Title: Lucien
Author: Henri-René Binet-Valmer
Release date: September 3, 2026 [eBook #79506]
Language: French
Original publication: Paris: Ernest Flammarion, 1921
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/79506
Credits: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was produced from images made available by the HathiTrust Digital Library.)

BINET-VALMER
ROMAN
Mais le plus brave d’entre nous est épouvanté de lui-même.
Oscar Wilde.
PARIS
ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
26, RUE RACINE, 26
Tous droits de traduction, d’adaptation et de reproduction réservés pour tous les pays.
DU MÊME AUTEUR
Chez le même éditeur :
Chez d’autres éditeurs :
E. GREVIN — IMPRIMERIE DE LAGNY
Droits de traduction et de reproduction réservés
pour tous les pays.
Copyright 1921,
by Ernest Flammarion.
A HENRY BERNSTEIN
Lucien
Dans son cabinet aux tentures rouges, Destrem, préfet de police de la troisième République, se leva. — C’était un personnage considérable, le seul Français qui goûtât encore les inquiétudes et les joies d’un pouvoir presque absolu. — Il dit :
— Oui ! je savais cela, Docteur… La gloire de François Vigier est précieuse à tous les vrais savants, et c’est pourquoi il ne faut pas qu’elle soit salie. Voyez donc le jeune homme, ainsi qu’il est convenu. Le plus tôt sera le mieux… Au revoir ! Monsieur Batchano, je ne vous retiens plus.
Le docteur Batchano, qui s’était levé, lui aussi, s’inclina et se dirigea vers la porte ; mais Destrem, pour le rappeler, claqua des doigts :
— Encore un mot, je vous prie… Si vous êtes forcé d’avertir votre Maître, dites-lui bien que malgré ma volonté de lui être utile, je ne prends aucun engagement. Qu’une plainte, en effet, soit déposée contre Reginald Lovell, Lucien Vigier et leurs complices, ou, simplement, que la presse s’occupe de la disparition de Lovell et en découvre la cause, le scandale devient un fait accompli ; dès lors, nous n’avons plus de raison pour épargner un coupable, une instruction est ouverte, vous en devinez les conséquences. Non-lieu, correctionnelle ou cour d’assises, le déshonneur serait presque le même, je n’y pourrais rien !… Adieu, Docteur, et bon courage !
Destrem fit signe qu’il donnait congé.
Un huissier ouvrit la porte.
Il était onze heures du matin.
Au crépuscule de ce même jour, le 3 novembre 19.., un jeune homme, sur le quai d’Orsay, traversa la chaussée en courant :
— Eh ! Batchano !… appelait-il. Eh ! Costi !… Où vas-tu comme cela, le nez en l’air. Il pleut, mon fils, et ton chapeau s’abîme.
Le docteur Batchano s’arrêta sur le bord du trottoir, et, de son beau sourire, triste et bon, sourit à Périclès Avrinos.
— D’où viens-tu, grand gosse ? lui dit-il, de cette voix étrangère et tendre, qui le rendait si particulier.
Autour d’eux, la pluie. Elle tombait, inlassable, du ciel plat sur le fleuve sans reflets. Que faisaient-ils dans cette ville embrumée, ces jeunes Orientaux dont le visage au teint mat avait tellement besoin de soleil ?
— D’où je viens, Costi ? Devine !… De toucher cinq louis, mon garçon, cinq louis pour un article paru dans Femina et qui analyse et décrit, avec autographes et photographies, les mœurs, les châteaux, les plus récents sonnets de la vieille duchesse d’Armanjon. Tu vois, c’est la gloire.
— Toujours le même, Périclès !
— Pas du tout le même, Costi, puisqu’on me paie ma prose !… Tiens ! je suis riche, je t’offre un fiacre et te transporte chez moi. On causera. Il y a un siècle que nous n’avons passé l’après-midi ensemble… Tu ne peux pas ?… Naturellement ! La clientèle de Monsieur l’absorbe trop… Ah ! Batchano, où sont-ils, les jours que tu aurais tout quitté pour un de nos bavardages ?… Et tu prétends que nous sommes les mêmes ?… Tais-toi donc !… Tu as vieilli, et moi… sais-tu que j’ai trente ans, depuis l’aube ?… Ne me félicite pas. Trente ans ! Avoir cru que l’on avait du génie, et se réveiller devant la caisse d’un magazine, rédacteur photographique !… Rentre avec moi, dis ?… J’ai le spleen sous ce ciel qui bave. Ne me laisse pas seul dans cette pourriture !
Ils marchaient côte à côte sur le trottoir désert.
— Je regrette, Périclès, dit Batchano, mais j’ai un rendez-vous. Accompagne-moi. Je vais à deux pas d’ici, au quai Voltaire, chez François Vigier.
— Ah ! tu vas chez François Vigier ! s’écria Périclès Avrinos, qui s’arrêta brusquement. Eh bien ! mon garçon, attends que je te montre…
— Que tu me montres quoi ?
— Rappelle-toi nos discussions.
— Quelles discussions ?
— Contemple Femina, Batchano !… Il y est descendu, comme les autres, ton patron, à la basse réclame qui me fait vivre !… Toute une page, mon cher ! Écoute ça : « Une visite chez François Vigier. — C’est le soir… L’illustre psychiâtre, absorbé par l’étude, a oublié l’heure. L’exquise Mme Vigier et ses charmants enfants font irruption dans le bureau du Maître et lui annoncent que le dîner est servi. » Hein ! est-elle envoyée, cette légende ?… Et le père Vigier est-il assez sublime, sur ce fond de reliures, avec ses cheveux blancs et son profil ?… Ma parole ! Costi, il est plus beau que toi. Il a l’air d’un empereur de la bonne époque, et toi, d’un César de la décadence !… Et notre Lucien, hé !… crois-tu qu’il est content de ressembler à son papa ?
— Je t’en prie, Périclès… Ceci est plus grave que tu ne penses… C’est moi qui ai pris le cliché de cette photographie, il y a trois semaines. Peux-tu me dire qui l’a donné à Femina ?
— Qui l’a donné ?… ce doit être François Vigier, puisqu’on l’a reproduite, et c’est Lucien sans doute qui a inspiré l’article, car Femina annonce que le Grand Théâtre jouera une pièce de lui, ce printemps, et en parle déjà comme d’un chef-d’œuvre.
— Une pièce de Lucien, au Grand Théâtre !… s’exclama Batchano. C’est impossible !
— Pourquoi, si Mme Vigier fait les frais des décors et garantit la recette ?… Le Grand Théâtre est à la veille de la faillite.
— Mais, Périclès, je vois François Vigier presque chaque jour, et jamais il ne m’a dit… Lucien n’écrit pas : il prépare le concours des Affaires Étrangères.
— Pourtant, Batchano, je n’invente rien… Tu vois François Vigier souvent : cela ne prouve pas qu’il te raconte tout ce qui se passe dans sa famille. Lis l’article, si tu ne me crois pas… Là… regarde : — « Les Attendris, pièce en trois actes ». — Et cette phrase : — « A la gloire de son père, Lucien François-Vigier rêve d’ajouter… » — Es-tu convaincu ?… D’ailleurs, écoute ! Lucien peut à la fois s’occuper de diplomatie et de théâtre, il n’est pas plus bête qu’un autre. Je le trouve même assez fin, doué, gentil… Je ne lui reproche que de copier son papa, d’être un peu fat et surtout de se promener trop souvent avec Lovell, et encore, si ça l’amuse !… moi, cela ne me gêne pas, bien que Lovell… Enfin, tu le connais : Lovell, Reggie, Reginald Lovell, le sculpteur, l’Américain qui ressemble à un Velasquez. Nous dînons avec lui, ce soir, chez Lady Cynthia, car tu y dînes aussi, hé ?…
— Adieu, Périclès.
— Dînes-tu chez Lady Cynthia ?
— Mais oui, comme chaque semaine. Adieu !
— Ne te sauve pas !… Je voudrais te demander de venir, sans faute, demain à la maison. Ma maîtresse tousse davantage, je passe mes nuits à l’ausculter et je fais de la neurasthénie… Tu viendras ?
— Je te le promets. Au revoir !
— Au revoir !… Cocher !… Eh ! Cocher !… Ah ! la rosse !… Amitiés à ta femme, Batchano !… Cocher !… Cocher !… Là ! vous êtes un chic type, vous !… Quatorze, rue de la Grande-Chaumière, oui, près de Montparnasse… Ne grognez pas : il y a un pourboire !
D’un geste impatient, François Vigier posa son porte-plume sur l’immense table :
— Ne bredouillez donc pas ainsi, Batchano !… Avec votre accent roumain et votre façon d’avaler les syllabes, vous devenez incompréhensible, mon pauvre ami… Voyons ! que me racontez-vous ?… Une personne, que vous ne nommez pas, vous a mal parlé de mon fils, ce matin… Cet après-midi, vous avez convoqué Lucien chez vous pour lui répéter ce que l’on vous avait dit… Il vous a répondu grossièrement, et vous venez vous plaindre de son attitude… Eh bien ! mon enfant, je dois vous donner tort. Vous avez soigné sa mère, vous savez qu’il tient d’elle une irritabilité nerveuse presque morbide. D’autre part, vous n’ignorez pas qu’il est jaloux de la sympathie et de la confiance que je vous témoigne. Dans ces conditions, comment, vous, psychologue, avez-vous pu croire un instant qu’il vous permettrait de prendre ma place auprès de lui ?… Je dis « ma place », car il n’appartient qu’à moi de juger sa conduite. Allons ! allons ! Batchano, n’ayez pas cette figure !… Je n’attache guère d’importance aux commérages d’un monde auquel vous tenez trop, et je déteste les dénonciations anonymes. Donnez-moi le nom de la personne qui nous fait l’honneur de s’occuper de Lucien. Parlez lentement, nous irons deux fois plus vite.
Et le vieillard, les bras sur les accoudoirs du fauteuil, rapprocha l’une de l’autre ses mains dont les doigts allongés se joignirent.
La nuit montait.
De l’autre côté de la table, Batchano, debout, la tête rejetée en arrière, tenait fixé sur son Maître ce regard intense, presque gênant, qui lui avait valu tant d’ennemis et tant d’admiratrices.
On aurait cru qu’il voulait suggérer ce qu’il devait et ne savait pas annoncer.
C’était simple pourtant… Qu’il nommât le préfet de police, et l’entretien prendrait une autre tournure ; mais Batchano avait peur d’être forcé, ensuite, de tout dire et d’une façon trop brutale ; il lui semblait qu’il fallait préparer… qu’il fallait insinuer… Cela ne se dit pas, une abomination pareille !
Lorsqu’il était entré dans le cabinet de travail, une exclamation presque joyeuse l’avait reçu : — « Ah ! c’est vous !… J’allais vous écrire… On me téléphone, à l’instant, qu’il ne passera pas la nuit… » Celui dont François Vigier prédisait la mort était un pauvre diable interné à l’asile de Villejuif et que tourmentait une rare névrose. Autour de Lecamus, no 15 de la salle Broca, les psychiâtres, depuis un an, se querellaient, et, en toute autre circonstance, l’espoir de cette autopsie aurait magnifiquement exalté Batchano, lui eût donné l’ardente fièvre de l’alchimiste qui va briser le creuset, mais, ce jour-là, Batchano était incapable de s’exalter, et le sentiment de cette impuissance lui avait montré davantage combien était criminel le destin qui allait arracher François Vigier à son œuvre pour le plonger dans la plus déprimante des angoisses.
— Avant de vous nommer la personne qui m’a parlé de Lucien, mon cher Maître, je voudrais attirer votre attention sur les symptômes que vous avez remarqués chez votre fils.
Et cette phrase qu’il voudrait plus ambiguë, il la prononce en détachant les syllabes.
Mais à peine l’a-t-il achevée que la porte du bureau s’ouvre en coup de vent :
— Peut-on entrer ?
— Il me semble, Marie, que vous n’attendez pas la permission, dit François Vigier, en s’adressant à une jeune fille qui avait paru sur le seuil, tout enveloppée de fourrures, jolie comme le sont parfois les Polonaises, et qui s’écria, l’œil étincelant, la bouche frémissante, avec ces intonations slaves qui frisent les r et font chanter les voyelles :
— Oui, sans doute, Maître, je vous dérange !… Mais ne bougez pas, s’il vous plaît… Vraiment il faut que je compare… Oh ! tout à fait, tout à fait admirable !
Debout sur le pas de la porte, Marie Lewinska (vingt-trois ans) secouait sa gracieuse tête aux cheveux cendrés, et regardait tour à tour la revue Femina, qu’elle levait jusque devant son visage, et le cabinet de travail, où elle venait de pénétrer d’une façon si indiscrète.
— Quoi ?… quoi ?… Qu’y a-t-il d’admirable ?… demanda François Vigier.
Il se levait, très grand et maigre, appuyant son bras contre ses reins fatigués.
Sans lui répondre, la jeune fille se tourna vers Batchano :
— Pour dix sous, une visite chez François Vigier ! dit-elle. Je ne trouve pas que cela soit cher, moi, monsieur le docteur Batchano !…
Puis, soudain, changeant d’attitude :
— Ah ! Maître, Maître ! comment, vous ! avez-vous permis cela ?… Et dans ce Femina où il y a des ouvrages de dame, des actrices, pas une étude sérieuse !
— Mais je n’ai rien permis, dit François Vigier, et surtout je ne vous ai pas permis de faire chez moi tout ce tapage. Calmez-vous.
Il s’était approché d’elle. Il la dominait de la tête. Le regard froid de ses yeux bleus descendit sur les yeux de Marie.
Elle battit des paupières, rougit jusqu’au front, et tendit la brochure.
François Vigier s’en empara d’un mouvement un peu brusque ; il se pencha et reconnut, au milieu d’une page, la photographie de la pièce où il se trouvait.
C’était une salle haute de plafond, assez vaste et profonde. Il y avait au centre une table immense, si large que les livres, entassés sur ses bords, semblaient se confondre, dans la demi-obscurité du crépuscule, avec les volumes de ces bibliothèques qui tapissaient les parois et entouraient, au fond de la pièce, une cheminée énorme, Louis XV, laide, en marbre veiné, sous des appliques de cuivre.
Ce bureau, à vrai dire, n’avait rien de pittoresque, mais, dans la gravure, il paraissait somptueux et disposé uniquement pour servir de cadre au fauteuil de François Vigier, à François Vigier lui-même, dont les cheveux blancs, la belle figure rasée et le profil impérial se détachaient sur un fond de sombres reliures.
On trouvera cette image dans la collection de Femina. Le cliché est curieux ; il montre, autour du grand homme, sa famille réunie, sa jeune femme, leur fille et leur fils.
Dans une robe fort décolletée, Mme Vigier, « exquise », en vérité ! avec sa taille qui plie, son tout petit visage et sa puissante chevelure, paraît avoir vingt ans de moins que son mari, et l’on se demande pourquoi, alors qu’il a gardé ce veston de travail sur lequel tombent les plis négligés d’une cravate aux larges boucles, elle est vêtue, elle, comme pour le bal. Penchant la tête sur son épaule nue, elle a l’air amoureux, nonchalant et déçu. Auprès d’elle, sa fille Louise, tout au contraire, rit comme une petite folle. C’est une gamine, la beauté du diable. Elle se moque du photographe : sa main a bougé.
A droite de ce groupe, voici, dans un habit noir qui moule les longues formes d’un corps charmant, un jeune homme dont la ressemblance avec François Vigier est accentuée par la manière que le père et le fils ont de disposer leurs cheveux, coiffure qui, chez le vieillard, ne diminue pas la noblesse du visage : une frange plate, taillée droit, à l’antique, descendant sur le front.
Seule, la bouche de Lucien détruit la ressemblance que cet adolescent cultive. Les lèvres sont grasses, molles, trop nues. Elles expriment à la fois la sensualité et le dégoût. Sous un pli de la joue, leurs angles se cachent.
Mais, sur la bouche de François Vigier, sur cette large bouche imberbe et si fermement dessinée, il semble que l’on aperçoive une âme paisible, armée de cette redoutable patience qui est la compagne des plus hauts génies.
Pour le reste, les deux figures ont la même douceur dans les plans et les lignes, la même vigueur dans le modelé. Les mêmes yeux vous cherchent, grands et pâles, sous des paupières un peu lourdes.
Une minute à peine, François Vigier regarda Femina.
— Dites-moi, Batchano, fit-il à voix presque basse. C’est vous, mon garçon, qui avez pris cette photographie, il y a trois semaines ?
Ainsi mis en cause, Batchano, qui se tenait à l’écart, s’approcha pour répondre. Marie ne lui en laissa pas le loisir :
— Je me rappelle très bien, monsieur Batchano, lui dit-elle sur un ton péremptoire, que vous n’avez tiré de ce cliché que trois épreuves ; du moins avez-vous promis cela au Maître devant moi !… Eh bien ! l’une de ces épreuves est dans le salon de Mme Vigier, la seconde est chez moi, la troisième était chez madame Batchano.
Elle appuya sur le verbe était de la façon la plus insultante, mais Batchano haussa les épaules.
Entre ces deux êtres régnait la singulière jalousie qui pousse parfois les disciples d’un grand homme à se haïr les uns les autres. Riche (deux cent mille francs de rente), orpheline à vingt ans et libre de vivre à sa guise, Marie Lewinska, éprise d’idéologie, était venue en France, du fond de sa Pologne, pour étudier notre âme et la sienne, auprès d’un maître dont elle savait les livres. Dès qu’elle avait aperçu François Vigier, cette inconsciente passionnée avait donné à ce beau vieillard son cœur autant que son esprit. Elle souffrait : François Vigier ne l’avait pas attendue ; il était marié, il avait des enfants, des disciples, un disciple qu’il aimait : le docteur Batchano.
Pour triompher du rival, elle eût commis un crime. Afin de trouver Batchano en faute, elle le guetta pendant des mois. C’était l’époque où ce jeune Roumain qui, pauvre et marié au sortir de l’adolescence, n’avait vécu, jusque-là, que pour l’amour des plus nobles études, se laissait éblouir par les succès que lui valaient, dans certains salons du quartier de l’Étoile, son apparence prestigieuse et ce qu’il y avait d’un peu barbare dans ses violences et sa tendresse. Aux dépens de ses nuits, Batchano passait les soirées à faire la roue. Et Marie, plus d’une fois, l’aperçut en posture ridicule, comme ce jour, où, allant à Rome pour un congrès, il porta à la princesse Padovana les trois immenses chapeaux que lui envoyait la duchesse d’Armanjon… — Petits travers !… Marie les dénonçait à François Vigier. Il souriait. Elle s’en irritait davantage. Elle accusait Batchano d’avilir la science. Elle en était encore à penser qu’un savant doit vivre comme un prêtre. François Vigier vivait ainsi.
Infatigable rêveur, il semblait ignorer les plaisirs du monde. Quand il n’écrivait pas ses livres, il s’enfermait, à Villejuif, dans le laboratoire de psychologie expérimentale, qui est son œuvre et qui porte son nom. Rarement on le voyait dans les deux Académies dont il était membre, et les innombrables récompenses que la France et l’Europe lui avaient décernées (le prix Nobel et combien d’autres !), il les avait reçues sans joie ni mépris, avec ce regard lointain que Marie adorait.
Il était son héros, son idole, sa propriété.
Qu’on juge de sa colère devant le sacrilège : l’image de son Dieu ornant Femina. Pas un instant, elle n’avait hésité : c’était Batchano le coupable !… Elle ne se demanda pas dans quel but il aurait livré la photographie dont il était l’auteur. Elle le voulut traître, s’indigna et se réjouit. N’avait-elle pas entendu cent fois François Vigier blâmer ceux de ses confrères qui s’abaissaient jusqu’à imiter, par d’indignes réclames, les mœurs des baladins ?… Frémissante, elle s’était précipitée chez le Maître, afin d’être la première à lui dénoncer le scandale. La présence de Batchano l’avait surprise, elle fut plus surprise encore quand Batchano, ayant haussé les épaules, dit à François Vigier :
— Si vous voulez bien, mon cher Maître, prier Mademoiselle Lewinska de nous laisser seuls ?… Ceci se rattache à l’incident dont je vous entretenais quand nous avons été interrompus.
Et, se tournant vers Marie :
— Je vous prie de m’excuser, Mademoiselle, fit-il avec politesse.
Puis, comme François Vigier, incrédule, haussait les sourcils, il le prit à l’écart et lui dit à l’oreille :
— C’est Lucien qui a donné cette photographie à Femina. Lisez l’article.
— Dois-je me retirer ? demanda Marie, offensée, tandis que François Vigier se dirigeait vers la table, allumait une lampe et ouvrait le magazine.
Les rayons, que retenait un abat-jour opaque, couleur de turquoise, éclairaient les livres entassés et les larges feuilles d’un manuscrit. François Vigier lut l’article où il était dit qu’« à la gloire de son père, Lucien François-Vigier rêvait d’ajouter une gloire nouvelle ».
Cependant Marie toisait Batchano, mais elle lui trouva une figure si grave qu’elle en fut troublée.
François Vigier se redressa :
— Laissez-nous, mon enfant, fit-il, avec bonté. Revenez tout à l’heure, si vous avez quelque chose à me dire. Pourquoi ne dîneriez-vous pas ici ce soir ?
— Ce soir ? s’écria-t-elle joyeusement.
Une invitation de François Vigier était chose rare et ce qu’elle recherchait le plus au monde. Mais elle reprit :
— Ce soir ?… Oh ! c’est terrible !… J’ai promis depuis une semaine : je dîne chez Lady Cynthia Gore, avec Monsieur et Madame Batchano, je crois ?
— En effet, dit Batchano.
— Mais je puis envoyer une dépêche, Maître !
— Non, non, ma petite ! Vous viendrez une autre fois, répondit François Vigier avec indifférence.
— Une autre fois ?… Bien ! C’est cela… Comme il vous plaira ! fit-elle, offensée de nouveau. Donc, je m’en vais ?… Je vous laisse Femina.
Et, saluant de la tête Batchano, elle passa la porte, mais elle ne sortit pas seule de la pièce : François Vigier, avec cette extrême courtoisie qui lui était naturelle, accompagna la jeune fille jusqu’au seuil de l’appartement ; puis il revint au cabinet de travail :
— Et maintenant, Batchano, soyez précis, dit-il. Je vous écoute.
— Non, ce n’est rien… C’est Marie Lewinska qui s’en va.
— Comme tu es nerveux ce soir, Lucien !
— Oui, très !… Alors, vrai ? Maman, tu ne peux pas ?
— Je t’en prie, mon petit ; ne me parle plus de cela !
— Même cinquante louis, tu ne pourrais pas ?
— Même cinquante louis. Et d’ailleurs, pourquoi veux-tu partir ?… Pourquoi ?… Je te le demande…
Il ne répondit point.
Elle l’entendit qui marchait dans la pièce voisine.
Ils ne pouvaient se voir, l’un l’autre : un rideau les séparait, masquant toute cette large baie par laquelle le boudoir, que Lucien arpentait, communiquait avec le cabinet de toilette où Mme Vigier, à demi-nue, sans corset ni jupon, se prélassait, ainsi qu’elle avait coutume, chaque jour, au retour de la promenade.
Moments heureux d’une existence monotone !… Les grandes bûches crépitaient dans la cheminée, l’air était saturé de parfums, les bougies brûlaient sous les abat-jour en dentelle, et, dans les glaces qui éloignaient les blanches parois, Mme Vigier regardait, sans inquiétude, bien qu’elle eût plus de quarante ans, son corps dévêtu, sa taille pliante de fausse maigre, à prendre entre les doigts, sa jambe jolie, et sa petite poitrine, et son tout petit visage qu’encadraient de magnifiques, de sombres cheveux, et que terminait un menton si pointu qu’on riait toujours d’y trouver une fossette.
— Tu es un enfant, Lucien… Tu n’as aucune suite dans les idées !
— Aucune, dit la voix de Lucien, derrière le rideau.
Il n’y avait point de lumière dans le boudoir, mais quelques rayons glissaient à l’angle supérieur de la baie, entre la tenture et la cloison, et ces rayons, parfois, frappaient le jeune homme au visage. Que ne le voyaient-ils, à ces moments-là, ceux qui l’accusaient de se peindre les joues ?
La peur le tenait.
— Non, mon petit, aucune suite, reprit Mme Vigier, en continuant, dans le cabinet de toilette, sa paresseuse promenade. — Depuis un mois, tu ne cesses de me répéter que ta situation est intenable, et qu’il faut que tu en sortes, coûte que coûte… T’en voilà sorti, et tu veux fuir !… C’est incompréhensible, car, enfin, que crains-tu ?… Naturellement, il sera un peu fâché en lisant Femina, mais tu devais t’y attendre, et c’eût été bien autre chose si tu étais allé lui dire hier : — « J’ai fait une pièce et je voudrais qu’on la jouât. » — Jamais il ne t’aurait permis de risquer son précieux nom dans une telle aventure, et il aurait en tout cas exigé que tu réussisses ton concours avant de penser au théâtre… Aujourd’hui, ta pièce est officiellement annoncée, tu as écrit qu’on te jouerait ce printemps ; tu as bluffé, puisque tu n’as pas les vingt-cinq mille francs que Vincent te réclame ; il n’en reste pas moins que tout Paris va s’occuper des Attendris, et que les élèves et les collègues de ton père lui en parleront. Crois-tu qu’il avouera ne pas la connaître ?… Il aimerait mieux mourir que de blâmer l’un de nous, publiquement !… Pour une fois, son monstrueux orgueil nous servira à quelque chose !… Et c’est ce qu’il y a d’admirable dans la combinaison, c’est ce qui m’a séduite tout de suite quand tu me l’as proposée : … du même coup, tu prouves à Vincent que tu es capable, bien que tu sois un débutant, de faire du bruit autour de ton œuvre, et tu trouves en ton père un allié, et un allié puissant, car s’il veut s’en donner la peine, s’il parle au Ministre, ce n’est pas au Grand Théâtre qu’on te jouera, mais aux Français, oui, aux Français ! — affirma-t-elle, comme si quelqu’un l’eût contredite, — et cela vaut, il me semble, mon chéri, que tu supportes l’ennui d’une scène… D’ailleurs, écoute : je suis ta complice, puisque, sans ma photographie, Femina n’aurait rien publié. Eh bien ! tout à l’heure, quand Batchano sera parti, ou même avant, parce que je ne serais pas fâchée que Batchano fût là pour m’entendre, dès que je serai habillée, j’irai trouver ton père et je lui dirai…
— Quoi ?… que lui diras-tu ?… interrompit Lucien.
Et, comme elle hésitait et se tournait vers le rideau qui lui cachait son fils :
— Laisse ça, mère ! Crois-moi, ne t’en mêle pas !
— Mais si, je m’en mêlerai ! Il y a trop longtemps que nous souffrons de son égoïsme. Et d’abord, ta pièce est un chef-d’œuvre !
— Un chef-d’œuvre ? Ma pauvre maman !… Ah ! et puis, je t’en conjure, ne me parle plus ni de Femina, ni de ma pièce. Si tu savais ce que tout cela, ce soir, m’est égal.
— Comment, cela t’est égal ?… Mais alors… Eh bien, je m’en doutais !
Et elle s’avança vers la baie comme si, oubliant qu’elle était à demi-nue, elle allait soulever la tenture :
— Lucien, tu me caches quelque chose… Tu as des ennuis ?
— Des ennuis ?… Non. J’ai un ami qui part ce soir pour l’Italie, j’aurais voulu l’accompagner, je t’ai demandé cinq mille francs, puis mille. Tu ne peux pas, ou tu ne veux pas, voilà mes ennuis, je n’en ai pas d’autres.
A ces mots, Mme Vigier changea de figure. Quand on menaçait sa bourse, c’était une autre femme. Elle pinça la bouche, tourna le dos à la baie et se tut pendant quelques minutes, occupée à se poudrer les joues, puis, tout à coup, et, sans doute parce que l’agaçait le bruit des pas de Lucien dans le boudoir, elle demanda :
— Comment s’appelle-t-il, cet ami qui va en Italie ?
— Tu ne le connais pas. Il se nomme Lovell, c’est un sculpteur.
— Je connais ses œuvres. Au dernier salon, elles ont eu beaucoup de succès. Mais, dis-moi, mon petit, si tu as tellement envie de l’accompagner, pourquoi ne demandes-tu pas de l’argent à ton père ?
— Ça, c’est le comble ! s’indigna Lucien qui bouscula une chaise. Tu as quarante mille francs de rente. Mon père n’a pas le sou. Tu me refuses cinquante louis et tu me conseilles…
— Je te refuse cinquante louis, parce que je ne les ai pas. Combien de fois faudra-t-il que je te répète que je ne puis toucher au capital de la rente que mon oncle Rickley m’a laissée ?… Si tu crois qu’on va loin avec trois mille francs par mois !… Là-dessus, il faut que je paie mon remise et mes robes, sans compter ce que je vous donne, à Louise et à toi. Je suis criblée de dettes !… Oh ! tu as beau rire, je ne sais pas comment j’en sortirai !… Que ton père n’ait pas le sou, c’est possible, mais à qui la faute ? Il n’en serait pas là, s’il avait gardé les cent mille francs de son prix Nobel au lieu de s’amuser à créer ce laboratoire…
— S’amuser ? Ah ! pardon, maman, je ne te permettrai pas…
— Tu ne me permettras pas ! Qu’est-ce à dire ?
— Non, je ne te permettrai pas plus longtemps de critiquer mon père. Sans cesse, tu essaies de le rabaisser devant moi. Tout à l’heure, à propos de ma pièce…
— Je n’ai fait que te rappeler tes paroles, Lucien. Tu oublies vite.
— Je n’oublie pas, je t’ai dit des infamies !
— Voilà du nouveau.
— Des infamies ! Mais tu m’y as encouragé, comme tu m’encourages, chaque fois que je m’irrite contre lui, et c’est absurde, vois-tu, parce que jamais tu ne pourras comprendre combien je l’aime et je l’admire. Oui, malgré mes sottes révoltes et mes mensonges, malgré tout, je l’admire passionnément… passionnément !… tu entends ?… et le jour que je ne pourrai plus l’admirer, ce jour-là… Écoute ! maman, je ne veux pas juger ta conduite, je n’en ai pas le droit… Mais si j’étais à ta place !… Que fais-tu pour lui ? Tu te lamentes sur ta solitude, et tu te paies des robes par douzaines. Et à quoi te servent-elles, tes robes ? à quoi cela t’avance-t-il de t’habiller chaque soir, comme si nous allions dans le monde, puisque nous n’y allons jamais ?… Et tu m’obliges à me mettre en habit pour dîner en famille !… Regarde « Femina », nous sommes grotesques !… Mais ne parlons pas de la façon dont tu m’as éduqué. Ce que je veux dire, ce que je prétends, c’est que mon père a toujours été sublime et que tu ne l’as jamais compris. D’ailleurs, est-ce qu’une femme peut comprendre un grand homme ?
Et, rassasié de mots et de divagations, Lucien, en heurtant les meubles, s’éloigna de la baie.
Derrière le rideau, Mme Vigier, les mains contre les tempes, écoutait battre son cœur, et disait, sans trêve, et d’une voix qui peu à peu faiblissait :
— Comment oses-tu, Lucien, comment oses-tu ?
Il ne l’entendait pas, il était ailleurs, là-bas, dans le cabinet de travail, avec son père et Batchano.
Si Batchano parlait, qu’allait-il devenir ?
Il posa les coudes sur le marbre de la cheminée qui était au fond du boudoir. Or, sur cette cheminée s’appuyait une grande glace dans laquelle tombait le peu de lumière qui traversait obliquement la pièce, et Lucien s’étant penché, lui et son reflet se regardèrent dans les yeux.
— C’est indigne, indigne ! gémissait Mme Vigier qui s’était affaissée dans une bergère dont les coussins de soie rose caressaient son corps presque nu.
— Indigne !… Voilà, j’ai été trop bonne !
Du talon de sa mule, elle frappait le tapis.
— Il me tuera avec de telles scènes.
Elle eut un petit sanglot. La chemise glissa et découvrit les épaules qui frissonnèrent.
— C’est sûr, il me tuera !… et moi qui l’aime tant !
Elle ne l’entendait plus marcher dans la pièce voisine. Était-il parti ? l’avait-il abandonnée ?… Ah ! comme elle l’aimait, ce fils cruel !… Elle aimait jusqu’à ses colères, jusqu’aux rebuffades méchantes, aux apostrophes injurieuses qu’il lui prodiguait, à propos de tout et de rien, comme s’il eût voulu, lui si doux et si timide avec les autres, prendre, sur elle, sa revanche. Même, elle l’aimait davantage quand il l’avait maltraitée. Elle pensait :
« Moi seule connais l’ardeur qu’il cache sous ses façons polies. Pour moi seule, il lève le masque. »
Et comme il était tendre et beau, quand il lui demandait pardon !
Aucun bruit dans le boudoir.
Mme Vigier appela :
— Lucien ?
Il ne répondit pas.
Sur son visage reflété, il cherchait les raisons de sa vie, et, soudain, devant le miroir, il grimaça, il laissa pendre la lèvre, il baissa la tête afin que, par la frange des cheveux, fût diminuée l’étendue de son front.
Alors, il goûta un étrange plaisir.
Inquiète, troublée par le silence, Mme Vigier se leva et s’approcha de la baie :
— Lucien !… Es-tu là ?
— Oui, dit-il.
— Tu m’as fait beaucoup de peine, mon petit, soupira-t-elle en lâchant la tenture qu’elle avait un peu écartée au bord de la cloison. — Je suis contente que tu admires ton père ; c’est naturel. Mais il y a bien des choses que tu ne sais pas !
— Tu as raison, maman, raison ! raison ! fit Lucien avec lassitude. Il y a bien des choses, en effet. Excuse-moi. J’ai eu tort. Ma tête ne va pas. Je suis nerveux, malade. Malade, voilà !
Il s’appuyait derrière le rideau, contre le montant de la baie.
Mme Vigier eut un sourire de convalescente :
— Je te pardonne… Je devine ce qui t’arrive : il faut que tu défendes les Attendris, ce soir, et tu es inquiet, tu doutes de ta pièce, et quand un artiste doute de son œuvre, il souffre tellement qu’il rend responsable ceux qui l’entourent. Oh ! je te comprends. Tu n’es pas le seul artiste que j’aie connu ! Autrefois…
— Ah ! non, mère, non, pas ça, interrompit Lucien. Je sais, c’était un peintre, l’ami de papa et le tien. Il est mort. Laissons-le en repos… Et pourtant… Si ! si ! reprit-il avec acharnement. Parle-moi de lui, je veux que tu me parles de lui !
— Mais qu’est-ce que tu as, Lucien ? Tu es fou !
— Je ne suis pas fou. Je veux…
— Lucien, n’entre pas !
— Je n’entrerai pas. Je veux que tu me dises !… Écoute, maman, je ne peux pas t’expliquer, mais il faut que je sache…
— Quoi ?… Que dois-tu savoir ?… Entre, à présent. Entre ! je t’en supplie… Oh ! comme tu es pâle !… Mais c’est horrible ! Tu ne devrais pas me bouleverser ainsi, Batchano m’a défendu…
— Écoute, maman !
— Ne me touche pas, Lucien. Je te défends de me toucher.
— Écoute, mère… Il y a dix années, il y aura dix ans à la fin de ce mois, tu es partie, un jour, et tu es restée absente tout l’automne. Et quand tu es revenue, on n’a plus vu à la maison M. Vendel. Et, avant ton départ, il y avait toujours beaucoup de monde chez nous, et, après ton retour, vous ne receviez personne… Ne dis rien, ne dis rien, pas encore… Et les photographies de M. Vendel, qui étaient dans chaque pièce de l’appartement, ont disparu, sauf une que tu gardais dans ta chambre et que tu cachais quand j’entrais chez toi. Et, un an, deux ans plus tard, tu m’as raconté que M. Vendel était mort en Afrique, et, depuis ce temps, tu me parles de lui et tu n’en parles jamais devant mon père. Oh ! ne tremble pas comme cela !… Tu l’as aimé ? N’aie pas peur de moi !… Cela ne me fera pas de peine. Et surtout ne nie pas ! Les enfants ne comprennent pas, mais les domestiques leur disent… Pourquoi caches-tu ton visage, maman ?… Je t’aime… — et il la prit dans ses bras. — Reste là dans mes bras… Je t’aime… Alors, papa a su que tu étais allée en Algérie avec M. Vendel ?… Et, quand tu es revenue, il t’a pardonné, il n’a pas été trop dur ? Oh ! il comprend que l’on soit faible et malheureux !… Ne pleure pas ! Je suis sûr qu’il doit comprendre… Ne pleure pas, maman !
— Mais il faut bien que je pleure…
— Non, ne pleure pas. Réponds-moi.
— Que veux-tu que je te réponde ?… C’est la fatalité… Ton père avait plus de cinquante ans ; moi, à peine trente. Quand nous sommes partis, c’est que nous étions las de mentir. Et, quand je suis revenue…
— Mais comment as-tu osé revenir ?
— Ce n’est pas moi… On a écrit à ton père que je mourais de tristesse, loin de vous, et ton père a répondu que je pouvais… que je pouvais rentrer.
— Il a répondu cela ? Mais c’est très beau, maman !
— Non, ce n’était pas beau ! Ce n’était ni par bonté, ni par pitié, c’était pour vous, pour lui surtout, pour éviter un scandale autour de sa gloire, parce que, vois-tu, au fond de lui-même, il ne m’a jamais pardonné, jamais !… Pour lui, je n’existe plus… Il m’a rayée de sa vie, séparée de mes amis… Ce que j’ai souffert, mon chéri !… Ah ! ce que j’ai souffert !
— Chut ! Tais-toi ! on a ouvert une porte…
Et, dénouant les bras de sa mère, Lucien s’élança vers la baie.
Il écouta, un instant, puis :
— Non. Je me suis trompé… Comme Batchano reste longtemps avec papa !
Il s’en alla jusque vers la bergère, s’y laissa tomber, et, la tête appuyée sur les coussins, les yeux clos, les cils formant une ombre sur les joues, il demeura immobile. Ses cheveux étaient coiffés si plat contre son front que la lumière des bougies brillait sur la surface dorée.
Tout à coup, il sentit qu’on lui prenait la main. Sa mère était à genoux devant lui. D’abord, il la repoussa. Elle lui faisait horreur !… L’instant d’après, il l’attirait contre sa poitrine.
— Maman, ma petite maman…
— Mon Lucien, ne me méprise pas !
— Moi, te mépriser ?… — Et, avec un sanglot : — Ah ! si tu savais !
— Maître, à quoi bon ?… Je vous ai compris, et je m’incline. J’admets toutes vos conclusions. Mon diagnostic était faux. Lucien n’a commis qu’une imprudence, il s’est laissé entraîner dans un milieu qu’il ne connaissait pas et dont les agents des mœurs ont sans doute exagéré l’infamie… Ne discutons plus, monsieur Vigier, je cède… Même les aveux de Lucien, ce que j’appelais tout à l’heure ses aveux, son attitude, cet après-midi, et ses réponses équivoques ne sont que des bravades provoquées par une démarche que je n’aurais pas dû entreprendre puisque vous ne l’approuvez pas.
Et Batchano se tut, l’âme humiliée.
La lampe n’éclairait qu’une faible partie du cabinet de travail. A l’entour, la nuit prenait les livres.
Dans la cheminée, dont les cuivres accrochaient quelques rayons de lumière, ce n’était plus que des cendres qui rougeoyaient. Le vent d’Est, qui se levait sur la Seine, tombait par bourrasques contre les vitres.
Les bras sur les accoudoirs du fauteuil, François Vigier gardait la tête haute. Pas un muscle ne bougeait, mais la rigidité du masque prouvait à Batchano l’atroce combat qui se livrait dans l’âme la plus orgueilleuse que l’amour de la science et la passion de la gloire eussent jamais créée.
Le grand clinicien qu’était François Vigier réunissait ses souvenirs, et c’en était fait de l’illusion paternelle.
Soudain, les yeux du vieillard cherchèrent Batchano, et Batchano, comme appelé, leva les yeux.
Quiconque n’a connu ce jeune Roumain que dans les salons où son énergie se dispersa, ne saurait imaginer quelle expression de pitié, d’intelligence et d’amour animait alors son ardent visage.
Avec un sourire navré, François Vigier secoua la tête.
— Ah ! Maître, s’écria Batchano, j’aurais donné ma vie pour vous épargner cette abomination.
Mais François Vigier l’arrêta :
— Non, mon ami ! non, ne parlez plus !
Et il appuya lourdement le menton sur le nœud de la cravate aux larges boucles ; puis, comme pour se protéger contre la lumière qui touchait la frange blanche de ses cheveux, il se cacha le front dans la paume de la main.
Après une minute, il reprit :
— Je suivrai le conseil du préfet de police, Batchano, et j’accepte votre dévouement : vous partirez avec Lucien dans deux jours… Ce voyage ne sera pas inutile à votre carrière. Le congrès de Philadelphie s’ouvre dans quelques semaines. Vous aurez une mission.
Il s’interrompit. Autour de son front, il serrait ses doigts à la peau ridée.
— Je compte interroger Lucien, ce soir, poursuivit-il, Vous avez bien fait de ne pas lui dire que vous m’avertiriez… Vous devez comprendre qu’il m’est difficile d’admettre ce que vous avez admis si facilement. Peut-être avez-vous raison… Je le croyais incapable de me mentir, et ceci prouve — il montra la brochure de Femina étalée sous la lampe — qu’il m’a menti pendant des mois ; mais ce que vous soupçonnez…
De nouveau, il s’interrompit.
— Et pourtant… dit-il.
Cet aveu déchira Batchano :
— N’interrogez pas Lucien, Maître !… Vous m’avez appris qu’il ne faut jamais soigner les malades que l’on aime. Vous m’avez confié madame Vigier, confiez-moi votre fils.
— Je vous remercie, Costi, dit François Vigier qui donna son regard, mais il serait indigne de moi de ne pas lui parler des soupçons que vous avez fait naître et que lui seul peut détruire. En tout cas vous l’emmènerez. Même s’il n’a commis qu’une imprudence, même s’il ne fut que le témoin occasionnel de ces dépravations, nous devons le séparer d’amis si dangereux. Je vous demande de voir le préfet de police, demain. Je ne puis me résoudre à lui rendre visite. Vous lui direz que je suis convaincu de l’innocence de mon fils, mais que je crains les chantages auxquels il pourrait être exposé s’il restait en France. Et maintenant, allez, mon ami, je ne veux pas vous retenir davantage.
Il se leva et se glissa entre les bibliothèques et le bord de la table, tandis que Batchano cherchait avec maladresse son pardessus.
François Vigier alluma les lampes du plafond. Elles éclairèrent les hautes bibliothèques qui tapissaient les parois.
— Laissez-moi Femina, Costi ; peut-être aurai-je à m’en servir.
— Mais cet exemplaire ne m’appartient pas, monsieur Vigier.
— C’est juste ! je le rendrai à Marie, et cela me fera souvenir de la gronder pour le ton qu’elle a pris avec vous.
— Oh ! je ne lui en garde pas rancune, dit Batchano. Elle est jalouse, elle aussi, de l’affection que vous avez pour moi.
— Elle a bon cœur, dit François Vigier. Le jour qu’elle sera mariée, elle deviendra tout à fait charmante. Bonsoir, mon garçon, je vous verrai demain à Villejuif.
Et plus longuement qu’il n’avait coutume, il serra la main de Batchano.
— Disposez de moi, Maître, fit le jeune homme avec émotion.
Resté seul, François Vigier ne changea ni de figure ni d’attitude. Il n’était point de ceux qui ont besoin de spectateurs. Du même pas un peu lourd, il s’approcha de la cheminée et tendit les mains vers la rouge clarté des cendres.
Au dehors, le vent d’Est faisait rage, gémissait continûment sur le fleuve, s’acharnait contre les fenêtres.
François Vigier pressa le bouton d’un timbre.
Presque aussitôt parut une forte fille à taille campagnarde, à grosse figure revêche sous le coquet bonnet que portent les servantes en Angleterre.
— Gertrude, monsieur Lucien est-il à la maison ? demanda François Vigier.
— Monsieur Lucien est chez Madame, répondit Gertrude.
Puis, familière, elle ajouta :
— Faut-il que je l’appelle ?
Une seconde, François Vigier hésita :
— Non. Fermez les persiennes et tirez les rideaux.
Gertrude ouvrit la fenêtre. Le vent s’engouffra dans la pièce. Des feuilles voltigèrent. François Vigier se pencha sur l’immense table, et, de son buste maigre et de ses bras écartés, il sembla, contre la bourrasque, protéger son œuvre.
— C’est Louise qui rentre.
— Non, elle aurait sonné… C’est Batchano qui part, et voilà le timbre du cabinet de travail.
L’oreille appuyée contre la cloison qui séparait le boudoir de l’antichambre, Lucien guettait, et Mme Vigier, se serrant contre l’épaule de son fils, se rappelait une autre station qu’elle avait faite, jadis, devant une porte fermée. C’était au retour d’Algérie : personne à la gare ; au seuil de l’appartement une domestique : « Les enfants dorment, Monsieur est dans son bureau. » Elle avait couru jusqu’au cabinet de travail, et n’osant y pénétrer, elle s’était arrêtée. Mais, quand elle avait osé… ah ! le glacial souvenir !… Courtois et distant, il s’était levé derrière l’immense table, au milieu de ses livres, et, comme elle s’agenouillait, il l’avait retenue d’un geste trop calme : « Vous devez être lasse, mon enfant. J’ai dit qu’on vous prépare à souper. Puis vous irez dans votre chambre, n’est-ce pas ? » Et sur sa large bouche s’était dessiné ce bon sourire qu’il avait eu pour elle, depuis cette nuit-là, toujours et pendant dix années. Il ne faut pas parler des heures où Mme Vigier, amoureuse, faillit mourir du mépris qu’il lui montra.
— Écoute, maman !
Des pas traînaient dans l’antichambre.
Lucien sentit son cœur qui absorbait tout le sang de son corps : Gertrude allait l’appeler, l’heure était venue… Par un mouvement puéril, il prit la main de sa mère.
Mais Gertrude passa devant la porte sans s’arrêter, et, sur les épaules de Lucien, une fatigue écrasante tomba.
— Eh bien ! mon chéri, s’écria Mme Vigier, n’avais-je pas raison ?… Si Batchano avait vu Femina, ton père t’aurait fait chercher.
Autour de la taille de son fils, elle glissa son bras nu. Les glaces du cabinet de toilette reflétèrent leur double image.
Lucien se laissait conduire, écoutant les bourdonnements joyeux de sa pensée : Batchano n’avait pas parlé… Mais comment l’aurait-il pu ?… Il avait un caractère trop noble. Et à quoi bon faire rejaillir cette boue ?
Devant le plus grand miroir, le beau couple passa.
Jamais dandy de Londres ne fut mieux vêtu que Lucien. Seule faute dans sa toilette sobre, un cabochon d’émeraude attirait l’attention sur la cravate brune, assortie au brun fauve du costume. Et les longs doigts de la main si fine n’avaient pas besoin, pour paraître délicats, de cette grosse bague en argent que Reginald Lovell avait ciselée.
Par-dessus l’épaule de sa mère, Lucien se mirait, et, dans l’expression si triste de son doux visage, il ne retrouvait plus celui qu’il avait aperçu tout à l’heure. Et pourquoi cela serait-il un crime ?… Les curiosités de Lovell, oui, peut-être… oui, à coup sûr !… Mais, comme une banale orgie pouvait dégoûter un être normal, elle l’avait écœuré, révolté, l’inutile perversion de ces déplorables séances dans l’atelier de Reggie… Un crime ?… Non ! la destinée… Voilà ! c’était la destinée !… Et, surtout, il ne fallait pas prendre les choses au tragique. Batchano conseillait un voyage. A quoi bon ?… La police avait fait du zèle puisque personne n’avait porté plainte… Et ce qui était, était !… D’ailleurs, tout s’arrange dans la vie !… Que risquait-il ?… Est-ce que, depuis cinq ans, on l’avait fait chanter ?… Batchano se tairait demain, comme aujourd’hui. Tout s’arrange. Les heures suivent les heures et le temps passe.
