The Project Gutenberg eBook of La chienne

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Title: La chienne

Author: Georges de la Fouchardière


Release date: September 23, 2026 [eBook #79639]

Language: French

Original publication: Paris: Albin Michel, 1930

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/79639

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CHIENNE ***

GEORGES DE LA FOUCHARDIÈRE

LA
CHIENNE

ROMAN

ALBIN MICHEL, ÉDITEUR
PARIS, 22, RUE HUYGHENS, 22, PARIS

DU MÊME AUTEUR
A LA MÊME LIBRAIRIE

En collaboration avec Rodolphe BRINGER

En collaboration avec Clément VAUTEL

Il a été tiré de cet ouvrage :

40 exemplaires sur Hollande Van Gelder
numérotés de 1 à 40.

60 exemplaires sur vergé pur fil Vincent Montgolfier
numérotés de 1 à 60.

L’édition originale a été tirée sur Alfa “Mousse”
des Papeteries Navarre.

Droits de traduction, de reproduction, de représentation théâtrale et d’adaptation cinématographique réservés pour tous pays.

Copyright 1930 by Albin Michel.

A mon ami Maurice MÉTAYER.

LA CHIENNE

AVERTISSEMENT ESSENTIEL

Ordinairement dans un roman le personnage principal c’est l’auteur. C’est lui qui prend et garde la parole, c’est lui qui explique les choses, c’est lui qui vous impose ses sympathies et ses antipathies pour ou contre ses créatures, dont il a fixé le sort avant sa création, suivant la méthode divine.

Ce n’est pas juste. Ce n’est pas toujours agréable.

J’ai voulu, par loyauté, pour mieux exposer une histoire que j’ai peut-être imaginée, user d’un procédé emprunté à l’art dramatique, et qui n’est du reste pas nouveau dans le genre du roman.

Chacun des personnages qui participent à l’action prendra la parole tour à tour pour raconter, à sa façon et dans son langage, les événements auxquels il a assisté.

Ces personnages sont peu nombreux.

Il y a Lui, Elle, et l’Autre, comme toujours.

Lui, c’est un brave type timide, pas tout jeune, mais extraordinairement naïf. Il exerce une profession modeste, mais s’est fait une culture intellectuelle et sentimentale au-dessus du milieu où il évolue ; de telle sorte que dans ce milieu, il a exactement l’air d’un imbécile… Prenez ces confidences comme il vous plaira, à la façon des Confessions de Jean-Jacques… C’est un monologue intérieur ou bien un journal écrit ; en tout cas, des souvenirs qui ne devraient pas, en principe, être destinés à la publicité.

Elle, c’est une petite femme qui a son charme à elle et sa vulgarité personnelle, mais qui peut inspirer tout de même une passion et faire flamber de partout un être resté neuf et combustible… Elle raconte les choses, quand c’est son tour de parler ou d’écrire, dans une lettre ou une conversation avec une copine. Elle est toujours sincère ; elle ment tout le temps.

L’Autre, c’est un type de nouveau-voyou, jeune marlou correct d’après guerre. Son ambition est de faire du cinéma ou de tenir un garage. En attendant, la femme lui sert de moyen d’existence… Il a les cheveux bien gommés, une chevalière au doigt et des chaussettes de soie. Quand il parle, il faut que vous vous le représentiez accoudé à un bar, un œil à demi-fermé, et rendant par le nez la fumée de sa cigarette, avec l’air de vouloir épater le copain qui écoute.

Tels sont les trois personnages que vous allez connaître.

Je les ai peut-être connus.

C’est à Lui que d’abord je donne la parole.

I
LUI

Cette nuit, il m’est arrivé quelque chose… C’est la première fois de ma vie qu’il m’arrive quelque chose ; j’ai quarante-deux ans…

Peut-être la chose est-elle très banale ; peut-être l’aventure à suivre ne s’est-elle passée que dans mon imagination, parce que je l’attendais depuis si longtemps…

Hier au soir, le personnel de la Maison Jules Henriot, où je suis caissier-comptable, offrait un banquet au patron qui venait d’être décoré pour sa conduite au cours de la campagne électorale. Ces dîners d’hommes sont d’une gaieté sinistre ; on commence par parler politique ; ensuite on dit des saletés… J’avais trop mangé, beaucoup bu, et ri aussi fort que les autres, à des histoires drôles que nous connaissions tous par cœur (mais c’était le patron qui les racontait).

A une heure du matin, je me suis retrouvé tout seul sur l’avenue Trudaine, sans intention définie… J’avais résisté à l’insistance de mes camarades qui voulaient m’emmener finir la soirée où et comme on la finit ordinairement en pareille occasion. Dans tous les milieux, il arrive un moment où les messieurs commencent à s’ennuyer entre eux au fumoir, et quelqu’un parle d’aller retrouver ces dames. (Et ce ne sont pas leurs femmes qu’ils parlent de retrouver.)

J’avais résisté, non par une affectation de vertu, mais parce que, ma cotisation du banquet payée, il me restait tout juste une trentaine de francs sur la somme que ma femme me remet chaque semaine, pour mes dépenses personnelles… Et puis, comme tous les timides, j’ai le sens douloureux du ridicule. Rien n’est plus ridicule à voir qu’une bande d’hommes congestionnés, l’air avantageux et l’œil vague, entrant dans une boîte de nuit ou même dans un établissement où on est encore moins exigeant sur la tenue.

On s’en rend compte quand on est installé à l’avance, comme spectateur ; mais c’est une impression qu’on oublie trop souvent, lorsqu’on fait soi-même une entrée, sous les regards amusés ou mercantiles, imprégnés d’une goguenardise indulgente ou d’un respect méprisant.

J’avais prétexté l’obligation où j’étais de rentrer chez moi pour ne pas inquiéter Adèle. Mais ces messieurs avaient compris exactement la situation, et l’un d’eux avait murmuré :

— Sacré père Legrand ! Ce qu’il peut avoir le trac de sa femme !

Au fond, il y avait un peu de ça.

Sitôt après avoir quitté mes camarades, j’avais marché dans une direction opposée au domicile conjugal, où ma femme m’attendait, debout, accumulant les griefs et fourbissant les reproches, prête à découvrir, sur la manche de mon smoking une tache de poudre de riz au niveau de l’épaule, et à démêler un parfum suspect par-dessus l’odeur de naphtaline…

J’avais marché sans but… sans autre but d’abord que de retarder le moment où je retrouverais ma femme, ma longue femme sèche au regard dur et aux pieds froids… Ma femme, l’implacable veuve de l’héroïque adjudant mort au champ d’honneur et dont chaque jour j’entends dénombrer les vertus par opposition avec mes faiblesses, ma femme que chaque nuit j’expie l’erreur d’avoir épousée par crainte de la solitude et par inaptitude à conquérir une vraie femme.

Et puis, peu à peu, marchant dans les rues pleines d’imprévu possible et de mystère latent, j’étais repris de ma vieille manie, du vice chronique que j’ai contracté, sans doute, à lire trop de romans achetés au rabais sur les quais et à rêver en faisant semblant de dormir, le soir au lit, pendant que ma femme m’engueule sur un ton si soutenu dans sa monotonie que je suis parvenu à ne plus rien entendre.

J’espérais toujours la rencontre, l’aventure, l’amour… L’aventure qui viendrait toute seule, d’elle-même, parce que je suis incapable d’adresser la parole à une femme sans avoir l’air d’un idiot… Il se produirait un miracle… un vrai miracle, parce que j’ai 42 ans et que je n’ai jamais eu la séduction de la jeunesse quand j’avais 20 ans… Et puis, mon rêve s’épanouissait dans une apothéose qui à tant d’hommes paraîtrait une banalité négligeable : je rêvais d’une femme qui m’embrasserait pour son plaisir et qui m’appellerait : « Mon chéri »… Jamais, jamais une femme ne m’a appelé « Mon chéri », sauf en vue d’une rémunération immédiate.

Mon rêve a eu souvent des commencements de réalisation grotesque, parodique. Quand je marche comme ça dans la rue, le soir, à des heures où il n’y a presque personne pour me voir et rire de moi, il m’arrive de suivre une passante solitaire et de m’imaginer des choses.

Ordinairement, la femme hâte le pas d’un air irrité… Si les femmes savaient ! Elles croient que tous les suiveurs sont des jouisseurs grossiers, pressés, soucieux d’une passade brutale. Beaucoup au contraire sont des êtres timides et malheureux, qui veulent offrir des richesses intérieures à une déesse inconnue et qui n’osent pas… Mais si les femmes savaient, il n’y aurait rien de changé, parce que ces êtres-là, justement, sont ceux dont les femmes se moquent.

Mais quelquefois la femme se retourne et fait des avances que ma timidité m’empêche de repousser… Et je continue à marcher derrière la professionnelle jusqu’au seuil d’un hôtel borgne. Je dois être franc avec moi-même. Je ne le suis pas seulement par la crainte absurde de paraître rompre sans cause un engagement que j’ai volontairement contracté… Mais parce que ma sensualité n’est pas seulement cérébrale… Et dès qu’elle est satisfaite, l’illusion se dissipe. C’est l’écœurement… Est-ce que l’écœurement suit aussi l’amour qui n’est pas vénal ? Est-ce que l’amant satisfait est momentanément dégoûté de celle qu’il a appelée « Ma chérie » ? Est-ce que la femme, plus polie, continue à appeler « Mon chéri » l’homme, dont, satisfaite, elle se trouve dégoûtée ?… C’est ce que je ne sais pas ; c’est ce que je voudrais savoir, désespérément, à l’âge où presque tous les hommes ont collectionné des souvenirs, et où je n’ai amassé que des espoirs desséchés… comme sont à l’automne les feuilles mortes d’un arbre qui n’aurait jamais su porter de fleurs, qui n’aurait jamais pu produire de fruits, mais qui, chaque année, au printemps, éprouverait sous la poussée de la sève ses velléités stériles. Or, à une heure du matin, cette nuit, sur l’avenue Trudaine, j’ai peut-être trouvé l’aventure ; j’ai peut-être trouvé la femme que j’attends depuis trente ans…

Elle était étendue par terre, sur le trottoir. Un homme, avec une cruauté sauvage, la frappait à coups de pied… C’est l’homme qui criait : il criait des injures, d’une voix rauque. La femme restait immobile et silencieuse sous les coups ; je crus qu’elle était morte.

Je veux croire, pour mon honneur d’homme, que c’est sous l’impulsion d’un réflexe naturel, que je marchai sur la brute, et non pas par l’effet d’une éducation littéraire ou artistique (tout de même, je pensai au prince Rodolphe, des Mystères de Paris et à des attitudes de cinéma). Ma puissance physique est très inférieure à celle du boxeur moyen (au collège, je tenais toujours le rôle de celui qui est rossé ; j’ai continué depuis, et dans les discussions de la rue et du métro je me garde toujours d’intervenir lorsque le plus faible a raison, sauf pour affirmer à mi-voix qu’il a peut-être raison, et de façon à n’être pas entendu par celui qui a tort.)

Cependant, sous le choc de mon poing débile, et à mon grand étonnement, le type s’écroula ; il tomba mollement, comme s’il n’eût attendu qu’un prétexte pour tomber. Et, par terre, il ne prit pas l’attitude tragique d’un gladiateur vaincu, mais la position paisible d’un ivrogne, bonhomme qui, dégonflé, s’endort dans le ruisseau.

Ainsi, je n’eus pas le temps de concevoir la moindre fierté de ma victoire. Je pensai :

— Ah ! bien… Il était saoul…

Alors je pensai à relever la femme…

Elle me montra un visage d’enfant, très pâle, et qui me sembla admirable. De grands yeux bruns qui n’avaient pas l’expression de la souffrance, mais plutôt de la honte, et où je crus démêler un reproche.

Ces yeux semblaient me dire : « De quel droit, monsieur, vous mêlez-vous de nos affaires de ménage ? »

Je répondis bêtement tout haut :

— Je vous demande pardon… Je passais…

Ce qui était une façon de dire :

— Aussi pourquoi, madame, avez-vous vos discussions de ménage sur le trottoir de l’avenue Trudaine ?

Et j’ajoutai :

— Vous n’êtes pas blessée ?

Elle se pencha vers le type qui déjà ronflait ; et elle me dit, sur un ton de reproche :

— Vous lui avez fait mal !

Un agent s’approchait d’un pas majestueux et tranquille.

— Qu’est-ce qu’il y a, voyons ? me demanda-t-il.

Je ne savais pas. La femme ne voulait rien dire. L’autre n’était plus en état de me répondre.

— Je suis intervenu, dis-je, parce que…

La femme me coupa la parole, avec une présence d’esprit étonnante.

— Parce que notre ami s’est trouvé malade.

L’agent suggéra l’idée d’une ambulance, mais, s’étant penché vers le malade, il se mit à rire de ce rire correct, presque intérieur, qui est réglementaire dans le service.

— Emmenez votre ami, me dit-il. Ce n’est pas grave. Il y a des taxis au bout de l’avenue.

Il tourna les talons discrètement. J’eus l’impression très nette que je devais son indulgence à mon smoking, qui me donnait l’air emprunté d’un viveur montmartrois. Si j’avais été habillé comme tous les jours où on ne fête pas la décoration du patron, il nous eût emmenés tous les trois au poste, où l’autre eût pu, légitimement déposer contre moi une plainte pour coups et blessures…

Lorsque l’agent eut tourné les talons, je voulus faire preuve d’énergie :

— Je vais vous accompagner jusque chez vous, ma petite, dis-je à la jeune femme… Vous n’avez plus rien à craindre de cette brute pour l’instant.

Elle me répondit, en jetant sur l’être abject écroulé à nos pieds un regard que j’eusse payé de tout le bonheur passif de ma morne existence :

— Il va attraper du mal si nous le laissons là, par ce froid… Il faut le ramener chez lui, et…

Elle hésita un instant, et dit :

— Je n’ai pas sur moi de quoi prendre une voiture.

Elle rougit sous le regard, que, malgré moi, je jetai sur elle… Elle était misérablement vêtue, l’homme qui gisait sur le trottoir était au contraire d’une élégance suspecte ; c’était un de ces jeunes gens qu’on voit dans les bars, les dancings et les garages… Je me sentis bêtement mordu par la jalousie. Mais je trouvai une satisfaction aussi injustifiable dans la formule qu’elle avait employée : « Le ramener chez lui… » Donc, ils n’habitaient pas ensemble.

L’autre fut remis debout par nos soins. Il eut pour moi un lâche sourire. Il profita du moment où je guettais une voiture pour envoyer sournoisement un coup de pied à sa compagne en grognant : « C’est encore ta faute, ce qui m’arrive là ! »… La femme retint un gémissement, parvint à sourire et répondit : « Ça ne sera rien, mon chéri, c’est le grand air qui t’a un peu étourdi. On va te reconduire chez toi et tu dormiras tout de suite. »

La jeune femme indiqua une adresse au chauffeur, et pendant le trajet nous restâmes silencieux. Je m’étais assis sur le strapontin. Au passage les lumières de la rue éclairaient d’une lueur fugitive le fin profil de la femme et le visage bestial de l’homme aux yeux cruels et à la lourde mâchoire.

La voiture s’arrêta devant un hôtel meublé à la façade banale et prétentieuse.

— Je monte avec lui et je redescends tout de suite.

Je pensai qu’elle ne descendrait pas. Et je me dis que tout de même j’avais eu une aventure ; je n’étais pas mécontent du rôle que j’y avais joué ; sans être précisément héroïque, ce rôle était romanesque ! C’était le rôle d’un justicier envoyé par la Providence… Si j’avais été un beau jeune homme, c’était même un fameux début de roman. Mais voilà… Alors, je devais me contenter de figurer dans le prologue sous cette indication : « Un passant »…

La jeune femme revint.

Il me sembla qu’elle avait pleuré… Mais à la façon presque naturelle dont elle me sourit, je compris qu’elle avait l’habitude de pleurer… Une habitude qu’elle était obligée de satisfaire en cachette, dans les escaliers…

— Il dort ! m’annonça-t-elle du ton dont on annonce une nouvelle très réconfortante, par exemple lorsqu’il s’agit d’un malade cher.

Je répondis poliment :

— Ah !

Et c’est tout ce que j’étais capable de répondre. Les femmes qui aiment ont une façon exaspérante de dire « Il » lorsqu’elles parlent de l’homme qu’elles aiment.

Je m’efforçai de dire froidement :

— Et maintenant ! où faut-il vous conduire, madame ?

Elle répondit :

— Du côté de la gare du Nord.

— C’est un peu vague comme adresse…

Elle m’expliqua :

— J’habite avec ma famille. Alors, vous comprenez, si dans mon quartier on me voyait descendre d’une voiture où se trouve un monsieur…

De nouveau, je fis :

— Ah !

Je vis à son sourire ce que j’avais déjà lu dans ses yeux. Cette petite femme n’était pas bête. Elle avait compris mon intention ironique… Mon « Ah ! » pouvait ainsi se commenter : « Voilà un scrupule bien étonnant chez une jeune personne que je viens de rencontrer sur le trottoir de l’avenue Trudaine, à plat, et en train de se faire talonner par un voyou ivre. »

Après avoir souri, elle rougit… Et il me parut que notre conversation s’enchaînait parfaitement bien qu’il manquât des répliques essentielles dans le dialogue, lorsque après un silence, elle reprit, répondant précisément à ce que je pensais :

— Vous savez, c’est tout de même un garçon très gentil et très bien élevé.

— J’ai vu ça !

— Mais non… Il a de l’éducation ; il a un oncle qui est chef de rayon à la Samaritaine… Et il a du cœur dans le fond… Seulement il se laisse entraîner par des camarades, et quand il est un peu excité, il s’énerve, vous comprenez…

— Je comprends…

— Il m’aime bien, dans le fond… Hier encore il me disait que s’il avait de l’argent, il commencerait par me nipper à neuf, chez une grande couturière, et qu’alors je ne serais pas plus mal qu’une autre…

— Vous êtes charmante comme ça.

Je rougis d’avoir osé lui faire ce compliment qu’elle n’entendit même pas. Elle continua :

— Il a des capacités. Il dit que si quelqu’un voulait lui donner les moyens de faire du cinéma, il réussirait aussi bien que Douglas Fairbanks et Rudolph Valentino. Il dit aussi que si quelqu’un voulait lui donner les capitaux pour monter un garage, il y aurait beaucoup d’argent à gagner dans le quartier de Grenelle.

Elle reprit plus timidement, en regardant mon pauvre smoking mariné pendant dix ans dans la naphtaline :

— Si vous connaissiez quelqu’un qui puisse s’intéresser…

Elle soupira, puis fit un aveu imprudent.

— Mais il n’a pas de relations… Alors, je suis obligée de l’aider…

— Vous l’aidez ?

Je regardai avec surprise son manteau râpé et son misérable tour de cou qui avait eu la vaine prétention de singer le renard mais ressemblait beaucoup plus aux restes mortels d’un chat retiré de la Seine après deux mois d’immersion.

Elle m’expliqua :

— Voilà trois ans qu’on se connaît… alors, c’est comme si on était mariés.

Et soudain, jugeant qu’elle avait assez parlé d’elle, elle s’informa de moi, plus par politesse que par curiosité et me posa cette question singulière, avec déférence.

— Vous êtes probablement contrôleur dans un théâtre ?

Toujours mon smoking, qui, aux yeux d’une Parisienne ne réussissait tout de même pas à faire de moi un homme du monde. Pourquoi ai-je éprouvé le besoin de mentir, de me vanter ? Je suppose que mon cas n’est pas exceptionnel, que beaucoup d’hommes et de femmes, lorsqu’ils se présentent à la faveur de rencontres passagères, éprouvent le besoin de figurer des personnages fictifs, de condition plus flatteuse et de profession plus reluisante. Et ils cèdent généralement à cette suggestion de leur vanité lorsqu’ils supputent la probabilité de n’être pas, plus tard, démentis et remis au point.

Je répondis avec affectation de modestie :

— Je suis artiste peintre.

Ce n’est pas tout à fait un mensonge.

A mes moments perdus, je barbouille des toiles, pour m’évader de la cage où, dix heures par jour, j’aligne des chiffres. Ma femme me reproche l’argent que je dépense à l’achat de couleurs et de pinceaux : elle nettoie avec ostentation les taches d’ocre ou de vermillon qu’elle prétend apercevoir sur son mobilier, et menace continuellement de jeter mes œuvres au feu. Elle a même prédit à ses amies que j’en arriverai un jour, dans un paroxysme de perversion sadique, à peindre des femmes nues… mais des femmes nues, j’en ai si peu vu, et l’anatomie de celles que j’ai vues était si décourageante que jusqu’ici je n’ai pas réalisé ses prophéties. Je me contente de retracer des personnages fictifs et décents dans des paysages imaginaires. Et ma femme, ne pouvant dire que c’est dégoûtant, se contente d’affirmer que c’est ridicule. Alors, je lui fais observer, avec tout le respect que je lui dois, que je ne vais pas au café, que je ne fume pas, que je ne joue pas au billard ; et j’adresse un regard d’imploration au portrait du premier mari, l’héroïque adjudant, qui fumait sans arrêt, jouait au billard à la perfection, passait au café ses journées et une partie de ses nuits, et avait par surcroît toutes les vertus. Sur quoi l’héroïque adjudant me lance de son cadre un regard de mépris écrasant…

— Vous exposez au Salon ? me demanda ma compagne dont la question m’embarrassa.

Je n’avais qu’à répondre que j’exposais au Salon. Mais je sais très mal mentir, et n’importe quelle question m’embarrasse, lorsque je suis en dehors de la vérité.

Je répondis par un geste que j’estimais très audacieux ; elle me laissa prendre sa main ; et je m’enhardis jusqu’à lui demander quand je pourrais la revoir.

— Je vous écrirai, me dit-elle.

Nouvelle difficulté. Je ne pouvais pas lui donner mon adresse chez moi… Et sous quel prétexte me ferais-je écrire à la maison Jules Henriot, bonneterie en gros, sans lui révéler que j’y exerçais la profession de caissier-comptable ? Je finis par lui avouer, comme une chose honteuse, que j’étais marié ; et je lui demandai de m’écrire poste restante, au nom de M. Maurice Legrand, en pensant par avance aux affres que j’endurerais sous le regard d’un employé goguenard lorsque je me présenterais au guichet pour demander « si vous n’auriez pas par hasard… je vous demande pardon, monsieur, voici ma carte d’identité… une enveloppe à ce nom… »

— Faites arrêter, s’il vous plaît, je suis à côté de chez moi…

Je descendis en même temps qu’elle du taxi. Après avoir payé le chauffeur, par une affection de discrétion, je pris une direction diamétralement opposée à celle qu’elle suivait, et qui ne devait me mener nulle part.

Si.

Je me trouvai sous la voûte du métro du boulevard Barbès. Des filles en cheveux, rôdaient. L’une d’elles m’aborda… Je fis ma caisse ; il me restait 18 francs. Je suivis la fille.

— T’es pas du quartier, me dit-elle en regardant avec étonnement, mon somptueux costume, qui avait déjà joué son rôle au cours de la soirée.

Je lui répondis :

— Non… Tu comprends, je viens de reconduire ma petite amie, qui est dactylo et qui demeure dans sa famille…

J’avais hâte de raconter ma merveilleuse aventure en anticipant un peu sur des événements que j’osais à peine espérer. Mais la fille ne m’écoutait plus ; ça lui était bien égal… Je fus généreux avec elle jusqu’à l’épuisement complet de mes ressources. Elle fut cependant déçue, à cause de mon smoking qui lui avait fait concevoir des espoirs démesurés.

Je rentrai chez moi à trois heures du matin, après avoir traversé tout Paris à pied.

Dans l’escalier, déjà tremblant, j’imaginai des scénarios pour expliquer ma rentrée tardive… Un accident ? Non ; je me troublerais et je rougirais à la première question m’imposant une précision… Le mieux serait sans doute de simuler l’ivresse, après un banquet avec des camarades ; je me rappelai les gestes mous et l’élocution conventionnelle des comiques qui, au théâtre, jouent les rôles de poivrot… Serais-je vraisemblable ?… Je pouvais m’attendre, à la suite de cet aveu simulé d’une orgie bachique, à des reproches publics et soutenus de la part de ma femme, qui me présenterait à sa famille comme l’ilote ayant atteint les limites de l’abomination de la dégoûtation. Or, ma femme a une mère qui exerce la profession de sage-femme et qui est plus redoutable encore que sa fille. Mais tout valait mieux que le soupçon de la vérité.

Le cœur battant, je tournai la clef dans la serrure et je traversai l’antichambre… L’obscurité et le silence régnaient dans la chambre conjugale ; ma femme s’était endormie… Le bon Dieu, ce jour-là, était vraiment gentil.

Protégé par l’ombre contre l’œil de l’adjudant qui veillait dans la nuit, et assuré d’un alibi en cas de contre-appel (manque personne, mon adjudant !) doucement, doucement, avec des gestes d’inoffensif assassin, je me glissai auprès de mon épouse aux pieds froids.

II
L’AUTRE

Qu’est-ce que tu prends ? Alors ça sera deux gin-cocktails… Vivement, Amédée, parce que monsieur est pressé !…

Je comprends, mon vieux, je comprends, elle t’attend… Les affaires avant tout. Mais si j’ai un conseil à te donner, c’est qu’il vaut mieux commencer par les dresser dès le début, et que la meilleure manière de les dresser, c’est de leur faire faire le poireau… Surtout que c’est une poule qui a plutôt de la bouteille et qu’il ne faut pas qu’elle croye qu’elle va t’en mettre plein la vue avec ses diams, son chauffeur et son mari qu’est agent de change.

Comment que je suis au courant de tes affaires ? Quand on voit un gosse bien balancé comme toi, et qu’était sans un sou le mois dernier, se les rouler dans une bagnole de soixante billets avec une rombière qu’a fait sa première communion avec Mistinguett… tu parles, hein !… et quand on le voit lâcher cent sous de pourboire au chasseur qui lui apporte un journal de cinq ronds, faut pas qu’il vienne vous raconter que la rombière est sa tante de Romorantin et qu’il fait des économies pour payer l’essence. Et je vais te dire mieux : c’est au dancing que tu l’as levée ; parce que ce genre de poules-là, c’est toujours au dancing qu’on les lève… C’est régulier.

Maintenant je vais te parler en ami. C’est un filon qui ne te mènera à rien de la façon que tu t’y prends. C’est très gentil d’épater les copains, de payer des tournées, et d’aller perdre le pognon de ta rombière au guichet à 100 francs du pesage. Ça durera ce que ça durera, mais le jour que ça sera fini, total, tu te retrouveras raide comme un passe-lacet et on se foutera de toi quand il faudra que tu te remettes au boulot… C’est régulier. Tu crois qu’elle-même, elle ne t’estimerait pas davantage si tu lui disais un jour que tu veux travailler sérieusement et te faire une situation, et que tu lui demandes simplement une commandite pour t’établir ?… Une affaire de garage, par exemple, ou de cinéma… Oh ! Tu n’aurais pas besoin de t’y mettre toi-même. Tu resterais maître de ton temps ; et je serais là pour m’occuper de tout…

Eh ! Amédée, remettez-nous ça…

… Je prendrais la direction du garage ou du cinéma et on partagerait tous les deux le bénef. Tu comprends, je ne veux pas te bourrer le crâne en te disant que j’ai déjà dirigé des garages ou des cinémas. Mais c’est dans mes aptitudes. J’aurais seulement les capitaux et il y aurait de l’or à gagner. Je te ferais un papier timbré et comme ça tu serais garanti. Tu n’aurais qu’à expliquer ça à ta poule ; elle est à portée de comprendre puisqu’elle est la femme d’un agent de change ; du moment que tu as une signature sur papier timbré, il n’y a rien à craindre, tu as hypothèque sur le garage ou sur le cinéma et le recours sur la Compagnie d’assurances en cas d’incendie… C’est régulier.

Ce que je t’en dis, c’est pour ton bien, parce que je ne suis pas embarrassé pour trouver ailleurs les capitaux si l’affaire ne te plaît pas. Hier au soir encore, avec Lulu, on a fait la connaissance d’un type plein aux as… Je ne vois pas pourquoi que tu rigoles. Tu penses que si je compte sur Lulu pour me tirer d’affaire, je peux toujours me l’arrondir !… Je te reconnais que j’ai eu du mal avec Lulu ; c’est une gosse que j’ai prise dans sa famille et que je n’ai pas voulu qu’elle vienne habiter avec moi, parce qu’en cas d’avaro, comme la chose s’est déjà produite, ses parents sont toujours là pour la réclamer et s’expliquer avec la rousse, tandis que si elle se trouvait en ménage avec moi, ça deviendrait délicat par moment. Elle est dans sa famille et elle a des idées ; elle est restée un peu nouille ; je n’ai jamais pu l’affranchir tout à fait pour les combines et qu’est-ce qu’il faut que je lui passe quand il est question de sortir pour me rapporter cinquante balles que j’ai absolument besoin !

On était donc hier au soir sur l’avenue Trudaine avec Lulu. Je ne sais pas quelle heure il était ; mais il était tard, en tout cas… J’étais resté au bar jusqu’à la fermeture, à faire des belotes avec les copains, et elle m’attendait depuis dix heures devant le square d’Anvers… Il pleuvait, et j’étais à cran… Je dis à Lulu : « Pourquoi que tu me fais la tête ? » Lulu me répond : « Je ne te fais pas la tête, mon chéri ». J’ai commencé par lui allonger une beigne pour lui apprendre à dire qu’elle ne faisait pas la tête quand elle faisait la tête… Une femme qu’aurait attendu quatre heures sous la pluie et qui ne ferait pas la tête, je demande à voir…

Eh ! barman ! remettez-nous ça !… Oh ! T’as le temps… Elle t’attendra… Vois comment que j’ai dressé Lulu…

… La discussion a donc continué parce que j’avais demandé à Lulu de me rendre un service de 100 francs… Je comptais dessus, tu comprends… Elle m’apporte 23 francs 50 et elle me raconte qu’elle a mis au clou une petite saloperie de bague qu’elle avait, et qu’elle a raconté à sa famille qu’elle l’avait perdue ; tout ça avec des airs de m’avoir au sentiment… Je lui avais pourtant expliqué qu’elle n’avait qu’à s’adresser au père Marchal, un vieux qui a le béguin pour elle ; elle a été dactylo dans le temps chez lui, je ne sais pas ce qui s’est passé au juste, mais elle m’a dit qu’elle n’aurait qu’à se présenter et à dire qu’elle se trouvait gênée et à être un peu gentille avec lui… Je lui dis : « Pourquoi que tu n’as pas été trouver le père Marchal, comme je t’avais dit ? »

Elle se met à chialer… Tu te rends compte, j’étais déjà à cran… C’est régulier.

A ce moment, voilà un type qui passe et qui veut se mêler de la conversation… Un type en smoking, mon vieux ; il devait sortir d’une boîte de Montmartre et je suppose qu’il était noir. Je rentre dedans et je l’allonge sur le trottoir. Voilà le type qui se relève en rigolant et qui me dit : « Ça va, on va prendre un verre ». On a tout de suite été copains comme cochons. Il m’a ramené en taxi chez moi. Je voyais qu’il faisait de l’œil à Lulu… Quand j’ai été arrivé chez moi, Lulu voulait monter, mais je lui ai dit en douce : « Reste dans le taxi avec le type. Si ça rend, tu pourras amorcer une affaire en commandite pour le garage. » Elle est restée dans le taxi ; ça c’est passé en conversation. Le type, c’est un peintre ; il vend ses tableaux cinquante billets en Amérique et il en vend autant qu’il en fait. Il a proposé à Lulu de lui faire une situation. Cette nouille-là, elle parlait de le laisser tomber, à cause de moi. Je lui ai fait comprendre que c’était le contraire, qu’on pourrait se voir plus facilement, un coup qu’elle ne serait plus dans sa famille et que je pourrais sortir avec elle, au théâtre et partout, quand elle serait nippée à la hauteur ; au lieu qu’à présent, de quoi que j’ai l’air avec une poule en bas de coton et un galure à vingt-sept francs quatre-vingts ?

Dis donc, vieux, si tu veux régler les verres qu’on a bus… Je t’ai expliqué comment j’étais fauché ce soir.

Tu viendras faire une belote, après minuit ?… Comme tu voudras… Je dis comme toi. Le bissness avant tout.

Dis donc, vieux, tu me laisses ramasser la monnaie ? Je te rendrai ça demain après que j’aurai vu Lulu.

Ah ! non, elle ne me fera pas deux fois le même coup… Ça n’est pas régulier…

III
ELLE

— Tu te rends compte, ma petite Yvonne ? Qu’est-ce que tu ferais à ma place ?

Dans les premiers temps que j’ai connu Dédé, il n’aurait eu qu’un mot à dire et j’aurais quitté ma famille pour partir avec lui, n’importe où, s’il avait eu une situation… Il m’avait bien proposé de m’emmener à Buenos-Ayres ; je ne te raconte pas de blagues. Je n’ai pas voulu partir par délicatesse — pour ne pas être à sa charge. Il m’a bien dit qu’à Buenos-Ayres, une femme active et qui sait se débrouiller gagne largement sa vie, surtout que les Parisiennes, là-bas, sont très appréciées. Mais Dédé est tellement naïf, qu’il croit tout ce qu’on lui raconte… Il m’en a voulu, tu sais ; et encore maintenant, quand il a des ennuis, il me dit : « Tu vois c’est de ta faute ; nous serions pleins aux as si tu avais voulu venir à Buenos-Ayres… »

A présent, c’est Maurice qui veut que je quitte ma famille… Maurice, tu sais bien… Maurice, c’est ce peintre en question que j’ai rencontré sur l’avenue Trudaine le soir que Dédé s’était trouvé malade et qu’on l’a ramené chez lui. Il m’a demandé à me revoir… Je l’ai revu… Oh ! Dédé est au courant, bien entendu. Il ne peut pas être jaloux d’un type de quarante-deux ans. Tu te rends compte ?

Ce n’est pas comme si je m’en allais à Buenos-Ayres. Maurice parle de m’installer à Paris ; il connaît un appartement à louer et il me donnerait de quoi vivre. Et ça n’est pas comme s’il devait vivre avec moi. Maurice est marié de son côté et je serais tout à fait tranquille… C’est Dédé qui m’a fait remarquer les avantages de la situation, et il me conseille beaucoup d’accepter ; il dit qu’il est temps que je me débrouille. Et ce qui me plairait là-dedans, c’est que je pourrais le voir, lui, un peu plus souvent…

L’amour ?

Non, je ne peux pas dire qu’avec Maurice ça me déplaise… Ça n’existe pas… Je me laisse aller en pensant à Dédé… Ça ne me dégoûte pas comme avec le père Marchal, qui était un type à passions… Tu n’as pas idée de ce que le père Marchal allait chercher comme complications dans l’intimité… Pourquoi j’allais chez le père Marchal ? Il fallait bien quand Dédé était trop gêné… Tandis que Maurice, c’est un homme timide, qui n’a pas vécu dans sa jeunesse ; c’est drôle, pour un artiste, comme il n’a pas beaucoup d’expérience en amour… Naturellement, je fais celle qui n’a pas plus d’expérience que lui. Je lui ai dit qu’il était le second… Je ne lui ai pas parlé bien entendu du père Marchal, ni des autres que j’ai eus, toujours à la connaissance et avec la permission de Dédé. Alors, il me dit : « Pauvre petite ! quel dommage que je ne t’aie pas rencontrée plus tôt ! » Les hommes qui vous sortent des boniments dans ce genre-là le premier jour, on les a comme on veut.

