante-dix-sept moutards criaient, couraient, sous le phtisique soleil d’hiver.

Même, à ne pas trop réfléchir, une jolie impression d’enfance libre et insoucieuse ressortait du spectacle.

Seul, à l’écart, assis sur le banc de bois cerclant un arbre, le petit mutilé regardait. Dans le geste familier aux vieux invalides, il s’appuyait des mains et du menton au pommeau d’une de ses béquilles. Et sa pauvre frimousse était toute contractée de regret et de chagrin.

Alors, je n’y ai plus tenu ! Et je lui ai dit, tandis qu’il me regardait, extasié, moitié riant, moitié pleurant, n’en pouvant croire ses oreilles :

— Tu l’auras, ta jambe, bonhomme, ou j’y perdrai mon nom ! Tu l’auras, entends-tu, je m’en porte garant ! Cette main-là se tendra pour toi, et ce sera bien le diable si on n’y met rien !

La religieuse s’est signée, parce que j’avais parlé du diable, mais tout ce que Dieu promet de joie à ses élus a brillé dans les yeux de l’enfant…

Ce que j’ai dit, je le fais — je tends la main. Donnez-nous « notre » jambe, monsieur ?

Nota. — J’ai été exaucée par M. Collin, tout de suite, et encore plus généreusement que je ne l’avais souhaité.

LE PETIT SQUELETTE

Je vous ai acheté treize sous tout juste, petit squelette, voici trois ans, en un exotique bazar.

Parmi beaucoup d’autres, vous attendiez le bon plaisir de l’acheteur — et l’on eût dit quelque marché d’esclaves au pays de Lilliput, retrouvé soudain, dans les fouilles, par des savants à bésicles. Victime d’une catastrophe identique à celle qui ensevelit Pompéi, qui combla Herculanum, chacun était demeuré dans la pose précise où le trépas l’avait foudroyé : celui-ci exprimant ses sentiments, cet autre donnant l’échantillon de ses savoirs.

Il en est qui, maris jaloux ou mimes tragiques, brandissaient une arme, d’un geste farouche ; d’autres, facteurs ruraux ou premiers sujets de danse, étaient demeurés figés sur la pointe du pied, dans l’envolée célèbre de Mercure. Une petite, à gauche, tout ingénue, toute mignonne, respirait une rose, de son nez camus ; tandis que, plus loin, une grande, très snob, lisait un livre qui devait être du Bourget de son temps.

Je demeurai contre la vitrine, les yeux écarquillés, les dix doigts plaqués à la glace, comme une gamine qui voit des poupées.

On me rendra cette justice que je suis une vivante, une vibrante — trop ! — et que je ne m’en tiens pas au macabre. J’aime la vie parce qu’elle pourrait être belle, si les gens étaient moins méchants ; et toutes ses manifestations me ravissent… pourvu que mon semblable n’y soit pas mêlé ! Une belle moisson qui ondule, gonflée de pain ; le « manteau troué de la dictature » étendu en velum aux heures nocturnes, et laissant filtrer la gloire éternelle par ses accrocs ; un coq qui claironne dans l’aube ; un parfum de menthe qu’effeuille le vent ; la douceur des ténèbres ou la griserie des clartés — et je me console du reste !

Cependant, cette fois, nul n’eût manqué d’être séduit, n’eût pu se soustraire à l’ensorcellement bizarre de ces spectres nains, à leurs grâces mignardes, à leur charme décevant. Et résolue à en emmener un (on n’eût point osé dire « acquérir », tant ils avaient apparence de vérité), je m’occupai à faire un choix.

C’est alors que je vous aperçus, petit squelette ; et que je reçus le coup de foudre !


Vous étiez si joliment ironique, un genou en terre, la guitare aux doigts, le front penché, roucoulant la romance à Madame ! Il y avait, sur votre minuscule ébauche de visage, en votre rictus sans lèvres comme une alcôve sans rideaux, tant de malice sournoise, tant de pénétrante moquerie !

Vous étiez l’ombre des amours passées, présentes et à venir… l’âme de la pomme qui tenta Ève — on la connaît, votre chanson !

Rentrée chez moi, par je ne sais quel caprice je vous ai coiffé d’un grand papillon noir qui semble boire, à la coupe de votre crâne, le miel des rêves effeuillés — qui vous donne aussi l’air d’un lied d’Alsace !

Et je vous ai juché sur la pendule. Quand les heures sonnent (à ces très vieux rouages qui dévidèrent le temps, déjà, à cinq générations), l’imperceptible frisson dont vous êtes secoué semble provenir d’un rire muet, intérieur et quelque peu sardonique. Que vous importe, à vous, l’allée et venue du sablier ? Vous savez le pourquoi de toutes choses ; et vous représentez, ô joujou de treize sous, la suprême sagesse !

D’où venez-vous ? Je l’ignore. Pas de l’Asie, fertile cependant en imaginations fantasques, car la charpente de votre faciès est bâtie à l’européenne ; point fuyante, plutôt carrée. D’Allemagne, alors ? Oh ! non ! Il est en vous une impertinence d’élégance qu’ils ignorent… et que même le triomphe de la force ne donne point. D’Angleterre ? Pas davantage ! Quand Albion singe la Camarde, c’est par ses clowns, point par ses jouets ; et elle exagère l’horreur au point que le modèle lui-même en prendrait les jambes à son cou !

L’Italie et l’Espagne ignorent ces industries, dont la fantaisie est la seule valeur ; de plus, elles ont, de l’outre-tombe, un respect légèrement froussard.

Décidément, vous devez être de France, minuscule fantôme ; et même de Paris. Cette carcasse en laiton trempé de chaux ; ce rien de matière façonné à l’image d’une pensée ; et ces attitudes dans le vide ; et ces physionomies dans le néant — tout cela sent ses « petites mains » d’une lieue ! Il n’y a guère que ceux de chez nous, celles de nos ateliers, pour avoir cette audace suggestive, ce prime-saut de la trouvaille… et faire du Shakespeare avec de vieilles épingles à cheveux !

Nous sommes pays, mignon squelette ; vous, moi, sommes natifs de « Pantin » — que les géographes appellent Paris !


Mais vous êtes plus que mon compatriote, bibelot ; vous êtes un peu mon précepteur. Je vous ai dû de faire bien des réflexions : et de ne pas faire bien des sottises !

Aux heures d’énervement, alors que, de ce geste familier à toutes les femmes, on s’accoude à la cheminée, et qu’on regarde, dans le fond de ses yeux, passer les mauvaises pensées, les amertumes, les rancœurs, le défilé des colères et des tentations, alors, petit squelette, mon regard a rencontré vos orbites vides… et qui parlaient, cependant !

Elles disaient :

— Pourquoi te perdre en rêves, gâcher ton âme en égoïstes révoltes ? Regarde-les, tes bleues prunelles ! Un peu plus tôt, un peu plus tard, elles se fondront dans le grand creuset où les plus heureuses, les plus aimées, ont versé leur regard, comme une dernière larme ! Ton masque de chair, le « loup » souriant et souple qui cache les hideurs recouvertes, il faudra aussi le retirer ! Et il ne restera de la crinière rousse que ce que la charité du sort en abandonnera aux merles de cimetière pour tresser leur nid ! Ton âme seule compte, l’oiseau dont je suis la cage ! Sois bonne, essaie de l’être… pour que ses ailes soient légères, quand viendra la liberté !

Et durant les veillées très longues, alors que le logis, la maison, la rue même, reposaient en un lourd sommeil ; que, sur le papier blanc, la clarté ronde de la lampe mettait comme un astre, parmi les pénombres accrues, le petit squelette disait aussi :

— Je suis le spectre de l’amour, celui qui chante et celui qui enchante. Mon refrain est semblable toujours, à travers les millions de bouches qui l’ont proféré ; et il ne demeure rien de mes ivresses… que le péché ! La haine aussi, comme moi, est fantôme ; la rancune est cendres comme ce qui fut mon linceul de derme ! Que pèse la calomnie et que pèse la vengeance, atomes, dans la somme des siècles révolus ? Nul ne sait aujourd’hui qui eut raison ou tort, de César ou de Pompée, maîtres du monde ! Rien ne reste des aversions fratricides… que le péché ! Fais donc humblement, tenacement, ton œuvre, ô femme ! Défends les faibles, combats les forts ; gare ton honneur des déchéances vilaines et ton esprit des colères stériles ; cueille les fleurs à brassées, un bout de laurier si tu le peux — et tâche de descendre où vous irez tous, les mains pleines de roses et pleines de bienfaits !


Amen, petit squelette ! Et merci.

EN PAYS LATIN

Voici que, de l’autre côté des Alpes, les fleuves envahissent leurs rives ; que les torrents se mettent à gronder ; que les petits ruisseaux deviennent de grandes rivières — comme si toutes les économies d’eau réalisées, six mois de l’année, par les étés italiens, étaient d’un coup jetées sur le pays.

Tristes économies qui, au lieu d’entretenir doucement la fertilité du sol, le gonflent soudainement d’une hydropisie cruelle, et charrient dans les artères de ses fleuves, dans les veines de ses canaux, la détresse et la mort !

Adieu le blé et la vigne, le maïs et le tabac ! Adieu l’étable et l’écurie, le jardin et la maison ! Adieu, parfois aussi, les voisins et les parents, l’amoureuse et l’aïeule… adieu tout !

Le troupeau gris des flots s’est rué sur le village, mené par ce berger mauvais qui s’appelle le Destin. Il a envahi, d’une seule poussée, l’église et l’école, les fermes et les logis. Plus rien ne subsiste, qu’une plaine saumâtre au lourd remous ! Comme, en scène, des dos de figurants font mouvoir la toile verte, pour représenter la vague, ici, des ventres de noyés soulèvent la draperie sale de l’inondation. Ce sont eux « qui font les flots ».

Et, du désastre, seul le clocher surgit… doigt de moribond désignant le ciel.

Pauvre Lombardie ! A cette heure inquiète, où la hideuse discorde semble vouloir ressaisir son clairon et y souffler des fanfares de haine — l’hallali de la tremblante humanité ! — je songe avec douceur à ce pays frère du nôtre, qui, comme lui, a tété, au sein des coteaux, ce lait des Latins qui s’appelle le sang des treilles ; à cette contrée qui a notre soleil, nos amours, nos aversions et (quoi qu’on prétende) nos ennemis.

Je l’ai vue si malheureuse, si épouvantablement dévastée, qu’il m’est resté d’elle un souvenir très doux, une amitié profonde ; et qu’en apprenant le retour offensif du mal, j’ai vivement oublié Crispi et ses discours, pour me rappeler seulement l’Ora pro nobis que des femmes agenouillées psalmodiaient en pleurant.


J’avais quitté Bologne le matin, à l’aube.

La veille au soir, toute la population était dehors, pleurant, criant, se désolant, réclamant des nouvelles, au Télégraphe, à la Poste, au Municipe surtout, où, d’heure en heure, on collait une bande de papier huilé à la vitre de la salle des séances. Le syndic et son conseil s’y tenaient en permanence, depuis deux jours et plus de deux nuits.

Au perron, sous le porche, la foule s’écrasait. C’est que, si l’on affichait au premier l’étiage, la marche de l’invasion, la hausse ou la baisse du fléau, c’est à la porte que l’on en donnait les détails.

Beaucoup avaient là-bas des amis, des parents… On entendait soudain un cri ; et, de la multitude, se détachait une femme défaillante, un homme titubant de douleur.

Ils dévalaient plutôt qu’ils ne descendaient les marches ; quelques-uns prenaient leur course, comme des fous, à travers la ville, clamant des anathèmes et menaçant du poing les nues d’où, diluvien, le malheur tombait. D’autres, fatalistes comme les Maures, s’asseyaient sur le dernier degré, se couvraient la tête du pan de leur jupe ou du pan de leur manteau, et restaient, sous la pluie, à gémir doucement, comme des chiens perdus.

Dès l’aurore, la gare était encombrée : soit d’arrivants qui campaient avec leur bagage trempé, dégouttant sur les dalles ; soit de désespérés qui voulaient à toute force rejoindre ceux des leurs présumés en péril ; soit enfin d’étrangers, comme moi, que des raisons de famille ou d’affaires obligeaient à continuer le voyage.

Il y avait des soldats pour maintenir l’ordre autour des trains ; mais eux-mêmes perdaient la tête, et leur action était bien inefficace.

Je me rappelle avoir vu courir après le wagon qui nous emportait un maigre bambin d’une douzaine d’années. Il entremêlait sa course de supplications, d’invocations à tous les saints du Paradis — et les pleurs ruisselaient sur ses joues brunes, comme le jet d’une source sur la pierre noire des montagnes.

Quand il vit qu’il n’y avait aucun espoir de s’accrocher aux portières, d’être cueilli au vol par la poigne d’un employé, et qu’il ne pouvait lutter de vitesse avec la bête de fer, il se laissa tomber à terre, d’une pièce, le long du talus. Et pendant près de cinq minutes nous entendîmes le hurlement de sa détresse… quelque chose de poignant et d’horrible comme une plainte d’animal égorgé.

Un de mes voisins dit :

— Je le connais. C’est le fils d’un charron d’Arqua. Son père, sa mère et ses trois sœurs étaient affichés hier soir sur la liste des morts.


Ferrare. On nous fait tous descendre. Il faut abandonner les colis ; et, avant de les abandonner, les marquer d’un signe spécial, afin de pouvoir les retrouver plus tard… en ce monde ou dans l’autre ! On ne laisse : aux hommes, qu’un paquet noué dans un mouchoir, comme un baluchon de conscrit ; aux femmes, que le petit sac de cuir qu’elles ont en main. Par ci, par là, une valise légère aux favorisés.

Puis, le chef de gare nous rassemble, et fait un court speech par lequel il engage les pas-pressés, les peureux, et les signoras, à rebrousser chemin ; tout au moins, à ne pas continuer.

Quelques-uns cèdent ; la plupart tiennent bon.

On remonte dans les compartiments.

La locomotive ne va guère plus vite qu’une diligence, et la ligne oscille sous son poids. Un Yankee nous explique que cette trépidation est pareille à celle dont sont secoués les convois traversant, à toute volée, les steppes du Pacifique lorsque l’assise, dans les marais, est remplacée par deux rangées de pilotis à peine reliés entre eux. Là-bas, on évite le déraillement par la vitesse ; ici, au contraire, c’est par la lenteur.

Si un accident se produisait, on en serait quitte pour un bain de boue ; et, étant donné l’état dans lequel nous a déjà mis notre station à Ferrare, nous n’en serions guère plus défraîchis !

Tout à coup, un arrêt brusque, qui nous jette les uns sur les autres, et des cris à l’avant. Les hommes sautent au dehors, visant le plus possible les rails parallèles, afin de ne pas enfoncer dans le limon jusqu’aux genoux. Puis, successivement, ils repassent les femmes, les enfants, et les empotés, aux paysans qui se tiennent sur le talus.

La voie, ici, est une sorte de ravin encaissé dans de hauts remparts demeurés solides. On grimpe comme l’on peut ; et, de là-haut, on regarde d’où provient l’incident.

Nous sommes très près de Ponte-Lagoscuro ; mais, depuis hier, l’eau a encore mangé un bout de terrain, l’humidité a pénétré un peu plus avant. Et notre machine s’est, d’un bond, embourbée jusqu’aux moyeux. Elle a encore, dans la fange, les palpitations de l’élan interrompu… on dirait vraiment quelque chose de vivant qui achève de mourir. Elle en a les halètements, le souffle rauque, la suée d’angoisse. Le mécanicien, resté debout sur la plate-forme, près d’elle, regarde, tout pâle, l’agonie de sa compagne de travail. Encore quelques soubresauts ; puis, plus rien ! Le froid a gagné la chaudière — le cœur est éteint !

Par une chance providentielle, les cochers, qu’a embauchés la Compagnie des chemins de fer, ont eu peur d’aller jusqu’à la station. Il leur a semblé que le sol mollissait sous le sabot de leurs chevaux ; et ils ne se sont pas engagés dans la descente. Les breaks, les chars-à-bancs sont restés là, sur la chaussée, et nous n’avons qu’à y prendre place.

L’étrange voyage ! Il n’y a pas d’horizon : le ciel et la terre se confondent au loin dans la même teinte grise. La nature, comme l’héroïne du conte de Perrault, dépouillée de ses beaux atours, n’a qu’une robe couleur d’Aliboron.

Les voitures semblent rouler au sommet d’un aqueduc. A droite, à gauche, indéfiniment, de l’eau ! Une file de toits indique que, dessous, il y a des maisons en contre-bas. La peuplade de ces maisons campe de chaque côté de la route. Elle y a amassé les tristes épaves disputées à l’inondation ; et s’est bâti, tant bien que mal, des refuges, où bêtes et gens se pressent, en une muette désolation.

Le plus souvent, c’est quatre pieux fichés en terre, et, dessus, une couverture de cheval. Je vois dans une barcelonnette, pêle-mêle, un bébé et deux agneaux. La mère et la brebis sont assises à terre, blotties l’une contre l’autre pour se réchauffer.

Un peu plus loin, c’est un vieux, très vieux homme, racorni par l’âge et les infirmités, qui est étendu hiératiquement en une crèche d’écurie que matelasse une botte de paille — Noël séculaire du rude labeur !

D’autres infortunés trient, dans des seaux de boue, des grains de maïs qu’ils essuient et jettent à la marmite sous laquelle fument, sans brûler, des éclats de bois moisis. Et une multitude d’enfants grouille à travers ce déluge, nus, chétifs, de la mal’aria plein leurs orbites cernées…


Encore un arrêt. Depuis quelques minutes, la pente décline ; les chevaux tremblent sur leurs jambes et refusent d’avancer.

Cette fois, l’eau barre la route. Et une embarcation étrange, moitié chaland moitié radeau, attend les voyageurs.

Nous y voici. Jusqu’à présent, nous avons vu rien ou peu de chose. C’est maintenant que nous sommes en plein cœur de la catastrophe.

Deux hommes, à l’arrière, dirigent le bateau — ce bateau fait de planches nouées avec des cordes et entre lesquelles on voit l’onde bouger. Ils ont de longues perches qu’ils appuient un peu au hasard, et nous naviguons entre les cheminées. S’ils se trompent de direction, si l’on rencontre un pignon de colombier, un angle de mur, nous sommes perdus ! C’est bien assez déjà de lutter contre le courant, qui prend force de seconde en seconde, et menace de nous lancer contre les toits en récifs.

Ah ! ces toits !

Toute une population y est échouée ; dans des barques, les carabiniers vont recueillir ces malheureux. Il n’y a pas que les gens qui aient cherché là un asile. Les chiens, les poules, les lapins, les chats, les rats eux-mêmes, tiennent de toutes leurs griffes aux tuiles glissantes, et nous regardent passer avec des yeux fous ! Sur la maison d’un boulanger, les cafards, ces petites bêtes noires maraudeuses de farine, ont grimpé jusqu’à la girouette, et poussent, sans interruption, leur cri strident.

Parfois, à côté des vivants, est un corps tout raide, repris à la vague, sauvé du flot. On l’a roulé dans un drap ; et cela fait une grande tache blanche dont les voyageuses se détournent en blêmissant.

Un cri :

— Bonté de Dieu !

C’est un des mariniers qui a lâché sa gaffe et s’est jeté à plat ventre. L’autre en fait autant avec un geste désespéré. C’est qu’un tourbillon nous a pris et nous projette droit vers les fils télégraphiques, dont le plus bas est à trente centimètres de l’eau.

Tous, nous nous sommes étendus, autant que possible incrustés.

Un grand choc, un plongeon ; puis, de nouveau l’air. On se relève trempé… mais au complet !

— Arquà ! fait l’un des bateliers avec un grand signe de croix.

La locomotive est là qui fume, l’eau essaie de mordre la roue des derniers wagons, et nous partons pour Rovigo.


Aujourd’hui, les provinces de Lombardie sont telles que je les vis alors.

L’inondation est revenue ; et avec elle la misère, la famine, le deuil ! Quelques malfaiteurs, transalpins, cisalpins, parlent d’y ajouter la guerre, et c’est pourquoi j’ai écrit ces lignes de pitié.

Est-ce que la guerre est possible entre peuples de même sang, de même origine, de même instinct ? Espagnols, Italiens, Français, nous sommes les Latins — une race bien frappée, bien amoindrie, mais qui n’en porte pas moins dans son cerveau la Pensée du monde, dans ses flancs l’Avenir de l’humanité.

UNE AUDIENCE DE LÉON XIII

I
CHEZ LE SOUVERAIN-PONTIFE

Rome, 3 août 1892.

Alors que l’Antisémitisme passionne le monde, il m’a semblé d’un puissant intérêt d’aller voir, à ce propos, le chef suprême de l’Église, celui qui lie et délie, le pilote incontesté des consciences catholiques.

Je n’ai pas été demander au Saint-Père de se prononcer : la situation politique du Pape l’éloigne, et cela se conçoit, de tout débat où son veto n’est pas immédiatement nécessaire ; de toute intervention susceptible de soulever des discussions, des polémiques, d’émouvoir l’irritabilité de telle ou telle puissance, de tel ou tel parti, en dehors des questions strictement techniques traitant des points du dogme ou des intérêts de la foi.

En un mot, je ne me suis pas attachée à connaître ce que Léon XIII désapprouve… seulement, ce qu’il n’approuve pas !

Voici, au premier abord, une casuistique qui m’est peu familière ; ma netteté s’accommodant mal, d’habitude, de si subtiles distinctions — mais cela se gagne, en Cour de Rome !

Tout ici procède par demi-teintes, par gradations de nuances à peine indiquées, et dépassant rarement le médium sur l’échelle ascendante, vers l’accentuation. De même qu’au Vatican, dans la pénombre des salles, chacun marche sourd, chacun parle étouffé, de même, aussi, chacun pense mezzo voce. Les pas s’y raccourcissent et l’initiative y replie ses ailes, volontairement, s’astreignant à évoluer dans le cadre étroit du domaine ecclésiastique.

D’où l’éclat retentissant, l’extraordinaire envolée, lors de chaque exception à cette règle, de chaque rupture de cette réserve, de chaque acte décisif — il est fait d’élans refoulés, d’essors contenus !

Il faut donc lire entre les lignes, écouter entre les paroles…

J’aurais honte, je considérerais comme indigne et déloyal de prêter au Saint-Père un seul mot qui ne soit rigoureusement exact, ni même d’amplifier sur ce qu’il lui a plu de me répondre.

Car, en dehors, en dépit de mes opinions (peut-être justement à cause d’elles), j’ai le respect de toute chose grande, même si elle va à l’encontre du mien idéal, ou si elle en diffère par quelque point. Et je préférerais perdre les meilleurs arguments du monde qu’ajouter une affliction à celles de ce roi sans trône, de ce vieillard si touchant et si auguste, ne levant la dextre que pour bénir, pour absoudre, pour épandre l’indulgence divine sur toutes les créatures — quelle que soit leur race, quelle que soit leur religion !

Or mon socialisme, non plus, ne s’attarde point aux questions de croyance ni d’origine, ne reconnaissant d’autre ennemi que l’Accapareur : youtre ou goym ! Il est le voleur des pauvres… cela me suffit !

Et tous les pauvres sont miens : lamentables Hébreux errant dans la steppe, traversant l’Europe à pied, tirant, comme bêtes de somme, sur le licol des charrettes où sont entassés leurs malades, leurs vieillards, leurs enfants, quelques nippes échappées au désastre ; et s’abattant, exténués, dans la cour du grand-rabbin, à Paris, fourbus de fatigue, chancelants d’inanition — misérables spoliés par les financiers catholiques de là-bas, comme sont spoliés, ici, par leurs coreligionnaires richissimes, les paysans et les travailleurs de la chrétienté !

Que vient-on parler d’antagonisme entre les gueux ?

— J’ai faim !… dit l’affamé.

Et un écho brisé, distendu, hautain cependant, répond, du Vatican :

— Tous les biens de la nature, tous les trésors de la grâce appartiennent, en commun, et indistinctement, à tout le genre humain ! (Encyclique du 15 mai 1891, ch. III.)


Je suis arrivée ici sans recommandation, sans appui ; je n’ai d’autre alliée que ma volonté tenace et une lettre de camarade pour un haut dignitaire du Saint-Siège.

Mais je crois à ce magnétisme qui s’exerce à travers le temps et la distance, qui abrège l’un, supprime l’autre ; à l’influence de ce vouloir ardent dont s’imprègne l’atmosphère entre le but et l’effort ; qui les rapproche fatalement, sans qu’on ait rien fait qu’hypnotiser son rêve…

Et me voici assise dans l’une des salles du Vatican ; perdue dans l’étendue de la pièce ; toute semblable, avec ma robe noire, mon voile noir, l’absence du plus humble bijou, et mes mains dégantées, à toutes les dévotes qui viennent seulement satisfaire leur pieuse curiosité.

Leur cœur, certes, ne bat pas plus fort que le mien — et Dieu sait, pourtant, ce que celui-ci demeurerait calme si les hasards du métier me menaient au palais de n’importe quel monarque ! Je sais ce que valent les sceptres et ce que pèsent les couronnes, sous le poing lourd de la foule ou le doigt léger du destin !

Mais le Pape !… Tous les souvenirs de ma pieuse petite enfance se lèvent comme un vol de moineaux dans les herbes du cimetière. Hier, n’ai-je pas dit à l’ecclésiastique qui m’expliquait le cérémonial du triple salut (un à la porte, un au milieu de la salle, un devant le fauteuil du Saint-Père) : « Comme au mois de Marie, alors ? » me rappelant le temps où j’étais de garde dans la chapelle, chargée du renouvellement des fleurs et fomentant des révoltes — déjà ! — entre deux Ave.

Il m’a regardée, surpris gaiement, puis avec une inclinaison de tête indulgente : « Oui ; comme au mois de Marie ! »

C’est ma grande peur de commettre quelque impair ; non que j’y apporte ombre d’amour-propre (ne me taxant aucunement d’être ferrée sur l’étiquette), mais parce que toute négligence pourrait passer — de ma part — pour une affectation blessante et de goût odieux. Aussi, je me répète à moi-même les formules, comme les répons du catéchisme avant la récitation… autrefois !

Que c’est immense, ce Vatican, pour parvenir à atteindre la partie restreinte où le Pape vit confiné ! Que c’est haut, surtout ! Il faut gravir le perron d’entrée ; longer la galerie monumentale où devisent les gardes suisses, encore vêtus comme les reîtres de Jules II ; monter l’escalier de marbre — trois étages qui en valent bien six ! — franchir le Cortile San-Damaso ; regrimper trois autres étages, également de valeur double ; et traverser des salles en si grand nombre que la tête vous tourne et qu’on finit par ne plus distinguer rien !

J’ai entrevu seulement, au passage, sur une merveilleuse tapisserie, le Christ accueillant la pécheresse blottie à ses pieds, y cherchant refuge contre la cruauté humaine…

Tout à coup, dans cette solitude et ce silence, un coup de canon, discordant comme une fausse note. Il annonce aux Romains qu’il est midi. Et voici que lui répondent, trottinant les unes après les autres comme des vieilles femmes se rendant à la messe, toutes les pendules de l’antique palais. Il en est de vives et de lentes, d’alertes et de fatiguées ; des petites au timbre aigu, des grosses à voix de contralto. C’est un carillon familier, et d’une grâce infinie.

Un glissement de semelles sur le pavé de marbre, luisant comme s’il était mouillé, un murmure de syllabes à peine distinctes, en cet idiome déjà si chuchoteur ; une soutane qui s’incline et attend, puis précède, se prosterne au seuil d’une chambre voisine, s’efface, semble disparaître dans le mur…

C’est mon tour d’audience.

J’entre, m’incline trois fois ; une main prend la mienne, me relève doucement :

«  — Asseyez-vous, ma fille, et soyez la bienvenue… »


Très pâle, très droit, très mince, à peine accessible à la vue, tant il reste peu de matière terrestre en cette gaine de drap blanc, le Saint-Père siège, au fond de la pièce, dans un vaste fauteuil adossé à une console que surmonte un Christ douloureux.

La lumière, venant de face, tombe d’aplomb sur cet admirable visage de prélat latin, en fait ressortir les méplats, les finesses de modelé, la structure « primitive », au sens pictural du mot : vivifiée, animée, galvanisée, pour ainsi dire, par une âme si juvénile, si vibrante, si combative pour le bien, si compréhensive des misères morales, si pitoyable aux détresses physiques, que le regard étonne, semble une aube miraculeuse surmontant un déclin de jour…

L’incomparable portrait de Chartran peut seul donner idée de cette acuité de vision. Mais encore est-il d’un éclat un peu bien somptueux ; et toute la pourpre qui flamboie, derrière la soutane neigeuse, met-elle aux joues un reflet, aux prunelles une étincelle, qui s’adoucissent dans la réalité.

Pour rendre mon impression, je dirai que j’ai trouvé le Pape « plus blanc » ; d’un rayonnement plus intime et plus émouvant, moins souverain, davantage apôtre… presque aïeul !

Une bonté attendrie, timide, semblerait-il, est tapie dans la moue des lèvres, se dénonce seulement dans le sourire. Et, en même temps, le nez long, solide, révèle la volonté, une volonté inflexible — qui sait attendre !

Léon XIII ressemble aux modèles du Pérugin, et à tous ces portraits de donateurs qu’on voit dans les tableaux de sainteté, sur les vitraux des gothiques cathédrales, agenouillés, de profil, en leurs habits de laine, les doigts allongés et béatement rejoints, parmi les Assomptions, les Nativités, le triomphe des Saints et la gloire de Dieu.

Il me paraît aussi incarner les armes de sa maison, le blason des Pecci, avec sa taille aussi svelte, aussi altière que le pin qui se silhouette en i sur le ciel bleu ; et, entre ses paupières, cette clarté d’étoile matutinale et précurseuse d’aurore qui tremble à la cime du grand arbre héraldique !

Mais ce qui, presque autant que le visage, attire et retient l’attention, ce sont les mains : des mains longues, fines, diaphanes, d’une pureté de dessin incomparable ; des mains qui semblent, avec leurs ongles d’agate, des ex-voto d’un ivoire très précieux, sortis pour quelque fête, du reliquaire.

La voix est comme lointaine, exilée par l’usage de l’oraison, plus accoutumée à monter vers le ciel qu’à descendre vers nous. Et, pourtant, dans la causerie, elle revient, avec, de-ci, de-là, un ressouvenir d’intonation majeure qui en coupe la grégorienne mélopée.

Puis un rien, gentillezze du terroir, donne aux propos tenus une saveur particulière, les épice de nationalité. Alors que le Pontife s’exprime très correctement, très élégamment en français, à toute minute l’exclamation italienne par excellence : Ecco ! (Voilà !) revient, fait claquer ses deux syllabes comme un léger coup de fouet, qui active ou détourne la conversation.

Et les mots, dociles, prennent le galop, bifurquent, mènent où il plaît au Saint-Père d’aller.


Je le suis respectueusement, notant au passage, de mémoire, les réponses qu’il veut bien me faire ; les sollicitant d’une brève interrogation lorsque je le puis ; remarquant combien sa pensée, d’essence toujours évangélique, revêt volontiers le peplum latin, se traduit en périodes cadencées, harmonieuses, révélant le délicat et docte lettré.

Comme j’ai parlé de Jésus pardonnant à ses bourreaux, alléguant leur ignorance en excuse à leur férocité ; comme j’ai demandé si, avant toute chose, il n’était pas du devoir chrétien de l’imiter :

«  — Le Christ, dit Léon XIII, a versé son sang pour tous les hommes, sans exception ; et même, de préférence, pour ceux qui, ne croyant pas en lui, s’obstinant dans cette méconnaissance, avaient le plus besoin d’être rachetés. Envers ceux-là, il a laissé une mission à son Église : les ramener à la vérité. »

— Par la persuasion ou la persécution, Saint-Père ?

«  — Par la persuasion ! répond avec vivacité le Pape. La tâche de l’Église n’est que douceur et fraternité. C’est l’erreur qu’elle doit atteindre, s’efforcer d’abattre ; mais toute violence envers les personnes est contraire à la volonté de Dieu, à ses enseignements, au caractère dont je suis revêtu, au pouvoir dont je dispose. »

— Alors, la guerre de religion…?

«  — Ces deux mots-là ne vont pas ensemble ! »

Et la main qui porte l’anneau épiscopal a fait un geste impératif.

— Reste, Saint-Père, la guerre de races…

«  — Quelles races ? Toutes sont issues d’Adam, que créa Dieu. Que les individus, suivant les latitudes, aient un teint différent, un aspect dissemblable, qu’importe cela, puisque leurs âmes sont de même essence, pétries du même rayon ? Si nous envoyons des missionnaires chez les infidèles, chez les hérétiques, chez les sauvages, c’est parce que tous les humains, tous, vous entendez bien, sont des créatures de Dieu ! Il y a celles qui ont le bonheur d’avoir la foi, et celles auxquelles nous avons le devoir de la donner, voilà tout ! Elles sont égales devant le Seigneur, puisque leur existence est l’œuvre de sa commune volonté. »

Puis le Pontife ajoute :

«  — Même, quand le Ghetto existait à Rome, nos prêtres le sillonnaient en tous sens ; causant avec les israélites ; s’appliquant à connaître leurs besoins ; soignant leurs malades ; s’efforçant de leur inspirer assez confiance pour parvenir à discuter les textes, à les convertir enfin ! »

— Et quand la populace voulait massacrer les juifs ?

«  — Les juifs se mettaient sous la protection du Pape… et le Pape étendait sur eux sa protection ! »


«  — Seulement, reprend le Saint-Père, si l’Église est une mère indulgente, aux bras toujours ouverts, pour ceux qui lui arrivent comme pour ceux qui lui reviennent, il ne s’ensuit pas que les impies qui se refusent à elle doivent être ses préférés. Elle est sans colère contre eux, ils sont sa douleur, sa plaie, mais elle garde ses prédilections pour les fidèles qui la consolent, qui lui sont des fils pieux et fervents. Enfin, si l’Église a mission de défendre les faibles, elle a mission aussi de se défendre elle-même contre toute tentative d’oppression. Et voici qu’après tant d’autres fléaux, le règne de l’argent est venu… »

Le successeur de saint Pierre raidit plus encore son torse droit, et, le regard soudainement dur :

«  — On veut vaincre l’Église et dominer le peuple par l’argent ! Ni l’Église, ni le peuple, ne se laisseront faire ! »

— Alors, Saint-Père, les grands Juifs ?…

Sous le voile des paupières, la lueur a disparu. Et, décolorée soudain, la voix répond :

«  — Je suis avec les petits, les humbles, les dépossédés, ceux que Notre-Seigneur aima. »

Je comprends que c’en est fini sur ce sujet, et n’insiste pas. D’ailleurs, maintenant, Léon XIII parle de la France ; de la tendresse profonde qu’il lui porte ; de son désir de la voir prospère, sous quelque gouvernement qu’elle ait choisi.

Et brusquement, sans préparation, une malice apparue soudain aux angles de sa bouche, aux coins de ses yeux :

«  — Et chez vous, que pense-t-on du Pape ? Est-on content de lui ? »

— Saint-Père…

C’est que je ne sais quoi répondre, en vérité. Il voit mon embarras, et, avec bonhomie, frottant ses longues mains pâles :

«  — Allez, allez ! N’ayez pas peur ! »

Je rassemble mon courage :

— Saint-Père, voulez-vous me permettre d’employer envers vous un terme très hardi ?

«  — Allez, allez ! »

— Eh ! bien, si les monarchistes en veulent au Pape, les républicains de gouvernement l’exècrent : il est « la concurrence » !

Un tout petit rire, tout voilé, tout discret, accueille l’aveu.

«  — Et les socialistes ? »

— Pour les socialistes de gouvernement, les états-majors, encore la concurrence !

«  — Et le peuple ? »

— Le peuple ? Jamais je ne me permettrais de parler en son nom. Il est plutôt indécis, je crois, vaguement méfiant… il a été tant trompé ! Mais tout de même, ça l’étonne, un Pape qui s’occupe de lui… et qui soumet les cardinaux !

Les longues mains pâles accentuent leur geste satisfait. Et, souriant :

«  — Je ne veux pourtant pas être roi de France ! » (sic).


Maintenant, sans que j’ose l’interrompre, la grêle voix, seule, troue le silence :

«  — Quand donc comprendront-ils, tous, que l’Église ne veut pas, n’a pas à faire de politique ; qu’elle entend y demeurer étrangère, s’en tenir résolument écartée ? Mon Maître a dit : « Mon royaume n’est pas de ce monde. » Donc, le mien non plus ![1] J’aspire à la domination des âmes, parce que je veux leur salut, parce que je souhaite le règne de la fraternité entre les hommes, l’oubli des discordes, l’avènement de la sainte paix, de la sainte pitié ! Mais rien que cela… cela seulement ! »

[1] Les adversaires du Vatican ont, par une application erronée de cette phrase, essayé de lui donner un sens qu’elle n’avait jamais eue, dans l’esprit du Pontife, quant aux affaires de Rome et la question du pouvoir temporel. Il serait déloyal à moi de ne le point reconnaître ; de ne point affirmer qu’à cet instant Léon XIII faisait uniquement allusion à la nature de son ingérence (toute morale, aucunement politique) dans les affaires de l’étranger. Le mot « tous », qui précède, immédiatement après le passage relatif à la France, en témoigne, d’ailleurs.

Le haut vieillard est presque debout, et ses yeux, plus lumineux encore, s’ourlent d’une brume.

Il s’est tu. Alors, très vite, presque bas, contente que j’ai été d’entendre bien parler de la France, dans cette ville toute pleine officiellement d’autres tendances :

— Saint-Père, vous savez, cet abbé Jacot, ce renégat, cet Alsacien-Lorrain qui prêche aux nôtres de là-bas la haine de la mère-patrie, il se vante d’être l’interprète de vos commandements ? Est-ce vrai ? Approuvez-vous son acte ?

«  — Je le déplore… répond gravement le Pontife. J’aime la France. C’est vers elle que mes yeux se tournent toujours quand ma voix s’élève du fond de ces chambres où j’erre depuis quinze années… sans jamais sortir ! »

« Sans jamais sortir ! » a-t-il répété mélancoliquement, ce captif sans paille ni cachot, prisonnier de sa seule dignité, mais plus entravé par ces invisibles liens que par les lourdes chaînes de fer.

Je m’incline pour prendre congé ; la longue main pâle se pose doucement sur mon front :

«  — Allez, ma fille, et que Dieu vous garde !… »

II
DE PARIS AU VATICAN

Hé ! quoi, tant de bruit pour si simple chose, tant d’émoi parce que le vicaire du Christ, imitant son Maître, a laissé venir à lui, sinon les petits enfants, du moins celle dont les pensées, troupe ingénue, s’avançaient timidement vers le Père à tous, le Pasteur blanc de la chrétienté ?

Et tant de colères, aussi, à la fois contre le Souverain-Pontife qui, foulant l’étiquette sous le talon de sa mule, a osé reprendre la sereine tradition évangélique ; contre ce journal[2] « qui n’est pas un sanctuaire », insinuent aigrement les sacristies voisines… et contre moi, humble femme, qui ai fait mon métier en conscience, et ne m’attendais guère, s’il se produisait quelque attaque, à ce qu’elle vînt de par là !

[2] Le Figaro.

J’avais compté sans les « professionnels », les plus papistes que le Pape ; ceux dont il est moins le chef que l’otage ; qui ne l’admettent point accessible à d’autres qu’eux-mêmes ou émettant un avis qui ne suive leur filière — si laminé alors, cet avis, si éteint, si amoindri, si fait à leur image, lorsqu’il parvient au public, que celui-ci ne tourne la tête ni pour entendre ni pour voir… indifférent ! Trop pâle est le reflet, trop faible est l’écho !

Léon XIII n’est pas le prisonnier que de ses ennemis !

Et certains de ceux qui se déclarent ses serviteurs paraissent vraiment intéressés à perpétuer le malentendu qui l’attriste ; à le voiler d’ombre ; à lui interdire tout rapport avec la foule, qui lève les yeux vers lui et à qui il tend les bras — leur intolérance montant une garde jalouse autour de celui qu’ils ont mission de défendre et non d’isoler.

