The Project Gutenberg eBook of Tout arrive

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Title: Tout arrive

Author: Henri Ardel


Release date: August 21, 2026 [eBook #79417]

Language: French

Original publication: Paris: Plon, 1898

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/79417

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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK TOUT ARRIVE ***

HENRI ARDEL

TOUT ARRIVE

PARIS
LIBRAIRIE PLON
E. PLON, NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
RUE GARANCIÈRE, 10

Tous droits réservés

L’auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de reproduction et de traduction en France et dans tous les pays étrangers, y compris la Suède et la Norvège.

Ce volume a été déposé au ministère de l’intérieur (section de la librairie) en novembre 1898.

PARIS. TYP. DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE. — 4346.

A
GERMAINE DUFÉTEL
Ce souvenir de Jersey, affectueusement offert.

H. A.

TOUT ARRIVE

I

Maintenant, le train filait avec sa rapidité d’express sous la chaude lumière du couchant qui empourprait les lointains et baignait d’un reflet de flamme mourante le visage songeur de Michelle Dustal.

Immobile, sa forme svelte, habillée de noir, se découpant avec une grâce de jeunesse sur le drap gris du wagon, elle regardait fuir, sans presque les voir, les changeantes perspectives du paysage : plaines qui s’enveloppaient doucement d’ombre, routes blanches entre la double bordure des arbres feuillus, villages isolés dont les vitres flamboyaient sous la clarté jaillie des braises incandescentes qui incendiaient encore l’horizon…

Devant elle, sa femme de chambre somnolait, lasse de tant d’heures de voyage presque ininterrompu depuis Pétersbourg ; sa figure de Slave aux pommelles saillantes prenant, dans le repos, une expression béate, qui en accentuait la laideur aimable. Elle, Michelle, ne paraissait pas sentir la fatigue. Dans le visage d’une blancheur mate, délicatement avivée de rose vers les joues, sous la lumière des cheveux légers, d’un blond de noisette, et la ligne nette et fine du sourcil noir, les yeux rêvaient, large ouverts, à peine cernés d’une ombre qui accentuait leur profondeur charmante d’eau verte, limpide et frémissante… Mais les lèvres de pourpre fraîche étaient pensives comme le regard, mettant une gravité inattendue sur ce visage de vingt ans.

Évidemment, Michelle Dustal était très loin de ses quelques compagnons de route : une volumineuse dame qui sommeillait avec solennité, et, à l’angle opposé du wagon, un homme de trente à trente-cinq ans qui avait un air de clubman, un regard très vif où flambait l’éclair d’une pensée toujours en éveil, une bouche spirituelle, imperceptiblement railleuse sous l’épaisseur brune de la moustache.

Il avait rejeté de côté ses nombreux journaux et, discrètement, sans que Michelle pût le soupçonner, il opérait sur elle un silencieux travail d’analyse, se prenant, avec une curiosité d’observateur pénétrant, à essayer de démêler quelle personnalité pouvait bien enfermer sa forme charmante, — personnalité de femme ou de jeune fille, de Française ou d’étrangère.

De son sac de voyage, elle venait de sortir une lettre exhalant un violent parfum de musc, dont l’enveloppe enfermait des photographies, et elle lisait les lignes tracées d’une écriture féminine, ronde et inélégante :

« Ma chère nièce,

« Nous venons seulement d’apprendre le malheur qui vous a atteinte, car il y a bien longtemps déjà que nous n’habitons plus à l’adresse où vous nous avez envoyé votre lettre… C’est pourquoi je ne vous ai pas plus tôt assurée de notre sympathie qui est très vive et très sincère, quoique nous vous connaissions malheureusement bien peu, puisque nous vous avons seulement entrevue pendant votre dernier voyage à Paris, il y a cinq ans…

« Ne croyez pas que je veuille vous le reprocher ! Je sais bien qu’à cette époque, vous étiez une enfant qui ne pouvait qu’obéir ; et votre pauvre père n’avait pas le désir que vous vous rapprochiez de nous qui représentions pourtant la famille de votre mère !… Cela, je n’ai pas attendu que vous l’ayez perdu pour le lui pardonner : je trouve que chacun a le droit d’agir comme il l’entend !… Ma maison est celle de la liberté ! Et puis, votre père avait rendu si heureuse ma pauvre petite sœur Jeannine que je n’avais plus rien à lui demander…

« Et c’est pourquoi je ne me suis jamais offensée de ce qu’il n’admirait pas les œuvres de mon mari qui fut pourtant un peintre remarquable, quoi qu’en aient dit jadis les critiques stupides. Depuis qu’il est mort, d’ailleurs, les vents ont bien changé pour lui… Ceux qui lui ont reproché son éclatante couleur, — des ânes, de vulgaires ânes, ces critiques ! — sont bien forcés de reconnaître qu’il a montré le chemin à une phalange d’artistes devant lesquels le public se pâme aujourd’hui, en célébrant la richesse de leur coloris !… Bonté divine, ma chère nièce, quelle patience il faut avoir sur notre pauvre terre !

« Mais je ne sais pourquoi je vous parle de tout cela, alors que j’avais commencé à vous écrire pour vous dire combien il m’est pénible de vous savoir maintenant toute seule… et en Russie !… Les Russes ont beau être nos amis, ça n’empêche que leur pays est terriblement loin de la France et qu’une jeune fille de votre âge n’y peut rester sans aucune famille… Sans doute parce que je suis une maman l’idée que vous êtes pareillement isolée m’est insupportable, si bien que je viens vous demander de tout cœur de m’en délivrer, et d’une façon bien simple… Faites-nous l’amitié, à mes enfants et à moi, de venir près de nous à Paris. Si, comme je l’espère, vous vous y plaisez, si notre intérieur ne vous est pas désagréable, alors nous vous garderons et nous tâcherons de vous refaire une famille…

« Vous trouverez une amie dans ma fille aînée, Sylvanie, qui a un peu plus que votre âge et dont nous sommes très fières, car c’est une personne remarquablement douée ! Elle peint comme son père, mais elle est d’une autre école ; elle s’inspire surtout des préraphaélites, adore les primitifs et tout le moyen âge. Elle écrit aussi des vers, prenant pour modèles nos grands poètes : Verlaine, Mallarmé, de Régnier : et elle ressemble véritablement à une jeune muse, quand elle les récite dans notre petit cénacle, habillée d’une traînante robe blanche, son visage, plein d’expression, ayant une solennité hiératique : ainsi dit un jeune poète de nos amis, Rinaldo Valréas, dont les vers ont presque autant de valeur que ceux de Sylvanie, mais qui a la même peine pour les faire publier dans les revues… Le public est si ridiculement routinier ! Quand on veut lui faire lire de beaux vers, sans banalité, de purs symboles ! il se rebiffe, prétendant qu’il ne comprend pas… Oh ! sottise ! Comme s’il ne pouvait se donner un peu de peine…

« Mais j’en reviens à mes enfants. Mon numéro deux est ma fille Lucile qui a seize ans. C’est une bonne grosse créature, la prose de la famille, — dont sa sœur est la poésie, — quoiqu’elle fasse les plus sincères efforts pour ressembler à Sylvanie par sa coiffure et ses toilettes esthétiques… Seulement, elle est beaucoup moins bien douée et tient surtout de moi, non de son père ! Elle a pour elle un excellent caractère et s’entend à merveille avec son frère Georges, un collégien de douze ans, qui est terriblement indiscipliné et moqueur et me cause bien du souci par son peu de respect pour les talents de Sylvanie… Ce qui amène entre eux de très regrettables querelles !… Il n’aime ni les tableaux, ni la poésie, et ose même traiter de « fumistes » les poètes de l’école décadente… Il n’apprécie que Jules Verne et tous les écrivains qui racontent des voyages ou parlent des mœurs des sauvages dont il lui prend quelquefois fantaisie de représenter les exploits en dessins, sur les murs de sa chambre, donnant à leurs femmes la figure de Sylvanie. Naturellement, celle-ci est exaspérée d’une pareille audace. Certes, ma maison est celle de la liberté, mais vraiment Georges use un peu trop de cette liberté !

« J’ai voulu vous dire tout cela, ma chère nièce, pour que vous n’arriviez pas parmi des inconnus, et c’est également à cette intention que je joins à ma lettre les portraits de toute ma jeune famille qui, en retour, vous demande le vôtre et me charge de vous assurer de tout le plaisir qu’elle aura à vous voir arriver, à la suite de votre photographie.

« Répondez-moi bien vite que vous acceptez ma proposition d’aussi bon cœur que je vous l’adresse. Ensemble, ma chère nièce, nous parlerons des parents que vous avez perdus, et je vous assure que ce sera, pour moi, une joie de connaître, enfin, un peu, l’enfant de ma chère petite Jeannine. Je regrette beaucoup que notre modeste position nous prive d’aller vous chercher jusqu’à Pétersbourg. Mais, si je me souviens bien, vous avez voyagé en pays lointains avec votre père, et j’espère que le long trajet de Russie en France ne vous effraiera pas.

« Je vous embrasse, ma chère nièce, avec une affection bien maternelle, et mes enfants me chargent de ne pas les oublier auprès de vous, en vous exprimant tout notre désir de vous voir bientôt parmi nous…

« Votre tante et amie,

« Hermine Gosseline. »

Michelle laissa retomber cette lettre déjà lue et relue bien des fois, qui lui avait semblé si singulière quand elle l’avait reçue six semaines plus tôt… Puis elle prit les portraits et regarda l’image de Sylvanie, la Muse !… la belle Muse !

Eh bien, non ! si favorablement disposée qu’elle fût pour sa cousine, elle ne pouvait découvrir un charme quelconque à la longue et maigre jeune fille dont elle avait sous les yeux la théâtrale physionomie et qui lui apparaissait debout, une fleur de lotus dans la main, habillée d’une espèce de robe moyen âge, qui accusait une taille plate, sans élégance ni grâce : comme ses lourds bandeaux sombres, voilant les oreilles, accentuaient le dessin trop vigoureux des traits… Tout cet ensemble lui paraissait ridiculement prétentieux, donnant à celle qui le possédait un faux air d’actrice de province, mal costumée.

Du doigt, Michelle écarta cette photographie qui lui déplaisait, aimant mieux regarder la tête gamine de l’irrévérencieux Georges ; il avait une bonne figure de collégien, ronde comme celle de sa sœur Lucile, dont les grosses joues s’accommodaient bizarrement d’une coiffure à la Botticelli, imitée de celle de Sylvanie. Pourtant Lucile attirait bien plus Michelle que son illustre sœur, car son visage, sans beauté ni distinction, avait la même expression de bonté qui caractérisait celui de Mme Gosseline elle-même à qui elle ressemblait fort.

Au premier regard jeté sur le portrait de sa tante, Michelle l’avait reconnue, à peu près telle qu’elle l’avait vue lors de son dernier voyage en France, et elle ne s’était plus étonnée de la trouver si différente de sa mère, morte toute jeune, dont elle gardait l’enthousiaste et adoré souvenir. Même depuis tant d’années qu’elle l’avait perdue, elle avait encore vivante, dans le cœur et la pensée, sa séduisante image dont la grâce attirante avait irrésistiblement conquis René Dustal, alors que, toute jeune, elle se faisait entendre, chanteuse exquise, à Pétersbourg, où lui-même occupait un poste d’ingénieur. Et elle l’avait conquis si absolument que, pour l’amour d’elle, afin qu’elle devînt sa femme, il avait rompu avec sa famille, — une vieille famille provinciale de magistrats, formaliste et compassée, enfermée dans le cercle étroit de traditions bourgeoises d’antan et incapable d’admettre qu’une femme, chantant pour le public, pût être irréprochable et méritât de porter son nom…

Irréprochable, elle l’était pourtant, cette Jeannine qui, à vingt ans, pour gagner sa vie, se servait d’une admirable voix. Mais l’austère et impérieux M. Dustal n’avait rien voulu admettre de semblable, irrité déjà de ce que son fils, d’humeur aventureuse, avait nettement refusé de suivre la carrière traditionnelle des Dustal. Quand il apprit que René, non content de vivre à l’étranger, hors de sa tutelle, prétendait épouser une femme sans fortune, chanteuse de profession, il se jugea bravé, et fidèle à d’inflexibles principes, il rompit avec son fils rebelle, qu’il ne revit jamais, car, un an après, il mourait subitement, sans avoir ouvert une seule des lettres venues de Russie et renvoyées aussitôt arrivées.

Déshérité, rejeté orgueilleusement par sa famille, René Dustal n’avait, depuis lors, fait en France que de fugitives apparitions, trop fier pour tenter désormais le plus vague rapprochement. Il s’était plu à vivre à l’étranger où il avait été infiniment heureux auprès de la femme qui, pour lui, résumait le monde entier. Mais son bonheur avait été bien court : un mal accidentel la lui avait enlevée en quelques jours, et s’il avait pu résister à cet écroulement subit de toute son existence, c’est qu’il était soutenu par le souvenir des dernières paroles de l’aimée, lui recommandant leur enfant…

Pour l’amour d’elle, il avait cherché un refuge dans le souci constant de la pauvre petite créature obscurément affolée par la disparition de sa mère… Et la commune détresse du père et de l’enfant avait à tout jamais confondu leurs deux vies. Grandissant, Michelle n’avait plus été seulement pour lui l’enfant adorée, mais aussi la compagne, l’amie. Elle l’avait suivi dans les divers postes qu’il avait successivement acceptés ; elle avait, avec lui, vécu dans les régions perdues du Caucase, puis en Algérie, en Sicile, aux États-Unis, pour revenir finalement à Pétersbourg qui, peu à peu, était devenu pour elle une seconde patrie… Et cette existence un peu nomade, parfois aventureuse, pendant laquelle son rôle de jeune maîtresse de maison n’était pas toujours aisé, avait fait d’elle, avant l’âge, une femme vaillante devant toutes les difficultés, toujours prête à s’employer pour les surmonter, d’intelligence très ouverte et singulièrement développée, dont l’âme ardente et tendre savait aimer dans l’oubli absolu d’elle-même…

Aujourd’hui, qui avait-elle à aimer ? Aussi, comme elle se sentait seule, affreusement seule !… Tellement que, même n’eût-elle pas voulu obéir à l’un des derniers désirs de son père en se rapprochant de ses parents de France, elle eût répondu à l’affectueuse invitation de sa tante, qui lui avait été une douceur inattendue ; d’autant que la famille Dustal continuait à la traiter en étrangère, et n’avait pas même répondu à sa lettre de deuil.

A toutes ces choses, elle pensait, tandis que le train l’emportait à travers ces paysages de France à elle inconnus, autant que le milieu où elle allait vivre. Et le besoin irrésistible l’envahissait de retourner vers le cher temps enfui pour échapper au présent douloureux… Maintenant, elle se retrouvait à Pétersbourg, où elle avait laissé de très bons amis. Eux, lui reprochaient de les quitter.

Une vision flotta tout à coup dans son souvenir. Elle revoyait son ami d’enfance, Serge Loubanoff, la suppliant de rester, lui disant pour la première fois tout ce qu’elle était devenue pour lui… Une vraie surprise que cet aveu fait dans la douceur charmeuse de l’été russe, un jour où la pénétrante odeur des foins embaumait l’air… Comment donc n’avait-elle pas été touchée de l’accent sincère de Serge, à qui, cependant, elle portait une réelle affection, mais une affection de grande sœur, il est vrai, d’amie raisonnable qui avait dû, plus d’une fois, chapitrer ce joyeux et insouciant garçon quand une de ses folies d’officier avait jeté le trouble dans sa famille… Non, ce n’était pas à un homme comme lui qu’elle souhaitait confier sa vie dans l’avenir. Elle avait trop besoin d’avoir une foi très haute en ceux qu’elle aimait. Auprès de Serge, elle n’aurait pas connu, elle en était certaine, cette communion d’âmes qui avait rendu son père et sa mère si absolument heureux l’un par l’autre, malgré l’amertume de l’exil, le déchirement des liens de famille, qui avait fait leur union si douce que leur enfant avait gardé l’inoubliable impression de l’infini de joie qu’enferme la vie à deux ainsi comprise… Et elle était trop jeune encore pour renoncer au bienfaisant espoir de connaître un pareil bonheur…

De nouveau, revivant l’heure où Serge lui avait ainsi parlé, elle secoua la tête, comme elle l’avait fait en entendant son aveu, dans un instinctif mouvement de refus. Mais sa rêverie l’avait entraînée si loin de la réalité présente qu’elle s’étonna d’entendre tout à coup s’élever la voix un peu anxieuse de sa grosse compagne de voyage. Le train venait de ralentir sa marche ; il n’avançait plus que d’une allure incertaine… Puis, tout à coup, devant un signal dressé sur la route, il s’arrêta.

— Qu’y a-t-il donc ? Est-ce que nous sommes à une station ?

Le voyageur avait mis la tête à la portière ; il se retourna, entendant la question de la vieille dame, et arrêta ainsi le mouvement instinctif de Michelle pour regarder au dehors.

— Non, madame, nous nous trouvons encore en pleins champs, mais nous ne devons pas être loin de quelque petite station…

— Alors, pourquoi arrête-t-on ?… Mon Dieu, nous allons avoir un accident ! Quel malheur ! Vraiment, les directeurs des Compagnies qui mettent pareillement en danger l’existence des voyageurs devraient être traités, comme ils le méritent, en assassins !

L’émotion de la grosse dame devenait comique par son exagération : les lèvres de Michelle se serrèrent pour ne point livrer passage à un involontaire petit sourire, tandis que le jeune homme répondait, une lueur d’amusement au fond des prunelles :

— Je vous assure, madame, que vous vous tourmentez à tort. Nous ne courons, jusqu’ici du moins ! aucun danger… Voyez vous-même, la voie est absolument libre.

Mais la voyageuse professait, sans doute, l’horreur du mouvement, car elle se contenta de dire avec ferveur :

— Fasse le ciel, monsieur, que vous ne vous trompiez pas !

Quelques minutes s’écoulèrent encore. Le train demeurait toujours immobile. Le sifflet jetait des cris aigus et la machine haletait, envoyant un panache floconneux vers le ciel limpide de juillet. Le jeune homme se pencha de nouveau au dehors. La grosse dame, très agitée, se tourna, suppliante, vers Michelle :

— Je vous en conjure, madame, regardez aussi de votre côté, s’il n’arrive aucun train. Car, s’il y en avait un en perspective, je descendrais tout de suite… Je ne veux pas du tout être mise en bouillie !

Michelle, complaisante, se leva et sa silhouette se découpa tout élégante sur le cadre lumineux de la fenêtre. Devant elle, s’étendaient les champs solitaires. A peine, dans le lointain, se devinaient des toits de maisons que dominait le jet svelte d’un clocher.

Le train, d’ailleurs, recommençait à avancer de la même allure prudente, mais enfin il avançait. Les toits se distinguaient plus nettement ; et la masse de l’église se profilait au pied du clocher.

— Nous atteignons une station, madame, expliqua Michelle, se rasseyant.

— Est-ce que nous allons nous y arrêter ? Ce n’est pas possible ! Notre train est express.

— Et pourtant nous nous y arrêtons…

C’était là, en effet, une toute petite gare qui ne devait voir poser que des trains ultra-omnibus. Un employé passait, l’air affairé. Le jeune homme l’appela d’une voix un peu brève, chaudement timbrée, qui le fit retourner :

— Qu’y a-t-il donc ?

— Un train de marchandises a déraillé tantôt à une demi-heure d’ici. La voie n’est pas encore entièrement déblayée. Il faut attendre.

Un voyageur d’un compartiment voisin avait entendu aussi, et commençait à récriminer. Gouailleur, l’employé jeta, en s’éloignant :

— Bah ! c’est le temps de dîner !

La grosse dame semblait bouleversée autant que si une terrible catastrophe se fût abattue sur elle :

— Mon Dieu ! mon Dieu ! quel malheur ! A quelle heure, maintenant, serons-nous à Paris ? Cet homme parle de dîner ! Mais, où dîner !… Avec mon estomac si délicat, je suis capable de me trouver mal d’inanition ! Pensez-vous, monsieur, qu’il y aurait un buffet dans cette misérable station ?

— J’en doute, madame, mais je puis aller m’en informer.

Il sautait sur le quai, où se répandaient les voyageurs déjà instruits de l’arrêt forcé. Au bout d’une minute, il revint :

— Il n’y a qu’une sorte de buffet improvisé très médiocrement pourvu, et qui va être enlevé d’assaut. Vous ferez bien de ne pas tarder à y prendre votre part, madame…

Michelle ne se doutait guère que, dans son empressement à renseigner sa respectable compagne de route, il y avait un secret désir de l’obliger peut-être, elle-même qui lui semblait si charmante dans le mystère de sa personnalité inconnue et la mélancolie de son grand deuil…

Décidément, la grosse dame n’aimait pas à se mouvoir, et, sans cérémonie, elle dit :

— J’ai très peur de la cohue. Est-ce que vous ne pouvez pas, monsieur, me faire apporter un peu de bouillon et une aile de volaille ?

— Je l’ignore… Je puis toutefois essayer…

Il s’arrêta une seconde, comme s’il hésitait, puis, se tournant vers Michelle, il continua :

— Si vous désirez, madame, que je vous fasse, en même temps, envoyer quelque chose ?

Elle secoua négativement la tête, mais un sourire entr’ouvrit un peu ses lèvres pensives :

— Je vous remercie, monsieur, mais je puis aller moi-même jusqu’au buffet. Cela m’aidera à passer le temps !

Il s’inclina, et s’éloigna. Elle dit quelques mots en russe à la femme de chambre, dont la figure osseuse avait une très sensible expression d’ahurissement, puis elle descendit sur le quai. Les portières ouvertes laissaient voir le désordre des wagons. Nombre de voyageurs en étaient descendus, la plupart sensiblement agiles, les uns maugréant contre le retard, les autres curieux de détails sur l’accident, les grincheux fulminant contre la Compagnie…

Michelle, de son allure souple, se glissa parmi les groupes, et arriva dans la petite gare. Mais elle s’arrêta sur le seuil, découragée devant la cohue qu’y amenait le buffet improvisé. De loin, elle aperçut la haute taille de son compagnon de route qui fendait la presse pour sortir, si habilement que, en quelques secondes, il fut devant elle.

Tout de suite, il devina son hésitation, et, courtois, se découvrant devant elle, il demanda :

— Voulez-vous, madame, me permettre de vous frayer un passage ou, mieux encore, de vous apporter ici ce que vous désirez ?

Elle hésita : mais elle était trop habituée à voyager pour n’avoir pas eu déjà l’occasion de recevoir ainsi de menus services d’étrangers ; et, très simple, elle accepta.

Deux, trois minutes se passèrent, puis il reparut, et, à sa seule physionomie, elle devina qu’il n’avait pas dû obtenir aisément ce qu’elle avait demandé. Une flamme rose aviva l’éclat de sa peau fraîche.

— Je suis confuse, monsieur, d’avoir ainsi usé de votre obligeance…

— Je vous en prie, madame…

Elle lui sut gré qu’il l’appelât ainsi « madame », la voyant seule, et, de nouveau, un sourire découvrit ses petites dents fines.

— Vous voudrez bien, au moins, recevoir tous mes remerciements.

— Avec l’espoir que vous me ferez l’honneur de me considérer comme très respectueusement à votre service, au cas où je pourrais encore vous être bon à quelque chose.

Elle inclina la tête d’un mouvement qui avait une grâce fière. Alors, lui, discret, la salua et s’éloigna. Mais il n’avait pas fait quelques pas qu’une voix masculine l’arrêtait.

— Tiens, Dorient !… Comment, vous êtes dans ce diable de train ?… Où filez-vous si vite ? Rédiger des notes prises sur le vif pour un prochain article… A propos, mon cher, tous mes compliments pour votre dernière causerie littéraire dans la Revue. C’est un pur chef-d’œuvre de critique… Je…

Michelle n’en entendit pas davantage, les deux hommes s’éloignaient et commençaient à arpenter le quai. Un instant, elle considéra curieusement cet étranger qui semblait être un homme connu. Dans son esprit se réveillait le souvenir d’articles signés « Raymond Dorient », qu’elle avait lus, à Pétersbourg, dans les revues françaises que recevait son père, et dont la forme comme la pensée l’avaient frappée.

Était-ce donc leur auteur qui causait ainsi à quelques pas d’elle ? Il était de type bien français et n’avait rien de la beauté robuste et mâle de Serge Loubanoff ; encore qu’il fût grand, lui aussi, mais plus mince, plus nerveux. En revanche, dans ses yeux, dans toute sa physionomie, il y avait une intensité de vie intelligente, de pensée que ne possédait pas Serge…

Instinctivement, elle fit ce rapprochement, puis s’en étonna aussitôt. Pourquoi donc imaginait-elle ainsi de comparer ces deux hommes ? Par désœuvrement, sans doute ; pour tromper l’ennui de l’attente… Lentement, elle se dirigea vers le wagon dont ne prétendait pas bouger sa fidèle Moussia, toute désorientée de se voir transplantée si loin de son pays ; mais elle n’y remonta pas, redoutant le bavardage de la grosse dame, et elle continua de marcher pour échapper un peu à la foule bruyante… A l’extrémité du quai, elle s’assit sur un petit talus gazonné. Les braises du couchant s’étaient éteintes. Un pur crépuscule d’été tiédissait l’air, et la paix rêveuse de la nuit proche tombait du ciel obscurci…

L’ombre enveloppait Michelle, et, tout à coup, brutale, l’angoissante impression d’isolement tant de fois éprouvée, depuis qu’elle était orpheline, s’abattit sur elle, domptant sa belle vaillance juvénile… Combien, tout à coup, ils lui paraissaient illusoires, ces liens de parenté qui l’attiraient en France ! En somme, c’étaient des étrangers qu’elle allait trouver… Oh ! pourquoi son père avait-il souhaité qu’elle se rapprochât non seulement de ceux qui se montraient tout prêts à l’accueillir, mais des autres aussi, qui avaient jadis si orgueilleusement repoussé sa mère…

Mais elle avait promis d’essayer de se faire aimer de tous, elle essaierait… Et, tout bas, elle murmura, avec une tendresse douloureuse :

— Oui, père, je ferai ce que tu as tant désiré dans tes derniers jours… J’irai vers ceux qui t’ont été si durs… Je ferai le possible afin qu’ils s’attachent à moi pour l’amour de toi… J’irai voir la vieille maison où tu as été heureux quand tu étais enfant, qu’il me semble connaître déjà, tant nous en avons parlé ensemble…

Le passé cher la ressaisissait ; et, sans qu’elle s’en aperçût, des larmes ruisselaient sur son visage…

— En voiture ! messieurs, en voiture ! Nous repartons… La voie est dégagée.

Michelle, tressaillante, se dressa. La nuit était presque venue et les premières étoiles flambaient au ciel… Alors, elle se dirigea vers le compartiment où Moussia montrait un visage anxieux, appelant sa jeune maîtresse avec des gestes effarés. Devant la portière, Dorient fumait encore, observant de son regard vif le mouvement précipité des voyageurs qui regagnaient leurs wagons. Il s’écarta pour laisser monter la jeune fille et ses yeux eurent un éclair de curiosité compatissante, s’arrêtant sur elle : car la brûlure des larmes marbrait encore la peau fraîche, et les prunelles luisaient avec un éclat humide sous l’ombre délicate des cils…

II

Le train, enfin, entrait en gare avec deux bonnes heures de retard. Michelle sauta hors du wagon, suivie de Moussia, de nouveau ahurie, et entraînée par le flot des voyageurs, elle se dirigea vers la porte que surmontait le mot « sortie ». Obscurément, une idée l’obsédait : comment allait-elle, au milieu de cette foule, pouvoir reconnaître ceux qui, peut-être, étaient venus l’attendre ? A supposer qu’ils n’eussent pas perdu patience devant le long retard du train.

Elle distinguait des visages et encore des visages !… Aucun ne ressemblait à ceux que les photographies, examinées encore dans le wagon, lui avaient rendus familiers…

Elle avait défilé devant une haie d’inconnus, et, suivant la foule des voyageurs, elle se trouva au seuil de la cour résonnante du bruit des voitures et des omnibus. Non, décidément, personne n’était venu à sa rencontre… Un regret aigu lui déchira l’âme d’avoir entrepris son voyage, lui donnant l’âpre nostalgie de son pays russe.

Ce ne fut qu’une minute. Tout de suite, elle se raidit contre l’impression cruelle, dans une volonté de ne pas s’abandonner et murmura :

— Je ne veux pas être lâche ! Peut-être est-ce moi tout simplement qui ne sais pas les découvrir… Eux, non plus, ne me reconnaissent pas, sans doute. Sur le portrait que je leur ai envoyé, je suis en robe de bal ! Et maintenant…

Mais il fallait secouer cette tristesse des mauvais jours, s’occuper tout prosaïquement de ses bagages, puis se faire conduire à l’adresse donnée, à travers la grande ville étrangère que des milliers de feux, dans la nuit, étoilaient de courtes flammes. Son compagnon de voyage passa devant elle. Il la vit debout et isolée, sa femme de chambre derrière elle, ayant un charme de mélancolie, ainsi toute vêtue de noir, avec son air de jeunesse grave. Comme dans la minute où il avait surpris la trace des larmes sur son visage, il eut, dans le meilleur de son être de Parisien sceptique, un élan de chaude sympathie vers cette solitude, une instinctive pensée d’offrir de nouveau ses services… Mais il craignit d’être indiscret et passa, s’enfonçant dans cette nuit qui lui était familière…

Michelle le vit disparaître et, bizarrement, elle se sentit plus abandonnée encore. Elle demanda à un employé qui passait :

— Pour les bagages, où faut-il aller ?

— Là, madame, on les décharge. Vous pouvez entrer !

Elle suivit le conseil. Mais elle avait à peine fait quelques pas qu’une main effleurait son bras, tandis qu’une voix essoufflée lui criait :

— Madame ! Mademoiselle ! Est-ce que vous n’êtes pas Michelle Dustal ?

Elle se détourna et vit devant elle une petite femme, toute ronde, très rouge, qui, haletante, l’interrogeait des yeux, tout en répétant :

— Pardon, est-ce que vous n’êtes pas Mlle Dustal ?

— Oui, en effet… Et vous êtes Mme Gosseline, n’est-ce pas ?

— Tout juste ! Ah ! mon enfant, j’ai bien cru que je n’arriverais jamais à vous découvrir au milieu de tous ces gens qui encombrent la gare ! Laissez-moi vous embrasser…

Et, avec effusion, elle attira sa jeune nièce qui la dominait de toute la tête et l’embrassa chaudement. Puis, se reculant avec la même prestesse, elle la considéra toute.

— Allons, vous êtes bien ce qu’annonçait votre portrait : une très jolie créature ! Mais si vous avez les yeux et les cheveux de votre mère, dans l’ensemble, vous rappelez plutôt votre père !… Ma chère, je suis très contente de vous voir… Que je vous présente maintenant mes deux plus jeunes enfants. Voici…

Mais derrière elle, il n’y avait personne, ses derniers rejetons ne l’avaient pas suivie. Et de plus belle, elle reprit le cours de ses exclamations :

— Ah ! mon Dieu ! où sont-ils ? Ce diable de Georges aura encore fait des siennes et la pauvre Lucile court après lui… Ils étaient avec moi, il y a un instant ! Sylvanie n’a pu nous accompagner à votre rencontre, parce qu’elle était tout occupée à ciseler un sonnet dont elle a eu l’idée tantôt. Vous savez… l’inspiration ! la poésie !… Tout cède devant de telles puissances… Où donc est Georges ? Pourvu qu’il ne se soit pas lancé sous la locomotive avec sa manie de tout voir de près !

Michelle écoutait avec la même curiosité un peu étonnée qu’elle avait éprouvée en lisant la lettre de sa tante qui était bien telle que sa photographie la représentait, pourvue d’un aimable visage, de petits yeux vifs, de joues rubicondes, dont l’excessif coloris luttait sans désavantage avec les tons éclatants de gigantesques coquelicots qui se pavanaient d’une allure triomphante sur le chapeau rond en paille claire. La robe était dans la même note, faite d’une toile à grands carreaux qui n’étaient point pour amincir la courte et opulente Mme Gosseline. Mais ce qui frappait le plus Michelle, c’était cet assemblage de couleurs joyeuses qui heurtaient si hardiment son propre deuil.

Mme Gosseline en eut soudain l’intuition, rendue perspicace par son bon cœur, et, s’excusant presque, elle dit :

— Voyez-vous, ma chère, il ne faut pas m’en vouloir si je ne me suis pas habillée de noir pour vous montrer ma sympathie à l’égard de votre chagrin. Mais quand nous avons appris votre malheur, nous avions acheté déjà les quelques vêtements d’été dont nous avions besoin, et notre bourse n’était pas trop bien garnie à ce moment-là !… Il avait fallu payer l’éditeur des poésies de Sylvanie, car ces gens-là sont si intéressés qu’ils ne veulent publier à leurs frais que les auteurs dont les œuvres sont d’une vente assurée, les « déjà connus » !… J’espère, ma chère, que cela ne vous fait pas de peine de nous voir en robes claires ? J’en porte toujours, pour mon compte, depuis la mort de mon mari comme de son vivant, parce qu’il exécrait les couleurs sombres… Vous comprenez, n’est-ce pas ? Michelle.

Mme Gosseline paraissait si anxieuse que la jeune fille, affectueusement, se pencha vers elle et l’embrassa, bien loin de lui en vouloir, reconnaissante, au contraire, de l’accueil qui lui était fait. La ronde petite femme rendit chaleureusement le baiser. Puis, tranquillisée quant aux sentiments de sa nièce, elle repartit sur une autre idée :

— Où sont les enfants ?… Mais où sont-ils ?…

Elle se dressait sur ses jambes courtes, haussant sa tête couronnée de rutilants coquelicots, dans l’espoir de retrouver sa progéniture disparue…

— Ne sont-ce pas eux qui viennent là-bas ? interrogea Michelle qui regardait aussi. Voyez cette jeune fille et ce petit garçon…

— Une jeune fille en rose, ayant une couronne de géraniums rouges sur son chapeau ?

— Oui, fit Michelle, pensant que, décidément, la famille Gosseline avait, à un point regrettable, la passion des couleurs éclatantes.

La nouvelle venue portait, en effet, une robe d’un rose violent, aussi intense que celui de ses joues rondes, émergeant de bandeaux à la Botticelli… Sa mère la regardait avancer avec complaisance.

— En somme, c’est une belle fille aussi, ne trouvez-vous pas ? Et puis une si excellente créature !

Mais, s’interrompant, elle jeta, fulminante :

— Est-ce que vous vous moquez du monde, mes enfants, de disparaître ainsi ?… Venez donc embrasser votre cousine ! Où vous étiez-vous cachés ? Insupportables créatures !

Lucile devait être habituée à ce genre de bourrasque, car elle ne parut pas y prendre garde, elle levait, vers sa cousine inconnue, des yeux où il y avait une instinctive curiosité, et, avec un bon sourire, elle dit timidement :

— Je suis très contente de vous voir… Comme vous devez être fatiguée !

— Non, pas trop ! Je suis habituée à voyager… Je regrette seulement d’être arrivée avec un pareil retard pour vous donner l’ennui de m’attendre…

Le terrible Georges était resté un peu en arrière, considérant Michelle avec attention, et son visage s’empourpra quand il vit la jeune fille lui tendre la main en souriant. Il abandonna gauchement la sienne à l’étreinte des petits doigts fins ; mais ses lèvres ne laissèrent sortir qu’un « Bonjour, ma cousine », si étouffé qu’il ressemblait à un grognement.

Mme Gosseline, redevenue jubilante, songeait enfin qu’il fallait s’occuper des bagages, et s’en occupa de façon à user toute la patience des employés et à amener, par ses ordres contradictoires, la dispersion, au lieu de la réunion, des malles de sa nièce. Michelle dut intervenir et, en voyageuse expérimentée, répara le mal en quelques minutes. Résultat qui eut pour effet de pénétrer Georges d’une admiration qu’il exprima en aparté à sa sœur, dans sa pittoresque langue de collégien :

— C’est un chic type que notre cousine russe ! Comme Sylvanie va enrager de la voir si jolie ! Elle est rudement mieux que la Muse ! Regarde ses cheveux, on dirait de l’or sous son chapeau noir. Et puis sa taille ! ni trop grosse ni trop plate ! Et quand elle parle, sa voix est comme une musique.

— Oui, elle est très jolie, autant que son portrait l’annonçait ! reconnut Lucile en toute simplicité ; mais, dans l’intimité de son cœur, elle pensait que sa cousine était bien heureuse d’être pareillement partagée… Elle qui avait déjà versé plus d’une larme secrète sur son nez court, audacieusement retroussé, sa figure de soubrette, ses joues de pomme d’api, ses cheveux plats, rebelles à toute frisure !

— Eh bien, Georges ! Eh bien, Lucile ! appelait Mme Gosseline. Que faites-vous donc là, fichés en terre ? Venez. L’omnibus est avancé et les malles sont chargées… Michelle, donnez votre sac à porter à un employé… Il vous embarrasse.

Mais Georges s’élança comme une flèche :

— Ma cousine, confiez-le moi, j’en aurai soin !

— Ah ! Ah ! Michelle, fit Mme Gosseline riant, il paraît que votre charme opère déjà ! Vous apprivoisez ce jeune sauvage ! Votre mère était ainsi une créature irrésistible… Sylvanie l’est également !

Georges était devenu très rouge et, d’un air furieux, il agita sa crinière frisée. Mais pourtant il ne regretta pas sa proposition quand il reçut le sourire de Michelle et le merci de sa voix chaude. Dans l’omnibus, il eut soin de s’asseoir en face d’elle de façon à pouvoir la considérer bien à son aise sous la lumière des lanternes qui baignait son visage…

Mme Gosseline parlait de nouveau avec sa prodigieuse volubilité, entamant sujet après sujet, sautant de l’un à l’autre avec la souplesse d’une balle élastique dont elle avait la rondeur, prodigue de paroles affectueuses envers Michelle qu’elle questionnait sur son voyage, sur la Russie, sur ses amis de Pétersbourg, s’interrompant pour demander à Georges la cause de sa disparition dans la gare, et, sans écouter la réponse qu’il grommelait avec une amabilité de porc-épic, se prenant à indiquer à sa nièce tous les quartiers traversés.

Mais Michelle devait faire effort pour lui répondre, étourdie d’un tel flot de paroles, et elle enviait de tout cœur, à Lucile, son droit de rester silencieuse. D’un œil fatigué, elle regardait fuir les rues les unes après les autres, aspirant au moment d’arriver…

— Vous êtes très lasse, n’est-ce pas ? lui glissa doucement Lucile, profitant de ce que sa mère se taisait un instant, occupée à regarder au dehors. Nous arrivons, vous allez pouvoir vous reposer. Voici le boulevard des Batignolles. Dans cinq minutes à peine, nous serons à la maison.

— Oui, dans cinq minutes ! répéta Mme Gosseline. J’espère, ma chère, que notre installation vous plaira, quoiqu’elle ne soit guère achevée, puisque nous sommes dans cet appartement depuis un mois à peine. Quand nous avons reçu la bonne nouvelle de votre visite, nous avons pensé à déménager, afin d’avoir à vous offrir une chambre assez agréable pour vous donner le goût de rester avec nous… Tout de suite, nous nous sommes mises en quête d’un plus grand logis… Et, heureusement, nous avons très vite trouvé notre affaire !

Michelle, stupéfaite, regardait sa tante, se demandant si la France était un pays à ce point privilégié qu’on pouvait y changer de logis aussi aisément qu’un oiseau vole de branche en branche.

— Oh ! ma tante, je suis confuse d’avoir été pour vous une pareille source d’embarras…

Mais Mme Gosseline l’arrêta et, lui serrant les deux mains avec effusion, reprit, de son accent de belle humeur :

— Ma chère, ne dites pas de pareilles choses, si vous ne voulez me contrarier très fort ! Pour vous tranquilliser, je vous avouerai, d’ailleurs, que nous avions déjà, depuis quelque temps, l’intention de changer de domicile, et votre arrivée n’a fait que précipiter l’événement. Nous attendions seulement d’être en fonds. Car je dois vous dire que nous continuons à vivre en artistes, comme au temps de mon mari, ayant tous l’horreur des calculs bourgeois, des comptes mesquins qui rendent la vie insupportable… à vous ôter le goût de jamais dépenser !… Tout au plus, pour éviter des ennuis avec les propriétaires qui sont des gens aussi rapaces que les éditeurs, j’ai mis en pratique une idée lumineuse que je ne cesse de recommander, pour l’avenir, à mes enfants. Dès que j’ai touché mes revenus du trimestre, je mets dans une tirelire, impossible à ouvrir, le montant du loyer… Alors, je suis tranquille ! Nous pouvons dépenser à notre fantaisie, tant que notre bourse est remplie. Quand je m’aperçois qu’elle va être à sec, je préviens les enfants, et, seulement, à ce moment, nous nous mettons à vivre en pauvres diables que nous sommes devenus, jusqu’au moment où les capitaux me reviennent ! Ainsi l’équilibre s’établit parfaitement. Que pensez-vous de mon système ?… N’est-ce pas qu’il est excellent ?

Elle paraissait si triomphante que jamais Michelle n’aurait eu la cruauté de lui répondre par la moindre objection. D’ailleurs, l’omnibus s’arrêtait, parvenu à destination, tandis que Mme Gosseline achevait avec son bon sourire :

— Soyez sans crainte, Michelle, vous n’arrivez pas à l’instant où nous devons vivre en pauvres diables ! Montez vite à l’appartement avec Lucile. Je vais faire porter vos bagages ; ne vous en préoccupez pas.

Mais la jeune fille, rendue un peu méfiante par la scène de la gare, ne se décida à suivre l’invitation que quand elle eut vu sa malle juchée sur le dos du charbonnier voisin, que sa tante avait été quérir. Alors seulement, elle gravit l’escalier sous la double escorte de Lucile et de Georges, et arriva ainsi, après une montée de cinq étages, devant une porte grande ouverte.

— Vous voici chez vous, ma cousine, dit gentiment Lucile.

Chez elle ! Dans le souvenir de Michelle passa, ainsi qu’un délicieux rêve enfui, la vision du foyer harmonieusement élégant de Pétersbourg. Dans la vaste antichambre où elle pénétrait, il n’y avait que des caisses, un porte-parapluie cassé et trois chaises boiteuses, l’une d’elles absolument veuve d’un pied.

Une voix s’élevait, mécontente, des profondeurs d’un couloir :

— Eh bien, Lucile, est-ce vous, enfin ? C’est stupide de revenir si tard… Vous vous étiez donc endormis à la gare ? Je…

Mais Sylvanie, qui surgissait dans l’antichambre, s’arrêta court, apercevant derrière sa sœur une svelte forme noire, un visage très blanc, sous la faible lueur que laissait filtrer une lanterne japonaise en papier, à demi déchirée.

— Ah ! ma cousine, pardon ! Je ne vous croyais pas encore montée ! Entrez dans le salon vous reposer…

Michelle suivit sa cousine, qui lui avait tendu la main, et il y eut une seconde de silence, les deux jeunes filles se regardant avec une involontaire curiosité.

Hélas ! pas plus en réalité qu’en photographie, la Muse ne semblait séduisante à Michelle, dans sa longue robe plate, faite d’une étoffe molle à immenses ramages d’un jaune verdâtre, dont les manches voilaient presque les mains ; le corsage, échancré en carré, dégageant la nuque épaisse, sur laquelle venaient se tordre les cheveux, lissés en lourds bandeaux sur les oreilles. Une ombre, plus ou moins naturelle, cernait les yeux, les faisait très noirs dans la pâleur du visage, généreusement poudré…

— Eh bien, mes enfants, vous avez fait connaissance, j’espère… Deux belles créatures comme vous sont créées pour s’entendre !

C’était Mme Gosseline qui rentrait, toujours jubilante.

— Maintenant, il faut conduire Michelle dîner. Otez votre chapeau, ma chère. Oh ! vous pouvez le laisser ici. Voyez, le salon nous sert encore de « débarras » !

Cela, en effet, était de toute évidence. Parmi les malles et les innombrables paquets, les meubles étaient dispersés, sûrement restés à la place même où les déménageurs les avaient posés… Et Michelle se demanda si tout l’appartement n’était pas dans le même goût, quand elle pénétra dans la salle à manger, où régnait le même désordre peu artistique. Deux couverts étaient mis sur la table, dont les assiettes étaient ébréchées.

— Mettez-vous ici, ma chère, dit Mme Gosseline. L’autre place est pour Lucile, qui n’a jamais voulu dîner avec nous, prétendant que ce ne serait pas aimable de vous laisser manger seule. Comme c’est ici la maison de la liberté, et que le sentiment de Lucile était excellent, je l’ai laissée faire à son idée, puisque Georges et moi nous pouvions tenir compagnie à Sylvanie, qui préférait ne pas changer son heure de repas !

Michelle n’entendit pas la fin de la phrase. Très touchée de l’attention de sa petite cousine, elle l’en remerciait avec des mots affectueux qui firent rougir de plaisir les joues de la fillette. Mais la grâce de Michelle avait un peu dissipé sa timidité, et elle se décida à demander :

— Voulez-vous nous raconter votre accident de chemin de fer ?

— Mais je n’en ai pas eu, heureusement ! Tout mon accident s’est borné à l’ennui de rester deux heures dans une petite gare, et de vous faire attendre par suite…

— Vous étiez seule dans votre compartiment ?

— Non ; en plus de Moussia, il s’y trouvait une grosse dame craintive et un voyageur, un écrivain, je crois. Vous le connaissez peut-être ?…

Et Michelle se tourna, aimable, vers la Muse, qui assistait au dîner, silencieuse et solennelle. Mme Gosseline avait disparu pour aller houspiller Georges, qui, au lieu de se coucher, jouait du flageolet sur le balcon.

— Un écrivain… Qui donc ?…

— Raymond Dorient.

— Raymond Dorient ! répéta Sylvanie, dont le visage perdit incontinent son impassibilité hiératique. Vous connaissez Raymond Dorient ? Le critique littéraire ? Oh ! c’est parfait ! Vous me le présenterez de façon à ce que je puisse lui demander un article pour mon volume de poésies. Il écrit dans la Revue. Sa recommandation me sera infiniment précieuse !…

— Mais c’est que… je ne le connais pas du tout… Je me suis seulement trouvée dans le même wagon que lui.

— Alors, comment savez-vous son nom ?

La figure de la Muse s’était rembrunie.

— Parce que je l’ai entendu appeler par l’un de ses amis, sur le quai de la gare où nous étions en détresse…

Lucile ouvrait ses petits yeux aussi grands qu’elle le pouvait :

— Oh ! Michelle, dites-nous comment il est ! Racontez-nous tout ce que vous pouvez sur lui… Ce sera tant amusant ! A-t-il été très aimable pour vous ? Je suis sûre qu’il s’est montré aux petits soins ! Vous êtes si jolie !

Les sourcils de Sylvanie se froncèrent, tandis que Michelle se mettait à rire.

— Quelle belle imagination vous avez, Lucile ! Mais il vous faudra en rabattre !… Ma modeste personne n’a guère occupé mon compagnon de route…

— Ah ! C’est bien dommage que vous ne vous soyez pas rencontrés dans un vrai accident, dans un moment de danger !… Il vous aurait sauvée… Ç’aurait été si intéressant !