« Le temps passe, songeait Mme Vigier. Je ne souffre plus de mon amour qui est mort, je ne sais plus en souffrir. Je ne saurais plus aimer, et pourtant, je suis si jeune !… J’ai l’air d’être la sœur aînée. Oh ! mon Lucien, mon frère et mon ami, je ne veux plus que revivre en toi ! »
Dans le foyer, les bûches crépitaient. L’atmosphère était comme alourdie par les chauds parfums, et, dans les miroirs qui se multipliaient en se reflétant, vingt beaux jeunes hommes et vingt jeunes femmes pensives se souriaient, tendrement enlacés.
— Bonsoir, exquise madame Vigier !… Bonsoir, charmant enfant de l’illustre psychiâtre !…
C’était, soulevant le rideau de la baie, Louise, une petite personne blonde, potelée et gracieuse, à l’ombre d’un grand chapeau.
Elle brandissait Femina et pouffait de rire.
— Si tu crois que tu es spirituelle ! dit Lucien qui lui tourna le dos.
Et Mme Vigier lui demanda, d’une voix désagréable :
— Pourquoi rentres-tu si tard, Loute ?
Étonnée par cet accueil, Louise haussa les sourcils. Les taches de rousseur qui marquaient ses paupières formaient autour de son regard comme un halo doré.
— J’ai accompagné les Duprin, maman. Renée avait acheté Femina, et alors…
— Je vais m’habiller, mère, interrompit Lucien. Tu serais gentille de demander qu’on dînât à sept heures et demie précises. J’ai promis à mon ami d’aller lui dire adieu à la gare de l’Est.
— Mais, certainement, répondit Mme Vigier. Envoie-moi Gertrude.
— Et tu n’oublieras pas, mère, ce que tu m’as proposé ?
— Quoi ? je ne me rappelle plus…
— De lui parler.
— Ah ! c’est vrai… Mais, tu ne voulais pas, Lucien ?
— J’ai changé d’avis. Si cela ne t’ennuie pas trop.
— Mais non. Seulement… Enfin, puisque je t’ai promis, c’est convenu.
Lucien quitta le cabinet de toilette.
Devant la cheminée, Louise se chauffait.
— C’est étonnant ! dit-elle tout à coup. Sur les quais, il fait une vraie tempête et, ici, on n’entend rien… A cause de la cour, bien sûr !
Elle avait coutume de se parler ainsi à elle-même, et, souvent, se disait des choses très naïves, toujours pleines de bon sens.
— Ouf !… Il fait bon chez toi, maman, reprit-elle en s’asseyant dans la bergère. Mais ton parfum sent fort !… Papa a raison.
Elle dégrafa sa jaquette. Elle portait une blouse de soie blanche que gonflait une poitrine un peu forte.
— Vous saviez, Lucien et toi, que cette photo avait paru dans Femina ?
Mme Vigier ne l’écoutait pas. Debout devant une psyché, elle attendait Gertrude et songeait.
Elle avait promis, elle tiendrait sa promesse : c’était son ami et son confident, elle le défendrait !… Tout à l’heure, elle irait là-bas, et elle dirait… Que dirait-elle ?… Elle dirait : — « Regardez-moi, François : je suis jeune… J’aurais pu me venger de vos mépris… Depuis dix années, j’expie sans me plaindre. Cela vaut bien que vous m’accordiez une grâce !… Laissez votre travail !… Il s’agit de votre fils. Vous n’êtes pas seul sur la terre. La gloire ?… Ah ! si vous m’aviez reprise quand je suis revenue, comme nous aurions pu être heureux !… Vous m’auriez aimée… Il est temps de vous en souvenir… Pardonnez-moi !… Oui, nous n’aurions pas dû nous cacher de vous, mais vous êtes si loin que nous avons peur… Pensez, pourtant, comme ce serait admirable, si le grand savant créait un grand poète !… Il a du talent, je vous le jure !… Sa pièce est très, très belle !… Il faut que vous l’aidiez, François, c’est votre devoir… » Hélas ! elle savait qu’elle n’aurait pas le courage d’en dire si long… Il resterait en face d’elle, indifférent et silencieux, et, tout de suite, elle se tairait. Alors, il lui répondrait, sans hâte, avec sa cruelle bonté, d’indiscutables paroles. Quelques mots lui suffiraient et elle se sentirait, comme jadis, humble et criminelle.
— Ce qui m’a le plus surpris, maman, c’est l’article, disait Louise, poursuivant son bavardage. Je n’aurais jamais cru qu’il fût capable d’écrire une pièce. C’est donc pour ça que vous vous enfermiez pendant des heures ?
Mais Gertrude, qui entrait, l’interrompit.
— Donnez-moi Benvenuto, dit Mme Vigier.
Benvenuto, c’était une robe de Callot.
— Va t’habiller, Louise.
— Oh ! j’ai le temps !… Je ne suis pas comme Lucien, moi. Il ne me faut pas une heure pour changer de costume.
Gertrude, en levant les bras, présenta Benvenuto à sa maîtresse. Sous la soie lourde, noire et lamée d’or, les magnifiques cheveux et le petit visage, disparurent un instant ; puis la servante agrafa le dessous de jupe. Jadis Mme Vigier avait eu une femme de chambre attachée à sa personne, mais cet emploi avait été supprimé par raison d’économie.
Louise regardait sa mère.
— Tu as de la chance, toi ! dit-elle, tout à coup. Une autre mettrait cette robe, ce serait bien, évidemment… Mais, sur toi, c’est… Enfin, je ne trouve pas le mot… Ce que je donnerais pour te ressembler !
Et vraiment Mme Vigier était belle. D’une gaine étroite sortaient les épaules nues, et de la ligne des seins jusqu’au bas de la courte traîne, ce n’était que la chute de la riche étoffe comme enroulée.
Louise ôta son chapeau, et, du bout des doigts, fit bouffer ses cheveux blonds.
— J’oubliais de te dire, maman, que les Duprin viendront après le dîner. Figure-toi que Jacques a passé tout l’après-midi avec nous. Au fond, je ne dois pas être trop bête, puisque le chef de laboratoire de papa ne s’ennuie pas avec moi. Renée prétend que nous flirtons, mais c’est une rosse. Je ne flirte pas avec Jacques, je l’écoute. Il m’intéresse, et, c’est drôle ! mais, lui, je le comprends, même quand il me parle de ses travaux. Par exemple, tout à l’heure il nous a raconté… Figure-toi que Lecamus va mourir, cette nuit.
Courtois et distant, François Vigier se leva, derrière la grande table, au milieu de ses livres.
Et ce fut comme jadis.
Mme Vigier serra les épaules : ce n’était plus pour Lucien qu’il lui fallait plaider.
— Bonsoir, François !
Elle avançait dans la pièce, le front bas, et, comme elle regardait en dessous, elle aperçut le magazine ouvert près de la lampe.
— Tiens ! vous avez déjà vu Femina ? dit-elle, d’une voix qu’elle aurait voulu enjouée.
— Oui, j’ai vu… répondit-il, doucement.
Alors, elle essaya de sourire.
— Eh bien ! je venais justement pour vous expliquer…
Il l’arrêta d’un geste calme.
— Non, ne m’expliquez rien.
— Mais, il faut…
— Je vous en prie.
Et il y avait dans son accent une telle fatigue que Mme Vigier osa lever les yeux.
Or, pour la première fois depuis dix années, elle trouva, dans le regard fixé sur elle, de la tendresse. Elle eut peur davantage, détourna la tête et frissonna.
Il la contemplait avec mélancolie. Comme elle lui était devenue étrangère !… Comme elle était encore belle !… Comme elle était émouvante, avec sa robe de bal, ses épaules nues, son fard et ses bijoux, au milieu de cette pièce qui devait lui paraître tellement hostile !… Une petite femme bien irresponsable !… Comme elle avait dû souffrir !… Mais, lui, n’avait-il pas souffert ?… Plus qu’un autre !… Et surtout, quand il avait compris ce qu’il était devenu dans ses bras : un pauvre être si facilement, si lâchement heureux, un pauvre être torturé, après l’abandon, par les dégradantes jalousies des nuits hantées, jusqu’à ce matin où, comme par miracle, il avait entendu son cœur se taire… Ah ! le beau matin, le ciel limpide sur les cours de Villejuif ! Plus jeune que ses jeunes élèves, il s’était longtemps promené autour des arbres dépouillés par l’automne, et jamais, devant ses disciples qui l’écoutaient, épris de son génie, il n’avait parlé avec plus d’éloquence de son œuvre et de l’avenir… C’était fini : il n’aimait plus !… Fini, l’esclavage !… Finie, la torture !… Ah ! douce vieillesse du corps et magnifique jeunesse de l’esprit !… De ce matin-là, par reconnaissance, il avait daté, une année plus tard, cette préface qui sert d’introduction à l’étude de ses livres. Quand sa femme était revenue, il n’avait pas eu besoin de lui pardonner, il n’avait eu qu’à se défendre pour qu’elle ne lui enlevât pas la paix intérieure, la paix conquise, la pure joie des âmes qui se sont évadées, « car, pour nous autres aussi, il existe, loin des hommes, un royaume de Dieu », disait-il à Batchano qu’il voulait introduire dans cet aride royaume des grands solitaires.
Mais c’était leur fils, et l’heure du pardon n’avait-elle pas sonné ?
Ah ! quelle indigne faiblesse !… Allait-il donc faire porter ce fardeau à celle qu’il avait rayée de sa vie ?… Non ! dans la solitude qu’il avait voulue pour s’exalter, il devait demeurer pour souffrir.
Et, comme Mme Vigier murmurait humblement :
— Pourtant, François, je voudrais savoir si vous êtes fâché ?
Il répondit, sans hausser la voix :
— Oui, je suis très fâché contre Lucien et je le punirai. Ne le défendez pas. Je connais toutes les excuses que vous croyez avoir, l’un et l’autre ; et il me serait pénible de vous faire, à vous, les reproches que vous méritez.
Elle baissa la tête. Elle se méprisait. Pourquoi avait-elle honte ?
Il s’approcha d’elle et murmura gentiment :
— Ne restez pas ici, ma petite Yvonne. Cette pièce est très froide. Vous êtes toute tremblante… Venez au salon, il doit être l’heure de dîner.
Il la poussait vers la porte, mais, soudain, elle se retourna, et, lui faisant face, lui jeta ce regard dédaigneux par lequel les faibles se vengent ; puis, très droite dans sa robe lamée d’or, elle sortit du cabinet de travail.
Comme toujours quand soufflait le vent d’Est, la cheminée fumait dans la salle à manger.
— Cette maison est odieuse !
— Faites venir les ramoneurs, Yvonne.
— Les ramoneurs n’y peuvent rien. Il faudrait écrire au gérant.
— Eh bien ! écrivez-lui…
— Ce n’est pas à moi de lui écrire.
— Soit ! je lui écrirai.
— Gertrude, ouvrez la fenêtre.
— Mais, madame, le vent…
— Ouvrez la fenêtre, vous dis-je !… Et, d’abord, donnez-moi mon châle.
Pour chercher le châle, il fallait que Gertrude quittât la pièce.
Debout près de la table, à côté de Louise, François Vigier attendait, le regard fixé sur la porte par laquelle son fils allait entrer, car Lucien était en retard, ainsi qu’il avait accoutumé.
Dans les asiles et les hôpitaux de Paris, François Vigier était célèbre pour son diagnostic en coup de foudre. En face d’un malade, pour la première fois aperçu, les conclusions que lui dictait son instinct avaient, pour lui-même, comme pour ses disciples, quelque chose de mystérieux et d’indiscutable.
Lucien entra. François Vigier détourna les yeux.
Le jeune homme était en habit de soirée. Il salua son père, timidement et de loin, puis s’approcha de sa mère qui inspectait la cheminée où les flammes faisaient un bruit d’incendie.
— Eh bien ! lui demanda-t-il à voix basse, mais elle ne lui répondit que par un geste irrité.
Gertrude apporta le châle. Elle ouvrit la fenêtre. On dut la refermer aussitôt, à cause de la tempête et du froid.
L’odeur de suie persista. L’air troublé piquait les yeux. Louise reniflait. Mme Vigier haussa les épaules.
Tous s’assirent. Lucien jetait autour de lui des regards inquiets.
De hauts candélabres éclairaient la salle à manger. Contre les vieilles boiseries des murs, il y avait quelques porcelaines rares, et ni le buffet, ni le dressoir ne manquaient de valeur. Au centre de la table, dans une coupe en argent, des roses se fanaient. Chaque détail de l’ameublement semblait luxueux, choisi avec soin, mais l’ensemble manquait d’harmonie, tout cela sentait le désordre et la fatigue.
Mme Vigier avait enveloppé sa gorge et son cou d’une écharpe pailletée, travail égyptien, qui brillait comme une cotte de mailles, et, de ce châle métallique, le petit visage sortait, maussade et plus fragile.
Près de sa mère, Louise, en robe blanche, simple mais décolletée, montrait une poitrine un peu grasse, des joues rondes et des cheveux blonds. La pointe de son nez moqueur menaçait Lucien. Cependant la jeune fille soupçonnait quelque mystère et n’osait dire les railleries auxquelles elle pensait.
A gauche de Louise, François Vigier, dont le simple veston et la cravate négligée faisaient contraste avec les toilettes des trois autres convives, était assis dans un large, vaste et provincial fauteuil à bras matelassés et recouverts de tapisserie.
Ce meuble avait sa légende. Jadis, vers 1860, à Dôle, dans le Jura, le père de François Vigier était médecin, grand médecin d’un petit pays, homme illustre dans trois vallées qui lui semblaient le monde. Il régnait sur quatre cents masures, maître des corps et des consciences, et cette autorité avait mis en lui quelque chose de majestueux que précisait, aux yeux de sa famille entière, le fauteuil de patriarche où, chaque soir, devant la table servie, le médecin de campagne, sa journée faite, se laissait tomber avec un ahan de bûcheron. Ce siège respecté, les enfants du « docteur », au lendemain des funérailles, avaient appris qu’il était légué, hors partage, ainsi que les livres de médecine et les instruments de chirurgie, à celui d’entre eux qui suivrait la carrière que le mort avait tant aimée, et, dès que la chambre de François Vigier, étudiant près la Faculté de Paris, fut assez vaste pour contenir ce fétiche encombrant, Mme Vve Vigier l’expédia à son fils, avec une lettre admirable, religieuse et naïve.
Entre les bras matelassés de ce fauteuil, bien souvent le jeune homme s’était endormi, lassé par l’étude. Blottis contre le haut dossier de chêne où l’on voyait un hibou sculpté, François Vigier, déjà célèbre, et sa jeune femme encore amoureuse, se plaisaient, au lendemain de leur mariage, à deviser de leur indestructible tendresse. Et quand l’infidèle s’était enfuie, Lucien et Louise, chaque soir, avant de gagner leurs lits d’enfants, grattaient du bout des doigts l’inusable tapisserie pour éveiller leur père qui rêvait. Plus tard, d’autres rêves, les grands rêves…
— Est-ce vrai, papa, ce que Jacques Duprin m’a dit ? demanda Louise, fatiguée par le silence. Il prétend que vous avez dessiné au crayon bleu, sur le corps de Lecamus, le trajet de tous ses nerfs malades, pour les reconnaître quand il sera mort.
— Louise ! protesta Mme Vigier.
— Mais, maman, je ne parle pas de maladie.
— C’est pire !… Tais-toi.
De l’autre côté de la table, Lucien, le visage anxieux, le dos rond, mangeait vite, et, à mesure que le repas avançait, tournait davantage vers son père l’épaule qu’il levait un peu, comme s’il eût voulu qu’elle le protégeât.
Combien de fois, François Vigier, se promenant avec Batchano, ne s’était-il pas réjoui de pouvoir saisir au vol si facilement, sur le visage des passants, le secret de leurs tares ? Comme Balzac imaginait la vie, il imaginait la déchéance. Et, tout à l’heure, dans le cabinet de travail, Batchano s’était écrié : « Maître ! si vous rencontriez dans un salon, dans la rue, un jeune homme présentant les symptômes qui sont apparents chez votre fils, vous n’hésiteriez pas une seconde… » Eh bien ! oui, Batchano ne s’était pas trompé !
Quand François Vigier avait eu le courage de regarder son fils, de le regarder en se dépouillant de la noblesse d’âme qui lui défendait de soupçonner d’infamie les êtres qui lui étaient proches, quand il l’avait regardé en libérant son redoutable instinct de clinicien génial, la réponse qui s’était gravée en lui, nette, claire, indiscutable, il avait voulu l’effacer par ce sursaut de révolte habituel aux pauvres hommes qui ne savent pas reconnaître à la science le droit de leur apporter la preuve d’un désastre.
Mais Batchano ne s’était pas trompé.
Et, tandis que Gertrude continuait autour de la table son service, tandis que Mme Vigier toussotait pour bien prouver qu’elle sentait encore de la fumée, tandis que Louise boudait, tandis que Lucien levait l’épaule, François Vigier, les dominant tous, s’appuyant des bras sur les accoudoirs du fauteuil, et mangeant avec lenteur, avec effort, mais mangeant, mangeant comme d’habitude, parce qu’il se refusait à subir la dépression physique de la douleur, souffrait deux fois, et d’être un homme qui aimait son fils et d’être un grand homme qui ne savait pas douter de soi.
Cette beauté, dont il était fier — il était heureux d’être beau, ce vieillard qui avait eu pour lui-même un tel respect qu’il avait maîtrisé son caractère afin que toute son existence, comme son œuvre, pût servir de modèle ! — cette beauté, sa beauté, il la retrouvait dans la figure qu’il étudiait sournoisement.
La ressemblance que cultivait Lucien servait de prétexte aux disciples de François Vigier pour imaginer d’innocentes flatteries. Ne savait-on pas dans les salles de garde que le Maître, hors la science, ne chérissait que son fils ? Il en parlait si souvent, si abondamment ! Quel orgueil : Lucien avait réussi à prendre sa licence en droit !… Quel sourire plein de malice : on lui avait évité l’ennui du service militaire. Quel éloge de la diplomatie : Lucien serait ambassadeur !… Et les élèves de François Vigier lui donnaient la réplique :
« Il est votre portrait, Maître. Comment ne serait-il pas intelligent ? »
Mais non, cette ressemblance était un trompe-l’œil… Il y avait de l’asymétrie dans ce visage, de la dégénérescence dans la forme des oreilles et dans la mollesse des lèvres. Et pourquoi cette coiffure lui donnait-elle un air équivoque ? Et cette peau trop transparente, trop jolie, trop fine, comme épilée… Et, là, sur la joue, cette trace de poudre. Et cette élégance précieuse de la toilette, et cette poitrine bombée, et ces gestes craintifs et maniérés, cette façon féminine d’être assis de côté sur la chaise, et cette épaule qui avançait, qui se levait comme un bouclier, et surtout ce regard fuyant, ce regard coupable !…
Il fallait bien que Lucien regardât son père : il se sentait comme dévêtu devant lui.
Le jour que Lucien passait devant le conseil de révision, parmi d’autres jeunes hommes braillards et cyniques, il avait eu la même impression de gêne, la même !… Il avait voilé de ses mains sa nudité, comme il aurait voulu, ce soir-là, cacher tout son être, afin que les yeux qui pesaient sur lui le laissassent en repos.
Mais les yeux ne le quittaient pas.
A présent, ils s’appuyaient sur les mains de Lucien, et Lucien cacha ses mains.
Comme pour les réchauffer, il les glissa sous l’assiette que Gertrude posait devant lui, mais, dès qu’elles reparurent, elles se sentirent découvertes.
Pourquoi ces poignets fragiles ?… Pourquoi ces ongles carrés à forte voussure ?… Pourquoi cette bague si lourde ?… De qui venait-elle ?… Qui l’avait donnée ?
Mais la prodigieuse mémoire de François Vigier ne répondit pas. Un remords surgit dans sa conscience. Tous, il les avait laissés vivre à leur guise, tous, sa femme, Louise, et même ce fils qu’il aimait.
Il l’aimait pour son intelligence, pour sa rapidité à comprendre, parce que, souvent, Lucien passait des heures à l’écouter. Il l’aimait comme tout rêveur aime quiconque s’envole facilement dans les espaces imaginaires. Il l’aimait comme il aimait ses disciples dont l’existence quotidienne et la vie morale ne l’intéressaient en aucune façon.
Sur le doigt de Lucien, la bague ciselée dessinait des lignes simples et vraiment belles.
A coup sûr, ce n’était pas un bijou de camelote ! Qui l’avait donné ? Était-il croyable que François Vigier ne s’en souvînt pas ?
Il voyait si peu ce qui se passait autour de lui. Il écoutait si peu leurs bavardages. Le temps pressait. La mort n’était pas loin, et il restait tant de livres à écrire !
Pourtant, François Vigier crut se rappeler qu’il avait entendu, l’année précédente, Lucien expliquer quelque chose à sa mère à propos de cette bague. Quelque chose ?… Quoi ?
Lucien appuya contre sa joue ses doigts repliés, et la bague disparut.
Alors, le vieillard mit sa mémoire à la torture. Cet oubli sans grande importance devint le centre de son angoisse. Il souffrit de cela surtout, comme il avait souffert, dans sa vanité, quand, à l’époque de sa jeunesse, durant l’épreuve orale d’un concours, il lui avait été impossible de trouver, devant ses juges, un mot indispensable, le mot le plus simple, le nom de la plus commune des maladies… Et ce fut, dans son énervement, ce souvenir qui se précisa : la salle d’examen, les juges sur l’estrade, la pendule qui mesurait le temps accordé au candidat, la grande aiguille qui tournait, et ce mot, ce mot dont l’absence faisait le vide dans sa pensée. Ne pouvoir se rappeler !… Et les autres souvenirs qui accourent !
A vingt-trois ans, lui non plus n’avait pas de maîtresse, n’affichait aucune liaison. Il travaillait… Il s’était marié vierge de cœur, sinon de corps. Ah ! les belles années, les terribles années !… C’était chez le vieux professeur Malan, dont le fils avait épousé Miss Rickley, la cousine d’Yvonne, qu’il avait rencontré cette jeune fille de seize ans, si parfaitement harmonieuse et si douce. Elle avait encore un peu d’accent étranger, ayant été élevée à New-York, bien qu’elle fût Française. Mais ce léger accent était une séduction de plus, et, quand François Vigier avait appris qu’elle était ruinée et presque orpheline, son père étant devenu fou à la suite de la catastrophe qui avait détruit leur fortune, quand François Vigier avait compris qu’il pouvait prétendre, en dépit des vingt-huit années qui les séparaient, à la main de cette enfant délicate, ah ! l’ivresse des fiançailles, l’ivresse de la possession dans l’amour !
Son amour ?… Qu’avait-il fait de lui, son amour ?… Qu’est-ce que cette femme avait introduit dans sa vie ?… Des regrets, des mensonges, du désespoir, un sang pourri, et ce fils !… Pourtant, comme il l’avait aimé, ce fils ! Comme il en était fier ! Hier encore, ce fils, c’était pour lui tout l’avenir ! Bel avenir ! Destrem disait qu’il ne pouvait prendre aucun engagement. L’avenir ?… L’effondrement, la gloire souillée, la cour d’assises… Ah ! le misérable !
Mais c’était son fils, son fils qu’il aimait, et tout cela était impossible.
François Vigier n’en pouvait plus.
Lucien n’en pouvait plus ; les regards de son père le déchiraient. Batchano avait parlé, c’était sûr, il fallait fuir.
Et comme Gertrude présentait les fruits, Lucien tira sa montre :
— Oh ! dit-il, jouant la surprise. Tu permets, maman ?
— Où vas-tu ? dit François Vigier, la voix sourde.
— J’ai un rendez-vous, père. Je suis en retard. Maman t’expliquera.
— Reprends ta place. Je ne veux pas que tu sortes, ce soir.
— Mais, papa, j’ai promis…
— Tu ne tiendras pas ta promesse.
— Pourtant, François, il n’a plus quinze ans, ce garçon !
— Pardon, Yvonne !… Assieds-toi, Lucien, et finis de dîner.
Ils achevaient leur repas, et, seule, Louise osait encore lever la tête. Qu’avaient-ils tous, ce soir ?… Jamais, devant sa fille, François Vigier n’avait parlé de cette voix brutale.
— Vous avez fini ? demanda sèchement Mme Vigier, quand le vieillard eut posé, selon son habitude, sa serviette roulée sur la table.
Ils repoussèrent leur chaise et franchirent la porte qui conduisait au salon.
La cheminée de cette pièce ne fumait pas, bien que les trois hautes fenêtres qui donnaient sur le quai fussent tellement balayées par le vent, qu’on voyait se gonfler les rideaux qui les recouvraient.
Près de la seconde fenêtre, il y avait un piano à queue, et, lui faisant face, dans un angle, une petite chaise-longue, de forme empire, qu’entourait à demi un paravent dont les feuilles étaient disposées de telle sorte que Mme Vigier se sentit protégée quand elle se fut étendue sur la liseuse. Elle ne voyait plus que le piano et le tabouret sur lequel Lucien se laissa tomber.
Elle lui fit signe de venir auprès d’elle, mais il refusa.
Contre le manteau de la cheminée, François Vigier s’appuyait. Au milieu du salon, près d’une table, Louise attendait Gertrude, qui apporta le café.
Chaque soir, c’était ainsi. L’habitude les avait ramenés aux places qui leur étaient familières, mais, ce jour-là, leur silence avait quelque chose de pénible, de lourd, de froid.
On entendit deux allumettes frottées. Lucien et Mme Vigier allumaient leur cigarette. Tous deux fumaient du tabac d’Égypte très parfumé.
Lucien ouvrit machinalement le piano. Souvent, il chantait en s’accompagnant lui-même. Bien que n’ayant reçu aucune éducation musicale, il avait la voix juste, agréable, et le don de se rappeler les phrases entendues. Devant le clavier, il resta immobile, puis il sortit de sa manche son mouchoir, l’y renfonça, le sortit encore, et il agitait son pied, nerveusement.
— Tiens, papa, ton café, dit Louise qui s’était approchée de son père sans qu’il l’aperçût.
François Vigier ne cessait de rassembler d’inutiles souvenirs que le soupçon impur salissait, gâtant même les scènes les plus simples.
Il posa sur la cheminée la tasse que sa fille lui avait offerte, et, tout à coup, il regarda Louise, dans les yeux, profondément, comme pour s’assurer qu’en celle-là du moins il n’y avait pas d’ignominie.
Elle supporta ce regard et sourit.
Le timbre du vestibule sonna.
— C’est les Duprin ! dit Louise en courant vers la porte.
Lucien s’était levé. Il ne doutait pas que ce coup de timbre n’annonçât l’arrivée de Batchano qui venait assister à l’interrogatoire.
Mais la porte s’ouvrit, et Renée et Jacques Duprin entrèrent ; elle, longue, maigre et brune, empruntée dans une robe au décolleté timide, figure ingrate qu’éclairaient des yeux très tendres ; lui, grand gaillard roux, au visage franc et poupin, avec une ombre de moustache sur une bouche rieuse, sorte d’hercule dont les muscles tendaient trop l’étoffe d’un méchant habit noir.
Dès qu’ils eurent franchi le seuil, Jacques sourit à Louise, et Renée rougit devant Lucien, puis ils saluèrent Mme Vigier derrière son paravent et François Vigier auprès de la cheminée.
— Bonsoir, mon cher Maître, dit Jacques, de sa voix trop sonore. Je vous apporte des nouvelles toutes fraîches de Lecamus. Je viens de téléphoner à Villejuif. Il a 38.5 et le sérum agit. Vous verrez qu’il s’en tirera encore cette fois.
Il parlait avec bonne humeur. François Vigier s’en irrita et lui répondit du bout des lèvres. Pourtant il aimait ce Jacques Duprin. C’était le fils de son premier élève. Orphelin de père et de mère, Jacques Duprin vivait, avec sa sœur, pauvrement et gaîment, au Quartier.
Près du piano, Renée disait à Lucien :
— Vous chanterez, ce soir ?… Non ?… Oh ! pourquoi ?… Il faut ! N’est-ce pas, Madame ?…
— Il sait, ma petite Renée, dit Mme Vigier, qu’il me fait toujours plaisir quand il chante.
Mais Lucien ferma le piano :
— Non, Renée, je vous en prie… Je ne suis pas en forme.
Cependant Jacques avait rejoint Louise.
— Votre père a-t-il vu Femina ? lui demanda-t-il à voix basse.
— Je ne sais pas, fit-elle, mais il y a du grabuge.
Tout à coup, Lucien s’avança vers la cheminée :
— Tu attends Batchano, papa ? dit-il, et lui-même fut surpris par la valeur de sa question.
— Non, répondit François Vigier. Mais il faut que je te parle, murmura-t-il en se penchant vers son fils. Viens dans mon bureau.
Les genoux de Lucien tremblèrent. Il sentit qu’il allait être lâche, et ses ongles firent mal à la paume de ses mains.
— Maintenant, père ?… Mais…
— Suis-moi, dit François Vigier.
Et Lucien le suivit.
— Attends, je vais faire de la lumière.
Ce ne furent pas les lampes du plafond que François Vigier alluma, mais cette lampe qui était sur la table et dont l’abat-jour opaque limitait la clarté.
Puis le vieillard alla prendre sa place habituelle au fond de la pièce.
Lucien resta devant la porte. Son gilet blanc et le plastron de sa chemise brillaient dans l’ombre.
— Viens ici, mon enfant, je ne te vois pas.
Il dut obéir. Il s’assit près de la table, afin que l’abat-jour lui cachât le visage de son père. Mais François Vigier déplaça la lampe.
Le vent battait les fenêtres. Contre les murs, la base des grandes bibliothèques était faiblement éclairée, tandis que, plus haut, les livres appartenaient à la nuit.
— Lucien, donne-moi la bague que tu portais, ce soir.
Par-dessus la table, François Vigier avait allongé le bras.
— Ma bague ? dit Lucien, qui glissa d’un mouvement instinctif les doigts de sa main gauche entre sa jambe et le velours de la chaise. Mais, papa, pourquoi ?…
— Je te demande de me la donner.
— C’est que je ne sais pas si je pourrais… Elle est tellement serrée !
Il la montra. Il souriait d’un air faux. Il fit semblant de tirer sur elle.
Immobile, François Vigier attendait.
Lucien se décida. La bague échappa au doigt inutilement meurtri.
François Vigier la prit avec soin et l’approcha de la lampe. C’était un objet d’art d’une valeur incontestable : ni fleurs stylisées, ni corps enroulés, mais des lignes et des plans harmonieux et simples. François Vigier examina ce bijou, le mania comme un orfèvre. Il se pencha sur lui, le fit tourner entre le pouce et l’index, puis, soudain, il s’arrêta, fronça les sourcils, et ce qu’il voyait devait être bien malpropre, car Lucien, se levant, dit :
— Père !
Mais François Vigier posa la bague devant lui.
— C’est Lovell qui t’a donné cela ?… dit-il lentement.
Lucien baissa la tête, sans répondre.
— Alors, c’est donc vrai… murmura François Vigier.
Et il n’eut pas un geste, pas un mouvement, mais sa haute taille se tassa.
— Père ! je voudrais te dire ! s’écria Lucien. Je vais te dire… Je ne sais pas ce que Batchano a pu te raconter, mais je pense qu’il a commis un crime.
Et, comme le vieillard levait un peu la main au-dessus de la table :
— Si, père, si ! c’est un crime d’avoir troublé ta vie, et moi, je ne suis pas un criminel !
— Tais-toi, Lucien. Je ne veux pas de phrases. Assieds-toi. Sois calme. Écoute-moi… Je t’ai toujours traité avec bienveillance. Quel que fût mon travail, je t’ai toujours permis de l’interrompre, et je me rappelle que, l’autre jour encore, ici même, nous avons passé la soirée en tête à tête… Je te blâme, mon enfant, d’avoir su me cacher tes souffrances. Car, tu as dû souffrir. Oui, je sais. Laisse-moi achever… Le passé est mort. Je suis de ceux qui peuvent oublier. Je te promets de faire table rase de tes fautes, si tu me témoignes à présent une absolue confiance ; je te promets de t’écouter, non pas comme un père qui a le droit de punir, mais comme un médecin qui ne cherche qu’à sauver un malade. Regarde-moi, Lucien. Regarde-moi franchement, avec courage. Il faut que tu me parles de ta vie sexuelle.
— Mais je ne peux pas, père !
— Il le faut, mon enfant. Préfères-tu que je t’interroge ?
— Non, papa, non ! je ne peux pas… Cet après-midi, en quittant Batchano, je voulais… je suis venu jusqu’à ta porte… je voulais tout te dire et t’appeler à mon secours. Je n’ai pas pu !… Et j’ai demandé de l’argent à maman pour me sauver d’ici sans te revoir. Questionne-la : elle te dira… Comprends-moi, je ne veux pas me défendre !… Mais tu me rappelais il y a un instant, une soirée que nous avons passée ensemble… eh bien ! cette soirée, ces soirées où tu me parlais de ton œuvre, où tu me traitais presque comme un égal, où tu m’élevais jusqu’à toi, ces soirées-là, c’est tout ce que j’ai de noble, de pur, dans ma mémoire, et si je te mêlais à mes tristesses, il me semble que je ne pourrais plus penser à toi de la même façon… Il faut me permettre de garder au moins mes souvenirs, papa !… Comprends-moi, mon pauvre papa, je suis un malheureux, mais je te jure que je ne suis pas un criminel. Non ! pas un criminel ! dit-il encore, d’une voix vraiment émouvante.
Et il tendait vers son père son beau visage.
Sur ce visage, François Vigier, maintenant, ne voyait que les tares. Ne savait-il pas que tous ils mentent ?
— Tu parles de toi, Lucien. Et moi, tu m’oublies… Si ta mère t’avait donné l’argent que tu lui demandais, dans quelle inquiétude ne m’aurais-tu pas laissé ? Et si tu ne me renseignes pas exactement sur ce que tu appelles tes tristesses, dans quelle inquiétude ne vais-je pas vivre ? Tu as tort d’essayer d’être habile avec moi.
— Mais, père, je n’essaie pas d’être habile.
— Cet après-midi, mon enfant, tu as refusé d’entendre Batchano, sous prétexte qu’il n’a pas le droit de te surveiller. Ce soir, tu invoques, pour ne pas me répondre, les sentiments que je t’inspire : ces sentiments ne t’ont pas empêché de devenir ce que tu es devenu.
— Comment m’en auraient-ils empêché, père ?… Tu ne veux pas comprendre : ce n’est pas ma faute.
— Ce n’est pas ta faute si tu as participé chez cet infâme Lovell à des scènes ?…
— Si ! père, de cela je m’accuse. Mais je te promets que ce qui s’est passé dans l’atelier de Lovell n’est dans ma vie qu’un accident.
— Tu nommes accident la plus répugnante des ignominies, la corruption d’êtres sans défense, d’innocents que vous avez souillés ?
— D’innocents ?… Oh ! papa, tous ceux qui étaient chez Lovell n’étaient pas des innocents.
— Assez, Lucien !… Tu n’as pas eu un mot de repentir, tu cherches des excuses !
— Mais non…
— Tais-toi ! tu n’es qu’un misérable.
François Vigier s’était levé. Lucien se leva, lui aussi.
— Un misérable ?
Il recula un peu dans la pièce.
— Eh bien ! oui, père, un misérable !… mais, ton fils !… Je n’ai qu’une excuse et je n’en cherche pas d’autres : pourquoi m’as-tu créé tel que je suis ?
L’immense table les séparait.
L’effort que fit François Vigier pour se contenir durcit jusqu’à la cruauté sa grande figure.
— Je m’attendais à ce reproche, dit-il en baissant la voix. Je ne l’accepte pas. Il sous-entend un diagnostic que tu ne saurais porter toi-même sur ton cas. Les monstres sont rares, Lucien, et les pervertis, innombrables. Jusqu’à preuve du contraire, je prétends te soigner comme un malade qui peut guérir.
— Et si je ne veux pas guérir ?… Si je pense que j’ai le droit, étant donné ce que je connais de moi, d’être le moins malheureux possible ? Après tout, je m’appartiens !… Je ne suis pas un malade, je ne veux pas être un malade. J’entends ne pas gâcher toute mon existence par des plaintes et des soins inutiles. Pour ce qui s’est passé chez Lovell, j’ai eu tort, je le reconnais, comme j’aurais eu tort d’être mêlé à n’importe quel autre scandale, mais, pour le reste, j’ai le droit de vivre, j’entends vivre ma vie !
Alors, comme il se tenait debout, le torse rejeté en arrière, la tête haute, le sang aux pommettes, les yeux brillants, François Vigier reconnut leur inconcevable orgueil, et il désespéra.
— Écoute mes ordres, dit-il sèchement. Tu ne peux pas rester ici…
— Excuse-moi de t’interrompre, papa, mais je comptais te proposer moi-même d’aller vivre au Quartier, seul.
— Pour y continuer tes expériences, fit François Vigier, avec ironie. Et cela, jusqu’au jour où quelque nouvel accident te fera traîner mon nom devant les tribunaux.
— Je te jure, père, sur ce que j’ai de plus sacré, que tu n’as rien à craindre de pareil.
— Je n’ai que faire de tes serments. Puisque tu te crois un anormal, sache qu’un médecin n’attache aucune importance aux promesses de tes semblables. J’ai décidé, cet après-midi, que Batchano t’emmènerait. Il est chargé d’une mission auprès du congrès de Philadelphie et consent à t’emmener.
— Mon père, je ne partirai pas avec Batchano.
— Il quitte Paris dans deux jours, tu l’accompagneras.
— Je ne partirai pas avec Batchano !
— C’est ce que nous verrons.
— Que tu aies le moyen de m’y contraindre, père, c’est possible ; mais, si tu faisais cela…
— Je ferai cela. J’ai le devoir de me protéger contre les dangers que tu fais courir à mon honneur. Si l’on n’avait pas eu pitié de ma vieillesse, tu serais déjà l’objet de poursuites infamantes. Je ne veux pas que le peu de gloire que j’ai pu acquérir serve à protéger tes complices. Je ne peux me défendre contre les impulsions de ta monstruosité qu’en t’exilant et en te donnant un compagnon de voyage qui me réponde de toi. Tu partiras avec Batchano.
— Père, si tu m’y obligeais, il vaudrait mieux…
— S’il reste en toi quelque noblesse, je n’aurai pas besoin de t’y obliger.
— Je ne partirai pas, père. Il vaut mieux m’ordonner de mourir. Ce sera plus grand et ce sera la même chose… Dis-moi de me tuer pour que ta gloire ne soit pas menacée, et je me tuerai avec joie !… Oh ! papa, ne fais pas ce geste !… Si tu savais combien de fois j’ai été sur le point… Et cela aurait mieux valu, pour vous comme pour moi… N’est-ce pas ?… Mais dis-le donc !… Si tu veux que je meure, ce n’est pas très difficile !… Tu ne dis rien ?… Alors, tu aimerais mieux… Réponds… Veux-tu ?… Si tu crois que je tiens à la vie !… J’en ai assez, vois-tu, assez de souffrir… Et cela, c’est trop !… Comprendre que toi, que j’aime, que je respecte, que je vénère comme un dieu, tu préférerais me voir mort… Papa ! Papa !… Oh ! donne-moi seulement le courage !… Aide-moi, papa !…
Il délirait, avouant, dans sa folie, à la fois ses dégoûts et toute sa lâcheté. Sans lui répondre, François Vigier contourna la grande table, et, mettant pesamment la main sur l’épaule de son fils :
— Je suis trop près de la mort, Lucien, pour que tu te permettes d’en parler devant moi si légèrement. Tu n’as jamais voulu mourir. Tu n’y as songé que pour pouvoir vivre. C’est la pire des lâchetés, cela, mon enfant. On se dit : — « Quand je serai descendu plus bas, je me tuerai. » — On descend, et on ne se tue pas. Ne parle plus de la mort. Le courage que tu me demandes, je te le donnerai pour guérir. Écoute : la confession que j’exigeais de toi, je ne l’exige plus. Tu la feras à Batchano, plus tard, quand tu voudras, quand vous serez devenus des amis. Voyons, Lucien, la punition n’est pas terrible ! Je pourrais te parier de tes autres mensonges, de Femina et de ton indélicatesse. Je ne veux pas t’en parler, mais songe à toutes les raisons que j’ai de te punir.
Le ton de François Vigier, peu à peu, s’était adouci. La pression de sa main était devenue caressante. Lucien tremblait de tout son corps.
— Allons, mon petit, dis-moi que tu m’obéiras…
— Je t’en conjure, papa, ne me demande pas cela.
— Je te le demande, Lucien, au nom de notre affection.
— Mais, père, si je partais avec Batchano, ce serait te tromper, te donner un faux espoir, et je ne veux plus te tromper, plus jamais. Et, vois-tu ! je n’ai pas la force de recommencer à souffrir. Tu ne sais pas ce que j’ai souffert !… Non, tu ne le sais pas ! j’ai lutté, lutté tant que j’ai pu, par tous les moyens, et je n’ai pas réussi. Alors, depuis un an, je ne lutte plus, et, ne me maudis pas ! depuis que je ne lutte plus, eh bien ! je ne suis plus malheureux. J’ai trouvé d’autres êtres semblables à moi. Je comprends que cela te paraisse abominable, mais ma solitude était plus abominable encore !… D’autres hommes ont été comme moi, et même de très grands hommes dont la mémoire, aujourd’hui, est vénérée… Ne te moque pas ! C’est dans leur exemple que j’ai vu, non pas une guérison impossible, mais le rachat de ma monstruosité. Je suis ton fils. Je peux avoir hérité quelque chose de ton génie. Si tu veux que je vive, papa, aide-moi, aide-moi à devenir un grand homme !
Et, l’âme vidée, Lucien éclata en sanglots. Secoué de hoquets, le visage derrière le coude, il pleurait comme un gosse, et son père le laissa pleurer tant qu’il voulut.
Cette scène affreuse, les soupirs de ce misérable, les lugubres plaintes du vent et les incertitudes de sa conscience, François Vigier se sentait pris d’épouvante. Une voix lui parlait, une voix qui venait de tous ces livres entassés dans la nuit, de ces livres où se trouvaient les vingt volumes de son œuvre, et cette voix lui disait : « Ne vois-tu pas qu’il te ment et qu’il se ment à lui-même ?… Regarde-le : c’est le sang gâté de sa mère qui l’a fait naître. Jamais il ne sera qu’un fourbe et qu’un lâche !… Un grand homme, lui ?… Ils disent tous cela, les monstres ! Mais sois donc un monstre, toi, qui es un grand homme. Laisse-le mourir. Donne-lui le courage qu’il voudrait… Ce sera nous rendre service à nous qui sommes ta gloire et qui vivrons quand vous ne serez plus… Laisse-le mourir ! Tu as bien laissé souffrir ta femme, pendant dix années, pour pouvoir nous créer. »
Mais Lucien sanglotait éperdûment, et François Vigier le prit dans ses bras, contre sa poitrine.
Soudain, derrière la porte, Mme Vigier appela :
— Vraiment, François, je ne comprends pas ce que vous faites. Les Duprin s’en vont…
— Eh bien ! qu’ils s’en aillent !
— Jacques demande si vous n’avez pas d’ordres à lui donner pour Villejuif ?
— Qu’il attende.
Lucien ne se calmait pas. Comme un enfant poursuivi, il se serrait contre son père.
François Vigier lui caressa le front :
— Rentre dans ta chambre, Lucien. Ce soir, nous ne parlerons plus. Demain, tu m’accompagneras dans mes courses… Calme-toi… Va, mon petit, va, et prends courage !… Je t’aiderai.
Il le conduisit jusqu’au seuil du bureau et le regarda s’éloigner dans le corridor.
Lucien marchait en titubant ; il heurtait de l’épaule les murs, et, pour assourdir ses sanglots, appuyait contre sa bouche un petit mouchoir aux coins brodés.
Dans sa chambre, la grande glace devant laquelle il se coiffait et passait des heures, chaque jour, la grande glace qui était en face du lit et où Lucien pouvait se voir, même quand il travaillait, assis à sa table, la grande glace merveilleusement nette et flatteuse, sans une tare, sans une faille, l’attendait, pleine de lumière, car Gertrude, qui venait de préparer la couverture, avait laissé brûler les lampes en quittant la pièce, et l’image de ce beau jeune homme à la figure ruisselante de larmes était si triste que la détresse de Lucien en fut augmentée, et qu’il s’enferma vite pour s’enfouir le visage dans l’oreiller et pleurer encore : il lui semblait qu’il pourrait pleurer toute la nuit.
Il ne souffrait pas. L’ivresse des sanglots avait engourdi la souffrance. Mais, de temps à autre, il murmurait :
— Comme je voudrais mourir !
C’était un peu par habitude.
Depuis quelques années, il disait cela très souvent, et surtout, le matin, au réveil, quand son âme se sentait si peu faite pour supporter le poids de la vie. Il disait cela, les yeux encore tenus par le sommeil, à l’heure de cette terrifiante solitude qui succède aux rêves de la nuit, à l’heure où la nature, pour incliner les hommes à vivre, malgré tout, leur donne l’involontaire désir du plus bestial amour, et il avait coutume, alors, de jeter un regard sur la table où se trouvait, placé en évidence, le revolver qu’il avait acheté, un jour de spleen, et qu’il gardait pour se familiariser avec l’idée de la mort.
— Comme je voudrais mourir !… murmurait-il en bâillant, mais bientôt il s’éveillait mieux :
— Bah ! j’ai le temps… se disait-il, et, depuis quelques mois, il ajoutait :
— J’ai ma pièce à finir. Si elle ne réussit pas…
Du geste, il menaçait sa poitrine. Il avait décidé qu’il tirerait là, au-dessous du sein. Viser la tête serait plus sûr, mais se défigurer, pouah !… En cherchant le cœur, on le manque souvent ; eh bien ! s’il le manquait, cela voudrait dire qu’il devait vivre, qu’il serait un grand artiste, un grand poète, et, si cela était écrit, que lui importait le reste ?
La chambre, où il pleurait, n’était pas très vaste. Même, elle paraissait petite sous le plafond trop élevé. Il y avait de longs rideaux, en velours bleu, devant la fenêtre qui donnait sur la cour. A droite, un paravent aux laques japonaises, la toilette couverte de flacons ; à gauche, la glace, montée sur un pied en acajou, une glace comme on en voit chez les couturières, qui pouvait s’incliner et se redresser à volonté, et que Mme Vigier avait exilée de ses appartements, parce qu’elle n’y voulait plus que des meubles de style Louis XVI. Entre la table, qui était grande, et la haute fenêtre, s’étendait un sopha que des coussins recouvraient. Contre les murs, on voyait des bibliothèques grillagées, avec de la soie derrière les grillages. Ici et là, des eaux-fortes, des porcelaines et des grès précieux. Les vêtements, que Lucien portait avant de se mettre en habit, traînaient sur un fauteuil. Une serviette-éponge était accrochée au dossier d’une chaise. La lumière tombait de trois lampes fixées au cadre de la glace, et cette lumière éclairait vivement le lit très large, à pieds et montants en cuivre, la nuque si blonde et le corps gracieux de Lucien étendu.
— Oh ! comme je voudrais mourir…
Il répétait ces mots tout bas, n’ayant plus de force. Son âme était déserte. Parfois, il remuait les jambes, et le vernis des bottines brillait.
Quelqu’un marcha dans le corridor. C’était Gertrude qui venait finir la chambre. Elle appuya sur le loquet.
— On n’entre pas ! cria Lucien qui se leva d’un bond, oubliant qu’il avait tiré le verrou.
— C’est pour prendre les habits, dit Gertrude.
— Vous les prendrez demain.
Puis, comme il avait le vertige, il s’effondra sur une chaise, devant la table.
Le revolver était à sa place habituelle entre une photographie de Mme Vigier et un manuscrit relié de carton jaune.
— Et papa dit que je n’y ai jamais pensé !
Il secoua la tête. Il eut un de ces involontaires et haletants soupirs qui succèdent aux fortes dépressions nerveuses.
— Mon pauvre papa… Comme il a été dur ! Il ne peut pas comprendre que malgré tout, je suis son fils. Quand j’ai pleuré, il a pourtant eu pitié de moi… Mais je n’aurais pas dû pleurer… Oh ! lâche, lâche ! Et rien n’est fini !