Et c’est lui qui est jaloux… Hein ! Crois-tu, ma petite ? Il me parle de Dédé et il me demande si je l’ai revu. Je lui réponds que je ne l’ai pas revu depuis l’avenue Trudaine, pour éviter les autres questions. Mais alors il me demande : « Tu l’as revu ? Tu l’as aimé ? Est-ce que tu l’aimes encore ? Tu penses encore à lui ?… » Tu n’as pas idée comme il peut être embêtant quand il s’y met. Heureusement qu’il est marié et que j’aurai mes soirées libres.

J’achèterai les meubles à tempérament, parce qu’il dit qu’il ne peut pas tout payer d’un seul coup… Avec tout ce qu’il gagne !… Il les lâche avec un élastique et j’ai l’idée qu’il est plutôt radin. J’irai choisir le papier de ma chambre avec Dédé, parce que je veux qu’il se plaise chez moi. Quand j’étais dans ma famille, il se laissait entraîner et il passait tout son temps au café…

A propos, je n’aime pas beaucoup cacher quelque chose à Dédé, mais je crois que je ferai mieux de ne pas lui dire que Maurice m’a donné hier mille francs pour verser un acompte sur les meubles… Si Dédé savait que j’ai mille francs, il se rappellerait qu’il doit 800 francs à un copain ou au patron du bar et je ne pourrais plus m’installer !… Il vaut mieux pour lui que je m’installe, n’est-ce pas ?… Tu te rends compte… Qu’est-ce que tu me conseillerais, ma petite Yvonne ?

IV
LUI

Ce qui m’arrive est miraculeux.

J’espérais, tout au plus, obtenir d’elle une affection faite de reconnaissance, pour l’avoir arrachée aux mains de cette brute. Je me disais que cette petite, le jour où j’oserais lui demander d’être ma maîtresse, était capable d’un mouvement gentil, qui pouvait plus tard devenir de l’attachement.

Mais je ne savais pas quand et comment j’oserais… Trois fois, je lui avais donné rendez-vous entre ma sortie du bureau et ma rentrée chez moi ; nous avions passé une heure au café, sans presque rien dire. Elle me parlait de sa famille comme une petite fille ; je lui parlais de mes tableaux, puisque j’ai pris ce personnage de peintre, dont je ne sais plus maintenant me débarrasser et aussi parce que c’est le seul sujet, chose singulière, dont je puisse parler avec aisance et avec intérêt (c’est un plaisir que j’ai rarement ; quand je parle tableaux, ma femme m’impose silence et mes camarades du bureau se moquent de moi.)

Un soir, après avoir bu deux apéritifs, je lui a pris la main. Elle a eu un petit sourire et devant mon succès, j’ai été fier de mon audace. Je me suis dit pourtant : « Il faut maintenant que je laisse passer quelques jours avant d’aller plus loin. » Et puis je lui ai offert de la reconduire en taxi jusque chez elle ; du moins jusqu’à cent mètres de sa maison, à cause des gens du quartier.

Dans la voiture, Lucienne a pris d’étonnantes initiatives. Sur le moment, j’ai été plus confus qu’heureux, et un peu inquiet aussi, parce que ses gestes évoquaient en moi le souvenir de gestes professionnels que j’avais connus et la crainte d’une trop grande expérience chez celle qui les osait… Une petite qui, de son propre aveu, n’avait eu qu’un seul amant !

Et puis j’ai compris la situation après quelques instants de réflexion. J’ai lu assez de romans psychologiques, signés des plus grands noms, pour savoir maintenant qu’une jeune fille ou une jeune femme, lorsqu’elle est emportée par un désir sexuel, est capable d’audaces d’autant plus folles que sa réserve est ordinairement plus grande.

Ainsi, moi, j’avais inspiré à une femme un désir sensuel irrésistible !

J’en eus bientôt une preuve plus complète, lorsque je fus tout à fait l’amant de Lucienne.

Une femme ne peut pas se donner de cette façon-là sans amour. Et cet amour qu’elle me donne n’est pas l’amour trop raisonnable, l’amour résigné que je me contentais d’espérer et que je craignais presque d’obtenir.

C’est à quarante-deux ans que m’est révélé la possibilité pour un homme de prodiguer à une femme cette joie physique à laquelle je ne croyais presque plus et qui me semblait une fiction polie… Est-ce que beaucoup d’hommes sont dans mon cas ? Est-ce qu’il y a beaucoup de femmes comme Lucienne ?

Mais bientôt une inquiétude est née de mon bonheur même.

J’ai demandé à Lucienne, avec un peu de honte, en pensant à l’autre, à son premier amant :

— Est-ce que… tu étais avec lui comme avec moi ?

— Comment ?

— Enfin… est-ce que tu étais aussi caressante ? Est-ce que tu avais autant de plaisir ?

Elle m’a répondu avec un singulier sourire :

— Ce n’était pas la même chose…

Je continue à y penser. J’y pense trop. Je suis jaloux du passé. Je lui ai encore demandé :

— Tu l’as revu ?

Il n’y avait pas à douter du ton de sincérité évidente avec laquelle elle m’a dit :

— Je ne veux même pas savoir ce qu’il est devenu.

Mais il y a autre chose.

Lucienne m’a répété, avec insistance, qu’elle n’était pas heureuse dans sa famille… Elle ne voulait rien dire contre ses parents, mais ses parents n’étaient pas avec elle comme ils auraient dû être ; ils avaient une préférence marquée pour leur fille cadette ; Lucienne était à la maison comme une espèce de Cendrillon, chargée des soins du ménage, et elle avait très peu de liberté. Et moi, je suis si peu libre !… Non pas que ma femme à la voix aigre et aux pieds froids me fasse l’honneur d’être jalouse ; mais étant veuve d’adjudant, elle a le goût de la tyrannie et m’impose une stricte discipline sous la forme principale de l’exactitude. Elle sait que je sors à 6 heures de la maison Henriot. Si je rentre après 6 heures 45 elle regarde la pendule sans rien dire, et si elle disait quelque chose, je sens qu’elle dirait : « Tu as encore été au café ! » Ses soupçons ne vont pas au delà ; elle a peur, surtout, que je dépense de l’argent…

C’est peut-être Lucienne qui a eu l’idée d’abord, mais c’est moi qui l’ai exprimée : « Si tu quittais ta famille, tu serais peut-être plus heureuse, en tout cas plus libre ? » Elle m’a fait mollement cette objection : « Et comment vivrais-je ? » — « Comment ? » voulait dire : « Avec quoi ? »… Lucienne, pourtant, m’avait dit que c’était elle qui, par ses travaux de dactylographie, faisait marcher la maison et vivre ses parents. J’ai essayé de comprendre comment une jeune fille peut soutenir sa famille tant qu’elle est chez ses parents et ne pas se suffire à elle-même dès qu’elle se trouve seule. Je lui ai répondu, avec une assurance dont j’ai été moi-même étonné : « Ne t’inquiète pas ; je m’arrangerai ».

Ça se passait dans un hôtel borgne où nous nous rencontrions au début de notre liaison ; dans une chambre ignoble, dont Lucienne, par délicatesse pour moi, ne voulait pas voir l’ignominie ; et dans cette chambre, je ne voulais voir que Lucienne, jolie comme une jolie poupée dans une chemise que je comparais aux chemises sérieuses de ma femme. Ensuite, quand elle avait enlevé sa chemise il n’y avait plus de comparaison possible… Mais un peu plus tard, quand elle savait devenir encore plus jolie, dans une expression passionnée qui était comme une transfiguration extatique, une comparaison s’imposait à nouveau avec l’air dégoûté que prenait ma femme autrefois dans les mêmes circonstances.

Comme je l’avais promis, je me suis arrangé.

Pour payer l’installation du petit nid, les meubles et l’entretien de Lucienne, j’ai volé ma femme.

D’après la loi, je ne suis pas un voleur ; ni d’après une juste morale. L’argent que j’ai volé à ma femme, c’est moi qui l’ai gagné ; et c’est par les privations qui m’ont été imposées qu’elle a pu l’économiser. Mais elle dit avec tant de naturel et d’autorité : « Mes valeurs »… « Mes obligations »… qu’elle écarte toute idée d’une communauté possible. Et je suis vraiment coupable, puisque, quand le cœur battant j’ai pris dans l’armoire de ma femme les titres au porteur, j’ai eu vraiment conscience d’être un voleur ; et j’ai eu l’attitude d’un voleur quand j’ai porté ces titres à un petit banquier de mon quartier qui, après m’avoir examiné froidement et m’avoir vu perdre contenance, m’en a donné le prix qu’eût pu consentir un recéleur…

Pourtant je ne me sens pas tout à fait criminel ; nous n’avons pas d’enfants ; les économies de ma femme iront plus tard à des neveux qu’elle déteste ; et, suivant les prévisions les plus optimistes, nous ne pouvons espérer en bénéficier personnellement que sous forme d’un bel enterrement.

D’ailleurs, Lucienne, qui a des sentiments étonnants de délicatesse, a bien marqué qu’elle n’acceptait ces dépenses qu’à titre d’avances et qu’elle me rembourserait quand elle aurait une situation.

Elle s’est installée gentiment, simplement et avec beaucoup de goût, dans un petit appartement, au cinquième étage, du quartier des Ternes. Je monte la voir en courant, deux fois par jour ; et une fois par semaine je peux dîner avec elle sous le prétexte d’un alibi fourni par de prétendus travaux supplémentaires que nécessitent des bilans, vérifications de caisse, ou précisions à fournir aux agents du fisc.

Ces dîners me coûtent très cher. Non pas à cause du prix du dîner, car Lucienne est la première à demander que je la conduise dans des restaurants modestes. Mais il faut que je rapporte à ma femme le prix de mes prétendus travaux supplémentaires. Heureusement, il me reste encore un peu d’argent sur la vente de ses titres. La liberté est un bien coûteux ; mais de cette façon j’ai l’impression d’une restitution ; c’est pour moi un soulagement.

Un dimanche soir, comme nous finissions de dîner dans un petit bistro de la rue des Batignolles, un de mes collègues de la maison Henriot est entré avec sa femme et a paru sidéré en m’apercevant.

Mes collègues de la maison Henriot me considèrent comme un bonhomme respectable, vertueux et par conséquent un peu ridicule. Il est admis que le père Legrand n’a jamais trompé sa femme ; et cette hypothèse invraisemblable que le père Legrand puisse avoir une maîtresse, est un sujet inépuisable de plaisanteries toujours bouffonnes. Le lundi matin, en arrivant au bureau, il se trouve toujours quelqu’un pour dire : « Eh ! Père Legrand, qu’est-ce que c’est que cette jolie blonde avec qui vous vous promeniez hier au Bois ? » Il arrive que cette jolie blonde soit une petite brune avec laquelle je me promenais sur les boulevards. Mais cette fiction, par la pauvreté d’imagination de ceux qui la perpétuent, comporte peu de variantes. Ce qui fait son succès, c’est que je ne manque jamais de rougir quand un de ces messieurs parle ainsi de mes prétendus succès féminins. Je rougis d’agacement, peut-être de dépit, parce que cette dérision me montre incapable de plaire à une femme, et que la simple supposition du père Legrand en compagnie d’une jolie fille suffit à faire rire les gens. Alors, il se trouve toujours un autre de ces messieurs pour ajouter : « C’est grave ! Il faudra que nous prévenions Mme Legrand »… Car ils savent l’état de sujétion humiliante où m’a réduit ma femme… Un jour, il s’est même trouvé quelqu’un pour ajouter : « Il faudra aussi que nous prévenions le patron… La caisse n’est plus en sûreté. » Mais personne n’a osé rire ouvertement parce qu’on a compris que j’allais me fâcher.

Ce dimanche soir où j’ai été vu par mon collègue Bernard, Lucienne était justement très gentille avec moi et sa tendresse était démonstrative. Pendant tout le repas, elle ne cessait de m’embrasser et de se frôler contre moi. Mon collègue Bernard nous regardait d’un air ahuri, et sa femme d’un air profondément scandalisé… J’étais un peu ennuyé parce qu’elle connaît ma femme… Mais je les regardais tranquillement en tirant des bouffées (moi qui ne fume jamais) de la cigarette que fumait Lucienne, et j’avais l’air de dire : « Eh bien, quoi ? Oui, c’est comme ça ! »

Le lendemain matin, quand mon collègue Bernard est arrivé au bureau, il a tout de suite pris des airs mystérieux et importants pour qu’on lui pose des questions. Personne ne lui a posé de question, parce que Bernard est un garçon assez vantard, et que le lundi matin on évite, autant que possible, le récit des aventures sensationnelles qui auraient pu lui arriver dans la journée du dimanche et qu’il raconte comme si elles lui étaient arrivées.

Alors, Bernard a dit tout de même :

— A propos (c’était à propos de rien), savez-vous qui j’ai rencontré hier dans un petit restaurant de Montmartre avec une jeune personne vraiment très gentille ?

Tout le monde, excepté moi, bien entendu, s’attendait à ce que Bernard ait rencontré au moins le Prince de Galles ou le Nonce du Pape, et à ce que le Nonce du Pape ou le Prince de Galles ait trouvé Bernard très sympathique et sa conversation prodigieusement intéressante. On s’étonnait cependant que cette rencontre eût eu lieu dans un petit restaurant de Montmartre ; car toujours les histoires de Bernard se passent dans des établissements de grand luxe, bien que Bernard gagne seulement 1.500 francs par mois. La suite fut une surprise.

— Le père Legrand ! révéla Bernard après avoir pris un temps emphatique.

La surprise, si j’ose dire, manquait d’imprévu, et pour la première fois, la blague parut fastidieuse. Ce fut seulement pour honorer une tradition qu’un autre de ces messieurs la prolongea, sans conviction d’ailleurs :

— C’est vrai, père Legrand ? A quel âge détellerez-vous, vieux farceur ?

Au lieu de prendre l’air pudique et réjouissant qu’on attendait de moi, j’eus une attitude toute nouvelle.

— Et si M. Bernard m’avait rencontré avec une jeune personne, qu’est-ce que ça aurait de scandaleux et même d’étonnant ? Je n’ai que quarante-deux ans…

— Oh ! Oh ! Le père Legrand qui se rajeunit.

— Gardez ça pour vos conquêtes, père Legrand… En y mettant le prix, vous pouvez leur faire croire que vous avez quarante-deux ans… Mais avec nous, vous pouvez bien avoir votre âge…

Je fis effort sur moi-même pour ne pas montrer que j’étais vexé… Je l’étais… Comment, j’ai donc l’air si vieux ? J’ai toujours paru plus que mon âge ; avec mon dos courbé sous la malchance continuelle et mon front dégarni et mes yeux clignotants comme ceux d’un oiseau de nuit… Mais du moment que Lucienne ne me trouve pas vieux et que je ne suis pas vieux avec Lucienne… L’important, c’est que ces imbéciles-là ne croient pas la vérité.

J’ajoutai tranquillement :

— Je n’ai que quarante-deux ans, mais je laisse les jeunes personnes très gentilles aux beaux gosses comme M. Bernard, qui a toute les séductions physiques et morales… Pourtant le jour où Mme Bernard laissera son mari sortir seul, le soir, et où je le rencontrerai dans un restaurant avec une jeune personne très gentille, ça n’est pas par moi que vous le saurez… Parce que moi, je suis un homme discret…

Ils ont ri, et cette fois ça n’a pas été à mes dépens. Bernard m’a regardé d’un air étonné et furieux ; depuis, il paraît avoir pour moi une considération toute nouvelle.

Mais est-ce lui qui, pour se venger, a écrit à ma femme cette lettre anonyme ?

Une lettre anonyme tapée à la machine et par laquelle ma femme était avertie que je sortais le soir pour aller retrouver une maîtresse.

Ma femme m’a mis cette lettre sous le nez au moment où nous nous mettions à table.

— Tiens, tu vois… Comme c’est agréable : voilà ce que c’est que de faire l’idiot…

La réaction m’a semblé singulière. Mais à l’idée que ma femme savait tout, j’ai éprouvé un émoi imbécile… Vraiment imbécile, parce que ça serait sans doute la meilleure solution qui me séparerait de la veuve de l’adjudant, qui n’a jamais été faite pour moi, et m’unirait à Lucienne, qui est faite pour moi comme je suis fait pour elle. Mais, par un vieil asservissement, je tremble devant l’adjudante comme un soldat pris en faute, sans me rendre compte de ce que je ne risque pas comme le soldat d’être mis dedans, mais au contraire de me trouver dehors ; et dehors c’est la liberté.

Je réponds donc à ma femme, d’un air qui ne la tromperait pas, si, à l’avance, elle n’avait pas libellé son « motif ».

— Alors, vraiment, parce qu’on t’a envoyé une lettre anonyme, tu crois que j’ai une maîtresse ?

Mais ma femme rit d’un air supérieur et dédaigneux.

— Une maîtresse ? Il faudrait d’abord qu’une femme veuille de toi, et une femme ne voudrait de toi que pour de l’argent… Alors, avec les vingt francs que tu as par semaine et que tu dépenses en tabac, en toiles, en couleurs et en bêtises de ce genre-là, oh là ! là ! je suis bien tranquille…

Elle jette sur le portrait de l’adjudant un regard que je comprends : avec celui-là, elle n’était pas tranquille, mais elle était obligée de ronger son frein. Alors, c’est sur moi qu’elle prend sa revanche.

Je devrais être rassuré : or, je suis irrité au delà de toute expression dans mon orgueil récent d’homme aimé pour lui-même… Car Lucienne a toujours montré le plus grand désintéressement, et c’est moi qui ne veux plus qu’elle travaille, pour l’avoir toute à moi…

J’ai envie de crier à ma femme que j’ai une maîtresse, une maîtresse qui a compris mes qualités d’amant, ma tendresse toute neuve et mon ardeur restée toute jeune… Mais j’ai l’impression très nette que ma femme ne me croirait pas, pas plus que ces imbéciles du bureau.

Elle s’explique :

— Je ne t’accuse pas d’avoir une maîtresse. Je te reproche de faire l’idiot… Tu prends des airs artistes maintenant… Non, tu ne te vois pas, quand tu sors le soir, avec ta cravate bouffante et en tenant ta canne comme si tu voulais éborgner les passants… Ce que tu as l’air content de toi. On croirait un jeune premier de cinéma. C’est à se tordre !

C’est assez exactement observé. Quand je sors pour retrouver Lucienne, je sens que j’ai l’âme d’un Roméo ou d’un Don Juan. Il faut croire que ça se voit à l’extérieur.

— Tu te rends ridicule dans le quartier… Cette lettre anonyme, c’est des gens qui ont voulu se payer ta tête… Regarde-toi un peu dans la glace…

Machinalement je me regarde dans la glace.

Eh bien, quoi ?… Ce ne sont pas les gens du quartier qui ont écrit cette lettre pour se payer ma tête, puisque c’est Bernard qui l’a écrite, par jalousie certainement.

Je dis à ma femme :

— Voyons. Ce n’est pas la peine de faire tant d’histoires. Je ne sortirai plus le soir puisque ça te déplaît. Je dirai à M. Henriot que je renonce aux travaux supplémentaires qui me donnent trop de fatigue. Comme ça je pourrai me coucher de bonne heure.

Ainsi que je l’espérais, ma femme riposte en me conseillant de ne pas faire l’idiot. Ce conseil revient avec la périodicité d’un refrain, dans nos conversations conjugales. « Faire l’idiot… » est aux yeux de ma femme le rôle qui me fut distribué par le destin. Mais cette fois, le conseil a une importance pratique. Les travaux supplémentaires sont bien payés… Si elle savait que c’est elle qui les paie…

Je la regarde parler, sans l’écouter ; je vois les cordes jaunes qui s’agitent à la base de son cou desséché… comme s’agitent les pattes d’une poule qui gratte le sable… Et je pense au cou de Lucienne, si blanc, si finement attaché.

Mais je prends intérêt au discours de ma femme quand elle croit avoir trouvé une transition, à propos de rien, pour me reprocher encore mes travaux de peinture.

— Et puis, quand est-ce que tu vas nous débarrasser de ces toiles qui encombrent mon appartement ?… Je t’assure que ça fait sale et mauvais genre… Les personnes qui viennent me voir à mon jour, ont l’impression d’une boutique de bric-à-brac… Si tu ne m’en débarrasses pas, je te jure que je fais monter le chiffonnier, la prochaine fois que je l’entends dans la rue et que je lui donne toutes ces saletés à emporter.

Elle le ferait comme elle le dit.

Je vais emporter mes toiles et mes pinceaux chez Lucienne. Je dirai à ma femme que j’ai donné mes tableaux à un camarade, pour mettre dans sa maison de campagne.

Si je n’avais que ça pour me tourmenter ?

Mais l’argent ?… Je vais être au bout de mon rouleau. Lucienne est trop délicate pour m’en demander. Mais je sais qu’elle en a besoin. Je sens qu’elle se prive. Hier, j’ai vu les restes de son dîner : des feuilles d’artichaut dans un bol… J’en avais les larmes aux yeux. Je ne veux pas qu’elle se prive, après avoir tout sacrifié pour moi.

Où trouver de l’argent ?

Je suis caissier de la maison Henriot. On a confiance en moi. Il est bien rare qu’on vérifie ma caisse… Pourtant…

Il y a souvent des caissiers qui prennent de l’argent dans la caisse de leur patron et qui se font pincer. Ce sont toujours des victimes du pari mutuel. On les plaint, on les excuse, on les acquitte. Comment prouver que l’argent détourné n’a pas été perdu aux courses ?

A partir de demain, au bureau, je me cacherai ostensiblement pour lire des journaux de courses, et je donnerai des tuyaux à cet imbécile de Bernard.

V
ELLE

Tu t’en vas déjà ? Tu n’es pas gentil, mon petit Dédé… Tu vas encore aller retrouver tes copains au bar, tu te laisseras entraîner à boire, ça ne vaut rien pour ta santé ; et ils te gagneront encore ton argent à la belote.

Non, je t’assure qu’il ne viendra pas ce soir. Ce n’est pas son jour. Et puis, il te trouverait ici qu’il ne le croirait pas. Je lui dirais que tu es mon frère ou un bobard dans ce genre-là… Il t’a déjà vu, mais il te reconnaîtrait pas, surtout que tu as rasé ta moustache.

Il n’est pas méfiant. Tu aurais rigolé si tu nous avais vus ensemble hier soir quand il m’a ramenée jusqu’à ma porte en rentrant du théâtre. Tu étais couché ici en m’attendant et tu avais laissé la lumière allumée sans fermer les doubles rideaux. Une autre fois, tu feras attention. Ça se voyait. Il a levé le nez de la rue et il a vu que c’était allumé. J’ai regardé, j’ai vu qu’il l’avait vu ; alors mon petit, j’ai fait celle qui ne s’est aperçue de rien. Je lui ai dit :

— Oh ! Regarde comme c’est drôle… On jurerait qu’il y a de la lumière chez moi. C’est chez les voisins que c’est allumé. Ça fait toujours ce coup-là. Les premières fois, je croyais toujours qu’il y avait des cambrioleurs.

Il voulait monter avec moi pour plus de sûreté. Je lui ai dit que je ne voulais pas qu’il se fatigue à monter les étages, à cause de son cœur.

Il m’a répondu :

— Tu penses à tout ! Quelle bonne gosse tu fais !… quand je pense à l’égoïsme des femmes que j’ai connues !

Il avait les larmes aux yeux, je te jure. Il divorcerait pour m’épouser, si je lui demandais. Tu parles d’un vieux ballot !…

Oh ! Je sais bien que ça n’est pas une vie d’être toujours comme ça sur le qui-vive. Qu’est-ce que tu veux y faire, mon pauvre chéri ?

Tu as vu ce que ça a rendu, cette lettre anonyme que tu as fait taper à la machine pour prévenir sa femme ? Si sa femme avait été la femme qu’il dit, elle ne le laisserait plus sortir le soir après avoir été prévenue. Mais à les entendre, quand ils ont le béguin, leur femme légitime a toujours tous les défauts… Oh ! Je comprends qu’il agace sa femme. Ce qu’il peut me taper sur les nerfs, et il ne s’en aperçoit pas… Tu me diras que sa femme n’a pas cru à la lettre anonyme et qu’on aurait peut-être dû préciser mon nom et mon adresse… mais vois-tu qu’elle rapplique ici pour me faire une scène, et peut-être avec un revolver ?… C’est l’ancienne femme d’un colonel d’artillerie, d’après ce qu’il m’a dit… Tu te rends compte.

Oui, mon chéri, je sais que ça ne t’intéresse pas… C’est pour causer.

Quoi ? Les mille francs ? Les mille francs que tu m’avais dit de lui demander ? Je n’ai pas osé… Ne te fâche pas, mon chéri… Je crois qu’il n’a pas beaucoup d’argent pour l’instant. Ses tableaux se vendent moins bien ; à preuve tous ceux qui sont entassés dans l’entrée et qu’il m’a apportés pour que je les garde en attendant que le marchand vienne d’Amérique pour les acheter… On ne sait pas quand il vient ; il vient quand il a une commande des milliardaires de là-bas, pour leurs galeries d’art. Alors M. Legrand m’a dit que l’argent serait pour moi. C’est pour ça qu’il a déposé les toiles ici ; de cette façon, sa femme ne saura rien de la vente…

En attendant, puisque tu as besoin d’argent pour demain, je ferai ce que tu veux, mon chéri… Je retournerai voir le père Marchal. Il me donnera 200 francs ; c’est son chiffre. Mais ça m’ennuie. C’est bien pour toi. Si tu savais comme il est exigeant, et tout ce qu’il me demande de lui faire, et que ça n’en finit pas… Oui, je sais que tu ne demandes pas de détails, mon chéri… Comme tu dis, si j’avais un peu de délicatesse, je ne te parlerais pas de ces choses-là. Mais qu’est-ce que tu veux ? Ça me fait plaisir de t’expliquer que je me dévoue un peu pour te faire plaisir.

Alors tu t’en vas tout de même ?… Tu veux emporter deux tableaux… Pour quoi faire ?…

Oh ! Tu veux essayer de les vendre ? Mais s’il s’en aperçoit ? Et quand le marchand d’Amérique rappliquera ?

Après tout tu as peut-être raison… C’est vrai, il m’a dit que l’argent serait pour moi… Mais alors qu’est-ce que je lui dirai ? Que j’ai trouvé de moi-même un amateur ? Tu crois qu’il sera content que je me sois occupée de ses affaires ? Tel que je le connais, c’est bien possible…

Alors, au revoir, mon chéri… Oh ! Embrasse-moi mieux que ça… Ne bois pas trop… Fais bien attention de ne pas attraper froid…

VI
L’AUTRE

Oui, mon vieux… six mille… Tu crois que je te bourre le crâne ? Tiens, regarde un peu… Oh ! Ça n’est pas de Lulu elle-même que ça vient. Elle est trop gourde. C’est moi qui ai eu l’idée. C’est moi qui ai fait l’affaire…

Qu’est-ce que tu prends ? C’est bien mon tour d’offrir une tournée aux copains.

Oh ! C’est un coup régulier… Je ne me serais pas risqué dans une affaire qui aurait pu me rapporter des embêtements. La dernière fois, mon avocat m’a prévenu. Ils m’ont à l’œil et si je faisais des blagues, ça pourrait aller chercher trois ans, sans sursis, bien entendu.

C’est une affaire de tableaux que j’ai faite… Je vois pas pourquoi tu rigoles… Y a de l’argent à gagner dans les tableaux, comme dans tout ; et il n’y a pas besoin d’être peintre pour ça. Au contraire, c’est des gens qui ne sont pas peintres qui gagnent le plus de fric dans des affaires de tableaux. C’est comme les journaux. C’est des gens qui n’écrivent pas, qui gagnent le plus d’argent dans le journalisme. C’est régulier.

Je t’ai causé de cet artiste que Lulu avait fait la connaissance et qui travaille pour des galeries en Amérique. Il avait donné des toiles à Lulu ; des toiles peintes qu’il ne pouvait rien en faire, probable. Et Lulu les avait laissées dans un coin chez elle, contre un mur… Oh ! Celle-là, si il fallait compter sur elle pour nous débrouiller…

C’est moi qui ai eu l’idée. J’en ai emporté deux en me disant que je trouverais toujours à les bazarder, et j’ai commencé par aller au Mont-de-Piété qu’est dans mon quartier ; ils m’en ont proposé dix francs pour les cadres et j’avais douze francs de taxi pour le transport. Alors, je me suis fait conduire chez un brocanteur que je connais à Montmartre. Il m’a dit : « Qu’est-ce que vous voulez que je foute de ça ?… Si vous m’apportiez des bijoux comme la dernière fois, je ne dis pas »… Les bijoux, c’est scabreux, et je ne marche plus, depuis que cette rombière a porté plainte, après qu’elle me les avait à peu près donnés, sous prétexte qu’elle était noire quand je les avais pris… Tu connais l’histoire, puisque tu es venu au procès comme témoin de moralité.

Toujours est-il que je commençais à me rendre compte que la spéculation sur la peinture ça n’est pas toujours du caisse. Et après le troisième brocanteur que j’ai été voir et qui n’a rien voulu savoir malgré ce que je lui ai dit, que c’était des toiles d’un artiste connu qui ne voulait pas se faire connaître et qui vendait en douce et au rabais pour que personne ne sache qu’il se trouvait gêné, je commençais à me dégonfler.

Explique-moi un peu comment j’ai eu le culot d’entrer chez Wallstein, le grand marchand de tableaux du boulevard Haussmann. Probablement parce que je me suis dit : « Qu’est-ce que je risque ! » Et puis, en voyant ce qui était exposé à sa vitrine, malgré que je n’y connaisse pas grand’chose, je me suis rendu compte que ce que je portais sous mon bras ne pouvait pas être plus moche, ou difficilement.

Eh ! Garçon ! remettez-nous ça et payez-vous… Non, ça n’est pas pour faire de l’épate que je change un billet de mille, mais il faut que je te rende ce que je te dois… Et puis si tu te trouves fauché un de ces jours, à ton service : après ceux-là, il y en aura d’autres… C’est un filon…

Je suis donc entré chez Wallstein. J’ai demandé à voir Wallstein, et l’employé qui se trouvait près de la porte, m’a dit : « Attendez une minute… M. Wallstein est en affaires. »

Il y avait dans le fond un gros type chauve qui fumait un cigare avec une tête de cochon malade. Et il y avait un vieux bonhomme qui offrait sa marchandise d’un air découragé en expliquant ce qu’il avait eu l’idée de peindre… et ça avait besoin d’être expliqué. Le gros type, j’ai vu que c’était Wallstein ; il soufflait sa fumée sans rien dire dans la gueule du vieux peintre. Et il y avait un troisième type avec des lorgnons, une petite barbiche noire et un air tout ce qu’il y a de crâneur. C’est celui-là qui a balancé le bonhomme avec ses tableaux. Il lui a dit :

— Non, non… Ça n’est pas possible… Ce que vous faites n’est plus dans la note moderne. Le cubisme est usé même en Amérique. Essayez de peindre des personnes ou des choses naturelles et revenez voir M. Wallstein quand vous aurez fait quelque chose qui ressemblera à quelque chose.

Le vieux type a râlé, en disant qu’à son âge, il avait eu beaucoup de mal à désapprendre le dessin et la peinture pour se mettre à la page, et qu’il n’en finirait plus si maintenant il fallait qu’il rapprenne le dessin et la peinture après qu’il a désappris.

Mais les autres ne s’occupaient déjà plus de lui. Ils venaient vers moi. J’avais posé mes deux tableaux par terre et je les tenais chacun d’une main, par le haut.

Je me tenais prêt à engueuler le type à barbiche, au cas qu’il m’aurait parlé comme à l’autre… Tu comprends, je m’en foutais qu’il trouve mes tableaux tarte, ça n’est pas moi qui les avait faits. Mais j’étais à cran de les trimballer depuis deux heures et j’avais soif, et je ne savais même pas si j’aurais assez dans ma poche pour payer le taxi qui attendait devant la boutique.

Une veine ! J’ai vu tout de suite que ça collait. Le type à barbiche a fait : « Eh ! Eh ! » devant le premier tableau. Il a fait : « Ah ! Ah ! » devant le deuxième. M. Wallstein n’en a pas dit si long… Il ne regardait pas les tableaux ; il regardait le copain à barbiche, et il attendait. Le copain a fini par dire : « Ça c’est de la peinture… C’est vigoureux. C’est solide… »

J’ai cru à ce moment-là que je pouvais dire un mot pour faire valoir la marchandise. J’ai dit : « Je vous crois que c’est solide. Comme encadrement, vous ne trouverez pas mieux. Depuis ce matin que je les balade en taxi, ça n’a pas bougé »…

Il s’est mis à rire (pas Wallstein, le copain… Wallstein, il fumait toujours son cigare) et il m’a dit :

— De qui sont ces deux toiles ? Je ne vois pas de signature…

Je ne sais pas comment il avait vu que ça n’était pas de moi.

J’ai eu envie de répondre que c’était du fameux peintre Maurice Legrand, ce qui aurait donné plus de valeur à la chose. Mais j’ai pensé que si ils allaient aux renseignements et que si ils me mettaient en présence avec lui, ça la foutrait plutôt mal… Vois-tu qu’il me reconnaisse ? Je t’ai raconté le jour qu’on avait fait connaissance avec lui sur l’avenue Trudaine. Depuis, il croit que c’est fini, nous deux Lulu ; et il ne s’expliquerait pas que je négocie des tableaux qu’il a déposés chez elle.

Alors j’ai dit :

— C’est une dame qui a fait ça… Une dame qui a eu de l’instruction et des premiers prix de peinture quand elle faisait ses études dans les instituts… Quand elle était riche, elle faisait cadeau de ses tableaux à ses amies et connaissances… Dans le moment, elle se trouve un peu gênée et elle m’a chargé de lui trouver des amateurs.

Ils m’ont demandé le nom et l’adresse de la dame. J’ai donné le nom et l’adresse de Lulu. Alors, celui qui causait pour les deux m’a dit : « Laissez-nous les tableaux. Nous irons voir demain cette dame dans son atelier. »

J’ai répondu :

— Ça n’a rien à faire. Je suis chargé de rapporter l’argent. C’est dix mille francs les deux. Si vous n’en voulez pas, je ne suis pas embarrassé de les porter ailleurs.

Alors le type à barbiche a causé tout bas avec le patron, et il m’a dit :

— M. Wallstein va vous donner un chèque de six mille francs… Dites à l’artiste que nous nous entendrons avec elle pour la suite de l’affaire, qui nous paraît intéressante.

