Title: L'armée secrète, suivi de Fidélité et du Juge intérieur
Author: H.-R. Lenormand
Release date: September 2, 2026 [eBook #79504]
Language: French
Original publication: Paris: Gallimard, 1925
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/79504
Credits: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was produced from images made available by the HathiTrust Digital Library.)

H.-R. LENORMAND
Sixième édition
PARIS
Librairie Gallimard
ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
3, rue de Grenelle (VIme)
DU MÊME AUTEUR
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE, APRÈS IMPOSITIONS SPÉCIALES, CENT NEUF EXEMPLAIRES IN-QUARTO TELLIÈRE SUR PAPIER VERGÉ PUR FIL LAFUMA-NAVARRE AU FILIGRANE DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE, DONT NEUF EXEMPLAIRES HORS COMMERCE MARQUÉS DE A A I, CENT EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX BIBLIOPHILES DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE NUMÉROTÉS DE I A C, ET HUIT CENT QUATRE-VINGT-TREIZE EXEMPLAIRES IN-OCTAVO COURONNE SUR PAPIER VÉLIN PUR FIL LAFUMA-NAVARRE, DONT TREIZE EXEMPLAIRES HORS COMMERCE MARQUÉS DE a A m, HUIT CENT CINQUANTE EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX AMIS DE L’ÉDITION ORIGINALE NUMÉROTÉS DE 1 A 850, ET TRENTE EXEMPLAIRES D’AUTEUR HORS COMMERCE NUMÉROTÉS DE 851 A 880, CE TIRAGE CONSTITUANT PROPREMENT ET AUTHENTIQUEMENT L’ÉDITION ORIGINALE.
TOUS DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION
RÉSERVÉS POUR TOUS LES PAYS Y COMPRIS LA RUSSIE.
COPYRIGHT BY LIBRAIRIE GALLIMARD, 1925.
Ses camarades l’avaient baptisé Guillaume, à cause de sa moustache. Pour ses chefs, il était « le 15 ». Quand un de ses rapports arrivait au bureau central, ces messieurs le parcouraient distraitement, haussaient les épaules et le jetaient sur la table de la dactylographe, en disant :
— Copiez. Encore un roman du 15.
Réformé après un an de front, récupéré comme auxiliaire et de nouveau réformé, il travaillait en Suisse depuis 1916. Il avait débuté dans les plus bas emplois du métier, vérifiant des passages, camouflé en touriste pour gagner la confiance des portiers d’hôtel, stationnant des heures dans les gares, à l’affût des bagages d’un suspect. Il avait servi de boîte aux lettres, voyageant des journées en troisième classe, porteur d’une enveloppe qu’un inconnu, un Henri, un Ernest ou un Édouard tout court attend fiévreusement à l’autre bout du territoire. Vêtu d’un complet gris payé par le Service, il avait siégé dans les cafés de Zurich et de Bâle, avec mission de rechercher « les personnes susceptibles de se rendre en pays ennemi pour y recueillir des renseignements ». Il avait peu à peu contracté les allures et les habitudes de la profession. Les espions ne changent pas de trottoir comme tout le monde, mais avec une hâte inquiète, ou une fausse nonchalance. Il leur est à peu près impossible de doubler l’angle d’une rue sans se retourner furtivement. Dans la solitude des champs ou des montagnes, ils regardent de côté, s’arrêtent, baissent leur chapeau sur leurs yeux, comme s’il leur fallait dépister les arbres, les rochers et les cimes. Tous, novices ou vieux routiers, amateurs ou spécialistes, apathiques ou nerveux, se croient reconnus et dénoncés.
Dans le train qui l’emportait vers le Tessin, Guillaume repassait mentalement ses instructions : « Rendre compte des agissements du 31 », qui opérait à Lugano et sur lequel étaient parvenus des rapports défavorables ; « surveiller la marquise de Lenz, une espionne autrichienne soupçonnée de faciliter la désertion de soldats italiens ».
— Tâchez de faire sa connaissance et de coucher avec elle, avait suggéré le chef en congédiant Guillaume.
Il voyageait en seconde classe et n’était pas encore démuni d’argent, aussi regardait-il avec complaisance les premières touffes roses des amandiers en fleurs apparaître des deux côtés de la voie. Les parois de la vallée étaient tapissées de fauves broussailles. Là-haut, un coup de grêle tourmentait les sommets englués de neige fondante. A Lugano, pluie. L’eau ruisselait sur les escaliers et les ruelles dallées de la petite ville.
Guillaume se dirigea vers l’Albergo del Vapore, où il retint une chambre. Il savait y retrouver Natacha, la maîtresse du 31. Il avait soupé avec cette fille, à Zurich, alors qu’elle dansait au Corso et il comptait sur elle pour l’aider à remplir la première partie de sa mission.
Le Vapore, haute bâtisse dans une ruelle à arcades, était le séjour favori de la troupe du Kursaal. Acrobates, équilibristes, danseurs de toutes nationalités, refoulés en Suisse par la crainte de la guerre, y vivaient à bon compte, protégés contre les indiscrétions de la police par un hôte qui mettait son point d’honneur à héberger des clients sans passeport.
En entrant dans la salle à manger, Guillaume reconnut Natacha qui dînait avec des camarades. Il s’assit à l’écart et, suivant son habitude, écouta la conversation. La danseuse, qui avait un engagement au Kursaal, se plaignait du chef d’orchestre :
— On ne peut pas travailler, avec ce bouffi-là. Il dirige les tangos à trois temps comme des polkas.
— En pommes sautées, confirma Virgilio, le danseur de Natacha, un grand Italien basané que surveillait jalousement sa maîtresse, une chanteuse vieillissante, à la voix aigre.
— Hier soir, continuait Natacha, je l’ai attrapé au milieu du numéro. Il a fait semblant de ne pas entendre.
— Mais le poublic, il a entendou, soupira Virgilio.
— Et vous êtes sortis tous les deux sur le ventre, conclut sa maîtresse.
La table écoutait. Les deux acrobates avaient cessé d’escamoter les bouchons. Un chansonnier corpulent et pacifique à l’extrême, un déserteur belge qui se disait Montmartrois, arrêta une main singulièrement grasse sur l’épaule d’une jeune équilibriste.
— Vois-tu, ma fille, reprit la chanteuse, ces manières-là, le public n’en veut pas. Il veut qu’on le respecte. Si tu recommences, tu te feras résilier.
— Bah ! répliqua la danseuse, j’aime mieux être résiliée que de faire du travail malpropre. Je suis une artiste, moi. Je ne cours pas après mon louis. Avec ce que me donne mon amant…
Guillaume sourit au renseignement. Il connaissait l’art de recueillir et d’isoler dans une conversation le mot qui se prête au développement tendancieux. Il avait appris à flatter les opinions préconçues, les haines ou la politique de ses chefs. Il savait que le 31 séjournait depuis trois mois dans le premier hôtel de Lugano, jouant, soupant et flânant aux frais du Service. Comme on parlait avec mauvaise humeur, dans les bureaux, de cet agent paresseux et prodigue, il avait résolu de le charger.
Des phrases de son futur rapport se précisèrent dans sa pensée :
« Ayant surpris une conversation confidentielle entre la maîtresse du 31 et une tierce personne, j’ai appris que cette fille recevait de notre agent des sommes considérables. Elle projette de rompre son engagement au Kursaal et de vivre exclusivement aux crochets du dit 31. »
— Tout le monde ne peut pas se goberger aux frais de la princesse, remarqua la chanteuse.
Guillaume écrivit mentalement, en se versant un verre de Montagner : « Non content de dilapider les fonds du Service avec une fille, cet individu s’est rendu coupable d’une grave imprudence. Il a divulgué le secret de ses occupations à sa maîtresse et, grâce aux bavardages de celle-ci, notre agent peut être considéré comme brûlé. J’ai entendu faire des allusions publiques à la source de ses revenus. Son rappel immédiat me semble s’imposer. »
— Si tu te fais résilier, continuait aigrement la chanteuse, on balancera Virgilio en même temps et nous n’avons pas le moyen de cracher sur un louis par jour, nous autres !
— Et ta princesse russe, lança un des acrobates au danseur, elle n’éclaire donc plus ?
— Elle est fauchée, dit l’Italien. Le rouble est à six sous le kilo.
La chanteuse entassait de la viande et des légumes sur l’assiette de son amant. Il dévorait tranquillement, emplissant son grand corps avec indifférence. Elle le regardait, presque attendrie.
— Comme il bouffe ! Comme il bouffe ! Il mange tout ce que je lui donne, cet être-là ! Je lui servirais du poison, qu’il l’avalerait sans dire ouf.
Le dîner s’égayait. On apporta le dessert. Les acrobates, en faisant des tours, avaient renversé le verre de la petite équilibriste. Elle criait, derrière ses cheveux fous, tamponnant le vin rouge avec de la mie de pain. Natacha souriait, indulgente, pelant une orange. Elle tenait encore à la bohème par amusement, par goût, mais elle aspirait à la distinction. Quand Virgilio arrivait ivre au thé-tango du Kursaal, elle le gourmandait, froissée dans un sentiment nouveau-né des convenances. Si l’équilibriste, qui sortait du ruisseau, lâchait une obscénité, elle la giflait sans hésiter. Elle était sérieuse, âpre au gain, par terreur des misères passées. Ses camarades l’estimaient parce qu’elle ménageait leur amour-propre. Son directeur l’aimait pour son exactitude et le public, pour ses grâces, ses pirouettes et ses baisers. Guillaume ne se la rappelait pas si jolie.
Au café, une soucoupe ricocha jusque sur sa table. Dans le tintement de la porcelaine, dans le brouhaha des excuses et des rires, il s’approcha des artistes et se fit reconnaître de Natacha.
— Certainement, sourit-elle, je me souviens très bien de vous… Oh, la ferme ! cria-t-elle aux deux acrobates qui rythmaient avec leurs poings un tango que Virgilio indiquait du buste. Venez me voir au Kursaal. Je passe à dix heures.
Elle quitta la table, pinçant le chansonnier dans le gras de l’épaule.
— Toi, tu vas encore manquer ton entrée !
L’homme ne répondit pas. Il caressait l’équilibriste avec taciturnité. Sa figure empâtée n’exprimait que l’ennui.
Guillaume alla le soir même au Kursaal. Une foule composée d’oisifs de toutes races s’écrasait devant les communiqués. Les Balkaniques y jetaient un coup d’œil blasé, puis esquissaient une grimace de lassitude. Les Allemands les déchiffraient avidement, religieusement. Dans le salon de lecture, un monsieur frisé, peint, la bouche petite et les joues pleines, minaudait auprès d’une dame plus âgée. Au café, deux Turcs s’expliquaient une affaire, mains levées, têtes penchées, l’œil menaçant. Le danseur mondain Fernando promenait dans le couloir des loges sa face de muletier et ses mains crevassées, tachetées d’iode ; il traînait derrière lui sa danseuse, une étique autrichienne aux vertèbres saillantes, aux mines de chat battu.
Au théâtre, c’était le chansonnier qui passait. Abaissant le coin des lèvres, les poings dans les poches, il s’efforçait au cynisme, mais sa face ronde restait bonasse et froide. Il chantait faux. On bâillait. Le projecteur crépita. Virgilio et Natacha parurent en costumes de tennis. Le chef d’orchestre, qui pianotait d’une main et dirigeait de l’autre, leva vers le couple une face haineuse et craintive, puis attaqua lourdement un fox-trot. Natacha en faisait une danse grotesque : elle sautillait devant l’athlète qui la collait à lui, la lançait en l’air, la maniait comme un pantin. Elle ne consentait à retrouver sa grâce que dans une maxixe brésilienne. Guillaume lui souriait, oublieux de tout. A l’entr’acte, il la vit dans la salle de jeu. Rhabillée, mais à peine démaquillée, elle s’approchait des tables avec son amant. Avant de l’aborder, Guillaume observa quelques secondes le personnage : corpulent, roux, mal rasé, le regard insaisissable, la voix rude, il inspirait une espèce de terreur. Guillaume le haït, instantanément.
— Je vous présente mon ami, le vicomte de Tunis, dit Natacha. Monsieur… Monsieur…
— Monsieur Duval, acheva Guillaume en s’inclinant.
Le « vicomte de Tunis » le dévisageait. Quand Natacha fut attablée, il l’entraîna dans le salon de lecture.
— Il me semble que je vous connais, commença-t-il.
— Je ne crois pas.
— En tout cas, nous avons un ami commun.
Et il cita le nom de leur chef. Comme Guillaume hésitait, il ajouta, plus bas :
— Avez-vous du courrier pour moi ?
— Non, je n’ai rien.
La force du 31 résidait dans une intelligence basse et directe qui dénudait brutalement les secrets convoités. Sans habileté, sans finesse réelle, mais avec un sûr instinct du pire, il violait par surprise la pensée la mieux défendue. Il avait désarçonné des canailles beaucoup plus subtiles que lui-même. Il se trompait sur les caractères nobles, parce que la vertu lui était incompréhensible.
— Le travail est difficile, renoua-t-il aimablement. Les Boches ne sont pas mieux organisés que nous, mais ils payent mieux, voilà le danger… J’ai enrôlé pas mal d’agents, depuis un an : il y en a la moitié qui ont passé à l’ennemi. Que voulez-vous ? On ne peut pas vivre en Suisse pour deux cents balles par mois. A cinq cents, ils tournent. Nous nous plaignons des traîtres ; si le Service était plus généreux, il n’y aurait pas de traîtres. Doubler tous les traitements, voilà le seul remède.
Guillaume approuvait.
— Notez bien, continuait le 31, qu’il est presque impossible de démasquer les renégats. Pour un qui se fait prendre et que nous embarquons, il y en a vingt qui continuent à émarger paisiblement aux deux caisses. Nous avons des soupçons, mais pas de preuves. Alors, qu’arrive-t-il ? On les tient à l’écart des affaires sérieuses par prudence, et on leur conserve leurs appointements par crainte. Voilà donc des gaillards qui touchent notre argent et que nous n’osons même pas utiliser. C’est absurde. Si j’étais le chef du Service…
Il se mit à développer un projet de réforme, puis ajouta négligemment :
— D’ailleurs, cette branche-là ne m’intéresse pas. Je ne m’occupe plus de renseignements. On m’a chargé d’une mission diplomatique.
Guillaume cherchait ce qui, dans les paroles de son collègue, pouvait servir à l’accabler. Je dirai, pensa-t-il, que « le 31 se rend coupable des plus fâcheux écarts de langage. Il critique ses chefs, tout en se vantant de posséder leur confiance. »
— Et vous, questionna le vicomte, que venez-vous faire ici ?
— Une petite enquête.
— Si je puis vous être utile…
Guillaume réfléchit : puisqu’il avait eu la faiblesse de se trahir, autant en profiter pour quémander cette menue monnaie de racontars et de calomnies dont les espions sont souvent assez prodigues entre eux.
— On m’a signalé la présence d’une femme qui faciliterait les désertions dans l’armée italienne, expliqua-t-il. C’est une Autrichienne, la marquise de Lenz.
— Ah, vous venez pour la marquise ?
Le 31 avait élevé la voix, dans un mouvement de satisfaction, presque de gaîté, qui rendit Guillaume perplexe.
— Savez-vous où habite cette femme ? reprit-il avec circonspection. Son nom ne figure pas sur la liste des étrangers.
Le vicomte hocha la tête et prononça, l’œil railleur :
— Elle doit vivre dans une villa, probablement sous un faux nom. Je me suis moi-même occupé de l’affaire, sans succès, je l’avoue. Cherchez… Vous serez peut-être plus heureux que moi.
Guillaume conclut que le 31 devait être au courant de tout ce qui concernait la marquise. Aussi, quelle naïveté d’avoir pensé qu’un chasseur lui rabattrait son gibier ! Deviné, méfiant, incertain, il prit congé, sortit du Kursaal sans avoir revu la danseuse et rentra chez lui sous la pluie.
Le lendemain, soleil. Une foule printanière circulait au bord du lac. Le Salvatore semblait une dépouille de lion sortant de l’eau bleue. Les montagnes italiennes, pâles comme un lointain de tapisserie, se dégageaient lentement des nuages. Çà et là, dans le feuillage d’un parc, s’allumait la fleur rouge du camélia. Un orchestre jouait sur la Piazza del Giardino. Les bateliers déhanchés vous invitaient du geste. Une hâte de vivre intense allumait les regards des femmes. On eût dit que toute la joie sauvée dans l’Europe détruite s’était réfugiée là, dans cette baie interdite aux vents, et qu’il fallût la cueillir promptement, d’une main hardie, entre deux averses. Guillaume était heureux. Il pensait à Natacha : il imaginait quel plaisir ce serait de se promener avec elle, dans une de ces barques aux cerceaux couverts de toile blanche, ou seulement de la croiser sur cette promenade, de la faire asseoir à ses côtés sur ce banc…
Au Vapore, le déjeuner fut exubérant. Virgilio, qui avait découvert un bar où les apéritifs ne coûtaient que vingt centimes, arriva tout animé de projets révolutionnaires. Il voulait désormais donner ses leçons de danse avec un phonographe.
— C’est plous moderne, expliquait-il à Natacha. Et puis, un pianiste, c’est cher. A midi, ça va bouffer. Si jé loui demande encore un tango, ça me compte vingt ronds de supplément. Un disque, jé le remets. Comprends-tou ?
Natacha riait. La chanteuse emplissait l’assiette de son amant.
— Mange, mon coco.
— C’est tout de même malheureux d’être obligé de turbiner, quand on est aussi beau môme que lui ! lança l’équilibriste derrière ses cheveux.
— Qué, c’est la guerre, soupira Virgilio.
— Hein, mon vieux, c’est plus dur qu’à Pétrograd ? fit un des acrobates.
— Ah, Pétrograd !
— Laissez-le donc manger, intervint la chanteuse.
Mais il fallait que l’Italien revécût ses souvenirs de bonheur.
— A Pétrograd, je donnais mes leçons couché sur un divan. Je gagnais deux cents roubles par jour à ne rien faire. J’avais une chambre pleine de tapis, de fourrures et si je voulais une bague, un diamant, je n’avais qu’à le dire. Elles me le donnaient.
— Bouffe ! cria sa maîtresse.
Il se tut, impressionné par la quantité de nourriture à absorber.
Un rayon de soleil, perçant jusqu’au fond de la rue étroite, se mit à jouer sur la nappe. Il fut salué comme un hôte charmant et imprévu. L’âpre Sassella au goût de pierre, le rose Veltliner s’illuminèrent dans les verres. De sa petite table, Guillaume ne quittait pas Natacha des yeux. Elle s’en aperçut et lui sourit. Au café, il vint s’asseoir près d’elle. On lui fit fête. Il offrait des liqueurs. Un phonographe se mit à nasiller un one step, dans un coin de la salle. Natacha voulut se lever, mais comme elle venait de boire deux chartreuses, ses jambes fléchirent. Guillaume la reçut dans ses bras et la serra contre lui. Il se sentit brusquement enivré par ce corps frais et musclé. Pendant que les acrobates dansaient avec les équilibristes et la chanteuse, elle lui parlait de son métier, soudain loquace et passionnée :
— Une demi-heure d’assouplissement tous les matins ; deux ou trois heures de leçons ; le thé-tango dans l’après-midi et la représentation du soir ; il faut ça, pour rester en forme. Si vous buvez, vous êtes perdu pour la grande danse. Dans dix ans, Virgilio sera fini… L’alcool fait fondre les muscles. Tâtez mes jambes, par curiosité. C’est du fer, n’est-ce pas ? Le seul ennui, c’est que le travail vous claque les tendons des seins. A trente ans, la poitrine tombe un peu… Moi, je m’en moque ; je vis de mon talent, je ne vis pas de mon corps.
Aucune femme ne l’avait à ce point subjugué, depuis la guerre. A son arrivée en Suisse, il avait fréquenté les prostituées de Zurich, ces Françaises expulsées de Genève ou de Lausanne, qui rôdent dans les ruelles, derrière le quai de la Limmat, traquées par les détectives. Plusieurs appartenaient au Service et il fallait leur donner le mot d’ordre, ou corriger leurs rapports. Il les suivait dans leurs petites chambres froides où il lui arrivait de passer la nuit. Après les horreurs du front, il y avait une douceur neuve et singulière à étreindre une femme. Mais cette ivresse passagère, il la goûtait sur n’importe quel corps. Avec Natacha, c’était un bonheur d’autrefois qu’il retrouvait, une félicité lointaine, qu’il avait crue à jamais ensevelie dans l’enfer de boue.
Il proposa une promenade à la campagne.
Elle refusa poliment.
— Mon ami m’attend. Demain, si vous voulez.
Il se tut, attristé. Il ne pensait plus au vicomte. Il le haït tout à coup avec une frénésie qui l’étonna. Natacha sortait. Il monta dans sa chambre et commença la rédaction de son rapport.
Le lendemain, sous un ciel couvert, ils prirent le tramway de Castagnola et contournèrent à pied le promontoire qui divise les deux branches du lac. Elle se racontait. Elle dansait à Munich, au début de la guerre. On l’avait internée, puis évacuée en Suisse. Elle s’était trouvée à Genève, malade, sans argent, contrainte de s’exhiber dans les bars, de s’attabler avec les commis voyageurs et les fermiers vaudois du samedi soir. Cinq francs par jour et les hasards de l’amour ; les clients ivres qu’on raccroche au vestiaire et qu’on pousse jusque chez soi, dans la nuit rugissante de bise, les souteneurs qui vous poursuivent, — l’un d’eux l’avait marquée de son stylet, à l’angle de la rue Plantamour.
— Je pensais d’abord que c’était un coup de poing ; mais j’ai senti du chaud sur la poitrine et j’ai compris que mon sang coulait. J’ai cru que j’allais mourir contre une porte.
C’est cet hiver-là qu’elle avait rencontré le vicomte.
— Est-ce que vous l’aimez ? demanda Guillaume avec inquiétude.
Elle ne répondit pas.
— Et lui, vous aime-t-il ?
— Probablement, puisque nous sommes encore ensemble.
Elle en parlait avec une espèce de fatigue, comme de tout, sauf du travail. Ils arrivèrent au bord du lac ardoisé. En face, les cimes étaient blanches, sous un ciel de plus en plus noir. Ils s’assirent. Des arbres fruitiers passaient leurs têtes roses par-dessus un mur. Quelques violettes pointaient, parmi l’herbe encore jaune d’un talus. Dans l’air chargé d’une tiède humidité, vibrait le trille hésitant d’un oiseau. Ce troisième printemps de guerre était plus timide que les autres.
Il leur semblait doux d’être assis dehors, de boire du thé, à l’abri des catastrophes et des dévastations, loin des lumières du Kursaal et du tumulte du Vapore. Il déchiffrait en elle une grande lassitude et cette aspiration à la paix, qui a pour certains hommes le charme d’une virginité.
La pluie, qui faisait trêve depuis la veille, la pluie éternelle des printemps tessinois recommençait à obscurcir la rive opposée. Des gouttes pleuraient déjà sur l’eau. Ils rentrèrent.
Vers six heures, Guillaume, désœuvré, poussa la porte du café des Alliés. Le vicomte y jouait son apéritif à la manille. Il présenta « monsieur Duval » à ses partenaires et lui cria familièrement :
— Eh bien, où en êtes-vous avec l’Autrichienne ? Couchez-vous avec elle ?
On riait. Tout le monde avait compris que l’espion parodiait une manie bien connue de son chef. Guillaume, interloqué, répondit, comme il l’eût fait au chef lui-même :
— Non, pas encore. Mais j’espère réussir.
Les rires redoublèrent.
— Messieurs, grimaça le vicomte, il est très fort, ce grand-là ! Il fera son chemin, vous pouvez me croire… Asseyez-vous, Duval, et prenez un vermouth avec nous.
Mais Guillaume, offensé, tourna les talons, en s’excusant. Ces doigts jaunis de tabac, ces manchettes molles maculées de vin sucré lui inspiraient trop de répulsion. Et la canaille osait se moquer de lui ! Ah, quel plaisir de le déchirer, tout à l’heure, dans son rapport !
Aussitôt rentré, il se mit à écrire : « J’ai entendu l’agent 31, dans un café de Lugano, faire allusion, en présence de six personnes, à des faits d’un caractère absolument secret. Sa conduite, sur laquelle je suis prêt à porter témoignage, relève du conseil de guerre. J’ajoute qu’il a tenu sur notre vénéré commandant des propos injurieux, — et cela, toujours publiquement. »
Oui, mais si, malgré ces charges, le Service maintenait le 31 ? Le chef craignait les mesures extrêmes. Il avait pour principe de ne frapper que les maladroits. En dépit de ses écarts, de ses dépenses et de ses vices, le 31 s’en tirerait peut-être avec une semonce et un changement de résidence… Guillaume réfléchissait, enfermé dans sa chambre, dont les fresques naïves tournant au rouge-brun représentaient des paysages tessinois.
Vers minuit, les couloirs de l’hôtel retentirent de fredons et de rires. Les artistes revenaient du Kursaal. Ils avaient bu, sauf Natacha. Guillaume sortit sur le palier pour la voir. On l’entraîna chez Virgilio. Tout le monde échouait sur le lit, faute de place. L’Italien sortit plusieurs bouteilles et se mit à boire un mélange de gin et de cherry dans un verre à lait. La chanteuse versait à chacun suivant son goût, dans des bols ou des coquetiers. A terre, calé contre le mur où moisissait un lac rosâtre, Virgilio hurlait, en agitant son verre blanc :
— Oui, jé souis déserteur ! Mais pourquoi qué jé souis déserteur ? Je vais vous le dire : c’est parce que je veux pas être toué de derrière une montagne ! Je veux le voir, celui qui mé toue ! J’aime mieux être fousillé que d’aller à la guerre. Au moins, jé les verrai, les salauds ! Je suis pas un capon, moi. Jé mourrai glourieusement, s’il le faut !
— En attendant, tu es dans le lac, remarqua l’équilibriste.
— Comment, jé souis dans le lac ?
On lui désigna la fresque avec des éclats de rire. Il se retourna péniblement, flaira le paysage écaillé, puis laissa retomber sa tête en soupirant :
— C’est vrai, jé souis dans le lac.
Couché en travers du lit, Guillaume buvait entre la chanteuse et Natacha. Il avait passé un bras autour de sa taille et n’imaginait rien de plus doux que d’être ainsi, contre elle, de pouvoir respirer son épaule nue qui sentait le blanc gras et la poudre. Un instant, il posa des lèvres timides sur sa nuque. Elle se redressa légèrement, sans se fâcher. Elle ne buvait pas. Elle désapprouvait ces orgies et n’y assistait que par crainte de froisser les camarades.