Dans sa main levée, il posa son front. Il était fatigué, ah ! si fatigué !
— Partir ?… Non, je ne veux pas ! Et puis, partir avec Batchano…
Un étrange sourire se dessina sur sa bouche molle.
— Batchano… Costi…
Il ferma les yeux. Une expression de tendresse et de pureté éclaira son visage, mais, soudain, avec un frémissement :
— Non ! non ! je ne veux pas… dit-il, les dents serrées.
Et, ouvrant le fermoir d’un classeur, il sortit d’un compartiment secret une photographie que protégeait un beau cadre de vermeil.
C’était le portrait d’un jeune homme qui ressemblait vraiment à un modèle de Velasquez : puissante, hautaine et dédaigneuse figure.
— Reggie… Je lui avais promis d’être à la gare… Que doit-il penser de moi ?
Mais Lucien laissa retomber le cadre sur la table.
— Il ne pense pas à moi !… Que lui importe ?… L’épisode est terminé… Il louera un atelier à Naples ou à Florence, et il sera heureux… Ah ! si j’avais son talent !
D’un geste machinal, il attira le manuscrit relié de carton jaune. C’était le second acte des Attendris. Lucien essaya de se relire, mais il était incapable de comprendre le sens des phrases, et il les connaissait tellement que chaque mot lui parut imbécile et plat.
— Dieu ! que c’est mauvais !
Il ferma le manuscrit, le repoussa.
— Je n’ai pas de talent…
Écartant les coudes sur la table, il posa le front contre le bois verni dont la fraîcheur lui fut douce.
— Je n’ai pas de talent.
C’est une tragique destinée que celle de ces jeunes gens qui, pour se garder quelque estime, doivent croire que leur génie les autorise à vivre en dehors des lois humaines.
— Un grand homme, moi !
Tout ce qu’il avait dit à son père dans un élan de sincérité puérile s’effondrait. Au souvenir de son œuvre, il éprouvait un indicible dégoût.
Seul, le sujet lui plaisait encore, et, sans doute, parce qu’il ne lui appartenait pas. C’était l’histoire vraie d’une cliente de Batchano. Un mari s’était aperçu que sa femme, qu’il savait condamnée par les médecins, était éprise d’un autre, et, par pitié pour celle qui n’avait que si peu de temps à vivre, il avait fermé les yeux, s’était éloigné, avait quitté, sous quelque prétexte, sa maison, tandis que, auprès de la mourante et pour qu’elle ne soupçonnât pas son sacrifice, il laissait sa jeune sœur. Celle-ci, dans l’atmosphère créée par la passion de la malade, était devenue, à son tour, amoureuse du même amant, bientôt s’en était crue aimée et avait rêvé de fiançailles, jusqu’à ce qu’un hasard lui eût révélé l’adultère. Dans le récit de Batchano, elle était alors tombée dans la plus dangereuse des mélancolies. Dans la pièce de Lucien, après avoir crié son besoin de vengeance devant son frère revenu et qui disait son propre martyre, elle feignait de se laisser convaincre que la pitié est la plus noble des vertus et mérite que l’on vive pour en goûter les joies ; elle acceptait de se sacrifier elle aussi, et de se taire ; mais, restée seule, incapable de porter sa haine et sa blessure, elle se donnait la mort dans un moment de démence, et Gérald, le mari, le pauvre héros qui s’était cru sublime, s’accusait de l’avoir tuée et fuyait, abandonnant sa femme à l’amant qui ne l’aimait plus. Pour prolonger un peu de bonheur, la pitié avait détruit l’immense bonheur qui aurait pu naître.
C’était l’idée.
Ah ! comme elle avait séduit Lucien qui admirait par-dessus tout l’énergie et la force. La critique de la pitié, oui ! c’était une belle idée, mais l’idée ne suffit pas. Il revoyait, à cette minute, tous les défauts de sa pièce : trop de discours, trop de lyrisme, des sorties mal amenées, des répliques subtiles qu’on ne comprenait pas, des pages de dialogue bien lourdes, et Gérald, ridicule, peut-être, dans son rôle de mari complaisant…
Jamais on ne jouerait cela !
Et Lucien pensa à la dernière lettre qu’il avait reçue du directeur du Grand Théâtre.
Vincent couvrait d’éloges les Attendris, affirmait qu’il serait fier de présenter au public un nouveau grand poète, mais déclarait qu’il était impossible, « par le temps qui court », de monter une pièce de débutant, sans que l’auteur en supportât les frais. C’était à propos de cette lettre que Lovell, en bon Américain, avait conseillé à son ami de prouver qu’il pouvait, grâce à son nom, faire du bruit autour de son œuvre. De là était née la combinaison de Femina.
— Et père n’a pas voulu me parler de Femina ! Oh ! je ne m’en défendrai pas, s’il m’en parle… J’ai eu tort. Je n’avais pas le droit de me servir de sa gloire… Reggie n’aurait pas dû me donner ce conseil.
De nouveau, il prit le portrait de son ami.
— Reggie… Pourquoi l’ai-je connu ?… Avant de le connaître, j’étais un pauvre être qui agonisait sous la honte. Il m’a rendu le courage et l’orgueil, oui l’orgueil !… Et maintenant, il est parti ; et tout va recommencer, tout, l’incertitude, les remords, les tentatives affreuses avec les prostituées… Ah ! non ! pas ça !… non ! je ne veux pas !
Il s’était redressé. Ses doigts se crispèrent sur le bord de la table. Le revolver le menaçait.
C’était une arme sérieuse, puissante, à chien extérieur. Lucien l’avait choisie ainsi, parce que le mouvement de la gâchette est trop dur, quand il commande le barillet.
Lucien savait qu’à la dernière minute il aurait de la peine à se décider. Il préférait décomposer cette action si difficile. D’abord, il abaisserait le chien ; ensuite, il viserait ; et il tâcherait à s’exalter.
Souvent, déjà, il avait franchi les deux premières étapes. C’était au lendemain des jours que Lovell avait blessé, par un mot trop vil, cet être féminin et délicat. Ces lendemains-là, Lucien, au réveil, ne se contentait pas de jeter un regard sur la table. Il prenait le revolver familier, l’armait, posait le canon sur sa poitrine nue, mettait avec précaution le doigt sur la gâchette, puis, afin de mieux détester la vie, rêvait à un monde spirituel où de purs adolescents, épris d’art et de poésie, unissaient leurs mains frémissantes et leurs âmes passionnées, sans que vînt les troubler la détestable inquiétude… Mais le dégoût de la luxure n’avait jamais pu vaincre cette pitié que Lucien avait de lui-même, cet amour que lui inspiraient son beau visage et ses yeux de ciel, et sa peau si blanche, sa peau si douce… Il reposait l’arme brutale, et s’adressait dans le miroir un sourire où il y avait autant de compassion que de coquetterie.
On descend et on ne se tue pas…
De son petit œil sombre, le revolver narguait Lucien, et, dans les trous du barillet, les capuchons en cuivre des balles blindées le défiaient.
On descend et on ne se tue pas…
Lucien étendit le bras, prit la crosse à pleine main et arma le revolver.
— Tu vas voir si on ne se tue pas !
Il souriait, retroussant sa lèvre dans une moue de défi.
Mais son cœur se révolta, bondit jusqu’à sa gorge. Espérant que de se voir avec la figure d’un lâche lui donnerait de l’énergie, Lucien, alors, chercha la glace confidente, mais ses yeux trouvèrent le portrait de Mme Vigier qui le regardait.
— Ma pauvre maman !…
Elle ne comprendrait pas. Comme elle serait malheureuse !
— Ma gentille, ma jolie maman !
Il l’avait torturée. Pourquoi lui arracher ces inutiles aveux ?… Il voulait savoir comment son père l’avait traitée… Il l’avait traitée comme elle le méritait !… N’était-ce pas ignoble d’avoir trahi cet homme si grand ?… Hélas ! l’affreuse luxure est maîtresse du monde. Que de fois, au milieu d’une nuit de travail, n’était-elle pas tombée sur la nuque de Lucien ?… Et le sang bouillonnait, et il fallait sortir, aller dans les rues, sur les promenades, aux lieux des infâmes rendez-vous, la tête lourde, le cœur palpitant, ayant horreur de soi, à la recherche de l’innommable aventure.
— Non, ce n’est pas ma faute !
Pourtant, il allait mourir… Il sentait contre la paume de sa main la crosse froide. Il allait expier, lui, expier pour les autres. Car, enfin, ils l’avaient créé !
— Je ne suis pas responsable…
Mais son regard atteignit le miroir. Oh ! quelle malpropre figure ! Allait-il mourir dans ce désordre ?… Ce linge fripé, cette cravate défaite, ces traces de larmes sur les joues, ces cheveux collés par paquets sur les tempes. Mourir avec ce visage !… Au moins devait-il se laver et se mettre à son aise.
Il posa le revolver, armé, à cheval sur le portrait de Reggie et le manuscrit. Il se leva, non sans peine, car ses jambes vacillaient. Il ôta son habit, le plia soigneusement, retira son gilet et sa chemise. Puis, il resta toute une minute immobile, se demandant s’il enlèverait son pantalon pour passer un pyjama, et il était dans un tel état de faiblesse qu’il ne parvenait pas à se décider.
Enfin, sans savoir ce qu’il ferait plus tard, il versa de l’eau dans la cuvette, se lava longuement, se poudra le visage, se peigna les cheveux, aplatit la frange qui lui caressait le front.
Il agissait et n’avait dans la conscience aucune pensée.
Le torse nu, les joues fraîches, il se promena dans la chambre, au hasard.
Il avait la peau très fine, blanche, sans une rougeur ni une tache, des formes rondes, la poitrine dépourvue de poils et un peu grasse au niveau des seins, de belles épaules, des reins cambrés.
Comme il marchait à l’aventure et se trouvait en face de la table, il comprit, soudain, en coup de foudre, qu’il avait maintenant résolu de mourir, que c’était une chose décidée, et cela lui sembla tout à fait absurde, et même ridicule, oui, ridicule !… Pourquoi ?
Ce n’était pas de la peur qu’il éprouvait, c’était la sensation très nette qu’il allait accomplir un acte bête.
En même temps, mille idées simples, logiques, se présentaient à son esprit. Par exemple :
S’il consentait à partir, il pouvait exiger de son père qu’il lui donnât Jacques Duprin pour compagnon.
Il pouvait quitter la maison, cette nuit, et se loger au Quartier. Sa mère ne le laisserait pas mourir de faim.
Il pouvait télégraphier à Reggie, qui lui prêterait de l’argent sur les gains futurs que lui procureraient les Attendris.
Personne ne pouvait savoir si cette pièce n’aurait pas un énorme succès, et, si c’était un triomphe, qu’importait le reste ?… Reggie avait raison : les artistes sont des demi-dieux qui ont le droit de vivre selon leur bon plaisir.
Quant à la gloire de son père, certes ! elle valait qu’on se tuât pour elle ; mais un suicide, le jour que l’on expulsait Reggie, provoquerait le plus formidable des scandales, et combien Reggie, si courageux, si fier, si homme, mépriserait cette lâcheté !
Lucien se pencha sur la table et contempla l’image de Lovell, que barrait le canon du revolver. Ah ! que n’était-il là, ce robuste, pour le prendre dans ses bras et calmer ses tourments !
A coup sûr, il mépriserait Lucien. Et Batchano, ce grand Batchano au regard qui voyait tout, cet admirable Batchano qui lui avait répondu, cet après-midi, des choses si puissantes, ce prodigieux Batchano qui, malgré sa pitié, avait accompli son devoir en prévenant son Maître, mépriserait la mémoire du faible qui désertait le combat.
Tous le mépriseraient. Personne ne verrait la noblesse de son geste. La foule, l’ignoble foule, baverait sur sa mort, s’emparerait de son cadavre, de son beau cadavre…
Mourir, c’était le refuge d’un enfant malade, la défaite, la honte.
Vivre, ce serait la bataille, le défi. Vivre sans chercher à guérir. Vivre pour la beauté, le rare, l’exceptionnel.
Tu n’es qu’un misérable…
Oh ! la phrase commode qui soulage d’un remords.
Pourquoi un misérable ? Parce qu’il ne faisait pas l’amour comme tout le monde ?… Un misérable ?… Mais qu’était-ce donc leur amour ?… L’acte est toujours immonde, et l’âme basse de la femme le rend plus immonde encore !… Seul, le rêve ennoblit l’accouplement… Et qui prouve que mon rêve d’amour ne soit pas plus haut que le leur ?… Shakespeare a conçu les Sonnets et Roméo et Juliette !… L’amour ?… Qu’ils me laissent le temps, ils verront si je saurai leur parler de l’amour !… Et si j’écris l’œuvre que je sens grandir en moi, ce sera en murmurant mes phrases que de médiocres amants ennobliront leur bestial désir. Que les Attendris soient une mauvaise pièce, c’est possible. J’en ferai d’autres… Je veux vivre, vivre loin de leur vie et les regarder vivre ! Ils ne me tueront pas comme ils ont tué le grand Wilde, les misérables !… oui ! les misérables !… les hypocrites et les bourreaux !…
Ainsi s’exaltait cet enfant à demi-nu et son regard était splendide.
Tout à coup, un bruit de voix frappa son oreille.
Les Duprin partaient. — Lucien essaya d’entendre. — La porte de l’appartement se referma.
Lucien écoutait, mais ce fut le silence.
Que se passait-il entre son père et sa mère ? Est-ce que François Vigier dirait à sa femme ?… Non, il ne ferait pas cela. Non, ce serait indigne de lui. On ne dit pas à une mère que son fils… François Vigier allait venir, ici… Il était impossible que cet homme ne fût pas inquiet du sort de son enfant. Bien sûr, il allait venir.
Et tant mieux, s’il venait !… Plus de larmes, plus d’excuses. Des mots courageux, fermes :
« Comment se fait-il que toi dont toute la vie fut vouée à l’étude, tu attaches tant d’importance aux actes sexuels ?… Il y a autre chose en moi, en nous, que des besoins d’amour ! »
Voilà ce que Lucien dirait, calmement, sans phrases.
Il s’était conduit en gosse, en petite femme qui ne sait que gémir : la découverte de la bague l’avait affolé.
Cependant qu’il songeait à cette bague funeste, il aperçut le portrait de Reggie de nouveau, et, en même temps, il entendit marcher dans le corridor.
Si François Vigier trouvait chez son fils la photographie de Lovell, la discussion s’égarerait une fois de plus.
Lucien courut vers la table pour faire disparaître ce portrait dangereux. Il le prit si brusquement que le cadre de vermeil accrocha la gâchette du revolver armé.
Le coup partit. La chambre fut pleine de fracas.
Dans le corridor, la voix de Mme Vigier fit un cri effroyable.
Portant les mains à sa poitrine nue, Lucien s’était rejeté en arrière, et, aspirant l’odeur de la poudre, il restait livide, les yeux fous, épouvanté, ne comprenant pas.
Mais, quand il comprit que la balle, sans le toucher, s’était perdue, tout l’appartement était en tumulte : clameurs de Mme Vigier derrière la porte fermée au verrou, appels de François Vigier à l’extrémité du couloir, questions aiguës de Louise et de Gertrude.
Cela ne dura qu’une seconde.
Pendant cette seconde, Lucien eut la vision totale de ce qui allait arriver quand on le trouverait sans blessures, à demi-nu, grelottant comme s’il avait peur. Il vit la moue railleuse de Louise, l’étonnement de sa mère, le regard injurieux de son père : « Tu n’as jamais voulu mourir… » Et les domestiques qui riaient.
La porte gémit sous les coups. La voix de François Vigier ordonnait aux femmes de se taire.
— Je t’entends, Lucien… Es-tu blessé ?
Que se passa-t-il dans son âme désespérée ? Quel sursaut d’orgueil lui fit prendre le revolver, l’appuyer au hasard contre sa poitrine ?
— Lucien ! Réponds-moi !
— Mon chéri, réponds !
Il abaissa un peu la crosse et tira, de toutes ses forces, sur la gâchette.
Plus tard, il devait dire : « Cela ne fait pas plus de mal qu’un coup de poing. »
Il tomba, l’épaule brisée, comme s’il était mort.
— Monsieur Batchano !
— Mademoiselle ?
— Puis-je vous dire deux mots en particulier ?
— Mais certainement !… Périclès, attends-moi dans le hall… Me voici tout à vos ordres.
— Eh bien ! Docteur, je désire vous demander pardon. Je vous ai accusé méchamment, cet après-midi.
— Méchamment ? Non.
— Si !… Je suis très franche, et quand j’ai eu tort, je le reconnais toujours. Voulez-vous me donner la main ?… Non, ne me baisez pas la main par politesse !… Ce n’est pas cela… Donnez-moi la main, en signe de paix. Vous avez été admirable, ce soir, monsieur Batchano. Vous avez dit exactement ce que j’aurais dit. Mais pouvais-je parler ? Comment lady Cynthia a-t-elle permis que l’on abordât chez elle un tel sujet ?… Oh ! je sais que nous devions dîner avec Lovell et que Dechartres aime trop les scandales pour avoir pu se retenir de raconter celui-là. Mais je vous jure que moi, qui n’ai guère de pudeur, puisque j’étudie la médecine, j’étais affreusement gênée. Même avec vous, à moins que ce ne fût à Villejuif, je ne voudrais pas causer de cette honte. Pourtant, il le faut, car je dois vous déclarer que je suis convaincue de l’innocence de Lucien. Nous avons si souvent discuté ensemble !… C’est une nature un peu faible ; la sottise de Femina en témoigne, car je suis sûre que sa mère l’a poussé à publier cet article pour que l’on reproduisît sa photographie : elle est si vaine !… Mais Lucien est un romanesque et un poète, et je suis certaine qu’il est tout à fait… comment m’exprimer ?… tout à fait chaste !… On lui reproche d’être beau : n’est-ce pas absurde et vil ?… D’avoir été l’ami de Lovell ; mais nous étions tous prêts à devenir ses amis !… Ah ! que le monde est malpropre !… Voulez-vous faire une alliance avec moi, Docteur ? J’ai été injuste envers vous, je l’avoue et je le regrette… Je vous ai compris, ce soir… Je serai votre amie… Mais faisons une alliance pour défendre, demain, notre Maître contre les immondices qu’on va jeter sur son nom, voulez-vous ?
— De tout mon cœur ! répondit Batchano.
Ils étaient sur les plus hautes marches de l’escalier monumental qui orne l’hôtel de lady Cynthia Gore, avenue Henri Martin. C’était après l’un de ces dîners suivis de réception que donnait, chaque semaine, cette Anglaise nomade que Paris adula, trois saisons, moins pour sa froide beauté que pour le désordre de sa vie. — Lady Cynthia… Rappelez-vous… Lorsqu’elle disparut de France, Léopold Dechartres fit, à propos d’elle, le plus infâme et le meilleur de ses romans. On mangeait bien à sa table, mais surtout on y jouissait de ce franc-parler que les filles ne tolèrent plus.
Ce soir-là, Dechartres avait fourni le scandale quotidien.
Être le premier à tout savoir, voilà ce qui semble la raison de vivre de ce chroniqueur plein de talent. Aussi a-t-il des amis dans chaque monde et même dans la police.
Comme il racontait les scènes qui s’étaient passées dans l’atelier de Lovell et citait Lucien, Batchano était intervenu pour défendre le fils de son Maître.
Dechartres déteste qu’on le contredise. Il avait tracé du petit Vigier un portrait cruel, ressemblant au physique, et, pour le moral, marqué par ce trait de la combinaison Femina.
Contraint de battre en retraite, Batchano avait généralisé la discussion. Jusqu’à la fin du repas, il avait disserté sur les mœurs de Berlin et de Londres ; c’était, à cette époque, un sujet fort à la mode.
Quand Marie avait rejoint Batchano, il fuyait, avec Périclès Avrinos, les salons où la foule entassée écoutait la vieille duchesse d’Armanjon soupirer son dernier poème.
Il était presque minuit.
Dans quelques minutes, lady Cynthia, pour congédier ses hôtes, se lèverait et regarderait autour d’elle, avec un air de fatigue.
L’immense antichambre, où aboutissait l’escalier monumental, était déserte.
Deux valets en livrée, culotte noire et bas de soie blanche, se tenaient immobiles à l’extrémité de la galerie.
Dans le hall, à l’étage inférieur, près du vestiaire, Périclès Avrinos attendait.
Vers Marie qui lui semblait infiniment désirable, ce soir-là, dans sa robe enroulée et sombre, avec ses fraîches épaules, sa jeune poitrine, sa petite tête que les cheveux tressés coiffaient en turban, Batchano se pencha, et, prenant la main de sa nouvelle amie, il voulut la porter à ses lèvres, mais, de nouveau, elle l’en empêcha, en s’éloignant un peu.
— Dites-moi, Docteur, fit-elle, devons-nous prévenir François Vigier ?
— Mais non ! Y pensez-vous ?
Elle eut une moue soucieuse :
— Et si Lucien reste en relation avec ce Lovell, monsieur Batchano ?
— Ne vous inquiétez pas de cela, je m’en charge.
— Si vous vous en chargez, c’est bien ! dit Marie.
Elle avait repris cet air important qu’elle avait dans les salles d’hôpital quand elle suivait la visite. Elle jouait avec la longue chaîne de perles qui pendait à son cou. Il y avait, dans son attitude et dans toute son apparence, quelque chose de gracieux et de naïf, mais, aussi, d’un peu comique.
— Et, racontez-moi, Docteur ! Le Maître a-t-il beaucoup souffert de cette indiscrétion de Femina ?
— Il en a souffert, répondit Batchano. Je sais qu’il a l’intention de punir sévèrement Lucien, et même, mais ceci entre nous, de l’exiler hors de France pendant quelques mois.
— De l’exiler ! Est-ce une bonne idée ?… Peut-être sa pièce est-elle très belle, et, si on l’exile, il ne pourra pas la faire jouer.
— Mademoiselle, François Vigier est seul juge.
— Naturellement… Pourtant, qu’il ne soit pas trop dur !… Après tout, ce n’est qu’un enfantillage.
— Vous étiez plus sévère, cet après-midi !
— C’est vrai ! fit-elle ingénument. Mais quand on calomnie quelqu’un, j’ai toujours envie de le protéger.
Comme elle disait ces mots, une grande rumeur s’éleva à l’autre extrémité de l’antichambre.
— Je me sauve, Docteur. La duchesse a terminé son poème. Mes compliments à votre femme. Je suis navrée qu’elle soit souffrante.
Elle avait tendu la main à Batchano, et, le regardant dans les yeux :
— Des amis ? demanda-t-elle.
— Des alliés, répondit Batchano.
Elle lui adressa un gentil sourire, montrant les dents qu’elle avait charmantes.
— A demain !
Elle s’enfuit.
Batchano rejoignit Périclès Avrinos.
Quelques minutes plus tard, un fiacre automobile emportait les deux jeunes hommes vers le Quartier Latin. Ils se taisaient et semblaient se bouder.
Soudain, Périclès s’écria :
— Voyons, Costi, il en est, ça saute aux yeux ! On a expulsé Lovell, au lieu de le coffrer, pour éviter que le nom du patron ne fût compromis… Ose dire que je me trompe ?
— Tu te trompes, dit Batchano.
Périclès haussa les épaules. Il se sentait offensé, car, jusqu’à ce jour, Batchano n’avait pas eu de secret pour lui. Même les plus exceptionnelles tristesses de de ses malades, il les lui avait racontées, étant certain de sa loyauté.
L’automobile suivait le Cours-la-Reine. Le vent et la pluie balayaient les vitres. Sur le pont de la Concorde, la bourrasque, plus forte, hurla tout autour de la voiture qui fonçait dans la nuit.
— Quel chien de temps ! dit Périclès.
Puis il posa, d’un geste affectueux, la main sur le bras de Batchano.
— Tu es triste ? Ne t’en défends pas, on le serait à moins. Ce grand Vigier ne méritait pas cela. Admettons que je me trompe dans mon raisonnement : cela n’empêchera pas toute la ville d’y croire, et, si les journaux lâchent leurs aboyeurs sur cette piste, ah ! le pauvre patron !
— Oui ! ce serait abominable ! dit Batchano.
— Écoute, fit Périclès, qui serra le bras de son ami. J’ai une idée. Je te reconduis chez toi et je descends sur les Boulevards. J’ai un tas de camarades dans le monde de la presse, je verrai vite s’ils savent quelque chose et, s’ils me parlent de Lucien, je leur raconterai que j’ai couché avec sa maîtresse, et que, par conséquent… Enfin ! tu vois tout ce que je peux dire… Seulement, voilà ! ils ne voudront pas me croire… Sale histoire !… Au fond, vieux ! tu avais raison quand tu disais, pendant le dîner, qu’on devrait faire une loi au nom de l’hygiène… J’ajouterai : au nom de l’amitié… Quoi ! c’est répugnant, ce soupçon qui menace, de nos jours, toutes les affections d’homme à homme, les affections fraternelles, les plus belles qui soient, la nôtre, par exemple !
— Pourtant, Périclès, j’avais tort, dit Batchano rêveur. Savons-nous si l’individu que ma loi empêchera de vivre n’est pas celui pour lequel l’espèce humaine a été créée ?
— Tu en as de bonnes, Costi ! L’espèce humaine créée pour Reginald Lovell et Lucien Vigier… Eh bien, mon garçon !…
Mais l’automobile ralentissait sa course, à l’entrée de la rue de Rennes.
Batchano se pencha, essayant de lire sur le compteur le prix marqué.
— Tu plaisantes, fit Périclès, je n’ai pas encore dépensé mes cent francs.
Et force fut à Batchano de rentrer son argent.
— N’oublie pas, Costi, que tu dois voir ma gosse, demain ?
— Je n’oublierai pas, vieux.
Ces deux jeunes gens avaient, l’un pour l’autre, une de ces tendresses par lesquelles il semble que le cœur de l’homme veuille atteindre au sublime. Isolés dans la grande ville où les retenaient leur amour de la gloire et un certain goût pervers pour le luxe et les surfaces brillantes de la vie, ils s’étaient choisis. Jamais ils ne furent des complices. De leur amitié ils ne tiraient aucun profit évident, mais la joie qu’elle leur donnait était d’une qualité si pure et si fraîche que, plus tard, quand ils furent séparés par la vie, il sembla à chacun d’eux que sa jeunesse était morte.
— Pardonne-moi d’avoir été maussade, mon Périclès, mais je tombe de fatigue !
— Je ne crois pas à ta fatigue, Costi, et je t’assure que tu as tort de ne pas tout me raconter, ce soir, puisque, demain, tu me raconteras. Si ! si ! tu me raconteras…
Périclès souriait, à la fois triste et moqueur.
Batchano le menaça du doigt :
— Bonne nuit, vieux !
L’automobile s’arrêtait. Ils se quittèrent. Batchano rentra chez lui. Ce fut pour y trouver le message qui le réclamait au chevet de Lucien… Et, cette nuit-là, ni François Vigier, ni Batchano ne dormirent. La balle avait effleuré l’enveloppe du poumon, déchirant une artère. Quand l’hémorragie fut maîtrisée, la fièvre s’empara de Lucien.
Il délirait. Il appelait son père ; il appelait Lovell, il appelait Batchano.
Quatre jours, Lucien fut en danger. Le sang perdu, l’inflammation de la plèvre, les fatigues du délire l’avaient mis dans un tel état de faiblesse qu’on pouvait craindre, à chaque instant, un arrêt de ce cœur déjà hypertrophié par les excès d’une vie anormale.
C’était la cinquième nuit. Pour la première fois, Lucien dormait, tranquille, sans fièvre. François Vigier, étendu sur une chaise-longue, Batchano, debout au chevet du malade, écoutaient sa respiration apaisée. Il y avait dans l’air l’odeur fade des infirmeries. Une veilleuse brûlait, derrière la grande glace qui protégeait le lit contre la lumière. Sur la table, on voyait le manuscrit relié de carton jaune, la photographie de Mme Vigier et ces petites bouteilles et ces flacons qui sont comme l’âme cristallisée des chambres où l’on souffre.
A pas muets, Batchano s’approcha de la chaise-longue. François Vigier avait fermé les yeux.
— Vous devriez aller dormir, monsieur Vigier.
Quand un vieillard se néglige, la mort le marque. Cette nuit-là, François Vigier n’avait plus sa grande apparence.
Il ouvrit les yeux.
— Non, pas moi… Vous, Costi ! répondit-il d’une voix à peine perceptible.
Mais un bruit de pas se fit entendre derrière la porte, et les deux hommes froncèrent les sourcils.
Le bruit de pas s’éloigna, se rapprocha, s’éloigna encore, revint. Quelqu’un montait la garde dans le couloir.
— Obtenez qu’elle se couche, Batchano. Et rentrez chez vous. Si, je le veux !
François Vigier serra la main de Batchano.
Le jeune homme traversa la chambre.
Le corridor était obscur. — Il y eut un chuchotement… La porte se referma.
François Vigier, resté seul avec son fils endormi, baissa les paupières et chercha ses pensées interrompues.
Jusqu’à cette soirée, l’inquiétude l’avait protégé. Pas une fois, durant ces quatre jours, il n’avait parlé à Batchano de ce qu’ils savaient, à présent, l’un et l’autre.
Pourtant, la seconde nuit… Sous leurs yeux, Lucien, nu, les couvertures rejetées… Aucune difformité, mais toute l’apparence de ce corps trop blanc, trop rose, cambré, féminin. Un regard entre eux… Pas une parole !… Méthodiquement, ils avaient poursuivi leur besogne, qui était d’injecter du sérum dans les veines où le sang circulait mal.
Il y avait eu quelque chose d’assez beau dans cette union parfaite entre deux individus d’une si grande espèce.
« Occupez-vous de ma femme et de Louise, Batchano. Je ne veux pas les voir, et il ne faut pas qu’elles l’entendent. Que Louise couche dans le cabinet de toilette de sa mère. Je désire qu’elles ne sortent pas de la maison et que vous seul receviez ceux qui viendront aux nouvelles. Vous direz que Lucien s’est blessé, par accident. »
Ces ordres donnés, plus une phrase inutile.
Quand Mme Vigier, folle d’angoisse, arpentait le couloir, c’était Batchano qui devait la calmer. Elle lui obéissait ; elle craignait, ainsi que chaque hystérique, le médecin qui l’avait soignée.
Il lui disait :
— Soyez sage pour que Lucien vive.
Parfois, elle lui répondait :
— C’est moi qui l’ai tué !
Parfois, elle accusait son mari, l’appelait un bourreau, un lâche, un monstre. Le plus souvent, elle demandait, en se tordant les bras :
— Pourquoi, pourquoi a-t-il fait cela ?
Elle ne comprenait pas. Elle passait des heures sur le divan du boudoir, les coudes sur les genoux, la tête dans les mains, le regard perdu, et des larmes creusaient, sur le tout petit visage, le sillon de la première ride.
Auprès de sa mère, Louise devait garder le silence. Si elle risquait un mot, Mme Vigier lui reprochait de ne pas assez souffrir. Elle souffrait peu, en vérité ! non qu’elle fût insensible, mais parce qu’elle pensait : « Une balle dans l’épaule, ce n’est pas bien grave ! » et ne croyait pas que Lucien eût voulu se tuer. Combien de fois ne l’avait-elle pas vu, naguère, simuler une maladie, pour éviter d’être puni ?… Elle se rappelait qu’un soir d’hiver, la veille d’un examen dont il avait peur, il était resté à demi-nu, devant la fenêtre ouverte, préférant la bronchite à l’échec.
« Au fond, c’est lâche, ça ! » se disait Louise.
Elle trouvait ses parents naïfs de tomber encore dans ce panneau. Il avait fait semblant, elle en était sûre. Pourtant ceci l’inquiétait : on ne voulait pas qu’elle sortît de la maison, et, cachée derrière la porte du boudoir, elle entendait Batchano répéter aux visiteurs :
— Mais si, je vous jure, en nettoyant son revolver…
Jacques Duprin avait répondu :
— Allons ! tant mieux !… Dites à monsieur Vigier que Lecamus ira jusqu’au printemps.
Marie Lewinska avait murmuré :
— On ne nous croira pas, monsieur Batchano. Le concierge affirme qu’il a tiré deux fois. Il faut trouver autre chose. J’imagine que le Maître a été trop dur, et que le pauvre Lucien a perdu la tête.
D’autres acquiesçaient, par politesse, et parlaient du danger des armes à feu.
François Vigier, lui, ne s’inquiétait pas de ces visites. Rien n’existait hors cette chambre où battait le cœur de son fils, et, dans cette chambre, rien que les faibles battements de ce cœur épuisé. François Vigier ne semblait pas entendre les aveux du délire, ne pas voir les gestes impurs par lesquels Lucien appelait ses complices. Bien souvent, Batchano avait admiré l’énergie qu’il déployait pour sauver un être dont la mort lui eût rendu le repos.
Maintenant, le faible cœur avait repris ses forces, la pleurésie se résorbait, les os brisés accompliraient peu à peu leur lent travail. Dans deux mois, Lucien serait guéri… Et François Vigier, étendu sur la chaise-longue, essayait de penser et y réussissait mal, tant la fatigue l’accablait.
… La trace de la première balle, dans le mur, était bien près du tapis, le trajet de la seconde balle dans la poitrine, bien oblique… Ce suicide, quelle comédie !
Sans doute un accident avait-il fait partir le premier coup, et jeté dans l’épouvante, puis contraint à une sorte d’héroïsme, ce malheureux, oui ! ce malheureux… Est-ce leur faute, s’ils n’ont plus que le courage du mensonge ?… Constamment, ils doivent paraître ce qu’ils ne sont pas… Les autres infirmes attirent notre pitié, mais ceux-là, quand ils avouent, ne nous inspirent que répulsion et dégoût.
Ah ! comme l’instinct sexuel nous domine !… Notre race n’a-t-elle donc été mise au monde que pour se reproduire et suivre, en troupeau, la route qui retourne au néant où elle prit naissance ?… Faudra-t-il que toujours l’être en crée d’autres et qu’il se sente atteint, dans tout son œuvre, si le fils est infâme ?
Ainsi rêvait François Vigier, et, quelques minutes encore, péniblement, il rêva, puis il tomba dans le sommeil.
Il dormit une heure et s’éveilla en sursaut.
Les yeux trop ouverts, comme on les ouvre au sortir d’un songe, il lui sembla voir, près du lit, une femme qui se cachait le visage et qui pleurait.
Il se leva si doucement qu’elle ne l’entendit point avant qu’il lui eût posé la main sur l’épaule. Alors Mme Vigier découvrit son visage, eut un geste d’épouvante, de haine et de folie, et quitta la chambre sans avoir entr’ouvert ses lèvres serrées.
Mais la porte, en se fermant, grinça, et Lucien poussa un long soupir.
— Père, es-tu là ? dit-il faiblement.
— Oui.
— Et Batchano ?
— Il est parti.
— Veux-tu me donner à boire, papa ?
Puis, tandis que François Vigier lui offrait la boisson préparée, Lucien se souleva un peu :
— Je te demande pardon, mon pauvre papa, dit-il encore.
Il tendait la joue. Il semblait un petit garçon qui a commis une faute, mais qui a été si malade qu’on doit lui pardonner.
Cependant François Vigier repoussa la main qui l’attirait.
— Ne t’agite pas ! dit-il, et, tout de suite, il se reprocha cette phrase. Lucien ne s’agitait pas ; il voulait qu’on l’embrassât.
« Je l’embrasserai », pensait François Vigier.
Mais Lucien, ayant vidé le verre, reposa la tête sur l’oreiller et s’endormit aussitôt.
Il faisait soleil, ce huit novembre. Les rayons, qui traversaient obliquement la cour de la maison, illuminaient la pièce, les coussins brodés de la chaise-longue, les petites bouteilles sur la table, le marbre du lavabo et jusqu’aux grillages des bibliothèques, à mi-hauteur des murs.
— Couvre-toi pendant que j’ouvre la fenêtre, dit François Vigier, qui ramena l’édredon sur les épaules de son fils.
Et Lucien pensa :
« Comme il est changé, lui aussi ! » car il ne l’avait jamais vu que rasé de près, coiffé avec soin, la figure fraîche.
Mais François Vigier, ce matin-là, n’avait pas eu le loisir de s’occuper de sa toilette.
A l’aube, Louise l’avait appelé. Elle entendait, dans la chambre de sa mère, d’effrayants sanglots, et il avait trouvé une femme qui se débattait en pleine hystérie. Quatre jours d’angoisse avaient eu raison de la santé précaire de Mme Vigier. C’était une rechute. La crise avait duré plus d’une heure.
… François Vigier ouvrit la fenêtre et s’enveloppa frileusement dans la vieille houppelande qu’il portait.
— Ai-je été malade longtemps, papa ? demanda Lucien.
Il cherchait à se souvenir. Tout à l’heure, quand il s’était éveillé, il n’avait éprouvé qu’une sensation de bien-être.
« Oh ! comme j’ai dormi !… »
Puis la grande glace lui avait montré le reflet d’un visage qui n’était qu’une bouche gonflée, d’immenses yeux, un vaste front nu.
« C’est moi, ça !… »
Mais François Vigier ne lui avait pas laissé le temps de se reconnaître.
— Tu n’as plus de fièvre. Que veux-tu manger ?
— Je n’ai pas faim.
— Il faut te nourrir !
Il fallait aussi renouveler l’air et mettre de l’ordre dans la pièce. Gertrude avait été envoyée à la cuisine pour y commander un jus de viande ; elle allait revenir afin de balayer le tapis et d’enlever la poussière.
— Tu as été malade quatre jours, dit François Vigier, en s’approchant du lit.
— Quatre jours !… Batchano m’a soigné ?
— Avec un dévouement dont tu pourras le remercier.
— Je le remercierai, je me rappelle… Et je te remercie, toi, papa… Tu as été bon !
Il y eut un silence.
— J’ai été… très malade ?
— Très.
— J’ai été… en danger ?
François Vigier regarda son fils, avant de répondre :
— Oui, dit-il.
Une lueur anima les yeux ternes de Lucien. Mais le regard de son père, bientôt, le gêna.
— Ce que je ne comprends pas, c’est que la balle n’ait pas traversé le cœur. J’avais posé le canon du revolver sur la peau, la seconde fois… parce que, la première fois…
Il s’arrêta, la figure de François Vigier était devenue trop méprisante. Le vieillard se détourna. La porte s’ouvrit devant Gertrude. François Vigier donna des ordres.
— Je vais m’habiller, Lucien. Ne te découvre pas, dit-il.
Il quitta la chambre.
Alors, afin de ne pas voir Gertrude, Lucien se cacha le visage derrière l’édredon.
« Et pourtant, j’ai voulu me tuer !… » se disait-il, en palpant avec précaution les bandes qui lui enveloppaient le torse.
Au-dessus du sein, il sentit une place plus douloureuse. C’était là que la balle était entrée. Il se rappelait : il avait reçu comme un coup de poing, il était tombé et il avait perdu conscience de lui-même. Donc, si la balle avait traversé le cœur, il n’aurait pas souffert davantage, et, puisqu’il ne craignait pas la mort qui n’est que la dispersion et le silence, puisqu’il ne craignait que de souffrir, il n’avait pas été lâche, et c’était injuste de le mépriser.
« Ah ! pourquoi n’ai-je pas réussi ? Ils m’auraient pleuré. »
Quel émouvant cadavre dans le cercueil !… C’était le moment où les parents et les amis se pressent pour mieux voir celui qu’ils ne verront plus. On l’admirait. On disait :
« Si jeune !… »
Et il y avait dans l’assistance un mouvement de révolte contre le destin. Mme Vigier se jetait sur la dépouille de son fils. Une larme de repentir coulait sur la joue de François Vigier. Batchano se baissait jusqu’à effleurer le front de marbre. On posait le couvercle sur la caisse… Mais, tout à coup, Lucien conçut que, s’il n’avait pas abaissé la crosse en tirant et fait dévier le revolver, il serait, aujourd’hui, pareil à ceux qu’il avait entrevus sur les tables noires des salles d’autopsie, et, dans le brusque effroi qui souleva sa chair, il aima son corps qui vivait, ses jambes qui pouvaient bouger, le goût de ses lèvres, même cette douleur qui lui rongeait l’épaule, il aima son cœur fidèle qui n’avait pas cessé de battre, il aima ses yeux qui voyaient. Il tourna la tête vers Gertrude, pour n’être plus seul.
Elle avait répandu sur le tapis des feuilles de thé, et, courbée, respirant avec force, le visage rouge, elle balayait délicatement la poussière qui montait en tourbillonnant dans la bande lumineuse que formaient les rayons du soleil à travers la pièce.
Dans la cour de la maison, de fenêtre à fenêtre, les domestiques s’interpellaient, heureux de la belle matinée. Lucien entendit un bruit d’eau tombant, par paquets, sur les pierres. On devait laver une voiture. Le cocher se tenait les jambes écartées, pieds nus, pantalon retroussé, et, les muscles roulant sous la peau velue des bras vigoureux, il jetait sur les roues le contenu du seau qu’il balançait.
C’était un magnifique jeune homme : corps d’athlète et figure cruelle, au front bas, aux yeux sauvages, aux dents éclatantes de blancheur et qui mordaient sans cesse une lèvre étroite.
« S’il veut venir chez moi… » avait dit Réginald Lovell, un jour que le sculpteur avait accompagné Lucien jusqu’à la porte de la maison.
Oh ! que tout cela était ignoble !… Plus qu’ignoble : incompréhensible ! Il se sentait chaste comme un enfant.
Gertrude, pour balayer mieux, tira la grande glace jusqu’auprès de la fenêtre. Le soleil se refléta dans le miroir, et Lucien, ébloui par les rayons qui l’atteignirent au visage, ferma les paupières.
Il éprouva de nouveau cette sensation de bien-être qu’il avait goûtée au réveil, puis, sa bouche étant pâteuse, il pensa que ce serait bon de manger, non pas le fade jus de viande qu’on lui préparait, mais des fruits, des mandarines, par exemple, oui ! des mandarines… Ce n’était pas encore la saison, mais quelqu’un lui avait dit qu’on pouvait s’en procurer toute l’année.
Et il se souvint des primeurs que, jadis, pendant la convalescence de sa rougeole, M. Vendel lui apportait, chaque après-midi, — pour faire sa cour, sans doute, à la femme qu’il aimait.
Car ils devaient s’aimer : ils passaient les soirées au chevet de Lucien, et, quand Lucien s’endormait, sa mère et M. Vendel… Oh ! leur sale amour ! leur sale amour !
Ne peut-on vivre chaste ? Ne peut-on échapper à tout cela ? Ah ! n’y plus songer !… Être pur !
Être pur, comme Lucien l’était quand il gambadait, à la fin de cette même convalescence, au bord de la mer, sur la plage de Saint-Aygulf, les cheveux et les joues fouettés par la brise marine, et tenant dans sa main la main de sa grande amie !… C’était une belle jeune fille. Elle avait dix-neuf ans ; lui, onze à peine. Quand elle n’était pas là, il souffrait. Elle lui enseignait la vie des fleurs et ce que faisaient dans le ciel les étoiles qu’ils regardaient ensemble, assis sur les rochers, lui, blotti contre elle, protégé par elle contre l’obscurité dont il avait peur, car il avait peur de la nuit, non pas des fantômes ou des brigands, mais peur de la solitude que créait le mur des ombres, peur de lui-même dans cette solitude… Mais, quand Denise était là, il ne craignait rien que d’être séparé d’elle. Comme il l’avait aimée !… Il ne désirait que sa présence, et, n’est-ce pas l’amour cela ?
Denise… Reggie…
Pour aller de Denise à Reggie, que d’étapes dans le calvaire !
« Où est-il ?… M’a-t-il écrit ?… Quand pourrai-je prendre ses lettres à la poste ?… Et lui écrire ?… Où lui écrire ?… Il m’oubliera pour un autre ! »
Un frisson secoua Lucien, car c’était horrible, ce qu’il voyait ! Une grimace de luxure déformait le dédaigneux visage de Reggie. Il voyait son fier Reggie, tel qu’il l’avait vu, pendant les scènes immondes… Il voyait tous ces corps qui ne s’appartenaient plus. Il entendait les rires, les plaintifs, les stridents, les terribles rires, et lui-même riait, et son âme, cachée au fond de lui-même, l’écoutait rire.
« Ah ! plus jamais ! plus jamais !… Va-t’en !… Ce n’est pas toi que j’aime… Va-t’en !… Je ne t’aime pas !… Laisse-moi ! »
— Eh bien ! Lucien, eh bien ! qu’y a-t-il ? dit François Vigier.
Le vieillard était rentré dans la chambre, et Gertrude en était sortie sans que Lucien s’en aperçût. Lucien leva vers son père des yeux troubles.
François Vigier avait repris sa grande apparence. Il portait ses habits de travail ; ses joues étaient rasées ; sa coiffure rendait à son visage toute sa dignité.
Lucien se calma.
« Lui me protégera ! » pensa-t-il.
Faisant effort pour se soulever, il saisit la main de son père.
— Papa, je veux te dire… Je te promets… Tu comprends ? Je te promets !
Mais François Vigier, se dégageant de l’étreinte, répondit d’une voix gênée :
— Nous parlerons de cela plus tard, quand tu seras guéri…
Et vite, il s’en alla vers la fenêtre, et la ferma.
Gertrude apporta de l’eau chaude. Lucien fit sa toilette. La pudeur du jeune homme, devant son père, était extrême, et cette pudeur de petite fille irritait François Vigier.
— Tais-toi, Costi ! Ce serait admirable, mon vieux !… Je donnerais dix années de ma vie pour que la guerre fût déclarée demain !
Et Périclès Avrinos, en agitant les bras, parcourait la chambre qui lui servait tour à tour de salle à manger, de cabinet de travail et de salon.
Assis devant la fenêtre, Batchano regardait son ami avec un peu de dédain et beaucoup de tendresse. Il savait que ceux qui souhaitent des catastrophes n’ont plus confiance dans leur propre avenir.
— Laissons cela, Périclès, dit-il, et parlons sérieusement. Je viens de vivre quatre jours enfermé. La dernière fois que je t’ai vu, c’était avant-hier, chez François Vigier. Tu pensais qu’après les notes déjà publiées sur l’accident de Lucien, le scandale était inévitable. Aujourd’hui, parce que l’affaire du Maroc recommence, tu crois que nous n’avons plus rien à craindre. Tu me parais bien optimiste !
— Je crois, Costi, s’écria Périclès en se campant devant Batchano, que la nouvelle insolence de Berlin va provoquer dans Paris une telle rafale de colère que personne ne lirait le journal qui s’aviserait de nous parler de ton Lucien !… Et c’est beau, cela, vieux ! Il suffit qu’on pense à se battre pour que toutes les bouches d’égout se ferment. Dis à François Vigier de dormir tranquille, et, à son fils, de se hâter de guérir. Dans quelques semaines, s’il veut vraiment s’en aller de ce monde mal fait, il en aura l’occasion. Ah ! Costi, une balle en plein cœur, dans l’exaltation du combat, ça ! ça ! c’est une mort !… Allons ! vieux, prends ton chapeau et sortons : je vais aux nouvelles.
Mais Batchano, qui s’était levé, s’approcha de la table.
— Tu oublies, dit-il, que je dois préparer une ordonnance pour Simonne.
Et, s’asseyant, il se mit à écrire.
Un voile couvrit la figure de Périclès.
— Dis-moi la vérité, Costi !… Elle est perdue ?
— Elle est très malade. Il faudrait l’emmener dans le Midi.
— Et l’argent ?… dit Périclès.
Batchano n’était pas assez riche pour lui répondre. Sa clientèle lui rapportait plus d’invitations à dîner que de billets de banque. Il tendit l’ordonnance à Périclès, et Périclès murmura, tête basse :
— Attends-moi. Je vais l’embrasser.
Dix minutes plus tard, les deux jeunes gens descendaient sur la rue de Rennes vers le boulevard Saint-Germain. Longtemps ils cheminèrent, côte à côte, silencieux.