— Merci bien, fit Michelle, amusée de la romanesque idée de sa jeune cousine. J’aime beaucoup mieux n’avoir aucun sujet de pratiquer la reconnaissance à son égard ! Pourtant si, j’ai un sujet… Je l’oubliais ! J’allais être ingrate…

— Ah ! vous voyez bien !

— Il a eu l’obligeance de me procurer des petits pains au buffet qui était inabordable…

— Parce qu’il vous trouvait charmante, j’en étais sûre ! Oh ! Michelle, certainement, ce soir, il pense à vous, et voudrait bien vous rencontrer dans Paris !

Cette fois, ce fut Sylvanie qui se chargea de jeter une douche sur l’imagination trop fertile de sa sœur ; rudement, elle fit :

— Tais-toi donc, Lucile, tu dis des stupidités ! Pourquoi veux-tu que Raymond Dorient ait fait une pareille attention à une inconnue rencontrée en chemin de fer ? Il est trop habitué à voir dans Paris des femmes séduisantes pour ne pas se montrer très difficile !

Il y eut un léger silence à la suite de cette déclaration péremptoire, silence rompu par le retour de Mme Gosseline.

— Comment, mes enfants, on ne cause plus ? Avez-vous dîné ? ma chère… Vous ne mangez pas. Malvina est venue me le dire. Est-ce que vous n’aimez pas notre cuisine française ?

— Elle est très bonne, dit poliment Michelle.

La vérité, qu’elle ne pouvait avouer à la tante Hermine, c’est que son appétit s’était trouvé coupé par le seul aspect de Malvina, de ses cheveux ébouriffés, de son tablier, de ses mains, d’une propreté plus que douteuse, qui avaient préparé le dîner, touché les verres, les assiettes.

— Alors, Michelle, si vous n’avez plus faim, nous allons vous dire bonsoir. Lucile vous conduira à votre chambre. Sylvanie paraît fatiguée. Elle va se coucher. Elle aura trop travaillé.

— Oui, j’ai mal à la tête, dit Sylvanie, qui semblait de méchante humeur. Je vais dormir. Bonsoir, Michelle. Ne rêvez pas trop à votre galant chevalier, Raymond Dorient. Il n’en résulterait pour vous que des désillusions !

— Soyez sans crainte, Sylvanie, je ne rêve jamais, surtout éveillée ! Je ne suis pas poète, moi…

Un sourire fin, où pointait une ombre de malice, était sur les lèvres de Michelle. Sans répondre, la Muse s’engouffra dans les lointains d’un corridor, tandis que sa cousine suivait Lucile qui expliquait avec sa franchise d’enfant terrible :

— Sylvanie est furieuse de ce que vous avez fait la connaissance de Raymond Dorient, parce qu’elle ne peut pas se faire présenter à lui, et qu’il ne paraît pas vouloir écrire d’article sur son volume de vers.

Toutes deux arrivaient devant une porte fermée. Lucile s’arrêta, et, redevenue timide, elle dit :

— J’ai peur que votre chambre ne vous paraisse pas trop belle, si vous en aviez une jolie à Pétersbourg. Je l’ai choisie pour vous parce qu’elle a de la vue… Mais elle n’a pas d’autre mérite !… Les meubles vous en paraîtront peut-être bien laids… Ils sont si anciens ! Papa n’aimait que ceux-là, et en achetait toujours. Moi, je les trouve affreux ! Maman aussi… Mais Sylvanie dit que nous n’y connaissons rien. Alors, maman ne les vend pas… Si vous pensez comme nous, vous voudrez bien nous excuser de vous avoir mal logée… Vous savez, nous ne sommes pas installés…

Michelle en était convaincue maintenant !

— … Mais, sans doute, nous ne le serons jamais plus que maintenant, car nous détestons toutes ranger, Malvina autant que nous… Çà, je le lui pardonne. C’est si ennuyeux !

— Mais il me semble que ce ne doit pas être bien agréable non plus de vivre toujours comme si l’on était seulement campé !

— Oh ! cela ne nous gêne pas du tout ! dit Lucile avec insouciance. Papa a toujours vécu en artiste, nous faisons comme lui. Maman a aussi l’horreur des habitudes bourgeoises !

L’ombre d’un sourire involontaire entr’ouvrit une fois encore les lèvres de Michelle ; mais elle ne répondit pas, trop délicate pour se permettre une réflexion qui eût pu paraître une critique. D’ailleurs, Lucile se décidait enfin à ouvrir la porte de la fameuse chambre, et y introduisait sa cousine.

L’aspect, certes, n’en était pas banal. Tous les styles semblaient y être venus fraterniser. Un vieux lit Henri III s’avançait au milieu de la pièce ; quelques chaises Louis XVI, revêtues d’une soie fanée et usée, s’alignaient, avec une correction inattendue, le long du mur, à droite et à gauche d’une majestueuse commode Louis XIV qui faisait face à un bahut gothique veuf de toute serrure. Au milieu de la chambre, s’allongeait une moderne table de vieux chêne, un peu branlante et zébrée de taches d’encre, tandis que, sur la toilette, se dressait, émergeant d’une espèce de coupe japonaise, un pot à eau de même faïence dont l’anse n’existait plus.

Les yeux de Michelle avaient fait le tour de la pièce. Ils tombèrent sur la bonne figure ronde de Lucile, qui trahissait sa muette anxiété. De son mieux, en effet, la fillette, désespérant d’obtenir les services de la paresseuse Malvina, avait essayé d’arranger la chambre, balayé, épousseté, ayant l’idée vague que sa cousine pourrait bien ne pas avoir, sur la question ordre et désordre, l’indifférence profonde de la famille Gosseline. Maintenant, elle avait peur de la première impression de la jeune fille, et une question lui échappa :

— Est-ce que vous croyez, Michelle, que vous pourrez vivre ici ? Cela vous paraît-il suffisamment rangé ? Il m’a semblé que, dans les appartements bien soignés, on mettait toutes les chaises le long du mur. C’est pourquoi les vôtres sont ainsi alignées en bataille… Voyez-vous, Michelle, vous êtes trop élégante pour cette chambre… et pour nous !

— Voulez-vous ne pas dire de pareilles folies ! Ma chérie, vous vous calomniez, comme vous avez calomnié ces pauvres meubles qui sont très curieux… Je vais me plaire si fort dans cette chambre, j’en suis sûre, que je ne pourrai plus me décider à la quitter, quand il le faudra.

— Vrai ?… Bien vrai ?…

Le visage de Lucile s’illuminait.

— Très vrai !

— Oh ! comme je suis contente !… C’est que… depuis la minute où je vous ai aperçue à la gare, je sens que vous n’êtes pas de notre monde.

— Que je suis une vulgaire bourgeoise ? questionna Michelle gaiement.

— Non, plutôt une vraie dame, une grande dame, au contraire, qui aurait en même temps l’air d’une héroïne de roman… Aussi, malgré le plaisir que me causait votre arrivée — parce que je pensais que vous deviez être bien seule en Russie ! — j’ai presque regretté notre invitation, tant j’avais l’idée que vous alliez vous ennuyer auprès de nous, vous y trouver très mal…

Les joues de Lucile étaient pourpres, et un tremblement vibrait dans sa voix. Michelle l’attira, et, avec un chaud sourire, lui dit doucement :

— Puisque vous comprenez si bien ce que j’éprouvais seule en Russie, comment, même une seconde, avez-vous pu regretter de m’avoir donné la joie de retrouver une famille ! Je vous en suis si reconnaissante ! Il me semble bien bon de penser que je vais avoir en vous une vraie petite amie… Car nous allons être amies, n’est-ce pas ?…

— Oh ! oui, si vous voulez bien me le permettre ! fit Lucile, le cœur débordant d’allégresse.

Et, avec effusion, elle saisit les mains de Michelle et y appuya ses lèvres d’enfant.

Volontiers, elle fût restée longtemps encore à jouir de son bonheur, elle, la petite Cendrillon, si dédaigneusement traitée, d’ordinaire, par Sylvanie. Mais sa mère vint la chercher, et il lui fallut bien se contenter de recevoir l’affectueux bonsoir de sa cousine.

Michelle, enfin, était seule ! L’unique bougie dressée dans un vulgaire chandelier de cuivre jetait une lueur palpitante sur les meubles disparates qui donnaient à la pièce un air inhospitalier de boutique d’antiquaire. Le regret nostalgique de son home souriant déchira le cœur de Michelle ; et, instinctivement, elle se détourna, se rapprochant de la fenêtre grande ouverte sur la nuit d’été lumineuse, sur le ciel d’azur sombre dont le velours s’illuminait d’étoiles, — un ciel qu’elle avait contemplé bien des fois, ainsi, dans sa patrie russe… Et il lui semblait si bon à retrouver toujours pareil à lui-même, qu’elle resta debout immobile, ses mains jointes sur l’appui de la fenêtre, abandonnant, dans un désir de repos et d’apaisement, son front à la caresse de l’air tiède qui frôlait ses cheveux… Tant d’images neuves, d’impressions, d’idées se pressaient dans son esprit, y heurtant tous les chers souvenirs familiers…

A ses pieds, par delà les cimes feuillues des arbres du boulevard, s’étendait l’immense ville inconnue, noyée d’ombre, pointillée de clartés fauves, où elle allait vivre, — quelque temps du moins — dans un milieu si différent du sien, qu’elle en avait un peu peur, en dépit de sa vaillance. L’atmosphère de désordre qui enveloppait victorieusement tout le logis lui apparaissait surtout insupportable… Mais, après tout, pourquoi y eût-elle vécu ? Elle songea :

— « Avec le secours de Moussia, j’arriverai toujours bien à avoir au moins ma chambre rangée ! Il me faut penser, seulement, combien tous sont bons et me reçoivent affectueusement… Je tâcherai de conquérir Sylvanie, de façon à ce qu’elle me pardonne d’avoir parlé avant elle à Raymond Dorient !… »

Ce nom qui traversait son esprit y fit brusquement se dresser la vision de cet étranger qui s’était montré pour elle si respectueusement courtois. Ainsi, elle ne s’était pas trompée ! Il était bien l’écrivain de talent qu’elle avait supposé…

Mais elle secoua la tête comme pour rejeter en arrière cet inconscient souvenir. N’avait-elle pas dit à Sylvanie qu’elle n’était pas rêveuse ?… Tout prosaïquement, à cette heure, il lui fallait aller dormir pour être, le lendemain, en pleine possession d’elle-même, prête à supporter bravement les déceptions, petites ou grandes, qui pourraient l’atteindre !… Et, résolue, elle s’arracha à la contemplation du ciel ami.

Comme elle se détournait, une fraîche odeur de fleur lui monta au visage. Sur la toilette, dissimulée par le gigantesque pot à eau, elle aperçut quelques roses dans un verre de cristal… Lucile, sans doute, les avait mises là dans son désir discret de souhaiter la bienvenue à sa cousine étrangère…

Et une douceur réchauffa le cœur de Michelle.

III

Une semaine s’était écoulée.

Bien que la « maison de la liberté », comme disait Mme Gosseline, fût, par cela même, la maison de l’imprévu, Michelle, maintenant, en connaissait le caractère autant que si elle y eût vécu depuis des mois. Chacun y agissait, par principe admis, comme bon lui semblait, et il en résultait le plus remarquable désordre qu’il eût jamais été donné à Michelle d’étudier de près.

Mais nul, sauf elle et Moussia — qui en pleurait ! — n’avait même conscience de cette situation. La tante Hermine, pénétrée jusqu’aux moelles d’une sainte horreur pour les soins du ménage — lot des vulgaires bourgeoises ! — laissait, d’un esprit riant, les choses aller comme lesdites choses l’entendaient, sans la moindre inquiétude sur les résultats de cette généreuse confiance ; quitte à gémir avec conviction, un moment, si les résultats étaient mauvais, à sa grande surprise.

Avant tout, elle voulait que tout le monde fût satisfait autour d’elle, et, pour sa part, la paresseuse Malvina usait pleinement de ces dispositions bienveillantes ; en prenant, comme de juste, à son aise, dans un logis où les balais ne s’usaient point, où les repas auraient pu avoir lieu successivement à toutes les heures de jour, sans que personne en fût troublé, à l’exception de Georges. Celui-ci, en effet, pourvu d’un formidable appétit d’écolier et obligé par le collège à une exactitude relative, était seul à ramener Malvina à la notion des heures, quant aux repas.

C’était, d’ailleurs, le plus indiscipliné des garçons qu’une mère de famille pût posséder, très intelligent, travaillant à sa fantaisie et par accès, fertile en inventions suivies d’expériences dont l’audace était généralement fatale, au point de troubler la bonne humeur de Mme Gosseline et de lui arracher une exclamation, toujours la même :

— Si tu continues, Georges, tu périras sur l’échafaud !

Mais ce qui, par dessus tout, avait le don de mettre la bonne dame hors d’elle-même, c’était le manque absolu de considération du jeune personnage pour la Muse dont il ridiculisait les prétentions avec tant de clairvoyance, d’à-propos, de drôlerie, que Michelle avait fort à faire pour rester impassible devant le comique de la scène… Sylvanie, furieuse, oubliant sa majesté, devant les plaisanteries de Georges, — qu’elle n’osait toutefois effleurer même d’une main vengeresse, dans la crainte de s’exposer à des représailles. Aussi, d’ordinaire, après de vertes réponses dépourvues de toute poésie, laissant Mme Gosseline menacer l’insolent « de périr sur l’échafaud », préférait-elle se retrancher au fond de son atelier, dans la haute conscience de sa valeur dont elle était pénétrée, si possible, plus encore que sa mère…

Nulle part, elle ne se prenait davantage au sérieux que dans cet atelier qui n’était pas plus « installé » que le reste de la maison et avait toute sorte de chances pour ne l’être jamais, Sylvanie jugeant « qu’un beau désordre est un effet de l’art ». Par malheur, chez elle, le désordre n’était pas beau… Du moins, ç’avait été l’impression de Michelle quand, pour la première fois, la Muse lui avait fait l’honneur de l’introduire dans son sanctuaire largement poudré de poussière, dont les vieux meubles, les tentures, les draperies gardaient les traces ineffacées des nombreux déménagements opérés par la famille Gosseline. Dans cette façon de capharnaüm, la Muse, habillée de robes esthétiques, écrivait ses vers sous l’inspiration de son génie familier, sur un papier délicatement teinté de couleurs mourantes et diverses, avec une plume d’or et une encre irisée.

— J’ai besoin d’harmonie entre mon inspiration et les objets matériels qui me servent à la traduire, avait-elle pris la peine d’expliquer à sa cousine. Je choisis toujours mon papier et mon encre assortis à la couleur de ma pensée qui est, selon les jours, grise, mauve, ou rouge, ou liliale… Car je suis une nature de sensitive… Et je vis dans le symbole…

De ce mode d’existence, résultaient, sans doute, les toiles bizarres qui se pressaient le long des murs de l’atelier. Sylvanie, ayant décidé de ne plus recevoir les leçons d’aucun maître, afin de laisser sa personnalité se développer plus librement, créait, désormais, tout à son aise, de longues et étranges figures énigmatiques, dans le goût des primitifs, qu’elle plaçait dans des paysages de légende, sans perspective, aux arbres raides ; figures auxquelles, ordinairement, elle donnait des yeux immenses, des lèvres sanglantes dans un visage sans couleur, des corps émaciés, d’un dessin fantaisiste, qui eût seul fait crier d’indignation un anatomiste…

Michelle repensait encore à cette première révélation qu’elle avait eue du talent de Sylvanie, tandis qu’assise devant sa table à écrire, elle réfléchissait à ce qu’elle pouvait raconter de sa vie nouvelle à sa vieille amie, la comtesse Loubanoff, sans risquer de lui faire croire qu’elle était tombée en pleine pétaudière.

On frappait à sa porte. Elle releva la tête.

— Michelle, puis-je entrer ?

C’était la voix de Lucile.

— Certainement, chérie.

La porte s’ouvrit toute grande.

— Oh ! vous écriviez ! Je vous dérange ?

— Pas du tout, ma lettre ne doit pas partir aujourd’hui… D’ailleurs, je crois bien que je rêvais un peu… comme Sylvanie !

— Comme Sylvanie… hum !… Qu’il fait bon chez vous !… Votre chambre, maintenant, vous ressemble… Elle est aussi… charmante ! Comme vous l’avez transformée !

Lucile disait vrai. La pièce était méconnaissable. Michelle avait rompu l’ordre monotone des chaises le long du mur, voilé de tapis russes, joyeusement bariolés, la table striée d’encre, les marbres tachés de la cheminée et de la commode, dispersé, de côté et d’autre, ses bibelots familiers, les photographies d’amis qui l’enveloppaient d’une atmosphère de souvenir, y mêlant des fleurs, de délicates plantes vertes, dont les humbles pots de terre disparaissaient sous une draperie légère. Sur sa table à écrire, devant les deux portraits de son père et de sa mère, s’épanouissaient quelques œillets superbes, — hommage de l’indomptable Georges, — dont les têtes odorantes ombrageaient l’encrier de cristal, répandant leur senteur fine dans l’air chaud de ce jour d’été.

— Eh bien, Lucile, que désirez-vous ? interrogea Michelle avec un sourire, voyant que sa petite cousine restait silencieuse, les yeux errants autour d’elle.

Les joues de Lucile s’empourprèrent, car elle était prise en flagrant délit de curiosité.

— Je suis venue… c’est-à-dire maman m’envoie vous demander si vous voudriez bien venir un moment à l’atelier…

— A l’atelier ?… Pour ?…

— Pour qu’elle vous présente quelqu’un qui… désire beaucoup vous connaître, un de nos amis, un poète très remarquable…

Les sourcils de Michelle eurent un imperceptible froncement. Elle se méfiait fort des poètes admirés par la famille Gosseline, et il lui semblait un peu dur d’abandonner, en l’honneur de l’un d’eux, la douceur de sa solitude et de sa causerie avec une amie vraie…

— Cela vous ennuie ? Michelle, fit Lucile troublée.

— C’est que… je redoute, en ce moment, les nouvelles connaissances… Et puis, vous voyez, je ne suis pas en tenue de réception.

Et elle indiquait la blouse de légère étoffe blanche qu’elle avait mise ce jour-là à cause de la très grande chaleur, dont les manches courtes, la collerette retombante, dégageaient largement les bras et la nuque blonde.

— Ah ! si c’est là seulement la raison qui vous arrête, venez, Michelle ! Notre ami a l’horreur du noir… Vous serez très agréable à son regard en vous montrant en blanc… Venez !… A moins, pourtant, que cela ne vous contrarie trop !…

Elle paraissait si anxieuse, partagée entre son désir de faire connaître sa cousine et sa crainte de l’importuner, que Michelle regretta son instinctive hésitation :

— Non, chérie, cela ne me contrarie pas, je suis toute prête à vous suivre puisque vous le désirez. Allons voir votre illustre poète…

— Illustre, il ne l’est pas encore pour le public vulgaire… Mais il est une des gloires de la nouvelle école poétique…

C’était là une phrase de Sylvanie que Lucile répétait avec une conviction naïve, prenant, à ce point, l’accent de sa sœur que Michelle en fut amusée. La petite ne s’en aperçut pas : ravie d’emmener la jeune fille, elle la conduisait vers l’atelier.

Prestement, elle souleva la portière déchirée, et la « gloire de la nouvelle école poétique » apparut sous les traits d’un petit jeune homme, coiffé de longs cheveux qui flottaient sur une longue redingote mastic, lui battant presque les talons, d’où émergeait un long cou enroulé dans la plus majestueuse, la plus large, la plus engonçante des cravates 1830. A la vue de Michelle, il se leva.

— Ah ! enfin, voici notre petite sauvage ! s’exclama joyeusement la tante Hermine. Voyons, ma chère, arrivez donc ! Il y a ici un jeune homme qui, depuis votre arrivée, se consume inutilement du désir de vous connaître !

— C’est que le poète, mademoiselle, subit toujours l’attirance de la jeune beauté dans son aurorale lumière et qu’il aspire sans cesse à lui offrir le dévot hommage de son culte, fit le petit homme d’une voix lente et chantante, s’inclinant si bas que ses cheveux s’éparpillèrent de façon à lui voiler tout le visage.

Michelle n’en était déjà plus à s’étonner de rien de ce qu’elle pouvait entendre chez Mme Gosseline. Mais elle n’eut pas la peine de se mettre à l’unisson pour répondre au jeune poète, car Sylvanie, prenant les devants, dit brusquement :

— De cette façon, voici la présentation faite : Michelle, notre ami, Rinaldo Valréas ; cher maître, ma cousine, Mlle Dustal… Et maintenant, parlons de choses un peu plus intéressantes… Dites-moi quelle œuvre nouvelle a jailli de votre cerveau créateur ?

— Un hymne de l’Éternel féminin à la Beauté. Oserai-je espérer, Mademoiselle…

Il se tournait vers Michelle. Mais il ne put articuler ce qu’il espérait, car la tante Hermine s’exclamait :

— Un hymne à la Beauté ! Ce doit être superbe. Ma chère, ce jeune homme a, comme Sylvanie, le sens du symbole à un degré merveilleux… Ah ! la poésie est son royaume… Lui donner une banale carrière serait criminel !… C’est ce que j’ai eu l’honneur de dire à son père qui tient à le garder dans les fers…

— Dans les fers ? répéta Michelle surprise.

Mme Gosseline se mit à rire aux éclats :

— Pas en prison, ma chère, pas en prison ! Je vais vous expliquer, son père a une très importante usine où l’on fabrique un tas de choses en fer… et il tient à ce que le pauvre Rinaldo y prenne une place !… Rinaldo — c’est son prénom littéraire, ses parents l’appellent bourgeoisement Eugène ! — aurait bien mieux aimé entrer au Conservatoire, afin de jouer lui-même ses œuvres, comme Shakespeare. Et il y avait en lui l’étoffe d’un grand acteur !… Vous en jugerez quand vous l’entendrez déclamer avec Sylvanie quelques-uns de ses poèmes… Il a le don… Moi qui suis une profane, je frémis jusque dans les moelles quand je les entends ! Oui, il a le génie, mais il n’a pas la taille !… Il était trop petit pour réussir au théâtre. Il y a renoncé, mais il le regrette toujours ! N’est-ce pas ? Rinaldo… L’art ! il n’y a que l’art au monde !

Et la bonne dame renversa dans son fauteuil sa courte petite personne qui s’épanouissait librement dans un vieux peignoir défraîchi, tout en agitant, d’un mouvement enthousiaste, sa tête ébouriffée.

Le petit poète avait respiré cette bouffée d’encens avec une conviction recueillie et béate, tout en contemplant Michelle à l’ombre de ses paupières mi-closes. En écho, il répéta :

— L’art ! Oui, l’art souverain… Vie ! Clarté ! Ivresse ! Sacerdoce et martyre ! Ne le concevez-vous pas ainsi, mademoiselle, vous de qui semble émaner le rayon inspirateur qui fait éclore l’œuvre palpitante de l’âme du poète ?…

Une folle envie de rire montait aux lèvres de Michelle. Pourtant, elle la domina et laissa tout juste une pointe de malice jaillir dans sa réponse qu’elle s’amusa à faire toute banale :

— Hélas, monsieur, je ne sache pas que je possède une puissance telle… Je suis une pauvre profane en la question, d’autant que j’arrive en étrangère et connais mal encore tous les grands noms de l’école symboliste.

— En effet, dit Sylvanie d’un accent protecteur, ma cousine a, sur ce chapitre, toute son éducation à faire. On est fort en retard en Russie, et l’on y est encore à compter, par exemple, Musset parmi les poètes !

La physionomie du jeune maître exprima une compassion méprisante :

— Est-on vraiment à ce point perdu dans les ténèbres, au pays slave ?… Musset ?… Mais Musset a tout juste la valeur de quelque vieille pantoufle ! Musset ! platitude, vulgarité, néant ! Tout au plus, pouvons-nous conserver son nom parce qu’il a senti comme nous — à sa pauvre façon, — la sombre inanité de la vie dont nous sommes tous si cruellement las !

— Pas tous ! corrigea Michelle avec une ironie discrète et amusée. Parce que vous vivez en plein ciel, monsieur, vous ignorez ce qui se passe sur la terre, parmi la foule des humbles mortels… Un certain nombre d’entre eux, je vous assure, ont cependant le bonheur de se trouver satisfaits de leur sort !

— Oui, ceux qui ont des âmes inférieures ! jeta dédaigneusement Sylvanie. Mon cher Rinaldo, n’essayez donc pas de convaincre ma cousine, elle n’a nulle envie de l’être !

— Plus vive alors est mon aspiration, mademoiselle…

Et ici, il s’inclina d’un air pénétré vers Michelle qui, décidément, lui faisait une profonde impression :

— … Plus vive est mon aspiration vers la conquête de votre pensée… Comme gage de ma sincérité, daignerez-vous accepter l’hommage d’un sonnet qui chanterait votre liliale beauté ?

— Ce serait beaucoup d’honneur pour moi et, vraiment… je crains de n’en être pas digne, fit Michelle, un peu agacée de se voir le sujet de tant de lyrisme. Et, tout en parlant, elle se levait…

— Comment, ma chère, vous partez ? s’exclama Mme Gosseline qui paraissait sous le charme, comme Lucile. Restez donc encore à causer avec Rinaldo… Il vous dira de ses vers… Il ne s’en va pas encore !

Mais Michelle était bien décidée, jugeant qu’elle avait, ce jour-là, suffisamment sacrifié au symbolisme.

— Je serais charmée de profiter davantage de la visite de monsieur. Mais il se fait déjà tard et il me faut aller aujourd’hui jusqu’à la Librairie moderne chercher des livres que je dois envoyer à la comtesse Loubanoff… Aussi…

— Vous allez à la Librairie moderne, alors, je vous y accompagnerai, fit la Muse sans cérémonie, car je désire voir si l’on s’y occupe bien de la vente de mon livre…

— Et moi, est-ce que vous voudrez m’emmener ? Je serais si contente de sortir avec vous !

C’était Lucile qui murmurait sa demande, timide et suppliante.

Michelle consentit volontiers, sachant tout le plaisir qu’elle causait ainsi à la fillette qui lui montrait une enthousiaste affection. Mais il lui fallut un petit effort pour accueillir, avec la même amabilité, l’indiscrète déclaration de la Muse… Car elle redoutait un peu de sortir avec Sylvanie dont les toilettes gothiques attiraient déplorablement l’attention des passants. A son arrivée en France, elle avait pu, un moment, croire que la singulière façon de s’habiller de ses cousines, était une mode nouvelle qu’en sa qualité d’étrangère, elle ne connaissait pas. Mais une seule promenade, dans le cœur même du Paris élégant, l’avait détrompée et, en même temps, convaincue que Sylvanie et Lucile se rendaient tout bonnement ridicules en s’affublant de la sorte…

— Pourvu que Sylvanie ne mette pas sa robe à grosses fleurs. Elle est pire que toutes les autres et nous vaudrait de faire sensation sur le boulevard des Italiens ! pensa-t-elle, revenue dans sa chambre, après avoir tiré sa révérence au jeune poète ; tandis que, sévèrement vêtue de noir, elle prenait encore soin de mettre une correcte petite toque qui lui donnait un air de jeune femme. Elle sentait l’impérieuse nécessité de chaperonner ses cousines.

Mais ses vœux étaient vains. Quand Sylvanie sortit de sa chambre elle portait la fameuse robe de mousseline liberty, à grands ramages, d’un jaune verdâtre. Sous un chapeau en forme de béguin enguirlandé de lierre, s’allongeaient ses lourds bandeaux sur les joues généreusement poudrées, dont la pâleur heurtait le rouge intense des lèvres.

— Elle est tout simplement à mettre sous clef ! songea Michelle, navrée.

Il n’y avait hélas ! rien à dire. Mme Gosseline considérait la Muse d’un œil satisfait et morigénait Lucile qui avait mis une simple robe beige, choisie avec intention par la fillette parce qu’elle avait remarqué que sa cousine la préférait… Et Michelle, résignée, murmura :

— Allons !… Espérons que les gamins nous seront indulgents et ne courront pas après nous !…

Dehors, c’était une lumineuse et chaude journée de juillet, vibrante de soleil qui emplissait les rues de femmes habillées de clair. Si nombreuses qu’elles fussent, elles n’affaiblissaient en rien l’effet produit par Sylvanie qui, invariablement, faisait retourner les passants quand elle ne les attirait pas, moqueurs, à sa suite. La traversée du boulevard, surtout, fut périlleuse. A son ordinaire, la Muse interprétait de la façon la plus flatteuse cette attention dont elle était l’objet, et Lucile de même, car, tout à coup, se penchant vers Michelle, elle lui murmura d’un accent d’envie :

— Comme on regarde Sylvanie ! Est-elle heureuse ! Je voudrais bien être à sa place !

— Pas moi ! laissa échapper Michelle, énervée.

— Oh ! pourquoi ? Ça doit être si bon d’être admirée !… Pourquoi ?

— Parce que je trouve très malheureux pour une femme… surtout pour une jeune fille… bien élevée, d’attirer sur elle l’attention du premier insolent venu !…

Lucile ouvrit de grands yeux. Évidemment, les paroles de sa cousine allaient à l’encontre d’idées fortement enracinées chez elle.

— Alors… alors, vous nous… vous m’aimeriez mieux habillée comme tout le monde, sans mes bandeaux à la Botticelli ?… C’est que je voudrais tant être moins laide puisque je ne peux pas être jolie !

— Chérie, voulez-vous bien ne pas vous calomnier ainsi ! Vous savez très bien que vous êtes une fraîche petite fille qui ne me paraît jamais plus gentille, cela est vrai, que le matin, quand ses cheveux sont retroussés au petit bonheur, laissant bien voir ses joues roses !…

— Oh ! Michelle !!… Vous dites cela… pour de bon ? Vous ne vous moquez pas de moi ?

— Pour de bon ! tout à fait !…

Les yeux de Lucile brillaient de plaisir :

— Il n’y a personne, Michelle, à qui j’ai envie de plaire comme à vous ! Je me coifferai et je m’habillerai de la façon que vous désirez !

Michelle eut tout juste le temps de répondre par un regard affectueux à l’enthousiaste déclaration de la fillette, car Sylvanie, qui marchait en avant, venait de s’arrêter devant la Librairie moderne et appelait sa sœur. D’un air majestueux, elle considérait l’étalage, y cherchant, mais en vain, la couverture symbolique des Mystiques efflorescences. Quand elle eut bien constaté l’absence de son volume, son visage se contracta… Tel celui de Junon irritée. Et la voix frémissante, elle fulmina :

— Ces libraires n’en font jamais d’autres ! Ce sont de vrais saltimbanques, sans parole ! Celui-ci, M. Delcroix, m’avait promis d’offrir toujours mon livre aux yeux du public et il ne le fait pas ! Je vais le tancer vertement. Entrons !

Michelle la suivit avec Lucile, craignant tout bas que le courroux de la Muse n’aboutît à une scène ridicule qu’elle ne pouvait empêcher. Arrêter Sylvanie, autant eût voulu essayer d’entraver la marche du soleil, — sans comparaison…

Dans le magasin, des acheteurs examinaient des livres. Un employé s’avança :

— Vous désirez ? madame…

— Je désire parler au directeur de la Librairie moderne, au sujet d’un volume de poésies que j’ai publié.

— M. Delcroix est occupé, madame… Mais je peux le prévenir…

— Oui, prévenez-le, commanda la Muse toujours irritée, quoiqu’elle savourât la curiosité qu’avaient éveillée ses paroles chez quelques acheteurs.

Dans le fond du magasin, M. Delcroix, sans prévoir l’orage prêt à fondre sur sa tête, causait avec un jeune homme qui prenait des notes dans un volume qu’il feuilletait. Michelle, distraitement, arrêta les yeux sur leur groupe, et une exclamation s’étouffa sur ses lèvres. L’interlocuteur du libraire n’était autre que Raymond Dorient.

Lui, avait relevé la tête à l’approche de l’employé dépêché par Sylvanie en ambassade, et son regard tomba droit sur Michelle dont les larges prunelles brillantes étaient, en cette seconde même, attachées sur lui. Tout de suite, il la reconnut, et, après une légère hésitation, respectueusement, il la salua.

— Qui donc est ce monsieur ? interrogea Sylvanie.

— Raymond Dorient.

— Ah !!! Vraiment, c’est Raymond Dorient ? Eh bien, il faut absolument que vous me le présentiez !

— Vous le présenter ?… Moi ?… Je le voudrais bien, mais ce m’est impossible ! Je ne le connais pas !

— Allons donc ! si vous ne le connaissiez pas, il ne vous saluerait pas ! Vous avez voyagé des heures avec lui… Il vous a parlé !… Offert ses services ! Donc, il n’est plus un étranger pour vous ! Dites plutôt que vous voulez l’accaparer !

Michelle eut un petit geste d’épaules :

— Sylvanie, vous ne pensez pas à ce que vous dites ! Si vous désirez parler à M. Dorient, priez votre libraire de vous mettre en rapport avec lui.

La Muse ne daigna pas répondre. Mais, sans doute, le conseil lui paraissait bon à mettre en pratique, car, au lieu de recevoir, avec la grâce d’un hérisson, M. Delcroix qui approchait souriant, elle lui dit d’une voix suave :

— Je ne vous retiendrai pas, monsieur, mais je désirerais que vous me missiez au courant de la place prise par mon volume de poésies parmi les œuvres appréciées du public ?… J’espère qu’elle est florissante ?

— Mais… mais elle est telle, en effet, mademoiselle. D’ailleurs, nous veillons de notre mieux à ce qu’il en soit ainsi, croyez-le bien. A tous les amateurs d’œuvres peu banales, nous offrons les vôtres.

Sylvanie exultait. Michelle, attentive, examinait M. Delcroix, se demandant s’il était possible qu’il parlât sérieusement.

— En agissant ainsi, monsieur, reprit la Muse, très gracieuse, vous vous révélez fidèle disciple de l’Art… Aussi, puis-je vous demander un léger service ? Voulez-vous me présenter M. Dorient ?

Le visage souriant du libraire se rembrunit, et il se balança, sur un pied et sur l’autre, la mine embarrassée :

— Mon Dieu, mademoiselle, je serais charmé de le faire… Mais M. Dorient n’est pas très aisément abordable. Je sais qu’aujourd’hui il est pressé et, peut-être, se dérobera-t-il à l’honneur de vous présenter ses hommages ?…

— Essayez toujours, commanda Sylvanie, qui était douée d’une ténacité peu commune. M. Dorient est d’ailleurs lié avec des amis de ma famille. Il me connaît sûrement de nom comme écrivain. Votre démarche ne peut donc qu’aboutir.

Vaincu par la nécessité, M. Delcroix se rapprocha de Dorient, qui commençait à feuilleter une revue. Mais, avant qu’il eût ouvert la bouche, le jeune homme l’interrogea tout bas :

— Est-ce que vous connaissez cette jeune fille en deuil ?

— Non, elle vient ici pour la première fois. Elle est parente ou amie de cette demoiselle en robe à fleurs, une jeune poétesse qui désirerait causer un instant avec vous !

— Delcroix, mon ami, vous avez éloigné de moi une pareille épreuve, n’est-ce pas ? Ah ! c’est une poétesse que cette ridicule créature ! Hum… quels vers a-t-elle bien pu commettre ?

— Des vers symbolistes, sous ce titre, Mystiques efflorescences.

— Oui, je me rappelle, je l’ai reçu avec une dédicace lyrique. C’était un remarquable tissu d’incohérences. Est-ce que, par hasard, vous trouvez des acheteurs pour de pareilles insanités ?

— Nous en avons eu deux. Mais le second a rapporté le livre…

— Ah ! tant mieux ! Cela me rassure sur l’état mental de mes contemporains… Comment s’appelle votre poétesse ?

— Sylvanie Gosseline. Il paraît que vous connaissez des amis à elle…

— Comment ! c’est Mlle Gosseline ! J’aurais dû m’en douter ! Allons, mon cher Delcroix, résignons-nous, et présentez-moi. Seulement, rappelez-vous que c’est vous qui me précipitez dans l’abîme, et que vous devez m’en tirer !

L’obligeant M. Delcroix ne s’attendait guère à ce facile succès dont il ne pouvait pénétrer la cause, et, triomphant, il amena le jeune homme vers Sylvanie, qui examinait des publications d’un air détaché.

— J’ai l’honneur, mademoiselle, de vous présenter M. Raymond Dorient.

La Muse eut un signe de tête tout à fait souverain.

— Depuis longtemps, monsieur, je souhaitais un instant semblable à celui-ci, qui me permît de vous parler de mes vers…

— Allons ! c’est bien ce que j’attendais, pensa Dorient. Et dire que cette misérable poseuse est capable de ne pas me présenter à sa délicieuse amie !

Tout en envoyant mentalement la Muse à tous les diables, il lui répondait par des phrases banales de politesse que celle-ci, en vertu de sa haute opinion d’elle-même, prenait à la lettre. Très flattée, elle se mettait à pérorer sur un diapason élevé, en phrases prétentieuses, jalouse de prouver sa maturité intellectuelle à ce connaisseur qu’elle intéressait sûrement, car il l’écoutait d’un air attentif, ponctuant ses digressions de quelques discrets « En effet !… C’est une façon de voir toute particulière… Vous avez une étonnante indépendance de jugement ! »

— Je tâche tout au plus de conserver ma personnalité, conclut la Muse ravie. Puisque nous sommes en si parfaite communion d’idées, j’espère, monsieur, que vous voudrez bien venir chez moi renouveler cet échange de pensées… J’aimerais aussi votre avis sur ma peinture…

Michelle, occupée, à quelques pas, à choisir des livres, releva la tête, stupéfaite de cette invitation imprévue, tremblant que Dorient ne l’acceptât et ne fît connaissance avec la « maison de la liberté ». Mais, tout en remerciant, il déclinait la proposition, se disant sur le point de quitter Paris pour la fin de l’été… Michelle eut un petit soupir d’allègement. Comment donc Sylvanie ne s’apercevait-elle pas que Dorient l’observait à la façon d’un type curieux et amusant, et permettait-elle qu’il en usât ainsi avec elle ?

Il devait commencer à se blaser sur l’agrément de cette étude, car voici qu’il se prenait à jeter des coups d’œil expressifs vers M. Delcroix, comme pour le prier de le délivrer poliment de la Muse. Voyant que le libraire, affairé auprès de Michelle, ne remarquait rien du tout, Dorient prit le parti de l’appeler à son secours, en laissant si bruyamment tomber sa canne que M. Delcroix en tressauta, effaré… Aussitôt, il rougit, il avait compris : et, ses remords lui donnant une inspiration géniale, il appela de la façon la plus discrète :

— Monsieur Dorient ! Seriez-vous assez bon pour me donner un petit conseil ? Mademoiselle…

Il désignait Michelle.

— Mademoiselle me demande de lui indiquer, parmi les derniers livres parus, ceux qui ont le plus de valeur. Le secret professionnel me fermant la bouche, voulez-vous être assez aimable pour me venir en aide ?

Dorient se rapprocha, tandis que Sylvanie, bien résolue à ne pas se laisser rejeter dans l’ombre, jugeait à propos d’intervenir, de son accent protecteur.

— Ma cousine, Mlle Dustal, arrive de Russie, où elle habitait, et c’est pourquoi elle n’est pas au courant de notre littérature…

— Sylvanie, vous me calomniez un peu ! fit Michelle, amusée du manège de la Muse. A Pétersbourg, nous recevons beaucoup de revues françaises, et votre littérature, qui est la mienne aussi, puisque nous sommes compatriotes, n’est pas tout à fait pour moi lettre morte ! Seulement, je sens le besoin d’être particulièrement dirigée quand il s’agit de faire un choix dans les œuvres nouvelles.

— Un choix… pour vous ? mademoiselle.

— D’abord, pour une vieille amie à moi, qui est une femme très intelligente, très au fait de la littérature française, l’aimant dans ce qu’elle a de meilleur, qu’elle discerne bien vite. Puis, pour moi aussi, je désire des livres… Je voudrais me remonter une petite bibliothèque — la mienne étant restée à Pétersbourg. — en y introduisant tout d’abord mes vieux amis…

Et elle indiquait vaguement quelques volumes mis à part. Il y jeta un coup d’œil instinctif, et fut surpris du caractère sérieux des livres qu’elle appelait « ses amis », livres que pouvait seule goûter une femme très intelligente ; et il lui sut gré, — lui qui exécrait les bas-bleus — d’être si délicieusement simple avec un charme de vraie jeune fille… Il interrogea :

— Et, maintenant, vous désirez ajouter de nouveaux amis aux anciens ? Pour vous les chercher, je ne connais guère vos goûts…

— J’aime les œuvres dans le genre de celles-ci…

Et elle montra de nouveau les volumes.

— Indiquez-moi celles que je puis prendre… Je sais que je me trouverai bien de me laisser guider par vous… Plusieurs fois, déjà, sans le soupçonner, vous m’avez rendu pareil service en Russie, quand j’avais à faire venir des livres de France. Vos articles de critique littéraire me dirigeaient… pour mon plus grand profit…

Il n’y avait pas ombre de compliment dans ses paroles. C’était tout uniment un fait qu’elle exposait, et il les reçut ainsi.

— Alors, fit-il, je me permettrai de vous recommander les ouvrages que je donnerais à ma jeune sœur, si j’en avais une qui fût votre contemporaine.

Il cita quelques titres. Puis, il finit, en souriant :

— Quoi que vous en disiez, je ne suis pas très sûr de répondre à vos goûts, car mes préférences sont très particulières et peuvent, par suite, paraître inexplicables aux autres…

— Alors, fit-elle avec sa grâce attirante, je me souviendrai que c’est moi qui ai fait appel à vos lumières, et je ne pourrai que vous remercier d’avoir bien voulu me conseiller… Il est écrit, monsieur, que j’aurai toujours des remerciements à vous adresser.

— Parce que vous me faites l’honneur de m’en exprimer sans que je les mérite…

L’un et l’autre pensaient, en cette seconde, à la petite gare ; et lui, avec un vague regret, songeait à cet instant où il avait espéré pouvoir être de quelque utilité à cette étrangère charmante…

— Michelle, quand vous serez prête…, jeta la Muse qui, les sourcils froncés et la mine boudeuse, avait écouté la conversation de sa cousine et de Raymond Dorient, irritée de ne pouvoir s’y mêler.

— Tout de suite, Sylvanie, je suis à vous. Je donne l’adresse pour l’envoi des livres, et nous partons.

Elle se dirigea vers la caisse. Quand elle revint, Sylvanie avait si habilement manœuvré que, à peine, il lui fut possible d’adresser à Dorient un rapide salut et quelques brèves paroles d’adieu. Déjà, sur le seuil du magasin, la Muse attendait, tandis que Lucile, lasse de son rôle muet, répondait de son mieux aux nombreuses offres de services de M. Delcroix. Et une exclamation joyeuse lui échappa, dès qu’elles furent hors de la librairie :

— Ah ! Michelle, j’avais bien deviné que M. Dorient vous avait trouvée charmante ! Tout de suite, il vous a reconnue quand vous êtes entrée dans le magasin. Je l’ai bien entendu demander qui vous étiez, et il avait l’air enchanté de vous choisir des livres…

— Voulez-vous vous taire ! romanesque petite fille, fit Michelle, riant. Vous avez décidément une imagination débordante !

— Vous pouvez même ajouter ridicule ! acheva la Muse d’un ton revêche. Je ne comprends pas que vous, Michelle, qui êtes si collet monté, vous lui permettiez des réflexions de cette espèce !

— C’est que je n’y attache aucune importance ! Je crois que vous ferez bien de m’imiter…

Et Michelle, un peu impatientée, se mit à causer avec sa petite admiratrice, sans s’occuper de l’air majestueusement courroucé de Sylvanie.

IV

Il faisait chaud, très chaud cette après-midi-là. L’air semblait de flamme et le soleil brûlait les pavés poudrés de poussière, éveillant chez les plus courageux, la nostalgie des voûtes ombreuses, des verdures fraîches, de l’eau glacée.

Et Michelle était de ceux-là, tandis que, bravement, elle cheminait dans la fournaise, aux côtés de la tante Hermine, l’accompagnant par pur dévouement, pour procurer le plaisir de sa visite à une pauvre petite fille toujours souffrante qui souhaitait la connaître, après avoir entendu parler d’elle par l’enthousiaste Lucile…

Mais toute sa compatissante bonté ne pouvait l’empêcher de regretter que Mme Gosseline eût justement choisi, pour cette course à Passy, un jour de chaleur tropicale. Et, tout bas, elle enviait Lucile d’être restée au logis pour cause de violent mal de tête, alors que la Muse y demeurait par horreur du mouvement en ces brûlantes journées d’été… D’ailleurs, eût-il fait le temps le plus délicieux, elle ne fût pas allée — elle l’avait nettement déclaré — voir cette Mme Brice, qui, connaissant beaucoup Raymond Dorient, ne s’était jamais donné la peine de le lui présenter… Heureusement, le hasard avait été plus bienveillant !

— Tu pourras dire à ton amie que, maintenant, je n’ai plus besoin de ses bons offices. J’ai fait la connaissance de Dorient ! avait jeté la Muse à sa mère, au moment où la bonne dame lui adressait son dernier adieu, emmenant Michelle, résignée.

Tout juste, celle-ci savait qu’elle allait voir une Mme Brice dont le mari était un sculpteur connu, et qui possédait trois superbes garçons et une petite fille de huit ans, délicate et frêle, que la coxalgie immobilisait depuis des mois…

A travers la cohue des passants, Mme Gosseline redisait ces détails à sa jeune nièce, tandis que toutes deux descendaient vers la gare Saint-Lazare, avec l’intention d’y prendre le train pour Passy. Et, dans la crainte de le manquer, la tante Hermine trottait de toute la vitesse de ses courtes jambes, le visage empourpré, la poitrine haletante. Michelle l’aperçut au passage dans une glace, et, prise de pitié, elle dit, avec une grâce affectueuse :

— Tante, ne pensez-vous pas qu’il va faire bien chaud dans le train ? Laissez-moi vous conduire à Passy comme je l’entends… en voiture.

— Mais, ma chère… ce serait le monde renversé… Les nièces n’emmènent pas leur tante !

— En France, peut-être, mais, en Russie… les choses s’arrangent autrement, quand il plaît aux nièces…

D’un signe, elle arrêtait un cocher et fit monter en voiture Mme Gosseline, trop accablée par la température pour ne pas en passer, sans plus de cérémonie, par où voulait la jeune fille. La voiture roula. Un léger souffle d’air leur frôla le visage, en rafraîchissant la brûlure. Alors, la tante Hermine eut un vigoureux soupir de bien-être, et, se tournant vers Michelle, elle commença avec effusion :

— Ah ! ma chère, vous n’avez jamais que de bonnes idées et vous pensez toujours aux autres ! Votre mère était ainsi… Savez-vous qu’il y a des minutes où vous lui ressemblez tant, que ça remue tout mon vieux cœur, de vous entendre parler, ou simplement même de vous regarder. J’ai alors l’impression d’être ramenée au temps de notre jeunesse, quand elle était un peu mon enfant…

— Je sais, fit doucement Michelle, combien vous avez été bonne pour elle…

— Bonne ! Tout simplement, je l’aimais, ma petite sœur, autant que si nous avions eu la même mère… Ah ! ça m’a arraché l’âme quand il m’a fallu la laisser partir pour Pétersbourg, son engagement signé. Mais nous n’étions pas riches du tout… Si j’avais retenu votre mère à Paris, sans lui permettre de se faire entendre en public, il aurait fallu la voir se fatiguer à donner des leçons, y gaspiller son admirable voix. Je me suis résignée et l’ai laissée partir pour la Russie où l’attendait tout simplement le bonheur…

Michelle écoutait, arrachée tout à coup au monde extérieur, dans la douceur de songer que sa mère avait, en effet, été trop aimée pour souffrir beaucoup des dédains de l’orgueilleuse famille de son mari… Et, tout haut, elle pensa :

— Oui, ma pauvre maman a pu se consoler d’être repoussée par les parents de mon père… qui, sans doute, vont me rejeter, moi aussi !