Les acrobates plaisantaient, avec leur verve saine de garçons bien nourris. L’alcool faisait rire, autant que leurs saillies. Seul, le chansonnier, effondré dans l’unique fauteuil, se taisait, prêt à pleurer. Ce Belge épais était victime de sa grimace. A force de débiter les chansons cyniques ou révoltées du répertoire, il s’était cru l’âme d’un libertaire. Il avait passé la frontière avec le rictus de haine qu’il conservait quelques secondes en coulisse, après ses couplets. Il n’était qu’un honnête Flamand, amoureux de son sol et que rien, pas même les caresses de l’équilibriste, ne consolait du déshonneur.
A deux heures, il fallut céder la place à Virgilio qui réclamait son lit. On l’y déposa tout habillé. Guillaume avait suivi Natacha dans sa chambre. Elle s’assit, fatiguée par la nuit qui passait, résignée d’avance à la scène inévitable. A genoux devant elle, il la suppliait sans paroles, les bras noués autour de son buste. Elle faisait non de la tête, étudiant sur le mur d’en face un absurde paysage de glaciers bleus et mousseux.
Il couvrit de baisers l’étoffe de sa robe, tendue sur ses cuisses musclées. Elle serra les genoux, intérieurement révoltée contre cette fin misérable de toute camaraderie. Cependant, elle connaissait et craignait trop les hommes pour offenser celui-là. Elle lui tira les cheveux et chuchota, contre son visage :
— Vous savez bien que ce n’est pas l’envie qui m’en manque… Vous êtes très, très gentil. Mais mon ami me plaquerait… Et recommencer la vie de Genève, non merci. Plutôt le lac !
Elle frissonna et fixa de nouveau les naïfs glaciers de crème bleue.
— Je comprends, murmura Guillaume.
Il termina son rapport le lendemain matin. Comme il flânait sur la Piazza del Giardino, il reconnut la silhouette d’un collègue, le 18, immobile devant une plate-bande. Blond et voûté, il penchait au-dessus des fleurs un jeune visage plissé d’angoisse. Guillaume l’aborda :
— Que faites-vous ici ?
Le 18 pâlit.
— Vous voulez donc me perdre ? On m’a filé depuis la gare. J’ai été dénoncé. Éloignez-vous. Si l’on nous voit ensemble, je suis sûr d’être arrêté.
Guillaume haussa les épaules. Il était habitué aux phobies du 18, qu’on avait évacué du front avec une maladie nerveuse. Fidèle et discret, il exaspérait ses chefs par l’excès de ses précautions. Il se croyait toujours victime d’un complot et sur le point d’être assassiné. Il voyait ses rapports tombant aux mains de l’ennemi. Aussi les bourrait-il d’impressions de voyage, de descriptions de ses crises où se dissimulait, à ne pouvoir l’y retrouver, un renseignement de cinq lignes.
— J’ai à vous parler, insistait Guillaume. Venez chez moi.
— Pour qu’ils tendent une souricière ? Vous êtes fou !
— Alors, j’irai vous voir à votre hôtel.
— Je ne suis pas à l’hôtel. J’ai déposé ma valise à la gare. C’est plus prudent. Je repars ce soir même.
— Donnez-moi un rendez-vous. Il faut que nous causions.
— Soit. A six heures, devant l’embarcadère de Paradiso. Maintenant, je vous supplie de vous en aller.
Guillaume savait qu’on ne raisonnait pas les obsessions du 18. Il le laissa devant ses fleurs.
A la nuit tombante, sous la pluie habituelle, il se dirigea vers Paradiso. Un homme en waterproof, orné d’une barbe noire, attendait, sous l’abri de l’embarcadère.
— C’est moi. Je crois que je suis arrivé à les dépister, grâce à cette barbe.
— Elle est visiblement fausse, votre barbe, répondit Guillaume, de mauvaise humeur. D’ailleurs, elle est en train de se décoller.
— Vraiment ?
Et le malheureux sortit une glace de poche devant laquelle il se mit à tamponner avec angoisse l’étoupe rebelle contre sa joue.
— Si vous croyez, continuait Guillaume, que ces artifices de carnaval vous assurent l’incognito, détrompez-vous. Ils vous font remarquer.
— Mon cher, vous ne savez pas ce qui m’est arrivé…
— Oh ! pas de mélodrame, s’il vous plaît. Quand partez-vous ?
— A huit heures. Je vais coucher à Bellinzona. C’est moins dangereux qu’ici.
— Quand verrez-vous le chef ?
— Demain soir.
— Parfait. Vous lui remettrez ceci.
Et il tira de sa poche une enveloppe jaune que le 18 prit avec répugnance.
— Si je suis arrêté en route, nous nous perdons mutuellement.
— Vous ne serez pas arrêté, mais pour Dieu, enlevez cette barbe !
L’autre se déboutonna, enfouit l’enveloppe dans une sacoche en toile, tout contre son torse anémique, et s’éloigna vers la campagne obscure. Il n’osait traverser la ville pour se rendre à la gare.
Guillaume se plaisait à penser que dès le lendemain, le chef serait édifié sur la conduite du 31. Il résolut d’attendre tout l’effet de ses révélations, avant d’échafauder de nouveaux plans. Pendant cet intervalle, il s’occuperait de l’Autrichienne. Non qu’il eût l’intention de se livrer à d’épuisantes recherches. Pour celle-là comme pour le vicomte, son siège était fait. Le chef, supposait-il, ne désirait pas qu’on trouvât rien de sérieux à sa charge. De grosses sommes avaient été dépensées pour combattre l’espionnage autrichien dans la Suisse orientale. On avait fait venir de Paris un spécialiste à tête carrée, aux moustaches en crocs, qui s’était installé avec trois secrétaires dans un hôtel de la Basse-Engadine. Ce fonctionnaire travaillait devant la carte. Il traçait d’impérieuses lignes droites, à travers monts et vallées, puis décrétait : « J’établis un barrage entre ces deux cotes, — un autre ici, — un autre là. » L’application du système coûta vingt mille francs et amena l’arrestation de trois contrebandiers, qui se transformèrent dans les rapports en « une bande d’espions parfaitement organisée ». L’homme aux barrages fut rappelé, mais le dogme prévalut qu’« il ne restait plus d’agents autrichiens dans les Grisons ». Le Service, pensait Guillaume, eût accueilli de mauvaise grâce des nouvelles susceptibles de troubler sa quiétude. Cette marquise de Lenz « favorisait la désertion des soldats italiens » ? N’avait-il pas entendu le chef maugréer :
— Les Italiens ? Ces cochons-là n’ont pas besoin qu’on les aide, pour passer la frontière !
Bien résolu à trancher la question avec optimisme, il alla se renseigner à la poste. On lui répondit que cette dame n’habitait pas Lugano. Il conclut qu’elle y vivait sous un faux nom. C’était aussi l’opinion du vicomte. Le devoir exigeait de continuer l’enquête auprès des portiers d’hôtels, des jardiniers de villas… Mais il faisait un de ces temps qui remettent en question les devoirs les moins discutables, un temps chaud, insinuant, avec des spasmes de lumière parmi les nuées lourdes. D’ailleurs, il ne pouvait penser qu’à Natacha. Il fut s’asseoir dans le parc du palais Ciani, entre un poirier du Japon et un camélia. Un vagabond prit place sur le même banc. Il avait le poil roux, l’œil coulant et la paume incrustée d’une crasse antique. L’air jovial et déjà ivre, il dégustait largement sa part de cette voluptueuse matinée. Par habitude professionnelle, le 15 engagea la conversation :
— Vous êtes de Lugano ?
— Son un puro Italiano, répondit une voix de tragédien.
— Ah ? Vous êtes Italien ?… Il fait meilleur… ici… que là-bas, hein ?
Le trimardeur sourit et se répandit en périodes sonores où revenaient continuellement la guerra et la pace.
— Tiens, pensa Guillaume, un déserteur !
Il tendit ses filets :
— Il y a ici… à Lugano… une dame qui est très bonne… pour les pauvres Italiens. Une dame autrichienne. Connaissez-vous ?
— Si, si, Santa Madonna ! Si, si, si !
Guillaume s’étonnait déjà de cette clémence du hasard, quand il s’aperçut que le vagabond n’avait pas compris la question : il entamait un nouveau discours où la guerra et la pace alternaient avec il formaggio, il lavoro, la Romagna, i Tedeschi. Le geste s’amplifiait, la voix roulait, tremblait, chargée de douleur, d’ironie, de rancune ou d’effroi.
L’espion mit cinquante centimes dans la main griffue de l’orateur qui le salua en appelant de ses vœux la fraternità e la pace dei popoli.
Deux jours après, il recevait la lettre suivante :
« Cher Monsieur,
« Nous sommes en possession de votre honorée du 12. Votre opinion sur la crème d’anchois nous paraît singulièrement exagérée. Nous savons nous-mêmes que ce produit n’est pas parfait, mais il faut avoir des motifs personnels pour en parler comme vous le faites. Au surplus, nous sommes informés que vous avez offert des rillettes à la maison N. et qu’on a décliné vos propositions.
« Vous feriez mieux de vous occuper des cornichons. Vous ne nous en parlez pas. N’en trouve-t-on plus à Lugano ?
« Bien vôtre,
« Jules. »
C’était le style du chef. Cela signifiait trop clairement pour Guillaume qu’on ne croyait pas à ses dénonciations et qu’on était au courant de son intrigue avec Natacha. Le 31, averti par elle, avait sans doute déjà transmis le renseignement. Ah ! on osait le rappeler à son devoir ? On lui reprochait de ne pas « s’occuper des cornichons »…? Bien. Il se mit à écrire d’inspiration :
« La marquise de Lenz est une femme entre deux âges, toujours vêtue de noir, qui vit sous un faux nom, dans une villa de la pointe de Castagnola. Bien que je n’aie pu réussir à la joindre en personne, j’ai découvert, après d’actives recherches, une piste sérieuse. Il est exact qu’une puissante organisation fonctionne sous les auspices de cette femme. Mais elle opère avec une grande prudence. Elle a des protecteurs jusque dans notre colonie. J’ai observé que plusieurs Français, et entre autres un de nos agents, questionnés discrètement sur cette personne, feignaient d’ignorer son existence. C’est là un côté de la question tellement troublant que je ne veux pas m’y appesantir davantage. La marquise opère de préférence dans les familles pauvres de la population italienne de Lugano. Son activité est à deux fins : elle verse, d’une part, des sommes d’argent s’élevant jusqu’à 1.000 lires aux jeunes gens appelés sous les drapeaux, contre la promesse de rester en Suisse ; d’autre part, elle aide des soldats italiens à passer la frontière. Il va sans dire que ces dernières opérations présupposent le concours de nombreux sous-agents, tels que guides, contrebandiers, hôteliers, etc. J’ai même relevé des indices d’après lesquels il y aurait lieu d’incriminer de négligence volontaire certains postes suisses préposés à la garde de la frontière. Mais il serait prématuré de saisir le Gouvernement de la Confédération avant d’avoir recueilli des informations plus précises.
« Au cours de mon enquête, je suis arrivé à joindre un déserteur italien arrivé à Lugano grâce aux agissements de la marquise. Il a avoué connaître cette personne, mais s’est dérobé à toutes investigations ultérieures. J’ai pu constater que, non contente d’enlever des défenseurs à leur patrie, cette femme transforme ses victimes en agents de propagande. Mon interlocuteur, un vagabond de la dernière classe, s’est répandu en propos défaitistes qui ne peuvent qu’être le fruit d’un dressage systématique.
« Tels sont les renseignements que j’ai rassemblés pendant la première semaine de mon séjour à Lugano. Me trouvant en présence d’une organisation aussi complexe, il est évident que je ne saurais enquêter d’une manière profitable, si de nouveaux crédits ne m’étaient ouverts. J’attends vos instructions.
« 15. »
« P.-S. — Je maintiens énergiquement les termes de mon dernier rapport, en ce qui concerne le 31. »
Guillaume se représentait avec complaisance la colère du chef, à la lecture de ces lignes. Il ne s’attarda pas à l’idée qu’elles narguaient la vérité. Il était convaincu de l’existence des faits qu’il dénonçait et comptait sur le temps pour les rendre évidents. Le vraisemblable devenait presque toujours le vrai. D’ailleurs, il eût, sans hésiter, soutenu le faux pour se justifier. Il n’était pas sûr de croire au faux. Il s’était assez promené dans le chaos des actions et des pensées humaines pour estimer que toute affirmation avait été ou serait une fois accomplie. Il pensait ne pouvoir mentir, même le voulant. Il lui semblait, comme à certains échappés de l’enfer des guerres, que la seule réalité fût là-bas. Mais ces hommes en civil qui souriaient, ces femmes en toilettes claires, ce ciel d’où la mort était absente, ce sol qui ne se soulevait pas en trombes de boue, c’était comme un rêve heureux, où l’on eût joui d’une liberté, d’une légèreté parfaites. Tout ce qui s’y disait, tout ce qui s’y faisait était sans importance. Il pouvait agiter suivant son caprice les marionnettes de la vie. Ce n’était qu’un jeu. Rien ne comptait, hors l’épouvantable vérité qui tonnait de l’autre côté des monts.
Il recopia son rapport à l’encre sympathique, au verso d’un prospectus et le mit à la poste.
Bien que sa haine du 31 n’eût pas encore trouvé de nouvelles armes, sa résolution de le perdre s’était fortifiée. Il le rejoignit dans son repaire habituel, ce Café des Alliés, qui n’était qu’une sorte de cellier ouvrant sur un passage voûté de la vieille ville. Le vicomte était attablé avec ses manilleurs. Natacha, qui sortait du thé-tango, suivait la partie. Sur une estrade, au fond du caveau, Gaspardo, le musicien, déchaînait son vacarme. Assis entre un harmonium et un piano posés d’équerre, il jouait Sambre et Meuse, la main droite courant sur l’un des claviers, la gauche, sur l’autre. Il chantait, la face congestionnée, le cou gonflé de son et il trouvait encore moyen, à chaque retour du refrain, de tambouriner le rythme sur la caisse du piano. C’était un déserteur italien que l’enthousiasme patriotique n’avait pas abandonné. Il assumait à lui seul la responsabilité des « concerts symphoniques », au café des Alliés. Quand le vicomte et sa bande entraient, il ne pouvait plus se dominer. Il fallait qu’il épanchât son ardeur dans les morceaux les plus guerriers de son répertoire.
Après le dernier accord de Sambre et Meuse, le petit homme se leva et se mit à hurler, en agitant des drapeaux imaginaires :
— Evviva la Francia !
— Ta gueule, répondit Natacha.
Mais le vicomte et ses amis applaudirent poliment. Guillaume fut prié de s’asseoir et le patron s’approcha pour prendre la commande.
C’était un gros Toulousain à la face houleuse et comme dévastée par le poison. Sur ses vastes joues, des parties de peau jaune s’étendaient entre des bourrelets de chair violacée. Il servait les apéritifs en les relevant de propos chauvins. Son patriotisme s’était spécialisé, — sans qu’on sût pourquoi, — dans la haine des Bulgares. Il les détestait plus que les Allemands ; il ne pouvait littéralement se mettre à table sans les avoir injuriés. Et le temps n’y changeait rien.
— Moi, dit-il en apportant un vermouth, je serai content quand j’aurai vu le nez de Ferdinand dans la boîte aux ordures. Pas avant.
Natacha l’apaisa :
— Ne vous en faites pas, mon père Garnerans ; on les aura tout comme les autres.
Gaspardo recommençait à jouer.
— Attends un peu, espèce d’embusqué, lui cria le patron. Tu fais trop de boucan ; ces Messieurs ne peuvent pas s’entendre.
Il l’appelait embusqué par euphémisme. En réalité, il le méprisait d’être déserteur et ne l’employait qu’à cause des menus renseignements que le musicien savait glaner dans les bars et les trattorie. D’ailleurs, Gaspardo n’acceptait pas la qualification de déserteur. Il avait « pris des vacances ». Il ne voulait pas se battre contre les Autrichiens, « parce que les Autrichiens ne lui avaient rien fait », mais le jour où les Tedeschi seraient à Milan, porco Dio ! on verrait s’il ne rejoignait pas son régiment !
La partie de cartes s’éternisait entre des piles de soucoupes.
— Lugano me dégoûte, soupira le 31. C’est plein d’espions. Allemands, Turcs, Autrichiens, j’en ai croisé dix, ce matin, sur la promenade.
— Sans compter les Bulgares ! maugréa le patron derrière son comptoir.
— Pourquoi donc qu’on ne les coffre pas ? s’inquiétait Natacha.
— Parce qu’il y en a trop.
— Tout ce qu’on peut faire, dit un des manilleurs, qui était croupier dans un tripot, c’est de les estamper quand ils jouent. Hier soir, la tête de cochon est venue à ma table. J’ai fait sauter la coupe trois fois de suite. Il a été refait de cinq cents balles. C’est bon, l’argent volé, quand il est boche !
— Alors, fit un jeune homme à l’accent faubourien, c’est à ça que vous vous amusez, ici ? Ce serait bien plus rigolo de leur flanquer le choléra. J’ai inventé un appareil remarquable, une espèce de seringue géante. Je l’emporte en avion, je fais un tour sur les provinces rhénanes et je vaporise les nuages avec mes bouillons de culture. A la première averse, il y a des milliards de bacilles qui dégringolent. C’est infaillible.
On l’écoutait avec gêne. On le savait réformé pour dérangement cérébral. Le Service ne l’employait qu’à des besognes insignifiantes.
— Malheureusement, reprit le rêveur, l’État-Major ne veut pas de mon truc. Paraît qu’il est contraire aux lois de la guerre. Ah ! parlez m’en, des lois de la guerre ! Moi, je suis pour qu’on leur fasse ce qu’ils nous ont fait… L’autre jour, — et un sourire cruel figea ses traits, — j’ai rencontré une Boche, à Zurich, une femme mariée. Elle m’a fait de l’œil sur le bord du lac. Je l’ai emmenée dans ma cambuse. Elle a enlevé ses frusques ; je les ai pliées bien proprement sur une chaise. Elle s’est mise à miauler « mein Schatz, mein Schatz ! » Alors, moi, je l’ai ficelée sur mon lit et je l’ai tatouée… Elle ne pouvait pas crier, vu qu’elle avait deux oreillers sur la figure. Je lui ai gravé une croix de fer sur le bide et, au-dessus, dans une guirlande, j’ai inscrit en rouge : « Race d’assassins, tu es maudite. » Ça m’a pris trois heures de temps, mais je n’ai jamais travaillé d’aussi bon cœur.
On n’ajoutait que peu de foi au récit. On l’approuva cependant par bienséance.
— Il fallait lui couper les oreilles, dit gravement Garnerans que pâlissait le désir de vengeance.
— Moi, si jamais j’en attrape une, fit le croupier, je commence par lui faire bouffer du crottin.
— C’est drôle, réfléchit Natacha, quand on parle des Boches, je ne peux pas me représenter des hommes ou des femmes : je vois de la vermine.
— C’en est, conclut Garnerans.
Sept heures sonnaient à la cathédrale. Les joueurs sortirent. Guillaume se pencha vers le vicomte :
— J’aurais un mot à vous dire…
— Bien. Restons ici… Va toujours, Natacha. Je te verrai ce soir, dans ta loge.
Demeuré seul avec Guillaume, il réprima un sourire :
— C’est au sujet de l’Autrichienne ?
— Non. Cela vous concerne. J’aime mieux ne pas vous cacher le motif de mon voyage à Lugano. Je suis chargé de faire une enquête sur vous.
— Je m’en doutais, murmura le 31, plissant les lèvres avec une expression d’amère bassesse.
— Si je ne vous avais pas connu, j’aurais fait mon travail sans scrupule. Mais, je ne peux pas moucharder les gens à qui je serre la main. C’est plus fort que moi. Voilà pourquoi je vous préviens. Si même vous désirez que je vous justifie, dans mon rapport…
— Pas du tout ! Les faits parlent suffisamment en ma faveur.
L’espion avait parlé machinalement. Il possédait un arsenal de phrases nobles qui lui servaient à interloquer l’adversaire ou à gagner du temps pour pénétrer ses mobiles. La démarche du 15 l’intriguait.
— Duval, déclara-t-il avec autorité, vous êtes un chic type et je vous revaudrai cela.
Une flamme rapide avait brillé dans les yeux froids de l’agent secret. « Tiens, pensa le vicomte, il a peur. Il connaît ma force et cherche à me désarmer. C’est un ménageur. Espèce peu dangereuse et qui finit presque toujours mal. »
La question résolue, il lui restait une vive irritation contre les chefs qui le faisaient surveiller.
— Me traiter comme un sauteur, récrimina-t-il, après ce que j’ai fait pour la France ! C’est à vous dégoûter de servir la patrie ! Si je vous disais, mon bon Duval, que depuis un an j’ai amené l’arrestation de soixante-quatorze espions boches ! Soixante-quatorze, ni plus, ni moins ! Et toutes les missions qu’on m’a confiées ! Ils ont voulu avoir un fonctionnaire de la police, à Berne : je l’ai eu. Un directeur d’hôtel, à Bâle : je l’ai eu. Et je ne parle pas du fretin : plus de vingt agents enrôlés par moi. Quant à la politique, je ne crois pas qu’ils aient à se plaindre : il leur fallait une preuve de la culpabilité du député Girandoux, accusé d’intelligences avec l’ennemi ; ils n’avaient rien que des bavardages de larbins : je leur ai trouvé trois lettres et vous avez vu que le bonhomme vient d’être fusillé. Est-ce du travail ? Ai-je servi la France, oui ou non ? Est-ce que j’hésite à me compromettre avec des filous pour le bien du pays ? Ces lettres, vous pensez bien que je ne les ai pas rachetées à des cardinaux… Quand on a risqué son nom et sa réputation par patriotisme et qu’on se voit surveillé comme un mouchard, vrai, la colère vous prend ! Qu’est-ce qu’on me reproche ? Natacha ? C’est une perle. Elle travaille sans s’en douter. Elle m’a signalé des douzaines de suspects. Mes dépenses ? J’habite au Majestic, c’est certain. Mais croit-on par hasard que je trouverais des gens intéressants au Vapore ? Hier encore, j’ai cuisiné un Pacha. Pensez-vous qu’il aurait parlé, si je ne lui avais pas payé le champagne ? Ma parole, j’aimerais mieux travailler pour les Boches. Au moins, ceux-là sont sérieux et ne regrettent pas leur argent.
— Les chefs sont ingrats, concéda Guillaume.
Ils se levèrent et se séparèrent sur le seuil ; tous deux avaient l’habitude des poignées de mains expressives, appuyées, vibrantes. Ils pensaient, par ce prolongement silencieux de leurs mensonges, fournir une preuve charnelle de leur véracité.
Le soir, au Kursaal, Guillaume applaudissait le nouveau programme de Natacha. Sa danse avait pour cadre le cartonnage mauresque d’un harem de café-concert. Elle tournait sur elle-même, dans un flot de rubans multicolores. Virgilio, couché sur une natte, mimait le désir d’un esclave noir. A la fin, il s’élançait sur elle et l’emportait, toute droite, brandie au-dessus de lui comme une flamme. Guillaume la rejoignit au moment où elle sortait de scène. Sa petite tête un peu plate s’allongeait sous la coiffure plate ; ses yeux gris semblaient énormes et sa bouche mièvre avait le sourire énigmatique d’une peinture égyptienne. Il s’aperçut qu’il pouvait à peine lui parler. Il demandait la permission de la reconduire, « puisque son ami n’était pas là ». Mais elle refusa, tout en repassant entre deux doigts les rubans verts et jaunes qui tombaient sur son torse nu. « Elle regrettait. Elle était invitée à souper. » En effet, un jeune homme en smoking, — un comte polonais, disait-elle, — s’approchait, tenant des roses dans sa forte main gantée.
Guillaume ne put dormir. Il l’entendit rentrer seule, très tard, longer le couloir d’un pas traînant et se jeter sur son lit, tout habillée, avec un soupir de fille éreintée.
Le lendemain, par un soleil inattendu, il monta dans le tramway de Somvico. Il allait à Pregassona, chez son ami Salchine, qu’il avait connu jadis à Paris, dans les meetings libertaires. Salchine, un des anciens artisans de la révolution russe de 1905, avait essayé d’émouvoir la France sur « les victimes du Tzarisme ». Expulsé en 1914, il s’était établi dans le Tessin, d’où il avait travaillé à la grande révolution de 1917. Ses espoirs un moment réalisés par la montée des Milioukow et des Kerensky, avaient été dépassés par l’avénement du Bolchevisme, mais il s’était quand même rallié à l’ordre nouveau.
Guillaume le trouva dans une pièce carrelée que les livres garnissaient jusqu’au plafond. Par la porte-fenêtre, on voyait une petite terrasse encadrée par deux cyprès et la silhouette précipiteuse du Salvatore, dominant le lac et la ville. La lumière dorée du soleil de trois heures baignait Salchine qui écrivait face au jour. C’était un individu chétif, dévoré par une extrême ardeur de pensée et par la tuberculose. Son visage pointu, singulièrement jaune et ridé, tenait de la fouine et du rat : ce rapprochement avec l’animalité s’imposait. Salchine s’accrochait à vous par le regard comme un carnassier s’accroche par les dents à la gorge de sa proie. On ne pouvait plus secouer ces yeux noirs et déchirants. Sa parole, faible et rapide, vous harcelait avec obstination. Il avait lu trente mille volumes. Ce savoir immense vous attaquait de toutes parts : lois, théories, systèmes, observations, statistiques fatiguaient votre pensée et y mordaient jusqu’à la rendre inerte. Ce n’était pas un orateur, un conducteur d’hommes, mais un fouisseur de galeries, un déblayeur des dessous, le plus puissant des constructeurs souterrains de la révolution.
Il ne s’étonna pas de voir Guillaume en Suisse ; il ne lui demanda pas ce qu’il était devenu pendant ces sauvages années ; il ne parlait pas de la guerre ; elle n’avait pour lui que l’importance d’un phénomène préparatoire. Il vivait dans les temps nouveaux, déjà révolus en Russie et prêts à éclater sur le reste du monde. Guillaume avait rapidement exposé l’objet de sa visite : obtenir des renseignements sur l’activité du 31.