Périclès pensait à sa maîtresse. Ce n’était pas une fille très distinguée, ni très jolie, ni très intelligente, mais elle l’empêchait d’être seul, elle lui rendait de la fierté quand il avait trop souffert d’être sans génie. Alors, voilà ! il l’aimait…
Sur le boulevard Saint-Germain, des camelots vendaient avec de grands cris une édition spéciale.
— Tu vois, Costi, ça chauffe !
Batchano prit le bras de Périclès.
— Si je trouve cent louis avant demain, partiras-tu avec Simonne ?
Périclès hésita.
— Oui, vieux, je partirai. Mais tu ne les trouveras pas.
Ils se séparèrent. Périclès allait à la Chambre, et Batchano gagna les quais.
Une brise, qui soufflait sur la Seine, poussait les dernières feuilles vers le fleuve. De longs nuages couleur d’argent glissaient dans le ciel bleu. Les fenêtres du Louvre étaient illuminées, frappées obliquement par le soleil matinal. Près de leurs boîtes ouvertes, quelques bouquinistes formaient des groupes, et, sur l’impériale d’un omnibus qui passa, chaque voyageur tenait devant son visage un journal déplié.
« La guerre… » pensa Batchano.
Optimiste, il ne croyait pas qu’elle éclaterait. On l’avait prédite si souvent depuis quelques années !… Il se réjouit de cet incident qui devait détourner de Lucien la curiosité des salons et de la presse. Mais, pour être plus intime, le drame qui allait se poursuivre dans la famille Vigier n’en serait que plus poignant.
Batchano y songeait, quand il entendit son nom. Baissant la tête, il aperçut un bel automobile dont un valet en livrée tenait la portière, et, dans cet automobile, Marie qui s’élança vers lui, la main tendue.
— Bonjour, Docteur !… Comment va-t-il ?… Mieux ? Sauvé ?… Oh ! que je suis contente !… Pensez-vous que je pourrai voir le Maître ?… Oui ?… Alors, je monte avec vous.
Elle gazouillait. Elle avait les lèvres humides, le regard joyeux. Un long pardessus de zibeline lui enveloppait la taille ; le bord d’une toque de même fourrure s’appuyait sur son front bombé, et d’admirables roses, presque noires, étaient attachées sur l’énorme manchon qu’elle balançait tout en parlant.
— Elle si riche, et Périclès si pauvre ! se dit Batchano.
Et, très vite, il se décida :
— Avant que nous montions chez François Vigier, Mademoiselle, voulez-vous que nous causions un peu ? Vous vous rappelez que nous avons signé un traité d’alliance, l’autre soir, chez lady Cynthia ?
— Si je me rappelle ?… s’écria Marie. Mais vous ne vous doutez pas, monsieur Batchano, de tout ce que j’ai fait pour tenir ma parole ! Depuis quatre jours, je ne cesse de le défendre !… Et je vous dirai que j’ai trouvé le seul moyen… Je n’aimerais pas être le fils d’un grand homme, Docteur, et, surtout, si j’étais un poète.
— Mais, Mademoiselle, interrompit Batchano, ce n’est pas de Lucien que je désire vous parler.
— Ah ! fit Marie.
Pour elle, il n’existait au monde d’autre sujet de conversation.
— J’ai un service personnel à vous demander, reprit Batchano.
— Un service ?… Que je suis heureuse !… Dites vite !
— Voici : je connais un jeune homme qui n’a pas d’argent et dont la maîtresse se meurt de tuberculose. Avec deux mille francs, on pourrait les envoyer dans le Midi, et, sinon sauver une vie, du moins essayer de la sauver. Voulez-vous ?
Marie ne répondit pas tout de suite. Elle s’éloigna un peu de Batchano et le regarda droit aux yeux, puis, d’une voix changée, précise :
— Depuis que je dispose de ma fortune, Docteur, je suis obligée de ne jamais donner d’argent à ceux qui m’en demandent. Sans cela, mon existence deviendrait impossible. Mais, vous, vous n’avez pas besoin de demander… Nous sommes devenus des amis, l’autre soir, monsieur Batchano, et donc, c’est entendu : il faut deux mille francs, vous les aurez cet après-midi. Non ! ne me remerciez pas et ne m’expliquez rien. Montons chez le Maître. Venez !
Pour échapper aux bredouillements émus de Batchano, elle se hâta de gravir les deux étages.
Gertrude ouvrit la porte.
Au salon, Marie et Batchano trouvèrent Renée Duprin et Louise qui causaient avec animation et qui se turent.
Louise entraîna Batchano dans l’embrasure d’une fenêtre.
— Papa vient de me parler, murmura-t-elle. On peut tout dire. Tant mieux ! parce que, vous comprenez, avec les deux détonations, l’accident, ça ne tenait pas debout… Moi, je trouve que Lucien est un lâche. Si l’on m’empêchait de faire ce que je veux, je ne jouerais pas une pareille comédie.
— Ne le jugez pas si vite, dit Batchano. Il a beaucoup souffert.
Mais Louise haussa les épaules.
— Alors, vous aussi, comme Renée, vous allez le défendre. Il a souffert ? Et papa, il n’a pas souffert, lui, peut-être ? Et maman, qui a eu, ce matin, une rechute ?
— Ah ! votre mère a été malade ?
— Malade ? Un peu !… Nous avons mis une heure pour la calmer. Elle dort, à présent. Mais quand elle se réveillera…
— Pardon ! mademoiselle Louise, interrompit Marie que cet aparté offensait. Docteur, demandez au Maître, je vous prie, s’il peut me recevoir.
Puis elle détacha les roses qui étaient épinglées sur son manchon et les tendit à Louise :
— Voulez-vous donner ces fleurs à votre frère ?
— Oh ! qu’elles sont belles ! s’écria Louise. Vois donc, Renée !
Mais, sur l’ingrate figure de Renée Duprin, ce fut de la mélancolie :
« Que n’ai-je, moi aussi, de belles fleurs à lui donner !… »
Batchano frappait à la porte du cabinet de travail.
— Qu’est-ce que c’est ?… Entrez ! dit une voix irritée.
Sur l’immense table, dont les bords touchaient aux bibliothèques, un amoncellement de journaux recouvrait les manuscrits et les livres.
— Ah ! c’est vous, Costi… Eh bien ! aurons-nous la guerre ?
Louise se trompait : Mme Vigier ne dormait pas. Elle était au chevet de son fils, les genoux sur une chaise basse, l’épaule appuyée contre le lit, son petit visage tendu vers Lucien.
— Réponds-moi ! suppliait-elle. Réponds-moi !
Elle l’effrayait par le regard immobile de ses yeux sur lesquels les paupières ne battaient plus, et, quand, pour lui échapper, Lucien détournait la tête, il trouvait dans la grande glace, sa propre figure vraiment étrange, sinistre et belle.
La frange dorée, qui limitait de nouveau son front, descendait vers les sourcils, plus longue que d’habitude, les ombres de l’orbite avivaient la flamme bleue de l’iris, et la maigreur des joues rendait plus forte la bouche nue.
« Comment ne devine-t-elle pas ? » pensait-il.
A présent, il lui semblait qu’on ne pouvait s’approcher de lui sans comprendre. Est-ce que Gertrude, elle-même, ne l’avait pas toisé, tout à l’heure, avec mépris ?
— Que veux-tu que je te réponde ? dit-il enfin. Il n’y a pas de cause précise… Ce n’est ni ta faute ni la faute de mon père. Ce n’est la faute de personne. J’étais découragé… Tu l’avais remarqué toi-même. Je doutais de moi, de mon talent, de ma pièce…
Mais Mme Vigier l’interrompit :
— Tu me mens, Lucien ! s’écria-t-elle. Tu me mens !… Je viens de voir que tu mentais !
Elle s’était levée, et, sans que son regard quittât Lucien, elle reculait dans la chambre.
Il eut peur :
— Je te mens ? Moi, je te mens ?… Pourquoi dis-tu cela ?…
Elle ne lui répondit pas. Ses doigts s’accrochaient à l’étoffe de sa robe, montaient, par saccades, vers sa poitrine.
A cet instant, Louise entra, tenant les roses de Marie. Elle les jeta au pied du lit, sur l’édredon, et courut vers sa mère qui chancelait, l’enveloppa de ses bras, et l’entraîna dans le corridor.
Lucien entendit un hoquet, puis des sanglots. Il aurait voulu, lui aussi, pleurer, crier, gémir…
Cependant, Batchano avait répondu à François Vigier qu’il ne croyait pas à la guerre, mais se réjouissait de cette alerte ; puis, interrogé, il avait dit les rumeurs des salons et de la ville. Elles ne faisaient qu’un seul scandale de la fuite de Lovell et du désespoir de Lucien.
Batchano parlait en bredouillant, violemment ému. Dans l’existence de son Maître, l’inquiétude de l’opinion pénétrait avec ces journaux étalés.
Quand il se tut, François Vigier les montra :
— Il n’y a rien, aujourd’hui.
Puis il balaya la table.
Lorsqu’elle fut nettoyée, Batchano aperçut, près de la lampe, une coupe de porcelaine toute remplie de lettres et de cartes de visite.
— Avant que j’oublie… dit-il.
Et il tira de sa poche une enveloppe qui portait l’adresse de Lucien et le timbre du Grand Théâtre :
— Elle est arrivée le lendemain de l’accident, monsieur Vigier…
François Vigier prit l’enveloppe, eut un geste comme pour en briser le cachet, puis se ravisa, mit la lettre dans son portefeuille :
— Je la lui donnerai tout à l’heure.
— Comment va-t-il, ce matin ? demanda Batchano.
— Aussi bien que possible. Il a dormi, il n’a pas de fièvre.
— Louise m’a dit que Mme Vigier avait été souffrante ?
— Oui, une rechute… Je m’y attendais. Je vais l’envoyer passer quelques semaines à Compiègne.
En écoutant cette phrase, Batchano eut peine à cacher sa surprise, non qu’il n’approuvât pas la décision de son Maître, mais parce que demeurait à Compiègne, chaque automne, la cousine de Mme Vigier, Mme Charles Malan, femme riche, élégante, agitée, que François Vigier avait constamment tenue à l’écart de sa vie.
« Que signifie ce revirement ? » pensa Batchano.
Il n’eut pas le temps d’y réfléchir.
— Louise vous a-t-elle dit que je lui avais parlé de Lucien ? reprit François Vigier.
— Oui, mon cher Maître, et j’ai cru comprendre…
Mais le vieillard l’interrompit :
— Elle est persuadée que son frère a fait semblant de vouloir se tuer pour que je lui pardonne sa sottise de Femina et que je lui permette de s’occuper de théâtre. Elle ne se trompe qu’à demi.
Batchano baissa la tête. Lui aussi avait remarqué le trajet oblique de la balle dans la poitrine.
François Vigier quitta péniblement son fauteuil, et, piétinant la litière des journaux, il se glissa entre le bord de la table et les bibliothèques, s’approcha de la fenêtre, contempla, quelques secondes, la Seine et le Louvre, les nuages couleur d’argent dans le ciel bleu, puis se tourna vers Batchano :
— J’espère que Duprin viendra aujourd’hui, dit-il. Je suis inquiet de savoir ce qui se passe à Villejuif.
— Il viendra, répondit Batchano, Renée est au salon. Et, brusquement, il se rappela la commission que Marie lui avait donnée : Marie Lewinska est au salon, elle aussi, reprit-il. Ne voulez-vous pas la recevoir ?… Puis, comme François Vigier hésitait : Voyez-la, Maître. Elle vous est vraiment dévouée. Elle ne cesse de prendre la défense de Lucien, et elle connaît tout Paris.
— Je la verrai avec plaisir, dit François Vigier.
Il s’appuyait sur la table. Il plongea la main dans la coupe de porcelaine, fit glisser entre ses doigts les cartes de visite et les lettres :
— Il va falloir écrire à tous ces curieux. Que de temps perdu !
Alors, Batchano, timidement :
— Quelle est votre version officielle, Maître, de l’accident de Lucien ?
Mais Louise se précipita dans la pièce :
— Père, viens vite ! Maman recommence…
— Ah ! changer de figure, n’être plus le même !
Lucien serrait les lèvres.
Il fit jouer les muscles de ses mâchoires, il ramena sur ses tempes la frange de ses cheveux, la rejeta en arrière, puis, las d’une vaine comédie, enfonça la tête dans les oreillers.
— A-t-elle compris ?… Si elle a compris, je ne la reverrai plus !
Mais non, elle n’avait pu comprendre, elle n’avait pu deviner… Elle ne savait rien, quand elle était entrée dans la pièce. Si elle avait su, elle ne l’aurait pas accablé de questions. Les nerveuses, au début de leurs crises, ont souvent une sorte de double vue, mais, quand la crise est passée, leur mémoire ne garde aucun souvenir.
Tout à coup, Lucien entendit Louise qui courait, dans le corridor, vers le cabinet de travail, puis qui revenait, suivie par François Vigier et par Batchano.
— Voilà ! elle est malade… pensa-t-il. Et c’est ma faute !
Il s’était soulevé, en s’appuyant sur le coude, pour mieux entendre le bruit des pas. Il aperçut, au pied du lit, sur l’édredon, les roses de Marie.
— Quelles belles fleurs !
Il allongea le bras, parvint à saisir les tiges, se recoucha, tenant les roses près de son visage.
— Qui me les donne ?… Ce n’est pas Louise : cela ne lui ressemblerait guère… Sans doute est-ce Renée ?… Pauvre petite !
Depuis longtemps, il avait deviné qu’elle l’aimait, et il en était orgueilleux. Il ressentait toujours de l’orgueil, quand une jeune fille se troublait sous ses regards. C’était le contraire avec les femmes… Quand, séduite par sa beauté, une femme lui souriait, il éprouvait pour elle une sorte de haine. Il avait envie de fuir. Mais les jeunes filles !…
Lorsqu’il luttait encore, avant de connaître Reggie, il se disait parfois :
— Si je me mariais ?
L’amour n’était pas son ennemi. Ce qu’il haïssait, c’était la prostituée, l’adultère, l’adultère qui se donne à heure fixe : on arrive, on se déshabille, et il faut…
Il lui suffisait de se représenter une femme nue et prête pour qu’il eût la nausée. Mais une jeune fille !
Une jeune fille, c’est un être chaste, doux, craintif, des parfums frais, des yeux candides…
Sa fiancée serait la sœur qu’il n’avait pas eue, une sœur qui n’aurait ni les vivacités, ni la niaiserie de Louise, une sœur d’élection.
Elle serait belle et pure comme une vierge de Luini, et très riche, car il avait besoin d’une vie large, luxueuse. Renée était un laideron et Renée était pauvre.
— Et puis, non ! non ! ce serait un crime… Après les fiançailles, il faudrait…
Pourtant, s’il voulait guérir, il ne lui restait qu’à essayer cela : un grand amour.
— Comme ces fleurs sont embaumées !… Un grand amour !… Un amour exceptionnel, surhumain !
Et il pensa à Batchano.
— Père me demande de rester auprès de toi, Lucien, dit sèchement Louise qui entrait.
Sans le regarder, elle alla vers la fenêtre.
— Comment va maman ? interrogea Lucien.
— Mal.
— Oh ! je suis désolé…
— Il y a de quoi !… Tu peux te vanter… commença Louise, mais elle se tut.
Elle pensait : « A quoi bon ?… » Et Lucien se tut, lui aussi : « Quoi que je lui explique, elle ne comprendra pas. Elle est trop terre-à-terre. »
Après un silence, il demanda :
— Qui m’envoie les roses que tu m’as apportées ?
— Marie Lewinska, dit Louise qui tapotait les vitres et regardait la cour pleine de soleil.
— Comme c’est gentil ! s’écria Lucien. Elle est venue elle-même ?
— Elle est au salon, avec Renée.
— Ah ! est-ce qu’elles savent ?…
— Quoi ?
— Que j’ai voulu…
— Toute la ville sait que tu t’es mis une balle dans l’épaule.
— Dans l’épaule ?… Ce n’est pas exactement dans l’épaule !… Et puis tu m’agaces, Louise. Va-t’en !… Je n’ai pas besoin de toi ! Rejoins ton amie, et remercie de ma part mademoiselle Lewinska. Tu peux lui montrer le plaisir qu’elle m’a fait en lui disant ton manque de cœur.
Louise se retourna vivement :
— Mon manque de cœur !
Mais, dans le corridor, la voix de François Vigier appelait :
— Louise !
La jeune fille sortit de la pièce.
— Eh bien ! c’est fini, papa ? dit-elle.
— Elle est plus calme, répondit François Vigier. Je désire que tu restes auprès d’elle. La crise peut recommencer et Batchano doit rentrer chez lui. Je ne veux pas abuser davantage de sa complaisance.
— Et moi qui comptais me promener avec Renée ! fit Louise.
— Tu te promèneras demain. Sois gentille.
— Avec toi, toujours, papa, dit Louise, et elle s’en alla dans la direction du salon.
— Où vas-tu ? Ta mère est dans sa chambre.
— Je vais prévenir Renée qu’il ne faut pas qu’elle m’attende.
— Dis à Marie que je la verrai dans quelques minutes.
François Vigier entra chez Lucien.
— Comment te sens-tu ? demanda-t-il en lui prenant le poignet.
— Je souffre. Et maman ?
— Elle est mieux. De quoi parliez-vous quand la crise a commencé ?
— Elle m’interrogeait… Je te remercie, papa, de ne pas lui avoir raconté… Mais je te supplie d’éviter que je sois seul avec elle.
— Sois tranquille ! J’ai l’intention de l’envoyer, demain, à Compiègne, avec Louise. Il m’est pénible, à moi aussi, de les savoir auprès de toi.
— Oh ! père, pourquoi me dire cela ?
— Pour que tu y réfléchisses.
Lucien garda le silence. Il pensait :
« Voilà donc son plan ! »
On allait le tenir enfermé, dans la solitude.
— Marie Lewinska m’a apporté des fleurs, dit-il, en montrant les roses.
Mais François Vigier tira de sa poche l’enveloppe qui portait le timbre du Grand Théâtre et la tendit à Lucien.
— C’est une lettre du Grand Théâtre. Il s’agit sans doute de ta pièce, mais nous avons le temps de parler de cela.
— J’aimerais mieux t’en parler tout de suite, fit Lucien qui avait rougi.
— Non, répondit François Vigier. Nous en parlerons quand tu te sentiras capable de franchise. Rappelle-toi que je ne te pardonnerai plus un mensonge.
Et il s’éloigna.
Il traversa le corridor, rentra dans le cabinet de travail, s’arrêta devant la grande table, contempla la litière des journaux sur le tapis, plia sa longue taille, prit les feuilles, les mit au panier, se releva lentement, puis ouvrit la porte du salon.
— Marie, voulez-vous venir ?
Elle s’entretenait avec Renée Duprin et Louise de la situation que rendait plus difficile la rechute de Mme Vigier, et elle n’offrait rien moins que de s’installer dans l’appartement pour soigner les deux malades.
A l’appel du vieillard, elle accourut, les mains tendues.
— Je sais que vous êtes mon amie, lui dit-il, en réponse à ses protestations. Asseyez-vous et écoutez-moi.
Il lui montrait une chaise, et, quand elle l’eut prise, lui-même restant debout devant la fenêtre, le dos tourné à la lumière, il commença, sur un ton plus grave qu’il n’avait accoutumé :
— Je vous suis très reconnaissant, Marie. Batchano m’a dit avec quel courage vous avez défendu mon fils, sans être même certaine qu’il ne fût pas coupable.
Elle s’agita sur sa chaise. Il lui fit signe de ne pas l’interrompre, et poursuivit :
— J’estime que mon devoir est de vous mettre au courant de ce qui s’est passé. Voici : comme toutes les calomnies, celle que vous avez entendue n’est que la déformation d’un fait. Il est exact que l’enquête concernant ce Lovell dont Paris s’occupe a été suspendue pour que mon nom ne fût pas prononcé, même incidemment, au cours d’une affaire si malpropre. Peut-être aurait-il été plus sage de laisser agir la justice. L’innocence de Lucien eût éclaté aux yeux de tous. J’en ai la preuve.
Il s’arrêta. Il ne regardait pas Marie. Elle se sentait émue, inquiète. Qu’allait-elle apprendre ?
— Ce que je puis vous affirmer, reprit-il, c’est que Lovell n’a été pour rien dans le geste déplorable de mon fils. Oui, Lucien a voulu se tuer, mais pour d’autres raisons… Depuis quelques mois, il se préparait, en secret, à suivre une carrière que je tiens pour dangereuse, car il y faut du génie. Sans génie, l’auteur dramatique m’apparaît comme un homme méprisable… Lucien savait mon opinion à ce sujet, et cependant il n’a pas hésité à publier l’article que vous avez lu dans Femina. J’ai eu la faiblesse de me croire atteint par cet article ridicule. J’ai exigé de Lucien la promesse qu’il écrirait à Femina pour démentir la nouvelle donnée à propos de sa pièce, et je l’ai prévenu que, s’il manquait à sa parole, j’enverrais moi-même ce démenti. Son orgueil, blessé par la crainte d’un affront public, l’a poussé à un acte de démence. J’ajoute qu’il ignore, et que moi-même j’ignorais, jusqu’à hier, les mesures prises contre Lovell.
Il se tut.
Tandis qu’il achevait ce récit, Marie s’était bien aperçue qu’il y avait dans la voix et dans l’attitude de son Maître quelque chose d’étrange et de faux. Néanmoins, les affirmations de François Vigier la trouvèrent d’autant plus crédule qu’elles confirmaient ses propres hypothèses :
« Je n’aimerais pas être la fille d’un grand homme », avait-elle dit à Batchano.
C’était en usant de cette phrase qu’elle avait expliqué dans les salons le désespoir de Lucien, et, autour de cette phrase, elle avait construit tout un roman : le père illustre écrasant du poids de sa gloire le jeune poète peut-être génial, lui aussi… Elle avait tellement discouru sur ce thème qu’elle fut presque heureuse de ne s’être point trompée. D’ailleurs, les remords que traduisaient, croyait-elle, la voix et l’attitude de son héros, ne le diminuaient point à ses yeux.
Elle se leva, et, dans un de ces mouvements de théâtre qui lui étaient familiers, elle prit la main du vieillard.
— J’avais compris, Maître, dit-elle. Mais je vous remercie de m’avoir parlé comme si j’étais votre fille.
Il eut un brusque mouvement de recul. Il éprouvait pour lui-même un immense dégoût… Quoi de plus louable cependant que de mentir pour sauver l’avenir d’un fils ?… Mais François Vigier se sentait descendre… On ne sauve pas qui ne peut être sauvé !… Qu’avait-il besoin de forger des mensonges ? Il les avait débités pour que Marie les répétât dans ces salons qu’il méprisait, et il lui semblait que la foule, non pas même la foule qui est grande parfois, mais le « monde », le monde médiocre, le monde ricaneur envahissait sa retraite.
Marie l’accabla de mots tendres et finit par lui proposer ce qu’elle avait offert à Louise, de s’installer dans l’appartement pour soigner Mme Vigier et Lucien.
— Car, comment ferez-vous ? Louise ne peut être à la fois dans les deux chambres et vous ne devez pas délaisser Villejuif. Les expériences commencées vous réclament. Le docteur Batchano a d’autres malades. Moi, je suis tout à fait libre.
— Pas tout à fait, Marie, vous avez vos études.
— Oh ! mes études !… Mais n’est-ce pas un peu ridicule de ma part, Maître, de vouloir étudier la médecine ? A quoi vais-je aboutir ? A rien !… Donc, si je trouve l’occasion de me rendre utile, il faut que je la saisisse. Et justement, puisque je suis une étudiante, il n’y a pas d’inconvenance à ce que je soigne Lucien.
— Nous en reparlerons, ma petite.
— Non, Maître ! décidons tout de suite. Dites : oui !
— Je dis que vous serez toujours la bienvenue. Cet après-midi, Louise et moi suffirons à la besogne. Mais, demain, je compte envoyer Louise et Mme Vigier à Compiègne. Il faut séparer les nerveux. Et demain après-midi, si vous êtes assez gentille pour passer quelques heures avec Lucien, vous me rendrez service.
On grattait à la porte. C’était Jacques Duprin. Il avait pris un air de circonstance qui seyait mal à sa grosse figure.
« Va-t-il donc falloir recommencer avec celui-là ? » pensa François Vigier.
Et il n’en eut pas le courage.
— Excusez-moi pendant quelques minutes, Duprin. Je vais auprès de Mme Vigier qui a été souffrante. Oui, une rechute… Mlle Lewinska vous expliquera. Voulez-vous lui répéter, Marie, tout ce que je vous ai dit à propos de Lucien, tout, s’il vous plaît ?
Il les laissa, et Marie, d’une voix importante et grave, s’acquitta de la mission qu’il lui avait donnée.
Quand elle eut fini, Jacques Duprin la remercia en peu de paroles. Il n’aimait pas la Lewinska, comme il disait. Il aimait peu Batchano, dont elle venait de faire l’éloge. Il reprochait à François Vigier de s’entourer de « rastas », ne comprenant pas le goût que son Maître avait pour l’inconnu et le pittoresque de caractères si différents du sien.
— Parlez-moi de Lecamus, monsieur Duprin, dit Marie pour rompre le silence. Est-il vrai qu’il ne soit plus en danger ?
— Avec Lecamus, Mademoiselle, on ne sait jamais, répondit Jacques Duprin.
Pendant tout l’après-midi, François Vigier n’entra qu’une fois et ne demeura qu’un instant dans la chambre de son fils.
— Je laisse les portes ouvertes, tu peux m’appeler.
Louise surveillait le sommeil de Mme Vigier, et Lucien, dans une solitude qui lui faisait mal, plus mal que son épaule pourtant si douloureuse, put lire et relire la lettre que lui avait écrite, quatre jours auparavant, le directeur du Grand Théâtre :
Cher Monsieur,
J’apprends par Femina que les Attendris seront joués chez moi, ce printemps. J’en conclus que nous sommes tout à fait d’accord et vous attends pour échanger les signatures indispensables.
Croyez, etc…
Vincent.
Cela signifiait :
« Apportez-moi vingt-cinq mille francs et je monte votre pièce. »
Donc la combinaison Femina avait échoué. Mais il y avait un post-scriptum :
« Que diriez-vous d’Hélène Fabre pour Sylvandre ? »
Et ce post-scriptum fit rêver Lucien.
— Hélène Fabre dans le rôle de Sylvandre, ah ! oui, ce serait bien !
Il voyait le surprenant, le douloureux, le maigre visage de cette comédienne qui fut si souvent phtisique sur les planches ; il voyait Hélène Fabre dans la dernière scène de son premier acte. Il la voyait étendue sur une chaise-longue, pâle comme une morte, presque immatérielle, répondant par des sourires navrés à l’inquiète tendresse de son mari, puis, tout à coup, parce que, là-haut, dans l’atelier qui dominait la villa, Frédéric, son amant, commençait de jouer sur l’orgue le duo de Tristan, se ranimant, devenant plus que belle, soulevée, illuminée, guérie par sa passion. Gérald, alors Gérald, son mari, désespéré, mais prêt au sacrifice, lui annonçait qu’il allait partir, rentrer à Paris où l’appelaient de vagues affaires, et il mendiait une parole qui le retînt. Mais Sylvandre ne l’écoutait pas. Transfigurée, elle appartenait à l’harmonie qui tombait des cintres. Gérald s’approchait de la fenêtre ouverte sur la Méditerranée, et Marthe, sa jeune sœur, qui survenait, lui demandait à voix basse :
« Pourquoi pleures-tu ? »
Il répondait :
« Chut ! écoute : c’est trop beau !… »
Et Marthe, troublée, elle aussi écoutait Tristan.
Ah ! la forte conclusion d’une exposition serrée ! Toutes les scènes du début convergeaient vers cette scène dramatique, dramatique sans éclat de voix, ni parole violente.
Du grand théâtre !
— Vingt-cinq mille francs !… Où trouver cette somme ?
L’autre semaine, Lucien se disait :
— Si la combinaison Femina échoue, maman, devenue ma complice, sera obligée de me donner cet argent.
Mme Vigier pouvait se procurer vingt mille francs en aliénant, au profit de quelque usurier, dix mois de sa pension. Rien de plus simple !… Mais comment lui demander cela ? Il faudrait la revoir, subir ses questions, et d’ailleurs, jamais, jamais ! elle n’irait seule chez un usurier, et Lucien n’avait pas un ami pour l’y conduire.
Non ! pas un ami !… Des complices, oui, une douzaine de complices, pas un ami ! Tous ses camarades du lycée s’étaient écartés de lui après ce qui était arrivé, un soir, il y avait six ans de cela, à la Taverne de la rue des Écoles.
Ah ! cette soirée, cette première fois… Comme cela avait été brusque !… Oh ! non, non ! ne pas penser à cela, surtout ne pas penser à cela !
Pas un ami !… Pourtant, il faudrait qu’un ami parlât à Vincent, lui demandât d’attendre.
— Si Reggie était ici…
Mais si Reggie avait été ici, Lucien n’aurait pas essayé de mourir.
— Comme il me méprisera, quand il saura ce que j’ai fait !
On le lui écrirait sans doute. Fernand d’Oriville et le petit Meb le lui écriraient en se moquant de ce suicide avorté, et Reggie se moquerait comme les autres, et il aurait raison, car enfin, quand on veut mourir, on ne se loge pas une balle dans l’épaule… Vincent lui-même devait, aujourd’hui, rire de son gros rire vulgaire, mais pour celui-là, il ne fallait pas être inquiet. Qu’on lui laissât entrevoir la chance de gagner quelques billets de banque et il se mettrait à plat ventre. Son âme n’était que de la boue !…
Oui, de la boue !… Et pourtant, ce Vincent, homme méprisable, était un acteur plein de talent. Il avait un immense talent !… Comme il serait vrai dans le personnage de Gérald ! Quelle apparence écrasée il saurait lui donner, au dernier acte, quand il s’en irait, à travers le théâtre, suivant, seul, le cercueil de Marthe, sa victime !
Encore une belle scène, la plus belle, la plus dangereuse aussi… Le public comprendrait-il que ce mari, à la fois complaisant et criminel à force de bonté, avait de la grandeur ? Un mot ironique dans la salle, et la pièce croulait.
« Cela ne passera pas ! Vous devriez faire de vos Attendris, un roman, mon cher », avait déclaré Fernand d’Oriville, le jour que Lucien avait lu sa pièce dans l’atelier de Lovell. Mais Reggie et le petit Meb avaient protesté.
Peut-être ce d’Oriville avait-il raison ? C’était un chroniqueur habitué à l’atmosphère des répétitions générales.
Et, quelques minutes, Lucien songea qu’il aurait le loisir, pendant sa convalescence, de transformer les Attendris. Mais il y renonça vite : un roman, même quand il réussit, ne change pas l’existence de son auteur, tandis que le théâtre donne la gloire immédiate, et, plus que jamais, Lucien voulait la gloire.
Il n’y avait devant lui d’autre issue : ou la mort, ou la gloire. Hélas ! il n’osait plus penser à la mort, et, en fait de gloire, il n’apercevait que le sombre avenir de deux mois de prison, de solitude, de cette solitude qu’il se sentait incapable de supporter davantage sans devenir le jouet des fantômes que le crépuscule appelait dans la chambre.
Plusieurs fois, il fut sur le point de crier :
— Père ! Père !… Viens ! je vais tout te dire !
Mais une pudeur l’en empêcha.
De nouveau, il se souvint de la Taverne de la rue des Écoles.
C’était un soir que ses amis du lycée projetaient de se rendre, pour la première fois de leur vie, dans une maison close. A côté de Lucien était assis le frère aîné de l’un de ses camarades, un beau jeune homme de vingt ans, qui parlait des femmes avec autorité. Lucien l’écoutait en l’admirant et en buvant force cocktails pour se donner du courage, lorsque, tout à coup, l’incompréhensible vertige, le désir jusque-là inconnu s’était emparé de lui, avait pesé sur sa nuque, avait conduit sa main… Et, quand le jeune homme avait meurtri les joues de Lucien en le giflant à tour de bras, Lucien s’était mis à sangloter, à sangloter comme un pauvre gosse, sans même chercher une excuse ou un mensonge…
Ah ! ne pas penser à cela !… N’y pas penser, ou devenir fou ! Évoquer cette honte, c’était raviver le mal, rappeler l’obsession… Déjà, Lucien imaginait combien il eût été délicieux, dans le crépuscule qu’embaumait le parfum de Marie, de s’endormir, la tête posée contre la robuste, la mâle poitrine de Reggie, ou mieux encore : de s’endormir chastement, comme il l’avait fait, la veille, en tenant la main de Batchano.
Si François Vigier avait su être tendre, s’il avait passé l’après-midi au chevet de son fils, s’il lui avait parlé, comme autrefois, de ses livres, de ses travaux, de ses grandes hypothèses, s’il l’avait emporté dans les régions où ne vit que l’Idée, Lucien aurait tâché de lui décrire, il croyait qu’il aurait pu lui décrire ses souffrances, il les lui aurait décrites théoriquement, d’une façon abstraite, comme s’il s’agissait des souffrances d’un autre.
Mais point de tendresse !… Au secret ! l’accusé qui refuse de faire des aveux, la solitude aura raison de lui.
— Les bourreaux ! Ils ne m’auront pas !… Même s’ils m’enferment ici, pendant des mois, ils ne m’auront pas.
Avec la nuit qui montait, la fièvre était revenue. Elle battait les tempes. L’oreiller brûlait la joue.
— Ah ! pourquoi maman ne m’a-t-elle pas prêté cent louis, l’autre soir ?… Si elle me les avait prêtés, je serais, à présent, avec Reggie, dans les rues de Milan ou de Florence.
Et l’Italie fut devant ses yeux, l’Italie qu’il ne connaissait que par les paysages lointains des tableaux de Léonard ou de Luini. Puis il aperçut la figure du Baptiste qui est au Louvre. Étrange figure !
— Oh ! Reggie ! Reggie ! Où es-tu ? Où passeras-tu la nuit ? Dans quel bouge passeras-tu la nuit ? Ah ! misérable !… Non, je ne t’aime pas ! Non, je ne t’aime pas !… D’abord, tu es bête… Tu ne comprends rien à la vie. Crois-tu que tu aies tout dit quand tu affirmes qu’il n’est de crimes que contre la beauté ?… Si je ne suis pas criminel, si tes caresses ne sont pas des crimes, pourquoi ai-je ces remords, ce dégoût, cette haine ? Oui, je t’ennuie avec mes gémissements. J’ai tort de te parler et d’attendre que tu me parles. Écoute : il faut que tu le saches, je ne t’aime pas !… Celui que j’aime pourrait m’expliquer mon âme torturée, celui-là est sublime. Mais celui-là, jamais, tu entends, Reggie, jamais je ne souillerai sa pureté en lui disant mon épouvantable amour !… Et maintenant, trahis-moi, ce soir. Cela m’est égal puisque ce n’est pas toi que j’aime !… Mais que lui importe ? Il ne cherche que le plaisir, le plaisir que ne lui procurent plus les femmes. Ah ! je le hais !… Non, je t’aime !… Hélas ! je l’aime !… N’aura-t-il pas un moment de pitié quand il apprendra que j’ai failli mourir ?… Peut-être va-t-il m’écrire. Il devinera que je ne puis aller à la poste restante. Mais on ne me donnera pas ses lettres s’il m’écrit. Ils vont mettre un mur entre moi et la vie… Comme Louise a été cruelle, et papa, plus cruel encore ! Une seule personne a été bonne pour moi, une seule. C’était gentil de m’apporter des fleurs. Nous avons toujours eu de la sympathie, l’un pour l’autre. Elle est très jolie. Mais ce n’est pas sa beauté qui m’attire. Elle est très riche, elle aurait pu se marier, avoir des amants, mener la vie que mènent toutes les femmes… Ah ! si c’était elle qui m’aimait, au lieu de cette pauvre Renée… Peut-être… peut-être… ce serait l’enfer ou la guérison. Mais elle ne m’aime pas. Pour elle, l’amour n’existe pas, elle le méprise. D’ailleurs, je suis naïf de croire que c’est par pitié ou par bonté qu’elle a songé à m’apporter ces roses. C’est pour lui plaire qu’elle a fait cela, pour lui plaire, à lui qu’elle adore, comme aussi ce n’est pas pour moi, par affection pour moi, que Batchano m’a soigné, c’est pour lui plaire, à lui qui me prend tout et qui voudrait me voir dans la tombe… Non ! ce n’est pas vrai !… Batchano m’a dit, ce matin, que je serais mort si papa n’avait arrêté immédiatement l’hémorragie, et c’était très difficile de l’arrêter… Il est grand, il est généreux, mais il veut me punir, et il a raison de me punir, et moi-même je veux expier, je voudrais expier davantage dans ce corps que j’exècre, qui pèse sur moi comme un manteau de boue !… Ah ! je souffre !… Seigneur, ayez pitié !… Si je faisais venir un prêtre, si je me confessais à vous, Seigneur, auriez-vous pitié ?… Mais si Dieu existait, serais-je vivant, serais-je dans cette géhenne, moi qui ne suis coupable que d’être né tel que je suis ?… Ah ! vous ne savez pas, vous ne savez pas, vous tous qui me méprisez, non ! vous ne savez pas… Je veux, je veux être pur !
Mme Vigier secoua tristement la tête, leva un peu la main au-dessus des couvertures, laissa tomber cette main fatiguée :
— Vous avez toujours raison, François.
Elle ferma les yeux pour ne plus le voir.
Une seule lampe éclairait la pièce. Sur l’oreiller, les beaux cheveux encadraient le petit visage et caressaient une épaule et la naissance d’un sein à demi-nu.
Debout au pied du lit, François Vigier se souvenait… Cruels souvenirs !
— Le meilleur train pour Compiègne est à midi. Je vais vous envoyer Gertrude. Il faut qu’elle commence vos malles.
Il se dirigea vers la porte. Il l’ouvrait.
— François ?
— Oui.
— Dites-moi la vérité.
— Mais je vous l’ai dite…
— Non, ce n’est pas la vérité.
— Si ! je vous le jure.
Il était revenu à son chevet.
— Vous me le jurez ?
— Je vous jure que tout ce qui est arrivé est arrivé par ma faute.
— Mais pourquoi avez-vous fait cela, vous qui l’aimez ? s’écria-t-elle.
Et, comme il se taisait et baissait la tête, elle supplia :
— Au moins, promettez-moi que vous lui avez pardonné ?
— Je lui ai pardonné, dit-il doucement.
— Et vous lirez sa pièce ?
— Je la lirai. Ou, plutôt, tenez ! nous ferons mieux : dans un mois, à votre retour, il nous la lira lui-même, et si elle ne me déplaît pas trop, eh bien ! je ne m’opposerai pas à ce que le Grand Théâtre la joue. Êtes-vous contente ?
Elle le regarda, surprise.
— Oui, murmura-t-elle.
— Alors, reprit-il, avec un sourire, il faut que vous me promettiez, vous aussi, quelque chose. Je désire que vous ne restiez pas enfermée dans vos appartements, à Compiègne. Il faut vous distraire. Vous aimez à monter à cheval, votre cousine appartient à plusieurs équipages, suivez les chasses.
— Que je suive les chasses, François ! Vous n’y pensez pas ?… Comment pourrais-je m’amuser pendant que Lucien…
— Vous lui rendrez service, Yvonne ! On a trop parlé de son accident. Faites que chacun, après vous avoir vue, soit convaincu que rien de grave ne s’est passé dans notre famille. Est-ce promis ?
— J’essaierai, dit Mme Vigier.
Et François Vigier pensa :
« Elle m’obéira. Elle est assez jeune pour se plaire à être désirée, et je suis si vieux que les galants auront de l’espoir. Hé ! que m’importe ?… »
— Je vous envoie Gertrude, dit-il.
Puis il sortit, vite, de cette pièce où, jadis, après le départ de l’infidèle, il avait passé tant de nuits épouvantables.
Il traversa le cabinet de toilette, pénétra dans le corridor, hésita devant la chambre de Lucien, — Batchano s’y trouvait, il était sept heures du soir, — poursuivit sa route, entra dans le bureau, sonna Gertrude, lui donna des ordres, et, les coudes sur les bras de son fauteuil, le regard perdu, le menton appuyé sur la cravate aux larges boucles, la frange de ses cheveux plats brillant sous la lumière de la lampe, il resta immobile.
Quelques minutes plus tard, Batchano le rejoignit et lui annonça que Lucien avait, de nouveau, la fièvre, s’agitait, délirait presque.
— Avez-vous l’intention d’isoler votre fils, mon cher Maître ?
Mais François Vigier, avec un geste las :
— Je n’ai aucune intention, mon pauvre Batchano. Je ne peux plus rester auprès de lui.
Le lendemain, Renée et Jacques Duprin accompagnèrent Mme Vigier à la gare du Nord.
Sur le quai, Jacques regarda tendrement Louise et Louise rougit.
— Nous irons te voir pour te donner des nouvelles de ton frère, dit Renée à son amie.
Il était midi quand le train s’ébranla.
A la même heure, Batchano apportait à Périclès Avrinos les deux billets de mille francs que Marie lui avait envoyés. Périclès, d’abord, ne voulut pas les prendre. Il céda, enfin, aux paroles sévères de Batchano.
— Soit ! dit-il. Je partirai puisque cela peut la sauver. Mais tu avoueras que je n’ai pas de chance. Pour une fois qu’il va se passer quelque chose, il faut que je m’en aille…
— Il ne se passera rien, affirma Batchano. Personne ne veut la guerre.
Et il ajouta :
— Plains-toi d’échapper à ce brouillard !
Ce jour-là, en effet, Paris ressemblait à Londres, et, quand Marie, à deux heures de l’après-midi, entra dans l’antichambre de l’appartement du quai Voltaire, elle y trouva l’électricité allumée.
— Pour monsieur Lucien, dit-elle, en posant sur les bras de Gertrude une lourde botte de chrysanthèmes. Puis elle ôta ses fourrures et son chapeau.
Elle avait cette robe noire qu’elle mettait pour aller à l’hôpital.
— Me voici, mon cher Maître, dit-elle à François Vigier qui la reçut dans le cabinet de travail.
Il lui sourit. Elle était charmante, elle était toujours plus jolie quand la teinte cendrée de ses cheveux atténuait l’ardeur de son regard, mais ce qui la rendait surtout aimable, c’était l’expression de son jeune visage où se lisait la joie qu’elle éprouvait à se dévouer. Quand François Vigier l’eut guidée vers la chambre de Lucien, le jeune homme qui attendait cette visite avec appréhension, qui avait même résolu de se montrer maussade afin qu’on le laissât « crever dans son coin » — telle était son humeur, ce sombre après-midi — Lucien qui avait fait la moue devant les chrysanthèmes que Gertrude venait de lui apporter, fut conquis par le ton simple, franc et gai, sur lequel Marie lui dit, après une poignée de main donnée comme à un camarade :
— Bonjour !… Vous savez que c’est moi, à présent, qui vous soigne ? Je suis très exigeante, je vous en avertis, mais vous me renverrez si je vous ennuie.
Puis, sans lui laisser le temps de répondre, elle se tourna vers François Vigier :
— Allez-vous-en, Maître !… Nous n’avons plus besoin de vous. Vous désirez que la porte soit ouverte ? Comme il vous plaira…
Dès qu’il fut parti, elle s’approcha de la fenêtre que le brouillard salissait :
— Oh ! que cette lumière est horrible ! dit-elle. C’est triste ! triste ! ne trouvez-vous pas ?
— Si ! Mademoiselle… murmura faiblement Lucien.
— Ne m’appelez pas « Mademoiselle », protesta Marie. Votre père dit « Marie ». Dites comme lui, et je vous nommerai « Lucien ».
Or, il détestait que l’on fût familier. Mais elle avait fait cette offre avec tant de bonne grâce qu’il ne fut pas choqué par sa désinvolture.
— Eh bien ! Marie, pourquoi n’allumerions-nous pas une lampe ?
— J’allais vous le proposer, répondit-elle.
Elle pressa le bouton de l’électricité et les trois ampoules brillèrent sur le cadre de la grande glace.
— Oh ! s’écria Marie. N’avez-vous pas une autre lampe ? Celles-ci font mal aux yeux.
Il lui indiqua une petite lampe de bureau qui se trouvait sur la cheminée.
— Si je poussais la table près du lit, ce serait plus commode, dit Marie.
Mais en déplaçant la table, elle changea l’angle de la glace, et Lucien vit disparaître son reflet. Il le vit disparaître avec plaisir, car, bien que le barbier eût rasé de près et poudré son visage, il se jugeait affreux sous cette nouvelle coiffure qu’il avait adoptée et qui, rejetant ses cheveux de côté, lui découvrait le front.
— Et maintenant, déclara Marie, je ferme les rideaux.
Elle les tira, puis souleva la botte de chrysanthèmes, restée sur une chaise :
— Puis-je demander à Gertrude quelques vases ?
Lucien se prit à rougir. Il ne l’avait pas remerciée.
— Excusez-moi, je souffrais lorsque Gertrude m’a apporté vos belles fleurs et elle les a posées là. Je voudrais vous dire combien je vous suis reconnaissant…
— Non, ne dites rien.
— Si ! je veux vous dire, Marie, que, hier, au cours d’une très triste journée, je n’ai eu qu’une seule joie, et que cette joie, c’est à vous que je la dois. Quand Louise m’a donné vos roses, j’ai pensé qu’il y avait quelqu’un, dont ce n’était pas le devoir de m’aimer, qui songeait à moi et me plaignait un peu. Et je me suis senti moins ridicule.
La voix de Lucien s’était émue. Marie le regarda :
— Ridicule ?… Pourquoi vous sentiriez-vous ridicule ?
Sans lui répondre, il hocha la tête avec mélancolie.
Il avait tort de n’être pas satisfait de sa nouvelle coiffure. L’admirable front qu’il tenait de son père lui éclairait tout le visage. Lucien était assis dans le lit. Les bandages, qui lui entouraient la poitrine, ajoutaient du pittoresque à sa beauté, quelque chose de militaire et de viril.
Tout à coup, Marie se décida :
— Je suis très franche, Lucien, dit-elle. Eh bien ! je crois en effet que beaucoup de personnes, qui n’auront jamais le courage de chercher la mort, sont toujours prêtes à se moquer de ceux qui ont eu ce courage et qui n’ont pas réussi. Mais ces personnes-là ne comptent pas. Il ne faut ni vivre, ni mourir pour elles… A présent, j’irai demander à Gertrude les vases.
Elle quitta la chambre. Comme elle traversait le couloir, elle aperçut, par la porte du bureau, François Vigier penché sur sa table ; elle crut qu’il travaillait : les pages qu’il écrirait ce jour-là, ce serait grâce à elle qu’il pourrait les composer !… Elle fut si contente d’elle-même qu’elle souriait en arrivant à l’office où Gertrude l’accueillit mal.
Gertrude trouvait incorrect qu’une jeune fille passât l’après-midi dans la chambre d’un jeune homme. Et la cuisinière avait beau lui dire :
— Une étudiante, c’est pas une femme.
Et encore :
— Pour ce qu’elle risque avec celui-là !
Gertrude, prompte à mal juger, n’approuvait pas ces façons, mais ce fut bien autre chose, quand elle vit, en apportant les vases, la lampe allumée et les rideaux tirés.
— Mademoiselle a-t-elle fermé les persiennes ? dit-elle d’un ton bougon.
— Non, Gertrude. Vous les fermerez en nous donnant le thé, répondit Marie.
Elle arrangeait les chrysanthèmes. Sur la table, près de la photographie de Mme Vigier et du manuscrit des Attendris, elle posa une grande coupe remplie de fleurs dorées, puis elle monta sur une chaise afin de placer trois verres de Venise sur la console des bibliothèques, à mi-hauteur des murs. Ce faisant, elle s’étonna de voir les grillages doublés de soie qui cachaient les volumes :
— Vous devez beaucoup aimer vos livres, Lucien, pour les protéger ainsi.
— J’ai quelques belles reliures, répondit-il, avec gêne.
Marie descendit de la chaise, prit un fauteuil, s’assit, et, s’accoudant sur la table :
— Organisons nos après-midi, voulez-vous ? dit-elle.
Mais Lucien murmura, d’une voix caressante :
— Comme vous êtes bonne !
— Oh ! je n’aime pas les compliments ! fit-elle en fronçant les sourcils.