Mme Gosseline tourna la tête, d’un mouvement de protestation indignée :

— Michelle, est-ce que vraiment vous tenez à faire des avances à ces gens-là ?…

— Mon père le désirait… Pour lui obéir, j’essaierai de leur parler de lui… du moins, quand je saurai où les rencontrer ! Pendant les derniers mois de sa vie, il lui est arrivé si souvent de me parler de sa maison d’Avranches, où il avait joué quand il était enfant… Il devait m’y conduire, et puis…, il n’a pas eu le temps de le faire !

— Ma chère, vous pourrez aller la visiter dans quelques semaines, quand nous reviendrons de Jersey… Puisque c’est à Jersey que Sylvanie désire passer le temps des vacances !

— Oui… Et à Avranches, je pourrai peut-être, en m’adressant au notaire, par exemple, savoir où habite la famille de mon père… du moins ceux qui en restent…

Il y eut un petit silence, Michelle songeait. Une foule d’idées contradictoires tourbillonnaient dans la cervelle de Mme Gosseline. Brusquement, elle reprit, d’un ton affectueux :

— Alors, décidément, vous ne voulez pas continuer à vivre avec nous ? Je commence à craindre que Lucile n’ait eu raison… Vous ne pouvez vous habituer à notre intérieur « bohême », comme disent les bourgeois.

— Tante, je vous en prie, ne vous figurez rien de pareil ! L’affection que vous me témoignez me semble, au contraire, si bonne !

— Tant mieux, mon enfant. S’il en est ainsi, ne nous quittez pas. Pour ma part, je suis ravie de vous avoir, et je vous dois déjà beaucoup ! Vous prenez une étonnante influence sur Georges que personne ne pouvait faire obéir… C’est grâce à vous qu’il joue moins de flageolet et étudie davantage ses mathématiques. Peut-être vous devra-t-il de devenir remarquable comme l’est sa sœur Sylvanie !… Ah ! la Muse ! Elle est pour moi une source de bien graves soucis !…

Michelle dressa la tête, stupéfaite, croyant avoir mal entendu ou compris. Comment la Muse, la gloire de la famille, pouvait-elle être une source de graves soucis pour sa mère qui paraissait la femme la moins capable de s’inquiéter ! Mais elle n’eut pas besoin de risquer même la plus discrète question, la tante Hermine s’expliquait déjà, avec sa naturelle expansion :

— Voyez-vous, Michelle, je voudrais marier Sylvanie ! Entre nous, je puis bien vous le confier, elle vient d’avoir vingt-six ans !… Mais c’est une femme tellement supérieure… Il faudrait qu’elle rencontrât quelqu’un digne d’elle, sinon elle ne se décidera jamais à aliéner sa liberté… Quelqu’un qui la comprît incapable de s’astreindre à des besognes de ménagère et uniquement occupée de ses travaux artistiques !… Pour Lucile, je ne suis pas inquiète, c’est une brave petite bourgeoise qui s’entendra toujours avec n’importe quel bon jeune homme… Croiriez-vous que voici plusieurs fois que je la surprends en train d’essayer de ranger, parce qu’elle voudrait que sa chambre ressemblât à la vôtre ! Cette enfant est étonnante !… C’est Sylvanie qui m’inquiète !…

Ici, la tante Hermine eut un petit arrêt… Mais, vite, elle repartit de plus belle, d’un air entendu :

— Lucile disait l’autre jour, devant moi, que Raymond Dorient est très bien. Il a paru tel à Sylvanie également… Vous êtes une personne sérieuse, je vais vous demander un avis. Croyez-vous qu’il y aurait quelque chance matrimoniale de son côté ? Vous a-t-il semblé que notre Muse lui plaisait ? Elle était très en beauté le jour où il l’a rencontrée à la Librairie moderne… Et puis elle a causé avec lui. Il aura pu apprécier sa valeur intellectuelle…

Michelle, depuis le début de cette conversation, avait éprouvé quelques surprises, mais aucune qui approchât de celle que lui causait la stupéfiante idée émise par cette excellente mère de famille. Le difficile était de répondre dans la note, et, une seconde, elle regarda avec envie les passants qui circulaient paisiblement sous l’ombre verte des arbres de l’avenue, sans pouvoir formuler une délicate réplique.

— Vous ne trouvez pas mon idée bonne ? Michelle.

— Tante, elle serait bonne si… si M. Dorient avait le désir de se marier… Mais je crois qu’il n’a guère ce désir, d’après ce que j’ai entendu dire…

— Mon enfant, en cette matière, il faut se méfier des on dit… Je vous confierai que si je n’ai pas voulu montrer à Mme Brice mon sentiment intime sur son peu d’empressement à nous présenter Raymond Dorient, c’est, qu’en somme, je conservais toujours, par elle, un moyen de rapprochement avec cet homme distingué qui serait un mari parfait pour Sylvanie !

— Vous le connaissez ? ma tante.

— Moi ?… Pas du tout ! Mais peu m’importe du moment qu’il plairait à Sylvanie…

La tante Hermine était trop coutumière de telles réponses pour que la jeune fille relevât celle-ci autrement qu’en vagues paroles, interprétées tout de suite par la bonne dame dans le sens de sa plus grande satisfaction.

D’ailleurs, la voiture les amenait, enfin, à destination — sans se presser. Elle avançait toujours de la même allure paresseuse sous la voûte ombreuse des marronniers feuillus. Plus de magasins, maintenant. Seules, de riantes habitations, encloses de jardinets qui donnaient à ce quartier paisible un air charmant de campagne. Paris semblait tout à coup très loin, et Michelle, avec une instinctive sensation de plaisir, contemplait la lointaine perspective des arbres qui fuyaient le long de l’avenue, des parterres fleuris, sur lesquels s’ouvraient les fenêtres abritées par le voile clair des stores à demi baissés.

La voiture s’arrêta devant une petite maison dont la grille était superbement enguirlandée de glycine et de clématite. Un jardin l’enserrait, dominé par la haute tête d’un marronnier touffu. Mme Gosseline laissa Michelle congédier le cocher et tourna le bouton de la grille. Une cloche tinta éperdûment et fit accourir une bonne bretonne, coiffée du bonnet aux larges ailes.

— Mme Brice est-elle chez elle ?

— Oui, madame. Si ces dames veulent entrer, je vais prévenir Madame qui est sous le marronnier, auprès de Mlle Madeleine.

— Ne la dérangez pas, nous allons aller la trouver. Retournez à vos occupations, ma fille, je sais le chemin.

Et, sans plus prendre souci de la jeune Bretonne, Mme Gosseline s’engagea dans l’allée qui longeait une pelouse d’herbe si fraîche que la vue seule en était reposante. Après quelques pas, Michelle aperçut le groupe annoncé : l’enfant malade étendue sur un hamac ; près d’elle, sa mère qui travaillait, et un jeune homme qui lisait à haute voix. Au bruit fort perceptible des pieds de la tante Hermine sur le gravier, il laissa retomber le livre, tourna la tête…

Et la jeune fille vit, devant elle, Raymond Dorient qui la contemplait avec une surprise égale pour le moins à celle qu’elle-même éprouvait. Mais dans sa surprise à lui, il y avait quelque chose qui ressemblait trop à du plaisir pour qu’une femme pût s’y tromper. Involontairement, elle pensa :

— Que ne donnerait pas Sylvanie pour être à ma place !

Elle eut un rapide coup d’œil vers la tante Hermine qui, en entendant Mme Brice lui présenter Raymond Dorient, était devenue cramoisie d’émotion. Elle ne put écouter les paroles échangées par la bonne dame et Dorient, car il lui fallait elle-même répondre à l’accueil très aimable de Mme Brice qui, spontanément, lui inspirait une sympathie compatissante, tant son pauvre visage de mère tourmentée restait mélancolique, alors même qu’elle souriait. Avec une vivacité chaude, la jeune femme disait :

— Vous êtes bonne, mademoiselle, d’avoir réalisé un grand désir de ma petite Mad, en venant la voir… Et par un temps qui inspire surtout le désir de rester en paix chez soi ! Mais tout le monde la gâte, à commencer par notre ami Dorient qu’il faut que je vous présente.

Sans doute, il était peu absorbé par la conversation de la tante Hermine, car il se rapprocha aussitôt, entendant son nom, et dit à la jeune femme :

— Je vous serais, en effet, fort reconnaissant de me présenter à mademoiselle, à qui j’ai eu déjà l’honneur d’adresser la parole, sans que cette formalité mondaine ait été remplie.

— Vraiment ? Comment cela ?

Michelle sourit :

— C’est que notre première conversation a eu lieu à la suite d’un accident de chemin de fer dans une petite gare où monsieur et moi étions en détresse avec beaucoup d’autres infortunés voyageurs !

— Quant à la seconde, acheva-t-il avec gaieté, elle a été beaucoup moins pittoresque, ayant lieu tout prosaïquement à la Librairie moderne.

— Où personne ne pouvait vous rendre le service de vous nommer officiellement à Mlle Dustal. Eh bien, je vais accomplir votre désir, mon ami. Mademoiselle, permettez-moi de vous présenter, non le professeur, le critique que vous connaissez sûrement de réputation, mais le…

— Chère madame, épargnez-moi !

Elle eut un sourire amical qui éclaira tout son pâle visage.

— Ayez le courage de votre bonté, Raymond. C’est que, mademoiselle, M. Dorient — un compagnon d’enfance à moi — est aussi un ami rare pour ma pauvre Mad. Quand vous êtes arrivées, il avait l’obligeance de lui faire la lecture parce qu’il sait l’immense plaisir qu’il lui procure ainsi, et malgré sa situation d’homme plus qu’occupé…

Il l’interrompit avec vivacité gaie :

— Vous voulez me faire passer pour une façon de héros ! La vérité est que, tout bonnement, je suis un égoïste raffiné, qui cherche son agrément tout comme les autres. Seulement, il se trouve qu’à cette heure, mon agrément est de me sentir une source de joie, petite ou grande. Et cette jouissance-là, Mad me la donne largement. Elle est la perle des auditrices, si attentive, se laissant si fort intéresser par tout ce qu’on lui lit ! C’est charmant de le faire ! Aussi nous sommes de très bons amis, n’est-ce pas ? Mad.

La petite fille lui lança un long regard reconnaissant et, tournant vers Michelle une mince figure que les yeux semblaient emplir, elle lui dit de sa voix frêle :

— Il est très bon, vous savez ! Et je l’aime beaucoup !

— Et vous avez bien raison… C’est la meilleure manière de remercier un ami ! fit doucement Michelle qui, pour la première fois depuis son arrivée en France, se sentait dans un milieu en harmonie avec celui où, jusqu’alors, elle avait vécu.

Soudain, il lui paraissait exquis de se trouver dans ce paisible jardin, fleurant bon l’héliotrope, sous l’ombre verte du marronnier qui tamisait l’éclatante lumière, auprès de cette jeune femme dont le regard avait tant d’amour et de tristesse quand il s’arrêtait sur sa pâle petite fille. Même elle ne pouvait plus considérer comme un étranger, cet homme que le hasard paraissait se plaire à ramener sur sa route, et qui, laissant de côté son masque un peu railleur, avait si délicatement déguisé ses attentions pour une enfant malade. Instinctivement, elle rapprochait les divers aspects de sa personnalité qui lui étaient tour à tour apparus, et il prenait ainsi une physionomie complexe, qui l’intéressait malgré elle…

Et c’était cette homme-là que la tante Hermine rêvait de voir rechercher la Muse, aussi prétentieuse qu’il était simple !… Quelle folie !

En revanche, Mme Gosseline, elle, ne semblait nullement éprouver pareille impression. Allégrement, toute à son idée, elle avait entrepris Dorient pour lui chanter les rares mérites de Sylvanie, dont il écoutait la nomenclature avec une imperceptible lueur d’amusement. Tout en répondant avec courtoisie aux appréciations enthousiastes de l’excellente mère, il se gardait bien de s’engager par aucune promesse, quant à un article louangeur à écrire dans une Revue influente, sur les œuvres de la Muse. Et comme les insinuations de Mme Gosseline à ce sujet devenaient embarrassantes, il eut un véritable soupir de délivrance quand Mme Brice, venue charitablement à son secours, détourna vers elle le flot intarissable des paroles de la tante Hermine. En manière de remerciement, il lui envoya un discret sourire que Michelle surprit au passage ; et, sans cérémonie, il reprit sa place près du hamac de l’enfant, à côté de la jeune fille.

Il y eut entre eux un léger silence. Ce fut elle qui commença :

— J’ai, de nouveau, à vous remercier, monsieur.

— De quoi donc ?… Ce n’est pas, j’espère, comme madame votre tante a pris la peine de le faire, de vous avoir apporté un petit pain dans certaine gare d’heureuse mémoire…

Elle secoua la tête, en souriant :

— Non, l’assistance que vous m’avez prêtée cette fois est d’ordre plus élevé. J’ai eu infiniment de plaisir à lire le recueil de Pensées que vous m’aviez recommandé…

— Il vous a plus ainsi ? Vraiment ? J’en suis heureux. Après vous l’avoir conseillé, parce que j’avais vu que les lectures… austères ne vous effrayaient pas, je me suis dit que j’avais eu tort. Car l’auteur de ces pensées délicates, substantielles, incisives, etc., les a revêtues d’un caractère de mélancolie grave qui n’est pas fait pour votre jeunesse.

D’un indéfinissable accent, mi-sérieux, mi-plaisant, elle dit :

— Les circonstances m’ont familiarisée déjà avec les graves sujets de méditation… Aux apparences près, je suis une façon de vieille dame…

— Vous avez raison de dire : aux apparences près !

Elle continuait du même ton :

— Mieux que moi encore, puisque vous êtes un grand observateur, vous savez bien que les apparences sont menteuses et que des visages, même d’enfant, peuvent voiler des âmes singulièrement âgées…, que les sourires ont quelquefois pour rôle de cacher les chagrins qu’on ne dit pas… C’est là une vérité banale, et largement expérimentée depuis six mille ans que les hommes pensent…

Elle avait achevé sa phrase d’un vrai accent de badinage cette fois, où il y avait une secrète volonté de ne pas laisser pénétrer davantage l’intimité de son esprit. Il la comprit et lui sut gré de cette réserve délicate. Mais la sourde mélancolie de ses paroles la lui avait brusquement fait revoir sur le quai de la petite gare, ses larges prunelles, brillantes de larmes contenues, et il éprouva pour elle la même impression de sympathie compatissante. D’un geste distrait, elle tourmentait le nœud de son ombrelle, et des pensées flottaient dans l’eau transparente de ses yeux… Il aurait voulu que ces pensées fussent riantes, en harmonie avec l’exquise jeunesse de cette enfant qui avait trop tôt une gravité de femme.

A ses côtés, la voix de Mme Gosseline résonnait avec un bourdonnement de grosse mouche, sans qu’il perçût le sens de ses paroles. Il fut rappelé à lui-même par Mme Brice qui l’appelait.

— Raymond, Mme Gosseline me dit que Mlle Michelle aurait plaisir à connaître quelques-unes des œuvres de mon mari. Seriez-vous assez aimable pour lui faire les honneurs de l’atelier, puisque Marcel est à Paris et se trouve privé de ce plaisir…

— Chère madame, je serai charmé si mademoiselle veut bien me permettre de l’accompagner.

— Et moi charmée d’accepter, s’il n’y a pas d’indiscrétion à le faire…

— Usez de moi, sans scrupule, mademoiselle. Du moment que je ne me rends pas invisible, c’est que j’ai rempli ma tâche quotidienne et je peux jouir, en tout repos de conscience, chez Mme Brice, de quelques bons moments qui sont un oubli délicieux de la vie enfiévrée que m’inflige Paris !…

Michelle s’était levée, et il marcha près d’elle, la conduisant vers l’atelier qui occupait un petit pavillon à l’extrémité du jardin où le réséda distillait ses senteurs charmeuses. Les branches, sur l’allée blonde de sable, avaient maintenant des ombres moins crues ; une brise plus tiède mettait dans l’air une fraîcheur soudaine. Et Dorient trouvait charmant de voir avancer à ses côtés cette jeune créature, fine et blanche dans sa robe de deuil.

Elle interrogeait, sceptique :

— Vous n’aimez pas la vie de Paris ? monsieur.

Il sourit :

— Je la trouve mauvaise, dangereuse, très souvent perverse, mais je l’adore et je ne peux m’en passer… Seulement quand je suis par trop écœuré de tout ce que j’y vois de laideurs, je viens demander à Mme Brice la permission de me convaincre, par son seul exemple, qu’il existe de par le monde une réelle somme de beauté, des femmes qui sont des épouses et des amies exquises, des mères tout bonnement admirables de dévouement, de tendresse, de courage…

Il avait parlé avec une chaleur d’accent qui éveillait chez Michelle autant d’estime instinctive pour lui, que de sympathie pour Mme Brice. Mais elle ne répondit pas. Ils atteignaient l’atelier. Il ouvrit la porte et s’effaça pour la laisser passer.

Sous la franche lumière qui trouait les grandes baies vitrées, quelques formes blanches de statues se détachaient dans la superbe immobilité du marbre… Une Nausicaa, délicatement jeune, tendait des bras suppliants qui appelaient, sans doute, le héros Grec repris par sa course errante ! Une mère endormait son tout petit enfant, penchée vers lui dans un geste charmant de protection et de tendresse… Plus loin, c’était une vigoureuse silhouette de lutteur souple… Puis, çà et là, des ébauches façonnées dans la terre glaise, toutes marquées du même caractère de vie profonde… Un vrai sanctuaire de travail enfin, que ce grand atelier où la flamme de la pensée créatrice se trahissait dans chaque œuvre. Michelle dit pensivement :

— Je me trompe peut-être, mais il me semble que M. Brice doit vivre ici des heures délicieuses…

— Vous avez raison, Brice est un artiste fervent. Il vit un peu dans l’éternelle illusion de ses rêves esthétiques et l’existence en devient pour lui infiniment meilleure et souriante. Les soucis matériels ne le touchent guère. Je ne sais trop s’il en a même bien conscience… Et puis il possède pour femme une créature qui, dévouée dans l’âme, le traite un peu en enfant gâté et prend pour elle la lourde part des ennuis, tourments, inquiétudes, qui pèsent sur les pauvres mortels.

— Il est si facile et si bon de s’oublier soi-même quand on aime…

Elle avait parlé pour elle seule d’une voix plus basse : et il ne pouvait deviner qu’elle songeait aux jours bénis que ses parents avaient connus l’un par l’autre. Lentement, elle se mit à marcher autour de l’atelier pour regarder les œuvres précieuses des vieux maîtres, que le sculpteur y avait rassemblées, écoutant ce que Raymond Dorient lui en disait, dans une langue colorée d’homme très intelligent que toutes les formes du beau attirent invinciblement. Elle en fut frappée, et, sans réfléchir, dit tout haut :

— Vous devez beaucoup redouter les mauvais tableaux, les méchants livres : enfin, toutes les œuvres qui méritent pareils qualificatifs !…

— Pourquoi ? C’est divination de votre part ; vous avez raison, ils m’exaspèrent ! Et le pire est qu’alors, je ne sais plus cacher mon impression. Aussi, par dessus tout, je redoute de répondre à l’invitation des artistes qui m’invitent à aller voir leurs productions, quand j’ai le pressentiment de ne pouvoir admirer autant qu’ils le désirent.

Elle attacha sur lui ses yeux clairs où luisait une pointe de malice. Leurs regards se croisèrent, et il la devina :

— Vous pensez que je me permets de dire cela à l’intention de mademoiselle votre cousine ? Laissez-moi vous avouer respectueusement la vérité. Mlle Gosseline m’a semblé avoir une si haute idée de son talent que je me suis senti, à l’avance, découragé par la conviction de ne pouvoir me monter à pareil diapason : car j’ai l’idée vague — peut-être fausse ! — que ses tableaux doivent être en harmonie avec ses vers. Est-ce que je me trompe ?

Il lui demandait cela avec une vivacité gaie qui la fit sourire :

— Sylvanie est une fervente disciple des nouvelles écoles, aussi bien en peinture qu’en poésie.

— Pauvres nouvelles écoles ! que de crimes on commet en leur nom !

Elle hésita une seconde, puis, la question lui jaillit des lèvres dans une involontaire curiosité de savoir enfin si elle était injuste ou non à l’égard des poèmes de la Muse.

— Vous ne trouvez aucune réelle valeur aux vers de Sylvanie ?

— C’est-à-dire que je les trouve…

Il s’interrompit si brusquement qu’elle comprit la phrase inachevée. Et, pensant à l’impression qu’un tel jugement ferait sur la bonne tante Hermine, elle demanda :

— Ne croyez-vous pas que vous êtes bien sévère ?

— Vous admirez les vers de Mlle Gosseline ? vous, mademoiselle.

— Oh ! moi, je suis presque étrangère ; il n’est pas étonnant que je ne puisse toujours les bien comprendre.

— Vous ne les comprenez pas parce qu’ils sont incompréhensibles, exécrables, du pur galimatias ! Si vous avez la moindre influence sur mademoiselle votre cousine, engagez-la à ne plus en commettre de semblables, ni surtout à les livrer au public… Quand ce ne serait que par pure charité, elle ne devrait jamais infliger à son prochain l’énigme de pareils casse-tête baptisés de l’épithète de décadents… Je…

Il avait parlé avec une fougue amusante dont l’accent de badinage ne parvenait pas à voiler la discrète conviction. S’arrêtant court dans son réquisitoire, il se mit à rire.

— Quel grossier personnage vous devez me trouver d’oser ainsi parler de Mlle Gosseline ! Mon excuse, c’est que je vous l’ai avoué tout à l’heure, les crimes de lèse-poésie me font perdre tout mon sang-froid. Chacun, n’est-il pas vrai ? a, plus ou moins, sa divinité qui lui est trop chère pour qu’il accepte de la voir malmener par les audacieux. Mlle Sylvanie est très audacieuse… Ne pensez-vous pas un peu ?

Mais, délicate, elle dit seulement :

— J’aurais bien mauvaise grâce à me permettre de la juger, moi qui serais incapable de faire même ce qu’elle fait…

— Oh ! cela, j’en suis sûr !

Elle allait riposter. Mais, par la baie ouverte sur le jardin, arriva la voix de Mme Brice, qui appelait :

— Raymond ! Raymond !

Il se rapprocha aussitôt de la fenêtre, et la jeune femme lui jeta alors, en souriant :

— Je crois que vous avez eu le temps de montrer à Mlle Dustal les très modestes richesses de l’atelier. Voulez-vous la ramener ? Le goûter est servi.

Une petite lueur rose aviva la fraîcheur de Michelle. Il y avait donc longtemps qu’elle causait ainsi avec cet étranger ! Cette fois encore, il dut la deviner, car il dit :

— Je vous demande pardon, mademoiselle, d’avoir oublié que Mme Brice devait désirer jouir de votre visite. Vous voyez que j’avais, hélas ! raison de me qualifier d’égoïste ! J’ai pris aujourd’hui pour moi la meilleure part…

Elle ne voulut accorder nulle importance à ces mots et répondit avec malice :

— Vous êtes dur pour ma tante, monsieur !

— Dur ? Oh ! non pas. Je vous assure, mademoiselle, que je rends un très profond hommage à la réelle originalité de Mme Gosseline. Elle est certainement l’une des personnes les moins banales qu’il soit donné de rencontrer…

— Vous pouvez ajouter, fit-elle sérieusement, l’une des meilleures !

Il s’inclina avec une crainte de l’avoir blessée, et la suivit hors de l’atelier. Mme Brice venait au-devant d’eux, les ramenant près de la petite voiture de l’enfant, qui eut un sourire content à la vue de Michelle…

La tante Hermine, plus rouge que jamais, s’éventait avec ardeur, et elle eut vers la jeune fille un regard de secrète entente, interrogateur, qui emplit d’un vague remords l’âme de sa nièce. Évidemment, la brave dame, plus que jamais pénétrée de son idée, ne doutait pas que Michelle n’eût travaillé à la réalisation de son rêve en célébrant les qualités de Sylvanie, pendant ses quelques moments de causerie intime avec Dorient.

— Comme vous avez été longtemps partie ! murmura l’enfant à Michelle d’un accent de reproche. Venez me voir maintenant…

— Chérie, il faut laisser goûter mademoiselle, fit doucement la mère.

Michelle protesta tout de suite et vint s’asseoir près de la petite, qui, de sa voix faible, interrogea, hésitante :

— Est-ce que…

— Quoi donc ? petite Mad.

— Est-ce que vous savez des chansons russes ?

— Quelques-unes, oui…

— Alors… Est-ce que vous ne voudriez-pas m’en chanter une ?

La pâle petite figure de l’enfant était suppliante. Michelle, pourtant, ne répondit pas, malgré tout son désir de faire plaisir à Mad, tant elle avait l’horreur de tout ce qui pouvait attirer l’attention sur elle.

— Cela me causerait tant de plaisir ! pria, de nouveau, la voix frêle. Mme Gosseline et Lucile m’ont raconté que vous aviez une si jolie voix ! Et la musique me fait tant de bien ! Cela vous ennuierait beaucoup de chanter un peu, un tout petit peu ?

— Beaucoup ?… Non…

— Qu’y a-t-il ? Ne tourmente pas mademoiselle, Mad.

La mince figure s’assombrit et s’enfonça dans l’oreiller avec une expression de regret qui eut un pouvoir souverain sur l’âme compatissante de Michelle. Elle se pencha vers l’enfant :

— Petite Mad, n’ayez pas l’air si malheureux ! Je vais chanter pour vous toute seule, doucement, pour que les autres n’entendent pas…

Spontanément, Mad, d’un geste affectueux, lui saisit la main et y appuya ses lèvres à peine roses. Michelle cherchait dans ses souvenirs, et, à demi voix, elle commença une sorte de berceuse sur un rythme caressant et grave qui avait un charme étrange, chantée par sa voix chaude et profonde de contralto, dans la langue étrangère…

— Oh ! merci ! merci ! cria l’enfant, ravie, quand elle se tut. Merci ! Une autre fois encore, vous chanterez, n’est-ce pas ? C’est si bon de vous entendre !

Elle promit affectueusement, et elle ne se doutait guère de l’intensité de plaisir qu’elle venait de procurer à un Parisien sceptique qui avait des goûts de raffiné délicat. Mais comme il s’approchait d’elle, trahissant son impression très vive, elle s’arrêta avec un sourire où il y avait de la grâce, de la malice, une dignité juvénile.

— Non, ne me remerciez pas, je ne le mérite pas ! C’est pour Mad toute seule que j’ai chanté !

Et elle alla vers la petite table disposée sous le marronnier, éprouvant une jouissance, à elle encore inconnue quelques mois plus tôt, en remarquant la blancheur immaculée de la nappe ourlée de broderies, comme aussi l’éclat transparent des carafes et des verres… Ah ! que Malvina aurait donc eu besoin de subir l’influence de Mme Brice !…

Et comme c’était bon aussi d’entendre une vraie causerie, non plus les propos décousus de la tante Hermine, ou les déclarations prétentieuses de Sylvanie, quand ce n’étaient pas ses récriminations, ses disputes avec Lucile, et surtout Georges… Comme c’était bienfaisant de retrouver l’illusion du milieu qui avait toujours été le sien, auprès de Mme Brice, auprès de cet étranger qui causait avec une animation souriante, relevée souvent d’une pointe d’ironie.

Mais, tout à coup, il s’arrêta :

— Je suis sûr qu’il est extrêmement tard ! Chère madame, chez vous, les minutes n’ont pas de durée… Et je suis attendu à Paris. Vous permettez que je regarde l’heure ?

Il consultait sa montre.

— Je ne me trompais pas. Il est grandement temps que je vous présente mes hommages.

— Alors, mon ami, je ne vous retiens pas… Quand vous reverra-t-on ?

— Ces jours-ci, je viendrai vous faire mes adieux.

— Ah ! décidément, vous partez pour Jersey ?

— Oui, au commencement de la semaine prochaine, mardi.

— Pour Jersey !

La tante Hermine avait jeté cette involontaire exclamation comme le cri même de son âme de bonne mère de famille. Le ciel était décidément pour elle ! N’était-ce pas à Jersey que la Muse avait décrété que la famille passerait les vacances ! Avec son plus aimable sourire, elle dit :

— Je suis ravie, monsieur, que vous alliez en villégiature à Jersey, car nous devons nous-mêmes partir la semaine prochaine pour y séjourner ; et j’espère que nous aurons le plaisir de vous y retrouver. A l’étranger, n’est-il pas vrai, les compatriotes sont toujours charmés de se rapprocher !…

Il avait écouté, tellement abasourdi de la nouvelle, qu’il lui fallut toute son aisance d’homme du monde pour trouver quelques phrases de politesse à répondre. La perspective de se voir exposé à la présence de la loquace Mme Gosseline, à celle de la Muse surtout, le remplissait d’effroi, si curieuses qu’elles fussent toutes deux à observer… Et il frémit en voyant se tendre vers lui, d’un geste empressé, la main de la tante Hermine, tandis qu’il prenait congé d’elle. Michelle le salua seulement, rejetée dans sa réserve instinctive, par l’exubérance même de la bonne Mme Gosseline.

— Quel homme délicieux ! s’exclama cette mère dévouée, dès qu’il se fut éloigné. Distingué ! Intelligent ! Très lancé ! Critique supérieur ! Ce serait une perle de mari !

Mme Brice sourit :

— Oui, mais il est malheureusement tout à fait rebelle au mariage, bien qu’il se montre, en général, très empressé auprès des femmes qu’il rencontre… C’est un célibataire endurci. J’ai été plus d’une fois à même de le constater. Il fait hautement profession de ne vouloir point s’embarrasser dans les liens conjugaux… Du moins, je suppose, tant qu’il ne jugera pas sa situation suffisamment brillante et sûre, pour être offerte à une femme ! Il a peu de fortune personnelle…

— Mais il a le talent ! Quoi demander de plus ! fit noblement Mme Gosseline, très sincère, car la question argent n’existait pas pour elle. Vous savez, chère amie, il suffit parfois de bien peu de chose, d’un regard, pour vaincre les célibataires endurcis, comme vous dites.

La jeune femme eut un coup d’œil un peu surpris vers Mme Gosseline, qui parlait d’un ton entendu. Mais celle-ci ne voulait pas développer davantage sa pensée. Même, maintenant que Dorient était parti, elle ne voyait plus la nécessité de prolonger sa visite, et elle se leva pour adresser ses adieux, tandis que Michelle suivait son exemple, avec un regret de voir écoulée une heure qui lui avait semblé douce…

— Il faudra nous revenir, mademoiselle. Mad et moi, nous sommes très désireuses que vous nous considériez comme des amies…

Michelle remercia. Certes, oui, elle fût bien revenue, mais elle allait partir… Depuis quelques mois, c’était ainsi que, sans cesse, il lui fallait sentir la mélancolie des adieux !

Durant le trajet du retour, contrairement à toutes ses habitudes, la tante Hermine fut très silencieuse, ayant un air méditatif de général qui organise un plan important ; dans le wagon, elle ne prononça que de rares paroles, et sa figure souriante garda la même expression réfléchie, même à travers la cohue des passants, alors qu’elle trottait aux côtés de Michelle heureuse de pouvoir s’appartenir un peu et instinctivement soigneuse de ne pas arracher sa tante à ce mutisme inaccoutumé.

Georges, du haut du balcon où il se prélassait avec son inévitable flageolet, les regardait venir, et il avait déjà annoncé leur arrivée, quand elles pénétrèrent dans le salon où, parmi les malles, dans le désordre des meubles campés au hasard, somnolait Lucile encore dolente, fatiguée par la Muse qui fulminait contre la musique peu harmonieuse de Georges…

Sa mauvaise humeur rebondit jusqu’à l’innocente Mme Gosseline :

— Comme vous rentrez tard ! C’est absurde ! Quel besoin avais-tu de t’éterniser chez Mme Brice ?

Michelle laissa à Mme Gosseline le plaisir de lancer triomphante :

— Eh bien, si tu avais été à ma place, Sylvanie, tu n’aurais pas non plus abrégé ta visite ! Devine qui nous y avons rencontré ?…

— Je n’en sais rien et j’ai trop chaud pour chercher !

Il y eut un imperceptible silence, puis Mme Gosseline jeta, ravie :

— Raymond Dorient !

Le nom résonna avec un éclat de fanfare. La Muse eut un léger sursaut, et Lucile souleva sa tête endolorie, coulant un regard de malice vers sa sœur.

— Oh ! maman, raconte-nous…

— Il a été charmant ! Michelle vous le dira. Il lui a très aimablement fait les honneurs de l’atelier de Marcel Brice. Il a paru apprécier énormément tes œuvres dont je lui ai beaucoup parlé, Sylvanie. Enfin… enfin ! il part pour Jersey et il m’a témoigné le plaisir qu’il aurait à nous y retrouver… N’est-ce pas ? Michelle.

— Il a été, en effet, assez aimable pour le dire.

— Michelle, fit Lucile, impitoyable, vous paraissez croire qu’il n’était pas sincère ? Pourtant, je suis sûre qu’il devait être enchanté de la perspective de vous revoir à Jersey !

— Quelles réflexions saugrenues tu fais toujours, Lucile ! grogna la Muse. C’est une rage de vouloir que Dorient soit en admiration devant Michelle !…

— Ce serait si naturel !

— Lucile, je vous en prie, épargnez-moi ! fit Michelle en plaisantant.

Puis, plus bas, elle pria, affectueuse :

— Ne me mettez pas ainsi en jeu pour taquiner Sylvanie, cela m’est désagréable !

Docilement, Lucile se soumit et, très sage, elle écouta sa mère commencer à Sylvanie le récit de sa visite à Passy.

V

Un jour gris, voilé de lourds nuages, sans relâche apportés par le vent, filtrait à travers les vitres du wagon où venait de passer la nuit toute la famille Gosseline, en route pour Jersey. La tante Hermine, Georges et Lucile dormaient encore du sommeil des justes. Mais la Muse s’agitait dans le coin qu’elle s’était octroyé, cherchant à réparer, grâce aux richesses contenues dans son sac de voyage, les traces peu flatteuses laissées par la fatigue sur son visage.

En effet, le moment approchait où peut-être, si le ciel lui était favorable, elle allait rencontrer Dorient qui, selon les prévisions, devait ce même jour s’embarquer pour Jersey… Car, en son for intérieur, la Muse, malgré ses belles déclarations d’indépendance, s’était vue, avec un amer regret, contrainte de coiffer sainte Catherine, et elle était bien résolue à user de tout son pouvoir pour ne plus attacher de nouvelles épingles à ladite coiffe. Or, Dorient était absolument le mari souhaité par elle, à la fortune près : du moins, vivait-il dans le seul milieu qui lui parût devoir convenir à une femme supérieure comme elle.

Elle se le redisait encore, tout en lissant ses lourds bandeaux et poudrant sa pâleur, agacée que Michelle, qui ne dormait pas, pût lui voir faire ses embellissements…

La jeune fille, pourtant, ne s’occupait pas d’elle ; le regard perdu vers la campagne, elle regardait s’éclairer peu à peu, d’une lumière plus vive, les aspects changeants de la route, les plaines tout humides des averses de la nuit qui faisaient l’herbe d’un beau vert velouté, pailleté de gouttelettes : les villages endormis parmi les bouquets d’arbres, et sur les routes détrempées, quelques travailleurs matineux qui en suivaient la ligne fuyante. Par instants, dans la déchirure des nuées grises, une lueur chaude du soleil levant flamboyait avec l’éclat d’une gloire…

L’heure avançait. Michelle regarda sa montre. Vingt minutes encore et le train atteignait Granville. Elle se tourna alors vers sa cousine qui remettait avec art son chapeau :

— Sylvanie, il me semble qu’il faudrait réveiller votre mère. Nous approchons de Granville.

— Eh bien, il n’y a qu’à crier pour les avertir. Maman ! Nous arrivons… Georges ! Lucile ! vous avez assez dormi !

Encore qu’elle eût parlé très haut, les interpellés ne bronchèrent pas. Mme Gosseline continua à sommeiller, le nez penché sur sa robuste poitrine : Lucile, recroquevillée à ses côtés : Georges, la bouche ouverte avec un air profond de béatitude. Ce résultat négatif eut aussitôt pour effet d’impatienter la Muse qui, vigoureusement, empoigna Georges et le secoua à l’avenant, tout en lui criant à l’oreille :

— Nous arrivons !

Georges se dressa, effaré :

— Qui !… Quoi ?… Le navire !… Jersey !

Et ses yeux écarquillés firent en une seconde le tour du wagon en s’arrêtant sur la Muse qui, solidement, continuait à le secouer, craignant qu’il ne se rendormît. Alors, furieux, il la repoussa :

— Es-tu stupide de me réveiller !

Et il se dégagea si rudement que la Muse alla tomber assise sur les genoux de sa mère qui, à son tour, se souleva effarée :

— Qu’y a-t-il ? Nous déraillons ? Ah ! mes pauvres enfants !

— Non, tante, fit Michelle, nous sommes seulement tout près de Granville. Il faut rassembler nos bagages et nous préparer à descendre.

— Bien, bien, ma chère… Mais c’est dommage, je dormais presque aussi bien que dans mon lit… Je faisais un rêve étonnant… Je voyais…

Mais personne ne sut jamais ce qu’avait vu la tante Hermine, car Michelle dut l’arrêter, les moments étant comptés. Et vraiment, toute coquetterie à part, il était urgent que Mme Gosseline et Lucile n’eussent pas, à ce point, l’aspect de « beautés surprises qu’on arrache au sommeil… » Tout juste, elles venaient, tant bien que mal, de remettre leurs chapeaux quand le train entra en gare.

— Granville ! Granville ! Tout le monde descend !

Georges, aussitôt, se précipita vers la portière, bousculant la coiffure de la Muse qui grogna, et il sauta sur le quai.

Les portières s’ouvraient, laissant échapper, de la profondeur des wagons, les voyageurs fatigués, qui frissonnaient un peu sous le souffle humide du matin.

La tante Hermine fut une des dernières descendues, tant elle s’était affairée dans le rassemblement de ses multiples colis qu’elle ne prétendait point lâcher… Ce fut bien autre chose quand il lui fallut réunir les malles et les faire charger sur l’omnibus qui devait les transporter, ainsi que leurs propriétaires, jusqu’au bateau de Jersey. Et elle était si drôle ainsi, toujours empêtrée de ses bagages, son chapeau à la diable sur ses cheveux ébouriffés, morigénant Georges qui avait laissé tomber les parapluies dans une flaque, que des voyageurs sourirent discrètement — et non discrètement.

Michelle avait bien vite jeté un coup d’œil sur le quai, craignant d’apercevoir la haute silhouette de Dorient, l’éclat de ses yeux railleurs. Mais il n’y avait là personne qui lui ressemblât, de près ou de loin, et elle eut un soupir de soulagement, car elle avait eu bien peur que, les voyant, il n’attribuât pas au simple hasard le départ de la famille Gosseline au jour même indiqué pour le sien.

La Muse, elle aussi, devait avoir constaté cette absence et elle en était de fort méchante humeur. Quand l’omnibus roula enfin à travers les rues grises et étroites de Granville, elle reprocha, très maussade, à sa mère, de s’être donnée en spectacle.

— Je me suis donnée en spectacle ?… Tu crois ? fit la pauvre tante Hermine ; et interrogeant Michelle d’un air inquiet, elle finit :

— Y avait-il donc tant de voyageurs pour m’examiner ?

— Mais non, tante, rassurez-vous !

— Et personne… de connaissance ?…

— Non… Je n’ai remarqué personne.

— Comment peux-tu faire pareille question à Michelle ! jeta la Muse bourrue. Tu sais bien qu’elle n’a aucunes relations en France ! Et puis, en voyage, à moins qu’elle ne déraille dans une petite gare, elle ne s’occupe que de ses bagages !

— Et de ceux des autres ! riposta Georges. C’est elle qui portait le gros sac de maman, en plus du sien et de son manteau… Tandis que toi, tu t’en allais les bras ballants, comme l’officier de Malborough !

— Paix ! Georges, paix ! gronda Mme Gosseline. Mes enfants, à cette heure, songez seulement que nous allons nous aventurer sur la mer… Je commence à être bien émue et à me sentir le cœur tout endolori… Il fait beaucoup de vent ce matin ! Quelle traversée allons-nous avoir ?

Et elle eut un regard anxieux vers les gros nuages que le vent apportait sans relâche. L’omnibus roulait maintenant dans le cœur de la ville qui s’éveillait. Une senteur saline imprégnait l’air. On devinait la mer toute proche. La voiture tourna, s’engageant dans une large rue dont les magasins s’ouvraient, et le port apparut avec l’horizon des flots perdus dans un lointain embrumé, ponctués d’écume.

— Allons ! murmura la tante Hermine, voilà le moment redoutable qui approche !

Ses yeux, comme ceux de Lucile et même de la Muse, s’attachèrent sur le vapeur qui allait peut-être devenir pour elles un instrument de torture, et avait, à cette heure, l’aspect le plus avenant du monde, sous son léger panache de fumée.

Les voyageurs, déjà, s’y embarquaient, calmes ou agités ; les uns, avec la facile insouciance de ceux qui ignorent le mal de mer ; les autres, considérant d’un œil désolé l’horizon qui se voilait de nouveau et la houle qui creusait l’eau mouvante de sillons profonds et larges…

La famille Gosseline fit, sur le pont, une entrée sensationnelle, grâce à Georges qui, occupé d’observer une manœuvre, heurta, de toute sa juvénile énergie, un vieux monsieur en train de faire charger ses bagages. Le vieux monsieur éclata en imprécations et traita de « galopin » le fâcheux qui se rebiffa. Mais Michelle l’entraîna vite et toute la famille, pleine de dignité, passa devant lui, sans prendre garde à ses sourds grognements.

Après force allées et venues pour découvrir la meilleure place, elle finit par se camper au milieu de la passerelle, et Michelle, ayant avec usure rempli son rôle de nièce dévouée, put enfin s’accorder la jouissance d’aller un moment contempler en paix l’immensité frémissante, soulevée par le vent dont la rude caresse rosait son visage, y effaçant toute trace de la fatigue de la nuit… A pleines lèvres, elle aspirait le grand souffle du large, grisée délicieusement d’air et de lumière, sans soupçonner qu’elle évoquait ainsi une charmante image féminine, très fine de silhouette dans le sobre costume d’alpaga noir qu’illuminait la rayonnante clarté des cheveux.

Tout à coup, elle eut un léger sursaut. Près d’elle, une voix d’homme s’élevait dont il lui semblait reconnaître le timbre ferme et chaud… Était-il vraiment possible que la destinée voulût bien réaliser le désir de la tante Hermine ?…

Instinctivement, elle se retourna…

Elle ne s’était pas trompée, c’était bien Dorient qui venait de parler derrière elle, lui qui traversait le pont pour atteindre la passerelle et allait passer près d’elle ; lui, qui, la reconnaissant soudain, s’arrêtait avec un geste d’étonnement et une exclamation :

— Je ne rêve pas, n’est-ce pas ? C’est bien à mademoiselle Dustal que j’ai l’honneur de présenter mes hommages…

Il paraissait si sincère dans sa surprise, qu’elle en éprouva une sensation très vive de plaisir. Non, il ne soupçonnait rien des machiavéliques projets de la tante Hermine ! L’honneur de la famille était sauf, et elle en fut si contente qu’elle sortit un peu de son habituelle réserve et sourit franchement :

— Vous ne rêvez pas du tout ! Nous sommes, comme vous-même, ma tante, mes cousines et moi, en partance pour Jersey !

— Ah ! madame votre tante est là !

Dans ses yeux, brillait l’indéfinissable petite lueur de curiosité amusée.

— Si la chose n’est pas indiscrète, je me permettrai, tout à l’heure, d’aller la saluer…

— Vous la trouverez au cœur même de la passerelle. Elle s’y est installée avec mes cousines, espérant qu’ainsi placées, la traversée leur sera plus facile.

Il se mit à rire :

— Hum ! si elles n’ont pas le cœur… marin, elles doivent être, en effet, quelque peu inquiètes, car nous allons être secoués…

— Vous croyez ?

— J’en suis sûr. Est-ce que cette perspective vous effraie ? Vous semblez pourtant une vaillante !

Et, involontairement, il enveloppait d’un coup d’œil charmé le visage de fleur rose, les larges prunelles brillantes, la forme élégante et souple.

— Je suis très vaillante, en effet, parce que j’ai pu constater plusieurs fois, en des circonstances significatives sur mer, que j’étais à toute épreuve. Il me reste à souhaiter seulement que mes compagnes de route le soient tout autant. Je vais leur annoncer votre visite.

Et elle inclina légèrement la tête avec ce joli mouvement d’une grâce un peu fière qui lui était particulier, prenant congé de Dorient, qui regrettait, en son for intérieur, de voir déjà son audience terminée.

Maintenant, la passerelle était encombrée de voyageurs campés sur leurs pliants qui s’abandonnaient, bon gré mal gré, au balancement du vapeur, prêt à partir. Il frémissait sur l’eau mouvante : sa cheminée lançait d’épais nuages que le vent balayait ; sa machine grondait, haletante…

Lentement, il s’ébranla, laissant derrière lui la vieille ville enserrée dans ses remparts gris… Puis il s’engagea sur les eaux houleuses dont il creusait les profondeurs, en ondulations larges et rythmées. Et la Muse, en cette minute, eut, dans tout son être, un regret intense de s’être aventurée sur mer ; mais elle n’en dit rien, et lança seulement à Michelle, qui approchait :

— Ai-je rêvé que vous étiez en conférence avec un monsieur ? Je vous prie de croire que je ne me serais pas permis de vous espionner, mais, autour de nous, on remarquait une jeune dame en noir qui causait avec un élégant gentleman, et, en penchant la tête, il m’a semblé vous reconnaître…

— Et vous ne vous trompiez pas !

Elle s’interrompit une seconde, prenant soudain un plaisir de petite fille à préparer son coup de théâtre :

— J’ai, en effet, échangé quelques paroles avec M. Dorient, que le hasard a amené devant moi.

— Raymond Dorient est à bord !!!

— Oui… Et je pense qu’il va venir vous saluer, car il m’a demandé s’il pouvait le faire sans indiscrétion…

— Et vous lui avez dit qu’il le pouvait…

— Je lui ai dit cela, répéta Michelle, souriant malgré elle.