— Je puis vous documenter, répondit Salchine. Je dirais que le vicomte est le plus grand ennemi de notre cause, s’il était capable d’amour ou d’inimitié pour une cause. Le jour où la révolution commencera dans ce pays sera, je l’espère, son dernier jour. Je connais des gens décidés à l’écraser comme une blatte. Il s’est fait une spécialité des fausses affaires de trahison, qu’il présente à son gouvernement avec preuves à l’appui. Les preuves sont de sa fabrication, naturellement. C’est lui qui vient de faire fusiller le député Girandoux. Voulez-vous savoir comment ? Girandoux, que j’ai connu à Paris avant la guerre, cherchait déjà des capitaux pour fonder un quotidien qui prendrait chez vous la défense du peuple russe. Il n’en a trouvé que l’année dernière : un million apporté par un philanthrope américain. Vous vous souvenez du Prolétaire et de ses campagnes ? Girandoux expliquait au public français pourquoi nous ne pouvions continuer la lutte, pourquoi les Alliés devaient nous assister à Brest-Litovsk et comment notre démocratie demeurait, malgré les apparences, le soutien et l’espoir de la vôtre. Vous connaissez la suite : le Prolétaire suspendu, Girandoux inculpé de défaitisme et soupçonné de trahison. Je tiens cet homme pour un grand Français et le plus pur représentant de vos traditions révolutionnaires. Car il y a deux façons d’être traditionaliste, dans votre pays. Girandoux allait être arrêté, quand intervint le vicomte. Il lui dépêcha un de ces reptiles de police qui vont à Paris toutes les semaines, les poches pleines de dénonciations et profitent de leurs facilités pour spéculer sur le change ou faire la petite contrebande. Ce personnage dit à Girandoux : « Le vicomte de Tunis a réuni les preuves que l’argent du Prolétaire vient d’Allemagne. Il consent à ne pas vous dénoncer au gouvernement français, mais à condition que vous lui versiez la moitié de votre commandite : cinq cent mille francs. Si vous tenez à votre peau, je vous conseille d’accepter. » Girandoux mit l’escroc à la porte. Deux semaines après, le gouvernement était saisi d’un rapport où le vicomte offrait de prouver que les capitaux du Prolétaire étaient d’origine ennemie. « Marchez », lui câbla-t-on de Paris. Et il se mit à l’œuvre. C’est ici, au café des Alliés, que mon ami Girandoux a été assassiné. Un des agents du vicomte, un croupier dont l’ardeur patriotique se manifeste en dépouillant des pontes allemands est en même temps un habile faussaire. Ce talent, qui lui valut bien des années de prison, lui fut, cette fois, plus profitable. Une de ses victimes, un dégénéré descendant d’une grande famille prussienne, avait en sa possession des autographes du ministre von K… Décavé, perdu de morphine et de dettes, il vendit pour trois cents francs son paquet de lettres au croupier… Vous devinez la suite. Découpages, recollages, photographie ; quelques séances de travail au café des Alliés, d’où sortirent des documents irrécusables. Trois lettres, trois petites lettres de von K… au bailleur de fonds du Prolétaire. Pas de précisions, mais des phrases comme celles-ci : « Il y aurait lieu de favoriser la création d’un journal vraiment démocratique à Paris… Il serait intéressant pour nous de faire pénétrer en France les idées de la démocratie russe… » Ces faux, composés à la musique de Sambre-et-Meuse et sous l’œil paternel de Garnerans, furent vendus quinze mille francs au gouvernement français. La joie règne dans le nid de vipères. Les héros de Lugano ont bien mérité de la patrie ; Girandoux vient d’être envoyé au poteau.
— Si vous pouvez me fournir les preuves de cette machination, dit posément Guillaume, je me charge de les transmettre au gouvernement français.
— Des preuves… des preuves… c’est difficile. J’ai moi-même envoyé un rapport à des amis politiques de Paris. Ils n’ont rien empêché.
Un instant, Guillaume pensa que ce roman si cruellement ingénieux pouvait n’être que le délire d’un cerveau obsédé. Mais le Russe continuait :
— C’est effrayant, la politique. Girandoux avait excité des haines fortes comme des poisons. Il y a des hommes dont chaque pensée, chaque désir secrète le toxique. Quand un de ces virulents arrive au pouvoir, malheur à ses ennemis : le curare est déjà dans leurs veines. Girandoux est la victime d’une longue passion qui a trouvé des armes. Le vicomte n’est qu’un exécuteur. C’est pourquoi vous ne l’abattrez pas. Vous pourrez entasser les accusations. Celui qui a rêvé la mort de Girandoux défendra jusqu’au bout son complice. On ne se lâche pas, quand on est englué dans le même sang.
— J’avais déjà pensé, murmura Guillaume, qu’il avait quelque haute protection, ignorée du Service… Dans ce cas, c’est faire fausse route que de le dénoncer à ses chefs… Les Allemands seuls pourraient en débarrasser la France.
Il avait risqué ces derniers mots à voix basse. Il exprimait la pensée qui s’était emparée de lui depuis quelques jours et sur laquelle il avait échafaudé son plan d’action. Il était anxieux de l’essayer sur Salchine. Ce dernier approuva :
— Parfaitement juste. Mais des crimes comme ceux qui ont causé la mort de Girandoux ne sont pas des crimes aux yeux de l’Allemagne. Ah, si l’on avait des preuves qu’il a travaillé contre la Suisse, ou contre les Centraux…
— Iriez-vous les porter aux Allemands ?
— Sans hésiter.
Guillaume battit des paupières.
— Vous les aurez dans trois jours !
— Vous êtes un homme précieux, sourit Salchine. Vous devriez nous aider.
Ils s’étaient levés. Ils sortirent sur la petite terrasse abandonnée du soleil. Entre les noires colonnes des cyprès, la ville s’empourprait. Guillaume se tut, savourant le plaisir de la réussite. Il se voyait, par son habileté, débarrassé du vicomte. Il se sentait apte aux machinations de la haute politique. Qui, parmi ses camarades, aurait osé perdre un agent français en le livrant aux Allemands ? Il allait venger la mort de Girandoux et rétablir l’équité… La plupart de ses gestes n’étaient pesés qu’à la balance de l’utile. S’il lui était agréable, aujourd’hui, de se trouver audacieux et juste, par surcroît, c’est que sa conscience rajeunie cherchait un juge. But, récompense et arbitre à la fois de ses actions, Natacha le conduisait par des chemins imprévus.
En descendant l’escalier de la terrasse, il dit à Salchine :
— Avez-vous entendu parler d’une espionne autrichienne, la marquise de Lenz ?
Le Russe eut un rire d’enfant :
— La marquise de Lenz ? Mais c’est Natacha !
Guillaume s’adossa au mur de briques, stupéfait d’entendre accoler ces deux noms dont l’un tremblait continuellement en lui.
— Il n’y a pas de marquise de Lenz, reprit Salchine. C’est une invention du vicomte. Soit pour extorquer de l’argent à ses chefs, soit pour les tenir, plus tard, par la crainte de voir divulguée une crédulité vraiment intempestive chez des policiers, soit par fantaisie poétique, — on ne sait jamais, avec un bandit de ce tempérament, — le vicomte a introduit dans ses rapports, à côté de personnages réels, le personnage fictif d’une espionne autrichienne. Le Service a enregistré. Que n’enregistre-t-il pas ? Et bientôt après, les agents de passage à Lugano étaient chargés d’enquêter sur ce fantôme. Il y eut de la joie au café des Alliés, car c’est là qu’était née la marquise, entre vingt apéritifs, du vicomte et de ses manilleurs… Un jour plus beau que les autres, un inspecteur vint tout exprès pour démasquer l’énigmatique personnage. On le lui montra. On lui fit prendre en filature, sous la pluie, une Natacha voilée de gris qui le promena longuement parmi les ruelles, les escaliers et les passages de la vieille ville, avant de disparaître dans une maison à deux entrées… Vous ne souriez pas ? Quoi, les fauves ont aussi leurs jeux et je leur trouve parfois plus de grâce qu’à ceux des agneaux.
En rentrant au Vapore, Guillaume cherchait à se rappeler les termes exacts du rapport où il dévoilait les intrigues de la marquise de Lenz. « Une femme entre deux âges, toujours vêtue de noir. » Heureusement, il ne prétendait pas l’avoir rencontrée ! Oui, mais il y avait des détails sur ses « agissements ». Il y avait « les nombreux sous-agents », la « négligence volontaire des postes suisses » et surtout l’Italien, le « vagabond de la dernière classe », qui, lui, « connaissait la personne » !… Impossible de désavouer un rapport de cette précision ; impossible également de le maintenir sans être un jour convaincu d’imposture.
Le lendemain soir, on lui remit la lettre suivante :
« Cher Monsieur,
« Nous sommes en possession de votre honorée du 16 courant. La maison de Paris nous a écrit, au sujet de la crème d’anchois. Il paraît que cet article est irréprochable. Veuillez donc cesser de vous en occuper. Très intéressante, votre opinion sur les cornichons. Comme l’article est assez demandé en ce moment, tâchez de nous en découvrir un bon stock. Inclus un chèque de deux cents francs.
« Bien à vous,
« Jules. »
Guillaume injuria le chef dans son cœur. Il lui parut évident que le 31, se sentant menacé, avait fait agir son protecteur. Et les lâches du Service se laissaient volontairement aveugler par la lumière officielle ! Quant aux cornichons, mon Dieu, oui, ils s’en délectaient ! Ils en redemandaient. Ah ! ils ne méritaient pas qu’on prît le métier au sérieux. Le vicomte avait raison : on pouvait être avec eux au delà du vrai et du faux. Il ne fallait que divaguer dans le sens de leurs crédulités. Il mit le chèque dans son portefeuille. On ne lui payait pas si bien les lambeaux de vérité péniblement arrachés au visage énigmatique de la vie !
Le thé-tango du Kursaal réunissait une foule cosmopolite autour des petites tables. On dansait au milieu du restaurant ; au fond, sur une estrade, le maestro, en redingote, tournait parfois sa face huileuse de diplomate éreinté, comme pour prendre le public à témoin de l’ironie du sort qui le condamnait à diriger les maxixes. A partir de quatre heures, les habitués étaient là. Le monsieur peint flirtait toujours avec la dame âgée. Les Balkaniques aux cheveux noirs, frisés et gras, fumaient d’une bouche molle et s’enivraient d’ennui. Les Allemands, en famille, suivaient le programme avec attention. Ils voulaient tout voir et souriaient aux pâtisseries comme à des voluptés depuis longtemps oubliées. Les artistes avaient leur coin, devant le buffet. Le « danseur mondain », Fernando, que le Kursaal refusait d’engager, surveillait d’un œil envieux les numéros de ses confrères. A côté de lui, sa danseuse, l’Autrichienne aux vertèbres saillantes, se taisait craintivement. Elle osait à peine quitter la table un instant, pour aller confier à Natacha que « Fernando l’avait encore battue à cause du travail, que ce n’était pourtant pas sa faute, si elle ne pouvait sauter plus haut. » Sur le conseil que lui glissait Natacha de quitter la brute aux mains crevassées, elle soupirait avec résignation : « Tous les hommes sont méchants. » Le vicomte et sa cour occupaient trois tables. Il avait invité les acrobates, l’équilibriste, le chansonnier, la maîtresse de Virgilio et une espèce de géant, Albanais ou Kurde, qu’on se représentait invinciblement coiffé du tcharbouk, ceinturé de poignards et en train de sabrer les chrétiens. Ce barbare portait un nom d’oiseau : Coucoulis.
Le 31 était sombre. On disait que l’Allemagne allait faire des propositions de paix avantageuses. La guerre terminée, c’était le retour à Paris, en deuxième classe et sans titre. Si le ministère tombait, il y aurait des comptes à rendre. Un de ses agents qu’il avait envoyé aux bruits, un gaillard à cravate graisseuse et à mâchoire d’affamé, revint avec des nouvelles rassurantes :
— N’ayez pas peur, monsieur le vicomte : cette paix-là, c’est un canard boche pour faire remonter le mark.
La petite équilibriste agaçait le chansonnier, lui soufflant ses cheveux fous à la figure. Le gros homme, qui n’y prenait pas garde, se perdait dans un rêve de plus en plus triste. Natacha gronda la gamine. Elle tenait aux convenances, quand son amant était là.
Celui-ci entreprit son voisin, le géant Coucoulis, au sujet d’un collier de perles qu’une dame arménienne avait perdu la veille, dans la salle de jeu :
— Ce vieux Coucou, plaisantait-il, je suis sûr qu’il ne peut pas s’empêcher de faire les colliers des dames. Il l’a dans sa poche. Là, tenez, je le sens !
On riait, mais le brigand ne se défendait pas. Il se contentait de montrer deux rangées de dents redoutables et d’effiler ses longues et courbes moustaches noires. A part soi, chacun pensait qu’il avait dû trouver le collier.
— Moins trois, soupira Natacha. Et Virgilio qui n’arrive pas !
Ils passaient ensemble, à cinq heures. La chanteuse le cherchait des yeux depuis un moment avec inquiétude, mais elle prit aigrement sa défense :
— Il n’est pas en retard, jusqu’ici. Personne n’a rien à lui reprocher, pas même son directeur.
— Il est moins trois, coupa Natacha, qui trouvait la discussion vulgaire.
A moins deux, Virgilio parut, exposant des faits improbables. Natacha l’interrompit et le dirigea vers l’espace réservé aux danses. Le boston commençait. Elle s’aperçut tout de suite qu’il était ivre à chavirer. Elle l’empoigna rageusement par la taille et le manœuvra comme un tonneau. Elle enfonçait des ongles pleins de rancune dans son épaule et lui disait, sans briser le long sourire dû au public :
— Sale ivrogne ! J’en ai cent kilos dans les bras… Si je te lâche, tu vas faire un plat-cul… Non, nous ne sautons pas… Ça prend des bittures à ne pas marcher seul et ça veut encore sauter !… Ouf !
On applaudit. Natacha distribua des baisers.
— Le poublic, il n’a rien vou ; il est content, murmurait Virgilio.
Guillaume, qui venait d’arriver, s’était assis auprès du vicomte et lui parlait à l’oreille :
— J’étais venu vous dire adieu. Je pars demain.
— Ah ! demain ?
— Je prends le train du matin… Je verrai le chef dans la soirée. Si vous avez quoi que ce soit à lui transmettre…
— Peut-être…
Le 31 hésitait. Il regardait son collègue dans les yeux, avec cette audace d’insolence qui perçait habituellement les dissimulations, mais il ne lisait rien de suspect sur le visage indifférent de Guillaume : « Un daim qui fait l’aimable », pensa-t-il. Et il reprit :
— Au fait, vous me rendriez service en vous chargeant de mon courrier.
Ils se turent. On dansait le tango. Natacha, debout près du buffet, disait ses vérités à Virgilio qui haussait les épaules en répétant d’une voix enrouée :
— Ma qué, ma qué ?
Le vicomte était de bonne humeur. Cet imbécile de Duval lui épargnait une corvée : recopier à l’encre sympathique les trente-deux pages qu’il devait envoyer au chef. Guillaume étouffait de joie et d’agitation. Il n’osait parler ; il lui semblait qu’un mot pouvait effaroucher sa proie.
— Six heures, dit tout à coup l’espion en lui touchant l’épaule. Venez voir si les communiqués sont arrivés.
Natacha faisait mine de les suivre. Mais il la cloua d’un regard méchant. Ils montèrent au premier. En passant devant les toilettes, il murmura :
— Suivez-moi.
Ils entrèrent.
— Lavez-vous les mains, dit-il. Et il s’enferma dans les latrines. Il reparut, tenant une enveloppe jaune dont l’adresse « Monsieur Anatole, 180 », était encore humide. Guillaume empocha le pli, sortit du Kursaal et rentra chez lui. Il allait déchirer l’enveloppe, quand une méfiance le retint. Si, d’ici demain, le 31 se ravisait, ou concevait des soupçons ? En effet, vers sept heures, on l’appelait au téléphone. Une voix râpeuse et ironique disait :
— Allo ! c’est moi. Je viens vous demander de me rendre un moment le paquet que vous remettrez à ma mère. Je voudrais y ajouter un peu de chocolat. Elle adore le chocolat, ma vieille. Passez donc au Majestic, dans la soirée.
— Avec plaisir, répondit Guillaume, du ton joyeux et enfiévré de l’homme que vient d’épargner une rafale d’obus.
Il y alla, le pas léger. Le vicomte examina quelques instants le pli qu’on lui tendait. Il joignit une note à l’envoi et replaça le tout dans une nouvelle enveloppe qu’il cacheta complaisamment à ses armes.
De retour au Vapore, Guillaume fit sauter les cachets. L’aubaine était splendide : une demande de crédits « pour entreprendre une enquête sur trois espions allemands », des renseignements transmis par un postier suisse au service de la France, une fiche concernant ce nouvel agent, un rapport sur des mesures militaires secrètes que la Confédération se proposait de prendre envers l’Italie.
L’assurance du triomphe enivrait Guillaume. Il fit monter du champagne et attendit le retour de Natacha. Elle accepta l’invitation, bien qu’il fût tard et qu’elle eût la migraine.
— Je pars demain, disait-il en lui versant à boire.
Elle n’avait pas l’air attristé, ni même surpris, qui eût convenu. Mais il ne la voyait déjà plus dans la réalité de ses gestes et de ses paroles. Elle était là, maussade et mal démaquillée, assise devant la fresque aux moisissures ocreuses. Et ce spectacle était pour lui des plus émouvants. Les collines sanguinolentes, surmontées de couvents rougeâtres, lui semblaient vibrer dans la lumière et le ciel orangé où se becquetaient des colombes lie-de-vin devenait profond, étrange comme un rêve d’opium. Elle accepta une seconde coupe de champagne, « parce qu’elle était fatiguée et que ça la remonterait peut-être ». Il se taisait, pour ne pas se livrer. Il savait que ces yeux gris avaient le pouvoir de lui faire dire la vérité. Ses secrets s’ouvriraient sous ce regard, comme un fruit sous le couteau. Il but à longs traits et vint s’agenouiller devant elle. On entendait la pluie battre les toits.
— Il faut que j’aille dormir, maintenant, dit-elle avec lassitude.
Il l’enlaça d’un bras si vigoureux qu’elle gémit. Il dégrafait son corsage et couvrait de baisers ses épaules un peu maigres, d’une pâleur de crème, sous leur couche de blanc. Elle se laissait faire, par indifférence et parce qu’elle pensait : « Je n’aurai pas besoin de me déshabiller, tout à l’heure ; je serai plus vite dans mon lit. »
— Mon amour… Ma Natacha… Quand je reviendrai, ce sera pour t’emporter… pour te délivrer…
Elle s’étonnait de son exaltation. Il ne profitait pourtant pas de ce qu’il la voyait ivre et lasse. Il laissait emprisonner ses mains robustes. Elle le regardait avec une espèce de curiosité : « C’est drôle, un homme qui aime », pensait-elle. Elle se leva, étouffant un bâillement :
— Oui, revenez bientôt. Nous recauserons… Vous êtes gentil… Bonsoir. J’ai trop sommeil…
Il quitta l’hôtel à huit heures du matin et partit ostensiblement pour la gare. Mais à la Piazza del Giardino, il monta dans le tramway de Pregassona.
Salchine traduisait un dossier reçu la veille de Russie. Il avait l’œil fiévreux et le souffle court. On devinait qu’il ne s’était pas couché.
— Voilà, dit Guillaume en étalant sur la table le contenu de l’enveloppe jaune.
Le Russe lut avec une avidité froide, puis sourit cruellement.
— Espionnage contre la Suisse, nous tenons la canaille. Tout cela sera ce soir entre les mains des Allemands. Ils vous offriront de l’argent… L’accepterez-vous ?
— Certes, non.
— Bien. Dans ce cas, je l’enverrai à mon comité de Berne. Pour nous, voyez-vous, il n’y a pas d’argent noble, pas d’argent vil. Il n’y a ni marks, ni francs, ni couronnes. Il y a la puissance, qui seule peut détruire la puissance… Excusez-moi si je ne puis m’occuper de vous aujourd’hui. J’ai reçu de Moscou des instructions qui doivent être communiquées d’urgence aux chefs socialistes italiens. Il faut que ma traduction soit terminée avant la nuit. Revenez me prendre vers neuf heures.
Guillaume, qui n’osait affronter les rencontres des rues de Lugano, erra dans la campagne, mangea du fromage de chèvre, but du Veltliner transparent et glacé dans les auberges. Il fit la sieste sous un châtaignier dont la parure brune gisait à terre, encore humide des pluies de la nuit, toute fumante au soleil vif de deux heures. Le soir, il retourna chez Salchine. Le petit homme était toujours à sa table, en train de relire sa traduction.
— Je suis à vous, dit-il, en se levant. Il parut à Guillaume encore plus chétif que le matin, pâli, rongé par le travail comme par un mal inguérissable.
Ils descendirent en ville.
— La personne chez qui nous nous rendons, expliquait Salchine, est en rapport avec l’ambassade allemande. Elle fait le voyage de Berne chaque fois qu’elle le juge nécessaire. C’est une personne excessivement sérieuse.
— Comment la connaissez-vous ?
— Je connais tout le monde, répliqua vivement le Russe. Je me sers de tout le monde. Les Allemands veulent aujourd’hui bouleverser l’ordre social en France et en Italie. Je marche avec les Allemands… tout en aidant les Français à soulever le peuple allemand contre ses chefs. Les hommes sont des pics et des pioches entre mes mains. Je ne juge mes outils qu’à leur efficacité.
Ils entrèrent dans un chalet-pension du quartier de la gare. Ils attendirent quelques minutes dans un salon obscur, puis une fille de salle les introduisit dans une pièce aux cloisons rustiques, éclairée par une ampoule voilée de papier rouge. Une dame au visage aimable, à la bouche facile, aux formes rondes, était assise en peignoir de laine devant un guéridon.
— Messieurs, dit-elle, je m’excuse de vous recevoir dans ma chambre, mais il est impossible de parler au salon : cette pension est pleine de curieux. De quoi s’agit-il, monsieur Salchine ?
Les hommes s’assirent et le Russe expliqua :
— Vous savez, chère madame Hirtz, que j’étais un ami du député Girandoux, assassiné grâce aux machinations du vicomte de Tunis. Monsieur est venu m’apporter ces papiers, que je tenais à vous montrer.
— Voyons.
Elle lut attentivement les rapports du 31, puis décida, croisant ses mains potelées :
— Si les documents sont authentiques, il est établi que le vicomte a pratiqué l’espionnage en territoire suisse. Il sera facile de le faire arrêter. Mais les documents sont-ils authentiques ? That is the question.
— Ils le sont, affirma Guillaume avec véhémence.
— Pouvez-vous me dire, Monsieur, comment ils se trouvent entre vos mains ?
— Je n’y suis pas autorisé.
— C’est regrettable. Ils auraient eu plus de valeur à mes yeux, s’ils m’étaient parvenus d’une façon moins mystérieuse.
— Ayez confiance, intervint Salchine. Je me porte garant de la bonne foi de Monsieur.
Elle hésita, parcourut de nouveau les papiers et prononça, comme à regret :
— Je ne puis vous offrir plus de trois cents francs.
— Je ne tiens pas à l’argent, murmura Guillaume. Je… j’étais, moi aussi, l’ami du député Girandoux.
— Dans ce cas…
L’Allemande ouvrit un secrétaire, y prit les billets et y plaça les documents. Elle agissait posément, comme si elle avait acheté des cartes postales ou du papier à lettres à deux représentants de commerce.
Salchine s’était levé. Il s’inquiétait de l’arrestation du vicomte :
— Nous ferons vite, promit-elle. Ces papiers seront demain entre les mains de mes chefs, qui les communiqueront aussitôt à la police suisse. Le vicomte peut être en prison avant une semaine.
Salchine eut un rire innocent :
— Chère amie, la France devrait vous remercier de la délivrer de ce reptile. C’est certainement la première fois qu’il vous arrive de travailler pour elle !
Elle serra les mains de ses visiteurs en souriant, puis les congédia. La fille de salle, qui rôdait dans une chambre, les reconduisit avec empressement.
Guillaume avait résolu de disparaître jusqu’à l’arrestation du 31. Mais les environs de Lugano lui semblaient une retraite peu sûre. Il choisit un village de montagne, au débouché du San Bernardino, un groupe de villas et d’hôtels qui n’ouvraient que l’été. La neige, — une neige de printemps, sale et diminuée, — fondait lentement dans les jardins où les clôtures et les bancs commençaient à se désensevelir. Le traîneau postal cahotait sur une glace noire. L’auberge était la seule maison habitée. On ne voyait personne, sauf les palefreniers du relais, qui, sordides, pas décrassés de tout l’hiver, conduisaient languissamment vers l’écurie les chevaux de poste, encore fumants de l’étape. Guillaume passa dix jours dans cette solitude. Il pouvait, sans crainte d’y rencontrer un être humain, errer en skis sur les molles étendues grises. Des tempêtes harcelaient le col, deux mille pieds plus haut. Le drame des brouillards et des vents envoyait de temps à autre une volée de gouttes d’eau qui criblaient la neige. Guillaume songeait continuellement à Natacha. Il se voyait, la retrouvant en larmes dans sa chambre du Vapore, après l’arrestation du 31. Le Kursaal venait de la résilier à cause du scandale. Elle ne savait plus que devenir. Elle faisait sa malle, comme une servante congédiée. Elle y déposait son costume de danseuse, la robe égyptienne aux rubans multicolores. Il entrait, la prenait dans ses bras et appuyait contre sa poitrine la petite tête plate, frémissante de chagrin.
Le neuvième jour de sa retraite, il reçut une lettre de Salchine : « Bien que je ne sache rien de précis au sujet du V. il y a lieu de croire que les événements ont suivi le cours prévu. Madame X. m’a rendu compte de son voyage à Berne. Les documents ont été appréciés comme ils le méritent. On lui a donné l’assurance que le but serait atteint sous peu. Elle incline à croire qu’il l’est déjà. Depuis deux jours, m’assure-t-elle, le V. a disparu. J’espère vous voir bientôt. Je suis, comme toujours, surchargé de besogne. »
Guillaume brûla la lettre en riant de plaisir dans sa chambrette. Il annonça son départ pour le lendemain et retint une place dans le traîneau. Les secousses de la descente, les relais sous la pluie, ne parvinrent pas à abattre sa bonne humeur. Il plaisantait avec les postillons et leur payait du Veltliner.
Il arriva le soir au Vapore, prétendant débarquer du train de Lucerne. Vers neuf heures, il se rendit au Kursaal. Il ne put attendre que Natacha eût passé. Il se mit à sa recherche dans les coulisses et la trouva, derrière la toile de fond, en train de suivre par une déchirure les débuts d’une camarade. Il s’approcha d’elle et l’étreignit en silence. Mais elle le repoussa durement, avec un :
— Pour qui me prenez-vous ?
Il crut qu’elle ne l’avait pas reconnu, dans l’obscurité du plateau.
— C’est moi, Natacha.
— Je m’en aperçois. Il n’y a vraiment que vous, pour avoir des manières pareilles.
Il sentit qu’il allait pleurer.
— Mais on ne peut pas nous voir…
— Et après ? Je ne me laisse pas toucher par n’importe qui !