Ils préfèrent le Pape, semblerait-il, méconnu que populaire, ignoré que révélé. Leur égoïsme s’accommode de ce que leur devoir serait de contribuer à abolir… comme ces magistrats que le chômage du crime, l’Age d’or revenu, laisserait sans emploi parmi la société nouvelle, donc qui s’arrangent mieux de celle-ci.

Certes, je ne prétends point englober, dans ce reproche, toute la presse catholique, dont une partie témoigne, au cas présent, d’extrême courtoisie, d’absolue franchise. Mais il est impossible de ne pas s’effarer à voir la rancune sournoise que marquent quelques feuilles pieusement restreintes, parce que j’ai parlé de Léon XIII avec respect et sympathie dans un journal universellement répandu ; parce que j’ai fait de lui un portrait qui, je le crois, n’inspirera nul éloignement pour sa personne.

Plutôt injurié que loué ailleurs — tel semble le mot d’ordre de ces singuliers partisans ! Et, alors, commence une campagne presque insaisissable (bien mesquine en tout cas) de sous-entendus, de réserves, de demi-mots, d’insinuations.

Comme on ne peut pas dire que j’ai menti, peut-être ai-je « amplifié », mal traduit, dénaturé… Ou c’est peut-être la transcription télégraphique ? Et, tandis que les uns déclarent qu’on se passera du Pape, s’il ne veut pas « en être » ; que d’autres lui reprochent le Denier de Saint-Pierre (affirmant que celui-ci est le produit des grosses souscriptions, alors qu’il suffirait de détailler les cadeaux du Jubilé, qu’il suffit de relever le compte des paroisses, pour voir, au contraire, combien sont rares les énormes offrandes et innombrables les petites oboles) ; tandis que les « fidèles » du Saint-Père le morigènent, le réprimandent, j’ai, naturellement, ma part de leur mauvaise humeur et mon compte d’égratignures.


Je ne m’en émeus pas plus que de raison.

Certes, quand on entreprend — et surtout quand on réussit ! — quelque action difficile, disons même insolite, étant donné le but de mon voyage et la nature de mes opinions, il faut compter avec la malignité ambiante. On s’y expose, c’est justice qu’elle s’exerce ; et l’on ne saurait, sans ridicule, ne la point subir débonnairement. Par exemple, quand on entre dans le domaine des faits, c’est autre chose.

Et de la réserve que j’eusse préféré garder, voilà qu’on me fait sortir. Point par point, très nettement, je vais préciser.


Je ne suis pas arrivée à Rome avec « des lettres de recommandation ». Une seule référence a été expédiée de Paris, en même temps que la demande d’audience motivée que j’adressais à Son Éminence le cardinal Rampolla, et que voici :

« 9 juillet 1892.

» Monseigneur,

» J’ose solliciter, par votre entremise, une audience privée de Sa Sainteté.

» Qui je suis ? Mon nom vous le dira. C’est celui d’une servante des pauvres suivant votre loi ; d’une femme qui fut chrétienne, et s’en souvient pour aimer les petits et défendre les faibles ; d’une socialiste qui, si elle n’est point en état de grâce, a gardé intact, dans son cœur meurtri, le respect profond de la foi, la vénération des vieillesses augustes et des souverainetés captives.

» Et la plume qui vous écrit, coutumière d’autres défenses, a osé plus d’une fois, et contre même ses coreligionnaires politiques, affirmer son indépendante admiration pour la sollicitude de Sa Sainteté envers les déshérités de ce monde.

» C’est cette politique du Vatican, si conforme à l’esprit du Christ, si encourageante pour ceux qui rêvent de fraternité, si chrétienne dans la plus sublime acception du mot, qui m’a donné l’idée de venir, vers le successeur de saint Pierre, tenter ce qu’aucun catholique n’a songé à faire — et l’audace d’écrire à Votre Éminence.

» Je suis envoyée par le Figaro, accréditée par M. Magnard, son directeur, pour demander à Sa Sainteté de prononcer sur une question qui menace encore de diviser les hommes, de semer entre eux la discorde et la haine, de faire couler le sang en des luttes fratricides.

» Je souhaiterais que Sa Sainteté daignât prononcer sur l’antisémitisme, persuadée qu’après qu’Elle aura parlé, il ne se trouvera plus de chrétiens pour être rebelles à ses avis.

» Enfin, je désirerais personnellement faire, s’il m’est possible, un aussi beau portrait de Léon XIII, en littérature, que l’a fait en peinture mon compatriote et ami M. Chartran.

» J’insiste auprès de Votre Éminence pour que mon vœu soit exaucé ; on la sait toute-puissante, et je remets mon sort entre ses mains.

» J’ai l’honneur d’être, etc.

» Séverine. »

Voici la réponse :

« Madame,

» J’ai reçu votre lettre du 9 courant et j’en ai mis le contenu sous les yeux du Saint-Père. Sa Sainteté n’aura pas de difficulté à vous recevoir en audience privée, tout aussitôt que vous lui ferez connaître, par mon entremise, votre arrivée ; et que ses occupations lui permettront de satisfaire vos désirs. Il importe donc que vous vouliez me renseigner de votre arrivée dès qu’elle aura lieu ; et moi je tâcherai de vous faciliter l’audience qui est le but de votre voyage.

» En attendant, je saisis l’occasion de vous offrir l’assurance de mes sentiments distingués.

» Cardinal Rampolla.

» Rome, le 15 juillet 1892. »


Alors, je me mis en route ; pas absolument certaine du succès, mais ayant quelque raison de l’espérer, et le souhaitant de toute mon âme ; non par vanité, mais par désir de faire — si possible — quelque chose de beau et quelque chose de bien !

Je ne fus pas « reçue en simple audience, comme le Pape en accorde à tous les pèlerins ». Je n’étais pas venue en pèlerinage ; j’étais l’envoyée du Figaro, dans un but déterminé, et c’est comme telle que je fus admise auprès du Saint-Père. Un seul détail suffira à préciser la portée de cette réception : je suis entrée dans le salon où se tenait Léon XIII à midi un quart, j’en suis ressortie à une heure vingt-cinq : donc après UNE HEURE ET DIX MINUTES d’entretien.

Ma visite avait eu lieu le dimanche 31 juillet. J’employai le restant du jour à en transcrire immédiatement les impressions, les mots, tant je redoutais l’ombre d’une erreur, tant je me faisais scrupule de risquer même une fausse interprétation… je dirais volontiers une fausse intonation ! Et le lendemain lundi, à onze heures sonnantes, je soumettais à Mgr Rampolla — le premier de la chrétienté après le Pape — toute la partie du récit qui concerne ce dernier, portrait et interview ; de cette phrase : « Très pâle, très droit, très mince… » à la signature.

Le ministre d’État me demanda de biffer quatre lignes d’appréciations personnelles, mais d’espèce, peut-être, à susciter quelque ennui au Saint-Siège. Je le fis bien volontiers. Et telle ma copie est sortie ce jour-là du Vatican, telle elle a paru ici, sans qu’il y fût (j’en engage ma parole) changé une syllabe.

Voilà ma réponse aux scandalisés de la presse catholique, aux Pharisiens qui préfèrent nier que croire, et recrucifieraient Jésus, comme incorrect, si celui-ci revenait à nous dans sa pauvre robe de lin blanc, pieds nus sur les cailloux des routes, s’inclinant vers les faibles, consolant les affligés…

Ils la rendent lourde au front, Saint-Père, votre bénédiction douce ; et ce que vous faites dans les âmes, eux le déferaient — si l’on ne se souvenait de Vous !

LES NOIX

Par les bois et par les plaines, le petit cheval noir trotte allègrement. Une griserie de vitesse le gagne ; la projection de sa volonté le lance en avant, comme la détente de l’arc décoche la flèche, droit au but ! Ses flancs dégagent une buée ; le vent moite ébouriffe les longs crins de sa crinière et de sa queue ; met, après lui, comme un sillage de ténèbres. Sa croupe, où ondule puissamment le jeu des hanches, s’arrondit, luisante, sous le harnais léger, égayé de cuivres. Ses naseaux se dilatent, tout roses, dans le velours de sa face ; ses sabots fins, ferrés à neuf, arpentent la route à larges foulées.

Et, content, parmi les branches que divise sa course, il hennit, tantôt avec une douceur de hautbois, tantôt avec une frénésie de cymbales…

— Hardi, Tabacco ! Hop ! mon petit !

Sous la caresse imperceptible du fouet, l’arabe bondit, s’enfonce plus encore dans l’espace, charge l’horizon.

Le beau pays !

A gauche, la montagne, presque à pic, étage ses gradins d’arbres superposés : une multitude végétale d’essences diverses, de feuillages échantillonnés. Parmi les pins, les sapins immuablement verts, des traînées métalliques épandent une richesse : le cuivre vif des marronniers, l’or pâle des acacias, le bronze ardent des chênes — et jusqu’aux rouilles dont les pariétaires drapent des pans de rocher.

Par minute, un grand oiseau jaillit des cimes, plane, raie de son vol la turquoise du ciel, puis disparaît…

A droite, l’ellipse du lac se déroule, opaline, moirée, enchâssée de monts formidables, sauf à ses deux extrémités : là-bas, derrière nous, vers le Rhône ; ici, en avant, vers le Bourget, où commence la vallée de Chambéry.

Des vapeurs flottent, comme des voiles d’ondine, à la surface de l’eau : elle se ride d’argent, surtout à l’entour des régions marécageuses où les roseaux mettent l’illusion d’un champ de maïs.

Là, des barques se cachent, révélées soudain par l’éclat du coup de feu qui jette bas quelque sarcelle ou quelque canard sauvage. Et la détonation se répercute à l’infini, rejetée d’une paroi à l’autre, dans cet entonnoir géant.

Mais, sauf ces abois d’arme et l’envolée du cheval, pas un bruit ne rompt le silence — un silence sépulcral, automnal, bien d’accord avec le soleil ouaté de nuages qui promène là-haut son spleen anémié.


De la vie ! De la vie !… Assez de ce décor d’Ossian, où se désagrège toute vaillance ! Assez de ce flot ophélique, où les nénuphars semblent des mains de mortes s’agrippant de tous leurs pétales au monde extérieur !

— Hardi, Tabacco ! Hop, mon petit !

La voiture oblique, à gauche, vers les terres cultivées ; vers les hameaux ; vers le labeur et le mouvement humain ! A perte de vue, maintenant, les vignes rousses se dressent, veuves de leurs grappes, mais diadémées de vermeil. Dans ces régions, elles ne restent pas en puissance de tuteur ; ne s’en tiennent point à l’enroulement du thyrse, au serpentement du caducée.

Droites, vivaces, elles grimpent d’un jet après l’arbre jumeau, dont les racines s’emmêlent aux leurs. Elles l’accolent, l’envahissent, étouffent son feuillage ; lui créent une végétation factice qui jure étrangement avec l’écorce. A deux mètres du sol, leur effort se recroqueville en un nœud de couleuvre, produit un bouquet touffu et hérissé comme une lignasse ; tandis que des épaules, à droite, à gauche, deux branches se détachent, et vont, fraternellement, étreindre la main des voisines.

Si bien qu’au crépuscule tombant, ou sous la clarté lunaire, on jurerait une farandole de géantes, dévalant par la campagne endormie ; à la pente des monts, au flanc des collines, partout où Cybèle féconde allaite de sa sève les ceps altérés !

Voici des maisons, voici des villages ! Basses, trapues, le toit fleuri de graminées, les chaumines se blottissent au creux des rocs, à l’angle des torrents. Où qu’une chute d’eau crée de la force, un moulin fait entendre son caquet monotone, et clapoter sa grande roue. Sur le seuil, un homme regarde, le torse pris dans un tricot rayé dont toute nuance s’estompe de blanc, le teint maquillé de blêmeur, comme Pierrot à la scène ou les acteurs à la ville.

Toute façade s’ornemente de régimes de maïs, noués comme des carottes sans fanes, et qui encadrent les demeures d’un rosaire à grains jaune violent. Puis des cages, où ne siffle nul merle, où ne ramage nul pinson, mais où, sur deux étages de paillis, se prélassent les « tomes », les petits fromages du cru — orgueil de la Savoie !

Voilà l’auberge, avec sa branche en enseigne, balançant au-dessus de la porte d’entrée ; ses deux tables de bois, culottées par l’usage comme une pipe de marin ; ses escabeaux mal d’aplomb ; ses anneaux de fer où l’on attache les chevaux, tandis que les patrons s’attablent extérieurement, l’œil au guet, le fouet entre les jambes.

Une odeur forte, une odeur soûlante s’exhale des hameaux… comme l’exaspération d’une cave, d’un verger. C’est que le raisin bout dans les cuves ; des hommes passent, deux par deux, portant, appuyée sur l’épaule droite, la perche dont le milieu soutient, enfilé aux anses, le baquet où rougeoie la pressure. Et chaque fenêtre entr’ouverte laisse voir, dans les fruitiers, les longues rangées de pommes, de poires, de coings, entassés là pour l’hiver.

Seulement, cette sensation de fertilité, ce labeur primitif, fêlent à peine le silence, se produisent presque machinalement, avec une lassitude quiète : la satisfaction concentrée de celui qui recueille son dû.

Et, tout auprès, les bœufs dont la charrue éventre la terre, tandis que l’homme, d’un large geste, y lance la fécondité de l’an prochain, disent la servitude éternelle, le recommencement de toutes choses — la douleur d’être et de lutter, à chaque saison nouvelle, pour ce peu qu’est la vie !


Mais qu’est ceci ?… Une rumeur confuse emplit l’immense cirque, y met comme un crépitement de fusillade, l’écho de lointains feux de peloton. Le bruit arrive peu perceptible, et cependant très distinct, avec les chocs légers qui se répercutent.

Et, si en avant que se projette la vue, les hautes cimes d’arbres fléchissent, se cabrent, sont pleines de trouble et de frémissements. Ce n’est pourtant point la saison des nids ; et la brise, si faible déjà, a fini d’agoniser.

Les noix ! Ce sont les noix !… Chaque tronc soutient une échelle, chaque frondaison recèle les cueilleurs. Toute la population, sauf les vieilles femmes et les tout petits enfants, est dans les branches, abat à coups de gaule les fruits verts et croquants.

Ils se détachent, font projectile, s’abattent sur la route, y rebondissent, à la joie, à l’effarement des aïeules et des moutards.

— Hardi, Tabacco ! Hop ! mon petit !

Il s’épouvante de ce tumulte, de cette grêle qui lui choit sur le dos. Mais, en même temps, sa nature belliqueuse s’anime à tout ce tapage. Il s’excite, galope, sous l’avalanche des feuilles, rustique rappel de Fête-Dieu.

Les cerneaux roulent sous ses pieds, craquent sous les roues, parmi les fusées du rire, les éclats de voix, un joli tumulte campagnard et guerrier. Maintenant, d’un village à l’autre, on se lapide avec la récolte : c’est bataille, et bataille heureuse, sans morts ni blessés.

Mais que ce réveil dure peu ! Avec la nuit, le pesant silence retombe. Il ne reste que, dans l’ombre, les arbres dépouillés de leur moisson, de leur toison ; rasés, découronnés comme des princes mérovingiens, et qui dressent, têtes chenues, le muet reproche de leur déchéance et de leur deuil.

Finie jusqu’à l’an prochain, la cueillette ! Fini, l’automne !

Voici venir l’hiver, tueur de pauvres gens…

LE COPAIN DE VALLÈS

Parce que j’ai été à Rome, parce que j’y ai vu Léon XIII, parce que, dans le récit de cette audience, j’ai mis tout le respect que l’on doit à un vieillard, et la vénération — je dis : la vénération — qu’il sied de garder envers les choses d’âme (alors surtout qu’on tient par de multiples attaches à ceux qui les proscrivent), on dirait, ma foi, que le Saint-Siège tremble sur sa base ou que la Liberté de la place du Château-d’Eau va dégringoler de son socle… ce qui, entre parenthèses, serait esthétiquement un riche bonheur !

Les cléricaux intransigeants, plus papistes que le Pape, se voilent la face, hululent lamentablement. S’ils n’excommunient pas le Pontife, c’est tout juste !

Même c’est triste à voir, tous ces termites rongeant les pieds du trône où siège, sereine, détachée des vilenies humaines, rêvant de lendemains meilleurs pour son triste troupeau, la grande figure de Léon XIII. Si jamais la Papauté croule, c’est de leur fait qu’elle croulera ! Et je m’imagine que le soir, tandis que, sur la Ville endormie, veille, étoile entre les étoiles, la petite lampe du Vatican, telle est l’ultime et intime vœu que formule non pas la bouche, mais le cœur du Saint-Père : « Seigneur, gardez-moi de mes amis ! »

Mais l’étonnement scandalisé de ceux-là n’est rien, auprès de l’ahurissement indigné de ceux-ci : les pratiquants de la contre-Église ; les marguilliers de la Libre-Pensée ; les pasticheurs de religion, s’astreignant aux formules de ce qu’ils prétendent détruire, empruntant au christianisme ses sacrements, depuis la pompe du baptême jusqu’au jeûne du Vendredi-Saint, qu’ils transforment en indigestion — et reconnaissant Dieu, les godiches : puisqu’ils l’injurient ! Blasphémer, c’est croire ; le piédestal de toute divinité, c’est le diable : qu’il tire la langue sous l’orteil nu de Jésus, le pied cuirassé de saint Michel, ou se tortille en hydre sous le talon délicat de la Vierge-Mère !

Il paraît qu’à ces révérends de l’incrédulité j’appartenais ; que de ces inquisiteurs à rebours j’étais le lot. Car ils poussent, eux aussi, des cris d’orfraie et, ne pouvant décemment lever les bras au ciel — ce serait y supposer quelque chose ! — ils les laissent choir d’un grand geste découragé.

Qu’ils les ramassent ! Je les ai assez blagués, d’antan, et je compte assez, à l’avenir, me gausser de leurs ridicules pour qu’ils n’aient point à déplorer ma perte. On ne perd que ce qu’on avait !

Ni ceux-ci, ni ceux-là ! Droit toujours, avec ma conscience pour guide, et l’orgueil des doubles attaques venant des adverses camps. Là, où se croisent les flèches, est la voie de la vérité !


Cependant, les malins, ceux qui me connaissent bien, qui savent par quelles fibres secrètes se peut faire chanter ou pleurer mon âme, ont (qu’on me passe le mot) joué le grand jeu.

Ceux-là même qui se souciaient de lui autant que d’une guigne verte, qui l’ont le plus harcelé de son vivant, le moins célébré après sa mort, s’avisent d’évoquer l’image paternelle de mon vieux maître. Ils le suscitent en croquemitaine sur ce qu’ils appellent mon chemin de Damas ; ils prêtent leur accent à l’ombre chère, et esquissent, de leurs ailerons trop courts, la mimique qu’ils lui voudraient voir faire.

— Vallès ! Qu’eût dit Vallès !

Hé ! bien, non, vous savez, ce n’est ni sa voix, ni son geste… et vous l’avez peu connu, vous qui me gourmandez en son nom ! Il faudrait fièrement changer l’intonation et l’allure, pour arriver à me troubler, à me donner l’angoisse du désaveu, l’affre du reniement !

Vallès le communard, comme vous dites, Vallès le proscrit, Vallès l’irréductible, était un trop pur et trop vaste esprit, pour que vous l’abaissiez à ce rôle d’épouvantail. Ce que je suis, il m’a faite — depuis quand reproche-t-on à l’œuvre son auteur ? Ce grain de mysticisme, qui vous effare, est tombé de son cerveau dans le mien, comme le fruit d’un arbre puissant dans l’humble terre sur qui son ombre s’épand. L’arbre a croulé, usé jusqu’à la moelle, ayant subi trop de tempêtes, affronté trop d’ouragans ! J’ai poussé de mon mieux, herbe sans abri désormais contre le vent ou le soleil, si modeste que nul n’y prêtait attention, que ç’a été miracle si nul soulier ne m’a écrasée au passage.

Me voici arbrisseau, et l’on s’exclame sur le grain de mon écorce, la nuance de mes feuilles.

— Qu’est-ce que c’est que cela ? D’où cela sort-il ?

Regardez donc un peu plus loin, là où gît, tout moussu, le robuste tronc déraciné. Après son torse creux vous verrez même épiderme… et si ses branches ne tendaient pas, comme tendent les miennes, droit vers l’air libre et le plein azur !

Relisez son évocation de la tante Mariou, dans le Gil Blas, ou son portrait de Vermorel, dans l’Insurgé ! Dieu ne le gênait pas comme il vous gêne ; ses colères, dépensées contre l’iniquité humaine, ne s’attardaient pas dans la nue ; et il avait gardé, de la messe servie au village, de son brave oncle de curé, le respect des cultes naïfs. Son éloquence se retrempait dans la foi des autres ; et ses pages les plus belles sont celles qui fleurent la poudre ou qui fleurent l’encens.

Certes, il ne croyait pas à grand’chose, mais il ne faisait pas profession d’athéisme, loin de là. Il parlait des croyances perdues avec une mélancolie souriante. C’est lui qui, exécrant les protestants, disait : « Nulle femme n’a de grâce ni de tendresse si elle n’a passé par le catholicisme ». Et un jour où je lui demandais pourquoi les bourgeois voltairiens s’acharnent contre l’idée chrétienne, il répondit :

— Parce que c’est trop grand… et qu’ils sont bêtes !


Et voici qu’à raconter ces choses le souvenir me revient du « copain » de Vallès.

Qui c’était ?… Je vais vous le dire tout à l’heure. Il y a longtemps de cela, presque dix années ! Mon pauvre maître s’en allait tout doucement, la phtisie prenant sa revanche de toutes les privations endurées jadis : faim, froid, misère éternelle ! Et, après une cure inutile au Mont-Dore, je l’avais emmené à Mortefontaine.

Dans le petit jardin de l’auberge, étendu dans un vaste fauteuil, emmitouflé dans des lainages, il regardait les feuilles tomber. Toutes d’or, avec un crépitement sec, elles se détachaient des cimes, venaient s’abattre à ses pieds. Il n’était pas triste, ne sachant point. Mais, moi, je savais ! Et d’écouter ainsi stiller les minutes de sa vie, à ce grand sablier d’automne, mon cœur se crispait, supplicié !

Pourtant, il fallait demeurer souriante, attirer à lui quelques amis. Peu de gens du métier se trouvaient là ; et, à part un ou deux, tous l’ennuyaient.

Un jour, descendant en retard, je demeurai ébahie sur le seuil. En face de lui, de l’autre côté de la petite table où, tout préparé, le damier attendait, à ma place enfin — je ne rêvais pas ? — une soutane était installée. Et l’on causait, comme Vallès savait causer ; et le prêtre, se piquant d’honneur, n’était, certes, ni à court de verve, ni en reste d’esprit. Et le malade, intéressé par la controverse, tout heureux de cette bonne fortune intellectuelle, retrouvait la flamme d’antan.

Ce partenaire, tombé du ciel, était précepteur en un château des environs ; il avait appris que l’auteur de Jacques Vingtras était là, souffrant, et il était venu, sans arrière-pensée, pour lui dire son admiration littéraire et faire un bout de causette.

Lorsqu’il partit, le réfractaire, avec le clairon de jadis, lui cria :

— Vous reviendrez, monsieur l’abbé ?

— Quand vous voudrez, monsieur Vallès.

— Alors, à demain ?

— Demain, soit.

Ainsi fait que dit. Et tous les jours, pendant six semaines, le prêtre passa une heure là : égayant cette agonie ; y mettant des lueurs de renouveau ; donnant à ce batailleur inlassable l’illusion des discussions du début, des joutes oratoires où se dilapida sa jeunesse.

Quand il tardait, Vallès m’envoyait sur la route :

— L’enfant, allez voir si mon copain vient !

J’obéissais, docile. Et quand je rentrais annoncer qu’au loin apparaissaient la silhouette noire, le large chapeau, et le bâton ferré, un contentement dilatait le visage du malade.

Assise entre eux deux, dans ce jardin d’hôtellerie, il m’a semblé parfois vivre un chapitre des Misérables ; et jamais je n’ai si bien compris la scène où l’évêque Myriel — qui est un saint ! — se courbe sous la bénédiction du régicide mourant — qui est un juste !

Et maintenant déclarez, ô jésuites rouges, que j’ai essayé de faire de Vallès un « cléricafard ». Ce sera à peu près aussi véridique que l’affirmation de je ne sais quelle feuille bigote, soutenant qu’il demanda la mort des otages… alors qu’il faillit se faire massacrer pour empêcher leur exécution !

LA CHANSON DE LA MUTE

Tout au haut de la cathédrale — dig ! ding ! dong ! — la cloche, l’énorme cloche résonne. Son meuglement formidable ébranle le beffroi, fait tressaillir les vitres d’alentour, épand sur la campagne, jusqu’aux confins de l’horizon, un ouragan de sonorité.

Dig ! ding ! dong !… Tantôt alerte, tantôt majestueux, le ballant décrit sa courbe, trinque avec l’airain. La corde tend à se rompre, les poutrelles d’appui gémissent, tandis que les clochettes voisines (de simples cloches d’église) s’efforcent, se hâtent, de leurs grêles voix, comme l’aigu répons des enfants de chœur à l’organe caverneux du chantre.

Dig ! ding ! dong !… Il a plu toute l’autre journée, et l’humidité du bois, du chanvre, mettent comme une buée de sueur au bronze reluisant. Elle se résout en larmes ; des perles d’eau glissent, sur le noir métal, ainsi que pleurs aux joues d’un Africain. Et, en dépit de la célérité du mouvement, une mélancolie sombre les notes, met un sanglot à la gorge des cloches — telle une cantatrice qui vocalise ayant envie de pleurer !

Dig ! ding ! dong !… Sous l’approche de midi, la ville s’affaire ; des rumeurs montent ; un bruit de torrent s’accentue, monotone et grondeur. C’est la foule qui se dirige vers l’Esplanade ; la nouvelle population qui se rue à la servitude, tandis que les fenêtres de bien des vieilles se referment, rideaux rabattus, comme la paupière sur l’œil d’un mort.

Dig ! ding ! dong !… L’ondée ruisselle, une tristesse intense filtre du ciel morose. La géante, lasse, ralentit sa chanson. Et, ainsi, celle-là est plus conforme à la gravité de sa voix, plus d’accord avec ce qu’on devine, ce qu’on reconnaît au fond de ce carillon.

Dig ! ding ! dong !… Le ciel s’éclaircit de lueurs blafardes, le soleil reluit, là-haut, dans son manteau de nuages, comme un casque de cuirassier blanc. C’est l’automne, la fin du printemps joyeux, de l’été fécond : juste ce qu’il faut, pour roser, à l’avance, les neiges de l’hiver. Et le canon aboie à l’astre, comme un dogue à la lune. Et, tout au haut de la cathédrale, la cloche, l’énorme cloche résonne — par soubresauts, on dirait épuisée, ainsi que saccade un cœur d’agonisant.

Que dit-il donc, ce râle ? Que dit-elle donc, cette chanson, qu’on eût voulu joyeuse, et qui domine les tumultes d’artillerie, les acclamations des prétoriens, comme le murmure de la conscience surmonte les bruits d’orgie ou de bataille ?


Ce qu’elle dit ? Écoutez-le, ô jeune prince, vassal qui marchez après votre suzerain ! C’est pour vous qu’elle parle, la Mute, la doyenne des cloches de Metz, l’aïeule colossale dont le reproche roule en tonnerre sur votre chétif front.

«  — Dig !… J’ai régné sur l’Inviolée ; j’ai poursuivi, de mes sarcasmes, les Tedeschi levant le siège, l’Impérator Charles-Quint en tête — et Guise riait, leur montrant le poing, du haut de mes remparts !

» Ding !… Metz est demeurée la Pucelle ! J’ai vu, de loin, les habits blancs, les Kaiserlichs, s’enfuir devant nos va-nu-pieds, qui gueulaient la Marseillaise alors, chapeau au bout de la baïonnette, acclamant l’Être suprême — Dieu revenu, cocardé de tricolore.

» Dong !… Les ondes sonores m’ont apporté l’écho du canon de Marengo, du canon de Rivoli ! Le maigriot était entré là-bas, et les Impériaux détalaient devant lui comme lièvres à la chasse — laissant libre le sol de l’Italie, la terre douce et fertile, dont notre France est sœur !

» Dig ! ding ! dong !… Petite Altesse, j’ai sonné pour Magenta, j’ai sonné pour Solférino, pour Palestro, pour tous les combats qui affranchissaient ta nation ! Et j’avais l’âme en fête à célébrer cette fraternelle gloire ; et mon élan arrachait la corde des mains du sonneur !

» Dig ! ding ! dong !… Tu as écouté, Monseigneur, les mauvais conseillers de ta race ; ceux qui soufflent la haine où devrait régner l’amour ; ceux qui fomentent le fratricide et les menteuses émeutes qui y conduisent. Et te voilà humilié, relégué au second plan, à peine salué, à peine reconnu ; moins fier que le roi de Saxe et le prince de Bavière — lesquels ont manqué le train !

» Dig ! ding ! dong !… Regarde par là-bas, enfant de notre alliance, non pas la statue de Ney masquée par les estrades (merci de lui avoir caché cela !), mais vers cette vieille maison, vers ce cimetière. C’est ici que repose le colonel Sourgeon, tué à Solférino, c’est là que naquirent les trois frères Menessier, tués à Solférino… pour la défense de l’Italie ! Quand le père de ces derniers mourut, il n’avait plus qu’un fils, général de cavalerie à Nancy ; et il l’appela ! Penche-toi (respectueusement !) à l’oreille du maître, demande-lui qui interdit à ce fils l’accès de la couche funèbre — si bien que le vieillard, quand on l’ensevelit, avait les prunelles scellées de grosses larmes.

» Dig ! ding ! dong !… Mais retourne-toi, prince de Naples, héritier de la couronne de Fer ! Là, le premier de ta suite, le comte Terghazi, qu’a-t-il donc autour du cou, ce carcan pourpre et flamboyant ? C’est notre Légion d’honneur dont il est commandeur, ce compagnon d’armes de nos héros de 1859.

» Dig ! ding ! dong !… Va, jeune Altesse, nous sommes sans rancune ; assez forts pour ignorer la crainte, assez bons pour ignorer la haine ! Escorte le « meilleur ami de ton père » : faites de l’Italie, s’il vous agrée, la botte du Kaiser, tirée, de ses augustes pieds, par vos augustes mains. Qu’importe ! Les destins s’accompliront.

» Nation-sœur, tu es notre sang, tu es notre chair : Latium, berceau de la race ! Dig ! ding ! dong !… Éveille-toi, liberté de l’Italie ! »


Ainsi parla la Mute, au haut de la nue profonde. Et derrière les nuages, au loin, hardiment esquissé — en dépit de Guillaume, de son grand sabre, et de ses troupes innombrables — un arc-en-ciel, hors ta portée humaine, mêlait aux cieux, narguant le morne drapeau allemand, les deux étendards, tricolores : le blanc, couleur de loyauté ; le rouge, couleur de courage ; le bleu, couleur de constance ; le vert, couleur d’espoir…

L’HYMNE A LA BUCHE

Craque et pétille, chante et jase — bûche, bonne bûche de Noël !

Dans le réseau de tes veines, où coulait la sève, dans les creux de ta moelle ossifiée, dans tous les recoins de ton squelette, les follets des clairières se sont blottis ; et c’est leur danse éperdue, leur ronde à reflets de punch, qui font la lueur si haute, et la flamme si prismée, et l’âtre si joyeux !

C’est la nuit où ils voisinent avec l’homme ; curieux, les petits esprits, de se mêler, une fois l’an, à la vie matérielle ; d’entendre les contes des veillées, où tant l’on parle d’eux ; de regarder filer le lin des quenouilles ; de se mirer dans les yeux des jeunes filles ; de humer l’odeur du boudin !

C’est la nuit où tout ce qui est bois, quel qu’en soit l’usage, de quelque manière que l’ait façonné l’industrie, reprend, jusqu’à l’aube, la vie frissonnante des forêts. Les meubles crient, telles les maîtresses branches sous la poussée d’avril ; le parquet geint, comme la cime des chênes sous le pied de l’ouragan ; les menus objets, sous la main familière du maître, ont des heurts doux semblables au claquement des bourgeons, à la chute molle des pommes de pin !

C’est la nuit où, dans le cadre étroit du foyer, éclôt, en fleurs de feu, tout le printemps des futaies. Des braises s’échelonnent en ifs, comme le panache des marronniers ; s’étalent en ombelles, comme l’écume du sureau ; s’égrènent par pincées, comme le chapelet des merises ; retombent en cascatelles, comme les grappes de l’acacia ; se hérissent en faisceaux, comme les baïonnettes du mélèze ; s’effeuillent, pétales de neige brûlante, comme les corolles du poirier !

De leurs doigts agiles, les follets pétrissent l’incendie, précisent le rêve, accentuent l’illusion, bâtissent — les malins gnômes ! — la porte rose par où s’évadent nos rêves. Ce sont eux qui ont éveillé la pensée dans la brute primitive ; qui furent les premiers initiateurs de l’homme ; qui lui tracèrent, en lettres flamboyantes, l’A B C qu’épela sa surprise, puis sa réflexion… tandis que ses yeux, du reflet, gardaient une lueur !


Craque et pétille, chante et jase — bûche, bonne bûche de Noël !

Celui que tes flancs recélèrent, celui qu’en ont extrait les patientes mains de l’artisan, ton fils, le sabot, triomphe et règne en cette nuit de Nativité !

Tout est fait à son image ; et, dans sa coque, il recèle tout : les fleurs et les bonbons, les verges et les jouets, plaisirs réels et menaces factices, ce qui régale et ce qui réjouit ! Il est, en cette occurrence, la boîte aux lettres des amoureux qui, dans les villes, y traduisent en gerbes odorantes leurs secrets désirs. Il est la boîte à vœux des tout petits, qui le portent naïvement jusque entre les chenets, se fiant à la générosité divine pour y laisser choir, des réserves du Paradis, les belles choses tant convoitées !

Et je l’aime, le sabot, moins pour tout cela que parce qu’il affirme, chez les citadins, et jusque chez les raffinés, la supériorité de la glèbe, de la sainte et maternelle nature ; parce que sa lourde semelle, fût-elle crottée d’or, écrase la peluche des guéridons fanfreluchés, met une ressouvenance d’étable parmi les boudoirs, de champs parmi les cités, d’humilité parmi l’orgueil !

Le laboureur est le seul être que la civilisation n’ait pas détourné de son rôle, écarté de sa mission. Et rien ne disjoint ses pieds de la terre que cette mince couche de bois, cœur d’arbre ambulant, qui vagabonde à la surface du sol où ses racines plongèrent, intermédiaire unique entre la chair de l’homme et la chair du globe — comme pour les habituer, par avance, au soir définitif où plus rien ne leur sera obstacle, qu’encore la limousine en planches dont parle Rollinat !

Le vieux soulier me navre ; le vieux sabot m’émeut…

L’un a connu toutes les lassitudes stériles, les boues sans fond, les courses sans trêve, les humiliations sans fin ! Il est déjeté, comme finit par l’être, irrémissiblement, l’âme des malheureux dont jamais une échappée d’horizon ne renouvelle l’espoir ; dont jamais une douche de rosée ne rafraîchit les tempes ; dont jamais une bouffée d’air libre ne balaie les poumons ! Il sent le cuir pourri ; et les relents du ruisseau ; et l’haleine de l’égout !

L’autre, si extrême que soit son âge, si profonde que soit sa vétusté, garde sa rigidité d’aïeul. Ses fentes ressemblent à des rides ; il a été bronzé par le soleil, patiné par la gelée ; il s’est rougi dans le sang des cuviers, blanchi dans la poudre des moulins, ambré dans le fumier des bêtes !

Sur lui, des aurores et des aurores ont brillé ; sous lui, des crépuscules et des crépuscules se sont éteints, pleurant de l’ombre sur les plaines endormies. Il a marché au signal des alouettes, il s’est arrêté au commandement des rossignols !

Et quand son temps est fait, on ne l’abandonne pas — on le brûle. Il retourne aux nuées, flotte, parcelle d’arbre mort, au-dessus des arbres vivants ; jusqu’au jour où, choisi pour apaiser leur soif, il tombe en ondée, remonte en sève, jaillit du tronc, claire, verte branche, chargée de rameaux et de nids !


Craque et pétille, chante et jase — bûche, bonne bûche de Noël !

C’est là ton privilège, ô bois, de ne pas connaître les abjectes déchéances que subissent les autres alliés de l’homme. Même dans la ruine, la laideur, la difformité, ton aide demeure si puissante, ton action si précieuse, que nul ne saurait se contraindre à te refuser la délivrance. Après avoir été la joie de nos yeux, avoir abrité nos fronts, éventé nos rêves, tu nous suis dans les cités, tu soutiens et lambrisses nos maisons, tu subis toutes les métempsycoses pour nous mieux servir — la moitié de notre vie est faite de toi !

Enfin, quand las, blessé, usé par la servitude, rongé par les vers, mutilé par les enfants, à bout de forces, si abîmé que les jeunes chiens eux-mêmes te refusent comme stimulant à leurs crocs naissants, alors, précieux bois, dans l’âtre tu rends, en partant, un dernier office. Et plus tu étais sec, antique, plus tu donnes de chaleur, de lumière, plus la flamme s’étend et palpite, — pareille à ces âmes de vieilles gens que la douleur a épurées, et qui, à leur heure dernière, s’échappent, radieuses et magnifiques, des pauvres corps rabougris !

De l’Idée, tu es le piédestal ; à la plupart des martyrs bibliques, ta clarté fait auréole, ta fumée sert de linceul. Tu étends tes bras, arbre vénéré, sur le sommet du Calvaire ; tu frémis et te dérobes sous les pieds de notre Jehanne. Partout où une cause est persécutée, partout où, pour sa foi, un être humain subit l’affreux supplice, ton âme s’exhale avec l’âme du torturé : vos cendres, confondues, s’en vont, pollen de propagande, semer l’exemple et l’émulation !

Voilà pourquoi, matière insensible à qui ne réfléchit d’où tu viens, ni où tu vas ; tranche de hêtre ou d’érable ; main de l’outil qu’étreint la main de l’homme, pour la sainte alliance du travail ; morceau de forêt après lequel traînent encore des brins de mousse, sur lesquels chemine un insecte mourant, voilà pourquoi, ô bois, fidèle et loyal ami de ma race, tu es ce que je révère le plus au monde… après la fleur de pain !

Quand je vois arracher un arbre du sol de la ville, j’ai le cœur dolent ; et il m’est arrivé d’en suivre, comme un convoi d’inconnu pauvre que nul n’accompagne.

Je t’ai peut-être ainsi escortée jusqu’au chantier où ton écorce a saigné blanc sous la scie, bûche, bonne bûche de Noël ! Craque et pétille, chante et jase, que soit consumée ton enveloppe visible — voici la gloire des élus !

LES CRÉANCIERS DE JÉSUS

Tout mignon, tout frêle, le petit enfant gît en son berceau : berceau de gueux, berceau de paria, fait d’une mangeoire à brebis bourrée de dure paille !

A d’autres le lin, à d’autres le duvet et les fines laines de Sydon ! Dans un mauvais lange, ses membres frissonnent ; sa chair à peine née apprend la souffrance ; les fragiles pieds, les menottes délicates, s’érâflent au chaume aigu.

Comme il est mal couché, comme il est mal vêtu, ce petit enfant !…

A d’autres aussi, la douce lueur des lampes dont la flamme est parfumée ; à d’autres, les clartés ardentes et aromatiques qui s’échappent de l’âtre, quand, sur le bois pétillant, tombe une poignée de genièvre !

Ici, tout est glacé ; ici, tout est noir. Nul foyer en cette triste étable, nulle éclaircie en ces ténèbres ; que, regardez ! — ô miracle ! — la lueur blonde qui nimbe le front du nouveau-né, qui coiffe ce fils de pauvre comme un fils de roi, d’un béguin tout en or !

Mais si elle rayonne, elle ne réchauffe pas. Oh ! comme il a froid, ce petit enfant !… A travers les déchirures des guenilles qui l’enveloppent, on voit son corps d’oiseau qui bleuit sous la bise.