— Ce n’est pas un compliment…
— Alors, c’est une erreur de psychologie. Je ne suis pas bonne. Je suis très dévouée à mes amis, et je suis heureuse de pouvoir rendre service à votre père… Mais qu’avez-vous ?
— Rien ! ma poitrine…
— Vous souffrez ? dois-je appeler monsieur Vigier ?
— Non ! Non !… Vous êtes ici pour qu’il puisse travailler en paix. Ne le dérangez pas.
— Mais, Lucien, votre figure est toute changée. Qu’y a-t-il ? Dites… Je peux comprendre beaucoup de choses.
— Vous ne comprendriez pas ce que je sens.
— Qu’en savez-vous ? Ayez confiance.
— Eh bien ! tout à l’heure, pendant que vous arrangiez cette chambre… Mais à quoi bon vous raconter cela ?
— Il le faut puisque vous avez commencé.
— Vous ne vous moquerez pas de moi ?
— Non. Je vous le jure.
— Alors, voici : je rêvais, tout à l’heure, en vous suivant des yeux, que j’avais une amie, que c’était pour moi que vous étiez venue, ce soir, pour moi… Vous m’avez détrompé. Oh ! je ne vous en veux pas. J’ai l’habitude… Quand on vit auprès de lui, on ne peut être que son reflet. Mais c’est triste, parfois.
— Oui, c’est triste, Lucien, très triste, n’est-ce pas, d’être le fils d’un grand homme ?
— Marie, vous avez promis de ne pas vous moquer.
— Je ne me moque pas. Écoutez ! quand j’ai appris que vous aviez voulu mourir, j’ai beaucoup réfléchi… Ce matin, monsieur Vigier m’a raconté ce qui s’est passé. Et je crois à présent que je connais votre caractère. Je serai votre amie, Lucien, votre alliée.
Elle se penchait sur la table. Quand elle se tut, ne trouvant plus les mots qu’il lui fallait, Lucien tourna lentement la tête vers elle, et soudain, levant les paupières, en grande coquette, il lui jeta la flamme bleue de son regard, puis, sans une parole, lui tendit la main.
Marie prit cette main pour la serrer fortement, virilement, mais Lucien garda emprisonnés, entre ses doigts tièdes, les doigts de la jeune fille.
Elle rougit jusqu’au front. Pourquoi ?
Lucien murmura :
— Si vous saviez de quelle solitude vous venez de me sauver !
Mais, du pas de la porte, Gertrude, qu’ils n’avaient point entendue, annonça sa présence en toussant.
Leurs mains se séparèrent. Marie se leva pour aider Gertrude à installer le plateau du thé sur la table. La bouilloire chantait. Tête basse, Marie s’occupa de beurrer les tartines, tandis que Gertrude fermait les persiennes.
— Croyez-vous, Marie, que je puisse boire du thé ? fit Lucien.
— J’irai demander à votre père, répondit Marie avec empressement.
Elle sortit, traversa le corridor, entra dans le cabinet de travail. François Vigier était assis dans le fauteuil.
— Eh bien ! comment cela va-t-il, là-bas ?
— Très bien, Maître. Il voudrait savoir s’il peut boire du thé.
— Du thé ? Voyons, Marie, voyons ! vous n’allez pas donner du thé à ce garçon qui a besoin, par-dessus tout, de calme et de sommeil ? A quoi pensez-vous ? J’espère que vous ne le faites pas trop parler ?
— Non. C’est-à-dire… Je voudrais justement vous prier de me prêter un livre.
Quand il eut trouvé le volume qu’elle désirait, elle retourna auprès de Lucien.
— J’ai été grondée, lui dit-elle. Vous n’aurez pas de thé et nous ne parlerons plus ; vous devez rester absolument tranquille. Je vais lire.
Elle but la tasse qu’elle s’était versée, reprit sa place et se pencha sur le livre.
Elle sentait les yeux de Lucien fixés sur elle. Elle pensait :
« Comme il a dû souffrir pour être tellement ému par mes paroles ! » Et elle avait le cœur plein de haine pour Mme Vigier : « C’est une vilaine femme ! se disait-elle. Est-ce qu’elle n’aurait pas dû remplacer auprès de Lucien le père qui lui fait défaut ? Un homme de génie n’est pas un père, il a d’autres fils ! »
Ce raisonnement était un peu vague. Marie désirait que Lucien fût une victime, il lui était agréable d’imaginer qu’elle le sauverait du désespoir. Quand elle avait proposé de le soigner, il y avait eu, peut-être, en elle, l’inconsciente ambition de pouvoir dire à ses amies qu’elle passait tous les après-midi chez François Vigier, mais, depuis quelques minutes, elle était sincèrement enthousiaste de l’œuvre de justice qu’elle entrevoyait : il fallait rendre à cet enfant le goût de vivre. Elle l’appelait en elle-même « cet enfant ». Cependant, elle se souvint des calomnies dont il était l’objet, et elle se révolta contre la crédulité méchante des gens du monde. Lucien lui aurait-il pris la main, comme il l’avait prise, l’aurait-il gardée et caressée tendrement, gentiment, s’il avait eu des mœurs infâmes et un ami regretté ? Non ! c’était une victime, un poète faible, sensible, une victime.
Marie tournait les pages du livre.
Lucien ne voyait pas son visage qu’elle tenait baissé, mais il voyait les cheveux cendrés, les petites oreilles rouges, la nuque ployée et, sous la blouse, la forme de la gorge.
D’abord, il éprouva de la joie, une joie très pure et très fraîche : le cauchemar de la veille se dissipait. Les longs jours de solitude, qu’il avait redoutés, seraient égayés par la présence de cette jeune fille naïve, un peu folle sans doute, mais charmante et sincère, « sincère jusqu’à se rendre ridicule à force de franchise », affirmait Batchano. Elle avait dit qu’elle serait son alliée… Est-ce qu’elle se chargerait de mettre à la poste une lettre pour le Grand Théâtre ? Peut-être… Mais que répondre à Vincent ?… Lui dire d’attendre ?… Attendre quoi ?… Où trouver la somme qu’il réclamait ?… Batchano, qui aimait à évaluer les fortunes, donnait à Marie Lewinska deux cent mille francs de rente… Mais non, mais non, cela manquerait d’élégance !
« Ah ! si c’était elle qui m’aimait, au lieu de cette pauvre Renée ! » pensa Lucien.
Si elle l’aimait ?… Pourquoi ne l’aimerait-elle pas ? Peut-être l’aimait-elle depuis longtemps ?… Son attitude, tout à l’heure, quand elle avait rougi, était bien étrange !… Ah ! ce serait la fiancée idéale !… Sa fiancée ?… Crime ou évasion.
Il la regardait avidement, et bientôt il lui parut que toute l’atmosphère de la pièce s’épaississait, formait un brouillard, et que les bibliothèques, leurs grillages s’étant ouverts, laissaient choir leur contenu : riche collection d’estampes, aphrodisiaques inutiles !
Il ne pouvait détacher les yeux de cette blouse gonflée par la jeune poitrine, de ces épaules, de cette nuque, de Marie qu’il imaginait dévêtue.
« Avec celle-là, est-ce que je pourrais ? »
Hélas ! il était conscient de son infamie et en souffrait atrocement. Il en souffrit jusqu’à gémir.
Marie leva la tête, et cela suffit pour que s’évanouît la vision honteuse.
— J’ai mal ! dit Lucien.
— Que puis-je faire ?
— Rien… ou, plutôt, si ! parlez-moi. Je vous assure que papa se trompe. Quand je reste seul avec mes pensées, je suis repris par la fièvre. Quel livre lisez-vous ?
— Une brochure de Batchano : L’influence de la musique sur les aliénés.
— Je l’ai lue. Elle m’a intéressé, parce que la musique joue un grand rôle dans ma pièce. Il faudra que je vous raconte le sujet des Attendris, si cela ne vous ennuie pas ?
— Cela ne m’ennuiera pas, bien au contraire. Cependant, aujourd’hui, vous ne devez pas trop parler. Voulez-vous que je vous fasse la lecture ? Que pourrais-je vous lire ?
— Mais cela vous fatiguerait.
— Non, si mon accent ne vous agace pas. Je vous lirai ce que vous aimerez.
— Votre accent est délicieux, Marie. Tenez, lisons les journaux de ce matin. Il y a presque huit jours que je ne sais plus ce qui se passe dans le monde.
Il sonna Gertrude.
Mais Gertrude annonça que François Vigier avait pris tous les journaux qui étaient dans la maison. Lucien la pria d’acheter, sur le quai, le Journal, le Figaro et le Temps. Puis, quand elle fut partie, il allongea le bras au-dessus de la table :
— Donnez-moi votre main, Marie.
— Pourquoi ? fit-elle, surprise.
— Pour que je sente que je ne suis plus seul.
Elle céda, mais ne lui permit pas de garder ses doigts qu’il voulait retenir, et elle détourna les yeux.
Il la contemplait avec tristesse. Il se haïssait, se méprisait, il aurait voulu l’aimer d’un amour sans espoir.
— Ah ! pourquoi n’êtes-vous pas Louise ? dit-il.
Souvent, il avait pensé à nourrir son cœur d’un amour criminel et qu’il ne pourrait avouer.
— Mais, je serai votre sœur, dit Marie.
Il secoua la tête.
Un silence les sépara. Puis Lucien reprit :
— Oui, Marie. Il faut que vous connaissiez ma pièce.
— Mais, j’y compte. Je suis sûre que vous avez beaucoup de talent.
— Pourquoi en êtes-vous sûre ? demanda-t-il en minaudant.
— Je ne sais pas. Demandez au docteur Batchano ce que je lui ai dit, l’autre jour.
— Est-ce que Batchano croit, lui aussi, que je puis avoir du talent ?
— Oh ! monsieur Batchano est toujours sceptique ! dit Marie.
— Il n’est pas sceptique, quand il parle de l’intelligence du petit Avrinos, ce raté ! fit Lucien en abaissant le coin des lèvres. Est-ce que vous aimez le théâtre, Marie ?
Elle avait un culte pour les œuvres de François de Curel. Elle parla de la Nouvelle Idole. Lucien préférait les pièces d’Henry Bataille. Mais l’un et l’autre adoraient Maeterlinck et Ibsen, Ibsen surtout.
— Le Canard sauvage, Marie !
— Et Maison de Poupée, Lucien !
— Et Solness, et Jean-Gabriel Borkmann, et tout enfin, Marie, tout !… Ah ! quel poète !
— Oui, Lucien, un immense poète. Mais vous ferez de belles choses, vous aussi.
— Non, fit-il, non, je ne crois pas. Rappelez-vous quand Jean-Gabriel dit à son ami : « Si tu doutes de toi-même, tu es perdu d’avance ! » Eh bien ! Marie, je suis perdu d’avance. Je doute de moi. Il me faudrait des encouragements qui me manquent.
— Pourtant, Lucien, les Attendris, sont reçus au Grand Théâtre ? C’est un encouragement, cela !
— Un encouragement ? Ce serait un encouragement si le directeur du Grand Théâtre ne me demandait pas vingt-cinq mille francs pour monter ma pièce.
— Vingt-cinq mille francs !
— Oui, mais ne parlons plus de cela. De nos jours, l’art n’est plus qu’une question d’argent. Je ne veux pas y penser, cela me met en rage.
Il fut interrompu par l’arrivée de Gertrude qui apportait les journaux.
Lucien voulut les prendre. Marie l’en empêcha. Elle ouvrit le Temps et se mit à lire.
Le conflit franco-allemand intéressa peu Lucien.
— A notre sale époque, personne n’a envie de se battre, dit-il.
Il pria Marie de chercher ce que l’on jouait au Grand Théâtre. On y jouait toujours la même pièce, et l’on y annonçait pour la fin du mois la reprise de La Brouille, une œuvre célèbre jadis, au temps du Théâtre Libre.
— Cela fera trente ou quarante représentations, dit Lucien.
Puis, d’un air grave :
— Il faut que j’écrive à Vincent. Depuis mon malheur je ne lui ai pas donné signe de vie. Peut-être seriez-vous assez bonne pour jeter ma lettre à la poste, en sortant ?
— Mais oui, dit Marie.
— En ce cas, vous me permettrez d’écrire tout de suite ?
— Dictez-moi, Lucien. Je serai votre secrétaire.
— Comme vous êtes gentille ! Mais je n’ai que deux mots à lui dire… Mon stylographe est là, et le papier dans le tiroir… Je vous remercie.
Quelques secondes plus tard, Lucien, se servant du manuscrit des Attendris comme d’un pupitre, écrivait :
Cher Monsieur Vincent, vous avez raison : nous sommes tout à fait d’accord. Un stupide accident m’a empêché de vous répondre plus vite et me force à vous demander d’attendre quelques semaines la signature dont vous me parlez. Croyez que ma première visite sera pour vous. Si Hélène Fabre est libre, n’hésitez pas à l’engager, elle serait admirable dans Sylvandre.
Tout à vous.
Lucien François-Vigier.
Quand il eut cacheté cette lettre, il dit à Marie :
— Vous la jetterez à la boîte vous-même, n’est-ce pas ?
Elle s’y engagea, et montrant le manuscrit qui avait servi de pupitre :
— C’est votre pièce ? Vous devriez me la confier. Je la lirai cette nuit.
— Oh ! non ! s’écria Lucien. Si je savais que vous lisez les Attendris, je ne pourrais pas dormir. Demain ou après-demain, je vous raconterai le sujet, et quand j’en aurai la force, je vous lirai moi-même les trois actes.
— Comme vous voudrez. Je suis très impatiente.
Ils se souriaient, avec confiance et affection.
Marie regarda sa montre.
— Six heures et demie. Il faut que je me sauve, je dîne en ville.
— Déjà ? fit Lucien.
Mais le timbre de la porte d’entrée sonna, et Batchano entra dans la chambre au moment où Lucien baisait la main de Marie.
— Bonsoir, Docteur ! Je m’en vais. Je ne veux pas déranger le Maître. Vous lui direz de ma part que je suis satisfaite de mon malade et que je viendrai demain.
Elle se sauva, l’âme heureuse.
Pourtant il n’y avait rien de nouveau dans sa vie, mais elle était dans le même état d’esprit que le jour où elle avait décidé de quitter ses parents, son tuteur, son existence paisible pour se rendre à Paris et se vouer à la science.
C’était une jeune fille bizarre, mais sympathique.
Resté seul avec Batchano, Lucien dut répondre à une série de questions médicales. Il le fit avec mauvaise humeur. En face de Batchano, il devenait toujours glacial et désagréable. Il le tenait à distance et fuyait son regard.
Cependant, comme Batchano allait le quitter, Lucien lui demanda tout à coup :
— Voulez-vous me rendre un service, Costi ?
— Volontiers.
— Voici : j’ai dans mes bibliothèques un certain nombre de livres dont je désire me débarrasser. Leur présence ici m’est devenue odieuse. Je vous serais reconnaissant de les prendre et d’en faire ce qu’il vous plaira.
Il dit cela sèchement, d’une voix brusque, et il ajouta :
— Excusez-moi de vous donner cette peine, mais je ne puis charger Gertrude de les vendre.
Sans paraître surpris, Batchano accepta la mission qui lui était confiée.
Tandis qu’il ouvrait les bibliothèques, Lucien s’indignait de sa propre faiblesse. Pourquoi avait-il demandé cela ?
Quel enfantillage, ou quelle hypocrisie !
Gertrude, appelée, aida à envelopper les volumes (il y en avait une vingtaine) dans les trois journaux qu’elle avait apportés tout à l’heure.
— Puis-je dire à votre père, Lucien, que vous m’avez remis ces livres ?
— Cela m’est égal, répondit Lucien. Mais priez-le de ne pas m’en parler.
Et il tourna la tête vers le mur.
Dans le cabinet de travail, Batchano trouva François Vigier en train de compter les lettres qu’il avait écrites à ceux qui, depuis quatre jours, lui avaient témoigné de l’admiration.
Le vieillard montra les enveloppes et haussa les épaules.
Batchano raconta l’incident des livres. Il y voyait un bon symptôme. François Vigier ne lui répondit pas tout de suite. Ce ne fut qu’après un silence qu’il murmura :
— Oui, peut-être.
Puis, après un autre silence :
— Marie est-elle partie ? demanda-t-il.
— Mais oui, je l’aime.
S’étant fait cet aveu, Marie rougit et se pelotonna dans ses fourrures, au fond du bel automobile.
Elle allait prendre Lucien pour le conduire au Bois. Ce devait être la première sortie de son malade et c’était le vingt décembre, à onze heures du matin.
— Mais oui, je l’aime, et je suis heureuse.
Comme la sincérité rend toutes choses plus simples ! N’était-il pas naturel qu’elle l’aimât ? Depuis six semaines, elle passait son temps à l’admirer et à le plaindre.
Il lui avait raconté sa vie, son enfance timide, « une enfance à la Maurice Barrès », disait-il, et cet immense désespoir qu’il avait éprouvé quand il s’était aperçu des remords de sa mère, et tout ce qu’il avait enduré, entre le justicier et la coupable, dans cette maison d’où le pardon était exclu. Pauvre poète qui avait besoin de tendresse, qui doutait de soi, qu’un compliment habile laissait sans défense, qui s’en était allé, affamé de louanges, lire sa pièce dans l’atelier d’un Lovell !
« J’ai lu les Attendris, un soir, devant quelques jeunes gens, chez Lovell, le sculpteur. Vous le connaissez ?
— A peine », avait répondu Marie.
Puis, observant Lucien à la dérobée, elle avait ajouté :
« On prétend qu’il abandonne Paris, pour s’installer à Naples. »
Et Lucien de dire avec une parfaite indifférence :
« Ah ! vraiment ! »
Épreuve décisive !…
— Oui, je l’aime. Et il m’aime.
Il ne lui avait pas dit qu’il l’aimait, mais il passait des heures à la regarder, et certains soirs, quand, pour le sauver de la mélancolie, elle lui prenait la main, il devenait très pâle, puis très rouge, puis très pâle encore. Il avait le cœur si faible que les émotions se lisaient vite sur ses joues, et c’était à cause de ce cœur faible, de ces pommettes brillantes, qu’on l’avait accusé de se mettre du fard. Que le monde est malpropre ! Ah ! les détracteurs infâmes ! Quelle leçon elle leur donnerait !… Grâce à elle, on jouerait les Attendris, et elle les verrait ramper tous devant celui qu’ils avaient voulu salir.
— Il m’aime !
Longuement, il l’avait interrogée sur sa vie en Pologne, sur les raisons qui l’avaient poussée à quitter son pays, à étudier la médecine, à se vouer à la science au lieu de penser au mariage et à l’amour.
Elle lui avait répondu :
« Avez-vous lu Esclave de Gérard d’Houville ? J’ai peur de l’amour. Je ne veux pas être une esclave. »
Et voilà qu’elle aimait et ne se sentait pas du tout une esclave ! C’était Lucien, au contraire, qui lui appartenait. Il était son poète. Il avait besoin d’elle. Les poètes ont besoin d’une femme qui les protège contre la vie.
— Et moi ? Ai-je besoin de lui ?
Dans la vitre de l’automobile, elle se fit la moue.
Il y avait, ce matin-là, du soleil derrière la brume. Quelle douce promenade ils feraient au Bois !
— Je l’aime depuis…
Depuis quand, au fait, l’aimait-elle ? Était-ce depuis cette soirée où l’on attendait la déclaration de guerre — de cette guerre à laquelle personne à présent ne songeait plus, depuis la soirée où Lucien, parlant des batailles futures, avait dit :
« Une balle en pleine poitrine, pendant qu’on charge l’ennemi, ce serait la plus belle des morts ! »
Soudain épouvantée, Marie avait cru voir les yeux bleus clos à jamais, et elle avait exigé de Lucien qu’il lui jurât de ne plus penser à mourir.
« Jurez-le sur ce que vous avez de plus sacré !
— Je le jure, mais je ne vous dirai pas sur quoi… »
Puis, comme elle insistait, ayant compris, mais, pour la première fois, essayant d’être coquette, il avait murmuré :
« Sur notre amitié. »
Cette réponse l’avait trop émue. Leur amitié était, pour elle aussi, ce soir-là, ce qu’elle avait de plus sacré.
Donc, il fallait remonter plus loin. Sans doute l’avait-elle aimé dès l’après-midi où il lui avait raconté le sujet de sa pièce.
Comme il avait été éloquent !
Marie ne savait pas que les écrivains médiocres racontent toujours à merveille leurs œuvres.
Elle avait trouvé la conception des Attendris digne d’Ibsen. Elle avait supplié Lucien de lui prêter ou de lui lire le manuscrit. Il s’était fait prier, se disant timide et trop faible, et, quand il commença cette lecture, Marie était préparée à l’entendre : elle connaissait, elle plaignait Gérald, elle haïssait Sylvandre, elle aimait Marthe, elle redoutait le charme de Frédéric, le musicien.
Au dernier acte, elle avait pleuré, pleuré très sincèrement, pleuré à grosses larmes.
C’était affreux, ce départ de Gérald, derrière un cercueil, tandis que l’orgue retentissait des accents passionnés de Tristan.
« Un chef-d’œuvre, Lucien ! Un chef-d’œuvre ! »
Il ne l’avait pas écoutée. Il était épuisé, livide. La sueur perlait sur son front. La marque du génie était sur ce visage que Marie contemplait.
Oui ! il avait du génie, et c’était pour cela qu’elle l’aimait, pour son génie et non pas pour sa beauté. Elle l’aimait sans déchoir de son idéal : il avait du génie. On jouerait les Attendris. Ce serait un triomphe. Tout Paris en frémirait.
L’automobile déboucha sur la place de la Concorde, la traversa, passa le pont, s’engagea sur les quais.
— Vite ! vite ! se dit Marie. Ayons un plan : faut-il le forcer à m’avouer qu’il m’aime, ou vaut-il mieux que, moi, je lui dise ? Sa mère revient ce soir. Il n’y a pas de temps à perdre. S’il retombe sous son influence, il est perdu. Ah ! la méchante femme ! Quand je pense qu’elle s’est amusée à Compiègne ! On raconte qu’elle n’a pas manqué une chasse. Et Lucien espère qu’elle va lui prêter vingt-cinq mille francs. D’abord, moi, je ne veux pas. Je lui dirai que je l’aime.
Comme l’automobile s’arrêtait, Marie ouvrit la portière et sauta prestement sur le trottoir.
Tandis qu’elle gravissait à la hâte les deux étages, Batchano lisait, dans l’antichambre de l’appartement, un billet de François Vigier que Gertrude venait de lui remettre :
Mon bon Costi, je renonce à notre projet. Marie m’a proposé, hier, après votre départ, de conduire Lucien au Bois, en automobile. Cela vaudra mieux pour lui : la conversation d’une femme lui fera plus de bien que tous nos discours. Je vais aller à Villejuif. Excusez ce gribouillage et venez dîner à la maison : vous verrez Mme Vigier et Louise qui rentrent ce soir.
Ayant lu, Batchano resta songeur.
Ce qu’il croyait comprendre lui semblait à la fois trop grand et trop criminel.
Il n’avait pas l’âme assez forte pour suivre son Maître.
Certes ! il admirait cette faculté de s’abstraire, qui avait permis à François Vigier, après une semaine d’angoisse, d’oublier la vie en se jetant dans son œuvre. Jamais le vieillard, en effet, n’avait fourni un tel effort, une telle somme de travail. Passant chaque matinée à Villejuif, il demeurait, le reste du jour, enfermé dans son bureau, avec Jacques Duprin qui lui servait de secrétaire, enfermé, cloîtré, invisible. Certes ! Batchano s’inclinait devant cette magnifique puissance, devant cette soumission du cœur à l’esprit, mais que François Vigier, tout en affectant de se désintéresser du sort de son fils, laissât Marie et Lucien vivre en tête à tête, qu’il feignît de ne pas voir le danger que courait Marie, cette innocente, c’était trop de hardiesse ou trop d’égoïsme. Batchano protestait.
Il protestait, mais n’osait intervenir. En fait de pronostic, la certitude n’existe pas dans les cas d’inversion sexuelle sans déformation apparente des organes. Or, pour guérir un inverti, il faut une femme, et si la conscience de Batchano affirmait que nul n’a le droit de risquer la perte d’un être sain pour sauver un être déchu, sa révolte se heurtait à cette pensée :
« Qui suis-je, moi, pour rappeler François Vigier au devoir ? »
La veille de ce jour, il avait dit à son Maître :
— Lucien fera demain sa première sortie, monsieur Vigier. Ne devrions-nous pas l’accompagner ? J’attache de l’importance aux émotions qu’il éprouvera au cours de cette promenade. Le moment serait bien choisi pour lui parler de l’avenir ?
Ce programme avait paru satisfaire François Vigier. Rendez-vous avait été pris. Au rendez-vous, François Vigier manquait.
— Monsieur le Docteur dînera-t-il ici ? demanda Gertrude.
— Non, répondit Batchano. Je ne suis pas libre, ce soir.
Il froissa le billet, le mit nerveusement dans sa poche, ouvrit la porte de l’antichambre et se trouva en face de Marie.
Elle le salua gaîment, puis, devant sa figure si grave, s’écria, inquiète :
— Qu’avez-vous, Docteur ?… Est-il moins bien ?
— Je ne l’ai pas vu, dit Batchano. Il s’habille. J’avais rendez-vous avec monsieur Vigier, et je suis contrarié qu’il ne m’ait pas attendu.
Marie réprima un sourire. Elle savait que Batchano devait sortir avec François Vigier et Lucien. Elle devina que Batchano était jaloux, et elle en fut contente.
— Avez-vous des nouvelles de Périclès Avrinos ? dit-elle.
— J’ai reçu une lettre, ce matin, fit Batchano. Il est toujours à Beaulieu et son amie se meurt.
— Oh ! le pauvre garçon !… Puis-je lui être utile ?
— Non. Grâce à vous, il n’a besoin de rien. Adieu ! Faites mes amitiés à Lucien et prenez garde qu’il ne s’enrhume.
— L’automobile est chauffé, répondit Marie, et, tout à coup, elle se demanda si elle ne devait pas inviter Batchano à les accompagner. Mais elle pensa :
« Mme Vigier revient ce soir… »
Et, très vite, elle dit :
— Ne restez pas dans ce courant d’air, monsieur Batchano. Mes amitiés à votre femme.
Puis elle entra dans l’appartement.
— Eh bien ! Gertrude, monsieur Lucien est-il prêt ?
— Je vais voir, fit Gertrude qui regardait Marie avec tendresse, car Gertrude, quelques jours auparavant, avait dit à la cuisinière :
— Le concierge est un malpropre. Si monsieur Lucien était pour les hommes, est-ce qu’il courtiserait cette gentille demoiselle qui vient de me donner encore un louis à propos de rien !
Gertrude avait à peine disparu dans le couloir que Lucien entra dans l’antichambre par la porte du salon.
Il avait traversé cette pièce pour se regarder dans les miroirs. Marie avait obtenu de lui qu’il exilât de sa chambre la grande glace, et Lucien, ce matin-là, tenait à juger de l’ensemble de sa toilette. Elle était simple et digne d’un sportsman dont l’épaule aurait été brisée par quelque accident de chasse.
Son chapeau rond, en feutre noir, descendait bas sur la nuque ; un grand manteau, à longue pèlerine, dissimulait l’écharpe qu’il devait porter encore ; son pantalon était haut retroussé sur des bottines lacées et fortes.
Il se trouva correct et en beauté. Il avait les yeux clairs, la peau fraîche. Il paraissait un peu maigre sous ses amples vêtements, mais ce n’était pas pour lui déplaire. Quand il ôtait son chapeau, cette maigreur des joues et sa nouvelle coiffure donnaient plus de puissance à son large front.
A propos de cette coiffure, Lucien et Marie avaient eu presque une querelle. Lucien voulait rétablir la frange, Marie s’y était opposée :
— Pourquoi copier votre père ? Soyez vous-même !
Il lui avait obéi.
Il lui obéissait en toutes choses. Il lui appartenait. Elle était celle qui croyait en son génie, son admiratrice et son juge.
Après la lecture des Attendris, elle l’avait contraint, par de justes critiques, à se remettre au travail. Chaque soir, quand elle le quittait, il corrigeait son œuvre, et le lendemain, quand Marie avait approuvé les retouches, il ne doutait plus de leur valeur. Ainsi, elle lui était devenue indispensable. Du même coup, elle avait cessé pour lui d’être une femme.
Dans la vie de Lucien, la sensualité physique tenait peu de place. Ses impulsions sexuelles étant pour la plupart d’origine cérébrale, il oubliait sa monstruosité dès qu’une idée quelle qu’elle fût occupait son esprit. Cela durait peu : il se fatiguait vite. Mais il n’était pas encore las de son amour pour la gloire, et dans cette exaltation d’orgueil qu’avaient provoquée les éloges de la jeune fille, il oubliait que les lettres de Lovell devaient l’attendre à la poste restante, que Reggie le trahissait sans doute, il ne craignait plus les fantômes du crépuscule, ni les dangereuses visites de Batchano. Il était heureux. Une inquiétude troublait parfois son bonheur : il redoutait que Marie ne vînt à l’aimer.
Que serait-ce de la sincérité de ses jugements si elle l’aimait ?
Bien qu’il chassât cette angoisse, en se déclarant à lui-même avec autorité : « C’est une intellectuelle qui ne peut s’éprendre que des œuvres ; elle n’aimait pas mon père quand elle est venue à Paris pour le rejoindre », il avait peur chaque fois que Marie prenait sa main, et cette peur de l’amour le faisait pâlir et rougir tour à tour.
Il voulait, pour son repos, que Marie restât indifférente à sa beauté, il la respectait pour que les Attendris fussent sublimes, il avait mis si haut dans sa pensée le sentiment qui l’unissait à la jeune fille, que son indignation avait été sincère, quand Marie avait osé lui offrir de lui prêter vingt-cinq mille francs, un après-midi où elle le voyait bouleversé par une lettre de Vincent. Dans cette lettre, Vincent avertissait Lucien qu’il était las d’attendre.
— Cherchons un autre théâtre ! avait dit Marie.
Mais Lucien s’était écrié que, même si l’on obtenait une lecture dans un autre théâtre, il faudrait patienter jusqu’à l’automne, et il n’avait pas de patience. Il lui fallait une revanche immédiate.
— Alors, acceptez mon argent : jamais il n’aura été mieux employé.
— Non, mon amie. Que vous au moins ne soyez pas mêlée à cette cuisine. Maman ne me refusera pas d’engager sa pension.
Et Lucien s’était hâté d’écrire à Vincent pour lui fixer la date du 21 décembre :
A cette date, je vous verserai la somme convenue, je m’y engage.
Or, aujourd’hui, 20 décembre, Mme Vigier revient de Compiègne, mais Lucien sait que sa mère a mené depuis un mois une vie agitée, élégante, coûteuse. Elle avait des dettes avant son départ. Les dettes n’ont pu qu’augmenter, et, avec elles, l’avarice.
Pourtant, il faudra demain satisfaire Vincent.
Elle est finie, cette belle époque où, du fond de sa chambre de malade, Lucien imaginait les applaudissements de Paris et lisait, dans les yeux de sa muse, les promesses de la destinée.
— Bonjour, Marie.
— Bonjour, Lucien. Dépêchons-nous. Peut-être aurons-nous du soleil.
Le soleil leur fut propice.
Tandis que l’automobile gravissait les Champs-Elysées, les brumes s’entr’ouvraient au zénith, et l’Arc de Triomphe, sous les rayons couleur d’ocre, se détacha des sombres nuages qui tenaient tout l’horizon.
— Vous ai-je jamais parlé, Marie, de mon culte pour votre compatriote la comtesse Walewska ? Mais peut-être n’aimez-vous pas Napoléon ? Moi, je l’adore.
Lucien avait dit ces mots, parce qu’il était trop « artiste » pour avouer simplement la joie qu’il goûtait à revoir le ciel et les arbres, à se trouver dans cet automobile luxueux et qui glissait sans bruit. Cependant le silence et les façons de Marie l’inquiétaient.
Elle était heureuse ; elle l’avait enveloppé de fourrures, puis comme il admirait les roses qui ornaient le vase d’argent placé devant eux, entre les fenêtres de la voiture, elle avait pris la plus belle de ces fleurs et l’avait mise à la boutonnière de l’ample manteau.
Elle pensait, et ne se trompait pas, que jamais Lucien n’avait été plus séduisant.
« Même s’il n’avait pas de génie, je serais fière de lui », se disait-elle, et sous prétexte de retenir la couverture qui glissait sur leurs genoux, elle effleurait sans cesse le bras de Lucien.
— Mais si, j’aime Napoléon, répondit-elle. Quant à votre Walewska, je lui reproche d’avoir tout gâté par son mariage. Moi, je serais restée fidèle jusqu’à la mort de l’Empereur.
— En êtes-vous bien sûre ? fit Lucien.
— Tout à fait sûre ! dit-elle, en cherchant ses yeux.
— Mais, Marie, songez, reprit-il, que l’Empereur était à Sainte-Hélène et qu’elle ne l’aimait pas.
— Elle s’était donnée, Lucien, et, grâce à lui, elle avait participé à de grandes choses. Cela aurait dû lui suffire.
— Vous parlez comme une jeune fille qui n’a jamais aimé !
— Qu’en savez-vous ?
— Oh ! Marie, je vous en conjure : faites-moi des confidences. J’adore ça…
Il raillait. Elle en fut profondément blessée.
— Non, vous ne le méritez pas.
Et, montrant l’Arc de Triomphe :
— Regardez plutôt la Marseillaise. Je ne passe jamais ici sans la saluer.
— Rude était un homme immense ! affirma Lucien.
Il se détourna pour ne pas voir le chef-d’œuvre.
Que de fois Reggie ne l’avait-il pas emmené jusqu’à la Place de l’Étoile, pour « saluer » la Marseillaise !
« Irai-je aujourd’hui prendre ses lettres à la poste ? »
« Me suis-je trompée ? se disait Marie au même instant. S’il m’aimait, aurait-il parlé ainsi ? »
« Non, non, je n’irai pas ! » se promit Lucien.
« Peut-être son ironie cache-t-elle l’inquiétude d’un amour jaloux ? » espéra Marie.
« Non, non, je n’irai pas. Je ne veux pas ! c’est fini, tout cela. »
Et, se penchant vers sa compagne, il dit tendrement, à voix presque basse :
— Marie…
— Oui ? murmura-t-elle.
— Rien, fit-il. Je prononce votre nom parce que je l’aime.
— C’est le nom de Marie Walewska que vous aimez.
— C’est le vôtre. Vous ne savez pas, mon amie, combien de fois, depuis six semaines, quand vous n’étiez pas là, j’ai prononcé, comme cela, tout bas, votre nom ! Oui, le soir, quand la tristesse que vous aviez mise en fuite renaissait, toute-puissante, je disais : « Marie !… » et la tristesse s’en allait, parce que vous veniez.
— Je viendrai toujours, Lucien, quand vous m’appellerez.
C’était en vain que l’Avenue avait déployé devant eux ses perspectives, en vain que les feuilles mortes étincelaient dans les dessous-de-bois, les yeux de Marie avaient trouvé les yeux de Lucien, et Lucien avait compris.
Il allait donc la jouer, cette scène qu’il avait tant redoutée !
Marie l’aimait. Elle l’aimait, et elle était belle, pure, sincère, et, pour personne au monde, pas même pour Denise, il n’avait éprouvé autant d’affection. Elle l’aimait…
« Et, si je ne l’aime pas, c’est fini de moi. »
Pour gagner du temps, il murmura de nouveau :
— Marie…
Et il advint que sa voix, habituée aux mensonges, fut si caressante et si douce que Marie ferma les paupières, et attendit dans un émoi délicieux.
— Marie…
La voix de Lucien tremblait.
— Marie…
Elle avait incliné un peu la tête sur l’épaule. Il voyait, entre les fourrures, près de la nuque, sous l’oreille, la peau transparente et laiteuse.
« Si je ne l’aime pas, c’est fini de moi ! »
— Marie…
Il prit la petite main gantée qui retenait la couverture, et, comme cette main s’abandonnait, comme l’allée des Lacs était déserte, Lucien, tout à coup, gloutonnement, embrassa la peau laiteuse, là, sous l’oreille, près de la naissance des cheveux.
En frissonnant, Marie s’écarta de lui. Il bégaya :
— Je vous aime, je vous aime… Ne le saviez-vous pas ?
Elle le repoussa. Alors, il appuya contre sa bouche la main de Marie, et, sur la paume, à l’endroit où le gant s’entr’ouvre, il colla ses lèvres.
Marie ne pouvait parler. Ce qu’elle éprouvait était si différent de ce qu’elle avait attendu !… Elle sentait son être se disperser, se dissoudre. Elle n’avait plus de volonté, plus d’énergie, plus de conscience. C’était à la fois divin et dégradant. C’était trop.
— Je vous en supplie ! dit-elle en retirant son bras.
— Je vous aime ! fit-il, tout éperdu.
— Moi aussi, je vous aime, répondit-elle gravement.
Et elle tendit à Lucien sa main qu’elle avait dégantée :
— Prenez-la pour toujours.
Il pensa :
« S’il faut, je saurai mourir ! »
Il dit, avec émotion :
— Pour toujours, Marie, pour jusqu’à la mort !
Ils étaient arrivés au champ de courses d’Auteuil, à l’emplacement où la route traverse le pesage.
Longtemps, ils devaient se rappeler ce décor, les tribunes entre les arbres, les barrières blanches, les baraques du pari mutuel, un brasero renversé sur l’herbe boueuse.
— Je t’aime ! s’écria Lucien, et de quelle voix orgueilleuse !
C’était après un long baiser.
— Laisse-moi, je t’en conjure ! supplia Marie. Non, non ! laisse-moi !
Cet énervement l’humiliait. De toutes ses forces, elle essaya de se reprendre. Était-il déjà son maître ?
Par la portière ouverte, elle appela :
— Arrêtez, Marc !
Elle sortit de l’automobile.
— Nous voulons nous promener. Suivez la route. Nous vous rejoindrons au tournant de la cascade.
Puis elle s’engagea sur le sentier qui traversait le taillis.
Quand elle eut fait quelques pas :
— Il faut que je vous parle sérieusement.
— Que je vous parle… Pourquoi « vous » ? demanda-t-il.
Elle eut un geste d’impatience et dégagea le bras qu’il tenait.
— Assez d’enfantillages, Lucien ! Je ne dois pas m’habituer à vous dire « tu », parce que je désire que nos fiançailles restent secrètes jusqu’au jour où votre pièce sera jouée.
Comme il la regardait, surpris, elle ajouta :
— Vous allez comprendre pourquoi.
Elle avait un ton sec, froid et désagréable.
— Vous m’avez prié de ne raconter à personne que l’on vous demandait vingt-cinq mille francs au Grand Théâtre, et vous avez eu du chagrin quand je vous ai dit que beaucoup de gens affirmaient que Vincent ne monterait pas les Attendris sans être payé pour cela. Eh bien ! croyez-vous qu’on ne pensera pas que vous vous êtes servi de ma fortune si nous annonçons nos fiançailles au moment où l’on saura que les répétitions ont commencé ?
— Oh ! Marie, ne nous occupons pas d’argent.
— Mais comment ne pas nous en occuper ! s’écria-t-elle.
— Je vous assure, protesta Lucien, que cela m’est horriblement pénible.
Il s’était éloigné d’elle et se tenait très droit, l’air offensé.
— Je le regrette, dit Marie, sans se départir de son calme, mais j’ai l’habitude d’être franche et de traiter les affaires sans aucune sentimentalité. A vingt ans, j’étais orpheline, et je connais la vie mieux que vous, Lucien, poursuivit-elle en adoucissant sa voix. Je ne me suis jamais repentie d’avoir entendu ou prononcé des paroles précises. Dès aujourd’hui, ce que je possède vous appartient. Tout à l’heure, j’ai dit et vous avez dit : « Pour toujours ! » Ni l’Église, ni la loi, ne nous demanderont un serment qu’il nous serait plus difficile de violer. N’ai-je pas raison ?
— Si, Marie, vous avez raison. Mais rappelez-vous que j’ai ajouté : « Pour jusqu’à la mort ! »… Je n’accepterai jamais, n’ayant pas de fortune, d’être votre mari, à moins que mes œuvres ne me rapportent, je ne dis pas de quoi vivre, mais assez de gloire pour que vous soyez fière du nom que je vous aurais donné.
En prononçant ces mots, Lucien ne mentait pas. Il était au-dessus de lui-même.
Marie hésita. Puis, brusquement :
— Je suis heureuse que vous me parliez ainsi. Je méprise les hommes qui n’ont pas d’orgueil. Si je ne croyais pas en votre avenir, j’aurais honte de vous aimer seulement parce que vous êtes beau. Sans doute vous aimerais-je encore, mais je ne serais pas heureuse.
Elle se tut et contempla Lucien.
Dans la lumière dorée du dessous-de-bois, elle le trouvait si charmant, avec ce grand manteau qui l’enveloppait, qui faisait plus fin son visage, avec ce chapeau noir, enfoncé sur la nuque, et dont les bords aux lignes dures donnaient, par contraste, plus de douceur à ses yeux bleus, elle le trouvait si parfaitement aimable qu’elle se disait :
« Je mens, je serais heureuse ! »
Et lui pensait :
« Quelle épreuve va-t-elle m’imposer ? Ah ! je me sens capable de lui conquérir le monde. »
Il lui semblait qu’il la voyait pour la première fois, et il s’enivrait de cette vision.
— Ayez confiance, Marie. Depuis que je vous aime, je ne doute plus de moi.
Mais l’affreux double-sens de cette phrase le fit frémir.
— Vous ne devez pas douter de vous, dit Marie. Les Attendris sont une œuvre grande et noble, j’en suis certaine. Et voici ce que je vous propose : vous ne demanderez pas, ce soir, à votre mère, l’argent que Vincent vous réclame. Vous avez comparé votre travail, la gloire qu’il vous donnera, à ma fortune ; et vous avez eu raison. Mais puisqu’il est entendu que ma fortune vous appartient, les Attendris doivent m’appartenir, et je veux que ce soit grâce à moi qu’on les joue et qu’on les joue le plus vite possible, parce que, vraiment, j’ai envie d’être bientôt votre femme.
Elle avait dit ces mots en baissant la tête. Lucien se taisait.
Il était si pâle qu’elle eut peur.
Elle courut vers lui.
— Qu’as-tu ? T’ai-je fâché ? lui dit-elle humblement.
— Il secoua la tête.
— Nous ferons ce que tu voudras ! reprit Marie. Ce que tu voudras, mon chéri. Mais je crains que ta mère ne consente pas à te prêter cet argent. Et si elle y consentait… écoute ! je suis jalouse… Oh, mon bien-aimé ! qu’est-ce que tu as ? Parle-moi !
Elle se serrait contre lui, mais plus elle l’émouvait par sa bonté et sa tendresse, plus il sentait la lie de son passé lui monter à la gorge.
En écoutant Marie, il l’avait aimée si purement qu’il ne voulait plus qu’elle le sauvât, il s’était juré de ne pas sacrifier à sa rédemption cette femme devant laquelle peu s’en fallut qu’il ne tombât à genoux. Ah ! lui dire… lui dire… et obtenir son pardon ! Lui crier qu’elle devait fuir !
Il avait ce cri sur les lèvres. Mais, sur ses lèvres, la bouche de Marie vint se poser.
« J’ai blessé mon poète ! » se disait Marie.
Elle lui accordait cette délicatesse d’âme qui orientait ses propres pensées.
« Je l’ai fait souffrir en l’humiliant », croyait-elle, et, pour le consoler, amoureuse ingénue, elle l’embrassa profondément, comme il l’avait embrassée tout à l’heure.
Et il fut lâche, lâche et criminel, parce que, de nouveau, il la désira.
Il lui rendit ses caresses, et, quand ils eurent tous deux le vertige, après ce long, cet admirable baiser, pendant lequel il posséda Marie, comme s’il l’eût réellement prise, c’était fini ! il ne pouvait penser qu’à son bonheur, il ne put que se jurer à lui-même qu’il mourrait, le jour qu’il serait tenté de salir son corps qui ne lui appartenait plus.
Contre le grand manteau, elle se blottissait, à la fois ravie et déchue. Pour elle aussi, c’était fini !… fini, ce bel orgueil d’être libre, d’être soi. Ah ! que Lucien du moins la récompensât de ce sacrifice !
— Tu acceptes ? murmura-t-elle.
— Oui, dit-il, dans un sourire, et il ajouta, soucieux d’être sincère : Il le faut bien, puisque tu ne seras pas ma femme avant que les Attendris ne soient joués. Et tu as raison : jamais maman ne m’aurait prêté cet argent, et je ne sais pas où je l’aurais trouvé.
— Tu l’aurais trouvé, déclara Marie, mais c’est tellement plus simple que je te le donne.
Et, tout à coup, elle lui échappa :
— Au travail ! dit-elle. Nous allons rentrer en nous arrêtant au Crédit Lyonnais. Cet après-midi, tu enverras un chèque à Vincent.
— Non, fit Lucien, j’irai le voir. Je ne veux pas perdre un jour…
— Quand penses-tu que sera la « première » ?
— Cela dépend. Si la Brouille ne couvre pas les frais, on ne me jouera que trop vite.
Ils cheminaient, enlacés.
— Dirons-nous à ton père nos fiançailles ? demanda Marie.
— Il me semble que c’est dangereux, répondit Lucien, il ne serait pas juste de les cacher à maman, et elle est incapable, elle, de garder un secret.
— Mais ta mère connaît les exigences de Vincent. Comment lui expliqueras-tu ?
— Je lui raconterai que la combinaison de Femina a réussi.
— Je n’aime pas ce mensonge !
— Je ne le ferai que s’il est indispensable. D’ailleurs, maman ne s’occupera pas de moi. Le monde l’a reprise. Je crains seulement que mon père ne s’oppose à ce que l’on joue ma pièce.
— Sois tranquille, déclara Marie. Je te promets qu’il ne s’y opposera pas.
Ils aperçurent au bout du sentier l’automobile qui les attendait et qui les emporta vers Paris.
Lucien croyait vivre dans un rêve.
« Voilà mon public ! » se disait-il, sur l’avenue du Bois, en regardant les promeneurs venus en foule pour jouir du soleil.
Ce public, il le méprisa. Il était certain de le dominer. A cet instant, rien ne lui paraissait impossible.
Comme l’automobile passait près de l’Arc de Triomphe, Lucien toisa la Marseillaise, et, n’étant point ému par le souvenir de Lovell, il prit la main de Marie, la serra longuement, et tout ce que le cœur d’un homme peut exprimer d’amour, d’orgueil et de reconnaissance, il le mit dans le regard qu’il donna à sa fiancée.
Pourtant, devant le Crédit Lyonnais, un soupçon troubla sa béatitude, et, lorsque Marie lui présenta une large enveloppe, il dit gravement :
— Jurez-moi que ce n’est pas parce que vous m’aimez que vous avez confiance dans les Attendris ?
— Que tu es bête ! s’écria-t-elle. Puisque c’est, au contraire, en admirant les Attendris que je me suis mise à t’aimer.
Il ne fut pas tout à fait convaincu par cette réponse. Il reçut l’enveloppe avec une répulsion extrême, et quelques minutes plus tard, en se retrouvant dans sa chambre, après que Marie l’eut quitté et que Gertrude lui eut annoncé qu’il déjeunerait seul, son père étant retenu à Villejuif, il regretta presque les jours heureux où rien de réel n’existait pour lui, où son imagination était souveraine, où Marie était la Muse.
Il ouvrit le tiroir de sa table, y chercha le portrait de Lovell, se rendit au salon et brûla l’image de Reggie sur le feu qu’on avait allumé afin que Mme Vigier pût se chauffer à son retour.
Dans les flammes, le carton se recroquevilla. L’audacieuse figure se tordit dans un dernier spasme. Puis, ce furent des cendres. Et Lucien les contempla, longuement.
Aussitôt qu’il eut déjeuné, il se fit conduire au Grand Théâtre par un fiacre dont la misérable apparence (il n’y avait pas de « taxi-auto » sur le quai Voltaire) lui rappela l’automobile de Marie et cette fortune qu’il posséderait. Il se reprocha cette pensée, car il était plein de scrupules.