Et faisant cliqueter ses perles de verre, elle regagna sa loge, dont il entendit qu’elle tirait le verrou. Il s’adossa contre un décor retourné, tout au fond du théâtre. L’air des montagnes et le récent changement d’altitude lui avaient fait un visage cuisant sur lequel les larmes coulaient douloureusement. Il connaissait déjà ce mal physique des pleurs, pour l’avoir éprouvé là-bas, après un bombardement d’obus lacrymogènes. Il revint au Vapore. Vers une heure, il perçut le retour des artistes. Il entr’ouvrit sa porte, dans l’absurde espoir de la voir entrer. On lui souhaita poliment le bonjour, au déjeuner du lendemain, mais il crut remarquer que Virgilio, la chanteuse, tous, même les primitifs acrobates, le regardaient avec méfiance. Natacha, qui lui avait adressé la parole comme par devoir, partit avant le café, prétextant une répétition.
Il alla chez Salchine dans l’après-midi. Le Russe façonnait les événements au gré de ses désirs.
— Pour moi, disait-il, le vicomte est en prison. C’est aussi l’opinion de madame Hirtz qui doit m’avertir, dès qu’elle aura reçu confirmation de la nouvelle. Il a des agents partout. Quelqu’un du département de justice et police l’aura prévenu qu’il allait être arrêté. Il aura cherché à fuir… Il se sera fait cueillir dans une gare. Soyez tranquille, on ne le reverra plus à Lugano.
Guillaume réfléchissait. Il relata l’accueil inexplicable de Natacha. Salchine le trouvait naturel.
— Il a certainement averti sa maîtresse qu’on l’avait dénoncé. Ils ont cherché ensemble d’où venait le coup. Ils vous auront soupçonné… Et après ?… Pourquoi êtes-vous si pâle ? On ne prouvera tout de même pas que vous l’avez livré. Les Suisses n’ont aucun intérêt à vous découvrir.
Guillaume secoua la tête :
— Le 31 sait bien que moi seul ai pu le trahir.
Salchine prononça d’une voix faible, en baissant les yeux :
— Je ne vous ai pas demandé comment les papiers étaient tombés entre vos mains.
— Il me les avait confiés. Oui… je devais les remettre au chef, à notre chef… J’appartiens au Service, moi aussi. Je suis le 15.
Salchine étendit la main, comme pour arrêter des confidences inutiles. Mais l’autre continuait, avec cette volupté qu’éprouvent les faibles à se dévoiler :
— C’est pour Natacha… C’est pour la séparer de lui, que je l’ai livré. Et maintenant, voilà qu’elle me fuit. Je ne comprends pas ce qui arrive… Croyez-vous que…
— Je ne m’intéresse pas aux femmes, trancha Salchine avec froideur.
Il le méprisait, non d’appartenir au Service, mais de subordonner ses actes à « des buts sexuels ».
Guillaume prit congé. Vers six heures, comme il flânait par les rues de la ville, il vit Natacha sortir du Kursaal au bras du Polonais qui lui avait offert des roses, un soir, après le spectacle. Celui-ci voulait l’entraîner vers la promenade, toute baignée de pourpre, mais elle résistait en riant. L’espion les suivit de loin. Le Polonais la quitta devant le café des Alliés, où elle pénétra. Un moment après, Guillaume poussait la porte : il lui sembla qu’elle s’ouvrait non sur l’honnête réalité de ce point de l’espace, mais sur le versant fallacieux d’un mauvais songe. Gaspardo méditait, un coude sur son harmonium, l’autre sur son piano. Garnerans versait une liqueur jaune, à la table des manilleurs et, à sa place habituelle, le vicomte, en col mou, faisait négligemment les cartes.
Le 15 avait refermé la porte et s’était réfugié dans un bar voisin de la Piazza. La peur le tenait aux jambes. Il but deux apéritifs avant de penser clairement. Le vicomte revenait-il de mission, ignorant tout ? Quelqu’un l’avait-il averti du danger ? S’était-il concerté avec le chef ? Dans ce cas, la disparition de son courrier était constatée, la trahison établie et des mesures prises pour entraver l’action de la police. Cette hypothèse comportait des probabilités de vengeance immédiate… Il regagna le Vapore par les ruelles. Le portier lui remit une lettre du chef :
« Cher Monsieur,
« Nous sommes un peu surpris de votre silence. Nous espérions, après votre dernière communication, que vous réussiriez à nous découvrir un stock important de cornichons. Puisqu’il paraît que vous n’avez pu mettre la main sur cet article, nous vous prions de ne plus vous occuper de l’affaire. Nous en avons une autre, plus importante, à vous proposer. Mais le temps presse. Veuillez prendre le premier train et vous rendre directement à Montreux. Dimanche soir, à dix heures, sur le quai du Kursaal, vous trouverez quelqu’un de la maison qui vous donnera tous les détails. Nous comptons sur vous, sans faute.
« Bien à vous.
« Pépin de Vieux-Citron. »
Guillaume respira mieux devant les fresques absurdes de sa chambrette. Le ton du message, la signature fantaisiste le rassuraient un peu. Il compulsa l’indicateur et refit sa valise. En partant le lendemain matin, il serait à Montreux quelques heures avant le rendez-vous. Il s’aperçut tout à coup qu’il lui était indifférent de quitter Natacha. Depuis qu’il avait entrevu le 31, au Café des Alliés, il éprouvait cette espèce de faiblesse attentive qui le tenait continuellement aux entrailles, pendant les bombardements. Il s’était effacé devant la silhouette de l’espion comme devant un obus et tout ce qui n’était pas défense de sa vie menacée, parade et prévision des coups, lui paraissait irréel, superflu. La rupture était si profonde entre l’amoureux de la veille et l’homme traqué de ce soir, qu’il demeurait stupéfait de ce qu’il avait osé pour conquérir Natacha. Énumérant par la pensée toutes ses actions de ces jours derniers, il les pesait avec l’inquiétude et la honte d’un malade mental qui s’interroge sur ce qu’il a pu commettre pendant ses crises. Il lissait ses cheveux et sa moustache devant la glace. Natacha pouvait bien rester avec le vicomte, ou se faire enlever par le Polonais ! Sauver, conserver ces joues blêmes, ces cheveux rudes, salis de gris sur la nuque, ces épaules solides et voûtées, cela seul importait.
Il relut deux fois la lettre du chef avant de s’endormir. Au milieu de la nuit, des bruits de pas et de portes battues le réveillèrent. Il sauta hors de son lit, enfila ses vêtements et écouta. Il se sentait assez fort pour assommer trois hommes, assez souple pour fuir par la fenêtre en s’accrochant à la gouttière… La voix sifflante de la maîtresse de Virgilio, qui parlait à Natacha, le renseigna sur la cause du tumulte. Dans un accès de neurasthénie, l’épais chansonnier belge avait voulu se pendre à l’anneau de fer du plafond. Il s’était levé, pendant le sommeil de la petite équilibriste, sa compagne et, hissant sa lourde personne vers l’azur peint où voltigeait une tribu d’oiseaux exotiques, il avait fixé la corde de sa malle au zénith de ce ciel surpeuplé. L’équilibriste, réveillée au moment où il culbutait du pied la chaise qui le portait, s’était mise à crier. Les acrobates qui dormaient à côté étaient accourus et, se faisant la courte échelle, avaient décroché le bonhomme avec une rapidité extraordinaire. Ils poussaient leurs hop ! d’appel, opéraient en mesure et souriaient malgré eux. On eût dit qu’ils exécutaient un numéro.
— Quel ballot ! commentait la chanteuse. Ça bouffe, ça travaille, ça a une poule à soi tout seul et ça veut se détruire ! Pourquoi ? Je te le demande. Mon Virgilio est déserteur, lui aussi ; ça ne l’empêche pas de jouir de la vie, l’animal !
Guillaume haussa les épaules et se recoucha. Il s’arrêta au petit jour, sa valise à la main, devant la chambre où Natacha dormait encore. Il mit son œil à la serrure. Il discernait très bien la forme enfantine incurvée sous le drap. Un bras d’une blancheur surnaturelle, un bras maquillé jusqu’à l’épaule, pendait. A l’odeur de cave, qui était celle de l’hôtel, se mêlait un relent de poudre et de fard. Une force plus impérieuse que le désir l’arracha de cette porte. Il quitta le Vapore sous la tiède pluie des fins de printemps et monta vers la gare par des escaliers déserts aux murs couronnés d’acacias et de glycines.
Il se promenait depuis neuf heures et demie sur le quai de Montreux. C’était un doux soir de foehn. Des nuages légers nageaient là-haut, dans le ciel humide et brillant. La pleine lune venait d’apparaître derrière les crêtes de Naye. Elle balayait le lac de clartés intermittentes, le faisant ressembler, tantôt à une nappe de mercure, tantôt à une cuve d’encre enfoncée dans la noirceur des monts.
Devant les hôtels passaient des hommes en smoking, des femmes décolletées sous leurs capes de satin. Des lanternes circulaient sur l’eau. Beaucoup s’arrêtaient devant les jardins du Kursaal, où jouait un orchestre. Les valses, ricochant sur le lac, s’en allaient mourir au large, étouffées entre deux vaguelettes.
Guillaume, qui se sentait suivi, depuis un instant, s’assit sur un banc et se laissa distancer par les promeneurs. L’un d’eux le rejoignit et lui sourit de côté. C’était un étrange petit vieillard aux joues roses, à la forte barbe blanche, toute neuve, aux mains débiles, mais jeunes, — des mains de collégien vicieux. Guillaume ne put s’empêcher de rire en reconnaissant le 18, le camarade craintif qu’il avait rencontré, le mois dernier, à Lugano.
— Prenez garde, prenez garde ! chuchota l’agent secret. On nous observe.
— Ma foi, je n’en serais pas surpris. Savez-vous que vous n’êtes guère rassurant, en vieux birbe ? Vous avez l’air d’un satyre. Alors, toujours les barbes ? Quel type !
— Taisez-vous, je vous en supplie. Et suivez-moi.
— Volontiers. Où cela ?
— Nous prendrons une barque.
Ils se dirigèrent vers l’embarcadère. Le batelier plaça un fanal à l’avant du canot.
— C’est moi qui rame, décida Guillaume.
A quelques brasses du quai, il s’informa du but de la promenade. Le petit vieillard répondit :
— Dans un moment, je vous dirai… Sur l’eau, les voix portent à des distances incroyables. D’ailleurs, voyez, nous sommes entourés de monde.
Des embarcations chargées d’étudiants et de jeunes filles évoluaient autour d’eux. Un ouvrier italien jouait de l’accordéon en hurlant une chanson. Guillaume s’impatientait :
— Allons, parlez maintenant ! Mais il s’aperçut que le 18 était la proie d’une extrême frayeur. Ses mains se crispaient sur les cordons de direction. Il fixait le large, vers la droite, comme s’il se fût attendu à voir jaillir un monstre du lac paisible.
Guillaume s’étonna :
— Qu’avez-vous ? Je ne comprends vraiment pas qu’on vous confie encore des missions. Vous êtes malade, mon pauvre ami. Vous devriez être à l’hôpital.
Ni la solitude, ni les propos de son camarade ne parvenaient à rassurer le 18. Sa terreur paraissait augmenter, à mesure qu’on s’éloignait de la rive. Le 15 laissa tomber ses rames.
— Cette fois, vous vous expliquerez, ou je rentre à l’hôtel. Je dirai, dans mon rapport, que j’ai fait deux jours de chemin de fer pour rencontrer un muet !
Ils étaient à trois cents mètres du bord, à la lisière de la nuit des grandes eaux. De temps en temps, une barque passait, barque d’amoureux, où des formes allongées se taisaient.
— Ramez encore un peu et je vous raconterai ce que je sais, fit le 18. Mais d’abord, je voudrais être certain que vous me pardonnerez, quoi qu’il arrive. C’est une question de conscience, pour moi. Je n’agis pas sous ma responsabilité. Service commandé, vous comprenez ?
— Entendu. Vous êtes absous d’avance. Le travail est donc dangereux ?
— Oui… Encore quelques coups de rames.
Guillaume reprit les avirons en souriant, flatté que le chef l’eût chargé d’une mission de confiance. A cet instant, de la lumière jaillit, en coup de fouet, entre deux nuages et flagella le petit vieillard dont les joues étaient livides. Il se mit à parler d’une voix mate, comme paralysée, tout en faisant décrire des cercles à l’embarcation :
— Il s’agit d’une capture. Un personnage important… dont nous devons nous emparer.
— Qui est-ce ?
— Je… je ne sais pas exactement.
— Comment, vous ne savez pas ?
— On ne m’a pas tout dit. Je ne suis pas seul dans l’affaire. Il y a vous… et plusieurs autres. On m’a chargé de vous conduire à eux.
Guillaume réfléchissait. La barque, évoluant toujours, gagnait le large en spirales. Il questionna, d’une voix brève :
— Qu’est-ce que vous cherchez ?
— Les autres… Ils doivent nous attendre par ici… Je ne comprends même pas… Je vais leur faire un signal.
— Qui sont les autres ?
— Des types du Service, naturellement. Je ne les connais pas plus que vous.
— Et… l’affaire est pour cette nuit ?
— Il paraît.
Guillaume, bien qu’il sût combien l’imagination du 18 dramatisait les démarches les plus anodines, se sentait peu à peu gagner par l’émotion. Ce mystère, ce rendez-vous marin n’étaient pas dans la manière habituelle du chef. Peut-être l’entreprise était-elle sérieuse. Le faux vieillard avait tiré de sa poche une petite fusée qu’il se disposait à allumer. Il la maniait avec maladresse, la tenant la tête en bas au-dessus du bordage.
— Elle va partir dans l’eau, remarqua Guillaume.
— Vous croyez ?
— Mais oui. Retournez-la donc… Laissez-moi faire.
— Non. Pas vous.
D’une main tremblante, il frotta plusieurs allumettes que souffla le vent chaud. Il réussit enfin à enflammer la mèche. La fusée partit en zigzags, serpentant au ras du lac où elle se perdit en chuintant. De la côte, parvint une salve d’applaudissements ironiques. Presque aussitôt, un bruit saccadé de rames et d’eau fouettée s’éveilla dans la nuit.
— Les voilà, murmura le 18.
Une embarcation, maniée avec violence, jaillit de l’obscurité, comme un projectile.
— Est-ce vous, 18 ? héla quelqu’un.
— Oui !
L’espion accosta gauchement. Une poigne de fer agrippa le bordage du canot.
— C’est 15 qui est avec vous ? demanda la même voix.
— Oui.
— Embarque !
Guillaume se trouva dans un bateau de pêche sans fanal, où cinq hommes, en bras de chemise et couverts de sueur, semblaient attendre. Il se retournait, pour aider son camarade, quand il s’aperçut qu’on avait repoussé la barque.
— Vous ne venez pas ? cria-t-il.
— Non… pardonnez-moi… balbutia le petit vieux qui s’empêtrait dans ses avirons.
— Mais alors ?
— T’inquiète pas de ça ! prononça une voix rude aux oreilles de Guillaume. En même temps, une blancheur passa devant ses yeux ; une toile, une serviette, un pansement, il ne savait quoi d’humide s’écrasa sur son visage. Il suffoqua, se débattit contre une odeur horriblement envahissante et sucrée, puis s’endormit tout debout, pendant que le bateau virait de bord et filait vers la côte de France.
Il était depuis dix heures dans une chambrette à la fenêtre grillagée. Un mur de village, la cime d’un pommier en fleurs, des galeries de bois, un pan de montagne à pic indiquaient la Savoie. On entendait des allées et venues, des bruits de bureau. Un soldat décoré de la croix de guerre, qu’il savait installé derrière une table, dans le couloir, tout près de sa porte, lui avait passé une livre de pain et un verre d’eau. Il éprouvait plus de colère que de crainte. « Se laisser embarquer comme un mouton, et par le 18, encore ! Quel daim ! » aurait dit le vicomte. Il n’envisageait pas clairement les conséquences de son arrestation. Quand un chaud soleil plein de guêpes et d’odeurs matinales s’était glissé dans sa chambrette, il avait eu l’impression « qu’il arriverait à s’en tirer ».
Vers trois heures, on le conduisit dans un bureau où un officier en civil lisait des rapports. C’était un homme doux, fatigué, nerveux. Un auxiliaire lui passait des dossiers enfermés dans des cartonniers, empilés sur des rayons, épars sur les tables. L’officier lisait très vite, sautant des pages entières, arrêtant ses yeux gris, des yeux inquiets de femme, sur certains noms. Sa main gauche oscillait continuellement, battant le rythme involontaire de son incertitude.
Il examina Guillaume qui serrait les dents, prêt à se défendre jusqu’à l’absurde, puis il demanda, d’une voix nonchalante :
— Pour quel motif avez-vous dénoncé le 31 à une espionne allemande ?
— Je n’ai pas fait cela, répondit rudement Guillaume.
L’officier soupira, comme déplorant d’avance le temps que son prisonnier allait lui faire perdre, puis reprit avec une lenteur patiente :
— Vous avez porté le courrier de votre camarade chez madame Hirtz ; on l’a retrouvé entre ses mains.
— Je ne sais pas de qui vous parlez. Je ne connais pas d’espions allemands. J’ai perdu l’enveloppe que le 31 m’avait confiée. Elle a dû glisser de ma poche, à Lugano, entre mon hôtel et la gare. Comme je n’osais ni placer d’annonces dans les journaux, ni revoir le 31, ni prévenir mon chef, j’ai disparu. Je me suis caché pendant dix jours. J’ai peut-être commis une faute ; je n’ai pas trahi.
L’officier ne répondit rien. Il maniait une demi-douzaine de photographies, les disposant en éventail dans sa main gauche, les classant, les déplaçant comme des cartes à jouer. Brusquement, il en fit sauter une qu’il plaqua sur la table en disant :
— C’est madame Hirtz !
— Non, ce n’est pas elle, riposta Guillaume au premier regard.
— Mais, je croyais que vous ne la connaissiez pas ?
L’officier sourit à l’auxiliaire qui ricanait tout en écrivant.
— A vrai dire, continua-t-il, votre aveu n’était pas indispensable. Je ne vous ai tendu ce piège que pour gagner du temps. J’ai ici, — et il feuilletait un dossier, — le récit détaillé de votre visite à madame Hirtz, rédigé par elle : « Dans la soirée du 20 avril, un agent français est venu me voir, en compagnie d’un certain Salchine »… Allons, ne vous évanouissez pas. Nous sommes pressés. Caporal, donnez-lui une chaise.
Guillaume ne voyait plus le bureau qu’à travers un brouillard. Il entendait distinctement la faible voix, mais elle lui semblait sortir d’un cartonnier rouge, à l’autre extrémité de la pièce. Il s’assit.
— Madame Hirtz, reprit l’officier, est une femme pratique. Après votre départ, elle se dit qu’en remettant les documents à son chef de service, elle toucherait de mille à quinze cents francs. C’est le tarif. Elle pensa très judicieusement qu’elle pouvait gagner davantage en revendant les rapports à leur auteur. Et c’est ce qu’elle a fait. Pendant que Salchine la croyait à Berne, elle s’abouchait avec le vicomte, par l’intermédiaire de Natacha. Elle a eu deux entrevues avec notre agent. Elle voulait six mille francs. Elle n’en a obtenu que trois mille, mais nous lui avons promis du travail. Ces gens-là sont moins dangereux que vous autres, parce que leurs mobiles sont plus simples. Une femme Hirtz n’agit, ne sert et ne trahit que par intérêt. Mais vous, par exemple, vous vous serez fait fusiller pour trois cents francs ! C’est déconcertant. J’ai relu votre dossier : je ne vous comprends pas. Dites-moi donc pourquoi vous avez passé à l’ennemi ?
— Ça ne vous regarde pas, jeta brutalement Guillaume, exaspéré par la nonchalance et la curiosité polie de l’officier. Vous dites qu’on va me fusiller pour avoir vendu le 31 ? Je vous dis, moi, que si les Suisses l’avaient arrêté, vous seriez délivré du plus dangereux faussaire de tous vos services. Vous l’hébergez dans les Palaces, vous lui confiez des missions diplomatiques. Eh bien, je vous prouverai que c’est un escroc et un assassin. Ah, ses mobiles sont simples, à celui-là ! Il trahirait le Service, la France, sa femme et ses parents pour cinquante francs.
— Non, murmura l’officier, pas pour cinquante francs.
Guillaume entama l’histoire de la mort de Girandoux. On le laissait parler. Le caporal sténographiait. Le chef écoutait, en battant un rythme sur la table, avec deux doigts de la main gauche. Son silence et son attention négligente augmentaient la fureur du prisonnier qui eût voulu l’offenser, provoquer des contradictions ou des rappels à l’ordre. Mais non, il pouvait tout dire. Comme il hésitait, cherchant une date, l’officier pria l’auxiliaire de lui passer « le dossier 246, tiroir S ».
— Ah, vous numérotez les mensonges, ici ? ricana Guillaume.
— Vous aussi, vous avez menti, lui répondit-on. Vous avez fourni des renseignements sur la marquise de Lenz, qui n’existe pas.
— J’étais payé pour cela. Nous sommes tous payés pour mentir. Mon chef ne me croyait pas, quand je lui parlais du 31. Il m’ordonnait d’arrêter mon enquête. Par contre, il voulait à tout prix des renseignements sur la marquise. Je lui en ai donné. J’ai reçu ses félicitations ! Quel respect voulez-vous que nous ayons pour la vérité, quand nous savons que nos chefs la méprisent, la craignent et l’étouffent ? Il n’y a pas un de mes camarades qui dise la simple vérité. Ceux qui n’inventent pas brodent par zèle, par servilité, par bêtise, par terreur de se voir couper leurs subsides. Vos bureaux sont pleins de rapports, n’est-ce pas ? Des plans d’offensives ennemies, des numéros de régiments, des croquis de forteresses, des histoires d’alcôves, des tarifs de vivres, des modèles d’avions, des signalements de suspects. Ça pèse des tonnes, ça pèse une montagne… Il n’y a peut-être pas, là-dedans, cinq cents grammes de vérité.
— Il est certain, réfléchit l’officier, que si l’on parcourait d’un bout à l’autre ce chaos d’informations, on serait tenté de penser : « Non, ces milliers de voix ne disent pas la vérité. Peuvent-elles la dire ? Il n’y a peut-être rien de connaissable, hormis le délire contradictoire des multitudes en guerre. » Mais ce serait une conclusion paradoxale.
Guillaume écoutait avec surprise. Il perdait peu à peu le sentiment de sa position réelle. Il lui semblait être en visite chez un supérieur intelligent, — le plus intelligent de ceux qu’il eût connus. La colère de tout à l’heure faisait place à un singulier désir, contre lequel il se révoltait encore, — celui d’être agréable à l’homme qui doutait avec cette voix féminine.
— Si tous les chefs étaient comme vous, murmura-t-il en baissant les yeux, alors, oui, on pourrait travailler. Malheureusement, les autres, le mien, surtout, ne méritent que les racontars dont vos tiroirs sont pleins.
— Vous vous trompez sur votre chef, releva plus fermement l’officier. Je vous concède qu’il est prévenu en faveur du 31. Mais je puis vous affirmer qu’il ne croit pas à l’existence de la marquise de Lenz.
— Pourtant, balbutia Guillaume, j’ai ses lettres.
L’officier sourit :
— Au début, nous y croyions tous. Un jour, le 31, au cours d’un dîner auquel j’assistais avec votre chef, nous a révélé la supercherie. Il s’en vantait comme d’une farce particulièrement bonne. Nous aurions dû le punir. Nous ne l’avons pas fait. Nous goûtions fort l’habileté professionnelle qu’il avait dû déployer pour faire prendre cette fable au sérieux par les services. Nous sommes tout de même un peu plus avertis que vous ne le pensez. Nous avons, — à défaut d’intelligence, — une sensibilité du faux assez développée. Et c’est une fort jolie réussite que de nous amuser plusieurs semaines avec un personnage imaginaire. La fantaisie du 31 nous apparaissait comme une flamme d’imagination désintéressée, une manière de création artistique. Elle dénotait une précieuse ardeur au travail. Au lieu de sévir, nous lui confiâmes des missions plus importantes. Mais il fut décidé entre nous que la marquise de Lenz nous servirait désormais à éprouver la sincérité de nos agents. Le respect du vrai est la moindre vertu que nous exigions des subalternes. Nous convînmes donc, quand nous aurions des doutes sur la véracité de certains rapports, de lancer leur auteur sur cette piste imaginaire. S’il reconnaissait n’avoir rien découvert, son honnêteté le réhabilitait. Mais, s’il avait le malheur de nous parler de l’espionne autrichienne, il était perdu. Votre chef avait relevé, dans vos enquêtes précédentes, plus d’une information improbable. C’est pourquoi vous avez reçu la mission de vous occuper de la marquise… Et vous avez fourni de copieux renseignements sur sa personne, ses agissements, ses complices ! Un mois de plus, elle devenait votre maîtresse !
Guillaume eut un rire nerveux. Il se sentait vaincu, moins par la divulgation de ses fautes que par ce singulier désir de plaire. Comme l’officier revenait sur l’affaire du député Girandoux, il l’exposa dans ses détails, sans provocations, telle que Salchine l’avait relatée. Une fois ou deux, il rougit d’un plaisir absurde, car il lui avait semblé qu’on le croyait.
— Votre version est probablement exacte, admit l’officier. Je sais, depuis longtemps, que Girandoux est mort pour une faute qu’il n’a pas commise. Mais quoi ? Ce sont là de ces crimes contre l’humanité, contre la justice et autres abstractions. Ce ne sont pas des crimes contre la France qui, elle, n’est pas une abstraction et a besoin de vaincre. On peut servir la France en fabriquant des faux et en envoyant des innocents au poteau. Girandoux, qui n’était pas vendu aux Allemands, nuisait cependant aux Français, parce qu’il croyait à leur défaite. Il valait mieux qu’il disparût. Nous voulons la victoire et non l’apaisement des consciences. Les escroqueries et les machinations du vicomte nous sont, en dernière analyse, de malpropres, mais d’utiles instruments de victoire. En cherchant à perdre un tel homme, vous avez travaillé contre la France. C’est ce qu’il faut vous répéter, s’il vous semble que vous tombez injustement : mais vous n’êtes peut-être pas de ceux qui éprouvent le besoin de justifier leur mort…
Ces derniers mots rappelèrent brutalement Guillaume au sentiment de la réalité. Il s’était oublié jusqu’à embrasser un instant les doctrines passionnées du chef, jusqu’à prendre parti contre lui-même, dans une espèce de remords voluptueux. L’image de sa mort dissipait ce nuage morbide et le pénétrait de froid. Pour rien au monde, il n’eût voulu que son juge remarquât cette défaillance. Il serra les dents, s’arc-bouta contre le dossier de sa chaise et prononça d’un ton indifférent :
— Croyez-vous que le vicomte, si l’occasion s’en présentait, ne travaillerait pas aussi contre la France ?