Car elle entre par toutes les fentes du toit, de la porte, des murailles ; par toutes les lézardes de cette bâtisse démantelée. Au dehors, le sol est ouaté de neige, une seule étoile au zénith brille, juste dessus de l’étable : comme si cette petite âme, en tombant sur terre, avait troué le firmament, le pan de velours bleu au-dessus de qui irradient les splendeurs célestes.

Derrière les fenêtres des hôtelleries, par là, du côté de Bethléem, des lumières scintillent. Ce sont les citoyens aisés, venus pour se soumettre à la loi du cens, qui font ripaille, boivent, avec les courtisanes, les danseuses, les mimes amenés par les Romains, le vin de figues, et mangent les gâteaux de miel.

Ce sont de riches marchands, des juges, des prêtres, des miliciens. Leur tunique teinte de pourpre est d’un tissu plus souple que l’ondulation des couleuvres, plus moelleux et plus tiède que le pelage des chèvres du Thibet. Les torches s’échevèlent aux anneaux des murailles ; les brasiers rougeoient ; et des bouffées de musique s’envolent sur la campagne assoupie.

Il n’a ni feu ni lieu, ni abri ni sauvegarde ; il va mourir, c’est sûr, de froid et de misère, ce petit enfant !…

Auprès de lui, étendue sur une bottelée de paille, brisée par l’affreux labeur maternel, le visage blêmi sous ses voiles, repose — presque une fillette aussi ! — celle qui ne put trouver d’autre toit, cette nuit, pour abriter ses saintes douleurs (repoussée de partout parce qu’elle avait l’air trop pauvre, la douce Marie de Nazareth). Et, loin d’elle, dort Joseph le charpentier, l’ancêtre auquel incombe la mission de veiller sur ces deux créatures sans défense.

Un vieillard, un marmot, une femme : toute la chromatique de l’humaine faiblesse ! Et des ouvriers, des artisans, des gens de rien, dont la détresse est si affreuse qu’ils n’ont même pas un manteau à jeter sur cette crèche, où le nouveau-né défaille sous les frimas !

Qu’il laisse en paix son grand couteau, le roi Hérode, et ne rêve plus de massacre ! Il a un complice, un allié : le bonhomme Hiver, l’ogre à face d’aïeul qui gèle le sang des nourrissons dans leurs veines, rien qu’à leur souffler dessus.

Un vagissement a troublé le silence. Joseph, très las, n’a rien entendu. Marie a fait un vague mouvement, poussée par l’instinct, vaincue par le sommeil — elle est mère depuis si peu de temps !

C’est que l’enfant Jésus sent approcher le bonhomme Hiver. Il a grand’peur, il a grand mal ; des larmes se givrent dans ses prunelles angéliques, il étend les bras en un suprême geste d’appel.

Personne ne viendra donc le secourir ?…


A droite, à gauche, une sensation de chaleur, de bonne chaleur pénétrante, qui décrispe les doigts, une sorte de baiser tendre et humble, une caresse enveloppante, faite d’adoration et de pitié.

Qu’est-ce que cela ?

Elle remonte jusqu’à la charnière rose du coude, gagne l’épaule, s’étend sur la poitrine, le ventre, les genoux, les mollets, comiques tant ils sont mignons !

Le bambin renaît, et même il rit, car ce vent tiède le chatouille. Il prend ses petons dans ses mains, du geste familier aux tout petits, se penche, voit remuer dans la pénombre de hautes silhouettes fantastiques ; et comme il est très brave, ne sachant rien, il étend les poings au hasard et ramène vers lui, pour les regarder à la lueur de son auréole, deux grosses masses velues, pourvues chacune d’une paire d’yeux, une paire d’oreilles et une paire de naseaux.

— Comment t’appelles-tu ? fait-il à droite.

— Je suis l’Ane.

— Comment t’appelles-tu ? fait-il à gauche.

— Je suis le Bœuf.

L’enfant Jésus les embrasse sur le nez et, réchauffé, s’endort ; tandis que l’âne, de sa langue rugueuse, lui tient les pieds chauds et que le bœuf s’époumone à l’envelopper de sa fumeuse haleine.

Cependant, ils causent. Ils causent à leur façon, mais enfin ils causent.

Et l’âne dit :

— Crois-tu que nous avons bien fait, de nous approcher sur la pointe des sabots et de regarder s’il n’avait besoin de rien !

— Oui, mais prends garde, tu vas marcher sur la robe de la Sainte Vierge ! Et puis, fais attention à tes grandes oreilles, elles n’en finissent plus, tu as failli me les mettre dans l’œil !

Vexé, l’âne se tait.

— Dis-moi plutôt, reprend le bœuf, comment vous êtes arrivés jusqu’ici. Car vous êtes entrés ensemble ?

— Eh bien, voilà. Joseph, qui est menuisier, venait faire des réparations chez mon maître, préteur à Nazareth. Lui et sa femme sont de simples gens, pas heureux, mais qui avaient toujours pour moi, au passage, une caresse ou une fane. J’ai entendu Marie pleurer, la veille de leur départ. Elle disait : « Je suis trop près de ma délivrance ; jamais, quelque courage que Dieu me prête, je ne saurais aller à pied jusqu’à Bethléem ! »

Et Joseph répondait : « Hélas, comment faire ? L’employé de Cyrinus viendra saisir mes rabots, mes varlopes… Et que deviendrons-nous ? »

— Alors ?

— Alors, moi, pauvre quadrupède ne possédant au monde que ses jambes bien fourbues, j’ai pensé à ce petit qui est là et qui allait pâtir. Avec mes vieilles dents, j’ai usé la longe, et j’ai couru très loin sur la route de Bethléem.

— Pourquoi très loin ?

— Parce que, tu comprends, tout près, ils n’auraient pas voulu me prendre ; cela leur eût semblé un vol, et Joseph m’eût reconduit. Tandis que, très loin, c’était un devoir de m’emmener, afin de me restituer à mon propriétaire. « Tiens ! le baudet à maître Propitius qui court les champs. Il va être détourné par quelque mauvais garçon. Mieux vaut en assumer la garde. »

— Tu es judicieux.

— C’est ce qu’on dit ! Mais j’ai réussi. Si tu avais vu Marie, quelle pitié ! Elle se traînait à peine, et mon cœur a sauté de joie, dans mon tambour de carcasse, quand je l’ai sentie bien commodément assise, allégée, consolée !

— Oui, mais aussi quelle râclée quand tu vas rentrer à l’écurie !

— Je m’en doute ; mais j’y suis fait ! D’ailleurs, Joseph a déjà commencé. Il m’a allongé deux fiers coups de trique pour m’apprendre à « m’échapper » ! Ah ! si ce n’était pas Marie… et surtout cet innocent que voilà !

— Tu sais que, l’autre jour, à la ville, quand j’y ai conduit le chariot à fourrages, on disait que le roi Hérode les ferait tous massacrer, les innocents !

— Laisse faire ! je prendrai encore ceux-ci, et je les emmènerai par des chemins perdus que je connais, au delà des villes, au delà des provinces, dans le désert que, si souvent, j’ai traversé avec des caravanes de Libye.

— C’est le Messie, tu sais ?

— Oui, je sais. Et c’est pour cela que, sur mes genoux couronnés, je me tiens devant lui.


— Moi, dit le bœuf, je l’attendais. Les moutons, en rentrant, contaient qu’un astre nouveau brillait à l’horizon. Les bergers savent… Quand ils causent de leurs peines, ici, le soir, je les entendais dire toujours : « Ah ! quand le Messie viendra ! » Le voici venu ; personne ne va plus être malheureux.

— Tu crois ?

— On l’affirme. Ah ! si notre pauvre existence pouvait être moins dure ! S’il pouvait y avoir un peu plus de justice pour nous, frères cadets de l’homme et, par lui, si cruellement asservis, exploités, mutilés, torturés !

— Si l’on pouvait être moins battu !

— Si l’on pouvait moins travailler ! Et manger à peu près son comptant ! Et ne plus servir de jouet à la férocité humaine ! Mourir, s’il faut mourir, puisque tel est le destin ; mais ne connaître que la suppression, pas l’inutile et abjecte souffrance !

— Vois-tu, avant de penser à nous, il faudrait d’abord qu’entre eux ils soient moins méchants, que la fraternité règne ici-bas…

— Oui, mais puisque celui-là est le Rédempteur, qu’il vient tout sauver, tout racheter !

— Si nous lui demandions de penser à nous ?

— Fi ! Pour paraître vouloir nous faire payer ce minime service de l’avoir réchauffé, de l’avoir endormi !

— C’est vrai. Mais comme tu penses à tout !

— Don de famille. Un de mes ancêtres a beaucoup fréquenté le prophète Ézéchiel.

— Tu n’es pas le seul ! C’est chez nous que Samson s’armait de préférence !

....... .......... ...

Et la nuit s’écoule, lente et sereine ; rien ne détourne la vigilance des bonnes bêtes, rien n’interrompt leur pieuse besogne. Le petit Jésus a chaud comme une caille ; il dort à poings fermés, comme a dormi, avant lui, le petit saint Jean.

La journée du lendemain s’écoule en réceptions. La veille, c’étaient les pâtres ; aujourd’hui, ce sont les mages, les beaux monarques d’Orient, luisants comme l’arche de David. Ils apportent des parfums, des joyaux, de riches draperies… le petit Jésus n’aura plus jamais froid !

Le soir, on s’en va. Au moment où Marie va monter sur l’âne, dont la croupe maigre est recouverte, cette fois, avec un burnous diapré, présent d’un sultan nègre, le bœuf, bien triste, s’approche et dit à son camarade :

— Plus heureux que moi, tu l’accompagnes. Tâche qu’il n’oublie pas ceux de notre race !

Jésus, qui a entendu, fait un signe de promesse ; le placide bœuf, tout content, s’agenouille, lui lèche la main, le regarde s’éloigner… et rentre dans sa stalle ruminer son espoir.

A Nazareth, devant la porte de l’atelier, l’âne s’arrête.

— Merci, brave âne ! fait Marie, lui flattant le col.

Et l’âne, s’agenouillant aussi, lèche le pied nu de l’enfant :

— Sauveur de tous, ne négligez pas nos souffrances, souvenez-vous de nous !

— Oui, dit Jésus.


Sur le Calvaire, en haut du Golgotha, le Christ agonise. Tout ce que fut son passage en ce monde défile lentement devant lui…

Envers tous, il a rempli sa mission ; envers tous, il s’est montré secourable, miséricordieux, plein de douceur, de dévouement, et de justice. La veuve, l’orphelin, l’esclave ; celui que l’impôt écrase, celui que la passion affole ; la femme adultère, le voleur repenti, et jusqu’à la courtisane, ont trouvé grâce au tribunal de sa clémence.

La sève rouge qui tombe là, de ses veines, goutte à goutte, pour le rachat du monde, il la sent couler avec ivresse. Que ne peut-il subir davantage de supplices, pour que soit allégé d’autant le fardeau de l’humanité !

Mais qui chante sur le chemin sortant de Jérusalem ? Qui vient encore injurier à son agonie ? Ses yeux troubles, voilés de pleurs, saignants, distinguent mal, à travers les indécisions du crépuscule.

La voix est jeune, fraîche, comme accompagnée d’un tintement de médailles, d’un bruissement de bijoux, or ou clinquant.

Un cri de femme :

— Oh !… Le Nazaréen !

Puis un saut à bas de la monture et, avec la même prestesse, la créature remontée debout sur la selle, dressée droit contre le crucifié, baisant ses plaies, les arrosant de larmes amères, s’arrachant les doigts aux épines de la couronne !

Il la reconnaît : c’est une pauvre fille de joie que la foule malmenait quelques jours auparavant, et qu’il a délivrée avec une parabole et une bénédiction. D’un pâle sourire, il la remercie.

Mais plus bas, vers le sol, son regard rencontre un autre regard, plein de reproche et de douleur. Où les a-t-il vues déjà, ces candides prunelles, si ardemment tendues vers les siennes ?

Ah ! il se souvient : l’âne de Bethléem ! Celui-là est mort depuis longtemps ; mais celui-ci (son fils ou sa fille) a, dans les paupières, le même reflet de tristesse et de bonté.

Au lointain, un chien jappe, un bœuf mugit… et, des quatre points de l’horizon, des voix arrivent, sur l’aile du vent, montent du sillon, tombent des cimes, jaillissent d’entre les eaux.

Elles disent, ces voix :

— Petit Jésus ! petit Jésus ! tu as oublié ta promesse ! Tu nous as laissés en proie à la barbarie, à l’iniquité ; tu n’as rien fait pour nous ; tu n’as pas payé ta dette ! Nous seuls demeurons tes créanciers, ô Christ !

Et Jésus sentit un gros remords lui gonfler le cœur.


C’est depuis ce temps qu’au fond des campagnes on mène les bêtes à la messe de Noël. Elles (qui attendent toujours leur Messie !) vont rappeler au petit Jésus l’engagement qu’il prit jadis, et qu’il ne tint pas. Quelqu’un, qui est d’Église, et qui sait que je crois autant à l’âme animale qu’à l’âme humaine, m’a dit qu’elles auraient leur revanche… en paradis !

LA REVUE DE SAINT SYLVESTRE

Comme elles sont tristes, les fins d’année ! Comme — fût-ce après les meilleures — une mélancolie se dégage des jours disparus !

Ce qui les voile ainsi de deuil, ce n’est pas le pressentiment du but final, les affres qui glacent le sang dans les veines des peureux. Bien au contraire, l’envie prendrait plutôt de hâter le pas vers la bonne auberge que l’on devine en avant, que l’on voudrait prochaine… la bonne auberge du sommeil sans alarmes et du repos sans réveil !

Non, c’est quand on tourne la tête vers l’étape parcourue, quand on regarde en arrière, qu’une inconcevable angoisse vous étreint le cœur ! A quoi bon, ce ruban de route où les aubes furent si rares et les crépuscules si épais ; où si peu de fleurs égayèrent les herbes méchantes ; où les côtes furent tant rudes, les déclins tant rapides, où tant d’ornières faillirent vous garder en chemin ?

A-t-on seulement rempli sa tâche, fait son devoir ? A-t-on seulement, comme la Nature créatrice le conseille à sa créature, savouré pleinement les saines joies d’ici-bas ? A-t-on aimé — si on a souffert ? A-t-on savouré l’odeur des roses et la magnificence des cieux — si l’on s’est ensanglanté aux piquants, si l’on s’est usé les prunelles contre le regard bleu de l’infini ?

« Hélas ! »… dit l’intime réponse.

Et lorsque expire une année (factice répartition du temps qui varie suivant les espèces, les mœurs, les latitudes), tous les êtres, depuis le sauvage à peine l’aîné du singe, jusqu’au savant qui dompte la foudre ; depuis le Lapon tassé dans ses fourrures, jusqu’à la ballerine, planant, en ses tulles pailletés d’or ; depuis le struggler jusqu’au poète, même instinct de l’irréparable fait frissonner l’individu.

L’esprit se dégage ; on voit mieux, observant de plus loin — et un peu de la vision surhumaine qui élargit l’orbite des mourants, se loge entre les paupières de qui contemple le passé défunt… le temps perdu !

De onze heures à minuit, se fait l’examen de conscience de l’année : la revue sans rondeaux et sans trucs, des douze mois abolis. C’est saint Sylvestre qui la mène (compère autant qu’un bienheureux peut l’être), très sévère, très regardant, ne ménageant ni blâme, ni satire, aux peccadilles défilant devant lui.

En vain, par amour-propre d’auteur, on s’applique à farder ses faiblesses, à déguiser ses errements — saint Sylvestre a l’œil ! Puis toujours, à côté des gaffes commises, il indique la « scène à faire »… comme M. Sarcey !


Et l’on bisque de l’avoir manquée ! Et l’on sent bien que c’eût été mieux : le recul donne la juste impression, le sentiment de la perspective, que fort peu ont en naissant, que peu acquièrent, et qui manquait totalement lorsqu’on vécut ces événements-là !

Faut-il s’en désespérer ? Je ne pense. Il n’est de joies regrettables que les joies inhérentes à la jeunesse, parce que celles-là sont la fleur de la vie — dont les fruits demeurent insipides à qui, éternellement, doit conserver désir d’idéal, plus que pratique gourmandise !

Si j’avais été Ève, ce n’est pas avec la pomme qu’on m’eût séduite, mais avec la branche fleurie du pommier : neige odorante sur l’écorce nue, pétales de chair pudique, endiamantée des larmes de la Nuit !

Oui, ces ivresses, je comprends qu’on les regrette ; que les plus sévères aient un sourire attristé, à se dire que, peut-être, elles n’ont fait que distraire leur soif à la coupe pleine ; qu’elles n’ont point épuisé l’enchantement des extases, des aveux, des silences, des paroles, où, même hors du péché, sans le désir d’y décheoir, deux âmes s’abîment en délices.

Tout se retrouve, ici-bas, tout s’exauce, quel que soit le vœu formulé, pourvu qu’on ait beaucoup d’énergie et un brin de chance. Avec ces deux viatiques, il n’est pas de but : fortune, honneurs, hochets qu’attire l’effréné désir, qui ne se puisse atteindre. On réussit, on triomphe… et l’on pleure en regardant ces deux enfants — la Jeunesse et l’Amour — qui, se tenant par la main, chantaient sur votre route, et que l’on a dédaignés pour la Chimère féroce, aux yeux d’émeraude, aux ongles d’or !

Parfois, ses griffes sont de fer, rouillées comme des couteaux de pauvres, et ses prunelles vert-de-grisées comme les sous de l’aumône. C’est plus noble… mais le cœur saigne tout de même !


Si l’on s’était trompé ? S’il n’y avait de vrai que les divins enfantillages qu’écrase le lourd dédain des philosophes, comme le sabot d’un rustre disperse la couvée dans le sillon ? Si l’on avait laissé passer l’heure ? Si l’on ne s’apercevait qu’en l’été épanoui des grâces virginales du printemps ?

Et l’amertume de vivre vous vient aux lèvres ; le doute se lève : soleil de minuit ! Frémissant, on se demande si, plus tard, il n’en sera pas de même de l’automne envers le présent, de l’hiver envers l’automne, de la mort quant à l’hiver !

Il me semble que non ; qu’à la survie des illusions, crise douloureuse, doive succéder le grand apaisement ; que nos aïeules, sous leurs cheveux blancs, n’auraient pas eu regard si clair, front si reposé, si elles n’avaient renoncé à l’autrefois, les yeux désormais fixés, et immuablement, sur la Libératrice — et sur nous !

Or, voilà qu’au soir de Saint-Sylvestre, la mémoire les évoque plus particulièrement, et, avec elles, toutes les douces visions qui peuplèrent l’enfance : celui-ci, celui-là, le grand-père, l’ami, le voisin…

Hélas, tous sont morts, du plus « conséquent » au plus humble : M. Frédéric, qui était maire, et la grosse Louison, sa servante ; le curé Clément, qui chantait si bien les noëls, et mademoiselle Anaïs, qui avait chanté dans les théâtres. Ces vieilles figures à la grimace tendre, ridées de bonté, apparaissent distinctement, attendries ou boudeuses, comme alors. Grand’mère Marie, qui était de province, fait grise mine à mes réflexions quasi-profanes ; mais grand’mère Adèle, qui était de Paris, a plutôt l’air d’en sourire.

Je vous la souhaite bonne et heureuse, là où vous êtes, ô mes chers vieux ! Rien qu’à vous revoir, c’en est fini des défaillances, des sophismes dangereux où s’égare l’esprit.

Saint Sylvestre, mon compère, les douze coups sonnent, ne ratez pas la diligence du Paradis ! A l’an prochain !… Salut, petite année ! Nous allons préparer les étrennes d’un tas de gosses, — et je te permets de goûter aux bonbons !

POUR LA MORT…

C’est ainsi que Nadar, en une boutade rageuse, traduisit, au lendemain de je ne sais quelle catastrophe, les trois lettres fatidiques du P. L. M.

Le mot était joli, mais, comme presque tous les jolis mots, d’une équité douteuse — l’injustice étant d’ailleurs, souvent, la rançon de l’esprit. Quant aux risques d’accident, quant au budget de victimes, à trajet proportionné, les chances sont identiques ; les Compagnies se valent. On ne chavire guère plus sur cette ligne-ci que sur une autre ; et, du moins, elle emporte vers l’espoir ceux qui sont à bout d’espoir — et de souffle !

Beaucoup ont trop attendu, ont laissé passer, sans la mettre à profit, la trêve que la Camarde accorde à ses convoités, avant que de leur creuser les orbites ; que de leur ciseler les omoplates en « ailes d’ange » ; que de leur décoller les oreilles et les ongles ; que de les marquer aux tempes du coup de pouce profond qui les lui assure, autant que l’estampille rouge des abattoirs au flanc des brebis !

Soudain, trop tard, ils ont pris peur, consentent à fuir… Et la panique les hante, double leur fièvre, leur donne, au moindre courant d’air qui se faufile dans la salle d’attente, des sursauts de malfaiteurs voyant entrer le commissaire — là, si près du salut !

Les joyeux fêtards qui s’en vont sur le littoral jouer ou « saisonner » sont rares ; un ou deux à peine. Pour le plaisir, on choisit son temps, alors que pour les affaires ou la santé, on brave à peu près tout.

Or, le temps de ce soir est sinistre : un de ces retours agressifs du froid où l’hiver prodigue haineusement ses fléaux. Le ciel est noir, la terre est blanche ; on absorbe le mal par tous les pores ; les poumons s’angoissent à chaque aspiration ; il semble que, sous la peau, les veines charrient, en minuscules banquises, fines et piquantes comme des aiguilles, le sang glacé !

L’abominable, la meurtrière saison ! Et si atteint qu’on en soit, oserait-on se plaindre, en songeant qu’il est par une telle nuit — oui, par une telle nuit ! — des êtres, nos semblables, qui rôdent, sans logis, sans habits, sans pain, plus à plaindre que les chiens errants… vêtus, eux, au moins !


Hélas, pour n’être point sociale, la misère ici n’en est pas moins humaine, c’est-à-dire navrante et digne de pitié !

Tous ces gens que voilà sont, ou paraissent, des heureux, puisque, fût-ce au prix de durs sacrifices, le départ leur est possible. Mais quel effroi, dans les yeux de ceux qui « savent » ! Et quelle douleur, sous le masque paisible des bien-portants, accompagnant leur condamné, inconscient et innocent, qui s’étonne de souffrir et rêve à la vie !

Les premiers (des hommes, le plus souvent, à qui le médecin a parlé net) voyagent seuls, ou escortés d’un domestique. Ils demeurent isolés, farouches, misanthropes d’esprit et d’âme, avec le regret de l’action perdue, la rancune de leur impuissance — vaincus que la maladie cingle en se jouant, comme à coups de badine, et qui, bon gré, mal gré, devront ployer le dos, passer sous le joug !

Les autres sont, pour la plupart, des femmes, de jeunes femmes, même des adolescentes, qui traînent le fardeau atavique, le mal héréditaire, ou portent la peine de quelque imprudente folie. Celles de trente ans devinent ; celles de quinze ans ignorent. Mais les mains blanches ou les mains roses — couleur de cierge aujourd’hui ! — les doigts cerclés de bagues ou ceux que n’approcha même point l’anneau des fiançailles, se cramponnent à l’existence, du même geste éperdu, désespéré, presque animal !

Elles veulent vivre, ces malheureuses ! Et, ce qui les rend mille fois plus touchantes que l’homme, c’est qu’alors qu’il apporte de la colère dans la douleur, pleure ses ambitions, ses projets, ses chimères égoïstes ou stériles, un même, un unique sentiment, infiniment noble et doux, gonfle le cœur de la vierge comme celui de l’hétaïre : le regret de l’amour !

Et pas en ce qu’il a de vil, mais au contraire, en sa plus pure essence, en sa forme la plus abstraite : filial, maternel, instinct ingénu ou rédempteur, ce besoin, cette passion de tendresse que toute femme porte en soi !

La phtisie maquille les regards d’un éclat pareil ; et la prescience de l’abdication envers ce qu’on aime, ou qu’on eût pu aimer, fait vaciller au fin-fond des yeux comme une larme éternelle… qui tremble et ne tombe point !

Elles évitent de pleurer, celles qu’un proche dorlote et surveille ; mais la souffrance suinte quand même, au long de leur corps amaigri, transparaît au front contre lequel les cheveux collent, par larges plaques d’ambre, d’or, ou d’ébène.

Est-il donc si dur de mourir ?


Quel trajet de calvaire ! A travers les neiges, les brumes, le train avance péniblement. A tout instant l’on stoppe : la machine patine sur les rails, ou quelque avalanche barre la route.

Mais, du sleeping, personne ne descend ; c’est à peine si l’on s’inquiète, si les portes derrière lesquelles des toux retentissent, aigres et sifflantes, rauques et caverneuses, s’entre-bâillent, afin de laisser passer un « vivant ». Les autres n’ont que peu souci de ce qui se passe. A quoi bon ? L’accident leur serait une avance, pas un retard, vers l’inévitable but !

Là, c’est une Juive, une belle Juive à toison noire, au teint olivâtre, au nez busqué. L’âge indécis : de trente à quarante ; une camériste à profil de Montmartroise l’accompagne. Et trop de parfums, trop de bijoux, trop d’élégance, eu égard au lieu, au parcours, à l’état de santé, décèlent l’irrégulière, la pécheresse exotique qui s’étiole loin des pays de soleil.

Voici qu’elle y retourne — alors qu’il n’est plus temps ! Elle s’en rend compte, demeure blottie en ses fourrures, muette, sans une plainte, fataliste et superbe comme ses aïeules de la Bible, les grandes courtisanes dont Israël a gardé mémoire.

Dans la cabine à côté, c’est un ménage, deux Slaves ; lui, tout jeune ; elle, on ne sait pas ! Sous le parchemin de la peau, bistrée, tendue, l’ossature s’affirme, le rictus funèbre apparaît. Une lourde, épaisse, admirable chevelure blonde appesantit la tête, trop faible de col, désormais, pour la pouvoir supporter.

Défaillante, elle ne peut, ne veut cependant pas tenir en place ; elle erre constamment dans le couloir, s’agrippant aux chambranles pour ne pas tomber. Sa face aux yeux flambants, vision spectrale, apparaît à l’improviste, dans le cadre de l’huis ; des gens se sont épouvantés, ont clos leur battant, poussé leur verrou, tiré leur store, afin de ne plus entrevoir ce squelette ambulant.

Son mari la suit, impassible, une cigarette pendante à la lèvre. Se désole-t-il ? Se réjouit-il ? Impossible de conclure devant cette distinction que rien n’ébrèche ; derrière le vide cristallisé de ce regard, bleuâtre et métallique comme un reflet d’iceberg.

Parfois, il arrive à faire rentrer sa femme, par quelques mots brefs, impérieux, que nul ne comprend. Alors, des lamentations, des cris, des sanglots, s’élèvent derrière la mince cloison de bois, emplissant le wagon d’un tumulte de chambre à torture. En français alors, elle gémit : « Non, non, non, non ! Je ne veux pas mourir ! Non ! » On entend, contre la paroi, le choc de son crâne, le choc de ses poings… c’est abominable, c’est affreux !

Elles en sont pâles, les deux autres, la petite Allemande, la petite Française, inconnues réciproquement encore tout à l’heure, et accompagnées chacune de son père. Où sont les mamans ? Cela se devine, car les deux hommes ont l’air vigoureux et sain, en dépit de leurs tempes grisonnantes. Même, nos compatriotes sont en deuil, d’un deuil récent, observé en toute rigueur.

A l’embarquement, on s’était guigné, je ne dirais pas de travers, mais peu s’en fallait. Puis, la petite Allemande, pas jolie, seulement fraîche (d’une fraîcheur outrée, factice, qui fait peut-être plus mal à voir que le fripement de sa voisine), a toussé la première, secouée d’une quinte où il semblait qu’elle allât passer.

Alors, la petite Française lui a donné la réplique, non moins douloureusement — et les papas se sont regardés ! Maintenant, ils causent dans le corridor ; tandis que les enfants échangent des pastilles, des douceurs pharmaceutiques, et font de jolis projets d’avenir. On les entend jacasser, toutes gaies d’avoir trouvé une partenaire : « J’irai ici… Je ferai ça… Père m’a promis… Moi j’aime mieux le rose ! »

Une, fumait de l’eucalyptus, l’autre a voulu essayer ; comme elle s’y prend mal, par minutes des fusées de rires s’élèvent, que coupe brusquement un hoquet, un accès de toux qui s’achève en râle !

Et les hommes reviennent vite, s’empressent ; remontent les couvertures, de leurs gros doigts que la sollicitude fait agiles ; admonestent, de leur grosse voix qui s’assouplit en des inflexions maternelles.

Car personne, ou presque personne, n’a osé se coucher tout à fait, en vue d’une alerte, d’un incident léger ou grave. On cause de l’accident de Carcassonne, et l’on a déjà quatre heures de retard.

Voilà que les frêles « ennemies » sommeillent, épaule contre épaule, joue contre joue, blotties sous le même plaid comme un couple d’oiseaux frileux. Les pères, retenant leur souffle, les contemplent d’un peu loin, attendris, ravis, émus aux larmes.

Allez donc leur parler politique, à ces deux-là ! Ce qu’ils donneraient le Rhin, la Revanche, l’Empereur, le Président, et tout le bataclan, si, avec les drapeaux, on pouvait faire de la charpie qui rembourre et guérisse les poumons de leurs enfants !…


Le soleil ! Voici le soleil ! Il est pâlot, faiblot, en cette zone de transition. Seulement, le train file à terre, d’un coup d’aile rapide et sûr, comme le vol des grands martinets annonçant le beau temps.

Dans l’air sonore, le sifflet module non plus sa plainte, mais son chant : un tireli tui tui d’alouette saluant l’aube ! Et voici qu’on atteint le mirage réalisé : la Provence étend sa douceur, comme un manteau de bon hôte, sous les pas de qui lui vient demander un peu de soulagement… ou d’oubli !

Salut, terre bienfaisante, patrie de l’espoir, toute fleurie de miséricorde — où les désolés ne se sentent plus vivre, où les malades ne se sentent pas mourir !

LES ÉTAPES

MA MAISON

Campée sur la hauteur, à mi-flanc de la montagne étagée en terrasses, parmi l’illumination diurne des citrons et des oranges trouant l’ombre des feuillées, elle domine la route, où tintent, dès l’aurore, les sonnailles des mules, le grelot des ânes, les breloques des poneys.

Derrière, les jardins escaladent la montée, s’efforcent vers les cimes — qui, rejointes presque à niveau égal, comme soudées, forment une rampe en courbe d’arc ; protègent l’hémicycle contre les bises meurtrières, y retiennent, y condensent les effluves aromatiques, la tiédeur des rayons.

Devant, au delà du garde-fou qui protège le chemin, la tranchée dévale, quasi à pic, cultivée, coupée de vergers, parsemée de villas jusqu’à la grève… Et la mer déroule, après, l’infini de sa perspective ; le tapis bleu de ses vagues lamées d’argent ou d’or, suivant l’astre qui domine l’horizon.

De la terre ferme, à droite, à gauche, deux bras semblent s’étendre vers elle pour l’étreinte ou l’invocation : celui de droite est tatoué d’une ville, celui de gauche reste velu de la végétation des bois.

Ainsi, ma maison semble reposer, comme une amulette, sur le cœur de quelque géant ingénu, au creux de sa poitrine — et, de vrai, le vent qui s’engouffre la nuit dans les oliviers, s’accentue en voix, soupire, sanglote, gémit, brame d’amour et d’angoisse !

Elle est primitive, ma maison, d’aspect un peu barbare, parmi les joliesses environnantes, avec son toit plat, ses reins trapus, ses assises carrées, son faux air de citadelle. Le massif de rochers sur qui elle repose se hérisse de cactus, d’aloès, de bambous aux longues tiges, de palmiers hydrocéphales. Nulle croisée, jusqu’à plus de quatre mètres de haut, n’en déride la façade, et la rangée de volets poussiéreux, hermétiquement clos, comme murés, qui surmonte, ne s’entr’ouvre jamais : ce sont les soupiraux des caves.

Nulle tristesse, cependant. Car de la base au faîte, les murailles sont d’une blancheur immaculée, éblouissante, aveuglante : d’une blancheur de mosquée ou de kasbah. Et, sous le toit de tuiles roses où roucoulent des pigeons, le balcon de marbre, égayé de dracænias, découpe ses balustres, tandis que toutes les fenêtres, larges ouvertes, rient au soleil !


Il n’est, au-dessus, que le grenier ; et ce balcon-là, deuxième, presque troisième étage sur la rue, se trouve être, par derrière, rez-de-chaussée, de plain-pied avec le jardin ; tant la déclivité est rapide.

Le logis est spacieux, inondé de clarté, et capitonné de silence, face à la mer ; garni de meubles étrangers, dont j’ignore l’origine, qui, pour moi, n’ont pas d’histoires, dont les tics, les particularités, me demeurent inconnus.

Ah ! ces nids de hasard où l’on s’abat les ailes cassées ; où l’on se reprend à vivre ; où d’autres vous ont précédé, et où d’autres vous suivront — quelle mélancolie s’en dégage ! Ils sont hospitaliers à la fatigue, à la maladie, à la névrose, aux crises de dégoût ou de découragement qu’engendre la lutte ; et leur banalité vous est consolatrice comme la pitié des médecins. Ils ont vu tant de choses, tant d’êtres, écouté tant de confidences, recélé tant de secrets !

Qui est venu ici avant moi ? Qui y viendra ensuite ? Quelles gens ont vécu parmi ces objets, accessoires aujourd’hui de mon existence ? Quelles âmes ont tressailli de tendresse, de colère, de désir, de souffrance, entre ces parois où se débat mon âme ?

Questions irritantes ! Souhaits inexaucés ! La brèche de cette jardinière, qui l’a faite ? Des mains d’enfant, ou le poing d’un jaloux ? Quelle tête reposa au dossier de ce fauteuil ? Celle d’une aïeule achevant doucement sa carrière, ou celle d’un adolescent en sa fleur, retournant aux limbes avant que d’avoir mordu à la vie ?

De tous les coins, des souvenirs, des fantômes se lèvent… souvenirs anonymes, fantômes voilés, à jamais indéchiffrables, décevants à la curiosité ! Mais si leur énigme individuelle m’échappe, je ne les en reconnais pas moins ! Ils s’appellent les passions humaines — la volupté, l’ambition, le dévouement, l’égoïsme, la foi, le doute ! — et je les sens flotter autour de moi, dans l’air imprécis.

Je les retrouve comme je les ai rencontrées partout : hantises coutumières de mes veilles, alors que tout repose ; génies familiers de mes songeries ou de mon travail.

Seulement, ici, je voudrais pouvoir distinguer la forme visible en qui ces abstractions s’incarnèrent ; voir les doigts qui, antérieurement aux miens, tirèrent des touches l’harmonie douloureuse ou triomphale ; contempler les masques vivants dont se revêtirent les invisibles faces !

Rien, comme ces gîtes de passage, ne donne la sensation du néant, et de la poussée des générations à travers l’histoire. Ce que les philosophes ressentent en grand, devant les vestiges des civilisations disparues, je l’éprouve en petit, moi, dans ce milieu moderne que des Yankees, des Russes ou des Créoles ont peut-être quitté d’hier.

Et, même en dehors de la matérialité des choses, quand, par la baie béante sur l’infini des flots, mon regard plonge, je voudrais encore savoir quels yeux ont, de ce point, reflété tel spectacle ; suivi la maturité des fruits, l’éclosion des roses ; bu du rêve à la mer et de l’espoir aux cieux !

Qui s’est accoudé où je m’accoude ? Qui a écouté la chanson des buandières, cette sorte de mélopée qui monte du lavoir en contre-bas — du lavoir dont le toit me cache les visages, tandis qu’autour l’auge de pierre, je vois s’actionner, de l’aube au crépuscule, les petites mains alertes, les petites mains vaillantes, les petites mains gercées ?

Le refrain dont ces tâcheronnes bercent leur peine est presque une plainte… d’autant plus touchante en ce décor de fête, dans cette nature de luxe. L’ont-ils seulement entendue, ceux qui se sont appuyés là ?


Vers le jardin, ces obsessions vous assaillent moins. Car, sauf des grands arbres, des arbustes en croissance, le sol fait peau neuve à chaque saison. Et la fragilité de la fleur, comme l’éphémère de la beauté, est une courtoisie suprême à l’égard des périssables humains. Chaque corolle est personnelle à qui la cueille, puisque, née d’hier, elle mourra demain — chaque minute d’ivresse est sans retour, puisque celle-là qui fut donnée ne saurait se reprendre, dans la brève marche au tombeau.

Au long de la terrasse d’allée qui, après les bâtiments, reprend la ligne du balcon, surplombe la route, les ramures des citronniers, des orangers, ploient sous la pesanteur des fruits. Des lingots d’or vif, pâles comme une tignasse d’albinos, rutilants comme une crinière de Vénitienne, se détachent, sonnent mat, roulent sur le sable des allées.

De l’allée, devrais-je dire, car il n’en est qu’une, parallèle au chemin. Les vingt mille mètres du reste se composent de champs superposés, étayés de pierres, reliés par des échelons de pavés — à travers lesquels dégringole bruyamment une source issue du sommet de la montagne, un torrent en miniature, à l’onde limpide et glacée.

C’est le Paradou, une façon d’Éden où s’enchevêtrent des lianes, des vignes ; où les pariétaires cimentent les murs croulants. Cependant, des bruits de cisailles, de râteaux, le gai choc des arrosoirs contre la margelle des bassins, humanisent le silence de ces hauteurs.

Parce qu’ici, encore, l’homme fait son œuvre, demande à la terre son pain… qui y pousse, en gerbes fleuries, expédiées un peu aux quatre coins du globe : en grains, en greffes, en pots, en bouquets.

Un horticulteur ingénieux et audacieux a risqué l’initiative d’une entreprise florale sur ce roc, après cette échelle de Jacob. Lui et ses quatre garçons piochent comme des nègres, râclent comme des sourds. En une année, ils ont défriché, ensemencé, planté la moitié du jardin — et sans nuire au pittoresque ! Si peu nombreux, et sur une semblable étendue, on ne les voit pas ; on les rencontre fortuitement, on les entend à distance, on les devine, plutôt, par le chuchotement des branches ou le babil des outils.

Et voici les champs de roses : une nappe blanche de mois de Marie jonchant le sol de candeur ; une courtepointe à nuance charnelle, drapant de péché la terre brune ; et l’effeuillement des rouges pétales empreignant de massacre tout un pan de l’enclos.

Voici les treilles, où les calices couleur de miel s’étirent, s’enlacent, jettent dans l’air des baumes citronnés. Et, au-dessus, le champ des œillets amoncelle ses richesses : la furie des pourpres cocardes, l’éclat stellaire des soufres ciselés, la mascarade somptueuse des panachements.

Voici les lignées de tubéreuses, rigides et hautaines comme des vierges byzantines… si odoriférantes qu’en passant par là on se sent défaillir ! Voici les champs de narcisses, blafards et grêles ainsi qu’un ballet de pierrots ; voici les champs de jonquilles, traînées de sequins !

Les géraniums trapus, géants, font la haie d’honneur entre les étages ; leurs feuilles, à la moindre meurtrissure, saoulent l’air de véhéments parfums.

Voici enfin, dans la serre, les souveraines, les gemmes animées, les joailleries végétales : les rarissimes et troublantes orchidées. Des boules suspendues, elles dardent : flammes, jets, vipères nouées ou dressées, vrillées, sifflantes, avec des coloris d’émaux, des prismes de nacre, des transparences de vitrail.

Dehors, plus haut, une farce de féerie accroche, à la rugueuse charpente d’une vigne, le malingre feuillage de je ne sais quelle cucurbitacée ; et les courges énormes pendent, comiques, après d’imperceptibles supports.


Mais désormais, dans l’ascension, toute trace de culture disparaît. Il n’est plus ici que l’ombre auguste des oliviers, et le grand calme des solitudes. A perte de vue s’étend la mer, si belle, si douce, si bleue !