Tu vas rigoler : C’était pas eux qui se méfiaient. C’était moi. J’aurais eu confiance si ils m’avaient donné de l’argent. Mais un chèque, on ne sait jamais… Tu as lu dans les journaux, des chèques qui étaient signés par un Ministre des Finances, et qui tout de même ne valaient rien.

D’autant plus que le type à barbiche et à lorgnons m’a rattrapé dans la rue ; il m’a raconté des bobards… qu’il était critique d’art influent, qu’il faisait des syndicats pour lancer des peintres et que M. Wallstein ne faisait rien sans le consulter… (Ça j’avais vu ; j’avais même vu que le critique influent ne consultait même pas M. Wallstein quand il décidait quelque chose). Il était tout prêt, à ce qu’il disait, à se charger de l’avenir artistique de mon amie.

Hector Langelarde, qu’il s’appelle ce type-là.

J’ai pensé qu’il plaidait le faux pour savoir le vrai. J’ai fait :

— Ce n’est pas mon amie. C’est une dame que je ne connais pas beaucoup…

Il m’a répondu : « Farceur ! » J’ai vu que c’était un type affranchi (malgré qu’il soit loin de se douter de la vérité) et j’ai été prendre un verre avec lui.

Il m’a expliqué la combine. On s’est entendu. Il y aura 20% pour lui sur tout ce que Wallstein nous achètera. Tant qu’à Wallstein, il n’y a pas à s’en faire pour lui. Il prendra son bénéfice en revendant les tableaux aux poires, qui marcheront après que les critiques d’art auront fait du battage. Wallstein est un monsieur qui n’a pas beaucoup de conversation et qui ne sait pas par lui-même ce qu’il faut acheter. Mais pour ce qui est de revendre avec du bénef, on peut se fier à lui… C’est régulier.

Pour les tableaux à fournir, c’est l’affaire de Lulu. Son peintre peut bien lui en faire cadeau de deux ou trois par mois, puisqu’il lâche le fric avec un élastique… S’il aime mieux donner de la toile que du pognon, c’est son affaire. Et moi, je préfère ; de cette façon-là, j’ai un contrôle sur ce que touche Lulu ! Ça vaut mieux ; elle aurait tendance à devenir dépensière si je n’étais pas là pour la surveillance… Regarde un peu la montre que je me suis payée.

Ah ! Il va falloir, d’après ce que le critique d’art m’a expliqué, qu’elle mette une signature sur ses toiles. Lucienne Pelletier, ça ne fait pas femme-peintre ; il faut qu’elle prenne un nom d’artiste, dans le genre scandinave ou dans le goût américain.

Comment que tu dis ?… Clara Wood ? Et ça s’écrit comment ?… Oui, ça fait riche. C’est le nom d’une jument qui a gagné aujourd’hui au Tremblay ? Ça va aussi comme nom de femme-peintre…

Et quelle marque de voiture tu me conseilles d’acheter, maintenant ?

VII
LUI

Hier soir, en revenant du bureau, j’ai fait un détour pour passer boulevard Haussmann, devant le magasin de Wallstein, le grand marchand de tableaux.

D’abord parce que j’aime sincèrement la peinture. Je suis content de voir ce que peuvent avoir fait de nouveau les autres, ceux qui sont arrivés aux expositions, dans les Salons et dans les vitrines des marchands. Je ne les admire pas toujours ; mais je ne les regarde pas avec l’œil envieux d’un raté. Je me dis quelquefois : « Est-ce que je saurais en faire autant ? » et je suis heureux quand je me dis que je ne saurais pas en faire autant, parce que j’ai ainsi le sentiment d’une supériorité et d’une justice qui m’a relégué derrière un grillage dans les bureaux de la maison Henriot.

Et puis, j’étais nerveux hier soir. J’avais essayé de prendre dans la caisse de mon patron une liasse de dix billets de mille. J’y étais décidé depuis la veille, personne ne m’en empêchait. Je n’avais pas pu.

Je serai donc toujours un pauvre être dans la vie. Je ne saurai jamais tenter ma chance. Je n’aurai jamais l’audace de faire ce que fait un artiste ambitieux et de porter une de mes œuvres à la Foire aux Croûtes (je suppose que c’est là que doit débuter un artiste ambitieux). Je n’aurai jamais l’énergie de faire ce que fait un caissier amoureux et de prendre pour la femme que j’aime de l’argent dans la caisse qui m’est confiée, malgré la certitude de l’impunité sanctionnée par l’attendrissement du jury devant une conduite aussi romanesque.

Et, en traînant le pas sur le boulevard Haussmann, je retardais l’heure où je me présenterais les mains vides chez Lucienne… Oh ! la pauvre petite ne me demanderait rien. Elle montre une répugnance visible à accepter ce que je lui donne. Elle me répète souvent qu’elle voudrait travailler et se suffire à elle-même pour me montrer qu’elle m’aime d’une façon désintéressée. Mais je ne peux supporter l’idée des privations qu’elle subit, qu’elle me cache et que je devine.

Je faisais ces réflexions en approchant du magasin de Wallstein, et je faisais en même temps le rêve d’être le personnage que je figurais aux yeux de Lucienne, le peintre célèbre ou du moins le peintre qui vend. Je ne mettais aucun élément personnel dans ce rêve ; je n’ai pas d’orgueil, pas d’ambition, pas de besoin de luxe ; et même, l’idée de la vanité épanouie et agressive de ma femme, si elle était la femme d’un homme connu, m’était infiniment désagréable. Mais je serais si heureux d’assurer le bien-être de Lucienne dans le présent et dans l’avenir, de la dédommager de ses sacrifices, et de la mettre dans une situation telle qu’elle soit fière de moi… Car enfin, je suis à la merci d’un hasard. Lucienne peut découvrir d’un jour à l’autre que je suis un petit employé. Elle ne m’aimerait pas moins ; mais je serais humilié, à ses yeux, d’avoir voulu jouer cette comédie par une apparence d’orgueil imbécile… Tandis que, si j’étais vraiment ce que j’aurais tant voulu être…

La suggestion fut si forte que, de loin, je crus voir deux de mes toiles exposées chez Wallstein en vitrine.

Je hâtai le pas… Le mirage ne se dissipa pas. Il s’accentua. Et soudain, je me trouvai immobile sur le trottoir, devant deux choses que voulait balayer ma femme et que j’avais portées chez ma maîtresse pour avoir la paix.

Deux rêves…

La première toile représentait le Christ chez le Bistro : un vagabond hirsute, aux yeux d’illuminé, expliquant à des buveurs railleurs ou crédules la société future et l’avènement de la fraternité : « Ça ne sera pas toujours les mêmes qui auront tout… Un soir viendra… » Parce que j’ai l’idée que ça devait se passer de cette façon-là, aux temps décrits par l’Évangile.

L’autre tableau représentait une chèvre attachée à un piquet, dans un pré ; elle avait brouté l’herbe qui se trouvait à sa portée. Et elle tendait le cou, en tirant sur sa corde, vers un bébé assis sur le gazon et qui lui tendait un bouquet de fleurs. Mais la corde était trop courte et le bras du bébé n’était pas assez long. J’avais mis dans cette peinture des intentions symboliques.

Or, les deux toiles étaient là, à la vitrine du grand marchand de tableaux. Or, sur ces deux toiles, il y avait quelque chose de nouveau. Une signature… Clara Wood ?

J’entrai dans le magasin. Un commis me toisa des pieds à la tête. Je n’avais rien du riche amateur qui vient pour acheter et rien de l’artiste qui vient pour vendre.

Je me hâtai de donner une explication.

— C’est mon patron qui m’envoie… Il voudrait savoir le prix de cette toile.

Je désignais le Christ au Bistro.

— 25.000, me répondit sèchement le commis.

J’eus un éblouissement… Je fis timidement :

— Ce n’est pourtant pas une signature très connue ?

— Dites que vous ne la connaissez pas… Mme Clara Wood commence à être très cotée à l’étranger.

— Ah ?… Oui, c’est ce que disait mon patron… Est-ce que cette dame fait aussi le portrait ? Parce que vous me donneriez son adresse, et mon patron s’entendrait directement avec elle.

— Impossible, monsieur… Mme Clara Wood a traité avec M. Wallstein pour l’exclusivité de sa production, pendant dix ans.

Je reste sidéré, comme devant un miracle… Mon désir de tout savoir et tout de suite, me jette dans un taxi, sans souci de la dépense ; et je me fais conduire chez Lucienne.

J’ai l’intention de ne rien lui dire d’abord de ma découverte et de l’amener tout doucement à des confidences.

Mais c’est plus fort que moi. A peine entré dans la petite pièce où elle est penchée sur un travail d’aiguille comme une petite fille bien sage, je lui jette la question que je voulais retenir :

— Tu connais Clara Wood ?

Lucienne éclate de rire :

— Oh ! Moi qui voulais te faire la surprise !… Crois-tu que je m’en suis servie, de tes laissés-pour-compte ?

— C’est toi qui as eu l’idée de porter mes toiles chez le marchand de tableaux ?

Je pense que si j’avais eu moi-même cette idée et l’audace de la mettre à exécution, depuis dix ans, je serais aujourd’hui aussi connu que Mme Clara Wood. Mais, au fond de moi-même, quelque chose me dit que si je m’étais présenté chez Wallstein avec mes tableaux sous le bras, j’aurais reçu le même accueil méprisant qu’en me présentant les bras ballants. Il y a sur les ratés comme une prédestination, leur vocation de raté est due à leur physique, à leur aspect miteux, à leur allure craintive. C’est congénital, c’est irrémédiable… Mais sans doute, une jolie fille comme Lucienne, avec son allure joyeuse, et dégagée, a pu déterminer tout de suite l’intérêt et la sympathie.

Lucienne a hésité un moment avant de répondre à ma question. Elle finit par me dire :

— C’est moi qui ai eu l’idée… C’est mon petit frère Fernand qui a porté les tableaux chez le marchand…

Hum ! Je n’ai pas beaucoup de sympathie pour le petit frère Fernand, que je n’ai jamais vu, mais qui n’est pas bon à grand’chose et qui certainement exploite sa sœur, à en juger d’après ce que dit, et surtout ce que ne dit pas Lucienne. Il est sérieux et il travaille, prétend-elle. Mais il ne travaille jamais à la même chose. Un jour, il est photographe, un autre jour, il place des bretelles ou bien il est sur le point d’entrer comme croupier dans un cercle. Lucienne s’embrouille toujours dans des renseignements contradictoires par désir de faire valoir son frère ou de l’excuser. Elle est si gentille qu’elle voudrait me faire aimer ceux qu’elle aime. Et je feins de croire ce qu’elle me dit de son frère Fernand, comme elle-même feint de croire ce que son frère Fernand lui raconte.

— Figure-toi que Fernand fait maintenant du journalisme…

— Ah ! Il fait maintenant du journalisme ?

— Oui… Et nous avons pensé à un fameux reportage qu’il pourrait faire : aller offrir à un grand marchand de tableaux des toiles non signées du célèbre peintre Maurice Legrand, sans dire de qui c’est, tu comprends. De façon que le marchand de tableaux les refuse en disant que c’est des croûtes… Et puis faire avec cette histoire-là, un article de journal… Tu comprends… Pourquoi ris-tu ?

Je ne peux pas m’empêcher de rire, songeant aux grandes chances qu’il y avait pour que le marchand de tableaux traitât ignominieusement, en effet, les chefs-d’œuvre méconnus du célèbre peintre Maurice Legrand… Et aussi en songeant à la révélation qu’un tel reportage publié par un journal apporterait aux amateurs d’art… Malheureusement, il est fort probable que cette histoire de reportage a été imaginée par le jeune et astucieux Fernand pour faire une affaire aux dépens de sa naïve sœur Lucienne et pour « laver » les toiles qui se trouvaient chez elle à ne rien faire ; projet qui a d’ailleurs réussi au delà de toute espérance.

Lucienne continue son explication, en rentrant dans la vérité, sans s’apercevoir du reste qu’elle en était sortie.

— Ça s’est passé comme on le prévoyait. Fernand et moi, dans le sens que le marchand de tableaux Wallstein n’a même pas reconnu que les toiles étaient de toi… Pourtant, il doit lui en passer sous les yeux de tes tableaux…

— Hélas !…

— Mais dans le sens qu’il devait les prendre pour des croûtes, on s’était trompés. Il les a trouvés épatants et il a demandé que l’auteur les signe… Tu me les avais donnés, n’est-ce pas, mon chéri ?

— Oui, ma petite Lucienne.

— Alors, tu ne trouves pas que c’est fameux de placer comme ça les tableaux que tu trouves trop mauvais pour que tu les signes ?

Si, je trouve ça épatant !… Lucienne ne peut pas savoir à quel point je suis épaté.

Et elle me dit alors quelque chose de tout à fait gentil, et qui me touche profondément.

— Comme ça tu n’auras plus besoin de me donner d’argent… Tu n’auras plus l’idée, quelquefois, que je reste avec toi à cause de ce que tu me donnes… Mais si… Mais si… Tu avais cette idée-là de temps en temps.

— Dans les premiers temps, oui, je l’avais, et c’était bien naturel… Mais maintenant…

— Ça me faisait de la peine de penser que tu pensais ça et d’être tout de même obligée d’accepter… Maintenant tu n’auras plus qu’à continuer à m’apporter tes laissés-pour-compte, les choses dont tu ne peux rien faire.

— Je travaillerai ici, chez toi, Lucienne. Je m’arrangerai pour me rendre libre deux heures par jour.

— C’est que…

— Quoi ?

— Rien… Mais qu’est-ce qu’elle te dira, ta femme ?

Lucienne me croit chambré par ma femme, pendant que je suis courbé sur les chiffres dans ma cage de la maison Henriot. Ma femme me sert d’alibi, ma maîtresse s’explique ainsi que je ne puisse lui consacrer qu’aussi peu de temps. Et elle ne s’étonne plus de me voir tirer ma montre à chaque instant, avec la peur de me mettre en retard. Au début de notre liaison, cette ponctualité lui semblait étonnante après ce qu’elle avait entendu dire des artistes. Il me semble bien qu’aujourd’hui elle ait pris l’habitude de me voir arriver et repartir à des heures régulières. Par acquit de conscience, elle dit pourtant : « Quel type tu fais ! », quand elle constate que ma montre m’asservit… Un artiste qui tient compte de l’heure est vraiment un type ; au même titre qu’un bourgeois qui n’en tient aucun compte.

Je réponds à Lucienne que ma femme dira ce qu’elle voudra.

— Oh ! fait-elle, je ne voudrais pas que tu aies pour moi des ennuis dans ton ménage.

Elle a dit ça sérieusement, sans ironie, de tout son cœur.

Et c’est elle qui me fait remarquer, d’un air désolé, qu’il faut que je m’en aille.

— Oh ! Il est près de 7 heures… Et on n’a encore rien fait aujourd’hui, mon pauvre chéri… On cause, on cause, et il est trop tard.

Elle jette sur le lit un regard navré.

— Tu veux, Lucienne ? Je n’ai pas le temps, mais on le prendra…

— Non, non, sois raisonnable… Je ne veux pas que tu aies des ennuis par ma faute… Demain !

Quelle bonne gosse !

Chez moi pendant le dîner, j’ai une alerte terrible. Bien que je sois arrivé en retard, Adèle n’a fait aucune observation, mais depuis, elle n’a pas cessé de me dévisager avec un regard ironique. Je me sens mal à l’aise et j’essaie lâchement d’amorcer des sujets de conversation sur des choses qui l’intéressent, un autre maréchal de France qui vient d’entrer à l’Académie, une cérémonie aux Invalides, une nouvelle loi en préparation sur les loyers… j’évite toute allusion aux tirages financiers qui pourtant passionnent ma femme ; j’ai trop peur qu’elle ne soit ainsi amenée à consulter les numéros de ses titres qui ne sont plus dans l’armoire… Je serais obligé de feindre une grande émotion en constatant le cambriolage, puis de dissimuler une émotion trop réelle lorsque j’irais avec elle porter plainte au commissariat ; et je n’ose même pas songer à la suite fatale des événements.

C’est seulement au dessert que ma femme, sans cesser de me tenir sous le regard de ses yeux gris, m’assène cette phrase terrible :

— Tu connais Clara Wood ?

Ma main tremblante laisse tomber une cuiller remplie de riz gélatineux… Le dessert, c’est du riz ; j’en ai horreur… Et je sens que je deviens de toutes les couleurs. Je bafouille…

— Clara, comment ? Non, je t’assure que je ne connais pas cette dame-là ? On t’a encore envoyé une lettre anonyme ?

La réplique habituelle d’Adèle ne tarde pas :

— Ne fais pas l’imbécile !

A n’en pas douter, ma femme a vu mes tableaux, elle aussi, à la vitrine de Wallstein… Mais jusqu’où va sa documentation ? Et je ne m’explique pas ce sourire méprisant. Si elle avait été jusqu’à Lucienne, j’imagine qu’elle aurait une tout autre attitude.

Elle s’explique.

— Alors, toutes ces horreurs que tu barbouillais ici, ça n’était même pas toi qui en avais l’idée ?

— Quoi ?

— Ça n’était même pas des sujets que tu avais trouvés toi-même. Je me disais aussi : « C’est bien fort pour lui »… Ah ! quand j’ai vu les tableaux de Mme Clara Wood exposés boulevard Haussmann, j’ai compris… Tu copiais simplement des peintures que tu avais vues chez un marchand.

— Alors, Adèle, tu trouves que les tableaux originaux sont beaucoup mieux que les copies ?

— Il n’y a pas de comparaison !

Satisfaite de m’avoir ainsi humilié, elle se lève de table.

J’y ai tout de même gagné quelque chose. J’ai été privé de dessert. Ce soir, je n’ai pas mangé de ce riz à la colle que l’adjudant aimait tant !

VIII
ELLE

Quand je l’ai entendu mettre sa clef dans la serrure, je n’en menais pas large… Tu te rends compte, ma petite Yvonne… Je sais bien, je serais plus tranquille s’il n’avait pas de clef, mais c’est difficile de faire autrement. Et puis, d’habitude, il vient à des heures tellement régulières… C’est même étonnant, un artiste qui est si régulier. Il paraît qu’il a été dressé par sa femme…

Une veine que Dédé était habillé. Dédé n’est pas très gentil avec moi de ce moment… Il avait son chapeau sur la tête et il venait de se faire un cocktail. Il a installé un petit bar chez moi, pour les copains qui viennent le voir ; j’aime encore mieux ça que de l’attendre des heures pendant qu’il est au café. Mais quand Maurice doit venir, je range le petit bar, tu comprends ; alors, lui, il s’installe avec ses toiles et ses pinceaux.

Il s’agissait de savoir si il reconnaîtrait Dédé, depuis le soir qu’il l’a vu avenue Trudaine. C’était tout l’un ou tout l’autre.

J’ai dit :

— Maurice, je te présente mon petit frère Fernand.

Maurice l’a regardé ; ensuite il a regardé le verre de Dédé et le truc à faire les cocktails. J’ai vu tout de suite qu’il ne le reconnaissait pas… Quand il a bu et quand il n’a pas bu, Dédé, ça n’est pas le même homme.

Il a été très convenable. Il a dit à Maurice :

— Je vois que je vous dérange… Je m’en vais.

Maurice a été très bien aussi. Il l’a retenu par politesse. Et Dédé s’est mis à lui parler peinture… C’est drôle, Dédé ne connaît la peinture que pour avoir porté les tableaux de Maurice chez le marchand ; et il cause peinture beaucoup mieux que Maurice. Je te dis, c’est un garçon qui aurait réussi dans tout ce qu’il aurait voulu faire s’il avait eu des relations et des capitaux ; d’ailleurs, il ne s’en cache pas et il te le dira lui-même.

Moi, j’écoutais la conversation pour essayer de me mettre à la page. Tu comprends, Yvonne, je me trouve embarrassée quand je vais dans les vernissages et les expositions avec Wallstein ou Hector Langelarde, parce que je me demande toujours si je vais tenir le coup dans la conversation.

Le plus dur, dans ma carrière, ça n’est pas de coucher avec Hector Langelarde et Wallstein, Dédé m’a expliqué que ça faisait partie des obligations professionnelles et qu’une femme, pour être lancée dans la peinture, était obligée de coucher avec son marchand de tableaux et son critique d’art, comme une femme de lettres est obligée de coucher avec ses éditeurs et les directeurs de journaux, comme une actrice est obligée de coucher avec les auteurs, les directeurs de théâtre, et quelquefois même, le souffleur, pour que le souffleur ne la laisse pas en carafe… Tu te rends compte ?

C’est une question d’habitude, du moment que ça ne déplaît pas à Dédé… Et puis dans ces moments-là, Wallstein et Hector Langelarde ne causent pas peinture et je sais ce que j’ai à dire et à faire. Tandis que je ne sais pas quoi répondre quand ils m’amènent dans une exposition de peinture devant des gens du métier et que les gens du métier se mettent à me féliciter en me parlant d’art et de technique. Je m’en tire en faisant comme Maurice quand je lui parle de ses tableaux et qu’il remue la tête avec un sourire rêveur… Je crois que je m’en tire encore mieux quand ils m’amènent devant les autres tableaux des autres peintres… Il suffit de rester sans rien dire le temps de compter jusqu’à dix, en fermant les yeux pour mieux voir, et après ça de faire : « Oh ! Ça c’est bien… Ça c’est très bien… » en faisant un mouvement dans l’air, avec son pouce… j’ai très bien attrapé le mouvement. C’est comme ça que le président de la République s’en tire quand il inaugure un Salon ; et je suppose que le président de la République s’y connaît en peinture à peu près comme moi.

Je me suis tout de même trouvée embarrassée quand ce marchand de vins en gros, qui est plein aux as et qui est président du comité des fêtes de son quartier, m’a commandé son portrait, Wallstein a dit que c’était un coup de veine pour moi et que je ne pouvais pas refuser… J’ai demandé conseil à Dédé. J’avais l’idée de dire au type qu’il me prête sa photographie pour le dispenser de poser et que je lui ferais son portrait, ressemblance garantie d’après la photo ; je pensais que le vieux serait capable de faire le travail…

Dédé a été d’avis que ça ne se faisait pas et que ça inspirerait des soupçons. Il m’a dit :

— Tu ne sais pas ce que tu vas faire ? Tu demanderas au client une avance de 5.000 francs sur le portrait et tu t’arrangeras pour marcher avec lui… Oh ! Une fois, qu’est-ce que ça peut te faire ?… C’est tout ce qu’il demande… Essaie toujours, tu verras bien.

Le client m’a donné les 5.000 francs d’avance que j’ai rapportés à Dédé. Il me les a même donnés si facilement que Dédé m’a attrapée, parce que je ne lui avais pas demandé davantage, et pourtant c’était lui qui m’avait fixé le chiffre.

Le marchand de vins en gros m’a promenée toute une soirée dans les boîtes de Montmartre et de Montparnasse. Il me présentait aux maîtres d’hôtel et aux garçons en disant : « Vous savez, c’est Madame Clara Wood, la fameuse femme-peintre ». Il était ravi quand le maître d’hôtel faisait : « Ah ! Oui ! » par politesse, et il était vexé, tu aurais rigolé de le voir, quand le maître d’hôtel n’était pas assez bien stylé pour connaître la réputation de Clara Wood.

Nous avons fini la soirée ensemble dans l’hôtel le plus chic qu’il a pu trouver du côté de l’Étoile. Crois-tu qu’il a voulu qu’on s’inscrive ensemble sur le registre de l’hôtel, et ce qu’il était fier de voir son nom couché à côté du mien ?

Quand on a été au lit, il était gêné d’abord. Ça l’impressionnait de coucher avec une femme-peintre. J’ai été obligée de le mettre à l’aise pour que ça soit plus tôt fini et pour pouvoir dormir. Il m’a même dit : « C’est drôle… Vous n’êtes pas fière ». J’ai eu l’air de prendre ça pour un compliment.

Je l’ai encore revu deux ou trois fois… Il ne m’a plus reparlé de commencer son portrait… Dédé avait bien deviné ce qu’il voulait, dans le fond… Hein ? Crois-tu qu’il est intelligent ce gosse ? Tu te rends compte…

Ce qui est malheureux, c’est qu’il a besoin de tant d’argent… Je ne sais pas combien il a pu toucher de Wallstein pour les tableaux… Il les livre à mesure que Maurice les finit et Wallstein en demande toujours… Ça doit faire une grosse somme, sans compter les 5.000 francs du marchand de vins ?… Eh bien, ma petite, il n’a pas pu me donner 300 francs que je lui demandais de me prêter pour acheter l’étoffe que j’avais besoin pour me faire une robe… Et c’est lui qui veut que je sorte. Il m’a répondu : « Dans la situation que tu es, une femme intelligente se débrouille toujours… C’est moi qui t’ai fait ta situation… Je ne vois pas ce que tu viens encore me réclamer. »

Alors j’ai demandé les 300 francs à Maurice. Je lui ai même demandé 1.500 francs parce que je vais avoir le terme à payer. Le vieux a paru étonné. Il m’a dit : « Et les tableaux ? Je croyais que Wallstein… » J’ai répondu : « Oh ! Tu sais, les marchands de tableaux, ils promettent beaucoup et ça se passe en promesses… » Maurice a fait : « C’est bien. » Et le lendemain, il m’a apporté les 1.500 francs… Non, si il croit que je reste avec lui pour ses beaux yeux !

J’ai même eu le tort de raconter ça à Dédé… Dédé m’a dit : « Ça tombe bien… J’ai besoin d’un billet ». Et il va encore falloir que je trouve quelque chose pour que le vieux me remette ça… Il est tellement radin ; il n’aurait jamais l’idée de lui-même.

Quoi ? Qu’est-ce que tu dis ? A ma place, tu plaquerais Dédé et tu te tiendrais tranquille avec Maurice.

Tu n’es pas un peu piquée ?

Tu ne vas pas faire la comparaison, n’est-ce pas, de Dédé qui est jeune et intelligent, et beau garçon (enfin, moi, je le trouve beau garçon) et de l’autre qui est moche, qui est nouille, qui ne serait même pas capable de m’envoyer une tarte, si il découvrait que je suis ce que je suis…

Je suis sûre que s’il me trouvait avec un gigolo, il se mettrait à pleurer ce vieil idiot-là…

Tu ne sais pas ce qu’il me disait, hier soir ?

Il me disait :

— Maintenant que tu es arrivée à une situation, est-ce que tu voudrais bien m’épouser, si je devenais libre ?

Penses-tu ?…

Je lui ai tout de même répondu : « Bien sûr ! » Qu’est-ce que je risque ? Il n’est pas libre ; sa femme se porte bien et il n’est pas assez affranchi pour divorcer.

Non, vois-tu, mon rêve ça serait de m’en aller avec Dédé, quand il aura mis assez d’argent de côté. Je lui en parle de temps en temps. Il me répond : « T’en fais pas, je m’occupe… Pour assurer le coup, il faut encore que je vende pas mal de tableaux… Dis à ton vieux qu’il se grouille ; il travaille au ralenti. »

Ah ! Ça serait chic, de partir tous les deux pour l’Algérie ou pour un autre pays de l’Amérique. On achèterait une maison, à côté d’une rivière… On finirait peut-être par se marier…

Dis, Yvonne, ne me réponds pas pour me faire plaisir… Mais crois-tu que Dédé, avec son instruction et ses capacités, voudrait bien un jour se marier avec moi ?

Tu restes déjeuner ici, ma petite Yvonne ? Non… Dédé ne rentrera pas… Il est parti pour ses affaires… On va descendre chercher une tranche de jambon et deux oranges pour le dessert.

Et au cas que le vieux viendrait, tu diras comme moi ; ou plutôt tu ne diras rien, crainte de gaffe…

IX
L’AUTRE

Oh ! T’as vu celui-là qui voulait me doubler ? Je crains personne sur la route avec ma nouvelle bagnole… On ne fait que 110 pour le moment ? c’est que ça monte, et je défends à n’importe qui de passer…

Combien je l’ai payée ? Soixante billets… J’ai versé 10.000 à la livraison et le reste au fur et à mesure. Oui, les affaires marchent de ce moment ; je m’occupe de la vente des tableaux pour l’Amérique.

Et toi, quand c’est que tu deviendras sérieux ? A quoi veux-tu que ça te mène, tes combines de coco dans les boîtes de nuit et tes levages de rombières dans les dancings ? A des embêtements comme j’en ai eu. J’ai passé par là, tu sais, et ce que j’en dis, c’est dans ton intérêt…

Si tu veux, on va déjeuner après Étampes, dans une hostellerie que je connais. C’est un peu cher, mais on mange bien. Et on trouvera peut-être à lever des poules chic…

Lulu ? Ah ! oui… Je la revois de temps en temps… C’est un peu la barbe, tu sais… Très peu pour moi. Dès que j’aurai monté la grosse affaire de cinéma que j’ai en vue, tu verras si je la laisse tomber… C’est régulier.

J’ai maintenant une femme épatante, une femme connue dans Paris et tu en serais comme deux ronds de flan si je pouvais te dite son nom ; mais je ne peux pas à cause de la discrétion… Écoute, tu ne le répéteras à personne ? C’est Clara Wood, l’artiste… Mais non, pas une artiste dans le music-hall… Elle est peintre ; elle fait des tableaux de 10 et de 15 billets…

Tu ne connais pas Clara Wood ?… Je comprends ; ça n’est pas de ton monde.

Clara Wood a le béguin pour moi. Et ça dure. C’est au point qu’elle est décidée à m’épouser dès qu’elle sera libre. Et en attendant, je suis son homme de confiance. C’est moi qui suis chargé de toutes ses affaires avec les marchands de tableaux…

Voilà l’hostellerie que je te disais… Qu’est-ce qu’y a devant comme bagnoles !…

Eh ! garçon ! on peut avoir une table pour déjeuner sur la terrasse ?

Quoi ? Il fallait téléphoner pour retenir la table ?

Dites-donc, mon garçon, vous ne savez pas à qui vous parlez… Faites-moi venir un peu le gérant, je vous ferai voir un peu à qui c’est que vous avez affaire.

X
LUI

J’ai rencontré hier soir, dans le métro, la petite Yvonne, la camarade de Lucienne. C’est une jeune fille effacée, timide, qui n’a pour elle que d’assez beaux yeux. Je l’avais vue plusieurs fois chez Lucienne, où elle joue, à ce que je suppose, le rôle de confidente. Elle écoute, et quand elle parle, c’est généralement pour approuver avec complaisance.

Yvonne a paru étonnée de me rencontrer ; et tout de suite, elle a exprimé naïvement la cause de sa surprise.

— Si je croyais vous rencontrer en seconde ?

C’est vrai… Je suis un artiste connu, qui gagne énormément d’argent… Le fait de voyager en seconde classe dans le métro va confirmer ma réputation d’avarice dans l’esprit de Lucienne… Oh ! Elle ne m’a jamais rien dit à ce sujet, et je suis certain, la connaissant, qu’elle n’a jamais rien dit à personne qui puisse me déprécier. Mais je sens qu’elle me croit avare… Elle est forcée de le croire… Et parfois, son regard étonné se pose sur mes vieilles chaussures, sur mes vieux vêtements, sur mon vieux chapeau.

Si elle savait que les 1.500 francs qu’elle m’a demandés et que je lui ai apportés hier, je les ai pris dans la caisse de mon patron… Oh ! Je les remettrai plus tard, quand Wallstein aura réglé le prix des tableaux qu’il doit à Lucienne. Car enfin, il les vend, ces tableaux ! Ils ne font que passer dans sa vitrine et ils font place aux nouvelles toiles que je produis en hâte, dans la fièvre de ma gloire ignorée.

Ce mercanti abuse de ce qu’il est en face d’une pauvre petite femme seule, qui est incapable de se défendre… Il en profite pour l’exploiter et ne lui donner sur les ventes, que des acomptes dérisoires. Encore y a-t-il beaucoup de chances pour que ces maigres acomptes servent à payer les cocktails de l’intermédiaire, du petit frère Fernand.

J’ai demandé à Lucienne sur le ton de la plaisanterie :

— Quand Wallstein t’aura versé la forte somme, tu voudras bien me prêter 1.000 ou 2.000 francs, si je me trouve gêné ?

Lucienne m’a répondu, très sérieusement et sur un ton de sincérité qui m’a fait venir les larmes aux yeux :

— Oh ! mon chéri, comment peux-tu me poser une question pareille ? Mais tout ce que j’ai est à toi. Je vendrais mes meubles sans regret, si tu te trouvais gêné.

Celle-là est bien une vraie femme, l’amie des mauvais jours.

Mais qu’est-ce qu’Yvonne voulait me dire, qu’est-ce qu’elle n’a pas osé me dire quand je l’ai rencontrée hier soir dans le métro ?

Nous avions parlé de Lucienne, et c’était le seul sujet de conversation possible entre nous. Je disais combien elle était gentille pour moi, et quelle petite femme droite, incapable d’une trahison et même d’un mensonge.

Yvonne faisait « oui… oui… » les yeux baissés et de ce ton d’approbation mécanique qui finit par être un peu agaçant.

Quand j’ai dit :

— J’ai de la veine de l’avoir rencontrée…

Yvonne a levé les yeux sur moi, et son regard était inattendu. Sa réponse aussi :

— C’est elle qui a de la veine…

— Elle pouvait trouver mieux que moi. Je pourrais être son père…

— Vous êtes un homme connu… Lucienne devrait reconnaître tout ce qu’elle vous doit, tout ce que vous avez fait pour elle… enfin, vous faites des sacrifices…

— Je croyais que vous étiez l’amie de Lucienne ?…

Je lui ai parlé sur un ton irrité…

Vraiment « Lucienne devrait reconnaître… » Je ne pouvais pas, dans ce compartiment de métro plein de monde, dire à cette jeune personne plus bête que méchante tout ce que Lucienne a fait pour moi, tout ce qu’elle m’a donné. Elle m’a donné tout elle, et ça n’a pas de prix, et il ne serait pas trop cher même s’il fallait payer cette joie de la damnation éternelle.

Après avoir quitté Yvonne, j’ai pensé qu’elle n’attendait qu’une question de moi pour me dire quelque chose que j’ignorais, et que ses paroles étaient calculées pour provoquer cette question… Un potin, une méchanceté, un propos dénaturé ? Les femmes entre elles sont envieuses ; et même s’il n’y a pas d’envie dans leur cas, c’est pour elles une joie sportive de brouiller une amie avec son amant.

Mais pourquoi Yvonne a-t-elle dit que j’avais fait pour Lucienne des sacrifices ?

J’y ai réfléchi ; je me suis interrogé ; je n’ai pas conscience d’avoir fait des sacrifices pour Lucienne.

Elle non plus n’en a pas conscience. Mais elle ne sait pas… Elle croit en vérité que je lui ai fait cadeau de toiles invendables comme on offre à un pauvre de vieux habits qu’on ne peut plus porter.