— C’est possible, admit l’officier. Mais il faudrait que l’occasion fût bien belle. Et elle l’est rarement. Vous en savez quelque chose, vous qui avez trahi pour trois cents francs.
— Je n’ai pas gardé cet argent, murmura Guillaume. Je l’ai remis à Salchine pour un comité.
— Alors ?
Sa jalousie était le seul secret qu’il n’eût pas encore livré. Il le livra docilement. On lui posa de nombreuses questions sur Natacha, sur le 18, sur le café des Alliés. Il répondit avec empressement, éclaircit, rectifia ses rapports, se nettoya de ses mensonges, dans une hâte scrupuleuse de tout dire. Il ne cherchait plus à défendre son indéfendable vie. Il ne comprenait rien au drame qui se jouait entre cet homme et lui. Il ne savait pas qu’il cherchait, — dans sa tardive sincérité, — à mériter une parole d’absolution, ni que s’il avait pu l’arracher à ces lèvres souriantes, elle eût retenti en lui avec la gravité d’une parole d’amour. Il ignorait les secrètes exigences de sa conscience et qu’à la veille de mourir l’homme peut, dans sa fantaisie inextinguible, entrer en coquetterie même avec son bourreau. Il se tut, puis attendit, interrogeant du regard, quêtant il ne savait quoi. Mais l’officier donna simplement l’ordre d’emmener le prisonnier. Son sourire le quitta comme un masque déposé ; ses traits se figèrent dans un rictus d’amère fatigue et Guillaume ne put lire dans ses yeux gris que la cruelle passion de savoir et de servir.
L’exécution du 15 passa inaperçue. Elle n’eut même pas les honneurs de la presse. Le 18 fut le seul qu’elle émut : une espèce de délire de responsabilité s’empara de lui peu de temps après et lui valut deux mois d’hôpital. Quant au 31, il accueillit la nouvelle d’une oreille distraite : il venait d’arriver à Rome, en mission diplomatique. Il était devenu marquis en passant la frontière… Il ne devait rentrer à Paris qu’après l’armistice. Natacha l’y a suivi ; le spectacle d’une ardente bassesse attache aussi fortement les femmes que l’héroïsme. Salchine, expulsé de Suisse comme révolutionnaire, s’est fait fusiller en Russie comme bourgeois. Madame Hirtz, la paix signée, a racheté un fonds de bijouterie à Lugano. Elle vend les broches-souvenirs, les camées et les pierres taillées, avec la même douceur que jadis les secrets et les têtes.
Ils s’étaient connus un dimanche, chez les parents de Lise, dans un humide jardin ceinturé d’eau stagnante. Leurs familles prenaient le thé dans le pavillon, sous les arbres. On voyait, à travers le tunnel de l’allée, comme à travers une lorgnette de verdure, les automobiles et les motocyclettes se succéder sur la route de Haarlem. Mais ici, au fond du parc, les mouvements de la vie se réduisaient à la palpitation des feuillages, aux déplacements des insectes sur les mousses, à la glissade molle d’une grenouille, plongeant du talus pourri de feuilles mortes dans l’eau végétale du fossé.
Sous le regard des carreaux violets, il y avait dix personnes attablées, que la fixité du temps et du lieu semblait avoir gagnées. La brume dorée du soir, atmosphère dans l’atmosphère, amortissait le tintement des porcelaines, étouffait les remarques sur les lèvres et drapait les pensées comme d’une étoffe de rêveries. Un soleil, si faible qu’on avait pitié de lui, caressait la natte javanaise du seuil. Sur la table à thé, la veilleuse du réchaud tirait déjà les regards et les fixait à son destin éphémère.
Jacob et Lise comprenaient ce qui venait d’arriver. Quelque chose avait crevé le silence de l’heure, le dôme des feuilles et fusait en criant vers le bleu. Leurs yeux, trop timides pour avouer cette joie, se fuyaient.
Pendant les fiançailles, leur émotivité devint extrême. Ils se retrouvaient au bord des prairies où les bestiaux qui avançaient à lentes foulées, en paissant, répétaient la marche grise des nuages broutant l’horizon. Ils allaient visiter des cousins, à Haarlem ou à Leyde. Ils se promenaient en barque plate à palette jaune, sur les étangs d’Alsmeer. Une vapeur sortant soudain d’un fossé, au crépuscule, et se couchant sur le polder comme une brebis fantôme ; un arrêt du train sous la pluie et cette angoisse du brusque silence, — on n’entend plus que le vent qui, sur le toit du wagon, siffle autour de quelque chose ; — la tension inattendue de la voile au milieu d’un chemin d’eau et le glissement accéléré de la barque sous une brise qu’on imaginait bien plus faible, le même détail perçu en même temps les bouleversait. Quand ils se voyaient chez les parents de Lise, dans son boudoir aux étagères encombrées de bibelots minuscules, — elle avait eu, fillette, le goût du lilliputien, des fétiches de deux centimètres, des ivoires fouillés, hauts comme une dent, qui compensaient son horreur d’un monde trop vaste et sa tristesse d’habiter un corps qu’elle imaginait grossier, — ils se touchaient les mains et pleuraient en silence.
Ils s’épousèrent au début de l’hiver, un jour de grand vent. Comme les deux familles habitaient Bloemendaal, ils furent mariés à la mairie de ce village qui n’est qu’une rue bordée de parcs, entre dune et polder. Il y eut un déjeuner chez les parents de Jacob, dans la villa qui s’abrite au creux d’un croissant de sable planté de pins. Pendant que les oncles et les cousines les regardaient avec bonté, en attendant l’instant des toasts, ils observaient, par-dessus les têtes, les troncs violacés, de l’autre côté du chemin de briques roses, et pensaient naïvement à la solitude.
Ils sortirent à quatre heures et se glissèrent par une brèche qu’ils connaissaient dans le monde inhabité des dunes. Ils marchaient à la rencontre d’énormes vapeurs grises qui arrivaient de la mer invisible, se divisaient à chaque massif de bouleaux ou de pins rencontré, laissaient entrevoir un pan de ciel d’un bleu délavé, et reprenaient leur poursuite informe au-dessus du pays. Sur un tertre de sable mouillé, d’étranges petits chênes hauts d’un mètre, penchés, torturés, tout en or, crépitaient dans le vent tiède. Lise les regardait avec tendresse. Elle s’agenouilla sur des mousses d’un vert si brillant qu’on les eût dites polies comme des émaux.
La maison où ils devaient vivre donnait sur le Nieuwe Gracht, à Haarlem. Ils s’y installèrent le soir même. Sientje, la femme de chambre, avait garni toutes les pièces de chrysanthèmes blancs et allumé la lampe à thé sur le rebord de la fenêtre du salon. Ils restèrent longtemps sans lumière, assis côte à côte. Le vent était tombé. Les gens qui passaient le long du canal, les voyant éclairés par la lueur laiteuse du réchaud de porcelaine, levaient un instant les yeux, pas plus longtemps que sur les autres couples immobiles qui, à cette heure, dans les salons obscurs, mûrissaient des rêveries aussi transparentes que leurs veilleuses de kaolin.
Jacob dut retourner le surlendemain à sa banque. Il partait par le train de sept heures qui est rempli d’hommes d’affaires enveloppés dans la brume du cigare matinal et absorbant par les yeux les lourdes colonnes du Handelsblad ou du Rotterdammer. Il était, comme eux, épais et sensible, derrière son nuage de feuilles de tabac, avec, dans sa pensée, le même cheminement de faits et de chiffres.
Le train se vidait en gare d’Amsterdam. Jacob montait dans un tramway qui le déposait à l’angle du Keizersgracht. Sa banque était installée dans une ancienne demeure de patriciens au perron de marbre noir, à la façade de briques violacées, aux altières glaces teintées. A cinq heures, il s’acheminait à pied vers la gare et rentrait à Haarlem pour le repas du soir. Il y avait, dans sa ville et dans les villes voisines, des centaines d’hommes qui menaient la même existence. Des femmes, pas très différentes de Lise, les attendaient auprès de tables garnies de mets identiques. Un crépuscule égalitaire obscurcissait les vestibules de leurs maisons et un même bien-être les effleurait, à retrouver l’odeur des meubles de chêne, qui est celle de la fixité.
Lise ne quittait Haarlem que pour aller voir ses parents, à Bloemendaal. L’hiver s’avançait dans leur jardin matelassé de feuilles pourrissantes. A partir de quatre heures, les tasses de thé se succédaient au salon. Sous les abat-jour, les derniers chrysanthèmes semblaient magiquement recolorés par l’éclat des lampes. La causerie familiale durait jusqu’à la nuit. Lise rentrait dans un tramway à grandes courbes qui avait parfois l’air de trancher au hasard, dans la brume. Elle fermait son livre en entendant le pas de Jacob, posait un journal sur la table et s’approchait du feu. Il évitait de la toucher. C’est elle qui le prenait dans ses bras et se serrait contre lui. Mais, un soir, elle se crut imperceptiblement repoussée par une pression musculaire inconsciente. Elle sortit du salon pour aller pleurer dans un placard à linge, le front contre une pile de nappes. A table, ils ne se parlaient qu’en présence de Sientje. A partir de neuf heures, une angoisse jamais formulée montait entre eux. Quand dix heures sonnaient au coucou du vestibule, il disait :
— Tu devrais te coucher, ma chérie. Je veillerai tard, cette nuit. J’ai à travailler.
Un soir qu’elle se plaignait de maux de tête, il lui prépara de l’aspirine. Il lui tâtait le pouls, assis sur le lit. Elle lui entoura le cou de son bras nu. Il s’arracha d’elle comme d’une lépreuse et sortit sans un mot.
C’est au printemps seulement que les parents de Lise commencèrent à chuchoter leurs inquiétudes. Un ami de la famille avait rencontré Jacob sur un des canaux d’Amsterdam habité par les prostituées. Des deux côtés de l’eau noire où des cercles gras emprisonnent des détritus, contemplant tout le jour, de leurs yeux clairs, ces maelstroms immobiles, elles vivent à leurs fenêtres, comme de doux animaux rassasiés. Les entrepôts aux portes bleues enchâssées dans les façades de briques noircies enclosent et réfléchissent une lumière plus molle et plus verte qu’elle ne tomba des nuages, car elle s’est nourrie de la respiration des platanes, de la buée des eaux mortes et de mille reflets errants. Dans les embrasures, les visages et les corps au repos attendent. Les bras ronds, les seins et les croupes épaisses gonflant les peignoirs suggèrent, plutôt que l’âpre débauche, on ne sait quelles voluptés ensommeillées et maternelles.
Jacob avait été vu causant avec une de ces nourrices du mâle-enfant. La femme, une blonde massive ingénument fardée, se tenait sur son perron, un bras puissant et consolateur posé sur l’épaule de l’homme. Elle lui parlait d’une voix traînante, dont la puérilité surprenait. Il descendit les marches sans répondre et s’en fut le long du quai, dans un rais de soleil vert.
Quelques jours plus tard, un dimanche, il avait conduit Lise au bord de la mer. Elle aimait à se retrouver dans la station balnéaire où s’étaient écoulés les étés de son enfance. Assis à la terrasse d’un café, ils dominaient la fourmilière humaine de la grève. Sur une longueur de plusieurs kilomètres, des milliers d’êtres étaient contenus entre la mer plate et le bourrelet clair de la dune. Les cris de joie, les rires et les paroles se fondaient en une sorte de vagissement triste. Lise, qui souffrait toujours du spectacle des multitudes, regardait au loin un nuage de sable ou d’embruns mystérieusement chargé de lumière.
Jacob concentrait son attention sur une des sommelières, une paysanne imparfaitement équarrie dont les bras nus semblaient des pièces de bois enluminées au pinceau. Il la regardait passer, portant sur un plateau l’advokaat d’un jaune laiteux. Il ne pouvait détacher ses yeux de ces mains crues aux doigts enflés, dont on ne savait si elles souffraient de quelque maladie ou d’un monstrueux excès de santé. Quand la fille rendit la monnaie, une contrainte le fit toucher furtivement ses moignons roses avec une sorte d’attirance mêlée de dégoût. Il comprit que Lise avait remarqué le frôlement. Il rougit. Il aurait voulu s’expliquer, crier quelque chose, briser un verre, frapper du pied… Il se taisait, pesant et immobile sur sa chaise.
Le Bantamer-Straat, la rue chinoise, semble une des plus paisibles d’Amsterdam. Presque toutes les vitrines en sont obstruées par des stores bleus strictement baissés. Quelques-unes proposent des conserves exotiques, mixed ginger ou Chan-pee-Moy. De temps en temps, une porte s’ouvre et l’odeur céleste flotte au vent.
Jacob examine un éventaire où trois vases de porcelaine bleue sont posés devant un rideau de serge verte. Derrière, dans l’ombre de la boutique, trois faces jaunes l’observent en grimaçant. Le menacent-elles ? Lui sourient-elles ? Il ne le sait. Il ne sait même pas si ce visage qui fléchit sur un cou délicat, ces yeux qui chavirent en lançant un éclair blanc appartiennent à une femme ou à un très jeune homme. Il n’ose pénétrer dans le bouge.
Depuis une heure, il crie, d’une voix transposée par la colère. Il reproche à Lise d’avoir négligé ses devoirs de ménagère. Il avait demandé, la veille, qu’on lui préparât un riz javanais. Toute la journée, à son bureau, il s’est représenté les raviers précieusement garnis de confitures de mangoustan, qui ont la couleur de l’opium, de lombok, dont chaque parcelle vous pose un tison sur la langue, de petits poissons enduits de piment rouge et de ces baies vertes qui dégagent un tel parfum de forêt sauvage qu’on ferme instinctivement les yeux en les croquant. Il recherche, depuis quelque temps, cette cuisine épicée. Mais Lise n’a pu se procurer les condiments nécessaires et on a servi un gras turbot entouré de sauce blanche. Il a, tout d’abord, accepté placidement les explications de sa femme. C’est en sortant de table que la colère l’a pris. Colère sans venin, injures maladroites et toujours répétées, qu’il jette comme des fagots sur un incendie volontaire. Lise a compris que le drame dépasse les mots prononcés. Elle continue pourtant à jouer son rôle de ménagère défaillante. Elle avoue des torts, pour lui procurer la victoire qu’il cherche sur le terrain de l’autorité domestique.
Il arpente le salon, de la fenêtre à la chaise où elle est assise. Sientje n’a pas encore apporté la théière, mais le réchaud de porcelaine est allumé devant la vitre et sa lueur de lait et d’or commence à pointer dans le crépuscule. Jacob a cessé de crier. Il lui faut dominer, détruire, se prouver sa force autrement que par des mots. Il saisit le réchaud, le précipite et le piétine. Lise s’est dressée, atteinte par ce geste au plus profond de sa conscience. Elle comprend que cette flamme éteinte en son réceptacle transparent, ces débris de porcelaine qui crissent sous des talons d’homme, c’est elle-même, c’est son corps enfin brisé et profané, dans une ivresse de possession, de haine et d’amour.
Les persécutions commencèrent peu de temps après. Il lui donnait chaque semaine l’argent des dépenses domestiques. Un dimanche soir, il lui annonça qu’il ne pouvait rien débourser avant la fin du mois. Elle entama sans mot dire ses économies de jeune fille.
Le premier du mois suivant, il lui remit un billet de cent florins.
— J’achète des terrains, expliqua-t-il. Je n’aurai pas de fonds disponibles avant une quinzaine. Arrange-toi.
Un jour que des factures ménagères avaient été présentées, elle osa demander deux cents florins. Il entra dans une de ces colères trépignantes auxquelles il s’adonnait de plus en plus et finit par jeter sur le tapis un billet de vingt florins.
Dans l’espace de deux mois, elle avait vu fondre ses économies et l’étrange avarice de Jacob ne se relâchait pas. Elle ne savait plus comment cacher aux domestiques cette servitude monétaire. Elle ne voulait recourir à ses parents qu’à toute extrémité. Elle dut pourtant s’y résoudre, après que l’encaisseur de l’épicerie eut été renvoyé pour la troisième fois. Son père vint demander une explication à Jacob. Celui-ci se plaignit gauchement du désordre de Lise et sortit de son portefeuille deux billets de mille florins qu’il y replaça, le vieillard parti.
Comme elle lui demandait, avec sa douceur habituelle, pourquoi elle se voyait ainsi torturée, il répondit, les larmes coulant sur son visage immobile :
— Je ne le comprends pas moi-même. Je gagne de l’argent. Nous sommes plus riches que l’année dernière. Et je t’aime encore…
Elle l’entoura de ses bras. Mais il la repoussa et, le lendemain, il lui tordait sauvagement les poignets, parce qu’elle avait laissé choir sur le marbre du foyer certain cendrier de cristal qu’il avait hérité de sa mère.
Ils divorcèrent au milieu de l’été. Ils retrouvèrent, à l’instant de la séparation, l’émotive douceur de leurs fiançailles. Sans la décision prise, l’impatience de la famille de Lise, la masse impalpable des jugements et des commérages qui divisaient leurs destins, peut-être n’auraient-ils pas trouvé le courage de rompre cette misérable intimité.
Dans une crise d’effacement et d’humilité, Jacob avait laissé à Lise la maison du Nieuwe Gracht. La solitude la vêtit, dès le premier jour, comme une tunique étroite qui ne la quitterait plus. Ses parents étaient au bord de la mer, dans l’île de Texel. Dès le matin, la ville de Haarlem se vidait de son peuple d’enfants qui partait pour le Bois ou la plage de Zandvoort. Les faubourgs eux-mêmes semblaient déserts. Lise sortait régulièrement après le déjeuner d’une heure. Elle évitait les quartiers comme il faut. Leurs maisons en stuc gris clair, beige ou café au lait, dont les intérieurs confortables étaient visibles à travers les bow-windows, lui causaient une incompréhensible tristesse. Elle longeait le Spaarn aux eaux changeantes, où le triangle vert clair d’un bossoir faisait danser des reflets allongés. Elle se plaisait à regarder ces yeux peints des péniches, où semble s’être réfugiée la gaîté de leurs massifs corps flottants et celle des hommes qui les manœuvrent. Elle sortait parfois à bicyclette, dans la campagne. Elle évitait les propriétés de ses amies d’enfance, qu’elle n’aurait pas aimé rencontrer. Comme il lui fallait un but, pour encourager sa promenade, elle s’orientait vers tel restaurant champêtre abrité sous des peupliers, devant une perspective de pâturages vibrants de lumière. Elle y buvait une tasse de ce thé noir qu’on remue avec une petite pelle en verre. Au retour, elle voyait, à l’intérieur de chaque maison, la table servie pour une famille placide. Une injustifiable pitié l’envahissait à l’aspect de ces visages honnêtes, de ces corps sans beauté, dont il semblait que le bonheur eût arrondi les formes et ralenti les mouvements. Chez elle, le crochet l’attendait. Elle ajoutait quelques mailles minutieuses au serpentin blanc qui s’enroulerait, un mois encore, dans la corbeille, avant de devenir le feston inutile d’un chemin de table ou d’un dessus de fauteuil.
Les crépuscules étaient interminables, dans le salon qu’envahissaient les reflets orangés errant sur le canal. Tant de lumière était éparse dans le ciel, qu’on ne pouvait dire derrière quel nuage avait disparu le soleil. Il y avait comme deux foyers de pourpre et de vermeil, deux puits de brume engloutissant chacun son astre avec lenteur.
A neuf heures, Sientje apportait le thé sur son réchaud. Lise vidait une tasse après l’autre, assise près de la fenêtre, pendant que la nuit, derrière elle, semblait sortir des armoires, du piano, des tapis et se fondre en une masse chargée de rêveries. Les cris des enfants et ceux des hirondelles se divisaient au loin, comme une poussière qui retombe. On distinguait, de plus en plus espacée, la plainte d’un tramway décrivant sa courbe, au détour du pont. Enfin, le carillon d’onze heures, dont on ne perdait pas un battement, tombait de la cathédrale, volée de bulles sonores crevant dans le silence.
Vers la fin de la première semaine, Lise eut un rêve énigmatique auquel elle réfléchit plusieurs jours durant. Elle se voyait à bord d’un bateau noir, une sorte de barque usée et gémissante. On était au cœur de l’été, sur une lourde mer tropicale. On naviguait depuis des années. Aucune terre, jamais, n’était apparue à l’horizon et l’on savait cependant qu’on ne dérivait pas au hasard sur l’océan du temps : on cherchait un havre heureux, une île de bénédiction et de plénitude, où les planches moites du pont étroit, l’odeur de saumure et de poisson, l’écœurement du tangage éternel sur la houle bleu sombre, tout serait immédiatement compensé.
Soudain, on se trouvait arrivé. De hautes falaises avaient surgi du gouffre. C’était comme une draperie de roches, le déroulement noble et rugueux d’une étoffe de pierre. L’île était d’un noir violet et les récifs avancés pointaient hors de la vague leurs têtes de pourpre. Un liséré de lumière jaune courait le long des arêtes surchauffées. Au creux d’une baie, dominé par des parois couleur de jacinthe, un navire était immobile sur son ancre, entièrement pris dans une gaine de neige et de glace. A bord, on ne distinguait qu’un homme, appuyé, calme et souriant, au bastingage. Lise s’étonnait de ces agrès chargés de stalactites, de ces passerelles poudrées à blanc, de ce fantôme polaire baignant dans la tiédeur des eaux tropicales. En même temps, le désir lui venait de plaire à ce voyageur énigmatique. Derrière elle, quelqu’un héla l’inconnu :
— Sommes-nous bien arrivés ? Sommes-nous à Bovenkarspel ?
— Non, répondit-il, vous êtes à l’autre bout du monde. Il vous faut retourner à votre point de départ.
Une double déception envahissait Lise. Avoir parcouru la moitié de la planète et devoir revenir en arrière ! Et cet homme qu’elle voulait conquérir ne s’émouvait même pas ! Il la regardait, immobile et poli, froid comme son navire gelé flottant sur la houle chaude. Elle étouffait d’humiliation, pendant que la barque virait de bord. Elle s’aperçut tout à coup que la cheminée du paquebot devenait un arbre, d’où s’échappaient des gerbes de mystérieuses fleurs de neige aux pétales rose et or. Cette flore des frimas fondait en touchant les ponts. Le vaisseau tout entier, des cordages entourés de leur fourreau transparent aux paquets de glace glauque collés à la carène comme des coquillages monstrueux, étincelait sous la pluie de lumière. Une buée, de la couleur des vergers en mai, se dilatait jusqu’au zénith, allumant une aurore sur les crêtes des falaises. L’eau sombre devenait laiteuse et les pointes des récifs, entre deux vagues, jetaient des éclairs d’or, comme les yeux des fauves. Alors, des jeunes filles en blanc sortirent des cabines et coururent, les mains tendues, vers l’arbre qui grandissait. Les fleurs se solidifiaient à leur contact : c’étaient de vraies branches d’amandier, de longues tiges de passeroses qui tombaient dans leurs bras. La récolte faite, elles la jetèrent aux pieds de l’inconnu qui souriait, cette fois, en voyant déferler sur lui cette avalanche printanière. L’embarcation de Lise avait gagné le large. Le ciel et la houle s’obscurcissaient d’une menace d’orage, mais là-bas, le vaisseau de neige demeurait aussi blanc, aussi lumineux, et l’arbre jailli de la glace répandait toujours sur le voyageur le fardeau de son inépuisable fécondité.
Elle avait poussé jusqu’au bord de la mer et se reposait au sommet d’une dune, sa bicyclette posée à plat dans les herbes claires. Les maisons de Zandvoort s’alignaient à gauche, noyées dans une brume de chaleur. Le soleil venait de disparaître derrière un mince nuage allongé, qui se mit à briller soudain comme une barrette en perles de verre. Sur la plage, trois enfants en jerseys rouges criaient, tellement chargés de lumière qu’ils semblaient trois petites flammes tombées du brasier solaire.
Un promeneur salua la jeune femme. Elle reconnut un ami de ses parents, le docteur Constant van Bever, qui était le médecin de l’asile de Meer-en-Berg. Il vivait seul, à la lisière de l’immense domaine, dans un cottage d’où l’on voyait les fous tranquilles errer sous les futaies. Parfois, ses visites finies, il parcourait le pays à motocyclette, pour oublier les grandeurs imaginaires qui occupaient depuis le matin sa pensée. Il n’y parvenait pas. Il s’était assis à côté de Lise et lui parlait de ses malades. On sentait que le seul intérêt de sa vie était de comprendre et de justifier le délire particulier à chaque être.
Pendant qu’il parlait, Lise sut qu’elle devait lui raconter son rêve. Il l’écouta, les yeux baissés, affectant la distraction. Il prenait cette attitude avec les gens sains, pour leur éviter la gêne de se croire observés. Il regardait au contraire les déments en face, pour dépister leurs mensonges et forcer leurs réticences.
— Bovenkarspel, qu’est-ce que c’est ? demanda-t-il brusquement, quand elle eut terminé.
— C’est un village de la province du Nord, où mes parents m’emmenaient dans mon enfance. Il y avait une chaussée bordée de minuscules fermes en bois vert posées sur des pierres bleues. Les troncs des pommiers, dans les petits enclos, étaient peints en bleu. Chaque mouton portait une raie bleue sur le dos. On voyait des brouettes pleines de fromages ronds qui roulaient comme des ballons rouges ou des pommes enchantées. C’était un monde-joujou, un paradis comique, où j’oubliais la tristesse et l’énormité de l’univers.
— Je comprends, sourit Constant. Bovenkarspel, pour vous, signifie le bonheur. Le long voyage dans la barque noire, c’est votre vie. Arriver à Bovenkarspel voulait dire : toucher enfin ce but, qui est le bonheur. Arriver ailleurs : aboutir à la tristesse.
— Peut-être, admit-elle.
— Et l’inconnu ? N’était-ce pas votre mari ?
— Il ne lui ressemblait guère. Grand et mince, tout l’opposé de Jacob.
— Oh, nous défigurons souvent, dans nos rêves, les personnes que nous ne voulons pas reconnaître.
— Pourquoi n’aurais-je pas voulu le reconnaître ?
Constant hésita, puis baissant les yeux :
— A cause du navire de glace. Vous l’accusiez de frigidité.
Elle rougit violemment, pendant qu’il reprenait :
— Vous vouliez vous approcher de lui, l’émouvoir. Il restait inabordable, insensible…
— Mais les fleurs, coupa-t-elle en mâchant une herbe amère, que veulent dire les fleurs ?