Le Grand Théâtre mérite son nom par les dimensions de l’immeuble qu’il occupe, mais ce vaste édifice n’a jamais abrité que des entreprises malheureuses. On y jouait un triste vaudeville quand l’acteur Vincent s’y installa pour y voir mourir la réputation qu’il devait à l’étonnante vulgarité de son talent infiniment sincère.
N’ayant point les géniales audaces, ni le pittoresque d’Antoine, mieux qu’Antoine il savait offrir à la foule un dos maussade et les « tics » qu’il tenait de sa mauvaise éducation. Il fit fureur (c’était l’époque du naturalisme derrière la rampe) jusqu’au jour que Paris, Guitry étant venu, s’effraya de s’être tellement encanaillé. Vincent, alors, montra ce qu’il valait : à lui seul, il prétendit ramener la foule par Capus égarée, et, sur la scène qu’il loua, ne voulut jouer que les œuvres les plus ternes des derniers fidèles du Théâtre-Libre. Énergie mal récompensée ! A la fin de la seconde saison, la faillite menaçait. Pour s’en garantir, Vincent, la mort dans l’âme, accepta les services de M. le baron de Schwarz qui paya la joie d’écouter son drame Le Tournesol. Quinze soirs épuisèrent le succès de cette œuvre, et Vincent, avec de l’argent du baron, put reprendre la Brouille, l’un de ses triomphes d’autrefois. Puis ce fut Mme la duchesse d’Armanjon qui ouvrit son portefeuille, afin que « la critique connût les Soirs de Venise ». D’autres amateurs suivirent ce noble exemple. Vincent les jouait avec dégoût, les trahissait avec enthousiasme, et retournait à ses amours. Mais, gâté par l’adoration d’une séquelle de parasites, il était devenu exécrable même dans les meilleurs rôles de son répertoire. Il s’en apercevait, et, le caractère aigri, il se laissait, à tout propos, emporter par des colères folles. Gras, lourd, trapu, bouche tombante, mâchoires de brute, il avait de grands yeux naïfs, qui devenaient plus ridicules que terribles quand ils s’injectaient de sang sous l’effet de la fureur ou de l’alcool.
Tel était ce Vincent, auquel Lucien, le 15 septembre, avait apporté les Attendris.
— Je ne vois que le Grand Théâtre pour monter cela, avait déclaré Fernand d’Oriville, critique d’art et ami de Reginald Lovell.
Le même d’Oriville avait incidemment prévenu le directeur du Grand Théâtre que la mère de Lucien était riche, mais il avait omis de parler à Vincent de la situation et de la gloire de François Vigier, et cette omission provoqua une scène d’un beau comique :
— Je ne joue les débutants que s’ils me couvrent des frais, affirma Vincent lors de sa première entrevue avec Lucien.
Lucien répliqua qu’il n’était pas un débutant comme les autres, et il parla du nom de son père.
— Votre père ? qu’est-ce qu’il fait ?
Lucien, suffoqué, se perdit dans des explications embrouillées, puis se fâcha. Trois minutes plus tard, tout était rompu. Mais, le lendemain, Lucien recevait une lettre d’excuses. Les Attendris étaient couverts de fleurs. La saison de Vincent s’annonçait mal. Il avait besoin d’argent. On sait le reste.
Le fiacre s’arrêta devant les colonnes qui décorent, sans l’embellir, le péristyle du Grand Théâtre.
— Mais non ! cria Lucien au cocher. Je vous ai dit : l’entrée des artistes.
La voiture contourna un pâté de maisons, s’engagea dans une ruelle et vint buter contre le trottoir, en face d’une petite cour que Lucien traversa allégrement.
— Monsieur Vincent ? demanda-t-il au concierge.
Vincent était dans sa « loge ». Lucien parcourut un couloir obscur, plein d’embûches. Rien n’est plus difficile que de se diriger dans les coulisses d’un théâtre que l’on connaît mal. Sur les murs noircis par une antique poussière, Lucien ne distinguait que le mot silence, vingt fois répété.
Et Lucien se rappela sa première visite à cette lugubre fabrique de gloire, son respect et sa dévotion, puis son dégoût et sa rage. Aujourd’hui, il sentait contre sa poitrine le calepin où il avait glissé les billets de Marie. Alors, il s’indigna. Ce peu d’argent suffisait-il donc à lui rendre le cœur courageux ?… C’était ainsi.
Un escalier s’offrait. Lucien reconnut sa route, gravit les marches, s’approcha d’une porte sous laquelle filtrait de la lumière, frappa.
— Entrez ! dit la voix célèbre de Vincent.
La loge de l’acteur, qui lui servait par mesure d’économie — ou par goût du médiocre — de cabinet directorial, se composait de deux pièces : la première était un salon où l’on apercevait, dans un brouillard, une table encombrée de paperasses, quelques chaises, un vaste divan. L’air était lourd, sentait le tabac, le blanc gras, le cosmétique. Des rideaux de couleur douteuse indiquaient l’emplacement d’une fenêtre. Ces rideaux étaient tirés. La lumière venait des lampes attachées, comme dans la chambre de Lucien, au cadre d’une glace. Contre les murs, il y avait toute une collection de photographies. En face de la porte, Vincent se tenait debout, la croupe appuyée contre le bord de la table, les mains enfoncées dans son pantalon déformé, une cigarette pendant au coin de la lèvre abaissée.
Tandis que cet homme, fameux pour la brutalité de son accueil, ouvrait les bras à Lucien, le pressait sur son cœur et l’accablait sous le poids de sa sympathie et de sa tendresse feintes, de terribles regards, partis du fond de la pièce, tombaient sur le visiteur.
Cinq individus étaient là, les uns assis à califourchon sur les chaises, les autres vautrés sur le divan. Tous avaient cette apparence étriquée, maladive, malsaine, que donnent aux ratés de la littérature leur névrose, leur mauvaise hygiène, leurs espoirs déçus, leurs haines inassouvies. Grâce à Vincent, ceux-là avaient connu d’éphémères victoires ; grâce à lui, ils respiraient encore ces relents de coulisses qui leur étaient plus indispensables que n’est aux grands voiliers la brise du large. A quoi bon citer leurs noms ? Qui se souvient d’eux ? Ils s’aimaient les uns les autres et ils aimaient Vincent comme doivent s’aimer — férocement — les naufragés sur l’épave. Sans doute, tout à l’heure, avaient-ils tenu conseil, car la caisse du « patron » était vide. La Brouille, pour la dixième fois reprise, ne couvrait plus les frais. Il fallait trouver un sauveur ou fermer boutique. Le sauveur, c’était Lucien.
Ils le méprisèrent de toute leur âme, non que la réputation créée à Lucien par l’incident Lovell les émût : le monde des théâtres comprend toutes les curiosités, mais parce qu’ils croyaient Lucien riche et qu’ils avaient lu les Attendris. Or, si ce drame montrait des beautés de style, il avait, à leurs yeux, l’impardonnable défaut d’aller jusqu’au lyrisme et de se servir de l’éloquence. Quant au sujet :
— C’est le Mariage Blanc de Lemaître ! s’étaient-ils écriés, et ils s’indignaient du plagiat.
— La pièce ne fera pas trois représentations, affirmaient-ils.
C’était leur désir qu’elle tombât, afin que le Grand Théâtre montât aussitôt l’un de leurs chefs-d’œuvre.
Sur un signe de Vincent, les cinq hommes se levèrent et se laissèrent présenter Lucien qui ne sut trouver de compliments à leur dire. Était-il coupable d’ignorance ? Il avait quinze ans à l’époque de leur apogée.
L’un après l’autre, ils se retirèrent, non sans avoir, à tour de rôle, entraîné Vincent dans le cabinet de toilette qui s’ouvrait sur le salon par une baie dépourvue de porte.
Lucien les entendit chuchoter, mais ne comprit que les réponses que leur faisait la voix sonore de Vincent, et ne chercha pas à deviner le sens des phrases surprises.
— Dois-je lui verser aujourd’hui toute la somme ? se demandait-il, car, par son accueil trop tendre, Vincent avait mis Lucien sur ses gardes.
Il y fut bien davantage quand on présenta à sa signature un traité où il n’était pas question des vingt-cinq mille francs, et quand Vincent lui déclara qu’il lui donnerait un reçu séparé.
— Ceci est une convention entre nous, qui ne regarde pas la Société des Auteurs.
Lucien n’ignorait pas que le dédit légal pour une pièce rendue après qu’elle a été acceptée, est de trois mille francs. Que vaudrait, dans le cas d’une catastrophe, le reçu de Vincent ? Ce serait matière à querelle. Lucien ne protesta pas cependant contre le fait que la somme n’était pas mentionnée sur le traité : cela devait lui permettre de montrer ce papier à tout venant, mais il exigea des garanties.
Entrer dans le détail de ce dialogue serait fastidieux. Lucien avait de l’impertinence ; Vincent, de la grossièreté ; Lucien offrait des billets de banque ; Vincent, la gloire. Lucien fut vaincu. Il obtint l’unique avantage de verser les vingt-cinq mille francs en deux fois : dix mille tout de suite et quinze mille le lendemain de la « première ».
— Nous passerons dans trois semaines, dit Vincent qui le reconduisit, à travers le dédale des coulisses, jusqu’au seuil de la petite cour.
Lucien héla un automobile. Quand il s’y fut installé, il se sentit pris de vertige. Il avait trop abusé de ses forces. Il mit la tête à la portière. Le vent lui fouetta le visage.
— Nous allons rue de Rennes, au bureau de la poste, dit-il au chauffeur.
C’était là que devaient l’attendre les lettres de Reggie.
Mais, comme l’automobile traversait la Seine :
— Allez directement au quai Voltaire ! cria Lucien.
— Mon père est-il rentré ?
— Oui, Monsieur, répondit Gertrude. Monsieur Vigier est au bureau, avec monsieur Duprin.
Lucien s’enferma dans sa chambre, et, s’étant allongé sur le sopha, commença de réfléchir.
Une scène avec son père lui paraissait inévitable.
Il n’avait pas été sans se scandaliser de l’indifférence que François Vigier lui avait témoignée durant les six dernières semaines.
— Voudrait-il me traiter comme il a traité maman ? pensait-il parfois. Il l’a rayée de sa vie et l’a séparée du monde pour qu’elle ne troublât pas son travail. Je n’existe plus pour lui, et à la fin de ma convalescence, il exigera sans doute que je m’en aille.
En vérité, Batchano et Marie avaient dissipé cette crainte en affirmant à Lucien que François Vigier ne s’opposerait pas à ce que l’on jouât les Attendris. Encore fallait-il que Lucien obtînt directement de son père cette permission, et le temps passait : dès demain, les journaux publieraient les notes du Grand Théâtre annonçant la pièce.
Or, Lucien savait que la conversation engagée sur le sujet des Attendris ne tarderait pas à dériver. François Vigier interrogerait son fils sur cette monstruosité qu’il avait avouée, qu’il avait dite sans remède, et à laquelle il avait échappé, oui ! définitivement. Du moins s’en donnait-il pour preuve sa résistance à l’impulsion qui lui suggérait d’aller chercher à la poste les lettres de Lovell. Qu’il parvînt à convaincre son père de la réalité de cette guérison, voilà qui arrangerait tout. Mais, comment l’en convaincre ? Parler de fiançailles, ne serait-ce pas éveiller chez ce grand homme que Lucien vénérait trop pour ne pas lui prêter toutes les vertus, les scrupules que Lucien lui-même n’avait oubliés que dans l’exaltation du miracle ? Ce miracle n’étonnait pas Lucien. Son infamie ne lui avait-elle pas été révélée tout aussi brusquement, le soir tragique de ses débuts ? Pourquoi le démon n’abandonnerait-il pas, comme il l’avait pris, le corps de sa victime ? Hélas ! François Vigier ne se contenterait point de cette hypothèse. Il proposerait des expériences, des épreuves auxquelles Lucien ne voulait à aucun prix se livrer. N’en connaissait-il pas l’affreuse amertume ? Non, non, point de passades, point de visites aux filles. L’image d’une fille en bas noirs, le ventre offert, nue, prête, se forma devant lui, et ce fut cette image qui le décida. Il garderait son secret. Il aimait sa fiancée. Il l’aimait de toute son âme et de toute sa chair, de tout son orgueil, de toute sa force enfin sentie, et il ne la trahirait pas.
Il se leva de la chaise-longue, enferma les quinze mille francs de Marie et le reçu de Vincent dans son secrétaire, puis tâtant dans sa poche le traité qui le liait au Grand Théâtre, il sortit de la chambre et se trouva derrière la porte du cabinet de travail juste à temps pour écouter François Vigier dire à Jacques Duprin :
— Si vous prenez un taxi-auto à la station du quai d’Orsay, vous arrivez à quatre heures à la gare du Nord.
Lucien comprit que Duprin allait chercher Mme Vigier et se rappela que Jacques aimait Louise.
« Cela fera deux mariages au printemps, se dit-il. Pauvre Renée ! »
Et il entra dans le bureau tandis que Duprin en sortait.
— Ah ! te voilà ! D’où viens-tu ? dit François Vigier qui était assis derrière la grande table.
Sans lui répondre, Lucien s’avança dans la pièce, et s’arrêta à la place qu’il occupait, le soir tragique.
— Père ! je voudrais te parler, dit-il gravement. Tu m’as promis de m’entendre quand je serais prêt à être sincère.
Alors François Vigier fronça les sourcils, posa, avec soin, son porte-plume, alluma la lampe, car Lucien tournait le dos à la fenêtre, et s’accouda sur les bras du fauteuil.
— Bien ! dit-il. J’écoute. Assieds-toi.
Lucien prit une chaise et avança la tête vers la lumière que gardait sur la table l’abat-jour opaque.
Puis, d’une voix nette, sans émotion :
— Moi aussi, papa, je t’ai fait une promesse. Je l’ai tenue : j’ai la joie de t’annoncer que je suis guéri.
Il se tut, épiant la figure de son père.
Mais François Vigier resta impassible,
— Est-ce là tout ce que tu as à me dire ? demanda-t-il froidement.
— Non ! fit Lucien qui se redressa.
— Je m’en doutais, dit François Vigier.
Sous l’insulte que le ton méprisant accentua, Lucien rougit.
— J’avais prévu cela, père, répliqua-t-il, tristement, avec dignité. Voici donc ce que je te propose : tu es libre de ne pas me croire, mais tu admettras qu’il serait criminel de m’empêcher d’espérer. Je te supplie de m’accorder quelques semaines de répit, trois semaines exactement. Pendant ces trois semaines, tu me laisseras vivre à ma guise, comme si tu m’avais rendu ta confiance. Le quinze janvier, je t’apporterai la preuve de ma guérison. Si je ne le peux pas, si je retombe, je m’engage à disparaître, à quitter Paris, à changer de nom, à moins que je n’aie, cette fois, le courage de mourir. En tout cas, je ferai en sorte que tu puisses ne plus savoir que j’existe. Avant de me répondre, je tiens à ce que tu lises le traité que j’ai signé, cet après-midi, avec le Grand Théâtre. Voici ce document.
Et il lui tendit la convention où Vincent n’avait pas mentionné la somme exigée.
François Vigier approcha la feuille de la lampe et se mit à lire, tandis que Lucien disait :
— Tu conçois que je vais avoir besoin de calme pour suivre les répétitions de mon œuvre. Par conséquent, si tu refuses ce que je te propose, je quitterai ta maison dès demain. Je la quitterai, le cœur brisé, parce que j’ai pour toi une tendresse, un respect et une admiration immenses, mais je la quitterai, parce que, je le répète, je me crois en bonne voie de guérison, et que mon devoir est, avant tout, même envers toi, de guérir. Souviens-toi du remède dont je t’ai parlé. Je m’excuse d’avoir été, ce soir-là, si puéril… Sans doute ne serai-je jamais un grand homme, mais j’ai de l’ambition, et, cette ambition, cet amour pour mon art, m’a fait déjà plus de bien que je ne l’espérais. Il a suffi des encouragements de Marie pendant ma convalescence, pour chasser les fantômes qui m’obsédaient. Il faut me laisser aller mon chemin, papa. Laisse-moi aimer la gloire, elle me guérira.
Lucien n’avait pas préparé ce discours. Même, il s’étonna de l’avoir prononcé, de s’être permis de le prononcer devant son père. Évidemment, une fois les premières phrases dites, il avait été, comme toujours, bon comédien, il s’était écouté parler, il n’avait pas été entièrement sincère, il se sentait habile et n’aimait pas cette sensation, mais il tira vanité de sa hardiesse. Ah ! quelle confiance lui donnait l’amour de Marie ! Il lui en fut reconnaissant et l’aima davantage, avec toute la joie de son orgueil. Les yeux de son père fuyaient ses yeux.
Le vieillard avait posé le traité, et contemplait son travail interrompu.
Devant François Vigier se trouvaient, tassés dans de longues boîtes, une multitude de ces cartons étroits qui servent aux bibliophiles et aux historiens. Chacune de ces fiches que recouvraient les lignes d’une écriture serrée, rappelait un cas de névrose soigneusement observé. Il y avait là, pour un neurologiste, une mine de documents d’une merveilleuse richesse. François Vigier y voyait le journal de sa vie.
— Devine, mon enfant, de quoi je m’occupe depuis six semaines ? dit-il après un court silence. Regarde… Et il montra les fiches : Ce sont là les observations que j’ai prises au cours de toute ma carrière, dans les hôpitaux et les asiles, celles du moins que je n’ai pas encore publiées. Je les passe en revue, je les classe, j’explique leur valeur à Jacques Duprin auquel je les ai léguées et qui les publiera ou s’en servira pour continuer mes travaux après ma mort. C’est en quelque sorte ma fortune que je mets en ordre, pour que mes héritiers en profitent et ne m’oublient pas. Je veux que ceci protège mon nom contre toi, même quand je ne serai plus là.
— Oh ! mon père ! s’écria Lucien.
Mais François Vigier leva un peu la main pour ce geste d’apaisement qui lui était habituel.
— Ne t’indigne pas, reprit-il. J’accepte ce que tu me proposes et n’écarte que la limite que tu assignes à tes efforts. Va ton chemin ! Tu as raison : je n’ai pas le droit de t’empêcher d’espérer, ni celui d’agir sur ta destinée, et je n’ai plus le temps de te suivre dans la vie. Mais, une dernière fois, mon petit, écoute-moi. L’ambition ne guérit que les souffrances de ceux qui se donnent à elle sans retour. J’ai fait cela. Retiens cet aveu… J’ai vécu pour ne pas mourir tout entier. J’ai sacrifié, à ce qui pouvait devenir mon « moi » impérissable, les affections, les faiblesses, les devoirs et le bonheur de mon « moi » mortel. Tu m’as reproché de t’avoir créé ? Je ne me défends plus contre ce reproche. Mais, et tu me comprendras plus tard, entre toi qui es mon fils, qui n’es que mon fils, c’est-à-dire un étranger, oui, un étranger qui s’appartient à lui-même avant de m’appartenir, entre toi et celui que j’ai vu, depuis ma vingtième année, échappant à la mort, me survivant et peut-être servant d’exemple, je n’hésite pas : je t’aime moins que celui-là ! Puisses-tu parler ainsi, un jour !… Je t’abandonne à toi-même. Tu as besoin de calme ? J’en ai besoin. Séparons-nous moralement. Je te confie à ton avenir et te demande seulement de penser parfois que je t’avais associé, jadis, à cette survie que je ne veux plus devoir qu’à mes œuvres. Non, non, pas d’attendrissement. Parlons de ta pièce. Le traité ne me semble pas mauvais. Mais pourquoi signes-tu Lucien François-Vigier ? Signe donc Lucien Vigier.
A cet instant, il fut interrompu par la voix de Marie :
— Peut-on entrer ?
Et la jeune fille, ainsi qu’elle avait accoutumé, n’attendit pas la réponse. Elle franchit le seuil, mais s’arrêta soudain. Elle les voyait si graves qu’elle s’en effraya.
— Je vous dérange ? dit-elle.
— Non ! vous ne nous dérangez pas, répondit François Vigier. Lucien m’annonçait que le Grand Théâtre jouera les Attendris, le mois prochain, et je lui disais combien j’en étais heureux.
Lucien s’était levé :
— Père, je suis content que Marie soit venue. Je te jure devant elle de ne jamais oublier ce que te doit le fils de l’homme que tu es !
— C’est un beau serment, Lucien, dit François Vigier, et, s’adressant à Marie : — Vous l’avez entendu ? Quand je ne serai plus là, vous le lui rappellerez, s’il était tenté de ne pas s’en souvenir.
— Il s’en souviendra, Maître, je me porte garant pour lui.
Elle s’était approchée de Lucien jusqu’à le toucher de l’épaule.
François Vigier les enveloppa d’un long regard. Mais, dans le cadre de la porte, parut la silhouette de Batchano.
— Bonsoir, mon cher Maître. Je n’ai pu me rendre à la gare du Nord, et je tiens à saluer Mme Vigier. Oh ! bonsoir, Mademoiselle ; bonsoir, Lucien ; je ne vous voyais pas.
Il mentait. En dépit de la pénombre, il avait aperçu les deux jeunes gens debout en face du vieillard. N’était-ce pas une scène de fiançailles que troublait son arrivée importune ?… A coup sûr, on lui cachait quelque chose. Lucien s’était brusquement éloigné de Marie, et Marie quittait la pièce, appelant Lucien d’un signe de tête.
— Vous dînez ici, Marie ? dit François Vigier.
— Oui, Maître, répondit-elle.
Et elle s’en alla, suivie par Lucien.
— Et vous, Batchano ? Gertrude prétend que vous n’êtes pas libre. Faites-moi le plaisir de vous dégager. Ce soir, je ne travaille pas. Avec qui dînez-vous ?
— Avec vous, mon cher Maître, puisque vous insistez si aimablement. Ma femme m’excusera auprès de lady Cynthia Gore.
La curiosité avait dicté la réponse de Batchano. Que se passait-il dans cette maison ?
Gertrude vint fermer les persiennes. François Vigier reprit sa place dans le fauteuil. Ses doigts jouèrent avec les fiches.
— Nous avons quelques minutes devant nous. Ma femme sera ici dans un quart d’heure. Je voudrais, mon bon Costi, vous entretenir d’un projet qui vous intéresse.
Batchano s’émut. Quelles confidences allait-il entendre ? Faudrait-il donc qu’il fût complice ? Il s’assit près de la table.
— Je vous aime tendrement, Batchano, poursuivit François Vigier d’une voix qui hésitait. J’ai de l’estime, même de l’admiration pour votre intelligence. Je suis convaincu que, si vous vous séparez des amitiés mondaines qui vous absorbent, vous deviendrez quelqu’un. Je n’en dirai pas autant de la plupart de mes élèves. Mais, à cause de cela, justement, j’ai décidé de revenir sur une promesse que je vous ai faite. Il s’agit des manuscrits et des documents que je laisserai : je devais vous les léguer, je les lègue à Jacques Duprin.
La figure de Batchano, qui, jusque-là, n’avait exprimé que de l’étonnement, pâlit, se contracta. Il dit :
— En quoi ai-je démérité à vos yeux, Maître ?
Mais François Vigier lui sourit tristement.
— En rien… Essayez de me comprendre : vous avez trop d’originalité dans l’esprit pour vous astreindre à jouer le rôle que je réserve à Duprin. Tandis que lui, dont les vues sont courtes et l’initiative nulle, mettra son orgueil à reproduire exactement ma pensée, vous la déformeriez, et c’est un compliment, Batchano, car il vaut mieux être soi que le porte-parole d’un mort.
— Laissez-moi espérer, monsieur Vigier, que vous changerez d’avis. Si Duprin est capable, en effet, de collationner vos notes, vous ne pouvez imaginer qu’il s’en servira pour aller plus loin ?
— Il n’est pas question d’aller plus loin, Costi. Ce « plus loin » qui vous attire ne m’intéresse pas. Il me paraît une illusion. Je ne crois plus en mon amour pour la science, Batchano. Vous pensez que j’ai vécu pour elle, je sais. J’ai pensé cela, mais nous nous payons de mensonges, nous ne vivons tous que pour retarder le moment où nous ne serons plus. Quand je dis « tous », j’entends ceux qui vivent pour quelque chose, qui se séparent du troupeau. « Après moi, le déluge ! » Aucun homme n’échappe à cet égoïsme, mais la valeur d’un homme est en rapport direct avec les efforts qu’il fait pour que son « moi » ne meure pas quand mourra son corps, et nous autres, stupides destructeurs des paradis surhumains, nous n’avons que la gloire pour espérance. J’ai travaillé, pendant des années et des années, sans concevoir cela : je ne travaillais que pour ne pas mourir. A présent, la mort est devant moi. Dans quelques semaines, j’aurai atteint l’âge qu’avait mon père quand il est parti. La mort est une chose affreuse, Batchano… « Je ne veux pas mourir ! » Voilà le seul instinct. Créer pour ne pas mourir… Le reste n’est que mirage.
François Vigier avait fermé les paupières. Il appuyait la tête contre le dossier du fauteuil, et l’ardente imagination de Batchano, prompte aux revirements, s’enthousiasma pour la grandeur de ce vieillard qui se détachait de la morale héritée, des sentiments du vulgaire, pour assurer l’immortalité de son nom. Il y eut un silence. Ces deux êtres avaient trop l’habitude de rêver parallèlement pour avoir besoin d’exprimer jusqu’au bout leurs idées.
— A propos, Costi, j’ai lu le traité que Lucien a signé avec le Grand Théâtre. C’est un excellent traité. Le Grand Théâtre s’engage à jouer les Attendris avant un mois.
Batchano eut peine à cacher la surprise que lui causait cette nouvelle. Tout comme Marie, il avait entendu affirmer que Vincent ne monterait les Attendris que si on le payait pour cela. Qui donc l’avait payé ?
— Bonsoir, papa !… Oh ! que je suis contente !… Bonsoir, Batchano !
C’était Louise. Derrière elle, Mme Vigier, Marie et Lucien entrèrent.
Mme Vigier tenait dans ses bras deux grandes gerbes de roses qui encadraient le tout petit visage et caressaient le menton pointu où riait la fossette inattendue.
Plus jeune, plus jolie que jamais, Mme Vigier raconta, tout de suite, avec orgueil, qu’on lui avait apporté tant de fleurs, à la gare de Compiègne, qu’elle n’avait pu en prendre que la moitié.
— Lucien, mon chéri, emporte celles-là. Je ne voudrais pas les voir mourir !
— Je m’en chargerai, Madame, fit Marie.
— Mais non, Mademoiselle ! dit poliment Mme Vigier.
— Laisse-la faire, maman, dit Lucien. Personne n’arrange les fleurs mieux que Marie.
Mme Vigier eut l’air un peu surpris que son fils appelât Mlle Lewinska par son prénom.
— Si nous allions au salon ? proposa François Vigier que gênait cette invasion de son cabinet de travail.
— Qu’avez-vous fait des Duprin ? reprit-il, quand tous furent réunis devant la cheminée où le feu crépitait.
— Ils viennent avec les bagages, répondit Mme Vigier. Louise et moi, nous sommes arrivées dans l’automobile du baron Gastaud. Je vous le présenterai, François ; c’est un jeune homme très intelligent, qui a eu pour Louise mille attentions.
— Pour toi surtout, maman, c’est ton flirt, dit Louise qui se chauffait, et s’adressant à son père : Tu sais, papa, je suis contente d’être ici !… J’ai découvert que je n’étais pas mondaine, pas du tout !… La chasse à courre, ça, c’est amusant !… Mais les dîners, les soirées !… Et puis, je mange trop : alors j’engraisse… Il faut que tu m’indiques quelque chose pour me faire maigrir.
Elle bombait la poitrine et se donnait de petites tapes amicales sur les seins.
Cependant Marie avait quitté le salon, emportant les fleurs, et Mme Vigier avait attiré son fils près de la grande lampe qui était à côté du piano.
— Tu as tout à fait bonne mine, mon chéri.
— C’est que je suis heureux, répondit Lucien. On joue les Attendris dans un mois, au Grand Théâtre, avec la permission de papa.
— Vraiment ? fit Mme Vigier.
Batchano s’approchait :
— Vous l’avez guéri, Docteur. Merci !
Elle lui donna la main.
— Je n’oublierai jamais ce qu’il a fait pour moi, dit Lucien, en regardant Batchano ; mais Batchano lui rendit trop vivement son regard :
— C’est mademoiselle Lewinska qui a été bonne pour vous, dit-il.
Et Lucien baissa les yeux.
— Quand lui enlèverez-vous cette affreuse écharpe ? demanda Mme Vigier, montrant le foulard qui soutenait le bras replié.
— Dans une semaine. Il ne la garde plus que par précaution. Mais vous, chère madame, reprit-il avec galanterie, comme vous êtes en beauté !
Elle sourit à ce compliment qu’elle méritait, si fine et si souple dans sa robe de voyage : un tailleur bleu, à longue redingote. Les vives couleurs de ses lèvres et de ses joues avaient de la fraîcheur, un naturel qui, jadis, leur faisait défaut.
— C’est le grand air, dit-elle,
Puis, comme pour s’excuser :
— Si vous m’aviez rencontrée, il y a un mois, quand ce méchant garçon nous donnait encore des inquiétudes, vous ne m’auriez pas reconnue, tant j’étais laide. Ah ! je me souviendrai des premières semaines que j’ai passées là-bas !
Elle était franche. Il lui avait fallu presque quinze jours pour oublier le drame qu’elle avait laissé derrière elle. Et pourquoi lui tiendrait-on rigueur de l’avoir si vite oublié ? Elle sortait de prison, elle s’était efforcée d’être gaie pour obéir aux ordres qu’elle avait reçus. A Compiègne, sa cousine, Mme Charles Malan, qui menait grand train, l’avait présentée à tous ses amis, et l’on devine combien fut fêtée la jeune femme de François Vigier.
Chaque soir, sous une robe nouvelle, elle put montrer ses charmantes épaules. Elle était la sœur de Louise. On le lui avait dit. Elle n’en douta pas. Elle flirta, mais ne trahit point, pas tout à fait, son vieux mari, et cela mérite que l’on ait pour elle, qui n’était que frivole et sans mémoire, un peu d’indulgence.
— Comment avez-vous eu la cruauté de me séparer de mon petit ? dit-elle encore.
Batchano ne lui répondit pas. Il observait Lucien qui regardait Marie. Elle apportait au salon les vases fleuris.
On sonna à la porte d’entrée. Sans doute était-ce les Duprin. Louise quitta les bras de son père et se précipita dans le vestibule. François Vigier la suivit d’un regard affectueux.
— Ce soir, Yvonne, nous aurons un grand dîner en l’honneur de votre retour, dit-il. Marie, Batchano et les Duprin sont des nôtres.
Mme Vigier ne parut pas ravie d’avoir à présider à cette fête familiale. Où étaient les somptueuses soirées du château Malan ?… Toutefois, elle répondit :
— Comme vous êtes bon, François, d’avoir pensé à cela !
— Et, si vous n’êtes pas trop fatiguée, reprit-il, nous écouterons les Attendris, après le dîner. Veux-tu, Lucien ?
— Avec plaisir, père. Mais je t’avertis que la pièce, sans être inconvenante, n’est peut-être pas faite pour des jeunes filles.
— Oh ! dit Mme Vigier, si elles ne l’entendaient pas ce soir, elles la liraient en cachette.
Cependant, Louise et Jacques, et la triste Renée, annoncèrent que les bagages étaient arrivés, et Mme Vigier, aussitôt, déclara qu’elle allait ouvrir ses malles.
— Veux-tu m’aider, Lucien ?
Batchano remarqua le mouvement que fit Marie, mais Mme Vigier s’approcha de la jeune fille :
— Pardonnez-moi de vous quitter, dit-elle. On a emballé mes robes en mon absence et je crains qu’elles ne s’abîment.
Puis, se tournant vers Lucien :
— Viens, mon chéri.
Et Lucien accompagna sa mère.
« Ah ! quelle influence elle a sur lui ! » pensait Marie, les regardant s’éloigner avec Batchano.
Elle se rappelait les quelques minutes qu’ils avaient passées, avant que Mme Vigier n’arrivât, dans le salon que, seule, éclairait l’incertaine lumière des bûches brûlant dans l’âtre. Marie s’était assise auprès de Lucien, sur la liseuse. Il était tellement ému qu’il ne pouvait parler. Marie l’avait entouré de ses bras. Elle était fière qu’il l’eût prise pour témoin du grand serment qu’il avait prêté. Elle s’était blottie contre son épaule, l’avait embrassé timidement d’abord, puis, comme il demeurait insensible, mieux : sur les lèvres, et, s’il était resté froid, perdu dans ses pensées, Marie, elle, avait senti, de nouveau, tout son être se disperser et se fondre. Que se passait-il dans sa chair ?… Qu’était cela ?… Elle aurait voulu que Lucien l’écrasât contre sa poitrine, qu’il la meurtrît, la fît souffrir, et les dents serrées, la gorge frémissante, elle l’attirait, en murmurant, d’une voix qui lui paraissait, à elle-même, bizarre, surprenante, presque tragique :
— Je t’aime, je t’aime, Lucien.
Il l’avait repoussée. Maintenant, il l’abandonnait pour accompagner sa mère.
Tout à coup, Marie eut peur sans savoir pourquoi.
Vite, elle salua François Vigier, Louise et les Duprin, quitta l’appartement, et ce ne fut que dans l’automobile si plein de souvenirs qu’elle reprit confiance. Le 16 janvier, leurs fiançailles seraient officielles, le 16 janvier, si Marie avait la patience d’attendre jusque-là… Trois semaines, c’était bien long ! A cette minute, elle aurait préféré que Lucien n’eût pas écrit un chef-d’œuvre.
Tandis que le bel automobile roulait sur les quais, François Vigier écoutait en souriant Louise, bavarde :
— Et ce pauvre Lecamus ? Moi qui oubliais de demander de ses nouvelles ?
— Il va mal ! dit Jacques Duprin. J’ai parié avec monsieur Vigier que nous l’aurions avant un mois.
— Oh ! Jacques, si maman vous entendait !
— Allons ! allons ! Duprin, dit François Vigier, il n’est que six heures : au travail !
— Mais il faut que je m’habille, mon cher Maître, protesta Duprin. Madame Vigier ne me pardonnerait pas si je dînais chez elle en veston.
— Elle vous pardonnera, dit François Vigier, je m’en charge !
Et, au grand déplaisir de Louise, il emmena le jeune homme dans le bureau, et l’y retint jusqu’au moment où ils se mirent à table.
Ce fut ainsi que deux « sordides » vestons, détonnant avec les toilettes des autres convives, rappelèrent à Mme Vigier les repas et les souffrances du temps passé.
Ce manque de tenue l’irrita vivement. D’ailleurs, tout l’irritait, les éclats de rire de Louise, la nervosité de Lucien, les bredouillements de Batchano, l’air d’être chez soi qu’affectait Marie Lewinska, l’odieuse couleur jaune du corsage de Renée, l’appétit vorace de Jacques Duprin, le service de Gertrude, les histoires d’hôpital et les « on-dit » d’Académie qui qui firent tout d’abord le sujet de la conversation. Et, pour leur échapper, silencieuse, ramenant sur ses épaules les plis du châle égyptien, elle pensait à ses amis de Compiègne dont elle garnirait la salle du Grand Théâtre, le jour de la « première » des Attendris.
Elle comptait en effet garder ses relations nouvelles. Il lui semblait, à présent, qu’elle avait été niaise de redouter ce vieillard qu’elle observait à la dérobée et qu’elle trouvait un peu ridicule avec sa frange de cheveux blancs, sa figure constamment immobile, son menton qui s’appuyait sur les boucles défraîchies de la cravate lavallière, le cadre d’affreuses tapisseries que lui faisait le dossier du fauteuil patriarcal. Quel droit avait-il de prendre de telles attitudes, lui, presque meurtrier ?… C’était à son tour d’être humble et de se repentir. Au besoin, elle saurait le lui rappeler. De temps à autre, elle fronçait les sourcils, et cela donnait à son petit visage une expression enfantine, boudeuse.
— Quel énorme dîner vous avez commandé, François ! dit-elle, au moment que Gertrude apportait le quatrième service.
— Mais je n’ai rien commandé, dit François Vigier. Prenez-vous-en à la cuisinière.
Il détourna la tête et parut suivre avec intérêt la discussion où s’acharnaient Batchano et Jacques Duprin. Il s’agissait des problèmes que soulevait l’agonie de Lecamus. Batchano parlait avec abondance et autorité. Duprin lui opposait une logique serrée. Pour encourager Duprin, Louise clignait des yeux.
A côté d’elle, Renée, lugubre, jalouse, comparait sa vieille robe bouton d’or, sa maigre poitrine, aux dentelles qui recouvraient la gorge parfaite de Marie.
« Elle est riche, il l’épousera. Ah ! qu’elle est heureuse ! » pensait Renée, en soupirant pour ce beau Lucien qu’elle aimait.
Et lui, moins par désir de caresses que par souci d’être amoureux, tenait son pied déchaussé, ganté de soie, sur le pied de Marie.
Marie, d’abord scandalisée, maintenant s’abandonnait, et Renée avait raison : Marie était heureuse. Pouvait-elle deviner que les doux mouvements de la jambe de Lucien contre sa jambe étendue ne correspondaient chez lui à aucune émotion ?
Il rougissait, pâlissait, tour à tour, et l’accent de sa voix trahissait la fièvre qui lui faisait battre le cœur, mais cette fièvre n’était que la crainte de la lecture qu’il avait promise.
Que penserait son père des Attendris ?… Qu’en penserait ce Batchano auquel Lucien avait dit timidement, tout à l’heure : « Je lis très mal. Ne jugez pas ma pièce sur ce que vous entendrez, ce soir. Et cependant, rendez-moi le service de m’avertir si quelque chose vous déplaisait. Vous êtes la seule personne, ici, avec mon père, dont l’opinion compte pour moi… »
Quiconque a jamais trahi un amour soigneusement caché même à la personne aimée, sait qu’on ne revoit pas sans honte, après la trahison, l’objet de ce secret amour. Ainsi avait honte Lucien en face de Batchano, et, tandis qu’il s’imposait de caresser Marie, il oubliait son regard sur l’ardente figure qu’il avait si longtemps et si purement chérie.
Gertrude apporta les fruits. A ce moment, Louise se mit à décrire les scandales mondains de Compiègne avec une telle verve que toute la fin du repas en fut égayée. Seul d’entre les convives, François Vigier resta grave.
Depuis que la conversation s’était éloignée des sujets d’hôpital, le vieillard n’écoutait plus. Il était rentré en lui-même et avait retrouvé son hôte. Encore quelques jours, et François Vigier atteindrait l’âge qu’avait son père, ce soir de neige, quand il s’était affaissé, en descendant de traîneau, au seuil de la maison, et maintenant le docteur Vigier n’existait plus que dans la mémoire de son fils, et, quand François Vigier aurait, lui aussi, gagné la tombe, le docteur Vigier rentrerait à jamais dans le néant. Il aurait suffi de quarante années pour que s’effaçât son souvenir ? Ce serait comme s’il n’avait pas vécu. Et que serait-ce de François Vigier lui-même, non pas dans quarante années, mais dix ans après sa mort ?…
Comme on se levait de table, il unit dans sa pensée Jacques et Louise qui se souriaient l’un à l’autre. Ceux-là, quand l’amour qui germait en eux aurait fleuri, créeraient sans doute un foyer où viendrait se réchauffer, dans les causeries du soir, celui qui ne serait plus que des idées, une œuvre et un nom.
Au salon, Louise et Renée servirent le café, tandis que Marie cherchait où placer la table sur laquelle Lucien s’appuierait en lisant les Attendris.
Enfin, cette lecture commença, François Vigier étant installé dans un fauteuil, au coin de la cheminée, à côté de Marie, Mme Vigier étendue sur la chaise-longue débarrassée de son paravent, Renée, Jacques et Louise groupés dans un angle de la pièce, Batchano debout près de ce groupe, et Lucien, devant le piano, assis sur une chaise un peu basse, derrière un guéridon qui supportait une lampe, les trois cahiers reliés de carton jaune, une carafe et un verre que Louise avait apportés avec un sourire moqueur.
— Les Attendris, pièce en trois actes… Oh ! je vous en prie, Batchano, asseyez-vous !
Quand Batchano se fut assis en face de François Vigier et de Marie, de l’autre côté de la cheminée, Lucien allongea les jambes, sortit de sa manchette un petit mouchoir, le roula dans la paume de la main, puis, s’adressant à sa mère :
— Vrai ! maman, cela ne t’ennuie pas ?
— Mais non, mon chéri, dit Mme Vigier. J’espère seulement que je ne vais pas pleurer comme les autres fois…
— D’ailleurs, reprit Lucien, j’ai changé quelques scènes. C’est vous que je plains, ma pauvre Marie !
Marie haussa les épaules et le menaça du geste, gentiment.
Lucien eut une moue coquette, sourit, montra les dents, passa sur son front la main qui tenait le mouchoir :
— Je commence ! dit-il.
Et il énuméra les personnages :
Gérald Lehidec, 40 ans.
Frédéric Hartmann, 35 ans.
Sylvandre Lehidec, 28 ans.
Marthe Lehidec, 19 ans.
Puis il expliqua :
— Marthe est la sœur de Gérald, et Sylvandre, sa femme.
— Quel drôle de nom : Sylvandre ! interrompit Louise.
— Oh ! s’il te plaît, ma petite, garde tes réflexions pour toi, s’écria Lucien qui se tourna vers Louise et reçut le regard tendre de Renée, car les deux amies étaient sur le même canapé.
— Les autres personnages ont moins d’importance. Scène première : le décor représente…
Il le décrivit, puis attaqua le dialogue.
Le début fut pénible.
L’exposition d’une pièce prête rarement à la lecture. A chaque instant, Lucien s’arrêtait pour indiquer la mimique des acteurs, ce qui nuisait à l’intérêt, sans donner l’illusion du théâtre, et Marie voyait, avec inquiétude, s’assombrir les visages.
En hommes de science habitués à construire des thèses, François Vigier et Batchano s’attendaient à ce que le problème — car ils ne doutaient pas qu’il y eût un problème à résoudre — fût nettement posé dès les premières phrases. Il n’en était rien.
On assistait à l’existence banale que menait la famille Lehidec, sur cette rive de la Méditerranée où l’avait conduite l’incurable phtisie de Sylvandre. Et ces courts tableaux, assez habilement construits, paraissaient, à François Vigier et à Batchano, puérils et fades, ni bons, ni mauvais : littérature inutile, comme l’étaient à leurs yeux tous les travaux littéraires qui n’atteignaient pas au chef-d’œuvre.
Seule, les intrigua et les inquiéta la beauté, mise en valeur par vingt répliques, la beauté surprenante que Lucien prêtait à l’ami d’enfance de Gérald Lehidec, au musicien Frédéric Hartmann, l’amant de Sylvandre. D’ailleurs, Frédéric rappelait Batchano, comme Sylvandre, Mme Vigier, et Marthe, Louise, et cela nuisait encore à l’illusion. Quant à Gérald, cet utopiste, cet apôtre, ce plaintif mari, n’était-il pas un peu falot ?
Lucien lisait dans le vide. Il avait beau changer d’intonation, imiter l’accent de Provence quand les domestiques parlaient, faire des mines, rouler les yeux, le contact ne s’établissait pas. Chacun, même l’amoureuse Renée, entendait le crépitement des bûches dans la cheminée et le roulement des voitures sur le quai.
Mais, à l’avant-dernière scène du premier acte, dès le long monologue où Gérald, après avoir rappelé à Frédéric l’amitié qui les avait toujours unis, après un émouvant éloge de cette amitié, disait âprement ses souffrances, l’inquiétude d’un cœur que se partageaient l’amour, la jalousie et la compassion, dès cette tirade qui ne manquait pas de souffle, mais qui tenait cinq pages de texte et dont l’écriture était trop compliquée, trop précieuse, la voix de Lucien, jusque-là hésitante, se développa, s’émut, et, par son émotion même, devint émouvante.
Il s’était calomnié en affirmant à Batchano qu’il lisait mal. Sans doute manquait-il d’expérience, mais il savait, il osait se donner à ses héros, il sentit ses paupières devenir humides, tandis qu’il souffrait des soupçons qui gâtaient la noble affection de Gérald pour Frédéric. Et ce discours si dangereux au théâtre, par sa longueur et le coup de foudre qui le terminait : — Ne mens pas, Frédéric, ne mens pas ! A quoi bon ?… Je suis résigné… Elle t’aime ! Si elle avait plus d’un an à vivre, je t’ordonnerais de l’épouser. Hélas ! elle mourrait avant que la loi ne permît votre mariage… Demain, je partirai… — ce discours, que Marie jugeait digne d’un grand poète, assura le succès de la lecture.
Pourtant, lorsque Lucien avait entrepris l’éloge de l’amitié, François Vigier et Batchano avaient échangé un regard, mais, peu après, dans la souffrance de Lehidec, François Vigier trouva l’écho de ses propres souvenirs. Lui aussi avait vu s’éclairer le visage de sa femme quand paraissait un homme, ce Vendel qu’il aimait comme un jeune frère. Quant à Batchano, il s’aperçut vite que Lucien avait tiré le sujet de son drame de cet épisode que lui-même lui avait raconté, et il en éprouva de l’orgueil.
Ainsi devinrent moins critiques ces deux juges. Lucien lisait pour eux, il s’enhardit en les devinant ébranlés dans leur résistance.
Il murmura sourdement, sans faire une fausse note, la réponse de Frédéric :
« Comme toi, j’ai pour elle une immense pitié… »
Puis la reprise de Gérald, proposant l’épreuve :
« Monte dans l’atelier. Tandis que tu joueras sur l’orgue le chant qu’elle aime, je lui dirai que je pars. Si elle essaie de me retenir, je ne partirai pas. »
Et la fin de l’acte, la grande scène où Hélène Favre serait sublime, il la déclama, avec un élan d’enthousiasme tellement sincère, que sa conviction lui gagna la partie, et que Marie, quand il se tut, put s’écrier, sans crainte d’être contredite :
— N’est-ce pas que c’est beau ?
Dans cet auditoire, à l’exception de Jacques Duprin, amateur de théâtre, — et la politesse lui ordonnait de se taire — il n’y avait personne qui fût capable de signaler, même de sentir, les écueils sur lesquels la pièce devait se heurter.
L’atmosphère était créée. Mme Vigier avait retrouvé son admiration de jadis. Étendue sur la liseuse, elle avait oublié Compiègne et le baron Gastaud. L’intrigue avait conquis Louise :
— Que va-t-il se passer ? disait-elle à Renée qui, pâle, frémissante, penchait son buste maigre et tendait son ingrate figure vers Lucien.
François Vigier écoutait Marie. Elle lui citait les phrases qu’elle préférait, et il hochait la tête avec approbation.
Batchano pensait :
« Pourquoi n’aurait-il pas du génie ? »
Habilement, Lucien évita de s’interrompre. Il but un verre d’eau, s’essuya les lèvres et entama le second acte.
Au crépuscule, dans les jardins de la villa Lehidec, sur une terrasse que bordent des rochers tombant à pic dans la Méditerranée, Frédéric interroge Marthe. Après trois mois d’absence, Gérald vient d’annoncer son retour.
« J’ai reçu une lettre de Marthe qui m’inquiète », a-t-il écrit à Frédéric. Et Marthe avoue à Frédéric que cette lettre inquiétante ne parlait que de lui.
C’était la première scène, et, vraiment, une scène bien conduite.
L’hésitation de Marthe, la pudeur de ses indirects aveux, sa crainte de n’être pas comprise, tout cela était excellent. Lucien avait su faire parler une jeune fille. Il avait su, également, montrer l’épouvante de Frédéric, sa faiblesse, l’amener peu à peu au crime, et même, dans le duo d’amour qui suivait, il y avait de la beauté.
Sylvandre survenait et Marthe lui laissait la place.
La sortie était mal amenée.
Jacques Duprin réprima un sourire, tant l’opposition entre les deux scènes lui sembla grossière, enfantine : après l’amour divin, l’amour diabolique ; après l’amour pur, l’amour infâme.