Et, cependant, une angoisse vous étreint, une inquiétude : le mal de vivre ! Rien ne surgira-t-il donc jamais, à cet horizon immuable ? La flottille de radeaux amenant des races nouvelles ; la barque traînée par le cygne et que monte le pur chevalier du Graal, redresseur de torts ; ou Celui qui marcha pieds nus sur le lac de Tibériade, et qu’invoquent, après dix-neuf siècles, les faibles, les opprimés, les désespérés ?

A quoi bon la grâce des corolles, à quoi bon la splendeur des nues, à quoi bon la caresse des vagues, si nulle chimère ne s’y loge, si nulle espérance ne s’y mêle — humaine ou divine ! Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ?

D’en bas monte, comme un cantique, la chanson des lavandières…

LES ESPOIRS

Du sommet de la falaise, cime accrochée elle-même au flanc des monts, jusqu’à la grève où vient mourir le flot, les terrasses s’étagent, ombragées de magnoliers, hérissées de cactus, fleuries et odorantes comme celles des jardins d’Hamilcar où Flaubert fait errer Salammbô.

Mais les brumes du Nord, poussées par le vent, sont arrivées jusqu’ici. Elles n’obscurcissent pas l’atmosphère, l’estompent délicatement ; ne chargent point le ciel de lourds nuages, voilent seulement la crudité de son azur d’un tulle transparent, dont le soleil, atténué, tiédit les laiteuses blancheurs.

Et la mer, fidèle miroir, a aussi abdiqué son reflet de saphir ; si pareille à la nue, que l’horizon s’efface, que la ligne de démarcation se dérobe, que les ondes liquides ou fluides deviennent jumelles, impossibles à départir.

Une teinte d’opale, indécise, avec de fugaces scintillements d’émeraude ou d’escarboucle, pâlit la crête des vagues, donne l’illusion d’une absinthe fabuleuse ; d’autant que les menthes sauvages, les romarins, les géraniums, en dégagent, tout auprès, l’âcre et subtil parfum.

Cependant, là-haut, des vapeurs traînent, encapuchonnant le front des rocs, agrémentant leur col sévère d’une grâce d’abandon, d’un charme d’amoureuse au fichu dénoué.

L’Afrique est proche — et l’on croirait à un enchantement de septentrion, tant une indicible mélancolie émane de toutes ces grisailles, fige le rayon au cœur de l’astre et la sève aux veines des palmiers. Cette végétation tropicale même semble non-sens, outrage à la logique, erreur grossière de mise en scène : un décor mauresque, le turban de Zaïre, la veste de Namouna, servant à interpréter quelque nébuleuse étude d’Ibsen.

La beauté de toutes choses en est non pas réduite, mais déplacée, modifiée ; une aube d’Elseneur fleurit où s’épanouissait la méridienne — et la silhouette noire que d’ici l’on distingue, sur les balcons en cloître du palais, n’est plus Othello qui rêve de victoires, mais Hamlet qui médite sur les défaites du néant.

Et un tas de pauvres Yorick, comme moi, déambulent leur souffrante guenille à l’endroit où d’habitude il fait bon ; avec la nostalgie de la chaleur, le spleen des clartés amoindries…


Or, des coups de feu sans fin, sans trêve, un crépitement d’avant-garde, de tirailleurs exaspérés du farniente qui jettent leur poudre aux moineaux, retentit au bas du dernier gradin, tout vers la rive.

Rien d’héroïque ! C’est simple passe-temps cruel, jeu d’adresse : tir aux pigeons.

Des volières où les oiseaux sont élevés, presque apprivoisés, si familiers qu’ils mangent souvent dans la main du gardien, les portes sont ouvertes. L’invite à la liberté trouve peu de récalcitrants ; d’un coup d’aile joyeux le captif s’élance — et le plomb l’abat !

Les très heureux tombent raides ; le garçon de service les ramasse sur la pelouse et les jette en un grand panier. De moins chanceux, blessés mortellement, vont se perdre au large, cheoient à bout de forces, planant sur le flot, ailes ouvertes, comme un Saint-Esprit de légende. S’ils ne sont pas trop loin, la barque, le chasse-épaves, les recueille, les entasse, pêche ailée et frissonnante, dont un spasme de douleur secoue le tas diapré.

Les plus misérables, estropiés seulement, égrenant les rubis de leur sang partout où ils se posent, tournent et retournent, affolés par la souffrance, par la stupeur. Rien de plus expressif que cet effroi étonné… qui dit la confiance animale en l’ex-frère du Paradis terrestre, promu bourreau ; et la surprise navrée de ces petites créatures, à se sentir ainsi traîtreusement frappées.

D’aucunes se traînent, boitillantes, par les jardins d’alentour ; sont happées par les chats, saisies par les gamins. D’autres se réfugient en quelque angle de toiture ; s’y blottissent résignées pour attendre la mort ; et, de même que les stoïciens se couvraient la face du pan de leur manteau, se cachent la tête sous l’aile pour ne plus rien voir d’ici-bas et finir paisiblement — loin de l’homme !

Quand un couple s’est échappé ensemble du colombier et que l’un tombe, souvent l’autre interrompt sa course, volette au-dessus du cadavre de ses amours, jusqu’à ce qu’une décharge meurtrière (et pitoyable !) l’étende à côté, bec contre bec pour la dernière fois !

Souvent, quelque blessé s’élève jusqu’aux dernières terrasses, s’abat en pleine mondanité, risquant de ta cher, de son agonie, les suprêmes élégances. Alors, on s’attroupe, on appelle Bébé pour regarder ça : il faut bien que les enfants s’amusent !

L’oiseau chancelle — l’oiseau sacré de Cypris ! — sous les yeux féminins empreints d’indifférence… quand ce n’est pas de joie ! L’arc-en-ciel de son jabot ondule ; ses pattes de corail tremblent et se crispent ; ses prunelles de jade perdent leur éclat. Et il défaille soudain, en une convulsion ultime. Quelque garnement l’emporte : on s’est bien distrait !

Quant aux évadés, aux indemnes, leur instinct de fidélité les ramène, le soir, au nid, c’est-à-dire au piège. Sinon, du grain étant mis sur plusieurs toits, leurs gardiens ordinaires les reprennent sans effort, presque à l’appel, tant les pauvres bêtes sont ingénues !

C’est nous qui sommes vraiment de vilains animaux, ingrats et lâches ! Car, devant ce massacre inutile, sans l’entraînement de la chasse, sans l’excuse du gibier que l’on découvre, que l’on poursuit, que l’on mange, au moins, une vision d’enfance m’est distinctement revenue.

C’était pendant le siège ; mon père m’emmena voir un lâcher de pigeons-voyageurs. Par delà l’ennemi, ils allaient porter la consolation, la vaillance, au cœur des absents ; dire à la France que Paris, affamé, saigné, gelé, n’était pas mort, combattait toujours…

Je leur vis attacher les dépêches ; et comme, si gamine que je fusse, je comprenais que quelque chose de grave s’accomplissait là, et que j’avais les larmes aux yeux, l’aéronaute, entre ses mains gantées de laine, tendit à mes lèvres le plus beau des ramiers :

— Embrassez-le, petite Française ! Ça lui portera chance ; et il a de la Patrie sous l’aile !


Oui, on oublie vite ! Vous en souvient-il, de cette motion, au lendemain de 70, de déclarer ce messager de nos douleurs oiseau de la République, comme à Venise ; de le sacrer citoyen, en reconnaissance des services rendus ; de protéger à jamais sa race, son repos, sa vie ?

… La pelouse, en bas, est comme couverte de neige tant il y a chu de duvet ! Et la mer est ourlée d’une écume de plumes !

Cependant, les détonations s’espacent. C’est que les tireurs sont las ; et puis que le crépuscule, cendre de la lumière, commence à tomber du zénith.

Les gens s’en vont. Le ciel, couleur de tourterelle, se teinte de rose, porte comme une blessure vers le point de l’horizon, où mourut le soleil. Une désolation s’épand, en même temps que l’ombre, parmi la solitude ; et le silence n’est plus troublé que par l’écho de vagues battements d’ailes et de petits cris plaintifs.

Seule, je songe. Que cela ressemble donc à la vie, ce sport méchant — pour certains du moins !

On a le cerveau plein de rêves, on a le cœur plein d’espoir. Ah ! qui viendra leur ouvrir la porte, leur octroyer la délivrance, le libre espace et le plein air ?

Qui ? Mais tout le monde ! Les parents, les proches, les amis, les connaissances, les indifférents, les étrangers, les passants même ! Comme ils sont serviables, comme ils sont généreux, comme il fait bon vivre ! Et la première illusion prend son essor, ravie… et la première félonie l’étend sur le sol, poitrail ouvert : morte !

Alors, c’est fini ! Tantôt isolés, tantôt par troupe, les espoirs s’envolent, et sont massacrés au passage ! Amitié, amour, tout ce qu’on souhaitait le plus doucement, tout ce qu’on désirait le plus ardemment, de la soif de tendresse à la faim d’affection : une présence rêvée, la fuite dans l’idéal, les fraternités chevaleresques, les pures gloires, les nobles desseins, les hantises hautaines, les dévouements éperdus, tout cela — ô douleur ! — franchit le seuil de votre âme, est fauché par la haine, la calomnie, le manque de loyauté des uns, le manque de volonté des autres… le manque de passion de tous !

Et le temps s’écoule. Et l’on se sent un vide affreux, en cette cage où tant de chansons retentirent, où tant de nids furent ébauchés. Encore quelques espérances attardées (les dernières !) encore quelques blessures à recevoir — et tout est dit !

Il n’est pas nécessaire d’avoir vécu longtemps pour en arriver là : il suffit d’avoir vécu vite.

Voici la nuit. Dans la mer profonde, sous les buissons de roses, sur les balustres des terrasses, les espoirs blessés roucoulent l’agonie. Le colombier est vide, vide de l’aire au faîte ; le ciel en soit loué !


Mais dans l’ombre, quel est ce froissement soyeux, ce souffle frêle ?… Ce sont les échappés — ils sont revenus ! Las ! on va donc encore souffrir ?

LOIN…

Par les champs, dans l’aube douce, allez, mes pensées !…

L’heure est indécise, et le ciel aussi. Les tremblantes étoiles scintillent pâlement sur la nue blafarde — comme ces lueurs de bal que surprend le jour dans le feuillage des serres ; comme ces diamants, prunelles figées des sources, aveugles désormais aux naturelles clartés, ne reflétant plus, dans l’ombre, que les astres artificiels allumés par la main des hommes !

Seulement chaque petit soleil, en s’éteignant là-haut semble laisser tomber un pleur de regret, une goutte de clarté, sur la planète endormie. Chaque fil de gazon, chaque mince rameau, porte sa gemme liquide : saphir ou rubis, émeraude ou topaze, suivant que s’y reflètent les ombres mourantes de l’Orient ou les splendeurs naissantes de l’Occident. C’est le sol, maintenant la peau hâlée de Cybèle, qui se diapre de constellations. Des vapeurs légères, ruisselantes de feux, l’enveloppent de leurs fins tissus — le manteau de Tanit semble la recouvrir… et l’on marche, comme dans une apothéose, parmi l’écroulement de la rosée !

Mais tout cela est furtif, rapide, à peine entrevu dans la transformation des choses. Ces joailleries matinales ont la transparence de l’illusion, le prisme subtil du rêve, une douceur d’effacement, que rompt seule la brutale et souveraine apparition du soleil.

A peine éveillée, la terre lui tend les bras. Et le voici qui s’annonce au plus lointain de l’horizon. Comme une poussée de sang vermeil, des roseurs accourues emplissent l’espace. La blancheur laiteuse des petits nuages se veine d’un lilas très tendre ; puis la filtration des rayons donne, à la chair de brumes, un aspect d’épiderme vivant et humain.

Une odeur forte de sève, de jeunesse, s’exhale des sillons ; monte, comme un encens, dans l’air vivifié. Des craquements, des bruissements imperceptibles, annoncent l’effort de tout ce qui germe, de tout ce qui pousse, vers le jour, vers le but !

Ce sont les bourgeons des arbres, oiseaux retenus par les pattes, qui cassent leur coque goudronnée, impatients que la brise fourrage leurs plumes, défripe leurs ailes ! C’est le brin d’herbe, qui active sa tâche souterraine et menue ; déplaçant des atomes, lourds pour lui comme des mondes, afin d’arriver plus vite à la surface, C’est l’animalité invisible qui s’émeut : l’usine des fourmis, à laquelle une campanule semble sonner le réveil ; la taupe, qui s’étire en son trou ; le mulot, qui fait sa toilette ; la ruche, aux cellules desquelles frappe l’abeille de garde, gourmandant les paresseuses — les bêtes muettes qui peinent pour gagner leur vie !

Subitement, la lueur se fait plus intense. Du champ roux piqué de vert, fuselé, vers le ciel, comme une flèche ailée et chantante, l’oiseau primitif de notre race : l’alouette des Gaules. Elle file si droit, si haut, vers le front de l’astre, qu’elle semble se poser au cimier du casque d’or, ainsi que jadis au chef des Brenns insoucieux.

Son appel strident, son défi batailleur trouent l’espace ; le soc d’une charrue, encore au repos, renvoie des éclairs de framée ; le jour inonde de lumière l’immense plaine… l’homme de la glèbe, menant ses bœufs, apparaît à l’horizon.

Salut, gai matin !


Par les flots profonds, sous l’écrasant Midi, allez, mes pensées !

Le navire, goëland plus prompt que ceux qui ont frôlé ses cordages, poisson plus souple que ceux qui lui stimulent les flancs de leurs nageoires, le navire avance, rapide, onduleux, dans l’Océan tigré de soleil !

Rien, au large, que ce reflet vivant, bougeur, multicolore, du ciel implacablement vide, implacablement doré ! Sur le pont, pas un être qui bouge ; un silence de mort — ou de sieste ! mais, en avant, le libre espace, le libre oubli !

Et une sérénité lourde, chaude, descend en nappes de plomb sur l’être engourdi. C’est le mirage du néant : quelque chose d’assoupissant, de bienfaisant, qui détend les nerfs ; endort la pensée ; ne laisse subsister de la sensation que juste ce qu’il en faut pour apprécier ce repos béni.

Tout l’être se fond en une béatitude : les chagrins, les soucis, les souvenirs, semblent glisser à la mer, comme des cadavres réprouvés que n’accompagne même point un signe de croix. Une âme neuve paraît surgir, en cette atmosphère de braise, comme, de l’antique bûcher, le Phénix renaissant, vivace, jeune, superbe, des cendres de son vieux corps, hier si misérable et si flétri !

Lave en fusion, tramée de pourpre, ourlée d’argent, avec des fulgurances sulfureuses, orangées, violacées, livides, tantôt verdies, tantôt bleuies, la vague bout, tournoie, tourbillonne autour du navire, lui livre assaut, l’enguirlande d’écume, l’incendie de furieuses lueurs !

On navigue sur de la flamme ; et de la flamme, encore, emplit le zénith ; et de la flamme, toujours, flotte dans l’espace, embrase l’air, attise la fièvre qui brûle les lèvres, crispe la peau !

Alors, comme aveuglés par cette outrance d’impression ; pour échapper à l’incandescence ambiante qui fait vaciller l’idée dans le cerveau ébloui, à cette volupté trop âpre de la vue, à cette irradiation dominatrice, les yeux se ferment, lentement…

Et le navire suit sa course loin du vieux monde, vers les latitudes nouvelles, les terres inexplorées, les cieux inconnus !

Salut, Midis de rêve, dans la solitude lumineuse, le silence ardent, au delà de nos horizons !


Par les bois, dans les claires ténèbres, allez mes pensées !…

La nuit survenue emplit les halliers d’un calme tendre, d’un apaisement infini. Plus rien ne bruit que, parfois, la galopade d’un lièvre peureux, brusquement éveillé ; la chute d’une pomme de pin ; le trille pur d’un rossignol ; la mélopée triste des batraciennes sérénades, à l’entour des étangs jonchés de nénuphars.

Là-haut, à travers les branches des chênes, s’efforçant à couper l’ombre du gui, la fine faucille druidique détache, sur le peplum bleu du ciel, sa mince lame d’or.

La terre sent bon. Elle sent le foin et la verveine, la violette et la fraise en fleur. Son haleine est tiède, et, sous la main, les mousses gardent la chaleur des rayons qui s’y nichèrent tout le jour.

Au centre des clairières, la lune, si peu visible qu’elle soit, met tout de même un tapis d’argent. Nos yeux humains n’y voient goutte ; mais sylphes et faunes y dansent leur ronde, quand les profanes sont passés, que le bois est vide ! D’invisibles mains cueillent la sauge et tressent l’herbe magique, en disant les paroles d’incantation.

L’herbe magique ! l’herbe d’oubli !

Et, pourtant, il ferait bon vivre, s’en aller à deux dans la forêt profonde, non pour y commettre le mortel péché, mais pour errer seulement parmi le grand calme de la nature ; sans rien se dire, la main dans la main, les yeux dans les yeux — purs et sincères comme des petits enfants !

Salut, soir mystérieux, auguste nuit si douce aux cœurs très las !…

LA GRANDE AMIE

Ce n’est pas la mer — la vaste mer aux flots mouvants ; la mer berceuse qui endort les rêves, calme les peines, balance, entre ses bras puissants, notre fragilité.

Ce n’est pas la nue — cage féerique tressée de rayons, où les vapeurs, légers songes, voltigent, paressent, se poursuivent ; se balancent dans le hamac de l’arc-en-ciel ou le croissant de la lune ; planent au zénith ; s’ébouriffent dans le sommeil des astres ; éparpillent leur duvet parmi les gaîtés de l’aurore ou les regrets du couchant.

Ce n’est pas la terre — la bonne terre féconde, nourrice de l’humanité, qui produit les roses, fleurs d’extase, et le blé, fleur de pain ; qui verse la joie dans les pressoirs et l’oubli au cœur des hommes ; qui, depuis que le créateur la lança du pied dans l’univers, y tourne pour son parasite, lui pardonne de la ronger et s’épuise à lui suffire.

Ce n’est pas la nature — émanation, domination, souveraine et secourable à nos besoins ; la force créatrice qui veut qu’on enfante, sans souci des affres endurées ; qui fait de l’amour un piège à sa perpétuité ; livre les faibles aux forts ; et oppose à toutes plaintes son inerte majesté.

Non, hélas : ni l’infini des vagues, ni l’infini des cieux ; ni le sol où les racines tettent la sève, ni l’âme invisible de la matière, ne réservent, à la créature, sa définitive consolation.

Sur leur sein, le mal peut s’engourdir, la douleur somnoler ; mais combien passagèrement ! Ce qu’effroyables sont les rechutes, et torturantes sont les reprises, après qu’on s’est cru guéri ; après qu’on s’est cru sauvé ; après qu’on a savouré le mensonge, l’empirisme de l’illusion !

Oh ! la cruauté des branches auxquelles les noyés raccrochent leurs mains pâles… et qui cèdent sous le poids !

Tandis qu’Elle, la très chère, la très bonne, la très miséricordieuse, elle ne ment pas : Elle est toute vérité comme elle est toute consolation ; et le sommeil que dispensent ses doigts, aux paupières fatiguées de pleurs, est désormais sans cauchemars — et sans réveil !


Pourquoi la craint-on ? Pourquoi ne parle-t-on d’elle qu’en baissant la voix ? Pourquoi les êtres frissonnent-ils, rien qu’à ouïr son nom ?

Est-ce donc si grand bien, la vie ? Est-il donc si doux de souffrir, d’espérer, de souffrir encore : pour qu’à ce jeu où le cœur se casse, comme volant contre raquettes trop dures, nul ne veuille abandonner la partie ? Que resterait-t-il à ceux qui sont las si elle n’était ; si ce but, cette certitude, échappait à l’existence ; si le supplice de l’immortalité faisait impérissable le supplice de vivre ?

Cependant, on la redoute, la Libératrice ; l’idée chrétienne l’enveloppe d’angoisses et la dresse, squelette hideux, carcasse grinçante, aux portes de l’enfer. C’est erreur, c’est calomnie !

Il faut remonter au paganisme, à la philosophie sereine d’Athènes ou de Rome, pour en pressentir le charme, la grâce, l’indicible attrait.

Couronnée d’asphodèles et de scabieuses défeuillées, pâle comme est pâle la perle au fond des océans, comme est pâle l’étoile que vient effacer l’aube ; drapée dans le linon des brouillards, dans la gaze des nuées ; avec, pour joyaux, de diaprés feux-follets, elle est la divine sœur de la Beauté et de l’Amour !

Sur les blessures qu’ils ont faites, elle verse le baume, le dictame ; cruelle seulement aux survivants, elle ne l’est point à l’élu qu’elle emporte, maternelle et tendre, vers la tombe, comme un nouveau-né vers son berceau.

Elle est la suprême amante des caresses sans lendemain… Son baiser, qui tue, guérit ! Pour qui a bien vécu, pour qui se sent la conscience en ordre et l’âme prête, son évocation est empreinte de douceur, son apparition est saluée d’un sourire.

Encore quelques roses à effeuiller dans la coupe de vin de Chio ; encore quelques mots à dire avant que de boire la ciguë ; encore un pardon à jeter à la vie — et l’on est à toi, ô Bien-Aimée !


Puis, elle est docile. Non seulement presque toujours elle obéit à l’injonction brutale du suicide, mais elle sait aussi venir doucement, lentement, vers qui la désire, avec ferveur.

Des boutades de qui la souhaite aux minutes de colère ou de découragement, elle ne tient compte ; sachant bien qu’elle serait maudite, si elle exauçait. Elle veut être longuement, ardemment, impérieusement convoitée : avec passion, avec patience !

Alors, elle vient. Pas vite, en respectant les convenances, comme il sied à l’égard de qui, par croyance religieuse ou pitié de quelque être cher, ne voulut pas lui faire signe publiquement. Maladie noire, maladie de langueur, consomption, spleen, névrose, la forme diffère, mais le fond est le même, et tout recours également impuissant. Les bien-portants n’y voient goutte, les médecins y perdent leurs ordonnances, et les dévots leurs oraisons.

Ainsi, on l’hypnotise, la Grande amie — au moins pour la moitié du trajet !

Car, après, dès la limite franchie, c’est elle qui vous tient, qui vous ensorcelle, qui vous attire, qui vous enlace ! Une raison viendrait, de tenir à l’existence, un motif à reculer l’âpre désir de vivre, qu’on ne le pourrait plus !

On est sa proie…


J’ai songé ainsi, ce soir, sur la terrasse que balayait le vent du sud. La Mort y a passé — oh ! pour un tout petit être ! pour un ramier, cible abattue, dont le plomb avait emporté les pattes, et qui agonisait, soulevé sur l’aile, en un repli de chéneau.

Par ses deux moignons, par encore d’autres blessures, il perdait tout son sang. Aux dernières lueurs du jour, sa souffrance affreuse, son martyre silencieux s’entrevoyaient. Depuis le matin, peut-être, il était là… Des frissons effrangeaient son plumage ; d’angoisse tressaillait son frêle corps.

Tout à coup, il s’est abîmé mollement, comme une fleur fauchée — et tant de calme a remplacé sa torture que j’en ai eu l’esprit saisi. Sur le rose des tuiles, il ne semblait plus qu’une corolle géante et mystérieuse : un iris bleu au cœur de pourpre, aux pétales alanguis.

Et des fenêtres ouvertes de quelque villa, dans le silence crépusculaire, s’échappait, en sourdine, très lointaine, à peine saisissable, rhythmant le trépas du soleil, la phrase chantante de la Marche funèbre.


Alors, j’ai senti comme un frôlement d’invisible… et que la Bienfaitrice avait passé !

FRONTIÈRE…

Un ravin qui se prolonge très avant dans la montagne, la tranche comme fit Durandal aux cimes de Roncevaux. Mais la garde de l’épée doit dormir sous les flots profonds, et l’on ne suit que le fil de la lame, visible seulement en terre ferme, dans le roc couleur de rouille, couleur de sang.

Pourtant, l’horizon n’est pas entamé par la chute du pesant et court glaive. Harmonieusement, comme une théorie de bacchantes revenant des vendanges les bras enlacés, la ronde dénouée des collines, toutes couronnées de pampres, se déroule non loin, face à la mer. Et, derrière, les hauts monts chenus, l’air rébarbatif, dominent, épaule contre épaule, sans nulle interruption.

Au fond du ravin, venant on ne sait d’où, une source babille et frétille : un cours d’eau si chétif qu’une planche posée à plat entre les rives y fait gué ; si limpide qu’on distingue les insectes aquatiques qui s’y promènent sur les cailloux blancs.

Parfois, l’onde se trouble d’un nuage bleuâtre qui opaline le courant, puis l’« embouchure », et se dissipe dans les vagues. C’est une des femmes, à genoux là-bas, qui a enduit un de ses linges d’une frottée de savon. Car, en face les unes des autres, sur chaque bord, de belles filles, de solides ménagères, lavent, rincent leurs nippes, avec des claquées de battoirs, des fusées de rires, des fredonnées de chanson.

Au-dessus d’elles, un pont d’une arche, où passe la route, semble l’accord de deux mains amies — de deux mains fraternelles, se rejoignant, s’étreignant. Si bien que le triangle blanc de droite, qui marque la limite entre les deux nations, semble pure formalité, enseigne d’auberge égalitaire, niveau accroché à la paroi par quelqu’un des carriers dont le pic, là-haut, ébrèche le silence.

Cependant, il se répète ici, en bas, sur la grève ; et, à quelque distance, une guérite abrite de son ombre un douanier, très pacifique et très pensif, actionné à la lecture d’un bouquin, qui m’a tout l’air, tant il est flétri, tant il est fatigué, d’un roman de louage. Sur le chemin caillouteux, des ânes, pas plus gros que des terre-neuve, chargés de brassées d’herbes, de couffins de citrons, de jarres d’huile, de fascines, de barriquettes, circulent, se croisent, actionnés par une badine en fleurs.

Le soleil décline pompeusement, se noie dans le vermeil liquéfié des flots, ainsi que le duc de Clarence dans sa tonne de Malvoisie. Le crépuscule ajoute sa cendre à la poussière qui blanchit les verdures ; une première lampe, terrestre étoile, vient de s’allumer en l’une des cassines s’étageant au long du ravin. Sur la rive droite, à l’étranger, un paysan, tout à l’heure, m’a levé son chapeau : « Bonsoir, madame ! » Sur la rive gauche, en France, où je viens de rentrer, une vieille, assise sur la marche de sa maison, encore me salue : « Buona sera, signora ! »

Tout est paix ; tout est sérénité ; le sourd travail de la nature s’élabore au sein de la terre, prépare les récoltes, assure les moissons. Des barques de pêche rassemblent vers la rive les bouées des filets, comme les chiens de berger rassemblent le troupeau à la chute du jour.

Et dans leur sillage, les vagues fraternisent ; ignorantes, dédaigneuses des volontés humaines qui s’affirment là-bas, sur le sol immobile — et que narguent, pourtant, l’oiseau libre, le vent moqueur !


Ceci est la frontière : la frontière entre l’Italie et la France, l’un des points où ces criminels qui s’appellent les fauteurs de guerre, s’efforcent d’attiser les haines, d’évoquer le fratricide.

Ah ! comme plus que jamais, devant le calme de ce vallon, ce ruisselet qui jase, ces femmes qui jacassent, ce gabelou qui rêve, ces laborieux de la glèbe échangeant, d’un seuil à l’autre, le fruit de leurs efforts, rompant le pain à la table commune, comme plus que jamais je sens monter en moi la haine des hécatombes imbéciles… et décroître la tradition chauvine !

Que l’on me comprenne ! Ni vous, ni moi, aucun de ceux de notre génération, ni nos fils, peut-être, ne verront rayer de la carte ces conventionnelles limites entre les humains. Si vieil usage, si antique coutume, ancrée dans les mœurs et dans les cœurs, ne peut disparaître du jour au lendemain, parce que quelques utopistes en auront conçu, en auront poursuivi l’abolition. Pareille métamorphose ne peut être le fait d’une révolution brutale, exposée à devoir se défendre par les moyens mêmes dont elle prônait la suppression. Je ne crois, pour atteindre un tel résultat, qu’à l’évolution lente et universelle des esprits. Sinon, l’on risquerait d’être forcé de faire la guerre au nom de la paix, comble d’incohérence !

C’est pourquoi les actes, répréhensibles ou louables, sont de peu d’importance, auprès de la poussée des idées — inoffensives, qu’on s’en persuade donc, dès qu’elles auront atteint le degré suffisant d’internationalisme pour enclouer en tous lieux, à la même heure, la gueule des canons ! On obtiendra même résultat ; cela coûtera moins cher ; grèvera moins les budgets ; épuisera moins les peuples ; menacera moins l’avenir, que la situation présente, factice et fragile, à la merci du premier fou venu. L’abstention (sous cette réserve qu’elle soit générale) équivaudra exactement à l’exagération de l’armement.

Mais les ressources, gâchées aujourd’hui en criminels préparatifs, seront consacrées à l’agriculture, à l’industrie, à tout ce qui fait vivre les hommes… au lieu de les tuer !

Savez-vous ce qui me fait aimer Turpin, l’inventeur de la mélinite, l’expert en fléau ? C’est moins ce qu’il souffrit injustement que ce que j’espère de son génie : le moyen de destruction tellement odieux, tellement effroyable, qu’une révolte secoue l’humanité, la pousse dans la voie de réaction où les oliviers fleurissent !

Mon espoir ne s’en tient pas à la France, ce qu’on pourrait blâmer. Il s’étend aux autres pays. Et si, demain, une grande partie de l’Europe, nations sœurs ou nations ennemies, déclarait la grève de la guerre, qu’il se lève, celui qui oserait protester ; réclamer l’égorgement, l’assassinat en masse ; l’incendie des celliers, des granges, des étables ; le bombardement des villes ; l’éventrement des mères — le massacre des innocents !


« Chimères ! Songes creux ! », diront tous ceux qui, se trouvant bien du présent état, ont intérêt à son maintien ; ou ceux, plus nombreux encore, qui, parce qu’ils sont myopes, dénient que rien existe au-delà de leur portée visuelle.

Non ! Chimères pas encore atteintes, songes pas encore fécondés : voilà la vérité. Et elle est assez lointaine aux penseurs pour rassurer les Pharisiens. Si menaçante que semble à ceux-ci la paix universelle, ils ont du temps devant eux ; peuvent encore se réjouir, trafiquer, brocanter ; jouer à la hausse, jouer à la baisse ; prélever sur la chair du pauvre la livre de Shylock… il coulera encore du sang !

Mais est-ce une raison, cet éloignement du but, pour renoncer à l’atteindre ?

D’aucuns s’y essayent trop vite. Parce que désarmés de cet outil d’effraction en douceur, de ce passe-partout qui s’appelle la « forme » ; parce que frustrés d’instruction, d’éducation, ils enfoncent brutalement des portes qu’on doit ouvrir — ou mieux qu’on doit se faire ouvrir. Ils blessent le sentiment public ; offensent une conviction respectable, puisque sincère, une belle légende du passé, pour qui beaucoup de héros sont morts, qu’il suffirait d’un incident pour galvaniser à nouveau… et pour qui beaucoup de braves gens encore, quelle que soit leur appréciation de l’avenir, se feraient encore trouer la peau !

La Patrie ! Nous l’avons dans les veines ; l’éducation nous l’y a mise, la défaite nous l’y a confirmée. On n’abandonne pas une mourante, on ne renie pas une vaincue, à moins d’avoir le sang blanc et le cœur lâche ! Que demain le péril surgisse ; que la liberté soit menacée dans son foyer, dans son berceau ; qu’il s’agisse d’exercer la défensive envers qui, ne désarmant pas, attaquerait — chacun accomplirait son devoir, même ceux qui rêvent d’autres destins !

Mais, sous le fer de l’ennemi, dans les affres des derniers spasmes, les clairvoyants devineraient, de leurs prunelles troubles, la Paix, comme une aube, se levant lumineuse à l’horizon, effaçant les frontières, unissant les mortels, dans un immense élan de fraternité et d’amour !

LA CROIX-ROUSSE

Lyon a ceci de particulier que les questions de dogme ou d’opinion ne sauraient prévaloir contre l’intérêt de classe ; diviser ceux que le profit allie, rend solidaires en une commune frayeur, en une commune haine du commun exploité.

Bourgeois catholiques, bourgeois francs-maçons, se rencontrent dans le même opportunisme ; un pareil amour de la poigne, quel que soit le bras ; une semblable exécration — le mot encore est faible ! — pour la race ouvrière !

Sauf une antique noblesse de province, qui vit chrétiennement et isolément dans de très vieux hôtels, ou dans les châteaux d’alentour, ne sortant jamais que pour l’aumône ou la prière ; sauf un clergé admirable, dans les quartiers de sans-soleil et de sans-espoir ; sauf les socialistes du Peuple et les antisémites de la France libre ; sauf quelques précurseurs ignorés, mais dont on pressent l’existence, la pitié farouche, les révoltes douloureuses, rien là-bas, rien qui ne soit hostile à la détresse humaine, disposé à la répression et aux sanglants holocaustes !

Dans les autres villes, les forts, chiens de garde, ont l’ouïe et la gueule tendues vers l’extérieur. Ici, l’ennemi, c’est l’habitant ! Les embrasures des créneaux sont tournées vers la cité ; derrière, la force armée écoute, regarde, comme par le guichet d’un judas… prête à répondre ! A plusieurs, les canons n’allongent plus leur museau de bronze ; mais, en deux tours de roue, ils auraient vite fait volte-face, et craché le châtiment sur les exaspérés de la faim !

Le martyrologe de Lyon dépasse tous les autres, dans l’histoire sociale ; on lui a dépêché toujours les proconsuls les plus cruels, les porte-sabre les plus implacables. La guillotine, le bombardement, y ont sévi avec la ponctuelle intermittence d’un retour de fléau. Et l’état de siège a, depuis, combien de fois, sous la botte éperonnée, tenu, meurtri, son cœur rebelle, son cœur sanglant !

Pauvre ville ! Pauvre population qui, sous un ciel mélancolique, entre la grisaille des murs, vêtue de sombre comme eux, tourne, de Fourvières, où l’on prie, à la Croix-Rousse, où l’on peine — à moins qu’elle ne s’arrête en route, place des Terreaux, devant l’Hôtel de Ville, où l’on exauce ceux qui crient : « Du pain ou du plomb ! »… en les mitraillant !


Cependant, sous la coupole de l’Exposition, en l’une des salles par hasard finies, s’affirme, pour la plus grande gloire nationale, le génie de ces travailleurs. Dans la plupart des vitrines, les pièces de soie, drapées haut, se déroulent comme une fonte de glacier ; ruissellent en cascades ; s’évaporent en reflets, ainsi que des fontaines lumineuses tissées sur la quenouille des fées !

Voici les rayures, éblouissantes aux yeux, qui ondulent et s’enroulent, chatoyantes, avec des grâces de couleuvre ! Voici les moires, images de la nue, où flottent, s’essaiment, se rencontrent, se nouent, des buées légères ! Voici les brocarts impériaux, lamés d’or ; les brocatelles, lamées d’argent ; les étoffes métalliques, couleur de lune, nuancées d’aurore, comme les robes de Peau-d’Ane ! Voici les foulards, les surahs, les étoffes légères où se moule le corps des belles ; et, tout à côté, les velours frappés, mats sur fond luisant, où se résume l’art somptuaire !

Voici les restitutions d’autrefois, les étoffes galantes ou austères dont se paraient nos aïeules : les damas épais et lourds des châtelaines ; les satins majestueux aux plis cassants, des dames de la cour ; les fanfreluches des pseudo-bergères et pseudo-grisettes, qui se laissaient poursuivre sous les charmilles de Trianon ou chiffonner sous les tonnelles de Ramponneau !

C’est de l’histoire et c’est du rêve ! C’est du luxe, surtout : un luxe écrasant, vertigineux, que rachète la perfection de la main-d’œuvre, et tout ce que la nature vaincue par le vouloir humain, peut mettre d’orgueil dans une âme enthousiaste !

Ah ! les belles choses ! les belles choses !… Et sans envie, sans même de convoitise (comme on errerait dans les galeries de musée) on savoure naïvement, simplement, la magie du spectacle : cette fête du regard où l’on est convié !

Cependant, une main s’appuie sur mon bras, rompt l’enchantement.

— Ne voulez-vous pas voir le ver, son travail, ses métamorphoses ?

— Le ver ?… Ah ! oui !

Je l’avais oublié, que toute cette magie provenait d’une chenille ; tant me semblait plus normale la baguette de Titania, évocatrice de merveilles ! Et le voici, le magicien : un sale petit animal, gris, rampant, qui se meut avec détresse dans un hachis de feuilles de mûrier, salive, et, de sa sécrétion, se drape, s’enroule, tresse son suaire.

Car, dès le cocon fait, on le détache ; on le met sécher au four, pour asphyxier la larve avant qu’elle ait percé la chrysalide précieuse qui est son œuvre — et dont d’autres profiteront !

Sic vos non vobis, disait le vieux Virgile. Mais la réminiscence antique ne fait qu’effleurer ma mémoire, et le refrain des tisserands d’Allemagne, des Tisserands de Gerhart Hauptmann, le formidable et terrible cantique de jacquerie, m’assaille, m’assourdit le cerveau.

Avec nos fill’s et nos garçons
C’est not’ linceul que nous tissons !

Pourquoi cette hantise ? Elle est diablement exagérée et romantique, devant cette bête qu’on gave, somme toute, et qu’on utilise.

De nouveau, la main se pose sur mon poignet.

— Maintenant, venez voir l’« autre » : le canut !


Ah ! misère ! Au moins on le nourrit, l’insecte !

Tandis que ces êtres que je viens de voir, hâves, décharnés, rongés d’anémie ou de tuberculose ; ces vieux dont le métier a perdu la vue, dévidé le regard, et qui se tiennent, hiératiques, les poings sur les genoux, en quelque coin de l’atelier ; intéressés encore au bruit de la machine, leur fringale escomptant son produit ! Tandis que ces malheureuses, déformées avant l’âge, estropiées par l’éternel mouvement de jarret qui les blesse intimement ; ces fillettes flétries ; ces artisanes de trente ans qui portent lunettes, et ont les cheveux gris !

Plus intelligentes que les mâles ; discutant davantage ; appréciant mieux le pourquoi de leur infortune ; en ressentant bien autrement l’outrage et l’injustice ; prêtes à tout — même à la mort qui délivre ! — elles m’étonnent par la logique de leur raisonnement et l’âpreté de leur énergie.

Il ne doit pas faire bon, à la Guillotière, pour certains, quand les femmes s’en mêlent !

Alors que les hommes s’en tiennent, surtout, au dommage matériel du chômage, de la baisse de prix, elles, ont vite fait de retourner la question, comme une omelette, et élèvent singulièrement le débat. Leur corps, fait dès l’enfance aux privations, en a acquis le dédain fataliste, tandis que leur fierté y demeure vivace. Elles insistent sur la façon dont on les reçoit chez d’aucuns patrons ; le mépris injurieux du livreur d’ouvrage… et leurs veines bouillonnent ! « On vous marcherait dessus sans crier gare ! » disent-elles, les lèvres blanches, les poings crispés.

Elles me racontent aussi le truc des habiles : la spécialité de fabricants qui ont des rabatteurs de crève-la-faim dans toutes les ruelles, afin de faire travailler au rabais. « Accepte ou meurs ! » — l’ouvrier est libre de refuser.

Libre ?… Oui ; mais seulement de mourir ! Car, ce jour-là, Premier mai (Fête du chômage universel, dirait M. Guesde), la Croix-Rousse est pleine de soldats. Précaution bien inutile, car la Croix-Rousse, penchée sur ses métiers, besogne comme une galérienne : il faut qu’on mange demain !

Telles licences, telles audaces, sont bonnes pour les travailleurs relativement heureux ; qui n’attendent pas après le salaire du soir ou ne craignent pas le retrait de la tâche ! Allez donc parler des Trois-Huit à ces infortunées qui triment dix-sept heures par jour pour arriver à gagner cinquante sous — cinquante-cinq centimes le mètre, de l’étoffe qui sera vendue neuf francs !