Il répondit, presque avec émotion :
— Les fleurs sont un hommage d’amour, peut-être une consolation… C’est un rêve de tendresse déçue.
Elle s’était levée, fuyant d’autres éclaircissements. Il la soutint jusqu’au bas de la dune. Elle descendait avec des précautions machinales, comme une malade qu’on vient de faire souffrir en l’examinant et qui redoute qu’au moindre choc la douleur ne se réveille.
Elle s’occupait avec minutie de son foyer, réalisant docilement l’idéal de convenance domestique suggéré par ses bonnes. Hanna, la cuisinière, avait obtenu sa bouilloire électrique et Sientje servait maintenant en tabliers garnis de dentelles. C’était une fille de trente-cinq ans qui souffrait de désirs réprimés et se croyait en butte aux poursuites masculines. Le dimanche, en rentrant du Bois au crépuscule, il lui arrivait de rabrouer de paisibles flâneurs. Elle avait adopté une chatte qu’elle surveillait tyranniquement. La sournoise bête cherchait tous les soirs à s’évader de la petite cour aux murs de brique verdie. Mais la main sèche de Sientje la rattrapait toujours. On lui lavait les dents, on lui attachait des faveurs au cou. Elle engraissait, devenait méchante et dormait en boule des journées entières, dans une corbeille capitonnée. Elle se réveillait soudain, dardant sur quiconque osait l’approcher des regards chargés de griefs. Quand la placide Hanna plaidait pour la séquestrée, Sientje répondait :
— Elle peut bien se priver, puisque je me prive.
Vers la fin de l’été, Lise avait renoncé à ses promenades quotidiennes. Elle avait pris l’habitude de s’allonger une heure ou deux, au milieu de l’après-midi, comme pour éteindre dans l’inconscience une brûlure trop vive de sa pensée. Sommeil léger, que les bruits du dehors ne troublaient pas, mais qu’interrompait le moindre frémissement de vie domestique.
Ses parents revinrent de Texel au début d’octobre. Elle alla prendre le thé chez eux le jour de leur arrivée. Ils parlaient gaîment de leurs promenades à travers le désert des dunes, au bord des mares salées cernées de vase, où somnolaient des troupes d’oies sauvages. Ils racontaient les tempêtes de septembre, la mer qui abordait l’île en nappes étagées de brisants gris vert, la plage striée d’immenses rubans de sable sec, le vent qu’il fallait vaincre et fendre comme la houle, de son corps appuyé, sinon, il vous balayait avec les brins de varech, les fragments de coquillages et les lanières de pluie tiède chassées vers le nord… Ici, dans le pavillon de thé, au fond du jardin, la vie semblait suspendue. Un soleil débile et fidèle caressait la natte javanaise et les losanges bruns du sarong imprimé qui couvrait la table. A un an d’intervalle, jour pour jour, le retour des saisons suscitait une heure pareille à celle où Lise avait connu Jacob. Elle s’aperçut que les récits de ses parents, auxquels nul anniversaire n’échappait, n’avaient pour but que de refouler des pensées attristantes. Quand elle sentit que les larmes la gagnaient, elle alla cueillir une rose attardée.
Elle avait hérité de sa mère cette sûreté de la mémoire qui fixe les événements et les raccorde à travers le temps. Elle savait que la vieille dame gardait, au fond d’un tiroir, un album orné de citations poétiques où étaient consignées des dizaines de naissances, de mariages et de décès. Il y avait là des prénoms inusités d’arrière-cousines mortes en bas âge, à une époque si reculée qu’on ne comprenait pas qu’elles pussent éveiller un souvenir chez des vivants. Lise, qui jadis parcourait avec sa mère ces fastes du culte familial, n’osait plus ouvrir l’album, à présent, car il contenait certainement deux dates — fiançailles et mariage — qu’elle n’aurait pu affronter sans émoi. Elles retentirent en elle au passage, comme beaucoup d’autres. Elle se calfeutra, pendant cette période. Elle s’oubliait des heures devant la fenêtre à guillotine, avec un roman. Elle lisait peu. Un paragraphe suffisait pour lui ouvrir le monde illimité des rêveries, où sa pensée reliait par un fil subtil des pôles singulièrement écartés. Le sang désertait parfois ses doigts et les laissait incolores, à peine sensibles.
Une angoisse vague s’emparait d’elle, à chaque réveil. Elle percevait dans une espèce de terreur le retour des bruits domestiques et se cachait la tête sous les oreillers, comme pour revenir au pays moins lugubre d’où la blême fatalité des matins venait de l’exiler. Elle trichait avec le jour, donnait de la lumière et fixait longuement l’étagère où luisaient des souvenirs de Java, rapportés jadis par ses parents. L’éléphant d’ivoire, énorme dans sa petitesse, arrêté sur le bord d’une planchette de marbre, les fruits de bois sculpté, le mangoustan sphérique d’un brun doré, le dourian ovoïde et d’un vert jaunâtre, le vase d’écorce étreint par un serpent, ces épaves délicates d’un monde ensoleillé s’interposaient entre elle et la dévorante machinerie des heures. Mais Sientje frappait, tirait les rideaux, relevait le store de serge et le brouillard blanc, montant du canal, annonçait la présence d’un nouveau jour à vivre.
Constant prenait le thé chez ses parents, quand elle pénétra dans leur salon. Elle observa qu’il la traitait avec une sorte de douceur inquiète. Il s’arrêtait parfois avant de parler, comme si certains mots, insignifiants pour quiconque, eussent risqué d’atteindre en elle une zone malade.
Il décrivait la misère des quartiers pauvres de Haarlem.
— Vous devez avoir beaucoup de liberté, maintenant, ajouta-t-il ; vous devriez prendre un diplôme d’infirmière. Comme visiteuse, vous rendriez des services…
Elle suivit des cours à la maison des Diaconesses. Elle apprit à désinfecter une plaie, à assister le chirurgien, à faire un pansement. Un absurde sentiment de responsabilité l’oppressait, quand il lui fallait enrouler la bande de toile autour du bras de cire. Au bout de quelques semaines, Truus, une des diaconesses, était devenue son amie. Lise aimait ce visage souffrant d’une grande pitié refoulée, d’un amour contrarié des créatures. Truus l’emmenait de temps en temps à l’hôpital. Elle vit opérer un enfant de huit mois qui riait, pendant que les gardes le démaillotaient. Il croyait que ces mains douces allaient le plonger dans l’eau tiède. Il leva curieusement le nez vers le cornet de chloroforme et aspira de toutes ses forces l’odeur nouvelle. Au réveil, il fit une grimace, puis se mit tout de suite à pleurer : il avait faim. Lise le regardait, émerveillée, bouleversée de tendresse et d’espoir.
— Prenez garde. Il ne faut pas trop les aimer, lui dit Truus.
— Pourquoi donc ?
La diaconesse hocha la tête sans répondre. Le lendemain, Lise apprit que l’enfant était mort.
On lui avait permis de frictionner la tête des tout petits affligés de croûtes ou de vermine. L’opération, qui semblait des plus simples, n’allait jamais sans difficultés. Les gardes en parlaient entre elles avec ennui. Lise eut beau procéder le plus délicatement possible, elle n’évita ni les larmes, ni les cris de révolte. Il fallut appeler l’aide-infirmier, une grande brute faible d’esprit, qui empoigna maussadement les têtes rebelles et les savonna d’autorité. Les poupons ne pleuraient plus : ils riaient et tendaient leurs menottes vers le géant privé de raison. Truus observait en souriant la déception de Lise.
Elle l’avait conduite un jour auprès d’une femme gravement malade, dont le mari, un manœuvre incapable, gagnait cinq cents l’heure à nettoyer les péniches. Elle-même gagnait un peu plus comme confectionneuse. Toute leur vie s’était écoulée dans une telle pauvreté que la misère était leur seul lien. Mais la maladie qui, chez la femme, avait renforcé cette attache, l’avait rompue chez l’homme. Soit difficulté d’accomplir un acte en dehors de ses habitudes, soit incapacité d’imaginer la souffrance, il ne s’était pas présenté une seule fois à l’hôpital. L’abandonnée disait à Lise, avec un étonnement résigné :
— Pourquoi ne vient-il pas me voir ? Nous avons pourtant travaillé autant l’un que l’autre.
Oui, telle était la tragédie de ce monde : le manque d’amour, le mépris de l’offrande que certaines âmes portent en elles. Déjouée par la mort, par la nature, par l’inattention ou l’endurcissement des cœurs, la tendresse sans emploi se dévorait lentement, dans une solitude épuisante. Truus allait à l’église et priait Jésus-Christ. Mais qui aurait pu dire si le Dieu qu’elle s’était forgé ne remplaçait pas des visages humains adorés en secret ?
Lise cessa bientôt de suivre les cours à la maison des Diaconesses. Elle se rendait chaque jour en tramway chez ses parents et participait, une heure durant, à la causerie familiale. Le père qui, depuis plusieurs années, n’allait plus à son bureau, fumait son cigare en feuilletant des illustrés sous la lampe. La mère lisait à haute voix le courrier du matin : un oncle avait écrit de Kampen ; la cousine de Dordrecht se plaignait de sa santé. Tous les mois, arrivait de Java la lettre d’une nièce expatriée qui décrivait, dans un style assoupi, la douceur de sa vie coloniale. De l’enveloppe tombaient de petites photographies : un mari joufflu souriant sous son casque blanc, des enfants malicieux et bronzés aux bras de leur babou. Le père demandait parfois à Lise de jouer de l’Æolian. Elle installait dans sa cavité le rouleau de papier perforé, mettait en mouvement les pédales, tirait les jeux et, les mains oisives, laissait se dévider le morceau préféré du vieillard.
Au début de l’été, sa mère reçut de mauvaises nouvelles de Dordrecht : la cousine se mourait. C’était une femme obèse aux chairs empâtées de graisse jaune, qui avait épousé, vingt-cinq ans auparavant, un officier de la marine marchande refusé aux examens de l’École de Guerre. Elle habitait une maison du siècle dernier, dont les assises noires plongeaient dans l’eau noire d’un canal. Quand, au milieu de la façade en briques fanées, le visage somnolent de la cousine apparaissait derrière les carreaux violets du salon, il semblait qu’un fantôme se levât un moment du passé pour juger et condamner le temps présent.
Cette larve humaine aimait son mari. Elle n’avait pas voulu d’enfants, craignant qu’il ne reportât sur eux sa tendresse. Elle mit pourtant au monde un avorton qui naquit sans moelle épinière et mourut le lendemain. Six mois après son mariage, le marin devenait l’amant d’une de ses nièces qui vivait hors de la ville, dans un gai cottage entouré de champs de tulipes. A chaque retour au pays, il passait deux jours avec sa femme, puis annonçait son départ pour Rotterdam, où l’appelaient « les affaires de la compagnie ». Elle lui préparait avec soin une valise de linge frais et il allait retrouver sa maîtresse aux tulipes. La cousine avait ignoré pendant quinze années cette liaison. Quand elle la connut, la seule vengeance qu’elle médita fut de vivre assez longtemps pour empêcher l’infidèle d’épouser sa parente. Dès qu’elle se sut atteinte d’un cancer de l’estomac, elle se condamna d’elle-même aux aliments liquides, croyant pouvoir ainsi prolonger sa moisissante existence. Elle était morte pendant que son mari naviguait.
Lise et sa mère arrivèrent à Dordrecht pour les funérailles. L’odeur du canal emplissait la maison et, dans la chambre de la cancéreuse, une autre odeur, qui était celle de son mal, vivait encore. Les frères de l’officier de marine se tenaient au salon, gros et querelleurs. Lise n’avait pas visité sa cousine depuis des années. Elle s’était moquée d’elle, du verre de porto qu’elle vous offrait à trois heures et des rideaux grenat qu’elle fermait par décence, car il y avait une école de natation sur l’autre bord du canal. Mais une atroce pitié l’envahit tout à coup, en pensant aux joues molles de la vieille femme dont l’amour maladif avait été, sa vie durant, hypocritement bafoué. Elle ne put supporter de voir l’indifférence masculine l’accompagner jusqu’au cercueil. Elle éclata en sanglots devant les beaux-frères étonnés. Larmes sur soi, qui ne rachètent ni ne compensent rien, inutile et plaintif signal que s’envoient à travers leur désert les cœurs méprisés.
Cette année-là, Lise accompagna ses parents dans leur villégiature à l’île de Texel. Elle regardait, de la barque à voiles, une mince épée de sable posée à plat entre ciel et mer. Très loin, à sa pointe effilée, de faibles brisants brillaient par instants, comme le sourire subit de dents nacrées. Il faisait gris clair, couleur de perle, et l’on ne savait où l’eau, la terre et l’air avaient leurs limites. La lumière jouait avec l’île basse, coulait, ondoyait, posant au creux d’une dune un mirage d’étangs. Lise ne se défendait pas contre ces magies. L’amour sans objet détend lentement son arc et laisse flotter la corde. Depuis quelques semaines, elle pensait moins à Jacob. Elle avait oublié certains traits de son visage.
Le jour de l’arrivée, elle fit avec sa mère une promenade dans les champs aux talus de gazon sablonneux. Des brebis ensanglantées de marques rouges fuyaient de côté, entravées par couples. La vieille dame parlait de son mari, dont la santé l’inquiétait.
— Et puis, ajouta-t-elle, il est préoccupé.
— De quoi ?
— De toi, mon enfant, de ton avenir.
Lise crut qu’il s’agissait d’une question d’argent, la dépréciation des valeurs coloniales, dont elle entendait parler à la maison. Mais le nom de Constant intervint :
— C’est un homme d’une grande bonté. Il a pour toi des sentiments fraternels… Nous pensions que, si tu voulais…
Lise posa un baiser sur la joue rose et ridée. Elle s’émut de l’embarras de sa mère ; elle souffrit de renverser la naïve espérance échafaudée précieusement par les vieillards, dans le secret de leurs causeries. Elle eut pourtant le courage de répondre :
— Non. Ne faites plus de ces projets, tous les deux. Je ne me remarierai pas.
De retour à Haarlem, elle fut plusieurs jours sans vouloir rencontrer Constant. Le hasard la remit en sa présence un soir de septembre, au restaurant de Brederode. Il était venu là pour oublier sa journée. L’orage qui, depuis midi, cernait l’horizon, avait énervé les fous. Il semblait que l’électricité du ciel eût ravivé le délire des cerveaux. Des heures durant, Constant avait dû apaiser, délivrer, exorciser. Il se reposait maintenant, les coudes à une petite table, regardant la buée de chaleur monter des champs vers les immenses constructions nébuleuses aux bords nacrés qui s’élevaient jusqu’au zénith. Il avait vu Lise descendre de bicyclette. Il lui offrit une chaise et s’informa de sa santé. Elle comprit tout de suite qu’il ignorait le rêve caressé par ses parents. Elle crut s’apercevoir qu’il la regardait avec une attention affectueuse. Elle avait, en s’asseyant, déposé sa bourse en filigrane et déplacé machinalement une soucoupe vers la droite. Il observait ces mouvements. La pensée qu’il pourrait les interpréter la troubla. Elle se tint immobile et ne porta qu’en hésitant le thé noir à ses lèvres. Cet homme au visage usé, qui lui souriait dans le crépuscule verdâtre, lui semblait mystérieusement chargé de tous les secrets maladifs de son temps. Avec lui, les mensonges étaient inutiles. Une instance, dans son regard, engageait à la confession. Cette invitation muette était si pressante que le silence même, à ses côtés, devenait une tromperie. Des confidences, des détails incongrus montaient en elle, débouchaient, comme autant de gnomes effrontés, des coins obscurs de sa conscience. Sa réserve habituelle et la difficulté de formuler d’aussi bizarres pensées la contraignaient à se taire. Mais elle repoussait obstinément vers la gauche sa tasse, la théière et le sucrier.
Quand elle se leva, la tentation de se livrer la reprit avec une force irrésistible, et elle trouva soudain le mot qui résumait la confession impossible :
— Je rentre, dit-elle en riant nerveusement. Les jeunes filles ne doivent pas être vues sur les routes, à la nuit tombante !
Elle n’entendit pas ce qu’il répondait. Elle pédalait sur la poussière de charbon de l’allée, allègre et déchargée comme par l’aveu d’une faute.
Chaque fois qu’elle allait visiter ses parents, elle passait devant la boutique d’un antiquaire, son voisin. Elle inspectait machinalement l’étroite vitrine où les bougeoirs de cuivre, les coiffures frisonnes aux ornements de filigrane, les cuillers d’argent surmontées d’un moulin, les drageoirs et les tasses chinoises retenaient peu de regards. Un jour, son attention fut attirée par un petit tableau du XVIe siècle, représentant une jeune femme assise à sa fenêtre, au-dessus d’un canal. On distinguait, au fond de la chambre, le lit aux draps bis, l’escabeau portant un vase de verre où jaunissait un chardon des dunes. Tout au bas de la toile, le mur de briques rose noir s’enfonçait dans l’eau, sans courant ni reflets, du canal. La jeune femme ne la voyait pas. Son regard de prisonnière était braqué droit devant elle et par un stratagème du peintre, on embrassait le champ de sa vision : un miroir accroché près d’elle reflétait le bord opposé du canal, une rangée de maisons aux toits en escalier, une rue perpendiculaire où circulait, baignée de lumière bleue, la foule alerte des marchands, des commis et des promeneurs. L’antiquaire, pensant augmenter la valeur du minutieux chef-d’œuvre, l’avait baptisé « Vierge au canal ». Mais il était évident qu’aucune intention religieuse n’avait animé l’artiste. Le visage amolli de son modèle n’exprimait que le recueillement nostalgique d’une clôture involontaire, le retour désolé sur soi-même et l’acceptation finale de cette vie stagnante, séparée de la vie par une ceinture d’eau morte.
Lise examinait le tableau avec un attendrissement mêlé de crainte. Il lui semblait voir, dans cette peinture que le hasard extrayait du monde épars des peintures et fixait à sa porte, un signe secret de l’Intelligence à son adresse, comme un rappel ironique ou consolateur de l’identité des êtres à travers les siècles. Le portrait fut exposé plusieurs semaines dans la vitrine, puis un amateur l’emporta.
Les premiers symptômes de son mal apparurent pendant le dixième hiver qui suivit son mariage. Elle avait alors près de trente ans. Son père, mort depuis peu, reposait dans cet étrange parc de Westerweld, où les tombes sont moins nombreuses que les hêtres, les érables et les chênes. Elle ne pensait plus à Jacob. Elle avait légèrement engraissé. Elle ressemblait maintenant à ces femmes heureuses et respectables dont elle avait pitié, jadis, quand elle les apercevait derrière la vitre de leurs vérandas, à l’heure du crochet. La routine des étés succédait pour elle à celle des hivers, sans ruptures d’allégresse ou de peine. A la voir, les cheveux lisses, la chair calme sous ses corsages droits, on l’eût prise pour un de ces êtres si doucement enfoncés dans le bonheur qu’ils semblent hors des atteintes de la vie. Elle fut plusieurs semaines avant de comprendre qu’un monstre inconnu s’insinuait en elle.
Tous les soirs, après le dîner, alors qu’elle brodait paisiblement au salon, quelque chose l’obligeait à passer dans la salle à manger. Elle se mettait à une place déterminée, derrière la table, et appuyait sur la poire de la sonnette dont le fil s’enroulait à la suspension. Sientje paraissait et demandait, de sa voix contrainte :
— Madame désire ?
Lise l’envoyait chercher un livre au premier étage, ou recharger le feu de sa chambre à coucher, ou vérifier les verrous de la porte d’entrée. La servante obéissait, témoignant par un serrement des lèvres qu’elle jugeait l’ordre intempestif. La maîtresse retournait au salon et reprenait sa broderie.
Elle se demanda, un soir, comment il se faisait qu’ayant un bouton de sonnette à portée de sa main, contre la cheminée, elle eût pris la peine d’aller sonner dans la pièce voisine ; elle n’en répéta pas moins, le lendemain, son acte injustifié. Elle réfléchit en outre à l’inutilité des commissions qu’elle distribuait : avait-elle réellement besoin du livre qu’elle se faisait apporter ? Le feu de sa chambre n’était-il pas régulièrement entretenu ? Et quelle vraisemblance qu’à cette heure, — entre dix et onze, — les verrous de la porte d’entrée ne fussent pas encore tirés ?
— Je deviens maniaque, pensait-elle. Comme ça doit être désagréable à servir, une vieille fille !
Un jour, ce fut Hanna qui répondit au coup de sonnette. Elle arrivait de sa cuisine, pesante et les yeux ronds. Lise la dévisagea, puis dit rapidement, en rougissant :
— Au fait, je n’ai besoin de rien. Bonsoir.
La cuisinière sortie, elle toucha le dossier d’une chaise, avec la sensation qu’elle sortait d’un rêve. Son passage d’une pièce dans l’autre, l’appel et le renvoi de la domestique, cette succession d’actes lui semblait s’être accomplie en dehors de sa volonté. L’instant où elle se voyait assise à sa broderie se soudait avec celui où elle se retrouvait debout, derrière la table au tapis bleu. Une autre femme avait rempli, de ses gestes sans logique, le temps intermédiaire. En rentrant au salon, elle s’observa dans une glace, comme pour dépister cette inquiétante hôtesse intérieure.
— Je ne veux pas me laisser surprendre, pensa-t-elle le lendemain, en finissant de dîner. Je vais m’astreindre à ne pas quitter ma broderie.
Comme le coucou de l’antichambre venait de chanter onze heures, elle eut soif. La théière reposait encore sur son réchaud de porcelaine, mais le breuvage était tiède. Elle chercha des yeux la bouilloire, qui aurait dû se trouver dans le seau de cuivre garni de braises.
— Sientje l’aura emportée, remarqua-t-elle.
Et, passant vivement dans la salle à manger, elle pressa le bouton de la sonnette…
— La bouilloire est au salon, répondit la femme de chambre.
— Je vous assure que non, Sientje.
— La bouilloire est à sa place habituelle.
— C’est bien, je me serai trompée, admit-elle. Je n’ai plus besoin de vous.
… Le seau de métal tinta sous son pied, à demi dissimulé par le rideau de velours de la fenêtre. La bouilloire s’inclinait rêveusement en arrière, comme naviguant sur la houle de feu…
Lise réfléchit à la force d’illusion qui l’avait, une fois de plus, vaincue. Comment nommer cette instance assez énergique pour effacer momentanément les objets de son champ visuel ? Où tendait l’impulsion qui la contraignait, chaque soir, à exécuter comme un automate un ordre auquel n’acquiesçaient ni sa volonté, ni sa raison ? Quel était ce personnage qui faisait d’elle, quotidiennement, sa servante ?
Elle se réjouit de la lucidité qui l’armait si fortement contre les embûches du maître inconnu. Elle commença la veillée du lendemain, décidée à triompher. Elle attendait l’heure dangereuse comme les sceptiques des romans anglais attendent le revenant de minuit, dans les maisons hantées. Elle lisait une relation de voyage où l’auteur décrivait les angoisses d’une nuit passée dans la jungle de Sumatra, sans porteurs ni lumière, alors que les rugissements des fauves se rapprochaient. La frayeur ressentie par le paisible écrivain hollandais passait en elle, peu à peu, avec les mots. Les tentures, la pénombre lui versaient la terreur que les feuillages et les broussailles avaient, en cette chaude nuit d’autrefois, versée à son compatriote. Elle attendait une catastrophe aussi soudaine que le bond d’un tigre hors d’un tunnel de verdure. Si elle demeurait dans son fauteuil, une horreur imprévisible fondrait sur elle. Elle posa le volume et ferma les yeux. Dans le silence de la nuit de gel, un chuintement, un grésillement sourd se produit : quelques gouttes d’eau bouillante sont tombées sur les braises. Trois bouffées de vapeur mêlée de cendres montent du seau de cuivre… Lise a porté la main à sa gorge. Elle voit une forme se matérialiser sur le velours des rideaux. Elle se lève et court dans la salle à manger. Elle sonne comme on crie au secours. Quand Sientje paraît, elle ne sait que lui dire, car elle a compris qu’une fois encore, l’ennemi rusé qui l’habite s’est joué d’elle. Les terreurs qu’il lui envoie ? Rien d’autre qu’un moyen détourné de l’attirer dans la pièce voisine et de lui faire exécuter l’ordre d’appel.
Puisqu’elle ne peut se soustraire à l’injonction mystérieuse, du moins essayera-t-elle de la justifier aux yeux de Sientje. Et elle cherche désormais, en dînant, le prétexte dont elle usera trois heures plus tard. Mais, qu’il s’agisse d’une lettre urgente à porter à la boîte, d’un chemin de table disparu de l’armoire à linge, ou d’un cachet d’aspirine à chercher dans la pharmacie, la servante n’est plus dupe. Elle observe maintenant sa maîtresse avec une méfiance attristée et, quand celle-ci pénètre à l’improviste dans la cuisine, la naïve Hanna tressaille et s’agite craintivement.
Lise est à Bloemendaal. Sa mère l’a souvent priée de venir habiter près d’elle. Pas une fois depuis son mariage, — sauf à la mort de son père, — elle n’a passé la nuit sous le toit familial. Ce soir, pourtant, elle hésite à rentrer en ville. Peut-être a-t-elle compati à cette solitude. Et puis, la neige tombe. Les tramways qui sentent la laine mouillée peinent entre des talus gris. Dans la rue, les gamins vous heurtent, jaillissant des ténèbres sur un seul patin. Lise se laisse persuader que le retour est impossible et la vieille dame, avec l’agitation que donne la joie contenue, lui fait préparer sa chambre de jeune fille.
— Cette maison est trop grande pour moi, maintenant, soupire-t-elle, en regardant la domestique mettre les draps… La tienne aussi est trop grande.
Mais Lise, avec une dureté qui l’étonne, étrangle une fois de plus le rêve maternel.
— Je ne quitterai pas ma maison.
— Pourquoi, mon enfant ?
— Je m’y trouve bien.
Elle n’ajoute pas qu’elle a conscience d’une tâche obscure qui ne peut se remplir ailleurs. Elle ne saurait trahir le devoir inconnu qui la rive à ces murs humides.
Elle s’est gardée d’avouer à sa mère la contrainte qui trouble ses veillées. Elle attend avec curiosité le retour de l’heure périlleuse. Constant sonne après le dîner. Il a vieilli et pâli. L’acuité de son regard s’est faite presque soupçonneuse. Mais son sourire s’illumine parfois d’une ivresse qui est celle de la connaissance. Il narre gaiement des histoires de l’asile et Lise s’aperçoit tout à coup que la pendule marque onze heures. Pas un instant, elle n’a éprouvé la tentation d’aller dans la salle à manger, ni de faire comparaître la vieille Suze. L’ennemi ne s’est pas montré ce soir. Elle attribue cette victoire à la présence de Constant et l’envie lui vient de se confier à lui. Pendant que sa mère somnole sous la lampe, elle l’attire devant le foyer et lui parle plaisamment de l’habitude incompréhensible dont elle est devenue l’esclave.