Moi, je sais que je lui ai donné mieux que de l’argent, mais peu de chose en somme. Je lui ai présenté un espoir qui n’existait pas ; elle m’a rendu en échange la réalisation imprévue de cet espoir. Et cette réalisation m’a apporté le bonheur le plus rare. Un homme connu ne peut donner à la femme qu’il aime que le reflet de sa notoriété. J’ai tout donné à celle que j’aime, sans rien garder pour moi…

Si, j’ai gardé pour moi l’inquiétude et la honte… J’étais encore, il n’y a pas longtemps, un vieux caissier obscur et honnête. Je reste un vieux caissier obscur, mais je ne suis plus honnête. J’ai volé mon patron et je ne peux pas dire que j’ai été entraîné par cette impulsion irrésistible qu’invoquent les autres voleurs et qui détermine leur acquittement. Au contraire, j’ai dû faire effort sur moi-même pour voler ; j’ai lutté ; j’ai déployé toute mon énergie pour vaincre mes instincts d’honnêteté et tout un atavisme de probité ; j’ai dû me répéter que je ne pouvais pas faire autrement, que mon devoir le plus sacré était de voler puisque Lucienne avait besoin d’argent… Ah ! Les voleurs qui sont dans mon cas ont bien du mérite…

Ainsi, Yvonne, qui ne savait rien de tout ça, a tout de même eu raison de dire que j’ai fait des sacrifices. J’ai fait le sacrifice de mon honneur et de ma tranquillité ; car le vieil instinct que j’ai combattu mais que je n’ai pas détruit ne me permet plus de dormir tranquille depuis que j’ai perdu mon honneur.

Plutôt que de me demander ce qu’on me fera si on découvre le vol que j’ai commis, je me pose obstinément cette question : est-ce qu’on trouverait encore du talent à Clara Wood si on s’apercevait que ses tableaux ont été faits par un bonhomme qui est en prison pour abus de confiance ?

Les gens sont méchants…

L’autre jour, au bureau, cet imbécile de Bernard racontait une soirée qu’il a passée dans un café littéraire et artistique de Montparnasse. Comme il ne perd pas une occasion de se vanter, il énumérait les gens reluisants dont ce soir-là, soi-disant, il avait fait la connaissance.

D’abord, je n’écoutais pas. Mais je dressai l’oreille quand j’entendis le nom de Clara Wood.

— Ah ! On m’a aussi présenté, disait cet imbécile de Bernard, une jolie femme qui fait beaucoup parler d’elle en ce moment… Vous connaissez bien Clara Wood, au moins de nom ?

Quelqu’un demanda ce que faisait Clara Wood, Bernard répondit :

— Elle couche avec ceux qui veulent coucher avec elle… Et à ses moments perdus, elle fait aussi de la peinture…

Je me rendis compte à temps que j’avais mis la main sur mon encrier et que je me disposais à l’envoyer dans la figure de ce jeune goujat prétentieux. Ce qui me retint, ce ne fut pas la crainte d’un pugilat ; c’est l’idée qu’une agression injustifiée en apparence, contre un de mes collègues, déterminerait mon renvoi de la maison Henriot, et ce qui est plus grave, la vérification de ma caisse avant mon départ.

Je me contentai de dire, en essayant de dissimuler le frémissement de ma voix.

— Ah ! vous avez vu Mme Clara Wood ? Comment est-elle ?

J’espérais que l’imbécile, pris au piège de son mensonge, ferait de Lucienne une description tout à fait différente de la réalité.

Bernard répondit d’abord par une raillerie.

— Ah ! Voilà le père Legrand qui se réveille. Il s’intéresse aux jolies femmes, le père Legrand… Vieux farceur, va !… Eh bien, père Legrand, je crois que Clara Wood serait assez votre type… Elle ressemble, en mieux tout de même, et en plus distingué, à cette petite femme qui dînait avec vous dans un restaurant des Batignolles, ce soir où je vous ai rencontré.

Ainsi c’était bien Lucienne que Bernard avait vue dans un café à Montparnasse… Mais qu’est-ce que ça prouve ? Lucienne est obligée de sortir maintenant, de se montrer dans les milieux d’artistes, où son intelligence et sa finesse lui permettent de paraître ce que je veux qu’elle soit.

Je n’ai pas pu retenir… Je n’aurais pas pu retenir même si ma vie avait été en jeu, une autre question qui me torturait et que j’ai rejetée de moi comme dans un spasme produit par une nausée.

— Et… comment savez-vous, jeune homme, que Mme Clara Wood couche avec tout le monde ?

Il faut croire que j’ai prononcé cette phrase avec une drôlerie irrésistible. Tous les employés se mettent à rire, et Bernard me renseigne sur les raisons de cette gaieté.

— Hein ! Voyez-vous comme ses yeux brillent et comme ses mains tremblent… Ne vous excitez pas comme ça, père Legrand, ça ne vaut rien, à votre âge… Quand je dis que Clara Wood couche avec tout le monde, je ne veux pas dire que vous auriez des chances.

Bernard a beaucoup de succès. L’hilarité redouble.

— Clara Wood couche quand ça lui est utile ou agréable… Je ne voudrais pas vous vexer, père Legrand, mais je ne vois pas bien quelle utilité ou quel agrément vous pourriez présenter pour Clara Wood…

— Tu oublies, interrompit quelqu’un, que le père Legrand est aussi un artiste. Il fait des chefs-d’œuvre. Il a déposé chez son notaire un testament par lequel il lègue la totalité de ses toiles, à l’hospice des Quinze-Vingts…

C’est la plaisanterie classique qui revient chaque fois qu’il est question de ma douce manie artistique. J’ai peur qu’elle ne fasse dévier la conversation ; mais Bernard tient à montrer qu’il est renseigné. Il continue.

— Clara Wood était avec un type saoul, qu’elle appelait « mon chéri ». Je suppose que c’est un riche amateur. Il avait une gueule de bistro. Tous les épiciers enrichis et tous les patrons de bobinards ont maintenant des galeries de tableaux… Et puis ça n’est pas tout. Le copain qui m’avait amené dans ce café avait aussi couché avec Clara Wood…

J’avais eu un tout petit moment d’anxiété, mais cet excès de vantardise ingénue me rassura par son cynisme invraisemblable.

— Naturellement, fis-je avec ironie. Et vous, jeune Bernard ?

— Quoi, moi ?

— Mme Clara Wood n’a pas eu le coup de foudre pour vous ? Elle n’a pas couché le soir-même avec vous ?

Bernard répondit avec un cynisme dont je dus reconnaître la loyauté.

— Moi… Pas encore ! Mais vous avez l’air de ne pas croire pour mon copain. C’est un jeune homme de famille qui est entré dans les affaires, malgré son instruction, et qui gagne beaucoup d’argent… Il ne se vantait pas en parlant de ses relations avec Clara Wood. C’est Clara Wood elle-même qui se penchait derrière le dos du gros type saoul pour faire des signes à Dédé…

Quels êtres répugnants fréquente le jeune Bernard ! Ainsi, il est permis à n’importe quel petit voyou de salir une femme honnête et courageuse. Et plus une femme s’élève par son mérite et son talent, plus elle s’offre comme cible aux mufles envieux.

Combien de fois, moi-même, me trouvant dans des endroits publics, j’ai entendu débiter des infamies sur des femmes connues. Et j’ai écouté lâchement… Et jamais je n’ai vu un honnête homme se lever pour aller tirer les oreilles du voyou.

Maintenant, je comprends…

Dans mon indignation nouvelle, j’allais dire des choses qui m’auraient certainement trahi si M. Henriot, le patron, n’était pas entré dans le bureau.

— Eh bien, messieurs, a-t-il fait, on ne travaille pas… Qu’est-ce qui se passe ?

Bernard a eu le toupet de répondre :

— C’est le père Legrand qui nous raconte des histoires polissonnes… (Ce qui a paru amuser beaucoup le patron.)

Une heure plus tard, j’ai dit à Lucienne, comme si je n’attachais aucune importance à cette réflexion, et sur un ton de plaisanterie :

— On a signalé la présence de Mlle Clara Wood, l’autre soir, dans un café de Montparnasse. Mlle Clara Wood est devenue une personnalité très parisienne.

Lucienne m’a répondu très tranquillement :

— Qu’est-ce que j’irais faire à Montparnasse ? Je ne bouge pas d’ici… Tu peux demander à Yvonne qui vient passer toutes ses soirées avec moi.

Et elle levait sur moi son regard clair qui ne ment pas.

XI
ELLE

Tu dis que tu l’as rencontré en seconde classe dans le métro ?… Tu ne voulais pas me croire ma petite Yvonne quand je te disais que c’est un râleur. S’il ne se rendait pas compte, encore, je comprendrais… Mais il est tout le temps à me répéter d’un air désolé : « Oh ! Je suis sûr que tu n’as pas dîné !… Ah ! Je voudrais tant que tu aies de quoi t’habiller gentiment ». Alors, quoi ?

Avec ça, il en veut plus que pour son argent. Il faudrait que je sois toujours prête quand ça le prend… Et ça le prend souvent… Il arrivera que je ne pourrai plus le voir… Déjà, je t’assure, il me tape sur le système, ça n’est pas croyable… Et il ne s’aperçoit de rien.

Il ne t’a pas posé de question sur moi quand il t’a rencontrée dans le métro ? J’ai l’idée qu’il commence à se méfier. L’autre soir, il m’a parlé de Montparnasse. On a été lui dire qu’on m’avait vue là-bas, un soir… Si je n’ai même plus le droit de sortir !

Voilà tout de même trois jours que j’ai la paix. C’est lui qui doit s’être fait boucler dans son ménage. Il m’a envoyé un drôle de mot par pneumatique. Il me dit « de ne pas m’en faire, qu’il y a du nouveau, qu’il travaille à notre bonheur, et que bientôt il aurait une grosse nouvelle à m’apprendre ». Qu’est-ce qu’il a encore trouvé ?… Je me méfie…

Ce qui est rageant, c’est que je ne peux pas profiter que je suis libre pour voir mon petit Dédé… Il est tellement pris par ses affaires…

Il vient juste ici pour voir s’il n’y a pas d’autres tableaux de finis… Et il s’en prend à moi parce que le vieux ne travaille pas assez vite.

Qu’est-ce que je peux y faire, dis, ma petite Yvonne, tu te rends compte ?

Ce coup que j’ai sur l’œil ? Ça se voit ?… Ah ! ça n’est rien !… Je me suis cognée contre un meuble en faisant mon ménage.

XII
LUI

Il y a un bon Dieu !

Je ne croyais pas à l’intervention de la Providence dans les affaires des hommes. Je ne crois plus aujourd’hui au hasard qui ne saurait pas machiner des combinaisons aussi logiques, aussi justes, aussi harmonieuses.

C’est bien mon tour d’être heureux, et heureux non plus d’un bonheur clandestin, inavouable, volé, mais d’un bonheur éclatant et légitime. C’est bien le tour de ma petite Lucienne d’être heureuse après tant de souffrances et de privations ; elle a été la compagne cachée des mauvais jours ; elle pourra maintenant partager ma vie.

Ce qui m’arrive est inouï. Je suis libre, je ne suis pas marié. Je peux, demain, épouser Lucienne.

Voilà comment s’est produit le miracle, ou du moins comment il m’a été révélé.

Hier, chez Henriot, le garçon de bureau est venu me trouver dans ma cage et m’a dit d’un air singulier qu’un monsieur insistait pour me voir.

— Un monsieur ?… Il n’a pas dit son nom ? Il n’a pas dit ce qu’il voulait ?

— Non… Je dis un monsieur… C’est un monsieur si vous voulez ; il marque plutôt mal.

J’ai dû devenir très pâle… J’ai pensé tout de suite à la somme qui manquait dans la caisse ; je me suis dit que peut-être le patron s’en était aperçu, qu’il avait prévenu la police, et que tout à l’heure un inspecteur allait m’emmener avec les menottes aux mains.

Les imbéciles qui étaient en train de chiffrer des factures et qui n’avaient pas perdu cette occasion de lever le nez, remarquèrent mon émoi.

— C’est le mari ! dit Bernard… Prenez garde… Il a son revolver… Eh ! eh ! père Legrand, le métier de don Juan a ses risques.

Je pris mon chapeau. Je sortis. L’homme m’attendait sous la porte cochère. Mes craintes aussitôt s’évanouirent. C’était un pauvre bougre, à l’allure de mendiant timide, avec des vêtements élimés et malpropres. Il leva vers moi un regard où dansait une morne lueur alcoolique. Je le considérai un instant sans rien dire ; j’eus l’impression qu’il ne m’était pas inconnu… Où diable avais-je déjà vu cette tête-là ?

— Vous ne me connaissez pas ? me dit-il.

— N…on !…

— Mais si… Vous avez vu ma photographie quelque part ? Et vous avez certainement entendu parler souvent de moi ?

— Où aurais-je entendu parler de vous ? Et où aurais-je vu votre photographie ?

Il se mit à rire d’un rire crapuleux :

— Chez vous… Dans votre chambre ou dans votre salle à manger…

Il continua d’un air méditatif et sur un ton plus bas :

— Ça m’étonnerait qu’elle n’ait pas installé ma photo bien en vue… Telle que je la connais et quand ça ne serait que pour vous embêter… Allons, regardez-moi bien… C’est ma barbe qui vous empêche de me reconnaître.

Oui, maintenant je le reconnaissais, mais je n’y croyais pas. Et je le regardais comme on regarde l’être qu’il représentait : Un revenant.

Alexis Godard, l’héroïque adjudant mort au champ d’honneur, le premier mari de ma femme, son seul mari en somme !

Je ne trouvai à lui dire qu’une phrase stupide.

— Alors, vous n’êtes pas mort ?

— Mais si… mais si… C’est même pour ça que j’ai besoin de vous causer. Mais pas en plein air, sous une porte. Si vous pouviez venir jusque chez le bistro, je vous expliquerais la chose.

— Je ne suis pas libre maintenant. Mais si vous voulez m’attendre au petit café, là en face, je vous rejoindrai dans une demi-heure… Asseyez-vous à une table du fond, n’est-ce pas ?

Je revins au bureau, bouleversé.

— C’était le mari, n’est-ce pas ? me demanda Bernard qui ne lâche pas facilement une plaisanterie.

Je lui répondis placidement :

— C’était le mari.

J’attendis avec anxiété l’heure de sortie du bureau en faisant des hypothèses sur le passé et des projets pour l’avenir.

Lorsque je retrouvai le mari de ma femme, (Ah ! quelle joie de pouvoir dire « le mari de ma femme ») dans le petit café où je lui avais donné rendez-vous, il avait devant lui, déjà, une pile imposante de soucoupes. Il me parut ragaillardi, plus vivant qu’au premier abord. L’alcool produit un effet tonique sur ce genre de fantômes.

Et ce fut sans aucune humilité qu’il m’invita à m’asseoir et me pria cordialement de boire quelque chose… D’ailleurs, aussitôt, il poussa vers moi les soucoupes en me disant avec loyauté :

— C’est de bon cœur. Je suis obligé de vous laisser payer les consommations. Je suis raide comme un passe-lacet, et j’ai passé la nuit dernière sur un banc du Cours-la-Reine…

— Comment se fait-il ?

— Que je sois resté si longtemps sans donner de mes nouvelles ?… Vous connaissez ma femme…

— Si je connais votre femme… Je veux dire ma femme… Je veux dire notre femme… Ah ! Si je la connais !

— Alors, vous devez comprendre, fit Alexis Godard avec simplicité.

Je commençais en effet à comprendre. Il but, puis il m’expliqua ce que je ne comprenais pas encore.

— Je suis parti pour la guerre dans les premiers jours. Même s’il n’y avait pas eu la guerre, je serais parti tout de même. Il n’y avait plus moyen… De vous à moi, puisque nous sommes dans le même cas, j’avais épousé Adèle parce qu’elle avait un peu d’argent…

— Mais je ne suis pas dans le même cas… Quand je l’ai épousée, c’est moi qui avais quelques économies de côté…

Alexis Godard me contempla d’un regard où il y avait beaucoup d’incompréhension et un peu d’admiration.

— Alors ? fit-il…

— Alors, avouai-je, je me suis marié pour ne pas être tout seul…

— Il faut vraiment aimer la société pour épouser Adèle. Très peu de temps après notre mariage, j’ai éprouvé le vif désir d’être tout seul… L’argent était dépensé. La femme restait. Et vous savez comme moi combien elle peut être embêtante.

— Oh !… Oui…

Je fis intérieurement amende honorable au revenant dont j’avais méconnu le rôle alors qu’il était dans le monde des vivants. Je pensais qu’il avait jadis dressé sa femme, que c’était lui le tyran dans son ménage, et qu’elle prenait sur moi sa revanche. Je voyais maintenant que lui aussi avait été une victime… Victime peu intéressante du reste.

Il poursuivit :

— En septembre 1914, j’ai été porté mort au champ d’honneur. J’étais prisonnier en Allemagne, sous le nom d’un camarade tué dont j’avais ramassé le livret. J’avais mis le mien à la place. Ça n’était pas pour échapper à l’autorité militaire ; c’était pour échapper à ma femme… Il y a eu des histoires, parce que l’autre copain était marié lui aussi.

— Quel autre copain ?

— Celui qui est enterré sous mon nom. Sa femme a fini par savoir qu’il était censément prisonnier. Elle a écrit. J’ai reçu les lettres et j’ai fait répondre par un camarade que j’étais amputé du bras droit, que je ne pouvais pas répondre moi-même, mais que ça n’empêchait pas les sentiments.

— Qu’est-ce qu’il pensait de ça, le camarade qui écrivait à votre place ?

— Oh ! Je lui avais dit que j’en avais assez de ma femme et que je voulais la laisser tomber, ce qui était l’exacte vérité (sauf que je ne lui parlais pas de cette femme-là)… Quand j’ai été rapatrié, je n’avais pas à m’en faire bien entendu pour la mienne ; mais l’autre, j’ai été obligé de lui donner des explications, sous peine d’avoir des ennuis… J’ai été la trouver ; elle a très mal pris ça pour commencer et elle m’a menacé de me dénoncer. Mais je l’ai eue au boniment.

Et il conclut, le plus naturellement du monde :

— Je suis resté avec elle pendant trois ans. Elle avait quelques sous de côté, pas grand’chose.

— Les quelques sous ont duré trois ans…

— Voilà. Ensuite on s’est quitté gentiment, sans faire d’histoires… Vous parlez d’une purée !

— Vous auriez pu trouver du travail sous votre nouvel état-civil ?

— Non… Mon nouvel état-civil, c’est l’état-civil d’un mécanicien, et je ne connais rien à la mécanique. J’ai bricolé à droite et à gauche. J’ai même bien peur que le copain, après sa mort, ait récolté quelques citations sur son casier judiciaire, pour six mois de prison que j’ai faits en plusieurs séances. Mais du moment qu’il est mort, il se fout de son casier judiciaire ; et les mois de prison, c’est moi qui les ai faits…

A mesure qu’il parle, et qu’il boit en parlant, il devient plus cyniquement grossier. Il commence à me dégoûter un peu… Je suis dégoûté mais ravi, parce que je savoure une revanche sur l’héroïque adjudant dont les vertus m’écrasaient, lorsqu’en effigie, majestueux et muet, il me surveillait de son cadre.

— Total, ça ne peut pas continuer… Il me faut de quoi me nipper et me remonter pour trouver quelque chose. J’ai une combine en train, mais il me faut un peu d’avance. J’ai appris que vous aviez épousé ma femme, que vous étiez à votre aise et que vous aviez une situation. Je viens vous proposer une affaire.

— Une affaire ?

— Un marché si vous aimez mieux. Vous avez un intérieur honorable, un ménage légitime et la considération de votre quartier. Supposez qu’un jour un homme… C’est moi cet homme…

— J’ai bien compris.

— Supposez que je vienne vous dire : « Cette femme est à moi. Vous n’êtes pas mariés. Je la reprends… C’est mon droit, n’est-ce pas ?… Et puis je suis un héroïque combattant, moi… Et qu’est-ce que vous faisiez, vous, pendant que je me faisais tuer à la guerre ? Vous me preniez ma femme légitime, et patati, et patata !… » Qu’est-ce que vous auriez à répondre ?

— Oh ! Je n’aurais rien à répondre du tout. Je n’aurais qu’à m’en aller.

M. Alexis Godard est loin de se douter à quel point cette perspective m’effraie peu. Cependant, il est surpris et décontenancé de voir avec quelle tranquillité je prends la chose. Il a parlé très haut avec l’espoir que je serais épouvanté d’une révélation publique et que par des offres je devancerais la proposition qu’il va me faire.

Il baisse un peu la voix pour dire :

— Oui… Vous seriez obligé de vous en aller, parce que ma femme, telle que je la connais, a dû faire mettre le loyer à son nom… Et vous vous retrouveriez tout seul ; vous qui avez horreur de la solitude.

Je suis sur le point de lui répondre que maintenant la solitude ne me fait pas peur parce que « notre » femme m’a appris à l’apprécier par voie de comparaison. Mais je juge plus habile de le laisser venir.

Il ne vient pas tout de suite. Il me demande brusquement :

— Vous n’avez pas une cigarette ?

— Non…

— Ah ! Je vois ce que c’est… Elle vous défend aussi de fumer… Elle vous oblige aussi à vous déchausser et à mettre des pantoufles quand vous rentrez « chez elle » pour ne pas salir les parquets… Vous ne pouvez pas non plus lire dans votre lit, parce qu’elle éteint la lumière à 10 heures, par mesure d’économie.

Gravement je fais de la tête, un signe affirmatif. Nous sommes comme deux vieux camarades qui rappelleraient leurs souvenirs de collège et de caserne : « Tu te rappelles le pion, comme il était rosse ?… Tu te rappelles le capitaine, comme il était empoisonnant ! »

Il continue.

— Elle vous laisse aussi cent sous par semaine pour vos petites dépenses.

— Non… vingt francs…

— Vingt francs ! Moi, j’avais cent sous.

Il me semble d’abord révolté par une injustice aussi scandaleuse. Mais à la réflexion, il remet les choses au point.

— C’est vrai… Moi, c’était avant la guerre. Ça correspond.

Puis il s’avise que cette évocation, qui présente notre femme sous un jour fort désagréable, est assez maladroite et peut contrarier son projet. Et il me sort cette conclusion inattendue :

— En somme, c’est une bonne femme, quand on a l’habitude… Et vous devez avoir fait comme moi dans le temps. Vous avez mis du fric de côté, en douce. Je ne voudrais pas revenir pour troubler votre ménage. J’ai des torts, puisque j’ai disparu depuis je ne sais combien d’années… C’est à moi de me sacrifier, de disparaître à nouveau…

— Alors, pourquoi avez-vous reparu ?

Presque humblement, en détournant son regard qui m’observait sournoisement, il fait :

— J’ai pensé que vous voudriez bien m’aider… Je veux bien me sacrifier, mais pour mon sacrifice, vous me devez une petite indemnité, n’est-ce pas ?… Dix mille francs, qu’est-ce que c’est pour vous ?… Pas d’un seul coup si vous voulez… Mais vous me donneriez cinq mille, aujourd’hui, et pour le reste, je vous ferais confiance un mois ou deux.

Il est très arrangeant, et je sens qu’il est encore tout disposé à marchander. Mais contrairement à ce que croit M. Alexis Godard, dix mille francs, c’est beaucoup pour moi. Même cinq cents francs, c’est encore trop.

Et si j’avais dix mille francs, je ne les donnerais pas pour que M. Alexis Godard disparaisse, au contraire, je les donnerais pour qu’il reste avec sa femme, qui cesserait ainsi d’être la mienne.

C’est pourquoi je fais avec l’héroïque adjudant assaut de générosité et de grandeur d’âme.

— Mais non, mais non… C’est à moi de me sacrifier et de disparaître. Vous avez la priorité d’après la loi ; vous êtes toujours l’époux légitime et régulier d’Adèle et elle vous aime toujours. Je suis l’usurpateur… Tant que je ne savais pas, j’avais une excuse. Maintenant que je sais, je ne peux plus continuer…

M. Alexis Godard murmure :

— C’est bien embêtant !

Il m’a compris… D’autant mieux que la perspective de la relève ne l’enthousiasme aucunement. Il connaît Adèle aussi bien que je la connais. Et il y a encore autre chose qui le chiffonne. Il me le dit sans détours, sur un ton familier :

— Dites donc, mon vieux, ça ne pourrait pas marcher sans qu’y ait de gros embêtements pour moi. J’ai laissé croire que j’étais mort, j’ai vécu sous un faux nom ; j’ai même fait des blagues sous le nom d’un bonhomme qui n’est plus là. Si maintenant je vais me dénoncer moi-même en reprenant ma place auprès de ma femme, il faudra que je m’explique auprès des autorités civiles et militaires… Non, non ; il vaut mieux que je m’en aille… Donnez-moi seulement un billet de mille pour que je me débrouille les premiers jours et vous n’entendrez plus parler de moi.

Diable ! Il ne faut pas que je le laisse filer comme ça ! Mon remplaçant… Mon sauveur…

Je réfléchis une minute et je lui dis :

— Attendez jusqu’à demain. Je n’ai pas l’argent sur moi, mais nous allons pouvoir nous entendre… Pouvez-vous revenir ici demain, à 6 heures ?

— Alors, donnez-moi tout de suite vingt francs.

Je cours jusqu’à la maison Henriot, et j’emprunte trente francs au concierge qui était tout à l’heure sur le pas de sa porte, et m’a vu entrer dans le petit café. Le concierge enveloppe son prêt d’une plaisanterie qui tend à montrer sa perspicacité.

— Ah ! Monsieur Legrand, on n’a pas tous les jours la veine à la belote… Si vous voulez, je vous donnerai des leçons, moi…

Je reviens au petit café où M. Alexis Godard m’attend avec sérénité. Je lui tends un billet de vingt francs et le reste suffit pour payer les consommations.

— A demain, n’est-ce pas ?

— N’ayez pas peur.

Je chantonne en revenant chez moi. J’étais déjà un homme heureux, puisque j’étais un homme aimé. Je suis un homme tout à fait heureux, puisque je suis maintenant un homme libre. Il y a donc une Providence dont les machinations sont théâtrales, les revirements romanesques et la justice infaillible.

Ma petite Lucienne !

Comme nous allons être heureux ! Je lui dirai tout. Elle continuera à être Clara Wood ; je continuerai à travailler pour elle de tout mon cœur, sans la quitter jamais, puisque je serai son mari. Je connaîtrai l’effacement un peu ridicule qui relègue dans l’ombre le mari d’une artiste connue ; mais j’ai l’habitude de l’ombre et du sacrifice. Nous voyagerons ensemble ; elle m’a dit souvent qu’elle aimerait voyager. Elle m’a dit aussi le désir qu’elle a d’une vie régulière. Tous ses rêves vont se réaliser.

Je pense aussi, avec une sorte de fièvre, à la première nuit que nous passerons ensemble. Jamais encore, nous n’avons passé ensemble toute une nuit. Et j’entends toujours la voix désolée de ma Lucienne qui me dit, quand je me lève : « Oh ! Tu t’en vas déjà !… » Je m’endormirai en la tenant dans mes bras ; et le lendemain, en me réveillant, j’aurai contre moi, son petit corps si souple et si doux au lieu de sentir l’osseuse, l’odieuse carcasse de la femme de l’adjudant… Quand je pense à tant de nuits injustement perdues ! Et quand je pense que c’est avec la femme de l’adjudant Godard que j’ai commis le péché d’adultère, puisque c’était l’épouse d’un autre homme.

J’ai envie de courir tout de suite chez Lucienne pour lui annoncer que nous avons devant nous l’espoir certain d’un bonheur total, illimité… Je suis arrêté par une sorte de superstition… Escompter un bonheur qu’on ne tient pas encore, ça peut porter malheur !… Si d’ici demain, M. Alexis Godard se faisait écraser par un taxi, ou s’il mourait d’une mort vraiment naturelle causée par une congestion cérébrale, après avoir bu les vingt francs que je lui ai prêtés ? J’ai eu tort de lui avancer ces vingt francs… La vie de M. Alexis Godard, d’ici demain, me paraît infiniment précieuse. S’il mourait, c’est sa femme qui se trouverait libre ; ce ne serait plus moi.

Je fais un sacrifice au sort. Je n’irai pas chez Lucienne ce soir. Je me contente de lui envoyer un petit bleu joyeux et plein d’un espoir énigmatique… D’ailleurs, ça ne m’ennuie pas, ce soir, de rentrer de bonne heure chez moi. Je suis même heureux de retrouver Mme Alexis Godard. Je sais quelque chose qu’elle ne sait pas ; j’ai sur elle une supériorité ; et je n’ai plus longtemps à savourer ma revanche.

Au lieu d’ouvrir la porte avec ma discrétion habituelle, en me glissant craintivement pour passer inaperçu, je fais chez moi une entrée bruyante, en fanfare. Je chantonne joyeusement, et j’ai gardé mon chapeau sur ma tête, ce qui est une contravention au code de civilité conjugale établi par Mme Alexis Godard.

Elle accourt ; elle me considère, elle me dit de cette voix sèche qui me rappelle mes plus mauvais jours de régiment et dont le timbre évoque d’interminables jours de salle de police :

— Tu as encore été au café.

J’aperçois mon image dans la glace de l’entrée, et je comprends l’erreur de mon ex-femme. Je suis rouge, j’ai l’œil luisant, le chapeau un peu de travers et un petit air jovial et indépendant que, dans mon état normal de sujétion, peut seule expliquer une ivresse légère.

J’ai un bon sourire rassurant, et je réponds à Adèle, de plus en plus étonnée :

— T’en fais pas, ça se tassera.

Toujours avec mon chapeau sur la tête, je traverse la petite salle à manger, j’arrive dans la chambre à coucher que meuble notre lit ex-conjugal, et le portrait en pied de l’ex-adjudant mort au champ d’honneur. Je chantonne toujours et ma femme me suit, de plus en plus convaincue qu’il ne s’agit pas seulement d’une ivresse légère mais d’une cuite abjecte.

Je me campe devant le portrait de M. Alexis Godard, qui m’a si souvent humilié de son regard supérieur ; je montre une audace imprévue et qui semble sacrilège à notre femme. Au lieu de rectifier la position, je le toise avec une sorte de familiarité méprisante.

L’air que je chantonne me semble de circonstance.

— Malbrough s’en va-t’en guerre, mironton-mirontaine… Ne sait quand reviendra !

— Si c’est possible de se mettre dans des états pareils ! murmure, à la façon d’une porte qui grince, l’épouse du portrait.

Je continue sur un ton brusquement plus joyeux.

— Il reviendra z’à Pâques ?… mironton-mirontaine… Il reviendra z’à Pâques ou à la Trinité… Et s’il revenait avant, Adèle ? Hein ! S’il revenait, je me demande la tête que tu ferais…

Et j’éclate de rire en voyant la tête qu’elle fait.

— C’est répugnant, me dit-elle. Tu ferais mieux d’aller te coucher. Nous aurons une petite explication demain.

— Demain, demain, Adèle, il se passera de grandes choses.

Mais soudain, je me reprends, d’un ton d’excessive galanterie.

— Excusez-moi, madame, de vous appeler familièrement Adèle… C’est une habitude née d’un trop durable malentendu, par suite duquel, madame, nous avons couché plusieurs années ensemble.

J’en ai dit plus que je ne voulais en dire…

Il vaut mieux qu’elle croie que je suis ivre.

Et elle ne croit pas si bien dire en disant que demain nous aurons une petite explication.

XIII
ELLE

Oh ! Tu t’en vas déjà, mon chéri ?

Reste encore un peu, mon Dédé, on est si bien au lit… Si tu savais comme le temps est long quand tu n’es pas là !

N’aie pas peur qu’il vienne ce soir… Je ne sais pas ce qu’il a, de ce moment ; ça ne doit pas marcher, avec sa femme. Je t’ai montré le pneumatique qu’il m’a envoyé hier. Lis un peu celui qu’il m’envoie aujourd’hui. Je crois qu’il devient de plus en plus piqué. Je me méfie un peu de cette grande surprise qu’il m’annonce. Qu’est-ce que ça serait, à ton idée ?

Il a l’air de s’exciter, le vieux. Je n’aime pas beaucoup ça… Enfin, tant que ça se passera seulement par pneumatique…

Pourquoi tu ne veux pas que je le laisse tomber, mon Dédé ?

On a besoin de lui ? Non… Écoute-moi un peu. J’ai fait mes petits comptes…

Non, ne te lève pas encore… Je te garde jusqu’à la demie, tu veux bien ? Ne fais pas une vilaine grimace comme ça… Tu seras avec tes copains dans quarante minutes. Tu es donc si mal que ça à côté de ta petite femme ?

J’ai fait mes petits calculs. Nous devons avoir fait des économies sur les tableaux que tu as vendus chez Wallstein. Mais non, mon Dédé, je n’exige pas que tu me rendes de comptes… Oh ! comme tu es méchant !… Je dis simplement que tu t’es chargé de garder l’argent pour mettre un peu de côté, et que tu as bien fait, parce que j’aurais peut-être trop dépensé. Oui, tu as eu des frais… Je sais bien. Mais il y a eu encore des tableaux en vente chez Wallstein ; au moins pour 20.000 francs. Et les quatre que j’ai encore ici… Ça nous permettrait de vivre plusieurs mois si nous partions ensemble…

Et puis, quand ces tableaux seront vendus, tu pourras en faire toi-même… Tu n’es pas plus bête que le père Legrand, au contraire… Toi-même, je t’ai entendu dire souvent que tu en ferais autant ; tu réussis dans tout ce que tu fais. On mettrait, sur les tableaux que tu peindrais, la signature « Clara Wood », puisque c’est une marque qui se vend ; c’est une marque à nous et que le père Legrand ne pourrait rien y redire. Je te préparerais tes couleurs ; je te nettoierais tes pinceaux. C’est ça qui serait gentil…

Tu ne veux pas, dis ? Plus tard ? Pourquoi plus tard ? Oh ! que tu es méchant, mon chéri ! Je ne t’en parlerai plus, du moment que ça te contrarie. Embrasse-moi…

Oh ! Écoute un peu… On dirait qu’on met la clef dans la serrure de la porte d’entrée.

Il n’y a que lui qui a la clef, mais ça ne peut pas être lui…

Oh ! Habille-toi vite !… Tu es mon frère… Je suis malade… Tu es venu pour prendre de mes nouv…

Trop tard… Bouge pas !

Oui, c’est mon petit amant qui est là.

Et puis après ?

XIV
L’AUTRE

Bon dieu d’idiote ! Faut-il que tu sois bête !… Où as-tu fourré mes chaussettes, encore ?… C’est ta faute ce qui est arrivé… Et mes bretelles ! Tu as voulu qu’on se couche ; d’abord si tu crois que ça m’amuse ? Et puis tu avais bien besoin de donner la clef de l’appartement à ce vieux ballot !

Ça t’avance beaucoup de chialer… Tiens, tu chialeras pour quelque chose.

« Qu’est-ce que ça peut me faire » ? Répète un peu pour voir… Alors tu crois que c’est agréable pour mon amour-propre ?… Il n’a rien dit ? mais j’aimerais mieux qu’il ait dit quelque chose. J’aimerais mieux qu’on se soit cogné ; tu aurais vu ce qu’il aurait pris comme pâtée.