Rien qu’à ce mot de Trois-Huit, elles s’irritent, haussent les épaules. Et rien n’est plus frappant que cette apparente anomalie : dans tous ces taudis, le crucifix ; dans tous ces cerveaux, la rébellion autrement ardente que ne le comporte l’évangile marxiste. Ce sont des chrétiennes… et aussi des « compagnes », au sens le plus subversif du mot. Du reste, tous, hommes, femmes, houspillent de belle façon les politiciens en « iste », la graine à candidats !

Quelque chose d’obscur, d’incompréhensible, pour les superficiels, de formidable pour l’observateur, s’élabore là, sur la colline mystique, tabernacle de l’âme ouvrière ! En face, la Notre-Dame, dans sa robe de brocart, perlée de cœurs d’or, tend les mains vers la foule. Les quatre curés de la Croix-Rousse ont, tout l’hiver, frappé aux portes des riches, pour mendier le pain de leurs ouailles, les métiers se taisant. Et l’on attend le miracle…

D’où qu’il vienne, béni soit-il !

LES RÉDEMPTEURS

Parfois, dans cette vie écœurante, sans enthousiasme, sans amour, qu’est la vie contemporaine — en ce bourbier d’intrigues, d’hypocrisies, de délations, de fraudes, de scandales, de crimes même, où la sincérité des regards est piège autant que la lueur perfide des follets ; où les baisers ont arrière-goût de fange ; où l’étreinte des mains sue la trahison ; sur cet abîme de tristesse où l’ironie, seule, de ses cloches fêlées, de ses battants rouillés, ricane l’Angelus des désespérances ; dans ce désert d’égoïsme — parfois se lève, nimbée de douceur, ouatée de rayons, très pâle, très pure, très lointaine, l’Étoile, la chaste Étoile, qui mène au rêve, à l’oubli, à l’espoir !

Celle-là ne luit pas pour tout le monde, ou, à mieux dire, tous ne la regardent point. Il faut avoir pâti, pour la reconnaître, entre le sable stillaire, sur la grève astrale ; il faut avoir l’âme emplie de dégoût et, contre le mal, sentir en soi croître et se fortifier « les haines vigoureuses » prônées du farouche Alceste.

Car, seulement alors, on peut apprécier le bien, en mesurer l’étendue, en évaluer le mérite ; car, seulement alors, il est possible de rendre, au principe de toute action louable, le culte dû, la vénération tendre et profonde, que suscite l’exemple, en nos temps dégénérés.

Laissez rire les sceptiques — les damnés rient aussi, qui ignorent le ciel ! Laissez les blasés repousser, d’un geste las, les obsédantes visions d’activité, d’initiative : reproches aux négations déserteuses du saint combat !

Levez les yeux, êtres découragés, blasés de la vie, mutilés de la lutte sociale ; levez les yeux, traînards aux pieds meurtris, tireurs à l’épaule excoriée, affamés sans vivres, combattants sans munitions ; levez les yeux, troupe errante, soldats de la défaite, chefs désormais sans élan et sans foi ; levez les yeux, vous tous qui avez aimé, espéré, souffert !

Tout n’est pas consommé, tout n’est pas fini, de ce que le destin paraît méchant ; de ce que vous fûtes frappés par traîtrise ; de ce que vos plaies saignent ; de ce que vos cœurs sont tristes jusqu’à la mort !

Hauts les fronts ! Hauts les esprits ! De la foule des gredins émergent de blanches figures, comme lis issus du fumier. Elles tiennent à la terre par de bien frêles tiges ; semblent planer au-dessus de nos vilenies, de nos ambitions…

Ce sont les Dévoués : la rançon des péchés du monde les rédempteurs d’humanité ! Ils vinrent, firent le bien, retournèrent aux cieux immortels — et, de leur passage ici-bas, nous devons retenir les vertus théologales, sans lesquelles on écouterait le suicide qui fait : « Pst ! » à la fenêtre de l’Inconnu.


Tous n’ont pas valeur égale aux yeux des profanes, n’ayant tous pas eu mêmes chances de gloire, mêmes occasions de se prodiguer. Ce sont là purs hasards ; mais, des plus simples aux plus sublimes, la même flamme brûlait en ces fauteurs de bien !

Je pensais à cela, en voyant les six lignes enregistrant, sans commentaires, la mort du jeune Dumeige, qui, étudiant en médecine, incorporé dans le 51e d’infanterie, à Beauvais, avait demandé et obtenu cette grâce, qu’on lui laissât soigner les malades atteints de fièvre typhoïde, à l’hôpital. On en meurt, de ces « excès de zèle », tout comme d’une balle, tout comme d’un coup de sabre — et nul panache ne frémit, dans le vent, derrière le corbillard.

Ayant pris le germe homicide au chevet des moribonds, à son tour, le pauvre garçon s’est vu partir, loin de sa famille, de ses amis. Il avait vingt-deux ou vingt-trois ans, ainsi que tous ces jeunes héros, studieux et stoïques, dont les noms sont inscrits sur des plaques de marbre, à l’entrée de nos hôpitaux.

Fauchés si tôt, ils n’ont pas eu le temps d’en faire davantage ! On ne les en doit pas moins honorer et chérir comme s’ils avaient mené une longue carrière de sacrifice et d’abnégation. Ils ont fait ce qu’ils ont pu… ce n’est pas leur faute !

Plus éclatant, plus effroyable, il est vrai, est le martyre de Moltchanoff ; voulant, lui aussi, vaincre la contagion, enrayer le fléau — et supplicié par ceux-là mêmes qu’il allait défendre, protéger !

C’était en Russie, l’autre année, lors du choléra. Chargé de l’installation de baraques, à Kwalinsk, il persista à y séjourner, malgré les troubles, malgré l’hostilité d’une populace ignorante et fanatique. Elle l’avait baptisé le « docteur Choléra » ; l’accusait d’avoir contre argent, empoisonné l’eau de la ville !

— Prenez garde. Allez-vous-en ! lui disait-on.

Lui, très calme, s’actionnant au salut de ses concitoyens, hochait doucement la tête, répondait par un redoublement de soins, de vigilance, par de véritables miracles, aux conseils de désertion.

Le 12 juillet, l’émeute cerna l’ambulance, menaçant d’infliger même traitement aux malades qu’au médecin. Alors, Moltchanoff consentit à partir. Il se réfugia dans la maison d’un ami ; fut trahi par des domestiques ; se livra à la foule, afin qu’on épargnât la famille et la demeure de son hôte.

Trois prêtres qui s’interposèrent, furent à demi assommés. Lui, Moltchanoff, lancé, lâché, ressaisi, par les multiples griffes de l’hydre ; rebondissant sur le pavé, piétiné, écrasé ; fut achevé à coups de talon, de pierres et de marteau, par les femmes. Ensuite, elles mutilèrent son cadavre, et firent faction, pour que personne ne pût rendre les derniers devoirs à ce tas de boue et de sang…


Elle est de la même famille, cette Sœur Cécile, qui, à Notre-Dame du Perpétuel Secours, se voit amener un pauvre bambin de quatre ans, mangé, dévoré par le feu. Elle et ses compagnes le soignent, l’arrachent à la tombe. Seulement, il demeurera infirme : la peau rétrécie sur les muscles supprimant absolument l’usage du bras droit.

Le bras droit ! A Levallois-Perret, on n’est pas bien riche, et ce petit est fils d’ouvrier. Que deviendra-t-il ?

Ainsi songe la Sœur Cécile, en ses brèves promenades autour du préau. Pourtant, elle devine, plutôt qu’elle ne sait ; ignorante de la misère ; née avec l’un des plus hauts blasons, l’une des plus colossales fortunes de France. Par expérience, elle ne peut encore rien connaître : toute jeune, et si belle que son renom confine à la légende parmi les malheureux d’alentour.

— Que faire, docteur, pour sauver cet enfant ?

Et le médecin explique qu’une seule opération présenterait quelque chance : arracher d’un bras vivant, languette par languette, bien délicatement, l’épiderme qui manque… et l’appliquer tout vif sur la plaie de l’innocent. Mais l’opération est longue, atroce ; on ne pourrait l’infliger qu’en pays barbare, à un condamné à mort.

Sœur Cécile, simplement, relève sa large manche, et tend son bras nu, son bras de vierge, son bras de patricienne, fait pour les caresses et le scintillement des gemmes.

— Voilà !

Le praticien se récrie, Sœur Cécile insiste. Et l’opération se fait. Dans dix ans, il y aura, sur le pavé de Paris, un bon menuisier ou forgeron qui aura de la peau de duchesse, toute fine, tatouant de blanc son biceps hâlé… et une douce religieuse dont la main droite, comme foudroyée par une invincible souffrance, tâtonne un peu contre les grains du rosaire, saute, sans le vouloir, des Ave Maria !


Mais le dévouement recrute dans tous les camps. Madame Niederlander, MM. Boudin, J. Charrière, infirmiers laïques tous trois, payèrent de leur vie leur zèle, lors de l’épidémie cholérique de septembre 1892. Et, s’immolant à la science, désireux d’étudier sur place, malgré l’ouragan, certains phénomènes atmosphériques, le professeur Nettleship, d’Oxford, succomba à mi-côte du Mont-Blanc.

Puis, voici la théorie des patients, des persévérants, qui meurent, ou s’obstinent si longtemps, si longtemps, à la tâche que leur mérite s’en décuple. C’est Sœur Adrien, « Sœur Dragon » (qui, cinquante ans, soigna les potaches de Louis-le-Grand, consolant, droguant, grondant, des générations successives), expirant à son poste, dans sa petite infirmerie. C’est Sœur Saint-Paulin, qui, trente années durant, en Algérie, se voua spécialement au service des infections typhiques… ou pires ! Morte aussi, celle-là !

Voici les aventureux, ceux qui, volontiers troussent leur robe, pour enjamber les cadavres, afin d’arriver plus vite aux blessés. C’est l’abbé Lanusse, l’aumônier de Saint-Cyr, un héros doublé d’un saint. Et un saint comme je les aime : gai, vaillant, pas bégueule avec ses soldats, et admirable sans le savoir — ce qui est la seule façon de l’être !… C’est Sœur Marie-Thérèse, qui fait, avec nos armées, les campagnes de Crimée, d’Italie, de Syrie, de Chine, du Mexique, de France, et du Tonkin. Trois blessures, sept campagnes ! Un jour, en 1870, une bombe tombe dans son ambulance. Elle l’empoigne à deux mains, l’emporte à quatre-vingts mètres de « ses » enfants. Le projectile éclate, l’éclope… on la ramasse sanglante et souriante, s’occupant de savoir « s’ils n’ont pas eu peur ».

Attendez ! il y a plus beau encore ! Deux bien portants, deux bien vivants, miss Kate Marschen, Dom Sauton, celui-ci un savant, celle-là une pitoyable, partent vers les steppes de la Sibérie. Ce qu’ils y vont faire ? Guérir, consoler les pauvres lépreux, dans un climat de 45 degrés au-dessous de zéro, parmi une population qui n’a plus face humaine, et que dévorent, pendant quatre mois d’atroce chaleur, les moustiques propagateurs de contagion. Car le mal se prend, se gagne ; la pourriture, au gré d’un hasard, peut envahir les os les plus sains, les organismes les mieux constitués.

Et ils partent, ils vont « vivre » là-bas, suivant l’exemple du Père Damien — qui, ailleurs, en agit de même, et trépassa rongé jusqu’aux moelles, le crucifix incrusté dans ses lèvres pourries !

Reprenez donc vaillance, ô gens de peu de foi ! Le monde est laid, le monde est méchant, le monde est lâche… je n’y contredirai certes pas ! Mais, les pieds dans la boue, levez le front vers la nue ! Voilà que s’y allument les constellations sacrées : les flambeaux Honneur, Devoir, Dévouement ! Et l’Étoile, la petite Étoile tremble au bord des cieux ; celle qui guide et qui console : la sublime, la sainte, la divine Fraternité !

AUTOUR D’UN PROBLÈME

L’ENFANT DU TEMPLE

Voici qu’on annonce la mort de M. de Thiac, le dernier des « amoureux de la reine », de cette Marie-Antoinette dont la grâce survivante fit, durant un siècle, palpiter les cœurs et croiser les épées.

Le disparu d’hier fut un de ses fervents ; sa demeure était pleine d’Elle, d’objets à son usage, ayant, peu ou prou, séjourné entre ses doigts blancs. Bols à lait de Trianon, boîtes à mouches de Versailles, écrins à diadèmes des Tuileries, flacons à senteurs, coffres à lettres, bonbonnières, éventails, sachets, cachets, et — lorsqu’elle n’eut plus rien ! — les rubans noirs de sa coiffe de veuve ; le dé avec lequel elle ravauda ses hardes ; le peigne édenté qui retenait les ondes lourdes de sa chevelure, d’or devenue argent ; le livre pieux qu’étoilèrent ses larmes, il avait, en son reliquaire, tout accueilli, tout recueilli : de la mule satinée de la dauphine au soulier crevé de la prisonnière !

Il vivait seul, voyait peu de monde ; jaloux de ses trésors comme s’il se fût agi d’une vivante ; usant son âme à évoquer l’ombre royale, loin des importuns, des envieux, des rivaux !

Ce gentilhomme a souhaité le corbillard des indigents — la dernière charrette ! — et que personne ne l’accompagnât, ne lui fît escorte, ne lui rendît honneur… puisque nul n’avait suivi le fourgon qui l’emportait, Elle, colletée de rouge, vers la plaine Monceau.

Et voici que m’arrive de Bordeaux un petit journal, la Légitimité, écussonné aux armes des Bourbons, encadré de deuil : Madame se meurt ! Madame est morte ! C’est l’annonce du décès et la nécrologie de : « Princesse Amélie de Bourbon, épouse du très honoré Abel de Laprade, fille aînée de Louis XVII, roi de France et de Navarre, Charles-Louis, duc de Normandie ».

C’est en ces termes que les gazettes hollandaises ont notifié l’événement ; en ces termes que le confirme la feuille française. Et je me souviens !

Voici bientôt trois ans qu’un hasard me mit sous les yeux l’admirable plaidoirie de Jules Favre en faveur de Naundorff, ce mystérieux revendicateur d’un état civil qu’on s’obstinait à lui dénier — sans pouvoir, cependant, en dépit des recherches les plus assidues, les plus intéressées, parvenir à lui en assigner aucun autre. L’énigme me passionna. Je me pris à l’étudier avec acharnement, compilant les textes, fouillant les documents, interviewant très haut de très vieilles personnes, en des logis si antiques que presque l’herbe y poussait ! Et je gagnai cette conviction que l’humble horloger de Spandau était bien vraiment le blond enfant de la légende, le captif ingénu du Temple, le petit « Capet », enfin !

Quelque sentiment qu’inspirât Jules Favre, estime ou mépris, confiance ou soupçon, il serait difficile, je crois, de le taxer de royalisme. Ni moi ! Or, sa croyance en l’identité de Naundorff fut à peu près sa seule religion : et j’ai dit combien je m’en étais férue. Voilà donc un démocrate avéré, invétéré, une socialiste qui, pour titre unique, a son renom de loyauté, voilà donc deux militants dont la destinée, en raison de l’opinion, est de combattre à outrance le principe dont cet étranger se réclame, et qui cependant, captés par l’évidence, en dehors de toute considération politique, sont tenus de le reconnaître pour ce qu’il se dit, d’accepter sa parole, d’admettre son droit !

L’un, en 1874, proclama celui-ci pour la seconde fois en plein prétoire, dans un plaidoyer qui demeure une des belles pages de l’éloquence française. On l’avait payé dès 1851 : de ce modeste anneau dont le chaton, vingt ans plus tard, à Versailles, remplaçant le cachet de l’État oublié quai Bourbon, scella le pacte d’amnistie entre Jules Favre et Bismarck : la Prusse triomphante et Paris assiégé !

L’autre, votre servante, vers 1889, ayant acquis même presque certitude, la traduisit de son mieux en quatre chapitres — j’allais écrire quatre feuilletons, tant l’odyssée de Naundorff dépasse en intérêt tout ce que l’on peut imaginer !


Moi aussi, je touchai mon salaire. Pas l’or de Pitt et Cobourg, bien sûr ! La postérité de Louis XVI est, aujourd’hui, quasiment plus pauvre que moi.

Mais, de ce tiroir que je viens d’ouvrir, ma main tire une grosse liasse de lettres, et un cadre de cuir grenat estampé de fleurs de lis dédorées. Les lettres proviennent d’un peu partout : elles me disent merci, sans phrases, simplement, gravement, avec un peu de cette chevalerie qui faisait, à nos ancêtres, saluer l’adversaire avant le combat.

Ce sont des convaincus, et ce sont d’honnêtes gens. Ils savent bien que je ne suis pas avec eux ; mais ils sentent bien aussi que jamais je n’emploierai les armes sales de la mauvaise foi, la négation de parti pris, la calomnie, l’abaissante déloyauté.

Voici la lettre d’un vieux prêtre, d’un curé de quatre-vingts ans dont la paroisse est située vers l’Est, presque à la frontière. Les caractères en sont troubles, parce que sa vue est presque éteinte ; et le J. M. J. symbolique s’inscrit au début. Celui-là étend sa paternelle bénédiction sur celle qui lui donna, presque in extremis, sa dernière joie de partisan…

Voici la lettre d’une demoiselle âgée, cela se devine, de provinciale noblesse ; dont l’unique roman a été celui de la royale lignée : qui en a suivi les phases ; a souffert d’impersonnelles souffrances ; a pleuré ses larmes par les yeux de ses bien-aimés. Elle n’a pas eu l’égoïsme de vivre sa vie — elle a vécu la leur ! Ni amour, ni mari, ni enfants, ni famille ; elle n’a pas eu le temps ! Et la voici qui penche vers la tombe, lis séché et jauni, tout heureux d’avoir ressemblé de loin aux lis glorieux de France ; d’avoir comme eux, en l’honneur de la bonne cause, donné l’éclat de sa jeunesse et l’encens de sa fidélité !

Cette autre missive vient d’un gentillâtre de l’Ouest ; d’un hobereau grand tueur de gibier, grand coureur de genêts. Un jour, en quelque auberge où la pluie l’avait refoulé, il a pris l’« imprimé » sur la table, a lu. Et le soir, au retour, carnassière et fusil accrochés, bottes retirées, le dos de son habit de velours fumant devant la haute flambée, il a voulu dire son émotion à qui l’avait ému. Un événement, cette lettre, dans la vie de ce sylvain ! Car, tandis que le style, les formules, révèlent l’atavisme d’éducation, l’écriture demeure lourde, hésitante, avec des « pleins » rageurs et des « déliés » subversifs : Cathelineau devait écrire dans ce goût-là !

Ce pli procède d’un robin de vieille roche, dont l’aïeul fut au Parlement d’Aix ; celui-ci, d’un médecin en passe de devenir célèbre ; celui-là, d’un tourneur en ivoire ; ce quatrième d’une dentellière ; ce cinquième, d’un artiste ; ce sixième, d’un forgeron…

Un seul est daté de Paris ; tous les autres semblent provenir de personnages du Rêve, de petites villes paisibles et pieuses tenant tout entières à l’ombre de la cathédrale.

En rira qui voudra ! Je trouve ces attardés dans leur espoir, dans leur culte, très vénérables et très touchants !


Le portrait, lui, est une simple photographie : une photographie de femme aux opulents cheveux blonds cendrés, haut coiffés, retombant en boucles sur la nuque délicate. Le front est d’un dessin très pur, très ferme ; le nez aquilin ; l’arc dédaigneux de la bouche est détendu par de l’indulgence ; le menton est volontaire, tenace, et cependant rond, ponctué de fossettes.

C’est, trait pour trait, l’image de Marie-Antoinette, lors de son incarcération — image si parfaite que la pauvre madame de Rambaud, ex-gouvernante des enfants de France, se trouva mal en revoyant, à cinquante ans d’intervalle, sa Reine ressuscitée.

Et derrière, après quelques lignes trop reconnaissantes pour que je les transcrive ici, cette signature : « Amélie de Bourbon, fille aînée de Louis XVII. »

C’est celle-là même qui vient de disparaître ; d’aller rejoindre le père en qui elle eut une foi aveugle, qu’elle soutint dans ses épreuves, encouragea dans ses infortunes, envers qui elle se montra, vraiment, la femme forte dont parle l’Évangile.

Quelques mois avant de mourir, elle avait eu la satisfaction de voir confirmer une fois de plus les revendications paternelles par le gouvernement hollandais, faisant rectifier l’état civil de deux de ses neveux ; y faisant effacer le nom de Naundorff, marqué par inadvertance, pour y substituer le nom de Bourbon.

Car là-bas, au terroir des tulipes, ce qui, chez nous, passe pour fable, est reconnu vérité : vérité officielle, vérité légale, vérité sans ombre de conteste !

Ce fils du royal serrurier de Versailles, doué pour la mécanique d’étonnantes aptitudes, inventeur de systèmes nouveaux qu’il offre à la France et que la France refuse — comme d’habitude ! — mais que l’Angleterre, la Suisse, la Hollande se disputent, conclut, avec le souverain de ce dernier pays, un traité qu’il signe Charles-Louis, duc de Normandie. Quand il expire à Delft, le 10 août 1845, son acte mortuaire, établi par le gouvernement néerlandais, est tel qu’il eût été dressé au château de Versailles, en monarchie de droit divin ; son épitaphe est toute semblable à celle qu’on eût tracée dans les caveaux de Saint-Denis.

Le 22 décembre 1863, les États-Généraux des Pays-Bas votent, par quarante-neuf voix contre trois, la naturalisation du fils cadet de Charles-Louis, duc de Normandie, dit Naundorff : Adalbert de Bourbon, né à Combenwell, comté de Surrey.

Celui-là devient officier dans l’armée hollandaise. Et huit actes, soit de naissance, soit de décès, affirment, sous le couvert de l’autorité souveraine, l’authenticité de cette race, la qualité de son sang, la justesse de ses affirmations.

Ah ! l’extraordinaire et prodigieuse aventure ! Comme elle explique bien des événements restés confus ! Comme elle donne le « parce que » d’un tas de « pourquoi » ! Rien qu’à les signaler, il faudrait des pages et des pages ! Mais que les gourmets d’Histoire, les questionneurs de Sphinx, lisent donc le très curieux travail que vient de publier, sous le même titre que ceci, le baron de Gaugler. C’est une étude de premier ordre, documentée, précise, bourrée de notes : véritable travail de bénédictin.

On en sort épouvanté des caprices du Fatum — qui fait naître un enfant sur les marches du trône ; lui inflige, presque dès le berceau, la prison, la proscription, la fuite ; le courbe sous une déchéance d’autant plus cruelle qu’elle est plus contrastante ; le soumet à l’exil sans fin, aux persécutions sans répit, à la misère sans trêve ; le menace dans son honneur, dans sa vie, puisqu’il subit à tort une condamnation infamante, puisqu’il tombe deux fois sous les balles ou le poignard des assassins ; ballotte sa pauvre existence entre les cachettes et les forteresses, expulsé d’ici, enlevé de là, séquestré ailleurs, sans motif plausible, sans mobile autre que l’éternelle raison d’État… et le jette enfin, comme une épave, sur la terre étrangère, où il trépasse, les yeux et les bras tendus vers cette patrie où il aurait pu régner !

Oui, telle destinée donne terriblement à réfléchir sur le néant des vanités humaines. Je voudrais en faire, de cette étude du baron de Gaugler, le livre de chevet de tous les Dauphins !

I
L’ÉVASION

On sait l’ordinaire version qui permit au comte de Provence, frère de Louis XVI, de monter sur le trône, et, en tant que Louis XVIII, de succéder directement à son frère décapité.

Du mariage de Louis XVI et de Marie-Antoinette, trois enfants étaient issus : un fils aîné qui mourut avant la Révolution ; une fille, Madame Royale, qui, officiellement, seule échappa au sort des siens, passa le temps de l’Empire à l’étranger, épousa le duc d’Angoulême, son cousin (fils du troisième frère de Louis XVI, le comte d’Artois, qui fut plus tard Charles X) ; et, enfin, le cadet qui, prisonnier au Temple, avec sa sœur, son père, sa mère, et sa tante Élisabeth, est inscrit dans l’histoire du martyrologe enfantin sous le nom de Louis XVII.

Celui-là, conte la tradition, expira en prison, à l’âge de dix ans, par suite des mauvais traitements endurés.

Voici ce que dit la légende ; mais beaucoup d’esprits curieux et dénicheurs de mystères ne sont pas, sur ce point, d’accord avec elle. Suivons-les donc, en leurs fouilles, en leurs pérégrinations, et voyons à quoi elles aboutissent.


Le 19 janvier 1794, le cordonnier Simon et sa femme, gardiens de Louis XVII au Temple, sont révoqués de leurs fonctions.

Ils avaient reçu l’enfant en dépôt après l’exécution du père : avaient assisté aux déchirants adieux du Dauphin, de la Dauphine, à leur mère, et à leur tante. Ils étaient donc bien édifiés sur la personne du jeune captif qui leur fut remis, et auraient pu, en toute occurrence, en témoigner. De même quant à Madame Royale, qui, prisonnière là, comme son frère, mais à l’autre extrémité des bâtiments, ne l’avait pas revu depuis l’heure où on les avait triés : les petits pour le cachot, les femmes pour l’échafaud !

Donc, le 19 janvier 1794, il y avait, au Temple, trois êtres connaissant bien le Dauphin et pouvant répondre de son identité.

A cette époque, les « amoureux de Marie-Antoinette », ceux qui, pendant deux ans, risquèrent à tout instant leur vie pour sauver celle de la reine, n’avaient plus que faire — la tête adorée et hautaine avait roulé dans le panier à Samson ! Mais ils avaient reporté leur tendresse sur le frêle petit prince, avaient juré son salut.

Gagner les gardiens ?… On avait été trop trahi, précédemment, pour l’essayer encore. Il valait mieux les faire éloigner, jouer de ruse, qu’essayer de violence ; tenter la fraude plutôt que la fuite.

Quel impair commit la femme de Simon qui, elle, était royaliste jusqu’aux moelles, alors que son « gniaf » d’époux était un jacobin incorruptible, quel impair commit-elle pour exciter l’ire de la Convention ? On ne sait. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il fallait que Simon s’en allât — et qu’il partît !

Il ne restait donc plus dans la place que Madame Royale qui connût le Dauphin. Or, Madame Royale s’en trouvait séparée par des murs, des couloirs, des portes, des verrous !

A noter ici un témoignage de la femme Simon, lorsque veuve (son mari ayant, lui aussi, tâté de la guillotine au 10 thermidor) témoignage rendu vingt-deux ans après, fin novembre 1816, dans le palais des Tuileries, en présence de M. le comte Decazes et de M. le prince de Talleyrand.

Elle dit qu’elle a vu sortir de l’École de Médecine, dans une manne, et charger sur la voiture du blanchisseur du Temple, qui s’y rendait alors, un gamin rachitique de l’âge de Louis XVII. Quelques jours plus tard, intriguée de ce fait, elle va fouiner à la prison ; et le cuisinier lui raconte que le personnel s’entretient, sous le manteau, de la substitution d’un anonyme au Dauphin, et de la disparition de celui-ci.


Toujours est-il, qu’à l’époque, une remarque est faite. Les Simon laissent celui dont ils avaient la garde en excellente santé ; portant, pour toute cicatrice, la trace, à la joue gauche, d’une morsure que lui avait faite, autrefois, un lapin apprivoisé. Or l’enfant que visitèrent, du 19 janvier 1794 au 8 juin 1795, trois commissaires auxquels le Dauphin était inconnu : Laurent, Gomin, et Lasne, cet enfant est dans un lamentable état. Il s’étiole de jour en jour ; et porte au cou des marques indéniables de scrofule.

Le 6 mai, on appelle un médecin, le docteur Desault, qui avait soigné le frère aîné de Louis XVII, et avait vu celui-ci aux Tuileries. Desault arrive, se trouve en présence d’un petit malade à lui totalement étranger, et consigne le fait dans un rapport qui — dit M. Charles Nauroy, en la très intéressante brochure où je puise ces détails — fut annexé au procès-verbal de la séance de la Convention du 9 juin ; ne fut jamais publié ; et plus que probablement détruit.

Deux intérêts, bien adverses cependant, s’opposaient à ce que la vérité fût connue : celui du comte de Provence, qui tenait à bénéficier de l’acte de décès l’instituant roi légitime ; celui du gouvernement révolutionnaire, qui, poursuivant la pacification de la Vendée, pensait que la divulgation de cette nouvelle pouvait donner à la chouannerie une recrudescence terrible.

Aussi, républicains et royalistes étouffaient à qui mieux mieux toute lueur de vérité sur cet incident, faisaient le silence.

Un troisième concurrent allait arriver : l’Empire — et les imiter !


On allait loin, parfois.

Ainsi, Desault, le soir même de sa protestation, s’en va dîner en ville, chez des politiciens. Au sortir de ce repas, il est pris de violents vomissements, rentre chez lui… et meurt !

Certes, cette fin peut être accidentelle ; mais il faut néanmoins la noter, car tous les témoins gênants de l’aventure disparaîtront ainsi, subitement — et cela avec une égalité touchante — sous les trois régimes que je viens de citer.

Au Temple, on remplace Desault par les docteurs Pelletan, Dumangin, Jeanroy et Lassus, dont les deux derniers seuls avaient jadis entrevu le Dauphin et qui signèrent cependant tous les quatre le procès-verbal d’autopsie et l’acte de décès.

Il est non moins curieux qu’instructif, cet acte ; et surtout d’une réserve étrange en ce qui concerne la personnalité civile du défunt.

« Nous (les médecins soussignés) avons trouvé, dans un lit, le corps mort d’un enfant qui nous a paru âgé de dix ans, que les commissaires nous ont dit être celui du fils de feu Louis Capet, et que deux d’entre nous ont reconnu pour être l’enfant auquel ils donnaient des soins depuis quelques jours. »

Ces deux-là, ce sont Dumangin et Pelletan. Quant à Jeanroy et à Lassus, le sort de Desault les a avertis du danger qu’il y aurait à manifester un étonnement inopportun ; ils taisent leur surprise, mais abritent leur conscience derrière cette formule vague qui permet toutes les hypothèses…


Voilà Charles-Louis dûment mort et enterré.

Et, cependant, le mois suivant, le gouvernement républicain commet l’insigne maladresse d’arrêter, à Thiers, un jeune voyageur qu’on suppose être lui.

Et, cependant, Barras dit, en 1803, à Bruxelles, devant la marquise de Broglio-Solari, qui en témoigne : « Le fils de Louis XVI est vivant. »

Et, cependant, Botot, ex-secrétaire de Barras, affirme, en 1838, à M. Dulaure, l’historien : « Le Dauphin n’est pas décédé. »

Et, cependant, Pichegru déclare à Baillot, plus tard sommelier de Louis XVIII : « Le duc de Normandie existe. »

Et, cependant, le Premier Consul écrit au comte de Frotté, chef vendéen, et promoteur présumé de l’évasion de Louis XVII, la phrase suivante : « Je ne pense pas que vous vouliez continuer la guerre civile pour défendre la cause de cet enfant, quand bien même il existerait »… Puis Napoléon, toujours expéditif, après avoir engagé M. de Frotté à venir causer avec lui de cette affaire, le fait empoigner à Verneuil et fusiller nuitamment.

Celui-là aussi en savait trop long — et je note pour mémoire ce second cadavre.


Un troisième cas de mort subite m’intéresse encore vivement.

C’est, pas mal d’années après, vers 1815, celui de l’abbé Dubois, ancien curé de la paroisse Sainte-Marguerite, dans le charnier de laquelle le petit trépassé du Temple avait été enfoui.

Louis XVIII le fait appeler, lui déclare qu’il est nécessaire de fournir une preuve matérielle du décès de son neveu, et l’invoque en témoignage.

— Sire, répond fermement le brave prêtre, ma conscience se refuse à accréditer cette erreur, car jamais Louis XVII n’a été enterré dans mon cimetière !

Menaces, promesses, rien ne vient à bout de cet entêté héroïque ! Il quitte le château sans céder ; puis va prendre quelques hardes chez un ami, et tente de gagner l’Italie. Au premier relais, à Choisy-le-Roi, il tombe comme foudroyé… et rien ne peut le rappeler à la vie !

C’est à ce moment que Madame la duchesse d’Angoulême refuse le cœur de l’enfant mort au Temple, et que le roi donne ordre de ne point célébrer de services en l’honneur de Louis XVII.

Un an plus tard, le 19 janvier 1816, une loi est votée pour l’érection d’un monument à la mémoire du duc de Normandie — mais jamais exécutée !

L’abbé Lemercier, le nouveau curé de Sainte-Marguerite, offre alors à Marie-Thérèse-Charlotte de faire rechercher les restes de Louis XVII. Elle répond non, en pleurant. Car, dit le cardinal de La Fare, archevêque de Sens et aumônier aux Tuileries : « Madame la Dauphine était persuadée que son malheureux frère n’était pas mort au Temple. »

II
NAUNDORFF

« Hélas, si je n’avais été que le fils d’un pauvre ouvrier, peut-être n’aurais-je pas été si malheureux ! »

(Lettre de Naundorff, 26 juillet 1832.)

« Le 26 mai 1833, un homme encore dans la force de l’âge, mais courbé par la fatigue et la douleur, couvert de vêtements délabrés, s’exprimant à peine dans notre langue, franchissait l’enceinte de la ville de Paris, à pied, seul, sans argent, sans appui, ne sachant même pas où il trouverait un asile pour reposer sa tête…

» D’abord, il se logea dans un hôtel de modeste apparence, dont il fut bientôt obligé de sortir, faute de ressources.

» Le voilà donc errant le jour, parcourant nos places publiques, visitant nos monuments, et essayant de renouer le fil brisé de souvenirs effacés ; la nuit, cherchant un abri parfois même sous les arbres de nos promenades.

» Un soir, par un temps affreux, il marchait au hasard. Un enfant s’approche, lui sourit, et le conduit chez une pauvre vieille femme. Celle-ci l’accueille avec bonté et lui offre, dans sa masure de Ménilmontant, un grabat sur lequel il se couche, après avoir remercié Dieu qui ne l’avait pas abandonné dans sa détresse.

» Cet homme, cet inconnu, ce presque mendiant, ses enfants sont à cette barre ! Ils revendiquent l’honneur de lui appartenir, affirment, et demandent à prouver qu’il était Charles-Louis, duc de Normandie, fils de Louis XVI. »

....... .......... ...

Qui parle ainsi ?

Maître Jules Favre, avocat, devant les 1re et 3e chambres réunies en audience solennelle de Cour d’appel, le 6 février 1874.

Il y a cinquante-neuf ans que Naundorff a, pour la première fois, revendiqué ses origines ; trente-quatre ans que Jules Favre a accepté la défense de cette cause si passionnante ; vingt-trois ans qu’un jugement a rejeté, d’une façon bien un peu brève et partiale, la supplique des requérants.

Naundorff est mort avant que soit rendu cet arrêt. Et c’est sa veuve : Frédérique Einert de Bourbon, duchesse douairière de Normandie ; ce sont ses huit enfants : Amélie, Charles-Édouard, Adalbert, Marie-Antoinette de Bourbon, et ses trois derniers fils, qui ont comparu devant l’autre tribunal, et comparaissent encore devant celui-ci.

Ils sont inexpérimentés ou jeunes : ils en appellent de la magistrature à des magistrats ; de la justice à des juges !…


Précédemment, j’ai cité les arguments puissants qui établissent, de façon presque irréfutable, l’évasion du petit roi Louis XVII.

Mais il ne s’en conclut pas, de cette évasion, que Naundorff et l’évadé fussent immanquablement une seule et même personne. Il pouvait y avoir fourberie, comme dans le cas de Mathurin Bruneau, d’Hervagault, ou de Richemont : les trois Louis XVII que les divers gouvernements suscitèrent ou laissèrent susciter ; puis empoignèrent opportunément pour délit de faux et d’escroquerie ; qu’on déshonora, alors, par une condamnation en bonne et due forme ; qu’on relâcha ensuite dès leur procès tombé en oubli — récompense du service qu’ils avaient rendu en jetant la confusion dans les esprits, en fomentant et en entretenant la légende de l’imposture !

Suivons donc ensemble, si vous le voulez bien, la vie de cet homme que l’on nous montre entrant à Paris, le 26 mai 1833, si isolé et si malheureux. Suivons-la pas à pas, sans omettre un détail, sans négliger un fait ni une phrase : seul moyen de se faire une impartiale opinion.

Vingt-trois ans auparavant (tout jeune homme alors), nous le voyons franchir, dans presque les mêmes conditions, la porte de Berlin.

Il loge dans un garni, d’abord, puis prend, en ville, un cabinet sous les toits, dans la maison du tonnelier Stettin, Schutzenstrasse, 52. Il n’a pas un sou en poche mais un métier dans les doigts. C’est un ouvrier habile pour l’horlogerie, la mécanique, la serrurerie fine, à laquelle il apporte, en plus de l’habileté professionnelle, une sorte de goût inné, d’atavique vocation.

Physiquement, c’est un beau garçon, au profil aquilin, aux yeux bleus, aux cheveux châtains, d’allure singulièrement affinée, d’aspect singulièrement altier, pour un simple artisan. Aussi, l’officier de police auquel il présente son passeport reste ébahi. Ni comme âge, ni comme signalement, le papier ne se rapporte à celui qui en est porteur.

— Vous n’avez pas quarante-trois ans, vous n’êtes pas bâti comme il est dit là, vous ne vous appelez pas Guillaume Naundorff… et vous allez venir avec moi chez le gouverneur !

— Non. S’il en est ainsi, je veux parler tout de suite au Directeur général de la police du royaume.

C’est M. Le Coq, un Français d’origine, qui occupe alors cette haute fonction. Naundorff lui est amené, et une fois qu’ils sont seuls, le suspect raconte, avec émotion et simplicité, l’histoire qu’il assure sienne.

— Je suis le fils de Louis XVI, affirme-t-il ; j’ai été enlevé du Temple, cloîtré chez des amis, emprisonné par l’Empire. Ensuite, on m’a fait voyager en Italie et en Angleterre. Puis, j’ai été de nouveau captif en France, en Allemagne ; je me suis évadé… et me voici. Je ne demande rien que le repos !

Et comme il voit de la défiance sur le visage de son interlocuteur :

— Tenez, dit-il, on m’a pris à peu près tout, mais il me reste encore ceci. Et je suis prêt à répondre à telles questions qu’il vous plaira m’adresser.

Il a, d’un geste brusque, séparé la doublure du bouracan de sa veste, et il tend au magistrat deux papiers jaunis. Ce sont des lettres de Louis XVI et de Marie-Antoinette, lettres d’une gravité majeure, d’une authenticité absolue.

Les policiers sont, d’ordinaire, peu crédules. Cependant M. Le Coq, après deux heures de conversation, n’a plus l’ombre d’un doute. Ce fonctionnaire hostile est devenu un protecteur zélé.

— Quittez cependant Berlin, conseille-t-il à son nouveau protégé. Tenez, allez à Spandau, les gens y sont hospitaliers ; et faites-vous recevoir bourgeois.

— Je ne puis, monsieur. On est là, comme dans toutes les villes germaniques, très strict sur l’état civil. Ce passeport prêté ne me servirait de rien. Il faut un acte de naissance en règle, des certificats de domicile, une foule de pièces établissant l’identité de façon péremptoire…

— Deux mots de moi suffiront !


En effet, les deux mots ont suffi ; nous retrouvons Naundorff bourgeois de Spandau, « de par ordre supérieur ».

En 1815, l’Empire croulé, les Bourbons rentrés en France, il croit que l’instant est venu de révéler son existence ; que, pour lui, tout danger a disparu.

Donc il écrit à Madame Royale, sœur de Louis XVII, devenue alors duchesse d’Angoulême, une lettre extraordinairement touchante et qui fourmille de secrets d’intimité. C’est une locution, un geste, qui ont frappé son enfantine imagination, dans des circonstances où la famille était seule ou à peu près seule : de ces riens qu’un étranger ne peut surprendre, ni songer à retenir.

Pas de réponse.