— Qu’en pensez-vous ? Manie de célibataire, n’est-ce pas ?
Il rit avec elle, mais elle sait qu’il l’observe, qu’il cherche un indice dans ses inflexions de voix, dans le choix de ses mots.
— Pourquoi faites-vous cela ? demande-t-il brusquement.
— Je n’en sais rien. C’est à vous de me l’apprendre.
— J’irai dîner chez vous demain. Nous causerons.
Aucun homme ne s’est assis à sa table, depuis Jacob. Elle se sent paralysée à l’idée de recevoir Constant. Mais elle a honte de cette timidité. Aussi acquiesce-t-elle hâtivement :
— C’est entendu. Je vous attendrai à six heures.
Il se lève pour prendre congé. Comme la vieille dame s’est tout à fait endormie, il passe dans le vestibule sur la pointe des pieds. Lise, qui l’a suivi, endosse machinalement sa fourrure. Il l’arrête du geste :
— Vous sortez ?
— Oui, dit-elle en rougissant. Je vous accompagnerai jusqu’à la poste.
Il ne neige plus. La marche lui paraît si agréable, qu’après avoir quitté le médecin, elle ne peut se décider à rentrer. Elle dépasse la maison maternelle. A la station du tramway, une vision s’installe dans sa pensée et la pousse en avant. Depuis quelque temps, elle est coutumière de ces rêves éveillés qui s’interposent entre elle et le monde réel. Cette fois, elle imagine que Jacob est revenu, après dix ans d’absence. Comme le cocher, un vieux qu’elle connaît bien, est trop faible pour décharger la malle, Jacob la porte lui-même en riant jusque dans le vestibule. Elle le débarrasse d’une épaisse fourrure grise que Sientje emporte avec admiration… Ils restent seuls devant le feu… Jacob la prend par la taille et lui caresse les cheveux.
Elle s’aperçoit qu’elle a suivi les rails du tramway. La voici près de Haarlem, dont les lumières font rougeoyer un bas nuage gonflé de neige. Elle se dispose à rebrousser chemin. Mais elle réfléchit qu’elle est à dix minutes de chez elle. A quoi bon retourner à Bloemendaal ? Elle hésite un instant devant l’image de sa mère : elle voit la vieille dame s’agiter sous la lampe, approcher de la fenêtre son front innocent. Elle sait qu’elle la prive d’un plaisir escompté. Bah ! elle reviendra le lendemain et, pour apaiser des inquiétudes possibles, elle téléphonera tout à l’heure. Elle s’arrache à l’immobilité comme à de tremblantes mains invisibles et repart. Voici la Nieuwe Gracht et la maison. D’abord téléphoner :
— Oui, c’est Lise… Ne m’attends pas… Je suis rentrée chez moi… Non, je n’ai pas froid… Bonne nuit !
Elle ne veut pas souffrir de la déception qui transparaît dans la voix de sa mère. Elle monte dans sa chambre, dont le feu meurt sous la cendre. C’est pourtant vrai, qu’elle a froid ! Elle descend vivement à la salle à manger, sonne et prie Sientje de lui préparer un grog.
Le lendemain, pendant le dîner, Constant évita de lui parler de sa contrainte, mais vers dix heures, comme ils devisaient au salon, il lui dit tout à coup :
— Montrez-moi donc ce que vous faites.
Elle répéta son action quotidienne, ordonnant à Sientje d’apporter une bouteille d’advokaat.
— Vous vous mettez toujours à la même place, derrière la table ?
— Oui, toujours.
— Et Sientje ? Elle entre toujours par la même porte ?
— Oui.
— Qu’est-ce que ceci ? demanda-t-il, en désignant une tache sombre qui s’étalait au milieu du tapis de velours bleu.
— C’est de l’huile que j’ai renversée.
— Il y a longtemps ?
— Deux mois environ.
— Vous rappelez-vous comment l’accident est arrivé ?
— Oui. J’étais à ma broderie, quand, je ne sais pourquoi, l’idée me vint que l’huilier devait être mal entretenu. Sientje néglige parfois l’argenterie. J’allai le prendre sur le dressoir, je le posai sur la table et me mis à le nettoyer avec un vieux gant… Un faux mouvement a renversé la burette.
— C’est singulier, réfléchit Constant ; vous vous placez de telle façon que Sientje doive apercevoir la tache en entrant. On dirait que vous la lui montrez…
Lise se tut, envahie soudain par un malaise inexplicable. Elle voulut entraîner Constant.
— Attendez, reprit-il. Cette tache joue certainement un rôle dans votre contrainte. Elle n’éveille aucun souvenir ? Savez-vous qu’en rêve, table et tapis veulent souvent dire lit et draps ?
Elle s’assit, regarda le médecin comme si elle le voyait pour la première fois, et étouffa un oh ! de surprise.
— Venez, maintenant, dit-il en lui prenant le bras. Je suis sûr que vous avez quelque chose à me raconter.
Elle s’était enfoncée dans un fauteuil de cuir, devant la cheminée du salon. Sientje avait apporté l’advokaat. La bouilloire naviguait en songeant sur sa mare de braise, derrière les rideaux. Constant éteignit le lustre. La lueur d’une petite lampe voilée d’un sarong brun et celle du réchaud de porcelaine, sur le rebord de la fenêtre, subsistèrent seules. Lise murmurait :
— Je viens de faire un rapprochement très étrange… et qui vous aiderait certainement à me comprendre. Mais je ne puis vous en parler.
— Pourquoi ?
— C’est trop intime.
Il posa un instant sa main sur le front de la jeune femme et s’assit à côté d’elle.
— Vous parlerez cependant, observa-t-il avec douceur. Vous avez envie de vous confesser.
— C’est vrai, admit-elle.
Elle regardait de côté ce visage que l’attention immobilisait, auquel l’ardeur de l’intelligence restituait une jeunesse.
— J’essayerai, reprit-elle, en se tournant contre le dossier du fauteuil.
Son corps céda, comme sous la pression de fortes mains. Elle posa ses paumes sur ses yeux et commença :
— Cela remonte à la première nuit que j’ai passée dans cette maison, à ce qu’il faut bien appeler ma nuit de noces. Ma chambre est au-dessus de la salle à manger. Celle de mon mari correspondait au salon. Mais Jacob… vous devez savoir que Jacob… Non, je crois que je ne pourrai pas.
— Je vous aiderai, intervint Constant. Vous voulez me dire que Jacob n’était pas tout à fait normal ? Je le sais depuis longtemps, ma pauvre enfant. Vous me l’avez appris, un jour, sans vous en douter. Ce rêve du navire gelé…
Elle le remercia d’un regard timide, puis continua, comme soulagée du plus lourd de son secret :
— Il allait et venait de sa chambre à la mienne. Il entrait dans mon lit, me serrait contre lui, puis me quittait brusquement, dans une espèce de colère. Vers deux heures du matin, il me dit qu’il se sentait indisposé ; des douleurs d’estomac, causées par un plat indigeste qu’on aurait servi au dîner. Je ne croyais guère à ce malaise. Je me levai cependant et lui préparai du thé. Je m’imaginais que c’était ma maladresse et mon manque de grâce qui le paralysaient. Mais si je n’avais cruellement souffert de le voir ainsi torturé, j’aurais accepté volontiers de ne recevoir de lui que des baisers et des paroles de tendresse… J’avais envie de le consoler, de lui faire comprendre qu’il se tourmentait sans motif. Je me taisais, de crainte d’augmenter son chagrin. J’étais heureuse entre ses bras. Je finis par m’y endormir. Au petit jour, il dit, en me regardant de ses yeux fixes d’où les larmes coulaient : « J’ai honte devant la femme de chambre. » Je ne le comprenais pas. Il reprit, avec une haine de soi que je n’oublierai jamais : « Elle verra qu’il n’y a pas de sang sur le linge. Elle saura que je ne suis pas un homme. » Alors, il se leva, écarta brusquement les couvertures, alla chercher une fiole d’encre rouge dans mon secrétaire et la renversa sur le drap… Je ne sais comment je puis vous avouer ces misères. Il me semble que nous le trahissons ensemble !
— Cela suffit, murmura Constant. Vous avez tout dit, et je crois que j’ai tout compris… Comme les âmes sont différentes ! Les unes se dérobent durant des mois ; la vôtre m’a tout de suite livré son secret… Savez-vous ce que vous faites, en allant et venant d’une pièce dans l’autre ? Vous répétez la tragi-comédie de votre nuit de noces. Oui, vous passez du salon dans la salle à manger, comme jadis votre mari passait de sa chambre dans la vôtre. La table joue le rôle du lit nuptial ; le tapis, celui du drap maquillé. Le jour où vous avez renversé l’huile a été le premier de votre contrainte. Ce n’était pas un accident : je ne crois guère aux accidents. Vous reproduisiez, sans le savoir, le geste par lequel Jacob avait répandu l’encre.
Elle s’était rencognée entre le bras et le dossier du grand fauteuil. Sa chair semblait protester contre l’impalpable agression qui violait sa conscience. Constant lui prit la main et continua :
— Vous n’appelez Sientje que pour lui montrer la tache. En l’obligeant à regarder l’étoffe maculée, vous justifiez Jacob du soupçon qui pouvait l’atteindre. Vous répondez à sa remarque angoissée au sujet de la femme de chambre. L’ordre d’appel, incohérent en apparence, que vous exécutez chaque soir est, en réalité, plein de sens et de noblesse ; il efface la tristesse de la nuit d’autrefois ; il nie les échecs successifs qui rendirent nécessaire le subterfuge de l’encre rouge. Il protège votre mari contre la calomnie et lui restitue sa dignité de mâle.
Elle acquiesçait maintenant du regard, trop bouleversée encore pour pouvoir parler.
— Il y a des actions, disait Constant, qui sont comme des rêves ; elles accomplissent dans le présent les souhaits du passé. Celle-ci réalise aujourd’hui, avec un retard de dix années, votre ancien désir que Jacob fût un homme pareil aux autres. Pendant cet intervalle, vous n’avez fait qu’attendre et préparer la satisfaction imaginaire que vous procure la comparution de la servante. Je plains ces observateurs de l’âme qui se refusent à descendre au fond du puits où elle cache ses plus beaux trésors ! Moi qui vous ai regardée vivre, je savais que, pas une heure, vous ne vous étiez sentie déliée de vos serments ; je savais que vous aviez tourné le dos au monde, pour qu’aucune tentation ne pût vous arracher au souvenir… Mais je ne savais pas que votre amour travaillât à supprimer le crime commis contre l’amour. Plus loin que le pardon, plus loin que la fidélité, votre tendresse a construit un délicat mensonge de puissance.
Un monde de rêves l’assaillit, cette nuit-là et les suivantes. Des vagues de souvenirs déferlaient en elle, ramenant d’on ne sait quels gouffres, telle une multitude de coquillages précieusement nacrés, la foule des sensations primitives. Elle remontait de ces profondes plongées aux cités englouties de l’âme, calme et brisée, avec le sentiment qu’une réponse indistincte avait cependant été donnée à des énigmes qu’elle ignorait. L’agitation des soirs avait disparu. Elle pensait comme à une étrangère à cette femme qu’une impulsion ridicule obligeait, la semaine dernière encore, à accomplir des actes sans logique.
Elle avait passé trois jours près de sa mère, dans la détente de l’affection partagée.
Dès novembre, le froid était tombé du ciel pur. A Noël, une glace épaisse emprisonnait les canaux. Des centaines de patineurs circulaient entre Haarlem et Amsterdam. Les audacieux s’engageaient, à quatre ou cinq, sur l’immense banquise boursouflée de vaguelettes du Zuiderzée. On les voyait courir, penchés sur l’appui fictif d’un bâton. On eût dit des brochettes d’oiseaux de mer rasant la houle figée. Ils faisaient halte autour des braseros installés devant une tente où des vieilles débitaient du café. Ils poussaient jusqu’à l’île de Marken, qui brillait comme un jouet au milieu du désert gelé. Des paysannes aux cheveux jaunes les hissaient sur la berge et leur offraient des boissons brûlantes.
Lise les regardait avec envie, car toute son enfance avait participé à cette féerie des hivers. Elle se rappelait des parties de glace où l’on était dix cousins et cousines en jerseys blancs derrière la perche. Elle désira revoir l’Amstel, qui se trouvait associé dans sa mémoire aux aigus plaisirs du froid.
A la sortie de la ville, le fleuve était sillonné de traîneaux. Des prairies couvertes de givre montait une touffe de brouillard qui débordait mollement et s’aplatissait contre le sol rose. Amsterdam n’était qu’une frange grise de toits, de dômes et d’usines. Le soleil descendait, comme un gong de cuivre détaché du zénith. Il semblait qu’en frappant la pierre d’un clocher, il dût sonner avec un grondement joyeux et rebondir. A quatre heures, devant le restaurant du Kalfje, toute une foule dansait sur la glace.
Lise distingua, parmi les patineuses, deux jeunes femmes qui avaient été ses compagnes d’enfance. Un désir lui vint de se mêler à cette cohue glissante. Elle chaussa des patins et décrivit des cercles, dans une passion de mouvement et d’air froid qui la surprit. Ses anciennes amies l’avaient reconnue. Elles l’enlacèrent et, pendant un quart d’heure, les trois corps évoluèrent hardiment sous le regard attentif des hommes. Mais une gêne subite dégrisa Lise, quand elle s’aperçut qu’un officier l’avait remarquée. Il dépassait le trio, dans une rapide avancée, puis pivotait brusquement et glissait à reculons en la fixant. Un sentiment de honte et de crainte naissait en elle. Cette humanité tournoyant gaiement sur la glace noire lui parut soudain pleine de dangers et de tentations. Elle sut qu’elle devait la fuir. En même temps, une fatigue, une raideur douloureuse l’envahissaient. Ses chevilles enflaient sous la courroie des patins. Ses membres, esclaves des rêveries immobiles, protestaient de tous leurs muscles contre le mouvement qui les violentait. Elle quitta ses amies et revint à Haarlem, la conscience alourdie d’un obscur péché.
Elle rêva, cette nuit-là, qu’elle se trouvait dans une chambre de la maison de Bloemendaal, avec sa mère. Celle-ci était encore jeune et telle que Lise avait dû la connaître en sa petite enfance. Elle-même se voyait rajeunie de dix années. Un départ se préparait, dans la chaude allégresse des cœurs. Il s’agissait d’aller retrouver Jacob. Il régnait une tiédeur dorée où montait, avec la vapeur d’eau, l’odeur de l’empois et du linge humide. Lise était minutieusement, amoureusement occupée à repasser son jupon de mariage. Mais, toujours, un faux pli rayait la batiste, un volant échappait à l’injonction du fer et, d’un bras inlassable, des pleurs de bonheur au bord des yeux, la jeune fille, tendrement penchée sur les symboliques blancheurs de la jupe, repassait, repassait.
A la mémoire de Joseph Conrad.
C’était une maisonnette isolée à la limite du village. Il semblait que les habitations honnêtes, bâtisses arabes crépies de blanc, caravansérail, bain maure, entrepôts et boutiques, se fussent concertées pour la rejeter aux confins du steppe. Son petit enclos planté de poivriers ouvrait sur un espace non délimité qui était comme la plage poussiéreuse du désert. De son seuil, on voyait les dos rouges des montagnes du Figuig, maintenues haut dans l’azur par la poussée noire de leurs contreforts, et, vers le sud, le regard se désolait à contempler la plaine des pierres.
Une des cinq femmes qui vivaient là sortit, tenant une petite fille par la main. Elle traversait l’étendue qui la séparait du village. Soudain, le châle safran et les bas roses de la mère, la robe verte de l’enfant s’immobilisèrent dans la lumière du soir. Une voix rauque partie du bain maure vociférait :
— Heddah ! Heddah !
La prostituée obliqua vers la masse blanche qui commençait à jaunir. Un ksourien à face noire, dont le burnous semblait pétri dans l’argile, l’appelait d’un geste impérieux. Il y eut un conciliabule, pendant lequel on entendit les notes perdues d’un rebab qu’un baigneur attardé grattait au fond d’une étuve, puis les trois formes, traînant sur la poussière leurs ombres allongées, se dirigèrent vers le mauvais lieu.
L’heure tourne avec douceur. Un souffle continu d’air frais entre par la fenêtre grillagée. Les femmes fument, accroupies sur des dokalis. Leur chienne lappe du thé à la menthe renversé dans un plateau de cuivre. Un gamin de quatorze ans lutine la mince Dinah, la servante des prostituées, qui se casse de rire sur le carrelage. La Juive au teint flétri, son éternel foulard autour du cou, découvre son ventre noirâtre devant un nomade à l’œil rapace. Heddah, des plumes d’autruche en accroche-cœur sur les joues, subit les bourrades de son ksourien, tout en supputant sa richesse.
— Caresses arabes ! dit-elle seulement, quand la brute lui assène entre les épaules un coup de poing qui fait sonner son dos et tinter les ornements de sa coiffure.
Le temps passe, incalculé. A l’heure où le vent du soir dresse devant les montagnes un rideau de sable, Heddah conduit l’homme au burnous d’argile dans le réduit où elle se vend.
Sa petite Aziza joue sous les poivriers.
C’est une sauvagesse de six ans, svelte et grimpante, dont les cils noirs semblent collés sur les paupières comme ceux d’une poupée. Heddah l’a eue, jadis, dans un poste saharien, du soldat français qui l’a débauchée. Heddah était alors une jeune fille fièrement voilée, dont les minces chevilles ne remplissaient pas leurs cercles d’argent. Plus d’un Arabe, la croisant dans l’obscurité des voûtes en troncs de palmier, la souhaitait pour épouse. Mais une force inconnue la rivait au torse blond du chrétien et son enfant porte la marque de cette préférence.
Une mèche d’or s’égare dans ses cheveux châtains. Son front est une plaque d’ambre qui verdit dans la peur ou la colère, mais le plaisir fait affluer du rose à ses joues. Tout en elle, attaches, mouvements et jusqu’à la ciselure de sa petite pensée, est précocement affiné par la lutte des instincts contraires.
Si elle ne se prostitue pas aux tirailleurs pour un franc, dans les jardins de la palmeraie, comme les fillettes indigènes, c’est qu’elle se sait réservée pour des marchés plus lucratifs.
— Est-ce que ta mère t’envoie à l’école ? lui a demandé l’officier du bureau arabe.
— Oui, à l’école de la lanterne rouge, a-t-elle répondu en ricanant amèrement.
Ce soir-là, elle s’amuse à jucher une portée de chats sur la plus basse branche d’un poivrier, puis à les faire descendre l’un après l’autre vers la mère chatte qui miaule d’angoisse au pied de l’arbuste.
Tout à coup, elle quitte son jeu pour courir à la rencontre du pasteur Jacottet qu’elle a vu sortir de chez lui.
La chambre du missionnaire ouvrait sous une arcade, en face du lupanar, sur l’autre bord du grand espace ocreux. Il enregistrait malgré lui l’arrivée au galop d’un cavalier du Figuig, l’entrée dédaigneuse d’un nomade, ou la sortie nonchalante d’un tirailleur, comme si Dieu, pour l’éprouver, l’eût promu comptable de la débauche indigène. Les moukères, de leur côté, pouvaient le voir enlever tous les jours à la même heure les panneaux de bois qui avaient défendu sa sieste contre l’invasion du soleil et des vents de sable, s’installer sur sa chaise de pont, une grammaire arabe sous les yeux, et vider la demi-bouteille d’eau de Vichy qui prenait le frais, emmaillotée de linges, dans un broc. Leïla, la ksourienne, avait, un soir, osé le convier à l’amour. Elle était venue le provoquer du sourire aigu de sa noire face de chienne et, comme il s’était rageusement enfermé, elle avait écrasé un instant ses mamelles contre la porte, telles deux grenades gonflées de suc.
Le pasteur Jacottet vivait sans désirs. Aux heures désolantes où l’ouragan chaud secoue les volets, où la fine grêle dorée du sable s’insinue entre les planches du toit et saupoudre la nourriture, il évoquait certains meetings où la croyance brûlait dans le brouillard de décembre, parmi les sapins géants de son canton natal ; il passait en revue des visages délabrés dont vingt années tropicales n’avaient pourtant pas éteint la flamme ; puis il prenait sa bible et lisait à haute voix. Le lieutenant du bureau arabe le tenait pour un héros, le receveur des postes pour un imbécile. Les indigènes le pensaient maboul.
Aziza le rejoignit comme il abordait le steppe.
— Ah ! c’est toi, la petite Maugrabine ?
Elle lui prit la main sans rien dire et le suivit dans la plaine des pierres, où le soleil oblique faisait flamber d’un feu sombre chaque touffe de drinn, créant l’illusion passagère d’un immense champ de verdure.
Tout à coup, la fillette posa sa tête contre le bras du pasteur et murmura :
— Toi, kif kif padre, pour Aziza !
Il répondit que Dieu, en la privant de son père, avait clairement témoigné qu’il voulait être aimé d’elle comme le seul père de toutes les créatures. Elle fit une moue, avançant sa lèvre inférieure qui avait la couleur de l’orange sanguine. Leurs conversations s’amorçaient le plus souvent par des malentendus de ce genre. Le missionnaire ne voyait pas que l’enfant avait trouvé en lui un parent d’élection. Il accomplissait en honnête manœuvre de la foi sa besogne d’instructeur et dévidait les lieux communs du dogme, d’une voix qui semblait s’affliger devant une tombe ouverte.
Comme ils atteignaient un plateau de rocaille où les pierres noires brillaient, striées, plissées ainsi que des cervelles d’animaux, un gloussement en cascade, une espèce de rire saccadé, presque mélodieux, résonna dans la direction du village. C’était l’hyène qui accourait chaque soir du fond des solitudes, pour chercher sa pitance dans les tas d’immondices proches du lupanar. Les chiens lui répondirent, déchirant l’espace de hurlements unanimes.
— Broumitch, fit Aziza, soudain très inquiète. Moi rentrer, fissa, fissa !
Elle partit en courant sur les pierres sèches qui sonnaient le creux et le cristal. Elle venait de se rappeler qu’elle avait laissé la famille de chats en train de jouer sous les poivriers, et la pensée que l’hyène rôdait parfois jusqu’à l’enclos la terrifiait. Les animaux domestiques fuyaient, l’échine basse, à l’approche du fauve. Les deux méhara entravés qui attendaient fixement depuis le matin, au bord du steppe, tournaient la tête l’un vers l’autre avec des mouvements de cygnes engourdis. Elle trouva la mère chatte qui montait nerveusement la garde autour de ses petits. Elle les couvrit de caresses, les prit dans ses bras et les installa dans le vieux coffre qui lui servait de lit.
Dans le coffre, comme dans son cœur, ils avaient pris la place des poupées, compagnes de son dernier été. Pendant les chaleurs sauvages qui, quatre mois durant, écrasent le Sud-Oranais, ces effigies sans forme ni couleur, ces épaves de l’enfance civilisée s’étaient trouvées associées à d’étranges perturbations. Certains jours, Aziza s’éveillait, tourmentée par une précoce inquiétude. Elle se glissait dans le réduit où sa mère dormait nue, brisée par sa nuit ; elle se couvrait les joues de l’espèce de poudre de brique pilée qui sert de fard aux prostituées, elle s’ensanglantait les lèvres, se bleuissait le tour des yeux avec des crayons et se souriait longuement dans la glace de pacotille. Puis, elle dérobait dans le coffre maternel des oripeaux hors d’usage, des foulards roses troués, des débris de colliers de verre. Elle partait alors, avec sa charge de poupées, traversait le village, la palmeraie, et gagnait les dunes saumon qui se dressent de l’autre côté de l’oued à sec. Dans le vent brûlant qui faisait onduler à leur surface comme un diaphane linceul de sable, elle habillait ses tristes pantins, choisissant les étoffes les plus vives, les verroteries les plus étincelantes, et les plantait en demi-cercle autour d’elle. On eût dit un concile de fétiches, l’assemblée des petits dieux de la solitude et de la mort. Presque ensevelie dans la fournaise mouvante, elle se mettait à rêver devant ces visages déteints. Elle attendait avec un effroi plein de délices cette vision toujours renaissante d’une ville où les hommes et les femmes ne pensaient qu’à l’amour. Elle voyait des corps blancs, aux chevelures blondes, s’unir dans l’ombre des demeures en toub ; par les rues obscures, où des flocons de laine noirâtre tourbillonnaient avec la poussière, des enfants nus s’étreignaient… Cette cité, qu’elle croyait construire dans l’irréel, n’était bâtie qu’avec les décombres de ses premiers souvenirs. La dune évoquait l’océan jaune menaçant de tous côtés son ksar natal. Et si les corps dont elle imaginait la conjonction lui apparaissaient plus blancs qu’aucun de ceux parmi lesquels elle vivait, c’est qu’à la source de ses rêveries, il y avait tout un nœud de chimères et d’ardeurs, dont le fantôme paternel était l’objet. Pourtant, aucune image ne lui restait de son père, sinon celle d’un vague géant roux, noyé dans la brume de l’espace et du temps.
Du jour où le vieux jardinier qui visite Heddah chaque semaine a fait tomber de son tablier les six chatons et leur mère, les poupées ont perdu leur pouvoir évocateur. La charge de rêve et d’amour qui pesait sur elles a été brusquement reportée sur les nouveaux venus. Aziza les chérit d’une tendresse excessive et plus qu’aucune créature, à l’exception du missionnaire. Elle a bravé, pour les défendre, la colère du chien blanc de Khaled, qui ressemble à son maître. Elle les porte sur son dos, comme les femmes arabes leurs enfants, et les emmène jusque dans la palmeraie. Elle leur livre de petits cadavres de lézards à dos rose, de minuscules tortues d’eau qu’ils retournent maladroitement de leurs pattes velues et tremblotantes. La mère, pendant ce temps, chasse pour son compte dans les jardins, ou, tapie sur le rebord d’un réservoir, observe longuement les épaisses grenouilles au ventre jaunâtre qui se renversent dans l’eau verte avec des mouvements humains.
Elle était assise au pied d’un grenadier, ce matin-là, lissant le poil de son favori, quand le pasteur apparut, foulant massivement le fragile sentier de terre qui longeait le jardin. Elle offrit, d’un geste plein de noblesse, l’ombre et le tapis d’orge qu’elle s’était appropriés. Il enjamba la clôture et s’étendit volontiers. Des chameliers, rencontrés sur la piste du Figuig et auxquels il avait osé soutenir que Jésus était plus puissant que le Prophète, l’avaient menacé de leurs bâtons, aussi son humeur était-elle sévère, comme ses discours.