La tante Hermine exultait. La crainte du mal de mer l’avait complètement abandonnée, et la Muse, de même, puisait une nouvelle vaillance dans la perspective évoquée par sa cousine. Seule, la pauvre Lucile demeurait très pâle, mouillant ses lèvres d’eau de mélisse. A peine, elle releva la tête à la joyeuse exclamation de sa mère, un peu plus tard :

— Ah ! cher monsieur, quel heureux hasard ! Combien je suis ravie de vous retrouver ! Et avez-vous des nouvelles de cette chère Mme Brice et de la petite Mad ? J’ai été si occupée tous ces derniers jours par mes préparatifs de voyage que je n’ai pu retourner les voir. Cher Monsieur, je n’ai nul besoin, n’est-il pas vrai, de vous présenter à ma fille Sylvanie, notre poétesse…

— J’ai déjà eu l’honneur de rencontrer mademoiselle à la Librairie moderne.

— Je ne l’ai pas oublié non plus… Vous avez bien voulu apprécier mes œuvres avec un sentiment de leur valeur esthétique auquel j’ai été infiniment sensible.

En la sincérité de son âme, Dorient ne se souvenait pas du tout d’avoir rien fait pour mériter pareil remerciement, mais il ne broncha pas, sachant déjà à qui il avait à faire, et il se contenta d’interroger courtoisement :

— Préparez-vous quelque chose de nouveau, mademoiselle, et allons-nous vous lire à l’automne ?

— Je compte achever, à Jersey, un poème symbolique qui sera d’un effet puissant, sous ce titre : L’Ame de la Mer !… Je trouve que…

Elle se lançait dans une de ces dissertations prétentieuses dont elle était coutumière, et qui pouvaient tout juste intéresser à titre de curiosité tous ceux qui en étaient victimes pour la première fois. Michelle écarta un peu son pliant, et se trouva auprès de Georges, qui, dans l’exubérance de sa joie, se mit à lui faire part, en un style pittoresque, de ses impressions de voyage. Elle l’entendait à peine, l’oreille distraite par les sonorités d’une voix chaude imperceptiblement railleuse, qui s’élevait, alternant avec celle de la Muse. Comme la tante Hermine devait être ravie de cette conversation qu’elle considérait sans doute comme un acheminement vers son but !… Mais, lui, comment se prêtait-il ainsi à donner la réplique aux considérations amphigouriques de Sylvanie, car il était impossible qu’elles pussent charmer un homme comme lui…

Alors, quoi ?… Sans doute, il s’amusait à observer la Muse comme il se plaisait à disséquer la personne morale de toutes les femmes qui excitaient son attention, avait dit Mme Brice… Et elle le connaissait bien. Il étudiait en Sylvanie une curieuse physionomie d’esthète… Comme peut-être, sans qu’elle s’en doutât, il l’étudiait elle-même en sa qualité de jeune fille étrangère. Cette idée lui fit monter une faible rougeur aux joues, révoltant sa réserve jalouse, lui jetant dans la pensée une fière résolution de bien garder, pour cet étranger, l’intimité de sa pensée…

Une exclamation désolée de la tante Hermine la sortit brusquement de sa songerie :

— Ah ! mon Dieu, voici qu’il pleut ! Je sens des gouttes… C’est une véritable averse qui va fondre sur nous !

Mme Gosseline ne se trompait pas. Pour en être certain, il suffisait de regarder le ciel d’un gris de plomb, comme la mer qui secouait rudement le vapeur. Sur le pont, c’était un branle-bas général, un mouvement précipité vers les salons. Michelle saisit son grand manteau.

— Voulez-vous, mademoiselle, me permettre de vous aider ? demanda Dorient, qui l’enveloppa en hâte, les cataractes du ciel s’ouvrant tout à coup.

— Mes enfants, si nous descendions ! proposa Mme Gosseline, effarée de la douche qui s’abattait sur elle.

La Muse l’arrêta rudement :

— Descends si tu veux : jamais je n’irai m’enfermer dans ces abîmes sans air !

— Maman, ne bougeons pas, je n’en ai pas la force, supplia Lucile, qui était livide.

— Mais, nous allons être transpercés ! N’est-ce pas ? Michelle.

— Eh bien, que Michelle descende, si bon lui semble, et toi aussi ! Moi, je reste. Donne-moi seulement les couvertures ! Vite ! vite ! la pluie redouble… Laisse ton parapluie une seconde…

La bonne dame s’affaira pour dérouler les couvertures et, avec le plus maternel dévouement, les plaça sur Sylvanie, qui se laissait faire avec une tranquillité de souveraine, tandis que Lucile recevait les mêmes soins de Michelle, abritée par le parapluie de Dorient.

— Eh bien, maintenant, et vous ? demanda-t-il quand, son office rempli, elle se redressa, le remerciant.

— Oh ! moi, je ne crains rien… J’ai un bon manteau qui me protège.

— Et qui sera trempé dans un moment, étant donnée la force de la pluie. Vous ne voulez pas descendre ?

— Non, je suis comme Sylvanie, je préfère le grand air ; et puis j’ai peur que Lucile n’ait besoin de moi.

— Eh bien alors…

Il hésita une seconde.

— … Faites-moi la grâce d’accepter mes couvertures pour madame votre tante et pour vous, qui vous êtes toutes deux dépouillées. Prenez-les sans scrupule, je ne m’en servirais pas !

Et, sans attendre qu’elle eût répondu à sa proposition, il avait jeté sur ses genoux et sur ceux de la tante Hermine un large plaid. Ce après quoi, il se déroba aux remerciements de Mme Gosseline, en s’éloignant.

— Quel charmant homme ! s’exclama-t-elle, si contente qu’elle en oubliait la pluie, cinglant sa replète petite personne.

— Et bien obligeant, jeta la Muse. Il est vrai que Michelle s’entend à se faire servir par les messieurs !

Sa voix se perdit dans le bruit de la mer, étouffée par son parapluie, qu’elle devait tenir de près pour qu’il ne fût pas emporté par la rafale. Les mains dans les poches, son col relevé jusqu’aux oreilles autour de sa bonne grosse figure ronde, Georges vint se camper devant ses sœurs :

— Eh bien, ça ne va donc pas ? Ah ! ma pauvre Muse, si tu voyais ta drôle de tête… Heureusement, ton adorateur Dorient n’est plus là ! Tu es verte !

— Georges, comment peux-tu te moquer des souffrances de ta sœur ! Tu as donc un roc au lieu de cœur ? Tu finiras sur l’échafaud !

— Et dire que nous faisons un voyage d’agrément ! gémit Lucile d’une voix faible. Est-ce que nous arriverons bientôt ! Il me semble que nous sommes sur mer depuis un siècle !

— Il y a deux heures et demie seulement ! déclara Georges. Nous approchons beaucoup ! On commence à bien voir Jersey ! Regarde, Lucile…

— Ah ! je ne peux pas bouger… Il me semble que tout tourne autour de moi… Oh ! que je suis malade… Michelle, votre flacon de sel…

La jeune fille, affectueusement, soignait sa petite cousine, lui répétant que la traversée allait finir. L’averse, heureusement, s’arrêtait. Entre les nuages déchiquetés, un rayon de soleil filtrait. Sur le pont, les passagers réfugiés dans les salons commençaient à reparaître et regardaient l’île. Elle était encore un peu lointaine, apparaissait en masse confuse encore. Mais d’instant en instant, se dessinaient plus nets son contour, ses collines d’un vert éclatant, que le soleil moirait d’ombres et de lumières. Puis, enfin, ce fut l’enchevêtrement des mâts du port sous le ciel éclairci… le port lui-même et Saint-Hélier !

Le vapeur avançait entre les deux jetées, sur lesquelles une foule stationnait, attendant l’arrivée du bâtiment…

— Enfin ! nous allons donc retrouver la terre ferme ! s’exclama du fond du cœur la pauvre Lucile. Mais, penser qu’il faudra revenir !…

La Muse, dans le secret de son âme, faisait la même réflexion : toutefois, son orgueil ne lui eût pas permis d’en convenir. D’ailleurs, un souci tout féminin la préoccupait, maintenant que le moment de débarquer approchait : sûrement, elle allait se retrouver en présence de Dorient. Dans quel état était-elle… Pauvre Muse ! si quelque malicieux génie lui eût, à cette heure, montré son visage, elle eût été capable de hurler de dépit en constatant que les plumes de son chapeau pendaient lamentables ; que le vent avait éparpillé ses bandeaux en mèches qui tombaient raides sur ses joues décolorées : que, sous la pluie, l’ombre savante de ses yeux avait marbré ses joues… Mais, sur le bateau, il n’y avait pas la moindre psyché, et Sylvanie remarqua surtout les cheveux défrisés de Lucile, l’état désastreux du chapeau de sa mère, dont les roses rouges n’étaient plus que des petits tas informes.

— Eh bien, la Muse, on débarque ! As-tu fini d’essayer de t’embellir ! jeta l’incorrigible Georges. Je crois qu’aujourd’hui tu ne réussiras pas… Tu es comme Lucile, va ! Toutes deux, vous sentez le chien mouillé ! Vous êtes dans un état !

— Georges, laisse tes sœurs en paix. Allons, mes enfants, descendons de ce bateau de malheur ! Michelle, vous avez rendu à M. Dorient sa couverture ?

— J’ai envoyé Georges la lui reporter.

— Ah ! le voici ! Cher monsieur, merci, grâce à vous, nous avons pu, ma nièce et moi, résister aux cataractes du ciel… J’espère que, pendant notre commun séjour à Jersey, je pourrai vous montrer combien je vous suis reconnaissante… Car je compte tout à fait sur votre visite.

— Madame…

— On débarque ! On débarque… Messieurs, mesdames, avançons, s’il vous plaît…

La tante Hermine, brusquement interrompue dans le cours de ses amabilités, dut accepter, sans plus de conversation, le salut de congé de Dorient, et s’abandonner au flot des voyageurs qui descendaient sur le quai. Lucile, toujours décomposée, s’accrochait à son bras, étourdie du mouvement qui se faisait autour d’elle, du bruit des exclamations, des appels qui s’élevaient de la foule massée sur le port pour recevoir les arrivants.

— Tante, dit Michelle, allez tout de suite à l’hôtel avec Lucile et Sylvanie, qui sont très lasses. Je vais rester avec Georges pour m’occuper des malles ; ensuite, j’irai vous retrouver. Tenez, voici le chasseur de la Poire d’Or. Suivez-le…

— Oui… oui, approuva la tante Hermine, presque aussi abasourdie que ses filles et toute désorientée d’entendre tant de mots anglais résonner à son oreille…

Avec satisfaction, elle se confia à l’homme en casquette galonnée qui parlait français, et emboîta le pas derrière lui, entre Sylvanie et Lucile, ainsi qu’une bonne mère poule qui emmène ses poussins.

Michelle eut un léger soupir d’allègement. Enfin, elle allait avoir un instant de liberté !

A quelques pas, Dorient se faisait, lui aussi, remettre ses bagages. Il fut, avant elle, en possession de son bien, mais il succomba à la tentation de lui adresser encore une fois la parole, et demanda :

— Puis-je vous être bon à quelque chose ? mademoiselle.

— A rien, merci. Dans quelques minutes, je serai pourvue à mon tour, et il ne me restera plus qu’à aller retrouver ma tante à la Poire d’Or

— Vous y avez retenu vos chambres ?

— Oh ! non !

Et, involontairement, elle eut un rire léger.

— Pourquoi riez-vous ?… Est-ce que je vous ai demandé quelque chose de ridicule ? questionna-t-il gaiement.

— Pas du tout, mais si vous connaissiez ma tante, vous sauriez que l’idée de demander des chambres à l’avance n’est pas de celles qu’elle puisse avoir jamais ! Notre maison est celle de l’imprévu autant que la maison de la liberté !

— Eh bien alors, il y a toute sorte de chances pour que vous soyez sans domicile à Saint-Hélier dont les hôtels doivent être bondés en ce moment !

— Vraiment ?… Alors il faut que j’aille bien vite voir si ma pauvre famille n’a pas besoin de moi !… Je vais faire charger nos malles que voici. Adieu !

— Non, pas adieu, au revoir.

Une expression pensive passa comme une ombre dans les claires prunelles de Michelle. Il la remarqua aussitôt et, sérieux, il interrogea avec surprise :

— Est-ce que vous préférez que je n’aille pas faire, à madame votre tante, la visite qu’elle a autorisée ?

— Pourquoi préférerais-je cela ?

— Je ne sais. Pour quelque raison de vous seule connue !

Elle secoua la tête et dit simplement, dans sa dignité charmante de jeune fille :

— Non, je n’ai aucune raison… Je m’étonnais seulement qu’un milieu tel que le nôtre pût vous attirer !… Au revoir, puisque vous voulez bien m’assurer que je me suis trompée…

Dorient n’insista pas, trop délicat pour ne pas respecter la réserve fière dont elle enveloppait si délicieusement sa jeunesse, et, la saluant très bas, il la quitta.

Quelques minutes plus tard, elle-même, sa tâche finie, s’engageait enfin dans la ville jersiaise, de physionomie toute particulière pour des yeux français, avec ses maisons roses, coupées de fenêtres à guillotine, ses étalages bariolés d’étiquettes anglaises, ses promeneurs d’allures toutes britanniques : jeunes garçons dans leur costume de rude cheviotte, la culotte courte, retroussée sur les bas de laine bariolée ; jeunes femmes portant uniformément la chemisette masculine, le canotier de paille, à petite calotte et à grands bords, sur le chignon proéminent… Si bien que, parmi elles, les Françaises se reconnaissaient vite…

Michelle s’en aperçut tout de suite, bien qu’elle marchât rapidement, autant, du moins, que le lui permettait son ignorance relative du chemin à suivre…

— La Poire d’Or ! C’est ici… Voici notre hôtel ! jeta Georges joyeusement. Oh ! que de voitures devant !

— Pourvu que votre mère y ait trouvé des chambres, fit Michelle inquiète, se rappelant les pronostics de Dorient. Il paraît y avoir tant de monde !

Le trottoir, en effet, en était encombré. C’était un véritable torrent de touristes que l’hôtel semblait déverser sur les breaks d’excursion rangés en file le long de la chaussée. Michelle se fraya laborieusement un passage… Alors, au milieu de la bruyante cohue qui se coudoyait dans le désordre d’un départ, stupéfaite, elle aperçut, échouée plutôt qu’assise, sur une banquette dans le vestibule, Lucile qui dormait, son chapeau en déroute, son parapluie gouttant sur le sol.

— Mon Dieu, Lucile, qu’est-ce que vous faites-là ? Où sont votre mère et Sylvanie ?

La petite souleva avec effort ses paupières appesanties :

— Elles se disputent avec le propriétaire de la Poire d’Or qui prétend qu’il n’y a plus une seule chambre libre dans l’hôtel et qu’il nous faut partir… Oh ! Michelle, qu’est-ce que nous allons devenir ?

En cette minute, vraiment, Michelle se le demanda avec inquiétude…

VI

C’était trois jours plus tard.

Enfin, il ne pleuvait plus ! Pas un nuage même ne flottait dans l’infini bleu du ciel d’août, tout vibrant de soleil. Vraiment, une allégresse chantait dans l’air chaud, dans la lumière blonde qui baignait les êtres et les choses, et cette allégresse semblait avoir pénétré Michelle Dustal, lui donnant une âme joyeuse de petite fille, tandis qu’escortée de Lucile et de Georges, elle avançait gaiement dans King street… Toute riante aussi, cette grande rue de Saint-Hélier entre sa double bordure de magasins brillants où les cristaux, les innombrables bibelots de métal couleur d’argent jetaient, derrière la glace des devantures, d’étincelants éclairs qui avaient l’éclat d’une fanfare…

Au coin d’une place, un chœur de musiciens ambulants, vêtus en gentlemen, criaient à tue-tête, au son cuivré de leurs instruments, une chanson anglaise d’un rythme alerte et sautillant, dont les passants, immobilisés autour d’eux, accompagnaient à mi-voix le refrain.

Pour faire plaisir à Georges, Michelle s’arrêta un moment afin qu’il pût écouter à son aise les chanteurs, pendant que Lucile considérait, d’un œil intéressé, un étalage de « souvenirs » de Jersey, où dominaient les bijoux en granit de l’île, les lanternes minuscules et les can milk, breloques originales, purement jersiaises…

L’orchestre se tut. Il y eut un remous parmi les curieux, et Georges, se rapprochant de sa cousine et de sa sœur, eut une exclamation :

— Tiens, M. Dorient !

C’était lui, en effet, qui venait vers eux d’une allure flâneuse, promenant autour de lui son regard d’observateur. Tout de suite, il avait reconnu la svelte silhouette noire, la mousse d’or des cheveux… Et les uns et les autres, ils s’arrêtèrent d’un instinctif mouvement, avec le plaisir irraisonné qu’on éprouve, à l’étranger, à retrouver des compatriotes. Cette sensation était si dominatrice que Michelle tendit la main au jeune homme, d’un geste de bienvenue.

— Vous voyez, nous voici tout à fait Jersiais !

— Et vous avez oublié les malheurs de la traversée ? N’est-il pas vrai, mademoiselle, finit-il s’adressant à Lucile qui, intimidée, balbutia un « Oh non, monsieur » si expressif que tous se mirent à rire.

— Elle les oubliera peu à peu, dit Michelle encourageante, à mesure qu’ils se trouveront de plus en plus repoussés dans le passé. Il est vrai que nous avons eu encore bien des mésaventures depuis notre arrivée à Saint-Hélier !

— Encore ? Serait-il très indiscret de vous demander lesquelles ?…

— Ce ne serait pas indiscret du tout ! Mais nos malheurs seraient un peu longs à vous conter sur un trottoir de King street. Et puis, d’ailleurs, nous sommes en mission en ce moment. Vous ne vous en doutez pas, et vous trouvez que nous n’avons guère les allures de personnes préoccupées d’une mission… Pourtant la nôtre est importante, nous allons au marché !

— Au marché ?

— Oui, et même sans rien savoir de notre chemin, car Saint-Hélier c’est encore pour nous une façon de terre inconnue. Si vous pouvez nous indiquer par où l’on arrive à Halkett Place, vous nous rendrez un très grand service.

— Voyez-vous, monsieur Dorient, s’exclama Georges avec sa terrible franchise, le mieux serait que vous nous conduisiez !…

Les joues de Michelle se rosèrent un peu :

— Oh ! Georges !

— Je vous en prie, mademoiselle, ne reprochez pas à ce jeune homme son excellente idée… Je serai très heureux — et très flatté — de vous servir de guide, si vous voulez bien me le permettre.

Il levait les yeux vers elle pour solliciter l’autorisation demandée, et son regard était si franc, sans hardiesse, que, gaiement, elle interrogea :

— Vraiment, nous ne serons pas très indiscrets en usant de votre obligeance ?

— Vraiment !

— Eh bien, alors, allons tous au marché ! Nous vous suivons. Conduisez-nous…

En lui-même, il acheva :

— … Par le chemin des écoliers !

Ce chemin-là n’était pas beaucoup plus long que l’autre, et Raymond Dorient était trop dilettante pour se priver bénévolement du plaisir de marcher quelques minutes de plus, par une claire matinée d’été, auprès d’une créature charmante, dont les cheveux légers, les yeux de vie ardente, le beau sourire jeune, semblaient faits de lumière. Le voisinage même de Lucile ne rompait pas la sensation d’harmonie qu’elle éveillait en lui, car la fillette ne ressemblait plus à la ridicule petite personne aperçue un jour à la Librairie moderne ; les bandeaux avaient disparu sous la toute-puissante influence de Michelle, comme les plaquages de poudre qui avaient si longtemps blêmi sa peau fraîche.

Ils firent quelques pas en silence, dans la surprise de leur brusque rapprochement. Georges trottait en avant, Lucile, près de sa cousine, très sage en apparence, alors que sa jeune tête romanesque ruminait déjà des aventures de son goût, dont Michelle était l’héroïne. Dorient questionna joyeusement :

— Peut-être vais-je vous adresser une demande très saugrenue, mais comment se fait-il que, malgré votre séjour à l’hôtel, vous soyez obligés d’aller aux provisions ?

Michelle se mit à rire.

— D’abord, nous n’allons pas du tout aux provisions comme des naufragés dans une île déserte, mais seulement acheter des fruits… Ensuite, n’accusez aucun des hôtels de Saint-Hélier de nous sevrer de raisin, poires, etc. ; nous ne sommes pas à l’hôtel, mais bien chez nous, ou du moins chez mistress Bennett où nous avons enfin trouvé le terme de nos malheurs. Aussi, sa maison représente-t-elle pour nous la terre promise enfin atteinte ! Mais, pour comprendre notre allégresse, il faudrait vous être vu, comme nous, en passe d’être à Saint-Hélier sans asile !

— Vous n’avez pas trouvé de place à la Poire d’or ?

— Oh ! non ! l’hôtel était comble ! dit Lucile, enhardie par le souvenir pénible de ses premières heures à Jersey.

— Tellement comble, quand j’y suis arrivée avec les malles, que j’ai trouvé Lucile réduite à dormir dans le vestibule, malgré la foule des touristes, en partance pour une excursion, qui encombraient ledit vestibule. Il nous a donc fallu aller chercher gîte ailleurs. Dans trois hôtels, on nous a fait même réponse qu’à la Poire d’or. La situation devenait grave et j’ai eu un moment de grande inquiétude, me demandant si nous n’allions pas être obligés de nous réembarquer, faute de trouver un toit hospitalier…

— Oh ! jamais je n’en aurais eu le courage, moi ! jeta Lucile avec tant de conviction que, de nouveau, Dorient et Michelle eurent un sourire d’amusement. Et il demanda :

— Alors, mademoiselle, vous étiez résignée à passer la nuit, s’il le fallait, sous le seul ciel de Jersey ? Mais vous n’en avez pas été réduite, j’espère, à une si dure extrémité ?

— Oh ! non, grâce à Michelle qui a toujours de bonnes idées !

— C’est-à-dire que le hasard m’a servie. Pendant que ma pauvre tante parlementait inutilement avec le troisième maître d’hôtel, que nous avions autour d’elle des allures d’épave, j’ai aperçu, sur une affiche, ces mots bienheureux : Furnished apartments to let (appartements meublés à louer) ; aussitôt, j’ai pensé que le salut était là ! Alors Georges et moi, qui étions les moins fatigués, nous nous sommes mis en campagne, nous avons visité… toute l’après-midi… Et il s’était remis à pleuvoir ! Dieu sait comme ! Enfin, le soir, nous avions découvert un gîte qui a plu à ma tante et à Sylvanie… Aujourd’hui, nous nous trouvons de fort heureuses mortelles dans notre maison très anglaise. Notre propriétaire, mistress Bennett, est une respectable dame, parente du connétable[1] de Saint-Hélier. Elle aime les beaux-arts, la poésie, elle est préraphaélite et transportée de joie à l’idée de posséder une authoress française en son logis… Vous voyez que nous sommes bien tombées ! Les jours ennuyeux sont finis ! j’espère…

[1] Maire.

Et elle eut un petit soupir léger qui semblait rejeter loin en arrière le souvenir de ces heures maussades. Elle avait raconté ces menus incidents avec une vivacité joyeuse qu’il ne lui connaissait pas. Jamais, non plus, il ne l’avait encore vue aussi spontanément causante, comme si la vivifiante caresse des grands souffles du large avait fait jaillir en elle un épanouissement.

— Alors, vous êtes réconciliée avec l’île de Jersey ? Vous l’aimez ?

— Nous n’avons jamais été brouillées, si peu bienveillant qu’ait été son accueil. Je n’ai pas si mauvais caractère ! Et puis voici qu’elle se fait tellement souriante ! Elle ressemble à une petite « miss » adorablement fraîche, qui se mettrait en frais de coquetterie pour séduire ses visiteurs !… J’ai pour elle beaucoup de sympathie… Je lui sais gré d’être si fleurie et si verte !… D’ailleurs, de belles matinées comme celles-ci donnent, ne trouvez-vous pas, un instinctif désir de jouir de leur beauté en toute simplicité d’âme, en oubliant les inquiétudes d’avenir, de vivre un moment comme les plantes, sentant seulement que le soleil, l’air pur, la lumière sont délicieusement bienfaisants !

— Comme vous comprenez la nature ! fit-il, frappé de l’enthousiasme contenu qui palpitait dans sa voix chaude. Vous avez raison. Elle est une incomparable charmeuse pour ceux qui savent pénétrer sa langue mystérieuse…

— Est-ce que nous ne sommes pas arrivés ? interrompit Georges, dont les yeux curieux avaient vite distingué le fameux marché, but de la course.

— Oui, dit Dorient, souhaitant, en son for intérieur, Georges au fin fond de la France.

— Vous avez l’air de le regretter ! remarqua le terrible garçon.

— Mais certes oui, je le regrette ! Je suis un vieil égoïste, j’aime beaucoup mieux me promener en société que seul, et, si la chose était en mon pouvoir, j’aurais transporté, sans scrupule, Halkett Place à l’autre bout de Saint-Hélier !

Il avait parlé d’un ton de badinage qui corrigeait ce que ses paroles auraient pu avoir d’excessif. Pourtant, les yeux de la romanesque Lucile eurent un furtif éclair. Elle était charmée d’être escortée par un cavalier aussi distingué que Dorient, même ne lui accordât-il aucune attention ; ce qui était tout naturel, reconnaissait-elle en son humilité.

Michelle commençait avec sa grâce attirante :

— Il nous reste, maintenant, à vous remercier de nous avoir si bien conduites et d’avoir interrompu pour nous votre promenade…

— Je ne me promenais pas, je flânais et je vous dois d’avoir rendu ma flânerie utile… C’est donc moi qui vous suis reconnaissant… Vous n’avez plus besoin de votre guide ?

C’était par pure discrétion qu’il se montrait ainsi prêt à se retirer, ne voulant pas importuner la jeune fille, mais, en la sincérité de son âme, il ne souhaitait que demeurer.

— Voulez-vous, seulement, avoir la bonté d’expliquer à Georges où est la poste, et nous vous rendrons votre liberté…

Georges avait disparu. Au gré de sa fantaisie, il inspectait les profondeurs du marché, un hall immense où l’air et la lumière circulaient en toute liberté, un marché avenant, sillonné de larges allées singulièrement propres, à travers lesquelles les jeunes misses et les matrones faisaient leurs achats. Mais de Georges, point !

— Pourvu qu’il ne fasse pas quelque sottise ! dit Michelle. Il a quelquefois des idées si malencontreuses !

— Eh bien, nous essaierons de réparer ladite sottise, s’il y a lieu ! Mademoiselle, occupez-vous de vos achats et permettez-moi de vous attendre. Je vous indiquerai ensuite la poste qui est à quelques minutes d’ici…

Elle inclina la tête et entra avec Lucile. Lui, resta dans la large rue claire, baignée de soleil. Mais, du seuil où il était arrêté, il ne put se refuser le plaisir de voir aller et venir la souple silhouette noire derrière laquelle se mouvait la forme trop ronde de Lucile. Puis, Georges reparut subitement et Dorient s’amusa de l’empressement avec lequel il se précipitait vers le panier de Michelle pour l’en débarrasser et de sa mine confuse, quand la jeune fille ne consentit point à le lui abandonner, craignant pour les fruits de la tante Hermine…

Une fois encore, elle s’arrêta devant un étalage tout fleuri, dont les senteurs s’épandaient dans l’air chaud ; superbement, les lys tigrés de pourpre, — les lys de Jersey, — s’épanouissaient parmi les fleurs de France, les belles roses qui semblaient lourdes de parfum, les glaïeuls sveltes, un peu raides dans leur éclat discret. Ce fut une gerbe monstre qu’elle prit de toutes ses fleurs, et Dorient qui, une seconde, avait eu peur qu’elle les confiât à Georges, l’eût volontiers remerciée de les conserver, tant c’était pour lui un vif régal artistique de lui voir entre les bras cette moisson fleurie qui faisait d’elle une exquise vision de jeunesse.

Mais il ne trahit rien de son sentiment, car il commençait à la connaître, si peu qu’elle consentît à lui livrer de sa personnalité intime et il savait que l’expression lui en eût déplu. Elle le rejoignait escortée de ses deux gardes du corps.

— Quelle patience vous avez mise à nous attendre ! Nous avons été longs, n’est-ce pas ? C’est que nous avons fait des achats magnifiques. Regardez !

Et elle lui montrait les fleurs qu’elle retenait de sa main dégantée, et des grappes de ce raisin de Jersey qui fait songer aux grappes fameuses de la terre de Chanaan.

— Vos achats sont, en effet, remarquables ! Aussi, comme vous en êtes fiers !

— Vous nous trouvez ridicules avec notre enthousiasmer ?… Vous avez bien raison. Maintenant, il nous faut vite rentrer, car ma tante va s’imaginer que nous sommes perdus dans Saint-Hélier !… Est-ce que la poste est loin d’ici ?

— Non, tout près.

Elle était si près qu’ils y furent en quelques minutes. Cette fois, Michelle tendit la main au jeune homme d’un geste d’adieu ; ses lèvres souriaient dons leur fraîcheur charmeuse.

— Maintenant que nous avons si largement usé de votre obligeance, nous allons vous délivrer de nos encombrantes personnes, non sans vous redire encore combien nous vous sommes obligées.

Il eut un geste léger qui écartait les remerciements si peu mérités, et demanda seulement :

— Mme Gosseline reçoit-elle ? Y a-t-il un jour et une heure où j’aie quelque chance de la rencontrer ?…

— Ma tante n’est pas une promeneuse fanatique comme nous, aussi sort-elle fort peu. Quand vous passerez dans le quartier de Rouge Bouillon, vous aurez beaucoup de chances pour la trouver à Abercorn Villa et Sylvanie également… Nous allons lui annoncer votre visite…

En lui-même, il frémit à l’idée qu’il risquait fort d’être reçu uniquement par Mme Gosseline et la Muse ! Et Dieu sait que ce n’était pas elles qui l’attiraient à Abercorn Villa ! Mais il ne pouvait plus reculer et il dut s’éloigner sur son imprudente promesse.

— Oh ! Michelle ! comme M. Dorient est bien ! s’écria alors Lucile avec sentiment. Et comme il est complaisant ! C’est qu’il vous trouve si charmante ! Ah ! que je voudrais être jolie comme vous, pour que les messieurs se mettent ainsi à mes ordres !

— Taisez-vous donc ! petite folle, interrompit Michelle avec un léger froncement de sourcil. Si vous aviez beaucoup voyagé, vous sauriez combien sont sans signification et se rendent aisément à l’étranger, entre compatriotes, les menus services, comme celui dont nous sommes aujourd’hui redevables à M. Dorient ! Ah ! voici Georges encore une fois parti !

Mais non, Michelle se trompait, il revenait sans se presser, après avoir examiné un magasin, et, apercevant les deux jeunes filles qui l’attendaient devant la poste, il eut pour toute excuse cette exclamation :

— Tiens, M. Dorient vous a lâchées ! C’est un chic type ! Ce que la Muse va rager quand elle saura qu’il s’est promené avec nous ce matin !

Et il lança à Lucile un coup d’œil d’intelligence, tout en suivant Michelle qui, sans relever ses paroles, entrait dans le bureau de poste…

VII

Certes, Raymond Dorient était, jusque dans les moelles, un observateur, curieux de physionomies point banales… Mais l’attrait de types à étudier n’eût peut-être pas été assez puissant pour l’amener au sein de la famille Gosseline, — les prétentions esthétiques de la Muse lui étant odieuses — si, sur cet ensemble un peu comique, ne s’était détachée une blonde figure qui avait pour lui un charme de matinée lumineuse…

Pourtant, à cette heure, il ne désirait rien savoir d’elle, respectant le mystère délicat de son âme close, de sa jeune pensée dont ses larges prunelles trahissaient l’intensité de vie. Parce qu’il était homme, qu’elle était très jolie, avec une indéfinissable séduction, il désirait la voir, se trouver rapproché d’elle, entendre le timbre chaud de sa voix. Mais il n’éprouvait pas même la tentation vague d’ébaucher le plus léger flirt avec elle, — peut-être parce qu’il était certain qu’elle ne le lui permettrait pas, — il ne lui demandait rien d’autre que le parfum de sa jeunesse exquise qui lui apportait la douceur d’un apaisement…

Car, ainsi qu’il le disait en plaisantant à Mme Brice, il était à l’époque de sa retraite annuelle, durant laquelle il s’efforçait de vivre comme font les sages qui ne sont ni des analystes, ni des dilettantes compliqués, et subissent les impressions sans en chercher le pourquoi. Ainsi, il s’efforçait d’échapper à l’envoûtement de cette existence parisienne dont il usait toute l’année avec la robustesse nerveuse de son tempérament, ayant le besoin de cette atmosphère fiévreuse et intellectuelle, qui semblait faire affluer la pensée plus puissante à son cerveau.

Mais c’était pour lui un repos bienfaisant que son séjour dans la petite île souriante, que le contact aussi de la rude jeunesse anglaise, pétrie de muscles, — non de nerfs — à laquelle il se plaisait à se mêler, étant justement venu retrouver à Jersey un ami, professeur de Cambridge, qui y passait l’été avec sa jeune femme et les frères de celle-ci… De grands et solides garçons qui consacraient leur journée à des exercices physiques de tout genre et lisaient Homère et les tragiques grecs, entre temps.

Il en rencontrait presque à chaque pas, de ces solides boys qui s’en allaient vers la plage, la serviette de bain librement étalée sur les épaules ; il en rencontrait alors qu’il se dirigeait vers le quartier de Rouge Bouillon, à cette fin d’y remplir un devoir de politesse envers la famille Gosseline. Et, tout en avançant, il pensait :

— Pourvu que je ne trouve pas la Muse toute seule au logis ! Il est cinq heures et demie, le temps est menaçant ; la famille entière a des chances pour être rentrée dans son arche ! Où est-elle, cette arche ?

Et il allait toujours à travers le quartier aristocratique où rien ne demeurait de l’animation affairée de King street, suivant les rues claires, bordées de maisons qui se ressemblaient toutes, leur façade peinte en rose ou faite de pierre grise, décorée d’un petit portique à colonnes, enguirlandé de fleurs grimpantes, de plantes volubiles…

Tout à coup, il s’arrêta, voyant gravé, sur une plaque de marbre, le nom indiqué par Michelle : Abercorn villa. Il était devant un pimpant collage d’un rose éclatant, précédé d’un jardin bariolé de fleurs, s’allongeant au pied du bow-window largement ouvert…

Trop largement, car la baie laissait échapper, en toute liberté, les éclats d’une voix furieuse qui criait :

— Malvina, vous êtes plus stupide que la plus stupide des oies ! Ne vous avais-je pas déjà interdit, de la façon la plus formelle, de toucher, sous aucun prétexte, à ma table de travail ?… Où trouverai-je, maintenant, l’encre irisée, dont mon inspiration ne peut se passer ? Sotte fille !!

— Diable ! pensa Dorient, j’arrive au beau milieu d’une scène domestique. Sonnerai-je ou ne sonnerai-je pas ?… Bah ! allons au secours de Malvina que la Muse me paraît traiter avec peu de mansuétude !

Et il agita le timbre qui vibra vigoureusement. Aussitôt le silence se fit dans la maison. Mais la porte demeura close. Et Dorient se demandait, indécis, quelle conduite tenir, quand, brusquement, l’entrée du logis s’ouvrit toute grande et une servante apparut, ébouriffée à miracle, les yeux rouges de larmes qu’elle avait dû tamponner avec son tablier agrémenté de taches…

— Mme Gosseline reçoit-elle ?

— Pour sûr, puisqu’elle y est ! Et Mademoiselle aussi ! Entrez…

Les mots avaient été marmottés plus qu’articulés, mais le geste d’introduction de la servante était expressif et Dorient pénétra dans le cottage, sa curiosité d’observateur tout de suite en éveil.

— C’est un monsieur qui demande Madame.

Et, sans plus de cérémonie, il fut introduit dans une vaste pièce où une double exclamation salua son entrée :

— Ah ! M. Dorient !!

Alors, il se trouva en présence de Mme Gosseline, en peignoir cramoisi, coiffée dans le goût de Malvina, des bigoudis retenant ses mèches sur le front, et de la Muse, en longue robe à fleurs, qui le regardait d’un œil langoureux.

La bonne dame lui serra les mains avec effusion :

— Cher monsieur, je suis enchantée de vous voir, et pas seulement, croyez-le bien, parce qu’à l’étranger, on aime à se grouper entre compatriotes, comme des naufragés dans une île déserte ! Et puis, vous avez si bien choisi votre jour ! Sylvanie pourra vous recevoir en paix, les enfants sont sortis !

Il s’inclina. Tout bas, il se demandait avec inquiétude si Michelle était comprise dans les enfants, et une crainte lâche d’en être réduit à la seule société de Sylvanie lui fit regarder la porte d’un œil d’envie, tandis que Mme Gosseline poursuivait avec entrain :

— Depuis que nous avons souffert ensemble sur le navire, il me semble que vous êtes pour nous un ami ! Quand je dis que nous avons souffert, je me trompe, vous avez été épargné. Les hommes sont toujours privilégiés !

— Mon Dieu, madame, quand il s’agit de résister aux pénibles conséquences d’une mer houleuse, je crois que les hommes ne sont pas plus privilégiés que les femmes !

— Vous avez raison, monsieur, nous sommes tous de fragiles créatures devant la souffrance ! fit majestueusement la Muse qui trouvait que sa mère abaissait trop le niveau de la conversation. Mais c’est notre faute si elle nous est pareillement insupportable ! Nous ne comprenons pas qu’elle est pour nous la puissance qui fait jaillir les forces latentes en tout individu et lui donne ainsi sa parfaite plénitude de vie !

La petite flamme ironique s’était allumée dans les yeux de Dorient.

— Vous parlez en poète et en philosophe, mademoiselle. Mais la pauvre humanité est surtout représentée par une infinité d’humbles créatures qui ne sont ni des poétesses ni des philosophes, et c’est pourquoi elles ne sentent nullement les grands avantages de la souffrance… Surtout quand ladite souffrance se présente à eux sous les dehors platement prosaïques du mal auquel madame votre mère faisait allusion.

— Ce n’est pas à ces basses misères de notre dolente nature que je songeais, fit Sylvanie, sans se troubler. Je parlais des épreuves douloureuses de l’âme, qui étreignent les êtres altérés d’idéal, que tourmente l’attirance divine et torturante du beau !

La même flamme luisait toujours au fond des yeux de Dorient. Pourtant il allait répondre, se mettant à l’unisson, lorsque Mme Gosselin se lança à la traverse avec son impétuosité habituelle :

— Ah ! cher monsieur, vous l’entendez ?… Ainsi s’exprimait son pauvre père qui, lui aussi, fut un grand artiste. Je crains toujours que Sylvanie ne soit dévorée par le feu divin qui brûle en elle. J’espérais qu’à Jersey, elle allait oublier un peu ses préoccupations esthétiques et vivre… tout bêtement, en compagnie de nous autres, se promener avec sa cousine, son frère, sa sœur ! Mais, cher monsieur, elle ne veut pas les suivre !

La Muse eut un sourire de dédain.

— Les natures raffinées ne peuvent trouver satisfaction dans les vulgaires plaisirs des êtres primitifs… Je ne suis pas, comme Michelle, une espèce de juive errante…

— Mlle Dustal aime la promenade ? C’est pourquoi, sans doute, je suis, aujourd’hui, privé du plaisir de lui offrir mes hommages.

— Oui, ma cousine ne connaît pas les savoureuses jouissances du travail. Elle ne songe qu’à arpenter les grandes routes !

— Comme je la comprends ! fit Dorient avec un sourire. Faut-il vous avouer que, à ma honte, je suis un promeneur passionné !

— Alors, jeta Mme Gosseline, tout épanouie, j’espère que vous vous joindrez à nous pour l’excursion en break que nous allons entreprendre dans l’île. Ainsi vous pourrez longuement causer avec Sylvanie !

Dorient frémit de cette perspective, mais elle était si lointaine encore qu’il jugea inutile de la repousser nettement et se contenta de paroles vagues de remerciement pour l’invitation.

Tout en répondant, il se prenait, malgré lui, à constater que l’amour de l’ordre n’existait point dans la famille Gosseline et que sa présence à Abercorn villa semblait avoir eu la plus fâcheuse action sur le clair salon de mistress Bennett…

Un vrai salon anglais, avec ses meubles de bois laqué de vert, ses coussins de mousseline semée de larges chrysanthèmes d’or vif, avec ses poteries colorées, ses écrans faits de longues plumes de paon…

Mais aujourd’hui un très visible voile de poussière enveloppait indistinctement tout ce qui était susceptible de l’être. Un chapeau et un parapluie traînaient sur le canapé, pêle-mêle avec des revues et avec le filet de pêche de Georges, et sous la table, une vieille pantoufle révélait sans honte sa présence. Piteusement, les photographies de jeunes miss s’étaient effondrées les unes sur les autres, destinées à demeurer en cette position jusqu’au jour où mistress Bennett reprendrait possession de l’infortunée Abercorn villa.

Le regard vif de Dorient avait distingué ces menus détails significatifs, tandis que, sur la solennelle invitation de la Muse, il se rapprochait du chevalet trônant dans la lumière du bow-window.

— Les œuvres de Sylvanie sont toutes symboliques, s’empressa d’expliquer Mme Gosseline. C’est pourquoi le vulgaire est incapable de les apprécier. Mais vous, monsieur, vous en comprendrez la beauté.

— A ma honte, madame, je dois avouer qu’en peinture, je suis passablement un profane, sans l’être toutefois au point de ne pas reconnaître que les œuvres de Mlle Gosseline révèlent une horreur de la banalité qui n’est point commune !

Certes non, elles n’étaient pas quelconques les œuvres de Sylvanie ! Dorient était trop habitué à toutes les manifestations de l’art contemporain — même sous ses aspects les plus singuliers, — pour s’étonner de toiles pareilles à celles-ci ; et avec sa grande souplesse d’esprit, il sut aussitôt se mettre à l’unisson et parler à la Muse en des termes qui la firent tressaillir de satisfaction. Elle ne soupçonnait guère que s’il n’eût gardé l’espoir de voir enfin revenir Michelle, il lui eût alertement tiré sa révérence. Mais vraiment il lui aurait semblé bien dur de partir sans avoir, un instant, reposé son regard sur la souple silhouette nimbée par les cheveux blonds, ni rencontré l’éclair charmant qu’éveillait la pensée dans l’eau profonde des yeux. Et il pensa, constatant que de seconde en seconde, le ciel s’obscurcissait davantage :

— J’attendrai encore dix minutes puisque je n’ai pas entièrement épuisé la somme de patience dont je puis faire hommage à cette insupportable Muse ! Quoiqu’elle abuse vraiment du droit d’être insipide…

Avec une pointe de malice, il questionna, comme elle célébrait les chevelures blondes, source de joie pour les peintres :

— Vous avez dû plusieurs fois être inspirée par les cheveux de mademoiselle votre cousine ?…

— Non, vous vous trompez. Le blond de Michelle est, pour moi, tout à fait dénué d’intérêt. Il est monotone, privé des clartés chaudes qui tentent seules mon pinceau. De même, Michelle elle-même ne me donnerait nul désir d’incarner en son image, les idéales visions qui hantent mon cerveau… Je la sens, à un point si puissant, esclave d’un prosaïsme bourgeois !

— Est-elle vraiment aussi mal partagée ?… Je ne me le serais jamais imaginé en causant avec elle ! fit tout haut Dorient, tandis que sa pensée irrévérencieuse jetait à la Muse :

— Toi, tu es jalouse ! excellente créature !

Ce fut la tante Hermine qui se chargea de répondre, avant que la Muse eût eu le temps de rendre un nouvel oracle :

— Ne croyez pas, mon cher monsieur, Sylvanie injuste envers sa cousine parce qu’elle ne sent pas en elle une âme sœur ! Elle lui rend, comme moi, toute justice. Mais nous sommes, nous, des artistes, des oiseaux sur la branche… Elle… c’est une autre affaire, je suis sûre qu’elle sait ce qu’elle dépense ! Elle est étonnante ! Oh ! étonnante !

Mais Sylvanie n’entendait pas que l’attention se portât sur sa cousine ; et ramenant avec art la conversation sur les sujets qui la touchaient directement, elle se mit en devoir de faire sa profession de foi de symboliste, avec toute la ferveur d’une prêtresse.

— Nous ne voulons pas que la poésie soit à la portée du vulgaire. Nous prétendons l’envelopper du mystère des mots charmeurs que les initiés seuls comprendront… Eux seuls l’adoreront en son sanctuaire, lui rendront leurs hommages en une langue que, seuls, ils connaîtront… Et seuls aussi, ils auront le droit de soulever, quand ils le jugeront utile, quelque pli du voile mystérieux d’Isis.

Dévotement, la tante Hermine approuvait, agitant sa tête et, par suite, les bigoudis qui se balançaient sur son front ; tandis que Dorient songeait sans nul respect :

— Comment peut-elle sérieusement s’exprimer de cette idiote façon ! Si loin de Paris et de son cénacle habituel !…

Et voici que Sylvanie le prenait à partie :

— Il faudrait, monsieur, que cette nouvelle conception de la poésie eût ses apôtres tout-puissants… Soyez l’un d’eux… Soyez le précurseur qui annonce la bonne nouvelle et appelle les fidèles vers le sanctuaire…

Dorient fut dispensé de répondre à cette engageante proposition… Des exclamations furieuses, un bruit de querelle, de paroles mi-anglaises, mi-françaises, s’élevaient des profondeurs du vestibule ; puis, ce fut le choc d’un vigoureux soufflet auquel répondit une explosion de colère…

— Ah ! mon Dieu, voilà encore la cook[2] de mistress Bonnet qui se dispute avec Malvina. C’est la quatrième fois depuis ce matin… Si je ne vais pas les séparer, elles se battront ! s’exclama Mme Gosseline courant de toute la vitesse de ses jambes vers la porte.

[2] Cuisinière.

— Au secours ! clamait une voix aiguë, avec un fort accent anglais. Ce fille, il veut me gratigner ! Aoh ! le vilaine ! le laide !

La Muse daigna se dresser. Et au même moment, Mme Gosseline reparut, appelant :

— Monsieur Dorient ! venez donc m’aider à calmer ces furies !

Il s’inclina, dissimulant une folle envie de rire, et suivit Mme Gosseline. La cuisine était bouleversée ; un seau renversé y formait une mare, dans laquelle piétinaient les deux adversaires, campées l’une en face de l’autre, hérissées ainsi que des coqs de combat, Malvina gardant l’approche de son fourneau comme jadis l’Ange biblique, l’entrée de l’Éden fermé.

— Monsieur, fit la tante Hermine, d’un ton de sévère conviction, vous constatez dans quel état ces filles mettent ma maison… Vous pourrez le certifier devant le… je ne sais comment on dit ici, le connétable ? je crois…

— Oui, madame, je constate et certifierai…

— Eh bien alors, accompagnez-moi ! Mes filles, prenez garde à vous !… Tâchez de vous tenir tranquilles !

Et majestueuse, autant que la Muse elle-même, elle tourna les talons et quitta le champ de bataille. Alors, seule dans le vestibule avec Dorient, elle se mit à rire, enchantée d’elle-même :

— Comme je leur ai fait peur ! n’est-ce pas ?… Vous comprenez que ma plainte au connétable, c’est une pure plaisanterie !… Maintenant, revenez causer avec Sylvanie !

Mais Dorient avait dépensé toute la somme de patience dont il était pourvu ce jour-là.