Toutes les années 1816, 1817, 1818, Naundorff envoie missives sur missives, sollicite humblement et tendrement une entrevue. « Je ne revendique pas mes droits politiques, souligne-t-il, mais seulement notre nom, la succession civile de mon père, et un peu d’affection. »

En 1817, un officier français du nom de Marassin, épave de la retraite de Russie, traverse Spandau ; y voit Naundorff ; devient son ami comme tous ceux qui l’approchent. Celui-ci lui confie quelques papiers, en possession desquels il était rentré ; le charge de le représenter à Paris auprès de ceux qu’il affirme être de son sang.

Marassin part, fait le voyage — et disparaît sans qu’on puisse jamais savoir ce qu’il est devenu !

En 1818, Naundorff épouse une jolie et charmante fille : Frédérique Einert. Il fait part de son union au duc de Berry et à Marie-Thérèse-Charlotte, qui s’obstinent dans leur entêté silence.

Il en est pour le mariage comme pour l’adoption civique. L’« ordre supérieur » tient lieu de tout.

Le 31 août 1819, une fille naît, dans l’humble ménage. « Je l’ai appelée Amélie, parce que c’était le nom que vous portiez pendant notre voyage à Varennes, écrit le père à la duchesse d’Angoulême. Et rappelez-vous que, seuls, nos parents, notre tante, vous, et moi, étions au courant de ce détail. »

Rien encore n’arrive des Tuileries… pas même la réponse altière et nette qui eût dû faire justice des audaces d’un intrigant !

Alors, Naundorff, à bout de patience et de tristesse, sollicite de M. de Hardenberg, ministre de l’intérieur, un passeport à son nom « légitime » pour venir à Paris.

Mais, lui, qui s’évertue ainsi auprès des Bourbons et des grands fonctionnaires de son pays d’asile, à se faire reconnaître, garde, envers son entourage immédiat, une excessive réserve. Et comme il craint que sa personnalité ne soit trahie par ses démarches, il change de résidence en 1822, et quitte Spandau pour Brandebourg.

Là devait être le malheur de sa vie !


Naundorff, en effet, était devenu gênant pour la cour de France. Il précisait trop ; se souvenait trop ; se permettait, maintenant, de parler plus haut qu’on ne l’eût souhaité, au nom de la justice de sa cause.

Il fallait s’en débarrasser à tout prix : l’opprobre suffirait peut-être…

Le feu prend au théâtre, à qui attenait l’atelier de Naundorff. On l’accuse de l’incendie ; mais son innocence apparaît avec une telle évidence, qu’on doit le relâcher immédiatement.

Il y avait alors, à Spandau, deux bandits : Engel et Sydow, condamnés déjà comme faux-monnayeurs. Ils sont arrêtés de nouveau, et désignent Naundorff pour leur complice. Celui-ci se débat, proteste ; et comme il est impossible de rien relever à sa charge, on lui inflige trois ans de travaux forcés « parce qu’il s’est dit prince natif ».

C’est le texte même du jugement !

Mais à Alstadt, où il subit sa peine, le baron de Seckendorff, commandant de la forteresse, s’intéresse à ce prisonnier si pensif et si doux. Il lui parle — et devient son ami. Il le protégera désormais, jusqu’au fond de la Silésie, à Crossen, où le malheureux va être interné.

Plus que son ami, son partisan ! A qui voudra l’entendre, le baron de Seckendorff affirmera le bien fondé des revendications de Naundorff.

Il en est du directeur de la citadelle d’Alstadt comme du directeur de la police de Berlin.


A Crossen, donc, malgré cet antécédent, Naundorff est devenu bourgeois (toujours par ordre supérieur) ; et c’est le commissaire de justice de l’endroit, le syndic Pezold, qui se fait, après une hostilité de quelques semaines, le défenseur acharné et convaincu du proscrit.

Celui-là écrit aussi à la duchesse d’Angoulême, qui lui fait répondre, par la duchesse de Damas, « qu’elle ne veut aucunement se mêler de l’affaire en question ». Celui-là écrit aux cours d’Autriche, de Russie, de Suède, de Bavière, de Saxe, de Naples, de Danemark — et partout échoue contre la raison d’État.

La révolution de 1830 arrive ; les Bourbons retournent en exil. Mais Naundorff, bien plus encore que sous la domination des deux frères de Louis XVI, se heurtera, en France, aux d’Orléans, âpres à régner ; en Bohême, aux intérêts naissants du duc de Bordeaux.

Il a relaté sa douloureuse histoire, et essaie d’attirer sur elle, par différents avis, dans les gazettes, l’attention publique. En maint pays, sur la demande expresse de notre ambassadeur, on refuse l’annonce. Cependant, chose bizarre, elle paraît, ici-même, dans le Constitutionnel du 7 août 1831.

Mais Pezold s’est, lui aussi, beaucoup trop remué, a fait trop de bruit autour de cette vieille histoire. Il meurt subitement… sans motif et sans maladie !

Voilà Naundorff seul pour la rude tâche qu’il a entreprise.

Une petite feuille de Leipsick, la Comète, l’injurie et le diffame d’affreuse sorte. Il réfute noblement, sans colère, l’attaque. Le journal, surpris du ton de la réplique, envoie un de ses rédacteurs à Crossen. Le rédacteur revient, conquis comme les autres ; et lui et les siens, désormais, soutiennent Naundorff dans sa lutte.

C’est alors qu’il prend le chemin de Paris.

III
LE « VRAI ROY »

J’ai consigné précédemment tous les indices semblant établir que Louis XVII, contrairement à la version officielle, n’est pas mort au Temple ; mais que, grâce à des complicités tant extérieures qu’intérieures, il a pu s’évader et gagner l’étranger.

Aux attestations déjà citées, on doit joindre celles de la comtesse d’Adhémar, historiographe de Marie-Antoinette, en mai 1799 ; de Pouchet, archiviste de la Préfecture de police, dont les Mémoires renferment, à ce sujet, de très curieux passages ; de Labreli de Lafontaine, bibliothécaire de la duchesse douairière d’Orléans, auteur des Révélations sur l’existence de Louis XVII, parues en 1831 ; de l’abbé Perrault — et l’opinion qu’émet Louis Blanc dans son Histoire de la Révolution, au chapitre intitulé : « Le Mystère du Temple. »

Ceux-là ne sont pas des romanciers ; ce sont des historiens de conscience et de valeur : les uns, contemporains des faits dont ils parlent ; les autres presque aussi instruits par l’ardeur patiente et la sévère ténacité de leurs recherches.

A la liste des témoins ayant déposé, leur vie durant, ou ayant légué, sous la foi du serment, leur dire posthume, il faut ajouter le nom de Jacques Moissac, ex-confiseur des Tuileries ; qui affecte le sans-culottisme pour approcher, à son lit de mort, l’enfant qu’il a tant régalé de sucreries jadis, dans le palais des aïeux ; qui y parvient… et rentre chez lui, le cœur éperdu de joie : « de n’avoir contemplé qu’un cadavre inconnu. »

Il faut relever la déclaration de Jacques Boillaut, ex-valet de pied du roi Louis XVIII, consignant les aveux de madame Desault, la veuve de ce malheureux chirurgien qui, n’ayant pas, lui non plus, reconnu le petit captif, eut l’imprudence de le constater dans un rapport officiel, et aussitôt succomba — suivi de près dans la tombe par le pharmacien Choppart, son ami, et, en cette tragique circonstance, l’un de ses deux confidents. Boillaut entendit et nota d’étranges choses confirmant sa croyance, plus tard, à la cour, sous la Restauration.

Il faut enregistrer le témoignage de l’autre confident de Desault, le docteur Abeille, son élève, qui, épouvanté pour lui-même, seul survivant du trio après ces deux décès successifs, se réfugia en Amérique et s’y établit.

Il faut tenir compte des lettres de madame Corbière et du baron de Thierry, parente et parent du général comte de Frotté, qui paya de son existence sa participation à la fuite du Dauphin et le secret dangereux dont il était dépositaire.

Il faut rappeler la persistance avec laquelle la veuve du cordonnier Simon, pensionnaire des Incurables au retour des Bourbons, affirma la survivance de Louis XVII… persistance qui lui valut, d’ailleurs, d’être enlevée de la Salpêtrière et enfermée à Bicêtre comme folle. La haute police l’y maintint, en dépit des protestations des médecins et des Sœurs, qui la soignèrent pendant les huit années précédant sa fin. Durant ces huit années, elle ne se démentit pas un seul instant, répétant les mêmes allégations avec la même clarté et la même persévérance.

Deux attestations encore surgissent, deux attestations de faits dont, en conséquence, la portée n’a que plus d’étendue. Le fils de Louis XVI est mort (dit ce bizarre constat dont j’ai parlé déjà) le 8 juin 1795. Or, le comte de Puisaye adresse à ses Chouans une proclamation, où il les adjure de mourir ou de vaincre pour le roi Louis XVII, le 30 juin suivant : soit vingt-deux jours après le décès officiel et notifié par toute la France ! Et l’amiral anglais qui, au nom du même souverain, devant Belle-Isle-en-Mer, envoie au général Bonnet la sommation d’avoir à se rendre, date cette sommation du 8 juillet : un mois juste après que la Convention a proclamé Louis XVII défunt !


Au reste, la Convention est bien maladroite en toute cette affaire.

C’est elle qui, au quantième même du soi-disant trépas du Dauphin, donne ordre de s’emparer « par toutes les voies de droit » d’un jeune garçon qui doit parcourir, en compagnie d’un ou de plusieurs hommes, les routes de France ; et dont le signalement correspond exactement à celui du duc de Normandie — en terre, cependant, disent les documents de l’État, dans le cimetière Sainte-Marguerite, à Paris !

Or, le général comte d’Andigné, prisonnier au Temple, découvre dans un coin du jardin, en juin 1801, le squelette d’un enfant d’une dizaine d’années, encastré dans de la chaux. Le gardien, interrogé, dit : « C’est bien le corps de celui qui est mort ici. » Et quand le comte d’Andigné, plus tard, propose au cardinal de la Fare l’exhumation du soi-disant Louis XVII, le cardinal répond « qu’il vaut mieux ne point émettre ce vœu, madame la Dauphine étant convaincue que son frère n’a pas succombé au Temple. »

De ce corps, le docteur Pelletan a retiré le cœur. Il l’offre à la Dauphine, elle le refuse. Il l’offre au roi ; il est vaguement question de le transporter à Saint-Denis ; des bureaucrates trop zélés échangent quelques paperasses… et l’affaire tombe en oubli ! Le frêle viscère, promené dans son bocal, proposé, repoussé, accepté, renvoyé, passé à celle-ci, repassé à celui-là, finit Dieu sait comme — peut-être au coin d’une borne, mangé par quelque chien !

Et Napoléon, dans ses Mémoires, tome I, page 211, écrit ceci : « Aucune pièce du décès ne constatait l’identité. Je fis faire des fouilles au cimetière, au lieu indiqué de la sépulture du cadavre. La bière, encore assez bien conservée, ayant été ouverte en présence de Fouché et de Savary, se trouva vide. »

Pendant ce temps, les cabinets numismatiques de Paris, de Vienne, et de Berlin s’enrichissaient d’une médaille de bronze, frappée en 1795 par Loos, graveur en cette dernière ville. Cette médaille porte, d’un côté, le portrait du Dauphin ; et, de l’autre, un génie assis sur un cercueil et gravant sur la muraille ces mots : « Redevenu libre le 8 juin 1795 ! »


Il était nécessaire de compléter, par ces détails, l’étude faite ici, sur cette mystérieuse évasion. Nous allons maintenant en revenir à cet énigmatique Naundorff dont, plus haut, j’ai conté l’existence, du jour de son intrusion à Berlin au jour de son entrée à Paris.

J’ai dit sa misère grande, le sort triste de cet errant qui, sans domicile, rôde à travers nos rues, cherchant à se reconnaître… et cherchant aussi un gîte et du pain. J’ai dit comment un enfant, le petit d’une mendiante, en avait eu pitié, et l’avait emmené chez sa mère, dans un taudis de Ménilmontant.

C’est là que M. Albouys, ex-juge d’instruction à Cahors, sous les yeux duquel la petite annonce du Constitutionnel relative aux Mémoires était tombée, et qui, depuis, était entré en correspondance avec l’auteur, c’est là que M. Albouys parvient à le découvrir et l’envoie chercher par sa belle-sœur.

Voilà Naundorff installé rue de Buci, dans la famille de l’ancien magistrat.

Remarquez qu’il y a beaucoup de magistrats et de fonctionnaires en ceci, et que ce sont, d’ordinaire, gens peu naïfs. M. Le Coq, directeur de la police de Berlin ; le baron de Seckendorff, gouverneur de la forteresse d’Allstadt ; Pezold, commissaire de justice de Crossen ; maintenant, M. Albouys : tous ceux qui approchent Naundorff ; qui lui font subir leurs interrogatoires ; qui lui tendent tous les pièges privés ou juridiques, deviennent peu à peu ses partisans.

Pour les Mémoires qu’il veut publier (espérant, de cette publication, quelques sous et un peu de lumière projetée sur sa cause), Naundorff a affaire à un libraire du quartier, M. Bricon.

Celui-ci rencontre au carrefour Buci un de ses amis, Geoffroy, archiviste paléographe à la préfecture de Niort, qui devait payer ce hasard, quelques années plus tard, de la perte de sa place et du pain de ses huit enfants.

— Tiens, au fait, vous qui croyez à la survivance du Dauphin ? Eh ! bien, il y a là, à l’entresol, un homme qui prétend être lui ! Venez donc chez moi, ce soir ; M. Albouys, son protecteur, y sera ; et vous en causerez.

Le soir, en effet, M. Geoffroy se rend chez Bricon, y voit l’ancien juge, l’accompagne rue de Buci… et demeure stupéfait de l’extraordinaire ressemblance qui existe entre l’humble horloger de Crossen et Sa Majesté Louis XVI.

Cinq jours après, il part pour Versailles faire une commission de province auprès de madame Marco de Saint-Hilaire, en fonction autrefois dans la maison de Madame Victoire, grand’tante de Louis XVII, tandis que son mari était huissier de la chambre royale.

A la veillée, on cause de Naundorff ; et le lendemain, au sortir de la messe, madame de Saint-Hilaire donne à Geoffroy un billet pour une de ses amies, madame de Rambaud, la priant de suivre l’archiviste et de visiter en sa compagnie l’individu qui se donne pour le fils de France.


Madame de Rambaud (ainsi qu’il appert de sa déposition du 12 juillet 1837) avait été attachée au berceau du prince Charles-Louis, duc de Normandie, depuis le 27 mars 1785, date de la naissance du Dauphin, jusqu’au 10 août 1792, où elle fut séparée de lui par la foule, et ne put le suivre aux Feuillants. « J’étais tous les jours avec le prince, dit-elle, je suis même toujours sortie avec lui, et je ne l’ai jamais perdu de vue. »

Mais madame de Rambaud était convaincue, en 1833, de la mort de son élève, et ce fut avec une hostilité polie qu’elle aborda Naundorff.

Il faut lire son témoignage, pour voir les casse-cou qu’elle lui tendit, et qu’il évita simplement : disant qu’il ne se souvenait pas, quand sa mémoire était rebelle ; rectifiant les indications fausses qui lui étaient données comme à plaisir.

A la fin, la vieille personne, émue intérieurement, mais réservant tout son sang-froid pour une dernière épreuve, tira d’un foulard un pauvre petit habit d’enfant, en soie bleu-de-roi fanée par le temps.

— Vous rappelez-vous, Monsieur, en quelle circonstance vous avez mis ce vêtement, aux Tuileries ?

— Non ! non ! pas aux Tuileries ! riposta vivement Naundorff. Mais à Versailles, pour une fête… Je ne l’ai plus porté après, car il me gênait, là, sous les bras.

Et l’aïeule vaincue, tombant à genoux, saisit la main du sans-nom, du sans-patrie, et la baise en pleurant.

— Il n’y a que mon Prince, s’écrie-t-elle, qui puisse me répondre cela !

Puis une multitude de détails se vérifient. Cette inoculation de vaccin que Marie-Antoinette voulut qu’on fit en forme de triangle, la pointe en bas, et les marques reliées entre elles par une coupure, la voici sur le bras de Naundorff ! Ces piqûres de sangsues que madame de Rambaud appliqua elle-même au cou de Charles-Louis, les voilà, rendues imperceptibles par les années, mais visibles encore sur la gorge de Naundorff !…

Et l’on échange mille souvenirs, mille impressions lointaines, que ravive la rencontre de ces deux êtres jadis si tendrement unis !

Madame Marco de Saint-Hilaire visite, à son tour, l’inconnu. Voici un passage de sa déposition :

« J’ai eu avec lui des conversations sur certains détails qui m’ont donné la conviction qu’il était bien le duc de Normandie. Il m’a rappelé tout l’ameublement de l’appartement de sa mère ; les meubles et leur position, la structure et la couleur des instruments de musique dont la reine se servait : enfin de ces détails qui n’ont pu être sus ni connus de personne autre que de ceux qui approchaient intimement la famille royale, et qui n’ont plus été à même de les revoir elles-mêmes depuis les 5 et 6 octobre. Il m’a aussi rappelé le genre de service de sa mère et les noms des douze femmes qui étaient à ses ordres. »

Des ecclésiastiques aussi croient en Naundorff ; et l’un d’eux va jusqu’au mensonge (un mensonge véniel) pour être certain qu’il n’est pas la dupe de l’esprit du mal.

L’abbé Jouy, curé de Rambouillet, qui, en 1814, à quatre-vingt-quatre ans, vaquait encore aux soins de sa paroisse, se promène avec Naundorff dans la forêt. Le prêtre rappelle qu’un jour le Dauphin, s’étant égaré à travers bois, retrouva sa route grâce à une boussole dont son père lui avait appris l’usage.

— C’est ici que cela s’est passé, dit le desservant.

— Pardon, monsieur, réplique Naundorff, c’était dans le parc de Saint-Cloud.

Et le curé, rougissant un peu, convient de son « erreur ».

C’est à ce même prêtre que Naundorff rappelait des bâtiments démolis depuis quarante ans, mais dont il se remémorait l’emplacement et l’architecture exacte ; comme il évoquait devant M. Marco de Saint-Hilaire, qui en a témoigné, le souvenir de diverses constructions élevées dans le parc de Versailles, avant la Révolution, et lors, disparues.


Je n’en finirais plus si je voulais citer tous ceux qu’il a convaincus, tous ceux qui, après une résistance plus ou moins longue, sont venus à résipiscence et l’ont salué pour leur roi.

C’est Appert, curé de Saint-Arnould, interdit par son évêque pour avoir trop haut confessé sa croyance ; Brémond, député aux États de Provence, secrétaire intime du roi Louis XVI ; Xavier Laprade, avocat à Niort ; le marquis de la Feuillade ; Catherine Hyde, marquise de Broglie-Solari, attachée autrefois au service de Marie-Antoinette et de la princesse de Lamballe ; Marcoux, ancien huissier de la chapelle du roi Louis XVI ; Gruau de la Barre, ex-Procureur durci dans la Mayenne, ensuite avocat au Mans, qui ferme son cabinet, congédie sa clientèle, pour se dévouer tout entier, corps, âme, et fortune, à la défense de Naundorff ; Morel de Saint-Didier, fils d’une dame d’honneur de Marie-Antoinette, qui, deux fois, fait le voyage de Prague pour parler de son frère à la duchesse d’Angoulême, se heurte à d’implacables parti-pris, est expulsé d’Autriche (avec la bonne madame de Rambaud qui, malgré son âge avancé, a fait ce long trajet pour plaider auprès d’un de « ses enfants » la cause de l’autre, et que la Dauphine refuse hautainement de recevoir) ; enfin, M. de Joly, le dernier Ministre de la justice de Louis XVI, puis avocat à la Cour de cassation : un voltairien sceptique en même temps qu’un juriconsulte éminent — et défiant !

Celui-ci mérite une mention spéciale. C’est lui qui, le 10 août, avait donné la main au duc de Normandie pour le mener des Tuileries à l’Assemblée législative. Il croyait à sa mort et faillit faire arrêter comme intrigants les premiers qui lui parlèrent de Naundorff. Après l’avoir vu et éprouvé, il devint l’un de ses dévots.

C’est que Naundorff lui avait rappelé 1o une phrase que, seuls, M. de Joly et l’enfant pouvaient avoir entendu murmurer par Louis XVI en traversant le jardin : « Quel triste présage ! Comme les feuilles tombent prématurément cette année ! » ; 2o que le repas de la famille royale n’avait pas eu lieu dans la loge du Logographe comme le prétendent les historiens, mais dans la pièce voisine ; 3o que, devant les craintes d’empoisonnement manifestées par la reine, le petit Charles-Louis avait dit crânement à M. de Joly : « Ministre, je n’ai pas peur ! Donne-moi la cuillère ! »

Et comme le vieux magistrat risquait quelques allégations controuvées, Naundorff posément, sans même s’apercevoir du piège, avait, en quelques mots, rétabli le texte des paroles, le détail des faits.

Aussi, in-extremis, alors que l’abbé Desgenettes curé de Notre-Dame des Victoires, l’exhorte à dire la vérité, M. de Joly fait au prêtre la même réponse qu’il a faite, quinze jours auparavant, à M. Charles Verger, ex-Procureur du roi, puis juge au tribunal de Marseille, venu pour solliciter son avis suprême : « Je vais paraître devant Dieu, qui me jugera, et ne voudrais pas, dans un tel moment, risquer de vous tromper. Eh ! bien, je jure que c’est bien le fils de mon malheureux maître, que c’est bien le Dauphin que j’ai reconnu ! »

Les arguments ne manquent point à ceux qui pensent ainsi et proclament si fermement leur foi profonde.

La ressemblance de Naundorff avec Louis XVI dont il a non seulement les traits, mais encore l’allure, la démarche, le regard, le geste, le son de voix ; l’identité absolue de son écriture avec celle du Dauphin ; enfin les marques caractéristiques observées par le médecin de la duchesse d’Angoulême, M. de Carro, sur cette princesse, et retrouvées par lui sur Amélie, la fille aînée de Naundorff — la roseur des paupières et les quatre incisives en ligne droite, d’égale longueur — tout contribue, dans cette affaire, à donner raison aux croyants contre les incrédules !

IV
LA FIN D’UN PRÉTENDANT

Dans L’Évasion, j’ai réuni en faisceau les présomptions et les preuves qui semblent établir, de façon certaine, que le pauvre petit Dauphin ne mourut pas au Temple, mais s’en évada.

Dans Naundorff, j’ai suivi pas à pas l’existence de cet étranger, de cet inconnu, sans nom, sans passé, qui se dit le fils de Louis XVI ; lui ressemble ; et subsiste, simple ouvrier, du travail de ses mains. De 1810 à 1833, (entrée à Berlin, entrée à Paris), j’ai montré les phases de cette existence si cruellement agitée.

Dans Le « Vrai Roy », j’ai résumé de mon mieux les dépositions et les témoignages surgissant de toutes parts pour affirmer l’identité de celui qui prétend être le duc de Normandie ; la reconnaissance par les vieux serviteurs de sa famille ; l’extraordinaire précision de ses souvenirs, et ces confrontations qui, toujours, aboutissent à la conversion des plus hostiles.

Il ne me reste donc qu’à dire la fin de cette vie de légende, jusqu’à l’heure où la mort couronna d’oubli celui dont, peut-être, on avait volé la terrestre couronne.


Le ciel me garde d’acrimonie contre la mémoire de Henri de Bourbon, comte de Chambord ! Celui-là fut la loyauté, l’honneur même — et s’il pécha, en cette affaire, ce ne put être que par ignorance ou omission.

Je relisais, il n’y a pas longtemps, dans les Mémoires d’outre-tombe, de Chateaubriand, combien fut sévère et étroite l’éducation reçue par le duc de Bordeaux, séparé d’une mère qui était la grâce, la vaillance, le charme de la dynastie, et à qui les exilés de Goritz ne pouvaient pardonner de s’être souvenue qu’elle était femme après avoir été quasi reine !

Que dit-on, à l’enfant du miracle, de cet autre enfant si miraculeusement sauvé aussi des prisons de la Convention ? Nul ne le sait !… Peut-être, à l’heure finale, le vieux roi Charles X, ou la duchesse d’Angoulême, laissèrent-ils échapper de leur conscience le secret terrible, mettant qui le voudrait dévoiler dans l’alternative de déshonorer tous les siens, tous ceux qui, depuis un demi-siècle, avaient occupé ou entouré le trône.

Peut-être, aussi, emportèrent-ils, caché dans les plis de leur linceul, le mot de cette énigme, la réponse au sphinx qu’Henri de Bourbon envisagea plus tard, sans savoir que lui dire.

N’importe, celui-là ne pouvait pas être un coupable ! S’il sut, il fut très malheureux. S’il soupçonna, le doute suffit à torturer sa loyauté.

Rappelez-vous combien peu il fit pour ressaisir le sceptre des aïeux ; que d’hésitations, que de scrupules — plus encore, je crois, que le comte d’Artois, son grand-père, n’en argua avant de consentir à se laisser sacrer dans la cathédrale de Reims.

Et dans le grand procès de 1874, intenté par les héritiers de Charles-Guillaume Naundorff (inscrit sur les registres de l’état civil de Delft, comme Charles-Louis, duc de Normandie, fils du roi Louis XVI et de la reine Marie-Antoinette), à M. le comte de Chambord — M. le comte de Chambord fait défaut.

Nul n’est chargé par lui de flétrir publiquement des imposteurs ; de défendre le renom de son grand-oncle Louis XVIII ; de maintenir hors l’atteinte l’étendard du vieil honneur royal !

Non. Son absence seule témoigne de son savoir douloureux, ou de son incertitude plus affreuse encore…

Qui ne la ressentirait, d’ailleurs, cette incertitude !


Si les débuts de la vie de Naundorff sont faits pour la jeter dans les esprits les plus sceptiques, la fin de cette existence y ajoute encore.

En effet, dès qu’un certain nombre de partisans s’est groupé autour de lui, dès qu’il a passé plusieurs mois dans ce Paris où il rallie des suffrages, on attente à ses jours… tout comme à ceux d’un souverain !

Le 28 janvier, à huit heures du soir, place du Carrousel, il est frappé de plusieurs coups de poignard, dont un qui l’eût atteint en plein cœur sans une médaille sur laquelle s’émoussa l’arme.

Et (détail de quelque importance) il est visité immédiatement par M. Sosthène de Larochefoucauld, le dévoué serviteur de la sœur de Louis XVII, Madame la duchesse d’Angoulême, qui s’empresse d’en écrire à sa maîtresse ; de l’aviser qu’il a dépêché un prince de la science auprès du blessé ; et de lui donner, sur l’état de celui-ci, les détails les plus émus et les plus circonstanciés.

Il l’appelle « le personnage », c’est vrai. Mais pourquoi tant de souci d’un inconnu — qui pis est d’un intrigant ?

Sitôt rétabli, Naundorff fonde une petite gazette : la Justice, pour défendre ses droits auprès du public. Mais il avait bien peu d’argent, n’acceptant de ses amis que le strict nécessaire, à l’inverse de tous ceux qui s’étaient prétendus le Dauphin. Et, faute de ressources, le journal disparaît.

Son rédacteur, un nommé Thomas, poussé par on ne sait quelles influences, se retourne contre Naundorff, et déclare avoir reçu de l’ambassade prussienne des renseignements établissant que celui-ci est un fieffé menteur. Naundorff l’assigne en diffamation : à la barre du tribunal, Thomas, confus, balbutie qu’il n’a pas de preuves, et que rien ne lui permet d’étayer ses calomnies.


Devant un autre tribunal, cependant, Naundorff avait fait prendre acte de son existence, stupéfiant la Cour et l’auditoire par son imprévue réclamation.

Sur le banc des accusés était un homme qui se prétendait, lui aussi, fils de Louis XVI : ce baron de Richemond qui passa au grand air les douze ans de réclusion auxquels son imposture et son escroquerie le firent condamner.

Au cours des débats, un étranger à la cause se présente. C’est M. Morel de Saint-Didier, dont j’ai eu déjà l’occasion de parler. Il est porteur d’une lettre de Naundorff, qui s’élève avec véhémence contre la comédie judiciaire en cours ; contre la production de tous ces faux Dauphins destinés à dérouter l’opinion publique et à la détourner du seul représentant la vérité.

Profite-t-on de l’occasion pour mettre la main au collet de Naundorff et l’asseoir à côté de Richemond sous inculpation de même imposture, et — la justice a tant de ressources ! — mêmes escroqueries ?

Aucunement. Il est pris lecture de sa missive ; on ne proteste pas contre l’énoncé de ses titres ; on lui donne acte de sa réclamation !

Avouez que ceci est tout au moins étrange !

Et quand, sept mois plus tard, il dépose contre Charles X et la duchesse d’Angoulême, rebelles à ses appels depuis plus de vingt ans, une assignation que l’on peut croire viser la couronne de France, il est enlevé nuitamment ; mené à Calais en poste par une escorte de gendarmes ; embarqué malgré ses protestations ; et jeté, le 15 juillet 1836, sur les côtes d’Angleterre.

Il y aura des juges pour tous… sauf pour lui !


C’est en vain qu’il écrit à Louis-Philippe ; en vain que MM. Gruau de la Barre, ex-Procureur du roi, Bourbon-Leblanc, Xavier Laprade et Briquet, avocats, signent également une supplique ; en vain que maître Crémieux défend la liberté individuelle contre l’arbitraire de la haute police, devant le conseil d’État.

Une instruction criminelle a été commencée contre Naundorff, en 1836, et close, en 1837, par une ordonnance de non-lieu. Il en sera de même pour celle qu’on intentera le 22 mars 1840, et qui se terminera, comme la première, le 9 janvier 1841. On essaiera par divers modes à se débarrasser de l’importun ; jamais, vous entendez bien, JAMAIS on n’osera affronter le grand jour des débats publics !

Le 16 novembre 1838, au soir, Naundorff en rentrant chez lui, dans sa petite maison de Londres, reçoit deux balles dans le bras gauche, deux autres s’étant perdues sans l’atteindre. Sa famille, expulsée l’année d’avant de Saxe, à la demande du gouvernement français, est venue le rejoindre, et c’est elle qui s’emploie à sa guérison.

Il échappe à cette tentative de meurtre comme à la précédente ; et les pauvres gens espèrent enfin goûter un peu de repos.

Vain espoir ! En 1840, un journal, Le Capitole, reprend, à son compte, les imputations du sieur Thomas. Encore cette fois, il est question de pièces fournies par le gouvernement prussien ; et il ne faut rien moins qu’une lettre du ministre de l’Intérieur du roi de Prusse, M. de Rochow, pour démentir ces infamies.

C’est à ce moment que Jules Favre devient l’avocat dévoué et énergique du proscrit. Il restera celui de ses enfants ; et, de 1839 à 1876, il gardera la même foi en leur identité, la même persévérance à la vouloir établir.

Une autre gloire du barreau : Me Van Buren, de La Haye, va, lui aussi, devenir la Providence de ces malheureux.


Naundorff est mieux qu’un ordinaire mécanicien ; il a parfois des trouvailles de génie, en cet art de la guerre où sa capacité commence à être notoire.

Justement, il vient de faire une importante découverte qu’il offre, avant tout, à la France, laquelle la refuse dédaigneusement — déjà ! La République helvétique, elle, accepte avec enthousiasme ; lui garantit des traités extrêmement avantageux.

Naundorff s’embarque ; et, comme son passeport le qualifie Charles-Louis de Bourbon, le navire qui le porte est arrêté, on ne sait d’après quels ordres, dans les eaux néerlandaises, en vue de Rotterdam.

Il va jusqu’à La Haye pour réclamer ; et là, Van Buren, qui souhaitait, pour son pays, le bénéfice des travaux de Naundorff, lui propose, au nom du gouvernement, une situation inespérée.

Des expériences sont faites à Breda, elles sont couronnées d’un plein succès. Désormais, l’autorité souveraine couvrira de son égide celui qui quitte son nom d’emprunt, pour prendre, dans les actes publics, ses prénoms de Charles-Louis.

Le roi de Hollande croit en Naundorff, comme ses généraux Van Meurs et Steurwald. Les fils du banni porteront le nom de Bourbon ; et quand leur père, frappé d’un mal mystérieux et subit, mourra, le 10 août 1845, on inscrira sur sa tombe l’épitaphe que voici, et qu’on y peut lire encore, dans le petit cimetière de Delft :

ICI REPOSE
LOUIS XVII
CHARLES-LOUIS
, DUC DE NORMANDIE
ROI DE FRANCE ET DE NAVARRE
NÉ A VERSAILLES
, LE 17 MARS 1785
DÉCÉDÉ A DELFT, LE 10 AOUT 1845

A LA RECHERCHE DE LOUIS XVII

C’est par là-bas, très loin, bien outre la Bastille, près de la voie que suivaient les charrettes pour s’en aller approvisionner l’ogresse Guillotine ; c’est par là-bas que s’élève et s’étend, entre la rue de Charonne et le faubourg Antoine, l’église et l’enclos de Sainte-Marguerite.

La paroisse compte 85,000 âmes, dont 50,000 indigents ; sur son territoire s’élèvent les « Ledru-Rollin », citadelles de misère, classiques forteresses de la révolte et du travail. Le député qui mourut pour son mandat, l’archevêque qui succomba pour sa mission, sont tombés là, victimes expiatoires et très nobles de nos discordes civiles. C’est la patrie de la « trôle », c’est le pays du bois — le terroir des vieux compagnonnages et des jeunes rébellions !

Le cimetière, lui, est désaffecté depuis le commencement du siècle. Par couches successives, des générations et des générations étaient venues dormir là ; si pressées, si entassées, qu’à la fin plus un atome de poussière ne séparait les ossements. Et les arbres, les grands arbres anthropophages, enfonçaient leurs racines dans un fumier humain, pompaient, dans la pourriture, la sève et la vie !

Peut-être eût-on pu gagner encore quelques années, utiliser l’extrême surface du sol. Mais les massacres de la Révolution achevèrent d’emplir le charnier ; et les cadavres, bientôt, risquèrent de n’être plus même voilés de sable. Alors, une ordonnance de police fut rendue ; le lieu redevint privé, annexe dont le curé eut la clef.

C’est par l’église qu’on y pénètre : cette église où Pie VII désira s’arrêter pour faire ses dévotions en entrant dans Paris ; où, touché de l’accueil populaire, il voulut revenir célébrer la messe lui-même, après le sacre de Napoléon.

Le trésor de la sacristie conserve, comme relique, le calice de vermeil repoussé et ciselé que le Pontife avait apporté ; dont il se servit ; et qu’il laissa, en souvenir de son passage. Le livre de paroisse, aussi, garde mention de la précieuse visite : huit lignes écrites en haut du feuillet droit, à la date du 10 février 1805. Le verso du feuillet gauche se termine par l’enregistrement du baptême de la fille d’un tisserand ; et, sous l’inscription de la glorieuse annale, l’humilité chrétienne, nuancée de bonhomie, s’affirme, par la reprise des tâches quotidiennes : le baptême du fils d’un jardinier.

C’est entre ces deux moucherons plébéiens, roses, et gigotant sous la pincée de sel, que Pie VII, vision souriante, ici apparaît…


Avant d’avoir traversé l’église, je m’en voudrais de ne pas signaler le véritable acte de vandalisme qui se perpètre lentement sous les voûtes de Sainte-Marguerite. Je dédie le fait à la Société des monuments historiques. Paris est riche, certes, en œuvres d’art, mais pas assez pour laisser à l’abandon, pour livrer aux outrages du temps, aux déprédations des éléments, une des plus rares et des plus curieuses décorations picturales qu’il soit possible de contempler.

La chapelle des Ames, une sorte de grand hall inondé de lumière, dallé de larges plaques de pierre aux inscriptions d’un caractère très pur, est tout entière peinte à fresque, dans un camaïeu de grisaille où les lointains atteignent un singulier recul. Chose bizarre ! Exécutée en plein dix-huitième siècle, elle devance, préconise la résurrection gréco-romaine dont le style Empire fut l’apogée — en même temps qu’une certaine grâce d’attitudes, une douceur d’ombres estompées, la révèle bien de son époque. Mais si les personnages datent, tout le côté décoration, colonnade, frises, draperies, se rattache à la pure antiquité.

C’est vraiment fort beau ; et la restauration d’une pareille merveille, unique à Paris, je le répète, coûterait moins d’argent qu’elle ne rapporterait d’honneur à qui en prendrait l’initiative. Car s’il y a menaces et indices de décrépitude, rien n’est encore définitivement perdu.

Enfin, si jamais paroisse fut intéressante, c’est bien celle-ci : ruche où le miel est rare ; peuple d’abeilles qui triment dans un champ desséché ! Quatre-vingt-cinq mille habitants : cinquante mille pauvres !…

Allez donc penser aux parures des chapelles quand tant de façades humaines, visages désolés, figures décharnées, dénoncent les déchéances douloureuses des vivants ! Rogner leur budget, fût-ce au profit de l’art, serait un crime — et l’abbé Paradis, le curé de Sainte-Marguerite, ce beau vieillard à prestance d’aumônier de régiment, au parler d’érudit, au cœur d’apôtre, n’est pas de ceux qui commettent ces crimes-là !

En l’intervention supérieure est donc tout le recours ; fasse le ciel que l’« esprit nouveau » l’inspire, quant à la tolérance en matière d’archéologie — et aussi les belles traditions dont tout ministre de l’Instruction publique est (ou devrait être) le gardien.


Voici franchie la porte du cimetière.

Il est tout petit, cet enclos de mort, ombragé de hauts arbres, tapissé d’épais gazon, touffu, luxuriant, gras… si bien nourri ! Entre les deux pelouses rectangulaires, une colonne en pain de sucre s’élève, montée sur un socle carré, surmontée d’une croix de fer.

Comme un chemin de ronde à l’intérieur de la muraille, cernant le tout, un cadre de pavés s’étend. Sur la gauche, perpendiculaire à nous, il longe d’abord le mur de l’église, va faire équerre contre le mur parallèle à la rue Saint-Bernard ; le suit ; puis s’interrompt, au coude du mur de fond, pour une bâtisse de garde, et son poulailler qui semble une tonnelle ; reprend à droite ; soutient une pierre debout où s’encastre un buste, où se lit une épitaphe pompeuse dont, seul, le nom s’efface ; passe derrière l’unique tombe conservée, entourée, et entretenue, « A une bonne mère » ; trace le troisième à l’angle ; se dirige de nouveau parallèlement vers l’église, fait un dernier demi-tour, et revient, au long du monument, à l’issue que nous avons prise comme point de départ — non sans ricocher à un petit hangar dont je parlerai ci-dessous, car il est promu au rang d’ossuaire depuis vingt-quatre heures.

Dans le coin, entre l’huis de ce hangar et un portail condamné, aux doubles vantaux, qui accédait de plain-pied à Sainte-Marguerite, fut inhumé, pour la seconde fois (ou la nuit même après l’enfouissement officiel, ou la nuit suivante), l’enfant trépassé au Temple.

Il avait été enterré primitivement ici, dans la fosse commune, le 10 juin 1795 ; un pauvre diable de fossoyeur, le père Bertrancourt, dit Valentin, l’alla déterrer clandestinement, et l’ensevelit où l’on pourrait plus tard le retrouver et le reconnaître.

C’est en effet à cet endroit qu’eut lieu, en 1846, la première exhumation. Elle souleva déjà de vives polémiques, car, s’il était certain que ce squelette fût celui du jeune détenu mort en prison, il semblait non moins certain qu’anatomiquement ce jeune détenu avait dépassé de beaucoup l’âge de Louis XVII.

Les gouvernements, quels qu’ils soient (Bourbons, Orléans, voire la République), n’aiment pas beaucoup ces problèmes, dont la solution leur semble inutile, pour ne point dire inquiétante. On remit donc au plus vite les restes dans une boite et la boîte dans un trou.

Et le tout fut enfoui, non à la même place — pourquoi ? — mais plus loin, de l’autre côté du hangar, et sans nulle marque apparente. C’était bien peu d’égards, en monarchie, pour le descendant de tant de rois !