Mais un type qui reste là sans rien dire, à nous regarder dans notre lit, tu trouves que c’est agréable ? Oh ! Il a bien été cinq minutes avant de comprendre que ce qu’il avait de convenable à faire, c’était de s’en aller… Maintenant j’ai l’idée qu’il se foutait de nous. Si cette idée m’était venue pendant qu’il était en train de nous regarder, ce que je lui aurais balancé ton fer électrique à travers la gueule !… C’est régulier.

Et puis tu es bien avancée, maintenant ! Sûr et certain qu’il va te plaquer… Moi qui m’étais donné tant de mal pour te trouver un filon… Qui c’est qui va nous fournir des tableaux, maintenant ? Et mon auto qui n’est pas encore payée…

Tiens, ça me dégoûte… Je fous le camp, bonsoir.

Oui, j’emporte les quatre toiles qui sont là. Tu n’as rien à réclamer, je pense ?…

Quand je reviendrai ?… Je suis très pris cette semaine ; l’autre semaine aussi.

C’est ça ; je t’écrirai.

Tu n’as pas un peu de monnaie pour que je prenne de l’essence en sortant de Paris ?

Te dérange pas… Je sais où tu mets ton fric.

XV
LUI

Oui, il y a là-haut une Providence ingénieuse qui combine des ingénieux scénarios où nous jouons des rôles de pitres tragiques poursuivis par une Fatalité ingénieuse, une Providence ironique et méchante, habile à nous ménager des coups de théâtre pleins de traîtrise, assénés par derrière comme des coups de trique qui nous laissent assommés et pantelants…

Quarante-huit heures ont passé depuis le moment où mon bonheur naissant a excité l’envie des dieux… quarante-huit heures depuis l’instant où je chantonnais devant le portrait d’Alexis Godard, heureux de penser que mes chaînes allaient être brisées.

Et je suis, ce soir, tout seul, dans une chambre meublée d’un hôtel de dernier ordre… Tout seul… Je n’ai plus de maîtresse, je n’ai plus d’argent, et ce n’est pas un soulagement pour moi de penser que je n’ai plus de femme. C’est un regret. Ma solitude est telle, ma détresse est si affreuse que je regrette la présence tyrannique d’Adèle, sa voix criarde et ses reproches.

Tout s’est fait avec la rapidité effrayante et logique d’un cauchemar…

Le lendemain de ce soir où mon attitude imprévue a si fort scandalisé Mme Alexis Godard, je me suis réveillé d’une humeur charmante, sans le plus léger de ces pressentiments qui précèdent les malheurs dans les romans. J’opposai un front serein au silence hostile d’Adèle, que ma présence à défaut de mon contact (depuis bien longtemps il n’y a pas eu contact entre nous) semblait dégoûter profondément.

En me rasant devant la glace, je souriais à mon image, l’image d’un homme aimé, l’image d’un homme heureux.

Mme Alexis Godard surprit l’expression de mon visage et grogna :

— Imbécile ! C’est qu’il est content de lui… Il y a de quoi !

Je me tournai vers elle et mon sourire s’accentua lorsque je la vis si laide. Elle se tut, exaspérée. J’eusse été heureux d’entendre encore sa voix, sa voix désagréable qui bientôt ne serait plus qu’un souvenir.

Toute la journée, au bureau, ma joie intérieure me tint compagnie. Je répondis aux plaisanteries stupides du jeune Bernard avec une verve inaccoutumée qui fit dire à nos collègues : « Tiens ! Le père Legrand se dessale. »

Mais, tout le temps, je pensais au plan que j’avais combiné et que, dans la tête, je perfectionnais sans cesse.

Pauvre imbécile que j’étais !… Je m’imaginais que j’étais l’auteur du scénario construit de toute éternité par un dieu féroce, et que j’étais maître de le modifier à mon gré. Or, j’étais le pantin douloureux, ignorant son rôle dans la pièce, mais dont tous les gestes étaient écrits.

Je ne voyais qu’un seul point noir dans ma destinée : ces 1.500 francs que j’avais empruntés à la caisse de la maison Henriot… Mais je me rassurais en comparant cette somme modique au chiffre astronomique des détournements qu’ont coutume de commettre les caissiers et que les jurés, comme les journaux, apprécient avec tant d’indulgence ; et aussi en pensant que j’amortirais à la fin du mois cet emprunt qui n’excédait pas le chiffre de mes appointements ; par la suite, je pourrais disposer d’importants revenus artistiques. Tout à fait rasséréné, je pris encore un billet de mille ; j’avais à rembourser la petite somme que le concierge m’avait avancée la veille et à faire face aux dépenses de mon entrée en ménage avec Lucienne… Je ne lui avais pas posé de questions sur ce sujet que j’évitais ordinairement d’aborder avec elle, mais je me disais, d’après la façon dont elle vivait, que la pauvre enfant (la pauvre enfant !) n’avait probablement pas fait d’importantes économies sur les sommes qu’elle avait pu toucher chez Wallstein.

Alexis Godard fut fidèle au rendez-vous que je lui avais donné la veille. Je l’aperçus accoudé au comptoir et en conversation animée avec le bistro.

— C’est un ancien copain de régiment pendant la guerre, me dit-il quand il m’aperçut. Il me croyait mort, lui aussi… Il était dans ma section.

Puis il expliqua au bistro :

— C’est avec monsieur que je suis en affaires, on va se mettre à une table dans le fond pour causer tranquilles.

Pendant qu’il s’éloignait, le limonadier cligna de l’œil, hocha la tête dans la direction d’Alexis Godard et me dit à mi-voix :

— C’est mon ancien adjupète… Vous parlez d’une vache !… S’il avait pu me faire passer au tourniquet…

Puis il ajouta, non point pour faire une constatation dont l’évidence s’imposait, mais du ton dont on exprime un regret :

— Il n’est pas mort !

Et il conclut par une remarque où il sembla trouver une sorte de consolation :

— Ça fait tout de même plaisir de le voir dans la mouise… Vous avez vu ses godasses ?

Cependant, M. Alexis Godard, dès qu’on lui eut servi un apéritif qui n’était pas le premier de la journée et fort probablement ne devait pas être le dernier, ne perdit point son temps en préambules diplomatiques.

— Vous avez apporté le fric ?

Je fouillai longuement mes poches d’une façon qui sembla éveiller en M. Alexis Godard les plus vives espérances. Il suivait mes gestes d’un œil fort intéressé. Je finis par tirer de mon gousset une clef que je mis dans sa main et qu’il contempla d’un air ahuri.

— Qu’est-ce que c’est que ça ?… Et le fric ?…

— Le fric est à votre disposition, mon ami. Vous n’avez qu’à venir le prendre. Vous avez la clef ; vous connaissez l’adresse ; l’argent est dans l’armoire de notre chambre… de votre chambre. Vous n’avez qu’à vous servir.

— Eh ! Dites donc ! C’est une sale blague !… Je ne marche pas. Pourquoi ne m’apportez-vous pas l’argent tout de suite ?

— Parce que si je prenais cet argent à Mme Godard, dans un appartement qui est à son nom, ce serait un vol. Aux yeux de la loi, je suis maintenant chez elle un intrus, et pour elle un étranger. Tandis que vous, vous êtes son époux légitime. Vous êtes bien mariés tous les deux sous le régime de la communauté ?

— On n’a pas fait de contrat.

— Précisément. Tout ce qui est à elle, tout ce qui est chez elle est à vous. Vous êtes sous le régime de la communauté. Vous avez le droit, non seulement de prendre l’argent qui est dans l’armoire, mais d’emporter l’armoire elle-même et de la vendre pour boire.

J’ouvrais ainsi aux yeux de M. Alexis Godard des perspectives inattendues et illimitées. Il n’avait pas pensé à tout ça. Il était séduit évidemment par l’idée de se servir lui-même, c’est-à-dire mieux que je ne l’aurais servi ; et surtout par les espérances que cette situation juridique lui ouvrait pour l’avenir ; car enfin, une première visite n’épuiserait pas son crédit ; il pourrait revenir quand il voudrait ; il entrevoyait une série de cambriolages légaux, sans émotion et sans risque, avec ma complicité ou tout au moins mon silence qui était presque une approbation.

Je suivais le travail qui se faisait dans son esprit pendant qu’il vidait son verre.

— Vous savez combien elle a, dans son armoire ? me demanda-t-il.

— Oh ! Il doit y avoir pas mal… Je gagne bien ma vie et nous ne dépensons pas grand’chose. Vous savez comme elle est économe !

Soudain un nuage passa sur le front de M. Alexis Godard. Il avait réfléchi à quelque chose qui le tracassait un peu.

— Et puis si elle rapplique pendant ce temps-là… Si elle… si elle appelle la police ?

Je vois ce qui se passe dans l’âme de l’héroïque adjudant. Il sait très bien qu’Adèle, le surprenant chez elle, n’appellera pas la police. Il n’a pas peur que sa femme le chasse ; au contraire ; il a peur qu’elle le garde… Et comme je le comprends ! Je me hâte de le rassurer :

— Ne vous en faites pas… Je l’emmènerai ce soir au théâtre. Nous ne rentrerons qu’après minuit. Venez tranquillement à 11 heures… En passant devant la loge de la concierge, dites « Legrand »… Quand vous aurez ce que vous venez chercher, vous vous en irez tranquillement…

— Et si elle porte plainte !

— Je me tue à vous dire que si la police vous retrouve, ce qui est déjà invraisemblable, elle ne peut pas vous inquiéter. Vous êtes dans votre droit, vous avez pris ce qui vous appartient.

— Alors, c’est entendu… Ce soir… onze heures. Legrand… Eh, patron !

Le bistro, qui est à son comptoir, lève la tête et cligne de l’œil vers moi.

— Venez prendre un verre avec nous… Monsieur, qui est mon homme de confiance a arrangé cette affaire d’héritage dont je vous avais parlé. Je touche ce soir. Il faut arroser ça.

Le bistro me regarde, surpris. Il est possible que M. Alexis Godard lui ait parlé de cette histoire d’héritage ; mais jusqu’ici, il n’en croyait pas un mot… Je fais un geste d’acquiescement joyeux. Le bistro vient vers nous et dit d’un ton pénétré :

— Il n’y a de la veine que pour la crapule !

M. Alexis Godard, qui connaît le style des corps de garde, prend ça pour une formule de félicitation délicate sur le mode plaisant. Mais une grimace du limonadier, au moment où il passe derrière son ancien adjudant, donne à sa phrase sa pleine valeur…

Or, j’ai l’impression très nette que j’attire M. Godard, par une sorte d’abus de confiance, dans un abominable traquenard.

Chose curieuse : moi qui suis d’ordinaire si scrupuleux, je n’éprouve pas le moindre remords.

....... .......... ...

— Alors, ça devient une habitude ? murmure ma femme.

Ce soir, elle ne se trompe pas. Je suis réellement éméché. Après la tournée de M. Alexis Godard, le bistro a voulu offrir la sienne. J’ai offert la mienne, bien entendu. Je n’ai pas l’habitude de boire… A table, je vois deux Adèles ; ordinairement je trouve qu’une, c’est trop ; mais dans l’état d’esprit riant où je me trouve, ce tableau exagéré me plaît ; je pense que bientôt je ne la verrai plus du tout.

— Quand tu auras fini de me regarder comme un imbécile ? me demande-t-elle soudain.

Et je me rends compte que je la contemple comme un imbécile, tenant à la main une cuillerée de soupe qui refroidit.

Pour me donner une contenance, j’avale mon potage avec précipitation. Et puis je tends les bras vers la bouteille pour me servir à boire.

— Non, fait Mme Godard doucement. Tu as assez bu d’alcool comme ça.

Et avec sollicitude, elle emplit mon verre d’eau pure. Mais je suis si bien disposé que l’eau même me grise.

Je deviens imprudent, au point que ma conversation pourrait être révélatrice. A la grande surprise d’Adèle, je demande si la blanchisseuse a rapporté mon linge ; puis je m’informe de l’endroit où est serrée ma valise.

— Tu veux partir en voyage ?

— Oui… non… Je pensais aux vacances.

Les vacances (c’est-à-dire le congé de quinze jours que je prends chaque année et que nous allons passer, parmi d’autres couples au rabais dans une morne et économique station balnéaire) sont encore éloignées de quatre mois. Ma femme hausse les épaules et constate une fois de plus que je ris bêtement… C’est vrai ; je pense à de grandes vacances qui sont très proches. Après dîner, je parle tout de suite d’aller me coucher. J’espère entraîner Adèle par mon exemple. Il faut, autant que possible qu’elle soit endormie à onze heures et que M. Alexis Godard, quand il entrera dans l’appartement, soit encouragé par un silence rassurant jusqu’au moment où je réaliserai mon projet.

Un coup de sonnette. Je tressaille… N’ai-je pas tout prévu ?

— C’est maman, dit Adèle.

C’est la fatalité ! Mon ex-belle-mère est une vieille dame de l’espèce sentencieuse et fort collante par surcroît. Elle a exercé pendant trente ans, la profession de sage-femme dans le quartier des Épinettes, et au cours de sa longue carrière, a emmagasiné une prodigieuse quantité d’histoires obstétricales et monotones qu’elle débite comme un robinet débite son eau, sans entrain et sans plaisir apparent, mais avec une régularité implacable. Elle sait aussi, en manière d’intermède, donner plus de détails que l’auditeur le plus exigeant n’en pourrait demander sur l’état et le fonctionnement de ses intestins, dont elle a obtenu par des soins assidus toute la docilité désirable.

Avec ça (et c’est ce qui nous vaut sa visite ce soir), un malfaiteur inconscient a appris la belote à la vieille dame. Parfois, elle s’ennuie le soir chez elle toute seule : il y a longtemps que son mari, fatigué d’entendre raconter des histoires d’accouchement, est parti pour une destination inconnue (dans cette famille, c’est un destin inéluctable, de mère en fille ; et je suis là pour témoigner que ce n’est pas toujours la faute du mari)… Alors, quand elle s’ennuie toute seule chez elle, elle vient chez nous pour jouer à la belote. Or, la belote ne me dispense pas des anecdotes gynécologiques ; la belle-mère cumule ; elle raconte des histoires d’accouchements en jouant à la belote.

Aujourd’hui, précisément, pendant que nous prenions l’apéritif en série, M. Alexis Godard m’a demandé avec cynisme :

— Et la vieille ? Vous n’avez jamais eu envie de l’étrangler, la vieille ?

Jusqu’à présent, j’ai toujours été un gendre admirable et d’une patience exemplaire. J’ai toujours écouté la belle-mère avec les marques apparentes d’un intérêt simulé, et j’ai toujours feint d’ignorer qu’elle trichait régulièrement au jeu. Car ses histoires sans intérêt ont fini par trouver une application pratique ; pendant qu’elle bavarde en regardant dans les yeux l’auditeur, qui est en même temps son partenaire, ses mains adroites de sage-femme accouchent le paquet de cartes d’une tierce ou d’un cent d’as.

Mais ce soir, j’ai décidé de changer de manière, parce qu’à onze heures j’attends une autre visite. Certes, il serait fort drôle que l’héroïque adjudant nous trouvât en famille et récupérât du même coup sa femme et sa belle-mère. Mais il est à craindre que l’héroïque adjudant, alerté par la lumière et par le bruit, n’opère une retraite discrète dès le palier.

Alors, je me comporte d’une façon inexplicable, qui scandalise la belle-mère. Avant la fin de la première partie, et sans laisser l’ancienne sage-femme arriver au dénouement de l’histoire du plombier dont la femme donne naissance à deux jumeaux de couleur différente et qui déclara que le noir n’était pas de lui, je jette les cartes et j’annonce ma résolution de ne pas continuer.

— Qu’est-ce qui lui prend, à présent ? s’écrie Adèle fort surprise de cet acte de rébellion, pendant que sa mère, la bouche ouverte et la main tendue, laisse en suspens la carte qu’elle allait poser et l’anecdote qu’elle était en train de raconter.

Je réponds avec fermeté :

— Il me prend que j’en ai assez de voir Madame, tripoter dans les cartes pour se faire un jeu !

— Voilà que je triche maintenant ? s’écrie la belle-mère avec une feinte indignation.

— Non, madame, vous ne trichez pas « maintenant ! » Vous trichez tout le temps… Vous êtes une vieille tricheuse, madame.

Pendant que j’y étais, je ne risque rien de dire tout ce qui me reste à dire.

— Et puis vous êtes une vieille raseuse, madame ! J’en ai assez, de toutes vos histoires qui me font mal au cœur, et de vos présentations par le siège, et de vos manières d’offrir un placenta comme un bifteck saignant et de faire guignol avec un gosse pendu au bout d’un cordon ombilical… C’est dégoûtant, madame.

— Il est saoul, maman ! dit la veuve de l’héroïque adjudant sur un ton profondément découragé.

— Je m’en vais ! déclara mon ancienne belle-maman avec dignité… Tu as eu bien tort de te remarier, ma petite Adèle, et c’est dur de voir un individu pareil à la place du mari que tu as perdu… Ah ! s’il voyait ça !…

Adèle ne comprend pas pourquoi cette supposition me semble comique.

— Et ça le fait rire ! fait mon ancienne femme d’un ton tragique… Allons maman, va-t’en, demain j’irai chez mon avoué. Cette vie-là ne peut pas continuer.

Cet avoué est un mythe, qui revient périodiquement, comme une menace, dans les orages de notre vie conjugale.

Je murmure cette prédiction énigmatique :

— J’ai l’idée que ça va s’arranger sans avoué.

Ma belle-mère est partie, enfin. Nous nous sommes couchés, Adèle et moi, ensemble pour la dernière fois. Il est 10 heures 40… Dans vingt minutes…

Silencieux, j’imagine les choses telles qu’elles doivent se passer, telles qu’elles vont certainement se passer. Et je répète mentalement le rôle que je vais jouer, de façon à être tout à fait brillant.

Tout à l’heure, M. Alexis Godard, après avoir gravi l’escalier avec précaution, va mettre doucement ma clef dans la serrure (avant le dîner, quand je suis rentré, j’ai dû sonner et expliquer à ma femme que j’avais oublié mon trousseau de clefs à mon bureau). Il traversera la pièce d’entrée dans l’obscurité ; il connaît les lieux. Je lui ai remis une petite lampe électrique de poche en lui recommandant de s’en servir seulement dans la chambre à coucher, pour diriger sur la porte de l’armoire à glace un jet de lumière utile. J’ai justifié ces précautions en inventant dans l’appartement qui fait face au nôtre, une voisine indiscrète qui met une insomnie chronique au service d’une insatiable curiosité.

J’entrerai en scène au moment précis où l’héroïque adjudant, ayant ouvert la porte de l’armoire, commencera sa perquisition… Un peu avant, peut-être, si, à peine entré dans la chambre, il s’apercevait que le lit est habité ou si ma ferme se réveille trop tôt… Je me dresserai ; je dirigerai vers lui mon étui à lunettes en criant « Haut les mains ! » pour lui enlever le désir de s’évader… Oui, c’est bien ainsi que les choses vont se passer… Alors, je tournerai le commutateur, et je dirai à Adèle sidérée « Ciel ! Votre mari !… » Puis je dirai au mari : « Permettez monsieur, que je prenne congé de vous. Je dois vous céder la place… En restant plus longtemps dans votre lit, je craindrais d’être indiscret. » (J’ai préparé ce discours et je l’ai appris par cœur ; car je ne suis pas naturellement très éloquent, et quand je ne cherche pas à l’avance les choses qu’il faut dire, je les trouve ordinairement après, c’est-à-dire trop tard)…

Après quoi, je m’habillerai avec dignité. Pour pouvoir m’habiller avec dignité, j’ai gardé mon caleçon en me glissant dans le lit ; car un homme en chemise ne peut pas, au commencement, s’habiller avec dignité. Et enfin, je ferai une sortie glorieuse, laissant les deux autres personnages unis et consternés.

Oui, mais au début de l’action, il y a quelque chose qui ne va pas et qui menace de tout faire rater.

Le scénario dit que M. Alexis Godard doit faire son entrée dans l’obscurité. S’il aperçoit de la lumière, il n’entrera pas… Or, Adèle, une fois couchée, s’est mise à lire. Elle lit un de ces nouveaux chefs-d’œuvre littéraires auxquels les pauvres types comme moi ne comprennent rien, mais que d’autres admirent justement parce qu’ils ne comprennent pas. Si je ne connaissais pas ma femme, le choix de cette lecture pourrait me donner de l’espoir. Mais mon ancienne femme est une femme exceptionnelle ; elle résistera au sommeil jusqu’au bout… Il y a encore une cinquantaine de pages. Ça peut durer longtemps. Or, il est déjà dix heures quarante.

— J’ai soif…

J’ai dit ça tout haut. Ma femme hausse les épaules. Ce haussement d’épaules équivaut à un diagnostic sur mon cas : « gueule de bois ».

— Je vais boire un verre d’eau à la cuisine.

A la cuisine, je commence par boire, car j’ai vraiment soif. Puis je dirige la main vers la manette du compteur d’électricité. Je tourne : obscurité totale. Je m’écrie :

— Allons, bon ! Une panne d’électricité.

Je m’apprête à regagner mon lit à tâtons… Maintenant, pourvu que dans dix minutes ma femme soit endormie ! Mais soudain, je reste figé, le cœur battant. Une clef vient de glisser discrètement dans la serrure de la porte d’entrée. Puis un léger grincement. Puis plus rien.

M. Alexis Godard a certainement des dispositions pour le métier de cambrioleur. Ce n’est peut-être pas son coup d’essai… Il est entré en scène sans que j’aie rien entendu, bien que je sois aux aguets. De l’antichambre où je me suis glissé, je vois un feu follet qui danse dans la chambre ; c’est la lampe électrique. Ah ! Il n’a pas pu ouvrir l’armoire sans faire de bruit.

J’entends alors la voix d’Adèle :

— Tu n’as pas fini de faire l’idiot !

Elle a fait d’un ton tranquille cette remarque habituelle. C’est à moi qu’elle s’adresse. Elle a toutes les raisons de croire que c’est moi, qui, troublé par les vapeurs de l’ivresse, manœuvre maladroitement pour me coucher dans l’armoire à glace.

Le feu follet disparaît et je perçois un petit bruit sec. L’héroïque adjudant, bouleversé par l’accent de cette voix trop connue, a laissé tomber la petite lampe électrique.

Puis, distinctement, en a-parte :

— Merde !

M. Alexis Godard n’a pas dit ça pour sa femme. Il a dit ça pour lui, afin de résumer une situation exceptionnelle.

Alors, la voix d’Adèle jette dans l’obscurité :

— Quoi ?

Ce n’est pas qu’elle ait mal entendu et qu’elle veuille faire répéter. Un accent d’émotion trahit un commencement d’inquiétude. Adèle sait très bien que je suis incapable, dans les circonstances les plus tragiques, les plus désespérées, de proférer un mot comme celui qu’elle vient d’entendre (ce n’est pas pour me vanter, au contraire, parce que c’est un mot bien commode, en toute occasion, pour ceux qui, comme moi, ont de la peine à trouver une phrase correspondant exactement à chaque phrase et à chaque sentiment)… Mais l’héroïque adjudant dit ça avec une aisance qui dénote une longue habitude ; ce mot jadis entendu plusieurs fois par jour au cours d’une longue existence conjugale et revenant dans la nuit avec l’accent d’une voix qui depuis si longtemps s’était tue, peut impressionner même la femme la moins impressionnable.

Soudain, je reçois un choc. Et le mot revient, sur un ton de fureur accrue.

— Merde !

M. Alexis Godard, ayant constaté la présence dans un lit d’une personne qu’il ne tenait pas à rencontrer, a jugé qu’il valait mieux s’en aller. Et, ma foi, il eût disparu comme un revenant qu’il était, laissant à sa femme l’impression qu’elle avait été victime d’une hallucination, s’il ne m’avait pas rencontré sur sa route…

Il ne faut pas que M. Alexis Godard s’en aille… Diable !… Il connaît le plan de l’appartement, mais je connais mieux que lui la disposition actuelle des meubles et des lieux. C’est un avantage entre aveugles… Je saisis un porte-parapluie en faïence qui est dans l’antichambre et je profite du mouvement de surprise qui a suivi le choc pour le mettre entre le mari de ma femme et moi. Ainsi, j’ai le temps de pousser le verrou intérieur de la porte d’entrée ; il ne sortira toujours pas par là.

Je n’ai plus qu’à me rendre dans la cuisine et à rendre la vie au compteur d’électricité pour faire les présentations qui jetteront sur une situation obscure une clarté décisive. Il est difficile en effet de procéder à des explications orales dans l’obscurité, surtout lorsque ces explications sont tout à fait invraisemblables.

Mais un fracas très proche m’avertit que M. Alexis Godard a flanqué par terre le porte-parapluie. Et je me sens empoigné par deux bras vigoureux dont les mains tentent de remonter vers mon cou avec des intentions évidemment malveillantes.

— Salaud ! fait une voix éraillée.

M. Alexis Godard a compris ma trahison. Ça va mal. Il devient très clair pour moi que la vigueur musculaire de mon adversaire est très supérieure à la mienne ; et il me souffle dans la figure un cocktail de parfums alcooliques et alliacés qui achèvent de paralyser ma résistance.

Je pense à ma petite Lucienne, au bonheur qui tout à l’heure était si proche. C’est trop bête… Si j’attends qu’il m’attrape le cou, je ne pourrai plus m’expliquer, et il est à craindre que cet homme assoiffé de vengeance rende bientôt toute explication inutile… Il ne se rend même pas compte qu’en m’étranglant, il n’a rien à craindre ; il est chez lui, il défend son honneur puisqu’il m’a trouvé couché avec sa femme. C’est moi l’intrus, c’est moi le cambrioleur.

Je me hâte de chuchoter d’une voix haletante :

— Tenez-vous donc tranquille !… C’est raté… C’est raté pour cette fois… Elle n’a pas voulu venir au théâtre. Pas ma faute !… Serrez pas comme ça !… Je vais vous faire filer par l’escalier de service… Nous arrangerons ça demain.

Il grogne :

— Et le pognon !

Mais son étreinte se relâche. Il hésite… Pas longtemps… Un cri perçant, tragique, succède à un bruit de vitres brisées.

— Au secou…ou…ou…ours ! A l’assassin…in…in !

Dieu soit loué ! Adèle a perdu la tête ; par la fenêtre qui donne sur la rue, elle appelle furieusement la garde. La police va monter. Il ne pourra pas se sauver. Et devant les agents de la force publique, les présentations vont prendre un caractère officiel… Je n’en espérais pas tant !

M. Alexis Godard se laisse guider par la main jusque dans la cuisine. Je lui dis :

— Restez-là une minute. Si vous sortez maintenant, vous vous ferez cueillir en bas par les agents que les cris de votre femme ont pu attirer et il faudra donner des explications. Ou bien, sans explication, vous vous ferez casser la figure par les courageux citoyens qui sont certainement ameutés sous nos fenêtres.

M. Alexis Godard me répond :

— Et le pognon ? Vous m’aviez promis…

Il ne pense qu’à ça… Cet homme me dégoûte de plus en plus.

Je tourne la manette du compteur électrique. La lumière doit être revenue dans la chambre.

— Eh bien, quoi, Adèle ?

Mme Godard a cessé de crier. Dès qu’elle n’est plus dans l’obscurité, sa terreur nerveuse a fait place à une inquiétude précise. Elle ne s’est pas demandé si j’avais été blessé dans ma lutte avec le malfaiteur inconnu, ou même tué, ce qui était une hypothèse vraisemblable… Elle a tout de suite pensé à ses titres au porteur ; elle s’est précipitée vers son armoire et a visité sa cachette.

— On m’a volé mon argent !

J’arrive bien !… Ma femme a un sentiment très net des responsabilités.

— Alors tu l’as laissé partir avec mon argent ? Tu n’as même pas été capable de le retenir jusqu’à ce que la police arrive ?

Ses reproches injustes en apparence, me paraissent d’une modération extrême. Ma responsabilité dépasse tout ce qu’Adèle peut imaginer. Si ses titres ne sont plus là, c’est parce que je les ai volés il y a trois mois pour faire face à l’installation de Lucienne.

On frappe à la porte. C’est le concierge qui est monté avec deux agents cyclistes. Par politesse, sans doute, il laisse les agents cyclistes entrer les premiers.

Adèle se lance dans des explications confuses, où il est question d’un court-circuit qui est allé boire un verre d’eau dans la cuisine, d’une lampe électrique qui disait des grossièretés dans l’obscurité, et de titres au porteur qui après avoir maltraité son mari, ont profité de la nuit pour s’enfuir à moins qu’ils ne soient restés cachés dans l’appartement, auquel cas il serait bon de faire des recherches immédiates avec précaution, à cause du couteau ou du revolver que ces gens ont toujours sur eux (cette dernière allusion produit son petit effet sur le concierge, qui recule lentement dans la direction du palier).

— Et la preuve, conclut triomphalement Adèle, c’est que voilà mon armoire encore ouverte, et la lanterne sourde que le cambrioleur a laissé tomber quand j’ai marché sur lui…

La lanterne sourde, c’est la petite lampe électrique ; dans les feuilletons, les malfaiteurs nocturnes ont toujours des lanternes sourdes.

Les agents ont approuvé de la tête le récit de Mme Godard, d’après lequel, avec une clairvoyance professionnelle, ils ont reconstitué l’histoire. L’un d’eux, cependant, voudrait de plus amples détails.

— Et comment était-il, cet individu ? dit-il en s’adressant à Adèle, et en me tenant pour nul et non avenu, malgré les efforts que je fais pour prendre part à la conversation… C’est toujours comme ça ; mon ex-femme a un tel air d’autorité et je suis un personnage si effacé que n’importe qui, du premier coup d’œil, quand elle est là, reconnaît que je n’existe pas… Mais patience ! Les choses vont changer…

Par un coup d’audace, je me pousse au premier plan. Et avec une assurance qui m’étonne, je m’adresse à mon ancienne femme.

— Pardon, ma chère amie… Je comprends très bien le sentiment qui vous pousse à imaginer cette histoire de brigand. Mais vous devez la vérité à la police qui est l’auxiliaire de la justice… Ne craignez rien, ces messieurs seront discrets… Il s’agit, messieurs, d’un drame intime qu’il m’est pénible de vous révéler, mais en somme tout s’est bien passé puisqu’il n’y a eu que des dégâts matériels se bornant au bris d’un porte-parapluie. Votre intervention est inutile, mais puisque vous avez été dérangés, nous vous devons des explications…

Adèle me considère d’un air ahuri. Le concierge se demande visiblement si la peur ne m’a pas fait perdre la tête et si on ne va pas me diriger tout à l’heure sur l’infirmerie spéciale du Dépôt. Les deux agents, qui en ont bien vu d’autres, attendent les explications promises, mais il y a une nuance de soupçon dans le regard qu’ils font peser sur moi.

— Voilà, messieurs… C’est bien simple. J’étais couché avec Madame !… Le mari de Madame nous a surpris… Madame a appelé au secours, parce qu’elle a eu peur d’une scène violente… Mais je suis un homme paisible, et le mari de Madame est un homme bien élevé…

Sur quoi Adèle et le concierge échangent un regard significatif… Ça y est ! Je suis complètement fou.

Les agents réfléchissent.

— Et où est-il passé, le mari de Madame ? demande celui des deux qui sait parler… C’est lui qui se serait sauvé ?

Adèle et le concierge échangent un nouveau regard. C’est par la logique qu’on réduit les fous.

— Je réponds simplement :

— Venez !

Et j’emmène tout le monde à la cuisine, où M. Alexis Godard commence à s’ennuyer.

— Le voici le mari de Madame…

Adèle pousse un cri aigu et prend le parti de s’évanouir. Monsieur Alexis Godard, accablé, murmure quelque chose que je ne comprends pas. Et je prends le concierge à témoin.

— Vous le connaissez, n’est-ce pas ? Il y a dix ans que vous êtes dans la maison.

— Ça, par exemple ! fait le concierge.

Je dis alors aux agents :

— Nous n’avons plus qu’à nous retirer… Mais permettez que je m’habille.

Je suis en chemise et en caleçon. Je reviens dans la chambre où je reprends mes vêtements.

Pendant que je descends l’escalier, j’entends les agents qui, derrière moi, en retard d’un demi-étage, échangent des réflexions.

— On fait un rapport ?

— Pour quoi faire ? Personne ne se plaint et l’ordre public n’a pas été troublé.

— Tout de même, tu parles d’un cocu pas ordinaire… C’est lui qui a eu les foies et qui est allé se cacher dans la cuisine.

— Tu as entendu ce qu’il a dit quand on est arrivé ?

— Non… Qu’est-ce qu’il a dit ?

— Il a dit : « Je suis fait ».

— Ça n’est pas clair… Si on remontait ?

— Tu vas toujours faire du zèle… Tu cherches des complications dans le service.

— Tout de même, je donnerais quatre sous pour entendre la conversation qu’il a en ce moment avec sa femme.

Moi aussi… Ça doit être une conversation aussi instructive qu’amusante.

Dans la rue, je respire ; une pluie fine et glaciale tombe implacablement, mais je trouve qu’il fait rudement bon… Je suis libre. Une nouvelle vie commence pour moi.

J’arrive tout essoufflé à la porte de la maison qu’habite Lucienne, et je me rends compte que j’ai couru tout le temps. Il est minuit.

Je sonne ; la porte s’ouvre. En passant devant la loge, je dis le nom de Lucienne : « Pelletier »… Mais je ne suis pas au palier du premier étage, que la concierge, en déshabillé de nuit, m’appelle :

« Monsieur ! Eh ! Monsieur ! »

— Qu’est-ce qu’il y a ?…

— Je crois que… Mlle Pelletier n’est pas chez elle… Elle est sortie et je ne l’ai pas entendue rentrer…

L’attitude de la concierge semble singulièrement embarrassée, d’un embarras qui ne peut entièrement s’expliquer par un brusque réveil… Et je me demande à moi-même, cette fois : « Qu’est-ce qu’il y a ? »

Puis je réponds, tout haut :

— Ça ne fait rien, madame… J’ai la clef. Je l’attendrai là-haut.

Dans le silence nocturne, j’entends distinctement la voix de la concierge qui, rentrant dans sa loge, dit à son mari aux aguets :

— Ah ! Tant pis ! qu’ils se débrouillent.

Je monte vers mon malheur avec une inconsciente ivresse. La joie fait trembler ma main au moment où je mets la clef dans la serrure. Mon cœur bondit, mes sens sont en émoi. J’escompte une belle nuit d’amour. C’est pour tout de suite… Ah ! Je ne vais pas mettre longtemps à me déshabiller, à flanquer mes vêtements au hasard à travers la chambre, comme un collégien qui se couche le premier soir des vacances, pour me glisser près du corps doux, tiède et frémissant de ma petite Lucienne.

J’entre dans la chambre. J’entends un chuchotement de voix apeurées… Je tourne le commutateur. Je vois Lucienne couchée avec cet individu qu’elle m’a présenté comme son frère et que je reconnais maintenant… Comment ai-je pu être aussi bête !… C’est cet ivrogne, c’est ce maquereau que j’ai relevé un soir avenue Trudaine.