Dans la passion de Sylvandre, Lucien avait mis tout son sadisme. Toute la haine que lui inspirait la femme, bête avide de luxure, il l’avait exprimée en avilissant ce caractère.
Encore une fois, le regard de François Vigier rencontra le regard de Batchano.
Mais, cependant que Frédéric, dompté par le désir, rendait à la mourante ses affreux baisers, un double coup de théâtre se produisait : une tragique plainte, un long gémissement partait des bosquets qui entouraient la terrasse, et ce gémissement coïncidait avec la brusque arrivée de Gérald.
— Où est Marthe ? criait-il.
Il renvoyait, loin de la brise du soir, Sylvandre que Frédéric accompagnait, et il appelait, il cherchait Marthe. C’était elle qui avait crié. Il la trouvait affaissée, derrière le buisson qui lui avait permis d’entendre les caresses des amants. A demi-évanouie, il la déposait sur le banc où Sylvandre, tout à l’heure, enlaçait Frédéric, et quand la jeune fille reprenait conscience d’elle-même, il lui arrachait son secret, hurlait de douleur, se confessait à son tour devant elle qui criait sa haine, il lui disait son propre sacrifice, lui parlait de l’effroyable mort, de la mort qui guettait Sylvandre, et Marthe l’écoutait, paraissait se laisser convaincre. Oui, il avait raison. Oui, Marthe avait, devant elle, des années, et Sylvandre, des semaines. Oui, l’amour ne valait pas que l’on vécût pour lui, elle oublierait, elle quitterait la villa dès demain, elle irait à Paris, elle oublierait, elle oublierait vite. Oui, c’était bien ; elle ferait cela, mais que Gérald, à présent, lui permît de rester seule.
— Je t’en supplie, permets-moi de souffrir !
Gérald lui obéissait. Et Lucien, alors, avait osé un retour aux procédés du théâtre antique : Marthe confiait au ciel et à la mer que la vie ne valait pas que l’on vécût sans amour, si l’amour ne valait pas que l’on vécût pour lui.
En vérité, ce monologue était l’œuvre d’un poète.
Jacques Duprin peut sourire. Renée, pauvre âme sensible, ne s’y trompe pas : elle sanglote. Et François Vigier s’inquiète : point de guérison pour celui qui sait décrire, avec de tels accents, l’horreur qu’il éprouve devant les gestes de la chair.
Ce que Marthe souffre, Lucien l’a souffert. Marthe ne se plaint pas d’être trahie, elle se plaint d’avoir vu un homme et une femme, semblables aux bêtes, se frotter l’un contre l’autre, se flairer, grogner, râler, elle se plaint d’avoir vu l’amour, et c’est de cette vision, de cette blessure qu’elle va mourir.
Sans doute est-ce cette vision qui rend la voix de Lucien déchirante.
Du haut des rochers qui tombent droit comme une falaise, Marthe, cette enfant qui a eu peur, se jette dans l’inconnu de la nuit.
Lucien se tait.
Les sanglots de Renée, seuls, troublent le silence. Duprin trouve sa sœur imbécile, car cette scène est idiote, invraisemblable, franchement absurde. Il s’irrite parce que Mme Vigier se mouche, parce que personne n’éclate de rire et que lui en a fort envie, parce qu’il faut qu’il réponde affirmativement à la question de Louise :
— Vous aimez ça ?
Marie s’est tournée vers Batchano et semble lui demander :
« N’êtes-vous pas ému, vous qui êtes toujours sceptique ? »
Mais Batchano pense que le suicide de Marthe est moins compréhensible, moins excusable que ne le serait, un jour, le suicide de Marie.
— Troisième acte : même décor qu’au premier.
Lucien promène, autour du salon, son regard qui brille.
Il aperçoit les yeux attentifs de son père, les yeux pleins d’orgueil de Marie, les larmes de Renée, les paupières rouges de Mme Vigier. Mais c’est pour les yeux profonds de Batchano qu’il veut lire.
Même décor qu’au premier acte : le hall de la villa. Gérald va et vient tête basse. Il donne des ordres aux domestiques : Sylvandre doit ignorer la mort de Marthe. Pour Sylvandre, Marthe a été enlevée, la veille, par des amis qui l’ont retenue, chez eux, à Menton.
C’est le matin. Le soleil luit derrière le vitrail. On apporte, avec mille précautions, un cercueil vide. A peine a-t-il disparu dans la chambre où se trouve le cadavre, que Sylvandre paraît. Elle est gaie, elle fredonne une chanson, elle cherche Frédéric.
— S’il vient ici, envoyez-le moi. Je monte à l’atelier. C’est l’heure de ma leçon.
Elle s’est prise de passion pour la musique. Jadis, elle jouait du piano. Elle parle à son mari des progrès qu’elle a faits et qu’elle fera sous la direction d’un maître incomparable. Sa voix est rauque, fiévreuse. Gérald n’a pas la force de lui répondre.
Elle s’éloigne. On l’entend qui tousse.
Gérald ouvre la porte de la chambre mortuaire.
Un instant, le théâtre reste vide ; puis Gérald rentre, suivi de Frédéric, et cette scène commence que Lucien pourrait déclamer en fermant le manuscrit.
A Frédéric que sa douleur écrase, Gérald dicte sa volonté :
— Tu diras à Sylvandre…
Il lui dira que Marthe les a vus s’embrasser, la veille, sur la terrasse, qu’elle est partie pour ne plus revenir et que Gérald la suit.
— Tu lui expliqueras que je suis sans colère et vais lui donner l’occasion d’un divorce. Promets-lui de l’épouser. Qu’elle garde l’illusion de sa guérison probable. Je te condamne à l’aimer jusqu’à sa mort.
Frédéric se révolte. Il accuse Gérald, lui reproche son premier départ :
— Tu te croyais un héros, tu n’étais qu’un lâche. Tu ne pensais qu’à jouir du sublime de ton sacrifice. Il fallait emmener Marthe. Je ne t’obéirai pas… Sylvandre me fait horreur !
— Veux-tu donc la tuer, elle aussi ?… Elle ne vit que de ton amour. Qu’elle, du moins, ne souffre pas de notre crime !
Et le duel entre Frédéric et Gérald se termine par la défaite de Frédéric.
— Ta vie m’appartient, j’en dispose !
A cette minute, est descendue du cintre l’harmonie passionnée du duo de Tristan. C’est Sylvandre qui appelle Frédéric.
Mais un valet annonce l’arrivée du fourgon qui doit emporter le corps de Marthe.
— Adieu ! dit Gérald. Nous ne nous reverrons plus. Va la rejoindre.
C’est le mot de la fin. Le reste n’est que jeu de scène.
« … Tandis que Frédéric s’éloigne d’un pas ivre, les porteurs, soutenant le cercueil que couvre le drap funèbre et blanc traversent le théâtre. Le duo de Tristan les accompagne. Il cesse tout à coup, Frédéric a rejoint Sylvandre. Gérald suit le cercueil… »
— Et voilà !… dit Lucien. Qu’en pensez-vous ?
Alors, chacun s’ébroua. Puis des exclamations partirent des quatre coins du salon.
— Dieu ! que c’est beau ! affirma Mme Vigier.
— Cette fin est épatante ! dit Louise.
— Bravo, mon garçon ! fit François Vigier.
— C’est simple comme un drame antique ! assura Batchano.
— La situation est vraiment neuve ! concéda Duprin.
— C’est affreux !… Que vont-ils devenir ? gémit Renée, tandis que Marie, courant vers son fiancé, lui murmurait :
— Je t’aime.
Puis, à voix haute :
— Vous avez lu comme un dieu !
Accablé de fatigue, Lucien souriait aux éloges.
— Vraiment, vous ne trouvez pas cela trop mauvais ? disait-il sur un ton de modestie.
La joie l’enivrait : il les avait vaincus !
— Tu as changé la dernière scène, remarqua Mme Vigier. Autrefois, c’était Frédéric qui jouait Tristan pendant qu’on emportait le cercueil de Marthe.
— C’est moi qui lui ai conseillé cette retouche, dit Marie. Il me semblait que Frédéric ne pouvait pas se consoler si vite.
— Mais cela ne prouvait pas qu’il se fût consolé. Il jouait pour obéir à Sylvandre et le symbole était plus net, affirma Mme Vigier.
— Quel symbole ? interrogea Marie.
Elles discutèrent.
Pour leur échapper, Lucien se leva, et, s’adressant à Batchano qui s’entretenait avec François Vigier, non des personnages, mais de la thèse des Attendris qu’ils avaient enfin découverte :
— Mon cher Costi, voulez-vous me permettre d’inscrire votre nom sur la première page de ma pièce, quand elle paraîtra en librairie ? Ce sera une faible preuve de ma reconnaissance et de mon amitié.
Il avait parlé à voix très haute. Marie s’arrêta au milieu d’une phrase qu’elle disait à Mme Vigier, s’arrêta et rougit.
— Mais avec joie, dit Batchano, moins satisfait qu’étonné par ce compromettant hommage.
Et, comme Lucien lui tendait les deux mains, il dut les prendre.
Au milieu du salon, c’était un admirable couple : ce blond, ce gracieux Lucien, et ce sombre, cet ardent Batchano. François Vigier et Marie tournèrent la tête pour ne pas les voir.
Cependant, Duprin frappa Batchano sur l’épaule :
— Du whisky ou du cognac, mon cher ?
Mme Vigier l’avait chargé de servir les boissons que Gertrude venait de poser sur la table.
Batchano se sépara de Lucien, et Lucien s’approcha de François Vigier qui était adossé à la cheminée.
— J’aurais voulu t’offrir cette dédicace, papa, lui dit-il tout bas, mais je me suis souvenu de notre conversation. Je pense que ton nom ne doit pas paraître sur ma première œuvre. Le jour que j’aurai acquis un peu de gloire, tu me permettras de rappeler à mes lecteurs que je suis ton fils et que je te dois tout ?
— Je souhaite vivre jusqu’à ce jour, Lucien, répondit François Vigier. Le succès, que tu viens de remporter, est de bon augure. Je suis content… Toutefois, je voudrais, reprit-il en baissant la voix, que ta prochaine pièce me prouvât ta guérison, car j’ai noté, dans celle-ci, des erreurs de psychologie qui sont dues, n’en doute pas, à ce que tu sais…
— Mais indique-moi ces erreurs, père, je t’en conjure ! dit Lucien en fronçant les sourcils. Tu me rendras service.
— Je ne crois pas que tu puisses les corriger, mon garçon, et je te conseille de ne pas toucher à ton drame. Tel que tu nous l’as lu, il est émouvant. Mais n’oublie pas ceci : il faut avoir le cœur pur pour écrire un chef-d’œuvre.
Opinion de vieux savant, de bourgeois et d’honnête homme… Lucien jugea tout à fait inutile de la discuter.
D’ailleurs, François Vigier, abandonnant la cheminée, s’éloignait de lui.
— Je vous quitte, mes enfants, disait-il. Vous m’excuserez, Marie. J’ai une foule de paperasses à mettre en ordre avant d’aller dormir. Bonsoir, mon cher Costi… Mon vieux Duprin, ne vous couchez pas trop tard : il faut que vous soyez à Villejuif avant neuf heures… Bonsoir, Renée, comme ce méchant Lucien vous a fait pleurer !… Bonne nuit, petite Loute. Tu seras contente de retrouver ta chambre ?… Encore merci, Lucien… Bonsoir, Yvonne. Vous devriez m’imiter : vos yeux sont lourds de sommeil.
— Vous avez raison, je tombe de fatigue.
Et, tandis que François Vigier, dans le cabinet de travail, en face de ses livres, pensait à la pièce de Lucien et avait un geste indécis et un peu méprisant, Mme Vigier prit congé de ses hôtes.
— Surtout, ne partez pas, dit-elle. Sinon, je reste, et je suis très lasse…
Elle embrassa Lucien avec effusion.
— Bonne nuit, mon grand poète !
Quand elle fut sortie, deux groupes se formèrent, séparés par toute la longueur du vaste salon.
Dans l’un de ces groupes, on ne s’occupa point des Attendris. Renée se taisait et Louise flirtait avec Jacques.
Dans l’autre, Batchano se sentait fort mal à l’aise : Lucien, le poussant contre la cheminée, lui parlait, de tout près, de trop près, et avec véhémence, des idées de sa pièce ; et c’était en vain que Marie essayait de se mêler à la conversation.
Chaque fois qu’elle s’y risquait, Lucien l’arrêtait d’un mot sec ou ironique.
— Mais que vous ai-je fait, ce soir ? s’écria-t-elle enfin, après avoir subi une rebuffade presque grossière.
— Je vous ai expliqué cent fois que Gérald était un médiocre, dit Lucien. Et c’est irritant de devoir constamment recommencer.
— Pardonnez-lui, Mademoiselle, dit Batchano. Un auteur, après une lecture, est toujours nerveux.
Il tira sa montre :
— Minuit vingt. Je me sauve !
Lucien l’accompagna dans l’antichambre.
— Maintenant que nous sommes seuls, Costi, soyez sincère : cela vous plaît ?
— Beaucoup, répondit Batchano qui endossait son pardessus. Mais rappelez-vous, Lucien, que vous nous avez démontré, ce soir, — et il changea de voix, — très nettement démontré qu’une jeune fille peut mourir d’un chagrin d’amour.
— Pourquoi me dites-vous cela ? fit Lucien, avec un haut-le-corps.
— Vous me comprenez parfaitement ! riposta Batchano qui le regarda droit aux yeux.
Et il sortit de l’antichambre.
Mais Lucien le suivit sur le palier :
— Non, mon cher, je ne vous comprends pas. Expliquez-vous.
— Souvenez-vous de Marthe, dit Batchano qui se hâta de descendre.
Il avait franchi deux étages que Lucien restait encore penché sur la rampe.
Puis Lucien rejoignit Marie. Il s’assit à côté d’elle, devant la cheminée, se prit la tête dans les mains et ne prononça pas une parole.
Marie s’irrita de ce silence, devint nerveuse à son tour. A voix basse, elle lui fit des reproches : pas une fois, pendant qu’il lisait, il ne l’avait regardée !… Est-ce qu’il regrettait déjà ?… Qu’il le lui avouât franchement !… Pour un artiste, le mariage est toujours un sacrifice. Les poètes ne devraient jamais se marier.
Lucien haussa les épaules.
Elle insista d’une voix tremblante. Elle se serra contre lui qui tisonnait.
« Ils s’aiment ! » pensait Renée.
Et Lucien songeait :
« Je n’aurais pas dû accepter son argent ! »
Puisque les Attendris avaient triomphé, ce soir, devant un public hostile, puisqu’ils avaient ému François Vigier, Batchano et même Louise, la valeur de cette pièce n’était plus en question.
« Avec un peu de patience, j’aurais trouvé un directeur de théâtre moins cupide que Vincent. »
Et Lucien eût été libre de faire à Marie les aveux qu’elle réclamait, libre de lui dire qu’elle avait raison, que le mariage l’épouvantait, car enfin, mari d’une femme trop riche, jalouse, autoritaire, quelle serait son existence ?… Batchano ne se trompait pas : tout cela finirait par un drame… Était-ce l’amour qui avait jeté Lucien dans les bras de Marie ?… Mais non ! c’était l’influence du grand air sur ses sens reposés, une réaction physique — et la plus bestiale ! Il ne l’aimait pas. Elle lui avait prouvé qu’il n’était pas un infirme, soit !… Mais il demeurait un monstre, puisqu’il était un poète.
Marie lui parlait à l’oreille, elle mêlait les mots tendres aux mots amers, les caresses aux plaintes :
— Pourquoi dédier les Attendris à Batchano ? Tu m’as fait tant de peine !…
Il répliqua sèchement que c’était naturel, puisque Batchano lui avait fourni le sujet de sa pièce.
Marie protesta. Ce n’était pas naturel ! Il eût été naturel, au contraire, que Lucien donnât cette dédicace à sa fiancée :
— N’avons-nous pas dit, ce matin, que les Attendris m’appartenaient ?
Il ne put se taire davantage, tant cette femme l’agaçait :
— Évidemment, ils vous appartiennent, mais il serait généreux de me le laisser oublier !
— Oh ! ceci est de trop, fit Marie. Bonsoir !
Il n’essaya pas de la retenir.
Elle salua les Duprin et Louise.
« Ils se sont querellés, pensait Renée : comme ils sont heureux ! »
Lucien suivit Marie dans le vestibule, l’aida à s’envelopper dans ses fourrures. Elle était très malheureuse. Et Lucien était plus malheureux encore, irrité contre lui-même et contre elle. Il savait bien qu’il se sentirait affreusement seul, quand elle ne serait plus là.
— Vous n’allez pas partir comme ça ? murmura-t-il tout à coup.
Elle tourna vers lui son visage où le sang montait.
— Écoutez, Lucien ! dit-elle sur ce ton posé, net et précis, qu’elle employait parfois, je vous aime de toute mon âme. Mais si je découvrais, un jour, que vous êtes indigne d’être aimé, je ne vous reverrais plus, et la réponse que vous m’avez faite, tout à l’heure, était vraiment vile !
Puis, dans un sourire :
— Ce n’est pas vous qui l’avez faite… Je l’ai oubliée.
Et, jetant un prompt regard sur l’antichambre déserte :
— Embrasse-moi !
Le 15 janvier, quelques heures avant la répétition générale des Attendris, au crépuscule. — Fernand d’Oriville, le petit Meb, Lucien Vigier, quittent le Grand Théâtre par la sortie des artistes.
Ils s’engagent dans la ruelle qui contourne le pâté de maisons. Le petit Meb marche à la droite de Lucien, Fernand d’Oriville à sa gauche. Ils lui parlent à voix basse, et, se serrant contre lui, le caressent de leur souffle parfumé.
— Non ! non ! dit Lucien. Ne comptez pas sur moi.
Il s’agit de souper, cette nuit, chez Fernand d’Oriville, avec Reginald Lovell qui est à Paris secrètement. Arrivé à midi, de Londres, il repart demain, pour l’Italie.
— Oh ! méchant ! proteste le petit Meb. Ainsi vous ne le verrez pas, et votre silence l’a déjà fait tant souffrir… Si vous saviez !
Hélas ! Lucien ne la connaît que trop la souffrance de Reggie… Il a lu les vingt lettres qu’il est allé chercher à la poste, en se cachant comme un malfaiteur, le jour de la première répétition d’ensemble, quand les Attendris lui parurent injouables. Ces lettres, il les a détruites, mais à quoi bon ?… Un fantôme lui en récite les phrases, et le nom de Marie, invoqué, ne chasse plus le fantôme. Il faut la présence de Marie.
Fernand d’Oriville se penche à l’oreille de Lucien :
— J’ai promis à Lovell que vous seriez chez moi. Vous ne me ferez pas mentir ?… Je trouverais cela déplaisant, après les services que je vous ai rendus.
C’est exact ! Il lui a rendu mille services : il a placé les billets d’auteur, ses amis seront dans la salle, ce soir, — et mille services désintéressés, car Lucien n’a pas trahi Marie.
Et Lucien se décide : il n’ira pas chez d’Oriville, il ne verra pas Lovell ; il est certain de cela, il faut qu’il en soit certain. Mais que lui coûte de céder en apparence ? Il feint d’hésiter :
— Si j’accepte, Fernand, ce sera pour vous. Jamais je ne pardonnerai à Reggie. Il m’a fait trop de mal. S’il ne s’était pas vanté de son expulsion, rien ne serait arrivé.
Puis, brusquement, Lucien, qui veut mépriser Reggie :
— Je n’aime pas les gens qui se font de la réclame avec leur…
— Oh ! oh ! oh ! s’écrie le petit Meb. Lucien, vous ne lui direz pas cela !
— Meb, vous m’agacez ! interrompt Lucien, et, à d’Oriville : Eh bien, soit ! Mais j’arriverai tard, Je rentrerai d’abord à la maison, avec mon père.
Ils sont sur la place qu’enlaidit la façade du Grand Théâtre. Une large affiche annonce les Attendris, et Lucien parle de sa pièce, montre, sans pudeur, toutes ses inquiétudes : il est nerveux, timide, pâle et charmant.
Les femmes, qui le croisent sur le trottoir, se retournent. Le petit Meb leur jette des regards irrités.
Lucien se sépare de ses complices, saute dans un automobile et donne au chauffeur l’adresse d’un fleuriste, boulevard Haussmann.
Durant le trajet, il songe.
Pensées innombrables !… Il songe… Au fond de sa conscience : Lovell, Marie… Au premier plan, les décors des Attendris, qui sont ratés ; Hélène Fabre, qui manque de mémoire ; Vincent, qui bafouille ; toute la pièce, qui n’est pas prête… Il faudrait encore deux semaines. Impossible d’obtenir ce délai !
Lucien devine qu’il a été la dupe de Vincent. Il regrette d’avoir stipulé qu’il verserait le reste de la somme exigée dès qu’aurait eu lieu la « première ». Il le regrette d’autant plus qu’il n’a pas gardé, intacts, les quinze mille francs de Marie.
Ah ! cela, c’est la pire des angoisses !… Cependant, il n’est pas coupable : l’argent de Marie, il l’a dépensé pour elle.
Le premier cadeau fut envoyé le jour qui suivit la lecture. Lucien avait à se faire pardonner sa déplorable attitude. Il acheta un médaillon que soutenait une chaînette en platine. D’abord, Marie refusa d’accepter ce présent. Lucien dut inventer toute une histoire : la chaînette avait appartenu à Denise. Denise ?… oui, son premier amour… Oh ! un amour de gosse, un amour qu’il lui décrivit… Émue, Marie passa la chaînette à son cou, et Lucien, les larmes aux yeux, lui recommanda de ne jamais l’enlever : — « Si vous la perdiez, j’aurais trop de peine ! » — Il lui semblait, en vérité, que ce fût un souvenir de Denise !
Le surlendemain, il avait découvert des roses étonnantes dans la devanture du fleuriste chez lequel, à présent, il se rendait.
Des quinze mille francs, il ne lui restait que dix mille.
Si les Attendris étaient un succès, il trouverait à emprunter cinq mille francs ; mais, si la pièce tombait, à quoi faudrait-il se résoudre ?…
Voici le boulevard Haussmann et la boutique du fleuriste.
Lucien est reçu comme un client de choix. On l’entoure. Il sort une feuille de sa poche. Il ne dépensera que ce qu’il a prévu : dix louis pour Hélène Fabre, dix louis pour Esther Pascal qui tient le rôle de Marthe.
Allons donc ! il ne sait pas résister aux vendeuses : c’est vingt-cinq louis pour Hélène, vingt louis pour Esther, dix louis pour cette gerbe qu’il emporte.
Il va chez sa fiancée, comme chaque soir.
L’appartement de Marie est avenue Hoche.
Lucien s’enferme dans l’ascenseur, pousse les boutons, sonne à la porte. On lui ouvre.
— Bonsoir, Fraülein !
Fraülein Niederesel, jadis gouvernante, à présent dame de compagnie de Marie Lewinska, est une très maigre petite personne qui trotte menu.
Elle accourt :
— Ach ! dit-elle. Encore des fleurs !
Mais elle ne les regarde pas. Elle fixe sur Lucien des yeux pleins d’admiration.
— Mademoiselle Marie ?… commence-t-il.
— Venez ! venez !
Et Fraülein l’introduit dans une chambre qui semble être plutôt le boudoir d’une comédienne que le salon d’une jeune fille.
Cette chambre a été meublée pour plaire à Lucien et selon son goût. Autrefois, Marie vivait dans sa bibliothèque et négligeait le reste de l’appartement. Mais la bibliothèque, encombrée par les livres, rappelait trop à Lucien le cabinet de travail de François Vigier. C’est pour son fiancé que Marie a choisi ces tentures, ces miroirs, cette liseuse, ces fauteuils profonds, ce divan.
— Marie est dans la bibliothèque, avec lady Cynthia Gore, dit Fraülein. Elle vous demande de l’attendre… Jean ! apportez le whisky !… Et, de grâce, asseyez-vous…
Elle le pousse presque dans un fauteuil.
Il s’y laisse tomber. Les coussins de plume le reçoivent. Devant lui, le feu brille doucement dans la cheminée. D’épais abat-jour tamisent la lumière.
Fraülein Niederesel contemple Lucien. Elle l’adore, parce qu’il est beau, parce qu’il est un poète, parce que Marie l’aime. Elle craignit si longtemps que sa pupille ne se préparât, grâce à sa passion pour l’étude, une vieillesse aussi pénible que celle dont elle-même sent aujourd’hui toute l’amertume.
— Ah ! Fraülein ! que je voudrais être à demain !…
Mais le valet sert le whisky. Près du fauteuil, on installe une petite table. La bouteille de soda est débouchée. L’eau gazeuse pétille. Lucien boit avidement un grand verre.
— Voici les cigarettes, dit Fraülein.
Elle tend à Lucien une boîte d’argent, puis une allumette enflammée. Le tabac d’Égypte brûle, son arome se mêle au parfum des fleurs dont la chambre est remplie.
Lucien se couche à demi dans le fauteuil. La douce chaleur du foyer l’enveloppe. Il ferme les yeux.
Sur la pointe des pieds, Fraülein Niederesel sort du fumoir.
Lucien rêve…
En trois semaines, il a épuisé les forces qu’il tirait de son ambition. La gloire n’est plus pour lui un mirage. Il sait comment elle se fabrique, le prix qu’elle coûte, les efforts qu’elle réclame, et cette lutte qu’il a dû soutenir contre ses interprètes, contre les amis de Vincent, contre Vincent lui-même, ces perpétuels combats de l’auteur qui ne veut pas que l’on transforme son œuvre, qu’on la détruise à force de coupures et de retouches, cette suite de batailles que sont les répétitions d’une pièce, ces batailles où, presque toujours, il fut vaincu, l’ont dégoûté du théâtre : il n’écrira plus de drame, il fera des romans ou des poèmes. Il en a prévenu Marie. Elle l’approuve, car elle est jalouse des actrices, affreusement jalouse !
Elle s’est trouvée elle-même : elle est une amoureuse ! Elle en a fait l’aveu à Lucien. Quatre années d’études sous la discipline de François Vigier n’avaient pas réussi à mettre de l’ordre dans son inquiète pensée, mais, depuis qu’elle aime, tout s’est éclairci, elle connaît le sens de la vie.
« Oui, rêve Lucien, la vie n’est qu’amour ! »
Que ne donnerait-il pas, en ce moment, pour n’avoir jamais conçu les Attendris ?… Tout à l’heure, son œuvre sera devant le public. Il en éprouve comme un sentiment de honte, de pudeur outragée. Dans ce boudoir, dont la tiède atmosphère le protège, il n’a plus d’humilité. Il ne craint pas que sa pièce soit mauvaise. Il méprise, il exècre les juges qui vont l’écouter. Et ce n’est point qu’il soit lâche, si le rêve de fuir s’empare de lui. Fuir avec sa fiancée, s’en aller au loin, dans la solitude, dans une solitude toute illuminée par le soleil, toute embaumée par les fleurs, fuir, par dégoût, ce théâtre où la caricature d’un songe va piteusement s’agiter, fuir tout de suite, fuir immédiatement cette ville où Lovell, avec le petit Meb et d’autres, leurs semblables, souperont, cette nuit. Ah ! s’en aller !… Sur les rivages des Maures où les pins lavent dans la vague leurs branches mélodieuses, construire une maison de marbre, et, dans le crépuscule qui s’étoile, errer tout au bord de la mer assoupie, la main dans une main qui chasse la peur, jouir d’une présence et ne désirer que cette présence, n’être qu’une voix en face d’un écho et qu’un écho en face d’une voix, et que le reste du monde poursuive sans nous sa lourde comédie ! Tout l’amour dans le reflet d’un regard, tout l’amour dans l’émotion partagée que donne la beauté entrevue, la beauté de la seule nature…
Lucien frissonne : la nature, la leçon de la nature, c’est l’union du mâle et de la femelle, la volupté féconde !… Est-ce cela ?… Ce serait cela !… Marie est amoureuse, Marie s’est éveillée sous les baisers de Lucien, Marie se pâme dès qu’il lui prend la bouche… Ah ! il est pour elle un bon maître qui enseigne d’autant plus habilement qu’il reste froid tandis que son élève se passionne… Cette froideur, voilà tout le mal… C’est elle qui permet au souvenir de Reggie de hanter les nuits de Lucien, c’est elle qui a conduit Lucien dans l’atelier de Reggie, c’est elle…
« Encore un verre de whisky ! »
Comme Marie reste longtemps avec lady Cynthia !… Oh ! rien à craindre : lady Cynthia n’aime que les petits jeunes gens.
Il faudrait se laver l’imagination !
Chère Marie !… D’Oriville et le petit Meb peuvent attendre Lucien… Chère Marie !… Il voudrait, pour elle, que les Attendris, ce soir, fussent un triomphe.
Derrière le fauteuil, une porte s’ouvre. C’est Marie.
Elle n’est vêtue que d’une robe de chambre, d’ailleurs fort élégante, blanche, brodée d’or et qui tombe droit. Sous l’étoffe se dessine la forme des longues jambes et de la jeune poitrine. Le cou, libre, où Lucien voit la chaînette de Denise, porte haut la petite tête aux cheveux coiffés en turban. Il y a moins de violence que jadis dans le regard de Marie, encore qu’elle ait peine en ce moment à contenir sa colère.
Tout à l’heure, lady Cynthia s’est permis de l’avertir, au nom de leur amitié, que sa campagne en faveur des Attendris la couvrait de ridicule :
« On prétend que vous êtes amoureuse de Lucien, chère, mais vous ne devez pas…
— Et pourquoi ?
— Oh ! comment dirais-je ?
— Dites !
— Eh bien ! je crois qu’il n’est d’aucune utilité pour une femme… »
Encore cette calomnie !… Marie éclata de rire ; mais ce fut un rire nerveux, saccadé, presque plaintif, et, comme lady Cynthia insistait, elle l’a mise à la porte.
Elle n’a pas voulu rejoindre Lucien immédiatement ; elle s’est promenée dans la bibliothèque, en s’arrêtant, de temps à autre, pour taper du pied.
Depuis quatre jours, elle a reçu quatre lettres anonymes. Cela ne trouble pas sa confiance, et pour cause ! mais cela indigne sa pureté, lui fait prendre en haine le monde, les salons. Ah ! comme elle voudrait l’emporter, là-bas, dans cette lointaine Pologne où s’est déroulée son enfance : les champs de neige doivent, en ce mois de janvier, entourer la maison familiale ; les grands arbres plient sous les glaçons ; il est exquis de se pelotonner dans les fourrures, tandis que le traîneau glisse sur la route polie…
Cher Lucien !… Il est si peu fait pour lutter… Il a tant souffert… Elle souhaite qu’il ne soit, à l’avenir, poète que pour elle… Cher Lucien !… Allons ! il ne faut pas être égoïste… Elle désire, pour lui, que les Attendris, ce soir, triomphent. Pour lui, elle veut oublier l’ignominie de ce public auquel il doit plaire… Pour lui, elle s’apaise.
La voici calmée.
Il se lève. Il la prend tout de suite dans ses bras. Il est un peu plus grand que Marie. Elle renverse la tête pour recevoir son baiser. Il la regarde dans les yeux, et la laisse attendre, puis, lentement, lentement, savamment, il appuie sa bouche sur cette bouche qui s’entr’ouvre, et il aspire l’âme humide, tandis qu’il enveloppe les épaules et les meurtrit en les serrant.
— Mon bien-aimé… soupire Marie.
Et c’est une foule de questions, un gentil interrogatoire.
Elle ne songe qu’à l’amour et s’efforce de paraître n’y point songer. Les Attendris, seuls, l’occupent. Elle veut connaître les moindres détails de ses démarches, et comment va l’enrouement de Chatelard — c’est l’acteur qui tient le rôle de Frédéric — et si Lucien a rendu visite à Hélène Fabre et à Esther Pascal, et quelle était l’humeur de Vincent…
Mais il l’interrompt. Il déclare que les Attendris seront un four et qu’il s’en moque.
— Devine à quoi je pensais, quand tu es venue ?
Il lui raconte son désir de fuite. Elle l’écoute, émerveillée :
— Toi aussi.
Que veut-elle dire ?… Il la presse de s’expliquer. Elle avoue son rêve, le présente comme une preuve d’amour : à la même minute, ils ont eu la même idée. Mais Lucien s’inquiète : si elle escomptait un triomphe, ce soir, parlerait-elle de quitter la partie ?… Elle sait donc, comme lui, que les Attendris ne seront pas un succès ?…
— Mais, au contraire ! j’ai peur que le succès ne nous sépare.
Il n’accepte pas ce mensonge. Elle voit qu’il souffre. Il souffre. Il croit entendre les rires de la salle.
Un seul éclat de rire, et la pièce croule.
Marie vient à lui, s’assied sur ses genoux, passe son bras nu derrière la nuque penchée et sait trouver les mots qu’il faut dire. Elle affirme que les bruits de la ville sont excellents, que Dechartres auquel lady Cynthia exposa le sujet des Attendris, s’est montré stupéfait de ce qu’un jeune homme de vingt-trois ans ait imaginé une si noble tragédie.
Lucien écoute ce tendre langage. Il n’ignore pas qu’elle ment, mais que lui importe ?… Il l’aime, la consolatrice. Il l’aime. Il ne peut plus se passer d’elle — et il va la perdre.
Il va la perdre, parce qu’il suivra d’Oriville, ce soir… Pourquoi ne peut-il douter qu’il devra le suivre ?… Eh ! connaissons-nous rien de cette immensité qui est en nous, de cet inconscient qui prépare notre avenir ?… Depuis que Lucien a été informé de l’arrivée de Lovell, il s’est défendu de songer à celui qu’il nomme un misérable ; mais la consigne n’atteignit que cette infime parcelle de son âme, sur laquelle sa volonté avait prise. Dans l’ombre et le mystère, l’impulsion est née… Lucien sait qu’il lui obéira, qu’il soupera, cette nuit, avec Reggie, à moins que…
Elle est presque nue sous la robe de chambre. Il sent contre ses cuisses la chaleur du jeune corps, il respire le parfum de sa poitrine, et le mouvement des seins, qui se soulèvent, les rapproche de sa joue.
D’un coup de rein, Lucien se dresse, emporte sa fiancée, et roule avec elle sur le divan.
Elle s’étonne, s’effraie de sa violence, mais il trouve sa bouche, et la volupté s’empare de Marie que préparèrent trois semaines d’attente. Les mains de Lucien écartent la robe sur la poitrine : ce n’est plus la bouche de Marie qui est mordue.
— Oh ! non ! Lucien, non !
Faible défense…
Tragique, cruel, inutile acharnement…
Elle se cache le visage, elle cède, mais Lucien la quitte.
Il essuie sur son front une sueur glacée.
Belle soirée !… Tout Paris regrettera, demain, de n’y avoir pas assisté… On s’amuse !
— Ah ! les misérables !
Et Marie, lasse de lutter, se rejette en arrière, se cache dans l’ombre de l’avant-scène où le docteur et Mme Batchano, François Vigier et les Duprin n’osent plus se regarder les uns les autres.
Sur les planches, Vincent et Chatelard ont interrompu leur dialogue.
Ils attendent. Quoi ?… Qu’on se taise ou qu’on baisse le rideau ?… Ils ont encore vingt répliques à dire.
C’est le troisième acte des Attendris, et c’est un désastre. Même les rares critiques bienveillants, qui ont fait crédit au jeune poète et découvert ses intentions, ne peuvent admettre le funèbre Gérald, mari singulier… Jusqu’alors, ce fut l’indifférence. Les deux premiers actes ne provoquèrent que les murmures des ratés du Théâtre Libre, murmures qu’ont vite étouffés les applaudissements de ces jeunes hommes dont les roses visages émaillent l’orchestre, les « chut ! » de Fernand d’Oriville et du petit Meb, les bravos sonores des sportsmen de Compiègne groupés autour de Mme Vigier, de Louise et de Mme Charles Malan, dans les deux avant-scènes qui font face à celle où souffrent François Vigier et Marie.
Ils souffrent, lui, dans son orgueil, elle, de ne plus reconnaître la pièce qui l’émut. Optique du théâtre : l’œuvre n’est pas la même. Ce qui paraissait vraisemblable, naturel, à la lecture, aujourd’hui heurte le bon sens. Les maladresses de Lucien irritent. Les discours ne sont que verbiage. Gérald semble un niais, Sylvandre, un monstre, Marthe, trop lyrique, ne vit pas, Frédéric est odieux… Et Marie accuse en vain les acteurs : Vincent qui bafouille, Hélène Fabre qui ne sait pas son rôle, Esther Pascal qui piaille, Chatelard enroué… Marie voit à présent (elle exagère) que les Attendris sont un drame puéril ; et ce n’est pas les Attendris qu’elle a défendus si courageusement, tenant tête, elle seule, debout dans la loge, au public déchaîné, ce n’est pas le rêve de Lucien qu’elle a défendu, c’est Lucien, c’est son fiancé, c’est son amant.
Jamais elle ne l’aima davantage, celui qui l’a respectée, elle, sa femme, quand il pouvait la prendre, jamais elle ne l’aima davantage qu’à cette minute où il tombe du piédestal qu’elle a construit pour excuser son amour.
Elle l’aime, ce soir, d’un amour qui ne veut plus d’excuse, d’un amour maternel et puissant, et, tandis que Vincent et Chatelard, du bout des lèvres, achèvent, escamotent les vingt répliques de la dernière scène, tandis qu’un nouveau tumulte salue le cercueil de Marthe, tandis qu’une houle de rires répond au duo de Tristan qui tombe des cintres, Marie ne pense qu’à rejoindre Lucien, à le consoler, à l’entraîner loin de cette foule.
On baisse le rideau. Les loges se vident. Les gens de l’orchestre sont debout. Encore des rires…
Marie ignore que, dans les couloirs, quelques poètes sincères vont plaider la cause de Lucien, elle ignore qu’ils affirment que ce débutant n’est pas un médiocre, qu’il a des idées et parfois de grandes idées, elle est aussi aveugle dans son blâme qu’elle fut aveugle dans son enthousiasme, elle croit à la défaite, à la défaite méritée.
Il faut qu’elle rejoigne son enfant malheureux. Il faut qu’elle le prenne dans ses bras, qu’elle lui jure que, malgré tout, elle l’aime, qu’elle lui appartient, qu’il est son maître et que l’amour, le véritable, le divin amour dont son cœur frémit, raille la gloire et la méprise…
Mais comment le rejoindre ?
Dans l’avant-scène, Mme Batchano s’est levée : personne insignifiante, qui manque d’usage. Elle devait souper, après la représentation, avec les Duprin et Marie, chez les Vigier. Fête de famille… Mme Batchano prétexte une migraine pour échapper à ce repas de funérailles, elle tend ses épaules à Batchano, qui, docile et triste, lui donne ses fourrures, elle serre la main de François Vigier qui lui baise le bout des doigts.
Le vieillard s’appuie contre la cloison. Il s’efforce — et l’on voit l’effort — de garder un visage impassible. Le coin de ses lèvres tremble un peu. Lui aussi n’a pas retrouvé la pièce de Lucien, et il se reproche d’avoir permis qu’on la jouât. Tout à l’heure, il s’est arrêté d’applaudir quand il a reconnu, en se penchant sur la salle, quel était le sexe des partisans de son fils.
D’ailleurs, en face du tumulte, l’émotion de François Vigier fut intense, ressembla presque à de la peur. François Vigier, pour la première fois de sa vie, a pris contact avec la foule. Sa grossièreté, sa cruauté l’indignèrent, l’épouvantèrent. Il domina cette angoisse, mais, de l’avoir ressentie, il reste humilié.
Cependant, Renée Duprin, plus livide qu’une morte, sent que Jacques la pousse du coude. Que fait cette sotte fille à regarder droit devant elle comme une démente ? Il faut partir. Déjà, dans la salle, on met les housses sur les fauteuils. Il faut que les Duprin, comme les Batchano, trouvent, pour se retirer, un prétexte. A coup sûr, les Vigier ne souperont pas, ce soir.
Jacques Duprin, compatissant, est néanmoins satisfait. « Je l’avais bien dit ! » pense-t-il. Quand tous louaient les Attendris, lui seul avait été bon juge.
Il s’approche de son Maître. Il va murmurer : « Ne trouvez-vous pas, monsieur Vigier, qu’il est bien tard, etc… » Mais Marie le devance.
Pour parler à l’oreille de François Vigier, elle se hausse sur la pointe des pieds. Il fronce les sourcils, secoue la tête. Elle insiste. Par charité, qu’il l’accompagne !… Sa présence dans la loge de Vincent peut servir à Lucien. Elle brode, elle ment, elle plaide contre sa propre conviction : on a vu des pièces tomber à la répétition générale et se relever à la « première ». Il faut que François Vigier jette son nom dans la bataille, qu’il apporte à son fils le réconfort de publics éloges. Le pauvre Lucien doit être dans le désespoir : que son père lui vienne en aide !… Marie connaît les méandres des coulisses, elle guidera François Vigier. Elle le supplie et s’exalte, prête à pleurer s’il refuse.
Il la regarde profondément.
Elle dit qu’ils emmèneront Lucien, que rien ne sera changé au plan qu’ils arrêtèrent avant de venir au théâtre, puisque le baron Gastaud doit reconduire Mme Vigier et Louise.
Et, soudain, François Vigier cède. Il accompagnera Marie. Il cède, parce que, lui aussi, est inquiet de Lucien, parce qu’il aime son fils : il s’est repris à l’aimer depuis qu’il l’a vu, durant ces dernières semaines, travailler ardemment, se donner à son œuvre, et François Vigier a laissé grandir en lui l’espérance que le mauvais rêve était fini, que ce n’était qu’un rêve, un cauchemar, que ce beau jeune homme aux yeux pleins de fièvre, aux gestes actifs, à la voix nette, son fils, allait de nouveau être la joie de sa vieillesse, son orgueil !
Mais, ce soir, en regardant la salle, il craignit d’être dupe, et, tandis qu’il regarde Marie, il craint d’avoir été criminel.
— Allons ! dit-il.
Il met son pardessus et aperçoit les Duprin. Il les avait oubliés.
Jacques murmure :
— Ne croyez-vous pas, Maître, qu’il est bien tard et qu’il vaut mieux que nous rentrions chacun chez nous ?
François Vigier acquiesce. Distraitement, il reçoit les adieux de Jacques et de Renée.
Marie s’enveloppe dans son manteau.
L’ouvreuse vient d’ouvrir la porte de l’avant-scène.
A présent, le théâtre est vide.
Guidé par Marie, François Vigier, redressant sa longue taille, avec un air de défi, comme s’il s’aventurait parmi des adversaires, se dirige vers les coulisses.
La loge de Vincent, cette première chambre qui sert de bureau directorial. Odeurs de tabac et de blanc gras.
Sur le divan, Lucien, effondré.
De la porte qui conduit aux coulisses à la porte qui conduit au boudoir, où Vincent se nettoie, coule un fleuve de visiteurs. Ceux-là n’ignorent pas quelle bonne affaire réalisa le Grand Théâtre en montant les Attendris. Sans doute prennent-ils, quand ils passent près de Lucien, de graves et tristes figures ; mais, dès qu’ils ont pénétré dans la seconde pièce, ils s’amusent… Et Vincent, assis devant sa psyché, ne se gêne point pour répondre à leurs condoléances goguenardes par les grimaces d’un pitre joyeux.
Lucien est seul.
Abominable solitude !
Abominable soirée !… Les plus robustes deviennent de pauvres maniaques pendant ces heures où l’œuvre est livrée aux bêtes. Lucien s’est déchiré les lèvres à force de les mordre, et cette bouche trop rouge dans ce visage blême, cette grasse bouche nue frappe le regard. Le chapeau de Lucien cache les cheveux et le front, les paupières sont baissées, le corps est affalé, la poitrine se creuse sous la chemise brillante, les bras pendent et les longs doigts élégants font tourner sans trêve la béquille dorée d’une canne de jonc.
Et pourtant Lucien n’a éprouvé aucune surprise. Il savait que les Attendris seraient sifflés, hués. Il le savait. Il l’a dit à d’Oriville, dès le premier entr’acte, mais la souffrance fut d’attendre que la salle éclatât de rire, qu’elle éclatât de rire comme il l’aurait fait lui-même, s’il avait été à l’orchestre, car enfin c’était idiot, cette pièce, cela n’avait ni queue ni tête, et les acteurs étaient par trop exécrables… « Mais sifflez donc ! » avait-il envie de crier en s’avançant sur la scène. Quand ils sifflèrent, Lucien fut soulagé.
Bravo ! la soirée se passerait comme il l’avait prévue…
Ce n’est pas à la chute des Attendris qu’il songe, effondré sur le divan solitaire, dans la loge aux odeurs fades, c’est à Marie et à Lovell, c’est à lui-même, à sa vie future, à sa courte vie : il lui faudra mourir, mourir comme il se l’est juré, mourir pour de bon, quand il aura rejoint, dans quelques minutes, trahissant sa bien-aimée, ce Lovell qu’il désire et qu’il exècre.
Ah ! cette froide sueur que Lucien a essuyée sur ses tempes en fuyant Marie qui se donnait !… Plus jamais, il ne pensera à la consolatrice sans l’apercevoir, sous lui, râlante, prête.
Lovell est à Paris. Lovell attend Lucien. Oh ! Reggie…
Pourquoi d’Oriville ne vient-il pas ?
De temps à autre, Lucien jette un regard sur le fleuve des visiteurs.
A présent, dans la loge de Vincent, ce sont des rires étouffés.
« Oh ! Reggie… »
Il faut à Lucien quelqu’un qui le console, qui le berce et le protège.
Oui, il est un lâche, un misérable et un imbécile : la dupe de Vincent, et un voleur : il manque cinq mille francs à la somme qu’il s’est engagé à payer au Grand Théâtre. Qu’importe ? Est-ce que demain existe ?… Demain : « première » des Attendris… Ah ! non ! non ! il ne subira pas de nouveau ce supplice !… Demain ?… Demain, il devra, humble, avouer devant son père la double défaite : il ne désire plus la gloire et il désire Reggie.
Où est d’Oriville ?… Où est le petit Meb ?… Est-ce que même ceux-là vont l’abandonner ?
Plus personne ne passe dans la chambre. Les familiers de Vincent sont dans le boudoir.
Cette solitude est tragique. Elle dure depuis cinq minutes à peine : il semble à Lucien qu’elle dure depuis toujours… Et il retient un cri de joie, quand paraissent d’Oriville, lourd, obèse, le monocle à l’œil, élégant, et l’indescriptible petit Meb.
Ils courent à Lucien, lui tendent les bras, s’asseyent auprès de lui, tout près de lui, trop près : d’Oriville à droite, le petit Meb à gauche, et ils expliquent que, s’ils ont tant tardé, c’est qu’ils ont défendu, dans les couloirs, les Attendris.
— Un chef-d’œuvre ! dit le petit Meb.
Et Lucien se souvient de Marie.
D’Oriville prétend que plusieurs critiques sont indignés de la cabale qui a fait tomber la pièce.
Lucien sourit amèrement. Il souffre. Il souffre davantage depuis qu’il n’est plus seul. Les attouchements de ces deux hommes, qui le frôlent, lui répugnent. Il a le dégoût de leur désir… Il voudrait retirer sa main que le petit Meb a prise : il n’en a pas la force.
— Si ! Lucien, si ! un chef-d’œuvre !
L’obèse d’Oriville répugne moins à Lucien que ce petit Meb qui avance vers lui sa figure d’ange et ses lèvres peintes.
On dirait que la douleur de Lucien excite le couple honteux.
Ils se serrent contre Lucien.
Lucien voudrait pleurer. Il voudrait poser son front sur une épaule, son pauvre front qui brûle, et pleurer, ah ! pleurer…
Fernand d’Oriville et le petit Meb sont à demi couchés sur lui. Ils le caressent et murmurent de tendres paroles. Ils tiennent dans leurs mains ses mains glacées.
Mais sur le seuil, voici Marie, au visage inquiet, et François Vigier, derrière elle, la tête haute. Et François Vigier et Marie voient les infâmes et le geste d’horreur par lequel Lucien les repousse.