Il a fallu qu’un hasard quasi-miraculeux concourût à faire retrouver, presque de suite, le pseudo-cercueil. C’est là, sous cette croix en soupirail qui éclaire l’un des caveaux mortuaires de l’église, que les fouilles ont amené la découverte souhaitée. Dans ce caveau reposent des religieuses, soit décédées dans la paix de leur ordre, avant 1793, soit exécutées d’après sentence du Tribunal révolutionnaire. Il est même d’autres victimes — un de ces crânes de femme, minces et délicats, apparaît fendu d’un coup de sabre…

Le sol est jaune, strié d’esquilles, hérissé de tibias. Des masques sans nez, sans yeux, en émergent, avec le rictus sardonique d’outre-tombe… raillant la vie !


Dans l’appentis poussiéreux, ombré de toiles d’araignées, réserve à outils, voici la caisse ; et, auprès, le sarcophage en plomb, aplati, cabossé, qui s’appuyait contre elle.

Celui-ci ne semble rien devoir révéler ; cependant Talrich va en relever le moulage ; puis on le rendra à sa forme première pour en mesurer la contenance. Rien ne prouve, d’ailleurs, qu’il soit de l’aventure.

Le coffre, au contraire, carré, peu profond, vermoulu, pourri, tombant en échardes, contient une formelle indication. A l’intérieur du couvercle, ces signes gravés, au couteau :

L…. XVII

Pourquoi pas le nom en entier ? Pourquoi ce mystère ? Et ne pas prononcer, dès 1846, de façon à faire cesser l’équivoque entre Louis, ainsi que s’appelait le Dauphin, et Leininger, ainsi que s’appelait l’adolescent, plus âgé, qui lui fut, dit-on, substitué ?

Mais voici les ossements épars sur cette table, et dont un illustrateur scientifique relève soigneusement le dessin. La tête, décalottée par la scie de l’autopsie, est forte ; les dents sont d’une grosseur, d’une pousse très évidemment supérieures à la dixième année. Et les os des membres, ceux des jambes surtout, appartiennent à un sujet d’au moins quatorze ans. Le très érudit docteur de Baker, le très savant docteur Bilhaut, les étudient, les examinent sans un atome de parti pris. Et ils sont d’accord — deux médecins ! — comme, le lendemain, les éminents professeurs Magitot et Manouvrier le seront avec eux, pour déclarer : que le petit mort du Temple, enterré là, exhumé, réenterré, réexhumé, n’est pas, NE PEUT PAS ÊTRE Louis XVII.

Des boucles de cheveux blonds duvètent la table, telles que soies floches rouillées par l’humidité, mangées par les mites ; une odeur fade de moisi et de rance alanguit l’air. Et la pluie, une pluie très douce, très lente, comme faite de larmes, commence à tomber.


Ce n’est pas Louis XVII ! Alors qui était donc celui-là ? Et qu’est devenu l’autre, le vrai — celui de la légende et de la Survivance ?

FAIS CE QUE DOIS…

A la mémoire de Sœur Rosalie.

Au plus fort des journées de Juin 48, tandis qu’agonisait cette seconde des émeutes de la faim — Lyon, en 1831, avait ouvert la marche — substituant la raison économique à la raison politique, inaugurant la lutte sociale ; tandis que le faubourg Saint-Marceau, brasier de révolte parce que foyer de misère, n’était plus qu’une fournaise où des ombres couraient, brandissant des armes, parmi les clameurs, les chants, les râles, les détonations ; d’irrémissibles vaincus, noirs de poudre, rouges de sang, haletants de soif, chancelants de fatigue, déguenillés, pansés à peine, frappèrent à la porte d’une vieille maison, réclamant asile, implorant pitié.

La porte s’ouvrit toute grande, au premier appel, puis se referma sur son dépôt vivant. Qui eût guetté eût vu, dans le rapide entre-bâillement, apparaître une robe de bure, l’éclair cuivré d’un crucifix, le battement d’ailes d’une cornette…

Quelques instants plus tard, devant le même seuil, des soldats arrivèrent : gens du peuple aussi, mais revêtus uniformément du même costume, et s’exposant au fratricide pour garder ses prérogatives à l’Assemblée, leurs postes aux titulaires, leurs biens aux bourgeois. Ils étaient moins las, étant davantage ; ils avaient vidé et revidé leur gourde ; leurs habits n’étaient déchirés qu’accidentellement, par les projectiles ; et leurs blessures avaient reçu, immédiatement, de bons et doctes soins. On gagne toujours à être du côté de l’ordre.

Le chef heurta à l’huis, qui encore cette fois céda, mais lentement, comme à regret.

Au fond du cloître, les derniers venus atteignirent les premiers ; les arrachèrent au secours des douces mains blanches ; les alignèrent d’une poussée contre le mur :

— Apprêtez armes ! Joue !

— … Seigneur !

Du couloir, une femme avait jailli, prompte comme la foudre, impérieuse comme le salut ! Maintenant, debout entre la mort et les désignés, elle les couvrait de son corps, adossée au tas lamentable ; les bras allongés dans ses larges manches pour davantage étendre sa protection ; crucifiée à la misère humaine comme Jésus au bois de sa croix !

Les fusils oscillèrent, les doigts ne trouvant plus la gâchette.

Alors, sans remuer, elle parla. Elle dit :

— Je les connais tous, ce sont mes enfants ! Voilà quarante ans que je suis dans le quartier, que je les ai vus naître, grandir, entrer en apprentissage, revenir du service, se mettre en ménage, avoir des petits, s’exténuer à la peine, essayer d’être heureux… Ce sont des insurgés : mais ils ont tant souffert ! Vous ne les tuerez point, ou vous me tuerez avec eux, moi qui les blâme, mais qui les absous !

Quelqu’un dit :

— C’est Sœur Rosalie !

— Bas les armes ! fit le chef. Et il tourna la tête pour ne point voir que la moitié de ses hommes avaient devancé le commandement.


Mais peut-être n’était-ce là qu’un acte de vaillance, l’élan nerveux d’une sensibilité qu’exaspère l’idée du carnage ?… Oui-dà ! Et après ?

Au massacre, succède la proscription. Dieu sait si l’état de Fille de Vincent de Paul peut rendre propice aux doctrines révolutionnaires, à l’esprit d’examen et de révolte. La piété n’a guère jamais enfanté que la résignation ; il faut la foi, son aînée, pour faire des miracles.

Ce miracle-là, c’est la divine miséricorde ! Sœur Rosalie croit peut-être, comme la société honnête, la presse honnête d’alors, aux légendes de férocité par lesquelles on détourne des captifs, des traqués, toute commisération : mobiles sciés entre deux planches, etc., etc. La mort du général Bréa, à la barrière d’Italie, même si elle fut représaille, n’en demeure pas moins un fait accompli, indéniable, atroce !

Et, cependant, sous la guimpe, son cœur n’hésite pas. Aux scrupules de sa conscience, elle oppose l’exemple dont, dix-huit siècles auparavant, Jérusalem fut témoin. Elle se rappelle quelles imputations pesaient sur le Nazaréen, objet d’horreur, de risée, et de mépris, renié même par ses apôtres, sacrifié à Barrabas ; de quels outrages sa face fut giflée, quels crachats la souillèrent, de quelle lie fut gonflée l’éponge offerte, par dérision, à sa lèvre enfiévrée !

Plus tard, on l’a reconnu Fils de Dieu et toute la terre s’est couverte de sa gloire — mais, lors de son supplice, à part quelques artisans, quelques femmes, que pensaient donc de lui ses contemporains ?

Sans doute, nul parallèle ne se pourra jamais faire, entre cet Immolé de douceur et les farouches partisans des luttes humaines, gantés de sang jusqu’au coude, parfois ! Seulement, n’a-t-il pas voulu, ce Recours des opprimés et des misérables, endosser tant d’opprobres, pour que sa légende demeurât la légende du Pauvre à travers les siècles : du Pauvre éternellement calomnié et méconnu ?

Aussi, Sœur Rosalie, occupée seulement de la loi divine (supérieure aux chinoiseries des législations terrestres) offense-t-elle le Code avec sérénité. Quiconque est suspect arrive ; quiconque est recherché trouve là moyens d’attendre ou de fuir. Jamais créature de Dieu ne fut davantage affiliée à une bande de « malfaiteurs »… puisque vaincus !

Si bien que le préfet de police, exaspéré de retrouver partout l’ombre de cette cornette, dans les évasions ou disparitions, finit par décerner un mandat d’arrêt contre Sœur Rosalie.

— Vous venez, Monsieur, de décréter le soulèvement du faubourg Saint-Marceau ! observe le vieux limier auquel il remet l’ordre.

— Diable ! Attendez ! J’irai d’abord.


Et les voici en présence : le haut fonctionnaire d’une République déjà digne du titre d’opportuniste, et la religieuse très humble quoique doucement résolue.

Ledit fonctionnaire, avec une grande courtoisie de termes, mais une extrême netteté, démontre la contravention, la récidive ; fait ressortir l’indulgence du gouvernement, toute facultative, et par cela même limitée ; exige au moins l’engagement de ne point retomber en faute…

D’un geste, sœur Rosalie l’interrompt :

— Monsieur le Préfet, consciencieusement, je ne puis rien vous promettre. Je sens que si pareille œuvre se présentait à nouveau, je n’aurais pas le courage de refuser. Une Fille de Saint-Vincent-de-Paul n’a jamais le droit, quelle qu’en soit la conséquence, de manquer à la charité.

Je cite les textuelles paroles.

Et l’inculpée reprend tranquillement, prête au cachot dès qu’il plaira aux maîtres, sa tâche de sauvetage, sa besogne de pardon.

Si bien qu’un commissaire se présente inopinément, non pas encore pour elle, mais pour un recueilli qu’elle n’a pas eu le temps de faire disparaître ; avec qui elle causait ; qui est là… et va être pris !

Mais sœur Rosalie est de celles qui ne perdent point la carte, quand cette carte est l’atout dont dépend une vie ! D’un clin d’œil, elle indique à son protégé le péril — et la porte ! En une phrase, elle le baptise d’un faux nom et lui donne une commission au dehors ; pour très loin ou très près, on n’a jamais su ! Puis elle tend un fauteuil au magistrat ; s’excuse de le recevoir si mal ; l’empêche d’expliquer le but de sa visite, par un verbiage intarissable ; lui raconte des histoires, tous les potins du quartier ; épuise en son honneur, le stock des saintes coquetteries ; lui fait goûter de ses confitures… et le renvoie capot !

Non loin de là, averti du stratagème — on est bavard dans les communautés ! — le commissaire revient, pas content, roulant les gros yeux, se plaindre. Et elle, souriante (sa sainteté, toujours, fut de belle humeur), de lui répondre :

— Mais je l’ai fait autant pour vous que pour lui ; voulant vous épargner le chagrin de le prendre, et la peine de le garder ! Osez dire que j’ai eu tort ?

C’est d’elle, la plus belle parole indulgente qui ait jamais été prononcée. A des Pharisiens prônant la sévérité, la rigueur, le talion, elle répliquait : « Si ces gens ont été coupables, ils sont malheureux aujourd’hui ; et nous ne devons songer qu’à les recevoir. Du reste, on est bien prompt à accuser les pauvres. Si nous avions été à leur place, peut-être eussions-nous été plus coupables encore. Nos passions seules nous poussent au mal ; eux, ils y sont entraînés par le besoin : et il faut bien de l’énergie, alors, pour résister ! »


Ah ! Sœur Rosalie ! Sœur Rosalie ! quelle chance vous avez eue de naître sous la monarchie, de mourir sous l’empire, et de ne point attendre que cette République-ci utilisât peut-être l’ordre d’amener signé par l’autre — mais alors inexécuté !

Car l’Évangile devient suspect ; Saint Grégoire sera bientôt relégable ; Sœur Rosalie est une subversive passible des plus rudes pénalités… puisqu’elle consola les affligés, accueillit les égarés et sauva les proscrits !

LE CHRIST AUX MINEURS

Quand on a fréquenté un peu les malheureux, quand on s’est efforcé du mieux possible à les soulager, la maison s’encombre de bibelots sans valeur, souvent sans goût, dont un concierge de ministère ne voudrait pas.

Cependant, ils vous demeurent infiniment précieux de par leur origine : talismans qui évoquent le rayonnement de faces douloureuses, pour un jour rassérénées ! Quiconque n’est point snob, non seulement les garde, les tient en estime, mais leur concède la place d’honneur — ils sont si rares, les objets dont la vue ne suscite pas une mélancolie, quelque amer regret, quelque irritant souvenir !

Qu’importe qu’ils fassent l’ébahissement des visiteurs ; que les artistes s’en ébouriffent ; que les mondains s’en offusquent ! Ils sont des fragments de votre vie, les ex-voto donnés à l’idée chère… et il les faut regarder de l’œil indulgent dont le prêtre contemple les grossières offrandes des pêcheurs ou des métayers ! Le trésor de Saint-Marc, ruisselant de gemmes, m’a certes moins émue que les petits bateaux de Notre-Dame-de-Grâce, ébauchés dans un cœur de hêtre, et sauvagement coloriés.

C’est que la foi les revêtait d’une splendeur sans pareille ; les faisait semblables aux trirèmes mystiques des légendes ; les nimbait de merveilleux — fleurs de miracle écloses au flanc du mur si nu !

En un autre ordre de croyances, je suis dépositaire de beaucoup de ces espoirs ou de ces joies, œuvrés par le travail. Il n’est guère de corporation, parmi celles qui s’aident, pour être aidées du ciel, qui ne m’ait décerné quelque symbolique souvenir ; soit pour dater le début de la résistance, soit pour en ponctuer la fin.

Ces galoches, relevées à la poulaine, et creusées pour M. Grévy, me furent envoyées par les sabotiers de Bourges, ayant changé d’idée ! Mais ils ne changèrent pas la pointure ; et le cadeau demeura platonique, péniches présidentielles où mon pied n’osa se lancer !

Cette boule de verre, dont le noyau de mosaïques concassées effare les coloristes, me fut remise par les verriers de Pantin, le soir où, las d’arbitraire, ils décidèrent la grève. C’était le fond des cornues, le dernier souffle du chalumeau, la dernière goutte de leur sueur… cristallisée, irisée, figée en perle de luxe !

Ce moineau mort, de bronze, étendu sur le flanc, provient d’un atelier de fondeurs. Ils vinrent six délégués, dont l’orateur — un géant ! — me présenta, sur sa paume large ouverte, socle disproportionné, cette mièvre et exquise fantaisie. Ceux-là aussi avaient triomphé ; ils reprenaient l’outil le lendemain, aux conditions souhaitées, et m’apportaient leur affectueux merci.

Voici la balle tirée sur les houilleurs de Decazeville, que les houilleurs de Decazeville firent encastrer dans un éclat de marbre noir, avec, pour épigraphe, la phrase révolutionnaire : « Le plomb n’a jamais tué l’idée ! » Voici le premier morceau de charbon extrait de mon filleul, à Rive-de-Gier : le puits Séverine, le puits jadis inondé que les ouvriers en Société, sans appareils, sans machines, séchèrent à bras, avec des seaux ; où ils s’exténuèrent ensuite des semaines, enfouis dans la vase jusqu’à mi-corps… gagnant dix sous par jour, ces héros !

Puis, entre tous, voici l’objet de mes prédilections : le Christ aux mineurs !


Il n’est d’or, ni d’argent ; il ne ressemble guère aux crucifix d’ivoire surmontant les prie-Dieu coussinés de velours ; ni aux crucifix de chêne, sculptés par des maîtres, dont s’enorgueillissent les musées ! Le crucifix en cuivre des parloirs indigents semblerait luxueux près telle détresse ; la croix de bois des missions est supérieure, en son élégante sobriété.

Compliqué et touchant, affreux et sublime, il mêle l’humilité suprême de la matière au plus idéal des efforts. De tendances byzantines, presque barbares, il révèle l’ignorance impuissante à servir la volonté ; la maladresse des gros doigts qui hésitent, brusquent, renoncent, tandis que se dépite l’esprit !

Pas une cahute des faubourgs de Saint-Étienne, pas un taudis des maisons crevassées, en marge de la ville, qui n’ait le pareil, ciselé au couteau, par le chef de famille, dans les os de la viande dont lui et ses petits se repaissent, aux jours carillonnés !

Oui, on reprend à la bouche des moutards, à la gueule du chien, les os archi-rongés — et c’est là-dedans que le mineur, pauvre entre les pauvres, paria entre les parias, taille l’image de son Dieu… de celui qui descendit sur terre pour qu’il n’y eût plus ni pauvres, ni parias !

C’est devant ce résidu de boucherie, portant trace des voracités : c’est devant ce relief d’équarrissage, que l’homme inclinera la tête aux jours mauvais ; que la femme ploiera les genoux, pour demander des jours meilleurs ; que les enfants croiseront les mains, ingénus, sans savoir — emblème aussi, hélas, des joies refusées ; des festins auxquels d’autres, deux, trois fois, de l’aube à l’aurore, participent ; des régals qui sont la santé, le contentement, l’« ordinaire » des favorisés… et qu’eux, les serfs de misère, artisans du bonheur d’autrui, ne connaîtront jamais, jamais !

Savez-vous rien de plus suggestif, de plus poignant, que cette adoration du gueux devant la tentation de sa faim ?


Aussi, n’y a-t-il point ménagé les attributs. Il a dompté ses rêves par la minutie, le souci de ne rien oublier, de prouver sa science de l’Évangile et sa vénération envers chacune des phases du supplice divin.

Jésus, trop court de jambes, hydrocéphale, la face camuse, a les pieds appuyés sur une sorte de contre-fort. Un linge effiloché lui drape le ventre, tandis que ses poings noueux, énormes, s’appliquent, renversés, contre les bras de la croix. Voici l’échelle et voici la lance ; la tenaille et le marteau ; la lanterne et le fouet. Voici le calice, le cierge, les clous, et l’éponge imbibée de fiel emmanchée au long bâton. Voici enfin, tout au sommet, le coq qui chanta les reniements de saint Pierre et la fragilité des dévouements humains !

Tout cela est indiciblement laid, tout cela est comique, même… tout cela est émouvant jusqu’au prodige !

C’est que j’ai vu pleurer, devant d’identiques simulacres, les cinq cents veuves, orphelins, sœurs privées d’appui, mères dépouillées de postérité, qu’avait faits, à Saint-Étienne, en 1890, la catastrophe de Villebœuf.

Celui-ci me fut donné par une petite de dix-sept ans, qui allaitait une autre petite de six mois. Ayant escompté le mariage, elle n’avait, d’après les règlements austères des Compagnies, droit à aucun secours. Cependant son promis, son homme, le père de sa fille, gisait, carbonisé, dans le puits ! Et elle avait autant besoin qu’une légitime, la malheureuse !

A celles-là, qui ne devaient rien recevoir, je donnai double ; ce qui me fit une mauvaise réputation parmi la bourgeoisie de la région — car j’encourageais le « vice ».

Mais, toujours, je me sentis portée à le faire, quand je vis sur le buffet vide, près des berceaux pleins, ce Christ des « Gueules noires » ; ce crucifix dont on avait requis les matériaux dans une desserte d’affamés ! ce Dieu de la charogne divinisée par la faim et la foi !

Ah ! que servit donc son sacrifice, puisqu’après dix-neuf siècles la plèbe et la glèbe sont encore exploitées par les Pharisiens ; puisque le denier qui dupa Ésaü, qui paya Judas, gouverne plus que jamais le monde ; puisque, sur la multitude exploitée, le Veau d’or est toujours debout ?

Du sépulcre somptueux des basiliques, lève-toi, Nazaréen, et regarde ton peuple ! Il est à bout de souffrances et de courage…

PIOUPIOU D’UN SOU

« Hardivilliers, 13 septembre 1892.

» Mon cher père,

» Je te prie de m’excuser si je ne t’ai pas écrit plus tôt ; c’est que je relève de six jours de maladie, mais alors malade !… une fièvre de cheval ! Je me figurais autre chose que ça, les manœuvres ; il ne faut vraiment pas être fainéant pour les faire !

» Enfin, j’ai reçu des compliments de mon capitaine pour avoir marché pendant cinq jours avec 37° 9 de fièvre. Je n’ai pas lâché mon sac ; mais il faut te dire que si je ne mangeais rien, je ne faisais que boire. Heureusement, et je t’en remercie encore, j’avais quelques sous, et j’ai pu boire du vin.

» Ce n’est pas tant la fatigue qui m’a indisposé que le froid. Figure-toi que nous sommes partis de Noyon, le troisième jour, à neuf heures du matin ; nous avons cherché l’ennemi pendant une heure, c’est-à-dire cinq kilomètres ; là, nous nous sommes arrêtés, dix minutes ; et, depuis dix heures jusqu’à trois heures dix, nous n’avons plus quitté le sac, et marché tout le temps dans les terres labourées, ce qui est encore plus fatigant.

» Enfin, l’on a sonné : « Cessez le feu ! » au bout de cinq heures de combat ; et l’on a fait la halte sur un plateau très élevé et glacial. Je me suis senti froid, et, comme lit, j’ai logé dans une bergerie ouverte aux quatre vents. Le lendemain, quand je me suis levé, je grelottais la fièvre. Eh ! bien, je marche depuis cette époque ; j’espère arriver jusqu’au bout ; mais je n’essaie pas de me faire porter malade, puisque le major ne reconnaît même pas ceux qui tombent d’épuisement. — « Où est monsieur Grandmougin ? » voilà le cri du régiment.

» Enfin, mes chers père et mère, ne vous inquiétez pas outre mesure. Le coffre est bon, la volonté aussi ; je ne resterai pas en arrière, j’irai jusqu’au bout ! Je vais un petit peu mieux ; aussi, j’en profite pour vous écrire ; excusez mon écriture, j’écris sur un tambour.

» La maison va-t-elle bien ? Te portes-tu bien, mon cher père ? Et maman ? Et les petits ? Croyez-vous que, tout le long des routes, au combat, et surtout au moment de me coucher dans la paille, l’image de l’appartement et de vous tous me vient devant les yeux : je vous vois tous !

» Mais ce qui me console, c’est la grande permission ; je pourrai travailler quinze heureux jours à côté de toi, et ne plus courir ces grandes routes où l’on meurt de soif.

» Enfin, chers parents, mes meilleurs souhaits de bonne santé. Embrasse bien les petits et ma chère maman, et pour toi, mon cher père, un gros baiser qu’il me tarde de vous donner à tous pour de vrai.

» Votre fils qui vous aime,
»André.
»54e de ligne, 2e bataillon, 4e compagnie.
»En manœuvres, à suivre.

» Dis à Sylvain que je lui raconterai de vive voix mes manœuvres ; et engage Étienne à se bien conduire, de ma part ; qu’il n’a qu’à y gagner, car il n’est pas encore tout seul, comme je suis maintenant, grelottant la fièvre et sans abri. J’ai fait la mauvaise tête ; que je lui serve de leçon ! »


Qui a écrit cette lettre si simple, si tendre, si familiale et si crâne tout à la fois, que je n’ai pu résister au désir de la reproduire en son entier ?

Oh ! ce n’est pas un héros ; l’enveloppe ne porte pas de stigmates bizarres, n’a pas franchi l’Équateur.

Tout est aux colonies, je le sais ; et l’admiration qui ne se timbre point d’exotisme risque d’être taxée d’outrance. Cependant, l’effort est le même, qui traîne les guêtres de nos troupiers dans la glu du labour ou l’enchevêtrement de la brousse ; et, pour être d’espèce différente, le danger est presque égal — avec la gloire en moins !

Loin de moi l’idée de contester le mérite des pauvres vaillants de là-bas ; mais je ne voudrais pas telle indifférence envers les humbles courages qui dépensent, pour le simulacre de la guerre, autant d’énergie, de muscles, et d’endurance, qu’il en faut pour la guerre elle-même.

Les cartouches n’ont point de balle, c’est vrai ! Mais la Camarde fait partie du fourgon, suit les troupes : elle est dans l’eau, où gît le choléra ; dans le soleil, qui fond les cervelles ; dans le vent, qui glace la sueur ; dans la viande pas fraîche, dans le pain mal cuit… et dans le « Non ! » du major, qui refuse le repos !

Elle est partout, triste, morne, sans éclat, sans exemple, sans émulation ; n’étalant point la pourpre du sang, mais le caillotant par la congestion, par la phtisie ; ne bobinant pas les entrailles autour des roues du canon, mais les faisant se tortiller, comme lombric, dans des coliques vilaines et malpropres.

Aussi, puisque le fratricide en masse existe, quelque maudit qu’il soit des mères, quelque haïssable que le proclament les penseurs ; puisque ces vastes répétitions en sont déclarées indispensables, par les dirigeants qui affirment la perpétuité de la tuerie, est-on, au moins, en droit de les vouloir aussi humaines que possible à l’égard de ceux qui en sont les comparses — et les victimes !

Quand on a pris, envers un être, responsabilité de créateur ; quand on l’a soigné ; quand on l’a élevé ; et qu’on le confie à la patrie, elle vous en doit compte ! Le temps des immolations arbitraires est passé, sans que, pour cela, le dévouement soit restreint. On veut bien se sacrifier utilement, on ne veut pas être « gâché » : l’esprit d’examen s’impose, là comme ailleurs ! De la mort, nul n’a cure davantage que jadis ; moins peut-être ; la vie, en ce moment, étant plutôt dénuée de charmes. Seulement, à cette condition que le cadavre soit un des degrés par lequel descend la victoire, ou par lequel monte le progrès !

Mais qu’une existence, que l’étincelle résultant du contact de l’âme et de la chair se trouve à la merci d’une négligence ou d’une cruauté, et cela en temps de paix, et cela sur le sol natal — qui l’admettra ?


Car il est mort, ce pioupiou dont vous avez lu la lettre, mort au service, comme on meurt à l’ennemi : il avait dix-neuf ans.

Remplit-il quelque périlleuse mission ? L’holocauste était-il inévitable ? Cette unité fut-elle biffée en l’honneur d’un principe, d’une idée bonne ou mauvaise — mais, enfin, de quelque chose de grand !

Rien du tout ! Ce garçon brave, franc, honnête, si désireux « de ne pas rester en arrière », si anxieux « d’aller jusqu’au bout », est mort simplement de ceci : le major lui répondant, alors qu’il se présentait à la visite, vers la fin des manœuvres, chancelant, exténué, n’en pouvant plus : « Voulez-vous me f… le camp ! Vous n’êtes pas malade ! »

Quelques jours encore, le malheureux enfant traînait ; puis il s’affaissait, évanoui, à son poste. Et M. le major Somellier (successeur, au 54e, de l’équitable et pitoyable docteur Grandmougin, frère du poète, adoré de ses subordonnés, estimé des officiers), M. le major Somellier daignait enfin reconnaître qu’André Aurand n’était pas valide.

On aurait peut-être pu, avant, le croire sur parole ; vérifier, tout au moins — car c’était un bon sujet. Il s’était engagé volontairement, à dix-huit ans, par un coup de tête de gamin, ce qui n’implique pas de répugnance à servir. Sa conduite avait toujours été irréprochable ; son livret ne portait aucune punition ; la dominante de ses notes était : « Bien. »

Et ses propres phrases, si elles révèlent une nature profondément affective, plutôt tournée vers les joies du foyer que vers les délices de la caserne, voire les ivresses du combat, n’en décèlent pas moins la notion du devoir professionnel et la volonté de l’accomplir sans défaillance. Sûrement, ce n’était pas un « fricoteur ».

On en convint, du reste, hautement… et in extremis ! Quand il commença de râler, on le nomma caporal : ce qui permit de mettre, sur le cercueil, les galons qu’il n’avait point portés. Car, admis le 20 septembre à l’hôpital mixte de Compiègne, il y mourut le 6 octobre. Il avait, je le répète, DIX-NEUF ANS.


C’est son père qui est venu me trouver, affolé par la douleur, les yeux brûlés de larmes, et demandant justice !

A qui, hélas ! Contre qui ?

Ils sont connus, ces faits ; et tolérés — puisqu’on ne les châtie pas ! Lorsqu’un souffreteux ou un fourbu invoquait le dit major, pendant les manœuvres, celui-ci répondait : « Marchez devant mon cheval ; lorsque vous tomberez, je vous reconnaîtrai malade. » Quarante malheureux, environ, de ceux qui avoisinèrent l’agonie d’André Aurand, avaient subi tel sort ; mais, plus robustes, avaient mieux résisté. Et l’on a encore présente la lettre désolée que quelques soldats du 54e de ligne adressèrent à l’Intransigeant.

« Certains médecins militaires, disaient-ils, sont durs pour leurs hommes, croyant les tenir mieux en haleine ; mais, ici, ce n’est pas le cas : M. Somellier aime à faire souffrir et à voir souffrir.

» Nous n’avons plus osé nous présenter à la visite, de peur d’être violentés ou insultés grossièrement, et ceux d’entre nous qui ont quelques ressources ont recours aux soins des médecins civils. Mais les pauvres diables sont obligés de se laisser torturer physiquement et moralement… »

Et ce ne sont pas des lascars qui s’expriment ainsi ; car les mêmes disent un peu plus loin, parlant de leurs chefs : « Nous avons à notre tête un colonel au cœur droit et juste ; et le corps d’officiers du 54e sait être, en même temps, ferme et bon. » Il ne s’agit donc point d’indisciplinés ; il s’agit d’indignes, d’êtres qui protestent parce que, de toute douleur trop aiguë, jaillit la plainte.

Leur voix sera-t-elle entendue ? Prêtera-t-on quelque attention au deuil de ces parents frappés au plus vif de leur cœur… et si inutilement ! Je le souhaite, sans trop l’espérer : nos maîtres ont tant à faire, aujourd’hui !

Et l’on n’évoquera pas ta mémoire accusatrice, petit pioupiou, pioupiou d’un sou, chair à mitraille, chair à souffrance — chair à oubli !

VICTIMES

M

Vous êtes prié d’assister aux convoi, service et enterrement de :

MADAME AURAND
Née Marie-Madeleine GERBE

Décédée le 30 novembre 1892, en son domicile, 75, rue Nollet, à l’âge de 48 ans ;

Qui se feront le jeudi 1er décembre, à trois heures très précises, en l’église Sainte-Marie des Batignolles, sa paroisse.

On se réunira à la maison mortuaire.

De Profundis.

De la part de M. E. Aurand, son époux ; MM. Sylvain et Étienne Aurand, Mlle Louise Aurand, ses fils, fille, etc.

Aurand ?… Qui est-ce, cela ? En quoi ce nom d’obscur, d’inconnu, peut-il intéresser le public assez pour qu’ici, à cette place, je l’épingle en épigraphe ? Qu’a-t-il de curieux, ce document — qui n’est même point une invitation, puisque la date en est passée ?

Aurand ?… Ces deux syllabes ne vous disent rien ? Et ces prénoms rapprochés, Étienne, Sylvain, n’évoquent, en votre mémoire, aucune impression ?

Hélas, on vit si vite ! Ne vous souvient-il donc plus du pauvre jeune pioupiou dont je vous ai conté le martyre, et la fin ; de cet enfant de dix-neuf ans qui recommandait tant à son père : « Embrasse bien maman et les petits ? »

La maman — inconsolée — est morte, de la mort de son fieu ; et les petits ont suivi ce convoi comme ils avaient suivi l’autre, derrière le père titubant, ivre de douleur… Ce faire-part est le post-scriptum de l’acte de décès d’André Aurand ; cet événement est l’épilogue du drame que j’ai divulgué ; la cruauté du major Somellier a fait deux victimes !

On ne dira point, cette fois, que j’exagère ; les cadavres sont là ; à six semaines de date, on les a cousus dans le linceul.

Et le jour où ce singulier docteur militaire — si peu médecin, si peu soldat, au sens idéal du mot ! — a refusé d’envoyer à l’hôpital l’infortuné garçon qui grelottait la fièvre devant lui ; le jour où, pour toute aide, pour tout remède, il lui a vociféré : « Voulez-vous me f… le camp ! Vous n’êtes pas malade ! » c’est comme s’il avait condamné l’autre, du même coup.

Son non a fait balle ; et ainsi que les projectiles du Lebel, a traversé deux corps, troué deux poitrines, relié homicidement la cause à l’effet ! « Lui » a été tué net, ou presque ; « Elle », blessée sans rémission, s’est abattue sur les genoux, près le fruit de sa chair. Comme le grain du sablier, mesurant son agonie, usant sa douleur, sa vie s’en allait en sanglots. Quand ses yeux ont été taris, elle s’est inclinée vers la sépulture fraîche close… et y a expiré.

Mais ceux qui l’approchaient disent que, bien avant, son âme était déjà loin !


Elle était partie avec celle du bien-aimé, partie à tire-d’ailes vers le pays où, comme dans la vieille chanson, les enfants sont laissés aux mères et les roses au rosier — le pays où les majors féroces n’entreront jamais !

Son apparence charnelle demeurait ici, par habitude ; puis, parce qu’il lui restait des êtres à chérir ! Mais son cœur pourrissait sous terre, dans le cercueil d’André ; elle le lui avait mis aux mains, en l’ensevelissant, comme, on glisse, entre les frêles doigts que le trépas fait violâtres, le jouet favori du bébé défunt.

Elle avait son mari, et Sylvain, et Étienne, et Louise ? Oui, mais d’avoir été ainsi sacrifié, elle le préférait ! L’événement la faisait partiale, cette impartiale éducatrice ; et celui-là n’était son Benjamin que de la descente au tombeau.

Puis il était si bon, si brave, si câlin — et l’aîné ! Le fils des illusions et des espoirs, la révélation des joies et des douleurs maternelles !

Six semaines, elle traîna, douce à tous, s’efforçant de cacher ses pleurs ; vaquant aux soins du modeste ménage ; vaillante matériellement, moralement aussi, semblait-il. En vérité, elle s’éteignait, comme une lampe à bout d’huile.

Il y a quinze jours, elle s’alita… La voici morte. Et le père reste seul avec ses trois derniers : une fille, deux fils.

Croyez-vous qu’il les donnera volontiers à la patrie ?


Croyez-vous aussi qu’ils seront pleins d’enthousiasme pour le service militaire, les parents, les voisins, les amis, voire les simples connaissances de ce malheureux à qui le Conseil de guerre de Paris vient d’octroyer cinq ans de bagne ? Motif : n’avoir pas cru un civil qui se disait un « supérieur ».

Est-ce si grand crime — même alors que l’interlocuteur vêtu en pékin eût été réellement un chef ! Les commissaires ont leur écharpe ; les députés ont leurs insignes ; les sergots ont bottes et képi ; les policiers, les journalistes, les membres de la Société protectrice des animaux, et autres, ont une carte — l’officier a son uniforme.

Dès qu’il le quitte, et même s’il est dans son droit, il prête à épiloguer. L’homme qui lui manque l’a-t-il remis ? Est-il de la compagnie, du bataillon, du régiment ? Agit-il avec inconscience ou en connaissance de cause ? Autant chercher une aiguille dans une botte de foin !

Se mettre en monsieur, c’est parfait, mais c’est profiter d’une tolérance bonne à étendre aux autres, en évitant les conflits.

Voyez plutôt le cas présent.

Un capitaine du génie est assis au coin de son feu. Sa lecture, sa correspondance, sa rêverie, est troublée soudain par des cris, des jurons… On se dispute dans le café voisin ; même on se cogne. En habit d’intérieur, veston au dos, pantoufles aux pieds, l’air d’un commerçant quelconque, d’un rentier d’alentour, l’officier descend, intervient.

Je ne l’en blâme certes pas, si un péril pouvait résulter de la querelle. Autrement, il y a des agents.

Les lascars n’étaient pas commodes, un peu partis pour la gloire… Ils envoient paître ce bourgeois, ce particulier, qui veut leur en faire accroire en se prétendant ce qu’il n’est pas.

— Chef ? Toi ? Farceur ! Bon sang de bon Dieu !

Et ils l’agonisent de sottises, lui reprochant surtout son mensonge. Ils sont sincères : ils l’ignorent ! Puis, la méfiance du troupier est invincible, en raison même du prix qu’il attache aux distinctions hiérarchiques. Qu’un gradé, ayant droit aux galons, s’en prive volontairement, fût-ce pour quelques heures, le fait leur paraît douteux !


L’officier eût pu s’en tenir là ; comprendre que sa dignité n’avait rien à voir avec cette balourdise de pochards ; quitte à savoir qui ils étaient, et à leur faire allonger par un collègue, à charge de revanche, quelques jours de salle de police.

Mais ce que certaines gens pardonnent le moins, c’est de ne pas être reconnus — ceci impliquant qu’ils ne sont pas connus. Il a fait envoyer un homme au bagne ; grand bien lui fasse ! A sa place, quand ma conscience viendrait au rapport, je n’en mènerais pas large.

Seulement, les raisons du verdict sont vraiment à envisager. L’autre inculpé a été acquitté, sur preuve « qu’il n’a pas entendu l’officier déclarer sa qualité ». Le second, ayant bien entendu, a eu cinq ans de travaux publics.

Mais c’est abominable, cela ! Comment, il suffit (alors que toutes les apparences sont contraires) qu’un quidam nippé en civil s’affirme chef, pour que de malheureux pioupious soient tenus de lui obéir ! Qui empêche alors le premier venu de se passer cette fantaisie ; et quelle existence est faite au troupier hors de sa caserne, s’il est à la merci de tous les arbitraires et de toutes les mystifications ?

Non, voyez-vous, ils ne sont pas heureux, nos petits soldats ! C’est bien joli de soigner l’armement et de transformer le module du bouton de culotte ; seulement, on ne s’inquiète assez ni de leur soupe, ni de leurs maux — ni de leur âme !

C’est pourquoi ils tombent comme mouches, souvent, empoisonnés par l’eau, la viande, les miasmes des murailles ; pourquoi des innocents deviennent gibier de galère ; pourquoi des mamans s’en vont rejoindre leur garçon à la halte du dernier repos !

Et, de tout cela, le vieux monde se meurt : les larmes, le sang, font rouille, sur le glaive préposé dit-on à sa sauvegarde…

LE MIRACLE DE SAN’ TONIO

Il y a quelques jours, disparut, de la cathédrale de Padoue, une relique précieuse entre toutes : le corps embaumé de saint Antoine. Il fut retrouvé sous la ramée, dans un bois voisin ; mais la tunique superbe, brodée en or et garnie de perles, avait disparu.

(Journaux du 9 septembre.)

— Saint Antoine !

— Seigneur ?

Une ombre se détacha, très courbée, drapée d’ombres de peaux de bêtes, et suivie par une ombre d’animal au museau allongé, à la queue en vrille.

— Non, pas toi, mon bon cénobite, reprit la voix paternelle. L’autre !

Au bord d’un ruisseau jaseur, un beau moine se promenait. Gai comme sont toujours les Portugais, exubérant comme sont parfois les Méridionaux, il semblait haranguer l’espace, avec force gestes. Mais, de la claire onde émergeaient multiples poissons, ébaubis, charmés, bouche bée, à ouïr si miraculeuse éloquence.

— Saint Antoine !… San Antonio !

Du coup, le prédicateur sursauta. Et les bras en croix, capuchon en tête comme s’il allait pleuvoir, il s’inclina, dans son froc.

— Seigneur ?

— Écoute un peu !

La Vierge avait arrêté son rouet, qui file pour l’avril prochain ; saint Joseph cessa de clouer ; le son de l’orgue mourut, comme une brise qui s’éloigne, sous les doigts suspendus de sainte Cécile. Et les rumeurs d’en bas s’entendirent. Très adoucies par la distance, mais très distinctes, elles emplissaient d’humanité le séjour des bienheureux ; éveillaient le souvenir, presque expiré, de leur bref passage ici-bas.

— Chers, je ne comprends pas ? fit sainte Edwige.

— Ni moi ! appuya saint Edulf.

Mais sainte Agnès, et aussi sainte Catherine, étaient devenues toutes pâles… C’est que la terre parlait en italien ; ou, mieux, le point précis d’où émanaient toutes ces plaintes et tous ces gémissements. « Nous avons faim ! », disaient les uns. « Nous aurons froid ! », disaient les autres. « Voici l’hiver, et plus rien au logis ! », murmuraient beaucoup. « Hélas, faudra-t-il donc mourir sans aide ? », concluaient tous à l’unisson.

Mais si le couplet changeait, le refrain était le même : « San Antonio, ora pro nobis ! »

— Ça va mal à Padoue ! balbutia saint Antoine, tout consterné.