— Vous voudrez bien m’excuser… Il se fait tard… Je suis attendu par mes amis et…

— Mais non, restez… Il va faire de l’orage ! Dînez avec nous ! Je pense que Malvina a acheté quelque chose pour notre repas… Michelle va revenir. C’est étonnant qu’elle ne soit pas rentrée ! Elle devait être ici pour six heures !…

Dorient le regrettait tout le premier, sans qu’il pût en témoigner rien ; et il prit congé de la Muse et de Mme Gosseline désolée de ne pouvoir le retenir davantage, mais vaincue par sa volonté bien ferme de se retirer…

Suivi par le regard de la Muse qui s’était arrêtée sous le petit portique dans une pose hiératique, il traversa le jardin où les fleurs sentaient très fort, sous le souffle brûlant de l’air alourdi et, avec un soupir de délivrance, laissa la grille retomber derrière lui… Alors, il se trouva en présence d’un groupe qui arrivait d’un pas vif ; et sous l’ombre du grand chapeau de paille, il aperçut la figure rosée de Michelle, dont les yeux souriaient.

Malgré lui, il laissa échapper, serrant la main fine, tendue franchement vers lui :

— Comme vous rentrez tard ! Il y a longtemps, très longtemps que je… que nous attendons votre retour, madame votre tante et moi…

Elle eut un sourire jeune, un peu malicieux :

— Alors, il est de toute politesse que nous ne vous retardions pas davantage ! Au revoir !

— Vous pensez ce que vous venez de dire ?… Et moi qui m’étais imaginé que vous étiez d’une perspicacité redoutable !… Et d’une sincérité à l’avenant !

Elle allait répliquer : mais un bruit de voix irritées s’échappait de nouveau de la villa. Elle leva la tête :

— Qu’y a-t-il donc ? Georges, allez voir !

— Ne vous inquiétez pas ! Ce sont les caméristes respectives de Mme Gosseline et de mistress Bonnet qui échangent des propos animés ! Ma présence avait eu pour effet de les apaiser un moment… Mais…

— Vous avez été rétablir la concorde entre elles ?

Et Michelle ouvrit de grands yeux, surpris et amusés.

— Oui, madame votre tante avait eu foi dans l’effet de la puissance masculine. Mais cette puissance n’a pas eu longue action, paraît-il ! D’ailleurs, j’ai surtout joué, en la circonstance, un rôle décoratif, étant resté à peu près muet devant les adversaires !

Elle eut un petit rire si frais qu’il ne regretta plus d’avoir longtemps subi la présence de la Muse pour avoir le droit de l’entendre :

— Vous n’oublierez pas votre première visite à ma tante, n’est-ce pas ?

— Oh ! non !… Cette fois, je retrouve votre clairvoyance !

Leurs regards se rencontraient. Il y flottait le reflet de bien des choses qu’ils ne se disaient pas. Clairement elle comprit qu’il était allé à cause d’elle chez Mme Gosseline, comme il sentit qu’elle regrettait d’avoir été absente. Et il finit gaiement :

— Ne faites pas de jugements téméraires quant à l’impression que j’emporte de chez Mme Gosseline… Vous vous rendriez coupable d’une erreur !… J’espère pouvoir aller vous le prouver bientôt !… Car j’imagine que vous n’êtes pas toujours en pérégrinations ?

— Si ! bien souvent !… Mais un jour de pluie, vous aurez beaucoup plus de chances de nous trouver tous au bercail… Aujourd’hui, voici que l’orage commence… Lucile, sauvons-nous !

De toute impossibilité, il ne pouvait la retenir : et son secret désir à ce sujet ne put empêcher qu’il ne la vît, quelques minutes plus tard, disparaître dans le lointain fleuri du jardin. Il ne sut pas qu’elle avait à peine monté les marches du petit perron que la tante Hermine s’élançait, la mine épanouie, à sa rencontre.

— Michelle ! Voulez-vous venir un instant ?

Et la bonne dame, mystérieuse et souriante, entraînait la jeune fille dans sa chambre :

— Ma chère, puisque vous êtes ma confidente, que je vous dise combien je suis remplie d’allégresse. L’affaire marche à merveille !

— Quelle affaire ? tante.

— Mais, ma chère ! où avez-vous l’esprit ? Je parle de mon projet de mariage entre Dorient et notre Muse… Lui est venu aujourd’hui ! Ils s’entendent parfaitement… Ils ont longtemps causé… Tout de suite, il a discerné quelle créature supérieure est Sylvanie !… Tout va bien… Ne le trouvez-vous pas aussi ? Michelle… Vous ne répondez rien…

— Tante, je vous écoutais… Je serai… très heureuse si vos désirs peuvent se réaliser !…

— Ils se réaliseront ! ma chère.

Michelle ne dit rien… Une instinctive certitude la dominait que les rêves de la tante Hermine avaient tout juste autant de consistance que les bulles de savon lancées par les petits enfants dans l’air léger… Mais c’était là un sentiment qu’elle ne pouvait révéler…

VIII

Dans les rues de Saint-Hélier c’était le calme morne des dimanches anglais, les magasins clos, le seul mouvement des fidèles qui se rendaient au temple ou des promeneurs qui, en tenue d’été, filaient vers la gare pour se déverser dans la campagne…

Mais près du port, sur la grande place que dominait la statue de sa très gracieuse Majesté la reine Victoria, en grand costume de cour, semblait s’être concentrée toute l’habituelle animation de la ville. Des touristes curieux faisaient cercle autour d’un groupe de Salutistes qui célébraient leur culte à la face du ciel et de la terre, aux sons de trompettes éclatantes et non moins discordantes, que rythmaient le tambourin et la grosse caisse… Puis, un silence se faisait, et alors le capitaine de l’armée, un digne gentleman à barbe blanche, vêtu de l’uniforme salutiste, disait à haute voix les prières que tous les fidèles, hommes et femmes, écoutaient dévotement… Ou bien, un néophyte racontait comment l’appel d’en haut l’avait conduit dans l’armée du salut et il confessait devant tous les erreurs de sa vie passée… Ce après quoi tous les frères édifiés reprenaient en chœur, sur un diapason aigu, le cantique anglais :

I should believe…

tandis qu’une jeune salutiste, la figure pâle et sans beauté, enfouie dans la profondeur de sa capote de paille, se mettait en devoir de quêter dans le cercle des curieux et d’offrir le journal : En avant !… D’où résultait la dispersion immédiate d’une partie des assistants.

Georges, lui, tint ferme, et, sans hésiter, il tendit un penny à la jeune femme, tout en prenant possession de la feuille édifiante qu’il enveloppa d’un regard empressé.

— Est-ce que vous allez vous enrôler dans l’armée de la maréchale Booth ? lui jeta gaiement une voix.

C’était Dorient qui flânait sur le port par cette riante matinée dominicale.

— M’enrôler ? Pas encore !… J’attends Michelle et Lucile qui font des courses et qui ne reviennent pas. Quand les femmes sont entrées dans un magasin, on ne sait jamais quand elles en sortiront ! Elles m’avaient assuré qu’elles venaient tout de suite et…

— Et elles viennent ! Ami Georges, vous n’avez pas bonne vue… regardez !

Et ses yeux vifs s’arrêtaient, à travers la grande place baignée de soleil, sur Michelle toute blonde dans sa robe noire et Lucile qui, habillée de rose, avait un aspect de grosse petite fleur animée.

— Bonjour ! fit la jeune fille avec un charmant sourire d’amie, répondant à son salut… Vous pensez, n’est-il pas vrai, que Sylvanie a raison de nous traiter de « juives errantes » puisque nous voici déjà en promenade, retour de la messe et que nous nous préparons à faire, tantôt, une excursion monstre en voiture…

— Oui, expliqua Georges allègrement. Nous partons tous en troupeau, dans un des breaks où maman a retenu nos places, pour visiter les Vincheley, Plémont… Dommage que nous emmenions le poète Rinaldo qui est ici avec sa famille ! Ce qu’il va nous raser ! Enfin !!! C’est tout de même une chic promenade que nous allons faire !… Pourquoi ne venez-vous pas aussi ?…

— Parce que je ne suis pas invité ! fit-il, mi-sérieux, mi-plaisant !

Spontanément, Lucile jeta convaincue :

— Oh ! monsieur, vous l’êtes toujours ! Maman sera ravie de votre présence !

— Mademoiselle, vous êtes infiniment aimable.

Il hésitait, pris à l’improviste par cette invitation. La veille, on lui eût proposé une excursion dans l’île, en break, entouré d’une troupe de fâcheux, qu’il en eût repoussé l’idée même avec horreur. Mais la demande lui venait, alors que Michelle était devant lui, dans sa fraîcheur d’aurore, avec ses yeux de pensée. Brusquement, sa résolution fut prise. Pourtant, par délicatesse, il ne voulait pas imposer sa présence à cette jeune fille qui, seule, existait vraiment pour lui dans la famille Gosseline, tous les autres membres lui apparaissant à l’état de quantités négligeables. Et voulant son consentement, il questionna :

— Est-ce que vraiment je pourrais, sans scrupule, me joindre à vous et à vos amis ? Et, en ce cas, aurais-je encore chance de trouver place dans votre break ?

Elle arrêta sur lui ses larges prunelles lumineuses :

— Je pense qu’en vous mettant en quête de place dès maintenant, il vous serait facile de nous accompagner ; si toutefois vous ne redoutez ni la poussière, ni la chaleur, ni le bourdonnement de conversations quelconques et le voisinage de touristes bruyants, ni…

— Mon Dieu ! quel spectre allez-vous encore évoquer pour m’épouvanter ? Faut-il vous dire que je suis prêt à tout, prêt à braver, à supporter sans me plaindre, la chaleur, la poussière et toutes les autres épreuves dont vous me menacez !

— Là ! vous entendez ! Michelle, s’exclama Georges d’une voix si triomphante que les yeux étonnés de Dorient l’interrogèrent.

Le gamin expliqua aussitôt, tout droit devant lui :

— Hier, maman voulait m’envoyer vous avertir que nous allions tous, aujourd’hui, à Plémont, et vous offrir d’être de la partie… Et puis Michelle n’a pas voulu, elle a prétendu que ce serait indiscret, que, par politesse, vous ne voudriez pas refuser, mais qu’au fond du cœur vous nous trouveriez bien « crampons »… Elle n’a pas dit « crampons », mais quelque chose qui signifiait cela !

— Georges, vous n’êtes pas charitable ! fit Michelle dont les joues s’étaient rosées. Puisque les paroles de M. Dorient prouvent que je me suis trompée dans mes suppositions, il fallait avoir la charité de lui cacher mon jugement téméraire…

Le visage de Dorient était devenu plus sérieux et ses yeux pénétrants s’étaient fixés sur Michelle, interrogeant le regard clair qui ne se déroba point. Elle souriait avec un air de confusion juvénile, qui, tout de suite, dissipa la bizarre impression de regret que lui avaient causée les révélations de Georges. Sûrement ce n’était pas pour un motif grave qu’elle avait voulu l’éloigner de cette promenade ! Voici qu’elle proposait :

— Voulez-vous que Georges aille s’occuper d’une place pour vous ?

— Sera-t-il bon négociateur, s’il le faut ? C’est que je n’ai pas envie du tout, maintenant que j’ai été induit en tentation, de demeurer à Saint-Hélier pour y goûter la paix mortelle des dimanches anglais !

— Allez avec lui alors… Il nous apportera la réponse. Nous rentrons déjeuner !… Si toutefois Malvina a bien voulu songer à nous préparer un repas quelconque ! Le rendez-vous est pour onze heures !

Tous les quatre s’étaient mis en marche pour rentrer dans la ville. Profitant de ce que Georges parlementait avec sa sœur, Dorient demanda à Michelle qui avançait près de lui :

— Vraiment, en toute sincérité, répétez-moi que je ne suis pas importun en vous priant d’accepter ma présence tantôt… S’il en était autrement, pour une raison connue de vous, je vous supplie de me le dire très franchement. Je trouverai quelque prétexte pour me dégager… malgré le regret que j’aurai à le faire !

— Je croyais vous avoir convaincu que vous seriez le très bien venu… Ce sont les paroles de Georges qui vous en font douter ?

— Un peu !

— Tranquillisez-vous alors… Si j’ai dissuadé ma tante de vous inviter, c’est qu’il me semblait que cette promenade serait insipide dans les conditions où elle se fera… Et je voulais vous l’éviter…

— Ainsi c’est par pure charité que vous me laissiez dans ma solitude ?

— Par pure charité ! Mais, maintenant, dans mon égoïsme, je suis ravie de vous avoir pour compagnon d’épreuve !…

Elle avait parlé avec une franchise simple, et il la connaissait trop bien maintenant pour ne pas prendre sa phrase ainsi qu’elle l’avait dite, comme l’expression du plaisir qu’elle aurait à se trouver avec quelqu’un de son monde, dans la société panachée où elle allait passer la journée. Et alertement, il fila avec Georges pour se mettre à la recherche d’une place.

Pendant ce temps, Michelle et Lucile regagnaient Abercorn villa. Dans le jardin, la Muse se balançait nonchalamment dans un rocking-chair, contemplant sa mère qui ratissait les allées avec tant d’ardeur que ses joues ressemblaient à deux rutilants coquelicots. Au bruit de la sonnette, elle s’interrompit et eut un sourire de bonne humeur pour les jeunes filles.

— Une nouvelle qui t’enchantera ! maman, lui cria Lucile. Nous avons un nouveau compagnon de promenade pour tantôt !

— Qui donc ?… Est-ce que…

— Ce serait M. Dorient ?… Oui !! Georges lui a raconté que nous partions et il a tout de suite demandé à nous suivre !

— Ah ! Michelle, vous voyez bien que j’avais raison !

— Raison de quoi ? questionna la Muse qui n’avait pas été mise au courant des velléités d’invitation de sa mère.

— Raison de vouloir offrir à Dorient d’être des nôtres aujourd’hui. Michelle prétendait qu’il avait horreur des excursions en nombreuse société !

Les sourcils de la Muse se contractèrent :

— Comme vous êtes bien renseignée ! Michelle, ou plutôt quel bon prétexte imaginé pour éloigner Raymond Dorient, tout simplement parce que vous enviez l’attention qu’il me témoigne et notre communion d’esprit !

Cette fois, l’attaque était plus directe que de coutume. Michelle pâlit un peu et son jeune visage prit une expression de dignité presque hautaine :

— Vous vous trompez, Sylvanie, je ne vous envie rien, et la manière d’être de M. Dorient à votre égard m’est totalement indifférente, ne me regardant pas…

— Tant mieux, s’il en est ainsi…

— Parce que ?…

— Parce que vous perdriez votre temps à espérer charmer Raymond Dorient, comme vous prétendez séduire tout le monde… Vous aimez qu’on vous admire et je comprends que la conquête d’un homme de cette valeur vous tente !… Mais, prenez-en votre parti, ma belle Russe, ce critique ne goûte que les Françaises… Un conseil d’amie, cela en passant.

Michelle eut un léger haussement d’épaules qui semblait rejeter derrière elle les stupides paroles de la Muse. Pas même, elle ne daigna laisser tomber un mot qui eût averti Sylvanie qu’elle avait deviné sa jalousie. Froidement, elle interrogea seulement :

— Je ne comprends pas très bien où vous voulez en venir ? Désirez-vous que je reste à Saint-Hélier tantôt ?

— Ma chère, quelle idée ! protesta Mme Gosseline qui, toute troublée, avait écouté Sylvanie, la blâmant sans oser le lui dire. Rester à Saint-Hélier, vous n’y pensez pas !… Que deviendrait votre fervent adorateur, notre poète, et toute sa famille qui est aussi à vos pieds ? Allons, allons, soyez indulgente… Tenez, pour oublier toutes ces petites sottises, soyez assez aimable pour finir de ratisser celle allée, ou faites-la ratisser par Lucile pendant que je vais voir si Malvina nous a acheté à déjeuner… Malvina, sotte fille, où donc êtes-vous ?

Personne ne répondit à cet engageant appel. Et, devant ce silence, Mme Gosseline dut s’engouffrer prestement dans l’ombre du logis. La Muse la suivit, sans un regard vers sa cousine ni vers Lucile qui la contemplait d’un œil courroucé, la main frémissante sur l’innocent râteau.

Michelle ne parut pas s’apercevoir de ce départ. Pensive, elle regardait droit devant elle, et il n’y avait plus de sourire sur ses lèvres souples.

— Michelle, ne soyez pas triste ! fit doucement Lucile rejetant son râteau. Ce que dit la Muse ne signifie rien du tout…

— Je ne suis pas triste, chérie, je réfléchis…

— Ne réfléchissez pas puisque cela vous enlève votre gaîté ! Ne pensez plus aux paroles de Sylvanie. Elle est jalouse parce qu’elle sait bien que, quand vous êtes là, elle est tout à fait éclipsée !…

Très bas, pour elle seule, Michelle dit :

— Peut-être vaudrait-il mieux réellement que je reste à Saint-Hélier cette après-midi… Ainsi, elle ne pourrait me reprocher de détourner d’elle ceux qu’elle recherche…

— Michelle, vous ne ferez pas cela ! protesta Lucile avec tout son cœur… Il faut que vous veniez ! Nous n’aurions, nous, aucun plaisir sans vous !… Laissez grogner la Muse ! vous savez bien comme elle a déjà fulminé le jour où nous lui avons raconté que nous avions rencontré M. Dorient à la Corbière et qu’il s’était promené avec nous : vous vous rappelez ?…

Oui, certes, Michelle se rappelait. Avec une franchise fière, elle reconnaissait que cette excursion avait été l’une des meilleures dont elle gardât le souvenir. Cette après-midi-là, elle avait retrouvé la jouissance, devenue rare pour elle, d’une causerie avec un homme très intelligent, qui semblait désireux de l’intéresser et s’y employait avec une simplicité séduisante. Alors, tandis qu’elle allait ainsi près de lui, foulant l’herbe molle des falaises, Lucile attentive à leurs côtés, elle lui avait vraiment, pour la première fois, ouvert sa pensée, laissé voir quelque chose de ses goûts, de ses préférences, des souvenirs et des impressions jetés en elle par sa vie un peu nomade. Elle ne soupçonnait guère qu’elle l’étonnait par la maturité charmante de son intelligence de jeune fille, qu’il trouvait délicieux d’entendre, un instant après qu’elle venait de causer comme une femme, un vrai rire d’enfant jaillir de ses lèvres, à quelque réflexion pittoresquement saugrenue de Georges…

Oui, ç’avait été une exquise journée que celle-là ! Pourquoi se fût-elle privée d’en avoir peut-être une semblable, sans nulle raison dominatrice, alors que tous, sauf la Muse, souhaitaient sa présence ?…

— Vous allez venir, dites ? Michelle, répétait tendrement Lucile, inquiète de son silence.

— Oui, chérie, fit-elle, délivrée soudain de l’obscure sensation d’angoisse qui l’étreignait depuis la malveillante apostrophe de sa cousine.

Et à onze heures, elle se trouva au rendez-vous, devant l’hôtel où attendaient tous les excursionnistes, y compris Dorient et la famille Valréas au complet ; le père, un excellent homme fruste et un brin apoplectique, la mère, timide et simplette comme sa fille, une jeune personne d’une remarquable insignifiance, peu considérée de ses frères, le collégien aussi indiscipliné que son camarade Georges, et le poète illustre, Rinaldo, bizarrement vêtu et long chevelu à son ordinaire.

— Eh bien, sommes-nous tous réunis ? s’exclama Mme Gosseline qui, affairée, semblait une mère poule rassemblant ses poussins. Voici le break qui avance, élançons-nous sans quoi nous serons mal placés ! Voyez cette affluence !

Nombre de touristes, en effet, se précipitaient déjà vers la grande voiture qui, en ces conditions, prenait un air de citadelle enlevée d’assaut !

— Nous avions nos places retenues ! clamait énergiquement la tante Hermine. Donnez-les nous ! Les trois premiers rangs ! Je les veux…

Sa voix, bien que montée au diapason le plus aigu, se perdait dans le bruit des voyageurs escaladant la haute voiture, sans souci des lamentations de la bonne dame. Mais celle-ci put enfin empoigner la manche du conducteur de la caravane qui, dominé par son énergique volonté, fit dégager les trois rangs réclamés.

— Monsieur Dorient, mettez-vous donc près de Sylvanie ! proposa gracieusement la dévouée mère de famille. De cette façon, vous pourrez causer ! Sylvanie, ma chère, monte ; qu’attends-tu ?…

Ce qu’elle attendait ? Tout bonnement, le moment de choisir sa place pour pouvoir, à son gré, profiter de la présence de Dorient qui, sans doute, n’avait pas entendu l’invitation de Mme Gosseline, car il ne bougeait pas, laissant toute la société Gosseline se percher sur le break. Seulement, quand il vit Michelle prête à s’asseoir à l’extrémité d’une banquette, il opéra une si juste, habile et discrète manœuvre, que la jeune fille se trouva placée entre lui et le petit poète qui avait travaillé dans le même sens.

Les yeux perçants de Sylvanie avaient tout vu et si Michelle ne fut pas pulvérisée en cette seconde, c’est que les regards sont misérablement impuissants à obtenir un résultat aussi radical.

IX

A l’avance, Michelle avait compris ce que pourrait être une excursion de ce genre, conduite vers les classiques points de vue de l’île par un guide expérimenté qui avait toute l’autorité d’un cornac gouvernant un nombreux troupeau.

En effet le docile troupeau s’était laissé amener successivement partout où l’exigeait l’itinéraire inévitable. Il était descendu de véhicule à toutes les injonctions du guide, avait écouté avec attention son infatigable boniment, levé et baissé le nez pour admirer selon qu’il commandait, avait poussé les exclamations de rigueur au moment voulu et avait souri ou s’était étonné… Bref la promenade avait tenu tout ce qu’elle promettait !…

Pourtant, en dépit de sa banalité sotte, en dépit du voisinage de touristes bavards, malgré la chaleur, la poussière, les réflexions prétentieuses ou maussades de la Muse, quand le break atteignit Plémont, but extrême de la promenade, Michelle, toujours sincère avec elle-même, pensa que les dernières heures écoulées avaient vraiment été pour elle souriantes et douces. Ses yeux, un peu éblouis par trop d’images successives, gardaient une vision de routes délicieusement vertes sous leur voûte d’ombre, de lointains lumineux, d’eaux frémissantes d’un bleu éclatant, de sentiers capricieux s’enfonçant dans la profondeur des falaises, suivis d’un pas distrait par la file des touristes… Et, dans sa pensée, vibrait l’écho d’une autre pensée qu’elle avait joui de sentir plus d’une fois en sympathie délicate avec la sienne, ou qu’elle avait trouvé plaisir à combattre.

— Plémont ! mesdames, messieurs, nous atteignons les gorges de Plémont, jeta le guide à pleins poumons.

Et, sur son ordre, tous les promeneurs abandonnèrent encore une fois les poudreuses banquettes, se dispersant au gré de leurs goûts personnels ; les uns, allant chercher l’ombre et les rafraîchissements de l’hôtel campé solitaire sur la falaise ; les autres, avec l’élan joyeux qui résulte d’une longue immobilité en voiture, évoluant tout de suite vers le sentier qui descendait à la grève, invisible derrière la muraille de ses rochers.

En tête de ceux-là, étaient naturellement Georges et son camarade qui filaient à toutes jambes, n’ayant cure des intentions paternelles et maternelles.

— Où vont donc encore ces enfants ? interrogea la paisible Mme Valréas pour qui le charme des excursions n’existait pas.

— Mais visiter les grottes !

— Ah ! il faut encore visiter quelque chose ? Nous avons déjà tant vu aujourd’hui !

— Les grottes de Plémont le méritent, paraît-il, madame, dit Michelle qui, descendue l’une des premières, respirait avec un plaisir gourmand la brise saline dont la fraîcheur l’enveloppait.

— Oui, je comprends, je comprends ! Il faut absolument y descendre. Je vais le faire…

La tante Hermine ne paraissait pas plus enthousiasmée et considérait d’un œil méfiant l’abrupt chemin très rocailleux qui dévalait à pic le long de la falaise.

— Est-ce que vraiment les grottes valent la peine que nous nous dérangions ?

Lucile intervint encourageante :

— Mais oui, maman ! Un peu de vaillance. Il fera très frais, en bas, contre les rochers ; tu te reposeras ! Viens avec moi !

— Cette jeune personne a raison. Mesdames, de l’énergie, que diable ! s’exclama M. Valréas qui était cramoisi. Ne nous laissons pas distancer par toute cette jeunesse qui ne demande qu’à nous considérer comme des podagres, bons à être laissés en arrière. Mathilde, ma chère amie, du nerf ! Madame Gosseline, voyez comme votre fille Lucile s’en va bravement sous ce coquin de soleil qui nous rôtit !

Oui le soleil était brûlant. Mais Lucile ne s’en apercevait guère quoiqu’il eût transformé ses joues en deux aurores boréales, car pour la première fois de la journée, Rinaldo Valréas daignait marcher auprès d’elle et lui faire l’honneur d’un semblant de conversation ; la Muse et Michelle surtout ayant seules jusqu’alors existé pour lui… Mais Michelle soutenait charitablement la tante Hermine et la Muse cheminait triomphante, Dorient à ses côtés.

Elle l’avait appelé :

— Monsieur Dorient !

Lui avait dû poliment s’exécuter, alors qu’en l’intimité de sa pensée, il maudissait la Muse de toute son énergie.

— Mademoiselle ?…

Elle, alors, d’un ton pénétré :

— Monsieur Dorient, pourquoi me fuyez-vous ? Vous parais-je donc si redoutable ? moi qui ne suis qu’une pitoyable créature dont la solitude crie sa misère en une incessante supplication, pour rencontrer l’âme-sœur !

— Comment en plein soleil, ose-t-elle proférer des inepties pareilles ! pensa-t-il, impatienté et amusé. Quelle stupide créature !

Tout haut, il commença, éteignant l’éclair moqueur de son regard :

— Mais mademoiselle, je ne sache pas que…

— Oh ! je vous implore ! Que vos paroles ne soient point trompeuses… Oui, vous semblez craindre ma présence aujourd’hui !… Pourtant nos deux intelligences sont de celles qui peuvent planer dans un vol sympathique, bien haut, par-dessus le vulgaire qu’elles ont le droit de contempler dans la calme splendeur de leur sérénité !

— En toute sincérité, mademoiselle, je dois me reconnaître indigne d’occuper une place même infime, à côté de vous, dans les sphères absolument supérieures que vous daignez m’ouvrir. Vous êtes poète et vous y avez droit de cité, mais ma place à moi, modeste critique, est toute marquée dans la foule des simples mortels qui ne peuvent aspirer à tant de gloire…

— Ah ! monsieur Dorient, ne vous calomniez pas ! protesta Sylvanie qui ne soupçonnait même pas l’ironie du jeune homme. Vous êtes, vous aussi, du nombre des élus, vous à qui est ouvert le monde divin de la pensée, dans lequel on oublie les laideurs grossières de la réalité ! J’en sais quelque chose, moi qui y rencontre le viatique de mon isolement… Car je suis seule parmi les miens. Aucun ne peut comprendre la délicatesse de mon âme altérée d’idéal ! C’est une souffrance que vous devez connaître…

Pour débiter ce petit discours, la Muse s’était arrêtée, le sentier devenant trop étroit pour qu’il fût aisé d’y marcher deux de front. Mais Dorient ne parut pas s’apercevoir du désir d’immobilité manifesté par elle. Ses yeux, où luisait la même flamme railleuse, suivaient les mouvements d’une svelte silhouette nimbée de cheveux blonds…

Et, tout en continuant à fouler l’herbe desséchée pour laisser en entier le chemin à la Muse, il dit d’un accent de badinage :

— Vous allez, mademoiselle, m’amener à détruire piteusement la trop brillante auréole dont vous aviez la bonté de m’entourer ; car il me faut bien vous avouer que je n’éprouve nulle impression de lamentable solitude parmi mes frères, mon… dilettantisme me permettant de m’intéresser à tous par un point ou un autre ; ce qui me met quelque peu en union avec eux… Mais veuillez prendre garde, mademoiselle, la route devient fort mauvaise et les considérations auxquelles nous nous livrons ne sont peut-être plus tout à fait de mise ! Je crois qu’il sera sage de notre part de marcher un à un.

Tel n’était pas le désir de la Muse, et la sagesse de Dorient lui parut plus qu’intempestive. Mais la nécessité est toute-puissante ; et, bon gré mal gré, par la force même des choses, il lui fallut à son tour cheminer solitairement à l’exemple des autres promeneurs qui descendaient la falaise, ayant un aspect pittoresque de figurants d’Opéra Comique. La mer miroitante et bleue apparaissait maintenant dans toute son immensité, poudrant d’écume les roches qui hérissaient la côte.

Les jeunes étaient déjà en bas sur le sable et Dorient entendit la voix un peu aiguë de Lucile qui criait :

— On ne peut encore entrer dans la grotte ; la mer ne s’en est pas retirée ! Il faut attendre un moment…

— Tant mieux, on va pouvoir respirer ! riposta M. Valréas qui approchait, écarlate et soufflant à la façon d’un gros phoque. Sacré chemin ! Quand on pense qu’il va falloir le remonter tout à l’heure ! Eh bien, Mathilde, ma bonne amie, tu n’arrives pas ? Avance donc. Nous allons nous reposer à l’abri de la grotte !

— C’est que tu n’as pas ton pardessus… J’ai peur que tu prennes froid !

— Oh ! les femmes, toujours à craindre quelque chose ! Avoir froid avec un pareil soleil ! Tâchons même de trouver un peu d’ombre pour nous asseoir !

— C’est cela ! c’est cela ! approuva la tante Hermine toute haletante. Installons-nous au pied de cette roche. Nous y attendrons paisiblement que la mer soit descendue et que l’entrée de la grotte se trouve ouverte. Il paraît que ce ne sera pas long !

Lucile, Michelle, la Muse même, mêlées aux groupes nombreux des touristes contemplaient la hautaine et sombre profondeur, ouverte dans le flanc de la falaise, dont le sable, en effet, était encore noyé par une transparente épaisseur de mer.

Mais Georges et son camarade furent vite lassés par leur immobilité relative et, incontinent, saisis du désir d’aller atteindre le promontoire très escarpé qui dominait à pic les vagues dont l’écume l’inondait. Georges, debout près de Michelle, lui glissa :

— Venez avec nous, Michelle, vous qui aimez tant à grimper ! Nous allons là-bas, tout en haut de ce rocher. Ce sera si amusant ! Monsieur Dorient, venez aussi ! Nous aiderons Michelle à escalader les endroits difficiles ! Nous serons tellement tranquilles sans les autres !

Une juvénile lueur d’envie s’alluma dans les prunelles brillantes de la jeune fille… Oui, ce serait bon de jouir de cet infini bleu, loin de la foule de ces promeneurs bruyants !…

— Mademoiselle, vous qui aimez tant à grimper, laissez-vous séduire, murmura gaiement la voix tentatrice de Dorient qui frémissait à l’idée de devenir encore la proie de la Muse.

— Vous croyez que je le puis ?

— Mais oui !

— Ce ne sera pas très malhonnête pour le reste de la société ?

— Mais… je pense que la société en question possède assez de ressources en elle-même pour se suffire absolument !

— Eh bien alors, allons, fit-elle joyeusement. Cette plate-forme solitaire m’attire comme la terre promise !

Avec un soin instinctif pour n’éveiller l’attention ni de la Muse ni de son confrère en symbolisme, ils se glissèrent parmi les groupes, Michelle amusée comme une enfant qui fait l’école buissonnière ; et, à la suite des garçons qui grimpaient avec une agilité de chats, elle escalada les rochers, aussi alertement souple que Dorient. Avant que leur disparition eut été constatée de façon officielle, ils avaient atteint la bienheureuse plate-forme marbrée de flaques d’eau limpide, mouchetée d’écume par les vagues qui la heurtaient sans relâche.

Tout autour, envahissant l’horizon entier, c’était l’infini palpitant que le soleil pailletait d’éclairs, dont la brise moirait les eaux bleues qui baignaient, nonchalantes, le pied des falaises.

Michelle arrêta des yeux enchantés sur cette immensité superbe, et une exclamation lui échappa :

— Qu’il fait bon ici ! Que c’est beau !

Le vent et la marche donnaient un tel éclat à son visage de fleur rose que le sens esthétique de Dorient en tressaillit. De nouveau, elle lui semblait la personnification même de la jeunesse.

— Voyez comme vous aviez raison d’écouter votre humeur aventureuse !

— Et d’être faible devant la tentation… Car j’ai été faible, misérablement faible, je devrais même dire lâche…

— Parce que ?…

— Parce que la sagesse m’ordonnait, je le soupçonne, de rester bien raisonnablement auprès des mères de famille, ainsi qu’il est toujours, ce me semble, recommandé à vos jeunes filles françaises. Du moins, je le crois, car, en somme, j’ignore comment on les élève. Sylvanie est tout à fait, n’est-ce pas, en dehors de la règle ?… Lucile est encore une enfant, et Mlle Valréas…

— Est une jeune oie, fit crûment Raymond. Autrement dit, un spécimen nul. N’ayez donc cure des jeunes personnes françaises et ne vous croyez pas tenue de vous soumettre aux lois plus ou moins arbitraires, qui sont la mort de toute originalité en elles.

Michelle se mit à rire :

— J’ai l’idée vague que vous me donnez de très mauvais conseils… Et le plus grave est qu’avant même de les avoir entendus, je les mettais déjà en pratique d’instinct, me gardant bien de m’instruire des lois en question, parce que je ne me sentais pas la vertu de renoncer, pour les suivre, à mon privilège de semi-étrangère !

— N’y renoncez pas ! Vous ne ressemblez ainsi à nulle autre… Je…

La main de Michelle eut un geste à peine esquissé comme pour arrêter le jeune homme, et une ombre passa sur son visage.

— Ne parlez pas ainsi ! Vous avez l’air de me faire un compliment et… — prenez garde, je vais vous scandaliser par mon orgueil ! — et vraiment, je vaux mieux que cela… Vous aussi !… D’ailleurs, en conscience, nous ne nous sommes pas réfugiés ici pour nous livrer à un semblant même de marivaudage, mais pour jouir en paix de cet horizon…

Et elle enveloppait les eaux lumineuses d’un regard si profond, presque avide, que Dorient lui dit avec un sourire :

— A tout jamais, maintenant, vous vous rappellerez la mer aux grottes de Plémont ! L’image s’est gravée inaltérable dans votre souvenir !

— Je le crois aussi et je l’espère ! fit-elle avec un petit rire léger. Je possède ainsi, dans ma pensée, une foule de richesses insoupçonnées, un monde de paysages ! Et parmi les plus beaux, ceux qui m’ont prise toute, il y a les couchers de soleil sur le Caucase. Quand je les évoque, fermant les yeux pour que rien ne trouble la résurrection, je ressens encore le frémissement d’admiration qui bouleversait alors mon impressionnable petite personne… Ici, c’est beau, mais d’une beauté tellement autre !… Je serais tentée de dire seulement « c’est joli », si je n’avais devant moi l’infini de la mer… Pourtant, je veux emporter le souvenir de cette côte jersiaise où je ne reviendrai, sans doute, jamais !

— Pourquoi non ?… Comme dit l’autre : « tout arrive ! »

— Ce n’est pas impossible, en effet. Mais c’est peu probable… Et quelle femme serai-je alors ?

Elle s’arrêta une seconde, sans cesser de contempler le mouvement berceur des vagues. Puis, la voix plus lente, elle dit :

— Comme il est mélancolique de penser que jamais on ne revient deux fois dans un même lieu, avec la même âme absolument, — dans ces pays qui ne sont pas « vôtres », qu’on entrevoit tout juste en passant…

— Oui, c’est mélancolique comme tout ce qui nous crie brutalement notre inconstance, volontaire ou non, notre misérable fragilité ; mais, parfois aussi, c’est consolant, fortifiant même !…

— Aux heures mauvaises peut-être, vous avez raison. Mais il n’y a pas, par bonheur, que de celles-là ! Et il est si affreusement triste de sentir fugitives les minutes heureuses, de savoir qu’elles disparaissent pour ne plus ressusciter jamais ! C’est probablement parce que j’ai cette impression très forte que je suis à ce point désireuse de jouir pleinement des moments où la vie m’est indulgente… J’ai beau être prête à tout accepter maintenant que j’ai connu une si grande douleur, j’ai, malgré moi, un petit frisson d’angoisse quand je songe à l’avenir…

— Pourquoi, puisque vous avez l’espoir pour vous ?

— Non, j’ai seulement l’inconnu…

— Comme nous tous ! dit-il doucement, frappé de la sourde mélancolie de son accent.

— Plus que beaucoup !… Du moins, je suis de celles qui ne peuvent rien prévoir de leur destinée, même dans ce qu’il est humainement possible de prévoir !… Je ne puis pressentir où je serai l’année prochaine à pareille date… Peut-être en Russie, peut-être ailleurs !…

Dorient tressaillit. Ce qu’elle disait si simplement était, en effet, la vérité… Mais quelque chose en lui protestait à la pensée que, peut-être, dans l’avenir, il ne la verrait plus : et il eut un instinctif regard vers la forme svelte, la main dégantée, longue et fine, la charmante figure pensive que le vent nimbait de l’or blond des cheveux, dont il apercevait seulement le profil devenu un peu grave.

Tous deux s’étaient assis sur les roches, et sur la pierre roussie s’allongeaient les petits pieds chaussés de cuir fauve, — les pieds alertes qui, un jour donné, allaient peut-être l’emporter très loin et sans retour… Pour elle, vraiment, il se sentait une âme d’ami, étrangement sensible à la spontanée marque d’estime qu’elle lui donnait en parlant d’elle-même, ce que jamais, d’ordinaire, elle ne faisait. Et il interrogea avec un intérêt où il n’entrait nulle curiosité :

— Vous comptez retourner en Russie ?

— De très bons amis, qui me font une véritable famille, m’y réclament bien affectueusement. Mais, je vais dire comme votre Montaigne : « Que sais-je ? » Les circonstances, sans doute, décideront pour moi. Ce sont de terribles puissances, plus fortes que toute notre volonté…

— Pas toujours, quand elles nous trouvent bien résolus à ne pas nous laisser dominer par elles !

— Oui, mais il est tant de cas où, contre elles, nous sommes fatalement aussi faibles que nous le serions devant ces vagues si nous entreprenions de les arrêter. A quoi bon se dissimuler ce qui est ! Je suis un peu une épave dans la vie, maintenant que je suis orpheline… Aussi, depuis quelques mois, je vis avec l’impression que doit éprouver un voyageur sans attache nulle part et toujours sur le point de partir…

Elle parlait sans le regarder, comme si elle eût pensé tout haut et qu’après tant de jours de solitude morale, l’irrésistible besoin de ne plus enfermer en elle tout ce qu’elle éprouvait, lui descellât soudain les lèvres. Peut-être parce que devant cette immensité de la mer, elle souhaitait, pauvre petit atome humain, la douceur fortifiante de sentir une autre âme vivre près de la sienne…

— Vous ne vous plaisez pas en France ?

— Je m’y sens étrangère… Tous les meilleurs souvenirs de ma jeunesse, de ma vie heureuse, mes amis les plus chers sont là-bas. Ici, je me sens un peu… perdue… En dehors de ma famille, je ne connais personne en France… Puis il me faut me faire à des habitudes, des idées, des goûts totalement nouveaux pour moi…

— Et vous ne vous y faites pas ? Il est impossible, en effet, que vous puissiez vous sentir chez vous dans le milieu où vous êtes.

Elle n’essaya pas de nier, sachant bien que maintenant il ne pourrait plus la croire.

— J’y arrive trop tard pour m’y acclimater facilement. Il est, en effet, tout différent de celui où j’ai vécu jusqu’ici. Mais s’il le faut, d’ailleurs, je m’y ferai. Toute jeune, heureusement, j’ai été habituée à me plier à tout ce que la vie exigeait de moi. C’est plus ou moins dur, voilà tout… Et puis…

— Et puis, votre séjour chez madame votre tante ne peut être que transitoire…

Il avait achevé la phrase interrompue, instinctivement, dans la conviction du mariage prochain de cette séduisante créature. Il regretta aussitôt ses paroles, craignant de lui paraître indiscret. Mais sans doute elle n’en jugeait pas ainsi, car ses larges prunelles limpides s’arrêtèrent franchement sur lui avec une question :

— Vous voulez dire que je me marierai ?… C’est au nombre des choses probables… Mais non certaines…

Et sur ses lèvres courut l’indéfinissable sourire étrangement attirant.

— … Je crains d’être, malgré moi, un peu romanesque… Mais j’ai vu mon père et ma mère si heureux l’un près de l’autre, qu’il me semblerait impossible d’accepter le mariage sans l’espoir de connaître un pareil bonheur… Or, je sens que je suis très difficile à contenter… Il faudra, je le sens, que j’aie dans le cœur tant de foi, d’estime… de bien autres choses encore… pour donner ma vie ! Une telle ambition est très orgueilleuse de ma part… Peut-être les années se chargeront-elles de m’en corriger… Mais, à l’heure actuelle, elle me domine toute et je ne puis que l’avouer humblement…

Elle pensait à son ami russe, à Serge Loubanoff qui, à l’automne, allait venir en France. Mais lui ne pouvait savoir… Il songeait qu’elle était bien la vierge délicatement pure et fière qu’il avait devinée en elle, gardienne soigneuse de sa jeunesse que personne ne protégeait et qui ne se donnerait pas aisément… Et pourtant, attiré, séduit, il demeurait défendu contre le charme souverain de cette enfant, par sa hautaine volonté de garder intacte son indépendance, par son dilettantisme sceptique, par les mille liens qui enserraient sa vie d’homme… Mais très sincère, il dit tout haut :

— Vous avez bien raison de désirer beaucoup. Vous en avez le droit… Voulez-vous me permettre de vous dire cela très respectueusement, comme une parole d’ami ?…

Elle arrêta sur lui ses larges prunelles et ses lèvres retrouvèrent leur sourire charmeur.

— C’est ainsi que je le prends. Nous nous connaissons bien peu et à Paris, sans doute, nous ne nous verrons plus guère…

— Pourquoi ?… interrompit-il dans une instinctive protestation.

— Parce que vous avez beaucoup d’autres personnes plus intéressantes à voir que la famille Gosseline !… Mais pourtant je sens que je me souviendrai de vous comme d’un ami… Nous commençons vraiment à être de vieilles connaissances ; il y a bien des jours écoulés déjà depuis celui où nous étions en détresse ensemble dans la petite gare… Vous vous rappelez ?

— Oui, je me rappelle. Vous étiez pensive pendant la route… Faut-il vous confier que je me demandais pourquoi, cherchant à deviner ce pourquoi ?… Et quand vous êtes remontée dans le wagon, vous étiez triste…

— Je pensais à tout ce que j’avais derrière moi, m’en allant, comme toujours maintenant, vers l’inconnu…

De nouveau, ils se turent, repris par le souvenir de leur première rencontre… Et l’un et l’autre ils tressaillirent soudain, entendant une voix s’élever près d’eux :

— Est-il, sans trop d’indiscrétion, permis d’approcher ?

C’était, derrière eux, le petit poète parlant avec une amabilité forcée qui, aisément, eût pu être qualifiée de rageuse.

Michelle tourna la tête, les sourcils un peu rapprochés :

— En quoi y aurait-il indiscrétion ?… Je ne le vois pas… Est-ce que vous venez nous avertir qu’il est temps de partir ?

— Vous avez bien deviné, mademoiselle, que seulement, en qualité de messager, je me permettais de venir troubler votre conversation avec M. Dorient. Mais Mme Gosseline m’a prié d’aller vous annoncer que les eaux ne mouillant presque plus le sable de la grotte, on allait pouvoir la visiter. Madame votre tante vous attend.

— Je vous remercie, d’autant plus, monsieur, d’avoir pris la peine de monter jusqu’ici, que le chemin est fort difficile…

Et Michelle eut un involontaire coup d’œil vers la culotte blanche du poète que marbraient des taches verdâtres, signes indélébiles de chutes fâcheuses.

— Si le chemin était difficile, je n’en ai pas eu conscience, je marchais vers la lumière !…

Les deux garçons, Georges et le tome II des Valréas, dégringolant du rocher où ils étaient perchés, évitèrent à Michelle l’ennui de répondre à un madrigal de cette espèce, et elle dit seulement à Dorient :

— Restez-vous encore un peu ?

— Moi ?… Mais non. Je tiens à jouir aussi des splendeurs de la grotte. Puisque nous n’avons plus le loisir de philosopher, voulez-vous me permettre, mademoiselle, de vous offrir mon appui pour regagner la terre ferme ?

Le petit poète intervint, tout hérissé :

— Mais je suis là tout prêt à remplir le même office auprès de mademoiselle.

— Je n’en doute pas, monsieur, fit Dorient toujours imperturbable. Seulement, puisque c’est sous mon escorte que mademoiselle s’est aventurée jusqu’ici, je tiens à honneur de la ramener moi-même, saine et sauve, à sa famille.

Michelle était déjà en route, à la suite des deux boys très empressés qui se disputaient le soin de lui offrir la main. Et ce fut sous la protection de ces deux jeunes gardes du corps qu’elle apparut dans le cercle familial où la Muse, qui avait l’air de fort désagréable humeur, s’empressa de lui crier :

— Comment, Michelle, vous avez déjà renoncé aux douceurs du flirt ? Je pensais que, tout juste, vous reparaîtriez quand, bon gré mal gré, la nécessité vous obligerait à regagner la voiture !

Elle ne daigna même pas répondre, bien qu’un frémissement l’eût secouée toute, comme le matin. Lucile, d’ailleurs, s’était glissée près d’elle, et, la main affectueusement passée sous son bras, l’entraînait vers la grotte par l’étroite corniche qui longeait la muraille rocheuse, encore tout humide du heurt des vagues…

D’autres les suivaient, et la voûte de pierre sombre s’emplit d’un bruit de paroles, d’exclamations que déchira soudain une vigoureuse apostrophe du gros M. Valréas :

— Ah ! sacrés gamins ! Ils n’ont jamais une bonne pensée !… Que le diable…

Mais avant que l’honorable père de famille eût achevé sa malédiction, son chapeau avait volé de dessus sa tête et Georges et son ami, occupés à escalader une roche escarpée derrière lui, allaient s’abattre dans l’eau, le nez en avant, le bousculant au passage, éclaboussant la Muse des pieds à la tête.

Alors ce fut une rumeur générale, un élan vers le point où Georges et son compagnon d’infortune se redressaient ahuris et trempés, ne courant aucun risque, car, debout, l’eau leur arrivait à peine aux genoux. Ils contemplaient Sylvanie furibonde et mouillée…

— Voyons, Georges, sors de l’eau… Tu es là comme Gribouille ! Viens !… Ah ! quel enfant ! Il périra sur l’échafaud ! Il n’a que des idées malheureuses ! gémissait Mme Gosseline qui épongeait Sylvanie.

— Et il rit, le petit misérable… Il rit, sans se soucier d’avoir inondé sa sœur !

Oui, Georges riait, sortant de l’eau comme de son bain matinal, remis de sa surprise, et ravi, le jeune monstre ! du tour involontaire joué ainsi à la majestueuse Muse : ravi aussi de ce que Michelle s’occupait maternellement de lui…

— Ce n’est rien, Michelle ! répétait-il confus. Ne prenez pas tant de peine pour m’essuyer, si vous saviez comme il m’est déjà arrivé souvent d’être aussi mouillé ! Je vais me sécher au soleil !