Sur le moment je ne souffre pas. Je ne souffre pas et je ne suis pas en colère. Je n’arrive pas à « réaliser » comme disent les Anglais. Ce qui m’arrive, je n’y crois pas… Il ne doit pas y avoir de drames imprévus, spontanés, de la jalousie. Ces drames sont prémédités, préparés par le meurtrier qui savait à l’avance, qui a eu le temps de souffrir et de s’exciter, car un certain temps d’incubation est nécessaire pour la rage… Sur le moment, j’aurais un revolver, je le laisserais tomber…

Je regarde longuement Lucienne et son amant de cœur, assis sur ce lit et me fixant avec une inquiétude ahurie. Je les regarde comme un spectacle ridicule, qui ne me concerne pas du tout.

Lucienne me lance une phrase de défi dont je ne retiens que l’intonation. Or, je comprends que je n’ai qu’une chose à faire. Je n’ai qu’à m’en aller.

Et je m’en vais sans rien dire. Non pas pour faire une sortie pleine de dignité, mais parce que je ne trouve rien à dire.

Je comprends maintenant ce pauvre type, ancien camarade à moi qui, trompé par sa femme et ayant découvert aussi brutalement une disgrâce qu’il était loin de soupçonner, m’avait fait un soir ses confidences devant une table de café.

— Tu comprends, mon pauvre vieux, ce soir-là, j’avais quitté mon travail de bonne heure, et je traversais à pied le bois de Vincennes pour rentrer chez moi… J’habitais Joinville avec ma femme ; je la croyais sérieuse ; je l’avais prise dans sa famille ; c’était la fille d’un pharmacien, alors tu vois… Je traversais donc le bois de Vincennes quand je vois deux amoureux qui marchaient enlacés. Je me dis : « On dirait ma femme ». C’était elle… Tu ne saurais pas à quoi j’ai pensé d’abord… Son amant avait un parapluie à la main. J’ai reconnu mon parapluie… Ma première idée a été de lui reprendre mon parapluie… J’aimais bien ma femme… Oh ! ce que je pouvais l’aimer ! Mais ce qui m’indignait, sur le coup, c’est que ce type tenait mon parapluie… Il me l’a rendu sans résistance ; et au bout d’un bon moment, je me suis retrouvé tout seul dans un sentier du bois de Vincennes, repliant soigneusement mon parapluie, et ne pensant pas encore à autre chose.

Je me retrouve sur le trottoir, devant la maison de Lucienne, rétablissant avec soin, l’harmonie de mon chapeau melon que j’ai enlevé machinalement, par un étrange réflexe de politesse, lorsque je suis entré dans la chambre de ma maîtresse et qui, cabossé par des heurts contre les meubles est le seul témoin de mon inconscient désarroi. Et je ne pense pas encore à autre chose…

J’ai certainement marché longtemps, comme un somnambule, avant d’arriver devant cet hôtel borgne du boulevard de la Chapelle. Soudain, je me suis rendu compte que j’étais éreinté et qu’il était temps de rentrer chez moi pour me coucher… Chez moi ? Chez qui ? Je n’ai pas de chez moi… Je n’ai plus rien ni personne. Alors autant là qu’ailleurs.

Dans cette ignoble chambre de garni, j’ai enfin connu ma détresse. Les larmes sont venues d’abord, avant l’horrible angoisse, les crampes de cœur, la jalousie lancinante et cet abominable cinéma intérieur où se déroulent des images torturantes et précises… Lucienne. Ma petite Lucienne nue, caressant cet être abject avec cette expression passionnée, ce visage transfiguré que je croyais être seul à connaître… Ses lèvres, ses lèvres que j’embrassais avec ferveur… Oh ! mon Dieu !…

Dans la chambre voisine qu’une simple cloison couverte de papier à punaises sépare de la mienne, une querelle s’élève.

Une voix d’homme, une voix crapuleuse, émet des reproches violents :

— Alors, c’est tout ce qu’il t’a donné ? Ce que tu peux être gourde ! Comment que je vais faire demain ? Y a juste de quoi pour mon apéro et mon tabac… T’as pas planqué du fric ? Il faudrait voir à pas te foutre de ma gueule…

Un silence ; puis des coups sourds, des gémissements étouffés.

Un étrange espoir me pénètre… Lucienne subit peut-être aussi l’individu qui s’est imposé à elle par la terreur. C’est moi qu’elle aime, mais elle a peur de la vengeance de ce marlou. Je me rappelle des faits-divers dont les « gens du milieu » sont les héros ; ces gens-là ne reculent devant rien. Et peut-être Lucienne, comme cette misérable pierreuse qui, à côté de moi, gémit sous les coups, est-elle l’esclave résignée d’une terreur.

Je me jette sur le lit sale et puant ; et je m’assoupis, amolli par un généreux sentiment de pitié, énervé par une sorte d’émoi sensuel, de désir accru, compliqué, inavouable…

XVI
ELLE

— Alors, ma petite Yvonne, tu penses si j’ai été saisie en entendant cette clef qui tournait dans la serrure. Jamais il n’était encore venu à cette heure-là. Ça m’a donné un coup… Tu te rends compte ?

Je n’avais pas peur de lui. Cet homme-là, ce n’est pas un homme. Mais j’avais peur que Dédé ne sache pas se contenir. Dédé m’avait dit plusieurs fois : « Si il s’amène pendant que je suis là, le vieux, tu verras comment je le balancerai dans l’escalier, pour lui apprendre à venir chez les gens sans être invité »… Dédé ne connaît pas sa force ; j’avais peur qu’il jette l’autre par la fenêtre, ce qui lui aurait causé des ennuis.

Mais Dédé a été très bien. Il s’est contenu. Il a dit : « Monsieur, je suis à votre disposition »… C’est une phrase qui met l’autre dans son tort, tu comprends. L’autre n’a rien trouvé à répondre. Tu te serais tordue à voir la tête qu’il faisait. Il est parti sans demander son reste… Tu te rends compte ?

Mais ensuite, quand il a été parti, Dédé s’est trouvé contrarié. Il m’a reproché de m’être fait pincer ; il m’a dit que ça lui faisait beaucoup de tort, comme si c’était de ma faute. A la suite de la dispute, il est parti avec sa voiture, et il m’a laissée sans nouvelles pendant cinq jours… Ce que j’ai pu me faire de bile ! J’ai reçu ce matin, un mot de lui avec le timbre de Rodez (qu’est-ce qu’il a été faire à Rodez, dis ?) Il me dit qu’il sera de retour à Paris samedi soir. Il a une combine à me proposer. Ça veut dire, je suppose, qu’il faudra que je fasse ce qu’il veut… Ça m’est égal, pourvu qu’il n’ait pas été à Rodez avec une femme.

Mais tu vas rire. J’ai reçu en même temps une lettre de Maurice… Mais non ! Une lettre gentille comme tout. Il m’écrit qu’il ne m’en veut pas, qu’il comprend tout, que je suis une victime comme lui et que nous allons être heureux tous les deux… Ce que Dédé va s’amuser quand je lui ferai lire cette lettre-là !

J’ai été un jour au théâtre, voir jouer une pièce (tu m’arrêteras si tu connais cette pièce-là) où c’est un gros type qui arrive chez sa maîtresse (c’est lui qui donne l’argent) et qui trouve un gigolo dans le placard. Il est vexé sur le moment, mais la femme lui dit : « Il ne faut pas t’imaginer des choses… C’est une affaire de famille » et le gros croit ce que la poule lui raconte. Maurice est un type dans ce genre-là. J’ai envie de lui dire que Dédé est tout de même mon frère, et qu’il s’était couché pour me réchauffer les pieds, comme quand on était gosses… Ou bien encore qu’on a voulu lui faire une blague quand il monterait… Qu’est-ce que tu en penses ?

En tout cas, je pense que Dédé aime mieux que je garde Maurice, à cause des tableaux… Oh ! à propos, il faut que je te raconte.

Le lendemain de ce soir-là, qu’ils m’avaient laissée toute seule, j’ai été voir Wallstein, le marchand de tableaux. J’avais besoin d’argent, d’abord ; et puis je pensais que Maurice, pour se venger, pouvait bien avoir l’idée d’aller trouver Wallstein et de lui dire que c’était hui qui peignait les tableaux de Clara Wood. Alors, tu comprends, au cas où j’aurais eu de l’argent à revenir chez lui, j’aimais mieux le toucher tout de suite avant que Maurice ait le temps de le prévenir.

Le père Wallstein a été très aimable d’abord. Il m’a dit :

— Ah ! Te voilà, ma petite Clara ? Qu’est-ce que tu deviens donc, qu’on ne te voit plus ?…

Oui… Il faut bien, quand on veut arriver à quelque chose… Oh ! Si j’ai couché trois fois avec lui, en tout, c’est le bout du monde. Et encore, quand je dis couché !… Pendant que ça se passait, il est resté assis sur son fauteuil… Dédé est au courant ; c’est lui qui m’a conseillé ; il est trop intelligent pour être jaloux de si peu de chose.

Le père Wallstein m’a donc dit :

— Tu ne fiches plus rien, Clara… Les dernières choses que tu m’as envoyées ne valent pas cher… C’est bâclé… On voit que tu as autre chose dans la tête, ou ailleurs, attention ! On commence à parler de toi ; les petits camarades t’ont à l’œil. Je veux bien faire ce qu’il faut pour lancer un artiste, mais si l’artiste se met à faire du sabotage, bonsoir !

Ça commençait à tourner mal. Pourtant j’ai pris mon courage à deux mains et j’ai dit :

— Justement, Monsieur Wallstein, je venais vous demander si vous n’avez pas d’argent à me remettre sur les dernières toiles que je vous ai données à vendre ?

Il a levé les bras au ciel, et il a éclaté :

— De l’argent à te remettre ? Veux-tu que je te fasse voir les reçus des avances que ton… ton homme de confiance a touchées pour toi ? Je suis à découvert de 30.000 francs et j’ai quatre navets en garantie. Oh ! Je me doute bien que tu n’en as pas vu seulement la couleur de cet argent-là. Et justement, je dois te prévenir et ce que je vais t’en dire, c’est pour ton bien. Tu as eu tort de donner une procuration générale à ton gigolo pour la vente de tes tableaux…

Je suppose qu’il voulait parler de ce papier que Dédé m’a fait signer, pour m’éviter les embêtements des affaires et que je n’ai même pas lu.

Il a continué :

— Je suis le premier à comprendre qu’une artiste soit désintéressée, et ça n’est pas mal, pour sa réclame, qu’elle ait une conduite un peu scandaleuse en public… Tu aurais même la réputation d’aimer les femmes, ça te poserait ; c’est plutôt bien porté… Mais ce qui te fait du tort, c’est qu’on sache ta liaison avec un gigolo de troisième ordre, vulgaire, pas très intelligent, et pas du tout bien élevé, qui te prend tout ce que tu gagnes… Tu n’as même pas de quoi t’habiller. Tu es fichue comme quatre sous. Tu n’as même pas le négligé artiste. A te voir, on dirait une petite dactylo dans la mouise…

Tu comprends, ma petite Yvonne, ça m’était égal qu’il dise que je suis mal habillée. Je ne suis pas coquette ; et si je fais de temps en temps un effort pour m’arranger, quand j’ai quelques sous, c’est pour que Dédé n’ait pas honte de sortir avec moi ; lui qui est toujours si chic et qui porte si bien la toilette.

Mais ce qui m’a blessée, tu ne peux pas croire, c’est la manière dont il traitait Dédé, qui est si intelligent, si instruit et si délicat.

J’ai été sur le point de lui répondre, comme il méritait, que mon homme de confiance vaut bien un marchand de tableaux qui est juif et qui a le ventre tout plissé (je cherchais des choses vexantes à lui dire ; et il n’aurait rien trouvé à répondre, parce que c’était des choses que j’avais vues). Mais il y a une idée qui m’est venue tout d’un coup. J’ai pensé que peut-être Maurice était déjà venu et qu’il l’avait prévenu ; que le père Wallstein me disait tout ça pour me détacher de Dédé en faveur de Maurice.

Alors j’ai plaidé le faux pour savoir le vrai en mettant le nom de Maurice dans la conversation.

J’ai dit :

— Allons, il paraît que je n’ai pas une bonne presse en ce moment… Hier encore, il y a quelqu’un qui me reprochait d’être une mauvaise élève de Maurice Legrand.

— De qui ?

— De Maurice Legrand… Il paraît que je copie sa manière à croire que c’est lui.

— Qui ça, Maurice Legrand ?

Tu sais, le père Wallstein n’avait pas du tout l’air de vouloir me mettre en boîte. Il ouvrait des yeux comme un type qui est tout à fait épaté.

J’ai fait :

— Maurice Legrand, le grand peintre. Vous n’allez pas me faire croire que vous ne connaissez pas Maurice Legrand ?

— Première fois que j’entends ce nom-là… Après tout il y a tellement de rigolos dont personne ne connaît le nom et qui sont de grands peintres dans un café de Montmartre ou de Montparnasse.

Ça a été mon tour d’être épatée. Maurice n’est pas connu chez les marchands de tableaux !

Je ne peux pas croire qu’il se soit vanté. On peut dire ce qu’on voudra de lui et je suis la première à le dire : il est vieux, il est moche, il n’est pas malin ; mais il n’est pas crâneur pour un sou. Il a plutôt l’air de toujours vouloir rentrer dans un trou de souris… Et principalement pour la peinture, tu ne l’entends jamais parler de peinture. Souvent, j’essaie de mettre la conversation là-dessus quand je suis avec lui, autant pour me mettre à la page que pour faire passer le temps et le détourner de ses idées (quand il a des idées, tu ne peux pas savoir comme il est obstiné ; il faut que j’y passe)… Eh bien, il a toujours l’air gêné quand je lui parle des succès qu’il a eus dans les Salons et dans les Expositions.

Alors, comment se fait-il que le père Wallstein n’ait jamais entendu parler de lui et qu’il trouve ses tableaux très bien quand ils sont signés Clara Wood ?

Il faudra que je demande l’explication à Dédé qui sait tout…

Oh ! ma petite Yvonne, c’est samedi soir que Dédé va revenir !

XVII
L’AUTRE

Non… atout trèfle… Ça fait plaisir de se retrouver avec un vieux copain en train de faire la belote. Mais non, je ne t’ai pas laissé tomber. J’étais occupé, tu comprends, avec cette grosse affaire de tableaux pour l’Amérique. A présent, c’est bien mon tour de me reposer un peu.

Tierce au valet… Non, ça ne colle plus, l’affaire de tableaux. Le père Wallstein, tu sais, le grand marchand du boulevard Haussmann, n’a pas eu pour moi les égards qu’il devait avoir, vu les services que je lui ai rendus. Il peut se débrouiller tout seul, à présent, il peut chercher un homme qui soit au courant de la partie comme moi, et qui sache distinguer un faux Corot d’un vrai Van Dongen à première vue. Je ne serai pas en peine de retrouver la situation que j’avais, avec mes relations dans le monde artiste… Tu peux causer de moi dans les ateliers ; il n’y a pas un tableau qui ne se vende sur le marché sans que le peintre m’ait demandé mon avis sur ce que ça vaut.

Mais pour l’instant, j’ai idée de faire autre chose ; j’ai besoin de voyager un peu.

Belote, 100 points de capot… Quoi ? là, sur ma cravate ? Ça n’est rien. J’ai saigné du nez hier matin.

J’ai besoin de voyager un peu, et j’ai pensé que tu pourrais me mettre en rapport avec le grand Auguste, qui a des combines du côté de Buenos-Ayres. Je pourrais faire l’aller et retour ; j’ai déjà fait ce truc-là. Tu peux me recommander de toute confiance ; tu sais comme je suis affranchi et qu’on ne me fait pas causer facilement sur les choses que je ne veux rien dire… Auguste me paierait le voyage, et je ne lui demanderais que dix pour cent sur les affaires qu’il fait avec les directeurs de maisons de Buenos-Ayres, plus naturellement, un billet pour chaque passeport que je fournirais quand y aurait des passeports à fournir, parce que dans ce cas-là, y a des risques spéciaux… C’est régulier.

Et la dernière pour moi… quarante ; quarante ; soixante-dix et vingt de belote… Dis donc, à propos, tu ne connais personne qui voudrait me racheter ma bagnole ? Elle n’a pas roulé, pour ainsi dire, à part les balades que j’ai faites ces temps derniers en province…

Oui, mon vieux, y a autre chose. J’ai confiance en toi et je peux te confier mes embêtements… Rien de grave, non… Des embêtements de femme, si tu veux…

Lulu ? Pourquoi c’est que tu me parles de Lulu, à présent ?…

Non, je ne me fâche pas… Pourquoi c’est que je me fâcherais ? Pourquoi c’est que je n’aurais pas l’air tranquille ?

C’est bien de Lulu qu’il est question, après tout… Oui, oui, ça n’était pas une mauvaise fille…

Ah ! Ne blague pas sur elle. Ça m’embête… Je n’étais pas comme ça, mais aujourd’hui, je suis comme ça.

Rien de grave, je te dis. Mais quand ça se saura, les gens en profiteront pour me chercher des rognes… C’est forcé que ça se sache et ça se saura bientôt. C’est pourquoi ça m’arrangerait si Auguste pouvait tout de suite me procurer l’occasion d’un voyage.

Je peux te dire comment ça c’est passé. La semaine dernière, j’étais parti sur la route, avec ma voiture, sans rien dire où j’allais, et je ne savais pas moi-même où j’allais. J’avais eu une discussion avec Lulu à cause d’une gaffe qu’elle avait faite et qui m’avait mis dans une situation délicate vis-à-vis d’un peintre connu… Tu comprends, quand on est dans le haut commerce d’exportation des œuvres d’art, il faut garder son rang avec les artistes ; ils dépendent de vous, censément… Et par la faute de Lulu, ce soir-là, je n’avais pas gardé mon rang… Tu connais mon système pour dresser les femmes… Je suis parti par la route, et je suis resté cinq jours sans donner de nouvelles…

Le vendredi, vers midi, je me suis trouvé dans un patelin qui s’appelle Rodez (tu as entendu parler ?) à une table d’hôte avec des péquenots qui n’avaient pas de conversation, et des roulants qui broutaient du veau froid en parlant de leurs ventes de la journée. C’était mouisard et cafardeux… J’ai pensé que la leçon suffisait pour Lulu, et j’ai été lui mettre une carte pour lui dire que je rentrais le samedi à Panam et que j’espérais que la leçon lui profiterait et qu’elle saurait maintenant se tenir convenablement.

Il pouvait bien être onze heures, samedi soir, quand je suis arrivé chez Lulu.

J’ai la clef de chez elle, bien entendu. J’entre… Je vois de la lumière dans sa chambre. Je dis ! « C’est moi, Lulu ! »… Pas de réponse. Je pense : « C’est qu’elle dort ou c’est qu’elle boude… Si c’est qu’elle boude je vais lui faire passer ça »… J’arrive dans sa chambre…

Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a, patron ?… Deux messieurs qui veulent me causer ? Ces deux messieurs là-bas, près de la porte ? Je ne les connais pas.

Messieurs ? Il doit y avoir erreur.

Oui ; c’est moi, André Joguin… que je vous accompagne jusqu’au commissariat ? Ah ! j’y suis : à cause de ce cycliste que j’ai renversé à la porte d’Italie… Non ? C’est autre chose ?… Que je vous accompagne jusqu’au commissariat ?

Attends-moi, mon vieux… C’est les amis dont je te parlais. Je reviens tout de suite.

XVIII
LUI

Je me suis éveillé, ce matin, épuisé et couvert de sueur, après une nuit employée à vivre d’affreux cauchemars. Je me suis retrouvé avec étonnement dans le puant garno du boulevard de la Chapelle où j’étais rentré hier au soir à moitié ivre… J’avais entendu dire et j’avais lu dans les romans, qu’en buvant, on arrive à s’étourdir et à endormir sa souffrance… J’avais bu, tout seul, chez différents marchands de vin ; et l’ivresse avait aiguisé ma souffrance abjecte…

Je m’étais laissé tomber sur un banc du boulevard extérieur, en sanglotant. Un agent s’était approché, perplexe !… Il est défendu de dormir sur un banc ; aucun règlement ne défend de pleurer. L’agent s’était éloigné en haussant les épaules.

Puis une rôdeuse était venue et s’était assise près de moi…

En me réveillant, ce matin, j’ai senti un corps de femme contre le mien. Encore à moitié endormi, je n’avais pas repris conscience de mon malheur… Lucienne ? Adèle ?…

Cette femme qui est avec moi dans ce lit sale qui porte sur ses draps des traces de punaises écrasées, c’est la pierreuse d’hier soir. C’est moi qui ai voulu l’emmener ; je n’acceptais pas l’idée de coucher seul cette nuit. Je me rappelle son marchandage ; je l’ai payée d’avance ; elle a été consciencieuse, puisqu’elle est là… Il lui aurait été facile de partir cette nuit en emportant ce qui me reste de l’argent.

Cette fille est vieille et hideuse. Elle dort la bouche ouverte, montrant une mâchoire édentée… C’est ça que j’ai étreint cette nuit dans l’obscurité. Un homme ivre n’est pas dégoûté. Ce matin je suis dégoûté. L’odeur de la femme, jointe à l’odeur de la chambre, me lève le cœur.

Mes vêtements sont jetés sur une chaise. Pourquoi ai-je un frisson à l’idée de les remettre ? Pourtant ils ne sont pas tachés. Hier, j’ai passé deux heures à nettoyer les taches, avec du savon, dans ma cuvette ébréchée.

Je me lève, je me débarbouille d’une façon sommaire… Un ronflement se fait entendre à travers la cloison ; c’est mon voisin le marlou ; il est rentré après moi cette nuit, et sa compagne lui a rendu des comptes qu’il a sans doute jugés satisfaisants, car il a été tout à fait gentil avec elle ; les témoignages de sa satisfaction ont été bruyants et je n’en ai rien perdu… Quelle horreur ! Cet être-là, dans la fureur de la possession, disait les mêmes mots que je murmurais dans l’ivresse de l’amour, contre la chair de Lucienne… Tous les hommes sont-ils les mêmes dans ces moments, qui les rendent semblables aux bêtes et aux dieux ?

Pendant que je m’habillais, une voix éraillée, venant de mon lit m’a fait tressaillir :

— Donne-moi encore cinq francs… T’as vu que j’ai été gentille.

C’est cette affreuse vieille prostituée en qui l’instinct professionnel s’est éveillé d’abord, avant qu’elle ait ouvert les yeux.

Je lui donne les cinq francs qu’elle réclame, et je lui dis :

— Il faut que j’aille travailler… Vous remettrez la clef en bas quand vous descendrez.

Mais à son tour, elle a une recommandation à me faire.

— Tu seras bien mignon de me faire monter un bol de café noir et un petit verre de marc. Tu paieras, dis, que je soye pas obligée de changer mon billet.

Je vais à pied du boulevard de la Chapelle à la maison Henriot, en marchant très vite. Quand on a un gros chagrin ou une angoisse tenace, on marche toujours très vite dans la rue. Est-ce avec l’illusion puérile de fuir le cafard, ou bien parce qu’on pense moins quand on a fait un effort physique ? L’idée de l’immobilité, même pour vingt minutes seulement, dans un tramway ou dans le métro m’est insupportable.

Je fais un détour pour ne pas passer devant un petit restaurant où, plusieurs fois, j’ai dîné avec Lucienne… Et faisant ce détour, j’ai le cœur affreusement serré.

J’arrive au bureau, le premier.

— Vous êtes malade, monsieur Legrand ? me demande le concierge avec intérêt… Ça doit être le foie. Il faut faire attention… Je connais ça, moi aussi.

Il me parle de son foie, et d’une consultation donnée par un médecin qui voulait l’envoyer à Vichy ; à la suite de quoi, ayant eu un billet de chemin de fer gratuit par un ecclésiastique qui est cousin germain de sa femme, il a été, de préférence, prendre les eaux à Lourdes et s’en est fort bien trouvé.

Je suppose d’abord que c’est pour me raconter cette histoire que le concierge a commencé par me demander si j’étais malade… Mais non. Je vois mon image dans une glace. J’ai vraiment une sale tête : une tête de vieux moribond où ne vivent que deux yeux luisants de fièvre, deux yeux dont le regard est celui d’une bête traquée.

D’ailleurs mes collègues, lorsqu’ils arrivent, ne me ratent pas, bien que j’aie courbé ma tête sur une colonne d’additions. La méchanceté, humaine est clairvoyante ; elle vient renifler la souffrance, et c’est une joie, presque un devoir, pour les bêtes fortes ou nombreuses d’achever les bêtes blessées.

C’est cet imbécile de Bernard qui mène la meute.

— Oh ! oh ! Père Legrand, vous allez un peu fort… Ça ne vous vaut rien, à votre âge, de faire la noce avec cette assiduité exemplaire… Vous commencez à vous décoller sérieusement.

Je réponds avec une grossièreté inaccoutumée :

— Qu’est-ce que ça peut vous foutre ?

— Eh ! dites donc !… Le jour où vous vous retirerez dans un trou de banlieue, avec un petit jardin sur le ventre, il faudra que nous nous cotisions pour vous offrir une belle couronne. Vous ne pensez qu’à vous, père Legrand. Vous êtes un égoïste…

Cet idiot finit par me laisser tranquille et déplie son journal qu’il lit et commente à haute voix. Il appartient à cette race très nombreuse de gens qui, pour comprendre, doivent lire tout haut. Les idées et les faits ne rentrent pas en eux par les yeux, sous forme de signes imprimés, mais par les oreilles, comme une histoire que quelqu’un leur raconterait.

Tous les matins, pendant une demi-heure, il y a, dans les bureaux d’Henriot Frères, une séance de journal parlé. Les patrons n’arrivent en général que quarante minutes après l’heure fixée pour l’arrivée des employés ; c’est un tort, même si on considère la discipline comme une force accessoire des maisons de commerce.

— Oh ! En voilà une histoire, fait le jeune Bernard…

« Un adjudant disparu depuis 1916 retrouve son épouse mariée ». Un nommé Alexis Godard ; il y a même sa tête sur le journal ; et la tête de l’épouse… C’est la tête de l’autre mari que je voudrais voir. On ne donne pas son nom. On dit que c’est « un honorable fonctionnaire »… Dites donc, père Legrand, est-ce que votre dame n’est pas une veuve de guerre ? Qu’est-ce que vous diriez si son premier mari revenait pour vous la réclamer ?

Un moment, j’ai pensé que Bernard était exactement renseigné et qu’il avait amorcé par un prélude perfide une savante persécution. Mais non ; il m’a posé cette question parce qu’il m’a pris, une fois pour toutes, pour tête de Turc, et que dans ce petit monde de petits employés, on m’a distribué un rôle de personnage comique ; un emploi de ganache fort réjouissant.

Un personnage comique, moi ?… S’ils savaient !

Mais soudain, Bernard pousse un cri :

— Clara Wood a été assassinée !

Je ne bouge pas. Je serais incapable de faire un geste. Je vois à travers un brouillard, la colonne de chiffres sur laquelle je suis penché, et ma plume qui danse au bout de mes doigts qui tremblent.

Mais j’écoute avidement. Bernard lit :

Tout Paris apprendra avec stupeur, que Mlle Lucienne Pelletier, qui depuis plusieurs mois, s’était fait connaître dans les milieux artistiques, sous le nom de Clara Wood, par la vigueur et l’originalité de son talent, et dont les toiles commençaient à être recherchées par les connaisseurs dans le monde entier, vient de périr victime d’un horrible forfait.

La concierge de Mlle Lucienne Pelletier, surprise de n’avoir pas vu la jeune artiste depuis deux jours et à laquelle certaines circonstances aujourd’hui connues de la justice avaient inspiré des soupçons, est allée hier au soir faire part de ses inquiétudes au commissaire de police du quartier, qui aussitôt a réquisitionné un serrurier.

Dès que la porte du petit appartement occupé par Clara Wood fut ouverte, une effroyable vision s’offrit aux yeux des assistants. La jeune femme était étendue sur son lit rouge de sang, les yeux grands ouverts et dilatés par la suprême épouvante, la gorge littéralement hachée de coups de poignard.

L’hypothèse d’un suicide fut aussitôt écartée. L’instrument du crime ne tarda pas à être retrouvé sur la descente de lit où l’assassin l’avait jeté. C’est un petit poignard japonais qui servait à Clara Wood de coupe-papier. La concierge, qui faisait ordinairement son ménage, affirma que cette arme se trouvait habituellement sur la table de nuit de la jeune femme. Elle put donner en outre au commissaire des renseignements précieux que nous ne publierons pas pour ne pas entraver les recherches de la police.

Nous avons tout lieu de supposer que le criminel tombera prochainement entre les mains de la justice.

Entre mes doigts plus tremblants, mon porte-plume danse plus fort. Et mes dents claqueraient si je ne serrais pas mes mâchoires.

— Ça devait lui arriver.

Cette dernière phrase n’est pas une phrase du journal. C’est un commentaire du jeune Bernard.

— Ça devait lui arriver avec la vie qu’elle menait. Je la connaissais, moi, Clara Wood… Ça n’est pas vrai ? Je ne vous ai pas dit qu’on avait fait la bringue à Montparnasse avec elle et mon ami André Joguin, qui était un de ses amants ? Ça a dû lui flanquer un coup, à Dédé, quand il a appris ça ce matin par le journal…

Le jeune Bernard tourne la feuille. Et soudain, d’une voix changée :

DERNIÈRE HEURE. — On a arrêté l’assassin.

Ah ? On a arrêté l’assassin…

Mais Bernard ne poursuit pas sa lecture. Il a l’air tout à fait fort gêné. Il froisse le journal et dit à mi-voix :

— Attention ! Je crois que j’entends le patron.

— Mais non, mais non ! Le patron ne se permettrait pas de venir nous déranger si tôt.

Malgré la résistance de Bernard, un de nos collègues lui arrache le journal des mains, et d’une voix joyeuse poursuit la lecture :

C’est un nommé André Joguin, âgé de 24 ans, et sans profession avouable…

Les employés de la maison Henriot partent d’un éclat de rire :

— L’ami Dédé !

— Bernard a de jolies relations, messieurs ! Ce qu’il nous en mettait plein la vue avec ce jeune homme distingué et de bonne famille !

Eh bien, quoi ! Leur gaieté n’a rien de scandaleux. Ils ne connaissaient pas la victime, et pour eux ce simple fait-divers peut avoir son côté comique.

Moi, je suis content qu’on ait arrêté ce sale individu. Plus encore que ma souffrance, la haine que j’ai contre lui est violente et domine tout. C’est cet être abominable qui a fait mon malheur. C’est lui qui a causé le malheur, la honte, la mort affreuse de la femme qui, pour moi, est encore tout au monde ; car dans ma détresse, son fantôme reste à mes yeux, le seul être vraiment vivant dans un monde vide.

Je ne suis plus capable d’additionner les chiffres. Un encaisseur vient à mon guichet pour toucher une facture.

— Faites attention, M. Legrand, vous me donnez deux mille francs de trop… A la fin de la journée, vous pourriez en être de votre poche.

Je m’efforce de rire.

— C’est vrai. Quand je n’ai pas mes lunettes je suis comme aveugle. On pourrait me prendre ma caisse sous le nez, sans que je m’en aperçoive.

Sournoisement, je broie sous mon talon mes lunettes que j’ai laissé tomber à terre. C’est une explication à mes mouvements maladroits, à mes gestes fébriles, à mon air égaré.

Les heures s’écoulent. Je suis abruti par mon idée fixe. A midi, je sors avec les autres employés parce que je n’ose pas rester seul au bureau ; et je vais chez le petit bistro où, il y a quelques jours, j’ai rencontré M. Alexis Godard. Quand il m’aperçoit le patron lève les bras au ciel.

— En voilà une histoire !

Quel idiot, je fais ! J’ai cru, sur le moment, qu’il allait me parler de la mort de Lucienne… Pourquoi me parlerait-il de Lucienne, à moi ? Cet homme ne sait pas ce que j’étais pour elle. Mais je crois que ça se voit. Et quand je porte les yeux sur moi, je suis étonné de ne pas me voir en deuil.

Non… Ce bistro veut me parler de l’histoire de l’adjudant, dont il a reconnu la photo sur le journal.

Il me répète avec conviction :

— Non, vous parlez d’une vache ! Alors, c’était ça son affaire d’héritage ? Je me demande si c’est un chopin pour lui… Pourquoi a-t-il attendu tout ce temps-là avant d’aller la retrouver, sa femme ? Sur sa photo, elle a l’air aussi rosse que lui… Vous la connaissez ?

J’affirme que j’ai eu l’occasion de rencontrer Mme Alexis Godard qui a l’air comme ça, mais qui est une femme charmante.

Je n’ai pas faim. J’ai très soif. Je bois… Des ouvriers et des petits employés mangent silencieusement et rapidement, en lisant leur journal. Je m’efforce de maintenir mon regard fixé sur mon verre, pour ne pas apercevoir sur ces feuilles, à droite, à gauche ou en face, le portrait de la victime… J’ai là, dans mon portefeuille une photographie de Lucienne, cette photo sur laquelle elle a un si joli sourire. Je n’ai pas le courage de prendre ce portrait dans ma poche et de le déchirer… C’est ce cliché, probablement, qui est reproduit par les journaux ? Je ne peux pas, je ne veux pas le voir…

Lucienne, la gorge hachée de coups de couteau, les yeux figés dans une expression de terreur… Quelle chose horrible !

Je reviens au bureau. A 3 heures, le concierge vient me prévenir que quelqu’un, dans sa loge, demande à me voir.

— Quelqu’un ?

Ah ! Ce n’est qu’un jeune garçon, le fils de mon concierge à moi, je veux dire de mon ancien concierge qui est maintenant le concierge des époux Godard. Il tient à la main une grosse valise de toile que je reconnais. Il comprime avec effort une envie de rire qui semble devenir irrésistible lorsqu’il échange un regard avec le concierge de la maison Henriot. Je jurerais qu’il lui a déjà raconté mon histoire ; car l’autre a l’air également fort égayé… Allons, mon aventure ne va pas tarder à être connue de la maison. Et décidément je suis un personnage comique.

— Monsieur, fait le joyeux jeune homme, c’est vos affaires que je vous rapporte. Mme Godard les a mises dans cette valise, et elle m’a dit que vous me donneriez quelque chose pour la course.

A ce dernier trait, je reconnais bien Adèle, et son esprit ingénieux d’économie ; d’ailleurs, nous ne vivons plus sous le régime de la communauté. Je tends une pièce de quarante sous au jeune garçon, qui fait une fausse sortie, puis revient vers moi en me tendant une enveloppe.

— Ah ! Et puis il y a aussi ce papier qu’on a apporté à midi à la maison. C’est à l’adresse de M. Legrand et il y a « Urgent ». Maman a donné vingt sous au bonhomme qui l’a apporté.

Et il tend la main, heureux d’avoir sérié les pourboires.

La lettre est une convocation pour aujourd’hui même, à quatre heures au Palais de Justice, chez le juge d’instruction « AFFAIRE PELLETIER ».

Ah ! Il y a encore quelque part une concierge qui aura bavardé.