— Je vais te raconter une histoire, commença-t-il, de cette voix qui semblait répercutée par le mur d’un cimetière. Il y avait jadis un très vieil homme qui s’appelait Abraham. Malgré son grand âge, Dieu lui envoya un fils qui reçut le nom d’Isaac et devint son enfant préféré. Or, un jour, Dieu dit à Abraham : « Prends ton fils, prends Isaac, dresse un bûcher sur une montagne et offre-le-moi en sacrifice. »
— Pourquoi faire ? interrompit vivement la fillette.
Mais le missionnaire ne tenait pas compte des interruptions.
— Trois jours après, Abraham se leva de bon matin, sella son âne, emmena son fils et deux serviteurs. Arrivé à l’endroit que Dieu lui avait désigné, il se mit à élever un bûcher. Isaac, qui croyait que son père allait faire au Seigneur le sacrifice d’un agneau, s’étonnait de ne pas voir la victime. Abraham lui répondit : « Dieu se procurera l’agneau lui-même. » Et ayant attaché son fils sur l’autel, il prit le couteau pour l’égorger…
— Dieu méchant ! Brahim méchant ! protesta l’enfant qui tremblait d’indignation. Kif kif Doui-Menia, couper cou bons Arabes !
— A ce moment, un ange apparut à Abraham et lui dit : « Arrête ! Je sais maintenant que tu crains Dieu, car tu étais prêt à lui sacrifier ce que tu as de plus cher au monde. » Et Abraham, voyant un bélier retenu par les cornes dans un buisson, le prit et l’offrit au Seigneur à la place de son fils.
Aziza respirait, soulagée. Mais le danger couru par Isaac l’impressionnait encore trop vivement pour qu’elle pût se réjouir sans arrière-pensée du dénouement de l’histoire.
— Et si l’ange y a véni trop tard, réfléchit-elle, Brahim, quoi dire à sa femme en rentrant ?
Le pasteur, qui ne se risquait jamais dans les méandres de la dialectique indigène, tirait la morale de son apologue, démontrant qu’il fallait sacrifier à Dieu sans tarder ce qu’on avait de plus cher.
— Ne remettons pas au lendemain, ni même au soir, conclut-il. Donnons. Donnons sur l’heure. Plus le sacrifice sera pénible, douloureux, plus Dieu sera content.
— Et toi, content aussi ? demanda-t-elle anxieusement.
Pour la première fois, il s’aperçut que sa catéchumène était bouleversée. Il tapota ses joues qu’envahit une rougeur insolite, la rougeur des émois européens, et répondit d’une voix bienveillante :
— Mais oui, je serai content. Allons, tu es une brave enfant. Je suis sûr que tu deviendras une bonne chrétienne. Adieu, petite Maugrabine !
Elle pâlit de plaisir, pendant qu’il s’en allait, enfonçant la terre légère qui résistait aux pieds nus des jardiniers indigènes.
Au milieu de la sieste, Leïla, la ksourienne, énervée par le vent d’est qui soufflait depuis midi, sortit de la maison et s’engagea dans la plaine des pierres. Sa face pointue humait la brise chaude. Un brouillard de sable voilait les montagnes à l’horizon et, sur la rocaille, autour d’elle, passaient des brumes rapides comme des flammes de mer. Elle s’arrêta soudain devant une étrange vision. Dans un bas-fond semé de grès noirs, Aziza était agenouillée. Elle tenait à deux mains un bloc qu’il ne semblait pas qu’elle dût pouvoir soulever et elle en assénait de grands coups sur la tête d’un de ses chats. Devant elle, quatre petits cadavres gisaient déjà, le crâne défoncé. Elle avait les bras éclaboussés de sang jusqu’aux épaules. On eût dit qu’un plat de sauce rouge venait d’être renversé sur le sol.
Leïla la regardait assommer le survivant. Un gémissement de nouveau-né, ridiculement faible, sortait encore de la bouche à demi écrasée qui esquissait la grimace vieillotte de certaines personnes, quand elles souffrent des dents. La fillette dut s’y reprendre à quatre fois pour libérer dans le vent d’est le dernier souffle de son préféré.
Le massacre terminé, elle s’accroupit et contempla ses victimes dans une insensibilité complète : elles avaient l’air beaucoup plus petites qu’un instant auparavant. On eût dit trois paires de rats. Un gros champignon de steppe, atteint par les rafales, se vidait sur elles comme d’un nuage de poussière d’encre. L’apparition de Leïla fit tressaillir l’enfant, car ce qu’elle appréhendait le plus était une intervention tardive de l’ange. Mais quand la ksourienne, jouant du bout du pied avec les cadavres minuscules, lui demanda :
— Pourquoi as-tu fait ça ?
Elle répondit, secouée de sanglots, dans une espèce d’ivresse de sacrifice :
— Parce que je les aimais tant !
L’aventurière qui venait d’arriver au Grand-Hôtel d’Ajaccio se faisait appeler Zobba hanoum et se donnait pour la veuve d’un émir du désert syrien.
Certains soirs, avec son masque dédaigneux, son teint d’ambre éclairci, avec ses cheveux courts entremêlés d’or rouge, avec sa large bouche onduleuse comme la corolle d’une anémone de mer, elle semblait une de ces princesses des montagnes d’Arabie qui commandent à leur tribu, font la guerre, improvisent et rendent la justice. Le lendemain, avec ses yeux ternis par l’angoisse, sa voix dure qui attaquait le destin en insolences désespérées, elle n’était plus qu’une fille ivre de rancune. On la voyait tantôt dans des robes de Paris ou de Londres, mais tachées, fripées, tantôt le front cerné par quelque foulard algérien et le corps à l’abandon parmi les plis d’une vieille djellaba. L’hôtelier s’inquiétait secrètement chaque semaine en présentant sa note. Elle payait cependant, après des discussions sordides. La société anglaise ignorait son existence. Seuls, quelques hommes lui parlaient. Elle tournait à vide autour du jardin, montait et descendait les escaliers sans motif, parcourait les couloirs comme un animal poursuivi. Elle ne savait pas ce qu’elle fuyait.
Le temps peut alléger une conscience du crime ou de la douleur, mais vingt années de prostitution sont une pierre tombale sur l’âme la plus forte. Les trottoirs d’Oran, cette longueur du boulevard Séguin où, dans la poussière dorée de six heures, les machines humaines font le manège devant les colons attablés dans leur sueur ; les trottoirs de Paris, l’arène bordée par les poubelles où elle avait, pendant des années, combattu pour son pain ; les trottoirs de Londres, la piste sans fin, jalonnée le samedi soir par les ivrognesses et où, dans le brouillard des nuits, elle avait entraîné à sa suite des formes habitées par le sadisme et la folie ; les chambres, des réduits algériens où la pièce de dix sous tintait sur la terre battue aux boudoirs des maisons secrètes d’Europe, où les lampes rouges et les pastilles du sérail ont pour mission de dépayser le désir masculin ; les corps, cette forêt de membres clairs ou bronzés qui l’avaient étreinte et tenaillée, pendant que l’arbre humain vibrait dans la rafale du spasme, — c’étaient là les fantômes qui lui donnaient la chasse le long des corridors, sous l’ombrage des palmes et jusque dans le filet à souvenirs du sommeil.
Elle volait. Tant bien que mal, en bijoux dérobés à des proxénètes, en faux platine écoulé à des recéleurs, en faux tableaux revendus à des Américains, elle apaisait l’angoisse des nuits futures, des nuits sans mâles de la cinquantaine, et sa haine d’un monde où une femme peut se sentir à la même aube rassasiée de débauche à crier d’horreur et vide d’aliments à vouloir tuer. Elle savait que ces temps infernaux ne reviendraient plus pour elle. Les démons de la faim qui avaient hurlé si sauvagement à ses trousses étaient exorcisés, mais la volupté, l’assouvissement, la plénitude, qu’elle vendait de plus en plus cher, lui étaient toujours refusés. Elle les cherchait, cependant, sous d’autres noms, comme toute créature vivante : ce qu’il lui fallait, ce n’était pas seulement boire, se vêtir, fumer et dormir ; c’était aussi détruire, saccager par l’intelligence.
Nul souvenir ne vibra en elle, quand elle entendit appeler son nouveau voisin de table, un missionnaire qui arrivait de l’Afrique Centrale, « M. le pasteur Jacottet ». Elle avait seulement éprouvé, en voyant cet homme, l’espèce de tressaillement qui l’avertissait en présence d’une victime possible. Et elle savait aussi déjà que celui-ci ne serait dépouillé par elle ni de son argent, ni d’aucun de ses biens terrestres.
Le pasteur venait soigner en Corse une fièvre bilieuse qui l’avait terrassé dans sa case, au bord d’un estuaire congolais. Il regardait les gens avec des yeux naïfs, usés, et leur racontait spontanément ses campagnes. Il ne les distinguait qu’avec peine : pour ce spectateur des foules noires, tous ces visages clairs se ressemblaient. Il avait perdu le sens des différences sociales. D’une petite table à l’autre, il avait tout de suite engagé la conversation avec sa voisine et il la traitait avec la même déférence que la femme du colonel anglais, qui mangeait à sa gauche. Il n’avait presque plus de voix, à force d’avoir parlé aux hommes, dans l’humidité des forêts et la poussière des brousses. A quarante-cinq ans, il semblait un vieillard.
Le lendemain de son arrivée, il rencontra Zobba hanoum derrière l’hôtel, dans un champ d’asphodèles d’un mauve passé. La jeune femme était assise à l’ombre d’un de ces grands eucalyptus isolés qui penchent leur bruissant fardeau d’argent au-dessus du golfe. Son regard instable s’arrêta sur le missionnaire qui l’aborda cérémonieusement et reprit la conversation de la veille. Il parlait sans fanatisme, en homme dont vingt années d’apostolat ont miné la passion la plus forte.
— Je me suis souvent demandé, disait-il, de quelle valeur devant Dieu peut être le baptême d’un malheureux Bambara pour qui le crucifix n’est qu’un fétiche de plus, d’une pauvre brute à front de singe qui invoque le Christ entre le démon de la foudre et la déesse des pluies. Quand j’ai affaire à des peuplades dont la barbarie m’est connue, je ne leur parle même plus des vérités évangéliques. A quoi bon ? Des sauvages capables de certaines cruautés, de certaines perfidies, ne peuvent que souiller le nom du Christ en le proférant. Si j’arrive à leur inculquer les premières notions de la charité, de la douceur, de l’humanité, je suis bien content et j’estime que Jésus est content, lui aussi.
Une lueur jaune brilla un instant dans les yeux de la jeune femme. Elle réprima un sourire et cingla de sa canne une touffe d’asphodèles, avant d’insinuer :
— Vous êtes vraiment très raisonnable, pour un pasteur… Je me demande si vous croyez encore en Jésus-Christ…
Il pâlit et répondit avec quelque solennité :
— Si je ne croyais pas en Lui, il y a longtemps que je serais mort. La foi seule peut soutenir un homme à travers d’aussi dures épreuves. Je n’ai pas de bien plus précieux. C’est même le seul qui me reste…
Il soupira, comme si, pour la première fois, un regret se mêlait au souvenir de ces temps destructeurs qui l’avaient rendu au monde, la voix morte et le corps ravagé.
En trois jours, cette femme dont il ne savait rien lui était devenue nécessaire. Il la guettait le soir, dans le hall, mendiant sa compagnie ; il l’attendait sous les palmes du jardin, à l’heure de la promenade. Elle ne le fuyait pas. Fiévreuse ou abattue, rageante ou dédaigneuse, froidement lucide parfois, elle se laissait accompagner au bord du golfe ou sur les crêtes du maquis. Elle lui avait dit, un matin, en longeant ces bancs de varech d’un roux doré qui se soulèvent en silence, à chaque respiration de la mer :
— Les jeunes gens ne m’intéressent pas. J’aime qu’un homme ait maté sa destinée.
Mais un instant après, elle sautait par-dessus les mares et le défiait cruellement de la suivre.
Dans quelques méandres que s’engageât leur causerie, elle la ramenait à Dieu avec obstination. Elle avait découvert, chez un libraire, un ouvrage de psychologie religieuse qu’elle étudiait chaque jour en secret, pour, le lendemain, étourdir le missionnaire de citations, de rapprochements et d’hypothèses.
Ils erraient, un soir, par les rues de la petite cité. Le gaz manquait et l’abîme noir du ciel descendait jusqu’au ras des trottoirs.
Elle dit tout à coup :
— Bon endroit, pour une confession. Avouez-moi donc que vous avez perdu la foi !
Il se taisait. Mais en passant devant un feu de plantes que des gamins avaient allumé sous un palmier, il s’aperçut qu’elle le dévisageait avec une intensité sauvage. Alors, il revint de lui-même au sujet qu’il voulait fuir.
— Pourquoi aurais-je perdu la foi ?
— Pourquoi ? Mash’Allah ! Il faut avoir un crâne de nègre ou de Bicot pour croire à de pareilles stupidités. Comment voulez-vous que votre Christ soit un Dieu, puisque le Christ, c’est Christna, le prophète des Hindous ? Vous ne savez donc pas que c’est la même légende ? Pff ! Moi, j’ai appris ça dès l’école. Christna est né d’une vierge, comme le Christ. Il se disait fils de Dieu, faisait des miracles et ressuscitait les morts. Finalement, il est monté au ciel, comme le Christ… mais cinquante siècles avant. Ah, ces Roumis ! Pas même capables d’inventer leur religion ! J’ai connu un nègre qui s’était fabriqué un fétiche avec un arrosoir : au moins, celui-là n’avait pas volé son Dieu, comme vous autres !
Cette voix dissolvante, sortant d’une bouche invisible, dans la nuit intégrale, semblait au pasteur un chuchotement de l’enfer. Il voulait défendre son sauveur pour la gloire duquel il avait affronté le martyre… et les mots lui manquaient. Des réfutations victorieuses empruntées à l’apologétique se pressaient chaotiquement en lui : une sorte de barrage, de résistance insolite de la pensée l’empêchait de les formuler. Zobba hanoum avait ce don d’enchaîner les intelligences, de paralyser les âmes qu’elle voulait dévorer. Il balbutia quelque chose à propos de textes interpolés. Elle lui prit le bras. Il se tut, furieux et enivré.
Seul dans sa chambre, il se reprocha son silence comme une trahison. Il s’accusa devant Dieu de sa lâcheté… Mais tout en priant, il mûrissait des péchés bien plus graves : lui qui avait, pendant un quart de siècle, côtoyé le doute et l’athéisme avec le haussement d’épaules des vrais athlètes du Christ, il méditait sur les blasphèmes d’une païenne.
Il l’avait suppliée en vain de renoncer à ces conversations. Elle puisait chaque jour des forces nouvelles dans son manuel d’incroyance et nouait lentement autour de sa victime la robuste chaîne d’arguments par laquelle l’esprit critique essaye d’entraver le bondissement des cœurs vers l’infini. Elle soulignait les aveux d’ignorance, les restrictions sur la nature de la cause première qui se trouvent à l’origine de presque toutes les religions. Elle jouait sur les mots, trichait avec les textes, inventait des citations. Elle s’était assimilé le point de vue de la théologie protestante moderne qui, délaissant l’érudition et la critique des faits religieux, ne voit dans la foi qu’une puissance intérieure et l’étudie, comme la psychologie scrute les passions, le rêve ou la névrose… Il n’avait déjà plus la force de secouer cette harpie accrochée à son âme.
Ils goûtaient ensemble, au pavillon de l’Ariana. Tout ce qu’on savait de l’hiver, c’était cette mouvante architecture de nuages bousculés par les vents, qu’on voyait s’étager depuis des semaines sur les cimes blanches du centre de l’île. La saison respectait la tremblante montagne d’or des mimosas ; elle ne soulevait pas d’un pli le pur émail du golfe ; elle ne troublait d’aucun souffle l’air immobile où la lourde lumière de cinq heures se dilatait jusqu’au cœur des plantes.
Le missionnaire, vaincu par cette trop grande douceur, avait envie de pleurer. Il regardait l’aventurière effacer machinalement du doigt la ride passagère qui inscrivait sur son front ses changements d’humeur. Elle venait de mettre en marche un phonographe, mais il lui fallut se lever et courir inspecter une jeune haie de figuiers de Barbarie aux feuilles bizarrement implantées.
— Venez voir, criait-elle, on dirait un échafaudage d’oreilles !
Il la rejoignit. La grêle musique, acide écho d’un orchestre nègre, semblait tinter sous les eaux. Il posa une main tremblante sur le bras d’ambre de la jeune femme. Elle lisait en lui comme dans un enfant.
— Pour qu’un homme me plaise, dit-elle en le regardant dans les yeux, il faut qu’il me sacrifie ce qu’il a de plus cher au monde.
Elle n’avait, en prononçant ces paroles, aucun souvenir conscient de l’histoire biblique écoutée jadis au pied d’un grenadier, dans une palmeraie du Sud-Algérien. Elle pensait n’obéir qu’à son bon plaisir, qui était de torturer tout ce qui l’approchait.
Le missionnaire avait répondu avec une soumission pleine de bonheur :
— Vous savez bien que je vous sacrifierais volontiers ma vie !
Elle fit la moue, habitude enfantine des lèvres que ces vingt aventureuses années n’avaient pu effacer :
— La vie n’est pas votre bien le plus précieux.
Elle le regarda, balançant la tête à droite et à gauche, comme si elle visait le point mystérieusement sensible qu’elle voulait atteindre à coup sûr, puis ajouta, posant un doigt pointu sur ce cœur amolli :
— C’est Dieu !
Il rougit et se détourna, pendant qu’elle tranchait, d’une voix âpre :
— Je suis comme ça ! Je n’aimerai jamais un homme qui croit connaître Dieu ! Je n’aimerai jamais une dupe !
Et cambrant son corps vers le soleil qui, dans l’absolue pureté du ciel, s’inclinait vers le parvis étincelant du golfe, elle ajouta :
— Il faut choisir : le crucifié, le Dieu volé, ou moi !
Puis, cassant une branche de mimosa, elle en secoua la poudre jaune sur l’épaule du missionnaire.
Il prie, — il feint de prier, — dans sa chambre. Il a éteint la lumière et se tient debout devant la fenêtre. L’hôtel dort. Les palmiers du jardin entrecroisent des ombres aiguës comme des poignards. La pleine lune traverse un ciel qu’il n’ose plus sonder, car il lui semble vidé de son essence. C’est l’heure où, d’habitude, il parle à son Dieu de bouche à oreille, mais cette nuit, le grand invisible s’est retiré de l’univers. Les arbres, les étoiles, la mer, sont devenus des signes incohérents, des énigmes hostiles qu’il ne peut plus déchiffrer. Depuis trois jours, il évite Zobba hanoum. A quoi bon ? Elle a creusé en lui un sillon que rien n’effacera. Cette bouche exhale un souffle plus desséchant que celui du simoun. L’aridité salée des espaces miroitants d’où elle sort envahit les âmes. Il se sent habité par un être exécrable et nouveau. Ce rebelle qui raisonne et refuse, est-il possible qu’il l’ait porté sans le connaître ? Non, c’est l’infidèle qui l’a suscité. C’est cette chair stérile qui a enfanté le sarcasme et le doute.
Par un renversement dont il s’épouvante, il se sent devenir tous ceux qu’il a victorieusement combattus. Depuis l’adolescent passionné qui prenait la parole pour tourner l’enfer en ridicule, dans les meetings de sa jeunesse, jusqu’au chasseur noir souillé de la vase des estuaires congolais, qui exigeait une preuve de la puissance de Jésus en brandissant son javelot empoisonné, tous les sceptiques, tous les négateurs sont devenus les hôtes tardifs de son cœur. Et la pire malédiction lui est venue de cette fille d’Eblis. Lui qui a contemplé avec un sourire de pieux dédain les courtisanes pourognes expertes en débauches, voici que la fièvre l’envahit, quand il pense à l’odeur de ces cheveux sauvages. Il redoute ce beau corps inquiet à l’égal de la pestilence que souffle, au détour de la piste, une charogne de mouton… et il l’imagine sans cesse dévêtu. Les mots qu’elle a dits seraient demeurés sans pouvoir, s’il ne l’avait pas désirée. Le sacrifice qu’elle exige, il l’a déjà fait. Et son tourment le plus profond n’est pas le remords d’avoir égorgé son père, mais l’anxiété de savoir si elle agréera l’holocauste.
On marche dans le couloir. Il a reconnu son pas. Il entr’ouvre la porte et la voit qui s’avance, les bras nus, le front bas et plissé. Tout le soir, elle s’est agitée sans savoir pourquoi. Elle a dansé la moitié d’un tango ; elle a couru au jardin arracher des fleurs de camélia ; elle a feuilleté des illustrés au salon ; elle a fini par boire avec le plus borné des jeunes Américains chasseurs de sanglier.
Le missionnaire a ouvert sa porte et donné la lumière. Elle est chez lui.
— Eh bien, dit-elle en se regardant dans la glace avec une espèce d’effroi, devenez-vous un homme, ou serez-vous toujours une vache à sermons ?
— J’ai traversé une crise, commence-t-il, en baissant les yeux, oui, une pénible crise de conscience.
Mais un rire subit emplit de vie et de méchanceté cette chambre habitée par des tourments silencieux :
— Une crise de conscience ! Ha, ha, que c’est drôle ! Il en parle comme d’un accès de goutte !
Il plie l’échine sous ces éclats, tel un chien sous la colère du maître.
— Ne prenez pas mon sacrifice à la légère, implore-t-il. Je ne sais pas si je pourrai y survivre.
Il s’est approché d’elle en tremblant. Il pourrait la serrer dans ses bras. Une froideur, une crainte incompréhensibles le paralysent. Elle le regarde avec curiosité, ses beaux yeux voilés d’un attendrissement rapide, maladif. Elle lui touche doucement les joues :
— Vous êtes encore jeune… Trop jeune pour moi. Je vous vois, à soixante ans. Vous aurez un vice quelconque. Vous serez très dégradé, très misérable… Oh ! comme j’aurais pu vous aimer !
Il se tait, bouleversé, lui aussi, par une pitié sans cause. Mais une onde de cruauté la traverse de nouveau.
— Alors, c’est fini, crie-t-elle, toute cette chimpanzerie ? Le Paradis, l’Enfer et Jésus-Christ ?
Elle prononce à l’anglaise, Djizeuss-Chraëst, par dérision.
— Je… je ne peux plus y croire, avoue-t-il en se cachant le visage.
Elle le palpe comme une chose achetée dont elle peut user suivant ce que lui soufflera sa folie. Elle a senti la forme d’un livre dans la poche intérieure de sa redingote.
— Qu’est-ce que c’est que ça ?
— C’est ma Bible.
Et il lui montre le vieil exemplaire qu’il préserve depuis vingt-cinq ans. Le cuir noir de la reliure est roussi par le sable et le soleil. Les feuillets sont piqués de moisissures. Des annotations, des croix jalonnent les étapes d’une longue intimité avec Dieu. Ce psaume, encadré de bleu, date un élan d’enthousiasme juvénile ; ce verset souligné fixe une nuit de fièvre et d’abandon dans une case de feuillage défoncée par les pluies ; et ces traces d’ongles sous des mots indifférents témoignent d’une heure où ces vocables s’illuminèrent d’un sens nouveau, parce que la mort était là.
Elle ouvre la Bible au hasard et la lui tend.
— Crachez !
Il regarde la page sans comprendre. Elle frappe du pied.
— J’ai dit : crachez ! Crachez, je le veux !
Il obéit. Elle jette le volume dans la cheminée où meurt un feu d’eucalyptus. Il pourrait aisément le sauver. Mais l’ivresse du sacrilège l’a saisi. Il ranime la flamme d’une poignée de brindilles ; il entasse les bûches odoriférantes et observe… Quand le livre est attaqué de toutes parts, il se retourne vers la jeune femme, avec un sourire d’amère bassesse.
Elle est adossée au lit, visitée par une joie si secrète et si forte qu’elle lui compose un visage nouveau, celui d’une enfant prise de vin. Il s’approche d’elle. Parce qu’il juge abominable d’exiger sans délai le prix de son abjuration, il va l’exiger. Il ne sait plus s’il l’aime. Il sait qu’il désire ce corps parce qu’il trouvera en lui la conscience du mal. Il s’abîmera dans cette chair comme dans un péché respirant… Mais elle le repousse, avec cette force dont il lui fallait user jadis pour échapper aux étreintes trop hideuses. Une rage de femme ivre l’envahit.
— Vous n’avez pas honte ? crie-t-elle. Y’ Allah ! Il ressemble au vieil Amram, le Juif du Figuig qui est mort en se… Tu finiras comme lui ! Tu crèveras comme ça !
Elle fait un geste et quitte le renégat en éclatant d’un rire sauvage.
Depuis neuf heures, il la cherche dans l’hôtel. Comme il ne l’a trouvée ni dans la salle des déjeuners, ni dans le hall, ni dans le jardin, il monte à la chambre qu’elle occupait. Une servante change les draps.
— Cette dame est partie ce matin.
— Impossible, murmure-t-il. C’est un malentendu.
Il descend précipitamment au bureau :
— Cette dame, répond le secrétaire, est partie sans laisser d’adresse.
Il hoche la tête et balbutie :
— Il doit y avoir… un malentendu.
Il continue à la chercher. Peut-être l’excès de son désir fera-t-il surgir la forme chérie au détour d’un couloir ? Il porte parfois machinalement la main gauche à sa poitrine, comme pour vérifier la présence d’un objet précieux, et aux garçons d’étage, aux sommeliers qu’il rencontre, il explique :
— C’est un malentendu… Ça ne peut être qu’un malentendu.
Cependant, de grand matin, elle a fait charger sa malle sur le courrier de Marseille et s’est rendue en voiture au village d’où elle se propose de gagner Calvi par étapes, à travers les solitudes de la côte occidentale. Elle chantonne un air arabe en escaladant le maquis vert sombre que caressent les souffles du large. La mer apparaît, brumeuse, frisée par un vent chaud qui vient d’Afrique. Elle s’adosse à une pierre pointue dressée au milieu des lentisques. Elle cuve en paix le vin de la destruction. Elle se croit heureuse parce qu’un homme s’est fait pour elle le meurtrier de son Dieu. Elle ne sait pas que la plénitude qu’elle goûte est celle du talion. Mais quelqu’un le sait en elle, le juge inconnu qui l’habite et qui a vengé les six petits cadavres dont la poussière s’est, depuis longtemps, mêlée à celle du désert.
| L’armée secrète | |
| Fidélité | |
| Le juge intérieur |
ACHEVÉ D’IMPRIMER
LE 27 OCTOBRE 1925
PAR EMMANUEL GREVIN
A LAGNY-SUR-MARNE