— Il vaudrait mieux remonter à l’hôtel… Ces enfants et Mlle Sylvanie prendraient quelque chose ! insinua la timide Mme Valréas occupée, elle aussi, à tamponner la veste de sa progéniture.

La sagesse du conseil était évidente et toute la caravane Gosseline se remit en devoir de gravir le petit sentier de chèvre. Dorient avait espéré tout bas pouvoir de nouveau marcher près de Michelle. Mais, volontairement ou non, elle était déjà partie en avant avec les « victimes de l’accident », et il fut happé au passage par le respectable M. Valréas qui se mit en devoir de lui confier ses théories sur l’éducation de la jeunesse, ses doléances sur les difficultés de la tâche paternelle, et les incohérences de l’école symboliste, mise en pratique par son fils ; ce à quoi Dorient, agacé, prit plaisir à répondre par des phrases paradoxales, qui effaraient complètement le digne père de famille.

Quand ils atteignirent l’hôtel, une nouvelle caravane, purement anglaise celle-là, venait d’y être déversée par de gigantesques breaks. Elle avait envahi la vaste salle à manger, ennuagée déjà par la fumée des pipes britanniques, vibrante du bruit des bouteilles débouchées sans relâche par les servantes, du bourdonnement des voix qui résonnaient très hautes, dominées par instant par le boniment du guide annonçant les beautés de Plémont. Un grand garçon, aux allures d’athlète dans son maillot de laine, sous sa petite casquette rejetée en arrière, venait de plaquer sur le piano les premiers accords d’une chanson anglaise, populaire à Jersey… Et tous en chœur, alors, dans un élan de robuste gaîté, en commencèrent le refrain dont le guide, seul, disait les couplets qui s’envolèrent, en sonorités joyeuses, par les fenêtres large ouvertes, vers le beau ciel d’août… La Muse, comme le petit poète, contemplait l’ensemble des assistants d’un œil de souverain mépris. Mais elle oublia soudain l’existence même de ces mortels vulgaires ; elle venait d’apercevoir, à quelques pas d’elle, debout l’un près de l’autre, Michelle et Dorient rapprochés une fois encore par le commun plaisir avec lequel ils regardaient la pittoresque scène.

X

Les courses finies dans King street, Michelle se demanda ce qu’elle allait faire, regagner tout de suite Abercorn villa et s’y livrer consciencieusement aux obligations d’une bonne correspondante ; ou bien s’accorder la jouissance de quelques moments de flânerie solitaire sur la plage à cette heure du couchant qu’elle préférait entre toutes…

Elle hésitait encore, sentant déjà pourtant qu’elle était faible devant la tentation quand l’occasion, incarnée cette fois en la personne de Georges, vint achever de mettre en déroute sa chancelante sagesse.

A toutes jambes, le petit garçon accourait, s’en allant vers le port ; et, dès qu’il reconnut sa cousine, il lui cria, enchanté :

— Michelle, puisque vous voilà, venez donc jusqu’à la plage ! Je vais y lancer mon bateau avec les boys, amis de M. Dorient. Vous verrez comme ça sera amusant ! Vous pourrez vous asseoir sur le sable pour nous regarder… A la maison, tout le monde se dispute. Malvina a renversé le pot-au-feu, parce que la Muse fulminait après elle pour la punir d’avoir dit à M. Dorient que « ces demoiselles étaient sorties… » quand elle, Sylvanie, n’était pas sortie du tout ! Ne rentrez pas, Michelle, c’est ennuyeux, toutes ces femmes qui crient !

La jeune fille se mit à rire de l’accent convaincu de l’irrévérencieux petit personnage.

— Vous êtes un vrai tentateur ! Georges. Allons, emmenez-moi ; laissons la paix se rétablir à Abercorn villa, et Malvina y relever son pot-au-feu.

Gaiement, ils partirent tous deux, Georges, très fier de sa cousine : et, laissant derrière eux l’aristocratique Rouge Bouillon, ils descendirent vers la plage de Cheapside, où, déjà, attendaient les boys, leur flottille dans les bras. Michelle, alors, s’arrêta :

— Je vous rends votre liberté ! Georges. Quand vous aurez fait assez, à votre gré, naviguer votre bâtiment, vous me retrouverez ici, où je vais m’asseoir. Donnez-moi seulement un des pliants des cabines.

Prestement, Georges apporta le siège demandé, et installa sa cousine avec des soins dont la tante Hermine n’aurait jamais cru capable un garçon en passe « de périr sur l’échafaud ». Puis il fila avec ses camarades vers la mer qui montait en petites vagues nonchalantes. Et Michelle, enfin, fut seule, comme elle aimait à l’être — surtout depuis qu’elle vivait dans la famille Gosseline.

En effet, si vaillante fût-elle devant les menues difficultés de la vie en commun avec des êtres trop différents d’elle-même par l’éducation et les goûts, elle ne pouvait s’habituer à l’atmosphère de désordre dans laquelle évoluaient allègrement la tante Hermine et ses enfants. Par leurs soins réunis, Abercorn villa était devenue à son tour la vraie « maison de la liberté » à tous égards ; et, à tel point que tous, puisant au gré de leurs fantaisies dans la bourse commune, un jour était arrivé où ladite bourse s’était trouvée à sec. De sorte que Michelle, pour empêcher la famille Gosseline de s’endetter, avait dû bien vite se charger de pourvoir aux dépenses quotidiennes jusqu’au moment où de nouveaux capitaux étaient arrivés à la tante Hermine. Mais, bien entendu, ce futile incident n’avait pas agité une seconde l’un des membres de la famille, qui avait continué avec ensemble à semer l’argent — vil métal ! — chez tous les marchands de Saint-Hélier, et à transformer en capharnaüm l’élégant collage de la pauvre mistress Bennett…

Et pourtant, malgré ces ennuis matériels, malgré la maussaderie et la jalousie persistantes de la Muse à son égard, Michelle sentait bien qu’elle emporterait de son séjour à Jersey un souvenir très bon. Il avait été pour elle un repos, une halte bienfaisante dans le chemin tourmenté, d’incertaine issue, que suivait sa jeune vie depuis quelques mois… Les jours s’étaient écoulés dans une paix berceuse qui endormait — pour un moment du moins — la sensation aiguë de son isolement, l’acuité douloureuse de la blessure laissée en elle par la mort de son père…

Oui, ce mois d’août finissant lui avait apporté des heures très douces. Une à une, elle se prenait soudain à les revivre, songeuse de voir combien, à sa vie, s’était trouvé mêlé Raymond Dorient. Elle avait eu raison de dire que jamais, pour elle maintenant, il ne pourrait être un étranger. Une sympathie franche et profonde avait noué entre eux des liens mystérieux dont elle s’étonnait de sentir l’obscure puissance, trop fière pour attacher quelque sens flatteur, pour une vanité féminine, à l’attention que lui témoignait Dorient. Elle se souvenait si bien que Mme Brice, qui le connaissait de vieille date, le disait empressé auprès des femmes par pure curiosité d’observateur, soigneux de conserver toujours sa propre indépendance… Et c’était justement la conscience de cette curiosité sans cesse en éveil qui l’avait rendue si fermée avec lui tout d’abord, car elle se refusait à lui servir de sujet d’étude. Pourtant, peu à peu, à mesure qu’elle le voyait davantage, sa réserve hautaine s’était émoussée, dans l’intuition qu’il n’était pas conduit vers elle seulement par un froid intérêt d’analyste… Alors, elle avait goûté tout ce qu’il y avait en lui de supérieur, conquise par sa simplicité…

Toujours immobile, elle songeait, contemplant les vagues souples qui, lentement, envahissaient peu à peu l’étendue blonde des sables. Et leur mouvement rythmé ne distrayant pas sa pensée, elle réfléchissait, étreinte par une sourde angoisse, à l’avenir qui s’apprêtait obscurément pour elle. Le moment approchait où il allait falloir tenter de se rapprocher de l’orgueilleuse famille de son père… Puis, en octobre, Serge Loubanoff arriverait à Paris… Peut-être, alors, devrait-elle prendre une décision… Ah ! Dieu, pourquoi ne pouvait-elle immobiliser les minutes présentes qui lui étaient indulgentes, et puiser des forces nouvelles dans leur sérénité…

— Pardonnerez-vous à l’importun qui se permet de troubler un instant la solitude dont vous paraissez tant jouir ?

Elle tourna la tête d’instinct : mais celle savait bien qui lui parlait de cette voix chaude, et elle tendit la main à Dorient :

— Où prenez-vous que j’aime ainsi la solitude ?

— Si vous aviez pu voir votre visage, au moment où je suis arrivé, vous ne me feriez pas pareille question… Et c’est même parce que je suis un parfait égoïste, comme j’ai dû déjà vous l’avouer humblement, que j’ai succombé à la tentation de troubler une seconde au passage votre rêverie, quitte à me faire juger comme je le mérite…

Une pensée qu’elle ne laissa pas deviner, au fond de ses prunelles, elle dit un peu lentement :

— Vous devinez très bien… J’aime autant la solitude que j’ai peur de l’isolement…

— Est-ce mon congé que vous me donnez ?

— Non, je ne suis pas à ce point sauvage… Seulement, comme je n’ai point de siège à vous offrir, comme l’air devient frais, voulez-vous que nous marchions un peu ?… J’ai dit à Georges que je l’attendrais… par prudence ! Autrement, Dieu sait à quelle heure il reparaîtrait : et un nombre de fois incalculable, nous entendrions ma tante déclarer qu’il s’est noyé !… Le plus grave est qu’elle le croirait…

Il se mit à rire :

— Madame votre tante est une personne de riche imagination ! Il doit être difficile de s’ennuyer auprès d’elle, tant elle est remplie d’imprévu…

Dorient ne se doutait guère à quel point il disait vrai en reconnaissant à la tante Hermine une « riche imagination », car il ignorait les conclusions qu’elle tirait pour l’avenir de la Muse, de ses rapports assez fréquents avec les hôtes d’Abercorn villa. Cette idée amusa Michelle, tandis qu’elle répondait :

— Ma tante possède, en effet, la très précieuse qualité de croire réalisable tout ce qu’elle désire, de le croire avec une sincérité que je lui envie !… autant que la facilité avec laquelle elle existe tout entière dans l’heure présente !

— Ce qui vous paraît difficile ?

— Un peu… A certaines heures, du moins… Mais pas en ce moment… Des fins de jour comme celle-ci me prennent toute et, me gardant, me font oublier l’avenir. Ce sont des fées bienfaisantes !

Et elle entr’ouvrait la bouche pour aspirer l’air vif qui lui frôlait les lèvres ainsi qu’une large caresse apaisante… Les ors et les pourpres du couchant, fondus en lueurs pâlissantes, s’éteignaient dans l’ombre fine du crépuscule, irisant d’éclairs fugitifs la mer qui montait paresseusement ; et l’air était si pur que la ligne de la côte se profilait d’un trait harmonieusement net sur le ciel plus pâle, encore tout rosé. Au loin, vers le large, flambait le feu solitaire d’un phare.

Dorient marchait lentement près de la jeune fille, dont le pas léger laissait à peine une empreinte sur le sable ; et, en lui, pénétrait aussi la sensation de calme infini, qui émanait de cette sérénité des choses, mais aussi le regret inutile et fou de ne pouvoir retenir cet instant qui avait une douceur de rêve, où la vie se faisait bienveillante pour lui et la jeune créature silencieuse près de lui, leur permettant d’oublier qu’elle a d’impitoyables cruautés. Longtemps encore, il eût voulu cheminer ainsi, tant il sentait dans tout son être le charme de ces minutes exquises, sans trouble ni passion, ni regret… Et, tout bas, il songea :

— Jamais, ce me semble, je n’ai aimé Jersey autant que ce soir… Et comme je vous remercie de m’avoir permis d’en jouir près de vous ! Mais de pareilles heures sont dangereuses parce qu’elles sont trop bonnes ; elles endorment trop bien en nous le goût du labeur à reprendre qu’elles font voir si pénible et si vain…

Il sentit sur lui le regard indéchiffrable et charmant où il y avait de la vierge et de la femme.

— Si je vous croyais sérieux et sincère, vous me donneriez, savez-vous, très mauvaise opinion de vous… Je suis sans pitié pour la faiblesse masculine !

— Et, charitablement, vous ne me croyez pas sincère ?… Merci…

— Je pense que Saint-Hélier vous charme au soleil couchant, mais qu’à toutes les autres heures du jour et… du soir, vous demeurez avant tout un Parisien convaincu, qui goûte plus que personne la séduction de sa grande ville, dont il ne saurait longtemps se passer.

— Vous avez raison, j’aime Paris, mais surtout quand je lui appartiens, qu’il m’a ressaisi tout entier, enveloppé de son atmosphère dont mon esprit a besoin, comme mes poumons ont besoin d’air… Pourtant, quand j’en suis loin, il m’apparaît comme une façon de monstre éternellement occupé à dévorer des victimes en leur souriant… Et je me dis que ce sont les sages, ceux qui se refusent à lui abandonner leur cerveau, leur cœur, leur vie, tout leur être, enfin !

Elle secoua la tête, avec un petit sourire sceptique :

— C’est une sagesse que je ne vous vois guère pratiquant.

— Moi, non plus, avoua-t-il, souriant aussi ; quoique, en ce moment, elle me paraisse d’un exercice facile. La vérité est, comme dit la chanson, que j’aime mon mal et que j’en veux mourir. Oui, j’aime cette existence de cérébral, qui est la mienne depuis bien des années déjà, puisque j’étais de ceux — heureusement ! — qui doivent se créer leur place dans le monde… Et jamais je n’en jouis plus, en somme, qu’après mes semaines de retraite pendant l’été ; après, surtout, mon séjour auprès de ma bonne vieille maman, dans la paisible maison où je l’ai toujours connue…

Michelle leva de nouveau, vers lui, ses larges prunelles où la sympathie mettait une chaude lumière :

— Et il ne vous paraît pas excellent de l’y retrouver ?…

— Si… Pourtant, cette tranquille maison est pour moi peuplée de fantômes mélancoliques !… Surtout, j’y rencontre à tout instant l’ombre d’un petit garçon, très naïf, très tendre, qui vivait dans un monde enchanteur de rêves qu’il prenait pour des réalités, tout comme madame votre tante… Et ce petit garçon, que je me plais à faire revivre avec une joie triste, me serait aujourd’hui tout à fait étranger si je n’avais, comme lui, le goût de la lutte, des difficultés à vaincre, qui m’a permis de me frayer un chemin…

— Et un chemin que madame votre mère doit être si fière de vous voir suivre !

Sur son visage passa une ironie mélancolique :

— Fière ? Oh ! non, elle ne l’est pas du tout, à supposer, comme vous le dites avec indulgence, qu’elle ait quelque raison de l’être… Je crois que, dans l’intimité de son cœur, elle ne m’a jamais pardonné tout à fait de n’être pas devenu, par exemple, un respectable notaire… Mais, journaliste ! universitaire ! Ma pauvre maman est un esprit délicieusement simple qui ne connaît rien aux choses littéraires, et qui, très religieuse, me considère, à travers toute son affection, comme une malheureuse âme en péril parce que j’écris des articles qu’elle ne désire même pas lire, sur des pièces de théâtre dont elle déteste l’esprit, d’instinct… Ce qui m’amène à fréquenter un monde que sa piété redoute et condamne… Ma vieille maman, je l’adore, et nous nous comprenons si peu dès qu’il ne s’agit plus de notre commune affection !… Quand je suis près d’elle, il y a des minutes où cette certitude de notre profonde séparation morale m’est si douloureuse que je voudrais pouvoir me refaire mon âme d’enfant pour ne plus rien désirer ni connaître d’autre que sa tendresse, comme autrefois !…

— Oui, je comprends, fit-elle très douce, frappée de son accent sourdement ému qui faisait tout voilé le timbre d’ordinaire un peu mordant de sa voix.

Et il sentit qu’elle disait vrai, qu’elle pénétrait l’amertume de n’être pas en communion absolue d’âme et de pensée avec un être très cher… Comme avait été forte en lui l’intuition que ses paroles tomberaient dans un vrai cœur de femme, délicat et tendre, pour qu’il effleurât ainsi, tout à coup, un sujet sur lequel sa bouche demeurait toujours close… Était-ce donc aussi la complicité discrète de cette heure du crépuscule qui rapproche les âmes, leur voilant le monde des êtres et des choses ?…

Le ciel, insensiblement, s’enveloppait d’ombre ; la mer devenait d’un gris obscur, striée par l’éclair argenté des vagues.

Ils firent quelques pas en silence, songeurs tous deux, devant la résurrection mélancolique des jours enfuis qui leur avaient été chers… Mais Dorient reprit soudain :

— Comme je vous ai odieusement occupé de moi, du moi haïssable ! Vous qui êtes sévère, dites-vous, pour la faiblesse masculine, comment allez-vous juger mes regrets de ce qui ne peut plus être ? Quand on vous parlera désormais de sceptiques de mon espèce, méfiez-vous de la qualité de leur scepticisme, il y reste toujours un vieux levain de sentimentalité ! Ou, si vous aimez mieux, un vague parfum de leurs jeunes tendresses.

— Heureusement ! L’homme ne vit pas seulement de scepticisme…

— Il vit aussi de sympathie… Et voulez-vous me permettre de vous dire, comme une simple vérité, que la vôtre, ce soir, m’a été infiniment bienfaisante ?

— Tant mieux ! fit-elle avec cette douceur grave qu’elle avait parfois… Est-ce que vous allez bientôt rejoindre madame votre mère ?

— La semaine prochaine. Dans ses dernières lettres, elle réclame ma présence, et je ne veux pas qu’elle m’attende plus longtemps…

— Oui, vous avez raison…

Elle dit cela d’une voix plus lente. Un léger tressaillement l’avait remuée toute… Elle avait tout à coup l’impression qu’elle se sentirait complètement seule à Jersey quand il serait parti…

Il continuait :

— Dans huit jours, sans doute, je serai à Avranches et…

— A Avranches ?…

Dans sa surprise, elle cessa soudain de marcher. Avranches ! la vieille petite ville où son père avait passé sa jeunesse d’enfant, où il avait tant souhaité la conduire !…

Dorient la regardait, interrogateur. Mais il ne la questionnait pourtant pas. Alors, elle reprit, dominant les battements pressés de son cœur :

— Ne vous étonnez pas de mon exclamation ! Ce nom d’Avranches est tellement plein de choses pour moi ! Mon père est né dans votre ville, il y a été élevé… Aussi, en quittant Jersey, je dois y aller pour quelques heures, afin de connaître la maison où il a vécu…

— Le famille de monsieur votre père a, en effet, bien longtemps habité Avranches…

— Vous l’avez connue ?

— Oui, comme l’on se connaît dans les petites villes de province… Depuis que je vous ai entendu nommer, je me suis plusieurs fois demandé si vous n’aviez pas quelque parenté avec les Dustal d’Avranches.

Elle devina que, par délicatesse, il n’avait pas même interrogé Mme Gosseline, ne voulant rien savoir d’elle que ce qu’elle lui dirait. Et sa réserve un peu hautaine fut brisée tout à coup ; avec une franchise grave et fière, elle expliqua :

— Oui, je suis de leur famille, mais je ne sais rien d’eux car ils ont rompu tous rapports avec mon père du jour où il a épousé ma mère qui était une artiste… Elle chantait dans les concerts… C’est cette qualité d’artiste que ne lui ont pardonnée ni mon grand-père Dustal ni son fils aîné non plus, qui nous a toujours considérés comme des étrangers. Par hasard, il y a cinq ans, mon père a appris que son frère était mort…

— C’est de M. Paul Dustal, le magistrat, n’est-ce pas, que vous voulez parler ?

— Oui, fit-elle, inclinant la tête. Et si je suis en France, c’est beaucoup parce que mon père avait désiré que j’essayasse un rapprochement avec ma tante et ses enfants… si elle en a ! Il lui avait écrit quelques mois avant… avant de me quitter… Mais elle n’a pas répondu…

— C’est que la lettre ne lui sera pas parvenue, car elle n’est pas femme à laisser sans réponse un pareil appel !

Dorient avait parlé avec une telle conviction que Michelle tressaillit, et une question frémissante lui jaillit du cœur :

— Comment pouvez-vous en être si sûr ? Vous la connaissez donc beaucoup ?…

— Elle veut bien me faire l’honneur de me considérer comme un ami, et c’est un titre dont je suis profondément fier ; elle a l’intelligence la plus large et le cœur le plus chaud que vous puissiez souhaiter rencontrer ! Ce m’est une vraie joie de penser que c’est vers elle que vous allez, parce que, quand vous l’aurez vue, vous ne vous sentirez plus isolée, sans famille !

Quel accent de sympathie profonde il y avait pour elle dans ces dernières paroles !

— Merci de me donner de l’espoir… C’est si bon ! dit-elle, émue de cette sollicitude qui venait tout à coup illuminer son isolement. Parlez-moi encore de cette tante inconnue… Est-elle… jeune ?

— Jeune ? Comme une femme peut l’être sous des cheveux blancs, avec une éblouissante fraîcheur de peau, des lèvres et des yeux si spirituellement bons qu’ils ne vieilliront jamais… Mme Dustal n’a pas d’âge, elle n’a pas d’enfants…

— Si elle vous a conquis ainsi, ce doit être une charmeuse… Où la voyez-vous ?… Est-ce qu’elle habite Avranches ?

— Oh ! non ! Elle est parisienne d’âme et de fait, et son salon est parmi les plus recherchés et les mieux fréquentés du Paris intelligent, car on y cause et l’on y fait de la musique comme dans peu de maisons aujourd’hui…

— Ah ! fit-elle pensivement…

Elle se tut un peu. Puis elle reprit, mélancolique :

— C’est bien séduisant, tout ce que vous me dites là… Si séduisant que cela me paraît comme une charmante vision de rêve qui se dissipera quand je me réveillerai en entrant chez ma belle tante… Dès mon arrivée à Paris, j’aurais peut-être dû essayer de me rapprocher d’elle… Mais j’ai été lâche… j’ai attendu… Il m’était si pénible de venir en solliciteuse demander, non pas même l’affection, mais seulement quelques miettes de sympathie à ceux qui nous ont rejetés de leur famille… En octobre, lorsque je serai de retour à Paris, je demanderai à Mme Dustal de me recevoir…

— Et si avant cette date j’ai, comme je l’espère, le plaisir de la voir, dois-je lui dire, ou non, que j’ai eu l’honneur de vous rencontrer ici ?… Je vous en prie, si je puis vous servir en quelque chose, disposez de moi absolument comme d’un ami, puisque vous voulez bien croire que c’est ainsi que je vous suis dévoué…

— Oui, je le crois…, ce soir, comme jamais encore, je ne l’avais cru… Et cela me fait beaucoup de bien !

Il éprouva une impression de joie étrange à entendre la jeune voix grave dire ces mots si simplement… Mais elle ne le soupçonna pas, car elle continuait :

— Si vraiment il vous semblait, en causant avec Mme Dustal, plus sage de lui parler de moi pour que je n’arrive pas chez elle comme… comme une façon d’aventurière, faites-le ! Je m’en rapporte tout à fait à vous… J’ai la confiance…

Et elle changea de ton, un éclair de gaîté dans les yeux :

— … Que vos soins ne m’amèneront pas à m’écrier : « Seigneur, gardez-moi de mes amis, je me charge de mes ennemis ! »

— Je tâcherai d’être à la hauteur de ma mission ! fit-il du même accent de badinage voulu dont elle avait fini sa phrase.

Mais elle devina dans sa réponse le sérieux d’une promesse et elle eut un sourire qui le remerciait.

Silencieusement, ils revenaient vers la ville, presque entière noyée d’ombre maintenant. Elle songeait, et lui, Dorient, trouvait une douceur encore inéprouvée à la voir marcher ainsi confiante près de lui, à la sentir moins lointaine, lui ayant abandonné quelque chose de sa vie dont elle gardait jalousement l’intimité…

Le crépuscule avait bleui tous les lointains et les silhouettes des derniers promeneurs s’élevaient toutes noires sur l’or assombri du sable. Georges et les boys, fuyant la montée incessante du flot, avaient des allures drôles d’ombres chinoises…

— Alors, vraiment, vous pensez que je puis aller à Mme Dustal lui demander un peu de sympathie, sans craindre un accueil… décourageant ?…

Elle l’interrogeait du regard profond de ses yeux de lumière où tremblait une anxiété.

— Je pense, je suis certain, qu’elle vous donnera beaucoup plus que de la sympathie et vous accueillera comme peuvent le souhaiter ceux qui vous aiment le plus…

Oh ! cette certitude imprévue qu’il lui apportait, fortifiante comme un viatique !… Spontanément, elle lui tendit les deux mains :

— Vous êtes donc toujours destiné à me faire du bien ?

— Si peu… hélas !

Il s’arrêta. Obscurément en lui, palpitait un désir de dire des paroles infiniment douces à cette enfant dont la jeunesse avait, sur lui, une telle puissance d’envoûtement que, pour lui échapper, il hâtait son départ de Jersey, car il voulait demeurer libre du joug d’amour… Et il savait combien fragile est un cœur d’homme… En cette minute, le Paris tentateur lui semblait si loin, si indifférent, comme la vie qu’il lui créait, dont les liens — qui l’enserraient d’ordinaire si étroitement — lui paraissaient tout à coup lâches à ne les plus sentir… La sagesse divine, n’était-ce pas d’enfermer sa vie dans le regard, le sourire, l’âme d’une aimée !…

Il eut peur de lui-même et raidit sa volonté. Mais, s’inclinant très bas sur la petite main qui s’était tendue vers lui, il la baisa…, puis la laissa retomber.

Elle n’avait eu aucun geste pour l’arrêter. Seulement, elle appela, alors :

— Georges ! Il est tard, il faut rentrer…

XI

— Quelle odieuse ville que cette ville d’Avranches, morne et sotte ! Que la population en est stupide ! jeta la Muse dont la physionomie n’annonçait pas un état d’esprit souriant.

Et elle regarda d’un œil courroucé de jeunes Avranchinais que sa toilette esthétique plongeait dans une stupéfaction évidente, et qui la suivaient en chuchotant, alors que, flanquée de sa mère et de Lucile, elle avançait dans les rues paisibles.

La bonne Mme Gosseline, voyant son front chargé d’orage, n’osa la contredire. Toutefois, elle dit, conciliante :

— Évidemment, Avranches n’est pas gai comme Saint-Hélier, mais je ne lui trouve rien de désagréable. L’ennui est que nous ne savons pas bien notre chemin ! Si nous n’avions pas manqué le train, nous aurions sûrement trouvé M. Dorient à la gare, puisque je lui avais écrit pour le prier de nous piloter. Lucile, demande donc à ce gamin si nous sommes bien sur la route du Jardin botanique. C’est à trois heures et demie, n’est-ce pas, que Michelle nous y a donné rendez-vous ?

— Oui, je crois… Elle aura eu le temps de s’occuper de ses affaires et de se livrer à une promenade sentimentale vers le berceau de sa famille… Eh bien, Lucile, as-tu fini de parlementer ? Arrivons-nous à destination enfin ? J’en ai assez de traîner dans ces vilaines rues anti-artistiques !…

— Mais, Sylvanie, remarqua Mme Gosseline, c’est toi qui as désiré que nous quittions l’hôtel pour visiter Avranches ! Tu sais bien que, pour mon goût, je ne demandais qu’à rester tranquille et à ne pas connaître des rues grimpantes comme celle que nous gravissons en ce moment !

Le fait est qu’elle s’élevait en pente très raide, la rue incriminée, dans le calme immense que semblait verser sur elle l’ombre des maisons silencieuses dont les fenêtres et les larges portes étaient joyeusement ourlées de fleurs. Par delà les murs, se dressaient des têtes feuillues de grands arbres.

— Nous arrivons au Jardin botanique, maman, fit Lucile, consolante. Tu vas pouvoir te reposer. Tiens ! vois-tu, nous sommes en haut de la montée… Une place à traverser et nous atteignons la grille du Jardin… Et voici Michelle !… Là-bas, elle débouche avec Georges !

Là-dessus, Lucile, hâtant le pas, traversa la grande place où les rares passants, l’un après l’autre, regardaient Michelle qui avançait, toute rose de sa marche rapide, — comme aussi, peut-être, de la conversation qu’elle venait d’avoir… Sur le seuil du Jardin, toute la famille se trouva rassemblée, et la Muse s’empressa de s’exclamer :

— Mon Dieu, Michelle, comme vous vous êtes éternisée chez ce notaire ! Vous saviez pourtant que nous vous attendions…

— Mais il me semble que je suis exacte au rendez-vous, il est juste trois heures et demie. Je regrette si je vous ai retardée. Vous m’aviez dit que vous ne vouliez pas sortir de bonne heure…

Non, la Muse, en effet, ne prétendait pas quitter l’hôtel dès le début de l’après-midi, parce qu’en son for intérieur, elle comptait sur la visite de Dorient qui les savait, ce jour-là à Avranches ! Elle avait pris soin de le lui écrire elle-même, en lui envoyant un fragment de son poème, sous prétexte de le lui soumettre ; en réalité, pour le plaisir de pouvoir se dire en correspondance avec lui, car elle n’acceptait jamais de conseils. Il avait répondu par un mot de remerciement courtois, exprimant l’espérance de voir Mme Gosseline et sa famille pendant leur passage à Avranches. Mais somme toute, il n’avait nullement surgi à l’hôtel… Et la Muse, exaspérée d’attendre, espérant tout bas le rencontrer dans la petite ville, avait mis en mouvement sa mère toujours complaisante et Lucile enchantée de ne plus demeurer prisonnière dans l’hôtel, tandis que Michelle était en visite d’affaires chez Me Herbelin, sous l’escorte de son fidèle Georges.

Mais dans aucune des rues tranquilles, arpentées les unes après les autres, la Muse n’avait entrevu la silhouette parisienne de Dorient, et inutilement aussi, elle avait passé devant sa maison, aussi close que ses voisines… Et c’est pourquoi elle avait l’abord attirant d’un hérisson quand elle pénétra dans le fameux Jardin botanique qui est la gloire d’Avranches, mais qui n’eut pas la puissance de lui épanouir l’âme.

Et pourtant quel charme en émanait ! si pénétrant que Michelle, séduite aussitôt, cessa de satisfaire largement à l’affectueuse curiosité de Mme Gosseline, touchant sa visite à Me Herbelin. Puis, plus lentement, pour mieux savourer sa jouissance, elle se mit à suivre les allées à travers la floraison souriante des arbustes, des plantes superbement épanouies dans la richesse de leurs colorations diverses. Des massifs baignés de soleil, une senteur indéfinissable montait dans l’air tiède, y mêlant sa fine ivresse à la sonorité argentine d’une cloche qui tintait monotone, dans le vieux couvent adossé au jardin dont la verdure illuminait les pierres grises…

— Michelle, vous ne venez pas ? appela Lucile étonnée de la voir avancer d’une allure si lente.

— Si, chérie, me voici…

Et les parterres embaumés laissés en arrière, elle trouva l’ombre verte de l’allée splendidement feuillue, faite de grands arbres, qui coupait le jardin en sa longueur. Puis, soudain, par delà cette voûte de rameaux pressés, distillant une obscurité fraîche, apparut, comme en une magique éclaircie, l’immensité lumineuse de la baie du mont Saint-Michel, ses prairies veloutées, ses plages blondes, et, surgissant de l’infini des eaux mouvantes, la masse fauve du mont solitaire, effilé par la silhouette aérienne de l’abbaye… Et la féerie de ce décor créé par la seule nature était si merveilleuse que même Georges en fut saisi et que, lui aussi, demeura accoudé à la balustrade de la terrasse, contemplant la vue incomparable, près de Michelle qui, pour fuir les exclamations prétentieuses de la Muse, s’était réfugiée un peu à l’écart.

— C’est rudement chic, n’est-ce pas ? Michelle. Vous en êtes pétrifiée ! jeta-t-il à la jeune fille, voyant qu’elle restait immobile, regardant l’horizon comme si jamais elle ne devait pouvoir en détacher les yeux.

Elle sourit de l’exclamation de Georges.

— Non, je ne suis pas pétrifiée ! Mais j’admire et…

Une exclamation du jeune garçon coupa court sa phrase. Il était déjà lassé de sa contemplation :

— Ah ! par exemple, voilà M. Dorient… qui est là près de nous et qui vous examine comme vous examinez la mer…

Michelle tressaillit. Elle se détourna cette fois et ses yeux éblouis, où flambait encore l’éclair de son enthousiasme, rencontrèrent ceux de Dorient qui l’enveloppaient toute d’un regard où il y avait le rayonnement d’une joie. Georges avait déjà couru vers lui, mais il lui jeta, sans s’arrêter presque, un rapide bonjour amical… C’était vers Michelle qu’il venait avec cette même expression qui, tout à coup, lui faisait, à elle, l’âme divinement légère… D’instinct, elle dit :

— Quelle bonne surprise ! Vous arrivez ?

— Non, du tout… Avant votre apparition, j’étais là, vous attendant, car j’étais bien certain que vous viendriez à une minute ou une autre… Je vous ai vue arriver ; mais je n’ai pas voulu gâter votre impression première en vous distrayant par un salut intempestif, si forte que fût ma tentation… Cette générosité ne mérite-t-elle pas d’être récompensée ?…

— Par l’aveu de mon admiration pour votre baie !…

— Cette admiration, je l’ai lue, tout à l’heure, dans vos yeux, comme je l’avais rêvé… Non, pour ma récompense, je suis bien plus exigeant… Je vous supplie de me laisser jouir le plus possible de votre présence ici, d’être très bonne comme en ces trop rares moments à Jersey où vous me permettiez de vous avoir à moi tout seul, toute votre famille fût-elle à votre suite, comme fatalement elle va l’être tantôt !

Jamais encore, il ne lui avait parlé de ce ton de prière où semblait palpiter, avec une joie de la revoir, un besoin jaloux de sa présence… Et c’était pour elle une sensation inconnue, si délicieusement bonne, qu’elle n’en voulait pas chercher le pourquoi, s’y abandonnant toute dans le désir de partager cette allégresse mystérieuse qui était en lui…

— Je vous récompenserais, bien volontiers, comme vous le désirez… Mais je pense que ce ne sera guère en mon pouvoir…

Et d’un geste à peine esquissé, elle indiquait Mme Gosseline qui, avertie par Georges, arrivait à pleines voiles, suivie de la Muse et de Lucile.

— Comment, les voilà déjà ! fit-il navré. C’est cet animal de Georges qui me vaut cette prompte invasion… Et moi qui avais pris tant de précautions pour vous aborder au moment où votre smala ne s’occupait pas de vous ! J’étais hanté par le rêve inutile d’une vraie causerie avec vous, sur cette incomparable terrasse que j’étais certain de vous voir aimer…

Il ne put continuer, l’ennemi était tout proche et la tante Hermine se précipitait, jubilante à souhait, les deux mains tendues :

— Mon cher ami, que je suis enchantée de vous trouver ! Je commençais à désespérer d’avoir, aujourd’hui, cette bonne fortune !… L’après-midi avançait… Bien entendu, nous n’osions aller vous relancer chez vous !

Lui, poliment, répondait avec toutes les ressources de l’hypocrisie mondaine :

— Je sors de votre hôtel, madame, où j’ai eu la malchance, en arrivant, d’apprendre que vous veniez de partir explorer notre ville… Comme j’ignorais le chemin qui vous avait tentées, j’ai pris le parti d’aller vous attendre ici, certain que vous y viendriez…

Ah ! si la Muse avait su pour qui Dorient était là, uniquement ! Comme elle eût volontiers souhaité réduite pour jamais à néant, la grâce triomphante de sa cousine ! Mais l’intime pensée du jeune homme lui était close et, sans soupçonner sa diplomatie, elle l’entendait la remercier de l’envoi de son poème, lui faire les honneurs de la baie, laissant Michelle cheminer entre Georges et Lucile… Et dans sa stupide et aveugle vanité, elle exultait, exhalait sa satisfaction en phrases lyriques et solennelles, au milieu desquelles la tante Hermine vint se jeter prosaïquement :

— Oui, il fait très bon ici ! cela me remet… J’étais morte de soif et de chaleur, en arrivant dans ce jardin.

Dorient se tourna vers elle :

— Chère madame, voulez-vous me faire le très grand plaisir de venir vous reposer un peu chez ma mère, qui sera charmée que vous acceptiez sa toute simple hospitalité ?…

— Vraiment… ce ne serait pas trop indiscret…?

Mme Gosseline disait cela pour la forme, car elle était de cœur trop généreux pour s’étonner de l’invitation de Dorient. De plus, elle grillait d’envie de pénétrer un peu dans l’intimité de sa vie, toujours acharnée à la réalisation de son fameux projet matrimonial…

— Ce ne serait pas indiscret du tout, ce serait très aimable. Ma mère m’ayant beaucoup entendu parler de vous sera heureuse de vous connaître. Sa maison est tout près du Jardin botanique, vous n’avez donc pas de fatigue à craindre… Et quand vous le désirerez, je suis tout prêt à vous montrer le chemin.

— Allons, partons maintenant, décida la Muse qui, de plus en plus, s’envolait en plein ciel. Si Michelle ne désire pas se reposer, puisqu’elle n’est jamais lasse, elle pourrait, pendant que nous ferons visite à Mme Dorient, aller voir la maison de son père. Nous gagnerions ainsi du temps et elle aussi !

Dorient pensa qu’il aurait un plaisir infini à lancer la Muse au large de la baie et à l’y laisser se débattre. Mais l’idée que, chez lui, il allait pouvoir jouir plus aisément de la présence de Michelle le rendit d’une mansuétude toute chrétienne, et il répondit en souriant :

— Mlle Dustal va me trouver d’un terrible égoïsme, comme toujours, car j’avoue que je ne me sens nulle envie de lui accorder sa liberté maintenant et que je réclame respectueusement pour ma mère sa visite comme la vôtre…

— Mais certainement ; il faut que Michelle vienne, appuya la tante. Quelle singulière idée tu as, Sylvanie, de vouloir l’expédier ailleurs ? Elle aura encore bien le temps, avant l’heure du train, d’aller faire son petit pèlerinage ! N’est-ce pas, ma chère, vous êtes de mon avis ?

— Certes oui, tante, je vous accompagnerai chez Mme Dorient avec un très grand plaisir.

Et, dans les yeux qu’elle arrêta sur lui, il put voir combien elle était sincère…

Pour lui, c’était une jouissance dont l’intensité l’étonnait, de penser que, d’ici quelques instants, il allait la voir dans sa vieille maison familiale, l’emplissant de souvenirs qu’il retrouverait quand elle serait partie, comme les ombres d’un rêve charmant.

Dans cette minute, où il l’avait aperçue sur la terrasse, il avait compris que, dans le mystère de son cœur, il avait ardemment attendu cet instant où il la retrouverait, où il connaîtrait de nouveau la caresse de son sourire, de sa voix, de ses larges prunelles passionnément vivantes dans leur limpidité d’eau verte. A Jersey déjà, il savait qu’elle était délicieusement attirante ; pendant les journées écoulées depuis son départ, il avait subi la hantise de cette blonde figure dont tous les traits lui étaient maintenant familiers… Et pourtant, tout à l’heure, il lui avait semblé découvrir, pour la première fois, le rayonnant éclat de sa jeunesse, son élégance extrême d’allure, de mouvement, cette indéfinissable grâce qui était en elle une séduction innée.

Il eût voulu ne pas perdre une seule des brèves minutes où elle se retrouvait près de lui. Et, au contraire, il lui fallait, pour obéir à l’inflexible joug de la politesse, marcher auprès de Mme Gosseline qui trottinait courageusement sur le pavé inégal pour arriver chez Mme Dorient. Il lui fallait aussi subir l’énervant voisinage de la Muse qui s’était arrangée pour cheminer près de lui et l’accaparait absolument. Et il devait se contenter de voir Michelle avancer devant lui, de son pas souple, entre ses deux fidèles, et recevoir par instant l’interrogation souriante de ses yeux, quand elle était indécise sur la route à suivre.

Heureusement, son supplice fut court et ses malédictions n’eurent pas le temps de s’accumuler trop écrasantes sur la tête de la Muse, car, en quelques minutes, le groupe atteignit la maison de Mme Dorient.

— Nous voici à destination, madame, fit-il, s’effaçant pour laisser passer la tante Hermine, quand la sonnette agitée eut fait ouvrir toute grande la porte du logis. Dans le vestibule vitré qui, sous les stores baissés, avait une fraîcheur d’église, une petite bonne normande avançait avec empressement à la rencontre des visiteuses ; et, sur le seuil même des appartements, apparut une vieille dame qui avait une physionomie très douce, très bonne et très paisible, sous des bandeaux de cheveux blancs coiffés d’un bonnet noir.

— Ma mère, commença Dorient.

Et il acheva la présentation en nommant Mme Gosseline et sa smala. La vieille dame se confondit en paroles accueillantes, tout en introduisant ses visiteuses dans la maison. Une vraie maison de province, par son calme, l’ordre méticuleux et la vaste étendue des pièces garnies de meubles anciens, qui devaient, depuis des années, être disposés avec la même immuable régularité n’ayant rien à voir avec les élégances, ni les fantaisies, ni les recherches modernes… Une maison dont le caractère bourgeois inspira une secrète pitié à la tante Hermine et à la Muse, avec un étonnement que Dorient pût vivre dans un tel milieu, être le fils de cette vieille dame si provinciale.

Elle, Mme Dorient, se montrait aimablement hospitalière ; mais elle était tout bas désorientée par l’aspect des amies de son fils, de la Muse surtout, dont la toilette moyenageuse lui semblait un costume de carnaval ; et Dorient remarqua vite avec quelle complaisance elle contemplait Michelle qui, elle du moins, avait un air de fille du vrai monde. Les autres… les autres, il fallait les accepter pour ce qu’elles étaient, des femmes appartenant au monde artiste !

Pourtant la bonne humeur et l’entrain joyeux de Mme Gosseline étaient si communicatifs qu’au bout d’un quart d’heure, Mme Dorient faisait, sans arrière-pensée, les honneurs de sa maison à cette exubérante grosse dame et la conduisait finalement dans son jardin où, sous une tonnelle, le goûter était préparé.

Dorient, enfin, était débarrassé de la Muse qui, heureusement pour lui, s’était mis en tête d’éblouir, par sa conversation, la mère de Raymond Dorient, qu’elle trouvait utile de conquérir. En la laissant déguster en toute gourmandise un verre de sirop glacé, il arriva enfin à la minute désirée de solitude avec Michelle, usant du prétexte d’avoir à lui montrer les rosiers dont sa mère était fière. Il l’emmena, l’oreille impitoyablement sourde à l’envie de voir aussi les roses, manifestée de timide façon par Lucile.

— Je crois que Lucile aurait aimé à nous accompagner… Si je l’appelais ! fit Michelle avec une secrète malice, amusée de l’air inquiet et fâché avec lequel il se retourna vers elle à cette proposition.

— Vous ne parlez pas sérieusement ? n’est-ce pas. Laissez-moi enfin savourer en paix votre présence. Je l’ai bien gagné. Il me semble qu’il y a des années que je vous ai dit adieu à Abercorn villa

— Il y a dix jours, acheva-t-elle avec un badinage voulu, tressaillant de la même allégresse mystérieuse qui l’avait saisie, en lui entendant cet accent sur la terrasse. La notion du temps se perd donc à Avranches ?…

— Je ne sais ce qu’il en semble aux autres ; à moi, il a paru passer lentement, bien lentement… Et je vous assure pourtant que je me suis appliqué à remplir de mon mieux les heures que notre silencieuse petite ville, me permet de compter une à une… J’ai ravivé tous les souvenirs d’antan que j’aime douloureusement à revivre… J’ai, avec tout mon cœur, fait mon possible, pour mêler ma vie à celle de ma vieille maman… J’ai travaillé, et aussi pédalé sur les routes, en songeant à tout ce que j’aimerais à vous faire voir dans ce pays… Et puis, je vous ai attendue… Est-ce que je vous déplairai, en vous avouant que je me faisais une fête de vous voir entrer dans cette maison où demeure, en somme, le meilleur de moi-même, tous mes rêves, mes espoirs, mes tendresses, mes belles ambitions de jeunesse…

— Pourquoi me déplairiez-vous ainsi ? J’aime que mes amis me mêlent à leur vie et ne m’oublient pas quand je suis loin d’eux !

— Vous n’êtes pas de celles qu’on oublie…

Il avait dit cela comme il eût pensé tout haut, si simplement qu’elle ne releva pas ses paroles. Pourtant son visage s’était un peu rosé et un frémissement lui fit battre le cœur… Après tant de mois de solitude, c’était si divinement bon de sentir une autre âme chercher, appeler la sienne…

Instinctivement, comme lui, elle marchait très lentement, pour que le tour du jardin ne fût pas trop vite achevé… Il continuait :

— Vous ne vous imaginez pas combien de fois je me suis demandé ce que vous faisiez à Jersey. J’ai essayé de vous y suivre par la pensée. Mais n’arrivant pas à deviner où je pourrais vous rencontrer, je finissais généralement par entrer à Abercorn villa aux heures où j’étais certain que vous vous y trouviez !

— Et nous y avez-vous aperçues, subissant les invectives convaincues de mistress Bennett, indignée de la fâcheuse transformation d’Abercorn villa. Ah ! il s’est passé des scènes homériques avec cette respectable dame qui en a appelé à « l’homme de par la loi », comme elle disait… C’était un peu ennuyeux, mais si comique, au fond… Tante Hermine se défendait avec énergie, Lucile s’effarait, Georges était hérissé comme un coq de combat… Et moi, je lançais vainement des paroles conciliatrices. Nous étions bien drôles !

— Heureusement, « l’homme de par la loi » ne vous a pas retenues prisonnières jusqu’à restauration complète d’Abercorn villa. Si j’avais su quel danger vous couriez, j’aurais frémi ce matin en ne vous voyant pas descendre du train à l’heure annoncée… Car je suis allé à la gare au-devant de vous…

— Nous avons manqué le train ! Vous savez, dans la maison de la liberté, chacun est prêt à son heure et il en résulte quelquefois des contre-temps fâcheux !

— Je m’en suis aperçu pour mon compte, puisqu’il m’a fallu attendre si tard pour vous voir et que j’ai été privé de vous promener dans ma ville.

— Vous auriez pu promener ma tante et mes cousines ; mais moi je n’avais pas tant de loisirs, je devais me comporter en personne sérieuse et aller m’occuper d’affaires chez Me Herbelin qui m’a, d’ailleurs, avec beaucoup d’obligeance, expliqué les situations respectives de la famille Dustal et de moi. Je lui ai demandé de vouloir bien annoncer mon séjour en France à ma tante. Ainsi, elle sera absolument convaincue que la personne dont vous lui parlerez est bien sa nièce, non une intrigante qui vous a trompé…

— Une telle supposition de sa part en vous voyant est, en effet, probable ! finit-il avec une malice amicale.

— On ne sait pas !… Une parente inconnue, surgissant tout à coup de Russie !

— C’est évident ! Sagesse devrait être votre nom.

Il riait comme elle, l’âme heureuse de la sentir si gaie, comme ses yeux étaient charmés de la voir si adorablement fine et blonde.

— Monsieur Dorient ! appela Mme Gosseline.

Il eut un froncement de sourcils. O imprudence ! Distrait par la causerie, il était revenu vers la tonnelle. Allait-il donc se retrouver la proie de la tante Hermine et de la Muse, de tous les Gosseline, petits et grands ?