Je vais trouver le patron.

— Monsieur Henriot, j’aurais besoin de m’absenter une heure. Il faut que j’aille chez le juge d’instruction, qui m’a envoyé cette convocation…

— Ah ! Le juge d’instruction… Il faut y aller… J’espère, père Legrand, que vous n’avez tué personne ?

Nous rions tous les deux. Comme il rit bêtement ! Si ce n’était pas le patron, ce rire m’agacerait. Mais sa question, posée sur le mode jovial, reste une question. Un patron a le droit de savoir pourquoi son employé va chez le juge d’instruction… Diable ! On emploie pendant des années un bonhomme qui a l’air de tout repos, et un beau jour, on apprend par les journaux qu’il est inculpé d’outrage public à la pudeur.

En manière de protestation intérieure contre cette indiscrétion, et aussi parce que je ne veux rien montrer à personne de ma blessure profonde et saignante, je me décide à montrer une écorchure superficielle. Et je mens, tout en disant la vérité.

— Voilà, Monsieur Henriot… Vous avez peut-être appris par le journal qu’un adjudant disparu depuis la guerre, venait de reparaître et avait retrouvé sa femme remariée.

— Oui… Eh bien ?

— Eh bien, le deuxième mari, c’était moi.

M. Henriot me regarde avec des yeux arrondis par la stupeur ; puis, quand il a compris, part d’un éclat de rire vraiment désobligeant pour moi, et que, moins poli que le fils du concierge, il ne cherche pas à retenir… Il peut rire, puisqu’il est le patron. Et il s’en paie une bosse.

— Non ! C’est tordant !…

Il peut rire des mésaventures conjugales des autres. Tout le personnel de la maison sait que M. Henriot est cocu, et plutôt dix fois qu’une.

Mais telle est décidément ma destinée : je suis un personnage comique sur la scène où j’évolue.

....... .......... ...

C’est M. Desrumeaux, juge d’instruction, qui est chargé de l’affaire Pelletier, devenue l’affaire Joguin, puisque c’est l’assassin présumé, personnage de premier plan qui donne son nom à la cause. J’ai souvent lu le nom de M. Desrumeaux dans les journaux, où il fait figure d’un personnage doué d’une redoutable perspicacité.

Je ne suis pas introduit tout de suite chez le juge d’instruction. On me prie de m’asseoir dans un couloir, sur un banc où deux messieurs et une dame sont déjà assis.

Un des messieurs a une apparence confortable, un ventre imposant et un binocle d’or sur un nez accentué. Il s’adresse à son voisin d’un ton prétentieux et protecteur :

— Permettez-moi, monsieur, de vous dire la part que je prends à votre peine dans ce malheur affreux. Je connaissais la pauvre petite… Et pardonnez-moi une indiscrétion involontaire ; j’ai vu votre nom sur la convocation que vous avez présentée à l’huissier.

Ce monsieur a, en effet, derrière son lorgnon, un regard fureteur auquel rien ne doit échapper. Et c’est au père de Lucienne qu’il s’adresse.

Je reconnais sa mère, d’après une ressemblance qui est dans les traits mais aucunement dans l’expression ; et cette ressemblance suffit à m’étreindre le cœur d’un émoi presque physique… La physionomie de Lucienne était douce, intelligente et mobile. Le visage de cette femme aux yeux gris fer et aux lèvres minces, est dur, fermé, implacable ; elle est de la même espèce que Mme Alexis Godard, mon ancienne épouse. Je comprends maintenant ce que Lucienne me disait quand elle me parlait des souffrances de son enfance, de ses tendresses refoulées et de sa solitude morale, sous la sèche autorité d’une mère sans gaieté et sans sensibilité.

Le père est un pauvre type insignifiant de petit fonctionnaire effacé. Dès les premiers mots du gros monsieur, il a jeté un regard de détresse du côté de sa femme, mais pas avant que sa femme lui ait décoché dans les côtes, un coup de son coude pointu, pour l’avertir qu’il n’y a qu’à se taire… Mon Dieu ! combien de ménages peuvent ressembler à mon ancien ménage !

Et c’est la mère de Lucienne qui répond :

— Monsieur, cette affaire-là est bien désagréable…

Bien désagréable !… La mort horrible de sa fille…

Elle s’explique :

— Nous voilà convoqués devant le juge d’instruction, nous qui n’avons jamais eu affaire à la justice, excepté pour notre loyer, que le propriétaire voulait augmenter contrairement à la loi… Et nous ne pourrons même pas faire d’enterrement convenable, après l’autopsie du médecin légiste. Il y a eu un tel scandale, que nous pensons à quitter le quartier.

Le gros monsieur hoche la tête d’un air de compassion. Puis il se présente :

— Je suis Monsieur Wallstein, le marchand de tableaux du boulevard Haussmann. C’est à moi en grande partie que votre fille devait ses succès artistiques. Parce que, vous savez, quand un artiste n’a que son talent pour arriver, et sans être poussé par quelqu’un d’influent…

Il soupire, puis ajoute :

— Ses toiles commençaient à avoir la cote. J’ai vendu 10.000 francs son dernier tableau, vous savez Le Petit pêcheur à la ligne, ce gosse, dont on voit le reflet dans l’eau d’une rivière ; c’est joliment observé… C’est pris sur le vif dans la nature.

Joliment observé ?… J’ai fait ce tableau dans la chambre de Lucienne, avec un matériel au rabais, sans avoir sous les yeux la rivière, ni le gosse, ni son reflet.

Mais pour la première fois, la mère est émue.

— Comment ? Elle faisait vraiment des tableaux ?… Des tableaux qui se vendaient dix mille francs ? Et elle nous laissait, son père et moi, dans la gêne ?

M. Wallstein insinue doucement :

— Elle n’aurait pas laissé chez vous des toiles, des essais, des esquisses ? Je pourrais vous les acheter… Peut-être y a-t-il chez elle une toile inachevée…

En effet, il y a une toile inachevée, à laquelle je travaillais quand les drames ont commencé. Mais comment M. Wallstein peut-il le savoir ?… Au fait, c’est l’amant de Lucienne, c’est ce Joguin qui se chargeait des négociations. Il surveillait âprement la production, dont il disposait à son profit au fur et à mesure, et il s’engageait à livrer mes tableaux avant même qu’ils fussent achevés.

Mais M. Wallstein baisse la voix :

— Écoutez… Nous pourrons peut-être nous arranger. Je dirai aux journalistes que vous avez chez vous une vingtaine de toiles de Clara Wood. Je les vendrai, et je vous donnerai 10 pour cent sur la vente… Et si ça se vend bien, vous en retrouverez d’autres, autant qu’il en faudra, dans votre grenier.

M. Pelletier, naïvement s’écrie :

— Mais nous n’avons pas de grenier ! Et nous n’avons pas de tableaux de Lucienne, nulle part !…

Mais sa femme qui commence à comprendre, lui dit :

— Tais-toi… Ne fais pas l’idiot.

Ça y est… « Ne fais pas l’idiot ! »… Le mot d’Adèle.

D’ailleurs M. Wallstein s’explique :

— Les tableaux, je les ferai faire… Dans notre profession, c’est un procédé courant.

Ces gens-là sont répugnants au point de dégoûter un assassin.

Mais la porte du cabinet du juge d’instruction s’est ouverte. Il appelle :

— Monsieur Legrand !

Consciente de ses droits, Mme Pelletier proteste à mi-voix :

— Nous sommes arrivés avant lui.

— Ce monsieur doit être convoqué pour une autre affaire, fait d’un ton conciliant M. Wallstein, qui appartient à une race dont la patience est la suprême vertu.

M. Desrumeaux, le juge d’instruction, n’est pas tel que je l’imaginais. Ce qui me surprend surtout en lui, ce sont ses yeux ternes, qui manquent tout à fait de vivacité et d’acuité. Il me semblait que le regard d’un juge devait pénétrer jusqu’au fond de l’âme de ceux qu’il interroge. Je me sens fort à l’aise.

M. Desrumeaux commence par s’excuser de m’avoir dérangé, mais il a pensé, ayant appris mes relations étroites avec la victime, que je pourrais lui donner des renseignements utiles.

Il s’excuse encore de me demander, touchant mon état-civil, des précisions indispensables que note son greffier.

— Vous êtes marié, monsieur ? fait-il d’un ton où je crois deviner une nuance de réprobation.

— C’est-à-dire, monsieur le juge, que je croyais être marié. La réalité, je ne l’ai jamais été…

M. Desrumeaux ne donne aucun signe de surprise.

Bien qu’il ne me la demande pas, je lui fournis l’explication de ma situation conjugale fort exceptionnelle… et même alors, M. Desrumeaux ne donne aucun signe de gaieté. Ce magistrat est un homme étonnant.

Il s’excuse (c’est la troisième fois) de me demander si je fournissais à Mlle Clara Wood des subsides importants, lui permettant de mener un certain train de vie…

Une seconde j’hésite à lui dévoiler le secret des tableaux. En le faisant, je couperais court aux révoltantes combinaisons que préparent M. Wallstein et le ménage Pelletier… Mais ainsi je reprendrais à Lucienne ce que je lui ai donné de moi ; c’est une chose que je ne peux plus faire, maintenant… Si ce misérable qui est en prison révèle la chose, je ne lui opposerai pas de démenti ; mais moi, je ne veux rien, je ne peux rien reprendre sur le cadavre de cette femme que j’ai follement aimée vivante et qui, morte, conserve encore cette parure.

Je réponds à la question du juge :

— Non, Monsieur le juge… Je vous ai dit tout à l’heure que j’étais caissier dans une maison de bonneterie en gros… Comment avec 1.500 francs par mois, aurais-je pu entretenir une maîtresse en dehors de mon ménage ?

Pour la première fois, depuis le début de cet entretien, les yeux de M. Desrumeaux révèlent une impression ; c’est une impression d’étonnement. Il me considère et fait :

— Alors…

Puis, vivement, se rendant compte que sa surprise n’a rien de flatteur pour moi, il fait :

— Bon, bon…

Mais j’ai compris. M. Desrumeaux voulait dire, en termes adoucis : « Alors, si vous ne lui donniez pas d’argent, comment se fait-il que cette jolie fille couchait avec vous ? »… Oui, j’ai compris, mais compris trop tard ; j’aurais dû comprendre lorsque j’ai fait la connaissance de Lucienne.

Il enchaîne de façon, peut-être, à avoir la solution du problème par une autre voie :

— Quand et comment avez-vous connu Mlle Clara Wood ?

— Elle n’était pas à ce moment, Mlle Clara Wood. Je l’ai rencontrée, une nuit…

Je raconte au juge ce qui s’est passé, il y a plusieurs mois, sur l’avenue Trudaine, à deux heures du matin. J’ai pleinement conscience qu’ainsi j’aggrave la situation du coupable présumé.

— Et… depuis, saviez-vous qu’elle revoyait assidûment André Joguin ?

Je ne veux pas raconter à ce juge que Lucienne avait trouvé moyen de me présenter son amant de cœur comme étant son frère… Ça donnerait trop à Lucienne, la figure d’une coquine, et à moi, la figure d’un jobard.

Je réponds :

— Je l’ai appris, ces derniers temps. C’est à partir de ce moment que j’ai cessé de voir… Mlle Clara Wood.

— Pourtant, on a trouvé au domicile de la victime un pneumatique par lequel vous annonciez votre visite pour 9 heures du soir, le jour même où elle devait être assassinée ?…

— Oui, j’avais l’intention de lui rendre visite… Une faiblesse, Monsieur le juge… J’avais beaucoup d’affection pour elle. Et puis, j’ai pensé qu’il vaudrait mieux que je n’y aille pas, que je ne risque pas de me laisser reprendre. Ça m’a semblé plus raisonnable.

La voix de M. Desrumeaux répète, comme un écho :

— Plus raisonnable…

Il approuve ma conduite.

Mais pourquoi, ayant fini de m’interroger, éprouve-t-il le besoin de me faire un peu de morale ?

Il me dit :

— Voyez-vous, Monsieur Legrand, ce sont des aventures dangereuses à notre âge et qui, ordinairement tournent mal. Il vaut mieux rester tranquille dans notre famille…

Il a une famille, M. Desrumeaux ? Et puis il est bien gentil de me parler de « notre » âge. Il a bien quinze ans de plus que moi… C’est toujours le plus vieux qui dit au plus jeune « à notre âge »…

Je sors du Palais de justice, et je me trouve à six heures à la porte d’un grand atelier de couture de la rue du Quatre-Septembre. Des messieurs d’un certain âge, qui manifestent une certaine nervosité, et des gigolos d’une correction glaciale et tranquille, attendent en même temps que moi. Tous se regardent avec une certaine gêne ; les messieurs âgés parce qu’ils se sentent un peu déplacés et ridicules ; les gigolos parce qu’ils se demandent si, tout à l’heure, ils ne vont pas se trouver deux ou trois à se précipiter (je me trompe ; les jeunes gens de cette génération ne se précipitent pas vers les femmes), à s’avancer à la rencontre d’une même personne… On voit ça tous les soirs à six heures, à la sortie de tous les ateliers ; toutes les nuits, à minuit, à la sortie des artistes de tous les théâtres et music-hall.

Je suis ému comme au temps où, dans ma jeunesse, j’attendais la femme aimée devant sa porte… pour me sauver dès que je l’apercevais, sans avoir osé lui parler.

Cependant, c’est Yvonne que j’attends, la petite camarade de Lucienne. Je voudrais parler d’Elle avec quelqu’un qui l’a aimée, qui a reçu ses confidences, qui a su le fond de son cœur… Yvonne est une bonne petite fille ; je vais l’inviter à dîner ; pendant quelques heures, je ne serai pas seul ; je pleurerai librement, elle me consolera… Je la reverrai de temps en temps, souvent… Et mon égoïsme d’homme ébauche un nouveau roman.

Yvonne paraît sous la voûte, et se dirige vers la sortie, à petits pas pressés. Elle m’aperçoit, et, après un moment d’hésitation à peine perceptible, vient vers moi.

— Tiens ! Monsieur Legrand !… Ah ! Si je croyais vous voir par ici !

Je suis embarrassé de ma contenance, et d’autant plus, que deux petites ouvrières en passant à côté de nous, me considèrent d’un regard étonné, et que l’une d’elles murmure en s’éloignant :

— Ça doit être son père. Je lui avais bien dit qu’elle se ferait paumer !

Nous restons silencieux un bon moment. Puis Yvonne trouve quelque chose à dire :

— Hein ! Croyez-vous ?

Je réponds :

— Oui…

Elle ajoute, avec une précision cruelle :

— Je l’avais toujours prévenue que ça finirait mal, avec ce type-là… Qu’est-ce que vous voulez. Elle l’avait dans la peau… C’est malheureux…

Oui, c’est malheureux.

Je fais un effort pour dominer ma timidité.

— Écoutez, ma petite Yvonne, si vous êtes libre ce soir, voulez-vous dîner avec moi, en camarade, quelque part ? Nous bavarderons… J’ai tellement de choses à vous dire.

— C’est que, ce soir, justement… Mes parents ne sont pas prévenus.

Mais pendant que je faisais mon invitation, j’ai saisi un sourire d’Yvonne que j’ai d’abord interprété dans un sens flatteur. Et puis je me suis rendu compte très vite, à la façon dont le sourire s’est brusquement effacé sous mon regard, de ce qu’il ne s’adressait pas à moi, mais à un autre par-dessus mon épaule.

Je le vois, l’autre, ou plutôt je vois son reflet dans la glace d’une porte vitrée qui est devant moi. C’est un gigolo qui, d’un mouvement lent et continu, passe sur sa joue le revers de sa main droite. Ce geste distingué, dans le milieu auquel appartiennent Yvonne et le gigolo, a une signification très précise : « La barbe ! »

Le gigolo, me voyant parler à sa petite amie, ne me fait même pas l’honneur d’être jaloux de moi. Il m’a reconnu tout de suite pour ce que je suis : un vieux raseur inoffensif, mais par qui, il ne faut tout de même pas se laisser embêter.

— Adieu, Yvonne…

— Au revoir, Monsieur… Je vous demande pardon. On m’attend. Ah ! C’est bien triste tout de même… Cette pauvre Lucienne ! Il faut vous faire une raison… Au revoir, Monsieur Legrand.

Elle est déjà au bras du gigolo : et elle rit…

En somme, pour moi, il n’y a plus qu’une solution bien simple, bien facile… Qu’est-ce que je fiche encore là ? Je n’ai plus rien, dans la vie, qu’un souvenir qui est une torture.

Ma vie animale n’est même pas assurée : je vais me repaître dans d’infâmes gargotes, me terrer dans un ignoble garno ; jusqu’au jour où on s’apercevra que j’ai pris de l’argent dans la caisse qui m’est confiée ; alors on me mettra à la porte de la maison Henriot ; et probablement en prison… Et on fera un fait-divers dont M. Alexis Godard et sa femme prendront connaissance avec un vif plaisir. J’ai pris ma revanche, mais la belle sera pour eux.

En tout cas, seul, toujours seul, sans une affection, sans une sympathie…

Et surtout le reste, tout ce que je cache…

Alors, je suis descendu sur la berge de la Seine en me répétant que c’est bien simple et bien facile. Ça ne doit pas durer longtemps ; ça doit être fini tout de suite.

Pas si facile…

Je prends mon élan pour sauter dans l’eau noire. Allons, ouste !… Des pauvres gens font ça, tous les jours, qui ne font pas figure de héros, quand on repêche leur corps gonflé.

Leur corps gonflé… Cette prévision seule m’enlève tout appétit de la mort.

En prenant mon élan pour sauter, je sens très bien que je ne sauterai pas. J’esquisse la parodie ridicule du clown qui singe l’athlète. Quelque chose me retient, qui n’est pas une conscience humaine, mais le goût bestial de la vie. Les bêtes ne se suicident pas.

Je sais très bien que je peux acheter un revolver qui fera de moi un mort plus présentable… Oui… je mettrai le canon sur ma tempe et le doigt sur la gâchette ; ce sera tout… Je sais très bien que je peux acheter une corde : j’accrocherai la corde… J’irai peut-être jusqu’à monter sur un escabeau et à me passer au cou le nœud coulant… Du chiqué… Du chiqué pour moi-même, sans qu’il y ait personne pour me regarder.

Je peux bien crâner à mes propres yeux, et me dire que je n’ai pas peur de la mort, ni de ce qu’il peut y avoir ensuite. Car ensuite, il ne peut rien y avoir de pire… J’ai peur seulement de la souffrance, d’une seconde de souffrance, comme chez le dentiste…

Mais c’est encore de la lâcheté.

Il ne me manquait plus que ça, d’être un lâche !

....... .......... ...

XIX
L’AUTRE

Enfin, qu’est-ce que vous voulez que je vous dise, Monsieur le juge d’instruction ?… Je ne peux pas vous dire pour vous faire plaisir que j’ai tué Lulu, mais je ne peux pas vous empêcher de le croire… C’est régulier…

Pourquoi que je l’aurais tuée ? J’aurais agi contre mes intérêts, pour commencer.

Ah ! Qu’est-ce que vous allez chercher là ! D’après vous j’aurais détourné tout l’argent que j’ai touché au nom de Lulu chez M. Wallstein, pour la vente de ses tableaux et j’aurais fait la bringue avec cet argent-là au lieu de le lui remettre. Vous avez été jusqu’à fouiller dans ma vie privée pour prouver que je dépensais plus que je ne gagnais, vu que je ne gagnais rien et que j’étais provisoirement sans situation ; et que j’avais acheté une auto, dont j’avais besoin pour mes affaires…

Alors, d’après vous, Lulu m’aurait demandé des comptes ce samedi soir que je suis rentré de voyage ; et il s’en serait suivi une violente discussion ; et Lulu m’aurait annoncé son intention de me quitter, vu qu’elle avait une autre liaison avec un honorable employé qui est caissier dans une maison de bonneterie.

Qu’est-ce que c’est que ce caissier dans la bonneterie ? Lulu ne m’en a jamais causé ; ce n’est pas régulier. Si elle avait eu une liaison avec un caissier dans la bonneterie, elle ne me l’aurait pas caché ; et je l’aurais déconseillée, parce que Lulu pouvait tout de même trouver mieux que ça. A quoi ça nous aurait avancés ?

Vous l’appelez comment, ce caissier ?… M. Maurice Legrand ? Laissez-moi rigoler… Des renseignements de police ? La police est fameusement renseignée. M. Maurice Legrand, ça n’est pas un caissier dans la bonneterie. C’est un artiste peintre, et je suis mieux placé que n’importe qui pour le savoir… C’est régulier.

Pourquoi je ne laisse pas parler mon avocat ?… Parce que je sais comment les choses se sont passées. J’y étais. Mon avocat n’y était pas, et il se mettrait dans le même cas que vous, en voulant parler de choses qu’il ne connaît pas ; il sortirait des bobards. Ce n’est pas régulier… Et puis je sais aussi bien parler qu’un avocat. J’ai eu de l’instruction. Dans ma famille, j’ai même un oncle qui est officier d’Académie.

Si vous tenez absolument à ce que j’aie tué Lulu, parce qu’elle voulait me quitter pour un caissier dans la bonneterie, je ne veux pas vous contrarier… Mais, non ; mais non, je n’avoue pas ! Ce que je vous ai dit, c’est pour rigoler.

Vous avez des preuves ? Ah ! ça, je ne suis pas curieux, mais je voudrais bien savoir…

Mes antécédents ? Ah ! J’ai fait des blagues comme tous les jeunes gens de famille. J’ai revendu des choses que je n’avais pas achetées ; c’est une chose qui se fait dans le meilleur monde… J’ai reçu de l’argent des femmes que j’ai connues ; mais du moment qu’elles voulaient bien m’en donner, je me demande un peu qui ça regarde… Une affaire de traites des blanches ? J’ai pu donner des renseignements à des petites jeunes filles qui voulaient voyager et voir du pays. C’est régulier… Vous ne trouvez pas, Monsieur le juge, que pour elles, ça vaut mieux que d’être ouvrières dans les usines ou boniches chez la crémière, ou même que de se marier avec des types qui leur font des gosses et qui les laissent tomber ensuite ?

L’argent des tableaux ? Mais puisque c’est Lulu elle-même qui voulait que je le garde ! Elle avait l’idée qu’on se mette en ménage tous deux. Elle avait même l’ambition qu’on finisse par se marier…

Et combien de fois il faudra vous répéter que quand même je n’aurais pas été arrêté par suite d’une erreur judiciaire, c’est encore à moi que ce crime fait le plus de tort !… Je ne serais pas en prison que je me trouverais sans situation.

Cette lettre de moi qu’on a retrouvée chez elle, et où je m’annonçais pour le samedi soir ?…

Mais je n’ai jamais nié que ce samedi soir à onze heures, j’ai rendu visite à Lulu… Je suis arrivé et… mes empreintes digitales avec mes doigts pleins de sang sur les draps de lit de la petite ?… Ça se peut, ça s’explique, et je vais vous raconter l’affaire pour la vingtième fois… Je me contredis à chaque fois ? Je me coupe à tout coup ? Parce que vous m’interrogez et que vous me troublez avec vos questions. Mais je n’ai jamais varié dans mon récit. C’est régulier.

Je suis arrivé chez Lulu à onze heures… Ah ! La dernière fois j’avais dit 11 heures 10 !… Qu’est-ce que ça peut bien faire ? Si j’avais pu prévoir, j’aurais réglé ma montre sur l’heure de la Bourse.

Je suis entré dans l’appartement avec la clef. Oui, j’avais la clef… J’ai appelé : « Lulu », de l’entrée… En n’entendant pas de réponse, j’ai supposé qu’elle faisait sa tête, parce qu’on s’était quitté à la suite d’une discussion. Quoi ? Oui, on a eu une discussion, je n’ai jamais dit le contraire, mais ce n’était pas le jour du crime, c’était cinq jours avant !… Une discussion sur quoi ?… Sur la bonneterie en gros… Mais non, Monsieur le juge, je ne me moque pas de la justice. C’était une discussion à propos de M. Maurice Legrand. Et comme vous voulez absolument qu’il soit caissier dans une maison de bonneterie en gros…

J’entre donc après avoir appelé Lulu, qui ne me répondait pas, et je trouve drôle qu’il n’y ait pas de lumière dans sa chambre.

Quoi ? J’ai dit l’autre jour qu’il y avait de la lumière dans sa chambre ? C’est une erreur de détail ; c’est moi qui l’ai allumée, la lumière, ensuite…

Mais d’abord, je me suis avancé dans l’obscurité, pour tâter dans le lit, et pour voir si quelquefois, elle n’aurait pas été là ou si elle serait endormie.

Ma main a touché sa figure et j’ai pensé : « Elle dort »… Pour la réveiller en douce, j’ai touché ensuite sa poitrine et ça m’a fait une drôle d’impression ; c’était comme tout mouillé et gluant. J’ai crié « Lulu » !… Je l’ai secouée ; et puis j’ai tourné le commutateur électrique.

Alors, j’ai vu comment ils l’avaient arrangée. Qui : « Ils » ?… Ah ! ça, je ne sais pas, Monsieur le juge, et vous êtes mieux à même de le savoir que moi…

La concierge dit qu’à part moi, elle n’a vu monter personne dans la soirée ? Elle pouvait être endormie. Et je ne suis pas du tout au courant des connaissances que Lulu pouvait avoir au dehors. Précisément, je lui ai reproché plus d’une fois de n’être pas assez difficile sur le choix de ses relations. Et quand même je saurais quelque chose, ça n’est pas moi qui vous le dirais. J’ai assez d’éducation pour savoir que dans ces cas-là, un homme du monde est tenu à la discrétion. C’est régulier… Vous pouvez aller demander dans n’importe quel bar du faubourg Montmartre. On vous dira que je suis un garçon discret et correct.

Ce que j’ai fait après que j’ai découvert le crime ?… J’ai commencé par m’essuyer les mains après les draps ; j’avais les doigts pleins de sang. C’est après seulement que j’ai pensé à me les laver dans la cuvette ; et c’est comme ça que la police a relevé mes empreintes digitales sur le lit de la victime. Mais, précisément, ça prouve, si vous réfléchissez, que je ne suis pour rien dans l’affaire ; est-ce qu’un assassin s’amuserait à laisser la trace de ses doigts, sachant que c’est comme s’il mettait sa signature ?

Pourquoi je suis parti en douce, sans prévenir personne, au lieu de réveiller toute la maison et d’aller chercher le commissaire ? Parce que justement je ne tenais pas à avoir les embêtements que j’ai à présent. On n’aurait pas manqué de me soupçonner tout de suite. Je comptais que ma visite passerait inaperçue, et par déveine il s’est trouvé que le concierge a remarqué la discrétion de ma sortie.

Vous me reprochez encore qu’on a trouvé sur moi quelques petits objets ayant appartenu à Lulu : un bracelet-montre et deux bagues sans grande valeur. C’est tout naturel que je les aie emportés. Lulu n’était pas bien avec sa famille ; j’étais son fiancé pour ainsi dire. C’est à moi qu’elle aurait laissé ces petites choses si elle avait été à même d’en disposer. Et vous ne pouvez pas me reprocher d’avoir exécuté le dernier vœu d’une morte. C’est régulier.

Vous dites que je suis cynique ? Pourquoi cynique ? Je ne comprends pas.

Alors, Monsieur le juge, maintenant que vous êtes renseigné, je pense bien que vous allez réparer votre erreur judiciaire en me mettant en liberté…

Vous ne trouvez pas que c’est régulier ?

Je ne vous en veux pas. C’est un malentendu. Mais vous comprenez que je ne peux pas rester en prison, ayant mes affaires au dehors, jusqu’à ce que vous ayez trouvé celui qui a fait le coup !…

XX
L’AUTRE

Ah ?… Ah oui !… Nom de Dieu !…

Oui, je vais m’habiller…

Oui, oui, Monsieur le procureur, c’est entendu, j’aurai du courage… Mais vous direz ce que vous voudrez, ça n’est pas régulier.

Il faut faire un exemple ? C’est moi qu’on a choisi pour ça ? Alors, l’opinion publique se plaignait qu’on acquittait tous les assassins et qu’on graciait ceux qu’on n’acquittait pas ; et pour donner satisfaction à l’opinion publique, on va guillotiner un type qui n’a rien fait. Les jurés, et le tribunal, et le Président de la République n’ont rien compris à cette affaire-là… Il faut une tête, et c’est moi qui régale. C’est ma tournée. Allez-y ! C’est ça la justice ! C’est régulier.

Vous, vous allez vous taire ! Vous avez assez causé pendant le procès. Ce n’est pas moi qui ai été vous chercher comme avocat, et ce que vous avez pu dire d’idioties !… Que j’étais un dégénéré, que j’étais un vicieux, que j’avais eu de mauvais exemples dans ma jeunesse et qu’il fallait m’excuser… M’excuser de quoi, bon Dieu ! Puisqu’elle était déjà morte quand je suis arrivé, comment est-ce que j’aurais pu la tuer ? C’est une chose bien simple qu’un gosse de quatre ans comprendrait, et personne n’a été capable de comprendre… Du moment que je lui avais flanqué de temps en temps une flopée, comme chacun fait à sa femme ou à sa poule pour la dresser, c’est forcément moi qui l’avais bousillée à coups de couteau, n’est-ce pas ?

Bon, bon… Ça n’est pas le moment de dire ça ? A quel moment c’est que je causerai, si je ne cause pas maintenant ?… Ça n’est pas régulier.

Si je veux les secours de la religion et entendre la messe ?… Oh ! Je veux bien… C’est régulier.

Écoutez-moi, Monsieur l’aumônier, on n’a jamais été juste pour moi dans la vie. On n’a pas rendu justice à mes capacités. Y a des gens qui sont décorés et millionnaires qui n’avaient pas mes aptitudes en n’importe quoi… J’ai connu des femmes qui se rendaient compte ; mais tous les hommes qui auraient pu m’être utiles me regardaient de travers, par jalousie probablement…

Que je demande pardon au bon Dieu de ce que j’ai fait ?… Mais de quoi, sacré nom de Dieu ? Puisqu’elle était déjà froide quand je suis entré dans sa chambre ! Si le bon Dieu n’est pas capable de comprendre à présent, et si il tolère des choses pareilles, c’est qu’il est encore plus bête que le président de la République, parce que le président de la République, pour avoir refusé ma grâce, a l’excuse que l’affaire lui a été expliquée par mon avocat et qu’on ne comprend plus rien aux affaires, quand un avocat les explique…

Je blasphème ? Bon… Je ne dis plus rien. Laissez-moi au moins finir ma cigarette…

Serrez pas si fort !…

Poussez pas ! Je peux pas marcher plus vite, puisque vous m’avez attaché les jambes… Ça n’est pas régulier.

Bon Dieu ! Ce qu’il fait froid !

A…a…h !

Je suis innocent !… Je suis inn…

XXI
LUI

C’est ce matin à 5 heures (j’y étais) qu’on a coupé le cou d’André Joguin. Les journaux sont pleins de détails touchant l’exécution de « L’ASSASSIN DE CLARA WOOD ».

Voilà sept mois que ma petite Lucienne est morte. Voilà deux mois qu’André Joguin a été condamné à mort par la Cour d’Assises. J’étais aussi au procès.

J’ai des loisirs : voilà quatre mois que j’ai perdu ma place chez Henriot Frères.

....... .......... ...

J’étais arrivé ce matin-là à mon bureau, brisé de fatigue, comme d’habitude, par les cauchemars de la nuit. Mes collègues ne m’avaient pas accueilli par leurs plaisanteries habituelles. Ils affectaient de parler avec trop d’intérêt de choses trop indifférentes, et de ne jamais regarder de mon côté.

Je me suis demandé :

— Est-ce que ça se voit ?… Est-ce que ?…

Mais la porte vitrée, que j’interrogeais du regard, m’a renvoyé en réponse le reflet d’un vieil homme inoffensif et abruti.

A dix heures, le garçon de bureau de M. Henriot est venu à ma caisse et m’a dit, lui aussi, sans me regarder :

— Le patron vous demande.

Comme ça, sans vaine formule de politesse.

Le patron m’a accueilli d’un air gêné, sans son sourire habituel qui me classe parmi les personnages comiques. Il a porté son regard sur moi, le temps d’un dixième de seconde, puis ses yeux se sont vivement détournés et fixés définitivement sur un diplôme encadré qui atteste les succès de la maison Henriot frères, bonneterie en gros, à l’Exposition Internationale de Lyon.

Et d’un ton neutre, indifférent, comme il aurait dit : « C’est vraiment bien gravé… Et puis ça n’est pas mal encadré », il a prononcé des paroles qu’il y a seulement deux ans je n’aurais pu entendre sans mourir de honte et d’effroi.

— Monsieur Legrand (jamais le patron ne m’avait encore appelé « Monsieur ») voici bien des années que vous appartenez à la maison, et jusqu’à présent nous n’avions eu qu’à nous louer de vous… qu’à nous louer de vous… qu’à nous louer de vous…

Il eût pu s’en tenir là. Je savais ce que M. Henriot avait à me dire. Cependant, après avoir paru puiser une énergie nouvelle dans la contemplation du diplôme qui était pour la maison un symbole d’honneur comme un drapeau, il continua :

— Il y a peu de temps, des événements fâcheux révélèrent à la justice des faits dont elle crut devoir nous informer, bien qu’ils soient restés ignorés du public. Vous avez eu avec une jeune femme, dont les gestes défrayaient déjà la chronique avant qu’elle eût été l’héroïne d’un drame retentissant, une liaison… regrettable… regrettable… et qui resterait vraiment inexplicable si vous n’aviez pas fait pour cette personne, des dépenses excédant de beaucoup, vos ressources avouables… Cette liaison, bien que contraire à la morale, ne regarde que vous, et nous avons pour principe d’ignorer la vie privée de nos employés, à condition que dans leurs fonctions, ils aient une tenue décente… Mais vos dépenses exagérées nous regardent, en ce sens que nous avons pu craindre que cet argent sorte de notre caisse…

Il prit un temps, et conclut :

— Nos craintes étaient justifiées… Nous avons vérifié votre caisse hier au soir, après la fermeture des bureaux, avec le concours de notre chef comptable… Il manque 2.500 francs…

Il attendit alors que je dise quelque chose. Ma défense était préparée avant l’heure même de mon premier vol.

— Je rembourserai, monsieur… Je me suis trouvé gêné, et dans des circonstances vraiment pénibles. La somme que j’ai prise n’est pas bien importante ; et en trois mois, par des retenues sur mes appointements mensuels, vous rentrerez dans votre argent… Maintenant, j’ai si peu à dépenser pour moi…

— Maintenant… oui… Mais le jour où vous rencontrerez une autre femme, où prendrez-vous l’argent ? Le caissier de la maison Henriot doit être au-dessus de tout soupçon et vous nous resteriez toujours suspect… Vous ne pouvez pas rester ici, Monsieur Legrand, cherchez un emploi où vous ne serez pas exposé à la tentation ; et nous vous donnerons les meilleurs certificats du moment que votre nouvel emploi ne sera pas un emploi de caissier.