Lucien s’élance vers sa fiancée :
— Oh ! Marie, dit-il, vous êtes venue ! Il ne fallait pas. Vous ne pouvez rester ici. Rentrez à la maison. Je vous rejoindrai… dans un quart d’heure… Je vous promets !… Je te promets, papa… Dans un quart d’heure…
Il barre la porte.
D’un mouvement rapide, François Vigier prend le bras de Marie :
— Venez ! dit-il.
En le suivant, Marie trébuche.
Si parfaitement homme du monde que soit le baron Gastaud, il éprouve quelque gêne : ce souper est funèbre. En vain Mme Vigier rappelle-t-elle à son flirt les meilleurs souvenirs de Compiègne. Elle ne parvient pas à être gaie. Les joues du petit visage sont comme tirées et le menton pointu a quelque chose de hargneux.
L’humiliation fut trop forte. Même Louise l’a ressentie. Quelle insultante moue faisait Mme Charles Malan, au dernier acte !
Et Louise pense :
« Pourquoi mère n’a-t-elle pas laissé le baron Gastaud rentrer chez lui ? »
Les candélabres éclairent la salle à manger. Elle est toute pleine de ces fleurs que Marie envoya. Dix couverts garnissent la table. On attend François Vigier, les Batchano, les Duprin, Marie et Lucien lui-même.
Il est une heure, une heure et demie presque.
Le baron Gastaud aimerait bien s’en aller !… Évidemment, Mme Vigier le récompensera : mais la récompense vaut-elle la peine ?… Mme Vigier a plus de quarante ans, et le baron Gastaud, sournois et câlin, lui persuade qu’elle est menacée par la migraine et qu’elle devrait se mettre au lit.
Ce diplomate, bel homme, a des manières exquises. Comment lui résister ?… Mme Vigier, qui se sent devenir laide, qui éprouve à l’égard de Lucien plus de colère que de compassion, qui n’a pas envie de se trouver en face de son fils, avoue, en soupirant, qu’elle a « un peu mal à la tête ».
Un bruit de clef dans une serrure. Le grincement d’un verrou.
François Vigier et Marie pénètrent dans l’antichambre.
Du Grand Théâtre au quai Voltaire, ils n’ont pas échangé une parole ; mais, devant la maison, François Vigier a dit :
— Est-ce que vous montez, Marie ?… Il est très tard.
— Je voudrais revoir Lucien, Maître.
L’automobile stationne devant la porte.
Pour atteindre le palier de l’étage, Marie s’est accrochée à la rampe.
A-t-elle la fièvre ?… Quelle fatigue !
François Vigier l’aide à gravir les marches. Il se penche sur elle. Pourquoi a-t-il des yeux si tristes, si tendres, si humbles ?… Est-ce qu’il comprend ce qui se passe en elle depuis qu’elle a vu ?… Elle a vu Lucien, son Lucien… Non ! ce n’est pas vrai !… Elle n’a pas vu cela !… Va-t-elle croire à présent les mensonges des lettres anonymes ?
C’étaient sans doute des amis de Lovell ; Lucien les avait sans doute rencontrés, jadis, le jour qu’il avait lu sa pièce dans l’atelier de Lovell ; il les a retrouvés, cette nuit, par hasard ! Et Marie sait qu’il est trop faible pour repousser, quand il est dans l’angoisse, une sympathie qui s’offre, une sympathie quelle qu’elle soit.
« Lucien ! »
Marie l’appelle dans son cœur. Ah ! qu’il vienne vite, vite, pour la sauver d’elle-même, de sa raison qui travaille, qui analyse les faits et les rapproche, qui interroge le passé et rougit de son long sommeil, de sa raison qui, tout à coup, s’est éveillée, s’est réveillée, au moment où naquit la jalousie sale dont Marie a honte.
« Lucien ! »
Lui seul peut la sauver. Il a dit : dans un quart d’heure. Il se disculpera facilement. Elle se promet d’être courageuse, de l’interroger. Elle se le promet, tandis que Louise, dans l’antichambre, demande d’une voix déçue :
— Et Jacques ?… Et Renée ?…
François Vigier explique pourquoi ni les Duprin ni les Batchano ne souperont, cette nuit.
Mme Vigier, qui tient ses mains contre son front, entre dans le vestibule. Tout de suite, elle parle de sa migraine.
— Excusez-moi, Marie. Vous aussi avez l’air fatigué. Ne la gardez pas trop tard, François. Bonne nuit, mon cher Gastaud. Louise, il faut que tu dégrafes ma robe.
Louise et Mme Vigier disparaissent par la porte du boudoir.
Le baron Gastaud aimerait bien s’en aller !… Le peut-il sans impolitesse ?… Il en cherche le moyen. Disert, il prononce des phrases que Marie n’entend pas, que François Vigier écoute. Le contraste est dur entre ce Gastaud, que tant d’exercices mondains assouplirent, et ce grand vieillard qui se raidit.
Près d’eux, Marie arrange sur le porte-manteau ses fourrures.
— Bonne nuit, mon cher Maître… Bonsoir, Mademoiselle…
Le baron Gastaud est parti.
Machinalement, vers la salle à manger illuminée, Marie se dirige.
Les candélabres brillent au-dessus de la nappe.
Marie s’assied, pose sur la table ses bras nus, et songe, enfermée dans sa terreur. Elle baisse la tête. Ah ! qu’ils sont lourds, les cheveux qu’elle coiffa si amoureusement, ce soir !
Ce soir, avant de quitter Marie pour rentrer dîner chez son père, Lucien, qui l’avait respectée et qu’elle adorait, a voulu qu’elle défît ses cheveux en sa présence, et il les a pris entre ses doigts qui tremblaient, il les a mordus, les a noués autour de sa nuque, s’est livré à mille folies passionnées, troublantes…
Marie frissonne.
Oh ! ce n’est pas un grand frisson, un frisson qui secoue ! C’est un frisson presque imperceptible. Mais, soudain, elle frissonne davantage : François Vigier s’est approché d’elle sans qu’elle l’aperçoive, et lui enveloppe les épaules dans le châle égyptien que Mme Vigier oublia.
Puis le vieillard s’éloigne.
Dans le fauteuil patriarcal, les coudes sur les bras matelassés, les épaules voûtées, le menton touchant le plastron de la chemise, François Vigier regarde Marie.
Est-ce qu’il va lui parler de ce qu’ils ont vu ?
Louise entre dans la pièce.
— Qu’avez-vous fait de Lucien ? dit-elle.
— Nous l’attendons, répond François Vigier.
Et il consulte sa montre.
Il est deux heures.
Louise n’insiste pas. Elle achève cette salade russe et cette viande froide qui couvrent son assiette.
— Vous ne mangez rien ? dit-elle à Marie. Je vous recommande cette salade.
Marie se laisse servir.
— Et toi, papa ?
— Je n’ai pas faim, ma petite !
Louise hoche la tête, se tourne vers Marie, se tourne vers son père :
— Oui, c’est embêtant ! dit-elle.
Elle ajoute :
— Et ce qu’il y a de curieux, c’est que des choses qui m’avaient paru épatantes à la lecture, m’ont donné envie de rire, au théâtre.
Elle cite le monologue de Marthe, la grande scène du troisième acte, critique les acteurs, et, bientôt, la pièce.
D’abord, Marie n’est pas atteinte par ce babillage. Mais, brusquement, elle répond, elle défend les Attendris, elle défend son rêve. Elle est si fébrile et si violente que Louise s’étonne, et se tait. Alors, Marie retrouve, posé sur elle, le regard de son Maître, et ce regard la plaint.
La porte de la maison bruyamment se referme.
— C’est lui ! dit Louise.
Sur la nappe, les mains de Marie se crispent.
Ce n’est pas lui.
Le temps passe.
Chaque fois qu’une voiture attardée roule sur le quai, Marie prête l’oreille. Et, quand elle n’entend plus la voiture, Marie s’affaisse sous le châle égyptien, trop lourd.
De nouveau François Vigier consulte sa montre.
— Quelle heure est-il ? murmure Marie.
— Deux heures vingt, répond François Vigier.
— Il aura été souper avec des amis, dit Louise qui bâille.
Elle ne peut pas savoir tout ce que signifie cette phrase.
— Tu as sommeil, Loute. Va dormir… dit François Vigier.
Les paupières de Louise battent.
— Oui, je tombe de sommeil !
Quand elle est partie, François Vigier propose :
— Allons dans mon bureau. Nous serons mieux.
Marie se lève. Ils traversent le salon, témoin du triomphe des Attendris. Dans le cabinet de travail, les livres innombrables les reçoivent.
Ils seront mieux… Ici, Marie écouta François Vigier lui affirmer l’innocence de Lucien, et, maintenant, c’est le dernier espoir de Marie : son Maître n’a pu lui mentir. Ici, François Vigier espère trouver le courage qui lui manque pour cautériser la plaie, arrêter la gangrène. L’épreuve est terminée : Lucien lui-même en avait fixé le terme… Devant les livres pour lesquels François Vigier vécut, Marie absoudra peut-être celui qui l’a sacrifiée, qui s’est fait un devoir de la sacrifier… Ils seront mieux : ils seront plus haut.
— Non, Marie, venez près de la cheminée.
Elle allait prendre sa place habituelle, mais, docile, elle se glisse entre le bord de la table et les bibliothèques. François Vigier l’installe dans son propre fauteuil. A quelques pas d’elle, de l’autre côté du foyer qu’il ranime, il s’assied à son tour.
Un long silence.
La chambre est remplie de visions.
Pour échapper à ces visions qui la salissent, Marie tourne les yeux vers son Maître : elle ne le reconnaît plus.
Jamais elle ne l’a vu souffrir. Jamais, jusqu’à cette nuit, François Vigier n’est descendu à souffrir, d’une façon apparente, devant qui que ce fût.
Il souffre devant Marie, et ce n’est pas d’être certain que son fils est un monstre, — cette souffrance, il l’a épuisée ! — mais d’avoir voulu que Lucien devînt amoureux de Marie, d’avoir permis que Marie devînt amoureuse de Lucien.
François Vigier descend.
Quand son œuvre le tenait, il n’avait pitié de personne. Il a pitié de Marie. Et, dans sa figure, dans sa grande figure, maintenant molle et douloureuse et humble, ses yeux, qui ne rêvent plus, supplient.
« Pardonnez-moi ! » disent-ils.
Marie frémit.
« Que dois-je vous pardonner ? » demande son pauvre sourire.
Mais François Vigier n’a pas le courage de répondre.
Il se répète vainement que cette petite fille est une exaltée, une demi-folle ; qu’elle oubliera demain ses amours comme elle a oublié ses études ; qu’il n’existe peut-être rien d’irréparable entre elle et Lucien… Et s’il se trompait, si elle était souillée ?
Les livres innombrables ne soutiennent pas François Vigier. Ils lui reprochent de ne pas leur avoir obéi : — « Laisse-le mourir ! » — Le crime eût été moins grand.
Quel silence !… Aucune voiture ne passe plus devant la maison.
La voix de Marie :
— Il a été souper avec ses amis…
Les yeux de François Vigier quittent les yeux de Marie. Marie se décide :
— Monsieur Vigier…
Elle s’arrête.
— Vous rappelez-vous, Maître, la conversation que nous avons eue, ici, quelques jours après l’accident de Lucien ?
— Oui, je me rappelle…
Il hésite.
— Et je dois encore vous parler de Lucien… et de vous, ma pauvre Marie !
Elle a peur qu’il n’achève.
— Nous sommes fiancés depuis un mois, dit-elle sourdement.
Et tout son corps tremble.
… Le traîneau glisse sur la neige ; ils sont serrés l’un contre l’autre, sous les fourrures qui les enveloppent ; l’air glacé touche leur front ; le ciel est pur… tout est pur… Il l’a couverte de boue !… De la boue sur les lèvres qu’il a baisées, sur la poitrine qu’il a mordue, sur les cheveux qu’il a salis, sur les mains qui le caressèrent !… Ah ! quelle haine ! quelle haine ! et quel atroce mépris !… Elle sait, cette étudiante, trop de choses ; elle a lu trop de livres… Elle les avait oubliés ; elle pensait qu’il l’avait respectée, ce soir, quand il la tenait sous lui… Respectée ?… Malheureuse ! malheureuse !…
Et François Vigier a permis, a voulu… Puisqu’il savait, il a été complice… Fuir ! il faut fuir, il faut quitter cette maison !
Elle essaie de se lever. Elle ne peut pas. Elle retombe. Un grand sanglot… Elle se cache le visage. Elle ne veut pas pleurer. Les larmes coulent. Elle ne veut pas que François Vigier les voie. Elle ne veut pas qu’il la console. Elle le repousse.
Dans l’étroit espace que limitent les bibliothèques, la cheminée et le bord de la table, François Vigier reste debout, devant Marie qui pleure.
Elle n’est plus maîtresse d’elle-même : les souvenirs la possèdent, et le soupçon les rend tous ignobles. L’orgueil souffre, lui aussi : cet argent qu’elle a donné et qu’il accepta si difficilement, il le convoitait, sans doute ? C’est pour son argent qu’il a su l’entourer de tendresse… Non ! ce n’est pas !… Il ne faut pas qu’elle devienne vile… Mais pourquoi lui a-t-on fait cela ?… Elle était tranquille, heureuse… Pourquoi François Vigier, ce Maître qu’elle adorait, l’a-t-il sacrifiée ? Elle serait morte pour lui sans se plaindre : mourir, ce n’est rien…
Elle l’entend qui marche dans la pièce. Elle devine, par le bruit des feuilles froissées, qu’il passe entre le bord de la table et les bibliothèques. Où va-t-il ?… Est-ce que Lucien est rentré ?
Marie découvre son visage.
Aucun bruit.
Elle est seule dans le cabinet de travail. Elle a peur d’être seule. Elle sera seule, toute sa vie… Que devenir ?
Les livres innombrables sont autour d’elle, et c’est dans le fauteuil de son Maître qu’elle est assise.
Se dévouer… Avant qu’elle n’aimât, c’était sa raison d’être : se dévouer à un idéal, vivre pour un idéal. Il n’est pas certain qu’elle le puisse encore.
Depuis deux mois, François Vigier a beaucoup travaillé, plus que jamais Marie ne l’avait vu travailler. Il a travaillé joyeusement, et Marie connaît la valeur de son travail : elle est venue du fond de la Pologne pour étudier notre âme et la sienne auprès du grand homme dont elle vénérait le génie.
N’est-ce pas le bruit d’une voiture sur le quai ?
Non. Rien.
Il faut partir. Elle se sent plus forte. Il faut partir avant que Lucien ne rentre.
Jamais elle ne veut le revoir. Peut-être lui écrira-t-elle, demain ?… A quoi bon ?… Que tout cela soit oublié, oublié par les autres… Elle… elle… ah ! malheureuse !
Ils l’ont sacrifiée. Batchano et François Vigier l’ont sacrifiée… Et bien ! n’était-elle pas prête à sacrifier sa vie pour la science ?
Réaction d’un orgueil qui lutte : c’est grâce à Marie que François Vigier, pendant la convalescence de son fils, a pu mettre en ordre l’héritage qu’il lègue à l’avenir !
L’idée du sacrifice est l’asile de Marie.
Elle s’y jette éperdûment. Si elle ne s’y était jetée, elle n’aurait pu vivre dans ce corps qu’elle exècre. Ah ! certes, la souffrance la tenaille toujours et toujours la brûlera ; mais, dans le cabinet de travail, devant les hautes bibliothèques et la table encombrée, Marie Lewinska, en quittant le fauteuil de François Vigier, a retrouvé la force de vivre.
Quand François Vigier, qui l’a laissée seule, revient auprès d’elle, avec ce verre d’eau et d’alcool qu’elle boit volontiers, elle dit simplement :
— Il est trop tard pour que je reste ici davantage. Vous direz à Lucien que je lui écrirai.
Et, la tête levée, elle traverse le grand salon, l’antichambre, met son manteau, proteste quand François Vigier l’accompagne dans l’escalier où les lumières sont éteintes, puis elle cède, elle craint de rencontrer celui qu’elle ne doit plus voir.
Ils descendent lentement. La lampe, que tient François Vigier, éclaire mal les marches.
A leur appel, la porte de la maison s’ouvre.
Il fait grand froid et clair de lune.
Le valet de pied sort de l’automobile.
Au moment où ils vont se quitter :
— J’irai demain à Villejuif, Maître. Je vous y verrai sans doute.
L’automobile fonce.
François Vigier le suit des yeux.
Le quai est désert. Là-bas, sur le pont des Tuileries, quelques lanternes de fiacres se déplacent. Mais la voiture de Lucien viendra par le pont Royal, quand elle viendra, si elle vient…
Elle viendra.
On n’essaie pas deux fois de se tuer.
Et pourtant, il suffit d’un geste de folie…
Lucien serait mort si François Vigier ne s’était pas trouvé là pour pincer l’artère.
C’est son fils ! Qu’il s’en aille demain, qu’il quitte la France, qu’il disparaisse comme il l’a promis, mais, d’abord, qu’il revienne !
Sur les façades du Louvre riant à la lune, les guichets font des trous sombres qu’interroge François Vigier.
Une fois, deux fois, trois fois, il espère. Trois fois, les automobiles, qui passent sur le pont Royal, déçoivent son espérance.
Il fait trop froid…
Péniblement, François Vigier gravit les étages.
Marie lui a dit : « J’irai demain à Villejuif. » Il a senti qu’elle lui avait pardonné. Il est resté pour elle, malgré tout, le Maître. Beau caractère : elle n’a pas eu un mot de reproche… Pourra-t-elle oublier ? — Il ne le peut pas, lui… Entre la vision de Lucien, mort, et la vision de Lucien, dans la loge de Vincent, il se débat.
Il ferme la porte de l’appartement, éteint la lampe, traverse le salon, entre dans le cabinet de travail. Là, sa pitié pour Marie renaît, plus forte.
Non, il n’avait pas le droit de faire ce qu’il fit : un être humain en vaut un autre !
Cependant, elle lui a pardonné… Demain, elle reprendra sa place au laboratoire, sa place à la droite du Maître ; elle l’écoutera, attentive, respectueuse, et il semble à François Vigier qu’elle veut ainsi l’absoudre.
Il s’émeut davantage. Que n’est-elle ici pour qu’il lui dise les raisons de ses actes et la logique de sa vie !…
Il est allé s’asseoir sur la chaise, en face du fauteuil, de l’autre côté de la cheminée. C’est toute sa vie qu’il s’explique à lui-même, longuement, depuis la mort de son père jusqu’au mariage avec miss Rickley, depuis la trahison d’Yvonne jusqu’à ce clair matin où il se détacha de son amour, se libéra de l’infidèle, se donna tout entier à son œuvre, à la gloire qui éloigne la mort.
Les coudes sur les genoux, la grande figure reposant sur les mains ouvertes, François Vigier se regarde vivre, et la route qu’il a suivie est si droite, si belle, les œuvres qu’il a laissées, pour marquer sa trace, sont si nombreuses, il y a, sur cette route, tant d’arcs de triomphe, que le vieillard, peu à peu, reprend conscience de sa valeur en face de l’avenir, de ce lointain avenir qu’atteindra son nom, s’élève, remonte, se retrouve.
Combien de temps rêve-t-il ?… Un meuble, dont le bois craque, l’éveille.
Inquiet, François Vigier écoute ; puis, marchant sur la pointe des pieds pour ne pas troubler le sommeil de Louise, il s’engage dans le couloir et va jusqu’à l’antichambre.
Personne.
Il rentre dans le bureau et ne ferme pas la porte. Il met des bûches dans la cheminée. Il tisonne. Il approche le fauteuil de la table, et s’assied.
Devant lui, des épreuves d’imprimerie étalent leurs feuilles malpropres. Il les regarde, d’abord sans les voir, mais, bientôt, une erreur grossière fixe son attention. Il choisit une plume et rétablit le texte. La phrase corrigée l’entraîne à lire la page.
François Vigier travaille.
La grande figure a repris tout son calme, toute sa force patiente, toute sa noblesse.
Vingt minutes heureuses s’écoulent.
La porte de la maison se ferme avec bruit.
François Vigier est au seuil de l’antichambre quand Lucien y pénètre, François Vigier méprisant.
— Oui, père… je partirai demain.
LUCIEN A BATCHANO
RIVIERA PALACE
SAN REMO.Le 22 janvier.
Vous trouverez sous cette enveloppe deux lettres, mon cher Costi, l’une pour mon père, l’autre pour Marie. Je vous prie de les leur donner, après les avoir lues, et à l’heure que vous jugerez opportune : je ne sais ce qui s’est passé, depuis mon départ, dans leur cœur. Je vous écris à tous trois pour vous dire adieu, vous demander pardon d’avoir vécu et vous affirmer que je meurs sans haine.
Je vous supplie, Costi, de ne pas douter que ce soit un mort qui vous parle. Si vous en doutez, arrêtez-vous, mettez ces pages en lieu sûr et courez chez le préfet de police, votre ami. L’enquête ne sera pas longue : Lucien Ferney — c’est moi — et Reginald Green — c’est Lovell — sont descendus, venant de Paris, au Riviera Palace de San Remo, le 17 janvier. Ils ont pris un appartement et se sont fait servir leurs repas dans leurs chambres. Le lendemain, Reginald Green est parti, annonçant qu’il reviendrait. On ne l’a pas revu. Le 23 janvier, le garçon d’étage a découvert le corps de Lucien Ferney étendu sur une chaise-longue devant une fenêtre grande ouverte. Dans un verre posé près de lui restaient quelques gouttes de cocaïne. — Vous souvient-il, Costi, de m’avoir parlé de ce poison ? Grâce à vous, je ne souffrirai pas : j’aurai froid un peu et je m’endormirai… Mais, je vous en conjure, qu’on ne fasse pas mon autopsie. C’est juré ?… Merci !
A présent que vous ne doutez pas que je me sois tué, pour de bon, cette fois ! à présent que vous avez vu ce Destrem qui me fit tant de mal, reprenez votre lecture : je vous dirai pourquoi je ne doute pas, moi, que je mette cette lettre à la poste, dans quelques minutes. Et le geste, qui la laissera tomber dans la boîte, sera vraiment celui du suicide.
Il est neuf heures du matin. Je me suis levé tôt pour ne pas manquer le courrier. Je me tuerai après minuit. Ma dernière journée sera bien étrange : je vais permettre à mes rêves toutes les folies.
A propos de rêve, avez-vous parcouru la presse des Attendris ?… Elle n’a pas été aussi mauvaise que je le craignais. Vous me direz que tous les critiques parlent de mon père. Néanmoins, il me plaît que la pièce se soit un peu relevée : ma mémoire ne sera pas tachée de ridicule, et vous, mon grand Costi, vous ne pourrez prétendre que la seule vanité blessée me donne la force de mourir…
Cette force, je ne la tire pas davantage de la tristesse où me laissa l’abandon de Lovell. Voici quatre jours qu’il est parti. Sous le nom de Green, il se cache à Nice. Depuis qu’il est expulsé de France, la France lui semble un Éden. Il s’amuse. Je l’ennuyais… Je ne regrette pas qu’il m’ait quitté : je sens mieux ce que je suis.
Ce que je suis ?… Ce n’est plus l’heure des mensonges. Croyez-moi sincère, puisque je ne vous demande pas de m’absoudre.
J’ai commis deux crimes dans ma vie. Le premier fut d’essayer de n’être plus moi. On m’y encourageait. Vous devinez qui… Et vous seul m’avez prévenu que je n’avais pas le droit de LA faire souffrir.
Mon père vous a raconté, sans doute, ce qu’elle a vu dans la loge de Vincent. Qu’il vous le raconte, s’il ne l’a pas encore fait. Je n’ai pas le temps… Mais ce que ni mon père, ni Marie ne savent, c’est que Lovell était à Paris, cette nuit-là, et que j’ai dû le rejoindre.
Oui, vous seul avez essayé de m’avertir… Oh ! Costi, qu’elle ne se tue pas ! Vous qui êtes tout puissant sur les âmes, sauvez-la !… Ne lui dites pas que je ne l’ai jamais aimée… Mentez !… Dites-lui que nos fiançailles furent le seul bonheur de mon atroce vie.
« Rappelez-vous Marthe ! »
Je vous entends me jeter ce cri d’alarme.
Hélas ! j’ai passé outre… Un second crime déjà me liait au premier.
Costi ! je vous tiens pour le plus noble des hommes, soyez le plus généreux, ne me méprisez pas comme je me méprise.
J’ai volé, Costi !… Marie m’avait prêté de quoi subvenir aux frais des Attendris. Je devais payer quinze mille francs à Vincent le lendemain de la première. Ces quinze mille francs, je les ai emportés. Pourquoi ai-je accepté de Marie ce prêt ?… Je croyais que j’aimais la gloire et que je l’aurais si l’on jouait mon œuvre. Pourquoi n’ai-je pas envoyé à Vincent ce que je lui devais ?… Ah ! cela, c’est plus complexe… J’étais fou… Mon père ne m’a pas dit une parole avant mon départ. Vous êtes au courant, n’est-ce pas ?… J’avais promis de disparaître. Je n’ai pas le temps de vous expliquer… Il ne m’a pas dit une parole, mais il m’a fait remettre par Gertrude une enveloppe qui contenait vingt-cinq louis, et une lettre où il m’avertissait, en trois lignes, que je recevrais chaque deux mois cinq cents francs, si l’on connaissait mon adresse. Cinq cents francs !… Et Lovell dépense son argent sans compter, et toujours il m’en offre… Comprenez-moi, Costi !… Je ne voulais pas me vendre, je voulais l’aimer… Je ne l’aime pas. J’ai horreur de mes désirs. J’ai honte… Il m’a quitté parce que j’ai pleuré, toute notre première nuit de San Remo.
Eh bien ! mon Costi ! cette horreur, cette honte, ce dégoût que j’ai de moi, de ma chair et de mes instincts, voilà ma monstruosité, et voilà ce qui me donnera le courage de mourir.
Devant la mort et devant vous, je vous jure que mon âme est éprise de pureté, que mon âme, qui vous aime, Costi, n’est pas heureuse…
Ah ! si vous saviez…
Hier, je voulais vous écrire une confession de toute ma vie. Mais vous êtes médecin, psychiâtre, j’ai peur de n’être plus à vos yeux qu’un document. Puis, je répugne à donner raison aux livres qui prétendent que nous autres avons besoin d’exhiber nos tares.
Non ! mon beau Costi, vous n’aurez plus de moi qu’un aveu, mais cet aveu ouvre ma tombe : je vous aime… et jamais jeune fille n’aima plus chastement l’inconnu de ses songes.
Vous voyez bien que je suis mort, puisque j’ose…
Je vous ai tellement aimé !… Je vous fuyais, je vous détestais, j’étais jaloux… Je vous aime, et cela n’est pas un crime… Le jour que je me suis fiancé à Marie, que j’ai cru vraiment, sincèrement l’aimer, le jour que je vous ai trahi, je me suis senti, en face de vous, comme un coupable. Il m’a semblé déchoir.
Pourquoi serait-ce un crime ?… N’est-il donc d’autre amour que celui qui crée ?… Les hommes sont bien misérables s’ils n’ont que le droit de se reproduire !… Jadis, quand notre race était jeune, dans le décor des marbres d’Athènes, nous aurions été, vous et moi, les mains unies, entendre les leçons de notre Maître, et nul n’aurait médit de notre amour.
Notre amour !… Pardon, Costi…
Ah ! que de fois j’ai rêvé… Maintenant, du moins, ne me repoussez pas. Ce n’est que mon ombre qui se penche vers vous, c’est l’être immatériel qui souffrait sous le manteau de boue. Permettez-lui de vivre près de vous sa vie de fantôme…
Adieu, mon bien-aimé !
J’aurai du courage. Adieu !… Je meurs pour vous rejoindre et LUI échapper.
Lucien.
LUCIEN A SON PÈRE
RIVIERA PALACE
SAN REMO.Le 22 janvier.
Batchano te remettra cette lettre, mon cher papa, et te dira comment je suis mort. Mon dernier vœu est que tu ne souffres pas. Il faut que tu te réjouisses : tu retrouves aujourd’hui l’enfant que tu aimais… Rappelle-toi nos belles soirées… Quand tu penseras à moi, ne te souviens que de celui qui t’écoutait, qui tâchait à te comprendre, qui te comprenait, car tu sais descendre vers les humbles, de celui que tu emportais sur les cimes. L’autre, oublie-le… Il a connu de telles douleurs, de telles angoisses, livré de si rudes batailles, pleuré sur tant de défaites, qu’il a gagné le droit à l’oubli. Ce n’était pas un malade puisqu’il n’a pu guérir, c’était un malheureux sur qui pesait la destinée.
Père, tu n’es pas responsable ! Les hommes de ta taille ne sont responsables que des œuvres de leur génie. Qu’ils soient liés à la race par l’amour, c’est la revanche des dieux…
Les dieux se sont bien vengés, mon pauvre papa ! Mais comme tu as été grand, comme tu as lutté !… Ma mort te délivre : je meurs sans regret.
Pardonne-moi à ton tour. Une dernière fois, je te jure que ce n’était pas ma faute… Je me résigne, je ne me plains pas ; mais l’injustice fut immense qui plaça mon âme dans le corps que je quitte.
Je te prie d’inventer une fable afin que maman n’apprenne pas ce qu’était son fils. Même il vaudrait mieux lui laisser ignorer, ainsi qu’à Louise, mon suicide. Je conseille à Batchano, dans la lettre que je lui envoie, de se rendre chez le préfet de police. Destrem semble dévoué à ta gloire ; et, comme je suis à San Remo sous un faux nom, il parviendra sans doute à empêcher la presse d’identifier mon cadavre. Je le souhaite pour toi comme pour moi.
Quant à ma pièce, elle t’appartient. Elle s’est un peu relevée à la première. Peut-être la feras-tu paraître en librairie…
Je suppose que le directeur du Grand Théâtre a déjà présenté à la maison les billets que je lui ai souscrits. Je te conjure de les retirer. On trouvera dans ma valise une somme de onze mille francs. Batchano t’expliquera comment je me la suis procurée et quels sont mes remords à ce sujet. Si tu peux réparer ma faute, diminuer mon crime, j’ai confiance que tu n’hésiteras pas. D’ailleurs, envers Marie, nous avons, l’un et l’autre, des devoirs : le mien est de mourir.
Mon cher papa, je te dis adieu. Tu as été l’orgueil de ma vie. Cette nuit, quand il me faudra du courage, je t’appellerai, et, devant toi, devant ta grande figure, je ne faiblirai pas… Oh ! nos belles soirées !…
Lucien.
LUCIEN A MARIE
RIVIERA PALACE
SAN REMO.Le 22 janvier.
J’ai mérité plus que votre haine, Marie : il faut m’oublier ! Si vous saviez ce que je souffre en vous écrivant cela, vous seriez vengée. Je meurs deux fois, et mourir ici n’est qu’une évasion, mais mourir dans votre mémoire !… Il faut m’oublier. Ne vous rappelez ni le poète dont vous seule avez connu tous les rêves, ni le malheureux qui vous aima comme le damné l’ange rédempteur. Oui ! je vous aimais de cet amour. Vous m’aviez sauvé, purifié, recréé… Oubliez-moi, Marie… Ainsi, quand vous aurez détruit mon image dans votre souvenir, je ne serai plus, je n’aurai jamais été qu’un infâme, et nul ne pourra deviner ce que je fus pendant ces deux mois où vous m’avez élevé jusqu’à vous. Oh ! ma fiancée, je souffre trop… Un jour, peut-être, dans beaucoup d’années, vous penserez à nous sans colère, ni honte. Un ange ne se salit pas les ailes en arrachant une âme à la boue… Adieu ! Oublie…
Lucien.
L’enveloppe, qui contenait ces trois lettres, fut remise à Batchano, le 23 janvier, à huit heures du matin.
Or, le 23 janvier, pendant toute la matinée, un agréable soleil brilla sur Paris et sa banlieue.
Il était onze heures quand Batchano, ayant traversé à la hâte les cours de Villejuif, entra dans la salle d’autopsie.
— Bonjour, Duprin ! Le Maître n’est pas là ?
— Bonjour, mon cher ! Il est au laboratoire, mais il va venir. Il m’a permis de commencer.
Et, joyeusement, à grands coups de maillet, Jacques Duprin poursuivit son travail.
Devant lui, sur la table, gisait Lecamus, couché à plat ventre, offrant son échine, les vertèbres dénudées et le crâne scalpé. Une pièce de bois, qui passait sous le thorax, lui soulevait les épaules. Les bras et la tête pendaient. Il était mort, l’avant-veille, au moment où l’on n’y comptait plus.
Allègre, Duprin maniait le ciseau qui devait lui livrer la moelle précieuse ; et l’air de santé, le jovial visage de ce jeune homme si plein de vie, si robuste et si frais sous la blouse aux manches retroussées, ôtaient à cette scène son apparence lugubre. La salle était claire, propre et nette. Inoccupé, le garçon d’amphithéâtre, solide gaillard, se promenait, roulant des hanches. Il ne se passait ici rien de tragique. Seul, Batchano montrait une figure grave.
Il s’était approché de la table et se penchait sur Lecamus.
« Le voilà qui fait encore de la littérature ! » pensa Duprin. Il appelait « littérature » toutes les émotions de Batchano : sa tendresse pour les malades et les pauvres cadavres abandonnés.
Mais ce n’était pas Lecamus que Batchano regardait. C’était, là-bas, sur la chaise-longue, devant la fenêtre ouverte, Lucien.
Sans doute Destrem avait-il raison : il fallait agir avec prudence. D’ailleurs, l’agent qu’on avait envoyé de Menton à San Remo, téléphonerait à midi le résultat de son enquête. Encore une heure… Comme elle serait longue !… Ah ! trop longue dans cette double incertitude : Lucien avait-il su mourir, et que souhaitait Batchano ?
Parfois, il souhaitait qu’eût cessé de vivre celui dont l’amour l’insultait, le salissait, le gênait. Parfois, il avait pitié : la mort est abominable, il faut vivre malgré tout, la souffrance et la honte valent mieux que le néant. Parfois encore, il s’indignait : l’unique crime qu’il aperçût dans ce drame, le sacrifice de Marie, avait fait complices François Vigier et Lucien ; pourquoi François Vigier était-il absous, et Lucien, condamné ?
Cette indignation, il l’avait éprouvée si vivement, tandis qu’il sortait de la préfecture, qu’il s’était promis de ne pas se rendre à Villejuif où l’attirait la belle autopsie. Et il avait erré le long de la Seine, tête basse. Il se rappelait la hautaine indifférence de François Vigier lui racontant les faits de la nuit atroce, et lui disant qu’il lui confierait, à l’avenir, la tâche de correspondre avec Lucien. Il voyait Marie, transformée, spectre d’elle-même, assise à la droite de François Vigier, devant le microscope inutile, prouvant par sa présence qu’elle pardonnait. Il entendait Destrem parler de la gloire de François Vigier, de cette gloire qu’il fallait à tout prix défendre… Et dans le cœur de Batchano était née de la colère. Qu’était-ce donc cette gloire que vantait un préfet de police, à laquelle s’immolait une jeune fille ?… Le résultat de l’ébahissement des médiocres en face de l’être exceptionnel que créa — opinion courante ! — une erreur de la nature ; mais, si les médiocres s’agenouillent devant les héros que leur donnent de telles erreurs, que ne savent-ils plaindre les monstres que de pareilles erreurs ont produits ?… Divagations !… Les lettres de Lucien sont dans la mémoire de Batchano, et Batchano souffre de se révolter contre son Maître. Il croit qu’il se révolte. Il l’admire !… Ce cruel génie irrésistiblement l’appelle. Batchano se rend à Villejuif.
Sous le ciseau et le maillet de Jacques Duprin, les vertèbres de Lecamus, les lombaires, les dorsales, les cervicales, une à une, avaient cédé. Alors, Duprin, délicatement, avec la pince et le scalpel, s’occupa d’affranchir de leurs muscles les os fendus. Maintenant, dans sa gaine violée, sous ses membranes pâles, la moelle, l’étroit et long cordon, apparaissait. Duprin s’arrêta et contempla son ouvrage.
— Pas de lésion, dit-il. Vous vous étiez trompé, Batchano !
Batchano se pencha davantage sur le cadavre.
— Non, pas de lésion, dit-il à son tour.
Il s’était trompé, en effet, ayant soutenu que certains symptômes indiquaient une lésion des enveloppes de la moelle.
Duprin avait sur les lèvres un petit sourire gouailleur.
— J’attendrai le patron pour continuer, dit-il.
Et il s’en alla vers la porte qu’il ouvrit.
Au dehors, un gai soleil.
Batchano restait devant la table.
Était-ce parce que Duprin lui avait prouvé son erreur ? Un immense découragement le prenait, un incompréhensible découragement.
L’autopsie était à peine commencée, et c’était du microscope que l’on attendait un résultat. Batchano savait que l’on s’inclinerait encore une fois devant le mystère. Des centaines et des centaines de coupes passeraient sous les lentilles. Les yeux se fatigueraient à les étudier. L’âme garderait son secret. Depuis des siècles, l’âme joue avec les savants ingénus. L’ignorance est la même que toujours. Et l’œuvre de François Vigier, cette œuvre qui l’a placé au-dessus des hommes, si haut qu’il se croit le droit d’être criminel et d’échapper aux remords, cette œuvre ne sert de rien. Le Maître ne l’a-t-il pas deviné lui-même, quand il avoua, devant Batchano, ne plus aimer la science ?…
Mais si les rêves de ce vieillard furent stériles, pourquoi ce rayonnement qui éblouit Batchano ?… Pourquoi Batchano oublie-t-il Lucien, pourquoi est-il ému quand un bruit de pas sur le sable annonce l’arrivée de François Vigier et de ses disciples ?
Les voici sur le seuil, lui, très grand, plus grand sous la blouse grise, le visage calme, le front serein barré par la frange d’argent de ses cheveux plats, les autres pressés derrière lui.
Ils sont une vingtaine. Il en est qui paraissent presque des enfants. Quelques-uns ont dépassé la quarantième année. Trois femmes : Marie est auprès du Maître, à sa place.
— Bonjour, Costi. Eh bien ?
Ah ! s’il osait répondre, s’il osait tirer de sa poche l’enveloppe et les lettres… S’il les donnait à François Vigier, est-ce qu’un muscle bougerait sur cette figure ?
— Eh bien ! Maître, je me suis trompé : il n’y a pas de lésion.
Autour de Lecamus, les disciples se groupèrent. La salle fut pleine de chuchotements.
Duprin essuyait avec une éponge humide la moelle que le sang avait tachée. De l’autre côté de la table, François Vigier et Marie guettaient son travail, Marie, les joues creuses, les yeux éteints.
Certes ! Batchano ne lui montrerait pas, ne lui montrerait jamais la lettre de Lucien, jamais il ne lui laisserait comprendre qu’il savait…
Elle comprit qu’elle était regardée, leva la tête, aperçut Batchano et tâcha de lui sourire. Elle lui avait pardonné, comme elle avait pardonné à François Vigier, comme elle avait pardonné à Lucien. Il ne lui restait pas assez de force pour qu’elle pût avoir de la haine. Sa force, elle la mettait à se dévouer. Elle avait bien vu, le lendemain de son désastre, que François Vigier était heureux de sa présence, qu’il la traitait autrement que jadis : il aimait qu’elle fût tout près de lui et elle restait tout près de lui, se battant contre sa mémoire et succombant dans cette lutte.
A peine avait-elle souri à Batchano que François Vigier, la prenant par le bras, lui montra sur le cadavre une anomalie dans la forme d’une vertèbre, anomalie qui n’avait, d’ailleurs, aucune importance pour leurs recherches. Serrés autour de la table, les disciples s’interrogèrent l’un l’autre : qu’avait dit le Maître ?… Ils enviaient la préférée. Tandis que grinçait sur le crâne de Lecamus la scie que maniait Jacques Duprin, le vieillard gardait ses doigts posés sur le bras de la jeune fille.
Devant ce couple, Batchano s’humilia. Elle qui se sacrifiait, lui qui acceptait le sacrifice, lui parurent d’une grandeur égale. Sa raison protestait en vain. Oui, c’était absurde : Marie aurait dû fuir François Vigier et François Vigier craindre Marie ; mais il y avait là de la beauté… Toute la beauté de l’histoire humaine : abnégation des martyrs, puissance des héros. Qu’importait l’œuvre de François Vigier ?… Son œuvre était le culte qu’on lui rendait. Le héros est celui que les hommes adorent. Qu’il soit un bienfaiteur ou un monstre, peu importe : il est celui qui est différent des autres hommes, qui les arrache à la terre, leur orgueil et leur effroi, il est celui qui ne meurt pas en mourant, celui dont le nom paraît éternel, celui pour qui la terre a été créée… Divagations !… Heureuses divagations : Batchano s’en allait vers les cimes, il oubliait Lucien, le Riviera Palace, la chaise-longue devant la fenêtre ouverte — et le temps passait.
Maintenant, cette pauvre chose humide, laide, le cerveau d’un mort était sous les yeux de François Vigier.
Un magnifique silence. Le Maître étudiait le mystère.
François Vigier se redressa.
— Il n’y a rien, dit-il. Nous ferons des coupes. Tâchez, mon cher Jacques, d’avoir la moelle et le bulbe sans les sectionner.
Autour de Lecamus, le groupe des disciples se reforma. Un bruit de voix montait. Jacques Duprin se mit à la besogne. Il s’acharnait sur le cadavre, joyeusement. Joyeusement ! François Vigier l’avait appelé « mon cher Jacques » devant tous, et Louise l’aimait, et il lui semblait que la chute des Attendris, la fuite de Lucien, le rapprochaient de Louise. Joyeusement, il coupa les nerfs qui liaient la moelle. Son frais visage riait.
Batchano avait rejoint François Vigier. Le vieillard se lavait les mains. Près de lui, Marie attendait. Le garçon d’amphithéâtre, respectueux, se tenait à quelques pas. Il offrit une serviette, puis reçut la blouse de François Vigier.
— Vous partez, mon cher Maître ? demanda Batchano.
Son incertitude renaissait. Devait-il avertir le vieillard ou porter seul le poids de cette angoisse ?
— Mais, nous vous emmenons, Costi. N’est-ce pas, Marie ?
— Certainement, Maître.
Chaque jour, elle conduisait François Vigier à Villejuif dans l’automobile où Lucien l’avait aimée.
— Partons, pendant que ces bavards se querellent ! poursuivit François Vigier.
Il montrait ses élèves qui discutaient, et il gagna la porte.
Chaque jour, depuis le départ de son fils, il s’isolait davantage. Méprisant Mme Vigier que le baron Gastaud occupait et qui avait cru trop vite à la fable inventée pour expliquer la fuite de Lucien, presque indifférent envers Louise, il était, au laboratoire, lui jadis si bon pour ses disciples, dédaigneux et hostile. Il ne tenait plus ces beaux discours où il extériorisait autrefois ses rêves. Il gardait le silence pendant des heures, et, s’il travaillait sans relâche, il ne travaillait que pour lui, insoucieux de son école.
Sur le chemin qui conduit de la salle d’autopsie aux cours de l’asile, tandis que l’agréable soleil de cette matinée comme printanière enveloppait de sa clarté le grand vieillard, Marie demanda si l’on trouverait « quelque chose » dans la moelle ou le cerveau de Lecamus, par l’étude au microscope.
— On ne trouve jamais rien, répondit François Vigier.
Et cette phrase, il la prononça sèchement, avec dureté, sans mélancolie.
Marie baissa la tête, et ils traversèrent les cours.
Elles sont plantées d’arbres chétifs qui paraissaient plus médiocres avec leurs branches nues. De longues maisons basses encadrent ces tristes jardins. Là demeurent les fous.
Par ce beau matin, ils se promenaient sur les allées. Ils n’avaient point de cris, ni de grimaces. Ils allaient, de-ci, de-là, timides et doux. On eût dit qu’ils craignaient de troubler l’air, de réveiller les vents furieux qui les avaient fait pleurer, l’autre semaine. Ils marchaient, sans se voir les uns les autres, paisiblement.
Mais, lorsque François Vigier s’avança vers eux qui barraient involontairement sa route, ils s’enfuirent, ils coururent au loin, et, tournant la tête, comme poursuivis, ils montraient des visages d’épouvante.
Souvent Batchano avait assisté à de semblables paniques. Cette terreur s’expliquait aisément par les rêveries de ces malheureux qui voyaient dans le laboratoire un lieu de torture. Explication insuffisante, aujourd’hui, pour l’inquiétude maladive de Batchano : si les fous se sauvent et tremblent, si Marie souffre, si Lucien meurt, n’est-ce pas que ce vieillard, qui porte si haut la tête, a commis un crime ?… C’est un héros !… Les fous le reconnaissent et savent que la nature, pour créer ses pareils, fait de gigantesques efforts et souvent échoue ; les fous sont nés des échecs de la nature s’efforçant vers le génie ; et, s’ils ont peur de ce vieillard, c’est qu’il leur paraît et qu’il est la cause de leur souffrance. Ah ! pitié pour eux !… Pitié pour Lucien !
Batchano s’éveilla quand il lui fallut monter dans l’automobile. Point de fleurs dans le vase, entre les fenêtres, mais la même couverture qui enveloppait Lucien et sa fiancée, dans leur promenade au Bois… François Vigier et Marie s’assirent au fond du coupé, Batchano prit le strapontin en face de la portière, et l’automobile ayant foncé sur la route droite, le paysage familier à Batchano passa devant ses yeux, le plus lugubre paysage, plus lugubre encore sous le soleil qui ne réussissait pas à l’animer, la plus désolée, la plus sèche, la plus aride des campagnes, malpropre, semée de masures, peuplée d’éternels pauvres et d’enfants en guenilles, que parcourt un tramway grinçant, la banlieue grise qui limite au sud Paris.
Affaissée, Marie ne voyait pas ce décor mouvant et toujours égal en laideur. La clarté du ciel lui rappelait un autre ciel dont les nuages s’étaient écartés pour que s’illuminât l’Arc de Triomphe. Ne pourrait-elle donc jamais tuer ce souvenir, tous les souvenirs ? Comme ils la prenaient, la souillaient, elle se tourna vers son Maître.
Il y avait sur le front de François Vigier une ride obstinée… Vers quels horizons était dirigé son regard ?… Est-ce qu’il se souvenait, lui aussi ?… Qu’est-ce qu’il attendait de l’avenir ?… Où trouvait-il la force de vivre ?… Il était plus à plaindre qu’elle. Elle voulait qu’il fût plus à plaindre. Depuis qu’elle l’avait vu souffrir, Marie croyait le comprendre mieux, ce grand homme, cet homme immense qui n’avait plus la foi… « On ne trouve jamais rien ! » Marie avait pitié de son Maître.
L’automobile sonore descendait en trombe sur la route qui se jette dans le faubourg plus immonde que la banlieue. Vers l’alerte voiture, il semblait à Batchano que se tendaient des visages de haine. Pour la première fois, Batchano, qui, depuis dix ans, chaque jour, faisait ce chemin, sentait l’horreur de cette misère qui est comme une ceinture autour de Paris. Faut-il donc que les hommes paient toujours, par plus de laideur, un peu de beauté ?
Mais voici la ville, les rues, les boulevards. Il est midi.
— Vous rentrez chez vous, monsieur Batchano ? demande Marie.
La question est tragique. Batchano se trouble, bredouille, dit qu’il descendra au quai Voltaire.
C’est là que l’automobile s’arrête. Batchano ne peut dominer son angoisse. Il abrège les remerciements qu’il fait à Marie, se précipite hors de la voiture :
— Au revoir, Maître !
Il court, monte dans un fiacre, lance l’adresse, écoute battre son cœur, bouscule l’huissier qui lui demande où il va, essuie son front dans l’antichambre où il attend que Destrem le reçoive.
Dans le cabinet aux tentures rouges, le préfet de police se lève pour l’accueillir :
— Voici la note qu’on vient de me remettre, dit-il en souriant : — Le 17 janvier, Réginald Green et Lucien Ferney sont descendus au Riviera Palace de San Remo. Le lendemain, Green s’est rendu à Nice, d’où il est revenu le 22 janvier, dans l’après-midi. Le même jour, Lucien Ferney et Réginald Green sont partis, ensemble, pour Naples.
Paris, 1909.
E. GREVIN — IMPRIMERIE DE LAGNY