— Raymond, tu nous enlèves tout à fait mademoiselle, disait la voix un peu assourdie de sa mère. Mes vieux regards voudraient jouir de sa belle jeunesse. N’est-ce pas, ma chère enfant, que vous voulez bien venir un peu vous reposer près de moi ?

Michelle se rapprocha, attirée spontanément par le bon sourire de la vieille dame. Elle allait s’asseoir. Dorient comprit qu’elle lui échappait et, devant le danger, une inspiration lumineuse surgit dans son esprit. Aussitôt, il commença :

— Mère, soyez généreuse et renoncez quelques instants encore à jouir de la présence de Mlle Dustal qui serait très désireuse de connaître la maison autrefois habitée par sa famille, où demeure aujourd’hui notre vieil ami Geffray. Ne croyez-vous pas qu’il lui en ferait volontiers les honneurs ?…

— Oh ! il suffirait que tu y conduises mademoiselle. Et c’est bien simple. Allez, mon enfant, puisque cela vous fait plaisir et revenez-nous vite !… C’est tout près d’ici. A quelques pas…

Dans les prunelles de Michelle, une joie émue avait jailli, un éclair de reconnaissance aussi pour celui qui lui donnait cette joie, et, tout de suite, elle la lui dit lorsque, quelques minutes plus tard, elle se trouva seule avec lui dans la rue déserte, n’ayant pas même remarqué la mine furieuse de la Muse quand, impuissante, elle avait dû les laisser partir ainsi… Mais il l’arrêta avec un sourire gai qui donnait une expression de jeunesse inattendue à sa physionomie, que la vie cérébrale avait marquée de son empreinte :

— Ne me remerciez pas ! Je ne le mérite pas du tout. J’ai travaillé pour moi plus encore, je le crains, que pour vous, en vous enlevant au cercle familial. Je ne me sentais pas la vertu de vous donner aux autres…

Dans cette rue déserte, ils étaient plus seuls que dans le jardin, et elle fit un imperceptible geste pour l’arrêter, troublée tout à coup de sentir tant de douceur à l’entendre lui parler ainsi. Alors, volontairement moqueuse, elle dit :

— De quel accent de propriétaire vous parlez de vos amis ! Savez-vous qu’à vous écouter, on pourrait presque croire que je suis votre chose !

Il devint sérieux :

— Je vous ai offensée ? S’il en est ainsi, je vous en demande pardon avec tout le respect que j’ai pour vous et mon désir de ne pas vous voir emporter l’ombre même d’un mauvais souvenir de votre passage ici… Ne soyez pas sévère… Faites-moi l’aumône du bonheur charmant que m’apporte votre présence. A Paris, peut-être, ne mériterai-je pas que vous me montriez cette indulgence, mais ici, je vaux vraiment un peu plus, il me semble, que lorsque j’ai repris ma personnalité de citadin ambitieux, sceptique, et le reste !…

— Une personnalité de monstre moral, enfin !

Il sourit :

— Vous dites peut-être plus vrai que vous ne pensez. Il y a des moments, quand je suis dans un accès d’austère sincérité envers moi-même, je me produis un effet aussi peu flatteur. C’est un pauvre être très compliqué qu’un homme moderne, incapable de saisir le bonheur, — même quand il est là, à sa portée, — d’acquérir la certitude de la constance, de la force de ses désirs, et bien indigne qu’une âme jeune cherche à démêler quelque chose en lui…

— Est-ce un conseil discret, cela ? Soyez en paix, je ne suis pas curieuse… Alors, à Paris, nous ne serons plus amis ?

— Pourquoi ? Vous voulez vous reprendre ? Non, je vous en supplie !

— Je ne me reprends jamais quand on ne m’y force pas !

— Alors, je suis bien certain de ne pouvoir vous perdre volontairement… Si toutefois à Paris vous ne jugez pas indigne d’être votre ami, un pauvre diable de journaliste qui…

Elle l’arrêta, presque fâchée, d’un mouvement vif :

— Ne dites pas de paroles vaines comme celles-là ! Elles sont indignes de vous et je ne mérite pas de les entendre !

Il ne répondit pas. Ils étaient arrivés devant une grande maison, dont les murs étaient voilés de vigne vierge.

— C’est ici, fit doucement Raymond, devinant l’émotion qui, soudain, faisait la jeune fille toute blanche.

La porte s’ouvrait. C’était, comme chez Mme Dorient, un large vestibule ouvrant sur les perspectives vertes d’un jardin, le même silence, le même aspect d’ancienne demeure. Un petit vieillard, coiffé d’un chapeau de paille, y inspectait des fleurs disposées sur des gradins le long de la muraille, et une expression de surprise passa sur ses traits quand il vit Dorient et une jeune femme inconnue devant laquelle il se découvrit avec une politesse d’antan.

— Cher monsieur, expliqua tout de suite le jeune homme serrant affectueusement la main du vieillard, je viens vous trouver en solliciteur, connaissant votre bonne grâce. Mlle Dustal, qui est à Avranches pour quelques heures, serait heureuse de pénétrer un instant dans votre maison que sa famille a longtemps habitée et dont elle voudrait emporter le souvenir.

— Rien n’est plus facile !… Raymond, vous avez eu une idée excellente d’amener mademoiselle… Entrez, je vous prie, mademoiselle, vous êtes la très bien venue.

Et il s’écartait devant Michelle, bouleversée toute par cette évocation soudaine du passé… C’était avec son père qu’elle avait dû entrer dans cette maison, voir les grandes pièces silencieuses dont il lui avait tant parlé… Et un à un, les souvenirs se dressaient dans sa pensée et leur murmure avait pour elle une affreuse mélancolie…

— Vous appartenez à la famille Dustal ? mademoiselle.

— Le président Dustal était mon grand-père.

— Ah ! vraiment… vraiment !… Je l’ai bien connu… Un homme de haute valeur… J’ai connu aussi ses fils. L’aîné, Paul, avait également un grand mérite. Mais j’éprouvais un faible pour le plus jeune, René…

— C’était mon père, fit Michelle, dont la voix s’altérait.

Le visage ridé du vieillard s’éclaira :

— Votre père ! Ah ! mademoiselle. Ah ! ma chère enfant ! Que je suis heureux de vous voir, de connaître la fille de René, car j’ai bien aimé ce garçon-là ! Voyons si vous lui ressemblez… Vous permettez bien à un vieux monsieur comme moi, n’est-ce pas, de vous regarder ?

Doucement, il attirait Michelle vers la porte-fenêtre ouverte sur le jardin, cherchant la blanche figure, les yeux où l’émotion faisait monter des larmes que toute sa volonté ne pouvait plus retenir. Une seconde, il les considéra, saisi. Puis, brusquement, il comprit, remarquant, pour la première fois, la toilette toute noire :

— Pauvre, pauvre petite ! fit-il avec une bonté compatissante. Alors, vous l’avez perdu ?…

Ses lèvres tremblaient. Elle fit effort pour articuler :

— Oui, il y a six mois… Il devait m’amener ici où je viens seule…

Encore une fois, il répéta :

— Pauvre, pauvre petite !… Est-ce que cela vous ferait un peu de bien de visiter la maison quoiqu’elle ne ressemble plus à ce qu’elle était au temps du président Dustal ? Le jardin seul n’a pas changé…

— Voulez-vous aller le voir ? fit Dorient avec douceur. Nous vous attendrons ici…

Il avait deviné son muet désir de solitude, et, une seconde, pour le remercier, elle leva les yeux vers lui qui la regardait avec une telle expression d’ardente et profonde sympathie qu’elle n’éprouva plus sa détresse si poignante. Mais ses lèvres demeurèrent closes : elle sentait que si elle eût parlé, elle se fût mise à sangloter désespérément. Et, laissant les deux hommes, elle s’en alla marcher à travers les allées de ce jardin d’où s’élevaient, pour son cœur d’enfant, les fantômes chers d’un passé qu’elle n’avait pas connu, qui, cependant, lui était si familier qu’elle en connaissait toutes les voix…

Une sonnerie de cloche, s’échappant de quelque église voisine, l’arracha brusquement à cette rêverie douloureuse et lui rendit soudain la conscience d’un temps écoulé, dont elle ne savait pas la durée… Alors, confuse, craignant d’avoir abusé de la courtoise patience du vieil ami de Mme Dorient, elle revint vivement vers la maison ; mais elle ne redoutait point que Raymond se fût, lui, lassé d’attendre, elle était certaine qu’il serait heureux qu’elle eût pu revivre, comme elle le souhaitait, les heures aimées par son père…

Comme lorsqu’elle était sortie, il causait dans le salon avec le vieillard qui salua son entrée d’un bon sourire :

— Eh bien, mon enfant, avez-vous vu ce que vous désiriez connaître ?

— Oui, et, en pensant au passé, j’ai oublié le temps ! Voulez-vous m’excuser d’avoir ainsi abusé de votre bonne grâce ? Je vous remercie avec tout mon cœur, de m’avoir permis de voir cette maison et ce jardin que mon père regrettait partout… surtout à la fin !…

— Tant mieux, mon enfant, si j’ai pu vous procurer ainsi un peu de douceur… Pour me le prouver, acceptez les quelques fleurs que j’ai fait cueillir pour vous, afin que vous les emportiez en souvenir du passé qui nous est cher à tous les deux…

Et il tendit à la jeune fille quelques roses admirables…

— Non, ne me remerciez pas !… C’est moi que vous avez rendu heureux en me permettant de connaître l’enfant de René Dustal. Oh ! oui, bien heureux ! Et ce n’est pas adieu, c’est au revoir que je vous dis, ma chère enfant : Raymond vous ramènera encore…

— S’il est possible ! dit-elle touchée.

Elle ne savait pas quel vœu il formait tout bas en son vieux cœur, voyant les deux jeunes gens debout devant lui, quoique Raymond lui eût répondu négativement quand il lui avait demandé, alors qu’elle marchait seule dans le jardin : « C’est votre fiancée ? »

— S’il est possible ? répéta-t-il après elle. Tout est possible et tout arrive, croyez-en l’expérience d’un vieillard, mon enfant !

L’ombre d’un sourire étrangement mélancolique passa sur les lèvres de Dorient. Son regard enveloppa la jeune fille une seconde… Mais il ne releva pas les paroles de son vieil ami et, après Michelle, il prit congé de lui…

XII

C’était un mois plus tard, à Fontainebleau, dans le clair salon, tendu de toile à grandes fleurs mauves, qu’affectionnait Mme Paul Dustal. La discrète lumière d’un beau jour d’octobre entrait largement par les fenêtres entr’ouvertes… Et, tout en parlant à Raymond Dorient, Mme Dustal recula un peu son fauteuil pour fuir le rayon de soleil qui auréolait ses cheveux presque tout blancs, bien que le visage eût encore un éclat de jeunesse.

— Maintenant que nous avons bien potiné, disons le mot, et cherché notre vie dans les nouvelles parisiennes, retournons en arrière, mon ami, et parlez-moi de vos pérégrinations d’été. Je commençais à croire que Jersey vous conserverait désormais comme l’un de ses citoyens. Vous en arrivez ?

— Non. J’ai, comme chaque année, fait mon pèlerinage filial à Avranches pour clore mes vacances. Puis, je suis venu me déprovincialiser, excusez le néologisme, à Paris, avant de me permettre d’aller vous présenter mes hommages… Et maintenant me voici très gourmand de quelques bons instants de causerie avec vous, si vous voulez bien m’en faire l’honneur… Car il y a très longtemps que nous ne nous sommes vus et je ne sais trop comment se sont passés vos derniers mois… Peut-on le demander ?

Elle eut un sourire qui découvrit des dents superbes encore.

— On peut toujours me demander, mon ami, n’en doutez pas. Tout uniment, j’ai promené ma solitude de droite et de gauche, partout où j’espérais y échapper agréablement. Et j’ai constaté, en dernier ressort, une fois de plus, qu’il y avait grande sagesse à s’accommoder de soi-même le plus possible, en demandant, par suite, le moins possible à autrui…

— Chère madame, est-ce que vous seriez tombée dans le pessimisme ?

— Non, mon ami, je n’en suis pas, heureusement, arrivée encore à cet état de décrépitude morale. Aussi bien, je possède en moi, par bonheur, une somme de vaillance suffisante pour faire bon ménage avec ma destinée qui n’a, d’ailleurs, rien de douloureux, à cela près qu’elle est de vieillir seule, sans que j’aie la consolation de certaines femmes, en leur hiver, jouer le personnage de la grand’mère… C’est pourquoi mes amis font œuvre pie en venant me voir…

Tandis qu’elle parlait avec cette franchise vive, qui était chez elle un grand charme, Dorient l’observait pensant à une jeune fille blonde qu’il n’oublierait jamais. Une fois de plus, il remarquait l’expression de bonté intelligente du visage, la distinction raffinée de toute la personne, de l’attitude, des gestes, et il évoquait instinctivement la vision charmante de Michelle dans ce milieu d’une discrète élégance, qui devait être le sien. Il tressaillit, entendant Mme Dustal continuer :

— Mais, après tout, peut-être vais-je avoir une compagne ! et une compagne de ma famille. Figurez-vous qu’hier, j’ai reçu une lettre de votre compatriote, Me Herbelin, mon notaire, m’annonçant l’arrivée, en France, d’une nièce à moi qui serait venue de Russie pour me connaître… Pourquoi me regardez-vous ainsi ? Dorient. Vous avez l’air de trouver tout naturel qu’il me surgisse de la sorte une parente inconnue !

— Chère madame, excusez-moi… Mais c’est que je savais déjà l’existence de mademoiselle votre nièce, ayant eu l’honneur de la rencontrer cet été.

Elle se redressa d’un mouvement vif, ses yeux brillants, pleins de curiosité.

— Vous avez rencontré ma nièce cet été ?… Où ?… Comment cela ?… Allez donc, Dorient, vous me traitez comme saint Laurent !

— Je l’ai rencontrée à Jersey où elle était en villégiature.

— Et elle vous a dit qu’elle était ma nièce ?

— J’avais été frappé de la similitude des noms. Et, en causant avec Mlle Dustal, j’ai compris qu’elle était la fille du frère de monsieur votre mari.

— Oui, un garçon charmant, paraît-il, que je n’ai jamais connu, car, avant même mon mariage, la famille avait rompu avec lui. Il avait assez mal tourné, en ce sens qu’il avait épousé une femme qui n’était pas de celles qu’on présente…

— Vous en êtes sûre ?…

— Sûre ?… C’est du moins ce que j’ai entendu dire autrefois par mon mari qui était d’ailleurs imbu d’idées d’un autre âge à ce sujet. Mais je vous avouerais que ce beau-frère inconnu n’ayant jamais donné signe de vie, j’avais fini par oublier complètement son existence. Alors la nièce que l’on m’annonce serait sa fille ?…

Mme Dustal s’interrompit une seconde, puis, brusquement, elle interrogea :

— C’est une chanteuse comme sa mère ?…

— Nullement. C’est une vraie fille du monde et du meilleur monde… Elle était à Jersey dans la famille de sa mère.

— En effet, Me Herbelin m’apprend qu’elle est orpheline depuis plusieurs mois… Événement dont elle n’avait pas jugé nécessaire, jusqu’ici, d’instruire la famille de son père. Il est vrai que la chose s’explique facilement, étant donnée la somme d’intérêt que nous lui avons toujours témoignée.

— Je crois, au contraire, qu’elle vous avait fait part de l’événement en question, et elle m’a paru très sensible au silence qui a répondu à sa lettre…

— Que je n’ai pas reçue. Elle l’aura envoyée à quelque mauvaise adresse…

Il y eut un silence. Mme Dustal réfléchissait. Puis, de nouveau, de sa manière vive, elle questionna :

— Vous paraissez assez avant dans la confiance de ma nièce… Puis-je vous demander comment vous l’avez connue ?

— Le hasard, d’abord, m’a fait voyager avec elle, il y a quelques mois, quand elle arrivait de Russie. Et puis, je l’ai rencontrée chez les Brice où elle était en visite sous l’aile de sa tante, la veuve de Gosseline, le peintre impressionniste, la sœur de sa mère et l’une des plus originales personnes que l’on puisse souhaiter rencontrer…

— Originale… à quel point de vue ?

— C’est une excellente personne qui, appelant son home la « maison de la liberté », y laisse, par principe, les choses aller à leur guise, sans avoir cure des résultats de ce système. Or, le premier de ces résultats est le plus pittoresque désordre qu’il soit donné à un mortel de contempler ! Au demeurant, Mme Gosseline est une respectable et dévouée mère de famille, douée d’une inaltérable bonne humeur, d’instincts bohèmes fort développés, et d’un culte comique et touchant pour l’Art, — avec un A majuscule ! — personnifié en sa fille, une nullité prétentieuse dont elle admire, avec conviction, les vers incohérents et les toiles genre Rose†Croix.

— Hum ! Dorient, vous n’êtes pas tendre pour cette poétesse… Est-ce que ma nièce est dans ce goût-là ?

— Non, pas précisément… Vous en jugerez, je l’espère.

— Comment est-elle ?

— Aussi peu banale qu’il est possible de l’être à une enfant de son âge…

— Une enfant ?… Quel âge a-t-elle ?

— Vingt ans, je crois.

— Alors, c’est une enfant… relativement !… Vous êtes bien paternel à son égard, mon ami… En quoi n’est-elle point banale ?

— En ce qu’elle a une pensée et une aisance de femme très intelligente, avec tout le charme d’une vraie jeune fille.

— Ah !… Dorient, permettez-moi une question. Est-ce l’écrivain, l’analyste ou l’homme qui parle en ce moment ?

— Mais, chère madame, mettons que l’écrivain a observé et que l’homme a jugé.

De nouveau, elle fit « Ah ! », le regardant en face avec une curiosité malicieuse.

— Et l’homme s’est borné à juger avec cette froideur, comme un naturaliste qui étudie un joli papillon ?

— L’homme n’avait rien d’autre à faire.

Et la voix de Dorient résonna avec une sorte d’âpreté ironique. Mme Dustal le considérait toujours.

— Peut-on encore dire « pourquoi », puisqu’il s’agit de ma nièce, interrogea-t-elle, surprise de son accent. Vous lui avez inutilement fait la cour ?

— Je ne la lui ai pas faite un instant… Elle ne me l’aurait pas permis.

— Elle est très… collet monté ?

— Pas du tout, elle est bien trop intelligente pour cela…

— Alors, elle est laide ?

— Pas davantage. Elle est non seulement très jolie femme — blonde avec des yeux d’eau verte — mais elle possède une séduction fine et rare… Ce qui éloigne d’elle tous les mécréants en quête d’un flirt, c’est une espèce de simplicité fière, dédaigneuse de toute coquetterie, une réserve imperceptiblement hautaine, dont elle s’entoure d’instinct avec la foule des mortels. Mais elle se trahit malgré tout et donne aux observateurs le régal d’entrevoir une nature exquise, qui ne se livre qu’à de rares élus…

Attentive, Mme Dustal avait écouté Dorient qui parlait d’une voix chaude où vibrait pourtant une espèce de mélancolie. Et une exclamation lui échappa :

— Dorient, vous êtes amoureux d’elle !

Il secoua la tête et, une seconde, une expression ironique et amère contracta sa bouche :

— Non, chère madame, je me rends trop bien compte que Mlle Dustal est pour moi le fruit défendu ! Elle n’a pas été créée pour les pauvres diables d’écrivains, ni pour les pécheurs de mon espèce qui ont largement sacrifié à Satan, à ses pompes et à ses œuvres… En conscience, elle mérite mieux et il me reste heureusement assez de sagesse pour ne pas l’oublier…

Mme Dustal demeura silencieuse. Elle semblait suivre d’obscures pensées éveillées en elle par les paroles de Dorient. Il lui demanda :

— Chère madame, pourquoi ne me répondez-vous pas ? Vous ne me croyez pas ?

— Je songeais que vous vous exprimez en homme qui a désiré et qui regrette, en homme aussi qui parle d’une… question qu’il a sérieusement méditée…

A son tour, il resta une minute silencieux, considérant les lointains du jardin qui s’embrumaient, d’où le soleil se retirait, et la pensée lui traversa l’esprit que Michelle, ainsi, allait fatalement disparaître de sa vie… La vision des heures si douces d’Avranches le fit tressaillir. Mais il raidit sa volonté ainsi qu’une fois déjà, il l’avait fait sur la plage de Jersey, dans la magie d’un crépuscule d’été… Et son accent avait une fermeté presque dure quand il répondit :

— Oui, ma bien chère amie, vous avez raison, j’ai longtemps réfléchi au… sujet auquel vous faites allusion. Un soir, à Avranches, après que je venais de passer des heures… grisantes, dans leur douceur, auprès de Mlle Michelle… D’ailleurs, il existe peu d’hommes, je crois, qui puissent impunément vivre plusieurs semaines dans le voisinage de la jeunesse même. Elle a un parfum qui fait tourner les têtes les plus solides et les plus sceptiques… Ma vieille maman, elle aussi, avait été séduite, et son rêve, qu’elle trouvait tout aisément réalisable, m’avait fait songeur… Mais puisqu’il s’agit d’une parente à vous, d’une enfant que vous aimerez, j’ai la certitude, je vous dirai, en toute sincérité et humilité, que je ne me sens pas assez sûr de moi-même pour ne pas loyalement résister de toute ma volonté au charme si fort qu’exerce sur moi Mlle Dustal. J’ai trop peur de mon malheureux dilettantisme, de ma fragilité, de mon besoin d’indépendance, de mes curiosités, pour oser chercher un cœur tel que celui de Mlle Michelle…

Dorient ne regardait pas Mme Dustal, sans quoi il eût été touché de l’expression de sympathie qui luisait dans les yeux qu’elle arrêtait sur lui.

— Alors, vous pensez être un indifférent pour ma nièce ?

Il sourit un peu, mais son sourire avait une ironie mélancolique.

— Non, pas un indifférent !… Un ami en qui elle a vraiment une certaine confiance, j’en ai reçu une preuve qui m’a été précieuse dans la façon dont elle m’a demandé de vous parler d’elle… Cela, parce qu’elle avait l’idée, — invraisemblable quand on la connaît ! — que vous pourriez la prendre pour une sorte d’intrigante. Mais j’ai eu si grand soin de chanter toujours mon amour de l’indépendance, ma crainte du lien conjugal, qu’elle ne me considère pas du tout comme appartenant au nombre de ceux qui pourraient lui demander le don de sa jeune vie — un don qu’elle ne fera d’ailleurs pas aisément ! Nous sommes amis ; selon toute apparence, nous ne serons jamais rien de plus et je ne veux pas songer à ce qui aurait pu arriver… Voilà ma confession… Et maintenant, chère madame, vous allez faire, n’est-ce pas, comme un vrai confesseur, oublier ce que je vous ai avoué et vous souvenir seulement que si je me suis permis de vous parler aussi longuement de Mlle Michelle, c’est parce que j’avais la certitude intime que votre commun rapprochement serait pour vous source de… eh bien, oui… de bonheur pour vous et pour elle…

— Merci, mon ami, dit-elle affectueusement. Ah ! quel faux sceptique vous êtes !

— On fait ce qu’on peut… Alors, vous m’excusez de m’être ainsi immiscé dans vos affaires de famille ? Je craignais si fort de vous paraître indiscret qu’en venant ici je ne me sentais pas encore résolu à vous parler de Mlle Dustal… Mais vous m’avez rendu aisée ma mission d’ambassadeur !…

Elle sourit :

— Et une mission que vous avez bien remplie, car vous m’avez donné un très vif désir de connaître une nièce qui a su vous conquérir à ce point… Pourquoi vous levez-vous ? Est-ce que vous partez déjà ?

— Voyez l’heure… Mon train me réclame impérieusement…

— Vous ne voulez pas me rester à dîner ?…

— Hélas, madame, j’ai à Paris un rendez-vous qui m’attend ce soir…

— Alors homme trop occupé, je vous rends votre liberté !…

Et elle se leva comme lui.

XIII

Raymond Dorient mit le point final aux lignes qu’il venait d’écrire, puis il se redressa avec un sentiment de détente bienfaisante. Alors, se détournant de sa table de travail, il fit, au hasard, quelques pas dans la pièce, une sorte de bibliothèque, décorée avec un goût sévère, où il avait rassemblé peu à peu des trésors artistiques, tableaux, statuettes, bibelots précieux, dont les acquisitions successives avaient été pour lui autant de jouissances.

Sous la vieille guipure des rideaux filtrait le jour gris d’un dimanche de novembre. Dorient, arrêté devant la fenêtre, contempla une seconde, d’un œil distrait, les passants qui allaient d’une allure pressée, comme pour fuir la morsure du froid. Puis, il revint vers son bureau, se rappelant que, lui aussi, avait à sortir : des billets de première à remettre à Mme Dustal, qu’il comptait lui-même porter, et il les chercha dans le tiroir où ils étaient enfermés. Mais sa main, qui écartait les papiers, s’arrêta tout à coup, il venait d’apercevoir une lettre… Un léger sourire souleva ses lèvres… Puis, il prit la lettre en parcourant les lignes. Elle était vieille de presque deux mois et signée de Mme Dustal. Elle disait :

« Mon cher ami,

« Vous ne m’aviez pas trompée, votre jugement n’était pas entaché d’enthousiasme masculin, comme le craignait un peu mon scepticisme féminin… Elle est exquise… Elle, vous devinez qui, n’est-il pas vrai ? Michelle : j’allais écrire notre Michelle… Puisque vous vous êtes si bien employé à me faire désirer de la connaître, il est de toute justice qu’aujourd’hui je vienne vous remercier de m’avoir inspiré ce désir, car il deviendra pour moi, je le sens, une vraie source de joies… Faut-il vous dire que l’autre jour, après que vous m’avez eu quittée, j’ai beaucoup rêvé, me demandant qu’elle allait être cette enfant inconnue, si elle m’apparaîtrait telle que vous me l’aviez promise ; vous autres hommes avez souvent votre jugement influencé par toute sorte de petites causes très puissantes !… Et tout mon cœur de vieille solitaire, qui n’a pas eu grosse sa part de tendresse, en battait… stupidement ! mon ami… Bref, le résultat de mes rêvasseries fut la mise en action desdites rêvasseries… Trois jours après votre visite, je prenais le train pour Paris et m’en allais droit à l’adresse donnée par Me Herbelin. Mon cher observateur, même si j’avais eu la déception de ne pas trouver ma nièce telle que je l’espérais, je vous aurais su gré de m’avoir mise à même de contempler une collection de créatures humaines aussi originales que celles qui forment la famille Gosseline, de connaître, par la même occasion, « la maison de la liberté ».

« J’ai sonné — tombant au milieu de quelque scène de famille, sans doute, car le son du timbre a interrompu net de bruyants éclats de voix. La porte s’est ouverte, j’ai entrevu une longue forme maigre qui s’enfuyait vers quelque couloir, et, dans une antichambre, encombrée de malles béantes, je me suis trouvée en présence d’une petite grosse dame ébouriffée qui fourrageait dans des malles, d’une jeune personne très ronde, qui m’examinait, effarée…

« Je me suis nommée. La petite grosse dame a littéralement bondi, ce qui a eu pour effet de disperser aux quatre vents, les innombrables paquets accumulés autour d’elle… Puis elle m’a introduite dans un salon qui « n’était pas encore arrangé », m’a-t-elle dit en s’excusant, et elle a écarté d’autres paquets étalés à leur aise sur tous les meubles, de façon à me procurer un siège… Ce après quoi, elle m’a déclaré que sa nièce — et la mienne, — était sortie, mais allait rentrer, m’a chanté les louanges de la jeune personne aussi chaleureusement que vous l’aviez fait vous-même, approuvée par la rondelette petite jeune fille qui opinait des yeux et du sourire… Puis, pour occuper mon attente, Mme Gosseline m’a offert d’aller visiter l’atelier de sa fille. Et j’ai pu, tout à l’aise, contempler les œuvres… mettons étonnantes ! de la Muse… Elle, je n’ai pu… l’apprécier que plus tard, comme je partais, longtemps après mon arrivée…

« Car, tandis que nous étions dans l’atelier, la sonnette — non détraquée, ô surprise ! — a retenti. La petite jeune fille et la grosse dame se sont élancées hors de la pièce. Et, au bout d’une minute, — moquez-vous, mon ami, je vous le permets, — au bout d’une minute qui m’a semblé longue, la porte s’est rouverte et j’ai aperçu la silhouette fine, esquissée par vous, les cheveux blonds, les grands yeux d’eau verte sous les cils noirs… Ah ! la jolie apparition !… Ni exotique, ni gauche, ni bohème…

« Un instant — court, je l’espère, — nous nous sommes contemplées avec un monde d’émotions dans l’âme. Puis, elle a murmuré quelque chose comme « Merci d’être venue !… » J’ai été frappée du timbre chaud, prenant, de sa voix… Est-ce la puissance de cette voix, l’éclat profond du regard, le tressaillement de la main tombée toute tremblante dans la mienne, j’ai marmotté à mon tour quelques mots où il y avait sûrement : « Michelle, ma chère enfant !… » Bref, nos phrases incohérentes avaient sans doute un pouvoir mystérieux car, quelques minutes plus tard, j’avais embrassé sur les deux joues votre charmante petite amie et elle m’emmenait dans son appartement particulier, qui, meublé aussi bizarrement que le reste du logis, avait pris, grâce à elle, une originalité séduisante…

« Mon ami, je crois que l’enfant sentait, bien vraie et bien forte, la sympathie qu’elle éveillait en moi ; toute fière et un peu fermée — comme vous me l’aviez annoncé — qu’elle est, elle a accepté l’invitation de venir passer quelques jours près de moi, à Fontainebleau. Elle arrive demain. Et je compte sur vous, dès lundi, pour que vous m’aidiez à trouver le chemin de cette jeune âme que je sens trop délicate pour ne pas craindre de la froisser sans le vouloir…

« Vous viendrez, n’est-ce pas ?… »

« Vous viendrez ! » Dorient laissa retomber la lettre. Oui, il était venu. Et, tout à coup, cette lettre, relue par hasard, ressuscitait vivant, le souvenir de cette visite à Fontainebleau : son arrivée sourdement inquiétée par la crainte de ne plus retrouver toute, la Michelle de Jersey et d’Avranches, — ce que son égoïste sagesse eût dû souhaiter pourtant. — Puis, quand il atteignait le petit perron fleuri de chrysanthèmes, l’apparition inattendue d’Elle qui venait à lui, les deux mains tendues, l’accueillant du sourire lumineux de ses yeux, de sa bouche fraîche dont il connaissait maintenant même les plus fugitives expressions… Et ensuite les heures charmantes de causerie avec elle et Mme Dustal ; avec elle seule aussi, dans l’allée de la forêt où elle marchait auprès de lui comme pendant leurs joyeuses promenades à Jersey, tandis que Mme Dustal les suivait en voiture… Avec quelle confiance, elle lui avait dit la douceur qu’elle éprouvait à se sentir adoptée par sa nouvelle famille ; avec quels mots jaillis du cœur, dans leur simplicité, leur discrétion délicate, elle lui avait laissé entrevoir le souvenir qu’elle gardait de l’intérêt qu’il lui avait montré en la circonstance… Comme il avait eu longtemps dans l’oreille, dans l’âme, dans tout l’être, l’accent dont elle lui avait dit, dans la minute du départ : « Merci, mon ami ! », donnant à lui seul, une seconde, la flamme attirante et chaude de ses yeux de pureté qui, eux aussi, parlaient dans leur mystérieuse langue…

Brusquement, il secoua les épaules, dans un mouvement instinctif, pour fuir la hantise qu’il avait appris à connaître. Car c’était vainement qu’il s’était jeté corps et âme dans la vie de fièvre, de travail, de dilettantisme curieux de tout connaître, de tout sentir, de tout goûter, qui lui était chère depuis des années. Il ne parvenait plus à penser, avec un détachement sceptique, à la blonde créature qui, pour lui, ne ressemblait à nulle autre. Était-ce donc parce que, trop souvent, il la voyait, maintenant qu’elle habitait chez Mme Dustal, qui, après l’avoir eue quelques semaines auprès d’elle à Fontainebleau, n’avait pu se résoudre à la laisser repartir, et avait obtenu de Mme Gosseline qu’elle la lui confiât, à elle qui n’avait pas d’enfant.

Était-ce aussi parce que, le connaissant plus, et ne se sentant plus seule, elle se montrait moins fermée, et lui permettait de pénétrer plus avant dans son intimité morale, lui découvrant ainsi, inconsciemment, toute sa personnalité originale, étonnamment développée, dont les imprévus l’attiraient comme un aimant invincible…

Était-ce, enfin, parce qu’il la sentait toujours, malgré tout, insaisissable, qu’elle s’enfermait avec lui dans ce personnage d’amie qui était d’une séduction irritante, éveillant sans cesse en lui le désir de savoir comment elle le jugeait…

— Si j’étais sage, j’enverrais tout bonnement les billets à Mme Dustal, et je ne risquerais pas de la voir, songea-t-il avec une sorte d’impatience, en constatant que, de nouveau, sa pensée lui échappait. Il est vrai qu’elle sera, sans doute, à Colonne avec Mme Dustal.

Mais, sans se l’avouer, il espérait bien l’entrevoir, tout au moins avant son départ pour le concert, car il hâta si bien sa marche que deux heures sonnaient quand il arriva rue Murillo.

— Madame est encore là. Si monsieur veut entrer, je vais demander si madame reçoit, répondit le valet de chambre à sa question.

Il eut sur les lèvres : « Ne la dérangez pas ! » Mais n’articula rien de semblable, et il entra ; tout au plus, par un vague scrupule, il resta debout, regardant la flambée claire du foyer qui semait les tentures soyeuses d’arabesques de lumière…

— Ma tante finit de s’habiller. Elle m’envoie en ambassade pour vous remercier des billets…

C’était Michelle qui entrait en tenue de sortie, toute souriante sous son voile, sa veste de fourrure entr’ouverte sur l’élégance vaporeuse du corsage drapé de mousseline de soie.

— Pourquoi restez-vous ainsi debout ?

— Parce que je ne veux pas avoir la tentation de m’éterniser ici, alors que vous allez sortir.

— Dans un instant seulement. Ma tante va à la matinée musicale des Rivoir, et, en passant, elle doit me déposer chez ma tante Gosseline. Mais elle n’est pas encore entièrement prête. Vous voyez que, sans scrupule, vous pouvez me faire une petite visite…

— Alors, vous passez la journée dans « la maison de la liberté !… »

— Pas tout à fait ; nous devons aller promener au Bois, Georges, Lucile et moi…

— Comme je voudrais être à leur place ! fit-il d’un accent de badinage qui dissimulait l’ardente sincérité de ses paroles. Ce serait si charmant de trotter ensemble, librement, comme à Jersey !

— Oh ! oui, ce serait charmant ! Mais ce n’est pas possible à Paris, n’est-ce pas ?

Elle le consultait de sa jolie manière confiante.

— Pas bien possible ! Non, hélas !

— Et puis…

Elle se mit à rire :

— Et puis nous nous attirerions les foudres de Georges, qui prétend que, quand nous sommes ensemble, nous n’arrêtons pas de bavarder sur une foule de sujets qui nous intéressent, et lui pas du tout ! Aujourd’hui, surtout, je serais tentée de causer beaucoup avec vous au sujet de votre dernier article dans la Revue.

— Parce que ?…

— Parce que, moquez-vous de mon audace grande ! je ne suis pas de votre avis sur certains points et que j’ai fort envie de vous dire pourquoi, afin que vous me combattiez, ou me convertissiez à votre idée…

Elle parlait avec une animation gaie qui faisait luire entre les lèvres, l’éclair nacré des dents, son visage rose par la lueur du foyer dont Dorient suivait instinctivement les jeux de lumière sur la peau fraîche.

— Dites-moi en quoi nous ne sommes pas d’accord…

— Non, pas maintenant, ce serait trop long !… Il me faut pour cela un bon moment d’intimité… Et je crains bien de n’avoir pas même ce moment mercredi quand vous viendrez passer la soirée, car j’appartiendrai beaucoup à mes amis russes…

— Ah ! ils sont arrivés ?

— Oui, il y a quelques jours… Et ma tante, qui me gâte toujours, a été assez aimable pour inviter, à sa réception de mercredi, la comtesse Loubanoff et son fils… Voulez-vous que, dès aujourd’hui, je vous les fasse connaître ?… J’ai, dans mon manchon, leurs portraits que j’emporte pour Lucile, qui me les a demandés…

Il se leva et, comme elle, se rapprocha de la fenêtre. Elle lui tendit les deux images : une femme âgée qui avait une allure et une distinction de grande dame : un beau garçon de haute mine dans sa tenue d’officier.

— La comtesse Loubanoff… Son fils Serge… un ami d’enfance à moi, finit-elle, voyant qu’il considérait attentivement la mâle physionomie.

Elle n’ajouta rien d’autre, pensant à ce que Serge avait un jour souhaité devenir pour elle, ce que, peut-être encore, il allait lui redire, et qu’elle redoutait d’entendre ; car elle avait eu, en le revoyant, l’impression très vive qu’il était toujours le même, et il lui semblait être devenue, elle-même, plus exigeante encore…

Étreinte soudain par la perspective grave, elle resta immobile, contemplant l’image de cet homme qui avait désiré la faire sienne, sans s’apercevoir que Dorient l’observait, la bouche contractée par une expression presque douloureuse, alors qu’il demeurait debout près d’elle, enveloppé par la senteur des violettes qu’elle avait dans sa ceinture…

Un léger mouvement qu’il fit la rappela à elle-même. Relevant la tête, elle vit le changement de sa physionomie.

— Qu’avez-vous ?… Est-ce que j’ai dit ou fait quelque chose qui vous ait été… désagréable ?

— Non, mais je vous sentais absente, reprise par ceux qui vous aiment depuis des années… Et, vous le savez, les nouveaux amis ont toujours peur des anciens !…

— Avec moi, ils n’ont rien à craindre, fit-elle avec cette douceur grave qui donnait tant de force à ses paroles. Je croyais que, maintenant, vous me connaissiez assez pour en être certain…

Elle attachait franchement sur lui son regard limpide où luisait la même clarté mystérieuse qu’il y rencontrait parfois, si attirante qu’il sentait alors sa volonté de ne pas aimer, devenir faible comme une volonté d’enfant… Mais il ne répondit pas, Mme Dustal entrait, prête à sortir.

— Vous avez été bien aimable, Dorient, de m’apporter vous-même ces billets. D’ailleurs, je crois que vous avez vite trouvé votre récompense en goûtant le plaisir d’un moment de causerie avec Michelle…

— Ce qui prouverait, chère madame, que l’on a toujours raison d’être indiscret… Je me reprochais… vaguement, de vous avoir demandée et peut-être, ainsi, empêchée de sortir aussitôt que vous le comptiez…

— Je n’irai qu’à trois heures chez les Rivoir, où je suis toute désemparée de me rendre sans « ma fille… ».

Et elle envoya un regard affectueux à Michelle.

— Mais elle s’est retranchée dans la raison de son deuil, qui est trop vraie pour que je la combatte. Entre nous, je la soupçonne d’avoir été surtout dominée par l’idée de ne pas donner de déception à son admirateur Georges, qui la réclame énergiquement tous les dimanches ; tout comme la jeune Lucile, laquelle m’en veut à mort, je le crains, de lui avoir enlevé sa cousine Michelle. Mais je ne me sentirais plus maintenant la générosité de la lui rendre !… Tout au plus, ai-je la vertu de la lui prêter !… Et, là-dessus, sauvons-nous… Vous verrons-nous chez les Rivoir ? Dorient.

— Non, je me sens d’humeur sauvage et complètement incapable, tantôt, de faire les frais de politesse obligatoires, pour un homme civilisé. Je me trouve en disposition seulement de flânerie solitaire.

— N’est-ce pas de « rêverie » que vous devez dire ?

— Chère madame, les hommes de ma génération ne rêvent plus… C’est tellement en dehors de leurs principes que, si par aventure la chose leur arrive, ils s’empressent de piétiner sur leurs rêves pour les réduire à l’état de ballons crevés, par-dessus lesquels ils passent…

Dorient semblait plaisanter, mais dans sa voix vibrait une sourde amertume qui attira une seconde sur lui les prunelles pensives de Michelle. Pourtant, elle ne dit rien, et finit de rattacher sa veste de fourrure dont le col Médicis enfouissait joliment sa blonde figure. Seulement, quand elle lui serra la main en montant en voiture, elle mit une intonation presque affectueuse dans le « Adieu mon ami ! » qu’elle dit en lui tendant la main.

Georges l’attendait sur le balcon de la « Maison de la liberté », afin de la voir venir ; et, pour s’occuper, jouait du flageolet, comme l’eût fait un berger de Florian qui soupire après sa bergère. Il exhala toutefois un « hourra » qui n’avait rien de florianesque quand il aperçut la jeune fille descendant du coupé. Mais, à sa grande déconvenue, à peine eut-elle franchi le seuil du logis que Mme Gosseline apparut joyeuse et affairée, s’emparant de sa nièce :

— Michelle, avant que vous filiez en promenade avec Lucile et Georges, venez donc me donner un peu votre avis sur les toilettes qu’il nous faudra mettre pour passer la soirée, mercredi, chez Mme Dustal : jusqu’ici, je n’ai jamais fréquenté qu’un milieu d’artistes, et les goûts des mondains — toujours un peu bourgeois ! — me sont totalement inconnus… Pourtant, je désire, à cause de vous, me mettre au diapason !…

Sans écouter la réponse de Michelle, elle l’entraînait allègrement à travers l’appartement qui avait plus que jamais l’aspect d’un campement de bohémiens. Seul, le salon était en progrès : délivré des paquets et des malles, gratifié, en revanche, de tous les meubles les moins avariés et les plus « esthétiques » de la maison, il accusait hautement son intention d’être une pièce destinée à recevoir des hôtes d’élite.

Probablement, les hôtes de ce genre ne devaient pas surgir ce dimanche-là, car le salon était envahi par les plus belles toilettes de Mme Gosseline et de Lucile, à cette fin que Michelle y fît un choix. Ah ! ces belles toilettes, de quelle inquiétude, elles firent frémir la jeune fille, à l’idée que la tante Hermine pouvait revêtir l’une d’elles et apparaître, dans le salon de Mme Dustal, habillée avec l’éclat d’une reine de féerie !

— Il y a de la variété, n’est-ce pas ? ma chère, s’exclama la bonne dame enchantée. Voyons, vous qui connaissez les goûts de la société de Mme Dustal, dites-moi ce qui y fera le mieux…

— Mais… ceci, je crois, ma tante.

Et Michelle, en désespoir de cause, désignait une robe de satin noir à ramages jaune d’or.

— Oh ! ma chère, vous n’y pensez pas ! C’est beaucoup trop sombre ! J’aurais presque l’air ainsi d’un enterrement enjuponné ! Moi, j’avais l’idée de mettre ma robe de velours rouge, la première toilette de couleur que j’aie achetée après la mort de mon pauvre Olivier… Avec quelques plumes dans mes cheveux, je crois, ma chère, que je vous ferais honneur… Rapportez-vous-en à moi. Je sais ce qui me va le mieux ! Quant à Lucile…

— Mettez-la en blanc, fit Michelle, découragée, et très simplement ! Mme Dustal adore la simplicité chez les jeunes filles et, comme elle a beaucoup de sympathie pour Lucile, je désire qu’elle la trouve, mercredi, selon ses préférences. C’est entendu, n’est-ce pas ? chérie.

Et elle se tourna vers Lucile, qui la suivait de près comme un bon petit chien fidèle, et qui devint rouge de plaisir en entendant ses paroles.

— Oh ! oui, Michelle, soyez tranquille, je tâcherai d’être comme vous aimez…

— D’ailleurs, dit naïvement Mme Gosseline, personne ne fera attention à elle… C’est sa sœur qui attirera tous les regards… Et il faut qu’il en soit ainsi… Est-ce que…

Et la bonne dame cessa de contempler d’un œil complaisant ses brillantes toilettes.

— … Est-ce que Dorient sera, mercredi, chez Mme Dustal ?

— Oui, ma tante.

— Ah !…

Il se fit un léger silence. De la pièce voisine, on entendit Georges qui appelait vigoureusement : « Michelle ! » sur l’air des Lampions. Mme Gosseline, dont le joyeux visage s’était assombri, se tourna vers Lucile :

— Va donc dire à Georges de se taire, et demande-lui s’il a fini ses devoirs… Michelle va aller le trouver… Fais-lui prendre patience !

Docilement, Lucile obéit. Alors, la tante Hermine, levant les yeux au plafond, s’exclama :

— Ah ! ma chère, je suis bien tourmentée !

— Pourquoi donc ? tante.

— A propos du mariage de Sylvanie avec Dorient. Je commence à craindre qu’il ne se fasse pas. Dorient avait montré, à Saint-Hélier, un empressement à nous voir qui m’avait mis la joie dans l’âme, puisqu’il est absolument le gendre de mes rêves, un homme accompli !… Ne trouvez-vous pas ?

— Oui, il est d’intelligence supérieure ; de plus, très délicatement bon, capable d’une vraie tendresse de cœur, malgré son apparence railleuse et sceptique.

— C’est cela, ma chère, absolument… Eh bien, à mon immense regret, voici qu’à Paris, il se fait à peu près invisible pour nous, et ne recherche plus Sylvanie comme il le devrait… Aussi, je n’ai plus guère d’espoir qu’en vous…

— En moi ? ma tante…

— Oui, Michelle, en vous. J’ai pensé que, rencontrant assez souvent Dorient chez Mme Dustal, vous pourriez lui parler de Sylvanie, lui ouvrir les yeux sur tout ce qu’elle vaut, puisqu’il s’entête à les laisser fermer ! Mercredi soir, que votre tante n’oublie pas de la prier de réciter quelques fragments de ses poèmes. Cela la mettra en lumière…

Michelle frémit de cette nouvelle idée germée dans la cervelle trop fertile de Mme Gosseline.

— Tante, je ne sais comment Mme Dustal… organise ses soirées !

— Ma chère, vous êtes trop fine pour ne pas obtenir d’elle, de toutes façons, que Sylvanie se fasse entendre. Ce sera, d’ailleurs, un régal pour ses invités, et Dorient, voyant Sylvanie admirée, se mettra aussitôt à désirer avoir pour lui seul une femme aussi remarquable… Du moins, je l’espère. Car les hommes sont de telles boîtes à surprise ! Et même ceux qui sont des intelligences supérieures — comme vous dites, — se montrent si peu disposés à apprécier la valeur intellectuelle avant tout !… Il n’y a pas à tortiller, même aux yeux de Dorient, votre fraîcheur de teint fait tort aux qualités d’esprit, aux dons artistiques de Sylvanie… Tous les hommes, au fond, sont des « pas grand’choses » ! Ils aiment mieux une jolie figure de vingt ans qu’un puissant cerveau !

Une rougeur fugitive avait couru sur le visage de Michelle. Et elle ne répondit pas tout de suite… Puis, la voix plus lente, elle dit enfin :

— Tante, vous vous trompez. Croyez-moi, M. Dorient ne s’intéresse pas plus à moi qu’à Sylvanie. Nous ne sommes, chacune en notre genre, que des créatures négligeables sur sa route. La vérité est qu’il ne songe pas du tout à se marier… Trop de causes lui font aimer sa liberté.