— C’est bien, monsieur, je m’en irai. Mais je vous rembourserai tout de même par la suite, pour vous montrer que…

— Non. Nous passerons la somme par profits et pertes, en évitant d’ébruiter l’affaire… Vous nous quittez pour raison de santé, et tenez, voici une somme de mille francs qui vous permettra d’attendre.

— Merci, monsieur.

Je suis ému. M. Henriot est un brave homme. Il est même un peu naïf, car il ajoute :

— Ici, personne ne saura rien.

Je sais déjà que tout le monde sait. Le comptable a sans doute bavardé.

Je descends à ma cage vitrée. Je prends mon pardessus et mon chapeau, du geste machinal et las que j’ai chaque soir à six heures quand ma journée de travail a pris fin, et ma main tremble à peine.

Et comme tous les soirs, je dis :

— Bonsoir, messieurs !

Mais personne ne me répond. Toutes les têtes sont courbées et chacun travaille avec un zèle exemplaire.

....... .......... ...

Il faut continuer de manger (parce que vraiment on ne peut pas faire autrement) quand on a décidé déraisonnablement de continuer à vivre (parce que soi-disant on ne peut pas faire autrement).

Le billet de mille francs de M. Henriot, ne pouvait pas durer toute ma vie. J’ai cherché du travail.

J’avais lu dans le courrier artistique d’un journal du matin, qu’une toile de Clara Wood, intitulée Café de province, avait été vendue 27.000 francs à l’Hôtel des Ventes.

27.000 francs !

Mais Café de province ?… Je ne me rappelais pas avoir traité ce sujet-là.

J’ai été rôder boulevard Haussmann, devant la vitrine de Wallstein. Deux toiles de Clara Wood étaient exposées. Je ne les ai pas reconnues ; Je ne les connaissais pas… C’est bien ce que je pensais. M. Wallstein fait fabriquer de faux Clara Wood depuis que Lucienne est morte. Ce sont des imitations misérables, auxquelles un critique d’art ou un expert peut seul se méprendre.

Un moment de révolte me donna la minute d’énergie que la faim même serait impuissante à procurer. Je poussai la porte, j’entrai dans le magasin. Je connaissais M. Wallstein, que j’avais rencontré à la porte du juge d’instruction… Il était là. J’allai à lui. Il leva sur moi son regard froid et rusé d’homme d’affaires. Ma minute d’énergie était déjà passée.

C’est timidement que je récitai la phrase préparée d’avance.

— Monsieur, je viens me mettre à votre disposition pour faire des Clara Wood… Je suis capable de faire beaucoup mieux que ça…

Du geste, je désignai la vitrine. M. Wallstein le prit de très haut et me toisa de haut en bas.

— Alors, monsieur, vous venez me dire ici, tout haut, que je vends des faux tableaux ? Voulez-vous me f… le camp, ou je fais appeler un agent !

— Pardon, monsieur… J’ai connu Mme Clara Wood, fort bien… Vous ne vous rappelez pas m’avoir déjà vu, il y a trois mois, à la porte du bureau de M. Desrumeaux, juge d’instruction ?… Non, vous ne vous rappelez pas. Vous étiez trop absorbé dans une conversation intime avec M. et Mme Pelletier, les parents de Clara Wood.

M. Wallstein sembla perdre un peu de son assurance.

— C’est possible, monsieur… Alors, vous désirez ?

— Je suis peintre. Et c’est dans mon atelier qu’ont été peintes presque toutes les toiles de cette malheureuse artiste… Elle n’avait pas d’atelier à elle.

M. Wallstein parut frappé par cette constatation.

— C’est juste. Je me suis souvent demandé…

— Voulez-vous que je vous apporte la semaine prochaine, un ou deux essais ?… Si vous les prenez, je ne serai pas exigeant pour les conditions.

Il a sans doute pensé que c’était le meilleur moyen pour se débarrasser de moi.

— Vous pouvez toujours essayer.

J’ai essayé. J’ai acheté un matériel sommaire, et dans ma misérable chambre d’hôtel borgne, j’ai épuisé les dernières ressources de mon courage. Il m’en a fallu… Je me revoyais aux plus belles heures de ma vie, quand je profitais des dernières lueurs du jour entre ma sortie du bureau et ma rentrée au bagne conjugal pour jeter fiévreusement sur la toile une vision qui avait pris corps dans mon imagination. Ma fièvre était heureuse ; je travaillais pour la femme aimée ; la femme aimée était là à côté de moi, bavardant gentiment, et parfois n’y tenant plus, je jetais mes pinceaux et ma palette pour aller l’étreindre.

Maintenant, tout seul dans un décor ignoble, sous un jour gris et sale, je singeais avec dégoût mes gestes d’autrefois pour pouvoir continuer à survivre lâchement, malgré toute logique, malgré toute justice.

Car c’est peut-être une justice impérieuse qui m’a poursuivi, condamné et puni.

Quelle dérision ! Quand j’ai apporté à M. Wallstein, ces deux tableaux nés dans une rage douloureuse (l’un représentait de pauvres bougres à la porte d’un asile de nuit, et l’autre un de ces vieux philosophes péripatéticiens qui, une latte à la main, font les cent pas devant une maison en construction, sous une pluie de fragments de bois et de morceaux de pierre, pour empêcher les autres de recevoir quelque chose sur la tête) M. Wallstein, ayant considéré les toiles avec un étonnement consterné, m’a dit sur un ton de commisération sincère :

— Ah ! Mon pauvre ami. Il faudrait d’abord que vous appreniez à peindre et à dessiner… Ça ressemble à un Clara Wood comme je ressemble au pape !

M. Wallstein ne m’a pas laissé le temps de méditer sur une hypothèse peu flatteuse pour le Souverain Pontife.

Il a appelé un petit bonhomme chafoin, à barbiche et lunettes, qui écrivait dans le fond de la salle, sur un bureau.

— Hé ! M. Hector Langelarde, qu’est-ce que vous dites de ces Clara Wood que m’apporte monsieur ?

Le petit homme chafouin a dirigé vers nous ce regard de myope intégral, qui est presque un regard d’aveugle. Il ne nous voyait, à huit mètres, que comme deux vagues silhouettes ; et il ne pouvait voir les tableaux, que je tenais de telle façon qu’ils lui tournaient le dos.

Néanmoins, il a fait une grimace de désapprobation.

— Ça n’existe pas.

M. Wallstein a insisté avec une lourde ironie :

— Monsieur a connu Clara Wood. Il s’imagine que ça suffit pour travailler comme elle… Moi aussi, je l’ai connue. J’ai couché avec elle…

— Et moi aussi, a murmuré le petit homme avec fatuité.

J’ai crié :

— Salauds ! Mais maintenant qu’elle est morte, vous pouvez baver sur elle tout ce que vous voulez !

Les deux personnages se sont regardés avec étonnement, pendant que je sortais en claquant la porte, après avoir laissé tomber sur le plancher les deux tableaux, si manifestement faux qu’ils n’avaient pu tenir le coup aux yeux des connaisseurs…

Ce jour même j’ai trouvé du travail. Des copies dramatiques à faire chez moi (chez moi !). J’ai une belle écriture et, en travaillant assidûment, mon employeur m’a certifié que je pouvais me faire jusqu’à huit francs par jour.

Mais je ne travaille pas assidûment. Je cherche d’autres façons de m’abrutir.

Je bois dans l’ignoble petit bar attenant à mon ignoble hôtel, et je ne suis même plus dégoûté par les êtres que j’y retrouve chaque soir. C’est là que mon voisin le marlou attend sa compagne qui fait les cent pas sous la voûte du métro du boulevard de la Chapelle et dont j’entends les gémissements tard dans la nuit, lorsque son maître la châtie de sa malchance ou de sa nonchalance au travail.

Je monte dans ma chambre le plus tard possible, quand on me chasse du bar pour cause de fermeture. Je monte avec la terreur de mes obsessions nocturnes. J’ai peur de m’endormir. Je souhaite que mon voisin le marlou prolonge les scènes qui au début m’étaient odieuses. Je souhaite qu’il me tienne longtemps éveillé en battant sa femme. Parce que, dès que je commence à dormir, ça commence.

C’est pendant mon sommeil que le Grand Tourmenteur me donne un avant-goût des supplices éternels ; le sommeil, c’est déjà une autre vie. Et l’ingéniosité du Grand Tourmenteur est infinie.

Il arrive, quand je sombre dans l’abîme plein de monstres et d’effroyables possibilités où se débat mon impuissance assez consciente pour être douloureuse, il arrive que les deux amants séparés par la mort reviennent pour me torturer. Ces deux amants qui me hantent aussi dans l’état de veille…

Je les vois couchés et nus, échangeant des caresses précises et odieuses qui m’affolent.

Parfois, il arrive aussi que des choses plus affreuses m’apparaissent dans un décor plus sinistre.

J’erre dans un cimetière, le cimetière où je sais qu’on a enterré ma petite Lucienne. Et je marche comme on marche dans les rêves, espérant la rencontre d’un doux fantôme, d’une petite ombre diaphane, d’une apparition apaisante.

J’arrive devant sa tombe. Je soulève la lourde pierre qui la couvre aussi facilement qu’on soulève le couvercle d’une boîte de cigares… Elle m’apparaît. Elle n’est pas seule. Ils sont encore ensemble, enlacés dans le cercueil pourri, comme dans un lit.

Je me précipite sur son corps pour le reprendre. Je l’embrasse… Horreur ! Un ver me rampe à la lèvre !

Je me réveille en hurlant. De l’autre côté de la cloison, une voix s’élève, la voix du marlou qui, jusqu’à trois heures du matin, m’a tenu éveillé par son sabbat infernal :

— Ça ne va pas bientôt finir, cette vie-là !…

Pour me délivrer de ma plus abominable obsession, j’ai voulu aller sur la tombe de Lucienne, avec de vagues idées mystiques de pardon ou d’exorcisme qui libéreraient mes nuits. Sur la tombe de Lucienne, je pourrais sans doute pleurer, souffrir d’une souffrance plus apaisée et plus humaine. Oui… Je n’ai pas pu suivre le corps de ma Lucienne lorsqu’on l’a conduit au cimetière. Je n’ai pas pu, et l’obstacle était en moi.

Mais je me suis fait violence. J’ai marché jusqu’au cimetière de Bagneux. J’ai erré parmi les morts, sans trouver celle que je cherchais, dans la foule innombrable et immobile où chacun affiche son nom et cache son visage.

Je suis revenu à pied… J’ai passé par l’avenue du Bois de Boulogne. A la place même où, jadis, je passais mes mornes après-midi du dimanche avec la femme que je croyais ma femme, tous deux assis sur des chaises de fer à regarder d’un air stupide le défilé des passants, j’ai regardé autour de moi, sous la nostalgie de mes placides ennuis d’autrefois, avec le regret d’un abrutissement animal qui m’apparaît aujourd’hui comme un état enviable de bonheur relatif.

… Et j’ai vu, assis sur deux chaises de fer, regardant d’un air stupide le stupide défilé des passants, M. et Mme Alexis Godard. L’héroïque adjudant semblait aussi bien aplati par l’usage domestique que peut l’être une peau d’ours un peu râpée et convertie en descente de lit. L’expression de sa physionomie expliquait d’ailleurs le succès de l’explication qu’il a donnée et que les journaux ont publiée par la suite pour justifier sa disparition et faciliter la régularisation de sa situation civile et militaire… Il a invoqué l’amnésie.

....... .......... ...

C’est au Palais de Justice, pendant qu’on jugeait André Joguin, l’assassin présumé de Lucienne, que j’ai connu les heures les plus fiévreuses de ma nouvelle vie. L’intense intérêt de ce nouveau drame a fourni, pendant quelques jours, une diversion à mes tortures intimes.

Bien avant l’heure fixée pour les débats, j’attendais l’ouverture des portes de la Cour d’Assises ; puis, debout et haletant, je restais debout, jusqu’à la fin, au milieu d’un public qui assistait à ce procès avec un simple intérêt de curiosité, comme on assiste à une pièce de théâtre.

J’eus une minute d’émotion intense lorsque le président, à la suite d’un incident d’audience qui avait provoqué une manifestation parmi le public, menaça de faire évacuer la salle… J’avais le droit d’être là, plus que n’importe qui… Je ne voulais rien perdre de ce que j’avais si chèrement acheté.

Certes, si j’avais été juré, je n’aurais pas jugé l’accusé comme il avait le droit de l’être, suivant une conscience impartiale ; car je le haïssais de toutes les forces de mon âme, et j’avais soif de son sang. Mais il faut reconnaître que, dès son entrée dans le box des accusés, André Joguin, poussé par une force diabolique qui abolissait en lui l’instinct même de la conservation, a fait tout ce qu’il a pu pour se rendre haïssable aux yeux des juges qui ne le connaissaient pas, de ces jurés pour qui tout accusé est en principe un garçon sympathique.

Il a montré une telle vulgarité prétentieuse, une telle inaptitude à l’émotion, une telle inhumanité dans le sens le plus cruel du mot, qu’il était impossible qu’il ne fût pas condamné. L’égoïsme monstrueux qu’il a révélé dans les termes les plus cyniques lorsque le président lui a reproché la façon dont il a constamment exploité la pauvre petite victime, a soulevé parmi le public, à plusieurs reprises, une rumeur d’indignation.

Le président, notamment, lui a fait un reproche sous lequel n’importe quel homme ayant un peu de cœur eût courbé la tête :

— Enfin, voilà une jeune femme charmante, ayant un véritable talent d’artiste et dont le travail servait uniquement à entretenir votre paresse et vos vices… Vous lui preniez tout, vous la priviez de tout, et vous la maltraitiez par surcroît…

A ces reproches, cet être abject, tranquillement, opposait toujours la même réponse stupide :

— C’était régulier…

De même qu’aux accusations, il opposait toujours la même réponse trop raisonnable, exaspérante d’égoïsme monstrueux :

— Ça n’était pas mon intérêt de la tuer.

Mon témoignage devant le juge d’instruction, concernant la scène violente qui avait eu lieu sur l’avenue Trudaine, a produit la plus vive impression lorsqu’il a été lu à l’audience. Le président, incidemment, a mentionné la disparition du témoin, dont il a été impossible de trouver la nouvelle adresse ; il ne se doutait pas que le témoin était là, à quelques pas de lui.

Malgré tout, je suis persuadé qu’André Joguin n’eût pas été condamné à mort si son casier militaire n’avait pas été déplorable… A chaque session de la Cour d’Assises, l’auteur de quelque crime monstrueux bénéficie d’un acquittement ou de l’octroi de circonstances atténuantes parce qu’il a été un héros pendant la guerre ou simplement un bon soldat pendant la paix. Quelques mots d’éloge prononcés à la barre, par un colonel, sur des faits qui n’ont aucun rapport avec la cause, valent mieux que toutes les plaidoiries du monde. Or, André Joguin a fait son service dans les bataillons d’Afrique, et l’amnistie, après la guerre est venue à point pour atténuer les effets de ses absences illégales. Ce sont-là des choses qui impressionnent le public beaucoup plus que l’assassinat d’une pauvre petite fille.

Mais malgré moi, mes yeux, pendant le procès, se portaient toujours sur la table où reposaient les pièces à conviction : le petit poignard japonais avec lequel elle coupait les pages des livres nouveaux que je lui apportais, et qui était là, rouillé de son sang… Sa montre, une petite montre en or que je lui avais donnée et qu’on a retrouvée dans la poche de cet être immonde… ses draps, qui ont été agités par ses mouvements d’amour et ses sursauts d’agonie, ses draps sur lesquels les mains de cet homme ont laissé leurs empreintes sanglantes…

Le public a applaudi lorsque la sentence a été prononcée. Je n’ai pas applaudi, mais mon cœur a bondi de joie dans ma poitrine.

Je l’avais déjà condamné.

Je l’avais condamné parce qu’il est coupable d’avoir été aimé d’elle, follement, lui, qui lui devait tant… comme j’aurais voulu être aimé, moi qui l’aimais tant, moi à qui elle devait tout…

....... .......... ...

Je ne crois pas être cruel, même sous l’aiguillon de la haine.

Et ce n’est pas pour voir couler le sang du seul être par qui j’ai jamais connu la haine, que ce matin, j’ai voulu assister à la mort d’André Joguin.

Un autre sentiment me poussait, qui peut-être est moins avouable encore : je voulais savoir si cet homme saurait mourir courageusement, s’il aurait cette supériorité sur moi, qui suis irrémédiablement lâche.

Presque tous les assassins meurent avec courage…

Parce que ce sont des brutes, dont les nerfs n’ont pas cette sensibilité qui torture et humilie les lâches raffinés ? Parce qu’ils sont dépourvus de cette imagination qui nous représente les horreurs de la mort et les hypothèses effroyables de l’au delà ?

Ça ne fait rien… L’héroïsme est une attitude, et les criminels sont vraiment des héros, qui acceptent leur fin brutale avec sincérité. Il me déplairait qu’André Joguin pût se comporter en héros…

Je me suis levé avant l’aube. J’ai été là-bas à pied. A cette heure matinale, le métro ne marchait pas encore.

Je n’ai pas vu grand’chose.

Sur la petite place où devait avoir lieu l’exécution, la police à pied et à cheval masquait le spectacle en contenant une foule ignoble. Des oiseaux de proie, des oiseaux de nuit étaient assemblés, venus de nulle part, comme viennent les vautours de la jungle lorsqu’un animal va mourir.

Un garde municipal, avec dégoût, faisait ruer son cheval dans les privilégiés qui étaient au premier rang.

— Eh ! On ira prendre un verre après ? me dit d’une voix rauque un individu qui se tenait près de moi et qu’accompagnait une fille en cheveux.

Je regardai l’homme. Je reconnus le marlou, mon voisin. Plusieurs fois, je l’avais croisé dans l’escalier de l’hôtel ; jamais il ne m’avait parlé, et je me faisais cette illusion qu’il ne me parlait pas parce qu’il sentait confusément que nous n’avions rien de commun. Mais là, devant cette guillotine que j’apercevais par intervalles lorsque se déplaçait le cheval du municipal qui nous masquait la vue, nous avions vraiment quelque chose de commun… Du moment que je me trouvais là, j’étais un copain. Il était autorisé à se montrer familier. Et la fille en cheveux m’adressait, de sa bouche édentée, un sourire de complicité.

Je répondis poliment :

— Je n’ai pas soif.

Mon voisin insista avec une courtoisie excessive.

— Ça sera ma tournée.

Et il ajouta pour montrer son expérience :

— Tout à l’heure, vous aurez soif… Après, on a toujours soif.

Puis il me donna des explications comme on en donne à un invité pour s’excuser d’un retard :

— C’est long… C’est toujours long… Ils commencent par le réveiller et il y a bien dix minutes de conversation. Et puis, ils lui coupent les cheveux et ils lui font sa toilette. Et alors, c’est le ratichon qui s’amène… Il entend la messe si c’est son idée d’entendre la messe !… Une demi-heure de gagnée pour lui… Mais à quoi que ça sert ?

Je me mets à la place d’André Joguin. Je me demande si, à sa place, je demanderais à entendre la messe. Oui… C’est une demi-heure de gagnée comme dit mon copain le marlou… Et je suis lâche…

Il continue :

— Par exemple, moi, j’accepterais la cigarette et le verre de rhum… Je n’ai jamais refusé une politesse, du moment que c’est offert de bon cœur.

La fille rit et se frotte amoureusement, contre son homme…

Quelques minutes peut-être s’écoulent qui me semblent interminables.

— Il a dû entendre la messe, ce ballot-là ! fait mon voisin le marlou, d’un ton où perce sa réprobation pour la vedette, qui, ayant passé trop de temps à sa toilette, fait attendre aux spectateurs le lever du rideau.

Mais une agitation nouvelle se manifeste, parmi les chevaux des municipaux avant que s’ouvre la porte de la prison ; puis une rumeur discrète, comme à la sortie des concurrents sur la piste un jour de Grand Prix, ou à l’entrée du taureau sur l’arène, un jour de corrida.

La fille est à quatre pattes, pour essayer de voir quelque chose par-dessous le cheval qui est devant nous. Elle ne voit peut-être rien, mais elle explique ce qu’elle pourrait voir.

— Comme il est pâle !

Il a peur… Tant mieux ! Je suis content qu’il soit pâle et que ses genoux se dérobent sous lui.

Je ne vois pas, mais soudain j’entends… J’entends une voix tragique, désespérée, brusquement coupée par un « bruit sourd » qui précède, dans les comptes rendus des envoyés spéciaux à la guillotine, la conclusion traditionnelle : « Justice est faite ».

Et la voix crie :

— Je suis innocent !… Je suis inn…

Il peut toujours crier, cet homme qui parut si évidemment coupable qu’un jury parisien l’a condamné, et qu’un président de la République ne lui a pas fait grâce de la vie…

Personne n’ajoute foi à cette protestation suprême.

Personne, excepté moi…

Je le sais bien qu’André Joguin est innocent du meurtre de ma Lucienne…

Je le sais bien, puisque c’est moi qui l’ai assassinée…

XXII
LUI

Je l’ai assassinée et, je ne sais pas comment la chose a pu se faire, bien que dix fois chaque nuit, au cours d’un rêve affreux, je répète le geste que j’ai fait lorsque je l’ai frappée.

Lorsque, ce soir-là, je suis revenu chez elle, j’avais le cœur plein de tendresse et de pardon. J’avais compris qu’elle n’était pas coupable envers moi. Depuis si longtemps, elle était sous la domination de cet être que je devais considérer comme son bourreau, et dont je comprenais maintenant qu’elle n’avait pas su s’affranchir. C’était pour ne pas me faire de peine qu’elle ne m’avait pas révélé cette situation… Mais maintenant, j’allais la reprendre ; j’allais la défendre.

La concierge ne m’a pas vu monter ; un peu plus tard, elle ne m’a pas vu descendre. A cela, je dois sans doute de n’avoir pas été soupçonné… Mais qui donc, me connaissant, m’aurait soupçonné ?

J’avais la clef du petit appartement. J’ai trouvé Lucienne couchée. Pour effacer le moment de gêne qu’elle pouvait avoir au souvenir de ma dernière visite, je me suis penché vers elle et je l’ai embrassée en murmurant :

— Ça ne fait rien, ma petite chérie, ça ne fait rien.

J’avais l’impression que c’était moi qui lui demandais pardon.

Elle s’est dégagée trop vite de mes bras, et elle m’a dit, d’une voix où j’ai voulu sentir une émotion :

— Je croyais que tu ne reviendrais pas.

— Si, ma Lucienne… Je suis libre maintenant… Ma femme…

J’ai voulu lui raconter la nouvelle que je lui apportais cinq jours avant quand j’étais si heureux, quand j’étais si mal tombé… Mais il était écrit que cette histoire, je ne la lui raconterais pas.

Dès les premiers mots je me suis senti glacé en comprenant que ça ne l’intéressait pas.

Je me suis tu brusquement. Elle se taisait aussi. Tous deux nous considérions l’esquisse du tableau inachevé que j’avais laissé chez elle : ce tableau représentait une dame très élégante, assise dans une pâtisserie à côté de son chien, également assis sur une chaise devant une assiette de gâteaux ; et dehors, collés à la vitre de la pâtisserie, des figures de gosses faméliques.

Lucienne m’a dit :

— Tu pourras revenir ici pour le finir, ton tableau.

L’irritation a commencé à monter en moi, parce qu’en elle, cette phrase m’a révélé un calcul : un calcul qui n’était pas d’elle, mais suggéré par un autre… Par l’autre.

Mais machinalement, je commençais à me déshabiller, en pensant qu’elle ne m’avait pas dit gentiment : « Tu viens ! » comme tant de fois…

C’est alors qu’elle m’a dit :

— Tu sais… Ce n’est pas la peine de te coucher… Mes parents doivent venir me voir… Alors, tu comprends ça ferait mauvais effet… Tu ferais mieux de t’en aller et de revenir demain.

Pourquoi ai-je eu soudain l’impression qu’elle mentait, alors que toujours, sans que rien m’avertît, j’avais accepté ses mensonges ?

Je lui ai dit durement :

— Tes parents ne viendront pas te voir à cette heure-ci… Et puis, tu es donc réconciliée avec tes parents ? Je croyais qu’ils ne te voyaient plus ?

Elle a répondu d’un air las…

— Ah bon ! Comme tu voudras…

A ce moment, mon regard est tombé sur un livre qu’elle lisait quand j’étais arrivé, et dont les pages n’étaient pas coupées entièrement ; puisqu’un petit poignard oriental qui lui servait de coupe-papier marquait le passage où elle s’était arrêtée… Mais cette autre chose qui a fixé mon regard : le coin d’une lettre qui était dans le livre et qui dépassait.

J’ai ouvert le livre. Le petit poignard est tombé. J’ai pris la lettre.

Elle se composait de quelques mots, mais c’était encore trop.

Ma gosse,

« Je reviens samedi soir, attends-moi vers les onze heures. Si tu es gentille, je resterai avec toi jusqu’au dimanche matin.

Je t’embrasse,

Ton Dédé. »

« P. S. — Pense à ce que je t’ai dit pour le vieux. On a encore besoin de lui. »

Ce que j’ai fait alors, j’en ai du remords plus que de mon crime. Sans dire un mot, de mon poing fermé, je frappai Lucienne au visage. Elle gémit. Je l’injuriai :

— Saleté !… Tu n’es pas une femme. Tu es une chienne. Tu caresses l’homme qui te nourrit. Tu caresses l’homme qui te donne des coups… Il te rossait, ton maquereau ; il avait raison puisque c’est comme ça qu’il faut te prendre… Moi, je ne savais pas, mais il est encore temps… Tiens !

Je la frappai encore ; elle fit entendre un nouveau gémissement. Je lui dis :

— Tiens, tu me dégoûtes !

Mais j’ajoutai :

— Tu vas t’habiller tout de suite et venir avec moi. Nous partons ce soir, très loin. Je ne veux pas que tu le revoies. Allons, dépêche-toi !

Elle fit non de la tête, son visage caché dans ses bras.

— Alors quoi, tu veux rester avec lui ?… Ça n’est pas possible. Rappelle-toi. J’ai tout sacrifié pour toi… Je veux que tu saches… Si tu savais, tu comprendrais peut-être. Je ne suis pas un peintre connu. Je suis un pauvre diable de comptable… Tu as pu voir que j’étais capable de faire tout de même des choses très bien. Au lieu d’en profiter moi-même, je t’ai tout donné ; et ça n’est pas possible que tu aimes un type qui te prenait tout, qui n’avait pas de cœur, pas d’éducation, pas de délicatesse… Voyons, ma petite Lucienne…

Elle ne répondit pas, le visage toujours caché. D’une voix humble et prêt à toutes les capitulations, j’ai posé alors cette question qui révélait ma naïveté infinie.

— Alors, Lucienne, tu ne m’aimes pas ?

Et j’écartai ses bras, ayant à ce moment, je le jure, l’unique désir de l’embrasser.

Elle ne pleurait pas. Elle souriait, d’un sourire qui me parut un atroce défi.

Le petit poignard était là… Je ne crois pas qu’elle ait poussé un cri.

Et lorsque j’ai fini de frapper, j’ai entendu ma voix qui disait :

— Allons, c’est fini, Lucienne… Habille-toi, viens !

Je me rappelle encore que, pour sortir de la maison de Lucienne, je n’ai pas eu à demander le cordon au concierge parce que quelqu’un rentrait à ce moment… J’ai dit machinalement « pardon » ! et je me suis effacé devant cet homme qui venait de pousser la porte. Je ne l’ai pas regardé, je ne l’ai pas remarqué, mais plus tard, en évoquant ce souvenir presque inconscient, j’ai pensé que ça devait être l’amant de cœur de Lucienne qui venait au rendez-vous et qui, lui aussi, marchait vers la mort.

Et je me rappelle aussi que, deux heures plus tard, je me suis retrouvé dans le bar situé au rez-de-chaussée de mon misérable hôtel ; j’avais devant moi mon cinquième petit verre d’eau-de-vie.

Des voyous et des filles, attablés, me regardaient à la dérobée avec une curiosité discrète (c’est un monde où on ne se mêle guère des affaires des autres) pendant que je grattais de l’ongle, machinalement, des éclaboussures de sang séché qui maculait mes manchettes.

Le sang de la femme que j’avais férocement, injustement assassinée… de la seule femme qui, depuis que j’ai atteint l’âge d’homme, ait bien voulu faire semblant de m’aimer.

....... .......... ...

XXIII
LUI

… Si ça n’est pas malheureux de nous faire attendre deux heures dans la rue par un froid pareil ! et encore, si nous étions sûrs de ne pas attendre pour rien… Il y a pas mal de gens avant nous, et il n’y a que quarante lits.

Si c’est complet ici, nous aurons peut-être la ressource d’aller à l’asile de l’Armée du Salut, où ils ont davantage de places… Mais il sera probablement trop tard, et c’est loin ; je ne suis pas sûr que mes chaussures tiendront jusque là-bas… Rien que l’idée de passer une nuit sur un banc où on n’a même pas le droit de s’endormir… C’est dur, à l’âge de soixante ans, quand on n’a pas été habitué à ça…

Ah ! Vous non plus, monsieur ?… Vous aussi vous avez eu une situation ? Alors, vous me comprenez…

Oui, j’ai encore un peu de tabac… Tenez… Oh ! c’est curieux. Il me semble que je vous ai déjà rencontré… Pas dans ces milieux-là, bien entendu… Vous n’étiez pas autrefois employé dans une maison de commerce de la rue du Sentier ?… Non ?… Alors, c’est que je me trompe ; je vous demande bien pardon…

Si je n’ai pas dans ma poche un bout de pain ou de cervelas à vous passer ? Ça serait avec plaisir, mais vous savez comme la vie est dure… Patientez un peu ; nous aurons peut-être tout à l’heure chacun une assiettée de soupe chaude avant de nous coucher. Et je vous avoue que pour mon compte, ça tombera bien, parce que, depuis ce matin…

Plus je vous regarde, et plus je… Ah ! Vous aussi, vous avez l’idée que vous me connaissez…

Oui, je m’appelle Maurice Legrand… Ah ! Par exemple, monsieur Alexis Godard !

Alors… Alors, vous en êtes-là ? Vous en êtes-là ? Et… et Adèle ?… Oh ! Elle est morte ? Depuis huit ans… Oui, ça me fait quelque chose. C’est bête ; je vous demande pardon… Elle n’était pas une mauvaise femme. C’était une femme d’intérieur ; une femme sérieuse ; peut-être trop sérieuse. Je ne l’ai pas comprise. Vous non plus, probablement… Ça m’ennuie bien, qu’elle soit morte. Ça vaut peut-être mieux pour elle. Si nous étions morts, ça vaudrait certainement mieux pour nous… Bon Dieu, ce que je peux avoir froid aux pieds ! Avec ça, je m’enrhume facilement, et je suis capable d’attraper du mal.

Oh ! Ne poussez pas comme ça, derrière ! A quoi ça vous sert de pousser !

Ce qui est ennuyeux, monsieur, pour des hommes qui ont été élevés comme nous, c’est de tomber dans ce milieu où il y a des gens sans éducation.

Oui, Adèle… J’ai souvent repensé à elle… Oh ! Vous avez raison, monsieur, c’est ma faute si nous avons été séparés. Mais il y avait à ce moment-là des choses que vous n’auriez pas comprises et qu’il serait trop long de vous raconter…

Je n’ai pas eu de veine par la suite. J’ai connu des moments difficiles… Oh ! puisque nous parlons d’Adèle, figurez-vous qu’un jour, je me trouvais sans avoir à manger, sans avoir à coucher… Je peux bien vous avouer ça, à vous : vous savez que ça n’a rien de déshonorant. J’étais assis sur un banc, comme nous serons peut-être tous les deux tout à l’heure, avec la perspective du jour à attendre. Il faisait froid, peut-être un peu moins froid que ce soir, mais ça pinçait tout de même…

N’est-ce pas, quand on cause, ça fait un peu passer le temps. Voilà le quart qui sonne ; ils ne vont pas tarder à ouvrir la porte…

J’étais donc assis sur ce banc, quand mon regard est tombé sur ma main gauche, et j’ai vu mon alliance. L’alliance en or qui était là, depuis mon mariage avec Adèle ; depuis si longtemps que je n’y faisais même plus attention, parce que pour moi, elle était arrivée à faire partie de ma main.

Cette alliance, au poids de l’or, valait bien quarante francs, et je n’y avais pas encore pensé.

Si je vous disais le mal que j’ai eu à la vendre à un brocanteur, qui m’en a donné sept francs !

Pourtant j’étais tout de même mieux habillé que je ne suis aujourd’hui ; j’avais les mêmes habits, mais ils avaient plusieurs années de moins.

Et de quel droit, sous prétexte que nous sommes mal habillés, nous mettent-ils à la porte de tous les endroits publics où il fait chaud ? Dans les églises, je comprends encore… Mais à l’Hôtel des Ventes ! Est-ce qu’ils avaient le droit de me mettre à la porte de l’Hôtel des Ventes, moi qui ai payé des impôts pendant quarante ans et plus ?

J’étais allé à l’hôtel des Ventes parce qu’on avait annoncé la mise aux enchères d’un tableau de Clara Wood.

Vous ne vous intéressez pas à la peinture, monsieur ?

Ils m’ont mis à la porte parce qu’une poule bien habillée se plaignait de mon voisinage. Est-ce que je n’étais pas là à ma place aussi bien qu’elle, et même mieux ?

Et j’ai été obligé de sortir (qu’est-ce que vous auriez fait à ma place contre la force ?) au moment le plus intéressant des enchères, quand le tableau venait de dépasser quarante mille francs.

Vous avez l’air de vous demander ce que ça peut bien me faire qu’un tableau se vende 40.000 francs, pour ce que ça met dans ma poche.

Ça m’intéresse. Et je pourrais vous dire à ce sujet-là des choses que vous ne croiriez pas.

Je vais vous les dire tout de même. Comme je vous le faisais remarquer tout à l’heure, le temps passe plus vite quand on cause…

Ah ! On ouvre la porte…

De la place pour tout le monde !… Et nous nous plaignions de ne pas avoir de veine !…

Un lit… Une soupe chaude…

La vie est belle !…

FIN

TABLE DES MATIÈRES

 
Pages
Avertissement
9
I.
— Lui
13
II.
— L’autre
35
III.
— Elle
43
IV.
— Lui
49
V.
— Elle
71
VI.
— L’autre
77
VII.
— Lui
89
VIII.
— Elle
105
IX.
— L’autre
115
X.
— Lui
119
XI.
— Elle
133
XII.
— Lui
137
XIII.
— Elle
159
XIV.
— L’autre
163
XV.
— Lui
167
XVI.
— Elle
205
XVII.
— L’autre
215
XVIII.
— Lui
221
XIX.
— L’autre
257
XX.
— L’autre
267
XXI.
— Lui
271
XXII.
— Lui
299
XXIII.
— Lui
307

ACHEVÉ D’IMPRIMER
LE 15 JANVIER 1930
PAR L’IMPRIMERIE
LOUIS BELLENAND
ET FILS, A FONTENAY-
AUX-ROSES (SEINE)