Car il fut, de son vivant, la charité même ; donnant ses biens aux pauvres, et sa science aux passants. C’est lui, qu’on ne l’oublie pas (et le sixième haut-relief de sa chapelle en témoigne) qui, pour édifier les fidèles sur le péché d’avarice, fit ouvrir la tombe d’un avare ; et montra au peuple assemblé la pierre qui tenait lieu de cœur !

Aussi écoutait-il avec désolation l’écho des douleurs de sa bonne ville… celle où, après Toulouse, Montpellier, Bologne (venant du Portugal, sa patrie) il avait brillamment enseigné la théologie ; celle où il était mort si jeune — trente-six ans ! — en odeur de sainteté ; celle où on le vénérait, depuis six siècles, le premier du Paradis, après Dieu.

Que faire ?

Celui qui Peut eut pitié : de nouveau, la voix résonna :

— Retourne vers eux ! Ame que j’ai créée immortelle, réintègre ta chrysalide ! Écoute, regarde, soulage ; et reviens !

— Merci ! Oh ! merci, Seigneur !

Saint Pierre tira la barre… et saint Antoine s’élança dans la terrestre nuit !


L’église est close, les plus fervents se sont retirés. Derrière l’autel, à la lueur d’une veilleuse qui grésille, dans son godet rose ajouré de cuivre, balancée à la voûte comme un encensoir, par l’éternel courant d’air des lieux consacrés ; derrière l’autel, parmi les ex-voto, les béquilles, les offrandes de toute sorte et de toute nature, la châsse resplendit. Dedans est couché le corps embaumé, la relique précieuse ; drapée d’une précieuse robe qui semble tissée de rayons, tant les gemmes y étincellent, y font vibrer leurs facettes, tressaillir leurs reflets !

Mais le luxe ne fait pas le bonheur. San’ Tonio, comme disent les dévotes familières, San’ Tonio est triste, dans sa belle tunique, parce qu’il songe à tous ceux qui, devant sa richesse, sont venus prosterner leur misère. Voilà trois jours qu’il est là ; trois jours qu’immobile en sa fastueuse sépulture, il assiste au défilé lamentable ; se creuse en vain la tête pour savoir que faire, et comment consoler, et comment secourir !

Les miracles de l’ancien temps ne sont plus guère possibles, en une époque sans foi, tout imbue d’idées mécréantes… Quant aux moyens pratiques, mort depuis 1231, il ne connaît plus personne — et la ville doit avoir changé !

Cependant, une idée lui était bien venue, cette après-midi, en écoutant (un peu distraitement) la prière d’un joueur de lotto, bon chrétien tout de même, qui, après avoir mangé son avoir, en était venu au commerce des usuriers. Il disait : « Grand saint Antoine, délivre-moi de cet infâme Jéroboam, et gare-moi de ses poursuites ! Tu sais bien, grand saint Antoine, le vieux païen de la porte Codalunga, dans la maison aux trois volets… que le ciel confonde ! »

Et voilà que l’idée revient, tourne à l’obsession, à la hantise. Elle est bien risquée, bien impraticable ; mais que servirait-il d’avoir été un vaillant discuteur, jadis, pour temporiser présentement — fût-ce en ses reliques !

C’en est fait ! San’ Tonio est décidé ! Des mains, puis du front, il soulève la dalle, fort d’une puissance surnaturelle. Le voici debout, chancelant d’abord, car il a perdu l’habitude… Mais vite il se remet, gagne l’entrée, sans plus bruire qu’un fantôme.

Dehors, sous le clair de lune, Padoue sommeille profondément. Le bienheureux longe les maisons, prend les ruelles noires, pour qu’aucune trahison de l’astre ne dénonce la tunique révélatrice, où s’entre-choquent perles et cabochons.

Seule, une patrouille crie : « Qui vive ? ». Mais saint Antoine se case en une niche vide, veuve de sa pieuse effigie ; et les soldats du roi Humbert, avec leur mauvais falot, passent sans lever la tête.

— Seigneur, aidez-moi en mon entreprise !

Voici la porte Codalunga, voici la maison aux trois volets…


— Rébecca, as-tu entendu ?

— Quoi ?

— On a frappé, en bas.

— Mais non !

— Mais si !

— Alors, vas-y voir.

— A cette heure !

— Qui veux-tu que ce soit ?

— Tiens, des malfaiteurs !

— Impossible ! On les a tous arrêtés à Paris ! Mais si tu as peur, regarde par le judas.

— Ça, oui.

Jéroboam est descendu, a suivi le conseil, a tiré, de suite, fébrilement, les verrous. San’ Tonio a dit seulement, derrière l’huis : « Je vous apporte une bonne affaire. »

Il connaît son monde. Maintenant, attablés, un pan de la robe étalé sur le bois, entre eux, pour que le juif palpe, vérifie, évalue, San’ Tonio et Jéroboam discutent. Le saint veut beaucoup d’argent ; l’usurier s’efforce d’en donner le moins possible.

— Tant ! dit l’un.

— Tant ! dit l’autre.

Enfin, ils s’accordent : San’ Tonio obligé aux concessions, puisque ne pouvant expliquer la provenance de l’objet, ni l’étrangeté de la démarche… toutes choses, cependant, indifférentes au fils d’Israël.

Encore, le bienheureux formule une dernière exigence : qu’on lui donne la vieille soutane d’occasion pendue là, au mur.

— Singulière idée ! murmure le juif.

Et San’ Tonio baissant les yeux :

— Il le faut bien… je n’ai rien dessous !


Ah ! le brave curé, qui arpente les rues de Padoue, un gros sac de toile entre les bras !

Au long des impasses, des sentes, au plus délabré des faubourgs, il se glisse ; entre, sans plus de tapage qu’une souris, dans les maisons hâlées et lézardées. Il grimpe, grimpe, arrive aux toits, pousse les portes à la muette, dépose son offrande sur la table, esquisse un geste de bénédiction — et s’en va !

Il est très pressé : tant de gens l’ont invoqué depuis trois jours ! C’est déjà beau qu’il ait retenu les noms, les adresses, de si multiple clientèle.

Las, le sac se vide… il est vidé ! Emporté par son zèle, le bon San’ Tonio a dépassé l’enceinte de la cité, s’est égaré dans la campagne.

D’un fossé, un spectre se lève : un vieux mendiant qui grelotte sous la fraîcheur nocturne.

— Bonne âme, j’ai faim, j’ai froid !

Plus rien ! Le bienheureux Antoine n’a plus rien ! Et l’ancêtre est là, tout frissonnant… Alors, consultant le ciel des yeux, n’y voyant pas poindre l’aube, assuré d’être vêtu d’ombre jusqu’au retour à l’église, où quelque surplis le ferait pudique, San’ Tonio donne ce qui lui reste au monde : la soutane de Jéroboam !

Puis il se dirige vers la ville. Mais ses forces l’ont trahi — six siècles de repos engourdissent ! — et voilà que ses genoux refusent le service ; qu’un invincible sommeil clôt ses paupières desséchées. Sous un buisson, au coin d’un bois, il s’assied, s’endort, dans la paix du Seigneur…

Voilà comment a disparu la belle robe, et pourquoi l’on a retrouvé le saint tout nu. Il se rencontrera des incrédules ; mais, légende pour légende, j’aime autant celle-là qu’une histoire de voleurs !

AUTOMNE

Ce matin, la nature s’est levée en habits d’automne.

Hier encore, elle était rieuse et pimpante ; l’été s’épandait à flots, du zénith brûlant, sur la plaine enflammée. Si loin que la vue portât, il n’y avait de roux, sous le soleil, que la toison d’or des moissons, la crinière blonde de la terre en folie.

Les gazons, les taillis, les branchages, restaient immuablement verts : d’un vert éclatant d’émeraude, au sommet des chênes ; d’un vert glauque et vague, à la pointe des pins ; d’un vert tremblant et opalin, au front des bouleaux — comme si la pluie trempait une absinthe dans leur ramée, en s’y mêlant goutte à goutte !

La vie éclatait en toutes choses, saoûlant de sa joie triomphale les champs, les halliers, les bestiaux de la ferme, les bêtes nobles de la forêt !

Jusqu’aux poissons, ces curieux êtres muets et souples s’éternisant au bain, qui semblaient pénétrés d’allégresse, en allongeant leur nez ruisselant, leurs ouïes battantes à la surface de l’étang, aux heures de trop fortes chaleurs. Tel un bourgeois suant et étouffant, mais satisfait de se sentir vivre, cherche la fraîcheur dans les flots suburbains, aux dimanches de canicule.

Quand le jour déclinait, une tiédeur rôdait encore sous les ombrages, montant par bouffées, comme des gorgées d’encens, vers la fine étoile qui se lève la première, et semble, sur la gaze bleue du firmament, une topaze échappée au croissant de Séléné.

La sève gonflait le torse des arbres, noueux et robuste comme celui des hercules. La peau de l’écorce se tendait sur la chair du bois, aux maîtresses branches, comme l’épiderme sur des biceps puissants.

Il émanait du sol, il tombait du ciel, une sensation de force — quelque chose de païen et de biblique tout à la fois ; un panthéisme brutal et sain qui vous emplissait les veines de la passion de vivre !


Aujourd’hui, tout est changé.

Le soleil a les pâles couleurs ; le vent tousse à la cantonade. On dirait que la nature a eu un grand chagrin cette nuit… comme ces amoureuses dont les cheveux blanchissent en quelques heures, nocturnement. Au plus haut des frondaisons, parmi l’intensité sombre des verdures, des feuilles ont blêmi. Et, toute cette journée, la rouille a fait tache, s’étendant d’une cime à l’autre sur le métal mouillé des feuillages.

A gauche, dans le jardin, une vigne s’étirait contre le mur, jolie et folle avec ses allures profanes, les frisures de ses « gourmands », retombant sur le front comme une tignasse de bacchante… A cette heure, elle grelotte sous la bise, tout d’ocre vêtue ; ses rameaux retombent droits autour d’elle comme une chevelure de pénitente, et elle semble d’ici, avec ses bras étendus et les pieds joints de son cep, une crucifiée d’ivoire jauni.

L’air n’a plus sa belle transparence, sa limpidité de source. Le son arrive non plus éclatant et net avec des sonorités de clairon, mais atténué, amoindri, voilé — il a traversé l’ouate de brume qui s’élève au-dessus du lac ; qui transpire du sol ; qui glisse des nuages, comme un pan de mousseline traînant de l’alcôve céleste jusqu’à notre vulgaire séjour.

Corot pinxit ! Tout s’estompe, tout s’adoucit, dans la saison nouvelle ; la précision des contours a disparu, laissant entrevoir toute chose comme en un brouillard de rêve. Le ciel est gris : d’un gris tendre, sous lequel on devine le bleu ; mais un bleu lavé que de pauvres rayons irisent à peine.

Et une grande tristesse vous étreint le cœur !

Le soleil dépérit, et la nature le soigne en habit d’infirmière… elle portera son deuil, cet hiver, en blanc, comme jadis les reines, quand le roi était mort !


Là-bas, des coups de feu ont retenti. C’est la chasse qui suit le vol des perdrix, le galop des lièvres.

Une aile qui palpite, un petit cœur qui s’éteint, une poignée de plumes ou de duvet qui fait neige — à quoi bon les couvées et les nichées du printemps !

On a rasé les moissons ; la plaine est de sinistre aspect, aux lueurs mornes du crépuscule.

Après que la faulx a eu sabré les épis, le soc a éventré la terre ; et une nuée de corbeaux de la grande race s’est abattue sur les sillons pour en tirer les vivants boyaux.

On voit leur bec plonger, et ramener victorieusement d’immenses lombrics couleur de sang, qui se débattent, se roulent, et se déroulent, comme les serpents de nos jongleurs.

De-ci, de-là, des gerbes, non encore enlevées, gisent, avec des rigidités de cadavre ou des déformations de mutilé. Un chat-huant, content à l’approche des ténèbres, pousse, dans le clos voisin, son lugubre cri, qui ressemble tant à l’appel lamentable des agonisants.

Et, dans l’ombre qui s’épaissit à chaque minute, les charrues, laissées là par les laboureurs, prennent, avec leurs éclairs d’acier, l’aspect d’affûts abandonnés par une armée en déroute.

C’est un champ de bataille, en effet : le champ de bataille de l’homme contre la faim ! Il faut arracher à ce sol assez de blé pour la grange et la meule, assez de pain pour les affamés — et l’engraisser de sa sueur, sinon de son sang !


Cette saison que voici emplit de mélancolie les femmes qui, comme moi, ont dépassé la trentaine. Encore quelques années de jeunesse et notre automne viendra, à nous autres aussi !

Adieu l’éclat des yeux, la transparence du teint, l’harmonie du buste, la souplesse de la taille, l’ébène, le chanvre, ou le cuivre des lourdes chevelures… tout ce qui fait l’orgueil des très belles ou seulement des très fêtées !

Il faudra laisser la place à de plus jeunes ; s’habituer à s’effacer ; passer au second rang de bonne grâce, si l’on ne veut point être ridicule — ce qui est pis que d’être vieille ! Et cela sans rancœur, sans jalousie, sans perfidies surtout, envers celles qui n’auront d’autre tort que d’être venues quelques années plus tard ; et qui seront remplacées, à leur tour, par les fillettes d’aujourd’hui.

Certes, je ne déconseille pas de lutter ! Il le faut ; on le doit même… surtout si l’on est un peu aimée ! Mais il faut lutter en femmes et non en poupées, sauvegarder ce que j’appellerai la dignité de sa beauté — et accepter l’âge comme il vient !

Je sais que l’abdication est pénible, si petit que soit le royaume ; seulement, je pense qu’il vaut mieux descendre du trône volontairement, que d’en être chassé par la risée publique.

Mais, qu’elle est donc dure, cette loi inéluctable qui sèche les feuilles à la cime des arbres et la jeunesse au front des femmes !

Nous mourons deux fois, nous autres…


Je suis rentrée par le verger.

Voici qu’en le traversant, mes yeux s’arrêtent sur un fruit que j’avais remarqué, il y a plus de quatre mois, et que je n’ai pas regardé depuis.

Au printemps, c’était un noyau, sec, vert, rêche au toucher et à l’odorat. Les oiseaux n’en approchaient point, sachant bien qu’il ne valait pas le diable. Aujourd’hui, le voici mûr, gonflé de rayons et de sucs, tout parfumé. Et il est marbré de cicatrices, de coups de bec.

Il me semble que mon cœur a mûri ainsi !

Je me rappelle, il y a dix ans, ses intolérances, ses rigueurs, ses sévérités : tout l’ordinaire cortège de l’extrême jeunesse, qui n’a pas encore appris l’indulgence et le pardon.

Que de larmes il a fallu qui retombent dessus, lourdes comme une pluie d’orage, pour l’amollir ! Quel embrasement de fraternité et de tendresse, pour en fondre l’écorce maussade, l’égoïsme inconscient, et cependant cruel !

Il a fallu les années ; il a fallu qu’approchât l’automne !

Aussi, je ne la maudis point. Dans la nature ou dans ma vie, je la trouve douce — et je salue son avènement sans regrets !

LA BOITE A MUSIQUE

— Viens voir !

— Quoi donc ?

— Viens !… Tu seras contente.

Du coffre d’acajou à poignée de cuivre et doublure de papier vert-pomme ; du coffre qui horripila mes goûts naissants, alors qu’il me fut imposé en étrennes, et pour lequel les miens ont, paraît-il, gardé un faible (puisqu’après tant d’années, le voilà qui se retrouve !) de cet abominable réceptacle, ma chère maman, en veine de fouilles et d’évocations, tire mystérieusement un petit rectangle, épais de deux doigts, enveloppé de papier bis… juste la forme et le format d’un paroissien qui se respecte !

— Te rappelles-tu cela ?

L’enveloppe gît par terre, et mes doigts tremblent, à toucher l’antique bibelot ! Si je me rappelle ? Bonté divine ! si je me rappelle ?… Il faudrait que le mal ait ravagé mon cerveau, que l’âge ait éteint jusqu’à ma dernière lueur de mémoire, pour ne point me souvenir de cette amusette mélancolique et préférée.

Jamais je n’aimai tant rien, parmi les jouets de l’enfance ; jamais rien ne me donna tant de plaisir, ne me suggéra tant de rêve !

Pauvre petite boîte à musique ! Je la contemple avec le regard d’autrefois, ravi et charmé, à travers mes yeux d’aujourd’hui — qui ont connu les larmes, reflété la vilenie humaine ; qui ont vécu, qui ont souffert !

Elle est bien telle que je me la figurais, dans mes retours en arrière, lorsqu’on se repose du présent dans le passé. Vieille, très vieille, ayant distrait, avant moi, deux générations, elle garde l’aspect propret et démodé des objets transmis de mains en mains soigneuses… fût-ce près d’un siècle !

Elle a vu mourir les uns, naître les autres ; changeant de possesseur et pas de place, dans la grande armoire à linge, sur le même coin du même rayon.

Et tout mon être s’émeut, à regarder le naïf couvercle où, de la corne noire, un paysage émerge, en relief. Il y a de tout, dans ce paysage : des remparts, des dômes, des colonnades, des galeries, des arceaux, des tours, de minces et hauts peupliers, jusqu’à une montagne à l’horizon ! La légende, gravée en plein ciel, porte : Italie (Véronne). Oui, Véronne, avec ce redoublement de consonne, sans qu’on ait jamais su pourquoi.

Dire, tout de même, que c’est ce dessus de boîte qui m’a donné la passion des voyages, l’envie immodérée de courir l’Italie — comme le palmier en zinc de la Samaritaine m’a donné la hantise de l’Orient.

On se plaint que nous sommes factices, les Parisiennes ; mais, dès le berceau, ne puisons-nous pas nos visions, nos tendances, dans la facticité la plus aiguë ? Tout est en pierre, tout est en pot, tout est en faux, autour de nous ! Force est donc de réapprendre, ailleurs, la nature et la vérité !


Et, cependant, il faut bien l’avouer, quelquefois la chimère était plus belle… Je me suis grisée d’art, là-bas, aux bords de l’Adige, dans la cité des Scaliger ; mais nulle part je n’ai retrouvé l’ivresse délicieuse qui me tenait hypnotisée devant cette vision primitive, presque grossière, taillée à coups de canif par quelque ignorant.

C’est qu’il n’est pas de vérité qui puisse tenir contre le songe ; ni de merveilles qui réalisent les enfantines conceptions !

Cependant, quand le couvercle se levait, j’oubliais vite le dessus pour le dedans. Mon père, très grave (il m’octroyait une récompense strictement gagnée !), remontait le mécanisme avec le petit « carré » que voilà, cette espèce de forte clef de montre dont l’anneau est un peu usé par le contact des gestes disparus.

Alors, j’écoutais de toutes mes oreilles ; et j’écarquillais les prunelles, pour mieux saisir, sous la mince lame de corne jaune, le jeu des rouages — complétant le bruit agréable, mais invisible, par une action saisissable : la vitalité du mouvement.

Quel ravissement ! J’ai entendu, depuis, les premiers solistes du monde, et Lamoureux jouer Wagner… ce n’était plus ça ! La mimique des exécutants gênait l’illusion, entravait l’envolée vers l’irréel ; tandis que cet appareil si simple (peigne d’un côté, cylindre de l’autre) m’apparaissait miraculeux.

Des imperceptibles et multiples pointes hérissant le cylindre, des notes, en un mot, dont le passage sous l’une des dents du peigne déterminait le son, mon père m’avait dit : « C’est la foule ! » Je n’en demandais pas plus, portée d’instinct à ne point m’étonner qu’elle marchât toute dans le même sens, vers un but déterminé ; m’efforçant de distinguer les aspérités les unes des autres ; m’intéressant à celle-là, parce qu’elle était seule, à celles-ci parce qu’elles formaient un groupe compact et déterminé. Celles qui me dégoûtaient, c’étaient celles qui allaient par rangs d’oignons, l’allure abrutie, résignées et molles, bien que régulières et régulièrement espacées.

Car chacune avait sa voix ; et j’en étais arrivée, par l’ouïe, à dire ce qui se passait sous la plaque ambrée.

— P’pa, c’est cette pauvre petite, à droite, qui n’a personne ! P’pa, c’est les douze grosses, à gauche… en tas !


Et les jolis airs ! Il n’y en avait que deux, ainsi que l’indiquaient les deux rondelles de nacre placées sur la paroi verticale de devant, et qu’il fallait mouvoir suivant l’ariette choisie.

Qu’est-ce que c’était que cette musique-là ? Je ne l’ai jamais su. L’un des motifs était italien, assez vif, et procédait de la tarentelle. L’autre semblait quelque lied d’Allemagne, très vaporeux, d’une séduction intense et abstraite…

Jamais, non jamais, Schubert ni Schumann, ne me versèrent au cœur pareille mélancolie ! Il me semblait enfoncer ma figure dans une de ces touffes de vergiss-mein-nicht, qui ne sentent rien, disent les imbéciles — alors qu’elles sentent la terre, l’eau, la sève : toutes les forces discrètes de la nature !

Tandis que j’écoutais, muette, oppressée, on me regardait écouter… Je vois, sous la lampe crinolinée de carton vert, la face souriante de grand’mère (octogénaire, et si jolie !) avec ses cheveux d’argent, son coqueluchon de dentelle à rubans roses, son air de malice et d’ingénuité ; je vois le visage sérieux et bon de père, cravaté de noir jusqu’aux oreilles ; je vois la figure ouverte de l’oncle, le frère à maman, qui me grondait toujours et qui me gâtait tant ; et la mine inquiète de mère… observant son phénomène !

Elle seule me reste, la chérie ; les autres sont morts !


J’ai voulu réentendre les vieux airs ouïs en leur compagnie, jadis, et j’ai remonté la boîte à musique. Hélas, hélas, c’est fini ! Le rhythme est perdu, si lent qu’on n’en reconnaît plus rien. Dans le silence, une à une, les notes s’égouttaient — comme des larmes !

A mi-chemin, elle s’est tue… et c’est moi qui ai pleuré.

LA FÊTE DES MORTS

La Toussaint.

Derrière moi, le cimetière s’étend, baigné de crépuscule ; un linceul de brume le drape de ses plis lourds ; la fumée des usines met aux quatre angles du formidable catafalque des panaches mouvants, blancs et bouclés, comme ceux qui ornent le convoi des vierges richissimes ; les chrysanthèmes, expirantes sur la dalle des tombes, jettent leur ultime parfum — une paix inouïe tombe sur la terre lassée…

En est-il venu, des morts, en ce Père-Lachaise, depuis le jour où le premier cercueil descendit dans le sol consacré ! Chaque siècle a apporté son contingent ; chaque époque a aligné là le dortoir suprême où la cloche qui vient de sonner pour le repos ne sonne plus jamais pour le réveil !

Certaines des collines de Rome sont faites seulement des détritus de la Ville-Éternelle ; l’écume rejetée par le flot humain se pétrifiait, servait de base à ce que déposait la suivante vague ; puis une autre, et une autre encore !… Toute l’histoire de la céramique, depuis l’antiquité jusqu’à nos jours, serait visible, si quelque coup de glaive fabuleux, semblable à celui de Roland, coupait en deux le mont Citorio.

Ici, ce sont des ossements, des tessons d’humanité cassés par le temps, qui marquent chaque ère écoulée. On saurait l’âge du cimetière à compter les couches entassées de squelettes, comme on apprend l’âge des chênes en calculant les cernures de leur moelle. De la grand’porte à la chapelle qui couronne le faîte, chaque marche de l’escalier géant, chaque pas de la pente rapide marque l’apport d’une génération ; on fait, soi vivant, l’ascension qu’ont faite les aïeux défunts, on suit le chemin qu’a suivi le passé — on gravit de l’histoire !


L’histoire ! Ose-t-on bien prononcer ce nom ici ? Elle n’est faite, hélas, que de nos carnages ; et, nulle part ailleurs, on n’en éprouve à tel point l’horreur et le néant !

Pour arriver à cette extrémité du cimetière d’où la vue s’étend au delà du château-fort de Vincennes, très loin, vers l’horizon, j’ai traversé les vieux ombrages où tant de défunts gisent oubliés. J’ai remarqué l’enclos dans lequel repose, la carcasse trouée par des balles françaises (après tant de projectiles autrichiens, russes, ou anglais, reçus sans que la mort s’ensuivît !) Michel Ney, duc d’Elchingen, prince de la Moskowa. J’ai passé, sans le savoir, à côté de la sépulture où dort son compagnon d’armes, supprimé ainsi que lui, ce charmant et valeureux La Bédoyère.

Et, dans ce vallon d’ombre qui s’étend sous mes pieds, tout un pan de muraille est rouge — rouge comme un caillot de sang ! On dirait que des mains d’assassinés se sont crispées aux pierres ; que des têtes ont été écrasées contre la paroi, éclatant ainsi que des grenades mûres ; que toute la pourpre que recèlent les veines d’une foule a ruisselé là, longuement, intarissablement…

C’est le Mur ; les gouttes écarlates des immortelles décalquent et avivent la tache effacée, la nuance adoucie par les pleurs du ciel.

Ah ! folie, folie humaine, c’est en ce charnier que l’on apprend à te mépriser et à te maudire ! Une telle impassibilité s’en dégage ; une telle harmonie jaillit des tombes ; une telle conciliation émane de ces ennemis d’hier, aujourd’hui couchés au même lit ; une telle fraternité fleurit sur cette terre gonflée de tendresse, imprégnée de pardon, que la mort fait honte à la vie !

C’est bien la peine de se combattre, de s’envier, de se haïr, d’essayer mutuellement de se perdre, de se nuire, de se tuer — pour en arriver à confondre ses os !

C’est cela que veut dire le rictus sardonique des têtes sans chair et sans peau, du crâne qu’Hamlet soupèse dans sa main ! Il rit, Yorick, le bon Yorick, parce qu’il est heureux de n’être plus parmi les hommes ; parce qu’il est, lui, bouffon, l’égal du Roi ; parce que la disgrâce de sa gibbosité vaut juste la tournure du plus joli page défunt ; parce que les coups ne pleuvent plus sur son échine disjointe, les humiliations sur son âme délivrée… et que ceux qui sont restés dans l’existence lui semblent bien à plaindre, et bien à railler !

Ce sourire de la Camarde, autrement énigmatique que celui de la Joconde, on devrait l’avoir toujours présent devant les yeux ; non pour s’attrister, mais pour se consoler, pour se dire que bref est le voyage, qu’il faut se hâter de respirer les roses, de s’emplir les yeux de rayons et l’âme d’amour, afin d’avoir au moins utilisé le court trajet.

Jouir du beau et faire le bien — on peut mourir après !


Mais, soudain, le spectacle est devenu fantastique. Dans la nuit, tôt survenue, une petite lueur vacille, puis une seconde, une troisième, des centaines, des milliers !… C’était réception chez les Morts, aujourd’hui : et on allume. Chaque chapelle a son cierge qui se consume, solitaire, parmi les fleurs, les parfums, le scintillement des perles luisant sur le marbre blanc des autels, comme le jais sur l’épaule des femmes.

Et un frisson mystérieux, un battement d’ailes impalpable s’élève dans l’air léger. Quand nous serons partis, nous, les vivants, trop grossiers, avec nos sens physiques, pour voir et entendre les choses surnaturelles, les esprits se rendront des visites, causeront muettement, donneront un bal, peut-être, ayant pour orchestre les oiseaux réveillés par toutes ces clartés, par ce remue-ménage invisible, et croyant à l’aurore, les doux abusés !

Le conservateur du cimetière n’y verra que du feu, les gardiens aussi ; mais leurs pensionnaires se moquent du conservateur et des gardiens… ignorants des choses d’au-delà !

Les âmes pas mondaines prendront leur essor vers qui les a chéries ; et, sans qu’on les voie, sans qu’on les devine, se pencheront sur les éplorés. Séchez vos prunelles pour cette nuit, les inconsolables ; votre veille ou votre sommeil auront une caresse, quelque chose de tendre, un souffle, un frémissement, effleurant les lèvres, le front, ou les paupières, de qui est resté fidèle à l’être disparu.

Il faut les aimer, les trépassés, leur faire la tombe qu’ils eussent souhaitée ; leur mettre, pour ces nuits froides, un édredon de pétales ; joncher leur couche des fleurs dont ils aimaient la nuance ou le parfum — garder enfin un peu de ce que le paganisme avait de séduisant.

Cette obligation me semble si sérieuse, qu’à chaque veille de Toussaint j’emplis de bouquets ma maison et y appelle mes amis. Celles qui viennent ont de la beauté et de la grâce ; ceux qui viennent ont de l’esprit et du talent. On cause, on jase, on rit même ; on parle des idées qui sont précieuses, de l’avenir tel qu’on le voudrait, de l’humanité, de ses douleurs et de ses joies ; un mot enfantin croise une parole grave ; de beaux vers vibrent dans un soudain silence — un peu de l’âme de Paris entre dans les corolles épanouies, comme une abeille en un calice ouvert…

Et, le lendemain, par brassées, les chrysanthèmes et les violettes, les dahlias et les roses, le houx qui saigne comme la vie des pauvres, le mimosa doré comme la vie des riches, toutes les fleurs qui ont vécu de notre existence pendant quelques heures, s’en vont à ceux qui aimaient tant Paris — et que si vite Paris oublie.

Comme ça, ils sont au courant…

CONTES DU CALVAIRE

LE VOILE DE VÉRONIQUE

Pour un absent.

Quand Jésus, chargé du faix de la misère humaine, défaillant sous le poids des iniquités amoncelées depuis des siècles, gravissait le Golgotha, hué, flétri, frappé, quelques femmes, ni jeunes, ni belles, ni riches, mais d’âme fervente, escortèrent sa marche au gibet.

Les soldats riaient, les interpellant d’apostrophes brutales ; les Pharisiens raillaient, de mots équivoques, leur fidélité pieuse au blond Nazaréen ; des Docteurs se scandalisèrent, conseillant d’écarter ces coquines…

Impassibles, sourdes aux outrages, masquées de pleurs, elles allaient — insensibles à tout ce qui n’était pas « ses » maux ; ignorantes de tout ce qui n’était pas Lui ! Il n’avait fait, cependant, que leur prêcher l’indulgence et la charité ; plaindre leur sort ; panser les secrètes blessures de leur mémoire.

Alors, elles l’aimaient, comme le spectre des illusions défuntes, comme un fils, comme un frère… comme le principe même de toute Vérité, de toute Justice ! Et, puisque son heure était venue, puisqu’il était malheureux, puisque tous l’abandonnaient, elles le suivaient de plus près qu’aux jours de triomphe, lorsque Jérusalem, au-devant de la blanche ânesse, étendait les tapis de fine laine, agitait les palmes et les rameaux !

Un Prince des Prêtres, ému de pitié, leur vint dire de se tenir plus loin ; de ne pas se compromettre auprès des pouvoirs publics en s’assimilant à ce réprouvé. Mais Jésus venait de tomber pour la première fois — et elles n’entendirent même pas le Prince des Prêtres !

Leur groupe morne, de gris vêtu, cheminait à pas lents derrière le cortège. Quand Siméon, homme charitable, fut chassé par les prétoriens, après avoir, quelque temps, allégé de sa croix le condamné, elles lui baisèrent les mains au passage.

Cependant, une sueur de sang aveuglait Jésus, coulant sous sa couronne d’épines, issant de son derme torturé. Il ne distinguait plus sa route, trébuchant aux pierres du chemin.

Alors, pendant une halte, quelqu’une se détacha d’entre ses compagnes. C’était une veuve très pauvre, au déclin de la jeunesse, et qui s’appelait Véronique. Elle défit son voile, parfumé de lavande, et y étancha la face de douleur.

… Puis, l’holocauste s’accomplit.


Mais telle audace ne pouvait passer inaperçue, ni demeurer sans châtiment. A propos de qui se produisait-elle ? Cela était secondaire. Le principal, c’était l’outrage aux autorités, le démenti infligé par cette inopportune miséricorde aux indispensables rigueurs.

Depuis que le Nazaréen, avec sa horde de gens sans aveu et sans biens, avait corrompu l’esprit populaire, perverti la contrée, partout, dans les géhennes, dans les ergastules, des figures voilées s’interposaient entre l’esclave et le maître : implorant celui-ci, secourant celui-là. Jusqu’aux criminels (aux criminels d’État !) qui, maintenant, rencontraient de la compassion à mi-côte de l’infamante colline !

Allez donc, ainsi, fonder un pouvoir fort !

Véronique fut appréhendée, au matin, dans son humble maison. Comme elle ne savait si jamais elle rentrerait, ayant commis si grand crime, elle fit, de sa mante et de son voile pliés depuis la veille, un mince bagage, et suivit les soldats.

Quand elle comparut devant le juge, il lui dit :

— Pourquoi, femme, as-tu offensé le gouverneur, en te montrant favorable à ceux que frappe sa justice ?

Mais elle :

— Je n’ai point pensé au gouverneur, ni à toi, magistrat de la cité. J’ai fait mon devoir de femme et de chrétienne, en assistant le Pauvre, quel que soit son nom, de ma secte ou d’une autre… car je lui dois mon intervention, dans sa chair, dans son âme, dans ceux dont il est le fruit ou le germe, à travers les générations !

— Tu es une rebelle !

— Non, je suis une femme qui a souffert, qui a pleuré, qui panse les maux qu’elle a connus.

— Tu es une coupable, toi aussi !

— Non, je suis une chrétienne ! Mon toit est lieu d’asile ; je donne à mes frères de détresse tout ce que je puis ; et je me tue à travailler, ayant besoin de peu, pour qu’il leur soit rendu davantage.

— Barrabas est contre toi !

— Je le sais bien… et c’est ma gloire ! Car sont aussi contre moi les vendeurs du Temple, les prêteurs d’argent, les prévaricateurs, et les Pharisiens !

— Tu sais te défendre !

— C’est que Dieu est avec moi !

....... .......... ...

— A mort ! glapissait la foule.


Quand soudain, sur la table du juge, une splendeur étincela. De lui-même émergeant, accroché aux clous de l’invisible, le voile de Véronique se déroula ; s’étendit comme la buée au-dessus des étangs. Et visible, d’un rayonnement d’astre, empreinte en fils de soleil dans le grossier tissu, la face du Saint des saints apparaissait sous son diadème d’épines, les yeux clos.

Soudain, les paupières battirent, la bouche s’entr’ouvrit. Et une voix s’éleva qui disait :

— Tu suis ma loi, ô femme !… la seule immuable, la seule éternelle, celle que j’ai assise pour jamais au sommet du Golgotha ! L’humanité est moi-même : qui la secourt me sert, qui la dédaigne m’outrage ! Et le Pauvre est l’hostie vivante où s’incarne ma divinité ! Reprends ta route, ô femme ! A travers les méfiances ou les périls, entre les haines fratricides des hommes, accomplis ta mission d’amour et de pitié !


De ses mains qui tremblaient, Véronique saisit le voile, et, le déployant en avant d’elle — bouclier, égide, drapeau ! — s’en fut sans résistance à travers la Palestine, vers les régions inconnues, vers les mondes nouveaux…

24 juillet 1894.

TABLE DES MATIÈRES

La Pitié
1
La Blouse et la Soutane
6
Le Maître d’école
12
La terre
19
Berceuse pour les vieux
25
Le droit du supplicié
31
L’adoption de « Mardi-Gras »
41
Campagne
48
L’ami des pauvres
54
Au repos du mineur !
63
L’âme des choses
71
Les petits poitrinaires
79
Notre-Dame de Bon-Secours
87
La jambe de bois
94
Le petit squelette
100
En pays latin
105
UNE AUDIENCE DE LÉON XIII
113
I. — Chez le Souverain Pontife
115
II. — De Paris au Vatican
127
Les noix
135
Le copain de Vallès
141
La chanson de la Mute
147
L’hymne à la bûche
151
Les créanciers de Jésus
156
La revue de Saint Sylvestre
165
Pour la mort !
170
Ma maison
177
Les espoirs
184
Loin
190
La grande amie
195
Frontière
200
La Croix-Rousse
206
Les rédempteurs
212
AUTOUR D’UN PROBLÈME
219
L’enfant du Temple
221
I. — L’évasion
228
II. — Naundorff
235
III. — Le « vrai Roy »
243
IV. — La fin d’un prétendant
254
A la recherche de Louis XVII
261
Fais ce que dois
269
Le Christ aux mineurs
275
Poupiou d’un sou
280
Victimes
287
Le miracle de San’ Tonio
293
Automne
300
La boîte à musique
306
La Fête des Morts
311
Le voile de Véronique
316

ÉMILE COLIN — IMPRIMERIE DE LAGNY

H. SIMONIS EMPIS, Éditeur, 2, rue Chérubini, Paris.

La Cour de Berlin, par Pierre de Lano, 1 vol. in-18
3.50
Après l’Empire, par Pierre de Lano, 1 vol. in-18
3.50
Un drame aux Tuileries sous le Second Empire, par Pierre de Lano, 1 vol. in-18
3.50
Lendemain d’amours, par L. Moriaud, couverture illustrée par Bac, 1 vol. in-18
3.50
Elle divorça, par L. Moriaud, 1 vol. in-18
3.50
Pages rouges, par Séverine, 1 vol. in-18
3.50
Notes d’une Frondeuse, par Séverine, 1 vol. in-18
3.50
Pages mystiques, par Séverine, 1 vol. in-18
3.50
Bains de Sons, par l’Ouvreuse du Cirque d’Été, couverture illustrée par Job, 1 vol. in-18
3.50
Étoile de cirque. par Armand Dubarry, couverture illustrée par Lebègue, 1 vol. in-18
3.50
La Pieuvre, par Sophie Harley, 1 vol. in-18
3.50
Chanteraine, par Georges de Labruyère, 1 vol. in-18
3.50
Portes closes, par Green et Bochet, 1 vol. in-18
3.50
La Femelle, par F. Tusquets, orné de 60 dessins de Eriz, 1 vol. in-18
3.50
La belle Préfète, par Jean Dalvy, 1 vol. in-18
3.50
Folle de haine, par Jean Dalvy, 1 vol. in-18
3.50
L’Animale, par Rachilde, 1 vol. in-18
3.50
Les Enfants s’amusent, par P. Veber et Willy, couverture illustrée par J. Veber, 1. vol. in-18
3.50
Récits de Rhamsès II, Préface de Willy, couverture illustrée par Andhré des Gachons, 1 vol. in-18
3.50
Intérieurs d’Officiers, par Michel Corday, 1 vol. in-18
3.50
Femmes d’Officiers, par Michel Corday, 1 vol. in-18
3.50
Lettres Orientales, par Henry Borotra, ornées de 24 reproductions en phototypie, couverture illustrée par A. Guillaume, 1 vol. in-18
4  »
L’Embarquement pour ailleurs, par G. Mourey, couverture illustrée par Auriol, 1 vol. in-16
3  »
Les Grands Enterrements, par Bazonge, avec illustrations de Forain, Guillaume, Steinlen, Legrand. Heidbrinck et Willette, couverture illustrée par Forain, 1 vol. in-8o
3.50
Le Percement de l’isthme de Corinthe, par L. Durocher, avec 64 dessins de Vignola, 1 vol. in-16
1  »
Les Bals travestis et les tableaux vivants sous le second Empire, par Pierre de Lano, ornés de 25 aquarelles hors texte par Lebègue, 1 vol. in-8o
15  »
Album de Forain, contenant 50 dessins et une couverture illustrée par Forain, 1 album in-4o
6  »
Des Bonshommes (1re série), contenant 30 dessins et une couverture illustrée par Albert Guillaume, 1 album in-4o
5  »
Des Bonshommes (2e série), contenant 24 dessins et une couverture illustrée par Albert Guillaume, 1 album in-4o
5  »
Mémoires d’une Glace, contenant 26 dessins inédits et une couverture illustrée par Albert Guillaume, 1 album in-4o
5  »
P’tites Femmes, contenant 40 dessins inédits et une couverture illustrée par Albert Guillaume, 1 album in-4o
5  »
La Femme intime, contenant 28 dessins inédits et en couleurs par F. Bac, avec une couverture illustrée par l’auteur, 1 album in-4o
5  »
Les Fêtes galantes, contenant 20 aquarelles inédites et une couverture illustrée par F. Bac, 1 album in-4o
5  »

Paris. — Typ. Chameret et Renouard, 19, rue des Saints-Pères. — 31875.