La tante Hermine leva le nez, cherchant à deviner le sens des dernières paroles de sa nièce. Mais une question oiseuse lui fut impossible, Georges entrait en coup de vent, à bout de patience, et criant à sa cousine :

— Michelle, je vous en supplie, lâchez maman. Autrement, jamais nous n’aurons le temps de nous promener !

XIV

Il n’y avait guère de maisons où Raymond Dorient fréquentât plus volontiers que chez Mme Dustal. Et pourtant il était d’humeur sombre alors qu’il s’y rendait ce soir-là, marchant d’un pas vif sur l’asphalte glacé. Même il avait longtemps délibéré avec lui-même pour savoir s’il irait… Puis, soudain résolu, il était parti, et, usant de sa qualité d’intime, il s’était arrangé pour arriver de bonne heure, avec un obscur espoir d’être là avant les Loubanoff, car il avait l’intuition que, eux présents, Michelle serait à peu près invisible pour lui.

Et c’était bien naturel ! Ils lui étaient des amis très chers, très dévoués, elle l’avait dit. Lui n’avait pas le droit de s’en étonner… Cependant, c’était avec une espèce d’impatience qu’il songeait à ce beau garçon de si élégante allure dans son uniforme d’officier qu’elle lui avait présenté comme un ami d’enfance. Était-il cela uniquement pour elle ?

La question lui traversa de nouveau la pensée comme il atteignait la maison de Mme Dustal et il eut une exclamation irritée contre lui-même :

— Fou ! Fou ! Qu’est-ce que cela me fait ! Qu’elle épouse celui-ci ou celui-là ! Cet hiver, elle se mariera, c’est certain…

Oui, le mariage de Michelle Dustal devait peu lui importer, en somme… Autant qu’il devait lui être indifférent qu’elle fût absorbée toute par ses amis russes. Et pourtant sa bouche eut une involontaire contraction quand il entra dans le salon et aperçut, auprès de Mme Dustal, une femme en cheveux blancs, qu’il devina tout de suite être la comtesse Loubanoff et qui causait au milieu d’un cercle. Mais son regard l’effleura seulement ; derrière elle, il avait aperçu aussitôt, par l’écartement des portières, Michelle dans le petit salon, avec un beau grand garçon, debout devant elle. D’un seul coup d’œil, il avait embrassé leur groupe ; lui, un peu penché, la physionomie animée et joyeuse ; elle, assise sous la pleine clarté d’une lampe qui baignait la mousse blonde des cheveux relevés très haut, la nuque joliment dégagée par le corsage ouvert qui laissait deviner les épaules laiteuses… De quel air d’ardent intérêt elle semblait écouter et répondre… Combien il était évident que, en cette minute, le seul être existant pour elle était ce grand garçon avec qui elle pouvait évoquer les souvenirs chers !…

Ce fut pour Dorient une vision fugitive. Sa volonté raidie, il entra, allant saluer Mme Dustal qui le présenta aussitôt à la comtesse Loubanoff. Celle-ci, fort gracieuse, le retint, lui parlant en un français très pur, sans accent même. En d’autres temps, il eût joui de cette conversation avec une femme distinguée qui, tout de suite, se révélait d’une intelligence ouverte et large. Mais il n’était point en disposition d’en profiter. La même sourde impatience l’énervait à l’idée du tête-à-tête de Michelle avec le jeune homme. En effet, elle ne revenait pas et il entendait seulement le timbre chaud, un peu grave, de su voix qui disait des paroles en cette langue étrangère qu’il l’avait entendue employer une fois déjà, quand elle murmurait une chanson russe à la petite Mad. Alors, aucun homme n’était entre elle et lui…

De nouveaux venus entraient. Il put prendre congé de la comtesse, et, serrant au passage des mains amies, il se dirigea vers le petit salon, ayant le prétexte de présenter ses hommages à Michelle. Mais elle apparut sur le seuil au moment même… Et soudain, il pensa que nulle autre femme ne pourrait lui être comparée ni ne l’effacerait ce soir-là. Comme toujours, elle portait son sévère uniforme de deuil ; mais aucune couleur n’eût pu pareillement mettre en lumière l’inoubliable séduction de sa blonde figure, et elle avait un air délicieux de femme du siècle dernier, svelte et fine dans sa longue robe unie, dont le corsage, sobrement échancré, enveloppait les épaules d’un vaporeux fichu, croisé sous la haute ceinture Directoire, éclairé seulement par la tache mauve des violettes de Parme naturelles.

— Comme vous arrivez tard ! dit-elle, lui tendant la main avec un plaisir si sincère de sa venue qu’une affolante sensation de joie lui pénétra l’âme une seconde.

— Je suis déjà ici depuis un moment, mais vous étiez invisible…

— Je réveillais toute sorte de vieux souvenirs avec mon ami Serge qu’il faut que je vous présente. Vous serez bien aimable de causer un peu avec lui, car il ne connaît personne ici, et je ne pourrai guère lui tenir compagnie, ma tante désire que je l’aide à recevoir comme sa vraie fille, m’a-t-elle dit si affectueusement, que j’en ai encore chaud au cœur. Les Gosseline ne sont pas encore ici ?

— Non, je ne les ai pas aperçues…

Un involontaire sourire retroussa une seconde les lèvres de Michelle.

— Je voudrais qu’elles fussent arrivées : ma tante avait des intentions de toilette qui m’effraient un brin ! Je lui ai donné mon avis qu’elle réclamait, mais elle n’a pas été convaincue…

— Pourtant… — prenez ceci comme l’expression de la toute simple vérité, — elle n’aurait pu en recevoir de meilleur… Est-ce que vous voulez me permettre, puisque nous sommes de vieilles connaissances, de vous dire que vous êtes adorablement habillée ce soir !

De nouveau, elle sourit, les joues un peu rosées.

— Vraiment, vous trouvez ? Tant mieux ! C’est bien frivole et même un peu sot, je l’avoue, d’être contente d’avoir l’air d’une Parisienne. Mais je désirais très fort offrir ce soir, à ma tante Dustal, une nièce présentable et je me suis appliquée ! Je suis ravie que vous trouviez que j’ai réussi, car je me suis aperçue que vous étiez un connaisseur… Maintenant, venez que je vous conduise vers Serge…

— Comme vous vous préoccupez de lui !

Simplement, elle dit :

— Il est ici pour moi et je ne veux pas qu’il le regrette. Ce m’est insupportable toujours d’être une cause d’ennui pour quelqu’un, fût-ce un indifférent, à plus forte raison quand il s’agit d’un ami !

Il s’inclina et la suivit. Alors, seulement, il s’aperçut que Serge n’avait cessé de les examiner pendant qu’ils causaient ensemble. Et il n’y eut peut-être pas une cordialité très profonde dans le salut que lui et Loubanoff échangèrent quand Michelle eut dit les noms :

— Comte Serge Loubanoff, M. Raymond Dorient. J’espère que vous n’êtes pas tout à fait des inconnus l’un pour l’autre, car à chacun de vous j’ai parlé de l’autre…

— Michelle ! appela Mme Dustal. Michelle, voici votre tante Gosseline. Voulez-vous venir…

Il y avait une si bizarre expression, faite d’amusement et d’impatience, sur les traits de Mme Dustal que Michelle trembla, craignant tout de l’imagination de la tante Hermine. Laissant les deux jeunes gens, elle revint vers le salon.

Elle avait raison de trembler. Mme Gosseline avait, en toute liberté, réalisé son désir ; autour de sa grosse petite personne s’épanouissait la robe de velours cramoisi, chamarrée d’or, qui lui donnait un aspect regrettable de souveraine d’opérette ; du corsage, généreusement échancré, orné d’un majestueux col Médicis, émergeait sa tête ébouriffée, couronnée de trois plumes rouges qui s’agitaient, tandis qu’elle avançait d’un air aimable, octroyant des saluts au passage, suivie de Lucile, toute ronde et simplette, ayant un air de bonne petite jeune fille effarouchée. Quant à la Muse, elle ressemblait à une ombre, drapée plus qu’habillée dans une longue robe d’un jaune mourant, qui tombait si molle autour de sa maigre personne, que les esprits irrévérencieux pouvaient la comparer à une chemise de nuit, de couleur et de forme nouvelle. Son visage, artistement poudré, avait une blancheur de marbre sous les lourds bandeaux noirs qui voilaient à demi les joues et que cerclait une étroite couronne de feuillage.

Une rumeur discrète avait salué l’entrée de la famille Gosseline. Et Serge, qui s’était rapproché, jeta stupéfait :

— Qu’est-ce que c’est que ça ?

— Ça ? La grosse dame représente Mme Gosseline, tante maternelle de Mlle Dustal, et la jeune personne costumée, pardon, je veux dire habillée en Muse, est sa fille, une artiste peintre en même temps qu’une poétesse…

— Sapristi ! si ses tableaux et ses poésies lui ressemblent…

— Ils lui ressemblent, fit gravement Dorient qu’amusait l’étonnement de Serge. Mlle Sylvanie Gosseline est, en effet, une personne très originale. Voulez-vous que je vous présente ?

— Qu’est-ce que je pourrai bien lui dire ?

— Vous l’admirerez et la conversation ira très bien. Venez.

Le salon s’était rempli. Un murmure de conversations animées l’emplissait d’une vivante rumeur, et la lumière des lampes ruisselait sur de très jolies femmes, habillées pour le régal des yeux, si intime que fût la réception. Mme Brice venait d’arriver. Dorient se glissa auprès d’elle, laissant Loubanoff aux prises avec la Muse qui pérorait debout, dans une attitude hiératique, orgueilleusement satisfaite de l’impression qu’elle produisait.

La jeune femme, après lui avoir donné les nouvelles de Mad qu’il réclamait affectueusement, lui jeta avec un peu de malice :

— Eh bien, Raymond, vous ne restez pas dans la cour de la Muse ?

— Non… Je suis dans mes soirs de lâcheté !

— Entre nous, je crois que vous n’auriez pas autant besoin de courage s’il s’agissait de sa cousine ! Quelle exquise créature ! Mme Dustal ne la conservera pas longtemps auprès d’elle ! Voyez comme tout l’élément masculin gravite invinciblement autour d’elle ; à commencer par ce grand Russe qui m’a l’air très particulièrement en faveur… Tenez, il abandonne la Muse et trouve le moyen de s’installer auprès de Mlle Michelle et de sa petite cousine…

Tout en parlant, elle avait arrêté son regard pensif sur Dorient et elle fut surprise de l’expression presque dure qu’avaient prise ses traits, tandis qu’il considérait le groupe formé autour de la jeune fille. Et elle questionna :

— Qu’avez-vous ? Raymond.

— Rien, chère madame, je regarde.

Mais il n’avait pas répondu tout de suite. Alors, elle demanda :

— Vous avez beaucoup vu Mlle Dustal cet été ?

— Oui, passablement. Je me suis trouvé en même temps qu’elle à Jersey.

— Ah ! fit-elle simplement.

Il se tourna vers elle presque avec impatience :

— Je vous en prie, mon amie, épargnez-vous et épargnez-moi d’inutiles suppositions ! J’aime mieux tout bonnement vous avouer, pour ne pas vous tromper, que j’admire…, que je me reconnais indigne et me prépare à oublier le jour où il le faudra sans merci…

— Pourquoi faudra-t-il oublier ? interrogea-t-elle doucement. Raymond, prenez garde de passer à côté du bonheur…

— Ma bien chère amie, si vous avez quelque affection pour moi, ne me parlez jamais plus ainsi, car, en somme, je suis comme le commun des mortels et le renoncement ne m’est pas plus facile qu’à eux !

Elle demeura un instant silencieuse. Puis elle reprit :

— Il y a longtemps que vous n’êtes venu causer paisiblement avec moi, dans notre calme de Passy. Venez, il me semble que cela vous serait bon. Ne me trouvez pas présomptueuse… C’est mon amitié pour vous qui me fait parler…

— Je le sais et j’irai me retremper près de vous dès que je me sentirai disposé à la vaillance. Mais, à cette heure, je suis en très mauvaises dispositions… Il ne me faut que du travail… Et je suis absorbé par toutes sortes d’occupations, quand je ne m’applique pas à me distraire, voire même à m’amuser de mon mieux… Je vous assure que, depuis près de deux mois, j’ai mené une existence bien remplie…

Il ne poursuivit pas. Un remous se produisait dans le salon où s’établissait soudain un silence relatif. Les hommes se massaient dans les embrasures. Toutes les femmes étaient assises. Seule, la Muse restait debout, immobile et solennelle, le masque inspiré.

— Qu’est-ce qu’elle va commettre ? questionna tout bas Dorient comme Mme Dustal passait.

Du bout des lèvres, elle chuchota :

— Un fragment de son poème, elle désire nous le faire entendre.

— Oh ! horreur !

Si la Muse eût entendu cette exclamation ! Mais elle n’était intéressée que par l’effet à produire et ne songeait à rien d’autre… Droite, le regard noyé, elle commençait d’une voix chantante et lente, sur un accent de mélopée :

«  — Ame errante et mouvante des abîmes tristes, oh tristes ! tristes ! où sanglote le mystère horrifiant des chairs dévorées…

« Ame bleue, glauque, livide, sépulcrale ou flamboyante dans la splendeur rutilante des vesprées de pourpre sanglante…

« Ame plaintive, dont le chant gémit l’angoisse dans la nuit hagarde, dans la lumière léthéenne des réveils d’azur…

« Ame errante et mouvante des abîmes de mort, qui flotte dans la liliale crinière de tes flots frissonnants, ainsi que le souffle adorant de l’aimé dans la chevelure palpitante de la vierge…

« Ame de l’infini, brûle d’extase ma chair tremblante… Envoûte-moi par la triomphale séduction de tes eaux, miroir, tonnerre, harmonie, reflet… Je t’invoque… reçois… »

Mais Dorient ne sut jamais ce que « l’âme errante et mouvante des abîmes » devait recevoir, car, édifié à l’avance sur le poème de la Muse, il n’écoutait plus, distrait par l’observation des physionomies de l’auditoire. La plupart exprimaient une gaieté courtoisement dissimulée ; d’autres, un léger ahurissement ; d’autres, enfin, une curiosité railleuse. Michelle était sérieuse, elle, les sourcils un peu froncés : et Dorient la connaissait trop bien pour ne pas savoir combien lui était désagréable la prétentieuse exhibition de sa cousine qui, en revanche, semblait ravir d’aise Mme Gosseline dont les plumes rouges s’agitaient joyeusement sur sa tête balancée d’un mouvement approbatif.

L’air inspiré de la Muse s’accentuait de plus en plus ; sa voix toujours chantante avait monté de diapason et résonnait sonore comme la trompette du dernier jugement… Et ce fut à pleins poumons qu’elle cria — plus qu’elle ne dit — à l’exemple de tel grand artiste du Théâtre-Français, une véhémente et obscure invocation à la mer.

Des applaudissements éclatèrent d’autant plus vigoureux que chacun éprouvait le besoin d’une détente après l’effort d’attention et de silence imposé par cette pittoresque audition. La comtesse Loubanoff, croyant que sa qualité d’étrangère l’avait empêchée de pénétrer le symbolisme échevelé de la Muse, se tourna vers Mme Dustal, assise près d’elle, pour lui demander discrètement quelques éclaircissements ; tandis que Serge ahuri marmottait à Dorient :

— Elle est folle, n’est-ce pas ? complètement folle ?

— Pas du tout ! Elle est, comme j’ai eu déjà l’honneur de vous le dire, une poétesse de l’école décadente. Nous possédons actuellement en France pour notre gloire, quelques autres remarquables auteurs du même genre, qui semblent avoir pour mission de nous faire apprécier les mérites trop méconnus d’une honnête banalité…

Un pli creusa le front de Serge. Le ton railleur de Raymond le désorientait et il n’était pas homme à admettre qu’on pût se moquer de lui… Mais avant qu’il eût répondu, Dorient s’était mêlé au groupe qui entourait la Muse, énervé de ne pouvoir jouir de la présence de Michelle, qui, près de la comtesse Loubanoff, sur un siège bas, avait ainsi un air d’enfant très aimée sous la protection de sa mère, sa main enfermée dans celle de la comtesse. Serge les rejoignait et prenait, de nouveau, place près de Michelle.

Alors Dorient, dans une furieuse volonté d’oubli, se mit à causer, brillant, paradoxal, mettant dans sa pensée une ironie subtile, mordante, spirituelle qui excitait les répliques d’interlocuteurs avec lesquels il pouvait traiter de puissance à puissance. Un artiste se plaçant au piano arrêta seul la causerie et emporta ainsi l’animation factice de Dorient, tout de suite repris par la pensée obsédante ; son acuité de sentiment surexcitée par la puissance de la musique que subissait tout son être nerveux.

La soif impérieuse s’avivait en lui, de l’avoir enfin à lui seul, l’amie délicieuse et lointaine entrevue tout juste pendant cette odieuse soirée… Pourtant il ne pouvait lui reprocher d’être coquette. Avec tous, comme avec Serge, comme avec lui, elle avait cette simplicité dont la séduction était aussi attirante que l’indéfinissable grâce qui était en elle.

Mais voici tout à coup qu’elle venait à lui, le découvrant dans le coin retiré où il s’était réfugié, et demandait, souriant :

— Pourquoi vous enfermez-vous ainsi dans la solitude ?

— Pour y rêver aux bonnes heures de cet été où vous me faisiez souvent, et longuement, l’aumône de votre présence, dit-il avec une amertume que son accent voulu de badinage dissimulait mal. Ce soir vous vous prêtez à tous et vous vous donnez seulement à vos amis étrangers. Si vous saviez combien je vous sens enlevée à moi par le beau Serge !… Ce qui, je le reconnais, d’ailleurs, est tout naturel…

Elle ne répondit pas tout de suite et le chant grave du violoncelle, dans le salon, arriva jusqu’à eux comme une vague d’harmonie. Dans son regard d’eau verte, il y avait une impression profonde, très lumineuse aussi, comme une clarté qui s’y serait allumée. Au bout d’une seconde pourtant, elle dit :

— Vous êtes un ami très exigeant…

— Oui, je le crois… Je suis trop sincère pour dire, « je le crains ! » J’ai pris de mauvaises habitudes à Jersey, j’y suis devenu exclusif ; et il me semble aujourd’hui insupportable que d’autres jouissent de ce qui a été mon bonheur pendant des semaines…

Les mots lui étaient échappés irrésistiblement. Elle eut un léger tressaillement, mais elle ne les releva pas, et dit, sérieuse :

— Vous voulez tout de ceux à qui vous faites don de votre amitié. Vous voulez leur pensée, leur âme, leur intimité morale entière. Donnez-vous autant que vous exigez ?

— Peut-être pas, mais c’est involontairement ! Je suis toujours arrêté par la crainte d’être importun et, aussi, je redoute tant les dissonances morales… Tout à l’heure, pourtant, Dieu sait qu’en causant, j’ai livré de moi-même, de mes idées…

— Non pas de celles qui vous tiennent au cœur ! Vous étiez pour cela trop brillant causeur !… Vous m’avez éblouie…

— Mais pas attirée ! Vous avez raison, cette pitoyable fumée d’esprit n’était pas pour vous plaire !…

— Parce que ?… La vérité est que je vous aime mieux autrement, quand vous parlez en penseur, non pas en homme d’esprit seulement, que vous laissez ainsi entrevoir de votre vrai vous…

— De mon vrai « moi », répéta-t-il lentement après elle… Qu’entendez-vous par là ?

Elle secoua sa tête blonde, et son visage devint un peu grave.

— Ce que vous savez aussi bien, mieux que moi !

— Ah ! que vous êtes toujours close ! Comme vous êtes jalouse de votre pensée !

Encore une fois, elle demeura silencieuse une seconde, et, de nouveau, ils entendirent, puissant, le langage passionné des notes que chantait le violoncelle, des notes qui parlaient aux âmes. Et sa réponse, à elle, tomba avec un accent pensif et bas :

— Ne vous ai-je pas dit une fois que, pour un seul être au monde, je ne serai pas « close », pour employer votre expression. Et celui-là n’est pas encore venu. Il faut m’accepter pour amie comme je suis…

Amie ! Toujours amie !… Eh bien, non, il ne pouvait plus se contenter qu’elle fût cela seulement pour lui… Avec le meilleur de son être, il la voulait sienne, il souhaitait sa jeune pensée, son cœur de vierge — qu’elle gardait si fièrement, — et les paroles qui attirent l’âme des aimées lui montaient follement aux lèvres. Pourtant, il ne les prononça pas… Il venait d’apercevoir Serge, debout près d’eux, qui les regardait et demandait avec une familiarité affectueuse :

— Michelle, peut-on vous enlever à M. Dorient ?

XV

L’exposition des œuvres du célèbre pastelliste anglais Heabs allait s’ouvrir, et Dorient, en sa qualité de critique, étant admis à la visiter avant la lettre, s’y rendait avec l’agréable perspective de pouvoir regarder en paix, sans cohue banalement mondaine autour de lui ; avec le secret espoir aussi d’y rencontrer Mme Dustal et Michelle, à qui il avait envoyé des cartes les engageant à en profiter, comme lui, avant l’ouverture officielle de l’Exposition.

Mais, quand il entra dans la grande salle de la rue de Sèze, une exclamation mécontente lui échappa. A quelques pas de lui, l’ayant tout de suite reconnue, se tenait la Muse, accoutrée d’un long manteau de velours, d’une bizarrerie prétentieuse, qui attirait sur elle les yeux de tous ceux qui entraient…

— Monsieur Dorient ! Quel inéluctable plaisir de vous rencontrer ! Vous arrivez ? Alors, vous n’avez pu encore pleurer la décevante banalité des œuvres de Heabs ? Aucune qui soit la symbolique expression d’une pensée dont l’énigme n’est pénétrable qu’aux initiés fervents…

— Je ne le regrette pas ! Je n’aime pas les rébus ! fit-il avec une sourde impatience. D’ailleurs, pour moi, il n’existe pas d’œuvre qui n’ait sa mystérieuse poésie et sa puissance évocatrice de rêve…

Sentimentale, elle dit :

— Parce que vous êtes une nature d’élite ! C’est pourquoi, l’autre soir, chez Mme Dustal, mon âme s’est dilatée dans la délectable jouissance de faire entendre à votre oreille d’artiste des fragments de mon poème… Il y avait là si peu d’intelligences, de natures dignes de les comprendre ! Les fameux amis russes de Michelle, dont elle est si fière, ont, autant qu’elle, le sens fermé à la perception vraie du Beau…

Il avait tressailli au nom de Michelle, qui ravivait en lui l’incessante tentation devant laquelle il se sentait faible. Mais, en même temps, une révolte le saisit devant la malveillance de la Muse pour la jeune fille, et d’un ton un peu bref, il jeta :

— Vous jugez toujours sévèrement mademoiselle votre cousine. Je m’étonne qu’elle n’ait pu vous conquérir !

Les traits de la Muse perdirent leur sérénité olympienne.

— Parce que ?

— Parce qu’elle est, à coup sûr, l’une des plus séduisantes créatures qu’il soit possible de rencontrer ! dit-il nettement.

Sylvanie ne pouvait mesurer la sincérité avec laquelle parlait Dorient ; mais entendre seulement louer Michelle par lui était plus que ne pouvait supporter sa jalousie. Une colère la fit pâlir soudain :

— Ah ? elle vous plaît ainsi ? Les hommes ont parfois, en effet, des faiblesses inexplicables. Que lui trouvez-vous donc de si remarquable ? Elle est aussi platement quelconque que la phalange de toutes les jeunes vierges, ses contemporaines, dont le seul vrai mérite est un gentil visage !

— Comme vous l’avez mal observée ! Avec quels yeux prévenus qui vous rendent… comme dirai-je ?… non-seulement sévère, mais injuste à son égard… Elle a, au contraire, une véritable personnalité, et elle possède cette originalité d’être une femme par le développement de la pensée, tout en demeurant une vraie jeune fille… Qualité si rare aujourd’hui, que nous autres hommes la prisons peut-être par-dessus toute autre…

Dorient était parvenu à demeurer si maître de lui-même que la Muse aurait pu croire qu’il exprimait ainsi un jugement tout désintéressé. Mais sa jalousie la rendait intuitive. Obscurément, elle eut tout à coup la certitude que jamais Dorient ne serait attiré vers elle comme il l’était si profondément vers Michelle. Elle devina que son rêve des derniers mois, entretenu par les réflexions de sa mère, était et demeurerait irréalisable… Et dans l’amertume exaspérée de sa déception, une rage froide l’envahit contre Dorient et Michelle, qu’elle en rendait tous deux responsables ; en même temps qu’un désir aveugle l’étreignait de se venger d’eux en les séparant, si elle le pouvait. Elle n’épouserait pas Dorient, soit… Mais elle ne l’abandonnerait pas non plus à Michelle…

Et, d’une voix où vibrait un grondement de tempête, elle lança, abandonnant, dans son émoi, son habituel jargon :

— Décidément, je vois que vous admirez Michelle autant que le fait le comte Serge lui-même, et, sans avoir les mêmes bénéfices, car vous n’êtes pas en passe d’être, d’ici quelques jours, présenté comme lui avec le titre de fiancé de Mlle Dustal !…

Par une suprême tension de volonté, Dorient put rester impassible. Pourtant, une angoisse lui avait broyé le cœur en entendant ainsi préciser la crainte qui le hantait depuis l’arrivée de Serge… D’une voix, sans timbre, il dit :

— J’ignorais que le mariage de Mlle Michelle avec le comte Loubanoff fût chose décidée…

— Il n’est pas encore officiel, mais, peu s’en faut, Michelle est arrivée en France à demi fiancée, apportant précieusement avec elle le portrait du comte Serge, avec qui elle a été en correspondance tout l’été… Seulement, avant de se fixer en Russie, elle désirait tenter un rapprochement avec la famille de son père. Et l’idée était bonne, puisque la voici devenue aujourd’hui la fille adoptive de Mme Dustal ; par suite, son héritière !… Ce qui fait que les épouseurs ne lui manqueront pas, les coureurs de belles dots étant légion ! Mais, plus que jamais, la comtesse Loubanoff la désire comme belle-fille, et n’entend pas la laisser échapper !… Ces jours-ci encore, elle parlait à ma mère du mariage de Michelle avec son fils…

Nettement, la Muse articulait toutes ces paroles, les lançant pareilles à des balles destinées à frapper un adversaire détesté, mettant une telle certitude dans son accent que Dorient n’essayait même pas de douter d’un fait si vraisemblable. Près de Sylvanie, il avançait, en apparence très calme, semblant occupé des tableaux que son regard ne voyait même pas. Il demanda instinctivement :

— Mlle Michelle paraît satisfaite de ce mariage ?

— Très satisfaite ! Je l’ai vue, l’autre après-midi, à la Bodinière avec Mme Dustal et les Loubanoff, elle était fort gaie, assise à côté du beau Serge — avec qui elle causait d’une façon toute significative !… Je comprends qu’une femme comme elle, habituée au commerce du monde et à ses vulgaires vanités, soit tentée par un titre de comtesse, une fortune princière, et, ce qui ne gâte rien, par la perspective d’avoir un mari séduisant, qui est reçu à la cour, et l’y conduira… N’êtes-vous pas de mon avis ?

Elle le regardait bien en face, sûre d’instinct qu’elle l’avait atteint, encore qu’il prétendît n’en laisser rien voir, surtout qu’elle avait trouvé le meilleur moyen de l’éloigner de Michelle en lui montrant ainsi brutalement à quels brillants partis la jeune fille pouvait prétendre. Elle le connaissait bien trop fier pour ne pas sacrifier son bonheur même à la crainte de mériter le qualificatif de « coureur de dot », lui, simple universitaire, journaliste, dont la plume était la principale fortune.

— N’êtes-vous pas de mon avis ? insista-t-elle, parce qu’il n’avait pas immédiatement répondu.

— Je suis de votre avis, si Mlle Michelle est telle que vous la dites. Mais si elle est telle que je la vois, je ne suis pas aussi sûr qu’elle comprenne le bonheur conjugal comme vous l’entendez pour elle !

La Muse mordit ses lèvres avec colère. Dorient demeurait insaisissable, ne lui permettant pas d’acquérir la certitude qu’elle était vengée de son dédain, intolérable pour une nature orgueilleuse comme la sienne. Elle n’eut pas la jouissance de savoir quel supplice c’était pour lui d’achever auprès d’elle le tour de la salle, de s’obliger à causer des œuvres exposées avec une apparente liberté d’esprit, alors qu’il avait la sensation écrasante de porter en lui le poids d’un rêve mort.

La salle s’était remplie. D’autres visiteurs accomplissaient aussi leur pèlerinage artistique, critiques ou peintres eux-mêmes, amateurs éclairés avec lesquels il devait parfois échanger quelques mots au passage : et il allait, ne remarquant même pas l’effet produit par sa compagne, qu’il accompagnait maintenant sans y songer, la pensée détachée d’elle. Dans son cerveau, il lui semblait n’avoir plus qu’une idée : « Michelle est perdue pour moi !… » Et parce que, impitoyablement, il en jugeait ainsi, il comprenait tout à coup combien, dans l’intimité de son âme, sans vouloir se l’avouer, il avait ardemment souhaité qu’elle devînt sienne pour toutes les heures de sa vie… Maintenant, il fallait à tout prix l’oublier, rejeter de sa pensée et de son cœur, de son souvenir même, cette enfant qui, sans le chercher, l’avait pris tout entier, malgré sa hautaine volonté de demeurer indépendant… Il fallait recommencer l’existence qui était la sienne depuis des années, et dont il éprouvait maintenant l’infinie lassitude…

Saisissant le premier prétexte, il quitta la Muse, dominé par une crainte irraisonnée de voir entrer Michelle, accompagnée peut-être de Serge, son fiancé presque officiellement déclaré… Car, enfin, il n’était pas possible que la Muse eût inventé les confidences de la comtesse Loubanoff à Mme Gosseline !…

Il avait à peine quitté la salle, et s’était perdu dans la cohue des passants, que Mme Dustal arrivait, en effet, avec sa jeune nièce et Serge. Sylvanie les vit ainsi entrer, et un éclair de triomphe passa dans son regard avec un regret méchant que Dorient fût parti et ne pût constater sa défaite. Mais jamais elle n’eût voulu qu’on pût soupçonner sa personnelle déception à l’égard du critique et, bien vite, les saluts échangés, elle s’empressa de déclarer :

— Je viens de visiter cette plate exposition en compagnie de M. Dorient, qui a mis la plus délectable grâce à m’en faire pénétrer les rares beautés !

— Comment, Dorient est déjà venu ? dit Mme Dustal, surprise. Et il est parti sans nous attendre ?

— Devait-il vous attendre ? questionna la Muse qui pressentait, ravie, que ce départ du jeune homme ressemblait à une fuite causée sans doute par ses paroles.

— Mais il me semblait que quelque chose de ce genre avait été dit, fit Mme Dustal. Vous vous souvenez ? Michelle.

— Je ne me rappelle rien de semblable, tante, répondit la jeune fille, qui, reconnaissant Sylvanie, soupçonnait quelque machination de sa jalousie. Probablement, M. Dorient aura eu affaire, ou il n’avait pas compris que vous pensiez le rencontrer ici !

Elle avait parlé d’un ton si naturel et se remit, avec tant d’aisance, à causer amicalement avec Serge, que la Muse ne se douta pas du regret aigu éveillé en elle par l’absence de Dorient. Depuis quelque temps déjà, elle le remarquait différent de ce qu’il avait été pour elle à Jersey, et même à Paris, aux premiers jours où ils s’étaient retrouvés. Il se montrait nerveux, impatient, sombre, aussi soigneux d’éviter les causeries avec elle qu’il en était avide jadis, se faisant presque rare chez Mme Dustal. Et, malgré elle, obscurément, elle se prenait à chercher le pourquoi de ce changement qui excitait en elle une anxiété presque douloureuse, une sorte de regret passionné, avivé par les réflexions malveillantes de la Muse au sujet de la vie menée à Paris par Dorient. Un désir étrange s’emparait d’elle de demander au jeune homme le motif de sa nouvelle façon d’être, désir que sa volonté maîtrisait, mais qu’elle ne pouvait vaincre, car il naissait de sa loyauté fière, du sentiment délicat de ne pouvoir supporter la possibilité d’avoir, involontairement, blessé ou froissé même un ami.

Les jours qui suivirent l’ouverture de l’Exposition de Heabs aiguisèrent encore cette impression. Mais, tout juste, elle entrevit Dorient, une après-midi, dans une maison amie où elle arriva comme il partait ; il avait la même expression de lassitude sombre ; peut-être, après tout, causée par les travaux nombreux qui lui avaient fait refuser plusieurs invitations de Mme Dustal.

Celle-ci, sans en rien dire à la jeune fille, remarquait aussi cette disparition de Dorient, et, avec sa sagacité de femme d’esprit et de femme du monde expérimentée, elle s’appliquait à en démêler la raison, afin d’agir en conséquence. Une conversation avec Mme Brice la confirma dans l’idée que Dorient fuyait Michelle, justement parce qu’il sentait combien, profondément, elle était entrée dans sa vie… Et, pourtant, tous deux semblaient absolument créés l’un pour l’autre !…

Par délicatesse à l’égard de la jeune fille, elle ne voulait pas interroger Raymond ni lui parler de la possibilité d’un mariage avec sa nièce. Mais comme elle était femme d’action, que le bonheur de Michelle était peut-être en jeu, elle eut une idée hardie ; et un matin, causant avec la jeune fille, elle lui dit tout à coup :

— Ne trouvez-vous pas, chérie, que Raymond Dorient n’est plus le même à mon égard en ce moment ? Il semble éviter maintenant de venir ici, lui qui y était sans cesse il y a quelques mois à peine ! Je ne veux pas le questionner moi-même, parce que ce serait mettre de l’importance à un état de choses qui, sans doute, n’en a aucune ; mais si, en causant avec lui, vous pouviez user de votre finesse féminine pour le sonder, j’aimerais cela… Est-ce que cela vous contrarierait ?

La contrarier ! Certes, cette proposition répondait trop à son obscur désir pour qu’elle ne l’accueillît pas avec une spontanéité qui fit songer Mme Dustal. Mais, affectueuse, elle dit seulement à la jeune fille :

— Dorient viendra dîner après demain ; faites pour le mieux, chérie, je m’en rapporte absolument à vous, car je suis sûre de votre tact. Dans le courant de la soirée, voyez s’il vous est possible de débrouiller ce qui se passe dans son cerveau…

Une telle conversation avec Dorient, Michelle, tout bas, la souhaitait avec une ardeur passionnée.

Et pourtant, il lui parut que jamais, elle n’aurait le courage de l’engager quand, le surlendemain, elle le retrouva tel qu’il se montrait désormais avec elle, sans abandon, sans désir de vraie causerie, enfermé dans la réserve d’une stricte courtoisie. Cependant, pendant le dîner, dès qu’il cessait de causer brillamment avec une animation qu’elle devinait factice, elle sentait venir vers elle son regard avec une expression indéfinissable qui lui faisait battre le cœur d’une sorte de joie poignante. Pourquoi ?… Qu’avait-il ?… Oh ! le lui demander ! Quelle force lui scellait donc ainsi les lèvres, arrêtant la question qui y palpitait follement !…

Ce fut lui qui la ramena de table avec quelques paroles banales. Mais comme, après s’être incliné devant elle, il relevait la tête, leurs yeux se rencontrèrent. Dans les siens, à lui, il y avait ce regard qu’elle aimait, et qui, soudain, brisa le sceau dont sa bouche était close !… Et les mots lui échappèrent :

— Est-ce que vous avez quelque chose à me reprocher, quelque chose contre moi ?…

— Contre vous ?…

Il avait pâli. Et, machinalement, il la suivit dans le petit salon solitaire. Les hommes passaient au fumoir ; Mme Dustal, qui avait vu le mouvement de Michelle, groupa discrètement autour d’elle ses quelques invitées féminines choisies pour la circonstance.

— Quelque chose contre vous ? Que pourrais-je avoir ? Mon Dieu ! Pourquoi me demandez-vous cela ?

Elle hésita une seconde, ayant peur de l’émotion qui la bouleversait toute.

— Parce qu’il ne me semble plus retrouver en vous l’ami que j’avais appris à connaître cet été… Et je vous estime trop, vous vous êtes montré trop dévoué pour que je ne vous demande pas de me le dire si je vous ai involontairement froissé, ou même blessé, je ne sais comment…

Une sensation de joie aiguë et douloureuse fit tressaillir Dorient. Oh ! cette tentation de crier l’aveu qui lui brûlait les lèvres, la tentation d’apprendre si la Muse avait dit vrai, si elle, la tant aimée, était la fiancée de Serge ! Sérieuse, elle se tenait devant lui, l’interrogeant de ses larges prunelles passionnément vivantes. Il parvint encore à ne pas se trahir, cependant :

— Non, je n’ai rien à vous reprocher, rien… Vous avez toujours, au contraire, été adorablement bonne, trop bonne pour moi…

Un peu amère, elle dit :

— C’est pourquoi vous vous faites rare, maintenant !

— J’ai beaucoup travaillé tous ces temps-ci…

— Alors, le travail vous fait négliger vos amis ?

— Lui aussi est un ami, un ami exigeant, auquel il faut s’abandonner docilement, car son action est bienfaisante… Il apporte l’oubli…

Elle laissa tomber ses paroles. Les mains jointes sur l’angle de la cheminée, elle regardait dans les flammes qui baignaient d’une lueur vive son jeune visage devenu grave. Puis, au bout d’une minute, la voix lente, elle songea, ayant à peine une imperceptible interrogation dans l’accent :

— Vous avez donc tant à oublier…

— Oui, beaucoup !

Il ne continua pas, effrayé des mots qui lui venaient aux lèvres, effrayé de l’intimité troublante de cette pièce doucement éclairée, où se mouraient des roses de Nice aux senteurs pénétrantes.

Ce fut elle qui reprit :

— Vous m’avez déclaré, ici même, il y a quelques semaines à peine, que vous étiez un ami très exigeant. C’est pourquoi je m’imagine que dans le secret de votre pensée, vous ne m’avez pas encore tout à fait pardonné d’avoir été absorbée ce mois-ci par la comtesse Loubanoff et son fils. Ne leur en veuillez plus, ni à moi… Ils partent dans trois jours !…

— Ils partent ?

— Oui, le congé de Serge expire, et sa mère préfère ne pas faire solitairement le voyage de Paris à Pétersbourg.

— Et vous… excusez-moi si je suis indiscret !… vous restez encore quelque temps à Paris ?

— Quelque temps ?… Mais, sans doute, j’y resterai toujours désormais, à moins que ma tante Dustal ne se lasse de sa nouvelle compagne… Ce que je ne veux même pas supposer ; ce serait trop ingrat de ma part !

Il l’enveloppa toute, d’un regard, où frémissait l’attente éperdue de tout son être ; et dans un élan que brisait sa volonté, il interrogea encore :

— Vous resterez avec elle jusqu’à votre mariage ?… jusqu’au moment où vous retournerez vivre à Pétersbourg, emmenée par votre mari ?…

Elle ne répondit pas, le contemplant avec de grandes prunelles pensives, comme si elle eût voulu s’expliquer ses paroles. Puis, lentement, elle dit :

— Mais qu’imaginez-vous donc ?… Pourquoi supposez-vous que j’irai habiter Pétersbourg ?… Vous croyez donc que Serge…

— Que le comte Serge est votre fiancé… C’est là ce que m’a donné à entendre Mlle Gosseline, il y a quelques jours… Ce que j’aurais mieux aimé apprendre par vous, afin de garder cette illusion que vous me considérez comme un ami…

Un éclair avait flambé dans les yeux de Michelle.

— Comment Sylvanie a-t-elle osé parler ainsi, annoncer une chose qui n’est pas et qui ne sera pas…

— Vous n’épousez pas le comte Loubanoff ?

C’était une sorte de cri étouffé qui lui échappait.

Elle secoua la tête :

— Non, je n’épouserai pas Serge. Nous sommes, nous resterons seulement les bons amis, très dévoués l’un à l’autre, que nous sommes depuis des années…

— Il le sait ?

— Oui… Nous avons causé bien fraternellement, et nous avons compris que nous ne nous rendrions pas heureux l’un par l’autre, que la sagesse était de garder intacte notre chère et profonde amitié d’enfance…

Dorient écoutait sans un mot maintenant. En lui, il n’avait plus que l’éminente sensation de délivrance. Il ne songeait même plus que si ce n’était Serge Loubanoff, ce serait un autre qu’elle épouserait… Il savait seulement qu’elle était libre encore ! Comme dans un rêve exquis, il l’entendit demander, sérieuse :

— Pourquoi semblez-vous si heureux que je n’épouse pas Serge ?

— Peut-être parce qu’il ne me paraissait pas fait pour vous apporter le bonheur que je vous souhaite avec ce que je peux avoir de meilleur en moi… Mais surtout, parce que j’étais comme un pauvre qui voit lui échapper de façon irréparable, le trésor qu’il désire follement, et en vain !…

Elle fit « Ah ! », très bas, avec un tressaillement. Son cœur s’était repris à battre à grands coups pressés dans sa poitrine dilatée par une divine allégresse… Puis, avec douceur, elle interrogea, toujours grave :

— Je ne comprends pas bien vos paroles… Expliquez-les-moi, voulez-vous ?

Sa voix était presque suppliante.

— Qu’aurais-je à vous expliquer ? Si vous étiez une autre femme, je pourrais croire qu’il y a coquetterie de votre part à parler de la sorte !… Ne me tentez pas !… Je veux être sage, mais les forces humaines ont une limite, les miennes surtout qui sont si fragiles !… Ne comprenez-vous donc pas, que, depuis des semaines, je m’acharne à étouffer en moi le désir de vous faire mienne pour tous les jours qui me seront donnés à vivre… Je ne voulais pas vous troubler de mon inutile rêve… Et puis, tout à coup, quand j’ai eu de vos lèvres mêmes l’assurance inattendue que vous n’épousiez pas le comte Loubanoff, j’ai éprouvé une de ces joies insensées, qui font oublier les plus fermes résolutions… Et je vous ai, comme un enfant, laissé voir ma folie…

— Et vous le regretteriez encore, si cette folie était mon bonheur à moi ?…

Elle était devenue blanche, et le regardait avec des yeux où luisait la mystérieuse clarté qui lui avait été si désespérément chère. Il murmura :

— Michelle, je vous en supplie encore une fois, ne me tentez pas ! Comment voulez-vous, qu’après vous avoir entendue, j’aie la force de renoncer à vous !

— Renoncer à moi !… pourquoi ?… Parce que vous ne m’aimez pas comme je veux être aimée ?…

Il y avait dans son accent, la même gravité passionnée ; et toute son âme, ardemment fière et tendre était dans ses yeux qui interrogeaient. Lui comme elle avaient oublié tout ce qui n’était pas eux, éblouis par le rayonnement de l’heure exquise.

— Parce que je n’ai pas le droit de vous demander votre jeunesse, moi qui suis un esprit déjà vieux, une pauvre âme lasse et tourmentée… Parce que je crains trop de ne pas vous donner le bonheur dont je suis avide pour vous…

Elle fit un geste léger pour l’arrêter… Mais il continua :

— Laissez-moi tout vous dire, vous me connaissez mal… Vous vous souvenez, il y a quelques jours encore, vous m’avez fait le reproche de ne pas abandonner assez de mon « moi » intime à mes amis ?… Vous ne pouvez savoir ce que vous auriez à me pardonner de scepticisme, d’incessantes curiosités d’esprit et d’âme, d’instabilité d’humeur, selon les impressions qui ébranlent mes nerfs trop vibrants de cérébral compliqué… Vous ne pouvez savoir non plus ce que vous auriez à me pardonner de jalousies dont je ne serais pas maître… Car je serais jaloux de toutes vos pensées, comme j’aurais soif de vous voir l’être des miennes, jaloux de sentir votre âme à moi toute, jaloux que nous soyons en communion absolue de vie, que nous soyons uns vraiment… Et pour tant demander, je ne pourrais, moi, que vous aimer comme jamais je n’ai aimé encore, que vous offrir la certitude d’être pour moi l’unique, celle à qui l’on se donne entièrement avec la conviction divine de ne jamais se reprendre…

Elle écoutait sans un mouvement, les mains jointes, le suprême aveu d’amour qui montait passionnément vers elle… Quand le jeune homme se tut, elle dit d’un accent de prière, la voix assourdie :

— Pourquoi ne voulez-vous pas me donner tout ce bonheur, à moi qui suis seule ?…

— Parce que…

Il hésitait… La raison brutale de leur séparation lui paraissait à cette heure si misérablement mesquine et insensée !… Elle répéta avec une impérieuse volonté de savoir :

— Parce que ?…

Alors, désespérément, il jeta, incapable de mentir à ces grands yeux qui appelaient la vérité :

— Parce que… vous êtes trop riche pour moi !… Parce qu’un homme qui a le respect de lui-même, le souci de sa dignité, n’épouse pas une femme à qui il ne peut offrir une fortune égale à la sienne au moins…

— Oh ! fit-elle révoltée… Est-ce qu’entre vous et moi, il peut être question de rien de pareil !… C’est un prétexte que vous me donnez ? La vérité !… Dites-moi pourquoi vous me repoussez ?

— Vous repousser ! Vous, Michelle ! Mais vous n’avez donc pas senti que, depuis l’arrivée de votre ami, j’étais torturé de jalousie ? que ç’a été pour moi un supplice de penser que vous alliez être sa fiancée, puis sa femme !… Vous ne sentez pas donc que je ne puis me résigner, à l’idée de vous perdre… Un prétexte ! quand c’est, au contraire, l’implacable, la maudite réalité qui me défend de vous emporter comme mon bien adoré…

Sur son visage pâli, un rayonnant sourire passa et elle eut un mouvement d’épaules qui semblait rejeter en arrière, au loin, cette fortune, dérisoire obstacle dressé entre eux.

— Mon ami, je viendrai à vous pauvre autant que vous le voudrez… C’est vous qui déciderez !… Je serai à vous, aussi dénuée, si vous le souhaitez, que l’était ma mère quand mon père l’a faite sa femme… Je veux seulement, moi, la douceur de porter votre nom dont je suis fière, oh ! si fière !… Je veux seulement ma part de tout ce qui vous touche, joie ou peine… Je veux cette union de nos deux vies que vous m’avez offerte, votre avenir comme je vous donne le mien dont je n’ai plus peur… Je veux être heureuse par vous en qui j’ai foi…

Elle s’arrêta, puis, tout bas, lui ouvrant la profondeur ardente de son regard qu’il aimait tant, elle finit :

— Parce que je ne pourrai plus maintenant l’être que par vous, mon ami… Vous m’avez pris tout mon cœur… Vous voulez bien le garder, n’est-ce pas ?…

Dorient avait bien lutté, mais il était vaincu et ses scrupules, dispersés comme des ombres vaines et menteuses, n’avaient laissé en lui que la crainte instinctive de voir dissipée d’un mot l’ivresse divine…

Lentement, il murmura, suppliant :

— Alors c’est bien vrai ?… Malgré ce qui nous sépare, malgré tout, vous voulez bien être mienne, être pour moi l’adorée…

Elle eut ce sourire qui palpite sur leurs lèvres quand elles donnent leur âme. Et sa main tomba dans celle de Raymond, tandis que sa bouche répétait :

— Malgré tout… Et pour toujours !

FIN.

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